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La Société 
du Second Empire 



EN PRÉPABATION 



DES MÊMES AUTEURS 

La Société du Second Empire. 

** 18581863 

i^iç-^ 1863 1867 

i,i^i,iç 1867-1870 



comie FLEURY & LOUIS SONOLET 



La Société 



du 



Second Empire 



1851-1838 



D'après les Mémoires conlemporains el des documenls 
nouveaux. 



Ouvrage orné de 45 Illustrations 
d'après les Tableaux et Gravures de l'époque 




PARIS 



LIBRAIRIE ALBIN MICHEL ^[/\ ^^ 



22, RUE HUYGHENS, 22 



INTRODUCTION 



En tant qu'époque — de politique il n'est ici 
nullement question — le second Empire est à la 
mode. Le recul de l'histoire est propice à l'éclosion 
de la lumière ; peu à peu les événements et les 
mœurs, restés longtemps estompés — ou volon- 
tairement travestis — émergent des brouillards 
obscurcissants. Beaucoup de survivants sont encore 
là pour attester la véracité des silhouettes tracées 
çà et là dans les conférences et les articles derevues ; 
ils montrent un peu plus de courage pour protes- 
ter contre les pamphlets répandus avec usure au 
lendemain du désastre et depuis ; ils se laissent 
questionner par ceux qui font métier d'histoire et 
non de politique et aiment, pour portraiturer une 
époque, à s'entourer de tous les éléments possibles 
de contrôle et de critique judicieuse. 

En nous demandant de brosser de larges fres- 
ques, oîi l'anecdote aurait la plus large part, sur la 
société du second Empire que nos ambiances, nos 
relations, nos travaux antérieurs nous appelaient 



VI INTRODUCTION 

à connaître en détail, M. Albin Michel, notre édi- 
teur avisé qui sait de quel côté actuellement se tour- 
nent les désirs des lecteurs d'histoire, moins exclu- 
sivement intéressés par les gouaches charmantes 
du dix-huitième siècle et les récits flamboyants de 
l'Epopée, nous a laissés libres, entre les Mémoires 
des contemporains et les documents nouveaux mis 
à notre disposition, de choisir ce qui plairait mieux 
au grand public. De politique ou d'appréciations 
politiques presque point ; sur des questions trop 
brûlantes et qu'il ne nous appartenait pas de ju- 
ger en toute indépendance, on ne trouvera pas de 
longues et fastidieuses dissertations. Quand les 
événements se sont trouvés dépassés par d'autres 
événements et que les résultats ne se sont pas 
offerts tels qu'on l'aurait souhaité, il n'est pas 
malaisé de criera rim})rudence, à la faute commise, 
de jeter l'anathème sans accorder aucune circons- 
tance atténuante. Quiconque a sérieusement cure 
d'histoire ne nie pas les inconvénients de certains 
actes, les mauvais résultats de certains faits ; du 
moins s'eff'orce-t-il de les expliquer et de les dis- 
cuter, documents probants et venant de sources 
certaines en mains ; du moins tcntc-t-il de faire la 
lumière sur les points restés obstinément obscurs, 
de prendre les deux côtés d'une question et de ne 
se montrer ni médisant ni thuriféraire de parti pris. 
Ceci dit surtout jiour les })remiers chapitres qui 
sont l'histoire voulue véridique, tout en s'ofTrant 
très anecdoti(|uc, des préliminaires du coup d'État 
et du coup d'Etat lui-même, sur lequel on com- 
mence à posséder des données plus près de la vé- 
rité. Depuis que le vicomte Melchior de Vogué, 



NTRODUCTION VII 

en pleine séance académique, n'a pas craint de dé- 
nommer simplement le coup d'Etat « une opéra- 
tion de police un peu rude », on s'est avisé que le 
prétendu crime du Prince Louis-Napoléon était le 
résultat forcé des événements, comme l'histoire 
nous en offre maint exemple, et que si le Prési- 
dent s'était décidé, « en violant la légalité pour 
rentrer dans le droit », à faire emprisonner les 
parlementaires qui lui tiraient dans les jambes et 
entravaient son gouvernement d'ordre et de renais- 
sance autoritaire réclamés avec confiance par le 
pays, c'est que ces mêmes députés, ne parvenantpas 
à faire du neveu de Napoléon leur mannequin, son- 
geaient avec soin au moment où ils pourraient le 
coffrer à Vincennes. 

Sur le mariage suivant son cœur de l'Empereur 
avec la comtesse Eugénie de Montijo, que toute 
la population consacra d'abord reine de beauté, puis 
reine de charité, ne prévoyant guère qu'un jour elle 
l'abreuverait d'outrages et de calomnies ; sur la 
naissance de l'enfant impérial survenant au mo- 
ment même de la signature de la paix avec la Rus- 
sie, sur les témoignages d'allégresse dont la « grande 
France » ne se montra pas avare lors de ces deux 
grands événements ; sur l'Exposition de i855 et la 
visite si importante alors de la reine Victoria, on 
trouvera des chapitres qui rappellent, d'après les 
souvenirs contemporains, les impressions vraies 
d'alors. 

Çà et là des portraits de personnages célèbres, 
d'écrivains, d'illustres ; sur les uns et les autres, 
des anecdotes curieuses. 

La note militaire est représentée par les pages 



VIll INTRODUCTION 

consacrées à certains épisodes de l'expédition de 
Crimée, où se détachent les figures de Saint-Arnaud, 
Canrobert, Pélissier, Bizot, à la vie des soldats 
devant Sébastopol ; dans un des chapitres est dé- 
crite la vie au camp de Chàlons, où TEmpereur 
séjournait chaque année quelques semaines, ainsi 
que l'organisation de ce beau régiment des guides 
qui est resté le modèle des troupes valeureuses et 
brillantes à la fois. 

L'attentat dOrsini e't de ses complices et ses ré- 
sultats, les autres attentats contre l'Empereur for- 
ment un chapitre très nourri. 

On a fait dans ce premier volume, on fera dans les 
suivants une large part à la vie de cour dans les 
résidences impériales, des Tuileries à Gompiègne, 
de Saint-Cloud à Fontainebleau et à Biarritz. Nous 
n'avons pas craint d'accumuler les détails sur l'exis- 
tence publique et intime des souverains et de leurs 
maisons, des j)rinces étrangers, des invités de la 
cour. Pour rendre ces chapitres les plus attrayants 
et les plus nouveaux possible, nous avons com- 
pulsé tous les Mémoires contemporains, les hos- 
tiles comme les favorables, et en mettant les choses 
au point, nous espérons être parvenus à tracer un 
tableau ressemblant. Des noies inédiles de per- 
sonnages importants du monde impérial, les Mé- 
moires, non traduits en français, de miss Bicknell, 
dame de coinj)agnie de la duchesse de Tascher 
de la Pagcric, nombre de papiers d'archives parti- 
culières ont favorisé notre tAche d'éclaircissement 
en face de récils faits à la diable, sans contrôle, 
sans crili(|uc séi-ieuse, écrits avec le seul désii- 
persistant de ridiculis(M' celte .soci<:lé du second 



INTRODUCTION IX 

Empire, travestissant le moindre enfantillage ou 
la moindre frivolité pour en faire des extravagances 
et même des crimes. Nous avons glané parmi les 
écrivains qui songeaient à l'histoire et non à la 
calomnie. A la légende de perpétuelle opérette 
joyeuse terminée en drame sombre, qui pour les 
Lano, les Viel-Gastel, parfois les Loliée, person- 
nifie le monde du second Empire, nous avons 
cherché à opposer la vérité : une société valeureuse, 
brillante et gaie, insouciante un peu, comme à 
toutes époques le furent les sociétés heureuses, 
mais à laquelle on concédera bien qu'elle avait une 
excuse dans la gloire et la prospérité des premières 
années. 

Ce kaléidoscope présenté sans parti pris vient, 
croyons-nous, à son heure. Une série de très inté- 
ressantes gravures, la plupart peu connues, éclaire 
ce texte anecdotique et en rendra la lecture plus 
facile et plus attrayante. 

Mars 1911. 



LA SOCIETE 

DU SECOND EMPIRE 



CHAPITRE PREMIER 
LES PRÉLINIINAIRES DU COUP DÉTAT 



Premières années de Louis-Napoléon. — L'élection du 10 dé- 
cembre. — Installation à l'Elysée. — Miss Howard. — Le roi 
Jérôme et son fds. — Le comte de Morny. — Hostilité de 
l'Assemblée à l'égard du Prmce-Président. — La revue de 
Satory. — Le général Changarnier révoqué. — Lutte acharnée 
entre les deux pouvoirs. — Le spectre rouge. — M. de Per- 
signy. — La veille du coup d'État. — Du côté du manche. — 
Conciliabule nocturne du 2 décemlire. 



En i83'4, le prince Louis-Napoléon, alors âgé de 
ving-t-sixans, écrivait à un fidèle de la cause impériale: 
« Je signe depuis quelques jours avec mon nom de Na- 
poléon, parce que mon grand-père et mon père l'ont 
voulu ainsi. Ce sera là un fardeau, il est vrai; mais je 
saurai le porter, n'importe dans quelle position que le 
sort me place ^ » Le prince devait se tenir parole avec 
la plus opiniâtre énergie. Son enfance s'était écoulée, 
paisible et songeuse, au château d'Arenenberg, auprès 

l. Lettre à M. Belmontet, député du Tarn-et-Garonne, datée 
d'Arenenberg, 7 janvier 1&34. 

I 1 



2 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

de sa môrc, la reine llorlense, qui sut lui inspirer une 
foi ardente en l'éloile napoléonienne. Il y habitait un 
pavillon à part, où des arnnes, des cartes topographi- 
ques et stratégiques faisaient penser au sang du con- 
quérant, sans le nommer. Chaleaid^riand, qui le rencon- 
tra, vers i83o, au cours d'une promenade aux environs 
du lac de Constance en compagnie de Mme Récamier, 
répondit à son compliment de bienvenue par ces paroles 
prophétiques : « C'est le passé qui salue l'avenir. » La 
vue du futur empereur l'impressionna vivement : « Le 
prince Louis, écrit-il alors, est un jeunehomme studieux, 
instruit, plein d'honneur et naturellement grave '. » 

Après la mort du duc de Reichstadf et celle de son 
propre frère Napoléon-Louis, mort en 1887 dans les 
Romagnes, le prince Louis-Napoléon, devenu l'héritier 
de la couronne impériale, n'eut plus qu'une idée, qu'un 
but : se montrer le digne et actif représentant de la tra- 
dition napoléonienne, réveiller dans l'armée et dans le 
peuple les souvenirs de l'épopée et rendre aux Bona- 
parte ce rang suprême que leur avait arraché la coah- 
lion de l'étranger. C'est de cette pensée tenace que sor- 
tirent les entreprises malheureuses de Strasbourg et de 
Boulogne. La seconde avait valu au fils de la reine 
Hortense une captivité de six années au fort de Ilam, 
à laquelle il avait su mettre lin par son audacieuse éva- 
sion. Six années qui ne furent pas perdues pour .sa car- 
rière et poui- son futur métiei- de souverain. Plus tard, 
ù ceux qui s'étonneront de son instruction, de son expé- 
rience, de ses connaissances histoiitjues, de ses vues 
pratiques et neuves, il répondra en souriant: 

« Oubliez-vous <[ue j'ai ('-ludié longtemps à l'univer- 
sité de Ilam-? » 

Après son évasion, le prince Louis-Napoléon était 



1. (.11 \ TKAiiiiuAND, Mémoires d'oui re lomhe. 

2. DixIciM' Vi';ito\, Xonredit.r Mcninirrs d'un hounicoiR de Paris. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 3 

passé en Ang-lelerre. Il s'occupait, à Londres, d'écrire 
son grand ouvrage : Études sur le passé et V avenir de 
l'Artillerie, lorsqu'il apprit, le 26 février 1848, la chute 
des d'Orléans et la proclamation de la République. Il 
s'empressa de prendre le chem.in de Paris et envoya, 
le lendemain de son arrivée, son adhésion aux membres 
du Gouvernement provisoire. Celui-ci, qui voyait avec 
crainte les masses populaires tourner les yeux vers la 
famille Bonaparte, fit engager le futur empereur à s'éloi- 
gner momentanémenf. Le prince reprit avec résigna- 
tion la route de l'exil. Mais au mois de mai 1848, la loi 
qui proscrivait sa famille fut abrogée. Louis-Napoléon 
revint à Paris au moment où des élections partielles 
allaient avoir lieu dans un certain nombre de départe- 
ments. Quelques chauds partisans avaient jeté son nom 
en avant comme candidat à un siège de l'Assemblée 
constituante. Cette étincelle fit jaillir la flamme. Quatre 
départements, la Seine, l'Yonne, la Charente-Inférieure 
et la Corse nommaient, le 6 juin, pour leur représen- 
tant le neveu de Napoléon et l'héritier de sa couronne. 
La légende napoléonienne était encore toute vivante 
dans le peuple. Les acteurs de l'épopée remplissaient 
encore les campagnes et y contaient leurs souvenirs. 
On trouvait dans les chaumières le portrait du grand 
homme, l'image de ses batailles, les épisodes populaires 
de sa vie. C'était, tout à la fois, la révélation des senti- 
ments de fierté nationale et la traduction visible d'une 
préférence politique. C'était une profession de foi. Tout 
le monde sentait que le pays s'apprêtait à confier la 
première magistrature de la République à l'homme qui 
se présentait aux suffrages populaires paré du nom 
magique de Napoléon '. M. Thiers lui-même, ce poli- 
tique astucieux dont Guizot disait justement qu'il 
était d'une prodigieuse habileté pour conquérir le 

1. De Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



4 LA SOCIETE OU SECOND EMPIRE 

pouvoir sans savoir jamais le g-arder, M. l'iiiers sentait 
que ce pouvoir allait passer inévitablement aux mains 
du Bonaparte nouvellement rentré en France. Un jour, 
après un entretien avec lui, le Prince avait dit à ses 
familiers : 

« Quel singulier petit homme que M. Thiers ! Tout 
à riieure, il m'a demandé quel costume je prendrai 
quand je serai nommé président : civil ou militaire? 
— Celui du Premier Consul ou quelque chose d'appro- 
chant conviendrait très bien, semble-il. — Je ne sais 
encore, ai-je répondu. Je choisirai probablement entre 
l'uniforme de général de la garde nationale et celui de 
général de l'armée. — Mais alors, dit M. Thiers, com- 
ment voulez-vous que nous fassions, moi ou tout autre, 
quand nous serons appelés à vous succéder ? Ooyez- 
moi, Prince, prenez Thabit du premier Consul. » 

Le Prince n'insista pas et laissa M. Thiers dans la 
croyance qu'il suivrait son avis '. 

Un brusque décret de l'Assemblée nationale fixait au 
10 décembre i8^|8 l'élection du Président de la Répu- 
blique, dans une pensée peu favorable à la candidatiu'c 
du prince Louis-Napoléon. Mais déjà le pays avait ac- 
cordé à l'héritier de ce nom populaire une confiance 
qui grandissait tous les jours-. Cène fut pas une élec- 
tion, mais une immense acclamation du neveu de l'Em- 
pereur. Des communes entières marchèrent au scrutin, 
drapeaux et tamltours en télé, aux cris de Vivc\<tpoh'on! 
et de Vire r/ùiipcrriir ! Des feux de joie étaient j)réi)a- 
i-és en vue d'un succès cei'tain. Kn elfel, le résultat fut 
triomphal i)oiu' le |)rince Louis-Napoh'on. .Sur 7..">i7..')'/| 
sutfrages exprimés, il eu obtint i").V>'i-:^'^<>eontre i.Vi^- 107 
donnés au ciuidiihil oITiciel de l'Assemblée, le général 
Cavaignac, cl Vj'J*' sciilcincnl à un autre général (|iii 



1. CitMU'r;»! l'oiiilc i'i.Kiitv, Sniincnirx. 

2. noiiciir \'r it()\, Xniircdii.r Mrniniri's d'un l>oiirgeoix de Paris. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 5 

n'allait pas tarder à devenir son antagoniste et le chef 
de l'opposition parlementaire contre lui, à Changarnier. 
Ce résultat causa une profonde impression en France 
et en Europe. Les votes avaient été non seulement à 
l'héritier des traditions et des gloires napoléoniennes, 
mais au défenseur de l'ordre et de la sécurité publique 
chaque jour plus menacés. En effet, dans sa proclama- 
tion au peuple, au lendemain de la terrible insurrection 
de Juin, le Prince avait affirmé sa ferme volonté de 
dompter l'anarchie. Il avait dit : « Il est temps que 
les bons se rassurent et que les méchants tremblent. » 
Il avait averti les fauteurs de désordres qu'il ne « recu- 
lerait devant rien » pour rendre la paix au pays '. 

Le 20 décembre i8^|8, après vérification des votes, 
Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale, 
proclama le Prince Louis-Napoléon Bonaparte président 
de la République à dater de ce jour et jusqu'au mois de 
mai i852. Le Prince monta aussitôt à la tribune pour 
prêter le serment exigé par la Constitution. En en des- 
cendant, il alla tendre la main au général Cavaignac 
qui refusa la sienne. La Chambre presque entière fut 
aussi péniblement impressionnée d'un tel mancjue de 
convenances qu'elle avait su gré au nouveau président 
de la République de son acte de haute courtoisie envers 
le vaincu du scrutin du lo décembre. Puis Louis-Napo- 
léon, accompagné du bureau de l'Assemblée et d'un 
grand nombre de représentants, se rendit en grande 
pompe à l'Élysée-Bourbon alTecté à sa résidence. Sur 
son passage, la foule l'acclama avec un indicible enthou- 
siasme. Le peuple obstruait les rues. C'est ainsi que le 
neveu du grand Empereur entra dans ce palais oii, 
trente-trois ans auparavant, l'oncle avait signé son abdi- 
cation. 
Dès qu'il fut à l'Elysée, celui qu'on appelait déjà le 

1. De Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



8 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Prince-Président commença à s'entourer d'hommes 
dévoués à sa cause. Jusque-là, les (iirardin, les Thiers 
et les autres ambitieux du pouvoir avai(Mit pu s'imagi- 
ner qu'il abandonnerait en leurs mains plus exercées 
la direction des affaires de l'État. Sa rareté de parole, 
son apparent embarras avaient trompé plus d'un politi- 
cien. Dans les salons légitimistes du faubourg Saint- 
Germain, son regard voilé le faisait irrévérencieuse- 
ment comparer à un perroquet malade. Disposant d'une 
grande force par ses journaux et son autorité dans la 
presse, Emile de Girardin avait fait une guerre impi- 
toyable à l'élection de Cavaignac. Avec le général, 
s'était-il dit, a])order le pouvoir est difticiie, s'y mainte- 
nir impossible. Avec un homme connu par ses excentri- 
cités, par les coups de tête de Strasbourg et de Boulo- 
gne, probablement inhabile à la pratique des affaires 
])ubliques, il sera facile de se faire accepter et de con- 
server une part importante d'autorité, l'ruslré dans ses 
espérances, il ne pardonna jamais au neveu de l'Em- 
pereur d'avoir été sa dupe. Le 20 décembre, le soir de 
la nomination du ministère, il disait à la princesse Bac- 
ciochi : 

« Le Président n'a plus qu'à trouver le moyen de se 
débai-rasser de moi, car je n'ai plus, moi, qu'à chercher 
à le renverser et je ne m'en ferai pas faute. » 

Ce fut le moment où ceux qui, en travaillant pour le 
prince Louis, n'avaient compté travailler que pour eux, 
commencèrent à ouvrir les yeux et à déserter l'Elysée. 
Orléanisteset légitimisteslabandonnèrent. Maisles gens 
désireux de voir quehjue chose de stable s'établir en 
France, les habitants <les campagnes où le nom du grand 
Empereur était si populaire, les vieux débris des armées 
de l'P^mpire, les fils des soldats d'Austerlilz et de Wa- 
terloo, tout ce qui était employé par le gouvernement 
de la Présidence habilement choisi par les ministres du 
Prince, enhu l'armée basée sur le principe autoritaire, 



LES PRELIMINAIUES DU COUP D ETAT 7 

demeuraient acquis à la cause de l'héritier de Napo- 
léon P"" ^ 

Pour les observateurs attentifs, le Prince resta une 
énigme. Peu de personnes, à coup sûr, ont pénétré cetle 
impénétrable nature. Le temps, les grandeurs, le mou- 
vement considérable qui se fit autour de lui, lorsqu'il 
devint empereur, ne modifièrent sensiblement ni ses 
apparences premières, ni sa nature elle-même. Son ins- 
truction déjà solide, se compléta par la pratique des 
hommes et des choses ; les manifestalions de sa pensée 
prirent un caractère d'élévation qui devint la véritable 
éloquence. Ses proclamations, ses discours du trône, 
toujours ses œuvres personnelles, montrent en lui 
l'homme d'État philosophe. Président ou empereur, 
Louis-Napoléon ne se départit jamais de sa douceur,- 
de sa bienveillance, ni surtout de sa bonté qui resta le 
trait saillant de son caractère. 11 ne se défit pas plus de 
son indifférence, et l'opiniâtreté qu'on rencontra parfois 
en lui ne devint point, à vrai dire, cetle réelle fermeté 
qu'on s'est plu à lui croire. Son imagiuation ne subit 
point l'effet ordinaire de l'âge, elle resta son principal 
écueil et c'est à la prédominance trop exclusive de cette 
faculté qu'on doit attriouer les fautes principales de 
son règne. Dans les graves événements, on put admirer 
son sang-froid et sa complète possession de soi-même. 
Dans les dangers suprêmes, en face de la mort, on le 
trouva toujours impassible et courageux jusqu'au dédain 
du péril '-. 

Dès son avènement au pouvoir, Louis-Napoléon fit 
nommer vice-président de la République un brave et 
honnête homme, M. Boulay de la Meurthe, dévoué à la 
cause bonapartiste. Le ministère constitué sous la pré- 



1. Histoire anecdolique du Second Empire, par un ancien fonc- 
tionnaire. 
2,' M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



8 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

sidence du célèbre avocat, Odilon Barrol, se composait 
d'hommes choisis dans les nuances modérées de l'As- 
semblée. A la léle de sa maison militaire, le Prince-Pré- 
sident avait nommé, comme premier aide de camp, son 
ancien compagnon de l'alfaire de Strasbourg et de la 
Cour des Pairs, le colonel Vaudrey. Il avait choisi en 
outre comme officiers d'ordonnance les commandants 
Fleury, Edgard Ney et de Béville, les capitaines Lepic, 
de Menneval, Petit, de Toulongeon et Laity. Depuis 
quelques mois déjà, le commandant Fleury, du 3'' spa- 
his, en congé à Paris, était entré avec lui en relations 
intimes et quasi quotidiennes. Après avoir été reçu des 
plus courtoisement à l'hôtel du Rhin où log-eait Louis- 
Napoléon, il était déjà devenu son aide de camp de fait et 
le confident de tous ses projets. Il avait ardemment pro- 
pagé le nom du Prince dans l'armée et l'avait fait accla- 
mer, au cours des promenades à cheval où il l'accom- 
pagnait, par des régiments que le hasard leur faisai 
rencontrer. Persuadé du succès qui attendait le Prince 
lors des élections du lo décembre, il avait, par avance, 
tout fait préparer à l'Elysée pour le recevoir. Le piquant 
de l'alTaire, c'est que les aides de camp du général Ca- 
vaignac, non moins convaincus de la réussite de leur 
chef, s'étaient abouchés, comme le comnuindant Fleury, 
avec le directeur du garde-uKMible, M. de la Rozerie '. 
Aussi le Président fut-il agréablement surpris, en ar- 
rivant à l'ÉIysée, de trouver tout organisé, comme dans 
une résidence accoutumée. Les valets de pied, à la 
livrée impériale, étaient rangés dans l'anlichambre. Le 
suisse frappait le sol de sa hallebarde, et les huissiers 
étaient à leur poste, aux portes intérieures. On avait 
égalemcîut pré[)aré un grand coupé aux armes et aux 
couleurs impériales qui venait de la princesse de Lie- 
ven. CiiWc voiture, «"onduite par un ancien cocher du 

1. (;ômM-;il i()iiit(! l'i.KVuy, Sinivcnirs. 



LES PBELIMliXAIRES DU COUP D ETAT 9 

Roi — le même Ledoux que nous verrons conduire 
l'Empereur le soir de l'allentat d'Orsini — et montée 
par deux valets de pied de haute (aille, était attelée 




Les trois neveux du grand homme élus représentants 
du peui)le : Jérùme-Napoléon, Louis-Napoléon, prince 
Murât. (Lithographie populaire du temps.) 

d'une très belle paire de chevaux achetée au g-énéral 
Cavaignac qui, par une particularité assez étrange, 
l'avait acquise à la vente du duc d'Aumale, après que 
celui-ci avait dû, en février, quitter brusquement Alger. 
Le Président passa bientôt dans les Champs-Elysées 



10 LA SOCIETE DU SECOiND EMPIHE 

la revue des troupes de Paris et des environs. Ainsi que 
le craignait M. Thiers, Louis-Napoléon se présenta de- 
vant Tarmée avec l'uniforme de général de la garde na- 
tionale. Quand il apparut monté sur sa magnifique ju- 
ment qu'il avait ramenée d'Angleterre, avec l'air martial 
et gracieux d'un grand cavalier, il y eut un frémisse- 
ment dans la foule et un enthousiasme indescriptible 
dans les rangs des soldats. Son visage inconnu pour 
ainsi dire, attirait d'autant plus les regards que les cari- 
catures l'avaient indignement travesti. Chacun sem- 
blait fier d'avoir contribué et concouru à l'élection d'un 
chef que la nation venait de se donner, malgré les efTorts 
du Gouvernement. 

Cette revue fut donc un immense succès pour le Prince. 
Lorsqu'au défilé, sur la place de la Concorde, il s'avança 
au devant du vénérable général Petit pour lui serrer la 
main, une acclamation unanime accueillit cette pensée 
touchante du neveu de l'Empereur, honorant à son tour 
le vieux soldat que son oncle avait immortalisé, en le 
serrant dans ses bras lors de la célèbre scène des adieux 
de Fontainebleau. 

Le soir, un plaisant disait dans un club : « Mais il est 
fort bien le prince Louis-Napoléon ! Oui disait donc 
qu'il n'avait })as d'esprit? Il a ramené de Londres la plus 
belle femme et le plus beau cheval du monde ' ! » 

En elTel, le Président était en relations très intimes, 
depuis que!(|ues années, avec une Anglaise, miss Ho- 
ward. D'une beauté hors ligne, d'une pureté de traits 
sans pareille, d'une prestance noble et gracieuse, avec 
une taille admirable, c'était une magnifique personne 
sur le compte de laquelle, à première vue, l'on pouvait 
se méprendre. Très à la mode à Londres, renommée 
pour ses attelages et son installation, très admirée au 
Park et à la chasse comme la plus brillante des cava- 

1. (jéiiéial coiiile l'Li-.ir.v. Sourciiirs. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT U 

Hères, elle jouait un rôle exceptionnel dans ce monde 
de convention que l'on appelait la haute fashion. A sa 
table, elle réunissait les hommes les plus marquants de 
l'aristocratie : le comte d'Orsay qu'on avait surnommé 
« le roi des Français » à cause de son immense noto- 
riété en Angleterre, le duc de Beaufort, lord Chesler- 
field et dix autres grands élégants. Présenté par son ami 
le comte d'Orsay, Louis-Napoléon n'avait pas tardé à 
devenir un de ses hôtes les plus recherchés et les plus 
assidus. L'exilé impérial que ses aventures signalaient 
à l'attention publicpie, le Prince qu'entouraient de leurs 
sympathies respectueuses les plus grands noms d'An- 
gleterre, avait frappé l'imagination de miss Howard, 
inflammable comme celle de toutes les femmes de son 
pays. Silencieux et grave d'abord, tout h ses pensées 
sérieuses, le Prince subissait bientôt Ui loi commune et 
se livrait avec d'autant plus d'ardeur au charme d'une 
séduisante affection, que celle qui l'inspirait semblait 
elle-même la partager. Des relations étroites existaient 
entre le Prince et miss Howard lorsque éclata la révolu- 
lion de Février. Soit dévouement, soit ambition, soit 
tendresse, la charmante Anglaise, un beau matin, dé- 
clara tout net à son amant qu'elle le suivrait en France, 
qu'elle se ferait sa servante et que pour lui elle renon- 
cerait à son luxe, à ses succès, à ses triomphes. Quel- 
ques jours après le départ du prince, elle venait en 
effet à Paris s'installer très modestement à l'hôtel Meu- 
rice ^ . 

Le Prince recevait deux fois par semaine à l'ÉIysée. 
En dehors des hommes du Parlement, il connaissait 
très peu de monde. Ce fut à l'initiative de sa maison 
militaire que fut laissé le soin de faire des invitations, 
chacun ayant carte blanche. Dès le premier soir, la fa- 
mille impériale, le corps diplomatique, les étrangers de 

1. Général comte Fleury, Souvenirs. 



12 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

dislinclion donnaient un aspect très aristocratique aux 
salons de l'Elysée. A la deuxième réception, le palais était 
trop petit pour contenir la foule. L'élite de la société 
légitimiste, surtout, s'y donnait rendez-vous. Les plus 
grands noms avaient demandé à être présentés. 

Le général comte Roguet, fils du général de l'Empire, 
auteur de mémoires estimés, avait remplacé le colonel 
Vaudrey, mort peu après son entrée en l'onction. Ce 
brave général remplissait les fonctions de premier aide 
de camp, qui consistaient à centraliser le service, mais 
n'avait véritablement aucune autorité sur les ofliciers 
de la maison militaire. Par son insouciance des choses 
du monde, il commettait parfois de risibles bévues. Un 
jour qu'il était de service à l'Elysée, le Prince qui venait 
de descendre de cheval lui demanda s'il était venu quel" 
que visite en son absence : « Oui, Monseigneur, plusieurs 
personnes se sont présentées, entre autres le marquis de 
Marchioness : il s'est inscrit sur le livre. — Donnez, 
dit le Prince, en souriant et il lut: The marquis and Ihe 
marchioness of A'ilshury. Le bon général avait tout em- 
brouillé et n'avait pas compris l'insci'iption du marquis 
et de la marquise. Le soir, le Président en riait encore 
pendant qu'il recevait ses vieux amis de Londres <jui 
étaient venus tout exprès pour lui rendre hommage ^ 
Un des grands attraits du Président de la République, 
c'était sa parfaite connaissance, non seulement des 
choses, mais encore des hommes de son temps. Un 
prince de son ûge, (jui n'eût pas quitté le pavillon de 
Marsan, eût été moins instruit, peut-être, de tant de 
caractères si divers et de passions si diirérentes. Le 
prince Louis-Napoléon n'était pas moins heureux dans 
les honneurs qu'il savait rendre aux gens de mérite et 
(h; talent. A peine; à Paris, son premier soin fut de faire 
une visite à Déranger. Un romancier populaire à tous 

1. Général comte I'Lkukv, Suiu'cuirs. 



LES PRELIMINAIRES Dl" COIP D ETAT 13 

les titres, Balzac, se mourait en silence. Le Président 
de la République envoyait, chaque jour, savoir de ses 
nouvelles. Il avait appris à le connaître, à l'aimer dans 
les loisirs d'une longue captivité. « Je lui dois beau- 
coup, disait-il. Il fut longtemps la consolation ou, tout 
au moins, l'oubli de mes peines '. >> 

Dès les premiers jours de sa présidence, le prince 
Louis-Napoléon avait fait rétablir son oncle Jérôme Na- 
poléon, l'ancien roi de Westphalie, sur les contrôles de 
l'armée comme général de division et il lui avait donné 
le gouvernement de l'Hôtel des Invalides. Il avait ensuite 
nommé à l'ambassade d'Espagne son cousin Napoléon, 
fils de Jérôme. Celui-ci était bien connu pour ses opi- 
nions démocratiques. Elevé à l'école militaire de Wur- 
temberg par les soins de son oncle, le roi, frère de 
sa mère, doté d'une pension de 3o.ooo francs par le 
souverain, il vivait de cette pension qu'il cumulait avec 
les 80.000 francs de son ambassade. Mais, s'étant 
avisé un jour d'écrire à son oncle une lettre où il 
faisait parade de ses opinions avancées et qu'il signa 
le citoyen Bonaparte, l'oncle lit savoir au neveu que, 
comme il croyait qu'il serait indigne à un démocrate 
desonespèce de grever plus longtemps la cassette d'un 
tyran, sa pension était supprimée. Bientôt, le prince 
Jérôme-Napoléon dut quitter son ambassade et revenir 
à Paris. Il alla habiter aux Invalides un petit apparte- 
ment dépendant de celui de son père, gouverneur 
de l'Hôtel. Un profond dissentiment le séparait de son 
cousin, le Prince-Président et le conduisit à une opposi- 
tion manifeste contre la politique de celui-ci -, 

Déjà, Louis-Napoléon voyait, dans les milieux parle- 
mentaires, des adversaires se dresser et se grouper 
contre lui. A mesure qu'il affermissait son autorité et 

1. Docteur Véron, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris. 

2. Histoire anecdotique du Second Empire, par un ancien fonc- 
tionnaire. 



14 L\ SOCIKTE DU SECOND EMPIRE 

que grandissaient ses chances d'avenir, ces légitimistes, 
amis peu sincères de la veille, qui n'avaient envisagé 
en lui qu'un rempart contre les dangers de la démago- 
gie, acceptaient de moins en moins l'idée de s'associer 
au mouvement populaire qui, en lui donnant près de 
six millions de voix, l'avait sacré empereur. Quand le 
vaisseau va sombrer, l'on reçoit le salut d'où qu'il vien- 
ne. Mais le beau temps revenu, chacun veut reprendre le 
gouvernail. Si le ministère, composé en grande partie 
des lieutenants des divers partis parlementaires et mo- 
narchiques se réservant l'avenir, donnait certaines garan- 
ties conservatrices à la France et à l'Europe, il était loin 
de répondre aux aspirations déçues de l'Assemblée. 

Battue dans la personne de son candidat de prédilec- 
tion par le vote écrasant du lo décembre, mais restée 
puissante par sa majorité, cette Assemblée ne voulait ni 
désarmer ni se dissoudre. Elle ne pouvait admettre que 
le Président eût choisi plusieurs doses ministres en dehors 
d'elle, ne voulant pas comprendre que la minorité de la 
Chambre représentait la majorité dans le pays. De là 
une incompatibilité et un antagonisme profonds entre 
un pouvoir acclamé de la veille et une assemblée <^ieillie 
depuis dix mois dans le piétinement de la défaite \ 

En même temps qu'augmentait la popularité du 
Président, grandissait l'impopularité de l'Assemblée 
Constituante. Une foule de pétitions et de propositions 
demandaient qu'elle se reliriît pour faire place ù une 
représentation plus fidèle du vœu populaire. Le 27 mai 
i<S^i<), elle se S'-parait, et, le lendemain, l'Assemblée Lé- 
gislative venait siégera sa pLice. Peu de temps après, 
le 3i octobre, un nouveau ministère était constitué. 
Louis-Na|)oléon s'en réserva la j)r(''si(leiice.Ce ministère 
se composait en majeure partie d'honuiies nouveaux 
])aiini lesquels figurait celui qu'on devait plus tard 

1. riéiiôral coinlc l'i.F.uitv, Sourenirs. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 15 

appeler le « vice-empereur )),I\1. Rouher. Tout jeune avo- 
cat, ignoré à Paris mais bien posé au barreau de Riom, 
il venait d'être mis en lumière auprès du Prince par le 
comte de IMorny qui l'avait distingué en Auvergne et 
s'était fait son chaud protecteur. 

C'est dans le courant de l'année 18^9 que ce dernier, 
fils de la reine Hortense et du comte de Flahaut, de- 
manda pour la première fois une entrevue au Prince. 
Les deux frères n'avaient jusque-là fait que s'entrevoir. 
Le comte de Morny, ruiné à la révolution de 1848, se 
tenait à l'écart, ou plutôt sur la réserve, encore indécis 
sur la ligne de conduite qu'il avait à tenir. Très engagé 
dans la politique orléaniste, par suite de ses relations 
intimes avec 3L Guizot et les princes, il lui fallait un 
peu de temps avant de rompre en visière avec les chefs 
du parti parlementaire, dont il avait été, bien qu'arrivé 
très jeune à la Chambre, un des influents coryphées. 
D'un autre côté, son hésitation était entretenue par la 
crainto où il était que son frère désirât ne pas afficher 
avec lui des liens trop étroits. Le Prince, s'élevant au- 
dessus des justes susceptibilités que pouvait soulever 
la demande d'audience du comte de .Morny, le reçut 
avec une atïectueuse bienveillance, sans autre explica- 
tion ni autre démonstration qu'une cordiale poignée de 
main. Néanmoins, sans se le dire, sans aucun épanche 
ment, les deux frères avaient scellé tacitement un pacte 
d'alliance auquel ils sont restés tous deux fidèles jus- 
qu'au tombeau K 

Né en 1811, M. de Morny avait servi quelque temps 
dans l'armée d'Afrique. Officier démissionnaire, il 
s'était occupé d'industrie; puis il était entré à la Cham- 
bre des députés comme candidat ministériel, M. Guizot 
étant président du Conseil. En i85i, il était plus connu 
comme homme du monde et comme habitué de la 

1. Général comte Fi.F.rp.v. Souvenirs. 



]r. LA SOCIETE DU SECONn EMPIRE 

liourse que comme homme politique. Il était aimable, 
fascinateur, audacieux, sceptique, merveilleusement 
organisé pour briller dans la société moderne. Dès 1849, 
il disait à un personnage qui depuis a souvent répété 
ce propos : « Tout ceci finira par un coup d'État et c'est 
moi qui le ferai. Quand vous me verrez arriver au mi- 
nistère, vous pourrez dire : C'est maintenant. » Et de 
fait, il entra au ministère dans la nuit du 1®' au 2 dé- 
cembre, quelques heures avant la mise à exécution '. 

Après les élections partielles du 10 mars i85o qui 
avaient amené à la Chambre les principaux représen- 
tants du socialisme sous la bannière de Ledru-RoUin, 
les conservateurs furent saisis d'épouvante. Les Bur- 
graves, comme on appelait alors les chefs des partis 
royalistes, se voyant menacés dans leur sécurité, de- 
mandèrent une entrevue au Prince pour conférer de 
la situation et ofiVirent leur concours. Les pluséminents 
d'entre eux, Thiers. Mole, Montalemberl, Berryer, le 
duc de Broglie, le général de Saint-Priest se réunirent 
à rKlysée. Rien ne fut décidé. Peu après, ces mêmes 
Burgrares intriguaient de plus belle à la Chambre et 
faisaient présenter la fameuse loi du 3i mai, restrictive 
du sufTrage universel et foncièrement antipathique aux 
idées, aux intéi'èts et aux doctrines du Prince. Encou- 
ragés dans leur guerre sourde par l'attitude équivoque 
du général Changarnier qui flattait tous les partis sans 
rompre avec l'Elysée, ils venaient d'ouvrir la phase 
décisive de la lutte entre l'Assemblée et le Président. 

Pour celui-ci, le moment d'agir approchait. Le géné- 
ral Changarnier avait donné à un député légitimiste, 
particulièrement autorisé, le marquis de La Rochejac- 
quelin, les assurances les plus explicites de son dévoue- 
ment à la cause du comte de Chambord. Il avait dé- 
claré que, le cas échéant, il mettrait son éj)ée au service 

1. Eugî:ne Tknot, Paris en décembre 18.">1. 




Le Prince Louis-Napoléon à a5 ans 
fin promenade aux environs d'Arenenberg 

{Cabinet des Estampe».) 



LES PRELIMINAIRKS DU COUP D ETAT 17 

de la légitimité. On décida dans les conseils de l'héri- 
tier des Bourbons qu'on se tiendrait prêt à profiter des 
événements. Le parti orléaniste avait eu, lui aussi, sa 
manifestation. Un triste événement en avait été la 
cause naturelle : le roi Louis-Philippe était mort à 
Claremont, et un très grand nombre de personnages 
importants s'étaient rendus à ses funérailles. Les uns 
avaient proposé un rapprochement entre le comte de 
Ghambord et les princes d'Orléans. Les autres, considé- 
rant comme périlleux le rétablissement de la royauté, 
posaient pour i852, Louis-Napoléon n'étant pas rééli- 
gible, la candidature du prince de .Joinville, dont les 
opinions libérales étaient connues, à la présidence de 
la République. 

Le Prince-Président suivait, sans s'en inquiéter, 
ces manœuvres naturelles des anciens partis cherchant 
à retrouver une couronne. Il avait conscience de sa 
force, mais il ne dédaignait cependant pas les moyens 
qui pouvaient l'augmenter. Révision de la Constitution, 
rééligibilité du président de la République, appel au 
peuple, tel était son programme. Il résolut d'aller le 
soumettre aux populations qui l'avaient élu et se mit en 
route, le lo août, pour aller visiter Lyon, Marseille, la 
r.Gurgogne, l'Alsace et la Normandie. Ce voyage fut 
une longue acclamation en même temps qu'une énergi- 
que protestation des villes et des campagnes contre les 
mauvais procédés de la Chambre. Mais, loin d'être une 
leçon et un avertissement pour elle, ces manifestations 
populaires, au lieu d'amener une détente dans la situa- 
tion, n'avaient fait que l'envenimer '. 

En se séparant, le ii août, la Chambre avait laissé 
derrière elle une commission de permanence qui eut 
pu mieux s'appeler : de surveillance, car elle avait à 



1. Général comte FLEunv; de Maupas; Granier de Cassagnac. 
Histoire de la chute de Louis-Philippe. 

I 2 



18 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

surveiller les faits et g-esles du Prince et à convoquer 
rAssemblée à la moindre apparence de danger. Les 
représentants les plus en vue et les plus hostiles à Louis- 
Napoléon en faisaient partie : le général Changarnier, 
le général Lamoricière, le général de Lauriston, Thiers, 
Berryer, de Lasleyrie, de Saint-Priest. Un jour, les 
susceptibilités de la commission de permanence, déjà 
éveillées par les manifestations du voyage présidentiel, 
furent vivement irritées. Le Prince avait passé, le lo oc- 
tobre, une revue à Satory. Il avait été salué, avec plus 
d'enthousiasme encore que d'habitude, des cris de Vive 
Napoléon ! et }ive F Empereur ! par l'armée et par une 
population immense qui se pressait sur le plateau. En 
outre, un contraste auquel on n'était point habitué 
avait ét(' remarqué au cours du défilé. La cavalerie 
avait acclamé le Prince-Présidenl avec un redoublement 
d'ardeur; plusieurs régiments d'infanterie avaient, au 
contraire, défilé en observant un religieux silence. 

D'où pouvait venir cette diflércnce, cette nouveauté? 
On savait que ces régiments restés silencieux étaient 
précisément ceux qui manifestaient pour le Prince les 
sympathies les plus vives. Une enquête immédiate 
apprit que le général Neumayer, Vallerego du comman- 
dant en chef de l'armée de Paris, le général Changar- 
nier, avait enjoint à plusieurs colonels de donner l'ordre 
à leurs régiments d'observer, lors du défilé, un silence 
absolu. L'attitude nettement opposante du général 
Changarnier fut encore précisée par son ordre du jour 
du 2 novembre iS5o, enjoignant aux troupes placées 
sous son commandement de « s'abstenir de toute mani- 
festation et de ne proférer aucun cri sous les armes ». 
C'est à la même époque (|ue se place un incident (jui va 
nous montrer le commandant en chef de l'armée d(; 
Paris conspirant ouvertement contre le gouvernement 
et la liberté du Prince. Odilon Harrot se trouvait à 
Mortcfonlaine, lorsque M. de Ponlalba, aide de camp 



i 



LES PRELlMli\AlRi:S DU COUP D ETAT 19 

du général Changaniier, vint y apporter un billet de ce 
général, dans lequel il le conjurait de venir de suite à 
Paris. 

« Les conjonctures sont devenues excessivement 
graves, écrivait-il, votre présence est absolument néces- 
saire. » 

Odilon Barrot crut le moment de la crise arrivé et 
n'hésila pas : la chaise de poste que M. de Ponlalba 
avait amenée le conduisit à Paris. Arrivé à minuit, il se 
rendit aussitôt chez le général qui lui dit : 

— Gomme, d'un moment à Taulre, l'action peut com- 
mencer, je me suis permis de vous réclamer dans votre 
retraite. C'est à qui de nous deux, Louis-Napoléon ou 
moi, prendra l'initiative... 

— Mais vous étes-vous assuré du concours du préfet 
de police ? demanda Odilon Barrot. 

— Oh ! je suis sûr de (larlicr, il est lout à moi... Sur 
la demande que je lui ai carrément adressée, s'il était en 
mesure d'arrêter le Président, il m'a répondu que, quand 
je lui en donnerais Toi'dre, il le mettrait dans un panier 
à salade et le conduirait sans plus de cérémonie à Vin- 
cennes. 

Odilon Barrot se récria, en faisant .observer que (^ar- 
lier n'avait sans doute eu rien de plus pressé que d'aller 
rapporter cette conversation à Louis-Napoléon. 

— Tant mieux, répondit Valazé, l'aide de camp du 
général, nous sommes bien aise qu'on sache à l'Elysée 
ce que nous pouvons faire. 

— Ou'altendez-vous donc i)our en finir ? demanda 
alors Odilon Barrot. 

Et Changarnier de répondre : 

— Oh ! je n'attends qu'une signature de Dupin '. 

La révocation du général s'imposait et ne pouvait 



1. Président de l'Assemblée. Odilon Barrot, Mémoires pos- 

! h unies. 



20 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

être différée. A sept heures du matin, le commandant 
Fleury se rendit en uniforme chez lui, au Carrousel. 
Ainsi que l'avait prévu le Prince, Chang-arnier était 
encore couché. Après quelques instants (l'attente, le 
commandant fut introduit près de lui dans son cabinet, 
par un simple planton de service. Le général était très 
pâle et très nerveux : 

— Vous avez une communication à me faire, com- 
mandant? 

— Oui, mon général. 

Après avoir lu la lettre du Président, rapidement et 
avec une émotion très visible, le général Ghangarnier 
dit à Taide de camp : 

— Votre prince reconnaît singulièrement mes ser- 
vices. 

Le commandant Fleury resta silencieux devant cette 
observation qui ne permettait pas de réponse. Il se borna 
à dire : 

— Mon général, vous n'avez pas d'ordre à nie donner ? 
Alors, avec une colère conteniu) : 

— Non, vous savez bien (jue je n'ai rien à dire, si ce 
n'est que je vous accuse réception de ma destitu" 
tion '. 

Si le Prince-Président s'était décidé à cette révocation, 
c'est qu'il n'ignorait rien des engagements de Changar- 
nier avec tous les partis et des preuves de l'ordre donné 
par ce général aux troupes de Paris de tirer sui- lui. s'il 
tentait de sortir de l'Elysée pour se transporter aux 
Tuileries. Le comte Saint-Mars avait fait connaître cet 
ordre qui lui avait été donné -. Le jour où Changarnier 
fut démis de ses fonctions, les fonds publics haussèrent 
et un certain apaisement sembla se faire dans les es- 
j)rits. Dans le monde des affaires, à Paris comme en 



1. ('iiMK'r.'il «'oiiilc Fm'.i;i!Y, SouvenirH. 

2. ('.oiulc IIoitACE ui: ViiiL-CASJKL, Mcnioircs. 



LES PRELIMINAIRES RU COUP D ETAT 21 

province, la chute du général fut envisagée avec satis- 
faction et avec l'espérance que, l'antagonisme cessant, 
Louis-Napoléon allait reconquérir la plénitude de son in- 
fluence et de ses forces. Chez les parlementaires, la des- 
titution du général protecteur avait, au contraire, avivé 
toutes les colères. 

Aussi, le 10 janvier i85i, l'Assemblée entama-t-elle 
une attaque décisive contre le pouvoir exécutif. Le 
Président lui avait fait proposer de porter de 600.000 
francs à 3 millions les frais de représentation du 
chef de l'État. Les royalistes s'allièrent à la Montagne 
pour amener le refus de cette dotation. M. Thiers se 
montra dans ce débat l'un des plus passionnés agres- 
seurs. « Il y a, dit-il, dans un élan de singulière fran- 
chise, des moments où il faut craindre pour le pouvoir. 
Aujourd'hui, le mouvement des esprits est vers le pou- 
voir : on n'a pas à craindre pour lui. Il n'y a en face de 
lui que l'Assemblée qui n'a, elle, qu'une force morale. Si 
elle faiblit, c'en est fait d'elle, elle disparaît. 11 n'y a 
qu'un pouvoir. Après la chose, le mot viendra quand 
on voudra : l'Empire est fait. » 

Une rage d'opposition aveugle s'est emparée des re" 
présentants. Ils ne cessent d'entraver le gouverne- 
ment dans sa marche et parlent de mettre le Prince en 
accusation. Ils sont tombés dans le plus complet dis- 
crédit auprès de l'opinion publique et le peuple ne les 
désigne plus que sous le terme méprisant de « vingt- 
cinq francs ». En revanche, la popularité du Prince- 
Président s'accroît de jour en jour. Au lendemain du 
refus de la dotation, il reçoit des offres d'argent et 
d'avances de toute nature, témoin ce billet sans façon 
d'un marchand de vins enthousiaste : 

(( IMonseigneur, 
« Je mets à votre ordre cinquante mille bouteilles des 



22 I-A SOCILTH nu SECOND EMPIPE 

meilleurs vins de la Champagne et vous me payerez 
quand vous voudrez '. » 

Le 21 janvier, surgit une nouvelle cause d'irritation 
contre le Président de la République. L'Assemblée natio- 
nale avait nommé une commission pour étudier la ques- 
tion du haras de Saint-Cloud. Comme cette commission 
traversait le parc de cette résidence louée au Président, 
un gardien s'opposa à ce que cette fraction de la souve- 
raineté nationale déléguée pour visiter un haras passai 
par une allée réservée. Insistance de la commission qui 
tonne enfin par dix voix plus ou moins harmonieuses : 

— Nous sommes des représentants. 

A cette foudroyante accusation de qualités, le gardien 
répond sans se déconcerter : 

— Raison de plus ^. 

Pendant toutes ces querelles, pendant toutes ces 
agressions, Louis-iXapoléon reste impassible et paraît 
attendre du bon sens du pays une pression suffisanti* 
pour peser sur les décisions de la Chambre. On trouve- 
rait sûrement le salut dans la revision de la Constitu- 
tion que demandent les Conseils généraux et que ne ces- 
sent de réclamer les pétitionnements envoyés des quatre 
coins de la France. Mais, pour que la revision soit votée, 
il faut, conformément à l'article 68 de la loi, obtenir une 
majorité des trois quarts de voix. Condition absurde 
qui met la représentation nationale en opposition avec 
les sentiments exprimés par la majorité de la nation- 
En apparence, tous les partis disent vouloir cette revi- 
sion, mais au fond tous la redoutent, parce qu'ils sen- 
tent bien qu'elle tournerait contre eux, à l'avantage du 
Président. 

Celui-ci fit, le ;>7 janvier, une dernière tentative de 

1. Cité par le docfeiir Vkron, Nouveaux Mémoirex d'un hour- 
geois de Paris. 

2. r.ornie IIoiîacf. ni-: Viel-Castel, Mémoires. 



T.ES PRKLIMINAIRKS DU COUP D ETAT 23 

concilialion, en constituant un nouveau ministère dont 
le premier acte l'ut la reconnaissance et le maintien de 
la loi du 31 mai. Ce ne fut qu'une accalmie. Une grande 
violence présida aux discussions sur la revision de la 
Constitution. Se croyant la mission exclusive de proté- 
ger l'Assemblée, le général Changarnier déclarait du 
haut de la tribune au ministre de la Guerre, le général 
Randon : « Personne n'obligera nos soldais à marcher 
contre la loi et contre cette Assemblée. Dans cette voie 
fatale, on n'entraînerait pas un bataillon, pas une es- 
couade, et on trouverait devant soi les chefs que nos 
soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir 
et de rhonneur. Mandataires de la France, délibérez en 
paix ! » 

Falloux. Cavaignac, Michel de Bourges, Berryer pren- 
nent la parole à leur tour. Celui-ci demande la revision 
de la Constitution dan? la crainte d'une réélection illé- 
gale, mais inévitable à ses yeux, do Louis-Napoléon. Il 
le montrait alors dominant absolument la situation, 
maître du pays, maître de tout. Puis, nouveau venu 
dans la politique, Victor Hugo entreprit dans un dis- 
cours préparé et mal préparé, d'enseigner leurs droits 
et leurs devoirs aux divers partis de la Chambre. C'était 
un médiocre orateur royaliste ; on chercherait en vain, 
dans ces paroles inattendues, les anciennes croyances 
du poète lyrique racontant au monde attentif la Nais- 
sance du duc de Bordeaux, et la Mort du roi Charles X. 
La transformation était si complète, si surprenante, que 
l'avocat général Foucher, beau-frère de Victor Hugo, 
disait, en l'entendant parler : u II faut qu'il soit devenu 
fou depuis huit jours ^ » 

Au vote, la proposition de revision de la Constitution 
ne put réunir que la majorité ordinaire, mais, n'ayant 
pas pour elle la majorité constitutionnelle, elle ne put 

1. TiocicnvYtROv, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris. 



24 LA SOCIETE DU SECOND EMPIPE 

être adoptée. Néanmoins, il ne restait rien d'une con- 
stitution condamnée par le pays, contlamnéc par la 
Chambre elle-même à une majorité de \ffi voix sur 
72'j votants et qui ne devait la i)rolonmation de sa pré- 
caire existence qu'à une exigence excessive du législa- 
teur et à la modification des règles ordinaires des votes 
des Assemblées. 

Il fallait un dénouement à ce duel entre le Président 
et la Chambre. Bien qu'armé d'une popularité immense, 
Louis-Napoléon se voyait menacé de l'obligation injuste 
(!t illogique de descendre du pouvoir devant le mauvais 
vouloir d'une minorité parlementaire^ minorité infime 
par rapport au pays qui comptait sur lui pour le sauver 
des parlementaires impuissants et surtout des révolu- 
tionnaires ^ 

Encouragée par rinsolu])le conflit des deux pouvoirs, 
la révolution i-elevait audacieusement la tète. Dans un 
banquet des Égaux célébré à Londres à l'occasion de 
l'anniversaire du a^ février, lîlanqui avait porté ce 
toast : « Il ne doit pas rester un seul fusil aux mains de 
la bourgeoisie. Hors de là, point de salut. Les armes et 
l'organisation, voilà l'élément décisif du progrès, le 
moyen sérieux d'en finir avec la misère ! Qui a du fer a 
du pain. On se prosterne devant les baïonnettes, on 
balaye les colonnes désarmées. La France hérissées de 
travailleurs en armes, c'est l'avènement du socialisme. » 
La press(^ dépaitcmcnlale du<< Parti de l'Ordre o poussait 
un grand cri d'alarme: « Le socialisme gagne les pay- 
sans. » Si les chefs parlcmeulairos de la droite se préoc- 
cupaient des empiétements du président de la Ré|)n- 
l)li(|ue, il est incontestable (pie la masse de leurs adlu'- 
rcnts ne voyaient le péril (pic dans le triomphe des 
« rouges » en i8r>2. Les conservateurs, en province, se 
sentaient déi)ordés. Plus ({ue jamais, ils demandaient 

1. M. DE Maupas, Souvenirs du Second Empire 



LKS PRIXIMIXAIHES DU COUP D ETAT 2.". 

un « sauveur ' ». Dans le Gard, le Vaucluse, les Basses- 
Alpes, le Loi, rUcrault, dans les bourt^ades secondaires 
non moins que dans les cités populaires, des réunions 
s'étaient formées qui s'intitulaient Cercle des travail- 
leurs, Cercle démocratique. Cercle national, Cercle phi- 
lanthropique, Cercle montagnard. Un grand nombre de 
journaux démagogiques se fondaient en même temps 




M. (le jMorin . 



pour surveiller et exciter la propagande. Dans l'Ardèche, 
où les sociétés secrètes s'étaient organisées, des assas- 
sinats, des révoltes, des tentatives de meurtre sur les 
gendarmes, affirmaient le travail secret de ces réunions 
funestes. On bntendait ces cris funèbres, écho des plus 
mauvais jours de notre histoire: A bas les blancs! Vive 
les rouges ! Vive Ledru-Rollin ! Vive la guillotine ! Les 
attentats les plus déplorables s'accomplissaient. Le 
ti'ouble était partout-. 

Les cabarets des faubourgs retentissaient de hideux 
refrains où la haine le disputait au déchaînement des 

1. Eugène Ténot, Paris en décembre 1851. 

2. Docteur Vékon, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris'. 



2fi LA SOCIKTE nu SECOND D^rPFRE 

appétits les plus grossiers '. Combien de gens, saisis par 
l'angoisse en les entendant, appelaient alors de tous 
leurs vœux le règne incontesté de Louis-Napoléon et 
la dispersion des politiciens aussi dangereux que ba- 
vards de l'Assemblée ! Malgré son exaltation désordon- 
née et Texagération de ses jugements, Romieu traduisait 
assez exactement l'état de l'opinon publique, quand il 
s'écriait dans le Spectre rouge: « Cette société de pro- 
cureurs et de l)Outiquiers est à l'agonie, et, si elle peut 
se relever heureuse, c'est (ju'un soldat se sera chargé 
de son salut... — bourgeois ! ce n'est pas vous qui 
représentez l'ordre, c'est la force seule qui en est le 
symbole... Le sabre est devenu l'élément civilisateur... 
Je vous dis, ô bourgeois, que votre rôle est fini. De 1789 

1. Le comlc Horace de Viel-Ca^tel a recueilli une de ces 
cliansons saisie à Belleville sur des socialistes qui la chantaient 
avec effusion. La voici : 

Mangeons, mes chers amis, le nez de ces rôacs, 
Qui flepiiis très longtemps, nous traitent en fellahs. 
Mettons le riffle », amis, dans toutes leurs maisons. 
Et faisons-les griller comme un cent de marrons. 
Sur l'ail- du Ira, la, la, etc. 

Hchespierre et Saint-Just étaient <lc hons enfants. 
Ils ont coupé le cou aux riches, aux faignants, 
Jl faut en faire autant à tous les arislos, 
Et nous leur y rinclieronn^'' après leurs menaces. 
.Sur l'air du tra, la, la, etc. 

On n'aura jdus husoiu d'acheter des chevaux. 
Les néacs traîneront liacros et chariots. 
Et lorsque l'un d'eux tomhcra de douleur, 
Avec un gros gourdin on relèvera le farceur. 
Sur l'air du Ira, la, la, etc. 

Tous les démecs et secs auront à l'avenir 
Des poulets, des chajjons, du mouton à plaisir; 
Le picton le meilleur sera pour nos boyaux, 
La lance ° restera pour les vils arislos. 
Sur l'air ilii tia, la, la, de. 

n Riffle (en arget), feu. 
b Grincher, prendre, 
c Lance, mauvais vin. 



LES PREMMIXATRES DU COUP D ETAT 27 

à 1848 il n'a que trop duré. Ouel qu'il soil, le rôle du 
chef est simple. Preudre d'une main feime la dictature 
absolue et se substituer à tous les textes qui nous ont 
gouvernés depuis soixante ans. « 

Un étal permanent d'inquiétude énervait la société 
française. La vie mondaine était paralysée par l'angois- 
sante incertitude du lendemain où se trouvait chacun. 
Un contemporain écrit, au mois de juin i85i : « Cette 
année, on jouit du plaisir de la campagne avec achar- 
nement. On se dit : « Qui sait où nous serons l'année 
« prochaine. » D'un bout de la France à l'autre, les 
populations attendent 1802, comme à l'approche du 
onzième siècle les peuples attendaient l'an 1000 qui 
devait amener la fin du monde'. » Dans la classe 
élevée, les réunions avaient pris un tout autre aspect. Il 
était facile de juger que de grands événements s'annon- 
çaient. On ne s'entretenait que d'un changement prévu. 
Aucune réception mondaine n'avait lieu, mais, outre 
les salons si connus de M. Mole, de Mmes de la Redorte, 
de Tracy et Delessert, il s'en ouvrait de nouveaux, tous 
politiques. Celui de la rue Boissy-d'Anglas fut le plus 
important; il représentait le parti bonapartiste. La 
comtesse Kalergis en faisait les honneurs, avec sa sœur, 
la baronne de Seebach, femme du ministre de Saxe. 
D'une grande beauté, Mme Kalergis s'était donné pour 
rôle de faire des adeptes à son parti. Dans ce salon, se 
faisaient remarquer les comtesses de Hatzfeldt et de 
Contades, toutes deux fdles du général de Castellane, 
ainsi que quelques femmes du monde diplomatique. 

Parmi les hommes autrement nombreux, Alfred de 
Musset était des plus fidèles. Il avait gardé le même beau 
visage de poète; les cheveux blonds seuls avaient un peu 
changé. Mais la tristesse et la soullrance se peignaient 
sur la physionomie si expressive et si noble de cet 

1. Comte HoPACE de Vieî.-Castel, Mémoires. 



2S LA SOCIHTK DU SFXOND EMPIRE 

homme à la sensibilité trop vive. La politique l'intéres- 
sait peu, mais il avait cette passion d'être dans le 
monde qui fait supporter même des conversations vides 
et ennuyeuses \ 

Louis-Napoléon sentait la nécessité de sortir de 
rimpasse où il se trouvait. Il aurait voulu recevoir la 
continuation de son mandat de l'assentiment unanime 
de la nation consacré par la voie légale. Mais il savait 
que ses ennemis ne lui laisseraient pas accomplir cette 
tâche. Seule, une entreprise énergique et hardie pou- 
vait le sauver et sauver le pays avec lui. Il lui fallait 
des hommes nouveaux, audacieux, déterminés, pour 
conduire cette entreprise à bonne fin. Elle demandait 
un organisateur et un chef. Sur qui porter un choix? 
Le commandant Fleury indiqua le général de Saint-Ar- 
naud sous les ordres de qui il avait servi en Afrique. 
Celui-ci était un soldat d'une haute intelligence et d'un 
esprit distingué, doué i\e6 plus brillantes (jualités de 
coup d'œil, de décision et de bravouve et doublé d'un 
gentleman de belle tournure et de manières parfaites. 
Adroitement pressenti par le commandant Fleury qui 
alla le voir à Conslantine, le général de Saint-Arnaud 
accepta le rôle que voulait lui confier le Prince. 
Après vme expédition fort bien conduilc^ en Petite Ka- 
bylie, il arriva à Paris, précédé d'une llatteuse notoriété 
et déjà désigné par l'opinion comme le futur ministre 
de la Guerre. Il en reçut le portefeuille, le 27 octobre. 

C'est répocjue de la rentrée de la Chambre. Les évé- 
nements se pressent, la situation est pleine de périls. 
Un combat à mort se poursuit entre le Président et 
l'Assi^mblée. Les questeurs déposent une proposition 
pour revêlirle président de la Chand)re, Dupin, du droit 
de requérir la force armée (pi'il croira utile à la sûreté 
des représentants et de la faculté de nommer un géné- 

1. CiiAiiLKS ]')0(.iii;r, Mémoires. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 29 

rai en chef à cette armée. C'est la guerre civile en 
germe. Impossible de pousser davantage le Prince aux 
résolutions extrêmes. Changarnier, furieux de n'être 
plus rien, cherche à mettre le feu aux quatre coins du 
pays, pour ressaisir un peu de pouvoir. II est le héros 
d'une croisade de prétendus amis de Tordre contre 
Louis-Napoléon. Mole se rajeunit dans les conciliabules 
des conspirateurs. Thiers envenime la situation. Ré- 
musat et Jules de Lasteyrie l'y aident de toutes leurs 
forces. L'Assemblée se donne le plaisir de conspirer 
ouvertement contre l'Exécutif. On parle d'un complot 
des Burgraves et d'un Directoire qui serait composé 
des trois généraux d'Afrique : Changarnier, Lamori- 
cière, Cavaignac et de deux hommes politiques : Thiers 
et Berryer. Qu'on mette le Président en accusation et 
ce Directoire est fait. Les impatients, les ardents par- 
lent tout simplement d'envoyer le Prince à Vincennes. 
C'est, disent-ils, l'affaire d'un coup de main et personne 
ne s'en apercevra. Les mauvaises ambitions s'agitent. 
Les orléanistes se croient sûrs du succès, les légitimis- 
tes aussi et les socialistes se réjouissent. Le Président 
se décide à la plus grande énergie ^ 

Le pays entier l'y poussait : « Qu'attend le Prince, 
disait-on ? ]\"a-t-il pas donné assez de gages de sa 
patience et de sa longanimité? Lui avons-nous donné 
six millions de sullVages pour ({u'il laisse protester 
notre signature au protit des démagogues ou des poli- 
ticiens? Qu'il balaye l'Assemblée et qu'il fasse rentrer 
sous terre tous ces complots et toutes ces intrigues I » 
L'armée n'était pas moins favorable à un coup d'État. 
Depuis quelques mois, afin de mieux dégoûter du 
régime parlementaire les officiers de Paris, deux gran- 
des loges leur avaient été réservées dans la salle du 
Palais-Bourbon. Ils assistaient à tour de rôle au spec- 

1. Conile lIuRACK de \'iel-Castel, Mémoires. 



;50 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

tacle des séances. Ce n'étaient que cris, vociférations, 
interpellations, au détriment des solutions que le pays 
attendait sur les questions économiques et sociales ^ Le 
commandant en chef de l'armée de Paris, le général 
Magnan, avait réuni dans son salon tous ses officiers 
généraux. « Messieurs, leur avait-il dit, il peut se faire 
que d'ici à peu de temps votre général en chef juge à 
propos de s'associer à une détermination de la plus 
haute importance. Vous obéirez passivement à ses 
ordres. Mais, quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous 
couvrira. Vous ne recevrez pas un ordre qui ne soit 
écrit et signé de moi. Par conséquent, en cas d'insuc- 
cès, quel que soit le gouvernement qui vous demande 
compte de vos actes, vous n'aurez qu'à montrer, pour 
vous garantir, ces ordres que vous aurez reçus. » Puis 
\c plus ancien des généraux convoqués, le général 
Reybell, ayant parlé, au nom de ses collègues, d'un élu 
du peuple qui ferait peut-être un prochain appel à la 
souveraineté nationale et au dévouement de l'armée, 
une chaleureuse acclamation avait couvert ses paroles 
et toute l'assistance avait juré lidélilé et dévouement 
au Prince pour le jour où il lui conviendrait d'agir^. 

Naturellement, ces préparatifs d'actions (Haient ténus 
secrets. Le Président ne s'entretenait de ses projets 
qu'avec de très rares initiés : Saint-Arnaud, Morny, le 
chef du cabinet, Mocquard, le préfet de police Car- 
lier et un ami personnel de longue dal(^ M. de Persi- 
gny, dont il avait pu apprécier maintes fois le dévoue- 
ment, l'intelligence et le courageux sang-froid. M. de 
Persigny était entré dans larmée sous la Restauration 
et élait devenu sous-oflicier de hussards. Sorti le pre- 
mier de l'école de Saumur, il avait (juitté le service 

1. CiiAKLiiS BociiEP, Mémoires. 

2. Général comte Fleury, Souvenirs. Charles Bociier, Mé- 
moires, (".apilaine de Mauduit, liéuululion inililaire du 2 décem- 
bre 1851. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT ai 

en i83i. Ce fut à cette époque qu'il ajouta à son nom 
de Fialin celui de Persigny qui avait appartenu jadis 
à sa famille, mais que son père n'avait jamais porté. 
Enthousiaste de Napoléon, il avait fondé en i834 une 
revue impérialiste : V Occident français qui portait 
comme épigraphe le mot de Napoléon : « J'ai dessouillé 
la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. » 
Attaché sans réserve à la fortune des Bonaparte, il avait 
pris une part active aux entreprises de Strasbourg- et 
de Boulogne et passé, après celte dernière affaire, de- 
vant la Cour des Pairs. Constamment tracassé par la 
police dans les dernières années de la monarchie de 
Juillet, il ne couchait jamais deux fois de suite dans le 
même lit et ne s'en occupait pas moins d'organiser ac- 
tivement la propagande bonapartiste '. 

Il ne man([uait plus qu'une occasion favorable pour 
agir. Elle ne pouvait se faire longtemps attendre. 
« L'Assemblée trahira bien ses complots, disait le géné- 
ral Magnan, attendons qu'elle nous donne barre. » Tout 
était donc prêt du côté de l'armée pour les éventualités 
d'un coup d'Étal. Il fut sur le point d'avoir lieu, lors de 
la dernière prorogation de l'Assemblée. C'eût été une 
faute, et une faute grave. La France ne voyait pas en- 
core assez clairement les complots parlementaires. Elle 
aurait pu croire que le Prince agissait dans un but 
d'intérêt personnel et d'ambition. Le préfet de police 
et beaucoup de personnages dévoués au Prince pous- 
saient au coup d'État. Ce furent M. de Saint-Arnaud et 
le général en chef Magnan principalement qui firent 
abandonner ce projet, en faisant valoir les raisons d'en 
ajourner l'exécution ^. Rentrée le 4 novembre, la Cham- 
bre reprit le cours de ses intrigues et de ses discus- 
sions plus violentes que jamais. Le moment était 
venu de mettre un terme à ce torrent déchaîné de 

1. Eugène Ténot, Paris en décembre IHô] . 

2. BÉLOUINO, Histoire dun coup d'Etal. 



32 L\ SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

paroles, cFinjures, d'accusations. Un jour le minisli-e 
de la Guerre Saint-Arnaud se leva de son banc et 
sortit, après avoir adressé un regard significatif au 
général Magnan qui assistait à la séance dans une tri- 
bune. Comme il arrivait près de la porte de la salle, le 
ministre de la Guerre répondit en riant à un collègue 
qui s'étonnait de le voir partir avant le vote : « On fait 
trop de bruit dans cette maison; je vais chercher la 
garde. » Et il y allait comme il le disait '. 

Afin de fortifier l'autorité du général de Saint-Ar- 
naud et de la rendre plus efficace, on l'avait entouré 
des officiers qui avaient été en Afrique ses plus zélés 
lieutenants. De ce nombre était le colonel Espinasse 
du 42* de ligne dont le régiment occupait l'École mili- 
taire. C'est à lui que fut dévolue, en cas de coup de 
force, l'occupation du Palais-Bourbon. Précisément il 
se trouvait en bons termes de camaraderie avec un des 
questeurs de l'Assemblée, le général Le FIô, qu'il avait 
connu en Afrique. Il alla le voir et, tout en gardant 
strictement secrète la consigne reçue, il se fit prome- 
ner par lui dans tout le Palais-Bourbon, s'en fit bien 
expliquer la topographie et finit par demander au géné- 
ral si, en cas de la levée de boucliers dont on parlait de 
la part (lu Président, il avait songé à mettre en sûreté 
sa personne. Le Flù lui répondit qu'il comptait dans Ce 
cas sur sou camarade Ivspinasse et il le conduisit par un 
couloir souterrain jusqu'à un passage débouchant sur 
l'esplanade des Invalides. Le colonel le quitta alors, en 
l'assurant qu'en cas d'événement, ses sapeurs l'atten- 
draient à cette issue. 11 disait vrai, mais ce n'était pas 
précisément dans le but que pensait le questeur (pie le 
passage devrait être gardé -. 

Louis-Napoléon avait choisi le ?. décembre, anniver- 

1. Granif.h de Cassa(;nac, ///s/o/re </e ht chute de Louis-Philippe. 

2. Ilisloire (inecdoti(jae du Second Empire, par un ancien fonc- 
tiuiiiiaiic. 



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L'Election du lo décembre i848 

Lithorjraphie d'Adam. (Cahinet des EstarniJes). 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 83 

saire d'Austerlitz, pour l'exécution du coup d'Étal. Le 
lundi soir i*""^ décembre, il tint sa réception habituelle à 
l'Elysée. La foule était considérable. Le Prince se 
montra à ses hôtes avec le calme inaltérable de son es- 
prit et avec l'aménité ordinaire de ses manières. L'obser- 
vateur le plus attentif n'aurait su découvrir ni sur son 
front un nuage, ni dans ses paroles une préoccupation. 
Deux des ministres qui ignoraient ce qui se préparait 
étaient mêlés aux confidents. Le nouveau chef d'état- 
major de la garde nationale, Vieyra, était là. 

Adossé à une cheminée, le Prince lui fit signe d'appro- 
cher et lui dit assez bas pour n'être entendu que de lui : 

— Colonel, êtes-vous assez fort pour ne rien laisser 
voir d'une vive émotion sur votre visage ? 

— Prince, je le crois. 

— Eh! bien I c'est pour cette nuit!... Pouvez-vou9 
m'aflirmer que demain on ne battra pas le rappel? 

— Oui, Prince, et j'ai assez de monde pour porter 
mes ordres. 

— Voyez Saint- Arnaud. 

— Il faut, ajouta Louis-Napoléon, que vous couchiez 
ce soir à Tétat-major. 

— Mais, si l'on me voyait passer la nuit sur un fau- 
teuil à l'état-major, cela étonnerait. 

— Vous avez raison. Soyez-y à 6 heures du ma- 
lin, vous serez averti. Qu'aucun garde national ne sorte 
en uniforme. Allez. Non, pas encore, vous auriez l'air de 
vous retirer par mon ordre. 

Le Prince s'éloigne et le colonel va saluer des per- 
sonnes de sa connaissance, sans qu'on pût se douter 
qu'il venait de recevoir une si terrible confîdenge. 

Le premier soin de Vieyra fut de faire crever les 
caisses des tambours de la garde nationale, moyen 
efficace et sûr d'empêcher qu'on battît le rappel '. 

1. Docteur Véron, Nouveaux Mémoires d'un boaryeois de Paris. 

I a 



34 LA iSUCIETK DU SECOND EMPIKE 

M. de Morny avait paru vers lo heures dans une des 
loges d'avant-scène de l'Opéra-Comique où chacun put 
le voir, très élégant et saluant d'un geste cordial tous 
ses amis. On donnait la première représentation d'un 
nouvel opéra Barbe-Bleue de Limnander. A 1 1 heures 
un quart, le troisième acte commençait. H débutait par 
un chœur : 

Sans vergogne et sans souci, 
Anvlons-lcs tous ici. 

Bien que ce chœur ne présentât nulle beauté sail- 
lante, il fut énergiquement applaudi. M. de Morny sur- 
tout applaudissait vigoureusement. Pendant l'entr'acte, 
il s'était montré dans la loge de Mme Liadières où l'on 
échangea les paroles suivantes : 

— Monsieur de Morny, disait-elle, on disait tantôt 
que le Président de la Républicjue allait balayer la 
Chambre. Que ferez-vous? 

— Madame, répondit M. de Morny, s'il y a un coup de 
bala«, je tâcherai de me mettre du côté du manche. 

Avec un peu d'attention, — mais ils étaient bien loin 
de songer au péril qui les menaçait, — le général Cavai- 
gnac et le général Lainoricière, assis dans une loge à 
côté, auraient entendu la (jueslion de Mme Liadières et 
la réponse de M. de Morny. Celui-ci resta jusqu'à la 
fin de la représentation. Ou eût dit qu'il tenait à savoir, 
avant de se retirer, h* nom des auteurs de la })ièce nou- 
velle. La représentation achevée, il se rendit, comme 
à son ordinaire, au .lockcy-Club. Un des membres du 
cercle lui demanda deux billets pour la séance du len- 
demain. M. de Morny, de belle humeur, les lui donna 
en disant: « Si l'on vous fait des difticultés pour entrer, 
vous m'enverrez prévenir ^ » 

Vers 11 heures, les iuvili's «hj prince Louis-JN'apo- 

J. Docteur V Éwoy, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris. 



LES PRELIMINAIRES DU COUP D ETAT 35 

i 

léon avaient quitté TElysée. Trois personnes seulement 
étaient restées : le général de Saint-Arnaud, M. Moc- 
quard, chef du cabinet du Président et le nouveau pré- 
fet de police, M. de Maupas, homme d'une rare intelli- 
gence et d'un caractère plein de décision. Le Prince 
l'avait choisi lui-même pour remplacer M. Carlier avec 
qui il ne s'était plus trouvé en communion d'idées, 
celui-ci ne croyant pas à l'opportunité de restituer le 
sufîrage universel '. Un peu après minuit, M. de Morny 
vint rejoindre dans le cabinet de Louis-Napoléon les 
organisateurs du coup d'Etat préparé pour la nuit même. 
Le plus grand secret présida à leurs entretiens. Pas 
un seul des ministres ni des membres de la famille 
Bonaparte n'avait été mis au courant des événements 
qui allaient se dérouler. 

C'est le conciliabule suprême. Morny, Maupas, Saint- 
Arnaud résument toutes les mesures qui doivent s'exé- 
cuter simultanément ou se succéder. Bientôt, le prince 
Louis-Napoléon lève la séance. Morny s'adressant à 
ses collègues, dit simplement : « Il est bien entendu, 
messieurs, que chacun de nous y laisse sa peau. — La 
mienne est déjà bien usée, répliqua M. Mocquard, et je 
n'ai pas grand'chose à perdre. » 

Après le départ de jMorny, de Maupas et de Saint- 
Arnaud, le Prince s'aperçoit que le ministre de la Guerre 
a laissé sur la table une pièce importante. Il charge 
M. Mocquard de la lui porter sans retard. 

Celui-ci trouve le ministre dans son cabinet, en robe 
de chambre : 

— Général, vous n'êtes pas en costume de guerre. 

— Se reposer la nuit, c'est le moyen d'être en bonne 
disposition le lendemain matin ^. 

Pourtant, le général de Saint-Arnaud ne se reposa 
guère cette nuit-là. 

1. P. Meyer, Histoire du Deux-Décembre. 

2. Docteui' VÉRON, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Parib- 



CHAPITRE II 
LE COUP D'ÉTAT 



Le colonel de Béville à l'Imprimerie nationale. — Arrestation 
de Changarnier et de Thiers. — Arrêté à la demande de sa 
femme. — Le greffe de Mazas. — L'impression sur le peuple 
de Paris. — Promenade du Prince dans Paris. — Les repré- 
sentants et le président Dupin au Palais-Bourbon. — Réunion 
de la mairie du X^ arrondissement. — Les représentants au 
quartier de cavalerie du quai d'Orsay. — Mort de Baudin. — 
fusillade du boulevard Montmartre. — Combats des 3 et 4 dé- 
cembre. — Un émule de Gavroche. — Plébiscite du 21 décem- 
bre. — Le Te Deum d'action de grâce. 



Une nuit froide et calme enveloppait Paris endormi. 
Dans la grande ville, nul ne soupçonnait qu'à cette 
heure silencieuse, un régime nouveau était en train de 
s'établir. A trois heures du soir devant Tortoni, un avis 
avait été brusquement corné à l'oreille du beau-père du 
général Le Flô par un passant : « Onze heures, mi- 
nuit ! » Il n'en avait compris ni le sens ni la portée, 
bien que frappé d'un aussi étrange mot d'ordre. Rentré 
à la questure, il se borna à plaisanter avec sa famille 
sur ce singulier incident. Chacun se coucha jjlein de 
sécurité. Et cependant quel réveil l'avis écouté n'eût- 
il pas évité à cette famille ^ ! 

1. Capitaine IL UEMAVDV\r,RévDhilionmililnirt' du2décenihr elSôl 



38 LA societl: nu second empire 

Ensorlanl <le l'Élysôo, M. de IMaupas avait pris dans 
sa voilure le colonel de Bévillc qui recevait l'important 
dépôt de toutes les pièces que le Prince livrait à l'im- 
pression. Sur cette liasse de papiers Louis-Napoléon 
avait écrit, dit-on, ce mol : y?»6/co/K Le colonel devait 
passerla nuitàrimprimerie nationale pour veillera cette 
opération et pour s'assurer surtout que le secret, une 
fois enti'é dans l'enceinte du bâtiment, y serait scrupu- 
leusement gardé. Le directeur de l'Imprimerie nationale, 
M. de Saint-Georges, était dévoué à la personne du 
Prince. Il avait reçu l'ordre d'avoir toujours sous sa 
main un nombre suffisant d'ouvriers habiles prêts à 
exécuter un travail d'urgence comme il en était souvent 
demandé. Grâce à cette précaution, aucune convocation 
des ouvriers, en dehors des heures réglementaires, 
n'était plus de nature à éveiller les soupçons. 

Une compagnie de gendarmerie mobile arrivait à 
l'imprimerie en môme temps que le colonel de Béville. 
Les portes de l'hôtel se refermaient sur elle et restaient 
hermétiquement fermées pour la nuit entière. Lesmesu- 
res avaient été prises de telle manière que chaque com- 
positeur était placé entre deux gendarmes mobiles, avec 
défense de parler à son voisin; la copie, coupée en lo- 
sange, ne permettait à personne de deviner ce que l'on 
composait. M. de Béville, seul, rassemblait tous ces 
tronçons d'épreuves et les corrigeait. On procéda au 
tirage avec la même rigidité* de surveillance que poiu- 
la composition. Des seidinelles, placées intérieurement 
à chaque porte et à chaque fenêtre, avaient les ordres les 
plus sévères pour empêcher toute communication avec 
l'extérieur, Unefoiscespre-cautions prises, letravaild'im- 
pression commença et, quelques heures après, MM. de 
Sainl-Georges et de Béville, munis de toutes les pro- 
clamations du Président, du ministre de la Guerre et 
du préfet de police, n'attendaient plus que l'heure pres- 
crite pour les apporter à la Préfeclure de police. 



LE COUP D ETAT 39 

L'affichage des proclamations fut confié à un nom- 
breux personnel d'agents répartis par escouades dans 
une des cours de la Préfecture. Des cartes, prêtes à 
l'avance, leur indiquaient a la fois le quartier où ils 
devaient fonctionner et la marche qu'ils avaient à 
suivre. Le temps leur était rigoureusement mesuré. 
A G heures, Timpression des décrets et proclamations 
étant terminée, la distribution en fut faite entre les af- 
ficheurs. Ceux-ci partaient aussitôt dans les voitures 
qui les attendaient pour tous les quartiers de Paris et 
les communes sul)urbaines. A 7 heures et demie, l'affi- 
chage était terminé dans Paris. 

A 5 heures trois quarts, le colonel Espinasse avec 
son régiment, le 42^ de ligne, avait occupé le Palais- 
Bourbon. Deux commissaires de police pénétraient dans 
l'appartement des questeurs. Réveillé en sursaut, le 
général Le Flô s'habilla, tout en protestant contre la 
mesure dont il était l'objet et en se répandant en invec- 
tives contre le Président et Saint-Arnaud. Une fois 
dans la voiture qui devait le conduire à INIazas, il ne fit 
plus aucune résistance. Le second questeur, M. Baze, 
s'obtinait à ne pas se vêtir; il fallut de force s'emparer 
de lui. Puis il se mit à parler avec véhémence aux offi- 
ciers et aux soldats qui se trouvaient sur son passage et 
qui demeurèrent impassibles. Les arrestations des gé- 
néraux Lamoricière et Bedeau, celle du colonel Char- 
ras donnèrent lieu à des incidents analogues. Mêmes 
résistances stériles, mêmes menaces, mêmes efforts 
pour haranguer la troupe dans le trajet de leur domi- 
cile à Mazas, même indifférence des officiers et des 
soldats. Le général Gavaignac montra plus de réserve 
dans l'expression de son irritation. Il se borna à s'en- 
quérir des autres mesures qu'il supposait être prises 
vis-à-vis de ses collègues de la Chambre ' . 

1. De Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



40 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Le général Changarnier avait un concierge qui lui 
élait tout dévoué. Lorsque le commissaire de police 
vint sonner à sa porte pour l'arrêter, ce concierge refu- 
sa d'ouvrir. Il fallut entrer dans la maison par la bou- 
tique du distillateur qui occupait le rez-de-chaussée. 
Le concierge était monté prévenir le général. Le com- 
missaire trouva celui-ci sur sa porte, en chemise, une 
paire de pistolets h la main. Mais il se rendit de suite 
en disant : « Je m'attendais au coup d'Etat. Le voilà 
fait. » 

L'arrestation de M. Thiers fut une scène étrange. 
Réveillé par l'entrée du commissaire Hubault arrivé 
dans sa chambre, il fut pris d'une véritable terreur. 
Ses paroles étaient incohérentes. « Il ne voulait pas 
mourir ; il n'était pas un criminel ; il ne conspirait pas. 
Il resterait désormais étranger à la politique ; il allait 
se retirera l'étranger. » Tout cela était dit et développé 
avec volubilité, sans que M. Hubault eût pu placer une 
parole. Mais quand cette agitation fut tombée, quand 
le commissaire eut persuadé M. Thiers que sa vie ne 
courait aucun danger, le naturel revint, et l'illustre ora- 
teur, s'asseyant sur son lit, se mit à pérorer comme 
s'il eût été simple spectateur de ce qui se passait. Aux 
insistances pour le faire lever et vêtir, il répondait, au 
contraire, par un procédé singulièrement négligé. Puis, 
toujours non vêtu, il se dirigeait vers un meuble où il 
disait aller prendre une paire de pistolets. « Si je vous 
brûlais la cervelle, dit-il au commissaire, savez-vous 
que je suis armé et que je serais très excusable de vous 
traiter comme un malfaiteur. » M. Hubault n'eut aucune 
peine à calmer l'humeur belliqueuse de son interlocu- 
teur ; il lui suffit de lui laisser voir qu'il était armé lui- 
même, et il ne fut plus question de pistolets \ 

Mais, insensiblement, M. Thiers avait repris sa con- 

]. M. i>i: Maui'As, Mrmoire^ sur le Secnnd Empire, 



LE COUP D ETAT 



41 



fiance et il se livrait alors à une série de plaisanteries 
qui étaient en telle discordance avec la situation qu'elles 
trahissaient son effort pour dissimuler l'état réel de son 
esprit. Cette scène pénible dura plus d'un quart d'heure ; 
elle menaçait de se prolonger. M. Thiers s'efforçait visi- 
blement de gagner du temps. Quelle pouvait être son 




espérance ? M. Hubault exigea enfin qu'il s'habillât et, 
quelques instants après, il prenait place avec le commis- 
saire dans la voiture qui l'attendait à la porte de son 
hôtel. 

Alors, son attitude changea subitement, ses premières 
terreurs reparurent. « Vous allez me fusiller, disait-il. 
Je vois bien qu'on me mène à la mort. » Puis, encore 
vme fois rassuré sur sa vie, il cherchait à savoir s'il 
était seul arrêté, il tentait d'obtenir, par la promesse 
de considérables libéralités, la permission de s'évader. 



i-2 LA SOCIETE DÛ SECOND EMPIKE 

A jNIazas, M. Thiers tomba dans un complet accable- 
ment. Ses forces l'avaient abandonne. On eut pour lui 
les soins les plus empressés. 

L'arrestation des autres représentants s'opérait sans 
incidents dignes d'être signalés. Roger du Nord et Na- 
daud se montraient résignés. Lagrange qui était ren- 
tré chez lui, le matin même, dans un état complet 
d'ivresse, se livrait aux plus violentes imprécations. 
Cholat, anéanti d'abord par la peur d'être fusillé, re- 
trouvait un instant de courage factice en absorbant 
une quantité elTrayante d'absinthe. Miot, Valentin, 
Banne ne faisaient aucune résistance, et, parmi les dé- 
magogues qui n'appartenaient pas à l'Assemblée, habi- 
tués pour la plupart aux visites de la police, on ne 
rencontrait non plus aucune difficulté sérieuse dans 
l'exécution des mandats. 

L'ardent socialiste Greppo avait chez lui tout un ar- 
senal : pistolets chargés, hache d'arme bien aiguisée, 
poignard, bonnet phrygien d'un rouge éclatant. Le 
seul aspect du commissaire, Groufier le remplit de ter- 
reur et, lorsque celui-ci lui demanda l'usage qu'il 
comptait faire de toutes ces armes, il ne sut que dire : 
« Je les ai achetées parce que j'ai du goût pour la 
marine. » Puis il se laissa conduire '. 

IMais voici une histoire plaisante. Dans la matinée du 
2 décembre, le préfet de police, M. de Maupas, recevait 
la visite d'une dame dont le mari, avocat célèbre et 
montagnard par occasion, n'avait pas été arrêté. C'est 
contre cette omission qu'elle venait protester. 

— Je suis au désespoir, déclara-t-elle. Ma maison 
est envahie par les plus sinistres figures, l'ne nuée de 
bandits demande à mon mari de se mettre à la tête de 
leur résistance, de provoquer une émeute. Il leur prêche 
encore la patience, mais il sera forcé de céder à leurs 

1. M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



LE COUP D ETAT 43 

obsessions. Ils le mèneront aux barricades el le feront 
tuer. Il n'y a qu'un moyen pour moi de retrouver un 
peu de tranquillité, de sauver les jours de mon mari, et 
ce moyen, vous seul en disposez, monsieur le Préfet. 

— Lequel est-ce donc? madame. 

— Oh ! c'est bien simple, faites-le arrêter '. 

On arrêta en tout soixante-dix-huit représentants et 
chefs de clubs ou de barricades. Tous furent transpor- 
tés à Mazas. L'intérieur de cette prison nouvellement 
construite présenta, durant une partie de la matinée, 
une véritable animation. A 7 heures, un bruit de voi- 
ture se fit entendre du boulevard. Bientôt la porte du 
petit guichet de gauche s'ouvrit et donna passage au 
colonel Charrasetaux agents qui l'accompagnaient. Le 
colonel portait, sur son visage, les traces d'une vive 
agitation intérieure. Sa démarche était nerveuse et son 
attitude irritée. Il monta rapidement les marches du 
grand perron et entra dans le greffe. Après lui, arriva 
le général de Lamoricière, en habits civils. 11 parais- 
sait très abattu et gravit lourdement les marches du 
perron. On le reçut respectueusement, tête découverte. 
Quand il sortit du greffe pour se rendre à la chambre 
qui lui était destinée, il demanda qu'on lui fît venir de 
sa bibliothèque les cinq derniers volumes de la Révolu- 
tion française de Thiers : on s'empressa de satisfaire 
à son désir. 

Cependant, les arrivées se multipliaient et le greffe 
s'encombrait. A chacune des tables qu'occupaient les 
employés se présentait, à son tour, un général, un député 
ou un personnage politique. Ildonnaitson nom, son âge, 
son grade, son titre. On en prenait note, puis on le con- 
duisait à.rintérieur. Ceux dont l'arrestation avait été 
accompagnée de saisie de pièces étaient amenés dans le 



1. M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire; docteur 
VÉRON, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris. 



44 LA SOCIHTK DU SECOND EMPIRE 

cabinel du directeur. Le député Mioty vint,on avait dé- 
couvert chez, lui un monceau de papiers. Son irritation 
était violente, il se répandait en paroles menaçantes. Ilfut 
difficile de le calmer. D'autres gardaient une attitude 
plus paisible. Le député Valentin subissait son sort avec 
une sorte d'ostentation flegmatique. Il avait conservé 
sur sa tète son grand chapeau mou à larges bords. Il 
portait une cravate longue de couleur bleue, sur laquelle 
se rabattait le col de sa chemise, ce qui ajoutait encore 
à son air juvénile. Il lisait tranquillement son journal 
pendant qu'on rédigeait son procès-verbal d'écrou. 

D'un bout à l'autre du greffe, on se reconnaissait, on 
échangeait des sourires amers, on s'envoyait des signes 
et des paroles. Changarnier et Cavaignac s'y rencon- 
trèrent : 

— Comme il nous traite ! dit de loin le premier au 
second, il a bien tort, car, en mai prochain, il aurait été 
certainement réélu...- Mais maintenant... 

Puis le général Changarnier demanda à écrire à sa 
sœur. Ce billet disait : « Ilassure-toi. Je suis l'objet des 
plus grands égards. M. de Maupas me traite en galant 
homme, » 

Vers 8 heures et demie, les arrestations étaient ter- 
minées \ 

Le 2, au matin, les officiers de tous les corps avaient 
été prévenus individuellement d'avoir à se rendre ù un 
enq)lacement désigné à l'avance, pour y prendre le 
commandement qui leur revenait, au lieu de partir de la 
caserne, comme cela se passe d'ordinaire. Aucun d'eux 
ne mancpia à la convocation ; tous se rendirent aux 
emplacements fixés à chaque corps de troupe. Pour 
ne pas donner l'éveil, les hommes furent conduits j)ar 
leurs sous-officiers. C'élail la nuit; les officiers en 



1. Rapports des commissaires de |)()li(e cluiriirés des anvsla- 
liôns et des comiiiiss/iircs cxlranidinairi's déléiiués. 



LE COUP D ETAT 45 

furent avertis que lorsque leurs soldats furent sous les 
armes ^ L'armée occupa ainsi tous les points impor- 
tants de Paris. Cet énorme déploiement de troupes 
ainsi que l'aflichage des proclamations et décrets et le 
bruit des arrestations avaient fait sortir en masse et de 
bonne heure de chez elle la population parisienne. A 
tous les coins de rue, des groupes lisaient, en le com- 
mentant avec animation, le décret de Louis-Napo- 
léon, dont les deux premiers articles contenaient en 
substance toute la portée du coup d'Etat : 

Article premier. — L'Assemblée nationale est dis- 
soute. 

Art. 2 — Le suffrage universel est rétabli. La loi 
du 3i mai est abrogée. 

C'est le droit électoral recouvré pour un grand nom- 
bre de Français. Beaucoup d'ouvriers, après avoir lu 
ces affiches, ne soufflent mot et vont à leur travail. Il y 
on a un sur cent qui parle. C'est pour dire : « Bon ! » \'oici 
comment cela se présente à eux : « La loi du 3i mai est 
abolie. — C'est bon. — Le suffrage universel est réta- 
bli. — C'est bien. — La majorité réactionnaire est chas- 
sée. — A merveille. — Thiers est arrêté. — Parfait. — 
Changarnier est empoigné. — Bravo ! « Autour de cha- 
que affiche il y a des claqueurs... Le peuple adhère"-. 
Pas de rassemblements dangereux. Dans le quartier de 
l'Hotel-de-ville, le faubourg du Temple, le faubourg 
Saint-Antoine, les groupes sont compacts, mais rien de 
sérieux ne se fait sentir. De toutes les bouches, on n'en- 
tend sortir que ces mots : « Il a bien fait, il a bien 
fait^. » A l'angle de la rue du Faubourg-Saint- Antoine 
devant la boutique de l'épicier Pépin, les décrets du 

1. Charles Bociier, Mémoires. 

3. Victor Hugo, Hisloire d'un Crime. 

3. Rapports des- officiers de paix de Beaumarchais et Ilenricy. 



40 L\ SOCIETli DU SECOND E.MinUE 

matin sont affichés. Quelques hommes les examinent 
et une vieille femme dit : (< Les vingl-cinq francs sont 
à bas. Tant mieux ' ! » 

A 8 heures, le roi .lérôme, prévenu directement par 
le Prince, venait se mettre à la disposition de son ne- 
veu. Ce frère de l'Empereur, avec son masque napoléo- 
nien et sa belle prestance, se présentant au milieu du 
salon déjà plein de monde, produisit une impression 
profonde. On crut un moment voir l'Empereur des 
grands jours descendre de son cadre, tant la ressem- 
blance était frappante. Peu d'instants après, se présen- 
taient Lavœstine, commandant les gardes nationales, 
le comte de Flahaut, le dernier survivant des aides de 
camp de Napoléon P^ Daumas, Exelmans, un grand 
nondjre de généraux, d'off-iciers supérieurs sans troupe, 
de députés et de représentants de la grande presse -. 

Dans la cour d'honneur de l'Elysée se tenait à cheval 
une escorte composée d'un détachement du 7^ cuiras- 
siers venu de Versailles et d'un peloton de lanciers. Les 
chevaux du Président et d'une quarantaine d'officiers 
généraux et aides de camp, tenus en mains, pialï'aient 
impatients. Dès que le Président paraît, les cuirassiers, 
levant le sabre, crient : « Vive l'Empereur ! » Tout le 
monde monte à cheval. On sort du palais au pas, pré- 
cédé par une avant-garde de cavaliers, le pistolet au 
poing. On tourne à droite pour se diriger vers la rue 
Royale et la place de la Concorde. 

Le Président se |>lace seul en avant du cortège e 
derrière l'avant-garde. Aucun soldat ne le ilanque à 
droite ni à gauche. Un peu en arrière de lui, à sa droite, 
vient le roi Jérôme monté sur un petit cheval blanc de 
Tarbes. A sa gauche, le général de Saint-Arnaud, puis 
M. Abbatucci, un des fidèles de l'Elysée qui avait dit 



1. Victor Hugo, llintoire d'un Crime. 

2. Général comte Fleuhy, Souvenir», 



LE COUP D ETAT 47 

en italien, le matin, au Prince : « Monseigneur, ce n'est 
pas tant que de commencer, il faut finir. » Dans le cor- 
tège, on remarque le général Magnan, le maréchal Exel- 
mans, grand chancelier de la Légion d'honneur, le 
prince Murât en uniforme de colonel de la garde natio- 
nale, les généraux Daumas, de l'Etang de Bourjolly et 
plusieurs autres brigadiers ou divisionnaires, un grand 
nombre d'officiers supérieurs '. 

De l'Elysée à la place de la Concorde, la haie est for- 
mée par l'imposante cavalerie de Versailles. Lorsque 
passe le Président, une immense acclamation part des 
rangs des soldais. La foule n'est pas moins enthousiaste. 
Elle rompt les lignes, se mêle aux cavaliers et pousse 
des cris de « Vive l'Empereur ! » Sur le trottoir circu- 
lent électrisés, les membres de la Sociélé du Dix-Dé- 
cembre, mais aussi un certain nombre de membres des 
sociétés secrètes, dont les figures semblent menaçantes. 
Le prince Louis-Xapoléon, calme, ayant presque l'air 
indifférent à ce qui se passe, montant avec grâce son 
beau cheval anglais, marche, sans tourner la tête, ac- 
cueillant avec le même imperturbable sang-fi'oid les 
vivats des amis, les cris sombres de « Vive la Républi- 
que ! » des autres. Place de la Concorde, même accueil 
chaleureux, en passant devant la brigade de Cotte. Les 
vivats redoublent, quand le cortège longe le jardin des 
Tuileries occupé par la brigade Dulac. Bien des gens 
purent croire, du haut des fenêtres de la rue de Rivoli, 
que le Prince allait prendre possession du Château. 
Après avoir traversé le Carrousel et le pont Royal, le 
Président revint ensuite à l'Elysée, par le quai d'Orsay 
et le pont de la Concorde ^. 



1. Histoire anecdolique du Second Empire, par un ancien fonc- 
Ifonnaire. 

2. Souvenirs du général Fleury : docteur \ébon, Nouveaux Mé- 
moires d'un bourgeois de Paris; Histoire anecdolique du Second 
Empire, par un ancien fonctionnaire. 



48 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Durant toute la journée, malgré les nouvelles alar 
mantes qui lui arrivèrent à plusieui's reprises, le prince 
Louis-Napoléon conserva la même altitude calme et as- 
surée, la même possession de soi-même. On lui annonce 
dans l'après-midi la visite de sa parente, lady Douglas, 
son amie de tous les temps. Il va la recevoir dans le 
premier salon, et, la conduisant dans son cabinet, il 
commanda un bouquet pour sa cousine. Il y eut parmi 
les aides de camp de service un certain étonnement. 
Mais l'un d'eux s'en fut chercher et rapporta bientôt un 
bouquet magnifique, non sans l'aire an geste qui disait 
à l'entourage : « N'est-ce pas là un moment bien choisi 
pour aller chercher des fleurs ? » Le Prince prit le bou- 
quet, l'oflVit à sa cousine et, la visite achevée, il la re- 
conduisit dans le même salon où il était venu la cher- 
cher. Il prit congé d'elle avec le plus aimable et le plus 
riant salut. Certes, à pareille heure, au milieu de si 
graves événements, on ne trouvait guère un sang-froid 
de cette trempe ^ . 

Les occasions de s'alarmer ne manquaient pas. Dès 
le matin, une quarantaine de représentants, prolitant 
d'une porte qu'on avait oublié de faire garder, étaient 
parvenus à pénétrer dans le palais du Corps législatif. 
Décidés à siéger, ils se mirent à la recherche du prési- 
dent Dupin qui se trouvait prisonnier sans le savoir. Ils 
le trouvèrent dans son cabinet. Là s'engagea un dialo- 
gue. Les rej)réscntants sommèrent le président de se 
mettre à leur tète et de rentrer dans la salle, lui, l'hominc 
d<î l'Assemblée, avec eux, les hommes de la Nation. 
M. Dupin refusa net, tint bon, fut ti'ès ferme, se cram- 
ponna héroïquement à son néant. 

— Que voulez-vous que je fasse ? dit-il, mêlant à ses 
protestations ellarées force axiomes de droit et citations 
latines, instinct des oiseaux jaseurs cpii débitent tout 

1. Docteui' VKUt'x, ibid, 




Le Général Changarnier 

{Cabinet des Estcinipef^K 



LE COUP D ETAT 49 

leur répertoire quand ils ont peur. Que voulez-vous 
que je fasse? Oui suis-je? Oue puis-je? Je ne suis rien. 
Personne n'est plus rien. Ubi nihil, nihil. La force est 
là. Où il y a la force, le peuple perd ses droits. Noviis 
nascitiirordo. Prenez-en votre parti. Je suis bien obligé 
de me résig-ner, moi. Dura lex, sed lex. Loi selon la né- 
cessité, entendons-nous bien, et non selon le droit. Mais 
qu'y faire ? Qu'on me laisse tranquille. Je ne peux rien, 
je fais ce que je peux. Ce n'est pas la bonne volonté qui 
me manque. Si j'avais quatre hommes et un caporal, je 
les ferais tuer. 

— Cet homme ne connaît que la force, dirent les re- 
présentants ; eh bien, usons de la force. 

On lui fit violence, on lui passa une écharpe comme 
corde autour duc^ou, et, comme on l'avait dit, on le traîna 
vers la salle, se débattant, réclamant, « sa liberté », se 
lamentant, se rebiffant '. 

Enfin, pour être sûr d'avoir la paix, le rusé président 
se fit mettre aux arrêts par le colonel Espinasse, avec 
une sentinelle à la porte. Quant à ceux qui avaient 
voulu le forcer à une résistance dont il ne se sentait 
nulle envie, une compagnie de gendarmerie mobile leur 
fit promptement évacuer le palais, les laissant libres 
d'alfer où bon leur semblait. 

D'autres représentants de toutes les nuances hostiles 
au Prince avaient formé, à la première heure, de petites 
réunions chez ^L Crémieux, chez le comte Daru, chez 
M. Yvon et chez Odilon Barrot. Plusieurs membres de 
la réunion des Pyramides s'étaient également rendus 
au lieu ordinaire de leurs séances. Mais des. agents de 
police vinrent couper court à toute délibération. Les 
représentants se retrouvèrent alors en nombre beaucoup 
plus imposant, deux cent dix-huit exactement, à la 
mairie du X' arrondissement, à Grenelle. Constitués en 

1. Victor Hugo, Histoire d'un Crime. 

I 4 



!,0 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

véritable Assemblée nationale non dissoute, ils pronon- 
cèrent la déchéance et la mise en accusation de Louis- 
Napoléon. Au milieu d'un tumulte inexprimable, ils 
rédio-èrent un décret convoquant une haute cour de jus- 
tice pour juger le Prince et ses complices et nommèrent 
le général Oudinot commandant en chef des troupes et 
gardes nationales de Paris. Mais le trouble se mit sé- 
rieusement dans l'Assemblée, quand elle vit paraître, à 
la porte de la mairie, deux commissaires de police que 
vinrent bientôt rejoindre deux compagnies de chasseurs 
de Vincennes ^ 

« Quelques personnages légitimistes de l'espèce can- 
dide avaient une peur sérieuse, mais comique. Un mar- 
quis, mouche du coche de la droite, allait, venait, péro- 
rait, criait, déclamait, proclamait et tremblait. Un autre 
député, suant, rouge, essouflé, se démenait éperdument : 
« Où est le poste? Combien d'hommes? Oui est-ce qui 
commande ? L'officier ! Envoyez-moi l'officier! Vive la 
République ! Gardes nationaux, tenez bon ! Vive la 
République ! » Toute la droite poussait ce cri. « Vous 
voulez donc la faire mourir ! » leur disait Esquiros. 
Quelques-uns étaient mornes; Bourbousson gardait un 
silence d'homme d'Etat vaincu. Un vicomte, parent du 
duc d'Escars, était si épouvanté qu'à chaque instant il 
s'en allait dans un angle de la cour. Il y avait là dans la 
foule qui emplissait cette cour, un gamin de Paris, en- 
fant d'Athènes qui a été depuis un poète brave et char- 
mant, vVlbert Glatigny. Il cria à ce vicomte ému : « Ah ! 
ça? est-ce que vous croyez qu'on éteint les coups d'Étal 
comme (juHiver éteignait les incendies ! » 

Les motions se croisaient; c'était une rumeur conti- 
nue coupée de profonds et solennels silences. Les pa- 
rohîs d'alarme circulaient de groupe en groupe: « Nous 
sommes dans un cul-de-sac. Nous sommes ici comme 

1. \'k;toh Hugo, Histoire d'un Crime. 



LE COUP D p:tat ôl 

dans une souricière. » Puis, à chaque molion, des voix 
s'élevaient : « C'est cela ! c'est juste ! c'est entendu. On 
se donnait à voix basse rendez-vous rue de la Chaussée- 
d'Antin, n" 19, pour le cas où l'on serait expulsé de 
la mairie. Bixio emportait le décret de déchéance pour 
le faire imprimer. Esquiros, Marc Dufraisse, Pascal 
Duprat, Rigal, Lherbette, Chamiot, Latrade, Colfavru, 
Antony Thouret jetaient çà et là d'énergiques conseils. 
Dufaure, résolu et indigné, protestait avec autorité. 
Odilon Barrot, immobile dans son coin, gardait le si- 
lence de la naïveté stupéfaite. 

Passy et de Tocqueville racontaient au milieu des 
groupes qu'ils avaient, étant ministres, l'inquiétude 
permanente du coup d'État, et qu'ils voyaient claire- 
ment cette idée fixe dans le cerveau de Louis Bonaparte. 
De Tocqueville ajoutait : « Je me disais chaque soir 
je m'endors ministre, si j'allais me réveiller prison- 
nier ! » 

Quelques-uns de ces hommes qui s'appelaient hom- 
mes d'ordre, grommelaient tout en signant le décret de 
déchéance : « Oare la Répul)lique rouge ! » et semblaient 
craindre également de succomber et de réussir. De 
\ atimesnil serrait la main des hommes de la gauche, et 
les remerciait de leur présence : « Vous nous faites 
populaires », disait-il. Et Antony Thouret lui répon- 
dait : « Je ne connais aujourd'hui ni droite, ni gauche, 
je ne vois que l'Assemblée ^ » 

« Le plus jeune des deux sténographes communiquait 
les feuillets écrits aux représentants qui avaient parlé, 
les engageait à les revoir tout de suite, et leur disait :. 
« Nous n'aurons pas le temps de relire. » Quelques 
représentants, descendus dans la rue, montraient au 
peuple des copies du décret de déchéance signées par 
les membres du bureau. Un homme du peuple prit une 

1. Victor Huoo, Histoire d'un Crime. 



52 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

de ces copies el cria : « Citoyens ! l'encre est encore 
toute fraîche ! Vive la République ! » 

L'adjoint se tenait à la porte de la salle, l'escalier 
était encombré de gardes nationaux et d'assistants 
étrangers. Plusieurs avaient pénétré jusque dans l'en- 
ceinte de la réunion et parmi eux l'ancien constituant 
Beslay, homme d'un rare courage. On voulut d'abord 
les faire sortir, mais ils résistèrent en s'écriant : « Ce 
sont nos affaires, vous êtes l'Assemblée, mais nous 
sommes le peuple. — Ils ont raison », dit M. Berryer. 

j\I. de Falloux, accompagné de M. de Kéranflech, 
aborda le constituant Beslay et s'accouda à côté de 
lui sur le poêle en lui disant: « Bonjour, collègue ». 
Puis il lui rappela qu'ils avaient tous les deux fait 
partie de la commission des ateliers nationaux et qu'ils 
avaient visité ensemble les ouvriers au parc Monceau. On 
se sentait tomber, on devenait tendre aux républicains. 

Chacun parlait d'où il était, celui-ci montait sur son 
banc, celui-là sur une chaise, quelques-uns sur des 
tables. Toutes les contradictions éclataient à la fois. 
Dans un coin, d'anciens meneurs de l'ordre s'effrayaient 
du triomphe possible des « rouges '>. Dans un autre 
les hommes de la droite entouraient les hommes de la 
gauche et leur demandaient : « Est-ce que les fau- 
bourgs ne se lèveront pas ' ? » 

« Le général marquis de Lauriston, ancien pair de 
l'^rance, à la fois colonial de la lo'' légion et représen- 
Laut du peuple, distinguait entre son devoir de repré- 
sentant et son devoir de colonel. Sommé par quelques- 
uns de ses amis de la droite de faire batti'<.' lo rappel 
et de convoquer la lo'' légion, il répondait : <( Comme 
représentant du peuple, je dois mettre le pouvoir exé- 
cutif eu accusation, mais connue colonel, je dois lui 
obéir. » Il paraît (ju'il s'enferma obstinément dans ce rai - 

1. V'KTiiii-HiT.o, lUsldire d'un Crime, 



LE COUP D ETAT 



53 



sonnement singulier et qu'il fut impossible de le tirer 
dehors. 




Les représentants à la mairie du X' arrondissement. 
(Gravure communiquée par la Librairie Illustrée.) 



— Qu'il esthète ! disait Piscatory. 

— Qu'il a d'esprit ! disait Falloux. 

11 y avait là aussi le général Oudinot, petit, gauche, 



54 LA SOCIETE DU SECOiND EMPIRE 

eml)arrassé,leregard indécis etlerne, les pommel les rou- 
ges, le fronlélroil, les cheveux grisonnants et plaLs, le son 
de voix poli, le sourire humble, sans parole, sans geste 
sans puissance, brave devant Tennemi, timide devant 
le premier venu, ayanl, certes, Tair d'un soldat, mais 
aussi d'un prêtre, faisant hésiter l'esprit entre l'épée 
et le cierge, portant dans les yeux une espèce d'Ainsi 
soil-il ' ! )' 

« 11 avait les meilleures intentions du monde ; mais que 
faire? Lorsqu'on l'eut nommé, il monta sur une chaise 
et remercia l'Assemblée avec un cœur ferme, sans doute, 
mais avec une parole hésitante. Quand le petit officier 
blond, qui commandait le détachement de chasseurs 
osa le regarder en face et ralï'ronter, lui, tenant l'épée 
du peuple, lui général de l'Assemblée souveraine, il ne 
sut que balbutier des choses malheureuses comme celles- 
ci : « Je viens vous déclarer que nous ne pouvons obéir 
que contraints, forcés, à l'ordre qui nous interdirait de 
rester réunis. >> Il parlait d'obéir, lui qui devait comman- 
der. On lui avait passé son écharpe et il en semblait 
gêné. Il penchait alternativeiiKMit la tête sur l'une et 
l'autre épaule, il tenait son chapeau et sa canne à la 
main, il avait l'air bienveillant. Un membre légitimiste 
murmurait loul bas à son voisin: « On dirait un bailli ha- 
ranguant une noce. » Et le voisin, légitimiste aussi, répon- 
dait: « Il me rappelle Monsieur le duc d'AngouIôme ». 

« La foule avait grossi dans la cour de la maii'ie. Des 
gardes nationaux en armes étaient venus se joindre 
aux représentants. Les deux commissaires de police qui 
étaient restés en observation soutenaient un véritable 
siège. Les deux compagnies de chasseurs d(^ Vincennes 
n'étaient pas suffisantes pour forcer la résistance des 
deux cent dix-huit représentants. Mais des troupes nou- 
velles avaient été demandées au généial de Saint- 

1. Vi<:Tuii IIl<;o, llialoii-c d'u/> Crime. 



LE COUP D ETAT 55 

Arnaud. L'apparition de la tête de colonne de la bri- 
gade Forey fit évanouir tous les espoirs des membres 
de la réunion. Ils refusèrent néanmoins de se dissoudre. 
De turbulents montagnards criaient : « Il faut qu'on 
nous arrache de nos sièges. Nous voulons qu'on 
emploie la force. » Au signal donné par les deux 
ex-présidents de l'Assemblée, MM. Benoist d'Azy et 
Vitet, la résistance cessa et les représentants vinrent se 
placer au milieu d'une haie de soldats. 

Il y avait un marchand de vin en face de la mairie. 
Lorsque la grande porte de la mairie s'ouvrit à deux 
battants et que l'Assemblée parut dans la rue, menée par 
le général Forey à cheval et ayant en tète le vice-prési- 
dent Vilet empoigné à la cravate par un agent de police, 
quelques hommes en blouses blanches, groupés aux 
fenêtres de ce marchand de vin, battirent des mains et 
crièrent: « C'est bien fait! A bas les vingt-cinq francs ^ ! » 

« On ne conduisit pas les représentants àMazas comme 
ils s'y attendaient, mais au quartier de cavalerie du 
quai d'Orsay où était caserne le 7° lanciers, sous les 
ordres du colonel Feray. On les laissa libres d'aller et 
venir à leur guise dans la cour. Ils y restèrent parqués 
et « vaguant « deux longues heures. On se promenait 
bras dessus bras dessous. On marchait vite pour se 
réchaufïer. Les hommes de la droite disaient aux 
hommes de la gauche : « Ah ! si vous aviez voté la pro- 
position des questeurs ! » Et ils riaient. Marc Dufraisse 
répondait : « Mandataires du peuple , délibérez en paix. » 
Et c'était le tour de la gauche de rire. Du reste, nulle 
amertume. La cordialité d'un malheur commun. A 
droite, à côté de la porte, il y avait une cantine exhaus- 
sée de quelques marches au-dessus du pavé de la cour. 
« Élevons cette cantine à la dignité de buvette », dit 
l'ancien ambassadeur en Chine, M. de Lagrenée. On 

1. Victor Hugo, Hisloire d'un Crime. 



5(1 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

entrait là, les uns s'approchaient du poêle, les autres 
demandaient un bouillon '. » 

u La nuit arrivait. On avait faim. Beaucoup n'avaient 
pas mang-é depuis le malin. M. Howyn de la Tranchère, 
homme de bonne grâce et de dévouement qui s'était 
fait portier à la mairie, se fit fourrier à la caserne. Il 
recueillit 5 francs par représentant et l'on envoya 
commander un dîner pour deux cent vingt au café 
d'Orsay qui faille coin du quai et de la rue du Bac. On 
dîna mal et gaiement. Du mouton de gargotte, du 
mauvais vin et du fromage. Le pain manquait. On 
mangea comme on put, l'un debout, l'autre sur une 
chaise, l'un à une table, l'autre à cheval sur un banc, 
son assiette devant soi, comme ùiin souper de bal, disait 
en riant un élégant de la droite, Thuriot de la Bosière, 
fils du régicide Thuriol. De Bémusal se prenait la 
tète dans les mains. Emile Péan lui disait : « Nous en 
reviendrons. » On se passait les couverts et les assiettes, 
avec force attentions de la droite pour la gauche. 
« C'est le cas de faire une fusion », disait un jeune lé- 
gitimiste. Troupiers et canliniers servaient. Deux ou 
trois chandelles de suif brûlaient et fumaient sur cha- 
que table. Il y avait peu de verres. Droite et gauche 
buvaient au même. « Égalité, Fraternité » disait, le 
mar([uis Sauvaire-Barthélémy, de la droite. Et Victor 
llennequin lui répondait : « Mais pas Liberté. » 

Vers 8 heures du soir, le repas terminé, on relâcha 
un peu la consigne, et l'entre-deux de la porte et de la 
grille de la caserne commença à s'encombrer de sacs 
de nuit et d'objets de toilette envoyés par les familles. 
On appelait les représentants par leurs noms. Chacun 
descendait à son tour, et remontait avec son caban, son 
burnous ou sa chancelière, le tout allègrement. Ouelques 
femmesparvinrentjusqu'àleursmaris. M. ChamboUc put 

1. Vunni! Uvt.o, ]Iisloirc' d'un Crime. 



LE COUl» D ETAT 



57 



serrer à travers la grille la main de son fils. Tout à coup 
une voix s'éleva : « Ah ! nous passerons la nuit ici ! » On 
apportait des matelas, onlesjetasurles tables, à terre, où 










Les représentants conduits an (|uartier de cavalerie du quai d'Orsay. 
(Gravure coniniunirjuée par la Liltrairie Illustrée.) 



l'on put. Cinquante ou soixante représentants y trouvè- 
rent place ; la plupart restèrent sur leurs bancs. Marc 
Dufraisse s'arrangea pour passer la nuit sur un taboin-et, 
accoudé sur une table. Heureux qui avait une chaise ! 
Du reste, la cordialité et la g'aîté ne se démentirent 
pas. « Place aux Biirgraves ! » dit en souriant un véné- 



58 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

rable vieillard de la droite. Un jeune représentant répu- 
blicain se leva et lui olïrit son matelas. On s'accablait 
réciproquement de paletots, de pardessus et de couver- 
tures. « Réconciliation ! » disait Chamiot, en oflrant la 
moitié de son matelas au duc de Luynes. Le duc de 
Luynes, qui avait 2 millions de rente, souriait et répon- 
dait à Chamiot : <( ^ ous êtes saint Martin et je suis le 
pauvre. » Le célèbre avocat Pailiet, ([ui était du tiers 
état, disait : « J'ai passé la nuit sur une paillasse bona- 
partiste, enveloppé dans un burnous montagnard, les 
pieds dans une peau de mouton démocratique et so- 
ciale, et la tête dans un bonnet de coton légitimiste '. » 

Après divers échanges de communications entre le 
Prince, les ministres de la Guerre, de Flntérieur et le 
préfet de police, il fut décidé que les représentants 
prisonniers seraient dirigés sur trois points : le Mont- 
Valérien, Mazas et Vincennes. On les y conduisit, le 
lendemain, dans des voitures fournies par la direction 
des postes. Lors([ue celles qui prenaient la route de 
Vincennes traversèrent le faubourg Saint-Antoine, les 
ouvriers commençaient à sortir de chez eux pour S(^ 
rendre à leurs ateliers. Ils s'interrogeaient sur ce que 
contenaient ces voitures si bien escortées. 

— Ah ! disaient-ils, une fois renseignés, ce sont les 
vingt-ciiKi francs qu'on va collVer !... C'est bien joué !... 

C'est là tout l'intérêt que montrait aux élus du suf- 
frage universel la population de ce faultourg si fameux 
et si redouté pour ses passions démocratiques-. 

Neuf ou dix oamibus chargés de représentants arrê- 
tés à la mairie du \" arrondissement, passèrent, éga- 
lement, sous l'escorte de (jucihjuos lanciers. « Ce sont 
des représentants qu'on emmène ! crièrent quelques 
voix: délivrons-les! » Un mouvement se lit dans les 



1. Vk.ioi! 1Iu<;o, llislnire d'un Crime. 

2. Odilon Bahuot, Mémoires posthumes. 



LE COUP D ETAT 59 

groupes. Quelques hommes intrépides s'élancèrent. Le 
premier omnibus fut arrêté. Aussitôt on vit se pencher 
auxportièresdes représentants, — c'étaientdesmembres 
de la droite — qui, la tèle effarée, supplièrent le peuple 
de ne pas les délivrer. La foule indignée fit selon leur 
désir. 

— Vous voyez bien qu'il n'y a rien à faire avec ces 
gens-là ! dit l'un des hommes du peuple qui s'était 
jeté avec le plus d'ardeur à la tête des chevaux'. 

Le 2 décembre, au matin, ^L de Morny avait pris 
possession du ministère de l'Intérieur. Mais au lieu d'y 
arriver à 6 heures et quart, comme cela avait été dé- 
cidé et d'y avertir lui-même le ministre en exercice, 
M. de Thorigny, des circonstances en raison desquelles 
il venait le remplacer, il ne s'était montré dans les bu- 
reaux qu'à 7 heures et quart. En se réveillant, à 7 heures, 
M. de Thorigny fut abasourdi d'apprendre qu'un ba- 
taillon occupait son hôtel. Ce bataillon devait en elTet 
s'y porter un quart d'heure avant l'installation de Mor- 
ny. M. de Thorigny adressa dépêche sur dépêche au 
préfet de police pour savoir ce qui se passait. Enfin 
Morny arriva et lui remit une lettre où le Prince lui 
expliquait, avec tous les égards possibles, les considé- 
rations auxquelles il avait cru devoir obéir en se sépa- 
rant de lui -. 

Le nouveau ministre de l'Intérieur, Morny, était char- 
gé par le Président de former un ministère. Ce n'est 
que le soir, à y heures, que celui-ci fut définitivement 
constitué. Le général de Saint-Arnaud y conservait le 
portefeuille de la Guerre. 

Une agitation assez intense s'était manifestée, l'après- 
midi du 2 décembre. Une foule énorme stationnait sur 
le boulevard. Des gens du peuple semblaient prêts à 



1. Victor Uvoo, Histoire d'un Crime. 

2. M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 



(ÎO L\ SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

faire cause commune avec les journalistes et les habits 
noirs qui avaient établi leur siège principal dans les 
cafés et aux fenêtres des restaurants depuis la Made- 
leine jusqu'au boulevard Montmartre. Plus loin, sur les 
boulevards Saint-Denis et Saint-Martin, les meneurs 
de la démagogie s'elïorçaient de soulever la population. 
En présence de cette situation tendue, le Prince Louis- 
Napoléon parla de monter à cheval et de parcourir les 
boulevards à la tète d'une brigade de cavalerie. Le lieu- 
tenant-colonel Fleury l'en dissuada et partit lui-même 
en reconnaissance au cœur de la capitale avec les cara- 
biniers du général Tartas. A peine engagés sur le bou- 
levard des Capucines, ceux-ci furent reçus par des cris 
assourdissants de « Vive la République ! » In peu plus 
loin, ii la hauteur de la porte Saint-Denis, le lieutenant- 
colonel Fleury fut blessé à la tête, d'un balle tirée d'une 
fenêtre. 11 put néanmoins terminer sa reconnaissance. 
Le soir, des rassemblements prenaient une attitude de 
plus en plus agressive. Près de la porte Saint-Martin, 
un régiment était sifllé à son passage. Les concilial)ules 
d'insurrection se tenaient en permanence. On recrutait 
des combattants à domicile; on distribuait des armes, 
des munitions, de l'argent surtout en abondance. « A de- 
main la prise d'armes », tel était le mot d'ordre donné 
sur toute la ligne. On ne se cachait pas pour lixer le 
rendez-vous à 7 heures du matin, au pied de la co- 
lonne de la Bastille '. 

Le lendemain, .'» décend)re, des barricaïU's s'élèvent 
dans plusieurs rues du faubourg Saiid-Antoine. Les 
ouvriers descendent en masse. La partie est nettement 
engagée. La barricade la plus forte est placée k l'angle 
de la rue Sainte-Marguerite. Aussitôt prév(mu, le gé- 
néral Marula/, lance cUins cette chreclion trois compa- 
gnies du \f léger sous le commandement du clief de 

1. (Jéncral cuiiili' l"'i.EUiiY, Souvenirs. 



LE COUP D ETAT 61 

bataillon Pajol. Celui-ci s'apprête à ordonner l'attaque, 
lorsqu'il voit, revêtus de leurs insignes et montés sur 
des voitures renversées qui forment la barricade, les 
représentants Baudin, Esquiros, Malardier, Dulac et de 
Flotte. Ils étaient venus exciter les ouvriers à la révolte. 
Ceux-ci se souvenaient des sanglantes journées de Juin 
où la cause de la révolution populaire avait succombe. 
Beaucoup montraient les cicatrices des blessures reçues 
dans cette sanglante mêlée. La plupart répliquaient 
qu'ils ne voulaient pas se laisser massacrer. C'est tout 
juste s'il s'en trouva une centaine pour élever une bar- 
ricade à peu près insignifiante. Dès que parurent les 
soldats du commandant Pajol, les émeutiers prirent la 
fuite, jetant au visage des représentants l'épithète de- 
venue courante dans le peuple de« vingt-cinq francs ». 

— Vous verrez, répondit Baudin, comment on meurt 
pour vingt-cinq francs. 

Les représentants s'étaient mis à haranguer les sol- 
dats. 

— Nous sommes le droit, disaient-ils, ne tirez pas sur 
nous. Nous sommes vos frères, les amis, les manda- 
taires du peuple. 

Le commandant ne pouvait laisser se prolonger celte 
tentative d'embauchage. Il donna l'ordre à sa colonne 
de marcher sur la barricade à la baïonnette. Il espérait 
emporter l'obstacle sans effusion de sang. Mais un ou- 
vrier qui se trouvait sur la barricade tira un coup de 
feu : un soldat tomba mort. La troupe fit feu à son tour 
et Baudin fut mortellement frappé ainsi qu'un de ceux 
qui semblaient commander aux émeutiers. 

A partir de ce moment, l'insurrection prend des pro- 
portions inquiétantes. Des proclamations ardentes sont 
répandues dans les faubourgs. Dans !a soirée, de nom. 
breux attroupements où dominent les habits noirs se 
forment sur le boulevard des Italiens, aux cris de : 
« Vive la Bépublique ! A bas le dictateur ! A bas Sou- 



G2 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

loLKjne. » Le colonel de Rochefort, avec ses lanciers, en 
eut vite raison. Pendant la nuit, un mot d'ordre lut 
donné par les sociétés secrètes et, dans la matinée du 4, 
l'émeute s'installa dans les faubourgs Saint-Antoine, 
Saint-Martin, Saint-Denis, dans les rues des Petits- 
Carreaux et de Piaml)uteau, au Panthéon et aux Halles. 

« Sur la rive gauche, il y aune grande effervescence. La 
rue de la Harpe est fort agitée ; on y tire quelques coups 
de fusil. Un peloton de gendarmerie mobile passe; une 
cinquantaine d'hommes, ouvriers, bourgeois, étudiants, 
sans se rassembler précisément, se pressent au coin de 
la rue et leur crient : « A bas le despote, à bas les traî- 
tres ! Vive la République ! » Les gendarmes continuent 
de marcher, le dernier se retourne et couche en joue. 
Tout le monde s'éloigne. Des servantes et des ouvrières 
effrayées descendent la rue en courant. On entend des 
coups de feu et le canon au loin. Un peloton de fantas- 
sins passe encore. On le suit, on leur crie : « Vive la 
République ! Vive la ligne ! A bas le tyran. » L'officier : 
<( (ioiiche, drnilc, en joue! » On se disperse encore. Les 
troupes passent, repassent, les cris s'apaisent, puis re- 
commencent, singulières alternatives de teri-eur et 
d'insouciance ! Il y a des gens qui vont en chantonnant, 
les mains dans leurs poches, dos jeunes gens isolés, (pii, 
sous l'œil des soldats, lacèrent avec leurs cannes les 
proclamations posées sur la muraille, des commères qui 
tantôt rient, tantôt pûlissent sur le pas de leur porte, 
des ouvriers qui se croisent, se disent quelques mots et 
se quittent, des marchands de vieux habits qui braillent 
comme à l'ordinaire. Puis des silences complets où la 
rue est déserte ^ » 

Bien que l'émeute oiit pris ses positions de combat 
dès midi, le général Magnan, fidèle au programme 



1. ('iKORCK Sand, NoIos pmp \o coiip (l'Klal. Bévue de Paris du 
ir, Juin 19«i4. 



LE COUP D ETAT (j3 

qu'il s'était tracé, n'avait pas encore engagé l'armée. 
Ce n'est qu'à 2 heures que les troupes entrèrent en 
ligne. A 2 heures, la division Carrelet (brigades de 
Bourgon, Canrobert, Dulac, de Cotte), et la brigade de 
cavalerie Reybell débouchaient sur le boulevard par la 
rue delà Paix. La brigade Canrobert s'engagea dans les 
boulevards IMontmartre et Poissonnière. Les officiers 
fumaient leur cigare. Les fenêtres étaient remplies de 
monde. Tout à coup, au coin de la rue du Sentier où se 
trouvait un magasin d'habillement, une fenêtre s'ouvrit 
et permit à quelques opposants — aux mains gantées, 
dit-on, — de faire feu sur la troupe. On fit de même aux 
fenêtres des grands magasins de tapis d'Aubusson. Les 
soldats avaient leurs armes chargées : ils ripostèrent. La 
fusillade s'étendit dans l'espace de quelques secondes 
et, après avoir été suspendue un instant excessivement 
court, descendit le boulevard comme une lance de 
flamme ondulante... Des décharges de mousqueterie 
frappèrent les façades des maisons. Des balles péné- 
trèrent dans les chambres. Quelques minutes après la 
première décharge, des canons furent bra([ués et tirés 
contre les magasins de tapis. 

Cette fusillade a dû être le résultat d'une panique. Les 
soldats ont cru sans doute que les croisées étaient rem- 
plies d'ennemis cachés et ils ont voulu se garantir en 
faisant feu les premiers. Ce fut comme une contagion 
qui se propagea d'un homme à l'autre, du boulevard 
Poissonnière au boulevard Montmartre où elle s'étendit 
rapidement. Mais les chefs firent tous leurs efîorts pour 
l'arrêter. Le général Canrobert, qui venait d'avoir son 
clairon tué à ses côtés, parcourut rapidement à cheval 
tous les rangs pour empêcher de tirer. Il y eut beaucoup 
moins de victimes qu'on a voulu le dire. Pour les be- 
soins de la cause, l'opposition exagéra ^. 

1. Capitaine William Jesse [Times du 13 décembre 1857); 
Charles Bocher, Mémoires. 



64 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Les boulevards furent le théâtre d'autres erreurs tra- 
giques. Un libraire, M. Lefilleul, établi depuis plusieurs 
années sur le boulevard Poissonnière, était occupé à 
fermer son magasin quand un coup de pistolet tiré par 
un commis du voisinage sur un clairon de la ligne vint 
dissiper la foule qui se pressait à ses côtés et le laissa 
passage libre à l'insurgé pour entrer dans la boutique. 
Celui-ci était suivi de près par le clairon qui parvint à 
l'étendre mort derrière le comptoir, mais qui tomba lui- 
même sur le cadavre. D'autres soldats, venus au secours 
du clairon, blessent au bas-ventre le malheureux libraire 
qui n'a rien vu et qu'on prend pour un adversaire. Une 
lutte terrible s'engage entre M. Lefilleul et un capitaine. 
Le premier est deux fois encore blessé à la cuisse et au 
bras, mais le second tombe mort sous les coups des 
soldats qui (cherchent à le défendre. M. Lefilleul qui, 
malgré ses blessures, conserve encore ses forces et son 
sang-froid, profite de ce terril)le moment pour se déga- 
ger et sort du magasin en y laissant trois cadavres ^ 

A peine la tète de colonne de la division Carrelet 
était-elle en vue de la barricade qui tenait la largeur 
du boulevard entre le (îymnase et la porte Saint-Denis, 
qu'une formidable décharge était dirigée sur la troupe 
et particulièrement sur le général Carrelet qui se 
trouvait à sa tête. Son ordonnance tombe à ses côtés. 
Après avoir été longtemps battue par le canon, cette 
première barricade est prise par l'infanterie. Une 
seconde, rue Saint-Denis, est encore plus fortement 
établie. Quatre canons ouvrent le feu sur elle, puis le 
72" de ligne s'élance à l'assaut. Le colonel Ouilico 
marche en lète de la colonne. A la prenuère décharge 
et au pied môme de la barricade, il tombe grièvement 
blessé. Le lieutenant-colonel s'élance à son tour avec ses 
hommes pour venger son chef. Lui aussi est frappé 

1. Munileur universel, d«^cemhre 1851. • 




Le Prince-Président Louis-Napoléon à la revue de Satory 

Tableau d'Horace Vernet. Apjjartient au Prince Murât. 



LE COUP D ETAT (;5 

et tombe mort près du g-énéral de Cotte qui a, au 
même moment, son cheval tué sous lui. Sous une grêle 
de balles, le 72® se précipite sur la barricade et réussit 
enfin à en déloger les insurgés ^. 

Pendant ce temps, la division Levasseur prenait ces 
insurgés à revers en partant de la poinle Saint-Eustache 
et de la partie basse des rues Saint-Denis et Saint-Mar- 
tin, tandis que le général de Courtigis, parti de Vin- 
cennes, descendait lenlement le faubourg Saint-Antoine 
et renversait les barricades qu'il trouvait sur sa route. 
Sur tous les points, les révoltés combattaient avec 
bravoure et opiniâtreté. Des rassemblements parcou- 
raient la rive gauche et y semaient le trouble. L'un 
d'eux se ruait sur le pont Saint-Michel, en forçait le 
passage et se précipitait audacieusement au .pas de 
course vers la Préfecture de police, (pi'il cherchait à en- 
lever, mais qui fut bientôtdégagée. 

La garde républicaine avait la défense de tous les 
ponts et en interdisait le passage à quiconque parais- 
sait suspect. Un individu, porteur d'armes sous sa 
blouse, ayant été arrêté au moment où il voulait forcer 
la consigne, fut fusillé à l'entrée du Pont-Neuf et son 
corps jeté aussitôt dans la Seine. Mais n'ayant eu que la 
cuisse brisée, ce malheureux trouva encore la force et 
la présence d'esprit, dans sa chute, de s'accrocher à l'un 
des câbles qui attachent au pont les bains de la Sama- 
ritaine. A ses cris, l'un des garçons de l'établissement 
accourut à son secours et l'arracha à tous les périls de 
sa position. Il se nommait Berger, jardinier à Passy. On 
le fit transporter à l'hôpital de la Charité et il survécut 
à ses blessures . 

La lutte fut particulièrement acharnée et sanglante 
du côté des Halles, aux barricades de la pointe Saint- 

1. M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire. 

2. Capitaine H. de Mauduit, Révolution mililaire du 2 décetn- 
hre 1851. 

I 5 



(Uj LA SOClliTE nu SECOND EMPIRE 

Eustache, de la rue Monlorgiieil el de la rue des Pelils- 
Carreaux. Qu'on lise plulùL ceLle leltre d'un caporal 
de chasseurs à pied, obscur coniballanl de la jour- 
née ' : 

« A la deuxième l)arricade, dans une maison d'où Ion 
a tiré le plus de coups de fusil et où nous sommes en- 
trés, nous avons trouvés plus de trois cents insurgés. 
On aurait pu les passer à la baïonnette; mais comme le 
Français est toujours humain, nous ne l'avons pas fait. 
Il n'y a que ceux qui n'ont pas voulu se rendre qui ont 
été fusillés sur-le-champ. Dans une chambre, nous en 
avons trouvé qui demandaient pardon, en criant : 
« Nous n'avons rien fait, nous faisons des remèdes pour 
les blessés. » Mais ils avaient bien soin de cacher plu 
sieurs rnoules et cinq ou six cuillers ou fourchettes en 
plomb avec lesquelles ils fondaient des balles. Nous 
avons tué un individu qui en tombant criait : « Ne me 
tuez pas, car ce serait malheureux de mourii- pour 
dix francs. » 

« Je craignais beaucoup les émeutes à Paris; je 
croyais toujours que l'on se battait pour un parti ou 
pour l'autre, ou bien contre des ouvi'iersqui demandent 
du travail. Mais on n'a i)as trouvé parmi ces individus un 
ouvrier digne de figurer au nombre des travailleurs. Ce 
sont des hommes qui soid poussés par l'argenl et (pu s(^ 
battent sans savoir ni poui cpù, ni i)ourquoi. Ils ne 
cherchent qu'à piller. Les ouvriers intelligents, ainsi 
que les habitants, les dénoncent eux-mêmes ou les font 
prendre. Les habilauts ne sont contents qwc (puiinl ils 
voient la trou[)e garder leurs maisons. 

« Nous avons passé plusieurs nuits dehors sur les bou- 
levards, mais nous n'étions pas malheureux. Tous les 
habilauts vidaient Irni-s caves pour donner du vin aux 



1. Vincent N., (•;)[)<)rMl de «•lias^;(Mii'S ;i picil. Icllrc ]).nii(' (l;iiis 
la Patrie du H (l6cenihro ]X'>\. 



LE COUP D ETAT 67 

soldais, faisaient la soupe et doiinaienl du bois pour 
nous chaufler toute la nuit. On criait de toutes parts : 
« Ne les ménagez pas, fusillez-les de suite. » 

Il y avait, en effet, parmi les insurgés beaucoup 
d'hommes tentés par l'appât d'une paye, que la misère 
seule avait poussés dans leurs rangs. L'argent avait été 
répandu à profusion. Ces hommes se font payer très cher. 
Le soir du 4 décembre, ils demandent dix-huit francs 
pour aller aux barricades ^ A côté d'eux, combattait un 
certain nombre d'ouvriers qui s'étaient laissés entraî- 
ner par les fauteurs de l'émeule, convaincre par les 
placards affichés le matin ou tromper par les fausses 
nouvelles répandues à dessein. N'avait-on pas annoncé 
que la ville de Reims était au pouvoir du peuple, que 
les républicains proscrits revenaient seconder l'effort 
populaire, que les généraux Bedeau, Lamoricière et 
Changarnier, délivrés par le peuple, allaient se porter 
au-devant des troupes, que le général Neumayer mar- 
chait sur Paris à la tète de 20.000 hommes. 

En outre, l'émeute avait trouvé sinon des partisans, 
du moins des auxiliaires dans une partie de la jeunesse 
lettrée et aisée appartenant soit à la presse, soit au 
commerce parisien. Ces jeunes gens remplissaient de 
tumulte la partie la plus riche et la plus élégante des 
boulevards, d'où il avait semblé peu probable que le 
communisme dût attendre une telle diversion. C'étaient 
eux qui avaient poussé, les deux jours précédents, les 
cris de : (( A bas les prétoriens ! A bas Soulouque ! » et 
qui avaient été chargés sur le boulevard par les lan- 
ciers du colonel de Rochefort. Le 4 décembre, ils allè- 
rent jusqu'à faire le coup de feu. Dix-huit messieurs 
bien mis, arrêtés au coin de la rue de Richelieu, dans 
un groupe qui tirait sur les troupes, furent conduits aux 
Tuileries. Au lendemain de cette douloureuse journée, 

1. Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires. 



fi8 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE , 

on disait couramment dans Paris qu'en relevant les ca- 
davres des insurgés on n'avait trouvé cjuè des malfai- 
teurs et « des gants jaunes ». Parmi ces derniers, il y 
avait quelques jeunes légitimistes qui s'étaient laissés 
égarer, eux aussi, par de fausses nouvelles. On leur 
avait dit que le comte de Chambord était aux portes de 
la capitale, qu'il allait y faire son entrée et (juc, pour 
dérouter toute surveillance et ne pas être reconnu, il 
arrivait sous l'uniforme de simple soldat dans le 12'' ré- 
giment de dragons'. 

De tous jeunes gens, des adolescents, des enfants, 
avides de bruit et de révolte, avaient été facilement ga- 
gnés par l'excitation populaire. Le général Ilerbillon 
faisait donner le fouet aux insurgés âgés de moins de 
vingt ans qu'on lui amenait et les livrait aux sergents 
de ville K ■ 

Une compagnie de voltigeurs du 5r, postée rue Mes- 
lay, se chauffait avec les débris d'un omnil)US qui avait 
servi de base à une barricade; les roues et le timon 
avaient brûlé, lorsque, vers une heure après minuit, les 
soldats se mii'ent en devoir de briser la caisse de la voi- 
ture pour la jeter au feu. Un gamin en sortit qui s'y 
était blotti au moment de la prise de la barricade. 

— En voilà encore un ! s'écrièrent les voltigeurs. 11 
faut le fusiller, car certainement il a tiré sur nos frères. 

Ou le fouille et sous sa blouse, on découvre un pis- 
tolet et un poignard. Les voltigeurs le conduisent au 
capitaine pour |)rendre ses ordres et voici le châtiment 
(jui lui est iulligé. Près de là, on avait déposé dans 
une maison le cadavre d'un clairon de chasseurs à 
pied, tué à l'attacpie des barricades des Arls-et-Métiers. 
Près de ce clairon se trouvaient égah'mentles cadavres 
de deux hommes du peu|»Ie. 

1. 1)K Maupas; capilaiiK' 11. ni: ISlAUDirr; comte H. de Vu:i.- 
Castei. ■.liécil complet el aiilher.ti(jiie de la Joitrnce du 2 Décembre. 

2. V. Mi:vF,n. Ilintnirc du Deux- hcccmbre. 



LE COUP D ETAT (iO 

— Tu vas demander pardon à ce clairon et à genoux, 
lui dit le capitaine. 

— Ce n'est pas moi qui l'ai tué, répond le gamin en 
pleurant. 

— Qui m'en répond? Et d'ailleurs tu en as peut-être 
tué d'autres. Ainsi demande-lui pardon ou sinon!... 

Et le gamin se met à genoux et demande grâce à ce 
malheureux soldat. 

— Ce n'est pas tout, poursuit alors le capitaine. Tu 
vas maintenant passer le reste de la nuit avec tes 
camarades et leur victime, et, plus tard, on verra ce 
que Ton devra faire d'un petit polisson de ton espèce. 

La porte est refermée sur lui. Mais, soit remords, 
soit terreur de se trouver ainsi seul dans Tobscu- 
rité côte à côte avec trois cadavres, le gamin frappa 
bientôt violemment à la porte, en conjurant de l'arra- 
cher au supplice moral <[ui lui était infligé. Le capi- 
taine, croyant la leçon assez forte, le fît sortir et le 
renvoya à ses parents '. 

Les deux divisions Carrelet et Levasseur avaient 
opéré leur jonction, renversé tous les obstacles, pour- 
suivi les insurgés en fuite et rétabli la circulation. Dé- 
logés de leurs avant-postes, ceux-ci regagnaient la 
pointe Saint-Eustache, les rues Montorgueil et des 
Petits-Carreaux. Dans ces deux rues, se trouvait une 
série de solides ouvrages. Les maisons étaient occupées 
par l'émeute. On tirait sur la troupe des fenêtres et 
des larmiers des caves. La position n'était pas tenable. 
Le colonel de Lourmel, du itf de ligne, le comprit. 11 
s'élança à la tète de ses hommes et parvint à enlever 
les derniers abris des insurgés. • 

Mais la lutte n'était pas encore terminée. A la même 
place, à neuf heures du soir, une centaine de combat- 



1. Capitaine H. de MAUDurr, Révolution militaire du 2 dérem- 
hre 18.51. 



70 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

lants républicains désespérés relevèrent les barricades 
et se préparèrent à un nouveau combat. Parmi eux se 
trouvait Denis Dussoubs, frère du représentant de la 
Haute- Vienne. Cedernier étant cloué au lit par une grave 
maladie, son frère Denis s'était, par une courageuse 
usurpation, revêtu de son écharpe et depuis deux jours 
il payait vaillamment de sa personne. Le deuxième 
bataillon du 5i*' de ligne fut envoyé pour débusquer ce 
groupe de combattants opiniâtres. A la première barri- 
cade, Denis Dussoubs se présenta seul, sans armes. Un 
récent accident au bras droit ne lui eût pas permis d'en 
faire usage. Il adressa d'une voix vibrante un appel aux 
soldats : « Venez à nous. » Le commandant, ému de son 
accent douloureux encore plus peut-être que de ses 
paroles, le conjure de se retirer, de ne pas tenter une 
résistance inutile. Après avoir encore vainement ha- 
rangué les soldats, Denis Dussoubs remonta vers la 
barricade. Il se retournait, poussant un dernier cri de 
« Vive la Républiijue ! » lorsque quelques soldats, tirant 
sans qu'aucun ordre eût été donné, le tuèrent de deux 
balles dans la tête. 11 tomba et expira sur-le-champ ^ 

Ce fut la dernière convulsion de l'émeute. Le lende- 
main, 5 décembre, vers 4 heures du soir, la circu- 
lation était rétablie. Les boutiques étaient partout 
ouvertes et Paris eût repris sa physionomie accoutumée 
sans les traces sinistres de deux jours de bataille et les 
nécessités d'une occupation militaire. Le sang faisait 
de larges mares aux alentours des barricades. On 
ramassait des boulets et tics balles dans les carrefours. 
Les pavés descellés continuaient à s'amonceler en las 
aux endroits où l'on s'était battu. La maison (pii fait 
l'angle dé la rue du Temi^le était criblée. A ses pieds 
se ti'ouvaienl encore les débris de l'omnibus qui avait 
servi de base à la barricade cause de tous ces lualluMirs. 

1. Eugène TÉNOT, Pti/'i's en décembre 1851. 



LE COUP D KTAT 71 

L'omnibus fut démoli à coups de canon, tout rempli de 
pavés qu'il fût et servit à alimenter le bivouac pendant 
la nuit. Une compagnie de grenadiers du 43" de ligne 
occupait les maisons des quatre angles des rues du 
Temple et Rambuteau. A chaque croisée se trouvait 
un grenadier assis sur une chaise, le fusil chargé et prêt 
à faire feu au moindre geste hostile de cette population 
plus comprimée que satisfaite : les figures étaient 
mornes '. 

On a évalué différemment, suivant les opinions, le 
nombre des victimes de ces deux journées. Environ 
six cents tués ou blessés^ telle est la rigoureuse vérité. 
Ouant aux fusillades après la pacification des rues, 
elles ne sont qu'une légende inventée par la mauvaise 
foi des hommes de l'opposition. Sans doute, quelques 
insurgés, pris les armes à la main, ont été immédiate- 
ment fusillés. Mais ils l'ont été sur l(!s barricades, lut- 
tant et refusant de se rendre, ou pris au moment où ils 
assassinaient nos soldats. Contrairement à ce ({ue Vic- 
tor Hugo a avancé de façon fantaisiste et sans donner 
la moindre preuve, pas un insurgé ne fut passé parles 
armes au Champ de Mars. 

Si ceux qui avaient mené le plus activement la lutte 
contre le Prince, Cavaignac, Changarnier, Le FIô, 
Lamoricière, Charras, étaient transférés à ce même 
fort de Ham où il avait été lui-même prisonnier, un 
grand nombre des prisonniers détenus à Mazas, à Vin- 
cennes et au Mont-Valérien fut remis en liberté. L'ordre 
ne tarda pas à renaître dans le pays. En moins de quinze 
jours, toutes les émeutes de province dont plus d'une 
atteignit à des proportions efTrayantes furent complè- 
tement dissipées. Le 16 décembre, la France entière 
appartenait, sans résistance, au coup d'Etat. Enfin, 



1. Capitaine H. de Mauduit, Révolution mililaire du 2 ilécen: 
bre 1851. 



72 LA SOCIETE DU SECOND BÇMPIRE 

chose digne de remarque, dans les départements les 
plus exaltés, dans ceux-mémes que le vol et l'assassi- 
nat signalaient à la vindicte publique, le vole universel 
donna raison au prince Louis-Napoléon. 

En etlet, convoqué dans ses comices pour les 20 et 21 
décembre, lepeupledevaitdires'ilapprouvait ou condam- 
nait l'initiative prise par Louis-Napoléon, s'il acceptait 
ou repoussait le programme de gouvernement qui lui 
était soumis par la proclamation du Deux-Décembre. Le 
vote du 21 décembre i85i fut une véritable fête natio- 
nale. Les maisons étaientpavoisées, lajoie et la confiance 
se lisaient sur les visages. Le dépouillement du scrutin 
n'était plus qu'un» formalité, tant on savait a l'avance 
quel en serait le splendide résultat. Ce résultat dépassa 
encore toutes les prévisions, toutes les espérances. Sur 
8.116.773 votants, le Prince obtint 7.4^9.216 oui. Le 3i 
décembre, la Commission consultative portait à l'Elysée 
le résultat du plébiscite et le procès-verbal des votes émis. 
Dans sa ré-ponse au discours de M. Baroche, le Prince- 
Président prononçait ces paroles devenues célèbres : 

« La Franct' a répondu à l'appel loyal que je lui 
avais fait. Elle a «ompris que je n'étais sorti de la l(''ga- 
lité que pour rentrer dans le droit... » 

Le 1"'' janvier i852, dans la matinée, un Te Deiini 
solennel d'action de grâce devait être chanté à Notre- 
Dame. Ce jour-là, une brume épaisse enveloppe Paris. 
Les arbres sont couverts de givre. La Seine charrie 
d'énormes glaçons. Les troupes se déroulent dans tous 
les sens pour occuper les positions qui leur sont as- 
signées, de l'Elysée au parvis Notre-Dame. Les Invalides 
commencent leur salre de dix coups par chaque million 
de voix, ayant sanctionné le coup d'État. Des bande- 
roles flottent à plusieurs mûts et, au-dessus du portail 
de l'antique cathécb-ale, apj)arail, brodé d'or sur fond 
cramoisi en chilhes de dix-huit pouces, le nombre des 
voles: 7.500.000. L'entrée principale est précédée d'un 



LE COUP D ETAT 73 

grand velarium d'éloffe cramoisie parsemé d'étoiles d'or 
et du chiffre L.-N. également en or. Toute la façade 
de la basilique, à tous ses étages et jusqu'aux tours, est 
décorée de drapeaux, de bannières, d'oriflammes. La 
garde des abords et de l'intérieur de Notre-Dame a été 
confiée à la garde républicaine et à la gendarmerie 
mobile. Six mille invités remplissent l'église où des es- 
trades ont été disposées en amphithéâtre. Dans le trans- 
sept, s'élève un riche dais en velours cramoisi, à ciel 
d'or, dont les quatre branches correspondent aux 
quatre piliers principaux. A midi, l'archevêque de 
Paris, Mgr Sibour, précédé de son clergé et de sa 
croix, se rend solennellement à la rencontre du 
Prince. Le portail s'ouvre, les tambours battent aux 
champs. Louis-Napoléon paraît en uniforme de géné- 
ral de division, ayant à ses côtés le général Maguan et 
le général de Saint-Arnaud. A peine s'est-il installé 
sous le dais qu'un hymne lancé par trois cents voix et 
deux cents instruments part du chœur : c'est la marche 
composée par Lesueur pour le sacre deJNapoIéonL' '. 

Peu de temps après, M. Thiers, se promenant sur le 
boulevard, fut reconnu par des enfants qui, en bons 
gamins de Paris, se mirent à lui crier d'un air narquois 
son fameux mot du discours du 17 janvier : 

— L'Empire est fait! L'Empire est fait - ! 

1. Capitaine H. de Mauduit, Révolulion niilllaire du 2 décem- 
bre 1851. 

2. Docteur \' éro^. Nouveaux Mémoires d'un bourtjeois de Paris. 



CHAPITRE III 
LE MARIAGE DE L'EMPEREUR 



Ambitieuses visées de miss Howard. — Projet de mariage avec 
la princesse Caroline Wasa. — Autres projets sans suite. — 
Mile de Montijo. — Ses premières années. — Son séjour à 
Fontainebleau et à Compiègne. — Le trèfle de diamant. — 
Accueil fait par la Cour au projet de mariage de THnipe- 
reur. — En attendant l'autre ! — Sympathie de l'opinion. — 
Mlle de Montijo et ses amies. — La .sauce et le poisson. — 
Le mariage civil. — La cérémonie à Notre-Dame. — Premier 
acte de charité. 



Un chef d'État ne reste pas longtemps célibataires. 
Le prince Louis-Napoléon avait compris la nécessité 
d'un mariag-e pour consolider sa situation et donner à 
sa dynastie un autre héritier que son cousin. En outre, 
pour lui, comme pour tout célibataire engagé dans une 
liaison gênante, le mariage était le moyen d'échapper 
aux inconvénients d'un joug qui lui pesait. L'ambition 
de miss Howard, sa belle maîtresse^ avait grandi avec 
les événements. Le Prince, au printemps, étant venu 
s'installer à Saint-Cloud, elle obtint de s'y tenir cachée 
— selon son expression modeste — dans les petits ap- 
partements du rez-de-chaussée. Si des rejoues avaient 
lieu à Versailles, elle ne restait plus à distance, perdue 
dans la foule. On demandait pour elle une place spé- 



){\ LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

ciale, bien en vue pour sa voiture. Le voile se déchirait 
peu à peu. La maîtresse prenait des allures de grande 
favorite. A un bal des Tuileries, on la vit apparaître au 
bras du colonel de Béville gagné à sa cause. Dans une 
toilette du meilleur goût, l'air radieux, avec sa tète de 
camée antique, sa taille élevée, son port de duchesse, 
celle qui devait s'appeler bientôt la comtesse de Beau- 
regard, puis de Béchevet, fut remarquée pour sa beauté 
incomparable. Inconnue de la plupart, on la prit heu- 
reusement pour une belle lady arrivée de Londres pour 
assister au bal d'un ami '. 

Dans l'entourage du IVince, tout le monde le pous- 
saitau mariage. M. Thayer, gendre du général Bertrand, 
le compagnon d'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, lui 
avait dit qu'il devrait bien fonder une famille et une 
dynastie, afin de perpétuer le nom de Napoléon. Le 
Prince, tirant sa moustache, suivant son habitude, lui 
avait répondu : « .)e me marierai, mais (piant à fonder 
une dynastie, je ne peux pas le promettre. » Tout jeune 
il avait demandé la main de sa cousine, la princesse 
Mathilde, durant un séjour de celle ci chez la reine 
Ilorlense, à Arenenberg. Depuis lors, il ne s'était pré- 
occupé d'aucun projet de ce genre. Aussi ne fut-ce pas 
sans quelque résistance qu'il consentit à rompre un at- 
tachement qui avait été cimenté par des sacrifices faits 
en sa faveur. Il s'agissait maintenant de savoir qui il 
épouserait. Cette question intéressait beaucoup de per- 
sonnesqui avaient chacune quelque princesse royale à lui 
proposer. Que d'intrigues pour lui trouver une femme! 
Que de gens qui espéraient, s'ils y réussissaient, se mé- 
nager ainsi des relations étroites avec la Cour fuiurc ! 

De tous ces projets de mariage, un seul ne fut pas 
abandonné à peine formé. La cousine de Louis-Napo- 
léon, la princesse Marie, duchesse de Ilamilton, (iUe de 

1. (iénéral cuinlt' l'i.iit. itv, Souueuir>i. 



LK MARIAGE DE L EMPEREUR 77 

la grande-duchesse de Bade, Stéphanie de Beanharnais, 
lui avait conseillé d'épouser une princesse royale et lui 
avait recommandé sa nièce Caroline, fille du prince 
Wasa, fils lui-même de Gustave IV, roi de Suède. 

Le Prince avait toujours éprouvé une vive sympathie 
pour sa cousine, la duchesse de Hamilton. Ilss'élaienl 
be_aucoup vus au temps de leurs premières années de 
jeunesse et Louis-Napoléon se rappelait avec plaisir un 
aimable épisode de cette intimité. Un jour rpi'ilse prome- 
naitsurles bords du Rhin avec cette cousine et ses sœurs, 
Louise et Joséphine, la conversation tomba sur la galan- 
terie des anciens temps. La princesse Marie vantait les- 
prit chevaleresque des preux. Le Prince affirmait que les 
Français n'avaient pasdégénéréetqu'ilsétaientaussibra- 
ves et chevaleresques que leurs ancêtres. Pendant qu'il 
parlait, un coup de vent enleva du chapeau de sa cou- 
sine, la princesse Louise, une tleur qui tomba dans le 
fleuve. « Ah ! dit la princesse Marie, tandis que la fleur 
filait emportée par le courant, quelle belle occasion 
pour un chevalier des temps anciens ! » Aussitôt, avant 
qu'on ait pu dire un mot pour l'en empêcher, le Prince 
plonge tout habillé, nage hardiment en plein fleuve, 
atteint la fleur, la saisit et revient vers la rive, luttant 
contre le flot qui, à un moment, menaçait de l'en- 
traîner. Quelques brasses vigoureuses, et il escalade 
la rive, et s'approche, tout dégouttant d'eau et un peu 
essoufflé, de la princesse Marie et lui dit, avec une 
grande révérence. « Voici la fleur, belle cousine, » mais, 
ajoute-t-il en frissonnant, — car ceci se passait en hiver, 
— « pour l'amour du ciel, ne pensez plus à vos anciens 
chevaliers '. >- 

Sans doute, la duchesse de Hamilton s'était souvenue 
du courage et de la galanterie montrés par Louis-Napo- 
léon à cette heure de jeunesse, lorsqu'elle lui avait pro- 

1. Docteur Thomas W. Evans, Mémoires. 



78 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

pose d'épouser la princesse Wasa. La grande-duchesse 
Stéphanie, alors veuve, élaiL restée française par l'es- 
prit et par le cœur. Elle désirait vivement ce mariage. 
Les liens de famille et ce grand nom de Wasa, porté 
par Gustave-Adolphe et par la reine Christine, ne pou- 
vaient qu'influencer favorablement le Prince. Il mani- 
festa le désir de connaître les vrais sentiments de. la 
Princesse au sujet de ce mariage. Il était beaucoup plus 
âgé qu'elle, leur éducation n'avait pas été la même, et 
il craignait qu'elle ne fît que se prêter passivement à la 
réalisation du projet qu'avaient formé pour elle sa tante 
et sa grand'mère. 

Le prince Louis-Napoléon entra en négociations 
avec sa tante, la grande-duchesse Stéphanie. Puis il 
songea à entamer des pourparlers plus avancés. Vers le 
mois de juin, il envoya le colonel Fleury à Darmsfadt 
porter la grand'croix de la Légion d'honneur au grand 
duc de Hesse, chez lequel cet officier devait rencontrer 
le prince Wasa et sa fille. L'aide de camp du Prince-Pré- 
sident était chargé de remettre en môme temps à son 
Altesse Grand-Ducale une letlre de la grande-duchesse 
Stéphanie (pii lui avait été remise à Bade. Il fut reçu 
avec beaucoup de courtoisie à Darmstadl |)ar les deux 
j)rinces. On l'invita à dîner. Avant de s(^ mettre à table, 
le grand-duc Louis III se retira un moment avec le 
prince Wasa pour confc-rer <Widemment au sujet de la 
missive apportée par le colonel Fleury. A l'air un peu 
gêné des deux princes en rentrant dans la chambre, 
l'envoyé de Louis-Napoléon devina que la réponse an- 
noncée par le grand-duc pour le moment de son départ 
ne serait pas favorable. Le dîner fut néanmoins très 
agréable. Une fois le premier nuage passé, la convei'sa- 
lion roula sur le coup d'Etat, sur le service immense que 
Na|»oléon venait de rendre non seulement à la France, 
mais à l'Iùn-ope. En remettant au colonel la r(''ponse à la 
1(^1 Ire d(> la grande-duchesse Stéphanie, Louis III lui dit: 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 79 

« Remerciez bien le Président de la République 
pour l'honneur qu'il m'a fait de m'envoyer son ordre. 
Dites-lui tous mes regrets de ne pas voir aboutir un 
projet dont j'aurais vivement désiré la réalisation. Mais 
l'on s'en est occupé trop tard. » 

Et regardant le prince Wasa qui opina de la tête : 

« Il y a presque des engagements avec le prince 
royal de Saxe sur lesquels il est impossible de reve- 
nir ' . » 

On ne peut savoir si le Prince-Président conçut le 
moindre regret de cette déconvenue. Peut-être ne s'était- 
il prêté aux négociations poursuivies par sa tante 
qu'avec une arrière-pensée. La princesse Caroline, bien 
que d'un sang illustre, n'étant pas d'une famille ré- 
gnante alors, ne lui apportait qu'une force très relative 
au point de vue des alliances utiles. Peut-être aussi le 
prince Wasa, dont la réputation de sobriété était très 
discutable, souriait-il médiocrement comme beau-père 
au futur empereur. Toujours est-il que celui-ci ne fit 
paraître aucun désappointement lorsque son envoyé lui 
rendit compte de sa mission. Il fut convenu seulement 
que le silence serait gardé sur cet incident. Le résultat 
important de cette négociation avortée, c'est que le 
prince Louis Napoléon était, à partir de' ce jour, entré 
dans la voie du mariage. 

Peu de temps après, on parla d'un projet concernant 
la princesse de HohenzoUern, sœur du prince fameux 
qui nous valut la guerre de 1870. A quoi tiennent les 
destinées des peuples ! Reau-frère du prince Léopold 
de Holienzollern, il est bien probable que Napoléon 111 
ne se fût pas inquiété des événements d'Espagne et que 
la catastrophe qui nous a frappés n'eût pas existé. On 
proposa aussi la fille du prince de Wagram au Prince- 
Président, et il y eut, à IhiMel de la rue de la Roche- 

1. Général comte Fleur y, Soiirenu-.^. 



80 LA SOCIETE DIT SECOND EMPIRE 

foucauM, résidence du prince de Wagram, une fête 
o(Terte à Louis-Napoléon Bonaparte, pour appuyer les 
préliminaires d'un mariage. Le Président se rendit à 
l'invitation de son hôte et assista au bal donné en son 
honneur. Mais la jeune fille ne lui plut pas. Oui sait? 
Peut-être était-H amoureux déjà? Plus lard, il voulut 
marier Mlle de Wagram au prince Jérôme Napoléon. 
Mais la réponse du père fut nette : 

— J'aurais donné ma fille, dit- il, au Prince-Président. 
Mais je la refuse à son cousin ^ 

Lorsque l'Empire fut proclamé, la nécessité dun 
mariage devenait plus pressante. Mais déjà il était bien 
difficile de parler au souverain de nouveaux projets. 
D'abord certaines difficultés d'ordre politique apparais- 
saient nettement à tous les yeux. Le duc d'Orléans, fils 
aîné de Louis-Philippe, en possession du titre et des 
droits du prince héritier, orné des dons de l'esprit et du 
corps, avait cherché pendant sept ans une fiancée dans 
toute l'Europe, avant de rencontrer une princesse 
accomplie sans doute, mais d'une maison bien secon- 
daire, et appartenant à la religion luthérienne. Ce sou- 
venir présent à tous les esprits rappelait les hésitations 
avec lesquelles les vieilles dynasties ouvrent leurs 
rangs aux nouvelles. Mais là n était pas le principal 
obstacle. Cet obstacle se trouvait dans le cœur de Na- 
poléon IIL 11 avait- vu à un bal chez la princesse 
Mathilde une ravissante jeune fille. I*]t, sans se pro- 
noncer encore, son cccur se laissait aller (hMicieusement 
à ce chai'me nouveau -. 

Cette jeune fille s'appelait Mlle Eugénie de Montijo. 
Sa figure ovale et d'une ])ur(l('' de ti'aits reinar(|uables 
était singulièi-ement attirante. Elle avait un teint clair 
et brillant, des yeux bleus [)articulièrement doux et 

1. ^'i(:olllle DE Bkaumont-Vassy, Ilii^loire inlinie du Second 
Empire. 

2. (luANiKH DK C.ASSAdNAC, Soiwcnirx du Second Empire. 








Le Maréchal de Saint-Arnaud 

Dessin de Ruffet. 



LE MMilAGE DE L EMPEREUR 81 

transparents ombragés de longs cils et qui au repos 
étaient légèrement baissés, des cheveux d'une magni- 
fique teinte châtain doré, un nez un peu mince d'un 
modelé exquis et une délicate petite bouche, qui laissait 
voir, quand elle souriait, une rangée de perles. Elle 
était d'une taille au-dessus de la moyenne et ses pro- 
portions étaient parfaites. Sa taille était ronde, son cou 
et ses épaules admirablement formés et, en outre, elle 
possédait une physionomie pleine de vivacité, une 
grande élégance de mouvements et des manières dont 
le charme ne saurait être rendu. C'était une femme 
d'un type très rare. Et s'il est vrai que c'est à sa des- 
cendance écossaise qu'elle devait sa beauté blonde et 
délicate, il n'est pas moins certain que sa grâce était 
tout espagnole et son esprit tout français '. 

La comtesse Eugénie de Montijo, de Teba, de Banos, 
et j\Iora, trois fois grande d'Espagne, avait alors vingt- 
cinq ans. Dans le plein épanouissement de sa jeunesse, 
elle faisait grande sensation dans tous les mondes. 
Très recherchée dans la haute société européenne, elle 
trônait tantôt à Madrid, tantôt à Londres, tantôt à 
Paris. Jouissant de son privilège d'étrangère qui la dis- 
pensait de faire de la politique de coterie, on la ren- 
contrait aussi bien dans les salons aristocratiques des 
La Rochefoucauld ou des Fitz James, dont elle était 
l'amie ou l'alliée, qu'aux réceptions de la princesse Ma- 
thilde ou de la comtesse Le Hon. Quelle était sa famille 
et comment s'étaient écoulées ses premières années? 

Bien des gens savaient qu'en raison des alliances de 
sa famille, les usages de l'Espagne autorisaient 
Mlle de Montijo à porter les noms illustres de Guzman, 
de Fernandez de Cordova, de Lacerda et de Leyra. Il y 
avait aussi, parmi les débris de nos glorieuses armées, 
des vétérans qui se souvenaient de son père, colonel 

1. Docteur Thomas \V. Ewans, Mémoires. 

I 6 



82 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

crarlillorie au service de Farmée française, qui, après 
avoir combattu dans nos rangs, en Espagne et en 
France, tira son dernier coup de canon, en 181^, lors 
de l'héroïque défense de la barrière de Clichy. 11 y 
commandait les élèves de notre école Polytechnique. 
(Tétait un soldat philosophe, au cerveau hanté par des 
rêves confus de démocratie et de progrès, qui fut dis- 
gracié pour avoir trop aimé la liberté et la France et 
qui, jusqu'au bout, porta fièrement sa disgrâce. De- 
venue impératrice, Mlle de Montijo plaça dans ses 
appartements aux Tuileries une miniature de son père. 
Il y était représenté avec un bandeau de soie noire 
traversant le visage à l'endroit où il avait perdu un 
œil, par suite d'une blessure au service de la France '. 

Maria-Manuéla de Kirkpalrick (jui épousa le colonel 
de Montijo et fut la mère de l'Impératrice Eugénie^ 
descendait d'une ancienne et considérable famille 
originaire d'Irlande. Elle avait été fort jolie dans sa 
jeunesse. De ses deux filles, l'aîné, Paca, était devenue 
duchesse de Berwick et d'Albe, en s'alliant au descen- 
dant du maréchal de Berwick rejeton à la fois d'une 
des plus nobles maisons de la Péninsule. Elle est morte 
à Paris en 18G0. L'autre était celle dont l'éclatante 
beauté venait de faire uiu^ si forte impression sur 
l'Empereur. 

Née à Grenade, le 5 mai iSaG au milieu d'un trem- 
blement de terre, Eugénie, frappait, dès son enfance, 
par son regard pensif, étonné, mélancolique, regard 
prédestiné que Pans a vu plus tard dans les yeux de son 
fils. On eut dit qu'elle n'était pas encore remise de son 
étrange entrée dans la vie. En iS'd\, au cours d'un pre- 
mier séjour de Mme de Montijo à Paris, Beyle et Méri- 
mée fréquentèrent son salon. C'est elle <|ui raconta au 
second l'anecdote dont il fit le sujet de (kirmenel (pii lui 

1. GiiAMEB DE Cassag.n.vc, Houvciiirs du Second Empire. 



LE MARIVGE DE L EMPEREUR SH 

suggéra Don Pedre. Beyle avait beaucoup cramilié pour 
la blonde Eugénie. Il la faisait sauter sur ses genoux, 
en disant : « Vous, quand vous serez grande, vous 
épouserez le marquis de Sanla-Cruz, vous m'oublie- 
rez et moi, je ne me soucierai plus de vous. » Il lui ra- 
contait, ainsi qu'à son aînée, Paca, des histoires qm 
faisait leur bonheur. Qu'on s'imagine les deux petites 
filles assises chacune sur un genou de l'auteur de la 
Charlreuse de Parme et buvant ses paroles, lui, dé- 
ployant épisode par épisode ce prodigieux drame dont 
il avait été le témoin. Au milieu de ces récits de gloire, 
l'homme de Marengo et de la Moskowa, le héros au 
petit chapeau et à la redingote grise, faisait de brus- 
ques apj^aritions éblouissantes. Pour leur rendre plus 
sensibles les spectacles que son imaginalion évoquait 
sous leurs yeux, il avait pris l'habitude d'apporter aux 
jeunes fdles des images coloriées du poème héroïque 
dont il avait nourri leur mémoire, enthousiasmé leur 
àme. Soixante dix ans [)lus tard, Eugénie de Montijo 
pourra encore montrer une estampe de la bataille d'Aus- 
terlilz qu'elle avait reçue de M. Beyle. Car bien après 
son adolescence, bien après son mariage et les années de 
splendeur, elle voudra conserver un souvenir profond 
et presque attendri de celui que le monde des lettres ne 
nommait que Stendhal et qu'elle ne cessera jamais 
d'appeler M. Beyle, comme en sa toute petite enfance '. 
En 1887, entre deux voyages, la fille cadette de la 
comtesse de Montijo fit sa première communion, au 
couvent du Sacré-Cœur de la rue de Varennes. Elle y 
était inscrite sous le nom d'Eugénie Palafox, car, parmi 
ses nombreux noms, sa famille portait celui de l'hé- 
roïque défenseur de Saragosse. Quand le comte de Mon- 
tijo mourut, le i5 mars 1889, Eugénie et Paca se trou- 
vaient à Paris sous la surveillance d'une inslilutrice 

1. Augustin Filon, Mérimée el ses amis. 



Si LA .-^CIliTE DU SIXlOiVl) EMI'llii: 

anglaise, miss Flowers. Elles quillèrenL précipilamminil 
la France et Mérimée qui adorait leur société écrivait : 
« On ne saurait croire le chagrin que j'éprouve à les 
voir partir. » 

La famille de IMontijo menait en Espagne une vie 
des plus brillantes. Aimable, spirituelle, pleine d'en- 
train et de gaîté, la comtesse de Monlijo s'intéressait 
à toutes le« nouvelles de Madrid et de Paris et sa con- 
versation était toujours variée et animée. Elle aimait 
beaucou]) la musique, protégeait les artistes et les re- 
cevait chez elle avec bienveillance. A Madrid cl à Cara- 
banchel où elle possédait un vaste domaine, elle don- 
nait de petits bals et organisait des comédies de so- 
ciété. Mérimée mettait à la disposition de l'hospilalière 
comtesse ses talents de machiniste, de peintre de dé- 
cors, de souflleur, de metteur en scène. Les deux fdles 
de la comtesse, Françoise (en espagnol Paca) et Eugénie 
excitaient l'admiration générale. Ce l'ut dèsl'année 18^4' 
à dix-neuf ans, que l'aînée épousa le duc d'Albe. Les 
deMx sœurs furent très remarquées lors des fêtes qui 
eurent lieu à Madrid pour le mariage de la reine Isa- 
belle avec son cousin l'infant François d'Assise et celui 
de l'infante Louise avec le duc de Moidpensier, fils du 
roi Louis-Philippe. x\ la soirée que donna le comte de 
Bresson ambassadeur de France, le 7 octobre iS'|G, le 
duc d'Aumale qui avait acconq^agné son frère, le duc 
de IMontpensier à Madrid, eut une très longue conversa- 
lion avec Mlle Eugénie de Monlijoet resta sousle charme 
de son esprit et de sa beauté'. 

Mesdames de Montijo voyageaient beaucoup dans le 



1. Quelques années avant sa mort, le duc d'Aumalo.cn visite 
à Naples, ciie/. i'Inii)ératri(e, évoquait cette soirée du 7 octo- 
bre 1846. « Comme Notre Majesté, lui dit-il. était une belle 
Jeune lille 1 — Et ■fous, Monseigneur, réponditrinlortunée souve- 
raine, comme vous étiez un beau cavalier 1 » (Imuliît de Saim- 
Amand, Louis-Napoléon cl Mlle de Monlijo,) 



I,E ^MAIÎIVGE DE I. i:<>ll'KRElR .S5 

midi (le la France. Le marquis de Dampierre, le comte 
de lîryas org-anisèrent plusieurs fois des chasses en leur 
honneur dans les mas^nifiques domaines qu'ils possé- 
daient aux environs de Bordeaux. Mile Eugénie de 
Montijo y fit preuve d'un talent consommé d'écuyère, et 
l'on raconla que, chez le comte de Bryas, elle avait fait 
monter son cheval jusqu'au premier étage du grand 
escalier. Dans un dîner à Cog-nac, on conta également 
qu'un prêtre du pays, qui s'amusait volontiers à dire 
la bonne aventure, l'abbé Boudinet, lut dans la main de 
la jeune fille qu'elle porterait un jour la couronne. 
Déjà — mais à quelle souveraine arrivée par un coup 
de la fortune ne prête-t-on pas semblables prédictions ! 
— déjà, si l'on en croit vme tradition, un vieux mendiant 
à q\ii elle avait donné sa bourse, pendant un séjour 
qu'elle avait fait aux Eaux-Bonnes, étant toute jeune 
fille, lui avait prophétisé qu'elle serait reine. On eût 
pu croire que ces prédictions troublaient son intime 
pensée, à la voir refuser les plus hauts seigneurs et 
les plus belles fortunes de son pays, du duc d'Ossuna 
au duc de Sesto \ 

En iS-'if), après avoir occupé quoique temps à la cour 
d'Espagne la haute charge de camarera major la com- 
tesse de Montijo revint habiter Paris avec sa fille Eu- 
génie. Elles s'installèrent place Vendôme, dans l'hôtel 
appartenant à ]\1. Lebœuf de Montgerniont, qui était 
tout proche de cet hôtel du Rhin où logeait Louis-Na- 
poléon, lorsqu'il avait été nommé Président de la Ré- 
publique. La place triomphale devait porter bonheur 
aux deux futurs époux. Comme toutes les étrangères de 
distinction, Mmes de Montijo assistaient régulièrement 
aux fêtes de l'Elysée, à ces fêtes de plus en plus nom- 
breuses et brillantes qui faisaient dire du Prince-Prési- 
dent: X II fait danser la République, en attendant qu'il la 

1, M. Fp.édébeo LoLitE, /'/ Vie d'une impérmirice. 



8fi l.\ SOCIi:TE du r-ECOXD KNIPUîE 

fasse sauier. » Mlle Eugénie de Monlijo ii'étîtil pas 
moins assidue aux revues fréquenlesdu Chanip-de-Mars, 
du Carrousel et de Satory. Digne fille de son père, le 
colonel de Monlijo, elle semblait s'associer aux accla- 
mations de l'armée saluant l'avènement prochain d'un 
nouvel empereur. Le Prince admirait tous les jours 
davantage cette ravissante personne, cette blonde du 
Titien, au col long et gracieux, à la taille souple, élé- 
gante et noble. Mais, bien qu'il se montrât galant ot 
empressé auprès d'elle, rien ne faisait prévoir qu'il en 
fût sérieusement occupé. En octobre, au retour de son 
voyage triomphal dans le Midi, il alla se réinstaller à 
Saint-Cloud, et, cette fois, sans miss Howard. C'est 
alors qu'on commen'ja à s'apercevoir du sentiment très 
vif que la belle Espagnole lui avait inspiré '. 

En dehors de la beauté de la jeune fille, l'Empereur 
avait sur elle des informations éminemment propres 
à le toucher. 11 connaissait les sentiments bonapartistes 
que le colonel comte de Montijo avait inspirés à tous les 
siens. Il ne pouvait oublier ni un ancien projet de visite 
au prisonnier de Ilam, concerté, mais non exécuté, par 
Mlle Eugénie de Montijo, avec une de ses amies intimes 
ni surtout une lettre de i85o écrite au prince Louis- 
Napoléon, lorsque la Chambre, par son refus de voter 
sa dotation, l'obligeait à vendre ses chevaux, lettre dans 
laquelle, s'associant au projet d'une souscription popu- 
laire, sur le point de s'ouvrir dans les faubourgs de 
Pai'is, des cœurs généreux lui raisai<'nt spontanéuKMit 
l'ollVe de leur fortune -. 

Invitée, en novembre i8r)'>., aux chasses de Fontaine- 
bleau, Mlle (le Monlijo montant un cheval des écuries 
du IMnce, y ajtparut comme une intrépide amazone. 
Elle suivit la chasse avec une haidiesse admirée de tous 



1. (iéïK-rai conile l'LiiUHV, Souvenirs. 

2. Grameh de Cassa(;nac, Souvenim du Sccoii'l Empire. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR S7 

les cavaliers. Le chàleau de Fonlainebleau esl comme 
un lieu hanté par les ombres des princesses d'autrefois. 
Entretenant un culte pour la mémoire de Marie-Antoi- 
nette, la belle Espagnole voulut visiter les appartements 
qui avaient été ceux de la reine martyre au temps de 
ses splendeurs : le salon de ses dames d'honneur, son 
salon de musique, son boudoir, sa chambre à coucher, 
cette pièce qui a été appelée la chambre des cinq Ma- 
ries,, en souvenir des cinq souveraines qui l'habitèrent: 
Marie de Médicis, Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, 
Mai'ie-Antoinelte, Marie-Louise et Marie-Amélie. En 
s'arrètant là, tout émue, Mlle de Monlijo avait-elle le 
pressentiment que cette chambre légendaire serait bien- 
tôt la sienne ^ ? 

On a dit que l'impression si profonde faite par 
Mlle de Montijo sur le cœur de Napoléon 111 s'était 
formée et avait pris toute sa force d'un séjour à Fon- 
tainebleau à un séjour à Compiègne. Ce fut, en effet, 
à Compiègne que l'Empereur, le meilleur cavalier de son 
empire, s'éprit davantage de la Ijelle Espagnole, mer- 
veilleuse amazone. Elle avait, à cheval, une allure, une 
grâce fière, incomparables. Aux chasses, elle portait 
parfois un costume du dix-huitième siècle qui lui seyait 
à ravir. Le séjour à Compiègne fut des plus brillants. 
Toutes les soirées furent prises par des dîners de gala, 
des bals, des représentations théâtrales. Rose Chéri, 
Bressant, Lafontaine vinrent jouer dans la salle de spec- 
tacle du château. Pour Napoléon lïl, le grand attrait de 
ces onze jours fut la joie de vivre sous le même toit que 
Mlle de Monlijo, de s'asseoir à la même lable qu'elle, 
d'écouler sa conversation, de contempler sa radieuse 
beauté. Toutefois, il ne sortait jamais de la réserve la 
plus correcte et n'accordait à la jeune fille si admirée 
par lui aucune préséance qui aurait été contraire à l'éti- 

1. Imdert de Saint-Amand, Louis-Napoléon et Mlle de Monlijo. 



SS LA SOCIETK DU SECOND EMPIRE 

quelle. Les galanteries qu'il avail pour elle élaienl tou- 
jours pleines de délicatesse el de discrétion '. 

Par un beau matin, l'Empereur accompagné seule- 
menl de quelques personnes, parmi lesquelles se trou- 
vaienl Mme el Mlle de Monlijo,se promenail dansleparc. 
Les pelouses étaient couvertes d'une rosée abondante et 
les rayons du soleil donnaient à toutes les gouttelettes 
qui chargeaient encore les herbes des reflets et des 
transparences diamantées. Mlle de Monlijo se plaisait à 
admirer les effets capricieux de la lumière. Elle avait 
fait remarquer, en particulier, une feuille de trèfle si 
gracieusement chargée de gouttes de rosée qu'on eût 
dit un vrai bijou tombé de quelque parure. La prome- 
nade finie, l'Empereur prenait à part le comte Baccio- 
chi qui, quelques instants après, parlait pour Paris. Il 
rapportait, le lendemain, un délicieux bijou, qui n'était 
autre qu'un trèfle dont chacune des feuilles portait un 
supei'be diamant simulant des gouttes de rosée. Le 
comte avait fait imiter avec une rare perfection la 
feuille admirée la veille par sa future souveraine. 

Le soir, une loterie fut tirée auchaleau. On s'arrangea 
de manière à ce que le trèfle fût gagné par Mlle de Mon- 
lijo. Dans la pensée de l'Empereur, ce bijou était l'équi- 
valent d'une bague de fiançailles. Mais nul, excepté lui, 
n'attachait encore celte idée au poétique présent que 
la belle Espagnole venait de recevoir. 

On pense bien que, dans l'entourage de l'EuqicM-eur, 
les conversations allaient leur train. Tout le monde vou- 
lait le voir se marier, mais beaucou|) considéraient 
comme funeste elimpolitique un entraînement du cœur. 
11 se forma deux (■anq)s : d'un côté étaient les parti- 
sans des alliances dynastiques ; de l'autre, les hommes, 
généralement plus jeunes, cpii domiaienl la préférence 
aux unions conseillées parles convenances personnelles 

1. Fmiif.rt de Smnt-Amand, Louis .Xapolcon el Mlle de Monlijo. 



LE MARIAGi: DE L EMPEREUH 



89 



et déterminées par le choix réfléchi de l'esprit et «l'un 
tendre sentiment. Parmi les premiers, se faisaient 
remarquer le roi Jérôme, M. Troplong-, président du 
Sénat, M. Drouyn de Lhuvs, ministre des AlTaires 




Mlle Eugénie de Monlijo, en costume espagnol, d'après 
une peinture du musée de Madrid. (Dessin de Gustave 
Doré communiqué par la Librairie Illustrée.) 

étrangères, M. Abbalucci, garde des sceaux et U. de 
Persigny, minisire de l'Intérieur. C'était le clan de la 
tradition. A la tète des seconds étaient jM. de Morny, 
M. Fould, ministre d'État et les officiers de la maison 
militaire, les colonels Fleury et Edgard Ney, le lieu- 



'.)0 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

lenaiil-colouel de Touloiigeoii. C'élail comme le clan 
des amoureux et des chevaliers français, qui pensaient 
que pour être souverain on n'en est pas moins homme. 

L'inclination dvi souverain pour la belle élrauii^cre 
n'échappa pas davantage aux regards et aux commentai- 
resdes invités, parmilesquelsse ferouvaientplusieurs des 
membres de la famille impériale, entre autres les prin- 
cesses Mathilde et Mural, les princes Napoléon, Mural et 
Lucien Bonaparte. Chacun se montrait naturellemenl 
très attentif à tous les développements, à ton les les p<''ri- 
péties de celte romanesque aventure. !\L de Persigny, 
le premier, s'en expliqua avec Napoléon III. Il le suivit 
un soir dans sa chambre ;\ coucher au moment où il .^e 
retirait et commença à faire en plaisantant une allusion 
directe à la passion nouvelle de son souverain. La phy- 
sionomie froidement sévère de Napoléon III l'arrêta sur- 
le-champ. Il vit que le cas était sérieux ^ 

Le lendemain, M. de Morny aborda ouvertement le 
même sujet. Les arguments d'ordre politique présentés 
avec la modération qui lui était ordinaire ne produisi- 
rent aucun eiîetsur l'esprit de Napoléon III. Ce dernier 
parla un instant de l'impératrice Joséphine, puis ne 
répondit plus. Ce qu'il ne disait pas et que son inter- 
locuteur devinait très bien, c'était la passion violente 
qui le dominait. 

Pendant les quelques semaines d'attente qni précé- 
dèrent la grande nouvelle, on observait et on se redi- 
sait tous les signes avanl-coureurs. Vrais ou inventés, 
les moindres mois avaient de riniporlauce. Après nn(> 
revue passée dans la cour des Tuileries, (ui racontait (pie 
l'h^mpercur, lançant son cheval M'rs l;i fenèlre dn re/- 
de-chanssée pour saluer les dames, aui'ait dit à Mlle de 
Montijo : « (Juelesl, mademoiselle, le chemin qu'il faut 
prendre pour arriver jusqu'à vous? » A (juoi, la j(>une 

1. GnAN'iEfi DE Cassagnac, Souvenirs du Second Empire. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 91 

fille, iiiarquanl de la main une direction à sa droite, au- 
rait répondu : « Sire, c'est le chemin de la chapelle. » 
C'était en etï'et par le corridor conduisant du grand esca- 
lier à la chapelle que l'on venait à l'appartement où 
l'Empereur l'avait saluée. Le mot, tout simple qu'il 
était, fut commenté dans le sens des préoccupations pu- 
bliques et l'on en conclut que l'Empereur prendrait le 
chemin qui venait de lui être indiqué '. 

Une autre fois, on était à Compièg-ne, à l'époque des 
invitations qui avaient lieu à la fin d'octobre. Une so- 
ciété d'élite était assise, avant le thé, autour d'une 
table de jeu. On avait remarqué qiie Mlle de Montijo 
occupait la droite de l'Empereur et, comme ily avait des 
femmes de ministres, cela fut regardé comme un signe 
des temps. On jouait le vingt-et-un. Mlle de Montijo ne 
semblait pas très experte à ce jeu et elle consultait, 
dans le cas douteux, son voisin de gauche. Il arriva 
qu'en relevant ses cartes, elle trouva deux figures. Elle 
les montra à l'Empereur, avec un regard interrogateur. 
Il répondit à ce regard, en disant : « Tenez-vous-en au 
point ; il est très beau. — Non, répliqua-t-elle, je veux 
tout ou rien. » Et elle demanda des cartes. Le tailleur 
lui jeta un as. Elle releva son jeu avec un sourire qui 
fut interprété comme le triomphe de la volonté sur la 
fortune -. 

Les femmes qui approchaient l'Empeieur — et parmi 
elles Mmes Drouyn de Lhuys, Fortoul, de Saint-Arnaud 
— s'étaient insurgées à la nouvelle que Napoléon III 
épris de Mlle de Montijo, était fort capable de l'épouser. 
Toutes déclaraient ce mariage impossible, criant qu'il 
était inadmissible que l'Empereur épousât cette jeune 
fille, et quand elles se trouvaient devant elle, elles afïec- 
taient de la dédaigner, de l'éloigner du cercle habituel 

1. Vicomte DE Beaumont-Vassy, Histoire intime du Second Em- 
pire; Granier de Cassagnac, Souvenirs du Second Empire. 

2. Pierre de Lano, L'Impératrice Eugénie. 



92 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

(le leurs relations. Pliisieursd'enlre elles, unjour,;i Com- 
piègne, cachèrent si peu leur hostilité que MlledeMon- 
tijo, froissée dans ses pins inlimes sentiments de 
femme, nhésita pas à se plaindre à l'Empereur lui-même 
de l'accueil cpii lui était l'ait. La scène se passait dans 
le parc. Non loin de Napoléon et de son interlocutrice, 
se remuaient, épiant les moindres gestes, les plus 
si-mples paroles du souverain, les ennemies de la jeune 
fdle. L'Empereur écouta, tranquille et souriant, la 
belle plaignante. Et quand elle eut parlé, il arracha d'un 
bosquet quelques branches ilexibles de feuillage, et 
en fit une couronne qu'il posa coquettement sui- la tète 
de Mlle de Montijo, en disant assez haut pour être en-- 
tendu : 

— En attendant l'autre. 

Pas un murmure ne s'éleva du groupe des révoltées, 
et à partir de cette heure, l'impératrice Eugénie exis- 
tait dans l'esprit de ces femmes qui, changeant de tac- 
tique, se firent autant aimableset obséquieuses qu'elles 
avaient été arrogantes et dédaigneuses '. 

" Pendant les derniers jours du séjour à Compiègne, les 
assiduités de Napoléon lll devinrent encore plus signi- 
ficatives à tous les yeux. Escortée par le comte de Galve, 
frère de son beau-frère, le duc d'Albe, la comtesse 
Eugénie suivait la chasse aux côtés de l'Empereur. A 
riiallali, le pied du cerf était pour elle, A table, les 
places étaient combinées pour (ju'elle occupât une des 
premières. Tous les hoiuieurs, toutes les attentions 
étaient pour ell(\ On arrivait ainsi au point culininani 
d'une crise qui ne pouvait se dénouer cpic par un ma- 
i-iage ou une rupture. Mlle de Montijo était prête h 
devenir impératrice, mais, au moindre incident, au 
moindre écart qui seraient venus modifier le l'espedueux 



1. PiKunK DE Lano, L'Iinprrdlricc lÙKjt'-nir : BKAr.MONT-VAssv 
CirîAMKr. i>r. Cassacnac. 



LC MARIAGE OE L EMPEUEUR 'J3 

emprcssemenl dont elle était l'objet, son idée bien 
arrêtée était de retourner en Espagne. 

Bien peu d'observateurs clairvoyants méconnaissaient 
l'avenir. Les plus adroits commençaient à faire leur 
cour. On s'empressait autour de Mlle de Montijo. On se 
recommandait à elle; on la priait d'intervenir auprès de 
l'Empereur, comme si l'on ne doutait déjà plus de son 
pouvoir. Elle était le soleil levant. Un jour, Nieuwer- 
kerke avait invité son souverain à visiter son atelier. Le 
statuaire lui montra différentes œuvres pour lesquelles 
le visiteur lui adressa quelques compliments polis. Puis 
Nieuwerkerke enleva une toile qui recouvrait lui petit 
buste. Napoléon 111 ne put se défendre d'une douce 
émotion, en reconnaissant l'orig-inal : c'était Mlle de 
Montijo. 

Pourtant, l'annonce du prochain mariage ne ralliait 
pas encore tous les sulVrages. Tant de gens avaient 
intérêt à le combattre ! Etdaus le cœur de Napoléon III, 
la politique, la raison d'État n'était pas encore vaincue. 
Un incident qui se passa aux Tuileries dans la salle des 
Maréchaux, lesoirdu3i décembre i852,ramenaàprendre 
une décision. Mlle de Montijo qui donnait le bras au 
colonel de Toulongeon étant passée devant la femme 
d'un fonctionnaire, celle-ci laissa éclater sa mauvaise 
humeur et prononça quelques paroles malsonnantes. La 
jeune fille, très émue, se plaignit à Napoléon III et lui 
fit comprendre qu'elle ne pourrait rester plus longtemps 
dans une cour où elle était traitée ainsi. L'Empereur 
lui répondit : « Je vous vengerai. » 

A la Cour, cependant, certains incrédules doutaient 
encore. Une de ses plus spirituelles habituées, qui était 
avec Mlle de Montijo la meilleure écuyère de Compiè- 
gne, la marquise de Contades, écrivait à son père pres- 
qu'à la veille du mariage : « Vous devez entendre, 
même de loin, l'écho des bruits de Paris où il n'est 
question que du mariage de l'Empereur et de Mlle de 



9i LA SOCIETE DU SECOND EiMPlKE 

Monlijo. L'Empereur a pris pour elle une très vive pas- 
sion et il me paraît prendre la chose tout à fait au 
sérieux. Quant à elle, elle se conduit avec réserve et 
dignité. Au point de vue politique, ce mariage offre 
des inconvénients au premier aspect. Mais, s'il ne se 
fait pas, il est plus que probable que l'Empereur ne se 
mariera pas du tout, attendji que sa l'épugnance pour 
se marier jusqu'à cette heure n'a été que trop souvent 
prouvée et que de vieilles chaînes anglaises, qui sont 
encore bien près de lui et qui font la terreur de ceux 
qui l'aiment pourraient le retenir... INIlle de IMontijo est 
jolie, bonne et spirituelle, avec cela, je lui crois beau- 
coup d'énergie et de noblesse d'âme. Je l'ai beaucoup 
vue en ces derniers temps et n'ai observé que de bonnes 
choses en elle *. » 

La résolution de Napoléon III était bien prise. Il 
cédait à sa passion que les obstacles ne faisaient qu'ir- 
riter. Tous ceux qui l'approchaient avaient pu remar- 
quer des signes certains de celte passion. Un soir, 
comme on dansait dans l'intimité, Mlle de Montijo, 
s'étant embarrassée dans les plis de sa longue robe et 
ayant fait une chute sans gravité, n'avait-on pas vu une 
expression d'inquiétude poignante contracter soudain 
le visage ordinairement impassible du souverain ? Quant 
aux observations des hommes politiques qui le servaient, 
l'Empereur n'en tint pas compte. A toutes les objec- 
tions (jui lui furent présentées, il se contenta d'écouter 
— comme il faisait toujours, — la paupière baissée, le 
visage im])assible, et ne répondit (jue ces mots sans 
cesse les mômes : 

— Je suis décidé à épouser Mlle de Montijo et je 
l'épouserai. 

Il se retrouvait celui ipic la reine Horiense appelait 



I. Lcllic du 1<J janvier 185:i; 1ji;alj.mont-Vassy ; Gu.vmeh dk 
Cassagnag. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 95 

autrefois : mon doux enlèlé. Il montra bien qu'il étail 
aussi, comme on l'a caractérisé, un tlegmatique pressé, 
en décidant de célébrer le mariage dans quelques 
jours. Il fit demander la main de celle qu'il aimait i)ar 
M. xVchille Fould et le mariage fut fixé au 29 jan- 
vier i853. Comme le disait le Morning Post, le roman 
l'avait emporté sur la politique. 

Voyant qu'on n'avait tenu aucun compte de ses con- 
seils, M. Drouyn de Lhuys résolut de donner sa démis- 
sion, mais, avant de le faire, il alla rendre visite à 
Mlle de Montijo, pour lui présenter ses hommages offi- 
ciels. Il avait à peine prononcé quelques mots qu'elle 
lui dit : « Vous me permettrez de vous remercier, et 
cela très sincèrement, du conseil que vous avez donné à 
l'Empereur au sujet de son mariage. C'est exactement 
celui que je lui ai donné moi-même. — L'Empereur 
m'a trahi, à ce que je vois, repartit le minisire. — Non, 
reconnaître honorablement votre sincérité, me faire 
connaître l'opinion d'un serviteur dévoué qui a exprimé 
ses propres sentiments, ce n'est pas là une trahison. 
J'ai dit à l'Empereur, comme vous l'avez fait vous- 
même, qu'il fallait prendre en considération les inté- 
rêts de son trône. Mais ce n'est pas à moi de juger s'il 
a tort ou raison de croire que ses intérêts peuvent 
s'accorder avec ses sentiments. » Il est à peine besoin 
d'ajouter que M. Drouyn de Lhuys ne tarda pas à chan- 
ger d'avis à l'égard de Mlle de Montijo et qu'il garda 
son portefeuille. 

Ce mariage qui donna lieu à tant d'intimes discus- 
sions, à tant de fièvre et d'intrigues autour de l'Empe- 
reur, fit tomber de la bouche d'un des hommes d'Etat le 
plus en renom d'alors un mot qu'on a peut-être oublié.- 
Tandis que tous disaient, parlant de Napoléon III: « II 
est fou, et cette union est une sottise ! » l'homme d'Etat 
en question se contenta de résumer la situation, sans co- 
lère comme sans amertume, et il murmura en souriant : 



«K; la SOCIETE l)V SECOND EMPIRE 

— Ce mariage est un joli poème. 

De la Cour, la grande nouvelle se répandit à travers 
Paris où elle fut diversement accueillie. La société légi- 
timiste et orléaniste railla et fit des bons mots. Ouant 
au peuple, auquel le romanesque n'a jamais déplu, 
habilué à voir dans les contes et les féeries les rois se 
marier selon leur cœur, estimant que la plus belle était 
la plus digne de s'asseoir sur le trône, il voyait là un 
abandon des traditions qui ne lui déplaisait pas. La 
famille de l'Empereur, pour laquelle il avait déjà tant 
fait, s'inclina d'assez bonne grâce devant sa volonté, 
sauf le prince Napoléon. Sa sœur, la princesse Mathilde, 
plus sensée et plus dévouée, dit, à propos du prochain 
mariage de son cousin : « Les sœurs de Napoléon P' 
ont fait des difficultés pour porter la traîne de l'Impé- 
ratrice lors de la cérémonie; quant à moi, je n'en fe- 
rais certainement aucune ^ » 

Le mariage de l'Empereur eut la sanction de l'opinion 
publique. Si Lamartine républicain équivoque ne pou- 
vait guère le regarder d'un bon œil, Lamartine poète 
reconnut gracieusement que l'Empereur avait réalisé 
par ce mariage le plus beau rêve qu'un homme puisse 
faire, en élevant la femme qu'il aimait et en la plaçant 
au-dessus de toutes les autres. De son côté, l'ancien 
président de l'Assemblée nationale, Dupin, disait : 
« L'Empereur fait bien d'épouser qui lui plaît el de 
ne passe laisser marchander quelque scrofuleuse prin- 
cesse d'Allemagne aux pieds larges comme les miens. » 
L'idée du mariage réi)ondait à une préoccupation 
l)ubli([ue. On conservait encore vivant le souvenii' de la 
famille royale, modèle d'union et de vertu. L'Empire 
sans souveraine poiir en partager les grandeurs et en 
consacrer les bienfails ne donnait pas satisfaction aux 



1. Viconilc DE Bkaumont-Vassv; GKAMEn de Cassagnac; 
Pierre DE L.VNO. 




Jf'S^^^,. 



/$■ 



L'Impératrice Eugénie en toilette de mariée 

LitJtoi/rapldc de l'uunaet. {l'ahiiict îles Ksfn uijjcs). 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 97 

8 millions de voix qui venaient de racclamer vis-à-vis 
de l'Europe monarchique. Napoléon TU célibataire gar- 
dait un rôle aventureux et courait risque de se dimi- 
nuer s'il venait à rencontrer de nouveaux obstacles 
pour épouser une princesse. En se présentant hardiment 
avec une femme de son choix, digne de la couronne, il 
entrait plus fièrement dans la famille des rois, puisqu'il 
n'avait rien à réclamer d'elle. Celle qui allait devenir 
impératrice était de haute naissance. Sa sœur la du- 
chesse d'Albe et sa mère, camerera major de la Reine, 
donnaient à la jeune souveraine la considération de la 
grande situation '. 

Par un pressentiment étrange, Mme de Montijo n'ap- 
prit pas sans quelque appréhension la merveilleuse 
nouvelle du mariage de salille. Elle écrivait à un de ses 
vieux amis, le marquis de la Rochelambert : 

K Je ne sais si je dois être heureuse ou pleurer. Com- 
bien de mères m'envient actuellement qui, voyant les 
larmes qui emplissent mes yeux, ne comprendraient 
pas. Eugénie va être reine dans votre pays de France, 
et malgré moi, je songe que les reines ont peu de bon- 
heur. Malgré moi, le souvenir de Marie-Antoinette 
m'obsède, et je me demande avec épouvante si ma 
fdle n'aura point le même sort. )> 

Quant à la jeune tiancée, le sort tragique de la mal- 
heureuse reine, pour qui cependant elle avait une si 
pieuse atïection, était alors bien loin de son esprit. 
Elle ne se préoccupait pas davantage des inimitiés 
qu'elle avait pu éveiller. Tout à sa joie, elle la faisait 
partagera ses amies et, parmi elles, à Mlle de la Roche- 
lambert, fdle du marquis de la Rochelambert qui fut 
ministre de France à Berlin. Dans son élévation, elle 
demeurait fidèle à ses sympathies. Quelque temps 
avant l'annonce officielle de ses fiançailles et alors que 

1. Ghanier de Cassagnac ; général comte l''LEunv. 

I 7 



98 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

la volonté de l'Empereur n'était que peu certaine encore 
et connue d'elle seule, à peu près, n'avait-elle point juré 
et fait jurer à ses amies « que la première d'entre elles 
qui arriverait à une grande situation mondaine soutien- 
drait les autres dans la vie » ? Peu de jours après ce ser- 
ment, elle venait elle-même à Thùtel de la rue du Bac, 
Irouver les jeunes filles et leurapprenailqu'elleallait être 
impératrice. Gomme elle traversait la cour de l'hôtel, le 
minisli'e de Saxe qui faisait un whist avec le marquis la 
vit. Il était, lui aussi, depuis la veille, au courant des évé- 
nements et, se tournant vers les jeunes filles, il leur dit : 

— Riez encore aujourd'hui avec votre camarade, 
mesdemoiselles, car demain il vous faudra, devant elle, 
être graves et respectueuses. 

Comme elles s'étonnaient : ^ 

— Mlle de Montijo épouse l'Empereur, continua le 
diplomate. Mais feignez d'ignorer la grande nouvelle 
et laissez-lui la satisfaction de vous l'annoncer. 

La future impératrice était également très liée avec 
la famille de l'ancien préfet de police Delessert. Chez 
Mme Delessert, la séparation des amies fut louchante. 
Après les félicitations, la soirée finit dans un embras- 
sement général. La jeune fiancée promit de revenir et 
demanda aussi à la fille de Mme Delessert, la comtesse 
de Xadaillac, sa meilleure amie, de ne j)as l'oublier et 
de lui faire des visites aux Tuileries, (;omme si rienn'était 
changé, la suppliant môme de continuer à la tutoyer. 

Après son mariage, l'Impératrice n'oublia pas ses 
compagnes. Elle les aj)pela auprès d'elle et écrivant à 
l'une d'elles, elle la priait « de lui dire /;/ comme autre- 
fois », ajoutant « qu'elle se trouvait seule dans son pa- 
lais, (^t (pie parfois les bouderies qu'elle sentait autour 
«l'ellc la chagrinaient ^ » 



1. Beacmo.nt-\ Assv; GnAMiiituE Cassao.nac ; Charles Bocheb, 
Mémoires. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 99 

Le samedi 22 janvier i853 eut lieu, dans la salle du 
Trône, la cérémonie dans laquelle l'Empereur annonça 
solennellement son mariage. Toute la cour, les ministres, 
les maréchaux, les cardinaux, les présidents et les délé- 
gués des grands corps de l'État attendaient, avec émo- 
tion et des impressions diverses, la déclaration qu'allait 
faire l'Empereur. En voici quelques passages : « L'union 
que je contracte n'est pas d'accord avec les traditions 
de l'ancienne politique. C'est là son avantage... Quand, 
en lace de la vieille Europe, on est porté par la force 
d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dy- 
nasties, ce n'est pas en vieillissant son blason et en 
cherchant à tout prix à s'introduire dans la famille des 
rois qu'on se fait accepter. C'est bien plutôt en se sou- 
venant toujours de son origine, en conservant son ca- 
ractère propre, en prenant franchement vis-à-vis de 
l'Europe la position du parvenu, titre glorieux, lorsqu'on 
parvient par le libre suO'rage d'un grand peuple... 

« Sans témoigner de dédain pour personne, je cède 
à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison 
et mes convictions. En plaçant l'indépendance, les qua- 
lités du cœur, le bonheur de famille au-dessus des pré- 
jugés dynastiques, je ne serai pas moins fort, puisque 
je serai plus libre... Bientôt, en me rendant à Notre- 
Dame, je présenterai l'Impératrice au peuple et à l'ar- 
mée. La confiance qu'ils ont en moi assure leur sympa- 
thie à celle que j'ai choisie. » 

Comme on demandait à un sénateur des plus distin- 
gués ce qu'il pensait de cette déclaration, il répondit: 
« Beau discours, excellent, mais je préfère la sauce au 
poisson. » Cette réponse fut répétée au Palais, au grand 
amusement des intéressés. Or, il se trouva qu'àun dîner 
donné aux Tuileries quelques semaines plus tard, ce 
sénateur était assis à côté de l'Impératrice qui, obser- 
vant qu'après avoir accepté du turbot il refusait la 
sauce, lui dit avec un sourire malicieux :« Monsieur, 



100 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

je croyais que c'était la sauce que vous aimiez et non 
pas le poisson. » Avec une rare présence d'espril, le 
sénateur répondit, après un moment d'hésitation: 
« Madame, c'est une erreur (jue je suis en train de cher- 
cher à réparer ^ » 

Aussitôt que l'Empereur eut annoncé aux grands 
corps de l'État ses fian(;ailles, Mme de Montijo et sa fille 
quittèrent leur logement de la place Vendôme et s'ins- 
tallèrent pour quelques jours au palais de l'Elysée où 
elles devaient demeurer jusqu'au dimanche 3o janvier, 
date fixée pour la célébration du mariage religieux à 
Notre-Dame. L'Empereiu" fit jusque-là des visites quo- 
tidiennes à ri^ysée où il venait faire la cour à sa fiancée 
et lui apporter des bouquets. 

« Le temps passa vite dans les préparatifs du jour 
nuptial. D'un beau zèle, Mérimée s'employait à la rédac- 
tion du contrat, où l'essentiel de ses soins était de 
veiller à l'énumération correcte des titpes de la mariée, 
titres héraldiques et généalogiques remplissant de leur 
étendue une page longue à lire. Et, dans leurs ateliers, 
les grandes couturières travaillaient ferme. Palmyre 
surtout, la grande faiseuse du moment, était en fièvre. 
On était avide à l'extrême d'être informé, dans les 
moindresdétails, des robes et des manteaux ([ui allaient 
sortir de cette élaborai ion arlisli(pie e! savante, et (jui 
fixerait la mode de la C.our. Enfin, Palmyre daigne faire 
savoir que les toilettes de la future impératrice seront 
exposées sous les vitrines où Ton aura le loisir de veuil- 
les admirer. Les intimes a^ aient eu de bonne heure la 
révélation que la robe des'linée à la cérémonie religieuse 
serait l'œuvre de Mme Vignou et cpi'elle serait ainsi 
composée : étoile de veloui's blanc, traîne de cour i-e- 
couveite de dentelles anglaises, corsage à |)etilfraepar- 



1. Vicoiule DE Bealmunt-N'assv, IJisloire intime du Second 
Empire. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR ]01 

semé de brillants, llsn'ignoraient pas que Félix avaitélé 
choisi, entre les maîtres de la coiiVure parisienne, pour 
édifier sur les bandeaux ondulrsle diadème de la cou- 
ronne en diamants et en saphirs et pour ajuster au 
milieu du bouquet de fleurs d'oranger, le voile, un rêve 
de légèreté '. » 

Le 29 janvier i853, à 8 heures du soir, le duc de 
Cambacérès, grand maître des cérémonies, se rendit au 
palais de l'Elysée avec deux voitures de la cour entou- 
rées d'une nombreuse escorte. Il allait chercher 
Mlle de Montijo ainsi que sa mère, pour les conduire 
aux Tuileries, où devait avoir lieu la cérémonie du 
mariage civil ; les voitures s'arrêtèrent, en revenant, 
au pavillon de Flore, 011 le duc de Bassano, grand 
chambellan, le maréchal de Saint-Arnaud, grand écuyer, 
le colonel Fleury, premier écuyer, des chambellans et 
des officiers d'ordonnance attendaient l'arrivée de la 
future souveraine. 

On se dirigea vers l'appartement dit salon de fa- 
mille. A l'entrée du premier salon du palais, le prince 
Napoléon et la princesse Mathilde sa sœur, attendaient 
la tiancée impériale, qu'ils conduisirent à l'Empereur. 
Celui-ci, entouré du prince .férôme, son oncle, des 
ministres, cardinaux, maréchaux et amiraux, la reçut 
solennellement, et la cour se rendit alors en cortège 
dans la salle des Maréchaux oii devait avoir lieu la céré- 
monie. 

Le ministre d'Etat, M. Fould, auquel incombait, en 
cette circonstance, la charge d'officier de l'état civil, 
était entouré des témoins de la future impératrice, 
(-'étaient le marquis de Valdegamas, ministre d'Es- 
pagne à Paris, le duc d'Os.suna, le marquis de Bedmar, 
grands d'Espagne de première classe, le général Alvarès 
de Toledo et le comte de Galve, frère du duc d'Albe. 

J. Frédéric Lolike, /.a Vie d'une impératrice. 



102 TA SOCIETE nu SECOND EMPIRE 

Les lômoius do rEinperour (HaienI le prince Jérôme, 
son oncle, el le prince Napoléon, son cousin. 

L'ancien registre de l'élal civil de la famille impé- 
riale avaiL parlicularité assez curieuse, été conservé par 
des dévouements subaHernes. Il reparut dans celte cir- 
constance solennelle, et ce fut sur ses pages, après 
l'acte d'adoption par Napoléon P'" d'Eugène, fds de 
Joséphine, et celui mentionnant la naissance du roi de 
Rome, le 20 mars 1811, que fut inscrit l'acte qui sanc- 
tionnait l'union de Napoléon III et de la comtesse de 
Téba. 

Le lendemain, le cortège nuptial se dirigeait vers 
Notre-Dame, splendidement préparée à le recevoir, 
avec ses quinze mille cierges éclairant les riches ten- 
tures dont on avait paré les vieux arceaux gothiques. 
Comme la veille, le grand maître des cérémonies était 
allé chercher à l'Elysée la fiancée impériale, ainsi que sa 
mère. L'Empereur, avant de monter dans le carrosse 
d'apparat qui devait le conduire à la vieille basilique, 
parut avec sa future épouse au balcon des Tuileries et 
la présenta aux troupes (|ui étaient massées 'dans la cour 
et sur la place du Carrousel, puis le cortège se mit en 
marche. On avait, sur le conseil de M. de Persigny (|ui 
aimait à entrer dans ces sortes de détails, cherché au- 
tant que possible à imiter celui de Napoléon 1"'. Le 
nombre des voitures était le même : trois carrosses à 
six chevaux étaient occupés par les titulaires des 
grandes charges de la cour, la princesse Mathilde, la 
comtesse de Moutijo, le prince Jérôme et son fds. Un 
intervalle de trente pas les séparait du carrosse impé- 
lial, le même qui avait servi au sacre de Napoléon l*"', 
voiture splendide de dorures et d'ornements, traînée 
]iar huil chevaux de robe pareille, escortée aux por- 



1. Granier de Cassac.nac; Beaumont-Vassv ; général comte 
Fleury. 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR 103 

tières de gauche el de droite par le grand écuyer, le 
grand veneur, le général commandant la garde natio- 
nale de Paris et le premier écuyer. Ce magnifique cor- 
tège était précédé d'un escadron des Guides, corps nou- 
vellement formé, et suivi d'une division de grosse cava- 
lerie. La foule se pressait sur son passage et n'était que 
difficilement contenue par la double haie formée par 
la garde nationale et l'armée qui tenaient chacune un 
des côtés de la chaussée. Tous les yeux étaient tour- 
nés vers la voiture impériale, car la plus vive curiosité 
régnait dans les masses populaires, avides surtout de 
contempler les traits de la belle souveraine. 

Tout était radieux dans ce resplendissant spectacle. 
Mais un incident, sans conséquence, s'il n'eût évoqué 
de tristes rapprochements, vint lassombrir comme un 
fâcheux présage. Au moment où la voiture qui portait 
Leurs Majestés sortait de la voûte des Tuileries, la cou- 
ronne impériale qui la surmontait se détacha et tomba à 
terre. Il fallut la replacer au plus vite et suspendre la 
marche. Ce ne fut pas sans causer une certaine émotion 
qu'un vieux serviteur du premier Empire, témoin de 
cette chute, signala cette particularité que pareil fait 
s'était produit exactement dans les mêmes conditions 
lors du mariage de Napoléon I-^ C'était en effet la 
même voiture dite Marie-Louise, surmontée de la même 
couronne, qui' conduisait à Notre-Dame Louis-Napo- 
léon et la comtesse Eugénie de Montijo. 

Dans la foule, chacun cherchait à apercevoir à travers 
les glaces du carrosse la mariée divinement belle, assise 
à côté de l'Empereur, des fleurs d'oranger dans les 
cheveux, un diadème sur la tète, le corsage brillant de 
pierreries, parée d'un collier de perles et enveloppée 
d'un nuage de dentelles. Une tradition espagnole dit 
que les perles dont les femmes se parent le jour de leur 
noce deviennent le symbole de larmes futures. L'Impé- 
ratrice pourtant superstitieuse ne s'était pas laissée' in- 



lot LA. SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

lluencer par elle. Et la Iradilion devait avoir raison ! 
L'arrivée de ce splendide cortège devant le porche de 
Notre-Dame souleva renthoiisiasme. Une acclamation 
unanime retentit, lorsque la dernière voiture qui portait 
Leurs Majestés s'arrêta à son tour. Un mouvement d'une 
curiosité invincible se produisit et fit craindre un ins- 
tant de voir la place envahie et la haie de soldats rompue. 
A sa descente de voiture et avant de prendre le bras de 
l'Empereur, l'Impératrice, avec cet à-propos charmant 
qui ne l'abandonnait jamais, s'arrêta un moment. Puis 
se tournant vers la place, elle fit un salut à celle foule 
pour la remercier de son témoignage d'admiration. 

Dans la cathédrale, les colonnes et les hautes voiites 
avaient été décorées de riches draperies, de bannières et 
de banderolles. Partout, des palmiers, des guirlandes de 
fleurs b'anches, de véritables remparts de roses, decamé- 
lias, de lis. On voyait là tous les grands corps de l'État ; 
le Corps diplomatique, les représentants de l'armée, 
de l'Église et des principales villes de France, et l'élite 
du grand monde représentant l'élégance et la beauté. 
C'était un spectacle d'une magnificence sans égale. 
En entrant dans cette église et en s'avançant vers 
l'autel, tandis qu'un orchestre de cinq cents musiciens 
jouait une marche nuptiale, la mariée laissa paraître 
une vive émotion. Mais, lorsque l'archevêque lui dit : 
« Madame, vous déclarez, reconnaissez et jurez devant 
Dieu et la sainte Église que vous prenez comme époux 
légitime l'Empereur Napoléon IIl? », c'est d'niic voix- 
claire (ju'elle répondit: « Oui. monsoignenr. » 

Les vieillards qui avaieni assisté (le|Miis le commence- 
ment du siècle, aux grandes solennités de Notre-Dame 
disaient que ni l'Impératrice Joséphine, le jour du 
sacre, ni la duchesse du lîerry, le jour de son mariage. 



1. Imbert de Saint-Amand; gén<''rnl ronileFLF.rnY; GnANir.R de 
Cassaonac. 




(2. 



O 



-=; = >- 



LE MARIAGE DE L EMPEREUR lO." 

n'avaicnt été entourées d'un éclat pareil. Larche- 
vèque et son chapitre métropolitain reconduisirent les 
époux jusqu'au portail de la cathédrale, pendant que 
cinq cents musiciens exécutaient ÏUrbs heata de 
Lesueur. Le cortège se reforma sur le parvis Notre- 
Dame et le retour s'effectua au milieu de chaleu- 
reuses acclamations. Arrivés aux Tuileries, l'Em- 
pereur et l'Impératrice montèrent Tescalier qui con- 
duisait à la salle des Maréchaux, parurent au balcon et 
saluèrent la foule qui répondit par des vivais bruyants 
et répétés. Deux heures après, un attelage à la Daumont 
conduit par des jockeys à la livrée impériale quittait le 
palais et prenait la route de Paris à Saint-Cloud. 11 
emmenait le couple au petit château de Villeneuve- 
r Étang qui se cache parmi les ramures du parc et qui 
avait été préparé pour recevoir ses hôtes. Le lendemam, 
par un tiède soleil d'hiver, l'Empereur conduisait lui- 
même un élégant phaélon à travers les bois poudrés à 
frimas de la ('elle Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Sa 
jeune femme était seule à raccompagner, frileusement 
pelotonnée auprès de lui. Ils allaient à Trianon s'atten- 
drir au souvenir de cette reine Marre- Antoinette pour 
qui elle avait un culte. 

Le Conseil municipal de Paris, désireux de prouver 
son dévouement à la nouvelle Impératrice, avait voté un 
crédit de six cent mille francs destiné à lui acheter une 
parure en diamant. Mais elle avait écrit au préfet, en 
lui disant qu'elle éprouvait un sentiment pénible à voir 
que le premier acte public qui s'attachait à son nom 
était une dépense considérable pour la Ville de Paris et 
en le priant de vouloir bien consacrer la somme votée à 
une oeuvre utile et charitable ^ Conformément à son 
désir, les six cent mille francs servirent à fonder au 



1. Docteur Evans, Mémoires. Mme Carette, Souvenirs intimes 
des Tuileries, 



10(5 



LA SOCIETE DTJ SECOND EMPIRE 



faubourg Sainl-Anloine un rloblissemeiit professionnel 
pour les jeunes filles. Cet élablissement, assez vaste pour 
recevoir trois cents élèves, fut ouvert en iSSj et placé 
sous le patronage de l'Impératrice. La jeune mariée 
préludait par cet acte de générosité à la belle carrière 
de charité qu'elle allait remplir durant tout le cours du 
règne. Elle mit toujours la pitié et le dévouement au 
premier rang de ses devoirs de souveraine. Arrivée par 
un merveilleux coup de la destinée à la couronne, elle 
eut le mérite de se pencher sans cesse sur les misères 
du peuple et de rester en communication intime et con- 
solatrice avec l'humanité douloureuse. Peu de temps 
après son mariage, au cours d'une visite à l'hôpital 
Saint-Antoine, elle adressait une question à un malade; 
celui-ci, terriblement alïaissé et la vue afTaiblie par les 
approches de la mort, lui répondit : « Oui, ma sœur. — 
Mon ami, dit la supéi-ieure de Thôpital, ce n'est pas moi 
qui vous parle, c'est l'Impératrice. — Ne relevez pas 
son erreur, ma bonne mère, dit la jeune souveraine, 
c'est le plus beau nom qu'il puisse me donner. » 




CHAPITRE IV 
SOUVENIRS DE CRIIVIÉE 



Le maréchal de Sainl-Armud. — La vie du soldat devant Sé- 
bai^topol. — Le général Bizot. — Le théâtre au camp. — 
Canrobert donne sa démission et est remplacé comme com- 
mandant en chef par Pélissier. — Niel et Pélissier. — Lettre 
de Mac-Mahon sur la prise de MalakolT, 



Le maréchal de Saint-Arnaud est arrivé malade à 
Varna. «Je ferai bien la campagne, deux aussi, trois 
peut-être, écrit-il à son frère, le 28 janvier i854, mais 
après, un repos, un long- et entier repos. Avec mes souf- 
frances, dix- neuf sur vingt seraient au lit ! moi je suis 
à cheval et je commande une armée, mais tout cela se 
paie, la corde se détend un jour et alors... à la volonté 
de Dieu ! En attendant je prie et ne me plains pas ! » 
Est-il rien de plus émouvant que cette phrase de chr'é- 
tien soldat : « Je prie et ne me plains pas ! » 

L'ambition est certainement morte chez Saint-Arnaud 
au fur et à mesure que grandit la maladie. Il veut accom- 
plir son devoir jusqu'au bout, mais le corps est las. 
« Tout me fatigue, écrit-il à sa femme qui après l'avoir 
accompagné jusqu'à Constantinople est rentrée en 
France ; tout me fatigue, parler, écrire, manger, mar- 
cher, monter à cheval, tout est cause d'une douleur. 



108 LA SOCIETE DU SFXOXD EMPIRE 

Mon Dion ! quelle vie î J'ai cependanl assez souf- 
fei-l ! » 

Devant les événements il reprend le dessus, ses let- 
tres sont empreintes de tristesse, non de décourage- 
ment. 

Voici le choléra qui menace l'armée d'une destruction 
complète avant qu'elle ait tiré un coup de fusil. « Je 
suis au milieu d"un vaste sépulcre faisant tôle au lléau 
qui décime mon armée... Dieu qui me frappe d'une main 
me soutient de l'autre. Ma santé n'a de longtemps été 
meilleure au milieu des chagrins et des soucis qui me 
rongent et que je dévore en secret la mort dans le cœur, 
le chagrin sur le front. » Après le choléra, l'incendie qui 
éclale le lo août. Le feutourbillonnependant cinq heures 
autour de trois poudrières. Va-t-on être obligé de faire 
sonner la retraite c'est-à-dire le sauve qui peut ? La 
ville entière va sauter avec les magasins, les hôpitaux. 
D'épouvautables clameurs s'élèvent de tous côtés, et lui, 
le désespoir dans l'ame, grelottant de fièvre, assiste pen- 
dant des heures à cette désolation. Enfin le calme se ré- 
tablit avec la diminution du foyer d'incendie, le dévoue- 
ment de l'armée empêche le désastre d'être complet. 
Ecrivanlà sa belle-sœur, Mme de Forcade, le récit de cette 
série de calamités d'Egypte, le maréchal fait un instant 
trêve à sa tristesse pour reprendre l'entrain du capitaine 
de zouaves : « Il y a dans l'armée plus d'un Achille, pas 
mal d'Ajax, et plus encore de Patrocles. Nous dépas- 
sons Agamemnon, mais notre siège de Sébastopol ne 
(lurcia |)as aussi longtemps que le siège de Troie.» 
Plus souffrant le 3o août, Saint-Arnaud se fait cou- 
vrir de sangsues et. lo soir, on lui pose un vésicatoire ; 
il ne peut se lever, et sa main treml)lante trace ces 
lignes : « Les crises se rapprochent et prennent de la vio- 
lence. L'état aigu tourneau permanent. J'airespoircpio 
le retentissement des coups do canon longtemps répétés 
agira sur mes nerfs et sur ma poitrine. Comme l'homme 



SOUVENIRS DE CRIMEE 103 

qui se noie je me rattache à la branche de saule, la 
branche cassera peut-être... Tout cela est entre les mains 
de Dieu. » 

Enfin, dans les premiers jours de septembre, l'armée 
prend la mer pour se rendre en Crimée. Embarqué sur 
la Ville de Paris, le maréchal, en proie aux douleurs 
les plus atroces, se lève à peine pour entendre la messe. 
De Varna il a emporté une fièvrepernicieuse qui se joint 
à ses autres maux, mais de son lit de douleur il aper- 
(^•oit la terre de ("-rimée, but de ses désirs, et cetle vue 
le fait vivre. Le 19 septembre les armées française et 
anglaise sont réunies non loin de l'Aima. Le 20, le ma- 
réchal remportait cette grande victoire dont la France 
à 'juste titre fut si fière. 

« Une légende s'était créée, raconte le général Am- 
bert qui nous montrait le général en chef à cheval 
soutenu à droite et à gauche par des dragons. Son 
corps affaibli, sa tète chancelante, ses membres inertes, 
exprimaient les plus horribles soutïVances. Les balles 
et les boulets semblaient respecter cette sublime 
agonie. Nous aimons la légende. (Il y eut même des ta- 
bleaux ou gravures sur ce sujet.) Mais le maréchal 
écrit le lendemain : « Ma santé se soutient, je suis 
« resté douze heures à cheval et toujours sur Nador 
« quia été magnifique, galopant au milieudes boulets, le 
« soir comme le matin. » 

La victoire est du 20 septembie. Dans la nuit du 2.0 
au 26 le choléra par une attaque foudroyante renverse 
pour toujours ce grand soldat. Le 26 il peut encore 
adresser une proclamation aux troupes qu'il a dictée de 
son lit d'agonie: mais ilest obligé de résilier lecomman- 
dement dont une santé à jamais détruite ne lui permet 
plus de supporter le poids et remet le commandement au 
général Canrobertque l'Empereura investi du comman- 
dement par une lettre close... 

L'elTort formidable fait depuis des semaines ne lui 



110 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

laissait plus la force nécessaire pour résister àl'allaque 
d'un nouveau mal plus foudroyant encore. Après avoir 
remis le commandement au général Canrobert, le maré- 
chal fut transporté sur le Berlhollet qui le conduisit à 
Thérapia. L'agonie commençait: sur son lit de douleur 
l'infortuné croyait entendre des bruits étranges, la 
canonnade, des cris de victoire. Ce n'étaient que les 
vagues battant les lianes du navire. Le 29 se^^tembre, le 
maréchal expirait. C'était une très grande perte pour 
l'armée et pour la France. 

D'un article de Louis Veuillot sur le Maréchal 
on détachera les passages suivants : 

«Une profonde aflliction vient se mêler à la joie que 
répandent les glorieuses nouvelles de la Crimée. Dieu 
a pris une grande victime. Le héros de celte prodigieuse 
campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous appor- 
taient ses bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur 
guerrière sont suivis de celui qui nous ramène son corps 
inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, 
du même soufUe ardent el puissant; et c'était son der- 
nier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de 
cruelles souffrances; mais qui eût pensé que la» mort 
était là si près et qu'un homme pût à ce point la voir 
et l'oublier ou plulùt lui commandei- d'attendre, 

« 11 calculait ses approches, il sentait ses étreintes à 
force de volonté et lui arrachaitquelques jours, quelques 
heures! Ouels jours et quelles heures! Les jours de 
l'arrivée en Crimée, les heures de la bataille de l'Abna. 
C'est au dernier terme d'une maladiede langueur, lors- 
que la vie fuyait de ce corps épuisé et secoué par des 
crises terribles comme l'eau fuit d'une main tremblante, 
c'est dans cet état qu'il organisait cette expédi tion incom- 
parable, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait 
les obstacles, qu'il plantait son drapeau sur le sol en- 
nemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait 
à la France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour 



SOUVENIRS DE CRIMEE 111 

et ces rapports aussi beaux que ses triomphes, qu'il 
investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats: « Vous 
«y serez bientôt! » 

X II s'arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au 
milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la 
mort: Maintenant, tu peux venir! 

{( Une immense admiration tempère la douleur publi- 
que. On regrette le maréchal, on ne peut le plaindre. 
Cette fin est belle après ce mâle combat contre la mort 
présente et inévitable, après ce grand service rendu à 
la civilisation, après ces récits héroïques! Il meurt sous 
les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée 
qui comptent dans la vie des empires: trois nations in- 
clinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnaissants et 
une quatrième, qui croyait la veille encore dominer toutes 
les autres, se souviendra de lui au jour qui marque le 
déclin de ses destinées. Entre la Turquie qui se relève 
pour aft'ranchir l'Eglise et la Russie qui s'écroule pour 
la délivrer, sur ces flots qui furent aussi son champ de 
bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné 
son courage, il meurt dans l'un des plus vastes linceuls 
où la victoire ait enveloppé ses favoris. 

« (-'est assez pour la gloire humaine et ceux qui n'en 
connaissent et n'en désirent point d'autre peuvent trou- 
ver ({ue le maréchal de Saint-Arnaud a été comblé. Mais 
son âme était plus grande et ses désirs plus hauts et en le 
retirant pour quelques heures des soucis du commande- 
ment et du bruit des armes, la Providence lui a donné ce 
que sans doute il lui demandait : le temps d'humilier 
son cœur. 

« Ce grand général était un humble et fervent chré- 
tien. L'Empire étant proclamé et établi, Saint-Arnaud, 
maréchal de France, ministre, grand écuyer de l'Em- 
pereur, au faîte etdans l'enivrement dangereux de toutes 
les prospérités, se tourna vers Dieu, non pour obtenir 
la santé, mais pour mourir en chrétien. 



112 LA SOCIETE DU SECOND EMPIHE 

« Il avait une de ces natures sincères et franches 
qui ne fuient pas la vérité, lorsqu'elles la voient, et qui 
ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour 
à Hyères. Il fit venir chez lui le digne curé de cette ville 
et sans chercher de circonlocutions ni de détours, de- 
vant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il 
voulait se confesser. Le bon prêtre surpris tombe à ge- 
noux et rend grâce à Dieu qui tlaigne ainsi parler au 
cœur des puissants du monde. Le maréchal trop malade 
encore pour quitter sa chambre fit ses Pâques chez lui, 
sans mystère en présence de ses officiers, de toute sa 
maison, faisant venir jus(|u'au soldat qui était de plan- 
ton à sa porte. Tel il avait été dans cette première occa- 
sion, tel il continua d'être, (iuéri contre toute attente, 
rendu aux affaires, il ne négligera plus ses devoirs de 
chrétien; il les remplit comme il faut les remplir dans 
ces hautes situations, où l'homme a de plus que le 
commun des fidèles le devoir de l'exemple. » 



Unelcttredu révolutionnaire Barbes prisonnier à Bellc- 
Isle depuis 1848 fit vers cette époque beaucoup de bruit. 
Tandis que beaucoup de ses (coreligionnaires politi(iues 
faisaient des vœux pour les Jîusses parhainedel'Iùnpire. 
lui, se montra patriote. Dans une lettre à un de ses 
amis, il faisait des voi'ux ardents pour nos armes. 

« Dans l'humanité, écrivait-il, le progrès ne se fait 
pas avec la rapidité ((uc nous rêvons tous à vingt ans. A 
chaque instant, cette humanité laisse de côté la ligne 
droite pour prendre la ligne de traverse. Un succès 
n'alîermira pas davantage cet homme-ci (Napoléon III), 
si le peuple est contre lui ; mais des défaites peuvent 
nous tuer, nous France ; et il faui (|ue notre chère patrie; 
vive et (prcllc soit grande et forte pour le salut du 
monde. » 




La Prise de Sébastopol 

Caricature de l'époque. (Cabinet des Estampes). 



SOUVENIRS DE CRIMÉE 113 

En une autre lettre, il s'exprimait ainsi : 

« Si tu es alTecté de chauvinisme parce que tu ne fais 
pas de vœux pour les Russes, je suis encore plus chau- 
vin que toi et j'ambitionne des victoires pour nos Fran- 
çais. Oui, oui, qu'ils battent bien les Cosaques là-bas, 
et ce sera autant de gagné pour la cause de la civilisa- 
tion et du monde entier. » 

Cette lettre avait été mise, à l'insu du prisonnier, sous 
les yeux de l'Empereur, qui, ému de cet élan de patrio- 
tisme, fit donner immédiatement l'ordre de mettre 
Barl)ès en liberté sans conditions (octobre i85i). Quand 
le directeur de la prison de Belle-Isle vint communi- 
querl'ordre de grâce à Barbes, celui-ci refusa fièrement; 
il n'avait rien sollicité, il avait exprimé des sentiments, 
non fait la cour au pouvoir, il ne pouvait s'engager 
moralement. Il fallut l'arracher de force de sa cellule. 

Libre malgré lui, Barbes partit pour Paris. De l'hôtel 
où il était descendu il écrivit aussitôt au directeur du 
Moniteur une lettre qu'il priait celui-ci de publier au 
plus vite. Ce qui fut fait dès le lendemain. 

i< ... Un ordre dont je n'examine pas les motifs, n'ayant 
pas l'habitude de dénigrer les sentiments de mes enne- 
mis, a été donné le 5 de ce mois au directeur de la 
maison de Belle-Isle. 

« Au premier énoncé de cette nouvelle, j'ai frémi d'une 
indicible douleur de vaincu, et j'ai refusé tant que j'ai 
pu, durant deux jours, de quitter ma prison. Je viens 
maintenant ici, pour parler de plus près et me faire 
entendre. Qu'importe à qui n'a pas de droitsur moi, 
que j'aime ou non mon pays? Oui, la lettre qu'on a lue 
est de moi, et la grandeur de la France a été depuis que 
j'ai une pensée, ma religion. — Mais encore un coup ! 
qu'importe à qui vit hors de ma foi et de ma loi, que 
mon cœur ait ces sentiments... 

« Décembre n'est-il pas toujours un combat indiqué 
entre moi et celui qui l'a fait? A part donc ma dignité 
I 8 



114 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

personnelle blessée, mon devoir de loyal ennemi est de 
déclarer à tous et à chacun ici, que je repousse de 
toutes mes forces la mesure prise à mon endroit. 

« Je vais passer deux jours à Paris, afin qu'on ait le 
temps de me remettre en prison; ce délai passé, ven- 
dredi soir, je cours moi-même chercher l'exil. 

« Barbks. » 

Paris, 11 octobre 1854, 10 heures du malin. 

Grand-iiùlel du Prince Albert, rue Saint-Hyacinthe- 
Saint-Ilonoré. 

Barbes ne fut nullement inquiété. Il s'exila, vécut 
dans l'oubli et mourut en 1870, quinze jours avant la 
déclaration de guerre. 



D'une lettre du R. P. de Damas écrite au fils d'un de 
ses amis on détachera ces détails plus intéressants 
que maints récits à plus grande prétention. L'enfant à 
qui sont adressées ces pages a six ans, l'aumônier mili- 
taire croit donc nécessaire de préciser certains points 
plus qu'il ne l'aurait fait avec une grande personne. Le 
tableau n'en a que plus de prix. 

« ... Toute l'armée, tant anglaise que fi'auçaise et tur- 
que, se compose de i3o.ooo hommes environ, dit-on. 
Nous sommes réunis dans un pays où il n'y a ni arbres, 
ni maisons, ni jardins, ni écuries. Pour nous ar)riler du 
vent, de hi pluie, de la neige cl (hi l'roid, nous avons de 
petites tentes en loile de difl'érenles formes et de diverses 
gi'andeurs. Les unes ont à peu près 3 mètres de hau- 
teur sui- .'} mètres de longueur et ;> mètres de largeur. 
I^es autres sont toutes rondes ; elles sont hautes de 
2 mètres et s'en vont en pointe. Un graml bAton 
placé au milieu les soutient. Pour y entrer, on fait une 
fente dans l'un des coins de la toile. Nous glissons à 



SOUVENIRS DE CRIMEE 115 

travers cette fente cl, afin d'empêcher la pluie et la 
neige d'y pénétrer avec nous, dès que nous sommes de- 
dans, nous rejoignons la toile avec des courroies en cuir 
et des boucles. Dans cette tente, les uns ont un petit lit, 
une petite table, un petit banc de bois pour s'asseoir. 
D'autres n'ont rien du tout qu'une mauvaise natte de 
jonc étendue à terre, sur laquelle ils se couchent, 
s'asseyent et prennent leurs repas. 

«... Le gouvernement nous donne chaque jour pour 
notre nourriture du riz, du lard, du café, quelquefois 
de la viande fraîche au lieu de lard, du pain de muni- 
tion ou le biscuit i^églementaire. 

Ici la description de ce fameux et peu enviable biscuit. 

« C'est une sorte de galette dure comme du bois qui 
vous casserait les dents si vous vouliez en manger: mais 
nos soldats plus forts que vous le croquent avec un admi- 
rable appétit. Les gens délicats le détrempent dans l'eau 
et, quand il est bien mou, ils le font griller. 

«... Nos cuisines sont de petits trous creusés dans la 
terre : quelques pierres placées l'une sur l'autre for- 
ment la cheminée ; on pose la petite marmite sur ces 
pierres, on met le feu dessous, et un soldat surveille le 
pot-au-feu. S'il pleut, la pluie tombe dans la marmite 
et allonge la sauce : s'il fait du vent la fumée vient droit 
à la figure du pauvre soldat marmiton et lui fait pleu- 
rer les yeux en même temps qu'elle lui barbouille la 
figure en noir. Quelquefois la marmite, mal consolidée, 
tombe dans le feu, et alors adieu la soupe. On mange 
-son pain tout sec pour ce jour-là... 

« Qu'on ne s'imagine pas qu'il existe des quantités de 
petites boutiques où l'on trouve ce que l'on veut. On 
trouve peu de chose d'abord ; ensuite les comestibles, 
macaroni, fromage, vin, café, tabac, bougie. Ce tabac, 
ces bougies sont hors de prix ; la livre de fromage coûte 
six francs ; on n'a pas de bougie à moins de 20 sous la 
pièce. » 



110 LA SOCIKTE DU SECOND EMPIRE 

Quelles sont les occupations des soldats? 

« Tous les jours, ceux qui ne sont pas employés aux 
travaux du siège vont bien loin jusqu'au bord de la mer 
où il y a une quantité de boulets apportés par des vais- 
seaux. Ils ont sur l'épaule un sac en toile formant 
besace. On met un boulet dans chacune des poches de 
la besace, et les soldats ainsi chargés reviennent au 
camp. D'autres fois ils se répandent dans la campagne, 
et avec des pioches, ils creusent la terre afin d'y chei'- 
cher des racines d'arbres. Après une journée de travail 
ils rapportent, Itien contents, un tout petit fagot sans 
lequel ils ne pourraient pas cuire leur soupe »... 

Ce qui fait beaucoup souffrir le soldat c'est le service 
de la tranchée. « Tous les deux ou trois jours, à tour 
de rôle on y envoie quelques régiments. Alors les 
hommes se réunissent, se mettent en rangs et partent. 
C'est un moment qui produit toujours une vive émo- 
tion ; des soldats se regardent et se disent : « Demain, 
« quand nous viendrons, il y en aura quelques-uns de 
(( morts et de blessés. Oui sait si je ne serai pas du 
« nombre ? » 

« Lorsqu'on est entré dans les tranchées, les officiers 
mettent chaque homme à son poste. Il faut rester 
vingt-quatre heures dans ce trou. 

(( Pluie et neige ; souvent alors nos pauvres hommes 
ont les pieds et les jambes dans la boue et souvent ils 
tombent malades de fatigue... » 

« Toute la nuit et tout le jour les Russes lancent des 
obus dans les tranchées... 11 y a souvent des blessés... 

« Eh bien, le croiriez- vous, mon enfant, au milieu de 
tout cehi, nos soldais ne sont pas tristes. Us ont du cou- 
rage, et loin de j)l('iner 1(> plus somcnl ilsi'ienl de leurs 
dangers. Ils ont donné des noms à tous les genres de 
projectiles que leur envoient les Russes. Ainsi, lorstpi'ils 
entendent au-dessus de leur tôte une bombe ou un obus 
traverser l'air en faisant flou, pou, ils s'écrieut : ■' (lare 



SOUVENIRS DE CRIMEE 117 

la marmite ! » Et chacun de se jeter à terre pour se 
cacher de son mieux et éviter la mort. 

« Les soldats appellent encore les boulets des négros 
parce qu'ils sont tout noirs. Quand il leur arrive de la 
mitraille ils crient: « Voilà des patales ! » Enfin on a 
surnommé les balles de fusil des mouches à cause du 
bruit qu'elles produisent en sifflant aux oreilles. Voilà 
comment nos soldats s'habituent à rire de tout. » 

Le P. de Damas concluait : 

« Leur conduite est une grande leçon. Elle prouve 
qu'un homme ne saurait avoir peur de rien et qu'il doit 
toujours faire son devoir, (juand même il devrait lui en 
coûter la vie... » 



A la date du 2.3 mai 55, le R. P. de Damas écrit 
une lettre intéressante à un autre jésuite. Il y est parlé 
d'abord de l'excellent esprit des troupes, de la « noble 
confiance qui les anime. » On ne doute pas du triom- 
phe, mais on n'oublie pas non plus les périls dont 
il sera le prix. On sait que beaucoup resteront sur le 
champ de bataille. Chacun dit avec son sang-froid : 
« Je serai peut-être une des victimes, mais peu importe 
si c'est pour le salut commun ! » 

Le P. de Damas cite certains traits d'héroïsme. 
« Nous avons vu bien des exemples d'hommes qui se 
sont faits tuer ou se sont exposés à une mort certaine 
pour le salut de leurs camarades. 

« ...Il y a quelques semaines le g^énéral Canrobert 
mettait à l'ordre du jour un soldat nommé Davoine 
et lui accordait la médaille militaire. Davoine était 
dans la tranchée avec un certain nombre de ses 
camarades. Tout à coup un projectile creux tombe 
au milieu du groupe. La mèche est fumante. Un éclat 
est imminent ; il va renverser plusieurs hommes cruel- 



118 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

lement blessés on peut-être frappés à mort. L'intrépide 
saisit le projectile dans ses deux mains et le jette sur 
le revers de la tranchée où il éclate sans accident pour 
personne. N'est-ce pas que nos soldats sont bien dans 
la disposition dont je parlais il y a quelques semaines? 
Animam siiam ponil pro amicifi suis. Il donne sa vie 
pour ses amis. » 

A lire encore cette page de philosophie chrétienne. 

« Beaucoup de familles éplorées apprenant la mort 
d'un de leurs membres se rapplellent seulement les 
chants, les danses et les mille folies du jeune homme 
qui vint leur dire adieu avec, un chapeau garni de 
rubans aux mille couleurs et les dehors d'une sorte 
d'ivresse. On s'imagine alors que la vie du soldat est 
tout entière conforme au jour du départ. Non! non 
il y a des moments sérieux au milieu de la dissipation 
des camps. On songe alors à l'éternité et on se recom- 
mande à Dieu de toute son âme. » 

En sa qualité d'aumonier de l'armée, le P. de Damas 
a été à même, dans les conversations avec les soldats 
nouvellement réconciliés avec Dieu, de noter que leurs 
questions supposaient souvent des réflexions antécé- 
dentes et des conversations avec les camarades. Il 
ajoute : <^ D'autres fois des dialogues enlendus par ha- 
.sard et sans les chercher nous donuont une preuve non 
équivoque des préoccupations religieuses d'un grand 
nombre. « 

Un jour que M. <!(> bannis ])assail j)r(''8 du camp du 
(jénie il entendit cette conversation entre trois soldats 
qui causaient derrière une haie : 

— Ah ! voilà un aumônier, dit l'un deux, 

— C'est bon, répondit un autre. Le malheur est que, 
au jour du combat, chacun n'a pas le sien et il peut fort 
bien arriver (|u'onsoit frappé lorsque le j)rèlre console 
un blessé à l'autre bout du champ de bataille. 

— C'est vrai, reprit un autre, mais alors on a lou- 



SOUVENIRS DE CRIMEE 119 

jours la ressource de se recommander de tout son 
cœur à la sainte Vierge et de faire un acte de contri- 
tion 

— Tu le sais bien, disait le premier en s adressant au 
troisième... quand nous étions au catéchisme ensemble, 
M. le curé nous a appris que dans le cas où il était im- 
possible de se confesser, la contrition parfaite suffisait. 

L'aumônier s'était arrêté pour jouir plus longtemps 
de cette conversation... 

Il y en aurait bien d'autres à noter dans la correspon- 
dance du P. de Damas : un Breton qui lui demande 
conseil, un autre soldat qui, sur ses observations, 
s'engage à ne plus jurer. 11 cite un blessé qui chante un 
cantique au moment de rendre l'âme... Il est là des 
anecdotes vraiment touchantes et c[u'on sent vraies, 
écrites dans l'inspiration du moment. 

« Le champ de bataille des prêtres, ce sont les hôpi- 
taux, surtout dans le temps des épidémies », dit le 
P. de Damas, citant une parole de Fénelon. 

Plusieurs des aumôniers succombèi'ent aux conta- 
gions dans l'exercice de leurs fonctions d'apaisement 
et de consolation. Quatre d'entre eux trouvèrent la 
mort à l'armée d'Orient. 

On a conservé le nom de trois d'entre eux: le P. Olo- 
riot, l'abbé Ferrari, l'abbé de Geslin. Celui-ci, qui avait 
vingt-huit ans, était croyons- nous, le frère d'un officier 
devenu général; il mourut de la fièvre typhoïde. L'abbé 
Ferrari fut emporté par le choléra pendant l'épidémie 
de Varna. Tous eurent leur oraison funèbre consignée 
dans les journaux de Constantinople. Celle que prononça 
le docteur Michel Lévy, inspecteur du service de santé 
de Tarmée d'Orient, était particulièrement émouvante. 
Plusieurs des aumôniers survivants furent décorés, 
entre autres l'abbé Stalter, chanoine d'Alger, à qui le 
généial Bosquet adressa, en lui remettant ses insignes, 
ces flatteuses paroles : 



120 r.A SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

« Je suis heureux, mon cher aumônier, de pouvoir 
attacher moi-même sur votre poitrine cette croix éclose 
dans les steppes pestilentiels de la Dobroutcha et 
teinte du sang de nos braves sur les champs de bataille 
de l'Aima et d'Inkermann ^ » 



« Le général en chef, raconte Paul de Molènes -, m'or- 
donna un matin de montera cheval et de l'accompagner. 
Il prit la roule des tranchées de droite. Tout à coup il 
s'arrêta devant une grande baraque où j'entrai avec lui. 
Dans le coin de cette baraque, on avait dressé un lit où 
était couché, avec une blessure mortelle, le général 
Bizot \ 

« il m'avait étépermisde voir bien souvent le général 
Bizot dans les tranchées. C'était une bravoure à part 
que celle dont était doué ce chef intrépide de notre 
Génie: c'était une bravoure en harmonie avec la nature 
môme de l'arme qu'il contribuait si puissamment à illus- 
trer. Sans cesse debout sur les parapets, poursuivant 
sa tâche savante avec une calme et infatigable ardeur, 
il avait l'air de ne compter pour rien les projectiles de 
toute sorte dont il était entouré. Un malin, au détour 
d'une tranchée, cet homme, (pii de[)uis plusieurs mois 
chaque jour bravait iuipunément la morl, fut atteint 
par une balle (jui lui brisa la mâchoire et causa dans 
son corps tout eulier de graves désordres, lue giande 
perte fut imniiucide [tour notre ai'uiée. 

1. On [)Oiiii;iil miillipliiM- les cxeinpIi-s.NOif: /■'raiirai^cl Ihisses, 
parle capitaine IIkhui;; Vllisloirc niililaire conleniijoraine du gé- 
néral Canon(;i;, et une élude du même auteur dans le Corrcs- 
pondanl. Il elle le V. m: D.amas également et les Souvenirs, de 
C-iiAiniKii. Voir aussi, Souvenirs et Campagnes du général i>E 
LA Motti>Rou(;k: Roussirr, Histoire de l'expédition de Crimée, cic. 

2. Paul dk Moli'.nks, Commentaires d'un soldat. 

3. Blessé le 11 avril IS.")."), le général succoiidia li- Ki. 



SOUVENIRS DE CRIMEE 



121 



« Nul homme ne pouvait mieux comprendre el plus 
aimer que le général Canrobert ce cœur droit et honnête 
du général Bizot ', ce cceur semblable à une lampe utile, 




En Crimée, liUiograpliie d'Hippolyte Bellangé. 

Air de : ht Daine Blanche 

Au camp des zouaves français 
L'hospitalité se donne 
Et ne se vend jamais, 
Non jamais, jamais jamais 

oùjjrillait constamment une flamme pure, entretenue par 
une huile précieuse : l'amour du devoir servi par le 
ffoût du travail. Aussi ce fut avec une triste émotion 



1. Au sujet du général Bizot, dans ses Souvenirs et Campagnes 
le général de la Motte-Rouge a tracé ces lignes : « C'est jusle- 
tement parce que Bizot était un noble caractère, donnant à 
tous, chaque jour, le modèle du courage, du devoir accompli, 
du dévouement, de l'abnégation; c'est parce que Bizot avait 
toutes les vertus et toutes les mâles qualités, que Dieu, dans 
sa justice infinie, lui a accordé le suprême bonheur de tomber 
en soldat, sur la brèche, en face de l'ennemi ! » 



122 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

que le général en chef pénétra sous l'abri où gisait 
son compagnon et son ami. Le général Bizot avait la 
tête enveloppée de bandages. Quand il vit s'approcher 
de son lit le chef sous lequel il servait, avec un senti- 
ment de déférence militaire qui eut quelque chose de 
singulièrement touchant, il essaya de se soulever. Il 
pouvait encore parler, seulement sa parole se ressentait 
de la nature même de sa blessure : elle avait déjà le son 
profond et voilé que la mort donne à la parole humaine. 
Après avoir remercié le général en chef, il lui dit que 
tout allait bien. 11 ne parlait pas, bien entendu, de son 
enveloppe brisée, où il sentait la vie près de disparaître, 
mais du siège de Sébastopol, dont il avait reçu à l'ins- 
tant même de bonnes nouvelles. 11 était arrivé sans 
eiTort, par le seul fait de cette blessure mortelle, à 
ce qui est assurément le plus pai-fait état de l'àme, à 
une complète abnégation. 11 ne tenait plus à ce monde 
que par son intérêt à l'œuvre pour laquelle il allait 
mourir. 

« Quelques jours après, on l'ensevelissait à quelque 
distance du moulin d'inkerraann, en face de ces tran- 
chées où il avait erré si souvent. On entendait sonner 
à ces émouvantes funérailles, non point un canon de 
parade, mais le canon du combat, (jui ne mesurait pas 
ses coups, et qui, à l'heure même où nous conduisions 
ce deuil, créait plus d'un deuil obscur. Autour de la 
bière (pi'allait enfouir celle terre déjà gorgée de tant de 
morts, se tenait la plus étrange réunion d'hommes qui 
ait peut-être jamais assiste à une cérémonie funèbre. 
Le général Canrobert, lord Raglan, Orner Pacha, les 
chefs des trois armées, tous trois de religions difle- 
rentes, étaient debout près de la sombre ouverture où 
il faut que chacun soit jeié à son tour pour aller aux 
régions de la lumière. 

« Le général (lanroboit voiduL prononcer (juelques 
paroles avant le bruit de cette première pelletée, de 



SOUVENIRS DE CRIMEE 123 

terre qui est elle-même d'une si terrible éloquence. Sous 
la double inspiration de ce ({ui l'entourait et de ce qui 
se passait dans son cœur, il trouva des accents d'une 
merveilleuse puissance. Il eut des pensées d'une lueur 
hardie et imprévue. Après avoir évoqué en quelques 
mots celui dont le cercueil était devant lui, après avoir 
appelé l'hommag-c de tous sur une existence que sa 
parole venait de rendre visible et lumineuse au bord de 
cîette fosse : « Dieu, s'écria-t-il, devait à un pareil 
« homme une récompense ; cette récompense, il la lui 
« a donnée par la mort que doit ambitionner chacun de 
« nous. » 

« Ce rapide discours produisit une impression pro- 
fonde sur un auditoire ému déjà. Il ramena les esprits à 
l'ordre de pensées dont ils ne doivent jamais s'écarter 
au jour où les mâles enthousiasmes sont nécessaires. Le 
général Bizot était aimé, sa mort avait causé une de ces 
tristesses si rares en ces moments où la mémoire est 
impuissante à retenir les noms de tous ceux qui succom- 
bent. Sa simplicité, sa bonté, sa valeur prodigue et 
sans faste, lui avaient conquis plus d'une atTection 
que peut-être il ne soupçonnait point. Les sapeurs 
qui creusaient sa fosse, ceux qui portaient sa bière 
avaient des larmes dans les yeux. Un attendrisse- 
ment si contagieux se répandit dans la foule quand 
le général Canrobert éleva la voix pour lui adresser 
les adieux suprêmes, qu'un de mes voisins, jeune offi- 
cier égyptien attaché à l'état-major d'Omer-Pacha, se 
mit à fondre en larmes. Malgré ce qu'elle avait de bi- 
zarre, la sensibilité de ce pauvre musulman me toucha. 
Je contemplais ce visage oriental, éclairé par deux 
grands yeux noirs tout rayonnants de pleurs, avec une 
surprise bien exempte de toute ironie; je songeais à 
ces fraternités inattendues qu'engendre la guerre et à 
ces lois impénétrables du destin qui peut donner à vo- 
tre convoi des pleureurs sur qui vous comptiez si peu. „ 



124 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Il n'est pas que des scènes lugubres dans les Com- 
mentaires d'un soldat. Nombre de spectacles vivants 
el joyeux trouvaient moyen de se placer dans la vie 
des bellig'érants. Voici le camp piémontais. 

« Au milieu d'un champ décoré de verdure naissante 
où j'arrivai un après-midi, une musique militaire bien 
dirigée jetait à nos oreilles assourdies par le canon une 
vive et lég-ère harmonie. Que jouait cette musique ? Je 
l'ai oublié, mais je me rappelle encore l'essaim d'images 
qu'elle a nourries dans mon esprit, tournoyant dans 
les flots comme des atomes dorés dans un rayon do 
soleil. » 

« L"armée anglaise oftrait, elle aussi, ses passe-temps 
nationaux. A quelque distance de Halaklava s'étendait, 
une vaste plaine où les Anglais avaient org-anisé des 
courses. A ces coiu'ses participaient les chevaux de nos 
alliés, nos chevaux arabes et jusqu'à ces petits che- 
vaux turcs et tartaresquelo ciel a i'ails j)our les longues 
routes, les après sentiers et les rudes labeurs. Les An- 
glais apportaient à ces divertissements une ardeur con- 
sciencieuse. Un jour, dans une de ces suspensions 
d'armes qu'amène parfois, après des sorties vigoureuses, 
le désir commun aux assiégeants et aux assiég-és d'en- 
sevelir paisiblement leurs morts, un officier français 
vint à parler au milieu d'un groui)e d'officiers russes 
des courses deCarani; ce propos, qu'aucune prémédita- 
tion n'avait inspiré, montrait à nos adversaires, dans 
l'armée des alliés, une sérénité d'esprit et une liberté 
d'allures qu'ils étaient du reste dignes de comprendre. » 
Il est curieux aussi de savoir quel était l'aspect des 
tranchées aux heures rapides des armistices. Aussitôt 
le drapeau blanc élevé sur un des bastions de la ville 
assiégée, on voyait les parapets se g^ai-nir des boniu's 
ligures de nos soldats- En face derrière les ouvrages 
avancés des Russes, se montra i(>nt d'autres visages, 
pour la i)liipai'l aussi animés d'une expression de eu- 



SOUVENIRS DE CRIMEE 125 

riosité sans fiel. Ce n'étaient plus des ennemis, c'étaient 
des voisins qui se regardaient... Des deux côtés on 
s'examinait sans colère, même avec une sorte de bien- 
veillance. La gaieté française reprenait le dessus et 
certains s'abandonnaient à des plaisanteries qui, com- 
prises ou non, étaient accueillies avec bonhomie. Sitôt 
le drapeau qui indiquait la trêve abaissé, les tètes se re- 
tiraient en même temps derrière leurs abris habituels, 
et quand le signe d'armistice avait totalement disparu, 
le feu ne tardait pas à reprendre de part et d'autre. » 
Encore un signe spécial de la guerre devant Sébastopol : 
« 11 est arrivé plus d'une fois, ajoute Paul de Molènes, 
dans ces courts intervalles qu'une tête curieuse sem- 
blait sur le point de s'attarder au-dessus d'un para- 
pet ou d'une embuscade. Alors en face d'elle un geste 
charitable lui indiquait d'avoir promptementà se rendre 
invisible. Peut-être, ces faits sembleront-ils à quelques 
hommes une arme contre laguerre. Empruntant à Jean- 
Jacques ses accents indignés à propos de la supersti- 
tion païenne, ils s'écrieront : « Vous voyez bien que 
rinstinctmoral la repousse des cœurs. » Pour moi, dans 
les actes de cette nature, je salue ce sentiment à la fois 
humain et altier, délicat et viril, qui porte avec tant de 
jeunesse un vieil et glorieux nom, destiné, je l'espère, 
à ne pas s'éteindre encore, qui s'appelle la chevalerie. » 
Si les Anglais, pour se distraire des longueurs du 
siège, avaient organisé des courses plates et des steeple- 
chases, les Français eurent recours à leur plaisir favori, 
le spectacle. A l'extrême droite du camp, près des 
ravins d'Inkermann, le 2" zouaves organisa son théâtre. 
« La direction fut contiée au lieutenant Petit-beau. Un 
ci-devant artiste dramatique, M. Lassagne, se chargea 
des premiers rôles; les conscrits les plus imberbes tin- 
rent lieu de jeunes premières; on bâtit une salle avec 
des planches et des toiles ; la musique du régiment 
fournit l'orchestre. Le prix des places était proportionné 



126 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

avix faibles ressources du public ; mais raffluence fut si 
grande que la moyenne des recettes ne s'éleva pas à 
moins de 4oo francs, et que sur le produit des cinq 
premières représentations on put envoyer i.3oo francs 
aux prisonniers de Sébastopol '. » 

Pendant dix mois, le théâtre d'Inkermann récréa les 
assiégeants. Contre Tennui et le choléra, le divertisse- 
ment inventé par les zouaves avait du bon et il eut 
plein succès. Les affiches étaient enjolivées de dessins 
peu remarquables au point de vue artistique, mais spi- 
rituellement crayonnés. Parmi les zouzous du 2" régi- 
ment, il y avait des bacheliers, des jeunes gens instruits, 
des ouvriers des faubourgs fervents de Thalie; il y eut 
même de vrais comédiens, témoin Couder qui devait se 
faire nue célébrité aux Délassements-Comiques et plus 
Lard aux Variétés, dans le répertoire d'Otïenbach. 

Ces représenlations devant l'ennemi sont presque 
uniques dans Thistoire du théâtre. « C'était en chan- 
tant des refrains, dit encore La BédoUière, en emprun- 
tant au Palais-Royal et aux Variétés les plus jolis vau- 
devilles, qu'on s'égayait à la fin d'un jour de danger 
sous un ciel sillonné de bombes, le lendemain ou la 
veille d'un combaL Parfois, une pièce annoncée à 
l'avance était subitement rayée de l'affiche avec cette 
inscri[)tion : Relâche pour cause de blessure. 

Dixns Français et Busses en Crimée, le capitaine devenu 
général Herbe parle avec fierté de son théâtre, qu'il 
ouvril « sous la voûte de la ]iolerne du sud ». Le rideau 
était une pièce de toile sur laquelle les artistes du régi- 
ment avaient barbouillé des motifs d'ornementation. 
C'est à (jui des témoins du siège donne le plus de détails 
sur ces représentations originales, où au texte des au- 
teurs s'ajoutaient les j)laisanteries d'actualité. Admirable 
gaieté française (jue ne troublait pas le bombarde- 

1. I.A l5i';i)OLi.n"'.i!iJ, M(il(ik(>l]'. — \<)ir niissi Souucnirn du géné- 
ral (Uer, 



SOUVENIRS DE CRIMEE 127 

rnenl ! Chefs de tous rans^s, les g-énéraux donnanl 
l'exemple, sous-officiers et soldats venaient rire de tout 
cœur, peut-être pour la dernière fois avant d'aller à la 
tranchée. Un vieux zouave quêtait au profit des blessés. 
Souvent les boulets russes vinrent siffler autour de 
la salle au beau milieu du spectacle. Les spectateurs 
haussaient les épaules, &e moquant de la batterie du 
Piton-Blanc, dite batterie Gringalet, à cause du peu de 
rectitude de son tir... Parfois, hélas ! la batterie Gring-a- 
let tira juste, interrompant la raillerie des spectateurs. 
Ou bien, c'était une alerte; entre deux couplets il fal- 
lait courir aux armes... A peine si les acteurs avaient 
le temps d'enlever leurs costumes. Et il arrivait que 
le lendemain, sur la terre dure, les bras en croix, on 
reconnaissait le Jocrisse ou la soubrette de la veille. 
Souvent les affiches du zouave Woffel se trouvaient, 
par force majeure, modifiées. C'est ainsi que, le G juin 
i855, une affiche annonçait, pour le dimanche lo, une 
représentation extraordinaire au profit des blessés. JMais 
le 7, Pélissier fit enlever le .Mamelon Vert. Le spectacle 
fut renvoyé au lundi ii et l'affiche portait cette men- 
tion : Deux amaleiirs ayant été tués et plusieurs blessés ^ 
on a été obligé de changer le programme. 

L'affiche est renouvelée chaque semaine. On a con_ 
serve les titres de pièces : les Ressources de M. Co- 
rjuasse, le Bal du Sauvage, Passé minuit, les Anglaises 
pour rire, — le grand succès, — C Amant de cœur. Dans 
une baignoire. Ce ne sont là que quelques-unes des pièces 
qui furent jouées de juin à décembre au théâtre d'In- 
kermann, au théâtre de Traktir, au théâtre de la Tcher- 
naïa, et cela continue en i856 avec Diane de Lys et de 
Camélia, le Sire de Framboisy, Edgard et sa bonne ^ 

1. La Bédollière, Malakoff. — Souvenirs des généraux Herbe 
et Cler. — Léo Claretie, le Théâtre de société. — Louis Sonolet, 
Le Théâtre dans la vit; militaire, llevue hebdomadaire, 2 sep- 
tembre 1905. 



128 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Du peintre militaire Protais on possède une série de 
dessins amusants, dont l'un représente les Anglaises 
pour rire. Ils sont accompagnés d'explications sur les 
costumes, Téclairage, l'aménagement du théâtre en 
toile et des décors. .. Les perruques des pères nobles 
étaient faites avec de vieux housseaux de peaux de 
moutons, les manches avec des sacs en terre où, avec de 
la poudre, on avait imité des queues d'hermine. Les cha- 
peaux de femmes étaient faits avec de la toile de cein- 
tures et de turbans. Les manchettes brodées en papier, 
les faux-cols aussi. Vous parlerai-je d'un superbe habit 
de marquis, dont les broderies d'argent étincelantes 
étaient faites avec des découpures de fer-blanc? Tout 
cela très adroitement, très ingénieusement fait. C'est à 
ne pas revenir de tant d'adresse... » 

On pourrait cilei; cent récits de ces représentations, 
les dessins abondent... 

Sur deux progi'ammes du vendredi 7 septembre et 
du jeudi i3, avant et après l'assaut de Malakotf, on peut 
lire deux annotations touchantes. Sur celui du 7 : En- 
voyé au petit cousin, la veille de l' assaut de Séhastopol 
qui sera donné le 8 septembre à midi ; au revoir à tous, 
le cousin G. V. Sur celui du i3 : Apjx's rassaut de Ma- 
lakoff, le cousin se porte bien. Le cousin était le géné- 
ral Vinoy, ancien colonel du i*"" zouaves. Il comman- 
dait, le 8 septembre, la deuxième brigade de la division 
Mac-Mahon, laquelle s'installa sur la courtine de Mala- 
kotf et no s'en laissa pas déloger. 

Après la prise de Sébastopol on vit aussi à Kainiesch 
une troupe de comédiens professionnels au milieu 
des cantonnements français. Chose extraordinaire, le 
personnel dramati([ue comptait des artistes femmes. 
Ce fut le secret de la vogue du théâtre de Kamiesch et 
aussi la cause de sa décadence. 

Il y eut du bruit et du désordre certains soirs, si l'on 
en croit l'auteur du Journal humoristique de Sébaslo- 




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SOL'VEMliS DE ClilMKE 



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Un programme du Ihéâlre des Zouaves à Sébastopol.(Dans le 
coin ;'i gauche, autographe du général Vinoy.) 



1;^0 LA SOCIETE DU SECOND EMPIHE 

pol (Bédarrides). On jouait la Tour de Nesle. Au lever 
du rideau, pas d'ingénue. « La duègne dut remplacer 
la jeune fille absente el débauchée sans doute, suivant 
l'expression du régisseur, par l'argent scélérat des 
Anglais. Après, Buridan et Marguerite de Bourgogne, 
qui ne s'y attendaient guère, obtinrent un franc succès 
de rire. Les pommes cuites du mécontentement rico- 
chaient de temps en temps sur la scène aux pieds des 
acteurs; souvenir risible de ces projectiles qui maintes 
fois changèrent la joie en deuil au théâtre des zouaves. » 

Mais quittons les planches, qui nous ont distraits un 
moment, pour revenir à l'état-major général. 

Un événement allait se produire qui devait faire un 
d'autant plus grand effet qu'il était inattendu du moins 
pour la plupart. 

Le général Canrobert réunit un matin ses officiers et 
leur apprit qu'il abandonnait son commandement. Ce 
fut de la stupeur en même temps qu'un violent regret. 
Canrobert était adoré des soldats dont il savait mé- 
nager la vie, et dont il s'occupait avec un dévouement 
profond et constant. 

« L'abdication du général Canrobert, écrivait M. de la 
Tour du Pin, c'est la mort de M. de Tureiuie. \'oilà une 
armée entière dans l'attendrissement. » 

Le successeur éventuel de Canrobert ou le connais- 
sait : c'était Pélissicr, (ju'à tout événement, l'Enqiereur 
avait rappelé d'Afrique au mois de décembre précédent. 
On se répétait sous les lentes des entreliens entre le 
général Canrobcrtetsonsuccesseur; il y règne un carac- 
tère que l'on est toujours tenté de refuser à son époque 
et qu'on est convenu, depuis des siècles, d'appeller un ca- 
ractère antique. Uai)pelons très brièvement les faits : 
les lenteurs du siège, des dissenlim(>nts sérieux entre 
lord Uaglan et le général Canrobert faisaient pressentir 
dèslonglempsdegraves difficultés. De plus au sujetd'un 
plan de campagne, que l'Empeieur avait envoyé au gé- 



SOUVEMHS DE CRIMEE 131 

néral Canrobert par le général Favé, il y avait eu dis- 
cussion pénible, lord Raglan déclinant sa coopération 
s'il était mis à exécution. 

Le 16 mai Canrobert télégraphiait à l'Empereur : 
« Ma santé et mon esprit faliguc's par une tension cons- 
tante ne me permettent plus de porter le fardeau d'une 
immense responsabilité. Mon devoir envers mon sou- 
verain et mon pays me force à vous demander de re- 
mettre au général Pélissier, chef habile et d'une grande 
expérience la lettre de commandement que j'ai pour lui. 
L'armée que je lui laisse est intacte et aguerrie, ardente 
et confiante. Je supplie votre Majesté de m'y laisser 
une place de combattant à la tète d'une simple divi- 
sion ^ » 

L'émotion fut grande aux Tuileries lorsqu'on y apprit 
la démission de Canrobert.L'Empereur,lepremier mou- 
vement de mécontentement passé, l'accepta, mais il fit 
dire au général par le ministre de la Guerre qu'il lui 
réservait non pas une division mais le corps du géné- 
ral Pélissier. 

Avec Pélissier des difficultés d'un autre genre allaient 
suivre. Le nouveau commandant eu chef était aussi 
ferme dans ses desseins, aussi rude dans la forme que 
son prédécesseur était fluctuant et courtois. Par ses 
résistances aux ordres de l'Empereur il devait rendre 
sasituationsi difficile qu'une rupture éclatante faillit la 
dénouer au'grand péril de la France et de l'armée -. » 

Ce n'était plus seulement un simple désaccord entre 



1. « Lorsque le général Caniobert avait remplacé le maréchal 
de Saint-Arnaud en vertu d'une lettre de commandement, une 
lettre semblable avait été expédiée, au nom du général Bosquet. 
Quand le général Pélissier avait été envoyé en Crimée, la lettre 
précédente avait été annulée et refaite au nom de Pélissier. 
Celui-ci étant devenu général en chef, le général Bosquet avait 
de nouveau été désigné pour le remplacer éventuellement. » 
(Camille Rousset, Histoire de la (/iierre de Crimée, t. II.) 

2. Général comte Fleurv, Souvenirs. 



132 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

les deux commandants des armes alliées, c'était bel et 
bien une dissidence complète entre le général en chef 
et son souverain. Gela pouvait amener la démission 
forcée de Pélissier et son remplacement par le général 
Niel qui avait reçu le commandement en chef du génie 
après la mort du général Bizot. 

Le général Niel était arrivé en janvier. Depuis la prise 
de Bomarsutid l'Empereur avait la plus grande confiance 
dans son aide de camp ; dans sa pensée celui-ci, arrivant 
en Grimée, devait examiner et contrôler toutes choses 
et développer les plans dont il était le confident et en 
grande partie l'inspirateur. A cette époque l'Empereur 
avait l'intention de se rendre en Grimée, accompagné de 
rimpératrice. Des ordres avaient été donnés, les Guides 
qui devaient servir d'escorte étaient tout prêts à 
partir. 

Dans une lettre adressée àlord Palmerston leatS février 
l'Empereur disait que sa détermination selon lui était 
le seul moyen de terminer rapidement une entreprise 
qui, sans cela, ne pouvait manquer de finir par un dé- 
sastre pour l'Angleterre aussi bien que pour la France. 
Si d'un côté le départ de l'Empereur n'était nullement 
populaire en France, de l'autre en Angleterre on s'em- 
ploya avec instance à le faire renoncer à son projet. 
Lord Glarendon fut envoyé en mission spéciale à Paris, 
chargé d'insister de la part du gouvernement de la Heine, 
et de démontrer le péril où Napoléon jetterait la France, 
en partant. Ge qu'il ne disait pas, c'est que l'Angle- 
terre était affreus(;ment ell'rayée d'encourir le risque de 
continuer seule la guerre dans le cas où l'Empereur 
serait tombé malade ou s'il devait lui arriver malheur. 
Napoléon III sans céder complètement réserva ses 
desseins et, dans la visite faite par les souverains en 
Angleterre, on discuta un programme d'ensemble. 

Des lettres arrivaient de Grimée qui doiuiaient des 
impressions différentes. Tandis que le général de 



SOUVENirtS HE rrsiMEE 13.^ 

Béville en jetant l'alarme conlirmait l'Empereur dans sa 
pensée d'enlever le commandement au général Pélissier 
pour le donner au général Niel, d'autres généraux, dont 
le général Féray, écrivaient au contraire que le moral de 
l'armée était excellent, que les soldats avaient confiance 
dans le maréchal Pélissier et étaient prêts à prendre 
leur revanche. Le colonel Fleury recevait beaucoup de 
correspondances particulières qui confirmaient ces 
dires et insistaient sur le gros inconvénient qu'il y 
aurait à changer encore une fois de commandant en 
chef. 

Pendant Tété le premier écuyerde l'Empereur habitait 
avec sa belle-famille entre Garches et Villeneuve-l'Étang 
une maison de campagne qui fut saccagée et brûlée 
par les Prussiens en 1870. Il n'avait donc que le parc 
à traverser pour se rendre à Saint-Cloud où résidait 
l'Empereur. Un matin il arrive de très bonne heure 
tandis que l'Empereur était encore à sa toilette. Ayant 
fait prévenir le souverain qu'il avait des communica- 
tions intéressantes à lui faire, il est admis sur l'heure. 
Il demanda l'autorisation de lire à l'Empereur les 
lettres qu'il venait de recevoir. Napoléon 111 l'écouta 
avec le plus grand intérêt, puis dit : « C'est bien étrange 
en efTet de voir combien les opinions partant d'un 
même point peuvent être discordantes. J'ai là une 
lettre du général de Béville qui me dit toullecontraire. 
Je n'ai pas lieu pourtant de douter de son dévouement 
ni de sa loyauté. » Le colonel Fleury fit observer à 
l'Empereur que le général de Béville appartenaitcomme 
le général Niel à l'armée du Génie et que par confra- 
ternité il était porté à exalter les vues de celui-ci, 
que d'ailleurs il s'était posé en adversaire du général 
en chef. 

— Enfin, répond l'Empereur, ce qui est fait est 
fait. Cet antagonisme entre Pélissier et moi ne peut 
durer davantage; jai décidé, hier, son remplacement 



134 L.\ SOCIETli DU SECOND EMPIRE 

par le général Niel dont je fais le plus grand cas. La 
dépèche a dû partir dans la soirée. 

— Ah! sire, quel malheur, je vous en supplie, con- 
tremandez cet ordre. Il y va de la gloire de l'armée. 

« Je regardais l'Empereur, continue le colonel 
Fleury, tâchant de pénétrer sa pensée. Je sentais que 
mes paroles émues l'avaient convaincu de la faute qu'il 
venait de commettre, et j'attendais anxieusement relïel 
de mes prières et mes objurgations. 

— Eh bien, me dît-il, allez voir le maréchal Vaillant 
et demandez-lui d'arrêter la dépêche s'il en est temps 
encore I 

Fleury se précipite à Paris, se rend chez le mi- 
nistre de la Guerre, lui fait part de l'incident et des 
regrets certains que l'Empereur éprouvait de sa déci- 
sion de la veille. Puis il lui dit, autorisé qu'il l'était 
par l'Empereur : « La dépêche est-elle parlie? Si oui, 
peut-on la rattraper en chemin? » 

Alors le maréchal, comme soulagé d'un grand 
poids, dit avec son sourire malicieux : 

« Pour laisser à notre cher Empereur le temps de 
la rétlexion, j'ai envoyé la dépèche par la poste 
jusiiu'à Marseille. « Puis tendant la main au colonel : 
« INlerci pour tout le monde de ce (jue vous avez fait. 
Vous savez, je n'aime pas à résister à l'Empereur. 
Depuis des mois je tamponne la situation, mais cette 
fois je n'ai pas osé insister davantage. Vous nous rendez 
à tous im grand service, à l'Empereur surtout. Je vais 
de suite faii-e revenir mon télégramme et me rendre à 
Saint-Cloud »i. 

La détermination était fort importante en elfet : 
Vaillant avait en raison de temporiser, Fleuryd'insister. 
Tous deux avaient deviné la grande valeur, l'esprit péné- 
trant, la volonté de fer de Pélissier qui malgré ses dé- 
fauts, ses entêtements et parfois sa j)ropension à la résis- 
tanceaux ordres reclus, était un grand homme de guerre. 



SOUVENIRS DE CHIMEE 135 

Niel n'avait pas manié de troupes ; malgré ses 
capacités hors ligne d'ing-énieur et d'homme de 
science indiscutable, il n'était pas en communion 
intime avec les soldats, il aurait pu, à un moment 
donné, se voir refuser la confiance nécessaire. Voilà ce 
que pensait Fleury qui ajoute, comprenant combien 
son ingérence dans cette grave afïaire avait pu être 
désagréable au général Niel : « J'ai cru alors servir 
les intérêts du pays, suivant du reste l'opinion des 
hommes compétents qui plaçaient le général Pélis- 
sier, comme chef d'armée, au-dessus du général Niel... 
Si je conteste au général Niel d'avoir possédé au même 
degré que Pélissier les qualités qui font le général en 
chef, je ne veux pas me montrer injuste pour sa mé- 
moire. Ingénieur de premier ordre, il a de plus, pendant 
son trop court passage au ministère, donné d'éclatants 
témoignages de sa capacité administrative. Si l'oppo- 
sition systématique du Parlementne lui a pas permis de 
mener à bien les réformes nécessaires dans l'armée, si 
la mort l'a frappé en pleine lutte, on ne saurait oublier 
les efforts courageusement tentés. » La mort de Niel 
fut en effet une perle immense. 

Un extrait d'une lettre du général de Mac-Mahon à 
son frère — dont copie avait été communiquée à Na- 
poléon II [et qui fut retrouvée aux Tuileries — donne 
sur la prise de la tour de Malakoff d'intéressants détails 
qui cloront ce chapitre. 

« Cette fameuse tour de Malakofl" a été enlevée en 
vingt-cinq minutes. Trois attaques farouches des Russes 
pour la reprendre, repoussées vigoureusement, ont été 
superbes, et cela aux yeux de l'armée alliée qui nous 
admirait. J'ai passé trois heures avec de bien vives im- 
pressions; personne ne m'a vu inquiet, et plusieurs fois, 
pourtant, j'ai cru que le prix de tous mes elVorts allait 
nous êlre enlevé. 



ll^C, I A SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

c( Les troupes, surtout les zouaves et les chasseurs à 
pied, étaient éleclrisées. Nous avons dû le succès à ce 
qu'au lieu de sortir deux à deux des retranchements 
nous sommes sortis six à la fois... » 

Le signal du départ est donné par le général de Mac- 
Mahon. 

« Le i"'' bataillon de zouaves part à toutes jambes; 
ces dial)les grimpaient avec les pieds, les genoux 
et les ongles. Je leur avais prescrit d'arriver sur les 
retranchements ennemis sans s'y arrêter, de se jeter 
à gauche sur l'ouvrage Malakoff un peu en arrière, car 
je craignais une mine pour le saillant. Ne voyant rien 
partir, je lançai le a'" bataillon, puis les chasseurs, puis 
tout le monde. J'ai cru que nous allions tous sauter 
en l'air; mes ordres étaient donnés dans cette prévi- 
sion. Aussi eussent-ils été exécutés quand même j'eusse 
sauté. L'explosion d'une mine a mis 3oo hommes hors 
de combat. Le mal pouvait être plus grand, car le 
lendemain nous avons trouvé sous l'ouvrage Malakolt 
/^oo barils de poudre. Heureusement j'avais fait couper 
les fils conducteurs, mais je ne savais pas s'il n'en res- 
tait pas quelques-uns. 

« Une seconde mine m'a blessé 2 ou 3oo hommes 
qui, dans le premier moment, se sauvaient en désordre 
et entraînaient même avec eux quelques farceurs qui 
trouvaient la position un peu chaude. Lebrun, Borel et 
moi, nous nous jelAmes au-devant d'eux; au lieu de 
crier, nous leur dîmes avec beaucoup de calme, aux 
uns d'aller à l'ambulance, et aux farceurs de retourner 
au l'eu, ce qu'ils firent immédiatement. » 

Les cartouches commenç:aient à manquer, les ré- 
serves arriveraient-elles à temps? Un grand moment 
d'angoisse. 

« N'ayant plus ni aides de camp, ni officiers auprès 
demoi, je vis ma réserve, les zouaves de la garde qui 
faisaient fausse route et se jetaient trop à droite. Je 



SOUVENIRS DE CRIMEE 137 

leur cj ie : à gauche ! leur fais signe de mon épée, je 
fais sonner les clairons à gauche, mais ils marchaient 
toujours dans la même direction. Alors je me précipite 
à toutes jambes, je dégringole dans le fossé ; arrivé de 
l'autre côté, je rejoins mes zouaves et les ramène au 
galop dans la redoute : il était temps! Les cartouches 
manquaient tout à fait; on arrive enfin; je suis dans 
Malakoff et je m'y maintiens. (C'est le f.-imeux mot : 
(( J'y suis, j'y reste », qui est resté légendaire.) 

« A 3 heures, je fis sonner la diane (j'avais deux di- 
visions avec moi). Les Russes furent tellement effrayés 
qu'ils m'abandonnèrent dix-huit pièces de campagne, 
qui nous fatiguaient à !>oo pas de nous, et se sauvèrent 
vers le nord. 

« Le lendemain, à 6 heures du soir, je rentrai dans 
mon camp, que j'avais quitté la veille à 6 heures du 
matin, et traversai l'armée anglaise, drapeaux déployés, 
tambours battant, les drapeaux de quatre rég-iments cri- 
blés de l)alles. 

(( Les Ang'lais nous firent des hourrras extraordinai- 
res. J'ai conservé mon drapeau à moi (fanion), qui a été 
monté le premier sur la citadelle ennemie, il est tra- 
versé par un énorme boulet et quarante balles, un mor- 
ceau a été emporté par deux autres boulets. Je le don- 
nerai à notre Patrice. 

« Lebrun et Borel ont été admirables, ainsi que notre 
jeune d'Harcourt qui voyait pour la première fois de sa 
vie un feu terrible; il n'a pas sourcillé, n'a pas baissé la 
tète une seule fois. Ni eux ni moi n'avons été atteints; 
une méchante balle a seulement emporté un morceau 
de ma casquette, nous en avons été quittes pour quel- 
ques égralignures de pierres écornées par des boulets 
ou bombes. » 

On ne peut raconter de façon plus simple et impres- 
sionnante à la fois cette admirable scène d'héroïsme. 



CHAPITRE V 
LES TUILERIES ET SAINTCLOUD 



Souvenirs intimes. — Portrait de l'Impératrice. — La comtesse 
Stéphanie de Tasclier et miss Bicknell. — Portraits et anec- 
dotes. — Description des appartements. — Les dames du 
palais. — Police privée. — Spiritisme. — Bals costumés. — Vie 
intime à Saint-Cloud. 



Pour donner une impression de la vie habituelle de la 
Cour aux Tuileries — des jours de fêle et de gala il est 
parlé en d'autres chapitres — nous avons particulière- 
ment recherché des souvenirs de témoins oculaires. A 
côté de quelques pages connues il en est d'entièrement 
inédites ; si le cadre en ces dernières narrations ne 
varie pas, la description des lieux est différente ; diffé- 
rents les angles sous lesquels se sont placés les auteurs. 

Commençons par analyser quelques pages de la 
comtesse Stéphanie de Tascher la Pagerie. Alliée à la 
famille impériale, habitant presque toute l'année les 
Tuileries et Saint-Cloud en raison des charges de cour 
dont son père et son frère étaient investis ^ la com- 
tesse Stéphanie a pu voir et bien voir. 

1. Le général comte de Tascher était grand maître de la cour 
de l'Impératrice; son fds,le comte Charles, puis duc de Tascher, 
était premier chambellan. 



140 I-A SOCTETK nu SECOND EMPIRE 

La voici d'abord en i853 débarqua ni de Bavière où 
sa famille, appelée jadis par Tamilié du prince Eugène, 
habitait depuis presque toujours, où elle-même avait 
passé toute la première partie de sa vie '. 

Tout un chapitre de ces amusants mémoires est 
consacré aux adieux faits à la société bavaroise et 
diplomatique. « On dirait que c'est Marie, la fille du 
l'éi^iment qui nous (juitte ! » s'écrie le secrétaire de 
Russie, M. de Feguessac. 

La comtesse Stéphanie et sa belle-sœur se sont ins- 
tallées rue du Dauphin on attendant que soit prêt 
l'appartement que toute la famille occupera aux Tui- 
leries en raison des charges.de cour occupées par deux 
de ses membres. 

A peine arrivées, les deux voyageuses reçoivent la vi- 
site du comte Bacciochi, premier chambellan, porteur 
d'une invitation à dîner pour le lendemain à la Cour. 

La galerie des portraits va commencer, nous allons 
suivre pas à pas la comtesse Stéphanie. 

« Cette invitation venait au-devant de mon désir de 
revoir l'Empereur, et satisfaisait à ma curiosité de con- 
naître l'Impératrice, dont ma pensée n'avait cessé de 
s'occuper (une petite tristesse, c'est que les belles 
toilettes préparées à Munich devaient se transformer en 
noir, une archiduchesse d'Autriche venant de mourir). 
« Enfin le moment vint de nous rendre aux Tuileries. 
Mon émotion était profonde, et à chaque marche du 
grand escalier, je la sentais s'augmenter et mon c(ipur 
ijattre plus vite. J'allais revoir celui que j'avais quitté 
prince Louis d'Areueuberg empereur des Français, 
après des péripéties si étonnantes et si nombreuses. 
Quel accueil en recevi-ai-je ? J'espérais et je craignais ». 
«L'«''molion dure peu car voici l'Empereur me serrant 



1. La comtesse Stéptianic de Tascher est morte plus que 
nonagénaire, il y a quelques années seulement. 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD Ul 

affectueusement la main, me souhaitant la bienvenue 
et, pour calmer mon émotion, me disant qu'il la par- 
tageait. Puis il m'a présentée à l'Impératrice. Alors 
pour me mettre plus à l'aise, il s'est plu à rappeler 
mille petits souvenirs. Quant à l'Impératrice, dont la 
destinée et la subite élévation me causaient tantd'éton- 
nement, je la contemplais, curieuse de voir une aussi 
célèbre beauté. J'avoue qu'au premier abord je n'en 
ai pas compris la puissance autant que par la suite, 
après l'avoir souvent revue. Voici toutefois le portrait 
que j'ai gardé d'elle à cette époque. 

« L'Impératrice Eugénie est de taille moyenne, et 
l'harmonie délicate et distinguée de ses proportions est 
incontestable. Elles auraient pu servir de modèle à un 
sculpteur pour une Hébé ou une Psyché tant les lignes 
sont correctes et fines. La tète d'un ovale allongé m'a 
paru pécher un peu par le renflement des joues, dans la 
partie inférieure du visage, mais la régularité des 
lignes n'y perdait rien et le profil ressemblait à un 
camée. 

« Si je passe aux détails, le front est haut et délicate- 
ment bombé, la peau en est si transparente qu'on peut 
suivre les lignes bleues qui s'étendent sur les tempes. Ce 
front surmonte des yeux taillés en amandes et divins par 
la mobilité de l'expression, mais fort souvent langoureux, 
rarement très vifs. Le nez a ce classique de la statue, et 
ce beau visage finit par une bouche délicieusement 
proportionnée. 

« Cette tête modelée à ravir est surmontée de chpveux 
légèrement dorés, et repose sur un cou classique dans 
sa beauté de même que le buste, les épaules et les 
bras. 

« Svelte, souple dans ses mouvements, je trouvais que 
la grâce et la distinction la plus exquise étaient réunies 
dans sa personne. Ce qui me plaisait encore c'était 
l'espèce de timidité et de doute d'elle-même avec cette 



142 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

triomphante beauté et sa nouvelle et si haute situation. 

« Le deuil de cour l'avait mise en noir, ce qui rehaus- 
sait encore l'éclat mat et finement rosé de son teint. 
Elle portait un maj^nifi([ue collier de perles autour du 
cou, et c'est la première fois que j'ai vu cette célèbre 
coiffure de Félix, les cheveux relevés sur les tempes. 

« J'ai trouvé l'Empereur peu changé. Toujours la même 
attitude calme, réfléchie, pensive. Pas grand de taille, 
mais si digne, si distingué, qu'il inspire le respect tout 
naturellement. Je revoyais avec plaisir ses yeux d'un 
bleu pâle, au regard effacé, et qui plaisent tant néan- 
moins lorsqu'ils se fixent sur vous avec leur expression 
de bonté et de bienveillance. » 

La comtesse Stéphanie a été présentée le même soir 
à la princesse Mathilde et à la comtesse de xVlontijo. 
« J'ai revu l'Impératrice dans les traits de celle-ci aussi 
beaux que réguliers. Sa fille est tout son portrait ; la 
mère toutefois est plus grande de taille. L'accueil qu'elle 
nous a fait a été des plus gracieux et je me suis senti 
tout aussitôt de Tinclination pour elle. Elle a au suprême 
degré l'aménité des Espagnoles et le grand mariage de 
sa fille ne l'avait rendue ni hautaine ni plus fière. Je 
crois néanmoins que sa position était très difficile... » 

De la princesse Mathilde, la comtesse de Tascher ne 
dit là que quelques mots « ... Je l'ai trouvée aussi belle 
qu'allable. Ce que c'est pourtant que la destinée ! 
Fiancée jadis à son cousin le prince Louis, c'était à elle 
que devait revenir de partager le sort glorieux de son 
fiancé, quand l'échauffourée de Strasbourg a tout 
rompu '. Et cet événement qui devint le picmier éche- 
lon (le l'élévation du prince l'a jetée elle dans un triste 
mariage avec M. Demidolî dont la seule illustration est 
son immense fortune. » 

La comtesse Stéphanie a été « divinement accueillie 

1. Nous avons p.irh'" p.iiïf 72 du projel du mariage. 



LES TUILERIES ET SALNT-CLOLD 143 

par le prince Jérôme, avec celte affabilité, cette coquet- 
terie de vieillard galant qui se souvient du passé. Le 
prince Napoléon m'a frappée par sa ressemblance avec 
les bustes de son oncle... mais l'expression est celle 
d'un homme mécontent et hautain. » 

« Ce même soir, l'auteur de Mon séjour aux Tuileries a 
été présentée aux femmes de ministres, notamment à 
Mme Drouyn de Lhuys, aux dames de la cour : la prin- 
cesse d'Essling, grande maîtresse, la duchesse de Bas- 
sano dame d'honneur de l'Impératrice, la duchesse de 
Cambacérès, femme du grand maître des cérémonies, 
la vicomtesse Aguado, dame du palais... Tour à tour 
lui sont présentés les hommes marquants; IM. de INiorny, 
les maréchaux de Saint-Arnaud et Magnan, M. de Per- 
signy, le comte Edgar Ney, le colonel Fleury, M- Drouyn 
de Lhuys... Et c'était pour elle « un plaisir très réel que 
de contempler tous ces personnages célèbres à divers 
litres, et dont la renommée était presque universelle. » 

Pendant l'été de cette même année les Tascher se 
sont rendus dans leur chère Allemagne, puis une in- 
vitation pour les chasses de Compiègne a interrompu 
leur villégiature... 

« Notre logement aiLX Tuileries était à près arrangé 
et nous avons été l'inaugurer. Il était grand et beau 
comme le palais qui le renfermait, mais il fallait renon- 
cer à trouver un réel confort au milieu de ces galeries, 
dont on avait fail des chambres carrées avec trois portes 
et une grande fenêtre communiquant toutes entre elles 
et se ressemblant en hauteur, longueur et largeur. 

« Un grand corridor dallé noir et blanc séparait ces 
chambres de leur vis-à-vis et réunissait tout le château 
ensemble, car grâce à lui, on pouvait aller partout du 
Louvre aux Tuileries. Ce corridor sans fenêtre excepté 
lorsqu'il touchait aux grands escaliers des ditîérents 
corps de bâtiments était garni de lampes allumées jour 
et nuit. En hiver, on recouvrait les dalles d'un tapis. 



lU LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Cet arrangement de construction faisait que nous avions 
des chambres rue de Rivoli et sur la cour des Tuileries, 
les salons notamment, ce qui nous permettait dans ce 
temps d'admirer déjà celte magnifique réunion du 
Louvre aux Tuileries dont on commençait le gigan- 
tesque travail. 

« Mon père et sa famille demeuraient au-dessus de 
nous. Les cuisines, Toffice, les chambres de nos femmes 
et domestiques, tout était au troisième étage. Mais les 
Tuileries ont un quatrième, môme un cinquième, et 
une ruche à miel n'était certes pas plus peuplée que le 
grand château dont chaque coin était employé el uti- 
lisé. » 

Nous n'allons pas quitter encore la famille de Tas- 
cheretses alentours, mais c'est une autre plume qui nous 
narre d'intéressants détails intimes. Miss Bicknell, 
Anglaise distinguée avec laquelle toute la famille même 
après son départ garda les meilleures relations, avait 
été appelée à Paris et fut choisie entre cent pour diri- 
ger l'éducation des jeunes enfants de la duchesse de 
Tascher '. 

... « Je suis donc menée aux Tuileries pour être pré- 
sentée à la duchesse. Les factionnaires placés çà et là 
dans le palais, la foule de serviteurs en livrée, tout ce 
va et vient m'avait rendue plutôt nerveuse. Ouand je 
pénétrai dans les appartements de la famille de Tascher 
et qu'après avoir traversé une série de corridors 
sombres, que des lampes éclairaient seules, je me trou- 
vai en pleine lumière et dans le logement qui allait 
selon toutes probal)ilil('s devenir le mien, mon angoisse 
augmenta et de douloureuse sorte. Je sentis qu'une 



1. Kn réalilô, le ccjinte Charles de Tascher ne fut autorisé 
<|u'iin peu plus lard à relever le lilre de son ont^le, le duc de 
Dalhciiç, mais pour la disliimuer de sa belle-inére la comlesse, 
née princesse de la Leyen, nous lui donnons dès niainlenanl 
ce litre. 




Pu 



ç -s 



W 



LES TUILERIES ET SAINT-'^LOUD 145 

nouvelle vie, un vaste inconnu s'ouvraient devant moi 
et son côté brillant, même justement parce que j'avais 
toujours vécu retirée, me troublait et m'eirarouchait 
étrangement. Mes futures élèves vinrent au devant de 
moi ; l'aînée, une éclatante jeune fille de seize ans 
fraîche comme une rose mais plus femme d'apparence 
que je ne m'y attendais et d'une aisance de manières 
qui indiquait l'habitude du monde, la plus jeune, jolie 
enfant de onze ans, plus timide que sa sœur. Les 
chambres bien meublées avec des étofTes claires sem- 
blaient confortables. Après quelques minutes de con- 
versation générale, la duchesse entra rapidement : de 
grande taille, figure agréable, apparence imposante, 
femme de cour des pieds à la tête, très somptueusement 
et élégamment habillée. Comme elle était très myope 
elle se rapprocha de moi, ses yeux à demi clos, et 
m'examina si minutieusement qu'on eût dit qu'elle 
cherchait une mouche sur le tapis. Mais dans la con- 
versation qui suivit quand nous eûmes bien pris nos 
positions, ses manières s'olîraient des plus courtoises, 
même plutôt embarrassées dans la crainte très visible 
de déplaire en exprimant trop clairement ses désirs. Le 
duchesse me fit bonne impression. » Ce n'est que quel- 
ques jours plus tard que miss Anna Bicknell est fixée sur 
le sort qu'à la fois elle désire et redoute; elle était fort 
jeune, on préférerait peut-être une des autres aspirantes 
à cette place enviée... Bref c'est elle qui est choisie. 

« Il était tard dans l'après-midi, quand au jour fixé, 
j'entrai dans ce palais où je devais résider neuf ans, 
pendant la période la plus brillante du Second Empire. 
J'étais malgré mes efforts si nerveuse et angoissée que 
je me rappellerai toujours ce désagréable début. Plu- 
sieurs des filles mariées du comte de Tascher ' avec 

1. Comtesse de Roye, baionne de Guise, toutes deux mariées 
à des Bavarois. L'autre était la comtesse de ^^■aldner-F^eunds- 
tein, dont le mari était de vieille souclie alsacienne. Seul i'ainé 

I 10 



14r. i.A SOCIETE nv second empire 

leurs enfants étaient alors en visite chez leurs parents et 
s'en vinrent dans « mes » appartements aussitôt après 
mon arrivée. La duchesse qui les accompagnait me 
présenta. Toutes se montrèrent si atïeclueuses et 
simples que je m'en trouvai toute réconfortée ; je n'en 
reconnus que mieux le bien fondé de leur remarque 
comme elles s'éloignaient en riant : « Vous vous sentirez 
plus heureuse dans huit jours. » 

« Le temps de s'habiller au galop car l'heure du dîner 
approchait, et le général avait des habitudes de ponc- 
tualité toute militaire. 

« Un événement du genre solennel m'attendait :1a pré- 
sentation à la comtesse de Tascher, princesse Amélie 
de la Leyen (« Durchlaucht » ou Altesse sérénissime 
comme la dénommaient toujours les serviteurs alle- 
mands). Mes élèves vinrent me chercher, me guidant 
à travers un escalier obscur et étroit puis dans un large 
passage pavé de dalles de marbre blanc et noir jus- 
qu'à une grande porte à deux battants que l'aînée des 
jeunes fdles ouvrit, s'effaçant courtoisement pour me 
laisser passer seule. » 

« J'entrai alors dans un grand. salon très élégant orné 
partout de tableaux, où se tenait un groupe de dames 
élégamment habillées. L'une d'elles, la duchesse, vint 
aussitôt à ma rencontre et me conduisit auprès d'une 
dame Agée et pleine de dignité qui se tenait assise dans 
la profondeur de la fenêtre et qui me rappellait abso- 
lument les ))ortraits historiques de princesses alle- 
mandes que j'avais vus dans les musées. 

«... Ensuite je fus présentée au généralcouitedeTas- 
cher de la Pagcrie, un des homuies les |»lus distingués 
<|ue j'aie jauiais vus, dont le regai'd d'aigle et le profil 
i-appelaieiit le duc de Wellington. 

(le ses fils et sa fille l;i Ijaronne Menno do Cocliorn «oui cnfvi- 
vants. Eux-niéines oui plusieurs enlaiils, 



I 



LITS TUII.ERIF-.S ET SAINT-CLOUD 147 

« Bientôt la porte s'ouvrait à deux battants et l'on 
passait dans la salle à mang-er. 

« Une salle très vaste où les nombreux membres de la 
famille trouvaient place, un va et vient de serviteurs en 
livrée, l'abondance des mets et tout le cérémonial d'un 
grand dîner bien qu'il n'y eut là aucun étranger, tout 
cela me fit plus que jamais me sentir un pauvre moineau 
égaré dans une volière d'oiseaux des tropiques. 

« La conversation était générale et fort animée. J'étais 
placée à côté de la (princesse) comtesse de Tascher, 
qui de temps à autre m'adressait la parole avec bonté 
et m'incitait à me servir des plats qui étaient présentés. 
Quand le dîner fut terminé, chacun se leva et se dirigea 
vers la porte, formant deux lignes. 

« La <( Durchlaucht » passa la première, les autres sui- 
vaient par couples, mes élèves venant les dernières. 

« Je fus autorisée, comme première soirée, à me retirer, 
et je m'estimai heureuse de pouvoir le faire après avoir 
pris congé des visiteurs qui retournaient en Allemagne 
par le train de nuit. Le lendemain matin, par conséquent, 
je trouvai la famille fort réduite en nombre quand je 
descendis au déjeuner, et bien quil y eût toujours un 
certain cérémonial tout me sembla moins « formi- 
dable ». 

« Avez-vous moins peur de nous, me demanda aima- 
blement la comtesse? — Avec un sourire bienveillant le 
comte me demanda également si ma première nuit aux 
Tuileries m'avait apporté des rêves agréables. Le duc 
était de service de sorte que je le vis fort peu, mais il 
me souhaita aimablement la bienvenue, recommandant 
de ne pas trop gâter s<>s fdles. » Après le déjeuner les 
deux jeunes fdles et leur frère, un écolier de quinze ans, 
font avec miss Bicknell le tour des appartements et 
expliquent le musée de famille. Il y a là des portraits 
historiques des Bonaparte et des Beauharnais, ceux 
des princes alliés à leur famille, le portrait de leur ar- 



us LA SOCIKTi: DU SECOND E^rPlRE 

rière-^rand'mère. la malheureuse princesse de la Leyen 
qui périt dans l'incendie du bal donné en 1811 par le 
Prince de Sclnvarzembergambassadeur d'Autriche, puis 
le portrait du prince primat d'Allemagne, le duc de 
Dalberg-, dont le titre a été hérité par son neveu. Et les 
enfants rappelaient avec orgueil le privilège desDalberg 
d'être toujours chevaliers désignés pour le Couronne- 
ment des Empereurs d'Allemagne, quand le héraut 
d'armes par trois fois criait: « Ist Kein Dalberg da ? 
N'y a-t-il point ici un Dalberg?» Il fut encore montré 
à miss Bicknell dos trésors dont elle a gardé souvenir, 
notamment l'un qui l'intéressa vivement: une large bague 
d'or plate contenant une boucle de cheveux de Marie- 
Antoinette, des cheveux d'un blond doux et pale comme 
on a coutume d'en voir seulement chez les enfants. 
Le soir miss Bicknell accompagna à l'Opéra la com- 
tesse Stéf)hanie de Tascher. Avec les mots fatidiques : 
« Livrée de l'Empereur », prononcées quand c'était 
nécessaire par lecochei", la voiture passait partout sans 
encombre... 

La gouvernante a fort à faire avec deux écolières 
d'âge diiïérent qui ont nécessairement des professeurs, 
des classeset des lectures absolument distincts, avec les 
promenades à pied, la préparation des leçons. Ou'on 
ajoute sa tâche de dame de compagnie pour accompa- 
gner le soir la duchesse ou sa belle-sœur la comtesse 
Stéphanie, très friandes de spectacle et toujours dis- 
posées à })rotiler des loges de n service », quelques 
grands dîners, les leyons de danse à l'ambassade d'An- 
gleterre et chez la duchesse de Bassano,el l'on comprend 
que miss Bicknell s'avoue fatiguée et presque hors d'état 
de continuer ce qu'elle a entrepris. En sa qualité d'An- 
glaise, elle a noml)re de correspondances particulières 
(il comme, ce lemps épislolaii'e, elle ne peut le preniln^ 
dans la journée, eih' ('■ci'it ses Iclires la nui!, toutes lu- 
niirrrs élciiilcs au palais, cl de cela, la diiclicsse se 



i 



LES TUILERIES ET SAINT-CLÛUD UO 

plaint parce que la gouvernante s'en épuise. Il faudrait 
surtout que se répartît mieux la tache quotidienne et 
que tant de devoirs multiples n'incombassent pas à la 
jeune institutrice-dame de compagnie. Seul, de celte 
exagération de labeurs la délivrera, en en supprimant 
la moitié, le mariage de l'aînée de ses élèves avec le 
prince Maximilien de Thurn et Taxis. 

Cette union qui redonnait aux Tascher un parfum 
degermainset demédiatisésne vintnéanmoins qu'enson 
temps, et, dès après la première année qui avait été 
écrasante, il fut donné un premier allégement au ta- 
bleau de travail et de plaisir de l'elTondrée gouvernante. 

Miss Bicknell va nous dire en quelles circonstances il 
lui fut donné de voir de piès l'Impératrice, quelles 
furent ses premières et ses secondes impressions. 

« J'avais vu plus d'une fois l'Impératrice passer en 
voiture avant que je n'entrasse aux Tuileries, mais bien 
que je ne pusse la juger autrement que très belle, 
néanmoins, comme beaucoup de ceux qui ne la voyaient, 
qu'en de semblables circonstances, je n'avais aucune 
idée de son vrai pouvoir d'attraction. 

« Peu de jours après mon arrivée au château, comme 
je traversais la vaste cour avec la princesse de Thurn 
et Taxis, je vis celle-ci s'arrêter court et exécuter une 
vraie révérence de cour — plongeon complet au lieu de 
l'inclinaison ordinaire, — tandis quela sentinelle présen- 
tait les armes et que la jeune fille murmurait en hâte : 
« L'Impératrice ! » 

« C'était bien, en eiïet, l'Impératrice qui, à une des 
fenêtres du rez-de-chaussée, apparaissait, idéale vision 
en soie bleu pâle, cependant que le soleil l'auréolant 
pour ainsi dire, se jouait dans ses cheveux qui sem- 
blaient de l'or en fusion. 

« Je me sentis absolument hypnotisée, j'eus l'impres- 
sion que je n'avais jamais vu aussi belle créature, et 
soudain je compris l'enthousiasme que suscitait l'Impé- 



150 LA SOCIETE DU SKCOM) EMl'IUE 

ralrice et que jusque-là j'avais supposé exagéré. Son 
visage s'éclaira de sourires quand elle reconnut mon 
élève à qui elle fit des gestes tout gracieux et d'une 
simplicité charmante. Après que nous nous fûmes éloi- 
gnées je fis la remarque que je croyais ses cheveux d'un 
blond plus foncé, ce à quoi on me répondit d'attendre, 
avant de prendre un parti, que j'eusse vu rimp('Matrice 
dans l'ombre et non en plein soleil. 

« Bientôt j'eus l'occasion de la voir à la chapelle; 
comme elle passait devant moi dans la galerie et qu'elle 
ne portait pas de chapeau, je vis qu'elle avait les che- 
veux d'un ton chaud de noisette et non pas dorés comme 
des épis ainsi que j'avais cru le voir. » 

Cette habitude adoptée par l'Impératrice d(; ne passe 
couvrir la tête (si ce n'est parfois d'une dentelle) pour la 
messe donna, paraît-il, lieu à Ijeaucoup de discussions, 
le clergé rappelant les instructions adressées par saint 
Paul aux femmes. 

Sans doute, on discuterait longuement sur ce chapitre 
des chapeaux où, par exception, Aristote n'est pas 
invoqué. En exigeant une coiffure, saint Paul voulait 
dire une mise décente, et l'absence de couvre-chef 
impliquait à ses yeux un certain laisser-aller. Le cas, 
sans doute, ne pouvait être mis en avant, en telle occur- 
rence. 

De tout temps, dans les i)alais des rois, les dames 
étaient admis(^s à la chapelle sans cha|)eau, et en cela, 
donc, on ne faisail ([ue suivre l'usage presque univer- 
sellement en ^iguellr. 

Miss Anna BicUnell auia de nombreuses occasions 
dorénavant de voir l'Impéralrice (|uand la cour résidera 
aux Tuileries. 

« Bien (jue nous habitions une autre parlic du 
palais elle passait devant nos fenêtres quand elle 
soi'Iait pour ses promenades quotidiennes en voilure, et 
dans le i)as (h- hi diapene nos places étaient tout piés 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 151 

de celles des souverains. L'infortuné ^Igr Darboy, 
archevêque de Paris, qui fut fusillé sous la Commune, 
célébrait généralement la messe impériale. L'Impéra- 
trice'qui était juste devant nous avec l'Empereur — et 
plus tard le Prince impérial — n'oubliaient jamais en se 
relevant de se tourner de noire côté avec un sourire 
gracieux et un salut ; en revanche il n'était pas facile, 
avec le petit espace qui nous était alloué, de faire une 
profonde révérence. 

« La première fois que je vis l'Impératrice en particu- 
lier, ce fut à Saint-Cloud,où la famille de Tascher occu- 
pait une villa tout près du château avec entrée sur le 
jardin privé. Un soir j'avais accompagné la duchesse 
dans sa promenade en voiture. A noire retour elle était 
entrée dans le jardin avec sa fille aînée pour respirer 
l'air frais, me priant de faire allumer les lampes dans le 
salon. 

« Je venais de mettre la main sur la sonnette quand 
j'entendis une voix demandant la duchesse, et la porte 
s'ouvrant soudain, je vis une dame debout dans l'entrée. 
La prenant pour une visiteuse de Paris j'allai au devant 
d'elle, la priant d'entrer en attendant que vînt la du- 
chesse que j'allais quérir au jardin... Mais je vis quelque 
hésitation, et ([uoique la chambre fût presque obscure, 
un rayon de lune passant sur sa figure me révéla l'Im- 
pératrice Eugénie. 

w J'étais abasourdie, et ne savais vraiment que faire. 
Tandis que je restais là, hésitante, elle prit rapidement 
la fuite, rabattant la porte derrière elle. 

« Je courus vers la duchesse : « Madame, criai-je, l'Im- 
« pératrice est là ! Comme Mme de Tascher arrivait en 
hâte, la porte s'ouvrit de nouveau ; c'était encore l'Impé- 
ratrice, mais accompagnée du duc de Tascher et d'une 
nombreuse suite. Elle entra promptement, les mains 
tendues, et la duchesse les baisa. 

« La première fois elle avait couru en avant, laissant 



152 LA SOClETt; DU SECOND EMPIRE 

son enlouragc derrière elle ; dans rantichambre elle 
avait demandé au valet de pied de service si la duchesse 
était chez elle, voulant lui faire la surprise de sa visite. 
L'homme, à moitié endormi, avait sauté sur ses pieds 
non sans une certaine agitation, en voyant quoi l'Impé- 
ratrice s'était écriée : « Est-ce que vous me connais- 
sez ! » 

— Certainement, j'ai l'honneur de connaître ^'otre 
Majesté. 

— Oh ! comme c'est ennuyeux, répliqua la souve- 
raine, tout le monde me connaît. 

Elle avait ensuite ouvert la porte devant elle et 
s'était rendu compte que moi aussi, je la reconnais- 
sais. Sur quoi elle courut vers le duc, disant : « Tas- 
cher, Tascher, je ne peux pas entrer, il y a là une dame 
étrange. » 

K Leduc répliqua en disant qu'il savait (|ui pouvait être 
la dame étrange, et l'Impératrice se remit en chemin, 

M Comme la duchesse lui souhaitait la bienvenue avec 
de chaudes démonstrations, l'Impératrice déclara qu'elle 
s'était trouvée tout intimidée en voyant « madame », 
et ce disant, elle souriait gracieusement de mon côté. 
Et je fus alors présentée en due forme à Sa Majesté. 

« Toute la « compagnie » se rendit alors sur la terrasse, 
devant la maison, et après avoir présidé à l'installation 
de sièges confortables, je me retirai, craignant de me 
montrer indiscrète. 

«( Mais quehpies minutes après, mon élève entrait en 
courant dans la pièce où je me tenais. L'Impératrice 
avait demandé pourquoi j'avais battu en retraite et 
avait exprimé le vreu particulier que je vinsse rejoindre 
les hôtes de la vilhu 

« 11 y avait de (juoi être intimidée : me trouver enhaut 
du perron dont j'avais à descendre lOutes les marches 
en plein regard d'un cercle de cour très étendu; il y 
avait de plus un brillant clair de lune, et je savais qu'il 



LES TUILERIES ET SAIXT-CLOUD 153 

était de mon devoir de rester debout jusqu'à ce qu'on 
me donnât la permission de m'asseoir. 

« Mais l'Impératrice m'avait vue immédiatement et 
avec ses grâces coutumièrcs elle m'engagea à prendre 
siège en usant de son habituelle formule de politesse. 
« Ne voulez- vous pas vous asseoir ? » 

« J'obéis avec la révérence obligatoire... Suivit une 
soirée vraiment charmante. L'Impératrice causait gaie- 
ment et de façon familière, tandis (]ue de sa longue 
canne elle s'attaquait énergiquement au gravier étendu 
à ses pieds. Plusieurs fois elle m'adressa la parole et de 
façon tout à fait gracieuse. Un instant, même, elle m'ap- 
pela auprès d'elle et de sa propre main attira une chaise. 
En somme, la souveraine fut aimable et gracieuse à 
l'égard de tous ceux qui étaient présents. » 

Miss Bicknell a savouré celte soirée d'intimité oii 
elle a été traitée de faç-on si bienveillante par l'Impé- 
ratrice, et tous les détails sont restés fixés dans sa mé- 
moire. Ses yeux de femme avisée ont très bien vu la 
toilette de l'Impératrice; très simple, dit-elle, mais fort 
élégante : une robe d'étolïe grise très légère était jetée 
sur une jupe de soie rayée blanc et bleu; sur le tout 
un manteau flottant du même gris pâle. A la main ce 
haut bâton qui lui servait à tracer des arabesques; 
comme coiffure un chapeau de paille genre tyrolien 
avec des plumes blanches et noires. « La duchesse ayant 
offert le thé, l'Impératrice- et son cercle rentrèrent dans 
la villa où il fut immédiatement servi. La souveraine 
était de très belle humeur, riant et causant avec beau- 
coup d'enjouement et semblant tout heureuse de sa 
petite escapade rompant avec l'usuelle étiquette. 

« Soudain à la grande consternation de la duchesse, 
et à l'ennui évident de l'Impératrice la porte s'ouvrit, 
et une dame qui habitait une villa voisine fil irruption 
dans le salon, suivie de sa fille, toutes deux en toilette 
d'apparat. 



loi LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

« La dame occupait un poste élevéà la cour, mais rien 
en cette occasion n'appelait sa présence qui fut jugée 
parfaitement indiscrète. 

« Elle expliqua qu'elle avait entendu des voix dans le 
jardin et supplia d'être admise à partager la bonne 
fortune de ses voisins. « Un manteau de glace était 
tombée sur le cercle. L'Impératrice subitement silen- 
cieuse, jouait sans trêve avec sa cueiller à thé et avait 
pris un air sérieux et mécontent. L'inlruse ne perdait 
pourtant pas la direction et parlait de ses superbes 
dahlias ({u'elle aurait tant voulu montrer à Sa Majesté. 
Il était près de onze heures du soir ! >< C'est si près ! in- 
sistait la dame. Sa Majesté, en s'en retournant au 
palais, ne consentira-t-ellc pas à s'arrêter et à regar- 
der mes dahlias? » 

« Evidemment, l'Impératrice n'était pas très satisfaite 
de se voir ainsi « talonnée » et aurait préféré que 
l'incident fût clos. Elle eut l'aimable pensée de ne pas 
se montrer blessée, et se levant avec un air de résigna- 
tion, elle dit : « Eh bien ! Allons voir les dahlias ! » 

La charmante soirée était finie, et l'abandon passager 
qui en avait fait l'agrément se trouvait coupé court 
parce (ju'une dame de la cour avait mis dans sa tête 
d'être honorée de la même faveur (ju'une autre dame 
de la cour I 

Et à propos d'étiquette et de devoirs monarchiques 
souvent si durs à observer, miss Anna Hicknell fait une 
série de réflexions sur la reine Victoria, sur Marie- 
Antoinette, sur l'Impératrice Eugénie, sur le poids des 
honneurs, sur l'instinct de liberté qui pousse par 
moment les souveraines à s'alïranchir de l'étiquette. 
Ne fût-ce qu'un instant, n'est-ce pas la liberté recon- 
quise, et la liberté c'est ce que connaissent le moins 
les reines el les impératrices. Comme les autres sou- 
veraines, et peut-être ceci lui semblait- il plus pénible 
parce (pTelh' ;ivjiit joui au|);u'ii\aut d'une cer-laine 



LES TLILERI1£S ET SAINT-CLOUD 155 

indépendance, l'impéi-alrice Eugénie devait endurer les 
tyrannies de l'étiquette, le « grand « et le « petit » service 
qui ne la quittaient pas, les audiences, les conversations 
à heure fixe, le cercle de cour plus ou moins monotone ; 
elle a dû subir les railleries, les calomnies de ceux qui, 
dans les camps adverses, aux moindres divertissements 
de salon, charades, jeux d'esprit, enfantillages quel- 
conques dont les cours nesont pas plus indemnes que les 
autres groupements mondains, ne savent que crier au 
scandale... Bien souvent ces manquements à l'étiquette, 
qui faisaient hausser les é[)aules à celles qui n'allaient 
pas à la cour, n'étaient pas beaucoup plus graves pour 
l'Impératrice que celui qui lui fit passer impromptu la 
soirée chez la femme de son premier chambellan et la 
terminer chez une autre dame de la cour qui voulait lui 
montrer ses dahlias. 

Au lieu de la gouvernante anglaise qui sait voir sans se 
bourrer les yeux d'acier, mettez pour raconter ces deux 
scènes un narrateur certainement plus brillant mais 
cherchant l'effet plutôt que la vérité, imaginez un homme 
congédié et menteur comme Horace deViel-Castel, un 
« interpréteur» partial de documents plus ou moins tra- 
vestis comme celui quisignaitdu pseudonyme de Pierre 
de Lano, imaginez quelqu'un de ces anecdotiers fantai- 
sistes qui'puisent dans les pamphlets et les racontars — 
sans contre partie — de quoi cuisiner ce qu'ils appel- 
lent de l'histoire, et vous auriez une narration autre- 
ment amusante sans doute mais moins conforme à la 
vérité. 

Vous y verriez certes que ce soir-là l'Impératrice 
s'est échappée du palais de Saint-Clou d pour fuir une 
soirée à laquelle elle était tenue de présider et qu'elle 
s'est fait dire malade au dernier moment, ou bien 
qu'une scène conjugale a motivé cette légère infraction 
à la règle. D'un autre conteur vous ne manqueriez pas 
d'apprendre que la visite aux tranquilles Tascher de la 



156 L.\ SOCIETE DU SECOND EMPIKE 

Paierie n'était que lo prélude d'une série d'ambulalions 
nocturnes destinées à couper la monotonie des soirées 
deSaint-Cloud quand Mérimée n'est pas là pour avoir de 
l'esprit et... mauvais ton. Yousy apprendriez que toute la 
cour fut en rumeur, que la princesse Mathidechez elle 
en laissa rire, que ceux qui n'étaient pas de cette inno- 
cente fête — tasse de thé terminée par une visite de 
dahlias — poussèrent des cris. Ne croyez pas que l'im- 
pératrice se soit contentée de faire des ronds sur le 
sable avec sa canne Louis XV tout en contant les faits 
du jour. Les narrateurs bien informés, ceux qui ont 
succédé aux auteurs du Portefeuille d'un talon rouge, 
vous diront à demi-voix ce qu'ils ont appris et ce qu'ils 
rougissent de répéter ! Et les méchantes choses on les 
croit toujours mieux que les autres. 



Entrons à la suite des témoins oculaires dans l'inté- 
rieur du palais des Tuileries. 

L'étude documentaire de M. Roug-er ar(;hitecle, diffé- 
rents articles parus sous l'Empire et depuis, notamment, 
ceux de M. Augustin Filon, du baron de Saint-Amand, 
de M. Victor Havard, les souvenirs de miss Bicknell, les 
lettres d'Octave l'euillet, une étude de critique d'art de 
M. Henri Bouchot vont nous permettre d'entrer dans de 
plus minutieux détails <(ui ont h^ur indiscutable int;'M"èt. 
Reconstituer la topographie, raménagen-ienl des appar- 
tements et la vie courante de l'Impératrice Eugénie 
dans ce palais (h)nt pendant tant d'années nous avons 
contemplé les ruines pantelantes, c'est non seulement 
apporter une utiles contribution à l'histoire générale, 
mais donner au lecteur une de ces impressions d'intimi- 
té dont il est friand, même alors (jue le secours de son 
sens visuel demeure aux trois quarts inutile et qu'il doit 
se contenter, s'il n'a la chance de posséder des souvenirs 



LES TUILERIES ET SATNT-CLOUD 157 

personnels d'avant les catastrophes, de trouver dans 
Tobservationdesautres dequoiétayer sa propre opinion. 
Aussi bien peut-on espérer que ceux qui s'intéresseront à 
ces gerbes de souvenirs varié"* trouveront dans leurs mé- 
moires des points de repère, l'orfiliant les dires énoncés, 
des parcelles de lumière propres à éclairer les coins for- 
cément obcurs de cette peinture d'une époque quand les 
pierres ne parlent plus, lamain des Vandales ayant voulu 
quclepassé s'écroulât. Mais voici qu'au lieu de s'écrouler, 
avec le recul des années qui permet de mieux juger, le 
passé SLirg-it, demandant à être interprété, comme il doit 
l'être, dans son cadre réel. 

Les appartements de réception de l'Impératrice ont 
vue d'un côté sur le jardin, et de l'autre communiquent 
avec le salon du premier consul et avec le salon d'Apol- 
lon. Les appartements de l'Empereur se trouvent au- 
dessous; ceux du prince impérial sont deplain-pied sur 
la place du Carrousel. 

Les appartements des souverains ont élé aménagés 
pour le mariage. Ils ne seront définitivement achevés 
dans leur mobilier etleur décoration que vers 1860 sous 
la direction de M. Lefucl. 

On accédait chez l'Impératrice par un escalier parti- 
culier situé près du pavillon de l'Horloge. Dabord la 
chambre des huissiers, puis le premier salon, le salon 
vert où se tiennent les dames de service et les chambel- 
lans. Ceux-ci sont chargés de faire passer les visiteurs 
dans le salon rose ou salle d'attente. Le salon vert 
présente une symphonie de verdures nuancées, ten- 
dres ici, vives là. Comme" dessus de portes, des per- 
roquets, des pics verts; sur les chambranles des feuil- 
lages, des ramures en guirlandes. Le tout dans un 
semblant de genre dix-huitième siècle, le style va- 
guement Louis XV ou Louis XVI qu'on appréciait à 
l'époque. Au fond de la salle se trouve une grande 
glace reflétant la belle végétation du jardin des Tuile- 



ir,8 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

ries et la magnifique perspective des Champs-Elysées 
jusqu'à TArc de Triomphe. Dans le salon rose tout est 
également à l'unisson. Rose le plafond de Chaplin qui 
représente le triomphe de P'iore sous les traits de l'Impé- 
ratrice avec un génie portant le prince Impérial au milieu 
des fleurs. Les tentures sont pivoines, les gazes des 
croisées tamisent une lumière rosée, on trouve sur les 
chambranles des portes, sur les arabesques des boise- 
ries, toute la gamme des roses et des rouges pâles. Tout 
est de nuance tendre et concordante. Maintenant qu'on 
n'assortit plus les couleurs et qu'on ne s'attarde plus 
à ces recherches ratîinées de nuances on trouve exagé- 
rés ces efl'orts de palet le. Si le style des meubles ne 
s'était offert conventionnel au lieu d'être carrément la 
reproduction d'un vrai style, on serait arrivé à quelque 
chose qui n'eût pas été si laid. A tout prendre cela 
valait mieux que les prétendus styles modernes qui 
ont eu pour résultat de faire copier avec plus de fureur 
encore les styles dix-huitième. Après le vert, après 
le rose, voici le salon bleu. La plupart des ornements 
et des rinceaux y sont peints en camaïeu bleu sur 
fond d'un bleu plus clair ; de l'azur au bleu de Prusse 
toute la gamme y passe dans les plafonds, sur les portes, 
sur les boiseries... Ce salon bleu s'appelait aussi le 
salon des médaillons parce qu'il contenait des tableaux 
ovales d'Edouard Dubufe représentant des amies par- 
ticulières de l'Impératrice. Il y avait là la princesse Anna 
Mural, future duchesse de Moucliy, la comtesse \\ a- 
lewska, la duchesse de Morny, la duchesse de Persigny, 
la duchesse de Cadorc, la duchesse de MalakofT. 

Dans ces trois salons, vases de Sèvres et vases de 
lapis, torchères, cheminées sculptées, pendules, drape- 
ries en étofl'es sompteuses, lustres de cristal de roche. 
On a déjà fait des réserves sur les meubles de style non 
suffisamment établi. A cela près, tout était digne île 
ra|»p;irt(Mnent où la souveraine recevait, 



LES TUILERIES. ET S\INT-CLOUD 159 

Après le salon bien, le cabinet de travail, pièce d'inti- 
mité où n'entre pas qui veut. Là, l'Impératrice est bien 
chez elle, loin des audiences, loin des visiteurs, loin 
même des pei-sonnes de la coui'. C'est le home qu'elle 
habile au milieu de ses dieux lares, de ses souvenirs 
intimes, de ses autog-raphes, de quelques portraits de 
famille. Ce sont, faisant suite au salon bleu, deux pièces 
moyennes rejointes entre elles par une arcade de milieu, 
créant de petits coins, de petites places écartées, un 
espèce de boudoir séparant le vrai cabinet de travail 
de la bibliothèque, où dans des vitrines de bois noir sont 
renfermés les chefs-d'œuvre de la littérature française. 

Octave Feuillet a été l'un des rares privilégiés en 
dehors des dames de la Cour et de l'entourage immé- 
diat du prince Impérial qui aient visité ce temple de 
l'intimité. Dans une lettre, il se montre joyeux quand la 
souveraine le convie un soir à la suivre dans son ca- 
binet. Est-ce un musée fermé, est-ce une chapelle, est- 
ce une mosquée dont lécrivain franchit le seuil avec 
ce respect attendri? Il .sent le prix dune faveur que 
bien peu sont appelés à partager. Ce qui touche à la 
souveraine d'un grand pays, à la princesse qu'il entoure 
d'un culte à la fois respectueux et passionné, l'inté- 
resse au plus haut point. Pas de petits détails qui ne 
le frappent et surtout les souvenirs des disparus. A 
l'époque où Feuillet visita ces chambres, la duchesse 
d'Albe, la sœur aimée de l'Impératrice, est déjà morte 
et partout se voit son image : en peinture, en photo- 
graphie. On remarque particulièrement cette photogra- 
phie de Disdéri qui marque une ressemblance frap- 
pante entre les profils des deux sœurs. Dans une vitrine 
le chapeau de l'Empereur troué par les bombes 
d'Orsini et de ses complices ; des miniatures, des taba- 
tières, des médaillons, de petites reliques de famille... 
Les deux petites tables de repos dont Mme Carette 
nous donne la description sont entourées d'une bor- 



l(>n LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

dure, travail de rimpératrice elle-même. Les murailles 
sout tendues de gourg-ouran à larges stries vert tendre, 
les meubles bas sont en salin capitonné; aux fenêtres 
des rideaux pourpres. Les boiseries sont d'acajou foncé ; 
sur la cheminée que flanquent les portraits de la du- 
chesse d'Albe et de la princesse Anna Murât par Win- 
terhalter, est posée la statuette de VEtoile qui avec les 
tableaux sus-nommés et quelques autres objets d'art 
échappera à l'incendie et au sac de 1871 et à la convoi- 
tise... des musées nationaux. UE'loile fut depuis donné 
par rimpératrice à Mme de Sancy de Parabère. Çà et là 
encore le portrait de la princesse Christine Bonaparte 
par Hébert, un paysage de Calame, d'autres tableaux : 
Ici, un portrait de l'Empereur... En face de la table de 
travail le portrait du prince Impérial enfant. 

En son cabinet de travail chaque chroniqueur a vu 
l'Impératrice à sa fa»îon. D'aucuns voulaient se persua- 
der que la bibliothè(|ue était peu utilisée. Quand après 
le 4 septembre on inventoria de si étrange sorte aux 
Tuileries, on appuyait avec complaisance sur quelques 
livres frivoles venus là au milieu de tant d'autres, sur 
la fameuse nouvelle de la Chambre bleue dédiée par 
Mérimée, et l'on avait soin d'oublier la Cité anliqiie 
de son maître Fustel de (-oulanges, les ouvrages de 
savants et d'hisloriens que l'Impératrice aimait à lire 
seule, car les lectrices, Mme Carette nous l'apprend, en 
dehors de la correspondance journalière servaient, sur- 
tout à accompagner rimpératrice dans ses courses 
matinales avant l'arrivée des dames du palais. 

Os courses matinales dont il a été si souvent parlé, 
ce sont les visites aux hôpitaux, à l'Orphelinat du prince 
Impérial, à bien d'autres établissements de bienfaisance, 
à la prison de Saint-Lazare où la souveraine se vil cou- 
verte de bénédictions, où sa voiture fut dételée, sa robe 
déchirée en morceaux. 

Si riiii|téiMliic(' prenait le l<'n)ps de lire (huis la mafi- 






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LES TUILERIES ET SAINT-Ci.OUD ■ 101 

née ou dans la journée après les audiences quand elle 
ne sortait pas en voiture, elle entretenait aussi elle- 
même une importante correspondance particulière ; 
de plus dans les premiers temps, aux Tuileries et à 
Saint-Cloud, elle peignait un peu à raquarellc. De 
musique elle ne se souciait guère, n'y donnant que ce 
qui était nécessaire officiellement. Comme les uns l'en 
blâmaient, les autres auraient été disposés à la louer de 
cette abstention. Dans la famille, la reine Hortense 
avait beaucoup cultivé la romance, et elle avait légué à 
son fils le Beau Danois qu'à chaque instant et pour 
le moindre prétexte les orchestres officiels attaquaient 
avec insistance. Qu'on suppose un instant l'Impéra- 
trice compositeur! C'eut été elï'rayant... On se rappelle 
la phrase de Napoléon III disant: « Ma pauvre mère 
ne soupçonnait pas ce qu'elle me réservait en composant 
des airs. Du moins L^génie n'a pas cette faiblesse ! » 

Rentrons une dernière fois dans les appartements 
privés de l'Impératrice.Après les piècesdécrites venaient 
les atours, le cabinet de toilette, avec la baignoire en 
métal anglais. La toilette à coiffer est drapée de den- 
telles sur transparents de soie bleue avec, sur le dessus, 
le service en vermeil provenant de la reine Hortense, 
ciselé, croit-on, par Thomyre. Au milieu des sièges et 
des guéridons, une immense corbeille à linge, celle qui a 
été donnée au jour du mariage par les dames de la Halle. 

La chambre à coucher ruisselle de dorures un peu 
lourdes, avec une allégorie de Faustin Besson au pla- 
fond, une estrade et des courtines pompeuses. On 
trouve y attenant un petit oratoire dont l'autel est dis- 
simulé et dont la porte ne s'ouvre que lorsque le prêtre 
office. C'est là que l'abbé Deguerry fit les exhortations 
de la retraite qui précéda la première communion du 
Prince Impérial ; c'est là que le 4 septembre 1870, à 
7 heures du matm, l'Impératrice entendit la messe 
pour la dernière fois aux Tuileries. 

1 11 



]c>2 i.x sociKTi-: Dr second empire 



Au-dessus des ajîparlemenls de rfmpéralrice, dans 
un entresol, est le domaine de « Pepa » l'ancienne 
femme de chambre espagnole de Mlle de Monlijo, 
montée au grade de trésorière. Elle avait la surinten- 
dance des atours. 

Sous ses ordres venaient immédiatement deux jeunes 
filles qui avaient été élevées à la maison de Saint-Denis 
et montraient fort bonne façon. Elles étaient les fdles 
du geôlier de Ham, alors que le prince Louis-Napoléon 
y était i)risonnier. Le geôlier avait rempli sa mission 
difficile avec beaucoup de tact et de déférence. L'Em- 
pereur qui gardait toujours la mémoire des services 
rendus fit venir ces jeunes filles quand fut montée la 
maison de l'Impératrice. 

Quant au commandant Demarler gouverneur de 
la forteresse, sa situation était devenue bien difficile 
après la fuite de son prisonnier dont il était responsable : 
sa femme ne cessait de se lamenter sur « l'ingratitude » 
du fugitif. (( Comment, disait-elle, a-t-il pu nous jouer 
ce tour? Je lui envoyais toujours de si bon bouillon. » 
Monté sur le trône, Napoléon III fit venir par devei's 
lui le gouverneur de Ilam et sa femme qui tous les deux 
éprouvèrent en sa présence une violente émotion. A\ec 
sa bonne grûce habituelle, l'Empereur leur dit alors 
(pTayant expérimenté les soins parfaits et la surveil- 
lance dont ils avaient fait preuve à son égard pendant 
son emprisonnement, il avait pleine confiance dans la 
manière dont il sei-ait gardé à l'avenir et j)iia donc le 
mari d'accepter le i)oste de gouverneur du palais de 
Saint-("-lou<l. Puis sr l<»urnant vers la femme, il lui dit 
en souriant : « Mainlenanl, je l'espère, vous ne penserez 
plus que votre bon bouillon a été donné en pure 
perle. » 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 168 

La situation des jeunes filles dans les atours aurait 
dû être bonne, mais « Pepa ^> avait un caractère jaloux 
et emporté et rendait la vie assez difficile à ses subor- 
données. On racontait que des querelles éclataient 
souvent dans ce domaine de la toilette. Pepa avait 
épousé un officier d'infanterie et dès lors on l'appela 
Mme Pollet, mais sous ce nom comme sous l'autre elle 
ne fut pas plus aimée. On l'accusait de favoritisme pour 
certains fournisseurs, ce qui était contraire aux idées 
de l'Impératrice, on l'accusait de profiter de ditTérentes 
combinaisons, de trafiquer de son infiuence et d'ag-ran- 
dir outre mesure son pécule. Beaucoup d'exagération 
en tout cela, disent les gens impartiaux. Ce qui n'est 
pas douteux c'est que beaucoup de personnes haut 
placées lui faisaient la cour, pensant plus politique 
d'être bien plutôt que mal avec la Irésorière. Une 
autre, à la tête d'un service aussi rempli d'embûches et 
excitant de continuelles convoitises, se serait-elle mon- 
trée plus franchement régulière dans ses fonctions, 
voilà ce qui reste à savoir. On assurait que l'Impératrice 
la savait intéressée mais dévouée à la fois, et qu'elle 
reconnaissait ce dévouement par une grande indulgence. 
D'ailleurs Pepa n'avait aucune influence en dehors de 
son domaine et c'est bien à tort qu'on s'imaginait 
qu'elle pouvait obtenir des faveurs, des nominations. 
Légende à mettre de côté comme tant d'autres. 

11 y avait beaucoup d'ordre dans l'aménagement des 
atours, composés de plusieurs chambres garnies de 
grandes armoires. Plusieurs mannequins faits à la taille 
exacte de l'Impératrice diminuaient le nombre d'es- 
sayages et permettaient aussi de se rendre compte 
d'avance de l'eflet d'une toilette, quand la souveraine 
avait fait son choix. Par un monte-charge, les manne- 
quins descendaient tout habillés. 

Le budget particulier de l'Impératrice était de 
1. 200.000 francs dont cent mille francs consacrés à la 



101 I.A SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

loilelle ; le reste allait aux dépenses particulières de 
l'Impératrice et à ses innombrables charités. 

Les détails que donne miss Bicknell sur Mme Pollet 
et son domaine sont exacts dans leur ensemble et con- 
cordent avec ceux fournis par Mme Caretle. Ellle finit 
par ceux-ci : 

a Deux fois par an, un certain nombre de robes de 
l'Impératrice étaient mises de côté et divisées entre 
Pepa et les deux femmes de chambre, Pepa ayant à eHe 
seule la moitié. Cela était foi-cément très profitable car 
souvent on n'avait pas enlevé des robes les garnitures 
et même les dentelles ordinaires. » 

Miss Bicknell a vu Pepa une fois entre autres avec une 
magnifique robe qui devait provenir de la garde-robe 
de l'Impératrice. Elle avait l'air fort commun, cette 
petite noiraude et osseuse femme, au type espagnol, 
avec des gants blancs sur ses grosses mains. Elle 
parlait un détestable français. Après la chute de l'Em- 
pire elle suivit l'Impératrice en Angleterre mais mourut 
peu de temps après. 



La maison de l'Impératrice était, sous l'Empire, com- 
posée de la façon suivante : 

(irande-maîtresse : princesse d'Essling, duchesse de 
Puvoli; dame d'honneur : duchesse de Hassano, qui, à 
la fin du règne, remplaça la comtesse Walewska ; dames 
du palais : comtesse Gustave de Montebello, née Ville- 
neuve-Bargemont ; baronne de Pierres; comtesse Eé- 
lay Bugeaud d'Isly, qui ne resta pas longtemps en fonc- 
tions; marquise Las Marismas (vicomtesse Aguado en 
deuxièmes noces, ayant épousé son beau-frère) ; mar- 
quise de La Tour-Maubourg, née Trévise; comtesse de 
Lourmel, veuve du général tué en Crimée ; comtesse de 
J.i Bédoyère et comtesse de la Poèzç, nées La Roche- 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 165 

Lambert; comtesse de Rayneval ; Mme de Sancy de 
Parabt're, née Lefèvre-Desnouettes; Mme de Saulcy, 
née Billing; baronne de Viry-Cohendier; baronne de 
Malaret ; enfin Mme Garetle, qui remplaça la comtesse 
de Lezay-Marnésia, malade. 

Lectrice : Mme Pons de Wagner, puis Mme Lebreton- 
Bourbaki. 

Les demoiselles d'honneur furent : Mlle Bouvet 
(Mme Carette), Mlle de KIoecker (Mme Basset de 
Belavalle), Mlle Marion (comtesse A. Clary), Mme de 
Larminat (comtesse des Garets). / 

(jrand-maître : général comte de Tascher de la Pa- 
gerie; premier chambellan : comte Charles de Tascher; 
chambellans : vicomte de Lezay-Marnésia, marquis 
d'Havrincourt, qui passa ensuite au service de l'Empe- 
reur; marquis de Piennes, comte A. de Cossé-Brissac. 

Secrétaire des Commandements : AL Damas-Hinard; 
bibliothécaire : >L de Saint-Albin. 

La grande-maîtresse venait tous les jours vers une 
heure aux Tuileries, dans sa berline à housses, et se 
faisait annoncer à ITmpératrice par la lectrice ou par 
une demoiselle d'honneur. Elle prenait les ordres de 
l'Impératrice, puis se retirait pour revenir le lendemain 
à la même heure. Elle assistait auprès de l'Impératrice 
à toutes les cérémonies, à toutes les fêtes, à tous les 
grands dîners officiels; elle présentait et nommait les 
dames invitées. 

La dame d'honneur suppléait la granule-maîtresse 
dans ses fonctions ^ 



Les dames du palais ne couchaient pas aux Tuileries, 
quand la Cour résidait à Paris. Un coupé des écuries 

1. Sur les détails des dilTérents services on consultera avec 
fruit : La Maison de l' Empereur par le duc de Conegliano. 



166 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

de rEmpercur allait les (;hercher tous les jours, au 
moment où commencjait leur service, à deux heures. 
Elles attendaient les ordres de l'Impératrice dans le 
salon vert où le service d'honneur était rassemblé et 
où elles avaient le droit d'avoir leurs livres, leurs brode- 
ries, etc. Après la promenade habit uelle en voiture, les 
dames du palais étaient reconduites chez elles, puis re- 
venaient au château en toilette décolletée pour le dîner 
qui avait lieu d'abord à 7 heures, puis, plus tard, à 
7 heures et demie. 

Le déjeuner avait lieu à onze heures et demie. Aux 
Tuileries l'Empereur et l'Impératrice déjeunaient seuls. 
Le service d'honneur était donc servi à part. Il n'en était 
pas de même à Saint-Gloud, et dans les autres rési- 
dences où la « maison » partageait les deux repas de 
leurs Majestés. Après le déjeuner, l'Empereur se ren- 
dait d'ordinaire chez l'Impératrice où l'on amenait le 
Prince Impérial, et pendant quelques moments c'était la 
vie de famille de simples mortels. 

L'Impératrice examinait ensuite avec son secrétaire 
des commandements les nombreuses pétitions reçues 
quotidiennement et donnait ses ordres en conséquence. 
On sait que l'Empereur et l'Impératrice donnaient 
beaucoup. On a calculé d'après les listes de dons et de 
secours que l'Empereur donnait en moyen ne 10.000 rrancs 
par jour (sans compter les dons extraordinaires et im- 
portants). 

Quand l'Impératrice sortait en dautnont, un écuyer 
se tenait à iuk; des portières. On la voyait toujours 
souriante, saluant très gracieusement. La dame du 
palais (jui était de grand service était assise à sa gauidie 
dansla voiture ; la deuxième voiture contenait la seconde 
dame el un c!iaml)ellan. 

* Mes jeunes élèves, dit Miss Bicknelb couraient tou- 
jours à la fenêtre (piand h' tambour battait aux champs, 
et si on vov.iil le ili.iinbclhui très occupé à se «-ouvrir de 



LES TUILERIES ET SAI^T-CLOUD H)7 

plaids et de manteaux, elles s'écriaient en riant: « C'est 
papa ! » Car le duc de Tascher, très rhumatisant, avait 
l'horreur des voitures découvertes en hiver. 

« Le jeune Prince Impérial accompagné d'une de ses 
gouvernantes, ensuite de son précepteur, était toujours 
escorté d'un peloton de cavalerie ; tous les cœurs bat- 
taient pour le joli enfant qui soulevait si gracieuse- 
ment sa petite casquette et souriait avec tant d'aban- 
don et de bonheur. 

« Le diner était servi dans le salon de Louis XIV. Le 
service d'honneur se rassemblait d'abord dans le salon 
d'Apollon où se passait d'ordinaire la soirée, pour 
attendre l'Empereur et l'Impératrice qui entraient en- 
semble. 

« Quand le préfet du palais était venu prévenirque le 
diner était servi, il prenait les devants. L'Empereur 
et l'Impératrice se donnant le bras passaient dans la 
salle à manger, chacun suivant à son tour. D'ordinaire, 
seules les places auprès de l'Empereur et de l'Impéra- 
trice étaient indiquées : d'ailleurs quand il n'y avait pas 
d'étrangers, la dame du palais de grand service s'as- 
seyait à côté de l'Empereur, la dame de petit service 
à la droite du préfet du palais lequel était en face des 
souverains, à moins que le général Rollin, adjudant géné- 
ral, ne fijt présent. 

« Les officiers de la maison militaire et civile étaient 
en uniforme ou en frac de cour (celui-ci se distinguant 
de l'habit ordinaire par un revers de moire blanche). 
Les dames étaient en robe basse. Il y avait néanmoins 
plus d'indulgence de la part des hôtes impériaux que 
dans la plupart des cours ; si c'était réellement néces- 
saire par suite d'une indisposition, une pèlerine de 
satin, même des manches de même étotre étaient excep- 
tionnellement tolérées. Les petits jours, c'est-à-dire 
quand il n'y avait pas dîner d'apparat, l'Impératrice 
portail une robe de velours ou d'élofïe sombre qui 



168 \.\ SOCIETK DU SECOND EMI'Ilil-: 

seyait parfailemenl à son délicieux teint de blonde. 
L'Empereur aimait à la voir richement habillée et fai- 
sait quelquefois des objections sur la grande simplicité 
de ses robes du matin. 

••■ Tout ce qu'elle portait avait bonne façon et bon air. 
Elle était parfaitement coiffée. Ce qu'elle aimait beau- 
coup, par exemple, c'était le confort de ces blouses de 
flanelle rouge appelées g-aribaldis avec une jupe de soie 
noire unie sur une autre jupe de flanelle rouge : tout 
cela d'ailleurs disparaissait quand elle sortait sous un 
manteau très élégant et les couvertures fourrées qui 
étaient l'accompagnement habituel des voitures ou- 
vertes. 

« Après le dîner, le cercle se tenait dans le beau salon 
d'Apollon où était servi le café. L'Empereur prenait sa 
tasse debout tout en fumant une cigarette. Les dames 
présentes restaient debout jusqu'à ce ([u'elles fussent 
priées de s'asseoir ; mais cette autorisation ne tardait 
jamais. » 

« Quant aux hommes, ajoute miss Bicknell, qui tient 
ses renseignements des Tascher, ils restaient debout 
tout le long de la soirée, ce qui pour (pielques-uns était 
vraiment un supi)lice cl ces après-dîners de cour parais- 
saient d'une longueur interminable. » 

Ce qui était vrai en principe ne l'était pas toujours 
en réalité. Une fois l'Impératrice assise autour de la 
table ronde, entourée de ses dames, il était rare qu'elle 
n'appelât pas auprèsd'elle soit l'aide de camp de service, 
soit un des chandtcllans et aussitôt elle le ])riait de s'as- 
seoir... Souvent on organisait une partie de caries ou 
de loto et tout le monde alors s'asseyait. A la fin de 
lEinpire, le prince Impérial dînait à la table des souve- 
rains avec ses petits compagnons le jeudi et le dimanche, 
ou bien il montait avec eux après le dîner pris dans ses 
appartements ])arti<'uliers. Celte première partie de la 
soir('-e (ioiinail un peu d "animation au cercle de la cour 








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LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD lf>9 

et plusieurs des officiers de service venaient suivre les 
jeux du prince et de ses amis dans la salie du Trône 
voisine du salon d'Apollon. Enfin, sous un prétexte ou 
un autre, plusieurs des officiers de la maison pou- 
vaient parfaitement se rendre au salon de service, natu- 
rellement pas tous à la fois. f^ASaint-Cdoud parcxemplc 
où les hôtes étaient plus nombreux, une partie des offi- 
ciers avait la faculté de descendre au billard.) Il y avait 
le jour du dîner de famille oi^i l'Empereur recevait les 
princesses Bonaparte (de la famille civile) et leurs maris; 
il Y avait les jours de grands dîners, de concerts, de 
réceptions, de petits bals, les jours d'opéra... 

Forcément les soirées « creuses » étaient longues à 
passer, et parfois la conversation que l'Impératrice en- 
tretenait presque toujours avec esprit et vivacité venait 
à mourir. L'Empereur se relirait généralement de bonne 
heure, l'evenait parfois pour l'heure du thé mais sou- 
vent, soit qu'il travaillât dans son cabinet, soit qu'il 
sortît, on ne le revoyait plus. Il fallait donc s'ingénier 
les jours où aucun élément étranger ne venait rompre 
la monotonie de la soirée de cour. 

Nous redonnons la parole à miss Bicknell puisque 
son récit apporte une anecdote nouvelle. 

« Parfois, aux premiers temps de l'Empire, l'Impéra- 
trice proposait un peu de danse et l'un des officiers pré- 
sents jouait des airs en tournant la manivelle d'un 
piano mécanique. Je me rappelle qu'un soir, peu après 
mon arrivée au palais, nous étions tous assis tranquil- 
lement dans le salon de la princesse-comtesse de 
Tascher. après le dîner, quand soudain apparut le 
chambellan de service. 

« L'Impératrice désirait voir danser les « lanciers », 
le nouveau quadrille à la mode et personne n'en con- 
naissait les figures. Quelqu'un avait suggéré que Mlle de 
Tascher qui suivait les leçons de danse de l'ambassade 
d'Angleterre, était sans nul doute initiée aux mystères 



170 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

de la nouvelle danse et il lui élait demandé de venir 
sur l'heure pour enseit;:ner sa science. 

« La duchesse qui allait partir pour un bal particulier 
protesta avec énergie, disant que sa fille était encore 
une écolière ({ui navait pas fait ses premières armes 
dans le monde ; sa toilette n'était pas en rapport avec 
l'honneur inattendu qui lui était fait, etc. Le chambel- 
lan ne se laissait nullement influencer par ce flux de 
paroles et avec une parfaite indillerence iL répondit 
froidement : 

— Tout ce que je sais c'est qu'il faut que Mlle de 
Tascher vienne tout de suite, etsans faire une nouvelle 
toilette. Je suppose que vous pouvez venir aussi, si cela 
vous plaît, mais avant tout, ne faites pas attendre Sa 
Majesté. 

« La duchesse et sa fille se résignèrent donc à suivre le 
chand^ellan, Mlle de Tascher tout à fait contrariée de 
ne pas avoir eu le temps de changer sa robe de soie 
vert foncé contre une toilette plus élégante, mais il 
n'y avait rien à faire si ce n'esta obéir. FA\c fut chaleu- 
reusement reçue par l'Impératrice (qui portait ce soir- 
là une robe de velours violet avec des diamants dans les 
cheveux), elle donna la leçon demandée, dansa les 
lanciers avec l'Empereur qui brisa par mégarde son 
éventail, s'excusa longuement tandis que la jeune fille 
s'exprimant plus en courtisan qu'en écolière, déclarait 
([u'elle était troj) heureuse d'avoir ce souvenir de Sa 
Majesté. 

u A 10 heures on apporta le thé et (juelques boissons 
fraîches. L'Impératrice de très belle humeur se mit à 
faire le thé elle-même. Chacun se retira enchanté, 
Mlle de Tascher ravie de la petite aventure. 

« L'Impératrice aurait désiré passer parfois la soirée 
dans la famille de Tascher « dont la gaîté, disait-elle, 
saurait guéri la jaunisse ». Mais la queslion des jalousies 
de cour l'en l'empêchait et ce n'était (juà <le longs in-, 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 171 

tervalles et quand un prétexte juslifiait cette excep- 
tion qu'elle pouvait le faire... » 

Le duc de Tascher, atteint de rhumatismes et 
n'aimant ni à veiller, ni à se tenir debout, usait de 
petits stratagèmes qu'on connaissait et qu'on tolérait 
pour aller s'asseoir dans une pièce à côté. Il s'était 
assis, un soir, écrivant une lettre, quand l'Empereur, 
soudainement, entra. Le duc sauta immédiatement sur 
ses pieds, mais l'Empereur, avec une exquise bienveil- 
lance, désira qu'il ne se dérangeât point et terminât sa 
lettre. 

C'est la règle en pareille occurrence d'obéir à la 
volonté souveraine. Leduc se rassit donc et continua sa 
lettre bien qu'un peu gêné par la présence de l'Empereur 
qui parcourait la pièce en tous sens en fumant sa ciga- 
rette et en chantant un air. Le duc cependant termina 
sa lettre, la plia, la scella d'un beau cachet de cire 
rouge aux armes impériales. L'Empereur s'approchant 
alors : « Avez-vous fini, Tascher? — Oui, sire. — 
Tout à fait fini ? — Certainement, Sire, dit le duc en 
s'inclinant respectueusement. — Alors, je puis mainte- 
nant me servir de l'encrier. 

C'était bien là un trait caractéristique du charmant 
naturel de l'Empereur. Il n'y avait pas, dans la vie 
privée, d'homme plus aimable et plus dénué de pré- 
tentions que Napoléon III. Son amabilité constante, sa 
patience à toute épreuve n'étaient peut-être que trop 
mises à contribution par quelques-uns de ceux qui l'en- 
touraient, mais il était certainement aimé de façon 
sincère et profonde par ceux qui étaient en rapports 
constants avec lui. 



L'Empereur sortait d'ordinaire dans un phaéton qu'il 
conduisait lui-même, accompagné d'un aide de camp — 



172 I A SOCIÉTK DU i=iECOND EMPIRE 

deux grooms sur le siège de derrière. Quand le roule- 
ment de tambours habituel annonçait le passage d'un 
membre de la famille impériale, une grande loule se 
groupait devant les grilles — maintenue par des agents 
de police. Les tambours battaient aux champs, des cris 
de « Vive l'Empereur », retentissaient. Napoléon III 
passait, impassible en apparence, touchant légèrement 
son chapeau... 

« Le vieux comte de Tascher de la Pagerie. dit Miss 
Bicknell, m'a raconté qu'au début du règne, comme il 
accompagnait l'Empereiu- en voitiu-e, il remarqua, non 
sans surprise, son altitude froide et calme au milieu de 
l'enthousiasme absolument délirant avec lequel la foule 
l'accueillait. Usant de sa situation privilégiée de pa- 
rent et d'ami de longue date, il exprima son étonnement 
de voir l'Empereur si peu ému ou touché de telles 
démonstrations. Le souverain, souriant gravement, se 
contenta de répondre : « C'est que je connais les 
hommes, Tascher. » La tempête d'outrages et de ca- 
lomnies qui s'abattit sur le souverain après ses revers, 
prouve combien vraie était son appréciation en face des 
démonstrations populaires. 



Tous ceux qui habitaient le palais à (juelquc rang 
qu'ils appartinssent étaient soumis à une sorte de disci- 
pline militaire. Les grilles, loujours gardées par des fac- 
tionnaires, étaient feriiK-es à minuit. Ouiconque rentrait 
après cette heure donnait son nom à l'officier de garde 
(pu faisait son raj)porl. 

« Feu de temps après mon arrivée aux Tuileries, 
dit encore l'institutrice des demoiselles de Tascher, je 
m'étais rendue, avec l'autorisation de la <luchesse, ac- 
compagnée de quelt|ues amis, à une soirée et je reutrai 
a|)i'ès l'heure fatale dont d'ailleni-s j(> ne eoiin.iissais pas 



LKS TUILERIES ET SAINT-CLOUD ]7S 

le règlement. Le lendemain malin, le duc me taquina 
avec bonne humeur sur mon délit. Il lui avait été 
rapporté que j'étais rentrée « après la fermeture des 
grilles», et en disant cela il avait pris un air solennel. » 

Explications de la délinquante sur la permission ac- 
cordée, sur la sécurité de l'escorte d'honneur, et le pre- 
mier chambellan de se mettre à rire, exposant que 
c'était une règle de mettre les chefs des diflerents ser- 
vices au courant des faits et gestes de ceux qui dépen- 
daient d'eux, mais qu'en semblable occasion liberté 
entière était accordée. Il y avait cependant tant de com- 
plications à se faire ouvrir la grille, à faire inscrire son 
nom, etc., que la dame de compagnie se dispensa souvent 
de soirées quand elle n'était pas sûre de pouvoir rentrer 
avant l'heure fatale. 

« En dehors des sentinelles et des postes militaires 
et de police, continue miss Bicknell bien renseignée, il 
existait aux Tuileries un important service d'agents de 
police en bourgeois. Ceux-ci se tenaient auprès des 
portes principales, en groupes, causant entre eux de 
façon négligente en apparence tandis que leurs yeux 
perçants examinaient avec minulie tous ceux qui allaient 
et venaient. Tous les habitants du palais étaient forcé- 
ment bien connus de ces hommes, mais tous ne connais- 
saient pas ces agents, bien qu'à leur tenue particulière 
et trop correcte, à leur air sombre, à leur regard om- 
brageux on pût les deviner assez aisément. 11 arrivait 
que des dames du palais recevaient dans la rue des 
coups de chapeau de gens qu'elles ne remettaient pas 
et qui offraient leurs services pour les tirer d'un léger 
embarras. En pareille occurrence il était de règle d'ac- 
cepter gracieusement les otï'res de service. C'était de 
ces hommes qu'il n'eût pas été prudent de mécontenter 
par une hauteur déplacée, et il était vraiment parfois 
assez agréable d'entendre prononcer par une bouche 
inconnue l'impératif et inattendu : « Laissez passer 



174^ T.A SOCILTK nu SECOND E-\IPinE 

madame », alors qu'un agent de police ordinaire et non 
au courant ou un factionnaire se montrait tracassier... » 

Avec le duc de Tascher, miss Bicknell a visité les 
Tuileries en délai! peu après son airivée. Ce sont donc 
des impressions bien personnelles et non édifiées après 
coup, et il est intéressant d'en noter la plupart. 

« Il faut reconnaître que les Tuileries, bâties à des 
époques difTérentes et aménagées suivant les nécessités 
du moment, n'étaient pas une résidence bien commode. 
Plusieurs des vastes galeries avaient été coupées en 
appartements afin de loger les nombreux enfants du 
roi Louis-Philippe; ces appartements étaient séparés 
les uns des autres par des corridors qui ne recevaient 
de l'extérieur ni ventilation ni lumière, et où brûlaient 
nuit et jour des lampes qui rendaient l'air pesant. Les 
ditîérents étages communicpiaient dans l'intérieur par 
d'étroits escaliers en colimaçon, également éclairés en 
tout temps; cela donnait un aspect plutôt lugubre qui 
frappait les visiteurs venant pour la première fois. » 

Acertainsendroits on avait, d'un seul, fait deuxétages; 
dans ces cas particuliers les plafonds tombaient assez 
bas et, de plus, la profondeur des fenêtres empêchait 
la lumière d'entrer franchement. Du côté du nord, sur 
la rue de Rivoli, les salles en étaient rendues presque 
obscures. Le confort n'était nullement arrivé alors à sa 
perfection et on ne connaissait j)as les raffinements 
d'aujourd'hui. Au début du règne, l'eau n'était pas ins- 
tallée partout et c'élaienl les porteurs d'eau aujourd'hui 
légendaires qui amenaient dans les appartements le li- 
quide nécessaire. 

Dans les étages supérieurs le cubage et le renouvel- 
lement d'air étaient tout à fait insuffisants. Miss liick- 
nell a |)u s'en rendre compte par elle-même puisque 
sous les combles, à l'étage des domestiques, se trouvait 
l'alelier de Mlle Ilortense de Tascher. Là, plusieurs fois 
par semaine, la jeune liili' prcnail des leçons de peinture 



LES TUILERIES ET PAINT-CLOUD 175 

d'un jeune artiste depuis célèbre pour qui la " gens « 
Tascher éprouvait amitié et estime. 

« Pasini, quand je l'ai connu pour la première fois, 
était un jeune peintre qui luttait encore pour la vie. Il 
revenaitde Perse où il avait suivi la lég-ation de France, 
ayant été invité par M. Bourée, le ministre, à esquisser 
des vues du pays. C'est là qu'il avait développé si heu- 
reusement son art d'interprétation des scènes orien- 
tales qui plus lard devaient lui apporter r<'*putation et 
fortune ; mais alors il était fort peu connu, et nous 
fûmes à même de suivre pas à pas et avec beaucoup 
d'intérêt sa carrière ascendante, tout en voyant s'aug- 
menter chaque jour notre profonde estime pour son ca- 
ractère aussi bien que pour son talent de peintre... » 

«L'Impératrice occupait le premier étage surle jardin 
si beau alors avec ses marronniers, ses arbres de tout 
genre détruits aujourd'hui en grande partie etreplantés 
après les ravages du siège et de la Commune. A cette 
époque, les vieux beaux arbres formaient sur la tête un 
impénétrable et superbe berceau, et l'avenue centrale 
conduisant aux Champs-Elysées, avec, dans le lointain, 
l'Arc de Triomphe, était bordée à -partir du mois de 
mai d'une haie gigantesque de floraisons variées. Il est 
impossible à l'heure présente de se faire une idée de ce 
qu'était alors le jardin avec le palais à l'arrière-plan, 
les allées ornées sur les côtés de caisses d'orangers, les 
parterres si bien tenus, les terrasses, les statues, l'élégance 
qui présidait aux concerts militaires fréquentés par la 
meilleure société. » 



« C'était une institution compliquée que la police sous 
le second Empire, mais on ne peut nier qu'à cette 
époque la vie et la propriété n'aient joui d'une sécurité 
qui depuis a disparu. 



17li L\ SOCIKTK DU SECOND EMPIRE 

Un exemple de rare finesse nous a élé raconté par 
un personnage qui joua un rôle clans certaine atïaire et 
était fort connu alors dans la société parisienne. 

Le comte de G. était des amis intimes d'une vieille 
marquise du faubourg- Saint-Germain ; il la connaissait 
depuis nombre d'années et avait même l'habitude de 
lui adresser la parole sous le terme alîectueux de 
« maman ». 

Un jour en rendant visite à « maman » il la trouva en 
proie à une g-rande ag^itation, elle venait de découvrir 
qu'on l'avait volée d'une somme considérable d'argent 
qu'elle avait enfermée dans son bureau en vue d'un ordre 
de bourse à faire exécuter par son ag^ent de change. 

Le comte de G. la remonta le plus qu'il put, puis, 
s'étant assuré qu'elle n'avait parlé à personne de sa 
fâcheuse découverte, il l'engagea à garder le secret le 
plus complet sur l'affaire et à lui en laisser la complète 
direction, ce à quoi elle acquiesça. 

Aussitôt le comte se rendit chez le préfet de police 
qui l'écouta attentivement, faisant- remarquer que le vol 
avait dû être commis par quelqu'un connaissant bien 
les usages de la maison. Il demanda ((uelques détails 
sur les habitudes de la marquise. Le comte répondit 
qu'elle menait l'existence tranquille d'une femme âgée, 
seulement égayée par un dîner hebdomadaire — lequel 
devait avoir lieu ce jour-là même, mais selon toutes 
probabilités en raison de l'état de trouble où elle se 
trouvait les convives allaient être décommandés. 

— A aucun prix, répliqua le préfet de police. Il faut 
([ue le dîner ail lieu comme d'ordinaire... seulement il 
faut (jue la marquise me permette de lui envoyer un 
convive. 

— Quoi ! un détective ! Mon amie ne sourii-a pas 
beaucoup à cette idée ! 

— Si elle a envie i\o rentrer dans l'argent volé il faut 
qu'elle me laisse man(Lnivrer à ma giiisc. Soyez, assez 




(^ « 



LES TLlLEIilF.S ET SAINT-CLOUD 177 

aimable pour vous rendre ce soir à cinq heures au 
passage Delorme, presque en face des Tuileries. Vous 
vous trouverez devant un jeune homme qui vous appel- 
lera par votre nom et vous dira qu'il est M. de Saint- 
Julien. Vous l'amènerez chez votre amie et il fera partie 
des convives. 

Tout troublé, le comte se rendit d'abord auprès de la 
marquise qui se montra terrifiée à l'idée d'avoir un 
agent de police pour hôte ; finalement elle céda, et le 
comte se rendit, comme convenu, passage Delorme. 
La galerie était vide et M. de G. commença par regar- 
der les jouets aux devantures pour passer le temps. 
Bientôt un jeune homme très bien habillé et de tour- 
nure parfaitement comme il faut se mit également à 
examiner les jouets. Puis il accosta le comte. 

— Monsieur, vous attendez quelqu'un, à ce que je crois. 

— En effet. Monsieur, répondit M. de G., j'attends 
quelqu'un, mais je serais bien surpris que cette per- 
sonne fût vous-même. 

— J'ai l'honneur de parler à M. le comte de G. 

— Oui. 

— Je suis M. de Saint-Julien. 

Très étonné, M. de G. s'inclina, et tout aussitôt se 
mit à arpenter le passage avec le nouveau venu qui le 
questionna avec une rapide adresse sur les circons- 
tances où le vol avait dû se commettre et, après avoir 
affirmé tranquillement que le voleur était sans nul 
doute quelqu'un de très au courant des habitudes de la 
marquise, il ajouta : 

— Maintenant ayez l'obligeance. Monsieur, de me 
conduire auprès de votre amie. 

— Mais, dit le comte, comment saurai-je si vous avez 
découvert quelque indice ? 

— Je ferai ce geste. 

Et le policier décrivit rapidement un cercle avec sa 
main droite tendant l'index étendu. 

I 12 



178 I-A SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Le point étant réglé, M. de Saint-Julien fut présenté 
à la marquise. Les convives arrivèrent. Il les eut 
bientôt charmés par la parfaite aisance de ses manières 
et par sa brillante conversation. 

Le comte s'était assis gravement, surveillant « son » 
invité, peu satisfait de voir avec quelle apparente in- 
souciance il négligeait la seule raison qui fût l'excuse 
de sa présence en ce lieu. Mais, à la fin du dîner, M. de 
Saint-Julien qui causait et riaitavec une parfaite désin- 
volture, se tourna du côté du comte, et fit rapidement 
un cercle autour du verre placé devant lui, mais de 
façon que ce signe semblait le complément naturel de 
sa démonstration. Après le dîner le comte s'approcha 
de l'agent et murmura : 

— Vous avez fait le signe? 

— Oui, certainement. 

— Vous êtes sur la piste? 

— Je sais qui c'est. 

— Qui donc ? dit le comte. 

— Le domestique qui se tenait derrière votre chaise. 

— Gomment pouvez- vous en être sûr? dit M. de G. 
grandement étonné. 

— Je supposais que le larcin avait été commis par 
un voleur de profession ; je nie servis donc de certaines 
expressions, qui, tout en n'attirant pas autrement votre 
attention, se trouvaient avoir une signification particu- 
lièic ilans l'argot des voleurs. J/honinie devina en moi 
un officier de police et devint très pâle. G'est bien lui le 
voleur. 

— Mais alors, il va maintenant tenter de s'échapper. 

— Me prenez-vous pour un imbécile ? Toutes les 
issues de la maison sont gardées. 

Le voleur en ellVit essaya de s'échapper, mais on lui 
mit la main au collet. On fouilla sa chambre et, à l'excep- 
tion de (juehpies francs, on Irouva lu somme tout en- 
tière. » 



LES TUILERIES ET S.VLN'T-CLOUD ] 7!) 



Dans l'hiver de 1857-1808 un singulier personnage 
séjourna à Paris qui ne laissa pas d'intéresser et d'éton- 
ner la cour et la ville; il prétendait avoir le don de 
seconde vue et un pouvoir divinatoire. Inutile de dis- 
cuter bien longuement sur ces êtres d'exception que la 
religion déclare possédés du malin esprit, malades dont 
l'imagination a parfois une clairvoyance insolite, la 
plupart du temps imposteurs qui, grâce à leur adresse, 
se jouent plus on moins longtemps de la crédulité de 
leurs auditeurs. 

De Dunglas Hume on racontait mainte histoire d'évo- 
cation curieuse, dont les uns riaient, que les autres 
niaient, mais enlin, raconte un témoin, il excitait assez de 
curiosité pour qu'on fût tenté de le connaître et d'entrer 
à sa suite dans le mystérieux et le surnaturel dont nos 
imaginations sont toujours si avides. Oui n'a rêvé de ce 
monde inconnu, peuplé de fantômes et d'esprits qui, 
suivant la croyance populaire, sont les âmes encore 
errantes des trépassés ? 

« ... J'étais comme tout Paris, continue la comtesse 
Stéphanie de Tascher, et je brûlais de l'envie de ren- 
contrer M. Hume. Le sort m'a favorisée en me le faisant 
connaître chez mon amie la duchesse de Bassano. 

« M. Hume m'a paru un jeune homme de vingt et un 
à vingt-deux ans tout au plus, très blond, une appa" 
rence chétive et même maladive. Les traits sont agréa- 
bles mais insigniliants... II se dit Ecossais, son exté- 
rieur m'a semblé celui d'un homme doux, modeste, 
comme il faut. » 

Avec un accent anglais très prononcé Hume s'énonce 
fort bien en français. Il parle également italien et alle- 
mand. Il se livre du reste le moins possible et parle fort 
peu. La comtesse Stéphanie est curieuse ; elle ques- 



18J LA SOCIETE DU SECOND EJIPIKE 

lionne Hume et en obtient des réponses qui l'intriguent. 
« Je n'ai pas laissé échapper une aussi bonne occasion 
de l'interroger sur ce pouvoir de seconde vue qu'on lui at- 
ribuait. Je lui ai posé nettement la question, et il n'a pas 
hésité à me répondre affirmativement, me déclarant que 
c'était vrai de tous points. Il ajouta qu'il tenait ce juste 
iiéritage de sa mère qui avait été médium comme lui. » 
Sa mère est morte ; Hume prétend la voir apparaître 
souvent. Il lui parle, elle lui communique ses pensées et 
ses volontés. C'est elle qui lui a ordonné de se convertir 
du protestantisme au catholicisme. Il a abjuré à Rome; 
depuis, il n'a ni plus ni moins de visions qu'aupara- 
vant. 

— Que vous prouvent-elles ? interrogea la comtesse 
de Tascher. 

— Elles m'inspirent le sentiment de l'immortalité de 
l'âme. 

— Vous causent-elles quelque peur? 

— Non, ni peur ni horreur. .Mais souvent elles m'ob- 
sèdent et me fatiguent. J'éprouve une grande tristesse 
de cetétat, caril m'a enlevé toute jeunessse, toute gaîté, 
et ma santé en est plus qu'ébranlée. 

— Ces manifestations sont-elles permanentes? 

— Non. Je reste (juchiuefois des mois entiers sans 
en avoir. Ce sont dailleurs les meilleurs pour moi. 

— Quel est votre sentiment sur ces apparitions ? Que 
sont-elles à votre avis? 

— Je crois que ce sont des âmes du purgatoire qui er- 
rent encore sur cette terre, avant d'avoir le repos du ciel. 

— Comment les voyez-vous ? 

— Je les vois comme je les voyais sur la terre, si je 
les ai connues ; autrement ce sont dos apparitions aux- 
<iuclles je ne puis donner aucun nom. 

Mme de Tascher pousse son interrogaloireet demande 
au médium s'il a une idée de l'enfei". 

11 répond : « Oh,, madame, laissez-moi vous dire 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 181 

que j'ai vu des damnés et que c'est si al'iVeux que je 
n'ose y penser sans frémir. Tous les malheurs de la 
terre réunis exprimeraient difficilement le malheur de 
ces âmes. » Il raconte aussi qu'il a appris ainsi d'avance 
la mort de son frère, en Ecosse, qu'il a pris le deud et 
qu'une lettre est venue peu de temps après lui confir- 
mer la nouvelle. 

'< Je lui ai demandé encore si les manifestations de 
ces esprits étaient imprévues, ou si elles arrivaient 
selon ses désirs ou par une évocation. 

« Il m'a répondu qu'il se sentait rarement seul, mais 
qu'il entendait les esprits plus qu'il ne les voyait, qu'il en 
avait été délivré pendant six mois de suite, puisque cet 
état de choses avait recommencé malgré les prières 
faites sur lui par le R. P. de Ravignan. Cette rechute, 
bien involontaire, lui avait aliéné le Père qui s'était 
éloigné de lui, mais sans l'excommunier, comme on le 
disait dans tout Paris. 

« J'ai su depuis que l'opinion du P. de Ravignan 
était que les possédés du malin esprit avaient existé et 
pouvaient exister encore; que les esprits prenaient 
toutes les formes possibles poumons séduire ou s'insi- 
nuer auprès de nous, que la fréquentation de M. Hume 
pouvait être dangereuse pour qui s'exaltaitfacilemeut ; 
de plus qu'il trouvait inutile de chercher à sonder, 
même en pensée, des secrets qui tenteraient à nous 
mettre en rapport avec le malin esprit. Je sais qu'il a 
interdit toute communication avec M. Hume aux per- 
sonnes dont il est le père spirituel. » 

Quant à elle, la comtesse Stéphanie était persuadée 
que M. Hume n'était pas si possédé qu'il le disait ou 
qu'on pouvait le croire et que c'était un malade. 

Voici maintenant quelques renseignements sur les 
séances qui ont eu lieu aux Tuileries. « Les tables 
tournantes y jouaient le rôle principal. M. Hume 
avait sur elles un pouvoir extraordinaire. » 



182 LA SOCIETl-: 1)1' SECOND EMPIRE 

Magnétisme, fluide, quoi qu'il en soit, Téloquence 
des tables a été jusqu'à prédire à l'Emperenr un évé- 
nement qui devait arriver dans deux ans, et la table a 
de plus battu la générale, comme lorsque les troupes 
se mettent en marche. On en a conclu-que l'événement 
serait une guerre. C'était en 1837, et assurément per- 
sonne ne songeait à la guerre d'Italie. La commu- 
nication émanait de haut ; la réunion des lettres avait 
tracé la signature de la reine Hortense. 

Napoléon I"' n'avait pas dédaigné de répondre à une 
question posée... ("e qui, plus que les tables, impres- 
sionna à une époque où l'on n'avait pas encore vu toutes 
les fumisteries des frères Davenport ni les jongleries de 
leurs congénères, où les effets du magnétisme, de la 
suggestion, de la transmission de la pensée étaient 
bien moins connus qu'aujourd'hui, ce sont d'autres 
faits qui semblaient appartenir au domaine extraor- 
dinaire. 

« On a vu, dit encore la comtesse Stéphanie et je le 
tiens d'un témoin oculaire nullement exalté dans son 
opinion sur Hume, on a vu une sonnette aller d'une 
main à l'autre par-dessus la table, se glisser malgré la 
résistance de la main qui la repoussait, la quitter ensuite 
contre sa volonté, s'arrachantà l'étreinte avec une force 
irrésistible. Ces manifestations, toujours accompagnées 
de coups fi'appés dans les boiseries, dans les murailles, 
l'étaient parfois d'autres phénomènes. Des mains 
tiraient les robes des dames ; on se sentait touché au 
moment où on s'y attendait h^ moins el l'on ne parve- 
nait pas à saisir ces mains invisibles. De ceci j'ai été 
témoin. Quehjues-uns crurent voir des mains visibles 
pendant un instant. La duchesse de Vicence, femme de 
tète et ayant en horreur les siqierstitions,a juré à Mlle de 
Tascher avoir vu im lourd candt'labre enlevé de la 
cheminée se placera côté d'elle |teii(lanl (pie sa chaise 
se toin-nnil d'elle même. 



T,ES TriLi:Rir:s et s.mnt-cloud is-i 

« M. de Komar qui avait perdu quelques années aupa- 
ravant une fdle aimée, a vu, dit-on, les mains de son 
enfant tirant quelques accords mélancoliques sur le 
piano devant lui, et, ensuite, il aurait senti un doux 
baiser sur ses mains. » 

Voici qui, aux Tuileries, causa une certaine émotion : 
« Aune séance chez l'Empereur, entre cinq ou six 
heures du soir, où les mains s'étaient montrées fort 
souvent, une des dames présentes, veuve d'un officier 
général mort en Crimée, Mme de Lourmel, avait, durant 
ces manifestations, désiré avec ardeur recevoir un serre- 
ment de main de son mari, et l'avait dit à M. Hume. 

« Or une lourde chaise dorée s'est dérangée de la 
muraille ; on l'a vue arriver en se dandinant jusqu'à 
une couture du tapis puis s'arrêter. On fit remarquera 
haute voix qu'il y avait une couture. La chaise s'est 
soulevée toute seule, a passé par-dessus l'obstacle, et a 
été se placer à la table, en continuant à se dandiner 
comme si une personne ayant cette habitude eût été 
assise dessus. 

« Le général de Lourmel ne pouvait rester assis sans 
se dandiner de la sorte. Sa femme en a fait aussitôt 
la remarque. M. Hume a déclaré alors qu'il voyait le 
général et l'a dépeint sans l'avoir jamais vu de la vie. 
Il a même signalé les blessures qui le couvraient de 
sang, l'une à la tête, l'autre à la poitrine. 

Mme de Lourmel, fort émue, comme bien on pense, a 
senti la pression d'une main contre la sienne et si elle 
en a été quelque peu effrayée, il paraît cependant que 
ce n'a pas été sans un certain contentement. » 

Mlle de Tascher raconte encore bien des anecdotes; 
la plus curieuse est celle-ci : 

«Aune soirée chez la marquise deFontenilles on avait 
fait tourner des tables, des mains s'étaient montrées, 
mais pas d'évocation lugubre et chacun, se déclarant 
satisfait, était passé dans la salle à manger. 



1S4 LA SOCIETE DU SECOND KMPIRE 

« Par hasard, un des fils de la maison rentra dans la 
pièce où les expériences avaient eu lieu. A son grand 
étonnement, il trouve la table qui remuait encore et 
frappant des coups comme pour écrire. Il appelle 
aussitôt. La première qui entre est Mme de Bonvouloir. 
A peine entrée, comme frappéed'une vision, elle recule, 
et va tomber toute pale et agitée sur un canapé. On 
l'entoure, on la frictionne, elle refuse de répondre. 

Alors Hume s'écrie : 

— La table nous le dira, puisqu'elle frappe et veut 
parler. 

Les coups forment le mot : Jeanne. — Que veut 
Jeanne'^, demande Mme de Fonlenillcs. 

— Je t'aime, répond la table. 

Mme de Bonvouloir n'y lient plus et fond en larmes. 
Sa meilleure amie s'appelait .Jeanne, et en mourajit 
dans ses bras, elle lui avait dit '.je l'aime. 

Et alors Mme de Bonvouloir a juré avoir vu la tête 
de son amie près de la table, la regardant en souriant ; 
le corps semblait perdu à travers l'espace. » 

Il y aurait encore noml)re d'histoires à raconter sur 
Hume et ses mystifications, qui troublèrent tant de gens 
à l'époque. Le baron Morio de l'Isle, préfet du palais, 
qui le surveillait depuis longtemps, se chargea un soir 
à Biarritz de dessiller les yeux de l'Empereur et de l'Im- 
pératrice et de montrer à tous que le prétendu surnatu- 
rel de Hume, auquel les apparences prêtaient parfois 
une vraisemblance, n'était que de la pure (^harlatanerie. 

Un soir, à Biarritz, llurae proposa à l'Impératrice 
d'évo([uer I'esj)ril de la duchesse d'Albe. La souveraine 
s'y i-efusa. 

Une des personnes présentes demanda alois.^ un ami 
mort de venii' lui serrer la main. 

Hume, renversé sur le dossier de son fauteuil, agité de 
mouvements convulsifs, ne se doutait guère qu'il était 
l'objet d'une atlenliou Idute parlifulière. 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 185 

Le baron Morio de Tlsle s'était placé de façon à 
suivre les moindres gestes du médium et, en se bais- 
sant pour tâcher d'apercevoir sous la table l'apparition 
de l'Esprit, il fut saisi de surprise en voyant, à côté de 
la place occupée par Hume, un soulier vide. 

Un soulier d'homme remarquablement étroit et qui 
avait dû être furtivement abandonné par son proprié- 
taire. 

Aussitôt il fit un signe au général de Waubert de 
Genlis et, sans échanger une parole, il lui désigna sous 
la table cette singulière découverte. 

Au moment même, le prodige s'opérait, et la per- 
sonne intéressée déclai:a qu'elle avait senti sous la table 
la pression d'une main glacée. Hume se calma. Ces 
messieurs, qui ne le perdaient pas de vue, le virent se 
redresser et glisser doucement son pied dans la chaus- 
sure vide. 

Immédiatement, M. Morio de l'Isle alla trouver l'Em- 
pereur : 

— Sire, lui dit-il, on joue ici une comédie qui a trop 
longtemps duré. Qu'on rapporte les lumières, je vous 
en supplie, et faites dire à Hume de se retirer. Je vous 
expliquerai tout. 

L'Empereur acquiesça à ce qui lui était demandé. Il 
prétexta que la soirée s'était suffisamment prolongée et 
on congédia Hume. 

Le baron Morio de l'Isle, alors, expliqua la petite scène 
qu'il avait surprise. On n'eut pas de peine à comprendre 
que, grâce à une conformation particulière, Hume sor- 
tait de sa chaussure son pied ganté, sans doute, d'une 
peau moite, et offrait cette pression peu sympathique 
aux plus jolis doigts du monde. 

Dans la nuit même, on lui fit dire que ses ruses étaient 
découvertes et qu'il eût à quitter immédiatement la 
France, avec l'ordre exprès de n'y jamais rentrer. 

Le médium était en proie à une violente attaque de 



ISfi LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

nerfs. Les Esprits troublés, prétendait-il, se vengeaient 
sur lui. Mais, dès qu'il eut compris, il se calma et dé- 
campa. 

11 s'embarqua pour l'Amérique et on ne le revit plus. 



L'hiver el le printemps de 1857 consacrèrent définiti- 
vement la vogue du bal costumé avec ou sans dominos. 

11 y en eut un restreint, aux Tuileries. Le costume 
était de rigueur pour tous, aucune exception faite 
même pour les personnages politiques. 

Le duc de Tascher avait été chargé d'organiser un 
quadrille militaire de vivandières Louis XV dansant 
avec des gardes françaises, des dragons et des hussards 
poudrés. 

Tous firent leur entrée avec musique, drapeaux, 
tambours, etc. L'Impératrice au cours de la soirée revêtit 
deux costumes : l'un de Diane chasseresse poudrée et 
couverte de diamants, le casque et les flèches scintil- 
lant de pierres précieuses ; l'autre de dogaresse, non 
moins riche et éclatant que le premier. L'Empereur 
était costumé en chevalier noir et rouge. Le vieux gé- 
néral de Tascher était en Sully, la comtesse avait 
copié le costume d'une princesse de la Leyen son aïeule. 
Comme autre costume historique, on sourit un peu de 
voir M. Fould en chevalier du moyeu âge, sa femme lui 
donnant le bras eu grande dame du quatorzième 
siècle. 

Un autre quachille avec nia/.urka riail dansé princi- 
palement par des Polonais. 

Un incident lAcheux marqua ce bal d'ailleurs si 
réussi : le comte de Galve, frère du duc d'Albe, beau- 
frère de l'Impératrice, en tombant malencontreusement, 
se cassa le bras. 



LiiS Tunj;ruES et «aint-cloud 1S7 

Le 17 février, grand bal au ministère des Affaires 
étrangères, une des plus belles fêles qu'on ait eu à en- 
registrer à une époque où le nombre pourtant en était 
grand. 

Le comte Walewski sous le costume du ministre 
Choiseul, la comtesse, ravissante en chasseresse 
poudrée comme les divinités mythologiques des ballets 
Louis XV, un croissant de diamants sirr les cheveux, 
reçoivent leurs hôtes en maîtres de maison suprême- 
ment aimables. Les salons resplendissent de mille feux, 
le coup d'œil est féerique : toutes les femmes ayant 
marqué dans l'Olympe impérial sont là. La princesse 
Mathilde est superbe en robe de damas bleu ; la char- 
mante princesse Gzartoryska, fdle de la reine Christine 
d'Espagne et du duc de Rianzarès, qui doit mourir si 
jeune en ce curieux mais sombre hôtel Lambert de l'île 
Saint-Louis appartenant à son mari, s'est modestement 
cachée sous un costume de bourgeoise du temps de 
Louis X'V^I avec chapeau à la Necker. La maréchale 
Serrano toute jeune et gracieuse a revêtu un costume 
moyen âge de belle allure; lady Cowley est en reine 
Anne, la baronne de Seebach, fille du chancelier Nessel- 
rode, femme du ministre de Saxe à Paris, en boyarde 
du temps de Pierre le Grand; la princesse Callimaki en 
Marie de Médicis. La princesse Joachim Murât, en mar- 
quise de l'ancienne cour, porte une robe de damas 
blanc, ornée de diamants et roses. 

Une des femmes qui fait le plus de sensation est la 
conxtesse de Brigode, fdle du marquis du Hallay-Coet- 
quen (depuis baronne de Poilly). Très pittoresque, le 
costume de la belle et opulente jeune femme. Elle est 
en amazone indienne : corsage en cuir rouge recouvert 
de verroteries, jupe de gaze brodée de fleurs et de feuil- 
lage, tous deux frangés de plumes d'oiseaux. Une tête et 
une peau de panthère complètent cet étrange costume ; 
de la tête de la bête fauve campée sur le front s'échap- 



188 LA SOCIETK nu SECOND EMPIRE 

peut les cheveux noirs de la comtesse, tandis que sa 
taille est contournée par la peau de la panthère. 

Ceci est un costume d'exception. Presque partout 
domine le Louis XV et le Louis XVI qui permet d'outrer 
les paniers. C'est toute une théorie de IMoreau le jeune 
et de Saint- Aubin, telles la générale Fleury, Mlle Louise 
Magnan, Mme Dubois de l'Estang, la princesse Ponia- 
towska ; en costume gris perle de chauve-souris passe 
Mme Taigny; voici un quadrille de pierrots et de pier- 
rettes où l'on remarque la princesse Lobanoff, née 
Paskiewitch, Mme de Grétry, Mlle de Rivas, et parmi 
les cavaliers le prince Georges de Groy, le comte 
Hoyos, M. Alfred de (irote, le baron Charles de 
Behr... 

Une femme s'est affranchie des paniers ou crinolines, 
c'est la comtesse de Castiglione qui porte le costume 
d'une châtelaine dame de cœur — dame des cœurs 
devrait-on dire, car elle entend être symbolique, et faire 
comprendre qu'elle traîne les cœurs après elle. Des 
chaînes de cœurs sont entrelacées sur les jupes et le 
corsage, sur sa tète brille une couronne formée de 
cœurs, et sa l)elle chevelure retombe en cascades sur 
son cou. (Ju'elle ait fait sensation, nul n'en doute, et 
d'ailleurs elle y tâche, tant qu'elle peut, la modestie 
n'étant |)asla vertu dominante de cette femme superbe 
et tant soit peu encombrante. 

Un jeune diplomate, le comte Amelot de Chaillou 
porte un élégant costume de chiffonnier de satin blanc ; 
sa hotte est d'osier doré et, aux dames, il distribue 
galamment des gardénias. Dans sa main droite un 
crochet d'argent, dans sa main gauche une lanterne 
allumée. C'est la lanterne de Diogène. Et comme il 
n'est pas de bal de cour sans flatterie, le chitTonnier 
reconnaissant l'Empereur sous son domino bleu, s'arrête 
et lui dit: » Je cherchais un homme, je l'ai trouvé » et 
il souflle sa lanterne. 



LES TUILERIES ET SALNT-CLOUD 18'J 

D'autres costumes d'hommes: le baron Alphonse de 
Rothschild en Macédonien moderne, le baron de Chas- 
siron en seigneur de la cour de Henri IIl, M. de Vati- 
mesnil, pourpoint violet Charles IX, le comte Olympe 
Aguado en valaque, le vicomte de Bresson en Espagnol, 
le comte Armand en mousquetaire. 

Deux dominos se promènent sans être reconnus 
d'abord. C'est l'Impératrice accompagnée d'une de ses 
dames, la comtesse Gustave de Montebello. Un page de 
Marie-Antoinette les reconnaît, c'est le jeune baron 
Imbert de Saint-Amand, qui se met aux ordres de la 
souveraine, se charge d'aller chercher les personnes 
avec qui elle veut s'entretenir : le général Khérédine, 
envoyé du bey de Tunis, le maréchal Canrobert... Les 
dominos disparaissent. Un peu plus tard on reti'ouve 
l'Impératrice masquée toujours, avec un costume de 
bohémienne. Et Saint-Amand la encore reconnue à son 
éventail... 



Dès i85o, le prince Louis-Napoléon, président de la 
République, inaugurelesséjoursà Saint-Cloud. Le Prince 
n'est pas encoremarié, c'est donc, alors, une cour toute 
restreinte, que présidera souvent la princesse Mathilde 
qui habite, dans le parc, le pavillon de Breteuil ; on y 
voit aussi la princesse Murât et quelques dames amies 
de la veille, qui formeront la cour du lendemain. Pen- 
dant l'été de i852 on y apercevra celle dont le prince 
Louis-Napoléon est tombé éperdument amoureux et 
qu'il se jurera bientôt d'épouser, Mlle Eugénie de Guz- 
man, comtesse de Teba, fdle de la comtesse de Montijo. 

A l'automne de cette même année se passa à Saint- 
Cloud une cérémonie émouvante : la visite d'Abd-el- 
Kader, venu pour remercier le Prince-Président de sa 
mise en liberté. 



190 LA. SOCIETE DU SECOM) E.MIMHE 

Malgré la promesse du duc d'Aumale qu'un sauf-con- 
duiLlui seraitdonné pour l'Orient, l'émir, toujoursdétenu 
à Pau depuis 18^7, avait été transféréen 18^9 au château 
d'Amboise. 

Quelques jours avant de monter sur le trône, le prince 
Louis-Napoléon voulut faire cesser sa captivité et se 
rendit à Amboise. 

« Je tiens à honneur, lui dit-il, de faire cesser votre 
captivité, ayant pleine foi dans voti'e parole. Je viens 
vous annoncer votre mise en liberté. Vous serez conduit 
à Broubse dans les États du Sultan et vous y recevrez 
du gouvernement français un traitement digne de votre 
rang. » 

L'émir avait montré beaucoup de résignation dans 
le malheur et avait supporté avec une admirable gran- 
deur d'ame une inique captivité ; il se montra plein de 
reconnaissance envers le Prince qui ouvrait les portes 
de sa prison. 
. Paris fit grande fête à l'émir qui, le 3o octobre, suivi 
d'une brillante escorte, ayant à ses côtés le ministre de 
la Guerre et le général Daumas, directeur des alVaires 
d'Algérie, venait rendre à Saint-Cloud la visite d'Am- 
boise. Le Prince l'attendait, entouré des officiels de sa 
maison, et comme lémir voulait lui baiser la main, il 
lui ouvrit les bras. En son discours, Abd-el-Kader témoi- 
gna la plus vive gratitude. A plusieurs reprises il pro- 
testa contre Terreur souvent accréditée (ju'un musul- 
man n'était pas tenu de respecter le serment fait à un 
chrétien. Sa harangue se terminait par ces mots : 

« Mes os sont vieux, quant au reste de mon corps il 
a été renouvelé par tes bienfaits. » 

Après la visite du palais, l'émir se rendit aux écuries 
qui rémerveillèrent. Un cheval arabe à la robe blanche 
excita particulièrement son admiration. 

« Je le mets à la disposition, lui dit le Prince, lu vien- 
dras l'essayer avec moi dans le parc et tu le monteras 



LES TL'imiUlES ET SAINT-CLOUD l'Jl 

à la revue de cavalerie qui aura lieu à ton inleuLion. » 
La promenade eut lieu quelques jours après. Les 
chevaux arabes destinés à Témir et à ses compagnons 
étaient parés de hanarchements orientaux du plus grand 
prix. La selle de l'ancien grand chef africain était un 
présent fait au Prince par le Sultan. A un moment 
donné le Prince eut l'inspiration de demander à l'émir 
des nouvelles de sa mère. Alors les yeux d'Abd-el-Kader 
s'éclairèrent soudainement : « Pondant ma captivité, 
ma mère avait besoin d'un bâton pour soutenir son corps 
courbé par les ans ; depuis que je suis libre, le bon- 
heurrarajeunie,elle marche sans bâton etelle aretrouvé 
sa santé et sa jeunesse d'autrefois. » 

Une grande réception après un dîner de gala où assis- 
taient les ministres et l'ambassadeur de Turquie, le 
prince Kallimaki, fui également donnée à Sainl-Cloud 
en l'honneur d'Abd-el-Kader. Puis une fête à Paris et 
enfin une revue à Salory qui sembla l'intéresser plei- 
nement. A Versailles se trouve une toile de Tissier 
représentant le Président ouvrant les portes d'Amboise 
à notre ancien adversaire. Il y a quelques années, M. de 
Nolhac retrouva un bas-relief de Carpeaux, de fort 
belle allure, qui représente le prince Louis-Napoléon 
recevant Abd-el-Kader à Saint-Gloud ^ 

1. ("f. le livre du comlc Eugène de Civry, Ahd-el-Iûider el 
Napoléon ///, 18ô3; Gazelle des heaux-arls, IHTS; Versailles illustré, 
1898, et, le Palais de Suinl-Cloud, grand iii-S .illuslré, pur le 
comte Fleury, 1901, Laurens.) 

Abd-el-Kader se montra reconnaissant envers tous ceux qui 
s'étaient entremis pour faire cesser sa captivité. Le général 
Fleury recevait tous les ans, au début de l'année, une lettre de 
gratitude en souvenir des eflorts faits en sa faveur. Au cours 
de ses visites, l'émir eut des phrases heureuses. Sétant rendu 
chez le roi Jérôme, il fut frappé de sa ressemblance avec les 
portraits de Napoléon. « C'était, suivant lui, la vivante image 
fie l'homme merveilleux qui a régné sur l'Europe et qui, du 
fond de sa tombe, règne aujourd'hui sur le monde. » Apprenant 
que c'était chez le comte Vigier qu'était mort le maréchal Bu- 
geaud, il lui dit : c L'homme i[ui a eu l'honneur de donner 



102 LA SOCIETK DU SECOND EMPIRE 



A Saint-Cloud la cour vivait assez simplement. En 
dehors du service d'honneur et des ministres qui 
venaient deux fois par semaine pour le Conseil, peu d'in- 
vités : la comtesse de Montijo, le duc et la duchesse 
d'Aibe, et après la mort de celte dernière ses trois 
enfants : le duc de Huescar et Mlles d'Albe ; vers le 
milieu de l'Empire la princesse Anna Murât avant son 
mariage avec le duc de Mouchy, la duchesse de Mala- 
kolï" après son veuvage, puis Prosper Mérimée qui, en 
vertu de très anciennes relations avec la famille de l'Im- 
pératrice, passait des semaines à Saint-Cloud. C'est de 
là qu'il se croyait en droit d'écrire à des étrangers avec 
esprit, mais non sans indiscrétion, ce qu'il entendait 
dire, ce qu'il devinait... ou ce qu'il inventait. 

Peu d'audiences ; (pielqiies visites : les dames appar- 
tenant indirectement à la cour comme la comtesse Sté- 
phanie de Tascher qui séjournait avec les siens une 
partie de l'été à Saint-Cloud, les femmes des grands 
officiers ou quelques rares dames comme la comtesse 
de Nadaihac, relations d'autrefois admises dans l'inti- 
mité de l'Impératrice. Aux Tuileries, l'Empereur et l'Im- 
pératrice déjeunaient seuls. A Saint-Cloud le service 
d'honneur déjeunait et dînait avec eux. L'Empereur 
et l'Impératrice étaient assis au milieu de la table ; à 
la gauche de l'Empereur prenait place la tlame du palais 
de jour, à moins qu'il n'y eùl une dame étrangère ; à la 
droite de l'Impératrice se trouvait Taide de camp de 
service ou un invité de marque ; en face d'eux s'asseyait 
le préfet du palais ayant à ses côtés la seconde dame 



l'tiospil.ilih- il II' iri-jinil cipilMitic mourjiiit, et qui a éli' diij;ni' 
(Je recoMiir son deniier soii])ir, est mon ami. » Kn 18(i.ô l'émii' 
vint en France el lui reru avec grand lionneiir. 




La Ville de Paris veille sur le Prince Impérial 



A son nouveau né pour lieireau, 
Délicatesse maternelle. 
Paris a prêté sou vaisseau. 

Théophile Gautifr. 



LES TllLKRlES ET SALM-CI.OUD 193 

du palais et la demoiselle d'honneur. A leur guise s'as- 
seyaient les autres convives, officiers d'ordonnance, 
écuyers. chambellans, officiers de garde invités, secré- 
taires du Cabinet civil; puis plus tard le précepteur ou 
les officiers de la maison du Prince Impérial quand 
celui-ci dinaît à la table de l'Empereur avec Louis 
Conneau qui ne le quittait jamais, ou d'autres de ses 
petits camarades, les jeudis et dimanches. 

Déjeuners et dîners, assez simples mais très bien ser- 
vis, ne duraient que le laps de temps absolument néces- 
saire. Dans la journée, excepté le service d'honneur de 
jour, les hôtes de Saint-Cloud jouissaient d'une liberté 
relative. La soirée était partagée en deux. Les hommes 
allaient fumer dans la salle de billard où l'Empereur fai- 
sait une apparition avant de se rendre dans son ca- 
binet de travail. On rentrait ensuite dans le grand 
salon. L'Impératrice était g'énéralement assise autour 
d'une grande table ronde et faisait des patiences tout 
en causant avec l'un ou avec l'autre. Quand le Prince 
Impérial avait été autorisé à rester jusqu'à neuf heures 
et demie on organisait une partie de loto. L'Empereur 
allait chercher lui-même de petits rouleaux de pièces 
de cinquante centimes toutes neuves qui servaient de je- 
tons etd'enjeu. A dix heures, on apportait des plateaux et 
du thé que les dames du palais préparaient elles-mêmes. 
Il y avait aussi de la fleur d'oranger fort prisée des aides 
de camp et un plateau avec des sirops. L'Empereur 
se retirait d'ordinaire après avoir pris une tasse de thé. 
L'Impératrice, qui aimait à causer et causait fort bien, 
dirigeait alors la conversation qui durait jusqu'à onze 
heures. Les Conseils des ministres avaient lieu généra- 
lement deux fois par semaine dans la matinée, et les 
membres du Cabinet ou du Conseil-privé étaient tou- 
jours retenus à déjeuner. Parmi eux il y avait des cau- 
seurs agréables qui, les atïaires terminées, se délassaient 
par des conversations pleines de verve : le maréchal 
I 13 



194 i.A sociktl: nr sncoNo KMPinR 

Vaillanl et M. Duniy, le duc do Persigny, le marquis 
de Chasseloup, le duc de Morny, M. Drouyn de Lhuys, 
M. de Forcade étaient parmi les plus goûtés ; les dames 
du palais en faisaient leur proie. Toutes avaient une 
recommandation à faire : beaucoup de sinistrés, de 
vieux militaires, de curés de village, de veuves intéres- 
santes obtinrent ainsi subsides ou pensions et avec 
une célérité qui en doublait le prix '. 



Les appartements occupés par l'Empereur et l'Impé- 
ratrice occupaient toute l'aile droite du palais. 

La salle du Conseil des ministres, qui avait reçu cette 
alïeclation sous Louis-Philippe, était l'ancienne chambre 
à coucher de Marie-Antoinette, de Joséphine, de Marie- 
Louise et de la duchesse d'Angoulème. Des vues d'Ita- 
lie et du Midi, par Chauvin de Crissé, le comte de For- 
bin et Louis Robert, ornaient cette pièce. 

Le cabinet de travail de l'Empereur était lancienne 
chambre de toilette du roi Louis-Philippe. Comme ta- 
bleaux il renfermait un Jordaens, un portrait de Napo- 
léon F', un de Napoléon III enfant à Saint-Cloud par 
un inconnu, deux portraits de l'Impératrice Eugénie et 
de la duchesse d'Albe par Winterhalter, puis une série 
d'objets d'art (pii appartenaient au musée du Louvre et 
y fui'cnt réintégrés le S scplembrc 1S70. 

Dans la chambrer à coucher, des portraits de famille : 
le prince Impérial, le icti Louis, la icine lloilense, un 
buste en marbre de Mural. La chambre à coucher de 
l'Impératrice, ancienne salle de musique de Marie- 
Louise, puiscabinetde travail dn roi Louis-Philippe, était 
placée àl'extrémilé. De ses cinq fenêtres on embrassait 

1. Mme CAur.TTt:, Souuenirn de la C.our des Tuileries. C.omto 
l''Li;eitY, le P(dois de Sainl-CJoud. 



LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD 195 

un immense panorama. Au-dessus des portes les por- 
traits de madame Henriette et de la Princesse Palatine, 
les deux femmes de Monsieur, frère de Louis XIV. 
L'ameublement était en soie brochée couleur vert d'eau 
que le temps avait fait passer ; celui du cabinet de toilette 
renouvelé sous le second Empire était en toile perse. 
Dans la chambre on remarquait des commodes Louis 
XVI au chiffre de Marie-Antoinette et un guéridon en 
porphyre vert. Le cabinet de travail et le salon de récep- 
tion de l'Impératrice donnaient sur le fer achevai. Dans 
le cabinet de travail se trouvait un bureau de marque- 
terie à cylindre de femmes chimères d'un remarquable 
travail. Ce meuble magnifique avait appartenu à Marie- 
Antoinette, et il fut transporté à Paris en août 1870 par 
ordre de l'Impératrice. 

A la suite de ce cabinet, le salon où l'Impératrice don- 
nait ses audiences. Aux murs des tapisseries de Beau- 
vais, le portrait de Marie-Antoinette d'après Mme Vigée 
Lebrun en Gobelins, une fille de Louis XV par Nattier, 
un portrait de la princesse de Lamballe. Dans cette 
pièce très artistique se trouvaient aussi des dessus de 
portes en Gobelins d'après Boucher, des médaillons 
annonçant les heures et les saisons; les serrures, de 
vrais bijoux, avaient été ciselées par Louis XVI. 

Au-dessus de la cheminée une glace sans tain lais- 
sait apercevoir la lanterne de Démosthène, les futaies 
qui l'entourent et le bassin du fer à cheval. 

A cette glace sans tain se rapporte une anecdote 
transmise par la tradition et qui se serait passée sous 
Louis XVI peu après que Marie-Antoinette eut fait l'ac- 
quisition de Saint-Cloud. Un jour le Roi est prié de pas- 
ser chez la Reine qui lui montre des costumes destinés 
à une comédie. Tandis que le Roi donne son avis, la 
princesse tout en causant a posé quelques ajustements, 
entre autres une parure de sequins sur la cheminée do- 
minée par une glace avec tain reflétant les moindres 



196 L\ SOC1ETI-: DU SKCOND EMI'IKE 

détails de la chambre mais cachant complètement la 
perspective du parc. Tout à coup la Reine prie Louis 
XVI de lui passer la parure de sequins; le roi s'empres- 
se, mais les pièces d'or sont emmêlées dans les soies. 
Marie-Antoinette s'impatiente, la même irritation gagne 
le prince qui était de naturel colère. Dans un mouve- 
ment brusque il secoua parure et sequins et fait voler 
le tout au loin dans la chambre. Le malheur veut que 
le « projectile » aille frapper la glace qui forcément se 
brise en mille morceaux. Le Roi se montre un peu hon- 
teux en apercevant, à la place de la glace et à travers 
l'ouverture, les allées et les eaux du parc. Il se re- 
tourne consterné du côté de la Reine et de son entou- 
rage; à son grand étonnement au lieu de visages contra- 
riés, il n'aperçoit que des sourires: Marie-Antoinette et 
ses dames montrent la plus grande gaieté. C'est en efîct 
une surprise de l'invention de la Reine. Courant à la 
cheminée, elle fait jouer un ressort et la glace étamée 
revient bientôt recouvrir la glace sans tain. En sa qua- 
lité de ciseleur-mécanicien, le Roi admira fort l'inven- 
tion; l'année suivante il rendait à Marie Antoinette sur- 
prise pour surprise. Il faisait poser derrière les deux 
glaces dans la profondeur du mur, un cadran avec les 
quatre points cardinaux. L'aiguille de ce cadran corres- 
pondait avec la girouette placée sur les toits et indiquait 
la direction du vent sans qu'on eût besoin de sortir. Ce 
mécanisme ingénieux était l'œuvre de Louis XVI '. 

A la suite de cette pièce se trouvaient les salons des 
dames et des chambellans. Dans l'un deux appelé salon 
vert, s'était passée en juillet i83o une scène dramatique 
célèbre entre le duc. d'Angoulème et le maréchal Mar- 
mont. Aux murs un poitrait de l'impératrice en costume 
Louis XV par Winlerhalter. Dans le salon rouge se 
trouvaient entre auties tableaux le fameux Henri III cl 

\. llisloirc du l'alais tic Sainl-l.lotnl, p.ir !<• coiuIl' Flk.L'Iîv. 



LES. TUILERIKS ET SAINT-CLOUD 



197 



le duc de Guise de Couder, rapporté à Paris avec d'au- 
tres toiles au début d'août en 1870. Si, à l'ordinaire, la 
vie menée au château de Saint-Cloud était fort simple, 
il y avait des exceptions pour les visites de souverains 
ou de princes à cette époque. Une des plus intéressantes 
et plus importantes au point de vue politicpie, est la 
visite faite en août i855 par la reine Mctoria dont il 
sera parlé plus loin. 




CHAPITRE VI 
L'EXPOSITION DE 1855 



Voyage impérial en Angleterre. — Lord Cardigan. — L'Ordre de 
la Jarretière. — L'Exposition universelle. — Les arts à l'Expo- 
sition. — La Reine Victoria en France. — Canrobert. — Sou- 
venirs de la Reine. — Visites du Roi Victor Emmanuel et du 
prince Guillaume de Prusse. — Une fête à Villeneuve-l'Étang. 
— La comtesse de Castiglione. 



Pendant que les armées française et anglaise cimen- 
taient en Grimée l'alliance des deux nations, l'Empereur 
jugea le moment opportun pour aller rendre visite à la 
Reine Victoria. Déjà, en septembre i854, il avait eu à 
Boulogne une entrevue avec le prince consort d'Angle- 
terre, Albert de Saxe-Cobourg. L'Impératrice devait 
accompagner l'Empereur. « Si elle parvenait à faire la 
conquête de cette reine austère, nul doute, écrit le gé- 
néral Fleury, que sa situation en serait grandement for- 
tifiée. » 

On a dit que l'Impératrice éprouvait quelqu'appré- 
hension à affronter cette épreuve. Ces craintes n'étaient 
nullement fondées. « Ce voyage que justifiaient les cir- 
constances était très habile; ainsi qu'on le verra plus 
tard, il a été le point de départ de l'amitié sincère 
que la reine a vouée à l'Impératrice et de l'affectueuse 



200 LA SOCIETi: nu SECOND EMPIRE 

solliciLude dont elle ii"a jamais cessé, quand esl venue 
l'heure de l'infortune, de lui prodiguer les plus gracieux 
témoignages. 

Ce voyage élail populaire parce qu'on y voyait la 
confirmation de l'alliance franco-anglaise. Une esca- 
drille de six vaisseaux conduisait et escortait les souve- 
rains et leur suite sous les ordres du contre-amiral 
comte de Chabannes. Il arriva que le brouillard sépara 
le Pélican et le Pélrel qui transporlaienl les souverains 
et leur suite. 

Le Pétrel qui avait à son bord les colonels Ney, 
Fleury, de Toulongeon arriva avec près d'une heure de 
retard à Douvres. L'Empereur et l'Impératrice étaient 
partis. Les aides de camp se jettent dans un train pré- 
paré qui les conduisait à Londres, où ils devaient, chan- 
geant de gare, prendre le chemin de \\'indsor. 

« Au moment où nous montions dans la daumont 
qui nous avait attendus à Charing Cross pour nous 
conduire à Paddington-stalion, je me sentis saisir par 
le bras par un homme à bonne figure qui me dit d'un 
ton suppliant : « Je vous en prie, colonel, laissez-moi 
monter avec les valets de pied derrière cette voiture 
sinon je ne pourrai jamais rejoindre et j'arriverai beau- 
coup trop tard pour la toilette de l'Impératrice. Ah ! 
colonel, c'est désolant. Si j'arrive en même temps que 
vous, j'aurais du moins pour excuse d'avoir fait le pos- 
sible. » Cet excellent homme qui me rappelait le déses- 
poir de Valel était Félix, le célèbre Félix, le coilï'eur 
de Sa Majesté qui avait fait route avec nous sur le second 
bateau. I>ien que je l'eusse parfaitement vu pendant la 
traversée, je ne le remis pas tout d'abord, tant il était 
bouleversé par les émotions de sa responsabilité, aux- 
quelles, à voir son teint verdAlre, la mer n'étail pas 
étrangère. Il va sans dire <pie je souscrivis au désir de 
Félix et que, pour un peu, dans sa reconnaissance il 
m'aurait baisé les mains. 




p ^ 






(2. 



l'exv^osition de i855 



20] 



« Quand nous arrivâmes à Windsor, bien longtemps 
après le cortège impérial, je me précipitai chez l'Impé- 
ratrice pour lui expliquer les péripéties de notre voyage 
et surtout excuser son malheureux coifteur. Je trouvai 
l'Impératrice très calme : « J'espère qu'il ne se tuera 
pas de désespoir; nos femmes l'ont à peu près rem- 
placé. » N'en déplaise à l'amour-propre de Félix, l'Impé- 
ratrice belle comme le jour alors, séduisante, gracieuse 




ilKlIIIIIIHIIIlillllllllllllKliH imiiJIIIIIlUlKllilimil! 



Le prince Louis-Napoléon recevant, Abtiel-Kader à Saint-Cloud. 
Bas-relief de Carpoaux. 



n'avait rien perdu à se passer du grand artiste. De ce soir 
même commença son immense succès '■. » 

La Reine et les jeunes princesses comblèrent l'Impé- 
ratrice de prévenances et lui témoignèrent de toutes 
sortes leur sympathie. A l'égard de l'Empereur il y eut 
aussi des attentions délicates. La galerie dite de Wa- 
terloo où se trouvent les portraits de tous les souverains 
et hommes d'Etat ayant concouru aux événements de 
i8i5 perdit son nom et fut appelée galerie des Tableaux. 

Le lendemain, dîner de cent couverts servi dans de la 



L Général comte Fleury, Souvenirs. 



202 LA SOCIETE DU SECOND EMIMRE 

vaisselle d'or datant de plusieurs siècles. « Rien de 
plus pittoresque que la promenade autour des convives 
du « piper » de la Reine revêtu de son costume national 
et jouant de la cornemuse dont les sons mélancoliques 
vous transportent en idée dans les montagnes d'Ecosse. 

A la revue donnée dans la journée il y eut un moment 
d'émotion quand l'Empereur s'avança au devant du géné- 
ral lord Cardigan, le héros de Balaklava. 

Lord Cardigan avait été des amis du Prince Louis-Na- 
poléon à Londres. Ils se retrouvaient dans des circon- 
stances émouvantes. Chacun connaît l'énergique parole 
du général lorsqu'après avoir reçu l'ordre impérieux de 
lord Lucan, son chef, do charger dans des conditions 
qu'il savait désastreuses, il n'hésita pas cependant. 
Au moment de prendre son élan, se dressant sur ses 
étriers, il se tourna vorfi ses soldats : « Allons, s'écria-t- 
il, suivez-moi, et en avant le dernier des Cardigan ! » 
Rendant compte de cette rcNaie, le général Fleury loue 
beaucoup la tenue et la discipline de l'armée anglaise, 
le respect de l'autorité de la foule que les policemen suf- 
fisent à maintenir. 

Après les Ecossais aux formes athlétiques qui « rap- 
pellent les zouaves par leur désinvolture etleurmarche 
hardie », et qui sont le clou d'une revue anglaise, le 
général admire fort les Life Guards, les Elue Guards 
et l'artillerie dont l'uniforme resseml)lait beaucoup à 
l'arlillerie de la garde impériale calqué lui-môme, moins 
les couleurs, sur l'uniforme des guides. 

Puis ce fut à Windsor l'imposante cérémonie de la 
remise à l'Empereur par la Reine de l'ordre de la Jarre- 
tière. 

(( A l'extrémité de la salle de la Jarretière dont le 
milieu était occupé par une grande table recouverte de 
velours violet, conte un témoin, s'élevait, sous un dais 
(lu plus riche aspccl, un lrôn(^ velours et ivoire. Dans 
la chambre de nuisicpie étaient placées des gardes de 



l'exposition de iS55 208 

la « Yeomanry » sorte de milice d'honneur créée par 
Henri VIII et dont le costume n'a point depuis cette 
époque subi le moindre chang-ement. Dans la salle de 
réception et à l'entrée de la salle de la Jarretière, le 
service était fait par les g-entilshommes d'armes tous 
officiers, appartenant la plupart à l'aristocratie — ré- 
pondant aux anciens j^ardes du corps. 

Dix-neuf membres de l'Ordre sur vingt-cinq étaient 
réunis daYis la chambre de musique. Leur costume est 
le suivant : un grand manteau de velours bleu à queue 
traînante, relevé d'un collet en soie rouge autour duquel 
descend le collier ordinal. 

L'évèque d'Oxford chancelier de l'Ordre fait l'appel 
nominal à 3 heures. Marche processionnelle des cheva- 
liers qui viennent prendre place atitour de la table 
violette. 

A 3 heures et demie on annonce l'Empereur qui 
entre dans la salle de musique précétlédo deux hérauts 
de l'ordre revêtus du manteau rouge. L'Empereur était 
accompagné du prince Albert à sa droite, du duc de 
Cambridge à sa gauche. La reine Victoria et l'Impéra- 
trice marchaient immédiatement après, suivies de leurs 
maisons. 

L'évèque d'Oxford, après avoir pris l'agrément de la 
Reine, lit les statuts de l'ordre devant les princes qui 
se sont assis. Puis l'Empereur s'étant approché de la 
reine, en a reçu deux fois l'accolade ; « on a beaucoup 
remarqué, parmi les assistants, qu'au lieu d'une simple 
poignée de main que la souveraine donne habituelle- 
ment au chevalier nouvellement élu, elle avait embrassé 
deux fois l'Empereur. » 

Napoléon III a fait deux fois le tour de la table 
prenant la main de chacun des chevaliers... La céré- 
monie était terminée, et l'Empereur était reconduit 
dans ses appartements par le marquis de Breadalbane, 
grand chambellan. La journée se terminait par un 



204 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

banquet de toute magnificence où le prince Albert 
porta la santé de l'Empereur et de l'Impératrice. 

Après les solennités de Windsor, les fêtes de Londres : 
concert et bal à Buckingham palace, gala à Covent 
Garden, banquet olTert par le lord maire à Guild Hall. 
Au moment où les souverains entrèrent dans la cité, la 
foule ivre de joie et d'enthousiasme voulait dételer les 
chevaux de la voiture. Au discours du lord maire, l'Em- 
pereur répondit en anglais et son discours fut salué 
d'acclamations prolongées. 

Puis la présentation du Common Council et des Alder- 
men ; .ceux-ci tenaient à la main une sorte de baguette 
dorée terminée par un aigle dont les serres laissaient 
échapper deux banderolles dorées où étaient inscrits en 
toutes lettres les noms de Napoléon et d'Eugénie. 

Après la présentation, l'Empereur et l'Impératrice 
précédés de la lieutenance du lord maire et suivis de leur 
maison, de l'ambassade de France et dune grande par- 
tie du corps diplomatique étaient introduits dans la 
salle du banquet. A 4 heures le cortège montait en voi- 
ture au milieu des acclamations populaires. 

Après les ouvriers, ce furent les commerçants de 
Strand, puis les classes riches et aristocratiques dans 
Piccadilly, dans Hyde Park, en face la statue de Wel- 
lington. « Sur quatre ou cinq rangs, dit un récit anglais, 
se tenaient immobiles les riches voitures armoriées de 
l'aristocratie anglaise. Là aussi, Leurs Majestés ont été 
saluées par des vivats énergiques. L'enthousiasme était 
aussi universel que spontané. La nation tout entière, 
peuple, bourgeoisie, noblesse, a prodigué à l'envie les 
témoignages les plus éclatants de sa vive sympathie. » 

A Covent-garden le gala fut une merveille. La loge 
royale tendue de satin blanc avec bouquets de Heurs 
était surmontée d'un dais gigantesque en soie rose 
voilée de dentelles, t<M'minée par une couronne royale 
velours et or. 



l'exposition de i855 205 

La salle était merveilleusement parée ; l'auditoire se 
composait de toutes les solennités de l'Etat, 'de la Cour, 
de la Société, toutes les femmes ruisselantes de pierre- 
ries, les hommes en uniforme ou en costumes de cour. 

« Le succès de Tlmpératrice dans ces différentes solen- 
nités, ajoute le général Fleury, fut affirmé et consacré 
par l'admiration enthousiaste qu'elle inspira. Quant à 
l'Empereur, sans être trop flatteur, l'on aurait pu faire 
ce compliment qu'il semblait le roi de France et d'An- 
gleterre présentant sa nouvelle épousée à ses peuples... 
Ces ovations, loin d'être banajes,avaientmis Napoléon 111 
et l'Impératrice en lumière, dissipé toutes les préven- 
tions et jeté les bases de cette amitié royale qui, malgré 
les vicissitudes des temps, ne s'est jamais démentie. 
L'écho de leur triomphe de l'autre côté de la Manche 
avait eu en France un retentissement considérable. » 

Au moment de quitter Buckingham palace, le malin 
du départ, « une petite scène d'attendrissement montra 
plus éloquemment que les paroles, le chemin que l'Im- 
pératrice avait fait dans le cœur de la famille royale. » 

Ce fut les yeux mouillés de larmes que la reine fit ses 
adieux à ses augustes hôtes et ce fut avec des sanglots 
que la princesse Victoria ^ se jeta dans les bras de 
l'Impératrice Eugénie. Quant au prince Albert, il avait 
subi, lui aussi, le charme de l'Empereur et lui témoi- 
gnait une grande sympathie. Dans un écrit publié par 
le prince à la suite de son voyage en France il a fait de 
Napoléon III un portrait qui témoigne de son estime 
pour le jugement et l'esprit supérieur de l'Empereur. 
55 n'est pas 58, comme on le verra, et trois ans après 
le prince Albert ne se montrera pas si aimable pour 
Napoléon III. Des événements, des complications au- 
ront surgi, à la suite de l'affaire Orsini, de Valien bill et 
de ses conséquences, et le prince sera redevenu bien 

1. Oui devint l'impératrice Frédéric. 



20(5 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

germanophile et peu porté vers la France et son sou- 
verain. 



Le i5 mai i855 avait été fixé pour l'ouverture de l'Ex- 
position et l'on voulait donner à cette cérémonie tout 
l'éclat possible, suivant en cela l'exemple du gouver- 
nement anglais lors de la première exposition de Lon- 
dres. L'édifice élevé dans les Champs-Elysées qu'on a 
connu jusqu'en ces dernières années sous le nom de 
Palais de l'Industrie satisfaisait suffisamment l'œil. Les 
contemporains lui trouvaient l'air grandiose quoique 
pas à comparer au Palais de Cristal, mais les calculs 
faits à la hâte manquaient d'exactitude. On n'avait pas 
tardé à s'apercevoir que, malgré les proportions dont 
nées, son enceinte serait beaucoup trop étroite pour 
pouvoir contenir tous les envois qui seraient faits. On 
avait donc dû construire sur le Cours-la-Reine une 
longue avenue pour les machines. Derrière le palais 
était de plus construite une immense rotonde pour l'ex- 
position des Beaux-Arts. Dans l'intervalle de ces divers 
bâtiments, des jardins, des fontaines égayaient l'œil et 
complétaient bien l'ensemble. 

L'inauguration se fit en grande cérémonie. Trois 
ou quatre heures aupai-avant, les personnes munies de 
billets arrivaient en foule aux portes de l'édifice, et les 
voitures s'y pressaient. Il y eut beaucoup de désordre, 
heureusement |)as daccideuts. A uik^ lieure le canon des 
Invalides annonça le départ du cortège impérial, qui 
se (composait de six voitures d'apparat dont la dernière 
attelée de huit chevaux renfermait l'I^^mj^ereur, l'Impé- 
ratrice, la grande-maîtresse et le grand-maréchal du Pa- 
lais. Cette dei-nière voilure était escortée par l'escadron 
des cent-gardes. Les cuirassiers de la garde impériale 
ouvraient et fermaient la marche. 



i/i:x POSITION DI3 1855 207 

Le prince Napoléon, comme présidenLde l'Exposition, 
vint en grand uniforme et accompagné de nombreux 
fonctionnaires recevoir, sur le seuil l'Empereur et l'Im- 
pératrice. « L'éclatante beauté de l'Impératrice était en- 
core relevée par une toilette d'une incomparable richesse. 
On voyait que l'on avait, à l'exemple de l'Angleterre, 
cherché par toutes les splendeurs à frapper l'imagina- 
tion publique et à fixer dans la mémoire du peuple le 
souvenir de cette journée d'inauguration. 

Les souverains se dirigèrent vers le trône élevé de 
plusieurs degrés sur une large estrade, surmonté d'un 
riche baldaquin et s'adossant à une muraille de velours 
cramoisi. Le cérémonial se déroula. L'Impératrice 
salua l'Empereur avant de s'asseoir sur son fauteuil. 
L'Empereurdemeura debout. Alors le Prince Napoléon 
s'avança au pied des degrés du trône pour lire un discours 
très bien fait et très bien dit, exposant les travaux de la 
Commission dont il avait la présidence, puis les souve- 
rains descendirent de l'estrade et le cortège se refor- 
mant dans le même ordre qu'à son entrée parcourut 
l'avenue centrale de l'Exposition, revint par les côtés à 
travers les étalages encore incomplets et finalement 
regagna le centre de l'axe. Partout des vivats, des ova- 
tions. La journée était radieuse. La promenade terminée 
au milieu de l'enthousiasme de toute une foule, le signal 
du départ fut donné pendant que l'orchestre jouait la 
marche de Guillaume Tell ' . 

Neuf mille cinq cents exposants français et dix mille 
cinq cents étrangers avaient répondu à l'appel que le 
gouvernement impérial avait adressé à l'agriculture et 
à l'industrie de tous les peuples civilisés. Par compa- 
raison avec les chiffres établis pour les expositions qui 
suivirent, notamment avec les 75.000 exposants qui pri- 



1. Souvenirs du vicointo de Bealmont-Vassy, de la comtesse 
Stéphanie de Tascher, etc. 



208 LA sociktl: du second empire 

reiit pari à celle de 1900, ce total paraît modeste, mais il 
faut se rappeler les moyens de communication existant 
alors et conclure que c'était à l'époque un magnifique 
résultat. On a souligné ce fait que la Russie elle-même 
avait été invitée à envoyer au Palais de Tlndustrie les 
produits de ses usines et de son agriculture. Si rofîre 
fut déclinée, les hostilités étant déjà engagées en Cri- 
mée, le fait lui-même ]irouve combien courtoises étaient 
restées les relations entre les belligérants. A ce propos 
M. G. Labadie-Lagrave, chargé de donner la synthèes 
des faits de Tannée i855, a excellemment dit ^ : 

« La guerre de géants qui se poursuivait sous les murs 
de Sébastopol ne suscitait aucune haine dans le cœur des 
deux armées en présence ; les soldats qui, pendant la ba- 
taille, avaient reculé les limites de la bravoure humaine 
oubliaient pendant les armistices les coups terribles 
échangés la veille avec un égal héroïsme des deux côtés. 

« Au début, le gouvernement avait eu quelque peine à 
entraîner le pays dans une guerre qui })ouvait se jus- 
tifier par de hautes considérations d'équilibre européen, 
mais ne répondait à aucun sentiment national. La 
bourgeoisie parisienne, très pacifique par ses instincts 
et par ses intérêts, n'avait pas vu sans inquiétude 
Napoléon III donner un démenti à la phrase célèbre qui 
avait désarmé tant de préventions et rallié autour du 
nouveau régime des millions de sufTrage : « L'Empire^, 
c'est la paix. » Une campagne de presse, d'autant plus 
facile à diriger avec succès, que les organes de ro|>po- 
sitionélaientréduits au silence, une impulsion fiévreuse 
imprimée aux travaux publics et le branle-bas d'une 
Exposition univcrsolle eurent raison des répugnances de 
la pi'cinière heure ; du moment où la prospérité malé- 
liellc de la capitale, non seulement n'était pas atteinte, 



1. Paris de 1800 (> l'.iou piihlir sous l;i direction de M. Ciiai-.lf.s 
SiMOM), iti-S, iiluslri-, IMoii, 1!M)1. 







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l'exposition de i855 209 

mais prenait un développement inespéré, l'opinion 
publique cessait de protester contre cette guerre, à la 
condition qu'elle eût l'excuse du succès. 

« Les ravages du choléra dans les rangs de la plus 
homogène et de l'une des plus admirables armées qui 
aient porté le drapeau de la France, les lenteurs du 
siège de Sébastopol, les dissentiments survenus entre 
les commandants en chef des forces alliées jetèrent 
parfois un voile de deuil sur les fêtes de l'Exposition, 
mais une revanche décisive suivait toujours de près une 
infidélité de la fortune, et la nation entière, sans dis- 
tinction de partis, était satisfaite d'un gouvernement qui 
lui apportait à la fois la prospérité matérielle et la gloire. » 



« L'intérêt de la France, a écrit Maxime du Camp, 
semblait concentrée dans les salles spéciales où Ingres, 
Delacroix, Decamp avaient exposé leurs œuvres. Ce fut 
une révélation. On vit d'un seul coup d'oeil l'elï'ort con- 
sidérable que notre école avait accompli et comment 
partie de David, qui fut son premier chef à la fin du 
dix-huitième siècle, elle était arrivée, de progrès en 
progrès, à ouvrir des voies nouvelles où chacun avait 
été libre de s'engager selon ses affinités et avec son 
génie particulier. Nul rapport, nul point de contact 
entre Delacroix, Ingreset Decamps et en chacun d'eux, 
cependant, on sentait un artiste dontla puissancen'était 
pas discutable. » Suivent des réflexions sur l'art en 
général qui restent éternellement vraies et une théorie 
aussi sévère sur les nouvelles écoles : 

« On apprécie dans un tableau non pas la reproduc- 
tion de la nature, mais la façon dont la nature est inter- 
prétée, en un mot le sentiment personnel que l'artiste y 
a mis, sentiment original, distinct de celui de la foule, 
plus élevé, plus général, plus synthétique. L'art con- 
I u 



211) LA SOCIKTE DU SECOND E:\IPIRE 

sislc à reconnaître et à dégager la beauté immanente 
des choses, beauté que le public ne voit et ne comprend 
que si on la met en lumière devant lui. C'est pourquoi 
les l'éalistes, les naturalistes, les impressipnnistes 
peuvent l'aire des tableaux, mais ils ne feront pas de 
l'art ; ils seront des artisans habiles, des copistes scru- 
puleux, des imitateurs irréprochables, mais ils ne 
seront point des artistes. » 

... Voici encore une conversation tenue le aO mai et 
dont Maxime du Camp a pris note parce qu' « elle 
Téclairait sur Topinion que les artistes professent les 
uns pour les autres. » 

« Le prince Napoléon, président delà Commission de 
l'Exposition universelle donnait des fêtes dans les salons 
du Palais-Royal. La réunion était nombreuse ; toutes 
les catégories du monde s'y mêlaient; les ambassadeurs 
côtoyaient les industriels, les ministres étaient bienveil- 
lants pour les journalistes. 

« .le me rappelle Louise Colet, sortant le plus qu'elle 
pouvait d'une robe en gaze ijleue, plantureuse, gesticu- 
lant, parlant haut, essayant d'attirer les regards et se 
promenant de salons en salons au bras de lîabinet qui 
jouait dun air grognon son rôle de sigisbée. .l'étais dans 
l'embrasure d une fenêtre en compagnie de .ladin, de 
Delacroix et d'Horace \'ernet, (|ui, frétillant et constellé 
de décorations, regardait les femmes avec un air vain- 
(pi('ur({ue ses cIh! veux blancs ne rend.-iient pas invincible. 

<( Jadin a\ait longuenuMit parldeldîuvrede M. Ingres 
enchevêtrant si bien, selon sa coutume, les l'ailleries et 
les choses gi-aves (pic Ton ne savait s'il plaisantait ou 
s'il était sérieux. JJelacroix dit ; « Malgré ses défauts, on 
doit reconnaître dans Ingres des qualités de peintre. » 
Horace \'ei'nel lit un bond : c Ingres, des ipialités de 
peintre? Dites donc (jue c'est le plus grand arli-tc du 
siècle. » .ladin laissa glisser son regard ironicpic sur 
\'ernrl aiii|ii('l l)clacroi\ denianda : <* Oue trouvez- vous 



l'kxpositiu.n de i855 211 

de si remai-quabie en lui? Est-ce son dessin ? — Non, 
il dessine comme un ramoneur. — Est-ce son coloris? 
— Ah ! pouah, tous ses tableaux sont en pain de 
seigle. — Est-ce sa composition ? — Vous moquez- vous 
de moi ? 11 n'a jamais su agencer ses figures. — Quoi, 
alors? — Est-ce son modelé, son rendu ? — Vous êtes 
fou ; il peint d'après le mannequin ; allez voir pour 
vous en convaincre son Age cVor au château de Dam- 
pierre ! )) Delaci'oix se mit à rire et reprit : « Mais, s'il n'a 
aucune qualité, en quoi est-il le plus grand artiste du 
siècle ? » Vernet répondit en bredouillant : « Je n'en sais 
rien, mais c'est notre seul grand peintre. J'ai proposé 
au jury de lui attribuer une médaille exceptionnelle, 
parce que c'est honorer la l'rance que d'honorer des 
hommes de génie. » 

Vernet était fort irrité : « Si (ja ne fait pas pitié, dit- 
il à du Camp, de voir Delacroix qui n'est pas capable de 
mettre un bonhomme sur ses jambes, qui prend des 
pieds de vache pour des pieds de cheval, nier le talent 
du père Ingres ! C'est de la jalousie. Moi, je ne suis 
pas comme cela, et mon plus vif plaisir est de recon- 
naître le mérite des autres. » Vernet me quitta pour 
aller saluer la princesse Mathilde... Je retournai vers 
Delacroix ; il disait à Jadin : 

« Ce pauvre \'ernet ! Il s'imagine peut-être qu'il sait 
peindre ? » 

Jadin ne répliqua pas ; il regardait de tous côtés et 
semblait fort occupé à découvrir quelqu'un dans la 
foule. Delacroix lui dit : « Oui cherchez-vous donc? » 
Jadin répondit : « Je cherche si j'apercevrai Ingres pour 
lui demander ce qu'il pense de vous. » 

Delacroix aurait pu le dire, car il le savait. Ouclques 
jours auparavant, un banquier, peu au courant des divi- 
sions de l'école française, avait eu la malencontreuse 
idée de réunir plusieurs artistes à sa table, entre autres 
Ingres et Delacroix. Delacroix fut bien accueilli, Ingres 



212 L\ SOCIETt; DU SECOND EMPIRE 

fui fêté. Ce petit homme'court, au front étroit et entêté 
parlant mal, intolérant, arrêté dans l'histoire du monde 
à Raphaël, ayant les jambes trop courtes, le ventre trop 
gros, les mains trop larges, avait un haut sentiment de 
sa valeur et savait qu'il était un maître. Là où il était, 
il dominait, ne demandait le nom de personne, et dans 
ceux qui l'entouraient ne voyait que des admirateurs. 

On se mit à table ; vers le milieu du repas, Ingres 
commença à donner des signes d'impatience; il venait 
d'apprendre que Delacroix était au nombre des con- 
vives. Lui, Ingres, l'adorateur du dieu Sanzio, dont il 
étaille grand lama, lui, l'orthodoxepar excellence, assis 
à la môme table que cet hérétique, ce relaps et commu- 
niant à la môme table ! Il était ému et roulait des yeux 
furieux. Delacroix sur lequel ses regards étaient tombés 
plusieurs fois, avait pris cet air gourmé qui lui était 
habituel quand il ne se sentait pas à l'aise. Ingres cher- 
chait à se contenir mais il n'y réussissait pas. 

Après le dîner, tenant en main une tasse pleine de 
café, il s'approcha brusquement d'Eugène Delacroix qui 
était debout devant la cheminée et lui dit : « Monsieur, 
le dessin, c'est la probité, monsieur ! le dessin, c'est 
l'honneur.» En parlant il s'agitait ; il s'agita si bien 
qu'il renversa la tasse de café sur sa chemise et siir son 
gilet ; il s'écria. « C'est trop fort ! » puis, saisissant son 
chapeau, il dit : « Je m'en vais. Je ne me laisserai pas 
insulter un instant de plus! « On l'entoura, on voulut 
le calmer, le retenir; ce fut en vain. Arrivé piès de la 
porte, il se retourna : « Oui, monsieur, c'est rhonneur ! 
Oui, monsieur, c'est la probité ! » 

Delacroix était resté impassible. Diaz. ({ui était là, 
frappa sur sa jami»e de bois «4 dit à la maîtresse de la 
maison, loutc décontenancée : « Madame, c'est un vieux 
bonze. Sans le i('S|)ecl que je vous dois, je lui aui'ais 
pass('' mon pilon à travers le coi-|)s. » 



l'icxposition de i855 213 



Le principal triomphe de l'Exposition, ce fut la venue 
en France de la reine Victoria. 

La reine d'Angleterre arriva le 17 avril presque à la 
nuit, et la foule désappointée ne pouvait distinguer les 
traits de la souveraine. On alluma les lanternes de la 
voiture; ce résultat ne fut pas des plus satisfaisants. 
« Mais on savait, dit un récit anglais, que la reine Victoria 
avait exprimé le désir d'être conduite à Saint-Cloud en 
voiture découverte au lieu de s'y rendre dans le carrosse 
de gala usité pour ces circonstances et qui était fermé. 
Les Parisiens surent gré à la Reine de son intention et 
ne lui marchandèrent ni vivats chaleureux ni ovations. 
Malgré l'obscurité naissante, la scène était vraiment 
belle. » 

En raison des travaux entrepris à la gare du Nord et 
aux alentours, l'arrivée du train portant l'Empereur, la 
Reine, le Prince consort et leurs jeunes enfants se 
fit à la gare de l'Est. Le boulevard de Strasbourg était 
à peine bâti à cette époque, mais la ligne était libre et 
ininterrompue jusqu'aux grands boulevards. Le cortège 
suivit alors cette voie de la porte Saint-Denis à la Made- 
leine, puis les Champs-Elysées, le bois de Boulogne 
jusqu'à Saint-Gloud. 

« J'ai vu dans ma vie, dit le même témoin anglais, 
beaucoup de ces grands spectacles de parade, mais je 
n'ai rien contemplé qui fût comparable aux masses 
pressées du peuple couvrant la route jusqu'au bois de 
Boulogne, dans cet après-midi du samedi. Toute la po- 
pulation suburbaine avait afflué dans Paris. Une ligne 
d'infanterie bordait les boulevards d'un côté dans toute 
la longueur ; de l'autre les gardes nationaux. Pas une 
maison depuis la gare jusqu'à l'extrémité de la rue 
Royale qui n'eût ses emblèmes, ses trophées, ses ins- 



2U L.V SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

criptions de bienvenue. Parmi les décorations les plus 
remarquables des artères de Paris,, je citerai sans con- 
tredit le superbe arc de triomphe érigé par la direc- 
tion de l'Opéra entre la rue de Richelieu et ce qui est 
aujourd'hui la rue Drouot. Il s'élevait jusqu'au qua- 
trième étage des maisons voisines et ne semblait pas 
être un édifice temporaire, mais bien un monument 
destiné à braver les injures du temps. Aucune descrip- 
tion ne peut donner une idée de sa grandeur. L'inté- 
rieur était entièrement garni de draperies de pourpre 
semées d'abeilles ; au sommet, des aigles immenses 
tenaient dans leurs serres d'énormes écussons portant 
entrelacés les monogrammes impériaux et royaux. En 
face du passage de l'Opéra-Comique se trouvait une 
statue allégorique sur un piédestal orné de drapeaux ; 
sur la petite place derrière l'Opéra-Comique on avait 
dressé un obélisque doni la l)ase était la reproduction du 
palais de l'Industrie. Deux autres statues allégoriques, 
la France et l'Angleterre, avaient été érigées aux frais 
d'un bataillon de la garde nationale place de la Made- 
leine. » Partout des illuminations, des bannières, des 
drapeaux français et anglais entrelacés, des écussons 
garnis d'inscriptions. Ceci est la monnaie ordinaire des 
réceptions de souverains. Ce qu'on ne peut rendre, s'ac- 
cordent à (lire les témoins, c'est cet enthousiasme 
spontané, ces cris d'allégresse, ces vivats ininterrompus, 
ce désir de se montrer agréable et sympathique à la 
jeune reine que témoigna la population parisienne. On 
ne peut guèi'e (•om[)arer l'arrivée de la reine Victoria, 
notrealliéede i<sr>."). qu'à l'arrivée, en 1890, du czar Nico- 
las II notre alli('' de (piaî'anlc ans après. 

La soirée étail iinli(Mise... Un pt^u avant neuf lu'ures 
on arriva au palais de Saint-Cloud. Les clairons sonneni, 
les tambours battent aux champs. Salves d'artillerie, 
acclamations unanimes. Au {)ied du grand escali(U' aux 
colonnes de marbre se tient l'Impératrice ayant à cùlé 



i-'exposition de i855 215 

d'elle la princesse Malhilde, sa maison cl celle <ie l'Em- 
pereui'. LaReineavecrEmpereur, l'Impératrice, leprince 
Albert, les princes et princesses gravissent l'escalier 
bordé des cenl-gardes immobiles comme des cariatides. 
Après les présentations, grand dîner dans la galerie 
d'Apollon, puis cercle dans les appartements. Du bal- 
con on voit Saint-Cloud et Boulogne illuminés, les 
méandres de la Seine resplendissants de mille feux 
et, à l'horizon, tel un gc'ant couché dans la lumière, 
Paris monumental émerge. 

La première journée delà Reine se passe à Saint-Cloud 
et aux environs. Promenade dans le parc avec l'Empe- 
reur avant le déjeuner; dans l'après-midi, au bois de 
Boulogne et jusqu'à Neuilly, la Reine ayant exprimé le 
désir de voir les ruines du château de Louis-Pliilippe 
livré aux flammes par les insurgés de i8''|8. Avec une 
mélancolique émotion, en souvenir de la famille royale 
qu'elle afTectionnait, la Reine contempla les petits pavil- 
lons, épaves du passé. Oui pouvait se douter alors qu'à 
leur tour les Tuileries et Saint-Cloud subiraient le 
même sort? Loin d'entraver en quoi que ce soit les désirs 
de la Reine en ce qui touchait la famille royale, l'Em- 
pereur allait au-devant. Quelques jours après il con- 
duisait la souveraine anglaise en phaéton à la chapelle 
de la route de la Révolte et lui donnait une médaille 
commémorative de la mort du duc d'Orléans. 

Le général Canrobert arrivé depuis peu de jours avait 
été invité à dîner au château. Il était venu, le dimanche, 
à Saint-Cloud vers 4 heures et assista au retour de la 
Reine à qui l'Empereur et l'Impératrice venaient de 
faire les honneurs du bois de Boulogne. 

« La Reine descendit de voiture, a-t-il raconté lui- 
même. Je la vois encore : malgré l'énorme chaleur, elle 
avait un massif chapeau de soie blanche avec bavolet 
par derrière et des plumes de marabout sur le haut. Sa 
ligure me parut aimable; sa robe était toute blanche 



2ir. ' LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

avec des volaiils, mais elle avail une mantille et una 
ombrelle d'un vert cru qui me parut jurer avec le blanc 
du reste de son costume. Quand elle posa le pied sur le 
marchepied, elle retroussa sa jupe qui était fort courte, 
et je remarquai qu'elle était chaussée de petits escar- 
pins attachés par des rubans noirs se croisant sur le 
cou-de-pied et le bas de la jambe. Mon attention fut 
surtout attirée par un objet assez volumineux qu'elle 
portait au bras : c'était un énorme cabas — comme 
celui de nos g'rand'mères — de satin ou de soie blanche 
sur lequel était brodé un gros caniche en or. La reine 
me sembla être petite, mais d'un aspect très aimable, et 
surtout, malgré le choquant de sa toilette, avoir grand 
air. » 

Ganrobert a le temps de passer l'inspection du châ- 
teau qui a été sjjécialement orné pour la circonstance. 
Louis Boulanger et Faustin Besson ont exécuté tout ré- 
cemment des dessus de portes et des trumeaux, notam- 
ment deux toiles charmantes, Flore et Zépliir et Psyché 
el rAnioiir qui ont disparu dans rinceiulie de 1870. 
L'Empereuravait dirigé lui-même l'aménagementet l'or- 
nementation des appartements de la Reine. Il avait voulu 
que ceux ci rappelassent à ses invités autant que pos- 
sible l'appaitement de la Reine à Windsor; il en avail 
fait décorer et meubler les pièces en conséquence. 
D'un côté les fenêtres et le balcon donnaient sur Paris 
que l'on apercevait au delà des arbres du bois de Bou- 
logne; de l'autre côté la vue donnait sur les parterres, 
les bassins et les jets d'eau du grand parc. Partout des 
meubles, des tableaux, (Mnprunlés au musée du Louvre, 
entre autres celui de la iSainle Famille, de Murillo, acheté 
depuis peu à la vente du maréchal Soult. 

« La Reine, dil ('.anr()berl,est enchantée, ravie de tout, 
de l'accueil de la population, de son installation et de 
toutes les attentions dont elle est l'objet; elle a été 
émerveillée de la capitale et du chAleau de Sainl-Cloud ; 




L'Impératrice Eugénie à Compiègne 



l'exposition de i855 21 7 

mais elle est par-dessus tout heureuse de revoir Napo- 
léon III qui a fait sa conquête au mois d'avril lorsqu'il 
s'est rendu en Angleterre. Sa conversation si simple, 
sa voix si douce, ses prévenances, l'absence de morgue, 
sa simplicité, et puis sa bonté qui perce dans ses actes, 
dans ses paroles, dans ses regards, dans toute sa per- 
sonne, enthousiasment la Reine qui se sent attirée, sub- 
juguée et voit en lui un héros de roman, un prince de 
féerie. » 

A l'heure du dîner la Reine entra dans le salon avec 
rEnipereur. «Tout le monde s'inclina; elle vint droit 
devant moi. « Le général Canrobert ? — Oui, Madame. 
— Je suis heureuse de vous voir. J'ai tant entendu par- 
ler de vous que vous êtes déjà pour moi une vieille 
connaissance. — Madame, je suis presque sujet de Votre 
Majesté, car je fais partie de la corporation des mar- 
chands de poisson de Londres. Ces dignes négociants 
m'ont fait l'honneur de me nommer l'un des leurs après 
Inkermann. — J'ai demandé à l'Empereur que vous 
fussiez à table à côté de moi ; j'ai beaucoup de ques- 
tions à vous faire sur la guerre, et vous en arrivez. — 
J'étais dans les tranchées il y ajuste aujourd'hui quinze 
jours ; c'était mon tour de service et nous étions à moins 
de 200 mètres de Malakolï! » Le prince Albert s'appro- 
cha alors et se mêla à la conversation. Puis, le dîner fut 
annoncé. Le général retrace ses observations. « Je sui- 
vis les souverains et me plaç^ai à côté de la Reine. Je 
pus alors la dévisager mieux qu'à sa descente de voi- 
ture. Elle était en toilette décolletée blanche avec des 
quantités de fleurs de géranium placées un peu partout. 
Elle avait les mains potelées avec des bagues à chaque 
doigt, même au pouce ; une d'elles me parut supporter 
un rubis prodigieusement gros et d'un rouge sang su- 
perbe. Elle avait de la peine à se servir de ses mains 
chargées comme des reliques et encore plus de peine à 
mettre et à retirer ses gants. Sur sa tête était une gerbe 



2] 8 I..\ SOCIKTE DIT SECOM) EMIMRE 

(Trpis (le diaman', Irrs en arrière, l'^llo s"- coil'l'ail avec 
de longs bandeaux qui retombaient sur ses oreilles. 
Les yeux étaient beaux, regardaient franchement, in- 
telligemment, et avec une grande douceur ; ils don- 
naient confiance. Elle avait un joli teint ; sa bouche 
dépareillait un peu sa physionomie, cpii eût été jolie 
sans cela... Je fus à la voir de près, et à causer avec elle 
dans l'inlirailé, encore plus saisi que dans l'après-midi 
de son air de Heine; dans la moindre de ses paroles, 
dans ses gestes, dans sa tenue, elle me parut être une 
grande souveraine, digne de gouverner des millions 
d'hommes. » 

La Reine semldail au courant de tout. Elle avait le 
jugement bi(mveillanl el parlai! français dans la perfec- 
tion. Canrobert est dans renchanlement.il dit à la sou- 
veraine son estime pour les soldais anglais, son alïec- 
tion pour les officiers. 

K On pouvait ce jour-là parler hardiment de Crimée. 
La Reine, comme l'Empereur, était satisfaite des nou- 
velles de la guerre ; on avait eu la veille la dépèche 
annonçant la victoire d(î la Tchernaïa, et chaque jour 
mon successeur informait l'Empereur des progrès du 
siège et de (pn^lcpie échec des Russes. On sentait main- 
tenant que le drame touchait à son dénouement. » 

Canroberl fail l'éloge des troupes anglaises à l'Aima, 
à Inkermann. « J'ai eu beaucoup de peine delà mort de 
lord Raglan. C-'esi léchée du 18 juin qui l'a tué. Parmi 
les officiers anglais, outre ceux (pii étaient dans mon 
élat-inajor comme le général Ilugg Rose, Claremont et 
Fooley, j'avais de grands amis, comme sir Georges 
Rrown el sir ('olin Campbell. Sir (leorges m'a dit com- 
bien Votre .Majesté s'inl(''ressail à ses iroiipes. Il m'a 
conté ([u'il avaitélé passé en revue à Windsor j)ar N'otre 
Majesté {;t le prince Albeil , lord des fiançailles royales. » 

La Reiiu; se souvient... C/élaità Wiiulsor par un froid 
et une neii'e toriibles. « J'avais mis mon costume mili- 



t.'kxposition DI-: 1X7)5 219 

tairo, uiio sorte de redingolc avec ma b) ju;' \c Win !sor, 
énorme casquette précédée d'une visière non moins 
énorme ; je l'enfonçais sur le derrière de ma tête pour 
me couvrir les cheveux et me tenir chaud. C'était peu 
éléf^ant. Albert m'avait bien enveloppée dans un large 
manteau, mais j'avais peur qu'il n'eut froid; il était en- 
core dans son uniforme saxon tout vert, en grande 
tenue, avec des bottes à l'écuyèrc. Il était très beau... 
Regardez comme il était à ce moment... >• Et la Reine 
me montra le portrait du Prince en miniature, fixé sur 
un bracelet. « Il ne me quitte jamais, x .Je vis combien 
elle aimait tendrement son mari. Puis elle s'étendit sur 
la beauté de la l'^'ance, sur l'amabilité des Français à 
son égard ». 

De son cùlé la Reine a tracé ses impressions sur le 
vainqueur d'Inkermann. « Le général (lanrobert était 
le principal invilé. 11 était à côté de moi. .l'en fus en- 
chantée. C'était un homme si bon, si droit, si sincère 
et si plein d'amitié, aimant tant les Anghiis. 11 est très 
enthousiaste et gesticule beaucoup en parlant; il est 
petit et porte ses cheveux, qui sont noirs, un peu longs 
derrière. Sa figure est rouge avec des yeux qui roulent. 
Il porte haut la tète. Il loua beaucoup nos troupes, 
parla des grandes difficultés de l'entreprise, des souf- 
frances, des fautes commises et manifesta beaucoup de 
bonté pour nos troupes et nos généraux. » 

« Le soir, continue Canrobert, il y eut concert des ar- 
tistes du Conservatoire. Le prince Albert avait composé 
le programme par avance. Il tenait à voir la différence 
d'exécution des artistes anglais avec ceux de notre pays. 
Lui et la Reine étaient fort musiciens et tous deux 
avaient longtemps pris (+es leçons de Lablache. Le 
prince avait une très jolie voix de baryton et, ([uand il 
chantait dans l'intimité, la Reine l'accompagnait au 
piano. Il était aussi fort amateur d'orgue, en possédait 
un merveilleux à \\'indsor dont il jouait avec talent ; il 



220 I.A. SOClErE DU SKCOXD EMPIRE 

poussait la passion de la musique à tel point qu'il 
dirigea plusieurs fois des orchestres pour des sociétés 
d'art ou des œuvres de charité. » 

Canroberteut l'occasion de causer le lendemain avec 
le prince Albert qui lui avait demandé de venir à 
Saint-Cloud. Au coui's de cet entretien, la Reine entra, 
se montra fort aimable pour le général qu'elle étonna 
par sa connaissance des moindres faits du siège, le ques- 
tionna encore sur lord Raglan et sur son successeur ; 
finalement, elle se leva, sortit et rentra un moment 
après avec un écrin dans la main, disant : »< Général, 
je vous confère la grand'croix de Tordre militaire du 
Rain. » Surprise témoignée par Canrobert qui ne s'at- 
tendait nullement à cette distinction très haute et à la- 
quelle ne parviennent presque jamais les étrangers, et 
la Reine de dire: « Vous avez été un véritable ami de 
l'Angleterre et de mes soldats ; je sais le service que 
vous nous avez rendu à Ralaklava et à Inkermann. » 

Quittons Canrobert pour passer rapidement en revue 
les fêles données en l'honneur de la Reine et du Prince 
consort. C'est, à Sain t-CIoud même, la représentation des 
Demoiselles de Sainl-Ci/r, d'Alexandre Dumas, jouées 
par la Comédie-Française; c'est la visite à Versailles et 
aux Trianons, le gala à l'Opéra avec l'Alboni, la Cru- 
velli, le Godsave the qiieen chanté dans un décor repré- 
sentant le château de Windsor; c'est le bal à l'hôtel de 
ville ', Ilcujilée à l'Opéra-Comique, le Fils de Famille 

1. Le bal .s'ouvrit par un quadrille : la Reine dansait avec 
l'Empei-eui'; la piincesse ÎNlathilde avec le prince Albert; l'am- 
bassadrice d'Ani^Melerrc, lady Gowiey, avec le prince Naj)oléon, 
et Mlle Wilentinc llaussmann, depuis vicomtesse Pernely, avec 
le prince de i'.avière." Tous, nous faisions cercle pour voir le 
«juadrille impéri.il et royal. Je donnais le bras à la cbarmanfe 
princesse de Meauvau (fille du comte Komar), une Polonaise 
vaporeuse aux clieveux blonds Irisés el au teint éclatant. Per- 
sonne ne dansait mieux (]u'elle. Dès que le quadrille conunença, 
elle retrarda attentivement, en experle. « Oh 1 me dil-elle, la 
« Reine fait toutes les ligures sans manquer un pas. Nous autres, 



l'exposition de i855 221 

sur le petit théâtre de Saint-Cloud, les nombreuses pro- 
menades à l'exposition ', la revue du Champ de Mars, 
le bal féerique de la Galerie des Glaces à Versailles. 

« Parmi les personnages étrangers à cette fête, raconte 
Canrobert,se trouvait un grand Prussien à la tête carrée, 
au front haut et charnu, aux traits durs. C'était un mi- 
nistre plénipotentiaire du roi de Prirsse auprès d'une 
petite principauté allemande jusqu'ici oubliée. Il fut 
présenté à l'Empereur, ensuite à la Reine et au princ^e 
Albert. 11 s'appelait M. de Bismark. 

« Le Prince consort retint le comte de Bismark auprès 
de lui et l'entretint sur un ton de supériorité où per- 
çait quelque pointe d'ironie; il lui reprocha d'employer 
l'influence réelle qu'il avait auprès de son souverain 
pour le pousser du côté des Russes. Moitié sérieux, 
moitié gouailleur, M. de Bismarck s'excusa en disant 
que le gouvernement prussien n'avait aucune raison 
de se brouiller avec la Russie. Quant à la reine Victo- 
ria, elle lui adressa quelques mots en allemand, avec 
plus de courtoisie que son mari, mais comme si elle par- 
lait plutôt à un original qu'à un homme de haute valeur. » 

Quelques jours après à la légation de Prusse, on pré- 
senta à Canrobert M. de Bismarck qui causa longue- 
ment avec lui. « Il me dominait de la tète. C'était un 
géant avec une chevelure abondante qu'il a perdue de- 
puis, des taches de rousseur sur toute la figure et des 
longs poils roux sur les mains. Il était gai, spirituel, 
mais peu recherché dans ses anecdotes et ses bons 
mots, dans sa façon de mangera table. Il me parut fort 
instruit de tout, delà guerre comme de notre situation 



« nousescamotons les détails delà contredanse. C'est le suprême 
" bon ton. La Reine, elle, danse consciencieusement. » (Canro- 
bert, passim.) 

1. Pendant l'une de ces visites, le }flnnce Albert ayant mani- 
festé une grande admiration pour la Rixe de Meissonnior, l'Em- 
pereur acbeta le tableau 25.000 francs et l'oflVit à son hôte. 



222 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

iiilérioure, mais je ne me doutais pas, à causer avec 
lui, de Tavenir qu'il réservait à rAllemagiie et à notre 
pays. Lui, j'ensuis sûr, n'en avait nullement rêvé. » 

Vers minuit eut lieu dans la salle de théâtre un ina- 
gnifKjue souper par petites tables. Canrobert s'y trouvait 
assis à côté de Lady Churcliill, dame du palais de pré- 
dilection de la Reine. Sans être très jolie, lady Chur- 
chill était charmante, gaie, aimable. Elle devint par la 
suite la compagne inséparable de la Reine ; sa mort ne 
précéda que de quelques mois celle de la souveraine ; 
celle-ci en conçut un chagrin si réel qu'on attribua 
pour beaucoup à cette perte la fin précipitée de Victo- 
ria, reine et impératrice. 

Pendant ce mémorable séjour delà Renie on n'oublia 
ni les visites aux musées, ni les promenades dans Paris. 
L'acte le plus imporlani, au dire de la Reine elle-même, 
fut la visite au tombeau de Napoléon aux Invalides, 
symbole de réconciliation entre les deux peuples. 
C'était le jour de la grande revue aux Champ de Mars, 
qui par suite de la chaleur n'avait été j)assée qu'à 5 heures 
du soir. 

Ce ne fut (ju'à 7 heures du soir que les souverains 
arrivèrent aux Lnalides. On ne les attendait plus, le 
gouverneur, le gcMiéral dOrnano, croyant la visite dé- 
connnandée. Prévenu, il lit battre le rai)pel etdescendil 
dans la cour dhonneur. Le jour tondiait tout à fait et 
le ciel de\('nu orageux venait de; se couvrir subitement. 
En raison de l'obscurité' le gouvei'ucun'tit distribuer d(îs 
torches... On se rcMid conq)te du s|)ectacle : Les tam- 
bours — des enfants — ballant aux champs, li-s inva- 
lides s'alignanl j)eu à peu avec hnu's lances ornées de 
leurs llammes sous les arcailes éclairées de façon si 
|»ittoresque ; la Reine «-onduite par l'Empereuret suivie 
delà priiu;esse Mathi^le et des siens descendant <le voi- 
lure dans la gramh^ cour, gagnant l'église Saint-Louis, 
arri\ai!l derrière le iiiaîl rc-Mutrl d('\;uil l;i porl(> du 



i.'expositio>' de iN55 22:î 

caveau où les génies de bronze de Diu-et supportent Tépi- 
taphe : k Je désire que mes cendres reposent sur les 
bords de la Seine... » La Reine passe devant les céno- 
taphes de Du roc et de Bertrand, elle regarde le caveau 
dont l'Empereur lui explique les détails. A cette 
époque le tombeau n'était pas encore dans l'excavation 
circulaire sous le dôme, le cénotaphe de porphyre 
rouge n'étant pas encore terminé. L'excavation était 
prèle, gardée par les statues des campagnes de Napo- 
léon (de Pradier) qui semblaient attendre. Le cercueil 
et les restes de Napoléon se trouvaient dans la chapelle 
latérale Saint-Jérôme. Au fond de la chapelle tendue 
de velours violet semé d'abeilles se voyait le tombeau 
doré recouvert de velours noir également semé d'abeilles 
avec de grandes broderies d'or; au-dessus, un aigle 
de bronze doré sortait de la muraille av^c les ailes 
éployées et s'élani^ait au-dessus du cercueil. Sur un 
socle bas, lépée d'Austerlitz, le petit chapeau dEylau. 
le grand cordon et la plaque de la Légion d'honneur. 

Les lueurs vacillantes des torches semblent donner 
la vie aux choses. Émotion de tous, silence absolu de- 
vant ce spectacle étreignant. Soudain la Reine prend 
son fils le prince de Galles par la main et lui dit : « Age- 
nouille-toi devant le tombeau du grand Napoléon. » 
A ce moment, raconte Canrobert, un orage terrible pré- 
paré par la chaleur torride des derniers jours éclate 
avec fracas, les coups de tonnerre répétés faisant trem- 
bler les voûtes de la chapelle. « Des éclairs rapides et 
répétés sans interruption donnèrent à cette émouvante 
et solennelle visite un aspect presque surnaturel par la 
teinte blafarde que les gensetles choses revêtaient conti- 
nuellement. » Canrobert tout particulièrement est ému 
au delà de tout par ce spectacle grandiose et impression- 
nant... Il est pris de vertige, éclate en sanglots, se 
retire dès qu'il le peut. 

La Reine, dans son Journal, ne se dérobe pas à 



221 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

rémotion : « J'étais là, au bras de Napoléon, devant le 
cercueil de l'ennemi le plus acharné de l'Angleterre, 
moi la petite-fille du Roi qui le haïssait le plus, et là, 
près de moi, son neveu, devenu mon plus proche, mon 
plus cher allié. Il semble que devant cette marque de 
respect envers un ennemi mort, les vieilles inimitiés et 
les anciennes jalousies se sont effacées et que Dieu a 
mis son sceau sur cette union qui est aujourd'hui si 
heureusement établie entre deux grandes puissantes 
nations. Puisse le ciel la bénir et la faire prospérer. >> 

« De tels contrastes, dira l'Empereur dans la note 
qu'il fit insérer au Moniteur, confondent les prévisions 
de l'homme, il ne reste plus à l'esprit qu'à s'incliner 
devant la sagesse suprême, dont la grandeur est seule 
immuable et qui soumet nos passions les plus opiniâtres 
à l'harmonie de ses desseins providentiels. » 

Sur tout le séjour le Journal de la Reine exprime 
une satisfaction que rien ne semble avoir troublée. Le 
jour même du départ, la Princesse Victoria (la future 
impératrice Frédéric) et le Prince de Galles, en faisant 
leurs adieux à l'Impératrice, lui dirent (luolle tristesse 
ils éprouvaient et la prièrent d'intercéder auprès de la 
Reine pour qu'ils pussent demeurer encore quelques 
jours à Paris où ils s'amusaient tant. L'Impératrice 
leur promit de transmettre leur requête mais sans 
grand espoir de réussir, parce que, disait-elle, la Reine 
et le Prince Albeii voulaient avoir leurs enfants avec 
eux, à, Balmoral où ils se rendaient. « Oh ! répondit 
le prince de Galles, ils n'ont pas besoin de nous deux, 
ils en ont encore dix autres en Angleterre 1 Le jour de 
son départ la Reine écrit : « Aujourd'hui dans ma 
chambre si bien décorée, dans ce beau palais de Saint- 
Cloud, au bruit des fraîches fontaines qui arrive à mon 
oreille, je veux écrire ([uelques paroles d'adieu. Je suis 
profouth-ment reconnaissante pour les huit jours si 
heureux (|ue j'ai passés ici. Que Dieu bénisse l'Angle- 




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l'exposition de i855 225 

terre et la France ! qu'il protège spécialement la pré- 
cieuse vie de l'Empereur ! » 

La Reine ne devait jamais se départir des sentiments 
personnels qu'elle avait voués à l'Empereur. De ce jour 
elle sétait attachée à lui pour toujours. << Je me sentais 
en sûreté avec lui. Il est impossible de ne pas l'aimer 
quand on vit avec lui, et il est presque impossible de 
ne pas l'admirer : » Il y aura parfois des nuages poli- 
tiques dans l'alliance franco-anglaise ; l'afTection per- 
sonnelle ne se modifiera pas. Cette sympathie, la Reine 
la témoignera à l'Empereur exilé, à l'Impératrice veuve 
et cela jusqu'à la fin. Ailleurs il est parlé des sentiments 
du Prince Albert qui étaient loin d'être aussi francs et 
amicaux... Quant aux jeunes princes ils eurent la plus 
grande peine du monde à quitter l'Impératrice, qui les 
avait comblés d'attentions et de cadeaux. 

Le départ des souverains s'accomplit avec la même 
solennité, le môme déploiement de troupes, les mêmes 
démonstrations enthousiastes qu'à l'arrivée. 

Cette visite de la Reine Victoria, au moment 
même où elle fut rendue, fit le plus grand elTet en 
Europe. Un tableau de Muller représentant l'arrivée de 
la souverain^ à Saint-Cloud fut placé dans le grand 
escalier. En vain, pendant l'incendie du Palais en 1870, 
le Prince royal do Prusse essaya de sauver cette toile 
où figurait sa femme, la Princesse Victoria; attenant 
au mur, ce tableau ne put être sauvé. 

Cette même année i855 vit deux visites princières qui 
avaient chacune leur intérêt. 

D'abordleduc et la duchesse de Rrabant, que le prince 
Napoléon alla chercher à la gare du Nord pour les con- 
duire à Saint-CIoud. L'Impératrice étant grosse, les fêtes 
furent intimes. « La jeune princesse, dit le général 
Fleury, parut enchantée des représentations et distrac- 
tions offertes et le prince se montra sous un jour très 
favorable. Il faisait bien pressentir l'homme capable, 
[ 1.-, 



226 L\ SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

sage et instruit qui gouverne aujourd'hui la Belgique ^ 
L'Empereur attachait un grand prix à recevoir le fils 
du roi Léopold, gendre du roi Louis-Philippe, et se 
montra plein d'attentions pour son hôte. 

Pour le roi de Sardaigne qui arriva quelques jours 
après on déploya le même cérémonial que pour la reine 
d'Angleterre. Le colonel Ney avait été envoyé à sa ren- 
contre à Marseille. Après de grands honneurs rendus 
depuis le moment du débarquement jusqu'à son départ 
pour Lyon où il était reçu par le maréchal de Castel- 
lane, Victor- Emmanuel se remettait en route pour Paris. 
A sa descente de wagon il était reçu parle prince Napo- 
léon et le maréchal Magnan ; le régiment des guides 
que commandait le colonel Fleury fît entendre l'air 
national piémontais et la fanfare de la maison de Savoie, 
et le Roi sembla tout ému de l'accueil à lui fait. Le Roi 
était accompagné de sa maison militaire et du comte 
de Cavour, son premier ministre, qui avait su obtenir 
de l'Empereur le concours de l'armée sarde en Crimée. 
Pour Victor-Emmanuel il fut donné comme d'ordinaire 
revues et galas lyriques ; en l'honneur du roi chasseur, 
de grandes battues avaient été organisées et il seml)la y 
prendre grand plaisir. Cavour observait..., et en (juit- 
tant Paris il laissaitcomme représentantdu Piémont son 
ancien secrétaire, le chevalier Nigra, et comme attaché 
militaire le comte de Vimescati, ancien familier de la 
cour de Turin. Le travail de séduction allait commencer 
auprès de l'Empereur. 



Le 27 juin i856 eut lieu à ^'illeneuve-^Élang une 
fête donnée en i'honneui- de la grande duchesse Sté- 
phanie de Rade. 

]. ("eci élii\i écril fil issi». ]j- ini l^éopDld II est inurl en l'.H)9. 



l'exposition de i855 227 

La Cour était alors à Saint- Cloud ; le choix de Ville- 
neuve-l'Étang était d'autant plus indiqué que Tlmpéra- 
trice était obligée de prendre encore beaucoup de ména- 
gements. L'Impératrice recevait ses invités autour du 
petit lac qui s'étend devant la ferme suisse. « Elle était 
ravissante, dit un témoin avec sa robe blanche doublée 
de rose. Cette robe était un cadeau de la ville de 
Nancy; on peut s'imaginer avec quelle perfection elle 
était brodée. » 

Parmi les personnes présentes se trouvait la fameuse 
comtesse Verasis de Castiglione dont on commençait à 
parler. 

Dès février, Nemo l'avait ainsi portraiturée dans le 
Nord : « La reine de la saison est nommée. C'est cette 
beauté incomparable que l'Italie nous a envoyée. L'Ita- 
lienne à Paris, tel est le titre d'une symphonie que l'ad- 
miration chante du malin au soir et du soir au matin. 
C'est à qui vantera son profil, ses cheveux, ses yeux, et, 
suprême consécration de sa royauté, voici maintenant 
qu'elle a des ennemis. » 

Son histoire? Virginie Oldoïni, comtesse Verasis de 
Castiglione, est née à Florence en iS^o. Sa mère est 
morte très jeune, son père, simple attaché d'ambassade 
lorsqu'il devint veuf, a depuis atteint les hauts grades 
Je lacarrière diplomatique. Parsamère, Virginie Oldoïni 
est la petite-fdle du jurisconsulte toscan, Antoine Lam- 
porecchi. Elle a passé ses jeunes années dans le palais 
de sa mère sur le bord de l'Arno. Tout enfant elle avait 
déjà sa petite célébrité, tant elle étaitbelle et répandait 
de charme auprès d'elle ; on en a fait une femme à 
l'âge oi^i tant déjeunes fdlessont encore en robes courtes. 
A treize ans elle a sa loge à la Pergola; à quinze ans 
elle est fêtée dans le monde et ne tarde pas à être deman- 
dée en mariage par le comte Verasis de (Castiglione que 
le roi Victor-Emmanuel nomme son écuyer. 

Partout à Turin, à Londres, à Paris où elle promène 



228 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

sa beauté ensorcelante, elle excite un enthousiasme 
général. Dans son Journald' un di plomate ,\e comie Henri 
d'ideville écrira : « Elle est merveilleusement belle, 
c'est entendu; mais j'ajouterai hautement qu'elle a sur 
beaucoup de femmes une supériorité d'intelligence et 
de caractère qui ne le cède en rien à la supériorité que 
chacune d'elles lui reconnaît en grâce, en élégance et 
en beauté. » Et dans la préface de ce livre, M. Edouard 
Hervé, montant encore un échelon dans la gamme des 
louanges, dira : 

« Une femme dont la (Irèce eût divinisé la beauté, et 
qu'elle eût réservée pour modèle à Phidias el à Praxi- 
tèle : marbre antique égaré dans notre siècle profane. » 

La comtesse Stéphanie de Tascher la juge plus froi- 
dement : « Elle était assurément d'une grande beauté, 
belle de la tète aux pieds, mais à mon sens une beauté 
de chair el non d'âme. Ce genre de femmes me fait 
plutôt l'effet d'un objet d'art, bon pour l'ornement d'un 
salon et l'occupation des oisifs, mais peu capable de 
toucher le cœur. Ce n'est pas tout à fait dans cet ordre 
d'idées que se placent les hommes, et il n'est pas jus- 
(ju'au maître de céans qui ne témoignât d'une admi- 
ration très vive et d'un goût très prononcé pour la 
splendide Italienne. Quant à elle, elle me produisit l'im- 
pression d'une personne parfaitement calme el froide, 
préparant el ménageant ses etr(Us, el tendant sans dévier 
au but qu'elle s'était proposé ; ses véritables satisfac- 
tions devaient être des satisfactions d'amour-propre. 
Ingénieuse au suprême degré à attirer el à retenir 
l'attention sur elle, elle était, ce soir-là, tout en mous- 
seline transparente, avec un chapeau garni d'une auréole 
de marabout blanc, et sa chevelure avait l'air de ne 
pouvoir être comprimée, tant elle s'étalait sur ces 
épaules, 'l'oilelle d'a|)parili<)n, me disais-je, pour faire 
un effet fou. Que de vertu il eût fallu pour y résis- 
ter ! » 



l'exposition de i855 229 

Cependant le programme se déioulail de façon ex- 
quise. « De jolies barques pavoisées et illuminées nous 
invilaient à une promenade sur l'eau. L'Empereur avait 
la sienne, dont il était le rameur, ce qui lui a permis de 
promenei- quelques dames choisies par lui. La musique 
des Guides, magnifique rég-iment créé par le colonel 
Fleury, se faisait entendre pendant les promenades. 
Pour ceux qui craignaient l'eau, il y avait une salle de 
danse délicieusement ornée et éclairée. » 

« Tout à coup la musique militaire cesse, et des chants 
se font entendre, d'une grande suavité. On fait silence 
pour les écouter. Deux g;randes barques, illuminées 
en festons, contenaient les exécutants ; c'étaient les 
chœurs du Conservatoire. 

« Tandis que levu's chants se répandaient dans les airs, 
voici que tout s'éclaire de mille couleurs sous les feux 
de Bengale. Les barques s'éloignent lentement, et 
quand les chants ont cessé, la musique des Guides 
reprend avec une nouvelle vigueur. 

« ... Pour finir, le feu d'artifice qui semble sortir du 
lac, grâce à un procédé aussi simple qu'ingénieux, qui 
avait consisté à enfermer les ditTérentes pièces dans 
d'immenses bouteilles. C'était le signal de la fin. L'Em- 
pereur s'est mis à la tête du brillant cortège et l'on s'est 
dirigé vers les salons du château de Villeneuve où un 
souper était servi.... » 




CHAPITRE VII 
LE CONGRÈS LA NAISSANCE DU PRINCE IMPÉRIAL 



Joie universelle à la naissance du Prince Impérial. — L'Europe 
monarchique et le Saint-Siège. — Les Cantates. — Le Figaro. 
— Signature de la paix. — Le mouvement mondain. — Les 
inondations. — Visites princières. — Baptême du Prince Im- 
périal. 



Au milieu de mars i856, les travaux du Congrès appro- 
chaient de leur terme et chacun pouvait prévoir la 
signature prochaine de la paix. C'est au mdieu de ces 
espérances, devenues certitude prochaine, que l'Impéra- 
trice mit au monde le prince Impérial. Les dernières 
semaines, elle avait dû s'effacer. 

La veille du grand jour, elle souffrait beaucoup, et les 
médecins croyaient la délivrance proche. Le travail 
s'étant arrêté, la journée se passa dans l'attente. 

Les douleurs recommençant le soir, l'Empereur fit 
prévenir les membres de la famille impériale, les prési- 
dents du Sénat et du Corps législatif, les ministres, les 
grands officiers et les premiers officiers de sa maison 
de se rendre aux Tuileries. 

Chez la duchesse de Bassano, chez la comtesse de 
Tascher la Pagerie il y avait foule : membres du Corps 



232 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

diplomatique, ainis de la Cour, parents des dames du 
palais et des officiers de la maison. « Chacun restait 
collé aux fenêtres, écrit la comtesse Stéphanie de Tas- 
cher, regardant la cour des Tuileries, dans laquelle des 
gens allaient, venaient, s'agitaient en tous sens ; nous 
fixions les fenêtres du palais, dont les taches lumineuses 
dans la nuit semblaient des signaux qui nous avertis- 
tissaient que le moment était proche. » 

Toute la soirée se passa ainsi dans une attente fié- 
vreuse. On savait que ITmpératrice souffrait extrême- 
ment et ces souffrances se prolongeaient au delà de 
l'habituelle mesure. Le travail se faisait lentement, la 
nuit pouvait se passer sans amener de résultat; peu à 
peu les hôtes occasionnels des Tuileries — sauf ceux 
qu'appelaient leur situation officielle — se retiraient 
vers une heiu*e du matin. 

Trois heures et demie ; le bruit du canon fait tressau- 
ter la capitale. Tout le monde est sur pied. Comme en 
1811 chacun « attendant, prosterné, que le ciel eût dit 
oui )), comptait les coups de canon qui tonnaient dans 
la nuit... Vingt, vingt et un, vingt-deux... Dieu soit loué, 
et les cris d'allégresse se mêlent à la voix de bronze 
jusqu'au cent unième couj). Un fils, l'Empereur a un 
fils! 

9.0 mars 1811, 3o septembre 1820, 16 mars i856, on 
rapprochait ces dates où les héritiers du premier Em- 
pire, de la royauté, du second Empire, vinrent au monde 
dans des conditions analogues, en ce même palais des 
Tuileries, attendus par tout un peuple, attendus par 
toute l'Europe! En celle demeure des rois, on vit se 
reproduire les mêmes adulations, on vit se répéter les 
mêmes joies, les mêmes acclamations, les mêmes illu- 
sions, les grands corps de l'I^lat adressèrent les mêmes 
félicitations et les mêmes hommages. Les poètes accor- 
dèrent leur lyre avec semblable enthousiasme. Le len- 
demain, en même temps qu'on apprenait que l'enfant 




Un des premiers portraits du Prince Impérial 
(Dans le coin à droite, l'Empereur) 

Photographie de Pierson. 



LE CONGRES. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 233 

impérial, ondoyé aussitôt sa naissance, aurait pour par- 
rain le Saint-Père et pour marraine la reine de Suède, 
que l'Empereur et l'Impératrice seraient parrain et 
marraine de tous les enfants légitimes nés en France 
dans la journée du 16 mars, le Moniteur publiait une 
pièce devers de Théophile Gautier. 

Au vieux palais des Tuileries 
Chargé déjà d'un grand Destin, 
Parmi le luxe et les féeries 
Un enfant est né ce matin. 

Aux premiers rayons de l'aurore 
Dans les rayons de l'Orient 
Quand la ville dormait encore, 
Il est venu, frais et riant... 

Et le canon des Invalides, 
Tonnerre mêlé de rayons, 
Fait partout aux foules avides, 
Compter ses détonations 



C'est un Jésus à tête blonde 
Qui porte en sa petite main. 
Pour globe bleu, la paix du monde 
Et le bonheur du genre humain. 

La crèche est faite en bois de rose, 
Ses rideaux sont couleur d'az.ur, 
Paisible en sa conque il repose 
Car fhicUial nec mergilnr. 

Sur lui la France étend son aile. 
A son nouveau-né, pour berceau. 
Délicatesse maternelle, 
Paris a prêté son vaisseau. 

Qu'un bonheur fidèle accompagne 
L'enfant impérial qui dort, 
Blanc comme les jasmins d'Espagne, 
Blond comme les abeilles d'or ! 

Le 18 mars, l'Empereur recevait aux Tuileries les 
grands corps de l'État... Son discours parut empreint 
de mélancolie, on sentait qu'il essayait de réagir par 



234 LA SOCIETE DU SECOND EMPiaE 

la joie du présent el l'espérance du futur contre la tris- 
tesse involontaire que lui inspiraient les souvenirs et 
les leçons du passé. « Les acclamations unanimes qui 
entourent son berceau ne m'empêchent pas de réfléchir 
sur la destinée de ceux qui sont nés dans le même 
lieu et dans des circonstances analogues. » 

Devant les marques de sympathie venues de toute 
part il voulait néanmoins se rassurer et ajoutait : « Si 
j'espère que son sort sera plus heureux, c'est que 
d'abord, confiant dans la Providence, je ne puis douter 
de sa protection, en la voyant, par un concours de cir- 
constances extraordinaires, relever tout ce qu'il lui avait 
plu d'abattre il y a quarante ans, comme si elle avait 
voulu vieillir par le martyre et parle malheur une nou- 
velle dynastie sortiedesrangsdupeuple...L'histoireades 
enseignements que je n'oublierai pas. Elle me dit, d'une 
part, qu'il ne faut jamais abuser des faveurs de la for- 
tune, de l'autre qu'une dynastie n'a de chance de stabi- 
lité que si elle reste fidèle à son origine, en s'occupant 
exclusivement des intérêts pour lesquels elle a été créée. 
Cet enfant que consacrent à son berceau la paix qui se 
prépare, la bénédiction du Saint-Père, apportée par 
l'électricité une heuie après sa naissance, enfin les 
acclamations de ce peuple français que l'Empereur a 
tant aimé, cet enfant, dis -je, sera digne, je l'espère, 
des destinées qui l'atlcndent. » 

Aux membres du Congrès, que le même jour l'Empe- 
reur recevait en audience solennelle et qu'il remerciait 
de leurs félicitations, il disait : « Je suis heureux (pie 
la Providence m'ait envoyé un fils au moment où une 
ère de réconciliation générale s'annonce pour l'Eu- 
rope »... 

Le Saint-Père célébiait dans la basilique de Saiid- 
Pierre la messe pontificale du dimanche des Rameaux 
lorsque parvint à Home la nouvelle de la naissance du 
j)riiiir impérial. Aussilôl cent un coups de canon, tii'és 



LE CONGRÈS. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 2B5 

du château SaiiiL-Ange, rannoncèrent à la nombreuse 
population réunie pour la cérémonie. 

Quelques jours après le comte de Rayneval, ambas- 
sadeur à Rome, rendait compte au ministre des Affai- 
res étrangères de l'effet produit. 11 disait, de plus: « Le 
Saint-Père a été très vivement touché de l'heureuse pen- 
sée de Sa Majesté de mentionner dans son discours la 
bénédiction pontificale arrivée au jeune Prince dès sa 
naissance. Outre ce qui la concernait personnellement 
dans cette manifestation des sentiments de rEmi)e- 
reur, Sa Sainteté a hautement applaudi à cet éclatant 
témoignage de l'union des deux pouvoirs et de leur 
sympathie réciproque. » 

De plus, le Pape avait décidé que la rose d'or que 
chaque année il bénit pendant le Carême et qui est 
toujours donnée à une princesse, serait remise cette 
année-là à l'Impératrice. Aucun présent ne pouvait être 
plus agréable à la souveraine que la rose d'or, dont elle 
était si digne par sa foi et son dévouement aux intérêts 
du Saint-Siège. A cette époque les nuages qui devaient 
s'élever entre la Papauté et le gouvernement impérial 
n'existaient pas et l'accord paraissait absolu. Dès son 
avènement, l'Impératrice s'était montrée dévouée aux 
œuvres de charité, et elle s'occupait avec sollicitude des 
fondations placées sous son patronage: notamment de 
l'hospice Eugène-Napoléon dont le premier capital fut 
la somme de 600.000 francs destinée d'abord par la vil- 
le de Paris à l'achat d'un collier pour la souveraine; 
de l'hôpital Sainte-Eugénie, de l'Orphelinat du Prince 
Impérial, de la Charité maternelle, etc. La Société de 
Sauvetage des naufragés était placée ainsi que toutes les 
salles d'asile sous la tutelle de l'Impératrice. A l'occa- 
sion de la naissance du Prince Impérial, des comités de 
souscription s'organisèrent à Paris et dans les environs 
pour offrir un témoignage de dévouement à la souveraine. 
Les souscriptions dont le chiffre était limité entre 5 et 



236 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

5o centimes atteignirent plus de 80.000 francs avec 
600.000 signatures : on voit par là que les classes 
ouvrières avaient tenu à donner ce signe de sympa- 
thie. 

Les présidents des comités ayant demandé quel 
emploi l'Impératrice désirait en faire, M. Bidault, mi- 
nistre de rintérieur, répondit le 20 mai: « L'Impératrice 
vous remercie pour elle et son fils. Elle acceptera avec 
gratitude les volumes de signatures, éloquent témoi- 
gnage des sentiments delà population parisienne, mais 
quant aux sommes produites par la souscription, vous 
lui permettrez d'en faire comme des 600.000 francs 
votés lors du mariage par le Conseil municipal, une œu- 
vre de bienfaisance pour les enfants du peuple. Patronne 
des sociétés de charité maternelle et des salles d'asile, 
elle désire placer sous le patronage de son fils les pau- 
vres orphelins. Elle veut que le malheureux ouvrier en- 
levé prématurément à sa famille emporte du moins en 
mourant la consolante pensée que la bienveillance im- 
périale veillera sur ses enfants. Une commission perma- 
nente et gratuite recherchera dans Paris et les orphe- 
lins et les honnêtes ménages d'ouvriers qui, moyennant 
une subvention annuelle, voudront prendre chez eux ces 
pauvres enfants, les élever, leur donner une nouvelle 
famille et l'apprentissage d'un état... L'Impératrice au- 
ra ainsi réalisé la pieuse et délicate pensée d'assurer 
à ces pauvres petits êtres que la mort a privés de leur 
soutien, non pas l'abri d'un hospice, mais l'appui, l'aflec- 
tion, les soins d'une nouvelle famille. « 

On ne saurait cilei- toules les cantates, toutes les 
poésies composées en l'honneur de l'enfant impérial. 

Contentons-nous de donner quelques-uns des vers de 
M. Camille Doucel ipii })arurent au Moni/ciir du 20 mars. 
L'auteur mettait en avant cette idée que le berceau du 
jeune prince paraissait à la plupart un gage de sécurité, 
et ipie cette fois, l'édifice dynastique paraissant solide. 



LE CONGRES. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 237 

la France après tant de tempêtes l'etrouvait enfin un 
ciel serein : 

Trois fois depuis quarante années 
S'est rempli le berceau des rois 
Et trois fois se sont détournées 
Les infidèles destinées 
Oui l'avaient salué trois fois. 



La France après mille naufrages, 
Impatiente de repos, 
S'élançait vers tous les rivages, 
Souriait à tous les présages, 
S'abritait sous tous les drapeaux. 

C'est la fin des heures de doute, 
Des folles instabilités, 
Plus de périls que l'on redoute, 
Plus de berceaux perdus en route. 
Plus de trônes déshérités... 

Dors, enfant et que Dieu t'inspire! 
Dormez aussi, mère sans peur. 
La France qui pour vous conspire • 
Vous donnait naguère un empire : 
Vous lui donnez un empereur. 

A peine né, le Prince Impérial avait déjà comme « gou- 
vernante des enfants de France » l'amirale Bruat, veuve 
du grand marin mort en Crimée, deux sous-gouvernantes, 
Mmes Bizot et de Brancion, veuves également de deux 
officiers généraux morts à la dernière guerre, il avait sa 
gouvernante anglaise, l'excellente Miss Shaw, bientôt 
son écuyer, M. Bachon... Il avait aussi ses flatteurs et 
ses pétitionnaires : un exemple curieux entre autres : 

En ce moment le Figaro, pour irrévérences, imputa- 
tions calomnieuses contre le pouvoir, venait de subir 
plusieurs condamnations à la prison et de nombreuses 
amendes. La vente du journal était interdite sur la voie 
publique, on croyait ses heures d'existence comptées, 
lorsque Villemessant, son rédacteur en chef, eut l'idée in- 
génieuse d'adresser au Prince Impérial cette lettre datée 
du 20 mars i85B, jour de la naissance du roi de Rome : 



238 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

« Monseig-neur, il y a aujourd'hui quarante-cinq ans 
un prince naissait aux Tuileries. Quelques jours après 
cet événement, un solliciteur se présentait au palais 
pour remettre un placet au roi de Rome. L'Empereur, 
votre grand-oncle, voulut que la pétition fût remise à 
son héritier en personne. Puis il dit au solliciteur : 
« Qu'a répondu le roi de Rome ? — Rien, Sire, mais qui 
(( ne dit mot consent, je suis donc autorisé à penser que 
« le |)rince accueille ma demande. » Napoléon ratifia 
le tacite eng^agement de son fils. 

« Monseigneur, sous les auspices de ce précédent, le 
Figaro vous remet aujourd'hui sa pétition. Les cent un 
coups de canon qui ont salué votre naissance nous 
apportaient l'espérance, car nous savions que vous 
entriez dans le monde les mains pleines de pardons et 
d'indulgence. 

« Aussi, Figaro a-t-il pensé qu'en prince homme 
desprit, à votre entrée dans le inonde, vous vous 
diriez : » Je viens de sécher bien des larmes. Figaro 
« est à coup sûr bien moins coupable que ceux à qui 
« j'ai fait grâce. Rendons la vie à Figaro, et qu'il 
c< apprenne de nous à ôtre indulgent, même pour le 
« vice et le ridicule. » Voilà donc, Monseigneur, noire 
pétition entre vos mains. Ne dites pas non, Figaro est 
sauvé. » Figaro fut en ell'et sauvé. On lui fit remise des 
peines à subir; la vente sur la voie publique fut réta- 
blie, et ainsi ressuscita le journal qu'on croyait mort. 



Au printem[)s de i(Sr)(), a|)r6s ces deux grands événe- 
ments: la naissance du Prince Impérial et la signa- 
ture de la paix, Paris se montrait plein d'entrain et de 
gaieté. Tous étaient à l'allégresse; délente dans les par- 
tis dopposilioii ; émuliiliou partout de fêles, de luxe, 
de toilettes. 



LE CONGRKS. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 2S9 

Sur le mouvement mondain de l'époque, en dehors 
des mémoires et des chroniques parisiennes, on consul- 
tera avec fruit les correspondances publiées dans quel- 
ques journaux étrangers et qu'on omet généralement de 
compulser. 

Henry de Pêne, sous le nom de Nemo, écrivait alors 
dans le Nord une série de chroniques. Du bal costumé 
donné par la duchesse Pozzo di Borgo en* son hôtel 
de la rue de l'Université il faisait un récit dithyram- 
bique. 

« Maintenant, disait-il, muse des plaisirs mondains, 
chante le bal costumé de Mme Pozzo di Borgo, qui met- 
tait depuis deux mois les tètes à l'envers, en dépit du 
carême, en dépit du Congrès et qui a mis sur le flanc 
tant de vaillants danseurs. » Les musiciens avaient 
revêtu des dominos, les gens de service portaient l'épée, 
la poudre, l'habit à la française... Un des plus beaux 
costumes était celui du duc de Fitz James, calqué sur 
le modèle du Roi-Soleil dansant dans les ballets de Ver- 
sailles... 

«A minuit et demi, dit le chroniqueur, une troupe de 
bohémiens, qu'on attendait à onze heures , a fait son en- 
trée... Ils s'étaient arrêtés en route pour se faire admi- 
rer de ceux de leurs amis qui n'allaient pas au bal... 
Avec eux a commencé le véritable succès de la fête. A 
, six heures du matin, elle durait encore. Ces bohémiens 
des deux sexes ont dansé si bien un si charmant qua- 
drille-ballet qu'à la demande générale il a fallu l'exécu- 
ter une seconde fois. Ils ont préalablement recommencé 
leur entrée au son des tambours de basque, précédée 
du Soleil. » 

Le soir même du 3 avril avait lieu une fête en l'hôtel 
de la légation de Prusse, le bel hôtel de la rue de Lille 
qui sous le règne de Napoléon était habité par le prince 
Eugène.de Beauharnais et où depuis nombre de lustres 
est installée l'ambassade d'Allemagne. Le comte de 



240 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

Hatzfeld et sa femme, fillo du maréchal de Castellane 
(depuis duchesse de Talleyraud et de Sagan) comme on 
l'a déjà dit y donnaient un grand bal en l'honneur des 
plénipotentiaires du Congrès. 

A cette époque, comme, d'ailleurs, presque toujours, 
les ambassades oflVaient le terrain neutre où se ren- 
contraient les coryphées des ditïérents partis: M. Guizot 
à côté du comte de Morny, M. Thiersà côté de M. Ba- 
roche ou de M. Rouher, le comte de Montalembert en 
face de M. Achille Fould, M. Berryer vis-à-vis du comte 
Walev^ski ou de M. JVIocquard, le duc de Broglie à côté 
du comte de Persigny. Que les membres du Congrès 
fussent l'objet de l'attention générale, rien d'étonnant à 
cela. II y avait aussi d'autres sommités étrangères com- 
me le maréchal Narvaez, comme lord Clarendon, comme 
les princes Reuss, In, Olozaga, comme la comtesse de 
Montijo, celle-ci accompagnée d'une jeune nièce, Mlle So- 
phie Valera delà Paniega, qui deux ans après épousera 
le maréchal Pélissier, duc de Malakoll". 

Nemo explique pour les lecteurs du Nord la diffi- 
culté « qui gène singulièrement les grands personnages 
revêtus d'un titre officiel. Ils se trouvent en face d'une 
société parisienne divisée en deux camps bien distincts. 
Ceux qui vont, ceux qui ne vont pas aux Tuileries. Des 
sympathies privées, d'anciens rapports, des affinités de 
famille rattachaient à bon nombre de Parisiens récalci- 
trants les représcMîtants des puissances amies de la France. 
D'un autre côté il est incontestable que leur milieu na- 
turel est indispensable, c'est la Cour auprès de laquelle 
ils sont accrédités. 

Le candide Nemo nous a exposé là des vérités qui 
nous paraissent aujourd'hui des vérités de la Palice. 
Mais à l'époque où il y avait non pas deux sociétés, 
comme semble le croire de Pêne, mais plusieurs, elles- 
mêmes divisées en fractions, l'exjjlicalion paraissait 
nécessaire. A maint légilimisle (jue ses traditions de fa- 




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LE CONGRKS. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 241 

mille plus que ses goûts éloignaient de la Cour, à maint 
orléaniste qui ne pouvait ouvertement s'y montrer mais 
qui avait besoin des ministres de l'Enipire pour des 
questions industrielles ou économiques, il pouvait être 
agréable ou commode de trouver des terrains neutres. 
Celui des ambassades était tout trouvé; de plus les salons 
du ministère des Affaires étrangères s'ouvraient tout 
grandsà ceux qui, sans fréquenter les Tuileries, n'étaient 
pas mécontents d'en connaître les hôtes. 

La ville autant que la Cour était en fête; le pays tout 
entier s'agitait d'allégresse, de la satisfaction de vivre 
heureux, de jouir de l'heure présen-te qui s'offrait belle, 
rassurante, grosse d'espoirs et de fortune. Le commerce 
et l'industrie réalisaient de grands bénéfices, les finan- 
ciers ne cachaient pas leur optimisme cependant que le 
« bâtiment » marchait sans trêve — trop au gré de cer- 
tains esprits chagrins qui reprochaient au baron Hauss- 
mann ses continuels coups de pioche. Le souci de l'hy- 
giène publique, le goût des voies larges et rectilignes, 
des squares en pleins centres populeux exigés par l'Em- 
pereur et exécutés par le préfet de la Seine et ses aides 
de camp, firent-ils sacrifier, à côté de hideuses masures, 
quelques maisons à prétention historique, déterminè- 
rent-ils d'inutiles hécatombes de pierre, cela est pos- 
sible; il paraît bien difficile que des transformations 
semblables à celles qui se sont opérées dans Paris sous 
le second Empire se soient faites sans quelques égrati- 
gnures. Pour s'enhardir à aller de l'avant, se sentant 
appuyé par le souverain, soutenu par la majeure partie 
delà population, le baron Haussmann ne manquait pas 
de poser règles et axiomes. Il avait proclamé : « que les 
dépenses extraordinaires ne sont pas les ennemies des 
})uc!i^'::ls', que si elles sont faites avec intelligence elles 
enrichissent, loin d'appauvrir, et amènent un accroisse- 
ment général du revenu ». Il aimait rappeler le mot de 
Louis XIV à Mansart: « Bâtissez, bâtissez toujours, nous 
I 16 



212 I.A SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

ferons l'avance, les étrangers nous la rembourseront. » 
Et en effet les étrangers accouraient en foule. Après le 
congrès de Paris comme après le traité d'Amiens en 
1801, c'était à qui viendrait goûter les « douceurs » de 
la paix dans la ville des arts, des lettres et des plaisirs 
par excellence. 

Quant au Parisien, après avoir d'abord critiqué les 
transformations qui crevassaient bien quelques voies, 
entravaient la circulation de certains quartiers, gênaient 
surtout SCS us et sa routine, il applaudissait au fait 
accompli ou sur le point de s'accomplir. En i856 il y a 
déjà beaucoup de fait, non pas tout ce qui est projeté. 
Le nouveau Louvre sera quelques mois encore couvert 
d'échafaudages, mais on devine le majestueux ensemble 
qui découlera bientôt de sa réunion aux Tuileries... 
Toute une percée de boulevards centraux en attendant 
ceux qu'on appelle encore les boulevards extérieurs, 
toute une éclosion de jardins et de squares déversant la 
lumière, la verdure, l'air et... par conséquent la santé 
publique ; des dégagements de vieilles églises, des res- 
taurations de vieux édiiices épargnés, des rues nouvelles 
amenant tout un mouvement, mettant en valeur des îlots 
perdus, voilà ce que voit le Parisien conquis au système 
de l'amélioration. Ceci n'est pas tout, même à l'époque. 

« Quand le temps était beau, a écrit M. Pierre de la 
Gorce, si peu suspect de partialité pour le Second Em- 
pire, volontiers le Parisien prolongeait sa promenade ; il 
la prolongeait pai'le Carrousel définitivemenldébarrassé 
des honteuses construtions (pii, si longtemps, l'avaient 
obstrué; les pbis vaillants poursuivaient leur route, et, à 
travers les longues avenues, gagnaient les Champs-Ely- 
sées, 1<; Bois de Boulogne même (ju'un art plein de gra- 
cieux désordre achevait d'embellir et qui imitait , dans un 
cadre plus beau encore, les splendeur.s tl'llyde Park. » 

Dans ce tableau sur lequel se dessinent à peine des 
ombres, M. de la (îoi'ce dit eiicoie : 



LE CONGRES. LA XALSSANCE DU PHIXCE IMPEIUAL 2i3 

« Chemin faisant, on admirait le service de police réor- 
ganisé et accru, la voirie mieux organisée, le macadam 
se substituant aux pavés, le service des eaux amélioré et 
développé, la circulation publique par les omnibus qui 
commençaient à circuler dans tous les quartiers... Puis 
quand le soir conviait au retour, on s'émerveillait des 
interminables cordons de gaz qui s'allongeaient sur les 
deux côtés des voies régulières, et sous l'éblouissement 
de toutes ces choses nouvelles, dont il semble que nous 
avons toujours joui, les plus sages, les plus prévoyants, 
les moins enthousiastes se prenaient à oublier les soucis 
du présent, à admirer ce Paris de Napoléon III si brillant, 
si animé, si doré, à souhaiter que, malgré des signes 
contraires déjà visibles, le Second Empire égalât par 
son renom de sagesse le séduisant prestige qu'il de- 
vait à son éclat. » 

Il serait trop long de donner la liste des fêles données 
en l'honneur des plénipotentiaires du Congrès de Paris. 
Celle du 7 avril, qui avait pour théâtre l'Hôtel de Ville, 
semble avoii- été une des plus brillantes. Dans la gale- 
rie des fêtes, une scène est dressée; au programme : le 
Concert à la Cour, d'Auber, avec rz\lboni, Mmes Ca- 
roline Duprez, Jourdan et Wicquier; des danses avec la 
Rosati et .Alérante; l'orchestre est dirigé par Pasdeloup, 
qui devait plus tard instaurer les concerts périodiques 
qui eurent depuis tant d'adeptes. 

Des flots de lumière, des ruissellements d'élégance, 
un souper magnifique. 

Un témoin, la comtesse de Danrémont, écrira: « Nous 
avons magnifiquement traité les plénipotentiaires, et, 
ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient résisté à ces batailles 
de fourchettes et de bouteilles. Il paraît qu'ils ont été 
surtout émerveillés de la splendeur avec laquelle nos 
fonctionnaires sont établis. L'Hôtel de Ville est elTecti- 
vement le premier du monde, et la fête qu'on leur a 
donnée ne pouvait être d'une magnificence aussi extra- 



244 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

ordinaire qu'à la condition d'être payée par la Ville de 
Paris. » 

Douze cents personnes assistaient, le lo avril, au bal 
donné par l'ambassadeur de Turquie, Méhémet-Dje- 
mil-bey et la fête fut magnifique, honorée de la présence 
de l'Empereur, qui répondait ainsi à la présence du 
Sultan à une fête donnée à Constantinople par l'ambas- 
sadeur de France. 

Deux jours après, aux Tuileries, c'était un grand 
banquet offert par Napoléon III aux membres du Con- 
grès. Avec les ambassadeurs et ministres étrangers y 
assistaient: les cardinaux, les maréchaux, les ministres, 
les présidents des grands corps de l'État, les grands 
officiers de la Couronne. Lord Clarendon et le comte 
Orloff, le comte de Buol et Aali pacha, grand visir 
occupaient les places d'honneur... Pendant le repas on 
entendit alternativement les chœurs du Conservatoire et 
la musique des Guides et, à la fin du dîner, l'Empereur 
porta un toast à « l'union si heureusement établie 
entre les souverains ». Tout était à la concorde, à la 
joie de la paix, à l'espérance en l'avenir. Avec l'ennemi 
de la veille les relations s'étaient faites franchement 
amicales ; les Russes ne demandaient qu'à venir re- 
prendre leur place au banquet parisien, leurs hommes 
politiques se félicitaient du nouvel état de choses: 
(( Voilà une belle paix, éi-rivait le général duc de Morte- 
mari, commandant la division de Bourges, au maréchal 
de Castellane, voilà une belle paix, et ce dont je puis 
vous assurer, c'est que mon vieux voisin de tente pen- 
dant la guerre des Balkans de 1828, le comte Orlotf, est 
dans l'enlhousiasmedc notre empereur. Je le déclare 
rarjjitre du juste et du vrai dans le monde. » 

Après les hôtes de marque, les hôtes royaux. Au 
commencement de mai arrivait le roi de Wurtemberg 
(|iii était logé au pavillon de Marsan, dînait en pompe 
elle/. l'Enipercur, et au Palais-Uoyal chez son beau-frère 



LE CONGRES. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 245 

le roi Jérôme. Promenades dans Paris, galas. Le jour 
même où le Roi fêté rentrait dans ses Etats, la Cour 
s'installait à Saint-Clou d. 

C'était la première fois que l'enfant impérial sortait 
de la capitale... La cérémonie du baptême devait avoir 
lieu en grande pompe à Notre-Dame le i^ juin. « La 
paix signée sur le berceau d'un enfant » suivant le mot 
du maréchal Pelissier au ministre de la Guerre, était 
d'un bien heureux présage ; en Crimée, Russes et 
Français devenaient de véritables frères d'armes. De la 
lutte opiniâtre et sévère il semblait qu'on ne voulût 
garder — répudiant toute animosité persistante — que 
les souvenirs d'héroïsme et de valeur. 

Et ce n'est pas un fait fréquent dans l'histoiie des 
guerres que cette réconciliation immédiate et sur place. 
Dès le i3 avril — le traité de paix n'est pas encore pro- 
mulgué au Moniteur, — le général Luders, comman- 
dant en chef des troupes russes, allait trouver les 
commandants en chef des troupes alliées au pont de 
Traktir et les conduisit sur la hauteur d'où ils assistè- 
rent à une revue de lo.ooo hommes sur le plateau de 
Makenzie. Après la revue, grand banquet offert par le 
général Luders aux deux chefs d'armée. 

A cet acte de courtoisie il fut répondu comme il conve- 
nait par le maréchal Pelissier et le général Codrington, 
nouveau commandant en chef des troupes anglaises et, 
le 17 avril, à gauche du col de Balaklava, eut lieu par 
un temps magnifique une revue de loo bataillons, de 
3o escadrons de cavalerie, de 200 bouches à feu. « Le 
maréchal Pelissier, écrit le général Fay dans ses intéres- 
sants Souvenirs de la guerre de Crimée, fit au général 
Luders les honneurs de ces magnifiques troupes qui 
avaient si vaillamment combattu, et qui, avec leurs 
vêtements usés et rapiécés, étaient cependant aussi 
présentables qu'un jour de parade en garnison. Derrière 
les généraux en chef galopait un groupe considérable 



246 LA SOClliTK DU SKC<JNU EMIMHE 

(l'olTiciers <le toutes les armées offrant le spectacle le 
plus pittoresque. Les drapeaux français, noircis par la 
poudre, déchirés paj'les projectiles russes, s'inclinaient 
successivement devant le général naguère notre en- 
nemi, aujourd'hui les saluant avec respect, et applau- 
dissant ceux qui n'avaient arraché au combat que la 
hampe et quelques lambeaux. Après le défilé, l'armée 
anglaise forte de So.ooo hommes d'une admirable 
tenue, fut présentée à son tour par le général Codring- 
ton au général en chef de l'armée russe. » 

L'année se termina par la visite, au mois de dé- 
cembre, d'un prince à la venue duquel Napoléon III 
attachait beaucoup d'importance. 

Frédéric-Guillaume de Prusse, régent, plus tard roi 
de Prusse après son frère Frédéric-Guillaume IV dont 
la santé était plus que précaire, était attendu avec 
empressement. Celui qui, adolescent, avait envahi la 
France en i8i4, qui, vieillard, devait l'envahir de nou- 
veau en 1870, avait des manières charmantes et il fit 
très bonne impression. Nul n'était plus empressé auprès 
de l'Empereur, qui d'ailleurs se montrait fort aimable à 
son égard, croyant trouver en lui un auxiliaire précieux 
pour le jour où il pourrait mettre à exécution son 
projet d'aider le Piémont à se libérer du joug de 
l'Autriche ; nul n'était plus galant près de l'Impératrice 
que ce prince de près de soixante ans qui avait les 
vieux usages de cour et se montrait à la fois très 
prince, très militaire plein de simplicité aussi et de 
courtoisie. 

Le prince Napoléon, le 11 décembre, reçut en grande 
pompe à la gare du Nord le prince Guillaume qui 
arrivait d'Osborne, et que le colonel de 'l'oulongeon, 
aide de camp, et le comte de Hiencourl, écuycr de 
l'Empereur, avaient été chercher à Calais. Quatre voi- 
tures de la Cour et un escadron de Guides conduisirent 
le prince et son escorte ;ui pa\ilIon de Marsan où il 



LE GONGHES. LA NAIS^AISCE DU PRLNCE IMPERIAL 247 

devait être l'hôte de TEmpereur. Dîner le soir même 
en son honneur aux Tuileries. Le surlendemain dans 
la cour du château, aux côtés de Napoléon III, le prince 
passait en revue plusieurs régiments ayant fait la cam- 
pagne de Grimée, tandis que l'Impératrice accompagnée 
de sa maison se tenait au balcon de la salle des Maré- 
chaux. Et les témoins de cette revue se rappellent le 
Prince Impérial sortant des Tuileries en voiture dans 
les bras de sa nourrice passant devant le front des 
troupes qui le saluaient de leurs acclamations. 

Pendant les deux jours passés à Fontainebleau par 
le prince de Prusse, il y eut revue des troupes de la gar- 
nison et chasse à courre. Le 17, nouvelle revue, sur la 
place du Carrousel, de la garde impériale. L'Empereur 
porte le grand cordon de l'Aigle noir, il a auprès de lui 
les maréchaux Magnan, de Gastellane, Baraguey d'Hil- 
liers, Pélissier, Canrobert et Bosquet, le marquis de 
Villamarina, ministre de Sardaigne, les généraux prus- 
siens. Au balcon des Tuileries, malgré le froid, se tient 
l'Impératrice ayant à ses côtés lady Covley, la comtesse 
de Hatzfeldt, née Gastellane et femme du ministre de 
Prusse. Le soir même, le comte et la comtesse de 
Hatzfeldt donnaient en l'honneur du prince un dîner 
de gala auquel étaient conviés les maréchaux. Le maré- 
chal de Gastellane dans son Journal traçait ce portrait : 
« Le prince de Prusse cause bien et volontiers ; il s"est 
entretenu militaire de manière à faire voir qu'il savait 
son métier et qu'il l'avait étudié ; il est grand, blond, 
joli garçon, très poli, il a des manières distinguées, 
chacun en fait l'éloge. » 

Le lendemain, bal aux Tuileries dans la salle des 
Maréchaux, suivi d'un souper dans la salle de spectacle. 
Le 19, le prince Guillaume visitait l'École de Sainl-Gyr, 
assistant aux manœuvres du jour, passant ensuite en 
revue les élèves officiers et le soir allait applaudir la 
Rosali dans le Corsaire. 



24S LA SOCIETE nu SECOND EMPIRE 

Les deux derniers jours, le prince dîna aux Tuileries, 
passant la seconde partie de la première soirée avec les 
souverains à la Gomédio-Franraise. Il ne tarissait pas 
d'éloges sur les attentions dont il était l'objet ainsi que 
les membres de la légation de Prusse. Sur le second 
dîner nous avons Topinion de la comtesse de Hatzfeld 
écrivant à son père, le maréchal de Castellane : « Nous 
avons été invités à dîner aux Tuileries ; on nous a 
gardés jusqu'au moment du départ du- prince pour le 
chemin de fer. Tl a quitté Paris et je crois qu'il était 
content de ce qu'il a vu ; du reste, on est fort content 
de lui. Les hommes et mon mari sont partis, et puis 
l'Empereur, après s'être longtemps consulté avec l'Im- 
pératrice, est venu dire qu'on mette une table pour faire 
une loterie. Il y avait des lots magnifiques, et ce qui 
n'était pas tout à fait du hasard, j'ai gagné un charmant 
bracelet en or avec « souvenir » écrit dessus en diamants. 
C'était une très aimable façon de me faire un présent. 
On ne peut pas avoir été plus charmant qu'ils l'ont été 
tous les deux pour nous en cette occasion, car, tout en 
étant ti'ès poli, on pouvait bien ne pas nous voir autant. » 

L'Empereur voulait être très agréable au prince de 
Prusse pour les raisons déjà dites, et le prince s'était 
montré charmant. De plus. Napoléon III appréciait 
sincèrement la fille du maréchal de (castellane qui s'em- 
ployait tant qu'elle pouvait à opérer un rapprochement 
sincère entre ses deux patries. Beaucoup ont cru, ont 
répété que la retraite, puis la mort du comte de Hatzfeld 
avaient été un grand malheur, puisqu'il aurait fait, 
a|)pnyé par sa femme, tout au monde pour empêcher une 
rupture entre la France et la Prusse. Ceux-làoublientque 
s'il avait été ministre aux environs de 1869, le comte de 
Bismai'ck aui-ait passé par-dessus sa tête comme il passa 
sur celle d(^ M. de (iollz, prédécesseur de M. de Werther. 



LE CONGRES, LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 249 



Entre les réjouissances de la paix el le baptême du 
prince Impérial, une ombre au lumineux tableau du 
printemps de i856. 

Le 3i mai des nouvelles sinistres arrivaient des bords 
du Rhône. Inondations terribles 1 A Lyon plusieurs 
quartiers sont menacés d'une ruine complète, les 
Brotteaux, la Guillotière, les campagnes voisines sont 
sous Teau ; la vallée du Grésivaudan, au-delà de Gre- 
noble, la plaine de Vaucluse, les faubourgs d'Aix, sont 
submergés, la Camargue n'est plus qu'un lac. L'Em- 
pereur est parti le lendemain même de Saint-Cloud, 
pour aller présider en personne à la distribution des 
secours. Il est accompagné des généraux Miel et 
Fleury, ses aides de camp, de M. Kouher, ministre des 
travaux publics, de M. de Franqueville, directeur des 
Ponts et Chaussées, du capitaine de Puységur, officier 
d'ordonnance ; quatre cent-gardes pour toute escorte. 

L'Empereur, qui a couché à Dijon, arrive à Lyon à 
lo heures et demie. Il est en uniforme. Le maréchal de 
Castellane, gouverneur, et le sénateur Vaïsse-, chargé de 
l'administration du département, le reçoivent à la gare. 
Déjeuner rapide à Ihôtel de l'Europe. A ii heures et 
demie, l'Empereur et sa suite militaire sont à cheval. Un 
aide de camp du maréchal de Castellane et une petite es- 
corte précèdent le souverain. L'Empereur marche lente- 
ment au milieu des quartiers inondés, il arrive aux Brot- 
teaux, à la Guillotière. Il est là au milieu de 60.000 ou- 
vriers, de leurs femmes et de leurs enfants, victimes du 
terrible fléau. On l'entoure, on l'acclame, tandis que lui, 
pâle d'émotion, puise sans discontinuer dans deux sa- 
coches pleines d'or, attachées à Tarçon de la selle... Et 
quand les sacoches sont vides, car il distribue sans 
trêve, l'officier d'ordonnance rapporte d'autres sa- 



250 LA SOCIÉTÉ DU SECOND EMPIRE 

coches. Il ne fait pas que donner de l'arf^ent, ce sont 
aussi des paroles d'encouragement, des promesses pour 
l'avenir — promesses qui seront tenues. — Partout sur 
son passage des ovations sans fin, des cris de: « \"\\e 
l'Empereur ! Vive l'Impératrice ! Vive le Prince Impérial ! 
Vive le Père du Peuple ! » Les plus endurcis, les plus hos- 
tiles au gouvernement se sentent émus ; même ceux 
qui luttent le plus contre eux-mêmes sont gagnés, 
vaincus par cette attitude courageuse et simple à la 
l'ois. « Jamais, écrit le maréchal de Castellane, on ne 
vit pareille ovation. » Le soir, à son retour du camp 
de Sathonay, chaque fois que l'Empereur se met à la 
fenêtre, c'est un enthousiasme indescriptible, un ton- 
nerre d'applaudissements. 

L'Empereur quitte Lyon le 3 juin et continue son 
voyage. Dans Valence inondée, c'est sur le dos d'un 
portefaix qu'il arrive à la mairie... Entre Orange et 
Avignon, la voie du chemin de fer est coupée par les 
eaux... L'Empereur et ses aides de camp montent sur 
une mauvaise embarcation et parcourent ainsi une im- 
mensité liquide... Sur le parcours les rames se heurtent 
parfois au sommet d'arbres fruitiers, ou au toit d'une 
maison. 

Les autorités d'Avignon sont venues à sa rencontre 
en bateau. L'embarcation sur laquelle il fait son entrée 
est si petite que seuls le maire et le rameur trouvent 
place aui)rès de lui. 

« Le spectacle si pénibhî que nous avions rencontré 
sur notre route, a écrit le général Fleury \ était rendu 
plus navrant encore lorsque nous vîmes à Avignon des 
quartiers ensevelis sous l'eau jusqu'au premier étage ef, 
dans d'autres, une foule de maisons dont on n'aperce- 
vait plus ([ue la loiture. Les femmes, les enfants dans 
leurs bras pleuraient. Les hommes, inertes, impuis- 

1. ( '.('m'ral coiiitc Flvvuy, Soiireiiira. 



LE CONGRES. LA NAISSANCE DU PRLNCE L\IPERL\L ■JÎA 

sants à combattre la ruine et le fléau, semblaient des 
statues de la douleur. L'Empereur, attendri, se tenait 
debout dans sa barque, donnant des poignées de main 
aux malheureux inondés, bénissant le prince qui venait, 
au péril de ses jours, partager leurs dangers et leur 
affliction. » 

L'Empereur pousse jusqu'à Arles, dont il visite les 
quartiers inondés, et, sa distribution faite de secours et 
de consolations, il rentre à Lyon par Avignon et V^alence, 
Son bel exemple stimule le zèle et le dévouement des 
fonctionnaires comme des soldats. Ceux-ci l'acclament 
en même temps que la population, alors qu'il passe en 
revue les troupes réunies sous le commandement du 
maréchal de Castellane. « Vive l'ami, vive le bienfaiteur 
du peuple ! » sont les cris répétés qui alternent avec 
celui de vive l'Empereur. — Journées d'émotion intense 
qui laissèrent un souvenir ineffaçable. Grâce à la pré- 
sence immédiate de l'Empereur, grâce à sa générosité 
et à son exemple, les secours furent plus vite répartis, 
le fléau endigué... Rentré le 5 juin à Saint-Cloud, Napo- 
léon III y trouve l'adresse émuedela ville de Lyon. 

« Sire, c'est dans votre cœur que vous avez trouvé 
l'heureuse inspiration de venir visiter nos soutTrances. 
Naguère vous disiez aux Lyonnais de vous aimer. Au- 
jourd'hui vous êtes venules y contraindre. Vous avez con- 
quis les âmes les plus froides, on ne peut pas faire un 
pas, dans nos rues, sans entendre bénir votre nom, sans 
être ému des expressions vives et touchantes que trou- 
vent la reconnaissance des malheureux et l'admiration 
de tous. » 

A peine Napoléon III est-il rentré à Saint-Cloud 
qu'il apprend que la Loire, elle aussi, vient de faire 
des ravages, qu'à Orléans, à Amboise, à Blois, à Tours 
les désastres sont immenses. Le 6 au matin, l'Empereur 
part accompagné de M. Rouher, des généraux Niel et 
Fleury ; il apporte des secours personnels dans les villes 



252 LA SOCIETE nu SKCONn EMPIRE 

inondées; partout sa présence produit une impression 
profonde, son arrivée inattendue inspire une gratitude 
spontanée. L'Empereur n'iiésitait jamais à payer de sa 
personne dans les catastrophes publiques. Le général 
Fleury, qui l'accompagnait la plupart du temps comme 
premier écuyer chargé de toute l'organisation des 
voyages, fait ces réflexions à propos de ces excursions 
rapides en pays inondé : « C'est toujours avec émotion 
que je me reporte aux péripéties de ces pointes hardies 
et généreuses que l'Empereur savait si bien faire lors- 
qu'il s'agissait de payer de sa personne et de répandre 
des bienfaits. Ce n'est pas la recherche d'une vaine po- 
pularité qui le guidait. Quel prince était plus populaire 
à cette époque? Non, c'était l'amour du bien, c'était 
l'élan de son cœur qui le guidait. » 



Vision de splendeur, de solemiité religieuse, de puis- 
sance monarchique, telle fut la cérémonie du baptême 
du f^rince Impérial, le i5 juin. Le premier sacrement 
donné dans un cadre admirable au fdleul du Saint-Père, 
au fils de l'Empereur, on peut deviner l'émotion qui sai- 
sit l'âme de tous ceux admis à assister à cette solennité. 
Les comptes rendus officiels, les dithyrambes, les témoi- 
gnages officiels abondent et les fastes les plus connus ne 
sont sans doute pas ceux sur lesquels il faille le plus s'at- 
tarder. Tout au plus veut-on fixer quelques points, don- 
ner quelques détails sur une cérémonie dont la semblable 
depuis tantôt cincpiante-cinq ans ne fut pas donnée 
en pays de France et dont on ne saurait guère de long- 
temps entrevoir le renouvellement. Au moins s'y intéres- 
seront les quelques survivants d'entre les invités et ceux 
qui, par tradition et par louable opinion, aiment à con- 
naître les grands jours d'antan. 

Le baptême ne doit avoir lieu à Notre-Dame qu'à 



LE CO.NGKES. LA NAISSANCE UV PRINCE IMPERIAL 2ô3 

6 heures du soir. Plusieurs heures avant, Ies4-ooo invi- 
tés ont pénétré dans la cathédrale resplendissante de 
lumières bien qu'il fasse grand jour. Il y a pour les 
assistants une impression d'éblouissement et de sur- 
prise à la fois ; c'est fantastique ,en même temps que 
religieux. Devant les yeux chatoient, sous le pLifond 
aux abeilles d'or, les oriflammes des grandes villes qui 
descendent du haut des colonnes, les tentures de velours 
rouge sous les voûtes peintes en bleu et parsemées 
d'étoiles d'or. Les hommes sont tous en uniforme, les 
femmes en robes décolletées avec voile de dentelle sur 
les épaules. Au fond du chœur, dans le ruissellement de 
mille bougies qui font comme un nimbe d'or en fusion, 
sur une estrade, en mitre et en habits pontificaux se 
tiennent tous les archevêques et évêques de France. 

Tu es Petriis est entonné par la musique au moment 
où le cardinal Patrizzi, légat du Pape, parti des Tui- 
leries à 4 heures et demie, fait son entrée dans la basi- 
lique etestreçu avec les mêmes honneurs que recevrait le 
Pape, parrain de l'enfant impérial, et qu'il représente, 
L'Empereur, l'Impératrice, le Prince Impérial sont sor- 
tis à 5 heures des Tuileries... Sur tout le parcours 
doubles haies de la garde impériale et de la garde natio- 
nale; la cavalerie est massée sur la place de la Con- 
corde. 

Le cortège va suivre le jardin des Tuileries, la place 
de la Concorde, la rue de Rivoli, le pont et la rue 
d'Arcole, la place de Notre-Dame. En voici l'ordre : 

La musique du i*^' carabiniers, le général Korte et 
son état-major, deux escadrons du i*^'' carabiniers avec 
son colonel, deux escadrons du u'^ dragons avec le 
colonel et la musique ; deux escadrons des Guides, 
avec également le colonel et la musique en tête. 

Puis huit voitures à six chevaux suivies chacune de 
deux gansons dattekige. Dans les six premières se trou- 
vent : une dame du palais de l'Impératrice, la dame 



254 LA SOCIETE DU SEOONO EMPIRE 

d'honneur de l;i grande duchesse Stéphanie de Bade, 
un chambellan de l'Empereur, un chambellan de l'Impé- 
ratrice, la grande maîtresse de sa maison (la princesse 
d'Essling), sa dame d'honneur (la duchesse de Bassano), 
les grands officiers de la couronne ; quatre piqueurs de 
l'Empereur précèdent la septième voiture qui contient 
la princesse Mathilde et la princesse Marie de Bade, 
duchesse de Hamilton ; dans la huitième se trouvent la 
grande duchesse Stéphanie de Bade, le roi Jérôme, le 
prince Napoléon, le prince Oscar de Suède. Maintenant 
voici, précédés par six piqueurs de l'Empereur, deux 
splendides carrosses de gala attelés chacun de huit che- 
vaux menés en main par des garçons d'attelage. 

Dans le premier de ces carrosses — celui qui a servi 
au mariage de Napoléon I"' et de Marie-Louise — l'ami- 
ralc Bruat, gouvernante des enfants de France, tient 
dans ses bras le petit Prince Impérial couvert d'un man- 
teau doublé d' hermine ; à ses côtés Mmes Bizot et de 
Brancion, sous-gouvernantes, et la nourrice ; les maré- 
chaux Canrobert et Bosquet, un aide de cam[), l'adju- 
dant général du palais, un écuyer, un officier d'ordon- 
nance sont aux portières. Derrière, tous les écuyers de 
l'Empereur. 

Vient en dernier lieu le magnifique carrosse, embelli 
de peintures, ayant servi au sacre de Charles X, et qui 
vient d'être redoré et orné des armes impériales : il est 
traîné par huit carrossiers bai brun, lesplus beaux qu'on 
puisse voir en Eui'ope. A travers les glaces, toute la 
population vibrante d'enthousiasme peut voir l'Empe- 
reur en uniforme de général de division (il a la culotte 
courte Idanche et les bas de soie); l'Impératrice est en 
sonij)lu(Hise loiletle blanche, le Bégenl placé au milieu 
du diadème. 

Aux i)ortières : les maréchaux Magnan, Baraguey 
d'Hilliers, de Castellane ; le général Regnaud de Saint- 
.lean d'Angély,comuiaudanl la g;u'de im[)ériale ; le gêné- 



LE CONGRtS. LA NAISSANCE DU PRINCE IMPERIAL 255 

rai de Lawœsline, commandant la i^arde nalionale; le 
général Fleury, premier écuyer ; l'aide de camp de ser- 
vice ; derrière, les aidesde camp et officiers d'ordonnance, 
l'escadron des cent-gardes, deux escadrons de cuiras- 
siers de la garde, deux escadrons de l'artillerie à che- 
val de la garde, deux escadrons de cuirassiers de la 
ligne, deux escadrons du 2** régiment de carabiniers... 

Au bruit du canon, sous des tempêtes d'acclamations, 
le cortège est arrivé au parvis de Notre-Dame, lequel est 
jonché de feuillage et de fleurs, piqué de mâts et de 
bannières aux armes du souverain. A peine si les huit 
chevaux peuvent faire avancer le massif carrosse qui 
porte les souverains tant il a été jeté de sable sur la 
place ; un instant les valets de pied sont obligés de se 
mettre aux roues... 

L'archevêque de Paris a reçu l'Empereur et l'Impé- 
ratrice au portail principal et leur a présenté l'eau 
bénite. Les souverains baisent la croix, puis sont con- 
duits jusqu'à leur prie-Dieu sous un dais soutenu par 
des chanoines. Les dames du palais désignées pour 
porter les honneurs les prennent de la main d'un aide 
des cérémonies sur la table où ils ont été déposés. Les 
honneurs du parrain et de la marraine sont portés : le 
bassin par la comtesse de La Bédoyère, l'aiguière par 
la comtesse de Rayneval, la serviette par Mme de 
Saulcy ; la comtesse Gustave de Montebello portera le 
cierge, la baronne de Malaret, le chrémeau, la salière 
est donnée à la marquise de la Tour-Maubourg. 

Au centre de la croisée, on a dressé une estrade en- 
tourée d'une balustrade et ouverte du côté de la nef. 
Sur cette estrade on a placé l'autel élevé de trois mar- 
ches à l'entrée du sanctuaire ; en face de l'autel, on a 
placé le trône de l'Empereur et de l'Impératrice avec 
prie-Dieu, élevé de trois marches; les fonts baptismaux, 
élevés d'une marche se trouvent entre le trône et l'au- 
tel. Le vase du baptême en cuivre damasquiné passe 



256 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

pour être celui que Saint-Louis avait rapporté de Pales- 
tine. Le trùne du cardinal-légat, élevé de deux marches 
à l'entrée du sanctuaire, fait face à l'autel et au trône 
impérial. En arrière, un fauteuil pour l'archevêque de 
Paris, des sièges pour les archevêques, les évêques, les 
membres titulaires du chapitre métropolitain. A droite et 
à gauche du trône des souverains sont rangé? des sièges 
avec carreaux pour le Prince Impérial porté par l'ami- 
rale Bruat, pour la grande duchesse Stéphanie de Bade 
qui représente la reine de Suède, pour le prince Oscar 
de Suède (le futur Oscar II, roi de Suède, mort il y a 
trois ans), pour les princes et princesses de la famille 
de l'Empereur. A gauche, du côté de l'Évangile, des 
sièges sont placés pour les cardinaux. L'Empereur et 
l'Impératrice sont arrivés à leur trône et s'agenouillent 
à leur prie-Dieu tandis que le cardinal-légat entonne 
le Veni Creator exécuté par l'orchestre. Il est ensuite 
procédé au baptême, et la gouvernante, amirale Bruat, 
remet le Prince Impérial entre les mains de l'Empereur. 
Un aide des cérémonies s'est avancé au milieu du chœur 
et crie par trois fois: « Vive le Prince Impérial ». L'Em- 
pereur se tient debout, son fils dans les bras, et il le 
présente à l'assistance; dans un geste plein d'émotion 
tendre et joyeuse. L'orchestre joue le Vivat composé 
j)ar Lesueur pour le roi de Rome ; c'est un moment 
solennel ; toute l'assemblée vibre à l'unisson des sou- 
verains et les voûtes antiques retentissent d'une im- 
mense acclamation... C'est un véritable éblouissement 
pour les yeux et pour les oreilles, 

L'enfant impérial est reconduit aux Tuileries dans 
une voiture à huit chevaux précédée d'un escadron de 
Guides. Le cardinal-légat'entonne le Te Deiim, puis le 
Domine salviini far impcratorem et au nom du Saint- 
Père donne la bénédiction solennelle qui termine l'impo- 
sante cérémonie. 

L'archevêque de Paris, que précède le chapitre 




e: 



LE CONGRES. LA NAISSANCE DU GRINCE IMPERIAL 2àt 

métropolitain, reconduit l'Empereur et l'Impératrice 
jusqu'à la porte de la cathédrale. Le cortège impérial 
traverse le pontd'Arcole, se rend à THôtel de Mlle pour 
assister au banquet offert par le Conseil municipal. 

Quatre cents convives réunis dans la salle des fêtes : 
les archevêques et évêques, les hauts dignitaires de 
rÉlat, les chefs de corps, les officiers de la couronne, 
beaucoup de dames. D'une table plus élevée où ils sont 
entourés des princes et princesses, les souverains voient 
toutes les tables dressées pour les autres convives cepen- 
dant que successivement plusieurs orchestres se font 
entendre. Soirée radieuse oii l'Empereur et l'Impéra- 
trice, après la solennité du jour, reçoivent de nouveaux 
et ininterrompus témoignages d'enthousiasme. C'est 
au milieu d'ovations sans lin que se fait la rentrée 
aux Tuileries. Le retour devant s'etfectuer au trot, le 
général Fleury a fait remplacer les voitures à six et à 
huit chevaux par des berlines de demi-gala, c'est-à-dire 
vertes et à train doré. Dans ses Mémoires, le grand 
écuyer de Napoléon III a expliqué le pourquoi de cette 
modification très pratique, ayant soin d'exposer : « Rien 
d'ailleurs de plus richement élégant que ces belles ber- 
lines à glaces, éclairées intérieurement, et livrant 
l'Impératrice et les princesses resplendissantes de dia- 
mants à l'admiration de la foule. Ces berlines à quatre 
lanternes, menées par d'énormes cochers, montées der- 
rière par quatre valets de pied, traînées par des carros- 
siers gigantesques, ne le cédaient en rien aux grands 
carrosses dorés, menés au pas cadencé... » ' 

1. Général comte Fleury, Souvenirs, t. I. Duc de Conegliano, 
La Maison de l'Empereur. Baron de Saint-Amand, La Cour du 
Second Empire. Papiers des grands officiers de la Couronne. 
Relations officielles, etc. 



17 



CHAPITRE VIII 
RÉSIDENCES IMPÉRIALES 



Séjours à Fontainebleau sous la Présidence et au début de 
l'Empire. — Premières séries d'invités. — Le comte de 
Hiibner. — Le peintre Isabey. — Le grand duc Constantin. — 
Le roi Maximilien de Bavière. — Compiègne au début de 
l'Empire. — Portraits et anecdotes. — Chasse à courre. — 
Biarritz. — Mme Octave Feuillet à Compiègne. 



« Voilà la vraie demeure de.s rois, la maison des 
siècles », disait Napoléon à Sainte-Hélène en parlant du 
château de Fontainebleau. Pour cette demeure royale 
où cependant avait sombré son oncle, Napoléon III 
ressentait une mystérieuse attraction. Dès son acces- 
sion au pouvoir, le Prince-Président viendra avec quel- 
ques amis au printemps ou à l'automne se reposer à 
Fontainebleau et y réimplanter les vieilles traditions 
monarchiques de la vénerie. 

D'historique proprement dit de cette admirable de- 
meure des Valois restée intacte et que n'a pas ternie le 
souffle des révolutions, il ne saurait être question ici. 
Tout au plus, d'après les impressions des contempo- 
rains, veut-on donner un aperçu de ce que là fut la vie 
de Cour, avant et sous l'Empire. 

Le jeudi 1 1 novembre i852, le Prince-Président quit- 



260 LA, SOCIETE DU SECOND EMPIUE 

lait Sainl-GIoud pour Fontainebleau où il devait résider 
quelques jours avec un certain nombre d'invités. L'Em- 
pereur arrivait accompagné de M. Fould, ministre 
d'Etat, du général comte Roguet, premier aide camp, 
du duc de la Force, sénateur, du général Vaudrey, 
gouverneur des palais impériaux, du lieutenant-colonel 
Fleury, premier écuyer, du baron de Pierres, écuyer. 

Adulations dithyrambiques à l'arrivée du Prince, dis- 
cours enthousiaste du maire d'Avon à la descente'du 
train. Dans la cour de la gare était rangé le 6'' régi- 
ment de hussards commandé par le colonel Edgar 
Ney. A l'entrée de la ville on avait élevé un grand arc 
de triomphe devant lequel s'arrêta le cortège. La ville 
de Fontainebleau avait alors pour maire le général 
comte Héraclius de Polignac, qui, malgré sa proche pa- 
renté avec le dernier ministre de Charles X, n'hésita 
pas à prononcer un discours très flatteur. Il terminait 
ainsi : « Aujourd'hui, Monseigneur, la ville de Fontai- 
nebleau ne forrne plus qu'un seul vœu, c'est qu'après 
avoir été la dernière à saluer l'Empire, elle soit des 
premières à saluer Napoléon III empereur ! » — L'al- 
locution de l'archiprêtre Charpentier fut plus lyrique 
encore : « ... Votre avènement à la couronne impériale 
sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie, et 
le jour où sa voix reconnaissante aura placé le dia- 
dème sur votre auguste front, l'Église entonnera un 
hymne de bonheur et d'espérance ^ ! « 

Foule immense, théorie de jeunes fdles vêtues de 
blanc et offrant au Prince des corbeilles de fruits et de 
fleurs, bouquets pleuvant par les fenêtres, enthousiasme 
indescriptible, rien ne manqua pendant le trajet. A 
4 heures seulement, le cortège arriva devant la grille 
du. ch;\leau. Après avoir traversé la célèbre cour des 

1. Moniteur officiel; Journal de Fontainebleau ; Journal du maré- 
chal de Castellane. I.Miii.nr dk Sant-Amand. Louis Napoléon et 
Mlle de Monlijo. 



RÉSIDENCES IMPÉRIALES 261 

Adieux, le Prince gravit l'escalier du fer à cheval et se 
retira dans ses appartements — ceux qu'avait habités 
Napoléon P'. 

Le lendemain, arrivée des invités. Parmi eux, la prin- 
cesse Mathilde, le prince Napoléon, le général de Saint- 
Arnaud, ministre de la Guerre et Mme de Saint- 
Arnaud, M. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires 
étrangères et Mme Drouyn de Lhuys, l'ambassadeur 
d'Angleterre et lady Cowley, M. de Maupas, ministre 
de la police, le général et Mme Magnan et l'une de leurs 
filles, la marquise de Conlades, tille du maréchal de 
Castellane, enfin la comtesse de Montijo et sa fille — 
dont personne alors ne prévoyait le destin pourtant si 
proche. 

« Le soir, écrit, le i4 novembre, Mme de Conlades à 
son père, il y a eu grand dîner et réception des dames 
du pays, et ensuite nous avons été prendre le thé chez 
la princesse Mathilde. Hier matin, après déjeuner, nous 
sommes partis en poste pour la chasse. Au rendez-vous, 
nous sommes montés à cheval et nous avons fait une très 
belle course dans la forêt. A 4 heures, le cerf était hallali 
à l'eau. C'était un très beau coup d'oeil; la forêt était 
pleine de monde, ils criaient tous à qui mieux mieux : 
« Vive l'Empereur ! » Il a été admirablement reçu ici. 
La ville entière est pavoisée; l'arc de triomphe est char- 
mant ; il a été dessiné par des artistes qui habitent Fon- 
tainebleau. Hier soir sont arrivés M. et Mme Bineau et 
Mme Abbatucci. M. de Saint-Arnaud est assez souffrant 
de l'estomac... Le château est admirablement beau. 
Nous avons dîné hier dans la galerie du Primatice qui 
est restaurée à neuf. Elle était éclairée «^/o/vîo. Impos- 
sible de voir un plus beau coup d'œil. Le Prince se 
porte à merveille ; il est très gai et si bon et si facile à 
vivre qu'il ne tiendrait qu'à chacun de nous de se croire 
chez soi. Tout cela sans que jamais personne soit tenté 
de prendre la moindre familiarité avec lui. » 



2<il> LA SOCIliTE nr SF.COND EMPIRE 

Le dimanche i-',, on enlondil la messe dans la chapelle 
de la Sainle-Trinilé bàlie ])ai' François l""", sur l'empla- 
cement de l'oratoire de saint Louis. Entre les colonnes 
de Tautel, apparaissent, dans des niches, les statues en 
marbre de Charlemagne et de saint Louis, et au-dessus 
quatre anges en bronze qu'on attribue à Germain Pilon. 
Au-dessus de l'autel, deux anges qui supportent les 
écussons de France et de Navarre. En face, la tribune 
aux armes des Bourbons et des Médicis. C'est dans 
cette chapelle où eut lieu le mariage de Louis W, et de 
Marie Leczinska, que le lo novembre 1810 avait été 
baptisé le Prince-Président. 

La comtesse Eugénie de Monlijo avait suivi la chasse 
avec ardeur. Comme le i4 novembre était la veille de 
sa fêle, le Prince lui oflVit le soir un bouquet. 11 lui lit 
cadeau en même temps du cheval qu'elle avait monté 
la veille. Pendant quatre jours, Louis-Napoléon témoi- 
gne à la jeune Espagnole les égards les plus empressés, 
mais sans aucune atrectation et nul ne put soupçonner 
qu'il eût l'intention de demander prochainement sa main. 

Avant de quitter Fontainebleau, le Prince fit de très 
grandes largesses aux pauvres. Il visita la maison des 
sœurs, l'école des frères, l'hospice, l'orphelinat et donna 
200.000 francs sur sa cassette particulière pour la recons- 
titution de l'église paroissiale. 

L'ambassadeur d'Autriche-IIongrie, le baron, depuis 
comte de lliibner, donne sur le séjoiu' d'automne de la 
Coui' à l'cMitainebleau. en novembre i8."")o, quel(|ues ilé- 
tails intéressants. 

« Lundi \\ novembre. — Départ pour Fontainebleau 
par le train de 3 heures en compagnie de Drouyn de 
Lhuys. Il faisait presque nuit lorsque nous arrivAmes 
dans le plus riche et le plus fantastique de tous les châ- 
teaux des rois de France. A 7 heures et demie, les 
invités se réunissent dans les salons de l'Impératrice. 
Dans une de ces jùères, Louis Xlll a vu le jour. 



nESIDKNCES niPERIALHIS 203 

« Nous sommes fort nombreux : la grande duchesse 
Stéphanie de Bade ' avec Mlle de Mentzingen, jadis une 
beauté hors ligne; la princesse Maihilde, baron- et 
baronne de Seebach, le comte de Mollke, lord et lady 
Ely, le prince et la princesse Joseph de Caraman-Chi- 
may •', M. Drouyn de Lhuys, M. et Mme Troplong, 
« Leurs Altesses » le baron et la baronne de Chassiron^ 
membres de la famille civile de l'Empereur, le peintre 
Gudin et sa femme, M. Thouvenel, M. de Lesparre •^, 
malheureusement sans sa charmante et jolie femme. 
Les charges de cour sont représentées par le duc et la 
duchesse de Bassano, le maréchal Vaillant (comme 
grand maréchal), et son substitut, le général Rollin, 
chargé de faire fonctionnel' la machine ; enfin par l'intro- 
ducteur des ambassadeurs comte Baciocchi; la jeunesse 
dorée de la présidence par Edgar Ney, Fleury, Toulon- 
geon. 

'< En fait de grands seigneurs « du pays » il n'y a que 
le duc de BaulTremont. N'oublions pas un évêque et 
Isabey, célèbre peintre de la cour de Napoléon P', fils 
du peintre de ce nom attaché à la cour de Louis XVI ^\ 
Il compte maintenant quatre-vingt-dix ans et l'Empe- 
reur m'assure qu'il a fait le portrait de la reine Marie- 



1. Née de Beauharnais, nièce à la mode de Bi-elagne de José- 
phine, fille adoplive de Napoléon, veuve du grand-duc de Bade. 

2. Ministie de Saxe; la baronne de Seebach était née Nessel- 
rode ; leur fille épousa le comte de Moltke-IIvitfeld, ministre 
de Danemark. 

3. Née de Montesquieu. Le prince, devenu prince de Chimay, 
fut longtemps après ministre des Affaires étrangères en Bei- 
gi([uc ; père de la comtesse (îrelïulhe. 

4. La baronne de Chassiron était née princesse Murât et 
était la sœur des princes .Joachim, Lucien et Louis Murât et 
de la futui'C duchesse de Mouchy. Elle n'eut jamais de rang à la 
Cour où elle n'était que médiocrement vue ; nullemeut traitée 
en Altesse, quoi qu'en dise Ilidjner. 

.">. Duc de Lesparrc, frère aine du duc de (iiamotil, devint 
général de division. Sa femme était néeSégur. 
(■). Krrcur. G'esl bien le même Isabev. 



2(U LA SOCIETE DU SECOND EMPIHE 

Antoinette. Le dîner de quatre-vingts couverts fut 
servi dans la magnifique galerie de Henri II. 

« C'est le triomphe du style de la Renaissance fran- 
çaise... Les fresques qui couvrent les murs sont l'œuvre 
du Primatice, pâle mais noble reflet des créations de 
Michel-Ange et de Jules Romain. Louis-Philippe a fait 
restaurer cette galerie '. 

«... Une musique militaire trop bruyante et répercutée 
par le plafond admirablement sculpté, favorise les con- 
versations entre voisins. J'étais celui de la princesse 
Mathilde que le prince Murât séparait de l'Impératrice, 
assise à la gauche de l'Empereur qui avait la grande 
duchesse Stéphanie à sa droite. Après le dîner, Napo- 
léon se retira avec moi dans la salle de Louis XIII, où 
nous eûmes une longue et intéressante conversation 
sur les affaires d'Orient. J'eus ensuite l'honneur d'ouvrir 
le bal avec l'Impératrice. C'était la veille de sa fête. 
L'Empereur mena les hommes dans sa chambre à cou- 
cher et leur distribua des bouquets. Guidés par lui, 
nous nous rendîmes ensuite processionnellement dans 
la salle où se tenait l'Impératrice et lui remîmes nos 
Heurs en défdant devant elle. L'Empereur ne put s'em- 
pêcher de l'embrasser tendrement in conspeclu popiili. » 

Chacun se retira à ii heures. L'ambassadeur occupe 
dans rancienne galerie des Cerfs une chambre où se lit 
une inscription rappelant la fin tragique de Monaldeschi 
assassiné à cet endroit par ordie de la reine Christine 
de Suède en 1657 -. 

<( Mardi i5. — Tout le monde est persuadé à Fontai- 
nebleau que l'Ame en peine de l'infortuné favori de la 
reine Christine hante ces lieux. L'Impératrice a gra- 

1. Cette rcst;im;ition des fresques fut poursuivie avec succt'S 
pai' M. Alaux, à parlii' de \HM. 

2. Sur ce traiçique évéïieineiiL (|ui ensanglanta le palais, il 
esl d<; curieux récils cotd<'iiiporains, surtout celui du P. Le- 
bel cliari^é de «oiifesser, uudgié lui, l'imprudent amant dont 
on voulait se débarrasser. 



RESIDENCES IMPERIALES 265 

cieusement offert à l'ambassadeur de changer d'appar- 
tement i< ce que, en esprit fort qu'il est, il décline ». 

« L'Empereur, l'Impératrice, la princesse Mathilde et 
un grand nombre d'invités parurent au déjeuner dans 
le costume de chasse adopté par l'Empereur Napoléon 
sur un modèle fort en vogue à la cour de Louis XV. Le 
rendez-vous de chasse était à la Croix-de-Toulouse, à 
une lieue et demie du château. L'Empereur montait 
un cheval anglais pur sang, l'Impératrice un cheval 
blanc d'Andalousie... 

« Les autorités du département et tous les ministres 
venus pour le Conseil de demain ayant été invités 
au château, nous sommes cent personnes à dîner... 
Après le festin, la curée, et après la curée, petit bal au 
son d'un orgue de barbarie manié alternativement par 
Rollin et Bacciochi, et cela pendant deux heures con- 
sécutives. Quelle rude épreuve pour les oreilles ! L'Em- 
pereur qui s'aperçut de mon étonnement, me crie : « Je 
« ne veux pas admettre de musiciens dans les apparte- 
« ments. Ils racontent ce qu'ils ont vu ou pas vu. Je pré- 
« fère la gymnastique de Bacciochi. » 

« L'Impératrice laissetombersonéventail.Jeme baisse 
pour le ramasser. « Non, dit l'Empereur, ne faites pas 
« de la peine à ce jeune homme qui veut faire cet acte 
« de galanterie. » C'est un petit être, mince, fluet, au 
regard éteint, au visage pâle et comme momifié, mais 
agile malgré ses quatre-vingt-dix ans. Il porte les culot- 
tes courtes, et, sauf les broderies, l'habit français de la 
cour de Louis XVI. C'est un oublié de la mort : c'est le 
peintre Isabey, qui a fait le portrait de la reine Marie- 
Antoinette. De lui à Monaldeschi, il n'y a qu'un pas. Je 
commence à croire aux revenants de Fontainebleau. » 

L'Impératrice s'est retirée dans un salon attenant à 
la salle de I.ouisXIII prèsde la grande cheminée qui en fait 
l'ornement. Au plafond, de belles boiseries. « Cette 
pièce, ni spacieuse, ni élevée, respire l'ère des Médicis 



26fi LA SOCIETE DU SECOMD EMPIUE 

elTàge d'or de la Renaissance. Malheureusement Louis- 
Philippe, zélé et savant, mais pas toujours heureux res- 
taurateur, lui a imprimé le cachet du faux etde l'imila- 
tiou en couvrant les murs de Gobelins modernes avec 
des sujets empruntés à Thistoire du seizième siècle. Je 
me suis rapproché de l'Impératrice qui avait réuni 
auprès d'elle lady Kly, Mlle de Seebach et la prin- 
cesse de Caraman-Chimay et nous avons eu jusqu'à 
la fin (le la soirée une conversation des plus ani- 
mées. » 

I^e lendemain dnns la journée il y a séance de laltles 
tournanles. C'est déjà la mode à cette époque d'évoquer 
les esprits. Croyants et incroyants s'amusent à ce «jeu » 
qui avec des intervalles a subsisté jusqu'à nos jours. 

« Après le déjeuner, l'Impératrice, lady Ély. la 
duchesse de Bassano et Mlle de La Tour-Maubourg 
s'évertuaient à faire agir leur tluide magnétique ou 
magique sur une petite table ronde qui ne tardail pas à 
se mouvoir et à frapper de petits couj»s. 

(( (Vêtait sa manière déparier. Elle disait: >< Jelrouxc^ 
«la compagnie choisie mais bruyante ». Si c'est rcsj)ril 
malin qui inspire les tables, contrairement à sa uni me 
il a dit vrai. Puis il se mit à radoter et devint tout ;i fail 
pauvre diable, à la grande déconfiture des ci'oyants. 
Enfin je le ti'ouvai peu intéressant, et je préférai me 
mêler à un petit groupe d'hommes dont l'Empereur 
formait le centre... Il causait beaucoup et bien cl fasci- 
nait son petit auditoire composé de Drouyn, Thouvenel 
et moi p.ir l'oiiginalilé de ses observations et l'élrangeté 
des avenlines qu'il nous racontait. Quel singulier 
homme ! (Ju(d nu-lange de contiasies !... » 

Ces séjours de la Cour à l-'ontainebleau avaienl lien 
fTordinaire en juin et juillet et dui-aient un mois ou six 
semaines. Sui'Iout dans les pi'einières aiméc< cl au 
iiiilicii de rMin|»ir(', Icsséries yélaicnl assez nombreuses, 
e((iii|ios(''e< (réléiiieiils plus mondains que ixililicpies et 



RÉSIDENCES IMt^ERIAIES 2Ô7 

l'élégance y était fort grande avec ces charmantes 
jeunes femmes qui faisaient la parure de la Cour : outre 
les dames du palais, on y voyait la princesse de Chimay, 
la marquise de Contades, la princesse Poniatowska, la 
comtesse Walewska, la marquise de Cadore, la com- 
tesse de Clermont-Tonnerre, les baronne Alphonse et 
Gustave de Rothschild, la baronne de Vatry, plus tard 
la comtesse Edmond de Pourlalès, la marquise de Gal- 
liflet, la princesse de Metternich avec son entrain, sa 
gaîté et ses toilettes sensationnelles, la jeune princesse 
Anna Murât. 

A Fontainebleau comme à Gompiègne, jusqu'au dé- 
jeuner liberté absolue. On se réunissait avant le déjeu- 
ner et avant le dhier dans le salon Louis XIII donnant 
sur la cour ovale, puis on passait dans la galerie Henri II 
qui servait de salle à manger, après que la salle des 
gardes eut été délaissée. 

La salle Henri II très éclairée et très vaste était fort 
agréable surtout pendant les grandes chalevu's. On pas- 
sait la soirée dans le salon Louis XIII et dans les salles 
Saint-Louis. 

Ces salons, tous très beaux et remplis d'objets d'art 
précieux, qui avaient servi de théâtre aux plus grands 
événements historiques, étaient assez sombres el peu 
agréables à habiter. Pour se rendre dans les jardins 
réservés il fallait descendre après le déjeuner et le dîner 
l'escalier extérieur qui de la salle des gardes menait 
dans la cour de la Fontaine et traverser toute celte 
cour. Le cabinet de l'Empereur donnait sur le jardin de 
l'Orangerie, c'était donc pour lui un véritable voyage 
que de se rendre au jardin anglais. '< L'Impératrice eut 
la très heureuse idée de créer au rez-de-chaussée de 
'aile Louis XV sous les appartements du Pape une 
suite de pièces qui rendirent pour les souverains les 
séjours de Fontainebleau pendant la belle saison, aussi 
agréables que possible. » 



268 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE 

D'abord un premier salon qu'on trouvait dans la gale- 
rie conduisant au théâtre. On y voyait le grand tableau 
de Winterhalter représentant l'Impératrice et ses dames 
qui est maintenant à Farnborough. Quittant ce salon, 
on entrait à gauche dans une pièce Louis XVI tendue 
en gourgouran vert ; les meubles de fond étaient an- 
ciens. On y avait mêlé suivant le goût du jour nombre 
de petits meubles modernes, de paravents, de tables et 
de sièges confortables ; dans un angle de cette pièce 
l'Impératrice s'était organisé un petit salon personnel 
avec de (juoi lire, écrire, travailler à Faiguille ; elle s'y 
plaisait infiniment et aimait à y rester le plus possible. 
Par deux portes vitrées on sortait de ce salon par un per- 
ron de peu de marches, et on se trouvait dans le jardin 
anglais. Vers 1860, à la suite de ce salon et à l'angle du 
pavillon Louis XV, on organisa la salle du Musée Chi- 
nois, où, dans des vitrines, se trouvaient les objets 
offerts à l'Empereur par le corps expéditionnaire de 
Chine. Dans ce salon se trouvait le traditionnel piano 
mécanique qui permettait parfois de danser. 

Le cabinet do travail de l'Empereur avait été amé- 
nagé à droite du dit salon faisant vestibule. Napoléon III 
s'y plaisait beaucoup; il n'avait qu'à ouvrir une porte- 
fenêtre pour se trouver dans le jardin. Souvent on l'y 
voyait, seul, coilfé d'un chapeau de paille, fumant sa 
cigarette, s'asseyanl à l'ombre ou, s'embarquant sur 
une petite périssoire, faisant le tour de la pièce d'eau en 
rarnant. Un jour, raconte le duc de Conegliano, lEm- 
pereur avait emmené avec lui M. Hillault, ministre 
d'Etat, et celui-ci, sur le périlleux petit bateau, n'était 
rien moins <jue rassuré. Une auti-efois, étant seul, l'Em- 
pereur chavire; très bon nageur, il fut bientôt sur la 
rive, riant de bon ccjmu- de sa petite nKvsavenlure. 

Une des grandes disiractions de h'ontaincbleau était 
de se promener sur l'étang des carpes ; de nombreuses 
embarcations étaient mises à la disposition des invités 



RESIDENCES IMPERIALES 2(j'.) 

et aussi une gondole avec son gondolier vénitien qu'avait 
fait venir le chevalier Nigra et un caïque du Bosphore 
avec son batelier en costume turc. Après le déjeuner et 
après le dîner, par les belles soirées on se livrait volon- 
tiers au plaisir du bateau, et on allait aborder au bout 
de la pièce d'eau dans une île où se trouvait un kiosque. 
Un joli salon rustique formait le centre de la petite 
maison flottante et les jours de fête ou réception prin- 
cière un orchestre s'y faisait entendre. Avec l'écho se 
répercutant sur l'eau et les rives, c'était une véritable 
impression d'enchantement. 

Une salle de spectacle pouvant contenir 3oo personnes 
fut aménagée par l'architecte Lefuel à l'extrémité de 
l'aile Louis XV. Elle était tendue de satin bouton d'or, 
et, aux lumières, produisait le plus grand efTet, mais 
comme les séjours à Fontainebleau avaient lieu pendant 
la saison chaude, les représentations n'y furent pas fré- 
quentes. 



Au printemps de i8581e palais de Fontainebleau rece- 
vait la visite des princes étrangers. D'abord le "grand- 
duc Constantin, à la venue en France du([uel on atta- 
chait non sans raison une grande importance. 

C'était en efTet la consécration des bonnes paroles 
échappées à Stuttgard que la venue de ce frère d'Alexan- 
dre II, grand amiral, ardent patriote, qui pendant l'expé- 
dition de Crimée avait été partisan de la guerre à outrance. 
D'abord, réception toute militaire à Toulon, arrivée à 
Paris où le prince Napoléon attend le grand-duc à la 
gare de Lyon entouré de tout un cortège militaire et 
civil. Le prince est logé au pavillon de Marsan ; en 
son honneur il y a dîner aux Tuileries, bal au ministère 
de la Marine où le prince fait le tour des salons, donnant 
le bras à la princesse Mathilde, revue du Champ de Mars 



270 LA SOCIEFE DU SECOND EMPIRE 

de la garde el de la garnison de Paris, l'Impératrici^ 
assistant au défilé sur le balcon de TÉcole militaire ; 
courses de chevaux sur le nouvel hippodrome du bois 
de Boulogne. Le soir de la revue il y a fête restreinte 
à l'Hôtel de Ville, les grandes fêtes étant réservées aux 
têtes couronnées, mais cette fête restreinte, car on n'a 
ouvert que la moitié du palais, éveille des souvenirs 
multiples. Le programme se compose d'un spectacle 
très attrayant. Un vaste théâtre a été dressé au fond de 
la galerie des fêtes : un paysage féerique éclairé par 
une lumière douce où un bouquet de palmiers apparaît 
sous un ciel bleu turquoise avec les Pyramides dans le 
lointain. L'orchestre est caché dans des massifs de 
verdure. L'iiymne russe salue l'entrée du grand-duc 
puis introduction de Moïse, solis chantés par Obin, 
Jourdan, Mlle Dressy, un hymne d'Adolphe Adam, 
mort l'année précédente, une scène de /?o/??eo, des frag- 
ments d'Armide avec Roger, Bonnehée, Mlle Lauters, 
le final d'Ernani avec Faure, le chœur des femmes de 
Psyché; enfin un divertissement où voltige la Rosati. 
Après le concert, souper ; le grand-duc ne se retire, 
enchanté de la réception, qu'à deux heures du matin. 
Ceci ne l'empêche i)as le lendemain départir de bonne 
heure pour Trianon où il déjeune ; il passe à Saint-Cyr 
la revue des élèves et le soir assiste à une réception de 
la princesse Mathilde. 

Le lendemain, visite au tombeau de l'Empereur aux 
Invalides, dîner chez le roi Jérôme, bal aux Tuileries ; 
entre temps le Prince a visité le Louvre, le musée des 
souverains avec les souvenirs royaux. Les reliques napo- 
léoniennes l'intéressent tout particulièremenL 

Pour terminer ce séjour qui aura dui'é près île deux 
semaines, trois jours passés à Fontainebleau avec les 
souverains et la Cour. Chasse à courre et curée aux 
llambeaux, illuminations dans la ville, grand dîner 
dans la galerie des fêles, puis, le même soir, inaugura- 



RESIDENCES IMPEHIALES !>< 1 

lion (le la jolie salle de spectacle construite par l'archi- 
lecle Lefuel ; « les comédiens ordinaires de l'Empereur » 
jouent le Mai^i à la campagne et Une Tempéle dans un 
verre d'eau. 

La ville de Fontainebleau est en liesse, ï Abeille de 
Fonlainebleau s'exerce au dithyrambe. « De mémoire 
d'habitant de Fontainebleau, l'on n'avait jamais vu 
pareille affluence de gens empressés à se porter à un 
rendez-vous de chasse, heureux de témoigner par leur 
présence de leur sincère afîection à Leurs Majestés. 
Disons aussi que les grâces et raiï'abilité de l'Impéra- 
trice qui daignait adresser avec une bonté toute char- 
mante la parole à tous ceux qui avaient le bonheur de 
se trouver sur son passage, portaient jusqu'aux larmes 
l'émotion que ressentaient les cœurs à la vue de. cette 
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