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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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ÉCOU 

DES HAUTES ÉTUDES 

COAMAERCIALES 

DE MONTRÉAL 



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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



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littp://www.archive.org/details/lasciencesociale47soci 



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JANVIER 1909 



54= LIVRAISON 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 

DE SCIENCE SOCIALE 



SOMIIAIRE : Liste générale des membres. — Le « Xoir de Guinée •■. — Réunion niensuello 
(le novembre^ 1908. — Les réunions mensuelles. — Revue de la Presse. — Bibliographie. — 
Livre reçu. 



FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE 



N° 1. — La Méthode sociale, ses 
procédés et ses applications, par E. Demo- 
LiNS, Robert Pinot et Paul de Rousiers. 

N*^ 2. — Le Conflit des races en 
Macédoine, d'après une observation 
monographique, par G. d'Azambuja. 

No 3. — Le Japon et son évolution 
sociale, par A. de Préville. 

N'J 4. — L'Organisation du travail. 
Réglementation ou Liberté, d'après 
l'enseignement des faits, par Edmond 
Demolins. 

N'o 5. — La Révolution agricole. 
Nécessité de transformer les procédés de 
culture, par Albert Dauprat. 

N" 6. — Journal de l'École des Ro- 
ches (année 1903-1904). 

N° 7. — La Russie; le peuple et 
le gouvernement, par Léon Poinsard. 

N'' 8. — Pour développer notre 
commerce ; Groupes d'expansion com- 
merciale, par Edmond Demolins. 

N° 9. — L'ouverture du Thibet. Le 
Bouddhisme et le Lamaïsme, par A. 

DE Pré VILLE. 

N'^s 10 et 11. — La Science sociale 
depuis F. Le Play. — Classification 
sociale résultant des observations faites 
d'après la méthode de la Science sociale, 
par Edmond Demolins. (Fasc. double.) 

N° 12. — La France au Maroc, par 
Léon Poinsard. 

N° 13. — Le commerce franco-belge 
et sa signification sociale, par Ph. 
Robert. 

N° 14. — Un type d'ouvrier anar- 
chiste. Monographie d'une famille 
d'ouvriers parisiens, parle D"" J. Bail- 

IIACHE. 



Prix : 2 fr. franco) 

N° 15. — IJne expérience agricole 
de propriétaire résidant, par Albert 
Dauprat. 

N'^ 16. — Journal de l'École des Ro- 
ches (année 1004-190Ô). 

N° 17. — Un nouveau tvpe pakticula- 
RiSTE ÉB.4UCHÉ : Le Paysan basque du 
Labourd à travers les âges, par M. G. 
Olphe-Galliard. 

N'^ 18. — La crise coloniale en 
Nouvelle-Calédonie, par Marc Le Gou- 
pils, ancien Président du Conseil général 
de la Nouvelle-Calédonie. 

N'o^ 19, 20 et 21. — Le paysan des 
Fjords de Norvège, par Paul Bureau. 
(Trois Fasc.) 

N° 22. — Les trois formes essen- 
tielles de l'Éducation; leur évolution 
comparée, par Paul Descamps. 

N" 23. — L'Évolution agricole en 
Allemagne. Le « Bauer » de la lande 
du Lunebourg. par P\ul Roux. 

N" 24. — Les problèmes sociaux 
de l'industrie minière. Comment les 
résoudre, par Edmond Demolins. 

N'^ 25. — La civilisation de l'étain. 
— Les industries de l'étain en Fran- 
conie, par Louis Arqué. 

N'û 26. — Les récents troubles 
agraires et la crise agricole, par 
Henri Brun. 

N° 27. — Journal de l'École des 
Roches (année 1905-1906). 

N'^ 28 et 29. — L'Histoire expliquée 
PAR LA Science sociale : La Grèce an- 
cienne, par G. d'Azambuja. 

N° 30. — L'humanité évolue-t-elle 
vers le socialisme? par Paul Descamps. 

(La suite au verso.) 



FASCICULES PARUS DANS LA NOUVELLE SERIE [suite] 



N° 31. — L'École moderne, par G. 
Clerc, W"" Hugh Bell et A. Pernûtte. 

N-^ 32. — COMxMENT SE PREPARE l'UNITÉ 

S0CL\LE DU MONDE. Le Droit internatio- 
nal au XX<^ siècle, par Léon Poinsard. 

rso 33. — Les exportations alle- 
mandes, par Paul de Rousiers. 

N° 34. — Le type savoyard, par C. 

BORLET, J. PONCIER et P. DESCAMPS. 

N° 35. — Le littoral de la Plaine 
saxonne; le type des Marschen, par 
Paul Roux. 

]\o 35 — Les origines de la science 
sociale. Frédéric Le Play; sa mé- 
thode et sa doctrine, par E. BouCHiÉ 
DE Belle. 

N» 37. — Les populations viticoles, 
par Paul Descamps. 

]\o 38. — Journal de l'École des 
Roches (année 1906-1907). 

p^'o 39. — Edmond Demolins, par P. 
de Rousiers, G. Bertier et P. Descamps. 

\o 40. — Les populations fores- 
tières du centre de la France, par 



A. BoYER, E. Demollns, le C'« de Damas 
d'Anlezy et P. Descamps. 

N's 41 et 42. — Répertoire des ré- 
percussions sociales, par Edmond De- 
molins. 

X " 43. — Les Faiseurs de jouets de 
Nuremberg, par L. Arqué. 

N*^ 44. — Le type social du paysan 
juif à l'époque de Jésus-Christ, par 
M.-B. Schwalm. 

N" 45. — La colonisation des tour- 
bières dans les Pays-Bas et la Plaine 
saxonne, par Paul Roux. 

N'^^ 46 et 47. — Le type saintongeais, 

par Maurice Bures. 

N» 48. — La Science sociale et sa 
méthode, par Robert Pinot. 

N° 49. — Journal de l'École des 
Roches (année 1907-1908). 

N°^ 50 et 51. — Le Noir de Guinée, 
par L. Tauxier. 

N'^ 52. — Le type frison, par Paul 
Roux . 



ORGANISATION DE LA SOCIETE 

But de la Société. — La Société a pour 
but de favoriser les travaux de Science 
sociale, par des bourses de voyage ou 
d'études, par des subventions à des pu- 
blications ou à des cours, par des enquêtes 
locales en vue d'établir la carte sociale 
des divers pays. Elle crée des comités 
locaux pour l'étude des questions sociales. 
Il entre dans son programme de tenir des 
Congrès sur tous les points de la France, 
ou de l'étranger, les plus favorables pour 
faire des observations sociales, ou pour 
propager la méthode et les conclusions de 
la science. Elle s'intéresse au mouvement 
de réforme scolaire qui ,est sorti de la 
Science sociale et dont VÉcole des Roches 
a été l'application directe. 

Appel au public. — Notre Société et 
notre Revue s'adressent à tous les hommes 
d'étude, particulièrement à ceux qui for- 
ment le personnel des Sociétés historiques, 
littéraires, archéologiques, géographiques, 
économiques, scientifiques de province. 
Ils s'intéressent à leur région; ils dépen- 
sent, pour l'étudier, beaucoup de temps, 
sans que leurs travaux soient coordonnés 
par une méthode commune et éprouvés 
par un plan d'ensemble, sans qu'ils abou- 
tissent a formuler des idées générales, 
à rattacher les causes aux conséquences, 
à dégager la loi des phénomènes. Leurs 
travaux, trop souvent, ne dépassent pas 



l'étroit horizon de leur localité; ils com- 
pilent simplement des faits et travail- 
lent, pour ainsi dire, au fond d'un puits. 
La Science sociale, au point où elle est 
maintenant arrivée, leur fournit le moyen 
de sortir de ce puits et de s'associer à un 
travail d'ensemble pour une œuvre nou- 
velle, qui doit livrer la connaissance déplus 
en plus claire et complète de l'homme, 
de la Société. Ils ont intérêt à venir à elle. 

Enseignement. — L'enseignement de 
la Science sociale comprend actuellement 
quatre cours : le cours de M. Paul Bureau, 
au siège de la Société de géographie, à 
Paris; le cours de M. G. Melin, à la Faculté 
de droit de Nancy; le cours de M. Paul 
Descamps, à l'Ecole des Roches, et le cours 
de M. J. Durieu, au collège des Sciences 
sociales à Paris. Le cours d'hi.stoire, fait par 
notre collaborateur le V**^ Ch. de Calan, à 
la Faculté de Rennes, et celui de M. D. Alf. 
Agache, sur l'histoire des beaux-arts, fait 
au collège des Sciences sociales à Paris, 
s'inspirent directement des méthodes et 
des conclusions de la Science sociale. 

Conditions d'admission. — La Société 
comprend trois catégories de membres, 
dont la cotisation annuelle e.st fixée ainsi : 

1" Pour les membres titulaires : 20 fr. 
(25 fr. pour l'étranger) ; 

2° Pour les membres donateurs : 100 fr. ; 

3° Pour les membres fondateurs : 300 à 
500 fr. 



JANVIER 1909 



54 LIVRAISON 



BULLETIN 



LISTE GÉNÉRALE DES MEMBRES 



Les abonnés de la Science sociale, qui ne sont pas memIjn'S de la Société, ne figurent pas sur 
cette liste. 



PARIS 

D. Ait". Agache, rue Eug.-FIachat, II. 
Alfred Agache, rue Weber, 14. 

D-^ E. Amiel'x, Faub. St-Honoré. 21.j. 

M. Albry, rue Cambacérès. 0. 

P. Babonneal", rue des Volontaires, 21. 

L. Bâcle, Ingénieur, square Maubeuge, o. 

M. Baelen, rue de Rennes, 144. 

Louis Bedel, r. Lecourbe, 308. 

E. Benoit, Industriel, rue Oberkampf, 84. 
Charles Bessand. rue La Boëtie, 116. 
Paul Bessand, rue du Pont-Neuf, 2 bis. 
.lean Bessand, rue du Pont-Xeuf, 2 bis. 

G. Blancfion (Michel-Mérys), rédacteur au 
Journal des Débats, boul. St-Michel, (35. 

Jules Bocquin, Ingénieur des Arts et Manufac- 
tures, avenue de Wagrarn, 157. 

•lean Borderel, rue de Clignancourt, 135. 

BoucHiÉ riE Belle, rue de Miromesnil, 16. 

Paul Bureau, Professeur de droit, rue du 
Cherche-Midi, 83. 

E. Castan, chaussée de la iluette, 2. 

E. Catois, Industriel, rue Cambon, 21. 

Causse, rue du Val-de-Gràce, 9. 

Louis Chavane, rue de Bellechasse, 6. 

Charles Chatillon, rue Cortambert, 18. 

31. Chopard, rue Cail, 16. 

André Colliez, Avocat, rue de Monceau, 66. 

Emile Coppeaux, rue du Général-Foy, 6. 

.I.-A. Corteggiani, rue de Rennes, 87. 

Jules Cousin, boul. Poissonnière, 10. 

Georges Delattre, rue Cassette, 16. 

D"^ Delbet, Député, rue des Beaux-Arts. 2. 

Paul Descamps, Secrétaire de la Rédaction de 
la Science sociale, rue Jacob, 56. 

Le Directeur du Musée social, rue Las Cases, 5. 

Eugène Dubern, rue de l'Université, 88. 

Amédée Dufaure, av. des Champs-Elysées. 
116 bis. 

Pierre Evrard, rue Monge, 14. 

M. Eysséric, rue Censier, 29. 

Auguste Ferrand, rue Lalo, 18. 



Georges Ferrand fils, rue Lalo, 18. 

Filleul-Brohy, Industriel, rue de \'ienne, 21. 

Alfred Fir.min-Didot, ancien Editeur, rue de Va- 
renne, 61. 

Maurice Firmin-Didot, Editeur, boul. St-Ger- 
main, 272. 

Fougère, r. de la Chaise, 22. 

Charles-Félix Fournier, rue de l'Université, 
119. 

Henry de France, rue de Lille, 55. 

L'abbé Francis, boul. Pereire, 204. 

André Froment, rue Vauvenargues, l. 

Gauthier-Villars, rue de Bourgogne, 21. 

Georges C^erson, rue 3Iarbeuf, 38. 

G. CiiRAUD-JoRDAN, ruc de l'Université, IW. 

M. GoD.\RD, av. de la République, I. 

Paul GoDEviLLE, rue de Rivoli, 158. 

M"" Grapin, rue Souftlot, 22. 

Comte Pierre d'IIarcourt, rue Vaneau, II. 

M. Haudricourt, rue de Lubeck, 25. 

L"abbé H. Hemmer, rue Mozart, 61 bis. 

Gustave Huard, Avocat à la Cour d'appel, rue 
d'Amsterdam, 52. 

M. Isambert, rue des Écoles, 46. 

L"abbé Jouin, Curé de St-Augustin, av. Por- 
tails, 8. 

M. deLanzac de Laborie, rue de Bourgogne, )'.i. 

M. Laudet, boul. Malesherbes, 27. 

Georges Laurent, rue Mizon, 4 bis. 

Robert Lebaudv, rue de Lubeck, 12. 

Robert Le Bret, Avocat, av. Marceau, 2. 

Pierre Lederlin, rue Boissière, 11. 

Georges Ledoux, rue Alphonse-de-Xeuville, 17. 

Robert Legay, rue Cazotte, 2. 

Paul Lemonnier, rue Taitbout, 80. Pavillon 6. 

J. DE Lo%"Erdo, Ingénieur, rue Poisson, 10. 

Marquise de Lisle, r. Duphot, 13. 

M. Lyon-Lévy, rue Chalgrin, 4. 

Tommy Martin, rue Frédéric-Bastiat, 3. 

M. Mollard, rue J.-J. -Rousseau, 39. 

Louis MoNNiER. Banquier, rue de Monceau, 33. 

L. DE MoNTi DE Rézé, rue de Lille, 25. 

D' A, Moutier, rue de Miromesnil, 11. 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



M. iVoETiNGEK, boul. St-Michel, 81. 

A. NozAL, Artiste-Peintre, quai de Passy, 7. 

Armand Parent, rue de l'Université, 37. 

L'abbé Picard, rue de la Sorbonne, 2. 

Emile Pierret, rue de Courcelles, 115. 

Robert Pinot, av. Henri-Martin, 109. 

R. DE Planhol, rue .Jacob, 13. 

Plocque, r. d'Hauteville, 1. 

Is. PoLAKo, avenue du ïrocadéro, 40. 

M"" Provot, boul. de Courcelles, 82. 

L'abbé L. Raffin, rue .Joubert, 28. 

G. Raverat, Industriel, rue Legendre, 1. 

Paul Raynaud, rue Agrippa-d'Aubigné, 3. 

A. de Ricqlès, rue Gustave-Flaubert, 9. 

M. RooLF, rue de l'Entrepôt, 13. 

Paul de Bousiers, Président de la Société In- 
ternationale de Science sociale, rue de 
Monceau, 9. 

Louis Rousselet, Directeur du Journal de la 
Jeunesse, boul. St-Germain, 126. 

D' Sabouraud, rue Miromesnil, 62. 

M. DE Sainte-Croix, rue des Saints-Pères, 11. 

Saint-Paul de Sincey, rue Richer, 19. 

Paul Salathé, Ingénieur des mines, boul. Lan- 
nés, 31 bis. 

Suleau, rue Croix-des-Petits-Champs, 11. 

.1. Tachon-Labrèche, rue St-Dominique, 116. 

Georges Tessier, boul. St-Germain, 216. 

M. Thiéry, rue Pestalozzi, 6. 

Ed. Thomine, Ingénieur, avenue de la Républi- 
que, 1. 

D' Henri Triboulet, Médecin des Hôpitaux, av. 
d'Antin, 25. 

D"' Jules Tripet, rue de Compiègne, 2. 

M. TuRPAUD, rue Lecourbe, 3. 

M. Henri Turquet, av. Victor-Hugo, 95. 

Pliilippe de Vilmorin, quai d'Orsay, 23. 

Etienne Watel, Ingénieur, av. Hoche, 3. 



FRANCE : DEPARTEMENTS 

Ain 

Boissieu (de), château de Varambon. par 

Pont-d'Ain. 
Quinson (Jean), à Tenay. 
Richard, industriel, à Jujurieux. 

Aisne 

Caili.et (N.), abbé, curé de Manicamp, par Blé- 

rancourt. 
Creveaux (Eugène), constructeur, à Vervins. 
Guillemot, ingénieur-agronome, S"*-Geneviève, 

par Soissons. 
TuÉTAiiiNK (B°" de), château de Fostieux, à Fes- 

tieux. 

Allier 

BuFFAULT, Faubourg Ste-Cathcrine, à Moulins. 

Gautrot (Général), rue des Tanneries, à Mou- 
lins. 

Mesuré (Cliarles), ingi-nieur-conseil de la C"" 
de Chàtillon, à Monthiçon. 



Alpes-Maritimes 

Dauprat (E.), 4, rue de la Paix, à Nice. 
Nina de Nelmann (baronne). Villa Lotus, Monte- 
Carlo. 
OuDAiLLE (D"), Le Cannet. 

Ardèche 

Jacquot (Raoul), avoué, à Largentière. 
Lafarge (Albert de), direcf de l'Usine de La- 
farge, à Viviers. 

Ardennes 

Ponthière, à Haybes-sur-Meuse. 
Roland (Joseph D>), rue de l'Arquebuse, à Char- 
leville. 

Aude 

Loubet (J. M""'), 20, quai Victor-Hugo, à Nar- 

bonne. 
MiTTOu, abbé, professeur au Petit Séminaire, 

à Carcassonne. 

Belfort (Territoire) 

Garreau (L.), directeur de banque, 23, rue de 
Vauban, à Belfort. 

Bouches-du- Rhône 

Azambuja (G. d'), 20, Traverse de l'Eperon, à 

IMarseille. 
Bertin, à Salon. 
Devalois (Henri;, restaurant Vérande, 32. 

place d'Aix, à Marseille. 
I1ubert(M.), ingénieur, 200, avenue du Prado, 

à Marseille. 
Laciiesnais (E. de), château du Roucas-Blanc, 

Corniche, 401, à Marseille. 
Mistral fils (B.), à St-Rémy. 
Montaudoin (de), 57, cours Pierre-Puget,àMar- 

seille. 
Pascal père et fils, fabr. d'huiles, à Salon. 
Philtppon (Georges), château de Mazargues, 

à Mazargues. 
Prat (Louis), 167, rue Paradis, à Marseille. 
ToRNÉzY (A.), à St-Louis. 

Calvados 

Allainguillaume (Louis), quai de la Londe, à 

Caen. 
AsTouL, 41, rue llaldot, Caen. 
Grêlé (Eug.), Rédacteur en chef du Progrès 

du Calvados, 3, i-uedu Moulin, à Caen. 
Mosciios (D"), à Trévières. 

Charente 

BoiTEAU (A.-L.), àAngoulème. 

MiMAUD (Jules), 7, rue du Palais, à Rulfec. 

pRÉviLLE (A. de), château de Bonethères, i»ar 

Chabanais. 
Sazekac DE Forge, à Angoulème. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



Charente-Inférieure 

Bouygues (Joseph), 17, Chaussée (hi Calvaire, 
à St-Jean-d'Angely. 

liuRES (Maurice), avocat, à Saintes, 

Canaud (Lucien), 32, rue Villeneuve, à La Ro- 
chelle. 

Dahl (Oscar), a La Rochelle. 

Magxier (Paul), La Champagne-Salignac par 
Mirambeau. 

Orbignv (Alcide d'), armateur, rue Réaumur, 
à La Rochelle. 

PoNCiN, propriétaire, à Brisambourg. 

Thibault, notaire, à La Rochelle. 

Cher 

BosREDON (C" de), chàt(>au de Serruelles, par 

Chàteauneuf. 
CoRBiN DE Mangoux, à Vorlv, par Levet. 
Girard (Paul), 40, rue Moyenne, à Bourges. 
.Jannin (Georges), Société de Distillerie à Ger- 

migny-Bourges. 
LADUYE(de) (M""'), 70, rue de Crosses, à Bourges. 
LA Vèvre (Henri de), château de la Vèvre, par 

Dun-s.-Auron. 
MoNTKORT (R. de), à Bouy, par Mehun-sur- 

Yévre. 
TovTOT(II. de), château de Bar. par Nérondes. 

Corrèze 

Brume, notaire, Ussel. 

Corse 

Tenaille (Jean), Villa S'-Raphaël, à Bastia. 

Côte-d'Or 

Bertschy (F.), 31, avenue Victor-IIugo, à Di- 
jon. 

Côtes-du-Nord 

Martin (Abbé N.), 7, rue du Lycée, à Saint- 
Brieuc. 

Dordogne 

Lapeyre (Fernand), à La Roche-Chalais. 
Mx)NTCHEUiL (Paul de), cliàteaude Montcheuil, 

par Xontron. 
PoTHiER, Capitaine en retraite, La Brande, par 

Vergt. 
Saint-Martin (André), 22, place Francheville, 

à Périgueux. 

Doubs 

Japy-Boigeol (A.), à Audincourt. 

Drôme 

Matras(L.), directeur de La Mutuelle, à Va- 
lence. 

Eure 

Agache (Auguste), à Bizy-Vernon. 
Bertier (Georges), Directeur de l'École des 
Roches, par Verneuil. 



Carcopiso (D'), à Verneuil. 
Clermont-Tonnerre (M'' de), château de Gli- 

solles, par La Bonncville. 
Demolins (M'"<^), à La Guichardiére par Ver- 
neuil. 
Desmonts (Abbé), curé de Glisolles. par La Bon- 
neville. 
Gamble (Abbé), aumùnier à l'École des Roches, 

par Verneuil. 
Hervey, à Notre-Dame-dii-Vaudreuil. 
Jenart (Paul), ingénieur-agronome, à l'Ecole 

des Roches, par Verneuil. 
Labussière (M™°), à Pullay, par Verneuil. 
Loisy(J. de), 27, rue Joséphine, à Evreux. 
Maistre (C" de), château de Tourville, par 

Pont-Audemer. 
Malherbe, Grande-Rue, Pont-Audemer. 
Marty, professeur à l'Ecole des Roches, par 

Verneuil. 
Mentré, professeur à l'École des Roches, par 

Verneuil. 
Storez (Maurice), 30, rue des Tanneries, à 

Verneuil. 
Tourville (M"" de), château de Tourville, 

par Pont-Audemer. 

Eure-et-Loir 

FiRMiN-DiDOT IM""), au château d'Escori)ain, 

par Laons. 
Mareuil (Baron de), lieutenant-colonel au 

1" Chasseurs, à Chàteaudun. 
Pocket (A.), 13, rue de la Gare, à Dreux. 
\VADDiNGT0N(Ch.), chàteau de Vert-en-Drouais, 

par Dreux. 

Finistère 

ViNCELLES (Comte de), chàteau de Penauruu, 
par Concarneau. 

Gard 

Beauquier (Jean), 1, rue Nationale, à Nîmes. 
Gasparin (C" de), 24, quai de la Fontaine, à 
Nîmes. 

Garonne-(Haute) 

Encausse de Labattut (B. d'), 4, allée St- 
Étienne, à Toulouse. 

Godard, ingénieur delà C" des Ch. de fer du 
Midi, à Toulouse. 

Lavalette (R. de), château de Cessales, par 
Villefranche-de-Lauragais. 

Laye (Abbé), aumônier, 6, rue de la Fonderie, 
à Toulouse. 

Mertz (Abbé), curé de .Marquefave, par Car- 
bonne. 

Saint-Raymond (Edmond), 5, rue Merlane, à 
Toulouse. 

Sales (Daniel), 1, rue Begué-David, àToulouse. 

Tailhades (Victor), 18, B" d'Arcole, à Tou- 
louse. 

Gers 

Cassaigneau (M. D'), à Montréal du Gers. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 
Gironde 



Breuil (Edmond), Ecole de Guyenne, à Blan- 
quefort. 

Drouhaut (H. M"'), Ecole de Guyenne, à 
Blanquefort. 

Feuillade de Chauvin (A.), 104, cours du Jar- 
din-public, à Bordeaux. 

Labrouste (P.), 146, chemin d'Eysines, à 
Caudéran. 

Maurel (Marc), 48, rue du Cliapeau-Rouge, à 
Bordeaux. 

RoujoL (A.), École de Guyenne, à Blanque- 
fort. 

Tallon (Charles), École de Guyenne, à Blan- 
quefort. 

Thibaud (Francis), École de Guyenne, à Blan- 
quefort. 

Vialolle (DO, Carbon-Blanc. 

Hérault 

Benezech (Adrien), propriétaire-viticulteur, à 

Gignac. 
.JoTTRAS (Louis), capitaine au 24" Colonial, 14, 

quai Vauban, à Cette. 
Saint-Pierre, 5, rue CoUot, à Montpellier. 
Vernazobres (Henri), à Baboulet, par Capes- 

tang. 

lUe-et- Vilaine 

La Lande de Calan (Cii. de), à Saint-Grégoire, 

par Rennes. 
Marotte (L.), Le Mont Hymette, Redon. 
PocQUET (Barth.), directeur du Journal de 

Rennes, 8, rue de Robien, à Rennes. 
Vii.LARMOis (C" de la), château de Trans, par 

Pleine-Fougères. 

Indre-et-Loire 

Crosnier (Commandant), 38, rue de Cloche- 
ville, à Tours. 

Daix (Emile), lieutenant au 32^ Infanterie, à 
Tours. 

Daui'rat (A.), Le Breuil-St-Michel, par Chedi- 
gny. 

Lecointre (C" P.), château de Grillemont, 
par Ligueil. 

Lemesle (JI"" A.), château de Planchoury, 
par St-Michel-s. -Loire. 

Jura 

Babey (Pierre), à Arbois. 

Loir-et-Cher 

GoDEviLLE (L.), à Bois-Rabot, par Pierrefitte- 

s.-Sauldre. 
SiLVESTRE, 4, place du Château, à Blois. 

Loire 

C0LC0.MBET (V.), ô, rue de la République, à 
Saint-Étienne. 



JIoNOT (Abbé Pierre), Institution St-.Ioseph, :ï 
Roanne. 

Neyret, Bel-Air, à St-Étienne. 

Roux (Joseph), à Changy, par La Pacaudière. 

Vincent (André), 17, rue d'Arcole, à St- 
Étienne. 

ViNsoN (L.), 57. rue Michclet, à St-Étienne. 

Loire-Inférieure 

Benoist (E. D"'), à Guéméné-Penfao. 

Loiret 

Brun (Henri), avocat, château de la Barre, 

Ouzouer-s.-Trezée. 
Champault (Ph.), à Chàtillon-s. -Loire. 
Delafov (C), à Mainvilliers, par Malesherbes. 
FouGERON (Emile), tour de la Bretonnerie, 74, 

à Orléans. 
Lkveillé-Nizeroli.e, La Guette, Nibelle. 

Lot 

CouDERC(H.), 5, rue St-Géry, à Cahors. 
Marques (Georges), avocat, à Castelnau-de- 
Montratier. 

Lot-et-Garonne 

Garas (J.), à Mézin. 

Maine-et-Loire 

Bai.lu (Louis), à Parnay, par Montso- 

reau. 
L'EsTOiLE (Jean de), château de la Lande- 

Chasle, par Longue. 
NoNNEviLLE (V'° de), 24, rue du Bel-Air, à Angers. 
PiLLET (0.), propriétaire, La Bénestière, par 

Jarzé. 
Reichard (M'"" la Générale), château de la 

Gaudinière, par Allonnes. 

Marne 

Butte (H.), capitaine, 4, rue Léger-Bertin, â 
Epernay. 

Marne (Haute-) 

Genevoix (M""), place de l'IIùtel-de-Ville, à 
Langres. 

Mayenne 

Robien (C'° de), château de Montgiroux, par 
Alexain. 

Meurthe-et-Moselle 

Cestre (Pierre), 33, rue de Cronstadt, à Nancy. 
Coanet, 2, rue Lafayette, â Nancy. 
(Jarnier (Paul), 8, ^ rue de la Source, à Nancy. 
Jambois (A.), Rond-Point Lepois, â Nancy. 
]Mei.in(G.), 31), rue de Boudonville, à Nancy. 

Morbihan 

Charrier (IL), abbé, à Airadon. 
Jan (Abbé), â Rochefort-en-Tcrrc. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



Prieur (F.), chef de bataillon en retraito, 
10, rue Jeanne-d'AiT, à Vannes. 

Nièvre 

BoYER (Auguste), ancien magistrat, à St- 

Amand-en-Puisayo. 
Passe (Abbé J.), cui'é à Pougues-les-Eaux. 

Nord 

Allaert (P.), avocat, 16 ter, rue des Foulons, 

à Douai. 
Bic.o-Danel, 95, boul. de la Liberté, à Lille. 
Clerc, capitaine à l'état-major du l"' cor])s 

d'armée, à Lille. 
CoQUELLE (Félix), à Rosendael. 
Guekrin (Eugène). 17, place d'Armes, à Cam- 
brai. 
Larivière (Maurice), 137, boul. de la Liberté, 

à Lille. 
PARSY(H.),chez M. Pierrot, 17, rue do France, à 

Jlaubeuge. 
Pilate (Henri). 22, rue Négrier, à Lille. 
Keboux (A.), directeur du Joioiial de Roubaix, 

à Roubaix. 
Scrive-Loyer (Jules), 294, rue Gambetta, à 

Lille. 
Valdelièvre fils (Ct.), g, rue dos Fossés-Neufs, 

à Lille. 

Oise 

BuRON, rue Valentin-Logrand, à Saint-Just- 

en-Chaussée. 
.Iacquot (D'), à Creil. 
Leplat (D--), directeur de l'École de l'Ile- 

de France, Liancourt. 
Olivier (Benoist), propriétaire-agriculteur à 

Plailly. 

Orne 

Leféblre (P.-E.), Ronfeugeray, par Athis. 

Pas-de-Calais 

Agmel (G.), ingénieur de la C" dos Mines de 
Vicoigne ct de Ntoux, à Verquin, par, 
Béthune. 

Carrez (Victor), ingénieur, à Aire-sur-la-Lys. 

Delori (Paul), agriculteur, à Bois-on-Ardres, 
par Ardres. 

FuRXE (Constant), à St-Léonard, par Pont-de- 
Briques. 

Laroche (Joseph), château de Bouvignv, par 
Bully. 

Ledoux (Abbé A.), curé à Gueinps, par Au- 
druick. 

Leloup, président de la Chambre do com- 
merce, à Arras. 

Piedfort, abbé, directeur de l'Institut Indus 
triel, 34, rue du Cosmorama, à Calais. 

RivENET Victor), fabricant de chicor(>i\ à 
Vieille-Église. 

Puy-de-Dôme 

PiNGLSso.N, négociant, 43, rue Blatin, à Cler- 
mont-Ferrand. 



Roux (Ferdinand), château de Javodo, par Is- 

soire. 
Roux (Paul), château de Javode, par Issoire. 

Pyrénées (Basses-) 

BuTEi. (Fornandj, 11, rue .Marca, a Pau. 
Camv, lieutenant do l'Infanterie coloniale à 

Oloron-Ste-Marie. 
Sabail, propriétaire, à Seméacq-BIachon, par 

Lembeye. 

Pyrénées (Hautes-) 

Gastebois (Louis de), villaiMarie-Albert, à Lour- 
des. 

Pyrénées-Orientales 

Fabrice, 3, place do la Révolution, à Pi'i'pi- 
gnan. 

Rhône 

BoLMARD, Villefranche-s. -Saône. 

Cadot (Jean), 9, quai de la Guillotiére, à Lyon. 

Cadot (Pétrus), 9, quai de la Guillotiére, à 

Lyon. 
Charbonxel (abbé), ciiez JI. Jean Roux. 14, rue 

de Penthièvre, a Lyon. 
Clément (abbé), directeur do rÉloile, 2, quai 

de la Pêcherie, à Lyon. 
Constantin, capitaine, 65, cours Lafaj-otte 

prolongé, à Lyon-Villeurbanne. 
CiuiNET lils (A.), 13, rue du Griffon, à Lj'on. 
KoszuL, ^Q, quai des Brotteaux, à Lyon. 
Martin (Camille), 22, rue Centrale, Lyon. 
Paquet (Jean), 46, rue de la Charité, à Lyon. 
Pey (Joanny), 1, rue Bàt-d'Argent, à Lyon. 
LoYs Roux (abbé), chez M. Jean Roux, 11, rue 

du Penthièvre, à Lyon. 
ViLLARD, 6, quai d'Occident, Lyon. 

Saône (Haute-) 

Gasser (A.), Directeur de la Revue d'Alsace, 

à Mantoche. 
VoMiicouRT (B°° de), château de Chassoy, par 

Cognières. 

Saône-et-Loire 

Galland (Em.), notaire, à Tournus. 
Genetier (J.), Charnay-les-Chalon. 

Savoie 

Forestier (H. D'), à Aix-les-Bains. 
PoNciER, instituteur, à Vérel-Pragondran. 

Seine. 

Boulanger (H.), à Choisy-le-Roi. 

BouTTER (abbé), 65, av. des Batignolles, à Saint- 

Ouen. 
Charon:<at (A.), Meunier, 40, quai National, 

à Puteaux. 
Dubois (L.), 51, rue Sadi-Carnot, à Puteaux. 
Durieu, rue Louis-Dupont, à Clamait. 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



GÉKAL (Henri), 33, rue du Val-d'Osno. à St- 
Maui'ice. 

IIouDARD (Ad.), 21, rue TIiomas-Lemaître, à 
Nanterre. 

Sabaheddine (S. A. lo Prince M.), 90, rue du 
Mont-Valérien, à Surcsnes. 

Tanquerev, Écolo supérieure libre de Théolo- 
gie, 59 bis. rue Ernest-Renan, à Issy-les- 
Moulineaux. 

Seine-Inférieure 

Amblard (Emile), ingi-nieur, 2. rue Toustain, 

Dieppe. 
Bauxard (abbé), professeur d'histoire à l'Ins- 
titution Join-Lambert, à Rouen. 
Bellevili.e, 50, rue Arinand-Carrel, à Rouen. 
Chevallier (abbé), curé de Baromesnil, jiar St- 

Rémy-Boscrocourt. 
Dufresne (Augustin), Manoir de Calmont. près 

Dieppe. 
Dufresne (Robert), Blanoir de Calmont, par 

Dieppe. 
Fauquet-Lemaitre (A.), château du Vallosse, 

par Bolbec. 
Favé (P.), 14, rue de l'Écureuil, à Rouen. 
Lef)';vre (Frédéric), 1, rue du Champ-des-Oi- 

seaux, à Rouen. 
Legros (R.), directeur de la Station centrale 

d'Electricité, 11, place de l'Hôtel-de-Ville, 

à Fécamp. 
Lenglet, 24, rue Félix-Faure, à Fécamp. 
Lion (Camille), 26 bis, rue Lenôtre, à Rouen. 
Maubec (a))bé), curé, à Esteville, par Cailly. 

Seine-et-Marne 

Gelin, rue Malakoff, à Coulommiers. 
Gérard (abbé), curé à Esbly. 
TissiER (Paul), à Saint-Mard. 

Seine-et-Oise 

Bailhache(D'), à Dourdan. 

Dezobry, lOéy's, rue Grétry, Montmorency. 

DupRÉ La Tour, (F.), 21, rue des Moulineaux, à 
Jleudon. 

IIallouin (L.), 39, avenue de Paris, à Ver- 
sailles. 

.Ioncard, Maison do retraite, à Pontchar- 
train. 

Klein (F.) (Abbé), à Bellevuo. 

LEGRAiN,au Val-Biron, par Dourdan. 

Legrelle (.lacques), 39, rue Berthicr, à Ver- 
sailles. 

Maubec (Louis), La Clairière, Meudon. 

Nivard (Paul), 11, parc de Montretout, à 
St-Cloud. 

Oi.i'iie-Galliard (G.), 2 bis, rue de l'Orangerie, 
à IMoudon. 

|{affestin (Ford.), receveur de l'Enregistre- 
iiient à Palaisoau. 

RoGiE {W"), 1, boui. du Roi, à Versailles. 

Soûlaud (Abbé W.), curé à Chamarande. 

'l'iiiiîAULT (Eugène), rue de Cliartres, à Dour- 
dan. 



Veltex (Gaston), 17, rue 3Iaurepas, à Ver- 
sailles. 
Vidal, 12, rue Albert-Joly, Versailles. 

Sèvres (Deux-) 

Frev (D''), à Airvault. 

Somme 

Bréart de Boisanger (L.), chef d'escadron au 

3" chasseurs, à Abbeville. 
Dessaint, publiciste, à Amiens. 
Gourdet, 1, rue do Noyon. Amiens. 

Tarn 

Cajuîonnières (Caries de), 4, rue du Consulat, 

à Castres. 
TouRNiER(Henri), à Aiguefonde, pai-^Iazamet. 

Tarn-et-Garonne 

Couillard, 55. avenue St-Michel, à Jlontau- 

ban. 
Rimbaud (J.). 5, rue Ste-Catherine, à Moissac. 

Var 

Niel (Ed.), oléiculteur, à Draguignan. 
Silans (de), capitaine de vaisseau, 1, avenue 
de Vauban, à Toulon. 

Vaucluse 

Verdet (Aug.), 73, rue .Joseph-Verne t, à Avi- 
gnon. 

Vendée 

David (Aristide), St-Michel-en-l'Herm . 
.Ioffrion (D') , à Bénet. 

Vienne 

Lebouteux (JI""), à Verneuil, par Migné. 

Haute- Vienne . 

AxDRiEux (Abbé P.), aumônier des Petites 
Sœurs des Pauvres, chemin de Noujeat, à 
Limoges. 

David (Gaston), Les Biards, par St-Yrieix. 

La Teillais (de), 8, rue Jean-Nouailhier, à Li- 
moges. 

Soury-Lavergne (IL), à Rochechouart. 

Vosges. 

Decosse (Paul), avocat, à Neufciiàteau. 

Peters (Louis), avenue Gambetla, à ÉpiiiaL 

Peteks (Paul), industriel, rue de Provence. 
à Épinal. 

Peters (Victor), industriel, rue de Provence, 
à Épinal. 

Rasquin, instituteur, à Chababois, par Gran- 
ges. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



1) 



Yonne. 

Saffroy (Louis), notaire, Brienon-sur-Arniaii- 
çon. 

Alsace-Lorraine. 

Doyen (Abbé), professeur au Séminaire di^ 

Beauregarcl, par Thionvillo. 
Frey (Léo-nJ.), rue de la Sinne, Mulhouse. 

ÉTRANGER 

Europe. — Allemagne. — ^ Louis Arqué, vice- 
consul au consulat de France, Leipzig. 

P. -F. DujARDiN, ingénieur, Breitestrasse, 71, 
Dusseldorf. 

Alfred Marlier, Kiichengarten, 18, Gera-Reuss. 

Angleterre. —F. Bertholon, négociant, Christ- 
church Roail, 8, Streatham Hill, London 
S. W. 

Frédéric Boldln, Alexandra Hôtel. Lincoln. 

Charles Gilbertson, Gloucester Walk, 10, 
Campden Hill, Londres W. 

Maurice Honoré, Shandon, Dyke Road, Brigh- 
ton. 

M. Lacrolx, négociant. Jewin Street, 10, Lon- 
dres E. C. 

C. S. Loch, professeur à Christ Collège, Dry- 
law Hatcli, Oxshott, Surrey. 

Jean Périer, the Grove Boitons, "25, South 
Kensington, Londres S. W. 

Autriche-Hongrie. — M""' Elisabeth Koos, 
Maros-Va.sarhely. 

D' Jean Alex. Kovats, directeur de l'École su- 
périeure de commerce, Nagy-Yarad. 

Marcel Luc, ingénieur, Libiaz (Galicie). 

D"' Hugo Marki, IV Kaplony u. 7, Budapest. 

Menyhent Szanto, V Maria Valeria-u. 12, Bu- 
dapest. 

Baron Félix von Oppenheimer, I Karnthner- 
strasse, 51, Vienne. 

Belgique. — Emile de Becker, juge d'instruc- 
tion, rue de l'Aigle, 2, Louvain. 

L. DE Buggenoms, avocat, place de Bronckart. 
19, Liège; 

Léon CoLLiN, lieutenant d'artillerie, route 
Provinciale, La Hulpe (Brabant). 

Charles Dejace, professeur à l'Université de 
Liège, boul. d'Avray, 280, Liège. 

Martin Derihon, industriel, Lonçin-lez-Liège. 

Ernest Desenfans, avocat, rue du Mont-de- 
Piété, 11, Mons. 

M. Dubois, directeur de l'Institut supérieur 
de commerce, rue des Peintres, 51, Anvers. 

Henri Dumon, Faub. de Valenciennes, Tour- 
nai. 

Victor MuHer, chargé de Cours à l'Université 
de Liège, rue Sainte-Véronique, 20, Liège. 

Charles Sépulchre-Dor, industriel, rue Charles- 
Morren, 31, Liège. 

Edouard Sfpulchre, ingénieur civil, à Kin- 
kempois. 



François Sépulchre, industriel, place Saint- 
Jacques, Liège. 
Louis Sépulchre, Herstai. 
D" Edg. Snyers, rue Saint-Denis, 10, Liège. 

Espagne. — Marquis d'ALEi.LA, Rambla de 
Canaletas, 0, Barcelone. 

Andrès deArzadun, calleMayor, 80, Pamplona. 

Manuel Bertrand, industriel, Trafalgar, 50, 
Barcelone. 

Jaime Carner, avocat, rue Trafalgar, 10, Bar- 
celone. 

D. Higinio g. Caso, Trinidad, 7, Gijon. 

Marquis de Castelar, Magdalena, 12, Madrid. 

R. P. Fr. Albino Gonzalez, Convento do S. 
Esteban, Salamanca. 

M"° la V''"= de La Panoi.se, Almagro, 15, Ma- 
drid. 

Pedro G. Maiistany, Rambla de Catalunya 
83 pral. Barcelone. 

Oriol JIarti, Puerta Ferrisa, 17, 1°, Barcelone. 

Trinitat Monegal, avocat, Claris 99, 1", Bar- 
celone. 

José Monegal y Noguès, calle de Moncada, 19, 
Barcelone. 

Alejandro Xavajas, Sendeja, 7, Bilbao. 

Ildefonso Sunol, rue Simon-OUer, 1, Barce- 
lone. 

Albert Thiebaut, Villanueva, 11, Madrid. 

Jean Vergés Barris, à Palafrugell, Catalogne. 

Italie. — Marquis d'AYALA Valva, Rione Si- 
rignano, 2, Xaples. 

Xobile Girolamo Calvi, via Clerici, 1, Milan. 

C" François Cavazza, via Farini, 3, Bologne. 

L'abbé Ciiovanni Crovato, professeur au Sé- 
minaire de St-Angelo de Brescia. 

D' Ciiuseppe Gallavresi, via Manin, 13, Milan. 

M. Grandmont, à Taormina (Sicile). 

Chev. Silvio Serafini, via Prinz-Amedeo, 2. 
Rome. 

Prof. AndraToRRE, 29, via Marianna Dionigi, 
Rome. 

Portugal. — D. José d'AImeida, R. C. Mat- 
toso A. Coirnbra. 

Conego J. Dias d'Andrade, professeur au 
Séminaire, Coimbra. 

Dr P. Doria Nazareth, rua Buenos-Ayres, 79, 
Lisbonne. 

Anselmo Braamcamp Freire, pair du royaume, 
rua do Salitre. 31 J, Lisbonne. 

José de Mattos Braamcamp, Praca Duqle da 
Terceira. II. Lisbonne. 

A. RoDRiGUEs Braga, médecin de marine, rua 
da Esperança, 175-1", Lisbonne. 

D"' José CiD, professeur à la Faculté de Mé- 
decine , Coimbra. 

J. DA CuNHA E Costa, rua do Ouro, 12^1, 2^ E. 
Lisbonne. 

C. Fructuoso da Costa, professeur au Sémi- 
naire, Vizeu. 

Visconte de Guilhomil, Cadouços, Foz de 
Douro, Porto. 



10 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



S. Exe. Luiz de Magalhaes, Ministre des 

Affaires étrangères, Lisbonne. 
Pedro Navarro, avenida Hintze RibeiroD. S., 

Lisbonne. 
D' A. Machado Villela, professeur à l'Univer- 
sité, Coimbra. 
D' Marnoco e Souza, rua de S.-Thereza, 13, 

Coimbra. 
Mendes Oi.iva, Villa Nova de Tazem. 
D' Mendes dos Remedios, bibliothécaire de 

l'Université, Coimbra. 
Alberto de Monsaras, Rua dos Militares, Coim- 
bra. 
D' Raul Onteiro, rua da Restauraçao, 424, 

Porto. 
D' Joâo PiNTO DOS Santos, Bairro Camôens, 

Lisbonne. 
Joâo Perestrello de Vasconcellos, 136 T. de 

Santa Quiteria, Lisbonne. 
L. Pla, Carcavellos. 
Frederico Ramirer, Villa Real Santo-Antonio, 

Algarve. 
José Relvas, viticulteur, Alpiarça. 
Le conseiller Ressano Garcia, Lisbonne. 
Anselmo Ribeiro de Castro, à Monsao. 
Francisco Egidio Salgueiro, Abrantes. 
D'' Alberto dos Reis, professeur à l'Université, 

Coimbra. 
D"- F. Dos Reis Santos, Avenida da Liberdade, 

77, Lisbonne. 
José MiRANDA DO Valle, Avcuida D. Amelia, 

48, 1°, Lisbonne. 
J. José Machado, colonel d'ingénieurs, rua 

dos Anjos, "213, Lisbonne. 
Joaquim Nunes, Mexica Alemtejo, Môra. 
D"' Serras e Silva, professeur à la Faculté de 

Médecine, Coimbra. 
José Slcena, Coimbra. 
José Fernando de Souza, rua de S. Bernardo, 

114, Lisbonne. 
J. Eduardo Vallejo Marques, rua Thomaz 

Ribeiro, 57, 1° E., Lisbonne. 

Roumanie. — C. A. Berindei, Strada Precu- 
petii Wocci, 10 bis, Bucarest. 

J. Gavanescu, professeur à l'Université, Jas.sy. 

[y Em. Grigorovitza, Str. Plantelor, 14, Bu- 
carest. 

Iv. Grueff, rue Brezoianu, 41, Bucarest. 

Valeriu Hulubei, avocat et professeur de phi- 
losophie au Lycée national, rue Hotin, 2, 
Jassy. 

D' St G. Mangiurea, médecin en chef de l'hô- 
pital T. Severin. 

Christu S. Negaescu, professeur, Strada Nu- 
ma Paupiliu, 17, Bucarest. 

Le capitaine Stambulescu, Str. 13 Septembre, 
28, Bucarest. 

Nestor Urechia, ingénieur des Ponts et Chaus- 
sées, Strada Poliia, 46, Bucarest. 

N. Zanné, professeur à l'École des Ponts et 
Chaussées, Strada Negustori, I, Bucarest. 

Russie. — E. A. Belgard, Propriété Krougliki 
Efremoff (Gouv. de Toula). 



G. Ferrand, administrateur de la Parfume- 
rie Brocard et C'', Moscou. 

Paul Giraud, industriel à Moscou. 

H. Laming, directeur des Usines de la Compa- 
gnie du Gaz, St-Pétersbourg. 

E. de LoisY, direct, de la Société Générale des 
Hauts Fourneaux à Makievka, Territoire des 
cosaques du Don. 

André Moussy, Manufacture de soieries, Mos- 
cou. 

S. Polachkowskv, Vassili ostrov seconde ligne, 
11, Saint-Pétersbourg. 

L. Stibing, Sadowaia, 18, Saint-Pétersbourg. 

Jean Szwanski, Perspective Saint-Georges, 
17, Vilna. 

Joseph WiLBois, Petite Loubianka, 14, Mos- 
cou. 

Alexandre Woeikoff, professeur à l'Université, 
Saint-Pétersbourg, 

Alexandre Zweguintzeff, membre de la Dou- 
ma, Palais de Tauride, Saint-Pétersbourg. 

Suisse. — L'abbé E. Garry, rue des Granges, 

13, Genève. 
Alfred Geigv, Fossé Saint-Léonard, à Bàle. 
Léon Poinsard, rue Beaulieu, 72, Berne. 
Comte G. de Reynold, château de Vinzel-s.- 

RoUe (Vaud). 

Turquie. — Dragoumis, secrétaire à la Léga- 
tion de Grèce, Constantinople. 

Asie. — Chine. — D"^ Chabaneix, professeur à 
l'École impériale de médecine, Tien-tsin. 

Ch. Jasson, receveur des Postes françaises, 
à Ilan-kéou. 

R. RÉAU, consul de France, Mong-tseu, Yun- 
nan. 

ToNKiN. — Bazin, Banque de l'Indo-Chine, 
Haïphong. 

Stephen Bourjade, Services civils de l'Indo- 
Chine, Thai-Binh. 

Lieutenant-colonel Toquenne, 9° Rég' d'Infan- 
terie coloniale, Hanoï. 

Afrique. — Algérie et Tunisie. 

M"" Adler, villa Armand, à Bousaréa (Alger). 

M. l'abbé Botrel, à Essemane près Béjà{Tun.). 

M. René Bourgoin, ingénieur-agronome. Do- 
maine d'Amourah, prov. d'Alger. 

D' A. Guénod, rue Zarkoum, 1, Tunis. 

Jules Krayenbuhl, Colon-Agriculteur, Aïn-el- 
Asker (Tunisie). 

Jacques Lelong, Passage Ribet, I, à Tunis. 

Egypte. — Ahmed Fathy Zagloul Pacha, sous- 
secrétaire d'État au Ministère de la Justice, 
Le Caire. 

Afrique orientale. — G. Gauthier, adjoint de 
I" classe des Affaires indigènes, Anjouaa' 
(Comores). 

Alberto Guedes, Gerente de Banco Nacional- 
Ultramarino, Lourenço-Marques. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



11 



Joâo Alex. LoPEz Galvao, sous-diroctcur du 
Chemin de fer, Lourenço-Marqucs. 

Théodore Monteiro de Macedo, ingénieur, 
Lourenço-Marques. 

Afrique occidentale. — Philippe Gaden, Maison 
DevèsChaumetet C'% Saint-Louis (Sénégal). 

L. Talxier, à Ouagadougou, Haut Sénégal, Ni- 
ger. 

Amérique. — Canada. — L.-O. Bolrnival, 
médecin-pharmacien, Saint-Barnabe, Comté 
St-Maurice, P- Q. 

R.-P. Phil. BouRNivAL, Saint-Boniface (Mani- 
toba). 

Thomas Caron, avocat,rue Sussex, 559, Ottawa. 

Philippe DuROCHER, rue St-Denis, 525, Mont- 
réal. 

Léon Gérin, Coaticooke, prov. de Québec. 

Stanislas-A. Lortie, Prof. Université Laval, 
Québec. 

B. Soury-Lavergne, Ferme Chute, par Pasqua, 
Saskatchewan. 

Brésil. — D' Ariowaldo A. do Amaral, rua Au- 
rora 52, Sâo-Paulo. 

A. S. Azevedo Junior, rua do Rosario, 4, Santos. 

A. Barboza DOS Santos, Boîte postale 818 Rio- 
de-Janeiro. 

D' Coreolano Burgos, Amparo, Sâo-Paulo. 

D'^ "Vicente de Carvalho, Juiz da3' V, Crimi- 
nal Sâo-Paulo. 

D' Arnaldo V. de Carvalho, rua Ipyranga, 
8, Sào-Paulo. 

D' José Gonçalves de Castro Cincura, Largo 
2 de Julho, 45, Bahia. 

Le Comte D' Alfonso Celso, avocat, rue Rosa- 
rio, 45, Rio-de-Janeiro. 

D'Silveira Cintra, ruadoBom-Retiro, 23, Sâo- 
Paulo. 

José Ferreira de Figueiredo, rue Victoria, 27, 
Sâo-Paulo. 

.Arthur Ferreira Machado Guimaraès, rue Ou- 
rives, 179, Largo de Santa-Rita, Rio. 

Armindo Freitas, Avenida E. Ribeiro, 36 A, 
Manaos. 

D' Joâo Guiao, Ribeirâo Preto, Sâo-Paulo. 

Jacob GuYER, rua Santo-Antonio, 15, Caixa 
Postal, 64, Santos. 

Bernardo Horta de Aranjo, rua Viscondi de 
Figueiredo, 4, B, Rio-de-Janeiro. 

D' Domingos Jaguaribe, director do Instituto 
Psicho-Phisiologico, Sâo-Paulo. 

C" A. DE Lacerda Franco, rua Conselheiro 
Nebias, 75, Sâo-Paulo. 

M. A. Lourenço, Gymnasio, Campinas (Sâo- 
Paulo). 

D"^ Bernardo de Magalhaes, rua dos Guaya- 
nazes, 131, Sâo-Paulo. 

Francisco Jaguaribe Gomes de Matos, rua Vo- 
luntarios da Patria, 32, Rio. 

D' Joaquim Miguel, rua Frei Gaspar, 3, Santos. 

Joâo Ribeiro de Oliveira e Souza, Banco do 
Brasil, Rio-de-Janeiro. 



D' Alfredo Patricio, Amparo, Sâo-Paulo. 

D' Carlos Reis, Palacio do Governo, Saô^aulo. 

D' Raul DE Rezende Carvalho, Santos. 

D' J. M. Rodkigues Alves, rua Maranhâo, 21, 
Sâo-Paulo. 

D' Sylvio Romero, rue Ourive-s, 183, Rio-de- 
Janeiro. 

D' V. DA SiLVA Freire, Caixa 18, Sâo-Paulo. 

D' L.-G. DA SiLVA Leme, rua da Liberdade, 45, 
Sào-Paulo. 

Gabriel A. da Silva Oliveira, Sâo-Joào da Boa 
Vista, Sâo-Paulo. 

José da Silveira Campos, planteur de café, Ri- 
beiraô Preto, Sào-Paulo. 

Dj José Maria Whitaker, Caixa 264, Santos. 

Colombie. — Patrocinio Figueroa, Tuquerres 
(Narino). 

Martinique. — Ilip. Ernoult, Fort-de-France. 

Mexique. — Gonzalo Camara, calle 57, n» 512, 
Merida, Yucatan. 

D' J.-E. Monjaras, 2' de Yturbide, n" 1, 
Mexico, D. F. 
C'' Cesare Ranuzzi-Segni, ministre plénipoten- 
tiaire de S. M. le Roi d'Italie, Mexico. 

République Argentine. — Casimiro Olmos, Pa- 
rana. 

Haïti. — M^"^ Conan, archevêque de Port-au- 
Prince. 

D' J.-C. DoRSAiNviL, professeur au Lycée, Port- 
au-Prince. 

Fl eury-Féquière, député, Port-au-Prince. 

Auguste Magloire, pu bliciste, Port-au-Prince. 

Clément Magloire, directeur du Matin, 45, 
rue Roux, Port-au-Prince. 

Constantin Mayard, publiciste, Port-au-Prince. 

Ms' PiCHON, évèque, Port-au-Prince. 

Eugène Roy, syndic des agents de change, 
Port-au-Prince. 

Uruguay. — M"* Carrau, Piedras, 352, Monte- 
video. 

Louis J. Supervielle, banquier, Calle 25 de 
Mayo, 234, Montevideo. 

Océanie. — Miss Bessie Hancock, Girtoa 
collège, Bendigo (Victoria). 



AVIS IMPORTANT 



Nous rappelons aux membres de 
notre Société qu'ils doivent envoyer 
leur cotisation par mandat-poste ou 
en un chèque à vue sur Paris avant 
le 31 janvier, s'ils veulent éviter les 
irais de recouvrement. 



12 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



NOUVEAUX MEMBRES 



Ex-"» Snr. Joaquim Nunes Mexia, Alemtejo 
Môra (Portugal), présenté par M. José de 
Mattos Braamcamp. 

M. Piolet, 13, rue de Miromesnil, Paris, pré- 
senté par M. Paul de Rousiers. 



LE NOIR DE GUINÉE 



M. Tauxier a donné à la Science so- 
ciale un travail très étendu et très docu- 
menté, sur « le Noir de Guinée ». Cette 
étude, qui compose le fascicule double 
n°^ 50 et 51 de la Revue, renferme un 
grand nombre d'observations précises sur 
les peuplades de nos possessions dans 
l'Afrique occidentale. Comme le lecteur 
a pu s'en convaincre, l'ordre méthodique 
adopté par l'auteur rend son exposition 
très claire, et facilite les recherches à 
faire dans l'abondante collection de faits 
sociaux qu'il a réunis. La description des 
différents travaux auxquels est assujetti le 
« Noir de Guinée » pour le déboisement, 
la culture, la cueillette, la pèche, la chasse, 
ainsi que pour l'exercice des métiers 
usuels — spécialement ceux de forgeron 
et de cordonnier — se rencontre bien 
rarement aussi curieuse et aussi complète, 
dans les récits des explorateurs. 

Il serait difficile de contester l'exactitude 
des observations faites par le témoin 
éclairé et attentif qu'est M. Tauxier. S'il 
y a une critique à formuler, elle vise, je 
me hâte de le dire, non pas la réalité des 
faits, mais une expression qui semble un 
peu paradoxale. 

Ayant à classer la famille du « Noir 
de Guinée », l'auteur l'inscrit sous la ru- 
brique, « famille patriarcale ». 

La raison qu'il donne pour ce classe- 
ment est tirée principalement du mode de 
succession en usage pour la transmission 
de l'autorité dans la« carrée », considérée 
par lui comme le groupement initial dans 
la société qu'il étudie. 

M. Tauxier admet lui-même que la 
science sociale, au point où elle est par- 
venue, reconnaît que le mode de trans- 



mission du patrimoine n'est pas un cri- 
térium suffisant pour fixer le classement 
des familles ; qu'elle trouve une détermi- 
nation beaucoup plus certaine dans l'édu- 
cation ', qui est la véritable raison d'être 
du groupement familial. 

L'idée de baser le classement sur le seul 
examen des faits budgétaires (la succession 
est un fait budgétaire) a conduit Le Play 
lui-même à l'erreur qui a été commise au 
sujet de la « fausse famille-souche » du 
midi de la France. C'est un exemple bien 
souvent cité. 

Un cas analogue parvenu à ma connais- 
sance est celui d'un missionnaire en Chine, 
tenté de classer le Chinois parmi les « par- 
ticularistes » parce que l'on pratique chez 
eux l'établissement des jeunes en logis 
séparés. 

C'est avec raison que M. R. Pinot, dans 
son exposé fondamental de la méthode 
(fascicule n" 48), montre que la seule mo- 
nographie de la famille ouvrière, — spé- 
cialement la monographie budgétaire, — 
n'est pas suffisante pour connaître et 
classer une société, ni même pour classer 
la famille observée. Ceci est d'autant plus 
vrai que les sociétés et les familles vont 
de par le monde en se compliquant et 
évoluant à partir des trois types simples 
découverts et fixés par Le Play, suivant 
les phénomènes du lieu et les influences 
des transports. 

En réalité, pour rattacher une société ou 
une famille à l'un des trois types simples, 
pour lui assigner sa place dans la classi- 
fication, il est nécessaire d'établir des com- 
paraisons et de s'éclairer par la synthèse 
des observations faites un peu partout. 

Cette synthèse semble déterminer assez 
clairement, en somme, les aires occupées 
par les races évoluant à partir de chacun 
des trois types, savoir : 

L'Asie et le nord de l'Afrique, pays où 
dominent les steppes et les cultures par 
irrigation, comme lieu où les sociétés évo- 
luent dans le sens patriarcal et purement 
traditionnel ; 

L'Europe, pays de cultures fécondées par 
les pluies, comme lieu où les sociétés évo- 

1. p. 88. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



l.'} 



luent dans le sens particulariste et ex- 
pansif; 

Enfin, les forêts encore sauvages de l'A- 
mérique, les îles Océaniennes et l'Afrique 
noire, comme lieu où les sociétés ont évo- 
lué dans le sens de l'instabilité, et, se 
trouvant ainsi dénuées de force de conser- 
vation et de résistance vis-à-vis des autres 
races, paraissent devoir être détruites ou 
exploitées, suivant leur plus ou moins 
grande aptitude à la culture. 

11 semble donc tout d'abord improbable 
que les « Noirs de Guinée » aient pu par- 
venir jusqu'à l'ouest de l'Afrique noire, 
en conservant une formation patriarcale 
antérieure '. 

D'autre part, M. Tauxier nous dépeint 
(p. 114 et 120) les traits dominants du 
caractère de ces noirs : insouciants, in- 
dolents, inconstants, capables, il est vrai, 
d'un effort d'une très courte durée, mais 
par vanité pure, et ne donnant un travail 
appréciable que sous l'excitation d'un sti- 
mulant : le nombre des camarades ou la 
musique, etc. Nous avons ici, dans le 
tableau de ce caractère, les l'ésultats de 
l'éducation que reçoit le « Noir de Guinée ». 
Qu'on veuille bien comparer ce type à ceux 
de l'Arabe fier et réservé, du « bon » Mon- 
gol, ou de l'actif et révérencieux Chinois — 
trois produits de Véducalion patriarcale! 

Cependant M. Tauxier montre qu'il 
existe, chez les noirs qu'il a observés, lui 
groupement agricole en communauté de 
production et de consommation : la carrée : 
groupement qui coïncide dans un grand 
nombre de cas avec les liens de parenté 
en ligne paternelle, et au sein duquel le 
commandement appartient, en général, 
au plus ancien. 

Nous venons de montrer tout à l'heure, 
d'après les observations de M. Tauxier, 
quelle est la valeur éducative de la carrée : 
ses produits en ce genre ont une certaine 
ressemblance avec ceux que livre un autre 
groupement, le chantier d'ouvriers recru- 
tés dans les milieux désorganisés. 

Mais, au fait, qu'est donc en réalité la 
carrée? M. Tauxier nous a donné des 

1. Voir la description du Foulali. pasteur, le der- 
nier arrivé des peuples noirs de Guinée, p. 113, H'J; 
leur succession, p. 101. 



renseignements très précis sur la trans- 
mission de la situation maîtresse dans ce 
groupement; il nous indique aussi com- 
ment il se forme et comment il se recrute. 
Ceci est important à examiner. Car il se 
crée tous les jours, chez les « Noirs de 
Guinée », de nouvelles carrées; et celles 
même qui sont anciennes ont eu un com- 
mencement analogue à ce qui se passe 
pour les nouvelles K 

Il existe chez les noirs, comme partout, 
des individus doués d'un esprit d'épar- 
gne - et de prévoyance supérieur à celui 
de la foule : ce sont les premiers fonda- 
teurs de carrées. Ils amassent des « bien s 
particuliers et péculiaires », des bestiaux, 
des]captifs, des récoltes, des daba, ces on- 
gles de fer qui servent à égratigner, puis à 
déchirer le sol. Je ne parle pas des femmes, 
qui d'ailleurs, s'il s'agit d'une carrée déjà 
existante, ne sont pas « bien péculiaires ». 

Un noir de cette qualité, qui a été favo- 
risé par la chance, vient à mourir : ses 
biens particuliers sont partagés entre ses 
fils 3. Avec ce que nous connaissons du 
caractère inconstant et vaniteux du « Noir 
de Guinée », avec ce que nous savons, et 
voyons tous les jours, de la difficulté pour 
les communautés agricoles de se maintenir 
— même en pays totalement occupé — , 
nous pouvons prévoir ce qui se passera 
dans un grand nombre de cas. Si la suc- 
cession est suffisante, l'aîné, le plus fort 
et le plus expérimenté, persuadera facile- 
ment ses frères de « donner un coup de 
chien '• » pour abattre les arbres et cons 
truire des cases et profiter ainsi de leur 
richesse. 

Ici intervient le village ', c'est-à-dire le 
Voisinage et le Pouvoir public tout à la 
fois. II lui faut un chef, responsable de ce 
nouveau groupe, auquel il délivrera suc- 
cessivement ^ des terres qui seront occu- 
pées pendant huit ou neuf années : un 



1. Voir, pour les carrées et leur personnel chan- 
seant, notamment les pages 83, 80, 10-2, 100, 115, 
128 à 130, etc. 

-2. P. 8(i, etc. 

3. P. 89, etc. 

4. p. 130. 

o. p. 5-2, 128, etc. 
G. P. C"2. 



14 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



chef d'entreprise. Alors, le noir ne pou- 
vant travailler seul, les hommes se met- 
tront à abattre les arbres pour faire un 
champ, ce qui leur conférera des droits à 
la puissance, droits transmissibles en li- 
gne masculine, comme le fait fort bien re- 
marquer notre observateur '. 
• Si l'entreprise réussit, elle donnera de 
bons salaires. Le salaire, ici, est person- 
nel; mais comme la monnaie n'existe pas, 
il se compose de l'indispensable daba dis- 
tribué annuellement, etd'une part dans la 
récolte. Le chef donnant de bons salaires 
voit accourir dans sa carrée des neveux, 
des cousins, des clients, — sortis évidem- 
mentd'autres carrées -.La carrée prospère 
continuera jusqu'au décès du fondateur, 
et son gouvernement passera après lui à 
son frère puîné, le plus ancien membre 
du groupe. Le droit aux champs est le lien 
de V atelier en communauté. Or, ces champs 
ont été défrichés, et par suite acquis, 
successivement^. Le plus ancien des mem- 
bres a quelquefois seul un droit réel sur 
le plus ancien champ ou il a droit sur 
tous : c'est la raison de sa prééminence. 
Les membres plus nouveaux peuvent n'a- 
voir de droit réel que sur un seul champ. 
Le plus ancien fait face à toute récla- 
mation possible du Village, sur tous les 
points. 

Si, au contraire, l'entreprise n'a pas 
prospéré, les clients, les cousins, les ne- 
veux, les frères même, en un mot tous les 
membres, sauf les captifs, s'en vont suc- 
cessivement chercher ailleurs une meil- 
leure rétribution de leur indolent travail 
(là, en somme, est toute la différence entre 
le captif* , lié au maître, et l'homme libre, 
qui peut s'en aller). Les sécessionnistes 
rentrent dans leur ancienne carrée, ou 
s'annexent à des carrées voisines plus pros- 
pères, plus nombreuses. Dans ce cas 
comme dans l'autre, le personnel des car- 
rées est sujet à de fréquents change- 
ments. 

C'est là que gît V instabilité. 

C'est cette instabilité même qui, par la 

1. p. 5'i, Mi, etc. 

-2. Voir noiamment p. 102 à 103 passîm. 

:!. Voir p. fi-2. 

i. I'. Il.'i, l"22, etc. 



différence des droits sur les champs suc- 
cessivement mis en culture, détermine la 
prééminence du plus ancien. 

Il a dû en être ainsi dès l'origine des 
carrées ^. 

Il n'y a là rien de patriarcal. 

A. DE Préville. 



RÉUNION MENSUELLE DE 
NOVEMBRE 1908 

La première réunion mensuelle de la 
Société de Science sociale a eu lieu le troi- 
sième vendredi de novembre, à 8 h. 3/4, à 
l'Hôtel des Sociétés savantes, sous la pré- 
sidence de M. Paul Bureau, vice-président. 

La question mise à l'ordre du jour était, 
on s'en souvient, la suivante : Le carac- 
ti're dominant de l'industrie moderne 
d'après ses effets sociaux. 

M. Paul de Rousiers a exposé que 
des doutes s'étaient élevés à ce sujet dans 
l'esprit de plusieurs des membres de la 
Société. Le machinisme ., considéré tout 
d'abord comme le fait caractéristique de 
l'évolution industrielle moderne, n'a pas 
paru expliquer certains phénomènes de 
cette évolution, alors que la division du 
travail semblait en donner la clef. Il y a 
donc lieu de pousser plus avant l'analyse 
scientifique sur ce point. 

La difficulté de l'entreprise est que Id 
machinisme et la division du travail se 
rencontrent simultanément dans les in- 
dustries modernes qui ont poussé leur 
évolution au plus haut degré. Dans les 
filatures et les tissages, par exemple, le 
machinisme très développé s'allie à une 
division du travail très accentuée; on 
cherche en vain une industrie à machi- 
nisme puissant oii la division du travail 
n'existe pas. Cela s'explique au surplus, 
puisque la machine, manquant de discer- 
nement, ne peut accomplir que des tâches 
précises, uniformes et, par conséquent, 
divisées. 



I. Voir p. lis, 11!), ce i|iii se passe clicz IcsFouIalis. 
la (Ipriiière |ieui>Iade arrivée en C.uinoe. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



15 



Heureusement pour l'observation, il 
existe encore des industries pratiquant la 
division du travail sans que le machi- 
nisme y ait pénétré. 

L'étude de ces industries permet d'isoler 
les effets sociaux de la division du travail. 

I. — Industries pratiquant seulement 
LA DIVISION DU TRAVAIL. — Ces industries 
donnent naissance à deux types différents 
d'ateliers : 

rtj Le type de la manufacture, c'est- 
à-dire de Tatelier à la main groupant un 
nombre important d'ouvriers; 

b) Le type de la fabrique collective, 
c'est-à-dire des petits ateliers disséminés 
placés sous la direction commerciale d'un 
même employeur. 

Ces deux types d'ateliers supposent l'un 
comme l'autre un certain développement 
des transports. Ils n'existaient pas à 
l'époque de l'organisation corporative des 
métiers, alors qu'une production dispersée 
était nécessaire pour servir une clientèle 
dispersée. Ils se sont établis quand les 
moyens de transports ont permis de dis- 
tribuer à cette clientèle dispersée des pro- 
duits fabriqués en grand nombre dans le 
même lieu. Ils correspondent à un état 
spécial où l'industrie, influencée par 
l'évolution commerciale, n'est pas trans- 
formée par le machinisme. 

Voyons maintenant quels sont les effets 
sociaux principaux de chacun de ces tj'pes 
d'ateliers. 

Dans le type de la manufacture, l'opé- 
ration exécutée reste la même, mais elle 
s'exécute plus rapidement, dans la mesure 
où le tour de main de l'ouvrier est favo- 
risé par l'uniformité de la besogne, c'est- 
à-dire par la division du travail. L'ouvrière 
qui fait éternellement des boutonnières, 
ou qui plie et ficelle toujours les mêmes 
paquets, l'ouvrier qui tourne indéfiniment 
des bâtons de chaise semblables, arrivent 
à plus de rapidité dans ces tâches que 
s'ils étaient adonnés à des travaux variés. 
Toutefois la productivité de l'opération ne 
peut être augmentée que de cet accroisse- 
ment de rapidité. Elle est donc restreinte. 

Dans ce type de la manufacture, le 
patronne, transforme. Ce n'est plus le chef 
de petit atelier, travaillant lui-même à la 



tête de ses ouvriers ; c'est un homme qui 
prévoit, calcule, combine, dirige, mais 
ne travaille plus de ses mains. Il lui faut 
des capitaux assez considérables pour 
faire marcher son entreprise. Il doit re- 
chercher des débouchés éloignés pour 
étendre sa production. Il peut et doit faire 
de larges approvisionnements de matières 
premières, ce qui l'expose à des risque» 
et lui permet des profits extérieurs, en 
quelque sorte, à sa profession d'industriel. 
Sa culture, ses responsabilités augmen- 
tent; il dirige les moyens d'existence d'un 
plus grand nombre de personnes. En un 
mot, son rang social est plus élevé; il 
monte. 

En est-il de même de l'ouvrier ? Aucu- 
nement, son seul avantage est d'entrer 
plus facilement qu'autrefois dans le mé- 
tier. En effet, l'apprentissage est simpli- 
fié en raison de l'uniformité de l'opéra- 
tion. Mais l'ouvrier reste un spécialisé, le 
prisonnier du seul métier qu'il sache. Et 
comme il ne sait plus qu'une partie de ce 
métier, qu'il est incapable de fabriquer 
complètement un objet à lui tout seul, 
c'est un spécialisé étroit. Il est réduit au 
rôle de machine. C'est une certaine habi- 
tude des doigts, une sorte de tir profes- 
sionnel qui devient sa seule valeur. De 
plus, la chance qu'il a de sortir de la situa- 
tion ouvrière pour s'élever à celle de pa- 
tron se trouve diminuée, d'abord parce 
que les ateliers sont plus grands et moins 
nombreux, ensuite parce que l'exercice 
d'un métier où les qualités mécaniques de 
l'homme sont seules mises en jeu ne le 
prépare pas à une direction devenue plus 
difficile. Enfin, le salariat perpétuel au- 
quel il est condamné comporte une rému- 
nération médiocre, car le rendement de 
sa main-d'œuvre ayant peu augmenté, 
cette main-d'œuvre ne peut pas être payée 
cher. En résumé, la situation de l'ouvrier 
baisse de toutes manières. 

Ainsi, dans les manufactures où l'effet 
de la division du travail peut être observé 
isolément, il apparaît comme élevant pour 
le patron et abaissant pour l'ouvrier. 

Il n'est pas inutile de remarquer que cet 
état de l'industrie a été prédominant au 
début du MX"^ siècle en Angleterre en parti- 



1(! 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



culier (Cf. le roman célèbre de Disraeli, 
Sybil), en France et en Allemagne. Les 
raisonnements des pères du socialisme 
(Cf. Le Capital de Karl Marx) visent les 
manufactures, comme le prouvent les for- 
mules employées, par exemple : « L'ou- 
vrier n'a pas le produit de son travail », 
formule vide de son sens quand on veut 
l'appliquer au surveillant d'un métier mé- 
canique. 

Dans le type de la fabrique collective 
sans machinisme, les effets généraux sont 
les mêmes, mais avec des différences de 
détail et des aggravations. 

En ce qui concerne l'opération, l'écono- 
mie de temps résultant de la division du 
travail se trouve diminuée de la perte de 
temps résultant de sa distribution entre 
des ateliers éloignés les uns des autres. 

L'employew trouve son compte à cette 
combinaison, parce qu'il paie la main-d'œu- 
vre moins cher. Il évite, d'autre part, le 
souci et les frais d'une direction indus- 
trielle. Il n"est guère qu'un commerçant. 
Ayant moins de responsabilités, il se classe 
moins haut que le chef de grande m anu- 
facture. 

Quant à Vouvrier, il paraît gagner en in- 
dépendance parce qu'il travaille chez lui 
à ses heures, à son compte ; mais cette 
indépendance n'est qu'apparente. En réa- 
lité, il reçoit des salaires de misère par 
suite de la concurrence anarchique de 
tous les autres « patrons indigents » comme 
lui, qui acceptent du travail à tout prix. Il 
est dans l'étroite dépendance de tous les 
commerçants qui lui fournissent du tra- 
vail, parfois lui consentent des avances. 
Il tombe dans le sioeating syston. 

Tels sont les effets de la division du 
travail isolée. 

II. — Industries pratiquant le machi- 
nisme ET LA DIVISION DU TRAVAIL. — Tout 

change lorsque le machinisme fait son ap- 
parition. Pour s'en rendre compte, il faut 
observer une industrie dans laquelle le 
machinisme soit très développé, par exem- 
ple la filature de coton. 

Vopéraliun est transformée. Elle n"est 
plus faite par l'ouvrier, mais par la ma- 
chine sous la surveillance de l'ouvrier; sa 
rapidité est infiniment plus grande. Et 



malgré le prix élevé de Toutillage employé, 
le prix de revient de l'opération est moin- 
dre. Autrement dit, l'outillage constitue 
une économie de production. 

Le rôle du patron se hausse bien au- 
dessus de ce qu'il était même dans la 
grande manufacture. Il engage beaucoup 
plus de capitaux en raison de l'impor- 
tance de son outillage. 11 les risque davan- 
tage en raison de la prompte dépréciation 
possible de cet outillage. L'augmentation 
considérable de la production grossit tous 
les problèmes qui se posaient dans la 
grande manufacture au sujet des appro- 
visionnements de matières premières et 
de la recherche des débouchés commer- 
ciaux. D'autres problèmes nouveaux se 
posent, entre autres celui de la direction 
technique indispensable avec remploi de 
moteurs puissants et de machines compli- 
quées. 

Vouvrier voit aussi son rôle grandir. La 
machine le dispense de l'effort physique, 
l'affranchit du tour de main professionnel 
acquis par un apprentissage prolongé et 
développe en lui la faculté de discerne- 
ment, la seule que la machine ne puisse 
pas suppléer. L'ouvrier est dé.spécialisé. 
Il peut passer d'une industrie à une autre, 
comme un commis peut passer d'un com- 
merce à un autre, après une initiation 
relativement courte. 

De plus, sa situation matérielle se trouve 
améliorée. La productivité beaucoup plus 
grande du travail mécanique permet une 
hausse des salaires que l'industrie an- 
cienne n'aurait pas supportée. En même 
temps, les heures de travail peuvent 
être ramenées à une durée plus courte, 
ce qui facilite une meilleure utilisation 
des temps de repos. 

Ce n'est pas tout le rang, de l'ouvrier 
se hausse socialement. Les qualités géné- 
rales de l'homme sont plus favorisées par 
l'organisation du travail mécanique que 
les qualités spéciales de l'artisan. L'illet- 
tré devient incapable de travailler dans 
l'usine. L'ouvrier ivrogne, insubordonné, 
n'est plus aussi aisément toléré à cause 
de son habileté technique. Enfin, l'ouvrier 
n'améliore les conditions de son contrat 
de travail que par un effort commun 



DE SCIENCE SOCIALE. 



17 



dont se montrent seuls capables ceux qui 
ont un esprit plus large et une âme plus 
généreuse. Là où ces qualités fontdéfaiit, 
la masse des ouvriers reste inorganique. 
Tout tend, par suite, à favoriser l'éléva- 
tion intellectuelle et morale de Touvrier. 

Ainsi, les usines dans lesquelles la divi- 
sion du travail coexiste avec un machi- 
nisme développé ne produisent pas les 
mêmes effets sociaux que les manufactu- 
res sans machinisme ou les fabriques col- 
lectives. 

En ce qui concerne les patrons, il n'y 
a guère entre les effets des usines et 
ceux des manufactures qu'une différence 
de degré. 

En ce qui concerne les ouvriers, il y a 
une différence de nature. La division du 
travail, à elle seule, diminue l'ouvrier. La 
di^-ision du travail liée au machinisme 
rélève. 

Nous sommes donc autorisés à conclure 
que, dans l'usine moderne, c'est le machi- 
nisme et non la division du travail qui 
constitue, au point de ^^le social, le trait 
caractéristique du phénomène. C'est lui 
qui donne sa physionomie au point que 
l'effet constaté de la division du travail 
isolée se trouve, pour ainsi dire, retourné. 

Voici le résumé des débats auxquels a 
donné lieu la communication de M. de 
Rousiers : 

M. Olphe-Galliard. tout en s'associant 
aux observations du conférencier relati- 
vement aux effets delà division du travail, 
ne croit pas que ce mode d'organisation 
présente des différences aussi tranchées 
avec le machinisme en ce qui concerne 
les effets produits sur la main-d'œuvre. 
D'une part, en effet, la profonde dépres- 
sion subie par les conditions du travail 
au début du nouveau régime industriel 
coïncide, non pas seulement avec l'appli- 
€ation de la division du travail en ma- 
nufactures, mais aussi avec l'emploi de 
plus en plus général de l'outillage méca- 
nique : les tissages mécaniques, où les 
machines étaient mues par la force hy- 
draulique, sinon encore d'une façon gé- 
nérale par la vapeur, existaient dès les 
premières années du xix<= siècle, etétaient 
surtout répandus en Angleterre et en 



Alsace, précédant par conséquent de bien 
longtemps le mouvement ascensionnel 
des salaires. Si ce dernier tnouvement 
devait être attribué à l'augmentation de la 
productivité résultant de l'outillage mé- 
canique, on ne conçoit pas que cet 
eff'et ne se fût pas fait sentir sous le ré- 
gime de la division du travail en manu- 
facture : là, l'augmentation de la produc- 
tivité du travail, pour être moindre dans 
ce second cas que dans le premier, n'en 
est pas moins assez sensible pour entraîner 
des résultats considérables. Or. l'effet ca- 
pital de ce régime sur la situation des 
travailleurs a été au contraire un abais- 
sement profond du taux des salaires et 
du niveau général de la main-d'œuvre 
dans les manufactures, durant le xvni« 
et le premier tiers du .\ix<^ siècle. D'un 
autre côté, il est impossible d'apercevoir 
la moindre relation entre la hausse des 
salaires qui s'est produite ultérieurement 
et l'accroissement de la productivité due 
au machinisme : cette hausse n'est nulle- 
ment proportionnelle à celle-ci; elle ne 
co'mcide pas avec l'introduction de la ma- 
chine dans une industrie, et le premier 
effet de celle-ci est au contraire d'abaisser 
les salaires; enfin, on peut citer une 
foule de cas, comme ceux des mineurs, 
des ouvriers du bâtiment, des domesti- 
ques, etc., où la hausse des salaires est 
accompagnée d'une diminution effective 
de la production. Il faut donc chercher 
ailleurs que dans la productivité du tra- 
vail la cause de la hausse des salaires, 
et les mouvements de ces derniers ne 
laissent apercevoir .sur ce point aucune 
différence fondamentale entre les deux 
régimes. 

L'effet capital de l'organisation du tra- 
vail sous le régime industriel moderne, 
— et cet effet parait être commun à la 
division du travail et au machinisme, — 
est plutôt la suppression de l'apprentis- 
sage, qui permet de remplacer les ou- 
vriers quahfiés par des manœuvres, des 
femmes ou des enfants, aussi bien dans 
la manufacture que dans l'usine. Ce ré- 
sultat s'observe encore aujourd'hui dans 
les professions où les ouvriers qualifiés .se 
trouvent atteints par l'introduction de la 



18 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



machine, et luttent contre l'abaissement 
du niveau de la main-d'œuvre qui en ré- 
sulte : tel est le cas de la typographie. Il 
est remarquable, en effet, que ce sont 
souvent les prétentions croissantes des 
ouvriers de métier qui ont poussé les chefs 
d'industrie à adopter un outillage perfec- 
tionné qui leur a permis de renouveler 
leurs ouvriers, d'en restreindre le nombre 
et d'en recruter de moins exigeants. C'est 
ce qui explique que le niveau de la main- 
d'œuvre ait été très bas, durant une 
longue période du début de la grande 
industrie, jusqu'à ce que cette main-d'œu- 
vre, développant son organisation sur les 
bases normales à travers de multiples 
essais plus ou moins heureux, soit arrivée 
à élever ce niveau et en même temps 
ces salaires. 

M. G. Blanchon se demande si l'aug- 
mentation du salaire et des heures de re- 
pos, introduite ou permise par l'effet di- 
rect du machinisme sur les ouvriers qui 
emploient celui-ci, ne se maintient et ne 
se généralise pas plutôt par un autre 
enchaînement de conséquences. 

Certes, la machine, en abaissant le prix 
de revient, permet, — et en rendant le 
travail plus intellectuel, impose — une 
augmentation du repos et du salaire. Mais 
la concurrence vient bientôt réduire ces 
avantages momentanés ; ils ne se conser- 
veraient que par un renouvellement in- 
cessant de progrès-primeur, qui est une 
exception. On retombe donc sous une sorte 
de loi d'airain. Tel est l'effet direct sur 
le producteur. 

Prenons au contraire louvrier comme 
consommateur. Chacun bénéficie de tous 
les abaissements de prix de revient cau- 
sés par le machinisme universel sur les 
produits. Cette abondance et ces facilités 
nouvelles créent des besoins et des pré- 
tentions, d"où naissent les grèves, même 
là ou la productivité de l'ouvrier n'a pas 
crû, par exemple dans l'industrie du bâ- 
timent, citée par M. Olphe-Galliard. Ceci 
explique pourquoi, du fait du machinisme, 
les ouvriers de cette industrie gagnent 
plus en produisant moins. Ils bénéficient 
de même, par une raison semblable, de 
l'accroissement général du capital. 



M. Paul Descamps fait part des obser- 
vations qu'il a pu faire concernant la ques- 
tion du salaire, au cours de la mission 
qu'il vient d'effectuer dans la Flandre 
française. 

L'augmentation du salaire due au ma- 
chinisme se fait sentir, non seulement sur 
les ouvriers chargés spécialement de la 
surveillance des machines, mais sur l'en- 
semble des ouvriers appartenant à une 
industrie donnée. 

Ainsi, le machinisme est plus accentué 
dans l'industrie du coton, considérée 
comme un tout, que dans celle de la laine, 
et dans celle-ci que dans celle du lin. 
C'est pourquoi les ouvriers de chaque ca- 
tégorie, dans l'industrie cotonnière, ont 
un salaire plus élevé que ceux des caté- 
gories correspondantes de l'industrie lai- 
nière et surtout que ceux de l'industrie 
linière. 

C'est là un point qu'il ne faut pas per- 
dre de vue, car si l'on envisage la répar- 
tition des salaires parmi les ouvriers 
d'une même industrie, celle de la laine 
par exemple, on ne constate plus qu'elle 
se fasse en proportion inverse de la 
quantité de travail manuel que doit en- 
core faire l'ouvrier. On constatera, par 
exemple, que les peigneurs de laine qui 
sont de simples surveillants de machines 
(lesquelles font tout le travail) sont moins 
payés que les fileurs, quoique, pour ces 
derniers, la machine ait une part moins 
grande dans la production. 11 y a là sur- 
tout une question d'apprentissage à en- 
visager. 

En résumé, on peut dire que, plus le 
machinisme se développe dans une in- 
dustrie, plus celle-ci peut hausser les sa 
laires. 

Mais les salaires , dans une même in- 
dustrie, se répartissent suivant les capa- 
cités exigées dans chaque catégorie d'ou- 
vriers appartenant à cette industrie. 



LES RÉUNIONS MENSUELLES 

Nous rappelons ([ue la prochaine réu- 
nion mensuelle aura lieu, le vendredi 
\^ janvier, à 8 h. 3/4, à Y Hôtel des Sociétés 



DE SCIENCE SOCIALE. 



19 



savantes, rue Serpente (près la place 
Saint-Michel). La communication sera faite 
par M. J. Durieu, et portera sur la (Ques- 
tion des transports. 

A la réunion suivante (19 février), M. L. 
de Sainte-Croix parlera sur le Rang de la 
race. 



REVUE DE LA PRESSE 

Du Figaro (19 nov. 1908), sous la signa- 
ture de Marcel Prévost : 

« ... Certains clairvoyants esprits n'a- 
vaient pas attendu l'écroulement de 1870 
pour signaler la faiblesse du somptueux 
édifice français. On trouverait dans un ou- 
vrage du regretté Demolins (écrit il y a 
environ quinze ans, par conséquent à une 
époque où lliégémonie teutonne n'était 
pas contestée) un parallèle entre les 
chances d'avenir de l'Allemagne et de 
l'Angleterre, après quoi l'auteur n'hésite 
pas à conclure en faveur de cette der- 
nière... Il n'est donc pas impossible de 
discerner les mystérieuses influences qui 
travaillent, derrière la façade visible du 
monde, à préparer des lendemains très 
différents de ce qu'attend la foule. Mais, 
pour acquérir cette sensibilité extrême, 
il faut justement ne tenir aucun compte 
de ce que voit tout le monde, de ce qu'at- 
tend tout le monde; car tout le monde, je 
le répète, est enclin à prévoir la continua- 
tion de ce qu'il voit. C'est l'histoire des 
bulletins météorologiques : le temps an- 
noncé pour le lendemain ressemble ordi- 
nairement comme un frère au temps du 
jour même. Cependant certains rustres, 
incapables de raisonner leur dire, pressen- 
tent infailliblement les vicissitudes du 
ciel... Il y a, sans nul doute, un peu de 
sensibilité instinctive dans l'aptitude d'un 
Prévost-Paradol, d'un Demolins, à signaler 
le secret magnétisme des grandes forces 
humaines. Mais il y a de plus la volonté, 
l'habitude de ne pas s'hypnotiser sur la 
minute présente, de prendre du champ, 
de considérer les événements avec le recul 
nécessaire... » 

«... L'échec radical de la germanisation 
en Alsace-Lorraine stupéfie les Allemands, 



qui essaient de se consoler avec des sta- 
tistiques officielles sur les langues parlées 
dans le Reichsland : qu'ils comparent leur 
procédé avec celui des Anglais au Trans- 
vaal, déjà loyaliste!.., » 

Nous enregistrons avec plaisir cette nou- 
velle preuve de la façon dont la science 
sociale s'impose déplus en plus au public, 
soit par sa méthode de travail, soit par la 
réalisation de ses prédictions. 

Si ces dernières se voient un jour con- 
firmées par les faits, cela ne tient pas à 
une « sensibilité extrême *, mais à la con- 
naissance des lois sociales. 

Les prédictions d'Edmond Demolins 
doivent être comparées, non à celles d'une 
voyante, mais à celles d'un astronome 
traçant d'avance la marche de la Terre 
dans l'espace. 

Les lois sociales existent au même titre 
que les lois physiques ou chimiques. Il 
faudra bien que l'on finisse par l'admettre. 

Certes nous ne pouvons tout prédire, 
nous le reconnaissons humblement ; mais 
nous pouvons prédire que les hummes, 
dans leurs groupements, se conformeront 
toujours aux lois sociales naturelles, au 
même titre que l'individu doit se confor- 
mer aux lois de la gravitation universelle. 

BIBLIOGRAPHIE 

Le Problème des Retraites ouvrières, 

par G. Olphe-Gailiard. Bloud et Cie, édi- 
teurs, Paris. 

11 n'est pas besoin d'insister pour mon- 
trer qu'un livre sur un pareil sujet 
vient à son heure. Lorsqu'un problème 
extrêmement complexe de sa nature e st 
obscurci par l'ombre des préoccupations 
politiques et des combinaisons parlemen- 
taires, c'est un grand service à rendre que 
de le dégager des partis pris, de le mettre 
en pleine lumière et de l'observer avec 
la sérénité que réclame une méthode 
scientifique. Notre collègue M. Olphe-Gal- 
liard a eu ce mérite. Après avoir montré, 
dans un premier chapitre, l'impuissance 
des principes théoriques à résoudre le 
problème, il passe en revue successive- 
ment les divers systèmes appliqués, et 



20 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE. 



les juge par leurs résultats. L'initiative 
privée aux Etats-Unis et en Angleterre, 
« efficace dans certaines conditions excep- 
tionnelles, est insuffisante pour la grande 
masse des intéressés ». La liberté subsi- 
dée en Belgique et en Italie, la liberté 
encouragée en France, aboutissent à des 
résultats analogues. Elles dénoncent la 
très grande masse des imprévoyants sur 
lesquels ni subsides ni encouragements 
ne peuvent agir. « Les individus suffi- 
samment doués moralement pour faire 
un sacrifice en vue de leurs vieux jours 
seront toujours une élite restreinte», écrit 
M. Olphe-Galliard. On ne saurait contester 
cette vérité; peut-être cependant, en ce 
qui concerne tout au moins les ouvriers 
ruraux français, l'auteur aurait-il pu ajou- 
ter que la faiblesse relative des effets ob- 
tenus ne tient pas seulement à l'impré- 
voyance. Elle est quelquefois la consé- 
quence d'une prévoyance très intense 
mais à forme exclusive. Dans beaucoup 
de nos provinces, le paysan reste profon- 
dément économe et il épargne pour ac- 
quérir de la terre, non dans le but égoïste 
d'assurer ses vieux jours, mais pour « lais- 
ser quelque chose après lui », sentiment, 
plus élevé et plus louable. Son rêve n'est 
pas celui d'un rentier, d'un fonctionnaire, 
mais bien d'un propriétaire. Aussi est- 
il peu intéressé par les combinaisons de 
mutualité; il se refuse non seulement à 
celles qui lui procureraient une rente, mais 
même le plus souvent à celles qui lui évi- 
teraient les gros risques des pertes de 
bestiaux, par exemple. 11 manque en cela 
de clairvoyance, se renferme dans des 
calculs trop étroits,, mais n'est assuré- 
ment pas dépourvu de prévoyance. M. Ol- 
phe-Galliard examine ensuite l'application 
de l'assurance obligatoire en Allemagne 
et estime que l'effort dépensé est considé- 
rable par rapport aux résultats obtenus. 
Quant au projet de loi adopté par la Cham- 
bre des députés eu France, il lui appa- 
raît comme « une solution théorique d'un 
problème abstrait et sans correspondance 
avec les doimées réelles. 

Après avoir ainsi exposé le résumé d'une 
longue et consciencieuse enquête, M. Olphe- 
Galliard est en droit de conclure que, pour 



la classe des travailleurs dont les salaires 
sont peu élevés. « l'assurance doit être ré- 
solument laissée décote, qu'elle soit libre, 
subventionnée ou obligatoire». 

Au contraire, le système de la « pension 
complémentaire », qui est en vigueur de- 
puis plus de quinze ans en Danemark et 
depuis dix ans en Nouvelle-Zélande, lui 
paraît, malgré des difficultés de fonction- 
nement, répondre plus exactement aux 
données du problème. C'est une simple 
extension de l'assistance publique sans 
conditions de moralité du bénéficiaire. 
Elle assure à celui-ci, s'il n'a pas démé- 
rité, des ressources correspondantes à ses 
besoins normaux. Elle évite les sérieux 
obstacles que rencontre la perception des 
cotisations, les complications effrayantes 
qu'entraîne la question d'énormes capi- 
taux ; enfin, elle réduit dans une très 
large mesure les charges dont l'assurance 
obligatoire grève les puissances publiques. 

Les personnes qui ont le souci de rai- 
sonner en connaissance de cause sur les 
problèmes agités au Parlement, les mem- 
bres du Parlement pour lesquels c'est un 
devoir étroit de s'éclairer sur la portée de 
leurs votes, feront sagement de lire le 
livre de M. Olphe-Galliard. 

En dehors du bénéfice qu'ils en retire- 
ront pour l'intelligence de la question 
traitée, une impression restera chez eux à 
la suite de cette lecture, impression fé- 
conde et dépassant de beaucoup les li- 
mites de l'assurance et de la prévoyance 
sociales. Ils éprouveront que les solutions 
efficaces ne peuvent pas être imaginées, 
mais bien découvertes ; que l'observation 
scientifique des faits est la condition né- 
cessaire et préalable de cette découverte. 
Et ils apprendront ainsi une leçon préli- 
minaire de science sociale. 

Paul DE KOUSIERS. 



LIVRE REÇU 

Le collectivisme: révolution du socia- 
lisme depuis 1895: le syndicalisme ^ par 
Paul Leroy-Beaulieu, 5*^ édition, revue 
et augmentée, 1 fort vol. in-8", D francs 
(Alcan, édit. Paris). 



BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE 

FONDATEUR 

EDMOND DEMOLINS 



ENQUETE SUR LE PAYS 



LE TYPE THIÉRACHIEN 



PAR 



Eugène CREVEAUX 



PARIS 

BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE 

56, RUE JACOB, 56 
Janvier 1909 



SOMMAIRE 



I. — Le Pays de Thiérache. P. 3. 

II. — Le Type ancien, r. S. 

Esquisse historique (Culture fragmentaire unie à la 'fabrication et aux 
transports). — Une survivance du type ancien (L'industrie vannière). 

III. — Les spécialisations actuelles. P. SS. 

L'engraissement. — Uherbager. — La fabrication mécanique (Beurrc- 
ries et fromageries. Industries diverses). 

IV. — Les effets sociaux de l'herbage. P. 50. 

V. — Variétés du type thiérachien dus à la culture. P. 61. 

Le cultivateur herbager. — Le cultivateur proprement dit. — Les effets 
de la culture. — Conclusions. 



LE TYPE THIÉRACHIEN 



LE PAYS DE THIÉRACHE 



La Thiérache appartenait autrefois à la Picardie, dont elle 
était une des subdivisions. En consultant l'histoire, en jetant 
un regard sur le passé, il est bien difficile de trouver les limites 
exactes du pays qu'on désignait alors sous ce nom; les fron- 
tières en furent constamment changeantes et indécises. Voici 
toutefois, d'après un document historique d'une certaine valeur, 
Y Atlas universel de Robert de Vaugondy (1757), quelles étaient 
à cette époqpie les limites de la Thiérache : 

« Au nord, elles étaient à peu près les mêmes que les li- 
mites actuelles du département, moins Fesmy et Le Sart, qui 
appartiennent au Cambrésis; au nord-ouest, la ligne séparative 
faisant pointe rattachait Honnechy à la Thiérache; puis cette 
liane descendant à l'ouest, au delà du cours de l'Oise, laissait 
au Vermandois : Bohain, Fresnoy-le-Grand, Moy; et à l'Ile-de- 
France : Ghauny, Froidmont, N.-D. -de-Liesse, Sissonne et Nizy- 
le-Comte. A l'est, elle avait, comme au nord, les mêmes limites 
que celles du département, en laissant toutefois Noircourt, 
Rozoy, Brunehamel, et prenant Rumigny, qui appartient au- 
jourd'hui aux Ardennes. >; 

Le pays, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Thir- 
rache^ est beaucoup moins vaste: il est assez exactement 
représenté par les limites actuelles de l'arrondissement de Ver- 



4 LE TYPE THIERACHIEN. 

vins. Mais les conditions imposées par le lieu se font sentir au 
delà, vers le nord ; elles englobent une grande partie du Hai- 
naut français. 

Le pays que nous nous proposons de décrire se trouve en- 
fermé dans le cercle suivant : Guise, Wassigny, Landrecies, 
Avesnes, Hirson, Signy-le-Petit, Rumigny, Rosoy-sur-Serres et 
Sains-Richaumont. 

Cette région ressemble étonnamment à la Normandie ; même 
aspect, mêmes occupations, même variété de types. Mais ce 
qui là-bas occupe toute une province, nous le retrouvons ici 
dans l'espace de quelques lieues; c'est une Normandie en mi- 
niature. 

La ïhiérache est sillonnée par des collines de faible alti- 
tude ; les plus élevées atteignent à peine 240 mètres au-dessus 
du niveau de la mer, et ne dominent guère la plaine avoisi- 
nante que de 60 à 80 mètres. Elles forment des chaînes aux 
contours capricieux, ayant cependant une orientation com- 
mune, de l'est à l'ouest. C'est aussi dans ce sens que sont 
dirigés la plupart des nombreux cours d'eau, qui coulent au 
fond des vallées. D'une manière générale, on peut dire de ces 
vallées qu'elles sont étroites, sans être jamais encaissées. Le 
pays offre cette particularité remarquable qu'on n'y rencontre, 
à proprement parler, ni plaines, ni plateaux; c'est une suite 
ininterrompue d'ondulations, de dépressions qui sont d'un as- 
pect des plus pittoresques. 

La TJiiérache est bien arrosée; elle est parcourue par de 
nombreux cours d'eau qui ne sont, il est vrai, ni navigables ni 
flottables. Mais, si les rivières sont incapables de rendre le 
moindre service en tant que voies de communication, elles sont 
utilisables autrement; sur leurs parcours, elles forment toute 
une série de chutes, qui sont susceptibles de produire de l'é- 
nergie. Ce sont elles qui, de bonne heure, ont favorisé le dé- 
veloppement de l'industrie. Si on en excepte le canton de Sains, 
on peut dire qu'un peu partout, on rencontre des moulins mus 
par l'eau; quelquefois, dans le même village, on en compte 
jusqu'à deux ou trois en l'espace de quelques kilomètres. Ac- 



LE PAYS DE TUIERACHE. 5 

tuellement ces moulins tendent à disparaître, ils sont écrasés 
par les grosses entreprises; on les transforme pour en faire des 
usines productrices d'électricité. 

Le nombre considérable des rivières qui prennent leur source 
dans cette région, provient : 1° de ce que le climat est très 
humide : il pleut en moyenne un jour sur deux ; 2" de la pré- 
sence d'une couche épaisse d'argile imperméalile ou lœss, qui 
recouvre à peu près entièrement le sol de la Thiérache. Ce 
terrain se rencontre sur les plateaux , et sur les flancs peu in- 
clinés de ces plateaux ; il manque complètement dans les val- 
lées. Les eaux de pluie, ne pouvant pénétrer bien loin dans 
le sol, s'écoulent presque à la surface, glissent le long des pentes, 
s'accumulent dans les fonds et sortent de terre ; chaque repli 
de colline devient ainsi le berceau d'un ruisseau. 

La couche de lœss suit tous les accidents du terrain sous- 
jacent, avec lequel elle se trouve fréquemment en strati- 
fication discordante. Si, d'un endroit élevé, on cherche à em- 
brasser un vaste horizon, on aperçoit une suite d'ondulations 
dues à la présence du lœss, qui forme d'immenses cônes ou 
mamelons à base très étendue'. 

La puissance de la couche argileuse est fort variable, surtout 
lorsqu'elle repose sur la craie, dont la surface est excessive- 
ment irrégulière. Par endroits, on a vu creuser des puits de 
plus de vingt mètres de profondeur dans le dépôt de limon, 
sans parvenir à rencontrer la craie, alors qu'à peu de distance, 
on la trouvait en creusant à 2 ou 3 xnètres seulement. 

Cependant, quand l'argile recouvre des roches à peu près 
planes, son épaisseur devient plus régulière et atteint une 
moyenne de 4 mètres; c'est ce qu'on peut observer dans les 
environs d'Hirson, quand elle repose sur l'oolithe. En géné- 
ral, le lœss ne se trouve pas en contact direct avec la craie, 
ni avec l'oolithe; il en est toujours séparé par une couche d'ar- 
gile beaucoup plus brune, plus plastique ; sur les terrains 

1. La géologie de la Thiérache a été étudiée en détail par M, Rogine; ses travaux 
sur^e sujet ont paru dans le Bulletin de la Société archéologique de l'arroncfis- 
sèment de Vervins. 



b LE TYPE TUIERACniEN. 

crayeux, cette argile contient une grande quantité de silex 
non roulés. 

La richesse du sol de ces contrées est due entièrement au 
terrain d'alluvion ancienne. 3Iélan§é à une certaine quantité 
de carbonate de chaux, qui a pour effet de l'ameublir, et à des 
matières organiques servant d'engrais, il constitue une bonne 
terre de culture. Cependant il n'y a guère que les parties 
élevées et les pentes supérieures des collines, tous les endroits 
où l'eau peut s'écouler facilement, qui soient utilisées comme 
terres labourables. La compacité du limon, la présence de V ar- 
gile dans le sous-sol, permettent au tei^rain de conserver un 
excès d'humidité, qui naturellement développe la forêt. C'est 
pourquoi, autrefois, la Thiérache était recouverte d'immenses 
forêts; aujourd'hui encore, il reste une étendue de bois assez 
considérable. Dans la partie nord ce sont : les forêts doma- 
niales de St-Michel et d'Hirson, la haye ^ d'Ânor, le bois du 
Hauty; les forêts du Nouvion, de Boue, de Piegnaval; dans 
le sud on trouve aussi quelques bois, mais de moindre impor- 
tance : la haye d'Aubenton, les bois du Val St-Pierre et de Mar- 
fontaine. 

Dans les parties défrichées, F excès cVhumiditê sera plus favo- 
rable à r herbe qu'à la cidture des céréales. Aussi nous verrons 
qu'à l'heure actuelle, la plus grande partie du sol qui n'est pas 
boisé, est en herbages et non en culture. 

Toutefois cette extension des herbages n'a pu se faire qu'à la 
suite du développement des transports. C'est la facilité des com- 
munications, qui a permis à la population de trouver sa voie et 
de se spécialiser. Autrefois, la difficulté des communications 
obligeait les habitants de la Thiérache à cultiver un peu de 
tout, dans la mesure où cela était possible, car la culture était 
rendue difficile à cause de la trop grande humidité du sol. 

Dans cette étude, nous aurons donc à distinguer l'état actuel 
de l'état ancien, c'est-à-dire de celui qui existait avant les che- 
mins de fer et le développement des centres urbains. 

1. Dans le pays, on donne le nom de hinje à un bois très étendu. 



LE PAYS DE THIÉRACHE. 7 

Dans l'état ancien l'insuffisance <le la culture oblige à lui 
adjoindre un. métier accessoire. 

Dans l'état actuel, une spécialisation a pu s'opérer par lex- 
plûitation herbagère. Au contraire, dans les régions avoisinantes, 
situées au sud et à Touest de la Thiérache (Marlois, Laonnois, 
Vermandois), la spécialisation a été poussée vers la culture 
intensive. Là, en effet, non seulement le sol est fertile et pro- 
fond, mais le sous-sol perméable assèche suffisamment le terrain 
pour en faire le lieu préféré de la culture du blé et de la bet- 
terave. 

De la Thiérache herbagère proprement dite aux régions de 
culture, la transition est insensible. Aussi peut-on distinguer une 
zone intermédiaire où la culture se mélange à l'herbage ; là le 
t^'pe thiérachien se modifie et perd quelques-uns de ses carac- 
tères. Il nous a semblé intéressant de noter dans un dernier 
chapitre les changements que nous avons pu apercevoir. 



II 



LE TYPE ANCIEN 



Esquisse historique. — Nous avons dit que, dans les temps 
reculés, la Thiérache était recouverte presque entièrement par 
d'immenses forêts; aussi, bien qu'étant traversée par deux voies 
romaines, elle n'était pas très peuplée; on n'y rencontrait guère 
que des relais ou des stations militaires. C'est pendant le moyen 
âge que commença le défrichement et la culture du sol. 

Mais, comme la culture ne nourrissait pas son homme, le 
défrichement ne put : être poussé de l'avant qu'à partir du 
moment où la population fut à même d'adjoindre à cette culture 
misérable un autre moyen d'existence, tiré de la fabrication ou 
des transports. 

En d'autres termes, la mise en valeur du iiaijs ne put être 
exécutée que par une classe patronale puissante. Cette classe 
patronale fut fournie, en fait, par les ordres monastiques. 

Ce sont les moines qui ont défriché le sol de la Thiérache, 
qui ont commencé à le cultiver et créé les industries nécessaires 
(exploitations des carrières, fabrications métallurgiques et tex- 
tiles). En consultant les archives, on retrouve à chaque instant 
des plaintes, sur « la pauvreté des récoltes », et « la chèreté 
des grains ». Aussi, de bonne heure, les efforts du clergé se 
portèrent vers l'industrie. En 113T, les moines de l'abbaye de 
Foigny établirent des barrages et creusèrent des étangs sur la 



LE TYPE ANCIEN. 9 

rivière du Ton et sur le ruisseau de la Bachelotte, « pour faire 
mouvoir plusieurs établissements industriels, entre autres : une 
forge, un fourneau, un tordoir et un moulin » '. 

Les religieux de Foigny possédaient un immense domaine : 
indépendamment des terres, pâtures, bois et étangs, ils 
avaient d'autres usines aux environs; d'après un document an- 
cien, voici rénumération de ce qui leur appartenait : « Quatorze 
moulins à blé, un moulin à foulon, deux tordoirs, trois four- 
neaux, trois forges, une brasserie, trois pressoirs, une verrerie 
et en outre deux ardoisières, une à Any, l'autre à Rimogne^ ». 
Dans leurs fermes ils élevaient un grand nombre de chevaux : 
indépendamment de ceux nécessaires aux labours, il leur en 
fallait pour exécuter leurs transports; ils possédaient aussi des 
troupeaux de moutons. La Thiérache ne suffisant plus à 
leur activité, ils débordaient au dehors : « de forts chariots à 
six chevaux transportaient leurs fers, leurs laines, leurs huiles, 
dans toute la Picardie, dans le Hainaut, dans la Flandre, jus- 
qu'à Gand et Anvers; ils avaient aussi des bateaux qui navi- 
guaient sur la Sambre, la Scarpe et l'Escaut-^ ». On voit com- 
ment la fabrication amena les moines à entreprendre les 
transports, et à développer encore par là les moyens d'existence 
de la population. Grâce à cette activité et à l'habileté des diri- 
geants, le pays aurait sans doute fini par connaître la prospé- 
rité et la richesse , mais à cette époque, la sécurité n'existait 
pas ; à chaque instant, des bandes armées faisaient incursion 
sur le territoire, pillant, ravageant tout sur leur passage. La 
Thiérache, par sa situation sur la frontière, était bien placée 
pour connaître ces horreurs; elle eut à les subir à diJfférentes 
époques. C'est ainsi qu'en 1339, Jean de Hainaut, à la tête d'une 
troupe d'Anglais et d'Allemands, ravagea la contrée; l'abbaye 
de Foigny fut complètement détruite, et les religieux durent 
chercher leur salut dans la fuite ; les uns se retirèrent dans les 



1. Am. Pietle, Histoire de Foignij. 

2. Am. Piette, Histoire de Foigny. Any est dans l'aj-rondissement de Veivins. 
Rimogne appartient au département des Ardennes. 

3. Am. Piette, Histoire de Foigny. 



10 LE TYPE TniÉRAGIlIEN. 

bois, d'autres quittèrent définitivement le pays. Plus tard le 
monastère fut reconstruit, mais il est probable qu'un certain 
nombre des hommes du comte de Ilainaut s'emparèrent des 
terres et les revendirent ou les exploitèrent par eux-mêmes, car 
jamais plus Tabbaye ne retrouva sa splendeur d'antan^. D'ail- 
leurs, vers l'époque dont nous parlons, l'industrie textile avait 
déjà fait son apparition en Thiérache, grâce au patronage des 
grands commerçants urbains des régions voisines. Une foule de 
petits cultivateurs thiérachiens tissaient des étoffes, pour le 
compte de ces commerçants, lesquels se chargeaient de les re- 
vendre. C'était le régime d'atelier désigné par la Nomenclature 
sous le nom de fabrique rurale collective. 

La fabrication du drap excéda de bonne heure les besoins 
du pays; nous voyons en eflet nos drapiers fréquenter, au 
xni^ siècle, la célèbre foire du Lendit qui se tenait à St-Denis, 
près de Paris. De là, les draps de Vervins se répandaient au 
loin, ainsi que le prouve la mention d'un capuce de drap de 
Vervins, faite dans un inventaire dressé le 22 mai 1382 par 
Bernard Blanc, notaire à Houtech, Tarn-et-Garonne ~. 

Au xvf siècle, par suite de l'extension du marché et de l'en- 
richissement général, il se produit un premier essai de concen- 
tration industrielle, et la fabrique collective tend à devenir 
urbaine. Il s'ensuit que la fabrication textile périclite dans les 
régions écartées. Cette crise a pour résultat l'apparition, dans ces 
régions, de nouvelles industries en quête de main-d'œuvre. 
Ceci explique pourquoi on voit surgir à peu près en même 
temps, au début du xvif siècle, la serrurerie dans le Yimeu 
et la vannerie en Thiérache. 

C'est vers 1650 que la vannerie commença à faire son appa- 
rition; elle prit un rapide développement à cause surtout de la 
facilité avec laquelle on trouvait la matière première, l'osier, 
qui pousse volontiers dans ce pays humide et forestier. 

1. L'abbaye de Foigny fut de nouveau pillée et incendiée par les Espagnols, 
durant les incursions qu'ils iiienl en Thiérache, dans le cours du xvi" siècle. 
Reconstruite en 1730, elle fut encore une fois détruite complètement pendant la 
Uévolution. Il n'en reste plus aujourd'hui que des ruines. 

2. Bulletin de la Société arcliéologiqite de Vervins, tome XVI, page 68. 



I,E TYPE ANCIEN. H 

M. Ed. Michaux raconte, dans son Histoire cVOrignij, qu'en 
1657, un marchand de Liesse, nommé Nicolas Barotiaux, vint 
passer marché avec « Pierre Devin, Claude Alexandre et Etienne 
Boulanger, du bourg d'Origny, pour leur acheter tous les pa- 
niers qu'ils pourraient fabriquer ». 

Notre-Dame-de-Liesse était un lieu de pèlerinage du Laonnois, 
qui attirait beaucoup de monde, et le commerce local en tirait 
profit; bien rares étaient les pèlerins qui n'emportaient pas au 
moins un petit souvenir. Aussi, dans les contrats passés avec 
lès vanniers de Thiérache, il est spécifié que « les engage- 
ments pris cesseront de plein droit en cas de maladie conta- 
gieuse, de famine, de guerre pouvant faire cesser les pèleri- 
nages à Liesse ». 

A la fin du xvif siècle, la vannerie avait pris une grande 
extension; il s'en exportait sur Paris, dans toute la France, en 
Belgique, en Hollande et jusque sur les rives du Rhin. 

En 1740, on trouve en Thiérache des industries complètement 
disparues depuis longtemps, celle des bas tricotés et la mul- 
quinerie. La mulquinerie consistait dans la fabrication, exclu- 
sivement avec le lin, de toiles fines, des batistes et linons; elle 
fut remplacée par la fabrication des tissus de laine ; le foulage 
des draps se faisait alors au moyen de moulins à foulon, ac- 
tionnés par les forces hydrauliques, disséminés le long des 
rivières et ruisseaux. 

Plus tard, à Vervins même et dans les environs, on voit naître 
une industrie qui connut une heure de prospérité, celle du 
chausson. Elle atteint son apogée en 1825 ; la production annuelle 
était alors de douze cent mille paires. La fabrication du chausson 
avait enfanté un type curieux : « la tricoteuse, qui, dans la belle 
saison, s'en allait avec ses longues aiguilles et sa pelotte de laine 
par la ville et par les champs, tricotant, chantant et... poti- 
nant^ ». Il n'y a guère qu'une trentaine d'années qu'on ne fa- 
brique plus du tout de chaussons à Vervins. 

Un peu à toutes les époques, les Thiérachiens furent connus 

1. Mennesson, Histoire de Vervins. 



12 LE TYPE THiÉRACniEN. 

comme des rouliers au long cours. On les représente vêtus de 
longues blouses ])leucs, au col brodé d'un liseré blanc, et coif- 
fés d'un bonnet de laine. Ils partaient aux premiers beaux jours, 
alors que les chemins étaient un peu raffermis, avec d'immenses 
voitures chargées de vannerie ou de boissellerie, qu'ils allaient 
vendre sur les foires et marchés. Ils s'aventuraient très loin, 
jusque dans le midi et dans la vallée du Rhône. C'étaient de 
rudes compagnons, menant joyeuse vie, et qui se considéraient 
comme les rois de la route; ils avaient fini par s'arroger de 
réels privilèges qui furent plus tard consacrés par des édits 
royaux^. 

Au cours de leurs expéditions, ces voituriers voyaient beau- 
coup de choses, et, sans être doués d'un esprit très observateur, 
il n'en est pas moins vrai qu'ils apprenaient d'autres façons de 
pratiquer, qu'ils voyaient appliquer d'autres méthodes dont ils 
faisaient bénéficier leurs concitoyens à leur retour. C'est ainsi 
qu'ayant vu répandre des cendres pyriteuses, comme engrais, 
dans les terres du Soissonnais,desvoituriers eurent l'idée d'en ra- 
mener dans le pays. Les résultats furent des plus satisfaisants et, 
à partir de cette époque, tous les rouliers qui revenaient à vide 
de leur tour de France, passaient par Urcel (près de Laon) pour 
remplir leurs voitures du précieux engrais. 

Le sol avait en effet grand besoin d'être enrichi ; un document 
de 1795 établit qu'à cette époque le territoire de Vervins ne pro- 
duisait pas de quoi nourrir le quart de ses habitants^. Aussi, lors 
delà formation du cadastre, les terres de la Thiérache furent 
considérées comme ne rapportant pas grand'chose et classées 
dans la dernière catégorie. 

1. Sur lettres patentes rendues en conseille 3 mars 1787, enregistrées au parlement 
le 19 mai suivant, le roi ordonnait : 

« Que les voituriers connus sous le nom de Uiiéraclnens continueraient comme par 
le passé à jouir de la faculté de l'aire paîlre leurs chevaux el bœufs dans les commu- 
nes, prés fauchés, bruyères, chaumes, friches, bordures des bois, lortHs et grands che- 
mins, faisant défenses à toutes personnes de quelque état et condition qu'elles soient 
de los y troubler, à la charge par lesdits voituriers de veiller exactement à la garde 
de leurs chevaux et bœufs, de manière à ne causer aucun dommage dans les terres 
emblavées, ni dans les héritages en valeur. » 

2. Ed. Fleury, Famines, misères et séditions. 



LE TYPE ANCIEN. 13 

Une délibération du Conseil municipal d'Origny nous apprend 
que, sous le Directoire, le commerce de la vannerie se trouvait 
« réduit à rien, par la déclaration de guerre de la République 
à l'Angleterre et à la Hollande, ces deux pays étant à peu près 
les seuls où s'exporte la vannerie ». 

Mais, vers 18V0, on constate une reprise de cette industrie qui 
compte près de V.OOO ouvriers et assure aux négociants un chiffre 
d'atfaires dépassant deux millions. 

Dans la seconde moitié du xix® siècle, la concentration en 
grands ateliers commence à s'opérer; l'industrie textile, im- 
plantée depuis longtemps dans le pays, profite des forces natu- 
relles et des facilités qu'elle a de trouver une main-d'œuvre 
exercée, pour rester dans la région, et monter sur différents 
points des usines importantes, où l'on effectue la filature et le 
tissage de la laine. 

Nous en avons fini avec la période ancienne ; il ressort de cet 
exposé que, jusqu'ici, c'est la forêt qui a influencé le type thiéra- 
chien; c'est à elle qu'il doit les traits dominants de sou caractère 
et principalement l'aptitude à l'industrie et au commerce. On ne 
vit pas de la forêt, il faut la défricher; et, quand le sol rebelle 
ne rend pas suffisamment, on est bien obligé d'être, en même 
temps que cultivateur, ouvrier ou petit fabricant. 

Cependant pour améliorer les terres et les rendre plus pro- 
ductives, il suffisait de les assainir et d'y mettre des engrais ap- 
propriés. Seulement ces améliorations coûtent cher, et, au début, 
elles paraissent toujours comporter une certaine part d'aléas; 
pour les entreprendre, il faut donc se sentir de l'argent d'a- 
vance. Ces ressources indispensables pour transformer le sol, 
ce n'est pas la culture qui peut les donner, c'est la fabrication 
qui les procurera au paysan. En Thiérache. c'est f industrie qui 
a patronné la culture et lui a permis (V accomplir son évolution. 
Le point de départ de l'évolution concorde, en effet, avec le 
merveilleux essort de l'industrie, au début de la seconde moitié 
du xix^ siècle. Désormais, on va renoncer à faire de la culture 
dans ce sol humide, où les récoltes persistent à ne pas vouloir 



14 LE TYPE ÏIIIÉHACIIIEN. 

mûrir, malgré les soins qu'on leur prodigue. Le lieu va enfin 
recevoir la destination qui lui convient le mieux. La Thiérache 
a trouvé sa voie, elle vase recouvrir des riches pâturages qui 
font actuellement notre admiration, et sur lesquels pousse une 
herbe savoureuse qui permet d'entreprendre avec succès l'éle- 
vage et l'engraissement du bétail. La facilité toujours plus 
grande des communications va précipiter la transformation, et 
l'élan est tel, que l'industrie elle-même est devenue agricole; 
il y a aujourd'hui de tous côtés des laiteries et des fromageries 
industrielles qui expédient au loin d'importantes quantités de 
beurre et de fromage. La richesse est venue là, où, pendant 
tant de siècles, avait régné la misère. Le pâturage a conquis 
peu à peu l'emplacement occupé autrefois par la forêt. Mais 
que de temps il a fallu avant d'en arriver à cette transforma- 
tion si simple! 

En résumé, on voit : 

l*" Que depuis les origines jusqu'au milieu du xix" siècle, la 
difficulté des communications obligeait à la culture intégrale. Il 
était alors indispensable de produire sur place, et, avant 
toute chose, le blé nécessaire à la nourriture des habitants ; sous 
ce rapport, la Thiérache n'a jamais été à la hauteur de sa mis- 
sion, à cause de son sol humide ^ ; 

2° La pauvreté du sol amena les habitants à se tourner vers 
l'industrie ; ils n'ont jamais pu s'en passer ; ils y furent d'ailleurs 
en quelque sorte incités par les facilités qu'ils rencontraient : 
force motrice le long des cours d'eau; grandes forêts fournissant 
en abondance le combustible qui est l'élément indispensable do 
toute transformation industrielle ; 

3° Pour évacuer et vendre les produits de l'industrie, il se 



1. Dans le Cahier des doléances de la commune d'Origny (février 1789), on lit : 

« Une portion de la Sibérie, si on en excepte la probité, les mo'urs et la po])ula- 
tion, fournirait un vrai tableau de la Thiérache. Le sol en est absolument ingrat : 
d'une culture très difficile et très dispendieuse, il peut à peine produire pour la sub- 
sistance du quart des êtres qu'elle contient. » 

Dans un autre cahier, celui de la commune des Autels : 

« L'agriculture tombe, on voit plusieurs contrées du territoire ne produire presque 
rien jtar faute de pouvoir être cultivées. » 



LE TYPE ANCIEN. 15 

forma une classe de commerçants voyageurs et entrepreneurs 
de transports; 

4° Au cours de leurs pérégrinations, les rouliers tliiéra- 
chiens apprirent de nouvelles méthodes de culture qu'ils im- 
plantèrent dans le pays et qui furent comme le prélude de sa 
transformation. 

Une survivance du type ancien. — L'évolution récente qui 
a conduit la Thiérache vers la spécialisation herbagère dune 
part et la fabrication mécanique d'autre part, n'est pas encore 
assez accentuée pour que l'on ne puisse plus trouver à l'heure 
actuelle des survivances de l'ancien type. La fabrication à la 
main a subsisté dans un certain nombre de métiers. 

Le voisinage de la forêt du Nouvion a développé àBuironfosse 
et aux environs l'art de la boisseilerie, qui consiste à façonner 
assez grossièrement le bois de hêtre pour en faire des moules 
à fromages, des moules à beurre, des telles, grugeoirs, boites 
à sel et à poivre, palons, papinettes, manches de marteaux, 
etc. Le boisselier est un petit artisan, qui travaille presque tou- 
jours seul, chez lui, sans le concours d'aucun ouvrier; chacun 
a sa spécialité, faisant seulement deux ou trois sortes d'articles, 
toujours les mêmes; aussi l'apprentissage est assez court ; géné- 
ralement comme durée il ne dépasse guère une année. Du reste, 
les objets fabriqués répondent à un but utilitaire ; ils conservent 
un aspect rustique qui leur est particulier. Les boisseliers ne 
sont pas occupés réguKèrement toute l'année ; ils ont des mo- 
ments de morte saison, qui sont plus ou moins prolongés selon 
l'importance des commandes qu'ils reçoivent; aussi générale- 
ment ils adjoignent à leur profession un petit commerce ou un 
peu de culture herbagère. Souvent même ils sont à la fois 
fabricant, commerçant et herbager. 

On trouve aussi, dans le voisinage de la forêt, quantité d'arti- 
sans qui fabriquent des sabots. 

Mais, parmi les survivances de l'ancien type, la plus caracté- 
ristique est celle de la vannerie ; nous la décrirons donc en 
détail. 



16 LE TYPE TIIIÉRACIIIEN. 

La vannerie est une des industries les plus anciennes de la 
Thiérache ; elle fait son apparition vers l'an 1650, et 45 ans plus 
tard, elle avait pris une telle extension, qu'elle faisait déjà l'ob- 
jet d'un commerce d'exportation. Mais on n'est pas bien fixé sur 
les causes qui déterminèrent les habitants à s'occuper aussi 
activement d'un art jusqu'alors inconnu dans le pays. Jean Ri- 
cliepin, qui, par sa famille, a des origines thiérachiennes, a 
brodé là-dessus une jolie légende ^ D'après lui, ce seraient des 
romanichels qui auraient appris aux habitants de nos campa- 
gnes à tresser des paniers. 

C'est peut-être là, en effet, une des causes, mais elle n'est 
étayée sur aucun document historique, sur aucune preuve. 
Seulement, ce qu'on a pu établir, c'est qu'à l'époque à laquelle 
la vannerie apparaît, une crise sévissait chez les petits tisserands 
alors fort nombreux. Il leur fallait donc se résigner à aban- 
donner un état qui n'arrivait plus à les nourrir. C'est peut-être 
là qu'il faut chercher le rapide succès obtenu par l'industrie 
vannière; il convient d'ajouter que le sol humide se prêtait 
admirablement à la culture de l'osier et fournissait en abon- 
dance la matière première. 

Aujourd'hui la vannerie se trouve cantonnée dans les pays 
d'herbage et principalement dans les vallées (surtout la vallée 
de l'Oise). 

La vannerie d'osier. — La vannerie d'osier exige un appren- 
tissage assez long, de dix-huit mois à deux ans; l'ouvrier doit 
d'abord préparer lui-même ses matériaux ; il faut qu'il apprenne 
à connaître l'osier afin de pouvoir apprécier la qualité qui con- 
viendra le mieux pour le genre de travail qu'il doit effectuer. 
Ceci ne s'acquiert qu'à la longue, à force de tâtonnements et 
d'observations. La baguette d'osier est d'abord fendue en deux 
ou en quatre, avec la pointe d'un couteau, à son extrémité la 
plus grosse; puis, dans les fentes ainsi préparées, on introduit 
un outil appelé fendoir ; c'est un petit instrument en bois dur 
qui opère à la façon d'un coin, pour déchirer les fibres dans le 

1. Miarka, la fille ù l'Ours. 



LE TYPE ANCIEN. 17 

sens longitudinal et en tirer des lanières à peu près semblaljles. 
Une des faces, celle qui a été dépouillée de la peau, conserve 
une certaine convexité, du soyeux, du brillant ; c'est le côté 
qu'en terme de métier on appelle la soie; l'autre face est pres- 
que plate, mais l'arrachement des fibres lui donne un aspect 
rugueux et un peu pelucheux; de plus, dans l'axe, on remarque 
un évidement correspondant à l'endroit qui était occupé par 
la moelle. Telle qu'elle, Véclisse est employée pour les travaux 
d'usage courant; mais, pour les objets plus finis, demandant 
quelques soins, on la passe à Vescœur, sorte de petit rabot, 
qu'on tient dans la paume de la main et avec lequel on plane 
et on polit les faces de l'éclisse, tout en leur donnant une épais- 
seur uniforme. Il existe trois ou quatre numéros d'escœurs, qui, 
suivant l'écartement des lames, permettent d'obtenir des ru- 
bans d'osier plus ou moins épais. 

L'éclisse ainsi préparée est déjà plus belle, plus souple; elle 
est employée pour les travaux moyens. Cependant, elle n'est 
pas parfaite, elle a encore un défaut dont l'effet ressort, quand 
on voit les Ijrindilles tressées ensemble. La branche va s'effî- 
lant; comme elle a été fendue dans le sens de la longueur, 
la partie qui constituait la base est plus large que l'extré- 
mité; il ne saurait donc y avoir de régularité dans le travail; 
il arrive qu'on trouve accouplées des parties larges avec de 
plus étroites. Cependant, j'ai vu des ouvriers qui avaient du 
goût, tirer de cette disposition un eifet décoratif; ils mettaient 
dans le pied de l'objet à fabriquer, toutes les parties larges 
des éclisses, de sorte qu'au fur et à mesure que le travail mon- 
tait, le tressage se resserrait partout progressivement, pour 
devenir très lin dans le haut. 

Quand il s'agit de travaux de luxe, il faut des éclisses bien 
régulières dans tous les sens ; nous avons vu comment on parve- 
nait à leur donner partout la même épaisseur ; pour obtenir une 
largeur uniforme, on les passe à YHroite, petit outil de bois dur 
qui renferme deux lames coupantes dont on règle à volonté 
l'écartement. 

De nos jours, une partie de ces opérations s'opère mécanique- 



18 LE TYPE TIIIÉRACHIEN. ' 

ment; il existe des petites machines, pas très coûteuses, qui 
eftectuent le travail de l'escœur et permettent de calibrer rapi- 
dement leséclisses. C'est, jusqu'à présent, la seule pénétration 
de la mécanique dans l'industrie vannière ; elle n'a pas été suf- 
fisante pour donner lieu à une profession distincte. Il n'y a pas 
d'artisans vivant uniquement de la préparation des éclisses, 
et employant leur temps à en confectionner à l'avance. Les 
brîndrilles toutes préparées trouveraient difficilement preneur; 
il existe des natures différentes d'osier ; chaque ouvrier a ses 
préférences, justifiées d'ailleurs par le genre de travail au- 
quel il se livre ; le vannier tient donc essentiellement à choisir 
lui-même ses matériaux. Quand il le peut, il va les couper sur 
pied, car c'est surtout lorsque l'osier est encore enrobé de sa 
peau et muni de ses feuilles qu'on peut l'apprécier. En tout 
cas, jamais il n'achète d'éclisses toutes préparées; c'est pour- 
quoi ceux qui possèdent des machines se contentent d'effectuer 
le travail au fur et à mesure qu'on le leur apporte. Celui qui a re- 
cours à leurs services vient avec sa provision, regarde faire le 
travail devant lui et s'en retourne ensuite avec ses matériaux. 
Mais il arrive fréquemment que j^lusieurs ouvriers, se trouvant 
ensemble chez le passeur d'éclisses, doivent attendre leur tour; 
pour permettre à ses clients de patienter plus facilement et, en 
même temps, pour augmenter ses profits, le passeur (V éclisses a 
été amené à joindre à son industrie un débit de boissons. 

L'invention de la machine à préparer les éclisses a simplifié 
l'apprentissage, mais la préparation de la matière première 
reste la grande affaire; c'est tout un art que d'arriver à fendre 
convenablement le brin d'osier, pour en tirer de longues ban- 
des, fines, souples, d'une épaisseur bien régulière. Le tressage, 
au contraire, s'acquiert assez rapidement. Il existe une grande 
variété de travaux avec une combinaison multiple d'enlace- 
ments : travail à jour, en plein, pics nies, damassé, à carreaux, 
etc.. L'objet à fabriquer est tressé sur un moule en bois, dont 
le contour extérieur représente la forme que l'on veut obtenir. 
De cette fa(,'on on assure la similitude parfaite des articles con- 
fectionnés en séries. Lorsque le travail est terminé, on désassem- 



LE TYPE ANCIEN. 10 

ble les difiérentes pièces qui composaient le moule, afin do 
pouvoii' les sortir. 

Le même ouvrier n'a pas besoin de savoir faire tous les 
genres de travaux et il ne cherctiepas à les apprendre; de bonne 
heure il se spécialise. Si dans une famille on fait par exemple 
des paniers à pêche, les enfants apprendront eux aussi à faire 
des paniers à pèche : ils en feront toute leur vie, jamais il ne 
leur viendrait à l'idée de faire autre chose. La puissance de la 
routine est tellement grande, que j'ai entendu des vanniers se 
plaindre du bas prix auquel était tombé l'article qu'ils confec- 
tionnaient, reconnaître qu'un autre genre était mieux payé, et 
cependant demeurer fidèles à la tradition, ne pas chercher à 
entreprendre le travail dont ils avaient reconnu la supériorité. 

Comme la fabrication se fait au foyer, en famille, l'enfant est 
initié de bonne heure au métier : à son retour de l'école il prend 
place dans l'atelier et commence à rendre des services, si bien 
qu'à l'âge de quinze ou seize ans il arrive à être aussi habile que 
ses parents et à produire autant. Il ne s'agit pas en effet de dé- 
penser beaucoup de force, c'est un travail qu'on effectue étant 
assis et qui demande de l'habileté et du goût : aussi les femmes 
y réussissent aussi bien que les hommes. 

Le rotin. — L'application du rotin à la vannerie a causé un 
tort considérable à la vannerie d'osier. Le rotin nous vient di- 
rectement des iles de la Sonde. Il se présente sous forme de 
grands lacets à section cylindrique, d'une texture bien homo- 
gène et d'une souplesse étonnante. Les négociants le reçoivent 
tout préparé et le livrent tel quel aux ouvriers qui n'ont plus qu'à 
l'employer; il en existe trois ou quatre numéros, de différentes 
grosseurs, permettant d'exécuter tous les genres de travaux. La 
souplesse du rotin est tellement grande, il se laisse travailler si 
facilement, que le premier venu est à même de confectionner 
un panier une fois qu'il en a vu faire un. Tout le monde s'ac- 
corde à dire qu'avec le rotin, en huit jours on fait un vannier: 
la rapidité d'exécution vient ensuite avec la pratique. 

La facilité du travail présente pour le patron des avantages et 
des inconvénients. Avantages en ce sens qu'il est toujours assuré 



20 LE TYPE TUIÉRACllIEN. 

de trouver les bras nécessaires pour eit'ectuer ses commandes; 
de plus, comme l'ouvrier ne peut se prévaloir de son habileté 
professionnelle et qu'on trouve facilement à le remplacer, le 
salaire n'est pas très élevé. Inconvénient, parce que beaucoup 
de gens, qui jusque-là n'avaient pas songé à faire de la vannerie, 
s'y adonnèrent lorsqu'ils virent que c'était aussi simple, et qu'ils 
trouvèrent dans le commerce la matière première toute pré- 
parée. 

Les petites ouvrières parisiennes s'en emparèrent et, appor- 
tant à cette occupation nouvelle leur goût inné, avec leurs doigts 
de fée elles composèrent des choses merveilleuses. De son côté, 
l'État introduisit ce travail dans les prisons, parce qu'il de- 
mandait très peu d'apprentissage. Les prix tombèrent alors très 
rapidement, ce fut le commencement d'une crise qui devint si 
aiguë, qu'à diverses reprises, en 1889 et 1896 notamment, elle 
provoqua chez les ouvriers vanniers des grèves terribles. A 
cette époque, le gouvernement dut prendre l'engagement de 
supj)rimer la vannerie des prisons; le relèvement des tarifs 
douaniers fut mis à l'étude, et les ouvriers formèrent un syn- 
dicat. 

Mais cette industrie n'a plus aujourd'hui l'importance qu'elle 
eut autrefois; la mode est capricieuse, elle abandonne de plus 
en plus la vannerie. Pourtant il fut un temps où elle satisfaisait 
jusqu'aux besoins de luxe ; dans les salons on montrait avec 
orgueil de magnifiques corbeilles artistement travaillées ; à pré- 
sent, on encombre les étagères avec d'autres bibelots. 

Le rotin ne présente pas l'élégance, le cachet, le fini et la soli- 
dité de la vannerie d'osier; peint et verni, il conserve un aspect 
terne, rugueux; aussi reste-il affecté aux articles d'usage courant 
pour lesquels le bon marché s'impose. 

Le négociant en gros. — L'impossibilité où sont les vanniers 
d'écouler eux-mêmes au loin les produits de leur fabrication, 
les a amenés à s'organiser sous le régime spécial d'atelier 
désigné par la Nomenclature du nom de fabriques collectives. 
Une fabrique collective comprend un ensemble de petits ate- 
liers travaillant pour un môme négociant. Généralement, cette 



LE TYPE ANCIEN. ' 21 

organisation de lindustrie apparaît lorsque des objets fabri- 
qués à la main doivent être exportés à une certaine distance du 
lieu de production. 

Il n'y a en ïliiérarclie que quelques négociants en vannerie, 
ce sont plutôt des commerçants que des industriels; ils 
achètent aux ouvriers, qui, eux, vivent indépendants sans 
aucune surveillance, toute leur production qu'ils centrali- 
sent dans d'immenses magasins. A chaque magasin est attaché 
un atelier, composé seulement de quelques personnes; c'est 
là qu'on termine les paniers avant de les livrer à la clientèle. 

La vannerie est un article encombrant. Aussi on est frappé, 
lorsqu'on entre chez un négociant, de la place importante occupée 
par les magasins, vastes hangars à plusieurs étages. J'ai visité 
plusieurs exploitations; la disposition est presque partout la 
même. En entrant, c'est d'abord un hall où, les jours indiqués, 
les ouvriers viennent livrer leurs commandes. Dès leur arrivée, 
tous les objets sont soigneusement examinés par le patron ou 
par un de ses agents ; ceux qui présentent quelques défauts ou 
ne sont pas conformes aux modèles sont impitoyablement re- 
fusés. La réception terminée, l'ouvrier se présente à la caisse 
dont un des guichets ouvre sur le hall, et il reçoit le montant 
de sa livraison; on lui passe alors une nouvelle commande de 
tant d'échantillons à livrer pour une date indiquée. S'il ne pos- 
sède pas d'osier, avant de partir, l'ouvrier a soin de s'appro- 
visionner; les négociants vendent tous l'osier et le rotin, 
réalisant ainsi un premier bénéfice sur la matière première. 

Une fois reçus, les articles sont rangés, suivant leur nature, 
par ordre et par catégories, dans les rayons d'immenses salles 
où ne règne qu'un demi-jour. Des bâtiments à plusieurs 
étages sont ainsi encombrés d'un amoncellement considérable 
de choses disparates, destinées aux usages les plus divers; 
jamais je n'aurais pu supposer que la vannerie donnât lieu à 
une pareille variété d'articles. Voici des anses, des couvercles, 
des corps de paniers tout prêts à être montés ; des mannes 
rondes, carrées, ovales, à jour et en plein, en rustique et en 
canari, unies et fantaisies, des mannes à beurre; des paniers 



22 LE TYPE TUIÉRACHIEN, 

à fruits, à lettres, à pêche, à assiettes, à verres, à bouteilles, à 
argenterie, à monnaie, à linge; des berceaux, des mannequins, 
des corbeilles aux formes les plus diverses, des valises, des 
malles, des hottes, des écrans pour lavabos, des niches à 
chien, des bouteilles pour billes de billard, des étuis pour 
flacons, des cœurs à fromages, des clayons, des fauteuils, des 
chaises, etc., etc. 

Chacun de ces objets vient d'un point différent de la Thiéra- 
che, la vannerie étant spécialisée par articles dans chaque 
village. 

Du magasin, les paniers sont dirigés vers l'atelier de pein- 
ture, où on leur applique une ou plusieurs couches d'une 
couleur noire ou marron foncé; ils sont ensuite séchés au four 
et vernis. Delà on les conduit à l'atelier de finissage; des hommes 
assis autour d'un établi encombré de rivets, d'agrafes, d'oeillets, 
de rondelles, de bandelettes de cuir, rivent les anses, fixent 
les pattes, charnières, serrures, etc.; un peu plus loin, des 
femmes cousent des doublures, appliquent des tresses de paille 
ou de raphia et des ornements sur les ouvrages de fantaisie. 

Une fois terminés, les articles sont expédiés au fur et à me- 
sure des demandes. Pour s'assurer des débouchés chaque mai- 
son a à son service un ou plusieurs voyageurs qui circulent 
dans toute la France et même à l'étranger. 

Le succès d'un négociant dépend surtout de son aptitude à 
placer sa marchandise, car pour la production les patrons 
sont sur un pied d'égalité presque absolue; la concurrence ne 
joue que dans des limites extrêmement étroites; l'ingéniosité 
k créer des machines, la centralisation à outrance, les grosses 
opérations n'assurent ici aucune supériorité. Les ouvriers van- 
niers travaillent partout à un prix uniforme; ils sont payés 
au tarif syndical, convention acceptée et signée par les repré- 
sentants des parties contractantes : le président de la chambre 
syndicale des négociants en vannerie de la Thiérache et le se- 
crétaire du syndicat ouvrier. 

Il importe de remarquer que chaque article porté au tarif 
est compté tout fini, compris la fourniture des matériaux ; mais 



LE TYPE ANCIEN. 23 

si le temps <à passer pour fabriquer un objet déterminé, est 
toujours le même, il n'en est pas ainsi des cours de l'osier qui 
sont variables. Comme l'ouvrier a besoin d'avoir un salaire 
constant, des réserves ont été faites pour les cas où les cours 
changeraient. C'est ainsi qu'il est dit dans le tarif de 1906 que 
les prix seront appliqués : 

« Sans retenue ni supplément de travail dans les produits 
fabriqués, basé sur le cours de l'osier et bourdon à 32 et 35 francs 
et les baguettes étrangères à 35 francs les 50 kilos. 

« // est bien entendu que si une nouvelle hausse venait à se 
produire sur la vente des matières preniières i^endant le cours 
du présent tarif, des augmentations sur les produits fabriqués 
seraient sur-le-champ même exigibles en proportion. » 

La situation du négociant vis-à-vis du vannier est toute par- 
ticulière ; il est obligé de compter avec la main-d'œuvre ; il 
ne saurait par exemple imposer des modèles nouveaux, faire 
lui-même des créations, sans au préalable avoir demandé avis 
à ses ouvriers et s'être informé s'ils consentiront à confection- 
ner l'article proposé. Cela résulte de ce que le patron n'a 
aucune autorité sur ceux qu'il emploie, ils échappent à sa 
surveillance et à sa direction, chacun d'eux conserve vis-à- 
vis de lui l'indépendance la plus complète. Nous avons vu déjà 
combien le vannier était routinier ; il n'aime pas changer sa 
manière de faire ; ceci explique la répugnance qu'il marque 
pour les innovations. Le négociant n'est pas non plus poussé à 
créer, à imaginer du nouveau, parce que le modèle ne reste pas 
longtemps sa propriété exclusive ; très rapidement il est connu 
et peut être copié. Les vanniers se reçoivent, vont l'un chez 
l'autre, ils ont donc toute facilité pour savoir ce que chacun 
fait; une nouveauté ne saurait être tenue cachée. L'ingéniosité, 
l'esprit d'initiative rencontrant des obstacles et n'étant pas ré- 
compensés, on conserve éternellement les mêmes modèles, on 
ne change pas les formes, on ne cherche pas s'il ne serait pas 
possible d'appliquer la vannerie à d'autres usages que ceux 
auxquels elle a été jusqu'ici destinécv 

Par suite de son organisation en fabrique collective, la van- 



24 LE TYPE THlÉRACniEN. 

nerie échappe aux lois réglementant l'industrie : les vanniers ne 
sont pas de purs ouvriers, mais des ouvriers-patrons. 

Le marchand n'a pas à se conformer aux lois du 2 novembre 
1892 et du 30 mars 1900 sur la réglementation de la journée 
de travail, ni à celle du 9 avril 1898 concernant les accidents 
dont les ouvriers peuvent être victimes pendant le travail, pas 
plus qu'à celle relative à l'application du repos hebdomadaire. 

C'est pour cela que la fabrique collective devient facilement 
la proie du sweating System, inconnu aujourd'hui dans le 
grand atelier. 

Le type du vannier. — Le sweating System est, comme on sait, 
caractérisé à la fois par de longues heures de travail et un faible 
salaire. C'est malheureusement le cas dans la vannerie. Le van- 
nier est obligé de faire une longue journée de treize, quatorze 
heures, quelquefois davantage encore, pour toucher un salaire 
des plus modiques; certains travaux ne rapportent que quelques 
sous par jour et les meilleurs ouvriers les plus adroits arrivent 
à grand'peine à gagner de 1 fr. 75 à 2 francs au maximum. 

La cause génératrice du sweating system est toujours la con- 
currence acharnée que se font des patrons indigents. Or, nos 
vanniers sont bien des patrons indigents, car le faible capital 
d'établissement nécessaire permet à tout le monde de s'installer. 

L'outillage n'est pas compliqué : un fendoir, un jeu d'escœurs, 
une étroite et un poinçon, le tout tient dans la poche et ne coûte 
que quelques francs; les moules sur lesquels on tresse les pa- 
niers sont d'un prix plus élevé, mais ils sont fournis par le 
négociant. 

Le vannier travaille toujours en compagnie. Quand il est seul, 
il va chez un voisin; mais le plus souvent sa femme et ses 
enfants besognent autant que lui. Alors dans l'atelier familial, 
la boutique comme ils disent, tout en entrelaçant rapidement les 
brins d'osier, on cause, on repasse tous les cancans du village, 
on s'occupe de politique, on commente interminablement l'évé- 
nement du jour. 

L'hiver, on aime faire la veillée, on se reçoit à tour de rôle, 
on s'éclaire à la môme lampe, on se chauffe au même foyer et 



LE TYPE ANCIEN. 25 

tandis que ruii fait une lecture ou raconte une histoire, tous 
écoutent en travaillant; à 10 lieures, on se sépare après avoir 
bu une tasse de café ou un verre de cidre chaud. 

L'habitude du travail en station assise donne au vannier une 
attitude un peu lourde. L'esprit est frondeur; on a tellement 
répété qu'il suffirait d'élever les tarifs douaniers pour pouvoir 
accorder un salaire plus rémunérateur, que l'ouvrier accuse 
volontiers les hommes politiques de l'état de misère dans lequel 
il se débat. 

Il est des vanniers très pauvres qui habitent des taudis miséra- 
bles; ils attendent avec impatience qu'arrive la belle saison pour 
aller aider aux travaux des champs et gaizner une meilleure 
journée. Il en est d'autres qui possèdent des pâtures et quelques 
vaches; ceux-là consacrent leurs loisirs, surtout Fhiver, à faire 
de la vannerie; ils lui demandent seulement un supplément de 
ressources. C'est vers l'herbage que porteront tous leurs efforts; 
au fur et à mesure que leur exploitation prospérera, qu'ils re- 
tendront davantage, ils feront moins de vannerie et un jour 
viendra où ils l'abandonneront complètement. 

L'herbage apparaît au vannier comme la planche de salut; il 
sent très bien que jamais il ne pourra s'élever, ni même vivre 
convenablement par son métier; aussi, il ambitionne de possé- 
der une vache et un coin de pâture, et ce rêve longtemps 
caressé, souvent se réalise parce que l'ouvrier vannier est sobre, 
laborieux et économe. 

J'en ai vu d'autres qui, pour arriver à se tirer d'affaire, 
avaient eu l'idée de monter un petit commerce, débit ou épice- 
rie. Tous les efforts que le vannier peut faire pour s'élever, 
l'amènent à quitter son métier; on ne prospère pas par la 
vannerie. 

Le père H..., que je visitais un jour, me raconta un essai qu'il 
fit autrefois et qui dénote un certain esprit d'initiative ; il termina 
complètement les paniers qu'il fabriquait, les vernit, les munit 
de ferrures et s'en alla les vendre au marché de Saint-Quentin, 
Hélas! quand il eut tout calculé, il constata avec stupéfaction 
qu'il ne pouvait les livrer à meilleur marché que les revendeurs. 



26 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

Les ferrures, le vernis achetés en détail coûtaient trop cher; il 
fallait passer trop de temps pour effectuer le montage; et, les 
frais de transport et de voyage, s'appliquant à de petites quan- 
tités étaient trop élevés. Il ajouta en matière de conclusion : 
« Quand le soleil brille et que revient la belle saison, j'ai hâte 
de quitter ma chaise pour aller travailler aux champs; là, au 
moins, on gagne de meilleures journées ». 

Durant la période estivale, il y a un ralentissement dans la 
production; la véritable poussée, lapins grande activité régnent 
pendant les mois d'hiver. Le caractère saisonnier est imposé 
uniquement par la main-d'œuvre, car la vente est à peu près 
régulière d'un bout à l'autre de l'année. Cette particularité a sa 
répercussion sur les négociants qui se voient dans l'obligation 
d'entasser dans leurs magasins de grandes quantités de mar- 
chandises durant la période active. 

Le syndicat a un effectif très variable ; dans les moments de 
crise, quand les affaires vont mal et que l'on parle de ré- 
duire les salaires, le nombre des adhérents augmente brus- 
quement; il baisse aussitôt que le danger est disparu. On se 
retire pour éviter les frais de la cotisation; néanmoins il reste 
toujours un certain noyau d'adhérents. 

Les vanniers sont en général intelligents; moins robustes que 
les paysans de la terre, ils parlent plus correctement et raison- 
nent mieux ; certains travaux dénotent de leur part du goût et sont 
la manifestation d'un sentiment artistique inné. Mais ils ne sont 
pas très lettrés , les parents, en effet, ayant hâte de voir leurs 
enfants les seconder, ne les envoient à l'école que le temps stric- 
tement nécessaire. 

Il est intéressant de se demander quel est l'avenir de l'indus- 
trie vannière en Thiérache? 

Nous croyons pouvoir affirmer qu'elle est appelée à disparaître 
à cause de la difficulté où elle se trouvera, dans un temps 
donné, de rencontrer la main-d'œuvre nécessaire. Ce pays est en 
train de prospérer; la transformation des terres en pâturages a 
donné à la propriété, dans certains cantons, une valeur qu'on 
n'aurait jamais soupçonnée. Il est évident que la prospérité 



LE TYPE ANCIEN. 27 

agricole doit avoir une répercussion sur la vannerie, qui se 
traduit par une élévation du prix de la main-d'œuvre ; la van- 
nerie, étant incompatible avec les salaires élevés ne pourra 
résister; déjà les ouvriers dirigent leurs enfants vers d'autres 
carrières. 

La Thiérache n'aura pas autrement à regretter la disparition 
d'une industrie, qui, il faut le reconnaître, n'offre plus, aux quel- 
ques milliers douvriers qu elle occupe, qu'un salaire de famine. 



III 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES 

La première ligne de chemin de fer qui fut construite en 
Thiérache remonte à 1869 : c'est celle qui va de Paris à Hirson. 
Plus tard, cette ville fut mise successivement en communica- 
tion, avec Maubeuge (Nord), avec Chimai (Belgique), avec Mé- 
zières (Ardennes), avec Busigny (Nord) et enfin avec Amagne 
(Ardennes). Hirson est devenu une des plus importantes gares 
de transit entre les réseaux du Nord et de l'Est; de ce fait la 
ville a vu sa population augmenter très rapidement, surtout 
depuis une quinzaine d'années. 

Un des premiers effets du développement des transports a 
été d'apporter un changement profond dans l'utilisation du 
lieu. On s'est aperçu, dans ce pays que l'argile recouvre à peu 
près complètement et où le sol reste toujours humide à cause 
des pluies fréquentes, que l'art pastoral pouvait s'exercer avec 
succès. Aussi est-ce de ce côté que se sont portés les efforts, 
depuis bientôt un demi-siècle. Un peu partout, les champs et 
les bois ont été convertis en prairies. 

Cependant il convient de remarquer : 

1° Quon trouve surtout les pâturages dans les endroits où 
le limon des plateaux repose sur les marnes argileuses, parce 
qu'elles assurent à la prairie l'humidité nécessaire. On les ren- 
contre également dans toutes les vallées; 

2° Que le sol se 2^^^ le à la culture (blé, seigle, avoine, orge) 
là où le limon repose sur les couches calcaires perméables. C'est- 



LES SPECIALISATIONS ACTIELLES. 



29 



à-dire là où l'e.vcès criiumiditc ne reste pas à la surface. 

D'une manière générale, si on tient compte de la nature du 
terrain, on peut dire que le genre d'exploitation varie à me- 
sure qu'on s'avance du nord vers le sud. De là, trois régions 
bien caractérisées : 

Les cantons de Nouvion, de La Capclle et d'Hirson, qui occu- 
pent la partie nord de l'arrondissement de Vervins sont presque 
exclusivement herbagers. 

Au contraire, au sud et à l'ouest, dans ceux do Sains-Richau- 
mont, Guise, Wassigny et la partie sud du canton de Vervins, 
la culture domine, sans pour cela que l'herbage disparaisse 
complètement; on le retrouve notamment dans toutes les val- 
lées, et nous avons vu combien elles étaient nombreuses. 

Enfin, entre ces deux régions, il en existe une troisième dans 
laquelle l'habitant, par suite de la nature du sol, est, dans une 
proportion à peu près égale, à la fois agriculteur et herbager 
Cette zone, qui se trouve placée entre les deux autres, comprend 
les cantons d'Aubenton, le sud d'Hirson et de La Gapelle et la 
partie nord de. Vervins. 

Voici d'ailleurs, d'après la statistique, quels sont les espaces 
occupés dans chaque canton par les terres labourables, les 
prés et herbages, les bois et forêts : 





Terres labourables. 


Prés el pâtures. 


Forêts. 


Le Nouvion.. 


385 


hectares. 


8.460 hectares. 


3.968 hectai 


La Capelle. . 


1.320 


— 


14.526 — 


2.315 — 


Hirson 


3.107 


— 


7.281 — 


6.684 — 


Aubenton. . . 


6.980 


— 


6.657 — 


2.134 — 


Vervins 


12.676 


— 


7.217 — 


1 . 443 — 


Wassigny. . . . 


7.908 


— 


2.298 — 


1.379 


Guise 


14.080 


— 


3.232 — 


527 — 


Sains 


13.731 


— 


1.503 — 


i.OOo — 



60.187 



51. r 



19. 



Ce qui donne, pour chaque canton, les proportions suivantes, 
entre les espaces occupés par les terres labourables, les prés, 
les herbages et les forêts : 



30 LE TYPE THIÉRACHIEN. 



Terres Prés et 

labourables, herbages. Forêts. 

( Le Nouvion 1 21,97 10,3 

Région herbagère. j La Capelle 1 U,00 1,7d 

( Hirson 1 2,34 2,15 

... ( Aubenton 1 0,95 0,30;; 

Région mixte 1 ^r • ■ a vr n ii 

° f Yervins i 0,56 0,11 

f Wassigny 1 0,29 0,174 

Région de culture. ] Guise 1 0,229 0,037 

( Sains 1 0,109 0,073 

Étudions d'abord la région herbagère proprement dite, qui 
constitue la partie la plus caractéristique de la Thiérache. 

Dans cette région herbagère, il existe actuellement trois 
genres de travaux : 

1" IJ engraissement du gros bétail ; 

2° L'élevage de la vache laitière; 

3° La fabrication mécanique. 

Nous étudierons d'abord l'engraissement du gros bétail, qui 
est la forme de l'exploitation herbagère causant le moins 
de soucis. Mais il ne peut être entrepris que par des personnes 
disposant d'un certain capital. 

Nous passerons ensuite à l'herbager ordinaire, qui vise la 
production du lait. Ce mode d'exploitation demandant beau- 
coup moins de capitaux, mais plus de travail, est accessible à 
un plus grand nombre de personnes, et cela d'autant mieux 
qu'il est plus rémunérateur que l'engraissement. 

Enfin nous arriverons à l'étude de la fabrication mécanique 
qui entraine des complications plus grandes. 

L'engraissement. — On rencontre dans la région herbagère 
des propriétaires qui font de l'engraissement; ceux-là ne font 
pas d'élevage, car ce sont là deux occupations absolument dis- 
tinctes; on est éleveur ou engraisseur; on n'est jamais à la fois 
l'un et l'autre. 

Cependant, il arrive que, chez un éleveur, on trouve parfois 
un ou deux animaux à l'engrais. On peut être assure que, si 
ces bêtes sont engraissées, c'est parce qu'elles ont eu un accident, 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 31 

OU qu'elles sont trop âgée». Les vaches qui se sont montrées bonnes 
laitières et reproductrices ordinaires sont, à un moment de leur 
existence, généralement au bout de huit à dix ans, vendues à 
des laitiers nourrisseurs' sous le nom de fermières .}\vàs si la bête 
est à la fois bonne laitière et excellente reproductrice, elle est 
conservée à la ferme, et, à un âge avancé, au bout d'une dou- 
zaine d'années, quelquefois même davantage, lorsqu'elle est 
épuisée par les gestations successives, elle est engraissée par 
l'éleveur pour être livrée à la boucherie. 

Les engraisseurs ne trouvent donc pas les bêtes qui leur sont 
nécessaires dans la région; ils les font venir surtout du Ni- 
vernais, du Mans et aussi un peu de la Normandie. 

Le plus souvent, l'engraisseur est un homme retiré des af- 
faires, qui possède beaucoup de propriétés et préfère les faire 
valoir lui-même que de les louer. Il assigne ainsi un but à 
son existence, et tire de son capital un revenu plus rému- 
nérateur que s'il était placé en valeurs mobilières. L'engrais- 
sement n'exige pas de connaissances spéciales et laisse beau- 
coup de loisirs. Au printemps, on achète, ou on fait acheter des 
bêtes maigres ; dès leur arrivée, on les met en pâture et on n'a 
plus alors qu'à les faire passer d'une prairie dans une autre 
quand l'herbe est tondue; un homme suffit à assurer la sur- 
veillance d'un troupeau de 40 à 50 bêtes. 

Pointn'estbesoind'outiliagepour exercer ce métier, ni de ferme, 
ni de locaux pour rentrer les animaux, ni de granges pour remiser 
les foins. Il faut si peu de connaissances que nous voyons faire 
de l'engraissement par un notaire qui vient de se retirer des 
affaires, par plusieurs femmes veuves, un agent d'assurances, 
un ancien juge de paix et des quantités de rentiers. Certains 
n'habitent même le pays que pendant six mois de l'année, seu- 
lement durant la belle saison. 

On peut facilement engraisser de une bête à une bête et 
demie par hectare, et on cite des cas où l'on est parvenu à en 
engraisser deux. D'autre part, il n'est pas rare de voir un 

1. Ces laitiers nourrisseurs qui achètent les vaches /er»wè;-es, sont étrangers au 
pays. On les rencontre surtout dans le voisinage des grandes villes. 



32 LE TYPE TUlÉRACniEX. 

bœuf augmenter de 180 à 200 kilos, pendant les quelques mois 
où il est soumis à l'engTaissement. On estime que, bon an mal 
an, l'engraisseur réalise en moyenne 100 francs de bénéfice 
par bête. 

L'étendue du domaine de l'engraisseur est assez variable ; il 
y a de petits engraisseurs, comme il y a de petits éleveurs. 
Mais, en général, la propriété ne descend pas au-dessous de 
celle de Fherbager moyen, c'est-à-dire qu'elle n'est pas sou- 
vent inférieure à 25 ou 30 hectares. 

Il est indispensable qu'un engraisseur ait des capitaux, qu'il 
soit riche en commençant. Il doit d'abord posséder des pro- 
priétés assez étendues; ensuite acheter des bêtes dont il acquit- 
tera immédiatement le prix. Ceci fait, il faut qu'il lui reste 
encore assez de revenus pour pouvoir subvenir aux besoins de 
son existence et à son train de maison pendant un certain temps, 
car, il ne rentrera en possession de la somme avancée, qu'au 
bout de quatre à cinq mois. Le jour de la vente, en même temps 
que le capital engagé, il touchera le bénéfice produit par ce 
capital. Ce bénéfice se trouve représenté par la différence entre 
le prix d'acquisition et le prix de vente. 

L'herbager. — L'éleveur au contraire touche tous les jours la 
plus grande partie de l'intérêt du capital engagé dans son 
exploitation. C'est le lait qu'il convertit en beurre ou en fro- 
mage et qu'il revend presque aussitôt ; c'est le veau que cha- 
que vache produit annuellement et dont la vente fournira l'ar- 
gent nécessaire à l'agrandissement du domaine ou à l'achat 
d'engrais. Enfin, le capital, tout en donnant journellement un 
revenu, s'accroît, mais d'une façon beaucoup plus lente que 
chez l'engraisseur; la bête, en vieillissant, augmente de poids 
et sera revendue plus cher qu'elle n'a été achetée. L'éleveur 
gagne donc plus que l'engraisseur, mais il n'est jamais en 
possession de son capital, il n'en touche que le revenu ; tandis 
que l'engraisseur, lui, ne fait qu'immobiliser temporairement 
un capital donné, qu'il retrouve au bout de cinq ou six mois 
grossi d'une certaine somme qui représente la rente de la terre. 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 'i3 

Ceci nous explique pourquoi l' ('-levage est pt^atiqué par tous 
ceux gui commencent avec peu et désirent s^ élever par leur tra- 
vail, et, d'une façon plus générale, par tous les fermiers, alors 
que l'engraissement est l'occupation des propriétaires désireux 
de faire valoir eux-mêmes leurs terres. 



Voici un exemple d'herbager moyen. 

M. Mandron dirige, à La Capelle, une exploitation exclusi- 
vement hcrbagère; nous pouvons l'étudier comme type de 
l'herbager complet. 

Le domaine a une étendue de 28 hectares, pour la plus 
grande partie en location, moyennant un loyer annuel de 
195 francs l'hectare. Ce prix paraîtra d'autant plus élevé que 
très peu de pâtures sont plantées d'arbres à fruit. 

Sur cette propriété vivent : 

40 vaches à lait. 
9 génisses. 

1 taureau. \ soit 51 têtes de gros bétail. 

•2 chevaux, dont un nourri par les [ i tête 8/10 par hectare, 
produits du sol; l'autre par des 
aliments introduits. 

Les vaches sont de race flamande et forment un très beau lot, 
dont l'uniformité s'explique par le soin qu'apporte M. Mandron. 
à sélectionner ses reproductrices. Le taureau, acheté dans les 
Flandres, est renouvelé tous les deux ans. 

Les bêtes passent l'hiver à l'étable. Dans les premiers jours 
d'avril, on les mène en pâture et elles y restent jusqu'en nol 
vembre ; dès lors, il n'y a plus à s'en occuper, elles broutent à 
leur aise, s'élèvent toutes seules. Deux fois par jour, le matin et 
le soir, on va les traire sur place. Le lait, rapporté à la ferme, 
est transformé en fromages de Maroilles, qui sont vendus en 
gros, à raison de iô francs la grosse de 49 (i douzaines plus un). 
Chaque fromage exige 6 litres de lait. Pendant les 150 jours 
de fabrication, la production journalière est de 5i0 à 600 litres, 
ce qui représente une moyenne de li litres par vache. On pro- 

3 



34 LE TYPE TniERACHIEN. 

duit donc pendant cette période environ 90 fromages par jour. 
Le prix du litre de lait ainsi vendu s'élève à fr. 15, desquels il 
convient de déduire les frais de fabrication ; ceux-ci se trouvent 
en partie payés par le petit-lait qui sert à l'engraissement des 
cochons. On en élève chaque année 250 en deux lots de 125. 
Pendant la saison d'hiver, le lait est transformé en beurre ; le 
bénéfice obtenu est à peu près le même. 

L'ordre et la plus grande propreté régnent dans toute l'étendue 
de l'exploitation. Les fumiers sont soignés et le purin recueilli 
sans perte. 

Les quelques pâtures qui sont plantées de pommiers, fournis- 
sent un cidre excellent, et bien au delà de la consommation. 
Enfin, comme éléments de revenus, il faut encore mentionner la 
basse-cour, peuplée de poules, dont les œufs se vendent sur les 
marchés un prix très rémunérateur, de poulets, de canards, de 
lapins, de pigeons; un bout de terrain, aménagé en potager, 
fournit une partie des légumes nécessaires. 

Les travaux nécessités par cette exploitation sont effectués par 
M. Mandron, sa femme, deux enfants adultes (le fils et la fille) 
et deux ouvriers occupés toute l'année. Durant les moments de 
presse, on prend des hommes à la journée; mais cela n'est pas 
toujours facile, car la main-d'œuvre est rare. 

L'herbager est propriétaire ou fermier du domaine qu'il 
exploite, mais son ambition est d'être ou de devenir propriétaire. 
Le but principal de son épargne sera donc l'achat de terrain, 
et ceci explique la valeur croissante de la propriété. 

Ce qu'on rencontre le plus, dans toute la région herbagère, 
c'est la ferme de 15 à 25 hectares. Du reste, la terre se vend à 
un prix très élevé ; dans le canton de La Capelle, il n'est pas rare 
de voir payer des pâtures à raison de G. 000, 7.000 et même 
8.000 francs de l'hectare. 

L'herbager débute avec peu, quelques économies lui permet- 
tent de louer un coin de terre et d'acheter une ou deux vaches; 
c'est ainsi qu'il commence. Puis, comme tous les ans la situation 
va en s'améliorant, il augmente le troupeau et s'étend davan- 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 33 

tage. Une fois qu'il a sa maison bien à lui, agencée à sa façon, il 
met toute son ambition à accroître l'étendue de son domaine. 
Aussi, lorsqu'une propriété est à vendre quelque part, les ama- 
teurs ne manquent pas, on se la dispute. 

Indépendamment de cette concurrence qu'on se fait pour l'ob- 
tention du moindre lopin de terre, il existe une autre raison qui 
s'oppose à la formation de grandes propriétés : c'est qu'on ne 
vend pas. Les enfants conservent avec un soin jaloux tout ce qui 
leur vient de leurs parents, les terres, les maisons, aussi bien 
que les objets mobiliers. 

A la mort des aïeux, même si les enfants ont quitté le pays 
depuis longtemps, s'ils ont une situation ailleurs qui les tient 
éloignés, malgré tout, ils conservent les propriétés qu'ils ont 
hérité; ils préfèrent les louer que de les vendre. Ce n'est pas 
seulement une question de sentiment qui pousse les enfants à 
conserver le bien qui leur vient de leurs parents; c'est aussi 
parce qu'ils trouvent à louer facilement et à un- prix très rému- 
nérateur. Il est des pâtures qui se louent jusqu'à 200 francs et 
même plus à l'hectare. C'est excessif; aussi l'herbager qui con- 
sent un loyer aussi élevé, ne peut arriver que difficilement à 
mettre les deux bouts ensemble ; il ne gagne plus d'argent, à 
moins qu'il ne renonce à entretenir ses pâtures en bon état, à 
les fumer à temps, à y mettre les quantités convenables d'en- 
grais. Dans ces conditions, ce n'est pas un avantage pour le 
propriétaire de toucher une forte location, si, au bout de 
quelques années, on lui rend son terrain épuisé. 

Examinons maintenant les conséc^uences de l'exportation dues 
au développement des transports et à l'accroissement des cen- 
tres urbains : 

1" Le développement de V exportation a poussé à rendre le 
sol plus productif à l'aide d'engrais appropriés. 

Les agronomes de jadis proposaient, comme idéal, d'arrivei' 
à nourrir une tête de gros bétail par hectare; ce résultat est 
aujourd'hui atteint partout, et il est même dépassé de beaucoup 
dans les exploitations modèles. 



36 LE TYPE THIÉRACUIEN. 

Ainsi M. Picart^, lierbager au Nouvion, nourrit grassement 
18 vaches laitières, 2 chevaux, lï génisses et veaux sur une 
étendue de IT hectares. Ce qui représente exactement 2 tètes 
de bétail à l'hectare. 

M. Mahy ~, à Wimy (canton d'Hirson), possède une petite ferme 
herbagère de 12 hectares, sur laquelle il ne pouvait nourrir, 
il y a neuf ans, que 7 vaches à lait; grâce à des travaux de 
drainage, à l'amendement du sol, la même propriété nourrit 
maintenant 13 vaches laitières, 8 veaux et 1 cheval. 

A la chaussée d'Étréaupont (canton de La Capelle), chez 
M. Georges Douvin^, une surface de 13 hectares, jadis couverte 
de ronces, d'épines, et de toutes sortes de plantes plus ou moins 
misérables, a été défrichée en 1900. Quatre hectares ont été 
plantés en bois; les 9 hectares suivants ont été ensemencés 
d'herbes, et plantés de 875 pommiers. Grâce aux soins apportés 
lors de la création de la prairie et de la plantation des arbres, 
grâce aux fumures successives, les arbres sont à présent d'une 
belle végétation et quelques-uns commencent déjà à produire. 
Aujourd'hui 23 génisses trouvent leur nourriture sur ce pâtu- 
rage, alors que 8 seulement pouvaient être alimentées au début 
de l'exploitation. 

Citons encore M. Richet Monty, de Sommeron (canton de La Ca- 
pelle), qui, en 1893, sur une exploitation de 24 hectares et demi, 
pouvait seulement nourrir 20 bêtes à cornes; aujourd'hui sur le 
même espace, 22 vaches laitières, 1 vache à l'engraissement, 
11 génisses, 1 taureau et 6 velles de l'année ne suffisent pas pour 
consommer sur place l'herbe qui pousse avec une grande abon- 
dance. Le lait des 22 vaches est transforme en fromages de Ma- 
roilles et façon Camembert; la fromagerie est tenue d'une façon 
parfaite; les caves sont spacieuses, bien aménagées et d'une 
propreté exemplaire. Le petit-lait sert de base à la nourriture 
de 90 porcins. 



1. Les chiffres cités sont extraits d'un Rapport siir la tenue des fermes, présenté 
au Comice agricole de Vervins. Concours de Nouvion, juin 1900. 

2. Id., Concours d'Hirson, juin 11)05. 

3. /(/., Concours de La Capelle, juin 1906. 



LES SPÉCULISATIOXS ACTUELLES. 37 

Par ces exemples oq voit quel rôle important les engrais 
ont joué dans l'expansion de la Thiérache. 

T Le développement de V exportation a poussé à raméliora- 
tion de la race bovine. Peu à peu les marollaises, bêtes à la 
robe marquée de larges taches blanches, disparaissent et sont 
remplacées par des vaches flamandes. La culture herbagère, en 
effet, a pour but la production du lait; aussi tous les efforts 
tendent à obtenir une race de bonnes laitières; c'est pourquoi 
l'herbager élève lui-même ses bêtes et les sélectionne avec tant 
de soins. Pour stimuler encore davantage le zèle des éleveurs, 
le Comice agricole de l'arrondissement se propose, dans les 
concours futurs, de récompenser les animaux suivant la quan- 
tité de beurre produite en vingt-quatre heures. En outre, des 
expériences ont déjà été faites par cette société, pour démontrer 
que, durant la période de stabulation, on pouvait, par le choix 
judicieux des aliments et l'emploi raisonné des tourteaux, aug- 
menter dans une notable proportion la quantité de lait fournie 
par chaque bête. 

Examinons maintenant plus en détail le travail de l'herbager. 

L'herbager passe constamment d'une besogne à l'autre; ce- 
pendant, il est des opérations qui se répètent régulièrement 
toute l'année; par exemple, la traite des vaches qui a lieu deux 
fois par jour, le matin et le soir, et la transformation indus- 
trielle du lait. 

Durant la belle saison, les vaches sont traites sur place dans 
les pâtures, et le lait est ramené à la ferme, dans de grandes 
buires de cuivre ou de fer-blanc, que l'on place sur de pe- 
tites voitures très légères, traînées par des chiens ou des ânes'. 
Pendant l'hiver, la traite se fait à l'étable. 

D'une manière générale, on peut dire que l'herbager tra- 
vaille son lait lui-même ; aussi, dans chaque ferme on trouve 
un emplacement spécial, où règne la plus grande propreté, et 
qui est affecté à la laiterie. Le matériel se compose de gran- 

1. La statistique des ânes montre que le nombre de ces animaux, qui est presque 
nul dans les cantons où l'on fait de la culture, est, au contraire, assez élevé dans ceux 
où l'on fait de l'herbage. 



38 LE TYPE TïïIÉRACHIEN. 

des jattes, d'écrcmeuses centrifuges et de malaxeurs; quand 
l'exploitation est un peu importante, ces outils sont mus méca- 
niquement, soit par un moteur à pétrole, par la force mo- 
trice d'une chute d'eau, ou par une dynamo actionnée par le 
courant de la station voisine. Ceux qui fabriquent le fromage 
doivent en outre avoir des caves spacieuses, pour accumuler les 
produits, leur permettre de fermenter et attendre la matu- 
rité. 

La porcherie et la basse-cour réclament également des soins 
journaliers. 

Comme travaux extérieurs, il n'y a guère, durant l'été, 
qu'à faucher les regains dans les pâtures, à faner, à rentrer 
le vivre qui doit assurer la nourriture des animaux durant la 
période de stabulation. 

A l'automne a lieu la cueillette des pommes et la fabrication 
du cidre ; c'est une opération que les herbagers tiennent abso- 
lument à faire eux-mêmes et à laquelle ils apportent beaucoup 
de soins; chacun tient à honneur d'avoir de la boisson supé- 
rieure à celle de son voisin. Dans toutes les fermes on trouve 
un pressoir et un moulin à pommes. Les cidres de la Thiérache 
jouissent d'une réputation méritée; ils rivalisent dans les con- 
cours avec les meilleurs crûs de la Normandie et de la Breta- 
gne. Depuis une dizaine d'années surtout, époque à laquelle 
le Syndicat pomologique de Finance organisa un grand con- 
cours national à Vervins, la culture du pommier a pris une 
très grande extension. La fabrication du cidre se fait avec plus 
de méthode qu'autrefois; on a reconnu que la qualité de la 
boisson dépendait du nom])re et de la proportion des variétés 
entrant dans sa composition. Aussi, dans les plantations nou- 
velles, on s'applique surtout à avoir un certain nombre de re- 
présentants de chaque variété. On compte, dans le pays, 
une cinquantaine d'espèces difl'érentes de pommes. Les récoltes 
ne sont pas régulières; il y a des années où les pommiers 
donnent avec une grande abondance, et d'autres où ils ne pro- 
duisent presque rien; en moyenne, il y a une bonne récolte sur 
deux. 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 39 

L'herbager ne fabrique que le cidre nécessaire à sa consom- 
mation personnelle et il vend les pommes qui lui restent, dans 
la région. Cette façon de procéder présente certains inconvé- 
nients, car, dans les années d'abondance, les pommes se ven- 
dent à vil prix dans le pays. En 190i, elles tombèrent si bas 
qu'on ne trouvait que difficilement preneur à 3 et 4 francs 
les 100 kilos, à peine de quoi payer le ramassage. Dans ce 
même moment, le consul de France à Stuttgard faisait savoir 
que les Allemands étaient acheteurs de pommes et qu'ils en 
offraient de 13 à 15 francs les 100 kilos. Si un syndicat de ven- 
deurs s'était constitué, et s'il avait envoyé à Stuttgard un agent 
pour traiter avec les acheteurs, il aurait fait réaliser de jolis 
bénéfices à ceux qui auraient payé son déplacement. Mais, pour 
cela, il aurait fallu faire des avances, courir des risques, pren- 
dre une décision immédiate, agir rapidement, toutes choses qui 
ne sont pas dans l'esprit du Thiérachien. Non pas qu'il ne 
soit accessible aux idées de progrès, mais il hésite à se lancer 
dans l'inconnu ; il éprouve le besoin de réfléchir longuement 
sur les propositions qui sont soumises à son examen et ne se 
décide qu'après avoir pesé le pour et le contre; finalement je 
crois qu'au fond, lorsqu'il traite une affaire, malgré toute sa 
prudence, il craint encore de s'être trompé. 

Durant les mauvais jours de l'hiver, comme travaux exté- 
rieurs, il ne reste guère à faire que les charrois et épandages 
d'engrais; puis en février, mars, l'entretien et la taille des haies 
et des arbres. 

La plupart de ces travaux peuvent être faits par des femmes, 
cependant les hommes aident volontiers à traire et à fabriquer 
le beurre et le fromage. Mais leur grande occupation, leur uni- 
que souci, c'est de devenir habiles à reconnaître les qualités 
d'une bête, à bien acheter et à sélectionner avec soin. 

L'herbager a des loisirs, surtout dans les pays qui possèdent 
des laiteries industrielles et où le lait n'est pas ramené à la 
ferme. Il est des moments où il ne sait à quoi employer le temps ; 
le travail, pour lui, consiste surtout à donner des ordres et 
à veiller à leur exécution; en un mot, à diriger plutôt qu'à agir. 



40 LE TYPE TfllÉRACniEN. 

Il est incapable de fournir un effort physique ou intellectuel pro- 
longé et continu; chez lui la variété des occupations diminue 
l'aptitude à un travail permanent. 

Le personnel étant très réduit (seulement quelques ou- 
vriers), il s'établit entre le patron et ses subordonnés des 
liens de sympathie. L'herbager n'est pas fier. L'étranger 
est bien accueilli, on le fait asseoir au foyer, on prend 
plaisir à le faire causer et on ne manque jamais de déboucher 
en son honneur une bouteille de cidre. Un marchand de bes- 
tiaux qui a des rapports constants avec les herbagers de la ré- 
gion, me disait un jour : « Je ne connais rien de plus fatigant 
que de faire une tournée en Thiérachc ; impossible de traiter 
une affaire autrement que le verre à la main. Il faut absolu- 
ment distraire ces oisifs; jouer, boire, nocer avec eux pendant 
des journées et des soirées entières. Jamais on n'arrive à con- 
clure du premier coup ; très habilement on vous sonde, on 
cherche à connaître vos intentions, puis on répond : « Eh bien, 
je ne dis pas non, à plus tard », ou bien encore : « Nous ver- 
rons, je réfléchirai ». On contrôle vos dires, on se renseigne, 
on enquête et finalement, on ne se décide à vendre dans les 
conditions proposées qu'après avoir bien marchandé, lorsqu'on 
a acquis la certitude qu'il est impossible d'obtenir davantage. » 

Le moindre prétexte est une occasion saisie avec empresse- 
ment pour sortir et se distraire. L'herbager fait alors un brin 
de toilette, se pare de ses habits de dimanche, attelle son meil- 
leur cheval à une coquette charrette anglaise et le voilà parti 
à la ville voisine. Il fait ses courses, puis vient s'échouer au 
café où il a l'habitude d'aller; il est bien rare qu'il n'y rencontre 
quelques amis; alors s'engagent d'interminables parties. 

L'herbager trouve en la personne de sa femme un auxiliaire 
précieux. C'est elle qui dirige l'intérieur, fait marcher toute la 
maison, ordonne les dépenses et tient, comme on dit, « les cordons 
de la bourse ». Elle effectue elle-même la plupart des travaux 
de laiterie, donne les soins à la basse-cour, sans pour cela né- 
gliger son ménage. Les jours de marché, elle quitte la ferme de 
bon matin, avec une voiture chargée de provisions qu'elle va 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 41 

Vendre à la ville voisine. Elle sait tirer parti de tout et ne né- 
glige aucune source de proiits. 

L'instruction et l'éducation qu'elle a reçues dans sa jeunesse 
n'en font pas une pédante et ne T éloignent pas des travaux un 
peu rudes de la ferme. Des années passées au pensionnat et du 
séjour à la ville elle a seulement conservé un certain air de 
distinction, du goût pour le luxe et le confort. Elle s'habille 
avec élégance, et, les jours de fête, lorsqu'elle est parée d'une 
belle toilette, on la prendrait pour une vraie dame. 

Courageuse, économe, intelligente, dévouée, la Thiérachienne 
possède les cjualités les plus précieuses. Le mari peut aimer les 
amusements, se donner du bon temps, il réussira quand même 
s'il possède une femme capable. 

Nous avons déjà dit que la main-d'œuvre était rare : en effet, 
il n'y a presque pas d'ouvriers agricoles en Thiérache ^ ; cela 
tient à ce que chacun possède un peu de bien, ce qui assure une 
situation en partie indépendante. Sans doute, ceux qui n'ont pas 
suffisamment de quoi vivre sont obligés d'aller travailler chez les 
autres, afin de trouver le complément de ressources qui leur 
manque; mais, comme ils savent que la main-d'œuvre est rare 
et très recherchée, ils en profitent pour exiger un salaire élevé et 
traiter d'égal à égal avec le patron. Malgré la considération dont 
ils sont l'objet, les ouvriers ne viennent pas toujours très régu- 
lièrement, et ce sont dans les moments de presse qu'ils s'absen- 
tent le plus volontiers. Souvent ce ne sont pas des occupations 
personnelles, la raison d'un travail pressant à effectuer d'un au- 
tre côté, qui empêchent l'ouvrier de se rendre chez son patron; 
mais plutôt le désir de prendre du bon temps, de se reposer ou 
de s'amuser, et aussi comme un secret besoin de se prouver à 
lui-même son indépendance. Volontiers on fait le lundi; les fêtes, 
lorsqu'il s'en présentent, se prolongent pendant plusieurs jours. 
Et le patron ne hasarde que de timides observations; il sait que 



1. Nous avons signalé que M. Mandron occupait deux ouvriers toute l'année-, c'est 
là une exception ; de plus, il convient de remarquer que les gens qu'il emploie ne sont 
pas des domestiques ; ce sont des ouvriers à la journée qui ont leur logis et y retour- 
nent prendre leurs repas. 



42 LE TYPE THIERACUIEN. 

s'il voulait se montrer trop raide, trop exigeant, il perdrait ses 
ouvriers. 

Autre chose encore contribue à raréfier la main-d'œuvre et 
détourne du travail la classe la plus pauvre de la société. Il ne 
faut pas oublier que la Thiérache se trouve sur la frontière de 
Belgique : la contrebande sur le tabac, les allumettes, la den- 
telle, le café, la poudre, etc.. s'exerce d'une façon active; c'est 
une opération qui rapporte de gros bénéfices ; aussi, malgré les 
risques qu'elle comporte, elle tente quantité de personnes, 
hommes, femmes et enfants qui colportent pour leur propre 
compte, ou, s'ils sont trop pauvres, pour le compte de particu- 
liers. Dans le voisinage des forêts il y a aussi le braconnage qui 
détourne bien des activités d'un travail régulier. 

Heureusement, nous avons vu qu'il existait dans la région 
une industrie qui laisse, aux ouvriers qu'elle occupe, des loisirs 
durant l'été : la vannerie. C'est parmi les ouvriers vanniers que 
le cultivateur et l'herbag'er trouvent les auxiliaires dont ils ont 
momentanément besoin. Dans les cantons de Wassigny et de 
Nouvion, on rencontre aussi des petits tisserands, qui travaillent 
chez eux, en famille, avec un métier ou deux; l'été, ils abandon- 
nent volontiers leur besogne pour aller faire la moisson dans les 
environs de Paris, et à l'automne faire la cueillefte du raisin en 
Champagne. 

La fabrication mécanique. — Nous avons précédemment mon- 
tré comment les moyens de transport, en facilitant V exporta- 
tion, ont développé d'une manière intensive la culture herbagère. 
Quelques chiffres vont nous prouver que la production du lait a 
considérablement augmenté, durant ces dernières années ; elle 

était : 

En 1890 de 662.769 hectolitres 

— 1896 de 69:^.807 — 

— 1902 de 727.825 — 

A partir de 1902, les statistiques officielles ne mentionnent 
plus la quantité de lait produite annuellement; mais il est cer- 
tain que la production suit toujours une marche ascendante. 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 43 

puisque le nombre des vaches laitières, qui était de 35.363 en 
1903, estpasséà 36.450 en 1906. 

On ne saurait dire que cet accroissement de production ait 
profité à la fabrication du beurre plutôt qu'à celle du fromage ; 
l'un et l'autre se font également, parce qu'ils trouvent à s'expor- 
ter aussi facilement et laissent les mêmes bénéfices. Aussi il arrive 
souvent que l'herbager fait à la fois du beurre et du fromage; 
ainsi M. L..., à Esquehéries, possède 25 vaches laitières et fait, du- 
rant la belle saison, 60 à 65 kilogrammes de beurre par semaine 
et 50 fromages par jour. M. L. D... qui a 31 vaches, fabrique 90 à 
95 kilogrammes de beurre et 50 fromages par jour. Toutefois, 
il est à remarquer qu'on fabrique de préférence le fromage du- 
rant l'été; l'hiver, la fermentation se produit moins facilement à 
cause du froid. 

Bien qu'il existe des laiteries industrielles, le lait est souvent 
utilisé par les producteurs eux-mêmes. Aujourd'hui on trouve 
couramment dans le commerce des écrémeuses centrifuges et des 
barattes perfectionnées à des prix abordables; ces outils don- 
nent des facilités aux petits producteurs, qui peuvent effectuer, 
dans des conditions avantageuses, la transformation de leur lait. 
Le beurre et le fromage ainsi fabriqués sont conduits chaque 
semaine, le jour du marché, à la ville voisine où des marchands 
en gros les achètent. 

Mais l'accroissement de Texportation tend à amener la con- 
centration industrielle. Ici, par suite de l'absence de classe su- 
périeure, cette concentration, ainsi que nous allons le voir, 
prendra surtout la forme de la société coopérative. 

Les beurreries coopératives sont fort nombreuses ; ce sont des 
sociétés composées d'un nombre plus ou moins considérable 
d'actionnaires, tous producteurs de lait, et qui prennent, en 
souscrivant, l'engagement de livrer à la laiterie une partie dé- 
terminée de leur production. En général, ces sociétés achètent 
le lait à un prix très bas; on m'en citait une qui, à certaines 
époques de l'année, le payait à un prix inférieur à 8 centimes 
le litre; mais c'est là une exception, la moyenne du prix d'achat 
est un peu plus élevée, elle varie entre 8 et 11 centimes. Les 



44 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

actionnaires supportent aisément cette vente à bas prix; ils sa- 
vent qu'ils se rattraperont à la tin de l'année, lorsqu'on fera la 
répartition du dividende ; il n'en est pas de même des tout petits 
producteurs non actionnaires, de ceux par exemple qui ne pos- 
sèdent que deux ou trois vaches, c'est-à-dire trop peu pour 
pouvoir transformer économiquement leur lait. Aussi les exi- 
gences des laiteries industrielles ont maintenu chez le petit 
producteur l'habitude de travailler lui-même son lait.- 

Les laiteries fabriquent surtout le beurre et le fromage blanc; 
les beurres sont expédiés vers Paris et les départements du Nord, 
de la Marne, de l'Oise, du Pas-de-Calais; une certaine quantité 
passe à l'étranger, en Angleterre. Les caillés frais font l'objet 
d'un commerce avec le Nord et la Belgique; les exportations 
annuelles atteignent environ un million de kilogrammes. Le 
prix moyen de ce produit varie de 16 à 17 francs le quintal. En 
hiver, il peut atteindre 24 francs en raison de la rareté de la 
marchandise, tandis que l'été, dans la période de forte produc- 
tion, le prix descend à 14 francs. A cette époque, ce caillé est 
expédié, par quantités qui ne sont pas inférieures à 1.000 kilo- 
grammes, aux marchands de fromage de Hal (Belgique), qui 
l'emploient pour fabriquer des fromages dits « de Bruxelles ». 

La presque totalité des caillés de Thiérache est vendue dans 
cette région. Le reste est livré aux marchands de beurre qui 
le détaillent aux ouvriers mineurs français et belges, qui sont, 
parait-il, friands de ce produit. 

La laiterie de Leschelles est outillée pour fabriquer la poudre 
de lait; cette poudre, délayée dans l'eau, permet de reconsti- 
tuer le lait; vendue en boites métalliques, elle est expédiée vers 
Paris, pour de là être envoyée dans les colonies où elle trouve 
surtout son emploi. 

Il vient de se monter, sur le môme principe que les beur- 
reries, une fromagerie industrielle pour la fabrication du 
fromage de Maroilles; jusqu'à présent, la chose n'avait pas 
encore été tentée, parce que l'exploitation en grand ne semblait 
offrir aucun avantage ; le retournement du fromage notamment 
est une opération délicate demandant beaucoup de soins, et 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. ' 45 

qui ne pouvait se faire qu'à la main. On est parvenu, parait- 
il, à effectuer ce travail inécaniquement; dans ces conditions, la 
spécialisation doit donner de bons résultats. 

A côté des sociétés par actions, il s'est formé de véritables 
coopératives de tout petits producteurs; ceux-là paient le lait 
un peu plus cher, environ li centimes le litre, mais ces asso- 
ciations sont encore peu nombreuses; il n'en existe que trois 
dans l'arrondissement. Les laiteries qui ne possèdent qu'un 
petit nombre d'actionnaires, et qui s'enrichissent aux dépens 
des herbagers qui leur fournissent le lait à bas prix, font tout 
leur possible pour empocher le développement de ces coopéra- 
tives; elles craignent de se voir enlever le monopole de fait 
qu'elles exercent actuellement. 

Outre ces coopératives de production, il existe de nom- 
breuses coopératives de consommation; il y a des boulangeries 
coopératives dans la plupart des communes. 

Les chutes d'eau que l'on rencontre le long des ruisseaux 
et des rivières^ ont permis à l'industrie de se maintenir. La 
puissance des chutes est fort variable ; il en est qui font seule- 
ment 2 ou 3 chevaux et d'autres qui peuvent fournir jusqu'à 
50 et 60. Les moulins, autrefois si nombreux, disparaissent; 
cela est dû, d'une part, à la culture qui recule devant le pâtu- 
rage, et, d'autre part, aux transports qui ont facilité l'expé- 
dition des grains, sans trop de frais, vers les grandes exploi- 
tations; là, on dispose d'un outillage perfectionné, qui permet 
de moudre dans des conditions de bon marché auxquelles ne 
peuvent arriver les petits meuniers. Mais, si les moulins dispa- 
raissent^ la force motrice qu'ils employaient n'est pas per- 
due, au contraire; aussitôt qu'une chute devient disponible, 
on fait venir des ingénieurs pour s'assurer s'il ne serait pas 
possible de l'utiliser d'une façon plus profitable qu'aupara- 
vant; on remplace l'anticjue roue par une turbine à grand 
rendement, et on monte une usine productrice d'électricité. 
Beaucoup de villages, en Thiérache, possèdent maintenant ce 
mode si pratique d'éclairage et de force motrice. Généralement, 
on traite à forfait avec les consommateurs, à raison de tant par 



46 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

lampe et par an (de 18 à 20 francs pour une lampe de 16 bou- 
gies). Dans la journée, le courant est employé à actionner les 
machines des fermes environnantes : écrémeuses, malaxeurs, 
hache-paille, pompes, batteuses, etc., ou bien encore à faire 
mouvoir les outils des petits artisans du village, la machine 
à percer du maréchal, le tour et la scie du charron, le pétrin 
du boulanger. 

Malgré le voisinage de la forêt, il y a peu de scieries, car 
le bois est généralement exporté brut. 

Ce n'est pas un seul individu qui peut arriver à couvrir les 
frais assez considérables, nécessités par l'installation d'une 
usine électrique : achat des machines dynamos, des tableaux 
de distribution, des poteaux, câbles, conducteurs, etc. Le plus 
souvent il se forme une société. Depuis quelques années, les 
associations ayant en vue l'utilisation de la houille blanche, re- 
çoivent du ministère de l'agriculture (Service des améliorations 
agricoles), des subventions prélevées sur les fonds du pari 
mutuel; l'importance des sommes versées atteint parfois 20 et 
même 25 p. 100 de la dépense totale. Grâce à ces encouragements, 
et aussi à l'influence des professeurs d'agriculture, qui vont, 
jusque dans les moindres villages, prêcher les idées de pro- 
grès et cherchent à grouper les bonnes volontés, les stations 
électriques se sont multipliées en Thiérache durant ces der- 
nières années. 

Voici un exemple d'association pour la production et la distri- 
bution de l'énergie électrique. 

En 1906, s'est formé à Neuve-Maison (canton d'Hirson) un syn- 
dicat ayant pour objet l'établissement de l'éclairage électrique 
et la distribution de la force motrice dans la commune, en utili- 
sant une chute d'eau de la rivière l'Oise. Cette association est la 
première du genre qui se soit constituée en France, pour profiter 
des avantages accordés par le Ministère de l'agriculture {Ser- 
vice des Améliorations agricoles); elle témoigne par conséquent 
d'un certain esprit d'initiative ^ 

1. L instiluleur de Neuve-Maison, M. Lécalat, a joué un rôle actif dans l'organisa- 



LES SPÉCIALISAÏIO.NS ACTUELLES. 47 

La dépense nécessitée pour l'aménagement de l'usine, en 
l'espèce un ancien moulin actionné par une turbine, l'achat et 
le montage de la dynamo, des tableaux de distriljution, des 
canalisations, etc., s'est élevée à 48.500 francs; sur cette somme, 
l'État s'est engagé à donner une subvention de 11.835 francs, 
soit le quart environ de la dépense totale; mais, le Service des 
améliorations agricoles, auquel les plans et devis ont été soumis, 
avait en outre imposé l'emploi d'un moteur à gaz pauvre, afin 
de pouvoir parer à toute éventualité, et permettre d'assurer le 
service pendant les périodes d'étiage ou en cas d'accident; cette 
machine n'ayant pas été installée, il est probable que la subven- 
tion promise se trouvera diminuée; on ne saurait dire au juste 
dans quelle proportion, car, à l'heure actuelle, les comptes ne 
sont pas encore réglés. 

Les 7i membres composant l'association ont souscrit entre 
eux 435 parts de 25 francs, ce qui représente un capital de 
10.875 francs; le reste de la somme a été emprunté et sera 
remboursé par annuités dans un délai de vingt années. Ainsi, 
grâce à la subvention de l'État, il a suffi de trouver 10.875 francs, 
pour entreprendre des travaux d'un import de 48.500 francs, et 
en payer immédiatement la moitié. 

La chute donne, en temps ordinaire, une force motrice de 
33 chevaux, qui sont transformés en courant continu à basse 
tension. L'électricité produite sert à l'éclairage de la commune 
et des particuliers, ainsi qu'à la distribution de la force motrice. 
Actuellement, il y a 150 lampes en service et 13 moteurs dont 
la force varie entre 1 cheval 3 et 5 chevaux 8. Cette quantité 
relativement considérable de moteurs, employés dans une 
commune qui compte seulement 820 habitants, montre le déve- 
loppement atteint par la petite industrie dans cette région. 

L'éclairage de la commune est fait à raison de 2 centimes i 
l'hectowatt; pour les particuliers ayant à la fois l'éclairage et la 
force motrice, le prix est également de 2 centimes i, mais avec 
compteur obligatoire; les souscripteurs de parts qui emploient 

tiou de ce syndicat, et il a vigoureusement secondé les efforts faits par M. Tandart. 
professeur d'agriculture. 



LE TYPE TniERACHIEN. 



uniquement Téclairage, paient l'hectowatt 3 centimes 8 au comp- 
teur, et, pour les non-soiiscripteiirs, la même quantité d'électri- 
cité est vendue 4 centimes 5. Enfin pour ceux qui ne veulent pas de 
compteur, on traite à forfait et à la lampe, à raison de 16 francs 
par an pour une lampe de 16 bougies pour les souscripteurs et 
de 19 francs pour les non-souscripteurs. 

L'usine a été mise en service le 1" octobre 1906; la pratique 
a démontré que les prix de vente que nous venons d'indiquer 
étaient trop faibles; un des administrateurs me disait que, pour 
que la société puisse arriver à faire ses affaires, il faudrait que le 
tarif soit relevé d'un quart. Mais la nécessité rend ingénieux : les 
sociétaires ont acheté une meule à concasser les grains; cette 
machine est louée aux uns et aux autres, et le produit de la 
location vient en aide pour permettre de balancer le budget. 

A l'heure actuelle, plusieurs associations du même genre sont 
en voie de formation. Mais il existe quantité d'autres installa- 
tions électriques rurales qui relèvent de l'initiative privée, ou 
sont l'œuvre d'associations composées seulement de quelques 
personnes (agriculteurs, herbagers ou industriels). C'est ainsi 
qu'Etréaupont, Origny, Marly, Proisy, Monceau-sur-l'Oise, 
Burelles, Leuze et Franqueville jouissent déjà des bienfaits de 
l'électricité. Ajoutons que certaines de ces installations rayonnent 
sur plusieurs conmiunes et que beaucoup de particuliers qui dis- 
posent d'une force motrice naturelle ont monté l'électricité pour 
leur usage personnel ou celui de quelques voisins. 

Mais les forces hydrauliques trouvent d'autres emplois; ainsi, 
à Vervins, c'est la roue d'un ancien moulin qui élève l'eau 
potable nécessaire à l'ahmentation de la ville ; il en sera de même 
prochainement à Hirson ; le moulin de La Hérie a été acheté pour- 
servir à cet usage. 

C'est l'eau également j^ui fait mouvoir les machines des 
papeteries et cartonneries de Rougeries, Marfontaine et Voul- 
paix. 

Dans les endroits où les chutes représentent une force motrice 
suffisante, des filatures et des tissages sont venus s'installer; on 



LES SPÉCIALISATIONS ACTUELLES. 49 

ne compte pas moins de 27 usines de ce genre sur toute l'éten- 
due de l'arrondissement. Quelques-uns de ces établissements 
sont très importants; le tissage de Bouc, à lui seul, actionne 
GOO métiers et occupe près de 800 ouvriers. Mais les fabriques 
sont devenues tellement importantes que la vapeur est obligée 
de venir en aide aux forces naturelles. 

La forêt a favorisé rétablissement d'industries pour lesquelles 
le combustible est l'élément indispensable ; il y a des verreries à 
Hirson, à Quiquengrogne et au Garmouset. Dea forges et la)ni- 
nom s'étaient installés autrefois au Pas-Bayard, où ils jouissaient 
d'une situation tout à fait exceptionnelle, puisqu'ils se trou- 
vaient près d'un graud étang, procurant une force motrice cons- 
tante, et étaient entourés d'immenses forêts. Mais aujourd'hui le 
bois n'est plus guère utilisé comme combustiJ^le ; on lui préfère 
la houille, que les moyens de transport ont permis de fournir 
à bon marché; aussi, au cours de cette évolution^ les hauts four- 
neaux du Pas-Bayard ont perdu le bénéfice de leur situation ; 
ils ont été transformés en fonderie de seconde fusion; ils ap- 
partiennent aujourd'hui aux usines de Sougland, qui se sont 
fait une spécialité de la construction des appareils de chauf- 
fage. 

On fabrique également des appareils de chauffage et des 
objets en fonte émaillée, à Guise, dans l'usine du Familistère, 
créé autrefois par Godin. Cette spécialité est l'objet d'un grand 
commerce d'exportation. 

A Saint-Michel, on trouve des fabriques de chaussures, une 
boulonnerie, et une fonderie. Il y a une fonderie et un atelier de 
construction de machines agricoles à La Vallée-aux-Bleds ; une 
fabrique de chicorée, une fabrique de bi^osses et pinceaux et une 
raffinerie de corps gras à La Gapelle. A Effy, la Société pari- 
sienne des fourneaux Briffaut a acheté une ancienne filature 
qui était actionnée par une chute d'eau, pour y installer un 
atelier de construction très important. Hirson possède une fon- 
derie d'acier et plusieurs usines dans lesquelles on fabrique la 
camelote (bimbeloterie, casseroles, jouets, etc.). La broderie 
mécanique est fabriquée à Wassigny et à Grougis. 

4 



IV 



LES EFFETS SOCIAUX DE L'HERBAGE 



Le développement admirable qu'a pris le pays, par suite de 
la facilité des transports, a fait pénétrer dans toutes les classes de 
la société plus de bien-être et de confortable. Le Tliiérachien 
d'aujourd'hui ne doit plus voyager au loin, pendant des 
mois, pour vendre les produits de son industrie. Il est même 
devenu casanier. Sa première ambition est de posséder son 
foyer; il s'y attache, il l'embellit, il s'ingénie à eh rendre le 
séjour agréable, parce que c'est là que s'écoule la plus grande 
partie de sa vie. On n'y rencontre pas un luxe criard et tapa- 
geur, mais de ces bons meubles solides qui durent toute une 
existence. L'intérieur est celui d'un petit rentier; mais ce qui 
est le plus remarquable, c'est l'extrême propreté qui règne 
partout. 

Les femmes suivent la mode; lorsqu'elles sortent pour un 
voyage, une réunion de famille, ou pour rendre visite à des 
amis, elles sont mises simplement mais avec une certaine élé- 
gance; elles ont souci de ne pas paraître ridicules; aussi, malgré 
le peu d'occasions qui se présentent de sortir, elles font, chaque 
année, des frais de toilette assez considérables. Les hommes 
veillent avec soin sur leur tenue, jamais ils ne consentiraient 
à aller en ville sans être habillés d'un bon complet de draperie. 

L'herbager se nourrit bien. Le repas de raidi est le plus sul)- 
stantiel; il comprend un plat ou deux, viande et légumes, pré- 



LES EFFETS SOCIAUX DE l.'lIERBAGE. ol 

parés avec soin et suffisamment abondants; le dessert se com- 
pose de beurre ou de fromage et de fruits dans la saison; le 
soir, on se contente généralement du potage, d'œufs et d'un peu 
de laitage. La boisson habituelle est le cidre, mais il y a partout 
en réserve à la cave quelques lionnes bouteilles de vins fins, 
pour les jours de fête ou de réception. Chez lui, Fherbager est 
sobre, il se distrait le soir en lisant les journaux, et, le dimanche, 
en faisant une partie de boules avec ses voisins. La chasse est 
aussi une distraction fort en honneur, c'est l'occasion de joyeuses 
réunions. On a une préférence marquée pour les exercices en 
plein air. 

L'existence un peu monotone qu'on mène à la ferme finit par 
peser à l'herbager aussi bien qu'au cultivateur ; de temps en 
temps, pour y échapper, ils sont heureux de saisir le prétexte 
de V agence ' qui se tient chaque semaine à la ville voisine ; là 
on se retrouve entre amis ; tout en causant bruyamment, en 
faisant des parties, il arrive parfois qu'on boit plus que de rai- 
son, surtout lorsqu'on a réalisé une bonne affaire; on commence 
par des chopes de bière et on finit par le Champagne. Le niveau 
de la conversation n'est pas très relevé; la plaisanterie conserve 
une forme des plus gauloises et quelque peu grossière. Il est 
vrai que les distractions qui seraient capables de charmer l'es- 
prit, de l'affiner, font complètement défaut; aussi, on ne se 
montre pas exigeant sur le choix des spectacles ; les établissements 
forains de passage, lors des fêtes et foires, obtiennent un vrai 
succès. 

On vit chez soi, en famille; mais, pour tromper les longues 
soirées d'hiver, on organise des réceptions entre voisins, on a 
conservé l'usage de la veillée ; on adore les bavardages sur le 
pas des portes; on s'intéresse énormément à tout ce qui se 
passe, à tout ce qui se dit et se fait chez les autres. On aime 
beaucoup les cancans. 

1. On donne le nom d'agence à une réunion de cultivateurs et, d'iierbagers qui 
se tient chaque semaine à jour fixe, à une heure déterminée, dans un café de la 
ville. Là, tout en buvant, courtiers et acheteurs font leurs propositions et traitent des 
affaires. 



52 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

L'argile limoneuse a fourni de tout temps les matériaux né- 
cessaires à rédification des maisons. Autrefois elles étaient faites 
de torchis, espèce de mortier composé d'argile et de paille ha- 
chée; aujourd'hui on n'emploie plus que la brique cuite. 

L'herbager aime ses aises, cela se voit, rien qu'à l'aspect 
extérieur de son habitation : en bordure le long d'une route, 
coifTée d'un immense toit d'ardoise, sans ornements, sans inuti- 
lités, elle a un air robuste, solide, engageant, qui inspire con- 
fiance. Quelquefois, un rosier, une glycine, encadrent une fe- 
nêtre ou une porte, et forment, durant la belle saison, un décor 
charmant. Au cours de mes promenades, j'ai souvent remarqué 
le goût des habitants pour les fleurs ; on y apporte une véritable 
coquetterie ; presque partout, la partie qui sépare la maison du 
chemin, est occupée par un petit jardinet soigné avec amour; 
du printemps à l'automne, les fleurs les plus riches s'y suc- 
eèdeat, dans des parterres qui charmeut les yeux. 

On sent aussi combien chacun est jaloux de son indépen- 
dance; les maisons sont isolées, quelquefois séparées les unes 
des autres par des espaces assez considérables; on est sur son 
domaine, la propriété entoure l'habitation. 

Cette disposition donne aux villages une physionomie parti- 
culière, ils sont tout en longueur sur les routes; de là l'appel- 
lation de Rue qu'on leur donne : la mie des Juifs, la rue Heu- 
reuse, etc.. Chaque commune a de nombreux hameaux, des 
écarts^ en sorte que souvent on passe d'un village dans un 
autre sans cesser de rencontrer des habitations. 

En entrant à l'intérieur, nous trouvons un logement salubre, 
composé de pièces spacieuses en nombre suffisant. Des meubles 
disparates, mais solides et empreints d'un certain cachet artis- 
tique, composent le mobilier. On aime les vieilles armoires 
en chêne massif; il n'est guère de maisons où je n'en ai aperçu 
au moins une ; on se les transmet de génération en génération 
comme des reliques de famille; aussi, à force d'être frottées et 
astiquées, elles ont pris de délicieuses teintes ambrées. Au 
cours de mes visites, j'ai souvent vu des journaux et des revues 
agricoles tramer un peu au hasard sur une table ou dans l'en- 



LES EFFETS SOCIAUX DE L'ilEHnAr.K. 53 

coignure d'une fenêtre; quelquefois aussi, des livres bien 
rangés sur une étagère ; ceci dénote un besoin de se renseigner, 
de s'instruire, de faire une petite place à l'esprit. Dans chaque 
babitation, il y a une pièce aménagée avec plus de soin, avec 
une certaine recherche, généralement la salle à manger; c'est 
là qu'on reçoit les visiteurs; il n'est pas rare d'y trouver un 
piano, sur lequel hélas! la jeune fermière n'a plus guère le 
temps de s'exercer. 

La laiterie est tenue avec la plus méticuleuse propreté ; tous 
les ustensiles, vases, écrémeuses, barattes, sont lavés à grande 
eau et rangés aussitôt qu'on a fini de s'en servir. Ceux qui 
fabriquent le fromage ont de grandes caves ou celliers ; il s'en 
dégage une odeur nauséabonde qui incommode vivement ceux 
qui n'y sont pas habitués. 

Les étables, granges, remises et autres bâtiments sont presque 
partout indépendants de la maison d'habitation; ils encadrent 
la cour. 

Nous avons vu que la femme joue un rôle 'prépondérant au 
foyer ;ce^i qu'en effet,, chez l'herbager, la plupart des travaux 
ressortissent de sa compétence ; aussi l'homme lui abandonne-t-il 
volontiers la direction. Il ne se traite pas une affaire sans 
qu'elle ne soit appelée à donner son avis, et sans qu'elle ne 
prenne une part active à la discussion. C'est elle qui va au 
marché vendre les produits de la ferme, et elle excelle dans 
cette besogne; elle y apporte une véritable science; personne 
ne connaît mieux les effets de la loi de l'offre et de la demande ; 
longtemps à l'avance elle prépare ses réserves pour les écouler 
au meilleur moment. J'en ai vu qui n'hésitaient pas à se mettre 
en route par les plus mauvaises matinées d'hiver, en pleine 
obscurité, alors que la neige tombait en grande abondance et 
qu'on n'avançait qu'avec les plus grandes difficultés; eh bien, 
elles éprouvaient une certaine joie de voyager par ce temps épou- 
vantable, elles caressaient l'espoir que sans doute beaucoup de 
leurs concurrentes seraient restées chez elles, et qu'alors le 
beurre et les œufs se vendraient très cher. 

Nous avons montré plus haut lamour du Thiérachien pour 



Oi LE TYPE TllIERACUIEN. 

la possession du sol; ceci explique son attachement au pays et 
sa répulsion pour l'émigration. Si l'on y ajoute la loi du partage 
égal qui tend à morceler les domaines, on comprendra que l'on 
aboutisse à la limitation de la natalitc. Aussi, les familles nom- 
breuses sont assez rares, on se contente d'un ou deux enfants. 

Garçons et filles reçoivent l'instruction primaire à l'école de 
leur village; puis, ceux qui appartiennent à la classe aisée, 
sont, vers l'âge de douze ou treize ans, envoyés pendant quel- 
ques années dans un établissement secondaire ou un pen- 
sionnat de la ville. Ceux qui continuent leurs études, et se di- 
rigent vers les carrières libérales, sont une exception ; le plus 
souvent à seize, dix-sept ans, ils reviennent à la ferme pour aider 
leurs parents et faire leur apprentissage. Puis les garçons s'en 
vont au régiment; à leur retour ils n'ont plus qu'un souci, fonder 
un nouveau foyer. Il arrive qu'ils peuvent dès lors reprendre 
la ferme de leurs parents ou de leurs beaux-parents, mais très 
souvent, ils reprennent, en attendant, une ferme dans le voisi- 
nage, grâce au petit capital qu'ils reçoivent de leur famille au 
moment du mariage, capital auquel vjent s'ajouter la dot de 
la femme. Pour le surplus, le père se porte garant pour son 
tils. V ('tablissejyient des enfants se fait donc par la famille. 

Un fermier trouve facilement à se marier, car les jeunes 
filles, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui dans beau- 
coup d'endroits, ne recherchent pas les fonctionnaires ou les 
employés; la ville ne les attire pas, et cela se comprend, il y a 
si peu de villes en Thiérache; la localité la plus importante, 
Hirson, n'a que 8.500 habitants. Et puis, elles aiment leur pays, 
elles tiennent à y rester; habituées de bonne heure au travail 
et à l'économie, elles ont l'esprit pratique; d'ailleurs, elles n'ont 
jamais grand temps pour rêver, pour se bercer d'un idéal ; 
elles savent, dès l'enfance, qu'elles seront fermières un jour et 
elles s'y préparent de leur mieux. 

L'herbager est intelligent, ouvert aux idées de progrès; il 
s'intéresse aux perfectionnements que la science apporte dans 
son industrie, par la lecture de revues agricoles, de journaux 
spéciaux et aussi en allant visiter les expositions annuelles (con- 



LES EH^FETS SOCIAUX DE l'iIERBAGE. 55 

cours général agricole, concours du comice). Cependant il n'ap- 
plique que lentement les méthodes nouvelles ; la crainte de se 
tromper le rend d une prudence excessive. Il n'est venu aux 
machines, aux engrais, à l'assurance par la mutualité, qu'après 
en avoir vu faire l'essai ailleurs, par d'autres. 

Il a l'esprit d'association ; en son for intérieur, il en reconnaît 
l'impérieuse nécessité; mais, pour rien au monde, il ne consenti- 
rait à prendre la direction, à se mettre à la tête du mouvement; 
de sorte qu'il faut qu'une influence étrangère intervienne pour 
grouper les bonnes volontés. Au fond, il y a un peu d'égoïsme et 
d'apathie, on voudrait tirer profit, sans avoir à agir, sans payer 
de sa personne ; on aime mieux laisser faire le travail prépara- 
toire, l'organisation, par d'autres; on s'abandonne aux hommes 
d'action. Et même lorsque la voie est tracée, on sent encore des 
réticences; les uns, avant de se décider, s'inquiètent de sa- 
voir si Messieurs X et Y, qu'ils considèrent comme leur étant 
supérieurs, feront partie de l'association; les autres, pour justi- 
fier leur abstention, invoquent des raisons politiques, ou se re- 
tranchent derrière des questions de personne ou de clocher. Le 
plus difficile, c'est de donner le branle et de trouver un pre- 
mier noyau d'adhérents. 

Le Thiérachien ne croit pas au désintéressement : quand il se 
voit sollicité de se former en groupement, il ne manque pas 
de se demander : « Quel intérêt le Monsieur qui est à la tête 
peut bien avoir à cela? » 

Mais, à vrai dire, les opposants et les réfractaires systématiques 
sont rares ; une fois qu'ils ont bien compris le but et les avan- 
tages qu'ils peuvent retirer de l'association, quand ils l'ont vu 
fonctionner, ils n'hésitent plus. Un professeur d'agriculture me 
disait récemment que, dans toutes les communes où il avait 
essayé la formation d'un syndicat agricole, il avait réussi et que 
l'extension en était certaine. 

Il y avait seulement quatre coopératives agricoles (appelées im- 
proprement syndicats) dans l'arrondissement de Vervins, avant le 
l"janvier 1906; ily en a tm^M l'heure actuelle. Il e\\<iie trente- 
trois sociétés d' assurance mutuelle contre la mortalité du bétail, 



56 LE TYPE THIÉRACeiE.X. 

et une caisse de réassio^ance, dont le siège est à Yervins. Ces so- 
ciétés d'assurance et de réassurance reçoivent des subventions 
de l'État et du département. L'État verse, à titre de première 
mise, une somme variant de 300 à 8t)0 francs, qui peut 
d'ailleurs être renouvelée dans les années où les sinistres sont 
nombreux; le Conseil général alloue uniformément à toute 
société une subvention annuelle de 50 francs. La prime deman- 
dée est de 1 à 2 p. 100 du capital assuré; l'indemnité payée en cas 
de sinistre est de 75 p. 100 de la perte réelle. Le capital assuré 
parles différentes mutuelles créées jusqu'ici atteint près de deux 
millions. 

On trouve aussi, dans l'arrondissement, quatre caisses de crédit 
agricole, groupant ensemble 120 adhérents, et ayant un ca- 
pital social de 30.000 francs. 

Il s'est formé, au début de l'année 1908, un syndicat dlier- 
bagers, ayant jjour objet la répression des fraudes sur les beurres 
et la vente des pommes. A priori, il semble qu'il y ait là deux 
objets bien difïérents, qui jurent d'être accouplés; cela s'ex- 
plique par le fait qu'un herbager est toujours doublé d'un ven- 
deur de pommes. En effet, pour élever des vaches, il faut 
posséder des pâtures; or, presque toutes les pâtures sont plan- 
tées de pommiers; on est donc, par la force des choses, à la fois 
fabricant de beurre ou de fromage et marchand de pommes. 

Pour ce qui est de la répression des fraudes, le syndicat 
se propose de payer un inspecteur assermenté, qui aurait pour 
mission de se rendre sur les différents marchés de la rég-ion 
afin de saisir les produits frelatés et d'engager des poursuites 
contre les fraudeurs. 

En ce qui concerne la vente des pommes, il a été décidé qu'une 
nomenclature serait établie ; pour que ce travail soit fait cons- 
ciencieusement, à l'époque de la maturité, les membres des cham- 
bres syndicales de chaque canton seront invités à prélever dans 
leurs communes, et dans celles qui les avoisinent, un échan- 
tillon des différentes variétés de pommes existantes, avec le nom 
sous lequel elles sont connues dans le pays. Ces fruits seront 
centralisés au chef-lieu d'arrondissement et soamis à l'exameQ 



LES EFFETS SOCIAUX DE L HERBAGE. Tj / 

d'une commission composée de pomiculteurs et de praticiens 
émérites, qui compareront les échantillons et leur donneront 
leur nom exact. Il sera ensuite formé un catalogue avec des 
planches coloriées représentant chaque fruit; en regard, sera 
placée une notice avec les résultats de l'analyse : richesse en 
sucre, en tanin, etc.. Ce catalogue, très complet, sera tiré à un 
nombre considérable d'exemplaires; il permettra de faire con- 
naître les différentes variétés de la Thiérache et facilitera la 
vente au loin par correspondance. 

En Thiérache, ceux qui s'élèvent par la culture (herbagers 
et cultivateurs) restent dans la culture et y poussent leurs en- 
fants qui continuent la tradition. C'est une particularité remar- 
quable dans notre société moderne où, trop souvent, les par- 
venus ambitionnent, pour leurs fds, une carrière libérale, 
de voir l'herbager demeurer fidèle au sol qui a fait sa fortune 
et lui confier l'avenir de ses enfants. 

Cependant on ne peut pas dire que le grand patronat existe ; 
si on en rencontre quelques exemples, ce n'est pas dans les 
exploitations agricoles, mais seulement dans l'industrie. 

En général, tout le monde prospère et s'élève, quoique len- 
tement; beaucoup arrivent à acquérir une modeste aisance, et 
bien rares sont ceux qui ne peuvent amasser de quoi s'assurer 
un morceau de pain pour leurs vieux jours. 

A noter les tendances humanitaires des gens qui se sont éle- 
vés par leur travail : 

Godin, fils d'un forgeron d'Esquehéries, ayant acquis la for- 
tune, songea en faire profiter ses ouvriers. En 1859, il édifie la 
première aile de son « Palais social », plus connu sous le 
nom de Familistère ; c'est une vaste caserne dans laquelle les 
travailleurs sont au moins assurés de trouver des logements 
confortables et sains, et tous les avantages de la vie en com- 
mun : éclairage, chauffage, eau, secours aux malades, soins 
aux enfants, et jusqu'à des distractions. Quand Godin mou- 
rut, en 1888, pour achever son œuvre, il abandonna une 
partie de sa fortune à ses ouvriers, qui sont aujourd'hui 
les propriétaires du « Palais social », des ateliers et ma- 



58 LE TYPE TIIIÉRACHIEN. 

gasins avec leur outillage ainsi que des marchandises ^ 
A Saint-Michel, Savart, dont les origines sont des plus mo- 
destes, ayant réussi à s'élever au grand patronat par la fabrica- 
tion de la chaussure mécanique, fonde dans sa ville natale toute 
une série d'oeuvres philanthropiques. 

Les luttes politiques sont suivies avec un intérêt passionné ; 
en période électorale, elles font l'objet de toutes les conversa- 
tions. Les populations des campagnes se délectent surtout à la 
lecture des grossièretés et des révélations scandaleuses que 
publient les journaux sur le compte des candidats. Dans la 
petite ville de Vervins qui compte seulement 3.200 habitants, 
il n'y a pas moins de trois journaux politiques quotidiens! L'her- 
bager qui est arrivé, recherche volontiers les honneurs et les 
fonctions électives; il ambitionne de participer à la direction 
des affaires communales, brigue la présidence d'une société, 
ou la décoration du Mérite agricole. Cette recherche de la con- 
sidération, ce besoin de paraître sont le point de départ de 
luttes sourdes, de jalousies mesquines, de rivalités, qui divi- 
sent les pays en apparence les plus paisibles. 

Dans le Laonnois, les fonctions de conseillers généraux, con- 
seillers d'arrondissement, maires, sont réservées aux grands 
propriétaires terriens ou aux grands industriels ; en Thiéra- 
che, elles sont surtout occupées par ceux que leur commerce ap- 
pelle à voyager beaucoup, à se trouver en contact avec beau- 
coup de monde, comme les médecins, les marchands de vins 
en gros et les brasseurs. Il est à remarquer qu'un étranger 
parvient plus facilement qu'un autochtone; entre gens d'un 
même pays, on se connaît trop, l'esprit de dénigrement pousse 
à rechercher les tares d'une famille et à les transmettre de géné- 
ration en génération ; on préfère confier un mandat électoral à un 
étranger qu'à un homme du pays auquel on est trop souvent 



1. Au Familistère de Guise les ouvriers sont sélectionnés avec soin : on ne peut de- 
venir .sociétaire qu'après trois ans de présence dans les ateliers, et pour être associé, 
il faut cinq ans de présence, vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire et posséder 
sur le fonds social une part d'au inoins 500 francs. 



LES EFFETS SOCIAUX DE L HERBAGE. 51) 

porté à n'attribuer aucune supériorité. Il faut avouer aussi que 
cette région est pauvre en hommes politiques. Depuis que les 
députés sont élus au scrutin d'arrondissement, la première cir- 
conscription de Vervins a été constamment représentée par des 
étrangers; au contraire, la seconde circonscription qui est moins 
herbagère, Ta été alternativement par des indigènes et par des 
étrangers. Dans son ensemble, la population de la Tliiérache est 
d'opinion radicale et radicale-socialiste. 

Conclusions. — Ce qui fait le plus défaut dans ce pays, ce 
sont les dirigeants. Les petites exploitations ne forment pas 
dhommes éminents, à l'initiative hardie, aux idées larges, 
capables de se lancer dans de grandes entreprises. Le temps 
considérable que le Thiérachien demande pour réfléchir sur les 
propositions qui lui sont faites, la crainte perpétuelle qu'il a de 
se tromper, le rendent d'une prudence excessive, eu font un 
être timide, hésitant; il ne veut agir qu'à coup sur et il préfé- 
rera toujours des affaires restreintes, exemptes d'aléas, à des 
opérations plus considérables comportant une certaine part de 
risques, mais susceptibles aussi de donner de gros bénéfices. 
Pour expliquer ce trait de caractère, il suffit de rappeler cpie, le 
plus souvent, Fherbager est parti de rien, qu'il s'est élevé len- 
tement, à force de calcul, d'économie et de prudence; comme 
il sait tout ce que son patrimoine représente d'efforts, on com- 
prend qu'il hésite à le compromettre. D'ailleurs, l'herbager a 
des goûts modestes, il ne cherche pas à conquérir une grande 
fortune, il se contente d'une belle aisance; là se borne son am- 
bition. 

Nous croyons ne pas nous tromper en disant que, pendant 
longtemps encore, la Tliiérache restera par excellence le pays 
de la petite propriété. Grâce aux herbages, on y vit heureux sans 
être astreint à un travail par trop pénible. 

En Thiérache, ce sont les associations qui sont appelées à 
remplacer le grand patronat absent; c'est en unissant leurs 
intérêts que les petits faciliteront leur ascension. On parait 
l'avoir compris : il existe à l'heure actuelle un mouvement dans 



60 LE TYPE TIIIÉRACniEN. 

ce sens; nous avons vu déjà combien les associations étaient 
nombreuses et quel rôle important elles remplissaient. Jusqu'ici 
elles ont donné de bons résultats lorsqu'elles s'appliquaient à 
des opérations simples, facilement contrôlables, comme les 
travaux de laiterie, l'assurance contre la mortalité du bétail, etc; 
mais, dès que l'objet devient plus compliqué, le succès ne 
s'affirme plus avec autant de force; nous verrons plus loin, 
dans le chapitre suivant, la répugnance manifestée par les 
membres du syndicat agricole de Fontaine pour se servir de la 
caisse de crédit, qui pourrait cependant jouer pour eux le rôle 
d'une banque locale dans des conditions exceptionnellement 
avantageuses; nous avons vu que les membres du syndicat 
hydro-électrique de Neuve-Maison ne parvenaient que très diffi- 
cilement à équilibrer leur budget, malgré les subventions im- 
portantes qu'ils avaient reçues, parce qu'ils vendaient l'énergie 
à un prix beaucoup trop bas. 

L'exploitation des herbages développe peu l'initiative ; aussi, 
il faut bien le dire, jusqu'ici, c'est surtout du dehors qu'est 
venue l'impulsion; ce sont des étrangers qui ont fondé les asso- 
ciations, ce sont les professeurs d'agriculture qui ont organisé 
les petits, qui leur ont fait comprendre l'intérêt qu'ils avaient à 
se grouper. Mais les hommes intelligents, qui ont accepté une 
part dans l'administration des sociétés, se forment au manie- 
ment des grandes affaires; ils sont amenés à sortir de leur 
horizon étroit, à avoir des vues d'ensemble; ils préparent, pour 
la Thiérache, une classe de dirigeants habiles qui pourra exer- 
cer un jour une influence considérable sur le développement 
économique de ce pays. 



— «cv^^^^^oo— 



V 

VARIÉTÉS DU TYPE THIÉRACHIEN DUS A LA CULTURE 



Entre la région lierbagère de la Thiérache et les régions 
situées au sud et à l'ouest (Laonnois, Vermandois, etc.), il existe 
une zone intermédiaire, de transition, dans laquelle le type de 
l'herbager est graduellement remplacé par celui du cultiva- 
teur. Ceci est dû à une moditication du sous-sol qui, d'argi- 
leux, devient calcaire. Nous étudierons d'abord le cultivateur 
herbager, puis le cultivateur pur. 

Le cultivateur herbager. — C'est dans les cantons d'Auben- 
ton et de Vervins qu'on rencontre surtout le type du cultiva- 
teur herbager. Là, les travaux des champs deviennent la princi- 
pale occupation et absorbent à eux seuls toute l'activité. Il faut 
labourer et ensemencer la terre, moissonner quand le temps 
est venu, puis rentrer les récoltes, les battre, et les réaliser. 
Sur les pâtures, on a plutôt tendance à faire de l'engraissement 
que de l'élevage. Cela tient à ce que l'engraissement, quoique 
moins productif, exige beaucoup moins d'attention et de soins. 
Cependant on fait encore de l'élevage, surtout dans le voisinage 
des villes, parce que le lait peut être vendu directement à la 
consommation sans subir de transformation industrielle. Cette 
vente est d'un excellent rapport : à Vervins, le lait, porté à 
domicile, est payé à raison de fr. 2251e litre. On fait encore 
de l'élevage dans toutes les fermes où la femme veut bien con- 
sentir à s'occuper elle-même de la laiterie ; le fermier n'a plus 



62 I.E TYPE TUlÉUACIlIEiN. 

le temps de se consacrer à ce genre de travail ; sa présence est 
indispensable dans les champs pour donner des ordres et sur- 
veiller les ouvriers. 

Nous passons ici à un genre d'exploitation un peu plus com- 
pliqué et nécessitant une mise de fonds plus importante que 
chez riierbager complet. Le cultivateur doit d'abord acheter 
les graines, les répandre en tenant compte de la nature du 
sol; en outre, il est indispensable qu'il dispose d'un matériel 
de culture et d'un outillage important (charrues, herses, ex- 
tirpateurs, semoirs, faucheuses, moissonneuses, batteuses, etc.); 
enfin il lui faut des attelages en nombre suffisant et un person- 
nel nombreux. Tandis que l'herbager touche chaque jour le 
revenu de son travail, le cultivateur doit attendre plusieurs 
mois ; il ne sait pas au juste ce que lui donnera la récolte qu'il 
vient de confier au sol; tant que la moisson n'est pas coupée 
et rentrée, elle est à la merci d'un caprice de la température. 
Le cultivateur est plus prévoyant que l'herbager proprement 
dit, il constitue une forme supérieure du patronat. 

Le domaine est plus étendu que celui de l'herbager complet ; 
la culture, en effet, donne des résultats d'autant plus avanta- 
geux qu'on opère sur de plus grands espaces. 

M. Bailly possède à la Sablonnière, commune de Jantes, une 
ferme herbagère de 100 hectares : 60 sont en culture, le reste 
en prés et prairies. Il importe de signaler que ce n'est qu'au 
prix d'efforts longs et soutenus, à force de temps et de patience, 
que le propriétaire est parvenu à rassembler un domaine aussi 
étendu ; dans cette région, la propriété est très morcelée. 

Les terres de la Sablonnière sont rouges, argileuses, géné- 
ralement difficiles à travailler; elles donnent néanmoins de 
bons rendements quand elles sont cultivées à temps et fumées 
d'une manière convenable. Au point de vue chimique, ces terres 
sont pauvres en acide. phosphorique et en chaux. On a remédié 
à cet inconvénient par des marnages et par l'emploi, comme 
engrais, de scories de déphosphoration. 

Les 00 hectares cultivés [font l'objet d'un assolement trien- 



VARIÉTÉS DU TYPE TIIIÉRACniEN DUS A LA CULTURE. G3 

nal sans jachère; ils sont empouillés de la manière suivante : 
28 hectares en blé, 18 hectares en avoine, i hectares en 
féveroUes et avoine mélangés; le reste en plantes légumineuses. 

Le blé produit de 16 à 18 quintaux à l'hectare; ces résultats 
ne sont pas énormes si on les compare avec ceux obtenus 
dans les terres les plus riches du Laonnois, mais tels quels, ils 
méritent d'être signalés parce que, dans cette région, les ter- 
rains produisent beaucoup de paille et peu de grains. 

Le bétail à l'engrais comprend 20 bœufs et 20 vaches, pres- 
que tous de race nivernaise. On ne pratique que l'engraisse- 
ment à la Sablonnière ; les travaux des champs absorbent toute 
l'activité, et la main-d'œuvre est rare ; double raison pour 
qu'on renonce à compliquer l'entreprise des soins délicats 
qu'exige une laiterie. 

Dans les écuries une dizaine de chevaux de trait pour effec- 
tuer les travaux. 

Une particularité de cette région, c'est qu'on ne s'y adonne 
pas qu'à l'élevage et à l'engraissement des bovidés; on fait aussi 
du cheval. L'herbager complet n'a pas besoin de chevaux, ou 
du moins très peu, un ou deux lui suffisent; il emploie de pré- 
férence, pour ramener son lait des pâtures, des ânes ou des chiens. 
Le cheval, au contraire, est l'auxiliaire indispensable du cultiva- 
teur; il s'en sert à chaque instant pour effectuer ses charrois et 
travailler ses terres ; il est donc naturel qu'il soit son propre four- 
nisseur ; il a toutes facilités pour cela puisqu'il possède des pâ- 
tures; nulle part cependant on ne pratique cet élevage d'une 
façon exclusive. 

Nous avons vu, dans la partie historique, que les Thiérachiens 
furent autrefois « des voituriers au long cours » ; pour effec- 
tuer leurs randonnées à travers la France, il leur fallait de so- 
lides attelages. L'élevage du cheval remonte donc très loin et 
la transformation récente du pays a permis de conserver ce 
genre d'occupation; dans le passé, il fallait des chevaux pour 
effectuer les transports, véhiculer les produits de l'industrie; 
aujourd'hui il en faut pour les besoins de la culture. Les ani- 



64 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

maux se vendent facilement à un prix rémunérateur ; nous 
nous trouvons en effet dans le voisinage immédiat de la région 
de la grande culture; de plus, les brasseurs, les meuniers, et les 
marchands de bois de la région emploient tous des chevaux. 

La race qui est le plus communément élevée dans le pays, 
est celle connue sous le nom de cheval de trait du type arden- 
nais belge. Mais l'Etat, qui a plusieurs dépôts d'étalons dans la 
région, semble pousser les éleveurs à faire du cheval demi-sang- 
afin d'assurer le service de remonte de l'armée. Le demi-sang 
n'est pas avantageux pour les éleveurs, d'abord parce qu'il né- 
cessite trop de soins, ensuite parce qu'on ne peut le vendre qu'au 
bout de trois ou quatre ans, sans qu'il ait rendu le moindre ser- 
vice à son propriétaire. D'un autre côté, pour être achetés par la 
commission de remonte, les animaux doivent répondre à tel- 
lement de conditions qu'on n'est jamais assuré qu'ils seront 
pris. Si le gouvernement n'en veut pas, ils deviennent d'un 
placement difficile, les chevaux de luxe n'étant plus guère 
demandés aujourd'hui ; et comme ils ne peuvent rendre aucun 
service à la ferme, on est bien obligé de s'en débarrasser au 
plus tôt, quitte à perdre dessus. 

Le cheval de trait au contraire est toujours utilisable; un vice 
de conformation, une tare due à un accident ne l'empêche pas 
de traîner des fardeaux ou de conduire la charrue ; la même 
tare chez les demi-sang en ferait un animal invendable. Le 
cheval de trait commence à travailler vers l'âge de dix-huit 
mois et il peut être vendu à partir de ce moment ; il est aussi 
d'un placement plus facile. 

Aussi la plupart des cultivateurs élèvent le cheval de trait. 
Très peu font le demi-sang. 

Le cultivateur proprement dit. — Dans les cantons de Sains 
et de Guise, l'herbage se trouve encore réduit; les prairies ne 
sont plus guère qu'en proportion d'un dixième par rapport aux 
terres arables. Aussi, commençons-nous à voir paraître de 
grandes exploitations agricoles. On rencontre quelques fermes 
de plus de 300 hectares, et celles atteignant 200 ne sont pas 



VARIÉTÉS DU TYPE THIÉRACHIE.N DUS A LA CULTURE. 65 

rares. Cependant, dans les vallées, on retrouve encore des petites 
exploitations presque exclusivement lierbagères. 

M. Lefèvre exploite à Courcelles, près de Guise, une ferme 
qui peut être considérée comme un des établissements agricoles 
où l'on rencontre Inapplication intelligente et raisonnée de 
toutes les améliorations connues. 

Le domaine a une étendue de 250 hectares dont 20 en bois et 
25 en pâtures. Les bâtiments de la ferme sont admirablement 
disposés, entre une colline contre laquelle ils sont adossés et les 
prairies au bas desquelles coule la rivière d'Oise dont la vue a 
été ménagée. L'aspect est des plus pittoresques. 

La cour est très bien encaissée, l'écoulement des eaux s'effectue 
rapidement vers la rivière à l'aide de caniveaux en grès. Les 
fumiers sont portés chaque jour dans un parc qui peut servir 
de modèle; entouré d'un mur surmonté d'un grillage, il se 
trouve arrosé seulement par les eaux pluviales, et le purin est 
recueilli sans perte. 

Les écuries, bouveries, vacheries, sont intelligemment cons- 
truites et munies de tous les perfectionnements. La partie supé- 
rieure est formée de voûtes en briques reposant sur des poutres 
en fer, le sol est bétonné, et des rigoles sont ménagées pour 
l'écoulement des purins vers les citernes. Les mangeoires des 
étables sont disposées de telle sorte qu'elles assurent à chaque 
animal sa part de nourriture. 

Une fosse en briques surmontée d'une toiture, sert à recevoir 
les betteraves fourragères; elle communique directement avec 
le coupe-racines. Une seconde fosse exactement semblable sert 
à recevoir les pulpes, tandis que, dans une troisième, on procède 
à l'enlisage des fourrages verts, qui se trouvent comprimés au 
fond par un dispositif de madriers et de vis. 

Les travaux de culture sont exécutés par 27 chevaux de trait 
et 10 bœufs; ces animaux sont bien choisis et en parfait état; 
chaque année, quand l'ouvrage est suffisamment avancé, M. Le- 
fèvre engraisse les quatre bœufs qui lui paraissent les moins 
propres au travail et il les remplace au mois d'août suivant. 

5 



66 ' LE TYPE TUIÉRACUIEN. 

La vacherie se compose d'un taureau et de 35 vaches fla- 
mandes, maroillaises et normandes ; les laitières, 26 environ, 
sont en pâture, leur lait est vendu à Guise. La vente directe du 
lait n'incite pas à faire de l'élevage, elle ne pousse pas le cul- 
tivateur à sélectionner les espèces de façon à augmenter la ri- 
chesse en matières grasses; aussi M. Lefèvre se contente d'a- 
cheter de bonnes vaches à lait partout où il les trouve sans 
s'occuper de la race à laquelle elles aj)partiennent. 

La bergerie est peuplée de 220 brebis, 100 agneaux et 
50 brebis grasses, type métis-mérinos. 

Les effets de la culture. — Il nous reste à voir quels sont 
les efi'ets nouveaux que le développement de la culture exerce 
sur le type thiérachien . 

Dans les pays où la culture domine, l'aspect change , la cam- 
pagne est moins verdoyante, les villages plus agglomérés et 
moins riants; on ne trouve plus autant de ces coquettes maisons 
de briques, environnées d'une pâture ou d'un jardinet. D'hum- 
bles demeures se pressent les unes contre les autres, comme 
pour se prêter un mutuel appui; avec leur air renfrogné, leurs 
façades délabrées, elles nous disent qu'ici on éprouve plus de 
difficulté pour vivre. Les fermes sont moins nombreuses, mais 
plus importantes; chacune comprend plusieurs corps de bâti- 
ment : étables pour les bovidés, écuries pour les chevaux, ber- 
geries, granges pour rentrer les récoltes, remises pour abri- 
ter un outillage encombrant, etc.. Le domaine du cultivateur 
est plus étendu que celui de l'herhager; la culture donne des 
résultats d'autant plus avantageux qu'on opère sur de grands 
espaces. Mais il est indispensable, pour se mettre à la tête d'une 
culture, de posséder l'argent nécessaire aux avances de toutes 
sortes qu'on sera obligé de faire avant de toucher la récom- 
pense de ses efforts. Cependant il y a lieu de remarquer qu'il est 
plus facile au cultivateur de s'étendre qu'à l'herhager; les 
terres labourables de Thiérache n'étant pas très fertiles et exi- 
geant, pour produire, beaucoup d'engrais, se vendent bien moins 
cher que les pâturages ; pour la même raison, les locations sont 



VARIÉTÉS DU TYPE TIIIÉRACIIIEN DUS A LX CULTURE. 67 

aussi moins élevées. Les prix sont fort variables, ils sont en rap- 
port avec la richesse du sol; les meilleures terres se vendent 
jusqu'à 5.000 francs l'hectare, les moins bonnes atteignent 
à peine 2.000 francs; les premières se louent de 150 à 160 francs, 
les secondes de iO à 80 francs. Lors des ventes, les amateurs 
sont plus rares, on ne se dispute pas les terres avec la même 
ardeur que les prairies; cela tient à ce qu'on ne devient pas 
aussi facilement cultivateur quherbager. Dans les pays de 
culture, la concentration se fait plus aisément entre les mains 
de ceux qui possèdent déjà ; il est à remarquer qu'au fur et à 
mesure que l'herbage diminue, le domaine augmente d'étendue ; 
la petite propriété domine dans la région exclusivement herba- 
gère, la moyenne dans les cantons où la culture et l'herbage 
se trouvent associés, et on rencontre quelques grands proprié- 
taires dans les pays où il y a le moins de prairies. 

Quant aux ouvriers agricoles^ en nombre restreint, ils sont 
généralement bien considérés, je dirai même traités avec 
certains égards; leur salaire est assez élevé, il ne descend pas 
souvent au-dessous de 3 francs par jour. 

Dans les cantons de Sains et de Guise, là où il y a le moins de 
pâturages, l'évolution aurait tendance à se faire à la fois vers 
la grande et la petite propriété au détriment de la moyenne. 
L'exploitation moyenne ne peut lutter contre la grande qui a 
des frais généraux moindres et qui supplée à la difficulté de la 
main-d'œuvre par l'emploi de machines perfectionnées. Le 
petit cultivateur, qui fait tout par lui-même, avec l'aide passa- 
gère d'un ou deux ouvriers, ne se laisse pas absorber, il arrive 
toujours à se tirer d'affaire. 

Dans les pays de cultures, on a beaucoup ynoins recours à 
l'association que. dans la région herbagère. D'une part, on ren- 
contre une classe supérieure plus considérable, et, d'autre part, 
l'industrie mécanique est moins développée : plus de beurre- 
ries, etc. On ne rencontre guère que des coopératives d'achat. 

Voici, à titre d'exemple, \q fonctionnement d\me coopérative 
agricole. Il existe dans la commune deFontaine (83i habitants) une 
coopérative agricole dont la création remonte au 2 janvier 1906 ; 



68 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

elle compte 42 membres et a fait pour 6.000 francs d'affaires 
dans le courant de la première année. Chaque sociétaire ac- 
quitte un droit d'entrée de 2 francs et une cotisation annuelle de 
2 francs également ; ceci pour servir à couvrir les frais d'admi- 
nistration ; la coopérative ne reçoit aucune subvention ; son but 
principal est d'arriver à faire des achats et des ventes en com- 
mun, afin de pouvoir profiter de conditions avantageuses; il y 
a été adjoint une caisse de crédit. Cette caisse de crédit est, en 
quelque sorte, une banque, qui se propose de faire aux adhé- 
rents des prêts à faible taux d'intérêt, en profitant des avan- 
tages accordés par les lois du 4 novembre 1894 et 31 mars 1899 ^ 
Les syndiqués ont émis entre eux un certain nombre de parts 
de 25 francs ; ils sont arrivés à souscrire par ce moyen un capital 
de 1.100 francs. Cette somme a été versée à la Caisse régionale 
de la Marne, de l'Aisne et des Ardennes, qui en paye l'intérêt 
à raison de 3 p. 100. Moyennant ce dépôt, la caisse régionale 
fournit à la caisse locale une somme quatre fois plus forte à un 
taux annuel voisin de 2 p. 100. 

Souvent, au village, on est riche sans avoir beaucoup d'argent 
en caisse ; la fortune du cultivateur réside dans ses récoltes de 
belle apparence qui achèvent de mûrir dans les champs, dans 
le veau qu'il attend d'un jour à l'autre et qu'il compte vendre 
pour réaliser un peu d'argent. Mais il est des moments où il est 
gêné; si une traite arrive, pour la solder, il sera obligé d'em- 
prunter, d'avoir recours aux bons offices d'un banquier et de 
payer de gros intérêts. 

Avec la caisse de crédit, tous ces inconvénients disparaissent : 
si le cultivateur n'a pas d'argent pour faire face à une échéance, 
il présente son effet à la caisse locale de crédit, qui le solde à 
sa place ; en échange, elle lui demande de souscrire un billet de 
pareille somme, payable à une date déterminée, 3, 4, 5, 6 mois 
et même plus; ce billet, après avoir été cautionné par l'un 

1. Aux termes de la loi du 31 mars 1809, l'avance de 40 millions de francs et la 
redevance annuelle à verser au Trésor par la Banque de France sont mises à la dis- 
position du gouvernement pour être attribuées à titre d'avances, sans intérêts, aux 
caisses régionales de crédit agricole mutuel, qui sont constituées d'après les dispo- 
sitions de la loi du 5 novembre 1894. 



VARIÉTÉS DU TYPE TniÉRACHIEN DUS A LA CULTURE. 69 

des coopérateurs et endossé par le président de la caisse locale 
de crédit, est remis à la caisse régionale qui le met en circula- 
tion; au jour de l'échéance, il revient au souscripteur qui 
en acquitte le montant, mais au lieu d'avoir payé le taux élevé 
qu'aurait réclamé un banquier, il n'a eu à payer que l'intérêt 
très modique de 3, 5 à 4 p. 100 l'an. On saisit immédiatement 
tous les avantages que les coopérateurs peuvent retirer du fonc- 
tionnement d'un pareil organisme. Cependant, ils hésitent à se 
servir de cette sorte de banque locale qu'ils ont là à leur portée ; 
ils préfèrent courir chez le banquier de la ville voisine; ceci 
par un faux point d'honneur, pour que leurs voisins ne sachent 
pas qu'ils ont besoin d'argent, pour éviter d'avoir à leur de- 
mander de se porter caution pour eux. C'est à qui ne se servira 
pas de la caisse de crédit; il suffirait que ceux qui passent pour 
les plus fortunés du pays en fassent usage pour qu'immédiate- 
ment tout le monde l'utilise. 

La pratique des achats en commun permet, aux petits, de 
profiter des conditions exceptionnelles qui sont faites à ceux qui 
passent de gros marchés. Chaque petit cultivateur, pris isolé- 
ment, est un consommateur beaucoup trop faible, pour pouvoir 
faire venir des engrais ou des graines par wagons complets. Il 
paie donc sa marchandise plus cher ; d'abord parce qu'en 
achetant de petites quantités, il ne peut s'adresser aux mar- 
chands en gros; il est obligé de passer par les mains d'in- 
termédiaires qui prélèvent un bénéfice; ensuite il est certain 
que les prix unitaires de transport sont plus élevés pour une 
petite quantité que pour une grande. 

Mais si les coopérateurs réunissent leurs commandes, les 
groupent pour n'en plus faire qu'une seule, ils vont devenir 
un consommateur extrêmement important et alors obtenir des 
conditions d'achat et de transport bien plus favorables. Cette 
importance s'accroît encore du fait de l'adjonction d'autres 
groupements; les ordres de commande peuvent être centralisés 
par une union des coopératives. Ainsi, grâce à un peu d'entente, 
par le jeu de la mutualité, les associés se trouv^ent placés dans 
des conditions exceptionnelles, au point de vue des achats de 



70 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

semence, d'engrais, d'instruments agricoles, etc.. Sur certains 
articles l'économie réalisée atteint 15 p. 100. 

L'association dont nous parlons est justement en train d'étu- 
dier en ce moment l'achat d'une batteuse mécanique, dont cha- 
cun se servirait à tour de rôle. Il s'agit d'un instrument très 
coûteux que pas un seul ne pourrait se payer parce qu'il 
immobiliserait une grosse somme et ne servirait que peu de 
temps chaque année. En se mettant à beaucoup pour en faire 
l'acquisition, le sacrifice de chacun sera léger ; il sera compensé 
par l'avantage d'avoir presque gratuitement à sa disposition 
une machine pour battre les récoltes. 

Gomme travaux réalisés jusqu'ici par la coopérative, il con- 
vient de citer l'établissement d'une bascule. Cette installation a 
coûté 1.900 francs; le prix perçu pour chaque pesée est de 
fr. 50 ^ Les sociétaires sont enchantés, ils estiment à 5 francs 
par voiture le bénéfice qu'ils ont en faisant peser sur leur bas- 
cule les marchandises qu'ils livrent; maintenant, ils ne sont plus 
exploités, on leur paye exactement tout ce qu'ils fournissent. 

Le comice agricole, en recherchant les meilleures méthodes 
de culture et d'élevage, en organisant des concours annuels 
dans lesquels des récompenses et des encouragements sont pro- 
digués à ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats, a été pour 
quelque chose dans le développement qu'a pris le pays. Avec 
l'aide du professeur d'agriculture, tous les ans, des champs 
d'expérience sont organisés sur différents points de l'arrondis- 
sement; le compte rendu de ces essais comparatifs est publié 
dans les journaux locaux. Rien d'intéressant comme de suivre 
les différences de rendement obtenues suivant la quantité et la 
nature des engrais employés ; rien n'est plus propre à convain- 
cre de la nécessité d'amender la terre et des avantages qu'on 
peut en retirer. Je regrette seulement une chose, c'est que le 
comice qui consacre chaque année une somme importante pour 
la confection d'un superbe programme de concours, avec la liste 
complète des sociétaires, la composition des difïcrentes commis- 

! . La pratique a démontré que le prix réclame pour chaque pesée était trop modique. 



VARIÉTÉS DU TYPE THiÉRACfllEN DUS A LA CULTURE. 71 

sions, etc., n'ait pas souci de publier en un petit fascicule, 
facile à consulter et à ranger, le résultat des expériences qui 
sont faites chaque année. Le concours passé, le programme 
n'offre plus aucun intérêt, tandis que les rapports des commis- 
sions, et ceux relatifs aux champs d'expériences, sont des do- 
cuments précieux auxquels on a souvent besoin de se reporter. 

Dans la région de culture, l'industrie se borne aux fabrica- 
tions agricoles. Ainsi, on trouve des sucreries à Monceau-le-Neuf , 
à La Neuville-Housset, à Flavigny et à Villers-lez-Guise, et des 
distilleries à Vervins et à Marfontaines. 

Si, dans le sud de la Thiérache, l'herbager a été en se rap- 
prochant du cultivateur, dans le nord, au contraire, il a été en 
s'accentuant. Dans l'arrondissement d'Avesnes, il n'y a plus trace 
de culture, c'est l'herbag-e qui occupe la majeure partie du sol. 
Mais, de ce côté, la petite fabrication a disparu complètement, 
c'est la grande industrie qui prédomine. Les associations et les 
coopératives fourmillent dans la région industrielle ; on a telle- 
ment l'habitude d'agir en commun, qu'on trouve tout naturel 
de s'associer et qu'on le fait quelquefois pour la moindre des 
choses et d'une façon momentanée. Voici, sous ce rapport, un 
exemple bien caractéristique : Je me trouvais un jour en visite 
chez des amis qui habitent Fourmies ; pendant l'entretien, une 
jeune femme survint et dit à la maîtresse de maison : « Ma- 
dame X., j'ai l'occasion d'avoir, dans le pays de mon mari, des 
pommes de terre à raison de tant les 100 kilos, mais pour obtenir 
ce prix avantageux, il faut en prendre au moins 1.000 kilos; j'ai 
déjà deiLx voisines qui se sont inscrites l'une pour 200, l'autre 
pour 250 kilos; voulez-vous profiter de l'occasion? » Et Ma- 
dame X., séduite par le prix exceptionnel, s'inscrivit, elle aussi, 
pour une certaine quantité. J'ai su depuis que cette façon de pro- 
céder était beaucoup pratiquée parles ménagères de la région, 
surtout pour les achats de légumes et de combustible. 

En terminant cette étude, il nous a paru intéressant de noter, 
que les différentes variétés de types, que nous venons de signa- 
ler et qui paraissent aujourd'hui si nettement tranchées, ne 



72 LE TYPE THIÉRACHIEN. 

sont apparues que depuis la transformation récente du pays, 
sous le développement des transports. Il est probable que les 
progrès qui s'accompliront dans l'avenir ne feront qu'accentuer 
davantage le caractère propre à chaque région. Ce qui permet 
de le croire, c'est que, jusqu'à maintenant, ce développement 
des transports, néfaste dans certaines régions, n'a eu, dans la 
Thiérache, que des effets heureux. L'ancienne médiocrité s'est 
changée en une aisance solide, sur laquelle il ne faudrait ce- 
pendant pas s'endormir; que de fois n'a-t-onpas vul'aisance, en 
développant l'oisiveté, être le prélude delà décadence! Et au- 
jourd'hui, plus que jamais, il ne faut pas oublier que la con- 
currence plus étendue et plus âpre exige que l'on soit toujours 
sur la brèche. Il est à souhaiter que les Thiérachiens ne l'ou- 
blient pas, et qu'ils continuent à s'adapter aux conditions nou- 
velles causées par les transformations modernes. 

Eugène Creveaux. 



U Administrateur-Gérant : Léon Gangloff. 



TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C*". — PARIS 



FÉVRIER 1909 



55 LIVRAISON 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 

DE SCIENCE SOCIALE 



fiOllMAIRE : Xouvoaux membres. — L'art hollandais, par Paul Roux. — L'Émigration luc- 
quoise, par Paul Roux. — La pi-ospéritr sociale, par Paul Descamps. — Les réunions men- 
suelles'. — La prochaine réunion. — Le R. P. Schwalm. — Bibliographie. — Livres reçus. 
— Correspondance. — Avis aux lecteurs. 



NOUVEAUX MEMBRES 



MM. 

L'abbé Jouanolou, 14, rue Meselin, 
Tarbes (Hautes-Pyrénées), présenté par 
M. Paul de Rousiers. 

Le D"" Carlos Champalimand, Rocio 30, 
loLisbonne (Portugal), présenté par M. José 
de Mattos Braamcamp. 

PosTEL, rue Amiral-Courbet, 19, Cher- 
bourg (Manche), présenté par le même. 

J. AvENOL, inspecteur des finances, 
9, rue Jasmin, Paris, présenté par M. Mau- 
rice Fougère. 

Snr. D"" José Augusto, Natal, Est. do Rio 
Grande do Norte (Brésil), présenté par 
M. Paul de Rousiers. 

Maurice Bouts, 20, rue Dusétel, Ver- 
sailles, présenté par le même. 



L'ART HOLLANDAIS 



Voici quelques réflexions au sujet de l'art 
hollandais ou au moins d'un des côtés de 
la peinture hollandaise. Les tableaux de 
genre y tiennent une grande place ; les 
tableautins peignés à la loupe y sont nom- 
breux; les recherches d'effets y abondent; 
enfin toute la peinture du xviii'' siècle y 
est représentée par des natures mortes. 
C'est bien là le mot qui convient. Il ne 
semble pas qu'en général les Hollandais 
aient eu le sentiment de la nature spon- 
tanée, de la nature telle qu'elle est, de 
celle qui existe en dehors de l'homme, lis 
la voient toujours à travers l'intervention 



de l'homme. Il n'est peut-être pas jusqu'au 
clair obscur de Rembrandt qui ne dérive 
de ce sentiment particulier de la nature : 
ses personnages sont toujours éclairés 
par une lumière modifiée, dirigée, cana- 
lisée, par une lumière d'appartement. 

C'est au lieu même qu'il faut demander 
l'explication de cette conception de la na- 
ture . En Hollande rien n'est naturel , tout est 
modifié, arrangé. La nature vraie, ce serait 
la mer presque partout, et des marécages 
sur le reste du pays. La campagne n'existe 
que par une intervention incessante de 
l'homme ; c'est ce qui lui donne un aspect 
artificiel. Tout est tiré au cordeau, brossé, 
peigné. L'homme a pris ici l'habitude de 
vaincre la nature et cette habitude est 
encore renforcée par le jardinage. Aussi 
ne se contente-t-il pas de peindre les 
maisons des couleurs les plus invraisem- 
blables, mais il badigeonne encore les 
troncs des arbres et il en mutile les bran- 
ches pour les mettre à l'alignement. L'o- 
bligation de veiller avec soin sur les di- 
gues et sur l'écoulement de l'eau, sur toute 
cette campagne si bien arrangée rend for- 
cément minutieux, et la propreté hollan- 
daies avec ses lavages, nettoyages et asti- 
quages perpétuels est due en partie à cette 
minutie, encore qu'elle soit aussi une con- 
séquence du climat. On constate que les 
villages ressemblent souvent à des décors 
d'opéra et que les Hollandais ont le goût 
du bibelot, des objets minuscules et des 
tours de force de fabrication; il semble 
bien que l'origine de ce goût doive être 
cherché dans l'habitude de forcer et de 
contraindre la nature qui est ici imposée 
aux hommes par les conditions du lieu et 



22 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



développée par les conditions du travail. 

D'autre part, n'oublions pas que les jours 
de soleil sont rares et que la pluie est 
fréquente ; la vie s'écoule donc plus dans 
l'intérieur des maisons qu'en pleine cam- 
pagne ou sur la place publique. L'œil ac- 
quiert ainsi une optique particulière ; il 
voit tout sous un éclairement unilatéral, et 
il prend goût aux reflets et aux jeux de 
lumière. Il faut que cette maison où l'on 
passe ses jours soit agréable et ornée ; on 
l'encombre d'objets de prix ou de choses 
rares, parfois jolies, mais qui ne sont plus 
ici dans leur cadre naturel, et ne font pas 
corps avec le milieu où elles se trouvent. 

Les artistes ont certainement été in- 
fluencés par cette tournure d'esprit gé- 
nérale et par ces exigences de la vie quo- 
tidienne. S'ils nous ont laissé tant de 
tableaux de chevalet, c'est que les riches 
commerçants de Hollande désiraient en 
orner leurs appartements; s'ils peignen\. 
avec tant de soin des jupes de soie et des 
corsages de velours, c'est que les reflets 
savamment calculés et les plis soigneuse- 
ment dessinés en devaient plaire aux ama- 
leurs; si Schalken s'amuse à des jeux de 
lumière, c'est que ses contemporains de- 
vaient prendre un plaisir extrême à ces 
bizarreries. Si plus tard les peintres n'ont 
plus fait que de la nature morte, c'est que 
les urbains voyaient plus souvent des ani- 
maux morts que des animaux vivants, des 
fruits dans une coupe que des fruits sur 
l'arbre, des fleurs coupées que des fleurs 
vivantes. Le Hollandais ne concevait plus 
ta nature sans l'intervention de l'homme. 

Paul Roux. 



L'ÉMIGRATION LUCQUOISE 



« Lorsque Christophe Colomb aborda en 
Amérique, la première personne qu'il ren- 
contra était un Lucquois, qui vendait des 
figurines. » C'est par ce dicton que les 
Italiens expriment Timportance et l'an- 
cienneté de l'émigration lucquoise. Au 
moyen âge, les Lucquois furent de hardis 
navigateurs, et le commerce leur procura 
une richesse qui leur permit de porter à 



un haut degré de prospérité l'agriculture 
de leur petit pays. La faible étendue du 
territoire de la République la garantit con- 
tre les ambitions de ses voisins et lui per- 
mit de maintenir son indépendance jus- 
qu'en 1799. 

Resserré entre les Apennins et la mer, 
le pays lucquois se subdivise en trois zones 
d'importance inégale : la plaine, la colline 
et la montagne. 

La vigne et l'olivier en culture mixte 
avec les céréales, caractérisent la région 
des collines. La moyenne et la grande pro- 
priété s'y sont conservées autour des villas 
des riches marchands. Aujourd'hui cette 
aristocratie urbaine est bien déchue; ses 
représentants actuels, à demi-ruinés, vivent 
dans l'oisiveté et l'insouciance, sans rien 
faire pour reprendre dans le monde mo- 
derne la place qu'occupaient jadis leurs 
pères. Certains d'entre eux s'intéressent 
cependant à l'agriculture et réalisent quel- 
ques améliorations sur leurs terres. On 
voit alors le métayage pur, qui permet et 
suppose une large intervention du pro- 
priétaire, se substituer au contrat mixte, 
caractérisé par une redevance fixe en 
céréales, les produits de la vigne et de 
l'olivier se partageant par moitié. Les 
métairies sont petites, environ 3 hecta- 
res : c'est qu'un seul fils reste généra- 
lement avec le père, les autres émigrent 
et, lorsqu'ils reviennent, ils veulent s'é- 
tablir de façon indépendante soit comme 
colons, soit plutôt comme propriétaires. 
Aussi, dans certaines paroisses, la petite et 
très petite propriété existent-elles seules. 

Ce sont elles aussi qui dominent presque 
exclusivement dans la plaine et dans la 
montarjne. Celle-ci a pour caractéristtque 
le châtaignier : on ne conçoit pas une mé- 
tairie, un domaine sans châtaigneraie. La 
farine de châtaigne sert à la nourriture 
de l'homme et des porcs; la feuille de 
châtaignier est utilisée comme litière, car 
la paille des céréales est vendue aux pa- 
peteries qui sont assez nombreuses dans 
la basse vallée du Serchio. Ces papeteries 
consomment aussi beaucoup de peupliers, 
ce qui pousse nombre de propriétaires à 
planter cet arbre le long des prairies. 
Nous trouvons également des fabriques de 



DE SCIENCE SOCIALE. 



23 



tanin qui travaillent à la destruction des: 
châtaigniers de la montagne. Il y a même 
eu des interpellations à la Chambre à ce 
sujet. La maladie de Vencre fait aussi de 
grands ravages. Mais si le châtaignier dis- 
parait de la vallée du Serchio, la popula- 
tion n'en sera pas pour cela réduite à la 
misère ; elle trouvera encore des moyens 
d'existence dans les filatures de jute et de 
coton et dans les industries diverses qu'at- 
tirent dans la vallée une main-d'œuvre 
féminine abondante et la possibilité d'em- 
ployer la force liydraulique ; en outre, l'é- 
migration qui s'est beaucoup développée 
depuis une trentaine d'années est une 
source de richesse pour le pays. 

L'émigration de la montagne lucquoise 
est une émigration dans le commerce avec 
esprit de retour. La route qui va de Bagni 
di Lucca à Barga, est bordée sur presque 
tout son parcours de maisons neuves, dont 
l'aspect extérieur fait contraste avec les 
métairies qu'on aperçoit çà et là. Au rez- 
de-chaussée se trouve souvent un café, un 
restaurant, une épicerie, une boutique 
quelconque. Les émigrants, de retour au 
pays, y continuent un commerce analogue 
à celui qu'ils exerçaient à Pittsburg ou cà 
Chicago, car c'est surtout vers les grandes 
villes des États-Unis que se dirigent les 
jeunes montagnards lucquois. Ils débutent 
comme commis chez des parents ou des 
amis, en attendant le moment de s'établir 
à leur compte; dans ce cas, ils ont presque 
toujours un associé, ce qui leur permet de 
retourner faire au pays quelques séjours 
avant d'y revenir définitivement. Clasgow 
est aussi un centre d'émigration, mais ce 
sont toujours les mêmes métiers qu'exer- 
cent les Lucquois. Le principal d'entre 
eux est celui de fabricant et de vendeur 
de figurines en plâtre. Nous connaissons 
bien, à Paris, ces enfants qui, un panier 
au bras et une statuette à la main, harcè- 
lent le passant au coin des rues. Ces 
pauvres enfants sont aux gages d'un de 
leurs compatriotes qui les a ramenés de 
la montagne lucquoise et qui les garde 
auprès de lui pendant plusieurs années. 
11 a quelque part un atelier où, avec l'aide 
de quelques ouvriers, il fabrique ces figu- 
rines que les enfants sont chargés de 



vendre sur la voie publique et dans les 
cafés. On les retrouve partout, ces < figu- 
rinai », surtout dans les grandes villes de 
l'Europe septentrionale et jusqu'en Amé- 
rique. Un jeune homme, rencontré sur la 
route, me dit que ses parents ont, aux États- 
Unis, une fabrique de statues d'église oii 
ils occupent cinquante ouvriers. A Chi- 
cago, un de leurs amis en emploie cinq 
cents, tous Lucquois. A Barga, gros village 
de la haute vallée du Serchio, sur mille 
émigrants, plus de sept cents sont des 
« figurinai ». C'est à Barga qu'on fabrique 
les moules qui servent ensuite à faire sur 
place les statuettes, car elles sont trop 
fragiles et de trop peu de valeur pour 
supporter les aléas d'un transport et les 
frais d'un emballage. Je ne suis pas arrivé 
à déterminer les origines et les raisons du 
développement de cette industrie des figu- 
rines. 11 est clair que des montagnards, 
habitués à vivre surtout de la cueillette, 
émigrent plus volontiers dans les métiers 
commerçants où, comme cafetiers, restau- 
rateurs, ils continuent à vivre d'une sorte 
de cueillette; d'autre part le voisinage de 
Lucques, cité commerçante, a dû jadis les 
orienter vers le commerce. En outre, 
voisins de la Toscane, du pays des œuvres 
d'art, ils ont dû avoir naturellement l'idée 
d'exploiter à l'étranger le goût des objets 
d'art, mais comme c'étaient de petites 
gens, ne disposant que de petits moyens, 
ils n'ont pu faire que de l'art industriel 
de la plus basse qualité; ils ont dû s'a- 
dresser à la clientèle la plus nombreuse 
et la moins fortunée. Grâce à eux, les re- 
productions des statues les plus vantées 
ont franchi le seuil des plus humbles logis. 
Il est cependant douteux que l'art et le 
goût y aient beaucoup gagné. 

Ces émigrants reviennent presque tous 
au pays. Ils achètent du terrain fort cher 
pour se bâtir une maison qu'ils laissent 
parfois inachevée, pendant qu'ils retour- 
nent en Amérique gagner de quoi la 
terminer. Quelques-uns acquièrent un do- 
maine et font de la culture ; c'est l'excep- 
tion, et on a remarqué que c'étaient les 
plus riches qui étaient les plus travailleurs, 
lis n'amassent guère de grosses fortunes 
parce qu'ils sont hantés par l'idée de re- 



24 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIO-XALE 



venir le plus tôt possible au pays natal. 
D'autres dépensent pendant leurs séjours 
à Lucques leurs gains de plusieurs années 
et repartent gueux comme la première 
fois. Certains, dès qu'ils ont amassé quel- 
ques centaines de francs, achètent un 
cheval, une voiture, et s'établissent voitu- 
riers; cela les amène parfois à entre- 
prendre un commerce de bois. Les émi- 
grants de retour vivent souvent en rentiers 
si leurs moyens le leur permettent, ou 
tiennent un café ou une boutique. Il est 
remarquable qu'aucun d'eux ne songe à 
installer une industrie dans son pays 
natal; les fabriques et les usines dont 
nous avons parlé ont pour patrons des 
Génois. 

Infiniment rares sont ceux qui se fixent 
en Amérique. Un jeune homme, élevé aux 
États-Unis, me déclare que ce pays ne lui 
plaît pas et qu'il n'y veut plus rester, 
quoiqu'il y ait une maison de commerce 
prospère; il cherche à s'installer aux en- 
virons de Lucques. On comprend ces sen- 
timents, si on songe que les émigrants 
lucquois ne se fondent pas dans la popu- 
lation du pays où ils émigrent. Ils y for- 
ment de petites sociétés, non seulement 
italiennes mais lucquoises ; ils sont en re- 
lations constantes avec le pays natal où 
ils vont faire de longs séjours et d'où ils 
reçoivent des compatriotes. Il est infini- 
ment rare qu'ils épousent une étrangère ; 
ils reviennent se marier cà Lucques, ou 
prennent une femme dans les colonies 
italiennes d'Amérique ou d'Ecosse. On re- 
marquecependantque, parmi les émigrants 
qui ont pris le chemin de l'Argentine ou 
du Brésil, un certain nombre .s'établit dé- 
finitivement outre-mer. C'est que là-bas 
ils trouvent des centres entièrement ita- 
liens où ils ne sont pas noyés dans une 
population d'origine différente ni dominés 
par elle. 

En définitive, nous sommes là en pré- 
sence d'une émigration de communau- 
taires. Quoique la transmission intégrale 
a,vec soultes égales existe au profit d'un 
des fils, on hésite à qualifier la famille du 
montagnard lucquois de quasi-patriarcale, 
car l'héritier est généralement, lui aussi, 
un émigrant de retour, et le domaine ne 



semble pas jouer ici un rôle bien impor- 
tant. 

Dans la plaine, nous trouvons une émi- 
gration de cultivateurs avec esprit de re- 
tour; cependant quelques émigrants ne 
reviennent pas : c'est un effet de la cul- 
ture. 

La plaine mesure 14 kilomètres de lon- 
gueur sur 11 de largeur; elle est irri- 
guée par des canaux dérivés du Serchio 
et qui appartiennent, pour la plupart, à 
l'État. Les cultivateurs paient une rede- 
vance pour l'usage de l'eau. Grâce au cli- 
mat et à l'irrigation, non moins qu'à une 
fumure abondante, on obtient chaque 
année deux récoltes successives sur le 
même sol : le blé, semé en novembre, fait 
place, en juin, à du maïs qui est mùr en 
octobre. Actuellement, on étend beaucoup 
les prairies naturelles et artificielles; 
une prairie naturelle peut rapporter 
1.000 francs de produit brut. L'engraisse- 
ment et le commerce du bétail se sont 
développés surtout dans ces dernières 
années. On trouve également des maraî- 
chers et des pépiniéristes. Dès qu'un 
paysan a quelques capitaux, il ajoute un 
petit commerce à sa culture. 

L'émigration est ici fort ancienne. En 
Corse, tous les travaux de culture sont 
exécutés depuis longtemps par des Luc- 
quois. Les Lucquois fournissent aussi 
beaucoup de terrassiers dans tous les pays 
d'Europe, et les nourrices lucquoises sont 
très renommées. Cette émigration qui, à 
le fin du xix« siècle, a pris une plus grande 
extension et s'est dirigée vers les pays 
d'Amérique, est due, non pas à la rigueur 
du climat en hiver, mais à la surabon- 
dance de la population. De périodique 
elle est devenue temporaire, si bien que 
les bras manquent parfois pour les travaux 
d'été et qu'on doit reco'urir à des ouvriers 
pisans, car il ne reste plus guère dans le 
pays que les femmes et les vieillards. On 
émigré très jeune, car on retrouve en 
Amérique des parents qui facilitent les dé- 
buts des nouveaux venus. La plupart com- 
mencent par être commis de commerce ; 
au bout de quelques années, ils reviennent 
pour se marier et repartent ensuite. La 
femme reste avec la famille et travaille le 



DE SCIENCE SOCIALE. 



<=>:; 



bien; parfois elle suit son mari et il y a 
alors des chances pour que le ménage ne 
revienne pas. Un certain nombre d'émi- 
grants vont en Californie où ils font des 
cultures de vigne et de fruits. Par la force 
des choses, beaucoup d'entre eux de- 
viennent des émigrants définitifs, mais 
non pas tous, car on me cite un homme 
qui a créé un important vignoble en Cali- 
fornie et cjui néanmoins revient acheter 
de la terre dans sa commune originaire. 
La paroisse de T... a les deux cinquièmes 
de sa population en Amérique; ses émi- 
grants reviennent tous et veulent acheter 
de la terre dans la paroisse même, si bien 
que rhectare se paie 5.000 francs et s'af- 
ferme 260 francs. Dans la paroisse voisine, 
au contraire, la terre est bon marché, car 
les émigrants sont allés en Argentine où 
ils ont fondé un village de même nom que 
celui qu'ils ont quitté, et où ils se sont 
constitué de grands domaines. Ici se vé- 
rifie de nouveau cette loi sociale que Témi- 
grant-cultivateur est un émigrant défini- 
tif, et nous remarquons que la culture pure, 
comme en Argentine, fixe plus solidement 
au sol que la culture des plantes arbores- 
centes, comme en Californie, sans doute 
parce qu'elle donne de moins gros béné- 
fices. Mais il est assez remarquable que la 
plaine lucquoise fournit aussi bien des émi- 
grants-commerçants que des émigrants- 
cultivateurs. Les émigrants qui reviennent 
font un peu de culture, mais surtout, 
comme leurs frères de la montagne, ou- 
vrent des boutiques et des tavernes, et 
travaillent fort peu. 

Ce qui incite beaucoup les émigrants à 
revenir au pays natal, c'est la diffusion de 
la propriété et la possibilité pour eux de 
construire une maison au milieu d'un 
petit domaine. A quoi donc est due le dé- 
veloppement de la petite propriété dans la 
province de Lucques? A l'existence anté- 
rieure d'une main-morte considérable. Au 
milieu du xviiF siècle, l'Église possédait 
la moitié de la propriété foncière dans 
l'Etat de Lucques et il y avait en outre de 
nombreux fidéicommis et tous les biens 
des œuvres pies. Au commencement du 
xviiie siècle, ces biens de main-morte qui 
étaient jusque-là soumis à la culture di- 



recte et extensive, furent peu à peu donnés 
en emphytéose pour trois générations à 
des cultivateurs qui payaient une rede- 
vance en nature. Une loi de 1764 interdit la 
constitution de nouveaux biens de main- 
morte; en 1799, les fidéicommis furent 
abolis; en ISOl, l'emphytéose temporaire 
put être rendue perpétuelle et depuis elle 
peut être rachetée. En fait, beaucoup de 
propriétaires ont converti les rentes en 
nature en rentes en argent; cependant les 
hôpitaux s'en tiennent aux vieilles tradi- 
tions, ce qui est une gêne pour les cultiva- 
teurs, dont un grand nombre ont racheté 
la rente qui grevait leur domaine. De la 
sorte la très petite propriété, favorisée 
également par l'irrigation et la culture 
intensive, est devenue la règle dans la 
province de Lucques, mais elle est arrivée 
à un degré de division telle qu'elle est 
presque toujours insuffisante pour subve- 
nir aux besoins de la famille, qui doit alors 
chercher dans le commerce et l'émigration 
des moyens d'existence supplémentaires. 

L'émigration, qui a d'abord été un be- 
soin et un bien, est maintenant devenue 
un mal, car, d'une part, elle enlève au 
pays une grande quantité de bras et fait 
négliger l'agriculture, et, d'autre part, 
elle introduit dans le pay.« des habitudes 
d'oisiveté, de paresse, d'intempérance et 
d'alcoolisme, qui ne peuvent qu'avoir une 
funeste influence sur l'avenir de la race. 
L'ancien terrassier lucquois cherchait dans 
l'émigration un moyen de vivre en tra- 
vaillant ; le moderne commerçant cherche 
dans l'émigration un moyen de gagner 
rapidement assez d'argent pour vivre le 
reste de ses jours sans travailler. C'est 
bien là une émigration de communautaires 
désorganisés. 

Paul Roux. 

LA PROSPÉRITÉ SOCIALE 

Nous avons annoncé en son temps la 
publication, par l'an de nos collègues, 
M. G. Melin, d'une brochure intitulée : La 
Notion de Prospérité et de Supériorité 
sociales K 

1. Berger-I.evrault, odit., Paris. 



26 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



Cette question très importante de pros- 
périté et de supériorité donna lieu à l'une 
des séances du Congrès de 1907, à des 
débats très intéressants et très animés. 

La question de supériorité sociale de- 
vant être soulevée à nouveau dans notre 
réunion mensuelle de mars, par M. de 
Sainte-Croix, sous le titre Le Rang de la 
race, nous ne nous occuperons aujour- 
d'hui que de la notion de Prospérité. C'est 
de cette dernière principalement , du 
reste, que s'occupe M. Melin dans sa bro- 
chure, et son but est d'en donner une 
définition aussi rigoureuse que possible. 

Tout d'abord, il faut louer l'auteur d'a- 
voir mis cette question à l'ordre du jour. 

Dans les sciences, la nécessité de défi- 
nir exactement les mots dont on se sert, 
s'impose d'une façon inéluctable, sans 
quoi on s'expose à de continuels malen- 
tendus, voire à des erreurs grossières. 

Cette nécessité est d'autant plus impé- 
rieuse en science sociale, que celle-ci a 
naturellement puisé sa terminologie dans 
le langage usuel. De là des confusions iné- 
vitables pour les non-initiés, confusions 
qui se produisent constamment pour des 
mots cependant parfaitement définis par 
nous, tels que : particularisme, grand 
atelier, patronage, corporation, etc. Que 
dire alors des mots que nous n'avons pas 
définis? Le mot Prospérité sociale est de 
ceux-là. 

Dans une science en formation, les pre- 
mières définitions sont fatalement vagues 
et incomplètes, puisque l'on ignore encore 
les qualités et les propriétés des choses 
que l'on veut étudier. Peu à peu, une ana- 
lyse de plus en plus poussée vient déce- 
ler ces propriétés, et. à chaque connais- 
sance plus profonde correspond une défi- 
nition plus serrée, plus précise. 

Ainsi Le Play, au début de la science, 
s'est contenté de définir la prospérité d'a- 
près les signes les plus extérieurs : paix, 
bien-être, simplicité, forte natalité, atta- 
chement aux traditions, grand pouvoir 
d'expansion, etc. 

Depuis lors, la question est restée en 
l'état; M. Melin cite bien une définition 
d'Henri de Tourville, mais en réalité, tel 
qu'il l'avoue lui-même, « .M. de Tourville 



ne s'est pas proposé... de déterminer la 
nature exacte et essentielle de la prospé- 
rité sociale.... il s'est exclusivement placé 
au point de vue de l'observateur... ». 

En effet, dans le passage visé. .M. de 
Tourville, sous le nom de prospérité, en- 
visage tout autre chose que Le Play. Ce- 
lui-ci cherchait réellement à définir la 
prospérité sociale. Le premier, au con- 
traire, veut simplement nous donner des 
conseils sur le choix de la famille à mo- 
nographier dans une société quelconque. 
Cette famille doit être une famille pros- 
père, nous dit-il. Par là. il entend une 
famille qui se suffit à elle-même, qui n'a 
pas recours à l'assistance publique ou pri- 
vée. Pour éviter toute confusion à ce su- 
jet, peut-être serait-il préférable d'em- 
ployer ici l'expression famille normale. 

Ainsi, à l'heure actuelle, nous en som- 
mes encore à la définition de Le Play. 11 
semble que les progrès, réalisés depuis 
par la science sociale, permettent, et même 
imposent, une nouvelle définition. 

M. Melin est de ceux qui pensent ainsi, 
et il nous propose la définition suivante, 
tirée de l'analogie qu'il doit y avoir entre 
la prospérité d'un groupement et la santé 
physique : 

Un groupement est prospère quand il 
est constitué de façon à accomplir les 
fonctions qui lui sont propres : 

1° Intégralement, c'est-à-dire toutes sans 
exception ; 

2° En de justes proportions les unes à 
l'égard des autres; 

3" Harmonique ment avec les autres 
groupes voisins ; 

4" En s'adaptant aux conditions géné- 
rales de vie du monde social préseùt. 
Quelle est la valeur de cette formule? 
Nous n'avons pas la prétention d'en faire 
la critique scientifique en ces quelques 
lignes. Au surplus, seule l'expérience la 
jugera définitivement. Aux études futures 
à nous montrer par où peut pécher cette 
définition. 

En attendant, tout au moins, pouvons- 
nous l'enregistrer à titre de formule à vé- 
rifier. 11 me semble, du reste, que c'est 
bien ainsi que l'entend M. Melin. 
Bornons-nous, pour l'instant, à quelques 



DE SCIENCE SOCIALE. 



27 



remarques que cette formule nous sug- 
gère. 

Il y a deux choses différentes dans la 
formule de M. Melin. que l'on pourrait ré- 
sumer comme suit : 

r^ Chaque groupement doit accomplir 
les buts qu'il se propose d'atteindre, en 
donnant à chacun de ces buts l'importance 
relative qu'il doit avoir. C'est la prospé- 
rité du groupement en lui-même : nous 
pourrions l'appeler y:);'os^;er«/e intrinsèque. 

2° Chaque groupement doit vivre en 
harmonie avec les autres groupements qui 
l'entourent. En d'autres termes, sa pros- 
périté ne doit pas être achetée aux dépens 
de celle des autres groupements, ce qui 
revient à dire que la société, dans son en- 
semble, doit être prospère. En réalité, on 
envisage ici la prospérité du groupement, 
non plus en lui-même, mais en le consi- 
dérant comme un des éléments dont se 
compose la société : c'est donc une pros- 
périté extrinsèque au groupement. 

Or, en science sociale, nous ne pouvons 
nous contenter d'envisager isolément cha- 
que groupement, sans le rattacher à ceux 
qui lui sont superposés. C'est ce qui 
explique qu'il ne peut y avoir de prospé- 
rité réelle si elle ne comprend pas à la 
fois la prospérité intrinsèque et la pros- 
périté extrinsèque. Aussi M. Melin a-t-il 
raison d'englober ces deux espèces de 
prospérité dans sa définition. De cette fa- 
çon, la prospérité parasitaire est écartée, 
et peut se reconnaître très facilement : 
il y aurait prospérité parasitaire, lorsque 
la prospérité intrinsèque serait achetée 
au détriment de la prospérité extrinsèque. 

La seule difficulté semble consister dans 
la détermination des fonctions propres à 
chaque genre de groupement. 

M. Melin semble croire que chaque es- 
pèce de groupement a des fonctions tou" 
jours les mêmes. Or, ici, nos connaissan- 
ces actuelles nous permettent d'affirmer 
qu'une fonction donnée est, suivant les 
sociétés, dévolue à des groupements diffé- 
rents, ici à la famille, là au voisinage, 
ailleurs à l'État. Comment reconnaître si 
c'est la famille qui a empiété ici sur le 
voisinage, ou si c'est le voisinage qui, là- 
bas, a empiété sur l'État.^ 



Pour être plus clair, prenons un exem- 
ple concret, celui de la famille, puisqu'il 
est choisi par M. Melin lui-même. 

L'auteur nous dit que la fonction essen- 
tielle de la famille est l'éducation des 
enfants. En fait, dans bien des sociétés, 
la famille fait bien autre chose que cela. 
Chez les Pasteurs nomades, par exemple, 
elle remplit, à elle seule, la plupart des 
fonctions; elle a donc annihilé les grou- 
pements variés qui, dans l'Occident, rem- 
plissent ses fonctions diverses! Dira-t-on 
que, dans ce cas, la famille a outrepassé 
son rôle: qu'en conséquence, il n'y a pas 
développement harmonique et que les 
Pasteurs nomades ne forment pas une 
société prospère? 

Dans les steppes, la famille patriarcale 
ne connaîtrait donc que la prospérité in- 
trinsèque ; il lui manquerait la prospérité 
extrinsèque. 

On pourrait en déduire que, pour que 
la famille fût entièrement prospère, elle 
ne devrait s'occuper que de l'éducation 
des enfants, à condition, bien entendu, 
d'accomplir parfaitement cette tâche. 

Mais supposons maintenant une société 
où la famille ne s'occupe que de l'éduca- 
tion des enfants et remplit son devoir à 
ce sujet, mais où aucun groupement ne 
se forme pour remplir les autres fonc- 
tions. Les enfants seront bien éduqués, 
mais il n'y aura plus ni patronage, ni 
culture intellectuelle, ni religion, ni pou- 
voirs publics. Cette société ne sera-t-elle 
pas malade? 

Ne pourrait-on donc pas dire plus 
simplement que, pour qu'une société soit 
prospère, il faut et il suffit que les diffé- 
rentes fonctions sociales soient assurées'^ 
Qu'importe la nature du groupement 
ou des groupements qui les assurent, 
pourvu qu'elles le soient bien! A la science 
à nous montrer dans quel cas telle fonc- 
tion est mieux faite par tel ou tel grou- 
pement, et dans quel autre cas cette 
même fonction le sera par tel autre. 

Paul Desc.\mps. 



^8 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



LES RÉUNIONS MENSUELLES 



Compte rendu de la séance de 
décembre. 

M. Paul Descami's appelle d'abord l'atten- 
tion sur le sujet de la communication : 
Comment on étudie une région sociale. 
Nous avons, dit-il, depuis l'invention de la 
Nomenclature, dépassé le stade où la 
science sociale ne pouvait prétendre qu'à 
faire des monographies de familles ou- 
vrières. D'autre part, il est dangereux 
d'étudier une nation entière sans passer 
par le chaînon intermédiaire de la région. 

M. Descamps préfère le mot région au 
mot pays, car il a remarqué, dans les ré- 
ponses à l'enquête, une tendance à con- 
fondre les limites du pays avec celles de 
l'ancien pagus qui n'est qu'une circons- 
cription administrative. 

Une région sociale est une étendue de 
territoire ayant des caractères communs 
au point de vue du lieu et du travail. 
Sans doute, les phénomènes sociaux sont 
le résultat de deux facteurs principaux : 
le lieu et l'origine de la race; mais il 
vautmieux prendre au débuts comme point 
de départ, l'unité de lieu plutôt que la 
communauté d'origine, parce que cette 
dernière est plus difficile à délimiter et 
ne tombe pas immédiatement sous l'obser- 
vation. 

Les dernières études publiées montrent 
que nos missionnaires sociaux sont capa- 
bles d'aborder avec succès l'étude de la 
région. Toutefois des nombreuses deman- 
des reçues, M. Descamps induit qu'il y a 
lieu de préciser la façon dont cette étude 
doit être conduite. 

L'étude comprend trois pliases succes- 
sives : 

1'^ L'étude préliminaire ou documenlaire 
se fait chez soi ou dans les bibliothèques, 
et comprend : 

a) La lecture des ouvrages relatifs à la 
région que l'on se propose d'étudier ou au 
travail dominant dans cette région, ou 
relatifs à une région analogue ; 

/;) La mise en ordre, d'ai)rès la nomen- 
clature, des faits sociaux et des répercus- 



sions que l'on a pu noter dans ces lec- 
tures ; 

c) Comme conclusion de ce travail, la 
proposition d'une hypothèse sur l'état 
social de la région. 

2° Inobservation sur place dans laquelle 
on questionne les habitants de la région. 
Les notes recueillies ne se rangeront pas 
dans l'ordre de la nomenclature, mais dans 
l'ordre— ou plutôt le désordre, — suivant 
lequel les renseignements sont recueillis. 
Il est bien plus profitable de laisser parler 
d'abondance l'interlocuteur, que de lui 
poser des questions trop rigides et trop 
méthodiques. Toutefois, l'enquêteur aura 
un grand avantage à connaître la nomen- 
clature par cœur, afin de ne pas trop 
laisser dévier la conversation. 

Le travail sera d'autant plus facile que 
l'étude préliminaire aura été poussée plus 
à fond. L'hypothèse formulée est ici un 
fil d'Ariane qui permet de s'orienter rapi- 
dement dans le chaos des faits sociaux,, 
et qui fait découvrir les particularités les 
plus marquantes. 

L'observation comprend non seulement 
des monographies de familles ouvrières, 
mais de familles patronales, de corpora- 
tions, de syndicats, etc., tous les genres 
de groupements existants. 

Pour la famille ouvrière, M. Descamps 
pense qu'il vaut mieux ne pas s'en tenir 
à la monograpnie d'une seule, mais qu'il 
est bon d'en faire plusieurs. D'abord, on. 
n'est pas toujours absolument certain 
d'être en présence de la famille-type. De 
plus, certains faits peuvent n'être pas. 
révélés par la famille-type. Ainsi, par 
exemple, il est entendu que l'on doit choi- 
sir une famille ouvrière prospère, (ou 
normale si l'on veut), c'est-à-dire une 
famille ne recourant pas à l'assistance 
publique ou privée. Pourtant, il est indis- 
pensable de connaître comment vivent 
les familles ouvrières assistées pour avoir 
une vue complète de la question. 

Les deux plus grandes difficultés que 
l'on rencontre dans la monographie de la 
famille, sont : le budget et l'éducation des 
enfants. 

Le budget est parfois fantaisiste, ou 
superficiel, le plus souvent a})proximatif. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



29 



Certaines dépenses sont difficilement dé- 
voilées par l'intéressé, et l'on peut les dé- 
couvrir d'autant plus difficilement que les 
recettes sont irrégulières. Pour les paysans 
consommant en nature, la difficulté est 
encore plus grande. 

L'éducation reçue par les enfants a une 
importance capitale puisqu'elle sert de 
critérium à la classification de la famille 
observée. On ne peut la connaître que par 
un long contact. Dans l'impossibilité ma- 
térielle où l'on est de prolonger ce con- 
tact, M. Descamps pense qu'il faut visiter 
plusieurs fois chaque famille étudiée. 

3° Enfin vient la troisième phase, V étude 
de conclusion qui se fait chez soi, comme 
l'étude préliminaire, et qui se fait de la 
même manière que celle-ci. Seulement, au 
lieu d'opérer sur des notes résultant de 
lectures diverses, on travaille sur celles 
relevées pendant l'observation sur place. 
La nomenclature intervient pour analyser 
et classer les faits et les répercussions 
mais au lieu d'aboutir à une hypothèse, on- 
aboutit à une conclu.sion. 

Il ne reste plus qu'à rédiiier. La rédac- 
tion ne doit pas se faire suivant l'ordre de la 
nomenclature, car celle-ci n'est pas une 
table des matières ; elle doit se faire suivant 
l'ordre où le lecteur comprendra le plus 
facilement, avec le minimum d'efforts. 
Cet ordre est celui de Tenchaînement suc- 
cessif des répercussions entre elles. En 
opérant ainsi, chaque répercussion est 
expliquée par celles qui précèdent et le 
lecteur ne doit pas attendre les dernières 
pages avant de trouver l'explication des 
phénomènes dont on parle au début. 

En résumé, la nomenclature n'est ni 
un questionnaire, ni une table des ma- 
tières ; elle n'apparait pas encore au dé- 
but de l'étude et a disparu à la fin. C'est 
un outil d'analyse qui n'intervient qu'au 
moment où l'on doit faire l'analyse des 
faits. Là est son véritable rôle, et ce rôle 
est décisif. 

M. Paul BuRE.\u émet des doutes au 
sujet de l'emploi de l'hypothèse, et se de- 
mande s'il n'aboutit pas à fausser les ré- 
sultats. 11 pourra se faire que l'observateur 
ait de grandes difficultés à se dégager des 
idées à priori que l'hypothèse suppose. Il 



croit qu'il est préférable qu'il arrive sans 
aucune idée préconçue, en essayant de 
faire table rase de ses connaissances an- 
térieures. 

M. Robert Pinot pense qu'il suffit de 
faire la monographie d'une seule famille 
pour chaque variété sociale, à condition 
qu'on soit bien en présence d'une famille 
type. II est indispensable de voir superfi- 
ciellement plusieurs familles, mais dans 
le but simplement de faire un choix. On 
étudiera alors à fond la famille choisie, et 
celle-là seulement. 

M. J. Drr.iEU a constaté, au cours de ses 
observations, que les mêmes faits se répè- 
tent invariablement chez des familles ap- 
partenant à la même variété sociale. 
Quant au budget, il croit qu'il est indis- 
pensable de le dresser, car il fournit une 
foule de renseignements précieux et donne 
lieu à des remarques parfois très cu- 
rieuses. 

M. Paul de Rousiers est d'avis qu'il est 
nécessaire d'avoir des budgets exacts, et 
que la chose est relativement aisée, parce 
que c'est une question qui intéresse au 
plus haut point les membres de la famille 
que l'on veut étudier. 

Pour l'ouvrier de l'indu-strie particuliè- 
rement, on peut facilement contrôler ses 
affirmations, savoir quel est son salaire 
réel, son loyer, etc. De plus, le budget 
donne des renseignements sur l'éducation 
des enfants, par exemple en précisant la 
forme, la fréquence et la nature des ré- 
créations et des cérémonies familiales, en 
donnant de précieuses indications sur les 
dépenses d'instruction, de culte, etc. 

Quant à l'hypothèse, M. de Rousiers 
croit qu'elle joue un rôle utile dans l'étude 
d'une région. En fait, la plupart des mis- 
sions effectuées ont eu pour but la vérifi- 
cation d'une hj-pothèse. 

LA PROCHAINE RÉUNION 

La prochaine réunion aura lieu le ven- 
dredi 10 février, à 8 heures 3/4, à l'Hôtel 
des Sociétés Savantes. La communication 
sera faite par M. Yan Huxem sur l'Ouvrier 
des ardoisières d'Angers. 



30 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



Dans la réunion du 19 mars, M. de 
Salnte-Crolx prendra comme sujet : le Rang 
de la race (la question de la supériorité). 



LE R. P. SCHWALM 

Nous avons publié dans le numéro de 
décembre du Bulletin la liste des travaux 
du R. P. Schwalm. A cette liste il faut 
ajouter les articles suivants : 

Correspondant : 

Le communisme évangélique (il" du 
10 mai 1906). 

Dictionnaire 
de Théologie catholique : 

Com7nunisme. 
Démocratie. 

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 

Le Collectivisme, par Paul Leroy-Beau- 
lieu, 5° édition, revue et considérable- 
ment augmentée, 1 vol., 9 fr. (Félix 
Alcan, édit., Paris). 

La première édition de ce livre, publiée 
en 1884, était, on s'en souvient, l'exposé 
d'un cours fait à cette époque au Collège 
de France par l'éminent économiste. Cet 
exposé a été augmenté dans les éditions 
qui suivirent, de nombreuses additions, 
notamment le troisième livre tout entier, 
intitulé : V Evolution du socialisme depuis 
189b et une annexe contenant un aperçu 
de ce que seraient le travail et la produc- 
tion en régime socialiste. 

Il y a deux ans, nous avons nous-mê- 
mes essayé de faire une étude sur le 
socialisme, étude qui avait pour but, non 
pas la critique rationnelle des dogmes 
socialistes, mais seulement de déterminer 
si l'bumanité, prise dans son ensemble, 
marchait vers la réalisation d'une organi- 
sation appliquant les idées émises dans 
ces dogmes. Notre intention n'était pas 
de discuter ces idées, mais de voir si 
l'observation impartiale des faits indi- 
quait ou non une évolution générale des 



groupements humains vers le socialisme. 

Pas plus que nous, quoiqu'il ne nous en 
dise pas les raisons, M. Paul Leroy-Beau- 
lieu ne semble croire à l'avènement de 
ce dernier, quoiqu'il reconnaisse que ces 
doctrines font, de jour en jour, de nou- 
veaux disciples. Autre chose est d'aug- 
menter le nombre des disciples intellec- 
tuels d'un idéal quelconque, et autre chose 
est de rendre les groupements humains 
conformes à cet idéal. 

Mais le but de Féminent professeur au 
Collège de France est tout autre. Ce qu'il 
veut, c'est nous donner, d'une façon indi- 
recte, des leçons d'économie politique, en 
réfutant les erreurs des systèmes socia- 
listes. C'est un procédé analogue à celui 
de la démonstration par l'absurde des 
géomètres. 

Dans la première partie de son ouvrage, 
l'auteur s'occupe principalement du col- 
lectivisme foncier. Les chapitres qui nous 
paraissent de nature à intéresser les lec- 
teurs de la Science sociale, me semblent 
être, ici, les chapitres vi, vu, vm et \x, sur 
le mir russe, la dessa javanaise, les allmen- 
den suisses, etc. 

Tous nos lecteurs connaissent le mir, 
souvent décrit en science sociale; c'est 
un village à banlieue morcelée, dans le- 
quel les terres sont périodiquement par- 
tagées entre les habitants, à l'exception 
des habitations et des jardins, qui restent 
la propriété héréditaire des familles. Le 
mir a d'abord tous les inconvénients du 
village à banlieue morcelée : grande perte 
de temps, à cause de l'éloignement et de 
la dissémination des parcelles; culture 
uniforme obligatoire empêchant les pro- 
grès. Le mir a, en outre, les inconvénients 
de la propriété communautaire : apathie 
des travailleurs et tassement de la popu- 
lation sur place. On connaît le résultat : 
endettement progressif des paysans, et 
leur expropriation par les usuriers. 

La dessa est, on le sait, le nom que 
porte le mir à Java. Les différences entre 
ces deux institutions proviennent simple- 
ment des différences de culture : d'un 
côté, c'est le riz; de l'autre, le blé ou le 
seigle. Or, on sait que la culture du riz ne 
se fait généralement qu'à l'aide d'une irri- 



DE SCIENCE SOCIALE. 



31 



gation soignée. Chez les peuples pauvres, 
ces travaux d'irrigation ne peuvent se 
faire que par un travail en commun. 

Aussi, retrouve-t-on la dessa chez beau- 
coup de cultivateurs de riz : à Madagascar, 
notamment, la dessa se nomme fokolona. 
Pourtant si l'on examine les choses de plus 
prés, on s'aperçoit que la dessa n'est pas 
toujours une communauté de travailleurs. 
Bien souvent, elle n'est qu'une commu- 
nauté de vulgaires... capitalistes : dans 
beaucoup de villages javanais, les seuls 
propriétaires de buffles et d'instrviments 
agricoles ont droit au partage des terres. 
C'est qu'en effet, la possession du sol n'est 
pas le seul élément de la production. Si, 
dans un village, il n'y a qu'un petit nom- 
bre de familles qui ont su soigner leurs 
buffles et les conserver, il est fatal que les 
autres tombent d'une façon ou l'autre sous 
la dépendance de ces familles sans les- 
quelles elles ne pourraient vivre, 

La marke germanique, au moyen âge, 
n'étaitégalement qu'une sorte de mir. Elle 
comprenait trois espèces de propriétés : 
l'habitation et le jardin étaient propriétés 
familiales héréditaires ; — la terre cultivée 
était partagée périodiquement entre les 
familles; — enfin, les pâturages et les bois 
restaient en jouissance commune. Les dé- 
fauts de la marke étaient identiques à 
ceux du mir, et c'est ce qui explique sa 
disparition progressive devant la propriété 
individuelle. 

L'allmend suisse serait une forme affai- 
blie de l'ancienne marke germanique, qui 
subsiste dans certains cantons suisses, le 
Valais, Appenzell, Soleure, et surtout 
Uri, Claris et Unterwalden.En général, l'all- 
mend comprend un peu de terre cul- 
tivable partagée périodiquement, et beau- 
coup de pâturages alpestres et de forêts, 
dont la jouissance est collective. La terre 
cultivable y est si peu abondante qu'il ne 
revient guère plus de 80 ares par famille, 
et souvent même 10 à 15 ares, sur les- 
quels on ne. cultive guère que la pomme 
de terre. Les pâturages sont jouissance 
commune ; en fait, on comprend que cette 
jouissance est proportionnelle à l'impor- 
tance du troupeau. Aussi, quand la popu- 
lation devient trop den.se, ce droit de jouis- 



sance est soigneusement réglementé entre 
les propriétaires de bétail. 

Dans la deuxième partie, après avoir 
réfuté les critiques adressées jadis à l'éco- 
nou-\ie politique par Karl Marx et Lassalle, 
M. Paul Leroy-Beaulieu tente à son tour 
de renverser les théories collectivistes. 
Celles-ci, comme on sait, ont été dévelop- 
pées avec beaucoup moins d'ampleur que 
les critiques. Elles n'ont pas été réunies 
en un code de doctrines ; elles sont éparses, 
perdues au milieu du flot des arguments 
acerbes et destructeurs. M. Schaeffle, an- 
cien ministre autrichien, a essayé de grou- 
per la partie positive des écrits des grands 
écrivains socialistes, dans un livre inti- 
tulé : Quintessence du socialisme. On peut 
résumer en deux mots quel serait l'orga- 
nisation sociale dans le système collecti- 
viste : l'État posséderait tout le sol et tout 
le capital, et les ferait exploiter, sous sa 
haute surveillance, par des sociétés coo- 
pératives de production. L'éminent pro- 
fesseur suit pas à pas tous les détails de 
cette organisation idéale, et montre quelles 
en seraient les conséquences. 

La troisième partie est consacrée à Vr- 
volulion du socialisme depuis 1895. On 
sait qu'en 1899, l'un des dirigeants du 
parti socialiste allemand, Bernstein, dans 
un livre intitulé : Socialisme théorique 
et Sociale-Démocratie pratique, démontra 
que les prédictions de Karl Marx ne s'é- 
taient pas réalisées. 11 se produisit ainsi 
une évolution marquée dans les idées so- 
cialistes, d'abord en Allemagne, puis dans 
les autres pays. « Kautsky en Allemagne, 
et encore plus Jules Guesde en France, 
restent actuellement, en dehors du vieux 
Bebel, à peu près les seuls tenants décla- 
rés du Marxisme intégral et intangible. » 

Aujourd'hui, les socialistes ne croient 
plus à la théorie catastrophique de Marx, 
mais à une évolution progressive de la .so- 
ciété. « Le socialisme réformiste a trois 
principaux représentants : M. Millerand 
en France, M. Bernstein en Allemagne, et 
M. Sidney Webb en Angleterre. De ces 
trois hommes, le premier est celui dont 
l'action a été la plus importante sur le ter- 
rain politique ; le troisième, celui qui, au 
point de vue des applications socialistes, a 



32 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



fourni le plus de préceptes précis et rem- 
porté le plus de succès ; M. Bernstein est, 
entre eux deux et en communauté d'opi- 
nion avec eux, le théoricien socialiste tem- 
porisateur le plus remarquable. On pour- 
rait rapprocher de ces trois hommes, 
M. Jaurès, en France, et M. Vandervelde 
en Belgique, mais Tun et l'autre, tout en 
venant à l'opportunisme, paraissent con- 
sidérer comme plus prochaine la réalisa- 
tion complète de l'idéal collectiviste. ' » 
Voici ce que préconise le socialisme réfor- 
miste ^ : « 1° développement des associa- 
tions coopératives, particulièrement de 
consommation ; emploi de leur personnel 
et de leurs ressources financières, en partie 
du moins, à la propagande socialiste et à 
la réalisation des fins du socialisme; 
2" création du plus grand nombre possible 
d'industries municipales ou d'Etat et de 
monopoles municipaux ou nationaux; 
3° constitution vigoureuse de syndicats 
ouvriers, favorisés par l'État, investis par 
lui de privilèges, étant à la fois des ins- 
truments de combat sur le terrain poli- 
tique et des instruments de domination 
dans le domaine industriel ; 4° institution 
d'un nouveau code ouvrier, assurant au 
prolétariat des avantages légaux crois- 
sants; 5° enfin, écrasement des classes 
opulentes et moyennes par des impôts 
progressifs, qui empêchent toute grande ou 
durable constitution de fortune privées ». 

On voit que la plupart des articles de 
ce programme sont des moyens et non 
des buts. M. Paul Lcroy-Beaulieu les ana- 
lyse en détail, et montre que le but véri- 
table est une tendance vers une plus 
grande égalité. Cela ne peut se faire évi- 
demment qu'en comprimant l'ascension 
des individualités les plus capables. 

Nos lecteurs savent quels sont les idées 
de la science sociale à ce sujet. La société 
la plus parfaite est celle dans laquelle les 
individus se classent le plus facilement 
suivant leurs aptitudes et leiu^ capacité. 
Loin de nous de nier ([\\e nos sociétés ac- 
tuelles soient imparfaites à ce sujet, 
mais le remède n'est certes pas dans une 



1. p. VAS. 

2. p. SK. 



compression plus grande; il serait plutôt 
dans un développement du slruggle for life 
qui seul peut opérer ce classement. Le 
rôle des Pouvoirs publics viserait surtout 
à maintenir cette concurrence vitale sur 
le terrain du fair ploy, en punissant sé- 
vèrement les abus, les fraudes, les falsifi- | 
cations, etc. 

Dans une dernière partie, le syndica- 
lisme, l'auteur étudie les syndicats ouvriers 
depuis l'abolition des corporations, et la 
théorie de la grève générale comme 
moyen le plus efficace pour arriver à la 
réalisation du socialisme intégral. 

Enfin, une annexe donne un aperçu de 
ce que seraient le travail et la production 
en régime socialiste. 

Tout le monde connaît Paul Leroy-Beau- 
lieu. Il est donc inutile d'appeler l'atten- 
tion sur la façon magistrale avec laquelle 
ce plan a été traité, ni sur la documenta- 
tion parfaite sur laquelle la thèse de l'au- 
teur est étayée. 

Beaucoup de nos lecteurs s'intéressent à 
la question du socialisme. Ils liront ce 
livre avec intérêt. Ils y trouveront l'exposé 
de tous les arguments et leur discussion 
détaillée, ainsi que l'état actuel de la 
question. 

Paul Descamps. 

Par-dessus les vieux murs, par Claude 
Mancey, avec une préface de T. de 
Wyzéwa (P. Lethielleux, édit. Paris). 

Sous l'ancien régime, la société fran- 
çaise était en quelque sorte cristallisée en 
un certain nombre de classes nettement 
séparées. Chaque groupe vivait morale- 
ment isolé des autres par une solide bar- 
rière de préjugés. Et, qui pis est, ces 
barrières, — ces murs, — ne permettaient 
pas le passage d'un compartiment social 
dans un autre. On y était classé plus par 
la naissance que par les capacités per- 
sonnelles. 

Aujourd'hui, ces murs sont devenus 
vieux; ils ne répondent plus à la néces- 
sité qui les avait fait ériger. Cadres ver- 
moulus, ils compriment -sans soutenir. Il* 
s'affaissent, et les plus agiles peuvent dé- 
sormais sauter par-dessus sans attendre 



DE SCIENCE SOCIALE. 



33 



le moment où ils s'écrouleront détiniti- 
vement. 

Cette thèse, habilement présentée sous 
la forme d'un roman, est inspirée des 
conclusions de certaines de nos études. 
Claude Mancey, — qui lit assidûment 
notre Revue, — y a puisé en outre nombre 
de détails. On y voit côte à côte un ré- 
volutionnaire agricole trouvant la richesse 
et l'indépendance dans la spécialisation, 
et un Jacques Bonhomme fonctionnaire, 
devenant arriviste pour sortir de la mé- 
diocrité. On y voit aussi plusieurs types de 
jeunes filles, les unes murées dans leurs 
vieux préjugés; les autres, au contraire, les 
répudiant franchement, pour se donner 
au plus digne. 

Paul Desc.vmps. 

Manuel d'Économie politique, par Vil- 
fredo Pareto. Traduit de l'édition ita- 
lienne par Alfred Bonnet, revue par 
l'auteur, 1909. Paris, V. GiardetE. Brière, 
éditeurs. Un vol. in-8" de la Bibliothè- 
que Inlernalionale d'Economie jtolilique. 
Broclié, 12 fr. 50; relié, 13 fr. 50. 

Ce Manuel se compose de trois parties 
La première constitue une introduction 
à la sociologie, exposée selon un plan 
entièrement nouveau et avec une ten- 
dance surtout mathématique. La seconde 
partie, de beaucoup la plus étendue, est 
consacrée à l'étude des phénomènes éco- 
nomiques. C'est un exposé méthodique 
des résultats auxquels est parvenue l'éco- 
nomie mathématique, mais sans qu'il y 
soit fait usage des mathématiques. Les 
phénomènes économiques principaux y 
sont considérés sous deux aspects : 

1° L'aspect objectif, c'est-à-dire tels qu'ils 
se produisent en réalité ; 

2° L'aspect subjectif, c'est-à-dire tels 
qu'ils apparaissent aux hommes qui y 
prennent part. 

La troisième partie, ou l'appendice, donne 
la justification mathématique des proposi- 
tions exposées dans la deuxième partie. 
Elle a été entièrement refaite par l'auteur, 
et elle est actuellement le seul sommaire 
un peu complet de l'état présent de l'éco- 
nomie mathématique. 



Il ne nous est pas possible de donner 
un aperçu des développements de l'auteur, 
mais nous pouvons caractériser sa ma- 
nière en disant qu'il a su partout donner 
à l'exposé des sciences économiques l'as- 
pect exclusivement scientifique qui appar- 
tient aux sciences mathématiques. 

C'est, on peut l'affirmer, ce qui distingue 
la méthode employée dans cet ouvrage de 
celles qui ont été généralement employées 
dans les sciences économiques. 

Syndicalisme révolutionnaires et Syn- 
dicalisme réformiste, par F. Challaye- 
1 vol. in-18, 2 fr. 50 (Félix Alcan, édi- 
teur). 

Ce livre est une étude impartiale et do- 
cumentée des deux tendances qui divisent 
le syndicalisme français actuel, la tendance 
révolutionnaire et la tendance réformiste. 

Le syndicalisme révolutionnaire pose 
en principe la lutte des classes, est anti- 
étatiste, antipatriote et antimilitariste, 
prêche l'action directe contre le patronat 
et l'Etat, action directe dont les principales 
formes sont : la grève, le sabotage, le boy- 
cottage. Son but, c'est la révolution sociale 
par la grève générale. 

Après avoir exposé dans un tableau d'en- 
semble le syndicalisme révolutionnaire, 
l'auteur en critique les thèses qui lui pa- 
raissent contestables : grève générale ré- 
volutionnaire, anti-étatisme et antipatrio- 
tisme. 

Constatant qu'un grand nombre des syn- 
diqués repoussent le syndicalisme révolu- 
tionnaire et se font de l'action ouvrière 
une conception plus modérée, M. Challaye 
étudie leur doctrine. Pour les partisans du 
syndicalisme réformiste, il s'agit, avant 
tout, d'améliorer la situation des travail- 
leurs dans la société présente, par l'action 
de groupements puissants et riches. 

Un appendice est consacré à un bref 
historique des journaux et des revues syn- 
dicalistes, principales sources de cette 
étude. 

Réflexions sur la violence, par Georges 
Sorel. — 1 vol. in-S°. Librairie de « Pa- 
ges Libres », 17, rue Séguier. Paris, 
1908, 5 francs. 



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BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



Dans cet ouvrage, M. Sorel se propose 
un double but : faire le procès des socia- 
listes parlementaires, de M. Jaurès spé- 
cialement, pour lesquels il professe un 
mépris souverain, et prouver que la mé- 
thode de combat des syndicalistes révolu- 
tionnaires , la grève générale , fatalement 
accompagnée de violences, découle comme 
une conséquence naturelle de la théorie 
de la lutte des classes prônée par Karl 
Marx. Pour M. Sorel, la nouvelle école 
marxiste a raison contre l'ancienne, c'est- 
à-dire contre le collectivisme. 

Collectivistes et syndicalistes veulent, les 
uns et les autres, une transformation ra- 
dicale et complète de la société, transfor- 
mation irréformable en outre, car ils 
croient ~ la foi ne transporte-t-elle pas 
les montagnes ? — que l'évolution sociale 
aura atteint son terme ultime le jour où 
leurs idées auront triomphé. Mais s'ils 
sont d'accord sur le but, ils ne le sont 
point sur les moyens. Les premiers visent 
à la conquête du pouvoir politique, soit 
par des moyens pacifiques et légaux, soit 
par la révolte. Une fois le pouvoir poli- 
tique conquis, le prolétariat établira sa 
dictature, impersonnelle, paraît-il, — ce 
qui ne veut rien dire, remarque justement 
M. Sorel — , mais en tout cas sûrement 
profitable aux élus du parti et à leurs créa- 
tures. La nouvelle école prétend com- 
battre la société capitaliste par les grèves, 
partielles d'abord, et représentant en quel- 
que sorte les grandes manœuvres de l'ar- 
mée syndicaliste ; puis , au moment pro- 
pice, la catastrophe se produira : la grève 
générale balaiera tout devant elle, et les 
syndicats ouvriers victorieux prendront 
la direction des ateliers légués par le capi- 
talisme. 

L'opposition des tendances n'est pas 
moins accentuée. Le collectivisme , terme 
dernier du socialisme d'État, est centra- 
lisateur à outrance, bureaucratique, hié- 
rarchisé et jacobin; les syndicalistes sont 
plutôt anarchisnnts — nombre de leurs 
chefs furent d'ailleurs anarchistes — et 
opposés, en ce qui les concerne du moins, 
à l'établissement d'un régime plus auto- 
cratique (|ue celui de la Turquie hami- 
dienne. Nous retrouvons ici, sous une 



nouvelle forme , le vieux conflit dont 
mourut la première Internationale, l'éter- 
nelle lutte entre l'esprit d'autorita- 
risme et celui d'individualisme liber- 
taire. 

Mais ce qui fait l'originalité des concep- 
tions de M. Sorel, c'est le rôle qu'il attribue 
au capitalisme dans la préparation de la 
société future. Reprenant la thèse de 
Marx, il montre la société actuelle divisée 
en deux classes ennemies par une irré- 
ductible opposition d'intérêts. Pour que 
cette notion de lutte de classes entre bien 
dans la tête des prolétaires, M . Sorel sou- 
haite une classe capitaliste ardente au 
gain comme au travail, ne s'occupant que 
de ses intérêts seuls, et toujours poussée 
vers le progrès industriel par les exigen- 
ces de la classe ouvrière. Au contact de 
cette bourgeoisie « conquérante », le pro- 
létariat deviendrait rapidement, lui aussi, 
égotiste et combatif, et la lutte sociale se 
poursuivrait avec ardeur. Mais, de plus, le 
progrès industriel serait rapide dans une 
société ainsi composée, si bien qu'au jour 
de la catastrophe, l'immense usine, pour- 
rait-on dire , dont les syndicats ouvriers 
prendraient possession, serait en pleine 
prospérité. 

M. Sorel insiste beaucoup « sur le dan- 
ger que présentent pour l'avenir d'une 
civilisation les révolutions qui se produi- 
sent dans une ère de déchéance écono- 
mique ». Les classes moyennes, dit-il, ne 
se joindront au prolétariat que si la pro- 
duction future leur apparaît très brillante ; 
de même les paysans et artisans ne mar- 
cheront avec lui que « si l'avenir paraît 
tellement beau que l'industrie soit en état 
d'améliorer non seulement le sort de ses 
producteurs, mais encore celui de tout le 
monde ». 

Ici l'auteur nage en plein rêve. Rien ne 
me semble indiquer qu'une révolution 
catastrophique tendra à se produire en 
pleine période de prospérité économique, 
en vertu de cette prospérité même. Cette 
notion de prospérité me semble liée à 
l'idée, non d'une faible minorité, mais 
d'une grande masse de peuple se trouvant 
dans une situation prospère; et, si je vois 
bien alors une révolte toujours possible, 



DE SCIENCE SOCIALE. 



35 



je distingue peu les motifs d'une .urande 
révolution sociale. 

Pourquoi d'ailleurs une révolution sur- 
venant pendant une période de déchéance 
économique menacerait-elle si gravement 
l'avenir de la civilisation? Les révolutions 
n'ont qu'un temps. M, Sorel estime-t-il que 
les syndicats ouvriers, une fois maîtres 
de la production, ne seraient pas capables 
de triompher de tous les obstacles et de 
faire revivre l'ère de prospérité? Les syn- 
dicats ne pourraient-ils donc que conser- 
ver ce qu'ils auraient reçu tout fait du ca- 
pitalisme? Ce serait alors la déchéance à 
bref délai, car une industrie (|ui ne pro- 
gresse point dégénère vite en routine. 

Comment se fait-il au surplus que « les 
Anglais se distinguent par leur extraordi- 
naire incompréhension de la lutte de 
classe, et que la grève générale ne soit pas 
populaire dans l'Angleterre contemporaine 
(p. 90) », alors que « la bourgeoisie que 
Marx a connue en Angleterre était tncore, 
pour l'immense majorité, animée de cet 
esprit conquérant, insatiable et impitoya- 
ble qui avait caractérisé, au début des 
temps modernes, les créateurs de nouvelle 
industrie et les aventuriers lancés à la 
découverte de terres inconnues (p. 44) ? » 
« On trouve encore aujourd'hui ce type 
dans toute sa pureté aux États-Unis, » 
dit M. Sorel. Or, l'idée socialiste et la thèse 
de la lutte des classes ne trouvent faveur 
en ce pays que près de certains immi- 
grants venus de cette Europe que M. Sorel 
dit être « abrutie par l'humanitarisme 
(p. 49) .. 

M. Sorel consacre un long chapitre à « la 
moralité de la violence». La violence prolé- 
tarienne n'aurait, paraît-il, rien de commun 
que le nom avec la violence des bourgeois 
jacobins et des socialistes parlementai- 
res. Les syndicalistes useraient de la vio- 
lence, comme le font des soldats réguliers : 
ils lutteraient de toutes leurs forces contre 
les capitalistes pendant le combat, mais ils 
ne songeraient pas un instant, après la 
victoire, à maltraiter les vaincus par 
esprit de haine ou de vengeance. M. Sorel 
t'st-il si sur de ce qu'il affirme? Les armées 
régulières sont disciplinées ; les grévistes 
l'éussiraient-ils à s'imposer une discipline 



rigoureuse ? Ne formeraient-ils plutôt point 
des troupes furieuses et sans freins? 

Je m'arrête là, bien que l'ouvrage de 
M. Sorel appelât encore beaucoup d'autres 
réflexions ; mais il faut savoir se borner. 
En tout cas, l'œuvre de ce penseur ori- 
ginal méritait d'être signalé à nos lec- 
teurs. 

J. Hailhaciie. 



LIVRES REÇUS 

Manuel d'Economie politique, par \ï\- 
fredo Pareto, traduit de l'italien, par Al- 
fred Bonnet, 1 vol. in-S», 12 fr. 50 (V. 
Giard et E. Brière, édit., Paris). 

Milieux libres ; quelques essais de viecom- 
munisle en France, par Georges Narrât, 
1 vol. grand in-8°, 5 francs (Félix Alcan, 
édit., Paris). 

L'Europe et V Empire ottoman; les as- 
pects actuels de la question d'Orient, 1 vol., 
5 francs avec 2 cartes hors texte (Perrin 
et C''', édit., Paris). 

Ce)it années de rivalité coloniale (l'afTaire 
de Madagascar), par Jean Darcy, 1 vol., 
4 francs (Perrin et C'", édit., Paris). 



CORRESPONDANCE 
.1 M. Paul Descamps. 

Cher Monsieur, 

Je viens de lire avec le plus vif intérêt 
l'article de M. Creveaux sur le Type thié- 
ra chien. J'ai regretté seulement de ne 
pouvoir suivre les explications de notre 
collègue sur une carte un peu détaillée, 
mais je n'en avais pas à ma disposition. 

Comme il en a certainement été de 
même pour d'autres que moi, je veux 
vous demander s'il ne serait pas possible 
d'adjoindre, aux futurs fascicules d'en- 
quêtes, une carte de la région étudiée. La 
Carte du dépôt des fortifications, publiée 
par le ministère de la guerre en deux 
éditions distinctes, l'une uniquement pliy- 
sique, l'autre à la fois physique et poli- 
tique, pourrait être prise comme type. 

Je désire également appeler votre at- 



:i6 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE. 



tention sur l'importance des indications 
bibliographiques qu'il faudrait donner 
non seulement exactes, mais encore com- 
plètes. J'entends par là qu'on devrait in- 
diquer, outre le nom de l'auteur et le titre 
de l'ouvrage, le nom de l'éditeur, et — 
s'il ne s'agit pas d'une maison bien connue 
— celui de la ville où le livre a été pu- 
blié, ainsi que la date de publication. 
Cette dernière indication s'impose, si l'on 
se réfère à un article de revue. 

Vous vous rappelez quelle peine — due 
à l'insuffisance de la bibliographie — 
nous avons eue à retrouver certaine mo- 
nographie du Perche-Gouët, citée jadis 
dans un article de la P*^' série de la Science 
sociale. 

Veuillez agréer, etc. 

D'" Bailhacme. 

Les observations, présentées par le 
D'" Bailhache. sont justes. Aussi nous nous 
joignons à lui pour demander aux aute'urs 
qu'ils veulent bien porter toute leur atten- 
tion sur la question des références biblio- 
graphiques. 



Quant à la question des cartes géogra- 
phiques, ce n'est pas la première fois que 
l'un ou l'autre des membres de notre So- 
ciété émet le vœu d'en voir figurer plus 
souvent dans les études publiées. 

C'est avec plaisir que nous profitons de 
l'occasion que nous offre la lettre de 
M. Bailhache, pour annoncer à nos lec- 
teurs que nous sommes disposés à tenir 
compte, dans la mesure du possible, du 
vœu qu'elle contient. 

P. D. 

AVIS AUX LECTEURS 

Nous rappelons que M. Paul Descamps, 
secrétaire de la rédaction de la Revue, est 
à la disposition des membres de notre 
Société et de tous ceux qui s'intéressent à 
la Science sociale : 

Le mercredi et le vendredi, de 2 heures 
à 5 heures, dans son bureau, 56, rue Jacob ; 

Le lundi et le mardi, à l'Ecole des 
Roches, à Verneuil (Eure) ; 

Les autres jours, 50, rue Jacob, mais en 
prévenant quelques jours d'avance. 



BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE 

rONDATEL'R 

EDMOND DEMOLINS 



/ 

LES POPULATIONS RURALES 

DE LA TOSCANE 

PAR 

Paul ROUX 



l 



PARIS 

BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE 

56, RUE JACOB, 56 
Février 1909 



SOMMAIRE 



I. — La région des collines. P. 5. 

Le lieu. — Les cultures arborescentes. — La propriété et le métayage. — 
L'absentéisme. — Le ■< fattore ». — Le patronage du propriétaire. — La 
communauté de famille. — Les conséquences du métayage. — Les associa- 
tions agricoles. 

1" Le Chianti. — Lo domaine de Brolio. — Le vin et l'huile. 

2" Une petite ville de campagne. 

3° Le Val di Cbiana. — Les travaux hydrauliques. — L'élevage et le tabac. 

4" La banlieue de Florence. 

5" Les « Crète >y. 

II. — La Montagne. P. 54. 

1° Le Casentino. — La transhumance. — Le châtaignier et l'émigration. — 
La l'orôt et la fabrication. — Les conséquences du reboisement. 

2" Le Mont Amiata. — Les; productions arborescentes. — Les mines de mer- 
cure. 

III. — La Maremme. P. 71. 

I" La colonisation. — Le pâturage et la culture extensive — La création des 
métairies. — Los sociétés de colonisation. 
2° Les résultats de la colonisation. 

IV. — Conclusions. P. <S0. 

La subordination d la population rurale à la classe urbaine. 



LES POPULATIONS RURALES 

DE Là TOSCAAE 



La Toscane s'étend des sommets des Apennins au rivage de 
la mer Tyrrhénienne ; on y peut distinguer trois zones caractéris- 
tiques : la montagne, les collines, la Maremme. Comme le tra- 
vail est le facteur dominant dans la constitution des sociétés et 
que le travail agricole est sous la dépendance étroite du lieu, 
nous ne serons pas étonnés de rencontrer trois variétés du type 
toscan correspondant à ces trois milieux physiques distincts. 
Mais nous constaterons que les populations rurales de la Toscane 
sont partout sous l'influence plus ou moins accentuée des pro- 
ductions arborescentes. 

Dans les collines, les cultures arbustives sont une conséquence 
naturelle du relief du sol, de la nature du terrain et du climat, 
et, comme l'agriculture est l'unique moyen d'existence, c'est 
donc dans cette zone qu'elbs développent au maximum leurs 
efîets sociaux. En particulier, elles maintiennent la communautr 
de famille et le patronage traditionnel et paternel du proprié- 
taire. 

Dans làmontagne, les productions arborescentes (châtaignier) 
sont limitées par la nature du sol. La culture est ici insuffisante 
pour nourrir la population qui trouve dans l'émigration, la fa- 
brication ou les mines des moyens d'existence complémentaires. 
Cela favorise l'indépendance des jeunes gens et a pour consé- 
quence V ctablissement en simple ménage et V atténuation du 
pjatronage. 

En Mare?7î?ne. les cultures arborescentes sont favorisées par 
le climat, mais entravées par l'insalubrité du lieu et l'état ma- 
récageux du sol, ce qui nécessite au préalable l'intervention du 



4 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

grand patron qui assainit et appelle des colons. C'est ici que se 
fait l'expansion dans la culture du type rural toscan. L'exten- 
sion des cultures arborescentes et les progrès du peuplement 
amènent la reconstitution de la communauté de famille et pro- 
voque le -patronage intense et progressiste du j)ropriètaire. 

Ces trois variétés n'ont cependant pas la même importance. 
C'est la zone des collines qui présente le type toscan fondamen- 
tal, et cela pour plusieurs raisons. La première, c'est que les 
collines occupent plus de la moitié de la superficie de la Tos- 
cane; la seconde, c'est que les cultures arborescentes, caractéris- 
tiques de cette zone, débordent, en les influençant, sur les zones 
voisines partout où les conditions de sol et de climat leur per- 
mettent de s'étendre. En outre, c'est dans la région des collines 
que se trouvent situées les villes, centres du commerce et de l'ac- 
tivité économique, autrefois surtout, mais aujourd'hui encore 
lieu de résidence de la plupart des propriétaires importants. 
C'est donc dans cette région que le patronage se manifeste de 
la façon la plus complète et la plus normale; c'est là aussi que 
se maintient le mieux le type de la famille patriarcale. 

Nous commencerons donc par l'étude du type de la région 
des collines déterminé par les conditions du travail, parce qu'il 
est le plus complet et qu'il offre au plus haut degré les carac- 
tères propres à la population toscane. Puis nous examinerons en 
quoi le type de la montagne diffère du précédent; comment la 
présence du châtaignier, l'existence du pâturage, de la forêt 
ou des mines favorisent l'établissement en simple ménage et di- 
minuent l'importance du patronage du grand propriétaire. En- 
fin nous constaterons que le type de la Maremme procède étroi- 
tement des deux premiers par l'émigration des ouvriers et des 
colons et par le patronage intense des riches urbains, rendu" 
nécessaire par les grands travaux d'aménagement qu'exige la 
mise en valeur d'un sol inculte et marécageux. 

C'est le métayer en communauté de famille qui caractérise la 
première variété, le petit propriétaire fragmentaire qui per- 
sonnifie la seconde, et le grand propriétaire urbain qui repré- 
sente la troisième. 



LA RÉGION DES COLLINES 



Le lieu. — Les collines s'étendent sur la moitié de la Toscane 
dont elles occupent la partie centrale, entre les derniers contre- 
forts des AjDcnnins et la plaine littorale de la iMaremme. Elles 
couvrent toute la province de Sienne, une bonne partie de celles 
de Florence et de Pise et quelques districts de celles d'Arezzo 
et de Lucques. Cette région présente çà et là quelques plaines, 
qui sont plutôt des vallées élargies et qui, si elles offrent des 
particularités culturales, sont cependant trop peu étendues pour 
donner naissance à un type social distinct. Dans la province de 
Grosseto, il existe des hauteurs qu'on serait tenté de ranger dans 
la zone des collines, si, parle climat, la nature du sol et le mode 
de culture, elles ne faisaient partie de laMaremme. 

Ces collines sont des mamelons plus ou moins élevés, aux 
pentes escarpées et disposés sans ordre côte à côte. Ce relief accen- 
tué et cette disposition chaotique ont une influence fâcheuse sur le 
régime des eaux et sur les voies de communication. Ils sont dus 
à l'âge géologique récent de cette contrée dont la formation date 
de l'époque tertiaire, souvent même de l'âge pliocène; il s'ensuit 
que les agents atmosphériques n'ont pas encore eu le temps d'éro- 
der les sommets, de combler les dépressions et d'adoucir les 
pentes. Le travail d'érosion se continue actuellement d'une façon 
active : sur les pentes trop rapides les eaux ne s'infiltrent pas. mais 
ruissellent en entraînant les terres et forment en quelques heures 
dans les ravins des torrents impétueux et dévastateurs. Ces 



6 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

torrents sont le plus souvent à sec et d'ailleurs trop encaissés 
pour permettre l'irrigation, ce qui exclut les prairies naturelles 
et toutes les cultures irriguées. En outre, les eaux de pluie, ar- 
rivant en grande abondance sur des terrains souvent argileux 
et compacts, séjournent dans les fonds et noient les cultures 
si l'écoulement n'est parfaitement assuré par des fossés et des 
canaux. C'est ce qui explique que l'aménagement des eaux ait 
une si grande importance et joue un rôle si considérable dans 
l'agriculture toscane ^ 

Le resserrement des vallons et le danger des inondations, 
joints sans doute aux nécessités de la défense aux époques an- 
ciennes, n'ont pas permis l'établissement sur le bord des ruis- 
seaux des fermes et des villages qui occupent, au contraire, les 
sommets des collines. Ceci rend les communications difficiles, 
d'autant plus que l'absence de longues vallées rend particuliè- 
rement coûteuse et incommode la construction des routes et des 
voies ferrées; partout ce sont de profonds ravins à franchir, des 
pentes escarpées à gravir ou à contourner. La Toscane n'est 
donc pas favorisée par les transports, et ceci explique certains 
côtés routiniers et retardaires de son agriculture. La culture 
commercialisée ne peut être ici qu'exceptionnelle, tandis que 
la culture ménagère est souvent une nécessité. 

Le climat est tempéré avec des écarts de température- allant, 
par exemple, à Florence, de — 12" à -h 39''. Si l'été est chaud, 
l'hiver a souvent des périodes de froid assez vif, surtout lorsque 
souffle le vent du nord, la tramontane. Les gelées de printemps 
et d'automne sont aussi très fréquentes. 

Enfin signalons dans le sous-sol des gites minéraux variés et 
nombreux : de la lignite dans le val d'Arno, du fer en Maremme, 
du soufre près de Volterra, de la terre de Sienne et du mercure 
près du mont Amiata. 

En résumé, terrains d'une fertilité en général très moyenne 
et difficiles à cultiver à cause de leur escarpement ou de leur 



1. A Florence, il tombe annuellement 90 centimètres d'eau, répartis sur 107 jour- 
nées; il Sienne, 77 centimètres en 83 jours de pluie. Les étés sont secs. 



LA REGION DES COLLINES. / 

compacité; eaux abondantes et dévastatrices en hiver et insuf- 
fisantes en été; température présentant de grands écarts; re- 
liefs accentués, rendant les communications difficiles. Tels 
sont, dans la région des collines, les caractères principaux du 
lieu dont nous verrons l'influence sur le travail et les cul- 
tures. 

Les cultures arborescentes. — Ce qui donne à la campagne 
toscane sa physionomie propre, ce sont les plantes arbustives 
(\Tigne, olivier, mûrier) mélangées aux céréales. Cette associa- 
tion se retrouve ailleurs en Italie, mais en Toscane la culture 
mixte [coltura promiscud) est le système normal, et les plantes 
arborescentes y tiennent une place considérable. 

Les champs, rectangulaires toutes les fois que la configura- 
tion du sol ne s'y oppose pas absolument, sont subdivisés en 
bandes plus étroites par des lignes d'arbres [filari), distantes de 
3 à 10 mètres, suivant les usages du lieu, le climat et l'exposi- 
tion. Souvent le sol est complètement ombragé par la ramure 
des oliviers, et cependant les céréales y croissent et y mûrissent. 
J'ai interrogé un grand nombre de personnes pour savoir 
quelle était la cause qui avait développé la culture mixte en 
Italie. Je n'ai pas obtenu de réponse entièrement satisfaisante. 
La culture mixte remonte à la plus haute antiquité et subsiste 
encore de nos jours ; elle répond donc à certaines conditions 
du milieu. Il est probable que, grâce à l'ardeur du soleil, les 
cultures annuelles ne souffrent pas trop de l'ombre des arbres, 
que les racines de ceux-ci, pénétrant plus profondément dans 
le sol, ne nuisent pas à celles des céréales, et qu'ainsi le même 
champ peut porter à la fois deux récoltes au lieu d'une. Il n'est 
pas inutile de rappeler aussi que, sous le climat méridional et 
et dans les terrains pierreux des collines de la Toscane, on ne 
peut songer à obtenir les gros rendements en grains ou en 
fourrages qu'on obtient dans le nord de la France. En réalité, 
la culture du i^ays^ c'est la culture arbustive ; les céréales et les 
fourrages ne sont qu'un accessoire, mais accessoire nécessaire 
pour la nourriture de la population; car n'oublions pas que 



8 LES rOPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

nous sommes encore ici sous le régime de la culture ména- 
gère ^ . 

La vigne est généralement mariée à l'érable et taillée en hau- 
tain. Il y a souvent trois, c[uatre et cinq ceps attachés au même 
pied d'arbre, et parfois, sur la ligne, entre les soutiens vivants, 
se trouvent des vignes basses, conduites sur échalas. Il n'y a 
pas lieu d'entrer ici dans de plus amples développements sur les 
multiples formes qu'affecte la vigne suivant les diverses loca- 
lités, non plus que sur les modes de la taille et sur les variétés 
des cépages-. Disons seulement que celles-ci sont nombreuses 
et parfois médiocres. Aussi l'effort des viticulteurs progressistes 
tend-il actuellement à réduire les cépages à un très petit nombre 
répondant à des conditions bien déterminées. 

L'amélioration du vignoble toscan est favorisée par la des- 
truction des vignes par le phylloxéra qui, en Italie comme en 
France, est une cause de progrès pour la viticulture. Dans les 
localitésles plus atteintes, dans la province de Pise par exemple, 
nombre de propriétaires ont reconstitué à la manière française, 
c'est-à-dire en vignes denses occupant le sol à l'exclusion de tout 
autre culture. Cependant, dans le reste de la Toscane, la cul- 
ture mixte règne encore sans partage, mais ses inconvénients, 
qui apparaissent déjà avec les traitements multiples qu'exigent 
les maladies cryptogamiques et qui nécessitent de fréquents 
passages dans les champs, alors que les céréales sont en pleine 
végétation, ne pourront que se faire sentir plus vivement avec 
les progrès de la culture intensive et la raréfaction de la main- 
d'œuvre. 

La question de la culture mixte est controversée dans les mi- 
lieux agricoles; partisans et adversaires présentent des argu- 
ments qui ne sont pas sans force. Dans les deux camps on trouve 
des agriculteurs instruits et expérimentés; mais si actuellement, 
dans bien des cas, la culture mixte est défendable, du moins 
la culture en vigne spécialisée paraît mieux adaptée aux né- 

1. H faut cependant signaler dans les collines pisanes des olivettes pures exploi- 
tées en métayage. 

2. Pour plus de détails voir la Revue de Vilicidlure, n" du 1" octobre 1908. 



LA REGION DES COLLINES. 



cessités techniques et aux conditions économiques de l'avenir i. 

V olivier a une aire géographique moins étendue que hi vigne 
qui s'élève dans la montagne et descend dans la plaine, car il 
est plus exigeant qu'elle pour le terrain et redoute davantage 
le froid. Il appartient presque exclusivement à la zone des col- 
lines. On trouve des olivettes pures dans les environs de Luc- 
ques et de Pise, mais partout ailleurs les oliviers sont disposés 
dans les champs en lignes plus ou moins espacées. La taille, 
assez sommaire, se fait tous les trois ans; elle est souvent exa- 
gérée, ce qui affaiblit l'arbre. La récolte des olives a lieu en 
novembre, décembre et janvier; on ramasse les fruits tombés 
et on gaule ceux qui restent sur l'arbre. Le gaulage fait tomber 
beaucoup de bourgeons qui fructifieraient les années suivantes; 
c'est pourquoi on prétend que l'olivier ne donne qu'une année 
sur trois. Les variétés qui sont nombreuses, ne sont pas toujours 
bien sélectionnées et adaptées au sol et au climat. 

Le mûrier fut introduit en Toscane dans la seconde moitié 
du xiii" siècle par des marchands lucquois qui l'apportèrent 
de Sicile. Après des fortimes diverses, la sériciculture se déve- 
loppe de nouveau en Toscane. On trouve des mûriers à peu près 
partout dans la plaine et dans la colline; ils sont disposés en 
ligne dans les champs et souvent mêlés à la vigne. On les re- 
taille tous les trois ans, ce qui fournit des fagots aux cultivateurs, 
et chaque année, au mois de juin, on les dépouille de leurs 
feuilles pour nourrir les vers à soie. 

Un peu partout, on rencontre disséminés divers arbres frui- 
tiers : pommiers, poiriers, pêchers. Cependant cette culture a 
en général peu d'importance, car les variétés sont médiocres, 
les arbres en petit nombre et mal tenus. Il y a dans cette branche 
de grands progrès à réaliser; plusieurs professeurs d'agricul- 
ture poussent d'ailleurs énergiquement dans cette voie.. 

Sur des pentes souvent escarpées, dans un sol souvent pier- 
reux, sous un climat chaud et sec en été, les cultures arbores- 

1. Cf. en faveur de la vigne spécialisée : Prof. V. Racah, Economia délia Viti- 
cultura moderna nette coltine pisane, Pise, Mariolli, 1903. — En sens contraire. 
Inchiesta agrara. vol. ïoscana, p. 3'il. 



10 LES POPULATIONS RURALES DE LA ÏOSCAIVE. 

centes sont celles qui conviennent le mieux et qui donnent le 
produit le plus élevé. On ne cultive les céréales et les fourrages 
que comme appoint, et pour subvenir aux besoins de la nour- 
riture et utiliser le terrain au maximum. Aussi peut-on affir- 
mer que la culture toscane clans la région des collines est entiè- 
rement sous l'influence des productions arborescentes, qui lui 
donnent son caractère propre. 

Les effets sociaux des cultures arborescentes sont connus'. 
Rappelons-les brièvement; nous aurons d'ailleurs occasion de 
les constater à chaque pas au cours de cette étude. Tout d'abord, 
la culture arbustive impose un travail qui est plus 7ninutieux 
et attrayant que prnible. Certes le bêchage de la vigne exige 
bien un certain effort, mais la taille, le palissage demandent 
plus de soin que de force; la récolte des raisins, des olives, de 
la feuille de mûrier, des châtaignes, est une opération facile et 
amusante. Il en résulte que le personnel ouvrier peut, en grande 
partie, se composer de femmes et d'enfants, et ceci favorise la 
culture en communauté de famille^ puisque chacun trouve à se 
rendre utile sur le domaine, sans avoir à se livrer à un labeur 
excessif ni à faire preuve d'une grande initiative. La valeur 
des plantes qui occupent le sol ne permet pas en effet de bou- 
leverser la culture; il faut s'en tenir au mode d'exploitation 
traditionnel, on ne peut faire de progrès que dans les détails. 
Les capacités supérieures ne peuvent donc s'affirmer que diffi- 
cilement, ce qui contribue au maintien de la communauté. 

Les cultures arborescentes exigent une main-d'œuvre minu- 
tieuse et nombreuse; tous les travaux se font à la main. En 
revanche, les produits sont abondants et riches. Une petite 
étendue de terrain peut donc occuper et nourrir une famille 
même nombreuse, ce qui favorise la petite propriété ou plus 
exactement le "petit domaine. 

De ce que les productions arborescentes exigent relativement 
peu de travail, ou du moins que le travail de l'homme semble 
avoir moins d'influence sur le produit que la puissance de la 

1. Cf. Se. soc, l. XXII, p. 133. 



LA RÉGION DES COLLINES. 11 

nature, de ce que la récolte des fruits se rapproche de la 
cueillette, il s'en suit que la notion du tien et du mien se trouve 
un peu obscurcie chez les individus. Il en résulte que les vols 
champêtres sont assez fréquents, surtout dans le voisinage des 
villes ou des gros bourgs où vit une population assez misérable 
do journaliers ou d'ouvriers de l'industrie. Il faut reconnaître 
que, grâce à l'activité économique plus grande, à la hausse des 
salaires, à une police plus exacte, à plus de bien-être en 
somme, la situation s'améliore à ce point de vue. Cependant, 
en bien des endroits, le paysan doit garder sa récolte pendant 
la nuit lorsqu'elle arrive à maturité; il a liâfe de cueillir ses 
fruits pour s'éviter cette peine et pour les mettre à l'abri des 
maraudeurs. Cela l'amène parfois à prématurer sa vendange 
ou sa cueillette. La coutume du grappillage a pour consé- 
quence le ban des vendanges; afin d'éviter que, sous prétexte 
de ramasser les raisins abandonnés, on ne cueille ceux de la 
vigne voisine, l'autorité communale fixe la date de la récolte 
pour chaque terroir. Cet usage est évidemment la marque d'un 
état encore peu avancé de la viticulture. Il tombera par la 
force des choses, lorsque les propriétaires cultiveront des cépages 
qui pourront être différents de ceux des voisins, mûrir plus 
tôt ou plus tard, et voudront faire de la vinification rationnelle. 

La propriété et le 3iétayage. — Nous avons vu que les 
productions arborescentes favorisent la culture familiale en 
communauté restreinte sur un petit domaine. La question se 
pose aussitôt de savoir si la famille ouvrière est propriétaire de 
ce petit domaibe. 

La répartition de la propriété foncière est déterminée à la 
fois par le mode de travail et par l'état social actuel et anté- 
rieur de l'ensemble de la population. Il faut donc, pour se 
rendre compte des faits qui ont pu produire la grande, la 
moyenne ou la petite propriété, étudier non seulement la po- 
pulation rurale, mais aussi la population urbaine, examiner les 
influences exercées parles groupements de la vie collective, et 
enfin interroger l'histoire. 



12 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

Il est certain que la culture arbuslive exigeant des soins 
minutieux, réclamant une main-d'œuvre abondante, et donnant 
sur une petite surface des produits élevés, semble très favorable 
au développement de la petite propriété. Celle-ci est en effet 
assez répandue en Toscane; cependant, comme nous le verrons. 
elle est beaucoup plus développée dans la montagne que dans 
la zone des collines \ Dans la région que nous étudions main- 
tenant, le propriétaire-cultivateur est extrêmement rare % Le 
petit propriétaire est ordinairement un urbain, boutiquier ou 
artisan, qui possède une ou deux métairies, c'est-à-dire quel- 
ques hectares qu'il donne à métayage et dont il consomme les 
produits en nature (vin, huile, farine, etc.). 

La petite propriété ainsi entendue existe depuis le moyen 
âg-e. Les conditions politiques locales du xii*' et du xiif siècle 
ont contribué au fractionnement de la propriété féodale. Au 
plébéien indépendant, prenant part auxaffaires publiques, la pro- 
priété rurale, plus ou moins étendue suivant sa fortune, semblait 
un renforcement de son influence et de son importance. Il y 
trouvait aussi le plaisir de la villégiature et, si ses moyens le 
lui permettaient, se faisait construire une villa. Aussi, malg-ré 
les tendances aristocratiques de l'époque des Médicis, un très 

1. Les Atii deir Inchiesta CKjraria donnent les chiffres suivants : 
138.000 très petits propriétaires avec un revenu inférieur à 200 francs. 

28.500 petits — — de 200 à 2.000 — 

5.000 moyens — — de 2.000 à 20.000 — 

270 grands — — supérieure 20.000 — 

Les très petits propriétaires jouissaient d'un revenu total de 8.970.000 francs. 
Les petits — — — 17.100.000 — 

Les moyens — — — 26.350.000 — 

Les grands — — — 6.750.000 — 

Ce sont donc les petits et les moyens propriétaires qui détiennent la plus grande 
partie du soi. — Ces chiffres se réfèrent à toute la Toscane. Depuis vingt-cinq ans. 
ils ont pu se modifier un peu, mais leur valeur relative n'a pas dû beaucoup changer. 

2. Les stalistiques répartissent ainsi la population rurale en Toscane : 

Métayers 50 % 

Propriétaires-cultivateurs et fermiers 25 % 

Journaliers 25 ^é 

11 est certain que dans la région des collines, la proportion des métayers est 
beaucoup plus forte. 



LA RÉGION DES COLLINES. 13 

petit nombre de familles purent-elles constituer de grands biens 
et ceux-ei, composés de plusieurs exploitations, se divisent faci- 
lement par héritage et ne se reconstituent pas autrement par 
suite de l'absence de grands industriels et de riches commer- 
çants; de telle sorte que la petite et la moyenne propriété domi- 
nent aujourd'hui en Toscane. 

Ainsi la prospérité des villes de commerce au moyen âge a 
fait passer la propriété foncière aux mains des urbains; auxquels 
ne pouvaient pas faire concurrence les paysans à cause de leur 
situation misérable. Comment ces urbains vont-ils tirer parti de 
leurs domaines? 

Il nous faut écarter de prime abord le faire-valoir, qui exige 
la compétence technique et la résidence rurale. Le propriétaire 
pourrait-il du moins exploiter par régisseur? Difficilement, par 
suite des conditions mêmes du travail qui réclame une main- 
d'œuvre considérable qu'on ne peut pas restreindre par l'emploi 
des machines, à cause de la culture mixte, du relief du sol 
et des nécessités même de la technique (taille de la vigne et 
des arbres, cueillette des fruits). D'autre part, certains travaux 
sont délicats et difficiles à contrôler; il y a donc avantage à 
intéresser l'ouvrier à leur bonne exécution en lui donnant une 
part du produit. Rien ne pousse donc les propriétaires urbains 
à substituer le faire-valoir au mode de tenure en usage eu Tos- 
cane depuis le moyen âge. 

Le fermage n'est pas davantage adapté aux conditions lo- 
cales. La vigne, les arbres à fruits représentent un capital im- 
portant engagé par le propriétaire en frais de plantation et en 
soins culturaux jusqu'à l'âge de production des plantes. Si 
donc il afferme ses terres, il en exigera un prix élevé, mais le 
propre des cultures arborescentes, c'est d'être très sensibles aux 
influences atmosphériques et de donner par conséquent des pro- 
duits aléatoires. Seul, un fermier riche pourrait courir le risque 
des mauvaises années en escomptant les bonnes. Or, pendant 
les luttes du moyen âge entre les Ailles et les barons féodaux, 
les campagnes furent pillées et dévastées périodiquement; 
aussi tous ceux qui avaient quelque chose à perdre se réfugié- 



14 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

rent-ils dans les cités où les seigneurs vaincus durent à leur tour 
fixer leur résidence. La population rurale fut donc décapitée et 
il ne resta dans les campagnes que des paysans misérables et 
ignorants. La condition de ces derniers s'est, depuis lors, un peu 
améliorée, mais pas assez pour qu'ils puissent recruter une classe 
de fermiers riches, et ce n'est certainement pas de la bourgeoisie 
urbaine que ceux-ci peuvent sortir. 

Le métayage, qui est le mode traditionnel d'exploitation du 
sol en Toscane, est donc resté le contrat agraire presque exclu- 
sivement usité. Il répond parfaitement bien aux nécessités cul- 
turales, aux conditions du lieu et à l'état social. 

Le propriétaire absentéiste voit ses soins d'administration 
réduits au minimum, puisque le métayer se charge de tous les 
détails de la culture. Le partage des produits en nature est 
avantageux à la fois au colon et au propriétaire; le premier 
trouve sur le domaine la subsistance de toute sa famille et n'a 
pas besoin de recourir au commerce ; le second, qui habite la 
ville voisine, peut également consommer en nature les produits 
de ses terres, et s'il lui reste un excédent, il en trouve le place- 
ment dans la population urbaine au milieu de laquelle il vit ^ 
Même encore aujourd'hui la difficulté des communications et le 
prix élevé des transports favorisent le maintien de cette éco- 
nomie rurale ménagère. Enfin, le métayage règle automati- 
quement la question des salaires et laisse à l'ouvrier une indé- 
pendance relative et une certaine initiative, il le fait participer 
aux risques de la culture sans cependant lui en laisser tout 
l'aléa. Le propriétaire, de son côté, s'il subit les déficits des mau- 
vaises années, profite au moins des bonnes récoltes et peut veiller 
au bon entretien du capital engagé dans sa terre. En fait, le mé- 
tayage donne en Toscane toute satisfaction aux uns et aux au- 
tres; la meilleure preuve en est qu'il s'étend tous les jours. En 
Maremmc, il se substitue au faire-valoir à mesure que la culture 
arborescente gagne sur la culture extensive, et aux environs 
de Lucques il tend à remplacer le contrat mixte, comme plus 

1. Beaucoup de vieux palais florentins sont munis d'un guicliet où les voisins 
Tiennent acheter au détail dé l'huile ou du vin. 



LA. RÉGION DES COLLINES. 15 

favorable au progrès agricole, puisqu'il autorise une interven- 
tion plus active du propriétaire '. 

Le patronage du possesseur du sol est en cfiet, non seulement 
justifié par le contrat de métayage, mais favorisé par le carac- 
tère aléatoire des productions arborescentes et par la formation 
communautaire de la population qui manque d'initiative, mais 
subit assez docilement la direction patronale. Il nous faut exa- 
miner de quelle façon s'exerce cette direction et mettre en re- 
lief les caractères du patronage rural en Toscane. 

L'absentéisme. — Nous avons vu quelles causes ont fait passer 
la propriété foncière aux mains des urbains. Depuis le moyen 
âge, ceux-ci, retenus à la ville par leurs affaires, les fonctions 
publiques, les carrières libérales ou les agréments de la vie 
mondaine, n'ont pas fait retour aux champs : ils sont restés 
absentéistes. 

Les uns, très riches, possèdent des terres étendues dans diffé- 
rentes régions de la Toscane; ils ne peuvent évidemment pas 
pratiquer la résidence sur tous leurs domaines, mais en fait ils 
n'y viennent guère qu'en villégiature. Leur installation princi- 
pale est à la ville. 

D'autres, moins opulents, habitent aussi la ville, et d'une 
façon plus continue encore, à cause de la profession qu'ils exer- 
cent. Quelques-uns, n'ayant pas cette excuse, vivent dans l'oisi- 
veté, mais croiraient déroger en résidant à la campagne. 

Reste une troisième catégorie de propriétaires, formée de petits 
bourgeois, de commerçants et d'artisans, qui possédaient quel- 
ques métairies dont les revenus, augmentés d'un maigre traite- 
ment ou des bénéfices d'un commerce somnolent, les aident à 
vivre . Ils tirent de leurs propriétés la plus grande partie de la 
subsistance nécessaire à leur ménage ; ils vont souvent dans leurs 
domaines voisins de la ville où ils résident, et ont avec leurs mé- 

1. Le contrat mixte, qui se rencontre aussi près de Pistoie et dans les collines 
lombardes, est ainsi nommé parce qu'il participe à la fois du fermage etdu métayage : 
le colon donne une redevance fixe en blé, et jiartage avec le propriétaire les produits 
de la vigne, de l'olivier, du mûrier. Le propriétaire n'a donc pas à se préoccuper des 
cultures herbacées qui sont livrées à la routine du colon. 



16 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCAJfE. 

ta^ers des rapports fréquents. Mais leur patronage ne peut être 
que rudimentaire, car ils n'ont ni la science agricole nécessaire 
pour diriger leurs colons, ni les capitaux indispensables pour 
réaliser des améliorations et inaugurer une culture rationnelle 
et progressiste. 

Pour être équitable il convient de faire remarquer que l'ab- 
sentéisme d'un propriétaire toscan qui habite une des villes de 
la province et peut, en quelques heures de voiture, se rendre 
sur ses domaines, n'est en rien comparable à l'absentéisme d'un 
propriétaire français qui réside à Paris et ne paraît jamais sur 
ses terres. 

Le « FATTORE ». — Le propriétaire absentéiste est représenté 
sur ses terres par un régisseur — un fattore — qui est chargé 
de l'administration du domaine et de la direction technique des 
métayers. Certains de ces agents, au service de riches proprié- 
taires, ont jusqu'à 30 ou 35 métairies sous leur autorité. Ils sont 
aidés, pour Fe-xécution des détails et la surveillance des travaux, 
par des sotto-fattori, jeunes gens qui font leur apprentissage, 
ou vieux employés de confiance montés d'un degré dans la hié- 
rarchie. 

Il y a plusieurs types de régisseurs; j'en vois trois très net- 
tement. C'est d'abord le vieux et fidèle fattore , peu instruit, mais 
intelligent et dévoué qui est arrivé à l'ancienneté. On le ren- 
contre -fréquemment dans la province de Sienne. Il a souvent 
débuté comme domestique auprès du maitre qui, appréciant ses 
qualités, lui a d'abord donné quelque emploi de confiance, tel 
que celui de magasinier ou de contremaître. Plus tard, il cou- 
ronne sa carrière par la charge de régisseur. Ayant franchi 
successivement tous les degrés de la hiérarchie, ayant passé par • 
tous les emplois, vieilli sur le domaine, il ne le cède à personne 
dans la connaissance des hommes et des choses qui rentourent. 
S'il ne faut attendre de lui ni comptabilité savante, ni initia- 
tive hardie, du moins peut-on être sûr qu'il ne négligera aucun 
détail, qu'il connaît par le menu toutes les pratiques culturalcs 
du pays et qu'il n'ignore aucune des finasseries des métayers. 



LA RÉGION DES COLI.INKS. 17 

aucune des ruses des marchands. Il est tout dévoue à la famille 
du maitre avec laquelle il s'identifie et par laquelle il est traité 
avec bienveillance et ati'ection ; il rend aux paysans sur lesquels 
il a autorité les bons procédés dont il est lui-même l'objet de la 
part de son maitre. Les colons l'estiment, le respectent et ont 
confiance en lui : c'est le fattore patriarcal. 

A côté de ce type, on en rencontre un autre qui contribue à 
faire à la classe des régisseurs une mauvaise réputation. Pas 
plus instruit que le précédent, souvent moins intelligent, il n'en 
a jamais le dévouement. Incapable ou paresseux, il néglige les 
travaux essentiels et laisse le domaine aller à la ruine. Présomp- 
tueux en raison de son ignorance, il entreprend des opérations 
mal conçues, plus mal exécutées encore et dont le résultat est 
aussi désastreux pour les colons que pour le propriétaire. Pour 
masquer son incapacité ou sa mauvaise foi, il affecte un grand 
zèle de surveillance à l'égard des métayers qu'il pressure, dont il 
s'attire l'inimitié et qu'il détache ainsi de leur patron. Il semble 
ignorer les préceptes les plus élémentaires de la morale et ne 
craint pas d'ajouter à ses appointements des gains illicites; il 
mène joyeuse vie et fait fortune. C'est im agent actif de désor- 
ganisation sociale ec de discorde entre propriétaires et paysans. 

S'il existe des régisseurs de cette sorte, — et les scandales qui 
éclatent de temps à autre démontrent que pour être rare l'es- 
pèce n'en est cependant pas éteinte, — il ne faut pas hésiter à en 
rendre responsables certains propriétaires trop insouciants de 
leurs affaires qui négligent de choisir avec soin leurs agents, de 
les diriger et de les contrôler. Ils ne leur demandent qu'une 
chose : faire rentrer le plus d'argent possible dans leur caisse 
toujours vide. Parfois même ils les transforment en banquiers 
et leur demandent de leur avancer des fonds. Pour prix de ces 
complaisances ils doivent tolérer bien des abus. 

Enfin, depuis quelques années, apparaît un nouveau type de 
régisseur. Certains propriétaires ont compris que l'agriculture 
était aujourd'hui une science et que la direction d'un grand 
domaine exigeait des connaissances agronomiques que ne saurait 
remplacer la pratique des vieux usages. Il existe aujourd'hui 

2 



18 LES POPULATIONS RLKALES DE LA TOSCANE. 

un certain nombre de régisseurs qui ont fréquenté les écoles 
pratiques d'agriculture', qui sont au courant des méthodes ra- 
tionnelles et des découvertes récentes, sont en rapports constants 
avec les professeurs d'agriculture à qui ils demandent des con- 
seils et avec qui ils collaborent par des essais et des expériences. 
Actifs et zélés, ils prennent à cœur leur métier, ont l'amour- 
propre du succès et, pour peu qu'ils soient compris et soute- 
nus par leurs propriétaires, améliorent les cultures, augmentent 
les rendements pour le plus grand profit du patron et des mé- 
tayers. Servant l'un, ils servent aussi les autres, et démontrant 
ainsi la solidarité de leurs intérêts réciproques, ils contribuent 
au bien-être général et à l'harmonie sociale. On ne peut que 
souhaiter de voir leur nombre s'accroitre, les propriétaires les 
apprécier davantage et améliorer leur situation matérielle. 

Il y a des régisseurs qui administrent les biens de plusieurs 
petits propriétaires qui se partagent ainsi la dépense; d'autres 
exercent une profession accessoire; d'autres, chargés de proprié- 
tés peu étendues, sont des sortes de domestiques d'un rang un 
peu plus élevé; ils en touchent à peu près les gages. Les 
régisseurs les plus importants qui administrent une grande 
faltoria de 400 à 500 hectares sont d'ailleurs assez mal rétri- 
bués : on m'a indiqué des traitements de 700 à 800 francs comme 
très fréquents; ceux qui atteignent 1.000 francs sont exception- 
nels. Cela tient à l'ancien mode de recrutement des fattori encore 
en usage aujourd'hui dans bien des familles; ces agents sont 
des ouvriers montés en grade qui sont satisfaits de leur situa- 
tion, car ils la comparent à celle qu'ils avaient autrefois; ils 
jouissent en outre d'une certaine considération et d'une indé- 
pendance assez grande. 

Sur les grandes propriétés le régisseur doit le plus souvent 
rester célibataire. Il est logé et nourri par le propriétaire dans 
les bâtiments de lafattoria où le maitre est ainsi toujours sûr de 
trouver maison ouverte et table mise lorsqu'il veut venir visiter 
ses terres. Le ménage est tenu par une femme appelée fattoressa^ 

1. Plusieurs de ces écoles sont ducs à l'initialivc el à la générosité de grands 
propriclaires. 



LA RÉGION DES COLLINES. 19 

mais qui n'est presque jamais la femme du fattorc et qui reçoit 
à peu près les gages d'une cuisinière. A la table du régisseur 
et de la gouvernante vivent les sotto-fattori et tous les employés 
célibataires de l'exploitation. Les visiteurs y reçoivent une hos- 
pitalité simple, mais cordiale et empressée. 

Cette organisation n'olfre pas aux régisseurs instruits et ca- 
pables la situation à laquelle ils ont droit. Aussi peut-on noter 
une évolution qui tend actuellement à relever leurs émoluments 
et à leur donner la possibilité de fonder un foyer indépendant. 
Nous verrons que c'est en Maremme que ce progrès s'est, déjà 
manifesté avec le plus d'intensité, l^n peu partout on substitue 
volontiers au mot fattore celui à'agente (agent), qui passe pour 
plus relevé. 

Le rôle et l'importance des régisseurs varient beaucoup sui- 
vant les domaines dans lesquels ils se trouvent et les proprié- 
taires à qui ils ont affaire. Dans la Maremme, contrée éloignée 
et insalubre où les maîtres ne vont presque jamais, et qui est 
actuellement en voie de transformation, leur indépendance est 
presque absolue et le champ ouvert à leur activité, presque illi- 
mité. Pays neuf t>ur lequel ne pèse pas le poids des traditions 
surannées, les régisseurs y sont en général plus instruits et plus 
progressistes; leur situation morale et matérielle est meilleure 
que dans la région des collines. Ici, lorsque le propriétaire est 
lui-même agriculteur et dirige effectivement ses métayers, le 
fattore a un rôle très diminué, il n'est plus qu'un sous-ordre 
chargé de la surveillance des détails. Ce cas se présente rare- 
ment; le plus souvent, le régisseur dirige à peu près souverai- 
nement la fattoria qui lui est confiée. Si les résultats financiers 
de sa gestion sont bons, il jouit pratiquement de la plus grande 
initiative; aussi la prospérité de l'agriculture toscane repose-t- 
elle en grande partie sur l'intelligence et le zèle des régisseurs. 

Le patronage dl- propriétaire. — Cest donc par rintermè- 
diaire du fattore que le propriétaire absentéiste exerce son pa- 
tronage. Ce patronage est imposé par le métayage et renforcé 
par les cultures arborescentes, mais il doit à la formation com- 



20 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

munautaire de la race d'être très interventionniste et de revêtir 
les formes du paternalisme. C'est bien d'ailleurs ainsi que les 
issus de patriarcaux comprennent le patronage ; il s'agit pour 
eux d'assister le patronné bien plus que de l'élever. 

Le patronage du propriétaire toscan se manifeste d'abord dans 
le travail. Le patron règle souverainement les assolements et les 
méthodes'culturales; il décide les achats et les ventes de bétail; 
il fait faire les plantations de vigne et d'arbres et en choisit les 
espèces; souvent même il se charge de la vinification et de la 
fabrication de l'huile. Son intervention est incessante et autori- 
taire. Elle est d'ailleurs beaucoup plus active et efficace sur les 
grandes propriétés administrées rationnellement que sur les 
domaines moyens ou petits. Le patronage est naturellement 
d'autant plus intense qu'il y a une différence de capacité plus 
grande entre le patron et le patronné. Or, ce dernier doit à son 
origine communautaire d'être souvent routinier et ignorant, mais 
aussi d'être habitué à subir un contrôle et à accepter une direc- 
tion. Le patron novateur se heurte plutôt à la force d'inertie qu'à 
la mauvaise volonté du colon. Celui-ci est assez intelhgent pour 
reconnaître la supériorité technique du propriétaire ou de son 
représentant lorsqu'elle s'affirme par des résultats tangibles; il 
se laisse alors guider assez docilement. En règle générale, le 
métayer vaut ce que vaut le propriétaire. Les cultures arbores- 
centes poussent celui-ci à patronner le travail à cause du capital 
important qu'elles représentent, qu'il ne faut pas laisser dépérir 
et dont il faut tirer le revenu le plus élevé possible et aussi à 
cause de l'influence considérable que peuvent avoir les façons 
culturales sur les rendements : choix des espèces, taille, traite- 
ment des maladies, confection du vin ou de l'huile, élevage des 
vers à soie, etc.. 

C'est d'ailleurs un patronage très intense de la propriété qui 
donne au propriétaire une autorité presque absolue sur ses 
colons. A une famille qui ne possède rien il assure l'existence 
par la jouissance d'une métairie en plein rapport et garnie 
des instruments de travail indispensables. Parfois il lui facilite 
la jouissance des produits du sol en vendant pour son compte 



LA RÉGION nES COLf.INES. 21 

le vin, l'huile et les cocons à des conditions plus avantageuses 
que celles que pourrait obtenir le paysan. 

Il veille aussi à ce que chaque métairie soit proportionnée 
aux besoins et aux forces de la famille qui l'occupe; et ceci 
l'amène à exercer sur la famille un patronage tout patriarcal. 
Si celle-ci s'accroît ou diminue au delà de certaines limites, il lui 
affecte un domaine plus grand ou plus petit, de façon qu'elle 
puisse le travailler soigneusement et y trouver des moyens de 
subsistance suffisants. Mais, comme un changement de métairie 
est toujours une opération compliquée et n'est pas toujours 
possible, le patron intervient pour limiter l'accroissement des 
familles de ses métayers et empêcher ainsi leur appauvrisse- 
ment et leur misère, car, d'après les idées communautaires du 
milieu, il a charge d'assurer leur existence. Aussi lisons-nous 
dans les baux qu'aucun mariage ne doit se conclure sans 
l'approbation du propriétaire, et cela aussi bien pour empêcher 
que la main-d'œuvre féminine ne diminue par l'établissement 
au dehors des jeunes filles que pour éviter que le mariage des 
garçons n'amène sur la métairie des bouches supplémentaires 
qu'elle ne pourrait nourrir. Pour la même raison, il est interdit 
au colon de prendre des domestiques. Dans la pratique, ces 
prescriptions subissent des tempéraments dus aux circonstances 
locales et à l'évolution des mœurs qui tend à ébranler la com- 
munauté; mais elles n'en sont pas moins caractéristiques du 
patronage toscan. 

La communauté de famille. — Nous avons montré que les 
productions arborescentes favorisent la culture en commu- 
nauté restreinte et développent le patronage. Le moment est 
venu d'étudier l'organisation de ces familles en communauté 
sur lesquelles s'exerce l'autorité du propriétaire. Chacune d'elles 
a un chef, le capoccia, qui est le père, et après lui un de 
ses fils choisi par ses frères, généralement l'ainé, quelquefois 
le célibataire. Dans cette dernière coutume apparait la défiance 
des communautaires qui ne veulent pas que le chef de la famille 
ait comme chef de ménage des intérêts en opposition avec ceux 



22 LES l'OPULATIO.NS RURALES DE LA TOSCANE. 

de la communauté. A la mort de la mère c'est la belle-fille la 
plus ancienne dans la maison qui assume la charge de ména- 
gère [massaia); enfin un homme est spécialement chargé des 
animaux, c'est le bifolco. Capoccia, massaia, bifolco doivent être 
agréés par le propriétaire. 

Les familles de métayers comptent ordinairement de dix à 
quinze personnes, quelquefois plus. Elles sont constituées par 
plusieurs ménages vivant sous lo même toit; à la mort des 
parents, les frères continuent la communauté sous l'autorité de 
l'un d'entre eux. Comme le domaine a une production limitée et 
ne peut nourrir au delà d'un certain nombre de iDouches, il 
arrivait souvent autrefois qu'un seul des garçons se mariait 
(il était parfois désigné par le sort) ; les autres restaient dans la 
maison en qualité d'oncles. Il arrive aussi que les fiançailles se 
prolongent de longues années, les jeunes gens attendant qu'il 
y ait place pour eux dans l'une ou l'autre famille. Bref, il semble 
bien, et ceci ne saurait nous étonner chez des communautaires, 
que le mariage est une affaire de famille bien plus qu'une 
affaire personnelle et qu'il est sous la dépendance étroite des 
conditions du travail sur un domaine déterminé. On voit par 
là que les habitudes patriarcales ont quelquefois pour consé- 
quences d'abaisser la moralité (car les célibataires malgré eux, 
ne sont pas toujours d'une conduite exemplaire), d'entraver la 
natalité et, par là, de faire obstacle à l'accroissement de la popu- 
lation et à l'expansion de la race. 

Il faut remarquer qu'aujourd'hui, sous l'influence des idées 
extérieures et par suite du développement économique général 
qui multipUe les moyens d'existence, l'indépendance indivi- 
duelle augmente. Les jeunes gens se marient presque tous et 
de bonne heure, dès leur retour du service militaire. Il en 
résulte que la famille s'accroit. Elle peut quelquefois continuer 
à vivre sur le même domaine par une culture plus intensive, 
grâce à la direction et à l'appui du propriétaire, mais souvent 
elle doit se diviser. Il se produit alors un essaimage : un ou 
deux ménages prennent leur part des biens de la masse com- 
mune et vont s'établir au dehors. Actuellement, ils trouvent assez 



LA ISKCION DES COLLINES. 2.'i 

facilement à s'installer coiiime métayei's à cause des défriche- 
ments qui, dans certaines régions, permettent d'augmenter le 
nombre des métairies, et grâce aux progrès de la culture qui 
rend possilde le dédoublement de certains domaines; et ici il 
nous faut constater l'influence bienfaisante du patronage qui, 
en perfectionnant les méthodes, facilite les conditions de vie de 
la population rurale. Les ménages qui ne trouvent pas de mé- 
tairies viennent renforcer la classe des journaliers dans les 
villages et dans les bourgs. Ces ouvriers trouvent à vivre grâce 
aux travaux d'amélioration qu'exécutent les propriétaires. 
Produits d'une sélection à rebours, ils constituent évidemment 
l'élément inférieur de la population rurale. Certains ne trouvant 
pas sur place une occupation suftisante émigrent. A San-Ge- 
mignano, par exemple, quatre à cinq cents ouvriers vont 
chacfue année travailler en France pendant plusieurs mois. Il 
parait que néanmoins ils ne font pas d'économies et ne s'élèvent 
pas. 

Quoique la concorde règne généralement dans ces familles 
patriarcales, il arrive cependant que le désaccord éclate entre 
les frères et amène la séparation des ménages. Cela a lieu 
notamment lorsque le frère aine n'est pas choisi comme ca- 
poccia par ses frères ou n'est pas agréé par le propriétaire. 
Sous le coup de l'humiliation, il va s'établir au dehors. Il arrive 
aussi, et le cas est de plus en plus fréquent, que ce sont les 
femmes qui introduisent la discorde dans la maison. La massaia 
qui est la plus ancienne, s'occupe du ménage, de la basse-cour, 
de la garde des enfants, des travaux d'intérieur en un mot, 
tandis que ses belles-sœurs doivent prendre part à tous les tra- 
vaux des champs. Il est de ces dernières qui sont mécontentes 
de leur sort et qui, pour être maîtresses de maison, soulèvent 
des querelles et incitent leurs maris à cjuitter la communauté. 
En fait, les communautés sont aujourd'hui moins nombreuses 
qu'autrefois et il y a un peu partout en Toscane, quoique à des 
degrés divers, tendance à la désagrégation de la famille pa- 
triarcale; il est exceptionnel de voir des cousins rester ensemble. 
Cependant c'est encore dans la région des collines que les com- 



24 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

munautés sont les plus stables à cause des nécessités du travail 
(cultures arborescentes) et de la constitution de la propriété qui 
s'oppose au morcellement des domaines, comme cela arrive 
dans la montagne où dominent les petits propriétaires." 

La dissolution de la communauté pose la question de la pro- 
priété individuelle et de l'héritage. Voyons donc comment se 
répartissent les Ijiens entre les membres de la famille et com- 
ment se règlent les successions. 

Les produits de la métairie servent d'al)ord à la subsistance 
et à l'entretien des personnes de tout âge composant la famille. 
Les économies sont la propriété exclusive du père qui, à part 
l'argent de poche, ne donne à ses enfants aucune rétribution 
pour leur travail. Les filles reçoivent en dot, à l'occasion de leur 
mariage, des vêtements, du mobilier, des bijoux et parfois de 
l'argent; la dot et ses revenus restent la propriété particulière 
du jeune ménage. Les garçons ne reçoivent aucun avancement 
d'hoirie. A la mort du père, sa succession se règle entre ses 
enfants. Le code civil italien a établi pour les successions ah 
intestat le régime du partage égal, mais il a fixé la quotité dis- 
ponible dans tons les cas à la moitié des biens. L'ancienne 
législation toscane n'accordait aux filles qu'une part très minime 
(un douzième, si je ne me trompe) dans la succession paternelle; 
nous allons retrouver la trace de cette coutume dans la pratique 
actuelle. Le plus ordinairement, le mourant laisse un testa- 
ment par lequel il avantage ses fils de toute la quotité disponible. 
En fait, la plupart du temps, les filles ne touchent que leur dot, 
qui d'ailleurs n'est pas sujette au rapport si elle dépasse la 
part successorale : on considère, dans ce cas, que le père a 
entendu user de son droit de disposer de la quotité disponible. 
Si le père laisse un domaine, la part des tilles est encore souvent 
réduite par une évaluation inférieure à la réalité, qui a pour 
but d'éviter le morcellement du domaine que les fils continuent 
alors à exploiter en commun. Ceux-ci, en effet, ne procèdent 
pas ordinairement au partage de la partie des biens qui leur 
revient, et qui souvent est représentée exactement par l'avoir 
du père au moment de son décès, si les filles ont déjà touché 



LA ri':gion des collines. 25 

leurs dots. Ils restent dans l'indivision, de .sorte qu'en fait rien 
n'est changé dans la maison. Habituellement le frère aîné est 
chef de famille et administre la communauté comme le faisait 
son père, mais évidemment avec un peu moins d'autorité; il 
rend compte à ses frères de la marche des afiaires, mais con- 
serve seul la gestion des économies et de la masse commune. 
En cas de dissolution de la communauté, on procède au par- 
tage qui se fait par souche pour les biens entrés dans la masse, 
mais qui se fait par tête pour les produits de Tannée, chaque 
homme ayant droit à une part, chaque femme et chaque enfant 
de huit à dix-huit ans ayant droit à une demi-part; les enfants 
en bas âge n'interviennent pas au partage. On voit par là qu'un 
ménage qui a de nombreux enfants en état de travailler a tout 
avantage à essaimer, puisqu'il n"a pas sur les économies réalisées 
plus de droit qu'un ménage sans enfant qui contribue cependant 
moins que lui aux bénéfices de la communauté ; qu'au contraire, 
en cas de départ, il touche une portion plus considérable des 
produits obtenus pendant l'année sur le domaine, et qu'enfin, 
de toute façon, il est plus capable d'assumer l'exploitation dune 
métairie et par là de trouver un établissement indépendant. 

Dans les classes riches, on trouve à peu près le même régime 
des biens où s'accuse nettement la formation communautaire 
de la race. Le régime matrimonial légal et usuel est le régime 
dotal, tel que nous le connaissons en France, mais avec cette 
particularité que la dot, constituée en vue du ménage et des 
enfants, est inaliénable, non seulement pendant le mariage, 
mais même après la mort du mari s'il y a des enfants. Prenons 
un exemple concret qui nous fera voir l'organisation matérielle 
dune famille bourgeoise. La femme de X... a reçu une dot 
mobilière pour laquelle le père de X. . . a donné une hypothèque 
sur ses biens, car l'hypothèque légale de la femme mariée 
n'existe pas. Le père X... a assuré à son fils des biens d'une 
valeur double de celle de la dot apportée par la femme de 
celui-ci, mais il s'en est réservé l'usufruit pour ne pas paraître 
se dépouiller de son vivant et abdiquer partiellement son auto- 
rité. Ceci est caractéristique de la famille patriarcale; c'est 



20 LES rOPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

cVailleurs une piiio question de forme, car sou fils s'occupe 
très activenientde Fadrainistration des domaines. Il s'est eng'ag:é, 
par contre, à donner à son fils un revenu mensuel et à l'entre- 
tenir dans sa maison ainsi que sa femme, ses enfants, ses 
domestiques, son cheval, etc.. On voit bien ici la tendance à 
maintenir la communauté. X... en est le prisonnier; s'il voulait 
s'établir en simple ménage, sa situation matérielle se trouverait 
fortement amoindrie. Il est vrai qu'il pourrait la relever par 
l'exercice d'une profession ou d'une industrie. C'est seulement 
dans les familles dont la fortune est surtout mobilière, et encore 
est-ce une tendance récente et assez rare, que les fils reçoivent 
en dot un capital en toute propriété. Quant aux coutumes suc- 
cessorales, elles sont les mêmes dans la bourgeoisie et dans 
l'aristocratie que dans la classe paysanne ; les fils sont avantagés 
de la quotité disponible, de sorte que les filles ne touchent 
guère que leur dot. Il arrive souvent aussi que les frères 
restent dans l'indivision au moins pour leurs biens fonciers ; ils 
y ont parfois avahtage, car ils diminuent de la sorte les frais 
d'administration. 

Cette raison d'économie vient aussi certainement s'ajouter 
aux nécessités du travail pour maintenir la communauté chez 
les paysans : il est relativement moins coûteux de vivre en 
famille nombreuse qu'en ménages séparés. C'est en effet dans 
les régions où la richesse, ou du moins l'aisance est le plus 
répandue chez les métayers, que la communauté tend le plus à 
se dissoudre. Mais, en général, le mode d'existence des paysans 
toscans est resté des plus simples, quoi qu'il se soit sensiblement 
amélioré dans ces dernières années. Jadis les maisons étaient 
assez misérables, mais un grand progrès a été réalisé sous ce 
rapport dans la seconde moitié du xix" siècle. Beaucoup de 
propriétaires ont reconstruit des habitations qui sont spacieuses, 
saines et aérées; aujourd'hui, surtout sur les grands domaines, 
le logement du colon est convenable et propre. C'est au mobi- 
lier surtout que l'on reconnaît le degré d'aisance d'une famille. 
Ici on trouve une simple paillasse étendue sur des planches, 
les couvertures sont sales et usées ; là, au contraire, on voit un 



LA. RÉGION DES COLLINES. 27 

lit de fer. une table de nuit, une commode, le tout neuf ou en 
bon état. En général, le mobilier est aujourd'hui très supérieur 
à ce qu'il était autrefois, signe évident d'un bien-être plus 
grand. 

La nourriture est frugale : le pain de froment, l'huile et les 
légumes en forment le fond. Les pommes de terre, presque in- 
connues, sont remplacées avantageusement, au point de vue 
nutritif, par les fèves. Presque chaque famille tue un porc pour 
son usage, mais la viande de boucherie parait rarement sur la 
table du paysan. L'eau et la piquette sont les boissons usuelles. 

En certaines régions de la Toscane, on porte des vêtements 
tissés à la maison; mais la fabrication domestique ne s'est main- 
tenue que là où il y a surabondance de main-d'œuvre féminine, 
et cela varie dune famille à l'autre. Le costume des hommes 
ne diffère guère de celui qu'on rencontre maintenant partout; 
les pièces y sont souvent nombreuses, ce qui est une preuve d'é- 
conomie et de soin, mais quelquefois aussi les vêtements sont 
sales et déchirés, ce qui laisse une impression fâcheuse. Quant 
aux femmes, elles portent des robes fort simples et se couvrent 
la tête d'un foulard; les toilettes à la mode et les chapeaux 
n'ont pas encore envahi la campagne. 

Les pratiques religieuses sont assez fidèlement suivies et les 
fêtes, qui sont nombreuses, scrupuleusement observées. Mais la 
religion du paysan est trop souvent encombrée de croyances 
superstitieuses et sa foi ne résiste pas toujours à un change- 
ment de milieu et à la perte de ses habituels soutiens. En tous 
cas, et sauf exception, l'influence du clergé semble à peu près 
nulle en dehors de l'église, et le cléricalisme parait être un sen- 
timent aussi inconnu au paysan toscan que l'anticléricalisme. 
Le fidèle ne rend pas non plus la religion responsable des fai- 
blesses éventuelles du prêtre. 

Le contadino toscan est en général intelligent mais peu instruit; 
il n'est pas, comme l'Allemand ou le Hollandais, avide de savoir 
et passionné pour l'école. Gela tient au milieu très traditionnel 
dans lequel il vit ; il ne se sent pas encore touché par la con- 
currence mondiale. Un peu d'apatliie et de routine serait son 



28 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

défaut dominant; c'est là un des effets de la communauté : cha- 
cun se repose sur elle, et son chef lui-même compte sur le pa- 
tron pour le ,euider et aplaair les difficultés. En fait, le métayer 
est d'autant plus soigneux, actif et énergique que le proprié- 
taire est plus progressiste et patronne plus efficacement. 

Les coxséouexces du métayage. — Étant donné la formation 
communautaire delà race, la pratique du métayage a, en effet, 
pour conséquence de donner une importance énorme à l'action 
de la classe patronale, de remettre entre ses mains le progrès 
de l'agriculture et le sort de la population rurale. 

Mais nous savons que cette classe patronale est absentéistè et 
urbaine. Il s'ensuit que deux courants contraires peuvent s'é- 
tablir et que des résultats très opposés peuvent être atteints. 

Si le propriétaire est indifférent et se désintéresse de ses 
terres, le sort de celles-ci et de ceux qui y vivent repose entre 
les mains du régisseur. Il se peut que les qualités de ce dernier 
atténuent les défauts du patron, mais le plus souvent le fattore 
est le reflet fidèle de son maître ; si celui-ci ne songe qu'à tirer 
de ses domaines le plus d'argent possible,' sans consentir jamais 
à y faire la moindre dépense, le régisseur le mieux intentionné 
sera forcément impuissant et sera amené, pour subvenir aux 
besoins d'argent du propriétaire, à traiter les colons assez ri- 
goureusement. Ceux-ci, privés de la direction qui leur est néces- 
saire, manquant des capitaux indispensables, s'enliseront dans 
leur routine et leur apathie , ne réaliseront aucun progrès 
agricole et, bien loin de voir leur sort s'améliorer, le verront 
au contraire empirer par suite des besoins croissants de l'exis- 
tence. Ce sera la gêne et souvent la misère. Vienne alors un agi- 
tateur socialiste, il aura beau jeu à représenter le propriétaire 
comme un exploiteur inutile et malfaisant et à exciter contre lui 
la haine du métayer. 

C'est ce qui a été tenté il y a quelques années, mais cette en- 
treprise a eu peu de succès, car la pratique du métayage, les 
traditions communautaires, la force des usages et de l'opinion 
publique ne permettent pas à l'absentéisme et à l'indifférence des 



LA RÉGION DES COLLINES. 29 

propriétaires de développer tous leurs mauvais effets. Les mau- 
vais patrons sont une rare exception; les patrons simplement 
insouciants sont plus nombreux, mais ils sont en général pleins 
de bienveillance pour leurs métayers et animés d'excellentes 
intentions à leur égard ; cela ne suffit pas pour les amener à 
remplir tous leurs devoirs de patrons, mais cela suffit pour 
maintenir, dans l'ensemble, des rapports assez cordiaux entre 
propriétaires et métayers. L'agitation à laquelle je fais allusion 
n'a pas troublé ces bons rapports ; elle a abouti à quelques 
réformes de détail et à une précision plus grande des contrats 
de métayage, mais surtout elle a secoué la torpeur de beaucoup 
de propriétaires en leur laissant entrevoir un danger possible 
et en les poussant à s'occuper de leurs affaires d'un peu plus 
près. A cet égard, les socialistes auront rendu un service signalé 
à la classe patronale et à toute la population. 

En efïet, si le propriétaire remplit effectivement ses devoirs de 
patron, le métayage est à la fois un instrument de progrès et un 
élément de paix sociale. Instrument de progrès, puisqu'il remet 
la direction du travail entre les mains de celui qui possède l'ins- 
truction et qui dispose de capitaux. Non seulement les pratiques 
culturales sont perfectionnées, mais des améliorations foncières 
sont réalisées : plantations, drainage, irrigation. Le rendement 
des terres augmente, les revenus du propriétaire s'accroissent 
ainsi que le bien-être des métayers. Souvent ces transformations 
sont l'œuvre d'un régisseur intelligent, actif et entreprenant, 
mais le patron a au moins le mérite de l'avoir choisi, de lui 
accorder sa confiance et son appui, et de ne pas lui refuser l'ar- 
gent nécessaire. Nous pourrions citer tel fattore qui, par une cul- 
ture rationnelle, a, en quatre ans, doublé le rendement des cé- 
réales sur les domaines qui lui sont confiés; on voit d'ici combien 
le bien-être des paysans doit en être accru. 

Aussi sont-ils très sensibles à l'avantage de se trouver dans 
une propriété bien administrée, et la crainte d'être renvoyés les 
rend très souples et très déférents. Ils comprennent qu'un patron 
dont les affaires vont bien peut les secourir largement en cas 
de malheur ou de mauvaise récolte, et que la direction éclairée 



30 LES POPLLATIOAS RURALES DE LA TOSCANE. 

à laquelle ils se soumettent leur assure la prospérité et l'aisance. 
Aussi les domaines de certains grands propriétaires sont-ils très 
recherchés; pour un métayer qui i)art, il s'en présente dk ou 
douze. Cela permet une sélection qui tourne à l'avantage du pa- 
tron, assure le progrès agricole et contribue à maintenir l'har- 
monie sociale par la permanence des engagements et la stabilité 
des familles. En fait, beaucoup de colons se succèdent de père 
en fds indéfiniment sur la môme métairie, quoique les baux 
n'aient qu'une durée d'un an. 

Les associations agricoles. — Les propriétaires qui veulent 
faire progresser la culture sur leurs terres trouvent une aide 
et un appui dans les associations agricoles, dont quelques-unes 
sont encouragées et subventionnées par les pouvoirs publics. 

Tout d'abord, signalons quelques associations de propriétaires 
qui se sont constituées ces années dernières pour résister aux 
revendications des métayers ou, plus exactement, pour fixer 
d'un commun accord les concessions à accorder et les modifica- 
tions à apporter au contrat de métayage. A vrai dire, il n'y a 
guère eu de troubles parmi les colons toscans, tout au plus quel- 
ques velléités d'agitation, mais les propriétaires, instruits par 
l'exemple des provinces voisines, n'ont pas voulu être pris au 
dépourvu et sont allés au-devant des réclamations et des grèves, 
en renonçant à ceux de leurs droits qui n'étaient plus en rapport 
avec l'état actuel des choses. Actuellement ces associations 
sont à l'état de vie ralentie; leur principal résultat a été la 
rédaction de contrats-types de métayage. Jusqu'alors ces con- 
trats étaient verbaux et basés sur les usages locaux, souvent 
assez vagues ou flottants sur bien des points. J'ai entre les 
mains des livrets qui sont remis à chaque colon; quoique publiés- 
par deux associations différentes, celle de Florence et celle de 
Sinalunga, ils sont presque identiques dans la forme et dans les 
clauses adoptées : en tête se trouve le texte des conventions 
générales, puis quelques pages blanches pour les stipulations 
particulières et enfin un certain nombre de pages pour l'ins- 
cription des comptes, de sorte que le métayer sait à chaque 



LA RÉGION DES COLLINES. 31 

instant quelle est sa situation vis-à-vis du propriétaire. Fort 
heureusement, grAce aux bons rapports qui existent entre colons 
et patrons, ces associations, qui sont en principe des instru- 
ments de lutte, sont demeurées à peu près inutiles •. On peut 
cependant regretter qu'il n'y ait pas en Toscane de syndicats 
mixtes groupant propriétaires, métayers et journaliers: ils 
pourraient, comme ailleurs, donner d'excellents résultats. 

Il existe bien des syndicats entre propriétaires pour l'achat 
d'engrais et de machines; ils se sont même beaucoup dévelop- 
pés pendant ces dernières années, malgré l'opposition des com- 
merçants et bien que leurs adhérents leur fassent souvent des 
infidélités. Le Consorzio de Sienne comptait H)9 membres au 
l^"" décembre 1900, .îiO en janvier 1907, et 420 en janvier 
1908. Son chiffre d'aflaires a passé de 178.093 francs en 190i, 
à 67i.4-7ô francs en 1907. Il livre chaque année des quantités 
croissantes de superphosphale et de sulfate de cuivre, ce qui 
dénote un progrès dans la culture et dans l'entretien des 
vignes. Le Consorzio de Lucques, fondé en 1905 avec 31 mem- 
bres, en comptait près de 900 en avril 1908. 

La création des syndicats économiques est souvent due aux 
comices agricoles, institutions d'utilité publique dont le but est 
désintéressé et qui travaillent à la diffusion de la science agricole 
par des publications, des journaux, des concours, des confé- 
rences et surtout par la fondation de chaires ambulantes d'a- 
griculture '. 

La première chaire ambulante [cattedra ambulante) a été 
fondée vers 1900; il en existe aujourd'hui plus de 120 en Italie. 



1. h'A(jraria des propriétaires de la province de Parme est le type le plus acceu- 
lué de cette sorte d'associations. En 1903, elle a soutenu victorieusement une lutte 
terrible contre les ouvriers ruraux embrigadés par les syndicalistes révolutionnaires 
de la Chambre du Travail de Parme. 

2. Budget du comice agricole de Sienne en 1905 : 

Hecetles. Principales dcpcnses. 

Cotisations 1.865 1V. Journal 516 Ir. 

Subventions de la province 1.000 — Concours... 9i7 — 

— de la commune de Sienne 400 — Subvention à 

— du Monte dei Pasclii 800 — la chaire d'a- 

Subventions des communes de l'arrondissement. 90 — gricullure... 600 — 



32 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

Leur création est généralement due à l'initiative d'un comice 
agricole aidé par les subventions des pouvoirs publics. Celle 
de Sienne date de 1902; son personnel enseignant est composé 
d'un professeur-directeur et de trois assistants, dont un réside à 
Montalcino et un autre à Colle d'Eisa; ces deux localités cou- 
vrent les dépenses occasionnées par l'installation de ces sections. 
Directeur et assistants se tiennent à la disposition des agricul- 
teurs pour leur donner tous les renseignements désirables, soit 
verbalement, soit par lettre ; ils font des conférences, organisent 
des cours de greffage, dirigent des champs d'expériences et des 
pépinières, et vont sur place donner des conseils aux régis- 
seurs et aux métayers. Ils rédigent aussi des notices et un jour- 
nal. J'ai pu observer de près le fonctionnement des chaires de 
Sienne et de Poppi, et j'ai constaté que leur action est très 
active et très pratique; la paperasserie n'y joue aucun rôle. 
Il est clair cependant que la valeur de l'institution dép&nd 
presque entièrement de la capacité et du zèle du directeur. 

Les fonds nécessaires au fonctionnement de la chaire de 
Sienne sont fournis par le Comice, l'État, la Province, les Com- 
munes, diverses Corporations et par des dons particuliers. Le 
conseil d'administration est formé par les délégués de certaines 
personnes morales qui subventionnent la chaire, c'est-à-dire, 
l'État, la Province, le Comice et le Monte dei Paschi ; ces délé- 
gués choisissent leur président et le professeur fait fonction de 
secrétaire ; en fait, ce dernier est la cheville ouvrière du con- 
seil et jouit de la plus large initiative. Lorsque la chaire est 
vacante le comice ouvre un concours à la suite duquel le con- 
seil d'administration choisit le titulaire dont la nomination doit 
être approuvée par le ministre de l'agriculture. On voit combien 
est libérale cette organisation et combien elle respecte les auto- 
nomies locales en les utilisant dans l'intérêt général. En Italie, la 
vie provinciale et municipale assez intense contre-balance très 
heureusement les effets fâcheux de la bureaucratie. Cette décen- 
tralisation est une survivance de l'ancien état politique de la 
péninsule; elle atténue les inconvénients de la formation com- 
munautaire. 



LA REGION DES COLLINES. 33 

J'ai nommé plusieurs fois le Monte dei Paschi de Sienne. 
C'est encore uq exemple d'autonomie. A l'ori.dne. c'était sans 
doute une sorte de banque où les hergers transhumants dépo- 
saient leur argent '. C'est aujourd'hui un établissement public, 
comme nos hôpitaux, dont le patrimoine est considéraljle et qui 
joue le rôle de mont-de-piété et de crédit foncier. Il possède 
beaucoup d'immeubles qui lui sont venus de prêts hypothé- 
caires non remboursés. La moitié de ses bénéfices doit être 
employée en œuvres de bien public dans la commune de Sienne 
qui profite ainsi d'un demi-million par an. Comme établissement 
de crédit foncier, le Monte dei Paschi peut rendre de grands 
services à l'agriculture si les propriétaires usent du crédit pour 
faire des améliorations et non pour vivre dans l'oisiveté. 

Nous avons étudié jusqu'ici dans leurs grandes lignes les 
conditions du travail, la constitution de la propriété et de la fa- 
mille, et le fonctionnement du patronage rural dans les collines 
toscanes. Il nous faut maintenant prendre quelques exemples 
concrets et voir quelles modifications apportent à Forganisatioii 
sociale que nous venons de décrire certaines situations parti- 
culières. 

Nous rencontrerons dans le Chianti, contrée un peu isolée, à 
cultures arborescentes riches, le patronage intense du grand 
propriétaire. A Sinalunga nous verrons le patronage du 
moyen propriétaire laisser plus d'initiative au colon, tandis que, 
sous l'influence de causes extérieures, la communauté accuse un 
certain ébranlement. Le Val di Chiana nous permettra d'étu- 
dier le rôle de l'État et des associations dans la mise en culture 
d'un pays marécageux. Dans la banlieue de Florence nous no- 
terons l'influence des débouchés faciles sur l'orientation de la 
culture. Et enfin la région des te Crète » nous démontrera que, 
là où n'existent pas les cultures arborescentes, le propriétaire 
toscan ne patronne pas et la culture reste extensive. 

1. Sienne est à mi-chemin entre les Apennins et la Maremme; il s'y tenait de 
grandes foires au printemps et à l'automne. 



34 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 



I. — LE CHIANTI. 

« Au delà du Bozzone, le fleuve historique, affluent de l'Ar- 
bia, dont les capricieux méandres sillonnent une grande partie 
de la province, à peu de kilomètres de Sienne commence la 
région du Chianti Cette région, constituée par des affleu- 
rements de l'époque éocène (calcaires compacts ot marnes), est 
située, pour une faible partie, dans la province de Florence 
avec les communes de Grève, Tavarnelle et Barberino d'Eisa, et, 
pour la partie la plus importante, dans la province de Sienne 
avec les communes de Gaiole, Radda, Castellina, Monteriggioni 
et Castelnuovo-Berardenga : bien que d'autres régions de la 
Toscane produisent des vins hautement appréciés et avec rai- 
son, cependant, si on veut donner une rigoureuse importance à 
la question d'origine, aucun autre vin, à l'exception de celui 
qui est récolté dans ces communes, ne peut revendiquer le 
nom de Chianti. 

« Dans cette région pittoresquement sévère, pas de collines 
grasses et fertiles aux contours adoucis, mais au contraire des 
côtes tourmentées et dénudées, hérissées de pics et d'escarpe- 
ments, et des pierres, des pierres et partout des pierres... 

« On dirait, à première vue, que les collines du Chianti sont 
rebelles à toute culture; mais la nature énergique des fils de 
cette terre et leur labeur infatigable ont su constituer, aux dé- 
pens de la roche, le terrain sur lequel les plantes donnent des 
produits fins et délicats. 

« Et ce terrain, patiemment obtenu à force de pic et de 
poudre est accumulé en terrasses soutenues par des murs où 
trouvent emploi les pierres enlevées des champs ; ces pierres 
servent aussi à faire des aqueducs pour discipliner les eaux qui 
des hauteurs se précipitent dans les vallées. 

« Sur ces terrasses alternent le paie feuillage de l'olivier et 
la vigne fière de son fruit estimé ; la lupiiielle et le trèfle croissent 
vigoureusement pour le plus grand bien des puissants bœufs 



LA REGION DES COLLINES. 35 

de Maremme qui peuplent les étables, pendant que, sur les 
murs qui soutiennent les champs, au mois de mai, Firis flo- 
rentin à la feuille en lame d'épée et à la fleur de lys bleue 
jette une note de gaieté'. » 

Cette description donne une idée exacte du Chianti et même 
de toute la région des collines toscanes dont le Chianti est le 
type le plus accentué. 

Le domaine de Brolio. — Nous irons tout droit au domaine 
le plus célèbre du Chianti. Le château de Brolio est la plus an- 
cienne demeure féodale de la Toscane; il présente cette particu- 
larité d'être encore en la possession de la famille de ses pre- 
miers propriétaires, les barons Ricasoli. 

« C'est le baron Bettino Ricasoli, dont le nom est étroitement 
lié à l'histoire du risorgimento italien et à l'essor de notre agri- 
culture, qui donna la première impulsion au progrès agricole 
dans le Chianti. 

«.( Possesseur de la plus vaste propriété du Chianti divisée 
pour la commodité de l'administration on sept domaines ou 
fattorie : Brolio, Gastagnoli, San-Giusto, Cacchiano, San-Polo, 
Meleto, Spaltenna. soit en tout plus de 6.000 hectares, il appliqua 
son énergie et sa haute intelligence à augmenter le rendement 
de cette vaste terre et à en faire connaître avantageusement les 
produits en Italie et à l'étranger. 

" Il donna particulièrement ses soins à Brolio où se trouve le 
château du même nom, en possession de la famille Ricasoli de- 
puis 1329; et Brolio atteignit rapidement une prospérité telle 
qu'il incarna en quelque sorte tous les biens des Ricasoli et le 
Chianti lui-même^. » 

Nous sommes donc bien placés ici pour étudier l'organisation 
et l'exploitation d'une grande propriété et saisir sur le vif la 
façon dont s'exerce le patronage du propriétaire. 



1. Prof. DoU. Vittorio Racah. Le escursioni agrarie di Brolio e Presciano in 
occasions del congresso nazionale délia Società degli AgricoUori ilaliani, 
Siena, 1908. 

2. Prof. Doit. V. Racah. op. cit. 



36 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

Il existe sur la terre de Brolio des bois très étendus; ce sont, 
en général, des taillis de chênes qui occupent les sommets trop 
élevés et les pentes trop rocheuses ou trop mal exposées pour 
que la culture y soit possible. La difficulté des communications 
et l'éloignement de tout centre important obligent à transformer 
sur place le bois en charbon pour diminuer les frais de trans- 
port. Le charbon de bois est en Italie dune consommation cou- 
rante, à cause de l'absence de houille. Le bois est donc vendu 
sur pied à des marchands qui le font abattre et transformer en 
charbon. Pour les mêmes raisons, le propriétaire a été amené 
à installer sur son domaine un four à chaux et une briqueterie 
qui lui fournissent les matériaux nécessaires aux constructions. 
Ici se vérifie une fois de plus que l'insuffisance des moyens de 
transport favorise la fabrication domestique et s'oppose à la 
spécialisation dans le travail. 

Les terres cultivées sont réparties en métairies de 10 à 
15 hectares chacune. En raison du relief accidenté du sol, de 
sa nature pierreuse et des cultures arborescentes, les travaux se 
font prescjue exclusivement à la boche et à la pioche et exigent 
beaucoup de main-d'œuvre. Aussi les familles sont-elles nom- 
breuses : sur une métairie de 12 hectares je relève quinze per- 
sonnes, dont sept hommes et trois femmes en âge de travailler; 
dcLix frères mariés vivent en communauté. A cause de sa si- 
tuation montagneuse un peu isolée, de l'aridité du sol qui 
oblige à la dispersion des habitations, de la grande propriété 
qui domine dans la contrée, le Chianti est resté un des pays 
les plus traditionnels de la Toscane; les vieilles mœurs et les 
vieilles coutumes s'y sont conservées plus qu'ailleurs, la stabi- 
lité des familles y est très grande ; le paysan est sobre, économe 
et laborieux, mais il ne faut pas lui demander beaucoup d'ini- 
tiative ni d'énergie novatrice. 

Les propriétaires ne cherchent pas d'ailleurs à développer 
ses qualités dans ce sens, ils lui demandent plutôt d'être tra- 
vailleur et docile ; en revanche, ils assument volontiers pour lui 
les risques de l'existence et l'assistent généreusement lorsqu'il 
est dans le besoin. Le régisseur, représentant du propriétaire, 



LA REr.ION DES COLLINES. Si 

est le chef réel des trente ou trente-cinq familles qui vivent sur 
sa fatlona. Ce chiffre n'est guère dépassé, car un plus grand 
nombre de métairies ne lui permettrait pas d'exercer cette tu- 
telle minutieuse qui caractérise le patronage rural en Toscane. 
La fattore règle l'assolement, surveille l'emploi des engrais chi- 
miques, veille à la bonne exécution des façons culturales et 
dirige tous les travaux d'entretien ou d'amélioration intéressant 
l'ensemble du domaine; il conclut tous les achats et toutes les 
ventes, administre les bois et tient une comptabilité rigoureuse. 
Dans les grandes exploitations, il ne reste guère au métayer 
d'autre initiative que l'exécution des détails des travaux et l'en- 
tretien du bétail. Parfois le régisseur exploite en faire-valoir 
une métairie qui a été négligée et qui a besoin d'être remise 
en état ; il en profite pour faire des expériences dont les résul- 
tats, s'il sont bons, sont ensuite généralisés sur les autres mé- 
tairies. 

A Brolio, comme dans toutes les grandes terres, les régisseurs 
relèvent d'un administrateur général qui réside ordinairement 
en ville, à qui ils rendent leurs comptes et dont ils reçoivent 
des instructions pour les questions d'administration. Au point 
de vue technique ils sont sous la direction d'un inspecteur, 
docteur en agronomie, qui a pour mission de rechercher les 
meilleures méthodes culturales et de diriger des expériences. Il 
s'occupe tout spécialement des vignes et des vins qui sont le 
produit le plus important des domaines du Chianti. L'influence 
du directeur est limitée par ce fait que n'ayant pas l'adminis- 
tration entre les mains, il ne peut agir que par ses conseils et 
ses avis, de concert avec l'administrateur qui, en définitive, a 
le dernier mot puisqu'il tient la caisse. Il faut donc que l'har- 
monie existe entre ces deux agents ou du moins que le pro- 
priétaire, éclairé à la fois par son technicien et son comptable, 
sache prendre la décision la plus conforme à ses intérêts et au 
bien-être de la population qui dépend de lui. C'est ainsi que 
les choses se passent à Brolio; mais il est des cas où l'insou- 
ciance d'un propriétaire fainéant fait de l'administrateur un 
véritable maire du palais omnipotent et irresponsable. 



38 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

La sollicitude des propriétaires de Brolio ne se borne pas à 
donner au travail une direction ferme et éclairée, elle s'étend 
aussi aux conditions de vie des paysans. Pour faciliter l'expan- 
sion des familles, on défriche certains coins de terrain favora- 
bles à la culture et on y installe une métairie. Chaque année, 
un certain nombre de vieilles maisons sont démolies et recons- 
truites pour être rendues plus commodes et plus hygiéniques. 
L'assistance médicale est assurée par le propriétaire, qui prend 
aussi à sa charge les médicaments. 11 en est de même pour 
l'instruction qui se donne dans les écoles appartenant aux Rica- 
soli et par des instituteurs rémunérés par eux. Ils assurent 
aussi à leurs paysans les secours religieux par les églises et les 
prêtres qu'ils entretiennent. Leur action patronale est donc très 
intense et aussi très étendue puisqu'elle s'exerce sur plus de 
quatre cents familles, comptant ensemble près de quatre mille 
individus. Mais elle a les défauts du paternalisme : les patronnés 
sont mis à l'abri des crises, mais seraient incapables de s'en 
garantir eux-mêmes puisqu'ils n'ont pas occasion d'exercer 
leur initiative et de faire un efîort personnel pour surmonter 
les difficultés. Ils sont vraiment à la merci du propriétaire et 
de ses aptitudes patronales. 

Le vin et l'huile. — Ce sont les deux produits caractéristi- 
ques du Chianti, produits riches qui jouissent d'une grande 
réputation en Italie et à l'étranger. Il en résulte deux consé- 
quences bien différentes : conservation des méthodes tradition- 
nelles et développement de l'esprit commercial. 

Tout d'abord, on hésite fort dans le Chianti à introduire des 
innovations dans le choix des cépages et la culture de la vigne. 
On craint de modifier la qualité du vin et de diminuer ainsi 
le principal revenu des terres. Cette crainte est légitime et elle 
serait justifiée si les grands propriétaires du Chianti n'avaient 
pas les moyens de faire faire les études et d'instituer les expé- 
riences nécessaires avant d'adopter soit une nouvelle variété, 
soit un nouveau procédé de culture ou de vinification. Leur dé- 
fiance à l'égard dos nouveautés s'explique d'ailleurs par un 



LA RÉGION DES COLLINES. 39 

accident qui a failli avoir pour le vignoble du Chianti des con- 
séquences désastreuses. C'est en effet en plein Chianti, à Brolio, 
au pied du château, dans une vigne d'expériences et de collec- 
tions où le baron Bettino Ricasoli avait réuni des cépages 
d'origines diverses, que le phylloxéra fit pour la première fois 
son apparition en Toscane en 1888. A cette époque, le phylloxéra 
était déjà parfaitement connu et étudié; aussi, grâce à la loca- 
lisation du mal, put-on par des moyens énergiques étouffer le 
fléau sur place et empêcher sa propagation. Depuis lors, on ne 
l'a signalé nulle part dans le Chianti ; on se flatte qu'en raison 
du climat, de la nature du sol, du mode de culture mixte, etc., 
le phylloxéra n'envahira pas la contrée. Il est possible que ces 
diverses causes retardent sa marche, mais il est fort douteux 
que le terrible insecte épargne le Chianti lorsqu'il aura dévasté 
les régions avoisinantes. En attendant, de peur de l'introduire 
de nouveau dans le vignoble, on se refuse à faire les nouvelles 
plantations en plants greffés, quoiqu'on Italie des mesures soient 
prises pour que les pépinières ne puissent livrer que des porte- 
greffes désinfectés et indemnes de phylloxéra. 

On retrouve la même timidité et le même respect des tradi- 
tions dans la fabrication du vin. La vinification est faite avec 
infiniment de soin, mais les nouvelles méthodes, certains pro- 
cédés sûrs et éprouvés comme l'emploi des ferments sélectionnés 
et des pieds de cuve ne sont pas encore en usage dans le Chianti. 
Les colons apportent au chai du propriétaire toute la vendange; 
on la foule, on la presse et le moût est partagé; le marc est 
cédé au métayer contre une certaine quantité de vin. Il arrive 
souvent que le colon vend au propriétaire sa part de moût; il a 
raison, car il s'agit ici de vins de choix qui doivent être traités 
rationnellement. Un chimiste-œnologue étudie les moûts et dé- 
termine la proportion des coupages à effectuer entre les vins 
des différents terroirs et cépages, de façon à obtenir un vin d'un 
type constant d'une année à l'autre ^. Lors de ma visite à Brolio, 
on construisait sur les plans de l'inspecteur technique un chai 

1. Cf. Revtte de ViiiculUire, n" du 8 octobre 1908. 



40 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

muni d'un outillage perfectionné où l'on doit concentrer la 
vinification des moûts de toutes les faltorie Ricasoli situées 
dans le Chianti. En raison de la valeur du produit et de l'éten- 
due des domaines, la vinification prend ici des allures d'indus- 
trie ; aussi le propriétaire n'hésite-t-il pas à engager de grosses 
dépenses pour conserver à ses vins la réputation qu'ils se sont 
acquise. 

L'huile du Chianti compte aussi parmi les plus estimées. Les 
oliviers croissent en lignes espacées à travers les champs; ils 
sont tenus taillés assez court, car nous approchons de la limite 
supérieure de leur zone. Les olives sont récoltées en décembre et 
janvier; elles sont placées en couche mince sur un plancher en 
attendant le moment de la fabrication. Il existe à Brolio une 
huilerie munie d'un outillage très complet pour broyer et 
presser les olives; le travail se continue sans interruption jour 
et nuit; les colons fournissent la main-d'œuvre nécessaire pour 
la manipulation de leur récolte. En général, ils ne conservent 
que l'huile de seconde et troisième pressée qui entre pour une 
part importante dans leur alimentation, et cèdent leur huile 
vierge au propriétaire qui est plus à môme qu'eux d'en tirer un 
bon prix. 

A Brolio on donne, en effet, autant de soins à la vente des 
produits qu'à leur fabrication. Il est assez curieux de trouver 
dans ce coin du Chianti, qui par certains côtés semble si tra- 
ditionnel, des hommes qui se préoccupent du goût américain et 
qui recherchent les modes d'emballage les plus propres à 
satisfaire la clientèle étrangère. Les vins sont vendus seulement 
après quelques années et la plus grande partie en est mise en 
bouteille. En vue de l'exportation, on a même modifié la capa- 
cité et la forme du vieux fiasco toscan pour le rendre plus 
plaisant à l'œil, plus maniable et permettre de remplacer par 
un bouchon l'ancien mode d'obturation à l'huile. L'huile aussi 
est logée dans des bidons de métal permettant un long transport 
et la vente au détail, car les propriétaires du Chianti vendent 
volontiers directement au consommateur. Ainsi, Brolio possède 
trois magasins de vente au détail à Florence, Rome et Gênes; 



LA RÉGION DES COLLINES. 41 

et le prix courant qu'on remet au visiteur lui apprend qu'il peut 
se faire expédier une caisse de douze bouteilles ou un bidon 
d'huile de 5 kilogrammes. L'exportation en Amérique, très 
active, se fait par l'intermédiaire d'un courtier de Gènes avec 
lequel l'administration du domaine a un traité. C'est grâce à cette 
organisation commerciale digne des anciens Florentins que les 
vins du Chianti ont une renommée mondiale. On ne peut cjue 
féliciter les propriétaires qui prennent de telles initiatives. 

Si donc les cultures arborescentes tendent parfois à retenir 
le cultivateur dans la routine et l'insouciance, elles le poussent 
au contraire dans la voie de l'effort, de l'initiative et du prog-rès 
lorsque leur produit est assez riche pour devenir l'objet d'un 
commerce d'exportation. Il est vrai que ce n'est pas le culti- 
vateur proprement dit qui s'oriente dans cette voie, mais bien 
le patron, le propriétaire qui est un urbain. Cela confirme ce 
que nous avons dit du rôle prédominant qui lui revient dans 
l'organisation sociale de la Toscane. 



II. — UXE PETITE VILLE T)E CAMPAGNE. 

Sinalunga, pittoresquement perchée sur le dernier contrefort 
des collines au pied desquelles passe la ligne de Sienne à Cliiusi, 
domine tout le Val di Chiana. C'est une étape entre la plaine et 
lacolhne qui se partagent d'ailleurs le territoire de la commune. 
Les communes toscanes ne ressemblent pas à nos petites com- 
munes rurales françaises; plus étendues et plus peuplées, elles 
comptent toujours plusieurs milliers d'habitants et souvent plu- 
sieurs sections distinctes. Sinalunga représente bien le type de 
ces petites villes de campagne, centre des autorités adminis- 
tratives et judiciaires du canton , où n'existe aucune industrie 
importante et où l'activité commerciale ne se manifeste que par 
les marchés et les foires. Il y a là de petits bourgeois, fonction- 
naires ou commerçants, possédant quelques métairies aux envi- 
rons et cinq ou six familles de propriétaires plus importants 
qui administrent leurs domaines avec l'aide d'un homme de 



42 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

confiance. C'est parmi eux, en général, que se recrutent les 
autorités municipales et ils consacrent aux affaires publicpies les 
loisirs que leur laissent la gestion de leurs intérêts privés. 

Quoique Sinalunga soit un centre rural, elle n'en cherche pas 
moins à imiter les grandes villes, et ceci est une marque de la 
formation urbaine de l'Italie. Ces bourgeois et ces propriétaires 
ne vivent pas chacun chez soi, comme le feraient de véritables 
ruraux; on les voit souvent sur la place publique où les artisans 
et les ouvriers inoccupés forment aussi des groupes ; le soir, on 
les rencontre souvent chez le pharmacien — dans les petites villes 
italiennes les pharmacies sont fréquemment un lieu de rendez- 
vous, sans doute parce que le pharmacien est un intellectuel 
qui jouit d'un certain prestige et qu'on peut entrer facilement 
dans sa boutique. — Il existe à Sinalunga un théâtre fort 
coquet qui a été construit par une société constituée entre un 
certain nombre de familles qui y possèdent leurs loges ^ ; on 
y peut avoir un fauteuil d'orchestre pour 50 centimes. Une 
troupe dramatique y reste à demeure pendant tout l'hiver. 
C'est un trait du caractère italien, souvent noté, que le goût du 
spectacle. Le besoin de se réunir en société n'est pas moindre ; 
aussi Sinalunga possède-t-elle un cercle qui compte 80 mem- 
bres; la plupart sont des artisans. Quoique la cotisation ne 
soit que de 70 centimes par mois, les locaux sont assez vastes; 
on y trouve des journaux, des revues, un billard et des tables 
de jeu; dans la salle de danse ont lieu en carnaval des bals 
fort animés où fraternisent toutes les classes de la société, car 
la morgue est un sentiment inconnu des Italiens et chez eux 
le moindre artisan a souvent des manières chevaleresques. 

Les distractions ne sont cependant pas ici assez nombreuses 
et absorbantes pour détourner les propriétaires de l'adminis- 
tration de leurs domaines. M. F..., par exemple, possède 24 mé- 
tairies autour de la ville; il règne de ce fait sur environ 
300 personnes. Ici nous ne trouvons pas tous les rouages admi- 
nistratifs que nous avons rencontrés sur les grands domaines. 

1. Dans beaucoup de tliéàircs, à la Scala de Milan par oxcinple, les loges sonl des 
propriétés privées qu'on se transmet par .succession cl par vente. 



LA RÉGION DES COLLINES. 'i'^ 

Le colon est en rapport direct et journalier avec le propriétaire, 
qui connaît personnellement ses gens et les traite d'après leur 
mérite; suivant leurs capacités, illeur laisse plus ou moins d'ini- 
tiative ; il donne à certains toute liberté pour les achats et les 
ventes d'animaux et s'en remet à eux du soin de payer ou de 
toucher l'argent. A cet égard, le patronage du moyen proprié- 
taire est plus libéral et plus éducatif, il favorise l'ascension du 
métayer. Il doit certainement ces avantages à ce que le proprié- 
taire réside ù proximité de ses terres et qu'ainsi les inconvé- 
nients de l'absentéisme n'apparaissent pas. Mais il faut recon- 
naître que la direction du patron est ici moins ferme que celle 
d'un régisseur jaloux de commander, qu'elle est moins énergi- 
que à combattre les mauvaises méthodes et à en introduire de 
nouvelles. En somme, le propriétaire est un peu disposé à laisser 
les choses en l'état; satisfait des rapports cordiaux qui existent 
entre lui et ses colons, il ne désire pas entrer en lutte avec 
eux et se créer des cUflicultés. En outre, quelle que soit son 
aisance, ses moyens financiers sont naturellement inférieurs à 
ceux des grands propriétaires. Il est par conséquent plus réservé 
dans les travaux d'amélioration qu'un régisseur qui propose 
et engage les dépenses, mais ne les paie pas. Il en résulte que 
le progrès agricole va peut-être un peu moins vite sur ces mé- 
tairies que sur celles des grandes propriétés ; l'autorité du patron 
y est moins forte, mais il y a lieu de se demander si l'initiative 
et les capacités du colon n'y sont pas plus grandes. 

La population est assez dense et s'accroît normalement, ce 
qui amène une meilleure utilisation du sol, mais aussi un certain 
ébranlement de la communauté. Les propriétaires, pour agrandir 
leurs métairies ou en augmenter le nombre, mettent en valeur 
les fonds marécageux par le colmatage ou défrichent les taillis 
de chênes qui couvrent les pentes et où vont paître les moutons. 
La densité de la population explique aussi la survivance du tis- 
sage domestique dans certaines familles ainsi que la fabrication 
de menus objets en bois. Quoiqu'on ne constate guère chez les 
jeunes gens un grand désir d'indépendance, l'accroissement des 
familles oblige un certain nombre d'entre eux à chercher un éta- 



M LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

blissementau dehors; quelques-uns sont employés de chemin de 
fer ; d'autres sont allés avec femme et enfants dans l'Argentine 
et parmi eux plusieurs sont revenus. C'est bien là une émigra- 
tion communautaire ; d'ailleurs, lorsqu'un fils de paysan quitte la 
famille, il reçoit une avance pour ses frais de voyage et, à son 
retour, il verse à la communauté une partie de ses gains. 

Il est rare qu'un fils de colon devienne simple journalier; 
c'est pour lui une déchéance. Cependant ceux-ci sont assez nom- 
breux à Sinalunga et aux environs à cause des grands travaux 
hydrauliques qui se sont exécutés et s'exécutent encore dans le 
Val di Chiana, mais ils ne trouvent pas toujours dans le pays une 
occupation suffisante, ce qui provoque une émigration périodi- 
que : beaucoup vont en Hongrie pendant l'été, des maçons se 
rendent dans le midi de la France pendant l'hiver, ou cherchent 
du travail dans d'autres régions delà Toscane, notamment dans 
la Maremme. 

Les deux contrées que nous venons de parcourir, Chianti et 
collines de Sinalunga, nous présentent tout le côté traditionnel 
de la Toscane. Cependant çà et là surgissent des initiatives qui 
tendent à briser les anciens cadres et à modifier les procédés de 
culture. Tel, par exemple, un officier démissionnaire qui a acheté 
une propriété en Toscane pour y faire de la viticulture. Comme 
il en ignorait les premiers principes, il l'a étudiée dans des 
livres français, et, dégagé en cette matière de toute tradition, il 
vise à faire de la culture rationnelle et spécialisée. Comme il ne 
pourrait faire adopter ses méthodes par des métayers, il exploite 
en faire-valoir au moyen de salariés. Quand un urbain devient 
délibérément un rural, il y a des chances pour qu'il réussisse, car 
son exode aux champs est par lui-môme la marque d'une volonté 
décidée et d'un caractère ferme. Si un pareil mouvement se gé- 
néralisait, il en pourrait résulter un notable changement dans 
l'organisation sociale du pays. 



LA RÉGION DES COLLINES. 45 



111. — LK VAL Dl CIIIAXA. 



Le Val di Cliiana est une plaine, large de 10 à 12 kilomè- 
tres et longue de 30, qui s'étend d'Arezzo au lac Trasimène. 
Si je range cette plaine dans la région des collines, c'est qu'elle 
n'en diffère socialement que par des nuances. Les cultures ar- 
borescentes existent ici comme sur les collines environnantes 
mais le mûrier remplace l'olivier. Depuis quelques années, la 
culture du tabac y a pris une grande extension sous l'impulsion 
de l'État, qui est aussi intervenu pour assainir le pays. 

Les travaux hydrauliques. — Jadis le Val di Chiana était un 
marécage ; les eaux indécises hésitaient entre le bassin de l'Arno 
et celui du Tibre. Grâce à des travaux hydrauliques considéra- 
bles auxquels reste attaché le nom du comte Fossombroni, cette 
vallée a été transformée en une plaine fertile, centre d'élevage 
d'une race de bétail améliorée grâce à la culture intensive et 
très estimée dans toute l'Italie centrale. Ainsi donc, la constitu- 
tion actuelle du lieu est due à l'intervention de l'État et des as- 
sociations hydrauliques. C'est une répercussion bien connue en 
science sociale que la nécessité des irrigations et des dessèche- 
ments développe les associations et parfois l'importance des pou- 
voirs publics. Dans le Valdi Chiana, l'Étata construit un canal qui 
traverse la plaine du sud au nord et sert de collecteur général. 
Pour combler les dépressions marécageuses il a employé le sys- 
tème du colmatage qui est souvent usité en Italie grâce au voisi- 
nage des montagnes où se fait un actif travail d'érosion. Voici 
un exemple concret de la façon dont procède l'État :M. X... avait 
un terrain mi-partie en culture, mi-partie en marécage ; l'État 
le lui afferma et y fit aboutir un canal de colmatage. Lorsque le 
niveau du sol fut suffisamment exhaussé, on rendit le terrain au 
propriétaire et on lui paya une indemnité pour les plantations 
et les aménagements détruits par le colmatage (clôtures, fossés, 
chemins, etc.); mais cependant on défalqua de l'indemnité la 



46 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

plus-value donnée au sol lui-même par l'opération ; l'améliora- 
tion est variable, suivant que les dépôts sont limoneux ou sa- 
blonneux, ce qui varie d'un point à un autre. Les propriétaires 
ont donc un intérêt évident à ces travaux d'assainissement; il y 
. a aussi pour l'État un intérêt économique et hygiénique à trans- 
former un pays malsain, inculte et pauvrement peuplé en une 
contrée saine, fertile et habitée par une population nombreuse 
et riche. Encore aujourd'hui, on exécute çà et là des travaux pu- 
blics qui complètent et parachèvent le plan d'assainissement 
primitif. 

Il reste aux particuliers à exécuter les travaux de moindre 
envergure qui présentent pour eux un avantage immédiat. Ce 
sont surtout des travaux d'irrigation et de défense contre les tor- 
rents. Pour cela ils sont constitués en associations autonomes 
actuellement régies par la loi du 30 mars 1893. Tous les pro- 
priétaires compris dans un certain périmètre font obligatoire- 
ment partie d'un syndicat divisé en plusieurs sections corres- 
pondant aux différents cours d'eau à aménager. Un conseil de 
délégués vote le Ijudget et nomme des administrateurs pour 
l'expédition des affaires courantes. On fait face aux dépenses 
avec les revenus patrimoniaux du syndicat et les contributions 
des intéressés. Les terres sont divisées en trois classes, suivant le 
danger plus ou moins grand qui les menace et, suivant la 
classe où elles sont rangées, elles paient proportionnellement à 
un, deux et trois. L'association hydraulique de Sinalunga, par 
exemple, a un budget de 10.788 francs dont 8.622 francs four- 
nis par les contributions. Parmi les dépenses, nous relevons 
653 francs pour l'administration (bureaux, secrétaire, etc.), 
4.012 francs pour les travaux d'entretien (cantonniers, maté- 
riaux, etc.), 3.115 francs pour les intérêts et l'amortissement 
d'un emprunt de 80.000 francs contracté, en 1893, auprès du 
Monte dei Paschi de Sienne, à la suite de dégâts considérables 
occasionnés aux digues par une inondation. 

Pour l'exécution des grands travaux hydrauliques il faut une 
main-d'œuvre abondante, de sorte qu'il y a dans le Val di Chiana 
un très grand nombre d'ouvriers sans autre moven d'existence 



LA 15EGI0.N DES COLLINES. 4/ 

que leurs salaires. Ces gens-là manquent parfois de travail, ce 
qui les pousse à marauder ou à émigrer temporairement, mais 
souvent aussi ils sont occupés pendant l'été au moment où les 
cultivateurs pourraient les l'aire travailler, de sorte que ceux-ci 
se plaignent de manquer de journaliers; il est difficile de trou- 
ver un remède à cette situation car les travaux hydrauliques ne 
peuvent s'exécuter ([ue pendant la saison sèche. 

L'ÉLEVAGE ET LE TABAC. — L'assainissemeut du Val di Chiana 
a eu pour résultat de le transformer dans l'ensemble en une 
plaine d'allu viens fertile très propre à la culture intensive, où 
l'emploi de la charrue et des machines est facile, mais qui, 
par sa situation et la nature du sol, ne se prête pas à une grande 
extension des cultures arborescentes. Aussi l'élevage, favorisé 
par les cultures fourragères, a-t-il pris un grand développement. 
A Bettole par exemple, chez le comte P..., on trouve plus de 
150 hectares de prairies sur terrains colmatés dont le foin est 
vendu sur pied soit aux colons de la propriété, soit à des étran- 
gers i. Sur chaque métairie on trouve environ une tête de bétail 
par hectare, ce qui représente un assez fort capital, car une 
paire de bœufs vaut 1.500 francs, une vache 600 à 700 francs, 
un veau à sa naissance 100 francs. Ces animaux sont élevés à l'é- 
table et de façon intensive, puis ils sont vendus jeunes dans la 
région de Florence où l'on va, au contraire, acheter les bœufs 
adultes pour les faire travailler et les engraisser ensuite. 11 
existe donc un commerce assez actif sur le bétail, ce qui expli- 
que la formation de petites fortunes et une aisance très géné- 
rale chez les petits propriétaires et chez les métayers. 

Jadis on cultivait beaucoup de betteraves dans le Val di 
Chiana, mais cette culture a cédé la place au tabac dans ces 
dernières années, depuis cj[ue l'État a cherché à développer la 
production de cette plante afin de n'être pas dans la dépendance 
exclusive de l'étranger pour l'approvisionnement de ses manu- 
factures. La culture du tabac est soumise à un contrôle fiscal 

1. En hiver, de novembre à mars, la prairie est affermée à des bergers trans- 
humanls descendus des Apennins. 



48 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

très étroit. La régie de Foiano repartit entre les propriétaires 
qui en font la demande, les cinq millions de plants auxquels elle 
a droit. Les cultivateurs ne peuvent donc pas produire autant 
de tabac qu'ils veulent et ils doivent livrer toute leur récolte au 
fisc à un prix fixé à l'avance. Ceci est le régime commun. Mais, 
pour favoriser la culture du tabac et les essais de variétés nou- 
velles, l'État accorde le droit d'exploitation autonome [fattoria 
autonoma) aux propriétaires qui plantent plus de 30 hectares 
de tabac. Ceux-ci sont libres, sous la surveillance de la régie 
bien entendu, de cultiver autant de tabac qu'ils veulent et de 
choisir la variété qui leur convient. C'est à eux qu'incombent 
aussi le triage et la préparation des feuilles dans des ateliers 
spécialement aménagés en vue de la surveillance ; puis le tabac 
est déposé dans un magasin à deux clefs, dont l'une reste entre 
les mains de l'employé du fisc. Le propriétaire a le droit de dé- 
truire sa récolte, de l'exporter ou de la vendre à la régie à un 
prix débattu; c'est généralement à ce dernier parti qu'il s'ar- 
rête. Le système de \d. fattoria autonoma donne donc au culti- 
vateur plus de liberté ; il permet d'expérimenter des variétés 
nouvelles et de développer l'exportation; il est donc favorable 
au progrès des méthodes et permet de tirer du sol un produit 
élevé. Les métayers en profitent largement et ils doivent cet 
avantage au patronage, car, seule, la grande propriété a permis 
l'organisation de ce système. 

On estime qu'un hectare de tabac rapporte 1.200 francs; la 
part du métayer (600 francs) l'indemnise largement des frais 
de main-d'œuvre qu'exige la culture. Le tabac lui procure de 
l'argent liquide et complète ainsi les productions arborescentes 
qui sont ici relativement peu abondantes. Le propriétaire 
trouve aussi dans cette culture de beaux bénéfices, qui compen- 
sent et au delà la construction des séchoirs qu'elle impose. 

De ce que la culture intensive a été possible dès le début 
de la mise en valeur du Val di Chiana, il résulte que les métai- 
ries sont petites, 8 à 10 hectares en moyenne, et qu'il n'est 
pas possible d'en créer d'autres, puisque tout le sol est occupé. 
Il s'ensuit que la population est très dense et les familles nom- 



LA RÉGION DES COLLINES. 49 

breuses. Comme, d'autre part, les cultures arborescentes sont 
relativement peu développées, il a fallu, pour remplacer les 
produits riches de la vigne et de Tolivier, trouver d'autres 
sources de profit; de là l'élevag-e commercial et la culture du 
tabac, de là aussi le maintien du tissage domestique. Par le fait, 
quelques métayers ont pu s'enrichir et acheter des champs 
qu'ils afferment ou donnent en colonage, préférant, pour leur 
part, rester sur une métairie plus vaste, mieux outillée et béné- 
ficier ainsi du patronage du propriétaire. Cependant la popula- 
tion n'a pas pu s'accroître indéfiniment sur place et il a fallu 
chercher par Témigration de nouveaux moyens d'existence ; 
c'est ce qui explique que beaucoup de ménages sont allés sins- 
taller comme métayers à Maremme où nous les retrouverons. 
En résumé, si, dans le Val di Chiana, on trouve plus d'activité 
et d'initiative à la fois chez le propriétaire et chez le colon, cela 
tient sans doute à la nécessité de transformer le sol et à l'impor- 
tance moindre des productions arborescentes dans la culture. 



IV. — LA BANLIEUE DE FLORENCE. 

Nous avons dit qu'en Toscane la classe supérieure est ur- 
baine. C'est en ville que se trouvent les hommes actifs et en- 
treprenants ; ceux d'entre eux qui sont propriétaires s'occupe- 
ront donc plus volontiers d'un domaine situé dans la banlieue, 
où ils pourront aller facilement sans s'éloigner du centre de 
leurs atfaires. Ils seront d'autant plus tentés de diriger leur 
exploitation d'une manière intensive que la ville offre à leurs 
produits des débouchés rémunérateurs. 

Le domaine des Ormes est situé dans la plaine de l'Arno, à 
quelques kilomètres de Florence, en bordure d'une grande route 
sur laquelle passe un tramway; les communications sont donc 
faciles. La propriété ne compte guère que 60 hectares; 
nous savons en effet que, dès le moyen âge, les commerçants 
florentins achetaient volontiers dans le voisinage de la ville 
des domaines dont ils faisaient des lieux de villégiature; aussi 

4 



50 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

la moyenne et la petite propriété dominent-elles dans la ban- 
lieue de Florence. La villa des Ormes appartient à un avocat 
dont le fils, après avoir terminé ses études agricoles à l'Uni- 
versité de Pise, a pris la direction du domaine sur lequel il 
réside d'ailleurs. Il fait de l'agriculture non en dilettante, mais 
en homme d'afifaires; il ne limite pas son activité à son exploita- 
tion des Ormes, mais s'occupe aussi de différentes entreprises, no- 
tamment de la mise en valeur d'une grande propriété dans la 
Maremme. Il a un bureau à Florence avec lequel il est relié 
par le téléphone; c'est, en somme, un agriculteur très actif et 
très moderne; il est un de ces hommes d'initiative et de pro- 
grès comme il y en a un certain nombre parmi les nouvelles 
générations et qui sont un élément important pour l'avenir de 
leur pays. 

Aux Ormes, il y a trois produits principaux, dont deux au 
moins s'expliquent par le voisinage de la ville : le lait, les 
fruits et le vin. Le lait est un produit de la réserve où la cul- 
ture fourragère est associée à celle de la vigne; grâce à une 
rotation assez compliquée on arrive, sans prairie naturelle, à 
nourrir dix-huit vaches sur 5 hectares. Le lait est vendu à 
Florence à des détaillants qui gagnent cent pour cent, aussi les 
principaux producteurs songent-ils à s'associer pour organiser la 
vente. On voit par là une fois de plus comment la spécialisa- 
tion conduit au commerce. 

Un autre exemple en est fourni par les fruits très abondants 
sur les domaines de cette région; le produit peut s'élever à 
2.000 francs par hectare. Les producteurs ont constitué un 
syndicat pour la vente directe sur le marché de Berlin, mais les 
résultats de la première campagne n'ayant pas été avantageux 
par suite d'un vice d'organisation, le syndicat s'est dissout. Si 
le Toscan a l'esprit ouvert aux nouveautés, il n'a pas toujours 
la ténacité et la persévérance qui font surmonter les difficultés. 
Il est vrai que, dans le cas présent, le but cherché par le syn- 
dicat a été atteint indirectement : les courtiers de Florence, 
voyant qu'on pouvait se passer d'eux, ont admis comme base 
pour les prix d'achat les mercuriales de Berlin. 



LA RÉGION ItES COI.LIXES. ol 

La vigne est très abondante; elle est cultivée en lignes assez 
rapprochées. M. Z... qui, à la fin de ses études, a fait un stage 
dans le midi de la France et dans le Bordelais, emploie les 
procédés de la vinification rationnelle et obtient du vin de bonne 
qualité qu'il vend en gros ou en détail, suivant l'occasion; ce- 
pendant, pour s'assurer des débouchés, il s'est porté adjudica- 
taire de la fourniture de vin d'un hospice pour 1.000 hecto- 
litres. 

Quoique M. Z... ait une réserve sur laquelle il emploie six ou 
sept hommes et autant de femmes, c'est par le métayage qu'il 
exploite la presque totalité de ses terres. Chaque métairie 
mesure de 6 à 11 hectares; elles sont peu étendues, car la 
vigne et les arbres fruitiers sont très abondants, ce qui per- 
met aux familles de colons de rester encore assez nombreuses, 
quoique le voisinage de Florence facilite le départ des jeunes 
gens. Ainsi le colon Piero cultive une métairie de 7 hectares 1/2; 
il a quatre fils et quatre filles. Celles-ci sont mariées au dehors, 
mais deux fils mariés restent avec le père ; l'un d'entre eux lui 
succédera comme chef de famille ; un troisième fils est régisseur 
dans une propriété voisine ; le quatrième tient une boutique 
de marchand de vin à Florence. C'est bien là une famille pa- 
triarcale et une famille stable, car certains métayers sont sur 
le domaine depuis trois siècles. L'influence de la ville n'a donc 
pas fait subir à la communauté un ébranlement notable ; peut- 
être même, par la facilité qu'elle offre d'augmenter les bénéfices 
agricoles, tend-elle à maintenir réunis des ménages qui autre- 
ment devraient se séparer, faute de pouvoir vivre sur une mé- 
tairie trop petite. 

D'autre part, n'oublions pas que Florence ne compte guère 
que deux cent mille habitants; son pouvoir d'absorption est donc 
limité, d'autant plus que ce n'est pas une riche cité industrielle. 
Ainsi s'explique que le métayage avec la culture mixte et inté- 
grale se maintiennent à ses portes et que la spéciaKsation exclu- 
sive et intense n'existe dans la banlieue qu'à l'état exceptionnel, 
par exemple pour les fleuristes, pépiniéristes, etc.. Florence 
n'est même pas un point d'exportation très favorable ; elle est 



52 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCA>E. 

desservie d'une façon très insuffisante par les chemins de fer K 
Il s'ensuit qu'elle n'exerce pas sur sa banlieue l'influence com- 
mercialisante qu'exercent, par exemple, les ports des Pays-Bas 
sur toute la campagne néerlandaise. 



V. — LES « CRETE ». 

La région des Crète, située au sud de Sienne, est constituée 
par les argiles marneuses du pliocène et s'étend jusqu'à Radi- 
cofani au midi, à Montepulciano à l'est et à Montalcino à l'ouest. 
Cette contrée, jadis couverte de forêts, fut déboisée au cours 
des siècles et les eaux entraînèrent les terres meubles pour ne 
laisser subsister que des mamelons d'argile compacte, couleur 
gris bleu, séparés par des ravins profonds. 

La compacité des terres les rend toujours très difficiles à tra- 
vailler et souvent infertiles, aussi la culture est-elle à l'état ru- 
dimentaire et presque toute l'étendue des domaines est-elle con- 
sacrée au pâturage. Maigre pâturage en vérité, souvent desséché 
en été, où errent quelques troupeaux de brebis. Les métairies 
sont très étendues, 50 à 60 hectares au minimum, et encore 
suffisent-elles à peine à nourrir misérablement une famille de 
paysans d'ailleurs en communauté nombreuse, comme il con- 
vient à des gens qui vivent de l'art pastoral. 

La plupart des propriétaires laissent aller les choses suivant 
la routine traditionnelle-. Ils se désintéressent d'autant plus de 
leurs domaines que ceux-ci représentent un faible capital; il 
n'y a ni arbres fruitiers ni vigne et la stérilité bien connue des 
Crète fait que la terre y est à bas prix et qu'une métairie, si 
mal tenue soit-elle, rapporte encore un gros intérêt relative- 
ment à sa valeur vénale. Le propriétaire toscan est um urbain 



1. La grande ligne Florence-Bologne qui, en traversant les Apennins, met l'Ilalie 
centrale en communication avec la vallée du Pô et l'Allemagne, n'a «[u'une seule 
■voie et offre des rampes très accentuées. Gênes soullfre d'ailleurs du même manque 
de dégagement à travers les Ai)ennins. 

2. La charrue étrusque, telle qu'on la voit dans les musées, est encore en usage 
dans cette région. 



LA HKGÎON DES COLLINES. 53 

pour qui la propriété foncière est simplement une source de re- 
venus, qui fera des améliorations pour maintenir ou augmenter 
ces revenus, mais laissera tout en l'état, s'il les juge suffisants. Il 
ne patronne que sous la contrainte des circonstances. 

Cependant quelques propriétaires, de leur propre mouvement 
ou par l'office d'un régisseur progressiste, ont entrepris l'amé- 
lioration des Crète et ont obtenu les résultats les plus satisfai- 
sants. Il faut d'abord modifier le relief du sol qui est trop 
accentué; on comble donc les ravins par colmatage au dépens 
des sommets dont on favorise l'érosion au moyen de la charrue 
ou de la pioche. Puis on fait des labours profonds, accompagnés 
de copieuses fumures; mais, pour avoir du fumier, il faut un 
nombreux bétail et pour cela la création de prairies artificielles 
s'impose tout d'abord. Il est nécessaire ensuite de diviser les 
métairies qui sont trop étendues pour qu'une famille même 
nombreuse puisse suffire aux travaux de la culture. Par ce trai- 
tement rationnel des Crète, un régisseur du comte Chigi, à Cas- 
telnuovo-Berardenga, est arrivé à porter le rendement des 
céréales de 6 pour 1 de semence à 16 pour 1, et cela en quatre 
ans. On estime qu avec les profits du bétail, la productivité des 
terres peut être ainsi quadruplée et que la subdivision des mé- 
tairies permettrait à une population deux ou trois fois plus 
dense de vivre à l'aise'. Mais, pour obtenir ce résultat, il faut de 
l'initiative et des capitaux; or, rares sont les propriétaires éner- 
giques et disposés à faire les dépenses nécessaires, car ici la 
pratique du patronage n'est pas imposée au propriétaire par les 
cultures arborescentes. 

Nous nous sommes étendus un peu longuement sur la région 
des collines, car elle est caractéristique delà Toscane. Sa formule 
serait : un pays accidenté où la culture mixte à productions ar- 
borescentes dominantes est le moyen d' existence exclusif de mé- 
tayers en communauté de famille sur petits domaines exploités 
sous la direction de patrons urbains. 

1. Cf. Prof. V. Racah II migUoramento agriculo délie Crète senesi. Rome. 1908, 
(Extrait du Bolletino délia Società degli AgricoUori Italiani, 20 juia 1908). 



II 



LA MONTAGNE 



Dans la Montagne, on rencontre les mêmes cultures arbores- 
centes que dans la région des collines partout où le climat 
s'y prête ; ailleurs elles sont remplacées par le châtaignier et la 
forêt ; les pâturages, très restreints, n'existent que sur les plus 
hautes cimes couvertes de neige pendant l'hiver. Ces modifi- 
cations dans les productions du sol imposent au type social 
des modifications correspondantes. La culture ne mffit plus 
comme moyen d'existence, il faut recourir à l'émigration, à la 
transhumance, ou à la fabrication ; c'est ce que nous allons cons- 
tater dans le Casentino, tandis que la présence du cinabre dans 
le sous-sol va développer l'art des mines au mont Amiata. A ces 
modifications dans le travail vont correspondre des modifica- 
tions dans la propriété : le petit domaine et le domaine frag- 
mentaire deviennent la règle ; dans la famille, la communauté 
évolue vers le simple ménage ; dans le patronage, le grand pro- 
priétaire devient rare et son rôle est presque nul. 



I. — LE CASENTINO. 

Le ("ascntino est le pays formé par la vallée supérieure do 
l'Arno, au nord d'Arezzo. C'est un immense cirque en ellipse, 
dont Poppi et Bibbiena sont les foyers. Nous ne nous occu- 
perons pas du fond de la vallée qui pourrait, par ses cultures 



LA MONTAGNE. OO 

et son organisation sociale, se rattacher à la région des collines. 
Nous étudierons seulement les deux versants dont les pentes 
très escarpées occupent la majeure partie du pays. Le versant 
de la rive droite de lArno est sous l'influence du pâturage et 
du châtaignier, qui développent la transhumance et Témigra- 
tion ; le versant de la rive gauche est sous l'influence de la 
forêt qui développe la fabrication. 

La Transhumance. — Il y a deux variétés de pasteurs transhu- 
mants. Les uns sont de petits propriétaires possédant 20 à 
30 brebis qu'ils font pâturer en été sur les sommets, dans des 
pacages qu'ils louent ou dont ils sont propriétaires ou dans les 
bois; mais depuis la loi sur la servitude forestière, le pacage est 
interdit dans les bois, ce qui est une grande gène pour les ber- 
gers. D'autre part, la culture devient plus intensive dans la 
plaine et cela met obstacle au libre parcours, de sorte que le 
pâturage d'hiver est aussi bien entravé. Ces bergers s'en vont, 
en compagnie d'un jeune garçon, conduire leur petit troupeau 
dans la vallée de lArno, près de Florence, d'Empoli; ils reçoi- 
vent l'abri dans une métairie en échange du fumier qu'ils 
laissent ou encore d'un peu de fromage ou d'un agneau. Les 
brebis cherchent leur vie le long des chemins, dans les champs 
sans récolte ou dans les boquetaux. On peut prévoir le moment 
où les montagnards devront renoncer à un art pastoral, jadis 
prospère, qui leur assure l'indépendance, mais qui, par suite des 
progrès de la culture, devient de plus en plus difficile à exercer. 
Beaucoup d'ailleurs ont déjà dû liquider leurs troupeaux. 

Sur les hauteurs du Prato Magno et de la Consuma on trouve 
des communautés de pasteurs qui pourront résister plus long- 
temps, car elles pratiquent un art pastoral, sinon plus intensif, 
du moins plus indépendant de la collectivité. Ces familles, qui 
sont riches, possèdent des troupeaux de 300 à 400 brebis. Elles 
sont propriétaires de pâturages étendus et en louent d'autres, 
soit en bloc, soit à raison de un franc par tète pour les bêtes non 
laitières ou en abandonnant au propriétaire le lait des brebis. 
En hiver, ces troupeaux prennent le chemin de la Maremme, en 



50 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

traversant toute la Toscane. Chaque berger suit toujours la 
même route sur laquelle il a des domaines connus, où il prend 
gite chaque fois qu'il passe en échange du fumier et de quelques 
fromages. On reste sept mois en Maremme et on y paie le droit 
de pâturage 7 francs par tète. Nous sommes donc là en pré- 
sence d'un système de transhumance organisé et qui a chance 
de durer aussi longtemps que la Maremme ne sera pas entière- 
ment mise en culture. Nous n'insisterons pas sur l'indépendance 
que l'art pastoral assure à ceux qui l'exercent, non plus que sur 
les facilités qu'il offre au maintien de la communauté de famille ; 
ce sont des répercussions connues. 

Le CHATAIGNIER ET l'émigration. — Le viUagc de Kaggiolo est 
littéralement plaqué contre la paroi abrupte de la montagne. 
Les rues sont étroites et escarpées ; on a peine à les gravir, car 
le pied glisse sur les dalles usées. On conçoit combien les trans- 
ports sont lents et pénibles, ici où les voitures n'ont pas accès et 
on se prend de pitié pour les malheureuses femmes qui rega- 
gnent leur logis, courbées sous d'énormes faix de bois. On va de 
Poppi à Raggiolo par un ancien chemin muletier qui a été 
élargi et rendu carrossable, mais où les pentes ne sont pas mé- 
nagées. Le chemin débouche dans la vallée de la Teggina, au 
fond de laquelle se trouve Raggiolo. Sur le versant nord on 
aperçoit des bois assez maigres où pâturent de petits troupeaux 
de huit à dix brebis, gardées par des femmes qui font des 
tresses de paille. Ce travail, dont l'introduction dans le pays 
remonte à quinze ou vingt ans, leur est médiocrement payé, 
mais il leur permet de gagner quelques sous, tout en gardant 
leurs brebis dans les bois et les châtaigneraies qui sont sou- 
mis à la vaine pâture, car ici les propriétés sont trop petites 
pour que chacun reste chez soi. 

Sur le versant exposé au soleil s'étagent des terrasses où, 
dans des champs minuscules, la vigne se mêle aux céréales; au- 
dessus s'étendent les châtaigneraies. C'est la châtaigne qui est 
le produit principal du pays, celui qui influence toute l'existence 
du montagnard. C'est un produit de culture arborescente, mais 



LA MONTAGNE. 



57 



(jui, à la différence de la vigne, n'exige guère d'autre travail 
que la cueillette S travail qui ne dresse ni à l'effort, ni :i l'initiative, 
ni à la prévoyance. Cette cueillette n'occupe la population que 
pendant quelques semaines et les femmes et les enfants y rendent 
les mêmes services que les hommes. La châtaigne, séchée ou 
réduite en farine, sert de hase à la nourriture comme le pain et 
sans transformation compliquée ; on peut donc consommer en 
nature le produit du domaine. La récolte des châtaignes ne dé- 
pend pas, comme celle de la vigne ou des arhres fruitiers, en 
grande partie du travail de l'homme, mais presque uniquement 
de la nature et des influences atmosphériques, ce qui favorise le 
fatalisme et l'insouciance de la population. 

Si les châtaignes sont ahondantes, tout va bien, sinon c'est 
la misère ou tout au moins la gêne. Comme les bonnes années 
sont exceptionnelles, que la population est assez dense, il faut 
recourir à d'autres moyens d'existence, c'est-à-dire à l'émi- 
gration, car il n'y a ni fabrication ni possibilité d'étendre les 
cultures. Les hommes de Raggiolo vont ordinairement en Ma- 
remme, presque toujours sur le même domaine où ils sont em- 
ployés, soit à la culture, soit comme terrassiers ou bûcherons. 
Ils partent en décembre ou janvier, plus ou moins tôt suivant 
l'abondance des châtaignes, ce qui prouve bien qu'ils émigrent 
contraints et forcés, et ils reviennent en mai avant la période 
des fièvres de la Maremme. Quelques-uns vont aujourd'hui à 
Gênes, en Suisse ou en France; ils ne reviennent alors qu'en 
septembre pour la récolte des châtaignes. Pendant l'absence 
des hommes, ce sont les femmes, les enfants et les vieillards 
qui exécutent les travaux de culture. En somme, c est V éniigi^a- 
tion périodique dans les métiers inférieurs^ qui supplée ici à 
l'insuffisance de la culture. 

Si les produits de la culture et du châtaignier sont insuffi- 
sants pour nourrir la famille, cela tient à l'exiguité des pro- 
priétés. Le morcellement naturel des champs dans une petite 
vallée de montagne est très favorable à la petite propriété; de 

1. L'émondage des arbres, qui a surtout pour but d'enlever le bois mort, ne se fait 
que de loin en loin. 



o8 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

même les châtaigneraies sont susceptibles d'une division très 
grande; en fait, certains paysans ne possèdent qu'un ou deux 
châtaigniers; quant au sol de la châtaigneraie, il n'est pour 
ainsi dire pas approprié, puisqu'il reste soumis à la vaine 
pâture. 

Pour que la propriété fragmentaire soit devenue la règle, il 
faut que la communauté soit en pleine désagrégation. C'est en 
effet ce qu'on constate. Les enfants demeurent bien en général 
avec les parents jusqu'à la mort de ceux-ci pour profiter des 
châtaigniers, mais il n'y a pas d'exemple de frères restant unis 
sous l'autorité de l'un d'eux. Le châtaignier tend bien à main- 
tenir la communauté, mais la culture et l'émigration tendent à 
la dissoudre, et sont les plus fortes. L'instinct d'indépendance 
est développé par l'émigration et n'est pas comprimé par les 
nécessités de la culture comme chez les métayers des collines. 
La famille est donc ici constituée en simple ménage avec 
enfants mariés au foyer. 

La forêt et la fabrication. — La chaîne principale de 
TApennin qui, du mont Falterona â la Vcrna, limite au nord- 
est le Casentino, est couverte de forêts qui dépendaient jadis, 
soit de la Maison de Lorraine, soit des célèbres monastères 
des Camaldules et de la Verna situés dans cette région, et qui 
sont aujourd'hui sous l'administration de l'État. C'est de la 
forêt que la population de ces montagnes tire ses principales 
ressources, soit par l'abatage des bois, soit surtout par la fa- 
brication . 

Remontons la vallée de la Sova, à quelques kilomètres au 
nord de Poppi, jusqu'à Lierna, petit village accroché au flanc 
de la montagne. Le chemin carrossable s'arrête au bas des mai- 
sons où on ne peut arriver qu'à pied ou à cheval. Dans les ruelles 
en pente, on voit du bois en billes ou en merrains ; par les portes 
ouvertes on aperçoit des hommes qui fendent ces billes de bois, 
courbent les lames au feu et les assemblent en barils ou en 
baquets. Nous sommes à Lierna dans un des principaux centres 
de la fabrication des barils. Ces barils sont vendus dans la ré- 



LA MONTAGNE. 59 

gioii viticole où ils servent au transport et à la vente du vin. 
La montagne subit donc ici bien nettement l'influence indirecte 
des cultures arborescentes que nous avons reconnues caracté- 
ristiques de la Toscane. Cette fabrication a pu se développer à 
cause du voisinage de la forêt; on y achète un sapin quon 
débite en billes de 70 centimètres de long, faciles à transporter 
à dos d'âne ; quelques outils très simples composent tout l'outil- 
lage. Avec quelques centaines de francs on peut s'établir bari- 
laio (tonnelier) dans de bonnes conditions, c'est-à-dire qu'on 
peut attendre pourvendre ses produits le moment des vendanges 
lorsque la paire de barils vaut 7 à 9 francs i. Le prix varie 
suivant l'abondance du vin. Les barilai à court d'argent doivent 
vendre leurs barils au fur et à mesure de leur fabrication et, en 
hiver les prix baissent à i ou 5 francs. 

Barils et baquets sont achetés par des commerçants origi- 
naires de la vallée de la Sova où leurs amis et parents leur 
servent de courtiers. Eux-mêmes sont établis à Florence ou à 
Empoli au centre de la région viticole. La montagne fournit 
donc ici des émigrants dans le commerce ; c'est une conséquence 
de l'industrie. Elle fournit aussi des émigrants dans la fabrica- 
tion, car certains barilai ont la clientèle directe d'une fattoria 
de la région des collines, où ils vont aussi passer quelques 
semaines chaque année pour faire les réparations. Quelques-uns 
se sont même établis définitivement dans la province de Sienne 
ou dans celle de Florence. 

La fabrication des barils qui se fait en industrie domestique 
principale favorise l'établissement en simple ménage et le châ- 
taignier n'est pas là pour retenir les enfants autour du père; 
aussi ne reste-t-il plus trace de la communauté. Celle-ci persiste 
seulement chez les métayers des environs où on trouve môme 
des familles de trente et quarante personnes. Preuve é^^dente 
de l'intluence du travail sur la constitution de la famille. 

L'établissement des jeunes ménages est facilité par l'émigra- 
tion dont nous venons de parler, quoique celle-ci ne soit pas 

1. Le baril mesure une cinquantaine de litres. 



(10 LES J'OPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

très abondante. Les émigrants louent leur maison, ce qui in- 
dique qu'ils ont l'esprit de retour, mais ils vendent leurs champs 
probablement pour se procurer le capital dont ils ont besoin 
pour s'installer au dehors. Ainsi se constitue, par le partage 
ég-al et par le morcellement, la propriété fragmentaire qui 
fournit des aliments au harilaio et diminue pour lui les aléas 
de la fabrication. Mais la culture n'en reste pas moins ici tout à 
fait accessoire. 

Quittons Lierna et montons jusqu'à Moggiona par le chemia 
muletier qui est la seule voie d'accès à ce petit Ailla ge, le plus 
élevé de la vallée. Nous dépassons une femme qui pousse 
devant elle deux ânes chargés de perches de saules fendues 
et écorcées. Les perches, qui servent à faire des cercles de 
barils, viennent des bords de l'Arno ; à Lierna, on les apporte 
brutes et on les prépare à la maison; les gens de Moggiona, au 
contraire, les travaillent dans la vallée à cause de la difficulté 
des transports; comme ceux-ci sont lents et se font par petites 
charges, ce sont les femmes qui conduisent les ânes, et cela 
leur interdit certains travaux comme le tressage de la paille. 
On voit comment la largeur d'un chemin peut influer sur l'ate- 
lier de travail et l'organisation du personnel. 

Le village de Moggiona va nous montrer l'évolution de l'état 
social sous l'influence de la fabrication. Nous avons pu interroger 
un vieillard, notable de l'endroit, dont les souvenirs d'enfance 
nous ont été précieux. Dans sa jeunesse il n'y avait pas de 
vigne, seulement quelques champs de céréales disséminés çà 
et là au milieu des bois de chêne. Les habitants vivaient sur- 
tout de l'art pastoral transhumant; les brebis esti valent sur les 
sommets des Camaldules et hivernaient en Maremme; il ne 
restait guère habituellement que sept ou huit hommes au vil- 
lage. La fabrication des barils a été introduite à Moggiona, il 
y a une centaine d'années, par deux jeunes gens qui avaient 
été placés en apprentissage à Lierna, mais c'est seulement après 
1860 qu'elle s'est développée pour finir par devenir le moyen 
d'existence principal des habitants. Les enfants de barilai sont 
aussi barilai; s'ils manquent d'argent pour s'installer, ils en 



LA MONTAGNE. 61 

empruntent à un voisin ou à un commerçant en barils qui de 
ce fait exerce un certain patronage. 

Le premier effet de la fabrication a été l'amélioration du 
mode d'existence. Jadis les paysans de Moggiona vivai(;nt comme 
des bêtes dans des taudis infects et boueux; aujourd'hui les 
maisons neuves se multiplient, car chacun tient à être proprié- 
taire de son habitation; il n'y a que doux locataires et ce sont 
des ouvriers étrangers venus pour travailbn- dans les bois. Les 
intérieurs sont propres et en ordre, le mobilier suffisant et con- 
venable. Jusqu'ici les barilai ne semblent pas chercher à se 
constituer des domaines pleins, ils se contentent d'un domaine 
fragmentaire, et, comme la population n'est pas encore très 
dense, il en résulte que la terre reste à un prix modéré. Ce- 
pendant la transhumance a disparu depuis que les hommes 
sont occupés au travail du bois et, depuis cinquante ans, on a 
beaucoup défriché. La fabrication, en favorisant l'accroissement 
de la population, a amené l'extension des cultures ; comme on 
vit mieux, la consommation du vin a augmenté; aussi plante- 
t-on de la vigne chaque année. Cependant il n'y a que deux 
familles de cultivateurs purs travaillant avec des vaches, tous 
les autres n emploient que la bêche et la pioche. Les pasteurs 
transhumants d'autrefois ont donc passr ici à la fabrication 
domestique principale appuyée sur la petite culture en domaine 
fragmentaire . La famille en communauté a évolué vers le simple 
ménage, et le patronage de l'herbe a fait place au patronage 
de la forêt. 

Le moment est venu de rechercher quelle est l'origine de la 
petite propriété dans la montagne du Casentino. Jadis toutes 
ces montagnes appartenaient à des monastères riches et puis- 
sants; les seigneurs en effet fondaient plus volontiers et dotaient 
plus largement les couvents dans ces contrées pauvres, incultes 
et inhabitées que dans les régions riches et peuplées de la plaine 
et des collines. Les moines donnèrent à cens une grande partie 
de leurs terres, tout en conservant quelques domaines en faire- 
valoir et en métayage. Ainsi s'explique la coexistence de la 
petite et de la moyenne propriété. En outre, au xviir siècle, 



62 LES POPULATIONS RIRALES DE LA TOSCANE. 

SOUS le règne de Pierre-Léopold, les communes furent obligées 
et l'Eglise invitée à donner leurs biens en emphytéose aux 
cultivateurs. Tous les propriétaires de Moggiona sont originaire- 
ment des tenanciers à cens ou des propriétaires emphytéotiques, 
dont quelques-uns n'ont pas encore racheté leurs redevances. 
Celles-ci se payaient autrefois en grain à la Saint-Jacques; de- 
puis que les biens des monastères ont été sécularisés, elles sont 
rachetables au taux de 5 X • Voilà par suite de quelles circons- 
tances, jointes aux conditions favorables du lieu, la petite pro- 
priété s'est développée dans les montagnes toscanes. 

Les conséquences du reboisement. — Nous avons vu à Mog- 
giona les cultures s'étendre par défrichement. C'est ce qui a eu 
lieu partout dans le Casentino : il y a un siècle, à Stia, les bois 
descendaient jusqu'à l'Arno ; il faut maintenant monter beaucoup 
plus haut pour les rencontrer. Le défrichement est ici favorisé 
parle climat qui permet aux cultures et à la vigne de s'élever 
jusqu'à une altitude assez grande ; aussi, pour satisfaire aux be- 
soins d'une population toujours croissante, des étendues considé- 
rables de forets ont-elles été défrichées au cours des siècles'. 
Ceci a eu, au point de vue du régime des eaux, des effets désas- 
treux : l'Arno, navigable au moyen âge, nest plus qu'un tor- 
rent; d'autre part, en raison de leur âge géologique, les Apen- 
nins ont des pentes très escarpées que les eaux de pluie ravinent 
en entrainant les terres qu'elles déposent ensuite dans la 
plaine; les inondations sont fréquentes et redoutables-. Pour 
remédier à ces inconvénients, les Médicis protégèrent les forêts 
par des lois (]ui furent abrogées à la fin du xviii'' siècle, sous 
l'empire d'un libéralisme mal compris. Le déboisement reprit de 
plus belle, si bien que le gouvernement italien dut promulguer 
en 1887 une loi sur la servitude forestière [vincolo forestalé) par 
laquelle le sol, situé dans un périmètre déterminé, est soustrait 

1. A la fin du xiv« siècle, les loitHs occupaient en Toscane environ 800.000 hec- 
tares ; actuellement elles couvrent seulement 450.000 hectares. 

1. Dans l'automne 1907, les inondations ont causé de grands dégâts aussi bien dans 
la plaine que dans la montagne. 



LA M ON TA G. m:. 63 

à la culture et au pâturage, afin de favoriser le reboisement. 

Si le principe de la loi est excellent, l'application en est très 
défectueuse. D'abord aucune indemnité nest allouée aux pro- 
priétaires dont les terres sont comprises dans le périmètre de 
reboisement : pour beaucoup de paysans, c'est la ruine. Ensuite 
ce périmètre vaguement défini est encore plus mal délimité; le 
plan en est incertain et il n'y a pas de bornes sur le terrain. De 
là des contestations et des procès sans fin ; les gros propriétaires 
arrivent à se défendre, mais les paysans sont écrasés et conçoivent 
contre les agents forestiers une haine terrible qui se traduit 
parfois par des meurtres. 

Nous comprendrons mieux l'exaspération des habitants de ce 
pays en étudiant les répercussions qu'a eues la loi forestière sur 
la population du petit village de Valluciole situé au pied du mont 
Falterona. Il y avait là de petits propriétaires indépendants, grâce 
à leurs brebis, à leurs châtaigniers et à leurs champs où ils cul- 
tivent surtout des pommes de terre. Jadis même, beaucoup fi- 
laient et tissaient la laine, soit pour eux-mêmes, soit pour le 
compte de négociants de Stia, mais aujourd'hui l'usine qui oc- 
cupe 600 à 700 ouvriers a remplacé la fabrique collective '. La 
loi de 1887 enleva toute ressource à beaucoup de paysans, qui 
n'eurent plus le droit ni de cultiver leurs champs ni de faire 
paître leurs brebis dans les bois. Il ne leur restait que les châ- 
taigniers, produit insuffisant et aléatoire. Ils suivirent de ce fait 
une déchéance ; de propriétaires indépendants ils devinrent sa- 
lariés, car ils durent chercher dans l'émigration des moyens 
d'existence. Certains sont bûcherons, en été dans la montagne, 
l'hiver en Maremme; d'autres sont maçons à Florence, dans 
l'Italie du Nord et même à l'étranger. Ils arrivent à vivre encore 
assez bien, mais la population tend vers le type instable, car, 
d'une part, l'émigration ébranle la communauté et la réduit au 
simple ménage, et. d'autre part, le paysan est déraciné. 

Accablé d'impôt du fait d'une terre qui est devenue inutili- 

1. Il est évident que les fameux draps du Casentino et l'industrie de la laine à 
Florence au moyen âge doivent leur origine aux nombreux troupeaux de brebis 
transhumants des Apennins. 



64 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

sable pour lui, il cherche à la vendre ; il ne conserve que les châ- 
taigneraies dont la destination n'a pas été modifiée par la loi et 
qui, n'exigeant pas de travail, ne le retiennent pas au pays. La 
petite propriété tend donc ici à disparaître au profit de quelques 
propriétaires plus riches qui achètent à bas prix, se défendent 
victorieusement contre l'administration forestière ou obtiennent 
des accommodements, et qui ainsi constituent de nouvelles mé- 
tairies où vivent des communautés nombreuses. Lorsque celles-ci 
se trouvent à l'étroit sur leurs domaines, elles envoient des émi- 
grants jusque dans la Maremme où nous les retrouverons. 

On voit, par cet exemple, combien l'intervention des pouvoirs 
publics, même justifiée, est souvent absolue, sans souplesse et 
peut amener le trouble et la souffrance dans une population pour 
n'avoir pas tenu compte de certaines circonstances locales. 

De notre excursion à travers le Casentino nous retiendrons en 
définitive que, par suite de l'insuffisance de la culture et sous 
l'influence de la petite propriété, de l'émigration et de la fabri- 
cation, l'organisation de la famille se modifie : la communaulé 
fait place au simple ménage et le patronage du grand proprié- 
taire urbain est remplacé par celui de llierbe, du châtaignier et 
de la forêt. 



H. LE MONT AMI ATA. 

Le mont Amiata est un massif isolé au sud de la Toscane ; 
son sommet, qui dépasse 1.700 mètres d'altitude, est couvert de 
bois de hêtres. 11 est formé par un épanchement de trachyte 
léger et poreux sur l'éocène argileux et compact. La route qui 
fait le tour de la montagne par Castel del Piano, Arcidosso, Santa 
Fiora, Pian Castagnaio et l'Abbadia San Salvatore, suit la limite 
des deux terrains ^ ; cette limite est d'ailleurs indiquée dans tous 

1. Celte route, 1res piltoiesque. est mal tracée et encore plus mal entretenue. Les 
auberges du mont Amiata laissent beaucoup à désirer. On vous répète partoul, 
en s'excusant, qu'on est « à la campagne », qu'il faut « s'adapter « aux conditions 
locales, mais les aubergistes ne songent pas à « s'adapter » aux nécessités de l'hygiène 
moderne. Cela empêclic le tourisme de se développer. 



LA MONTAGNE. 65 

ses contours par le châtaignier qui pousse vig-oureusement sur le 
Irachyte, mais ne vient pas sur l'éocène trop compact. Le climat 
est très doux à cause du voisinage de la mer, dont les vents ap- 
portent parfois une pluie bienfaisante. Nous allons constater ici 
que Uabondance des productions arborescentes ne supplée pas au 
défaut de patronage et que, lorsque le patronage reparaît, la 
prospérité revient. 

Les productions arborescentes. — A Castel del Piano, les 
cultures arbustives, favorisées par le climat et le sol, prennent 
une importance qu'elles n'ont nulle part dans la région des 
collines. Le vin, l'huile et les châtaignes sont les trois produits 
principaux du pays; les céréales sont tout à fait accessoires. La 
vigne seule exige un peu de travail ; les oliviers se taillent tous les 
trois ans et les châtaigniers s'élaguent de loin en loin. Ces trois 
plantes donnent des récoltes abondantes; on me cite des oliviers 
produisant 700 kilos d'olives, soit 150 kilos d'huile ; on estime 
qu'un hectare planté en oliviers peut rapporter brut jusqu'à 
2.000 francs. L'huile et le \in sont en grande partie vendus en 
Maremme; les marrons sont aussi exportés, mais les châtaignes, 
séchées et réduites en farine , servent de base à l'alimentation. Les 
champignons sont abondants dans les bois et les châtaigneraies; 
on en exporte pour 50.000 francs par an; les femmes se font 
ainsi des journées de 2 à 3 francs. C'est en somme la vie facile. 
On peut vivre sur un petit domaine; aussi la petite propriété 
règne-t-elle exclusivement. Il y a quelques métairies, mais qui ne 
dépassent pas 4 à 5 hectares et ne constituent jamais de grandes 
propriétés. En raison de l'abondance des productions, le sol s'est 
morcelé et la population s'est accrue ; elle a doublé en cinquante 
ans. Mais la productivité du sol n'a pas pu s'accroître indéfini- 
ment; aussi faut-il chercher dans l'émigration des movens 
d'existence supplémentaires. Les hommes vont faire les foins et 
les moissons en Maremme, ou bien sont bûcherons ou charbon- 
niers; d'autres fabriquent des objets en bois. Depuis quelques 
années, beaucoup vont à Gênes comme ouvriers du port; les 
jeunes filles vont mêmes dans les filatures de Ligurie. Mais tous 

5 



66 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

ces émigrants ont l'esprit de retour et la nostalgie du pays : un 
propriétaire important avait trouvé près de Lacques des mé- 
tairies pour plusieurs familles qui étaient sans travail ; elles sont 
revenues au bout de trois mois. 

Nous sommes ici en présence de communautaires endurcis. Les 
familles restent dans l'indivision le plus longtemps possible. 
Mais on a beau se serrer les uns contre les autres, la production 
des châtaigniers et des oliviers n'augmente pas, tandis que les be- 
soins s'accroissent ainsi que les impôts'. On est ainsi amené à 
vendre son bien, et la petite propriété est en voie de disparition; 
ce serait déjà chose faite s'il n'y avait dix vendeurs pour un 
acheteur, car seuls les plus économes, les plus travailleurs ar- 
rivent à se maintenir et peuvent parfois acheter de nouvelles 
terres. Ce sont surtout les bûcherons et les scieurs de long qui 
s'enrichissent et agrandissent leurs domaines. Mais, à côté de ces 
propriétaires d'élite, il se forme une sorte de prolétariat misé- 
rable qui ne peut guère s'employer sur place, faute d'une classe 
patronale pour créer de nouveaux moyens d'existence. Les fa- 
milles bourgeoises recrutent surtout les fonctions pubhques et les 
carrières libérales. Il y a bien au pied de la ville les carrières de 
terre de Sienne, qui constituent un monopole de fait puisqu'elles 
sont uniques au monde ; mais l'exploitation en est rudimentaire 
et anarchique ; une société, formée par les divers propriétaires 
pour régler la vente, n'a eu qu'une existence éphémère. C'est en 
Angleterre que la terre de Sienne est préparée en vue de la 
vente et qu'on réalise ainsi des bénéfices qui pourraient revenir 
aux habitants de Castel del Piano. J'ai pourtant rencontré là un 
homme qui, après avoir reçu, comme ses voisins, une éducation 
classique et universitaire, s'est lancé dans l'industrie. II a trans- 
formé une ancienne fonderie en usine électrique; il fournit la 
lumière à plusieurs villages et utilise la force motrice pour le 
service d'un moulin et d'une fabrique de pâtes alimentaires. 11 
y a sur tout le pourtour du mont Amiata beaucoup de ruis- 

1. On me cite des châtaigneraies dont l'impôt dépasse le revenu et que les pro- 
priétaires ont abandonnées au Fisc, qui a dû alors acquitter les taxes provinciales et 
communales ! 



LA MONTAGNE. (>/ 

seaux et de chutes deau qu'on pourrait utiliser pour l'industrie ; 
mais de telles initiatives sont rares; la petite vie étroite, tran- 
quille et insouciante, due aux productions arborescentes, a mis 
son empreinte sur toute la population et n'a pas permis la for- 
mation d'une véritaljle classe patronale. 

Les mines de mercure. — La classe patronale n'a pas été four- 
nie, ici, comme dans la région des collines, par les urbains, à 
cause de l'éloignement des villes de commerce. La féodalité 
s'est maintenue ici beaucoup plus longtemps que dans le reste 
de la Toscane ; c'est ce qui explique l'existence de quelques 
grandes propriétés, qui s'étendent surtout sur des bois et des 
terres à maigre pâturage. C'est pourtant de la ville et même de 
l'étranger que sont venus les patrons actuels dans le mont 
Amiata, mais ils ont été attirés, non par la culture, mais par 
la richesse minérale du sous-sol. 

La commune de Santa-Fiora est très vaste et la population y 
est peu dense, quoiqu'elle ait doublé depuis cinquante ans. La 
culture, très arriérée, se fait à la bêche et sans fumure, car le 
gros bétail n'existe pas ; il y a seulement des moutons qui pâtu- 
rent dans les châtaigneraies, et ce sont des ânes qui servent de 
bêtes de somme. Les habitants semblent faire de la culture à re- 
gret et seulement pour suppléer à l'insuffisance du pâturage et 
de la cueillette. Cependant par la fumure on pourrait doubler 
les rendements, comme le prouve l'exemple d'un propriétaire 
agronome. En intensifiant la culture, la population trouverait 
sur place des moyens d'existence très suffisants, tandis que les 
hommes doivent aujourd'hui aller en Maremme pour les mois- 
sons, au détriment de leur santé. Il existe encore dans la région 
des communautés de quarante personnes, dont les domaines 
sont considérables et qui, grâce à leurs nombreux troupeaux, 
à la main-d'œuvre abondante, cultivent bien et sont prospères. 
Mais, ici comme ailleurs, la communauté tend à se désagréger; les 
jeunes ménages s'établissent à leur compte dès que leurs 
moyens le leur permettent. Ces!; surtout à l'industrie minière 
qu'ils doivent de pouvoir se créer une existence indépendante. 



68 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

Les mines de Siele appartiennent à un Italien de Livourne. 
Elles ont eu longtemps pour directeur un ingénieur tchèque, 
M. Cermak-Spirek, mort récemment, qui est l'inventeur du four 
universellement employé aujourd'hui pour le traitement du 
cinabre. Les mines de l'Amiata étaient connues des Romains, 
mais celles de Siele ne sont exploitées activement que depuis 
le milieu du xix^ siècle. Elles occupent plus de 300 ouvriers 
qui habitent les villages voisins, souvent à plusieurs kilomètres. 
Le minerai (sulfure de mercure imprégnant l'argile) est d'abord 
mis à sécher à l'air, puis placé dans un four continu, où il est 
chauffé à une température suffisante pour distiller le mercure 
dont les vapeurs sont amenées dans un réfrigérant où on re- 
cueille le mercure en mélange avec les produits de la combus- 
tion; par turbinage on obtient le métal pur ^ On voit que le 
traitement du cinabre est des plus simples. Il exige une grande 
quantité de bois, d'abord parce que la houille manque dans le 
pays et que les transports sont coûteux, ensuite parce que le 
feu de bois, plus clair et plus vif, convient mieux pour la distil- 
lation. Aussi une main-d'œuvre considérable est-elle employée 
à l'abatage et au transport du bois ; si bien que la plus grande 
partie de la population de Santa-Fiora vit aujourd'hui plus ou 
moins directement de l'exploitation des mines. La nécessité de 
s'assurer pour l'avenir des ressources suffisantes en combus- 
tible pousse les propriétaires de mines à reboiser : à Siele cin- 
quante ouvriers sont occupés à des travaux de reboisement et 
on estime que, dans quelques années, le bois de la propriété 
suffira à fournir le comljustible nécessaire à l'usine, mais il 
faudra encore acheter le bois d'œuvre. La cherté de la houille - 
et la nécessité d'économiser le com])Ustible amène à utiliser 
les chutes d'eau. La mine de Siele a installé à Santa-Fiora une 
usine électrique qui fournit la force motrice pour les pompes 
et le service des puits et qui éclaire, en outre, différents villages. 



1. Si le four est bien construit, il ne doit y avoir aucune émanation de vapeurs 
de mercure, sinon l'opération est dangereuse pour les ouvriers qui sont rapidement 
atteints de paralysie et de tremblements. 

2. Rendue à Siele, la tonne de houille revient à 70 francs. 



LA MONTAGNE. 69 

Grâce à la foret et aux chutes d'eau, l'éloigncment du chemin 
de fer et le mauvais état des routes n'exercent pas une influence 
fâcheuse sur l'exploitation minière : le transport de la tonne 
de mercure jusqu'à la station du mont Amiata revient à 23 francs, 
somme insignifiante étant donnée la valeur de la marchandise, 
8.000 francs environ. 

A l'Abbadia San-Salvatore, les effets de l'industrie minière 
sont les mêmes et paraissent encore plus accentués, car l'ex- 
ploitation est plus importante et son influence est concentrée 
sur un seul village. Jadis, la population était sous la dépendance 
étroite du châtaignier. La culture y est encore arriérée et routi- 
nière; ainsi, malgré l'abondance des sources, il n'y a pas de 
prairies : « Ça n'est pas l'habitude du pays, » me dit un paysan. 
Les habitants assez misérables émigraient en masse en Maremme 
l'hiver et l'été, il y a dix ans, une société allemande a entrepris 
l'exploitation des mines de mercure. Elle dépense de 50.000 
à 60.000 francs par mois en salaires et en bois. La vie est 
donc maintenant assurée aux gens de l'Abbadia, qui n'émigrent 
plus. La population, qui est de 5.000 habitants, augmente de 
•200 âmes par an et, malgré cela, le bien-être s' accroît ; il n'y 
a pas plus de trois ou quatre familles qui ne possèdent pas leur 
maison. La terre a triplé de valeur quoique la culture, consi- 
dérée comme un moyen d'existence accessoire, soit assez né- 
gligée. En raison de la densité de la population, la fabrication 
domestique de la toile et du drap par les femmes s'est main- 
tenue, et l'aisance plus générale a donné une nouvelle impulsion 
à la fabrication des chaises et des tonneaux. 

Sous l'influence du patronage qui lui manquait jusqu'alors, 
la population est devenue prospère; l'établissement des jeunes 
ménages est facilitée, ce qui favorise la dissolution de la com- 
munauté et la diffusion de la propriété fragmentaire. Cependant 
le Iravail industriel n'a pas donné aux hommes la prévoyance 
que n'avait développée en eux ni la culture arborescente du 
châtaignier ni la formation communautaire. Ainsi le proprié- 
taire de Siele a dû renoncer à constituer une caisse de retraites 
devant le refus de ses ouvriers d'v contribuer. Pour assurer 



70 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

l'existence des vieillards, il emploie alors un moyen détourné, 
bel exemple de paternalisme : lorsqu'il engage un jeune homme 
en remplacement de son père, il stipule qu'une partie du salaire 
sera payée au père jusqu'à sa mort. 

En résumé, les populations de la zone des montag-nes, Casen- 
tino et mont Amiata, vivent sous l'influence du châtaignier et de 
la forêt. 

Le châtaigTiier, allié à la culture fragmentaire et au petit pâ- 
turage, leur fournit sans effort leurs moyens d'existence. Mais sa 
production est limitée et indépendante du travail de Ihomme. 
Lorsque la population atteint une certaine densité, elle doit cher- 
cher d'autres moyens d'existence, et, comme elle n'est pas 
dressée à la culture intense, elle doit recourir à l'émigration 
périodique pour trouver ailleurs un patronage plus efficace 
que celui du châtaignier qui lui manque dans son pays. 
La formation communautaire et le désir de jouir des produits 
spontanés des châtaigneraies font en général obstacle à l'émi- 
gration définitive. 

La foret exerce son patronage en procurant à la population 
des moyens d'existence complémentaires, soit par la fabrication 
domestique d'objets en bois, soit en permettant l'établissement 
du grand atelier parle combustible qu'elle fournit. 

Quels que soient d'ailleurs les moyens d'existence indépen- 
dants de la culture, ils amènent la désagrégation de la commu- 
nauté et l'établissement en simple ménage en même temps 
qu'un changement dans la forme et l'importance du patronage. 
Ces transformations, qui donnent naissance â une variété du type 
toscan, sont dues en définitive à une modification dans la nature 
des cultur<^s arborescentes provenant des conditions locales du sol 
et du climat. 



III 



LA MAREMME 



C'est en Maremme que se fait actuellement l'expansion du 
type toscan : expansion de la population rurale par l'émigra- 
tion, soit périodique, soit même définitive, des montagnards, 
quelquefois aussi des métayers des collines; expansion de la 
classe supérieure, car c'est en Maremme que les capitaux ur- 
bains trouvent actuellement un emploi fructueux dans la mise 
en valeur du sol et que l'initiative d'un grand propriétaire 
peut donner les résultats les plus heureux. C'est donc la ville 
de la région des collines, l'ancienne cité commerçante et 
riche, qui fournit à la Maremme ses patrons, et la montagne 
pauvre et surpeuplée qui lui fournit ses habitants. Les uns 
et les autres y portent leurs habitudes de vie et leurs pro- 
cédés de travail. Nous verrons quelles modifications leur 
sont imposées par le lieu. 

On appelle Maremme, en Italie, tout le littoral de la mer 
Tyrrhénienne depuis Pise jusqu'au delà de Rome. C'est une 
plaine d'alluvions souvent fertile, mais qui, livrée à elle-même, 
se transforme en marécages malsains où règne la malaria. A 
l'époque des Etrusques, toute cette région avait été assainie et 
mise en culture; on y comptait de nombreux ports de com- 
merce ; mais, lors de la décadence romaine, elle fut abandonnée 
et retourna à l'état inculte. Depuis, elle n'a jamais été complè- 
tement cultivée. C'est encore aujourd'hui un pays fiévreux et 
presque désert; cependant, depuis le milieu du xix" siècle, de 
grands efforts ont été faits pour rendre cette région à la cul- 



72 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

ture et d'excellents résultats ont été obtenus. La colonisation de 
la Maremme toscane fait de grands progrès. Le faire-valoir fait 
place au métayage. L'extension des cultures arbustives suit une 
marche parallèle à celle de l'expansion de la race; si la vigne, 
l'olivier et le mûrier ne sont pas, comme dans les collines, des 
produits presque spontanés du lieu, du moins sont-ils favorisés 
par le climat dont la douceur permet de cultiver des arbres 
fruitiers délicats, comme l'amandier, et des légumes de primeur. 
Sous l'influence des cultures arborescentes et du métayage, 
nous verrons la communauté de famille se reconstituer autour 
du simple ménage des premiers colons, et le patronage du pro- 
priétaire s'exercer d'une façon très intense pour mettre à la 
disposition des colons un sol assaini et bien aménagé, un cheptel 
et des instruments de travail ainsi que les provisions néces- 
saires pour attendre la récolte. iMais ici l'intervention patronale 
est plus hardie, plus large, plus dégagée de la routine tradi- 
tionnelle; elle laisse peut-être au colon plus d'initiative et 
celui-ci en donne des preuves. Il semble que sur ce sol vierge 
le type toscan s'épanouisse plus librement et accuse plus de 
vigueur. 

Nous allons examiner rapidement comment s'opère la colo- 
nisation de la Maremme et à quels résultats elle aboutit. 

I. LA COLONISATION. 

Le PATURAGE ET LA CULTURE EXTENsivE. — Le douiainc de la 
Parrina est situé à quelques kilomètres de la station d'Orbe- 
tello. La gracieuse hospitalité du chevalier tiiuntini m'a permis 
de me rendre compte de ce qu'est un domaine de Maremme en 
voie de transformation. On a ici l'impression d'être dans un 
pays neuf, et cependant on aperçoit, à peu de distance, les 
antiques cités étrusques d'Orbetello et de Talamone. La Par- 
rina compte environ 1..jOO hectares, dont 200 seulement sont 
actuellement mis en culture régulière; le reste est constitué 
par des pâturages et des bois sur la colline, qui est ici 
assez rapprochée de la mer. Les propriétés de plusieurs mil- 



LA MAREMME. 73 

liers d'hectares ne sont pas rares en Marenimc ; c'est à la 
fois une conséquence du mode d'exploitation par le pâturage 
extensif et un effet de l'insalubrité et de l'éloig-nenient de cette 
région. La propriété féodale s'y est maintenue plus longtemps 
qu'ailleurs et seuls les gros capitalistes urbains ont été tentés 
d'y acheter des terres. 

A peine arrivés, nous montons à cheval, car ici les distances 
sont trop grandes pour aller à pied, et les chemins, quand il y 
en a, trop mauvais pour circuler en voiture. Bientôt nous 
apercevons des bœufs de la race de la Maremme dont le pelage 
gris et les immenses cornes sont caractéristiques; de grands 
râteliers installés en plein air servent aux distributions de paille 
qu'on leur fait en hiver pour suppléer à l'insuffisance du pâtu- 
rage. Ceci est déjà une amélioration de l'ancien système, car ces 
bœufs vivent à l'état sauvage, allant à leur fantaisie de la plaine 
à la montagne et mangeant ce qu'ils trouvent. Deux hommes 
à cheval, cow-boys de la Maremme. sont chargés de les compter 
chaque jour, de veiller à ce qu'ils ne franchissent pas les limites 
du domaine et d'empêcher qu'ils ne soient volés. Une fois par 
an, on les pousse dans une enceinte où chaque bête est prise 
au lasso. Les jeunes vaches sont marquées au fer rouge ; les plus 
vieilles (neuf à dix ans) sont réformées, mises à part et vendues 
pour la boucherie au mois de mai, alors qu'elles sont en bon 
état; beaucoup sont expédiées à Rome. Les jeunes mâles sont 
vendus à six mois dans la province de Sienne où on les appré- 
cie beaucoup comme animaux de travail. 

Un peu plus loin, nous rencontrons les juments et les pou- 
lains. La Maremme est le grand pays d'élevage de l'Italie; 
c'est là que se remonte la cavalerie et que l'État entretient 
des haras. Pour améliorer la race locale rustique, résistante, 
mais petite, tardive et disgracieuse, on a recours à des étalons 
de pur sang anglais. Il y a une station de remonte à la Parrina ; 
cette année, c'est un pur sang d'origine française, Préambule, 
fils de Clainart, qui y fait le service. Les poulains sont ven- 
dus à la remonte à trois ans. sans dressage, au prix de 
000 à 700 francs. Il y a en ce moment-ci, à la Parrina, 



7-4 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

200 bêtes à cornes, une centaine de chevaux et 1.200 moutons. 

Ceux-ci sont des animaux transhumants qui passent l'hiver 
en Maremme, et l'été dans l'Apennin toscan, sur un autre do- 
maine delà famille Giuntini; le voyage dure douze jours, on 
couche chaque soir dans une métairie, qui tous les ans est la 
même depuis des siècles. Les brebis que nous voyons font par- 
tie du cheptel do la Parrina, car c'est en Maremme qu'elles sé- 
journent le plus longtemps, et c'est pendant l'hiver que se font 
les ventes d'agneaux et de mères réformées et qu'on produit le 
plus de fromage. Ce fromage est vendu chaque jour à Orbe- 
tello, puis accaparé par une sorte de trust qui l'exporte dans 
l'Amérique latine. Pendant l'été, on fait moins de fromage et 
il est d'une autre sorte ; il est vendu en bloc à une foire d'au- 
tomne ; le troupeau est alors sous la surveillance du régisseur 
du domaine où il séjourne. Les bergers originaires de la mon- 
tagnes sont sept ou huit, chargés chacun d'un troupeau dis- 
tinct: leur chef, le vergaio, a un aide pour la confection du fro- 
mage. Ils reçoivent 60 centimes par jour, du pain, du sel, de 
l'huile et du petit-lait ; ils font eux-mêmes leur popote et peu- 
vent s'ofFrir un supplément de nourriture, s'ils veulent. Ceux 
d'entre eux qui sont mariés amènent parfois leurs femmes, qui 
peuvent trouver du travail dans les métairies. 

A quelque distance de là, un homme défriche le maquis 
(w2ffcc///<2); il coupe la broussaille et le bois, enlève les mottes 
de terre qui, mises en tas, sont brûlées en août et répandues 
sur le champ. Le défrichement du bois est naturellement limité 
aux parties susceptibles d'être mises en culture, mais toute la 
colline qui s'élève ici par une pente abrupte restera forcément 
boisée. C'est un bois assez maigre d'ailleurs, car le terrain est 
rocheux, l'été atrocement sec et le bétail qui a libre parcours 
broute souvent les jeunes tiges. Le système extensif caractérise 
donc la Maremme jusque dans l'entretien des bois, qui sont 
cependant en Italie d'un bon rapport à cause de l'absence de 
houille '. 

1. A Orbetcllo. le charbon de bois coûte 2G francs la tonne et la houille 50 francs. 



LA MAREMME. iO 



Après avoir escaladé la montag-ne par un sentier en zigzag, 
nous arrivons sur la hauteur d'où Ion jouit d'une vue magni- 
fique et très étendue sur la plaine et la mer jusqu'à l'île d'Elbe, 
lîientôt nous voyons fumer des charbonnières et un peu plus 
loin nous joignons le charbonnier lui-même. Le bois est en effet 
transformé en charbon sur place pour diminuer les difficultés 
et les frais du transport. Il est vendu sur pied à un marchand 
qui emploie des bûcherons et des charbonniers payés à la tâche 
et organisés en équipes. Une équipe de cinq ou six bûcherons 
abat le bois nécessaire pour occuper une équipe de charbon- 
niers composée de deux hommes et d'un jeune garçon. Il faut 
une journée pour édifier la charbonnière qui brûle ensuite sept 
ou huit jours: une équipe peut suffire à la conduite de dix 
charbonnières en activité. Le charbon est enlevé par un voi- 
turier qui le transporte à dos de mulet au bas de la colline et 
de là avec des chars jusqu'au petit port de Torre délie Saline 
où il est emljarqué pour d'autres régions de l'Italie. Les bûche- 
rons reçoivent 2 fr. 50 et les charbonniers 1 fr. VO par 100 kilos 
de charl)on produit. Les uns et les autres vivent dans le ma- 
quis où ils se construisent des huttes de branchages. Le mar- 
chand de bois installe sur place une cantine où ils trouvent à 
acheter des provisions; ils n'ont donc aucun contact avec la po- 
pulation locale et ne descendent que très rarement dans la 
plaine. Ce sont, en effet, des émigrants venus, les bûcherons 
du haut Casentino, les charbonniers de la montagne de Pistoie; 
en été, ils vont travailler dans l'Apennin parmesan. Ils n'ha- 
bitent donc guère chez eux, tout au plus y passent-ils quelques 
semaines au printemps et à l'automne. C'est leur femme qui 
cultive leur petit champ, car presque tous vivent en simple 
ménage et sont propriétaires de leur maison et d'un lopin de 
terre dus à leurs économies. Une équipe de charbonniers peut, 
en effet, gagner 1.500 francs dans l'hiver. Là-dessus il faut 
prélever le salaire du garçon, soit 200 francs, et la nourri- 
ture, mais celle-ci est plus que frugale et se compose sur- 
tout de polenta et de fromage. Nous retrouvons donc ici, à 
son point d'arrivée, l'émigration périodique que nous avions 



7G LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

vue à son point de départ dans les montagnes de l'Apennin. 

Cette émigration ne se limite pas à la transhumance et à la 
fabrication du charJjon. L'art pastoral et Fart des forêts ne 
sont pas, en effet, les seuls modes d'exploitation du sol en 
Maremme. Même sur les domaines de l'ancien type, on trouve 
la culture extensive des céréales, la semejiia (semence), comme 
on dit là-bas. Cette culture se fait ordinairement en régie 
directe. A la Parrina, on la confie, depuis quelques années, à un 
métayer spécial appelé mezzadro, par opposition aux coloni qui 
sont cependant, eux aussi, des métayers. Ce système a l'avantage 
de décharger le régisseur d'un gros embarras et de lui per- 
mettre de se consacrer plus librement à l'amélioration du 
domaine. On sème chaque année 150 quintaux d'avoine et 
autant de froment; la semence est fournie par le propriétaire, 
qui la prélève ensuite sur la récolte dont le reste est partagé ; 
le mezzadro doit aussi fournir à la fattoria la paille nécessaire 
pour les chevaux et le bétail. Chaque année le régisseur indique 
au métayer la partie du domaine qui doit être préparée pour 
les céréales. On prend trois récoltes sur le même sol, puis on 
laboure à un autre endroit; ce procédé rappelle la culture 
nomade des noirs de Guinée et la raison en est la même : 
abondance du sol cultivable. Le mezzadro a très peu de terres 
qui lui soient assignées en propre : quelques champs autour 
de sa maison où il fait des légumes et des plantes fourragères 
pour SCS vaches. Il tient, en effet, à cheptel, une cinquantaine 
de bêtes suisses en vue de la production du lait. On cherche, à 
la Parrina. à substituer peu à peu la race suisse, plus précoce 
et meilleure laitière, à la race de la Maremme, rustique mais 
tardive et peu laitière. Mais ce changement ne peut se faire que 
parallèlement à l'amélioration des cultures. 

Le mezzadro occupe un personnel permanent de quatre ou 
cinq hommes seulement, mais à l'époque des moissons il a sous 
ses ordres jusqu'à cent ouvriers venus pour la plupart de la 
région du mont Amiata ^ Le plus ordinairement, les salaires 

1. Pour s'assurer des moissonneurs en nombre suflisanL beauiouj) de régisseurs 
de la Maremme ont dans la montagne, à Santa-Fiora par exemple, des correspon- 



LA MAREMME. 77 

sont payés à la tâche et, pour que les ouvriers puissent se pro- 
curer facilement leur nourriture, le métayer tient une boutique 
de denrées de toutes sortes où chacun s'approvisionne libre- 
ment. L'éloignement d'Orbetello oblige ainsi le domaine à s'or- 
ganiser pour se suffire à lui-môme. 

Le mode d'exploitation que nous venons de décrire a l'incon- 
vénient de faire appel à une main-d'œuvre étrangère qui n'a 
d'attache ni avec le sol ni avec le propriétaire. Le patronage de 
ce dernier ne s'exerce donc que très superficiellement par le 
salaire et encore d'une façon intermittente. Il en résulte parfois 
des difficultés et des troubles. En outre, la terre est très faible- 
ment occupée puisqu'elle est surtout utilisée pour un travail de 
simple récolte, l'art pastoral extensif ; il s'ensuit que le droit 
du propriétaire ne s'affirme pas d'une façon indiscutable. C'est 
ce qui explique les invasions dont certaines grandes propriétés 
sont l'objet de la part des populations voisines; il existe en 
effet çà et là, sur les hauteurs, des villages dont les habitants 
viennent en masse labourer et ensemencer les terres à leur 
convenance dans les grands domaines de la plaine. Les faits de 
ce genre ont été très fréquents ces années dernières, et l'inter- 
vention de la force armée a été nécessaire. Ils n'ont rien de sur- 
prenant pour les lecteurs de la Science sociale, qui savent que 
l'appropriation du sol est en rapport direct avec l'intensité de 
son exploitation '. 

La création des métairies. — Ce qui a fait obstacle pendant 
longtemps à la culture intensive et à la colonisation, c'est la 
malaria. C'est donc elle qu'il faut combattre tout d'abord avant 
de coloniser. On lutte contre la fièvre au moyen de la quinine 

danls, dénommés faltoretti, qui embauchent les ouvriers, s'assurent de leur con- 
cours à l'avance en leur prêtant de l'argent en hiver, etc. 

1. Les prétentions des paysans se basent sur le droit de terratico qui existe sur 
certaines anciennes terres féodales au profit de certains habitants du voisinage, qui 
peuvent cultiver une étendue déterminée de terre inculte en donnant au propriétaire 
comme redevance une quantité de grain égale à la semence. Aujourd'hui il arrive 
que ce droit de Icrratico est revendiqué par des gens qui ne le possèdent pas et 
qu'il est même revendiqué à titre gratuit. Ces prétentions disparaîtraient devant la 
culture intensive et l'occupation du sol par des colons. 



78 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

et ici nous devons enregistrer une heureuse initiative de l'Etat : 
on trouve dans tous les bureaux de tabac de la quinine au 
prix de revient et les communes doivent en délivrer à prix 
réduit aux habitants. Chaque printemps, le régisseur de la 
Parrina adresse au maire d'Orbetello une demande indiquant 
le nombre de personnes vivant sur le domaine; le médecin 
sanitaire prescrit alors la quantité de quinine qui doit lui être 
donnée. Les ouvriers, méfiants au début, ont aujourd'hui 
reconnu les bons effets du médicament et tout le monde en fait 
usage de mai à octobre. 

Le germe de la malaria se transmet par la piqûre d'un mous- 
tique. Pour se mettre à l'abri de cet insecte on munit toutes 
les ouvertures des maisons de toile métallique très fine ^ Il 
faut en outre, pour résister à la maladie, suivre une bonne 
hygiène : ne pas manger trop, surtout de la viande, et boire de 
l'eau potable. La question de Teau est un gros problème à 
résoudre pour les habitants de la Maremme. Le régisseur de la 
Parrina en envoie chercher à Orbetello (8 à 9 kilomètres) plu- 
sieurs fois par semaine pour la consommation de ses ouvriers. 
Chaque colon fait de même pour les besoins de sa maison ~. 
Pour éviter la propagation de la malaria, il faut supprimer les 
eaux stagnantes dans lesquelles les moustiques pondent leurs 
œufs et où se développent leurs larves. On obtient ce résultat 
par l'assainissement et la mise en culture. 

Avant d'installer un colon, on doit faire ce qu'on appelle la 
« bonification » du sol, c'est-à-dire le mettre en état d'être 

1 . Le long de la ligne de Pise à Rome on peut voir, devant les malsons des gardes- 
barrière, des cages métalliques qui permettent de surveiller la voie sans être exposé 
aux moustiques. Sur cette même ligne circulent chaque semaine des trains- 
citernes qui distribuent l'eau potable dans les gares et dans les maisons de gardes- 
voie. 

'2. L'eau des puits est trouble, souvent saumâtre, toujours malsaine. L'eau d'Or- 
betello est captée sur le mont Argentario, qui domine la ville du cùlé de la mer; 
celle de Grosseto vient du massif de l'Amiata. — Signalons qu'en pleine Maremme 
il existe des endroits qui ne sont pas malariques tels que Talamone et Orbetello, 
A une assez faible altitude d'ailleurs la malaria ne se fait pas sentir; aussi, les rares 
agglomérations de la Maremme sont-elles toutes situées sur des hauteurs, et 
jadis les fonctionnaires de Grosseto émigraient en été à Scanzano, dans la mon- 
tagne. 



LA JIAREMME. i\) 

cultivé. C'est un travail qui s'exécute on liiver avec des équipes 
de terrassiers venus des Abruzzes, sous la conduite d'un chef 
avec qui on traite. A la Parrina, on emploie pendant six mois 
dix à quinze ouvriers à faire des fossés d'écoulement, à débrous- 
sailler le sol, à le niveler, à faire des chemins et à les entretenir. 

Une fois les terres aménagées, on construit une métairie et on 
y installe un colon. On n'a aujourd'hui que l'embarras du choix. 
Il n'y a encore que huit métayers à la Parrina : les premiers 
installés, il y a quelques années, ont été pris parmi les ouvriers 
du pays, mais les trois derniers viennent du Siennois et du 
Casentino. Ces émigrants sont supérieurs aux indigènes ; de santé 
plus robuste, ils sont aussi phis au courant de la culture et 
connaissent la vigne, l'olivier, le mûrier. De son naturel, le 
natif de la Maremme est peu cultivateur; il aime surtout à 
galoper à travers la campagne derrière ses troupeaux. Les co- 
lons immigrés connaissent d'ailleurs en général les conditions 
de vie du pays, car ils sont souvent déjà venus en Maremme 
comme ouvriers ou berg"ers. Au moment de ma visite à la Par- 
rina, on installait comme colon un ancien ouvrier temporaire qui 
appartient à une famille de métayers des environs de Stia dans 
le Casentino. Il est marié et a un enfant en bas âge; il a amené 
avec lui son frère, un valet de ferme et un jeune homme pour 
l'aider à cultiver son domaine qui mesure 20 à 25 hectres. On 
a monté son étable en prenant dans le troupeau quelques va- 
ches et une jument dont il fait le dressage; il aura ainsi dix à 
quinze têtes de bétail. En outre, on lui assigne une partie de 
l'olivette qui s'étend sur le penchant de la colline. Trois des 
autres colons ont de la vigne, car sur la pente qui regarde 
Orbetello, il y a depuis longtemps un vignoble dont la plus 
grande partie appartient à de petits propriétaires d'Orbetello. 
Les autres en auront aussi, car, dès qu'une métairie est or- 
ganisée, on y plante de la vigne. 

Il est bien évident que les nouveaux colons ne trouvent pas 
ici des domaines en pleine production comme ceux de leurs 
pays d'origine et qu'ils doivent exécuter par eux-mêmes bien 
des petits travaux pour compléter la bonification entreprise par 



80 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

le propriétaire. Ils doivent être travailleurs et faire preuve 
d'initiative; mais s'ils sont venus ici, c'est précisément pour 
améliorer leur situation; ils trouvent des métairies assez vastes 
qu'on peut travailler avec des bœufs ; enfin ils peuvent compter 
sur l'assistance éventuelle du propriétaire, et ils jouissent 
de conditions un peu meilleures que dans la région des col- 
lines : ils ne doivent ni corvées ni redevances. Les familles nou- 
vellement arrivées sont quelquefois en communauté restreinte 
mais aussi en simple ménage ; elles doivent donc assez sou- 
vent avoir recours à la main-d'œuvre étrangère qui leur est 
fournie par les émigranis périodiques de la montagne. Pour 
faciliter la moisson, les colons se sont associés et ont acheté 
des moissonneuses-lieuses, car la plaine se prête ici à l'emploi 
des machines et les cultures arl)orescentes n'ont pas encore 
encombré les champs. La batteuse est fournie par le proprié- 
taire ; c'est à la Parrina que le chevalier Guido Giuntini intro- 
duisit la première machine à battre de la Maremme en 185i. 

Le domaine que nous venons de visiter est encore au début 
de la colonisation. Ce sont naturellement les terres les plus sai- 
nes au pied de la montagne qui ont été mises en culture les 
premières; il y a déjà environ 200 hectares en métayage. On 
estime qu'une métairie de 20 à 25 heclares rapporte de 1.500 à 
2.000 francs, soit plus du triple de ce que rapporte la même 
étendue de terres exploitée d'après l'ancien système; on évalue, 
en moyenne, le prix des terres à 300 francs l'hectare avant la 
bonification, et à 500 ou 600 francs après ; enfin on compte que 
le capital engagé dans les améliorations doit rapporter au 
moins 10 p. 100. On voit par ces chiifres cjue le propriétaire a 
un intérêt évident à transformer l'ancien mode d'exploitation et 
à coloniser. 

Les sociétés de colomsatiox. — La mise en valeur de la 
Maremme a tenté des capitalistes, qui ont constitué des sociétés 
dans ce but. Près de Grosseto, des domaines très étendus appar- 
tiennent à une grande société anonyme ; il ne semble pas que 
les résultats obtenus soient très brillants : les bâtiments sont 



LA MAREMME. 81 

trop beaux, l'administration trop compliquée et trop centralisée, 
la responsabilité trop dispersée, de sorte qu'on s'engage parfois 
dans des opérations hasardeuses et que les frais généraux 
absorbent le plus clair des bénéfices. Les sociétés de coloni- 
sation formées par un petit groupe de capitalistes qui s'inté- 
ressent directement à la bonne conduite de l'affaire, paraissent 
devoir donner de bien meilleurs résultats. Je citerai la « Geo- 
fila », qui a acheté aux portes de Grosselo un domaine de 
500 hectares, payé 200.000 francs. On compte dépenser en 
améliorations une somme équivalente, et on espère revendre 
ensuite, en réalisant un bénéfice égal au capital engagé. 

La Rugginosa, propriété de la Geofda, est voisine d'un ma- 
rais que l'État a colmaté au moyen d'un canal dérivé de l'Ora- 
brone. Nous retrouvons en Maremme, comme dans lo Val di 
Chiana, l'intervention des pouvoirs publics en vue de l'assai- 
nissement du pays. L'administration est réduite à un régisseur, 
comme chez un particulier; l'administrateur-délégué qui est un 
agronome, de même que le président, vient de temps en temps. 
La colonisation est encore tout à ses débuts. Voici quelle a été 
jusqu'ici la marche des travaux : en septembre 1906, on a fait 
un nivellement et on a creusé quelques fossés, puis on a semé 
des céréales, 100 hectares de froment et autant d'avoine. Le 
bétail au pâturage est très réduit, mais deux troupeaux de mou- 
tons transhumants paient pour l'hiver 20 francs par hectare. 
Pendant l'hiver, on a continué le réseau des fossés d'assainisse- 
ment de façon à délimiter des champs de 200 mètres de long sur 
25 de large. En mars 1907, on planta de la vigne en lignes au 
milieu des champs destinés aux premiers colons. En avril, on 
commença la construction d'une maison double pour deux 
familles. Les maisons doubles sont plus économiques que les 
maisons isolées, mais le voisinage peut être une cause de dis- 
corde. Chacune de ces maisons revient à 15.000 francs, soit 
7.500 francs par métairie. A la même époque, on fit une plan- 
tation de peupliers le long du canal. Tous ces travaux s'exécu- 
tèrent avec le personnel hxe (dix bouviers pour dix-huit paires 
de bœufs) et avec une trentaine d'ouvriers temporaires venus 

G 



82 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE. 

des Abruzzes; les fenaisons et les moissons sont faites par des 
ouvriers de Grosseto ou du mont Amiata. En octobre 1907, les 
premiers colons s'installèrent. L'un d'eux, venu du domaine 
voisin de l'Alberese, a avec lui ses quatre fils; l'autre qui a une 
fdle et deux fds, dont l'un, marié, est venu du Val di Chiana, où 
sa métairie était trop petite : 9 hectares; ici il en a trouvé une 
de 18 hectares. C'est l'étendue moyenne qu'on donnera à toutes 
les métairies ; on en créera seize et on gardera pour le moment 
une centaine d'hectares en faire-valoir, tant pour faire des essais 
de culture que pour faire l'économie des frais de construction 
de maisons. 

A leur arrivée, les colons reçoivent en cheptel tout ce qui leur 
est nécessaire pour l'exploitation, de façon qu'ils ne s'endettent 
pas vis-à-vis du propriétaire. En outre, comme la première 
année ils n'auraient pas de quoi s'occuper sur leurs métairies, 
on les emploie comme ouvriers. Or, les travaux ne manquent 
pas; on a déjà creusé 70 kilomètres de fossés et il en reste à 
faire encore autant ; les chemins sont à peine ébauchés et il 
en faudra plusieurs kilomètres. L'assainissement et la viabilité 
sont les deux premières améliorations à réaliser. Puis viennent 
les constructions de bâtiments et les plantations de vigne et 
d'arbres fruitiers. 

C'est donc bien une véritable colonisation que la mise en 
valeur de la Maremme. Tout est à créer; il faut pour cela des 
capitaux qui sont fournis soit par les anciens propriétaires, soit 
par des sociétés de capitalistes. Dans l'un et l'autre cas apparaît 
Vi?npo?'tance du patronage de la classe urbaine. 



II. — LES RESULTATS DE LA COLONISATION. 

Nous venons de voir des domaines en voie de colonisation; il 
nous faut maintenant visiter des domaines transformés pour 
juger des résultats obtenus. Aux portes mêmes de Grosseto, se 
trouvent les deux propriétés de Gorarella et de Barbanella, qui 
furent colonisées il y a une quarantaine d'années par le baron 



LA MAREMME. 83 

Bettino Ricasoli et par son frère le général Vincenzo Ricasoli. 
C'est la première tentative de colonisation qui fut faite dans la 
Maremme : elle fut couronnée de succès. Ici encore on retrouve 
à la tête du progrès agricole de grands propriétaires qui don- 
nent l'exemple d'initiatives hardies. 

Barbanella est divisée en seize métairies d'une trentaine 
d'hectares chacune. On y fait surtout des céréales et du bétail. 
Le pâturage n'existe plus; vaches et Ijœufs sont nourris abon- 
damment à l'étable et la race améliorée du Val di Chiana a 
remplacé la race de la Maremme. On élève les jeunes, mais on 
achète aussi dans d'autres régions, car l'approvisionnement de 
Grosseto offre un débouché assuré pour la viande, et les do- 
maines des Ricasoli sont presque les seuls du pays qui soient en 
état de fournir toute Tannée des animaux de boucherie. Quoique 
chaque métairie ait un peu de vigne, les cultures arborescentes 
ne sont pas encore très développées ; cela tient à ce que ce 
domaine a été jadis un peu négligé. Le régisseur actuel a déjà, 
par une culture rationnelle, augmenté les rendements des 
céréales et quadruplé la production du vin. Son effort porte 
maintenant sur la plantation de vignes, de mûriers et d'arbre 
fruitiers ^, car on remarque que les métairies les plus recher- 
chées par les colons sont celles où les productions arbores- 
centes sont abondantes. On voit donc qu'à Barbanella, la culture 
n'a pas encore atteint toute son intensité. 

Gorarella est plus avancée dans cette voie. Cette fatto- 
ria compte treize métairies de 30 hectares environ. Chacune 
d'elles rapporte de 3.000 à 3.500 francs, tandis qu'à Barbanella 
le revenu n'est que de 2.000 francs. Celte différence est due 
précisément à une quantité plus grande de vignes et d'arbres 
fruitiers : en 1907, on a vendu pour 8.000 francs d'amandes; 
il est vrai que la récolte de 1908 a été entièrement emportée 
par une gelée le 15 mars, ce qui montre bien le caractère aléa- 
toire des cultures arborescentes. Quoique les céréales soient 
encore le produit principal du domaine, celles-ci n'en ont pas 

1. Il \ a peu d'oliviers, car la plaine ne leur convient pas. 



8i LES POPlLATIOiNS RURALE? DE LA TOSCANE. 

moins une importance capitale, et quand on arrive en chemin 
de fer d'Orbetello , c'est vraiment un spectacle merveilleux 
de passer brusquement de la campagne inculte et déserte au 
milieu des champs cultivés, plantés et peuplés de Gorarella qui 
apparaît ici comme une oasis. On songe à y intensifier encore 
la culture par de nouvelles plantations d'arbres et de vignes, 
afin de pouvoir dédoubler les métairies pour permettre aux 
familles devenues trop nombreuses de se diviser. La plupart 
des colons de Gorarella sont venus originairement du Val di 
Chiana; cette région continue à fournir des métayers à la 
Maremme. Les progrès de la culture ont eu pour résultat de 
faire disparaître, ou du moins d'atténuer beaucoup la malaria 
aux environs de Grosseto; ainsi à Gorarella, c'est à peine si, en 
été, on signale çà et là de légers accès de fièvre dans une popu- 
lation de plus de 160 personnes, tandis qu'il y a vingt-cinq ans, 
des malades alités étaient nombreux parmi les colons. 

En définitive, les résultats de la colonisation nous apparaissent 
les suivants : 

La culture mixte en métayage sous la direction d'un régisseur 
se substitue au pâturage et à la culture extensive en faire- 
valoir. L'outillage se perfectionne, l'atelier se réduit, les opé- 
rations se compliquent, le personnel devient stable et plus 
nombreux. 

La grande propriété subsiste, mais avec une tendance à se 
démembrer, et en tous cas elle se subdivise en petites métai- 
ries. Sa valeur augmente, ainsi que celle des biens mobiliers, 
représentés par les animaux et les instruments de travail. 

L'ouvrier associé remplace presque complètement louvricr 
salarié; ce qui diminue les difficultés relatives au salaire et à la 
main-d'œuvre et favorise l'épargne. 

La famille, jadis en simple ménage par suite du salariat ou 
de rémigration, se reconstitue en communauté qui essaime 
lorsqu'elle devient trop nombreuse. 

Le mode d'existence est amélioré à tous les points de vue, 
mais en particulier sous le rapport de l'hygiène, car la malaria 
tend à disparaître. 



LA MAREMME. 85 

En assurant au paysan un travail stable, rcg"ulier et rémuné- 
rateur, la colonisation lui permet de traverser facilement les 
phases de l'existence : les maladies sont diminuées, les chô- 
mages supprimés et la vieillesse mise à l'abri du besoin. 

D'ailleurs le patronage du grand propriétaire absentéiste, qui 
s'est affirmé énergiquement par la transformation du lieu, 
s'exerce minutieusement dans le travail, la propriété et les pha- 
ses de l'existence sur une population plus stable et plus nom- 
breuse qu'autrefois. 

Enfin le commerce se développe, la richesse publique s'ac- 
croit et un vaste champ d'activité est ouvert à l'expansion de 
la race. 

Si nous serrons davantage l'analyse, nous sommes amenés à 
constater que la colonisation de la Maremme dépend de l'ex- 
tension des cultures arborescentes. C'est grâce à elles que les 
populations des régions surpeuplées de la Toscane trouvent dans 
la plaine littorale un lieu de peuplement pour leurs émigrants. 
Mais, tandis que les productions arborescentes sont pour ainsi 
dire spontanées dans la région des collines, ici elles ont dû être 
importées et elles n'ont pu 1 être qu'après une transformation 
du lieu due à l'initiative des grands propriétaires et à l'aide des 
capitaux urbains. Si l'effort des propriétaires et des colons tend à 
introduire et à étendre la culture arbustive, c'est que les uns et 
les autres sont originaires de régions où elle domine et ils cher- 
chent naturellement à implanter leur mode de travail tradi- 
tionnel dans leur nouvel établissement. C'est pourquoi la Ma- 
remme est bien le prolongement du reste de la Toscane auquel 
elle ressemblera chaque jour davantage; patrons et colons y 
font preuve cependant de plus d'initiative et montrent une ap- 
titude plus grande au progrès; cela est dû à ce que, malgré 
leur formation communautaire, ils subissent l'influence d'un 
étabUssement en pays neuf sur un sol transformable. Si jamais il 
devait se former en Toscane une classe de grands patrons 
ruraux dirigeant personnellement l'atelier agricole, il nous 
semble que c'est en Maremme qu'elle pourrait faire son appren- 
tissage et qu'elle aurait le plus de chance de prendre naissance. 



IV 



CONCLUSIONS 



De l'étude qui précède nous ne saurions prétendre à tirer la 
formule complète du type toscan, car, dans la constitution de 
ce type, les éléments urbains occupent une place très impor- 
tante sinon même prépondérante. Une étude de la classe ur- 
baine et de la formation des villes s'imposerait donc. Partout, en 
effet, et c'est là, croyons-nous, une des caractéristiques du type, 
nous avons constaté la subordination de la jiopiilalion rurale 
aux 'patrons urbains, soit que ceux-ci, détenteurs de la propriété, 
dirigent le travail agricole des métayers, soit qu'ils fournissent 
aux paysans en domaine fragmentaire des moyens d'existence 
par des travaux temporaires ou par le travail industriel. 

Cette situation nous parait être une conséquence assez directe 
de la nature du lieu, qui peut être considéré pratiquement 
comme intransformable, en ce sens que les cultures arbores- 
centes n'y peuvent être avantageusement remplacées par aucune 
autre, à tel point que, sur le sol vierge de la Maremme, elles 
prennent chaque jour une extension plus grande. 

Or, les cultures arborescentes, en culture mixte surtout, ne 
produisent pas spontanément le grand patron rural parce 
qu'elles ne se prêtent pas au travail en grand atelier ni au dé- 
veloppement du machinisme. Elles imposent la petite culture et, 
par suite, le petit domaine, où le travail se fait à la main, est peu 
susceptible de perfectionnement et influe peu sur la récolte. 11 
s'ensuit que le paysan est laborieux et minutieux, mais routinier 
et apathique. Certes on voit, aujourd'hui surtout, des progrès 
se réaliser dans les cultures arborescentes, mais ils exigent une 
science technique approfondie et des capitaux assez considé- 



CO.NCLUSTONS. 



rables; c'est dire qu'ils dépassent les capacités intellectuelles et 
financières du paysan à qui toute initiative est donc impossible, 
et qui n"a, par suite, aucune chance de s'élever. Le contadino 
toscan n'est donc pas dressé à l'initiative ni à leffort intense et 
persévérant; il en résulte pour lui l'inaptitude à surmonter vic- 
torieusement par lui-môme les difficultés de l'existence. Il a 
besoin d'un guide et d'un soutien. 

Ce soutien pourrait lui être assuré par la communauté. Mais 
nous savons que celle-ci ne se maintient actuellement que chez 
les pasteurs transhumants ; chez les cultivateurs, elle se désa- 
grège rapidement sous l'influence de la petite culture et aboutit 
au simple ménage en domaine fragmentaire. Le patronage ap- 
paraît donc indispensable à la population rurale toscane et 
comme la culture des productions arborescentes ne forme pas 
le grand patron, celui-ci devra venir d'ailleurs. 

Au moyen âge, avec les Lombards et les Francs, il est venu 
des pays du Nord ; puis, grâce au développement du commerce, 
il est sorti plus tard des villes toscanes. Au patron féodal et plus 
ou moins particulariste a succédé le patron urbain, latin et com- 
munautaire. Cet urbain ne s'est pas transplanté à la campagne, 
comme cela se voit de nos jours en certains pays, quand un in- 
dustriel ou un commerçant enrichi vient appliquer avec succès 
à l'agriculture les méthodes qui lui ont réussi dans le négoce 
ou la fabrication. Non, pour cet urbain, le domaine rural a été 
un placement de fonds et il limite son patronage à la surveil- 
lance de ses biens. Sa formation urbaine et communautaire ne 
le pousse pas à la vie rurale, et d'ailleurs les productions arbo- 
rescentes ne s'accommodent pas ici de la grande culture. En 
revanche, elles exigent une surveillance et une direction assez 
attentive que le propriétaire urbain exercera par l'intermédiaire 
d'un régisseur : de là les interventions minutieuses que nous 
avons relevées dans le patronage. Tout cela est de la bonne ad- 
ministration. Mais l'absentéisme s'oppose aux grandes transfor- 
mations agricoles; les cultures arborescentes s'y prêtent mal 
d'ailleurs, elles sont éminemment conservatrices. 

En outre, le patron urbain est, comme le paysan, soumis à 



88 LES POPULATIONS RURALES DE LA TOSCANE 

y influence communautaire. C'est ce qui explique le caractère 
traditionnel et paternel de son patronage qui maintient de la 
sorte des relations cordiales et quasi familiales entre proprié- 
taires et métayers. En fait, les agitations et les troubles agraires 
qui ont désolé d'autres régions de l'Italie, ne se sont pas fait 
sentir en Toscane, et ceci prouve en faveur du métayage et du 
patronage toscans. Cependant nous avons remarqué que ce pa- 
tronage aboutit plutôt à garantir le paysan contre les aléas de 
l'existence qu'à le mettre à même de les surmonter par lui- 
même en développant son énergie et son initiative : c'est bien, 
en somme, un patronage patriarcal. 

Toutefois, il convient d'observer qu'à notre époque on cons- 
tate un progrès marqué dans la technique du travail ; la direc- 
tion éclairée du propriétaire a ainsi pour effet d'augmenter la 
capacité professionnelle du métayer. Des améliorations sont réa- 
lisées, des initiatives plus nombreuses et plus hardies se font 
jour : la Maremme en fournit l'exemple. Cela nous parait être 
une conséquence de la formation commerciale antérieure de la 
classe urbaine. Il semble qu'après trois siècles d'oisiveté et de non- 
chalance, l'ancienne activité des commerçants florentins tende, 
sous l'action des influences extérieures, à renaître et à s'appli- 
quer particulièrement à l'agriculture. La supériorité de la classe 
urbaine sur la classe rurale est, en effet, due sans conteste à 
l'ancien développement commercial des villes de Toscane. Le 
commerce a eu ce résultat bienfaisant d'atténuer les effets dé- 
primants de la formation communautaire et d'orienter la classe 
supérieure, non pas peut-être vers la formation particulariste, ce 
serait trop dire, mais du moins de lui infuser à l'état latent une 
certaine aptitude à l'activité, à l'initiative et au progrès. C'est 
ainsi que l'agriculture toscane du xx^ siècle bénéficie des efforts 
et des habitudes de travail et de vie activé des grands marchands 

florentins du moyen âge. 

Paul Roux. 

L' Administrateur-Gérant : Léon Gangloff. 



TYPOGKAPHIE FIRMINDIDOT ET C'^. — PARIS 



MARS 1909 



56^ LIVRAISON 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 

DE SCIENCE SOCIALE 






NOUVEAUX MEMBRES 

MM. 

Le D' F. Furtado Filho, 42, Alameda 
<ioTriumplio,SâoPaulo (Brésil), présenté 
par M. le D'' Silveira Cintra. 

L'abbé Baoey, chez M. Sibelle, rue \'au- 
bécourt, 20, Lyon, présenté par M. Tabbé 
CharbonneL 

R. C. CouLTHARD, profe.sseur à lÉcole 
des Roches, Verneuil (Eure), présenté par 
M. Paul Descamps. 

^ D. Diego Angulo Lacina, ^'alverde del 
Camino, l\ de Ihielva (Espagne), présenté 
par M. Paul de Rousiers. 

Le comte Lad. KAROLiji,quai d'0rsay,41, 
Paris, présenté par M. Paul de Rousiers! 
Paul Vanuxem, boulevard de la \'illette, 
74, Paris, présenté par le même. 

S. dos Santos Proença, secrétaire géné- 
ral du gouvernement civil, Mzeu (Portu- 
gal), présenté par M. le D'- Serras e Silva. 

RÉUNION DU CONSEIL DE LA SOCIÉTÉ 
DE SCIENCE SOCIALE 

Le Conseil de la Société de Science so- 
ciale s'est réuni le 20 février 1909, à 9 heu- 
res du soir, au siège social, 56, rue Jacob, 
sous la présidence de M. Paul de Rousiers. 
Etaient présents : MM. Paul Bureau, vice- 
président; Firmin-Didot, trésorier; J. Du- 
rieu, secrétaire de la Société; Paul Des 
camps, secrétaire de la Revue. Excusés : 
MM. G. d'Azambuja, Ph. Champault, 
A. Dauprat, Ch. de Calan, H. Hemmer. 
G. Melin, V. Muller. L. Poinsard. 



Le Conseil a d'abord examiné et ap- 
prouvé les comptes de l'exercice 1908, qui 
lui ont été pré.sentés j)ar M. Maurice Vir- 
min-Didot, trésorier. 

Le Conseil a ensuite décidé d'envoyer 
les missions suivantes pendant l'année 
1909 : M. Paul Descamps continuera l'é- 
tude de la Flandre française, commencée 
1 année dernière; M. Paul Roux étudiera 
la campagne romaine. 

Comme d'habitude, une somme de 
.>00 francs est mise à la disposition de l'un 
des élèves du cours de M. Paul Bureau 
pour accomplir une mission dans un pays 
déterminé. 

Ensuite, le Conseil a arrêté la date du 
Congrès annuel delà Science sociale pour 
1 année 1909. Ce Congrès s'ouvrira le lundi 
•' mai et prendra fin le jeudi G mai Le 
programme en sera ],ublié le plus tôt pos- 
sible dans le Biillelm. 

Enfin, le Conseil a émis le vœu de voir 
a Revue traiter de temps en temps sous 
e titre : Question du jour, des articles ana- 
logues à ceux qui furent publiés sous cette 
rubrique dans les premiers tomes de la 
Revue. 



LE PRÉSENT FASCICULE 

-\os lecteurs ont appris, il y a quelque 
temps, la mort de l'un de nos plus anciens 
collaborateurs, le R. P. Schwalm. 

Il est mort en laissant inachevé un vaste 
travail sur /.. Juifs à l'époque de Jésus- 
Un-isl. Xous avons publié, il y a un an, un 
des chapitres de cette consciencieuse étude 



38 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



le Type social du paysan julfô l'époque de 
Jésus-Christ {AA'- Î3,sc.). 

Nous publions aujourd'hui un second 
chapitre de ce travail, l'Industrie et les 
Artisans juifs, et il nous sera possible d en 
pubUer encore un troisième dans quelques 

mois. 

Malheureusement, la fin manque totale- 
ment, et nos lecteurs le regretteront en 
lisant les pages qui nous restent. Nous pen- 
sons leur être agréable, en reproduisant 
la lettre suivante, dans laquelle notre 
regretté confrère indiquait le plan qu'il 
comptait suivre : 

Passe Prest, Saint-Paul du Var. 
19 septenil)re 490". 

.4 Monsieur Paul de Bousiers. 



Votre appréciation sur la méthode de 
mon travail m'est précieuse et encoura- 
geante. Je ne veux pas tarder à vous en re- 
mercier. En même temps, l'occasion m est 
bonne pour vous exposer, si vous le voulez 
bien, le plan d'ensemble qui me dirige 
dans l'agencement de mes diverses études 
et dans leur développement. Je veux ex- 
pliquer deux faits sociaux, ou plutôt, deux 
groupes de faits sociaux : 1» la société 
.juive, à l'époque de Jésus-Christ; 2^' les 
uistitutions du Christianisme naissant. 
— Le premier objet, la vie sociale du peuple 
juif à l'époque de Jésus-Christ, me deman- 
dera trois volumes : - 1° La vie privée : Vous 
avez entre les mains les quatre premières 
parties de ce premier volume ; j'écris en 
ce moment la cinquième sur la Propriété. 
Une sixième terminera, sur la Famille. - 
2° Le second volume traitera des institu- 
tions religieuses : groupements et mœurs. 
Le caractère de ces groupements, chez les 
Juifs, est de mélanger le temporel et le 
spirituel. Ainsi la classe des scribes cu- 
mule les fonctions de prédicateurs ou 
d'exégètes bibliques avec celles de juris- 
consultes, médecins, professeurs ou maî- 
tres d'écoles. L'Association laïque des Pha- 
risiens cumule l'étroite observance de la 
loi de Moïse avec le patronage de ses adhé- 
rents : c'est une confrérie et une société 
de secours mutuels. L'ordre monastique 
des Esséniens exerce la culture, pa- 



tronne ses affiliés mariés, pratique la mé- 
decine; le sacerdoce conserve au Temple 
un véritable trésor national, et les familles 
pontificales composent une sorte de clan 
très riche, très redouté, très influent, rival 
des Pharisiens, qui lui enlève toute po- 
pularité sans le réduire à l'impuissance. 
Pour débrouiller cet enchevêtrement de 
groupe religieux et de fonctions enseignan- 
tes, dirigeantes, patronales, un volume 
entier ne sera pas de trop. — 3° Après ce 
second volume, je devrai étudier la Vie 
publique du peuple juif. Ce sera le sujet 
d'un troisième volume. 11 débutera par les 
institutions nationales : les sanhédrins lo- 
caux et celui de Jérusalem, la monarchie 
hérodienne ; puis viendront les institutions 
du protectorat romain et les mœurs de sa 
politique, dans ses rapports avec les insti- 
tutions juives. 

Dans une deuxième série de volumes, 
j'aborderai la vie sociale des premiers chré- 
tiens. — 1"' volume : La vie sociale de 
Jésus-Christ. — 2« La vie sociale de 
l'Église naissante : 1° dans son milieu na- 
tif, à Jérusalem; 2" dans son premier cen- 
tre d'expansion en pays non juif, Antioche 
et la première Église de la Dispersion. - 
3e La vie sociale de saint Paul (passage 
du milieu juif palestinien, trop fermé, à 
celui de la Dispersion, plus universaliste ; 
passage de la Dispersion, trop fermée en- 
core, parce que juives, aux gentils. Ce sont 
les deux phases, les deux grandes victoires 
de l'action de saint Paul). 

C'est dans cette deuxième série de vo- 
lumes qu'il m'a semblé préférable de trai- 
ter la question des colonies de la Diaspora. 
Je me contente de l'amorcer très briève- 
ment, à propos du commerce, dans le •ma- 
nuscrit que vous avez. C'est à propos de 
la communauté d'Antioche que j'étudierai 
à fond le type du Juif dispersé, et à propos 
de saint Paul, que je marquerai les servi- 
ces qu'il rendit (le Juif dispersé) à la diffu- 
sion universelle de l'Eglise, et les obstacles 
qu'il y opposa. Les meilleurs amis comme 
les pires adversaires de saint Paul et de 
son œuvre, lui vinrent de ces juiveries et 
de ces synagogues qu'il fréquente et qui le 
chassent. 

\o\\à de biens longs détails, encore que 



à 



DE SCIENCE SOCIALE. 



;i9 



très sommaires; mais il me semble que je 
vous les dois, comme une sorte de lil con- 
ducteur dans la complexité des pensées 
que suscite l'énoncé de mon but. 

De même que la science sociale a son 
histoire de la Grèce et aura sans doute 
celle de Rome, traitée encore d'après sa 
méthode, ne serait-il pas bon qu'elle eut la 
monographie du peuple juif et des pre- 
miers chrétiens? Des exégètes m'assurent 
que mon utilisation sociale des données 
bibliques leur paraît neuve, suggestive et 
utile dans leur spécialité: ne peut-on pas 
augurer que les travailleurs et les amis de 
la science sociale trouveront aussi avan- 
tage à cette interprétation sociale des faits 
bibliques ou évangéliques? J'aurais ainsi 
préparé un terrain de rencontre à deux 
catégories desavants bien séparés jusqu'ici 
et indiqué une voie à de plus amples re- 
cherches. ... 



\otre observation sur la nécessité de 
marquer les origines communautaires et 
patriarcales à propos du caractère fermé 
des Judéens corre.spond à des critiques que 
je me faisais depuis quelques semaines, en 
rédigeant les chapitres sur lapropriété : j'y 
trouvais des répercussions d'exclusivisme 
patriarcal envers les étrangers, de frater- 
nité communautaire envers les nationaux 
qm me semblaient devoir se rattacher a 
^ étude du travail et des origines, dès le pre- 
mier cahier. 

Pour la double influence de l'Egypte et 
de Babylone. les documents historiques 
racontent si peu de chose! Mais votre re- 
marque me décide à exploiter ce peu de 
chose. Au pays de Gessen, Israël demeura 
cantonné sur la branche orientale du Nil • 
étroite vallée cultivable, touchant à de 
grandes prairies marécageuses; au delà 
les sables arides. D'où je conclurai à de la 
eu ture restreinte sur les berges, près des 
villages ; puis à de l'art pastoral très séden- 
tarisé. Les Hébreux sont d'ailleurs acceptés 
par le Pharaon comme surveillants de ses 
troupeaux. Il ne me semble pas qu'ils en- 
trent dans le moule de FEgypte ancienne 
sinon dans une catégorie restreinte de sa- 
nm ou chefs de familles et de village, plus 



ou moins enrégimentés dans la hiérarchie 
pharaonique. Quant à la captivité de Ba- 
bylone, je ne connais que deux renseigne- 
ments historiques d'une portée sociale • 
1" Le conseil de Jérémie au début : « Bâ- 
tissez des maisons, plantez des vignes 
cultivez des jardins dans le pays où Ion 
vous déporte » : oo l'assertion du prêtre et 
annaliste chaldéen Bérose, d'après lequel 
les meilleures terres de la Babylonie furent 
alloties aux déportés juifs. Ils durent cul- 
tiverparmi ces canaux d'irrigation auxquels 
le psaume Super flumina Babylonis fait 
une discrète allusion. Évidemment le con- 
seil de Jérémie et les allocations de terre 
aux exilés présuppo.sent ceux-ci formés déjà 
comme agriculteurs et maintenant se dé- 
veloppant même à Babylone. Voilà ce que 
je pense indiquer. 

La renonciation totale à l'enseignement 
et a la prédication m'est imposée par la 
bronchite chronique : je regarde ce sacri- 
fice comme l'achat d'une pleine liberté que 
la Providence me ménage pour des tra- 
vaux de science .sociale. C'est bien dans le 
strict point de vue de la science que j'en 
tends poursuivre cette .sorte de monogra- 
phie de la race juive. Pour ce qui concerne 
les institutions religieuses elles-mêmes je 
laisse le fait de leurs origines surnaturelles 
aux exégètes théologiens et aux apologistes 
Ma seule visée est de reconnaître les ré- 
percussions que ces organismes religieux 
subissent ou produisent dans la société 
juive. Passives ou actives, ces répercussions 
me semblent devoir être étudiées. D'autant 
plus que la société juive présente le tvpe 
e plus remarquable de la religion mêlée à 
la politique et à tous les faits de la vie so- 
ciale selon l'esprit et la méthode des com- 
munautaires. Par là, ce vieux passé judaï- 
que agit encore, de nos jours, dans ce qu'on 
nomme le cléricalisme et son anti. Une 
étude objective et scientifique sur les ins- 
titutions religieuses d'Israël éclairerait de 
haut et de loin bien des problèmes de ce 
temps-ci. 

M. B. SCHWAI.M. 



40 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



LES DAYAKS 

Dans la Malaisie, on trouve tous les 
types de culture, depuis la plus rudimen- 
taire jusqu'à la plus intensive. Nous nous 
proposons de décrire aujourd'hui un type 
de cultivateurs des plus primitifs, plus 
primitif encore que celui observé par 
M. L. Tauxier dans la Haute-Guinée fran- 
çaise. Nous voulons parler des Dayaks 
de Bornéo. 

Bornéo est, un le sait, la plus grande 
île du monde : elle mesure 679.000 ki- 
lomètres carrés. Située dans la zone 
équatoriale, elle est soumise aux mêmes 
conditions physiques que le Congo et 
FAmazonie : l'excès d'humidité y fait pré- 
dominer la forêt. C'est la forêt équatoriale 
si bien décrite par M. de Préville, la sylve 
épaisse et impénétrable avec sa végétation 
exubérante et ses lianes entrelacées. On 
comprend que l'homme ait reculé devant 
l'œuvre de défrichement. La forêt vierge 
couvre toute l'île, à part le littoral qui, 
plus accessible au commerce extérieur, 
est exploité d'une façon intensive par les 
Malais et les Chinois. 

Une fois cette zone côtière franchie, la 
densité de la population diminue rapide- 
ment, et descend au taux moyen de un lia- 
bitant par kilomètre carré. En même 
temps, l'aspect des individus change : la 
race malaise ne dépasse pas les lieux où 
l'exploitation commerciale du sol est pos- 
sible, et laisse la place aux races plus 
primitives, aux Dayaks et aux Pygmées. 
C'est qu'en effet la forêt équatoriale rend 
non seulement le défrichement difficile, 
mais empêche le développement des com- 
munications : à peine un sentier est-il 
tracé que la végétation reprend pied et 
tisse à nouveau un réseau impénétrable. 

Cette difficulté des communications , jointe 
à la faible densité de la population, a 
amené l'isolement des vilkujes. Chaque vil- 
lage forme une agglomération de 3 à 
âOO habitants, formant une communauté 
distincte, n'ayant que peu de relations avec 
les villages voisins. 

U isolement des villa;/es a amené la cou- 
tume de Vendoijamie de rilla;/e. On sait en 



quoi consiste i'endogamie : Un groupe- 
ment est dit endogame, quand le mariage 
n'est permis qu'entre des personnes fai- 
sant partie de ce groupement ; on dira donc 
qu'il y a endogamie de village quand un 
jeune homme ne peut qu'épouser une 
jeune fille du même village que lui. C'est 
le cas des Dayaks, et celte coutume est due 
au peu de relations qu'ont les membres 
des villages différents. 

La sylve équatoriale rend la chasse dif- 
ficile ainsi que la cueillette. On comprend 
qu'une forêt aussi épaisse, aussi impéné- 
trable, oppose de grandes difficultés à la 
chasse et à la cueillette. Aussi les Pygmées, 
peu nombreux d'ailleurs, qui vivent à 
l'intérieur des forêts, ont-ils luie existence 
des plus précaires. Quant aux Dayaks, la 
chasse et la cueillette ne jouent qu'un 
rôle infime dans leurs moyens d'existence. 

La sylve équatoriale ne permet guère 
d'autre élevaye que celui du porc et de la 
poule. La forêt étouffe le pâturage, et il n'y 
a même pas de prairies dans les vallées qui 
sont entièrement recouvertes de marais et 
(le roseaux. A part le chien, les Dayaks 
n'ont pas d'autres animaux domestiques 
que les porcs et les poules, qui, du reste, 
doivent chercher eux-mêmes leur nourri- 
ture dans la forêt. Aussi, on comprend 
qu'il n'y a là qu'une ressource très acces- 
soire : en fait, les Dayaks ne mangent de 
la viande que les jours de fête. 

Le faible rendement des autres Iravau.r 
de simple récolle a poussé les Dayaks à 
tirer le plus de parti possible de la pèche 
fluviale. La Science sociale l'a constaté 
maintes fois, l'homme s'accroche le plus 
qu'il peut aux travaux de simple récolte 
avant de .se décider à cultiver le sol. La 
chasse, la cueillette et l'art pastoral ne 
donnant que des produits peu abondants, 
il est tout naturel que les indigènes de 
l'intérieur de Bornéo se soient rejetés le 
plus possible sur le seul travail de simple 
récolte qui reste à leur disposition : la pè- 
che. Ceci d'autant plus que la pèche, on 
le sait, forme l'un des moyens d'existence 
les plus stables; elle assure une alimen- 
tation presque constante, tout en ne de- 
mandant qu'un effort peu intens(> et un 
u tillage très rudimentaire. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



41 



La pèche a lonené les Dayaks à s'iiistal- 
ler aux bords des rivières poissonneuses. Ils 
trouvent là, en outre, l'eau potable néces- 
saire; nous verrons du reste que leurs 
autres travaux auront le même effet. Seu- 
les les vallées sont donc habitées : les 
villages sont situés de distance on dis- 
tance le long des cours d'eau, do façon à 
ne pas se gêner mutuellement. 

L'insuffisance de la simple récolle a 
poussé les Dayaks vers la culture rudimen- 
taire. La pèche ne forme pas un moyen 
d'existence complet, comme l'art pastoral 
nomade. Aussi les Dayaks se sont-ils mis à 
la culture. Toutefois, on comprend qu'ils 
ne cultivent que le moins possible, et les 
choses les plus faciles à cultiver. En fait, 
ils ne font que de la culture arborescente. 
à laquelle ils joignent une culture rudi- 
inentaire du riz, du maïs, et de la canne 
à sucre. Auprès de chaque village existe 
une plantation de cocotiers, de bananiers 
et de sagoutiers. On le sait, la culture 
arborescente demande généralement peu 
de soins : le même arbre porte des fruits 
pendant de nombreuses années; de plus, 
les arbres n'épuisent pas le sol, de sorte 
que le même terrain peut être indéfini- 
ment planté d'arbres : pas de fumures, 
ni de jachères, ni même de nouveau 
défrichement; c'est presque de la cueil- 
lette. 

Au contraire, le riz et le maïs épuisent 
le sol, mais les Dayaks emploient les pro- 
cédés les plus rudimentaires, et en font le 
moins possible. On défriche un carré de 
terrain à la hache et on le cidtive jusqu'à 
épuisement du sol pendant quatre ou six ans. 
La paille, et les mauvaises herbes, brûlées 
sur place, servent d'engrais. Les jeunes 
plants de riz poussent d'abord dans l'eau 
des marais ; puis ils sont replantés dans 
le terrain défriché. Les femmes sont 
chargées de ce travail, ainsi que de 
la récolte; leur seul outil est le cou- 
teau. 

L'insuffisance de la culture a maintenu 
le cannibalisme autrefois nécessaire. Après 
la récolte du riz, qui a lieu en février, des 
expéditions guerrières s'organisent. Très 
souvent, ces expéditions ne sont qu'une 
espèce de jeu dangereux^ un sport : « Sou- 



vent, dit le D' \'arneau ', sans motif d'au- 
cune sorte, les habitants d'un village vont 
se poster en embuscade et attaquent les 
premiers venus. » 

En guise de trophées, les guerriers rap- 
portent des têtes coupées et encore san- 
glantes ; ils conservent les crânes après les 
avoir préparés. Un jeune homme ne peut 
prétendre au mariage s'il n'a pas un de ces 
trophées, et ceci est la consécration de 
l'importance sociale attribuée à la chasse 
à l'homme. En effet, la chasse à l'homme 
forme parfois l'un des moyens d'existence 
des Dayaks, qui, on le sait, sont un peuple 
d'anthropophages. 

Néannioins. cette anthropophagie est 
loin de former une ressource habituelle, 
comme c'est le cas chez les Mombouttous. 
si bien décrits par A. de Préville, dans le> 
Sociétés africaines. Les Dayaks. le plus 
souvent, nous l'avons dit, ne rapportent de 
ces expéditions que des trophées, et non 
de la viande. Ceci semble être la survi- 
vance d'un état antérieur, dans lequel le 
cannibalisme était bien plus développé 
qu'aujourd'hui, et il est permis de croire 
qu'une extension plus grande de la culture 
aurait pour effet de le faire disparaître to- 
talement. Il est difficile de dire, si, à 
l'heure actuelle, les Dayaks ne pourraient 
se passer complètement de nourriture hu- 
maine, car une coutume survit quelquefois 
longtemps à son utilité, à cause de l'habi- 
tude acquise. 

Quoi qu'il en soit, nous pouvons émettre 
l'hypothèse suivante : les Dayaks auraient 
anciennement passé par un état dans 
lequel ils ne cultivaient pas les céréales; 
ils n'avaient d'autres ressources que celles 
de la culture arborescente et de la pêche, 
complétées par le cannibalisme. Ils au- 
raient appris, des Malais et des Chinois, 
la culture du riz et l'élevage du porc, ce 
qui aurait amené la décadence de l'an- 
thropophagie. 

Nous voyons comment se répartissent 
les travaux. Les occupations des hommes 
sont : la pêche, le défrichement, lâchasse 
à l'homme; celles des femmes : la culture 

1. Les races humaines (J.-B. Baillièreet Dis, édit., 
Paris;, p. 703. 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



proprement dite, le ménage, le pilage du 
riz, la fabrication des vêtements (pagne 
en écorce), des nattes, des paniers. 

Les habitations des Dayaks sont du type 
que nous pourrions appeler type de la 
lowj house, qui a été décrit par M. Paul de 
Rousiers à propos des Iroquois ' : une 
long house (longue maison) comprend un 
corridor, sur lequel ouvrent une série de 
cellules, dont chacune est habitée par un 
ménage. Chez les Dayaks, la long house 
est bâtie sur pilotis, de sorte que le corri- 
dor forme une espèce de balcon sur lequel 
les femmes travaillent en devisant. Une 
cabane a 30 à 50 mètres de long, 7 à 10 de 
large, et contient 6 à 7 compartiments. 
Un village est formé de 8 à 10 cabanes en 
moyenne, soit donc 50 à 70 ménages. 

Les jeunes filles non mariées vivent 
dans le compartiment de leurs parents; 
les jeunes gens, au contraire, vivent, à 
partir d'un certain âge, dans une cabane 
commune, avec le chef de guerre. Ce sont 
surtout eux qui prennent part aux expédi- 
tions ; quand ils ont montré leur valeur, et 
ont pu avoir un ou plusieurs trophées de 
guerre, vers vingt ans, ils se marient avec 
une jeune fille de treize à quinze ans, et 
vont habiter dans un compartiment spécial, 
dans la cabane des parents delà jeune fille. 
Ceci semble indiquer une survivance de la 
coutume du matriarcat, que rien ne mo- 
tive dans l'organisation .sociale actuelle. 

Un le voit, la fille est élevée par sa 
inère; mariée, elle habite dans la même 
cabane que sa mère. 

Le garron, au contraire, quitte sa mère 
le plus tôt possible et est élevé, non par le 
père, mais par la bande guerrière. Or, le 
matriarcat se retrouve chez certaines po- 
pulations malaises de la côte maritime. 11 
faudrait donc supposer que les Dayaks, — 
et cela semble logique — auraient d'abord 
occupé la zone maritime avant de s'enfon- 
cer dans l'intérieur, refoulant devant eux 
et anéantissant les misérables communau- 
tés de Pygmées, premiers occupants de 
l'ile de Bornéo. 

Nous avons dit que les cabanes sont bâ- 
ties sur pilotis; c'est afin de se protéger 

1. Scientr sociale. l.\, ji. 9-2. 



des animaux malfaisants, des reptiles qui 
pullulent dans la forêt. Chaque .soir, les 
porcs sont rentrés dans des réduits fermés, 
situés en dessous. Enfin, chaque village 
est soigneusement fortifié, à cause de 
l'état de guerre continuel qui règne dans 
le pays. 

Nous en aurons fini avec nos connais- 
sances actuelles sur les Dayaks, si nous 
ajoutons qu'ils ne semblent guère avoir 
d'autre culte que celui de leurs ancêtres, 
et que les morts ne sont pas enterrés, 
mais déposés sur une plate-forme. 

Paul Descamps. 



LES COLONS HOLLANDAIS 
DANS L'AFRIQUE AUSTRALE 

Les premiers colons du Cap furent des 
soldats et des marins de la compagnie des 
Indes orientales. Ils s'unirent à des Hot- 
tentotes et donnèrent naissance à une po- 
pulation de métis qui se sont perpétués 
jusqu'à nos jours sous le nom de Bastaards. 
Pour favoriser la colonisation blanche en 
procurant des épouses aux Hollandais éta- 
blis dans l'Afrique du Sud, on envoya en 
1654 des orphelines d'Amsterdam. Malgré 
cela, la colonisation resta précaire et anar- 
chique jusqu'à la Révocation de l'Édit de 
Nantes. A ce moment-là. un très grand 
nombre de familles de réfugiés français 
vinrent s'installer au Cap, où ils introdui- 
sirent la culture de la vigne. Ces hugue- 
nots français, arrivés en groupes orga- 
niques, s'accrurent très vite, et devinrent 
l'élément prépondérant de la population 
européenne. Cette influence s'est mainte- 
nue, puisque, aujourd'hui encore, beaucoup 
des principaux chefs boers portent des 
noms d'origine française. Toutefois, pour 
des raisons politiques, l'usage du français 
fut interdit à l'école et à l'église, à partir 
de 1724.' 

Ces premiers colons du Cap étaient des 
cultivateurs; leurs descendants, les Afri- 
kanders actuels, le .sont restés. La popu- 
lation s'accroissant, quelques émigrants 
remontèrent vers le nord ; ce mouvement 
prit plus tard une grande extension après 



DE SCIENCE SOCIALE. 



43 



l'occupation anglaise. Mais dans le nord et 
surtout dans le Tran.svaal, les cultivateurs 
afrikanders ne trouvèrent pas des condi- 
tions aussi favorables à la culture, et peu 
à peu l'art pastoral devint leur moyen 
d'existence principal. 11 leur permettait en 
outre de reprendre leur marche en avant 
à mesure que la domination anglaise s'é- 
tendait. Sous l'influence du lieu, les Boers 
sont devenus pasteurs et presque nomades ; 
l'histoire des migrations asiatiques s'est 
recommencée en plein xi.x'' siècle, dans 
l'Afrique du Sud, sous l'empire de circons- 
tances analogues. 

L"art pastoral, pratiqué par les Boers, eut 
cet effet bien connu de renforcer en eux 
la tendance communautaire. Il était pos- 
sible et même profitable aux divers mem- 
bres de la famille de rester groupés autour 
du chef et ainsi s'expliquent tous les traits 
de mœurs patriarcales qu'on rapporte sur 
les habitants du Transvaal. Ainsi s'expli- 
quent aussi leur infériorité et leur défaite 
lorsqu'ils eurent à lutter, pacifiquement 
ou par les armes, contre les Anglais par- 
ticularistes. Leurs frères afrikanders, so- 
lidement fixés au sol, ne purent pas fuir 
devant l'envahisseur, mais ils conservè- 
rent l'influence prépondérante dans le 
gouvernement local, tandis que les Boers 
furent conquis et soumis et ne doivent 
leur autonomie actuelle qu'à la politique 
libérale et intelligente du vainqueur. 

Paul Roux. 



LES REUNIONS MENSUELLES 

Compte rendu de la séance 
de janvier. 

M. J. Durieu met en discussion le tableau 
de classement de l'un des casiers de la 
Nomenclature, celui des Transports. 11 
rappelle d'abord que le critérium de clas- 
sement choisi a été le moteur, au moins 
en partie, car Tune des subdivisions inti- 
tulée 1 batellerie » peut comprendre tous 
les moteurs possibles. 

M. Durieu propose, comme moyen de 
classement, l'outil lié à ta voie de trans- 
port, lesquels lui paraissent bien plus ca- 



ractéristiques de l'état social que le moteur. 
L'outil de transport et la voie ne peuvent 
du reste être séparés, car ils sont construits 
Tun pour l'autre et leurs variations sont 
concomitantes. 

M. Durieu propose donc le classement 
suivant dont les termes lui paraissent cor- 
respondre à autant d'états sociaux bien 
distincts : 

Par terre : 

1" Transports par portefaix sur sentiers (Ex. : 
Afrique). 

-1" Transports par bat sur chemins cavaliers 
(Espagne, etc.). 

.S" Transports par traîneaux sur le sol brut. 

i" Transports par véhicules à roues sur routes 
carrossables. 

"j" Transports par véhicules à roues sur voies 
ferrées. 

Par eau : 

0" Par traîneaux sur les surfaces glacées. 
7° Par llottage sur les cours d'eau flottables. 
8° Par batellerie sur rivières navigables. 
9° Par navires sur mer. 



Cette division est plus logique que celle 
donnée par le moteur; en effet, on peut 
trouver tous les genres de moteurs sur 
une même voie, et un même moteur sur 
tous les genres de voies ; au contraire, 
l'ontil et la route sont faits l'un pour 
l'autre et bien caractéristiques de l'état 
social. Cela est si vrai que, lorsqu'on 
trouve un outil de transport sur une voie 
autre que celle qui lui est propre, on peut 
être certain que ce fait anormal résulte 
d'une influence de voisinage, ou d'une 
survivance. 

M. Durieu étudie ensuite les diverses 
espèces d'ateliers de transports. Tandis 
que la Nomenclature semble distinguer 
dans les travaux d'extraction, de fabrica- 
tion et de transport six espèces d'ateliers, 
il pense qu'il n'y en a réellement que deux 
fondamentales : l'atelier familial et l'ate- 
lier patronal ; ils se différencient essen- 
tiellement en ce que, dans Tatelier fami- 
lial, le partage des produits se fait d'après 
les besoins, alors que, dans l'atelier patro- 
nal, il se fait suivant la quantité de tra- 
vail fournie par l'ouvrier. 

L'atelier patronal se subdivise lui-même 
en petit atelier, atelier collectif et grand 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIOA'ALE 



atelier: et l'atelier familial en : famille 
patriarcale, famille en simple ménage et 
communauté ouvrière. 

Quels sont les facteurs qui font évoluer 
la forme de l'atelier? Robert Pinot, dans 
son cours, en indique deux : la formation 
sociale et le moteur. 

M. Durieu ne croit pas à l'influence du 
moteur, puisque le grand atelier se re- 
trouve chez des peuples différents avec 
les moteurs les plus variés : Èx. : les 
caravanes par porteurs du centre de l'A- 
frique sont de grands ateliers de trans- 
port au même titre que les compagnies 
de chemin de fer. 

Pour M. Durieu, il y a trois facteurs in- 
dépendants l'un de l'autre ; à savoir : le 
poids, la distance et la vitesse. 

Le poids de la marchandise à trans- 
porter complique la forme de l'atelier de 
travail; plus ce poids est considérable, 
plus le personnel sera grand ou l'outil- 
lage important. 

La distance à laquelle la marchandise 
doit être transportée nécessitera des pos- 
tes de ravitaillement, un capital plus 
grand, etc. 

La vitesse agira dans le même sens. C'est 
l'un ou l'autre de ses facteurs qui prime 
suivant la nature de la marchandise. 
Pour certaines denrées, c'est la vitesse ; 
pour d'autres, c'est le poids, ou plutôt le 
rapport du poids à la valeur, rapport que 
M. Durieu propose de nommer « poids 
économique ». 

Ainsi, à poids égal, l'or sera commrrcia- 
lemenf plus transportable que le blé. 

11 faudrait, pour étudier les transports 
dans une région, dresser une liste des 
objets transportés d'après le poids, la dis- 
tance et la vitesse, et voir quelles sont les 
différentes formes d'ateliers qui résolvent 
!c problème de leur transport. 

.M. Paul Btiîeau reconnaît que le ta- 
bleau de la Nomenclature est trop som- 
maire sur la question des transports ; il 
est d'accord avec M. Durieu sur la pre- 
mière partie de sa communication, mais 
non sur la seconde. Le poids, la vitesse, 
la di.stance expliquent- ils les formes des 
groupements de transport mieux que le 
moteur ne le fait? M. Paul Bureau en 



doute; une étude très fouillée pourrait 
seule le montrer. 

i\I. Blanchon pense que la route est dé- 
terminée par le moteur. Une autre ques- 
tion à étudier serait celle de l'influence 
des transports sur les autres ateliers de 
travail. 

M. de Sainte-Croix voudrait voir la 
Science sociale tirer parti du chiffre. 

M. Durieu appuie ce vœu, en disant 
qu'il faut passer de l'analyse qualitative à 
l'analyse quantitative, laquelle obligera 
nécessairement à l'emploi de la numé- 
ration. 

M. Paul RousiERs dit que la Nomencla- 
ture n'a pas voulu classer les différents 
modes de transport d'après le moteur, 
mais d'après les effets sociaux. Ainsi la 
batellerie réunit les membres de la famille, 
tandis que l'animal de bât a pour effet 
(le les disperser, etc. M. Durieu veut faire 
un classement d'après la cause, tandis 
qu'Henri de Tourville a classé d'après les 
effets sociaux. 

Au surplus, les transports ne suffisent 
pas à caractériser une société : les che- 
mins de for ont eu pour résultat d'aug- 
menter les transports par chevaux. 

M. Durieu reconnaît qu'il se place à un 
autre point de vue qu'Henri de Tourville, 
mais il pense qu'il y a lieu de faire d'abord 
une étude technique approfondie, et de 
faire un premier classement d'après cette 
étude avant de faire un classement dé- 
finitif. 



La prochaine réunion. 

Dans la prochaine réunion, qui aura 
lieu le vendredi l^mars, à S heures 3/4 du 
soir, à V Hôtel des sociétés savantes, 28, rue 
Serpente (près la place Saint-Michel), 
M. L. de Sainte-Croix prendra comme 
sujet de sa communication : Le ramj de la 
race; la question de la supériorité sociale. 



BIBLIOGRAPHIE 

Cournot et la Renaissance du Proba- 
bilisme au mx" siècle, par F. Mentré, 



DE SCIENCE SOCIALE. 



professeur à TÉftole des Roches. — Bi- 
bliotlièque de philosophie expérimen- 
tale. Paris, Marcel Rivière, 1908. 

Nos lecteurs n"ont pas oublié les quel- 
ques pages de cet important ouvrage dont 
notre collègue M. F. Mentré avait bien 
voulu donner la primeur au Ihdlelin de 
la Société de Science sociale '. Il n'entre 
pas dans le cadre de nos études de suivre 
l'auteur dans son consciencieux exposé 
du système philosophique de Cournot : 
mais plusieurs chapitres de son livre ré- 
pondent à des préoccupations communes 
à certaines écoles philosophiques et à la 
Science sociale et offrent ainsi pour nous 
un intérêt tout particulier. 

Cournot parait, en effet, se rattacher par 
une étroite parenté d'esprit à cette lignée 
de philosophes et de savants dont les ef- 
forts ont tendu, plus ou moins directe- 
ment, plus ou moins nettement, à décou- 
vrir dans le .spectacle des choses humai- 
nes une direction supérieure, à tirer un 
ordre de ce désordre apparent, à dégager 
des lois souveraines de l'enchevêtrement 
des intérêts opposées et des fantaisies que 
nous avons sous les yeux. Il croit à l'or- 
dre et à la raison des cho.ses, au point de 
rechercher les lois du hasard lui-même, 
c'est-à-dire de ces^ rencontres fortuites, 
de ces concomittances qui paraissent échap- 
per par essence à toute règle. C'est aux 
sciences mathématiques qu'il s'adresse 
pour résoudre ce problème et il fonde son 
probabilisme philosophique sur le calcul 
des probabilités mathématiques. 

Et par là encore il est bien de la même 
génération pensante que les Le Play et les 
Taine, pour ne parler que de ceux-là. 
Il cherche dans les sciences dites exactes 
le contrôle de ses observations, attestant 
ainsi sa soif de certitude et sa foi dans la 
science, son besoin de méthode. M. Mentré 
explique dans une note de son chapitre 
sur la classification des sciences que la 
philosophie de Cournot est une philosophie 
de la statistique. C'était aussi une philo- 
sophie de la statistique que la première 
édition des Ouvriers européens, composée 



1. Les idées politiques de Cournot (oO« et i>l<^ li- 
vraisons). 



uniquement de budgets de familles ou- 
vrières, analysés et classés par Le Play 
dans un ordre méthodique, et .soutenant 
tout un système d'explication de la vie 
sociale des peuples, contenant en germe 
un plan de réforme sociale. 

Cette confiance fondamentale de Cour- 
not dans un ordre supérieur parait être 
l'explication du pragmatisme que M. Men- 
tré met en relief par ses citations : « Il 
n'y a pas d'autre preuve de la valeur des 
idées que leur fécondité même et la régu- 
larité du système dont elles donnent la 
clef. » Et encore : « Lorsque l'homme par- 
vient à mettre le meilleur ordre dans les 
faits qu'il gouverne, dans les sciences 
qu'il institue pour le besoin des applica- 
tions qui l'intéressent, c'est ordinairement 
parce qu'il a en même temps saisi l'ordre 
et les rapports des choses en elle.s-mê- 
mes, indépendamment des applications 
utiles qu'il en peut faire ». 

11 y a là quelque chose de plus qu'un 
pragmatisme purement utilitaire appré- 
ciant les idées uniquement par le bénéfice 
que l'on peut en tirer. Le pragmatisme de 
Cournot ne considère ce bénéfice que 
comme une manifestation dé la vérité, une 
preuve de la concordance de ces idées 
avec un ordre supérieur. C'est précisé- 
ment ce genre de pragmatisme qui est 
celui de la science sociale. Contrôler les 
idées par l'observation méthodique des 
faits sociaux, ce n'est pas autre chose que 
de s'assurer de leur concordance ou de 
leur discordance avec les forces agissan- 
tes de la vie sociale. 

Les chapitres sur la Philosophie biolo- 
gique, la Philosophie de l'histoire et la 
Philosophie religieuse, traités avec am- 
pleur par M. Mentré, permettent d'appré- 
cier la variété des aspects sous lesquels 
Cournot a examiné les divers problèmes 
étudiés par lui. Un autre chapitre sur les 
idées morales mérite également d'être 
signalé. Non pas que Cournot ait cher- 
ché à ériger un système nouveau pour 
fournir une base à la morale. Il a, au con- 
traire, considéré cette entreprise comme 
vaine, et c'est ce dont M. Mentré le loue. 
Mais il paraît avoir eu vis-à-vis des idées 
morales l'attitude d'un homme qui s'y 



46 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



sentant fortement attaché, ayant, d'autre 
part, un sens très net de l'immuabilité 
des grands principes directeurs de la 
morale, observe sans scandale leurs ma- 
nifestations changeantes suivant les temps 
et les lieux. 

Au surplus, l'équilibre intellectuel, la 
santé morale caractérisent l'œuvre de 
Cournot. Et peut-être n'est-il pas sans in- 
térêt de rappeler ici qu'il se rattachait 
étroitement par ses origines à cette pro- 
vince de Franche-Comté qui a fourni à la 
France, non seulement plusieurs hommes 
illustres, mais aussi un grand nombre de 
citoyens utiles. M. Mentré présente à ce 
sujet des aperçus fort intéressants dans 
son chapitre sur la vie, le caractère et le 
milieu de Cournot. \ous souhaitons de les 
voir compléter quelque jour par une étude 
méthodique de la Franche-Comté et de 
son organisation sociale. 

Paul de RuusiERS. 



Milieux libres (quelques essais contem- 
porains de vie communiste en France), 
par Georges Narrât, 1 vol. grand in-8", 
5 francs (Félix Alcan, édit.). 

Dans cet ouvrage, Tauteur se propose 
d'étudier les tentatives modernes faites 
en France pour établir des groupements 
sociaux vivant selon les règles du commu- 
nisme. 

En commençant, M. Narrât donne du 
groupement communiste une définition 
analogue à celle que nous en avons donné 
nous-mème dans notre étude sur le socia- 
lisme : 

« Lorsqu'il arrive, dit-il, que dans un 
groupe d'individus, chacun travaille et pro- 
duit selon ses forces, et lorsque, sans souci 
de la quantité qu'il peut y avoir lui-même 
apportée, chacun puise suivant ses besoins 
dans la masse des produits, nous nous 
trouvons en présence d'un groupement 
communiste. » 

Des tentatives pour réaliser pratique- 
ment cet idéal ont eu lieu à plusieurs re- 
prises. Elles ont jusqu'ici toujours échoué, 
soit qu'elles aient eu lieu dans un pays 



neuf, comme celle de Cabet et de Considé 
rant; soit, au contraire, qu'elles aient vu 
le jour dans un pays anciennement ci- 
vilisé, comme celles dont M. Narrât nous 
retrace la vie. 

En 1902, fut fondée une société desti- 
née à réunir les capitau.x, aussi indispen- 
sables à la fondation d'un groupement 
communiste que d'un vulgaire groupe- 
ment ordinaire. 

En 1903, une somme jugée suffisante 
ayant été recueillie, fut fondé un groupe- 
ment communiste sous forme de société 
coopérative au capital de 1.000 francs. Un 
paysan de Vaux (près Château-Thierry), 
le père Boutin, affilié à la société, donna 
comme apport sa propriété, composée 
d'une masure et de deux hectares de 
terrain en parcelles disséminées. On 
acheta, pour 100 francs, une maison voi- 
sine et d'autres parcelles d'une contenance 
totale de 1 hectare. 

Le sort désignera les colons qui doivent 
rejoindre la famille Boutin, au fur et à 
mesure des possibilités. Le 3 mars, huit 
colons étaient installés et commençaient 
les travaux de culture. 

Mais afin de pouvoir attendre la récolte, 
il fallait créer des travaux donnant des 
recettes immédiates. Une nouvelle maison 
fut achetée, et on y installa deux nouveaux 
colons avec deux métiers à tricoter à pé- 
dale ; puis un atelier de tailleurs vint 
augmenter la colonie, suivi bientôt d'un 
atelier de cordonnerie. 

Les produits de la fabrication étaient 
vendus aux camarades de Paris. 

En juin 1903, la colonie est à son apo- 
gée : elle compte 19 membres dont qua- 
tre femmes et un enfant. La fonction "de 
trésorier est exercée à tour de rôle. La 
consommation se fait en commun, à l'ex- 
ception d'une allocation individuelle de 
2 francs par semaine pour les menus plai- 
sirs. L'entretien de chaque colon ne re- 
vient qu'à 1 fr. 50 par jour ; malgré cela, le 
groupement ne se suffit pas encore à lui- 
même, mais on escompte la récolte pro- 
chaine. 

Mais le père Boutin quitte à ce moment 
la société, chargé du reproche de n'avoir 
pas voulu rendre des comptes de factures 



DE SCIENCE SOCIALE. 



47 



d'achats'. Le ménage des bonnetiers suit 
bientôt, sous prétexte que ce métier leur 
permet de se rendre autonome '-. 

Cependant les communistes redoublent 
d'ardeur et louent, pour 300 francs, une 
terre de 10 hectares, avec un bail de 12 ans. 
Un matériel cultural est acheté, et l'on se 
met à l'œuvre. 

En janvier 1904. la colonie se compose 
de 10 membres, et le bilan accuse un 
solde créditeur; de même en 190."). où le 
boni s'élève à 700 francs^, tandis que le 
personnel diminue. Ce personnel diminue 
tellement qu'au cours de l'année 1906, la 
société est complètement dissoute. 

Dans la seconde partie, l'auteur nous 
retrace l'histoire de la rolonir il'Aif/le- 
mnnt, dans la forêt des Ardennes, à kilo- 
mètres de Charleville et de Mézières, fon- 
dée par un colon isolé. Fortuné Henry*, 
qui en 1903 défricha un pré acheté par un 
de ses amis, Francis Jourdain, lequel lui 
en laissa la jouissance gratuite. Ce colon 
isolé n'en sortit du reste qu'avec l'aide de 
camarades qui de temps en temps venaient 
lui donner un coup de main. Il fut rejoint 
à l'entrée de l'hiver par un flûtiste pié- 
montais, Francho^. 

L'année suivante, une souscription per- 
met à la petite colonie de vivre et d'amé- 
liorer son installation : de plus, Henry est 
rejoint par sa femme et sa fille, puis par 
quelques camarades. On vivait de la cul- 
ture des légumes que l'on vendait dans le 
voisinage, et de l'élevage de canards, de 
poules, de pigeons, etc. 

En 1907, de nouveaux subsides permet- 
tent l'établissement d'une imprimerie mue 
par un moteur à essence de huit chevaux. 
La colonie existe encore, malgré les dis- 
cussions et les départs fréquents causés 
par l'autoritarisme du fondateur. Celui-ci 
se voit de plus accusé de faire de trop 
nombreux voyages à Paris oii, en trois 
jours, il dépense l'argent qui ferait bien 
vivre tous les sociétaires pendant quinze 
jours. Dans ces conditions, il est probable 

I. p. 63. 
-2. p. 64. 

3. p. 85. 

4. Frère d'Emile Henry, qui lut exécuté le i21 mai 
I8fu à la suite de deux attentats commis à Paris. 

3. p. 170 et 172-173. 



que la décadence morale de la colonie ne 
fera que s'accroître, amenant la dissolu- 
tion matérielle à la première crise, crise 
qui se produira fatalement quand l'appui 
extérieur se tarira. 

Dans la troisième partie. M. Narrât 
nous relate, plus .succinctement la vie de 
quelques autres tentatives : 

En 1906, un propriétaire corse mit une 
terre de 9 hectares à la disposition de sept 
camarades d'Alger, qui y vécurent d'éle- 
vage (chèvres, porcs, lapins, poules, pi- 
geons) et de culture surtout maraîchère, 
sans compter les subsides indispensables 
venus du dehors. 

Au botit d'un an à peine, la colonie ob- 
tînt la gérance en métairie d'une assez- 
grande quantité de bestiaux. Avec cette 
aisance subite, l'esprit de lucre s'éveilla 
et accentua gravement une discorde qui 
cotivait déjà, provoquée par des jalotisies 
que l'amour libre avait été impuissant à 
éteindre. 

Peu de choses à dire de {'imprimerie 
anarchiste de Saint-Germain qui ne dura 
que quelques mois, en 1906, à l'aide de 
fonds recueillis par divers procédés (sous- 
cription, tombola, conférences). 

La colonie agricole rie la Hize, fondée 
en 1907 sur les bords du Rhône, près de 
Lyon, dure moins de trois mois, par suite 
du manque d'entente. 

La colonie agricole des Hautes Rivières, 
sur les bords de la Semoy (Ardennes), 
fondée en 1904 par quatre commerçants 
nantais, ne dure que deux mois. 

En Belgique, prés de Stockel-Bois, dans 
la forêt de Soignes, près de Bruxelles, une 
colonie communiste cultive une petite 
ferme, d'avril 1905 à septembre 1906. Elle 
vécut péniblement d'un peu de culture et 
d'aviculture, en y ajoutant les produits de 
la vente de cartes postales illustrées, et de 
journées faites pour les fermiers voisins. 

L'auteur nous donne par le menu le 
détail de ces essais de vie communistes 
en pays civilisés, et nous montre qu'elles 
ne réussissent pas mieux que dans le 
désert. Ce livre est donc la contre-partie 
de celui de M. Prudhomraeau sur Vlcarie 
dont nous avons donné ici même un 
compte rendu il y a quelque temps. En 



48 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



général, les colonies communistes ne vi- 
vent qu'autant que durent les subventions 
du milieu individualiste environnant. Tel 
est, il me semble, la conclusion du tra- 
vail si documenté de M. Georges Narrât. 

Paul Descamps. 



Les classes rurales et le régime do- 
manial en France au moyen âge, par 

Henri Sée, professeur à l'Université de 
Rennes. Giard et Brière, édit., Paris, 1901, 
1 vol. in-8°. 12 francs. 

Après les invasions franques et jusque 
vers la fin du xin'^ siècle, c'est-à-dire pen- 
dant au moins 800 ans, le régime domanial 
a constitué dans notre pays le facteur es- 
sentiel de la vie publique et de la vie pri- 
vée. Pendant toute cette longue période, 
où les villes reléguées au second plan tom- 
bèrent en décadence, le grand domaine 
rural, embryon du village futur, formait 
un centre industriel aussi bien qu'agricole ; 
il vivait à part et se suffisait à lui-même. 
Quant au grand propriétaire, nous le 
voyons se rendre pratiquement indépen- 
dant sur son domaine, et cette indépen- 
dance devient complète à l'époque féodale. 
Au contraire, les paysans relèvent étroite- 
ment des maîtres du sol ; et l'avènement 
de la féodalité, en faisant à peu près dis- 
paraître les petits propriétaires libres, ren- 
force encore la domination que le sei- 
gneur exerce sur tous les habitants de son 
domaine. 

Laissant de côté les temps mérovingiens, 
d'ailleurs étudiés par Fustel de Coulanges 
dans son remarquable livre sur VA lieu et 
le Domaine 7'ural, M. Henri Sée s'est atta- 
ché à décrire la constitution et le fonction- 
nement du régime domanial à l'époque 
carolingienne et à l'époque féodale. 11 a 
choisi le moment où ce régime était en 
pleine force pour en démonter les roua- 
ges et nous mimtrer l'agencement de la 
machine. 

Nous n'avons pas la prétention de don- 
ner, dans ces quelques lignes, une ana- 
lyse même succincte de son intéressant 
ouvrage ; nous voudrions seulement mettre 



en relief certains points qui nous ont plus 
particulièrement frappé. 

Au sujet de la villa carolingienne, M. Sée 
fait une importante remarque. Cette villa 
éveille habituellement dans notre esprit 
l'idée d'un grand domaine rural embras- 
sant, comme celui de l'époque franque, 
une étendue de territoire analogue à celle 
de nos communes actuelles ; c'est une no- 
tion que le célèbre Polijptiqae d'Jrminon 
nous a rendue familière. Or, M. Sée, qui, 
dans un travail antérieur, a étudié Les clas- 
ses rurales en Bretagne au moyen âge, nous 
dit que cette région différait du reste de la 
Gaule, et que « la villa bretonne, le plus 
souvent, semble de dimensions médiocres, 
ne contenant que quelques manses, deux 
ou trois familles de serfs ». La population 
rurale était, en Bretagne, beaucoup moins 
agglomérée qu'ailleurs; les hameaux et les 
maisons isolées y prédominaient au moyen 
âge comme aujourd'hui. Le régime de la 
propriété gallo-romaine y fut peut-être mo- 
difié, écrit M. Sée, par les invasions de 
Bretons insulaires; « mais je croirais plus 
volontiers, ajoute-t-il, que le mode de cul- 
ture, l'abondance des pâturages, l'intensité 
des défrichements dans une contrée long- 
temps déserte ont pu développer le système 
des exploitations isolées aux dépens d'ag- 
glomérations plus considérables. Et, d'une 
façon générale,, la répartition de la popu- 
lation semble, en partie, déterminée par 
des conditions naturelles, «par le régime 
des sources, le relief du sol, et par le ca- 
ractère des cultures, ',qui en procède direc- 
tement ». La science sociale ne peut que 
souscrire à cette fa«;on de voir qui est la 
sienne; mais alors nous pouvons nous de- 
mander si le phénomène social que signale 
M. Sée ne se rencontre pas dans les au 
très pays de l'Ouest : Basse-Normandie, 
Maine, Vendée, etc., où les conditions du 
lieu sont analogues à celles de la Breta- 
gne. Il y aurait là un intéressant problème 
historifjue à résoudre. 

La question de l'affranchissement des 
serfs n'est pas moins importante. Dans quel- 
(|ucs chapitres du livre II, — chapitres qui, 
à notre avis, sont les plus remarquables 
de tout l'ouvrage, — M. Sée expose par quel 
mécanisme et pour quels motifs les serfs 



DE SCIENCE SOCIALE. 



49 



attachés à la glèbe ont pris rang parmi les 
hommes libres. Nous sommes absolument 
de son avis quand il attribue à des causes 
d'ordre économique la très grande majo- 
rité des affranchissements. Le rôle impor- 
tant que joua le contrat d"hostise dans cette 
grande évolution sociale est particulière- 
ment bien expliqué. 

Le point de départ, c'est que, dès le 
i.\° siècle, il semble bien que « la population 
servile. dont la source se tarit de plus en 
plus, peut de moins en moins suffire à faire 
valoir le domaine. » Donc, partout ou pres- 
que, les grands propriétaires avaient be- 
soin de travailleurs. Or, et contrairement 
à ce qu'on croit d'ordinaire, les populations 
rurales, au moyen âge, étaient d'une mo- 
bilité extrême. Les serfs avaient beau être 
attachés à la glèbe, ceux qui n'étaient pas 
retenus par l'intérêt personnel n'hésitaient 
point, malgré toutes défenses et menaces, 
à s'enfuir pour aller chercher fortune ail- 
leurs. Les seigneurs manquant de bras 
pour cultiver leurs terres accueillaient avec 
joie ces fugitifs ; on se gardait bien de leur 
poser des questions indiscrètes ; tous étaient 
présumés libres, et c'était un contrat d'ac- 
censement, un contrat d'hostise que l'on 
passait avec eux. Le nouvel hùte n'avait 
pas grand'cbose à craindre de son ancien 
maître ; « souvent, en eflet, celui-ci perdait 
la trace des fugitifs, ou bien il ne la re- 
trouvait que trop tard, lorsque ses droits 
étaient éteints: parfois, en elfet. un délai 
d'un an et un jour suffisait à mettre l'an- 
cien serf à l'abri de toute poursuite ». Aussi 
les seigneurs furent-ils incités peu à peu à 
affranchir leurs serfs, afin de les retenir 
sur leurs domaines : leur intérêt bien com- 
pris le leur comxmandait; leur intérêt im- 
médiat les y engageait aussi, car d'ordi- 
naire le serf achetait sa liberté à beaux 
deniers comptant. 

Nous avons dit plus haut que M. Sée ne 
s'occupe pas de l'époque franque; il ré- 
sume néanmoins en quelques pages l'orga- 
nisation du domaine rural mérovingien. 
Adoptant sans discussion l'opinion de Fus- 
tel de Coulanges, il fait remonter au colonat 
romain la substitution du servage à l'es- 
clavage. Nous ne sommes pas ici d'accord 
avec lui ; nous croyons que le servage est 



d'origine germanique beaucoup plus que 
romaine, et nous avons toujours trouvé 
bien subtil et bien peu convaincant le plai- 
doyer que fait Fu.stel dans r.4 Heu, en faveur 
de cette origine romaine. Faut-il encore 
une fois citer les paroles de Tacite parlant 
de l'esclavage chez les Germains? « Les 
autres esclaves n'ont pas comme chez nous 
des emplois distincts dans la maison. Cha- 
cun régit par lui-même sa demeure, ses pé- 
nates. Le maître impose à l'esclave, comme 
à un colon, une certaine redevance en blé, 
en bétail, en vêtements, et l'esclave n'obéit 
que jusque-là. » Ce qui plus tard s'est ap- 
pelé servage exi.stait donc en Germanie 
bien avant les invasions des Francs en 
Gaule ; et si. après l'installation de ces der- 
niers, nous trouvons le servage établi sur 
tous les domaines qu'ils occupent, il nous 
semble vraisemblable qu'ils l'ont apporté 
avec eux plutôt qu'ils ne l'ont emprunté 
aux Gallo-Romains. 

L'ouvrage de M. Henri Sée est écrit danv 
un style très clair, et composé de la façon 
la plus méthodique. Cette histoire des 
classes rurales au moyen âge répondait à 
un besoin et a comblé une lacune: ceux 
(]ui la liront estimeront, comme nous, 
qu'elle mérite d'être mise en bonne place 
parmi les livres de référence qu'on aime 
avoir sous la main. 

J. Bailhaihk. 



France et Angleterre. Cent années de 
rivalité coloniale. L'affaire df Math/- 
ijasrar, par Jean Darcy. — 1 vol. in-8", 
Perrin et C'«, édit. Paris. 1908; prix : 
4 francs. 

La mort prématurée de M. Darcy est une 
perte pour la science historique, et il est 
infiniment regrettable qu'il n'ait pas eu le 
temps de mener à son terme l'ouvrage si 
remarquable qu'il avait entrepris sur la 
rivalité coloniale de la France et de l'An- 
gleterre au cours du siècle dernier. 

Dans un premier volume paru en 190-1, 
il avait étudié en détail les luttes d'in- 
fluence et les difficultés de toute sorte qui 
marquèrent l'établissement de notre pré- 
pondérance en Algérie, en Tunisie, dans 
le bassin du Niger et au Congo. Ce même 



50 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



volume expliquait les motifs de notre évic- 
tion de l'Egypte, de l'Abyssinie et de tout 
le bassin du Nil. Le second volume devait 
nous conduire successivement à Madagas- 
car, en Indo-Chine, au Siam, et dans nos 
possessions d'Océanie et d'Amérique. La 
faux brutale du destin n"en a pas permis 
l'achèvement, et l'auteur n'a pu terminer 
que la première partie consacrée à l'af- 
faire de Madagascar. 

On retrouve dans ces quelques chapitres 
les qualités de clarté, de méthode et d'im- 
partialité qui caractérisent le premier 
volume; mais l'impartialité de l'auteur ne 
lui a pas fait oublier qu'il était Français, 
et ce n'est pas d'une âme indifférente qu'il 
enregistre nos succès et nos échecs, et 
qu'il en juge les auteurs responsables. 

De même, en retraçant les procédés, 
presque toujours hostiles et parfois dé- 
loyaux, de l'Angleterre envers nous, il ne 
s'est pas attardé à d'inutiles récrimina- 
tions. Si l'Angleterre a combattu succes- 
sivement l'Espagne, la Hollande et la 
France, si aujourd'hui elle se dresse con- 
tre l'Allemagne, c'est qu'elle a toujours 
été l'ennemie des nations dont elle redou- 
tait la concurrence maritime, commerciale 
et coloniale. Mais M. Darcy a montré que. 
lorsque les intérêts anglais sont engagés, 
nos voisins ne reculent devant rien — que 
la force. 

Une autre conclusion se dégage de ce 
livre substantiel : c'est que, si les Anglais 
ne se sont pas embarrassés de scrupules 
pour nous combattre, ils l'ont emporté 
surtout par la continuité de leurs vues 
politiques, et que leurs succès sont en 
grande partie dus à nos fautes. 

J. Bailhaciie. 



Les paysans de la Normandie orien- 
tale. Étude géographique, par Jules 
Sioii. — Un vol. in-8'^ raisin, 14 fig. et 
cartes, 8 planches hors texte en photo- 
typie : Armand Colin, édit. Paris. 1909; 
prix : 12 francs. 

Sous le nom de Normandie orientale, 
M. Sion désigne la contrée qui s'étend 
entre le littoral de la Manche et le cours 



de la Seine, et que sépare de la Picardie 
« une large zone forestière que l'on peut 
suivre de la Manche jusqu'à l'Oise, le long 
de la Béthune, de l'Epte et du Thérain ». 
Cette contrée représente le département 
de la Seine-Inférieure presque en entier, 
et. dans le département de l'Eure, l'arron- 
dissement des Andelys. En mettant à part 
la vallée de la Seine qui, au point de vue 
cultural en particulier, offre les caractères 
communs à toutes les larges vallées, trois 
régions naturelles s'y distinguent nette- 
ment : le pays de Caux, qui forme la 
partie occidentale, et dont le centre doit 
être placé aux environs d'Yvetot; — le 
pays de Bray, situé au nord-est, et occu- 
pant une partie de la vallée de la Béthune, 
avec Neufclîâtel et Gournay comme villes 
principales; — le Vexin normand, au sud- 
est, entre l'Epte et l'Andelle. 

La Normandie orientale constitue un 
vaste plateau, variant entre 100 et 200 mè- 
tres d'altitude, et entaillé par des vallées 
profondes. Sauf dans le pays de Bray, où 
les couches plus anciennes du jurassique 
et de l'infracrétacé ont été soulevées par 
les mouvements du sol et mises à nu par 
l'érosion, ce plateau est entièrement formé 
de craie « dont l'épaisseur peut dépasser 
.300 mètres » , mais la craie n'affleure que 
dans les vallées; elle est recouverte par 
l'argile à silex, qui est elle-même le plus 
souvent cachée par une épaisse couche de 
limon des plateaux, de nature parfois sa- 
bleuse, mais surtout argileuse. 

Ces limons argileux, particulièrement 
profonds dans le Ve.xin, forment l'une des 
meilleures terres à blé de France, et les 
cultures industrielles, jadis le colza, plus 
tard la betterave, y ftnt trouvé de même 
un terrain propice. 

Aussi ces terres ont-elles été de bonne 
heure recherchées et acquises comme 
placement d'argent par la bourgeoisie 
normande enrichie dans le commerce et 
l'industrie. L'industrie textile particuliè- 
rement a joué en effet un grand rôle dans 
la Normandie orientale ; au xui*^ siècle, 
Rouen était déjà réputé parmi les « villes 
drapantes », et, dans les siècles suivants, 
d'autres centres textiles, Vernon, les An- 
delys, Louviers, Elbeuf, Darnetal, Monin- 



DE SCIENCE SOCJALE. 



51 



villiers, etc., prirent à leur tour un grand 
développement. 

Ne pouvant exploiter directement les 
terres qu'ils tenaient à posséder, les bour- 
geois étaient obligés de les donner à bail, 
mais ils ne les vendaient pas; aussi le 
prix de la terre se maintenait-il haut, et 
les paysans qui avaient mis de l'argent de 
côté ne pouvaient devenir facilement pro- 
priétaires fonciers. C'est à l'existence de 
cette classe urbaine riche que la Nor- 
mandie orientale doit d'être devenue un 
pays de fermiers, et cette prépondérance 
du fermage dure encore de nos jours. 11 
n'en est pas de même en Picardie, et ce 
fait crée une différence notable entre les 
deux provinces voisines. 

L'industrie textile eut sur la culture 
normande, et principalement dans le pays 
de Caux, une répercussion plus impor- 
tante encore, car ce fut dans la classe 
rurale, parmi les paysans, qu'elle recruta 
sa main-d'œuvre. Ces paysans n'abandon- 
nèrent point la campagne, puisque, avant 
l'apparition du machinisme, le travail à 
domicile était la règle : mais comme ils 
gagnaient davantage à travailler pour les 
fabricants qu'à bien soigner la terre, la 
culture fut peu à peu négligée. Arthur 
Young, allant de Rouen à Dieppe en 1788, 
disait que « ce magnifique pays était traité 
de façon misérable ». 

Ce fut surtout à partir du xviii'' siècle, 
après l'apparition de la manufacture du 
coton, que l'industrie rurale prit un déve- 
loppement énorme, et les résultats se 
firent vite sentir. Pour ne citer qu'un 
exemple, en 1721, la récolte ne se fit qu'à 
grand'peine, faute de bras, et les blés 
furent gâtés par le mauvais temps. Les 
cultivateurs ne trouvaient plus d'ouvriers ; 
l'industrie textile accaparait tout. 

La culture du pays de Bray subit éga- 
lement le contre-coup du développement 
de l'industrie rurale, quoique à un degré 
moindre, parce qu'on y travaillait peu le 
coton. Quant au \'exin. où les petites et 
les moyennes exploitations étaient rares, 
l'industrie rurale n'y pénétra guère, et les 
tenanciers des grandes fermes trouvèrent 
facilement, sur place, la main-d'œuvre 
nécessaire. Les ouvriers agricoles n'é- 



taient pas tentés d'abandonner la culture, 
d'autant que la plupart d'entre eux pos- 
sédaient leur maison et un jardin, avec, 
souvent, un lopin de terre dans le voi- 
sinage. 

Aujoin^d'hui l'industrie rurale a disparu 
sous la concurrence du machinisme, et 
les campagnes normandes se sont dépeu- 
plées. La culture, manquant de bras, 
avait en partie réussi, dans la première 
moitié du xix<^ .siècle, à y suppléer par des 
machines agricoles qui sont toujours 
allées se perfectionnant et se multipliant. 
Quand, après 1870, les ouvriers cotonniers 
à domicile reconnurent qu'ils ne pou- 
vaient soutenir la lutte contre la grande 
industrie, ils ne trouvèrent pas chez les 
cultivateurs suffisamment de travail pour 
les faire vivre, et ils durent émigrer vers 
les usines. 

Les temps étaient d'ailleurs changés 
pour la culture; le blé se vendait mal, le 
colza n'était plus rémunérateur comme 
autrefois, et beaucoup de terres jadis 
emblavées avaient été transformées en 
prairies artificielles, et même en herba- 
ges. Sur les terres lourdes du Bray, cette 
transformation était tout indiquée; elle 
s'était faite assez facilement en maints 
endroits du pays de Caux oh le limon était 
plus qu'ailleurs riche en argile. La Nor- 
mandie orientale tout entière s'est orientée 
vers l'élevage des bêtes à cornes et l'in- 
dustrie laitière. Le voisinage de Paris a 
poussé les fermiers dans cette voie où le 
Vexin lui-même est entré: bien que la 
betterave sucrière — cette caractéristi- 
que de la culture intensive —, partout 
remplacée dans le pays de Caux par la 
/jette à vaches, soit toujours en honneur 
dans le Vexin, les herbages s'y accrois- 
sent sans cesse autour des grosses fermes. 
Les temps sont passés où chaque pays 
devait vivre sur lui-même; le développe- 
ment des transports et leur rapidité ont 
permis la spécialisation agricole. 

Nous n'avons pu qu'esquisser à très 
grands traits les principales questions 
étudiées par M. Sion, mais cela suffit à 
montrer le puissant intérêt qu'offre sa 
thèse — car il s'agit d'une thèse de doc- 
torat es lettres entreprise sous les auspices 



5Î2 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE. 



de M. Vidal de la Blache — pour les lec- 
teurs de notre Revue. La science sociale 
profitera d'autant mieux des observations 
de l'auteur qu'il a fait ressortir les simi- 
litudes et les contrastes quolïre la Nor- 
mandie orientale avec la Picardie, déjà 
étudiée par M. Demangeon. On a dit ici 
même tout le bien qu'on pensait de l'ou- 
vrage de ce dernier; le livre de M. Sion 
ne lui est certes pas inférieur. 

J. Bailhache. 



LIVRES REÇUS 

Les paysans de ta Normandie orientale 
(Pays de Caux, Bray, \'exin normand. 
Vallée de la Seine), par Jules Sion, 1 vol. 
in-S" raisin, 14 figures et cartes, 8 plan- 
ches hors-texte en phototypie, broché 
12 francs. (Armand Colin, édit.). 

Le Berry, par Antoine Vacher, 1 vol. 
in-8° raisin, 48 figures et cartes, .32 photo- 
graphies et 4 planches de cartes et profils 
hors texte; broché; 15 francs (Armand 
Colin, édit.). 

L'Ègtise et tEtat en France, par G. Des- 
devises du Dézert, tome II, 1 vol. in-8", 
5 fr. (Société française d'imprimerie et de 
librairie, 15, rue de Cluny, Paris). 

Vers ta tumière et ta beauté (essai d'es- 
thétique sociale), par Emile Pierret, 1 vol. 



in- 16", 3 fr. 50 (La Renaissance française, 
52, passage des Panoramas, Paris). 

Étude sur te Travail, par M. S. Mony, 
3^ édit. revue, 2 vol. in-8''. 15 francs (Ha- 
chette et C'e, édit.}. 

Les ft eaux nationaux (dépopulation, por- 
nographie, alcoolisme, affaissement mo- 
ral), par René Lavollée, I vol. in-12, 
3 fr. 50 (Alcan, édit.). 

L'idée socialiste chez William Morris, 
par Edouard Guyot, 1 vol. 2 francs (Ar- 
thur Rousseau, édit. Paris). 

Derniers mélanges, par Louis \'euilio1 
(préface et notes de François Veuillot). 
2 vol. 12 francs (P. Lethielleux, édit. Pa- 
ris). 

Le principe d'équilibre el te concert 
européen, de la paix de Westjihalie à l'acte 
d'Algésiras, par Charles Dupuis, 1 vol. 

7 fr. 50 (Librairie académique, Perrin et 

L'Eglise anglicane et l'Etat, par Pierre 
(ialichet, 1 vol. (V. Giard et Brière, édit., 
Paris). 

Journal d'un spahi au Soîidan (1897- 
1899), par Jacques Hérissay, avec une pré- 
face du marquis Costa de Beauregard 
(Librairie académique Perrin et G'"'). 

Les régions naturelles et noins de pays 
(étude de la géographie de la région pari- 
sienne), par L. Gallois, 1 vol. in-8" carré. 

8 planches hors texte, S francs lA. Colin, 
édit. Paris). 



BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE 

FONDATF.tl; 

EDMOND DEMOLINS 



L'INDUSTRIE ET LES ARTISANS JUIFS 

A L'ÉPOQUE DE JÉSUS-CHRIST 



PAR 



M. B. SGHWALM 



PARIS 

BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE 

56, RUE JACOB, 56 

Mars 1909 



SOMMAIRE 



I;- — Les industries ménagères chez les paysans. P. 3. 

La fabrication du pain. — La mouture du blé. — Fabrications alimentaires 
diverses. — Fabrication des vêtements. 

IL — Les artisans voulus par la culture. P. 12. 

Le forgeron. — Les outils de pierre. — Le charpentier. — Le potier. 
IIL — Le développement des villes par le concours des artisans. P. 24. 

Les boui'gades. — Le l'ôle des marchés. — Les artisans purs s'agglomèrent 
dans les bourgades. — Les villes industrielles. 

IV. — Le développement de la classe industrielle par les besoins des 
villes. P. 35. 

Fabrication des choses usuelles. ^ Les industries du confortable. — Indus- 
tries du luxe. 

V. — Le régime des ateliers. P. 44. 

Le petit atelier. — Le grand atelier. — L'atelier fragmentaire. — Les objets 
importés. — La compression de l'initiative. 

VI. — La supériorité des paysans sur les artisans. P. 55. 

Insuffisance de la fabrication. — Les exportations agricoles. — La législation 
montre l'importance des productions agricoles. — Les paraboles de Jésus mon- 
trent l'importance des productions agricoles. — Le lieu favorise le travail 
agricole. 



L'INDUSTRIE ET LES ARTISANS JUIFS 

A L'ÉPOQUE DE JÉSUS-CHRIST 

/ 



LES INDUSTRIES MENAGERES CHEZ LES PAYSANS 



Comme déjà nous l'avons reconnu, le paysan Israélite fut 
obligé à se suffire le plus possible, en vertu de l'isolement où le 
confinaient ses vallées abruptes. Cette nécessité le portait, en 
général, à transformer lui-même ceux de ses produits qui exi- 
geaient une élaboration pour leur emploi. De là, une série d'in- 
dustries ménagères, fondées à la fois sur la culture et sur l'art 
pastoral; ainsi des infiuences pareilles établissaient le régime 
du « domaine plein » et développaient des industries. 

La fabricatiox du paix. — Parmi celles-ci, la plus fondamen- 
tale provient de la culture des blés : les Juifs mangeaient du 
pain (c en abondance », comme le dit le Deutéronome, et c'était 
naturel dans un « pays de froment et d'orge )>, laborieusement 
exploité '. Aussi, dans le langage biblique, « manger son pain », 
c'est se nourrir; « rompre le pain » avec quelqu'un, c'est par- 
tager sa table ; « manquer de pain », c'est la famine. L'ensemble 
de la nourriture se désigne là d'après le seul des aliments qui 
se réclame à chaque repas : « notre pain quotidien », dit encore 
Jésus, par allusion au même usage. De froment chez les riches 

1. Deutéronome, viii, 9 et 10. 



4 L INDUSTRIE ET LES ARTISANS JUIFS. 

et d'orge chez les pauvres, le pain tenait sur les tables juives la 
même place que le riz bouilli chez les Chinois des Terres jaunes, 
et le lait ou le koumys chez les Kirghiz nomades. C'est la 
place ordinaire du pain dans toute société où la culture des blés 
se développe largement. L'expérience en reconnaît vite la valeur 
nutritive : si ce vin « réjouit le cœur de l'homme », c'est le pain 
qui « l'alFermit », au témoignage d'un psaume K II représentait 
donc, parmi les Juifs, une fabrication alimentaire hautement 
appréciée et d'un large débit. 

Mais qui donc fabriquait le pain consommé chez les paysans? 

Ce n'étaient pas les hommes : ils travaillaient aux champs et 
gardaient les troupeaux. Comme les habitations s'aggloméraient 
d'ordinaire sur des hauteurs escarpées, les descentes, les mon- 
tées compliquaient les itinéraires imposés chaque jour par la 
nature du lieu aux laboureurs et aux bergers. C'était tout un 
voyage d'aller aux semailles comme le semeur de la parabole, 
ou de courir après des ânesses ou de revenir derrière ses bœufs, 
comme Saûl. Quand les hommes rentraient, c était à l'heure du 
repos et pour trouver la table mise. 

En leur absence, d'ailleurs, les femmes demeuraient seules à 
la maison, tout particulièrement chargées de la cuisine quoti- 
dienne. Leurs aptitudes meilleures aux tâches ménagères se 
développaient en liberté. Aux hommes, l'atelier agricole, l'acqui- 
sition des moyens d'existence par les travaux de la terre ; aux 
femmes, l'atelier domestique, l'application des moyens d'exis- 
tence aux besoins du foyer. A elles donc, en premier lieu, la 
charge de fabriquer le pain. La culture même des céréales con- 
tribuait à cette division du travail et à ce commencement, tout 
familial, d'une précieuse industrie. C'était une industrie essen- 
tiellement féminine. 



La mouture du blé. — La tâche était considérable. Elle re- 
venait d'abord impérieusement chaque jow\ Sous les clia- 

1. Psaume Cl\ . 14 el 15 [Viilgale, ciir). 



LES INDUSTRIES MENAGERES CHEZ LES PAYSANS. •) 

leurs de la Palestine, la farine se conserve mal: on moulait 
donc ce blé à mesure de sa consommation : une mouture quoti- 
dienne assurait la saine préparation de Taliment quotidien. Les 
Arabes d'aujourd'hui conservent fidèlement à cet égard la cou- 
tume des anciens Juifs. Ils les imitent sans les copier, obéissant 
comme eux aux exigences du lieu. 

De là, l'impérieux besoin d'une meule dans chaque maison 
de paysan; aussi le Deutéronome porte une loi, qui est sans 
doute la sanction d'une vieille coutume populaire : « On ne 
prendra pas en gage les deux meules ni la meule supérieure, 
ce serait prendre en gage la\'ie même. » Cette formelle réserve 
au droit de saisie atteste en môme temps la place de la meule 
dans l'outillage domestique, et la place du pain dans l'exis- 
tence quotidienne'. 

Chaque jour donc les femmes avaient à moudre le blé; et 
c'était chaque fois taie tâche des plus pénibles. Deux disques en 
basalte composaient l'appareil qui se nommait, à cause de cela, 
« les deux meules ». La meule d'en dessous était convexe par 
dessus, posée à plat sur le sol, quelquefois même scellée, pour 
plus de fixité. Au centre émergeait un pivot de fer sur lequel 
la meule supérieure s'emboîtait; la concavité de sa face infé- 
rieure s'ajustait à la convexité de la meule fixe. Avec un man- 
che debout, planté au voisinage du bord, une femme actionnait 
l'appareil d'un geste circulaire. A la difficulté du poids s'ajou- 
tait donc celle du mouvement, car les meules comptaient de 
0'".60 à 0'°,90 comme diamètre '. 

Ce dur travail se prolongeait à proportion de son mince ren- 
dement. Au milieu de la meule supérieure, un large trou en 
entonnoir recevait la poignée d'orge ou de froment qu'une 
femme versait de temps en temps. Sous la poussée d'une autre 
femme, la meule courante entraînait le grain et le broyait par 
frottement sur la meule fixe. Combien de f)oignées ne fallait-il 



1. Deutéronome, xxiv, G. — Buhl. La Société israéUie d après l'Ancien Testa- 
ment, p. 160. 

2. Lesétre, Meule, D. B. V. IV, 1051, 1052. — Frohnmeyer et Benzinger, Vues et 
Documents bibliques, 126, 134. 



6 L INDUSTRIE ET LES ARTISANS .U'IES. 

pas, simplement pour obtenir la farine que réclamait un seul 
repas de famille! Aussi les voyageurs contemporains observent 
que la mouture quotidienne occupe les premières heures de la 
journée : elle commence à 2 heures du matin, et c'est pitié 
de voir les ménagères s'épuiser à cette lento et monotone opéra- 
tion, qu'elles encouragent parfois de chants plaintifs ^. En sou- 
venir d'un spectacle analogue, \e Livre des Proverbes louange la 
femme courageuse : « Comme le vaisseau du marchand elle 
apporte son pain de loin, elle se lève de nuit et prépare la 
nourriture de sa maison ~ » . 

Aussi, le bourdonnement des meules s'éveillait dans les vil- 
lages des Juifs, tous les jours, comme l'un des signes principaux 
de la vie normale. Au silence des meules, se reconnaissent la 
mort et la dévastation, d'après l'oracle de.lérémie : ((J'arrêterai 
les chants du fiancé et de la fiancée, le bruit de la meule et 
l'allumage de la lampe ^ ». L'Apocalypse de saint Jean réédite 
le même tableau, par allusion sans doute à des mœurs que con- 
naissent également l'auteur et ses lecteurs '^. Jésus enfin utilise 
l'antithèse populaire des hommes partis aux champs et des 
femmes qui, à la maison, actionnent la meule ; c'est dans la des- 
cription du Jugement dernier; pour bien montrer le triage de 
l'humanité, surprise en pleine mêlée de sa vie quotidienne, 
quand le Juge surviendra, inattendu bien que prédit, Jésus fait 
voir le juste séparé du méchant : (( Alors, de deux hommes 
qui seront aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé; de deux 
femmes qui tourneront la meule, lune sera prise, l'autre 
laissée » ''. 

La mouture accomplie, les femmes pétrissaient encore la pâte. 
C'est à l'usage établi que Jésus emprunte la parabole du levain : 
« Le royaume des cieux ressemble à du levain qu'une femme 
prend et mêle dans trois mesures do farine, pour que la pâte 



1. D' Lortel, La Syrie d'aujourd'hui, p. 381. 

2. Proverbes, xxxi, 14 et 15. 

3. Jérémie, xxv. 10. 

4. Apocalypse, xvii, 22 et 23. 

5. MatUiieu, xxiv, 41. 



LES INDUSTRIES MENAGERES CHEZ LES PAYSANS. / 

lève toute » K Cette besogne est rude encore pour des bras fé- 
minins. 

Venait enfin la cuisson. Elle s'opérait très simplement. Tantôt 
les pains, modelés en forme de disques minces et de médiocre 
dimension, se déposaient sur des pierres. Un banneton d'argile 
réfractaire les recouvrait, et supportait lui-même un feu de 
bouse ou de fumier sec, à l'état de braise. Tantôt on employait 
des fours. C'étaient, comme de nos jours, probablement des cy- 
lindres d'argile sans fond, hauts de 0'",70 à O^jOO, chauf- 
fés à l'intérieur par des charbons ardents, et coitfés d'un cou- 
vercle. La pâte se cuisait, collée humide sur les parois, toujours 
en forme de discjues plats, comme des crêpes épaisses. Kikkar 
lekem^ un cercle de pain, disait-on, par allusion à cette forme -. 

Dans son ensemble, on le voit, la paniPication conservait le 
caractère de simplicité que réclament les industries ménagères, 
surtout à la campagne ; et par suite les paysannes juives mono- 
polisaient là une série do travaux qui se répartissent ailleurs 
entre le meunier et le boulanger. La vie se compliquait ainsi pour 
elles d'une fabrication ménagère, accessoire mais importante. 
Dans les villages Israélites, deux types d'artisans demeuraient 
inconnus, parce que les femmes y suppléaient, chacune à son 
fover. 



Fabrications alimentaires diverses. — A côté de la mouture 
et de la boulangerie, les industries ménagères de V alimentation 
se multipliaient ; la variété des cultures en fournissait d'abord 
les matières variées. 

On ne pouvait consommer frais les trop nombreux produits 
des vignes et des vergers ; aussi bien servaient-ils à fabriquer, soit 
des boissons fermentées, le vin ou une espèce de bière, soit des 
conserves diverses. Les figues, les raisins se pressaient en 
forme de gâteaux qu'on découpait par tranches; on séchait éga- 



1. Matthieu, xiii, 33. 

2. Isale, xLiv, 9; I fioi.s, \i\,f:,;Lévitique, xi, 35; xxvi, 26; Osée, vir, 4-6; Stapfer, 
180. 



8 l'industrie et les artisans juifs. 

lement des régimes de dattes; ou bien encore, on composait un 
raisiné où il entrait à volonté des dattes ou du miel ^. 

L'art pastoral donnait aussi un excédant de lait qui se réduisait 
en fromages ou beurre : celui-ci se mangeait frais, ou bien on le 
fondait afin de le conserver-. 

D'après les témoignages historiques, on ne saurait préciser 
toujours lesquels de ces travaux revenaient aux hommes ou aux 
femmes; mais, à considérer le partage d'attributions dont, tout 
à l'heure, nous avons vu les preuves et la loi, il est probable 
que les conserves de fruits secs, la cuisson du raisiné, le battage 
du beurre, la mise en presse des fromages demeuraient à la 
charge des femmes. Ces diverses préparations réclament en effet 
le séjour au foyer et ce doigté, ce flair, qui sont le propre des 
ménagères. 

Les hommes intervenaient seulement pour choisir un agneau, 
un chevreau ou quelques têtes de gros bétail, en vue de l'ali- 
mentation. Ce choix leur appartenait bien, puisqu'ils soignaient 
eux-mêmes le troupeau comme chefs et ouvriers de l'atelier 
pa:storal. « Amenez le veau gras et tuez-le », dit le père du jeune 
prodigue à ses serviteurs 3. 

On remarquera l'oftice de bouchers, qui revient aux serviteurs 
chez ce riche propriétaire. Le même trait s'observe encore de 
nos jours chez les cheiks de village, à l'arrivée d'un hôte dis- 
tingué. N'était-ce pas un de ces cheiks, le roi de modeste enver- 
gure que Jésus représente invitant ses amis aux noces de son 
fils. Voici le message d'invitation : « J'ai préparé mon festin, 
on a tué mes bœufs et mes autres bêtes grasses ; tout est prêt, 
arrivez*. » 

L'abatage est énuméré comme un préparatif dont le maître 
a pris soin. Il n'en parlerait pas, s'il eût acheté sa viande à 
l'étalé d'un boucher; encore un ouvrier de l'alimentation que 



1. Munk, Palestine, 362, 374. — Buhl, La SocUHc israélile, 7, noie 1. — Mischna, 
Traité Demal, V, 5. — I Sam., xxv, 18; xxx, 12. 

2. I Samuel, xviii, 18; Judith, x, 5. — Beurre, D. B. V., I, 1769. 

3. Luc, XV, 23. 

4. Matthieu, xxi, 4. — Schneller, 168. 



LES INniSTRIES MENAGERES CHEZ LES PAYSANS. 9 

le paysan juif supplée de ses mains. Les grosses besognes de 
l'abatage et de la saignée réclament spécialement des 
hommes. 

Ces derniers, aussi bien, opéraient au pressoir le foulage du 
raisin et le broyage des olives; à raison des fortes pesées que 
requéraient ces deux tâches, plusieurs y procédaient ensemble, 
avec leurs pieds, se tenant à des cordes retenues elles-mêmes 
par une poutre horizontale qui dominait la cuve. I/huile et le 
vin provenaient ainsi de l'industrie domestique dans les nom- 
breuses maisons rurales qui possédaient un pressoir. Aussi Jésus, 
de même qu'Isaïe, énumère le creusement du pressoir parmi les 
soins détablissement d'une vigne bien comprise '. 

Finalement, le paysan juif cumulait chez lui la fabrication 
de son vin, de son huile, de son pain, de ses fromages, de ses 
conserves sèches ou cuites, et la préparation de sa viande de 
boucherie. Pour les mêmes besoins, un ouvrier parisien n'utilise 
pas moins d'une demi-douzaine de spécialistes. Les industries 
ménagères de lalimentation épargnaient ces multiples recours 
aux villageois Israélites ; autant d'obstacles domestiques au dé- 
veloppement de la classe industrielle parmi eux. 

Fabrication des vêtements. — L'industrie ménagère empê- 
chait également la spécialisation des ouvriers du vêlement 
D'après le Livre des Proverbes, la femme courageuse c se pro- 
cure de la laine et du lin, et d'une main joyeuse elle travaille... 
Elle saisit la quenouille et ses doigts pressent le fuseau... Elle se 
fait des couvertures... Elle se fait des tuniques^ ». 

Cette industrie féminine dépendait encore des travaux de la 
campagne : au témoignage de la Mise/ma, les Judéennes con- 
fectionnaient surtout des lainages, et les Galiléennes, de la toile 
de lin-^ C'est que la Judée, pays d'élevage extensif, grâce au 
désert, donnait de la laine en abondance; la Galilée, pays 



1. Joël, m, 13; yéhémie, xiii, t5; Isaie, v, 2-, Matthieu, \\i, 33. — Schneller, 131. 

2. Proverbes, xxxi, 13, 19, 22, 24; I Samuel, n, 19. 

3. Mischaa, Baba-Qâma, x, 9. 



10 l'industrie et les artisans juifs. 

de culture plus que d'élevage, fournissait beaucoup de lin. 

Les Juifs tenaient dans la plus haute estime cette fabrication 
ménagère des étoffes et des vêtements; elle devenait pour leurs 
femmes un vrai titre de gloire, classique et national. Dans l'éloge 
de la femme courageuse, le tissage de la laine et du lin ouvre la 
liste des mérites qui justifient la confiance d'un mari. Un peu 
plus loin, la confection des couvertures et celle des tuniques 
encadrent la mention des honneurs dont le mari jouit aux portes 
du village, lorsqu'il siège parmi les anciens. On célèbre sa femme 
avec admiration : « Ses œuvres disent sa louange aux portes de 
la ville ^ », 

C'était, par conséquent, une douloureuse, une humiliante pri- 
vation pour un Juif, de ne plus compter sur l'industrie d'une 
mère, d'une femme ou d'une sœur, pour se constituer une 
garde-robe suffisante. Aussi, quand les disciples de Jésus ont 
tout quitté pour le suivre, il démêle chez eux un regret signifi- 
catif : « Et pourquoi vous inquiétez-vous au sujet du vêtement? 
Considérez les anémones des champs : elles ne travaillent ni ne 
filent, et cependant, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire 
n'a pas été vêtu comme l'une d'elles. Que si Dieu habille de la 
sorte une herbe, aujourd'hui existante et demain jetée au four, 
ne vous donnera-t-il pas bien mieux, homme de peu de foi"? » 
C'est l'annonce d'une providence particulière, qui habillera elle- 
même les disciples. Personne désormais ne file, ne tisse, ne coud 
pour les vêtir; mais, en revanche, la promesse de Jésus se 
formule absolue : elle supplée à la coutume universelle des 
industries du vêtement pratiquées au foyer. 

Les paysannes juives cumulaient ainsi les fabrications variées 
de la nourriture et du vêtement. C'étaient deux importantes con- 
tributions au mode habituel de l'existence, en dehors du moin- 
dre recours à une classe d'artisans. Cette main-d'œuvre féminine 
et familiale supprimait le meunier, le boulanger, le fromager, le 



1. Proverbes, xxxi, 31. 

2. Matthieu, vi, 28 et 30. 



LES INDISTRIES MÉNAGÈRES CHEZ LES PAYSANS. H 

fabricant de conserves, le tisserand et le tailleur. Les hommes, 
d'autre part, faisaient office de iDouchers; ils fabriquaient le vin 
et l'huile. Voilà, en somme, neuf ateliers et neuf métiers dis- 
tincts, dont le paysan se passait, grâce au cumul dés industries 
ménagères. Au point de vue de ces dernières, les villages Israé- 
lites constituaient le milieu le plus contraire à la naissance et 
au développement d'une classe industrielle proprement dite. 



II 



LES ARTISANS VOULUS PAR LA CULTURE 

Si le paysan juif se passait des ouvriers de ralimentation et 
du vêteruent grâce aux ressources de l'industrie ménagère, se 
passait-il aussi bien des ouvriers du bâtiment, de l'outillage et 
de l'ameublement? 

Le forgkuon. — V outillage agricole voulait d'abord un per- 
sonnel de spécialistes, soit pour le fabriquer, soit pour le ré- 
parer. D'après la Bible, on reconnaît comme très aacien, chez 
les Israélites, l'emploi des bêches, des houes, des tridents, des 
faucilles, des faulx, des haches, des socs de charrue et des ai- 
guillons ^ C'est bien la variété d'instruments que requièrent les 
cultures diverses des terrasses palestiniennes, des plaines et des 
plateaux. Tous ces objets étaient en fer, et c'est probablement à 
l'usage commun de ce métal que Jésus Ben Sirach fait allusion, 
lorsqu'il cite le fer à côté de l'eau, du feu, du sel, du pain, du 
lait, du miel, du vin, de l'huile et du vêtement, comme « de 
première nécessité pour la vie des hommes- >;. Dans cette liste, 
dominent les produits de la culture et du pâturage ; le fer y est 
bien à sa place, puisque sans lui on ne pourrait bêcher la vigne, 
tailler les ceps, retourner les guérets ou tracer les sillons. Sans 
doute, une culture très rudimentaire dut précéder l'âge du fer, 
en Palestine comme ailleurs; mais les produits variés du paysan 

1. I Samuel, \ni, 19 et 22. 

2. Ecclésiastique, wxix, 26. 



LES ARTISANS VOULUS PAR LA CULTURE. 13 

juif, la grosse difliculté d'ouvrir un sol d'argiles compactes et de 
marnes pierreuses, rendirent le fer indispensable de bonne heure. 
La question du fer devenait une question d'intérêt primordial 
pour toutes les familles qui vivaient de la culture ; et c'était par 
nature une grosse question industrielle. Qui donc produisait le 
fer dont se servaient les laboureurs et les \dgnerons israélites: 
qui donc le façonnait en bêches ou en socs, à la convenance de 
leurs travaux? 

Quant à la production de l'utile métal, le sol palestinien man- 
quait de gisements. Lorsque le Deutéronome dit que « ses pierres 
sont du fer », il s'agit du basalte vraisemblablement, car il est 
dur et de couleur sombre comme le fer, et il en porte encore le 
nom de nos jours, chez les Arabes à l'est du Jourdain *, Mais nulle 
part en Terre Sainte, on ne trouvait de veines ou de poches fer- 
rugineuses; c'était dans le Liban et chez les Phéniciens que les 
plus proches se rencontraient. D'autres plus riches se dissémi- 
naient en jMésopotamie, en Arabie, en Espagne. Dans ce dernier 
pays, les Phéniciens encore avaient organisé des établissements 
où se traitaient les minerais. Ils en tiraient des fers bruts, qui 
voisinaient avec ceux de l'Orient sur les marchés de Tyr ou 
de Sidon. C'est là, naturellement, que les Juifs s'approvision- 
naient, devenant ainsi les tributaires des industries sidérurgi- 
ques à l'étranger-. 

Le manque de fer dans le sous-sol de la Palestine impose en- 
core de nos jours la même nécessité à ses habitants. Tyr et 
Sidon ne comptent plus ; mais à leur place. Jaffa importe les fers 
bruts, la quincaillerie, les outils agricoles \ Au lieu des forges 
antiques de l'Arabie, de l'Espagne ou du Liban, ce sont les hauts- 
fourneaux, les aciéries de la France ou de l'Allemagne qui ap- 
provisionnent les fellahs. D'après cette invariable loi, la coulée 
de la fonte et la trempe de l'acier ne deviennent jamais des in- 
dustries palestiniennes. 

Chez les Juifs, en revanche, de petites forges se multiplièrent, 

1. Deutéronome, viii, îi. — Buhl, La Société israélile, p. 115, note 3. 

2. E. Levesque, /er. D. 1$. V., III, 2201, 2209. 

3. V. Cuinet, Syrie. Liban et Palestine, p. 622. 



14 l/lNDlSTRIE ET LES ARTISANS JUIFS. 

OÙ les fers bruts, importés de la Phénicie, se transformaient en 
outils, à la convenance des paysans. La Bible donne un très vi- 
vant croquis de ces ateliers. « Assis auprès de son enclume, le 
forgeron considère le fer encore brut; la vapeur du foyer lui 
consunne les chairs, mais il tient bon contre la chaleur. Le 
fracas du marteau lui assourdit l'oreille, et son œil est fixé sur 
le modèle de l'ustensile. Il met son cœur entier à parfaire son 
œuvre, il veille à la polir dans la perfection'. » Ce forgeron tra- 
vaille des fers bruts ; c'est dit expressément : allusion directe 
aux modèles nationaux que préférait la clientèle juive. Il polit 
et martèle son ouvrage : cest signe qu'il ajoute le fini du coup 
de lime aux grosses façons de l'enclume. Nous reconnaissons là 
un assemblage de force herculécune et de doigté, qu'Isaïe signa- 
lait encore : ^ Le forgeron travaille le fer avec la lime ; il le 
passe au feu, le façonne avec le marteau, et le travaille d'un bras 
vigoureux'. » Voilà l'esquisse d'une technique et d'un type de 
métier, le premier des métiers que la culture exige aux mains 
de spécialistes chez les Juifs. 

■ Rarement, sans doute, les paysans achetaient des outils neufs; 
mais l'affûtage et les réparations des outils en service devaient 
souvent les ramener devant la porte des forgerons. D'après le 
Livie de Samuel, ces derniers aiguisaient les socs et les hoyaux, 
affilaient le tranchant des haches et des bêches, appointaient les 
tridents et les aiguillons. Ils étaient, on le voit, quelque peu 
rémouleurs \ 



Les outils de pierre. — Auprès du forgeron d'autres types 
d'artisans se développaient encore, voulus comme lui par la cul- 
ture. N'étaient-ce pas d'indispensables outils agricoles, que les* 
citernes ou les pressoirs; mais des outils de pierre et qui tenaient 
de la nature du bâtiment. 

Un peu partout les matériaux gisaient, calcaires ou basalti- 



1. EcclésiasiU/ue, wwiii, 28. 

2. Isaie, \uv. i:?. 

3. I Samuel, xiii, 19, 22. 



LES ARTISANS VOILLS PAR LA CILTIRH. lo 

ques. Les roches affleurantes ou légèrement recouvertes for- 
maient souvent de grandes masses. De là ce creusement du pres- 
soir dont Jésus parle, comme Isaïo : on taillait largement de 
belles cuves monolithes. Avec la multiplicité des vignes, les pres- 
soirs devenaient nombreux; nombreux aussi, les pressoirs à 
huile. Sous les maisons, dans les jardins, dans les pâturages, les 
citernes encore se multipliaient, à proportion des soins de la 
culture et des dangers de la sécheresse. La construction de ces 
récipients et de ces abreuvoirs occupait aussi bien des journées 
et des bras en grand nombre. 

Les paysans s'y appliquaient-ils, de même qu'ils extrayaient 
des pierres et les dressaient pour le soutènement de leurs ter- 
rasses? La chose n'est pas impossible et dut maintes fois se réa- 
liser; d'après les traditions consignées dans la Genèse, les servi- 
teurs d'Abraham creusaient déjà des puits. Mais il y avait une 
différence considérable entre le forage d'un terrain aux alen- 
tours d'une nappe d'eau souterraine et le creusement à vif d'une 
roche compacte. Cette dernière tâche présentait d'autant plus 
de difficultés que les dimensions de la citerne devaient être plus 
vastes : elles l'étaient assez, communément, pour qu'un l)œuf s'y 
noyât, s'il y tombait par mégarde , ou que les hommes y trouvas- 
sent abri en temps de guerre, lorsqu'elle était à sec'. A ce gros 
œuvre s'ajoutaient les soins plus délicats d'établir les canaux 
adducteurs ou les rigoles de décharge. Si la roche présentait des 
failles, ou bien, lorsqu'on devait construire le bassin de foutes 
pièces, au milieu d'un sol meuble, on devait alors le cimenter. 
Les mêmes travaux s'exécutaient au sujet des pressoirs, qui con- 
.sistaient en une double cuve : dans la plus haute se broyaient 
les olives ou les raisins; dans la plus basse, un conduit amenait 
l'huile ou le moût. Enfin, quand la chaleur et la sécheresse cra- 
quelaient les parois des bassins, il y fallait des réparations. Parmi 
ces diverses besognes, le carrier ou le maçon devenaient indis- 
pensables, avec leur outillage et leur technique-. 

1. Exode, x\i, 33. — I Samuel, \in, 6. 

2. H. Vincent, Canaoïi : les monuments funéraires de Sinoé, p. 237-278: habileté 
des carriers à éviderla roche, p. 238-239. 



16 l'industrie et les artisans juifs. 

Le MAÇON- — Les bâtiments tV habitation les réclamaient aussi, 
bien que certaines constructions aient pu s'élever par la main- 
d'œuvre familiale. Dans les régions argileuses, la terre se foulait 
et se pétrissait avec les pieds, d'après le séculaire procédé que 
le prophète Nahum décrit; ensuite on modelait les briques, pour 
terminer par leur cuisson au four ou au soleil'. Des voyageurs 
contemporains ont assisté encore à ces travaux, exécutés par des 
femmes ou des jeunes filles : c'était toujours l'antique méthode 
esquissée par Nahum. Il y eut quand même parmi les Juifs, des 
spécialistes de la briqueterie : lorsque David eut pris Rabba et 
les villes des Ammonites, il déporta les habitants et, comme tra- 
vaux forcés, leur imposa le moulage des briques, avec la taille 
et le sciage des pierres-. Les constructions en briques domi- 
naient tout naturellement dans les régions dont le sol en offrait 
la matière, comme la Plaine de Saron. 

Mais, par l'effet d'une façon défectueuse ou d'une mauvaise 
argile, on racontait chez les Juifs que les bâtisses de cette plaine 
devaient se remanier de fond en comble tous les sept ans : la 
brique mal cuite ou de mauvaise qualité se fendille au soleil et 
se désagrège à la pluie ^. Non sans dédain, le Livre de Job semble 
indiquer ces ruineux édifices, lorsqu'il nomme « des maisons de 
boue, qui ont leurs fondements dans la poussière ». Aussi, Jésus 
nous montre-t-il le brigand qui perfore la muraille de la de- 
meure familiale, nous pensons volontiers aux légères construc- 
tions que Job tenait en médiocre estime. Il y voit le symbole des 
arguments sans solidité; car il riposte à ses amis qui le mori- 
gènent à contre-sens : « Vos arguments sont des raisons de 
poussière; vos forteresses, des forteresses d'argile^. » 

On préférait les maisons de pierre, dont aussi bien les maté- 
riaux se retrouvaient à peu près partout. D'après une loi du Lé- 
vitique sur la « lèpre des pierres », sorte de moisissure verdâtre 
ou brune, on voit que les maisons des Juifs se bâtissaient com- 



1. Naliinn, m, li. 

?.. II Samuel, \ii, :51. — Cf. Revue biblique, 1898, p. 253, 258. 

3. Edersheim, •.t2. 

4. Joli. IV. 1',): \iii, 12. — fUihl, Lu Société Israël ilc. 113. 



LES ARTISANS VOULl S PAU LA CULTURE. 17 

munément avec des pierres assemblées au mortier et recou- 
vertes d'un crépissage '. Aussi quand, à propos de la Tour de 
Babel, la Genèse parle de constructions en briques et au bitume, 
elle prend soin d'observer que, dans le pays de Sennaar, la 
brique remplace la pierre et le bitume, le mortier-. C'est une 
claire allusion aux matériaux les plus communs de la bâtisse, 
chez les Israélites. 

L'emploi fréquent de ces matériaux, l'usage aussi du mortier, 
du crépissage , des ravalements , du polissage ^ fournissait du 
travail à la classe des maçons, les o'ikodomountées de l'Évan- 
gile. Jésus les représente au chantier : ils choisissent les pier- 
res, et notamment la pierre d'angle, où les poussées de deux 
murailles convergeront en équilibre. C'est d'ailleurs un tableau 
que Jésus emprunte à ses réminiscences des Psaumes : encore 
un signe de travail populaire et de métier traditionnel '. 

Une parabole nous montre aussi un riche cultivateur embar- 
rassé de ses récoltes surabondantes : « J'abattrai mes greniers, 
se dit-il, et j'en édifierai de plus vastes ». Évidemment ce 
riche sous-entend là une main-d'œuvre professionnelle ; et même 
sa réflexion accuse une raison d'être nouvelle pour les travaux 
des maçons : les bâtiments d'exploitation. C'est toujours une 
raison voulue par la culture ■\ 

Les bâtiments d'exploitation ne consistaient pas seulement en 
granges, étables ou celliers attenant à l'habitation. La Bible 
nous signale encore deux espèces de tours. D'abord, les tours 
des vignes, où sans doute se remisaient d«^s outils, des vêtements 
de travail, quelques provisions même pour les gardiens et les 
ouvriers, avec un coin pour la sieste. Dans un j)ays accidenté 
comme la Palestine, les transports et les itinéraires se compli- 
quent, du village à la vigne : on se représente volontiers l'usage 

1. Lévilique, xiv, 40, 42, 45. — Cf. Ecclcsiastique, \\ii, 15. 

2. Genèse, xi, 3. 

3. Ecclésiastique, xxii, 15. 

4. Matthieu, \xi, 42; Marc, \n, 10; Luc, xx, 17; Psaume CXYIII, 22 iVul- 
gâte, cxvii). 

5. Luc, XII, 18. 

2 



18 l'industrie et les artisans juifs. 

des tours, un peu comme celui des cabanons provençaux, dis- 
séminées sur les collines, par étages de terrasses. 

Il y avait de plus, en Palestine , les tours des pâturages qui 
abritaient les bergers, durant les longues saisons des parcours 
au Désert. Le roi Osias, grand amateur d'agriculture, d'après 
le Livre des Chroniques ^ « bâtit des tours dans le Désert, et il 
creusa beaucoup de citernes, parce qu'il avait là de nombreux 
troupeaux ». Il couvrit également la Séphéla, le Carmel et les 
monts de Juda, de ces postes disséminés, où s'abritaient aussi 
des vignerons et des laboureurs i. On le voit par ce dernier 
trait : les travaux de la maçonnerie se multiplièrent à raison 
même que la culture et l'élevage devenaient plus intenses. 

Le charpentier. — A côté du maçon, le charpentier interve- 
nait souvent. D'après la loi, déjà citée, du Lévitique, le bois 
s'adjoignait à la pierre dans le gros œuvre des maisons ^. La 
Mischna nous apprend qu'on employait des poutres, afin de 
soutenir les terrasses qui servaient de toit : une sorte de bâ- 
tonnage les revêtait et les consolidait 3. Des piliers de bois éga- 
lement contribuaient à la solidité de l'édifice entier, comme 
l'indique Jésus Ben Sirach : « Un assemblage de charpente, bien 
lié dans une bâtisse, ne sera pas disjoint par tremblement de 
terre ». Il était bon, en effet, que la charpente fit cage en quel- 
que sorte, pour résister aux secousses du sol* ; cela suppose donc 
une armature semblable à celle que Salomon établissait en 
grand pour son fameux palais, « la Maison de Bois-Liban », 
gros œuvre et fondations en pierres de taille, avec un appareil 
de piliers et de poutres eu cèdre. Supprimons le luxe du cèdre 
et des pierres taillées, nous retrouvons le type de la maison 
israélite, bâtie avec les matériaux que fournit la contrée. 



1. II Chroniques, wvi, 10; Matthieu, xxii, 33; Marc, \ii, 1. 

2. Lévitique, xiv, 45. 

3. Mischna, Baba-Mécia, x, 2; Bariich, vi, 8. 
■'i. Ecclésiastique, \\n, 14, I; Rois, vu, 1, 12. 

Les secousses fréquentes du sol palestinien attestent la nature instable relati- 
vement que lui donnèrent les facteurs volcaniques de sa formation (M. Vincent. 
Canaan, p. 370). 



Li:S ARTISANS VOULUS PAH LA CULTUHi:. It) 

Assurément, le pays à Fouost du Jourdain n'offrait pas de 
grandes forêts ; mais il ne présentait pas non plus l'aspect de 
déboisement qu'il conserve aujourd'hui. Des bou(juets de syco- 
mores, assez communs, donnaient un bois de charpente inat- 
taquable aux vers, et bon marché. Sans doute encore, les 
chênaies de Basan, les magnihques futaies de Galaad, à l'est 
du Jourdain, offraient aussi de copieux matériaux'. 

C'est pourquoi le charpentier devenait un type de la rue : les 
cas de conscience des Rabbins le mettent en scène indirecte- 
ment , lorsqu'ils discutent le heurt de l'homme portant une 
poutre et de l'homme portant une cruche 2. C'est à un choc du 
même genre que Jésus pense très probablement, dans son re- 
proche à l'hypocrite : « Comment peux-tu dire à ton frère de 
te laisser ôter la paille de son œil : il y a une poutre dans le 
tien^ î » Une telle métaphore suppose le va-et-vient fréquent 
des charpentiers, le périlleux transport de leurs ouvrages, dans 
les petites rues encombrées; de là, ce très spirituel avis au Pha- 
risien : il ne voit pas s'approcher la poutre qui l'éborgne, une 
paille l'absorbant. 

Le paysan réclamait encore certains travaux ^ aineuhleinent , 
que fournissaient d'ailleurs les forgerons et les charpentiers. 
En tant que menuisier, le charpentier fabriquait des coffres, 
tenant lieu d'armoires, comme de nos jours encore en Pales- 
tine. Ils livraient également des huches, des pétrins, des bois- 
seaux. En tant que serrurier, le forgeron confectionnait des 
verrous et des clés '. 

Le potier. — Pour conserver les vins, les huiles, l'eau pota- 
ble, on employait des cruches et des jarres d'argile. Le jardinage 
et les semis utilisaient les pots à fleurs ■'. A proportion de ces tra- 
vaux et de ces approvisionnements, le potier produisait beaucoup. 
C'est un trait que la Bible accuse : « Assis à son ouvrage, mou- 

1. Buhl, La Société Israélite, 112, 113. 

2. Baba-Qûma, m. 5, 6. 

3. Matthieu, vu, 4: Luc, vi, 42. 

4. Baba-Qâma, ix. 4; Baba-Mecia^ viii, 7. 

5. Schebiith, v, 7. 



20 l'industrie et les artisans juifs. 

vant son tour avec ses pieds, constamment il est soucieux de son 
travail , tous ses efforts tendent à fournir un certain nombre 
de vases ». Il n'oublie pas les précautions que réclament le bon 
aspect et la solidité de ses poteries, car aussitôt la Bible ajoute : 
(( Il met tout son cœur à parfaire le vernis et un soin vigilant 
à nettoyer son four ^ «. Mais le fini artistique l'occupe moins 
que la quantité : aussi encombre-t-il de ses produits la cour de 
sa maison et même de ses voisins ~. 

Ce sont, en somme, des poteries fort simples, sinon même 
grossières, que fabriquent surtout les Juifs. Une comparaison de 
.lérémie nous atteste leur mince valeur. Il s'agit des puissants 
et des riches, que la prise de Jérusalem a ruinés et rendu 
captifs : « Les nobles de Sion, estimés au poids de l'or fin, com- 
ment furent-ils comptés pour des vases de terre, ouvrage du 
potier 3! » 

Cette dernière expression donnerait même à supposer que le 
potier faisait mince figure dans l'estime des Israélites ; et cepen- 
dant Jésus Ben Sirach l'énumère à côté du laboureur, du for- 
geron et même du graveur de cachets, parmi les hommes 
« intelligents dans leur métier » et qui « de leurs mains atten- 
dent tout^* ». On ne l'admirait pas comme un artiste, l'homme 
({ui tournait des cruches et des jarres, mais on reconnaissait 
très sérieusement l'utilité de ses produits. 

De plus, une certaine auréole de symbolisme religieux hono- 
rait ses travaux. Dans aucun autre métier, peut-être, la souve- 
raineté de l'artisan sur la matière ne s'accuse au même degré 
(jue dans la céramique : au lieu que le marbre et le fer sont 
durs, l'argile est molle, plastique, elle se laisse pulvériser, 
fouler, mouiller, pétrir, modeler sans résistance, pour tout 
usage qui plaît. De là, cette image de la Genèse, dans le récit 
de la création : « Et lahvé-Elohim façonna l'homme du limon 
de la terre '^ ». De ce modelage divin, Isaïe s'autorise pour en 

1. Ecclésiaslique, xxwin, 29 et 30. 

2. Baba-Qûina, v, 2. 

3. Lamentations, iv, 2. 

4. Ecclésiastique, xxxix, 25 et 32. 

5. Gencsc, ii, 7. 



LES ARTISANS VOULUS PAR LA CULTURE. 21 

appeler au cœur de Dieu dans une touchante supplication : « Et 
maintenant, lahvé, tu es notre père, nous sommes l'argile, tu 
es celui qui nous forma; nous sommes tous l'ouvrage de ta 
main : ne l'irrite pas à l'extrême, ô lahvé' ». 

Une autre fois, c'est l'incrédulité des Juifs envers la Provi- 
dence, que le prophète dénonce encore avec l'image du potier : 
(( Malheur à qui conteste avec Celui qui l'a formé ! Vase parmi 
des vases de terre ! L'argile dira-t-elle à l'ouvrier qui la façonne : 
« Que fais-tu? » ; ton œuvre dira-t-elle de toi : « Il n'a pas de 
mains - », De même, si le royaume de Juda recherche l'alliance 
égyptienne que les prophètes combattent, lun d'eux va dire 
encore : « Malheur à ceux qui dissimulent profondément leurs 
desseins aux regards de lalivé, et dont l'œuvre s'accomplit 
dans les ténèbres, et qui disent : « Qui nous voit et qui nous 
connaît ». Quelle folie! Le potier sera-t-il donc estimé pour de 
l'argile, que l'œuvre puisse dire de l'ouvrier : « Il ne m'a point 
faite » ; et le vase de terre : « Il n'y entend rien ' ». 

Dans la logique de sa pensée et de son image, le prophète 
aperçoit les incrédules et les rebelles, brisés par Dieu « comme 
se brise un vase d'argile que l'on fracasse impitoyablement; un 
vase dans les débris duquel on ne trouverait pas un morceau 
pour prendre du feu au brasier ou puiser de l'eau à la ci- 
terne * » . 

Dans le « second Isaïe », l'image revient, mais comme trans- 
figurée par l'espérance du relèvement national, après le châti- 
ment : « Il marche sur les satrapes comme sur de la boue, 
comme le potier qui foule de l'argile^ ». 

On le voit, c'est l'épopée divine, la Création, la Providence 
particulière d'Israël, dont le dogme et la morale s'incarnent 
dans le symbolisme de la poterie, métier vulgaire, où le regard 
des prophètes sut observer un trait de naturelle grandeur. 
Une belle page de Jérémie rend sur le vif les suggestions de 

1. Isaie, L\iv. 7. 

2. Isate, xLv, 9. 

3. Isaie, XXIX, 15 et 16. 

4. Isaïe, XXX, 14. 

5. Isaie, xu, 25. 



22 l'industrie et les artisans juifs. 

l'atelier du potier, à ces Voyants qui découvraient les reflels et 
les images de lahvé, jusque dans les plus humbles des métiers. 
Lisons-la tout entière, cette page, car elle rend sensible au plus 
haut degré l'intime communion du prophète et de l'observa- 
teur avec les ouvriers de sa nation : « La parole fut adressée 
à Jérémie, de la part de lahvé, disant : « Lève-toi et descends à 
la maison du potier, et là, je te ferai entendre ma parole ». Je 
descendis à la maison du potier, et il faisait son ouvrage sur 
des roues. Et le vase qu'il faisait manqua, ce qui arrive à l'ar- 
gile dans la main du potier; et il refit un autre vase, comme 
il plut au potier de le faire ». Jérémie observe là un nouveau 
trait du métier : le défaut de cette matière molle qu'est l'argile ; 
elle ne résiste pas, comme le fer,» mais elle gauchit parfois, se 
dérobe et vient mal; à ce spectacle de trahison, l'inspiration 
saisit le prophète : « Et la parole de lahvé me fut adressée en 
ces termes : « Est-ce que je ne puis vous traiter comme a fait 
ce potier, vous, maison d'Israël? Ce que l'argile est dans la main 
du potier, vous l'êtes dans ma main, vous, maison d'Israël i ». 
Est-ce dans la Bible, est-ce dans l'atelier, n'est-ce pas dans 
l'un et dans l'autre encore, que saint Paul a retrouvé la même 
image? Cette fois, elle symbolise l'angoissant mystère de la 
nation juive abandonnée de Dieu, aveuglée, endurcie, incrédule, 
et des païens appelés au salut, remplis de bonne volonté, ho- 
norés de la grâce. On le voit, la métaphore du potier possède 
une belle histoire dans le développement du dogme de la Pro- 
vidence : elle commence au royaume de Juda et au pays de la 
Bible, pour exprimer d'abord le dogme juif ; puis elle s'épanouit 
dans l'Église naissante, et dans l'âme de saint Paul, exprimant 
le dogme chrétien à l'Église même de Home-. C'est un exemple 
suggestif de ce que peut la simple observation d'un fait social 
tout commun — le travail d'un métier — , pour apporter à la 
Révélation elle-même ou à la Prophétie, les éléments humains, 
populaires, persuasifs de son langage le plus profond. Sous ce 
rapport — et ce n'est pas le seul, — l'observation sociale est, 

1. Jérémie, xxiii, 1, 6. 

2. Romains, ix, )9, 2i. — Cf. Ecclésiastique, xxmii, 7, 15. 



Lr:S ARTISANS VOULUS PAR LA CULTURE. 23 

pour sa part, aux sources de renseignement religieux efficace- 
ment pratiquée ' . 

Revenons-en, pour finir, aux artisans que réclamait la culture 
des Juifs. 

C'étaient des ouvriers de l'ameublement, comme le potier, le 
serrurier et le menuisier; des ouvriers de l'iiabitation, comme 
le maçon, le bri(|uetier, le carrier, le charpentier; des ouvriers 
de Foutillage, comme le forgeron. Cette demi-douzaine de mé- 
tiers semble épuiser la liste des fabrications (jue le paysan juif 
en général demandait à des spécialistes. Peut-être y ajouterait- 
on des tonneliers : ils fournissaient les cuves où quelquefois se 
pressaient les olives, et des tonneaux pour le vinaigre et les 
salaisons 2, Tandis que, d'une part, les industries ménagères 
suppléaient les ouvriers de l'alimentation et du vêtement; 
d'autre part, la culture, l'art pastoral et l'habitation dévelop- 
paient une véritable classe d'artisans. 

C'est un commencement de complication sociale, dont nous 
allons tacher de mesurer l'étendue et l'action. 



l. On appliquerait volontiers à Irnseigneinent religieux et à l'action sur les âmes 
ce que Fontenelie écrivait de Vaiiban, à propos de son administration : « Il s'infor- 
mait avec soin de la valeur des terres, de ce quelles rapportaient, de la manière de 
les culiiver, des facultés des paysans, de ce ([ui faisait leur nourriture ordinaire, de 
ce que pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains : détails méprisables et ab- 
jects en apparence, mais qui appartiennent cependant au grand art du gouvernement » 
(Fontenelie, i7o(/e de Vauban, c\lé par Le Play, Les Ouvriers européens, épigraphe 
du sommaire général). N'est-ce pas d'ailleurs la manière de Jésus-Christ et des 
Prophètes : une vaste information, et très précise, minutieuse même au point de 
vue des travaux et métiers de toute sorte, pour illustrer et faire entendre un ensei- 
gnement religieux qui assimile toutes les analogies de la vie sociale ambiante aux 
manifestations de sa vie divine intérieure. 11 y a là mieux qu'une théorie conven- 
tionnelle du style et du jiarler religieux; une pratique dune souveraine autorite. 
Jésus et les Prophètes n'ont pas la langue d'école des Ilabbins, mais le [>arler de la 
vie courante, choisi et surélevé par les choses qu'il exprime. Ils le doivent d'ailleurs 
à 1 expérience et à l'intuition, plus qu'à l'étude; car ils ont tant vécu de la vie hu- 
maine d'Israël! 

'2. Schebiith, viii, 6; ix, 5; Baba-Qâma, iii. 1. 



III 



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE 
CONCOURS DES ARTISANS 



OÙ vécurent les premiers artisans? Les documents historiques 
ne nous le racontent pas. mais c'est un fait bien connu et d'une 
facile observation, (|ue, dans chaque village un peu considé- 
rable où règne quelque bien-être, un forgeron, un maçon, un 
charpentier s'emploient de temps en temps. Pour une part, du 
moins, leurs métiers respectifs les nourrissent chacun, puis- 
qu'aussi bien une clientèle villageoise ne s'étend guère et ne 
commande pas de grands travaux. Aussi, l'artisan de village 
possède en général quelques parcelles de terrain, et les cultive 
à ses temps de morte-saison. 

C'est ce qui se voit de nos jours en Palestine : les travaux de 
bâtisse, de charpente et de forge s'exécutent plutôt l'été; mais 
dès les premières pluies, la truelle, le rabot ou l'enclume se 
remisent; le paysan réapparaît. Doublé d'un artisan, il réalise 
le type du bordier, dont le propre est de demander à la culture 
une partie seulement de ses moyens d'existence. A cause de cette 
combinaison, les artisans palestiniens dans les villages forment 
une classe industrielle incomplètement dégagée de son milieu 
natif. Mais pouvons-nous conclure de ce type arabe contemporain 
au type juif d'autrefois? 

Il est certain, d'abord, que le fellah ou paysan arabe réclame 
déjà quelques artisans, bien qu'il vive moins au large, moins 



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE CONCOURS DES ARTISANS. 25 

absorbé par sa culture que le paysan juif; à plus forte rai- 
son celui-ci devait-il manquer de loisir pour des travaux de 
fabrication et ne pas manquer d argent pour employer des 
ouvriers. C'est une supposition, que l'analogie des moyens 
d'existence nous rend assez probable. 

Assurément, aux époques primitives, nombre de paysans 
durent aussi confectionner eux-mêmes leur maçonnerie ou leur 
charpente, comme cela se voit encore chez les Serbes et les 
Bulgares. En Palestine, au temps des Juifs, il est probable aussi 
que cette industrie primitive dut se prolonger longtemps, sinon 
même toujours, dans les villages reculés : d'après le Livre des 
Rois, les disciples d'Élie abattaient des arbres et se taillaient des 
poutres eux-mêmes, dans les fourrés du Jourdain, pour se 
construire des habitations'. La classe des artisans de village se 
trouvait donc restreinte par certaines pratiques d'industrie fa- 
miliale; c'étaient surtout les paysans riches, plus désireux d'un 
certain confort, qui devaient recourir à des professionnels. 

Aussi le village ne suffisait ni au gagne-pain ni au talent de 
ces derniers. Ne devaient-ils pas recourir à une émigration, pour 
les uns temporaire et pour d'autres définitive, afin de s'assurer 
la clientèle? Ne devaient-ils pas en particulier affluer vers cer- 
tains centres plus importants? C'est ce que nous allons voir en 
observant les conditions du travail dans ces nouveaux milieux. 

Les bourgades. — L'Évangile de saint Marc signale en Galilée, 
aux environs de Capharnaûm, des villages- villes, Kômopoleis ~ \ 
il s'agit là expressément de grosses bourgades semi-rurales 
par les moyens d'existence provenant de la culture, semi-ur- 
baines par l'accroissement de la population, sa richesse et le 
développement d'une sorte de bourgeoisie. 

La Galilée, d'après Josèphe, renfermait un grand nombre 
de ces bourgs. Accepterons-nous cependant, toujours d'après 
Josèphe, que le moindre d'entre eux renfermât plus de quinze 
mille habitants ? Les critiques se méfient de ces chiffres qui ne 

1. II Rois, VI. 1. 5. 

2. Marc, I, 38. — Grimm, Claris X. T. philologica, y" Kw[xôreo).t;. 



26 l'industrie et les artisans juifs. 

reposent sur aucune base précise de recensement : ce sont des 
chiffres oratoires, dont l'historien des Juifs s'éblouit volontiers 
lorsqu'il parle au juge, d'après son cœur de patriote et d'apolo- 
giste'. iMais l'exagération n'en suppose pas moins l'incontestable 
multiplicité des gros villages à demi-citadins ; ils prospéraient 
naturellement dans un pays de riches cultures, où le commerce 
développait des fortunes et une classe bourgeoise, jouissant de 
loisirs. 

On se précise l'aspect de ces villages citadinisés, grâce à des 
traits épars dans la Mischna, qui les nomme des villes et, en 
même temps, les montre renfermant une classe de cultivateurs. 
Mais, tandis que, dans les villages proprement dits, les bâti- 
ments d'exploitation avoisinent le foyer ou font corps avec lui, 
dans les Kômopoleïs, ces granges où le blé se vanne à la pelle, 
doivent se reculer à cinquante coudées au moins de l'agglomé- 
ration. Même distance d'exil pour tous les arbres non fruitiers, 
et, pour les autres, comme le sycomore ou le caroubier, vingt- 
cinq coudées seulement. Au dedans de ces limites, les arbres 
plus anciens que la ville sont abattus, et les propriétaires in- 
demnisés ; ceux qui se planteraient ensuite, abattus sans indem- 
nité-. C'est l'expulsion des vergers comme des taillis, au delà 
d'une zone dégagée, qui entoure la localité ; à ces mesures de 
police, on reconnaît une population anciennement agricole et 
qui le demeure en partie. Mais les nécessités de l'agglomération 
plus dense relèguent au loin les arbres et les granges. Le 
paysan recule et le bourgeois se met à l'aise. 

Le rôle «fs marchés. — D'où provenait cette rétrogradation 
du paysan et cette apparition envahissante du bourgeois? Du 
paysan lui-même ; car il vendait souvent des céréales, des 
figues, du vin nouveau ou du vin vieux, des semences pour 
les jardins et les champs, de l'huile et du bétail'^ Ce commerce 



1. Slapfer, 43. — Auclerc. 

2. Baba-Bathra, ii, 7, 8. 

:i. Bab-Mecid, iv, 7; v, 1. — Eaba-lkillira. vi. 1, 2. — Luc, \vi, 6, 7. — Baba- 
Qûma, \, 9. 



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE CONCOURS DES ARTISANS. 27 

de produits agricoles et de produits pastoraux ne devait pas 
naitre sur les exploitations cantonnées dans le type du domaine 
plein, où l'on se suffisait tout juste; mais là où un produit quel- 
conque se trouvait en excès, d'autres manquaient proportion- 
nellement. La poussée de la vente et l'appel des achats déter- 
minaient ainsi des mouvements commerciaux, habituels et 
intenses, dans certaines régions : Juda vendait ses vins et son 
bétail, pour acheter du blé; Jéricho et le pays de Génésareth 
vendaient leurs dattes, leurs fruits variés; la Séphala vendait 
ses blés, son huile ; la Galilée possédait aussi de beaux mar- 
chés de céréales. 

Conséquemment, grâce à ces opérations, l'argent s'accumulait 
chez des paysans. Au lieu de la richesse en nature — la seule 
possible dans le régime de la culture uniquement vivrière, — la 
richesse mobilière se constituait, comme l'effet immédiat de la 
culture commercialisée. Les paysans complétaient ainsi leur 
puissance de travail et de production par celle du gain et de 
l'achat. Aussi, chaque maison s'approvisionnait plus copieuse- 
ment, et l'urgence d'éraigrerse relâchait de sa rigueur. Tandis 
que la culture simplement vivrière proportionne la population 
aux facultés nutritives de ses produits, la culture commercialisée 
procure des ressources, des approvisionnements, qui facilitent 
l'agglomération sur place d'une population beaucoup plus 
dense. 

Voilà pourquoi, sans doute, les Komopoleïs de saint Marc 
sont indiquées dans une région de la Galilée, fertile, riche et 
peuplée entre toutes ; voilà pourquoi aussi, les centres impor- 
tants de la Judée se développèrent vers le sommet des vallées, 
le long des chemins faitiers où paysans et bergers affluaient pour 
vendre leur bétail et leurs denrées. Des hommes s'installaient 
à ces endroits de rendez-vous, centralisant eux-mêmes, entre 
leurs mains, l'achat aux producteurs et la vente aux consomma- 
teurs. Tel était le Sitônès, acheteur de blé en gros et revendeur 
au détail '. Ce n'était plus un paysan, même à demi, mais un 

1. Demai, ii, i; v. 6. — Babo-Batfira, v, 12. 



28 l'industrie et les artisans jlifs. 

marchand et un pur bourgeois; il activait encore l'évolution 
citadine que le paysan riche et faisant du commerce avait déjà 
commencée. 

Nous connaissons maintenant les deux facteurs essentiels de 
la clientèle des artisans dans les bourgades urbanisées : le 
paysan demi-bourgeois et le marchand purement bourgeois. 
Voyez le père de l'enfant prodigue : c'est un rural, son fils aine 
va aux champs, il engraisse des veaux; mais en même temps il 
jouit d'un bien-être bourgeois où la main-d'œuvre des artisans 
est requise. Dans les coffres de son vestiaire, il accumule des 
robes longues de cérémonie, des chaussures lacées; il place un 
anneau d'or au doigt de son enfant retrouvé K Tout cela, l'orfè- 
vrerie, la chaussure, le vêtement suppose de l'argent pour 
l'acheter — et donc le commerce des produits agricoles — ; tout 
cela réclame aussi des spécialistes qui le fabriquent. 

Il est tout naturel de supposer que les goûts de l'habitation 
ne demeuraient pas moins raffinés que ceux du mobilier. Et 
aussi bien, la Mischna parle couramment de maisons à étages, 
de cours intérieures, de fenêtres de style, tyriennes ou égyp- 
tiennes; on croira donc aisément que des maçons, des charpen- 
tiers-menuisiers, des forgerons-serruriers s'installaient volontiers 
dans les bourgades considérables. 

Les artisans purs s'agglomèrent dans les bourgades. — Il 
est probable aussi que les paysans devaient leur apporter cer- 
taines commandes. Chaque village devenu bourg était lui-même 
le centre de « hameaux suburbains », comme dit le Talmud, La 
Bible elle-même renferme très souvent cette expression signifi- 
cative : <( Telle ville et ses villages » : dans le Livre de Josiié et 
dans celui des Macchabées, elle se retrouve identiquement. Ne 
se baserait-elle pas d'abord sur les relations économiques du 
village approvisionneur avec la ville acheteuse? on est porté à 
le croire, et voici pourquoi : les villes juives se distinguaient des 
villages par le marché bi-hebdomadaire, tenu chaque lundi et 

1. Lnc, XV. 



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE CONCOURS DES ARTISANS. 29 

chaque jeudi, jours d'arrivée des paysans. Le concours même 
de ces derniers était si général, si régulier, que le lundi et le 
jeudi encore, la synagogue s'ouvrait pour des offices particu- 
liers aux gens de la campagne, le sanhédrin local tenait au- 
dience, pour les affaires civiles et correctionnelles. Ainsi, grâce 
au commerce des produits ruraux, les services publics de la 
justice et du culte se centralisaient dans les villes, à la disposi- 
tion des paysans'. 

Par l'influence périodique de ces derniers, une excellente 
occasion d'affaires se présentait aux artisans des bourgs : au 
lieu de la clientèle intermittente et rare qui se faisait désirer de 
leurs confrères villageois, ils pouvaient se former une clientèle 
plus étendue, plus fréquente, à proportion du nombre de vil- 
lages qui fournissaient le marché. 11 est à croire que l'évidence 
de ces avantages déterminait bien des ouvriers à s'établir en 
ville : la clientèle villageoise y affluait d'une part, et d'autre 
part la clientèle bourgeoise y était assurée. Parallèlement au 
commerce, l'industrie devait tendre ainsi à se centraliser dans 
les bourgs. 

Le bourgeois et le paysan concouraient donc simultanément 
à occuper l'artisan d'une manière plus exclusive. Tandis que, 
dans son village, celui-ci demeurait à moitié paysan, à la ville, 
il s'absorbait plus entièrement dans son métier et y trouvait des 
moyens d'existence de plus en plus complets. Il quittait donc 
la culture, à proportion que sa double clientèle rémunérait ses 
journées. C'était le commencement d'une classe industrielle ab- 
solument vouée à la fabrication; c'était aussi un vigoureux coup 
de main à la transformation d'un gros village en une petite 
ville. 

Village transformé, tel fut, assez probablement, le caractère 
de Nazareth où Jésus travailla dans l'atelier de Joseph. Matthieu 
et Luc appellent Nazareth « une ville' "; mais cependant, 
parmi tant de cités dont le nom. les industries, l'importance 

1. Megilla. i, 2, 3; m, 6 : iv. 1. — N'edarim, a, 5. — Edersheini, La Société juive, 
p. 109. 

2. Mallhieu, ii, 23; LxiC, i, 'î6. 



30 l'industrie et les artisans juifs. 

obtiennent mention chez Josèphe et dans les Talmiids, Nazareth 
ne figure pas. Elle occupait d'ailleurs une position retirée, à 
l'écart des grandes voies de la plaine de Jizréel ; mais en revanche 
son territoire abondait en ressources agricoles, comme toute 
cette région de la Galilée. Nazareth possédait une synagogue ^ 
Ce privilège la classe parmi les villes, également pourvues d'un 
marché et d'un tribunal. Des paysans devaient y affluer chaque 
semaine, et des bourgeois, s'y enrichir; mais elle gardait sans 
doute aussi le caractère demi-rural d'un gros village qui se 
citadinise. 

On suppose donc aisément que Joseph trouvait de l'ouvrage 
parmi les bourgeois ou demi-bourgeois de Nazareth, et encore 
chez les paysans qui fréquentaient le marché. Les commandes 
s'imaginent, conformément aux travaux connus du menuisier- 
charpentier chez les Juifs : des poutres à équarrir pour le sou- 
tien des terrasses qui couronnaient les maisons; des jougs, des 
flèches d'attelage, des manches de charrue et d'aiguillon pour les 
cultivateurs; des lits, des coffres, des huches, des pétrins pour 
les ménagères, des coffrets garde-notes pour les scribes, les 
commerçants, les rabbins. Ce sont là, en effet, les ouvrages di- 
vers que la Mischna nous atteste exécutés par les charpentiers : 
sur ces données d'observation, il est permis d'esquisser le tra- 
vail du charpentier Joseph, du charpentier Jésus 2. 

Socialement Jésus appartenait ainsi à la classe des artisans 
dans une petite ville, à demi-rurale encore. Ne voit-on pas, dans 
ses paraboles, que le maniement quotidien du rabot ou de la 
hache ne lui ôtèrent jamais le contact avec les choses de la cul- 
ture, la sympathique et profonde compréhension du vigneron, 
du journalier, du berger, et leur amour pour leurs brebis, leurs 
vignes, leurs salaires bien gagnés. Uniquement artisan peut-être, 
et sans un pouce de champ à labourer pour son compte, Jésus 
demeure, aussi bien par l'âme et la parole, en communion avec 
les paysans qui figurèrent dans sa clientèle. 

1. Matthieu, xiii, 5:5; Marc, 1. :^; Luc, i\. If!. 

2. Baba-Qâma, ix, 4; \. 11. — lUtba-HIccia, \, 2; M(ttthiev,\iu, 5.j. —Marc, 
VI. 3. 



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE CONCOURS DES ARTISANS. 31 

Les villes industrielles. — Dans certaines villes plus consi- 
dérables, au contraire, le type de l'artisan pur s'accentuait en- 
core. La classe elle-même devenait tellement nombreuse qu'un 
nouveau type de rilles en résultait. Nous constatons chez les 
Juifs plusieurs exemples de ce genre. 

A Séphoris, d'après le Tabnud de Jérusalem^ tout le monde 
était tisserand; chaque maison possédait un métier à tisser^. 
Cette mention de Séphoris nous transporte à une dizaine de ki- 
lomètres au nord-ouest de Nazareth. Nous sommes au centre de 
la Galilée. De nombreux villages entourent la ville, dit Josèphe : 
c'est le signe que la terre est fertile, et la culture, productive-. 
Tout ce que les paysans ne consomment ni ne réservent chez 
eux, le marché de Séphoris le centralise et l'exporte. Selon le 
Talmud encore, ce marché rivalise avec celui de Tibériade : il a 
ses mesures, ses cours, ses usages particuliers''. La culture 
prospère des céréales produit là son effet ordinaire d'agglomérer 
la population et d'activer le commerce; et, pour ce double 
motif, une certaine industrie se développe à Séphoris. 

Mais pourquoi l'industrie du tissage? Et pourquoi se déve- 
loppe-t-elle, non plus comme une simple pourvoyeuse de la 
consommation locale, mais en vue de l'exportation? Car si tout 
le monde est tisserand, la production textile dépasse évidem- 
ment les seuls besoins de la ville. C'est que, sur le marché de 
Séphoris, depuis longtemps, le lin voisine avec le blé : le lin, 
nous le savons, abonde en Galilée, comme la laine en Judée. Son 
usage fréquent détermina sans doute quelques familles plus en- 
treprenantes à se spécialiser dans le tissage : les vêtements de 
lin convenaient partout à la saison chaude et môme en toute 
saison au territoire de Jéricho. Dans les cérémonies et dans les 
sacrifices, les prêtres, les lévites paraissaient vêtus de lin. Une 
industrie si bien pourvue de ses débouchés multipliait naturel- 
lement son personnel, ses ateliers, ses magasins. On se repré- 
sente ainsi le développement de Séphoris comme le résultat 
d'une fabrication très achalandée, qui dépendait elle-même 

1. Baba-Buthra,n, 3. 

'}.. Baba-Mecia, \, 9. — Baha-Qama, ix. G. 



32 l'industrie et les artisans juifs. 

d'une importante culture de la région. Nous retrouvons ici un 
type de ville industrielle, qui centralise l'élaboration de produits 
régionaux. 

Un mouvement analogue détermina la fortune de Tarichées, 
au bord du lac de Génésareth; seulement au lieu de tisser du 
lin, Tarichées préparait la mûries, une conserve de poissons 
très appréciée dans toute la Palestine, et même chez les Grecs : 
Strabon la cite avec éloge ^ 

Il fallait bien de surabondantes captures pour que la pêche 
du lac ne se bornât pas à l'approvisionnement ordinaire des 
pêcheurs ou des marchés riverains. Le rendement habituel dé- 
passait môme de beaucoup les besoins de la consommation, 
puisque l'industrie de la mûries donna son nom à la ville où 
elle fonctionnait : Tarichées, en effet, veut dire en grec les Sa- 
laisons. De même sans doute qu'à Séphoris chaque maison pos- 
sédait son atelier de tissage; à Tarichées, mainte famille prépa- 
rait la saumure et les tonnelets de conserves : une ville ne se 
dénomme pas d'après un genre de travail particulier, s'il n'est 
au moins la principale occupation des habitants. Tarichées 
possédait cependant une certaine espèce d'arbres fruitiers 
semblables aux pommiers et eux-mêmes renommés^. Cette fois, 
néanmoins, l'industrie poissonnière prima sur la culture arbo- 
rescente. Très renommée chez les gourmets, la Ville des Salai- 
sons donnait parfois son nom au lac lui-même, nous dit Pline 
l'Ancien '. C'était, on le pense bien, une cité cossue; elle s'agré- 
mentait d'un hippodrome, ce qui indique aussi bien l'influence 
des Grecs. Bâtie sur une colline, dans un site analogue à celui 
de Tibériade, elle était protégée par des remparts et des tours : 
une flottille s'abritait dans son port ^. 

Tarichées et Séphoris représentent donc le type des villes in- 
dustrielles qui se constituent ou se développent en un point 



1. strabon, XVI, 2. — Schiirer, II, 58, 59. — Edersheim, 'i5. 

2. Strabon, XVI, 45. 

3. Hisl. nalur.,\, 72, ap. Heinach, 271. 

4. Josèplie, III. — G. (les Juifs, \, 1. Cf. II, .\.\I, 3. Vie de Josèphe, 17, «4. 
Schùrer, II, 58, 69. 



LK DÉVELOPPEMENT DES VILLES PAR LE CONCOURS DES ARTISANS. .'}*î 

donné par rélaboration do produits régionaux ; mais d'autres 
fois les. artisans demeurent i'pars dans toute la région^. 

Aucun centre ne les absorbe. C'est ce qui arriva pour les fabri- 
ques de jarres et de cruches, dans la plaine de Saroii. Bien sou- 
vent, ces populaires ustensiles reçoivent une mention dans la 
Mischna ou le Talmud; mais nulle part ils n'apparaissent comme 
le produit spécial d'une ville. Ce sont plutôt indistinctement les 
produits de tout un pays, comme les dentelles des Vosges ou 
les jouets de la Forêt-Noire. 

Mais alors, pourquoi cette différence entre les conserves de 
Tarichées qui développent une grande ville, et ces lal^riques 
éparses des poteries de Saron. 

Les historiens manquent de témoignages qui nous informent 
là directement ; en revanche, une comparaison de l'une et l'autre 
matière ouvrable nous expliquera peut-être l'opposition des 
groupements qui les traitent. La matière poisson ne peut se net- 
toyer ni se confire au lieu même de sa pêche; au contraire, 
avec la brise du lac, la puissance des voiles ou des rames, la 
légèreté des barques, elle gagne aisément la terre. Cette petite 
nappe d'eau, longue tout au plus de 19 kilomètres, se traverse 
bien vite : en peu d'heures, même de l'extrémité, le poisson 
arrive à la fabrique. Mais, au retour du poisson, l'argile, si 
lourde, si encombrante, se transporte malaisément; inutile d'a- 
jouter la peine et les frais du transport aux labeurs de son ex- 
traction. Elle se travaille sur place, là même où on l'extrait. De 
nos jours encore, il est courant de voir les tuileries et les bri- 
queteries se disséminer près du gisement particulier que cha- 



1. A l'époque des rois, il y avait des fabriques de poteries estampillées à Hébron, 
Ziph, Soccoh et Marésa. « Or, d'après le P. Vincent (p. 359-3ti0), les environs d'Hé- 
bron et de Beit-Djebrin sont particulièrement riches en terre à mouler. Aujourd'hui 
encore, la fabrication des grandes jarres, des gourdes et des plats de diverse nature 
est, en ces deux endroits, une spécialité bien connue ; malgré l'installation de quelques 
ateliers dans la ville, malgré les diflicultés du transport, c'est toujours l'article de 
Beit-Djébrin et d'Hébron surtout, qui approvisionne le marché périodique de Jéru- 
salem. Or, nous savons que Marésa, aujourd'hui en ruines, était située dans la région 
deBeit-Djebrîn, sur le tertre de Sandahannah. Ziph et Soccoh sont dans la région de 
Marésa et d'Hébron, » 



34 l'industrie et les artlsans juifs. 

cune d'elles exploite. Elles constituent ainsi des établissements 
épars, au milieu de populations agricoles. C'est un cas tout 
spécial de l'industrie céramique : la classe des artis.ans continue 
là de voisiner avec les paysans; mais elle en demeure aussi 
bien différente. 

Parmi les Juifs, on trouvait donc certains foyers de vie indus- 
trielle, essentiellement alimentés par des produits régionaux : 
produits de la culture galiléenne à Séphoris; produits de la 
pêche lacustre à Tarichées; produits de l'extraction dissé- 
minée, dans la Plaine de Saron. 

Pour se faire de ces industries une liste aussi complète que 
j)ossible, il conviendrait d'y ajouter l'extraction du sel et du 
soufre, en Judée, sur les confins de la mer Mortel Peut-être 
aussi le grand marché de lainages, installé à Jérusalem, ne de- 
mandait-il pas ses fins et beaux produits à la simple industrie 
ménagère-. Mais, somme toute, localisées dans une ville ou épar- 
ses dans une région, les industries des Juifs demeurent peu nom- 
breuses. Elles ne semblent pas aptes à modifier l'ensemble du 
pays. Ni le tisserand de Séphoris, ni le saumurier de Tarichées 
n'exerceront d'influence pareille à celle de leurs illustres con- 
frères modernes à Chicago, Lyon ou Lille. 

1. Diodore de Sicile, II, 48, — Slrabon, XV1,42, 43. 
2.Josèphe. 



IV 



LE DÉVELOPPEMENT DE LA CLASSE INDUSTRIELLE 
PAR LES BESOINS DES VILLES 



Nous venons d'observer l'influence des artisans juifs sur la 
transformation de certains villages en bourgs; nous avons vu 
également que ces ouvriers constituèrent quelquefois des villes 
ou régions spécialement industrielles; mais nous ne pouvions 
suivre les phases de cette action sans constater aussi que le bourg 
ou la ville réagissait sur l'artisan. A mesure qu'il y trouvait de 
l'ouvrage et son pain, il cessait d'exercer la culture accessoire, 
nécessaire au village, pour compléter ses ressources. Voici déjà 
un aspect de l'influence particulière des villes sur les artisans 
juifs : elles les groupent dans une classe distincte, séparée défi- 
nitivement de la classe agricole, entièrement occupée aux tra- 
vaux de l'industrie. 

Cette influence des villes alla plus loin encore. Il existait en 
Palestine, à l'époque de Jésus, des villes et des grandes villes : 
c'est une distinction qui se répète fréquemment dans la Mise/ma^ ; 
c'étaient de grandes villes, que .Férusalem, Séphoris, Lydda, Jé- 
richo, Engaddi, etc.-. Non seulement elles primaient les autres 
par le chiffre plus élevé de leur population, mais encore par la 
prospérité et les afiaires : ce que les moindres villes étaient aux 



1. Megilla, i, 1 : ii, 3 ; Kellinubolh, xiii, 10; Kiddusc/iin, ii. 3 ; Ilaba-Mecia, iv, 6 ; 
VIII, Q;Arachin. vi, 6. 

2. Schiirer, II, 179, 181. 



36 l'industrie et les artisans juifs. 

bourgs et aux villages, ces villes de premier ordre l'étaient aux 
autres. De là sans doute une très vieille expression biblique, éga- 
lement usitée dans les Livres de Josué, des Nombres, des Chro- 
niques, d'Ézéchiel, de Néhémie et des Macchabées. Les Juifs di- 
saient telle ville et « ses filles », de même qu'ils disaient telle 
ville et « ses villages » ; mais les « filles » d'une cité étaient des 
villes aussi , des villes moins importantes, qui relevaient de 
son influence économique ou administrative i. Dans ce milieu 
plus riche et plus peuplé, on présume bien que les exigences de 
bien-être s'accroissaient ; de là plus de métiers sans doute, et des 
métiers plus raffinés. 

D'ailleurs, nous possédons suffisamment de données histori- 
ques pour reconnaître les exigences particulières des villes, et 
le développement consécutif de la classe des artisans. Il serait 
sans doute impossible. et fastidieux d'en vouloir établir une liste 
complète : ni la Bible ni la Mischna ne renferment à cet égard 
des statistiques professionnelles; occasionnellement, à propos de 
cas juridiques ou d'événements publics, elles esquissent un type 
ou l'autre de métier urbain. Nous ne laisserons se perdre autant 
que possible aucun de ces précieux renseignements : ils nous 
aideront à spécifier les genres d'industries que le milieu spécial 
des villes, surtout des grandes villes, constituait parmi les Juifs. 
C'est par des notations de ce genre, menus détails de grande por- 
tée, que, d'une manière objective, l'existence des ouvriers à 
Jéricho, Jérusalem ou Séphoris, redevient vivante sous nos yeux. 

Fabrication des choses usuelles. — Les documents nous signa- 
lent d'abord des industries de nécessité., à l'usage de tout le 
inonde. 

C'est ainsi que, bien anciennement, Jérémie connaissait à 
Jérusalem une « rue des boulangers » ". La Mischna cite encore 
des boulangers tenant magasin; certains d'entre eux fournis- 
saient en gros des revendeurs au détail^. Voilà le cas d'une in- 

l.Schùrer, 11, 180. 

2. Jérémie, xxxxii, :<0. 

3. Babu-Balhra, u, 3.— Demal, v, 1, 4. 



L1-: DÉVELOPPEMENT DK LA CL.VSSi: INDUSTRIELLE. 37 

dustrie de l'alimentation qui cesse d'être ménagère, comme elle 
l'est à la campagne. Le paysan fabriquait son pain, de même 
qu'il produisait son blé ; le citadin, qu'il soit marchand, artisan ou 
rentier, ne vaque plus lui-même à ce travail ; ceux qui le pour- 
raient à la rigueur préfèrent s'approvisionner à la boulangerie : 
c'est une fatigue de moins. La classe particulière des revendeurs 
au détail atteste une clientèle populaire, disséminée dans toute 
la ville. 

Peut-être bien les boulangers-fabricants gardèrent-ils l'usage, 
en certains endroits, d'habiter la même rue : c'est une pratique 
de l'Orient qui existe encore et que réalisaient aussi les chau- 
dronniers et les marchands de lainages à Jérusalem. En revan- 
che, les revendeurs tenant boutique semblent plutôt s'être dis- 
séminés de quartier en quartier; et même, certaines ordonnances 
rabbiniques sur l'érection des fours dans les maisons semblent 
viser aussi bien des boulangers-fabricants'. Cette dissémination 
s'explique par l'importance fondamentale du pain dans l'ali- 
mentation du peuple juif; il fallait bien, dans les grandes 
villes, une boulangerie à portée de chaque ménagère : quel cri 
de joie, de nos jours encore, chez nous, lorsqu'un quartier 
nouveau ou déshérité voit s'ouvrir dans son périmètre une bou- 
tique de boulanger. Cette fabrication primordiale développait 
ainsi chez les Juifs une catégorie nombreuse d'artisans. 

Suffisamment occupé d'ailleurs au pétrissage et à la cuisson, 
le boulanger Israélite recourait aux services du meunier pour la 
préparation delà farine. C'était encore un nouveau métier exigé 
par les villes; nous avons vu qu'au village, pour les besoins de 
la famille, les femmes tournaient la meule. Néanmoins, la pro- 
fession de meunier se répandait beaucoup, suffisamment acha- 
landée par les commandes des boulangers : les Juifs, les Grecs 
et les Samaritains s'y faisaient concurrence-. Deux ateliers dis- 
tincts, deux groupes d'artisans, étroitement solidaires, se consti- 
tuaient pour la fabrication du pain en ville. 



1. Baba-Balhra, ii, 2 et 3. 

2. Demai, II, 4: ne, 4. 



38 l'industrie et les artisans JU1F5. 

D'après les mêmes nécessités, les industries de la viande exi- 
geaient Y éleveur et le bouclier, deux spécialistes, bien inutiles 
au paysan juif; mais dont le bourgeois ou l'ouvrier urbain ne 
peuvent se passer '. Moins nécessaire cependant, et plus coûteux 
que le pain, la viande nous achemine à reconnaître une deuxième 
catégorie d'artisans, particuliers encore aux villes, et bien con- 
nus des Israélites. 

Les industries du confortable. — Ce sont les ouvriers qu'on 
peut appeler du bien-être et du confortable. Au village, les mé- 
nagères confectionnaient elles-mêmes des tuniques, des ceintures, 
des manteaux ; en ville apparaissent des cardeurs, des tisserands, 
des tailleurs, des tanneurs et des cordonniers'^-. On emploie al- 
ternativement des vêtements de couleur et des vêtements blancs; 
de là des teinturiers et des blanchisseurs ; ces derniers sont ap- 
pelés foulons^. Pour donner de l'éclat ou pour le redonner aux 
habits, ils emploient la potasse et une espèce de saponaire; de 
là cette comparaison de saint Marc, pour les vêtements de Jésus 
transfiguré : « Sa tunique, son manteau resplendirent d'une 
extrême blancheur, telle que foulon au monde ne saurait l'ob- 
tenir''. » 

Les blanchissages du foulon nous introduisent décidément au 
milieu d'une clientèle aisée , qui aime la propreté et le dé- 
corum . 

Industries de luxe. — Cette clientèle fréquentait aussi les 
établissements de bains, que le Talmud mentionne auprès des 
synagogues, comme particuliers aux villes. A lire les détails 
concernant leurs vasques, leurs étuves, leur lingerie, leur per-" 
sonnel de chauffeurs, de masseurs et de servants, on reconnaît 
les ])ains arabes d'aujourd'hui, ce qu'on appelle en Occident 



1. Baba-Mecia, v,4. 

2. Demni^i, 3, 4; Kilatm,\\, (î: Baba-Qûitia, x, W, Kilanii, i\, 7: Baba-Qâma, 
X, 10. 

3. Baba-Qûiud, ix, ô; \, 10; Baha-hnllira, ii, 3. 
i. Marc, IX, '1. 



Li: DÉVELOPPEMENT DE LA CLASSE INDUSTRIELLE. 39 

les bains turcs'. Des piscines publiques s'ouvraient aussi, pour 
les ébats de la foule moins raffinée-. 

On se frictionnait d'huile au sortir du l)ain, chez les gens de 
quelque tenue; cette onction assouplissait la peau desséchée, 
brillantait la chevelure des femmes et la longue jjarbe des gens 
graves. Comme le bain, c'était un de ces usages invétérés de 
rOrient, que le climat y impose aux races les plus diverses. 
Chez les Juifs en particulier, on regardait la privation du bain 
et des frictions à l'huile comme un signe extraordinaire de 
mortification : le trait est relevé par Hégésippe, un vieil auteur 
palestinien, dans l'éloge de Jacques, dit le Juste, premier évêque 
de Jérusalem : « .Jacques ne se faisait jamais oindre et s'abste- 
nait des bains •• ». Aussi, quand le Psalmiste éuumère le pain, 
le vin et l'huile comme les dons exquis de lahvé, il dit : « le vin 
qui réjouit le cœur de l'homme, et l'huile qui brille sur son 
visage * ». 

C'était une huile odoriférante qui s'employait à cet usage de 
toilette; car aussi Jîien les Juifs se délectaient à respirer des 
parfums. La flore palestinienne en exhale de très variés que, 
tour à tour, le soleil, la rosée, la ])rise condensent, dégagent et 
répandent. Toute la campagne est embaumée dune gamme de 
senteurs : les unes, légères et fines, comme celle du myrte en 
fleurs; les autres, capiteuses, enveloppantes, comme l'arôme de 
cette résine qui suinte et s'évapore de toutes les feuilles du cyrte. 
Naturellement, les jardiniers s'emparaient de ces plantes; ils 
en acclimataient aussi d'exotiques, pour l'usage des parfu- 
meurs : - le nard, la cinnamome, la cannelle, avec les arbres 
qui donnent l'encens* ». Le pays donc inspirait aux Juifs l'a- 
mour et Viîidustrie des parfums : dans les Livres Sacrés eux- 
mêmes, cet art et ce goût se trahissent par toutes sortes de 
métaphores empruntées aux nuances d'un subtil odorat. 

1 . Baba-Bathra., iv, 6. — yedarim, v, 3. — Cf. Baedeker. Palestine et Syrie, x\i\, 

XXÏ. 

i. Jean, t, 2; ix, 7. — Cf. Bain, D. B. V. I, 1387. 

3. Hégésippe, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, II. ch. xxiii, 4. 

4. Psaume CIV, 15 {Vulgate, cm). — Cf. Judith, xri. lo. 

5. Cantique, iv, 14. 



40 i/iNDUSTRiK j:t les artisans juifs. 

Une clientèle aussi variée que nombreuse multipliait et occu- 
pait les parfumeurs. Nous l'avons déjà vu, l'usage des parfums 
devenait en quelque sorte obligatoire dans la tenue de toute 
personne bien élevée. VEcclrsiaste les conseillait au même titre 
que la propreté et le soin des habits : « Qu'en tout temps tes 
vêtements soient blancs, et que l'huile parfumée ne manque pas 
à ta tète ' ». Il est vrai que le Liiue de la Sagesse blâme les 
sensuels « qui se couvrent de senteurs »; Amos et les Proverbes 
stigmatisent également certaines excitations que les débauchés 
et les buveurs demandaient aux parfums -. Mais, ces abus con- 
damnés, les plus graves esprits subissent avec joie le charme 
des odeurs : « L'huile et les aromates réjouissent le cœur », dit 
le Livre des Proverbes^; et le Psalmiste se représente le Roi- 
Messie avec des vêtements qui embaument la myrrhe, l'aloès et 
la casse^. 

Si les parfums se consommaient abondamment pour la toilette 
personnelle, à plus forte raison se dépensaient-ils dans les rela- 
tions de voisinage et d'hospitalité. A toute réception quelque 
peu délicate, on versait des essences de prix sur la tête des in- 
vités. Une femme entre à Béthanie chez Simon le Pharisien où 
Jésus prend son repas, c Elle tenait un vase d'albâtre, plein d'un 
parfum de nard d'épi, authentique, et, brisant le col du vase, 
elle répandit le parfum sur la tête de Jésus '. » Plusieurs fois, 
Jésus accepta cet hommage avec la même simplicité qu'il mit 
toujours à partager le costume, les aliments, les usages de sa 
nation, vivant comme tout le monde à l'extérieur, sans aucune 
pose d'austérité. Il blâmait au contraire les Pharisiens de se né- 
gliger et de s'exténuer pour que leur pénitence fût mieux re- 
marquée, et il donnait ce fin conseil à ses disciples : « Pour toi,- 
lorsque tu jeûnes, parfume-toi la tète et lave ton visage" >k 

La clientèle des parfumeurs s'étendait même chez les morts : 

1. Ecclèsiasle, ix, 8. 

2. Sagesse, ii, 7; Amos, yi, 6; J'rovcrhes,\u, 17. 

3. Proverbes, xxvni, '.». 

4. J'saume XLV, 9 {Vulgate, xliv). 

5. Marc, xiv, ;{, 5. 

6. AJall/neu. xiv, 3, 5. 



Li: liKVELOl'PKMr.XT Di: LA. CLASSE LNDLSTRIELLi:. il 

les embaumer constituait un dernier signe d'iiooneur et d'affec- 
tion de la part des vivants. Lorsque le roi Asa mourut, •' on le 
coucha sur un lit que Ton avait rempli dodeurs et d'aromates, 
préparés selon l'art du parfumeur, et l'on en fit brûler une 
grande quantité' ». D'après le W Evangile, Nicodème acheta 
cent livres de myrrhe et daloès. pour ensevelir Jésus. D'après 
saint Marc, Marie Magdeleine, Marie mère de Jacques et Salomé 
achetèrent des aromates aux mêmes intentions. La prodigalité 
devint telle, dans cet usage funéraire des parfums, que des 
rabbins protestèrent, car des familles s'y endettaient". 

lahvé lui-même et sa maison grossissaient de leurs com- 
mandes la clientèle des parfumeurs. A côté du bétail, des fruits, 
des gerbes, du pain, du vin, de l'huile, le sacerdoce israélite 
offrait chaque jour, matin et soir, des parfums qui se consu- 
maient sur un autel distinct ; V Exode en donne la formule, qui 
ne devait jamais servir à des usages profanes : réduire eu poudie 
fine, à parts égales, de la résine, de l'onyx, du galbanum et de 
l'encens ■. Une équipe spéciale de prêtres composait ce mélange ; 
mais aussi bien, les parfumeurs ordinaires en pouvaient-ils 
fournir les éléments ' . 

Il n'y avait donc, en Israël, ni bonne tenue, ni réceptions, ni 
fêtes, ni deuil, ni culte quotidien, sans usage de parfums : dans 
toutes les assemblées, graves ou joyeuses, le parfumeur trouvait 
l'emploi de son industrie. Aussi la Bible nomme son « art » avec 
une certaine considération. C'était un art de menus soins, car 
« un cadavre de mouche infecte l'huile du parfumeur » , dit 
l'Ecclésiaste; et l'artiste savait, avec délicatesse, capter les plus 
subtils arômes des plantes, les tenir purs et condensés, ou bien 
les mélanger en harmoniques proportions. Kaffinés connaisseurs, 
les Juifs appréciaient beaucoup les parfums composés; lorsque 
Jésus Ben Sirach célèbre les vertus et les œuvres du saint roi 
Josias, il ne trouve rien de mieux que cette comparaison : « La 



1. Jean, xi\, 3», 40: Marc, xvi, 1. 

2. Edersheim, La Société juive. 206. 207. 

3. Exode, xxs, 34. 36. 

4. I Chroniques, x. 30. — Edersheim, La Société juive, 2il. 



■42 l'iNDL STRIE ET LES ARTISANS JUIFS. 

mémoire de Josias est un parfum, composé des plus suaves 
odeurs, préparé d'après l'art du parfumeur^ ». 

La parfumerie constituait de la sorte, chez les Juifs, un mé- 
tier artistique et un métier fort achalandé. 

Dans le même ordre de travaux et de clientèle, on peut citer 
également les industriels qui hahillaient les riches « de pourpre 
et de byssus », comme dit la parabole de Lazare. Jésus parlait 
aussi des courtisans et familiers des rois, vêtus « d'étoffes moel- 
leuses », et l'Épitre de saint Jacques en signale de « resplen- 
dissantes », par la couleur sans doute et la broderie-. Tout cela 
suppose des tisséi^ands , des teinturiers et des tailleurs à l'usage 
du grand monde. 

V orfèvrerie prospérait également. Les hommes, les jeunes 
gens de condition aisée portaient de ces anneaux d'or que le 
père du Prodigue passait si joyeusement au doigt de son fils 
retrouvé, et que les badauds des synagogues admiraient sur 
la personne des membres importants de l'assemblée 3. Auprès de 
l'orfèvre travaillait le tailleur de gemmes, le graveur de ca- 
chets, dont la Bible nous donne ce joli crayon : « Il s'applique à 
varier les figures; il met toute son âme à reproduire le dessin, 
et un soin vigilant à parfaire son ouvrage' ». Sans doute aussi, 
les dames n'avaient pas renoncé à cette profusion de bijoux que 
dénonçait Isaïe : des anneaux, des soleils, des croissants, des 
pendants d'oreille, des bracelets, des diadèmes, des chainettes 
aux pieds, des boites à parfums, des amulettes, des bagues et 
anneaux de nez-^. La mode continuée de ces parures se laisse 
apercevoir dans une vision de FApocalypse johannine : Baby- 
lone la Grande y apparaît sous les traits d'une femme « vêtue 
de pourpre et d'écarlate, richement parée d'or, de gemmes et 
de perles'^ ». Au siècle de Jésus comme à celui d'Isaïe, la clien- 
tèle du joaillier ne le cédait pas à celle du parfumeur. 

1. Ecclèsinsl(',\, l. — Ecclésiastique, xlix, l. 

2. Luc,x\i, 19; Matthieu, xi, 8; Luc, vu, 25; Jacques, u, 2. 
;{. Luc, XV, 2?.; Jacques, il, 2. 

4. Ecclésiastique, xxxviti, 27. 

5. Jsaie, m, 18, 23. 

(î. Apocalijpse, xvii, i. 



LE DÉVELOPPEMENT DE LA CLASSE INDISTRIELLE. i3 

Citons enfin, pour être complets, deux industries achalandées 
encore : les faux cheveux et les fausses dents'. Citons égale- 
ment les peintres décorateurs (II Macch., n, 30j ; et les Cons- 
tructions riches : le tombeau des Macchabées, à Modin, et le 
Temple d'Hérode. 

En somme, la multiplication des villes développa chez les 
Juifs trois classes partielles de fabrications : des industries à 
produits de luxe, des industries pour le bien-être moyen; des 
industries pour les besoins populaires, communs aux pauvres 
et aux riches. Nous ne saurions préciser les proportions nu- 
mériques de ces diverses catégories : cest la difliculté com- 
mune des études sociales, relativement au peuple juif. Les 
recensements et statistiques des professions mancpient généra- 
lement à ses annales. On doit se résigner à certaines ignorances, 
qui deviendraient impardonnables dans la monographie d'une 
société contemporaine. 

Mais la vie et le type des nations ne tiennent pas tout en- 
tiers dans ce qui se laisse chiffrer. Malgré l'absence de préci- 
sion mathématique, ne serait-il pas quand même possible d'ap- 
précier l'importance de la classe industrielle dans l'ensemble 
de la nation? Nous ignorons le nombre de ses membres; 
mais nous savons la qualité de leurs travaux, et nous sa- 
vons aussi bien quel fut le type des paysans qui composaient 
la base du peuple juif. Pour l'une et l'autre de ces classes, 
nous ne manquons pas de renseignements objectifs sur la 
puissance et les moyens de leur production, sur l'étendue de 
leurs débouchés, sur leurs places respectives dans la fortune 
du pays. Nous pouvons donc tenter entre artisans et paysans 
juifs une fructueuse comparaison : elle vaut bien la peine 
d'un essai. 

1. Edersbeini, La Société juive, 270. 



LE REGIME DES ATELIERS 



C'était, nous le savons, la petite culture qui se généralisait 
chez les Juifs. L'étroitesse des vallées se prêtait mal au dé- 
ploiement des grandes terres; les largesses du climat et du sol 
facilitaient la production dans chaque famille, sans nulle com- 
plication de moyens savants et de personnel nombreux à di- 
riger : une race de paysans se développait en Palestine, cha- 
cun demeurant à la fois son ouvrier et son maître au milieu 
de ses champs, de ses vergers et de ses vignes. On pratiquait 
ainsi généralement la petite culture. 

Un régime semblable existait-il chez les artisans? Tel est le 
problème dont l'examen remplira ce chapitre. 

Le petit atelier. — L'opération essentielle de l'industrie 
consiste à transformer certaines matières en des produits dé- 
terminés : un arbre, en poutres et en planches; delà laine brute, 
en fils et en pièces d'étoffe. Ces transformations sont Fouvrage 
d'une force mécanique, dirigée avec intelligence ; d'une force 
mécanique où la main de l'homme conduit elle-même des ou- 
tils, des machines. Sans ce dernier matériel, les plus parfaits 
secrets de fabrication demeurent inefficaces, improductifs comme 
des rêves; et c'est pourquoi les industries se caractérisent et 
diffèrent par la puissance des moteurs qu'elles emploient. 
Aussi devons-nous tâcher ici de reconnaître d'abord quels types 
d'outils et de machines l'industrie juive mettait en action. 



LE REGIME DES ATEOEHS. -45 

La Bible et les rabbins de la Mischna nous rensei.i^nent suf- 
fisamment à ce sujet. Les chaipentiers-menuisiers possédaient 
la hache, la scie, le rabot, le marteau, le compas, le crayon 
à tracer. Les teinturiers employaient des chaudrons. Les tisse- 
rands utilisaient le fuseau, le rouleau ou ensouple, la broche 
et la navette. Les orfèvres se servaient du creuset, du souf- 
tlet, de l'enclume, du marteau, des pinces, du ciseau, du burin^. 
Malgré les différences de la charpente à l'orfèvrerie, ou de la 
teinture à la tissanderie, ces outillages se ressemblent tous : la 
main suffit à les mettre en action. Elle s'aidera quelquefois du 
pied, comme chez les potiers et les briquetiers. De moteurs 
plus puissants que ces moteurs humains, nous ne pouvons 
citer que l'àne, employé à tourner les grosses meules des 
meuniers. 

Dans son ensemble, on le voit, Tindustrie juive en est de- 
meurée au régime des outils ou machines à la main. 

Inutile, par conséquent, aux hommes qui l'exercent, de pos- 
séder de grands capitaux et de réaliser de grandes installa- 
tions; pour s'établir menuisier-charpentier, teinturier, forge- 
ron, orfèvre ou bien meunier, le matériel de l'atelier est des 
plus simples. De même, un homme suffit, avec peu d'ouvriers, 
pour l'emploi de ces petits moteurs et de ces modestes instru- 
ments. L'apprentissage se fait uniquement par la pratique, sans 
calculs d'ing-énieurs, sans artifices de chimistes ou de méca- 
niciens , on se forme suffisamment par la méthode empirique, 
et par la tradition manuelle des recettes et secrets du métier. 
11 ne se dégage donc pas de cette masse d'artisans une aristo- 
cratie de patrons, spécialisés dans la direction technique, sa- 
vante, économique, d'une production compliquée. Ceci est le 
régime des machines à vapeur et de la grande industrie. Pas 



1. Chaiiientiers-rnenuisiers : Isate, x, 15; \liv, 13; I Samuel, \m, 20; I Rois, vi, 
7: Baba-Qàma, x, 11. 

Teinluriers : Baha-Qâma, ix, 5. 

Tisserands : 1 Samuel, \\i, 19; Juges, xvi, 14: Job, su ; Proverbes, xxxi, 19; Toi- 
mud de Jérusalem, Baba-Batlira, ii, 3. 

Orfrvres : Proverbes, xvii. 3; xx\, II; xxvii, 'n : Jérémie, vi, 29; Isaie, xu, 7; 
Exode, 4. 



46 l'industrie et les artisans juifs. 

plus que les autres peuples antiques, les Juifs ne le connurent. 
Ils observaient, au contraire, le type familier du maître-arti- 
san, ouvrier et patron en même temps : de là, ces esquisses 
du forgeron, du potier, du graveur de cachets, que nous avons 
déjà vues sous la plume de Jésus Ben Sirach. Le scribe obser- 
vateur perçoit très bien leur caractéristique sociale : u Ces 
sortes de gens attendent tout de leurs mains ; et chacun d'eux 
est intelligent dans son métier. » On ne saurait mieux expri- 
mer la fière confiance de ces petits patrons dans leur habi- 
leté manuelle, avec l'objet purement technique de leur savoir 
et de leur pénétration. Tout ce qu'ils possèdent, ressemblant 
à de la culture intellectuelle se conditionne par leur métier, 
n'en dépasse pas l'horizon, mais le remplit adéquatement. 

C'est donc avec justesse encore que Jésus Ben Sirach rap- 
proche ces artisans du laboureur, dans une pareille apprécia- 
tion de leur valeur utile et intellectuelle. De part et d'autre, 
c'est le régime du petit atelier qui domine ; c'est le même 
type social du patron-ouvrier. 

Ni l'industrie ni la culture ne préparaient alors chez les 
Juifs ces hommes capables de mener les grandes entreprises 
et les grands personnels ouvriers; ces grands patrons qui cons- 
tituent dans les métiers et dans la société entière, une sorte 
d'aristocratie naturelle. Les patrons juifs manquent aussi bien 
de la pratique en grand, soit des hommes, soit des afi'aires, que 
de la culture universelle, proprement libérale. 

Aussi, les scribes, les intellectuels, comme Jésus Ben Sirach 
les jugent quelque peu inférieurs, tout en rendant justice à 
leur utilité : « Sans eux, déclare ce sage, on ne bâtirait aucune 
ville, on n'irait pas à l'étranger, on ne voyagerait pas; mais ils 
ne seront pas recherchés dans le conseil du peuple, ils ne se dis- 
tingueront pas dans l'assemblée ; ils ne siégeront pas au tribunal ; 
ils n'auront pas la science des Lois sacrées ; ils n'interpréteront 
pas la justice et le droit. On ne les trouvera pas pour énoncer 
de fines sentences^ ». Quelque dédain perce bien dans le ju- 

1. Kcclcsiasii(i%ie, xxxviu, 31, 34. 



Li: REGIME DES ATELIERS. 4/ 

gement d'un bourgeois lettré, bourgeois de Jérusalem, et de 
vieille bourgeoisie ; mais c'est un fait indépendant de ses ap- 
préciations, que, la culture ni l'industrie ne fournissant aux 
Juifs des grands patrons, des meneurs d'hommes, une aris- 
tocratie artificielle de lettrés et de légistes s'emparait chez eux 
de la popularité et de rinfluence. A ce point de vue, les paysans 
et les artisans demeuraient dans une égale situation, estimée 
d'une part et de l'autre, inférieure. C'est ce que Jésus Ben 
Sirach dit encore, au moyen d'une « fine sentence » : « Ces 
gens soutiennent les choses du temps, et leur prière se rap- 
porte aux travaux de leur métier ». Ils « soutiennent les choses 
du temps » : quelle juste expression de leur utilité pour les 
biens de la vie présente ; mais « leur prière se rapporte aux 
travaux de leur métier » : quelle vue exacte aussi des intérêts 
et des commandes qui bornent l'horizon de leur pensée et de 
leur àme ! 

Le grand atelier. — Ainsi, en général, les artisans comme les 
cultivateurs travaillaient chez les Juifs, en de petits ateliers; 
quelquefois, cependant, des exceptions apparaissaient que nous 
devons nous expliquer. 

Il y eut à Beth-Asbéa, par exemple, un grand établissement 
où des familles nombreuses tissaient le byssus \ Dans les 
palais royaux se multipliaient les équipes de boulangères^ de 
cuisinières, de parfumeuses, d'armuriers, de carrossiers pour 
les chars de guerre. Un simple gouverneur, comme Néhémie, 
tenait chaque jour table ouverte pour cent cinquante magistrats 
ou officiers, sans compter les hôtes : voilà de quoi encore occu- 
per tout au moins un vaste personnel d'ouvriers de l'alimenta- 
tion-. Les grands travaux publics embauchaient mémo des 
milliers d'ouvriers; si les chiffres donnés par le Livre des Rois 
ne se sont pas dilatés sous le calame des copistes, Salomon 
embaucha trente mille bûcherons et charpentiers, quatre-vingt 
mille tailleurs de pierres, soixante-dix mille portefaix, trois 

1. I Chroniques, iv, 21. 

2. I Sawme/, VIII, 12. 13; yéhémie,\. \1. 



48 l'industrie et les artisans juifs. 

mille trois cents contremaîtres, sous les ordres d'Adoniram 
pour construire le Temple^. Pour la reconstruction décrétée 
par Hérode, Josèphe apporte des chiffres plus modestes; mais 
copieux encore : les travaux commencèrent avec dix mille 
maçons ou charpentiers; à l'achèvement, sous Hérode Antipas, 
huit mille de plus étaient occupés -. 

Ce seraient là de grands ateliers, si le régime de ce nom se 
constituait uniquement par l'ampleur du chantier et le nombre 
des ouvriers. Mais, à vrai dire, ces régiments, ces corps d'ar- 
mée de corvéables aux travaux publics proportionnaient leurs 
effectifs à la masse de l'ouvrage commandé, sans que l'outil- 
lage cessât de se tenir à la main. Les gigantesques pierres 
d'assise qui soutenaient le Temple s'élevaient et se plaçaient à 
force de bras associés et de machines à bras. Les moteurs et les 
procédés s'empruntaient au régime des maçons ordinaires; la 
direction des travaux n'avait pas à user de méthodes plus 
savantes. Il suffisait d'une hiérarchie de surveillants et de con- 
tremaîtres : Adoniram lui-même est un entrepreneur démesu- 
rément grandi, mais du type qui dirigeait' ailleurs une demi- 
douzaine de maçons et de charpentiers. D'après l'ampleur de la 
commande, seulement, les ouvriers se multipliaient en dehors 
des proportions ordinaires. Mais, en réalité, sous les ordres des 
contremaîtres, des centaines de petits ateliers se juxtaposaient 
là matériellement, pour un emploi associé de leurs petits 
moyens. Les grands travaux publics dHérode ou de Salomon 
ne purent donc jamais constituer le type normal et plénier de 
la grande industrie. 

Des remarques analogues s'appliquent aux armuriers, char- 
rons, boulangères, cuisinières et parfumeuses des maisons 
royales. Par l'outillage, ils ne se distinguaient pas du type uni-* 
versel; mais seulement leurs équipes se multipliaient à pro- 
portion des courtisans à nourrir ou des troupes à équiper. 
D'ailleurs le train de vie et de guerre du palais demeure une 
exception dans le peuple de paysans et d'artisans que demeure 

1. 1 Uois, V, 13 à 18. 

2. XV, Ant. jud., xi, 2; XX, ix, 7. 



LE RÉGIME DES ATELIERS. 49 

essentiellement la nation juive; nulle part ailleurs que chez le 
prince, le personnel inanufactiirier ne se multiplie à ce degré 
dans un même établissement. 

Quant à celui de Betli-Asbéa, cette maison où des familles 
travaillent ensemble le byssus, le caractère luxueux de la fabri- 
cation donne aussi bien à soupçonner quelque manufacture du 
domaine royal. Immédiatement après, la chronique mentionne 
des potiers, ainsi que des « habitants des plantations et des 
parcs, demeurant près du roi et travaillant pour lui ' ». 

Ce dernier trait laisse voir que le domaine royal agglo- 
mérait également des familles de paysans, à titre de colons 
ou de fermiers. Nous constatons le même fait sous le règne 
d'Osias : il a de nombreux troupeaux dans les vallées et 
dans la plaine; des vignerons dans les montagnes et au Car- 
mel 2. En même temps, il fait construire à Jérusalem des 
machines inventées par un ingénieur, et destinées à l'orne- 
ment des tours et des saillants, pour lancer de grosses pierres 
et des flèches ^ Mais ce sont là travaux publics de défense, 
ou bien travaux particuliers du domaine royal ; dans l'un 
et l'autre cas, une organisation de l'atelier se réalise, exception- 
nelle dans le pays. Et même, dans les équipes nombreuses 
des vignerons, des bergers, des armuriers, des construc- 
teurs de machines guerrières, ce sont toujours les outils et pro- 
cédés ordinaires qui demeurent en usage. Agriculteurs et in- 
dustriels vont de pair dans l'emploi général des moteurs à la 
main . 

L'atelier fragmentaire. — Une autre parité se constate 
encore : de même que, très souvent, le paysan cumule art 
pastoral et culture, qu'il soigne également des vignes, des 
vergers, des céréales, des légumes ; de même l'artisan cumule 
des métiers. Le charpentier est aussi menuisier; le menuisier, 
ébéniste; et ce personnage, déjà complexe, parait encore, 

1. l Chroniques, iv, 22, 23. 

2. II Chroniques, xxvi, 10. 

3. II Chroniques, xxvi, 15. 



50 l'industrie et les ARTIi^ANS JUIFS. 

à l'occasion, se compliquer d'un bûcheron L Le serrurier et 
le forgeron ne se distinguent pas non plus. Ces divers types 
d'artisans nous montrent donc chez les Juifs une industrie 
incomplètement spécialisée, dans les métiers les plus usuels. 
Contemporain des Prophètes, ce cumul se retrouve au siècle 
de Jésus et même après, comme Fattestent des passages de la 
Mise/ma '-. 

Il est à croire que cette pratique se rattache aux origines 
purement familiales de la plupart des industries. Lorsque le 
charpentier d'Isaïe s'en va, dans la foret, choisir des rouvres et 
des chênes, couper des pins ou des cèdres, et puis, qu'il les 
débite pour son chauffage, sa cuisine et son atelier, il con- 
tinue, semble-t-il, les coutumes des paysans qui sont eux- 
mêmes leurs bûcherons et leurs charpentiers •". 

Tout particulièrement ces cumuls de métiers devenaient-ils 
indispensables aux artisans des villages et des bourgs. Leurs 
clients n'étaient pas nombreux et les commandes s'espaçaient 
très probablement à de longs intervalles. Sans aller jusqu'en 
Orient, même aux portes de nos grandes villes, des forgerons 
de village sont également serruriers; des charrons fabriquent 
des meubles. Ces artisans à toute petite clientèle ont intérêt à 
cumuler des métiers voisins, dont l'outillage et les matériaux 
se ressemblent, ou des métiers solidaires dont les travaux se 
coordonnent : avec un chêne ou un pin, son abatage, son 
sciage, son débit en planches, la confection de poutres ou de 
meubles, un bûcheron-charpentier-menuisier avait de l'ouvrage 
pour des semaines. Il y ajoutait même des travaux d'ornemen- 
tation et de sculpture, dit Isaïe. Voilà quatre métiers partiels 
pour une même paire de bras. 

Ce n'était pas vraiment de trop, car la modicité des besoins* 
parmi la clientèle rivalisait souvent avec la petitesse numérique 
de celle-ci. Sous le climat chaud et doux de la Palestine, à l'ombre 
des hautes vignes, des platanes, des figuiers ou simplement 

1. Isaie, xuv, 13 et 14. 

?.. Bdba-Qchna, xi, 4 ; X, 11 ; Baba-Mecin, viii, 7. 

3. Isaie, xLiv, 13 et 17. 



LE RÉGIMK DES ATELIERS. 51 

des murs, la vie se passait en plein air, de longues heures 
durant. A la maison, chacun ne cherchait (pi'un ahri pour la 
nuit ou les rares temps de la pluie ; aussi les Juifs, comme les 
autres races méditerranéennes, connaissaient peu ce goût de la 
vie au foyer qui prédispose les races des pays froids, brumeux, 
humides, aux arrangements d'intérieurs soignés, cossus et déli- 
cats. Avec leurs coffres, leurs coussins, leurs tapis, leurs divans, 
sans bahuts, sans armoires, sans fauteuils, la plupart des appar- 
tements devaient ressembler à des installations de campement. 
On se passait donc en général de ces solides, confortables et 
copieux mobiliers que les paysans lorrains, alsaciens, flamands 
ou hollandais se font gloire de posséder, d'entretenir et d'aug- 
menter. Tandis que la poésie du home, de ses objets familiers, 
de ses intimes souvenirs s'épanche si naturellement dans la 
conversation et le sentiment des races du Nord, les sentiments et 
la poésie du peuple israélite supposent la vie en plein air, 
comme on l'a vu déjà. Au point de vue industriel, c'est autant 
d'enlevé aux travaux d'intérieur qui occuperaient le maçon, le 
peintre, le menuisier, l'ébéniste, le tapissier. De là, une néces- 
sité de cumuler des métiers, chez beaucoup d'artisans. 

Les objets importés. — En conséquence de ce cumul, la 
technique de chacun devait être assez simple, ses produits peu 
variés, ses façons mêmes un peu frustes. C'est le cas ordinaire : 
un gros métier, comme l'abatage et la charpente exigent tels 
efforts qui ne rendent pas la main légère pour les délicatesses 
de l'ébénisterie. Il est permis de supposer que les artisans juifs 
ne faisaient pas exception à cette loi des spécialités : que pou- 
vaient bien valoir les épées et les fers de lance travaillés par 
un forgeron, concurremment avec des bêches et des aiguillons, 
lorsque les merveilleuses armures du moyen âge se compo- 
saient de casques, de cuirasses, de brassards, de jamlnères, 
d'estocs, de fers de lance, de dagues, chaque pièce venant d'un 
atelier dont elle était l'œuvre exclusive^. Au point de vue du 

1. Janssen. 



52 l'industrie et les artisans juifs. 

gagne -pain, le cumul des industries servait bien les artisans 
juifs; au point de vue du fini et de Fart, le produit en souffrait. 

Mais, somme toute, la clientèle restait contente, du moins la 
clientèle populaire, aux goûts et aux ressources modestes. 
Quant aux riches et aux délicats, cette production inférieure de 
l'industrie nationale favorisait l'achat de produits étrangers. 
Peut-être bien des ouvriers juifs s'exerçaient-ils à copier les 
modèles de ces produits; mais ils ne pouvaient être que l'ex- 
ception. Quoi qu'il en soit, dans le seul domaine de l'ameuble- 
ment, voici le banc, d'origine romaine, avec son nom passé tel 
quel dans l'hébreu mâtiné de la Mischna : subsellium ; de même, 
la cassette, capsa; d'origine grecque, voici le fauteuil, cathedra; 
le coifret où se renferment l'argent et les actes, grlosso-komon, 
et la caisse, kamptra. Pour l'industrie du vêtement, voici, des 
Grecs encore, le pilion ou chapeau de feutre ; les emjnlia, chaus- 
settes ou bottines, également de feutre ; les sandales de Laodi- 
cée, le sudarion ou mouchoir fin pour essuyer la sueur. Les 
Romains, à leur tour, introduisent le sagum, sorte de manteau 
court, latéralement fendu et sans manches, que portent les sol- 
dats et qu'adoptèrent les ouvriers. D'origine romaine encore, 
lample tunique à manches larges et courtes, la dalmatica, et la 
robe longue ou stola. Pour le service de la table, le plateau, 
tabula, l'assiette, .scutella, la. serviette, mappa, menus objets de 
tricliniam, dont le populaire et les grands se passèrent durant 
des siècles, puisant tous au même plat ^ 

On se représente sans peine les améliorations que ces pro- 
duits grecs et romains devaient apporter à l'ordonnance des 
repas, à la commodité de l'habillement ou à son élégance, à 
l'aspect des appartements, aux charmes du foyer. Mais le tout 
venait de l'étranger : signe d'arrêt et d'infériorité dans le mou- 
vement industriel de la nation. 

La compression de l'initiative. — Devant cette redoutable 
concurrence, un intérêt direct eût dû persuader aux artisans 

i. Pour éviter ici les références trop luuUipIiées, conlenlons-nous de renvoyer à 
Sciiurer, II, 60, 61 ; on y trouvera en note l'indication de tous les textes. 



LE RÉGIME LES ATELIERS. 53 

Israélites le perfectionnement de leurs méthodes. Dans les villes, 
du moins, n'avaient-ils pas avantage à se spécialiser plus en- 
tièrement, au moyen d'un apprentissage? C'est ainsi qu'au 
xiV siècle, des ouvriers de l'Orient, des musulmans eux-mêmes 
n'hésitèrent pas à fréquenter les ateliers et les écoles des Rou- 
misK Mais il semble douteux que les ouvriers juifs aient com- 
pris, du moins en général, l'occasion qui s'offrait à eux de se 
développer par le contact avec le monde gréco-romain, car 
nous voyons leur activité se concentrer plutôt sur des mesures 
de surveillcmce mutuelle, afin de se partager la clientèle sans 
trop de rude concurrence. 

Telle doit être, en effet, la signification de ce séjour des 
membres de la même profession dans une même rue, commune 
à tous : par Jérémie, nous connaissons déjà la rue des boulan- 
gers; par Josèphe, les deux bazars des lainages et de la chau- 
dronnerie à Jérusalem. On rencontre de même à Rome une 
antique Via de' Falegnanii, jadis peuplée de menuisiers. La 
Chine et l'Orient actuel présentent les mêmes types d'agglomé- 
ration professionnelle par quartiers. Elle existait aussi dans nos 
grandes villes du moyen âge -. La constance de ces faits éclaire 
d'un jour assez vif les trop rares indices que nous laissent 
entrevoir Jérémie et Josèphe. Cette communauté de rue se re- 
trouve souvent dans le régime de la petite industrie, et sous la 
préoccupation de se maintenir tous ensemble au même niveau 
moyen de travail, de richesse et de bien-être. Quand toutes les 
portes des boulangers, des chaudronniers, des tisserands d'une 
ville s'ouvrent sur la même voie, on regarde, on entre, on fait 
la loi chacun chez l'antre, pour le grand bien commun de la 
médiocrité stagnante. Il sera vite maté, le confrère trop ingé- 
nieux dans ses réclames, trop soigneux de sa renommée, trop 
fréquenté des clients, 

La même faveur pour les moins capables déterminait chez 
les moralistes des mesures d'humanité, excellentes comme 



1. Le Play, Les Ouvriers de l'Orient, le charpentier-menuisier de Tanger. 

2. La Science sociale, 2" période, 30* fascicule, 65. 



54 l'industrie et les artisans juifs. 

intention, mais, dans le fait, aptes plutôt à rabaisser les mieux 
doués sans élever les autres C'était, par exemple, une permis- 
sion des Rabbins autorisant les ouvriers des villes à ne travailler 
qu'un jour ou deux par semaine, pour donner de l'ouvrage à 
tous ceux qui en manquaient ', On voulait donc le chômage des 
uns pour remédier à celui des autres : singulier remède qui 
consistait dans le partage de la maladie. N'eût-il pas mieux valu 
pousser les ouvriers capables à un apprentissage plus sérieux et 
mieux spécialisé? Us eussent alors combattu l'invasion des pro- 
duits étrangers, l'allié une clientèle importante à l'industrie 
nationale, laissé entin des travaux plus rudimentaires aux moins 
doués de leurs camarades. 

Mais voici la difficulté : une mesure de protection qui agit 
dans le sens de l'inertie et du repos, comme le roulement du 
chômage, trouve toujours plus de crédit chez des hommes de 
petits moyens qu'un vigoureux conseil de développement. La 
spécialisation professionnelle des artisans juifs eût réclamé des 
hommes d'intelligence plus ouverte et d'ambition plus haute 
que la masse de ces ouvriers. Contents de peu, de très peu, ils 
ne se souciaient pas de plus de bien-être, au prix de plus 
d'efforts. 

Ils réalisaient donc finalement un type assez médiocre dans 
la petite industrie — et, pour tout dire — inférieur à celui de 
la petite culture, chez leurs frères les paysans. 

Mais ceci demande explication : réservons le sujet pour le 
chapitre qui va suivre. 

1. Edersheim, La Société juive, 244. 



VI 

LA SUPÉRIORITÉ DES PAYSANS SUR LES ARTISANS 



Insuffisance de la fabrication. — Avec les renseignements 
que nous possédons sur les diverses industries et les diverses 
cultures pratiquées par les Juifs, il n'est pas impossible d'établir 
une sorte de bilan, pour comparer de part et d'autre la produc- 
tion. 

Déjà nous connaissons quelles industries de l'alimentation, du 
vêtement et de l'habitation se développent dans les villes et les 
développent aussi. Nous savons qu'à plusieurs égards l'im- 
portation étrangère les concurrence, du moins en ce qui con- 
cerne le vêtement, l'habitation, le mobilier; et donc la produc- 
tion des artisans juifs ne suffit pas à desservir le marché 
national. 

Insuffisante déjà, dans les produits qu'elle y apporte, elle 
manque aussi radicalement d'un grand nombre d'objets, aussi 
demandés que nécessaires. Nous savons, en effet, que — sans 
compter les métaux précieux, — le plomb, l'étain, le cuivre, le 
fer et l'acier doivent s'importer en Palestine, au moins à l'état 
de barres ou de lingots. L'art des usines est à jamais absent de 
la production Israélite ; et la métallurgie n'y est représentée que 
par les petits ateliers du forgeron et de l'orfèvre. 

A cet irrémédiable déficit, les Juifs ne découvrirent qu'une 



56 l'industrie et les artisans juifs. 

assez maigre compensation dans la récolte de l'asphalte sur la 
Mer Morte, et de l'alun aux environs. Encore, n'étaient-ce pas 
de véritables industries, mais de simples cueillettes ou de faciles 
extractions, la gaffe et le pic à la main. L'asphalte s'expédiait 
en Egypte pour les préparations des embaumeurs; il s'em- 
ployait aussi en médecine, de même que l'alun. Ces usages 
spéciaux, plutôt restreints, ne pouvaient guère se comparer au 
besoin général d'objets en fer ou en cuivre, et à l'appel de pro- 
duits étrangers qui résultait de ce besoin. De même qu'aujour- 
d'hui Jaffa importe encore le fer, le plomb, l'étain, le cuivre, 
la ferronnerie, la quincaillerie, les clous, les pointes, Césarée 
maritime où les ports phéniciens devaient fournir les Juifs de 
produits et de matières analog-ues ^ 

Finalement, beaucoup de produits nécessaires et des produits 
de luxe très nombreux encore provenaient chez les Juifs de 
l'industrie étrangère. Il est donc évident que l'industrie natio- 
nale occupait une situation modeste sur le marché intérieur. 
Beaucoup d'affaires, et non des moindres lui échappaient, soit 
par le manque des matières dans le sol du pays, soit par le 
manque de fini et de progrès dans la facture des produits. 



Les exportations agricoles. — Les produits agricoles souf- 
fraient-ils également d'une infériorité et d'une concurrence 
analogues ? 

Nous connaissons déjà leur abondance et leurs qualités : aussi, 
tout ce que le paysan ne consommait pas, il le vendait, et le 
pays s'en nourrissait. La concurrence étrangère n'existait pas 
pour lui sur le marché intérieur; car si, de Perse, les noyers 
furent importés; de Gilicie, les avoines; d'Egypte, des citrouilles, 
des fèves, des lentilles, de la moutarde; de Grèce, le riz, l'as- 
perge, des cucurbitacés, tout cela s'est acclimaté dans la culture 
nationale. On ne citerait peut-être comme produits ruraux de 



1. Cuinet, Stjrie, Liban el Palestine, 622. 



LA SUPERIORITE DES TAYSANS SIR LES ARTISANS. .)/ 

facture étrangère que les fromages de Bithynie, la bière de 
Babylone, la bière de Mèdie et le zytlios d'Egypte, une sorte de 
bière encore. Le thon d'Espagne et les poissons du Nil concur- 
rencent aussi les salaisons de Tarichécs'. Mais ces conserves, 
ces boissons, ce fromage ne constituent que de très rares arti- 
cles sur le marché total des approvisionnements. Décompte fait 
de leur minime apport, c'est le paysan juif qui nourrit la na- 
tion. A lui, les affaires nombreuses, quotidiennes, rémunéra- 
trices que déterminé la fourniture du blé, de l'huile, du vin, 
des fruits, de la viande et des laitages. Par conséquent, la pro- 
duction soit agricole, soit pastorale, domine dans le commerce 
intétneur. 

Il est permis d'en conclure que plus de fortunes se dévelop- 
pent dans la classe rurale que dans la classe industrielle : 
celle-ci n'est pas maîtresse de son marché ; des concurrents la 
priment par de nombreux objets de nécessité commune ou de 
luxe particulier. Elle se voit ainsi retirer de multiples débou- 
chés, soit dans la clientèle populaire, soit chez les riches. Au 
contraire, le paysan fournit tout le monde, sans concur- 
rent. 

La supériorité de ses affaires et de sa fortune se développe 
encore sur un autre terrain, inaccessible aux artisans. Au temps 
d'Hérode Agrippa, les céréales de la Judée procurent la sub- 
sistance à Tyr et à Sidon-. Exclusivement commerçantes, ces 
villes de la Phénicie continuaient là une tradition que leur propre 
travail et le voisinage d'un pays agricole avait fondée depuis 
bien des siècles. Salomon fournissait chaque amiée vingt mille 
cors de froment et vingt-cinq d'huile d'olives broyées, pour 
le palais de Hirani, roi de Tyr. D'après le Livre des Chroniques^ 
Salomon fournissait aussi vingt mille cors de froment, vingt 
mille d'orge, vingt mille battes de vin et vingt mille d'huile, 
pour les bûcherons tyriens qui abattaient les cèdres destinés au 
Temple, dans les forêts du Liban. Ézéchiel rappelle aussi les 



1. Schùrpr, II. .57, 58. 

2. Actes des Apôtres, xii. 20. 



58 l'industrie et les artisans juifs. 

blés, le miel, rhiiile et le baume qui s'exportaient des royaumes 
d'Israël et de Juda sur le marché de Tyr^. 

Aussi, tandis que l'artisan juif demeurait comme bloqué et 
vaincu en partie sur le marché national parles produits étrangers, 
le paysan au contraire exportait vers les marchés de la côte 
phénicienne, et même jusqu'en Egypte, où manquait l'olivier; 
des montagnes d'Éphraïm, les huiles s'exportaient dans la vallée 
du Nil '. De ces campagnes mercantiles Ephraïm revenait, d'a- 
près le prophète Osée, se disant : « Je me suis enrichi, je me 
suis fait une fortune"' ». C'est ce que devaient se dire aussi 
nombre de commerçants, retour de Tyr ou de Sidon. Par leurs 
exportations variées dans ces milieux grands consommateurs, 
la supériorité économique de la classe rurale achevait son éta- 
blissement. 

Elle n'était pas la seule à en profiter, puisque, aussi bien, elle 
réclamait souvent le travail des ateliers industriels pour ses 
habits, son logement et son outillage; mais la masse des artisans 
demeuraient là incapables de prévenir ou d'arrêter la concur- 
rence des étrangers. Ainsi le paysan demeurait le facteur j^rin- 
cipal de la richesse dans la nation. 

C'est à ces origines de la fortune Israélite que le type des 
monnaies juives nous senible faire allusion : à défaut des figures 
humaines interdites par la Loi sacrée, il admet des couronnes, 
qui représentent la souveraineté; des cornes d'abondance, em- 
blèmes de la prospérité ; des gerbes liées, des épis, des grenades, 
des palmiers, c'est-à-dire des motifs agricoles, symbolisant lès 
vergers et les champs dont les fruits enrichissent la nation''. 
Qu'on ne croie pas exagérée cette interprétation de quelques coins 
numismatiques; aussi bien, d'autres signes, plus décisifs encore,, 
nous donnent à sentir en quelque sorte l'importance du paysan 
dans l'opinion publlcjuc et parmi ses chefs. 



1. 1 Rois. V, 11. — ^11 Chroniques, ii, 10. — Ézécliiel, xxvii, 17. 

2. Osée, \ii, 'i. 

3. Osée, XII, 9. 

4. Th. Reinach, Les Monnaies juives, 22, 23. — Frohnmeyer et Beuziiiger, ]ucs 
et Documents bibliques, ligures, p. 103. 



LA SUPÉRIORITÉ DES PAYSANS SUR LES ARTISANS. 59 

La LÉdlSLATION MONTRE l'iMPORTAX'.E DES PRODICTIONS A(.RI- 

coLEs. — Que Ion ouvre les monuments les plus anciens de la 
Législation, ils apparaissent comme le coutumier dune race où 
les premiers des biens sont des biens agricoles. Le petit code 
spécial, appelé le Livre de r alliance, donne beaucoup d'attention 
aux dommages causés par les bœufs; aux accidents produits 
par les citernes; aux vols de brebis ou de bœufs, aux dégâts de 
ceux-ci et de celles-là dans les champs, les jardins, les vergers; 
aux incendies de gerbes ou de blé sur pied; à la jachère sep- 
tennale; au repos hebdomadaire dans les travaux de la cam- 
pagne; aux fêtes de la moisson et de la récolte i. 

C'est sur ces bases fondamentales que, par manière de gloses, 
de précisions, de compléments, se développèrent maintes or- 
donnances du Lévitique et du Deutéronome-. 

Finalement, de longs traités de la Mischna sont consacrés à 
des questions purement agricoles. Le traité de la Péa, c"est-à- 
dire de l'angle, examine les emplacements que chaque proprié- 
taire moissonnant doit réserver dans ses emblavures pour la 
famille des pauvres et des infirmes. Le traité Lfemaï soulève de 
nombreux cas relativement aux dîmes agraires pour les lévites 
et les indigents. Le traité Kilaïm, ou des mélanges hétérogènes 
commente la défense d'ensemencer les champs avec des graines 
d'espèces différentes. Le Traité Scliebiith ou de l'année sabba- 
ti([ue résout une foule de litiges relatifs à l'observance de la 
jachère septennale et communs droits d'usage qui en résul- 
taient. Le code du travail, chez les Juifs, s'occupe incessamment 
du métier agricole; çà et là, quelques prescriptions regardent 
bien les tisserands ou les cordonniers, pour les mélanges du 
lin, de la laine et de la soie, ou bien du fil et du feutre. Mais 
c'est encore par analogie et par accessoire à des espèces 
agricoles que ces problèmes industriels sont débattus par les 
scribes. 

S'agit-il même de droit civil, comme dans les trois traités 
de la Porte, première, moyenne, dernière, les engagements et 

I. Exode, XXI, 29, 36; \xii. 1, 'J; xxui, 10, 12, 15, 15, 16. 



60 l'industrie et les artisans juifs. 

dommages asricoles y obtiennent encore la majeure part des 
mentions. Qu'on lise, par exemple, les syllogismes et les gloses 
de Rabbi Tarfon sur les dégâts que peuvent causer la corne, la 
patte ou la dent da bétail : tout est prévu, classé, jugé, avec une 
subtilité retorse de paysan positif et de maquignon plaideur. 
Et le cas des bœufs trop lourds, qui renversent les murailles en 
se frottant contre elles! El le cas des bœufs qui tuent des vaches, 
ou des vaches qui tuent des bœufs! Et ceux qui envahissent les 
cours et se font mordre par les chiens! Et les mélanges fraudu- 
leux, dans la vente des fruits et des vins M Parmi cette ava- 
lanche de litiges et délits agricoles, çà et là, le potier apparaît, 
ou bien encore le charpentier ~. Mais ce ne sont jamais que des 
figures secondaires. Toute cette jurisprudence rabbinique sup- 
pose constamment une société où les paysans constituent le 
grand nombre : les intérêts et biens ruraux y prédominent de 
beaucoup sur les affaires industrielles. 



Les paraboles de Jésus montrent l'importance des produc- 
tions agricoles. — Cette jurisprudence des Rabbins nous re- 
porte directement à l'époque de Jésus; et, de nouveau, les 
paraboles de celui-ci nous promènent parmi les gens et les 
choses de la campagne. En majeure partie leurs thèmes sont 
empruntés à la vie rurale : on y voit le semeur et les terrains 
divers où tombe la semence, le champ de blé où les bons épis 
s'entremêlent d'ivraie, le maître de maison qui embauche des 
journaliers pour travailler à sa vigne, le riche cultivateur qui 
médite l'agrandissement de ses granges, le berger à la recher- 
che de la brebis perdue, le débat du propriétaire et du jardi- 
nier sur le figuier improductif, la ménagère qui prépare la pâte 
avec du levain, le vigneron qui conserve son vin nouveau dans 
des outres neuves, la moisson qui regorge et le petit nombre 
des moissonneurs. Malgré toute la différence de la religion filiale 



1. Baba-Qâma, ii, 8, 9; iv, G; v, 1 ; v, 4. — Baba-Mecia, iv, 7 (lO). 

2. Baba-Qâma, v, 2; m, fi. 



LA SUPÉRIORITÉ DES PAYSANS SUR LES ARTISANS. (il 

de Jésus à la casuistique des Rabbins, c'est la classe agricole 
qui demeure en scène dans l'imagerie et le symbolisme de 
sa parole. Évidemment cette classe dominait dans ses audi- 
toires. 

Ce n'est pas qu'il oublie la classe des artisans; mais rarement 
il en parle, à proportion des paysans. Tout juste une allusion 
à la charpente, à propos de la paille et de la poutre. La meule 
que tourne l'àne appartenait peut-être à quelque meunier. La 
parabole de la maison fondée sur le roc et de la maison sur le 
sable est empruntée au métier des maçons; de même l'analogie 
de la pierre d'angle, et le changement symbolique du nom de 
Simon en celui de Pierre. 

Sans doute, un grand nombre de paraboles appartiennent à 
l'époque où Jésus parcourait les villages et les bourgs de la 
Galilée : on s'explique, dès lors, les préférences de Jésus pour 
des thèmes ruraux. Ceux-ci attestent l'harmonisation voulue de 
sa parole avec les sites du pays et le caractère social des habi- 
tants. 

Mais à Jérusalem encore, Jésus ne délaisse pas les métaphores 
ou anecdotes agricoles. C'est à Jérusalem que fut donnée la 
parabole du père de famille et des mauvais vignerons ^. Même 
dans la capitale, des citadins demeuraient propriétaires cam- 
pagnards : c'était le cas de Barnabe, le lévite cypriote, d'Ananie 
et de Saphire, et de beaucoup de disciples parmi ceux des 
apôtres 2. 

Ce qui s'accentuerait plutôt à Jérusalem, ce sont des para- 
boles tirées du faire valoir des capitaux et de la banque. 

Nous reviendrons ailleurs sur cet indice nouveau ^d'un fait 
social important. En attendant, il demeure constaté que Jésus, 
— tout artisan qu'il soit par son éducation à Nazareth — remplit 
volontairement ses discours d'images pastorales et agricoles, 
de préférence à toutes les autres. Préoccupé de « servir », — 
c'est l'humble mot qu'il emploie, — il subordonne ses discours 



1. Matthieu, xxi, 33-41. — Cf. Livre II, ch. v, § 1. 

2. Actes des Apôtres, w, 34, 37; v, 2. — Cf. Demat, vi, 4. 



62 l'industrie et les artisans juifs. 

et sa conversation à la mentalité essentiellement rurale de 
ses compatriotes. C'est un des signes les plus touchants de 
son adaptation à son milieu , — et une preuve à sa manière 
que, dans tout Juif, artisan même et citadin, du paysan subsis- 
tait. 

Jésus partage, là encore, l'état d'esprit des Prophètes, et no- 
tamment d'Isaïe. C'est un état ([ui, des Prophètes passa dans 
les Psaumes. Nous le retrouvons, après Jésus encore, lorsque 
Flavius Josèphe décrit la Palestine juive, en caractérisant ses 
diverses provinces par les produits variés de la culture et du 
pâturage i. A ce point de vue, Jésus garde fidèlement la tradi- 
tion sociale de sa race : il en comprend le caractère, agricole 
et rural avant tout. Son expérience personnelle de charpentier 
et de citadin ne déforme pas d'une ligne sa connaissance de ses 
compatriotes et son adaptation à la vie nationale. 

Le lieu favorise le travail agricole. — Les Juifs sont donc 
surtout des paysans; leurs artisans demeurent une classe réelle- 
ment secondaire au point de vue de la production, des affaires 
et de la richesse. Sous ce triple rapport la supériorité demeure 
au paysan. 

N'oublions pas, cependant, que cette supériorité suppose les 
plus larges avances du sol et du climat : sans méconnaître les 
efforts que dépensaient les cultivateurs, nous devons supputer 
la collaboration généreuse d'un bon et beau pays dans le 
rendement final de leurs champs et de leurs marchés. Les 
artisans, au contraire, opéraient, comme toujours, sur des ma- 
tières inertes : l'antithèse de cette inertie et du travail spontané 
de la terre nous oblige donc à reconnaître une large part de 
dons gratuits dans la meilleure fortune des paysans. Consé- 
(juemment leur supériorité relève moins d'un mérite que d'une 
grâce antérieure, l'une de ces « grâces agricoles » dont nous 
avons déjà constaté la puissance ~. Et d'ailleurs, au point de 
vue de l'outillage, l'artisan juif et le paysan se valaient, tra- 

1. Josôphe, III ; Guerre des Juifs, 111, 1, 4. 

2. Science soc. T sér., 44° fasc, p. 24 et 25. 



LA SUPÉRIORITÉ DES PAYSANS SUR LES ARTISANS. ()3 

vaillant l'un et Tautre avec l'outil ou la machine mue à la main, 
selon des méthodes empin({ues. Au point de vue de l'effort, 
ils se valaient sans doute encore; car l'artisan était issu de cette 
race paysanne. Les documents nous le montrent participant à sa 
forte endurance et à son intelligente application. Ce n'est ni par 
sa faute ni par nature qu'il demeure, somme toute, inférieur au 
paysan; mais celui-ci collabore au magnifique travail du ciel 
et de la terre, tandis que celui-là doit, par lui seul, donner la 
forme et la valeur à son produit. 

31. B. SCUWALM. 



L' Administrateur-Gérant : Léon Gangloff, 



TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C"'. — P.\r.IS 



AVRIL 1909 



57 LIVRAISON 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 

DE SCIENCE SOCIALE 



SOmi/tlRi: : Xouvpaux membres. — La réunion anniiAiio i^ ^ ^ 
L'exportation des fruits en Angleterre par Eu^nrrTv^^^^ ~ Les reunions mensuelles. - 
Hollande, par Paul Rolx. - Race et soc ?té car A cZl ~ ^t •^"''"''^ ^'^^ "^"''^ '^^ 
Bibliographie. - Livres reçus ' ^ ^^ ^o^^^"^'^-"^- " Revue de la presse. - 



NOUVEAUX MEMBRES 



MM. 



René Weiller, vice-consul-chancelier, 
au consulat de France, à Moscou (Russie), 
présenté par M. Paul Bureau. 

Le marquis de Bridieu, 1, rue de Cré- 
qui, Lyon, présenté par M. le capitaine 
Constantin. 

Snr. D. Gonzalez Gowland, Pozos 77, 
Buenos-Aires (République Argentine), pré- 
senté par M. Paul de Rousiers. 



LA RÉUNION ANNUELLE 

La réunion annuelle des membres de 
la Société internationale de Science sociale 
aura lieu du lundi 3 mai au jeudi 6 mai, 
dans l'Hôtel de la Société de géographie, 
boulevard Saint-Germain, 184. 

En voici le programme : 

I. — Le lundi 3 mai. 

Séance d'ouverture à 8 h. 3/4 du soir. 
— 1'^ Allocution, par M. Paul de Rousiers, 
président de la Société ; 2° La foire de 
Leipzig (ses origines et ses transforma- 
tions), par M. L. Arqué. 

II. — Le mardi 4 mai. 

I. Réunion de travail à 9 heures du ma- 
tin. — M. Paul Descamps : Son cours de 
l'année; examen et discussion des ques- 
tions qu'il soulève. 



II. Séance de l'après-midi, à 3 heures. 

- 1° Monographie d'une famille de la 
vallée dAspe (Pyrénées), par M. J. Durieu ; 
2'^ Les ouvriers des ardoisières de Tréla-é 
par M. P. Vanuxem. ' ' 

III- — Le mercredi 5 mai. 

I. Réunion de travail à 9 heures du ma- 
tm. - M. Paul Bureau : son cours de Van- 
nee; examen et discussion des questions 
qu'il soulève. 

II. Séance de l'après-midi, à 3 heures 

- 1° L'organisation de la propriété dans 
la campagne romaine, par M. Paul Roux; 
2° L'industrie lainière à lioubaix, par 
M. Paul Descamps. 

^V- — Le jeudi 6 mai. 

I. Réunion de travail à 9 heures du ma- 
tin. — M. G. Melin : Son cours de l'aiinée; 
examen et discussion des questions qu'il 
soulève. 

Dîner de clôture à 7 heures du soir, aux 
salons du restaurant des Sociétés savantes 
8, rue Danton. ' 

Remarque. — Les membres de la So- 
ciété internationale de Science sociale sont 
instamment priés d'assister au dîner de 
clôture, qui leur permettra de se rencon- 
trer en dehors des séances et d'entrer en 
contact plus intime les uns avec les au- 
tres. Chaque membre est autorisé à ame. 
ner un ou plusieurs invités. 

De même que l'année dernière, nous 
donnons, ci-dessous, quelques indications 



54 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



sur les communications qui seront faites 
au cours de la réunion annuelle. 

Les séances de travail. 

Comment on se sert de la Nomenclature 
POUR analyser une région sociale. — 
M. Paul Descamps reprendra la question 
qu'il a traitée à la réunion mensuelle de 
décembre, en s'attachant plus particuliè- 
rement à mettre en relief le rôle que joue 
la Nomenclature. 

Rappelons que, d'après M. Descamps, la 
Nomenclature n'est ni une table des ma- 
tières, ni un questionnaire d'enquête, mais 
un outil d'analyse. La Nomenclature sert 
ù deux moments de l'étude : 1° dans la 
période préliminaire de documentation 
qui précède les observations sur place; 
2" dans la période finale qui suit ces ob- 
servations. 

Le FAIT SOCIAL. - M. Paul Bureau se 
propose de définir le fait social et de re- 
chercher les éléments qui entrent dans 
sa composition. Il mettra en discussion le 
point suivant : Le fait social est-il carac- 
térisé par la coercition extérieure qui 
s'exerce sur l'individu et par la généralité 
de la pratique sociale constatée. 

Comment on se sert de la Nomenclature 
pour étudier un problème social. — m. g. 
Melin mettra en discussion la question de 
savoir comment on peut résoudre un pro- 
blème social à l'aide de la Nomenclature, 
par exemple la question du féminisme, de 
l'alcoolisme. M. Melin appuiera son argu- 
mentation d'un exemple concret, tiré du 
cours qu'il professe cette année : le socia- 
lisme contemporain, en particulier le socia- 
lisme allemand, dans ses rapports avec la 
formation sociale de la race. 

Rapports sur les observations so- 
ciales. 



Les ouvriers des aiîdoisièrrs de Trélazé. 
— A la demande générale, M. Vanuxem, 
fera, à nouveau, une conférence sur les 
ouvriers de Trélazé. On trouvera, dans 
ce numéro môme, le résumé de celle qu'il 
fit à notre réunion mensuelle de février. 



Monographie d'une famille de la vallée 
n'AsPE. — Le type des Pyrénées a été étu- 
dié plusieurs fois par la Science sociale. 
Tout le monde a entendu parler de la 
fameuse famille Mélouga, étudiée par Le 
Play comme type représentatif de la fa- 
mille-souche; tout le monde a lu l'étude 
de M. Butel sur la vallée d'Ossau, étude 
qui eut pour résultat de distinguer la fa- 
mille quasi patriarcale de la famille par- 
ticulariste. M. Durieu a entrepris, à son 
tour, l'étude d'une vallée pyrénéenne ; il 
nous exposera le résultat de ses observa- 
tions, en s'attachant principalement à 
étudier le rôle social de la maison isolée. 

l'Organisation de la propriété dans la 
CAMPAGNE romaine. — Daus la campagne 
romaine la propriété est caractérisée par 
le latifundium. 

Le latifundium s'est constitué par suite 
de circonstances politiques, mais la cause 
essentielle qui l'a maintenu paraît être la 
malaria. La malaria s'est, en eflet, op- 
posée, jusqu'à ces dernières années, au 
peuplement stable de la campagne ro- 
maine où l'art pastoral, associé à une cul- 
ture extensive restreinte et rudimentaire, 
est resté le travail principal. 

Le propriétaire nominal exerçant sur la 
terre une action faible, il en résulte que 
l'appropriation du sol est imparfaite. Ce 
caractère de la propriété se manifeste par 
l'existence des usi civici qui consistent en 
servitudes de pâturage, d'affouage et de 
semaine au profit des populations voisines. 
Ces nsi civici existent surtout dans les 
parties de la province de Rome où les 
conditions climatériques ont permis la 
formation de centres habités ; leur impor- 
tance est devenue plus grande de nos 
jours à cause de l'accroissement de la po- 
pulation. Les paysans, n'étant pas proprié- 
taires et ne trouvant pas de travail sur les 
domaines soumis au régime pastoral cx- 
tensif, n'ont d'autre moyen d'existence 
que l'exercice de ces servitudes. Il en ré- 
sulte des conflits entre les propriétaires 
qui cherchent à restreindre les usi civici 
et les paysans qui cherchant à les étendre. 
L'existence des servitudes étant un ob- 
stacle au progrès agricole et une occasion 



DE SCIENCE SOCIALE. 



55 



de troubles, l'État a promulgué des lois 
pour faciliter leur suppression. L'applica- 
tion de ces lois aboutit à trois solutions 
diverses suivant les cas : 

1° Les servitudes peuvent être abolies 
au profit du propriétaire qui doit payer 
une redevance annuelle ou une indem- 
nité à la collectivité des usagers ; 

2^ Le propriétaire peut être exproprié 
complètement au profit des usagers qui 
doivent lui payer une redevance ; 

3*^ La terre soumise aux servitudes est 
partagée entre le propriétaire et les usa- 
gers au prorata de retendue réelle de 
leurs droits de jouissance réciproques. 

Dans ces deux derniers cas on aboutit à 
la formation d'un domaine collectif appar- 
tenant à l'association des usagers. Ceux-ci 
n'ont pas le droit de procéder au partage 
des terres, mais seulement à leur allotis- 
sement temporaire en vue de la culture. 
Cependant, dans certains cas, malgré les 
prescriptions de la loi, les usagers ont 
procédé au partage et à l'appropriation 
individuelle, notamment pour les terrains 
susceptibles d'être plantés en vigne. 

Dans la campagne de Rome, la question 
agraire n'est pas nouvelle; elle s'est posée 
dès les premiers temps de la République 
romaine. La situation actuelle est due à la 
présence d'une population rurale dépour- 
vue de moyens d'existence en face de 
terres soumises au régime pastoral et à 
la culture extensive. Il semble donc que 
le remède au mal présent doive se trouver 
dans une exploitation plus intensive du 
sol ; pour cela il faut deux choses : des 
capitaux et des patrons ruraux. Des faits 
récents permettent de croire que les uns 
et les autres viendront de la Lombardie. 

L'industrie l.\iniere a Roubaix. — La 
grande agglomération de Roubaix-Tour- 
coing doit sa croissance rapide au déve- 
loppement qu'y a pris l'industrie lainière 
depuis l'apparition du machinisme. Elle 
forme donc un terrain de choix pour l'é- 
tude des répercussions que peut avoir le 
machinisme sur le type social : en effet, 
l'industrie textile est celle oîi le machi- 
nisme est le plus accentué; de plus, les 
moyens d'existence de la population rou- 



baisienne reposant exclusivement sur la 
fabrication des tissus, on peut en cons- 
tater d'autant plus sûrement les effets. 
M. Paul Descamps nous fera part des 
observations qu'il a pu faire à ce sujet. 



LES REUNIONS MENSUELLES 



Séance de février. 

M. ^'A^uxEM expose le résultat de ses 
ol)servations sur les travailleurs de l'ar- 
doise du bassin d'Angers. Les gisements 
forment des veines, profondes d'au moins 
300 mètres, sur une longueur de 5 kilomè- 
tres, une largeur de 800 mètres, consti- 
tuant le sous-sol des communes de Saint- 
Barthélémy et Trélazé. 

Depuis le xii^ siècle, un grand nombre 
de sociétés rivales se disputaient l'exploi- 
tation. Elles devaient subir les exigences 
des marchands de gros et aussi celles des 
ouvriers, formés en deux castes, corres- 
pondant à l'extraction, qui se faisait à dé- 
couvert, et à la fabrication de l'ardoise. 

En 1808, s'organise entre quelques com- 
pagnies un syndicat de vente. L'union se 
fait en même temps contre les ouvriers, 
dont la solidarité est définitivement brisée 
en 1825. 

L'application de la vapeur à l'extraction 
( 1830), la création des chemins de fer (1850) 
multiplient la production. La méthode Bla- 
vier révolutionne l'extraction (1880j. Elle 
devient souterraine, beaucoup plus in- 
tense, en même temps que le travail 
devient plus grossier. Des Bretons, dont 
l'immigration est continue depuis 1870, 
remplacent au fond les Angevins, qui, peu 
à peu, passent tous aux travaux « d'à haut » 
moins lucratifs, mais plus attrayants. 

La concentration du capital est presque 
totale depuis 1891. La « Commission des 
ardoisières » a fondu les anciennes socié- 
tés rivales en une seule société en nom 
collectif. L'ardoisière de la grande mai- 
son, à Trélazé, appartient cependant au 
" Comptoir des ardoises d'Anjou », société 
par actions. 

Les travaux du fond (à 300 mètres) sont 



56 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



des moins insalubres parmi les travaux 
souterrains. L'abatage se fait au pic et à 
la mine, comme dans les carrières, dans 
des « chambres » de 200 à 400 mètres car- 
rés. Dans chacune travaille une « bande » 
d'ouvriers, mis en entreprise, payés au 
mètre cube « de vide fait » d'après un prix 
débattu avec le directeur de l'ardoisière. 
L'apprentissage dure six à douze mois et 
commence à dix-huit ans. 

La pierre d'ardoise étant une matière 
peu homogène, le travail de fabrication 
demandera à l'ouvrier fendeur du discer- 
nement une science approfondie de la 
pierre, et beaucoup d'attention. De la 
pierre abattue, 50 p. 100 sont abandonnés 
au fond et 35 p. 100 sont encore éliminés 
par le fendeur. Les opérations se font à la 
main. Le progrès industriel n'a modifié 
en rien le travail «.d'à haut ». 

La distribution de la pierre est faite 
uniformément entre les ouvriers. Ils jouis- 
sent de la plus complète indépendance, 
sont propriétaires du « tue-vent », où ils 
s'abritent,et de leurs outils. Ils sont comme 
autant d'entrepreneurs de fendage à façon. 
On les paye au « cent » d'ardoises fabri- 
quées. 

Une gratification semestrielle, atteignant 
le cinquième du salaire, leur est allouée. 
Cette prime est une bonification de moitié 
des bases de salaires pour l'excédent de la 
production de chacun sur une production 
minima. La prime stabilise le personnel 
des fendeurs, car elle est perdue en cas de 
départ, ou de renvoi, avant son échéance. 
Elle stimule efficacement la produc- 
tion et assure le bon emploi de la 
pierre. 

L'apprentissage se fait de treize à seize 
ans; il est lucratif pour le maître comme 
pour l'apprenti, et à très peu de frais; la 
compagnie assure la conservation de la 
spécialité. 

Les Bretons, du fond, dépensent pour 
le boire et le manger tout leur gain (5 à 
G francs par jour). L'ivrognerie, l'alcoo- 
lisme, la mauvaise hygiène, l'insalubrité 
de l'habitation, le travail souterrain, dé- 
veloppent chez eux la tuberculose. 

Les .\ngevins « d'à haut » organisent 
plus rationnellement leur mode d'exis- 



tence. Ils se récréent'dans des cercles ditii 
« Sociétés de plaisir ». 

Pour tous les ouvriers, les salaires com- 
portent une portion mensuelle et un sup- 
plément semestriel assez variable, appelé 
« mise » — dont une partie sert au paie- 
ment de certaines dépenses périodiques à 
longue période (loyers), dont le reste est 
tantôt économisé et tantôt gaspillé. La 
« mise » invite aux achats à crédit. 

Les familles de fendeurs jouissent d'une 
période de prospérité quand elles comp- 
tent des garçons adolescents qui, de treize 
d vingt ans, travaillent sous la maîtrise du 
père. 

Un syndicat unit les ouvriers des deux 
catégories. Il est rallié à la Fédération des 
ardoisiers et à la Confédération générale 
du travail. Les militants sont syndicalis- 
tes révolutionnaires. 11 compte peu de co- 
tisants, mais en cas de conflit, il est suivi 
par tous les ouvriers. L'hostilité de la 
« Commission > qui ne reconnaît pas son 
existence, l'apathie des ouvriers, dépour- 
vus d'instruction et d'éducation sociale, 
le réduisent au rôle d'organisme de reven- 
dication. 

La séance est clôturée après un court 
échange d'observations entre MM. Paul 
Bureau, Olphe-Gailliard et Vanuxem. 

La prochaine réunion. 

A cause des vacances de Pâques, il n'y 
aura pas de réunion au mois d'avril. 

La prochaine réunion aura donc lieu le 
21 mai. Nous ferons connaître le sujet 
de la communication dans le prochain 
Bulletin. 



L'EXPORTATION DES FRUITS EN 
ANGLETERRE 

Dans mon étude sur le type t/nèrnchieii, 
je faisais remarquer que l'exploitation des 
herbages développait peu l'initiative, et 
qu'en ce pays c'était surtout du dehors, 
de la part des étrangers, qu'étaient venues 
les améliorations, notamment la formation 
des petits producteurs en associations. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



Voici, dans le même ordre d'idées, un fait 
tout récent que je tiens à signaler, non 
pas seulement parce qu'il vient corroborer 
ce que j'ai déjà dit, mais surtout parce 
qu'il est une répercussion nouvelle des 
transports sur la culture herbagère. 

Le 7 février dernier, les herbagers de la 
Thiérache étaient conviés à Avesnes, pour 
entendre une conférence sur les avantages 
qu'ils pourraient retirer à exporter leurs 
fruits en Angleterre, par M. Schœller, 
chef adjoint des services commerciaux de 
la compagnie du Nord. 

M. Schœller a été étudier la question 
sur place, il s'est rendu à Hull, marché 
très important pour les poires, prunes, 
reines-claudes et cassis. 11 a eu occasion 
de s'entretenir avec les principaux négo- 
ciants de cette ville, qui lui ont déclaré 
que le trafic des pommes était appelé à 
prendre un grand développement. Mais, 
pour que les expéditeurs puissent exporter 
dans des conditions avantageuses, il est 
indispensable qu'ils fassent un triage de 
leur production, et n'envoient à Hull que 
des fruits de première qualité et un peu 
gros; les pommes de qualité moyenne 
ou inférieure n'auraient aucune chance 
d'être vendues avec profit, car elles se 
trouveraient en concurrence avec celles 
venant d'Allemagne et de Belgique, qui 
arrivent sur le marché à des prix infé- 
rieurs aux nôtres. 

Si les Thiérachiens veulent exporter en 
Angleterre, il faut qu'ils commencent par 
modifier leur manière actuelle de récolter, 
qui est très défectueuse ; en effet, elle con- 
siste à vendre la production sur l'arbre ; 
l'acquéreur, généralement pressé d'en- 
lever, fait secouer vigoureusement les 
branches, les fruits sont précipités à terre, 
ramassés sans précautions et expédiés en 
vrac, comme pommes à la pelle, à des 
prix fort peu rémunérateurs. Il faudrait 
■lU contraire sélectionner les arbres, et 
faire une cueillette rationnelle, en trai- 
tant avec soin les fruits les plus beaux. 

Le conférencier conseille aux herbagers 
de former un syndicat ou une coopérative, 
car sans association la lutte est difficile ; 
à ce sujet il rappelle un cas analogue 
qu il eut à solutionner il y aune quinzaine 



d'années. A cette époque, les cultivateurs 
des environs de Paris, ne trouvant plus à 
vendre leurs fruits, eurent l'idée d'aller 
trouver M. Sartiaux, auquel ils exposè- 
rent leur situation ; le directeur de la 
compagnie du Nord, touché de leur em- 
barras, envoya en Angleterre M. Schœller, 
quaccompagnèrent quelques cultivateurs 
choisis parmi les plus intelligents. Après 
avoir visité plusieurs marchés, entre 
autres celui de Hull, la mission constata 
que partout les denrées étaient mises en 
vente à des prix supérieurs à ceux des 
marchés de Paris. Rentrés chez eux, les 
agriculteurs formèrent un syndicat d'ex- 
portation ; leur exemple fut suivi par 
34 autres syndicats, qui formèrent, dès 
1895, une union comprenant 809 membres : 
elle en compte aujourd'hui 3.400. Chaque 
année, ces groupements font passer de 
l'autre côté du détroit 4.000 tonnes de 
prunes, 4.000 tonnes de poires et des 
quantités considérables de cerises,- de 
fraises, etc. Voici quelques chiffres qui 
montreront la différence des cours des 
mêmes fruits à Londres et à Paris : 



William 

Beurré Hardy, 

Duuhesse 

Doyenné du Comice. 



Londres 
f'r. 70 
fr. 75 

Ir. 40 

1 fr. 20 



Paris. 
fr. iu 
fr. -M 
fr. 30 
fr. 80 



M. Schœller conseille aux herbagers de 
la Thiérache d'imiter les cultivateurs 
des environs de Paris, et de former une 
coopérative. La société établie, il faudra 
d'abord construire un magasin, où des 
agents expérimentés feront le triage des 
pommes par qualité et les emballeront 
ensuite avec le plus grand soin. On ne 
devra mettre dans une même caisse que 
des fruits identiques, et en prenant soin 
de distinguer par des marques les diffé- 
rentes qualités. L'Anglais, pour lequel le 
temps est précieux, ne veut pas être 
obligé de vérifier si les pommes qui sont 
au fond de la caisse sont bien les mêmes 
que celles mises en vedette dans les pre- 
mières rangées. Pour la vente, on pour- 
rait avoir recours à un commissionnaire 
résidant à Hull, ou s'entendre avec ime 
des grandes sociétés coopératives an- 
glaises, ou bien encore envoyer à des 



58 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



époques déterminées un délégué qui s'oc- 
cuperait de sauvegarder les intérêts de 
l'association. 

D'après ce que nous venons de relater, 
on voit qu'aujourd'hui les compagnies de 
transport, dans le but d'augmenter leur 
trafic, vont jusqu'à s'occuper de l'organi- 
sation des petits producteurs ; elles envoient 
au loin des agents compétents qui font des 
enquêtes, qui étudient les besoins des 
peuples voisins afin de créer des débouchés. 

Rien de plus propre à démontrer le grand 
pouvoir civilisateur des transports ! 

Eugène Crevaux. 



LA CULTURE DES FLEURS EN HOLLANDE 



Dans notre étude du Type frison 
(5'?' fasc), nous avons montré le déve- 
loppement intense de la culture jardinière 
dans la Frise occidentale et ses effets so- 
ciaux : organisation d'associations com- 
merciales, etc. 

A côté des spécialités dont nous avons 
parlé (choux, groseilles), il en existe d'au- 
tres, celle de la culture des fleurs à bulbes 
(tulipes, jacinthes), dont les répercus- 
sions sociales sont différentes. Ainsi la 
culture et le commerce des bulbes, sont 
entre les mains de quelques grosses mai- 
sons ^ Celles-ci ont leurs cultures directes, 
mais elles achètent aussi la production de 
quelques petits propriétaires et d'un grand 
nombre de petits fermiers avec qui elles 
ont des contrats; les petits cultivateurs 
sont donc sous la tutelle technique des 
grandes maisons dont ils subissent aussi 
le monopole commercial. Cette situation, 
qui existe parfois en France entre petits 
paysans et sucrerie, s'explique en Hollande 
comme chez nous par la nature du produit 
cultivé et les nécessités de la vente. La 
sélection et l'obtention de variétés nou- 
velles font do la culture des Inilbes une 
opération scientifique, exigeant des re- 
cherches incessantes et des soins minu- 
tieux qui dépassent les capacités intcllec- 

\. c'est au sud (ic Harlem (lue s'est surtout dé- 
veloppée la culture des lleursà bulbes. 



tuelles et financières d'un petit cultivateur : 
ainsi s'explique le patronage technique du 
grand producteur. D'autre part, ces bulbes 
ne sont pas des denrées de consommation 
courante ; la clientèle en est restreinte et 
dispersée dans tous les pays du monde ; 
ce sont des arlicles de luxeK II faut se 
tenir très au courant des possibilités com- 
merciales dans chaque pays, des caprices 
de la mode pour les suivre ou les prévenir, 
savoir manier la réclame avec art et at- 
teindre directement le consommateur. 
Tout cela exige des capitaux et uiie initia- 
tive qui font défaut aux associations ; c'est 
pourquoi le commerce des bulbes reste 
concentré entre quelques mains, et c'est 
pourquoi aussi le patronage des commer- 
çants est plus accentué. 

Paul Roux. 



RACE ET SOCIETE 

Les différentes écoles économiques en 
sont encore à se disputer sur la théorie de la 
valeur. On ne se lance pas dans autant de 
controverses au sujet de ce qui constitue la 
race , mais on n'est pas plus d'accord sur 
le sens exact de cette expression. Le pu- 
blic et les savants eux-mêmes l'emploient 
dans des acceptions très diverses et sou- 
vent imprécises. 

Ainsi, à n'examiner que les principales 
de celles-ci, nous voyons que, pour l'école 
de la « Science sociale », la race est le ré- 
sultat de la formation sociale et de l'édu- 
cation que celle-ci impose à l'individu. 

Pour le philologue et le linguiste, elle 
comprend l'ensemble des populations qui 
parlent soit la même langue, soit des dia- 
lectes voisins les uns des autres et dérivés 
d'un idiome commun. 

L'historien entend par race la réunion à 

1. Dans la première moitié du xvii' siècle, il y eut 
une spéculation elfrénée sur les tulipes; certains 
bulbes lurent payés jusqu'à -i.'i.ooo Irancs : on enre- 
gistra des ruines retentissantes. Les pouvoirs pu- 
blics durent intervenir pour mettre lin au • scan- 
dale des tulipes .. Actuellemeni, certaines variétés 
de bulbes al teignent 100 et -im francs la pièce. — 
L'Angleterre absorbe la moitié de la production, 
puis viennent l'Allemagne et les Ktats-Unis. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



59 



travers le temps et l'espace de tous ceux, 
qu'à l'aurore de l'histoire, il nous montre 
étroitement groupés, de leurs descendants 
et des étrangers qui au cours des âges, se 
sont joints à eux. 

Pour l'ethnographe, ce mot signitie en 
même temps qu'une certaine parenté d'o- 
rigine, une communauté plus ou moins 
grande des coutumes, des croyances et du 
langage. 

Pour le géographe, la race est le produit 
des facteurs qui viennent d'être indiqués, 
ainsi que des facteurs climatériques, tel- 
luriques et chorographiques. 

Bien que l'homme d'État confonde le 
plus souvent la race avec la nationalité, il 
en a une idée assez semblable à celle du 
géographe, mais, suivant les buts de sa po- 
litique, il la fait dépendre surtout de tel 
ou tel facteur. 

Le psychologue considère comme de 
même race tous ceux chez qui les mêmes 
excitations d'ordre intellectuel ou sensible 
font naître les mêmes sentiments, provo- 
(pient les mêmes raisonnements, et dont 
les façons identiques de penser ou de sen- 
tir ne diffèrent que faiblement en inten- 
sité. 

Pour le biologiste, comme pour l'éleveur, 
c'est la filiation qui fait la race, et cepen- 
dant l'anthropologie somatique voit dans 
les caractères morphologiques et physiolo- 
gicjues les vraies marques distinctives de 
la race. 

Ces divergences ne sont pas fàclieuses 
seulement, parce qu'en se prêtant aux in- 
trigues de la diplomatie, elles risquent 
d'être funestes à l'entente et à la bonne 
foi internationales. Elles sont fréquem- 
ment une cause de difficultés dans l'étude 
et la compréhension des faits sociaux ; et 
elles peuvent y entraîner à des erreurs 
insoupçonnées. Pour peu que l'on ne fasse 
pas attention à elles, on est en effet sou- 
vent déconcerté par la contradiction des 
jugements portés par des observateurs et 
des critiques du plus sincère désintéres- 
sement sur des peuples et des individus 
désignés bien clairement. Pour peu que 
l'on, oublie combien l'extension du sens 
d'un mot, en apparence très précis, varie, 
combien même ce dernier revêt parfois 



des notions d'ordres différents, selon les 
savants qui l'emploient, on est exposé à 
identifier des hommes qui n'ont entre eux 
presque rien de commun, et à faire des 
distinctions entre ceux qui présentent la 
plus complète analogie. 
- Ainsi Alexandre Dumas fils sera de race 
africaine pour tel écrivain qui ne pensera 
qu'à son grand-père ; il sera de race teu- 
tonique pour tel autre qui ne sera attentif 
qu'à ses cheveux blonds. Un troisième le 
rangera parmi les héritiers de la culture 
hellénique, à cause de ce qui, dans ses 
œuvres, peut rappeler le tour d'esprit d'un 
Lucien ou d'un Aristophane ; et à cause de 
la langue qu'il a parlée et écrite, un qua- 
trième le tiendra tout uniment pour Fran- 
çais. 

Ainsi encore pour des philosophes, pour 
des historiens comme Renan, les Celtes se- 
ront des hommes pacifiques, un peu rou- 
tiniers, à l'àme religieuse et mélancolique, 
tout éprise de beauté et de rêve, presque 
toujours repliée sur elle-même, rarement 
tournée vers le dehors. Pour d'autres, 
comme Amédée Thierry et Henry Martin, 
ce seront encore des hommes d'imagina- 
tion : mais ils seront de joyeux batailleurs, 
avides de bruit, de mouvement et d'action. 
Avec un caractère violent et impulsif, ils 
aurontune intelligence prompte, curieuse, 
pénétrante et un goût immodéré de l'élo- 
quence. 

Faut-il donc pour cela admettre, suivant 
une thèse récente, que la race n'est 
qu'un vain préjugé ^? Il est bien vrai que, 
peu après leur dispersion à travers le 
monde, les Juifs ont cessé de présenter 
les caractères mentaux qui leur sont attri- 
bués dans le Livre des Juges et dans les 
récits de Flavius Josèphe. Mais depuis, sur 
toute la terre et à toutes les époques, ceux 
qui ont parlé du peuple d'Israël en ont 
fait des portraits semblables et qui s'appli- 
quent à l'universalité de ses fils presque 
sans exception. 

Les Romains ont soumis à leur domi- 
nation centralisatrice les habitants de l'A- 
frique du Nord. Plus tard, les Arabes leur 
ont im'posé la religion mu.sulmane si favo- 

1. J. Finot. Le préjugé des races; A. Colajanni, 

Latins et Anglo-Saxons. 



m 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



rable à l'absolutisme. Tour à tour, les 
Turcs et les Espagnols leur ont fait recon- 
naître leur suzeraineté éphémère. Malgré 
cela, quand les Français ont pénétré en 
Kabylie, ils ont trouvé dans les djemàa 
berbères, des institutions démocratiques 
et égalitaires avec des traditions de téna- 
cité, de courage et d'honneur qui semblent 
remonter jusqu'aux temps des Massinissa et 
des Micipsa 

Les Kafirs de l'Hindou-Kouch, les Svanes 
et les Chewsures du Caucase ont conservé 
dans leurs langages, leurs mœurs et leurs 
croyances, des particularités dont l'origine 
se perd dans la nuit de la préhistoire. Plus 
près de nous, même lorsqu'ils ont quitté 
leur pays, les Ladins du Grôdnerth'al 
restent toujours différents des autres Ty- 
roliens. Les Allemands des Sette Communi, 
les Saxons de la plaine hongroise, les Al- 
banais de Calabre, de Sicile et de Corse, 
les Roumains de Thessalie, les Grecs de la 
Terre d'Otrante, les Wendes de la Lusace 
et du Spreewald forment encore au milieu 
des peuples qui les entourent de petites 
colonies bien distinctes. 

En Europe, de la Bessarabie jusqu'à 
l'Espagne et l'Angleterre; en Asie, de 
l'Inde et de la Perse jusqu'à la Turquie; 
en Egypte, en Syrie, depuis des siècles, 
les mêmes métiers font vivre dans leur vie 
errante ces tribus énigmatiques tour à 
tour appelées Bohémiens, Tsiganes, Gita- 
nes, Zigeuner, Zingari, Gypsies, Pha- 
gari, etc. 

Comme au temps des Romains, la ven- 
detta n'a pas cessé de régner chez les 
Corses des monts Cinto et Rotondo. Dans 
la France continentale elle-même, cer- 
taines populations se différencient encore 
de leurs voisines par des traits ethnogra- 
phiques bien nets. Ainsi, aux environs de 
Dunkerque, des Picardsqui,sous Louis XIV, 
se sont fixés à Fort Mardyck, en plein pays 
flamand, ontconservé leur dialecte etgardé, 
entre autres coutumes, celle de donner 
des terres en usufruit aux familles qui 
se fondent. Dans le Berry, les paysans du 
canton de Saint-Martin -d'Aussigny, qui 
descendent d'Pxossais établis en France 
sous Charles VII, sont aussi actifs et tra- 
vailleurs que les habitants de l'Ecosse et 



ont autant qu'eux l'esprit défiant, intéressé 
et mercantile. 

Les conclusions contradictoires qui peu- 
vent être tirées de tous ces exemples, im- 
portent peu à qui applique uniquement 
son attention à « la sociologie en soi » de 
tel ou tel groupe humain. N'y a-t-il pas eu 
des philosophes qui ont prétendu trouver 
des enseignements dans l'observation des 
cités constituées par les castors, les four- 
mis ou les abeilles et pouvoir parvenir par 
là à la découverte des lois et des rapports 
sociaux"? Pour qui ne se contente pas d'i- 
miter ces penseurs épris d'abstraction et 
de généralisation à outrance, une telle 
façon de raisonner est applicable aux pro- 
priétés des triangles ou des sections co- 
niques, mais est inadmissible partout ail- 
leurs qu'en géométrie. Il semble, par suite, 
impossible d'avoir une pleine intelligence 
des moindres faits d'activité ou de sensi- 
bilité collective, sans savoir quelle impor- 
tance les facteurs ethniques ont par rap- 
port aux facteurs éducatifs ou purement 
économiques, sur la formation des sociétés 
et la psychologie individuelle. 

Il est nécessaire, pour apprécier compa- 
rativement l'influence des uns et des 
autres, de discerner en quoi coïncident 
ou s'opposent les multiples réalités, recou- 
vertes par les nombreuses acceptions qui 
ont été vues un peu plus haut, du motrace. 
Cela seul exige une somme de connais- 
sances tellement considérable qu'aucun 
homme peut-être n'est capable de la pos- 
séder. 11 est donc bien téméraire d'entre- 
prendre une pareille recherche. Si grands 
qu'aient été depuis un siècle les progrès 
accomplis par la science sur ce sujet, il y 
a encore dans ses données bien des lacunes 
et bien des hypothèses. Ce n'est rien moins 
qu'encourageant. Mais ce n'est qu'en allant 
d'une erreur plus grossière à une erreur 
moins forte qu'on s'avance vers la vérité. 
Déjà bien des théories ont été émises sur 
la nature de l'électricité ou du magnétisme 
et ont été reconnues fausses. En permet- 
tant d'envisager d'une façon nouvelle les 
phénomènes physiques, chacune a cepen- 
dant été le point de départ de travaux qui 
ont conduit à des découvertes. A condition 
donc de se rendre compte de l'impossibilité 



DE SCIENCE SOCIALE. 



61 



où l'on est de donner des problèmes posés 
autre chose que des solutions approchées, 
on peut se risquer aux études les plus em- 
brouillées sans crainte d'y jeter de la 
confusion ou de travailler complètement 
en vain. L'intérêt des questions dont il 
vient d'être parlé est assez puissant pour 
déterminer à les examiner attentivement 
et à cherchera reconnaître dans ce que l'on 
.sait à leur sujet, ce qui est humainement 
certain et ce qui est seulement hypothéti- 
que. Dût-on considérer auparavant tout ce 
qui concerne l'origine des divers types 
anthropologiques, leurs migrations, leur 
juxtaposition ou leurs superpositions dans 
les groupements des hommes, leurs apti- 
tudes relatives et toutes les sélections dont 
ils ont été et sont encore l'objet, il est per- 
mis, lorsqu'on est de bonne foi, d'espérer 
v apporter un peu de lumière. 

A. Constantin. 



REVUE DE LA PRESSE 



Le Temps a consacré une série d'arti- 
cles commentant favorablement le cours 
de science sociale professé au Collège li- 
bre des sciences sociales par le secrétaire 
de notre Société, M. J. Durieu. 

Nous pensons être agréable à nos lec- 
teurs, en reproduisant ci-dessous l'un de 
ces articles : 

« On a souvent décrit les mœurs et le tra- 
vail des milliers de personnes qui, à Paris, 
vivent du « chiffonnage ». Nous avons eu 
aussi l'occasion d'en rappeler les aspects 
curieux, il y a quelques mois, à propos 
d'une coopérative de chiffonniers. 

« Ce n'est pas pour les peindre à nouveau 
que M. Durieu s'en est occupé, au cours 
des leçons intéressantes qu'il donne au 
Collège libre des sciences sociales. 11 a 
voulu souligner une transformation singu- 
lière qui s'est opérée parmi eux. Pendant 
des siècles, le chiffonnier a été une sorte 
de chasseur errant ; les ordures ménagères 
étaient déposées sur la voie publique, à 
la tentation du passant, qui, la nuit, pou- 
vait y choisir ce qui lui convenait. C'était 
à qui, des chiffonniers, passerait le pre- 



mier; le plus agile avait raison du plus 
fort. On se battait quelquefois autour du 
tas. Et la concurrence des chiffonniers 
entre eux abaissait le gain journalier à 
■J ou 3 francs par jour. 

« Les règlements in.stituant les boîtes à 
ordures obligatoires ont changé tout cela. 
Par une sorte d'accord tacite et sanc- 
tionné officieusement par les autorités, 
chaque chiffonnier est devenu proprié- 
taire. Sa propriété consiste dans le droit 
exclusif de fouiller les boites d'un certain 
nombre de maisons. Elle a tous les carac- 
tères de la propriété individuelle « bour- 
geoise ». Elle se transmet par héritage. 
Elle se vend, et même elle se loue... 

« Il en est résulté une modification pro- 
fonde des habitudes. La faculté d'épargne 
du chiffonnier en a été puissamment sti- 
mulée. Le fils du chiffonnier de l'ancien 
type n'avait, pour se livrer à son métier, 
qu'à faire l'acquisition d'une hotte, d'un 
crochet et d'un falot. Ainsi outillé, il 
n'avait qu'à commencer sa chasse. 

« Il ambitionne maintenant une « place 
de chiffonnage » si le père est encore assez 
valide pour conserver la sienne. Mais 
toutes les places sont prises. Il économi- 
sera donc l'argent nécessaire à l'achat 
d'une place dont il pourra améliorer la 
valeur s'il est économe et rangé, s'il sait 
rester dans les bonnes grâces des concier- 
ges, s'il a l'habileté d'intéresser à sa cueil- 
lette des locataires bienveillants, etc. 
Certains chiffonniers, après avoir débuté 
sur une « place » qui rapportait 4 à 
5 francs par jour, en tirent aujourd'hui 
jusqu'à 15 ou 20 francs par jour. Ce sont 
d'ailleurs les moins nombreux, mais le 
cas n'est pas rare et les chiffonniers qui 
ont ainsi amélioré leur sort ont amélioré 
de même leur genre de vie. La hutte 
où ils trient, avant de vendre leur ré- 
colte au maître chiffonnier, est séparée 
de leur logement, qu'une compagne ac- 
corte enjolive avec une certaine coquet- 
terie. Ils sont les gentlemen du chiffon- 
nage. 

« Cette transformation qui a favorisé les 
travailleurs et les prévoyants a eu, au 
contraire, pour résultat, de réduire la si- 
tuation des incapables et des fainéants. 



62 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 



« C'est ainsi qu'à propos de cette minus- 
cule propriété, a pu constater M. Durieu, 
se posent toutes les questions que soulève 
le principe de la propriété individuelle 
dans les sociétés modernes. Les chiffon- 
niers, loin de vouloir la supprimer, l'ont 
établie et la maintiennent d'un commun 
accord. Ce phénomène est évidemment 
un des plus curieux que l'on ait à enregis- 
trer quand on étudie les petits métiers. » 



BIBLIOGRAPHIE 



De la responsabilité de l'État en ma- 
tière d'accidents et de maladies 
dans l'armée, par le lieutenant Perras, 
docteur en droit (Dijon, 1908). 
La loi du 9 avril 1898 sur les accidents 
du travail cesse d'être applicable aux ou- 
vriers pendant leur service militaire. 
M. Perras a pensé qu'une réforme s'im- 
posait. 

L'ouvrage, d'un incontestable intérêt, 
qu'il a consacré à ce sujet se divise en 
trois parties : dans la première il étudie 
la théorie de la responsabilité de l'État: 
dans la seconde il passe en revue les lé- 
gislations de la France, de la Suisse et de 
l'Allemagne; dans la troisième il critique 
le système français et en propose un nou- 
veau. 

L'État, comme l'individu, cherche à se 
soustraire aux conséquences des actes 
dommageables. Jusqu'à ces dernières 
années, il se considérait comme irrespon- 
sable vis-à-vis des victimes d'accidents 
arrivés dans le service militaire. Sous 
l'ancien régime, alors que le service mi- 
litaire n'était pas obligatoire, les engagés 
volontaires savaient à quels dangers ils 
s'exposaient et l'État se dégageait en prin- 
cipe de toute responsabilité envers eux ; 
cependant, en fait, par humanité il servait 
à titre purement gracieux des pensions 
aux blessés, entretenait les invalides, etc. 
Peu à peu d'autres idées ont prévalu. 
L'État n'a pourtant pas encore admis le 
principe de son entière responsabilité. Le 
IG novembre 190:5, le contrôleur général 
Crétin, jiarlant à la (Jliauibre des députés 



au nom du Gouvernement, soutenait que 
le service militaire, ne résultant pas d'un 
contrat librement consenti, mais étant une 
charge publique, TÉtat n'est tenu à aucune 
réparation. La législation actuelle des 
pensions de retraite n"a pas pour objet de 
rendre aux soldats victimes d'accidents 
l'équivalent de leur situation antérieure. 

D'après M. Perras au contraire, si l'État 
oblige tout citoyen à venir servir sous les 
drapeaux, il est entendu que, de cet ap- 
prentissage, ne doit résulter pour l'homme 
aucune perte de sa capacité de travail. La 
responsabilité de l'État ne doit pas être 
inférieure à celle de l'industriel. S'il est 
vrai que le soldat, en accomplissant son 
service militaire, travaille indirectement 
pour la défense de sa famille et de ses 
biens, l'ouvrier aussi, pourrait-on dire, a 
intérêt à voir prospérer l'entreprise in- 
dustrielle pour laquelle il travaille. La 
responsabilité de l'État devrait même être 
supérieure à celle du patron, car, tandis 
que l'ouvrier, maître de son activité, pour- 
rait avec plus de prudence éviter certains 
accidents, le soldat au contraire est obligé 
d'obéir aveuglément aux ordres de ses 
chefs. Telle est la théorie exposée par 
le lieutenant Perras. 

En réalité, la loi française du 1 1 avril 1831 
actuellement en vigueur est moins large : 
elle accorde dans les cas graves un droit à 
pension; aux cas bénins est appliqué un 
système de gratifications facultatives. Les 
blessures donnent droit à la pension de 
retraite lorsqu'elles sont graves et incu- 
rables et qu'elles proviennent d'événe- 
ments de guerre ou d'accidents éprouvés 
en service commandé. Les infirmités don- 
nent les mêmes droits quand eltes pro- 
viennent des fatigues ou dangers du ser- 
vice. Quant aux gratifications de réforme 
et aux secours, les militaires peuvent eu 
bénéficier quand ils éprouvent une dimi- 
nution de 10 p. 100 dans leur capacité do 
travail; ce sont toujours des allocations 
précaires et l'évocabies. Nous sommes ici 
dans le domaine de l'assistance. La loi 
de 1831 a été établie pour une armée dv 
métier composée de soldats célibataires 
pour la plupart et sans profession anté- 
rieure. 



DE SCIENCE SOCIALE. 



Gli 



i:n Suisse, la loi du 28 juin 1901 consacre 
le principe du risque professionnel, aussi 
bien pour les maladies que pour les acci- 
dents. La victime reçoit une réparation 
pécuniaire proportionnée au préjudice et 
basée sur le salaire antérieur. 

En Allemagne, par la loi du 31 mai IDOO, 
les militaires sont assurés contre le risque 
accident et le risque maladie, mais dans 
le cas .seulement où cette maladie est 
« professionnelle ». 

Dans la troisième partie de son ouvrage, 
le lieutenant Perras, considérant l'Etat 
comme responsable des accidents ou ma- 
ladies qui atteignent, à l'occasion de leur 
service, les militaires en temps de paix, 
propose de prendre pour base d'une nou- 
velle législation française sur cette ma- 
tière, la loi du 9 avril 1808. Une indemnité 
journalière de chômage serait versée à la 
victime, du jour où elle aurait dû norma- 
lement être renvoyée dans ses foyers jus- 
qu'à celui de la consolidation de la bles- 
sure. Si, à partir de cette date, l'homme se 
trouvait physiquement amoindri, il aurait 
droit à une pension variant avec le pré- 
judice subi, conformément à l'article 3 de la 
loi de 1898. Cet article serait aussi appli- 
cable aux veuves et orphelins. M. Perras a 
rédigé, à titre d'exemple, un projet de loi 
([ui lui paraît susceptible d'être appliqué à 
l'armée française et qui complète utile- 
ment son étude dont toutes les parties sont 
composées avec la plus rigoureuse préci- 
sion juridique. 

Eug. B. DUBERN. 

Vers la Lumière et la Beauté (Essai 
d'esthétique sociale), par Emile Pier- 
ret. Paris, à la Renaissance française. 
Société d'éditions, 52, passage des Pa- 
noramas, 1 vol. in-16. 
Tous les efforts accomplis i)ar des hom- 
mes de bien, soit pour lutter contre les 
logements insalubres, soit pour créer l'ha- 
bitation ouvrière à bon marché, soit pour 
répandre la connaissance et la mise en 
pratique des principes d'hygiène, soit en- 
core pour mettre à la portée du plus 
grand nombre le goût de l'ordre et des 
jouissances esthétiques, sont des efforts 
vers la lumière et la beauté. Notre con- 



frère M. Emile Pierret les passe en revue 
dans son intéressant ouvrage en homme 
qui en sent la valeur et en mesure la 
portée. Le nombre des problèmes dont 
un pareil plan suppose forcément l'exa- 
men est considérable. Quelques-uns. 
comme l'institution du Bien de Famille. 
consacrée par une loi récente, ou la 
question des logements ouvriers dans les 
grandes agglomérations urbaines, sont 
trop complexes pour que nous puissions 
songer même à les aborder dans ces quel- 
ques lignes; mais il en est xm groupe 
d'autres sur lesquels il nous paraît utile 
d'attirer l'attention des adhérents de la 
Science sociale et que le livre de M. Pier- 
ret fait bien connaître. Je veux parler de 
ceux qui ont trait au mode d'existence. 
On n'a pas tout fait quand on a appris 
à acquérir des moyens d'existence. Il faut 
encore savoir les utiliser au mieux possi- 
ble. Gagner un bon salaire est un avan- 
tage. C'en est un autre de savoir le dé- 
penser de la manière qui profitera le plus 
au développement du groupe familial. A 
ce point de vue, la science du ménage est 
précieuse et variée. Elle comprend à la 
base la sage entente de l'installation et 
de la nourriture, du vêtement, des récréa- 
tions. Tout cela ne s'acquiert pas sans 
doute dans des livres et dans des cours, et 
j'entends bien qu'une jeune fille peut être 
classée en tête d'un concours d'industrie 
ménagère et devenir une maîtresse de 
maison insupportable; mais reconnais- 
sons aussi que, dans les conditions ac- 
tuelles de la vie, la formation purement 
traditionnelle — qui n'assure pas toujours 
le tact, le bon caractère et autres qualités 
nécessaires — - ne prépare pas suffisam- 
ment les jeunes filles delà classe ouvrière 
à leur rôle futur de ménagères. C'est que 
la tradition ne saurait suffire quand le 
milieu dont elle est issue se modifie. Elle 
ne conserve sa valeur que dans la mesure 
de l'immobilité sociale. Par suite, la tra- 
dition rurale devient insuffisante à la 
ville, et la tradition provinciale à Paris; 
la tradition du midi ne vaut plus au nord 
ni celle du nord au midi. Étant donné le 
va-et-vient qui se produit en fait, n'est-il 
pas indispen.sable de donner aux problè- 



64 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



mes du mode d'existence une solution 
que la tradition ne fournit plus? 

Ce n'est pas tout. L'augmentation de la 
vie urbaine et de l'activité industrielle 
pose des problèmes nouveaux. Il faut pré- 
venir ou faire cesser l'entassement irrai- 
sonné des familles condamnées à un ré- 
gime cellulaire sans lumière et sans air 
respirable. Et c'est là un devoir positif de 
l'autorité publique, seule armée pour agir 
efficacement. Mais il ne faut pas compter 
sur son initiative pour accomplir les ré- 
formes nécessaires et porter remède aux 
abus constatés. Là encore, l'action des 
particuliers sera nécessaire pour mettre 
en mouvement la lourde machine admi- 
nistrative, pour assurer au Paris populaire 
les e.spaces libres dont il a besoin, pour 
sauver les paysages qui sont une partie 
de notre patrimoine national. Le livre de 
M. Pierret expose les tentatives déjà faites 
dans ce sens et fait appel aux bonnes vo- 
lontés éclairées. Nous souhaitons qu'il 
trouve un écho chez nos amis. 

Paul DE ROUSIERS. 



The Ne-w Encyclopedia of social Re- 
form, edited by William D. P. Bliss and 
Rudolph M. Binder Ph. D. — Funk and 
Wagnalls Company. New-York and Lon- 
don, 1908. 1 vol. de 1321 pages. 

Cette encyclopédie américaine de Ré- 
forme sociale compte, comme tous les 
travaux de ce genre, un très grand nom- 
bre de collaborateurs et, si nous en jugeons 
par ceux dont les noms et les œuvres per- 
sonnelles nous sont connus, elle a eu la 
bonne fortune de réunir une remarquable 
série de compétences diverses. Nous 
voyons, en effet, figurer dans la liste, des 
économistes américains renommés, tels 
que F. H. Giddings de Columbia Collège; 
CarroU D. Wright qui fonda et dirigea 
pendant de longues années le Department 
of Labor à Washington; A. T. Hadley,' 
dont les belles études sur l'organisation 
des chemins de fer sont classiques; E. W. 
Remis, etc. A côté d'eux, des écrivains et 
des hommes publics ayant joué un rôle 
dans le mouvement des idées sociales aux 



Etats-Unis, ou même en Angleterre, sont 
venus apporter le témoignage de leur 
expérience personnelle, le récit de leurs 
efforts, l'exposé des résultats obtenus. Le 
cardinal Gibbons, M. J. Bryan, le champion 
politique des démocrates, Samuel Gom- 
pers, président de VAinerican Fédération 
of Labor, sont évidemment bien placés 
pour nous renseigner sur les plans de 
réforme particulièrement chers aux catho- 
liques, aux populistes, ou aux représen- 
tants du travail organisé. John Burns et 
Sydney Webb peuvent également décrire 
en connaissance de cause les progrès du 
Trade-Unionisme anglais. Enfin, Booker 
T. Washington est bien Thomme du pro- 
blème nègre; Upton Sinclair représente, 
avec ses passions et ses exagérations vio- 
lentes, le mouvement contre la concentra- 
tion de l'industrie et de la richesse. 

L'ouvrage offre un réel intérêt à cause 
de la multiplicité des sujets qu'il aborde 
et de la façon assez complète dont cer- 
tains d'entre eux sont traités. Mais il pré- 
sente des lacunes et je crois bien qu'elles 
étaient inévitables étant donné le titre 
choisi. Une encyclopédie de la Réforme 
sociale comprendrait, si elle était com- 
plète, l'hi.stoire de toutes les révolutions et 
de tous les mouvements sociaux qui se 
sont produits dans le monde. Les auteurs 
de la \ew Encyclopedia ont écarté réso- 
lument de leur cadre les faits se rattachant 
à un passé éloigné. Vous ne rencontrerez 
dans leurs colonnes ni le nom de Selon, ni 
celui des Gracquesqui ont pourtant mérité 
la qualification de réformateurs. D'autre 
part, ils ne se sont pas bornés aux per- 
sonnages ou aux événements conteinpo- 
rains. Saint-Simon, Lamennais, Emerson? 
Carlyle, John Stuart Mill, et bien d'autres 
disparus ont leur article. Le mouvement 
anti-esclavagiste américain y est exposé 
avec abondance, etc. En somme, il est 
assez difficile de savoir à l'avance ce qu'on 
trouvera et ce qu'on ne trouvera pas dans 
ce dictionnaire. La seule façon de se gui- 
der est de se demander si tel ou tel sujet 
est de nature à intéresser un économiste 
ou un sociologue américain du commen- 
cement du vingtième siècle. C'est une rai- 
son suffisante, en tous cas, pour que nous 



DE SCIENCE SOCIALE. 



()5 



trouvions, nous aussi, dans la New Ency- 
clopedia des indications précieuses. 

Paul de RousiERS. 

L'Europe et l'Empire ottoman. Les 

aspects actuels de la question d'Orient, 
par René Pinon. Paris, Perrin, 1909, 
.\iii-603 pp. 

De 1728 à 1741. nous eûmes à Constan- 
tinople un ambassadeur dont l'intelligence 
supérieure égalait la merveilleuse habi- 
leté ; il sauva la Turquie des assauts de 
nos rivaux, négocia les traités de Belgrade 
et, en récompense des services rendus, 
obtint du sultan la précieuse capitulation 
de 1740. A cette époque, le marquis de 
Villeneuve, — c'était son nom, — trouvait 
cependant la question d'Orient singulière- 
ment complexe, et certes quand on con- 
naît les innombrables conseils que sa vi- 
gilance dut éviter et les intrigues au 
milieu desquelles il dut négocier, on ne 
peut trouver qu'il exagérait. Que dirait 
donc aujourd'hui l'habile marquis s'il ré- 
tournait à Constantinople ? 170 ans se 
sont écoulés depuis la paix de Belgrade 
et la même rivBlité de l'Autriche et de 
la Russie menace à la fois la paix de 
l'Europe et notre influence en Orient. 
Les forces qui se mesurent et la position 
respective des parties ne sont plus les 
mêmes, mais, ces changements n'ont pas 
rendu plus aisée l'intelligence de la ques- 
tion d'Orient ; au contraire, celle-ci, sou- 
mise aux complications croissantes des in- 
térêts moraux et économiques, est devenue 
beaucoup plus complexe encore. Au mi- 
lieu de ces conflits inextricables, on ne 
peut cheminer avec quelque sécurité et 
agir utilement que si l'on possède deux 
qualités spéciales : l'aptitude à l'analyse 
exacte et minutieuse des petits détails, le 
sens des réalités profondes qui, derrière 
les intrigues, dirigent les événements. 

M. René Pinon possède excellemment 
ces deux qualités particulières : aussi, 
personne n'était plus qualifié que lui pour 
nous donner le récit détaillé de chacune 
des nombreuses questions dont la réunion 
forme la question d'Orient. Depuis trois 
années, les lecteurs habituels de la Revue 



des Deux Mondes suivaient avec assiduité 
ses articles si documentés sur l'une ou 
l'autre de ces questions : aujourd'hui uu 
gros volume de 600 pages réunit en fais- 
ceau ces études qui se complètent réci- 
proquement. 

11 est impossible de suivre ici M. Pinon 
à travers les douze chapitres de son ou- 
vrage; aucun problème important n'est 
omis : la mer Noire et la Macédoine, l'I- 
talie et le conflit austro-serbe, la Bul- 
garie et le protectorat de la France, chaque 
point est étudié avec un égal souci de 
connaître les détails les plus menus et de 
rattacher les solutions à un ensemble plus 
large. Depuis six mois, tous les matins, 
des milliers et des milliers de lecteurs 
suivent dans leur journal les phases nou- 
velles de la question bulgare ou du conflit 
austro-serbe ; parfois ils s'étonnent de ne 
pas comprendre les dépêches que « le fil 
spécial » leur transmet. Si quelques-uns 
d'entre eux consentaient à lire l'étude de 
M. Pinon, ils verraient chacune de ces 
dépêches prendre à leurs yeux un sens 
nouveau et quand ils auraient achevé le 
livre, ils seraient tout étonnés de constater 
aussi combien est attachante une étude 
bien faite d'un point d'hi.stoire contempo- 
raine. Nous aimons les récits de conflits 
imaginaires : pourquoi oublions-nous que 
les luttes réelles comportent des combinai- 
sons mille fois plus ingénieuses, des 
scènes mille fois plus dramatiques? 

Oserai-je pourtant exprimer un regret? 
11 m'a paru que M. Pinon est trop opti- 
miste toutes les fois qu'il traite des inté- 
rêts et de l'action de la France dans le 
Levant. J'ai nommé au début de cet ar- 
ticle le marquis de Villeneuve ; quel sou- 
venir! Sans doute les conditions politiques 
de l'Europe ne permettent plus, à notre 
profit, pareille prépondérance; mais ce- 
pendant n'e.st-il pas vrai que le fléchisse- 
ment de notre influence extérieure a été 
plus grand que ne l'exigeait l'ascension 
légitime de nos rivaux. Là-bas, dans le 
Levant, notre langue ne jouit plus du 
même prestige et <( la bannière de l'empe- 
reur de France » n'est plus saluée avec le 
même respect. On sait à Constantinople 
que la flotte allemande est plus puissante 



tJG 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



que la nôtre et que les Germains sont plus 
nombreux que les Francs. Une diplomatie 
ne peut être efficace que si elle est ap- 
puyée sur un peuple fort ; méfions-nous 
des illusions; les alliances ou les capi- 
taux ne peuvent dispenser une nation de 
la nécessité de faire appel à la force et à 
la puissance expansive des individus et 
des familles qui la composent. 

Paul Bureau. 



Le Berry, par Antoine Vacher, 1 vol. 
15 fr. avec 48 figures et cartes dans le 
texte, 32 photographies et 4 planches de 
cartes et profils hors texte (Armand 
Colin, édit.). 

Nous avons déjà eu Toccasion de cons- 
tater l'orientation de plus en plus mar- 
(juée des études géographiques vers la 
recherche des causes et des effets. Parfois 
ces études — comme celles qui ont été 
analysées ici même sur la Flandre, la Pi- 
cardie, la Basse-Normandie, etc. — ont 
en plus le souci de donner une place pré- 
pondérante à ce qui a été appelé la géo- 
graphie humaine. Ce dernier point de vue 
n'a pas été celui de M. Antoine Vacher, 
et nous le regrettons, car son livre aurait 
pu figurer à côté de ceux que nous venons 
(le citer. 

L'auteur a voulu se spécialiser plus 
complètement dans l'ordre des faits que 
notre Nomenclature a nommé le Lieu. Par 
là, son ouvrage se rattache à notre science, et 
il devra être consulté par ceux de nos mem- 
bres qui voudraient étudier le Berry. Ils y 
trouveront un exposé exact et détaillé de 
la morphologie de cette région, de son 
liydrographie, du climat et du régime des 
eaux. Ils y trouveront également l'état ac- 
tuel de nos connaissances sur la délimi- 
tation des pays qui composent cette pro- 
vince, dans le passé et de nos jours. Ces 
pays, d'après M. Vacher, sont : la Cham- 
pagne, le Boischaut, la Sologne, la Brenne. 
la Vallée de Germigny, le Val, le Forêt, 
le Pays-Fort et le Sancerrois. 

La Champagne, qui s'étend autour de 
iiourges, comprend la partie la plus fer- 
tile : c'est un pays à sol calcaire et per- 



méable, où domine par conséquent la sé- 
cheresse. 

Le Boischaut, pays d'humidité moyenne, 
est situé au sud du précédent, dans le dé- 
partement de l'Indre : c'est un pays de 
bocage, de champs fertiles et de pâtures. 

La Sologne et la Brenne sont des régions 
où l'humidité est naturellement en excès, 
par suite de l'imperméabilité du sous-sol. 
Pendant longtemps, elles furent des pays 
pauvres, désolés et insalubres, où l'on ne 
cultivait guère que le seigle et le sarrasin. 
Elles s'améliorent aujourd'hui, au fur et 
a mesure des progrès de l'assainissement, 

La Vallée de Germigny et le Val sont des 
types caractéristiques de pays de vallées. 

Le Forêt est un petit pays de vergers 
qui a pour centre le bourg de Saint-Mar- 
tin-d'Auxigny ; il prospère grâce à la vente 
des nombreux fruits qu'il produit ; poires, 
pommes, cerises, abricots, etc. 

Quant au Sancerrois, c'est un pays de 
vignobles. 

Enfin le Pays-Fort doit son nom à la 
nature de son sol, composé d'une terre argi- 
leuse, lourde, dure à travailler. 

Ce livre forme un beau volume de plus 
de 500 pages, avec de nombreuses figures, 
photographies, cartes, etc. A noter égale- 
ment, la documentation parfaite et pré- 
cise sur laquelle l'auteur a appuyé sa thèse. 

P. DESCAMI'S. 

Pourquoi et comment on fraude le 
Fisc, par Ch. Lescœur, professeur à la I 
Faculté libre de Droit de Paris. — Paris, 
Bloud et C'«, I vol. 

Voici un livre auquel les impôts pro 
gressifs sur les successions et le projet 
d'impôt progressif sur le revenu donnent 
une actualité indiscutable. On est d'autant 
plus porté à frauder le fisc qu'il se montre 
plus exigeant, d'abord par un sentiment 
naturel de résistance à une charge nou- 
velle et souvent injustifiée, ensuite par 
l'intérêt croissant qu'olïre la fraude à me- 
sure que grossit l'impôt auquel elle per- 
met d'échapper. Un fonctionnaire amé- 
ricain à qui de fortes sommes étaient 
offertes pour l'engager à tempérer une 
surveillance qui lui incombait, avouait 



DE SCIENCE SOCIALE. 



67 



ingénument : « Every man lias his oirn 
limit : Tout homme a sa limite ». Le 
contribuable aussi a sa limite, et tel, qui 
se reprocherait une dissimulation d'actif 
dans une succession entraînant des droits 
de 5 % par exemple, n'hésitera pas à sous- 
traire au fisc ce qu'il pourra d'un héritage 
frappé de 25 ou de 50 %. 

M. Lescœur passe, en revue les princi- 
paux moyens de fraude en usage pour 
frustrer le fisc des droits qu'il s'arroge sur 
les transmissions par héritage. Les héri- 
tiers ne sont pas seuls à les pratiquer. Le 
« de cujus » prévoyant y a souvent re- 
court lui aussi. Et, instruit par cet exa- 
men, M. Lescœur expose comment on 
fraudera l'impôt sur le revenu. Un chapi- 
tre très curieux est consacré par lui à 
l'aspect moral de la question. Après avoir 
établi que les fraudes proprement dites 
doivent être absolument réprouvées, il in- 
dique quels silences habiles paraissent 
licites, quelles évasions fiscales, permet- 
tant de se mettre en dehors des hypo- 
thèses explicitement prévues par la loi, 
n'offrent prise à aucun reproche. 

La science sociale n'a pas à trancher les 
questions de conscience, mais elle est 
intéressée dans le problème des fraudes 
fiscales et des législations qui tendent à 
les multiplier. L'économie politique en- 
seigne avec raison que ces législations 
sont inopérantes ou. tout au moins, mal 
opérantes. Tout impôt démesuré, irritant, 
est d'un mauvais rendement économique. 
Mais il a, à notre point de vue spécial, un 
inconvénient plus grave encore. Il tend à 
diminuer l'esprit civique, le sentiment de 
loyale participation aux charges publiques, 
non seulement à celles qui sont imposées, 
mais encore à celles qui doivent être sup- 
portées volontairement. Les pays tyran- 
nisés ne connaissent en aucune façon cet 
esprit civique. Chacun y vit, s'il le peut, 
aux frais du Trésor, mais personne ne 
songe que les finances publiques ne sont 
que les finances communes à tous les 
citoyens; .surtout, personne n'imagine 
qu'il ait personnellement à s"en préoccu- 
per. En France nous ne .sommes pas, 
grâce à Dieu, réduits à cette situation, 
mais nous avons le plus pressant besoin 



d'organiser notre éducation civique, de 
susciter le dévouement au bien public par 
tous les moyens possibles. Tout le monde 
est assez disposé à reconnaître cette vé- 
rité, en principe; peu de gens travaillent 
à la réaliser. Ceux qui veulent faire de 
l'impôt un moyen de nivellement des for- 
tunes contribuent à tarir les sources de 
l'esprit civique dans la classe qui a le de- 
voir de se dévouer plus particulièrement 
au bien public. 

Paul DE ROUSIERS. 

Les sociétés coopératives de consoni- 
mation en France et à l'étranger, 

par J. Corréard (P. Lethielleux, édit., Pa- 
ris), préface de M. Paul Leroy-Beaulieu. 

Ce livre comprend deux parties : la pre- 
mière est un exposé historique du mou- 
vement coopératif; la seconde est une 
revue de son extension actuelle. 

La première moitié du siècle dernier 
vit plusieurs essais timides que l'on peut 
enregistrer comme les débuts de la coo- 
pération. 

Dès 1832, M.M. Schlumberg et Bourcart, 
industriels à Guebwiller (Alsace), firent 
construire une boulangerie à leurs frais, 
et la laissèrent ensuite gérer par les 
consommateurs . 

Toutefois, la première société réellement 
coopérative, fondée par les consomma- 
teurs eux-mêmes, fut celle de Rochdale 
(Lancashire), qui date de 1844. 

Depuis lors, les coopératives de con- 
sommation n'ont cessé de progresser, 
principalement dans les pays industriels : 
Angleterre, Belgique, Allemagne, etc. En 
France, c'est dans le département du 
Nord qu'elles sont le plus nombreuses. 

M. J. Corréard, qui s'est documenté 
d'une façon parfaite, nous donne de nom- 
breux renseignements statistiques à 'cet 
égard. En voici quelques-uns relatifs à 
l'année 1900 : 

Les sociétés de consommation anglaises 
firent cette année-là, un chiffre d'affaires 
d'environ 1.250.000.000 fr. (exactement 
50.053.000 £). 

Les coopératives allemandes, de leur 
côté, firent pour 310.000.000 fr. de ventes. 

En France, d'après l'auteur, ce chiffre 



68 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE DE SCIENCE SOCIALE. 



aurait été de 150.000.000 francs seulement. 

Il y a actuellement, une tendance vers 
la formation de fédérations coopératives 
pour les achats en gros, et c'est encore 
en Angleterre que ce mouvement est le 
plus marqué, à l'aide de wholesales. 

Au contraire le mouvement est presque 
nul, non seulement dans l'Europe orien- 
tale, mais aux Etats-Unis et dans les co- 
lonies anglaises. Les coopératives de con- 
sommation, pour réussir, ont besoin de 
trois choses : de grandes agglomérations 
urbaines, le prix relativement élevés des 
vivres, et l'aptitude à l'association. 

P. Descamps. 



AVIS 

Nous informons nos lecteurs que des 
tables de matières sont actuellement en 
préparation, tant pour les fascicules de 
l'ancienne série que pour ceux de la nou- 
velle. 

La table générale de la première série 
sera faite suivant l'ordre chronologique 
et l'ordre alphabétique des noms d'au- 
teurs, et sera mise en vente. 

Les tables de la deuxième série ne com- 
prendront que l'ordre chronologique, et 
seront distribuées gratuitement à tous nos 
abonnés. 



LIVRES REÇUS 

Le Chômage, par Philippe de Las Cases, 
avocat à la Cour d'appel (ouvrage cou- 



ronné par l'Académie des Sciences morales 
et politiques). 1 vol. in-12, de la « Biblio- 
thèque d'Économie sociale » ; prix : 2 fr. 
(Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda et 
C'% Paris). 

La France à Madagascar, histoire poli- 
tique et religieuse d'une colonisation, par 
Pierre Suau, avec une préface de M. Le 
Myre de Vilers. 1 vol. in-8° écu, orné de 
gravures; prix : 5 fr. (Librairie Académi- 
que, Perrin et C). 

Les principes de l'évolution sociale, par 
Dicran-Asclanian, docteur es sciences po- 
litiques et sociales, 2^ édit., revue et aug- 
mentée, 1 vol. 9fr. (Félix Alcan, édit.). 

L'Individu et les diplômes, par Abel 
Faure, 1 vol. 3 fr. 50 (P. V. Stock, édit.). 

Le machinisme : son rôle dans la vie quo- 
tidienne, par Max de Nansouty (12 confé- 
rences), 1 fort vol. in-8° écu avec 28 planches 
hors texte, 4 fr. (Pierre Roger et C'^, édit. 
Paris). 

Ce que les pauvres pensent des riches, par 
Fernand Nicolay, 1 vol. in- 16, 3 fr. 50 
(Librairie académique Perrin et C'''. 
édit.). 

Impôts directs et indirects sur le revenu, 
par Jules Ingenbleek (Mitch et Thron, édit. 
Bruxelles et Leipzig). 

Auguste Comte et son œuvre, par G. 
Deherme, 1 brochure avec 2 portraits 
hors texte : 2 fr. 50 (V. Giard et Brière, 
édit. Paris). 

Le Mont Saint-Michel à travers les âgc^ 
(en vente à la Direction du Musée du Mont 
Saint-Michel, 31, boulevard de Montmo- 
rency, Paris). 



BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE 

FONDATEUK 

EDMOND DEMOLINS 



LE CHOMAGE 

ET L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL 



PAR 



G. OLPHE-GALLIARD 



PARIS 

BUREAUX DE LA SCIENCE SOCIALE 

56, RUE JACOB, 56 
Avril 1909 



SOMMAIRE 



I^ — L'assistance par le travail. P. 3. 

Les essais ayant pour objet ce procédé répondent à des conceptions théori- 
ques. 

1» L'assistance par le travail en Angleterre- 

Le sj'stème de la Loi des Pauvres ne s'applique qu'à cei-taines catégories de 
chômeui's. Le succès des travaux de secours implique la qualité de la main- 
d'œuvre et la capacité de la direction. Système de VUnemployed workmen's 

Act de nm. 

2" Les travaux publics d'assistance par le ïravail en France. 

Les diverses tentatives en ce sens, notamment en 1787 et 1848, ont échoué par 
suite de l'absence de ces conditions. 

3' Les entreprises privées d'existence par le travail en France sont éta- 
blies sur des bases contraires à la nature du problème. Elles en aggravent 
les termes au lieu de les résoudre. 

Les travaux publics de secours résolvent le problème pour certaines catégo- 
ries de chômeurs. 

I. — Colonies agricoles. P. 63. 

1° Les Colonies agricoles, en France et à l'Etranger. Elles ne constituent 
un remède contre le chômage que dans certains cas particuHers, et ne peu- 
vent être étendues à l'ensemble des intéressés. 

2° L'exode rural. Contrairement à une opinion régnante, elle n'est pas une 
cause d'aggi-avation du problème, et le retour aux champs ne saurait cons- 
tituer un remède général. 

II. — Conclusions. P. 113. 

Le problème du chômage change d'aspect suivant le niveau social des travail- 
eurs en cause. 11 n'y a pas de remède absolu et applicable à tous. 



LE CHOMAGE 

ET L'ASSISTAJNCE PAR LE TRAVAIL 



L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL 

Pendart longtemps, on a cru en France à la toute-puissance 
économique de l'État; une séculaire désuétude de l'initiative 
privée, dans ce pays, a conduit à le considérer comme l'auteur 
responsable de la prospérité du pays. Une telle conception de 
l'ordre social devait naturellement amènera considérer le chô- 
mage comme une charge de la société représentée par les pouvoirs 
publics. Rien de plus simple : il suffit que l'État fournisse une 
occupation rétribuée aux travailleurs qui viennent à en manquer. 
De là, la notion socialiste du droit au travail telle que la conce- 
vaient Fourier et ses disciples i. De là aussi les tentatives 
d'application de ce remède que nous allons étudier. Dès 1790, à 
la suite de la crise industrielle et agricole de 1788, le Comité de 
mendicité, nommé par l'Assemblée nationale, exprimait de la 
façon suivante la pensée qui devait conduire ces expériences : 
« Le devoir de la société est de chercher à prévenir la misère, 
de la secourir, d'offrir du travail à ceux auxquels il est nécessaire 
pour vivre, de les y forcer s'ils refusent, enfin d'assister sans 
travail ceux à qui l'âge ou les infirmités ôtent tout moyen de 

1. Fourier, Traité de l'VniU universelle, 1822, 2» éd., p. 179, 



4 LE CHOMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

s'y livrer. Tel est le sens qui est donné à cet axiome politique 
que tout homme a droit à sa subsistance, et à cette vérité incon- 
testable que la mendicité n'est un délit que pour celui qui la 
préfère au travail. » La constitution de 1793 proclamait la même 
interprétation du droit à la vie : « L'assistance publique est un 
devoir sacré ; la société doit pourvoir à l'entretien des citoyens 
malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en leur 
garantissant les moyens d'existence s'ils sont incapables de 
travailler. » De même le préambule de la constitution de 1848, 
dans son article 8 : « La République doit, par une assistance 
fraternelle, assurer l'existence des nécessiteux, soit en leur 
procurant du travail dans la mesure de ses ressources ^ , soit 
en donnant, à défaut de famille, du secours à ceux qui sont 
hors d'état de travailler. » Sans aller jusqu'à reconnaître l'obli- 
gation des pouvoirs publics en cette matière, le Conseil supérieur 
du travail, en 1896, croyait encore à la possibilité et à l'efficacité 
de cette intervention; l'un des vœux adoptés était le suivant : 
« La création de chantiers pour chômeurs est préférable à la 
distribution de secours en nature ou en argent. Les avantages 
moraux qu'elle présente sont incontestables : elle conserve la 
dignité de l'ouvrier, qui a la conscience de faire œuvre utile; 
elle le garde de l'oisiveté, de l'intempérance, et elle permet de 
combattre efficacement la paresse et la mendicité. » Cette pensée 
abstraite montre qu'en dépit du changement d'opinion au sujet 
du devoir de l'État, les auteurs de cette déclaration s'inspiraient, 
au fond, comme les sociologues de 1793 et 1848, moins des 
nécessités de la pratique que d'un concept purement théorique. 
Si l'on ne partage plus aujourd'hui- la même confiance rela- 
tivement à l'action directe des pouvoirs publics, ce changement 
est dû peut-être en partie à l'influence des doctrines libérales, 



1. Celte formule fut adoptée après le rejet de la proposition d'Armand Marrast, qui 
sanctionnait le droit au travail pour tout homme valide. Nous verrons toutefois 
dans un instant que la différence entre les deux formules est purement théorique 
et ne contient, en fait, qu'une question de degré dans l'application. 

2. N'y a-t-il pas un indice de cette variation dans ce fait que l'enquête du Conseil 
supérieur, en 1896, concernait surtout l'assistance par le travail, alors que celle 
de 1903 s'occupe presque exclusivement des caisses d'assurance. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. o 

qui n'ont cessé de lutter, durant tout le xix* siècle, contre celles 
du socialisme : ces doctrines ne sont pas en efi'et du domaine 
exclusif de l'École, mais concordent trop bien, sur beaucoup de 
points, avec les tendances naturelles aux milieux patronaux et 
avantagés de la fortune pour n'être pas partagés par ceux-ci. 
Cependant leur action ne suffit pas à expliquer ce mouvement 
d'opinion : en Angleterre, où le tempérament social des individus 
s'accommodait de leur application et leur a longtemps assuré une 
prééminence absolue, elles n'ont pas empêché des essais d'in- 
tervention directe de l'État, dont la date est reculée et qui furent 
renouvelés à différentes reprises. Nous verrons que la méthode 
suivie, dans ce pays, par le gouvernement répond moins à un 
principe abstrait qu'à des tentatives d'ordre pratique. Nous 
croyons donc que le mouvement dans les esprits qui vient d'être 
signalé doit être attribué plutôt à une connaissance plus exacte 
des lois qui régissent les rapports sociaux et de l'inutilité des 
efforts qu'on peut tenter pour s'y soustraire. Ce sont ces lois 
naturelles que nous essaierons de dégager, en faisant abstraction 
de tout principe à priori. Mais nous de\dons constater que le 
remède au chômage consistant dans l'organisation de travaux de 
secours est le fruit, dans notre pays du moins, de conceptions 
d'ordre théorique. 

Dans cette matière, on distingue généralement le droit au 
travail de Vassistance par le travail : le premier rend tout chô- 
meur valide créancier de l'État qui contracte l'obligation de lui 
fournir du travail; la seconde secourt les sans-travail dans la 
mesure des ressources disponibles et de la bonne volonté de ceux 
qui s'en occupent; au premier correspondent les ateliers 
nationaux de 1789 et 18V8 ; à la seconde, les travaux de secours 
organisés facultativement par les administrations publiques et 
par les particuliers ' . La distinction est purement abstraite 
et n'est réclamée par aucune réalité : dans les deux sys- 
tèmes on retrouve la croyance au pouvoir, appartenant à un 
agent extérieur, d'agir directement sur les conditions du travail 

I. Cf. Lecoq, L'Assistance par le travail, 1900, p. 99, 130, 239, etc. 



b LE CHOMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

et de procurer un emploi à celui qui n'en a pas; ce sont les 
mêmes lois sociales qui régissent l'un et l'autre. Le droit au 
travail, dans son fondement philosophique, est si peu contes- 
table *, que l'efficacité du système de l'assistance par le tra- 
vail une fois reconnue, devrait avoir pour conséquence natu- 
relle et forcée l'organisation d'ateliers nationaux; pour celui qui 
considère le problème du chômage d'une façon concrète, il n'est 
pas admissible qu'un principe abstrait puisse s'opposer à l'adop- 
tion du remède qui supprimerait un tel fléau. La seule différence 
entre les deux systèmes réside seulement dans le mobile théo- 
rique qui l'inspire : ce qui n'est qu'une faculté dans l'un devient 
une oblig-ation dans l'autre. Cette différence, n'étant pas scienti- 
fique, ne suffit donc pas pour séparer, dans l'étude de leurs 
conditions naturelles, les essais ressortissant à chacun d'eux : 
l'objet de ce chapitre consistera à reconnaître dans quelle mesure 
et sous quelle forme l'Etat ou les particuliers peuvent résoudre 
efficacement le problème en jeu en organisant des ateliers pour 
les chômeurs. 



I. — L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL EN ANGLETERRE. 

L'assistance par le travail ne date pas du régime économique 
actuel. Il existait des maisons de travail, où l'indigent valide 
recevait un secours en échange du travail qu'il exécutait, dès le 
XVI® siècle, en France, en Allemagne et en Italie. En Angleterre, 
une loi de 1601, org-anisant l'assistance publique, créa les 
workhouses : les indigents invalides ou âgés et les enfants étaient 
secourus, soit à domicile, soit dans les hospices; ces derniers 
étaient, d'autre part, consacrés en partie à des ateliers où les 
indigents valides pouvaient venir travailler; un secours leur 
était donné ; souvent ils étaient logés et nourris. La charge de 
cette organisation incombait à chaque paroisse. Elle constituait 

1. II n'est, à ce point de vue, qu'une conséquence du droit à la vie, affirmé 
par tous les tliéologiens (cf. saint Thomas d'Aquin, Somme, II, 2, Quœst. LXVI, 
art. VII. — Léon XIII, Enctjcl. lier. nov.. etc. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 7 

un fardeau très lourd, puisqu'en 1683 les dépenses qu'elle néces- 
sitait dépassaient pour l'Angleterre seulement 665.000 livres ster- 
ling, presque la moitié des dépenses totales du royaume. On ne 
songea cependant pas à en restreindre l'application ; au contraire, 
une loi de 1723 généralisa l'institution. Bien mieux, sous l'inspi- 
ration d'idées humanitaires, la loi de 1782, connue sous le nom 
de Gilberl' sAct, en adoucit encore les dispositions : elle organisa 
notamment le travail au dehors du workhouse. L'Administration 
s'occupait de trouver un travail convenable pour les valides, à 
proximité de leur domicile; elle percevait elle-même les salaires 
et les employait à la rémunération du travailleur ; si ces salaires 
étaient insuffisants, elle en complétait le montant sur le fonds 
des pauvres. Le taux de la rémunération dont bénéficiaient ainsi 
les indigents était déterminé en considération du prix des choses 
nécessaires à la vie ainsi que des charges de famille. Il suffisait, 
pour bénéficier de ce régime, d'affirmer que le travail auquel on 
se livrait ne fournissait qu'un salaire inférieur à ce taux : l'Admi- 
nistration plaçait le travailleur comme il vient d'être dit, etpayait, 
le cas échéant, la dili'érence entre le salaire reçu et le taux fixé '. 
U effet de ce système fut désastreux. On avait cru établir de la 
sorte un salaire minimum, et obliger les employeurs à élever 
les rémunérations qu'ils payaient : on aboutit, au contraire, à 
leur abaissement. Conformément à la loi suivant laquelle les 
gains accessoires conduisent à une réduction du salaire de la 
profession principale de chaque travailleur, sans que la totalité 
de son gain puisse s'élever au-dessus du niveau de la vie ac- 
cepté par lui-, les patrons ne payèrent plus que la différence 
entre le taux normal et celui dont la paroisse acceptait la charge. 
Les travailleurs, de leur côté, voyant leur sort assuré, ne fai- 
saient plus d'effort pour atteindre le salaire habituel, et accep- 
taient sans difficulté celui que les patrons leur offraient. L'ad- 
mission au bénéfice de l'assistance était encore facilitée par la 



1. Conseil sup. dutrav., Rapport sur la quesi.du cltàm., 1896, p. 203. — L. Bas- 
sereau, Réforme sociale, 4<= série, t. X. — Munsterberg, L'Assistance, 1902, p. l9o 
et suiv. 

2. Cf. P. Bureau, Le contrat de travail, 1902, p. 172 et suiv. 



8 LE CHOMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

jurisprudence les années suivantes. Les dépenses occasion- 
nées par ce régime s'élevèrent démesurément : en 1803, elles 
montaient à 4.077.000 livres et en 1818, à 7.870.000. Le nombre 
des secourus progressa considérablement. Le fainéant, à ce 
régime, était mieux traité que le travailleur, puisqu'il recevait 
le même salaire sans se donner de peine : il recevait 151 onces 
de nourriture alors que, dans certains métiers, l'ouvrier n'en 
gagnait que 122 par son travail. La production utile repré- 
sentait à peine 5 0/0 des secours distribués. En même temps, 
les vrais travailleurs se trouvaient profondément atteints par 
cette baisse des salaires et se transportaient dans des districts 
où cette influence se faisait moins vivement sentir. Des émeutes, 
des séditions, des incendies et des crimes furent suscités 
par le malaise qui en provenait. Une enquête organisée en 1833 
montra que la situation était devenue intolérable. Elle aboutit 
à la loi des pauvres du 14 août 18S4 ^. 

Le principe de cette loi consista à rendre la position de l'in- 
digent valide qui bénéficiait des secours moins enviable que 
celle de l'ouvrier de la plus basse classe : on voulait ainsi à la 
fois décourager les paresseux et permettre aux travailleurs de 
relever leur situation. A cet effet, le règlement du 31 décembre 
1834, partant de ce principe que le secours à domicile était une 
« fabrique d'indigents » [out door relief manufactures paniers) ^ 
les limita aux cas de nécessité absolue, notamment à ceux des 
infirmes et des vieillards. Quant aux valides, ce règlement et 
celui de 1847 prescrivaient leur internement pendant toute la 
durée des secours et un régime de travail forcé peu attrayant. 
La pratique renchérit encore sur ces vérités : l'assisté était 
soumis à une sévère réclusion et séparé de sa famille^; l'uni-, 
forme était porté même pendant les sorties ; les locaux étaient 
insuffisants, le travail pénible. Le workhouse acquit ainsi une 
réputation telle que, dans certains districts, tous les assistés re- 

1. L. Bassereau, loc. cit. — Miinsterberg, loc. cil.— Leroy-Beaulieu, Traité d'E- 
conomie politique, t. IV, p. 482-483. 

2. La circulaire du 3 novembre 1885 a autorisé les conjoints à se réunir lorsqu'ils 
ont plus de soixante ans. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 9 

fusèrent d'y entrer. « L'atteinte portée à la liberté individuelle, 
le rude labeur qui n'est suivi d'aucun salaire personnel, la 
nourriture parcimonieusement mesurée et extrêmement simple, 
la privation de toutes les douceurs qui, au dehors, sont acces- 
sibles même aux plus pauvres, la triste société qu'on y ren- 
contre, les traitements souvent rudes des directeurs, mais sur- 
tout la dispersion de la famille dont chaque membre est envoyé 
dans la division qui le concerne, tout ceci fait que le nom de 
ces maisons sonne à l'oreille d'une manière très analog-ue à 
celui de prison. Dans toutes les classes de la population qui 
ne sont pas entièrement dégradées, on s'efforce de travailler 
jusqu'au bout, on soulïre les suprêmes privations avant de 
songer à ce moyen le salut ^ » Ces conditions doivent sembler 
particulièrement dures au travailleur anglais, qui ne conçoit 
pas l'existence en dehors du home où il vit indépendant et 
libre : « Interner un Anglais dans une de ces workhouses où sa 
liberté sombre, où son individualité s'efface, c'est lui infliger 
l'humiliation par excellence et le dégrader socialement ; c'est, 
en lui assurant matériellement des moyens d'existence, le 
priver de tout ce qui constitue la raison d'être de cette exis- 
tence elle-même 2 ». Rien ne saurait mieux exprimer cette 
aversion que cet aveu poignant recueilli d'un ouvrier des docks 
de Londres : « Je sais que le workhouse m'attend. J'y songe tous 
les soirs en me mettant au lit, et j'en frissonne (/5A^^G?â?e;' «^ it). 
Il y a des moments où je me dis qu'il vaudrait mieux faire un 
coup de tète et en finir tout de suite -^ ». 

Ce régime a eu, par suite, une efficacité considérable pour 
diminuer le nombre des assistés. De 1.088.659 en 1849, celui-ci 
passait à 80 1.8 U en 1851, 984.266 en 1871 et 674.204 en 1893. 
Par rapport à la population totale, ces chiffres donnaient les 
proportions de 6,27 % en 1849, 5,19 en 1851, 4,34 en 1871 et 
2,29 en 1893^. Il a donc incontestablement le résultat d'é- 



1. Mûnsterberg, o/?. cil., p. 198-199. 

2. Martin Saint-Léon, Une réforme sociale en Anglelerre, 1900. 

3. P. de Rousiers, Le Irade-unionisme en Angleterre, 1904, p. 162-163. 

4. M. Saint-Léon, op. cit. — Mûnsterberg, op. cit., p. 199. 



10 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

carter les catégories de travailleurs capables de s'élever, mais 
qui céderaient facilement à la tentation de cesser tout efTort, 
pour peu qu'on leur en fournisse les moyens. En revanche, il 
atteint d'une façon imméritée certains éléments, qui ne sont 
peut-être pas une infime minorité, victimes de la mauvaise 
chance ou d'une éducation insuffisante : l'exemple des dockers 
en est une preuve i. Un tel régime constitue, en ce qui concerne 
ces catégories de travailleurs, une pénalité imméritée — et 
partant odieuse — de n'avoir pas su réussir dans l'existence, 
un dépit de la vie de labeur et de fatigue sans jouissances qu'ils 
ont menée. Le luorkhouse ne dispense donc pas, à cet égard, 
d'un remède approprié aux travailleurs qui se trouvent sans 
ouvrage indépendamment de toute faute de leur part. On 
pourrait à la rigueur trouver une atténuation de cette lacune 
dans la facilité qui est donnée aux giiardians, dans ces éta- 
blissements, d'employer les sans-travail, en dehors de ceux-ci 
et sous leur surveillance 2. Néanmoins, le régime du workhouse 
n'en subsiste pas moins, puisque le travailleur ainsi occupé 
reste toujours soumis à la discipline, à la déchéance et au paie- 
ment du salaire en nature imposés à tout assisté. D'autre part, 
l'administration se préoccupe de plus en plus de distinguer 
entre les catégories d'assistés, et d'isoler celles qui ne doivent 
pas être contaminées par le contact du ivorkhoiise : aussi en 
écarte-t-elle les enfants, qu'elle place dans des institutions 
spéciales. C'est ce qui explique que le nombre des secourus à 
domicile {out door paupers) reste toujours trois fois supérieur 
à celui des hospitalisés (m door paupers). 

On fait à ce système un autre reproche qui est moins fondé. 
La terreur qu'inspirent les maisons de travail n'a pas de prise, 
sur les éléments inférieurs de la population : les individus qui 
n'ont plus aucun désir de relèvement et qui sont définitivement 
dégradés moralement y trouvent au contraire un gite et des 



1. C'est au workhouse que la grande majorité des dockers viennent finir leur exis- 
tence. L'un d'eux disait : « A Liverpool, voyez-vous, pour un vieillard, il n'y a que 
le worlihouse et l'eau des docks. « (De Rousiers, op. cit., p. 161-1G2.) 

2. Cons. sup. du trav., op. cit., p. 155-156. 



l"'assistance par le travail. 11 

ressources qui leur permettent de passer la mauvaise saison en 
attendant de pouvoir reprendre leur vie de vagabondage. On 
constate ce fait en comparant l'augmentation du nombre des 
hospitalisés par rapport à celle de la population totale : en 
1851, les premiers formaient les 0,57 de la seconde; en 1871. 
0,61; en 1893, 0,57. On voit que cette proportion a plutôt une 
tendance à s élever, alors que nous avons vu un abaissement no- 
table et progressif de la proportion totale des assistés ^ Le fait 
ne semble cependant pas constituer un argument contre le 
workhoiise. Il faut considérer en effet que cette catégorie, laissée 
à elle-même, n'en serait pas moins à la charge de la société : on 
sait qu'elle exploite l'assistance publique et la charité privée 
d'une façon bien plus coûteuse que par ce système. Elle cons- 
titue de plus un danger public, tant par les crimes et les délits 
qui lui sont imputables, que par l'exemple pernicieux d'exis- 
tences perverties. S'il n'est peut-être pas possible de purger 
complètement une population de cette lie qui reste une menace 
constante pour son développement, il faut du moins se féliciter, 
lorsqu'on en a isolé une quantité notable sans un sacrifice exa- 
géré pour la communauté. Pour cette classe d'individus, le ré- 
gime du ivorkhouse semble tout indiqué : à la condition de ne 
s'apphquer exclusivement qu'à celle-là, il réalise une sélection 
en éloignant les individus capables de relèvement social et 
traite les déchus volontaires comme ils le méritent -. 

1. Mùnsterberg, loc. cit. 

2. Il ne nous est pas possible de nous associer aux indignations de certains socio- 
logues (cf. M"" Th. Benlzon, Revue des Deux-Mondes, septembre 1894, p. 115-116, 
cit. Leroy-Beaulieu, op. ci(.. p. 489-490) au sujet du procédé employé par les auto- 
rités de Boston à l'égard des vagabonds incorrigibles, qu'elles relèguent dans les îles 
avoisinantes en les obligeant à un travail forcé au lieu de leur permettre de vivre 
oisivement et confortablement aux dépens des âmes charitables ; ces îles sont, parait-il, 
devenues un réceptacle d'immondices morales qui soulèvent le dégoût et la pitié, 
et ce spectacle serait, paraît-il, un témoignage de la barbarie et de l'égo'isme des 
Américains. On oublie, lorsqu'on s'apitoie ainsi sur le sort de ces misérables, qu'il 
s'agit là d'éléments irréformables et qui constituent un danger pour la partie saine 
de la population qui travaille à son propre développement. Un tel régime ne serait 
odieux que s'il s'appliquait à des individus malheureux, mais méritants. Dans l'es- 
pèce, il s'agit seulement de savoir si, sous prétexte de la liberté individuelle de gens 
qui ne savent pas en user, on empêchera les citoyens honnêtes d'user de leur droit 
de vivre dans le sens d'un développement normal de la nature humaine, et de se 



12 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

L'insuffisance de ce système, en ce qui concerne les chômeurs 
proprement dits, c'est-à-dire les travailleurs privés d'ouvrage 
par des circonstances indépendantes de leur volonté, apparaît 
dans l'examen des essais suivants i. En 1861, la guerre civile qui 
éclata aux États-Unis ayant arrêté l'exportation du coton, l'in- 
dustrie textile anglaise subit une crise intense. Le 11 novembre, 
la direction de l'Assistance publique, voulant se mettre en me- 
sure d'en prévenir les effets, demanda des rapports aux bureaux 
de paroisse [Boards of guardians). Ceux-ci répondirent que la 
proportion des assistés étant encore normale (2,7 % de la popu- 
lation), ils étaient prêts à parer aux événements. Cependant, 
l'année suivante, le nomble des indigents monta dans une pro- 
portion telle qu'au 22 novembre, il atteignait les 13 % de la 
population, et que, dans certaines localités, cette proportion s'é- 
levait à 20 et 25 % . Elle fut même doublée au mois de décembre, 
et le nombre des assistés fut de 508.293 contre 259.385 le mois 
précédent. Des comités locaux, au nombre de 170, recueillirent 
des souscriptions volontaires, et vinrent en aide aux bureaux 
des pauvres en assistant 236.310 indigents. Les secours distri- 
bués atteignirent la somme de 1.086.775 francs pour la première 
semaine de décembre. Ce moment marqua le point culminant de 
la crise, qui s'atténua en 1863. 

Néanmoins cette situation était la preuve que le système de 
l'assistance publique aidée par la charité privée ne permettait 
pas de parer à de semblables éventualités; 25.000 adultes valides 
recevaient des secours sans pouvoir être occupés à aucun travail, 
et un tel régime, en se prolongeant, aurait ramené infaillible- 
ment à celui du Gilberfs Act. Aussi le ministre de l'intérieur, 
le 29 avril 1863, se préoccupa de savoir si les chômeurs ne 



libérer, dans ce but, des obslacles qui les en emp(}chent. Le libéralisme, ainsi en- 
tendu, n'est même pas du sentimentalisme, puisqu'il place dans sa considération les 
sujets les moins intéressants au-dessus de ceux qui donnent à la vie sociale son im- 
pulsion; il constitue une doctrine nettement antisociale, dont la conclusion logique 
serait la suppression de tous les organismes qui ont pour objet la défense contre les 
malfaiteurs. 

1. Les renseignements qui suivent sont empruntés au Rapport sur la question du 
chômarje, p. 156 et suiv. 



l'assistance par le travail. 13 

pourraient être employés à des travaux organisés pour eux, et 
qui auraient l'avantage moral de subordonner les secours à un 
travail accompli et de le transformer en un salaire. Le rapport 
fut remis le 31 mai, indiquant les mesures législatives à prendre 
pour autoriser les communes à entreprendre ces travaux, et 
énuméraut une série d'entreprises sanitaires, pour une somme 
de 37 millions et demi, pouvant être effectués immédiatement. 
Un projet de loi fut déposé le 8 juin et voté le 21 juillet. La nou- 
velle loi mettait 30 millions à la disposition d'une commission 
de prêts, chargée d'avancer aux communes, en vue des travaux 
à effectuer, des sommes pour une durée de trente ans et portant 
intérêt à 3 1/2 % . D'autres sommes étaient inscrites au budget 
pour participer à la dépense occasionnée. 

Lexécution de la loi commença immédiatement. Le 20 janvier 
ISeV, plus (le 22 millions avaient été avancés aux communes; 
d'autres prêts étaient à l'étude pour une somme de 1.152.500 fr., 
et de nouvelles demandes, s'élevant à près de 12 millions et 
demi, étaient annoncées. Le 7 avrils des chantiers étaient ou- 
verts dans i9 localités; 4.838 ouvriers y étaient occupés avec un 
salaire moyen de 15 fr. 60 par semaine; 3.000 autres ouvriers 
étaient occupés à des entreprises privées. On estimait que 
38.000 personnes se trouvaient ainsi soutenues et protégées 
contre la misère. Le 18 juin, le nombre des indigents assistés 
par les bureaux de paroisse était descendu à 28.261. Une 
deuxième loi, au mois de juillet, autorisa de nouvelles avances 
pour 8.750.000 francs, et les travaux se développèrent encore. 
Le 7 novembre, 6.i2i ouvriers étaient occupés dans les travaux 
publics, et 2.000 dans les entreprises privées; plus de 40.000 per- 
sonnes étaient secourues par ce moyen. Le succès n'était pas seu- 
lement dans les chiffres, mais aussi moral : le travail était pro- 
ductif, et les mêmes hommes qui, au ivorkhoiise, fournissaient à 
peine pour un penny journalier, arrivaient en quelques jours à 
en produire pour plus de deux shellings. La santé de ces travail- 
leurs, habitués aux conditions hygiéniques défectueuses des ma- 
nufactures de coton, gagna rapidement au travail en plein air. 

Le résultat de cette expérience démontre qu'il n'y a pas 



14 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

d'impossibilité radicale à transporter un travailleur d'une pro- 
fession dans une autre. La grande majorité des ouvriers occupés 
de la sorte appartenaient à l'industrie textile (les trois quarts 
environ). Les travaux eflectués consistèrent généralement en ou- 
verture de rues, pavage, canalisation, drainage et construction 
d'égouts. « On avait dit, écrit dans son rapport de 1865 M. Raw- 
linson, que les ouvriers de fabrique étaient complètement inca- 
pables de se livrer à tout autre travail que celui de surveiller 
leurs machines dans les salles bien chauffées. Le maniement de 
la pelle et de la pioche devait ^détruire chez eux la délicatesse 
de main nécessaire à manipuler les légers fils de coton. L'expé- 
rience a prouvé le contraire : en quatre semaines, six semaines 
au plus, les ouvriers ont pris l'habitude du travail extérieur et 
sont devenus de tout autres hommes au point de vue physique. 
Plusieurs ont acquis l'habileté nécessaire pour poser convena- 
blement les conduites et tuyaux d'écoulement et ont pu suppléer 
les ouvriers dont c'était le métier spécial. » La difficulté, à vrai 
dire, était moindre pour des tisseurs qu'elle ne l'eût été pour des 
ouvriers ayant acquis une forte spécialisation technique : à l'ex- 
ception de quelques spécialistes employés à certaines opérations 
du tissage, aucun apprentissage n'est requis dans cette pro- 
fession, où la conduite d'un métier s'apprend en quelques jours i. 
L'ouvrier conserve donc toute sa souplesse intellectuelle et 
musculaire qui lui permet d'apprendre, s'il en sent le désir ou 
la nécessité, tout autre genre de travail. Mais la principale raison 
de cette adaptation nous est donnée par le rapporteur lui- 
même : « Tous les ouvriers, continue-t-il, n'ont pas été, en bloc, 
placés sur les chantiers; il n'y a pas eu de pression sur eux; on 
n'y a admis que des volontaires, désireux de secouer le joug de 
la charité. Beaucoup d'entre eux ont préféré rester dans l'oisi- 
veté et recevoir les secours de Tassistance publique qui n'exigeait 
d'eux, en échange, qu'un simulacre de travail ». Ces considéra- 
tions nous font entrevoir une première condition du succès des 
travaux de secours : ces travaux doivent être appropriés, sinon 

1. Cf. P.deRousiers, LaQuestion ouvrière en Angleterre., 1895, p. 399, 414, 417. 



l'assistance par le travail. 15 

physiologiquement, au moins moralement; aux ouvTiere à 
secourir; une première sélection s'établit ainsi de façon à ce 
qu'ils ne s'appliquent qu'à ceux qui sont capables d'exercer 
l'eflbrt musculaire nécessaire, et qui ne reculent pas devant lui. 
Ils sont inapplicables aux débiles, aux femmes et aux enfants, 
qui n'auraient pas la force voulue, et à ceux qui répugnent à 
l'énergie qu'implique tout effort énergique et continu. 

La démonstration de cette condition ressort avec évidence de 
la comparaison entre cette expérience et un autre essai du même 
genre qui avait été tenté en Irlande, lors de la disette de 18i6. 
« Si les ingénieurs du gouvernement avaient été chargés de 
l'exécution des travaux et si, comme on l'a fait en Irlande pen- 
dant les années de famine, ils ne s'étaient préoccupés que d'ou- 
vrir de vastes chantiers à des masses ouvrières, sans chercher à 
faire un choix entre les individus, bons ou mauvais, il n'y aurait 
pas eu d'émulation, de sorte que les paresseux, les incapables, 
les indisciplinés auraient déteint sur tous. Heureusement, dans 
le Lancashire, les chantiers ont été divisés et subdivisés, de sorte 
que les ouvriers ont pu être groupés en petites équipes sous la 
direction d'un petit nombre d'hommes expérimentés, et contrôlés 
par des surveillants désignés par les autorités locales intéressées 
à la bonne conduite des opérations. » 

De ce double exemple en sens inverse apparaît d'une façon 
lumineuse l'importance, pour la réussite du système, de iélé- 
menl moral et personnel chez les intéressés; il en est ainsi d'ail- 
leurs de toute entreprise industrielle : pour qu'elle réussisse, il 
faut que la main-d'œuvre s'y prête. iMais cette condition en im- 
pose une nouvelle : le choix de la main-d'œuvre, le discernement 
de la valeur des ouvriers, supposent par eux-mêmes la capacité 
de ceux qui dirigent ; toutes les autres parties de l'entreprise la 
requièrent également. Sur ce point encore, la comparaison entre 
les expériences anglaise et irlandaise ne laisse aucun doute, et le 
rapport de M. Rawlinson, de 1864, est très explicite sur ce point. 
Après avoir rappelé la méfiance avec laquelle le souvenir de 
l'échec de 18i6 fit accueillir la nouvelle tentative, le rapporteur 
pronostique un sort différent pour celle-ci, et il en donne les 



16 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

raisons : (( C'est que tous ces travaux ont été décidés et exécutés 
sous le contrôle des seules autorités locales qui en avaient préala- 
blement évalué le montant des dépenses; les frais d'intérêt et 
d'amortissement des prêts étant garantis par les revenus ordi- 
naires de chaque district, on comprend que même des entre- 
prises privées pourraient être effectuées sans risque dans des 
conditions semblables. La somme prêtée n'était livrée que par 
fractions, ordinairement par dixième; et, avant d'obtenir un 
nouveau versement, il fallait produire un mémoire justificatif 
des dépenses faites et un état de l'avancement des travaux. Véri- 
fication en était faite par un ingénieur de l'État qui donnait 
ensuite son avis. 

« En Irlande, lors de la grande famine de 1846, il n'en avait 
pas été de même. Les plans et devis avaient été dressés, les tra- 
vaux exécutés par les soins des ingénieurs de l'État. Les munici- 
palités et les propriétaires qui devaient bénéficier des travaux et 
en garantir le paiement, n'avaient été appelés qu'à donner leur 
consentement. Or, en plus d'un cas, les dépenses avaient dépassé 
les devis primitifs ; parfois, elles avaient été doublées et triplées; 
de là, refus des propriétaires déçus de remplir leurs premiers 
engagements. De plus, les autorités locales n'ayant pas désigné 
les travaux à exécuter, n'en ayant pas établi les devis, n'y ayant 
pas même collaboré, s'étaient complètement désintéressées de la 
surveillance de l'exécution des travaux. » On saisit là toute la 
différence qui existe entre une administration dirigée par les bu- 
reaucrates et celle que représentent des hommes d'affaires doués 
d'initiative; c'est la différence qui sépare l'Irlandais de l'An- 
glais ^ On trouverait déjà un indice de cette supériorité de l'ex- 
périence de 1864, dans la rapidité et la décision avec laquelle 
l'affaire fut menée; nous avons cité à dessein les dates des 
différentes phases de l'organisation : quand on songe aux dé- 
lais qui sont nécessaires, dans d'autres administrations, pour 
élaborer des rapports, dresser des projets, et les exécuter, on 
ne peut qu'être surpris de voir l'administration anglaise agir 

1. Cf. Science sociale, t. VII, p. 197 et suiv., t. XX, p. 420 et suiv. 



L ASSISTANCE PAR LK TRAVAIL. I 7 

comme le ferait un industriel soucieux de ses propres intérêts. 
L'opposition entre les deux façons d'agir, suivant le type ad- 
ministratif en jeu, apparaît encore dans les expériences sui- 
vantes, qui eurent aussi l'Irlande pour théâtre, et qui se renou- 
velèrent à trois reprises, en 1880, en 1886 et en 1891. Le 
rapport officiel ne donne que des indications très succinctes à 
leur sujet. 11 nous apprend cependant qu'en 1880, des avances 
avaient été faites aux grands propriétaires et aux autorités sani- 
taires, pour une somme de 29 millions, qui fut consacrée à des 
travaux d'irrigations ou de drainage. En 1886, ce furent les bu- 
reaux de bienfaisance qu'on chargea de l'exécution des travaux : 
c'était là une preuve que le précédent essai n'avait pas donné 
tout ce qu'on en attendait. On entreprit la construction de voies 
publiques qui auraient pu rendre de grands services. Mais les 
ouvriers, privés de tout stimulant, soit de la crainte d'un renvoi, 
soit de l'espoir d'un gain plus élevé, s'abstinrent de déployer la 
moindre activité. Les chefs d'équipe, choisis parmi les chômeurs, 
se gardaient bien de les inciter au travail. Aussi les routes com- 
mencées furent-elles laissées à moitié terminées ou faites sans 
souci de leur conservation. En 1890, on essaya encore un autre 
système : ce fut l'État lui-même qui se chargea de l'entreprise. 
Les directeurs et les contremaîtres furent des officiers et des 
soldats du génie. Les chefs d'équipe ou pointeurs furent 
d'abord pris parmi les chômeurs; mais on fut bientôt obligé d'y 
renoncer pour ne pas voir se reproduire les abus déjà constatés : 
on les prit donc dans le personnel de la police, et leur nombre 
s'éleva jusqu'à i36. Néanmoins, malgré la défectuosité du sys- 
tème et le coût élevé du travail par rapport au rendement ', 
l'opération rendit des services en occupant un nombre considé- 
rable de sans-travail : en février 1891, ils étaient 7.453, le 
23 mai, 15.528. Le prix de la journée était de 1 fr. 45 jusqu'au 
i juillet, puis de 1 fr. 25; les femmes, les infirmes et les vieil- 
lards recevaient 6 fr. 25 par semaine, les enfants fr. 80 par 
jour. 

1. La dépense s'éleva à 3.212.450 francs en salaires, 472.250 francs en frais de 
sarveillance et 329.550 francs en matériaux et outillage." 



i8 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTA>CE PAR LE TRAVAIL, 

En 1893, le Local Government Board adressa aux autorités 
communales un questionnaire au sujet des travaux de secours 
entrepris par elles. Cette enqaête nous renseigne surtout sur la 
première des conditions dont nous avons parlé, à savoir la qua- 
lité des chômeurs. Celle-ci apparaît souvent assez médiocre. A 
Leeds, sur 1.874 demandes d'embauchage, on n'en admit que 
1.103. A Liverpool, l'exécution du travail était confiée à la so- 
ciété centrale de secours, la municipalité se contentant de me- 
surer le travail et de le payer au mètre culje; bien que le tarif 
fût établi de manière à ce qu'un terrassier de profession put 
gagner 8 à 10 francs par jour, le salaire resta dans les limites de 
3 fr. 10 à 5 fr. 30. A Kensington (Londres), la tonne de pierres 
cassées revint à 19 fr. 60, soit 4 fr. 20 de plus que le prix nor- 
mal; 195 ouvriers gagnèrent plus de 5 francs par jour; 706 ga- 
gnèrent moins de ce chiffre. Le travail fourni pour la démolition 
de la prison de Millbank, à Londres, fut de moitié inférieur à 
celui que fournissent d'ordinaire des démolisseurs de profession ; 
le salaire était à la tâche. A Glasgow, sur 2.801 demandes d'ad- 
mission, on n'en retint que 1.251. Au bout de dix semaines, la 
situation étant redevenue meilleure, la municipalité substitua le 
salaire à la tâche au salaire à la journée : au bout de huit jours, 
le nombrs des assistés descendit de 560 à 177; quinze jours plus 
tard, ils n'étaient plus que 75; la dépense de cette entreprise, 
déduction faite de la valeur du travail exécuté, laissa un déficit 
de 42.548 fr. 50, plus de la moitié de la dépense brute. Bien que 
ces faits ne soient pas sans exceptions, et que certains travaux 
aient donné des résultats satisfaisants ^ , il semble bien que, dans 
l'ensemble, en dehors des crises exceptionnelles qui peuvent 
atteindre même les ouvriers les plus actifs et les plus réguliers, 
les travailleurs qui bénéficient de ce genre d'assistance appar- 
tiennent à la catégorie de ceux dont le niveau d'existence est 
peu êlevé^ qui se contentent d'un salaire médiocre plutôt que de 

1. A Aberdeen, 120 ouvriers ont été employés en 189".!-18y3, et 100 pendant l'hiver 
suivant, avec des salaires de fr, 30 à fr. 45 l'heure, suivant leur habileté et le 
genre de travail; on n'enregistra que des résultats favorables.il en fut de même dans 
un chantier de Leeds, ainsi qu'à Abbey Mills et West Ham (Cf. Annales du Mnsée 
social, l'JOi, p. 70). 



l'assistance par le travati.. 19 

déployer une énergie qui leur permettrait de gagner davantage, 
et qui négligent les facilités qu'on leur ofl're pour cela. Cette 
catégorie ne doit pas être confondue avec celle des paresseux- 
invétérés, des vagabonds ou des débauchés qui sont, nous 
l'avons vu, le personnel normal des workhouses : il s'agit ici 
d'individus, dont la conduite peut être digne et rangée, qui dé- 
sirent une occupation régulière qui leur fournisse, à eux et à 
leur famille, des moyens d'existence honnêtes, mais dont l'inca- 
pacité et la faillie énergie, peut-être duo à un défaut constitu- 
tionnel, peut-être produite par une lacune de l'éducation et 
par un défaut d'entraînement, les empêchent de trouver une 
occupation régulière et rémunératrice et d'élev^er le niveau de 
leur existence. Cette conclusion est importante pour qui veut 
se rendre compte du problème du chômage et des moyens de le 
résoudre, et nous la retrouverons plus tard. 

D'autres conclusions se dégagent encore de l'enquête que 
nous citons. Les travaux ont consisté généralement en terrasse- 
ments, entretien de la voirie et autres opérations se rapportant 
à ces objets. Ces travaux ne constituent pas des métiers délimités, 
au point de vue de la spécialisation de ceux qui s'y adonnent : 
aucune autre aptitude n'est requise d'eux que la force physique ; 
ils peuvent venir de toute autre profession et y retourner à 
volonté dans la suite i. C'est à cette cause, comme à l'incapa- 
cité des travailleurs de ces professions, qu'est dû le défaut d'or- 
ganisation syndicale de ces derniers. Les pouvoirs publics peu- 
vent donc réglementer le travail, en cette matière, sans courir 
le risque de se heurter à des organisations ouvrières récla- 
mant contre les effets déprimants d'une concurrence qui leur 
est ainsi faite. On peut à volonté, soit entreprendre de nouveaux 
travaux, si les ressources disponibles le permettent, soit par- 
tager la besogne entre un plus grand nombre de bras, soit ré- 
duire les salaires de chacun : cest ainsi, par exemple, que dans 
beaucoup de localités les ouvriers n'ont été occupés que pendant 



1. C'était la condition que la circulaire ministérielle du 14 novembre 1892 con- 
seillait d'adopter dans le choix des travaux à exécuter. 



20 LE CHÔMAGE ET L'ASSISTA^XE PAR LE TRAVAIL. 

un nombre déterminé des jours de la semaine, et étaient parta- 
gés en équipes qui se relayaient une ou deux fois par semaine. Il 
en est autrement lorsqu'il s'agit de métiers qualifiés : des tenta- 
tives pour payer des maçons ou des peintres à un tarif inférieur 
à celui en usage dans la profession ont soulevé des protesta- 
tions des trade-unions^. Un résultat identique se produirait si, 
au lieu de n'occuper des ouvriers de ces professions que d'une 
façon exceptionnelle, on cherchait à leur créer artificiellement 
des emplois que les demandes de l'industrie ne comportent pas : 
la concurrence qui en résulterait provoquerait infailliblement 
une dépression sur les salaires. Il est donc indispensable, comme 
le recommandait le gouvernement, de se limiter exclusivement 
aux travaux non qualifiés que nous citons ci-dessus, et dont le 
personnel se recrute habituellement dans les catégories sociales 
auxquelles appartiennent les chômeurs eux-mêmes. Diverses 
conséquences découlent du même point de vue, que l'analyse 
des faits nous permettra de dégager dans la suite. 

La faveur marquée par l'administration anglaise vis-à-vis des 
travaux de secours ne s'est pas démentie. Parmi les résolutions 
votées au début de 1903 par la National conférence réunie à 
Sheffield, se trouvent notamment les suivantes : que des prêts 
soient accordés aux communes pour l'emploi des chômeurs à la 
construction de routes et de tous autres travaux utiles ; que les 
autorités locales soient invitées, dans ce but, à élaborer des 
plans de défrichement des terres incultes, de percement de rues 
et d'entreprises d'assainissement. En 1904, la commission du 
Mansion HoKse, instituée en 1895, décida de créer des chantiers 
dans les environs de Londres pour les chômeurs de la capitale. 
Il recueillit dans ce but des souscriptions privées qui, au début 

1. La même difficulté peut se présenter, bien que à un degré moindre, pour les 
travaux de terrassement. L'expérience de M. Hills en est la prouve. Ce généreux 
philanthrope ayant ouvert des chantiers, à West-Ham, en 1895, prétendit payer 
fr. 40 1 heure au lieu de fr. 6o qui était le prix habituel. Son entreprise rencontra 
dans l'opinion publique une hostilité marquée et n'obtint que des résultats médio- 
cres : alors qu'une équipe produisait un supplément de travail de 80 fr. par se- 
maine, d'autres aboutissaient à un déficit de 180 fr. Douze équipes ont fourni ainsi 
plus que le travail correspondant au salaire minimum, tandis que 57 ont laissé un 
déficit considérable {Rapport stir la quest. du chdm., p. 169-171). 



l'assistance par le travail. 21 

de 1905, atteignaient 1.100.000 fr. Pendant le mois de janvier, 
41.4-24 individus furent employés dans les divers chantiers ou- 
verts par les municipalités, dont 20.683 dans ceux de Londres. 
La durée de leur travail était de 6 à 8 heures par jour et de 
9 jours par mois. Les salaires étaient de 5 à 7 pence par jour. Le 
Comité central du London imemployed fund a dépensé, durant 
cette même année, 51.000 liv. st. et a secouru 3.496 sans-tra- 
vail, dont 1.161 furent employés à Londres et 1.208 à Epsom, 
d'où ils revenaient chaque soir; 1.217 autres furent envoyés 
dans les colonies agricoles d'Hollesley Bay, tandis que leurs 
familles restaient à Londres et recevaient une allocation hebdo- 
madaire; 42 familles, comprenant 215 personnes, furent envoyées 
au Canada. Les travaux exécutés dans les chantiers étaient com- 
binés sur un plan rationnel et représentaient un travail utile. 
Le salaire était calculé d'après le travail effectué. Le comité ne 
se désintéressait pas de ses assistés et suivait leur sort après 
leur départ du chantier. Une centralisation opérée entre les bu- 
reaux institués en xavivi àxx Labour bureaux Act de 1902, per- 
mettait au bureau central de coordonner les renseignements 
concernant le marché du travail et facilitait les placements. 
L'État, de son côté, donna dans ses arsenaux du travail à 
17.000 ouvriers qui avaient été congédiés en 1900, et fit une 
commande de canons s'élevant à 50 millions. Les sociétés pri- 
vées donnèrent leur appui. Celle des Garden Cities offrit du 
travail pour 100 ouvriers. L'Armée du Salut en employa plu- 
sieurs centaines dans ses ateliers i. 

Toute cette activité contribua sans nul doute à atténuer la ri- 
gueur du chômage, particulièrement intense cette année-. Ce- 
pendant on se rendait compte que ces efforts ne seraient qu'un 
palliatif insuffisant sans une intervention de l'État. La com- 
mission du Mansion House la réclamait en 190i, et la création 
d'un ministère du travail, spécialement chargé de toutes les 

1. Annales du Musée social, 1904, p. 70-72; 1905, p. 40-41. — Savary, Rev. pol. 
et pari., mai 1907, p. 315-317. 

2. En décembre 1904, le nombre des sans-travail dépassait de 13.350 celui de dé- 
cembre 1903, donnant une proportion de 2,8 % de la population, la plus forte qui 
ait été enregistrée depuis 1877. 



22 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

questions concernant la situation de la classe ouvrière, semblait 
à tous chose indispensable K Ce mouvement d'opinion aboutit à 
VUnemployed workmens Act du 11 août 1905. Cette loi crée, 
dans chaque quartier de l'agglomération de Londres, un distress 
committee, par les soins et sous la surveillance des autorités 
municipales ou local government hoard. Ces comités sont com- 
posés de conseillers municipaux et de conseillers de comtés, 
de membres du Board of guardians et de particuliers ayant 
l'expérience des soins à donner aux indigents. Les renseigne- 
ments qu'ils recueillent concernant le marché du travail sont 
centralisés au bureau central. Ce dernier remplit donc l'office 
d'une bourse du travail à l'égard du placement. En outre, ce 
comité s'occupe de faciliter le déplacement des chômeurs vers 
les localités offrant des disponibilités de travail, ou au besoin 
de les expatrier, d'ouvrir des chantiers temporaires de travail, 
d'acquérir des terres avec l'autorisation de la municipalité et 
de fonder des colonies agricoles. Les travaux exécutés doivent 
présenter une utilité réelle. Les ouvriers doivent être sérieuse- 
ment surveillés, et fournir un travail régulier, auquel il n'est 
fait exception que pour la recherche d'une place. Les demandes 
sont d'ailleurs examinées avec soin, et l'on fait une sélection 
parmi les inscrits, en donnant la préférence à ceux qui rési- 
daient depuis 12 mois dans le district, dont la réputation était 
favorable et l'occupation régulière; à défaut de travailleurs de 
cette catégorie, on choisit les individus mariés et ayant des 
charges de famille. L'assistance ne peut être donnée que pen- 
dant 16 semaines par an. En cas de séparation entre les membres 
de la famille, les personnes à la charge du chef de famille 
reçoivent un subside qui est défalqué du salaire. Le montant 
du salaire doit être toujours inférieur à celui des manœuvres 
dans le même district en temps normal. Les ressources néces- 
saires proviennent de contributions volontaires ~; puis, en cas de 
besoin, d'un impôt spécial qui ne doit pas dépasser un denier 

1. Annales du Musée social, loc. cit. 

2. La souscription de Ja reine Alexandra, en novembre 1905, réunit en quelques 
jours plus de :i millions de francs. 



l'assistance par le travail. 25 

par livre d'impôt sur les loyers. Les recettes provenant de cette 
dernière source ne peuvent être employées qu'aux frais d'admi- 
nistration, aux secours d'émigration et aux achats de terre ap- 
prouvés. Ces dispositions peuvent être étendues, dans le reste 
du royaume, par ordonnance ministérielle, à toute aggloméra- 
tion de plus 50.000 habitants, et, sur la demande des autorités 
municipales, à celles dont la population est inférieure. En 
l'absence de cette organisation, les fonctions des distress com- 
mittees peuvent être remplies, en ce qui concerne le placement, 
par les conseils de comtés ou de communes'. 

Nous aurons à revenir ultérieurement sur cette mesure légis- 
lative. En ce qui concerne ses dispositions relatives au sujet du 
présent chapitre, nous devons noter que l'intervention du lé- 
gislateur n'a pas pour objet de se sul)stituer à l'administration 
municipale; elle respecte son initiative et lui laisse toute la 
liberté de gestion nécessaire à la réalisation de la condition 
dont nous parlions plus haut, relative à une direction sage 
et compétente. 

L'expérience, à vrai dire, aurait donné des mécomptes. Dès 
les mois d'octobre et de novembre 1905, des comités se fondè- 
rent sur le modèle prévu par la loi. Durant l'hiver 1905-1906, 
108 fonctionnèrent, dont 30 à Londres. Sur une population 
totale des circonscriptions qui- en comptèrent, s'élevant à 
16 millions d'habitants, 110.835 sans-travail se firent inscrire; 
73.101 d'entre eux furent admis, et parmi eux, 41.321 furent 
employés à des travaux de secours. Ceux-ci consistèrent gé- 
néralement en travaux de voirie : les comités reconnaissent 
en effet qu'il ne leur est pas possible de faire exécuter des 
travaux des métiers qualifiés, nous avons vu plus haut pour 
quels motifs. La dépense s'éleva à 1.400.000 francs; les re- 
cettes, montant à 2 millions de francs, comprenaient une somme 
de 1.125.000 francs provenant de la souscription de la reine. Le 
rendement du travail produit fut de 30 à 60 ^ inférieur à 



1. Savary, loc. cit.., p. 284-285. — Réforme sociale, novembre 1905, p. 7i7-7i8 ; 
janvier 1906, p. 175 et suiv. — Bull. off. trav., 1905, p. 914-915. 



24 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

celui d'un travail normal des ouvriers de la profession K M. John 
Burns, le ministre ouvrier, ne serait pas favorable, parait-il, à 
cet essai qui, à son avis, « avec le droit au travail, reconnaît 
le droit de choisir le travail et le lieu du travail, formant une 
caste à part des Unemployed, et qui est certainement le pire 
excès auquel puisse se porter la pensée étatiste- ». Si l'on 
considère quel est le niveau social que présentent g-énérale- 
ment les chômeurs, et que nous avons signalé plus haut, on 
reconnaîtra qu'il est bien difficile d'obtenir, avec de tels élé- 
ments, les mêmes résultats qu'avec des travailleurs actifs et 
consciencieux : le succès de l'expérience de 1865 , qu'on ne 
l'oublie pas, repose en grande partie sur le fait que les chô- 
meurs étaient, pour la plupart, des travailleurs appartenant à 
un métier qualifié, qu'une crise commerciale exceptionnelle 
avait brusquement privés de leur travail habituel. En 1905- 
1906, au contraire, la composition des assistés fut à peu près 
analogue à celle que l'on observe normalement dans les ins- 
titutions qui s'adressent aux chômeurs : ils comprenaient 
37.902 manœuvres, 16.648 ouvriers du bâtiment, 11.400 ap- 
partenant à des métiers qualifiés, et 8.467 divers'^. Aucune loi 
n'a le pouvoir de réformer les hommes, et l'institution en ques- 
tion ne pouvait que prendre les chômeurs tels qu'ils se présen- 
taient, en opérant entre eux la sélection la plus judicieuse 
possible. Le grand progrès réalisé par la loi de 1907 a été 
d'introduire un nouveau principe dans le système de l'assis- 
tance organisé en 1834 : il consiste dans la distinction entre 
les pauvres volontaires et incorrigibles , pour lesquels le 

1. Savary, loc. cit., p. 285-286. — D. Bellet, Journal des Économistes, 1907, 
p. 229 et siiiv. 

>. réforme sociale, mars 1906, p. 488. — Celle opinion doit évidemment viser 
plutôt le mode d'organisation des travaux de secours, que le système lui-même : c'est 
un effet, une institution analogue aux, dislress commiltees qui préconisait en 1903 
la réunion des autorités municipales de Londres, dont le rapporteur était M. John 
Burns lui-même. 

Quant à l'opposition des trade-unions à cette loi, elle parait avoir pour fondement 
la concurrence que les bureaux officiels de placement exerceraient à leur égard, et 
qui pourrait aboutir à une dépression des salaires (Cf. Congrès de Liverpool en 1906, 
BuU.off. trav., 1906, p. 1153). 

3. Savary, loc. cit., p. 285-286. 



l'assistance par I.E TRAVAIt.. 25 

workhouse constitue un régime approprié, et les catégories de 
travailleurs inférieurs et incapables de se tirer d'affaire par 
eux-mêmes, mais n'offrant qu'un affaiblissement de l'énergie 
et non une déchéance morale, et pour lesquels le régime 
antérieur constituait une injustice. La distinction peut être dif- 
ficile, et prêter à l'arbitraire ; mais aucune institution ne permet 
de supprimer le risque d'erreur résultant de l'action de 
l'homme, et d'agir à coup sur. 

Les chances d'une application aussi satisfaisante que la qua- 
lité des intéressés le comporte, reposent sur le caractère des 
administrations anglaises que nous avons déjà noté. Ce caractère 
apparaît à l'égard des chômeurs dans l'attitude du gouverne- 
ment : loin de céder aux sollicitations qui Fentraineraient à 
intervenir arbitrairement dans le marché de travail, il main- 
tient son action dans le seul domaine où il ne risque pas d'ap- 
porter des perturbations préjudiciables aux autres travailleurs. 
L'exemple de son attitude vis-à-vis des ouvriers de l'arsenal de 
^yool^vich est significative à cet égard. On a vu qu'une com- 
mande importante avait été faite, en 1905, permettant d'em- 
ployer un nombre considérable d'ouvriers. Le besoin étant 
satisfait, le gouvernement ne se crut pas obligé de conserver 
arbitrairement les emplois au personnel sans avoir de travail 
à lui donner : au commencement de 1907, un grand nombre 
fut renvoyé, et l'on estimait, au mois d'avril, que le personnel 
de l'arsenal était inférieur de 2.165 à l'effectif ordinaire. En 
réponse à une démarche des ouvriers, le 2-2 avril, le premier 
ministre, M. Campbell-Bannerman, se retrancha derrière l'o- 
bligation de respecter le budget qui lui était fixé. Une pro- 
testation adressée aux membres du Parlement provoqua la 
déclaration du ministre de la guerre, M. Haldane, le 27 avril, 
à la Chambre des communes, que l'on tiendrait compte unique- 
ment des besoins du service pour la fixation de l'effectif mi- 
nimum. Une pétition au roi, le 3 mai, n'eut pas un meilleur 
succès : le roi répondit à la délégation que la réduction du 
personnel était une suite inévitable des changements que la 
paix a apportés à la situation, qu'il avait seulement « la con- 



26 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

viction que Ton ne renverrait aucun employé dont le travail à 
l'arsenal puisse être utilisé de façon avantageuse au service 
public ». On se refusait donc catégoriquement à donner sa- 
tisfaction aux ouvriers, qui demandaient d'occuper les chô- 
meurs, dans l'arsenal, à la fabrication d'automobiles et de 
bicyclettes. Le seul remède fut apporté par le distress committee 
de Woolwich, qui, en mai et en juin, expédia dans les colo- 
nies un certain nombre de familles *. Cette conduite peu hu- 
manitaire, mais très conforme au sens des afïaires, caractérise 
bien une administration capable de diriger avec succès une 
entreprise industrielle. 

Ce même caractère des pouvoirs publics en Angleterre ap- 
paraît lorsqu'on étudie le mode d'action des administrations 
municipales. Nous nous contenterons cependant du trait qui 
vient d'être cité. Il suffit à démontrer qu'à \ aptitude iihysiqxie 
et morale des assistés doit s'ajouter une autre condition pour 
le fonctionnement normal et satisfaisant de l'assistance par le 
travail : cette deuxième condition réside dans Vaptiiiide morale 
et intellectuelle des organisateurs. L'examen des expériences 
qui ont été faites en France en cette matière va nous fournir la 
confirmation de cette double condition. 



II, — LES TRAVAUX PUBLICS d'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL 
EN FRANCE. 

En France, comme dans les autres pays, l'assistance par le 
travail date d'une époque reculée. Ce n'est pas d'aujourd'hui 
que la connaissance des vices de certains éléments de la société 
a conduit à n'admettre la charité qu'en échange d'un travail 
produit^ : un capitulaire de Charlemagne, de 806, portait, « s'il 
se rencontre des mendiants, que nul ne les assiste, à moins 
qu'ils ne travaillent de leurs mains ». Des ordonnances de 1350, 

1. Voir les journaux de celle époque. 

2, M, Paulian montre dans son ouvrage Paris qui mendie (1893), la nécessité 
sociale qui s'impose de ne pas encourager le vice par les secours gratuits en argent. 



l'aSSISTANCK l'AR I.K THAVAIL. 27 

1536, 1545, 161-2, 1629, 1720 établissent le régime du travail 
forcé pour les mendiants valides : en 1787, 3ï asiles d'inter- 
nement contenaient 6.000 à 7.000 indigents astreints au travail; 
ils contaient 1.353.000 livres par an. Supprimés par le décret 
du 15 octo])re 1793, ils ont été rétablis par celui du 5 juillet 
1808 1. 

Quant aux travailleurs proprement dits en état de chômage, 
on rencontre, dès 1656, des tentatives pour leur donner do 
l'occupation. Le manque de travail était tel, cette année-là, 
que tous les maîtres ne trouvaient même pas à se faire em- 
baucher comme compagnons. L'édit du 27 avril institua un 
« Hôpital général » qui devait fournir du travail à tous les 
indigents qui y seraient recueillis. On en reçut 6.000 à 7.000, 
en refusant un grand nombre de ceux: qui se présentaient. On 
ne pouvait même pas trouver à les occuper et les assistés pas- 
saient leur temps à se promener dans les cours. On finit d'ail- 
leurs par supprimer entièrement tout travail, afin de ne pas 
nuire aux artisans, dont les corporations avaient déjà protesté 
contre l'ouverture de ces ateliers de secours -. 11 est clair que 
ce n'est pas en augmentant artificiellement une production 
déjà excessive relativement aux commandes, qu'on peut arriver 
à remédier à l'excès de main-d'œuvre. D'autres essais, en 1662- 
1663, n'eurent pas un meilleur résultat. 

Les ateliers de secours de Turgot, en 1770-1771, sont intéres- 
sants à examiner, car ils sont l'œuvre d'un économiste dont les 
Instructions témoignent d'une vue nette du but à poursuivre et 
des conditions de sa réalisation. Les mauvaises récoltes ayant 
produit un renchérissement du prix du pain, dans la généralité 
de Limoges, dont il était intendant, Turgot rechercha les 
moyens de procurer un travail aux indigents. Sur les 80.000 li- 
vres de subventions accordées par le roi, il en affecta 77.352 aux 
chantiers d'entretien des routes, en enjoignant aux entrepre- 
neurs d'admettre les pauvres sans distinction d'âge ni de sexe 
moyennant une rémunération proportionnelle à leur travail. 

1. Itapp. sur la (juest. du cltôm., p. 191 et suiv. 

2. Lecoq, op. cit., p. 78-83. 



28 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Pour les chômeurs de Limoges, il consacra une somme de 
6,065 livres à réparer le sol des anciens remparts pour en faire 
une promenade. Comme ces travaux, malgré leur facilité, ne 
sont pas à la portée des femmes et des enfants, il organisa, à 
leur intention, des fdatures dans quelques petites villes, qui lui 
coûtèrent 1.691 livres K Turgot avait spécialement en vue cette 
catégorie de chômeurs qui, bien que valides, souffrent plus du 
chômage, en temps de crise, que les hommes dans la force de 
l'âge : il achetait la matière première, chanvre ou fd, la vendait 
au prix coûtant aux femmes qui la travaillaient chez elles; la 
matière ouvrée, fil ou dentelle, était estimée un peu au-dessus 
de son cours -. 

Pour les travaux de terrassements, au contraire, Turgot esti- 
mait que les salaires devaient rester toujours au-dessous du 
prix ordinaire, sans remarquer qu'il risquait, de la sorte, de 
produire un affaissement des salaires dans la profession. Le 
motif de cette mesure était d'empêcher l'affluence abusive des 
travailleurs dans les ateliers de charité, où se présentaient 
des individus qui quittaient leurs occupations ordinaires afin 
de profiter d'une diminution d'effort à fournir, et il ajoutait 
que « l'on n'a trouvé d'autre remède à cet inconvénient » que 
l'abaissement des salaires. Ses instructions le montrent très 
préoccupé de cette difficulté, inhérente à la qualité des tra- 
vailleurs. L'admission n'était accordée que sur la présentation 
d'un certificat de moralité délivré par le curé. Afin de prévenir 
les abus, ce dernier est chargé de grouper les travailleurs, 
autant que possible, entre membres appartenant à la même 
famille; si la chose est impossible, les travailleurs sont divisés 
en brigades de 5 à 10 individus, à la tête desquelles les curés, 
placent « celui auquel ils croiront le plus d'intelligence et 
d'honnêteté, et qu'ils sauront jouir de la meilleure réputation ^ ». 
Une surveillance rigoureuse s'impose : « 11 est essentiel que ces 



t. Cons. sup.du trav., Rapp. sur la quesf. du chôin., p. 81 et suiv. 

2. Mémoire sur les moyens de proctirer, par une augmentation de travail, des 
ressources nu peuple de Paris, 1775, t. Il, p. 451, cil. Lecoq, op. cit., p. 88. 

3. Rapp. siir la quesl. du chôm., p. 84. 



l'assistance par le travail. 29 

travaux soient suivis avec la plus grande atlcnlion pour préve- 
nir les abus qui peuvent aisément s'y glisser. Il faut s'attendre 
que plusieurs des travailleurs chercheront à gagner leur salaire 
en faisant le moins d'ouvrage possible, et que surtout ceux qui 
se sont quelquefois livrés à la mendicité travailleront fort 
mal' ». D'ailleurs, un moyen propre à limiter ces abus consiste 
à payer les travailleurs à la tâche : « Dans un atelier où Ton 
admet indifféremment toutes sortes de personnes? il est impra- 
ticable de payer les ouvriers à la journée; car, si l'on suivait 
cette méthode, il ne se ferait presque aucun ouvrage ; le plus 
grand nombre de ceux qu'on est obligé d'employer, n'étant que 
très peu habitués au travail, perdraient presque tout le temps 
qu'ils passeraient dans les ateliers- ». 

On voit, par les citations qui précèdent, que l'œuvre de 
Turgot se heurtait aux deux écueils inverses des entreprises de 
ce genre. Ou bien, en effet, le point de vue humanitaire domine; 
on accepte tous les indigents; les salaires sont proportionnés 
aux besoins plutôt qu'aux services rendus : dans ce cas l'œuvre 
est coûteuse, l'argent est en grande partie dépensé en pure 
perte et sert à encourager des flâneurs ou des vagabonds. Ou 
bien l'entreprise est montée sur le même pied que toute opéra- 
tion industrielle viable : et alors on est obligé de faire une sé- 
lection parmi les indigents qui conduit à sacrifier ceux dont la 
capacité ne s'élève même pas au travail choisi. Le salaire à la 
tâche répond à ce second point de vue, ainsi que la préoccupa- 
tion concernant la moralité des travailleurs. Toutefois cette der- 
nière qualité ne suffit pas, et un excellent certificat n'est pas 
incompatible avec un zèle très modéré pour le travail ; ce n'est 
pas sur une semblable considération que se base un industriel 
pour choisir son personnel. Or, l'aptitude à la tâche fixée, qui 
est la condition indispensable pour obtenir un résultat utile, 
ne parait pas avoir été requise avec une rigueur suffisante, car 
elle aurait exigé une sélection peu en rapport avec le but que 

1. Taxgoi, Instruclions sur les moyens les plus convenables pour soulager les 
pauvres, 1770, cit. ibid., p. 81. 

2. Instructions de 1775, ibid., p. 84. 



;J0 LE CUÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Turg-ot poursuivait, et en particulier l'élimination des femmes 
et des enfants qu'il admettait même dans les chantiers de ter- 
rassement'. Les résultats financiers montrent bien d'ailleurs 
que le but d'assistance était cherché plus que celui de réaliser 
un travail d'une utilité intrinsèque : sur un chiffre d'affaires 
total de 1.2i0.000 livres en 1771, il eut un déficit de 89.553 li- 
vres, qu'il combla à l'aide d'une souscription. Turgot se félici- 
tait de ce résultat, qu'il considérait comme important en com- 
paraison de la dépense'. Nous verrons plus loin que l'objet 
qu'il avait en vue est beaucoup moins complètement réalisé 
par ce moyen qu'on pourrait le croire au premier abord. 

Le système des travaux de secours à domicile, que Turgot 
avait appliqué en Limousin, fut pratiqué à Paris en 1777. Un 
bureau de filature comprenait une commission dans chaque 
quartier : elle se composait de six commerçants qui s'occupaient 
gratuitement de veiller à la livraison et à la réception du tra- 
vail. Le bureau fournissait la filasse et en récupérait le prix sur 
celui du fil. En 1782 et 1783, le lieutenant de police, Lenoir, 
avait organisé des ateliers, dans le même genre, qui coûtaient 
annuellement, par chaque assisté, 7 livres 11 sols. En 1784, 
Sartine institua des ateliers de filature qui, grâce à un subside 
de 3.000 livres par mois, secoururent 2.000 pauvres. La diffi- 
culté était d'écouler les produits. On fut contraint de les faire 
acheter par l'Hôpital général^. On voit que la dépense était 
toujours bien supérieure à la production. 

Même résultat en il 90. Deux ateliers furent créés, dans les- 
quels on répartit, suivant leur capacité, les indigents présentant 
les conditions de moralité, d'infirmité et de besoin. Or, dès le 
début, on constatait que des ouvrières quittaient des filatures de. 
l'industrie privée pour venir dans ces ateliers : on revint donc 
au remède préconisé par Turgot, consistant à abaisser le salaire 
au-dessous du tarif normal. Remède insuffisant, car le rapport 
de l'an III constatait que le déficit, à la date du 30 messidor, 

1. InstiucUoiis de 1770, ihid., p. S'i. 

2. Ihid., p. 83. 

3. Lecoq, op. ci^., p. 134-136. 



1. ASSISTANCE l'AH LE TRAVATI,. 31 

s'élevait à 1.097.749 livres donnant, pour 2.500 ouvrières em- 
ployées en moyenne et i.Sïk journées de travail, une moyenne 
de 6 s. 7 d. (0 fr. 33) par journée. D'autre part, les frais de 
main-d'œuvre et le secours s'élevant à 1.243.834 livres, ou 
7 s. 5 d. par tête et par jour, la produclion utile ressort à la 
diltérenco entre ces deux chiffres, soit 10 deniers par journée 
de travail. « Il en résulte, conclut le rapporteur, que si, au lieu 
de former l'établissement des ateliers de fdature et d'y appeler 
chaque jour au travail une population de 2.500 individus, le 
gouvernement eût fait distribuer un secours de 6 s. 7 d. par 
jour, la dépense eût été la même... avec cette difierence que 
les ouvrières, privées seulement de 10 deniers par jour, eussent 
à ce prix recouvré la libre disposition de tout leur temps, 
qu'elles eussent employé à un travail plus utile, et que le gou- 
vernement, de son côté, se fût épargné l'embarras d'une admi- 
nistration compliquée. » Le résultat moral, que l'on pourrait 
invoquer pour justifier cette organisation, était loin d'être 
satisfaisant: « L'improbité, la paresse, la débauche, protégées 
par l'esprit d'insurrection, livrèrent ces établissements aux dé- 
sordres les plus scandaleux, et leur imprimèrent la réputation 
d'immoralité qu'ils conservent encore aujourd'hui ». Aussi un 
arrêté du 29 prairial an III les supprima, ne conservant que le 
travail à domicile i. 

L'année 1789 vit une nouvelle organisation des ateliers de 
terrassement pour hommes ~. La récolte de 1788 avait été en 
partie détruite, la famine sévissait dans la campagne et le prix 
du pain s'élevait d'une façon exagérée. Un grand nombre de 
malheureux, ne pouvant plus vivre dans la province, venaient 
à Paris chercher du travail, ou tout au moins des secours. Dès le 
2 décembre, la ville de Paris s'était préoccupée d'ouvrir des 
chantiers de terrassement sur divers points de la ville. On y 
admettait tous les indigents qui se présentaient, avec la seule 
obligation de se munir des outils nécessaires. Les salaires étaient 

1. Tuetey, L'Assistance publiqtie à Paris pendant la Révolution, 1895, t. IV, 
p. 686 et suiv. 

2. Cf. Rapport sur la quest. du chôm., p. 85 et suiv. 



32 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTAISCE PAR LE TRAVAIL. 

de 18 sous par jour au plus, et descendaient à 15 et à 10 sous 
pour les femmes et les enfants. En mai 1789, on ouvrit de nou- 
veaux chantiers : l'affluence était telle que celui de Montmartre, 
créé pour 2.000 ouvriers, en occupa 17.000 au mois d'août, 
sans pouvoir fournir à tous une tâche suffisante. En raison du 
danger que présentaient ces agglomérations, on renvoya, le 
31 août, tous les ouvriers étrangers à la capitale en leur donnant 
une gratification de 24 sous au départ augmentée de 3 sous 
par livre. Cependant, l'afflux des sans-travail continuant, on 
ouvrit, au mois de septembre, de nouveaux chantiers, qui re- 
çurent d'abord 2.000 ouvriers ; le 1" décembre, le nombre de 
ceux-ci s'élevait à 4.816, à 10.400 avant la fin du mois et à 
19.000 le 1"^' janvier 1790. Ces ouvriers étaient répartis en divi- 
sions de 100 hommes chacune; ils devaient répondre à quatre 
appels par jour et touchaient 20 sous par jour. En vertu du 
décret du 30 mai 1790, de nouveaux chantiers furent créés tout 
le long de l'enceinte de Paris. En même temps, on renvoya dans 
leurs pays d'origine tous les indigents qui n'étaient pas nés ou 
domiciliés en France : 4.350 furent ainsi renvoyés, remplacés 
par 3.000 nouveaux arrivants, bien qu'on n'admit plus que 
ceux qui avaient un an de domicile. 

La principale difficulté résidait, nous allons le voir, dans 
le défaut du contrôle de Vemhauchage et du travail. C'est 
pourquoi l'Assemblée nationale, « considérant combien il 
importe que les ateliers publics ne soient qu'un secours ac- 
cordé à ceux qui manquent véritablement de travail ; que les 
fonds qu'on y destine soient répartis sur le plus grand nombre 
possible d'indigents; qu'ils ne soient préjudiciables ni à l'agri- 
culture ni aux manufactures, et ne deviennent une sorte d'en- 
couragement à l'imprévoyance et à la paresse », réorganisa 
les ateliers. En vertu du décret du 31 août, dont on vient de 
lire l'exposé des motifs, deux sortes de chantiers étaient insti- 
tués : les premiers impliquaient une sélection du personnel, et 
on n'y admettait que les ouvriers travaillant à la tAche; les 
autres étaient faits pour les individus faibles ou peu accoutu- 
més à ce genre de travaux, dont le salaire était à la journée. 



l'assistance i'AR le travail. 33 

Ea outre, des ateliers de correction étaient destinés à ceux qui 
seraient une cause de trouble. Les travailleurs étaient groupés 
en brigade et solidement encadrés. 

Cependant les résultats ne furent pas meilleurs. Dès le 
11 septembre, un député déclara, sans être démenti, que dans 
plusieurs ateliers, sur plus de 800 inscrits, 200 seulement tra- 
vaillaient en réalité; les autres étaient des jardiniers, des 
maçons, etc., ayant une occupation régulière, qui venaient le 
samedi à l'appel recevoir 6 livres, sur lesquelles ils en don- 
naient une à l'inspecteur. La surveillance n'existait que nomi- 
nativement et ceux qui venaient ne faisaient qu'un travail mé- 
diocre. En dépit des bonnes intentions manifestées dans le 
décret précité, la sélection était nulle : la situation politique trou- 
blée poussait les administrateurs à tenir compte, pour le choix 
des ouvriers, des services électoraux plus que de l'aptitude 
morale, et souvent ces travailleurs se recrutaient dans les 
couches sociales les moins recommandables *. En vertu du décret 
du 16 décembre 1790, qui accordait une subvention de 
80.000 francs à chaque département en faveur des travaux de 
secours, un certain nombre de sans-travail avaient été expé- 
diés hors de Paris, et ils signalaient leur passage par des dé- 
sordres et des pillages ; les troupes pouvaient à peine suffire 
pour protéger les villes dans lesquels ils étaient envoyés ; 
Dieppe envoya une députation pour obtenir de n'en point re- 
cevoir; la municipalité de Joigny, dans l'Yonne, demanda une 
garnison supplémentaire 2. 

La conséquence de cette qualité absolument inférieure du 
personnel fut le gaspillage. Le décret du 16 décembre prescri- 
vait d'exécuter les travaux présentant un objet d'utilité pu- 
blique et d'intérêt général pour l'Etat ou le département, et 
la circulaire du ministre de l'Intérieur, du 26 décembre, indi- 
quait les défrichements, dessèchements, creusements de canaux, 
reboisements, ouverture de chemins vicinaux. Cette sage pensée 
ne fut pas réalisée : ou bien la tâche assignée aux assistés était 

1. Lecoq, op. cit., p. 110-112. 

2. V. les leUres de Bailly à Lafayette, cit. Tuetey, op. cil. 



34 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

futile, ou bien les subventions étaient distribuées en aumônes. 
A Paris, le 13 janvier 1791, les secourus étaient au nombre de 
26.400 et coûtaient 172.000 livres par semaine; au commen- 
cement de juin, ils étaient 32.400 et la dépense mensuelle 
s'élevait à 750.000 livres. Du 1"' mai 1789 au 17 septembre 
1791, on dépensa 12.754.472 livres ^ 

Le 16 juin, l'Assemblée nationale, profitant d'une légère 
reprise de l'industrie, décréta la fermeture des chantiers à 
compter du 1^'' juillet, et vota, en remplacement, un crédit 
d'un million pour divers travaux d'édilité dans Paris. En même 
temps, une somme de 2.600.000 livres sur les 15 millions votés 
le 16 décembre précédent, fut répartie entre douze départe- 
ments. Le 25 septembre, le reliquat de ce crédit fut distribué 
à d'autres départements ; le 17 janvier 1792, un crédit de 
2 millions et demi fut voté dans le même but. En l'an IV et 
en l'an V, il fut encore question de travaux de secours, mais 
aucune suite ne fut donnée aux propositions faites dans ce 
sens'^. 

L'essai de 1848 fut, sur beaucoup de points, analogue à 
celui de 1789-1791 . Une misère profonde, provoquée par la 
rigueur de l'hiver, fut la cause qui donna le jour à la nouvelle 
organisation. Il ne faut peut-être pas y voir uniquement une 
tentative d'application des théories socialistes. La proclamation 
du 25 février 1848 portait bien : « Le Gouvernement provisoire 
de la République française s'engage à garantir l'existence de 
l'ouvrier par le travail. Il s'engage à garantir du travail à 
tous les citoyens ». Telle était sans doute la pensée de Louis 
Blanc et de ses amis. Certains de ses collègues pouvaient avoir 
formé au contraire le dessein secret de discréditer son influence 
et celle de ses doctrines en tentant un essai voué à l'insuccès"'. 
On doit cependant admettre que celui-ci répondit à une pensée 
humanitaire de la part de ses auteurs, et du côté des ouvriers 

1. Cons. sup. trav., Le pldcevwnl. 1893, p. 5.") et suiv. — Cf. Rapp. sur la 
quesl. du cflâm., p. 89-90. — Lecoq, op. cit., p. 125. 

2. Cons. sup. Irav., loc. cit. 

3. Cf. Lamartine, Histoire de la Révolution de 1848, t. H, i). 120. 



l'assistam'.e i'ar I.1-; thavail. ^55 

au désir de vivre de leur travail et non de Taumône K 
Quoi qu'il en soit, un décret du 26 février ordonna l'établis- 
sement immédiat d'ateliers nationaux; un arrêté du 27 les or- 
ganisa et ils s'ouvrirent le 1" mars. Aucune condition de do- 
micile ni de moralité n'était imposée ; muni d'un certificat de 
son logeur, l'ouvrier se présentait à la mairie où on l'inscri- 
vait; si aucun emploi ne pouvait lui être donné, il recevait 
un secours de 1 fr. 50. A partir du 17 mars, ce secours fut 
réduit à un franc, le salaire était de 2 francs par jour de tra- 
vail : le nombre de jours de travail étant de deux par semaine, 
à tour de rôle, le gain hebdomadaire s'élevait à 8 francs pour 
chaque assisté. 

Le 5 mars, sur 17.000 ouvriers sans travail, 5.000 étaient 
embauchés dans divers chantiers de terrassement. A la fin du 
mois, ils étaient iO.OOO et la dépense s'élevait à 70.000 francs 
par jour. Le 16 avril, on comptait 66.000 inscriptions, et le 
15 mai, leur nombre dépassa 100.000 2. On ne pouvait leur 
trouver un travail suffisant à effectuer; les chefs de chantiers 
mettaient tous leurs soins à prolonger des travaux inutiles et 
l'on occupait une bonne partie du temps en déplacements pour 
se rendre aux chantiers et en revenir, comme pour aller cher- 
cher les outils et les matériaux. La j)remière responsabilité de 
cet état de choses incombait à une direction défectueuse : le 
Gouvernement avait ordonné aux ingénieurs des ponts et chaus- 
sées de lui fournir immédiatement les projets les plus rapide- 
ment exécutables; le 15 mars, aucun n'était encore décidé. 
Jusqu'au 10 juin, date d'un décret qui ordonna pour près de 
9 millions de travaux, les ingénieurs n'avaient proposé que des 
aménagements à effectuer sur la route nationale, sur les canaux 
de l'Aisne et de la Marne, et la reconstruction de l'École Poly- 
technique, le tout s'élevant à la somme de 4.150.000 francs-'. 

1. Cf. Garnier-Pagès, Hisl. de la RévoL, ef les déclarations du ministre des tra- 
vaux publics au Moniteur du 29 mai. p. 710. 

'1. Cons. sup. trav., Happ. sur la quesi. du chôm., p. 91-9l>. — M. Lecoq Op. 
cit., p. 195, note) affirme que, d'après les documents existants, ce chiffre n'aurait 
pas dépassé 30.000. 

3. Ihid.,]). 187, 216-217. — Cons. sup. trav., loc. cit. 



36 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

La qualité de la main-d'œuvre n'était pas faite pour racheter 
ce premier défaut. Le contrôle à l'embauchage était inexistant. 
Beaucoup d'ouvriers, gagnant des salaires de 4, 5 et 6 francs 
par jour, préféraient quitter leurs ateliers pour venir gagner 
2 francs dans les ateliers nationaux ^ M. de Falloux, dans la 
séance du 2 mars, disait que ces ateliers constituaient une 
<( grève permanente et organisée à 170.000 francs par jour ». 
L'exposé des motifs du décret du 30 mai nous apprend « que 
le travail des ateliers est devenu improductif; que son maintien 
dans les conditions actuelles est en contradiction avec une 
bonne administration de la fortune publique, avec le retour 
de l'ordre et la reprise des opérations industrielles ou commer- 
ciales ~ ». Les fraudes étaient sans nombre; les signatures des 
feuilles d'émargement s'obtenaient couramment au prix de 
25 centimes. On ne put même pas obtenir un recensement exact 
des travailleurs employés ; certains chefs de brigade majoraient 
leurs effectifs , beaucoup d'ouvriers étaient inscrits dans plu- 
sieurs brigades ^. Le système de l'élection appliqué aux emplois 
de surveillants acheva de démoraliser, s'il se peut, les ouvriers : 
on oubliait que le régime démocratique- implique l'aptitude à 
se gouverner soi-même; ce n'était pas le cas. L'ouvrier, payé 
2 francs, faisait pour 10 centimes de travail x^ar jour. On était 
8.000 là où il y avait de l'ouvrage pour 2.000 et où 200 travail- 
leurs sérieux et énergiques auraient suffi. Le mètre cube de 
terrassement revenait à 8 francs au lieu de 40 centimes, prix 
moyen à l'époque. Dans le chantier du Champ-de-Mars, un tra- 
vail qui aurait coûté 45.000 francs, effectué par le génie mi- 
litaire et 80.000 francs par l'industrie privée, revenait à 
400.000 fr.''. 

Seuls des ateliers de charronnage, de tailleurs et de cordon- 
niers donnèrent des résultats relativement satisfaisants. Ils 
étaient occupés par les ouvriers de métier. Cependant, à l'excep- 

1. Lecoq, op. cil., p. 20l-'i0i. — Le fait fut notamment allirméàla tribune (.Vo«i- 
teur, 31 mai, p. 1214; 15 septembre, p. :>458). 
■>. Ibid.,p. 234, 237. — Cons. sup. trav., op. cit., p. 93. 

3. Id. Le placement, p. 115-llC. — Lecoq, op. cit., p. 20S, 211. 

4. Ibid.,[i. 218. 



l'assistance par LI-: TRAVAIL. 37 

tion des cliarrons, ils refusèrent le salaire à la tâche, et la pro- 
duction fut très inférieure à ce qu'elle eût dû être normale- 
ment'. 

Le Gouvernement essaya de mettre ordre à cette situation 
par le décret du 30 mai, qui sul)stitua le salaire à la tâche à 
celui à la journée, en organisant l'entreprise directe des ou- 
vriers ou des groupes d'ouvriers, sans intermédiaire d'entre- 
preneurs. C'était le Coopérative System, favorable aux ouvriers 
à la condition de rencontrer chez eux les conditions voulues de 
main-d'œuvre; il ne pouvait qu'échouer dans un semblable 
milieu'. Le décret ordonnait en outre le renvoi de tous les ou- 
vriere comptant moins de trois mois de séjour dans le départe- 
ment de la Seine, moyennant le remboursement de leurs frais 
de rapatriement. Le 21 juin, parut un arrêté ordonnant, sous 
peine de renvoi immédiat, l'enrôlement de tous les ouvriers 
célibataires âgés de dix-huit à vingt-cinq ans; le même jour, 
on fit partir plusieurs équipes pour les départements. Ces 
mesures furent la cause des insurrections des 23 au 26 juin. 
Après la répression de celles-ci, les ateliers furent dissous et la 
loi du 10 février 18i9 en ordonna la liquidation. Ils avaient coûté 
12.488.000 fr. 3. 

Parmi les causes de cet échec, il en est une, mise parfois en 
avant, qui ne nous semble pas suffisamment se dégager de 
l'analyse des faits. On a dit que ce genre de travaux ne pouvait 
convenir à des travailleurs de métiers qualifiés, forcément inha- 
biles et insuffisamment entraînés à des travaux de terrassement ; 
on ajoute que le succès, tout relatif, nous l'avons vu, de Tur- 
got provenait de ce que les ouvriers qu'il employait étaient sur- 
tout des cultivateurs habitués au travail de la terre ^. Il est 
constant, cependant, que le plus grand nombre des sans-travail 
qui affluèrent à Paris, en 1789 comme en 18i8, venaient de la 

1. Cons. sup. Irav., liapp. sur la quest. du cliôtn., p. 92-93. 

2. M. de Falloux [Moniteur, 30 mai, p. 1200) cite ce fait qu'une importante com- 
mande avant été faite aux ouvriers, leurs prélentions furent si exorbitantes que la 
commande dut être envoyée à l'étranger. 

3. Cons. sup. trav., op. cit., p. 94. 

4. Cf. Lecoq, op. cit., p. 105. — Rapp. sur la quest. du chôm., p. 1.53. 



'M LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

province ; les crises de ces deux époques avaient pour princi- 
pale cause la mauvaise récolte et la misère des campagnes, et 
toutes les mesures prises par les divers gouvernements pour 
restituer aux campagnes les éléments qu'elles envoyaient à la 
capitale sont bien la preuve que les sans-travail n'étaient pas 
eo général les ouvriers de métiers qualifiés. On exagère, du 
reste, la difficulté qu'éprouveraient ceux-ci, en raison de leur 
formation antérieure, à gagner leur vie à des travaux de ma- 
nœuvre : avec de l'énergie et une santé suffisante, l'entraine- 
ment arrive vite; la difficulté technique n'existe pas. On a vu 
que les meilleurs travailleurs employés à ce genre de travaux, 
en Angleterre, étaient précisément des ouvriers tisseurs, et la 
preuve qui résulte de cette expérience est décisive ' . 

Il faut donc revenir à cette conclusion, déjà aperçue, que 
l'insuccès de ces tentatives est principalement dû à la qualité 
inférieure de la main-d'œuvre. Une sélection insuffisante des 
travailleurs a attiré les mauvais éléments en écartant les bons, 
et la main-d'œuvre ne s'est pas trouvée adaptée à la tâche qu'elle 
avait à fournir; les catégories d'ouvriers employées étaient de 
celles qui repoussent tout travail, quel qu'il soit, et qui auraient 
dû être écartées si l'on avait voulu faire œuvre utile. La se- 
conde cause, à laquelle du reste est due la première, réside 
dans l'inaptitude des organisateurs. Non que celle-ci tieime au 
régime administratif en lui-même : nous avons vu, par les 
exemples exposés dans le paragraphe précédent, que les pou- 
voirs publics ne sont pas nécessairement incapables, comme on 
le prétend dans une certaine école, de diriger et d'exécuter 
avantageusement une entreprise industrielle. Mais, soit que les 
hommes qui étaient à la tête du gouvernement fussent alçrs 
absorbés par des soucis d'ordre politique, soit qu'ils n'eus- 
sent réellement pas l'aptitude voulue pour cela, l'organisa- 
tion fut absolument défectueuse-; nous l'avons montré suffi- 



1. Supra, p. 14. 

2. On a souvent critiqué avec exagération les défecluosités de l'organisation in- 
dustrielle des établissements de l'État; l'exploitation des chemins de fer qu'il di- 
rige vaut celle des compagnies privées. On ne peut nier néanmoins les gaspillages 



l'assistance l'AR LE TRAVAIL. 39 

samment pour n'avoir pas besoin de revenir sur ce point. 
Le cadre de cette étude no nous permet pas d'exposer ici le 
résultat des diverses entreprises d'assistance par le travail effec- 
tuées par les municipalités'. Cet examen ne ferait que confirmer 
les conclusions déjà dégagées, en montrant que leur insuccès 
tient à l'infériorité de la main-d'œuvre et à l'insuffisante direc- 
tion de l'exploitation. On peut donc constater, en comparant le 
fonctionnement des travaux de secours en Angleterre et en 
France, que cette institution donne des résultats satisfaisants 
ou non, suivant que les conditions dont l'analyse des faits a 
montré la nécessité, se trouvent plus ou moins bien observées. 
On remarquera que ces conditions, adaptation de la main-d'œuvre 
et de la direction à l'œuvre à accomplir, sont en somme celles 
qui sont indispensables au succès de toute entreprise privée 
ayant un but lucratif. Il en est une autre aussi essentielle à 
l'une qu'à l'antre, qui est le choix judicieux de l'objet auquel 
elle doit s'applique)'. Plusieurs des circonstances précédemment 
indiquées en ont déjà fait pressentir l'importance; les exemples 



qui s'y produisent faute d'une direction suffisamment diligente et capable : M. An- 
tonin Dubost, Tapporteur général du budget au Sénat, relevait, en 1903, ce fait que , 
dans l'un des exercices précédents, les 1.124 ouvriers de la direction de l'artillerie 
ont coûté 3.095.000 fr. de salaires et produit pour 1.219.000 fr. seulement de travail. 
.M. Waddington, rapporteur de la guerre, constatait de son côté que les établissements 
de l'artillerie n'élaient pas exploités comme des usines appartenant à l'initiative 
privée (séance du 24 mars 1903, /. off., p. 557 et suiv., 502). D'après un article de 
IM. Urbain Gohier {Le Matin, 21 et 28 octobre 1907), on donne aux 6.500 ouvriers 
de l'arsenal de Toulon le travail que 2.000 feraient aisément. La plupart des ouvriers 
passent leur journée ;i jouer, à se promener, ou même à travailler avec des matières 
premières prises dans les magasins, pour des industriels du dehors : sur 8 heures de 
durée nominale, ils n'en donnent que 4 de travail effectif; en sorte qu'une répara- 
tion qui exige 6 journées de travail à bord, en suppose 40 à l'atelier. D'autre part, la 
formation militaire des officiers, en nombre insuffisant, les prive du genre d'autorité 
qui conviendrait à un pareil élément; eux-mêmes sont d'ailleurs débordés par la 
paperasserie et les travaux de comptabilité inutile; ils ne reconnaissent même pas. 
;i tort ou à raison, la compétence technique des ingénieurs, anciens polytechniciens 
infatués, mais dépourvus de connaissances pratiques. Une circulaire ministérielle du 
19 octobre 1907 |>rescrivait aux ingénieurs et aux surveillants un contrôle plus ri- 
goureux de la production, préconisait le travail à la tâche et rappelait que la durée 
de huit heures doit s'appliquer seulement au travail effectif; elle constitue un aveu 
de l'exactitude des critiques précédentes. 

1. Voir le Rapp. sur la quest. du cliôiii., p. 95 et suiv. 



iO I.E CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

que nous allons maintenant exposer achèveront de la mettre en 
lumière. 



III. — LES ENTREPRISES PRIVEES D ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL 

EN FRANCE. 

En dépit du titre qui précède, les entreprises dont nous allons 
parler ne sont pas toutes organisées par les particuliers : plu- 
sieurs le sont par les institutions publiques constituant des 
branches des administrations nmnicipales, telles que les bu- 
reaux de bienfaisance K D'autre part elles obéissent aux mêmes 
lois sociales que celles qui ont été déjà examinées, et nous 
verrons que les conditions du succès sont les mêmes, pour les 
unes comme pour les autres. Si nous les rangeons dans une 
classe à part, c'est en vue de la clarté de l'exposition, en raison 
de l'habitude prise sur ce point par les divers auteurs^, et aussi 
parce que leur portée est un peu plus étendue, dans l'intention 
de leurs organisateurs, que celle des premières : alors que 
celles-ci consistent uniquement, ou à peu près, en travaux de 
terrassement et visent surtout les chômeurs périodiques, celles-là 
s'occupent beaucoup plus des chômeurs accidentels, qu'elles 
cherchent à placer, et tentent de leur procurer de véritables 
travaux d'atelier. En outre, les fondateurs de ces œuvres se pro- 
posent un but moralisateur qui est accessoire dans les travaux 
publics de secours. 

Nous ne donnerons pas ici la nomenclature de ces entreprises. 
Cette énumération, qu'on peut trouver dans les ouvrages sur la 
matière ^, serait fastidieuse et ne serait qu'une simple répétition 
de faits identiques. Nous nous contenterons d'exposer les con- 
clusions qui se dégagent de leur examen. Celle qui frappe tout 
d'abord l'attention, est le faible rendement de cette organisa- 

1. C'est ce genre d'entreprises que vise la circulaire du ministre de l'intérieur 
en date du 8 novembre 1894 (lîapj]. sur lo quesl. du cho)ii., p. 219). 

2. Cf. Ibifl., p. 187. 

;5. V. notamment l'ouvrage précilé de M. Lecoq et le JUipp. sur la quesl. du 
chôm. 



l'assistance par le travail. Ai 

tion de travail; même là où les salaires sont infimes, l'œuvre 
est en perte ; partout, les sommes provenant de la vente des pro- 
duits arrivent à des taux qu'on pourrait à peine comparer à 
ceux qui sont obtenus sous le régime du sweating system, et il 
faut y ajouter les frais généraux de l'entreprise. Ce fait montre 
à lui seul combien peu se trouve atteint le but que se proposent 
ces œuvres, et combien les mesures destinées à en garantir 
l'entrée contre l'indigent non méritant sont inefficaces. Sans 
doute un grand nombre de ceux qui reçoivent les bons de 
travail ne jugent pas à propos de venir réclamer la tâche cor- 
respondante ^ et une première épuration se produit. Mais celle-ci 
est notoirement insuffisante, et l'on peut affirmer, en se basant 
sur les témoignages directs de ce fait, et en particulier sur la 
proportion généralement très faible des placements ', que les 
travailleurs dont la production est aussi restreinte ne sont pas 
de vrais travailleurs, mais comprennent une forte proportion 
d'exploiteurs et de fainéants. 

Il est vrai que les occupations données aux assistés ne sont 
pas de celles qui comportent une forte rétribution. Les travaux 
de couture sont pa^és, on le sait, des salaires de famine, aux 
ouvrières qui travaillent pour le commerce, et les autres ne le 
sont guère mieux. Cet argument ne constitue pas une justifica- 
tion de la qualité de la main-d'œuvre : on pourrait se demander 
comment il se fait qu'en présence du réel besoin de bons ou- 
vriers qui existe dans l'industrie, on ne puisse pas leur trouver 
une occupation digne d'eux ; il ne faut pas s'illusionner : en ce 
monde, sauf exceptions isolées ou passagères, chacun trouve à 
s'employer suivant les services qu'il peut rendre dans le milieu 
où il se trouve et les disponibilités quil y rencontre •'. Il y a 

1. A Pau, en 1894, il y a eu 117 bons utilisés sur 219 distribués [Ibid., p. 273). 
L' « Œuvre des commerçants », sur 727 bons distribués, n'en vil venir que 312 ré- 
clamer la lettre d'admission; 174 allèrent jusqu'à l'atelier, 37 firent une demi-jour- 
née, 68 une journée, 51 deux jours, 18 seulement allèrent jusqu'à trois ^Max. du 
Camp., Rev. des Deux Mondes, 15 janvier 1888). 

2. En 1891, les œuvres de bienfaisance n'ont fait que 26.227 placements à de- 
meure sur 132.036 demandes reçues. Par contre, elles ont fait 107.431 placements à 
la journée (Conf. sup. trav., Le Placement, 1893, p. .562). 

3. « Il est rare qu'un homme capable et rangé, même abattu par la maladie, soit 



42 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

plus, car le fait que nous venons de citer constitue la condam- 
nation la plus formelle d'un pareil système. On a dit qu'il fait 
beaucoup de bien à peu de frais ^ : une telle appréciation dé- 
rive d'une observation superficielle des faits. Nous venons de 
voir combien ses résultats sont restreints. De plus, il coûte très 
cher. Les ressources produites par la vente des objets fabriqués 
font illusion sur ce point ; mais on oublie qu'elles ne sont ob- 
tenues qu'au prix d'une dépréciation de la main-d o'uvre. Si le 
travail produit rapporte peu, c'est parce qu'il ne répond qu'à 
un besoin très limité de la consommation : nous avons vu com- 
bien, dans la plupart des cas, les produits fabriqués se vendent 
avec peine; souvent, ils ne s'écoulent que grâce à l'intervention 
artificielle de généreux bienfaiteurs ou des administrations pu- 
bliques. La rémunération du travail baisse naturellement, 
parce que l'offre du produit dépasse la demande. Il est évident 
que toute entreprise travaillant dans ces conditions serait vouée 
d'avance à la faillite si elle poursuivait un but lucratif. Il est 
bien entendu que ce but n'est pas celui de l'assistance par le 
travail; mais est-ce la charité? Si oui, il est inutile de chercher 
à se rendre compte des causes du chômage et des moyens de 
le guérir : il suffit en effet de développer dans les classes for- 
tunées les sentiments de pitié et de générosité, et d'augmenter 
le champ d'action des œuvres d'assistance. Dans le cas contraire, 
ces dernières, n'étant pas autre chose que des œuvres de pure 
charité, puisque c'est la charité publique ou privée qui les sou- 
tient en grande partie, ne sauraient fournir la solution cherchée. 
Lorsqu'on prétend fournir du travail à un chômeur pour lui 
permettre de gagner le salaire dont il est privé, il s'agit évi- 
demment de lui donner un travail qui soit capable de le nourrir, 



trouvé dans les rangs inférieurs de la main-d'œuvre. Ceux qui sont forcés d'accepter 
un emploi désavantageux sont presque toujours des incapables. En temps de crises 
exceptionnelles, des phénomènes exceptionnels peuvent se produire, et des exemples 
de mauvais placements peuvent se présenter; mais en général la vérité réside dans 
la relation approximative entre les hommes et le travail qu'ils obtiennent, et aussi 
entre le travail accompli et sa rémunération comparative ». (Ch. Booth., Life ond 
labour of the people in London, 2« série, t. \, p. '.>91.) 

1. Berthelémy, Bull, de la Soc. d'Econ. polit, de Lyon, janvier 1892. 



l'assistance par le travail. 43 

de suppléer à Tabsence d'occupation où il se trouve ; à défaut 
de quoi, on ne saurait soutenir qu on a porté remède au chô- 
mage : il peut y avoir des motifs accessoires, dont nous exami- 
nerons plus loin la valeur, d'adopter ce genre d'assistance, mais 
on ne peut l'appeler l'assistauce par le iravail ^ . Notons que. 
dans l'esprit de ses partisans eux-mêmes, son objet est moins 
de remédier au chômage que de fournir un moyen sûr de distin- 
guer entre l'indigent méritant et celui qui ne l'est pas, et que 
ceux-ci font bon marché du premier objet : « Faire des cotrets 
ou des bri(|uettes, dit l'un d'eux, n"a jamais été une solution du 
problème de l'indigence et, sur ce point particulier, l'expérience 
a parlé et résolu la (juestion - ». 

Le rendement inférieur du travail dans les œuvres d'assis- 
tance, contient un autre grief encore plus grave contre le sys- 
tème. Si les ouvrages exécutés dans ces ateliers sont peu payés 
intrinsèquement, c'est à cause de l'extrême concurrence qui se 
fait sentir parmi les travailleurs qui s'y adonnent. Leur facilité, 
qui les met à la portée des moins habiles, n'en est pas l'unique 
cause : les travaux de l'aiguille, qui exigent un certain appren- 
tissage, sont dans le même cas. La dépréciation vient de la 
surabondance de travailleurs se proposant pour une production 
qui ne réclame qu'une partie d'entre eux, et du niveau de vie 
inférieur de cette catégorie d'ouvriers, qui leur fait accepter 
les conditions les plus dures. En augmentant artificiellement 
le nombre des concurrents, les œuvres d'assistance par le tra- 
vail contribuent d'autant à la dépression du marché de cette 
catégorie de main-d'œuvre : si le travail qu'elles procurent 
satisfait une demande, c'est autant d'enlevé à des travailleurs 
réguliers qui seront peut-être privés, par ce fait, de l'occupa- 
tion qu'ils avaient ; si le travail exécuté ne répond à aucun 
besoin, il produit une surproduction qui se répercute directe- 
ment sur le salaire des travailleurs. Dans les deux cas, le ré- 

1. Ce caractère explique Ihostilité des milieux syndicaux contre ce genre de 
secours. Le Congrès des Bourses du travail à Nantes, en 1896, s'est prononcé à 
l'unanimité contre ce système. 

2. D' Gibert, Des divers modes d assistance aux nécessiteux sans travail, 1897. 
p. 25. 



44 LE CUOMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

sultat est le même : il aboutit à procure)' une aide, bien pro- 
blématique, à quelques individus au détriment des travailleurs 
réguliers, déjà très éprouvés, et à augmenter ainsi le chômage 
au lieu de le réduire. Les notices publiées par le Conseil su- 
périeur, auxquelles nous avons emprunté les renseignements 
qui précèdent, sont unanimes, à vrai dire, pour déclarer que 
les industries similaires ne se plaignent pas de la concurrence. 
Mais, outre que cette déclaration, émanée des œuvres elles- 
mêmes, est suspecte de partialité, il y a deux raisons qui l'expli- 
quent sans qu'elle soit pour cela conforme à la réalité : l'effet 
de la concurrence peut se faire sentir sans qu'on en aperçoive la 
cause, lorsque celle-ci est répartie sur un grand nombre de 
points et que son action est presque insignifiante sur chacun 
d'eux' ; en outre, étant donné le niveau de vie inférieur des 
ouvriers des métiers en question, ce ne sont pas les industriels 
ni les intermédiaires qui en souffrent : au contraire, l'accroisse- 
ment du bon marché leur permet d'écouler une plus grande 
quantité de marchandises et de réaliser un chiffre d'affaires su- 
périeur"-; ce sont, dans de telles conditions, les travailleurs 
seuls qui en supportent la charge. Il ne faut pas chercher la 
cause de la situation misérable de ceux-ci dans la rapacité et 
l'exploitation des employeurs, ni accuser, comme on l'a fait, 
les grandes maisons de vente, d'une entente chimérique en vue 
d'abaisser leurs prix de revient : les enquêtes faites sur ce point 
ont montré l'inexistence de telles conditions '. Il n'y a là qu'un 
phénomène naturel, résultant du jeu automatique de la loi de 
l'offre et de la demande. 

Cette loi s'exerce avec d'autant plus d'aprêté, dans la circons- 
iance, que les conditions dans lesquelles fonctionnent les œuvres 



1. Les orphelinats et écoles proressionnelles libres, à Paris, ne font travailler que 
r).'.)8r> jeunes filles sur un total de 88.000 ouvrières de l'aiguille (/^r'/onHe sociale. 
sei)tcmbre 1901, p. 284). Il suffit que ces 5."J85 ouvrières constituent l'excédent de la 
main-d'd'uvre nécessaire pour produire un avilissement des salaires. 

'■'.. On sait que les expositions de ventes des grands magasins de nouveautés, dont 
les articles .sont obtenus grâce à ces circonstances, procurent des bénéfices considé- 
rables à ces maisons en attirant une clientèle énorme. 

i. Itéforme sociale, loc. cit., v. 301. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 



d'assistance, loin d'en contrariei' le jeu, ne font que le favoriser. 
Leur objet n'est point de soutenir les intérêts généraux des tra- 
vailleurs de la profession, mais uniquement de donner du tra- 
vail à ceux qui sont en dehors de la profession. D'autre part, 
elles ne tiennent nullement à ce que ce travail soit lucratif : 
le taux réduit des salaires qu'elles payent répond au contraire à 
la pensée préconçue de décourager les flâneurs et ceux qui ne 
sont pas dans un réel besoin. Enfin, la pensée charitable qui les 
anime les détourne de réaliser un profit quelconque; elles vi- 
vent de raumônc ou de subventions, non de leur production^. 
Autant de causes ([ui poussent ces œuvres à être peu exigeantes 
sur les conditions des marchés qu'elles passent avec leur clien- 
tèle, et à accepter des commandes à n'importe quel prix. Qu'on 
le remarque bien, nous ne discutons pas la noblesse des senti- 
ments et le désintéressement des personnes qui agissent de la 
sorte : loin de réaliser des bénéfices, elles ajoutent encore un 
complément aux salaires qu'elles reçoivent et distribuent-. 
Mais toute pensée généreuse n'est pas nécessairement conforme 
à l'intérêt social, et n'empêche pas l'efTet désastreux des lois 
économiques, si les moyens d'arriver au but qu'on se propose ont 
été mal choisis. Du même ordre est l'argument qui vient natu- 
rellement aux lèvres de tout intéressé, en disant qu'il faut bien 
que tout le monde vive, et que ceux qui ne peuvent trouver 
aucun autre gagne-pain ne peuvent se résoudre cà mourir de 
faim pour procurer des salaires plus élevés à ceux qui vivent 
déjà : il n'en est pas moins vrai que cette nécessité retombe sur 
ces derniers, et que le gagne-pain des premiers est pris sur 
celui des seconds '. 



1. Au Bon Pasteur de Sens, l'entretien des 220 pensionnaires coûte 63.360 francs par 
an. Le travail des religieuses et des jeunes filles rapporte 33.000 francs, le jardinet la 
ferme i.OOO francs. Tout le surplus est le produit de quêtes et d'aumônes [Ibid., 
p. 2y9j. 

2. lUd., p. 283. 

3. Les effets de cette concurrence sont trop apparents dans les métiers de femmes 
pour qu'on puisse les contester, lisse font sentir aussi dans les autres : les charbon- 
niersont cessé de fabriquer les cotrets depuis qu'ils se font dans les ateliers de cha- 
rité. Au rapport du directeur de la colonie agricole de la Clialmelle, on est obligé de 
veiller étroitement aux conditions du placement des assistés, sous peine de favoriser 



46 LE CHÔMAGE ET L ASSISTANCE PAK LE TRAVAIL. 

Les œuvres charitables d'assistance, les oiivroirs et orpheli- 
nats ne sont pas les seules institutions qui prêtent à ce reproche. 
Les étabhssements pénitentiaires sont dans le même cas. Les 
travaux qui y sont efTectués se divisent en deux catégories : 
ceux dont l'objet est le service intérieur de rétablissement, 
l'entretien des bâtiments ou l'exploitation de ses dépendances 
agricoles, et les travaux industriels proprement dits. En ce qui 
concerne ces derniers, le régime de l'entreprise existait en 
1904, dans trois maisons centrales; dans les pénitenciers, la 
régie directe est employée directement ou par l'intermédiaire 
de confectionnaires. Les régies directes concernent l'imprime- 
rie de Meliin, le tissage des couvertures miKtaires de Fontc- 
vrault, la fabrique de brosses pour l'équipement de Poissy. Ces 
établissements ont donné de bons résultats. L'importance du 
chiffre d'affaires est de 209.122 fr. 71 pour les meubles et li- 
terie, 202.468 fr. 04 pour la cordonnerie, 101.463 fr. 10 pour 
Fimprimerie. Le nombre des travailleurs est de 5.186. Dans 
les maisons d'arrêt, de justice et de correction, l'entreprise est 
la règle ; dans le département de la Seine, cependant, les tra- 
vaux sont exécutés en régie. On y fait des travaux de chaudron- 
nerie pour 194.586 fr. 17, des agrafes, des aiguilles, etc., pour 
125.445 fr. 69, du découpage et pliage de papiers pour 92.697 
fr. 52, de la couture et lingerie pour 90.333 fr. 64, du carton- 
nage pour 68.929 fr. 62, de la brosserie pour 68.921 francs, de la 
serrurerie et quincaillerie pour 54.294 fr. 27. La production 
totale des hommes occupés dans les maisons centrales est de 
1.664.448 francs et sa valeur moyenne par individu de 1 fr. 27 
par jour. Celle des femmes est de 141.447 francs avec un ren- 
dement de fr. 89 par tête. La production, dans les péniten- 
ciers agricoles, est de 94.711 francs avec une moyenne de 

ravilissement des salaires (Lecoq, op. cil., p. 438, 439). En 1894, les joiirnau.x anglais 
signalaient les léclanialions des agriculteurs placés dans les environs des colonies de 
l'Armée du Salut, motivées par la baisse qui résultait de ces travaux pour leurs pro- 
duits, dont la valeur n'atteignait plus le taux normal (Denjean. op. cit.. p. 42). 
Nous nous reprocherions de discuter l'argument étrange qui consiste à considérer 
comme un effet heureux de l'extrême concurrence, le fait qu'elle écarte de ces métiers 
les ouvriers capables de mieux faire. Nous avons peine à croire qu'un tel argument 
puisse être sérieusement proposé. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 



fr. 68 par jour et par tête. Dans les maisons d'arrêt, cette 
moyenne est de fr. 58 pour les hommes et de fr. 48 pour 
les femmes : la production totale y est de 1.609.355 francs ^ 
Le nombre des détenus des deux sexes occupés dans les mai- 
sons centrales et les maisons d'arrêt dépasse 18.000. 

Il faut ajouter les dépôts de mendicité où, en vertu du décret 
du 5 juillet 1808, les mendiants valides doivent être astreints 
au travail. L'article 16 du règlement prescrit de choisir les ma- 
tières premières parmi les productions du département pouvant 
être facilement manufacturés et d'un débit facile (notamment 
la fabrication des étoffes, filature de laine, de coton, de chanvre, 
de lin, la couture), et de façon à ne pas nuire à l'industrie privée. 
Le nombre de ces établissements, qui s'élevait à 80 en 1813, 
fut réduit à 7 en 18*25 par suite des difficultés de leur fonction- 
nement. En 1892, il était de 30 avec une population de20.7il in- 
digents. Le travail est organisé dans 14 d'entre eux -. On voit, 
par ces chiffres, qu'une telle concurrence ne peut pas être consi- 
dérée comme négligeable et que le nombre des ouvriers hon- 
nêtes qui pourraient, grâce à ce travail, gagner leur vie ou 
améliorer leur situation, est élevé. Effectivement, l'entreprise 
de la brosserie militaire, par la maison centrale de Poissy, a 
fait disparaître, parait-il, plusieurs établissements de Niort, 
Bourges et Bethisy. La fabrication à Fontevrault des couvertures 
de harnachement a amené la suppression de plusieurs maisons 
à Elbeuf et ailleurs. Les typographes se plaignent de la con- 
currence des prisonniers de Melun ^. La fabrication des meubles 
en fer à Poissy, a produit un chômage considérable parmi les 
ouvriers de cette profession dans l'arrondissement. Le salaire 
des ouvrières occupées au cannage des chaises du faubourg 
Saint-Antoine serait tombé de 2 fr. 50 ou 2 fr. à fr. 75 par 
jour, par suite du travail des prisons'. 

On n'obvie pas à ce résultat en employant la production de ces 



1. Questions pratiques, 1906, p. 341-342. 

2. Rapp. sur In quest. du chôm., p. 200-201. 

3. Discours de M. Chauviére à la Chambre, 8 novembre 1907. 

4. Discours de .M. Levraud. ibid. 



48 LE CnÛMAGE ET l'aSSISTANCE PAR l,E TRAVAIL. 

établissements à la consommation exclusive des services pu- 
blics ^ Les besoins de ces derniers ne sont pas en dehors des 
lois générales de la production, et l'on ne peut fausser le régime 
normal de celle-ci, même restreinte à cet objet spécial, sans que 
la répercussion s'en fasse sentir sur le marché tout entier. Le 
service social qui consiste à répondre aux besoins de la con- 
sommation, appartient à la main-d'œuvre libre; que le consom- 
mateur soit l'État ou les particuliers, tout ce qu'il demande à 
une production moins coûteuse déprécie d'autant celle-là. C'est 
pour ce motif que les travaux imposés aux hospitalisés, dans 
les ivorkhouses anglais, ne sont pas des travaux industriels : ils 
consistent en ouvrages sans utilité, tels que le tressage de 
cordes qu'on défait ensuite pour les recommencer-. 

Il résulte clairement des considérations qui précèdent, que le 
travail effectué dans V assistance par le travail doit, pour cons- 
tituer un remède, et non une aggravation du chômage, répondre 
à une utilité de la consommation et être commercialement avan- 
tageux'''. C'est le seul moyen de ne pas porter préjudice aux 
travailleurs qui occupent des emplois. Chaque fois, au con- 
traire, que le travail est procuré artificiellement, sans corres- 
pondre à un besoin de la consommation et en s'ajoutant au 
stock de la surproduction, il ne peut qu'empirer une situation 
déjà rendue défavorable par un encombrement du marché et 
un excès de la main-d'œuvre. 

Cette conclusion est importante, parce qu'elle nous permet de 
dégager nettement les lois que doit suivre une organisation de 
l'assistance par le travail pour produire des effets utiles et at- 



1. R. Roux, Le travail dans les prisons, 1903. 

2. M. Leroy-Beaulieu critique ce système : « C'est, dit-il. tourner le travail en 
dérision » {Traité d'Econ. polit., t. IV, p. 488). 11 ne s'agit pas de donner du travail 
aux catégories sociales auxquelles convient le workhouse ; l'occupation qu'on leur 
donne ne peut avoir aucune prétention moralisatrice, mais constitue une peine. Le 
même auteur cite ailleurs l'opinion d'un inspecteur de fabrique qui, lors de l'en- 
<iuète anglaise sur \& sioeatiiKj System, en rejetait la faute sur le travail donné par la 
Mansioit house {Ibid.. t. 11, p. 499). 

3. Déjà, en 1895, M. Cheysson conseillait à l'u'uvre du VT arrondissement de se 
servir des mélliodes qui réussissent dans l'industrie, et de se « rejtlacer dans les 
conditions du droit commun » (Cf. Lecoq, op. cit., p. 339). 



l'assistance par le travail. 49 

teindre son but. Le genre de travail qui constitue l'objet auquel 
elle s'applique doit être celui que viserait toute entreprise indus- 
trielle poursuivant un but lucratif et sainement organisée. Cette 
conditionne fait que s'ajouter à celles que nous avons déjà reconnu 
comme étant celles qui permettent au système de réussir : le choix 
d'un travail répondant aux besoins de la consommation, comme 
la qualité de la main-d'œuvre et la compétence des directeurs, 
est donc aussi nécessaire à une entreprise d'assistance par le 
travail qu'à une entreprise commerciale. Ace prix seulement, elle 
aura une action sociale utile et féconde, et nous voyons résulter 
des faits analysés cette conséquence réconfortante que la portée 
sociale de l'œuvre est liée à son succès matériel. 

Nous n'ignorons pas que tous les esprits ne sont pas également 
frappés par un argument de cet ordre. Beaucoup, sous l'in- 
fluence de préoccupations morales plutôt que guidés par une 
analyse méthodique des faits, envisagent l'assistance par le 
travail comme un moyen de moralisation des assistés. A cet 
effet, certaines œuvres privées pratiquent l'internat pour les 
individus qui leur paraissent susceptibles de s'amender, afin 
d'exercer sur eux une influence plus profonde, et de leur in- 
culquer le désir du relèvements Ces esprits, dont les inten- 
tions sont des plus généreuses , sont frappés du caractère 
moralisateur que le travail présente par lui-même, et préfèrent 
secourir le chômeur à l'aide d'un travail qui le rehausse à ses 
propres yeux, en le préservant des dangers moraux de l'oisi- 
veté et du vagabondage; la dignité du travailleur, ajoute-t-on, 
s'oppose à ce qu'il reçoive une aumône dégradante et exige que 
ses moyens d'existence proviennent de ses propres efforts. On ne 
saurait méconnaître la justesse de ces considérations : rien n'é- 
lève l'individu comme la pensée qu'il est l'auteur de sa propre 
prospérité ; vivre sans avoir aucun effort à dépenser pour cela, 
constitue une déchéance incontestable. D'autre part, nul sans 
doute n'a autant besoin d'un secours moral — non moins que 
d'un secours physique — que le malheureux à qui la perspective 

1. L. Rivière, Réforme sociale, avril 1901, p. 636. 



50 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

de la misère a peut-être déjà enlevé tout espoir de relèvement : 
ce dont l'homme a le plus besoin, dans les moments difficiles 
de l'existence, c'est souvent moins d'une aide matérielle que du 
récbnfort moral qui rend la foi en la vie et l'énergie nécessaire 
pour triompher des obstacles. Malheureusement, cet objet n'est 
pas mieux atteint que les autres dans le cas présent. Ce qui est 
dégradant, ce n'est pas de recevoir une allocation en argent, à 
la condition que celle-ci constitue un droit pour le chômeur et 
non une simple faculté de celui qui la "donne : s'il en use bien, 
elle lui est beaucoup plus avantageuse que les occupations des 
ateliers de charité, puisqu'elle lui permet de consacrer ses loisirs, 
soit à son instruction, soit à aider la mère de famille dans les tra- 
vaux du ménage. Il est vrai que la plupart dépenseront sans profit 
l'argent qu'on leur aura donné. Mais on peut être assuré que 
ceux-là ne dépenseront pas plus utilement celui qu'ils auront 
retiré de leur travail. Il faut surtout remarquer que s'il y a quel- 
que chose qui humilie, et diminue chez l'individu le sentiment 
de la dignité, c'est de remplir une tâche inférieure à celle qu'il 
est capable d'accomplir, ne répondant qu'A une utilité secon- 
daire, et qui ne peut le faire vivre que grâce au concours de 
la charité : or, tels sont bien les caractères des travaux exécutés 
dans les ateliers des œuvres d'assistance. Et la façon dont ces 
travaux sont effectués n'est pas moins déprimante : l'ouvrier hon- 
nête verra en effet que, quelque soin et quelque activité qu'il 
déploie, il ne dépassera pas un salaire des plus minimes; il verra 
qu'il a plus d'intérêt à modérer ses efforts qu'à être laborieux, 
et que la plupart de ses camarades agissent précisément de la 
sorte ; et il se dira que la paresse et la dissimulation sont plus 
avantageuses que le zèle. Telle est, en réalité, la leçon de choses 
qu'il retirera de ce mode d'assistance : les bons conseils qui 
lui seront donnés par dessus le marché n'en modifieront pas la 
portée. Il ne faut donc pas s'illusionner sur la valeur morale du 
svstème. Elle existe incontestablement, mais pour ceux qui com- 
posent le domaine normal de l'assistance par le travail, et lors- 
que les occupations qui leur sont données constituent un réel 
travail, et non une aumône déguisée. Nous sommes donc ra- 



l'assistance par le travail. :\i 

menés par la force des choses, et même en nous plaçant au 
point de vue moral, à reconnaître la nécessité de la condition 
que nous avons exposée. 

Reste à savoir comment cette condition peut être réalisée. 
Personne n'a le pouvoir de créer arbitrairement un besoin 
de production là où il ne se manifeste pas naturellement; et 
puisque les crises de chômage se produisent principalement 
aux moments de surproduction ou de restriction de la con- 
sommation, il semble que nous soyons enfermés dans un 
cercle vicieux et que la solution soit impossible ^ La difficulté 
est particulièrement sérieuse à l'égard des ateliers syndicaux. 
Certains esprits ont préconisé la création d'ateliers de secours 
organisés par les associations professionnelles. Ce genre d'insti- 
tution n'existe à peu près nulle part : on ne peut en citer qu'en 
Belgique, où ils ne donnent pas des résultats bien remarquables. 
Le syndicat des passementiers en a fondé un en 1887, à Bruxelles, 
dans lequel vingt hommes et deux femmes sont occupés quand 
l'ouvrage se présente ; il parait être surtout un allégement pour 
la caisse de chômage : son chiffre d'affaires est des plus modique 
et ne s'élève qu'à 2.000 ou '2.400 francs par mois-. Les doreurs sur 
bois, les confiseurs de Bruxelles, les cigariers de Gand et d'An- 
vers, les cordonniers adhérents au Vooruit, les teinturiers en 
peaux, les tailleurs, les menuisiers, les ébénistes, ont tenté d'en 
organiser : ces essais ont tous échoué, « surtout à cause de l'in- 
fidélité ou de l'incapacité des administrateurs, ou bien à la suite 
de dissentions personnelles. Le succès de pareilles entreprises 
ne dépend pas seulement de facteurs économiques, mais encore, 
et surtout du niveau moral de ceux qui y participent '■ ». Cette 

1. Des défectuosités existantes dans l'application du système, et que nous avons 
signalées, on a conclu à l'impossibilité de le réaliser sans dommage pour la société 
{Revue d'Économie politique, décembre 1894). Une analyse conforme à une saine 
méthode scientifique doit rechercher, avant tout, quelles sont les circonstances qui ont 
influencé les diverses applications observées; c'est le seul moyen de reconnaître si 
les caractères présentés par celle-ci sont inhérents au système lui-même ou seule- 
ment contingents. 

2. Bull. off. trav., 1899, p. 451. 

3. Yàndofvelde, Enqicête sur les assoc. profess., 1891, t. II, p. 100. — Bull. off. 
trav., 1809, p. 526. 



52 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

condition indispensable n'est cependant pas suffisante, car les 
trade-unions anglaises et américaines, qui la réalisent d'une 
façon éminente, ne paraissent même pas avoir mis à l'essai ce 
genre d'organisation. 

En France, les associations ouvrières avaient organisé en 1848 
des ateliers de tailleurs, de selliers, de fileurs, de passementiers, 
qui vivaient grâce aux commandes de l'Etat : du jour où les 
commandes et les subventions cessèrent, les ateliers disparurent'. 
Actuellement il existe un atelier de secours, ouvert le l*"" juillet 
1901, par le Syndicat mixte de l'Aiguille. Afin d'éviter de créer 
une concurrence aux ouvrières du métier, on a fait appel « à 
toutes les dames du comité, aux clientes des principales maisons 
adhérentes, pour leur demander de confier à la directrice quel- 
ques-uns de ces mille travaux qui se font à la maison par les 
mains des femmes de chambre : bordage ou raccommodage de 
tapis, réparation de rideaux, achèvement de tapisseries ou de 
broderies pour lesquels le temps fait défaut ». Durant la pre- 
mière morte-saison, 35 ouvrières ont été occupées constamment, 
et 95 temporairement. Le salaire s'élève en moyenne à 2 francs 
par jour, à raison de fr. 20 à fr. 35 l'heure -. Le procédé 
charitable de cette œuvre, encore renforcé par son caractère 
confessionnel, est très apparent : les travaux que nous venons 
de citer ne sont pas de ceux qui peuvent faire vivre une ou- 
vrière d'une façon normale ; dans les cas assez exceptionnels où 
il en serait autrement, les commandes ainsi accordées à l'ate- 
lier de chômage le sont au détriment, soit des femmes de mé- 
nage à la journée, soit des femmes de chambres qui y eussent 
été employées, et dont la situation diminuera d'autant. Moins 
que personne, les associations ouvrières peuvent créer du 
travail à volonté : leur objet étant de relever la situation des 
travailleurs dans la profession qu'ils exercent, leurs efïorts ten- 
draient plutôt à restreindre la production au-dessous des be- 
soins de la consommation qu'à l'accroître au-dessus de ce niveau, 
et à diminuer le nombre de leurs concurrents qu'à l'augmenter, 

1. Lecoq, op. cit., p. 281-282. 
,2. L. Rivière, dans la Réforme sociale, juillet 1902, p. 203-204. 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 53 

Ajoutons que la réunion chez les mêmes individus des qualités 
nécessaires au travailleur et à l'employeur est chose rare et 
difficile à réaliser, et bien que cette circonstance ne soit pas ir- 
réalisable, elle entrave, en fait, le développement des entre- 
prises de production qui sont organisées par les ouvriers. 

En ce qui concerne les œuvres d'assistance par le travail, il 
n'y a pas d'impossibilité intrinsèque à ce qu'elles transforment 
leur caractère de pure charité en caractère commercial. Mais la 
difficulté de procurer un travail avantageux, lorsque celui-ci fait 
défaut, reste la même. Ces institutions présentent à ce point de 
vue une infériorité certaine sur les pouvoirs publics. Ceux-ci sont 
en eJQFet de grands entrepreneurs de travaux, et comme tels, ils 
échappent aux conditions auxquelles ils sont soumis en tant que 
producteurs, en ce sens que si la loi qui impose un but utile à tout 
travail de secours leur interdit de donner à exécuter un ouvrage 
ne répondant à aucun besoin ', il ne leur arrive jamais d'épuiser 
tout le programme des travaux que comporterait l'intérêt pu- 
blic. Les entreprises privées, au contraire, sont intimement liées 
à l'état général du marché et une crise industrielle ou commer- 
ciale, une stagnation des affaires, les atteint toutes dans une me- 
sure plus ou moins profonde : les finances publiques souffrent 
bien de ces crises, en ce sens que les variations dans la prospé- 
rité publique se font sentir dans les recettes du Trésor; mais 
cette répercussion est peu importante. Une autre relation de dé- 
pendance par rapport à la situation générale consiste en ce que 
le besoin d'ouvrage d'utilité générale est en raison directe de 
l'activité des affaires : des routes, des chemins de fer, des ports, 
etc., servent celles-ci, mais leur utilité diminue en cas de dépres- 
sion commerciale. Il ne faut cependant pas exagérer cette diffi- 
culté : les périodes de crise sont rarement très prolongées, et 
les travaux effectués pendant leur durée retrouvent leur service 
à la reprise des affaires; souvent même ils facilitent celle-ci en 
ouvrant des débouchés nécessaires à l'essor d'une industrie. Il 
importe seulement que les administrations publiques mettent en 

1. On a vu, parait-il, le County Counc.il de Londres, en 1907, faire dépaver et re- 
paver successivement les rues par les sans-travail. 



34 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

œuvre des qualités de prévoyance particulièrement développées, 
qu'elles sachent modérer leur activité lorsque le commerce et 
l'industrie sont prospères, la réserver pour les périodes de crise, 
constituer à cet elTet un fonds spécial qui jouerait pendant celles- 
ci; ce procédé, au point de vue financier, aurait l'avantage de 
permettre l'amortissement de la dette publique lorsque les capi- 
taux trouvant facilement à s'employer, leur cours s'élève : aux 
époques de dépression, l'abondance des capitaux disponibles 
permettrait au Trésor de trouver à des conditions avantageuses 
les sommes nécessaires ^. Il faudrait enfin dresser un plan d'en- 
semble de travaux répondant aux conditions voulues, afin de 
n'être pas pris au dépourvu au moment opportun et de ne pas 
s'exposer à dépenser inutilement l'argent des contribuables 2, 
Ces travaux, bien entendu, doivent être de ceux qui exigeraient 
une main-d'œuvre supplémentaire, et non ceux qui occupent 
déjà un personnel habituel ; sinon, ces derniers se trouveraient 
lésés et le remède créerait sur un point le mal qu'il cherche à 
guérir sur un autre. Ils doivent être d'une nature facile, n'exi- 
geant aucun apprentissage prolongé, et à la portée des travail- 
leurs qui composent d'ordinaire la classe des chômeurs et qui 
sont de simples manœuvres, ou des ouvriers qualifiés auxquels la 
pléthore de leur profession ne permet pas d'y trouver un emploi : 
les travaux exécutés par les communes et que nous avons cités 
plus haut, et ceux qu'indique le Conseil supérieur, en particu- 
lier ceux de reboisement, rentrent dans cette catégoriel Confor- 

1. Cf. Schanz, Zur Frage der Arbeilslosen-Versicherung, p. 399. — Le contraire 
se produisit en Australasie, lors de la crise financière de 1892-1893 : pendant la pé- 
riode qui la précéda, l'État s'était endetté dans des entreprises considérables. Il fut 
alors obligé de restreindre ses dépenses et d'interrompre ses travaux (Métin, op. cit.,^ 
p. 123). 

2. Le Conseil supérieur du travail émit un vd'u en ce sens, en 1896 {Bull. off'. 
Irav., 1897, p. 32). A la suite d'une interpellation de M. Vaillant, député, le 31 mai 
1900, le Gouvernement rappela ce vo;u aux préfets par une circulaire du 26 décembre 
1900 (Ibid., 1900, p. 1217), et l'on réussit à faire un plan qui répartissait les travaux 
conformément aux besoins; mais bientôt on revint à l'ancien système d'irrégularité 
et d'imprévoyance («eu. poL et pari., t. XLIIL p. 160-162. — Discours de M. Vaillant 
à la Chambre, 30 novembre 1904). Le projet de rachat des chemins de fer en 1848. 
qui visait ce but, n'était (ju'un trt)mpe-r(x;il, l'Etat ayant déjà normalement la charge 
des travaux de terrassement dans la construction des lignes (I^ecoq, op. cit., p. 2.52). 

3. On doit faire des réserves au sujet des travaux de défrichement et labourage 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. O-J 

mément aux observations émises par celui-ci, ces travaux ne 
doivent pas être urgents, mais de nature à être ajournés ou repris 
suivant les besoins des chômeurs, sans préjudice pour leur 
bonne exécution ou pour Futilité générale. En un mot, il s'agit, 
pour les pouvoirs publics, de réaliser, en ce qui les concerne, 
l'une des conditions de l'industrie qui, nous le verrons, sont 
responsables de la situation des sans-travail, à savoir une or- 
ganisation du travail assurant une certaine stabilité à la main- 
d'œuvre : les causes qui rendent cette réalisation très dif- 
ticile à lindustrie privée ne sont pas aussi sensibles à l'égard do 
l'État ; c'est donc à lui de servir de régulateur dans la mesure 
où il peut '. 

L'étendue de cette action dépend, nous le savons, indépen- 
damment du choix des travaux à effectuer, des conditions rela- 
tives à l'aptitude des pouvoirs publics à la gestion d'entreprises 
commerciales, et à l'aptitude des chômeurs au travail à exécu- 
ter. La première de ces deux conditions, malheureusement, ne 
se réalise pas à volonté, et il ne suffit pas d'un texte de loi orga- 
nisant un système parfaitement conçu pour qu'il donne des ré- 
sultats féconds : les institutions les meilleures ne valent que ce 
(jue valent les hommes qui les dirigent. Il est donc fort possible 
que des travaux de secours aux chômeurs ne donnent dans cer- 
tains pays que des résultats médiocres et qu'il ne soit pas dé- 
sirable d'en étendre l'application au delà d'une limite très res- 
treinte. Il est d'ailleurs impossible de fixer celle-ci, puisqu'elle 
peut varier suivant la capacité des gens au pouvoir et l'intelli- 
gence des électeurs. 

indiqués dans le vœu précité : leur utilité, dans l'état de l'agriculture actuel, peut 
être rarement aussi considérable que le préjudice qu'ils causeraient aux cultivateurs 
de la région. Nous verrons que le chômage se fait sentir à la campagne comme dans 
les villes. 

1. Il est intéressant de noterque ce système est celui delTitemployed Ad de 1905. 
On a projeté des plans de travauv d'intérêt général, tels que défense des côtes contre 
l'envahissement delà mer. amélioration des routes, reboi.sement. Ces travaux seront 
conduits comme une entreprise industrielle, eu n'admettant que la main-d'œuvre pro- 
ductrice: les travailleurs sont traités comme des ouvriers ordinaires et libres; seule- 
ment les travaux n'ont pas pour objet de leur garantir une occupation fixe, mais de 
renforcer le marché du travail en augmentant les offres d'emploi (Savary, Rev. pol. 
et pari., t.LI, p. 292). 



56 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Quant à la deuxième condition, rien ne s'oppose à sa réalisa- 
tion, à la condition d'opérer une sélection rigoureuse parmi 
les chômeurs. Nous avons vu qu'une première élimination se 
fait automatiquement, celle des vagabonds et des professionnels 
de la mendicité : ceux-là se font inscrire sur les listes, mais ne 
se présentent pas aux chantiers; ils gagnent plus à exploiter la 
charité qu'à faire un travail qui leur répugne. Ce n'est pas cette 
catégorie que vise l'assistance par le travail, et Ion ne peut que 
regretter que les individus de cette classe apparaissent parfois 
dans les œuvres d'assistance, sous la menace d'être privés des li- 
béralités que leur accordent leurs bienfaiteurs attitrés '. Au-dessus 
de cette catégorie se trouve celle des manœuvres intermittents 
qui ne peuvent se fixer à un travail régulier, mais qui vivent 
néanmoins d'un misérable salaire, à la difïérence des précé- 
dents. Ce sont ceux pour qui une occupation nouvelle et irrégu- 
lière a tant de charme, qu'on les voit, à Londres, abandonnant 
l'emploi régulier où ils gagnaient de 18 shillings à 1 livre par 
semaine (22 fr. 50 à 25 fr.) pour gagner 5 à 7 shillings dans 
un chantier de secours à casser des pierres, ou bien, sortant du 
ivorkhoîise pour travailler au chantier de secours, quitter celui-ci 
presque aussitôt pour revenir au workhouse '-. La notice envoyée 
par l'œuvre bordelaise à l'Office du travail ^ nous donne les 
proportions respectives de ces diverses catégories : sur 685 ins- 
crits, 69, soit 1/10% n'ont pas paru aux chantiers; 123, environ 
1/5, ont fait moins de dix jours; 247, ou 2/5, ont fait dix jours, 
146 seulement, un peu plus d'un cinquième, ont travaillé pen- 
dant vingt jours et plus ^. 

Parmi la catégorie des vrais travailleurs qui cherchent réel- 
lement de l'ouvrage et qui l'exécutent consciencieusement lors- 

1. Réforme sociale, 1«' septembre 1901, p. 282. — « U y en a des milliers de cette 
catégorie à Londres, en ce moment. Un jour de travail, un jour de repos, employé 
à se traîner dans les rues de West-End, et à boire l'argent gagné la veille, sans trop 
de fatigue, après quoi la plupart mendient aux (ruvres charitables des soupes et 
des bons d'épicerie. » (Ibid., septembre 1906, p. 440.) 

2. Ibid. — Cf. L. Rivière, Ibid.. avril 1901, p. 636-037. 

3. Rapp. sur la quest. du chdmage, p. 122. 

4. On voit par là que le procédé employé par beaucoup de municipalités et d'truvres 
d'assistance par le travail qui ne donnent du travail qu'un certain nombre de jours 



l'assistance par le travail. 57 

qu'ils en trouvent, il faut écarter ceux qui ne peuvent pas en 
vivre normalement, les infirmes, les vieillards. Ces cas, pour 
intéressants qu'ils soient, ne rentrent pas dans les termes du 
problème du chômage, mais concernent d'autres branches de la 
prévoyance sociale, retraites ouvrières, assurance contre la ma- 
ladie, l'invalidité ou l'accident. Dans les travaux de secours 
organisés industriellement, ces éléments sont rejetés par ceux 
qu'ils empêchent de gagner normalement leur existence K Ins- 
tituer des travaux de secours en vue de ces éléments, comme 
le font certaines villes, n'est donc pas une solution du pro- 
blème, mais au contraire s'oppose à celle-ci. 

Quant aux travailleurs normaux, leur admission ne doit pas 
être faite sans discernement, L'affluence des chômeurs des au- 
tres régions, et notamment de la campagne, n'est pas le prin- 
cipal danger dont il faille se prémunir; nous verrons qu'en 
dépit d'une opinion très répandue, ce n'est pas à cette cause 
qu'est due l'affluence des chômeurs; s'il en a été autrement à 
certaines époques de crises agricoles intenses, comme en 1789 et 
en 1848, l'encombrement qui en est résulté sur les chantiers de 
secours provenait surtout de leur organisation défectueuse au 
point de vue du contrôle et de la surveillance. Néanmoins, 
comme les chômeurs constituent pour la société une charge et 
non un élément de progrès, il est normal qu'on ne leur permette 
pas d'augmenter le fléau dans une localité en se déplaçant, et 
que la commune de leur résidence en conserve la charge : pour 
arriver à ce résultat, il suffit, comme le conseille le Conseil supé- 

par semaine, et à durée de journées réduite, en vue de secourir un plus grand 
nombre de chômeurs, favorise les travailleurs irréguliers, auxquels un tel régime s'a- 
dapte très bien, et empêche de discerner les vrais travailleurs de ceux qui ne cher- 
chent pas un travail régulier : ainsi que le remarque très judicieusement le rappor- 
teur du Board of Trade, « le meilleur moyen de reconnaître celui qui cherche du 
travail est dans la continuité de l'emploi... Ce procédé consistant à diviser les 
gens en deux équipes — occupées chacune trois jours par semaine — se recommande 
parce qu'il permet de chercher du travail le reste du temps ; mais en face de ce réel 
avantage, il faut mettre l'encouragement offert aux paresseux, grâce à une organisa- 
tion qui correspond à leurs habitudes ». (Agencies and ineihods for dealing with 
the unemployed, 1893, p. 237.) 

2. Ce fait est démontré par l'organisation du Coopérative system usitée dans les 
travaux publics en Nouvelle-Zélande. 



58 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

rieur, d'imposer une condition de durée de séjour ou de domi- 
cile à l'admission dans les chantiers. 

Nous avons vu aussi ^ que le défaut d'habileté tecimique n'est 
pas un obstacle à l'emploi des travailleurs. On remarque sans 
doute que certains d'entre ceux-ci, habitués à une occupation 
exigeant plus d'adresse que d'effort musculaire, arrivent, mal- 
gré leurs eiîorts, à une production bien inférieure à celles de 
manœuvres professionnels, et cette remarque est consignée dans 
les notices de beaucoup de villes. S'il s'agissait d'un travail 
nécessitant une sérieuse habileté acquise par un long appren- 
tissage, cette objection aurait une certaine valeur ; mais celui 
de manœuvre est au contraire à la portée des -moins adroits; len- 
trainement physique, lorsque l'organisme est sain, s'acquiert 
en peu de jours, surtout lorsqu'il est accompagné d'une volonté 
énergique. Les observations en sens contraire s'expliquent par 
deux motifs : les travaux n'ont généralement pas une durée suf- 
fisante, et sont trop fréquemment interrompus pour que cet 
entraînement puisse être acquis 2; de plus, beaucoup de chô- 
meurs masquent leur paresse sous ce prétexte, qui leur permet 
de fréquents repos et une moindre activité. 

Enfin la considération des besoins et des charges de chaque 
individu doit elle-même être secondaire. Elle peut intervenir 
utilement dans le cas d'une affluence de chômeurs dispropor- 
tionnée avec le travail qu'on a à leur donner ou avec les res- 
sources dont on dispose ; en pareil cas, l'embauchage des indi- 
vidus chargés de famille, de préférence à celui des célibataires, 
aura le double avantage de procurer une garantie de moralité 
et une économie à l'assistance publique. Mais cette garantie 
n'est pas certaine : on voit nombre de chefs de famille qui né 
réussissent pas à surmonter leur apathie, bien qu'ils aient beau- 
coup de bouches à nourrir. Si les travaux de secours doivent 
être gérés comme une entreprise industrielle, la qualité de la 



1. Supra, p. 14. 

2. Les travaux ont généralement une durée de deux mois; les chômeurs y sont 
fréquemment employés à tour de rôle, par quinzaine ou par semaine {Rapp. sur ki 
quesl. du chômage, passim). 



l'assistance par le travail. 59 

main-d'œuvre doit seule entrer en ligne de compte d'une ma- 
nière principale : l'intensité des besoins n'intervient donc qu'en 
cas de concurrence, pour une même place, de plusieurs ouvriers 
présentant le même degré de capacité de travail. 

Le principal danger consiste en ce que les travailleurs s'ha- 
bituent à compter sur les travaux d'assistance et perdent de vue 
la nécessité de chercher un emploi régulier autre que ceux-ci; 
en ce que ces entreprises s'assimilent à une opération commer- 
ciale au point de devenir l'occupation normale des ouvriers qui 
y sont employés. Un excès de sécurité est aussi funeste à l'im- 
prévoyance de la plupart des individus que l'absence complète 
de sécurité; si l'on met à part une infime minorité qui accom- 
plit sa tâche par raison et par conscience, l'insécurité du lende- 
main est le stimulant qui donne à la grande masse l'énergie 
nécessaire pour travailler. Une organisation qui délivrerait les 
classes laborieuses de ce souci rendrait donc aux travailleurs un 
bien mauvais service, puisque ceux-ci seraient privés de tout 
moyen d'existence le jour où les nécessités sociales ou budgé- 
taires obligeraient à les renvoyer. On a cherché à remédier à cet 
inconvénient, principalement en abaissant les salaires à un taux 
très inférieur au tarif normal de la profession; on a pensé dé- 
courager de la sorte les véritables ouvriers qui seraient tentés 
de se contenter de cette occupation, et les pousser à en cher- 
cher une autre, tout en leur donnant les moyens de ^dvre pen- 
dant ce temps. L'expérience n'est pas conforme à cette vue; ceux 
qui ne sont pas animés par l'ambition de trouver une meilleure 
position que celle qu'ils occupent, et d'élever le niveau de leur 
existence, diminueront plutôt leurs besoins en proportion de 
leurs salaires qu'ils ne chercheront à élever ceux-ci. En outre, 
cet abaissement des salaires produit un effet désastreux sur le 
taux des salaires de la profession, et contribue à l'augmentation 
du chômage en dépréciant l'offre de main-d'œuvre '. Du même 

1. On ne peut qu'approuver les dispositions des décrets du 10 août 1899 qui, con- 
formément à la pratique adoptée par la municipalité de Londres, imposent, aux 
concessionnaires des marchés passés au nom des administrations publiques, les taux 
des salaires couramment appliqués dans la région pour chaque catégorie d'ouvriers, 
et déterminent les modes de constatation de ces taux. 



60 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

ordre est le moyen, préconisé par le Conseil supérieur et em- 
ployé par beaucoup de communes, qui consiste à n'occuper 
chaque travailleur que pendant un certain nombre de jours par 
semaine, à Teffet de lui laisser le temps nécessaire pour trouver 
un emploi : il équivaut, en réalité, à une réduction de salaires, 
puisque le travailleur, en acceptant l'occupation et le salaire de 
trois jours sur six, arrive au même résultat que s'il avait reçu 
pendant six jours un demi-salaire. De plus, ce n'est pas à un 
moment de chômage, c'est-à-dire où les demandes excèdent les 
offres d'emplois, que le chômeur, avec la meilleure volonté du 
monde, pourra en trouver un; on sait quelle difficulté les bu- 
reaux de placement éprouvent à en procurer aux ouvriers sans 
travail et dans quelle mesure restreinte ils y arrivent : or, il est 
évident qu'un grand nombre, parmi les chômeurs, font partie 
de cet excédent de main-d'œuvre disponible que les institutions 
de placement n'arrivent pas à écouler en temps de crise. 

Le danger que nous signalons est particulièrement grave à 
l'égard des chômeurs de saison. Dans un grand nombre de villes, 
les travaux de secours ont pour but de remédier au chômage 
périodique qui atteint notamment les ouvriers des raffineries 
ou des industries du bâtiment : c'est, en effet, lorsque la mau- 
vaise saison s'oppose à ces travaux que le chômage se fait le 
plus vivement sentir. Or, il arrive qu'en s'appliquant à ces tra- 
vailleurs, les entreprises d'assistance perpétuent le mal au lieu 
de le guérir. En effet, la même raison qui empêche les gains 
accessoires qui viennent s'ajouter au salaire normal d'aug- 
menter celui-ci, mais diminue celui-ci jusqu'à ce que le total 
atteigne le niveau ordinaire de l'existence des travailleurs, fait 
que le salaire que le chômeur gagne dans ses travaux d'hiver, 
au lieu de lui permettre d'obtenir une élévation de ses salaires 
d'été ou une organisation de son travail professionnel lui pro- 
curant les moyens d'existence pendant l'année entière, main- 
tiendront ces derniers dans leur état antérieur, ou même les 
abaisseront dans le cas où un certain nombre des ouvriers em- 
ployés dans la profession se contenteraient d'un salaire moindre 
que celui qu'ils peuvent gagner par leur travail de toute l'an- 



L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 61 

née. On ne peut pas sans doute exclure les chômeurs de saison 
des chantiers de secours; si la cause de leur chômage et la pau- 
vreté qui en résulte sont indépendantes de leur volonté, leur 
situation est aussi digne d'intérêt que celle des autres travailleurs 
qui sont privés de leur salaire. 

Le seul moyen d'échapper à cette difficulté nous parait être 
que l'assistance par le travail ne vise pas spécialement les chô- 
meurs de saison. Tout travailleur en état de chômage, quelle 
qu'en soit la cause, pourvu que celle-ci soit involontaire et qu'il 
réalise par ailleurs les conditions déjà envisagées, doit pouvoir 
en bénéficier, dès que ses ressources ne lui permettent pas de 
vivre et que l'état du marché du travail ne lui fournit aucun em- 
ploi. Il est évident, en effet, qu'un système d'assistance par le 
travail, organisé dans les conditions que nous avons reconnues 
propres à son fonctionnement normal, ne doit s'appliquer 
qu'aux périodes de crise pendant lesquelles il n'y a pas de 
places disponibles, mais qu'il doit cesser de fonctionner dès 
qu'une reprise des affaires permet aux chômeurs de trouver des 
emplois. C'est le seul moyen de répondre toujours à un besoin 
réel en s'abstenant dès que le besoin n'existe plus; alors en 
effet, le travailleur, que son chômage soit accidentel ou pério- 
dique, est bien obligé de chercher une occupation normale : s'il 
n'en trouve pas, il n'a à s'en prendre qu'à lui-même, et rentre 
désormais dans la catégorie des travailleurs d'occasion dont 
nous parlions plus haut. C'est ici que réside la principale diffi- 
culté d'application du système, car s'il est peu aisé de savoir si la 
cause du chômage est indépendante de la volonté du chômeur, 
il l'est encore bien moins d'apprécier s'il pourrait ou non trouver 
une place ; un tel jugement exige assurément une connaissance 
approfondie de l'état du marché, et plus encore de la valeur 
morale des chômeurs et de la réalité des efforts par eux faits 
pour trouver à s'occuper. Cette tâche excède-t-elle la capacité 
des hommes qui seraient chargés de diriger l'entreprise? On ne 
peut nier qu'elle est délicate, et que son exécution prêtera à 
des erreurs et à l'arbitraire, quelles que soient la bonne volonté 
et l'intelUgence des individus. Mais il serait enfantin de s'ima- 



62 LE CHÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR T.E TRAVAIL, 

giner qu'il puisse exister des institutions propres à remédier aux 
besoins sociaux, dont le jeu soit automatique, qui dispense de 
toute intervention de l'action de l'homme et empêche que les 
défauts de celle-ci s'y fassent sentir. L'état social dépend de la 
formation des individus, et les institutions sont ce que ceux-ci 
les font. 



II 



COLONIES AGRICOLES 



Nous avons réservé, pour en faire l'objet d'une étude spéciale, 
les essais d'organisation de travaux agricoles en vue de remédier 
au chômage. La question est plus complexe que celle de l'organi- 
sation des travaux industriels : nous sommes obligés en effet d'exa- 
miner les causes du chômage agricole et de l'exode des travail- 
leurs de la campagne à la ville, afin de savoir s'il est possible 
d'utiliser les travaux de culture pour donner des occupations aux 
chômeurs de l'industrie. Il était donc indispensable, pour pro- 
céder par ordre de complication croissante et pour obtenir des 
conclusions se dégageant avec plus de certitude des faits ana- 
lysés, d'élucider d'abord les conditions de l'assistance par le 
travail industriel. Cette étude nous fera faire un pas de plus 
dans nos recherches, en nous montrant une autre application de 
l'organisation déjà examinée, constituant un nouveau remède 
contre le chômage. 

Un mouvement d'opinion assez intense se manifeste en faveur 
de ce nouveau système. Il dérive, pour une bonne part, du sen- 
timent de conservation sociale qui place dans la tradition et la 
permanence des engagements le fondement du relèvement so- 
cial. Le Play, qui conseillait l'association des travaux agricoles 
aux travaux industriels, peut être considéré comme le défenseur 
le plus marquant de cette doctrine ^ D'autres sociologues, s'ap- 

1. V. notamment, La Réforme sociale en France, chap. \xxiv. 



64 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

puyant sur le même sentiment, considèrent l'émigration des 
travailleurs des champs, qui viennent accroître le nombre des 
sans-travail dans les villes, comme l'une des principales causes du 
chômage, et par suite le retour aux champs comme un remède 
possible'; les romanciers viennent prêter à cette idée l'appui de 
leur talent 2. Il n'est point paradoxal de supposer que la haine 
des doctrines socialistes, qui constituent un mouvement indus- 
triel et urbain, et l'attachement aux tendances conservatrices, 
plus répandues dans les campagnes, contribuent à fortifier cette 
thèse. Elle rencontre enfin un appui dans le spectacle de la dé- 
cadence de notre agriculture et la crainte des perturbations 
économiques qui peuvent en résulter. 

Dans ce système, la restitution aux travaux agricoles de 
l'excès de main-d'œuvre urbaine aurait le double effet de res- 
taurer l'agriculture qui manque de bras, dit-on, et de sup- 
primer le chômage. Il s'agit seulement d'opposer une digue, par 
un plan raisonné, au mouvement d'émigration rurale qui se 
produit, et de lui donner artificiellement une direction opposée. 
Le remède dont il s'agit est donc bien d'origine théorique. Il a 
reçu un certain nombre d'applications dont nous devons exa- 
miner les résultats et rechercher les conditions de succès, ce qui 
nous permettra de découvrir les lois propres du chômage rural 
et de l'émigration des travailleurs agricoles. 



I. — LES COLONIES AGRICOLES. 

C'est à l'Armée du Salut qu'est due, dans les pays anglo- 
saxons, la principale initiative en vue d'occuper les chômeurs à 
des travaux agricoles. Elle a créé, en 1894, à Hadleigh (Essex), 
une ferme-colonie, dans laquelle elle envoie, après enquête, 
les indigents valides qui lui paraissent susceptibles d'exécuter 
un travail sérieux et de se relever socialement. L'assistance pu- 

1. Citons parmi beaucoup E. Rostand, Ri-forme sociale, novembre 1894, p. 723; 
Méline, Le relotir à la terre, 1900. 

2. Bazin, La terre qui meurt. 



COLONIES AGRICOLES. 0'» 

bliqiie, à Londres, a de son côté envoyé des colons sérieux et de 
])onne volonté dans certaines colonies agricoles. Il en a été 
ainsi notamment, en 1901-1905, à la ferme d'Hollesley-Bay, 
dirigée par les soins du London central committee ; plusieurs 
des ouvriers qui y ont été occupés ont été établis avec leurs fa- 
milles sur des terres achetées à proximité. Ces entreprises 
rendent des services importants aux travailleurs qui y sont en- 
voyés. Mais ils exigent une sélection rigoureuse de ces der- 
niers : l'envoi de gens tarés ou de paresseux les condamnerait 
à l'insuccès; seul un très petit nombre, ayant fait un appren- 
tissage préalable de la culture ou ayant l'aptitude voulue pour 
y suppléer^ sont susceptibles d'en profiter avec fruit •. 

L'activité de l'Armée du Salut s'exerce surtout dans les colo- 
nies d'outre -mer et aux Etats-Unis. Dans ce dernier pays, elle 
a fondé, en 1898, plusieurs colonies agricoles, à l'efiét d'utiliser 
des terres inoccupées et susceptibles de rapport, conditions qu'il 
est rare de rencontrer également réunies dans la vieille Europe. 
La première, Fort Amity, se trouve dans une fertile vallée du 
Colorado; l'eau y est amenée en abondance par le canal Buffalo 
et une nappe d'eau souterraine entretient la fertilité des prai- 
ries naturelles et artificielles. Le climat est très favorable, grâce 
à l'altitude qui est de l.OôO mètres. Les environs fournissent 
d'amples débouchés : les camps miniers du Colorado procurent 
une importante consommation; une voie ferrée relie la colonie 
aux principaux marchés de bestiaux de l'ouest; une usine à 
sucre, dans le voisinage, réclame une production abondante 
de betteraves. Une étendue de 640 arpents (320 hectares) fut 
achetée au début, et a été portée à 2.000. Le nombre des co- 
lons y est de 300, y compris les femmes et les enfants. Une 
banque de crédit agricole est installée en vue de les aider à 
faire les avances nécessaires. Fort Honni a été organisé en Cali- 
fornie, près de la baie de Monterey, à proximité d'une usine à 
sucre. La terre y est de bonne qualité et peut être irriguée. 
L'étendue en est de .519 arpents (260 hectares), divisés en lots de 

1. Savary, Rev. pol. et pari., 1907, p. 296-297. — Rapport du Select commiltee, 
Bull. off. Irav., 1896,]). 764. 



66 LE CHÔMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

10 arpents (4 hectares) ; 70 colons y sont occupés en famille. Fort 
llerrickse trouve dans l'Ohio, près de Cleveland. Son étendue 
est de 288 arpents (liV hectares; et sa population de 33 per- 
sonnes. 

Ces établissements ne consistent pas dans une exploitation 
du sol pour le compte d'un propriétaire ou pour celui de la com- 
munauté des colons; l'expérience des organisateurs leur a 
montré que ce système encourageait les paresseux et ne pro- 
duisait que de mauvais résultats. Ce sont de véritables colonies 
basées sur le régime de la jouissance et de l'appropriation in- 
dividuelles, où s'installent, non des individus isolés, mais des 
familles entières. Un contrat est passé avec chaque colon pour 
l'achat du terrain et de l'habitation et pour l'avance des bes- 
tiaux et des instruments. En outre^ un salaire de 2 dollars par 
jour leur est payé jusqu'à la première récolte. Toutes ces 
avances sont portées au débit de leur compte. Le produit des 
récoltes est employé pour moitié à l'entretien du colon ; l'autre 
moitié crédite son compte. Les paiements se font régulièrement, 
et les colons cherchent à acquitter au plus tôt leurs dettes : en 
1902, l'un d'entre eux avait entièrement remboursé la sienne, s'é- 
levant à 900 dollars (i. 500 francs), tout en entretenant sa femme 
et ses enfants. Le prix de revient de l'installation et des frais de 
premier établissement s'élève, par famille, à 500 dollars. Pour 
se procurer les fonds nécessaires, la société a fait une émission 
de 150j000 dollars de bons hypothécaires portant intérêt à 
5 %. La plus-value acquise par les terres est considérable; 
celles qui ont été achetées 20 à 27 dollars en valent actuelle- 
ment de 40 à 100. Cette plus-value permettrait donc, en cas 
d'insolvabilité des colons, de rembourser la mise de fonds. C'e^t 
donc une véritable entreprise commerciale que nous trouvons 
ici ; on a cherché avant tout de bonnes terres et on n'a pas re- 
culé devant leur prix élevé, afin d'avoir des résultats en pro- 
portion ^ On voit que le procédé ne se distingue pas de celui 
(fui est suivi par tous les pays où la colonisation agricole est en 

1. Annales du Musée social, 1904. p. 22 et suiv. 



COLONIES AGHICOLES. 67 

voie de développement. La seule différence est dans ie choix 
des colons, qui sont pris parmi les Tamilles indigentes qu'on 
veut secourir, et en s'assurant de la capacité morale qu'elles 
présentent au point de vue de l'accomplissement de leur tâche. 
D'ailleurs le régime adopté, fini exige essentiellement la capa- 
cité et Vénergie^ suffirait à lui seul à produire la sélection vou- 
lue et à écarter les mauvais éléments. 

Ces premiers essais, par leurs résultats entièrement satisfai- 
sants, ont poussé à en augmenter le champ d'action. L'Armée 
du Salut a songé à l'appliquer aux ouvriers anglais sans travail, 
à qui les lois sur l'immigration ne permettent pas d'aborder 
sur le territoire des États-Unis. Elle a reçu dans ce but du gou- 
vernement canadien d'Ontario un lot de 125.000 hectares', 
qu'elle consacre à la création d'un certain nombre de centres 
de colonisation; les sans-travail y sont envoyés par groupes de 
•20 familles. Elle a conclu un accord financier avec une Com- 
pagnie forestière et une Compagnie d'assurances mutuelles pour 
réaliser ces installations. Elle a d'ailleurs reçu un prêt de 
100.000 livres sterlings qui, en cas de réussite, sera remboursé 
sans intérêts au Fonds royal des Hôpitaux; en cas d'insuccès, 
aucune restitution ne lui sera imposée. Grâce à ces mesures, le 
nombre des émigrants transportés de la sorte a dû atteindre le 
chiffre de 16.000-. 

Le gouvernement anglais s'est occupé de seconder une entre- 
prise aussi féconde et d'en employer les services à la solution 
du problème des chômeurs. Pendant l'hiver 1905, un person- 
nage très versé dans les questions agricoles et coloniales, 
M. R. Haggard, fut chargé par lui de procéder à une enquête 
sur les colonies fondées aux États-Unis par l'Armée du Salut. 



1. Le document auquel nous empruntons ces renseignements nous apprend que 
ces terres sont destinées à combler les vides causes par l'abandon progressif des 
fermes de l'est pour les terres vierges du nord-ouest. Il n'indique pas d'ailleurs la 
cause de ce mouvement, qui peut faire craindre, s'il répond à une nécessité écono- 
mique, que les colonies installées aux mêmes endroits ne subissent un désavan- 
tage. 

1. Communication de M. F. de Witt-Guizot à l'Of/ice. central des œuvres de bien- 
faisance, 1906, p. 60 et suiv. 



68 LE CnÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Ses conclusions furent nettement favorables à ces organisations. 
En voici les principales : il ne faut créer de nouvelles colonies 
que lorsqu'on aura les ressources nécessaires; il faut trouver 
des terres à bon marché et utilisables, chose aussi facile, à son 
avis, dans la métropole que dans les colonies ; il faut faire une 
sélection rigoureuse des colons, n'admettre que les victimes des 
circonstances et jamais les déchets du vice : ce qui importe, 
c'est de recruter des hommes ayant la ferme volonté de se tirer 
d'affaire ; il faut que les colons paient leurs terres par le moyen 
de redevances largement échelonnées ; pendant cette période, 
ils doivent être soumis à une surveillance régulière mais bien- 
veillante; cette œuvre intéresse les pouvoirs publics au premier 
chef, et le gouvernement métropolitain, les colonies, les villes, 
peuvent ouvrir des crédits ou garantir l'intérêt des souscriptions 
publiques; ces colonies doivent être administrées comme des 
atfaires financières et produire intérêt, mais sans jamais tomber 
sous la coupe des spéculateurs; les sociétés privées telles que 
l'Armée du Salut, la Church Army ou autres, doivent être char- 
gées de la sélection des colons, de leur transport, de leur établis- 
sement, de l'avance des fonds, de leur instruction profession- 
nelle, de la perception de leurs remboursements, des banques de 
crédit, etc., sons la condition qu'aucune pression religieuse ne 
sera exercée ; l'inspection doit être exercée par un fonctionnaire 
de l'État. Conformément à ces conclusions, M. Haggard a engagé 
des négociations avec l'Armée du Salut et obtenu du gouver- 
nement canadien un lot de 120.000 hectares, et l'on projette 
la création d'une Compagnie d'émigration organisée dans ce 
buti. 

L'Armée du Salut a également tourné ses vues du côté des 
autres colonies. Des négociations actives ont été entamées par 
elle avec le gouvernement de la Rhodésia pour instituer dans 
l'Afrique du Sud une organisation semblable. Une convention 
est intervenue entre elle et le gouvernement de l'Australie 
occidentale, suivant laquelle cette société choisit les émigrants 

1. Communication de M. F. de WiU-Guizot à l'Office central des œuures de 

bienfaisance, 1<)06. i». COctsuiv. 



COLONIES AfiRICOLES. G9 

qu'elle recommande à l'agent de la colonie à Londres. La moitié 
du transport est payée par la colonie, l'autre moitié par les 
émigrants, et celle-ci leur est remboursée s'ils se fixent défini- 
tivement. A titre d'encouragement, l'Armée du Salut reçoit 
2 livres par émigrant célibataire, 3 livres par homme marié, 
5 livres s'il a des enfants. Lorsque les colons arrivent sur le 
sol australien, les membres de l'Armée du Salut qui y sont 
fixés les guident. Parmi eux, 90 % sont des ouvriers qui n'ont 
pas réussi et qui veulent recommencer une nouvelle carrière. 
Les autres se recrutent parmi les indigents qui sont tombés sans 
leur faute dans le dernier degré de misère^. 

Les États australiens ont, à plusieurs reprises, dirigé la co- 
lonisation de leurs territoires en vue de l'occupation des ouvriers 
sans travail. Dans celui de Victoria, les villages nouveaux se 
fondent sur de nombreux points différents; mais la prudence et 
le soin avec lesquels le gouvernement trie les demandes de 
concessions qui lui sont adressées, afin de ne les accorder qu'à 
bon escient, ralentit cette progression. Une loi de 1893 décide 
que les colonies ouvrières seront constituées sous forme d'en- 
treprises particulières, auxquelles l'État fournit le terrain et des 
avances de 2 livres par chaque livre souscrite par l'association. 
Une société de ce genre fut fondée dès le début, mais se heurta 
à un échec. Le gouvernement la reprit pour son compte en 
1894, dans le but de transformer la colonie en une ferme 
d'expérience qui pourrait montrer aux nouveaux colons le 
parti à tirer du sol. 

Afin d'étalîlir une sélection entre les véritables ouvriers, ca- 
pables de réussir, et les chômeurs professionnels, on les occupe 
à un travail exclusivement agricole, pénible et peu rémunéra- 
teur. Ces travaux consistent à faire périr les arbres par l'écor-» 
cage du tronc, à détruire les taillis et à semer de l'herbe où 
l'on met des vaches au pâturage. Puis on arrache les troncs et 
on laboure. La culture proprement dite, qui exige un apprentis- 
sage, est confiée à des ouvriers indépendants payés au tarif 

1. Annales du Musée social, 1904, p. 73. 



70 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE I'AR LE TRAVAIL. 

ordinaire. Les ouvriers de la colonie ne font que les travaux 
préparatoires, jusqu'au défonçage du sol. On les occupe aussi 
à des opérations de drainage, de confection de routes, de cons- 
tructions simples. Ils servent principalement d'aides manœu- 
vres. 

Les colons sont envoyés par le bureau de travail de Mel- 
bourne, et viennent presque tous de la capitale. Ils doivent 
accepter le règlement, mais sont libres de s'en aller. S'ils ne 
produisent pas une valeur d'au moins 3 sh. 10 p. et demi (un 
peu moins de 5 fr.) par semaine, ils sont renvoyés après trois 
avertissements. S'ils produisent plus, le surplus est porté à leur 
compte et leur est remis au départ. On ne leur remet jamais 
d'argent à la colonie, mais seulement des vêtements et des 
approvisionnements, jusqu'à concurrence du crédit de leur 
compte. Aucune boisson alcoolique n'est admise. L'entretien 
est largement suffisant. Presque tous sont d'origine anglaise et 
ne se résignent à ce travail que comme à un pis-aller, décou- 
ragés par le malheur, mais disposés à bien faire. On n'y trouve 
donc pas de jeunes gens, mais seulement des gens ayant déjà 
échoué dans la vie. C'est donc un système intermédiaire entre 
la colonie proprement dite, telle que celles de l'Armée du Salut, 
et le ivorkhouse : le régime, en effet, est sévère, la discipline 
rigoureuse et le chef de famille y est isolé de sa femme et de 
ses enfants. Le résultat cherché a aussi été atteint. Sur 611 ou- 
vriers admis en 1897 et 1898, 200 ont été placés chez des 
fermiers, 315 sont partis pour tenter de nouveau la fortune, 
50 ont été renvoyés. Parmi eux, un certain nombre d'ouvriers 
non qualifiés ont été transformés en cultivateurs. Les fermiers 
du voisinage se plaignent seulement de la concurrence que 
leur fait l'établissement. 

Quant au résultat financier, il est difficile de l'apprécier. 
L'entreprise, suivant le projet, devait se suffire à elle-même. 
Mais, .])ar suite de circonstances spéciales, qui sont peut-être 
accidentelles, elle n'a pas réussi à réaliser cet équilibre ^ 

1. Métin, Léglsl. oiivr. et sociale en Australie, 1901, p. 138 et suiv. 



Cnl.O.MES AGRICOLES. 71 

Une ferme a été organisée suivant le même principe par l'État 
de Nouvelle-Zélande, en 189i, toujours en vue des ouvriers 
sans travail. Leurs occupations consistent aussi à défricher, 
puis à faire de l'élevage afin de préparer le sol à la culture. On 
cherche à donner aux ouvriers l'apprentissage agricole dans 
le but de les transformer en cultivateurs. Les salaires leur sont 
payés au taux ordinaire et l'on emploie le système adopté pour 
les travaux publics [coopérative System)^. Néanmoins son 
application à ce genre de travaux a été trouvée très coûteuse, 
et on a dû la restreindre à une vingtaine d'ouvriers 2. Cet 
exemple vient à l'appui de l'observation rapportée précédem- 
ment au sujet de l'impossibilité d'employer utilement dans les 
travaux agricoles des procédés non individualistes. 

Un système semblable a été essayé en Nouvelle-Galles, mais 
seulement dans le but de permettre aux chômeurs de chercher 
une occupation : la durée du séjour y est donc limitée. Cette 
ferme, comme celle dont nous venons de parler, sont du reste 
considérées par les gouvernements qui les ont créées comme 
de simples essais 3. 

Une expérience d'un genre différent a été tentée en Sud- Aus- 
tralie. Pendant la crise de 1894, le gouvernement, qui avait 
dépensé près de 550.000 francs en travaux de secours peu 
utiles et qui voyait les sans-travail causer de l'agitation, saisit 
avec empressement, la proposition du l^ade-Hall d'établir 
ceux-ci dans les districts inoccupés de l'État. Un village fut créé 
par 27 ouvriers sur les bases suivantes qui étaient celles de 
la loi de 1893 : chacun reçut une concession de IGO acres au 
plus, et les sommes nécessaires à son établissement jusqu'à 
concurrence de 50 liv. (1.250 fr.) maximum ; enrevanche, chaque 
colon était tenu de faire pour 3 fr. 50 d'amélioration par acre 
et par an sur son lot, de payer un fermage de fr. 25 par 
acre, plus un intérêt de 5 % de sa dette, et de rembourser 
celle-ci en 10 ans. Tous les habitants restaient tenus solidaire- 



1. Métin, op. cit. 

2. Métin, op. cit., p. 143. 

3. Ibid., p. 144. 



72 LE CllÔMAliE ET l'assistance PAR LE TRAVAIL. 

ment de La dette de chacun d'eux. Les avances une fois rem- 
boursées, ils avaient la faculté de se partager le terrain, en 
contractant un bail de 99 ans avec l'État. Six autres villages 
furent créés par des ouvriers sans travail choisis par le gouver- 
nement sur une liste de volontaires ou se présentant spontané- 
ment. Trois autres le furent par des groupes d'ouvriers de Port- 
Adélaïde à qui le Trade-Hall avançait les sommes nécessaires 
à son installation. Ces villages avaient une administration au- 
tonome et fonctionnaient sur les bases de la coopération. L'ad- 
ministration appartenait à un conseil nommé par l'assemblée 
générale des habitants. Les provisions étaient renfermées dans 
un magasin communal, et les rations distribuées suivant les 
ressources. Le travail était fait en commun; la tache de chaque 
ouvrier était fixée parle Conseil. Le régime de travail ne consti- 
tuait pas une application du communisme qui, dans l'expé- 
rience en question, n'a jamais inspiré qu'une faible minorité 
des colons : il dérivait de la nécessité d'opérer des travaux de 
défrichement et d'irrigation qui dépassaient les forces des in- 
dividus isolés et exigeaient l'association. Il éprouva cependant 
des résistances, surtout de la part des célibataires. Le partage 
des terres fut réclamé. L'État consentit à établir un régime 
mixte : chacun restait obligé de contribuer au travail commun, 
soit en nature, soit en argent; il était attribué des lots à titre 
individuel. Cinq villages, sur 13 qui avaient été fondés, furent 
liquidés. Cependant l'expérience ne fut pas au désastre, et ren- 
dit des services : le nombre des colons, qui était de 592 en 
1894, passait à 773 en 1897 et à 675 en 1899. La superficie dé- 
frichée était de 1.604 acres en 1895 et de 4.827 en 1897. Sur 
la somme de 79.680 liv. avancée par l'État, 5.253 avaient été 
remboursés en 1899. Des essais analogues, et sans résultats 
appréciables, eurent lieu en Nouvelle-Galles et Quecnsland^ 
Indépendamment de la colonisation proprement dite, con- 
sistant dans la création de toute pièce dos centres de culture, 
la législation des États australiens encourage l'accession de la 

1. Ibid., \K 132 et suiv. — L. Vigouroux, Musée social, mars 1900. 



COLONIES AGRICOLES. 73 

petite propriété et l' accroissement du nombre des domaines 
ruraux. Celle de Nouvelle-Zélande contient toute une série de 
dispositions dans ce but. Gomme dans tous les pays nouvelle- 
ment ouverts à la colonisation agricole, celle-ci a commencé, 
dans cet État, par rcxploitation extensive des pâturages; la 
forme de la propriété amenée par ce régime du sol est le grand 
domaine, essentiellement hostile à la constitution de la petite 
propriété agricole. L'action du législateur a donc été attirée vers 
la solution de ce conilit au profit de petits cultivateurs. Une loi 
de 1891 a autorisé FÉtat à dépenser un crédit de 50.000 liv. par 
an à racheter les grands domaines. Le système des impôts, re- 
manié cette même année, favorise les petits propriétaires au 
détriment des grands. Le Land Act de 1892 institue plusieurs 
régimes de vente du domaine public aux particuliers, qui faci- 
litent l'établissement des cultivateurs ne disposant pas de gros 
capitaux; de plus, elle limite à 6i0 et 2.000 acres, suivant la 
catégorie du terrain, la superficie qu'un seul individu peut pos- 
séder. Des lois de 189i à 1896 autorisent le rachat forcé des 
grands domaines pour cause d'utilité publique : en 1897, une 
somme de .500.000 liv. a été dépensée dans ce but; jusqu'en 1899, 
cette disposition a été appliquée à 77 domaines d'une contenance 
de 324.168 acres, et a exigé une dépense de 1.598.092 livres. 
En outre, le gouvernement facilite l'installation des nouveaux 
propriétaires, soit en autorisant l'achat de terrains par des asso- 
ciations de douze personnes au moins [small farm associations), 
soit en avançant aux colons les capitaux nécessaires pour leur 
premier établissement [village settlement System), soit en fai- 
sant défricher à ses frais des étendues de terrains par les nou- 
veaux colons, qui les reçoivent ensuite à titre de bail perpétuel 
[improved farm settlements). Ce dernier système, généralement 
employé dans les temps de chômage, en vue d'occuper les ou- 
vriers, est celui des trois précédents qui est de beaucoup le plus 
en faveur. En pareil cas, les ouvriers qui ont déjà la pratique de 
l'agriculture sont employés immédiatement à la culture. Les 
autres font leur apprentissage dans les travaux de préparation 
du sol : ils reçoivent un salaire de 5 sh., sur lesquels 3 leur 



i4 LE CUOMAGE ET L ASSISTANCE l'AR LE TRAVAIL. 

sont remis directement et 2 sont mis de côté jusqu'au jour de 
leur installation pour leur propre compte. A ce moment, l'État 
leur fait les avances nécessaires à cet objet; celles-ci produisent 
5 % d'intérêt et doivent être amorties ù raison de 1 ;^ ; le colon 
bénéficie d'une remise de 1/2 % , s'il rembourse à la date fixée K 
En Sîid-A us ù^alic^leslois de ISSSei 1801 ontinstitné un régime 
de baux de vingt et un ans, moyennant une rente de 3 % du prix de 
la terre. A partir de la cinquième année, le colon a la faculté 
d'acheter le domaine, et d'emprunter une somme égale à la 
moitié des améliorations qu'il y a effectuées, jusqu'à concurrence 
d'un maximum de 50 livres; ces avances sont faites à 5 % d'in- 
térêt. La dimension des lots ainsi distribués, varie suivant l'objet 
poursuivi : elle est d'un acre environ (40 ares) lorsqu'il s'agit 
seulement de permettre à un ouvrier occupé à un travail régulier 
et stable de construire son ho?ne ; elle augmente lorsque l'ouvrier 
a une occupation incertaine et intermittente, et doit y trouver un 
supplément de ressources, ou lorsqu'on veut y établir des jardins 
fruitiers; près des villes, elle est en moyenne de 2 à3 acres; les 
lots [blocks) ayant pour objet le pâturage, ou la production 
laitière, ou l'occupation normale d'un ouvrier agricole, ont une 
étendue plus considérable, qui est de 13 à 15 acres en moyenne. 
En 1898, 3.222 blocks avaient ainsi été distribués à 8.144 per- 
sonnes. Toutes les bandes de terre qui servaient jadis, sous le 
régime du pâturage, au parcours des troupeaux transhumants, 
étaient distribuées de la sorte. On acheta alors, p(jur une somme 
de 27.864 livres, plusieurs grands domaines d'une contenance de 
4.549 acres; sur ce chiffre, 3.353 furent distribués, en 377 lots, 
à l.()96 personnes. Le résultat financier a été satisfaisant : les 
loyers rapportent 4,07 % du capital engagé et ils s'élèvent 
chaque année en moyenne de 1,10 £ par acre; le remboursement 
des avances atteint la proportion de 88 % , celui des intérêts, 
81 % . En 187(>, les ])lockers avaient fait pour 18.009 i' d'améliora- 
tions; en 1898, ils en faisaient pour35.452 £. Le succès de ce mode 
de colonisation en étend l'application sur tous les points de la 

1. Mélin, op. cit.. p. :>'i. — A. Siegfried. lico. pol. cl pari., lyoo, t. XXIII, p. i58 
et suiv. 



COLONIES AGRICOLES. /O 

colonie. Parmi les bénéficiaires, on trouve surtout des ouvriers 
àg-és qui se retirent de l'industrie, des travailleurs malheureux 
et découraiiés, des fermiers ruinés, des commerçants ayant fait 
faillite. Quelques ouvriers associent leur travail professionnel à 
la culture de leur jardin. La composition de ce personnel com- 
prend des vrais travailleurs, qui cherchent dans une occupation 
régulière leurs moyens d'existence; elle est donc favorable au 
succès de Tentreprise. Les faits de solidarité cités par M. Métin 
le prouvent : un jour de pluie, un colon offre gracieusement sa 
voiture à son voisin pour une course urgente ; un autre renonce 
à abattre un arbre qui procurait à un voisin un point de vue 
agréable, etc. ^ 

Ce recrutement est facilité par ce fait, qui explique aussi en 
partie le succès des tentatives analogues des autres Etats austra- 
liens, que les travailleurs de ce pays, surtout ceux de l'industrie 
du bâtiment, sont particulièrement exposés à des crises de chô- 
mage subites et profondes : la spéculation sur l'immigration, qui 
pousse à des achats de terrains dans les villes et à de gigantesques 
constructions booms), expose à des mécomptes qui laissent 
les constructions inachevées et les ouvriers sans ouvrage. Ces 
derniers, appartenant à une catégorie sociale supérieure à 
celles qui, dans nos contrées, forment le fond de la classe des 
sans-travail, sont donc tout disposés à demander à un change- 
ment d'orientation dans leurs efforts ce que leur métier primitif 
ne leur fournissait plus. D'autre part, ces travailleurs sont 
généralement des émigrants individuels qui constituent les 
éléments les plus énergic[ues de la main-d'œuvre anglaise. Or, 
« le colon anglais change de résidence et de métier avec une 
extraordinaire facilité », et les cultivateurs de ces pays sont 
originaires, non des professions agricoles, mais de familles 
habitant les villes-. Ce fait montre bien que la condition rela- 
tive à la faculté d'adaptation de la maiii-d'ceuvre au travail à 
accomplir n'est pas une question d'apprentissage, mais une 
question de capacité individuelle. 

1. Op. cil., p. 145 el suiv. 

2. Mélin, op. cit., p. 30, 31, 44. 



/b LE CHOMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

V importance de cette condition serait démontrée par l'histoire 
de la colonisation anglaise tout entière. Nous ne pouvons donner 
ici que quelques indications sommaires. Vers la fin du xvi'' siècle, 
les paysans, ruinés par l'extension du régime des pâturages, qui 
émigrèreut en Amérique, déjà munis d'indications au sujet de 
leurs occupations nouvelles, y réussirent. A la suite de l'hiver 
de 1709 qui amena une détresse profonde dans la métropole, on 
laissa partir pour le Nouveau Monde tous les indigents qui en 
firent la demande : un grand nombre échouèrent, et périrent 
de misère. En 1820, le Parlement vota 50.000 £ afin d'éta- 
blir au Cap 5.000 Écossais : la plupart de ces derniers revin- 
rent, et cet essai de colonisation, comme le précédent, se 
termina par un échec. Après 1843, lorsque les trade-unions 
substituèrent une politique économique à celle de l'action 
directe en vue de l'amélioration de leur condition, elles cons- 
tituèrent les caisses de secours destinées à permettre à leurs 
chômeurs d'émigrer : leur but était de raréfier ainsi une main- 
d'œuvre dont l'excès était une cause de chômage, et de réaliser 
une économie sur les secours distribués, moyennant le sacrifice 
une fois fait du prix de transport. Les fondeurs de fer dépensè- 
rent de la sorte 4.712 £, de 1855 à 1874. Mais bientôt on 
reconnut que l'influence exercée par ce procédé était insensible 
sur la concurrence : « C'était les membres vigoureux et énergiques 
qui sollicitaient les frais de passage, tandis que les sans-travail 
chroniques, quand onpouvait les persuader de partir, réapparais- 
saient invariablement au local social après un petit voyage aux 
frais de la société ^ » Une ferme organisée par le Self-Help Etni- 
gration Society, en vue de l'éducation agricole des sans-travail a 
montré que les indigents unskilled, même soigneusement choisis, 
ne peuvent être formés au travail agricole qu'au prix de dépenses 
considérables, bien qu'un certain nombre d'entre eux aient 
réussi dans le Nouveau Monde. Les autres exemples que nous 
rencontrerons dans la suite confirmeront ce point de vue. 

Un mouvement semblable en faveur de l'établissement dans la 

1. Métin, op. cil., \). 30, 31, 44. 



COLONIES AGRICOLES. 77 

culture du surplus de la population ouvrière industrielle se 
remarque actuellement en Angleterre. Dès le xviii" siècle, des 
lois tendaient à la constitution de la petite propriété. Une loi de 
1819 autorisait les bureaux des pauvres à louer des parcelles de 
terre aux indigents ou à les leur faire cultiver. Celles de 188-2 et 
1887 leur donnait le droit d'expropriation, afin de constituer des 
allotments de un acre d'étendue, loués aux indigents sans travail. 
Ces lois ont été complétées par celles de 1892 et 189V, qui 
donnent aux conseils de comtés le droit d'acheter des terres et 
de lesmorceler en les revendant aux petits propriétaires : ces lots, 
d'une étendue de 1 à 15 acres (VO ares à 20 hectares) peuvent 
être achetés par des ouvriers, moyennant le paiement du cin- 
(juième du prix convenu ; les 4/5 restant sont remboursés à l'aide 
de 50 annuités. Le résultat a été insignifiant : six comtés seule- 
ment ont usé de cette faculté et 1.207 acres seulement ont été loués 
à 2.891 indigents. Il est juste de noter que des pétitions avaient 
été adoptées en ce sens aux conseils de 87 comtés, qui n'en 
avaient tenu aucun compte. Lord Carrington, président duBureau 
de l'agriculture, proposa, pour remédier à cette situation, de 
charger un département central des pouvoirs des conseils de 
comté et de lui conférer le droit d'exproprier les grands pro- 
priétaires et de faire des avances aux petits cultivateurs. Un 
projet de loi, déposé le 27 mai 1907, à la Chambre des com- 
munes, par le premier commissaire des travaux, M. L. Harcourt, 
et voté au mois d'octobre de la même année, tend à la réalisation 
de ce vœu [Small holding and allotment bill) : l'Administration, 
suivant ce projet, peut acheter des terres, soit à l'amiable, soit 
par l'expropriation, et le vendeur, dans ce cas, n'aura droit à 
aucune indemnité, mais seulement au prix de vente fixé par un 
arbitre nommé par le ministre de l'agriculture. Ces terres 
seront louées par parcelles, d'une étendue de 1 à 5 acres pour 
les lots ouvriers, et de 1 à 50 pour les domaines agricoles, soit à 
des particuliers, soit à des associations coopératives formées en 
vue de leur exploitation. Les fonds nécessaires proviendront 
d'emprunts remboursables en 80 ans, dont l'intérêt sera payé 
à l'aide des loyers des terres louées. Les pertes, s'il y en a, 



78 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE TAR LE TRAVAIL. 

seront supportées également par les comtés et par l'État. Un crédit 
de 100.000 £ a été voté à cet effet par le Parlement. Ces 
fonctions sont confiées en princij)e aux conseils de comtés ; mais 
en cas d'inaction de leur part, elles seront appliquées par des 
commissaires nonmiés par le ministère de l'agriculture, qui 
pourront imposer aux conseils de comtés les dépenses nécessaires. 
Il faut bien reconnaître que, si les dispositions législatives anté- 
rieures n'ont pas donné un meilleur résultat, c'est que la mesure 
en question ne correspond pas aux exigences de la situation : un 
grand nombre de landlords, subissant les effets de la crise agricole, 
s'empresseraient de louer leurs fermes par parcelles ; des sociétés 
de propriétaires se sont même formées dans le but de dévolopper 
les allotments. Si ces offres ne rencontrent pas de preneurs, c'est 
évidemment parce que ces derniers n'y voient aucun avan- 
tage i. Nous aurons à nous demander, dans un paragraphe 
suivant, si la réalisation de l'entreprise ayant pour but de fixer 
au sol les chômeurs se présente sous le même aspect dans les 
colonies et dans les pays de la vieille Europe. Nous devons noter 
pour le moment qu'à Spalding, lord Carrington a réussi à enra- 
ciner un certain nombre de travailleurs agricoles sur ses propres 
terres. Mais cet exemple est trop isolé pour être probant : il se 
heurte au mouvement continu de la réduction croissante du 
nombre des petites parcelles, de celui des petits propriétaires 
faisant valoir eux-mêmes, 'et de l'étendue des terres ensemencées 
par rapport aux pâtures. Il est donc permis de se demander si 
le mouvement inverse répond bien aux conditions économiques 
et sociales, ou n'est pas artificiel 2. 

Les colonies agricoles des Pays- lias naquirent de Finitiative 
généreuse du général Van den Bosch qui, en 1816, entreprit d'.u- 
tiliser à la mise en valeur des terrains incultes avoisinant le 
Zuiderzée, les populations réduites à la misère par les guerres 
de la Révolution et de l'Empire. Dans ce but, il constitua un 



1. Cf. Savary, Rev. pol. et pari., loc. cit., p. 298-301. — Rivière, Jardins onvriers, 
1903, p. 97 et suiv. — DeRousiers, J.e irade-unionisme en Angleterre, p. 108, tl'i: 
La quest. ouvr. en Angleterre, p. 314-318. 

'2. Savary, loc. cit. 



COLONIKS AGRICOLES. 7ij 

comité de bienfaisance, dont les memljres, au nombre de plus 
de 20.000, constituèrent par leurs cotisations une première 
mise de fonds de 55.000 florins (115.000 fr.). Ce capital, aug- 
menté d'un emprunt, permit d'acquérir 300 hectares de terres 
incultes et d'y établir 52 familles sur des lots de 2 hectares et 
demi. Deux autres colonies furent créées, les années suivantes, 
de telle sorte qu'eu 1821, 200 maisons abritaient l.i50 per- 
sonnes, et les :îOO hectares étaient en pleine culture. Les 
23.000 souscripteurs versaient chaque année 23.000 florins 
(200.000 fr.) de cotisations. L'exploitation était confiée à des 
agents du comité. Les colons étaient envoyés parles communes, 
dans la proportion d'un individu par 60 florins versés par elles, 
ou d'une famille par 1.700 florins. Elles se déJ)arrassaient ainsi 
des habitants des dépôts de mendicité. En dépit des subventions 
importantes dont nous venons de parler, l'œuvre ne tarda pas 
à péricliter, en raison d'un recrutement aussi défectueux du 
personnel, ainsi que d'une direction trop éloignée et trop cen- 
tralisatrice. Les déficits s'accumulèrent à tel point qu'en 1859, 
l'Etat dut, pour se rembourser de ses avances, reprendre les 
colonies pénitentiaires que la société avait ajoutées à ses fermes. 
Quant à celles-ci, on fut obligé d'opérer une sélection rigou- 
reuse dans le personnel, dont l'efTectif fut réduit de 2.200 à 
1.700 individus : on n'y admit plus que les personnes qui en 
faisaient la demande elles-mêmes, et qui présentaient les con- 
ditions voulues pour se livrer à la culture'. 

Le domaine (|ui est resté entre les mains de la Société 
néerlandaise de bienfaisance, et qui porte le nom de Wees- 
terbeeck, comprend sept fermes; l'étendue des cultures est de 
J.OOO hectares, plus 1.400 hectares de bois. Un petit domaine 
est concédé à chaque famille et on lui fait l'avance des frais 
de premier établissement. Au bout d'un an, elle doit suffire à 
ses propres besoins ; sinon elle est obligée de quitter la colonie, 
à moins que la commune qui l'a envoyée ne subvienne à ses 
dépenses. Afin de remédier au chômage de l'hiver, trois ate- 

1. G. Béer, L'assislance par le travail agricole, 1897. — G. lierry, [{apport au 
Conseil municipal, 1891. no 9. 



80 LE CHÔMAGE ET L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

liers pour la fabrication des vêtements des colons, une fabrique 
de beurre et de fromage, une usine de conserves de fruits et 
de légumes, trois ateliers pour la fabrication de la vannerie, 
des nattes et tapis grossiers — tous objets destinés aux be- 
soins des colons ou de l'exploitation des fermes — ainsi que 
l'exploitation de vastes tourbières, occupent les colons pendant 
la morte-saison, ainsi que les mères de famille sans enfants en 
bas-âge. Les services d'hygiène, d'instruction, du culte, de l'as- 
sistance, sont complètement organisés. Le dépôt de mendicité 
de Weenhuysen, dirigé par l'État, comprend sept fermes et des 
ateliers où sont confectionnés tous les oJjjets nécessaires à la 
nourriture, au logement et au vêtement de sa population^. 

Ces colonies de travail ne sauraient être assimilées à des 
entreprises commerciales analogues à une véritable colonisa- 
tion. Au lieu de placer les assistés dans des conditions nor- 
males d'existence, elles créent autour d'eux un milieu artifi- 
ciel, tant par suite de la direction paternaliste qui veille à leur 
fonctionnement que par le régime tout arbitraire de la produc- 
tion et de l'écoulement des produits-. Il s'ensuit qu'une sem- 
blable organisation, qui met ainsi ses patronés dans une situation 
où ils se trouvent à l'abri du besoin, devra leur maintenir 
toujours son appui, sous peine de les voir succomber aux condi- 
tions économiques dont on n'avait pas tenu compte. 

D'autre part, les résultats linanciers écartent définitivement 
ce genre d'entreprise de celles que nous avons examinées pré- 
cédemment. Si celle-ci se soutient, c'est uniquement grâce aux 
versements de ses 5.000 souscripteurs, dont chacun fournit une 
cotisation de 5 francs par an; à ces ressources, il faut ajouter 
des dons généreux ^ et des subventions de l'État '''. Or, ces 
sommes ne peuvent être considérées comme un capital social 



1. Ibid. 

').. Le fermier est libre d'exploiter à sa guise, sous la surveillance du directeur ; 
mais il est tenu de vendre à la colonie son foin, sa paille et son fumier, nécessaires 
à la société pour améliorer ses propres fermes. 

15. M. Janssen, dAinsterdam, a assuré une rente de 4.000 (lorlns à l'hospice dos 
vieillards et a fait un don de 18.000 florins pour l'installation de la laiterie. 

4. Notamment i.500 (lorlns pour l'école d'horticulture. 



COLONIES AGRICOLES. 81 

servant de fonds de roulement : elles ne rapportent aucun in- 
térêt; les colons ne payent qu'une rente insignifiante de 60 flo- 
rins (120 fr.) par an. Aussi, malgré le bénéfice de certaines 
branches de l'exploitation, telles que la laiterie, la société a 
beaucoup de peine à équilibrer son budget. La qualité mé- 
diocre de la main-d'œuvre, bien que peu payée', la mévente 
des produits, rendent la situation financière difficile. En 1901, 
le produit moyen de chacune des g;randes fermes de la colonie 
a été inférieur à 2.000 florins. La dernière colonie créée, ayant 
pour objet l'exploitation de plantations, n'a donné que des in- 
succès -. 

Les colonies de travail allemandes ont un objet plutôt mora- 
lisateur qu'économique. Elles visent spécialement les vaga- 
bonds qui doivent, pour se relever, tenter de recommencer 
une vie nouvelle, et non les travailleurs privés accidentellement 
de leur travail : ce sont des œuvres de rééducation par le 
travail, intermédiaires entre le workhouse et les entreprises à 
caractère commercial. Leur origine est due à l'initiative géné- 
reuse d'un pasteur de Wilhelmsdorf, en Westphalie, qui mit 
en valeur des espaces marécageux en vue de donner un travail 
aux mendiants et de les ramener à une existence réguHère. Un 
comité réunit, à Faide de quêtes et d'une subvention de l'État 
de 50,000 francs, la mise de fonds nécessaire s'élevant à 
75.000 francs. D'autres établissements semblables se sont créés 
peu à peu. et l'on en comptait 27 en 1902, oilrant un peu 
plus de 3.000 places disponibles^. 

La plupart sont agricoles. Celle de Berlin est industrielle : 
on y donne l'apprentissage d'un métier aux individus, généra- 
lement sans profession qualifiée, qui s'y présentent. On y a 
organisé un atelier de brosses et de balais, un de porte-bou- 
teilles en osier, un de cornets en papier, un de boîtes en bois, 

1. Les salaires sont de 70 cents (1 fr. 40) pour les hommes et 60 cents '\ fr. 20) 
pour les femmes. 

2. G. Béer, op. cit., p. 18-19. — L. Rivi^-re, Le Correspondant, août 1902. 
p. 638-644. 

3. G. Berry, Assistance par le travail en Allemagne, 1893, p. 22 et suiv. — 
Mûasterberg, op. cit., p. 216. 

6 



82 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

un de chaises, manches de fouets, croquets et bancs. Pendant 
plusieurs années, les ouvriers travaillaient pour le compte d'en- 
trepreneurs qui profitaient ainsi d'une main-d'œuvre à bon 
marché. De nombreuses difficultés, survenues entre ceux-ci et 
l'établissement, ont conduit le comité à prendre lui-même la di- 
rection du travail et à payer ses ouvriers sur le même pied 
que ceux du dehors. 

Dans la colonie de Magdebourg, les ouvriers sont occupés 
à la fabrication des bûchettes, au triage des plumes, cassage 
des noix, fabrique de cure-dents, raccommodage des tapis, 
vêtements, souliers; d'autres travaillent au jardinage chez des 
particuliers. Le salaire payé par ceux-ci est le même que celui 
que reçoivent les ouvriers libres, mais il est versé à la direction, 
qui entretient les colons; ceux-ci, après les quinze premiers 
jours, reçoivent, en plus de la nourriture, un salaire journalier 
de 30 à 40 pfennigs, suivant la saison. 

Friedrichswille a une colonie purement agricole. Les ou- 
vriers y sont occupés à la culture du tabac, des houblons, du 
seigle, des pommes de terre. D'autres y apprennent l'agricul- 
ture. Les moins adroits font des travaux de terrassement. Par- 
fois, à défaut d'occupations suffisantes, on les emploie pour le 
compte de la province. Après un séjour de deux semaines, ils 
reçoivent, en plus de la nourriture et du logement, un salaire 
de 20 ou 25 pfennigs par jour, suivant la besogne produite, 
et au bout de quelques mois, jusqu'à 30 pfennigs (0 fr. ïO) K 

Bien que l'ouvrage auquel nous empruntons ces renseigne- 
ments ne nous renseigne pas sur la production ni sur les ré- 
sultats financiers de ces établissements, il ne semble pas que 
ceux-ci se soutiennent par leur propre travail. Tous vivent 
grâce aux dons des particuliers, aux subventions des pouvoirs 
publics, à la générosité des acheteurs qui se fournissent là 
par sympathie pour l'œuvre-. Nous pouvons donc classer ce 



1. G. Berry, op. cit. 

2. Ibid., p. 23, 40-41, 49. — L. Rivière, Le Correspondant, octobre 190?. — S'ils 
font leurs fra\s, comme le prétend M. Gide {Rapport sur l' Expos., p. 2G4), après 
M. G. Berry, ce n'est que grâce à ces recettes extraordinaires. 



COLONIES AGRICOLES. 83 

mode d'assistance dans la même catégorie que les œuvres 
d'assistance par le travail que nous avons examinées dans le 
chapitre précédent : comme celles-ci, ce sont des entreprises 
charitables, non des opérations ayant une portée économique. 
Le résultat moral peut être plus intéressant. Nous avons vu 
que les colons appartiennent aux couches sociales inférieures : 
près de 77 9e, parmi eux, ont déjà subi des condamnations à 
la détention ou à Temprisonnement. Leur séjour dans la co- 
lonie est entièrement volontaire, et 7 % seulement s'en vont 
pendant la première semame. Le règlement est pourtant sé- 
vère : aucune sortie n'est autorisée en principe ; le tabac et les 
boissons alcooliques n'y sont pas tolérées. Or, on nous apprend 
que les crimes et les délits ont diminué de 30 % dans les pro- 
vinces où ces colonies ont été instituées ^ En attribuant ce 
résultat à des établissements qui n'ont d'action que sur une 
minime proportion de vagabonds 2, et dans cette classe, sur 
les meilleurs éléments, il faut remarquer que l'afflueuce des 
demandes et les longs séjours ont lieu surtout pendant l'hiver, 
et que les places sont souvent inoccupées pendant l'été 3. De 
plus, un grand nombre, 39,5 ^, parmi les colons, reviennent 
plusieurs fois dans les établissements^, et sur ce chiffre, ceux 
qui reviennent le plus souvent sont ceux qui y ont fait les 
séjours les plus prolongés -J. Enfin le nombre des placements 
effectués pendant le séjour dans la colonie est restreint, et 
diminue chaque année, tandis que la proportion des sorties 
volontaires augmente ''. Ces établissements ne répondent donc 
ni par les catégories de travailleurs auxquels ils s'appliquent, 
ni par leur objet, ni par leur mode de fonctionnement, aux 
termes du problème posé : nous verrons dans un autre chapitre 
quelles modifications devraient être apportées dans leur orga- 

1. Ihid., p. 53. 

2. Depuis l'origine jusqu'en 1902, soit pendant vingt ans, le nombre des assistés 
a été de 90.000, soit une moyenne de 166 par établissement et par an (Cf. .Munster- 
berg, loc. cit.). 

3. Ibid. — G. Berry, op. cit., labl. IV. p. IIG. 

4. Ibid., p. 1.31. 

à. Ibid., tabl. X, p. 130. 
6. Ibid., p. 127-128. 



84 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

nisation pour qu'ils puissent apporter un concours en vue de 
la solution de celui-ci. 

Il existe en Allemagne une institution analogue, par cer- 
tains côtés, à la précédente, qui s'adresse plus directement aux 
ouvriers sans travail, c'est l'auberge hospitalière [Herherge zur 
Heimath). L'origine de cette œuvre remonte à 1849, à une 
époque où l'ouvrier se déplaçait fréquemment, soit pour com- 
pléter son apprentissage, soit pour chercher un emploi. L'im- 
portance qu'occupent, pour les travailleurs allemands, ces 
déplacements 1, explique la création d'auberges qui leur sont 
destinées et où ils trouvent le gîte et la nourriture à des con- 
ditions très économiques. Fondés par la Société évangélique, ces 
établissements ont, comme les colonies de travail, un but mo- 
ralisateur, celui de préserver les travailleurs en voyage du 
contact des chemineaux et de la tentation des boissons alcooli- 
ques. En outre, l'ouvrier en quête d'emploi y trouve la liste 
des offres d'emploi de la localité. Souvent même les employeurs 
se présentent à l'auberge pour embaucher. Il existe en Alle- 
magne 439 de ces maisons, qui permettent aux chômeurs de 
franchir de grandes distances par étapes successives ~. 

La prévoyance des âmes généreuses à l'égard des travailleurs 
a été encore plus loin. En vue des voyageurs dénués de res- 
sources et qui ne peuvent payer les frais de l'auberge, on a 
créé des stations de secours en nature, dans lesquelles l'hospi- 
talité est donnée en échange d'un travail modéré et très 
simple. Comme toutes les institutions précédentes, ce sont les 
sociétés protestantes qui ont fondé ces statioris, dont la pre- 
mière date de 1865. Elles reçoivent des subventions des com- 
munes, qui en ont créé elles-mêmes là où la charité privée 
n'était pas intervenue. Ces stations sont groupées en Unions 



1. Un mouvement considérable d'écliange de la main-d'cruvre existait autrefois 
entre la France et l'Allemagne, et la municipalité de Strasbourg, par un arrêté du 
17 germinal an IX, interdisait aux ouvriers sans travail, de passage en grand nombre 
dans celte ville, d'y séjourner pendant plus de dix jours (Cons. sup. trav.. Le Pla- 
cement, 1893, p. 94 et suiv.). 

2. G. Berry, op. cil., p. 7 et suiv. — Miinsterberg, op. cit., p. 210-217. — Nor- 
mand, Le Plu cernent, p. 135. 



COLONIES AGRICOLES. 85 

ayant des relations entre elles et centralisées dans l'Association 
générale allemande des stations de secours en nature; celle- 
ci s'occupe du placement des sans-travail par l'intermédiaire 
de l'Office du travail. Un règlement prescrit la route que 
doit suivre l'assisté qui recourt à ces stations. Un projet de 
loi, déposé au Reichstag, le 2 mai 1895, obligeait les adminis- 
trations provinciales à créer des stations de ce genre de façon 
à étendre sur le pays entier un réseau dont les mailles soient 
suffisamment serrées pour ne pas permettre au chemineau 
professionnel d'échapper au travail volontaire ou à celui des 
dépôts de mendicité '. Toutefois le nombre de ces établisse- 
ments, au lieu de s'accroître, diminue d'année en année : de 
897 en 1892, il passe à TiV en 1895 et 564 en 1899. Gomme 
le voyage d'une ville à l'autre, ils répondent de moins en 
moins à la situation créée au chômeur par l'industrie mo- 
derne : les crises de chômage sont moins locales aujourd'hui 
qu'autrefois, et ce n'est pas par ses propres moyens que l'ou- 
vrier sans travail pourra trouver un nouvel emploi en se ren- 
dant dans d'autres localités soumises aux mêmes conditions que 
celle qu'il vient de quitter-. 

L'assistance par le travail agricole a donné lieu en France à 
des expériences dans les colonies et dans la métropole. A la 
suite de l'échec des chantiers de secours de 18i8, le Gouver- 
nement décida, par un décret en date du 15 septembre, l'envoi 
en Algérie de 12.000 colons. Le Gouvernement s'engageait à 
payer leur transport et leur entretien, à leur fournir des mai- 
sons d'habitation, des concessions de terre cultivable de i à 
12 hectares de superficie, suivant le nombre des personnes 
composant chaque famille et suivant la situation et la fertilité 
des terrains; il fournissait en outre les instruments de travail, 
les ressources, et la nourriture pendant trois ans^; 36.000 indi- 
vidus se firent inscrire; 14.774, composant 4.502 familles, 
furent envoyés. 

1. Rapp. sur la quest. du chôm., p. 234. 

2. G. Berry, op. cit., p. 12 et suiv. — Miiiisterberg, op. cil., p. 215. 

3. Moniteur des 15 septembre, 8 et y octobre 1848. 



86 LE CIIÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Ces colons étaient composés surtout d'ouvriers parisiens ap- 
partenant à des professions industrielles ; 493 seulement, sur 
4.327 chefs de famille, étaient d'anciens cultivateurs. Le défaut 
de connaissance et d'habitude des travaux de culture n'aurait 
pas été un obstacle au succès: nous avons vu que les colons 
qui réussissent dans les fermes australiennes ne sont point des 
ouvriers cultivateurs. On leur avait du reste adjoint des moni- 
teurs de culture ; malheureusement, ces derniers étaient incom- 
pétents. L'organisation administrative était entre les mains 
d'officiers de l'armée nommés par le Gouvernement, et qui 
cumulaient entièrement et sans contrôle tous les pouvoirs. Les 
défrichements étaient effectués par les Arabes et dirigés par 
le génie militaire. L'époque avait été mal choisie : il était trop 
tard pour les labours et les semailles; on perdit du temps; 
l'enthousiasme du début se refroidit et l'énergie acheva de 
s'énerver dans l'oisiveté. On voit que cette entreprise, par son 
organisation et sa direction, ne ressemblait en rien à une 
colonie véritable. 

Une condition encore plus défavorable pour le succès con- 
sistait dans la composition très inférieure du personnel, au 
point de vue moral. Au début, on comptait un grand nombre 
de paresseux, orateurs de clubs et politiciens, éléments gê- 
nants dont la capitale se débarrassait avec empressement. Cette 
catégorie inutilisable fut rapidement éliminée : au 30 juin 
1849, 800 à 900 d'entre eux étaient repartis volontairement et 
à leurs frais. Ceux qui restaient ne valaient guère mieux. Leurs 
opinions socialistes du début avaient rapidement fait place à 
un individualisme excessif. Néanmoins ce n'étaient pas des 
travailleurs énergiques : « On a trouvé chez la plupart une vo- 
lonté absolue de ne rien faire, une insubordination complète 
et des habitudes vicieuses' ». D'autre part, leur constitution 
physique les rendait généralement incapables de résister aux 
maladies et aux intempéries; leur formation morale ne les 
poussait pas à développer le confort et le niveau de leur exis- 

1. Général d'Haulpoul, Moniteur du 5 juillet 1850, p. 2292. 



COLONIES AGRICOLES. 87 

tence. On peut dire qu'en somme le résultat a été insignifiant, 
et l'on évalue à 4.000 ou 5.000 le nombre des colons qui ont 
échoué'. 

Une autre expérience a été tentée par la ville de Paris, en 
1891, sur le domaine de la Chalmelle, situé dans le départe- 
ment de la Marne. Cette tentative était inspirée par les colo- 
nies hollandaise et allemande dont nous avons parlé 2. Le do- 
maine de la Chalmelle, d'une contenance de 128 hectares, 
appartenait à l'Assistance publique et restait inexploité. On y 
créa 25 places pour des colons volontaires. Une centaine s'y 
relayent chaque année par roulement. Ils reçoivent un salaire 
de fr. 50 par jour, plus le logement et la nourriture. Us 
sont autorisés à travailler au dehors pour les particuliers, et 
ces emplois, mieux rémunérés, sont très appréciés des assistés. 

Le recrutement des colons paraît défectueux. Ils viennent 
des œuvres d'assistance de la ville de Paris, et sont admis après 
enquête. Mais la plupart ne sont que des éléments de désordre. 
Bien que la durée du séjour ne soit pas limitée, on évalue à 
quatre mois la durée moyenne de chaque présence. De 1892 à 1898, 
428 des assistés (59,2 %) ont été placés. Or, un grand nombre 
d'entre eux ne donnent point satisfaction à leurs patrons, par 
suite de leur inconduite : en 1897, 25 % des colons placés seule- 
ment étaient restés dans les emplois qu'on leur avait procurés. 

Au point de vue financier, la situation est en rapport avec ce 
qui précède. De 1892 à 1898, les dépenses se sont élevées à 
312.700 francs, soit une moyenne de 44.671 francs par an. Les 
recettes ne sont que de 145.851 fr. 51, soit un déficit de 
22.278 francs par an-^. En somme, abstraction faite du côté mo- 

1. Lecoq. op. cit., p. 248 et suiv. — Les essais de colonisatioa populaire tentée 
par le Gouvernement français en Tunisie n'ont donné aucun résultat. Le bas prix des 
terres n'a tenté que des spéculateurs et des colons appartenant aux classes moyennes 
dont l'abus d'instruction théorique et le niveau inoral peu élevé ont empêché la 
réussite {La Revue, juin 1907, p. 453 et suiv.). Il existe des sociétés philanthropi- 
ques, qui s'occupent de rapatrier des provinciaux qui viennent à Paris ou d'organiser 
des centres de colonisation en Algérie et en Tunisie : les résultats ne nous en sont 
pas connus (Réforme sociale, mai 1002, p. 732 et suiv.). 

2. V. le rapport précité de M. G. Berry. 

3. Rapp.sur la quesf. duchàm., p. 238-239, — Lecoq, op. cit., p. 394 et suiv. 



88 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

ralisateur et religieux très développé dans les colonies de travail 
allemandes, celle dont il s'agit ici présente un caractère qui la 
rapproche singulièrement de celles-là. 

Des colonies de travail du type de celles que nous avons étu- 
diées en Allemagne et en Hollande existent aussi en Autriche, 
en Suisse et en Belgique ^ La société U77ianitaria, fondée à 
Milan par le philanthrope Moïse Loria, vient d'acheter, dans le 
même but, un domaine de 60 hectares sur lequel elle se propose 
de placer 25 colons. Elle a l'intention de consacrer 3 millions à 
des entreprises semblables dans le sud de l'Italie, et d'y par- 
tager par petits lots de grands domaines 2. Les pays Scandi- 
naves au contraire, comme les pays anglo-saxons, se tournent 
de préférence vers la colonisation libre. La commission danoise 
de 1906 a repoussé le système des colonies allemandes et hol- 
landaises, qu'elle considère comme des dispositions concernant 
plutôt les indigents débiles que les sans-travail 3. La loi du 
même pays du 1" mars 1899 affecte une somme de 2.800.000 fr. 
par an à des prêts aux ouvriers qui veulent acquérir un domaine. 
Les conditions imposées sont d'être sujet danois, âgé de vingt- 
cinq à cinquante ans, d'avoir travaillé pendant les cinq der- 
nières années dans l'agriculture et de présenter des garanties 
de moralité. Les prêts portent intérêt à 3 ^ et sont garantis par 
une hypothèque. La moitié des avances doit être amortie par des 
annuités de 1 % \ l'autre moitié par des annuités de 50 cen- 
times % ■'. 

De ces deux modes d'assistance par le travail agricole, il en 
est un qui ne nous semble pas répondre aux conditions du pro- 
blème : les colonies allemandes, hollandaises ou françaises sont 
des œuvres charitables, dont l'action morale sur les assistés 
peut être méritoire et digne d'éloge, mais dont la portée sociale 
dans la lutte contre le chômage n'est pas seulement inféconde, 
mais nuisible. Gomme les œuvres d'assistance par le travail 



1. Mùnsterberg, op. cit., p. 216. — G. Béer, op. cit. 
'1. L'Avenir de la Mutualité, 2% septembre 1907. 

3. Btdl. off. trav., 1900, p. 728. 

4. Questions pratiques, 1902, p. 221. 



COLONIES AGRICOLES. 89 

qui ont été étudiées dans le précédent chapitre, les occupations 
qu'elles donnent à leurs patronés sont créées arbitrairement, 
en dehors de toute demande de la consommation, et nous ver- 
rons qu'elles aggravent ainsi la situation en apportant une con- 
currence à la situation des travailleurs agricoles déjà peu en- 
viable par elle-même; en outre, et pour la même raison, elles 
ne donnent pas au sans-travail un emploi qui puisse le nourrir 
par lui-même : sans l'aide de la charité, ces œuvres ne pour- 
raient subsister. Les lois du fonctionnement de l'assistance par 
le travail agricole sont les mêmes que celles de l'assistance par 
le travail industriel : il faut que l'opération soit dirigée comme 
toute entreprise ayant un but lucratif devrait l'être, tant au 
point de vue de l'objet de la production qu'à celui du choix de 
la main-d'œuvre et de la compétence de la direction. Les exem- 
ples de colonisation anglo-saxonne se rapprochent incontesta- 
blement de ces conditions plus que les derniers. 

Seulement ce genre d'assistance présente une différence im- 
portante avec celui qui a fait l'objet du chapitre précédent. Il 
semble bien que les expériences qui ont le mieux réussi sont 
celles qui ont été faites dans les pays neufs, et qui ont consisté 
dans une véritable colonisation. Les autres essais, soit en Angle- 
terre, soit en Danemark, sont de date trop récente pour être 
concluants, et laissent place à des doutes au sujet de leur réus- 
site. La raison de cette défiance consiste en ce que nous observons 
un mouvement inverse très intense, dans tous les vieux pays, 
qui pousse les populations des campagnes vers les villes ou vers 
les pays inoccupés. Il est évident, en effet, que si ce mouvement 
répond à une nécessité économique et sociale, s'il est commandé 
par un besoin impérieux des populations, il est vain de chercher 
un remède dans un mouvement inverse produit artificiellement : 
autant essayer de refouler le fleuve vers la montagne pour ar- 
rêter l'inondation. Il importe donc, pour être fixé sur l'objet que 
doit se proposer le mode d'assistance dont il s'agit, de recher- 
cher quelle est la cause de ce phénomène, et quelle en est l'in- 
fluence sur le chômage industriel. 



90 LE CHÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 



II. L EXODH RURAL. 

Il ne suffit pas, pour constater l'émigration vers les villes des 
habitants des campagnes, de montrer l'augmentation de la po- 
pulation des premières, ni même un accroissement plus rapide 
de celle-ci par rapport à celle des campagnes. Depuis plusieurs 
siècles, les régions agricoles, dans la plupart des pays de l'Eu- 
rope occidentale, ont atteint le maximum d'habitants que com- 
porte le procédé de culture employé '. Il s'ensuit que l'excédent 
normal de la population, résultant de l'excès des naissances sur 
les décès, ne pouvant plus trouver de débouchés sur place, 
doit nécessairement se diriger vers les localités où il trouve à 
s'employer, notamment vers les villes. Pour pouvoir affirmer que 
ces dernières absorbent plus que cet excédent, il ne suffit même 
pas de constater une diminution réelle de la population rurale, 
qui n'est pas très apparente du reste. En Angleterre, de 1891 
à 1901, lapopulationruraleestpassée de7.258.145à7.4.71.242~'. 
En Belgique, 4 arrondissements seulement ont diminué, sur 41. 
En Italie, la population rurale, considérée dans son ensemble, 
ne diminue pas-\ En France, la population des villes ayant plus 
de 30 000 âmes s'est accrue, de 1896 à 1901, de 13.763 unités 
de plus que la population totale de la France; mais de 1901 à 
1906, l'augmentation de la première est inférieure de 67.250 uni- 
tés à celle de la seconde. D'autre part, dans l'augmentation de 
la précédente période, le rapport n'indique pas quelle est la 
part contributive des petites villes et celle des communes ru- 
rales : on constate au contraire un accroissement de 542 com- 
munes parmi celles qui comptent moins de 400 habitants, de 



1. C'est à partir du xvi" siècle qu'on voit aliéner les terrains communaux. Au xvn% 
et surtout au XTiii", on rencontre de fréquentes décisions du Parlement et du Conseil 
du roi uulorisant des partages entre les habitants (Rivière, Jardins otivriers, 1904, 
p. 16-21. — Science sociale, 1905, fasc. XVil, ]i. 512-518). 

2. Census of England and Woles, 1901. 

3. Vandervelde, L'exode rural et le retour aux champs, 1903, p. 121, 129. 



COLONIES AGRICOLES. 9i 

1896 à 1901, et de 373 de 1901 à 1906; de 1876 à 1896, le nom- 
bre des communes de moins de 300 habitants était passé de 
8.521 à 10.216, et à 10.70i en 1906. Le rapporteur a soin de 
mentionner que cet accroissement provient de la diminution de 
la population ; mais cette diminution n'atteint que les com- 
munes de iOl à 3.000 habitants i; or, bien que ces catégories 
comprennent un certain nombre de communes exclusivement 
rurales, rien n'indique que la diminution porte plutôt sur ces 
dernières. En outre, raccroissement de la population de cer- 
tains centres et la diminution de celle des autres ne sont pas dus 
uniquement à une émigration de leurs habitants : sur les 32 dé- 
partements qui enregistrent une augmentation en 1906, on en 
compte 20 qui avaient un excédent des naissances sur les décès 
de 56.285 ; sur les 55 qui éprouvent une diminution, 33 avaient 
subi une perte provenant de l'excédent des décès sur les nais- 
sances, de 27.094.. En sorte que le montant de raugmentation et 
de la diminution de la population, dans les divers départements, 
ne représente les échanges intervenus entre eux que sous dé- 
duction des chiffres que nous venons d'indiquer -. 

Cependant, si on laisse de côté les statistiques générales, 
imprécises et peu probantes, pour rechercher les fluctuations 
■subies par les populations proprement agricoles, c'est-à-dire 
demandant leur subsistance au travail de la terre, on constate 
que l'émigration signalée est bien réelle. De 1851 à 1891, le 
nombre des cultivateurs, en Angleterre, est passé de 2.08i.000 
à 1.311.000; en Allemagne, de 1882 à 1895, la population agri- 
cole passe de 18.800.542 à 18.126.610; en France, elle était de 
18.968.605 en 1876, 18.247.209 en 1881, 17.678.432 en 1886, 
17.435.888 en 1891 ^. Cette diminution, néanmoins, ne porte 
pas sur toutes les catégories d'agriculteurs. En France notam- 
ment, le nombre des propriétaires-cultivateurs augmente sans 
interruption, depuis 1826 : en 1862, on en comptait 1.812.000; 



1. A l'exception- de celles de 2.001 à 2.500 qui gagnent 10 unités. 

2. Journal officiel, 8 janvier 1902, 16 novembre 1906, 6 janv. 1907. — Cf. Chevallier, 
Rapport à l Exposition de 1900, Cl. 104, p. 13-17. 

3. Yandervelde, op. cit., p. 177-179. — Bull. off. Irav., 1898, p. 515. 



92 LE CHÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

en 1882, 2.150.696; en 1892, 2.199.220 1. Le nombre des fer- 
miers et métayers ne décroît pas davantage : il s'élève de 662.632 
en 1882 à 806.494 en 1892. La diminution porte presque exclu- 
sivement sur les journaliers-propriétaires, dont le nombre passe 
de 1.134,490 en 1862 à 727.374 en 1882 et 588.950 en 1892, 
et sur les domestiques agricoles, qui passent de 2.095.777 en 
1862 à 1.954.251 en 1882 et 1.832.174 en 1892^. Le même fait 
se remarque dans les autres pays : en Angleterre, le nombre 
des salariés agricoles était de 1.163.227 en 1861, de 996.642 en 
1871, 890.174 en 1881, 798.912 en 1891 et 689.000 en 1901; 
en Allemagne, il était de 5.881.819 en 1882 et de 5.627.794 en 
1895; aux États-Unis, on en comptait 3.323.876 en 1880 et 
3.004.061 en 1890 3. 

Il importe, pour se rendre compte exactement du mouve- 
ment en question, d'observer quels sont, d'une façon concrète, 
les éléments qui quittent la campagne et ce qu'ils deviennent 
dans les villes. Une enquête très précise a été faite sur ce point 
pour la ville de Londres, par M. Charles Bootli, qui fournit des 
faits intéressants au sujet du recrutement des diverses classes 
sociales et des causes de l'émigration. En commençant par les 
couches inférieures de la population, et notamment par celle 
qui est composée des vagabonc^s et demi-criminels, on constate 
que 59 % d'entre eux étaient nés à Londres, alors que la propor- 
tion dans la population adulte de cette ville n'est que de 47 ^ : 
et cependant on pourrait s'attendre à une proportion inverse, 
en raison de l'attraction de la grande ville et des facilités 
qu'elle procure à ce genre de métier. De fait, les pires éléments 
des travailleurs des docks sont constitués par les chemineaux 
qui viennent de province, n'apparaissant sur les chantiers qu,e 
par intervalles; au reste, le nombre de ceux-ci est restreint '*. 

Les catégories suivantes sont celles qui fournissent la clientèle 

1. Ibid., p. 516. — Chevallier, op. cit., p. 3.i et suiv. — D. Zolla, Journal des 
Débats, 28 avril 1907. 

2. Vandervelde, op. cit., p. 52, 27. 

3. Ibid., p. 27. 

-i. Ch. Booth, Life and labour of Ihe people in London, 1902, V série, t. III, 
p. 82-92. 



COLONIES AGRICOLES. 93 

du luorkhoiise et de Thôpital. La statistique de ces établisse- 
ments montrent que 56, i % de leurs pensionnaires sont nés à 
Londres, et i3,6 au dehors. Celle de la société charitable de 
Saint-George donne la proportion de 70 % de Londoniens et 
de 30 % d'étrangers '. 

Les classes inférieures, parmi les travailleurs proprement 
dits, sont constituées par les ouvriers des docks, qui comprennent 
tous les travailleurs irréguliers, fainéants ou incapables, déchets 
des autres classes de la société. Sur 51 i ouvriers des docks de 
West India, 361, soit 70 %, sont nés à Londres. D'autre part, 
parmi les 153 étrangers, i seulement comptaient moins de 
5 années de séjour dans la capitale; 14 en avaient de 5 à 10; 
28 de 10 à 20 et 97 plus de -20 : en sorte que l'afflux direct de 
la province vers la profession des docks est encore moindre que 
ne l'indique le chiffre fourni par la proportion précédente, et 
que ce dernier n'est obtenu que par l'influence intermédiaire 
des autres métiers. Les chifires qui viennent d'être donnés com- 
prennent principalement les ouvriers qui sont portés sur les 
listes pour être employés de préférence aux autres, et dont le 
travail est plus régulier. Les « steredores )> ou arrimeurs, qui 
constituent une sorte d'aristocratie parmi les dockers, en raison 
de l'habileté professionnelle que leur travail requiert, donnent 
une proportion analogue de 75 % nés à Londres. Quant aux 
ouvriers des docks dont le travail est irrégulier, la proportion 
des étrangers est plus élevée que les moyennes générales qui 
précèdent, puisqu'elle atteint 36 % . Mais on doit lui appliquer 
l'observation qui a été faite plus haut relativement à la durée 
de leur séjour antérieur dans la capitale -. Dans l'ensemble, le 
métier de docker est principalement une profession londo- 
nienne : l'élément provincial ne s'y rencontre avec une certaine 
importance que dans les opérations qui exigent de la force, 
comme le transport des grains ■'. 

1. Ibid., p. 83-85. 

2. On peut ajouter que les ébénistes, dont le métier est soumis aux dures et ins- 
tables conditions du swealing System, se recrutent plutôt parmi les étrangers que 
parmi les provinciaux (p. 97). 

3. Ibid., p. 90-92. 



•J4 LE CHÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Il en est de même des autres métiers où l'effort musculaire 
est requis, comme celui du charbon. Les professions où se ren- 
contrent en plus grande quantité les provinciaux sont celles qui 
se rattachent à l'industrie en bâtiment. Ici la proportion est 
renversée, et donne 65,2 ^ d'immigrants. La raison en est, 
d'une part, dans la force physique qui y est nécessaire ; d'autre 
part, dans l'extrême division du travail à Londres, qui facilite 
l'apprentissage du métier. Ces immigrants sont choisis de préfé- 
rence comme contremaîtres i. 

Cette supériorité des ouvriers étrangers sur ceux de Londres 
se remarque dans d'autres métiers qualifiés, où les premiers se 
trouvent en grand nombre. C'est ainsi que le secrétaire de 
l'union des compositeurs apprécie leur plus grande régularité 
et leur fidélité plus solide à l'organisation syndicale. Un entre- 
preneur de construction remplace les mécaniciens de Londres 
par ceux du Nord qui leur sont bien préférables. Et cette opi- 
nion est partagée par tous les chefs d'entreprises, qui estiment 
que l'ouvrier de Londres donne une production moindre d'un 
tiers à celle de l'ouvrier de Sheffield ou de la Tyne. Une autre 
preuve de cette différence apparaît dans ce fait que les organi- 
sations ouvrières, trade-unions, sociétés coopératives, clubs 
d'ouvriers, se recrutent principalement en province, et que les 
immigrants occupent une place prépondérante dans les comités 
et parmi les directeurs de ces sociétés ^. On en trouve encore 
une autre dans ce fait que les quartiers de Londres vers lesquels 
se dirigent les nouveaux arrivants ne sont pas les plus pauvres. 
Si l'on recherche quelle est la part de l'excédent des naissances 
sur les décès dans l'augmentation de la population entière de 
la capitale, on trouve par différence entre le chiffre réel et le 
précédent que celle qui revient à l'immigration est de 107.753 
pour la période 1871-1881, soit une moyenne de 10.000 par 
année. Or, le résultat inverse se manifeste dans les quartiers 
pauvres, dont la population réelle est moindre que celle qui 
résulterait de l'augmentation produite par l'excédent des nais- 

1. Ibid., p. 90. 

2. Ibid., p. 87, 97, 99. 



COLONIES AGRICOLES, 95 

sances sur les décès. Il s'ensuit que l'im migration ne se dirige 
pas vers les quartiers misérables, et que la population de ces 
derniers se recrute plutôt dans le reste de la ville qu'au de- 
hors ^ . 

Ces faits nous donnent à entrevoir quelles sont les causes de 
cette exode vers la capitale. On peut les classer en deux caté- 
gories générales : la nécessité de gagner sa vie et l'attraction 
qu'exerce une grande ville sur un grand nombre d'imagina- 
tions. Leur valeur morale est très différente : autant la recher- 
che de moyens d'existence plus larges, permettant d'élever le 
niveau de sa vie, est conforme au progrès social, autant le 
dégoût d'une vie simple et le désir de distractions parfois mal- 
saines sont les indices d'un faible développement de la culture 
morale et intellectuelle. C'est ce qui explique les plaintes et 
les récriminations que l'on entend couramment formuler contre 
ce mouvement, parce qu'on le considère comme étant dû à la 
deuxième cause et non à la première. Mais ce point de \Tie est 
en opposition avec les faits. « Le courant continu qui va vers 
les villes, n'implique pas nécessairement que leur attrait de- 
vienne plus fort, et que celui des districts de la province le soit 
moins. Il se peut qu'il en soit ainsi, et c'est probablement le cas, 
mais il n'est pas démontré par l'immigration. Tout ce qui est 
prouvé, c'est que les attractions des villes sont mieux connues 
et plus accessibles ~. » L'influence de cette cause n'est pas dou- 
teuse, et c'est à elle que les villes doivent l'arrivée des résidus 
sociaux, des chemineaux de la pro\dnce. « Mais, dans l'ensem- 
ble, le mouvement est d'ordre économique, il consiste dans la 
poursuite d'un avantage économique certain et réel ■^. » 

Il faut se rendre compte en premier lieu que si l'on déserte 
les villages, c'est principalement parce qu'on n'y trouve plus 
à vivre. Les réponses recueillies sur ce point dans l'enquête 
«|ue nous citons ne laissent place à aucun doute *. L'agriculture 

1. Ibid., p. 62-65. 

2. Ibid., p. 75-76. 

3. Ibid., p. 68, 136-137. 

4. Ibid., p. 130-131, 



90 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

ne nourrit plus : beaucoup de fermiers font faillite ; le nombre 
des salariés dans les principales fermes diminue en dix ans 
de 17 % ; les gages restent à 11 sh. en été et à 10 en hiver^ 
Surtout, un grand nombre de petites industries rurales ont dis- 
paru, et se sont concentrées dans les villes sous V influence des 
applications mécaniques. C'est ainsi que le sciage de long, 
qui était jadis une industrie de village, n'existe plus : les bois 
sont importés directement dans les usines à vapeur qui les 
débitent ; beaucoup de scieurs ont été obligés de suivre leur 
industrie, et actuellement une grande proportion des ouvriers 
de scieries de Londres viennent des districts ruraux 2. 

D'autre part, la difiérence des salaires suffirait à elle seule 
pour provoquer le mouvement en question : la main-d'œuvre 
subit la loi de toutes les marchandises, qui les transporte des 
Jieux où elles sont à bon marché vers ceux où leur prix est 
élevé. Nous en verrons plus loin des exemples. La différence 
des salaires, dans chaque profession, est très sensible : chez 
les mécaniciens, ils sont de 38 sh. à Londres et de 26 en pro- 
vince ; chez les compositeurs, ils varient de 36 sh. à 25 sh. 3. En 
outre, les jeunes ouvriers arrivent beaucoup plus vite à gagner 
des salaires avantageux en ville : alors qu'un jeune garçon de 
15 ou 16 ans ne gagne qu'une demi-couronne (2 fr. 90) par 
semaine dans les champs de son village, il reçoit 10 à 19 sh. 
(12 fr. 50 à 23 fr. 75) dès son arrivée dans la ville ^. 

D'autres circonstances surviennent pour augmenter l'eflet 

1. Ibid., p. 131-135. 

2. Ibid., p. 74, 131-132. 

3. Ibid., p. 73-74. 137. 

4. Ibid., p. 133. — L'auteur ajoute d'autres causes secondaires telles que les sui- 
vantes. La division du travail dans l'industrie du bâtiment, à Londres, oblige à faire 
venir de la province des ouvriers ayant fait leur apprentissage (p. 74). Cette cir- 
constance ne saurait agir toutefois qu'à l'égard des rares spécialistes dont les en- 
trepreneurs ont encore besoin : pour la grande majorité des travaux, la division du 
travail permet précisément de se passer de l'apprentissage. En second lieu, les se- 
cours de voyage accordés par certaines trade-unions ont pour effet de favoriser les 
migrations. Ces secours sont, du reste, supprimés généralement, de nos jours, et les 
trade-unions envoient plutôt directement l'ouvrier dans la place qui se trouve va- 
cante (p. 74-7.5). Nous avons vu de môme que les voyages d'ouvriers sont plus 
une survivance du passé qu'une institution réclamée par les nécessités modernes 
{Supra, p. 83). 



COLONIES AGRICOLES. 97 

déterminant de ces causes. L'instruction a éveillé les intelli- 
gences, élargi les horizons, élevé les conceptions; les jeunes 
gens voient de nouvelles possibilités de développement do 
leurs personnalités et de leur bien-être : un ministre de pa- 
roisse rurale affirme que partout où il ouvre une école, c'est 
pour la voir se vider par l'émigration vers les villes, et ce sont 
les lemprraynents les mieux trempés qui sont les plus attirés. 
Les chemins de fer facilitent l'exode et le mettent à la portée 
de tous. La poste permet de se renseigner auprès des compa- 
triotes que l'on compte dans les villes, et de s'assurer d'un 
emploi pour son arrivée^. 

De fait, la plupart des immigrants sont venus à Londres sur 
les conseils et les encouragements de leurs parents et amis 
qui les y avaient précédés et qui, après avoir déjà réussi à 
se frayer leur chemin, aidaient les autres à en faire autant et à 
échanger une situation médiocre pour une autre plus avanta- 
geuse. C'est pourquoi l'on rencontre, dans la capitale, des 
centres dans lesquels les émigrants se trouvent groupés 
entre amis et connaissances : on trouve ainsi des colonies 
de villages déterminés dans les dilierents quartiers. L'une 
des agences d'immigration les plus efficaces est prol^ablement 
les lettres que les enfants en place écrivent à la maison pa- 
ternelle. Il s'ensuit que les immigrants, lorsqu'ils arrivent dans 
la capitale, ne vont généralement pas au hasard, mais se sont 
préalablement assurés d'un emploi, ou tout au moins savent 
où aller pour en trouver un avec certitude : plus de la moitié 
d'entre eux sont dans ce cas; sur l'autre moitié, le plus grand 
nombre avait la conviction que leur capacité leur permet- 
trait d'améliorer leur situation-. 

On voit que l'opinion couramment admise dans le public, 
suivant laquelle l'émigration rurale n'aurait pour effet que 
d'augmenter la masse des miséreux qui vivent dans les villes, 
est en contradiction absolue avec la réalité. Cette opinion dé- 
rive d'une vue superficielle de l'aisance apparente qui règne 

1. Ibid., p. 135-t36. 

2. Ibid.. p. 132-135. 



98 LE CUÔMAGE ET ]/ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

dans les campagnes, où chacun est assuré au moins de la vie 
matérielle la plus indispensable. On n'y aperçoit pas les indi- 
vidus réduits à la pauvreté absolue, dont le nombre, dans les 
grandes villes, constitue un fléau social, et cela parce que leur 
nombre est si restreint, en dehors de celles-ci, qu'il peut sem- 
bler insignifiant. Ce qu'on ignore généralement, c'est que « la 
majeure partie de la pauvreté et de la misère, à Londres, en est 
originaire, et n'est pas importée d'ailleurs » : les métiers qui 
comptent le plus grand nombre d'ouvriers nés à Londres sont 
ceux où le travail est occasionnel et irrégulier, et qui n'exi- 
gent ni application ni efforts ^ La même conclusion ressort 
lorsqu'on envisage lagglomération dans les logements étroits 
comme un indice matériel et mathématique de pauvreté. Les 
professions dont les représentants offrent le plus grand pour- 
centage d'individus nés à Londres sont aussi celles où l'on 
trouve la proportion la plus forte d'agglomération : tels sont 
les travaux exécutés sous le régime du sweating ou les métiers 
qui déclinent, fabrication d'enveloppes, de brosses, de fleurs ar- 
tificielles, reliure, ou encore les professions de dockers ou de 
marchands des quatre-saisons. Au contraire, la plus faible 
agglomération correspond aux métiers qui comptent la plus 
forte proportion d'immigrants -. 

Loin d'accroître la pauvreté dans la capitale, les individus qui 
viennent de la campagne y augmentent le bien-être général 
par un travail plus énergique, par une vitalité plus riche, par 
le maintien du niveau de l'existence. Au bout de deux généra- 
tions,, la population urbaine s'affaiblit; l'énergie diminue, et 
c'est ainsi que se préparent et se produisent les déchéances 
individuelles : si les nouvelles recrues du travail ne venaient 
constamment apporter des forces et des ambitions neuves, le 
niveau de la vie s'abaisserait à chaque génération. Ce n'est 
pas l'immigration dans les villes qui produit le chômage, 
et il n'est pas plus exact de soutenir qu'elle en soit la cause 
indirecte, en expulsant de leurs emplois les travailleurs qui y 

1. Ibid.,Y>. 142. 

•2. ma., T série, t. V, p. 28-30. 



COLONIES AGRICOLES. 99 

étaient occupés et qui se trouveront désormais sans travail : 
les arrivants des campagnes viennent simplement remplir des 
services qui correspondent aux besoins de la commande ; sans 
eux, ces emplois seraient entre les mains de travailleurs qui 
leur sont sensiblement inférieurs, et leur arrivée constitue un 
gain positif pour l'industrie et pour la population entière. 
« La libre circulation de la main-d'œuvre est le véritable sang 
qui vivifie la conmiunauté industrielle moderne. Partout où 
elle s'arrête, il y a crise industrielle. C'est certainement le mou- 
vement qui est salutaire, comme c'est lui qui est malsain. Le 
déplacement de l'armée des vagabonds et des rôdeurs sans 
foyers ne saurait être une cause ni un symptôme d'un bon 
état du marché du travail. iMais le mouvement qui représente 
une réelle mobilité économique, le pouvoir de transporter ra- 
pidement la main-d'œuvre dans les nouveaux terrains deman- 
dés, est souvent la seule sauvegarde que le travailleur possède 
au milieu des nombreux et complexes bouleversements pro- 
duits par l'industrie moderne i. » 

Les faits que nous venons d'analyser et les conclusions qui 
s'en dégagent peuvent être étendus en dehors de l'Angleterre. 
Une autre enquête, qui pour porter sur des données moins 
concrètes que la précédente n'est pas moins appuyée sur des 
observations très sûres, relève la même situation en Belgique, 
et ces résultats se retrouveraient dans toutes les régions de 
l'Europe occidentale soumises au régime de l'industrie moderne. 
La crise agricole se fait sentir en Belgique comme ailleurs : 
elle a pour efïet de pousser à la spécialisation commerciale 
des cultures, au machinisme, et à la réduction des frais de pro- 
duction, notamment de ceux de la main-d'œuvre 2, Cette ra- 
réfaction du travail agricole est souvent attribuée au machi- 
nisme : on constate, en effet, qu'une faucheuse mécanique fait 
la besogne de 6 ou 7 ouvriers, une moissonneuse-lieuse celle 
de 15. Certains ingénieurs agronomes estiment que l'emploi 
des machines économise actuellement pour 25 francs de main- 

1. lOkl.. V" série, t. III, p. 65-06. 110-111, 145-146; 2' série, t. V, [>. 106. 
'1. Vandervelde, L'exode rural, \). 99-106. 



100 LE CHÔMAGE ET LASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

cV œuvre à l'hectare. Par ailleurs, on constate le dépeuplement 
de plusieurs campagnes : la densité de la population rurale, 
dans le Calvados, l'Orne et la Manche, s'est abaissée de 17 ha- 
bitants par kilomètre carré, de 1846 à 1891 (54 au lieu de 71); 
dans l'arrondissement de Caen, le dépeuplement des campa- 
gnes a été de 35 à 40 % \ certains villages, surtout dans les 
plaines où dominent les terres de labour, ont perdu la moitié 
de leur population. On attribue ce fait au précédent, et l'on en 
conclut que c'est la machine qui a chassé l'ouvrier agricole ^ 
Une observation plus précise conduit cependant à repousser 
cette relation de cause à l'effet dans la plupart des cas : si l'on 
met à part l'influence de la machine à battre qui supprime 
une occupation hivernale et accentue le caractère de chômage 
périodique que présentent les travaux agricoles, on est obligé 
de constater souvent que c'est au contraire la pénurie de la 
main-d'œuvre, et surtout l'absence d'ouvriers actifs et cons- 
ciencieux, qui poussent les cultivateurs à y suppléer par l'em- 
ploi des machines^. Les deux faits, réduction du personnel, 
emploi des machines, sont concomitants, et dérivent d'une 
même source, qui est la spécialisation de la culture et la né- 
cessité de diminuer les frais d'exploitation, mais ne sont pas 
nécessairement la cause l'un de l'autre. 

Le caractère saisonnier des travaux agricoles n'est pas non 
plus une cause générale du chômag"e dans les campagnes. La 
disparition des industries rurales n'affecte pas précisément le 
travail agricole lui-même. On trouve des professions villag-eoi- 
ses qui sont associées à une occupation agricole. Mais ce sont 
rarement les mêmes individus qui se livrent à tour de rôle 
aux deux genres de travaux : lorsque cette association existe-, 
le travail agricole consiste plutôt dans l'horticulture ou la très 
petite culture, celle à laquelle se livre tout individu industrieux 
qui habite la campagne ;ilne s'agit pas là de culture deschamps^. 



1. Annales du Musée, social, 1905, p. 200-201. 

2. Chevallier, oj).cil.,\>. 18-19. 

3. Tel est le cas de la culture associée au travail des mineurs de la Prusse rhé- 
nane (Cf. Ouvriers des Deux Mondes, T série, t. 11, p. 251). 



COLONIES AGRICOLES. 101 

Il en était ainsi notamment avant 1789, sous le régime de 
corporations qui entravaient la concurrence qui leur aurait 
été ainsi portée; l'ordonnance de 1762, qui autorisait le tis- 
sage dans les villages où la corporation des tisserands n'était 
pas représentées, fut considérée comme une innovation'. La 
disparition des industries ménagères, comme le tissage, dont 
le produit était destiné à la consommation de la famille agri- 
cole, n'a amené aucun chômage; si le cultivateur a abandonné 
la culture du chanvre et du Un, c'est qu'il a une économie cer- 
taine à acheter les objets déjà manufacturés; il y a donc pour 
lui tout profit à s'épargner une dépense, un travail et une 
perte de temps. Il existe d'ailleurs actuellement un grand 
nombre de campagnes dans lesquelles on ne rencontre aucune 
industrie à domicile et où la crise du chômage ne paraît pas se 
manifester : nous pouvons citer notamment le Bas-Beaujolais, 
le Pays basque, etc. ". Nous aurons plus loin à nous occuper des 
chômages périodiques inhérents aux travaux agricoles ; mais 
nous devons constater qu'il n'est pas plus intense actuelle- 
ment qu'autrefois, réserve faite de la suppression du battage à 
la main, et que ce n'est pas à cette cause qu'est due l'émi- 
gration des ouvriers agricoles. 

On ne saurait du reste considérer comme un remède contre le 
chômage cette association du travail agricole et du travail in- 
dustriel que préconisait Le Play. Elle produit d'excellents effets 
relativement à la pêche côtière dont le caractère démoralisant, 
par l'irrégularité des gains, s'amende sous linfluence d'économie 
et de stabilité de la culture ; mais il ne s'agit pas ici d'un tra- 
vail industriel. En ce qui concerne celui-ci, il suffit de remar- 
quer que les populations qui vivent à la fois de l'une et de 
l'autre profession sont souvent parmi les plus misérables et les 
plus exploitées 3. Il en est ainsi des cloutiers à la main ou des 
ajusteurs pour voitures des Ardennes, qui louent leurs bras 
pour le travail des champs ou des forêts pendant les chômages, 

t. Chevallier, op. cit.. p. 20. 

2. Questions pratiques, t900. p. 133. — Science sociale, 1905, fasc. XVIl. 

3. Leroy-Beaulieu, Traité d'Écon. polit., t. I, p. 354. 



102 LE CHOMAGE ET l'aSSISTANXE PAR LE TRAVAIL. 

(les tisseurs de la province de Gand qui sont des ouvriers agri- 
coles, les usines chômant pendant le temps des semailles et des 
moissons ^. Ce fait s'explique doublement par la capacité infé- 
rieure d'organisation des ouvriers ruraux et par le jeu de la loi 
des salaires qui a été déjà exposée % 

La cause de l'émigration, doit être cherchée à peu près uni- 
quement dans les transformations que subit la culture par suite 
du régime actuel du commerce international. Il n'entre pas 
dans le cadre de ce travail d'expliquer les causes et les condi- 
tions de ces changements ^. 11 suffit d'avoir vu de près l'agri- 
culture ou de l'avoir pratiquée en vue d'y gagner de l'argent, et 
non par engouement, pour reconnaître que les procédés suivis 
jusqu'ici, ou aggravés encore par les conseils des agronomes 
officiels, sont condamnés à disparaître, et que, loin d'appeler 
un plus grand nombre de bras, la terre en repousse une pro- 
portion de plus en plus forte. Ce n'est pas vers une culture plus 
intensive que tend cette évolution : le défrichement des com- 
munaux et des terres soi-disant incultes ne ferait vivre personne, 
et servirait seulement à ruiner les cultivateurs en augmentant 
la concurrence dont ils souffrent et en leur enlevant des pro- 
duits qui leur sont indispensables^. 

L'aggravation des conditions du travail agricole apparaît 
nettement lorsqu'on considère les migrations périodiques des 
ouvriers qui se rendent en masses de leur pays d'origine vers 
ceux où les appellent certains travaux : chaque année, 15.000 à 
20.000 petits cultivateurs passent d'Irlande en Angleterre et en 
Europe pour y faire la moisson; les ouvriers des provinces de 
l'Elbe, au nombre de 75.000, vont ainsi faire la culture des 
betteraves dans l'Allemagne centrale, et notamment en Saxe et 
dans les provinces saxonnes; celles de l'Est reçoivent, au con- 



1. Vandervelde, op. cit., p. 218. 

2. Supra, p. 5. 

3. V. sur ce point Dauprat, Science sociale, 1904, fasc. V et XV. 

4. Vandervelde, op. cit., p. 55-56. — Certains agronomes se récrient à la vue de 
landes qui ne portent que des ajoncs et des fougères, alors qu'elles pourraient donner 
de riches luzernes; ils ignorent qu'elles rapportent plus sous le premier état que 
sous le second {Science sociale, 1905, fasc. XVII, p. i99). 



COLONIES AGRICOLES. 103 

traire, les ouvriers de la Galicie et rie la Pologne russe ; dos 
milliers de travailleurs quittent les Pouillcs pour faire la mois- 
son en Amérique, sur des steamers aménagés dans ce but, et 
quilesramènentpourla somme modique de V5 francs, nourriture 
et logement compris: les montagnards de l'Italie centrale, no- 
tamment des Abruzzes. vont travailler les campagnes de Novare 
et de Rome ; l'Espagne envoie de même des ouvriers dans les 
départements limitrophes; la Bretagne en envoie en Norman- 
die; l'exode des Belges en France est connu : leur nombre, qui 
est de 27.000 environ au moment du sarclage des betteraves, 
s'élève jusqu'à VO.OOO au moment de la moisson '. Le caractère 
de cette émigration est bien diiférent de celle qui dépeuple les 
campagnes : la qualité absolument inférieure de cette main- 
d'œuvre est notoire ; ce sont ou des chemineaux, ou des masses 
désorganisées, dépourvues de toute énergie et de toute capacité, 
conduites par des chefs qui les exploitent et abusent de leur 
misère '. Au contraire, partout où ces travailleurs vont apporter 
leur concours, on constate qu'un courant d'émigration, soit in- 
dividuel, comme en Angleterre, dans la Plaine saxonne ou en 
France, soit collectif, comme en Italie septentrionale, mais en 
tout cas plus prospère, aspire les meilleurs éléments de ces 
contrées, laissant une place libre que les autres viennent com- 
bler 3. Il est donc évident que la situation économique du tra- 



1. Vandervelde, op. cit., p. 28-34, 162-163. — R. Blanchard. La Flandre, 1907. 

2. Cf. Vandervelde, op. cit., p. 167. — Science sociale, 1907, fasc. XXXV, p. 46-47. 

3. En Angleterre, la plupart des émigrants appartiennent aux [)rofessions urbaines. 
Au contraire, presque tous les courants d'émigration pauvre qui se produisent en 
Europe, viennent de régions où sévit la crise agricole, comme llrlande, l'Espagne, 
l'Autriche-Hongrie, l'Irlande. Dans la commune d'Ellezelles, en Belgique, c'est de la 
suppression du tissage à bras, vers 1845, co'incidant avec une crise agricole, qui mit 
un tiers de la population à la charge de l'assistance publique, que date l'exode annuel 
des habitants vers la France (Vandervelde, op. cit.. p. 118, 164). « Les voies de 
communication ne sont que le moyen qui facilite le déplacement. La cause qui dé-' 
termine cette affluence est ailleurs : c'est la difficulté de vivre dans son pays natal, 
ou l'espérance de mieux vivre ailleurs, qui pousse l'homme à changer de résidence. 
L'immigrant passe d'une contrée à une autre, .suivant le niveau des salaires. La grande 
majorité des immigrants se compose d'ouvriers ou d'employés; les uns et les autres 
viennent beaucoup plus d'Allemagne, de Belgique, d'Italie, où le travail est peu payé, 
que d'Angleterre, où il est largement rémunéré, y (Levasseur, La population fran- 
çaise, t. III, 1892, p. 317, cf. p. 324 et suiv.; Le caractère de cette émigration se 



104 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTAACE PAR LE TRAVAIL. 

vailleur agricole était inférieure à la capacité de production des 
émigrants, puisqu'ils l'ont quittée pour une autre qui lui est 
préférable, et que ceux qui les y remplacent sont à un niveau 
sensiblement inférieur. Ce sont les pays où les salaires sont le 
moins élevés qui fournissent de main-d'œuvre ceux où le be- 
soin de bras, une correspondance plus exacte de l'offre de tra- 
vail avec la demande de production, produit une hausse des 
salaires ^ L'émigration des campagnes constitue donc, non pas 
une déchéance, mais au contraire une ascension des divers 
éléments qui y participent. « L'exode rural apparaît de plus en 
plus comme le seul dérivatif, réellement efficace, aux souf- 
frances du prolétariat des campagnes 2. » 

On voit par ce qui précède que le retour à la terre, entendu 
comme le font les écrivains que nous avons cités plus haut, ne 
saurait constituer une solution au problème du chômage. Pour 
les travailleurs qui, placés dans les conditions normales, pour- 
raient utilement employer leurs efforts et leur capacité de pro- 
duction, une telle mesure constituerait une déchéance ; elle les 
replongerait dans une situation sans issue pour eux et présentant 
des conditions analogues à celles d'où l'on vient de les retirer ; ce 
travail n'est pas fait pour cette catégorie. Si l'on veut néanmoins 
marcher dans cette voie, suivant le système des colonies agricoles 
hollandaises, on ne peut arriver à leur faire une situation en 
rapport avec leur mérite qu'à la condition de recourir à la cha- 
rité; de plus, cette protection ne peut pas abandonner ceux à 
qui elle s'applique, sous peine de les voir redevenir les victimes 
des conditions réelles du marché auxquelles elle les avait sous- 



manifeste par la difficulté qu'éprouvent ces ouvriers à quitter leur lieu d'origine; 
ils ne s'y décident que s'ils ne peuvent pas faire autrement : les ouvriers carriers du 
Condroz préfèrent se rendre chaque jour à 30 ou 40 kilomètres de leur domicile que 
de changer de résidence; il en est de môme d'ailleurs de toutes les migrations belges 
ou italiennes (Vandervelde, op. cit., p. 172, 174. — Cf. iiifro, 3= partie, cliap. m, 
'fi 3). Cette conclusion est confirmée par ce fait qu'en Belgique, ce sont les industries 
à domicile, soumises au swealing System, qui donnent la proportion la plus élevée 
d'ouvriers nés dans la commune où ils travaillent, 8/10 contre 7/10 {Questions pra- 
iiques, 1902, p. 178). 

1. Vandervelde, op. ci/., p. 159-101. 

2. lOid., p. 109. 



COLONIES AGRICOLES. dOo 

traits artificiellement. Ce remède, inefficace ainsi que nous le 
voyons, serait d'autant plus pénible (|uc l'ouvrier des villes est 
habitué à la grande ville dont il connaît par expérience les 
incontestables avantages et les commodités, que la femme qu'il 
a épousée éprouve une répulsion encore plus prononcée pour 
les champs, que l'élargissement de son horizon intellectuel n'y 
trouverait par des aliments suffisants : les charmes de la vie rurale 
ne sont ressentis que par une faible minorité des classes culti- 
vées; les autres ne prennent leur parti de cette existence que par 
habitude ou par nécessité. Ceci explique finsuccès des tentatives 
de réalisation de cet objet, sauf d'une façon transitoire ou en cas 
d'extrême urgence, comme dans le cas des placements effectués 
par les bourses du travail de Ludwigsburg et de Constance i. Les 
œuvres parisiennes d'assistance par le travail cherchent à rapa- 
trier les indigents qui s'adressent à elles : l'Union du VP arron- 
dissement, en 1897, en avait expédié en province 1.144 sur 
3.250 assistés; mais le directeur de l'œuvre est obligé de 
prendre de grandes précautions pour empêcher que les billets 
de chemin de fer ne soient revendus avant le départ. C'est la 
seule œuvre qui ait organisé sérieusement le repatriement : celle 
de l'avenue de Versailles n'en expédie que 1 % ; \a, Maison de 
travail de la rue de l'Ancienne-Comédie ne réussit que pour les 
jeunes gens n'ayant pas dépassé l'âg-e de quatorze ans; tous 
les autres ne tardent pas à revenir, quand ils ont consenti à 
partir-. 

Quant aux catégories inférieures des chômeurs, si les plus 
capables et les plus laborieuses ne peuvent pas espérer de trouver 
dans le travail des champs un remède à leur situation, à plus 
forte raison seront-elles dans le même cas. Et si les vrais tra- 
vailleurs eux-mêmes sont obligés de vaincre une répulsion pour 
quitter la ville, cet obstacle doit être insurmontable pour les 
autres qui sont encore bien plus sensibles à l'attraction des villes. 
On serait obligé d'employer la force pour y contraindre, et je 
laisse à juger les résultats du travail qui serait accompli dans de 

1. IbUL, p. 261. 

2. Lecoq, op. cit., p. 342 et suiv., 368, 371. 



lOG LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE l'AR LE TRAVAIL. 

telles conditions. En admettant même qu'on y parvienne, on 
n'arriverait par là qu'à augmenter le nombre des catégories 
inférieures que nous avons vues se répandre dans les campagnes 
dont les meilleurs travailleurs ont émigré à la recherche d'une 
situation plus avantageuse; par suite, on créerait à ces caté- 
gories une concurrence qui contribuerait encore à déprimer 
leur condition. 

On voit que les résultats de lassistance par le travail agricole, 
effectuée sans tenir compte des conditions du marché, sont les 
mêmes que ceux de l'assistance par le travail industriel dans 
laquelle on ne cherche pas à se plier à ces exig-ences. De même 
que celle-ci ne doit pas s'appliquer à un objet qui ne réponde à 
aucune demande et dont la production ne soit pas commercia- 
lement avantageuse, de même, et pour des raisons identiques, 
celle-là doit se détourner d'un champ d'action qui devient de 
plus en plus fermé à un grand nombre de travailleurs et dont la 
demande de bras se réduit de plus en plus^ Ces conditions ne se 
présentent pas dans les pays neufs, où la culture se plie natu- 
rellement aux exig-ences du marché et où, par suite, la pro- 
duction reste pour ainsi dire illimitée. Seulement, nous l'avons 
vu, ce remède n'est à la portée que d'un petit nombre; il ne 
peut s'appliquer qu'à la catégorie qui est privée de son emploi 
régulier par suite de circonstances tenant unicpiement à la dis- 
parition de cet emploi, mais qui reste capable dune production 
satisfaisante lorsqu'elle est placée dans des conditions normales; 
et dans cette catégorie, seuls, les plus énergiques, les plus 
confiants dans leurs propres forces et dans l'avenir, peuvent 
réussir. 

Le problème peut être envisagé sous un autre aspect. L'exode 

1. 11 existe un pays où la petite propriété rurale est répandue entre un très grand 
nombre de mains, et où la situalif^n de l'agriculture se présente dans les conditions 
les plus favorables : c'est la Roumanie, où sur une population de (i millions et demi 
d'habitants 1.015.205 chefs de famille représentant plus de 5 millions d'individusi 
possèdent 3.319.695 hectares de terre et où les petits prépriélaires ont la faculté 
d'occuper leurs bras sur des domaines plus vastes qui les avoisinent. Néanmoins, en 
dépit de très bonnes récoltes, la situation des paysans y est aussi misérable que dans 
les autres pays, et donne lieu aux. mêmes réclamations [Journal des Débats, 
i mai 1907). 



COLONIES AGRICOLES. 107 

rural n'est pas dû seulement à la crise agricole : la disparition 
des industries rurales y aune part au moins aussi importante. Le 
nombre est considérable des industries qui étaient exploitées 
jadis en petit atelier, dans les villages, et qui aujourd'hui sont 
concentrées dans de grandes usines urbaines : on cite en Bel- 
gique l'armurerie liégeoise, la clouterie des pays wallons, le 
tissage du lin dans les Flandres, etc. ' ; des régions entières se 
trouvent atteintes, telle la Mayenne, où l'industrie du tissage 
de la cotonnade disparaît devant les usines américaines 2; nous 
verrons que celles qui paraissent encore se maintenir, comme 
l'horlogerie dans le Jura ou la rubanerie à Saint-Étienne, ne 
subsistent que par suite de circonstances spéciales ou sont même 
profondément atteintes. 

C'est donc bien l'absence de travail qui pousse les ouvriers 
des campagnes vers les villes. Les uns se déracinent avec peine, 
et recherchent un emploi dans le voisinage le plus immédiat de 
leur domicile : c'est ainsi que plus de 5.000 ouvriers vont tra- 
vailler dans les charbonnage du Hainaut, sans reculer devant un 
déplacement journalier de 50 kilomètres, soit \ heures de 
chemin de fer; de sorte qu'après une journée do travail de 
12 heures et une marche de nuit souvent longue pour regagner 
leur domicile, il leur reste à peine 5 à 7 heures à se reposer 
chez eux^. Les plus audacieux et les plus capables vont dans les 
villes et suivent dans leur migration leurs métiers qui s'en vont. 
« Les éléments les plus énergiques et les plus habiles de l'armée 
ouvrière sont en marche, pour conquérir plus de bien-être, pour 
utiliser, plus fructueusement, leur capacité professionnelle ; et 
ces migrations locales, intéressant quelques centaines de tra- 
vailleurs, sont l'image réduite mais fidèle de l'immense mouve- 
ment d'ascension qui, d'étape en étape, a cheminé du prolétariat 
rural vers les grands centres d'industries et de population ^. » 
L'avantage de cet exode est considérable pour les émigrants. Il 



1. VandeiVelde, 0/3. cit.. p. 72 et suiv. 

2. Note de M. Chappée, Rapport sur la quest. du cJ/oin.. p. 339 et suiv. 

3. Vandervelde, op. cit., p. 150-151, 183. 
i. Ibid., p. 175. 



108 LE CHÔMAGE ET l'aSSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

Test aussi pour les travailleurs qui restent dans la caïupag-ne : en 
raréfiant la main-d'œuvre, en transformant l'ouvrier agricole 
d'un manœuvre en un conducteur de machine, il élève son niveau 
intellectuel et exige de lui une instruction qui lui était inutile 
auparavant; il l'achemine ainsi vers un développement de son 
existence et une plus nette conception des conditions du travail 
qui doivent correspondre à cette nouvelle situation '. Malheureu- 
sement, le fait que ce sont les ouvriers les plus capables et les 
plus intelligents qui quittent les campagnes', et qu'ils y sont 
remplacés par des éléments absolument inférieurs, empêchera 
sans doute longtemps cette possibilité de se transformer en une 
réalité. 

En même temps que le courant qui entraine les industries 
rurales vers les villes, un autre se manifeste en sens inverse. 
De nombreuses considérations amènent certaines usines à se 
transporter à la campagne : ce sont l'économie résultant des 
salaires moins élevés ou du loyer moindre des terrains ou des 
bâtiments, l'utilisation des chutes d'eau, la proximité du com- 
bustible ou de la matière première, etc. C'est ainsi qu'à Man- 
chester et dans la province de Gand, tous les tissages ont été 
transférés en dehors des villes; il en est de même à New- York 
et en Westphalie pour les fonderies ^ On peut faire la même 
remarque au sujet d'un certain nombre d'industries françaises : 
beaucoup d'imprimeries, de fabriques de chapeaux, etc., ont 
quitté les grands centres au profit de localités moins populeuses. 
Il semble donc qu'en présence de ce mouvement, on puisse 
espérer un décongestionnement des grandes agglomérations, 
dans lesquelles se rencontrent les masses de sans-travail, et 
ramener dans les campagnes les ouvriers qui en sont partis. 
Il faut remarquer cependant qu'il n'y a pas là à proprement 
parler, de retour aux champs : les ouvriers occupés dans ces 
usines ne sont pas toujours ceux qui ont été chercher fortune 
dans les villes; ce sont ceux des campagnes environnantes; 

1. Jbid., p. 224-227. 

'J. I'. (I<; Ilousiers, Le Trade-unionisme en A)igle(erre, p. 112. 

3. Vandervelde, op. cit., p. 252-255. 



COLONIES ac;hicoli:;s. 109 

le courant d'émigration n'est donc pas renversé, mais simple- 
ment détourné : au lieu de se diriger vers les grandes agglo- 
mérations, il tend vers les petites villes où sont installées ces 
usines. Quand parfois le déplacement des industries ne se pro- 
duit que dans les environs rapprochés des grands centres où 
elles fonctionnaient auparavant, dans ce cas-là aucune modi- 
fication ne peut se produire dans le courant d'émigralion : les 
ouvriers continuent à habiter les faubourgs, tant que les diffi- 
cultés du transport ou la baisse des salaires ne les oblige pas à 
se fixer plus loin du centre*. Du reste, le mouvement dont il 
s'agit ne saurait prendre un développement bien intense : 
l'industrie ne saurait se contenter, pour arriver à une pro- 
duction économique, de la main-d'œuvre inférieure qu'elle 
peut trouver dans les éléments qui n'émigrent pas des campa- 
gnes. Or, dès le moment où elle voudra s'attacher les bons 
travailleurs, soit ceux des campagnes qui eussent été suscep- 
tibles de gagner les villes, soit même ceux qui s'étaient déjà 
fixés dans celles-ci, il faudra bien que les salaires remontent au 
taux suffisant pour que ceux-ci retrouvent le niveau de l'exis- 
tence qui leur convient; l'organisation ouvrière capable d'a- 
mener ce résultat se fera d'elle-même dans ce cas, puisqu'elle 
tient encore plus à la capacité des travailleurs qu'au fait de 
leur agglomération. Cette cause souvent prépondérante du dé- 
placement de l'industrie est donc limitée par la force des 
choses dans ses effets : ceux-ci ne consistent pas à produire 
l'extinction de l'exode rural. Tout au plus sont-ils de nature à 
accentuer encore le chômage urbain et à aggraver le fléau. 
On peut concevoir une troisième forme du retour des tra- 
vailleurs des villes vers la terre. Si, au lieu d'habiter les 
quartiers très agglomérés où ils ne rencontrent que les con- 
ditions hygiéniques et morales les plus défectueuses, ils ins- 
tallent leurs foyers dans un rayon suffisamment rapproché 
pour pouvoir se rendre journellement à l'atelier, ils bénéfi- 
cient ainsi d'une économie notable des loyers, de la ressource 

1. Vandervelde, op. cit., p. 266-267. 272. 



110 LE CHÔMAGE ET l' ASSISTANCE l'AR LE TRATAIL. 

des produits du sol qui entoure leur habitation, et de con- 
ditions de salubrité très appréciables^ . Un mouvement assez 
intense se produit en ce sens, et il serait intéressant de lui 
consacrer une étude spéciale, en raison des particularités que 
présente ce mode d'existence, qui diffère sensiblement des re- 
mèdes contre le chômage qu'on a envisagés précédemment. Il 
est notablement facilité par les trains ouvriers organisés pour 
transporter les travailleurs dans la banlieue des grandes villes : 
une loi de 1883 donne au Board of trade le droit d'obliger 
les compagnies de chemins de fer, dans les districts indus- 
triels, à créer des trains spéciaux avec des tarifs ne dépas- 
sant pas un penny par mille; cette même année, 110 trains 
de ce genre faisaient un parcours de 763 milles; l'année sui- 
vante, 476 trains faisaient 2.732 milles 2. En Allemagne, on a 
créé dans le même but des 4"^^ classes. En Belgique, il existe des 
trains de ce genre •*. En France, on a fait de même des tarifs 
extrêmement réduits. Le cadre de cette étude nous oblige à 
nous restreindre à quelques indications sommaires sur ce sujet. 

Observons tout de suite que le travail agricole qu'il comporte 
ne peut pas aboutir à une véritable industrie, c'est-à-dire à la 
production d'objets destinés à la vente, mais uniquement a 
procurer un appoint à la consommation du travailleur lui-même, 
constituant une ressource pour son budget : les grandes villes 
développent la culture maraîchère dans leur voisinage, mais 
cette industrie est une branche de production très spéciale, qui 
exige des frais d'établissement et un certain chiffre d'affaires, et 
n'est pas abordable, sinon dune façon très secondaire, à l'ou- 
vrier qui utilise simplement ses loisirs et ses propres bras à la 
culture d'un jardinet*. 

Si, dans certains cas, l'exploitation de cultures spéciales dans 

1. Les loyers élevés, dans les villes, coiilribuent à pousser l'ouvrier à rechercher, 
par économie, des logements insalubres, où il est insensiblement la victime do 
la tuberculose et de l'alcoolisme (D' Gibert, Des divers modes d'assistances aux 
nécessileux sans travail, IS'JT, p. 16-I7j. 

'i. Bull. off. trav., 1895, p. 5G-57. 

.!. Vadervelde, op. cil., p. 131-135. 

h. Rivière, Jardins ouvriers, 190'j,p. 3'!, .'56. 



COLOMES AGRICOLES. Jll 

les jardins mis à la disposition des ouvriers, a pu leur permettre 
de suppléer à l'absence du travail industriel qui vient à leur 
faire défaut ', ce ne peut être que parce que ces produits répon- 
daient à un besoin de la consommation locale, et en outre 
parce que les facilités de communication en permettaient l'é- 
coulement. Mais ces circonstances ne sauraient être générales. 
Dans les conditions ordinaires, une famille ouvrière ne peut 
récolter que ce qui est nécessaire à sa consommation ; la vente 
du surplus ne peut pas constituer pour lui un bénéfice '. 

D'un autre côté, il importe de ne pas confondre les œuvres 
gratuites de jardins ouvriers et d'habitations à bon marché, 
telles qu'elles sont organisées en France, en Belgique, en Suisse, 
en Italie, avec les entreprises relatives au môme objet qui sont 
fondées sur le principe commercial. Ce second procédé, usité 
d'une façon générale en Angleterre et aux États-Inis, est le seul 
qui produise des effets sociaux satisfaisants, alors que le premier 
attire les fainéants, en éloignant les travailleurs. Lors môme 
que l'habitation et le jardin sont loués à l'ouvrier, ce dernier 
perd en indépendance à l'égard de l'employeur les avantages 
qu'il en retire, toutes les fois que ce dernier réunit sur sa tète 
les deux qualités de propriétaire et d£ patron. 

Cette même raison s'oppose à ce que l'ouvrier acquière la 
propriété du jardin et de l'habitation. La mobilité que les con- 
ditions de l'industrie moderne imposent à la main-d'œuvre, 
pour l'amélioration de sa situation, et même dans le cas de chô- 
mage, est entravée lorsque celle-ci se trouve fixée en un lieu dé- 
terminé par un lien tel que celui-ci. 

Les avantages de ce remède, au point de vue social, sont donc 
moindres qu'on se le figure en général. Le jardin ouvrier ne 
peut constituer qu'un appoint pour le travailleur, et non un 
gagne-pain en cas de chômage. Cet appoint lui-même agit dans 
le même sens que l'association de l'agriculture accessoire à une 
industrie principale. A moins d'une élévation parallèle de son 
niveau d'existence, ces profits accessoires ne peuvent que con- 

1. Cf. Rivière, op. cit.. p. 97-10.Ô. 

'1. Cf. de Roiisieis, Ze Trade-unionisme en Angleterre, p. 114. 



112 LE CUÔMAGE ET l' ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL. 

tribuer à l'abaissement de son salaire i. Il faut donc conclure que 
le jardin ouvrier ne peut intervenir utilement dans l'améliora- 
tion des conditions de la vie ouvrière que pour la catégorie de 
travailleurs qui, d'une part, travaillent dans un centre urbain et 
peuvent facilement se déplacer pour se rendre à leurs occupa- 
tions journalières, et d'autre part, qui sont capables d'améliorer 
par ailleurs les conditions de leur travail et d'élever le niveau 
de leur existence. Pour les autres catégories, pour celles qui 
sont exposées au chômage, loin de constituer un remède contre 
ce dernier, il en provoquerait au contraire le retour. 

1. Les ouvriers se rendent bien compte de ce caractère, et ceci explique le mouve- 
ment que l'on signale depuis 1890, dans le Pas-de-Calais, où les jardins ouvriers ne 
trouvent plus preneurs, et où l'on considère comme de faux-frères ceux qui poussent 
à la baisse des salaires par la culture de leur jardin Cf. Rivière. o/>. cit.. p. 58). 



III 



CONCLUSIONS 



L'étude que nous venons de faire des institutions d'assistance 
par le travail nous fournit divers enseignements. En premier 
lieu, les résultats de ces multiples expériences montrent qu'il 
n'existe pas de procédé valant par lui-même et qu'il suffise de 
mettre en pratique pour obtenir la suppression de la misère et 
du manque de travail. A peine pourrait-on dire (ju'il y en a qui 
sont mauvais dans leur principe : car môme dans ces cas, les 
inconvénients du régime peuvent être palliés dans une large 
mesure lorsque la capacité des individus qui s'en servent s'y 
prête. La réciproque est encore moins exacte : une institution, 
quelque satisfaisante qu'elle soit pour l'esprit qui recherche 
spéculativement les rapports des choses, et quelque féconds 
que puissent être ses effets, ne produira ceux-ci qu'autant que 
les individus seront capables de s'en servir conformément aux 
lois qui la régissent. 

Les travaux de secours organisés en vue de suppléer au dé- 
faut d'occupation des chômeurs, exigent sans doute une condi- 
tion indépendante des individus : il faut que l'objet en soit 
choisi de telle sorte qu'ils puissent constituer réellement un 
emploi lucratif pour les travailleurs, sinon les conséquences les 
plus graves en découlent pour ceux-ci, comme pour les ouvriers 
déjà occupés; ainsi, si l'on s'adresse de préférence à l'agricul- 
ture, on n'obtiendra des résultats satisfaisants qu'à la condition 
de se placer dans une situation où la production réponde à un 



l\ï LE CHÔMAGE ET |/aSSISTA!\CE l'AR LE TRAVAIL. 

besoin des consommateurs et à une possibilité de le satisfaire, 
et non en surchargeant une production déjà trop exiguë pour 
ceux qui l'occupent. Mais, en outre, deux autres conditions sont 
essentielles : il faut que ceux qui organisent ces travaux soient 
capables de les diriger comme le feraient des chefs d'industrie 
désireux de réussir; il faut que ceux à qui ils s'appliquent four- 
nissent la main-d'œuvre qui convient pour les exécuter. En 
d'autres termes, une organisation de ce genre ne peut réussir et 
donner de bons résultats qu'autant que les individus, dont l'ac- 
tion est réclamée, présentent les qualités requises pour cela. Les 
nombreux insuccès qui ont suivi les expériences qui ne réali- 
saient pas cette condition, montrent qu'à son défaut, ce remède 
cause au contraire de profondes perturbations dans l'ordre so- 
cial tout entier, sans apporter aucun adoucissement aux maux 
constatés. 

Cette conclusion en entraine une autre avec elle : c'est qu'on 
ne saurait traiter le problème du chômage sans avoir égard à 
la valeur propre des individus qu'il concerne, et en quelque 
sorte impersonnellement. Ainsi que le remarque très judicieuse- 
ment M. Charles Booth, en raillant les systèmes qui reposent 
sur l'occupation des terres incultes en Angleterre, on ne doit 
pas traiter les inemployés comme « une armée imaginaire d'in- 
dividus, car ils constituent en réalité un nombre très limité de 
gens sans travail isolés », à la différence de la pauvreté, qui 
embrasse une classe sociale tout entière ; seulement les individus 
(jui représentent celle-ci ne sont nullement des sans-travail, 
mais des ouvriers dont les conditions de travail sont défectueuses 
ou irrégulières ^ Les classes ouvrières sont composées de caté- 
gories très différentes les unes des autres, et le problème change 
considérablement d'aspect quand on passe de l'une à l'autre. 
Pour prendre un exemple, les secours donnés dans les œuvres 
d'assistance par le travail permettent de mettre à l'écart la ca- 
tégorie inférieure qui répugne à tout travail, et qui trouve dans 
la mendicité, le vol ou la prostitution des moyens plus aisés 

1. Op. cit., V série, t. I, p. 164-105. 



CONCLUSIONS. llo 

et plus lucratifs d'existence ; ils constituent une ressource pour 
les incapables qui se contentent d'un salaire très réduit et irré- 
gulier, toute réserve laite sur les méfaits de cette organisation; 
appliqués aux travailleurs capables, laborieux et prévoyants 
<jui se trouvent momentanément dans la misère, pour des causes 
exceptionnelles et anormales, ils constitueront une véritable 
déchéance ; ceux-ci en sortiront amoindris et déprimés, alors 
(ju'ils eussent été efficacement secourus par une avance en ar- 
gent qui serait au contraire un entraînement au vice pour des 
individus moins bien doués. 

L'observation du fonctionnement des institutions d'assistance 
par le travail nous permet de préciser les difïérences qui sé- 
parent les diverses catégories de sans-travail. Tout d'abord, il 
y a parmi les ouvriers momentanément sans travail un assez 
grand nombre d'individus qui présentent les qualités voulues 
pour accomplir un travail sérieux et régulier. Ceux-là peuvent 
recourir utilement aux bureaux de placement. Conduits sur des 
chantiers de secours, ils donneront des résultats satisfaisants, 
pourvu que ces entreprises soient convenablement dirigées, et 
qu'ils ne soient pas mélangés avec des éléments inférieurs. 
On pourrait même faire j^armi eux une sélection de travailleurs 
qui ont échoué dans la vie ou dont l'industrie a disparu, mais 
qui ont conservé toutes les qualités d'énergie et de capacité 
qui leur permettraient de réussir dans des conditions normales : 
dirigés dans des pays neufs, où l'agriculture, en échange de 
la virilité particulièrement intense qu'elle exige, fournit une 
occupation lucrative et développante, ils réussiront à se refaire 
une nouvelle existence, et à atteindre une situation supérieure 
à celle qu'ils avaient quittée. 

A la suite de cette catégorie, nous rencontrons celle qui com- 
prend tous les travailleurs peu capables et irréguliers, qui vivent 
misérablement d'un travail inférieur sans cependant se con- 
fondre avec la dernière catégorie des fainéants et des vicieux. 
C'est elle qui comprend les laissés-pour-compte des bureaux de 
placement, de même que les chômeurs qui fournissent un tra- 
vail si coûteux dans les chantiers de secours non commercia- 



110 LE CHÔMAGE Eï l'aSSISTANCE PAR LE TKAVAIL. 

lement dirigés, et qui finissent par se lasser de cet effort au 
bout d'un temps plus ou moins long. Y a-t-il lieu de distinguer 
encore, parmi eux, des classes différentes, suivant qu'il s'agit 
d'individus peu travailleurs ou adonnés à la boisson, ou sim- 
plement incapables intellectuellement? Les faits précédemment 
analysés ne nous permettent pas de répondre dès à présent 
à cette question'. Qu'il nous suffise pour l'instant de noter 
deux conclusions : premièrement, cette catégorie ne se confond 
ni avec celle des vrais travailleurs ni avec celle des vagabonds; 
deuxièmement, les remèdes imaginés à cet efîet ne sauraient 
lui être applicables. 

1. Sur ce point, comme pour toutes les questions que nous avons dû laisser dans 
cette étude, je me permets de renvoyer à mon ouvrage sur le Problème du chômage, 
qui paraîtra prochainement. 

G. Olphe-Galliard. 



L'Administrateur-Gérant : Léon G.4NGLoff. 



TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C" 



MAI 1909 



58 LIVRAISON 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE 

DE SCIENCE SOCIALE 

SOUMAIRE : Nouveaux membres. — Los réunions mensuelles. — Le Pays des Hautes- 
Vosges, par .J.-B. Perkel. — Les Battahs, par P. Descam^s. — Race et sociét(S par P. Des- 
camps.— L'esclavage au moyen âge eu Italie, par A. Constantin. — Christiania, par L. Arqué. 
— Bibliographie. — Livres reeus. 



NOUVEAUX MEMBRES 



MM. 



Guiseppe Masala, Sassari (Italie), pré- 
senté par M. Paul de Rousiers. 

D'' Samuel Maia de Loureiro, présenté 
par M. J. de Mattos Braamcamp. 

M. François Carrau, apartado 138, Mon- 
ievido (Uruguay), présenté par M. Paul do 
Rousiers. 

Martin Roger, Palamos. Catalogne (Es- 
pagne), présenté par le même. 

G. GiurCtEA, Bucarest (Roumanie), pré- 
senté par M. Durieu. 



LES REUNIONS MENSUELLES 



Compte rendu de la séance de mars. 

M. Lucien de Sainte-Croix met en dis- 
cussion la question du Rang de la race, 
connexe de celle de la Supériorité sociale. 

Il recherche d'abord quelles sont les 
éléments analytiques de la supériorité so- 
ciale. Ces éléments, d'après lui, ne sont 
autres que les différentes fonctions so- 
ciales. A chaque fonction correspond un 
organe, c'est-à-dire un groupement. 

Les fonctions, ce sont les besoins de l'in- 
dividu en société : 1'^ besoins économiques 
(nourriture, vêtement, abri, etc.); 2'^ per- 
pétuation de l'espèce; 3° vie artistique; 
4" croyances communes (religion et 
science) ; 5° morale ; 6"^ droit et 7° gouver- 
nement. 



Les organes, ce sont les groupements 
sociaux : atelier, famille, associations, etc. 
(Il e.st à noter, en passant, qu'un seul grou- 
pement, la famille par exemple, peut être 
l'organe de plusieurs fonctions distinctes.) 

Cela étant, M. de Sainte-Croix nous pro- 
pose la formule suivante : 

Une société est supérieure à une autre : 

1'^ Quand un plus grand nombre de fonc- 
tions .sont accomplies par des organes 
spéciaux {loi de la division du travail); 

2*^ Quand chaque fonction est mieux 
remplie (produit supérieur en qualité et 
en quantité et augmentation de la va- 
leur intellectuelle et morale du facteur 
humain de l'opération); 

3° Quand la nature du lien entre les in- 
dividus composant chaque groupement, 
est supérieure, c'est-à-dire quand ce lien 
est fondé, moins sur le principe d'autorité, 
et plus sur un contrat libre ; 

4" Quand la société a le moins d'organes 
inutiles, soit parasitaires, soit provenant de 
survivances. 

Le Itanfj de la race, dans la Nomencla- 
ture, est ainsi la .synthèse des autres di- 
visions. Il y a lieu, par suite, pour chacune 
de ces divisions, de se poser les que.stions 
suivantes : 

a) Quelle est la fonction de chaque grou- 
pement? 

b) Comment le groupement est-il orga- 
nisé en vue de la fonction? 

c) Quelle est le service rendu par le 
groupement à l'individu, et quelle est la 
cliarge qu'il lui impose? 

d) Comment l'individu sera-t-il le mieux 
préparé à jouer son rôle dans le groupe- 



70 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



ment ou, en d'autres termes, quelle est 
l'éducation convenant le mieux en vue du 
groupement? 

M. Paul Bureau ne pense pas qu'on 
puisse déterminer les fonctions de l'homme 
sans prendre parti pour une théorie méta- 
physique, religieuse ou non. La Science 
sociale ne peut dresser la liste des fonc- 
tions. Elle n'a pas, non plus, à distribuer 
des palmarès aux différentes sociétés. Elle 
peut classer celles-ci d'après leurs affinités 
et leurs dissemblances, mais non d'après 
leur supériorité. Il repousse le critérium 
de la division du travail, qui lui paraît 
être un principe a priori. 

M. DE Sainte-Croix se demande à quoi 
servent les groupements s'ils n'ont pas de 
fonctions à remplir? La connaissance des 
fonctions dérive de l'observation pure, 
comme dans toutes les sciences biologi- 
ques. Celles-ci admettent une hiérarchie 
des espèces d'après la différenciation plus 
ou moins grande des organes. Le mammi- 
fère est supérieur au polype, parce qu'il 
possède une série d'organes ayant chacun 
leur fonction spéciale, tandis que, chez le 
dernier,' il n'y a qu'un bien moins grand 
nombre d'organes pour accomplir toutes 
les fonctions. 

M. Blancuon croit qu'il est difficile de 
connaître les fonctions. De plus, il y a des 
organes qui remplissent plusieurs fonc- 
tions, et alors, il est difficile d'établir leur 
importance respective. Le rendement de 
l'opération e.st impossible à déterminer, 
car il faut tenir compte à la fois de la qua- 
lité et de la quantité. On ne peut établir 
une hiérarchie qu'en jugeant d'après un 
idéal métaphysique particulier. 

M. DE Sainte-Croi.x ne nie pas qu'il ne 
soit difficile d'étudier les fonctions, mais 
cela n'est pas impossible. Quant à la ques- 
tion du rendement des opérations, elle est 
aussi très susceptible de solution : en ma- 
tière économique, par exemple, la qualité 
d'un produit se déterminera d'après sa va- 
leur marcliande. 

M. Paul Bureau fait remarquer que des 
jjroduits supérieurs en qualité peuvent 
être faits par des ouvriers plus malheureux. 

M. DE Sainte-Croi.x accepte cette manière 
de voir. Il rappelle que, d'ailleurs dans la 



formule qu'il a proposée, il a eu bien soin 
de faire état du facteur humain. 

Selon M. G. Olphe-Galliard, la science 
sociale doit faire appel à la métaphysique, 
mais seulement dans la mesure du mini- 
mum indispensable. 

M. DE Sainte-Croix repousse tout appel 
à la métaphysique, et croit que l'observa- 
tion suffit à déterminer les fonctions. 

M. Tabouriech donne des exemples de 
fonctions devenues inutiles, par survi- 
vance. La Révolution, par exemple, a sup- 
primé un grand nombre de ces organes 
qui grevaient lourdement la population. 

M. Paul de Rousiers expose que le fait 
de prendre pour base d'une étude la fa- 
mille ouvrière, ne résulte pas d'un prin- 
cipe métaphysique. La famille ouvrière est 
le groupement le plus avantageux à ob- 
server parce qu'en raison de l'étroitesse de 
ses ressources, il ne peut échapper aux ré- 
percussions du milieu. Le Play l'avait 
indiqué, après de longues expériences 
qui n'ont pas été démenties, comme le 
meilleur point de départ de l'observation 
sociale. 11 avait vérifié, en effet, que les 
groupements plus compréhensifs de l'ate- 
lier, du voisinage, de la vie publique, 
étaient difficilement saisissables du pre- 
mier coup en raison de leur complexité 
et que, d'autre part, l'observation des indi- 
vidus ne permettait pas la découverte des 
lois sociales. En ce qui concerne les fonc- 
tions de chaque groupement, elles peu- 
vent être déterminées par l'observation. 
Dans la mesure où il est vérifié qu'un 
groupement répond à un même besoin 
partout où on l'observe, la fonction de ce 
groupement se trouve scientifiquement 
déterminée. Ainsi la fonction principale de 
la famille est d'élever les enfants, celle de 
l'État d'assurer la sécurité, etc. 

Dans la Nomenclature, le Rang de la 
race résume l'étude de l'ensemble des 
fonctions. Certaines sociétés analysées à 
l'aide de la Nomenclature montreront des 
lacunes ; certains casiers resteront en blanc. 
D'autres, au contraire, présenteront un 
ensemble complet. Par exemple, il est 
entendu que les Franco-Canadiens valent 
les Yankees au point de vue de la mora- 
lité, de l'honnêteté, etc. Pourtant ils leur 



DE SCIENCE SOCIALE. 



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sont notoirement inférieurs au point de 
vue social. Ils ne sont aptes à vivre que 
dans certaines conditions. Ce sont des 
paysans propriétaires exploitant des do- 
maines pleins. Une étude de leur type 
social fera apparaître des vides à la fabri- 
cation, au commerce, etc. Les Yankees, au 
contraire, .sont aptes à développer toutes 
les branches de l'activité humaine, et 
s'adaptent aux milieux les plus divers. 

Le Ranrj de la race n'est que l'étude du 
degré d'adaptation d'une société donnée 
à un milieu donné pour l'accomplissement 
des diverses fonctions que lui impose ce 
milieu. 

Correspondance. 

Nous sommes heureux de publier ci- 
dessous une lettre fort intéressante de 
M. Léon Poinsard, adressée à M. Paul de 
Rousiers. Nos lecteurs se rendront compte, 
en la lisant, de l'écho que trouvent nos 
réunions mensuelles en dehors du cercle 
restreint de nos adhérents de Paris. Les 
questions qui y sont traitées font naître des 
réflexions fécondes dans l'esprit de ceux 
de nos collaborateurs qui vivent éloignés de 
nous, mais qui demeurent attachés à notre 
méthode scientifique. C'est une bonne for- 
tune pour tous lorsque des hommes joi- 
gnant, comme M. Poinsard. le talent à 
l'expérience acquise, veulent bien nous ap- 
porter le concours de leurs lumières. Nous 
ne pouvons aussi que nous féliciter de 
voir la science sociale devenir l'objet d'un 
enseignement à l'Université de Coïmbre. 
Déjà, l'an dernier, M. Durieu avait donné 
en Portugal une série de conférences qui 
ont porté les meilleurs fruits. L'enquête à 
laquelle se livre en ce moment M. Poin- 
sard, avec la collaboration de nos amis por- 
tugais, prouve l'intérêt croissant que nos 
études inspirent à leur groupe et fournira 
une importante contribution aux publica- 
tion de la Revue. 

Berne, le -ÎO mars \'m.v.\. ' 

Mon cher Président, 

Je suis avec attention le compte rendu 
de vos séances mensuelles, excellente ins- 



titution à laquelle j'aimerais à collaborer. 
Dans celui de février, je vois que vous 
avez parlé de la Nomenclature de Tour- 
ville, et que M. Durieu y a proposé des 
modifications. Je rends pleine justice au 
zèle et à l'ardeur de notre collègue, qui 
travaille hardiment au progrès de la 
science, mais je crois que. en cette ma- 
tière, il fait confusion. On oublie trop, à 
mon sens, que la monographie de famille 
est le but essentiel de la nomenclature, et 
que, si elle peut servir de guide général 
pour bien des études, elle ne saurait ser- 
vir de programme à toutes les recherches 
possibles. En la développant outre mesure, 
en l'encombrant de détails, on la rendrait 
très difficile à manier, même à compren- 
dre. Résultat admirable d'un effort ex- 
trêmement concentré, faite d'après les 
monographies de Le Play, elle est encore 
assez bonne et solide, quoique perfectible, 
pour que l'on n'y touche qu'avec la plus 
grande discrétion. 

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien 
à faire, et M. Durieu a bien raison de 
chercher le progrés. Ce qu'il cherche, ce 
sont, je crois, de bons instruments d'ana- 
lyse pour toutes les questions sociales. Eh 
bien! pourquoi ne ferait-on pas, sur les 
diverses classes de la Nomenclature, des 
tableaux spéciaux, très détaillés, mais in- 
dépendants, et destinés k devenir les an- 
nexes de la classification principale ?.\insi, 
vous avez parlé en février des Transports. 
On peut très bien concevoir une nomen- 
clature particulière sur les Transports, fa- 
cilitant l'étude de toutes les questions 
spéciales qui s'y rattachent. Même cas 
pour les Cultures intellectuelles, pour la 
Commune, pour la Province, pour l'État. 
Ainsi, l'œuvre de Tourville, améliorée au 
besoin, mais avec infiniment de précau- 
tion, restera dans sa simplicité admirable 
comme la base et le résumé de tous ces 
tableaux spéciaux. Il y a là un champ de 
recherches très fécond, je crois. 

Vous avez parlé aussi d'utiliser en 
science sociale la numération, l'élément 
nombre. Si je ne me trompe, cela veut 
dire : recourons aux statistiques. C'est ce 
que nous faisons déjà. Dans mon ouvrage : 
La Production, le Travail et le Problème 



r2 



BULLETIN DE LA SOCIETE INTERNATIONALE 



social au début du xx"^ siècle, j'ai employé 
des chiffres, mais avec combien de ré- 
serve... et de réserves. Ici prenons bien 
garde. Je me suis permis un jour un mot 
un peu hardi en disant : la statistique est 
le contraire de la femme de César, elle 
doit être soupçonnée. Oh oui! car il n'est 
pas de personne plus suspecte par sa lé- 
gèreté, ses erreurs, et j'oserai dire par ses 
débordements. Aujourd'hui on met tout en 
statistiques, et devant l'apparente rigueur 
des chiffres, les gens demeurent hypno- 
tisés. Or, sur 100 statistiques, il y en a 
99 de fausses, et la centième est sujette à 
caution. Je pourrais citer bien des exem- 
ples curieux. J'affirme et je prouverai, au 
besoin, que la statistique est le domaine 
propre de l'erreur et du doute. Elle a fait 
commettre bien des bévues, non seule- 
ment dans le domaine spéculatif, mais 
aussi dans celui de la pratique administra- 
tive et politique. Et voilà pourquoi j'ai cru 
utile de présenter à nos amis cet avertis- 
sement, qui leur vient d'un vieux routier 
de la science, trompé bien des fois par la 
statistique. 

Encore un mot. Nous vivons, je crois, un 
peu trop repliés sur nous mêmes, et nous 
devrions essayer de nous répandre davan- 
tage au dehors. lime semble que le Bulle- 
tin de notre société pourrait nous y aider. 
Actuellement, il est lié à la Revue et un 
peu trop informe. Ne pourrait-on en faire 
un organe séparé, du format de la Revue 
bleue, ayant si possible des abonnements 
(6 francs par an au plus), des annonces, 
possédant en un mot une vie propre qui 
lui permettrait d'aller partout, de se faire 
citer, discuter. On y mettrait les notices 
intéressant la société, des articles courts et 
substantiels sur des questions du jour, des 
correspondances de nos amis de l'étranger 
sur les affaires de leurs pays respectifs, 
des faits recueillis un peu partout et sus- 
ceptibles de devenir des matérieux pour 
nos études, de la bibliographie. Cette pu- 
blication de 8 à 16 pages, facile à lire, très 
objective, très documentaire, ferait, je 
crois, un très bon effet. Je vous livre l'idée, 
vous en ferez ce que vous voudrez. 

Je dois faire en mai une série de confé- 
rences à l'Université portugaise de Coïm- 



bre, où j'aurai le grand honneur de parler, 
après tant d'excellents maîtres, sur la si- 
tuation sociale actuelle du Portugal. J'ai 
organisé une enquête, pour laquelle j'ai 
trouvé là-bas une pléiade de collaborateurs 
dont la bonne volonté et la patience sont 
au-dessus de tout éloge. J'irai bientôt com- 
pléter sur place leurs recherches, et c'est 
d'après ces matériaux que je ferai mon 
cours. Nos amis portugais sont déjà fort 
zélés; j'espère que cette circonstance con- 
tribuera à faire connaître et aimer là-bas 
la science sociale encore davantage. 

L. POINS.ARD. 



LE PAYS DES HAUTES-VOSGES 



Le pays des Hautes-Vosges est connu 
de temps immémorial sous la dénomina- 
tion de Montagne. 

Les Vosges sont divisées en trois ré- 
gions bien distinctes : la Plaine, la Voge 
et la Montagne. La région de la Montagne 
est délimitée par la configuration du ter- 
rain et par son sol à base de granit et de 
grès vosgien. 

Elle comprend au point de vue adminis- 
tratif : l'arrondissement de Saint-Dié ; les 
cantons de Remiremont, Saulxures et le 
Thillot dans l'arrondissement de Remire- 
mont: enfin une partie des cantons de 
Bruyère et d'Epinal. Les terrains de la 
Montagne sont à base de silice, granit ou 
sable. Les rivières y sont claires et ra- 
pides ; la culture y est peu étendue ; lesj 
prairies et les forêts y dominent. " 

Les villages sont peu agglomérés : il y a 
une multitude de fermes disséminées sur 
toute la surface du territoire. D'après les 
statistiques, la superficie de cette région 
est de 210.450 hectares. 

Le climat est assez rigoureux à cause 
de l'altitude, les pluies sont fréquentes et 
la température très variable. On ne con- 
naît guère que deux saisons : l'hiver et 
l'été.