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COLLECTION MICHEL LÉVY 



LA VENGEANCE 

D'UN MULATRE 



lx 



MICHEL LftVY FRÈRES, ÉDITEURS 



OUVRAGES 

DE 

ALFRED DE BUÉHAT 

Format grand in-18 



LES AMOUREUX DE VINGT ANS. . . , 
l'amour AU NOUVEAU MONDE. . . . 
LES AMOURS DU REAU GUSTAVE. . . 
LES AMOURS D'UNE NOBLE DAME. . 
LE RAL DE L'OPÉRA , 

bras-d'acier 

LA CABANE DU SABOTIER 

LES CHASSEURS D'HOMMES 

LES CHASSEURS DE TIGRES 

LE CHATEAU DE VILLEBON 

LES CHAUFFEURS INDIENS 

LES CHEMINS DE LA VIE 

LE COUSIN AUX MILLIONS 

DEUX AMIS 

UN DRAME A CALCUTTA 

UN DRAME A TROU VILLE , 

LES MAITRESSES DU DIABLE 

LES ORPHELINS DE TRÉGUÉREC. . . 
LE ROMAN DE DEUX JEUNES FEMMKS 
SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE. 
LE TESTAMENT DE LA COMTESSE . . , 
LA VENGEANCE D'UN MULATRE . . . 



vol. 



Clichy.— Imp. M. Loignou,Paul Dupont et O, rue du Bac-d'Asjiières, 12, 



LA VENGEANCE 

D'UN MULATRE 



PAR 



ALFRED DE BRÉÏÏÀT f***^ '. 4^ 




PARIS 

M1GÏÏEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 

RUE VITIBNKE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1870 

proits de reproduction et de traduction régerTfr 



uclioi 



LA VENGEANCE 

D'UN MULATRE 



A l'une des extrémités de la rue Notre-Darae-des- 
Champs s'élevait, en 1851, une maison connue sous le 
nom de la maison du Docteur, en souvenir d'un vieux 
médecin qui l'avait habitée durant plusieurs années. 
Cette maison se composait de trois étages. Elle était 
située entre une cour aboutissant à la rue Notre-Dame- 
des-Charops, et un jardin dont la porte donnait sur des 
terrains appartenant au même propriétaire, et destinés à 
être vendus pour des emplacements de maisons. Plus 
exigeant encore que son prédécesseur, i\ en demandait 
des prix si exorbitants qu'il ne se présenta bientôt plus 
personne pour les voir. 

Il était sans doute dans la destinée de la maison du 
Docteur de servir d'habitation à des originaux, car le 

1 



2 LÀ VENGEANCE D'UN MULATRE. 

successeur du médecin avait des allures tout aussi excen- 
triques que celui-ci. 

M. Morany était un homme de quarante à quarante- 
cinq ans. Dans le quartier, on l'appelait le Mulâtre, à 
cause de la couleur cuivrée de sa peau ; mais un voya- 
geur n'aurait pas eu de peine à le reconnaître pour un 
Halfcastpu Eurasian des Indes orientales, c'est-à-dire 
pour le fils d'une Indienne et d'un Européen. 

Quoique réguliers, ses traits étaient loin d'inspirer la 
sympathie. 

Ses cheveux, légèrement bouclés, avaient le noir 
d'ébène de ses épais sourcils. Sa bouche, un peu grande, 
respirait la sensualité. L'œil fort beau, cependant, était 
vicieux, comme disent les maquignons, pour exprimer 
la méchanceté sournoise de certains chevaux. Son sou- 
rire, qui découvrait des dents superbes, manquait de 
franchise; il avait même parfois quelque chose de si- 
nistre. 

Aux commissures des lèvres, rayonnaient des rides 
profondes qui pouvaient provenir également de la dé- 
bauche ou d'une mauvaise santé. En revanche, Morany 
avait dans ses mouvements la vigueur, la souplesse et 
l'agilité du jeune homme le mieux constitué. 
» On ne le voyait presque jamais. Depuis un an qu'il 
s'était installé dans la maison, à peine î'avait-on aperçu 
deux fois. Il couchait dans le grand corps de logis, 
seul, avec deux serviteurs indous qu'il avait amenés en 
France. Les autres domestiques logeaient dans un autre 
bâtiment situé sur la cour et formant comme une aile de 
la maison principale. Ils restaient quelquefois des se* 
maines entières sans apercevoir M. Morany près de qui 
les deux Indous avaient seuls le privilège de pé- 
nétrer. 

Les fournisseurs déposaient leurs provisions chez le 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 3 

concierge, dont la loge correspondait avec la cuisine 
par une sonnette. 

Quant à M. Morany, il ne recevait jamais personne. 
Lorsqu'on le demandait pour affaires, le concierge avait 
ordre de renvoyer les gens chez son notaire. 

On était au mois de septembre. Onze heures venaient 
de sonner. Bien qu'on ne vît du dehors aucune lumière 
dans la chambre de H. Morany, ce dernier if était pas 
couché, comme le croyaient les domestiques. Debout 
devant une grande armoire à glace, il passait une minu- 
tieuse inspection du déguisement qu'il avait revêtu. 

Une perruque brune, mélangée de quelques cheveux 
gris, recouvrait sa tête et rejoignait de longs favoris de 
la même couleur. Le ton cuivré de la peau disparaissait 
sous une couche de blanc, et de rouge sur laquelle il 
avait dessiné des rides avec toute l'habileté d'un vieux 
comédien. Il portait m grand col et une longue redin- 
gote qui avait presque la forme d'une simarre de vieil- 
lard. À le voir ainsi, on lui eût donné soixante ans au 
moins. Ses mains étaient soigneusement gantées. Rien 
en lui ne pouvait faire supposer la couleur de sa peau. 

A l'extrémité de la chambre se tenait Bhyrrub Komul, 
un de ses domestiques indous, qui semblait attendre ses 
ordres. 

Sur un signe de Morany, le khitmutgar (domestique 
qui sert à table) s'inclina et sortit. Cinq minutes après, 
il reparut. 

— hesahib (seigneur) ne rencontrera personne, dit- 
il, il peut sortir. 

M. Morany prit sa canne et descendit, précédé de son 
domestique, mais sans lumière. Ils traversèrent le jar- 
din. Arrivé à l'extrémité opposée à la maison, M. Morany 
tira une clef de sa poche et ouvrit la porte qui donnait 
sur les terrains inoccupés dont nous avons parlé plus 



i 



4 LÀ VENGEANCE D UN MULATRE. 

haut. Il suivit une allée d'arbres qui aboutissait au mi- 
lieu des champs et au bout de laquelle se trouvait une 
porte vermoulue qui semblait condamnée. 

Il l'ouvrit au moyen d'une seconde clef qu'il portait 
sur lui, et se trouva sur le boulevard Montparnasse. Là 
il congédia Bhyrrub Komul, qui rentra à la maison. 

Quant à H. Morany, il prit la rue de l'Est, puis celle 
d'Enfer. Au coin de cette rue et de celle de Monsieur- 
le-Prince Se trouvait un coupé dont le cocher dormait 
sur son siège , M. Morany le réveilla et monta dans la 
voiture. 

— Rue de Laval, dit-il en fermant la portière. 
Vingt minutes plus tard, le coupé s'arrêtait au coin 

de la rue de Laval et de la rue des Martyrs. 

Morany descendit. Laissait là sa voilure, il suivit à 
pied la rue de Laval jusqu'à une petite porte pratiquée 
dans le mur, il l'ouvrit, et se trouva dans une allée qui 
le conduisit' à une maison composée d'un rez-de-chaus- 
sée et d'un seul étage, qu'un massif d'arbres entourait et 
semblait protéger contre la curiosité des voisins. 

Comme il ouvrait la porte de cette maison, la voix 
cassée d'un vieillard s'éleva de la loge du concierge, qui 
se trouvait située du côté opposé de la maison, et par 
conséquent sur la rue. 

— Est-ce vous, monsieur Gardélan? demandait cetle 
voix. 

— Oui, répondit M. Morany; ne vous dérangez pas, 
père Toulouzé... Est-il venu quelqu'un me demander? 

— Non, monsieur, répondit le bonhomme en assujé- 
tissant sur son nez d'épaisses lunettes vertes destinées à 
protéger contre la lumière le peu de vue qui restait 
encore à ses yeux maladifs. 

— Tout à l'heure il se présentera quelqu'un pour me 
voir, dit l'Indien. Vous ferez monter cette personne. 



— C'est bien, monsieur. Je vais donner de la lumière 
à monsieur. 

— C'est inutile. 

Morany gagna l'escalier, monta au premier étage, et 
pénétra dans une chambre très- confortablement meu- 
blée. 

Il tira de sa poche une boîte d'allumettes-bougies et 
alluma une lampe qui se trouvait sur la cheminée et 
qu'il posa sur une petite table après l'avoir couverte 
d'un abat-jour épais. Il approcha un fauteuil de cette 
table et se plaça lui-même à l'angle de la cheminée. 
Une demi-heure après environ, on sonna à la porte qui 
donnait sur la rue de Laval; puis on entendit dans l'es- 
calier les pas de deux personnes. 

— Monsieur est là et vous attend , dit le père Tou- 
louzé en introduisant un homme dans l'appartement. 
Entrez. 

Il referma la porte sur le nouveau venu et descendit 
clopin dopant. 

— Asseyez-vous, M. Gurnout, dit Morany en montrant 
à son hôte le fauteuil placé auprès de la petite table, et 
sans quitter lui-même son poste auprès de la cheminée. 

Sa figure restait ainsi dans l'ombre, tandis que celle 
du visiteur se trouvait en pleine lumière. 

Le nouveau venu était un homme d'une cinquantaine 
d'années, petit, maigre, chétif et d'un extérieur misé- 
rable. Sa figure, ravagée par la misère, exprimait la ruse 
et la cupidité. Assis sur le bord de sa chaise, d'un air 
humble et cafard, il regardait furtivement son interlocu- 
teur, dont il semblait regretter de ne pouvoir découvrir 
les traits. 

— Avez-vous les renseignements? demanda M. Morany, 

— Oui, monsieur, répondit Gurnout. M me Pauline 
Hartigné, qui était une demoiselle Novéal, avait deux 



6 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

fils : M. Hector, mort il y a huit ans, et M. Ferdinand. 
M. Hector a laissé quatre enfants : MM. Vincent, Gon- 
tran et Ernest, et M me Guitarnan, qui a déjà un fils de j 
vingt-cinq ans. M. Ferdinand, lui, a une fille qui est j 
mariée à un capitaine au long cours, M. Bartelle. 

— Tous ces gens-là habitent Paris, n'est-ce pas? i 

— Oui, monsieur; seulement, M. Gontran et M. Vin- 
cent sont absents en ce moment. 

— Où sont-ils? 

— Ils sont allés s'établir, pour chasser et pour pren- 
dre des bains de mer, dans un petit village qui se trouve 
en Espagne, sur la frontière, à quelques lieues de 
Bayonne. Ce doit être tout près de Fontarabie, car c'est 
à Fontarabie qu'ils se font adresser leurs lettres. 

H y eut un moment de silence. M. Morany semblait 
réfléchir. 

— N'auriez-vous point parmi vos connaissances, de- 
manda-t-il au bout de cinq à six minutes, quelque 
individu ayant besoin d'argent? et pas trop scrupuleux 
sur le moyen de s'en procurer? 

— Ça peut se trouver, répondit prudemment Gurnout, 

— Il faudrait surtout que ce fût un fort tireur, à peu 
près certain d'embrocher son homme ou de lui loger 
une balle dans la poitrine. 

— Cette qualité est plus rare que les deux autres. En 
cherchant bien, néanmoins».. 

— Occupez-vous-en. Dans huit jours nous en cause- 
rons. Voici dix louis. Si vous continuez à vous montrer 
intelligent et fidèle , je n'en resterai pas là. Bonsoir, 
monsieur. 

Il frappa sur un timbre. Le concierge monta avec de 
la lumière et reconduisit M. Gurnout jusqu'à la porte de 

la rue. 
Pendant une heure environ, M. Morany se promena 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 7 

de long en large dans la chambre. Au bout de ce temps, 
il sortit par le même chemin qu'il avait pris pour entrer, 
et rejoignit son coupé, qui l'attendait toujours dans la 
rue des Martyrs. Il se fit reconduire rue d'Enfer, 
congédia la voiture et rentra à pied par le boulevard 
Montparnasse. 

Le lendemain soir, il sortit avec les mêmes précau- 
tions dans le courant de la nuit. Cette fois, il était suivi 
de Bhyrrub Komul , qui portait un sac de voyage. Tous 
deux descendirent à pied jusqu'à la place Saint-Sulpice. 
Un peu avant d'arriver à la station de fiacres, H. Morany 
prit le sac que portait Bhyrrub Komul et congédia le 
khitnratgar. 

— Fais bien attention qu'on ne s'aperçoive pas de 
mon absence, lui dit-il. Au besoin tu répondrais que je 
suis malade et que je ne veux voir personne; mais cela 
ne sera pas nécessaire. 

Bot atcha, sahib (très-bien, seigneur), répondit Bhyr- 
rub , qui tourna les talons et disparut dans l'obscurité. 

M. Morany arriva bientôt à la station des fiacres. Il 
monta dans une voiture et se fit conduire au chemin de 
fer d'Orléans. Le lendemain , il était à Bordeaux. Aussi- 
tôt débarqué, il se mit en quête d'un bâtiment allant en 
Espagne. Il trouva un petit caboteur qui, moyennant 
une faible somme, s'engagea à le déposer à Saint- 
Sébastien. 

A la nuit tombante, H. Morany partit de Saint-Sébas- 
tien et se dirigea vers Fontarabie. En route, il s'arrêta 
dans un champ de maïs, et revêtit, par dessus ses vête- 
ments, un costume en haillons tel qu'en portent les gitar 
nos qui cherchent la nuit un refuge dans les ruines 
abandonnées des fortifications de Fontarabie. 

Pendant deux jours il resta lui-même caché dans ces 
ruines, vivant d'un peu de riz qu'il avait dans ses 



8 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

poches, ne sortant que la nuit pour parcourir les envi- 
rons et tâcher de découvrir la maison occupée par les 
frères Martigné. La seconde nuit, il remarqua une mai- 
son située au sommet de la falaise, non loin du petit 
port de la Madeleine. Il se douta qu'elle devait être la 
demeure des deux personnes qu'il cherchait. 

Le matin suivant, au lever du soleil, il vit, en effet, 
un des frères qui partait pour la chasse. Il le suivit de 
loin. Comme il se tenait toujours à une certaine distance 
de M. Martigné, son intention était probablement d'at- 
tendre la nuit pour l'attaquer. Un incident imprévu vint 
modifier son plan. 

M. Martigné avait commencé par prendre sur la 
gauche, en sortant de chez lui, afin de passer au milieu 
des champs. Dans le courant de l'après-midi, il rabattit 
sur la droite en décrivant un cercle qui devait le rame- 
ner au sentier qui longeait la falaise et aboutissait à sa 
maison. 

Vers cinq heures du soir, en battant les champs avant 
de rentrer, M. Martigné tira un lapin qu'il culbuta, mais 
qui eut encore la force de gagner la falaise sur le revers 
de laquelle se trouvaient de nombreuses ouvertures de 
terriers. Le pauvre animal, qui avait deux jambes bri- 
sées, ne put se maintenir sur la pente escarpée, et roula 
sur la grève. 

— Apporte, Sultan, apporte! cria M. Martigné en 
excitant son chien. 

Puis, mettant son fusil en bandoulière, et se cram- 
ponnant aux broussailles qui tapissaient le revers escarpé 
de la côte, il essaya de descendre sur la plage. 

M. Morany accourut sur le bord du sentier. Tenant 
des deux mains une grosse touffe d'herbe , le chasseur 
cherchait en ce moment un point d'appui pour ses pieds. 

L'Indien saisit une énorme pierre, qu'il eut besoin de 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 9 

tonte sa force pour soulever, et la laissa retomber sur 
la tête du Français. Celui-ci poussa un cri terrible. Son 
corps roula sur la pente escarpée, et vint tomber avec 
un bruit sourd sur lés rochers qui se trouvaient au pied 
de la falaise. 

Couché à plat ventre au bord du sentier, Morany con- 
templa quelques instants sa victime, qui restait sans 
mouvement. La mer montait ; déjà les vagues n'étaient 
plus qu'à cinq ou six pieds de M. Martigné. Le chien du 
pauvre chasseur semblait pressentir le danger. H hurlait 
d'un ton plaintif et tournait autour du corps de son 
maître, dont il léchait les mains et la figure comme pour 
le rappeler à la vie. 

Le meurtrier craignait sans doute que le froid de 
l'eau ne ranimât le malheureux qu'il venait d'assassiner; 
car, tout en jetant à chaque instant des regards inquiets 
autour de lui, il attendit pour s'éloigner que la mer 
recouvrît complètement le cadavre. 

Lorsqu'il fut convaincu que le chasseur 'était bien 
mort, il revint, toujours à travers champs, jusqu'à la 
maison de Martigné. Il se cacha dans le champ voisin et 
attendit. 

Une heure plus tard, environ, il aperçut le second des 
Martigné, qui rentrait en sifflant une fanfare. M. Mar- 
tigné portait sur l'épaule une petite poche en filet, que 
Morany supposa contenir un caleçon de bain et des ser- 
viettes. Il revenait probablement de se baigner. 

Un instant après, la porte s'ouvrit avec violence; puis, 
un homme lancé de l'intérieur comme par une catapulte' 
s'en alla tomber à dix pas de la maison. 

M. Martigné^qui venait de le congédier de cette façon 
énergique, parut un moment sur le seuil et referma la 
porte. 

Furieux de sa mésaventure, le personnage expulsé 

4. 



10 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

avec si peu de cérémonie, se releva en jurant, et courut 
frapper à la porte avec le manche d'un grand couteau 
catalan qu'il venait de tirer de sa ceinture. Il paraît que 
M. Martigné n'était pas poltron, car il rouvrit la porte, 
saisit le bras de son adversaire, lui tordit le poignet et 
lui arracha son couteau qu'il lança à cinquante pas de 
là. Puis, prenant l'Espagnol à la gorge, il l'envoya de 
nouveau rouler sur le gazon brûlé de la falaise. 

L'individu si rudement malmené était un garçon âgé 
de vingt ans environ et de mine patibulaire. Tout meur- 
tri de sa culbute, et peu soucieux probablement de s'ex- 
poser à une troisième expulsion, il cherchait son couteau 
en accablant son ennemi de menaces et de malédictions. 

Ce tapage ennuya sans doute H. Martigné, qui se 
montra avec son fusil à la fenêtre du premier étage, 

— Si tu ne t'en vas pas immédiatement, mauvais 
drôle, cria-tfil à l'individu, je te flanque un coup de 
fusil. 

L'Espagnol avait sans doute pour les firmes à feu la 
haine de son compatriote Don Quichotte, car il se sauva 
à toutes jambes sans demander son reste. 

Dès que le Français eut refermé la fenêtre, Morany 
s'empressa de chercher le couteau à l'endroit où il 
l'avait vu tomber. Une fois qu'il' l'eut trouvé, il se mit à 
courir pour rejoindre le jeune homme, qui avait suivi la 
direction de Fontarabie, Il l'aperçut bientôt assis sur les 
pierres écroulées d'un talus. Il causait avec un paysan, 
auquel il racontait probablement son aventure, car tout 
en parlant, il montrait le poing à la maison des Martigné. 

Morany ne savait que quelques mots d'espagnol, mais 
il parlait assez bien le portugais. Grâce à la ressem- 
blance de ces deux langues, il comprit une partie des 
paroles du narrateur, et devina aisément le reste. 

Ce garçon était un de ces vagabonds comme on en 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. H 

trouve dans tous les pays, qui vont où le hasard les 
pousse, ramenant des chevaux, aidant des charretiers ou 
des conducteurs de bestiaux, remplissant l'office de 
valet d'écurie, et séjournant plus ou moins de temps 
dans chaque contrée, suivant les profits qu'ils y trouvent 
ou les mauvais coups qu'ils y font. 

Ses menaces et ses malédictions ennuyèrent sans 
doute le paysan, car il le quitta en lui disant : 

— Adieu, José, tu ferais mieux de t'en revenir avec 
moi. 

— Non, par tous les saints! s'écria le vagabond, je 
ne rentrerai pas avant de m'étre vengé de ce chien de 
Français. 

— Tu vas faire quelque mauvais coup, et tu t'en re- 
pentiras, répondit le paysan, qui s'éloigna bien vite de 
peur d'être impliqué dans la méchante affaire qu'il 
prévoyait 



n. 



Dès que le paysan fut parti, Horany s'approcha de 
José. 

— JoSéî dit-il, avez-vous vraiment l'intention de vous 
venger? 

— Que vous importe? demanda José en examinant 
son interlocuteur, dont l'accent et le mauvais langage 
l'étonnaient. 

— Votre ennemi est le mien. 

— Le Français? 

— Celui enfin qui vient de vous jeter brutalemeht à 
la porte, sous prétexte qu'il vous avait trouvé buvant 
son vin et cajolant sa servante. 



1? LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Ah \ si j'avais encore mon couteau ! 

— Le voici. 

— Comment se fait-il?.. . 

— Ce n'est pas en questionnant qu'on se venge. 11 est 
probable que d'ici à quelque temps le Français va suivre 
le chemin de la falaise pour aller au T devant de son frère. 

— Dans mon pays, lorsque nous en voulons à un 
homme, et que nous savons qu'il doit passer la nuit 
dans quelque mauvais chemin, nous tendons une corde 
à fleur de terre. S'il roule dans le précipice, tout est 
bien. Sinon , nous profitons du moment où il est à terre 
et où il a laissé échapper son fusil pour nous servir du 
couteau. 

— Je n'ai pas. de corde. 

— En voici une. 

— Pourquoi ne l'employez- vous pas vous-même, 
puisque 4 vous en voulez à ce Français? 

— J'aime mieux donner vingt piastres' à quelqu'un 
pour me débarrasser d'un ennemi que de le faire moi- 
même. 

— Vingt piastres, vous! s'écria José en inspectant 
d'un regard rapide les misérables haillons que Morany 
portait par-dessus ses vêtements. 

— Voici cinq piastres; le reste après. Mais ne restons 
pas ici, reprit Morany; on pourrait nous voir; puis le 
Français sortirait peut-être pendant ce moment-là. Sui- 
vez-moi. 

Il le conduisit au champ qui lui avait servi de retraite 
quelques moments auparavant, et d'où l'on apercevait la 
maison des Martigné. 

Tous deux causèrent à voix basse. 

Au bout d'une heure environ, M. Martigné sortit de la 
maison , et s'avança jusqu'au rocher élevé qui dominait 
la grève et même une partie de la campagne. Il attendait 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. . 13 ' 

évidemment son frère et commençait à s'impatienter. 
Après une assez longue station sur son observatoire, 
il rentra chez lui. 

— II est temps, dit M. Morany à son compagnon, au- 
quel il remit en même temps une longue corde d'un 
centimètre environ d'épaisseur, 

— J'aime mieux mon couteau que tout cela, murmura 
l'Espagnol d'un air sombre. 

— Soit, dit M. Morany en haussant les épaules; c'est 
moi qui tiendrai la corde ; seulement soyez prêt. 

— Ne craignez rien. 

Tous deux s'éloignèrent en rampant, jusqu'à ce qu'ils 
fassent arrivés hors de -vue de la maison. 

— Marchons séparément, dit M. Morany. 
Quoiqu'il ne parût faire aucun effort, il marchait si 

vite que son compagnon avait peine à le suivre. Arrivé 
à un endroit où un énorme rocher interceptait la moitié 
du sentier, déjà fort étroit, M. Morany s'arrêta. 

— Plus loin il y a mieux, dit José. 
Ils firent encore quelques pas. 

— Ici, murmura l'Espagnol. 

L'endroit était meilleur, en effet. A droite, par rap- 
port à nos deux hommes, et par conséquent aux voya- 
geurs venant de Fontarabie, la falaise descendait à pic 
sur une grève hérissée de rochers. 

Quelques brins d'herbes calcinés par le soleil et deux 
ou trois maigres arbrisseaux, voilà tout ce qu'on aurait 
pu voir sur le revers de la falaise, si le jour avait permis 
de distinguer quelque chose. A gauche, quelques blocs 
de pierre formant saillie sur le sentier et entourés de 
broussailles assez élevées. 

— Très-bien, dit M. Morany après avoir un instant 
examiné l'endroit. 

Il déroula la corde et en fixa solidement l'extrémité 



44 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

au bord du sentier du côté de la falaise , en se servant 
pour cela d'un petit piquet coupé sur la route. Ce piquet, 
fixé dans la falaise même, dépassait de quelques pouces 
la hauteur du chemin. Morany se coucha à plat ventre 
dans les broussailles du côté opposé à la falaise, et José 
lui fit passer l'autre extrémité de la corde que l'Indien 
conserva dans sa main, mais en évitant de tendre cette 
corde qui disparaissait sous la poussière du sentier. 

José se plaça derrière le rocher qui devait le masquer 
à M. Martigné jusqu'à ce que ce dernier fût arrivé juste 
en face de lui. L'Espagnol tenait son couteau tout ouvert 
et caché dans sa manche. Il était très-pâle. Ses dents 
claquaient. 

Ce n'était pas qu'il eût peur pour sa vie, ni même 
qu'il craignit la vue du sang. Maintes fois il avait joué 
du couteau, et, dans la chaleur d'une rixe, il eût tué un 
homme sans trop de remords, mais un assassinat de 
sang-froid lui répugnait. 

Quant à Morany, il était impassible. Pas un muscle de 
sa figure ne paraissait plus tendu que d'habitude; il 
parlait avec calme, et le regard dédaigneux qu'il laissait 
parfois tomber sur son compagnon exprimait un profond 
mépris. 

Bientôt on entendit le pas d'une personne qui s'ap- 
prochait. 

— Le voici, murmura José. 

— Non, répondit l'autre à voix basse... Celui qui 
vient n'a pas de chaussures. 

— Alors il va sentir la corde , fit observer José. 
Morany sortit précipitamment de sa cachette, et re- 
lâcha le nœud coulant qui fixait la corde qu'il emporta. 

Deux minutes après, un pécheur passa entre les deux 
meurtriers, et s'éloigna sans se douter qu'il avait Crise 
la mort de bien près. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 45 

On quart d'heure s'écoula encore. « 

— Cette fois , le voici , dit Morany qui se hâta de rat- 
tacher la corde au piquet, et qui reprit son poste 
derrière les broussailles. 

Tout-à-coup ils entendirent un hurlement plaintif qu. 
semblait partir de la mer, dont les vagues battaient er 
ce moment le pied de la falaise. 

— Ecoutez, dit José en tressaillant. 

— C'est le chien de l'autre Martigné, pensa M. Morany. 
Les hurlements recommencèrent. Des aboiements 

y répondirent sur la droite. 

— Ha amené son chien, dit José. Ce damné animal 
va nous éventer et nous trahir. 

— J'aurais dû prévoir cela, murmura l'Indien. Que 
faire? 

Au même instant, la personne dont on entendait le 
pas s'arrêta. Elle cherchait probablement à se rendre 
compte de l'endroit d'où partaient les hurlements. 

Grâce à l'instinct prodigieux des animaux, le chien 
devinait déjà sans doute où retrouver son camarade de 
chenil. Il alla chercher un sentier qui descendait obli- 
quement sur la grève , à deux ou trois portées de fusil 
de Morany et s'éloigna en aboyant. 

M. Martigné fit probablement quelques pas pour le 
suivre, car on l'entendit s'éloigner. 

— Où va-t-il? demanda Morany à son compagnon. 

— Il cherche peut-être le sentier qui mène à la grève, 
mais je le défie bien de descendre par-là, même en 
plein jour. Ah! Sainte Vierge, s'il pouvait se casser le 
cou! 

— Gontran! Gontran ! cria M. Martigné. 

— Chut! fit Morany, il revient... il presse le pas... il 
s'arrête encore... pour écouter son chien sans doute... 
oui, le voilà qui repart... il va probablement suivre le 



16 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

sentier jusqu'au dessus de l'endroit d'où partent les hur- 
lements; oui... le voilà qui court. Attention, José. 

— Gontran! Gontran! répéta encore M. Martigné qui venait 
de s'arrêter à deux mètres tout au plus de ses ennemis. 

Les hurlements des deux chiens lui répondirent. Il se 
remit à courir. Au moment où il passait devant le ro- 
cher, Morany tira sur la corde, qui se tendit tout-à- 
coup. M. Martigné tomba comme une masse sur le 
sentier. Avant qu'il pût se relever, José se jeta sur le 
Français et lui enfonça son couteau dans le dos. 

Quoique mortellement blessé, Martigné eut encore la 
force de ;se retourner et de saisir son adversaire à la 
gorge en appelant au secours. 

— A moi! criait aussi José, qui sentait la respiration 
l'abandonner. 

Caché derrière les broussailles, M. Morany semblait 
hésiter entre deux partis. A la fin il sortit de son immo- 
bilité, et s'élança vers les deux adversaires, qui se tor- 
daient sur le sentier comme deux serpents. Il saisit le 
fusil que Martigné avait laissé échapper en tombant, 
l'appuya sur la tête de José et fit feu. La cervelle du 
malheureux Espagnol rejaillit sur Martigné. Ce dernier, 
délivré des étreintes de José, essaya de se relever, mais 
les forces lui manquèrent. Il se cramponna un instant 
au rocher sur lequel on entendait crier les ongles de 
ses mains crispées* 

— A moi! criait-ih d'une voix qui s'éteignait de plus 
en plus, à moi ! je meurs! 

M. Morany avait repris son poste derrière les brous- 
sailles. L'œil et l'oreille au guet, il craignait que le bruit 
du coup de fusil n'attirât du monde et se tenait tout prêt 
à fuir. Enfin, il entendit quelque chose qui tombait 
comme une masse sur le sol. C'était Martigné qui venait 
d'expirer. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 17 

— En voilà deux de moins, murmura l'Indien en se 
penchant sur Mariigné. Pour ceux-là, nul ne me soup- 
çonnera de leur mort : tout passera sur le dos de José. 

Il reprit le chemin de Fontarabie, descendit dans le 
port, désert à cette heure de la nuit, s'empara d'une 
barque, et alla aborder auprès d'Andaye, de l'autre côté 
de laBidassoa. Arrivé à terre, et remarquant que la ma- 
rée baissait, il abandonna la barque au courant, qui 
l'entraîna vers la mer. Avant d'aller plus loin, il ôta ses 
haillons de gitano, et en fit un paquet qu'il enfouit sous 
la vase, de crainte qu'ils n'eussent quelques traces de 
sang. Gela fait, il passa à côté d'Andaye, traversa les 
collines désertes qui séparent ce petit bourg de Saint- 
Jean-de-Luz, et ne s'arrêta qu'à cette dernière ville. La, 
il prit une place dans la diligence sous le nom du senor 
Ternao, et gagna Bayonne, d'où il se rendit à Bordeaux. 
11 en partit à six heures du soir, et vers six heures et 
demie du matin, une voiture de place le déposait rue 
Saint-Jacques. De là, son sac sous le bras, il gagna le 
boulevard Montparnasse, et rentra chez lui par le jardin, 
après s'être bien assuré que personne ne le voyait 
entrer. 

Son expédition avait duré six jours. 

Deux jours après son arrivée , il écrivit à M. Gurnoul 
pour lui donner un rendez-vous pour le soir même. 

H. Morany prenant toujours les mêmes précautions à 
l'égard de son agent, nous n'aurons pas besoin de reve- 
nir là-dessus désormais. 

— Comment va la Bourse? demanda-t-il à M. Gurnout. 
11 est bon de dire que M. Morany avait commencé par 

se servir de M. Gurnout pour quelques affaires de 
bourse. Ce dernier était un de ces spéculateurs véreux 
qui flânent aux environs de la Bourse et tâchent de 
prendre quelques badauds dans leurs filets. 



18 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Le prétendu M. Gardélan (c'était le nom que M. Mo- 
rany prenait* rue de Laval) avait montré une telle crédu- 
lité et une telle ignorance des affaires, que Gurnout 
Pavait volé à cœur-joie. 

Au bout de quelque temps, M. Iforany avait demandé 
des comptes plus détaillés sur les opérations passées 
avant d'en commencer de nouvelles. Rassuré d'un autre 
côté par l'incapacité de son client, Gurnout avait fourni 
certains bordereaux qu'il se proposait bien de reprendre 
aussitôt après les avoir montrés à M. Gardélan; ce der- 
nier les avait plies en approuvant de la tête toutes les 
explications de M. Gurnout, puis il les avait mis en 
poche. M % Gurnout avait sans doute quelque raison se- 
crète pour tenir à les reprendre, car pendant huit jours, 
il fit jouer tous les ressorts de sa petite diplomatie pour 
les ravoir, mais ce fut inutilement. Craignant d'éveiller 
l'attention de M. Gardélan, il cessa de lui en parler. 

Profitant de la question qu'on lui adressait au sujet 
de la Bourse, M. Gurnout déploya toute son éloquence 
pour démontrer à son client qu'il y avait des monts 
d'or à gagner en ce moment par plusieurs opérations 
qu'il lui indiqua. M. Morany déclara qu'il préférait 
attendre. 

A la fin, voyant qu'il était inutile d'insister, H. Gur- 
nout parla d'autre chose. 

— A propos, dit-il à son client, j'ai trouvé votre 
homme. 

— Quel homme? 

— Vous m'avez demandé l'autre jour un individu bon 
tireur, peu scrupuleux et certain d'embrocher son 
homme sur le terrain. 

— Ah! oui, oui. 

— Eh bien! j'ai votre affaire. Il s'appelle Parézot. 
C'est un garçon de bonne famille, qui a dévoré tout son 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 19 

saint-frnsquin et auquel il ne reste plus que des dettes. 
Besogneux et querelleur, il passe sa vie dans les cafés 
et les salles d'armes de bas étage, vivant d'emprunts 
qu'il fait à ses anciennes connaissances , ou qu'on n'ose 
trop lui refuser à cause de sa mauvaise tête. 

— Où demeure-t-il? 

— Personne ne le sait ; mais on est toujours certain 
de le trouver au café Porlier, dans la rue Contrescarpe. 
C'est là qu'il se fait adresser ses lettres. Voulez-vous 
que je vous l'envoie? 

— Je vous remercie. Je ne pense pas avoir besoin de 
lui. 

— Je croyais... 

— J'ai changé d'avis. .N'importe, voici pour votre 
peine , M. Gurnout. Bonsoir. 

Il tendit cinq louis à son agent, qui se retira. 

Environ un mois après la mort de MM. Vincent et 
Gontran Martigné, une nouvelle catastrophe vint affliger 
cette famille, déjà si malheureusement éprouvée. 

L'oncle de ces deux messieurs , Bf . Ferdinand Mar- 
tigné, était allé à la campagne chez un de ses amis qui 
habitait auprès de Louveciennes. Vers onze heures du 
soir, il fit donner l'ordre d'atteler le coupé de remise 
qui l'avait amené de Paris à Louveciennes. Ses amis le 
retinrent quelque temps encore de sorte qu'il ne partit 
que vers onze heures et demie. 

On sait que la côte rapide qui conduit de Louvecien- 
nes à Bougival forme plusieurs coudes assez brusques, 
et qu'à certains endroits un petit talus en terre fort bas 
borde seul le chemin qui domine un précipice profond. 

Un charretier, passant le lendemain sur la route 
de Bougival à Marly qui forme le fond de ce précipice, 
aperçut une voiture en morceaux, et au milieu de ces 

débris, le corps d'un cheval et deux cadavres humains. 



20 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

L'un de ces cadavres était celui de H. Ferdinand Mar- 
ligné; l'autre celui du malheureux cocher. 

On attribua généralement cet accidenta Fivresse de ce 
dernier. Les domestiques avec lesquels il avait dîné 
affirmèrent pourtant qu'ils ne lui avaient pas donné à 
boire outre mesure; mais la crainte d'être grondés devait 
naturellement leur faire tenir ce langage. 



m. 



Un mois après l'enterrement de M. Ferdinand Mar- 
tigné, la famille fit dire un service pour le repos de son 
âme. A ce service, où il n'y avait guère que des parents, 
on remarqua la présence de M. Horany, dont le teint 
cuivré éveilla naturellement l'attention. Au sortir de 
l'office , on le vit monter dans une fort belle calèche at- 
telée de deux chevaux que plus d'un amateur eût volon- 
tiers payés dix mille francs. 

M mo îfartigné, la mère de M. Ferdinand qu'on venait 
d'enterrer, et par conséquent la grand'mère de Gontran 
et de Vincent, ayant longtemps habité Pondichéry, on 
supposa que le métis avait pu connaître dans l'Inde 
M. et M me Martigné ou leur fils. 

Deux où trois jours plus tard, M. Morany se présenta 
chez M. Ernest Martigné , frère de Gontran et de Vin- 
cent. 

De cdncert avec ses deux frères , Ernest avait monté 
une maison de banque qui marchait cahin-caha. Sa 
femme n'en menait pas moins un certain train. Jeune et 
belle, disait tout le monde, spirituelle, disaient quel- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 21 

ques-uns, elle adorait la mode et ne rêvait que ses 
triomphes. 

Si M me Martigné brillait par ses succès dans les 
salons, son mari avait aussi les siens dans un autre 
monde , il est vrai. Frais, rose et déjà ventru à qua- 
rante ans, content de lui-même, un peu égoïste, 
mais pas méchant, il passait pour assez capable dans 
le public ; les vieux financiers n'étaient pas de cet avis. 
Croyant à sa probité, et doutant de son intelligence 
financière, ils avaient soin de n'être jamais trop en 
avance avec lui. 

De la fenêtre de son cabinet, M. Martigné avait vu le 
coupé de H. Morany s'arrêter devant la porte. Il recon- 
nut l'étranger à la peau cuivrée qu'il avait vu au service 
de son oncle. 

Un garçon de bureau annonça H. Morany. Ce nom 
était inconnu au banquier. 

— Monsieur, dit Morany, j'assistais avant-hier au ser- 
vice de M. Martigné, votre oncle. Peut-être avez-vous 
été surpris de me voir prendre part aux douleurs de 
votre famille? 

— Mon grand-père ayant habité l'Inde, commença 
Martigné, nous avons supposé... 

— Monsieur votre grand-père était mon oncle, mon- 
sieur, interrompit Morany. 

— Votre oncle? murmura le banquier, qui ne put 
s'empêcher de jeter un regard sur la figure basanée de 
son nouveau parent. 

— J'ai tort de parler ainsi, reprit Morany; notre pa- 
renté, nulle devant la loi des hommes, n'existe que 
devant Dieu. Mon père était M. Emile Novéal, le frère de 
madame votre grand'mère.. Quant à ma mère, fille uni- 
que d'un riche brahmine de Delhi, c'était une Indoue; 



22 LA VENGEANCE D UN MULATRE. 

voilà pourquoi mon père avait caché sa liaison à toute 
sa famille, et pourquoi il ne parlait jamais de moi-même 
à sa sœur, qu'il aimait tendrement, puisqu'il lui a laissé 
toute sa fortune. C'est assez vous dire que, comme la 
plupart des Eurasians ou halj-cast (Européen-asiatique, 
demi-caste), je n'ai pas le droit de porter le nom de 
mon père. 

— Où diable veut-il en venir? se demanda M. Mar- 
tigné en s'inclinant poliment comme pour témoigner de 
son attention. 

— Heureusement pour moi, continua Morany, ma 
mère m'a laissé une fortune indépendante. Sans cette 
fortune, je vous l'avoue, je n'aurais pas osé me rappro- 
cher d'une famille qui aurait naturellement attribué mon 
affection à des vues intéressées et aurait eu doublement 
le droit de me repousser. 

Martigné leva la main par un geste de dénégation dans 
lequel le souvenir de la calèche et du coupé entrait 
bien pour quelque chose. 

— Voici maintenant ce qui m'amène, reprit Morany. 
J'ai appris... car tout se sait à Paris... que M. Vincent 
Martigné avait laissé sa pauvre veuve dans un état de 
fortune fort précaire. 

— En effet, monsieur, mes deux frères, que Dieu leur 
pardonne, avaient peu d'ordre, et s'il reste à ma belle- 
sœur Geneviève huit cents francs de rente, c'est tout le 
bout du monde. 

— Je sais que vous vous conduisez fort généreuse- 
ment envers elle, mais vous avez des enfants, et votre 
fortune leur appartient. 

— Certainement, répondit Ernest, qui, peu généreux 
de sa nature et fort mal à Taise dans ses affaires , se 
demandait tous les jours comment se débarrasser du 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 23 

pesant fardeau que le respect humain lui mettait sur les 
bras en la personne de Geneviève Martigné, son exigeante 
et acariâtre belle-sœur. 

— Je désirerais concourir à cette bonne œuvre; mais 
tel est le malheur de ma position que, venant de moi, 
une offre de service serait peut-être mal accueillie. 

— Ce serait de l'ingratitude , s'écria le banquier avec 
empressement. Geneviève est trop raisonnable 1... Et 
vous-même, vous appréciez trop bien le sentiment 
généreux... 

Nous supprimons le reste de la phrase, qui dura cinq 
minutes au moins, et que Horany écouta avec cette 
tranquillité imperturbable particulière aux Orientaux. 

Pour ne pas ennuyer nos lecteurs de tous les détails 
d'un entretien qui dura plus de deux heures, car Horany 
allait lentement à son but, nous dirons tout de suite 
qu'il chargea le banquier d'offrir quinze cents francs de 
pension à la veuve de H. Vincent. Ernest s'était attendu 
à un chiffre plus élevé; mais H. Morany ajouta en 
souriant : 

— Quinze cents francs pour la première année; après 
cela, nous verrons à augmenter. 

Là-dessus il prit congé de M. Martigné, qui promit 
d'aller le lendemain lui porter la réponse de Geneviève. 
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la veuve accepta 
avec empressement les offres inattendues d'un parent si 
généreux. 

Le jour même elle alla remercier M. Morany. Ce der- 
nier lui fit un accueil charmant. 

Afin qu'on ne prête pas de projets séducteurs à 
Horany, nous nous empressons de déclarer que Gene- 
viève Martigné était affligée de quarante-trois automnes 
et de grosses joues violacées entre lesquelles pointait 
timidement un tout petit nez qui semblait étouffé par 



2i LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

elles, comme un écolier pris entre les crinolines de 
deux voisines d'omnibus. 

Sauf le nez, qui mettait une obstination ridicule à 
rester pointu, tout était arrondi chez Geneviève, même 
les yeux; aussi la digne femme avait-elle toujours l'air 
de rouler plutôt que de marcher. Les angles, supprimés 
par la graisse sur la figure de Geneviève, avaient passé 
dans son caractère. Sous un air paterne, et avec une voix 
assez douce, M me Martigné cachait une langue de vipère 
qu'une susceptibilité outrée mettait sans cesse en mou- 
vement. 

Son mari ne possédant pour toute fortune qu'une 
petite place, Geneviève s'était trouvée trop heureuse jus- 
que-là de se raccrocher à sa cousine Clémence, la 
femme d'Ernest. Elle lui servait de chaperon, pour ne 
pas dire de dame de compagnie. Elle profitait ainsi des 
loges, des billets de concert et des invitations de bal 
que recevait sa belle-sœur, qui lui donnait de temps en 
temps quelques robes, quelques dentelles ou quelque 
bijou. De son côté, Geneviève savait flatter adroitement 
toutes les petites vanités de Clémence et courait au-de- 
vant de ses moindres caprices. 

Elle déploya toute son amabilité pour plaire à M. Mo- 
rany. Blanc ou brun, un parent qui a des millions est 
un homme à choyer. Or, Morany, tout en causant, avait 
dit à Ernest Martigné qu'il avait une lettre de crédit de 
cent mille francs chez M... et C°, sans préjudice d'une 
cinquantaine de mille francs qu'il recevait chaque année 
par leur entremise. 

Ernest n'avait eu garde de manquer cette occasion de 
se convaincre de la valeur réelle de son parent. Grâce à 
ses relations de banquier à banquier, il avait eu facile- 
ment la preuve de la véracité de Morany. Ce ren- 
seignement avait paru si concluant non-seulement à 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 25 

H. Martigné, mais à toute la famille, que M. Morany 
avait été accueilli à bras ouverts par tout le monde. 

Les visites réciproques se multiplièrent si bien, qu'au 
bout de quelques semaines on apprit sans étonnement 
que M me Geneviève Martigné allait demeurer chez son 
cousin Morany, dont elle tiendrait le ménage. Vu l'âge 
et la tournure de la veuve, les mauvaises langues n'a- 
vaient pas grand'chose à dire à cet arrangement, mais 
cette nouvelle n'en fut pas moins accueillie avec une 
certaine contrariété par les autres parents. Ils connais- 
saient le caractère de Geneviève, et craignaient, non sans 
raison, qu'elle accaparât le nabab. N'osant pas critiquer, 
on plaisanta. M. Morany eut l'air de prendre tout cela au 
sérieux. Pour éviter de se compromettre, il proposa un 
beau jour à M. Ernest Martigné de venir occuper le 
second étage de sa maison. Le banquier accepta d'autant 
plus volontiers qu'il était bien aise de demeurer à quel- 
que distance de ses bureaux et d'être débarrassé d'un 
logement de cinq mille francs, qui, dans l'état de ses 
affaires, commençait à lui paraître lourd. Au fond du 
cœur, je .crois qu'il était bien aise aussi de surveiller 
Geneviève, et qu'il espérait amener Morany à quelque 
commandite. 

Comme nous l'avons dit plus haut, M. Ferdinand 
Martigné, l'oncle d'Ernest, n'avait laissé qu'une fille, 
Juliette Bartelle, dont le mari était capitaine au long 
cours. Cette jeune femme, déjà mère de deux charman- 
tes petites filles, se trouvait dans une triste position. 
Environ deux ans avant la mort de M. Ferdinand Mar- 
tigné, M. Bartelle avait eu l'idée de profiter de la baisse 
amenée sur certains articles par la révolution de 1848, 
pour tenter un grand coup de commerce. 

Il était parti pour Madras sur le navire la Zulma, de 
Bordeaux, avec une pacotille composée principalement 



26 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

de soieries et d'articles de Paris. Son opération ayant 
assez bien réussi , il avait écrit à sa femme pour an- 
noncer son retour. Quatre mois s'écoulèrent cependant 
sans qu'on entendit parler de lui. 

Les informations recueillies par M me Barlelle lui ap- 
prirent que le navire la Zulma était arrivé à Bordeaux, 
mais sans son capitaine et sous le commandement du 
second, nommé H. Lénarsec. Elle partit aussitôt pour 
Bordeaux. Le nouveau capitaine de la Zulma dit à la 
jeune femme que M. Bartelle lui avait remis le comman- 
dement quelques jours avant le départ du navire, en 
déclarant que des affaires importantes le forçaient à 
prolonger son séjour à Madras. 

H. Frangis, l'armateur de la Zulma, ne put donner à 
Juliette d'autres renseignements que ceux déjà fournis 
par M. Lénarzec. Il ne comprenait rien lui-même à la 
conduite de M. Bartelle, qui, dans ses lettres, n'avait 
spécifié aucune des affaires importantes qui le retenaient 
à Madras. M. Bartelle s'était, du reste, occupé avec 
beaucoup de zèle et d'activité des intérêts commerciaux 
et de l'armement de la Zulma, jusqu'au moment du dé- 
part du navire. M. Frangis ne lui gardait pas moins 
rancune de cette démission si brusque et si peu motivée. 
Il délivra néanmoins la jeune femme d'un gra^e sujet 
d'inquiétude, en lui prouvant que les marchandises qu'il 
avait en consignation pour le compte de M. Bartelle 
suffiraient à payer toutes les obligations que ce dernier 
avait contractées à Lyon et à Paris pour sa pacotille. 

Touchés de la douleur de Juliette, M. Frangis et le ca- 
pitaine Lénarzec promirent de seconder de tout leur 
pouvoir les démarches de M me Bartelle, pour découvrir 
la trace de son mari. 

L'année suivante, en effet, Juliette reçut une lettre de 
M. Lénarzec, datée de Bombay.. Le digne capitaine lui 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 27 

annonçait que toutes les recherches de ses amis à Ma- 
dras n'avaient abouti qu'à constater que M. Bartelle 
avait quitté cette ville quinze jours environ après le 
départ de la Zulma. Il s'était embarqué sur un navire 
américain nommé le Washington, en destination pour 
Madagascar. M me Bartelle écrivit aussitôt à un négociant 
français établi dans cette lie et dont M. Frangis lui avait 
envoyé l'adresse. Après bien des lettres et bien des 
démarches, elle apprit enfin que le Washington avait 
débarqué à Madagascar un passager qui portait le nom 
de Ferrier, mais dont le 'signalement répondait exacte- 
ment à celui de M. Bartelle. 

Ce passager était accompagné d'un vieil Arabe jaune, 
maigre et cassé comme un homme épuisé par la fièvre 
ou par de grandes fatigues. 

Les recherches faites à Madagascar n'amenèrent aucun 
résultat. On ne retrouva plus la trace des deux voya- 
geurs. Ils n'avaient fait évidemment que passer, car 
on les eût facilement découverts s'ils étaient restés dans 
l'île. 

De tous ces renseignements, une seule chose ressor- 
tait d'une manière bien positive, c'est que M. Bartelle 
avait fait tout ce qui dépendait de lui pour qu'on perdît 
ses traces ; mais dans quelle intention ? Ses parents, ses 
amis, son armateur et son ancien second se creusaient 
vainement la cervelle pour deviner ce mystère. 

Malgré son caractère intéressé , son avarice et sa brus- 
querie, M. Bartelle était un honnête homme, plus estimé 
sans doute qu'aimé, mais dont la probité était restée à 
répreuve de tout soupçon. Il n'était pas dans de mau- 
x vaises affaires. Les deux tiers du produit de sa pacotille, 
qu'il avait renvoyés en France sous forme d'indigo, de 
salpêtre, de sucre, etc., suffisaient et au-delà pour faire 
face à ses obligations. Il n'avait donc aucun motif de se 



28 LA VENGEANCE* D*UN MULATRE. 

cacher. Une fois toutes les affaires réglées, il était même 
resté à M me Bartelle une quarantaine de mille francs qui 
lui rapportaient 15 à 1,600 francs par an. 

C'était bien peu pour vivre et pour élever ses deux 
filles. M. Morany qui avait appris tout cela par M. Mar- 
tigné, chez lequel il voyait de temps en temps M me Bar- 
telle, offrit à la jeune femme l'hospitalité qu'avaient 
déjà acceptée M. et M mê Ernest Martigné, ainsi que leur 
belle-sœur. 

Comme il se chargeait non-seulement du logement, 
mais de toutes les dépenses de table, etc., on comprend 
que sa proposition n'était pas à dédaigner. Seule, Ju- 
liette aurait pourtant refusé pour garder son indépen- 
dance, même au prix de la médiocrité, mais tout le 
monde lui reprocha son obstination. 

— M. Morany s'attachera à vos enfants, lui disait-on. 
S'il vous arrivait un malheur, eh bien ! il ne pourrait 
les abandonner après les avoir vus grandir près de lui. 

Cédant à l'avis général, ainsi qu'au conseil de sa 
propre raison, Juliette finit par accepter les offres géné- 
reuses de M. Morany. Elle fut installée au troisième 
étage, vis à vis de Geneviève, qui avait comme elle un 
appartement complet. Toute la famille Martigné se trouva 
donc rassemblée sous le toit de M. Morany, à l'exception 
pourtant de M me Guitarnan, sœur de Vincent, de Gon- 
tran et d'Ernest. Veuve , n'ayant qu'un fils et jouissant 
d'une jolie fortune, elle avait préféré conserver l'appar- 
tement fort convenable qu'elle occupait depuis dix ans 
rue de Tournon. 

Elle avait l'habitude de passer chaque année quelques 
mois à uBe campagne qu'elle possédait auprès d'Amiens. 
La veiHe de son départ elle invita à dîner M. Morany et 
M. Ernest Martigné, qui amena ses deux petits garçons, 
dont l'un était le filleul de M me Guitarnan. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. Î9 

Quelque temps après le repas, presque lous îescon- 
mes se trouvèrent gravement malades. Un des enfants, 
le petit Edouard Martigné, mourut dans la nuit. 

Son frère, qui était un peu malade avant dîner, n'avait 
heureusement presque rien mangé. Grâce à son jeûne 
forcé, il échappa au sort des autres convives. Son père 
fut sauvé par le molif contraire. Grand mangeur et fort 
gourmand, M. Martigné fut pris immédiatement après le 
repas de vomissements qui débarrassèrent probable- 
ment son estomac d'une partie des matières vénéneuses 
qu'il avait absorbées. Il se ressentit néanmoins de cet 
accident durant plusieurs mois. 

M me Guitarnan succomba au bout de deux jours de 
cruelles souffrances. Quant à M. Morany, qui générale- 
ment ne mangeait pas grand'chose après le curry indien 
que son domestique venait lui préparer partout où il 
dînait, il n'eut qu'une légère indisposition de quelques 
jours. 

La mort du pauvre petit Edouard et de M me Sophie 
Guitarnan, ainsi que le danger qu'avaient couru les 
autres convives, réveillèrent le souvenir des accidents 
multipliés qui avaient atteint depuis deux ans la famille 
Martigné. Une enquête fut commencée au sujet de cet 
empoisonnement. 

On l'attribua à un plat de champignons dont tout le 
monde avait mangé, excepté Savinien Guitarnan, le seul 
précisément qui n'avait pas été malade. Les champignons 
furent analysés par un chimiste, qui y découvrit en effet 
un toxique, auquel cependant il ne put reconnaître le 
caractère habituel des champignons vénéneux. 

De son côté, le cuisinier de M me Guitarnan, qui était 
chez elle depuis vingt ans, jnra ses grands dieux qu'il 
avait acheté au marché les champignons, qui, par con- 
séquent, avaient subi la visite des inspecteurs. Les deux 

2. 



30 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

autres domestiques de M m * Guitarnan étaient aussi à son 
service depuis fort longtemps et d'ailleurs ils n'avaient 
aucun intérêt à nuire à leur maîtresse. La seule per- 
sonne étrangère qui fût entrée dans la cuisine, était le 
khitmutgar Bhyrrub-Komul, qui, suivant l'usage indien, 
accompagnait son maître chaque fois que ce dernier dî- 
nait en ville, afin de le servir à table. Comme on n'avait 
aucun motif de soupçonner ni le serviteur ni le maître 
d'en vouloir à la vie de M me Guitarnan et de ses convives, 
il fallut bien admettre comme tout le monde l'avait fait 
au premier moment, que des champignons vénéneux 
étaient cause de tout le mal. 



IV. 



Craignant pour M. Guitarnan les tristes souvenirs que 
devait lui rappeler l'appartement de sa mère. M. Mo- 
rany lui renouvela ses offres d'affectueuse hospitalité, 
mais le jeune homme préféra conserver sa liberté. 

Une après-midi du mois de juin 1853 (un an par 
conséquent après ce que nous venons de raconter), M» e 
Juliette Bartelle et ses deux cousines, Clémence et 
Geneviève Martigné, travaillaient à l'ombre d'un berceau 
de verdure, dans leur jardin, ou, pour être plus exact, 
dans le jardin de leur hôte, M. Morany. Non loin d'elles, 
Frédéric Martigné, le fils de Clémence, jouait avec les 
petites Bartelle. 

Frédéric était un joli garçon de douze ans, très-grand 
pour son âge, aussi frais, aussi rose qu'une petite fille. 
Brave comme un lion, étourdi comme un hanneton, 
exigeant, turbulent, volontaire, têtu comme un mulet 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 3i 

quand on le prenait par la rigueur, mais cédant facile- 
ment à une parole affectueuse, Frédéric semblait avoir 
du salpêtre dans les veines. Sa mère le gâtait beaucoup. 
Comme il était gai, intelligent, affectueux et câlin, 
chacun se montrait indulgent pour des défauts que son 
excellent cœnr faisait oublier. 
Les deux filles de Juliette avaient dix ans. 
Comme la plupart des jumeaux, elles se ressemblaient 
extraordinairemenl ; seulement Cécile était blonde, tan- 
dis qu'Emma avait des cheveux bruns, qui devaient évi- 
demment devenir noirs. L'expression de leur physiono- 
mie différait aussi du tout au tout : Cécile était la douceur 
même ; elle se fût laissé mettre en morceaux sans pro- 
férer une seule plainte. 

Quant à Emma, c'était un vrai lutin. Elle tenait tête à 
maître Frédéric et défendait fréquemment sa sœur contre 
le petit tyran, à qui Cécile était trop heureuse d'obéir. 
Aussi ardente dans ses affections que dans ses haines 
d'enfant, Emma professait un véritable culte pour sa 
mère. Elle partageait l'affection de Cécile, mais la sou- 
mission passive de celle-ci aux caprices de Frédéric in- 
dignait l'indépendante Emma. 

Au beau milieu d'une conversation fort animée entre 
Clémence et Geneviève, au sujet du point d'Angleterre 
et du point d'Alençon, le bruit d'une querelle entre les 
enfants attira l'attention de M™ Bartelle. 

Depuis le matin, Cécile et Emma étaient fort occupées 
à faire un parterre ; Frédéric en disposait un autre vis- 
A-vis de celui-là. Tout marchait à merveille, quand Fré- 
déric, trouvant que le parterre de ses cousines était mal 
disposé, voulut leur persuader de le refaire sur le modèle 
du sien. Emma aurait probablement fini par céder aux 
instances de Cécile, qui était toujours de l'avis du petit 
garçon, mais Frédéric n'eut pas la patience d'attendre. 



32 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Il commença, sans plus de formalités, à démolir le par- 
terre de ses cousines. 

Emma voulut lui arracher la petite bêche dont il se 
servait, mais elle n'était pas de force. Furieuse de voir 
$on cousin continuer son œuvre de destruction en se 
moquant d'elle, Emma courut au parterre de Frédéric. 
Saisissant à pleines mains les fleurs déjà plantées, elle 
infligea immédiatement à l'ennemi la peine du talion, et 
ravagea son territoire comme il ravageait le sien. 

— Veux-tu laisser cela, vilaine méchante! s'écria 
Frédéric se précipitant vers elle et repoussant Cécile, 
qui cherchait à le retenir. 

La pauvre Cécile tomba à la renverse et se fit beau- 
coup de mal. De peur qu'on ne grondât son cousin, elle 
se releva bien vite et détourna la tête pour cacher les 
grosses larmes qui roulaient le long de ses joues. 

Malheureusement pour Frédéric, Emma avait tout vu. 
Sauter sur le petit garçon, lui appliquer un vigoureux 
coup de pelle dans la poitrine, courir à sa sœur, la rele- 
ver et l'embrasser en pleurant, tout cela fut l'affaire 
d'une minute pour l'intrépide amazone. D'abord abasourdi 
par cet attaque imprévue, Frédéric se précipita sur 
Emma, mais M me Bartelle, qui ne quittait jamais ses en- 
flants des yeux, était déjà accourue. 

— Je suis tombée toute seule, répétait Cécile, plus 
désolée de la colère de son cousin que de sa propre 
mésaventure. 

Emma ne disait rien, mais elle regardait maître Fré- 
déric d'un petit air furibond qui donnait la plus drôle 
de mine du monde à sa mignonne figure. 

— Qu'y a-t-il donc? demanda Clémence. 

— Ce qu'il y a, répondit Geneviève, en courant à Fré- 
déric, qui détestait M me Bartelle et ses filles, il y a que 
ton fils vient de recevoir un coup de cette méchante 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 33 

petite Emma. Viens, mon pauvre ange, continua- 1- elle 
en embrassant le gamin, qui se débattait comme im beau 
diable pour se débarrasser de ses caresses. 

M mo Bartelle rétablit bientôt la paix entre les parties 
belligérantes. 

Afin d'expliquer la partialité avec laquelle Geneviève 
était intervenue dans cette querelle d'enfants, nous 
devons dire qu'elle détestait M me Bartelle. Elle avait 
pour cela deux motifs. D'abord M. Morany laissait percer 
une certaine prédilection pour Juliette. Puis Clémence, 
de son côté, emmenait quelquefois M me Bartelle au théâtre 
ou bien au bois de Boulogne. 

Or, chaque politesse faite à Juliette semblait à la veuve 
\rovol commis à son préjudice ; aussi ne manquait-elle 
jamais de faire son possible pour envenimer les petites 
rivalités qui s'élevaient quelquefois entre les deux jeunes 
femmes ; mais la douceur de M me Bartelle déjouait pres- 
que toujours les manœuvres de Geneviève. 

Juliette avait à' peine repris sa place que M. Morany 
sortit de la maison et vint s'asseoir à côté d'elle. Comme 
Geneviève entamait une série de récriminations contre 
la petite Emma, M. Morany déclara qu'il avait vu la 
bataille de sa fenêtre et que Frédéric était complètement 
dans son tort. 

Tandis que M me Bartelle le remerciait par un regard 
reconnaissant -d'avoir pris la défense de sa fille, Gene- 
viève lança furtivement un coup d'œil à Clémence qui 
signifiait fort clairement : 

— "Vous voyez comme il donne toujours raison à 
Juliette î 

Au même instant les enfants poussèrent des cris de 
joie et s'élancèrent à toutes jambes vers le fond du 
jardin. 

— H n'est pas besoin de demander qui nous arrive, 



34 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

murmura Geneviève en regardant à la dérobée M. M ora- 
ny, qui s'était levé, et dont le sourcil froncé trahissait la 
mauvaise humeur ; ce doit être M. ValentinJWazeran. 

— Certainement , dit H. Morany les yeux fixés sur 
Juliette. Je ne sais en vérité d'où vient la passion des 
enfants pour ce jeune homme. 

— Mon Dieu, répartit Juliette, cela tient probable- 
ment à ce que Valentin est aussi enfant qu'eux... Tenez, 
le voyez-vous ? 

Et la jeune femme leur montrait en riant un grand 
jeune homme d'une trentaine d'années, qui s'avançait 
gravement portant une petite fille sur chaque bras, tan- 
dis que Frédéric, grimpé sur son dos, faisait retentir le 
jardin de ses 'rires et de ses cris de joie. 

— Première représentation de l'Hercule aux enfants, 
dit Valentin en déposant à terre son triple fardeau. 

Il échangea une poignée de main avec ses deux cou- 
sines Clémence et Juliette, et s'inclina devant M me Vincent 
Martigné, qui l'examinait avec la même bienveillance 
qu'un dogue à l'attache regarde un homme mal vêtu. 
H. Morany et Valentin se saluèrent avec une politesse 
cérémonieuse, sous laquelle perçait une aversion réci- 
proque. Tandis que M. Mazeran s'asseyait entre les deux 
jeunes femmes, le créole prétexta une lettre à écrire et 
se retira dans sa chambre. H appela aussitôt Abdul She- 
razie, un de ses domestiques indous, lui remit une 
lettre et lui parla en indoustant avec beaucoup de viva- 
cité. Il paraît qu'il s'agissait d'une course pressée, car 
le kansamah courut prendre une voiture de remise à la 
station voisine, et le cheval partit avec une vitesse que 
la promesse d'un splendide pourboire pouvait seule ex- 
citer. 



LÀ VENGEANCE D'UN MULATRE. , 35 



Clémence Martigné était une jeune femme de vingt- 
sept ans, un peu forte, à la figure mobile, aux yeux lan- 
goureux, au sourire séduisant. Sa beauté, alors dans 
tout son éclat, frappait tellement au premier abord qu'on 
était tout étonné de remarquer plus tard, en examinant 
chaque trait séparément, qu'elle avait le nez assez gros , 
la bouche grande, et les attaches du col et du menton 
un peu empâtées. 

Etaler la toilette la plus éblouissante, voir les hommes 
les plus distingués d'un salon se réunir autour d'elle et 
les meilleurs danseurs se disputer sa main , écraser 
enfin les autres femmes de sa supériorité ; il n'en fallait 
pas davantage pour le bonheur de Clémence. Cela ne 
l'empêchait pas d'être fort sentimentale en paroles et de 
.lever au ciel ses yeux bleus en parlant d'amour, de tris- 
tesse, d'isolement, de sympathie, etc. 

Dans la figure de Clémence, l'imperfection même de 
certains traits faisait ressortir la beauté exceptionnelle 
des autres. Chez Juliette, au contraire, régnait une telle 
harmonie que rien ne frappait les yeux. Elle était d'une 
taille moyenne. Ses cheveux châtains descendaient fort 
bas sur la nuque, et leur nuance, de plus en plus claire, 
finissait par se confondre avec le blanc moiré des épaules, 
> comme l'or vierge d'une parure vénitienne avec les perles 
qu'il enchâsse. 

Lorsqu'elle parlait ou quand elle écoutait, son regard 
calme et pur avait une telle limpidité, que bien des gens 
lui reprochaient de manquer d'expression ; mais à la 



36 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

moindre émotion , les petites fibrilles orangées qui dia- 
praient le bleu de sa prunelle semblaient lancer des 
étincelles et des rayons de lumière pareils à ceux qui 
jaillissent d'un diamant. Sa démarche avait un charme 
indéfinissable qui tenait à l'harmonie parfaite et à la 
liberté de ses mouvements. 

Elle marchait sans secousse comme sans nonchalance, 
d'un pas calme, égal et souple, ne cherchant ni ne fuyant 
les regards, comme une personne sûre d'elle-même et à 
laquelle la pensée ne pouvait pas même venir qu'on son- 
geât à la suivre. 

Bien que mariée fort jeune à un homme bien plus 
âgé qu'elle, assez bon au fond, mais brusque et avare, 
qui, tout en l'aimant à sa manière, ne l'avait pas rendue 
fort heureuse, Juliette avait conservé son caractère en- 
joué. Lorsqu'un sourire faisait briller l'émail éblouissant 
de ses dents mignonnes et scintiller le brun fauve de ses 
yeux, trop souvent assombris par de tristes préoccupa- 
tions, M me Bartelle semblait tout à coup rajeunir de dix 
ans. 

Son cousin Valentin Mazeran prétendait qu'elle était 
si économe , qu'elle mettait sa jeunesse en réserve et 
qu'elle ne la dépensait que par petite^ bouffées, afin de 
l'ajouter plus tard à la dot de ses filles. 

Juliette avait reçu une éducation tout aussi brillante 
que celle de Clémence, et en avait beaucoup mieux pro- 
fité. Douée de plus d'esprit naturel que M me Martigné, 
elle avait lu davantage et surtout plus étudié, plus réflé- 
chi. Chacun cependant vantait l'esprit et la conversation 
de Clémence, tandis que c'était presque d'un air de 
condescendance qu'on disait à ceux qui parlaient de 
Juliette: 

— Oui, oui, M m ° Bartelle ne manquait pas d'esprit 
non plus. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 37 

Il est vrai que Clémence se donnait beaucoup plus de 
peine pour plaire que sa cousine. Dans le monde, elle 
travaillait sa conversation comme sa toilette. En revanche, 
dans son intérieur, et lorsqu'elle n'avait personne qu'elle 
désirât charmer, elle était distraite, ennuyée, et souvent 
maussade. Juliette, au contraire, se montrait toujours la 
même, et c'était elle qui apportait un peu de gaîlé aux 
repas de la famille. 

Le père de H. Yalentin Mazeran était à la fois parent 
de M me de Nergoville, mère de Clémence, et de M me Fer- 
dinand Martigné, mère de Juliette. Yalentin se trouvait 
donc le cousin des deux jeunes femmes, bien qu'il n'eût 
aucune relation de parenté avec les autres membres de 
la famille Martigné. 

Il est si bien convenu qu'un héros de roman doit ré- 
unir toutes les qualités physiques et morales, que nous 
sommes fort embarrassé pour avouer que Yalentin ne 
pouvait rivaliser ni avec l'Adonis ni avec l'Antinous. Sa 
figure n'avait rien de remarquable que son expression 
de franchise et d'esprit, et de beaux yeux, brillants, 
hardis, et quelque peu sarcastiques. Il portait toute sa 
barbe, qui était fort belle, et sur laquelle il passait sou- 
vent la main, par un geste machinal dépourvu de toute 
intention de coquetterie. Grâce aux exercices du corps, 
tels que la gymnastique, l'escrime et l'équitation, aux- 
quels il se livrait continuellement, ainsi qu'à l'existence 
un peu échevelée qu'il menait, il était maigre et nerveux 
comme un cheval à l'entraînement. 

Après avoir employé sept ans à faire son droit, il oc- 
cupait la haute position d'avocat sans clients; il est vrai 
qu'il ne songeait guère à les chercher. Orphelin de bonne 
heure, il vivait sur les débris de son héritage, dont il 
avait dévoré les neuf dixièmes au moins et qui devait 
être bien près de sa fin. 



38 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Cela ne paraissait pas le tourmenter beaucoup. I! mon- 
trait sur ee point, comme sur bien d'autres, une insou- 
ciance incroyable. 

Toujours gai, en apparence du moins, hardi, effronté, 
railleur, plein de verve et d'humour, criblé de dettes, 
laissant quelquefois protester un billet, et pourtant ne 
manquant jamais à sa parole, ayant le mensonge et l'hy- 
pocrisie en horreur, il exagérait ses débuts et mettait 
autant de soin à cacher ses nonnes qualités que les 
autres à les faire valoir. 

Dès que Valentin Mazeran se fut assis entre Juliette et 
Clémence, Emma sauta lestement à cheval sur un de 
ses genoux. Cécile, toujours moins vive que sa sœur, 
allait en faire autant lorsque Frédéric la repoussa et 
s'installa vis-à-vis d'Emma. 

La pauvre Cécile n'osa réclamer que par une petite 
moue de tristesse, mais sa sœur protesta pour elle. 

*- Cécile y était avant toi, dit-elle au petit garçon. 

— Tant pis, répondit Frédéric, j'y suis' et j'y reste. 

— Non pas, mon gaillard, lui dit Valentin; la justice 
avant tout... Tu ne veux pas descendre? une fois, deux 
fois, trois fois? 

Il allongea brusquement la jambe et transforma le 
coursier de Frédéric en un plan incliné le long duquel 
dégringola le petit garçon. 

Frédéric se releva furieux des éclats de rire de ses 
cousines. 

— Puisque ton cousin est si peu complaisant, viens 
jouer avec moi, dit Clémence en jetant un regard mécon- 
tent à Valentin. 

— Tu es injuste, Clémence, répliqua M. Mazeran; 
j'inculque à ce jeune guerrier les principes de la cheva- 
lerie française, je soutiens les droits de ton sexe, et tu 
me blâmes ? 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 39 

— Dites plutôt que vous aimez à contrarier ce pauvre 
enfant, s'écria Geneviève. 

Efkut rendre la justice à Frédéric que ses rancunes 
ne duraient pas longtemps. Au bout de cinq minutes, il 
revenait auprès de son cousin avec les deux petites filles, 
qui étaient allées le chercher, et il se pâmait d'aise à 
Cadre bondir une balle élastique que M. Maceran lui avait 
apportée. 

Pendant ce temps, Yalentin s'était rapproché de sa 
belle cousine, à laquelle il faisait depuis quelque temps 
une cour assidue. Tandis qu'il déployait toute sa verve 
et tout son esprit pour faire la paix avec M m f Martigné, 
un de ses rivaux auprès de Clémence entra dans le jar- 
din. Le nouveau venu était M. Savinien Guitarnan, le fils 
de Sophie Martigné, la sœur de Vincent, de Gontran et 
d'Ernest. Cousin de Juliette, et neveu de Clémence, par 
conséquent, il se gardait bien d'appeler celle-ci autre- 
ment que ma cousine. C'était une recommandation de la 
jeune femme, peu soucieuse de s'entendre nommer ma 
tante par un gaillard de vingt-six ans. 

Prenez au hasard , parmi les spectateurs assis aux 
fauteuils d'orchestre du théâtre Italien, le premier jeune 
homme venu, brun, avec une raie au milieu de la tête, 
des favoris ébouriffés, secundùm artem, et une physio- 
nomie sans expression, vous aurez une idée exacte de 
M. Savinien Guitarnan. Bien qu'il mangeât comme un 
grenadier en campagne, et qu'il fût gras, rose et dodu 
comme un chanoine, c'était vraiment plaisir de l'entendre 
parler, au milieu d'un auditoire de jolies femmes, de 
sentiments purs, de passions éthérées, d'amours ange- 
liques, de dévouements sublimes, de joies ignorées, etc. 
Du haut de son col empesé, qui l'empêchait de tourner 
la tête, ses yeux, d'un joli bleu-porcelaine, se levaient 
vers le ciel et s'abaissaient vers les auditeurs par un 



40 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

mouvement savamment combiné. Sa voix, lente et calme, 
posait amoureusement' chaque mot comme si elle avail 
eu peur de le casser. 

Il eût été fort difficile de dire quel était celui des deux 
jeunes gens que préférait M me Martigné. Peut-être ne le 
savait-elle pas elle-même. Elle était flattée d'entrer dans, 
un salon, appuyée sur le bras d'un cavalier aussi correct 
que Savinien, de faire un tour de valse avec lui et de 
jouir de la mauvaise humeur de M me A. ou de M Ue B., 
qui passaient pour avoir des vues sur le jeune lion. 
D'un autre côté la conversation de Valentin amusait da- 
vantage la jeune femme. 

Clémence aurait volontiers passé une après-midi tout 
entière avec Mazeran, tandis qu'une demi-heure de con- 
versation avec Savinien la faisait bâiller. 

M nae Martigné s'empressa de profiter de l'arrivée de 
Savinien pour punir M. Mazeran de sa résistance aux 
volontés de Frédéric. Elle accueillit le beau jeune homme 
avec son sourire le plus gracieux, et se montra d'autant 
plus aimable, que Valentin feignait de ne pas s'en aper- 
cevoir. Tournant le dos à la coquette, ainsi qu'au jeune 
fat qui faisait la roue, Mazeran racontait à sa cousine 
Juliette le résultat de diverses démarches qu'il avait ten- 
tées au sujet de M. Bar telle. 

— Combien je te remercie, mon bon Valentin ! dit la 
jeune femme. 

— Ne parlons pas de remerciements, reprit -il avec 
une affectueuse brusquerie, rien ne m'agace comme 
cela. Une fois pour toutes, rappelle-toi bien que j'ai 
pour toi une sincère amitié et que je serai toujours heu- 
reux de trouver une occasion de te le prouver. Or, tu 
sais si je me ruine en protestations de dévouement, moi? 

— Je le sais, dit Juliette en lui tendant affectueuse- 
ment la main. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 44 

Bien que Juliette n'inspirât aucune jalousie à sa cou- 
sine, trop sûre de sa supériorité pour douter de son 
pouvoir, Clémence n'aimait pas cependant que ses ado- 
rateurs, s'occupassent trop longtemps d'une autre que 
d'elle-même. 

Laissant M. Guitarnan au milieu d'une période sur les 
étoiles, elle interrompit la conversation de Juliette et de 
Valentin pour demander à ce dernier je ne sais quel ren- 
seignement insignifiant. 

— Tu sais que je t'en veux, dit-elle à demi-voix à son 
cousin, qui s'était rapproché d'elle. 

— Je m'en suis bien aperçu. 

— Et tu ne t'en es guère préoccupé ? 

— S'il me fallait faire attention à tous tes caprices... 

— Tu es poli. 

— Il n'est pas toujours facile de concilier la politesse 
et la vérité. 

— D'abord tu n'as pas été gentil pour mon fils tout à 
l'heure. 

— Ton fils a une charmante nature que tu gâtes à 
plaisir. Il y a en lui de quoi faire un homme distingué ; 
et si tu continues, tu en feras un vaniteux personnage 
comme ton cousin Sa vin i en, qui écoute sournoisement 
ce que nous disons, ou un écervelé, un dissipateur, un 
bon à rien comme moi. 

— Tu t'arranges joliment, 

— En ami, parbleu ! 

— Pourquoi ne te corriges-tu pas? 

— H est trop tard. 

— Essaie. 

— Je suis incurable; la seule chose qui peut-être au- 
rait pu me sauver, c'eût été l'amour d'une femme assez 
généreuse, assez dévouée, assez téméraire surtout pour 
identifier tellement sa vie avec la mienne, que mes cha- 



44 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

gîtas et mes sottises fussent forcément retombés sur elle. 
Mais, syouta-l-il en quittant tout-à-coup le ton sérieux 
qu'il avait pris involontairement, il faudrait qu'une 
femme eût beaucoup d'amour et bien peu de cervelle 
pour s'exposer ainsi. 

— Oui, certes!.,. Et pourtant, l'autre jour encore, lu 
me suppliais de t'airaer. 

— Je t'en supplie encore aujourd'hui,., et je t'en sup- 
plierai encore demain et les jours suivants. Je suis dans 
mon rôle, moi. 

— Pourquoi est-ce ton rôle de me faire la cour ? 

— Je suis homme, et par conséquent égoïste. En de- 
mandant qu'on se sacrifie pour moi, je suis ma vocation 
comme le lion suit la sienne en dévorant la gazelle du 
désert. Suis-je poétique, hein ? 

— Tu es fou. 

— Tant mieux! Tu dois être blasée sur les déclarations 
classiques. 

— Pourquoi es-tu resté huit jours sans venir nous 
voir? 

— C'est qu'il y avait dans ma rue deux hommes de 
mauvaise mine. 

— Tu avais peur d'être assassiné? 

— Non, mais coffré... Clichy palace! 

— Tu as bien osé sortir aujourd'hui? 

— J'ai ma police. J'ai su que mes deux factionnaires 
allaient exécuter aujourd'hui une petite razzia dans le 
quartier de la Madeleine. * 

— Et demain? 

— A la grâce de Dieu. 

— Qui te fait poursuivre? 

— Le persécuteur officiel est mon tailleur, qui m'avait 
laissé bien tranquille jusqu'ici. Il aura été mordu par 
quelque huissier enragé. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 43 

Quelques-uns de nos lecteurs ont peut-être remarqué 
qu'en maintes circonstances, les fauteuils et les chaises 
sont douées d'un mystérieux pouvoir de locomotion. C'est 
surtout dans le tête-à-tête de deux personnes d'un sexe 
différent que cette disposition à la marche oblique se 
déploie chez les sièges. Au bout d'un quart d'heure de 
conversation, deux fauteuils éloignés de dix pas au début 
de l'entretien se trouvent, on ne sait trop comment, bras 
à bras. Personne n'ayant eu l'air de bouger, il y a là évi- 
demment quelque attraction secrète que la science dé- 
couvrira un jour. 

Les fauteuils en rotins de Juliette Bartelle et de §avi- 
nien avaient sans doute obéi à cette loi mystérieuse, car 
ils se trouvaient en ce moment tout près de Clémence et 
de Valentin. H en résulta que les propriétaires des susdits 
fauteuils purent se mêler sans indiscrétion à l'entretien 
de M™ Martigné et de son cousin. 



VI. 



— Parles-tu sérieusement? demanda Juliette à H. Ma- 
seran. 

— Oui et non. Je ne me connais pas d'ennemi qui me 
porte assez d'intérêt pour exposer ainsi ses capitaux. 
D'un autre côté, je trouve étrange cette frénésie subite 
de braves fournisseurs qui se contentaient jusqu'ici d'un 
arrosement mensuel. 

~ Pourquoi ne pas les payer? 

-» Si tu veux m/ouvrir un crédit à la Banque ? 

— Si je pouvais t'ouvrir un crédit de bon sens et de 
raison?... 



44 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Je l'économiserais ce crédit-là, je t'en réponds. 

— Combien dois-tu? 

— Trois mille francs. 

— N'y aurait-il pas quelque moyen d'arranger cela ? 

— Non. J'avais envie d'aller me reposer un peu à la 
campagne. Clichy fera mon affaire. 

Juliette secoua la tête. 

— Tu as beau plaisanter, reprit-elle, je suis sûre, 
moi, que tu n'est pas aussi gai que tu veux le paraître. 
Tu fais tes folies de sang-froid, et je sais que tu t'é- 
tourdis plus que tu ne t'amuses. 

Il la regarda quelques moments sans répondre, et sa 
figure prit insensiblement un air sérieux et rêveur. 

— A quoi penses-lu? reprit la jeune femme. 

— A la transmutation des métaux, répondit-il en se 
passant la main sur lé front. Je voudrais changer en or 
le bois de ce magnifique tilleul. 

— Ce n'est pas à cela que tu pensais; mais, n'importe. 
Cherchons un moyen plus sûr de te tirer d'affaire. Il 
doit te revenir environ sept ou huit mille francs sur la 
succession de notre cousin Bourlon. Si tu donnais à ton 
tailleur une délégation de trois mille francs sur tes 
droits? 

— C'est une idée. 

Puis, appuyant la tête sur sa main, Yalentin se mit 
encore à regarder la jeune femme d'un air pensif 

— Est-ce que tu veux prendre mon signalement? dit- 
elle en riant. 

— Non, mais je fais une remarque : j'ai raconté mes 
infortunes à Clémence; elle a trouvé des choses "fort 
spirituelles à me dire, mais voilà tout. Toi, au contraire, 
tu es allée droit au but comme un homme d'affaires, et 
tu as trouvé moyen, en cinq minutes, de me montrer un 
affectueux intérêt et de me donner un bon conseil. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 45 

— Et la conclusion de ceci? demanda M me Martigné, 
qui écoutait d'une oreille, tout en prêtant l'autre aux 
discours de Savinien. 

— La conclusion, c'est qu'étant donnée une cousine à 
cheveux châtain clair et une cousine à cheveux bruns, 
la première conseille mieux que... 

— Valentin ! interrompit M mo Martigné, qui recula son 
fauteuil de quelques pas et fit signe a Mazeran de venir 
à côté d'elle. 

D obéit. 

— Puisque tu trouves Juliette si supérieure à moi, lui 
dit-elle à voix basse, pourquoi ne lui fais-tu pas la cour? 

— Parce que je suis un imbécile. 

— Tu sais que je ne mourrai pas de chagrin de ton 
inconstance. Il me reste encore assez d'adorateurs. 

— Oui ; mais les coquettes sont comme les collec- 
tionneurs : elles recherchent les espèces rares, et je suis 
le seul de la mienne. 

— Dieu merci ! A. propos, messieurs, ajouta Clémence 
en élevant la voix, vous savez que le feu a pris cette nuit 
à la maison?... Un peu plus nous étions tous brûlés. 

— Oh! mon Dieu! s'écria Savinien, qui leva les yeux 
et les mains vers le ciel. 

— Diable! fit Valentin, en réprimant un tressaillement 
involontaire. 

— Qu'auriez-vons fait si vous vous étiez trouvés là, 
messieurs? demanda Clémence, qui, comme les triom- 
phateurs romains, aimait à faire parade des esclaves 
enchaînés à son char. 

— Je me serais précipité dans les flammes pour te 
sauver ou mourir avec toi! s'écria Guïtarnan. 

— Et toi, Valentin? 

— Moi, j'aurais couru chercher les pompiers. 

On se mit à rire. Clémence fit un geste d'impatience. 

3. 



46 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Un de ses griefs contre Valentin, c'est qu'il se refusait 
obstinément ù l'exhibition de son amour au profit du 
petit orgueil de sa cousine. En tête-à-tête, il en parlait 
fort éloquemment; mais, dès qu'il y avait des specta- 
teurs, il ne faisait que plaisanter. 

— Ainsi tu m'aurais laissé dévorer par le feu? 

— Puisque M. Savinien te sauvait. 

— Et Juliette? 

— Oh ! fit avec un sourire doucereux M m « Geneviève 
Martigné, M. Morany se serait chargé de M me Bartelle. 

— Certainement! s'écria M. Morany, qni était revenu 
sans qu'on fit attention à lui, car il avait dans tous ses 
mouvements quelque chose de la souplesse et de la lé- 
gèreté particulière aux animaux de l'espèce iéline. 

— Alors, Yalentin, reprit Clémence un peu piquée, tu 
aurais été le seul qui n'eût rien sauvé. 

— Pardon, je me serais sauvé moi-même. 

— Egoïste ! 

— Eh bien! si tu veux savoir la vérité, j'aurais sauvé... 

— Qui donc? demanda Geneviève, dont les petits yeux 
brillèrent de curiosité maligne au fond de leur grotte. 

— Eh bien ! vous, madame Geneviève ! s'écria Valen- 
tin avec un accent si dramatique que tout le monde se 
mit à rire. 

— Si vous vous figurez, grommela Geneviève, que je 
vous crois capable... 

— Je suis plus fort que je ne parais, répliqua Yalen- 
tin en examinant la grosse veuve comme s'il voulait 
évaluer son poids. 

M me Geneviève Martigné raillait volontiers les autres, 
mais elle ne pouvait supporter la moindre plaisanterie. 
Juliette vit qu'elle allait répondre par quelque mot bles- 
sant et se hâta de détourner la conversation. On parla 
de ce commencement d'incendie d'une façon plus se- 



ï 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 47 

rieuse, et de là on arriva tout naturellement à discuter 
cette inexplicable série d'accidents et de crimes qui 
poursuivaient depuis quelque temps la famille. 

- Quant à moi, dit Morany, je ne me lasserai pas de 
répéter que nous devrions nous éloigner de Paris et 
nous établir dans quelque pays où nous serions inconnus. 
Notre famille échapperait peut-être ainsi à la fatalité 
mystérieuse qui la poursuit depuis quelque temps. 

— Quitter Paris! murmura Clémence avec un gros 
soupir. 

Valentin s'opposa au projet de M. Morany. Il fit re- 
marquer avec assez de raison que si les mystérieux en- 
nemis de la famille Martigné parvenaient & retrouver 
leurs traces, comme c'était fort probable, ils auraient 
bien plus de facilités à l'étranger pour accomplir leurs 
sinistres desseins. 

La discussion s'animant entre les deux hommes, ainsi 
que cela n'arrivait que trop souvent, Juliette se jeta en- 
core à la traverse et détourna l'orage. 

Quelques minutes après, M. Mazeran se leva et prit 
congé de ses cousines. 

— Je vais de ce pas chez ce capitaine du Havre dont 
on m'a donné l'adresse, dit-il à Juliette. On m'a prévenu 
que je le trouverai de deux à trois heures. Je verrai bien 
si le signalement du Français qu'il a transporté de Mada- 
gascar au cap de Bonne-Espérance répond i celui de 
Bartelle. 
Juliette lui serra la main avec émotion, et il s'éloigna. 
Frédéric qui adorait M. Mazeran, en dépit de leurs 
petites discussions , voulut l'accompagner jusqu'à la 
porte de la rue. Les deux petites filles se disposaient à 
en faire autant, mais leur mère, qui craignait le retour 
avec le turbulent Frédéric, les obligea de rester au jar- 
din. Quelques minutes après, on vit accourir le petit 



48 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Martigné, les cheveux et les habits en désordre, rouge 
comme un coq et trépignant de colère. 

— Qu'y a-t-il donc? s'écria sa mère % 

Frédéric, qui pleurait, balbutia une histoire fort em- 
brouillée, de laquelle il résultait que Mazeran venait 
d'être arrêté et mis dans un fiacre. 

— Mon Dieu, oui, dit M, Ernest Martigné,. qui arri- 
vait derrière son fils, Valentin s'est fait arrêter par deux 
recors qui le guettaient, et il est maintenant en route 
pour Clichy. 

— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Juliette en 
joignant les mains. 

— C'est un scandale qui rejaillit sur toute la maison, 
, s'écria M me Vincent Martigné. Recevez donc de pareils 

individus! 

— Pardon, Geneviève, dit M me Bartelle mais vous 
oubliez que Valentin est mon cousin et celui de Clémence. 

— Vous prenez toujours son parti, riposta la veuve 
d'un ton aigre-doux. 

— Certainement, répartit M œê Bartelle. Valentin est 
le seul parent qui me reste du côté de mon pauvre père, 
et j'ai, d'autant plus d'amitié pour lui que je sais combien 
il est bon et dévoué, malgré ses folies. 

— - Chut-! écoutez donc ! fit M. Martigné en montrant 
les enfants, qui se querellaient avec une animation ex- 
traordinaire. 

— J'ai défendu Valentin, disait Frédéric ; mais les 
deux hommes étaient plus forts que moi. 

— Oh! si j'avais été là, moi! s'écria Emma, en bran- 
dissant son petit râteau. 

— Je leur ai donné de grands coups de poing, re- 
prit-il et des coups de pied donc! Le grand, il en aura 
dès bleus à la jambe, va ! 

— Frédéric, dit à ce moment M. Martigné, tu vas 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 49 

monter à ta chambre et y rester en pénitence jusqu'à 
l'heure du dîner. 

— Pourquoi, papa? s'écria le pauvre petit diable. 

— Parce que tu as battu les représentants d'une au- 
torité légitime. Us sont venus se plaindre à moi, et j'ai 
été obligé de leur donner dix francs pour les apaiser. 

— Est-ce vrai ? demanda, tout bas M me Martigné. 

— Tout ce qu'il y a de plus vrai, répondit Ernest à 
demi-voix. Si tu avais vu comme il y allait, le gaillard! 

M 9 " Bartelle et Clémence sollicitèrent la grâce du 
petit garçon, mais M. Martigné, qui paraissait soucieux 
et de mauvaise humeur, résista à toutes les instances. 
Les deux petites filles éclatèrent alors en pleurs et en 
cris. Honteuse d'avoir injustement accusé son brave 
cousin, Emma lui demandait pardon et le comblait de 
présents avec une vivacité singulière. 

— Tiens, Frédéric, disait-elle, voilà ma balle, et mon 
jeu de cartes aussi, et mon orange , et mon livre pour 
t'amuser dans ta chambre... et tu les garderas tant que 
tu voudras. 

Cécile ne disait rien ; mais tout en pleurant silencieu- 
sement, elle glissait dans la poche de son cousin tout ce 
qu'elle trouvait de bon dans les siennes. 

Cette petite scène amusa les spectateurs. Ils renouve- 
lèrent leurs instances en faveur du coupable. Poussé 
par Juliette M. Morany intervint aussi. 

Sa protection toute-puissante sauva maître Frédéric , 
qui partait déjà pour son exil escorté par ses deux cou- 
sines, marchant avec toute la dignité d'un proscrit. 
Les deux petites filles le ramenèrent en triomphe. 

Tandis que Frédéric leur racontait pour la vingtième 
fois tous les incidents de son mémorable combat contre 
les vilains hommes, M. Martigné emmenait M. Morany à 
l'écart et 'semblait lui exposer quelque affaire impor- 



60 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

tante. Bientôt tous deux quittèrent le jardin et montèrent 
dans le cabinet de M. Morany. 

Nous ne répéterons pas iei leur entretien, qui fut très 
long et qui roula entièrement sur les affaires de H. Mar- 
tigné. Le banquier était, comme on dit, au bout de son 
rouleau. Non-seulement il n'avait plus rien, mais son 
actif n'était même pas suffisant pour balancer son passif. Il 
accumula explications sur explications pour démontrer à 
M. Morany que ses opérations avaient été parfaitement 
conduites et que sa ruine était due à des circonstances 
malheureuses qu'il fit remonter jusqu'en 1848. 

En exposant ainsi sa situation à Morany, il avait espéré 
que ce dernier viendrait à son secours et le mettrait à 
môme de se relever. Il fut trompé dans, son attente. 

Morany l'écouta d'un ton fort compatissant, accepta 
toutes les explications du banquier, et l'encouragea 
beaucoup, mais ne lui fit aucune offre de fonds. 

— Que comptez-vous faire? lui demanda enfin Morany. 

— En vérité, je l'ignore. Je ne puis m'habituer à 
l'idée de voir mon nom figurer sur* la liste des faillites. 
Je sais bien qu'au moyen d'un sacrifice de cent cinquante 
à deux cent mille francs, il me serait facile d'obtenir un 
arrangement à l'amiable, et même de continuer les af- 
faires. Mais, où trouver cet argent? Ma femme n'a point 
de fortune personnelle, et aucun de mes parents n'est 
assez riche pour me prêter une si forte somme. 

L'insinuation était fort claire ; Morany se contenta de 
recommencer ses compliments de condoléance. Martigné 
ne comprit que trop que son parent n'était nullement 
disposé au petit sacrifice auquel il avait espéré l'amener. 
Sa figure s'allongea. 

Quoique rien ne parût sur la physionomie impassible 
del'Eurasian, la nouvelle que le banquier venait de lui 
annoncer contrariait beaucoup M. Moranv. Ce n'était pas 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 51 

qu'A portât un bien vif intérêt à Martigné, mais il son- 
geait au mauvais effet que cela produirait pour sa répu- 
tation de nabab et de parent dévoué, s'il laissait mettre 
en faillite un cousin auquel il avait toujours témoigné 
tant d'affection. 

Soit qu'il voulût témoigner sa sympathie à Martigné , 
soit qu'il fût réellement préoccupé, Morany ne parla que 
fort peu durant le dtner. Quoiqu'il fût généralement assez 
taciturne, Clémence remarqua son silence et l'en plai- 
santa gaiement. Il répondit sur le même ton. 

Le plus heureux de la maison ce soir-là, ce Ait Fré- 
déric. Chacun a son rêve ici-bas, et Frédéric avait le 
sien. Il désirait, mais sans oser l'entrevoir encore que 
dans un horizon bien lointain, une belle paire de pan- 
toufles en tapisserie comme celles de son père. 

Au moment où il embrassait, pour lui dire adieu, sa 
cousine Juliette, qu'il appelait toujours sa tante, M me 
Bartelle lui glissa dans l'oreille que, dès lendemain, elle 
allait commencer à lui broder une paire de pantoufles 
pareilles à celles de M. Martigné. Frédéric faillit en 
tomber à la renverse de joie et de saisissement. 

— Tu gâtes cet enfant, Juliette, dit M. Martigné. 

— C'est l'encourager à la rébellion, fit observer 
M. Morany. 

— Certainement, ajouta bien vite M me Geneviève. 

— A l'âge de Frédéric, on ne connaît pas encore le 
pouvoir de la loi, répondit M me Bartelle. En défendant 
son ami, il a montré son bon cœur et son courage. 

— Oh ! il est brave comme un lion, c'est vrai, dit 
H. Martigné, dont l'orgueil paternel prit le dessus. Si 
tous l'aviez vu jouer des pieds et des mains, le petit 
gaillard ! 

— Au fait, dit Juliette, on savait donc que Valentin 
était ici, puisqu'on le guettait dans la rue ? 



52 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Entre les débiteurs et les recors, il y a toujours 
une lutte de ruses, reprit M. Morany ; M. Mazeran a 
youlu jouer au plus fin, et il a perdu. 

— Il faudra que nous trouvions quelque moyen de 
délivrer ce pauvre garçon, dit M me Bartelle. 

Personne ne répondit. 

— Vous me seconderez, n'est-ce pas M. Morany ? 

— Non, certes ! murmura-t-il, je le hais trop. 

— Ah ! fit Juliette surprise de la vivacité de celte ré- 
ponse, que la circonspection habituelle de M. Morany 
rendait plus étrange encore. 

M Be Bartelle reprit son ouvrage et se remit à broder 
silencieusement. Voyant le mauvais effet produit par ses 
paroles, Morany essaya de les tourner en plaisanterie ; 
Juliette feignit d'accepter cette explication, mais elle ne 
demanda plus ni appui ni conseil à M. Morany: 

— Décidément, reprit-il au bout d'un instant, il fait 
bon être votre cousin. 

— Vous en plaignez-vous ? 

— Vous feriez pour moi ce que vous faites pour 
M. Mazeran. 

— Qu'on vous mette à Clichy demain, et vous verrez. 

— Je parle sérieusement. 

— Eh bien ! sérieusement, je vous répondrai que je 
vous suis profondément reconnaissante de tout ce que 
vous avez fait, de tout ce que vous faites encore pour 
mes enfants et pour moi... 

— Cela n'empêche pas que s'il vous fallait choisir en- 
tre M. Valentin et moi 

— J'espère bien n'y être jamais réduite. Pourquoi ne 
cons^rverais-je pas mes deux amis ? 

— Sans doute, mais vous éludez la question. S'il vous 
fallait absolument choisir? 

Celte insistance déplut sans doute à M me Bartelle, 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 53 

car ses beaux sourcils eurent un imperceptible fronce- 
ment. 

— Eh bien ! dit-elle, je choisirais Valentin. 

— Tous voyez bien... 

— N'est-ce pas naturel? J'ai pour vous beaucoup de 
reconnaissance, d'estime et d'affection, je vous le répète; 
mais permettez-moi de vous faire observer que je ne 
vous connais que depuis deux ans, tandis que j'ai été 
élevée avec Yalentin, comme mes-filles le sont avec leur 
cousin Frédéric. 

— Alors il était sans doute votre petit mari, comme 
Frédéric celui de Cécile? 

— Précisément. 

— Yalentin avait deux autres femmes, dont la plus 
âgée, une petite fille de huit ans, lui tirait très-bien les 
cheveux lorsqu'il la négligeait pour moi. 11 faut que j'in- 
dique à Clémence cette manière de ramener les in- 
constants. 

M me Bartelle se tourna vers sa cousine, et la conversa- 
tion redevint générale. 



m 



Vers onze heures , toute la famille monta se coucher. 

M. Martigné avait l'air si préoccupé que Clémence le 
pressa de questions pour en connaître le motif. Comme 
il ne savait lui résister en rien, il finit par lui avouer, 
non pas sa situation exacte, mais une partie de ses em- 
barras financiers. 

U se garda bien d'avouer que ces embarras étaient dus 
à son incapacité et surtout à sa présomption. Il assura, 



54 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

au contraire, i Clémence, qu'il avait déjà trouvé, pour 
réparer -le désastre, un moyen certain, qui devait dou- 
bler sa fortune en peu de temps. Cette confiance ne per- 
suada pas complètement M me Martigné, car elle commen- 
çait à remarquer que les moyens infaillibles de son 
mari ne réussissaient presque jamais. Le banquier , 
néanmoins, lui expliqua ses plans avec tant d'éloquence, 
ou, pour mieux dire, de verbiage, qu'elle s'endormit en 
rêvant d'un bel hôtel, de robes magnifiques et d'une ca- 
lèche à huit ressorts comme celle de la marquise de 
Chrestinel, sa rivale de toilette et de beauté. 

Quant à M. Morany, le lendemain soir, vers minuit, il 
sortit comme d'habitude par le jardin et s'en alla rue de 
Laval. H. Gurnout vint y rejoindre quelques minutes 
plus tard le prétendu Gardélan. 

— À propos, lui demanda ce dernier au bout de 
quelques instants de conversation, vou» m'aviez parlé 
dans le temps d'un certain Parézot... un homme qui 
(irait convenablement l'épée et le pistolet. Qu'est-il 
donc devenu ? 

— Je ne sais trop : voilà plusieurs jours que je ne 
l'ai vu. 

— Informez-vous de lui, je serais bien aise de le voir. 

— Si vous voulez, monsieur, me charger de lui com- 
muniquer... 

— Non ; sachez d'abord où il est, puis vous lui fixerez 
un rendez-vous. Mais ne lui parlez de moi que quand je 
vous y autoriserai. 

— Bien, monsieur 

— A demain. 

— Et la Bourse? murmura Gurnout, dont l'idée fixe 
était d'engager H. Gardélan dans quelque nouvelle opé- 
ration ; je vous assure, monsieur, qu'en ce montent il y 
aurait une affaire... 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 55 

— Mous ▼errons cela plus tard, interrompit Morany. 
Bonsoir, monsieur Gurnont. 

Le lendemain Gurnout apporta le renseignement de- 
mandé au sujet de Parézot. Ce dernier était à Clichy. 

— Tiens ! murmura Morany, qui songea aussitôt à Va- * 
lentin. 

Il resta un instant silencieux. 

— Non, se dit- il enfin, répondant à sa propre pensée, 
non. On sait que je déteste Mazeran, et si ce Parézot lui 

cherchait querelle, cela pourrait mettre sur la trace 

D'ailleurs, Valentin est très-adroit, dit-on, et un duel 
n'aboutirait à rien. Songeons au plus pressé. Pour com- 
bien d'argent ce Parézot est-il écroué ? demanda-l-il à 
Gurnout. 

— Pour huit ou neuf cents francs, je crois, 

— Tâchez de savoir le chiffre, d'une façon exacte. 

— Que décidez-vous, monsieur? 

— Revenez demain soir. Apportez-moi des rensei- 
gnements plus détaillés sur le montant de la dette de ce 
Parézot, sur soYi créancier, etc. Je vous donnerai alors 
vos instructions. Voici cinq louis. Bonsoir, monsieur. 

Hais Gurnout ne paraissait pas disposé à s'en aller. Il 
avait la figure tendue de quelqu'un qui se prépare à une 
entreprise difficile. 

— Bonsoir, monsieur, répéta Morany en appuyant. 

— Est-ce que vous avez complètement renoncé à 
faire des opérations de Bourse, monsieur? demanda 
enfin Gurnout en prenant, comme on dit, son courage à 
deux mains. 

— Pourquoi cette question ? 

— Tous ne me donnez plus aucun ordre ; j'espère 
pourtant que vous n'en chargez pas d'autres que moi , 
monsieur T 

— Si cela me convient, pourquoi ne le ferais-je pas ? 



50 LA VENGEANCE D UN MULATRE. 

demanda Morany, qui, grâce à sa position dans l'ombre 
de la cheminée, lisait sur la physionomie de son inter- 
locuteur, et le voyait venir. 

— Cela ne serait pas bien, moi qui fais toutes vos 
commissions. 

— Il me semble que je vous paie pour cela. 

— Moi qui vous montre tant de dévouement. 

— C'est compris dans le paiement. 

— Et de discrétion, ajouta Gurnout en appuyant for- 
tement. 

— Ah! ah! fit Morany. Eh bien!... c'est compris 
aussi dans le paiement. Croyez-vous donc que sans cela 
je vous donnerais cinq louis chaque fois que vous m'ap- 
portez un renseignement insignifiant? 

— Insignifiant! 

— Sans doute, insignifiant. 

— Ceux que je vous ai donnés sur la famille Marti- 
gné, cependant ! 

— Eh bien? 

— Il y a certaine circonstance qui pourrait leur don- 
ner une importance très-^ramte, txès-grande. 

— Et laquelle, je vous prie ? 

— Dame, cette série d'accidents si singuliers. M. Gon- 
tran noyé, M. Vincent assassiné... Assassiné 9 celui-là. 
Puis la mort affreuse de M. Ferdinand Martigné... Et . 
celle de M me Guitarnan et du petit Edouard... 

— En effet, c'est étrange, répondit tranquillement 
Morany. Mes pauvres parents ont été cruellement éprou- 
vés depuis quelque temps. 

— juste depuis que vous m'avez demandé tous ces 
renseignements. Pour moi, qui ai l'honneur de vous 
connaître, cette coïncidence n'a aucune importance, bien 
entendu ; mais cela n'aurait qu'à venir aux oreilles d'un 
étranger, d'un magistrat surtout... 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 57 

Morany sourit tranquillement. 

— Eh bien ? demanda-t-il. 

— Dame, ce serait grave. 

— Pour que cela fût grave, il faudrait commencer 
par prouver que ces tristes événements sont dus à des 
crimes et non à des accidents, comme tout semble le 
prouver; excepté pour la mort de M. Vincent, dont vous 
savez que le meurtrier est connu. Puis, avant d'accuser 
de pareils crimes tin homme dans ma position de fortune, 
il serait encore nécessaire de prouver quel intérêt il 
peut y avoir... Or, je crois que ce serait difficile. 

— N'importe, reprit Gurnout un peu déconcerté par 
le calme de son interlocuteur, cela pourrait vous attirer 
des ennuis. Quand une fois la justice commence à s'oc- 
cuper des affaires de quelqu'un... 

— Ah ! j'en conviens... c'est justement ce que je di- 
sais Vautre jour à un banquier de mes amis qui m'enga- 
geait à remettre au procureur impérial certains petits 
bordereaux que vous m'avez fournis. 

— Quels bordereaux? murmura Gurnout qui devint 
tout pâle. 

— Les bordereaux pour ma dernière opération à la 
Bourse. Vous vous souvenez? Mon ami, que j'avais 
chargé de les examiner, est allé lui-même chez l'agent 
de change pour vérifier les opérations et il assure que ces 
bordereaux sont falsifiés par vous, à votre profit et i 
mon détriment, bien entendu. 

— C'est une calomnie, monsieur, s'écria Gurnout, 
août les dents claquaient. Vous n'avez qu'à me montrer 
ces bordereaux et je vous prouverai... 

— Ce n'est pas la peine. Ils sont bien où ils sont , et 
ils y resteront. Je voulais seulement vous prouver que 
nul ici-bus n'est à l'abri de la calomnie, pas plus vous 
que moi. 



58 LÀ VENGEANCE D*UN MULATRE. 

Gurnout était un de cas coquins sans énergie, qui, 
iaute de courage uniquement, n'oseraient pas tuer un 
homme, même au prix de cent mille francs, mais qui 
en laisseraient égorger cinquante pour gagner mille 
francs. Autant il se fût montré impérieux et exigeant si 
sa menace indirecte avait effrayé H. Gardélan, autant 
il devint plat et soumis quand il se vit à la merci de ce 
dernier. 

Il s'excusa humblement. •• non de sa menace, car il 
ne pouvait l'avouer.. ... mais de son insistance au sujet 
de la Bourse. 

— Je suis si pauvre et j'ai tant besoin de gagner ! 
raurmura-t-il piteusement. 

— Avec ce que je vous donne, pourtant? 

— Tant que vous êtes là, monsieur, cela va encore; 
mais si vous vous absentiez... Pour être aux ordres de 
monsieur, j'ai abandonné tous mes autres clients. 

— Ceci est différent, répondit Morany qui, bien en- 
tendu, n'en crut pas un mot. Comme je tiens à vous 
avoir toigours sons la main, je vous ferai une pension 
de trois cents francs par mois, tout en continuant de 
vous payer comme je le fais maintenant chaque fois que 
j'ai besoin de vous. Gela vous convient-il? 

— Certainement, monsieur, s'écria Gurnout, qui, 
précipité du haut des châteaux en Espagne qu'il avait 
bâtis, se trouvait encore fort heureux de voir sa chute 
amortie par ce supplément de trois cents francs à son 
budget mensuel. 

— Maintenant que tout est bien convenu, bonsoir, 
monsieur, dit Morany. 

Cette fois, Gurnout ne se fit pas répéter l'invitation. 

Tandis qu'il s'éloignait précédé du père Toulouzé, 
Morany le suivit des yeux avec une expression de phy- 
sionomie intraduisible. Puis, continuant une pensée non 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 59 

exprimée, qui eût fait bondir de frayeur le pauvre Gur- 
nout, il murmura : 

— En attendant, servons-nous de lui. Dès qu'il de- 
viendra inutile ou gênant, il sera temps de songer à s'en 
débarrasser. 

Valentin avait rencontré quelques connaissances à 
Qichy. Il se trouva bientôt le centre d'un petit cercle 
composé de cinq ou six personnes. 

Le troisième jour, au moment où les détenus prenaient 
l'air dans le préau, le bruit d'une querelle attira l'atten- 
tion de M. Mazeran.Une douzaine d'individus injuriaient 
un jeune Anglais et le menaçaient du poing. A leur tête 
était un grand chenapan à mauvaise figure qui excitait 
les autres. Au moment où Valentin arrivait, l'Anglais, 
complètement acculé dans un coin, plia le bras, puis le 
détendant comme un ressort d'acier, envoya aux assail- 
lants qui le serraient de plus près deux coups de poing 
qui prouvaient une grande vigueur jointe à l'étude cons- 
ciencieuse des ressources de la boxe. Les individus ne 
tombèrent pas , parce que la foule les soutenait ; mais 
un d'eux glissa sur les genoux et fut emporté presque 
sans connaissance. Tous les détenus se réunirent aussitôt 
contre l'Anglais, sans même se demander s'il était ou 
non l'agresseur. Il prit sa garde de boxeur, et l'expres- 
sion de son regard disait assez qu'il se défendrait éner- 
giquement. 

C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, très- 
grand, gras et frais comme un chanoine. Il avait de 
beaux traits, un teint de jeune fille, des yeux bleu-clair 
remplis de douceur, et de longs favoris fins et soyeux de 
la même couleur que ses cheveux, châtain-clair. 

L'expression habituelle de sa physionomie était une 
sorte de bonhomie naïve et de gaieté enfantine qui faisait 

un singulier contraste avec sa robuste nature. En ce 



60 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

moment même, où il se préparait à combattre vaillam- 
ment, sa physionomie exprimait plutôt une sorte de 
surprise et de mécontentement que la colère et la haine. 

Tout en disant à qui voulait l'entendre qu'il ne ferait 
jamais un geste pour défendre un indifférent, Yalentin 
cédait presque toujours au mouvement qui le poussait 
au secours du plus faible. Il fendit la foule et se jeta 
entre l'Anglais et ses agresseurs. 

Ceux-ci étant revenus à la charge, Hazeran et son 
protégé furent obligés de jouer consciencieusement des 
pieds et des poings pour résister à leur attaque. 

Dans la bagarre, l'Anglais reçut un soufflet de la main 
de l'individu qui avait excité contre lui cette petite 
émeute. Cette fois, le jeune homme perdit le sang-froid 
qu'il avait conservé jusque-là. Il s'élança sur son ennemi 
avec tant d'impétuosité qu'il renversa deux ou trois per- 
sonnes; mais lui-même trébucha sur leurs corps et 
tomba tout de son long. Il aurait été écrasé si Yalentin, 
soutenu par ses amis , ne l'avait protégé et ne lui avait 
donné le temps de se relever. 

En ce moment les gardiens arrivèrent et séparèrent 
les combattants. 

Pour éviter des punitions, tout le monde prétendit 
qu'on n'avait fait que jouer. Comme il n'y avait ni morts 
ni blessés, les gardiens acceptèrent l'explication, sans 
y croire, bien entendu , et ne firent pas de rapport. 

Une fois l'étranger délivré, Yalentin avait rejoint ses 
camarades. L'Anglais, lui , était rentré dans sa chambre 
pour réparer le désordre de sa toilette et ôter sa ja- 
quette, qui avait laissé un de ses pans sur le terrain. Au 
bout de quelques minutes , il vint remercier M. Mazeran. 
Il parlait français très-purement et paraissait avoir d'ex- 
cellentes manières. 

En guise de présentation, il offrit sa carte à Yalentin. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 61 

Elle portait : Sir Richard Overnon, baronnet, rue. Cau- 
marlin. Mazeran lui remit aussi la sienne. 

Overnon lui raconta que, le premier jour de son ar- 
rivée à Clichy, l'individu à mauvaise figure que Valentin 
avait vu exciter les autres détenus, et qui s'appelait 
Théodore Parézot, avait voulu s'imposer en quelque 
sorte à lui. Overnon avait reçu plus que froidement cet 
homme dont les manières lui déplaisaient fort. -Mécon- 
tent du peu de succès de ses avances, celui 7 ci ameuta 
quelques autres prisonniers contre Overnon sous pré- 
texte de l'obliger à payer sa bienvenue en sa double 
qualité d'étranger et de nouvel arrivé. Pris autrement, 
Richard se fût empressé de s'exécuter ; mais comme on 
avait l'air de lui imposer cette générosité, il répondit par 
un refus catégorique; Pour s'en venger, les autres déte- 
nus, poussés par ce Parézot, commencèrent par lancer 
au jeune Anglais des railleries de plus en plus direcles, 
puis de gros mots; enfin on le bouscula, comme nous 
l'avons raconté tout à l'heure. 

Sir Richard Overnon avait l'air d'un excellent homme, 
sans fiel ni méchanceté, et paraissait ne garder aucun 
souvenir des coups qu'il avait reçus. Il est vrai qu'il les 
avait glorieusement rendus. En revanche, il avait tou- 
jours sur le cœur le soufflet de H. Parézot et tenait à en 
obtenir satisfaction. Il denianda conseil sur ce point 
à H. Mazeran. Ce dernier comprenait fort bien la légi- 
time indignation de l'Anglais, mais il ne voyait aucun 
moyen pour lui d'obtenir satisfaction de son agresseur, 
tant que les portes de Clichy seraient fermées sur eux. 

— Je vous dirai d'aiHeurs que je crois connaître votre 
adversaire, ajouta Valentin. C'est un mauvais drôle qui 
vit on ne sait trop de quoi , et qui passe sa vie dans les 
estaminets, où il grapille quelques pièces de cent sous 
aux cartes ou bien au billard... Il fréquente beaucoup 

4 



62 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

aussi les salles d'escrime de bas étage, et il est très-fort 
à toutes les armes. 

— Tant pis, dit Overaon , il faut que j'aie satisfaction 
de cette insulte. 

— Tirez-vous bien l'épée ou le pistolet? 

— L'épée, non; le pistolet, passablement. D'ailleurs, 
peu importe, je suis ici le seul de ma nation, et je dois 
soutenir son honneur, quoi qu'il puisse m'arriver. 

— C'est bien, monsieur, dit Valentin, qui lui serra 
cordialement la main. Hais, ajouta-t-il en souriant, je 
doute que le directeur de Clichy et ses employés prêtent 
la main à un duel. 

— Sans doute, répondit Richard; aussi quitterai-je 
Clichy. 

— Et votre adversaire? 

— Dès aujourd'hui je vais m'occuper de me faire 
mettre en liberté. 

— Votre créancier est donc bien accommodant, 
monsieur? 

— Il fait tout ce que je veux. 

— Je ne suppose pas cependant que ce soit vous qui 
l'ayez prié de vous mettre à Clichy. 

— Je vous demande pardon : c'est même moi qui ai 
payé tous les frais. 

— Tiens! 

— Je suis ici pour cinq mille francs ; mais je ne dois 
rien. 

— Comment cela? 

— Je vais vous l'expliquer : figurez-vous que j'étais 
amoureux de miss Anna Fraser, ma parente. Notre ma- 
riage était convenu entre nos deux familles. Hais, il y a 
trois ans, lorsque je l'ai priée de fixer le jour de notre 
union, elle s'y est obstinément refusée. 

— Elle ne vous aimait donc pas? 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 63 

— En vérité, je n'en sais rien. Anna est trèfc-jolie, 
très-vaporeuse , comme vous dites, tous autres Français; 
elle ne rêve que héros de romans, pâles, mélancoliques, 
pauvres, et victimes de destinées fatales. Avec mes gros- 
ses joues, mon teint rose, mon robuste appétit, ma 
nature prosaïque et quelque fortune, j'étais loin de rem- 
plir le programme. J'en ai eu tant de chagrin que je suis 
parti pour le cap de Bonne-Espérance, où mon beau- 
frère était alors gouverneur, afin de m'étourdir en chas- 
sant, et de perdre, à force de fatigues et de privations, 
cette mine trop florissante qui m'avait nui dans l'esprit' 
d'Anna. J'ai passé près de deux ans en Afrique, Grâce à 
la fièvre , j'en suis reparti assez jaune et assez maigre 
pour pouvoir me présenter devant ma cousine. 

— Eh bien? 

— Eh bien ! monsieur, voyez mon malheur. Pendant 
la traversée, l'air de la mer a produit un tel effet sur 
moi, e't mon estomac a si bien réparé le temps perdu, 
que je suis arrivé à Londres presque aussi frais et aussi 
gras qu'avant mon départ. 

Valentin regarda sir Richard pour voir si ce dernier 
ne se moquait pas de lui , mais il n'y avait pas à se mé- 
prendre à la franche expression de la physionomie du 
jeune Anglais. Il était évident que Richard racontait son 
histoire avec la plus grande simplicité, et sans aucun 
ornement. 

— Alors? dit Valentin. 

— Alors, Anna a bien voulu m'épouser malgré cela, 
mais moi je ne l'aimais plus. J'adorais une autre jeune 
fille bien plus jolie, une cousine aussi. 

— Encore! fit Valentin en riant. Et celle-ci?... 

— Celle-ci m'a dit que je lui plaisais, mais qu'elle 
hésitait à confier son bonheur à un inconstant comme 
moi, à moins d'une épreuve. 



64 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Laquelle? 

— Elle exigeait que je restasse au moins deux ans 
sangla voir, et que je revinsse ensuite amoureux comme 
avant mon départ. 

— Et vous avez obéi? 

— Certainement. 

— Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment, 
dit Yalentin. 

— Hélas ! reprit Richard, autre chose est de prendreune 
résolution et de la tenir. Vingt fois j'ai failli partir pour 
Londres. Trois fois même je suis allé jusqu'à Boulogne. 

— Il fallait vous distraire. 

— C'est ce que j'ai fait d'abord. Mais tout cela m'em- 
pêchait d'exécuter les projets d'étude que j'avais formés. 
Quand j'ai vu cela, j'ai pris une résolution héroïque. J'ai 
fait à un de mes amis un billet de cinq mille francs, que 
j'ai laissé protester, poursuivre, etc. Bref, depuis deux 
jours je suis à Clichy. Quant aux cinq mille francs du 
billet, ils sont déposés chez un banquier avec d'autres 
fonds qui m'appartiennent. 

— Ah çà! reprit Valentin, c'est bien sérieux ce que 
vous me racontez-là? 

— Certainement. Je ne me serais jamais permis... 

— Et vous prétendez encore être prosaïque? s'écria 
Yalentin. Hais, mon cher monsieur, jamais Saint-Preux, 
Werther et autres chevaliers du sentiment, n'auraient 
fait mieux. 

— Eh bien! miss Karrielt ne pense pas comme vous, 
malheureusement. 

— C'est une mauvaise affaire que d'aimer une cou- 
sine, voyez-vous, dit Valentin. J'en sais malheureusement 
quelque chose. 

— Votre cousine ne veut pas non plus vous épouser? 

— D'abord elle ne m'aime pas; puis elle est mariée. 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 65 

— Si elle est mariée, vous ne devriez pas l'aimer. 

— Vous avez raison, mais si Ton faisait et si Ton 
payait tout ce qu'on doit... Glichy n'existerait plus. 

— Pour en revenir à l'insulte de ce Parézot.... 

— Voulez-vous me permettre une question aupara- 
vant?... Pendant que vous étiez au Gap, n'auriez-vous 
pas par hasard entendu parler d'un Français nommé 
Bartelle? 

— Non. 

— Il est probable du reste qu'il avait changé de nom. 
Puis, ce serait un hasard... N'importe... Tenez. Voici 
son signalement sur un ancien permis de chasse. Je 
l'avais mis justement dans ma poche ce matin pour le 
montrer à un capitaine du Havre , qui se trouve en ce 
moment à Paris. 



vra. 



Valentin ouvrit son portefeuille, prit le permis de 
chasse et lut à haute voix le signalement du capitaine : 

Bartelle, Henry, né à Rouen (Seine-Inférieure), âgé 
de trente-huit ans (le permis était de 1847); taille, un 
mètre soixante-dix-sept centimètres ; cheveux noirs ; 
feux bruns; front étroit; nez ordinaire; bouche grande; 
sourcils bruns; barbe brune. Signe particulier : une 
cicatrice à la joue droite et une autre au-dessus du 
sourcil droit. 

— Il est probable que j'ai vu ce monsieur, dit Over- 
non, qui avait fait un geste d'attention au moment où 
Valentin avait parlé des cicatrices. 

— Vraiment! s'écria Mazeran avec joie. A quelle 
époque? 



00 LA VENGEANCE D UN MULATRE. 

— Il y a trois ans, au moment où j'arrivais au cap de 
Bonne-Espérance, un Français dont je ne me rappelle 
plus le nom... Je sais bien que ce n'est pas Bartelle, 
cependant... est venu chez mon beau-frère demander 
une autorisation ou quelque chose de ce genre pour un 
voyage dans l'intérieur. Je me souviens qu'il se proposait 
de pousser beaucoup plus loin que les limites de la 
colonie, et qu'il paraissait entourer d'un certain mystère 
le but de son voyage. C'est même là ce qui attira l'at- 
tention de mon beau- frère. Il dut faire prendre des in- 
formations avant de lui accorder sa demande. J'ai vu ce 
Français et je me souviens parfaitement d'avoir remar- 
qué les deux cicatrices que vous venez de citer. Il me 
semble même me rappeler qu'il nous dit qu'elles prove- 
naient d'une chute... faite je ne sais plus trop dans 
quelles circonstances, par exemple. 

— Dans un incendie à la Havane. 

— Je crois que vous avez raison... Oui, il était ques- 
tion d'un incendie, en effet. 

— Vous n'avez pas su ce qu'il était devenu ? 

— Non. Je suis parti moi-même pour chasser du côté 
de la baie d'Algoa, et j'avoue qu'à mon retour je n'ai 
plus songé à ce Français. Seulement, je vous le répète, 
le signalement que vous venez de me lire répond parfai- 
tement au sien. 

— Ce sera toujours une lueur d'espérance à donner 
à sa pauvre femme, dit Yalentin ; mais je cherche vai- 
nement à m'expliquer le motif de ce changement de mon, 
de ce voyage et du mystère dont il s'entourait. Avait-il 
l'air d'être dans une bonne position de fortune ? 

— Il faisait des préparatifs qui devaient lui coûter 
beaucoup d'argent et payait tout au comptant. 

— C'est inexplicable. Enfin, je vais toujours trans- 
mettre ces détails à ma cousine. 



LA VENGEANCE D ? UN MULATRE. 67 

— Si vous avez besoin d'autres renseignements, je 
pourrai écrire à mon beau-frère. Il a quitté le Cap et 
habite maintenant près de Brighton. 

— Vous me rendriez un grand service. 

— J'écrirai demain. 

— Merci. 

; — Je vous demanderai la permission de revenir à 
mon homme, moi aussi. Il faut tâcher de savoir ce que 
doit ce Parézot, afin que je puisse le faire mettre en 
liberté... Il m'a semblé que vous connaissiez deux ou 
trois personnes ici. Peut-être pourront-elles vous donner 
quelques renseignements. 

— Je vais m'en occuper dès ce soir. Seulement je 
vous avoue que l'idée d'un duel entre vous et ce Parézot 
me chagrine réellement. C'est un de ces spadassins que 
tout le monde méprise et qui ne sont pourtant pas assez 
déchus pour qu'on ait le droit de refuser de se battre 
avec eux. x 

— Bah ! dit sir Richard, j'ai fait face à des lions sans 
trembler. Il faut espérer que devant cet homme je saurai 

, soutenir aussi l'honneur de la vieille Angleterre. A pro- 
pos, est-ce la première fois que vous venez à Clichy? 

— Ma foi, oui. 

— Alors, vous ne pouvez encore être au courant des 
ressources de l'endroit. Voulez-vous me faire l'honneur 
de partager aujourd'hui mon dîner? 

i — Mais il me semble que vous n'êtes pas beaucoup 
' plus ancien que moi dans ce lieu de plaisir. 

— Je vous demande pardon, j'ai vingt-quatre heures 
d'avance sur vous. 

— Allons, j'accepte. Tenez, décidément, je vous soup- 
çonne de ne pas être Anglais. 

— Pourquoi cela? 

— Vous avez une gaieté, une absence de roideur, de 



68 LA VENGEANCE D UN MULATRE. 

kant 9 comme on dit à Londres... car enfin je ne vous a 
même pas été présenté. 

— Cela ne fait rien, du moment où nous ne somme: 
pas compatriotes. 

— Raison de plus. 

— Hais non. Les Français se font une fausse idée d< 
la froideur britannique. En Angleterre , il est d'usage 
qu'on n'aborde pas quelqu'un sans lui avoir été présenté 
Dans les habitudes de la vie anglaise, si quelqu'un vous 
parle sans avoir rempli cette formalité, vous êtes en 
.droit de supposer que c'est un homme sans éducation, 
de même qu'en France vous auriez mauvaise opinion 
d'un Français qui rencontrerait une femme de sa société 
sans porter la main à son chapeau. Quand il s'agit d'un 
étranger, au contraire, nous ne pouvons exiger qu'il soit 
au courant de nos usages. L'omission d'une formalité ne 
donne lieu, par conséquent, ni à la même conclusion, 
ni au même accueil. Maintenant, je conviens que mes 
compatriotes sont très-froids au premier abord ; mais, 
comme l'entrée de leur maison a plus d'importance et 
donne plus de privilèges que chez vous, il est tout natu- 
rel qu'ils réfléchissent à deux fois avant de l'accorder. 

— Alors, dit Valenlin en riant, je dois vous être plus 
reconnaissant de votre invitation que si elle me venait 
d'un Français. 

— Vous me mettez dans une situation difficile, ré- 
pondit sir Richard sur le même ton de gaieté. Me voilà 
entre mon amour-propre national et ma politesse, ou, 
pour mieux dire, la sympathie que vous m'inspirez. Dî- 
nons d'abord, nous discuterons ensuite cette leçon à 
loisir. * | 

Le soir, avant d'entrer dans la cellule qui lui était assi- 
gnée, Valenlin essaya d'obtenir quelques renseignements 
sur M. Théodore Parézot. Tout ce qu'il put apprendre, , 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 69 

c'est que cet individu, que tout le monde redoutait, était 
à Clichy depuis huit jours seulement, et que sa dette ne 
devait pas monter très-haut. 

— Je crois qu'il ne s'agit que de huit ou neuf cents 
francs, dit l'un des détenus ; mais demain je le saurai 
d'une façon certaine. 

Le lendemain, Valentin et sir Richard retournèrent 
aux informations. Voyant que M. Parézot ne paraissait 
pas à son heure habituelle, Valentin se décida à le faire 
demander, pour lui porter avec un ami le cartel de sir 
Richard. 

À la grande surprise des deux jeunes gens, et à la fu- 
reur plus grande encore de sir Richard, ils apprirent que 
H. Parézot venait de quitter la prison. Un inconnu l'avait 
fait demander de grand matin au parloir. Après une 
assez longue conversation, le visiteur était parti, proba- 
blement pour aller chez le créancier de Parézot. Une 
heure plus tard il était revenu avec un autre individu. On 
avait payé les neuf cents francs dus par Parézot et rem- 
pli toutes les formalités nécessaires pour son élargisse- 
ment. Puis le créancier ou son représentant était parti 
d'an côté, tandis que Parézot montait en voiture avec le 
premier individu qui était venu lui parler. 

Il y avait dans cette libération singulière et dans la 
précipitation qu'on avait mise à hâter l'accomplissement 
de toutes les formalités, quelque chose qui piquait la 
curiosité des autres détenus. Quant au visiteur, que 
deux personnes avaient vu, c'était un homme de cin- 
quante ans, d'une mauvaise flgure, et ayant tout l'air 
d'un usurier de bas étage. 

Une fois le premier moment de colère passé, sir Ri- 
chard envisagea le départ de son adversaire comme une 
difficulté de moins pour une rencontre. Il prit aussitôt 
ses mesures afin de sortir lui-même de Clichy, mais, 



70 LA VENGEANCE D'UN MULATRE, 

vu l'heure avancée, il lui fut impossible d'obtenir pour 
le jour même l'accomplissement de toutes les formalités. 
Il avait grande envie de faire délivrer Mazeran, mais 
Valentin s'y refusa. En toute autre circonstance, il aurait 
probablement consenti, car ce n'eût été après tout qu'une 
avance de quelques jours, mais il ne pouvait se décider à 
accepter un tel service de la part d'un individu qui était 
déjà son obligé, et auquel il aurait à servir prochainement 
de témoin. 

Tandis qu'il discutait là-dessus avec sir Richard, 
on lui remit une lettre. En reconnaissant l'écriture de 
sa cousine Juliette, il tressaillit et s'empressa de faire 
sauter le cachet. 

« Tes affaires avec ton maudit tailleur sont arrangées, 
« lui écrivait la charmante femme. Il paraît que, comme 
« tu le supposais, il avait cédé sa créance à un homme 
c d'affaires. H. Vallant, mon avocat, a bien voulu se 
< charger de te trouver de l'argent en échange d'une dé- 
c légation sur l'héritage de notre cousin. 

c II s'occupe en ce moment de te faire mettre en 
« liberté ; j'ai eu grande envie de profiter de cette 
« occasion pour te faire de la morale ; mais, tout bien 
€ considéré , je garde mes sermons pour le moment 
« où tu ne seras plus prisonnier. Viens les recevoir 
« promptement , car plus tu tarderas, plus tu auras 
« de remontrances à subir, à cause des intérêts,., et 
<r de l'intérêt que te portent tes amis... Ajoute à côté 
« de moi cet indiscret M. Yallant 1 qui se permet de lire 
« par-dessus mon épaule, et qui a l'affreuse manie des 
« jeux de mots. Puisse cette dernière phrase le corriger 
c de ce défaut et de la curiosité. Cela ne l'empêche pas 
« d'être un excellent vieil ami qui t'aime beaucoup, et 
« qui ne déteste pas trop non plus ta cousine. 

« Juliette Bàrtelle. » 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 71 

Valentin fut profondément touché de cette lettre. Il 
connaissait assez le caractère de Juliette pour savoir tout 
ce qu'il avait dû en coûter à la jeune femme pour faire 
cette démarche. H savait d'ailleurs que M. Morany, Er- 
nest Martigné et ses autres parents, la blâmeraient de 
s'être ainsi mêlée des affaires d'un étourdi tel que lui. 
Or, personne n'était plus sensible que M me Bartelle au 
moindre reproche, quelque injuste qu'il fût. 

— Quelle bonne et généreuse nature ! murmura Va- 
lentin en serrant la lettre dans son portefeuille. 

Il se couvrit le front de ses deux mains et resta ainsi 
quelques minutes. 

Pour ne pas le troubler dans sa préccupation ou sa 
rêverie, sir Richard prit un livre et se mit à lire en tour- 
nant le dos à son nouvel ami. Au bout de quelques mi- 
nutes, Valentin se leva et se rapprocha d'Overnon. 

Le jeune Français avait les paupières un peu rouges, 
et , bien qu'il essayât de plaisanter , une larme mal 
essayée tremblait encore entre ses cils. 

Le lendemain, à neuf heures du matin, H. Hazeran 
reçut une autre lettre, dont le contenu parut le préoc- 
cuper singulièrement, car il la relut plusieurs fois. Elle 
«tait de M. Ernest Martigné. 

c Mon cher ami, écrivait M. Martigné â son cousin, 
t j'allais m'occuper de te faire mettre en liberté, lorsque 

< j'ai appris par notre vieil ami Vallant que tu étais en 
c mesure de payer ton créancier. Puisque tu dois être 

< libre aujourd'hui, viens me trouver tout de suite â 
« mon bureau. Il s'agit d'une affaire urgente, et mal- 
' heureusement très-grave, pour laquelle je compte sur 
t ton amitié. Si quelque hasard imprévu te faisait ren- 

< contrer ma femme ou même quelqu'un de ma famille 
« autre que M. Morany, pas un mot de ma lettre ni du 



72 LA VENGEANCE d'un MULATRE. 

c rendez-vous que je te donne. Je t'attendrai jusqu'à 
€ huit heures. Ne perds pas une minute pour venir. 

* Ton cousin affectionné, 

c Ernest Martigné. » 

— Que diable signifie cela? murmura Valentin. Il 
faut qu'Ernest ait sérieusement besoin de moi pour 
m'écrire ainsi. Quant à s'occuper de mes affaires, s'il 
l'a fait véritablement, ce serait un tel effort pour un 
égoïste comme lui, qu'il a certainement un service im- 
portant à me demander. Cette lettre m'inquiète. 

H. Hazeran et sir Richard Overnon quittèrent à la 
même heure la maison qu'un bohème bien connu ap- 
pelait Y Hospice des raffalés. Sir Richard aurait pu partir 
plus tôt, mais il voulut attendre son nouvel ami. Valen- 
tin dut lui promettre, quoique bien à contre-cœur, de le 
seconder dans ses recherches pour retrouver Théodore 
Parézot. 

Le jeune Anglais parlait fort tranquillement de son 
ennemi; mais Valentin se connaissait assez eu homme 
pour voir que sir Richard ne renoncerait pour rien au 
monde à sa résolution de laver dans le sang de Parézot 
l'insulte que ce dernier lui avait faite. 

Il fut convenu que le surlendemain sir Richard irait 
demander à déjeuner à Mazeran, s'informer du résultat 
de ses démarches, et lui apprendre à quoi avaient abouti 
les siennes. 

Là-dessus, ils échangèrent une dernière poignée de 
mains et chacun s'en alla de son côté. 

Valentin se fit d'abord conduire rue de Seine, au bu- 
reau de son cousin. On lui apprit qu'il était parti à dix 
heures avec deux messieurs. Le premier commis, qui 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. "73 

semblait assez inquiet, lui remit une lettre que M. Mar- 
tigné avait laissée pour Mazeran. 

Le banquier écrivait à son cousin que le service qu'il 
comptait lui demander était d'être son témoin dans un 
duel qui devait d'abord avoir lieu le lendemain, et dont 
il ne pouvait confier le motif au papier. Malheureusement 
son adversaire, obligé de quitter Paris dans les vingt* 
quatre heures , avait demandé qu'qn se battît le jour 
même. En conséquence, H. Hartigné venait de partir 
avec M. Morany et M. Thibaut, un négociant de ses amis, 
qu'il avait choisi pour second en l'absence de Yalentin. 

Yalentin connaissait un peu ce H. Thibaut. C'était un 
excellent homme, d'un caractère doux et conciliant, mais 
excessivement timide. N'ayant jamais touché une arme 
de sa vie, il ne devait pas non plus avoir une grande 
expérience des duels, et ne semblait guère taillé pour 
faire un témoin bien utile. Ernest paraissait le com- 
prendre, car il désignait à Yalentin l'endroit où le duel 
aurait lieu et le priait de l'y rejoindre aussitôt qu il le 
pourrait. L'heure avancée de la journée rendant impos- 
sible une rencontre dans le bois de Boulogne ou dans 
aucun endroit de ce genre, les deux adversaires étaient 
convenus de se battre dans le jardin d'une maison de 
campagne que H. Thibaut possédait près de Ville-d'A- 
vray. 

Le cœur oppressé par un sinistre pressentiment , Ya- 
lentin se hâta de courir au chemin de fer. Malheureu- 
sement il lui fallut attendre un bon quart d'heure à la 
gare. 

H. Martigné et ses compagnons ayant probablement 
été obligés de prendre une voiture, à cause des armes 
qu'ils n'auraient pu porter dans un wagon sans risquer 
d'attirer l'attention, Yalentin espérait encore que, grâce 
au chemin de fer, il arriverait à temps. 

5 



74 LA VBWOlANaE D'UN MULATRE, 

k 1* gare de VHle-d'Àvray, il prit une voiture qu'il 
eut la chance de rencontrer en débarquant, et sa fit* con- 
duire ventre à terre chez M. Thibaut. 

Il jeta une pièce d'or au cocher, traversa la cour 4'iw 
bond et se précipita dans le jardin sans écouter un do- 
mestique qui voulait le retenir. Au moment où il cher-* 
chait de quel cèté diriger ses pas, il entendit un bruit 
de voix. Â s'avança dans cette direction, et aperçut bien- 
tôt, * une centaine de pas devant lui, un petit groupe au 
centre duquel il reconnut son cousin Ernest et un Indi- 
vidu dont la figure lui rappelait eelle de Théodore Pa- 
résot, l'ennemi de sir Richard Overnon. 

Cet homme et M. Ifartigné avaient l'épée à la main et 
vendent de croiser le fer. Meseran s'élança vers eux; 
mais à peine avaient-iU échangé deux ou trois passes, 
que M. Martigné chancela et laissa tomber son épée. 
M, Morany se précipita vers lui et le reçut dans ses bras. 

Voyant que M. Morany et H. Thibaut regardaient le 
blessé en se lamentant, mais sans lui porter aucun se-* 
cours, Yalentin les écarta avec vivacité et s'agenouilla 
près de son cousin. Il ouvrit la chemise d'Ernest et visita 
la blessure. Il n'y avait qu'un petit trou carré, mais pro* 
fond, qui laissait à peine suinter quelques gouttes de 



— Tonnerre du diable ! s'écria Yalentin, avec quoi sa 
sont-ils done battus? 

Son regard tomba sur une fleuret démoucheté, qui 
gisait à deux pas du mourant. 

— Un fleuret! s'écria-t-il en se tournant vers les té- 
moins. Gomment les ave*~vous laissés se battre avec 
cette arme terrible? Et un médecin, un médecin! Est- 
ce que vous n'en aves pas amené? 

— Mon Dieu non, balbutia M. Morany, j'ignorais... 

— Envoyez immédiatement chercher un médecin! 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. T5 

s'écria Mazeran. Vous voyez bien que la blessure ne 
saigne pas. Le sang doit s'épancher en dedans... Mais 
allez donc, monsieur, allez donc! dit-il en poussant 
Thibaut, qui le regardait d'un air ahuri. 

Le négociant mit tous ses domestiques en campagne. 
Par un bonheur inespéré, l'un d'eux rencontra sur la 
route un médecin qu'il connaissait et qui se rendait à 
une habitation voisine pour y dîner chez des amis. 11 
courut au docteur Burnel, et l'amena chez M. Thibaut. 



K. 



En voyant le blessé, M. Burnel ne put dissimuler un 
jeu de physionomie où Yalentin lut un arrêt de mort. 
Le docteur pratiqua une saignée, mais le sang ne vint 
pas. Dix minutes après, M. Hartigné avait rendu le der- 
nier soupir. 

— Je suis désolé de ce malheur, messieurs, murmura 
H. Parézot, mais vous me rendrez la justice d'avouer 
que tout s'est passé loyalement. 

— Certainement, répondit tristement M. Morany, tan- 
dis que le pauvre H. Thibaut faisait la même réponse 
par un mouvement de tête, car il était trop ému pour 
pouvoir parler, 

— Il est possible que le combat en lui - même se 
soit passé loyalement, dit tout à coup Yalentin en regar- 
dant fixement M. Parézot ; mais il y a eu dans ce duel 
des conditions et des circonstances qui me semblent 
étranges, peur ne pas dire plus. 

— Qu'entendez-vous par là ? demanda M. Parézot, en 
avançant à son tour vers Valenlin. 



76 LÀ VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— J'entends, monsieur, qu'à moins d'offenses bien 
graves de la part de M. Martigné, des témoins raison- 
nables n'auraient jamais dû consentir à un duel à l'épée 
entre un individu de première force comme vous, et un 
homme qui sait à peine tenir un fleuret. 

— J'étais l'insulté, j'avais le choix des armes. D'ail- 
leurs, de quel droit venez-vous ici discuter un duel dans 
lequel vous n'étiez pour rien ? 

— Du droit qu'un honnête homme a de blâmer tout 
ce qui n'est pas conforme aux lois de l'honneur et de la 
loyauté. 

— Monsieur ! 

— Oh ! prenez-le comme vous le voudrez, monsieur! 
Je maintiens ce que j'ai dit : que M. Horany et H. Thi- 
baut, qui n'ont pas l'habitude du triste devoir qu'ils 
viennent de remplir, vous aient laissé par ignorance 
jouir de tous les avantages... 

— Lesquels, monsieur ? Je vous somme de les citer. 

— On a placé mon pauvre cousin en face du soleil et 
du vent, et par conséquent de la poussière. Enfin, les 
deux fleurets que je vois là (et dont on n'aurait jamais 
dû se servir, puisqu'on pouvait se procurer des épées 
de combal) ont leur fusée courbée comme pour un gau- 
cher, et vous êtes gaucher. 

— Où voulez-vous en venir, enfin, avec toutes vos ob- 
servations? s'écria H. Parézot, dont la figure était livide 
de colère. Oseriez-vous dire?... 

Yalentin marcha droit sur Parézot; puis, le regardant 
bien en face, il lui dit d'une voix nette et mordante : 

— Je dis, monsieur, qu'habitué aux armes et aux 
rencontres de ce genre, comme vous l'êtes, vous n'au- 
riez pas dû profiter de la partialité de vos témoins et de 
l'inexpérience de ceux de votre adversaire. Je dis enfin 
que, dans de pareilles conditions, et pour un spadassin 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 77 

comme vous, ee combat n'était pas un duel, mais un 
assassinat ! 

A ce mot, prononcé d'une voix vibrante, Parézot vou- 
lut se jeter sur Valentin. 

Hazeran fit dédaigneusement un pas en arrière et sai- 
sit on des fleurets. 

— Je me salirais en vous touchant, dit-il d'une voix 
méprisante ; c'est déjà trop que de vous faire l'honneur 
de croiser le 1er avec vous. 

Un des témoins de Parézot, qui avait l'air d'un mau- 
vais drôle du même calibre, voulut s'interposer et ré- 
pondre à Valentin sur un ton que justifiaient du reste 
les paroles du jeune homme. 

— Allez au diable lui cria M. Mazeran, qui était d'une 
violence excessive une fois qu'il sortait du calme railleur 
qui lui était habituel. Des quatre témoins que je vois là, 
vous êtes évidemment le seul qui ayez de l'expérience 
en fait de duels. Aussi mes paroles s'adressent-elles à 
vous comme à votre ami. Je serai plus tard à votre dis- 
position si bon vous semble. 

— A moi d'abord! s'écria Parézot, qui s'était déjà mis 
en garde. Voyons. Corbier, range toi, ou, pardieu ! je te 
marche dessus. En garde, monsieur ! 

Une fois qu'il eut senti le fer, Valentin retrouva tout 
son sang-froid; mais son œil implacable indiquait assez 
la colère qui l'animait. Les deux adversaires étant à peu 
près de la même force, le combat se prolongea quelques 
minutes. 

En rompant devant une attaque de Valentin, Parézot 
trébucha contre une pierre. Mazeran releva son* fleuret 
et attendit. L'autre se remit en garde. Un instant après, 
il trébucha de nouveau. Par un mouvement instinctif, 
Valentin releva encore la pointe de son arme; mais cette 
fois ce n'était qu'une ruse de Parézot, qui se fendit à 



78 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

fond avec une rapidité foudroyante. La parade de Valen- 
tin ne put détourner tout à fait le coup qui lui effleura 
la hanche, mais sa riposte atteignit Parézot au bas- 
ventre. 

M* Burnel, qui avait été obligé de rester pour assister 
& ce duel, qu'il avait inutilement essayé d'empêcher, 
i'empreâsa de visiter la blessure de l'adversaire de Va- 
lentin. Après avoir terminé le pansement, il déclara que 
cette blessure était grave mais qu'il ne la croyait pas 
mortelle. 

— Si, comme je suppose, le foie n'est pas attaqué, 
dit-il à l'un des témoins de Parézot, votre ami peut être 
sur pied avant un mois. D'ici là, monsieur, il faut avoir 
som de lui épargner totit mouvement violent et même 
toute émotion qui soit dé nature à provoquer une crise. 

M. Thibaut fit atteler sa voiture* dans laquelle se 
mit Parézot, qui fut transporté dans une auberge du voi- 
sinage* Le lendemain, comme il se plaignait du bruit, 
on le conduisit chefe un paysan qui demeurait à un quart 
de lieue du village, tout près) du bois, et qui avait une 
petite chambre à louer. 

Pour en finir tout de suite avec cet individu* nous 
dirons dès à préseht qu'il se rétablit assez promptement. 
Aussitôt sur pied, il partit pour Hombourg, après avoir 
montté un porte^monnaie fort bien garni, à l'un de ses 
camarades qui en resta stupéfait. 

On ne revit jamais IL Parézot. 

Gomme il ne laissait en France personne qui s'intéres- 
sât à lui, sa disparition ne fut même pas remarquée. Son 
départ coïncida avec une absence de quelques jours que 
fit Bhyrruh Komul, le khitmutgar de Morany. 

Quoique très légèrement blessé, Valentin fut obligé de 
garder le lit durant une semaine. Ce fut naturellement à 
Morany que revint la cruelle mission d'annoncer la mort 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. T9 

de M. Martigné à sa femme» Nous passons sous silence 
les scènes douloureuses qui suivirent 1'annonoe de cette 
catastrophe et l'arrivée du cadavre. Outre les regrets 
qu'inspirait le pauvre Ernest, oe nouveau malheur ré- 
veillait touteà les appréhensions que tant de catastrophes 
successives faisaient planer au-dessus de cette famille li 
rudement éprouvée. 

Pendant le trajet de Vilte-d'Avray à Paris, M. Morany 
et M. Thibaut avaient raconté à Yalentin la motif du 
duel. 

Malgré l'admiration qu'il profesôftit pour Clémence, 
M. Martigné avait fait connaissance d'une jeune fille 
nommée Fanny Guertier, qui, par parenthèse, lui coûtait 
assez cher. En entrant chez elle un beau soir, il y ren- 
contra Parésot* Fanny se hâta de lui jurer par tous les 
saints du Paradis qu'elle voyait ce monsieur pour la pre-. 
mière fois, qu'elle ne l'avait jamais autorisé à lui faire 
une visite, et que, depuis une demi-heure, elle essayait 
vainement de s'en débarrasser. Une discussion eut lieu 
entre les deux hommes. Piqué des railleries de Parézot 
et de son entêtement, M. Martigné s'oublia jusqu'à frapper 
ce dernier. 

Nous venons de von* quelles avaient été les funestes 
conséquences de cette querelle. 

Fânny, chea qui Yalentin se présenta pou* obtenir 
quelques renseignements, aussitôt qu'il fltt eu état de 
àottif, ne put que répéter le redit de M. Morany. Bile 
ajouta Seulement quelques détails insignifiants relatife â 
sa liaison aved H. Martigné , détails qu'Ernest n'avait 
pas voulu donner à M. Morany par ufie réserve toute na- 
turelle. 

La jeune femme persista, du reéte, à soutenir qu'elle 
ne connaissait point Parézot; qu'elle ne lui avait jamtas 



80 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

donné de rendez-vous et qu'elle ne pouvait s'expliquer 
ni sa visite, ni son insistance à rester malgré elle dans 
son salon. 

— Ne supposez-vous pas, lui demanda Valentin, que 
cet homme était venu chez vous avec l'intention de se 
faire une querelle avec M. Martigné? 

— Je le croirais volontiers, répondit-elle. Il avait 
toujours l'air de se moquer de M. Martigné, et cherchait 
évidemment à le pousser à bout, tout en conservant lui- 
même son sang-froid. 

Valentin quitta Fanny, persuadé qu'en engageant une 
querelle avec Ernest, Parézot n'avait fait qu'obéir aux 
suggestions du mystérieux ennemi qui poursuivait la 
famille Martigné. 

Il courut à Ville-d'Avray, mais Parézot était parti de- 
puis plusieurs jours sans laisser son adresse. Malgré 
toutes ses recherches, Valentin ne put le découvrir. 

Cette disparition subite ne fit que redoubler les soup- 
çons de M. Mazeran. D resta toujours persuadé que 
quelque personne, ayant à redouter les révélations de 
Parézot, avait trouvé moyen de l'envoyer à l'étranger. 

Dès que Valentin eut raconté à Juliette ce que sir 
Richard lui avait appris relativement à M. Bartelle, elle 
le pria d'écrire au jeune Anglais .combien elle était dési- 
reuse de causer avec lui. Valentin alla le chercher et 
l'amena chez sa cousine. Il parvint aussi à mettre la 
main sur le capitaine du Havre dont nous avons parlé 
plus haut, qui avait conduit de Madagascar au Cap un 
passager dont le signalement offrait quelque ressemblance 
avec celui de M. Bartelle. 

Les renseignements fournis par le capitaine et surtout 
par la mention des cicatrices confirmèrent Juliette et 
Valentin dans la pensée que le passager en question était 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. %{ 

réellement M. Bartelle. Cela coïncidait si bien, d'ailleurs, 
avec les circonstances et les dates du récit de M. Over- 
non, que le doute n'était plus possible. 

Restait toujours à expliquer le motif de ce voyage , 
ainsi que les fréquents changements de navire et tout 
cet ensemble de mesures prises par M. Bartelle pour 
cacher son identité et dissimuler ses traces. Comment 
se faisait-il d'ailleurs qu'il n'eût pas écrit à sa famille et 
surtout à sa femme, contre laquelle il n'avait jamais eu 
aucun sujet de plainte et dont il s'était séparé dans les 
meilleurs termes ? q 

C'étaient là des questions que personnne ne pouvait 
résoudre. 

Overnon écrivit aussitôt i son beau-frère, lord Ackley, 
et le pria de faire demander au Cap des renseignements 
plus précis au sujet de H. Bartelle et de son expédition. 
Il écrivit en outre directement à quelques amis qu'il 
avait laissés dans cette ville. 

La réponse de lord Ackley ne se fit pas attendre. Elle 
avait une certaine importance. 



X. 



Dans un entretien confidentiel avec le gouverneur, qui 
le questionnait sur ses projets, M. Prosnier-Bartelle avait 
révélé qu'il était venu au Cap pour retrouver la trace 
d'un parent de sa femme qui devait habiter dans Tinté- 
rieur, au-delà des limites de la colonie. Ce parent venait 
de faire un immense héritage qu'il ignorait encore, et 
la famille avait un grand intérêt à le mettre à même de 
revendiquer ses droits, ou à constater son décès. Il ne s'a- 



82 LA VENGEANCE D'UN MULATjftl. 

gissait pas moins, en effet, que d'une succession de douze 
ou quinze taillions. Quant au mystère dont le prétendu M. 
Prosnier s'entourait, et à toutes les précautions qu'il avait 
prises pour faire perdre ses traces, il avait eu pour Motif 
le désir d'échapper à des ennemis inconnus dont les 
manœuvres criminelles avaient mis obstacle jusque-là à 
toutes les recherchesi 

On comprend les émotions et les espérances que fit 
naître la lecture de cette lettrêi M. Overnon récrivit aus- 
sitôt à son beau-frère en le priant dé s'adreeser au gou- 
verneur actuel du Cap p# ur obtenir tous les renseigne- 
ments possibles, tant à l'égard de M. Bartelle que rela- 
tivement à la succession dont ce dernier avait parlé à 
lord Àckley. 

En outre, sir Richard pria de nouveau les amis qu'il 
avait laissés au Gap de tout mettre en œuvre dans le 
même but. Enfin les Mârtigné, M m « Bartelle, Savinien et 
Yalentin écrivirent ou firent écrire à Calcutta, à Bombay, 
à Madras, à Pondichéry et à Madagascar, dans l'espoir 
d'obtenir quelque indice qui les mit sur la voie de l'im- 
mense héritage auquel lord Ackley avait fait allusion. 

Parmi les lettres qui furent adressées en réponse, 
plusieurs contenaient des renseignements qui concor- 
daient assez bien. D'autre* en apportaient qui contredi- 
saient complètement les premiers, et quelquefois, à leur 
tour, se trouvaient démentis par d'autres.missives. 

Au bout de six ou huit mois de cette correspondance, 
voici ce qui semblait résulter de l'ensemble des lettres, 
des documents parvenus à M me Bartelle ainsi qu'à ses 
cousins. 

M" e Pauline Novéal, devenue M* e Mârtigné, grand' 
mère de Gontran, de. Vincent, d'Ernest et de leur sœur 
Sophie Guitarnan, ainsi que de M 111 * Juliette Bartelle (née 
Mârtigné), avait elle-même deux frères: Emile, celui 



LA VENGBANCE D'UN MULATRE. 63 

dont Morany se prétendait le fils naturel, était en réalité 
mort sans enfants ; l'autre, Gaspard, était un de oes cer- 
veaux brûlés'dont la vie accidentée ressemble à celle des 
condottieri du moyen âge. Après avoir essayé de toutes 
les carrières et mangé beaucoup d'argent à sa sœur, dont 
rien ne décourageait l'affection, il était entré dans l'ar- 
mée d'un roi indien. 

Par sa bravoure et son intelligence il devint chef de 
cavalerie du rajah chez lequel il servait. Malheureuse- 
ment, on le surprit un beau jour en conversation crimi- 
nelle avec une des femmes du xenanah (harem) de son 
maître. Il fut condamné à mort. La veille de son exécu- 
tion, il mit le feu à sa prison et tenta de s'échapper. 
Quelques factionnaires tirèrent sur lui. Deux d'entre eux 
affirmèrent qu'ils l'avaient vu tomber au milieu des 
flammes. Tout le monde resta persuadé de sa mort, dont 
la nouvella parvint à sa famille de la manière la plus 
positive. 

Cette nouvelle était inexacte cependant, car Gaspard 
n'avait pas succombé. 

Au lieu d'être brûlé dans fta prison, comme on l'avait 
supposé, il était parvenu à s'échapper. Il se réfugia à 
Bénarès, où il connut, on ne sait trop comment, la belle 
Zora, fille d'un riche Indott, nommé Muttyloll-Dhur. H 
enleva cette jeune fille et l'épousa* Après avoir vécu 
deux ou trois ans avec Zora, il s'ennuya probablement 
de cette existence tranquille, car il abandonna sa femme 
et disparut du pays. 

Restée seule, Zora finit par retourner auprès de son 
père, dont elle était la fille unique, et qui n'eut pas le 
courage de repousser la pauvre femme qui venait en 
pleurant implorer son pardon. 

Muttyloll-Dhur, déjà fort riche et d'une avarice sor- 



84 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

dide, faisait toute espèce de trafics, auxquels il apportait 
autant d'intelligence que de rapacité. Après avoir com- 
mencé par exploiter les ryots, ou paysans, et les petits 
commerçants, il en était arrivé à négocier des emprunts 
avec plusieurs rajahs et nabads de l'Indoustan. A la mort 
de MuttylolUDhur, qui précéda de deux ans celle de sa 
fille, Zora se trouva l'héritière d'une fortune assez diffi- 
cile à réaliser, mais qui montait bien à quarante ou cin- 
quante lacs de roupies, c'est-à-dire à dix ou douze mil- 
lions de francs. 

Au moment de mourir, Zora fit un testament par lequel 
elle laissait toute sa fortune à son mari. Gomme elle 
n'avait plus entendu parler de lui depuis le départ de 
M. Novéal, elle prévoyait le cas où Gaspard l'aurait pré- 
cédée dans la tombe. Elle léguait alors tous ses biens au 
fils adoptif du riche zeminda Naraïn Sagore, le petit 
Jootah Maddub, que la bonne dame avait, disait-on, des 
motifs tout particuliers d'aimer tendrement. 

Comme il était possible qu'on ne pût arriver à retrou- 
ver les traces de Gaspard Novéal, le testament de Zora 
fixait un délai de douze ans pour la revendication de sa 
succession par Gaspard ou ses héritiers. Or, elle était 
morte le 3 mars 1846. lien résultait que le 3 mars 1858 
la fortune serait définitivement acquise à Jootah Maddub. 

Alléchés par l'espoir d'obtenir une forte récompense 
s'ils parvenaient à retrouver l'héritier de cette immense 
succession et à l'informer de ses droits, plusieurs aven- 
turiers partis de Bénarès se mirent à la recherche de 
M. Novéal. Tous échouèrent. La plupart périrent misé- 
rablement presque au début de leur expédition. Leur 
triste sort découragea probablement les autres, ou bien 
ceux-ci entourèrent leur voyage d'un tel mystère qu'on 
n'en entendit point parler. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 85 

Ce qu'il y a de certain , c'est que, deux ans après la 
mort de Zora, personne ne paraissait songer à retrouver 
son mari. 

Revenons à ce dernier, sur le sort duquel les rensei- 
gnements obtenus par la famille Martigné furent beau- 
coup moins affirmatifs que ceux relatifs à la mort de 
Zora. 

Après force voyages et maintes aventures, il s'était 
embarqué pour Madagascar. De là, il avait passé à Zan- 
ribar, et pénétré ensuite dans l'intérieur de l'Afrique. 
On croyait qu'il s'était fixé sur les bords de la rivière 
Orange, non loin de Kuruman. Restait à savoir sur quel 
point. 

Il parait que, pendant son séjour à Madras, M. Bar- 
telle avait eu vent du testament qui enrichissait M. No- 
véal (grand-oncle de sa femme comme nous l'avons vu 
plus haut), ainsi que des accidents arrivés aux individus 
qui avaient tenté de se mettre à la recherche de M. No- 
véal. 

Un vieil Arabe qu'on supposait être de Zanzibar, ou de 
quelque comptoir de la côte africaine, avait sans doute 
aussi donné des renseignements au mari de Juliette. On 
a vu plus haut comment tous deux avaient quitté Madras, 
et de quel mystère ils avaient entouré leur départ. 

Leur intention, paratt-il, était d'abord de se rendre à 
Zanzibar; mais les renseignements recueillis par le ca- 
pitaine lui avaient probablement révélé quelques dangers 
de ce côté, car M. Bartelle était venu débarquer au Cap 
sous la protection du gouvernement anglais. C'était de 
là qu'il était parti pour gagner l'intérieur deMa colonie. 
Divers indices firent supposer que M. Bartelle avait écrit 
au moins deux ou trois lettres à sa femme. Un officier 
de dragons qui avait rencontré le prétendu Prosnier non 
loin des limites de la colonie se rappela parfaitement 



86 là Vengeance d'un mîjlàtre. 

âVoir porté ail Càp et taiS lui-même à là poète Utte lettre 
adressée à M me Bartelle, â Paris. 

Quêtait devenue cette lettre? Voilà ce que personne 
ne pouvait expliquer. 

En revanche, on commençait à comprendre le motif 
de la persécution mystérieuse qui s'acharnait depuis 
quelques années sur les descendants de M me Martigilé, 
c'est-à-dire sur les héritiers de Gaspard Novéal. 

Ils se trouvaient maintenant réduits aux deux VêtiVes 
Geneviève et Clémence Mârtigné, Sâvinièn Guitârnâti et 
Juliette Bartelle. 

On peut facilement Jugé* du trouble que ces nouvelles 
jetèrent au milieu d'eux. La perspective des millions 
était d'autant plus attrayante pour eux en Ce moment que 
tous, même Savinien, se trouvaient J)lus ou moins com- 
promis dans les affaires de M. Ernest Mârtigné, affaires 
que sa mort laissait dans un état déplorable. En revan- 
che, chacun fulminait à l'envi contre l'avidité et l'égoïsme 
de M. Bartelle, qui s'était certainement proposé d'aCCà- 
parer l'oncle Gaspard, s'il le retrouvait encore vivant, et 
de faire avantager sa femme aux dépens des autres pa- 
rents de M. Novéal. 

La pauvre Juliette, qui n'en pouvait mais, n'en recevait 
pas moins lecontre-coup de toute cette indignation. C'était 
à qui rejetterait sur elle le tort présumé de son mari. Ala. 
fin, trouvant que sa douceur et sa modération ne désar- 
maient personne, elle suivit le conseil de Valentin et 
montra les dents. Quand on vit qu'elle se fâchait, on la 
laissa tranquille. 

Aussitôt la réception des lettres qui annonçaient la 
présence de son mari en Afrique, Juliette avait déclaré 
qu'elle allait partir pour le Cap avec ses enfants. Lorsque 
plus tard on apprit que Gaspard Novéal se trouvait pro- 
bablement dans ce pays, chaque héritier voulut aussi 



fcÀ VKNGBAÎfCE D'UN MULATRE. 87 

faire le voyage qui devait le rapprocher du mari de Zora. 

Les renseignements à cet égard étaient encore tin peu 
vagues, il est vrai ; mais on se regardait comme certain 
d'en obtenir de plus précis une fois qu'on serait arrivé 
an cap de Bonne-Espérance. 

Une seule personne* M»' Bartelle, fut assefc raison- 
nable pour comprendre les observations de sir Richard 
et dé Valentin. Hais un motif plus puissant que toute 
autre considération lui faisait un devoir de ce voyage. 

— Il faut que je retrouve mon mari, disait-elle. 

Quant aux autres héritiers, sourds à tous les raison- 
nements et grisés par la lecture attrayante des voyages 
eu Afrique de M. Levaillant, qu'ils venaient Je dévorer; 
ils répétaient avec le fiévreux enthousiasme des millions 
en perspective i t L'héritage ou la mort ! » 

La fetigue, la soif, la faim, les sauvages, les bétes fé- 
roces et la fièvre.;,., la fièvre, plus dangereuse encore 
que les .sauvages et les bétes féroces... tout cela se poé- 
tisait dans le lointain et disparaissait d'ailleurs devant 
les millions de Gaspard. 



XL 



Quelques années auparavant, Clémence eût pèUt-ôtre 
hésité à quitter son beau Paris, à risquer sa vie et sur- 
tout sa beauté dans des contrées lointaines où il n'y 
avait ni bals* ni spectacles, ni plaisirs. Mais depuis sa 
ruine, son Paris à elle n'existait plus. Plutôt que d'assis- 
ter au triomphe de ses rivales, Clémence préférait af- 
fronter tous les dangers, au bout desquels scintillaient du 
i, cotnmë Une étoile brillante, les millions du cousin 



88 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Gaspard, c'est-à-dire la possibilité de recommencer une 
vie de plaisir et de luxe. 

Ainsi que Clémence, Geneviève n'avait pas la moindre 
idée de ce que sont les voyages dans des pays sans che- 
mins et sans civilisation. Gomme sa cousine, elle était 
d'ailleurs fascinée par l'appât des millions qui lui per- 
mettraient d'écraser de son luxe et de son orgueil les 
gens devant qui elle avait dû s'incliner si longtemps. 

Au lieu de s'associer aux sages représentations de Va- 
lentin et de sir Richard, Horany applaudit aux projets de 
ses parents. Loin de les dissuader de leur voyage, il les 
y poussa et promit même de les accompagner. 

Il avait plusieurs raisons pour agir ainsi. D'abord, il 
sentait fort bien que le duel dans lequel avait succombé 
M. Ernest Martigné avait attiré l'attention de la justice 
sur la série d'accidents arrivés à cette famille, et qu'une 
nouvelle catastrophe donnerait lieu à une enquête sévère. 
Enfin il espérait que, dans les vastes solitudes de l'Afri- 
que et au milieu des dangers de tout genre qui environ- 
nent les voyageurs, il lui serait facile de venir à bout de 
ses projets mystérieux. 

Quoiqu'elle éprouvât au fond du cœur, malgré tout ce 
qu'elle faisait pour la combattre, une antipathie aussi in- 
juste qu'inexplicable contre M. Morany, Juliette ^s'ap- 
plaudit de l'avoir pour compagnon, à cause de ses filles, 
pour lesquelles il serait un protecteur si elle-même ve- 
nait à succomber. 

La courageuse jeune femme ne se dissimulait en effet 
aucun des dangers de son entreprise. Elle avait longue- 
ment questionné sir Richard et M. Morany sur l'Afrique, 
et dévoré tous les récits de voyage qu'elle avait pu se 
procurer. Sa seule inquiétude était pour ses deux petites 
filles. Elle eut un instant la pensée de les laisser en 
France, mais elle n'avait personne à qui les confier. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 89 

Pois, ces enfants, habituées à ne jamais quitter leur 
mère, ne pouvaient vivre sans elle. Juliette redoutait en 
outre pour ses deux filles le sort fatal qui avait atteint 
successivement tant de membres de sa famille. Après de 
bagues et cruelles hésitations, elle se décida donc à 
emmener avec elle Cécile et Emma. Un voyage en mer et 
le séjour dans un pays chaud pouvaient avoir une heu- 
reuse influence sur la santé de ces deux enfants. 

Une oroteciion que Juliette estimait beaucoup plus ef- 
ficace encore que celle d&Morany, c'était celle de Valen- 
tin Mazeran. Quoiqu'il n'eût aucun intérêt dans la suc- 
cession Novéal, puisqu'il n'était le cousin de Juliette et 
de Clémence que par leur mère, Valentin avait déclaré 
qu'il accompagnerait ses cousines dans leur expédition. 

Ce voyage était du reste le plus grand bonheur qui 
pût lui arriver sous tous les rapports, car il l'enlevait à 
la vie de désordre dans laquelle il perdait sa fortune, 
son intelligence et sa santé. 

Un autre voyageur se joignit à la caravane, bien qu'il 
y eût un intérêt encore moindre que Valentin lui-même. 
Ce voyageur n'était autre que sir Richard Overnon. 

Durant l'intervalle qui s'était écoulé entre les lettres 
qu'il avait écrites dans l'Inde, au Cap, etc., et les répon- 
ses qu'il en avait reçues, sir Richard était venu fré- 
quemment visiter les Martigné. On n'avait pas tardé à 
prendre en amitié cet excellent homme d'un caractère 
si gai et si égal, d'une humeur si obligeante et si géné- 
reuse. De son cêté, sir Richard, qui aimait la vie de 
famille et les joies du foyer, n'avait pas de plus grand 
plaisir que de venir causer le soir dans le jardin de Ho- 
rany, où il retrouvait les enfants, qu'il adorait, son ami 
Valentin et surtout la belle Clémence. 

Mon Dieu oui! M** Martigné était parvenue à enrôler 
le jeune Anglais sous la bannière de ses adorateurs. On 



90 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

trouvera peut-être qu'elle s'était remise en campagfc 
bien peu de temps après la mort de sou mari; mais, i 
vérité, elle l'avait fait, pouf ainsi dire, à son insu. La t- 
quetterie s'était tellement infiltrée dans le sang de Cfc 
menoe, que la jeune et jolie veuve jouait de l'œil et de h 
vois 6ans y songer, comme les doigts d'un pianiste coti 
rent d'eux-mêmes sar le clavier, tandis qu'il pense 
autre chose. . 

811* Richard avait le cœur trop naïf et trop inâammabl 
pour résister à ce regard charmant, à cette voix ms 
gnarde, à ces paroles tantôt railleuses, tantôt sentlmec 
taies , qui semblaient à la fois provoquer et repousse 
l'amour. Overnon était, du reste, une conquête précieux 
pour M* fc Martigné. Noble, jeune, beau garçon, il possé 
dait tout ce qui peut flatter la vanité d'une femme. I 
avait pourtant fait jurer à Maaeran de ne point parler d< 
sa fortuné, et Notait présenté comme un cadet de famillei 
vivant d'une pension fort suffisante, mais n'ayant rien d< 
plus à attendre. Les excellentes qualités qui ëemblaieni 
écrites sur sa figure avenante et loyale étaient de nature 
à inspirer l'estime et l'affection. S'il avait résisté plus 
longtemps au manège dô Clémence, peut-être aurait-elle 
fini par l'aimer, quoiqu'elle ne lui crût pas la fortune 
qu'elle rêvait chez son futur époux; mais le pauvre gar- 
çon, conquis dés le premier jour, fat dêâlors un de ces 
esclaves soumis, sur la fidélité desquels une coquette peut 
compter aveuglément. 

Valentin , qui avait fini par se lier intimement atrec sir 
Richard , lui fit un jour cette observation > fort généreuse 
de la part d'utt rival : 

— Mon cher ami, lui dit -il, donnez à un enfant gâté 
une poupée de cinq cents francs qu'on laisse toujours à 
sa disposition, et un polichinelle de dix sous dont il no 
pourra se servir que rarement, et vous verrez qu'au bout 



LA VEWOEANC» B'UN MULATRE» 91 

rie quinze jours il tiendra beaucoup plus au modeste poli- 
chinelle qu'à la superbe poupée. Vous prétendez quelque- 
Ibis que ma cousine me préfère à vous ; mou Dieu, non! 
Au contraire, peut-être; seulement Clémence est sûre de 
votre amour, tandis qu'elle n'est jamais bien certaine, 
en me quittant le mardi, que je sois encore amoureux 
d'elle le mercredi* Je suis le polichinelle... 

— Et moi la poupée, ajouta Richard en soupirant. Je 
crois que vous ave* raison; mais je ne sais pas dissi- 
muler ce qui se passe dans mon cœur. 

— Et miss Harriett, que vous adoriez jadis? 

— - Miss Harriett tenait surtout à avoir pour mari un 
homme d'une constance à toute épreuve; vous voyez bien 
que je ne lui conviens pas du tout. 

— Oh ! non ! Ah ça vous n'avez donc plus de cousines 
dans votre famille, que vous venez courtiser les miennes? 

— Vous m'en voulez ? 

— Grand Dieu ! non, mon ami. Je vous plains, voilà 
tout, car ma cousine vous rendra fort malheureux, 

— Eh bien! et vous? 

— Ge n'est plus la même chose. Vous avez vu sans 
doute plus d'une fois un ouvrier allumer sa pipe avec un 
charbon ardent qu'il tient, sans éprouver aucune dou- 
leur, entre ses doigts calleux, durcis par le travail. 
Eh bien I mon cceur est endurci de la môme façon , et 
le vôtre, tout neuf encore, souffrira de la brûlure. 

— Tant pis ! répondit philosophiquement M. Overnon. 

— Sir Richard ! dit M me Martigné en appelant de la 
voix et du regard le jeufte baronnet, qui se précipita vers 
elle. 

— Au fait, murmura Valentin, voilà un quart d'heure 
qu'elle cause avec Savinien, o'est au tour de Richard. . 
Je serai probablement de la troisième distribution. 

Il poussa un gros soupir et vint s'asseoir à côté de sa 



92 LA VENGEANCE D*UN HULATRE. 

cousine, qui travaillait activement au petit trousseau 
qu'elle voulait emporter en Afrique pour ses enfants. 

Depuis qu'elle s'était décidée à partir, Juliette n'avait 
pas perdu un seul instant pour s'occuper de ses prépa- 
ratifs. Sans avoir jamais l'air pressé, elle songeait à tout 
et montrait à l'égard de ses filles une prévoyance et une 
activité intelligente dont personne ne l'aurait supposée 
capable. Bien qu'elle eût elle-même confectionné une 
foule de choses que ses cousines achetaient toutes faites, 
» Juliette fut prête la première. Comme M me Ernest Mar- 
tigné n'en finissait pas avec ses préparatifs, M me Bar- 
telle finit par perdre patience et déclara que, passé un 
certain délai, elle partirait toute seule. 



m 



Un observateur qui aurait eu le temps de suivre nos 
futurs voyageurs dans les magasins, aurait deviné leur 
caractère, rien qu'à la nature de leurs emplettes. Clé- 
mence acheta force robes d'été, et une quantité d'articles 
de toilette. Des gants de toute nuance et des parfumeries 
destinées à combattre les influences de la température 
africaine complétèrent la cargaison de caisses que Clé- 
mence emportait avec elle. 

M mo Geneviève Martigné en avait un peu moins, car 
elle comptait profiter comme d'habitude des provisions 
de sa cousine. Ses emplettes étaient d'une nature plus 
positive. Elles se composaient surtout de médicaments, 
de comestibles, de couvertures et de caoutchouc sous 
toutes les formes, depuis le coussin élastique jusqu'aux 
souliers imperméables. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 93 

Savinien emportait une collection de vestes de chasse 
de la dernière élégance, deux fusils , des balles de toute 
espèce, des livres sérieux, dont il ne lut jamais une 
page, des couleurs, dés pinceaux, etc. 

Yalentin se ruina en fusils et en munitions. Il emporta 
aussi toute une caisse de jouets d'enfants, et entre autres 
une grande lanterne magique pour distraire ses petits 
cousins pendant la route. « 

Pendant cet échange de lettres, ces règlements d'ai- 
faires de tout genre et ces divers préparatifs, le temps 
s'était écoulé rapidement. 

A l'exception de Morany et d'Overnon, tout le monde 
était obligé de viser à l'économie. On se décida à faire 
le voyage sur un bâtiment à voiles. C'était, en effet, une 
différence presque de moitié dans le prix du passage. 
En revanche, on devait être plus longtemps en mer. 

Outre son passage et celui de ses deux filles, Juliette 
avait à payer celui de sa domestique Toinette Gavard, 
vieille et fidèle servante qui l'avait élevée et qui avait vu 
naître ses enfants. Elle emmenait aussi le mari de cette 
femme, maître Bertrand, qui avait été pendant vingt ans 
jardinier au service de M. Ferdinand Martigné, le père 
de Juliette. La présence de Toinette et de Bertrand 
devait être d'ailleurs une protection pour ses enfants, et 
celte pensée l'emportait sur toute autre considération. 

Si Juliette avait de bonnes raisons pour payer le pas- 
sage de deux domestiques dont elle connaissait le dé- 
vouement et la fidélité, Clémence, en revanche, aurait 
bien pu se dispenser d'emmener sa femme de chambre 
Brigitte et un grand flandrin nommé Hercule Caritaud, 

qu'elle avait depuis deux ans à son service. 
Malgré son avarice, M™ Geneviève Martigné se donnait 

aussi le luxe de se faire accompagner par sa domestique, 

Opportune Lecerre, anguleuse et sèche personne, aussi 



94 LA VHNG»ÀNCE D'UN MULATRE. 

maigre que sa maîtresse était grasse, et aussi hargneuse 
avec les autres domestiques qu'elle était humble el dou- 
cereuse en apparence avee ses supérieurs. 

Valentiu prétendait que cette créature pointue était 
un remords vivant attaché à !!»• Geneviève Martigné 
pour lui reprocher l'état trop florissant de sa personne. 
Lui-même ne comptait d'abord emmener aucun domes- 
tique; mais, grâce à sa bonté ordinaire, il se laissa en? 
traîner à se charger d'un gamin de quinze à sois* ans, 
nommé Joseph Furetai, qui s'était ira patronisé ehe* Valen- 
tin. Ce dernier lui faisait cadeau de ses vieux habits 
pour le récompenser de brosser les neufs. Gomme il 
avait toujours la main ouverte, il faisait vivre mettre Jo- 
seph; malgré les nombreux défauts de Furetai, Valentin 
avait .fini par s'attacher à son esclave, comme il l'appelait 
en riant. De son cêté, le pauvre petit diable, qui avait 
cruellement pâti jusqu'au moment où sa bonne étoile lui 
avait bit rencontrer M: Maseran, éprouvait pour Valen- 
tin une affection d'autant plus vive que c'était la seule 
personne qui lui eût jamais témoigné de l'intérêt. 

Tout en se disant que c'était une folie dans sa posi- 
tion de fortune d'emmener ce gamin, Valentin ne put 
résister aux supplications de Furetai. 

Les autres domestiques que nos voyageurs emmenè- 
rent avec eux étaient Baptiste Quinotte, le valet de cham- 
bre de Savinien Guitarnan ; James Kanstick, le froid, 
correct et imperturbable servant de sir Richard Over* 
non ; enfin Abdul Sherazie et Bhyrrub Komul, les servi- 
teurs indous de M. Morany. 

Ces deux derniers obéissaient comme des esclaves au 
moindre geste, au premier regard de M. Morany. Parfois 
cependant celui-ci semblait gêné par leur présence, et 
ses yeux évitaient involontairement leurs yeux brillants, 
mais impassibles. 



LA VBNGBANCE D*UN MULATRE 95 

M me Bartelle avait même remarqué, mais sans y atta- 
cher aucune importance, que Morany n'avait jamais l'air 
de s'occuper d'elle lorsque l'un ou l'autre des domes- 
tiques indous était dans l'appartement, et qu'il s'éloignait 
précipitamment de la jeune femme aussitôt qu'il enten- 
dait le pas d'Abdul ou de Bhyrrub. 

Il va sans dire que tous les domestiques (les Européens 
eu moins) se faisaient complètement illusion sur l'Afrique 
et sur la manière de voyager dans l'intérieur des terres. 
Quelques-uns d'entre eux ( ainsi qu'on l'apprit plus tard ) 
se figuraient qu'ils n'auraient qu'à se faire servir par les 
naturels du pays. 

S'ils avaient pu soupçonner la vérité, il est probable 
que, sauf Joseph Furetai et le couple fidèle des Gavard, 
aucun d'eux n'aurait consenti à quitter Paris, malgré les 
gages splendides qu'où leur promettait. Mais, comme il 
arrive souvent, la conversation de la cuisine était un re- 
flet de celle du salon, et les châteaux en Espagne des 
domestiques se bâtissaient sur le modèle de ceux de leurs 
maîtres. 

XIII, 



Quelques jours avant son départ pour le cap de Bonne- 
Bspémace» M. Morany doqua rendez-vous k M. Gurnout, 
rue de Laval. 

Ce dernier n'eut garde de manquer k l'appel de son 
patron. 

— Monsieur Gurnout, lui dit le prétendu Gardélan, j'ai 
un voyage à faire, et je voudrais emmener avec moi un 
homme intelligent et dévoué. 

Gurnout baissa modestement les yeux. 



96 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— J'ai pensé à vous. 

— Oh! monsieur, que de bontés!... murmura Gur- 
nout en s'inclinant. 

— Étes-vous disposé à m'accompagner ? 

— Certainement, monsieur ; de grand cœur. 

— Je vais à Vienne, d'abord, et de là en Moldavie. 

— En Moldavie? 

— Mon Dieu, oui. Cela vous effraie? 

— Nullement, monsieur. 

— Il va sans dire que vos appointements seront aug- 
mentés. Je me charge de tous vos frais de voyage, de 
nourriture, etc., et je vous donnerai cinq cents francs 
par mois. 

Gurnout se confondit en remerciements. 

— A propos, reprit Morany, j'ai des raisons particu- 
lières pour faire le voyage d'ici à Vienne très-rapidement 
et sans que rien puisse révéler mon passage. En consé- 
quence, j'envoie mes bagages à l'avance. Je vous prie 
d'en faire autant. 

— Oh ! moi, j'ai si peu de chose !... 

— N'importe. Notre voyage sera long, et de Vienne 
en Moldavie, nous aurons des nuits à passer. Faites une 
caisse des objets dont vous pouvez avoir besoin et adres- 
sez-la à l'hôtel de Y Archer-Royal, à Vienne; c'est là que 
nous descendrons. 

— Très-bien, monsieur. 

— Voici dix louis pour le cas où vous auriez quelques 
petites emplettes à faire. Que votre caisse parle demain. 
Dites à votre concierge que vous allez en Angleterre, en 
Belgique, n'importe où, enfin, excepté en Autriche ; mais 
ne parlez ni de moi, ni du but de notre voyage. Comme 
vous habitez seul et n'avez pas de famille, cela vous sera 
plus facile qu'à tout autre. 

— Certainement, monsieur. Quand partirons- nous ? 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 97 

— Après-demain matin, par le train de sept heures 
dix minutes. Soyez ici demain soir à minuit. Je vous 
ferai préparer un lit, et nous partirons ensemble pour la 
gare. Bonsoir, monsieur Gurnout. 

Celui-ci se retira tout joyeux. 

Le lendemain, Morany arriva rue de Laval à onze 
heures et demie. Il avait avec lui dans sa voiture son 
kansamah Abdul-Sherazie. 

Par un surcroît de précautions, M. Morany se fit des- 
cendre cette fois rue Saint-Lazare, à la gare du chemin 
de fer. H renvoya la. voiture, traversa la galerie de l'Hor- 
loge, sortit par la rue d'Amsterdam qu'il monta jusqu'à 
la rue de Tivoli, prit cette dernière rue, celle de Clichy, 
la rue Moncey, la rue Blanche, la rue Chaptal, la rue 
Pigalle et arriva enfin rue de Laval. 

— Suis-moi sans faire de bruit, dit-il au kansamah 
en ouvrant la petite porte du jardin. 

Abdul ôta ses sandales et se glissa derrière son 
maître. 

Au lieu de se diriger comme d'habitude vers la mai- 
son, Morany s'avança vers la droite et conduisit le kan- 
samah auprès d'un petit bouquet d'arbres. 

— C'est là qu'il faut creuser la fosse, lui dit-il. 

— Il me manque des outils. 

— Tu trouveras une pelle et une pioche sous le tas 
de sable... tiens, là..., ajouta-t-il en remuant avec sa 
canne un petit monceau de sable destiné aux allées. 

— Je tiens les outils, répondit Abdul après un mo- 
ment de silence. 

— Creuse au pied de ce grand arbre, Tu n'oublieras 
pas de trouer de quelques coups de pioche la poitrine 
du cadavre pour donner issue aux gaz qui, plus tard, 
soulèveraient la terre au-dessus de lui et révéleraient sa 
présence. 



98 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Soyez tranquille, dit Abdnl. Avant d'être bhultote 
j'ai été lughaee, et je n'ai pas encore oublié mon ancien 
métier *. 

— Dès que tu auras terminé la fosse, tu monteras par 
le petit escalier dans la chambre qui touche le salon. 
Fais attention que le concierge ne te voie pas passer. 

— Soyez tranquille, Sahid, murmura le kansamah, 
qui s'était déjà mis à la besogne. 

Exact au rendez- vous, M. Gurnout arriva à minuit, 
enveloppé d'un grand manteau de voyage et tenant à la 
main un petit sac de nuit. 

— Votre caisse est partie? demanda Horany, qui te- 
nait à ce que le départ de Gurnout fût bien constaté dans 
sa maison, afin d'éviter que sa disparition ne donnât lieu 
à des recherches. 

— Oui, monsieur, me voilà tout prêt à vous suivre* 

— Très-bien. 

Ils causèrent quelques minutes du voyage de M. Ho- 
rany, àjjropos duquel ce dernier bâtit une histoire avec 
cette facilité d'invention et de mensonge qu'on retrouve 
chez tous les Indiens. 

— Il est temps de dormir, dit enfin H. Horany, car il 
faut que nous soyons sur pied demain à cinq heures. Je 
vais vous montrer votre chambre. 

Il alluma un flambeau. 

— Venez, ajouta-t-il. 

Il ouvrit en même temps la porte du cabinet où le 
kansamah, le rootnal à la main, attendait la victime 
qu'on lui avait désignée. 

* Le bhuttoU est le thug chargé spécialement d'étrangler les 
victimes au moyen du rootnal ou mouchoir sacré, Ou n'arrive à 
ce grade qu'après avoir passé par les emplois de lughaee (fos- 
soyeur) et de sotha. On appelle sotha le thug qui va à la re- 
cherche des victimes pour les signaler ou les amener à sa bande 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 99 

— Couche«-vous etdormez bieti, dit M. Morany, éle- 
vant la voix et laissant en même temps tomber le flam- 
beau comme par accident. 

Tandis que Gurnout cherchait son chemin à tâtons, 
Abdul, déjà habitué à l'obscurité, s'approcha doucement 
du malheureux. Il lui jeta autour du cou le mouchoir 
que terminait un nœud, qui revint de lui-même dans 
la main du kansamah par la manière dont il avait été 
lancé. 

Abdul donna une saccade ; on entendit un râlement, 
puis un corps s'affaissa sur le plancher avec un bruit 
sourd aussitôt étouffé par l'épaisseur du tapis. 

— En vérité, Àbdul, tu n'as pas oublié les leçons du 
vieux Saffiz-Khan, dit Morany avec un calme inouï. Le 
chef avait eu raison de te citer comme un habile bhul- 
tote. 

Abdul sourit comme un homme qui reçoit un compli- 
ment flatteur. Puis, mettant sur ses épaules le cadavre 
du pauvre Gurnout, il le porta au jardin. 

Au bout d'une heure, il revint trouver H. Morany. 

— Eh bien ? demanda ce dernier, 

— C'est fait. 

— As-tu songé à mettre dans la fosse la chaux qui 
était à côté du tas de sable ? 

— Oui, Sàhib. 

— Tu as tassé la terre, et pris toutes les autres pré- 
cautions pour que rien ûe révèle çue le êol a élé remué 
à cet endroit? 

— ffai-je pas dit au s&hib que j'avais été deux ans 
lughùee ? 

— Tu as raison. Maintenant, écoute : tu vas prendre 
le manteau de cet homme et son chapeau* Tu descendras 
en t'enveloppant jusqu'aux yeux, et tu suivras le père 
Toulôuzé afin qu'il croie avoir vu sortir l'homme qu'il a 



100 



LA VENGEANCE D UN MULATRE. 



fait entrer. Une fois dehors, tu m'attendras au coin de 
l'église Notre-Dame-de-Lorette. 
— Bot atcha, sahib. (Très-bien ! seigneur.) 
Une demi-heure après, M. Morany rejoignit son com- 
plice. Ils prirent une voiture de place à la station qui 
existait alors au coin de la rue Ollivier et du faubourg 
Montmartre et se firent conduire à l'Odéon. De là, ils ren- 
trèrent comme d'habitude par le jardin. 



XIV. 



Au mois de mai 1855, tous nos voyageurs s'embar- 
quèrent sur le Neptune, beau trois-mâts du Havre, qui 
devait toucher au cap de Bonne-Espérance en se rendant 
à l'ile Bourbon. 

Juliette avait emporté beaucoup de livres anglais re- 
latifs à l'Afrique. A peine installée à bord du Ncptune y 
elle se mit à lire avec assiduité. Clémence voulut aussi 
apprendre l'Anglais, mais elle y renonça bientôt. 

— Je n'ai pas le temps, disait-elle naïvement. 

Ce qui ne l'empêchait pas, une heure après, de se dé- 
soler en disant qu'elle s'ennuyait, qu'elle ne savait que 
faire, etc. 

Une partie de son temps se passait à jouer aux cartes, 
à feuilleter quelques romans, et surtout à coqueter avec 
Savinien, Overnon, Valentin et les trois officiers du 
bord. Par suite de leur nouveauté, ceux-ci avaient la 
préférence. Clémence s'en donnait à cœur-joie à tour- 
menter ces braves et loyales natures qui avaient pris au 
sérieux ses œillades et ses paroles décevantes. 

Un soir, après avoir causé quelques instants avec son 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 101 

cousin Mazeran, elle le planta là tout à coup pour coque- 
ter avec le second du navire. Yalentin, froissé, s'éloigna 
brusquement. Il alla s'asseoir tout à fait à l'arrière, sur 
les cages à poules qui garnissaient la dunette. 

Il se sentait profondément triste. L'aspect de la pleine 
mer, qui porte naturellement à la mélancolie, ajoutait 
encore à sa tristesse. Il appuya son front sur sa main et 
se mit à regarder l'eau qui s'enfuyait en gémissant sous 
les flancs du navire. Un moment il se pencha tellement 
en dehors, que la moitié de son corps dépassait la balus- 
trade. 

— Est-ce que tu as envie de te jeter à l'eau ? lui de- 
manda tout à coup la voix de Juliette, qui tremblait un 
peu, quoique la jeune femme parlât en souriant. 

— Ma foi ! répondit-il, c'est peut-être ce que j'aurais ' 
de plus sage à faire. 

— Alors, tu ne le feras pas, reprit Juliette sur le 
même ton de plaisanterie. 

— Quel est ce livre? demanda r t-il en montrant le 
volume que M me Bartelle tenait à la main. 

— Une grammaire anglaise. 

— Et tu ne t'endors pas? 

— Quelquefois: mais je me réveille et je recommence. 

— Je ne t'aurais jamais crue si courageuse. 

— Ce n'est pas du courage mais de la raison. 

— Sérieusement, je t'admire. Je découvre chaque 
jour en toi une foule de qualités nouvelles. Qui peut l'a- 
voir transformée ainsi? 

— La nécessité. D'ailleurs, ajouta-t-elle, ce que je fais, 
toute autre femme le ferait à ma place. 

— Non, ma chère amie, reprit Yalentin en secouant 
la tète, ou du moins une autre femme ne le ferait pas 
avec la même abnégation courageuse et modeste. Ah ! 
pourquoi faut-il?... 

6. 



104 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

II s'interrompit brusquement. 

— Eh bien ! 

— Rien, répondit-il en se passant la main sur les yeux. 
Ah çà ! reprit- il après un moment de silence, tu aimais 
donc bien M. Bartelle, que, pour le retrouver, tu aies 
ainsi consenti à exposer non-seulement ta vie, mais 
celle de tes enfants? 

Juliette soupira et resta un moment silencieuse. 

— N'est-ce pas mon devoir de tout sacrifier pouf re- 
trouver mon mari ? dit-elle enfin. 

— Toujours le devoir ! 

— Oui, le devoir ; c'est ce mot qui nous sauve, nous 
autres femmes. Sans la religion et le devoir, que devien- 
drions-nous ? Tu ne sais pas de quelle confiance on est 
pénétré lorsqu'on peut se dire : € Ceci est mon devoir.» 
Et quelle satisfaction on éprouve lorsqu'on a le droit de se 
répéter à la fin de la journée : « Aujourd'hui encore, j'ai 
rempli mon devoir. » 

— Ttl as raison, Juliette, répondit Valerttin d'un air 
songeur ; ce que tu dis là, je l'ai senti moi-même. Le 
malheur de ma vie est de n'avoir pas eu ce sentiment 
du devoir assez développé. J'ai manqué d'un principe, 
pour ainsi dire visible, qui me servit de guide et de 
point de repère. Il m'aurait fallu un intérêt assez puis- 
sant pour oôluper mon activité et donner un but à ma 
vie. Ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour moi- 
même, il me Semble maintenant que je l'aurais peut-être 
fait pour d'autres. 

— Je le crois aussi, dit Juliette avec vivacité. C'est 
un grand malheur que tu sois resté orphelin à quinze 
ans. Tu croyais que tes folies ne pouvaient causer 
dechagrin et de dommage qu'à toi-même, et c'est 
ce qui t*â perdu. Mais tu es jeune encore, et tu 
peux... 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 403 

— Je ne puis riéii , reprit-il tristement ; car il me 
manque un but vers lequel me dirige*. 

— Songe â refaire ta fortune. 

— Cela ne suffirait pas, Juliette. J'aime les avantages 
que procure l'argent, et pourtant je hais l'argent lui- 
même. Pour secouer l'indifférence, la torpeur qui Se 
sont emparées de mon esprit, il me faudrait une passion, 
ou plutôt un devoir comme tu dis, 

— Clémence est libre maintenant, murmura Juliette. 
Sa fortune dépend de l'expédition qtie nous allons entre- 
prendre, et au succèâ de laquelle tes efforts peuvent 
contribuer. 

— Ce succès même nous séparerait à jamais, Clé- 
mence et moi. Je suis trop fier pour me laisser enrichir 
par elle. D'ailleurs, je la connais; si elle redevient riche, 
elle ne songera qu'à recommencer son existence d'autre- 
fois. Unir un jaloux comme moi à une coquette comme 
elle, ce serait nous préparer un enfer à tous deux. Qu'elle 
soit pauvre ou riche, d'ailleurs je sens que je ne pour- 
rais jamais trouver lé bonheur auprès d'elle. 

— Pourquoi? 

— Elle est trop coquette et je crains qu'elle n'ait pas 
de cœur. Ne me dis pas le contraire, Juliette ; je sais 
qu'au fond tu es de mon avis, et qu'un jour même tu lui 

• as reproché son insensibilité, précisément à causé de 
moi. Exigeant et jaloux comme je le suis, il faut juste- 
ment que je m'attache à une coquette ! Sais*tu pourtant 
quel était mon rêve autrefois, oui, même au plus fort de 
mes folies, au milieu de ces orgies stupides qui ont dé- 
voré ma jeunesse, ma fortune, ma santé, et peut-êlre 
mon cœur, hélas? Je rêvais une femme qui m'aimât 
profondément, entièrement, exclusivement. Oh ! si je l'a- 
vais trouvée alors!... 

— Tu l'aurais trahie peut-être pour dés femmes indi- 



t 



104 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

gnes d'elle, et si cette femme avait eu le cœur que t« 
rêvais, elle aurait cruellement souffert. 

— Tu as encore raison, dit-il après un moment de 
réflexion; oui, tu as raison. Comme tous les égoïstes, 
comme tous les hommes enfin, j'aurais voulu prendre 
tout le cœur, toute la vie d'une femme et ne lui donnei 
en échange qu'une partie de mon cœur et de ma vie. J< 
sens que tu dis vrai ; mais je sens aussi, je te le jure, 
je sens que, maintenant, il n'en serait plus ainsi ; mais 
maintenant il est trop tard. 

— Qui sait? murmura Juliette. 

— Oh ! je ne me fais pas illusion. Autrefois, peut-être, 
on aurait pu m'aimer, mais qui donc aujourd'hui aurai! 
la folie d'appuyer son cœur sur une branche morte comme 
mon cœur ? Tiens ne parlons plus de cela. Lorsque je 
songe à la vie que je pouvais mener et à celle qui m'at- 
tend, j'ai des envies de me jeter dans ces vagues qui 
semblent m'inviter à chercher dans leur sein le calme et 
l'oubli. 

Par un mouvement instinctif, Juliette appuya vivement 
sa main sur le bras de Yalentin, qu'elle serra avec une 
force dont le jeune homme resta tout surpris. 

— Oh ! mais , tu es forte comme un Turc ! fit-il 
en riant, quoiqu'une larme roulât encore dans ses 
yeux. 

— N'est-ce pas? répondit-elle sur le même ton. 
Ecoute, Yalentin, parlons sérieusement. Tu te plaignais 
tout à l'heure de n'avoir pas de devoir à remplir, je vais 
t'en indiquer un, et le plus noble qui puisse occupe! 
toutes les facultés, tout le dévouement d'un homme. 

-~ Parle. 

— Regarde Cécile et Emma qui jouent là-bas auprès 
de cette bonne Toinette. As-tu songé à ce que devien- 
draient ces pauvres enfants, si je ne puis retrouver leur 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 105 

père, ou si je succombe moi-même dans ce périlleux 
trajet que nous allons entreprendre ? 

— Quelle idée ! 

• — Eh bien ! Valentin, si je meurs, jure-moi de veiller 
sur mes filles, de les aimer, de me remplacer enfin au 
besoin près de ces pauvres enfants ! 

— Je te le promets ! s'écria-t-il avec empressement. 
Ne sais-tu pas d'ailleurs combien je les aime, ces chères 
petites? 

— Oui, je le sais mon ami. Je sais que, dans un mo- 
ment de danger, tu sacrifierais ta vie pour les sauver, 
mais c'est plus encore que je te demande. Je te prie de 
veiller sur elles comme j'y veille moi-même, c'est-à-dire 
de faire de cette sollicitude ta principale, ton unique oc- 
cupation. Si elles sont malades, lu veilleras à leur 
chevet ; si elles sont pauvres , tu travailleras pour les 
nourrir; si elles aiment, tu chercheras à diriger leur 
affection vers quelqu'un qui en soit digne ; enfin, tu vi- 
vras par elles et pour elles jusqu'au moment où tu 
pourras abandonner ta tâche à deux époux capables de la 
continuer. Ne me réponds pas tout de suite , Valentin ; je 
ne veux pas d'une promesse faite dans un moment d'en 
trainement. Réfléchis auparavant à tout ce que j'exige 
detçi. 

H secoua doucement la tête en souriant du sourire af- 
fectueux et bon qui donnait tant de charme à sa physio- 
nomie 

— J'ai réfléchi, dit- il, et j'ai compris qu'en donnant 
un protecteur à tes enfants, tu voulais en donner un â 
ton écervelé de cousin. Eh bien ! soit ; j'accepte le de- 
voir que tu m'offres avec toutes ses conséquences. 

Il courut prendre les petites filles, les amena près de 
leur mère ; puis réunissant leurs deux têtes mignon- 



106 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

nés pour les embrasser à la fois, il murmura de manière 
à n'être entendu que de M me Bartelle : 

— Si jamais elles étaient orphelines, je jure devant 
Dieu de leur servir de père ! 

— Merci, Yalentin, dit Juliette en lui tendant la main 
avec émotion, tandis que les deux enfants couraient re- 
prendre leurs jeux. 

Savinien, envoyé par M™ Martigné, s'approcha en ap- 
pelant Yalentin. Celui-ci fit un geste d'impatience et 
s'éloigna en passant son mouchoir sur ses yeux pour 
essuyer quelques larmes qui mouillaient ses paupières. 

— Allons, murmura Juliette, si je meurs, du moins il 
veillera sur mes enfants , et le devoir sacré qu'il vient 
d'accepter le protégera lui-même contre les funestes 
idées qui le prennent quelquefois. Pauvre Yalentin 1 

Comme elle se levait en prononçant son nom à demi- 
voix, elle aperçut à côté d'elle M. Morany, que la brigan- 
tme (la voile du mât d'artimon) masquait en partie, car 
il faisait déjà fort sombre. 

*- Ah! vous étiez là! dit-elle en rougissant, comme 
s'il avait pu lire dans sa pensée. 

— J'arrive à l'instant, répondit-il avec un empresse- 
ment qui fit supposer le contraire à la jeune femme. 

Froissée de cet espionnage dont elle n'était pourtant 
pas assez certaine pour avoir le droit de le lui reprocher, 
Juliette s'éloigna de M. Morany, qui cherchait à lui 
parler. 

Un éclair de fureur traversa les yeux de l'Eurasian. 

— Patience ! murmura-t-il avec un accent de sombre 
Jalousie. 

Puis, après être resté quelques minutes perdu dans 
ses rêveries, il appela son kansamah» Il ne se doutait 
guère qu'Abdul était à deux pas de lui, couché sous un 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 101 

des bancs de la dunette. Au Heu d'accourir à l'appel 
de son maître, le kansamah s'éloigna en rampant. Deux 
minutes après, il revint, portant une sorte de petit ré- 
chaud sur lequel était une boule incandescente dont 
Morany se servit pour allumer son cigare. ' 

— Eh bien ! dit Bhyrrub au kansamah qui le rejoignit 
sar le gaillard d'avant. 

— B aime toujours la tourterelle blanche, répondit 
Abdul, qui appelait ainsi M me Juliette Bartelle, et il est 
jaloux de Valentin sakib (seigneur). 

— Ainsi il trahit le maître pour cette femme, mur- 
mura Bhyrrub. 

— Non ; il n'a encore rien révélé. 

— Soit, mais un jour ou l'autre il le fera. 

— Pas avant qu'il ne soit seul avec la tourterelle 
blanche, et maître de son sort, 

— D se promène souvent le soir sur la dunette et se 
penche quelquefois sur le bastingage pour regarder les 
vagues. En le poussant un peu, un jour que la mer sera 
grosse... 

— Garde-t'en bien ; ce serait donner aux feringhees 
(chrétiens, étrangers) des inquiétudes qui les empêche- 
raient peut-être de continuer leur voyage. 

— Que faire alors ? 

— Laisse Morany terminer la tâche que seul il peut 
accomplir. Quand il ne restera plus qu'elle et lui, alors 
nous remplirons les ordres du chef. 

— Abdul, M** Martigné est bien belle, murmura le 
khitmurgar. 

— Et M me Bartelle est envoyée par Kalec (la Vénus 
indoue) pour réjouir les yeux et le cœur de ses fidèles. 

Tous deux se regardèrent. Un sourire d'intelligence 
glissa sur leurs lèvres sensuelles, et ils échangèrent un 
signe mystérieux. 



408 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Ils regagnèrent ensuite le petit logement qu'ils occu- 
paient dans Peutrepont, allumèrent leurs gargoulis ! , et 
prolongèrent leur conversation bien avant dans la r\uït. 

Huit jours plus tard, les passagers du Neptune décou- 
vraient la montagne de la Table. Ils débarquèrent à 
Cap-Totvn le 24 juillet, juste deux mois et demi après 
leur départ du Havre. 



XV. 



La ville du Cap (Cap-Town)^est située au pied de trois 
hautes montagnes, en face de la mer, à laquelle un ter- 
rain sablonneux conduit par une pente insensible. La 
montagne de la Téte-du-Lion, jointe à celle delà Crou- 
pe-du-Lion, abritent la baie de la Table des vents de 
l'ouest et servent de rempart à la ville. 

Plusieurs rues parallèles montent du rivage vers la 
montagne de la Table. D'autres rues perpendiculaires à 
celles-ci, parallèles aussi, mais de moindre largeur, tra- 
versent toute la ville. 

Larges et bien aérées pour la plupart, ces rues sont 
plantées d'arbres qui donnent un peu d'ombre aux mai- 
sons et interceptent le réverbération du soleil, dont les 
rayons brûlants se réfléchissent sur les flancs de la mon- 
tagne et sur les murs presque tous blanchis à la chaux. 
La ville est pavée en grande partie, mais dès que com- 

1 Sorte do pipe indoue, composée d'une noix de coco à demi 
remplie d'eau, que surmonte un tuyau ayant à peu près la forme 
d'une clarinette dont la partie supérieure ou pavillon remplit le 
rôle du fourneau. On aspire la fumée par un petit trou pratiqué 
dans la noix de coco. C'est le houk/t du peuple. 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 109 

mencent les vents du sud-est, un nuage épais de pous- 
sière aveugle les habitants et pénètre jusque dans l'in- 
térieur des maisons. Les habitations, soigneusement 
entretenues et généralement à trois ou quatre étages, 
sont bâties en brique ou en granit rouge, ce qui leur 
donne un peu de monotonie. 

Un gouverneur anglais y réside avec de nombreux 
fonctionnaires de la même nation, et son autorité s'é- 
tend sur toute la colonie, dout les limites s'accroissent 
chaque jour. 

Grâce à sir Richard ainsi qu'aux nombreuses lettres 
de recommandation qu'il apportait, chacun se mit â la 
disposition de la famÛle Martigné. 

Tandis que sir Richard, Valentin et même le senti- 
mental Guitarnan couraient de droite et de gauche pouF 
se procurer des renseignements et les objets dont ils 
avaient besoin pour leur futur voyage, Morany, prétex- 
tant une indisposition , ne sortait presque pas de sa 
chambre. Ses amis venaient souvent le voir et s'éton- 
naient que son indisposition lui laissât si bonne mine. 
En réalité, il se portait parfaitement bien, mais sachant 
que plusieurs officiers des régiments alors en garnison 
au Cap avaient séjourné dans l'Inde, il avait probable- 
ment ses raisons pour ne pas s'exposer â rencontrer 
d'anciennes connaissances. U est vrai aussi que h*" 
métis et les mulâtres sont vus de fort mauvais œil dam 
le pays et que personne ne les reçoit. La position de 
Morany eût élié fort difficile, et ses amis supposèrent 
que c'était là le vrai motif de sa réclusion volontaire. 

Un soir, Àbdul Shérazie vint prévenir son maître 
qu'un étranger le demandait. 
i — Quel est son nom ? demanda Morany* 

— Il a refusé de le dire, sahib. 

— Est-ce un blanc? 

7 



HO LA VENOEANCB D'UN MULATRE. 

~ Je crois que c'est un Arabe, 'sahib, 

— Fais-le entrer, dit Morany après un instant de 
silence. 

L'individu annoncé par Abdul entra aussitôt. 

C'était un homme de taille moyenne, vêtu d'un long 
vêtement jaune en forme de tunique et d'un turban. 
appartenait évidemment à une race mélangée. Au front 
et au nez de l'Arabe, il joignait les lèvres épaisses et le 
menton fuyant du nègre, 

Quoiqu'il n'eût en réalité qu'une trentaine d'années, 
sa figure, usée par les excès, en portait quarante. 

Avant de parler, il attendit que le kansamah se fût 
retiré. 

Pendant ce temps, Morany a lui s'examinaient avec 
une égale attention. 

Enfin le nouveau venu tira de sa ceinture un papier 
contenant deux ou trois mots écrits en hindoustani et le 
remit à l'Eurasian qui le parcourut rapidement. 

— * Enfin f dit Morany avec un geste de satisfaction, tu 
es Ben Mossul? 

~ Oui, sahib. 

— A quel pays appartiens-tu donc? 

— A la Mrima '. Mon père était un Arabe de Zan- 
zibar; ma mère était Africaine. 

— Tu as bien tardé à venir. 

— J'arrive de Quilimané pour le service du maître. 

— Rapportes-tu des nouvelles de M, Gaspard Novéal? 

— Hélas ! non, sahib. 

— Tu es sûr du moins qu'il n'est point revenu par 
Quilimané? 



* On appelle Mrima la contrée au sud de Mombas, frontière 
méridionale du Sawahill, qui est une portion de la côte africaine 
située vis-à-vis de nie de Zanzibar. 



LA VENGEANCE D f UN MULATRE. 444 

— Oh ! pour cela, je le garantis. 

— Tu crois alors qu'il est toujours dans le même pays? 

— Oui, sahib. 

— Comment se fait-il qu'après être allé si .près de lui 
avec le capitaine Bartelle... 

— Bartelle? 

— Celui qui se faisait appeler Prosnier, et qui était 
parti de Zanzibar avec un vieil Arabe que tu as tué, 
n'est-ce pas ? 

— L'Arabe ? oui, sahib. 

— Comment se fait-il, te dis-je, que tu n'aies pu arri- 
ver jusqu'à M. Novéal? 

— Je vais vous l'expliquer. Lorsque les sauvages nous 
ont faits prisonniers, le capitaine et moi... 

— Silence ! interrompit vivement Morany, qui venait 
d'entendre dans l'escalier la voix de Savinien tt celle de 
sir Richard. 

— Qu'ya-t-il? 

— Des visites qui m'arrivent et qui ne doivent pas te 
voir encore. Entre dans cette chambre. Je te ferai de- 
mander après leur départ. 

Les deux jeunes gens accouraient joyeux. Ils appor- 
taient des renseignements récemment parvenus au sujet 
de H. Novéal et de M. Bartelle. 

D'après ces renseignements, qui provenaient princi- 
palement d'une lettre écrite par un officier en tournée 
de chasse aux environs de Winsburg, deux Français, 
dont un portait une longue barbe blanche, parcouraient 
les terrains giboyeux situés entre Bootchap et Winsburg. 
Vivant comme devraissauvages.de leur chasse et de 
leur pêche, ils fuyaient les habitations et couchaient au 
milieu des forêts. 

Une seconde lettre venant de Smithfleld parlait aussi 
de ces deux chasseurs et ajoutait aux détails déjà fournis 



142 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

par la missive précédente, que ces deux hommes étaient 
des marins, ce qui se rapportait fort bien, on le toit, à 
M. Bartelle. 

— Demain, dit Savinien, qui portait la parole, nous 
devons voir le colonel Carthy, qui revient justement de 
Colesberg (la dernière garnison anglaise de la colonie), 
et qui nous donnera de nouveaux détails. U me semble, 
du reste, que ceux que nous avons obtenus sont de na- 
ture à nous encourager beaucoup. 

— Certainement, répondit Morany, qui avait hâte de 
retourner à son Arabe, et qui prétexta un violent mal de 
tète pour congédier plus vite ses visiteurs. 

Ceux-ci apprirent en rentrant que le colonel Carthy 
était déjà arrivé. 

Ils coururent chez lui, conduits par un de ses amis, 
qui s'était chargé de la présentation. 

Le colonel Carthy était un grand bel homme à la figure 
martiale et bronzée par le soleil. U accueillit fort gra- 
cieusement sir Richard et les deux Français. 

Les renseignements qu'il s'empressa de leur fournir 
ne firent que confirmer une partie de ceux qu'ils avaient 
déjà obtenus. 

Il leur donna en outre un conseil précieux dont ils 
comprirent immédiatement l'importance , et que tout le 
monde, du reste, les engagea à suivre. 

— • En ce moment, messieurs, leur dit-il, on attend 
de jour en jour à Graaf-Reinet le retour d'une expédition 
composée de savants et de chasseurs, qui viennent d'ex- 
plorer les bords de quelques uns des affluents de la ri- 
vière Orange. 

< Si M. Novéal et M. Bartelle se trouvent dans cette 
direction, comme vous le supposez, il est probable que 
les explorateurs en question en auront entendu parler. 
En tout cas, ilspourront vous donner des détails sur le 



LA VEXHEANCE D'UN MULATRE. 113 

voyage et sur les meilleurs moyens de l'accomplir. Leurs 
bceufs et une partie de leurs chariots leur deviendront 
maintenant inutiles, et ils seront probablement disposés 
à les vendre bon marché. 

c Les bœufs surtout seront une excellente acquisition 
pour vous ; il faut avoir voyagé en Afrique pour savoir 
de quelle importance est un bon attelage de bœufs ha- 
bitués à la route et endurcis à la fatigue. 

c rajouterai qu'en partant de Graaf Reinet la route est 
moins longue et moins fatigante, et que vous rencon- 
trerez d'excellents pâturages pour vos bestiaux, ce qui 
est une considération fort importante pour un tel voyage. 
Enfin vous évitez ainsi la traversée du Karroo ou désert, 
qui est toujours pénible. * 

Le raisonnement du colonel était tellement évident 
que sir Richard et ses compagnons s'empressèrent de 
s'y conformer. Ils prirent passage sur un navire qui tou- 
chait à Port-Elisabeth, et se tirent débarquer dans cette 
ville, d'où ils gagnèrent Graai-Reinet. 

Cetto ville a conservé son caractère hollandais. Ses 
maisons à tourelles et à pignons irréguliers charment 
les yeux par leur air de propreté. La population, qui 
monte à quinze ou seize mille âmes, se compose de 
marchands et de colons. 

Au moment où nos voyageurs arrivèrent à Graaf-Rei- 
net, l'expédition dont leur avait parlé le colonel Carthy 
venait d'y rentrer. 

Aucun des voyageurs qui la composaient n'avait en- 
tendu prononcer ni le nom de H. Novéal, ni celui de 
H. Bartelle. Seulement quelques-uns d'entre eux confir- 
mèrent encore les renseignements déjà recueillis au 
Cap, en racontant que des Griquas ', qu'ils avaient ren- 

1 1>ibu composée de Hottentots de race pure et de métis. 



HA LA VEIfGEÀNCE D'UN MULATRE. 

contrés, leur avaient parlé de deux Européens qui par- 
couraient le pays, chassant, péchant et vivant dans le6 
bois. On voit que le dire des Griquas coïncidait parfais 
teraent avec les lettres de Winsburg et de Colesberg. 
Ces individus n'étant ni Anglais, ni Hollandais, d'après 
l'opinion des Griquas, pouvaient fort bien être des 
Français. Un d'eux avait la barbe blanche. 

On croit si facilement ce qu'on désire, que les Mar~ 
tigné se regardèrent comme certains d'avoir découvert 
la trace de M. Novéal. Je n'ajoute pas de M. Bartelle, 
car le pauvre capitaine ne comptait que pour sa femme. 

On s'empressa de faire tous les préparatifs du voyage. 
Avant tout il fallait se pourvoir de guides, de chariots, 
de bœufs et de chevaux. Suivant le conseil du colonel, 
qu'approuvèrent tous les gens expérimentés, on acheta 
aux explorateurs qui venaient d'arriver la plupart de 
leurs bœufe et quatre de leurs chariots qui se trouvaient 
encore en bon état, malgré leurs pénibles épreuves, et 
qui n'avaient besoin que de réparations peu importantes. 

Comme il n'y avait pas assex de ces quatre chariots 
pour tous nos voyageurs, on en acheta deux autres chez 
des colons du voisinage. Chacun d'eux coûta de dix-huit 
cents à deux mille franc*. 

Pour traîner tous ces équipages, il fallut aussi se 
procurer de six à huit paires de bœufs par wagon, sans 
compter les bœufs destinés à remplacer ceux qui tom- 
beraient malades en route. 

Ces animaux étant beaucoup moins chers alors qu'ils 
ne le sont maintenant, chaque paire ne revint qu'à cent 
ou cent vingt francs. 

La petite caravane dut aussi emmener des vaches et 
quelques chèvres pour fournir la provision de lait né- 
cessaire à la cuisine et surtout au café au lait, sans 
lequel, suivant l'habitude des Boërs, on ne se met 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE, 415 

jamais en route. On avait aussi acheté des chevaux, dont 
les hommes comptaient se servir pour chasser, et qui 
sont d'ailleurs nécessaires pour découvrir les gués des 
rivières et pour courir à la recherche des bestiaux lors- 
que les rugissements des lions leur ont fait prendre la 
fuite et se disperser dans les bois. 

Chaque wagon exigeait trois domestiques. D'abord un 
driver ou cocher, qui, assis sur le Oiég* de devant, 
conduit l'ensemble do l'attelage, et «'occupe spéciale- 
ment des bœufs les plu* rapprochés du chariot; puis un 
leader (conducteur, guide) chargé de diriger les bœufs 
de tête* Le troisième domestique veille sur les boeufc de 
rechange et sur les animaux malades. Le driver reçoit 
environ un shilling (1 fr. 25 c) par jour, et les deux 
autres 6 à 7 pence (60 ou 70 o.)» Ceux-ci étaient des 
Hottentots. 

Quant aux provisions, elles se composaient de farine, 
ris, sucre, café, thé, viande salée, biscuit de mer, eau- 
de-vie, vin, épices de tout genre, poudre, plomb, tabac, 
(pour les Hottentots), etc.; puis des haches, pioches, 
leviers, crics, tentes, couvertures et vêtements de re- 
change, marmites, broches, bouillottes, casseroles, de 
la vaisselle, etc. Joignes tout cela aux caisses dont 
s'étaient encombrées nos voyageuses, et vous verrez que 
le chargement des wagons était complet. 

Le guida, qui avait dirigé l'excursion des chasseurs, 
consentit à repartir avec la nouvelle expédition, quoique 
sa santé fût cruellement altérée par les fatigues de son 
premier voyage. C'était un Griqua. Il connaissait parfai- 
tement le pays, mais il manquait de fermeté et 6e laissait 
facilement effrayer. 



116 L * VENGEANCE d'un MULATRE. 



XVI. 



M. Morany avait eu d'abord l'intention de proposer 
pour guide son ami Ben-Mossul, qu'il avait envoyé à 
Graaf-Reinet dès qu'il avait été décidé qu'on partirait 
de ce point. Malheureusement le métis arabe se montrait 
aussi peu disposé à se mettre en évidence dans cette 
contrée que Morany lui-même. 

Poussé par Morany, il finit par lui avouer ou plutôt 
par lui laisser deviner la vérité. 

— Il y a deux ans, comme je traversais le pays des 
Griquas pour retourner au Cap, dit-il, j'ai rencontré un 
capitaine anglais qui revenait d'une excursion de chasse. 
Il ramenait avec lui dix beaux chevaux qu'il avait 
achetés aux fyiquas. Son guide l'avait abandonné, il 
m'a pris pour le remplacer. H allait à Graaf-Reinet. Une 
nuit, les lions ont fait peur aux chevaux, qui ont rom- 
pu leurs attaches et qui se sont sauvés dans la forêt. 

— Tous? 

— Oui, sahib; moi, je me suis mis à leur recherche. 

— Et tu ne les as pas trouvés, bien entendu? dit Mo- 
rany, qui devinait la fin de l'histoire. 

— ■ Non, sahib. Alors, vous comprenez, je n'ai pas osé 
revenir auprès du capitaine. 

— Naturellement. 

— Par malheur, il avait avec lui de méchantes gens 
qui ont prétendu que j'avais volé les chevaux pour les 
vendre à d'autres Griquas... Alors il s'est mis i ma 
poursuite. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 417 

— Je comprends; tu crains de tomber entre ses 
mains. 

— Non, sahib; il est mort. 

— Un accident, probablement? 

— Oui, sahib. 

— Et je suis sûr qu'on aura eu l'injustice de l'accuser 
à ce propos ? 

— Hélas! oui, sahib; mais par Allah, qui m'entend, 
fêtais innocent comme l'agneau qui vient de naître. 

— Si le capitaine est mort, que peux-tu craindre? 

— Il y avait trois autres officiers qui sont restés avec 
nous pendant huit jours et qui me connaissent. Je crois 
que leur régiment est à Graaf-Reinet ou à Colesberg. 

— Très bien ! fit Morany. Je comprends la modestie 
qui te porte à rester dans l'ombre. Il faut cependant que 
tu viennes avec nous. Seulement je t'amènerai comme 
domestique, et tu resteras dans les chariots sous prétexte 
de ton service. Change de costume, coupe ta barbe et 
fais en sorte qu'on ne puisse te reconnaître. Une fois 
que nous aurons dépassé les garnisons anglaises, nous 
verrons à nous débarrasser du Griqua, et nous te pren- 
drons comme guide à sa place. 

Revenons aux préparatifs du voyage. 

Dans mon roman Les Filles du Boër (collection Ha- 
chette, 1859), j'ai déjà décrit les chariots du Cap; mais, 
comme la plupart de mes lecteurs ignorent peut-être 
jusqu'au titre de ce livre, je vais essayer de décrire de 
mon mieux les wagons dont se servent les fermiers et 
les voyageurs de la colonie du cap de Bonne-Espérance. 

Ces wagons ressemblent un peu aux immenses cha- 
riots dont se servent les administrations de chemins de 
fer pour transporter à domicile les chargements de 
farines et de grains. 

Ils ont environ six mètres de longueur sur un mètre 

7 



H8 LA VENGEANCE D'UN " MULATRE. 

vingt-cinq centimètre» de largeur- La hauteur des côtés, qui 
est à peu près d'un mètre à l'arrière, diminue vers l'avant. 
La planche du fond (buick planck) , ou planche de 
ventre, ainsi que les deux planches de côté (fe*r), ne 
sont la plupart du temps maintenues que par des cour- 
roies et des taquets, et reposent sur le train de derrière, 
qui est fixe. L'avant-train est mobile et pivote sur une 
énorme cheville. 

Le chariot est surmonté de cerceaux que croisent et 
maintiennent des barres longitudinales. Les arcades 
ainsi formées supportent une seconde toile blanche d'un 
tissu épais et fort, qui, débordant & l'avant et à l'arrière, 
y forme des rideaux appelés klap ou klapjes. 

De solides courroies en peau de buffle fixent à l'avant 
du chariot un grand coffre sur lequel se place d'habi- 
tude le driver ou conducteur, à-côté de qui peuvent s'as- 
seoir encore deux autres personnes. Un coffre parallèle 
est établi à l'arrière du wagon; le long du chariot, mais 
à l'extérieur, courent des coffres plus étroits soutenus 
par deux barres horizontales solidement fixées au corps 
du véhicule. 

Enfin, sous la planche de ventre, à laquelle il est sus- 
pendu et débordant un peu à l'arrière , se trouve un 
treillage comme on en voit sous les voitures de roulîer, 
qu'on appelle le trop, et qui contient les objets pesants 
ainsi que les gros ustensiles de cuisine. 

Des poches de diverses grandeurs sont fixées aux cer- 
ceaux de l'intérieur, et servent à contenir les petits objets 
d'un usage journalier, tels que brosses, peignes, ci- 
seaux, etc. 

Un cadre en bois garni de fortes courroies croisées et 
tendues est suspendu à l'intérieur. C'est le lit du voya- 
geur, qui le recouvre pour la nuit d'un matelas ou de 
quelques peaux de moutons. 



LA VBNG5ANCE D*UN MULATRE. 419 

Un timon énorme, deux chaînes d'enrayage et Un sabot 
en fer ou en bois complètent le wagon. 

A cette immense machine, qui peut porter jusqu'à 
trois mille kilogrammes, où attelle cinq ou six paires de 
bœufs au moyen de jougs qui portent sur le cou de ra- 
nimai et lui permettent de déployer toute sa force. 

Le conducteur est généralement un baastard (on ap- 
pelle ainsi le métis provenant des relations d'une Hot- 
tentote avec un blanc ou même avec des Africains d'une 
autre race que la sienne). 

Tous les baastarfa sont d'excellents cochers et ma- 
nient avec une vigueur et surtout avec une dextérité 
merveilleuse un énorme fouet dont le manche a plus de 
six mètres de longueur. La courroie, plus longue encore 
de deux mètres environ, se termine par une foreshck 
(mèche ou brime de postillon) d'environ soixante cen- 
timètres, faite avec la peau de certaines antilopes. 

Le kader, qui n'a souvent que quatorze à quinze ans, 
marche en tête de l'attelage et se sert pour activer ses 
animaux injambock ou cravache en hippopotame. 

Ces chariots, qui sont la véritable demeure des colons 
en voyage, pèsent par eux-mêmes un poids énorme, car 
vu l'état affreux des routes, dont un Européen ne saurait 
se faire une idée, tout doit être sacrifié à la solidité. 

Le soir, on laisse retomber les deux rideaux de l'a- 
vant et de l'arrière, on allume la lampe suspendue au 
centre du chariot, on étend les matelas, les couvertures, 
et l'on se met au lit exactement comme dans sa propre 
maison, 

Déeidé à ne rien négliger pour pénétrer dans l'inté- 
rieur jusqu'à ce qu'elle eût découvert son mari, M me Bar- 
telle avait acheté deux wagons : un grand d'abord, 
qu'elle habitait avec ses filles et la fidèle Toinette, puis 
un antre plus petit, mais très-solide, destiné à rempla* 



120 LA. VENGEANCE D'UN MULATRE. 

cer le premier, si l'on arrivait à des passages imprati- 
cables auu grands chariots. 

"Avec son avarice habituelle, Geneviève avait saisi 
cette occasion de voyager aux dépens des autres et de- 
mandé à M ne Bartelle la permissipn d'occuper provisoi- 
rement le petit wagon. 

— Dès qu'il te deviendra nécessaire, j'en achèterai 
un, dit Geneviève; mais j'aurai toujours économisé une 
parti'e du trajet. 

Il en résulta naturellement qu'au bout de huit jours, 
Geneviève regardait le chariot comme lui appartenant. 
Elle en aurait même fait déguerpir Bertrand Gavard, le 
domestique de Juliette, si la présence de cet homme ne 
l'avait rassurée pendant la nuit. Talentin et sir Richard 
occupaient le même chariot. Savinien en avait un pour 
lui seul. Son domestique couchait à l'arrière, séparé de 
lui par un rideau. Le cinquième chariot était la propriété 
de Morany. Dans le sixième , logaient M m ° Clémence 
Martigné, sa domestique, et le petit Frédéric. 

Guidée par les conseils d'un missionnaire qu'elle avait 
eu la bonne fortune de rencontrer à Graaf-Reinet, Ju- 
liette avait acheté en outre deux ânes pour ses filles. 
Certaines parties de l'Afrique, en effet, sont infestées 
par une maladie particulière aux chevaux, qui n'en laisse 
échapper aucun. En d'antres endroits, la mouche tset$é y 
inoffensive pour l'homme, décime les bœufs et les che- 
vaux par ses piqûres toujours mortelles. Les ânes seuls 
échappent à tous ces dangers. La sûreté de leur pied les 
rend d'ailleurs d'une grande utilité dans ces pays de ra- 
vins et de fondrières. 

Les premiers jours du voyage furent excessivement 
difficiles, à cause des habitudes paresseuses de Clémence 
et de Geneviève. On était convenu d'adopter la méthode 
habituelle des Boêrs, c'est-à-dire de partir vers trois à 



LA VENGEANCE D 9 UN MULATRE. 121 

quatre heirfes du matin, afin d'éviter la chaleur, et de 
marcher jusqu'à neuf heures environ. A cette heure- là, 
on fait halte; on lâche les bœufs, qui vont paître aift 
environs l'herbe, sur laquelle ils ne trouvent plus de 
rosée. Vers trois à quatre heures de l'après-midi, on 
repart, et l'on voyage encore jusqu'à neuf heures. Une 
fois le souper terminé, chaeun se hâte d'aller dormir, 
afin d'être prêt pour le lendemain. Les Hottentots seuls 
restent au coin du feu à fumer et à se raconter d'inter- 
minables histoires. 

Quand on éveillait les deux Parisiennes, il fallait, 
comme on dit, la croix et la bannière pour les décider 
à se lever. Leur toilette prenait un temps infini. Chacun 
se réglant d'abord sur ce retard prévu , il en résultait 
qu'on partait généralement trois ou quatre heures après 
le moment fixé. 



xm 



Il fallait alors voyager sous les rayons les plus ardents 
du soleil, et l'on ne pouvait atteindre que fort avant dans 
l'après-midi les haltes, marquées habituellement par une 
fontaine ou quelque ruisseau. Après le repas, il deve- 
nait naturellement impossible de faire une seconde 
étape. Le scofl, ou parcours journalier d'un bœuf, que 
les Boérs évaluent à sept ou huit lieues, n'était plus 
que de la moitié; puis les bœufs, dont l'appétit ne s'é- 
veille que tard, partaient souvent sans manger et souf- 
fraient doublement de la chaleur. 

De ce train là, on aurait mis plus de quinze jours à 
gagner Golesberg. 



12t LA VBN0EANC» D'UN MULATRE. . 

Après y avoir mis toute la patience possible et épuisé 
tous les degrés de sommation, Juliette prit enfin son 
parti, Au moment de se retirer dans son chariot pour 
la nuit, elle dit à ses cpusines avec douceur, mais avec 
fermeté ; 

— Je vous préviens, mes chères amies, qu'à l'heure 
convenue, je me mettrai en route demain matin, que 
les autres soient prêts ou non. 

Comme on sentait bien qu'il était impossible de con- 
tinuer à voyager aussi lentement qu'on l'avait fait jus- 
que là, chacun approuva la résolution de Juliette et 
promit d'être prêt pour quatre heures du matin. 

A trois heures, Bertrand, Furetai et les domestiques 
hottentots commencèrent à allumer le feu ainsi qu'à pré- 
parer tout ce qu'il fallait pour le café. Suivant l'habi- 
tude hygiénique des Boërs, on ne se mettait jamais en 
route, en effet, sans avoir avalé un bol de café au lait. 

Juliette et ses filles, Valentin, Morany et sir Richard 
se trouvèrent réunis à l'heure convenue. On fit une pre- 
mière sommation aux autres retardataires, tandis qu'O- 
vernon allait complaisamment éveiller son domestique 
James Kanstick. 

~- Pourquoi ne vas-tu pas aider les autres domes- 
tiques ? lui dit sir Richard. 

~ Oh, monsieur, je respecte trop le service de mon- 
sieur pour me présenter dans cet état, répondit grave- 
ment John en jetant un regard de désolation sur ses 
habits frippés par la nuit. 

— Alors dépêche-toi et occupe-toi du déjeuner, 

— Oui, monsieur, reprit John avec un salut respec- 
tueux. 

Et dès que son maître eut tourné les talons, le digne 
valet de chambre alluma son cigare et se donna bien 
garde de paraître avant l'instant du déjeuner. Il en était 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 493 

ainsi, du reste, chaque matin, grâce à la naïve patience 
de sir Richard. 

À quatre heures moins un quart, tous les voyageurs, 
moins Clémence et Geneviève, étaient assis autour du feu, 
et prenaient gaiement leur café. Emma et Cécile, déjà pei- 
gnées, lavées, etc., par leur mère et par leur fidèle Toi- 
nette, embrassaient tout le monde, et égayaient le repas 
matinal de leurs rires et dfi leurs cris joyeux. Frédéric, 
qui les entendait de son wagon» n'eut pas le courage 
d'attendre sa mère et vint rejoindre ses cousines, Elles 
l'accueillirent par des plaisanteries sur sa paresse* Le 
pauvre garçon, très sérieusement humilié, vint chercher 
Bertrand et Furetai, qui certifièrent solennellement que 
Jf. Frédéric avait été retenu de force jusque-là par sa 
mère et par Brigitte. 

Tandis qu'on achevait d'atteler les chariots, une der- 
nière sommation fut adressée à Geneviève et à Clémence. 
La première me répondit que par deux ou trois paroles 
inintelligibles , mâchonnées d'un air furibond. Quant à 
Clémence, elle déclara lauguissamment qu'elle était 
fatiguée et qu'elle avait encore besoin de deux heures de 
sommeil. 

— - Alors nous allons partir sans toi, dit Juliette. 

Clémence 6e retourna de l'autre côté et ne répondit 
pas. 

Dix minutes après, tous les chariots étaient attelés, 
sauf ceux de Clémence et de Geneviève. 

— En route! dit Juliette, qui sentit la nécessité de 
montrer à son tour de la résolution, car il était évident 
que le voyage devenait impossible dans des conditions 
pareilles. 

— Et M» ê Martigné? demanda Savinien. 

— Elle nous rejoindra. 

— Attendons encore un peu. 



124 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Non, reprit Juliette avec fermeté. A ce train-1^ 
nous ne ferions pas six milles par jour, et nous flairions 
par compromettre le succès de notre voyage. Dusse je 
partir seule, je pars. 

— Je vous suis, madame, dit M. Morany. | 

— Alors, moi, je vais rester pour tenir compagnie à 
Clémence, fit Savinien. 

— Et moi aussi, murmura sir Richard, tout honteux 
de cette faiblesse, qu'il se reprochait comme une injus- 
tice envers M me Bartelle. 

Juliette étouffa un soupir. 

Bien qu'il fût non-seulement juste, mais indispen- 
sable de l'imiter, si l'on tenait à poursuivre sérieuse- 
ment l'expédition, elle se voyait déjà abandonnée par 
deux de ses compagnons. Yalenlin lui-même hésitait 
visiblement. 

— Et toi, Yalentin?lui demanda-t-elle sans le regar- 
der, car elle craignait que son regard ne trahît son désir 
et n'influençât le jeune homme. 

— Cousin Yalentin vient avec nous, bien sûr, répondit 
gravement Emma en sautant d'un bond sur les genoux 
de Yalentin; moi, j'ai peur des hommes noirs quand il 
n'est pas là. 

La naïve confiance de l'enfant fit triompher les bons 
sentiments qui luttaient dans le cœur de Yalentin contre 
les conseils de l'amour et de la jalousie. Il jeta un re- 
gard un peu attristé du côté du wagon où reposait la 
belle Clémence, et partit avec Juliette et M. Morany. 

Yalentin fut d'abord un peu triste. Il songeait à l'ac- 
cueil que Clémence lui ferait le soir et à toutes les fa- 
veurs qu'elle accordait à ses rivaux pour le punir de sa 
désertion. Juliette, qui le voyait cheminer tout soucieux 
à côté de son wagon, se reprochait déjà d'avoir abusé de 
sa complaisance. En ce moment Emma et Cécile, qui 



LA VE\r,EÀNCE D'UN MULATRE. 125 

graissaient fort occupées d'un petit complot, firent signe 
IValentîn de s'approcher davantage du chariot, qui ve- 
nait de s'arrêter pour laisser souffler les bœufs. 

— Que me veux-tu, Sapajou? demanda Yalentin qui 
remarqua les signes télégraphiques d'Emma. 

— Elle a envie que vous la fassiez monter sur son âne, 
monsieur, dit enfin Toinette. 

— Tiens ! répondit Valentin, c'est une idée. 

Il fit seller les ânes, installa les deux enfants et mar- 
cha à côté d'elles, guidant les montures et apprenant 
aux deux petites amazones à se tenir sur la selle. Au 
bout de dix minutes, il avait oublié Clémence et sa ja- 
lousie. Juliette le suivait d'un œil attendri. H. Morany, 
sombre et silencieux, les observait tous deux à la déro- 
bée. Par moments, un sourire haineux glissait sur ses 



Vers onze heures, on arriva à une ferme habitée par 
des colons hollandais. 

C'était une grande maison composée d'un rez-de- 
chaussée seulement et flanquée d'un hangar. Couverte 
en roseaux fixés sur des lattes de bambous, elle avait 
l'air d'une immense chaumière. 

Vis-à-vis se trouvait le kraal ou parc à bestiaux, for- 
mé de palissades disposées en cercle. À gauche de la 
maison et un peu en avant , se dressait le séchoir à 
linge. 

Cinq ou six marmots, engouffrés dans de vastes pan- 
talons qui leur montaient aux aisselles, et une douzaine 
de petits Hottentots demi-nus, accoururent au devant des 
voyageurs. 

Quant aux grandes personnes, il n'en parut pas une 
seule, quoique le driver eût fait claquer son énorme 
fouet de manière à être entendu à une demi-lieue. 

— Ah ! çà, murmura Joseph, tout le monde est donc 



128 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

certaine intelligence. Ses hôtes ayant demandé à visite* 
la bergerie, il offrit de les accompagner. 

En les promenant, il leur raconta qu'il était le grand- 
père des marmots qui jouaient autour d'eux en ce mo- 
ment, tout joyeux des petits cadeaux que leur avait faits 
M me Bartelle. 

— Mes filles sont dans un champ voisin, leur dit-il, ei 
vont revenir tout à l'heure; quanta mes fils, ils sont 
partis ce matin pour la chasse. 

— Quelle chasse? 

— Aux springboks, monsieur. Il y a dans ce moment- 
ci plusieurs bandes de ces antilopes anprès de notre 
maison. Vous avez dû entendre des coups de fusil sur 
la route. 

— Si nous allions rejoindre les chasseurs ? dit 7a- 
lentin en regardant Juliette. 

— Volontiers, répondit-elle. 

Laissant Emma et Cécile sous la garde éprouvée de Toi- 
nette et de Bertrand, Juliette se hâta de faire ses prépara- 
tifs. Elle trouva son cousin occupé à sangler le cheval 
qu'elle devait monter. Cette attention toucha Juliette. Elle 
s'élança en selle, le cœur tout joyeux, avec plus de gaieté 
et de légèreté encore que d'habitude. 

— Quelle sylphide ! dit gaiement Yalentin en plaçant 
dans l'étrier le joli pied de la jeune femme, mal dessiné 
pourtant par des bottines en peau épaisse. 

— Ah! tu trouves? Eh bien ! que fais-tu là à me re- 
garder? 

— Ha foi! je n'en sais rien, répondit-il en rassem- 
blant les rênes de son propre cheval. Je trouve que le 
changement d'air ta fait du bien, voilà tout. Donne ton 
ftisil à ce raoricaud, il te le rendra sur le terrain delà 
chasse. En avant, reine des Amazones ! 

Et ils partirent au galop avec If. Morany et le boas* 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 129 

Tout vieux qu'il était, ce dernier se tenait fort droit en 
selle, et sou lourd roër, ou fusil à un coup, ne semblait 
pas plus lui peser qu'un pistolet. Au bout d'une heure 
environ, on arriva à une petite colline du sommet de 
laquelle on découvrit une vaste plaine de plusieurs lieues 
d'étendue. A deux milles à peu près de la colline, des 
bandes de divers animaux sauvages galopaient, s'arrê- 
taient et repartaient encore. Une vingtaine de Hottentots 
à cheval cherchaient à les diriger vers de petits bouquets 
de bois où les tireurs se tenaient cachés. 

Hendrick posta Juliette et Valentin à cinq cents pas 
de ses deux gendres, derrière un bouquet d'arbustes et 
de mimosas. Il emmena avec lui H. Morany, qui le suivit 
silencieusement en jetant sur Valentin un sombre regard 
qui ne put échapper à M me Bartelle. 

Depuis quelques jours, en effet, elle observait beau- 
coup H. Morany, dont la réserve inusitée la préoccupait. 
An lieu de chercher,, comme à Paris, à rompre chacun 
de ses entretiens avec Valentin et à dire du mal de ce 
dernier, Morany affectait maintenant de le laisser seul 
avec Juliette. Il ne parlait même jamais du jeune homme 
qu'en fort bons termes. L'expression de ses yeux contre- 
disant singulièrement ses paroles, Juliette ne pouvait s* 1 , 
défendre d'une sorte d'inquiétude, vague et sans motif, 
mais qui ne l'en tourmentait pas moins. 

Les cavaliers hottentots, qui s'étaient arrêtés en voyant 
paraître Hendrick Toster et ses hôtes, recommencèrent 
leurs manœuvres pour ramener vers les chasseurs les 
bandes de springboks, de zèbres, de koudous et de har- 
teDeest. 

Le springbok (bouc sauteur) est une antilope, ainsi 
nommée à cause des bonds continuels et fort élevés qui 
forment sa marche habituelle. L'arrière-train de cet 
tiiimal est garni de longs poils blancs en dessous, qui 



130 l'A VENGEANCE DON MULATRE. 

se relèvent quand il saute, et ressemblent de loin à des 
flocons de neige. La chair de cette antilope* est très- 
estimée. 

Le koudou au contraire, a une viande sèche et dure. 
Son corps est gris-souris foncé, avec des raies blanches à 
l'arrière, et une crinière sur le cou. Il est un peu plus 
grand qu'un âne et surtout plus long. Ses cornes en spi- 
rale mesurent un mètre de hauteur. 

Quant au hartebeest, c'est le bubale de Buffbn, ainsi 
nommé à cause de la ressemblance de sa tête avec celle 
du bœuf, n a de un mètre cinquante centimètres a un 
mètre quatre-vingts centimètres de hauteur* 

Au bout d'une demi-heure, ces animaux se rappro- 
chèrent peu à peu, adroitement poussés par les Hot- 
tentots, qui, se montrant à eux dacôté opposé aux chas* 
seurs, les décidaient à fuirdans cette direction. 

Pendant son séjour au Cap, Juliette qui songeait à tout, 
avait appris à tirer le fusil et le pistolet. Comme elle y 
avait mis son application et sa volonté habituelles, la 
jeune femme avait acquis une certaine adresse. 

Au moment où une bande de quarante à cinquante 
springboks passaient à trois cent cinquante pas environ 
de son poste, la jeune femme vit Valentin épauler son 
fusil. Elle se hâta d'en faire autant, visa de son mieux 
et tira bravement. Un springbok fit un bond à trois pieds 
de terre en épanouissant les larges poils blancs de sa 
culotte. 

Yalentin tira aussi, mais la bande rapide était déjà 
loin. Le springbok blessé par Juliette restait seul en 
arrière. 

— A cheval! cria Yalentin, il est à nous! Victoire, 
cousine, victoire! 

Il courut à l'endroit où Ton avait laissé les chevaux 
sous la garde d'un Hottentot de la ferme. A côté de ce 






LA VENGEANCE D'UN MULATRE. *8l 

dernier, perché comme on singe sur un grand étalon bai- 
brun, se trouvait maître Joseph Furetai, qui était arrivé 
là, Dieu sait comment, grâce à l'instinct de son cheval, 
sans doute 

La vue perçante duHottentot découvrit de loin M. Ma- 
zeran et M™ 8 Bartelle. Il piqua des deux et arriva 
bientôt près de Juliette, tenant en laisse les chevaux des 
deux jeunes gens. Quant à Joseph, qui faisait forcément 
ce que voulait son cheval, il suivit les trois autres cour- 
siers. 

Valentin aida Juliette à se mettre en selle ; puis tous 
deux partirent à fond de train, suivis ou plutôt précédés 
par Furetai que son maudit étalon emballait le mieux 
du monde. 

Le petit drôle ne savait pas montera cheval, mais tout 
chétif qu'il fût, il était assez agile, et. de plus, très* 
intrépide. Renonçant à gouverner son cheval, il se bor- 
nait à se maintenir en selle à grands renforts de crinière 
et d'arçons. 

Emporté par sa monture, Joseph arriva le premier 
auprès du springbok qui venait de tomber épuisé sur le 
gazon, y étalon s'arrêta par un mouvement si brusque 
que Furetai, lui passant pardessus la tète, alla s'allonger 
à deux pas du springbok. 

La première chose qu'aperçut le pauvre Joseph en se 
relevant fut une paire de cornes longues et luisantes 
dont le voisinage lui sembla si inquiétant, qu'il bondit 
en arrière en jurant comme un païen. . 

Valentin acheva le springbok en lui tirant un coup de 
pistolet à bout portant. 

— Diane n'était qu'une écolière à côté dp toi, dit le 
jeune homme en élevant les bras pour recevoir sa cou- 
sine, qui se laissa glisser de son cheval. Permets-moi 
de te féliciter de ton début. 



132 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

Il la saisit dans ses bras el l'embrassa gaiement avec 
tant de candeur et de bonne amitié, qu'il n'y avait pas 
moyen de se fâcher contre lui. 

En ce moment, d'ailleurs, Juliette était trop animée, 
trop heureuse pour ne pas tout prendre du bon côté. 
Cette journée devait dater dans sa vie, car elle lui avait 
révélé ce dont elle était capable, et l'avait rassurée sur 
ses propres forces. Pour la première fois, elle avait osé 
faire nettement acte d'autorité et maintenir sa résolution. 

Elle commençait à ne plus éprouver cette défiance, ce 
doute d'elle-même, ce besoin d'avoir des avis étrangers 
qui l'empêchaient autrefois de prendre une décision. 
Enivrée par le grand air, l'exercice du cheval, l'ardeur 
de la poursuite, et sans doute aussi à son insu par la 
présence de celui qu'elle aimait secrètement et que nulle 
rivale ne lui disputait en ce moment, la jeune femme se 
sentait toute transformée. 

Elle se disait avec une sorte d'orgueil, qu'au besoin, 
elle pourrait défendre ses enfants contre de sérieux 
dangers. 

En arrivant à la ferme, vers six heures du soir, les 
chasseurs aperçurent les chariots des autres voyageurs. 
On achevait de dételer leurs bœufs, qui, ayant voyagé par 
le plus fort de la chaleur, tiraient la langue et semblaient 
très-fatigués. 

Juliette entra dans la grande pièce qui servait de salle 
à manger, toute rouge encore et tout animée de la chasse. 
Savinien et Overnon la plaisantèrent gaiement. Quant à 
Clémence et à Geneviève, elles la complimentèrent d'un 
air moqueur, avec ce petit sentiment de rancune que le 
moindre triomphe d'une autre femme inspire aux per- 
sonnes de leur caractère. 

Dès que les domestiques eurent terminé le dîner, les 
convives s'assirent devant une grande table placée dans 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 133 

oo coin de l'appartement. Les mets abondants,, mais 
grossièrement accommodés, se composaient d'énormes 
pièces de mouton et de springbok, le tout cuit avec la 
graisse provenant de l'énorme queue des moutons du 
Gap, qui pèse jusqu'à huit ou neuf livres. 

Un des enfants récita une sorte de Benedicife, débité 
si vite et si confusément que personne n'y coinprit,mot. 

— Servez-vous, dit le baas en piquant son énorme 
fourchette dans le plat qu'il avait devant lui. 

Chacun tira un couteau de sa poche, et se mit à manger 
atec le robuste appétit que développe l'air salubre et vif 
de ces contrées. 

Geneviève et Clémence firent leur possible, pendant 
toute la soirée, pour piquer M me Bartelle; mais leurs 
petits mots aigres-doux glissaient sur M bonne humeur 
de la jeuue femme, qui les tournait en plaisanterie. 

Les attaques devinrent pourtant si vives, tantôt sous 
un prétexte, tantôt sous un autre que, Valentin, impa- 
tienté, prit la défense de sa cousine. 

— Vous reprochez à Juliette d'être restée ici après 
avoir insisté pour partir, dit-il. Si elle est restée, c'est 
uniquement pour vous attendre. 

— Puisque son ardent désir de rejoindre H. Bartelle 
lui fait trouver trop lente notre manière de voyager, il 
vaut mieux nous séparer, fit Geneviève, hargneuse comme 
toute femme grasse et douillette qui vient de voyager 
pendant six heures sous un soleil brûlant et par des 
chemins affreux. 

— Alors, reprit Valentin, qui était parfois brutal avec 
les gens qu'il n'aimait pas, vous feriez bien de profiter de 
l'occasion pour acheter un des chariots de Mynheer Toster. 

— Pourquoi cela? 

— Dame, parce que Juliette aura évidemment besoin 
de son wagon. 

8 



134 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

— Est-ce une menace? 

— Pas du tout ; c'est une observation toute naturelle 
et que vous auriez dû être la première à faire. 

Rouge de colère, elle se mit à apostropher Valentin 
avec tant de véhémence et de volubilité qu'elle bre- 
douillait. 

À bout de raisons, Geneviève éclata en sanglots, en 
criant qu'elle poursuivrait le voyage toute seule, à pied, 
et autres phrases du même genre. Malheureusement 
pour elle, Juliette avait compric depuis plusieurs jours 
qu'elle serait obligée, tôt ou tard, de se séparer de ses 
compagnes de voyage. S'il ne se fût agi que d'elle seule, 
ta vaillante jeune femme eût, sans hésiter, abandonné le 
wagon à sa rageuse cousine, qui pourtant, était propor- 
tionnellement plus riche que M ma Bartelle, et pouvait 
parfaitement s'acheter un chariot. Hais le salut de son 
mari et la vie de ses enfants étaient en jeu, et Juliette 
sentit qu'elle devait persévérer dans son système de 
fermeté et conquérir à tout prix son indépendance. 



XIX. 



Tout en consolant la veuve éplorée, M* 9 Bartelle l'enga- 
gea nettement à acheter un des chariots de Mynheer Toster. 
Sa fermeté abattit complètement la mauvaise humeur de 
l'avare Geneviève. Celle-ci supplia sa cousine de lui par* 
donner ses récriminations, qu'elle rejeta sur la fatigue 
du voyage, et elle devint aussi humble qu'elle s'était 
montrée agressive. 

Après cette soirée orageuse, chacun se sépara. Avec 



LA VENGEANCE Ii'UN MULATRE. 135 

leur hospitalité habituelle, les boôrs voulaient absolu- 
ment céder leurs lits aux voyageurs; mais ceux-ci pré* 
férèrent dormir dans les chariots. 

Juliette se coucha toute émerveillée de sa journée. 
Pour la première fois de sa vie, en effet, elle avait triom- 
phé non-seulement des autres, mais surtout d'elle-même, 
c'est-à-dire de sa timidité ainsi que de son penchant à 
m laisser dominer et à céder, lors même qu'elle avait 
raison. Hais ce qui la rendait heureuse surtout, c'est que 
Valentin l'avait défendue contre Clémence, 

— Il l'aime encore ! murmurait-elle en s'endorraant; 
mais n'importe ; il y a trois mois, il n'aurait pas osé me 
soutenir ainsi contre elle. 

Le lendemain, on partit un peu en retard sur l'heure 
axée la veille; mais Juliette se montra généreuse et at- 
tendit patiemment. 

Apartir de ce jour, Geneviève, tout en détestant davan- 
tage M*» Bartelle, n'osa plus la contredire aussi ouver- 
tement. En revanche, Clémence devenait de plus en plus 
malveillante à l'égard de sa cousine. 

Au bout d'une quinzaine de jours, on arriva enfin à 
Colesberg, la dernière garnison située sur les frontières 
delà colonie et des pays habités par les tribus sauvages. 
Là se trouvait un régiment de cavalerie dont sir Richard 
Overnon connaissait le colonel. Les officiers, qui s'en- 
nuyaient profondément dans ce pays sans ressources, ac- 
cueillirent avec empressement les voyageurs français. 

Tout en leur fournissant une foule de renseignements 
qui donnaient encore plus de probabilité à la présence de 
Gaspard Novéal aux environs de Kuruman, ils firent leur 
possible pour dissuader les trois femmes de leur expédi- 
tion, qui allait devenir très-périlleuse» La peinture 
exacte, du reste, des dangers et des privations qu'elles 
allaient avoir à surmonter, effraya vivement Clémence et 



136 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Geneviève. Si M°" Bartelle avait consenti à ne pas pous- 
ser pins avant, peut-être auraient-elles volontiers renoncé 
à une expédition dont leurs fatigues passées les avaient déjà 
découragées. Mais Juliette restant inébranlable, elles 
n'eurent garde de la laisser partir seule à la recherche 
de l'oncle aux millions. 

Grâce à son énergie, M me Bartelle avait soutenu d'une 
façon merveilleuse la fatigue de la route. Clémence, au 
contraire, avait beaucoup perdu de sa beauté. Sir Richard 
et Yalentin ne purent s'empêcher de faire cette remarque 
à une soirée que les officiers du 27 e improvisèrent en 
l'honneur des jolies voyageuses. Malgré la simplicité de 
sa toilette, M™ 8 Bartelle y obtint beaucoup de succès. Les 
plus brillants officiers s'empressèrent autour d'elle. 

Yalentin, d'abord ravi des succès de sa cousine Juliette, 
devint bientôt maussade et de mauvaise humeur sans trop 
savoir pourquoi. Il s'approcha de Clémence, et se mit à 
causer avec la verve sarcasliqije et piquante qui rendait 
parfois sa conversation si amusante. Quelques officiers se 
groupèrent autour d'eux. 

En voyant Yalentin attentif auprès de Clémence, la 
pauvre Juliette sentit s'évanouir le petit moment de joie 
qu'elle avait goûté. Elle devint triste. Comme tout le 
monde riait auprès de Clémence, grâce à la verve de 
M. Mazeran, les désertions commencèrent à se faire au- 
tour de Juliette. Bientôt M me Bartelle elle-même se rap- 
procha du groupe principal. M ne Martigné, qui tenait le 
dé de la conversation, n'eut garde de l'abandonner à sa 
rivale. Quant à Yalentin, il ne fit pas non plus à Juliette 
l'accueil aimable et affectueux auquel il l'avait accou- 
tumée. 

Est-il besoin de le dire ? le véritable motif de la mau- 
vaise humeur de Yalentin (motif qu'il if'avait garde de 
s'avouer à lui-même), c'était d'avoir vu Juliette causer 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 137 

si longtemps avec d'autres, sans paraître songer à son 
cousin. 

Ce dépit était fort injuste de sa part. Il avait d'autant 
moins le droit d'être jaloux de Juliette qu'il ne l'aimait 
pas, et que, devant elle, il courtisait ouvertement une 
autre femme; mais le cœur des hommes est ainsi fait. 

L'accueil assez peu gracieux de Valentin froissait d'au- 
tant plus vivement M" 6 Barlelle qu'elle était loin d'en 
deviner le vrai motif et qu'elle l'attribuait tout naturelle- 
ment à un sentiment d'indifférence. 

Vers onze heures du soir, Juliette fit signe à Clémence 
qu'il était temps de se retirer. Celle-ci, alors dans tout 
le feu de son triomphe, n'eut garde d'obéir à cette 
muette invitation. M nê Bartelle fut obligée de lui rappeler 
qu'on devait partir le lendemain à quatre heures du matin. 

— C'est impossible! s'écria Clémence. Nous sommes 
trop fatiguées : il nous faut encore un jour de repos. 

Ce fut la répétition de la scène que nous avons déjà 
racontée ; mais, cette fois, les deux cousines se trou- 
vaient plus vivement surexcitées. Clémence était persua- 
dée que le dépit d'avoir été vaincue par elle était le véri- 
table motif de l'insistance de M nê Bartelle. De son côté, 
celle-ci cédait peut-être, à son insu, au sentiment pé- 
nible que lui avait fait éprouver la froideur de son cousin. 

Lorsqu'on fut sorti de la vaste pièce qui avait servi de 
salle de bal, l'orage éclata. Cette fois, Juliette, prenant 
son parti, déclara qu'elle ne voulait plus avoir à soute- 
nir Je pareilles discussions. 

— Vous m'avez fait perdre plus de quinze jours, dit- 
elle à Clémence et à Geneviève. Dans un voyage comme 
le nôtre, les heures mêmes sont précieuses. Puisqu'il 
vous est impossible de suivre les conseils qui vous sont 
donnés de tous côtés, trouvez bon que je m'y conforme. 
Demain, je pars avec vous ou sans vous. 

8 



138 Là VENGEANCE D'UN MULATRE. 

La question du wagon occupé par Oeneviève vint en- 
core embrouiller les affaires. 

L'avare douairière y mit toute la mauvaise foi pos- 
sible, tantôt priant, tantôt menaçant presque M m * Bar - 
lelle, qui restait impassible. 

A minuit, Juliette quitta ses cousines, fatiguée, décou- 
ragée, écœurée, comme on dit, par l'injustice, les repro- 
ches blessants et surtout par le manque complet de bon 
sens des deux veuves. Il lui fallait maintenant différer 
forcément son départ de quelques heures & cause du cha- 
riot de Geneviève. Le lendemain matin, au lever du so- 
leil, elle fit décharger ce wagon et porter tout ce qui ap- 
partenait à M me Martigné dans la maison qu'occupait 
cette dernière. On devine la fureur de la veuve, qui était 
pourtant moins malheureuse qu'elle ne le méritait, 
puisque, la veille, la femme d'un officier lui avait offert un 
chariot, pour le prix modéré de 1,500 francs, 

— Que va faire Valentin? se disait M» 9 Bartelle, en 
s'occupant activement de tous ses préparatifs. Si je lui 
demande de m'accompagner, je sais qu*il le fera, ne fût- 
ce qu'à cause de mes enfants ; mais ce sera pour lui un 
grand chagrin de quitter Clémence* Ai-je le droit de les 
séparer ainsi, moi qu'il n'aime pas et qui ne puis lui of- 
frir aucun dédommagement, puisque je n'ai même pas le 
droit de l'aimer? Puis, voyager seule avec lui,.. Non, 
non... pour Valentin comme pour moi, je ne le dois 
pas... Et pourtant, j'ai peur de Morany... S'il n'y avait 
que moi encore, mais mes deux pauvres petites filles!... 
Dieu puissant qui lisez dans mon cœur, s'écria-t-elle 
avec une profonde angoisse, inspirez~moi ce que je dois 
faire. De tous côtés je ne vois que dangers pour moi ! 

Elle se jeta à genoux et pria avec ferveur. Au bout de 
quelques minutes, elle se releva plus ferme et plus cou- 
rageuse. 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 139 

— Faisons notre devoir, murmura-t-elle, Dieu me 
protégera. Je ne dirai rien à Yalentin. 

Il avait été convenu qu'on déjeunerait ensemble le 
lendemain. Par suite de la paresse et de l'ivrognerie des 
Bottcntots, il est fort difficile de les faire démarrer d'un 
ancrage, comme disent les marins. Aussi, la journée du 
dépari ne compte-t-elle jamais que comme une demi-étape. 

Pendant tout le déjeuner, Clémence employa toutes 
ses séductions pour enchaîner Yalentin, qu'elle voyait 
triste et préoccupé. Soit qu'elle l'aimât véritablement, 
soit qu'elle cédât à un moment d'entraînement et de ja- 
lousie, soit plutôt qu'elle obéît à sa coquetterie naturelle, 
elle laissa échapper quelques aveux qui firent bondir de 
joie le cœur de Yalentin. Quelle quefftt son amitié pour 
Juliette, ce n'était guère au moment où M» f Martigné 
venait de lui avouer en quelque sorte son amour, qu'il 
pouvait la quitter. 

Clémence, du reste, eut bien soin de le lui faire sen- 
tir. Geneviève et elle s'étudièrent, en outre, à exciter 
son amour-propre par des plaisanteries sur l'empire 
qu'elles prétendaient que M** Bartelle exerçait sur son 
cousin. 

Désespéré cependant de voir s'éloigner M" e Bartelle et 
les deux petites filles, qu'il adorait, il supplia Juliette de 
rester-, elle fut inébranlable. 

Valentin se trouva blessé de ce que M"» Bartelle avait 
négligé de l'avertir plus tôt, de le consulter, et surtout de 
loi demander à l'accompagner. Au fond, comme tout 
homme qui se sent des torts, il cherchait à se justifier 
envers lui-même aux dépens des autres. En voyant l'air 
contraint de Juliette auprès de lui, il l'attribua aux 
reproches que devait se faire sa cousine à son égard. 
Une comprit pas que la pauvre femme n'osait parler de 
peur de laisser éclater les sanglots qui l'étoufihient. 



440 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Quant à Morany, depuis son arrivée à Colesberg, il ne 
s'était mêlé de rien. Prétextant une indisposition, il était 
resté dans son wagon et n'avait même point paru au bal 
des officiers. Lorsque M™ 6 Bartelle le prévint de son in- 
tention de partir sans ses cousines, il s'empressa de dé- 
clarer qu'il l'accompagnerait. 

Sous prétexte de laisser au gros de l'expédition le 
guide qu'on avait pris à Graat-Reinet, H. Morany feignit 
d'en chercher un autre. 

— J'ai trouvé notre affaire, dit-il le soir même à Ju- 
liette. Tandis que nous courions après des guides, nous 
en avions un excellent parmi nos domestiques. Le métis 
qu'on appelle Ben-Mossul, et que j'ai à mon service, con- 
naît tous les chemins de la colonie. Il a même voyagé 
bien au delà de Kuruman. 

Celte découverte fit un grand plaisir 4 M nê Bartelle, 
qui hésitait à enlever le guide que ses cousines récla- 
maient à grands eris, et qui ne pouvait cependant se 
mettre en route sans avoir avec elle quelqu'un qui 
connût le chemin. 

D'après les renseignements recueillis sur la route ainsi 
qu'à Colesberg, Juliette avait pris le parti de gagner di- 
rectement Kuruman, où demeurait H. M..., missionnaire 
célèbre par son zèle ainsi que par son influence sur les 
indigènes. Nul mieux que lui ne pouvait renseigner la 
jeune femme et lui faciliter les moyens de retrouver son 
mari. 

Comme il était probable que Juliette serait obligée de i 

rester quelques jours à Kuruman, elle espérait que cela 

' donnerait à ses cousines le temps de la rejoindre. j 

Ce fut Juliette qui arrangea cela avec les autres voya- 
geurs. M. Morany ne parut qu'à l'instant du départ. Ge- 1 
neviève et Clémence avaient supposé d'abord qu'il leur 
en voulait de ce qu'elles l'avaient beaucoup négligé de* 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 141 

puis quelque temps. Le laisser partir seul comme elles 
le faisaient était d'ailleurs un acte d'ingratitude de la 
part de Geneviève et de Clémence , qui lui avaient tant 
d'obligations. 

Il paraît cependant qu'elles se trompaient sur ses dis- 
positions à leur égard, car il prit congé d'elles d'une façon 
fort amicale. 

Valentin, sir Richard, Guitarnan et quelques officiers 
avaient projeté d'escorter M me Barlelle jusqu'à une cer- 
taine distance de Colesberg ; mais elle s'y opposa for- 
mellement. La pauvre femme se sentait le cœur trop 
gonflé pour s'exposer à recommencer la scène si cruelle 
des adieux. 

Au moment où tout le monde se leva de table pour 
conduire M œe Bartelle et H. Morany à leurs chariots, Va- 
lentin se sentit le cœur serré par une tristesse invincible 
et par un profond mécontentement de lui-même. 

La petite Emma, qui s'était toujours figurée, quoi 
qu'on pût lui dire, que H. Mazeran partait avec elle, 
jeta les hauts cris lorsqu'il lui dit adieu. Quant à Cécile, 
elle pleurait silencieusement et embrassait son ami Fré- 
déric, qui voulait monter dans le wagon avec elle, en 
dépit de tout le monde. 

— Tu nous laisses partir toutes seules, cousin Valen- 
tin, disait Emma, toi qui avais promis de ne jamais nous 
quitter! Nous aurons si peur la nuit maintenant! Quand 
maman voyait que nous pleurions , elle nous disait que 
tu étais là, et qu'en t'appellant tu accourrais à notre 
aide. Qui est-ce qui viendra nous secourir maintenant, 
ma sœur, ma pauvre maman et moi ? Mon bon cousin, 
je t'en prie, viens avec nous ! 

Valentin la consolait de son mieux, mais lui-même 
avait les yeux remplis de larmes. En ce moment plus 
que jamais, il sentait combien il était coupable d'oublier 



449 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

le serment qu'il avait fait de protéger ces deux enfants. 
Si cette sorte de mauvaise honte et la crainte de paraître 
ingrat envers Clémence ne l'avaient retenu, il serait 
• parti n'importe comment avec sa cousine. M me Martigné, 
qui le vit iaiblir, vint le chercher et lui prit le bras en 
lui parlant à l'oreille. Pour la suivre, il voulut déposer 
à terre la petite Emma, qu'il tenait dans ses bras, mais 
l'enfant, se cramponnant à lui, refusa de le quitter. 

— Viens, ma pauvre enfant, dit Juliette en accourant 
vers sa fille, qu'elle prit dans ses bras, sans regarder 
ni Yalentin ni Glémence. 

Sentant que son cœur allait lui manquer et qu'elle ne 
saurait contenir plus longtemps les sanglots qui l'étouf- 
faient, Juliette monta dans son wagon après avoir em- 
brassé tout le monde et donna le "signal du départ. 

Dix minutes après, ses deux chariots et celui de Mo- 
rany roulaient, à la suite l'un de l'autre, dans la plaine 
immense qui s'étend au delà de la dernière garnison 
anglaise. 

Huit jours s'écoulèrent sans amener d'autres incidents 
que ceux qui font toujours partie d'un voyage comme 
celui qu'avait entrepris Bl me Bartelle. 

Chaque matin, à quatre heures, le fidèle Bertrand ve- 
nait éveiller sa maîtresse en frappant à la cloison du 
chariot. Juliette, qui couchait toute habillée, se levait 
aussitôt. Pendant qu'elle faisait sa toilette et celle de ses 
filles, les domestiques ravivaient le feu qui avait brûlé 
toute la nuit, et préparaient le café. 

On mangeait une tranche de viande froide, arrosée 
de café au lait, ou quelquefois de thé, tout en convenant 
de l'itinéraire qu'on devait suivre dans la journée. Les 
Hottentots rassemblaient les bœufs et les attelaient 
avec les cris et le tapage qui accompagnent toutes leurs 
actions. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 143 

Vers once heures ou midi, avait lieu une halte d'une 
beure ou deux, selon les difficultés du chemin par- 
couru. 

Pendant les apprêts du déjeuner , Juliette donnait 
une leçon à ses petites filles, soit en plein air, soit dans 
le chariot. 

Après le repas, qui se composait le plus souvent de 
tranches d'antilope grillées sur les charbons, et quel- 
quefois de morceaux de porc-épic ou d'oiseaux tués par 
H. Morany, les enfants jouaient auprès de leur mère, 
qui causait avec le créole. Une fois les bœufs reposés et 
rassasiés, on les attelait de nouveau afin de commencer 
la seconde étape. 

Chaque soir, les chariots dételés étaient placés en 
demi-cercle, les timons en dedans. Au milieu, on allu- 
mait un énorme brasier destiné à protéger les domesti- 
ques contre le froid, ainsi qu'à éloigner les bétes féroces 
qu'on entendait rugir presque chaque nuit. 

Les deux petites filles s'étaient déjà habituées à ces 
effroyables rugissements, qni, les jours d'orage surtout, 
faisaient trembler la forêt. Elles s'endormaient à côté de 
leur mère, les bras enlacés et le sourire aux lèvres. Fa- 
tiguée des travaux de la journée, Toinette suivait bientôt 
leur exemple. Juliette seule veillait encore, dévorée par 
de cruelles inquiétudes, roulant mille projets dans sa 
tête, et priant Dieu de veiller sur elle et sur ses en- 
fants. 

A mesure que Ton avançait, le chemin devenait plus 
; difficile. Il n'y avait plus de route frayée. Le plus sou- 
vent, les chariots suivaient le sentier tracé par le pied 
des animaux se rendant à quelque abreuvoir. On ne 
rencontrait personne, sauf, de loin en loin, quelques 
bushmen qui s'enfuyaient en apercevant la caravane. L'eau 
commençait à devenir rare. Morany et le guide avaient 



144 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

ensemble de fréquentes conférences qui inquiétaient 
M me Bartelle, parce qu'elle avait remarqué que tous 
deux se taisaient dès qu'elle apparaissait. Ce guide \ 
nommé Ben-Mossul, paraissait connaître parfaitement le 
pays, mais sa figure sinistre iuspirait à M me Barlelle un^ 
insurmontable antipathie. 



XX. 



Un matin, huit jours environ après le départ de Co- 
lesberg, ce Ben-rMossul, qui marchait en éclaireur à une 
centaine de pas en avant, revint précipitamment vers les 
chariots. Morany courut à lui. Ils échangèrent quelques 
mots d'une voix animée. 

— Qu'y a-t-il ? demanda Juliette. 

— Il paraît que nous nous sommes trompés de route, 
répendit Morany; Ben-Mossul nous engage à prendre 
davantage sur la gauche. 

On changea la direction des chariots avec une préci- 
pitation qui inspira une vague inquiétude à M mc Bar- 
telle. 

Quelques heures après, on arriva en face d'une véri- 
table palissade de roseaux. Derrière celte palissade na- 
turelle, on apercevait une rivière assez large. De l'autre 
côté, échoués sur la vase et se chauffant au soleil , d'af- 
freux alligators faisaient miroiter leurs écailles et claquer 
leurs énormes mâchoires. 

— Je me reconnais maintenant, dit Ben-Mossul. Ceci 
est un affluent de la rivière Orange. Demain matin, nous 
longerons un peu ces bords, et nous le traverserons à 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 145 

on gué qui est à deux milles d'ici. Pour aujourd'hui , il 
faut camper ici. 

Tandis qu'on dételait les bœufs, Morany prit son fusil 
et partit pour la chasse avec un de ses domestiques et 
deux Hottentots. Une heure après leur départ, Juliette 
entendit dans le lointain les aboiements de plusieurs 
chiens qui semblaient se rapprocher des wagons. Bien- 
tôt une antilope déboucha de la forêt et se dirigea vers 
le fleuve. Elle se blottit dans les roseaux à trois ou 
quatre cents pas des chariots. Cette antilope était bles- 
sée et le sang rougissait sa robe brune tachetée de gris. 
C'était le waater-bok des Hollandais, ou antilope aqua- 
tique. 

Les aboiements des chiens devenaient plus distincts. 
Bientôt dix ou quinze de ces animaux sortirent à leur 
tour de la forêt et se précipitèrent sur l'antilope. Elle 
voulut se jeter à la nage pour leur échapper, mais le 
froid de l'eau avait déjà engourdi ses membres fatigués. 
Elle fit de vains efforts pour traverser les roseaux. Les 
chiens se précipitèrent sur elles. Ils la renversèrent 
après deux ou trois minutes d'une lutte désespérée. Un 
chasseur qui venait d'arriver sauta à bas de son cheval 
et acheva d'un coup de fusil l'antilope, qui avait déjà 
blessé deux chiens avec ses cornes acérées et ses pieds 
aux larges sabots. Un autre chasseur vint seconder son 
compagnon, qui s'efforçait de traîner l'antilope sur un 
terrain plus solide. 

Ce waater-bok était un bel animal, plus grand qu'un 
cerf, brun marqué de gris, avec des taches blanches au- 
tour des yeux, sur le muffle et à la gorge. Ses cornes, 
d'un vert grisâtre, avaient la forme d'un S allongé et me- 
suraient près d'un mètre. 

Après avoir dépouillé l'animal, ils s'approchèrent des 
chariots. M me Bartelle envoya Bertrand leur offrir de sa 

9 



** LA VHNGEANCH D*UN MULATRE. 

part une hoipiulité que tous les voyageurs exercent les 
uns envers les autres. 

Les chasseurs étaient deux officiers du 27', absents 
depuis un mois de leur garnison pour une expédition de 
chasse. Ils acceptèrent avec empressement le repas qu'on 
leur offrait. Ils furent tout étonnés de se trouver en face 
d'une jeune et jolie femme, qui lotir fit gracieuse- 
ment les honneurs du diner qu'on s'était hâté de pré- 
parer. 

Comme Juliette avait connu à Colesberg les amis du 
capitaine Morton et du lieutenant Mac-Bray, les deux 
officiers n'étaient pas tout à fait des étrangers pour elle. 
Us lui racontèrent qu'ils venaient de faire une longue 
excursion à la poursuite du gibier. De son côté, elle leur 
apprit son projet et leur demanda conseil sur la route à 
suivre. 

— Votre chemin est de gagner Kuruman, la station 
des missionnaires, répondit M. Morton, mais vous 
n'êtes pas sur la route. Il faut que votre gnide se soit 
trompé. 

— C'est ce qu'il m'a dit tout à l'heure. 

— Il y a au moins trois jours qu'il a quitté la route. 
Si vous voulez bien le faire venir, je vais lui indiquer ce 
qu'il faut faire pour reprendre la bonne voie. 

On envoya chercher le guide, qu'on eut beaucoup de 
peine à trouver. En dépit de la loi de Mahomet, il s'était 
grisé et était tombé la tête la première sur un de ces 
buissons de ces mimosas que les colons appellent « at- 
tends un peu. » Ce fut du moins ce qu'il raconta qirçnd 
. il arriva, l'air abruti et la figure couverte, en guise 
de compresses , de plaques de terre jaune mélangée 
d'huile. 

Ces deux messieurs auraient voulu voir M. Morany; 
mais comme ils tenaient à regagner avant la nuit leur 



LA VENGEANCE D*UN MULATRH. 147 

chariot, qu'ils avaient laissé 4 cinq milles de là, ils du- 
rent prendre congé de M* Bartelle. 

M. Mac-Bray écrivit une lettre de recommandation 
très-pressante en faveur de M** Bartelle à M. M.*., le 
directeur de la station des missionnaires de Kuroman. 

Remplis d'admiration pour le courage et la fermeté 
de cette gracieuse jeune femme, les deux Anglais serrè- 
rent la main de Juliette avec une émotion profonde* Le 
guide, qui cherchait toujours à éviter leurs regards» leur 
inspirait une méfiance instinctive, et ils partaient avec 
de vives inquiétudes sur le compte de cette pauvre 
femme et de ses enfants. Us redoutaient surtout pour 
elle la traversée d'une partie du désert aride et brûlant 
que, par suite de l'erreur du guide, il lui faudrait main- 
tenant parcourir pour regagner la route de Kuroman. 

— En vérité, dit le capitaine à son compagnon , au 
bout de quelques minutes de route, j'ai peur pour cette 
pauvre petite femme. Si mon congé n'était pas sur le 
point d'expirer, je retournerais lui offrir de l'escorter 
jusqu'à Kuruman. 

— J'y ai bien pensé, reprit le lieutenant, mais nous 
n'avons plus que cinq jours devant nous, et c'est à peine 
suffisant pour rejoindre à temps le régiment. 

[ — C'est vrai, murmura le capitaine; il se fait tard, 

pressons le pas. 

Ils serrèrent les jambes, et leurs chevaux partirent au 
galop. 

Une heure tout au plus après que ces officiers eurent 
quitté le campement, Morany rejoignit les chariots. Il 
| était probablement resté caché dans les environs pour 
i attendre le départ de ces messieurs. 

M me Bartelle lui raconta la visite qu'elle avait reçue, 
et les conseils qu'on lui avait donnés sur l'ittinéraire è 
; suivre désormais. 



148 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

Il fut convenu qu'on suivrait cet itinéraire. Le lende- 
main on partit comme d'habitude avant le lever du soleil. 
Vers dix heures, Juliette, qui était restée jusque là dans 
le chariot, eut envie de monter à cheval. Il lui semblait 
que la route suivie par le guide n'était pas celle qu'a- 
vaient indiquée les officiers anglais. Ben-Mossul et Mo- 
rany l'assurèrent qu'elle se trompait. Elle n'osa insister 
davantage, mais elle ne fut paé convaincue. 

Aussi rcsta-t-elle à cheval presque toute la journée, 
afin de surveiller le guide, qui lui devenait de plus en 
plus suspect. 

Au bout de trois jours l'eau vint à manquer. On avait 
négligé de remplir les outres à la rivière et l'on ne trou- 
vait plus ni sources ni ruisseaux. Horany proposa d'en- 
voyer les bestiaux se désaltérer à une fontaine qui se 
trouvait à deux milles de là, mais en dehors de la direc- 
tion que (levaient suivre les chariots le lendemain. Il 
fallut bien se résigner à ce parti. 

Le soir, au moment où le jour commençait à baisser, 
on s'aperçut que les deux chevaux de M me Bartelle 
avaient brisé leurs entraves et s'étaient sauvés dans les 
bois. Ben-Mossul et Bertrand partirent à leur rechercha. 
Commeiils ne revenaient pas, M. Morany envoya pour les 
seconder les cinq Hottentots qui restaient encore à ia 
garde du camp. 

Quoiqu'elle ne se rendît pas compte de toutes ces ab- 
sences, Juliette fut inquiète . Après avoir couché ses enfants, . 
qu'elle laissa sous la garde de Toinetle, elle descendit de 
son chariot et vint voir pourquoi on n'allumait pas comme 
d!habilude le brasier de nuit. Elle trouva Morany et les 
deux domestiques indous en train de préparer le bois. 
. — Où sont donc Kipohé, Namolo et Bouhabé? de- 
manda la jeune femme en désignant les serviteurs hot- 
tentots qu'elle croyait encore auprès d'elle. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 149 

— Je les ai envoyés à l'aide de Bertrand et de Ben- 
Mossul, répondit M. Morany, dont la voix et le regard 
décelaient une émotion insolite. 

— H ne reste donc personne au camp? dit la jeune 
femme, qui se sentit le cœur serré. 

— Il reste Abdul et Bhyrrub. 

— Je ne les vois plus. 

Sur un signe de leur maître, les deux indous venaient, 
en effet, de se retirer après avoir allumé le feu. 

— Eh bien ! reprit Morany, ne suis-je pas là? Auriez- 
vous donc peur auprès de moi, de moi qui veille sur 
vous jour et nuit, qui ne songe qu'à vous, et qui don - 
lierais ma vie pour sauver la vôtre? 

En ce moment, il était assis à côlé de Juliette, à l'abri 
tU son wagon et en dehors de la lumière projetée par le 
fou. M me Bartelle voulut se lever, mais il la retint vive- 
ment par le bras. 

— Ne vous éloigneras encore, lui dit-il en cherchant 
à garder dans les siennes la main de la jeune femme. 
Aujourd'hui nous sommes seuls, et il faut que je vous 
dise... 

Juliette se leva pâle et frémissante. Elle devinait le 
complot que le créole avait ourdi autour d'elle. 

Il la saisit encore par le bras et voulut la forcer» à se 
rasseoir. Elle résista, mais elle n'eut pas la force de lui 
échapper. Elle sentait d'ailleurs que toute lutte avec cet 
homme ne ferait que l'exciter encore. Le calme seul 
pouvait la sauver. 

— Revenez à vous, monsieur Morany, dit la jeune 
femme en faisant un violent effort pour parler avec 
calme ; songez à ce que votre conduite a d'odieux. 

— Je vous aime, Juliette ! 

— Abuser de ma confiance pour m'attirer dans un 
guet-apens ! 



j 



150 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Je ne voulais pas que vous poissiez me fuir et vous 
réfugier peut-être dans les bras d'un autre. 

— Monsieur Morany! 

— Oh ! je sais bien que vous me préférez votrç cou- 
sin Mazeran. Croyez-vou6 donc que je sois aveugle? 
Hais il ne vous aime pas, lui; il vous dédaigne pour une 
poupée qui passe sa vie à s'habiller et à se déshabiller. 
Moi, au contraire, j'ai compris le trésor qu'il mépri- 
sait 

•— . Vous oubliez que je suis mariée, monsieur Morany ! 

— Votre mari est mort ! 

— C'est faux! 

— Il est mort. Tous les renseignements que j'ai re- 
cueillis me le font supposer. 

— Pourquoi ne me l'avoir pas dit avant de quitter le 
Cap? 

— Parce que vous n'eussiez pas entrepris ce voyage. 

— Vous n'avez aucune certitude. 

— La dernière personne qui l'a vu était un Béchuana. 
Il a laissé M. Bartelle dans le karroo, épuisé par la 
fièvre, mourant de soif, de faim, et complètement perdu. 

— Je ne vous crois pas. 

— Qu'importel Nous sommes seuls et je vous aime, 
Juliette. Vous êtes en mon pouvoir. 

— Bertrand va revenir* 

— Ben-Mossul s'est chargé de le perdre. 

— Les Hottentots. 

Doivent attendre mes ordres à l'abreuvoir. Abdul 

et Bhyrrub eux-mêmes se sont éloignés. Nul ne peut 
venir à votre secours. 

Je n'ai besoin de personne, dit-elle avec fierté, 

je saurai me défendre. 

— Oui, vous êtes brave. Je vous crois capable de vous 
tuer au besoin pour m'échapper; mais vos filles, les 



LA VENGEANCE D f UN MULATRE. 151 

oublies-tons? C'est par elles que vous êtes en tùoû pouvoir. 
Morany reprit l'une des mains de Juliette. 

— Ecoutez, dit-il d'une voix frémissante Je tous aime 
depuis deux ans. Depuis deux ans, toutes mes pensées 
n'ont eu qu'un seul but : préparer l'heure où tous seriez 
à moi. Pendant deux ans j'ai éteint mon regard * en- 
chaîné ma langue. Alors que tout mon sang brûlait au- 
près de vous, je paraissais calme. Je dévorais mes 
ardeurs, mes jalousies... Est-ce votre imbécile de cou- 
sin, est-ce un de ces Français qui aurait eu ce courage, 
cette patience, Juliette?... Et depuis notre départ du 
Cap? A peine osais*jê vous parler, de peur de trahir 
mon secret... Mais vous n'avez donc jamais deviné ce qui 
se passait dans mon cœur? 

È jeta ses deux bras autour de Juliette, qui était tou- 
jours restée debout, et voulut la forcer à se rasseoir au- 
près de lui. 

— Au secours! au secours! cria-t-èlle d'une voix 
étranglée. 

— A quoi bon appeler? dit-il en haussant lés épaules, 
nul ne viendra. 

Il voulut la serrer sur son cœur, mais la jeune femme 
le repoussa violemment et le frappa du poignard qu'elle 
portait toujours à son corsage. La lame glissa sur une 
côte, mais le coup ayant été appliqué avec l'énergie du 
désespoir. Morany, pris d'ailleurs à l'improviste, tomba 
à la renverse. 

Avant qu'il pût Se relever, un genou vigoureux 
s'appuya sur sa poitrine. Il aperçut ft deux pouces de 
sa tête la figure de Toinette Gavard qui était accourue 
aux cris de sa maîtresse. Elle prit à deux mains la 
gorge du blessé, et se mit en devoir de l'étrangler bel et 
bien. 

Gomme Toinette était un vrai grenadier pour ta taille 



152 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

et pour la force, Morany allait probablement rendre sa 
vilaine âme an diable, lorsque ses deux domestiques 
accoururent à son secours. 

Ils arrivèrent si à propos pour lui, qu'évidemment ils 
devaient être cachés non loin de là, de manière à assis- 
ter à l'entretien de leur maître et de M me Bartelle. 

Tandis qu'ils s'évertuaient à ranimer Morany, qui avait 
perdu connaissance, Juliette et sa domestique coururent 
aux chariots. Elles habillèrent précipitamment les deux 
enfants, étonnées de cette toilette inusitée, se chargèrent 
de quelques provisions, de deux couvertures et de divers 
objets de ce genre et se sauvèrent dans le bois. 

L'intention de Juliette était de s'y tenir cachée jus- 
qu'au lever du soleil. Elle espérait que, pendant ce 
temps, Bertrand reviendrait au camp et se mettrait à sa 
recherche. Elle avait aussi l'intention de se diriger vers 
l'abreuvoir, dans l'espérance de retrouver les Hottentots, 
et de s'en faire un appui contre M. Horany. Comme elle 
s'attendait à être poursuivie par ce dernier, elle se hâta 
d'abord de s'éloigner le plus possible des wagons. 



XXI. 



Toinette portait Emma, M me Bartelle s'était chargée 
de Cécile. Toutes deux firent ainsi un long trajet, 
d'autant plus pénible qu'elles marchaient dans l'obscu- 
rité, et au milieu de fourrés épais, dont les épines leur 
déchiraient cruellement les mains et la figure. 

Les petites filles, effrayées, pleuraient en se cram- 
ponnant au cou de leur mère et de leur bonne. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 153 

Au bout de trois heures de cette course fatigante, les 
deux femmes sentirent qu'il leur était impossible d'aller 
plus loin. Elles se couchèrent sur la mousse et restèrent 
quelques minutes sans pouvoir même échanger une parole. 

— Qu'allons-nous devenir? murmura enfin la pauvre 
Toinette. 

— Pourquoi pleures-tu, maman? dit Cécile en es- 
suyant de sa petite main le sang qui coulait sur la figure 
de sa mère, et que, dans l'obscurité, elle prenait pour 
des larmes. 

— Je ne pleure pas, ma chérie, répondit Juliette en 
portant précipitamment son mouchoir à son visage. C'est 
la sueur. Nous avons marché vite. 

— Pourquoi cela? pourquoi nous as-tu fait lever? 
nous étions bien mieux dans le chariot. 

— J'ai peur, murmura la petite Cécile, en se blottis- 
sant dans le giron de sa mère. 

Au même instant une bête fauve traversa le fourré non 
loin des enfants ; le bruit de son passage fit tressaillir les 
pauvres femmes. Un moment après, le passage d'un 
autre animal renouvela leur frayeur. Cécile et Emma 
pleuraient, la tête appuyée sur le sein de leur mère. 

Le sommeil est un besoin si impérieux pour les en- 
fants, que, malgré tout, les pauvres petites s'endormirent 
en même temps. M me Bartelle et Toinette les enveloppè- 
rent bien soigneusement de couvertures et les posèrent 
sur le gazon entre elles deux. 

— Que faire? dit encore Toinette. 

Un rugissement lointain gronda dans les profondeurs 
de la forêt. 

— Un lion! s'écria Toinette en bondissant; nous al- 
lons être dévorées celle nuit. 

— Il faut essayer de faire du feu. Tâche de trouver 
quelques branches mortes. 

9. 



154 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Toinette se leva, mais avec une hésitation visible, 

— Qu'as-tu donc? lui demanda M" e Bartelle. 

— J'ai peur des serpents, murmura Toinette. 
Juliette se sentit frissonner. Plus d'une fois déjà, même 

en plein jour, elle avait failli poser le pied sur des ser- 
pents, en croyant toucher une branche d'arbre. Elle ap- 
puya la main sur son coeur palpitant et embrassa ses filles 
pour se donner du courage. 

— Reste avec les enfants, dit-elle à Toinette. Je vais 
chercher du bois. 

— Oh ! madame, n'y allés pas, je vous en priel s'écria 
Toinette en joignant les mains. 

Tu sais bien que le feu seul peut éloigner les bêtes 

féroces. 

— Eh bien, madame, reste*; moi, j'irai, 

— Et les serpents? 

Il vaut mieux que je sois mordue que vous. 

— Toinette! 

— Que deviendraient ces pauvres petites sans vous? 
reprit la digne servante. Je ne pourrais que mourir pour 
elles, moi, et non pas les sauver. 

— Ni moi non plus, hélas ! 

— Peut-être, madame. Vous êtes plus instruite que 
moi. Puis vous êtes leur mère, enfin. Laissez-moi aller. 

Juliette tendit les deux mains à la fidèle servante et 
l'attira sur son cœur. 

— Hélas ! madame, dit Toinette en sanglotant, ce que 
je fais ne vaut pas de remerciements. N'ai-je pas vu naître 
ces pauvres petits anges que j'aime comme s'ils étaient 
mes enfants? Adieu, madame, priez le bon Dieu pour 

moi. 

— Toinette, dit M me Bartelle en rappelant la servante 
qui s'éloignait, reste ici ; j'ai réfléchi que nous ne pou- 
vons pas allumer de feu. M. Morany et ses domestiques 



LA VENGEANCE D'UN HULAfRE. &§ 

nous cherchent sans doute. Là flamme et la Aimée révé- 
leraient notre présence. 
«~ C'est vrai... mais les lions? 
— * À la grâce de Dieu, ma pauvre tille ! 
Les deux femmes se couchèrent de chaque côté des 
enfants,, à qui elles firent un rempart de lêurô corps. Par 
moments, la fatigue l'emportant sur leur inquiétude, elles 
cédaient au sommeil. Mais bientôt les rugissements dès 
lions et le passage de quelque bèté fauve les réveillaient 
en sursaut 

Vers quatre heures du matin, il y eut un redouble- 
ment de bruit dans la forêt. C'était l'heure où beaucoup 
d'animaux se rendaient aux abreuvoirs. Puis, peu à peu, 
tout retomba dans le silence. Auk premiers rayons du 
soleil, le calme régnait autour de Juliette et de ses en- 
fants. 

Bientôt les chante des oiseaux se firent entendre et se 
mêlèrent aux rumeurs mystérieuses de la nature qui 
s'éveille. 

Avec la nuit disparaissaient la plupart dés dangers qui 
avaient tant effrayé M*' Bartelle. 

Elle se jeta à genoux pour remercier Dieu d'avoir pro- 
tégé ses enfants durant cette nuit affreuse. Il fallut en- 
suite songer à se mettre en route. 

Étonnées de sô trouver ainsi toutes seules au milieu 
des bois, les deux petites filles attachaient sur leur mère 
leurs grands yeux inquiets. Celle-ci, la tête appuyée sur 
ses deux mains, se demandait le chemin qu'elle devait 
Suivre. 

Continuer sa route vers Kuruman, maintenant qu'elle 
n'avait ni chariot, ni provisions, ni guide, il n'y fallait 
plus songer. Mieux valait revenir sur ses pas et regagner 
Celesberg. Si elle parvenait à retrouver sa route, elle 
avait du moins l'espoir de rencontrer en chemin la cara- 



456 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

vane de ses cousines. Dans une situation désespérée 
comme la sienne, c'était déjà quelque chose. 

Le difficile étaitde se reconnaître et de retrouver la route 
déjà parcourue. Pour un Hottentot ou un Griqua, ce 
n'eût été qu'un jeu ; pour une femme comme Juliette, 
c'était une entreprise à peu près impossible. Comme il 
n'y avait pas d'autre moyen que celui-ci pourtant, il fal- 
lut bien l'essayer. 

Laissant ses deux filles à la garde de Toinette, et cas- 
sant des branches d'arbres, afin de retrouver son che- 
min pour revenir sur ses pas, M me Bartelle fit une pointe 
de plus d'un mille dans la forêt. 

Le fourré commençant à devenir moins épais, on aper- 
cevait à travers les grands arbres des jours qui annon- 
çaient un terrain non boisé. M me Bartelle pensa qu'une 
fois hors de la forêt, il lui serait plus facile de se recon- 
naître. Au bout de deux heures de marche, il devint évi- 
dent qu'on allait arriver à l'extrémité de h forêt. Mais 
déjà les petites filles étaient fatiguées. On fit halte pour 
leur donner à manger. 

A chaque instant, M me Bartelle craignait de voir pa- 
raître M. Morany ou ses domestiques. 

Les enfants ayant trop mal aux pieds pour pouvoir se 
remettre en marche, M m * Bartelle et Toinette les prirent 
sur leurs épaulés, à la façon des femmes sauvages. Comme 
les pauvres voyageuses avaient en outre à porter des pro- 
visions, des armes et des. couvertures, elles pliaient sous 
le faix. 

Vers cinq heures du soir, elles arrivèrent enfin à la 
lisière du bois. Devant elles s'étendait à perte de vue 
une immense prairie dont les herbes s'élevaient à près 
de deux mètres de hauteur. 

Les deux femmes se regardèrent d'un air consterné. 

— Nous ne pourrons jamais traverser cette prairie, 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 



151 



murmura Toinette. Les herbes sont plus hautes que nous. 
— Nous chercherons un endroit où elles soient moins 



— Je n'en puis plus de fatigue, répondit la domes- 
tique en se laissant tomber sur le gazon. Il faut que tous 
soyez de fer pour rester encore debout, ma pauvre dame! 

— Nous allons passer la nuit en cet endroit. Demain 
matin, nous tâcherons de découvrir un passage. 

Tout en parlant, Juliette regardaitautour d'elle. À deux 
cents pas de l'endroit où elle s'était arrrétée, elle aper- 
çut un arbre énorme dont la partie supérieure, frappée 
probablement par la foudre, gisait en vingt morceaux à 
quelques pas du tronc. Les branches inférieures avaient 
échappé à la destruction, et quelques-unes descendaient 
presque jusqu'à terre. Leur couleur terne et jaunâtre 
révélait assez que la sève n'y circulait plus, et qu'elles 
étaient complètement desséchées. 

Quoique d'une énorme largeur, le tronc n'était pas 
très élevé. Le sommet formait une sorte de plate-forme 
naturelle d'où sortaient comme des girandoles quelques 
grandes branches que la foudre avait épargnées. . 

— Si nous parvenions à grimper sur cet arbre, dit 
M"* Bartelle, les enfants y seraient en sûreté. 

— Oui, mais comment y parvenir? répondit Toinette 
d'un ton découragé. 

Comme elle achevait ces paroles, on entendit dans le 
lointain un bruit pareil à celui de cinq ou six chevaux 
traversant au galop un épais fourré. 

Les enfants poussèrent un cri d'effroi et se serrèrent 
contre Toinette. 

Un rhinocéros noir sortit du bois et s'arrêta à cinq 
cents mètres de l'arbre. Par bonheur pour les pauvres 
voyageuses, le rhinocéros, qui a l'odorat d'une extrême 
(inesse, se trouvait au vept, par rapport à elles, et ses 



*68 LA VENGEANCE »*UN MULATRE. 

petits yeux mal percés ne les avaient pas encore aperçues. 

— Maman I maman! crièrent Cécile et Emma, effrayées 
par la vue de cet affreux animal. 

Le sang se glaça dans les veines de M me Bar telle. Gui- 
dée par le souvenir de tous les voyages qu'elle avait lus, 
elle avait reconnu le borélé^ ou rhinocéros noir» don! 
l'aveugle brutalité est si redoutée des Loërs. i 

— Grimpe bien vite sur l'arbre, cria-t-elle à Toi- I 
nette ; je te ferai passer les enfants I 

Mais Toinette, folle de terreur, avait complètement 
perdu la tête. Par un mouvement instinctif, elle couvrit ; 
les deux petites filles de son corps, tout en poussant des 
cris de désespoir. 

Soutenue par la main de sa mère, la petite Emma 
commença à gravir les branches; mais, dans sa précipi- 
tation, elle tomba à terre, heureusement sans sa faire 
de mal. 

Voyant que Toinette ne pouvait rendre aucun service 
dans l'état de frayeur où elle était, Juliette monta préci- 
pitamment sur l'arbre après avoir attaché une corde à la 
ceinture en cuir d'Emma. 

Grâce à ce secours, la petite fut bientôt en sûreté au- 
près de sa mère. Il fallut ensuite employer le môme 
moyen pour Cécile. 

A ce moment, le rhinocéros releva la tête comme pour i 
humer lé vent. U sentait la présence de créatures hu- 
maines» Il les aperçut enfin et se dirigea de leur côté en 
courant avec une agilité qu'on n'aurait Certes pas attea- 
due d'une pareille masse, 

Ranimée par l'imminence du danger, Toinette se hâta 
de grimper à l'arbre au moyen des branches. 

Bien lui en prit de s'être dépêchée, car le borélé 
s'élança avec tant de fureur et d'aveugle impétuosité, que 
sa oorne vint frapper le tronc de l'arbre, à quelques 



la Vengeance d'un mulâtre. 159 

ponces de ia pàtttfe domestique. Celle-ci eut une telle 
frayeur qu'elle faillit se laisser tomber. 



XXIL 



A la vue du péril que courait leur bonne, qu'elles ai- 
maient tendrement, Emma et Cécile redoublèrent leurs 
cris. De son cAté, furieux de voir sa proie lui échapper, 
le rhinocéros se rua sur un buisson voisin, le foula aux 
pieds, le hacha à coups dé corne et s'acharna sur lui 
durant plus d'un quart d'heure. Puis, apercevant les 
paquets de couvertures et les provisions que M me Bar- 
telle avait laissés au pied de l'arbre, il piétina le tout 
jusqu'à ce qu'il eût déchiré les couvertures en mille 
morceaux. Le fusil subit le même sort : sa crosse fut 
brisée en cinq ou six endroits. 

Après avoir ainsi assouvi sa rage, le borélé vint se 
placer au pied de l'arbre, soufflant et ronflant avec un 
bruit qui faisait tressaillir les pauvres femmes qu'il as- 
siégeait. De temps en temps, il se précipitait avec fureur 
contre le tronc de l'arbre ou levait la tête en fixant ses 
petits yeux pletyS de malice sur ses ennemis. 

Chez les enfants, il n'est guère d'émotion qui impose 
longtemps silence à l'estomac* Les petites filles com- 
mencèrent bientôt à demander à manger, et surtout à 
boire. M" Bartelle et Toinette se regardèrent avec déses- 
poir. Elles n'avaient plus rien à offrir aux pauvres petites. 

Dans ces régions lointaines, où l'air est plus vif et où 
l'exercice développe encore l'appétit, la faim et surtout 
la soif tourmentent bien plus cruellement et plus prorap- 
lemcnt qtte dans itos climats tempérés. Voyant que leur 



160 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

mère ne pouvait rien leur donner, Emma et Cécile n'in- 
sistèrent pas, mais Juliette les entendit gémir et se plain- 
dre à l'oreille l'une de l'autre. 

Elles commençaient en outre à sentir le froid du soir, 

que la chaleur violente qui règne pendant le jour fait 

encore paraître plus vif. M me Bartelle ôta l'espèce de ca- 

* saque ou corsage flottant qu'elle portait, et retendit sur 

ses enfants, Toinette en fil autant de son châle. 

Pendant ce temps la nuit était venue. Vers onze heures, 
le rhinocéros prit sans doute le parti de battre en retraite, 
car on l'entendit s'éloigner et le bruit de ses pas se 
perdit dans la forêt. 

Durant la nuit, divers animaux traversèrent la clairière. 
Quelques-uns y séjournèrent assez longtemps. Les deux 
femmes ne pouvaient pas les voir, mais elles distin- 
guaient leurs yeux, qui brillaient dans l'obscurité. Elles 
entendaient leurs allées et leurs venues et le craquement 
de leurs mâchoires. 

— Ce sont des chacals probablement, disait M me Bar- 
telle pour rassurer Toinette, qui tremblait de tous ses 
membres. 

D'autres habitants de la forêt semblaient se quereller 
de temps en temps avec les chacals. Au bruit retentis- 
sant de leurs puissantes mâchoires, ainsi qu'à l'odeur 
infecte qu'ils exhalaient, * Juliette reconnut des hyènes. 
Par instants, ces animaux poussaient une sorte de cri 
qui avait quelque rapport avec celui d'un enfant. D'autres 
fois, on aurait juré entendre des éclats de rire. 

Un peu avant le lever du soleil, les animaux dispa- 
rurent. Dès qu'il fit jour, H m ° Bartelle ne put résister 
plus longtemps à la voix suppliante de ses enfants, qui 
lui demandaient à boirp. Elle descendit de l'arbre e.t jeta 
un regard craintif autour d'elle. Rien ne paru* . 
Toinette et sa maîtresse aidèrent les enfaïus à des- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 161 

cendre. On trouva dans les environs quelques fruits, des 
baies sauvages et diverses racines. Cette maigre nour- 
riture ranima un peu les forces des pauvres fugitives. On 
se mit en marche. 

Guidée par le vue de quelques arbres ainsi que par 
l'épaisseur et la verdure plus fraîche des herbages, Ju- 
liette supposa qu'il devait y avoir quelque cours d'eau 
de ce côté. Elle entra résolument dans la prairie en tête 
de la petite colonne. Après elle venaient ses deux filles. 
Toinette fermait la marche. 

Les herbes dépassant, non-seulement la tête des pe- 
tites filles, mais encore celle des deux femmes, for- 
maient au dessus d'elles comme un dôme de verdure. 
La marche était excessivement pénible, et l'on n'avan- 
çait que bien lentement. Enfin, le sol devint plus hu- 
mide. On rencontra deux ou trois petites flaques d'une 
eau saumàtre sur laquelle les enfants se précipitèrent 
avec des cris de joie. Cette eau avait une si affreuse cou- 
leur, que Juliette n'en laissa boire qu'une très-petite 
quantité à ses filles. 

Ranimées pourtant par la gorgée qu'elles avaient 
avalée, les pauvres petites trouvèrent la force de pour- 
suivre jusqu'à la rivière. Là, elles purent enfin se désal- 
térer, quoique l'eau eût encore une couleur jaunâtre, 
qui, en toute autre circonstance, aurait dégoûté la per- 
sonne la moins difficile. 

— Ce doit être une branche de la rivière Brak ou de 
quelque affluent de la rivière Orange, dit M m * Bartelle. 
Si nous pouvions la traverser, ce serait le meilleur 
moyen de faire perdre nos traces à nos ennemis. 

— Oui, mais comment faire ? demanda Toinette. 

— Il faut trouver un gué. 

— Et les crocodiles, madame I 

— Tu en as vu? 



162 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

<— M'est avis qu il y en « un là, tenez» voyez-vous g 
la vase, à droite? Tenez! le. voilà qui ouvre la gueule. 
Jésus, mon Dieu! quelle horrible mâchoire ! 

— Il faut pourtant que nous passions ! s'écria M m * Ba 
telle avec désespoir. 

— Et dire que vous n'avez plus même de fusil 1 

— Hélas I non; ce maudit rhinocéros a brisé la cros) 
du mien* N'importe, il faut à tout prix mettre une bai 
rière entre nous et M. Morany» 

En parlant ainsi, elle coupa une branche d'arbi 
longue de sept à huit pieds, qu'elle dépouilla de s< 
feuilles. Munie de cette gaule, elle s'avança sur le boi 
de la rivière et la sonda à divers endroits. Quand la pr< 
fondeur lui paraissait diminuée à certaine place, ell 
pénétrait résolument dans l'eau et continuait à sonde 
le terrain. 

Outre la crainte d'être emportée par le courant, ell 
était surtout tourmentée par la frayeur des crocodile* 
Aussi faisait-elle le plus de bruit possible eu frappai 
l'eau avec sa gaule, afin d'éloigner ces terribles animaiu 

Après plusieurs essais infructueux, elle remarqua u 
endroit où l'herbe du rivage semblait avoir été foulé 
par le passage de divers animaux. Elle courut aussitôt 
cette place et trouva en effet le gué qu'elle espérait d^ 
couvrir. 

L'eau n'avait à cet endroit que trois pieds environ d< 
hauteur. 

Juliette entra résolument dans la rivière, la traversa 
et revint ensuite sur ses pas pour chercher ses enfants. 
Elle prit Cécile sur son dos. Toinette la suivit chargée 
d'Emma. Lés deux femmes s'escrimaient de leur mieux 
avec leur gaule et poussaient de grands cris afin d'ef- 
frayer les alligators. Un de ces animaux les suivit à Quel- 
que pas de distance, mais il se contenta de faire claquer 



LA VKNGEÀNtil D'UN MULATRE. 163 

ies énormes mâchoires Sans 6e précipiter sur la proie 
[u'il convoitait. 

Laissant au soleil le soin de sécher leurs vêtements sur 
eurs corps, elles se remirent en marche» Quant vint le 
oit, elles étaient encore au milieu de l'interminable 
irairie. Il leur Mut y passer la nuit* Elles eurent à subir 
e cruelles angoisses et furent torturées par les mous- 
iques, qui s'abattaient par milliers sur leurs mains et 
mr visage. 

Le lendemain Juliette se réveilla en proie à un malaise 
xtfême. Malgré tout son courage, elle ne pouvait presque 
lus marcher. 

— H faut nous arrêter, madame, dit Toinette en dévo- 
ant ses larmes. Reposez-vous. 

— Non, répondit la courageuse jeune femme ; si je 
l'arrêtais, je ne pourrais plus me relever. 

— Mais vous ne pouvez plus marcher. 

— N'importe ; je marcherai. Il faut à tout prix que 
ous sortions de cette prairie et que nous trouvions à 
langer pour ces pauvres enfants. 

Au bout de deux heures d'efforts surhumains, Juliette 
'avait encore fait que deux milles tout au plus* Voyant 
ne la forcé manquait tout à fait à sa maîtresse, Toi- 
ette prit les devants, laissant Juliette et ses enfants che- 
miner lentement sur des traces. Elle découvrit bientôt 
ittè de ces fourmilières abandonnées qu'on rencontre 
n Afrique, et qui ont quelquefois quatre ou cinq mètres 
te hauteur. Elle parvint à grimper dessus et jeta un 
égard autour d'elle. Elle descendit précipitamment et 
«vint sur se6 pas. 

—Madame, dit-elle, je vois là-bas des arbres et un 
space couvert de petits buissons. Aurez-vous la force 
le pousser jusque-là? 

— Oui, murmura Juliette, il le faut. 



164 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. l 

Elle s'appuya sur le bras de sa fidèle domestique ej 
continua sa route. 

Au bout de quelques minutes, l'accès de la fièvre diml 
nuant un peu de violence, M a0 Bartelle eut même b 
force de porter une de ses filles. Elle arriva à la lisièw 
de la prairie et déposa son cher fardeau sur le sol. 

— Des melons, maman, des melons! s'écria tout i 
coup la petite Cécile. 

— Où donc, ma chérie î 

— Là, maman, regarde. . 

Et sa petite main désignait, en effet, une énorml 
quantité de melons d'eau qui poussaient non loil 
de la prairie. 

" — Laissez-moi d'abord y goûter, dit M m * Bartelle. 
Elle cueillit un de ces melons, en coupa une franchi 
et la goûta du bout des lèvres. Elle la rejeta aussitôt eî 
faisant une grimace de dégoût. Le melon était d'uni 
telle amertume qu'il fallut renoncer à le manger. 

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Cécile en joij 
gnant les mains avec désespoir. 

— Attends, dit M n * Bartelle qui se rappela avoir ta 
dans les ouvrages sur l'Afrique que quelques melonf 
amers se trouvaient parfois parmi d'autres d'une excel 
lente qualité. 

Un autre melon se trouva délicieux. Elle en domul 
quelques tranches à ses* filles et à Toinette, qui dévo- 
rèrent avec avidité cette chair fraîche et sucrée. 

Pressée par la faim, elle-même en mangea aussi, 
quoiqu'elle prévît que cela ne ferait qu'augmenter la 
fièvre. 

L'accès la reprit en effet dans la soirée. Il fallut toute 
son énergie pour qu'elle pût allumer du feu et préparer 
avec Toinette le lit des enfants. I 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 165 



XXIII. 



Pendant trois jours les pauvres fugitives vécurent de 
uils sauvages et de quelques racines qu'elles faisaient 
iller sous les cendres. Epuisées par la fièvre, les forces 
&M oe Bartelle diminuaient chaque jour. L'inquiétude 
si la dévorait augmentait encore les souffrances et les 
ïvages de la maladie. 

Toinette aussi commençait à ressentir les atteintes de 
i fièvre et les frissons qui l'accompagnent. 

Bientôt elle fut plus abattue encore que M me Bartelle, 
ar l'énergie prodigieuse de la jeune femme et son 
mour maternel suppléaient aux forces qui lui man- 
daient. 

Les enfants étaient fatigués. Leurs petits pieds, enflés 
ar la marche, déchirés par les épines et les pierres à 
mers leurs souliers en lambeaux, leur causaient de 
nielles souffrances. 

Bientôt un horizon de sable jaune, diapré à de lon- 
pes distances par quelques buissons rabougris de 
tantes épineuses , se présenta aux regards des voya- 
;euses. 

C'était le désert qui étendait à perte de *ue sa surface 
ride et désolée. 

M m « Bartelle reconnut qu'elle avait complètement perdu 
a roule. 

La pauvre femme ne se sentait plus néanmoins la force 
le marcher à travers les hautes herbes et surtout de tra- 
verser de nouveau la rivière. 

Bans le désert, au moius, la vue s'étendait à plusieurs 



™v LA VENGEANCE d'un MULÀÎRB. 

lieues, tandis qu'au milieu des bois un animal pouvait 
passer à deux milles de M mo Bartelle sans qu'elle s'en 
doutât. 

Lorsque, complètement écrasé par le malheur, on 
n'aperçoit plus aucun moyen d'échapper aux dangers 
qui vous menacent, on devient en quelque sorte fataliste. 
On prend pour l'acquit de sa conscience des précautions 
qu'on sait mutiles, et l'on marche les yeux fermés sur 
les périls que le destin nous oblige à braver. 

Il en fut de même pour M m * Bartelle. Toinette et elle 
se chargèrent de toutes les provisions qu'elles purent 
réunir en fait de melons, fruits et racines. Avec des ro- 
seaux tressés, Juliette foAna des espèces de paniers ou 
de seaux dont elle doubla l'intérieur de larges feuilles 
et qu'elle remplit d'eau. 

Ainsi chargée de ce fardeau si pesant pour une femme, 
et surtout pour une pauvre créature épuisée par la fié» 
vre, la fatigue et l'insomnie, M me Bartelle reprit sa 
marche. Elle se trouva bientôt sur un sol formé de sable 
jaunâtre, dans lequel les pieds enfonçaient jusqu'à la 
cheville. Un soleil de feu dévorait les voyageuses; 
sa réverbération sur le sable brûlait leurs yeux et leur 
visage. 

Quand vint la nuit, Juliette regarda vainement autour 
d'elle pour chercher un abri. Partout le désert, c'est-à- 
dire le sable aride et brûlant. Pas même de bois pour 
faire du feu afin d'éloigner les bêtes féroces qu'on en- 
tendait déjà rugir dans le lointain. 

L'eau était épuisée et les provisions gâtées. Rien ne 
résiste à l'action de ce soleil de feu. 

On se coucha sans souper. Le lendemain, il fallut 
repartir sans avoir mangé. Les enfants avaient tellement 
soif qu'elles ne pouvaient plus ni parler, ni pleurer. 
Leurs yeux secs et agrandis par la souffrance s'atta- 



CA VENGEANCE d'un MULATRE. 167 

citaient avec un profond désespoir sur le visage boule- 
rersé de leur mère. 

Avant la chute du jour, il fallut s'arrêter. Les forces 
manquaient à tout le inonde. 

— Madame, murmura Toinette, il m'est impossiblo 
l'aller plus loin. Je sens que je me meurs. Que Dieu ait 
pitié de vous et de ces pauvres enfants ! 

Les petites filles coururent à elle et se jetèrent dans 
tes bras en pleurant. Toinette les serra convulsivement 
sur son cœur, puis ses bras retombèrent sans force, et 
la pauvre femme resta étendue comme un cadavre sur 
le sol. Elle n'était pas morte cependant, car M»»Bartelle 
tentait encore les battements de son cœur. 

— G'est la soif qui la tue, se disait Juliette avec an* 
(oisse... et pas une goutte d'eau! 

Quelque temps avant de s'arrêter , M me Bartelle avait 
remarqué à deux milles environ, dans le vdésert, un en- 
boit où croissaient quelques mimosas et quelques 
plantes de même nature dont le feuillage plus vert et 
plus touffu indiquait peut-être la présence d'une source. 
Ce n'était qu'un indice bien vague, mais en pareille cir- 
constance, c'était la planche à laquelle se cramponne le 
naufragé. 

Après une heure de lutte et d'inquiétude , M* 8 Bar- 
telle se décida à quitter ses enfants pour se rendre jus- 
itfà l'endroit où elle espérait trouver une source, 
falgré leurs souffrances , les petites filles s'étaient 
endormies. 

— Que Dieu vous protège , mes petits anges, mur* 
mura la pauvre mère en se penchant vers elles pour les 
embrasser. 

A. ce moment Cécile se réveilla en disant d'une voix 
douloureuse : 

— Que j'ai soif, mon Dieu f que j'ai soif, maman • 



168 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Et la pauvre enfant appuyait sa tête endolorie sur 
le sein palpitant de Juliette, qu'elle entourait de ses 
petits bras. 

M me Bartelle eut beaucoup de peine à s'en dégager. 
On eût dit qu'un secret pressentiment avait révélé à la 
pauvre enfant que sa mère allait la quitter. 

Enfin M me Bartelle parvint à s'éloigner. La nuit com- 
mençait à tomber. A peine Juliette pouvait-elle distin- 
guer désormais les arbustes vers lesquels elle se dirigeait. 

Ainsi qu'il arrive presque toujours dans le désert 
comme sur l'eau, la distance à parcourir était beaucoup 
plus grande que M me Bartelle ne l'avait supposé. 

L'obscurité devint bientôt si profonde, que Juliette 
perdit tout à fait le but de son excursion. 

Tandis qu'elle cherchait à le retrouver avec un cou- 
rage et une persévérance héroïque , elle entendit à peu 
de distance, sur le sable, le bruit des pas de quelques 
animaux qui passaient en courant à toute vitesse. 

Un frisson parcourut ses membres. 

Bientôt d'autres animaux qui devaient être d'une es- 
pèce différente, à en juger par le bruit de leurs pas, suivi- 
rent la même route que les premiers, en se dirigeant 
par conséquent du côté où M me Bartelle avait laissé 
ses enfants. Ces derniers animaux, qui paraissaient fort 
nombreux, faisaient entendre une espèce de grognement 
sourd et brusque ressemblant un peu à celui d'un chien 
qui se dispose à mordre. 

Le cœur glacé d'épouvante, M me Bartelle renonça à 
trouver la source qu'elle cherchait depuis une heure et 
ne songea plus qu'à retourner auprès de ses enfants. Au 
même instant elle entendit à un qu&rt de lieue de là, tout 
au plus, les rugissements de plusieurs lions qui semblaient 
s'appeler et qui se rapprochaient évidemment. 
Haletante, éperdue , elle marchait toujours en se gui- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 169 

dant de son mieux sur la voix des animaux qu'elle sup- 
posait être des chiens sauvages ; mais ceux-ci semblaient 
être divisés en deux ou trois groupes, et M me Bartelle ne 
savait vers lequel se diriger. 

Bientôt les lions rejoignirent les chiens sauvages, 
dont leurs rugissements dominèrent la voix. Les hyènes 
et les chacals étaient aussitôt accourus. Les glapisse- 
ments de ces derniers révélaient leur présence. 

Juliette comprit que tous ces animaux étaient en 
train de se disputer quelque épouvantable festin. 

— Ce sont peut-être mes enfants qu'ils dévorent ainsi, 
murmurait la pauvre mère, tandis qu'elle courait éperdue 
sur le sable. 

À la fin, ses forces, un instant surexcitées par le dés- 
espoir et par l'amour maternel, trahirent la malheureuse 
femme. La respiration manqua à sa poitrine desséchée ; 
elle roula sur le sable et y resta étendue dans un ^tat 
d'insensibilité complète. 



XXIV. 



Quelques-uns des motifs qui avaient décidé Clémence 
et Geneviève à prolonger leur séjour à Colesberg ne man- 
quaient pas de fondement. Par suite de la paresse de 
ces deux dames, leurs bœufs avaient été obligés jusque- 
là de voyager presque constamment sous le fort de la 
chaleur, et se trouvaient maintenant en fort mauvais 
état. Faute de surveillance, on les avait en outre mal 
soignés. Les provisions de comestibles, et les liquides 

10 



170 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

surtout, avaient été gaspillés parlesHottentots. Ceux-ci, 
fainéants et poltrons comme la plupart des domestiques 
indigènes, ne demandaient pas mieux que de trouver 
des prétextes pour prolonger la vie de paresse et d'ivro- 
gnerie qu'ils menaient à Golesberg. 

Après mûre délibération, il fut reconnu qu'il faudrait 
près de huit jours pour tout remettre en état, c'est-à- 
dire pour réparer les chariots, disposer celui de Gene- 
viève, laisser reposer les bœufs et renouveler diverses 
provisions. 

Grâces aux prévenances et aux attentions de tout genre 
des officiers du 27 e , les deux belles-sœurs prenaient 
aisément patience, mais il n'en était pas ainâ de Va- 
lentin. 

Depuis le départ de M mc Bartelle et de ses deux char- 
mantes petites filles, il n'avait pu retrouver ni son calme 
ni sa gaieté. Clémence elle-même avait inutilement dé- 
ployé toute son amabilité pour le consoler. La pensée 
du jeune homme ne pouvait se détacher du doux et triste 
visage de M me Bartelle. Il revoyait sans cesse les mi- 
gnonnes figures de Cécile et d'Emma baignées de larmes. 
Il les entendait lui dire de leur voix caressante : 
a Cousin Valentin, tu ne viens pas avec nous ? » 

— Et moi qui avait promis de veiller sur elles! se ré- 
pétait-il continuellement. 

Il se reprochait amèrement d'avoir manqué à son de- 

. voir. Malgré tout son amour pour Clémence, s'il avait 

pu être transporté immédiatement auprès de Juliette par 

la baguette de quelque bonne fée, il y eût consenti avec 

empressement. 

Le cœur oppressé par de violents remords et de vagues 
pressentiments, il ne pouvait tenir en place. 

Levé avant le jour, il allait hâter les préparatifs du 
départ, c'est-à-dire ordonner les réparations nécessaires 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 171 

au chariot de M** Geneviève Martigné, et presser les 
ouvriers. 

Chaque soir, il demandait qu'on fixât définitivement 
le jour où on se remettrait en route. 

Durant les deux ou trois premiers jours, Clémence 
s'était beaucoup occupée de lui. Elle lui savait gré d'a- 
voir laissé partir Juliette pour rester avec elle. Puis elle 
craignait toujours que, cédant à quelque lubie, il ne se 
décidât à rejoindre H mé Bartelle. Au bout de deux ou 
trois jours, cette crainte diminua naturellement et les 
actions de Valentin baissèrent d'autant. 

Le major du 27 e , sir Henri Dawson, élait un beau gar- 
çon de trente-cinq ans, appartenant à une grande famille 
et possédant une belle fortune. H avait l'usage du 
monde, et de plus, la réputation d'un Intrépide chasseur. 
A la mort d'un vieux parent, il devait hériter du titre de 
lord et d'un magnifique domaine* 

En attendant, il faisait une cour fort assidue à M me Mar- 
tigné, au grand désespoir de son ami sir Richard Over- 
non. 

Celui-ci venait épancher ses chagrins dans le sein de 
M. Mazeran, et les deux rivaux, toujours amis, mau- 
dissaient de concert la coquetterie de celle qu'ils ado- 
raient, tout en jurant chaque jour de l'oublier» 

Pour divertir ces dames, ou plutôt H me Clémence Mar- 
tigné, — car, sauf un vieux lieutenant borgne, nul ne se 
préoccupait de Geneviève, — les officiers organisaient 
chaque jour quelque partie de plaisir. 

Un matin ils apprirent qu'une bande d'élans et de 
gnous rayés * était à deux ou trois milles de Colesberg 

Ils proposèrent à M 1 " Martigné de faire une partie de 



1 L'élan est la plat grande de toutes les antilopes et celle dont 
la chair est le plus estimée. Sauf les cornes et la queue» qui rea- 



178 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

chasse de ce côté. Clémence accepta avec empressement. 
Ce n'était pas qu'elle aimât follement la chasse; mais 
elle était enchantée de tout ce qui ressemblait à une 
fête ou à une partie de plaisir. Puis, cela lui offrait une 
occasion de mettre son amazone et certain petit chapeau 
qui lui allait à merveille. 

Arrivés à quelque distance de la prairie où pais- 
saient les gnous, le3 élans et les springboks, le major 
Dawson prit les devants pour faire cerner ces animaux 
par les cavaliers européens et hottentots qu'il avait 

amenés. 

Valentin, qui rongeait son frein depuis une heure, 
remplaça le brillant major auprès de M me Martigné. 

— Voyons, Clémence, lui dit-il, combien de temps va 
durer ce manège ? 

— Comment, ce manège? 

— Comment veux-tu que j'appelle autrement ta co- 
quetterie envers M. Dawson ? 

— Le major est un homme charmant. J'ai grand plai- 
sir à causer avec lui. 

— Cela se voit de reste. 

— Voyons, Valentin, né me tourmente pas. Tu abuses 
de tes privilèges de cousin. Capitaine Dawson, quels 
sont ces beaux oiseaux qui voltigent là bas ? 

Et poussant son cheval à côté de celui du capitaine, 

semblent à celles des autres antilopes, il se rapproche du bœuf, 
dont il a la nature douce et patiente. 

Le gnou rayé (que les Hollandais nomment bluewildébeest, 
bète sauvage bleue) est Tune des antilopes les plus élégantes et 
les plus rapides à la course. Il a la tête du bœnf, le corps du 
cheval, le bas de la jambe et le pied du cerf. Sa robe est d'un 
gris souris qui prend une teinte bleuâtre sur les flancs. Il porte 
une crinière flotlante de quelques centimètres de hauteur, dont 
le poil, noir au milieu, est blanc à chaque extrémité. C'est un 
des plus beaux animaux de l'Afrique. 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 173 

la coquette jeune femme abandonna Valentin à sa colère 
et à sa jalousie. 

Quelques minutes après on entendit à l'arrièrc-garde 
le galop précipité de deux chevaux, et un murmure de 
voix joyeuses que dominait une voix d'enfant. 

— Ah ! mon Dieu ! s'écria M"" Martigné, c'est Fré- 
déric! 

C'était bien lui en effet. 

Le petit drôle .avait demandé la veille à faire partie de 
la chasse. On le lui avait naturellement refusé. Il laissa 
partir tout le monde ; puis, il séduisit un domestique 
hottentot, fit seller deux chevaux pour lui et pour son 
guide, et prit la clef des champs. 

Deux heures après le départ de la petite expédition, 
maître Frédéric, triomphant, se jetait au cou de sa mère, 
qui le gronda un peu et finit par l'embrasser beaucoup. 

Comme elle n'avait aucun pouvoir sur lui et redoutait 
ses imprudences, elle appela Valentin pour lui confier 
le petit vagabond. Celui-ci, leste et hardi comme un 
singe, saisit le pied de Mazeran, puis sa jambe, et se 
hissa ainsi jusque sur la selle de son cousin, qu'il em- 



M me Martigné espérait un peu que les caresses de 
l'enfant dérideraient le front soucieux de Valentin, mais 
ce dernier se contenta de saluer Clémence , et n'essaya 
pas de lui parler. 

— Fi! le boudeur! lui cria-t-elle en riant. 

Il ne répondit pas et s'éloigna avec Frédéric. Quoiqu'il 
aimât beaucoup cet enfant, il aurait préféré ôlre seul. 11 
était dans des humeurs noires et n'avait guère envie de 
causer. 

Après avoir épuisé tous les sujets de conversation pour 
animer son taciturne cousin, Frédéric finit par parler de 
M me Barlelle et de ses deux petites filles. Maigre ses dé- 

10. 



174 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

fauts, qui tenaient plus à sa mauvaise éducation qu'à «on 
caractère, Frédéric avait un excellent cœur, et il adorait 
sa tante et ses cousines. 

Il se mit à raconter à Vâlentin combien U avait eu de 
chagrin en les voyant partir. 

— Si tu savais comme elles pleuraient, dit-il; ma 
tante aussi. De grosses larmes roulaient sur sel joues. 
Vous n'avez pas vu cela, vous autres, parce qu'elle se 
cachait dé vous, mais moi je l'ai bien vu. Pauvre tante 
Juliette, qui était si bonne ! et Cécile, et Emma aussi ! 
Si -j'avais été un homme, vois-tu, Vâlentin, je les aurais 
accompagnées pour les défendre et leur tuer du gibier. 
Ça m'a fait tant de* peine de les voir partir seules ! 

Et le bon petit garçon s'essuyait furtivement les yeux, 
tout honteux de pleurer ainsi. 

— Cet enfant a plus de cœur que moi, se dit Vâlentin 
en passant la main par un geste caressant sur la tête 
du petit garçon. Si je souffre aujourd'hui, c'est bien fait; 
je le mérite. Oh ! pourquoi ne suis-je pas parti avec Ju- 
liette et ses pauvres enfants? qui sait où elles sont main- 
tenant et quels dangers les menacent ? 

Pendant ce temps, on avait commencé les préparatifs 
de la chasse. Les rabatteurs à cheval étaient partis en 
faisant un très-long détour afin de cerner les bêtes 
fauves et de les forcer à diriger leur course vers les 
chasseurs. 

Ce jour-là, comme il s'agissait moine de tuer du gibier 
que de s'amuser, les officiers du 27 § avaient «amené leur 
meute, composée de vingt-quatre beaux chiens, conduits 
par un vieux piqueur appartenant & sir Henri Dawson. 

Ils se proposaient de forcer quelques animaux et de 
donner ainsi à M ttM Martigné le spectacle d'une véritable 
chasse à courre. Je dis mesdames, car Geneviève faisait 
aussi partie de l'expédition. 



LA VEtfGÉÀNCE D*ÛN MULATRE. - 175 

Vêtue d'une amazone qui devait la mettre au supplice, 
et dont le corsage, tendu par ses robustes appas, sem- 
blait sur le point d'éclater comme la grande voile d'un 
navire pendant un coup de vent, Geneviève abritait son 
petit nez pointu et ses grosses joues écartâtes sous un 
extrait de chapeau espagnol qui lui donnait l'air le plus 
drôle du monde. 

— Regarde donc ma tante Geneviève, dit à Vâlêntin, 
Frédéric, qui n'était ni respectueux ni charitable envers 
sa tante. On dirait un bonnet grec sur une citrouille. 

Hais Valentin pensait à Juliette et n'écoutait pas Fré- 
déric. 

Pour on revenir à Geneviève, elle était perchée sur 
un cheval aussi maigre qu'elle-même était grasse. Le 
lieutenant borgne, qui le lui avait choisi, avait sans doute 
supposé qu'un cheval aussi maigre ne pouvait être bien 
ardent. La pauvre bête, en effet, n'avait point de velléités 
méchantes ; mais Geneviève, qui ne savait pas monter à 
cheval, se cramponnait si bien à la bride, qu'elle finit 
par exaspérer sa pacifique monture. 

Celle-ci lança une ruade et envoya Geneviève prendre 
sa mesure sur le gazon, à la grande frayeur de la mala- 
droite amazone et de son fidèle écuyer, le lieutenant 
borgne. 

Sauf quelques petites contusions, Geneviève ne â'était 
pourtant fait aucun mal dans sa chute, mais par mal- 
heur elle était tombée à côté d'une fourmilière. Déran- 
gées par cet aérolithe inattendu, les fourmis se préci- 
pitèrent sur la pauvre femme avec une furie dont rien ne 
saurait donner l'idée à des Européens. 

En un clin d'œil, Geneviève fut couverte de morsures. 
Elle se mit à pousser des cris de détresse et se sauva au 
plus vite. Malheureusement elle emportait avec elle des 
milliers de fourmis qui travaillaient consciencieusement. 



à 



176 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— Sauvez-moi! sauvez-moi! criait-elle au lieutenant 
borgne qui se cognait le front de désespoir. 

Le seul moyen pour M me Geneviève Martigné d'échap 
per à ses terribles ennemies, c'eût été de se déshabiller 
complètement, mais le pauvre officier n'osait lui don- 
ner ce conseil. Il monta à cheval et galopa jusqu'auprès 
de Clémence, qu'il appela au secours de sa cousine. 

Le premier mouvement de M me Ernest Martigné fut dé 
courir à Geneviève ; mais elle songea tout à coup que si 
elle la touchait, les fourmis pourraient bien déménager! 
et venir s'établir chez elle. S'arrêtant à une distance 
respectueuse de sa cousine, elle parut peu disposée àj 
s'approcher davantage de la veuve, qui, folle de douleur 
et de frayeur, se roulait à terre en poussant des cris de 
désespoir. Tout à coup une idée sublime vint au lieute- 
nant borgne. Il prit Geneviève dans ses bras, courut 
jusqu'à une mare qui se trouvait à quelques pas et l'y 
plongea jusqu'au cou. 

Croyant sans doute qu'on voulait la noyer, Genevièva 
se défendait des ongles et des pieds avec énergie. Le 
lieutenant tenait bon avec un courage héroïque et s'éver- 
tuait inutilement à expliquer ses bonnes intentions à 
l'ingrate Geneviève. 

Enfin, un autre officier vint au secours du galant lieu- 
tenant. On retira de l'eau M me Geneviève Martigné, cou- 
verte de fange et dans un état indescriptible. Le petit 
chapeau espagnol était resté dans la mare avec une par- 
tie des faux cheveux auxquels il était attaché... Et l'ama- 
zone!., et la figure même de Geneviève!.. Ah! grand 
Dieu! quel désastre! 

Quoique la pauvre femme dût cruellement souffrir, el 
que tout le monde en eût pitié, elle avait une si drôle de 
miue avec sa figure gonflée, ses cheveux en désordre, 
ses yeux effarés, ses vêtements collés sur son corps et 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 477 

diaprés de boue, que personne ne pouvait s'empêcher do 
rire. 

Valentin transporta la veuve jusqu'aux chariots. On la 
laissa entre les mains d'un Hottentot qui passait pour 
avoir un certain talent médical. 

Clémence resta quelque temps auprès d'elle, mais elle 
n'était pas femme à sacrifier ainsi son plaisir pour les 
antres. Elle envoya un domestique à cheval chercher la 
femme de chambre de Geneviève et un chariot pour ra~ ' 
mener celle-ci à Colesberg. 

Malgré le bain qu'elle venait de prendre, Geneviève 
n'était pas complètement débarrassée de ses implacables 
ennemies. Les petites cloches qui succédaient à leur pi- 
qûre la brûlaient tellement qu'elle ne sentait pas le froid 
de ses vêtements mouillés. 
Valentin et M. Overnon vinrent savoir de ses nouvelles. 
— Écoutez, lui dit Valentin, vous n'avez qu'un seul 
moyen de vous débarrasser des fourmis. Entrez dans le 
wagon, fermez les rideaux et déshabillez-vous complè- 
tement. Faute de mieux, je vais vous laisser mon par- 
dessus, et le plaid de notre ami Richard. Enveloppez- 
wus là dedans le mieux possible jusqu'à ce que l'autre 
chariot soit venu' vous chercher. 

Le conseil était bon, et Geneviève finit par se décider 
à le suivre. Au bout d'un quart-d'heure, elle apparut 
vêtue du pardessus et portant le plaid en guise de jupon. 
Quant au petit chapeau espagnol repéché par le lieute- 
nant, elle l'avait replacé sur sa tête, tout humide qu'il 
était, en se contentant de l'envelopper d'un mouchoir 
blanc pour le rendre plus présentable. 

Porté par Clémence ou par Juliette, ce costume hété- 
roclite aurait pu ne pas avoir l'air trop ridicule; mais 
sur le corps en boule de Geneviève et surmonté de sa 



l'B LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

grosse figure effarée, il produisait le plus singulier effet 
du monde. 

La première personne qui aperçut H me Martigné partit 
d'un éclat de rire, et', malgré le sang-froid britannique, 
l'hilarité devint bientôt générale. 

Geneviève remonta bien vite dans le chariot, en lan* 
çant un regard courroucé aux spectateurs, et ne reparu! 
que le soir au dîner, dans la toilette la plus splendidede 
sa garde-robe. 

Tandis qu'elle roulait vers Golesberg, en compagnie 
de sa domestique, sur qui elle épanchait chemin faisant 
sa mauvaise humeur, la chasse commençait. 

Clémence, qui n'en prenait qu'à son aise et qui croyait 
chasser en Afrique avec la même régularité qu'en Europe, 
se trouva bientôt seule avec son fils et un jeune enseigne- 
de dix-sept ans, assez lourd et peu spirituel, nommé 
M. Bussell. 1 

— « Pourquoi ne rejoignez-vous pas les autres chas- 
seurs? demanda-t-elle au petit enseigne, qui rougit jush 
qu'au blanc des yeux. 

— Mes chevaux ne sont pas de force à suivre ceux dei 
mes amis, répondit-il avec un peu de tristesse. Ils vien- 
nent d'être malades tous les deux, et je n'en aï pas miel 
douzaine comme le major Dawson. 

— Le major a sans doute une grande fortune? 

— Oui, madame. Il doit en outre hériter un jour d'une 
terre magnifique, presque à côté de celle de votre ami, 
sir Richard Overnon. 

— La propriété de sir Richard ne doit pas être fort 
importante, d'après ce qu'il nous a dit. 

— Je vous demande pardon, madame, elle vaut bien 
cinq ou six cent mille francs. 

— Vraiment ! fit Clémence surprise. 



LA. VENGEANCE D*UN MULATRE. 179 

— Puis, son oncle, lord Chesfleld, lui laissera une 
i terre bien plus considérable dans le Warwickshire, 
î le titre de lord. 

• Vous voulez parler de H. Dawson ? 
Non, madame. Je connais bien sir Richard Over- 
|l, quoiqu'il ne m'ait pas reconnu, lui, car j'étais un 
ût quand il est venu à Westernhouse. Il a déjà deux 
Itrois mille livres sterling de revenu (cinquante ou 
lante-quinze mille francs); et son oncle lui en lais- 
t plus du double. 
- Etes-vous bien certain de cela? 
-Parfaitement, madame; un de mes cousins est mi* 
litre dans sa paroisse et je l'ai souvent entendu parler de 
f Richard Overnon. 
^Diverses circonstances qu'il serait trop long de rappor- 
1 ici avaient plusieurs fois éveillé la curiosité de Clé- 
mence au sujet de sir Richard. Quoiqu'il criât par-des- 
sus les toits qu'il était sans fortune, il agissait en tout 
eomme un homme riche. Les nombreuses emplettes qu'il 
avait faites à Paris et au Gap pour ce voyage avaient dû 
lui coûter fort cher, et pourtant il avait paru tfy attacher 
aucune importance. 

» Maintenant qu'elle le connaissait davantage, Clémence 
le jugeait d'ailleurs fort capable d'avoir dissimulé sa for- 
tune, afin de s'assurer qu'on l'aimerait pour lui-même. 
Elle se promit d'approfondir ce mystère à la première 
occasion, mais seulement après avoir quitté Colesberg f 
afin que sir Richard ne pût se douter des indiscrétions 
du jeune enseigne et acquérir la preuve de ses soupçons. 
Après avoir tué quelques animaux à coups de fusil, les 
chasseurs résolurent de forcer un vieux gnou rayé qu'ils 
avaient isolé de la bande. 

Poursuivi par les chiens, le gnou tourna quelque 
temps dans la vaste prairie; puis, prenant sa course ei\ 



180 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

lignée directe, il se dirigea vers un marécage siluéà cinq 
milles de l'endroit où se trouvaient les chasseurs. 

Ceux-ci le suivirent de toute la vitesse de leurs mon- 
tures. M me Martigné elle-même galopa sur leurs traces, 
guidée par le jeune enseigne et par le major Dawso: 
Valentin s'était approché un moment de sa cousine, 
mais, en la voyant causer avec le major, il avait épe-j 
ronné son cheval et poussé en avant. 

Grâce à l'excellente race de chevaux qu'on trouve danij 
la colonie, et aux nombreux haras des boërs, tous les 
officiers étaient bien montés. Aussi la chasse fut-elle 
menée rapidement. 

Le gnou ne tarda pas à fléchir. Il fit un dernier effort 
pour atteindre l'étang, mais les chiens le rejoignirent el 
se jetèrent sur lui. Il se défendit vaillamment des pieds 
et des cornes. 

Le sang coulait à flots sur la robe d'un bleu grisâtre 
marquée de raies irrégulières du bluewildebeest. Ses 
petits yeux farouches annonçaient la rage et la détresse. 
Sa crinière était couverte de boue et de sang. Malgré sou 
héroïque résistance, il fut bientôt renversé par les chiens. 
Un des chasseurs termina son agonie en lui tirant à bout 
portant un coup de carabine. 



XXV. 



Tandis que, pour donner la curée aux chiens, on ou- 
vrait le gnou rayé, l'arrière-garde des chasseurs rejoi- 
gnait les premiers arrivés. 

Les aboiements des chiens et les cris des chasseurs 



LA VENGEANCE D UN MULATRE. * \g\ 

firent lever une quantité d'oiseaux qui se tenaient cachés 
dans les joncs de l'étang Ils tournoyèrent quelque temps 
au-dessus de leur retraite habituelle en poussant des 
cris discordants et finirent par se poser au milieu de la 
pièce d'eau, dont les bords étaient entourés d'une épaisse 
couche de boue desséchée. 

Sur cette vase croissait un fouillis de plantes et d'ar- 
bustes, au milieu desquels resplendissait d'admirableb 
fleurs aux couleurs vives et brillantes 

Une de ces fleurs surtout attira l'attention de M m6 Mar- 
tigné et lui fit pousser un cri d'admiration C'était une 
fleur disposée par petits groupes, dont le rouge éclatant 
ressortait sur un feuillage d'un vert presque aussi sombre 
que celui du lierre. 

— Dieu! quelle jolie coiffure on ferait avec cela! 
s'écria Clémence. 

— D'autant plus oue cette fleur se conserve très-long- 
temps, lui dit le major Dawson, qui avait repris sa place 
auprès d'elle. 

— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de s'en procurer? 

— Pas ici, du moins, répondit le major. 

— Pourquoi donc? 

— Parce que cette lisière d'herbes et de plantes ram- 
pantes que vous voyez autour de l'étang est l'asile d'une 
quantité de serpens, dont la morsure serait mortelle. Ces 
étangs sont tellement redoutés que les animaux eux- 
mêmes n'osent y venir boire. 

— Quel dommage! dit Clémence avec unepetitemoue 
chagrine. Je me serais fait, avec ces fleurs, une si jolie 
coiffure pour le bal que vous nous donnez demain ! 

— Vous n'avez pas besoin de cela pour être la plus 
belle, répondit galamment le major, qui, malgré son in- 
trépidité bien connue, n'était pas assez insensé pour 
risquer sa vie à satisfaire le caprice d'une femme qu'il 

il 



482 LA VBNtitEANCH D 9 UN MULATRE. 

trouvait fort aimable, mais dont il n'était nullement 
amoureux. 

Sir Richard Overnon fit un mouvement pour se diri- 
ger vers l'étang, mais M. Dawson le saisit par le bras. 

— Êtes-vous fou? Iui4it*il. Vous exposer à une mort 
affreuse pour une fleur que vous ne pourrez même pas 
atteindre! 

lf m * Martigné joignit ses instances à celles du major, 
et passa son bras sous celui de sir Richard, afin de 
mieux retenir le jeune Anglais, à qui son héroïsme va- 
lut un sourire et un regard qui le firent tressaillir de 
joie. 

Appuyé contre un arbre à quelques pas du groupe, 
Valentin avait tout entendu. Le regard et le sourire que 
Clémence venait d'adresser à sir Richard et la manière 
affectueuse dont elle s'appuya sur son bras froissèrentle 
cœur de Mazeran. Déjà assombri yv <> mécontentement 
qu'il éprouvait de sa propre conduite, il était dans une 
de ces dispositions d'esprit ou tout nous blesse et nous 
apparaît sous les plus tristes couleurs. Irrité contre lui- 
môme et contre les autres, il éprouvait ce profond dé- 
goût des hommes et de la vie qui envahit quelquefois 
notre âme. 

Il jeta son fusil sur son épaule, s'arma d'un long bâ- 
ton qu'il prit à l'un des Hottentots et s'avança tranquil- 
lement vers la lisière de verdure qui bordait l'étang. 

Un cri d'effroi partit de toutes les bouches. Le major 
et les autres officiers s'élancèrent pour le retenir. Il les 
repoussa en souriant et continua d'avancer en dépit de 
leurs amicales représentations. 

Outre le sentiment de jalousie qui pousse tout amou- 
reux froissé à se venger d'une ingrate en lui prouvant 
sa supériorité sur ceux qu'elle lui a préférés , Valentin 
cédait encore à l'entraînement de Famour-propre natio- 



LA VBNOSAMOB d'UK MULATKE. 183 

nal. Quoique bon cavalier ei bon tireur, il n'était pas 
de force à lutter, sous ces deux rapports, contre les in- 
trépides chasseurs du 87% qui avaient sur lui l'avantage 
de l'expérience et de l'habitude. Aussi était-il heureux 
de faire à sou tour ce qu'aucun d'eux nVait osé 
faire. 

En dépit des instances des officiers anglais et des 
cris de Clémence, notre écervelé continua donc sa -roule 
vers l'étang. 

Quoique son cœur battit avec violence et que la pensée 
des serpents fit courir de temps en temps un frisson 
dans ses veines, il marchait la tête haute et le sourire 
aux lèvres. Au fond, il eût mieux aimé attaquer tout 
seul un lion, un rhinocéros ou un buffle, un ennemi 
enfin qu'il pût combattre ouvertement, que d'affronter 
la morsure lâche et sournoise d'un serpent contre lequel 
il n'aurait peut-être pas même le temps de se défendre. 
Tout en avançant au milieu des herbes, il songeait 
au danger qu'il courait et se reprochait déjà son insigna 
folie. 

— L'autre jour, se disait-il, je n'ai pas eu le courage 
d'accompagner Juliette et ses pauvres petites filles , que 
j'avais juré de protéger; et maintenant me voilà entrain 
d'exposer ma vie comme un imbécile, pour satisfaire le 
caprice d'une coquette qui se moque de moi. 

Gomme il achevait ces mots , les herbes remuèrent 
tout près de lui. Une sorte de sillage imprimé à leurs 
tiges révéla la fuite de quelque animal rampant. A quel- 
que distance devant lui, il crut apercevoir d'autres ani- 
maux levés autour d'un arbuste. 

Il tressaillit et jeta involontairement un regard vers 
la terre ferme. La vue des nombreux spectateurs qui le 
suivaient des yeux, fit cesser la courte hés*****on qu'il 
avait éprouvée. 



184 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

— C'était une insigne folie que d'entreprendre cette 
aventure, se dit-il, mais maintenant que j'ai commencé, 
ce serait une lâcheté que de reculer. Il ne sera pas dit 
que, devant tous ces Anglais, un Français n'ait pas osé 
faire ce qu'il avait promis. En avant ! 

Et passant sa main sur son front humide de sueur, il 
se dirigea résolument vers la touffe de fleurs. 

Quelques pas plus loin, un serpent jaune d'or dressa 
devant lui sa large tète couverte d'une sorte de calotte 
qu'il balançait à droite et à gauche comme s'il cherchait 
de quel côté mordre l'audacieux qui troublait son som- 
meil. ' 

Yalentin, qui tenait de la main gauche son bâton et 
de la main droite une longue baguette de rifle (fusil à 
un coup), frappa lestement de cette baguette le cou du 
geele-slange ou kooper-kaupel (serpent coiffé), qu'il sé- 
para presque du corps. Puis, repoussant le serpent qui 
cherchait encore à se traîner vers lui, il lui enfonça dans 
le dos la pointe en fer de son bâton et le cloua sur la vase. 

Il continua ensuite sa route, choisissant tous les en- 
droits où la croûte de vase lui paraissait la plus solide, 
et surveillant d'un œil vigilant le moindre mouvement 
des herbes. 

Comme il arrivait aux touffes de fleurs , un serpent 
moins long, mais bien plus gros que le premier et de 
couleur plus sombre, se jeta sur Yalentin. Cet animal, 
qui n'était autre qu'un puff-ader, ou grosse vipère à la 
morsure mortelle, s'était lancé à rebours, c'est-à-dire du 
côté où se trouvait la queue , en se repliant comme un 
acrobate. Surpris par cette évolution imprévue, Yalentin 
faillit être mordu. Ce ne fut que par un mouvement ins- 
tinctif qu'il exécuta avec son bâton une véritable parade 
qui heurta le corps du puff-ader et le détourna forcé- 
ment du jeune Français. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 185 

— Prenez garde à tous ! lui crièrent en même temps 
plusieurs voix. 

Il se retourna vivement et aperçut, à huit ou dix pas 
de lui, un serpent de deux à trois mètres de long, ex- 
cessivement minée et couleur gris-rouillé, qui se diri- 
geait vers lui avec une singulière rapidité , en balançant 
au-dessus des herbes sa tête brune dont les yeux vitreux 
brillaient de colère et de méchanceté. 

C'était un tnœmba, le plus terrible, le plus agile et le 
plus redouté de tous les serpents africains. 

Yalenlin porta machinalement la main à sa ceinture, 
mais il" avait laissé ses pistolets dans les fontes de sa 
selle, et son couteau de chasse était trop court pour qu'il 
pût s'en servir dans cette occasion, 

Il se retourna précipitamment pour lancer un coup de 
bâlon au puff-ader, qui était revenu sur lui. Au même 
instant, une détonation retentit, et le mamba, la tête 
fracassée par une halle, s'abattit presque aux pieds de 
M. Mazeran. 

Effrayé sans doute par la détonation, le puff-ader prit 
la fuite et s'éloigna lentement en traînant dans la fange 
son corps, que le bâton de Yalentin avait dû blesser en 
plus d'un endroit. 

Yalentin jeta un rapide regard autour de lui. Ne 
voyant plus rien qui décelât l'approche d'un serpent, il 
cueillit précipitamment quelques grappes des fleurs si 
vivement désirées par Clémence, et se mit en route pour 
sortir de l'étang. 

Au premier plan, sur la rive, se tenaient sept ou huit 
officiers, le fusil à la main et l'œil fixé sur le chemin que 
parcouraitle téméraire jeune homme. Dawsonet Overnon, 
qui avaient tiré ensemble sur le mamba, rechargeaient 
précipitamment leurs fusils. Derrière eux, la foule 



186 LA VBH08ANGB D'UN MULATRE. 

broyante et gesticulante des Hottentots se livrait à la 
pantomime animée habituelle à ces messieurs. 

Quelques serpents montrèrent sans doute leurs tètes 
hideuses au-dessus des herbes, tandis que Valentin opé- 
rait son retour, car cinq ou six coups de feu partirent 
de la rive. Un gros serpent qui se tenait tout près du 
bord et qui semblait guetter le passage de M. Ifazeran, 
fut aperçu par l'œil vigilant de M. Dawson, et reçut pres- 
que en même temps deux balles qui l'abattirent sur la 
vase desséchée. La partie supérieure de son corps se 
débattant dans les herbes cherchait encore à se traîner 
vers Valentin, mais le bâton ferré de ce dernier en fit 
promptement justice. En examinant plus tard ce bâton, 
il vit que les dents du serpent y avaient marqué leur 
empreinte. 

Lorsque Valentin sortit enfin de l'étang, un tonnerre 
d'applaudissements accueillit son arrivée. Richard s'é- 
lança vers lui et le reçut dans ses bras avec une émotion 
si vive que Valentin en fut profondément touché. 

Le major Dawson, trop brave lui-même pour ne pas 
admirer le courage 'des autres, tendit la main au jeune 
Français, et serra celle de Valentin avec une sincère 
émotion. 

Les autres officiers en firent autant. 

iQuant à Frédéric , qui s'était faufilé entre les jambes 
des officiers, il sauta d'un bond au cou de Valentin et 
l'embrassa en criant bravo comme les autres de toute la 
force de sa petite voix. 

Malgré sa coquetterie, Clémence éprouvait une sincère 
affection pour son cousin. Au fond, c'était peut-être, 
après son fils, l'individu qu'elle aimait le mieux. Mal- 
heureusement l'ambition, la coquetterie, l'amour-pro- 
pre, etc., partageaient son cœur avec cette affection. 



LA YBltGEAKÛE D 9 t7N MULATRE. 187 

En voyant Valentin s'exposer à un péril si grand pour 
J'amoiir d'elle , Clémence avait éprouvé de cruelles in- 
quiétudes. Son cœur, cependant, n'avait pu se défendre 
d'un mouvement d'orgueil. Deux ou trois fois son regard 
s'était arrêté involontairement sur le groupe des officiers 
anglais comme pour leur dire : 
— Voilà comment je sais me faire aimer, moi ! 
Elle n'avait pas eu néanmoins le courage de suivre 
des yeux la dangereuse entreprise de son cousin et s'é- 
tait retirée à l'écart, la tête cachée dans ses deux 
mains. Quand les cris de la foule eurent annoncé 
l'arrivée de Valentin, elle accourut vers lui; rassurée 
maintenant sur le compte de Mazeran, elle se préoc- 
cupait déjà de l'opinion du monde, c'est-à-dire des 
gens qui l'entouraient en ce moment. Aussi avait-elle 
profité de cet empire sur soi-même que donne l'usage 
des salons pour composer sa figure et retenir le premier 
mouvement qui la portait à se jeter dans les bras de son 
cousin. 

Avec les dispositions de ce dernier à tout voir en ce 
moment sous les couleurs les plus sombres, il ne pou- 
vait manquer de mal interpréter le sang-froid plus du 
moins réel de M» 6 Martigné. Il serra d'un àir glacial la 
main qu'elle lui tendait et ne répondit que par un sou- 
rire presque ironique aux reproches affectueux qu'elle 
lui adressa. 

Au lieu d'offrir à Clémence les fleurs qu'il avait failli 
payer de sa vie, il les déposa tranquillement dans le 
wagon, comme s'il n'avait pas entendu le souhait que 
H me Martigné avait exprimé quelque temps auparavant 
au sujet des. fleurs. 

Clémence le suivit d'un œil étonné, mais l'amour- 
propre l'empêcha de faire aucune observation. 
En approchant de Colesberg, les chasseurs reticon- 



188 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

trèrent un chariot suivi d'une dizaine de chiens et de six 
chevaux conduite en laisse par des Hottentots. 

— Dieu me pardonne ! s'écria un lieutenant qui 
marchait en avant avec Valentin, voici Horton et Hac- 
Bray. 

Les officiers galopèrent jusqu'au wagon. Au bruit des 
pas de leurs chevaux, deux Européens sortirent du cha- 
riot et poussèrent un hourrah joyeux. 

Toute la bande des officiers du 27 e se trouva bientôt 
réunie autour des nouveaux venus, qui n'étaient autres 
que les deux chasseurs que H me Bartelle avait rencontrés 
sur sa route. Tout en racontant à leurs amis les princi- 
paux épisodes de leur voyage , Horton et Mac-Bray vin- 
rent à parler de la jeune et jolie Française qu'ils avaient 
vue quelques jours auparavant. 

Valentin, à qui on répéta leurs paroles, s'approcha 
bien vite pour obtenir des nouvelles de sa cousine. 

Horton lui expliqua dans quelles circonstances il l'a- 
vait rencontrée et ne lui dissimula pas les inquiétudes 
qu'il éprouvait pour elle. 

— Ce qui a contribué, surtout, dit-il, à me donner 
des soupçons sur le guide, c'est la direction qu'il faisait 
suivre à M mo Bartelle. Ils avaient déjà beaucoup dévié 
de leur route, et cependant cet homme connaît trop 
bien le chemin de Kuruman pour s'être trompé aussi 
grossièrement. 

— Que supposez-vous alors? demanda Valenlin vive- 
ment inquiet. 

— En vérité, je ne sais, répondit Horton, mais une 
sorte de pressentiment me dit que cette aimable et cou- 
rageuse jeune femme est exposée à quelque trahison. 
C'est au point que si l'expiration de nos congés ne nous 
avait forcément rappelés à Colesberg, Mac-Bray et moi, 
nous serions restés auprès d'elle pour la protéger au 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 180 

moins jusqu'à ce qu'elle eût regagné la route de Kuru 
m an. 

— Oh ! certainement, s'écria Mac-Bray; le cœur m'a 
saigné en quittant ces pauvres petites filles, si jolies et 
û douces. 

— D'autant plus, reprit Horton, que M m ' Bartelle 
avait l'air fort souffrante, en dépit du courage avec le- 
quel elle cherchait à le cacher. 

— Pauvres petites! répéta Mac-Bray, qui avait un 
enfant de l'âge de Cécile et d'Emma. 

Un frisson d'inquiétude et de remords traversa le 
cœur de Valentin. Il se trouvait lâche et ingrat d'avoir 
ainsi abandonné sa cousine et les deux enfants de Ju- 
liette. 

— Je partirai cette nuit même pour les rejoindre, se 
dit-il. Que Dieu me pardonne mon retard et me per- 
mette d'arriver à temps ! 

Aussitôt de retour â Colesberg, il donna l'ordre à 
Joseph et à ses domestiques hottentots de commencer 
les préparatifs du départ. 

À la fin du souper, il annonça qu'il comptait se mettre 
en route la nuit même, avant le lever du soleil. Chacun 
se récria contre ce départ précipité, mais le jeune 
homme tint bon. 

— Attends trois ou quatre jours seulement, et nous 
partirons avec toi, lui dit M m * Hartigné 

— Je ne puis. 

— Trois jours seulement. 

— D faut que je parte immédiatement. 

— Attends deux jours... voyons, deux jours. 

— Pas un seul. Je suis trop inquiet pour cette pauvre 
Juliette et ses chers petits anges. 

— Deux jours seulement. 

— Non,. Clémence; si j'arrivais trop tard, jamais je 

il 



190 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

ne me le pardonnerais. Je me fais déjà de cruels repro- 
ches d'avoir laissé partir Juliette toute seule avec ce Mo^ 
rany, qui... 

— Eh bien? 

— Rien. Il ne faut pas accuser les gens à l'avance; 
mais enfin, à tout prix» je veux rejoindre M»» Bartelle. 

— Et nous? murmura Clémence* un peu froissée. 

— M me Geneviève et toi, Vous avea deux protecteurs : 
Savinien et sir Richard. 

— Certainement» fit Clémence, qui espérait sans doute 
éveiller la jalousie de son cousin» Pour mon compte, j'ai 
une entière confiance dans le dévouement de ces deux 
messieurs. 

— Alors, tout est pour le mieux, répliqua Valentin, et 
vous n'avez pas besoin de moi* Pour aller plus vite, je 
partirai à cheval. Quand j'aurai rejoint Juliette, je monte- 
rai dans le petit chariot avec Bertrand. ' 

~- Alors je pourrai me servir du vôtre? dit Gene- 
viève. 

— Je ne demanderais pas mieux, chère madame; mais 
j'en aurai besoin à Kuruman. » 

— J'en achèterai un à Kummatt, répondit Geneviève. 
-*- Vous n'en trouverez pas, fit M. Dawson. 

Bon gré, mal gré, Geneviève dut renoncer à sOû projet 
économique. 

— A propos, demanda-t-elle à Valeûtin, et ces belle: 
fleurs que vous avez cueillies hier au soir? 

— Je vais les porter à cette pauvre Juliette, Répondit 
Valentin. Toutes fanées qu'elles seront, elles lui prouve- 
ront du moins que nous n'oublions pas les absents. 

— C'est une bonne pensée , s'écria Glémehce avec un 
empressement destiné à cacher la contrariété qu'elle 
éprouvait. Je me fais une fête de penser que je serai 
bientôt près d'elle. 



LA VlNGBAltGE D'UN MULATRE. 191 

— Permette2-moi une observation, dit le major Daw- 
8<m. M" e Bartelle a sur tous, mesdames, une avance 
de huit jours environ; mais comme, involontairement 
ou non, son guide lui a fait foire un grand crochet sur 
la gauche, d'après ce que nous ont appris Morton et 
Mac-Bray, il fout bien compter au moins deux ou trois 
jours de perdus. Maintenant, voici ce que je propose 
pour que vous puissiez rejoindre madame votre cou- 
sine. Vous feras partir deux jours à l'avance vos bœufs, , 
vos chariots et vos domestiques. Morton, rïtz Herald 
et moi, nous attellerons des chevaux à nos propres 
chariots, et nous pourrons ainsi vous foire aisément 
rejoindre vos équipages en doublant les deux premières 



La proposition étant aussi avantageuse qu'aimable, les 
dames Martigné s'empressèrent de l'accepter. Clémence 
espérait un peu que cela déciderait Valentin i rester 
avec elle, mais elle fut trompée dans son attente. Ma- 
seran était trop inquiet pour consentir à différer son 
départ d'un seul jour» 

Malgré les fatigues, les privations et même les dan- 
gers auxquels s'exposait le jeune homme, Morton et Mac- 
Bray n'osèrent le dissuader de son entreprise. 

Quant à Clémence, furieuse à son tour de ses ins- 
tances inutiles, elle ne disait plus rien. Au fond du 
cœur, son amour-propre espérait que Valentin faiblirait 
au moment du départ et que sa jalousie, non moins que 
son affection, l'empêcherait de laisser seule, avec ses 
deux rivaux, la femme pour laquelle il venait ce jour-là 
ffléme d'exposer sa vie» 

Overnon et Valentin , ainsi que leurs domestiques , 
passèrent la nuit à faire les préparatifs de son départ. 
Us bagages et les provisions les plus indispensables 
pour un si long trajet avaient été soigneusement empa- 



192 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

quetés et chargés sur le dos de trois chevaux que con- 
duisaient en laisse Joseph Furetai et deux domestiques 
hottentots, montés eux-mêmes sur trois autres chevaux. 

Outre les chevaux qu'il possédait déjà, Valentin en 
avait acheté trois à des officiers de la garnison, et l'obli- 
geant sir Richard lui avait, de plus, prêté deux des 
siens. 

Enfin, M. Morton avait cédé à Valentin un domestique 
Béchuana,.qui avait accompagné les deux officiers dans 
leur excursion de chasse et qui connaissait parfaitement 
le pays. De son cêté, le major Dawson, qui s'était pris 
d'amitié pour l'aventureux et brave jeune homme, l'avait 
forcé d'accepter un fusil de Manton, avec divers usten- 
siles de chasse. Plusieurs officiers lui remirent en outre 
des lettres, pour quelques chefe Béchuanas, dont les 
tribus se trouvaient disséminées sur la route. 

Emu et reconnaissant de toutes ces prévenances faites 
avec un réel intérêt, Valentin embrassa affectueusement 
sir Richard et les braves officiers du 27 e , et partit à six 
heures du matin pour rejoindre sa cousine Juliette. 



XXVI. 



Malgré tous les bagages que ses amis l'avaient forcé 
d'emporter, Valentin entreprenait une rude tâche .en fai- 
sant à cheval un aussi long voyage. N'ayant personne 
avec qui causer, et ne pouvant par conséquent se dis- 
traire des sombres pensées qui le préoccupaient, ni 
calmer l'impatience qui le dévorait, Valentin faisait 
d'aussi longues journées de marche que le permettaient 
les forces de ses chevaux» Souvent, durant les haltes de 



f 



LA VENGEANCE D*UW MULATRE. 493 

la petite caravane, il prenait son fusil et cherchait à tuer 
quelques oiseaux ou quelques antilopes. Outre le plaisir 
qu'il y trouvait, la chasse était pour lui une nécessité. 
Sous la chaleur dévorante du soleil africain, aucune pro- 
vision ne se conserve ; pour avoir de la viande man- 
geable, il faut tuer les animaux le jour même. Au bout 
de quelques heures, la chair est corrompue. 

Quelques jours après son départ de Colesberg, Valen- 
tin, suivi de Joseph, qui était devenu un assez bon ca- 
valier, grâce à son incroyable hardiesse, tomba sur la 
piste d'un oryx ou gemsbok. 

Cette antilope, l'une des plus élégantes et en même 
temps une des plus délicates comme venaison, est de la 
taille d'un petit mulet. Les crins épais de sa queue des- 
cendent plus bas que ses larges jarrets. Elle a une robe 
fauve, une crinière et une raie noire sur le dos. La tête 
est blanche, avec des raies sombres disposées presque 
comme les courroies de la têtière d'une bride. Ses cor- 
nes noires, fines, régulières, droites et légèrement pen- 
chées en arrière, mesuraient près d'un mètre de long. 

Joseph et deux des Hottentots parvinrent à détourner 
le gembosk et à le renvoyer à Val en tin. Celui-ci le tira 
à cinq cents pas environ et lui logea une balle dans le 
corps. L'oyyx tomba, se releva et fit encore quelques 
pas. Valentin courut à lui pour l'achever. Au moment 
où il n'en était plus qu'à cinq ou six pas, le gembosk fit 
demi-tour et se précipita sur le chasseur avec la rage 
du désespoir. 

Avant que Valentin eût le temps d'éviter l'animal 
furieux, celui-ci le frappa de ses cornes acérées. 

Joseph se jeta bravement sur le gemsbok, esquiva un 
coup de pied suivi d'un coup de corne, et détourna sur 
lui la foreur de l'animal. 

Pendant ce temps, tout blessé qu'il était, Valentin ti- 



104 LA VUNÔfcÀKOB D'UN MULâTRB. 

fait un pistolet de sa poche et le déchargeait à bout 
portant dans la tête de l'oryx. 

Joseph releva son maître et l'aida à regagner la fon- 
taine près de laquelle on avait lait halte. Le pauvre gar- 
çon, qui pleurait à chaudes larmes, pansa de son mieux 
la blessure de M. Mazeran. 

Le lendemain matin, malgré la souffrance qu'il éprou- 
vait et la fièvre qui commençait à s'emparer de lui, Va- 
lentin voulût, bon gré mal gré, se remettre en route. 

Envenimée par la chaleur et la fatigue, la blessure, de 
Valentin lui causait par moments de vives douleurs. 
Aussi, malgré tout son courage, n'avartçait41 que bien 
lentement. 

- Au bout de quelques lieues, Barilé, le Béchuana que 
lui avait donné M. Morton, lui fit voir l'endroit où les 
chariots de M. Morany- avaient quitté la route de Kuru- 
man pour s'enfoncer sur la gauche dans les bois. 

— C'est bien extraordinaire, murmura le Béchuana, 
qui savait quelques mots d'auglais. Le chemin est bien 
facile à suivre cependant. 

Valentin se demanda un moment s'il devait suivre la 
tracé des chariots ou continuer sa route, dans l'espoir 
de retrouver M tt * Bartelle et M. Morany, qui auraient 
certainement reconnu leur erreur et regagné le bon 
chemin. Après quelques indécisions, il marcha dans la 
même direction que les chariots, qu'il espérait gagner 
de vitesse. 

Il aurait mieux valu pour lui qu il choisit l'autre parti, 
car 11 lut obligé de faire un long crochet dans la forêt; 
puis darts les prairies, et de retourner ensuite 6ur ses 
pas pour regagner la route de Kuruman, que les cha- 
riots étaient venus rejoindre, ainsi qu'il l'avait supposé. 

Le soir du quatorzième jour* le Béchuana, dont la 
vue était plus perçante que celle des Européens et même 



LA VfeftGÉÀNCE D'tJÎf IJtltAtttE. !95 

que celle des Hottentots* découvrit une petite colonne 
de fumée qui devait provenir* dit-il > de quelque bivouac. 

— Qui te fait croire cela? lui demanda Valentin. 

— Je sens une odeur de viande grillée, répondit le 
Béchuanâ. 

Quoique toujours souffrant de s blessure, qui le for- 
çait à se tenir tout courbé sur son cheval* Valentin mit 
sa monture au galop. Un instant après, il put se con- 
vaincre que le sauvage avait bien deviné. 

A tent pas de lui, trois chariots dételés étaient grou- 
pés lun à côté de l'autre. Des bœufs et des chevaux 
paissaient à quelque distance. 

Valentin reconnut les chariots de sa cousine» Son 
cœur battit avec violence. 

La première personne qu'il aperçut fut M. Morany. 

Le créole fit un geste de colère en reconnaissant 
Mazeran et courut à l'un des chariots. Mais avant 
qu'il en eût soulevé la portière, Valentin était près de 
lui. 

— Où donc est M m6 Bartelle? demanda Valentin d'une 
fûfc inquiète. 

— Valentin! s'écria la jeune femme, qui sortit A l'ins- 
tant même de son wagon, appuyée sur le bras de la fidèle 
Toinette. 

Elle se jeta dans le* bras de son cousin; puis, pen- 
chant la tète sur l'épaule de Mazeran, elle se mit à san- 
gloter avec fine amertume qui navra le cc&ur du jeune 
homme. 

Il crut d'abord qu'il était arrivé quelque rralheur aax 
petites filles de Juliette; mais, au même instant, Ercira 
et Cécile vinrent se jeter à son cou. 

Tout en embrassant avec une joyeuse effusion les deux 
enfants, qui poussaient des cris d'allégresse, Valentin 
regardait M*' Bartelle. Il fut douloureusement frappé du 



196 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

changement extraordinaire qui s'était opéré chez la jeune 
femme. Maigre, pâle, épuisée, les yeux creux et cernés, 
les paupières gonflées et meurtries, elle semblait avoir 
à peine la force de se soutenir. 

— Mon Dieu ! s'écria-t-il avec angoisse, tu as donc 
été malade, Juliette ? 

— Un peu, répondit-elle ; j'ai payé mon tribut à la 
fièvre, mais cela va mieux, n'est-ce pas, Toinette? 

Toinette ne répondit pas et tourna la tète pour qu'on 
ne vît pas les grosses larmes qui roulaient sur ses joues 
amaigries. 

— Les enfants aussi ont l'air bien fatiguées, reprit 
Valentin, qui craignait d'alarmer sa cousine en insis- 
tant sur l'état où il la trouvait. 

— Elles ont eu à souffrir aussi, répondit Juliette en 
faisant signe de s'éloigner à Toinette, qui se tordait les 
mains avec impatience. 

— Oui, cousin, s'écria Emma, qui s'était déjà em- 
parée d'une des mains de M. Mazeran. Oh! nous avons 
bien des choses à te raconter, va ! 

— Vraiment? dit le jeune homme en souriant sans 
quitter des yeux le visage épuisé de la mère. 

— Oui, reprit-elle ; maman a eu peur, elle s'est sau- 
vée avec nous. 

— Et une nuit nous avons couché sur un arbre, dit 
Cécile. 

— Et puis nous avons failli être mangées par un gros 
rhinocéros. 

— Et nous avons eu si soif ! 

— Et si faim ! 

— Et notre pauvre maman, qui avait la fièvre et qui 
pleurait ! 

— Et Toinette aussi ! 

— Que veulent-elles dire ? demanda Valentin, alarmé 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 197 

de tout ce que les deux petites filles lui racontaient avec 
une volubilité tout enfantine. 

Toinette, qui s'éloignait, se retourna pour lever les 
yeux et les mains au ciel ; mais M m * Barlelle lui imposa 
de nouveau silence par un regard suppliant. 

— Je te raconterai cela plus tard, dit Juliette. Mais 
toi-même tu es bien changé. Comme tu as l'air fatigué 
et souffrant ! 

— Je suis venu achevai, et ce maudit soleil m'^ quel- 
que peu rôti, répliqua Valentin. 

— Quelle imprudence ! 

— Je me reprochais de t'avoir laissée partir seule. 
J'avais bâte de te revoir. Je n'ai pu y tenir davantage, et 
comme les chariots n'étaient pas prêts, je suis parti 
en avant-garde. 

— Combien je te remercie, Valentin I 

Quelque souvenir douloureux éteignit sans doute le * 
sourire qui avait effleuré les lèvres de Juliette. En dépit 
de tous ses efforts, un sanglot convulsif souleva sa poi- 
trine, et, couvrant sa figure de son mouchoir, elle fondit 
en larmes. 

— Juliette, «'écria le jeune homme surpris et inquiet 
de cette profonde douleur, qu'y a-t-il? que s'est-il passé? 
Parle donc, je t'en conjure. Aurais- tu éprouvé quelque 
accident? quelqu'un t'aurait-il?.. Si je croyais Morany... 

Elle l'interrompit par un geste suppliant. 

— Il ne m'est rien arrivé, murmura-t-elle, c'est la 
fièvre; je suis si faible ! La moindre chose me boule- 
verse... la joie de te revoir... Tiens, laisse-moi pleurer 
un moment. Ensuite, je t'expliquerai tout. 

— Vous arrivez juste à propos pour le dîner, mon-? 
sieur Valentin, dit à ce moment M. Morany, qui venait de 
surgir à cjftté du chariot. J'ai eu la chance de tuer ce matin 
un porc-épic dont la chair a la meilleure mine du monde. 



198 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Après un instant d'hésitation involontaire, Valentiu 
serra la main que lui tendait M. Morany et murmura 
quelques paroles de politesse. 

— Gomment avez-vous laissé nos voyageurs ? reprit 
Horany. Clémence est-elle toujours aussi belle? A-t-elle 
fait bien des victimes parmi ces pauvres officiers du 27 e ? 

Tout en répondant au créole» Valentin ne pouvait dé- 
tacher ses yeux de sa cousine. 

-^ Vous trouvez Juliette bien changée, n'est-ce pas? 
lui dit Morany à voix basse. C'est la fièvre, et puis une 
malheureuse excursion qu'elle a faite. 

— Comment cela? Quelle excursion? 

— Elle vous la racontera elle-même. Si tous saviez 
quelle peur elle m'a causée ! Pendant cinq jours, je l'ai 
crue perdue, elle et ses deux petites filles. Je tremble 
encore rien que d'y songer. Quand je pense que si j'étais 
arrivé quelques heures plus tard, je n'aurais peut-être 
trouvé que leurs cadavres ! 

— Oh! mon Dieu! s'écria Valeûtin, de grâce appre- 
nez-moi... Voyons, Juliette, que s'est-il donc passé? 
Dis-le moi, je t'en prie. 

— Après souper. 

— Non, maintenant. Je ne pourrai pas manger tant 
qtte j'aurai cette inquiétude sur le cœuf. 

— Eh bien! commença la pauvre femme, que M. Mo- 
rany ne quittait pas dû regard, un soir que tous mes 
domestiques étaient partis pour s'acquitter de divers tra- 
vaux, dés sauvages... des Bushmen sans doute... sont 
venus attaquer les chariots. L'un d'eux â blessé M. Mo- 
rany. 

— Oh ! légèrement, interrompit le créole en souriant. 

— En voyant tomber M. Morany* j'ai cru qu*il était 
mort. J'ai couru aux chariots; j'ai pris un de mes en- 
fants, Toinette l'autre, et nous nous sommes sauvées 



LA ▼SHGEÀÏNÎ1 D'UN MULATRE. 199 

dans la forêt comrtie des folles. Nous avons couru toule 
la nuit. Au lever du soleil, nous nous sommes trouvées 
toutes seules au milieu des bois. 

— Pauvre Juliette ! 

— Impossible de retrouver les chariots. Je ne snis 
d'ailleurs si j'aurais osé y revenir à cause des sauvages, 
que je croyais en être les maîtres* J'ai voulu regagner 
la route de Golesberg, je me suis perdue complètement. 



xxvn. 



Juliette raconta ensuite, mus en les atténuant beau- 
coup, une partie des épreuves qu'elle avait eu à subir. 
Elle parlait d'une voix lente et faible. Comme elle avait 
là tète baissée et le front appuyé sur sa main, M&eran 
ne pouvait voir sa figuré. v 

Il était évident pour Valentin que tout ce qu'elle ra- 
contait* était vrai, et pourtant il avait comme un pressen- 
timent qu'on lui cachait quelque chose. Il remarqua en 
outre que M. Morany ne détournait pas les yeux de 
M B ° Bartelle, et que celle-ci évitait avec soin de regarder 
le half*cast. 

Une contrainte évidente régnait entre ces deux per- 
sonnages et révélait quelque incident que tous deux dis- 
simulaient. 

— Je saurai ce qui en est, se dit Yalentin; mais, 
pour cela, il ne faut pas que je les mette sur leurs gardes 
en leur laissant deviner mes soupçons. 

En conséquence, il ne fit aucune question de nature 
à éveiller leur défiance. Il se contenta de déplorer les 



i 



*2^0 LA VENGEANCE D v Ulf MULATRE. 

cruelles angoisses auxquelles avait été soumise sa pauvre 
cousine. 

On fit préparer dans le chariot de Bertrand un lit pour 
Valentin, qui avait grand besoin d'un peu de repos après 
tant de nuits passées à la belle étoile. 

Dès qu'il fut seul avec Bertrand, dont il connaissait le 
dévouement à M"° Bardelle, Valentin le questionna sur I 
tout ce qui s'était passé durant son voyage. Malheureu- 
sement, Bertvand ne put rien lui apprendre de nouveau. 

En arrivant au campement avec le petit chariot, le 
fidèle domestique avait appris que sa maîtresse s'était 
sauvée pour échapper à des bushmen qui avaient atta- 
qué la caravane et qui avaient été mis en fuite par Mo- 
rany et les deux Indous. On s'était empressé de chercher 
M me Bartelle de tous côtés, mais ce n'était qu'au bout de 
plusieurs jours qu'on l'avait enfin retrouvée avec ses 
deux petites filles, à demi-mortes de fatigue, de soif et de 
fièvre, et qu'on les avait ramenées au campement. 

— Moi, je cherchais d'un autre côté, continua Ber- 
trand, et je ne suis arrivé au camp que le lendemain du 
retour de ma pauvre maîtresse. Quand je l'ai vue, mon- 
sieur Valentin, ça m'a fait une impression ! Oh!... Elle 
avait l'air d'une morte .. Et ses pauvres petites filles !... 
elles étaient si faibles qu'elles ne pouvaient quasiment 
se tenir debout... Ça reprend si vite, les enfants! À 
peine s'il y paraît déjà... Mais madame ne se remet pas, 
elle... Tenez, monsieur Valentin, moi je crois, comme 
vous, qu'il s'est passé quelque chose qu'on ne veut pas 
nous dire. 

— Par votre femme, vous pourriez peut-être... 

— Oh! j'ai souvent essayé de la questionner, mais 
lorsque madame lui a recommandé le secret, le diable 
ne la ferait point parler. Au lieu de me répondre, Toi- 
nette se met à pleurer. Sous prétexte que cela cause 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 201 

inutilement de la peine à ma femme, madame m'a dé- 
pendu de l'interroger désormais là-dessus. 

— Evidemment, il y a quelque chose, murmura Va- 
lentin, en se couchant sur le cadre recouvert d'une peau 
de mouton qui lui servait de lit. Dès demain, je vais 
mettre Joseph en campagne. Le petit drôle est rusé 
comme un singe, et il m'obtiendra quelques renseigne- 
ments. Une fois sur la voie, nous. verrons bien. 

Malheureusement pour les projets de Valentin, il ar- 
riva au jeune homme ce qui arrive souvent aux natures 
énergiques et nerveuses. Tant qu'il avait eu à surmonter 
les fatigues et les dangers de la route, il avait trouvé dans 
sa volonté la force de dompter les alternatives de fièvre 
et d'épuisement que lui causaient sa blessure, les atteintes 
d'un soleil de feu et les injures d'un climat insalubre. 
. Maintenant que ces obstacles étaient surmontés, les forces 
lui manquaient tout à coup, et la maladie prenait le 
dessus. 

A ces causes physiques s'en joignaient d'autres d'un 
ordre différent. Outre les inquiétudes qu'il avait éprou- 
vées pour sa cousine Juliette et ses deux petites filles, 
qu'il aimait comme si elles eussent été ses propres en- 
fants, il avait été rudement éprouvé par la lutte qui se 
1 livrait dans son cœur entre son amour pour Clémence, 
i d'un côté, et son affection pour M mo Bartelle, de l'autre. 
Par une contradiction étrange et qu'on rencontre 
bien souvent néanmoins, il sentait d'autant plus le 
besoin de voir Clémence qu'il en était plus éloigné. Près 
d'elle, il éprouvait un sentiment indéfinissable qui res- 
semblait parfois à de la haine. Loin d'elle, il oubliait 
presque sa coquetterie pour ne songer qu'à sa jolie figure 
et à son esprit. 

Je dois dire pourtant que depuis qu'il avait rejoint 
M ne Barlelle, l'intérêt que lui inspirait tetle dernière 




202 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

evait tont effacé. Pour la première fois, depuis bien long- 
temps il avait presque oublié la belle Clémence. Mais 
1'imprçssion produite par toutes ces luttes morales et 
physiques n'en avait pas moins exercé une funeste in- 
fluence sur son organisation déjà si vivement surexcitée. 
Dans la nuit, le délire le prit. Son état donna bientôt 
de sérieuses inquiétudes à Joseph et au vieux Bertrand. 

— Et dire que nous n'avons pas de médecin! s'écria 
Bertrand. Il y a bien madame, qui connaît quelque chose 
aux remèdes, mais ma pauvre maîtresse est si fatiguée 
que je n'ose la réveiller à cette heure de la nuit. 

— Je vais aller chercher le Bechuana qui nous a con- 
duits ici, dit Joseph après un instant de réflexion. Presque 
tous les sauvages savent panser les blessures et connais- 
sent des remèdes contre la fièvre. Celui-là a déjà très- 
bien pansé mon maître, et il a l'air d'un bon garçon, 
malgré sa vilaine figure. 

Il sortit du chariot et se mit à la recherche du 
Bechuana. Il comptait le trouver auprès du feu autour 
duquel étaient couchés les domestiques hottentots, mais 
il ne l'aperçut pas. 

— Il sera sans doute retourné à Colesberg, lui dit 
Abdul Sherazie, le khansamah de Morany. 

— A cette heure de la nuit? 

— B est déjà quatre heures du matin. 

— Et sans avoir pris congé de mon maître ? C'est bien 
extraordinaire. 

— C'est comme cela, pourtant. 

— Et votre guide, à vous, ce babouin de Ben-M ossûl ? 

— Il sera probablement parti en avant pour tirer 
quelque pièce de gibier. 

— On n'y voit pas à deux mètres de soi. 

Le khansamah se retourna de l'autre côté et se rendor- 
mit ou fit semblant de se rendormir. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 203 

Tandis que Joseph regagnait le chariot, il crut aper- 
cevoir une ombre qui s'approchait en rampant du cercle 
éclairé par la flamme. 

Il se cacha derrière une roue du chariot et attendit. 

L'homme qui arrivait si mystérieusement se glissa à 
côté des dormeurs, le plus près possible du feu, et pa- 
rut se disposer à sommeiller. Un autre individu, qui pa- 
raissait venir du même endroit, Surgit à son tour dans le 
cercle de la lumière, et vint se coucher à côté d'Abdul 
Sherazie, avec lequel il échangea quelques mots à voix 
basse. 

Vivement intrigué de toutes ces allées et venue?; 
Joseph en fit part à Bertrand. Sur le consentement de 
celui-ci, Furetai retourna auprès du brasier, afin de voir 
quels étaient les deux hommes qui venaient d'arriver. Il 
reconnut le guide Ben-Mossul. Quant au second, ce 
devait être Bhyrrub Komul, l'autre domestique de 
M. Morany, car il était maintenant couché à côté du 
khansamah. 

La fièvre et le délire de Yalentin augmentent toujours, 
Bertrand se décida à réveiller M me Barielle. Il aurait pu, 
du reste, le faire plus tôt, car Toinetle lui- dit que la 
jeune femme n'avait pas fermé les yeux de la nuit. 
Gomme Juliette couchait toute habillée, elle fut bientôt 
sur pied. Chemin faisant, Bertrand lui raconta ce dont 
Joseph Furetai venait d'être témoin, M^ e Bartelle leva 
les yeux au ciel et ne répondit pas. 

— J'ai peur que ce coquin de Ben-Mossul ne nous 
perde encore, dit Bertrand. Jamais nous n'arriverons à 
Kuruman. 

— Si, répondit M me Bartelle d'un ton singulier, nous 
y arriverons, sois-en sûr, et notre voyage se fera désor- 
mais directement. 

— Pourquoi cela, madame ? 



/ ; 



204 LA VENGEANCE d'un MULATRE. 

Elle le regarda avec les yeux fixes et distraits d'une 
personne qui a parlé involontairement et qui ne se rap- 
pelle plus de ce qu'elle vient de dire. Elle ne répondit pas. 
Comme ils arrivaient en ce moment au chariot de Valen- 
tin, elle souleva la portière et monta dans le wagon. 

A la lueur du falot que tenait Bertrand, elle examina 
quelque temps le malade. Puis, elle envoya son do- 
mestique chercher divers objets que Toinette savait où 
trouver. Elle pansa la blessure de Valentin et lui fit en- 
suite avaler de la quinine. 

Au bout de deux heures, la fièvre avait beaucoup di- 
minué. M ne Bartelle se retira alors en laissant Joseph à 
côté du malade. 

— Surtout, mon ami, dit-elle à ce dernier en le quit- 
tant, que H. Mazeran ne reste jamais seul. Arrangez-vous 
pour cela avec Bertrand, et veillez bien sur votre maître. 

— Est-ce qu'il courrait quelque danger ? s'écria 
Joseph, qui adorait Valentin et se serait fait volontiers 
tuer pour lui. 

— Non, répondit la jeune femme d'une voix faible ; 
mais, dans un voyage comme celui-ci, on est exposé à 
tant de périls qu'un malade ne doit jamais rester seul, 
entendez- vous?... jamais seul. 

Valentin fut installé le mieux possible dans le chariot 
afin qu'il ne souffrît pas trop des affreuses secousses que 
les fondrières imprimaient à chaque instant au véhicule. 
Puis la petite caravane reprit sa marche vers Kuruman. 



XXVIII. 

Bon et généreux, Valentin avait fait la conquête de la 
plupart des Hottentots, non-seulement de ceux qui étaient 



LA VENGEANCE d'un MULATRE. 205 

à son service, mais encore des domestiques de H. Morauy 
et de H me Bartelle. Ces pauvres diables, à qui il distri- 
buait de temps en temps du tabac ou quelque verre 
d'eau-de-vie, avaient d'ailleurs un motif tout particulier 
pour porter de l'intérêt à M. Mazeran. 

Ainsi que nous l'avons dit au début de ce récit, Valen- 
tin jouait passablement du violon. D'après les conseils de 
sir Richard Overnon et de quelques autres personnes du 
Cap, il avait emporté son instrument avec lui. De temps 
en temps, lorsqu'on arrivait aux haltes de bonne heure, 
il prenait son violon après souper et faisait danser les 
Hottentots. 

Ceux-là seuls qui connaissent la passion des Africains 
pour la danse, peuvent compretfdre à quel point le talent 
et la complaisance de Valentin le rendaient cher aux 
Hottentots. 

Aussi conduisaient-ils son chariot avec une sollicitude 
et une précaution tout à fait contraires à leurs habitudes 
de paresse et d'insouciance. 

On n'était plus qu'à sept ou huit journées de Kuruman, 
lorsque Valentin, qui allait beaucoup mieux, fut atteint su- 
bitement d'une attaque de paralysie. Ses bras et ses jambes 
lui refusaient tout service. Il pouvait à peine parler. 

Juliette accourut auprès de lui. Il fixa sur la jeune 
femme, qui pleurait, des yeux remplis de tendresse et de 
reconnaissance, mais sa bouche ne put murmurer que 
des mots inintelligibles. 

— C'est la conséquence de tous les accès de fièvre 
qu'il a subis ces jours derniers, dit M. Morany. 

— Croyez-vous? répondit M" e Bartelle en attachant un 
regard profond sur le créole. 

— Parbleu? Est-ce que vous supposeriez? 

— Je vous crois maintenant capable de tous les crimes, 
murmura-t-elle d'une voix sourde. 

14 



208 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Le voyage avait singulièrement amélioré ce jeune 
homme au physique comme au moral. Malgré son ap- 
parence toujours frêle et chétive , il supportait à mer- 
veille la fatigue et les privations. Il est vrai que le pauvre 
diable avait vécu jusque-là dans une telle misère, que le 
lit le plus dur et la plus maigre pitance lui parais- 
saient suffisants. Bien qu'âgé de dix-sept ans, et n'en 
paraissant que quinze tout au plus, il avait une intelli- 
gence fort au-dessus de son âge, à laquelle se joignait, 
dans les circonstances critiques, tout l'aplomb vif et 
railleur du gamin de Paris. 

Gouailleur et rageur de sa nature, il tenait tête à tous 
les autres domestiques. Il ne baissait pavillon ni devant 
Hercule Caritaud, ni même devant James Kanstich, le 
domestique de M. Overnon, quoique ce dernier lui eût 
administré deux ou trois leçons de boxe des mieux con- 
ditionnées. 

Du moment d'ailleurs qu'il s'agissait de Valentin, 
l'univers entier disparaissait aux yeux de Furetai. Au 
besoin, il aurait brûlé la caravane pour faire cuire une 
côtelette à son maître. 

Aussitôt que le Holtentot eut achevé son récit, Joseph 
rentra dans le chariot. Il s'arma de son revolver et d'un 
couteau de chasse, et s'en alla trouver le guide, qui dé- 
jeûnait à l'abri du chariot de M. Morany. 

Ben-Mossul, qui était loin de se douter des intentions 
du petit Français, qu'il regardait d'ailleurs comme un 
enfant, le laissa approcher sans défiance. 

Dès que Joseph fut à deux pas du métis , il l'ajusta 
tranquillement de son revolver, et lui dit avec une réso- 
lution et un sang-froid prodigieux. 

— Tu as empoisonné mon maître. 

— Ce n'est pas vrai, s'écria le métis, qui ne put ré- 
primer un tressaillement. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 209 

— Tu as empoisonné mon maître avec une infusion 
de fleurs jaunes que tu as préparée cette nuit. 

— Non. 

-- Lève-toi, et marche devant moi. 

— Où veux-tu que j'aille ? 

— Au chariot de mon maître. 

— Je n'irai pas. 

— Alors, je vais te tuer comme un chien. 

Il n'y avait pas à se méprendre à la voix et au regard 
de Joseph. Il était parfaitement décidé à exécuter sa 
menace. Tout en continuant ses protestations et ses 
récriminations, Ben-Mossul se leva et se dirigea vers le 
chariot. 

— Laisse ton couteau tranquille, ou je tire, lui cria Jo- 
seph, qui le vit porter furtivement la main au couteau 
qu'il cachait clans les plis de son kaross. 

L'autre obéit. 

Lorsque tous deux furent arrivés au chariot de 
Hazeran, Joseph montra au métis la, figure altérée de 
Valentin. 

— Peux-tu guérir mon maître? lui demanda-t-il. 

— Non, répondit Ben-Mossul, c'est la fièvre. 

— Tu mens ! c'est ceci, répliqua Furetai, en lui mon- 
trant l'infusion. 

— Je ne sais pas ce que c'est. 

— Tu mens! Tu es venu furtivement cette nuit mettre 
cette infusion à la place de la tisane qu'avait préparée 
M ne Bartelle, dit Joseph, qui ne parlait ainsi que par 
conjecture, mais qui avait à peu près deviné la vérité. 

— Non. 

— Alors, tu vas boire ceci. 

— Non certainement. 

— Pourquoi ? 

— Je ne suis pas malade. 

4Î- 



210 LA VENGEANCE D'tTfT IftJtAÎRE. 

— Ou c'est de la tisane , et ça ne te fera pas de 
mal ; ou c est du poison, et alors c'est toi qui Tas versé. 
Bois ou je tire. 

Après un moment d'indécision, le métis haussa les 
épaules en souriant , prit le vase et en avala le contenu 
tout entier, à la grande stupéfaction de Joseph, qui resta 
tout interdit de cette tranquillité 

— Et maintenant vous voilà rasfcuré, dit le métis en 
regardant Joseph de cet air sournoisement narquois 
particulier aux sauvages, Ben^Mossul peut aller à sa 
besogne. 

Il s'éloigna d'un pas calme et assuré , sans daignei sr 
retourner pour jouir de la surprise de son ennemi. 



XXIX. 



La fin de cette petite scène avait eu pour témoin im- 
passible (impassible du moins en apparence) M. Alexan- 
dre Horany. Au moment où il avait vu arriver le métis 
suivi de Joseph, qui le menaçait de son revolver, M. Mo- 
rany avait échangé un regard avecBen-Mossulen portant 
la main à la poche de sa veste, dans laquelle il cachait 
toujours un petit revolver. 

Un coup d'œil de Ben-Mossul lui avait fait comprendre 
qu'il n'avait qu'à se tenir tranquille. Il paraît néanmoins 
que M. Morany n'était pas parfaitement convaincu que 
l'infusion fût inoffensive, car il ne put réprimer un geste 
de surprise quand il vit le guide avaler sans sourciller la 
boisson que lui présentait Furetai. 

— Ah ! ça ! Joseph, êtes-vous fou ? dit d'une voix sé- 
vère M. Morany, qui se montra quand le métis se fût 



LA VENGBÀNfcB b'Utf IftJLÀÎRE. 211 

retiré. Tuer nôtre guide et sur des soupçons dont vous 
voyez maintenant l'Injustice ! Ce n'est ni à un domes- 
tique ni à un enfant Comme vous qu'il appartient de com- 
mander ici. Pour cette fois, je vous pardonne; mais 
que jamais pareille folie ne se renouvelle. Elle vous 
coûterait cher. 

Joseph s'inclina sans répondre, etM. Morany s'éloigna. 
Au même instant Bertrand, qui se tenait caché dans le 
fond du chariot, s'approcha dé Furetai. * 

— Tu as bien agi tout de même, mon garçon, dit-il au 
jeune homme qui restait tout déconcerté. Il y a quelque 
secret entre ces deux hommes-là , j'en suis sûr mainte- 
nant. J'ai vu le regard qu'ils ont échangé. Puis M. Mo- 
rany a eu l'air trop surpris quand Beh-Môssul a bu ce 
ce que tu lui présentais. 

— Si c'était du poison, il ne l'aurait pas avalé comme 
cela, murmura Joseph. 

— À moins qu'il n'ait du contre-poison, dit Bertrand, 
frappé d'une idée. 

— Tu as raison ! s'écria Joseph. C'est peut-être pour 
cela qu'il s'en est allé si vite. Resté avec H. Mazeran. 

— Où vas-tu? 

— Tu le sauras plus tard. Prends toujours les pistolets. 
Joseph monta dans le chariot, dont le timôn était 

tourné vers l'intérieur du cercle formé par les wagons 
et les bagages, et sortit par l'arrière en sautant leste- 
ment sur le sol. Il se mit ensuite à plat ventre et com- 
mença à ramper comme un vrai sauvage. 

De temps en temps il levait la tête avec précaution 
pour voir s'il n'apercevait pas Ben-Mossul. À la fin, il 
reconnut ce dernier qui parlait avec vivacité à Sheraxie ? 
le khansamah de M. Morany. 

Sherazie semblait refuse! 1 quelque chose que le métis 



842 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

demandait avec instance. Enfin le guide courut à M. Mo- 
rany, auquel il adressa précipitamment quelques mots, 
et qui lui répondit aussitôt par un geste affirmatif adressé 
au guide d'abord et ensuite à Sherazie. 

Ce dernier s'inclina en signe d'obéissance, prit une 
clef dans sa ceinture et entra dans le chariot de son 
maître. Il en sortit quelques minutes après avec une 
bouteille et un verre, qu'il remit à Ben-Mossul. A l'ins- 
tant où celui-ci les recevait de sa main, Bertrand s'ap- 
procha de Morany et lui dit quelques mots. Horany lui 
répondit aussi par un geste affirmatif et le suivit immé- 
diatement. 

— Qu'est-ce que cela veut dire ? se demanda Joseph 
sans quitter des yeux maître Ben-Mossul. Pourquoi Ber- 
trand a-t-il quitté mon maître après m'avoir promis 
de ne pas le laisser seul pendant mon absence ? 

Le métis passa derrière le chariot afin d'être hors de 
vue. Il déboucha la bouteille, qui exhalait une forte 
odeur de vinaigre, et s'en versa un plein verre. Au mo- 
ment où il allait le porter à sa bouche, Joseph lui saisit 
le bras si brusquement, que tout le contenu du verre 
tomba sur le sol. 

— Donne-moi cette bouteille et marche devant moi, lui 
dit Joseph, tenant son revolver à quelque distance de la 
poitrine de Ben-Mossul. 

Cette fois encore, celui-ci dut obéir et se laissa rame- 
ner au wagon de M. Mazeran. 

Joseph y retrouva M. Morany, à qui M" ft Bartelle 
parlait avec beaucoup d'animation. Quant à Valentin, il 
était toujours immobile. Son regard même commençait 
à s'éteindre. 

—Qu'est-ce encore? s'écria M. Morany, en apercevant 
les deux ennemis. Joseph, je vous avais défendu... 



[ LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 813 

— Quand il s'agit de la vie de mon maître Je n'écoute 
personne, monsieur, répondit Furetai, qui se sentait 
soutenu par la présence de M" e Bartelle. 

— Insolent ! fit M. Morany, en levant le jambok ou 
cravache en peau d'hippopotame qu'il tenait à la main. 

— Tonnerre du ciel! ne frappez pas, monsieur! s'é- 
cria Joseph. Nous autres, Parisiens, nous ne sommes 
pas des chiens qu'on fouette, entendez-vous? Ne bouge 
pas, toi, dit-il en ajustant Ben-Mossul, qui avait fait un 
mouvement pour s'enfuir. Bertrand, charge-toi de ce 
coquin de métis, et vous, madame, ajouta- t-il en passant 
la bouteille à M me Bartelle, ayez la bonté de faire boire 
un verre de ceci à M. Hazeran, le plus tôt possible. 

— Hais c'est du vinaigre, s'écria Juliette en respirant 
l'odeur de la bouteille, 

— C'est ce que je crois aussi, madame, répondit-il, 
mais il faut croire que c'est bon pour diminuer l'effet 
de la drogue qu'on a fait prendre à mon maître, et que 
j'ai forcé ce coquin de métis à avaler tout à l'heure, 
car je l'ai trouvé se disposant à boire un verre de ce 
vinaigre. 

— Bertrand, je vous ordonne de baisser votre pistolet, 
dit Morany au vieux domestique, qui tenait son arme à 
quelques pouces de la poitrine dû guide. 

Ben-Mossul, cette fois, avait perdu toute son assu- 
rance, et regardait M. Morany d'un air d'angoisse. Ber- 
trand ne répondit pas, mais il conserva sa position. Alors 
le créole tira de sa poche le petit revolver qui ne le quit- 
tait jamais et l'arma. 

— Monsieur Morany, dit le vieux domestique, tous 
auriez tort de me faire du mal. Nous ne vous disons 
rien, à vous. Quant à cet homme, s'il n'est pas coupable, 
il n'a rien à craindre. Si c'est du poison qu'il a versé à 
M. Mazeran, vous deiez trouver juste qu'il en soit puni. 



21* LA VBWG1À&CE D'tJW MULATRE. 

— Je n'ai pas l'habitude de me laisser commander pai 
les domestiques, reprit Morany pâle de colère. Baisses 
votre arme, ou je tire sur vous. 

— A vos risques et périls, alors, monsieur, dit Joseph 
en ajustant le créole. 

Tout à coup, M m * Bartelle poussa un cri de joie qui fit 
tressaillir les spectateurs* 

À peine Valentin avait-il avalé la moitié du verre de 
vinaigre, qu'il avait tressailli, étendu les bras et fait 
deux ou trois mouvements. Au bout de cinq minutes, la 
paralysie avait complètement dispara. 

En revanche , le çuide commençait à vaciller sur 
ses jambes, et sa figure trahissait déjà un violent malaise. 

— Monsieur Morany, sauvez-moi ! cria-t-il enfin. 
Celui-ci hésita un instant. 

— Sauvez-moi!..; sauvez-moi!.*, répéta le métis. 

— Que faut-il faire ? demanda Morany. 

— Le vinaigre ! par pitié, le vinaigre ! 

M. Morany voulut prendre la bouteille que tenait 
M m * Bartelle, mais Joseph lui arrêta la main. 

— Drôle ! s'écria Morany. 

— Prenez garde ! lui dit JoBeph, qui était très-pâle ; 
je ne suis pas votre domestique et je défends mon 
maître, à moi. Je ne voudrais pas tuer un chrétien ; 
mais.aussi vrai qu'il y a un Dieu, si vous tirez sur moi, 
je tire aussi. 

— Pourquoi défefidéfe-votis cet homme, si vous n'êtes 
pas son complice, monsieur? demanda M" 6 Bartelle 
d'une voix sourde. 

Morany eut encore un moment d'hésitation. 

— Du vinaigre, ou je dis tout, murmura le métis, dont 
la langue s'épaississait déjà. 

— Donnez-moi cette bouteille, s'écria le créole en 
s'élançânt sur Joseph. • 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 2ic 

— Ecoute, Beu-Mossul, dit Furetai eu montrant U 
bouteille au métis, que la paralysie gagnait à vue 
d'oeil , avoue la vérité , et je te donne un verre de ce 
vinaigre. 

— Oui , oui , balbutia le malheureux ; mais vite . 
vite ! 

— Parle alors I 

— Eh bien ! c'est monsieur Mora. . . 

Un coup de revolver tiré sur Joseph interrompit la 
phrase commencée par le métis. Heureusement pour le 
jeune domestique, il se tenait sur ses gardes, et il s'était 
baissé précipitamment. La balle passa au-dessus de sa 
tète et traversa la toile du chariot. Ainsi qu'il l'avait 
promis, Joseph riposta immédiatement, mais il manque 
aussi M. Morany, 

Profitant de la bagarre , le guide s'empara de la bou- 
teille. Avant qu'il eût le temps de boire, Bertrand la lui 
arracha des mains, Morany, ivre de fureur, déchargea 
le second coup de son revolver sur le vieux domestique, 
qui tomba en poussant un cri déchirant. 

— Bertrand, mon pauvre Bertrand ! s'écria M me Bar- 
telle en se précipitant au secours du malheureux jardinier. 

Cette fois Ben-Mossul saisit la bouteille et en avala 
une gorgée; mate Joseph la brisant d'un coup de crosse 
de revolver, renversa sous ses pieds le métis, anéanti 
par l'effet du poison. 

— Dis la vérité, ou je t'étrangle, reprit Joseph. 

— C'est M. Morany qui m'a ordonné d'empoisonner 
M. Mazeran avec de la ngotuané, murmura Ben-Mossul, 
que le genou de Furetai étouffait. 

— Tu mens , chien ! s'écria Morany. 

— Et c'est lui aussi qui m'a dit de faire dévier M* fl Bai 
telle de la route de Kuruman afin de la conduire... 

Un coup de revolver tiré à bout portant par Moranj 



I 



216 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

brisa la tête du malheureux métis, dont la cervelle re- 
jaillit sur M Ma Bartelle qui poussa un cri d'horreur. 

— Misérable assassin ! cria-t-elle au créole , qui avait 
l'air dans ce moment d'un tigre furieux. 

Une balle que Morany reçut au même instant dans l'é- 
paule l'empêcha de répondre, mais elle ne fit que tra- 
verser les chairs sans le blesser grièvement. 

— A moi ! s'écria-t-il ; à moi ! 

Les deux Indous, qui se tenaient sans doute aux 
aguets, accoururent aussitôt. 

Par un mouvement instinctif, Juliette se jeta au de- 
vant de Yalentin, que Morany cherchait à ajuster. Ce 
dernier fit un geste de rage et releva précipitamment le 
fusil de Sherazie, qui aurait pu blesser Juliette en tirant 
sur M. Mazeran. Bhyrrub-Komul et Joseph se couchaient 
en joue tous les deux, mais sans tirer, tandis que Ju- 
liette tenait son revolver dirigé contre Abdul-Sherazie. Ya- 
lentin et Morany cherchaient aussi à s'ajuster, mais la 
position rie Juliette les en empêchait. 

Tout à coup, M. Morany parut changer brusquement 
d'idée, il s'éloigna en courant, après avoir fait signe à 
ses domestiques de le suivre. 

— Mes enfants ! s'écria M me Bartelle en se précipitant 
après lui, car elle avait deviné son projet. 



XXX. 



Avec cette force inouïe que la passion donne quelque- 
fois aux natures les plus faibles , Juliette^ franchit en 
quelques bonds la distance qui séparait les deux cha- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 217 

riots, el se jeta entre ses enfants et M. Morany, qui éten- 
dait déjà la main pour s'emparer de Cécile. 

— Prenez les petites filles, cria-t-il à ses domes- 
tique*,. 

Mais Joseph, arrivé presque en même temps que les 
deux Indous, leur barrait le passage. De son côté , Toi- 
nette avait saisi une broche et se tenait dans la position 
du soldat qui croise la baïonnette. Un des Hottentots, 
un vieux driver (conducteur de chariot), dont VL m * Bar- 
telle avait soigné le fils durant le voyage, avait résolu- 
ment saisi un fusil et se montrait disposé à en faire bon 
usage. Enfin, Valenlin, appuyé sur un bâton, arrivait 
lentement au secours de M ne Bartelle. 

Après un instant d'indécision, H. Morany baissa son 
revolver. Il resta un moment silencieux, les sourcils 
froncés et les yeux fixés sur ses adversaires avec une ex- 
pression indicible de haine et de fureur. Il s'aperçut 
que deux ou trois Hottentots s'approchaient et semblaient 
disposés à soutenir Juliette et le vieux driver ', qui avait 
sur eux une grande influence. 

— Allons, dit-il à M me Bartelle, vous triomphez au- 
jourd'hui. Je pars. Seulement, n'oubliez pas ce que vous 
avez juré sur la tête de vos enfants l'autre jour. Au re- 
voir. Avant peu nous nous retrouverons, et cette fois, rien 
ne pourra vous enlever à mon amour. 

II s'éloigna à reculons, les yeux toujours fixés sur ses 
adversaires, qu'un geste suppliant de Juliette empêchait 
de tirer sur lui. La pauvre femme craignait qu'en ripos- 
tant il ne blessât ses filles, qui se collaient toutes trem- 
blantes contre les vêtements de leur mère. 

Joseph, qui trépignait de colère comme un petit coq 
de combat, voulait poursuivre ses ennemis, mais M°" Bar- 
telle le retint. 

— Laissez-les partir, lui dit-elle, nous sommes si peu 

13 



218 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

nombreux maintenant que, pour le salut commun, cha- 
cun de nous doit ménager sa vie. 

Au même instant, deux Hottentots apportèrent le corps 
du pauvre Bertrand, qui respirait à peine , et dont l'a- 
gonie commençait. Toinette, éplorée, se jeta sur le corps 
de son mari. Les deux vieillards s'aimaient tendrement, 
et la pauvre Toinette était folle de désespoir. Bertrand, 
plus calme, cherchait à la consoler par quelques mots 
pleins de courage et de résignation. 

— C'est ïa volonté de Dieu, lui disait-il. Il faut s'y 
résigner. . . Les enfants. . . je voudrais bien les embrasser... 
si madame le permet. 

Juliette prit les deux petites filles et les mit à côté du 
fidèle domestique. Elles entourèrent sa tête grise de 
leurs petits bras. En voyant pleurer leur mère et leur 
bonne, les enfants pleuraient aussi et mouillaient de 
leurs larmes la figure ridée du vieillard, qui les contem- 
plait avec une profonde affection. 
* — Que le bon Dieu les protège, les pauvres petits 
anges! murmura le fidèle domestique... et vous aussi, 
madame ! Vous avez toujours été bien bonne pour moi. 
Je vous confie ma femme. Je sais bien que vous ne la 
laisserez manquer de rien. Adieu , monsieur Mazeran , 
que Dieu vous protège aussi... Parlez-leur quelquefois 
du pauvre Bertrand, madame. 

— Oh 1 nous te soignerons bien, va, mon pauvre Ber- 
trand/ dit la petite Emma en collant sa joue rosée sur 
celle du vieillard. 

— Moi, d'abord, je te donnerai la moitié de mon café, 
ajouta Cécile. 

Il sourit doucement. 

—~ Avec deux gardes-malades comme cela nous vous 
sauverons, mon ami, dit M m * Bartelle en afîeciaut un es- 
poir qu'elle n'avait plu». 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 219 

— Je sais Bien que la mort arrive, répondit-il d'une 
voix qui s'affaiblissait à chaque minute. J'ai travaillé 

! courageusement en ce monde et j'ai fait mon possible 
»)our remplir mes devoirs. J'ai confiance en la miséri- 

I corde de Dieu. 

Son regard devint vague et il ne balbutia plus que 
quelques mots confus. 

| Par un mouvement machinal, il attira vers lui les 

! têtes des deux petites; puis, levant les yeux vers le ciel, 
comme pour prier encore la Providence de les protéger, 
il rendit le dernier soupir. 

Tandis que M me Bartelle et Joseph Furetai s'occupaient 
de Toinette, qui poussait des cris déchirants, M. Morany 
et ses domestiques s'étaient hâtés de terminer leurs pré- 
paratifs de départ. 

Tout blessé qu'il était, Valentin voulait se traîner jus- 
qu'à eux ; mais il dut céder aux instances de Juliette, 
qui lui représenta que, dans l'état de faiblesse où il était, 
il ne pourrait que se faire tuer. 

— Que deviendrais-je alors ? lui dit-elle ; que devien- 
draient mes pauvres enfants? 

En ce moment d'ailleurs, perdant toutes les forces 
qu'il avait dû à l'excitation de la lutte et du danger, Va- 
lentin finit par s'évanouir. 

D resta longtemps dans cet état Quand il revint à lui, 
les chariots de Morany et toute son escorte avaient dis- 
paru dans la forêt. 

Un des Hottentots préposé à la garde des bœufs, qui 
paissaient non loin du camp , accourut bientôt tout ef- 
faré. D annonça que H. Morany et son escorte avaient 
emmené une partie des bœufs de M me Bartelle et dispersé 
les autres dans le bois. On s'aperçut aussi, quelques 
minutes plus tard, que Morany avait fait couper les har- 



1 



220 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

nais et les courroies d'attelage des bœufs de ses enne- 
mis, et mis leurs chevaux en liberté. 

Ces manœuvres retardèrent forcément le départ le 
Juliette et de Valontin. 

Il fallut creuser une fosse pour la sépulture de Ber- 
traudquifutenterrénrèsdelafontaine, au pied d'un grand 
arbre. Toinette s'était couchée sur la tombe de son 
mari et ne voulait plus la quitter. Juliette lui envoya 
Emma et Cécile. Les deux petites filles se jetèrent à 
son cou et lui dirent en pleurant : 

— Ma bonne Toinette, tu veux donc désobéir à ton reari, 
qui t'avait dit de nous protéger. Tu ne nous aimes donc 
plus, puisque tu nous abandonnes? 

La pauvre femme embrassa en sanglotant les deux 
petites filles et se leva silencieusement. M me Bartelle lui 
tendit les bras. Les deux femmes se tinrent longtemps 
embrassées. Enfin Toinette se dégagea des bras de sa 
maîtresse ; puis, posant la main sur la tête des enfants, 
fixant les yeux sur la fosse où son mari dormait du som- 
meil éternel, elle murmura d'une voix entrecoupée de 
sanglots : 

— Sois tranquille, Bertrand, je vivrai pour elles, et 
quand nous nous reverrons là haut... 

Elle ne put achever et laissa tomber sa tête sur l'épaule 
de M me Bartelle, qui serra de nouveau sur son cœur la 
bonne et fidèle domestique. 

On ne put partir que le lendemain. Outre ce retard, 
les chariots, traînés désormais par un nombre insuffisant 
de bœufs, ne pouvaient marcher que fort lentement. 
A chaque passage difficile, il fallait atteler tous les bœufs 
au même chariot, puis revenir faire la même opération 
pour le second wagon. 

11 manquait pour diriger les efforts cl les travaux des 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 221 

Hottentots la main énergique d'un homme. Valentin ne 
pouvait se lever, et, malgré tout son courage, il était in- 
capable de rien faire. | 

Juliette fut obligée de prendre la direction de la cara- 
vane. 

Il serait impossible de dire toutes les luttes qu'elle eut 
à soutenir contre la paresse et l'ivrognerie de ses domes- 
tiques indigènes, contre les obstacles et les dangers sans 
cesse renaissants d'un trajet de près de trois mois à tra- 
vers des prairies immenses, des plaines sablonneuses et 
des forêts inextricables. Outre la surveillance incessante 
que réclamaient d'elle la direction du voyage et le gou- 
vernement des Hottentots, il lui fallait encore s'occuper 
des enfants et soigner Yalentin, qui fut très-longtemps à 
se rétablir. 

Pendant quinze jours, il eut constamment le délire. 

Le nom de Juliette revenait à chaque instant sur 
ses lèvres. La pauvre femme, les yeux fixés sur la figure 
amaigrie de son cousin, tressaillait chaque fois qu'elle 
entendait prononcer son nom. Mais un sourire navrant, 
inspiré par quelque cruelle pensée, remplaçait près 4 ..a 
aussitôt le sourire de bonheur qui avait un instant 
effleuré ses lèvres. Elle cachait alors sa tète dans ses 
deux mains et sanglotait avec une profonde amertume. 

Lorsque, au bout d'un mois environ. Yalentin put 
marcher et monter à cheval, il fut frappé d'admiration en 
voyant avec quel mélange d'énergie et de douceur Juliette 
savait se faire obéir des Hottentots. Outre la femme gra- 
cieuse, douce et bonne qu'il avait connue, il en décou- 
vrait une autre toute nouvelle pour lui, dont le courage 
et l'intelligence le remplissaient d'étonnement. Tous 
ces sentiments se peignaient si bien, même à son insu, 
dans ses discours et sur sa physionomie, que, plus d'une 



222 LA VENGEANCE ' l/un MULATRE. 

fois, le cœur de Juliette battit "d'orgueil et de joie en 
devinant ce qui se passait dans celui de son cousin. 

Bien qu'il n'eût pas dit un mot à ce sujet, bien que 
lui-môme peut-être ne se fût pas encore avoué le chan- 
gement qui s'était opéré en lui, Juliette se sentait aimée. 
Elle, non plus, ne voulait pas se l'avouer, mais cette 
pensée que son esprit se refusait à formuler, son cœur 
en subissait l'influence, qui lui inspirait une nouvelle 
énergie. 

Souvent, pendant le repas du soir, ou bien au moment 
du départ, Juliette promenait un regard attentif et vigi- 
lant sur tout ce monde dont elle était le chef et la pro- 
vidence. En songeant que c'était peut-être au courage et 
à l'énergie d'une faible femme comme elle que tous les 
objets de son affection devaient d'avoir surmonté tant de 
périls, elle éprouvait une enivrante sensation de fierté. 
Mais un souvenir cruel semblait toujours empoisonnerce 
moment de bonheur et assombrir la physionomie de la 
jeune femme. 

En approchant de Kuruman, la station principale des 
missionnaires, on commença à rencontrer du monde sur 
la route. Il va sans dire que nous nous servons du mot 
route pour caractériser le chemin que suivaient les voya- 
geurs, et qui n'était marqué que par la trace du passage 
d'autres chariots. Quant à des chemins proprement dits, 
depuis Colesberg, il n'y en avait plus la moindre appa- 
rence. 

Quelques-uns des indigènes rencontrés par la petite 
caravane marchaient plus vite que les chariots de 
M me Bartelle. Ils annoncèrent à feuruman l'arrivée de nos 
voyageurs, et racontèrent ce qu'ils avaient appris des 
Ilottentots au sujet du courage et de la bonté de la jeunr 
femme. 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. Î2? 



XXXI, 



Les missionnaires, bons juges en matière de courage 
et de dévouement, flrentune véritable ovation à Juliette, qu 
fut touchée de leur empressement et de leurs prévenances 
affectueuses. Quant à ses petites filles, tout le monde les 
embrassait et les caressait avec un intérêt et un atten- 
drissement faciles à comprendre. 

Peu de temps après son arrivée à Kufuman, M™ Bar- 
telle tomba malade à son tour. Les natures nerveuses 
comme la sienne, uniquement soutenues par l'énergie 
morale, montrent en effet une résistance singulière à la 
douleur et à la fatigue tant que dure la lutte. Dès que le 
combat est terminé, l'excitation qui leur a communiqué 
une vigueur factice s'éteignant peu à peu, le corps reste 
épuisé, anéanti, comme pendant la réaction qui suit un 
violent accès de fièvre. 

Ainsi que dans la plupart des colonies anglaises, presque 
tous les missionnaires de cette partie de l'Afrique appar- 
tiennent au culte évangélique. A l'époque où M ma Bar- 
telle arriva à Kuruman, la mission avait pour chef M. M. . . , 
dont nous ne reproduisons ici que les initiales pour ne 
pas alarmer sa modestie. Il est, du reste, très-connu 
maintenant, non-seulement en Afrique, mais en Europe. 

Comme la plupart des missionnaires, H. M... possé- 
dait quelques notions de médecine. Il s'empressa d'ac- 
courir au chevet de M me Bartelle. 

Le calme et la bonne nourriture ainsi que le repos du 
corps et de l'esprit ramenèrent bientôt Juliette à lasantp. 



224 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Quant à Valentin, qui était complètement rétabli, il 
témoignait à sa cousine une telle affection et une telle 
sollicitude de tous les instants, il entourait les enfants de 
tant de soins et de prévenances, que la jeune femme, 
oubliant ce qu'elle-même avait fait pour lui, ne savait 
comment le remercier de son dévouement. 

Les renseignements que M"" Bartelle recueillit àKuru 
man vinrent jeter une nouvelle incertitude dans son es- 
prit. M. M... avait bien entendu parler des deux Fran- 
çais, mais- ils craignaient qu'ils ne fussent pas ceux que 
cherchait M me Bartelle. 

— Je crois que ce sont de simples matelots, dit-il, 
probablement des déserteurs de quelque navire. Au reste, 
je vais mettre tout en œuvre pour savoir ce qui en est. 
J'ai été assez heureux pour rendre quelques petits ser- 
vices auxBéchuanas de ce pays, et, par amitié pour moi, 
il s'en trouvera bien quelques-uns qui consentiront à 
nous aider dans nos recherches. Ce qui rendra notre 
tâche plus difficile, c'est que vos deux compatriotes ne 
restent jamais longtemps dans la même contrée. 

En dépit de ce que lui disait le bon missionnaire, 
Juliette aurait voulu partir tout de suite pour cette nou- 
velle expédition, mais M. M... s'y opposa formellement. 
La santé de Juliette, d'ailleurs, ne lui permettait pas de se 
mettre en route aussi promptement. 

M. M... envoya des émissaires dans la direction où 
Ton supposait que devaient être les chasseurs français. 

Il les chargea en outre de divers messages pour les 
Béchuanas de ce pays. 

Vendant ce temps, Clémence et Geneviève, escortées 
par sir Richard et par Savinien Guitarnan, cheminaient 
sur la route de Colesberg à Kuruman. 

Quoiqu'ils fussent partis six jours seulement après 
Yalentin, ils marchèrent avec tant de lenteur qu'ils ne 



LÀ VENGEANCE D'UN MULATRE. J25 

parvinrent à Kurnman que longtemps après M"* Bartelle. 
Les deux cousines arrivèrent à la station des mission- 
naires si fatiguées et si découragées qu'elles déclarèrent 
d'abord qu'elles renonçaient à pousser plus loin leur 
voyage. Savinien, qui n'était plus reconnaissable, tant il 
paraissait abattu et anéanti, appuyait de toutes ses forces 
la nouvelle résolution de Clémence. 

Sir Richard Overnon lui-même , maintenant jaune 
et maigre bien au delà de ce qu'avait demandé miss 
Anna, commençait à regretter le roast-beef de la Tamise 
et les boulevards de Paris. La compagnie de Savinien 
n'était pas précisément amusante, et depuis le départ de 
Valentin il avait perdu ces bonnes causeries à cœur ou- 
vert qui savaient si bien charmer les longues soirées et les 
routes monotones. 

Son amour pour M mo Hartigné avait aussi reçu un 
grand échec. D'abord la coquetterie de la jeune femme 
à Colesberg lui avait beaucoup déplu. Plus tard, elle avait 
paru revenir complètement à lui et lui sacrifier même 
tout à fait M. Guitarnan, mais une indiscrétion du petit 
Frédéric avait inspiré à sir Richard une certaine défiance 
au sujet de ce retour subit. 

— Toi qui es si riche, lui avait dit un jour le petit 
garçon, pourquoi n'as-tu pas acheté un chariot avec de 
beaux chevaux, comme celui du major Dawson? 

— Mais, je ne suis pas riche du tout, moi, avait ré- 
pondu Overnon étonné de cette réflexion. 

— Oh ! que si, répliqua l'enfant terrible. Maman a 
bien dit l'autre soir que tu étais très-riche, très-riche, 
mais que tu te faisais passer pour pauvre pour... je ne 
sais plus pourquoi elle a dit... Mais enfin,' tu as un beau 
château et beaucoup d'argent et plus tard, tu en auras 
encore davantage. Par exemple elle m'a bien défendu de 

<3, 



226 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

répéter cela : aussi, tu ne lui diras pas, n'est-ce pas, car 
je serais bien grondé ? 

— Ta maman s'est trompée, répliqua sir Richard de 
plus en plus surpris. 

— Non, non, non ! Elle est bien certaine, car c'est 
M. Bussel qui lui a dit cela, tu sais bien ce jeune offiGier 
qui m'a fait monter sur son poney à Colesberg. 

Malgré son désir de plaire à M. Overnon, Clémence 
Martigné avait trop peu l'habitude de se contraindre pour 
dissimuler, pendant la marche, sa mauvaise humeur, 
son égoïsme, son manque de courage et d'énergie. 
Quelques mois de fatigues et d'inquiétudes avaient suffi 
pour changer singulièrement la figure de M mft Martigné. 
Tandis que la lutte et le danger semblent donner un nou- 
veau lustre à la beauté qui tient surtout de la personne 
morale et par conséquent du cœur, ils déforment sin- 
gulièrement la beauté pour ainsi dire toute plastique et 
surtout de convention qui ne peut se passer de toilette 
et de soins de tout genre. 

Très-romanesque au fond, en dépit de ses prétentions 
au calme et au positivisme, M. Overnon n'avait pas tardé 
à être désenchanté parle contraste trop évident qui exis- 
tait entre les paroles sentimentales de Clémence et ses 
actions. Il s'était aperçu que cet ange qui ne parlait que 
d'amour, de dévouement, etc., etc., se préoccupait 
plus que tout le monde du déjeuner et du dîner, et con- 
centrait toutes ses pensées sur le bien-être de. sa propre 
personne. Ce qu'il y avait de curieux, c'est que Clé- 
mence avait été la première à faire cette remarque au 
sujet de Savinien, qui s'arrangeait toujours en effet de 
manière à avoir la meilleure place et les meilleurs mor- 
ceaux. Elle avait parfaitement raison à cet égard, mais 
tandis qu'elle regardait M. Guitarnan avec te gros bout 



LA VENGEANCE D*UN MULATRE. Î27, 

de la lorgnette, elle se contemplait elle-même avec un 
verre si petit et si trouble, qu'elle ne s'apercevait nul- 
lement de son propre égoïsme. Aussi était-elle tout 
étonnée de se l'entendre reprocher par Geneviève, et 
quelquefois même par Savinien. Malgré son amour pour 
M"* Martigné, ce dernier s'écartait souvent dans la pra- 
tique des sentiments de dévouement et d'abnégation 
qu'il possédait si bien en théorie. 

De tous ces petits incidents, il résultait en définitive 
que nos voyageurs débarquaient à Kuruman mécontents 
les uns des autres et fort peu disposés à entreprendre 
de compagnie une nouvelle expédition. 

Cette fois encore il arriva ce qui était arrivé au Cap. 
Ils commencèrent par faire tout au monde pour détourner 
M me Bartelle de continuer son voyage. Puis, quand ils 
la virent inébranlable dans sa résolution, ils ne purent 
soutenir la pensée qu'elle allait peut-être profiter toute 
seule du voyage, tandis qu'eux-mêmes en seraient pour 
tant de fatigues et de dangers inutilement supportés. 

De nouveaux renseignements vinrent d'ailleurs raviver 
l'espoir des héritiers Novéal. Cette fois il s'agissait, non 
plus de probabilités, mais bien de certitudes. 

Poussé par l'intérêt que lui inspirait le courage et le 
dévouement de M me Bartelle, M. M... avait écrit et fait 
écrire de tous côtés pour obtenir des renseignements au 
sujet de M. Gaspard Novéal et du capitaine. 

En ce moment, le parent de M. M..., le célèbre doc- 
teur L..., qui avait longtemps habité Litourbarouba, à 
deux cents milles du nord de Kuruman, était en train de 
faire son admirable voyage de Saint-Paul de Loanda à 
Quilimané. Il avait laissé parmi les sauvages des divers 
pays qu'il avait parcourus une réputation de droiture et 
de bienfaisance qui rejaillissait sur tous les Européens 
établis dans cette partie de l'Afrique. 



228 LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 

Pendant le séjour de Juliette et des Martigné à Kuru- 
man, le docteur H reçut plusieurs lettres du doc- 
teur L 

Dans une de ces lettres, ce dernier racontait que tan- 
dis qu'il longeait les bords du Zambèze pour se rendre à 
Quilimané, en traversant le pays des Babimpés, il avait 
entendu parler d'un blanc prisonnier chez les Batongas, 
peuplade belliqueuse qui habite à soizante milles environ 
du Zambèze sur la rive gauche. Il n'avait pu se procurer 
de renseignements bien précis à cet égard, mais d'autres 
sauvages avaient confirmé les assertions des Babimpés. 
Un d'eux lui avait vendu pour un fusil et quelques ver- 
reries une preuve évidente de la présence de cet étranger 
sur les bords du Zambèze. C'était une montre à secondes, 
' toute brisée il est vrai, car le sauvage à qui elle appar- 
tenait, et qui l'avait achetée d'un Batonga, la portait 
suspendue à sa coiffure en guise d'ornement. 

Craignant de succomber dans le périlleux voyage qu'il 
avait entrepris, et désirant qu'on pût secourir ce Fançais 
prisonnier des Bashoukoulampos, s'il vivait encore, le 
docteur L... envoyait la montre à son confrère, afin que 
M. M... essayât de se procurer des renseignements sur 
leur malheureux compatriote. 

Cette montre, que le messager makololo remit fidè - 
lement à H. H... portait sur sa boîte en or les initiales 
H. B., qui étaient bien celles de M. Henri Bartelle. 

Après avoir eu soin de préparer Juliette à cette impor- 
tante nouvelle, M. M... présenta cette montre à la jeune 
femme. 

Juliette n'eut besoin que d'un seul coup d'œil pour 
reconnaître la montre de son mari. Malgré toutes les 
précautions du bon missionnaire , la secousse qu'elle 
éprouva fut si vive qu'elle resta plus d'une heure sans 
connaissance. 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 229 

En outre de cet indice précieux, la lettre, ou plutôt le 
journal de M. L..., contenait encore divers renseigne- 
ments fort importants pour la famille Martigné. Dans un 
passage écrit deux mois plus tard, et daté de Baroma, 
le docteur L... racontait que dans sa route on lui avait 
parlé plusieurs fois d'un sorcier blanc très -célèbre 
qui existait chez les Batongas , peuplade de la rive 
gauche du Zambèze, non loin des mines d'or de Ma- 
lanzoué. 

H. L... n'ayant malheureusement appris ces circons- 
tances que longtemps après avoir traversé le pays des 
Batongas, il n'avait pu faire de recherches relativement 
à ce blanc, dont il regardait l'existence comme certaine, 
mais sur lequel il lui était impossible de donner aucun 
antre renseignement. 

Seulement , en renvoyant dans leur tribu les deux 
fidèles Makololos porteurs des lettres du docteur L... à 
M. M..., il les avait chargés de faire tous leurs efforts 
pour recueillir quelques renseignements plus précis 
lorsqu'ils repasseraient par Hazanzoué. 

Plus heureux que le missionnaire, parce qu'on se 
défiait moins d'eux, les Makololos parvinrent à se procu- 
rer les renseignements que désirait le docteur L... Un 
d'eux aperçut même le blanc dont on avait parlé à ce 
dernier. 

On l'appelle Tamanou, dit le Makololo à M. H... Il 
est le premier médecin des eaux (ceux qui sont censés 
avoir le pouvoir de faire tomber la pluie) et le sorcier 
le plus redouté delà tribu. Il demeure habituellement à 
la cour de Hbourouseiné, le roi de cette portion des 
Batongas; mais dès qu'on avait appris l'arrivés d'un 
autre blanc, on l'avait envoyé à quarante milles du Zam- 
bèze pour éviter qu'il ne fût reconnu par son compa- 
triote. C'était un beau vieillard habillé comme les Batongas 



230 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

et très-brun pour un Européen. Il lui manquait les deux 
oreilles, et ses pieds avaient été mutilés de telle façon 
qu'il pouvait à peine les appuyer à terre. Ce traitement 
lui avait été infligé pour le punir de ses tentatives d'é- 
vasion et le mettre dans l'impossibilité de recommencer. 



xxxn. 



En voyant arriver les messagers Makololos, il avait 
fait son possible pour s'approcher d'eux ; mais Mbou- 
rousmé avait aussitôt envoyé des hommes pour l'empêcher 
de leur parler. Malgré toute la surveillance dont on l'en- 
tourait, Tamanou était parvenu à faire remettre à un 
Makololo une amulette ou grigri. Le sorcier lui avait fait 
dire en même temps de garder précieusement cette 
amulette, attendu que les blancs la lui achèteraient fort 
cher. 

M. M... se fit aussitôt montrer l'amulette, que le Ma- 
kololo avait caché jusque-là avec un soin minutieux. 
Patient et méfiant comme le sont tous les sauvages, 
celui-ci voulait avant tout faire son prix, et comme il 
attachait d'autant plus de valeur à l'amulette que les 
blancs semblaient la désirer plus vivement, le marché 
fut assez long à conclure. 

Ainsi que s'en doutait M. M..., la prétendue amulette 
n'était qu'une ruse employée par l'Européen pour que 
le Makololo conservât précieusement son cadeau. C'était 
tout bonnement un sachet en peau attaché à,un morceau 
de bois grossièrement tourné et représentant une tête de 
singe. Au grand désappointement des Européens , qui 



LA VENGEANCE D 9 UN MULATRB. 231 

avaient espéré découvrir quelque trace de leur compa- 
triote ou quelque indice de sa nationalité, ils ne trou- 
vèrent dans ce sachet que deux ou trois petits cailloux 
et quelques herbes desséchées. 

— Attendez, dit M. M... en reprenant le sachet, que 
Clémence examinait en ce moment. 

Il prit une brosse et se mit à frotter le sachet qu'il 
débarrassa ainsi de l'enduit noirâtre provenant de la 
poussière, du soleil et de la sueur du Makololo. 

— Je vois quelque chose d'écrit ! s'écria-t-il tout à 
coup, s'arrêtant au milieu de la besogne et approchant 
le sachet de ses yeux. 

On se précipita vers lui. 

— Attendez ! dit-il encore ; oui, voici un D.., puis un 
E..., puis un G... 

— Et puis? 

— On ne voit plus rien, mais le reste du mot doit se 
trouver sous la couche de crasse qui reste encore. 

Il se remit à frotter le sachet. 

Au bout de quelques minutes ou put lire le mot tout 
entier ; c'était : Décotisez. 

U est inutile d'ajouter qu'on se hâta d'obéir à cette 
recommandation, que Clémence se chargea d'exécuter. 

Entré les deux doubles qui formaient le dessous du 
sachet, on trouva un autre morceau de peau blanche et 
très-fine. Sur cette peau, la main d'un Européen avait 
écrit à la hâte les mots suivants : 

« Je suis prisonnier chez les Batongas. Si cet écrit 
parvient entre les mains d'un chrétien, je le supplie 
d'employer tous ses efforts pour faire connaître ma 
cruelle position et pour me délivrer. Mon nom est Gas- 
pard Novéal. Mes parents habitent Madras. Je prie de 
leur écrire. Chez les Bashoukoulopos de Mbourousemé> 



23Î LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

on m'appelle Tamanou. Quand il vient des étrangers le 
roi m'envoie dans la montagne et défend à ses sujets de 
parler de moi... Cette lettre est la cinquième que j'écris. 
Il est probable que les autres ne sont point tombées entre 
les mains des chrétiens. Dieu veuille que celle-ci soit 
plus heureuse. 

< Gaspard Novéal, 

« Ex-commandant en chef de la cavalerie du rajah 
de Travancore. » 

Nous n'essaierons point de décrire l'émotion produite 
par la lecture de cette lettre. 

Cette fois il ne s'agissait plus de conjectures, H. Novéal 
était vivant, et l'héritage de la begum lui appartenait. 

Cette lettre ne portait pas de date, il est vrai, proba- 
blement parce que le pauvre Français ne savait plus ni 
la date ni le jour où il vivait ; mais le témoignage du 
Makololo était là pour y suppléer. 

Clémence, Geneviève et Savinien s'embrassèrent en 
pleurant de joie. Toutes les fatigues , toutes les souf- 
frances, toutes les rancunes passées même étaient* ou- 
bliées. 

Dans leur enthousiasme, les futurs héritiers de M. No- 
véal seraient partis du jour au lendemain pour Sérouma, 
si M. M... les avait laissés faire. 

Le missionnaire leur représenta vainement que ies 
fatigues et les dangers qu'ils avaient eus à braver jus- 
que-là n'étaient rien à côté de ceux qu'ils auraient 
à supporter. Forêts épaisses à traverser, rivières et ma- 
récages à passer, montagnes à gravir, peuplades hostiles 
à braver, tout enfin se trouvait réuni pour rendre aussi 
dangereux que pénible ce voyage de trois cents lieues. 
— Nous sommes maintenant trop avancés pour reçu- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. 233 

1er, répondirent les dames Martigné ; il ne sera pas dit 
que nous ayons inutilement supporté tant de fatigues 
pour nous arrêter juste au moment où nous obtenons la 
certitude qui nous avait manqué jusqu'ici. A tout prix, 
il faut que nous délivrions M. Novéal. Nous emporterons 
de quoi racheter sa liberté, et nous aurons la douce sa- 
tisfaction de penser que c'est à nous qu'il la doit. 

— Et sa reconnaissance nous en récompensera géné- 
reusement, ajoutait chacun au fond du cœur, en songeant 
aux millions du cher cousin. 

Avec de pareilles pensées on comprend que personne 
ne se souciait de rester en arrière. 

Au dernier moment, cependant, on eut des hésitations. 
Les préparatifs considérables qu'il avait fallu faire avaient 
forcé nos futurs voyageurs à envisager sérieusement cha- 
cune des difficultés, chacun des dangers de leur expé- 
dition. 

Cette fois encore, il arriva ce qui était arrivé au Cap. 
Tout en envisageant avec plus de sang-froid les périls 
qu'ils allaient courir, M mo Bar telle n'eut pas un instant 
l'idée de renoncer à la noble tâche qu'elle s'était imposée 
de retrouver son mari. L'amour même qu'elle se sentait 
au fond du cœur pour Yalentin était une raison de plus 
pour la décider à cette 'entreprise. Il lui semblait que 
cela rendait son devoir plus impérieux et plus sacré. 

L'hésitation de ses cousines, au dernier moment, n'é- 
branla nullement ses résolutions. Elle déclara qu'elle 
partirait seule. 

Quand les autres héritiers la virent si déterminée, ils 
ne purent soutenir la pensée qu'elle allait peut-être pro- 
fiter sans eux du voyage, tandis qu'eux-mêmes en se- 
raient pour tant de fatigues et cl. dangers inutilement 
supportés. Les hésitations disparurent et chacun se sen- 
tit une nouvelle ardeur. 



234 



LA VENGEANCE D UN MULATRE. 



I 



Une autre question fort grave pour M™ Bartelle et 
M me Martigné, c'était de savoir si elles emmèneraient 
leurs enfants. 

En présence des difficultés et des périls de ce voyage, 
qui devait durer six mois au moins, sans compter le 
retour, elles ne pouvaient songer à les exposer à de telles 
épreuves. L'excellent missionnaire, qui était devenu la 
Providence de cette contrée, offrit aux deux mères de se 
charger des enfants. Elles savaient bien que H. M... en 
aurait le plus grand soin. 

Mais ce qui inquiétait Juliette et Clémence et les fai- 
sait hésiter, c'était la pensée des ennemis mystérieux 
qui pourraient profiter de leur absence pour ravir leurs 
plus chers trésors. 

— Mesdames, leur dit enfin M. M..., qui voyait et 
comprenait leurs angoisses, il n'y a pas à balancer en 
cette circonstance. Il est matériellement impossible que 
vous emmeniez vos enfants. Il vous faudra voyager la 
plupart du temps à dos de bœuf et plus souvent encore 
à pied. Gomment voulez-vous que des enfants de cet âge 
puissent y résister? Avant un mois ils auraient suc- 
combé. Je ne puis même expliquer que par un miracle 
de la Providence qu'ils aient pu arriver jusqu'à Kuru- 



« Laissez vos enfants ici, je les traiterai avec les plus 
grands soins. Quant aux dangers qui les menacent, 
croyez bien qu'ils seront plus en sûreté près de moi que 
partout ailleurs. D'après ce que vous m'avez dit, c'était 
évidemment ce Morany qui dirigeait les coups portés aux 
membres de votre famille. En ce moment il est bien loin 
de Kuruman, ainsi que le prouvent tous les renseigne- 
ments dont je vous ai fait part. Ce qu'il y a même à 
craindre , c'est qu'il ne dresse quelque enbuscade sur 
votre route. S'il revenait de ce côté , je serais infor- 



LA VENGEANCE D'UN MULATRE. ^35 

mé de sa présence dans le pays bien longtemps à 
l'avance, et je vous garantis qu'il n'approcherait pas de 
vos enfants. 

« D'ailleurs, je vous le répète, vous n'avez pas à choi- 
sir. Emmener ces pauvres petites créatures, serait les 
condamner à une mort certaine. » 

Quelque cruelle que fût cette séparation, Juliette dut 
s'y résigner. 

Elle laissa auprès de ses enfants la fidèle Toinette, 
qui promit de ne les quitter ni jour ni nuit. 

— Dans le cas où il m'arriverait malheur, lui dit 
H mt Bartelle, j'ai déposé entre les mains de M. M... une 
somme suffisante pour faire face aux frais de leur retour 
en France. Une fois arrivée à Paris, tu prendrais mes 
pauvres orphelines par la main et tu les conduirais chez 
M me Maillac, la seule parente qui leur reste. Elle parais- 
sait avoir quelque affection pour moi, et j'espère qu'elle 
aurait pitié de mes pauvres enfants. Que Dieu me par- 
donne de les avoir exposées à tant de dangers ! 

Laissant à Yalentin le soin de terminer tous les pré- 
paratifs, H me Bartelle passa avec ses filles et Toinette la 
dernière journée de son séjour à Kuruman. Elle s'était 
juré de partir sans réveiller les enfants afin de leur éviter 
les douleurs de la séparation, mais elle n'eut pas le cou- 
rage de tenir sa résolution. 

Ses baisers réveillèrent les deux petites filles qui se 
mirent à pousser des cris de désespoir en apprenant 
qu'elles allaient être séparées de leur mère. 

Le chef de la mission, qui voyait le mal affreux que 
cette scène causait à la mère et aux enfants, parvint enfi© 
à emmener M me Bartelle, tandis que Toinette faisait de 
son mieux pour consoler les petites filles. Habituées à ne 
jamais quitter leur mère, Cécile et Emma ne pouvaient 
se oonsoler de ne plus la voir chaque matin. Aussi, 



236 LA VENGEANCE D*UN MULATRE. 

quoique plus jeunes que leur cousin Frédéric, furent- 
elles plus vivement affectées du départ de M mo Bar tel le 
que le petit garçon ne le fut de celui de sa mère qu'il 
aimait pourtant de tout son cœur. 



Bientôt dans le Cousin aux millions nous retrou- 
verons nos voyageurs dont les aventures passées 
n'étaient que le prélude de dangers plus grands et 
d'aventures plus extraordinaires encore. 



FIN. 



Clichj. — Impr. M. Loignon, Paul Dupent et C", hm du Bac*d* Ataièret, il 



COLLECTION MICHEL LÉVY 



LE 



BAL DE L'OPERA 



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MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 



OUVRAGES 



DU MEME AUTEUR 

Format grand in-18 



l'amour au nouveau-monde. . . . 
les amours du beau gustave. . . 
les amours d'une noble dame. . 

le bal de l'opéra 

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LA CABANE DU SABOTlE'.l 

LES CHASSEURS D'HOMMES 

LES CHASSEURS DE TIGRES 

LE CHATEAU DE VILLE BOX 

LES CHAUFFEURS INDIENS 

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DEUX AMIS 

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LE BAL 



DE L'OPÉRA 



ALFRED DE BRÉHAT. p^^t*^ ^ 




PARIS 

MICHEL LÊVY FRÈRES, ÉDITEURS 

RLE VÎVIETfNB, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIEN*, *5 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 
4870 

Droits de reproduction, et de traduction réservés 

w 






LE 

BAL DE L'OPÉRA 



C'était au foyer de l'Opéra, en plein carnaval, 
un samedi soir, ou plutôt un dimanche matin. 
Trois heures venaient de sonner à l'horloge près 
de laquelle ont lieu tant de rendez- vous. La foule 
était nombreuse. On se marchait sur les pieds : 
c'est un des plaisirs du bal masqué... Plus 
d'un petit domino bleu, rose ou noir, vagabond 
jusque-là, se fixait au bras de quelque habit 
noir. Mainte vertu de circonstance, rebelle depuis 
minuit aux sollicitations les plus pressantes, com- 
mençait à s'attendrir. Sous la barbe complai- 
sante du masque, on apercevait des lèvres roses 
et de jolies dents blanches qui semblaient pro- 



2 LE BAL DE L'OPÉRA 

mettre de joyeux appétits et de voluptueux bai- 
sers.Les étrangers surtout étaient en butte à mille 
agaceries. Le domino de l'Opéra manque absolu- 
ment de patriotisme, et les Français ont peu de 
vogue auprès des Françaises de ce canton. Aussi 
était-ce plaisir de voir la désolation de tous ces 
jouvenceaux, tellement pareils les uns aux autres 
qu'ils semblaient avoir été rasés, coiffés, cravatés 
et habillés par la même mécanique. 

En quête d'une intrigue, ils arpentaient depuis 
minuit la longueur du foyer. Leur lorgnon mé- 
lancolique dardait un regard suppliant sur 
chaque domino. Trop heureux celui d'entre eux 
qui trouvait à réaliser ses rêves d'écolier, en 
rencontrant quelque femme sur le retour qui 
lui racontait ses chagrins en dégustant sa huitième 
douzaine d'huîtres et son sixième verre de cha- 
blis ! Mais la plupart rentraient tristement au 
logis paternel, en supputant ce que leur avait 
coûté leur inutile voyage au bal de l'Opéra. 

Assis au fond du foyer, tout près de l'horloge, 



LE BAL DE L'OPÉRA 3 

un jeune homme nommé Fernand de Varelles 
bâillait de tout son cœur..., c'est-à-dire de toutes 
ses mâchoires. Vingt-six à vingt-sept ans, une 
figure spirituelle, de fines moustaches noires, 
le teint mat et chaud d'un créole, de grands yeux, 
des gants frais, un habit comme celui de tout 
le monde, — ce qui est le seul vêtement dis- 
tingué, — dix louis dans sa poche, un bon 
appétit, pas de maîtresse, beaucoup de noncha- 
lance, un peu d'ennui et pas mal de mauvaise 
humeur : voilà quel était au physique et au 
moral le signalement de notre héros. 

Au bout de quelques minutes, un monsieur 
tout couvert de bijoux, évidemment Moldave, 
Italien, courtier marron ou marchand de contre- 
marques, quitta la place qu'il occupait près de 
Fernand pour s'élancer sur les traces de quel- 
que sylphide de sa connaissance. Il fut aussitôt 
remplacé sur le divan par une petite femme 
blonde, vêtue d'un simple domino îioir. Elle 
poussa un soupir de soulagement en ramenant 



4 LE BAL DE L'OPÉRA 

vers elle les plis de sa crinoline, qui n'avaient 
pas manqué de s'étaler à droite comme à gauche 
sur les genoux de ses deux voisins. L'un de ces 
voisins était un volumineux Allemand, à tous 
crins, qui étouffait dans son habit bleu et dans 
sa cravate blanche. 11 paraissait singulièrement 
préoccupé de sa voisine de droite, forte femme 
dont le domino gonflé laissait deviner des char- 
mes rebondissants, dignes d'une statue de la 
Santé. Comme la petite blonde avait un peu 
empiété, en s'asseyant, sur la place de l'Alle- 
mand, il daigna cependant faire attention à elle, 
et la repoussa en grommelant afin de conserver 
lui-même toutes ses aises. Quant à Fernand de 
Varelles, qui retardait un peu sur son siècle, il 
se serra poliment afin de laisser le plus de place 
possible à la nouvelle venue. Puis il se remit à 
bâiller de plus belle. 

La voisine attendait sans doute quelqu'un, car 
elle regardait attentivement chaque cavalier qui 
passait. Elle semblait inquiète et contrariée. 



LE BAL DE L'OPÉRA 5 

Bientôt l'impatience la prit : ses petits pieds, 
de fort jolis pieds, vraiment, commencèrent à 
battre une sorte de polka sur ie parquet. 

On sait quel effet agaçant produisent, sur des 
gens déjà impatientés, les bâillements spasmo- 
diques d'un voisin. L'exercice auquel se livrait 
Fernand ne tarda pas à exaspérer le petit do- 
mino. 

— En vérité, dit-elle au jeune homme avec 
le laisser aller en usage au bal masqué, en vé- 
rité, voisin, tu bâilles d'une manière insuppor- 
table. 

— Dis donc, beau masque, tu m'as l'air 
d'assez mauvaise humeur? 

— Oh oui ! oh oui ! 

— Un infidèle?... 

— Je le crains. 

— Que tu aimes? 

Le domino haussa les épaules. 

— C'est un coulissier. 



6 LE BAL DE L'OPÉRA 

— Et c'est sur moi, innocent, que tu te ven- 
ges des crimes de ce volage ! 

— Cela t'étonne encore, pauvre petit ami? 
Comme tu connais les femmes, bon Dieu ! On 
ne t'a donc pas appris à l'École de droit comme 
quoi c'est le premier article de leur code pénal 
que l'innocent paye pour le coupable. 

— Allons, je ne discute plus ; épanche sur 
moi ta colère. Mais seulement, dis-moi : si tu 
n'aimes pas cet absent, pourquoi tiens-tu tant à 
sa fidélité ? 

— Mon cher, c'est le seul bien que je possède 
au soleil. Bois, champs, prairies, il est tout 
pour moi. Tu dois comprendre alors que je n'ai 
pas envie d'en partager l'amour et les revenus? 

— Une idée ! 

— Spirituelle ? 

— Éternellement spirituelle, ma chère, et co- 
mique de père en fils ! ... Venge-toi de lui avec 
moi?... 

— Oui-da! 



LE BAL DE L'OPÉRA 7 

— Ce serait juste et moral. Une fois, au 
moins, le coupable aurait payé pour l'inno- 
cent. 

Le domino se mit à rire. 

— Est-ce que tu vas me faire une déclaration ? 
reprit la jeune femme. 

— Qui sait? Pourquoi cette question ? 

— Afin de me recueillir et de t'écouter avec 
toute la gravité convenable. 

— Ne te recueille pas, mais écoute-moi. Je 
t'offre trois choses : Primo, mon bras pour faire 
un tour de promenade... 

— Secundo? 

— Un souper au café Anglais ou chez Bi- 
gnon. 

—Ah! ah! ah!... Et... tertio?... 

— Tertio... Je te le dirai en soupant, le tertio. 

— Non, je veux d'avance un menu complet. 
Esl-ce ton cœur qui fait le tertio ? 

— Quand je viens au bal masqué, je laisse 
mon cœur à la maison. 



w 



8 LE BAL DE L'OPÉKA 

— Très-bien ! Tu dis cela pour que j'aille l'y 
chercher. 

— Tiens, je n'y pensais pas. Quel plaisir de 
causer avec une femme d'esprit : on dit de jolis 
mots sans le savoir. 

— Voyons, achève ton raisonnement, car il 
se peut que je te quitte d'un instant à l'autre. 

— Eh bien, ma chère, tu as de jolis pieds, 
de jolies mains, des beaux yeux, des dents 
éblouissantes, des cheveux charmants et, de 
plus, beaucoup d'esprit. 

— Je ne crois pas un mot de ce que tu me 
dis là, mais, n'importe, cela me fait plaisir de 
l'entendre. 

— Faut-il recommencer ? 

— Inutile, tu aurais l'air d'un orgue de Bar- 
barie ou d'un avocat payé à l'heure. Continue 
plutôt. 

— Toutes ces qualités, que ton masque me 
laisse deviner, ne suffisent pas pour que je 



LE BAL DE L OPÉRA 9 

donnfe ainsi mon cœur à un domino inconnu, 
quelque aimable qu'il puisse être. 

— Tu le regardes donc comme un bien grand 
trésor, ce pauvre cœur ? 

— Pour moi, oui ; pour les autres, non. Vois 
ce monsieur qui passe à côté de nous avec des 
yeux d'albinos : ces yeux-là n'ont rien d'at- 
trayant, et cependant ils sont fort précieux pour 
leur propriétaire. 

— Mon cher, la comparaison n'est pas juste : 
si cet albinos prête ses yeux, il ne lui en res- 
tera plus. Toi, tu peux donner ton cœur sans le 
perdre. 

— Si je le place mal ? 

— Tu perdras les intérêts, voilà tout. 

— C'est déjà quelque chose. 

— Juif!... Ainsi tu ne m'aimes pas? reprit- 
elle en riant. 

— Comment veux-tu que je le sache ? Ote 
ton masque et je te répondrai peut-être. Tout 
ce que j'ai vu de ta personne me séduit. Je Le 






10 LE BAL DE L'OPÉRA 

trouve plus de grâce et d'esprit qu'il ne t'en 
faudra pour nie faire tourner la tète, si le reste 
est à l'avenant. Tu me plais beaucoup, mais 
j'ignore si je t'aimerai. 

— On le dit tout de même ! Avec de pareils 
scrupules, tu ne dois pas être Parisien î 

— Non ! che chuis Auvergnat ! 

— Menteur ! tu dois être créole ou Breton. 

— C'est vrai, je suis de l'île Bourbon ; mais 
comment l' as-tu deviné ? 

— A ton teint et à tes scrupules. Au reste, 
tu as raison ; ta réserve me donne bonne opinion 
de ton cœur. Adieu. 

— Quelle conclusion!... C'est ainsi que tu 
récompenses la franchise que tu prétends es- 
timer. 

— . Je te jure que, loin de me faire partir, ta 
sincérité m'aurait plutôt décidée à rester; mais 
je viens d'apercevoir mon gros infidèle qui pro- 
mène un petit domino rose. .. 



LE BAL DE L OPÉRA 11 

— Et tu veux lui faire une scène ? 

— Peut-être. Cependant, non ; cela flatterait 
trop son amour-propre. Donne-moi le bras. 

— Volontiers. 

— Attends, dit la jeune femme. Monsieur, 
conlinua-t-elle en s'inclinant devant son voisin 
allemand, laissez-moi vous remercier de la gra- 
cieuse obligeance avec laquelle vous m'avez fait 
place sur ce divan. La première fois que j'aurai 
l'honneur de me rencontrer avec votre fiancée, 
je la féliciterai sur son bonheur de posséder un 
époux si galant et si occupé d'elle, qu'il vient 
lui chercher une cuisinière jusqu'au bal de 
l'Opéra. 

L'étranger ébahi répondit par un demi-salut 
à l'adieu railleur de la jeune femme. Sa volumi- 
neuse compagne grommela quelques mots trop 
peu parlementaires pour que nous puissions les 
rapporter ici. Fernand et la petite* blonde étaient 
déjà arrivés à l'autre extrémité du foyer, lors- 
que le digne Allemand commença à compren- 



12 LE BAL DE L'OPÉRA 

dre que décidément le domino s'était moqué de 
lui. 

Pendant ce temps, Varelles et son inconnue 
suivaient le coulissier à cinq ou six pas de dis- 
tance. 

— Tu connais donc ce gros Allemand ? de- 
manda Fernand. 

— Pas le moins du monde. J'ai parlé au ha- 
sard. Tous les célibataires allemands qu'on ren- 
contre à l'étranger sont fiancés dans leur pays; 
c'est leur position sociale. Tu vois, du reste, que 
cela ne les empêche pas de se distraire. Le 
voyage, entre les fiançailles et le mariage, est 
pour eux ce qu'est l'école de peloton pour les 
recrues. Ils doivent y compléter leur éducation 
avant de passer dans le régiment des maris. 
Marchons plus vite, continua-t-elle, et parle- 
moi bien tendrement. 

— De quoi ? 

— Peu importe. 

— De mes trois propositions ? 



LE BAL DE L'OPÉRA 13 

— Si tu veux ; mais ce sera du temps perdu. 
Tu vois si je suis franche. 

— Hélas!... 

— Hélas!... dit-elle en le contrefaisant. 
Voyons, sois donc plus tendre. Tu vois bien 
que M. Mouchonnier m'a reconnue et qu'il se 
détourne pour nous regarder. 

— Mouchonnier ? qu'est-ce que c'est que ça ? 

— C'est mon coulissier. 

Fernand s'empressa de prendre un air pathé- 
tique. 

— Je t'en prie, mon ange, donne-moi ton 
adresse. 

Le petit domino se mit à rire. 

— Ce n'est pas délicat, ce que tu fais, de ré- 
clamer le payement de tes services. Fi donc ! 

— Dans le département de l'amour, la men- 
dicité n'est pas interdite. Les femmes ne don- 
nent rien auxpauvres honteux. 

— C'est profond, ce que tu dis là, répondit- 
elle d'un ton distrait. 



i 



14 LE BAL DE L'OPÉRA 

En ce moment, M. Mouchonnier était sur les 
charbons. Sa grosse tête aux joues rebondies se 
tournait sur son col empesé comme la tête d'un 
Chinois sur la cangue, afin de suivre des yeux 
Fernand et la petite blonde. Celle-ci, tout en- 
tière au coulissier, semblait avoir complètement 
oublié son complaisant cavalier. Enfin Mou- 
chonnier ne put y résister davantage. Avec 
cette exquise galanterie qui caractérise la jeune 
France de la Bourse, il lâcha le bras du domino 
rose, fit un demi-tour et planta lestement sa 
compagne au beau milieu du salon. 

— Adieu, maintenant, et merci, dit la petite 
blonde en quittant à son tour le bras de Fer- 
nand. 

— Et l'adresse? 

— Non. 

— Je t'en prie ! 

— Rue de Lancry, 18. 

Fernand crut deviner un sourire sous les 
barbes du masque. 



LE BAL DE L'OPÉRA 15 

— Tout à l'heure, dit-il, je vous ai vue ouvrir 
votre porte-monnaie sur le divan. J'y ai aperçu 
des cartes de visite... Donnez-m'en une. 

— Tu crois que je t'ai donné une fausse 
adresse ? 

— Ma foi, je le crains. 

Elle se mit à rire de bon cœur. 

— Décidément, tu es un homme d'esprit, dit- 
elle; bonsoir. 

— De plus en plus illogique ! Mais je suis en- 
têté : je ne te rendrai ta liberté que si tu me 
donnes ta carte. 

— Il nous voit. 

— Tant mieux ; cela excitera sa jalousie. 

— Au fait ! Allons, tenez. 

Elle ouvrit son porte-monnaie. Au moment 
d'y prendre une carte, elle eut un instant d'hé- 
sitation. 

— Le Mouchonnier regarde, répéta Fernand, 
voilà le vrai moment. 

— Eh bien, tenez, dit-elle en lui tendant une 



16 LE BAL DE L OPÉRA 

carte qu'il s'empressa de serrer dans la poche 
de son gilet. Et maintenant, adieu, ajouta-t-elle 
en serrant la main de son compagnon. Ne me 
suivez pas. 

— Adieu et merci, répondit Varelles en pres- 
sant tendrement la petite main qu'on lui re- 
tirait. 

Le coulissier accosta aussitôt la jeune femme. 
Fernand, qui les observait de loin, put suivre 
à son aise toutes les phases de leur explication . 
Bientôt réduit du rôle d'accusateur à celui d'ac- 
cusé , le volage Mouchonnier semblait avoir 
beaucoup de peine à obtenir son pardon. La ré- 
conciliation n'arriva qu'au bout d'une demi-heu re 
d'instances. Enfin , les deux parties belligé- 
rantes conclurent un traité de paix qu'elles allè- 
rent signer au café Anglais. Giroux etTahan au- 
raient pu dire le surlendemain ce que cette ré- 
conciliation coûta au digne coulissier. 

Voyant que M. Mouchonnier gagnait l'escalier 
de sortie avec la petite blonde, Fernand vint se 



LE BAL DE L'OPÉRA 17 

mettre près de la porte. Le domino se pencha 
vers sod cavalier et lui dit quelques mots à 
l'oreille. Houcbonnier se mit à rire en regardant 
Fernand d'un air assez moqueur. Quant à la pe- 
tite blonde, elle fit un salut de la main au jeune 
homme; mais celui-ci crut remarquer une 
nuance de raillerie dans les jolis yeux bleus qu'il 
voyait scintiller à travers les deux trous du 
masque. 

— Se serait-elle encore moquée de moi? se 
dit-il. Bab! nous verrons bien demain. 

La carte qu'il avait reçue portait ceci : « Ma- 
dame Emilia Walstein, 8, cité Trévise. * 

Le lendemain, à trois heures de l'après-midi, 
Fernand entrait au numéro 8. 

— Madame Emilia Walstein ? demanda-t-il à 
la concierge. 

Celle-ci leva les yeux de dessus son tricot et 
regarda M. de Varelles avec une sorte d'étonne- 
ment. 

— Madame Emilia? répéta-t-elle en enfon- 



18 LE BAL DE L'OPÉRA 

çant sous son bonnet une de ses longues ai- 
guilles. 

— Oui : Madame Emilia... 

— Au second, la porte en face. 

— Merci, madame, répondit Fernand, qui 
songeait déjà à se concilier les- bonnes grâces de 
la concierge. 

Deux minutes après, il sonnait au second. On 
le fit attendre assez longtemps. Enfin, la porte 
s'ouvrit. Une jeune et jolie femme, encore en 
peignoir du matin, parut sur le seuil. Elle était 
évidemment plus grande que le petit domino de 
la veille. Puis, ses magnifiques cheveux noirs 
aux reflets bleuâtres, ses yeux noirs et veloutés, 
ses traits réguliers et son profil de statue révé- 
laient une origine étrangère. En apercevant 
M. de Varelles, elle rougit. 

— Qui demandez-vous, monsieur? dit-elle 
avec un accent italien fortement prononcé. 

— Madame Emilia Walstein? 

— C'est moi, monsieur. 



LE BAL DE L'OPÉRA 19 

Fernand fit un mouvement pour entrer ; mais 
la jeune femme ne semblait nullement disposée 
à lui livrer passage. 

— Vous avez quelque commission pour moi? 
reprit-elle en baissant les yeux devant le regard 
ardent de M. de Varelles. 

Du premier coup d'oeil, celui-ci avait reconnu 
son erreur. Cette femme ne pouvait être le petit 
domino du bal masqué. Il la trouvait si belle, 
néanmoins, qu'il était décidé à tout mettre en 
usage pour causer quelques instants avec 
elle. 

— N'est-ce pas une de vos cartes, madame? 
répondit-il en montrant la carte que le petit do- 
mino noir lui avait remise. 

— Oui, monsieur, mais comment se trouve- 
t-elle entre vos mains? 

— C'est toute une histoire, madame, et je ne 
puis vous la raconter sur le palier. 

En disant cela, il entrait, et passait tout de 
suite de l'antichambre dans la première pièce 



20 LE BAL DE L'OPÉRA 

qu'il aperçut devant lui. Après un moment d'hé- 
sitation, madame Walstein prit le parti de suivre 
Fernand. Il la salua respectueusement, lui avança 
un fauteuil et en prit un autre pour lui-même. 
Tout cela fut fait avec tant d'aisance, que la 
jeune femme, tout interdite, lui laissa faire les 
honneurs de son propre salon et s'assit par dis- 
traction, ne sachant comment couper court à 
cette visite, qui lui semblait si étrange et que 
son visiteur paraissait trouver si naturelle. 

— Madame, j'étais cette nuit au bal de l'Opéra, 
dit enfin Fernand qui, tout en parlant, jetait au- 
tour de lui un regard observateur et cherchait à 
deviner la position sociale de la jeune femme. 

— Mais je... je ne vois pas... 

— Veuillez me laisser achever, madame; vous 
comprendrez tout à l'heure en quoi cela vous 
concerne. 

Varelles ne manquait ni d'esprit ni d'entrain. 
Un sourire spirituel animait ses lèvres. Les longs 
cils de ses yeux noirs n'en masquaient nullement 



LE BAL DE L'OPÉRA SI 

le regard vif et expressif. Il raconta gaiement 
son histoire de la veille, et mit à se moquer de 
lui-même et des autres avec tant de verve et de 
maligne bonhomie, que madame Walstein finit 
par l'écouter avec un certain plaisir. Souvent 
elle ne pouvait s!empêcher de sourire. Bientôt 
même, et sans trop comprendre comment cela 
s'était fait, elle se trouva engagée dans une sorte 
de conversation. 

Lorsque Fernand eut achevé son épopée, la 
jeune femme fit un mouvement pour se lever 
ei pour congédier son visiteur, qui pourtant ne 
l'effrayait plus. 

— Ah ! de grâce, madame, ne me renvoyez 
pas si promptement ! s'écria-t-il ; ce serait trop 
cruel. Songez à la déception que je viens d'éprou- 
ver. Le plus doux privilège des femmes est de 
consoler les affligés. Laissez-moi au moins le 
temps de m'habituer à mon malheur. 

— C'est un malheur que vous prenez fort 
gaiement, je crois, répondit la jeune femme, qui 



n LE BAL DE L'OPÉRA 

restait debout la main appuyée sur le dossier du 
fauteuil. 

— Je vous en prie, madame, rasseyez-vous, 
reprit Fernand. L'empressement que vous met- 
tez à me renvoyer achève de troubler ma pau- 
vre cervelle, et me fait complètement oublier 
ce que j'ai à vous demander. 

Toutes ces folies étaient débitées d'un ton* 
moitié sérieux, moitié plaisant, qui variait sui- 
vant l'expression de la physionomie de madame 
Walstein. Tout en engageant M. de Yarelles à 
partir, Emilia se rassit presque sans s'en aper- 
cevoir. Au fond du cœur, peut-être n'était-elle 
pas fâchée d'avoir la main un peu forcée. Ce 
jeune homme l'intriguait et l'amusait. 

Afin de se donner un prétexte pour rester 
quelque temps encore, Fernand insista pour 
obtenir de madame Walstein l'adresse de la 
jeune femme qu'il avait rencontrée à l'Opéra. 

— En cherchant un peu dans le cercle de vos 
connaissances, vous devez deviner quelle est 



LE BAL DE L'OPÉRA tS 

celle de vos amies qui s'est moquée de moi, 
dit-il. 

—Il m'est d'autant plus facile de le deviner, 
que je ne connais que deux ou trois personnes 
à Paris, répondit-elle. 

— Eh bien, quel est le nom de mon perfide 
domino ? 

— Je ne vous le dirai pas. Mon amie n'a sans 
doute trouvé d'autre moyen que celui-là pour 
se débarrasser de vous. Ce n'est pas à moi de la 
trahir. 

— Alors, demandez-lui la permission de me 
dire son adresse, et permettez-moi de revenir 
ici chercher la réponse. 

— Cela est impossible. Je ne sors pas et ne 
puis recevoir personne. 

— Pourquoi î 

— En vérité, monsieur, je vous trouve d'une 
singulière indiscrétion... 

— Décidément, madame, vous découvrez en 
moi tous les défauts possibles. Je ne puis ce- 



24 LE BAL DE L'OPÉRA 

pendant pas vous quitter en vous laissant une 
pareille opinion de ma personne. Il faut que je 
me justifie. 

— Je vous en prie, monsieur, cessons cette 
plaisanterie. Allez-vous-en. Si mon mari reve- 
nait, vous vous exposeriez, vous m'exposeriez 
moi-même à quelque scène désagréable. 

— J'espère que non, répliqua Varelles, qui ne 
pouvait se décider à partir. Je raconterai à 
monsieur votre mari tout ce qui m'est arrivé. 
Si c'est un homme d'esprit, il en rira. 

— Oui, mais... 

Elle s'arrêta brusquement et rougit. 

— C'est un excellent homme, reprit-elle en 
rougissant davantage, mais il est très-jaloux... 
surtout des Français. 

— Il est Italien comme vous, sans doute? 

— Non, monsieur, c'est un Allemand. De 
grâce, partez. 

— Alors, dites-moi quand je pourrai vous 
revoir. 



LE BAL DE L'OPÉRA 25 

— Vous demandez donc cela à toutes les 
femmes ? 

— À tous les dominos, oui; à toutes les fem- 
mes, non. 

— Pourquoi cette différence ? 

— Quand je demande à un domino de le re- 
voir, j'obéis à un sentiment de curiosité : je 
veux savoir si sa figure et son caractère répon- 
dent à l'idée que je m'en suis formée d'après 
sa conversation. Mais, aujourd'hui, lorsque je 
vous supplie de m' accorder la permission de 
revenir, c'est que... 

— Eh bien?... 

— Eh bien ! c'est qu'au moment de m' éloi- 
gner de vous, je sens que mon cœur va rester 
ici. Permettez-moi de revenir pour l'y re- 
prendre. 

—Oh ! ces Français, s'écria la jeune femme, 
ils sont tous les mêmes ! On me l'avait bien dit. 

— Vous n'avez pas encore eu le temps de les 
connaître. 



96 LE BAL DE L'OPÉRA 

— Je vous demande pardon ; il y en a beau- 
coup à Rome. 

— Vous avez habité Rome? 

— J'y suis née. 

— Que je regrette de ne pas connaître ce 
beau pays ! 

— Vous n'avez jamais été en Italie? 

— Hélas ! non ; ce voyage est un de mes 
rêves, et, chaque année, quelque circonstance 
imprévue m'empêche de l'accomplir. 

Entraînée par le charme des souvenirs, 
madame Walstein se mit à causer de l'Italie 
avec cette animation et cette chaleur particu- 
lières aux races du midi de l'Europe. 

Elle était vraiment fort belle ainsi. Tandis 
que les paroles se pressaient sur ses lèvres de 
corail, ses pensées se reflétaient dans le velours 
de ses grands yeux noirs. 

Fernand regardait la jeune femme avec 
admiration. Elle s'en aperçut tout à coup et 
s'arrêta brusquement, confuse, et frappée au 



LE BAL DE L'OPÉRA 27 

cœur par le regard de feu du jeune créole. Une 
fois engagée, la conversation continua. 

Depuis son arrivée en France, madame 
Walstein vivait dans un isolement absolu. A 
part son mari et l'amie que Fernand avait ren- 
contrée à l'Opéra, Emilia ne voyait personne. 
Walstein passait une partie de ses journées 
dans les ateliers, dans les musées et surtout 
dans les cafés. En revanche, il n'aimait pas que 
sa femme sortit. Elle se résignait facilement à 
cette réclusion. Où eût-elle été, en effet, dans 
ce Paris dont la foule et le bruit l'effrayaient? 
Au milieu de toutes ,ces figures étrangères, elle 
sentait son cœur se contracter et se replier 
sur lui-même, comme ses membres sous l'in- 
fluence du climat. 

En rencontrant le regard ardent et sympa- 
thique de Fernand, elle crut y voir briller un 
rayon de son beau soleil d'Italie. Au bout 
d'une heure, ces deux jeunes gens, qui se con- 
naissaient à peine, causaient comme deux vieux 



28 LE BAL DE L OPÉRA 

amis. Fernand racontait à madame Walstein 
son enfance passée dans une plantation de l'île 
Bourbon, son arrivée à Paris et les déceptions 
de son cœur, dont les chaleureux instincts et la 
naïve confiance étaient venus se briser contre 
la coquetterie parisienne. De son côté, Emilia 
parlait de Rome, des processions de la ville 
sainte, des fêtes de tout genre et des longues 
promenades du soir sur les bords du Tibre. 

Elle lui raconta une partie de sa vie. Orphe- 
line presque au sortir du berceau, Émilia de- 
meurait à Rome chez un de ses oncles. Celui-ci 
possédait deux maisons meublées qu'il louait à 
des étrangers. M. Walstein avait habité pendant 
quelque temps le second étage de la plus petite 
de ces deux maisons. Il venait souvent passer 
la soirée chez son propriétaire. La tante et les 
cousines d'Emilia, jalouses de la pauvre orphe- 
line, la tourmentaient à l'envi, Walstein avait 
pris sa défense. Il était devenu amoureux d'elle. 
La famille de Walstein supposant au mariage, 



LE BAL DE L'OPÉRA 29 

ainsi que les parents d'Emilia, l'Allemand avait 
enlevé la jeune fille. 

— Et vous vous êtes mariés en France? de- 
manda Fernand. 

— Oui, monsieur, répondit-elle en baissant 
les yeux. 

— Si vous aviez un enfant, ce serait du 
moins une compagnie pour vous, dit M. de 
Varelles. 

— J'en ai un, monsieur; un beau petit gar- 
çon de dix-huit mois. J'aurais bien voulu le 
nourrir, mais son père s'y est opposé. Il est 
vrai que j'étais fort malade. On Ta mis chez 
une nourrice à la campagne. Je vais le voir une 
fois par semaine. 

En ce moment, on entendit ouvrir la porte 
extérieure. 

— Mon mari! s'écria la jeune femme, qui se 
leva pâle et tremblante. Mon Dieu ! mon Dieu ! 
que va-t-il dire? 

— Je lui expliquerai la cause de ma présence. 

2. 



30 LE BAL DE L'OPÉRA 

— Il ne vous croira pas : il est si jaloux ! Si 
vous saviez... Mon Dieu, le voici ! 

— Dites-lui que vous m'avez connu à Rome, 
que j'ai demeuré avant lui dans une des mai- 
sons de votre oncle. Je me nomme Fernand de 
Varelles. J'ai su votre adresse par votre amie : 
Comment s'appelle-t-elle? 

— Julia Brady. 

— Bien; laissez-moi faire et ne craignez 
rien. 

Comme il achevait ces paroles, la porte s'ou- 
vrit violemment. Un homme gros et robuste, 
aux longs cheveux en désordre, coiffé d'un 
chapeau à longs poils et vêtu d'une ample 
redingote à brandebourgs, s'arrêta sur le seuil 
en roulant des yeux courroucés. Emilia fit 
quelques pas au-devant de lui. L'émotion l'em- 
pêchait de parler. Soutenue cependant par sa 
frayeur même, la jeune femme faisait assez 
bonne contenance. Quant à Fernand,. il s'était 
levé tranquillement et regardait d'un air calme 



LE BAL DE L'OPÉRA 3! 

H. Walstein, dans lequel il venait de recon- 
naître son Allemand du bal de l'Opéra. Voyant 
que personne ne parlait et que la figure cour- 
roucée de M. Walstein s'empourprait de plus 
en plus, Fernand jugea à propos de ne 
pas prolonger davantage ce silence embar- 
rassant. 

— C'est sans doute M. Walstein? dit-il en 
^adressant d'un ton respectueux à la jeune 
femme ; voulez-vous être assez bonne pour me 
présenter à lui? 

— H. Fernand de Varelles, mon ami, bal- 
butia l'Italienne, obéissant instinctivement à 
l'impulsion de Fernand. 

— Je ne connais pas ce nom, répondit d'un 
ton bourru M. Walstein, qui regardait tour à 
tour la figure pâle de sa femme et la physio- 
nomie souriante du créole. 

— J'ai demeuré, à Rome, chez l'oncle de 
madame Emilia, dit Fernand, et j'ai eu l'hon- 
neur d'y rencontrer madame quelquefois. 



32 l LE BAL DE L'OPÉRA 

— Est-ce lui qui vous a donné son adresse? 
demanda l'Allemand. 

Emilia tressaillit. Son oncle ignorait son 
adresse et n'avait pu, par conséquent, la don- 
ner. Heureusement, Fernand ne se laissa point 
prendre à cette ruse de Walstein. 

— Non, monsieur, répondit-il, je la tiens de 
madame Julia Brady. J'ai conservé un trop bon 
souvenir de mes hôtes de Rome pour ne pas 
saisir avec empressement toutes les occasions . 
de savoir de leurs nouvelles. 

Malgré le naturel et l'aplomb de cette ré- 
ponse, Walstein semblait encore hésiter. Sur un 
signe de Fernand, Emilia se rassit, plus morte 
que vive. Sans faire attention à la mauvaise 
humeur évidente de l'Allemand, M. de Varelles 
reprit tranquillement son fauteuil. Puis, se 
tournant vers Emilia, il se mit à lui parler de 
Rome et de ses monuments, comme s'il conti- 
nuait une conversation commencée avant l'ar- 
rivée de M. Walstein. 



LE BAL DE L'OPÉRA 33 

La tranquille assurance de Fernand finit par 
réagir sur Emilia. Elle éprouvait déjà, près de 
lui, cette confiance qu'une femme ressent au 
bras de l'homme dont elle connaît la bravoure 
ei l'énergie. Dans les circonstances difficiles, du 
moment où les nerfs des femmes ont résisté au 
premier choc, elles sont sauvées. L'énergie 
morale reprend bien vite le dessus et leur 
donne alors un courage, un sang-froid qui man- 
queraient en pareil cas à bien des hommes. 

Ce qui rendait la situation fort difficile pour 
Varelles, c'est qu'il n'avait jamais mis les pieds 
à Rome. Par bonheur, il s'était beaucoup 
occupé de beaux-arts et sa mémoire le servait 
à merveille. Guidé par le souvenir de ses lec- 
tures, il fut à même de parler pertinemment des 
monuments et des tableaux les plus célèbres de 
la ville sainte. 

Toujours de mauvaise humeur, Walstein ne 
pouvait se décider à prendre un parti. Adossé 
à la chominée et les sourcils froncés, il écoutait 



34 LE BAL DE L'OPÉRA 

d'un air sombre la conversation d'Emilia et de 
Fernand. Surexcité par la situation et par une 
sorte de naïve admiration que trahissaient les 
yeux de la belle Italienne, Varelles naviguait 
avec beaucoup de hardiesse et d'habileté au 
milieu de tous les écueils qui l'entouraient. 
Quant à la jeune femme, elle éprouvait à la fois 
une sensation agréable et pénible. Elle souffrait, 
mais elle se sentait vivre. Il y a dans toutes 
les émotions du danger combattu une sorte 
de jouissance indéfinissable. Emilia se sentait 
entraînée par l'esprit et par la hardiesse avec 
lesquels Fernand trouvait moyen de lui dire 
une foule de choses gracieuses et presque ten- 
dres, à la barbe de Walstein. Ce dernier n'y 
comprenait rien. D'une phrase insignifiante, 
Varelles faisait un compliment, presque une 
déclaration. Il lui suffisait, pour cela, d'un 
regard ou d'un mpt rappelant quelque souvenir 
de la conversation qu'il venait d'avoir avec la 
jeune femme. 



LE BAL DE L'OPÉRA 35 

— Mon Dieu, oui ! racontait Fernand, une 
plaisanterie d'une dame romaine m'a valu la 
découverte d'un admirable chef-d'œuvre. Cette 
dame m'avait invité à visiter, dans les environs 
de Rome, le château de Piazzaletta, qui appar- 
tenait aux vieux marquis de Guadalâ. 

— Je connais de nom ce marquis, interrompit 
Walstein. C'est un vieux fou qui a des tableaux 
magnifiques et ne les laisse voir à personne. 

— Précisément, reprit Fernand, qui mêlait 
le faux et le vrai. Ma belle dame n'eut garde de 
m' avertir de cette dernière circonstance, c Vous 
* trouverez à Piazzaletta, me dit-elle, un admi- 
■ rable tableau du # Pérugin représentant une 
t femme blonde, un vrai chef-d'œuvre. * Dès 
le lendemain, j'arrivais à l'adresse qu'elle m'avait 
indiquée. Par bonheur le marquis était absent... 
On me laissa entrer, ou, pour mieux dire, je 
forçai l'entrée, ajouta-t-il en regardant sour- 
noisement Emilia, qui ne put réprimer un 
sourire. En pénétrant dans le salon, j'aperçus 



36 LE BAL LE L'OPÉRA 

un admirable tableau, nouvellement arrivé sans 
doute, car il n'avait même pas de cadre. Je ne 
saurais vous dire l'impression que j'éprouvai. 
Figurez-vous une femme jeune et belle, non 
pas une blonde comme je m'y attendais, mais 
une brune avec des cheveux noirs et des yeux 
de velours. Quels beaux traits nobles et régu- 
liers ! Un sourire enivrant, plein de grâce et de 
Fierté, errait sur ses lèvres. Et puis, quelle ri- 
chesse de tons et de couleur! Sous sa peau 
blanche et transparente, nuancée d'une teinte à 
la fois rose et dorée, semblable au duvet d'un 
beau fruit, on sentait circuler un sang jeune 
et généreux. Mais si vous aviez vu ses yeux 
surtout ! Oh, ses yeux ! je les vois encore, moi ! . . . 
Ce jour-là, j'ai compris tout ce que les poètes 
ont dit des yeux de leurs maîtresses. Celui qui 
a aimé cette femme, si elle a jamais existé, a dû 
trouver dans ses yeux l'enfer ou le paradis!... 
J'aurais volontiers passé toute la journée à 
contempler cette œuvre magnifique, mais on 



LE BAL DE L'OPÉRA 37 

craignait le retour du maître, il me fallut 
partir. 

— Et vous n'avez jamais revu ce tableau ? 
demanda Walstein, qui avait parfaitement donné 
dans le panneau et cru à la réalité de l'aventure. 

— Oh ! si je retourne à Rome, je le reverrai, 
répondit Fernand en lançant à madame Walstein 
un regard qu'elle ne comprit que trop. Oui, je 
le reverrai, dussé-je entrer comme un voleur 
chez le marquis et m'exposer à recevoir quel- 
que coup de fusil... 

— C'est singulier, reprit l'Allemand, entraîné 
sans s'en apercevoir dans la conversation, je 
connais presque tous les beaux tableaux qui 
sont en Italie, et je n'ai aucun souvenir de 
celui-là. De qui diable pourrait bien être celte 
tête de femme ? 

Tandis que Watelein se creusait la tête pour 
deviner l'auteur d'un tableau qui n'avait jamais 
existé, Emilia réprimait avec peine un sourire. 
La singularité de la situation et le péril qui Ken- 



38 LE BAL DE L'OPÉRA 

tqurait donnaient un charme élrange aux tendres 
paroles de M. de Varelles. Dès que Walsteio 
détournait la tête, les yeux de Fernand par- 
laient à ceux d'Emilia un langage plus éloquent 
et plus brûlant encore que celui de ses lèvres. 
Quant à < l'Allemand, une fois sur le chapitre 
de la peinture, il ne tarissait plus. Fernand 
ayant critiqué de confiance un tableau de Van 
Dyck (qu'il ne connaissait que par un article de 
journal), Walstein prit chaudement la défense 
de l'élève de Rubens. Fernand tint bon, tou- 
jours de confiance. Au bout de dix minutes, la 
discussion marchait si bien, que les deux inter- 
locuteurs se coupaient la parole et s'apostro- 
phaient avec toute la véhémence à l'usage des 
gens qui soutiennent des opinions opposées. 
Walstein y allait bon jeu, bon argent, comme on 
dit. Il se promenait à grands pas dans le salon, 
en accompagnant chaque argument de force 
gestes. et souvent d'un coup de poing sur quel- 
que meuble. Aussitôt que Walstein faisait demi- 



LE BAL DE L'OPÉRA 39 

tour, Fernand regardait Emilia en souriant, 
comme pour lui faire comprendre te peu de 
prix qu'il attachait au résultat de cette dis- 
cussion. 

Emilia baissait alors les yeux d'un air con- 
trarié, mécontent même. Cependant, il faut 
bien l'avouer, lorsque le changement de posi- 
tion de Walstein empêchait Fernand de la 
regarder, elle levait bien vite les yeux sur le 
jeune créole. 

Au beau milieu de la discussion, on entendit 
retentir la sonnette. 

— Où diable est donc la domestique? de- 
manda Walstein avec impatience. 

— Vous savez bien qu'elle est malade, ré- 
pondit sa femme avec douceur. Le médecin lui 
à défendu de se lever avant deux jours. 

— La peste soit de la vieille sorcière ! mur- 
mura-t-il... Laissez, laissez, je vais ouvrir. 

— Pourquoi n'ètes-vous pas parti ? dit préci- 



40 LE BAL DE L'OPÉRA 

pitamment la jeune femme en s'adressant à 
M. de Varelles. 

— J'attendais que M. Walstein m'invitât à re- 
venir, répondit-il avec une sorte de hardiesse 
respectueuse. 

— N'y comptez pas : je m'y opposerais, 
d'ailleurs. De grâce, allez-vous-en; vous nie 
mettez au supplice. 

Avant qu'il eût le temps de répondre, ane 
voix de femme se fit entendre. 

— Julia!... dit madame Walstein d'un ton 
consterné. Oh! monsieur, voyez à quoi vous 
m'exposez ! 

Fernand se leva brusquement et courut au- 
devant de madame Brady, qui entrait dans le 
salon. 

— Enfin, vous voilà ! dit-il en lui tendant la 
main comme à une amie intime. J'étais bien 
sûr qu'en attendant encore un peu, je vous ver- 
rais arriver. 

La petite blonde, car c'était bien elle cette 



LE BAL DE L'OPÉRA 41 

fois, ne put réprimer un sourire en reconnais- 
sant son cavalier de l'Opéra. 

— Mais, monsieur , dit-elle en cherchant à 
prendre un air grave, vous vous trompez, sans 
doute. 

— Non pas, non pas, reprit-il avec une 
vivacité enjouée. Vous m'avez dit hier que vous 
viendriez à trois heures. Vous voyez bien qu'il 
est déjà trois heures et demie. 

— Il y a une bonne raison pour que je n'aie 
pu vous dire cela, monsieur, c'est que je ne... 

— Ma chère Julia, dit Emilia qui se hâta d'in- 
tervenir, permets-moi de te présenter mon mari, 
M. Walstein. Nous sommes allés deux fois chez 
toi pour te trouver, mais inutilement. 

Toute préoccupée de Fernand, Julia n'avait 
pas regardé le maître de la maison. Elle resta 
fort surprise en reconnaissant l'Allemand dont 
elle s'était moquée la veille. Elle rougit un peu 
et répondit par un salut embarrassé au cordial 
bonjour de Walstein. 



42 LE BAL DE L'OPÉRA 

En embrassant son amie, Enailia lui dit tout 
bas : 

— Ton étourderie d'hier soir vient de me 
placer dans une situation fort difficile. Fais 
semblant de connaître beaucoup ce jeune 
homme, et dis que c'est toi qui lui as donné 
mon adresse. Je l'expliquerai tput plus tard. 

Pendant ce dialogue, Fernand s'était hâté de 
recommencer la discussion, aCn d'empêcher 
Walstein d'écouter ce que se disaient les deux 
jeunes femmes. Emilia aurait voulu emmener 
son amie dans une autre pièce pour causer plus 
librement ; mais Julia ne se prêtait nullement à 
cette manœuvre. Les femmes ont un talent, un 
instinct tout particulier pour deviner un mystère 
et pour pressentir un amour naissant ! Elle prit 
done une chaise et se mêla à la conversation. 

D'abord, tout marcha fort biec. L'arrivée de 
Julia et son intimité apparente avec M. de Va- 
rélles avaient dissipé les soupçons de M. Wal- 
stein. Lancé à corps perdu dans la peinture, il. 



LE BAL DE L'OPÉRA 43 

pérorait, sa pipe d'une main et son pot de bière 
de l'autre, absolument comme s'il eût été au 
café. 

Julia se doula bientôt qu'il existait une sorte 
d'intelligence entre son amie et M. de Varelles. 
Quelques regards qu'elle saisit au vol lui firent 
deviner bien des choses. Il y avait un peu de 
tout dans ces regards-là. Bien hibile aurait été 
l'observateur qui eût pu définir les lueurs qui, 
par moments, rayonnaient dans les noires pru- 
nelles de madame Walslein. Julia n'analysait 
pas, elle sentait. Une sorte de jalousie, une ja- 
lousie d'amour-propre plus encore que de cœur, 
doublait la pénétration, ou, pour mieux dire, 
l'intuition de la jeune femme. 

Elle était venue pour voir son amie avec l'in- 
tention bien arrêtée de lui raconter son intrigue 
du bal de l'Opéra, et de la prier de ne donner 
aucun renseignement sur son compte à son ai- 
mable cavalier. Malheureusement, fatiguée du 
bal et de sa réconciliation avec M. Mouchonnier, 



44 LE BAL DE L'OPÉÇA 

madame Brady avait fait la paresseuse, et s'était 
laissé prévenir par M. de Varelles. La veille 
déjà, ce dernier lui avait paru fort gai et fort 
aimable. Maintenant, elle le trouvait d'autant 
mieux, qu'il semblait plaire davantage à une au- 
tre femme. Aussi regardait-elle comme un acte 
d'empiétement sur ses droits l'attention que 
Fernand témo^nait à madame Walstein. 

— C'est moi qu'il a vue la première, se di- 
sait-elle; c'est pour moi, et non pour Emilia, 
dont il ignorait l'existence, qu'il est venu ici 
aujourd'hui. 

Cédant à un sentiment de jalousie inné chez les 
femmes de Tordre de Julia, madame Brady fit 
son possible pour détourner de madame Walstein 
l'attention de Fernand et pour le captiver par 
son esprit. Elle était plus spirituelle qu'Emilia; 
mais déjà, pour Fernand, tout l'esprit du monde 
ne valait pas un regard de la belle Italienne. Ju- 
lia comprit bientôt son infériorité. Elle en conçut 
un petit sentiment d'irritation qui se traduisit 



LE BAL DE L'OPÉRA 45 

par quelques railleries. Puis elle s'amusa à ta- 
quiner les deux jeunes gens, toujours sous forme 
de plaisanterie et de manière qu'ils ne pussent 
s'en fâcher. 

À chaque instant, elle lançait quelques mali- 
gnes allusions qui, poussées un peu plus loin, 
auraient suffi pour mettre Walstein sur la voie. 
Julia s'arrêtait toujours à temps, mais c'était 
pour recommencer un instant après et plonger 
les deux jeunes gens dans de nouvelles transes. 
Tantôt elle racontait des histoires de maris et 
d'amants trompés, enjolivées d'allusions que 
Fernand ne comprenait que trop. Tantôt elle plai- 
santait M. de Varelles sur ses conquêtes du bal 
masqué, et lui reprochait une foule d'aventures 
qu'elle inventait. Désolé de se voir ainsi posé en 
don Juan de carnaval devant la belle Italienne, 
le pauvre Fernand n'osait même plus se justi- 
fier, car Julia lui disait aussitôt : 

— Eh! mon Dieu, monsieur de Varelles, 
qu'avez- vous besoin de vous en défendre? Vous 



46 LE BAL DE L'OPÉRA 

êtes garçon et vous ne nous devez aucun compte 
de vos bonnes fortunes ; n'est-ce pas, Emilia? 

— Sans doute, répondait l' Italienne, dont le 
regard commençait à fuir celui de Fernand. 

Tout en devinant le jeu de son amie, Emilia 
s'y laissait prendre. Madame Walstein en vou- 
lait à JuKa de ses malices, mais elle en voulait 
aussi à Fernand des aventures qu'on lui attri- 
buait, et que cependant elle devinait être de 
l'invention de Julia. 

Le créole essaya d'abord de lutter contre ma- 
dame Brady; malheureusement, celle-ci, fort 
spirituelle d'ailleurs, tirait un grand avantage 
de sa position ; puis, Fernand craignait de pi- 
quer au jeu l'amour-propre de la jeune femme 
et de la pousser à quelque méchanceté. Chaque 
fois qu'il tentait une sortie, il était ramené par 
quelque mordante repartie de madame Brady. 

Quoiqu'il tendît tous les ressorts de son intel- 
ligence, et qu'il tint les yeux ouverts comme un 
enfant devant la cabane de Polichinelle, Walstein 



LE BAL DE L'OPÉRA 47 

ne comprenait que le sens littéral des phrases 
échangées, et, par conséquent, que la moitié de 
la conversation. De temps en temps, cependant, 
l'accent et le sourire de Julia laissaient deviner 
à l'Allemand quelque railleuse intention. 

— En vérité, dit-il à Fernand, près duquel il 
se trouvait assis, on ne sait jamais à quoi Yen 
tenir avec ces Françaises. Elles ont toujours l'air 
de se moquer de quelqu'un. Après qui celte 
dame en a-t-elle donc? 

— Après vous, parbleu, répondit Fernand en 
baissant la voix. Ne Tavez-vous pas encore de- 
viné? 

— Après moi? 

— Sans doute. 

— Pourquoi?... Comment?... Je ne l'ai jamais 
vue. 

— Pardon... Me promettez- vous de ne pas 
lui répéter ce que je vais vous dire? 

— Je vous le promets. 

— Vous rappelez-vous un certain petit do- 



48 LE BAL DE L'OPÉRA 

mino noir qui, celte nuit , était assis près de 
vous au foyer et qui vous a parlé de votre 
fiancée? 

— Oui, oui ! mais baissez la voix, je neveux 
pas que ma femme sache que j'étais à l'Opéra. 

-—Eh bien, ce petit domino n'était autre que 

Julia. 

— Vraiment? 

— C'est moi qui lui donnais le bras, lors- 
qu'elle vous a dit que vous cherchiez une cui- 
sinière pour votre fiancée. 

— Chut donc! 11 me semblait bien, en effet, 
que j'avais déjà entendu sa voix quelque part et 
que votre visage aussi ne m'était pas complète- 
ment inconnu. Maintenant je la reconnais. Hais 
pourquoi m'en veut-elle à cause de cela? 

— Vous savez bien que les femmes se soutien- 
nent toujours entre elles. Julia s'amuse à vous 
tourmenter, afin de vcms punir de votre infi- 
délité. 

— Vous avez raison, dit Walstein, complète- 



LE BAL DE L'OPÉRA 49 

ment dupe de cette explication. Je comprends 
maintenant ses allusions et le double sens de ses 
paroles. Maudite petite femme ! Pourvu qu'elle 
ne raconte pas cette histoire à madame Wal- 
siein ! 

— Tant que je serai là, elle n'osera pas... 
Vous comprenez..., devant un étranger ! 

— Oui, mais quand vous serez parti?... 

— Dame, alors je ne réponds de rien. 

— Si vous pouviez l'emmener ? 

C'était justement là que Fernand voulait en 
venir. 

— Ce sera difficile. Vous voyez qu'elle fait 
de son côté tout ce qu'elle peut pour me ren- 
voyer. 

— Tiens!... tiens!... tiens!... 

— C'est pour cela qu'elle me lance tant de 
railleries. 

— En effet, en effet... Comment diable faire? 
Voyons, monsieur, aidez-moi # un peu. Entre 
hommes, il faut bien se soutenir aussi. Tâchez 



50 LE BAL DE L'OPÉRA 

de l'emmener ; je vous serai très-reconnaissant 
de ce service. 

Fernand s'aperçut que Julia les écoutait. Il 
se pencha pour dire quelques mots à l'oreille 
de Walstein, qui répondit par un signe d'assen- 
timent. 

— Savez-vous que vous n'êtes guère polis, 
messieurs, leur dit en riant la jolie blonde. Il 
parait que notre conversation vous ennuie, 
puisque vous faites des aparté. 

— Voyez comme vous êtes injuste, madame, 
répondit Fernand. M. Walstein me disait jus- 
tement qu'il trouvait tant de plaisir à vous 
écouter, qu'il en avait oublié un rendez -vous 
important. 

— Un joli rendez-vous d'amour? chantonna 
Julia, dont les yeux pétillaient de malice. 

— Oh! non, se hâta de répondre Walstein; 
c'est un de mes amis et sa femme qui m'ont 
donné rendez-vous au Louvre, pour quatre 
heures. 



LE BAL DE L'OPÉRA 51 

— Il est grand temps d'y courir, alors, dit 
Julia en consultant sa montre; quatre heures 
ne tarderont pas à sonner. 

— J'ai une voiture en bas, madame, fit M. de 
Varelles, se levant et s'adressant à Julia ; vou- 
lez- vous me permettre de vous ramener chez 
vous? 

— Merci ; je vais rester encore quelques 
instants avec mon amie, repartit Julia d'un ton 
légèrement moqueur. 

— Je suis bien fâché de vous enlever Emîlia, 
dit précipitamment M. Walstein ; mais elle est 
aussi du rendez-vous. Ce sont des compatriotes 
qui nous oàt invités à dîner depuis plusieurs 
jours. Je craindrais de les désobliger en man- 
quant de parole. 

— C'est différent alors, répliqua madame 
Brady, qui surprit le coup d'œil étonné qu'E- 
milia jeta sur son mari. Un autre jour, j'aurai 
le plaisir de causer plus longuement avec cette 
bonne Emilia. J'espère que désormais vous ne 



52 LE BAL DE L'OPÉRA 

prendrez de rendez-vous que pour vous seul. 
Dans les ménages parisiens, c'est toujours 
ainsi ; chacun a ses rendez-vous à part. 

—Je vous demande mille pardons, madame, 
balbutia l'Allemand , qui crut voir dans les 
paroles de Julia une allusion à sa conduite de la 
veille. 

— 11 n'y a pas de quoi, repartit madame 
Brady, un peu piquée de se voir ainsi forcée de 
battre en retraite. Un mari qui n'accepte de 
rendez-vous qu'à la condition d'y mener sa 
femme, c'est trop rare pour que nous n'applau- 
dissions pas de tout notre pouvoir à cette 
fidélité de l'âge d'or. Adieu, Etàilia ! adieu, 
époux modèle ! Que le dieu des amours fidèles 
vous récompense suivant vos mérites ! 

Walstein fit une énergique grimace en don- 
nant — in petto— la jeune femme à tous les 
diables. j 

Pendant ce petit colloque, Fernand prenait 
congé de madame Walstein. 



LE BAL DE L'OPÉRA 53 

— Ne me sera-t-il pas permis de venir vous 
présenter mes hommages? demanda- t-il. 

— Non, monsieur, répondit-elle, je ne vois 
personne. 

— Je vous en conjure... 

— Je ne puis, répondit-elle en baissant les 
yeux pour ne pas rencontrer le regard suppliant 
qu'il lui semblait sentir à travers ses paupières 
baissées. 

L'arrivée de Julia ne permit pas à Fernand 
d'insister davantage. 

— Il pleut à verse, madame, dit-il à madame 
Brady après avoir regardé à la fenêtre. Voulez- 
vous me permettre de vous offrir l'abri de nia 
voiture? 

Julia refusa d'abord, puis elle tinit par 
accepter, un peu pour rester plus longtemps 
avec M. de Varelles, et plus encore peut-être 
pour faire enrager son amie, dont les lèvres 
avaient eu une imperceptible contraction. 

Jusqu'au dernier moment, Fernand avait 



i 



5* LE BAL DE L'OPÉRA 

espéré que l'Allemand l'inviterait à revenir. H 
n'en fut rien. Une vigoureuse poignée de main 
et un cordial remerciaient pour lavoir débar- 
rassé de Julia, voilà tout ce que le créole put 
tirer de Walstein. Quant à la belle Italienne, 
soit embarras, soit toute autre cause, elle ré- 
pondit à peine au salut de M. de Varelles. 

Madame Brady était la fille d'une pianiste 
française qui était allée mourir de la poitrine 
en Italie. La mère et la fille logeaient chez 
l'oncle d'Emilia. A peu près du même âge, les 
deux jeunes filles avaient fait promptement 
connaissance. Lorsque Julia était retournée à 
Paris, une correspondance s'était engagée entre 
elle et son amie de Rome. Cette correspondance 
avait eu le sort de beaucoup d'autres. On 3'était 
écrit d'abord deux fois par semaine, puis tous 
les huit jours, puis tous les mois. Au bout de 
la troisième année, on ne s'écrivait plus qu'une 
fois par an. Julia avait donné l'exemple de la 
paresse. Emilia, moins oublieuse, s'était tou- 



L€ BAL DE L'OPÉRA 55 

jours montrée la plus exacte. L'arrivée de la 
belle Italienne à Paris avait renoué les relations 
des deux jeunes filles . 

— Gomment ferai-je pour revoir madame 
Walstein ? se demandait Fernand de Varelles en 
descendant l'escalier. Chez elle, je ne dois plus 
y songer. Je ne puis désormais la rencontrer 
que chez madame Brady. Il faut absolument 
que j'obtienne l'autorisation de m'y présenter. 

Le résultat de ces réflexions fut un redou- 
blement d'amabilité envers Julia. Celle-ci n'y 
répondit d'abord que par un sourire mo- 
queur et par des railleries. Elle devinait le 
motif de cet empressement et tenait à prou- 
ver à Fernand qu'elle n'était point sa dupe. 
Celui-ci eut l'esprit de la laisser railler et de 
s'avouer vaincu. Cette petite satisfaction d'a- 
mour-propre adoucit un peu madame Brady. 
Clémente dans la victoire, elle finit par accor- 
dera Fernand l'autorisation qu'il sollicitait. Sans 
qu'elle voulût se l'avouer, peut-être espérait- 



56 LE BAL DE L'OPÉRA 

elle effacer par son esprit l'impression que la 
beauté d'Emilia avait produite sur M. de Va- 
relles. 

On comprend que Fernand s'empressa de 
profiter de la permission. Il devint bientôt l'un 
des habitués les plus assidus du salon de ma- 
dame Brady. Mais, à son grand désappointe- 
ment, il n'y rencontrait jamais Emilia.M. Wal- 
stein n'aimait point à sortir le soir, et sa femme 
devait lui tenir compagnie. Puis, il détestait! 
et Julia et les jeunes gens que sa femme aurait 
pu rencontrer chez la jolie blonde. 

Voyant le mauvais effet qu'il produisait enl 
parlant de madame Walstein , Varelles feignit 
de l'avoir complètement oubliée. Un jour, ce- 
pendant, madame Brady céda à un petit mou- 
vement d'orgueil féminin. A quoi servirait d'ail- 
leurs une amie, si on ne pouvait s'accorder le 
plaisir de la faire enrager? Bien quEmilia ne 
parlât jamais de Fernand, Julia était trop fine 
pour ne pas deviner que la jeune femme pen- 



LE BAL DE L'OPÉRA 57 

sait à lui quelquefois. Elle résolut de les mettre 
tous deux en présence et de savourer un peu 
son triomphe : triomphe d'amour-propre, bien 
entendu, car, au fond, Julia n'aimait pas M. de 
Varelles. Il lui plaisait et la préodcupait un 
peu, voilà tout. 

Une après-midi, Emilia et Fernand se ren- 
contrèrent à l'improviste dans le salon de Julia. 
En apercevant le jeune homme, Emilia rougit 
et se mit aussitôt sur la défensive. Fernand 
n'eut garde de se heurter de front contre une 
résistance si bien préparée. Il continua à causer 
avec Julia. Celle-ci déployait toute sa coquet- 
terie pour le retenir auprès d'elle. Un amant 
adoré n'eût pas été mieux traité que Fernand 
semblait l'être en ce moment par la jolie blonde. 

Rien ne fatigue tant une garnison que de se 
tenir toujours sur pied pour repousser un enne- 
mi dont l'attaque n'a jamais lieu. Rassurée par 
la contenance de Fernand, Emilia ne tarda pas 
à désarmer. Elle se départit peu à peu de sa 



58 LE BAL DR L'OPÉRA 

roideur glaciale. Bieatàt, par uni mouvement 
adroitement combiné, Fernand se trouva placé 
près de madame Walstein. 

11 lui parla d'abord de choses indifférentes. 
Ses devoirs de maîtresse de maison obligèrent 
Julia de s'occuper de quelques autres personnes. 
Pendant quelle causait d'assez mauvaise grâce 
à l'autre extrémité du salon, Fernand aborda 
tout à coup un sujet de conversation auquel 
Emilia n'était plus préparée. Il n'y eut pas 
d'explication entre eux. Au bout de dix mi- 
nutes cependant, Fernand la suppliait déjà de 
lui accorder un rendez-vous. Emilia feignit 
d'abord de prendre la chose en plaisanterie. II 
insista. Elle répondit alors , d'un ton froid et 
contraint, que cette insistance lui déplaisait. Au 
fond du cœur, ce qui la choquait, c'était moins 
l'obstination de Fernand que sa hardiesse d'o- 
ser lui demander un rendez- vous au moment 
même où, devant elle, il venait de taire la cour 
à une autre femme. Quelques mots échappés à 



LE BAL Df? L'OPÉRA 59 

la vivacité méridionale d'Emilia trahirent à 
son insu les secrètes préoccupations de son 
cœur. 

Fernaud y répondit par un sourire si doux, 
si tendre et si franc, qu'elle sentit l'innocence 
du jeune homme avant même qu'il eût parlé. 

— Je n'aime pas votre amie, dit-il à demi- 
voix à madame Walstein; mais ce n'est que 
chez elle qu'il me reste l'espérance de vous 
revoir. Indiquez-moi un autre moyen de me 
rencontrer avec vous, et je vous jure de ne 
jamais lui parler. 

— Que penserait Julia de cet abandon sou- 
dain? répondit Emilia en feignant de sou- 
rire. 

— Que m'importe! C'est vous 9eule que 
j'aime. 

— Je ne crois pas un mol de ce que vous 
dites, répondit-ell* en haussant les épaulesi 

Mais le sourire el te regard ée la belle Ita- 
lienne démentaient un peu ses paroles. 



GO LE BAL DE L'OPÉRA 

iulia se douta de quelque chose. Un senti- 
ment d'amour-propre l'empêcha de venir elle- 
même interrompre l'entretien. Elle ne voulait 
pas avoir l'air d'être jalouse. Sous le premier 
prétexte venu, elle envoya Wjdstein auprès 
des deux jeunes gens. 

Qn se sépara. 

En sortant du salon, Emilia répondit par un 
long regard au regard d'adieu de Fernand. Ce 
fut tout ce qu'il obtint ce soir-là de la belle 
Italienne ! Mais, après tout ce que Fernand lui 
avait dit, ce regard était presque un aveu. 

Quelques jours s'écoulèrent. Varelles passait 
sa vie à chercher les occasions de revoir madame 
Walstein. 11 la rencontra enfin chez iulia. Peu à 
peu, les visites de l'Italienne à son amie de- 
vinrent plus fréquentes. Julia ne tarda pas à 
s'apercevoir que Fernand arrivait chez elle à 
peu près aux mêmes heures que madame Wal- 
stein. Rien n'était convenu entre eux, cepen- 
dant. Seulement, Varelles avait remarqué les 



LE BAL DE L'OPÉRA 61 

jours et les heures qu'Emilia choisissait d'ha- 
bitude pour aller voir madame Brady. De son 
cô^é, madame Walstein apportait à ses visites 
une certaine régularité à laquelle le plaisir de 
rencontrer Fernand n'était peut-être pas tout à 
fait étranger. 

Madame Brady avait trop d'amour-propre et 
de. coquetterie pour ne pas s'impatienter bien 
vite de ce manège. Par suite de la lutte, Fer- 
nand commençait d'ailleurs à lui plaire sérieu- 
sement. Elle plaisanta tellement Emilîa sur la 
coïncidence de ses visites avec celles de Fer- 
nand, que la jeune femme n'osa plus se trouver 
avec M. de Varelles. Il en résulta que le créole 
passa plusieurs jours sans revoir madame 
Walstein. Décidément amoureux, le pauvre 
garçon en perdait la tête. Il aimait si passionné- 
ment la belle Italienne, qu'il ne savait qu'in- 
venter pour la revoir. Il lui écrivit plusieurs 
lettres. Elle ne répondit pas. Deux ou trois 
fois, cependant, touchée de l'amour et des sup- 



62 LE BAL DE L'OPÉRA 

plications de Fernané, la jeune femme avait 
pris la plume. Elle n'en était plus à se cacher 
son amour pour M. de Varelles : un petit sen- 
timent d'amour-propre l'empêchait seul de cé- 
der à la voix de son cœur. Si les lettres de 
Fernarid eussent été moins bien tournées, moins 
gracieuses et moins spirituelles, peut-être Emi- 
lia aurait-elle eu le courage d'y répondre ; mais 
la jeune femme, peu habituée à écrire le fran- 
çais, avait honte de son ignorance, qu'elle s'exa- 
gérait encore. Plus elle aimait Fernand, plus 
elle redoutait de paraître ridicule à ses yeux. 

Comme on le voit, madame Walstein se res- 
sentait déjà des mœurs parisiennes et de cette 
crainte du ridkule qui devient un ridicule chez 
bien des gens. Néanmoins, elle s'était fait une 
douce habitude de recevoir les lettres de Fer- 
nand. Elle les portait sur elle, et les relisait 
vingt fois par jour. Depuis qu'elle ne voyait 
plus M. de Varelles, toute la vie de la jeune 
femme s'était réfugiée dans ces petits carrés de 



LE BAL DE L'OPÉRA b3 

papier. Elle les étudiait mot par mot. A chaque 
lecture, il lui semblait découvrir une nouvelle 
pensée. 

Un jour, cette correspondance, qui s'effec- 
tuait par l'entremise de la concierge de madame 
Walstein, s'interrompit brusquement. Emilia 
commença par s'étonner d'un silence que rien 
ne motivait. Puis, vinrent successivement Tin- 
quiétude, la jalousie et les pleurs. Les journées 
de la pauvre femme s'écoulèrent désormais 
avec une lenteur désespérante. Quatre pages 
d'écriture de moins à lire par jour, et tout était 
changé dans la vie de madame Walstein. Tout 
l'ennuyait, la contrariait, lui était odieux. Elle 
allait tous les jours chez Julia. Le plus souvent, 
elle n'osait parler de Fernand. Quand elle en 
avait le courage, Julia semblait ne pas com- 
prendre l'interrogation cachée dans les phrases 
maladroites de son amie\ Elle répondait à côté, 
ou détournait la conversation. Enfin, madame 
Walstein ne put y résister davantage. La pre- 



64 LE BAL DE L'OPÉRA 

mière fois qu'elle avait rencontré Fernand chez 
madame Brady, Emilia portait à sa ceinture un 
petit bouquet de violettes. H. de Varelles l'avait 
demandé du regard; Emilia l'avait refusé. Ne 
sachant comment se rappeler au souvenir de 
Fernand sans lui écrire, madame Walstein eut 
une de ces inspirations qui ne naissent que 
dans le cœur d'une femme. Elle glissa trois 
violettes sous une enveloppe à l'adresse deM.de 
Varelles, et mit à la poste son épître parfumée. 

Deux jours s'écoulèrent encore. Pas de ré- 
ponse. Erttilia ne tenait plus en place. Dès 
qu'elle apercevait la concierge, elle lui jetait un 
regard dont cette femme comprenait fort bien 
la signification ; mais celle-ci ne pouvait ré- 
pondre que par un signe négatif. 

En désespoir de cause, madame Walstein 
retourna chez Julia. 

— A propos, lui dit-elle au milieu de la con- 
versation, que devient donc ce jeune homme 
que je rencontrais quelquefois chez toi? 



LE BAL DE L'OPÉRA 65 

— De qui veux-tu parler? répliqua madame 
Brady, qui comprenait parfaitement. 

— Un créole, dit Emilia, en ayant l'air de 
chercher... Monsieur..., monsieur... Ah! je 
m'en souviens!... Monsieur de Varelles. 

— Il est très-malade, répondit Julia les yeux 
fixés sur le visage de sa rivale. A propos de je 
ne sais quelle femme, il s'est pris de querelle 
avec un officier de dragons. Cela lui a valu un 
coup d'épée dont il a failli périr. 

La fixité du regard de Julia et son sourire 
moqueur mirent heureusement madame Wal- 
stein sur ses gardes et lui donnèrent la force de 
dissimuler son émotion. 

— L'affreuse chose que ces duels ! dit-elle en 
faisant un effort surhumain pour raffermir sa 
voix. M. Walstein me fait frémir lorsqu'il me 
raconte ceux qu'il a eus autrefois. Il parait 
qu'en Allemagne on se bat très-souvent. 

Puis elle se mit à parler d'autres choses d'un 
air indifférent, irop indifférent même, car ce 



66 LE BAL DE L'OPÉRA 

fut la gaieté inaccoutumée de sa conversation 
qui révéla à madame Brady tout ce que souf- 
frait l'Italienne. Au bout de quelques minutes, 
Emilia prit congé de madame Brady. Toutes 
deux s'embrassèrent, le sourire sur les lèvres, 
ainsi qu'il convient entre deux amies qui se 
détestent. 

Une fois dehors, Emilia baissa son voile et 
prit une voiture. Il lui tardait d'être seule. Elle 
étouffait. Des larmes brûlantes oppressaient son 
cœur ; l'inquiétude la dévorait. 

Pour retourner chez elle, il lui fallait tra- 
verser la rue de Fernand. Que de fois, en pas- 
sant, elle avait jeté un rapide et furtif regard 
sur les croisées qu'elle savait dépendre de l'ap- 
partement de M. de Varelles ! Il lui avait dit 
qu'il demeurait au troisième. Un peu avant 
•d'arriver à cette rue, Emilia renvoya sa voi- 
ture. Elle prit le (rottoir du côté opposé à la 
maison de Fernand : elle le suivit lentement, 
' les. yeux fixés sur l'appartement où se mourait 



LK BAL DE L'OPERA 67 

peut-être celui qu'elle aimait. Les passants la 
coudoyaient et la heurtaient sans qu'elle y prit 
garde. 

Elle revint deux fois sur ses pas. Il lui sejn- 
blait qu'un hasard quelconque devait la mettre 
au courant de ce qui se passait chez M. de 
Varelles. Comme elle revenait une troisième 
fois, en se disant que c'était la dernière, elle 
aperçut un prêtre qui entrait dans la maison de 
Fernand. 

— Il est donc à la mort! se dit-elle. Je veux 
le revoir. 

La conclusion était un peu forcée; mais une 
femme inquiète pour celui qu'elle aime rap- 
porte tout à l'objet de sa préoccupation. 

Elle entra résolument. M. Walstein eût été 
sur le seuil que cela ne l'aurait pas arrêtée. Elle 
traversa le vestibule comme une flèche et gravit 
rapidement les trois étages. Rendue sur le pa- 
lier, elle s'arrêta pour respirer. Elle n'osait plus 
entrer ni descendre. Enfin, la peur d'être sur- 



G8 LE BAL DE L'OPÉRA 

prise fit qu'elle posa sa main tremblante sur le 
cordon de la sonnette. Personne ne vint. Elle 
s'aperçut alors que la clef était dans la serrure ; 
elle entra et frappa du doigta une seconde porte 
qui se trouvait en face d'elle. 

— Entrez, dit une voix faible. 

Comme elle ouvrait la porte, un gros chien 
noir vint à elle et lui fit quelques caresses ; puis 
il retourna près du lit sur lequel reposait M. de 
Varelles. 

Fernand était bien pale. Un de ses bras, 
étendu sur le lit, était recouvert de bandages. 
Le jeune homme regardait Emilia d'un air 
étonné et ravi. Il n'osait encore croire à son 
bonheur. 

— Emilia! murmura-t-il enfin, Emilia, est-ce 
bien vous? 

Elle voulut répondre, mais les pleurs lui 
coupèrent la parole. Elle prit la main du blessé 
sur laquelle elle appuya ses lèvres. Le gros 
chien poussa un petit gémissement et lécha les 



LE BAL DE L'OPÉRA 69 

mains de la jeune femme, comme pour la re- 
mercier de l'affection qu'elle témoignait à son 
maître. 

Emilia s'assit à côté du lit et se mit à cau- 
ser avec Fernand. 

Nous ne répéterons pas tout ce qu'ils se di- 
rent d'abord. 

En reproduisant ici les paroles des deux 
jeunes gens, nous ne serions encore qu'un in- 
fidèle narrateur. L'amour a une langue à part, 
une sorte de langage musical dont la mélodie 
vient du cœur. 

— Que vous est-il donc arrivé? demanda 
enfin Emilia. 

— Une sotte querelle avec un officier. En 
sortant brusquement d'un magasin, il a ren- 
versé une vieille femme. Au lieu de s'excuser, il 
s'est mis à rire. Je l'ai appelé brutal. Il m'en a 
témoigné son mécontentement par un coup 
d'épée qui m'a traversé le bras et même entamé 
la poitrine. 



70 LE BAL DE L'OPÉRA 

— Je savais bien que Julia m'avait menti ! 
décria madame Walstein. 

— Que vous a-t-elledii? 
Emilia le lui raconta. 

— Je vous jure..., s'écria-t-il. 

' — Ne jurez pas! interrompit-elle en posant 
sa jolie main sur la bouche de Fernand. J'étais 
certaine d'avance qu'elle me trompait. 

— Vous saviez bien que je vous aimais, n'est- 
ce pas? 

— Vous me l'avez écrit si souvent ! 

— Et désormais, vous me laisserez vous le 
dire? 

Emilia ne répondit pas, mais sa tètt se pen- 
cha si près de celle du blessé, que leurs lèvres 
se rencontrèrent. 

~ Adieu, lui dit-elle en se levant. 

— Déjà ! 

— il le faut bien : « on » doit s'étonner de 
mon absence. 

— Déjà, mon Dieu ! répéta le pauvre garçon 



LE BAL DE L'OPÉRA 71 

avec une profonde tristesse. Vous me promettez 
de revenir, au moins? 

— Pour que je le puisse, il ne faut pas qu'on 
remarque aujourd'hui mon absence. 

— Que vous êtes bonne et que je vous aime! 
Adieu ! 

Us se dirent tant de fois adieu qu'au bout de 
vingt minutes, Emilia était encore là, sa main 
posée dans celle de Fernand. 

— Pensez à moi et soignez-vous bien, dit-elle 
enfin en refermant la porte. 

Elle revint le lendemain, mais elle ne put 
rester qu'un quart d'heure. 

— M. Walstein part demain pour l'Allema- 
gne, dit-elle au blessé. On voulait m'emmener, 
mais j'ai répondu que j'étais souffrante ; il res- 
tera quinze jours là-bas. 

— Et je vous verrai tuus les jours ! s'écria 
Fernand..., bien longtemps chaque fois? 

— Oui; j'apporterai mon ouvrage et je tra- 



72 LE BAL DE L'OPÉRA 

vaillerai près de vous. Je serai votre garde-ma- 
lade. 

— Ah ! quel bonheur ! 

— Mais vous serez bien obéissant et bien 
sage? 

— Oui, oui ! 

— Alors, commencez par ne pas agiter ainsi 
vos bras en frappant vos mains Tune contre 
l'autre, comme un petit enfant à qui Ton promet 
un jouet. Et maintenant, adieu. Demain, vous 
ne me verrez pas, mais je prierai Dieu pour 
votre guérison. 

La journée du lendemain parut bien longue 
à M. de Varelles. C'est surtout quand on est seul 
et malade que le cœur sent son isolement et 
qu'on éprouve le besoin d'aimer et d'être aimé. 

Le surlendemain, madame Walstein arriva 
dans la chambre du blessé avec toute une pro- 
vision de broderies et de livres. 

— Pourquoi tous ces livres, grand Dieu? de- 
manda Fernand. 



LE BAL DE L'OPÉRA 

— Pour vous faire la lecture, mon amî. 

— J'aime mieux causer avec vous. 

— Cela vous fatiguerait. 

— Mais... 

— Silence, interrompit la jeune femme en le 
menaçant du doigt. Je suis fort despote et j'en- 
tends qu'on m'obéisse. Sinon, je pars. 

Malgré cette profession de foi, quand madame 
Walstein se retira, vers six heures, elle n'avait 
pas fait un seul point, ni lu une seule page. Elle 
n'avait pas causé non plus, dans la crainte de 
fatiguer Fernand. Il parait,* néanmoins, qu'elle 
ne s'était pas trop ennuyée, car le lendemain, 
elle arriva deux heures plus tôt et ne partit que 
plus tard. 

Elle avait pourtant affaire à un malade bien 
exigeant. Il ne la quittait pas des yeux, et vou- 
lait toujours tenir ses mains dans les siennes. 
De temps en temps, comme elle le voyait fatigué 
par une attention soutenue, elle le forçait à se 
reposer un peu. Il n'avait pas la moindre déli- 



n LE BAL DE L'OPÉRA 

catesse : il se faisait payer son obéissance, et 
d'avance..., on devine en quelle monnaie; puis 
il niait effrontément le payement pour toucher 
encore le prix de sa docilité. 

En dépit du médecin, qui doutait un peu de 
l'effet calmant de ce moyen, Fernand revint 
promptement à la santé. Bientôt, il put se lever 
et déjeuner avec sa jolie garde-malade. On pla- 
çait une petite table devant le feu. Emilia mettait 
le couvert. Le garçon du restaurant voisin ap- 
portait les plats ; puis on fermait la porte à dou- 
ble tour. « Nous voilà chez nous, » disait Emi- 
lia, qui revenait s'asseoir près de son malade. 

Le seul invité admis en tiers dans ces repas 
si joyeux, c'était Fox, le beau chien d'arrêt de 
Fernand. 

Gourmand comme presque tous les convales- 
cents, M. de Varelles éprouvait souvent la tenta- 
tion d'enfreindre les prescriptions du médecin. 
Quand Emilia s'apercevait de ces velléités de 
désobéissance, elle saisissait de sa petite main le 



LE BAL DE L'OPÉRA 75 

morceau qui faisait l'objet du débat, et le jetait à 
Fox. Celui-ci tranchait immédiatement la ques- 
tion, tout en se livrant à une pantomime qui 
prouvait combien il goûtait la méthode employée 
par Emilia pour forcer son malade à suivre le 
régime ordonné par le médecin. 

Comme Fox avait tenu fidèle compagnie au 
malade, si longtemps seul, Emilia comblait le gros 
chien de caresses. Quelquefois, Fox, cédant à l'at- 
traction que le regard humain exerce sur tous les 
animaux, levait une de ses pattes et la posait 
doucement sur les genoux de madame Walstein. 

— A bas, Fox! lui criait Fernand. 

— Ne bouge pas, Fox! murmurait Emilia. 
Fox regardait tour à tour son maitre et la 

jeune femme; puis il finissait généralement par 
céder à la volonté de cette dernière, par l'excel- 
lente raison que cette volonté se trouvait d'ac- 
cord avec la sienne. 

Alors c'étaient des rires d'Emilia et des récri- 
minations de Fernand. Il feignait de bouder pour 



76 LE BAL DE L'OPÉRA 

qu'on l'apaisât par quelques tendres paroles ou 
quelquefois par un baiser. Durant cette réconci- 
liation, le pauvre Fox, bientôt oublié, retirait 
tristement sa grosse patte, et se couchait philo- 
sophiquement sur le tapis, ou sur un coin de la 
robe d'Emilia. 

En réalité, la tendresse d'Emilia était calme 
et sérieuse ; mais elle cherchait à égayer son 
malade. Puis elle avait peur des longs silences 
durant lesquels les regards de Fernand brûlaient 
ses yeux. Un jour, ce silence se prolongea plus 
longtemps que d'habitude. Emilia et Fernand 
étaient assis l'un auprès de l'autre, sur un divan 
qu'ils avaient traîné vis-à-vis du feu... Emilia 
comprit le danger. Elle voulutse lever. Malgré sa 
blessure, Fernand jeta ses deux bras autour de 
la taille de l'Italienne, afin de la retenir près de 
lui. Tout à coup, une expression de vive souf- 
france passa sur le visage pâle encore du blessé. 

— Mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria la jeune 
femme. 



LE BAL DE L'OPÉRA 77 

— Rien, répondit-il en essayant de sourire. 

— Hais si ; vous pâlissez, vous souffrez ! vous 
vous seriez fait mal? 

— Un peu..., en levant les bras; mais ce 
n'est rien. 

Emilia se rassit tout inquiète. Elle gronda 
bien fort M. de Varelles de son imprudence. 

— C'est votre faute, lui dit-il tout bas ; pour- 
quoi vous éloigner de moi ? 

Emilia ne s'éloigna plus... Ce jour-là, elle ne 
retourna chez elle que bien tard. Lorsqu'elle 
revint le lendemain, Fernand courut lui ouvrir. 

— Enfin, te voilà ! lui dit-il en refermant 
bien vite la porte. 

— Je t'avais dit que je viendrais à onze 
heures, dit Emilia. Il n'est que onze heures et 
cinq minutes. Vois plutôt à ta pendule. 

— Alors; mon cœur avance sur ma pendule, 
répliqua Fernand, qui aidait la jeune femme à 
se débarrasser de son mantelet et de son cha- 
peau. Te plains-tu de cela? 



78 LE BAL DE L'OPÉRA 

Le brave Fox, auquel on ne faisait plus at- 
tention, tournait autour des deux jeunes gens 
et semblait se plaindre d'un tel manque d'égards. 

— Pauvre bon chien ! s'écria l'Italienne en 
saisissant tout à coup la grosse tête de Fox entre 
ses deux petites mains. Viens, que je te dise 
bonjour ! 

Et tandis que Fernand, agenouillé devant la 
cheminée, ravivait le feu et plaçait un coussin 
sous les pieds de madame Walstein, celle-ci 
embrassait comme une folle maître Fox, qui 
se laissait faire avec beaucoup de dignité.' 

— Eh bien ! et moi ? s'écria Varelles en s' as- 
seyant auprès d'Emilia. 

Elle le regarda de côté en riant et continua 
à caresser Fox; mais ce ne fut pas pour long- 
temps. 

Gomme d'habitude, les deux jeunes gens dé- 
jeunèrent ensemble. Leur table était si petite 
qu'il n'y n'avait place que pour une seule as- 
siette et un seul verre. 



LE BAL DE L'OPÉRA 79 

Quoique fort médiocre musicien, Varelles 
avait un piano. Douée de l'admirable organisa- 
tion musicale commune à presque toutes ses 
compatriotes, Emilia chanta quelques romances. 
Sa voix de contralto, extrêmement sympathique 
et un peu voilée, avait ce charme particulier 
que la sourdine donne aux cordes du violon. 
Assis près de son amie, ou le coude appuyé sur 
le piano et les yeux fixés sur l'expressive physio- 
nomie de l'Italienne-, Fernand s'enivrait de la 
contemplation de cette belle personne. Ses yeux, 
ses oreilles et son cœur semblaient se dilater 
pour voir, pour entendre et pour aimer. 

Quand la pendule sonna cinq heures, on 
trouva qu'elle avait marché si vite, qu'on aurait 
récusé son témoignage si celui des montres ne 
l'avait confirmé. Il fallut se quitter. Ce fut bien 
long! Lorsque Emilia était arrivée, Fernand 
n'avait pas mis deux minutes à la délivrer de 
son mantelet et de son chapeau. Il passa plus 
d'un grand quart d'heure à les lui rendre. 



80 LE BAL DE L'OPÉRA 

Puis il fallut encore un autre quart d'heure pour 
arriver du salon à la porte extérieure. De retard 
en retard, six heures sonnaient au moment où 
madame Walstein rentra chez elle. Fernand était 
venu la conduire jusqu'à l'angle de la rue. Il la 
suivit des yeux tant qu'il put la voir. 

— Que vais-je faire maintenant? se dit-il. 

Il ne devait revoir Emilia que le lendemain, à 
dix heures. Ce délai lui semblait interminable. 
Il parait que l'Italienne avait eu la même im- 
pression, car elle vint à neuf heures et demie. 

fine semaine s'écoula ainsi. Les deux jeunes 
gens avaient oublié le monde entier, ou, pour 
mieux dire, ils vivaient dans un autre monde. 

Un matin, cependant, Emilia n'arriva chez 
son ami qu'après deux heures. Elle était pâle. 
Des larmes avaient rougi ses beaux yeux. 

— Mon mari est de retour ! dit-elle. 

Les amants ont tous l'insouciance des enfants 
et un peu celle des sauvages. Ils oublient faci- 
lement Je lendemain. 



LE BAL DE L'OPÉRA 8i 

Le retour de M. Walstein était une chose 
inévitable et d'autant plus facile à prévoir, qu'il 
avait annoncé en partant que son absence ne 
durerait que quinze jours. Il y en avait dix- 
huit de passés, et pourtant son arrivée surprit 
les deux jeunes gens comme un coup de foudre. 

Emilia ne put donner que quelques minutes 
à son ami. 

— Quand te reverrai- je? lui demanda-t-il en 
la quittant. 

— Je ne sais, ditrelle tristement. Je tâcherai 
de venir demain. Tu sais bien que je ferai mon 
possible, n'est-ce pas?... Aime-moi toujours. 

Elle partit. 

Quelques jours se passèrent. Emilia et Fer- 
nand ne se voyaient plus que bien rarement. 
Jaloux et violent, Walstein ne laissait à sa femme 
que fort peu de liberté. De loin en loin, les deux 
jeunes gens se rencontraient chez Julia... 

Madame Brady ne tarda pas à remarquer de 
nouveau la coïncidence de leurs visites. Elle ne 



/ 

82 LE BAL DE L'OPÉRA 

se fit pas faute d'en plaisanter. Varelles prit la 
chose en riant et ne répondit à ses railleries que 
par des plaisanteries. Il n'en fut pas de même 
de madame Walstein. 

La contrainte qu'elle était obligée de s'impo- 
ser pesait à son caractère. Son amour et sa 
jalousie la rendaient trés-imprudente. 

Au début d'une passion, alors que la fenlme 
résiste encore au penchant de son cœur et fuit 
celui qu'elle aime déjà, c'est presque toujours 
l'homme qui trahit son secret aux yeux du 
public. Ses assiduités, ses regards, ses tristes- 
ses, ses démarches d'autant plus apparentes 
qu'une feinte indifférence les déjoue souvent et 
le force de les multiplier, tout cela attire l'at- 
tention. Plus tard, au contraire, dès que de ten- 
dres aveux ont réuni ces deux cœurs, dès 
que les amants sont d'accord pour se ren- 
contrer et pour dépister les curieux, c'est pres- 
que toujours la femme qui fait tout découvrir. 
À partir du jour où elle s'est donnée, elle met 



LE BAL DE L'OPÉRA 83 

son amour sur un piédestal, au bas duquel s'ar- 
rêtent toutes les autres considérations. L'amour, 
qui remplit son cœur, envahit chaque jour une 
nouvelle partie de son existence. Dans certains 
moments de passion et de jalousie, une femme 
sacrifierait l'univers entier pour le regard d'un 
seul homme. Par une pente insensible, elle ar- 
rive chaque jour à négliger une nouvelle* pré- 
caution. Et si son ami, plus prudent à cause 
d'elle, lui représente qu'elle a tort..., loin de le 
remercier de sa réserve, elle lui en veut presque 
toujours de sa prudence. 

— Tu ne m'aimes plus ! lui dit-elle... ; ou bien 
encore: — Tu ne m'aimes pas autant que je 
t'aime ! 

Que répondre à cela?... Si la jalousie s'en 
mêle, c'est bien pis encore. Sous l'empire de 
cette passion, la femme la plus maîtresse d'elle- 
même porte à chaque instant les regards sur 
les deux personnes qu'elle soupçonne de la 
tromper. Elle répond en souriant à ceux qui lui 



/ 






84 LE BAL DE L'OPÉRA 

parlent, mais elle répond à tort et à travers. 
Quand elle ne peut parvenir à rompre le tête- 
à-tête, sa seule consolation est de le faire re- 
marquer aux autres et de dire un peu de mal 
de sa rivale. Sa gaieté apparente peut tromper 
des hommes, mais non d'autres femmes. Ses 
voisines ne tardent pas à échanger un de ces 
regards indéfinissables , qui contiennent un 
volume d'observations et de conjectures. Dé- 
sormais, elles savent une partie de la vérité : 
elles auront bientôt deviné le reste. 

Au fond, Julia n'était pas méchante, mais 
c'était une femme du demi-monde. Chez ces 
femmes, dont presque tous les instincts sont 
faussés, souvent par suite de leur éducation et 
toujours par suite des nécessités de leur exis- 
tence, du moment où l'intérêt, c'est-à-dire les 
besoins matériels de la vie ne sont plus en jeu, 
c'est l'amour-propre qui règne en tyran. 

Outre sa jolie figure, son esprit, et l'avan- 
tage d'être aimé d'une autre femme, Fernand 



LE BAL DE L'OPÉRA 85 

offrait encore à Julia l'attrait de la curiosité, de 
l'inconnu. Il aimait Emilia d'un amour tendre, 
confiant, passionné, dévoué, que madame 
Brady n'avait jamais rencontré parmi ses ado- 
rateurs. Julia n'avait garde de s'avouer que ta 
profondeur de cet amour tenait non-seulement 
à celui qui l'éprouvait, mais aussi à celle qui 
l'inspirait. L'orgueil était là pour empèclrer 
Julia de faire cette réflexion. 

Puis, il faut bien l'avouer, madame Walstein 
se montrait aussi maladroite que possible. 
Exigeante et passionnée, elle sacrifiait tout à 
l'amour qui la dominait. Le monde entier se 
résumait pour elle en Fernand. Ne pouvant 
voir Varelles ailleurs que chez Julia, elle était 
heureuse de l'y rencontrer. En revanche, elle 
se fâchait tout rouge quand Fernand semblait 
s'occuper de madame Brady. A peine dans la 
rue, elle se repentait de sa folle jalousie ; mais 
il était trop tard. 

De son côté, autant pour forcer Emilia à la 



86 LE BAL DE L'OPÉRA 

meltre dans la confidence que pour se venger 
du rôle qu'on lui faisait jouer et de l'indifférence 
de Fernand, madame Brady prenait un malin 
plaisir à tourmenter son amie. Tantôt, elle acca- 
parait Varelles dans un coin du salon et lui 
débitait mystérieusement, à l'oreille, avec force 
minauderies, toutes les balivernes qui lui pas- 
saient par la tête. Tantôt, elle harcelait les deux 
amants par des mots dont la double entente 
exaspérait Emilia. 

Un beau jour, elle découvrit un nouveau 
moyen de taquiner son amie. 

Sur la demande de Julia, qui aimait beaucoup 
les chiens, Fernand avait amené maître Fox 
chez madame Brady, Celle-ci s'aperçut bientôt 
que la jalouse Italienne paraissait contrariée 
chaque fois que son amie caressait le beau chien. 
C'était un enfantillage de la part d'Emilia, mais 
tous ces enfantillages sont le cortège obligé des 
joies et des chagrins de l'amour. Madame Wal- 
stein se rappelait combien de douces paroles et 



LE BAL DE L'OPÉRA 87 

de tendres baisers Fernand et elle avaient 
. échangés tandis que la grosse tête de Fox repo- 
sait sur leurs genoux. Chaque fois que la main 
de Julia passait sur la tête de Fox, cela froissait 
madame Walstein . Elle en voulait presque au 
pauvre chien de se laisser ainsi caresser par 
tout le monde. 

— Je ne veux plus que tu lui amènes Fox, 
dit-elle à Fernand. 

Mais Julia y tenait. A la première visite de 
Fernand, elle réclama maître Fox. 

— Il est si turbulent, répondit Varelles. Je 
crains toujours qu'il ne brise quelque chose 
dans votre salon. 

— Cela nie regarde, répliqua vivement ma- 
dame Brady. Je vais envoyer mon domestique 
le chercher. 

— Dn autre jour je vous l'amènerai , dit 
Fernand, qui vit un nuage passer sur le front 
d'Emilia. 

— Non pas..., aujourd'hui... ; à moins toute- 



* 88 LE BAL DE L'OPÉRA 

fois, ajouta-t-elle en enveloppant du même 
regard moqueur Emilia et Varelles, à moins 
qu'on ne vous ait défendu de l'amener, ce pau- 
vre Fox. 

— Quelle idée ! 

— Dame, il y a des personnes si singulières ! 
N'est-ce pas, monsieur Walstein? 

— Hein? Quoi? répondit ce dernier, dont 
toute l'attention était concentrée sur une tartine 
de pain de seigle qu'il beurrait méthodiquement. 

— Voici de quoi il s'agit, reprit madame 
Brady sans quitter des yeux Emilia... 

Fernand comprit que Julia allait se laisser 
aller à quelque méchanceté s'il ne cédait pas à 
son caprice. Il s'empressa de sonner le domes- 
tique de la petite blonde et l'envoya chercher 
maître Fox. 

Emilia fit un geste d'impatience. Des larmes 
de dépit vinrent humecter ses longs cils. Elle 
détourna la tête pour éviter le regard de Fer- 
nand, qui la suppliait de se calmer. 



LE BAL DE L'OPÉRA 89 

— Eh bien, de quoi s'agit-il donc? demanda 
Walstein après avoir consciencieusement achevé 
sa tartine. 

Par bonheur pour les deux amants, la sou- 
mission de Fernand et la petite victoire que 
Julia venait de remporter avaient désarmé la 
maligne jeune femme. Elle ne put s'empêcher 
néanmoins de tarder un peu à répondre, pour 
faire bien sentir toute l'étendue de sa puissance 
et de sa miséricorde. 

Elle aurait voulu que les yeux d'Emilia lui 
demandassent grâce; mais l'Italienne affectait 
au contraire de la braver par une hautaine in- 
différence. Ce défi silencieux faillit encore tout 
brouiller. Julia finit cependant par répondre 
d'une manière évasive : 

— Je parlais de Fox, dit-elle à Walstein. 
N'est-il pas vrai que son maître le calomnie et 
qu'il se comporte fort bien en société? 

— Hum..., oui, assez bien, murmura l'Al- 
lemand, qui n'aimait pas le chien de Fernand; 



90 LE BAL DE L'OPÉRA 

seulement, il se met toujours devant le feu et ne 
laisse de place à personne. 

L'innocent objet de cette querelle arriva 
bientôt. Julia s'en empara la première. Mais, 
sur un signe d'Emilia, Fox courut à l'Italienne. 
Une sorte de lutte s'engagea entre les deux 
femmes pour garder le bel animal. Madame 
Walstein eut d'abord l'avantage; mais un 
sucrier bien rempli fit pencher la balance en 
faveur de Julia. Quand il eut satisfait sa gour- 
mandise, Fox revint faire l'aimable auprès de 
la belle Italienne. Celle-ci le repoussa du pied. 
Un peu plus, elle se fût mise à pleurer. Elle 
partit ce soir-là bien plus tôt que d'habitude. 

Madame Walstein avait promis à Fernand 
d'aller le lendemain passer quelques instants 
avec lui. 

— A quelle heure viendrez-vous ? lui de- 
manda-t-il tout bas en sortant. 

— Je n'irai pas ! répondit la jalouse Italienne. 
Elle vint cependant, mais ce fut avec la ferme 



LE BAL DE L'OPÉRA 91 

intention de bouder tout le temps. Il va sans 
dire qu'aux premiers mots de Fernand, Emilia 
oublia toutes ses résolutions. 

Leur situation, néanmoins, devenait de jour 
en jour plus difficile. À force de penser à H. de 
Varelles, madame Brady avait lini par l'aimer 
tout de bon. 

Malheureusement, ce mot « aimer * justifie 
aux yeux d'une femme bien des méchancetés 
que sa conscience lui reprocherait sans cela. 
Aussi injustes Tune que l'autre, les deux amies 
en étaient arrivées à se haïr tout à fait. Pré- 
voyant une querelle sérieuse au bout de toutes 
ces petites piques d'amour-propre, Fernand 
cherchait en vain à calmer les jeunes femmes. 
Ce qu'il y avait de pis, c'est que Walstein com- 
mençait à remarquer aussi l'hostilité des deux 
amies. La moindre circonstance pouvait désor- 
mais le mettre sur la voie. Favorisée par sa 
position et d'ailleurs naturellement moqueuse, 
Julia avait l'avantage dans les reparties mor- 



i 



92 LE BAL DE L'OPÉRA 

dantes qu'elle échangeait avec son amie. Celle-ci 
s'en vengeait en faisant sentir à sa rivale que 
Fernand n'aimait qu'elle, et qu'il restait insen- 
sible aux avances de madame Brady. 

Un jour, Fernand vint faire une visite à Julia. 
Il la trouva seule. Elle le plaisanta, comme 
d'habitude, sur ses amours avec Emilia; comme 
toujours aussi, il nia ce qui était. 

— A propos, dit Julia, qui l'observait à la 
dérobée, vous savez qu'Emilia et Walstein ne 
sont pas mariés ? 

— Je l'ignorais, répondit-il. 

— Je l'ai appris l'autre jour, par hasard. 
Walstein l'a enlevée. Il avait promis de l'épou- 
ser, mais il ne se hâte guère de tenir sa pro- 
messe. Après tout, il n'a peut-être pas tort, le 
pauvre homme, et vous le savez mieux que 
personne... 

— On a toujours tort de ne pas tenir ses pro- 
messes, répliqua Fernand. 

La confidence de Julia ne produisit pas l'effet 



LE BAL DE L'OPÉRA 93 

qu'elle en attendait. Elle ne diminua nullement 
l'amour de Fernand pour Emilia. 

A leur première rencontre, et dès les premiers 
mots, celle-ci lui avoua que Julia avait dit la 
vérité. Walstein lui avait, . en effet, juré de 
l'épouser. Le désir de légitimer sa faute et de 
donner un nom à son enfant avaient seuls pu 
décider Emilia à supporter les défauts et les 
violences de l'Allemand. 

En entendant la pauvre femme raconter avec 
une touchante simplicité ce qu'elle avait souf- 
fert, Fernand sentit ses yeux se remplir de 
larmes. 

— Maintenant, tout m'est égal, pourvu que 
tu m'aimes, répondit-elle. 

Le lendemain, elle arriva tout essoufflée ; elle 
appuya sa belle tète sur la poitrine de Fernand 
et resta ainsi durant plusieurs minutes sans 
pouvoir parler. 

— Il m'a suivie, dit-elle enfin. En tournant 
le coin de la rue Richer, je me suis retournée 



j 



94 LE BAL DE L'OPÉRA 

par hasard et je l'ai aperçu sur l'autre trottoir. 
J'ai pris par le haut du faubourg Montmartre, 
puis je me suis jetée brusquement dans la rue 
Cadet. J'ai fait encore deux ou trois détours en 
marchant bien vite. 11 m'a perdue de vue. Je 
n'ai pas trouvé de voiture; alors j'ai couru pour 
arriver à temps chez toi. Vois comme mon 
pauvre cœur bat ! 

— C'est Julia qui nous vaut cela, reprit-elle 
au bout d'un instant de silence. Elle a excité les 
soupçons de Walstein par ses railleries et ses 
mots à double entente... Oh ! la méchante femme, 
que je la hais! 

— 11 faut la ménager davantage, dit Fernand 
avec douceur. Quelque jour, si tu la pousses à 
bout, elle dira tout à M. Walstein. 

— Eh bien, tant pis ! Je la crois bien capable 
d'une pareille infamie; mais, quand je la vois 
faire la coquette avec toi et m' accabler de raille- 
ries, je ne suis plus maîtresse de moi. 

— Si elle te raille un peu, tu le lui rends bien. 



LE BAL DE L'OPÉKA 95 

— Vas-tu prendre son parti ! Plus tu la dé- 
fendras, plus je la détesterai 1 

— Vilaine jalouse! ne sais-tu pas que je 
n'aime que toi ? 

— Oui, oui, je te crois; mais, enfin, je ne 
veux pas que d'autres fassent semblant de 
t'aimer, surtout devant moi..., et surtout quand 
je n'y suis pas, ajouta-t-elle bien vite, pour 
prévenir l'observation que Varelles allait faire 
en riant. 

— Je t'assure que Julia ne m'aime pas. Ce 
n'est chez elle qu'une affaire d'amour-propre, 
et tu devrais être assez raisonnable... 

— Certes non, elle ne t'aime pas ! interrom- 
pit l'Italienne... Elle est incapable d'aimer quel- 
qu'un. Mais elle est si coquette! Jure-moi que 
tu ne l'aimes pas. 

— Tu le sais bien. 

— N'importe. Cela me fait plaisir de te l'en- 
tendre dire. Voyons, répète : « Je n'aime pas 
cette coquette de Julia Brady. » 



. 



96 LE BAL DE L'OPÉRA 

— ... t Cette coquette de Julia Brady. * 

— c Et j'aime ma petite Emilia, qui m'aime 
de tout son cœur. » 

— « Et j'aime ma petite Emilia, qui me 
tourmente de tout son cœur. » 

— Ah ! vous faites des variantes ! c'est joli, 
Fernand. Eh bien, pour votre peine... 

Il se hâta de demander grâce et de répéter 
tendrement les paroles de la fantasque Italienne. 
Son obéissance fut récompensée aussitôt d'une 
amnistie pleine et entière. 

— Ce n'est pas pour moi que je crains, re- 
prit-elle un instant après; c'est pour toi. Wal- 
stein est un duelliste redoutable. Il m'a raconté 
qu'il avait déjà tué deux hommes en duel. 

— Diable ! fit Varelles en riant. 

— Et toi? 

— Moi, je me suis aussi battu deux fois. 

— Eh bien? 

— Eh bien, j'ai été blessé les deux fois. 

— Mon Dieu, mon Dieu ! s'il allait te cher- 



LE BAL DE L'OPÉRA 97 

cher querelle!... S'il te tuait, je ne te survi- 
vrais pas! 

— Folle! murmura Femand tout ému, en 
l'attirant sur son cœur. 

Ils se revirent quelques jours après chez 
Julia. En dépit des recommandations de Fer- 
nand, la guerre recommença entre les deux 
femmes. Varelles remarqua avec inquiétude que 
Walstein semblait comprendre mieux que d'ha- 
bitude les malignes insinuations de Julia. Pour 
comble de malheur, M. de Varelles fut obligé 
de partir à dix heures pour assister à la signa- 
ture d'un contrat de mariage. Comme il s'agis- 
sait d'une de ses proches parentes, il ne pouvait 
se dispenser d'y figurer. 

Il attendit jusqu'au dernier moment, car l'état 
1 d'animation des deux rivales lui faisait redouter 
quelque orage. 

Ses craintes n'étaient que trop fondées. 

Le lendemain, dans l'après-midi, Fernand li- 
sait au coin du feu, ou, pour mieux dire, il te- 



98 LE BAL DE L'OPÉRA 

nait un livre, car sa pensée était bien loin de 
l'ouvrage qu'il avait à la main. Un violent coup 
de sonnette le fit tressaillir. Il courut ouvrir. Ce 
fut M. Walstein qui se présenta. Boutonné jus- 
qu'au menton, le chapeau sur les yeux et les 
sourcils froncés, il tenait à la main une canne 
de colossale dimension. 

Quoique pris à l'improviste, Fernand ne per- 
dit pas trop la tête. Il salua Walstein d'un air 
assez naturel, et lui offrit un fauteuil près du 
feu. 

L'Allemand le repoussa d'un geste superbe. 
Il était rouge-écarlate et crevait de colère dans 
sa peau. Ses yeux roulaient comme ceux d'un 
chat dont on frotte le poil à rebours. 

— Je sais tout, monsieur! dit-il d'une voix 
qui eût fait honneur à un traître de mélo- 
drame. 

— Tout quoi? demanda Fernand, qui se sen- 
tit sur Walstein la supériorité qu'un homme 
bien élevé, calme en même temps qu'énergique, 



LE BAL DE L'OPÉRA 99 

conserve toujours sur un individu violent et de 
mauvaise compagnie. 

— Julia m'a tout raconté, monsieur ! 
Fernand resta silencieux. 

— D'abord, je veux les lettres de ma femme , 
reprit M. Walstein. 

— Je n'en ai pas, répondit Fernand. 

— Je les veux! cria l'Allemand. Donnez-les- 
moi, monsieur, ou sinon... 

Il éclata en menaces et en injures. 

Varelles se rassit. H comprenait qu'il ne pou- 
vait empêcher cette explication, déjà si violente, 
d'arriver aux dernières extrémités que par beau- 
coup de calme et de sang-froid. Il s'aperçut 
bientôt, néanmoins, que plus il se montrait poli 
et conciliant, plus l'Allemand élevait la voix et 
prenait des airs de matamore. 

Alors il changea de ton, sans rien perdre 
toutefois de son calme et de sa politesse. 

— Ne criez pas tant, dit-il. Asseyez-vous et 
causons tranquillement. La porte est fermée. 



100 LE BÀL DE L'OPÉRA 

Nous voilà parfaitement seuls. Si vous tenez à 
employer les voies défait, il vous sera toujours 
temps d'y avoir recours. Maintenant, que vou- 
lez-vous? 

— Monsieur, vous avez séduit ma femme... 

— Avant tout, permettez-moi une observa- 
tion : vous n'êtes pas marié avec madame Emilia. 

— Qui vous l'a dit? 

— Je le sais. Ainsi, partons de là. Si vos soup- 
çons étaient fondés... 

— Mes soupçons, monsieur?... il s'agit de 
certitudes, entendez-vous ! Julia m'a tout ra- 
conté, vous dis-je. De son côté, ma femme m'a 
tout avoué. 

Il entra dans des détails qui ne prouvèrent 
que trop clairement à Fernand que madame 
Walstein était, en effet, parfaitement convenue 
de tout. 

Comme l'Allemand s'échauffait progressive- 
ment dans son récit, Fernand jugea à propos de 
l'interrompre. 



LE BAL DE L'OPÉRA 101 

— Enfin, que voulez-vous? demanda-t-il en- 
core. 

— Les lettres d'Emilia, d'abord. 

— Vous comprenez que, si j'en avais, ce n'est 
pas à vous que je les remettrais, répliqua Fer- 
nande Je n'ai d'ordre à recevoir que de madame 
Emilia elle-même. Finissons-en. Vous avez séduit 
cette jeune fille en lui promettant le mariage. 
C'est une vilaine action, monsieur, une action 
indigne d'un homme d'honneur.,. Si elle vous 
avait trompé pour moi, vous n'auriez eu que ce 
que vous méritez. Maintenant, est-ce un duel 
que vous êtes venu me proposer? 

— Oui, monsieur. Je le veut, je 1'exîge, et 
je saurai bien vous y forcer. 

— Pourquoi ne pas le dire tout de suite, au 
lieu de faire tourner cette grosse canne qui ne 
m'inquiète pas du tout! Je suis à vos ordres. 

— Alors, ce soir ou demain matin, je compte 
recevoir la visite de vos témoins. 

— C'est entendu. 






102 LE BAL DE L'OPÉRA 

L'Allemand se leva d'un aif contrarié. La 
scène dramatique qu'il s'était arrangée en imagi- 
nation, et dans laquelle il s'était vu remplissant 
le rôle de la Statue du Commandeur avait fait 
un tiasco complet. Sa fureur avortait. Appuyé 
contre la cheminée, il hésitait à partir. Il lui 
coûtait de renoncer à son effet et de se retirer 
vaincu par le sang-froid de son adversaire. Puis, 
la vue de l'appartement lui rappelait sans doute 
les visites que Fernand y avait reçues d'Emilia. 

— Depuis longtemps je me doutais de votre 
intrigue, reprit-il. L'autre jour, j'ai suivi Emilia. 
Je l'ai perdue de vue, je ne sais comment, au dé- 
tour d'une rue. C'est fort heureux pour elle et 
pour vous, monsieur. Si je l'avais trouvéeici, 
je l'aurais jetée par la fenêtre. 

— Et moi î 

— Vous aussi. 

— Je ne crois pas, monsieur, répondit d'un 
ton sec et froid M. de Varelles, que les airs me- 
naçants et les manières de bàtonniste de Walstein 



LE BAL DE L'OPÉRA W3 

commençaient à ennuyer. D'abord, je m'atten- 
dais à recevoir votre visite d'un jour à l'autre. 
Comme on m'avait averti que vous étiez fort 
violent et même fort brutal, j'avais pris mes 
précautions en conséquence. Vous voyez, ajouta- 
t-il en ouvrant le tiroir d'une petite table et en 
montrant à Walstein deux pistolets armés. Si 
vous aviez eu le malheur de toucher Emilia, 
je vous aurais tué sur la place, je le jure, et 
avec autant de sang-froid que je vous le dis. 

— On y regarde à deux fois avant de tuer un 
homme, dit Walstein, qui était devenu fort pâle, 
car il sentait que Fernand parlait sérieuse- 
ment. 

— On y regarde aussi à deux fois avant de 
jeter une femme par la fenêtre, répliqua Va- 
relles. Mais brisons là : il serait de mauvaise 
grâce de poursuivre cette conversation, qui ne 
regarde désormais que nos témoins. J'ai l'hon- 
neur de vous saluer. 

Déconcerté par ce calme hautain, dont la froide 




104 LE BAL DE L'OPÉRA 

énergie glaçait sa colère, l'Allemand se retira en 
grommelant. 

Arrivé à la porte, il éprouva pourtant le be- 
soin de dire quelque chose pour « enlever sa 
sortie », comme on dit au théâtre, 

— J'attends vos témoins, dit-il d'un ton em- 
phatique ; vous savez mon adresse ? 

— Parbleu ! répondit Varelles impatienté en 
lui tournant le dos. 

Fernand courut se mettre à la fenêtre. Dès 
qu'il vit M. Walstein déboucher sur le trottoir, 
il descendit l'escalier quatre à quatre et se jeta 
dans la première voiture qu'il aperçut. 

— Cité Trévise, numéro huit. Dix francs de 
pourboire si vous marchez bon train, dit-il au 
cocher. 

Cinq minutes après, le cocher arrêtait à J'en- 
droit désigné son cheval haletant et couvert de 
sueur. 

Fernand monta l'escalier en deux bonds et 
sonna chez madame Walstein. Ce fut Emilia qui 



LE BAL DE L'OPÉRA 105 

vint lui ouvrir. Elle était pale et changée. Ses 
paupières rougies révélaient bien des larmes. 

— Toi ! s'écria-trelle, toi ! 

Elle se suspendit à son cou ; puis, elle le re- 
poussa brusquement. 

— Il va revenir,. dit-elle; il te tuerait! Pars 
bien vite. 

— Viens avec moi. 

— Non, je ne puis... J'ai promis... 

— Je t'en supplie ! je tremble de te laiser près 
de cet homme. 

— Je te jure que je n'ai à redouter aucun 
mauvais traitement. Au nom du ciel, va-ten.«. 
Je t'écrirai... Tu me fais mourir !... Aie pitié de 
moi!... Va-t'en !... va-t'en ! 

Folle d'inquiétude, la pauvre femme tremblait 
de tous ses membres; ses dents claquaient. 
Fernand la serra une dernière fois sur son cœur 
dans une étreinte passionnée, et s'enfuit. 

Comme il arrivait au premier étage, il enten- 



106 LE BAL DE L'OPÉRA 

dit les dalles du rez-de-chaussée résonner sous 
un pas lourd et saccadé. En se penchant sur la 
rampe, il aperçut un chapeau à longs poils qui 
lui fit reconnaître M. Walstein. Afin d'éviter une 
nouvlle scène, Fernand se jeta dans une cui- 
sine dont la porte se trouvait ouverte. Puis, 
lorsque M. Walstein eut gravi les deux étages, 
Varelles descendit chez la concierge. 

En sa qualité de femme, celle-ci fut touchée 
du désespoir et de l'inquiétude que trahissaient 
les paroles et la figure du jeune homme. Elle 
lui promit de veiller sur madame Walstein et de 
le tenir au courant de tout ce qui pourrait arri- 
ver d'important dans le ménage. 

Après être revenu dix fois sur ses pas pour 
faire quelque nouvelle recommandation, M. de 
Varelles se mit en devoir de trouver des témoins. 
11 se rendit d'abord chez le baron de Sénan, un 
de ses amis d'enfance et de collège. Tout en se 
montrant disposé à rendre le service qu'on ré- 
clamait de son amitié, ce dernier prévint Fer- 



LE BAL DE L'OPÉRA 107 

nand qu'il avait fort peu l'habitude des affaires 
d'honneur. 

— Il serait à désirer, mon chor Fernand, lui 
dit-il, que tu choisisses pour ton second témoin 
un homme qui ait un peu d'expérience sous ce 
rapport, un militaire, par exemple. 

— Tu as raison, répondit Fernand ; je Vau 
écrire au commandant Vernon. 

— Où est-il en garnison ? 

— A Rambouillet. 

— Alors, va le chercher, ce sera plus sur. Un 
traite mieux ces affaires-là de vive voix que par 
lettre. 

— Tu as encore raison. Je pars tout de suite. 

— Comme il est fort probable que tu ne pour- 
ras pas ramener le commandant cette nuit, a 
cause de son service, tu feras bien de demander 
à ton adversaire un jour de délai. 

Fernand serra la main de son ami et couru 
au chemin de fer. Il entra dans le premier café 



108 LE BAL DE L'OPÉRA 

venu, écrivit deux mots à Walstein et partit 
pour Rambouillet. 

Le lendemain soir, à cinq heures, il était de 
retour avec le commandant Vernon. 

Il trouva cnez lui une lettre assez grossière de 
Walstein. L'Allemand regardait évidemment le 
délai aemandé par Fernand comme un signe de 
faiblesse. Sans relever les termes blessants de 
sa dettre, Varelles se contenta de le prévenir 
qu'il se mettait à sa disposition pour le lende- 
main. 

« A c^use de madame Walstein, ajoutait Fer- 
nand, je crois qu'il vaut mieux que nos témoins 
se rencontrent chez moi que chez vous. Si vos 
amîs veulent bien prendre la peine de venir 
demain, de neuf à dix heures, ils trouveront mes 
deux témoins, le commandant Vernon et M. de 
Sénan. Tout pourrait alors se terminer le jour 
même. » 

Lorsque Fernand rentra le soir avec le com- 
mandant, onluiremit unelettre deM. Walstein. 



LE BAL DE L'OPÉKA lOSf 

c Monsieur, écrivait l'Allemand, avant que 
nos témoins se rencontrent, je désire avoir avec 
vous un instant d'entretien. Trouvez-vous à 
neuf heures au café de Mulhouse ; je vous y 
attendrai. » 

— Je vous accompagnerai, Fernand, dit le 
commandant après avoir pris connaissance de 
cette lettre. 

— Je puis bien y aller seul... 

— Non pas; une fois qu'une affaire de ce 
genre est engagée, il est important de la con- 
duire suivant les règles. J'ai mauvaise opinion 
de votre adversaire. Si ce monsieur veut se 
battre, c'est l'affaire des témoins; s'il veut faire 
un accommodement, il faut qu'il soit bien prouvé 
que c'est lui qui a mis les pouces. 

— Mais, commandant... 

— Oh! pas de mais! Suis-je, oui ou non, 
votre témoin ? Avez-vous, oui ou non, confiance 
dans mon amitié et dans ma vieille expérience ! 

— Certes oui. 



110 LE BAL DE L'OPÉRA 

— Eh, bien, alors, suivez mes conseils et ne 
faites pas de fausses démarches. Quand il s'agit 
de son honneur, un homme ne saurait trop y 
regarder. 

— Que diable peut-il me vouloir? 

— Nous verrons cela demain. Et attendant, 
couchez-vous de bonne heure et dormez, si c'est 
possible. Pour un jour de duel, il faut avoir les 
nerfs calmes et, par conséquent, le corps re- 
posé. Adieu. 

Dès que le brave commandant eût tourné les 
talons, Fernand n'eut rien de plus pressé que de 
courir chez la concierge de la cité Trévise. 

Cette femme lui donna de bonnes nouvelles 
d'Emilia. 

— Je suis montée plusieurs fois chez eux sous 
divers prétextes, dit-elle à -Fernand. La pauvre 
jeune femme avait les yeux bien rouges, mais 
elle ne paraissait pas malade. Il lui parle quasi- 
ment avec plus de douceur que d'habitude. 

— Ne vous a-t-elle rien remis pour moi ? 



LE BAL DE L'OPÉRA fit 

— Non, monsieur. Du reste, elle n'aurait pas 
pu : il ne la quitte pas d'une minute. 

Le lendemain, à neuf heures précises, Fer- 
nand, accompagné du commandant, arrivait au 
café de Mulhouse. 

Il aperçut Walstein assis dans un coin devant 
une bouteille de bière. Fernand s'avança vers 
l'Allemand et lui présenta M. Vernon. 

Walstein salua gauchement. Il se sentait mal 
à Taise sous le regard sévère et perçant du 
vieux militaire. 

— Monsieur, dit-il à Fernand, je voudrais 
vous parler en particulier. 

Le commandant s'éloigna un peu et s'assit à 
une table voisine. 

A cette heure matinale, il n'y avait que trois 
ou quatre personnes dans le café. 

Resté en tête-à-tête avec Fernand, Walstein 
semblait fort embarrassé : il regardait tour à 
tour le plafond, la table et la bouteille de bière. 



112 LE BAL DE L'OPÉRA 

Au rebours de Petit-Jean, ce qui lui faisait 
défaut, c'était le commencement. 

— Monsieur, dit-il enfin, ma femme a su que 
nous allions nous battre; elle m'a juré que si ce 
duel avait lieu, elle se tuerait. Vous connaissez 
son caractère exalté : elle tiendrait son serment. 
Malgré sa faute, je ne puis m' empêcher de 
l'aimer. Moi aussi, j'ai eu des torts envers elle; 
car je lui avais promis le mariage... Je sens 
qu'il me serait impossible de vivre sans Emilia. 
Pour l'empêcher de me quitter, je lui ai pro- 
posé de l'épouser, et de légitimer ainsi notre 
fils. Elle y a consenti, mais à une condition : 
c'est que notre duel n'aurait pas lieu. Mainte- 
nant, tout dépend de vous. Donnez-moi votre 
parole d'honneur de ne plus chercher à re- 
voir Emilia... Voilà tout ce que je vous 
demande. 

Le pauvre homme suait à grosses gouttes. 

bSous l'empire d'une profonde émotion, il avait 
cessé d'être ridicule. 



LE BAL DE L'OPÉRA 113 

Fernand appuya ses deux coudes sur la table 
et laissa tomber sa tête dans ses mains. 

Tout un monde de pensées tourbillonnaient 
dans son cerveau. Il ne pouvait se décider à re- 
noncer à cet amour qui tenait une si grande 
place dans sa vie. C'était son bonheur qu'on lui 
demandait de sacrifier pour jamais. 

En voyant l'attitude des deux rivaux, le com- 
mandant se douta de la vérité. Il vint s'asseoir 
à côté d'eux. 

Après un moment d'hésitation, Walstein le 
mit au courant. Vernon prit Fernand par le bras 
et l'emmena un peu à l'écart. 

— Mon cher ami, lui ditril, il n'y a pas à hé- 
siter : si vous aimez cette femme, vous devez 
vous sacrifier à son bonheur. 

— Ne plus la revoir! dit Fernand d'un ton 
désolé. 

— Voyons, reprit le commandant, soyez 
homme et raisonnons. Avec votre famille, votre 



. 



114 LE BAL DE L'OPÉRA 

nom et vos relations, voulez-vous, pouvez-vous 
épouser cette jeune femme et reconnaître le fils 
de ce Walstein ?... Pas de phrases, mon ami..., 
oui ou non?... Non, n'est-ce pas?... Tôt ou 
tard, cette liaison aura son terme. Que deviendra 
cette pauvre femme ?... que deviendra son en- 
fant? Vous sentez-vous le courage de prendre 
cette responsabilité ! Walstein est le seul qui 
puisse réhabiliter cette jeune fille et légitimer 
cet enfant. Vous lui reprochiez l'autre jour de 
ne pas l'avoir fait plus tôt. Maintenant tout dé- 
pend de vous. Les reproches que vous lui 
adressiez, voulez-vous les encourir? 

Fernand se débattait en vain contre cette lo- 
gique impitoyable d'un homme ferme et droit. 
Sa conscience, d'accord avec M. Vernon, ne lui 
permettait pas de contredire le commandant. 
Comme un enfant qui se sent dans son tort, il 
cherchait à éluder une réponse directe. 
. — Si j'accepte les conditions de ce monsieur, 
dit-il enfin, il va croire que j'ai peur de lui. Il 



LE BAL DE L'OPÉRA 115 

le dira à Emilia. Elle me prendra pour un lâche 
et me méprisera. 

M. Vernon haussa les épaules. 

— Mon cher ami, dit-il, un duel est toujours 
une chose grave. De plus, il s'agit ici de l'hon- 
neur d'une femme, de l'avenir d'un enfant. Il 
ne faut pas que de mesquines susceptibilités 
d'amour-propre vous servent de prétexte pour 
vous empêcher de faire votre devoir. Vous avez 
déjà eu deux duels, et votre maîtresse vous a vu 
blessé. Il est un courage aussi nécessaire à un 
homme de cœur que celui de se battre : c'est 
celui de remplir son devoir d'honnête homme, 
malgré l'entraînement de ses passions. Au 
surplus, je me charge de tout arranger. Venez. 

Le commandant prit le bras de Fernand et le 
ramena près de Walstein. 

— Monsieur, dit-il à l'Allemand, mon ami 
consent à ce que cette querelle en reste là. Seu- 
lement, comme dans votre lettre d'hier vous 
vous êtes permis certaines expressions blés- 



116 LE BAL DE L'OPÉRA 

santés, vous voudrez bien lui écrire quelques 
mots pour vous rétracter. 

— Je le ferai, dit Walstein après un instant 
de silence; mais monsieur me promet-il de ne 
pas chercher à revoir Emilia? 

— A mon tour, j'y mets deux conditions, dit 
Varelles en coupant la parole au commandant, 
qui fit un geste d'impatience. Avant d'engager 
ma parole, je veux parler à Emilia, ne fût-ce 
qu'un instant. 

— Non, non, c'est impossible! s'écria Wal- 
stein. 

— Alors, battons-nous ! 

— Un moment! reprit M. Vernon. Fernand, 
qu'avez-vous à demander à madame Emilia? 

— Je veux être certain que monsieur ne Ta 
pas maltraitée, et qu'elle peut encore être heu- 
reuse avec lui. Qu'elle me rassure sur ces deux 
points, et je donne ma parole de ne plus cher- 
cher à la revoir. 



LE BAL DE L'OPÉRA 117 

Le commandant entraîna Fernand à cinq ou 
six pas: 

— Êtes-vous fou ? lui dit-il. Pourquoi ne pas 
demander à cet homme qu'il vous fasse ses ex- 
cuses de ce que vous avez bien voulu séduire 
sa femme ! Si votre duel a lieu, et si cette pau- 
vre fille se tue, comme elle a menacé de le 
faire... L'en croyez-vous capable d'abord? 

— Oui. 

— Et vous hésitez!... — Monsieur, dit le 
commandant en s'adressant à Walstcin, voici 
l'arrangement que je vous propose : Pentrevue 
que demande mon ami aura lieu chez vous; je 
vous promets qu'elle sera aussi courte que 
possible. Dès que Fernand sera rassuré sur le 
sort de madame Emilia, il nous donnera sa pa- 
role. 

— Je ne veux pas qu'ils se revoient ! s'écria 
l'Allemand en s'arrachant les cheveux de déses- 
poir. 

M. Vernon le prit à part et parvint à lui faire 

7. 



118 LE BAL DE Ï/OPÉRA 

entendre raison. Les trois hommes montèrent 
dans la même voiture et se rendirent immé- 
diatement chez M. Walstein. 

Pas un mot ne fut prononcé durant le trajet. 
Walstein monta le premier. Il revint bientôt 
chercher le commandant et Varelles, qui étaient 
restés sur le palier. 

— Emilia est dans le salon, dit-il à ce der- 
nier. Entrez. 

Il fit un mouvement pour suivre Fernand. Le 
commandant le retint doucement et l'entraîna 
dans une chambre voisine. 

Emilia et Fernand s'étaient promis de rester 
maîtres d'eux-mêmes et de se parler avec 
calme. A peine se furent-ils aperçus, qu'ils se 
trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Tous 
deux pleuraient. 

Lorsque Fernand put parler, il demanda à 
Emilia comment Walstein s'était comporté en- 
vers elle. 

— Une m'a pas maltraitée, dit Emilia. Une 



LE BAL DE L'OPÉRA 119 

fois le premier moment de colère passé, il s'est 
même montré trés-bon pour moi. Il m'a juré 
sur l'honneur que, si je consentais à l'épouser 
et à partir avec lui, jamais il ne me ferait le 
moindre reproche, la moindre allusion relative- 
ment au passé. 

— Que décidez-vous? demanda Fernand d'une 
voix tremblante. 

— Je dois un nom à mon enfant, murmura- 
t-elle en détournant la tête pour ne pas rencon- 
trer le regard de Fernand. 

Bientôt, cependant, par un mouvement plus 
fort que sa volonté, elle leva les yeux sur le jeune 
homme. Il était pâle comme un mort et trem- 
blait. Leurâ regards se croisèrent. Il la saisit 
dans ses bras- . 

La porte s'ouvrit brusquement. Le comman- 
dant entra dans le salon. Il portait l'enfant d'E- 
milia et le mit dans les bras de sa mère. 

— Maintenant, dit-il, si vous voulez continuer 



^ 



120 LE BAL DE L'OPÉRA 

à vous embrasser, Fernand et vous, jetez cet 
enfant à terre. Cela vaudra tout autant, d'ailleurs, 
que de le condamner à rester toute sa vie un 
enfant illégitime... 

Emilia tressaillit et serra la pauvre petite créa- 
ture contre sa poitrine. 

— Adieu, Fernand! dit-elle , adieu pour ja- 
mais ! 

Il saisit sa main. Elle la retira et sortit préci- 
pitamment du salon en se couvrant la figure 
avec son mouchoir. Fernand s'élança après 
elle. Le commandant le retint à bras-le-corps. 

— Non, dit-il, non ! Cette femme remplit son 
devoir; à vous de remplir le vôtre. 

Fernand suivit son ami dans la chambre où 
l'attendait Walstein. Ce dernier était dans un 
état d'agitation inexprimable. 

Varelles lui donna sa parole d'honneur de ne 
plus chercher à revoir Emilia. 

— A condition, bien entendu, ajouta le jeune 



LE BAL DE L'OPÉRA 131 

homme, que vous tiendrez aussi votre engage- 
ment de l'épouser. 

— Je l'ai juré devant Dieu, répondit l'Alle- 
mand, et je ne manquerai pas à mon serment. 

— Séparons-nous maintenant, dit le com- 
mandant, qui craignait toujours quelque orage. 

Au moment de sortir, il dit tout bas à M. Wal- 
stein : 

— Partez le plus tôt possible. 

— C'était mon intention, répondit l'Allemand. 
Demain j'aurai quitté Paris. 

Le commandant prit le bras de Varelles et e 
ramena chez lui. Dans la nuit, Fernand tomba 
malade. Il fut obligé de garder le lit près d'un 
mois. Un moment même, son état inspira de 
graves inquiétudes à ses amis. 

Pendant sa convalescence, un étranger remit 
une lettre chez son concierge. Cette lettre était 
d'Emilia et ne contenait que ces mots : 

c Je suis mariée depuis hieret mon enfant a 



122 LE BAL DE L'OPÉRA 

un nom. Walstein a tenu sa promesse. Tenez la 
vôtre. Adieu, soyez heureux. 

» Votre amie, 

» Emilia Walstein. » 

Deux violettes glissées dans l'enveloppe étaient 
restées collées contre le papier de la lettre. 
Fernand pressa sur ses lèvres ce dernier adieu 
d'un amour brisé. 

Pendant la maladie de Fernand, Julia avait 
fait de fréquentes visites au jeune créole. 

Elle s'était figuré, durant les premiers jours, 
que Fernand commençait à oublier pour elle 
l'Italienne absente; mais son amour-propre 
reçut un nouvel échec. 

Un soir qu'elle s'était un peu moquée de sa 
rivale, elle ajouta en souriant: 

— Convenez, Fernand, que vous y pensez 
moins souvent qu'autrefois, et que vous ne m'en 
voulez plus autant qu'il y a deux mois ? 

— Qui vous fait supposer cela? demandart-il. 



LE BAL DE L'OPÉRA 123 

— Vous paraissez me recevoir avec plaisir. 

— Vous êtes la seule personne avec qui je 
puisse causer d'elle, répondit Fernand d'un ton 
froid. 

Julia comprit et ne se fit plus d'illusions à cet 
égard. 

Elle demeure maintenant à Londres, où la 
retient l'amitié d'un des plus riches négociants 
de la Cité. 

Quant à M. de Varelles, on m'a dit l'autre 
jour qu'il venait de quitter Paris pour retourner 
à l'île Bourbon. 



CLARA 



Charles Baumier était le fils d'un ébéniste du 
faubourg Saint-Antoine. Le père Baumier tra- 
vaillait beaucoup, dépensait peu et mettait de 
l'argent de côté. Son fils travaillait peu, dépen- 
sait beaucoup et faisait des dettes. Ce système 
de balance déplaisait fort au vieil ébéniste. Un 
beau jour, ce dernier passa de vie à trépas. 
Charles se trouva maître, à vingt-deux ans, 
d'une petite fortune. 

C'était un assez beau garçon de cinq pieds 
six pouces, au teint coloré, à la barbe épaisse et 



126 CLARA 

aux poignets solides. Il bavait sec et frappait 
dur. En moins de trois ans, grâce aux parties 
de plaisir, aux soupers, aux maîtresses, aux 
cartes, la fortune de Baumier se trouva singu- 
lièrement réduite. Un ami intime de quinze 
jours lui conseilla de faire valoir le reste de son 
argent à la Bourse. Cet ami se chargea naturelle- 
ment du maniement des fonds. Il les mania si 
bien, que Baumier fut forcé de songer à vivre 
de son travail, et de chercher une place. Ainsi 
que bien des gens, Baumier désirait beaucoup 
d'appointements et peu de travail. Générale- 
ment, on lui offrait le contraire. II fit le difficile, 
et refusa des occasions qui ne se représentèrent 
plus. 

N'ayant rien à faire et manquant d'argent 
pour s'amuser comme autrefois, Charles passait 
une partie de ses journées à lire. Les récits de 
chasses et de voyages le charmaient par-dessus 
tout. Les expéditions de Levaillant lui montèrent 
la tète. Il n'eut bientôt plus qu'une seule idée : 



CLARA 127 

partir pour l'Afrique, s'enfoncer dans le désert, 
y vivre des produits! de sa chasse, tuer force 
éléphants, en vendre les défenses et ramasser 
ainsi toute une fortune. 

Le 8 juin 1845, il débarquait au cap de Bonne- 
Espérance avec tout un arsenal d'armes et une 
grande caisse de munitions. Deux mois après, 
un boër (colon hollandais) qui s'en retournait à 
son habitation, située sur les limites de la colo- 
nie , déposait au milieu d'une immense forêt 
notre Parisien, qu'accompagnait un domestique 
hottentot. Après avoir payé au Hollandais le 
prix du voyage, Baumier s'aperçut qu'il ne lui 
restait plus que vingt francs pour toute fortune. 
En revanche, il possédait deux fusils, une paire 
de pistolets, un sabre et force munitions. Chris- 
tophus, le Hottentot, qui portait ces munitions, 
trouvait même qu'il y en avait beaucoup trop. 

En quinze jours, notre héros tua huit ser- 
pents, unporc-épic, un steinbok et deux spring- 
boks (variétés d'antilopes). Trouvant que les 



128 CLARA 

serpents étaient beaucoup trop nombreux rela- 
tivement aux antilopes, et que la cuisine de son 
nouveau maître était mal servie, Christophus 
quitta furtivement Baumier endormi. Il emporta 
naturellement l'un des fusils, pour conserver 
sans doute un souvenir de son maitre; mais il 
eut la délicatesse de laisser presque toutes les 
munitions. 

Charles se trouva seul dans un pays inconnu. 
À défaut d'autres qualités, il avait du courage. 
Il continua à chasser, en marchant tout droit 
devant lui. 

Brisé de fatigue, mal nourri, et n'ayant pour 
abri que le feuillage des arbres, Baumier mai- 
grissait et se désolait. Pour comble de malheur, 
il ne rencontrait pas un seul éléphant. En re- 
vanche, un keitloa (rhinocéros noir à deux cor- 
nes), qu'il avait blessé, le renversa et faillit le 
tuer. Tous deux restèrent étendus côte à côte, 
le rhinocéros mort et le chasseur évanoui. En 
ouvrant les yeux, Baumier aperçut autour de 



CLARA 129 

lui une cinquantaine de -petits êtres hideux, et 
presque nus, dont la courte chevelure crépue 
ressemblait à la laine d'un mouton. Ces affreu- 
ses créatures étaient armées d'arcs et de flèches 
de petite dimension. Cinq ou six portaient des 
assagaies ou javelots. C'étaient des Bushmen, 
sauvages vagabonds qui vivent de pillage. Ils 
commencèrent par dépouiller complètement le 
malheureux Français, qu'ils laissèrent nu comme 
un ver. Sachant que les flèches des Bushmen 
sont empoisonnées, Baumier n'eut garde de 
résister. Puis, ils commencèrent à dépecer le 
keitloa. Leur intention bien arrêtée était de tuer 
le chasseur; mais ils comptaient l'employer 
auparavant comme bête de somme, et lui faire 
porter les morceaux du rhinocéros jusqu'à la 
caverne qui servait de retraite à ces ban- 
dits à peau brune. Un détachement de boërs 
du voisinage était en ce moment à la recher- 
che des Bushmen, qui leur avaient volé des 
bestiaux. Ils arrivèrent à Pimproviste, surpri- 



130 CLARA 

rent les sauvages, et les fusillèrent sans pitié. 
Sept ou huit Bushmen, tout au plus, parvinrent 
à s'échapper. 

On délivra Baumier. Il ne put retrouver ni 
ses vêtements, ni ses armes, ni son argent. 
Faute de mieux, il dut s'affubler des habits d'an 
gigantesque boër tué dans le combat. 

Le chef des boërs s'appelait Adam Roschoff. 
C'était un propriétaire des environs. Il ques- 
tionna Baumier, d'abord en hollandais, puis en 
anglais. Par bonheur pour le jeune homme, il 
comprenait un peu cette dernière langue. Il 
raconta au boër une partie de son histoire, et 
lui avoua qu'il ne savait que devenir. Roschoff 
l'écouta tranquillement, lança vers le ciel cinq 
ou six bouffées de fumée, rechargea sa pipe, 
et finit par offrir à Charles de le prendre pour 
domestique. Baumier rougit d'indignation et 
refusa. Le boër alluma silencieusement son ta- 
bac et s'éloigna. 

Resté seul, Baumier fît de tristes réflexions. 



CLARA 131 

— Que vais-je devenir? se domandn-t-il. 

Au moment de se séparer des boërs, il se 
posa une dernière fois cette terrible question. 
Ne pouvant y répondre d'une manière satisfai- 
sante, il fit un effort de courage et courut trou- 
ver Adam Roschoff pour lui déclarer qu'il 
acceptait sa proposition. 

On arriva à Weizberg, l'habitation de Ros- 
choff. Une grande jeune fille, au teint un peu 
hâlé, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, 
vint au-devant des boërs. C'était Clara, la fille 
unique de Roschoff. Elle embrassa son père et 
jeta un regard étonné sur Baumier, toujours 
affublé de la défroque du gigantesque boër. 
Clara était une enfant gâtée, fort mal élevée, 
comme les neuf dixièmes des filles de boërs, 
très-fantasque, et de manières un peu commu- 
nes. En voyant le grotesque accoutrement de 
Baumier, elle se prit à rire aux éclats. Les boërs 
firent chorus. Par esprit d'imitation, les Hotten- 
tots se mirent de la partie. Charles rougit jus- 



132 CLARA 

qu'au blanc des yeux de honte el de colère. II 
crut qu'on insultait à sa triste situation. En 
cela, il avait tort. Les boërs riaient bêtement et 
comme des gens grossiers, mais sans aucune 
arrière-pensée de froisser leur hôte. 

Un grand et beau garçon de vingt-trois à 
vingt-quatre ans, nommé Servàas Burgieter, se 
distinguait surtout par ses bruyants éclate de 
rire. Il causait avec Clara et lui montrait du 
doigt le pauvre Français. Si ce dernier n'avait 
pas été si faible et si épuisé, il serait tombé à 
coups de poing sur les rieurs. Il en voulait 
surtout à la jeune fille et à Burgieter. Il baissa 
la tête et les larmes lui vinrent aux yeux. Les 
boërs s'arrêtèrent, tout étonnés de cet excès 
de sensibilité, dont ils ne comprenaient pas le 
motif. 

On servit bientôt le dîner. Baumier fut placé 
entre deux boërs, qui lui versèrent force rasades 
avec une sorte de bienveillance à la fois brus- 
que et cordiale. 



CLARA 133 

Le soir même, les boërs étrangers quittèrent 
Weizberg. Servàas Burgieter, seul, y resta 
encore cinq ou six jours. Le jeune Hollandais 
faisait évidemment la cour à Clara Roschoff. 
Baumier avait pris en grippe ce Patagon à la 
démarche pesante, aux joues blafardes et à la 
parole empâtée. Son gros rire produisait sur 
Charles l'impression désagréable que nous 
éprouvons lorsqu'une charrette chargée de lon- 
gues barres de fer passe auprès de nous. De 
son côté, le Hollandais regardait notre compa- 
triote de fort mauvais œil. Il ne perdait jamais 
une occasion de faire remarquer à Roschoff et à 
sa fille les maladresses du jeune Français. 

Il faut avouer, du reste, que Charles faisait 
un assez mauvais domestique. Aussi peu habi- 
tué au travail qu'à l'obéissance, il ne pouvait 
s'assujettir à sa nouvelle position. Puis, au lieu 
de profiter de son instruction pour se rendre 
utile, Baumier, froissé par l'accueil qu'on lui 
avait fait à Weizberg, se drapait dans sa dignité, 



134 CLARA 

et se contentait de remplir mécaniquement les 
travaux qui lui étaient commandés. Il lui eût 
été très-facile de conquérir les bonnes grâces 
de Clara. Au lieu de cela, il lui gardait rancune 
de ses éclats de rire, et affectait de ne jamais 
lui adresser la parole. 

Le hasard vint à son aide. Un jour que 
Charles écrivait en France, Roschoff remarqua 
que son domestique avait une fort belle écriture. 
Il le chargea aussitôt de tenir les comptes de la 
maison, comptes fort simples, du reste, car ils 
se réduisaient au dénombrement des troupeaux, 
qui ne comprenaient pas moins de vingt-cinq 
mille têtes de bétail. Tout en flânant jadis dans 
les ateliers de son père, Baumier avait pris quel- 
ques notions du métier d'ébéniste. Il s'en servit 
pour raccommoder quelques meubles, et pour 
se fabriquer à lui-même un petit mobilier qui 
excita l'admiration et l'envie de Clara. C'était là 
une belle occasion de se concilier les bonnes 
grâces de la jeune fille; mais Baumier fit la 



CLARA 135 

sourde oreille. Il fallut qu'un ordre formel de 
Roschoff obligeât Charles à fabriquer pour Clara 
des meubles pareils aux siens. 

Peu à peu, cependant, Baumier devint à 
Weizberg une sorte d'intendant et de contre- 
maître. Roschoff ne pouvait se passer de lui, ce 
qui ne l'empêchait pas de le rudoyer à l'occasion 
et de lui faire sentir fort durement sa position 
de domestique. L'orgueil du boër se dédomma- 
geait ainsi d'une supériorité qu'il ne voulait pas 
s'avouer, mais qu'il reconnaissait instinctive- 
ment. Quant à Clara, comme tout le monde pré- 
venait ses moindres désirs, elle était fort mé- 
contente du peu d'égards que lui témoignait le 
nouveau serviteur de son père. 

Un jour, Servâas Burgieter arriva à Weizberg. 
Clara, assez nonchalante d'habitude, lui fit un 
accueil charmant. C'était toujours lorsque Bau- 
mier se trouvait présent que la jeune fille se 
montrait aimable envers le boër. Ce dernier re- 
cevait les prévenances de Clara avec la plus 



136 CLARA 

grande tranquillité et comme une chose toute 
naturelle. Quant à Baumier, il ne paraissait 
même pas s'en apercevoir. 

Pendant que Servàas était encore à Weizberg, 
un colon anglais qui demeurait dans le voisi- 
nage, c'est-à-dire à une vingtaine de lieues 
tout au plus, vint inviter les Roschoff à la noce 
d'une de ses filles. Les hôtes de Weizberg se 
trouvaient naturellement compris dans l'invita- 
tion. Il en fut de même de Baumier, car celui-ci 
avait eu l'occasion de rendre divers petits ser- 
vices à des voisins, soit comme écrivain, soit 
surtout comme ébéniste, et chacun commençait 
à le rechercher. 

Le premier jour de la semaine suivante, Ros- 
choff et sa fille, Burgieter, Baumier et quelques 
autres boërs partirent ensemble pour New-Gar- 
den, où demeurait la jeune mariée. Les voya- 
geurs étaient répartis, deux par deux, dans 
d'immenses chariots à quatre roues, traînés cha- 
cun par quatre chevaux que leurs drivers 



CLARA 137 

(conducteurs) menaient à grandes guides et à 
toute vitesse dans les plus affreux chemins* 
Grâce à l'adresse merveilleuse que déploient les 
Hollandais et les Hottentots à ce genre d'exer- 
cice, on arriva sans eucombre à New-Garden. 

En quittant le cap, Baumier y avait laissé une 
caisse contenant quelques vêtements qui lui eus- 
sent été fort inutiles dans ses expéditions au mi- 
lieu des forêts. Un boër du voisinage avait eu la 
complaisance de rapporter cette caisse au jeune 
Français. Tout heureux de retrouver ces souve- 
nirs d'un temps plus prospère, Baumier em- 
porta la caisse à New-Garden. Il fit une toilette 
complète et se mit en vrai gentleman. Clara ne 
lavait jamais vu que sous ses grossiers habits 
de travail. Elle faillit ne pas le reconnaître, lors- 
qu'il arriva dans la salle où tous les convives 
se trouvaient réunis. 

L'entrée de Baumier fit sensation. Les jeunes 
filles regardèrent avec curiosité ce domestique, 
mieux habillé que son maître. Les jeunes gens 

8. 



138 CLARA 

ricanaient et cherchaient à critiquer le nouveau 
venu. L'élégance relative de Baumier valut à 
Clara mille compliments ironiques ou sincères. 
Cela mit la jeune fille d'autant plus de mauvaise 
humeur que, suivant son habitude, Charles ne 
semblait faire aucune attention à elle. En véri- 
table enfant gâtée, elle se plaignit à son père. 
Le bonhomme lui rit au nez et l'envoya pro- 
mener. 

Après dîner , on se mit à danser. 11 n'y 
avait pour tout orchestre qu'un malheureux 
Hottentot qui jouait du violon. On arrosa si bien 
l'archet du virtuose, que le Hottentot finit par 
tomber ivre mort. Tandis qu'on travaillait à le 
dégriser, Baumier, qui voyait le désespoir des 
jeunes filles, prit le violon et joua quelques con- 
tredanses. Ce n'était pas un Paganini, tant s'en 
fallait ; il n'allait pas toujours en mesure, et, 
sur cinq notes, il en faisait généralement qua- 
tre fausses ; mais les boërs ne sont pas tout à 
fait aussi exigeants que les abonnés de l'Opéra. 



CLARA 139 

Le talent de Baumier mit le comble à son succès 
auprès des femmes. Naturellement, il n'en dé- 
plut que davantage aux fashionables de l'en- 
droit : car il y a des fashionables partout. 
Leurs costumes varient suivant leur classe et 
leur pays, mais leurs prétentions et leurs ja- 
lousies restent toujours les mêmes. Excité par 
Clara, Servâas Burgieter se distingua par sa 
grossièreté envers le jeune Français. Il sem- 
blait faire exprès de le heurter à chaque in- 
stant. Puis il se mettait à rire d'un air insolent, 
lorsqu'un coup de sa robuste épaule avait en- 
voyé le Français trébucher avec sa danseuse 
contre quelque autre couple. 

Peu patient de sa nature, et fort mal disposé 
d'ailleurs pour le jeune boër, auquel il gardait 
rancune, Baumier ne tarda pas à se fâcher. Au 
premier abordage qui eut lieu entre lui et le 
Hollandais, il repoussa Burgieter par un vigou- 
reux coup de coude. Servàas répondit, courrier 
pour courrier, par une bourrade qui faillit ren- 



140 CLARA 

verser le jeune Français. Puis, comme Baumier 
levait la main, il le saisit tout à coup par la cra- 
vate et par la ceinture de son pantalon, et l'en- 
leva de terre comme il eût fait d'un enfant. Les 
autres boërs se mirent à rire. Baumier, furieux, 
profita de sa position pour appliquer de chaque 
main un soufflet retentissant sur les joues re- 
bondies de son adversaire. Ce dernier le lâcha 
brusquement et tomba dessus à coups de poing. 
Les femmes s'enfuirent en criant. Les jeunes 
gens firent cercle autour des combattants. Bur- 
gieter était évidemment bien plus fort que son 
rival. Quoique celui-ci fût plus agile, le résultat 
du combat ne semblait pas douteux. Le violon 
n'était pas cependant le seul talent de société 
que possédât Baumier. Durant sa folle jeunesse, 
fier de sa force physique et de son adresse, il 
avait beaucoup fréquenté les salles d'escrime, 
de canne et même de boxe française, c'est- 
à-dire de chausson, si le lecteur veut bien 
me permettre d'employer l'expression con- 



CLARA 141 

sacrée. Dans cette circonstance, il mit à profit 
ses anciennes études. Un déluge de coups de 
pied et de coups de poing arriva de tous les 
côtés à la fois sur le Hollandais abasourdi. En 
vain ripostait-il avec une force qui eût assommé 
un bœuf; ses coups furieux portaient dans 
le vide, ou ne rencontraient que les pieds et 
les poings du jeune Français. Ivre de rage et 
la figure en sang, le boër se jeta sur Baumier 
pour le saisir à bras-le-corps. Un coup de poing 
et un croc-en-jambe adroitement combinés ren- 
versèrent Burgieter sur le sol. Alors cinq ou 
six de ses amis se jetèrent à la fois sur Baumier; 
d'autres s'interposèrent. Une réaction s'opérait 
en faveur du Français. Les vieillards parvin- 
rent enfin à pénétrer jusqu'aux combattants et 
les séparèrent. A peine debout, Servàas saisit 
son roër (long fusil à un coup) et ajusta son ad- 
versaire. Roschoff détourna le coup. On em- 
mena le boër, qui saignait comme un bœuf, et 
les danses recommencèrent aussitôt. Dans ces 



142 CLARA 

pays à demi sauvages, une querelle est chose si 
commune, qu'on l'oublie bien vite. 



II 



L'honneur du combat resta néanmoins à Bau- 
mier. La force physique et l'adresse étant les 
qualités que les boërs estiment le plus, la vic- 
toire du jeune Français lui valut un redouble- 
ment de considération. 

La danseuse de prédilection 9 de Baumier était 
la sœur de la mariée, jeune et jolie Anglaise de 
dix-sept à dix-huit ans. Au moment où Charles 
allait l'inviter pour la cinquième ou sixième 
fois, Clara s'approcha de Baumier et lui dit 
d'un ton délibéré : 

— Charles, je devais danser avec Burgieter. 
Puisque vous êtes cause qu'il ne vient pas, vous 
allez le remplacer et danser avec moi. 



CLARA 113 

— J'ai promis, murmura Baumier. 

— Ce n'est pas vrai ! riposta la jeune fille; 
vous alliez inviter Suzannah..., pour la septième 
fois au moins, je pense. Eh bien ! vous l'invi- 
terez plus tard, voilà tout. Allons, venez. 

Baumier la suivit en grommelant. Les trois 
premières figures se passèrent sans qu'il ouvrit 
la bouche. Il est vrai que la plupart des autres 
danseurs en faisaient autant; mais Clara, qui 
avait vu Baumier causer gaiement avec la 
mariée, ainsi qu'avec Suzannah, fut très-mécon- 
tente de son silence. 

— En vérité, dit-elle avec humeur, je vou- 
drais bien savoir pourquoi vous avez invité jus- 
qu'ici tout le monde, excepté moi. Il me semble 
que vous auriez dû commencer par la fille de 
votre maitre... 

— Mademoiselle, répondit Charles, froissé 
dans son orgueil , mynheer Roschoff me paie 
pour surveiller ses troupeaux et tenir ses 
comptes; mon travail ne s'étend pas plus loin. 



i 



144 CLARA 

Elle frappa du pied avec toute l'impatience 
d'une enfant mal élevée. 

— Ainsi vous ne m'auriez pas invitée ? reprit- 
elle. 

— Je n'aurais pas osé, dit Charles avec une 
nuance de raillerie. Un domestique inviter sa 
maîtresse ! 

— Vous savez bien que c'est l'usage ici, ré- 
pondit-elle avec vivacité. Ce n'est pas ce motif. 
Cela vous ennuie, de danser avec mou La preuve, 
c'est que vous ne me dites pas un mot, tandis 
que vous causiez avec toutes vos autres dan- 
seuses. 

— Moi ? dit Baumier. 

— Oui, vous. A Weizberg, chacun cherche à 
m'èlre agréable ; vous, au contraire, vous êtes 
complaisant pour tout le monde, excepté pour 
moi. Dès que j'arrive quelque part où vous êtes, 
vous vous sauvez. 

— Dame, fit Baumier, c'est bien naturel. Vous 



CLARA 145 

ne songez qu'à me gronder ou à me faire gron- 
der par votre père. 

— Vous avez toujours l'air si bourru envers 
moi ! 

— Je suis triste, voilà tout. 

— Pourquoi ne m'avoir pas confié vos cha- 
grins dès le premier jour de votre arrivée ? 

— Votre accueil n'était pas de nature à m'en- 
courager. 

— Comment une de vos compatriotes vous 
aurait-elle donc accueilli?... 

— Envoyant arriver un malheureux étran- 
ger, épuisé de fatigue, de misère et de faim, une 
Française aurait couru le consoler et lui adres- 
ser quelques bonnes paroles : au lieu de lui 
rire au nez, comme vous l'avez fait, vous et 
Burgieter. 

Clara baissa la tète et rougit. En dépit de son 
manque complet d'éducation, un instinct secret 
lui disait que Baumier pouvait bien avoir rai- 
son. Elle devint toute pensive. Absorbée par ces 



146 CLARA 

réflexions d'un genre si nouveau , Clara laissa 
achever le quadrille sans avoir repris la parole. 
A l'instant de quitter Baumier, elle lui serra 
tout à coup la main, et lui dit les larmes aux 
yeux: 

— Charles, je crois que j'ai eu tort, en effet. 
Je suis bien fâchée de vous avoir fait de la . 
peine, mais je vous jure que je riais sans mau- 
vaise intention. 

Touché du ton ému avec lequel la jeune fille 
avait prononcé ces paroles, Baumier resta tout I 
embarrassé pour y répondre. Une espèce d'à- \ 
mour-propre l'empêchait de laisser voir son ' 
émotion. ' 

— Est-ce que vous m'en voulez encore? lui 
dit Clara, qui se méprit sur la cause de son si- 
lence. 

— Non certes ! s'écria-t-il. 

— Bien vrai? 

*— Je vous le jure! 



CLARA 147 

— Et maintenant, vous danserez et vous cau- 
serez avec moi? 

— De grand cœur, Clara. Voulez-vous m'ac- 
corder, non pas le prochain quadrille, mais 
l'autre ? 

— Avec qui dansez-vous le premier?... avec 
Suzannah, sans doute? 

— En effet. 

— Ah !... elle vous plait donc beaucoup ? 
— Je la trouve charmante. 

Clara garda un moment le silence. 
— J'espère bien que nous partirons demain, 
reprit-elle bientôt avec un accent d'humeur. 

— Déjà? fit Baumier. 

— Sans doute. Moi d'abord, je suis fatiguée 
et je m'ennuie ici...; puis... 

Elle s'arrêta brusquement en voyant que 
Charles regardait d'un autre côté. . 

— Allez donc prendre votre danseuse, lui 
dit-elle avec un mouvement d'impatience. Vous 



150 CLARA 

— Pourquoi pas? dit la Hollandaise, exaspérée 
par le ton provocant de Suzannah. Pourquoi 
pas? Si mon père paie des gages à Charles, ce 
n'est pas pour que celui-ci travaille pour d'au- 
tres que pour nous. 

Baumier rougit de colère et de confusion. 

— Mon engagement avec Adam Roschoff 
expire dans quatre mois, dit-il en faisant un 
effort pour se contenir. Dussé-je mourir de 
faim, je ne le renouvellerai pas. Je vous pro- 
mets, miss Suzannah, qu'à cette époque, du 
moins, vous aurez votre coffret. 

— Ne craignez pas de rester sans place, re- 
partit Suzannah. Mon père et mon oncle Hein- 
drick ne demanderont pas mieux que de vous 
prendre à leur service. 

— Allons, Venez donc, Charles ! fit Clara avec 
impatience. 

Baumier sortit avec elle. Ils arrivèrent aux 
chariots sans que le jeune Français eût prononcé 
une seule parole. Déjà repentante de son mou- 



CLARA 151 

vement de colère, la Hollandaise cherchait main- 
tenant à apaiser le ressentiment de Charles. 
D'autant plus froissé de l'humiliation qu'il ve- 
nait de subir, qu'elle avait eu la jolie Suzannah 
pour témoin, Baumier travaillait silencieusement 
à disposer les chariots pour la route, et ne ré- 
pondait que par monosyllabes aux questions 
indirectes par lesquelles Clara cherchait à en- 
gager la conversation. 

Le lendemain, pendant tout le chemin, il resta 
sombre et renfrogné. Quant à Roschoff, il dor- 
mait, ou causait avec un autre boër qui faisait 
route avec les autres habitants de Weizberg. 

Quelques jours s'écoulèrent. La petite excur- 
sion que Baumier venait de faire avait eu cela 
de mauvais pour lui, qu'elle avait réveillé dans 
son esprit des souvenirs et des désirs qui lui 
rendaient maintenant plus amère une position 
à laquelle il avait fini par s'habituer. À New- 
Garden, libre de toute occupation, il avait vécu 
en gentleman. De retour à Weizberg, il lui fallut 



i 



15* CLARA 

reprendre ses travaux et redevenir domesti- 
que. Roschoff n'était certes pas un méchant 
homme, mais il était violent et grossier. Même 
dans ses moments de bonne humeur, il avait des 
boutades qui froissaient le jeune Français, sans 
que le boër s'en doutât aucunement. 

Le plus grand bonheur de Baumier était de 
se retirer dans quelque endroit écarté pour 
rêver à cette France, qu'il avait quittée avec 
tant de joie et vers laquelle se portaient main- 
tenant tous ses rêves. Aussi, maudissait-il inté- 
rieurement la pauvre Clara, qui venait à chaque 
instant le déranger. 

N'osant avouer le véritable motif qui l'atti- 
rait vers Baumier, elle inventait les prétextes 
les plus absurdes pour avoir occasion de 
causer avec le jeune Français. Elle avait ce- 
pendant beaucoup plus d'intelligence que la 
plupart de ses compatriotes, mais, faute d'exer- 
cice, son esprit était lent et paresseux. Il lui 
manquait surtout ce tact tout particulier C[ue la 



CLARA 153 

vie de société développe chez les Européennes. 
Puis, son caractère d'enfant gâtée et de mai- 
tresse absolue, et peut-être aussi de femme 
jalouse, se trahissait de temps en temps par des 
mouvements d'impatience et de colère, sur les 
motifs desquels Baumier, prévenu contre elle, 
se méprenait complètement. Pleinement con- 
vaincu que la jeune Hollandaise ne cherchait 
qu'à lui imposer un surcroit de besogne et à le 
faire punir par Roschoff, il interprétait en mal 
toutes les démarches de Clara à son égard. La 
timidité gauche et maladroite de la jeune fille 
entretenait Charles dans son erreur. 

Un matin , Roschoff partit à cheval à la 
pointe du jour pour aller inspecter ses trou- 
peaux. Baumier se hâta d'achever la tâche que 
le boër lui avait laissée en partant. Puis, saisis- 
sant quelques journaux français qu'un trader . 
(commerçant ambulant) lui avait vendus la 
veille, il s'enfonça dans un bois de yezer- 
hout (bois de fer), situé non loin de l'habita- 

9. 



154 CLARA 

lion. Dix minutes après , il s'asseyait sur la 
mousse, à côté d'une fontaine, et se mettait à 
dévorer les journaux qui lui parlaient de son 
pays. 

Il régnait une de ces chaleurs lourdes et suf- 
focantes qui annoncent l'orage, et dont l'in- 
fluence se fait sentir même aux organisations 
les moins impressionnables et aux caractères 
les plus égaux. Baumier avait à peine commencé 
sa lecture, qu'une forme humaine se dressa 
devant lui. Il leva les yeux et reconnut Clara. 
Elle tenait à la main une poignée en cuivre 
qu'elle venait d'arracher de son armoire après 
de laborieux efforts. 

— Que me voulez-vous? demanda Baumier, 
qui ne put retenir un geste d'impatience et 
d'humeur. 

Cette brusque réception acheva de déconcer- 
ter la pauvre fille. 

— Tout à l'heure, dit-elle en cachant son 
embarras sous un ton de brusquerie, tout à 



CLARA 155 

l'heure, en ouvrant l'armoire de ma chambre, 
la poignée m'est restée dans la main. 

— Eh bien ? 

— Dame, je venais vous demander de la rac- 
commoder... 

C'était la cinquantième fois au moins depuis 
huit jours que Clara venait ainsi relancer, 
comme on dit, le jeune Français sous les plus 
absurdes prétextes. Cette fois, poussé à bout 
par cette persécution incompréhensible pour 
lui, il ne put contenir son impatience. 

— En vérité, Clara, s'écria-t-il , vous avez 
donc juré de me tourmenter? 

— Mais, Charles, balbutia Clara toute confuse, 
je vous assure que cette poignée... Tenez, voyez 
plutôt. 

— Au diable soient votre armoire et sa poi- 
gnée ! s'écria le pauvre garçon exaspéré. Clara, 
si je n'étais soutenu par l'idée que mon engage- 
ment avec votre père finit dans trois mois et que 
je pourrai bientôt quitter votre infernal pays, je 



156 CLARA 

crois que je nie ferais sauter la cervelle, tant 
vous me rendez la vie dure par vos tracasseries. 

Il tourna le dos à la jeune fille, et se prit le 
front entre les deux mains avec la pantomime 
habituelle aux gens exaspérés. 

Déconcertée par ce rude accueil, frappée au 
cœur par les réponses de Charles, et plus encore 
peut-être par l'annonce de son départ, Clara 
resta abasourdie, sans trouver un mot à répon- 
dre. Lorsqu'elle ouvrit la bouche pour parler, 
elle sentit que les larmes allaient lui couper la 
parole, et elle s'éloigna précipitamment. A peine 
avait-elle fait cinquante pas, qu'elle éclata en 
sanglots d'autant plus violents, qu'elle les avait 
plus longtemps comprimés. 

Cette petite scène avait eu pour témoin invi- 
sible Jacobus Oubana, un des serviteurs holten- 
tots de Weizberg. Sans entendre les paroles de 
Baumier, il en avait aisément compris le sens 
à. ses gestes, ainsi qu'à la violence avec laquelle 
Charles avait jeté à terre la malencontreuse poi- 



CLARA 157 

gnée d'armoire. Jacobus suivit Clara de loin. 
Au moment où la jeune fille, tout éplorée, tra- 
versait un sentier, elle se trouva nez à nez avec 
son père. 

— Qu'as-tu donc, ma pauvre enfant? s'écria 
le boër, étonné de la profonde douleur de sa fille. 

Au lieu de répondre, Clara se sauva à toutes 
jambes et s'enfonça dans le bois. Roschoff, étant 
à cheval, ne put la suivre. Comme il regardait 
autour de lui, il aperçut Jacobus qui débouchait 
dans le sentier. 

— Oubana, sais-tu ce qui est arrivé à ma fille ? 
demanda-t-il au domestique. 

Bavard comme tous les Hottentots, et d'ail- 
leurs fort jaloux du serviteur européen, Jacobus 
s'empressa de raconter, avec force exagérations, 
la scène dont il venait d'être témoin. Adam, fu- 
rieux, jeta la bride de son cheval au Hottentot, 
et courut trouver Baumier. Peu s'en fallut que, 
dans le premier élan de sa colère, il ne frappât 
le jeune Français. Une sorte de respect que 



158 CLARA 

Charles inspirait au grossier boër, à Pinsu même 
de celui-ci , arrêta seul la main déjà levée du 
Hollandais. En revanche, il accabla Charles de 
reproches et d'injures. 

Des larmes de colère et d'humiliation brûlaient 
les yeux de Baumier, mais il ne répondit pas un 
mot. Exaspéré de ce silence qui lui imposait mal- 
gré lui, Roschoff chercha une punition à infliger 
à son domestique. 

— Charles, reprit-il enfin, avec force invec- 
tives et jurons qu'on nous permettra de ne pas 
reproduire, j'ai dit aux ouvriers qui travaillent 
au kraal (sorte de parc aux bestiaux) d'Om- 
Stény que je leur enverrais d'autres haches, et 
des pioches ; prenez au magasin le paquet d'ou- 
tils placés sur l'établi. Portez-les tout de suite 
à Om-Stény . Vous ferez la route à pied. J'entends 
que vous soyez de retour à sept heures, pour le 
souper. 

Une distance d'au moins quatorze milles (en- 
viron cinq lieues) séparait Weizberg de l'endroit 



CLARA 159 

que Roschoff venait de désigner. Il était déjà 
près de midi. Bauraier avait donc à faire dix 
lieues en moins de sept heures, par une chaleur 
affreuse et avec un énorme fardeau. Il y avait 
de quoi tuer un Européen. Baumier dédaigna, 
néanmoins, de se plaindre et de réclamer. Il 
s'achemina vers le magasin, y prit les objets 
qu'on lui avait désignés et se mit en* route 
pour Om-Stény. 



III 



Un soleil ardent et pour ainsi dire corrosif, 
dont nous ne saurions nous faire une idée en 
Europe, dardait en plein sur la tête du jeune 
homme, et le faisait beaucoup souffrir. Au bout 
de deux lieues, le pauvre garçon, ruisselant de 
sueur et respirant à peine, fut obligé de s'arrê- 
ter un instant à l'ombre d'un bouquet d'arbres 



160 CLARA 

Il s'étendit par terre, cl, serrant entre ses deux 
mains son front brûlant, il pria Dieu de le faire 
mourir. Tout à coup, il entendit le galop de 
deux chevaux. Il se leva brusquement et se hâta 
d'essuyer les larmes qui couvraient sa figure. 
Clara Roschoff apparut presque aussitôt dans le 
sentier. Montée sur un des chevaux de l'habita- 
tion, elle en tenait un second par la bride. 

— Enfin, je vous trouve, mon pauvre Charles ! 
s'écria-t-elle en sautant à terre. Mon Dieu, que 
vous avez chaud et que vous devez souffrir ! Je 
vous ai amené un cheval ; mon père n'en saura 
rien. 

Elle prit son mouchoir et voulut essuyer le 
front ruisselant de Baumier. Dans la disposition 
d'esprit de ce dernier, il ne pouvait manquer de 
prendre pour une raillerie ou pour un piège cet 
intérêt si singulier de la personne même qui 
venait de le faire punir. Il écarta la main de 
Clara, reprit son lourd fardeau d'outils et se 
remit silencieusement en marche. 



CLARA 161 

La jeune Hollandaise, confuse et douloureuse- 
ment froissée, le suivit tristement. A la fin, la 
pauvre fille ne put résister à son chagrin : elle 
éclata en sanglots. 

— Charles ! s'écria-t-elle, que vous ai-je donc 
fait pour que vous me traitiez ainsi? 

Il regarda d'un air stupéfait la jeune fille, qui 
joignait les mains et pleurait comme une Made- 
leine. En dépit de ses préventions et de sa co- 
lère, il se sentit ému. 

— Mon Dieu ! Clara, dit-il enfin, je ne com- 
prends rien à votre chagrin. Il me semble que 
ce serait plutôt à moi de vous demander pour- 
quoi vous m'en voulez, et pourquoi vous cher- 
chez toujours à rendre plus pénible encore ma 
triste position/ 

— Moi ! s'écria Clara stupéfaite, moi !... Oh ! 
Charles, comment avez-vous pu vous figurer 
cela? moi qui donnerais tout au monde pour 
vous éviter un chagrin ! 

— En vérité, je ne m'en serais guère douté, 



162 CLARA 

reprit-il avec un peu d'amertume. N'est-ce pas 
vous qui tout à l'heure encore avez excité contre 
moi la colère de votre père, en lui racontant ce 
qui venait de se passer entre nous? 

— Mon Dieu! mon Dieu! répéta la pauvre 
fille en joignant les mains, vous me croyez donc 
bien méchante? Je vous jure devant Dieu que je 
n'ai pas dit un mot de cela à mon père. C'est ce 
maudit Jacobus Oubana, qui nous avait sans 
doute entendus. Au nom du ciel, Charles, 
croyez-moi... ! bien vrai, ce n'est pas moi qui... 

Les larmes l'interrompirent. Elle se laissa 
tomber sur le gazon et se mit à sangloter. Cette 
fois, et en dépit des apparences, Baumier sentit 
qu'elle disait la vérité. Il regretta ses injustes 
reproches. Il jeta ses outils à terre, s'agenouilla 
près deClara, qui pleurait toujours, et fit de son 
mieux pour la consoler. Quelques paroles échap- 
pées au trouble et à la profonde émotion de la 
pauvre enfant firent enfin deviner la vérité au 
jeune Français. 



CLARA 163 

— Voyons, Clara, lui dit-il calmez-vous; je 
vois bien que j'avais tort de vous regarder 
comme mon ennemie. 

— Moi, votre ennemie! s'écria-t-elle; moi, 
qui ne pense qu'à vous... Et pourtant, Dieu sait 
comment vous me traitez ! Chaque fois que je 
m'approche de vous et que je vous adresse la 
parole, vous me recevez si durement!... Je sais 
bien que je ne suis pas belle comme les femmes 
de votre pays, et que je n'ai ni leur esprit ni 
leur éducation, mais enfin ce n'est pas ma faute, 
et jamais vous n'en trouverez qui vous aime 
plus que moi... 

Toute honteuse de l'aveu qui venait de lui 
échapper, la pauvre Clara se cacha la tête dans 
les deux mains et se remit à pleurer. 

Charles s'assit à côté d'elle, écarta doucement 
les mains de la jeune fille et les porta toutes 
deux à ses lèvres par un mouvement rempli de 
reconnaissance et de tendresse. Clara rougit 
d'abord et devint ensuite toute pâle. Elle re- 



164 CLARA 

garda timidement le jeune homme, et laissa 
retomber sa tête sur l'épaule de Baumier. 

— Bonne Clara, combien j'étais injuste en- 
vers vous! lui dit affectueusement le jeune 
Français. 

— Ainsi, vous ne me haïssez pas, comme je 
le croyais î murmura-t-elle. 

— Non certes ! Maintenant, au contraire, je 
vous aime de tout mon cœur. 

— Autant que Suzannah? reprit-elle avec une 
anxiété qu'elle s'efforça vainement de dissimu- 
ler sous un sourire. 

— Bien plus que Suzannah ! 

— Vrai? 

— Je vous le jure, ma bonne Clara ! 

— Oh ! que je suis heureuse ! s'écria-t-elle. | 
Quelque chose, cependant, manquait au bon- i 

heur de Clara. Quoique fort inhabile à pénétrer 
les secrets du cœur humain, elle sentait confu- 
sément, et par une sorte d'instinct, la différence 
qui existait entre l'affection que Charles lui té- 

I 



CLARA 165 

moignait et l'amour qu'elle-même éprouvait 
pour lui. 

En qe moment, en effet, le cœur du jeune 
Français, si longtemps isolé et froissé, débordait 
de reconnaissance et d'affection ; mais là se bor- 
naient les sentiments que lui inspirait Clara. Si 
des idées d'amour et de mariage se présentaient 
à son esprit, ce n'était que comme un rêve dont 
il ne savait même pas s'il devait demander la 
réalisation. On ne pouvait attribuer son hésita- 
tion à un sentiment d'intérêt ni d'ambition. La 
fortune du père de Clara était, en effet, considé- 
rable relativement à celle de Charles, qui ne pos- 
sédait rien au monde. Seulement , le malheur 
ayant habitué Baumier à réfléchir, il envisageait 
sérieusement la situation. En ce moment, il se 
demandait si lui-même se sentait capable de re- 
noncer pour jamais à la France, et d'aimer assez 
Clara pour que, dans la suite, ni elle ni lui 
n'eussent à se repentir de leur mariage. 

Clara se figura que le silence du jeune homme 



166 CLARA 

provenait d'indifférence ou d'ennui. Elle se reprit 
bientôt à pleurer. Voyant qu'elle se méprenait 
sur les sentiments qu'il éprouvait maintenant 
pour elle, Charles prit le parti de lui ouvrir sin- 
cèrement son cœur. La pauvre fille le remercia 
de sa franchise avec tant d'effusion et de naïve 
tristesse, qu'à son tour Charles sentit ses yeux 
se remplir de larmes. Au moment où il allait 
répondre à la jeune Hollandaise, les pas de trois 
chevaux lancés au galop retentirent dans le loin- 
tain. Clara se jeta dans le bois et se cacha der- 
rière un buisson ; mais elle n'eut pas le temps 
d'emmener les deux chevaux. Bientôt trois Hot- 
tentots à cheval arrivèrent à côté de Baumier. 
L'un d'eux était Jacobus Oubana ; il s'approcha 
du jeune Français. 

— Que me veux-tu ? lui demanda ce dernier. 

— Le baâs (maître) s'est aperçu qu'il man- 
quait deux chevaux, dit le Hottentot d'un air 
insolent. Il a pensé que vous les aviez emmenés, 
malgré sa défense. Il m'a envoyé avec mes ca- 



CLARA . 167 

marades pour les reprendre et les ramener à 
Weizberg. 

— Les voilà, répondit Charles en montrant les 
deux étalons ; je n'en ai monté aucun. 

— Pourquoi les avez-vous emmenés, alors? 
fit Jacobus, tout orgueilleux de la mission dont 
on l'avait chargé. 

Baumier se retourna si brusquement, que le 
Hottentot fit un bond en arrière. 

— Drôle ! s'écria le jeune Français, dont les 
yeux étincelaient, qui t'a donné le droit de me 
questionner? Tais-toi et va-t'en. 

Les Hottentots prirent les deux chevaux et 
repartirent à fond de train. Dès qu'ils eurent dis- 
paru, Clara sortit du bois. 

— Comment allons-nous faire, maintenant? 
dit-elle d'un ton désolé. 

— Mon Dieu, ma bonne Clara, répondit 
Charles, il n'y a qu'un parti à prendre : vous 
allez retourner tout doucement à Weizberg, et 



168 CLARA 

moi, je vais continuer ma route pour Om- 
Stény. 

— Sous ce soleil, et chargé comme vous Têtes, 
il y a de quoi vous tuer ! répondit-elle. 

— Bah! dit-il en affectant une gaieté qu'il était 
loin d'éprouver, je suis plus robuste que vous 
ne le croyez. Adieu, ma bonne Clara ; je suis 
bien heureux de l'explication que nous venons 
d'avoir ensemble, et je vous aime de tout mon 
cœur. 

— Je vous accompagnerai jusqu'à Ora-Slény, 
dit Clara en se levant. C'est moi qui suis cause 
de cette cruelle corvée, et je veux la partager. 

Charles eut beau gronder et supplier, la jeune 
Hollandaise persista dans sa résolution. Force 
fut à Baumier de la laisser marcher à côté de lui. 
Bientôt même, elle voulut prendre une partie des 
outils dont le poids écrasait son compagnon de 
route. Cette fois, ce fut au tour de celui-ci de 
rcwter. 

Bien que l'habitation de Roschoff fût située 



CLARA 169 

presque au milieu des bois, il n'y avait que fort 
peu d'ombre sur le chemin de Weizberg à Om- 
Stény. C'est pour cela que le boër l'avait donné 
à parcourir à son domestique. Malgré les souf- 
frances que causait aux deux jeunes gens leur 
marche rapide à l'ardeur d'un soleil dévorant, 
ils arpentaient la route avec une sorte de gaieté. 
Charles faisait de son mieux pour distraire la 
pauvre Clara, dont le dévouement le touchait 
profondément. Quant à Clara, elle riait et pleu- 
rait tour à tour. L'amour et peut-être aussi la 
souffrance transformaient complètement cette 
nature, en apparence lourde et lymphatique. S'il 
n'y avait eu qu'elle à souffrir, elle se fût trou- 
vée tout heureuse. La pauvre fille trahissait 
quelquefois les secrètes pensées de son cœur par 
des paroles et des attentions si touchantes, que 
Baumier en était ému jusqu'au fond de rame. Il 
saisissait alors la main de la Hollandaise et la 
serrait dans les siennes, ou la portait à ses lè- 
vres. Ce muet témoignage d'affection et de re- 

10 



170 CLARA 

connaissance gonflait de bonheur le coeur de la 
jeune fille. 

Quelque diligence qu'eussent faite les deux 
jeunes gens, ils ne purent regagner Weizberg 
qu'à sept heures et demie. Roschoff, dont la 
colère avait eu le temps de s'apaiser, regret- 
tait déjà l'épreuve, trop pénible pour un Euro- 
péen, à laquelle il avait condamné le jeune 
Français. L'orgueil l'empêchant de s'avouer ses 
remords, il épancha sa mauvaise humeur sur 
Jacobus, qui vint maladroitement lui raconter 
son expédition... Au lieu d'éloges, le Hottentot 
ne reçut que des coups de jambok (sorte de 
cravache). L'absence de sa fille, au moment du 
souper, inquiéta vivement le boër. 

Un serviteur mozambique vint enfin annoncer 
qu'il apercevait Baumier dans le chemin. Ros- 
choff resta tout surpris en voyant arriver, avec I 
le jeune Français, sa fille Clara, dont la démarche j 
chancelante et la figure décomposée révélaient | 
la fatigue. 



CLARA 171 

— Ne gronde pas Charles, dit-elle à son père, 
qui accourait au-devant d'elle. C'est moi qui l'ai 
retardé. Je te dirai tout. 

Elle ge laissa tomber sur un banc et s'endor- 
mit tout à coup. 

Malgré son caractère à la fois apathique et 
violent, Roschoff aimait sa fille. L'inquiétude le 
prit. I) oublia Baumier pour ne s'occuper que de 
Clara. Peut-être même n'était-il pas fâché de 
trouver un prétexte pour fermer les yeux sur le 
retard du jeune Français. Quand on chercha ce 
dernier pour le souper, on ne put le trouver. 
Brisé de fatigue et la tète en feu, il s'était réfu- 
gié dans une grange et dormait au milieu des 
bottes de paille. Quant à Clara, les servantes hot- 
tentotes la portèrent dans sa chambre, la désha- 
billèrent et la mirent au lit. Elle s'éveilla le len- 
demain matin avec une fièvre violente. Les émo- 
tions qu'elle avait éprouvées, plus encore peut- 
être que le soleil et la fatigue, en étaient cause. 
Malgré le délire cjui commençait à s'emparer d'elle, 



i 



U2 CLARA 

la pauvre fille trouva la force de tout raconter à 
son père. Mais, auparavant, elle lui fit jurer sur 
la Bible de ne pas gronder Baumier. Dans son 
délire, qui ne dura heureusement que deux nuits, 
elle répétait à chaque instant : — Mon père, ne 
gronde pas Charles ; c'est moi qui suis cause de 
tout. 

Grâce à la robuste constitution de la jeune fille, 
son indisposition n'eut pas de suite. La maladie 
n'a guère de prise chez ces natures que purifient 
et fortifient la vie et le travail en plein air. Bau- 
mier fut moins heureux que sa compagne de 
route. Il avait d'ailleurs commis l'imprudence de 
boire, coup sur coup, plusieurs verres d'eau 
froide en rentrant à Weizberg. Il tomba sérieu- 
sement malade. 

Tourmenté par sa fille, et cédant peut-être 
aussi à un remords secret, Roschoff fit demander 
le médecin le plus rapproché de l'habitation. Il 
fallut l'envoyer chercher à plus de trente lieues 
de Weizberg. Après avoir solidement dîné et cons- 



CLARA 173 

ciencieusement examiné le malade, PEsculape 
remonta à cheval en hochant la tête d'un air tris- 
tement significatif. Cette fois, pourtant, l'événe- 
ment donna un démenti aux sinistres prévisions 
du docteur, Baumier se rétablit tout à coup, au 
moment où tout le monde le croyait perdu* La 
première personne qu'il aperçut en recouvrant 
sa connaissance fut Clara, assise à son chevet. 
La pauvre fille ne l'avait pas quitté. Lorsque son 
père se mettait en colère et la forçait de se cou- 
cher, elle se relevait furtivement dans la nuit et 
venait s'installer près de son malade. Dans son 
délire, ce dernier parlait toujours de la France. 
Entraîné sans doute par le souvenir des plaisirs 
de sa folle jeunesse, il répétait continuellement 
le nom d'une actrice d'un petit théâtre qu'il avait 
eue jadis pour maîtresse. 

Peu au fait des mœurs parisiennes, Clara se 
figura que cette Olympe, dont Charles parlait 
si souvent, était une jeune fille qu'il aimait. 

Cette pensée désolait la pauvre fille. Lorsque 

10. 



174 CLARA 

Baumier, touché du dévouement de cette bonne 
créature, la remerciait avec effusion, elle sou- 
riait tristement et détournait la tête pour lui 
cacher ses larmes. 

Bientôt Charles put sortir et se promener dans 
les environs. Un jour qu'il était assis à l'ombre 
d'une sorte de tonnelle élevée dans le jardin, 
Roschoffvint s'asseoir à côté de lui. Le digne 
boër semblait fort embarrassé. On devinait sa 
perplexité, rien qu'à voir l'irrégularité des 
bouffées de fumée qu'il tirait de sa pipe avec 
plus de précipitation que d'habitude. Dix fois il 
ouvrit la bouche pour commencer la conversa- 
tion, et dix fois il la referma sans avoir parlé. 

— Charles, dit-il entin, je crois que le climat 
de notre colonie n'est pas bon pour vous. Pais, 
vous n'êtes pas fait pour rester domestique. 
Cette vie-là vous tuerait tôt ou tard. Il vous faut 
retourner dans votre pays. 

— La France est bien loin ! répondit Charles, 
et les voyages coûtent, cher. 



CLARA 175 

— Hélas! oui, reprit Roschoff en poussant un 
gros soupir; mais je vous fournirai les moyens 
de regagner votre patrie. Quand vous partirez 
de Weizberg, je vous donnerai une centaine de 
bœufs. SoilàGrahamstown, soitàBeaufort, vous 
en tirerez toujours bien trois mille rixdales (en- 
viron 5,800 francs); avec cela, vous pourrez 
payer votre passage et vivre en France jusqu'à 
ce que vous ayez trouvé une occupation. 

Charles baissa tristement la tête. Il devinait 
le véritable motif qui poussait Roschoff à désirer 
son départ; il lui en coûtait d'autant plus d'ac- 
cepter l'argent que lui offrait le boër. 

— Je vous remercie de votre généreuse pro- 
position, dit-il enfin. Je n'ai aucune ressource : 
il me sera probablement impossible de jamais 
vous rembourser l'argent que vous m'offrez... 

— Que diable voulez-vous! fil le boër. Prenez 
tout le temps qu'il vous faudra. Après tout, si 
je perds ces trois mille rixdales, tant pis ! Ainsi, 
e'est convenu? 



176 CLARA 

— Quand faudra-t-il partir? demanda Bau- 
mier, dont le cœur était bouleversé par des sen- 
timents tellement contradictoires, qu'il ne savait 
lui-même s'il devait se réjouir où se plaindre 
des dispositions du boër. 

— Ces jours-ci, répondit Roschoff. Dès que 
vous serez rétabli..., la semaine prochaine, par 
exemple. 

— Le plus tôt possible enfin, pensa Baumier. 
Je comprends. 

Encore un peu faible des suites de sa maladie, 
il avait, comme beaucoup de convalescents, une 
certaine peine à fixer ses idées. Tandis qu'il 
réfléchissait silencieusement à côté de Roschoff, 
qui continuait à fumer avec une précipitation 
insolite, un Hottentot s'approcha du boër. 

— Mynheer Burgieter vient d'arriver, dit le 
Hottentot. Il demande le baàs. 

Heureux de s'être débarrassé de la proposi- 
tion qui lui coûtait tant à faire, Roschoff se hâta 
de suivre son domestique. 



CLARA 177 

Baumier resta seul. 

Jusqu'alors, il avait appelé de tout son cœur 
le moment de retourner en France. Maintenant, 
qu'on mettait à sa disposition le moyen de réa- 
liser son désir, il se sentait oppressé par une va- 
gue tristesse et par un profond découragement. 

Tandis que, le front appuyé contre un tronc 
de yezer-hout, il se perdait dans de tristes 
rêveries, la voix de Clara le fit tressaillir. La 
jeune fille s'approcha lentement et vint s'asseoir 
à côté de Charles. 



IV 



En rencontrant le regard si doux, si affec- 
tueux de cette bonne et naïve créature, Charles 
éprouva une indicible sensation de calme et de 
soulagement. Il prit la main de la jeune fille et 
la pressa sur ses lèvres par un mouvement plein 



118 CLARA 

de reconnaissance et de tendresse. Elle rougit 
et soupira. 

— Savez-vous ce que votre père vient de me 
proposer, Clara ? dit-il à la jeune Hollandaise. 

— Oui, répondit-elle ; il m'en a parlé hier au 
soir. Ainsi vous allez retourner en France? 

— Mon Dieu, oui..., probablement..., mur- 
mura-t-il en étouffant un soupir. 

— Vous voilà bien content ! 
Il ne répondit pas. 

— Vous allez revoir vos parents. 

— Je n'en ai plus. 

— Vos amis... 

— Un homme ruiné en a-t-il? 

— Vous referez votre fortune. Mon père vous 
a dit qu'il vous donnerait deux cents bœufs, 
n'est-ce pas? 

— Oui..., c'est-à-dire cent...; oui, répondit 
machinalement Charles, qui regardait Clara et 
pensait à autre chose qu'aux bœufs du père 
Roschoff. 



CLARA m 

— II m'avait promis que ce serait deux cents, 
murmura la jeune fille... D'ailleurs, moi aussi, 
Charles, je puis vous prêter de l'argent. J'ai à 
moi huit mille rixdales qui me viennent de ma 
mère. Je vous les donnerai. 

Il fit un geste de refus. 

— A quoi voulez-vous que cela me serve ici? 
reprit-elle avec vivacité. Vous me les rendrez 
plus tard, après avoir fait fortune. Cela vous 
forcera de penser quelquefois à nous..., même 
lorsque vous aurez épousé celle que vous 
aimez» 

— Qui donc? fit le jeune homme tout surpris. 

— Mademoiselle Olympe. 

— Olympe? 

— Celle dont vous parliez toujours dans votre 
délire. 

Il se sentit rougir. En regardant Clara avec 
une sorte de confusion, il s'aperçut que la jeune 
fille avait les yeux remplis de larmes. 

Il lui saisit la main. 



180 CLARA 

— Pourquoi pleurez -vous? lui demanda-t-il 
brusquement. 

— Je ne pleure pas, répondit-elle en détour- 
nant la tête. 

De grosses larmes coulaient sur les joues de 

la pauvre fille, qui les essuyait furtivement. | 

— Ainsi, reprit Charles, vous consentez à me I 
donner votre fortune pour que je puisse re- i 
tourner en France y épouser celle que j aime? ' 

— Oui, Charles, et de grand cœur ! ] 

— Mais votre père n'y consentira pas? 

— Quand il le saura, vous serez loin. 

i 

— Alors, il vous battra. .. I 

Elle haussa doucement les épaules. 

— Je le sais bien, semblait-elle dire, mais 
que m'importe ! 

— El vous? 

— Oh ! moi, je n'ai besoin de rien. 

— Si vous vous mariez... 

— Je ne me marierai pas. 

— Jamais? 



CLARA 131 

— Jamais f fit-elle avec conviction. 

« 

La pauvre enfant était à bout de forces. Elle 
se mordait les lèvres pour ne pas crier. Les 
larmes débordaient de ses paupières gonflées. 
Charles se laissa tomber à genoux devant 
elle. 

— Clara, lui dit-il de sa voix la plus douce» je 
n'aime personne en France, et personne n'y at- 
tend mon retour. C'est ici que je voudrais res- 
ter. C'est une jeune fille de ce pays que j'aime 
et que je veux épouser. 

— Suzannah? demanda Clara, dont le corsage 
s'agitait avec précipitation, car son cœur avait 
senti toute la tendresse qui vibrait dans la voix 
de'Baumier. 

— Non, Clara, je n'ai jamais été amoureux 

de Suzannah. Celle que j'aime, et que j'aimerai 

toujours, car c'est pour son cœur et pour sa. 

bonté que je l'aime, c'est vous, Clara. Vous 

paraissiez tout à l'heure désirer que je fusse 

11 



482 CLARA 

heureux. Eh bien, cela dépend de vous seule. 
Voulez-vous être ma femme bien-aimée? 

La pauvre fille jeta ses deux bras autour du 
cou du jeune Français. Elle doutait encore. Elle 
éloigna la tête de Charles de la sienne pour le 
regarder dans les yeux. Il parait que les re- 
gards de Baumier rassurèrent complètement la 
jeune fille, car l'expression d'anxiété que sa 
physionomie conservait encore disparut tout à 
fait. 

Mon Dieu, que je suis heureuse! murmura- 
t-elle. Oh! si ma pauvre mère était là !... Ainsi, 
vous m'aimez aussi, Charles? 

— Oui, ma bonne Clara, je vous aime, et de 
toute mon âme, je vous jure... Et vous? 

— Si je vous aime, moi? Ah ! vous le savez 
bien ! Tenez, Charles, si vous étiez parti, je crois 
que je serais morte de chagrin. Mon Dieu, que 
je suis heureuse et que vous êtes bon de m'ai- 
mer ! Mon bon Charles, je vous aimerai tant et je 
m'occuperai tellement de vous rendre heureux, 



CLARA 183 

que vous ne regretterez pas votre pays. Mais est- 
ce bien vrai que vous m'aimez ?... 

Charles prit les deux mains de la jeune fille 
dans les siennes : 

— Je t'aime, Clara ! dit-il tout bas d'une voix 
tendre et émue. Me crois-tu, maintenant ? 

— Oh oui ! murmura-t-elle. 

Un grossier ricanement résonna tout à coup 
auprès des deux jeunes gens. Ils aperçurent Ser- 
vâas Burgieter. Le jeune boër riait encore, mais 
de mauvaise grâce. On voyait qu'il était furieux. 

— Eh bien, maître de danse, dit-il d'une voix 
insolente, esfr-ce que c'est la mode , dans votre 
pays, que les hommes se mettent à genoux de- 
vant les femmes ? Vous avez l'air joliment béte 
comme cela, savez- vous ? 

Il se mit à ricaner. 

Il est bon de savoir que cette épithète de 
c maître de danse » est une injure qu'à l'étran- 
ger on applique de droit à tous les Français. 



184 CLARA 

— Servâas, dit Charles, dont les yeux étince- 
laient, il est de mode, dans mon pays, de faire sa 
volonté et d'envoyer promener les insolents, 
savez-vous ? 

— Est-ce pour moi que vous dites cela? 

— Parbleu ! 

Clara avait disparu. Servàas, étouffant de colère 
et de jalousie, ne cherchait qu'un prétexte pour 
éclater, comme les héros d'Homère. Il débuta par 
un torrent d'injures trop grossières pour que 
nous puissions les répéter. Des injures, il passa 
aux menaces ; des menaces, il allait arriver aux 
coups, lorsqu'il fut retenu par Roschoff, qui ac- 
courait, avec sa fille et cinq ou six domestiques. 
Tandis que Clara parlait à Baumier, Roschoff 
cherchait à calmer le jeune boër et lui reprochait 
sa violence contre un malade. Emporté par la 
colère et la jalousie, Servâas accueillit fort mal 
les observations du bâas de Weizberg. 

— Tout cela est de votre faute, dit-il enfin au 
boër. Pourquoi accueillez-vous de pareils vaga" 



CLARA 185 

bonds? Avec vos cheveux blancs, vous n'êtes 
qu'un vieux fou ! 

Burgieter était comme les moulins qu'on monte 
pour un certain nombre de tours. Une fois qu'il 
avait commencé un chapelet d'injures, il fallait 
qu'il l'égrenàt jusqu'au bout. La patience de 
Roschoff n'y résista pas longtemps. 

— Ah! c'est comme cela, s'écria-t-il, tu veux 
déjà faire le maître ici ! Eh bien, je commence 
par te dire que je consens au mariage de ma fille 
et de Charles. Maintenant, si tu n'es pas con- 
tent, rappelle-toi que le vieux Roschoff a encore 
bon bras et bon œil, et que son roër porte mieux 
que le tien. 

Clara se jeta au cou de son père, et Charles 
saisit la main du vieillard, qu'il serra affectueu- 
sement. Mais Adam, tout entier à sa colère, 
repoussa brusquement les deux jeunes gens 
pour continuer à se quereller avec Burgieter. 
Tous deux armaient déjà leurs roërs, lorsque 
Baumier s'interposa à son tour. 



1«6 CLARA 

— Du moment qu'il s'agit d'une balle à échan- 
ger, c'est moi que cela regarde, dit-il. Gomme 
je suis l'insulté, j'ai le choix des armes. 

— Ta, ta, ta! interrompit Burgieter, je me 
moque de tous vos usages de France, moi. Nous 
sommes au Cap, et vous vous battrez au roër, 
comme nous. 

— Soit, fit Baumier. Prêtez-moi votre fusil, 
mynheer Roschoff. 

Après un assez long débat entre le jeune 
Français et le vieux boër, ce dernier fut obligé 
de céder. 

—Tue-moi ce coquin-là, dit-il à Baumier, et 
Clara est à toi, aussi vrai que je m'appelle Adam 
Roschoff. 

— Nous allons nous placer dans le chemin à 
deux cents yards de distance, dit Burgieter. 
Nous marcherons l'un sur l'autre, et chacun 
tirera quand il voudra. 

— Non pas ! s'écria Roschoff. Je connais Ser- 
vàas. Pourvu qu'on lui laisse le temps de viser, 



CLARA 187 

c'est le meilleur tireur du pays. Il faut égaliser 
les chances. 

— Eh bien, dit Baumier, qu'on nous place à 
cinquante yards seulement et le fusil au pied. 
Nou3 ferons feu à un signal. Tant mieux pour 
celui qui tirera le plus vite et qui visera le plus 
juste. 

Ce fut au tour de Burgieter de se récrier. 

— Et si nous nous tuons tous les deux? fit- il 
avec humeur. 

— Tant pis. 

— Tant pis! tant pis! répétale boër; je ne 
veux pas de ces conditions-là, moi ! 

— Alors, mettons-nous à cent yards. 

Après un nouveau débat, Burgieter finit par 
consentir à ce dernier arrangement. 

Tandis qu'il chargeait soigneusement 3on 
fusil, et que Roschoff en faisait autant pour 
celui de Baumier, le jeune Français s'approchait 
de Clara. 

— Ha Clara bien-aimée, lui dit-il, je ne sais 



188 CLARA 

quel est le sort que la Providence me réserve. 
Si je meurs, tu auras ma dernière pensée. Prie 
Dieu pour moi, car je n'ai jamais eu autant 
d'envie de vivre qu'en ce moment. Je t'aime» 
Clara... 

Elle se jeta en pleurant dans ses bras ; les 
larmes ruisselaient sur ses joues. Elle était 
comme folle. Il fallut que son père l'arrachât 
des bras de Baumier. 

— Tu vas lui troubler la vue et faire trembler 
son bras ! s'écria le vieillard en écartant la jeune 
fille. Si tu l'aimes, reste là et ne lui donne pas 
de distractions. Il a besoin de tout son sang- 
froid. 

Tout en conduisant Charles à son poste, le 
vieillard lui donna quelques conseils. On compta 
les cent yards. Burgieter sifflotait d'un air non- 
chalant. Charles semblait avoir oublié sa ma- 
ladie, et marchait d'un pas ferme. Quant à Clara, 
elle s'était emparée d'un fusil et avait disparu 
dans le bois. 



CLARA 189 

Enfin, le vieux Roschoff donna le signal en 
élevant son large chapeau, Baumier tira le pre- 
mier et toqcha le jeune boër à l'épaule. Le 
mouvement involontaire que fit ce dernier en 
recevant la balle dérangea son coup. Au lieu 
d'atteindre Charles en pleine poitrine, comme 
elle l'eût fait infailliblement sans cet incident, 
la balle de Servâas effleura seulement le front 
de Baumier. 

— Puisqu'il n'y a rien de fait, recommençons, 
dit Baumier. 

— Au diable ! fit le Hollandais ; je ne suis pas 
si bête que de risquer une seconde fois ma vie 
pour une fille qui ne veut pas de moi. Épousez- 
la, et que l'enfer vous étrangle tous les deux ! 

Tout en parlant, il ôtait son habit. On s'a- 
perçut alors qu'il était blessé. Clara courut à 
lui. Il la repoussa d'abord assez brutalement, 
mais elle revint à la charge. Il finit par la lais- 
ser panser sa blessure, qui n'avait du reste rien 

de dangereux. 

11. 



190 CLARA 

Mécontent et humilié, le jeune boër voulait 
s'en retourner immédiatement à son habitation. 
Dur au mal, ainsi que le sont presque tous les 
boërs, il semblait ne pas s'apercevoir de sa 
blessure. On eut mille peines à le retenir à 
Weizberg. 

Bien que violent et brutal, comme la plupart 
des gens qui vivent au milieu des bois et ne 
connaissent d'autres lois que leurs volontés, 
d'autre puissance que la force physique, Ser^ 
vàas n'était pourtant pas, au fond, un méchant 
homme. Lorsqu'il partit de l'habitation, au bout 
de deux jours, il prit congé de Roschoff et de 
sa fille sans .trop de ressentiment. L'amour- 
propre froissé l'empêchait seul de se réconcilier 
complètement. Par la suite, Baumier et lui vé- 
curent en assez bonne intelligence. 11 assista 
même au mariage de Charles et de Clara, qui 
eut lieu quelques mois plus tard. 11 vient de 
temps en temps les voir à Weizberg. Seulement, 
il n'aime pas que le père Roschoff le plaisante 



CLARA 191 

sur son échec matrimonial, et il lui a déjà cassé 
deux pots de bière sur la tête pour le faire taire. 
Cela ne les empêche pas d'être les meilleurs 
amis du monde, et de chasser souvent ensem- 
ble. Adam Roschoff, toujours vert et robuste, a 
maintenant quatre petits-enfants. Il répète à qui 
veut l'entendre que son gendre Baumier est 
l'homme le plus capable de la colonie, et que, 
si le gouvernement anglais avait pour un penny 
de bon sens, Charles serait immédiatement 
nommé gouverneur du cap de Bonne-Espé- 
rance. Clara est du même avis. Ils finiront cer- 
tainement par le persuader à Baumier. En 
attendant, celui-ci se contente de vivre heureux 
et tranquille auprès de sa femme et de ses 
enfants. 



SUZANNE DAUNON 



Suzanne Daunon avait vingt-deux ans, les 
plus beaux yeux du monde et un mari très-ja- 
loux. Depuis deux mois elle habitait Rueil, où 
M. Daunon lui avait loué une petite maison pour 
l'été. 

Comme beaucoup de Parisiens, M. Daunon 
tenait à se persuader qu'il passait la belle saison 
à la campagne. En réalité, tout au plus aurait- 
il pu dire qu'il y couchait. Jugez-en. Il partait 
de Rueil tous les matins à huit heures, afin 
d'arriver à Paris pour son bureau, car $1 était 



194 SUZANNE DÀUNON 

architecte, et des plus employés. La plupart du 
temps, entraîné par quelque client ou quelque 
ami, il restait à diner à Paris et passait la soirée 
à son cercle. Il arrivait alors à Rueil par le 
dernier convoi, juste à temps pour se mettre 
au lit. Souvent même, retenu par les charmes 
d'une partie de whist, il était obligé de prendre 
une voiture et ne rentrait qu'à une heure du 
matin. 

Avec tout cela, il trouvait moyen de tour- 
menter sa femme pendant le peu d'instants qu'il 
restait avec elle. Il y a des gens qui ont tant de 
ressources, lorsqu'il s'agit de se rendre désa- 
gréables! A quarante-cinq ans, il avait la vio- 
lence d'un jeune homme et l'humeur taquine et 
bourrue d'un vieux garçon. 

Un soir, madame Daunon était seule, comme 
d'habitude. Elle n'avait pas d'enfants; c'était là 
son plus grand chagrin. Dix heures venaient de 
sonner. Elle avait lu à sa fenêtre, jusqu'au mo- 
ment où l'obscurité l'avait empêchée de centi- 



SUZANNE DAUNON 195 

nuer. Le livre était tombé sur ses genoux, sans 
qu'elle songeât à demander de la lumière. 

— Elle rêvait.., à quoi?... Dieu le sait!... et 
le diable aussi. 

Il y avait, vis-à-vis de sa croisée, une petite 
maison séparée de la sienne par cinq ou six de 
ces jardins en miniature comme on en ren- 
contre aux environs de Paris. Les habitants de 
cette maison préoccupaient un peu madame 
Daunon. 

A diverses reprises, elle avait aperçu une 
jeune femme... assez jolie, autant que la dis- 
tance lui avait permis d'en juger... qui se livrait 
à une manœuvre singulière. A certains mo- 
ments de la journée, le soir surtout, vers sept 
ou huit heures, cette dame fermait un dest côtés 
de ses persierines, un seul et toujours le même; 
puis, se blottissant derrière ce rempart, elle 
glissait un mouchoir blanc entre les barreaux 
de manière qu'il pût être facilement aperçu 
du dehors. Quelque temps après, Suzanne la 



j 



196 SUZANNE DÀUNON 

voyait quitter son poste d'observation et s'élan- 
cer vers le fond de la chambre. Dans son em- 
pressement, elle oubliait quelquefois de laisser 
retomber les grands rideaux d'étoffe de la croi- 
sée. Alors, sur le perfide et transparent tissu des 
petits rideaux, se dessinaient tout à coup deux 
ombres qui se précipitaient Tune vers l'autre et 
restaient quelque temps embrassées. Puis, sans 
même se séparer la plupart du temps, les deux 
ombres s'avançaient lentement vers la croisée 
et faisaient retomber les grands rideaux en 
épaisse étoffe de soie. Tout rentrait alors dans 
l'obscurité. 

Cela n'avait pas lieu tous les soirs ; trois ou 
quatre fois par semaine, tout au plus. Madame 
Daunon avait observé que c'était surtout les 
mardis, les jeudis et les samedis. Ce qui aidait 
sa mémoire, sous ce rapport, c'est qu'elle avait 
remarqué que ces jours-là coïncidaient avec les 
représentations du Théâtre-Italien. 

Ce manège durait depuis un mois. Le- plus 



SUZANNE DAUNON 197 

souvent, madame Daunon n'y faisait pas atten- 
tion. Elle y était habituée; puis, au fond; elle 
n'était pas curieuse : si peu curieuse même, 
qu'elle n'avait pas cherché à savoir qui habitait 
cette maison. 

Mes lectrices trouveront cela invraisembla- 
ble; mais je dois ajouter, pour tout expliquer, 
que madame Daunon était un peu nonchalante 
et qu'il était assez difficile de l'arracher à Fin- 
différence qui semblait former le fond de son ca- 
ractère. Je dis « qui semblait *, car un obser- 
vateur, détaillant sa physionomie, se fût étonné, 
à bon droit, du contraste qui existait entre sa 
froideur apparente et le feu qui couvait sous le 
velours de ses grands yeux bruns. 

Quelquefois, pourtant, madame Daunon res- 
tait des heures entières les yeux fixés sur les 
grands rideaux de la maison mystérieuse. Sou- 
vent alors, sans qu'elle s'en aperçût, des larmes 
glissaient entre les franges soyeuses de ses 
longs cils. Peut-être pensait-elle qu'il était doux 



198 SUZANNE DAUNON 

d'aimer et de se sentir aimée, de parler tout 
bas de son amour et d'entendre à son oreille 
une voix passionnée murmurer de tendres pa- 
roles. Peut-être demandait-elle à Dieu pourquoi 
il lui avait refusé ce bonheur, à elle qui se sen- 
tait un cœur si aimant et si dévoué. 

— A quoi me sert d'être jeune et belle? se 
disait peut-être madame Daunon. Pourquoi 
m'avoir mis dans le cœur une flamme qu'il est 
de mon devoir d'éteindre? Suis-je donc destinée 
à mourir sans avoir connu les deux grands 
bonheurs de la femme : l'amour et la maternité ? 

Ce soir-là, il y avait de l'orage dans l'atmo- 
sphère. Madame Daunon était plus triste encore 
que d'habitude. La vieille servante qui demeu- 
rait avec elle lui avait demandé la permission 
d'aller veiller une parente fort malade, dans le 
voisinage. Suzanne lui avait permis de s'ab- 
senter pour toute la nuit. Quoique cette femme 
se tint toujours à la cuisine et que madame 
Daunon ne s'aperçut guère de sa présence en 



SUZANNE DAUNON 199 

dehors du service, l'idée de se savoir entière- 
ment seule dans la maison augmentait encore 
le sentiment d'isolement qui gonflait le cœur de 
Suzanne. 

Écrasée par une sorte d'anéantissement moral . 
et physique, madame Daunon laissa retomber 
son beau front sur ses deux bras croisés sur 
l'appui de la fenêtre. La détonation d'un coup 
de feu, tiré non loin de la maison, parvint à son 
oreille, mais il ne put l'arracher à sa préoccu- 
pation. 

Au bout de quelques minutes, un bruit sou- 
dain la fit tressaillir. Elle se passa la main sur 
les yeux, comme une personne qui se réveille 
en sursaut. Au moment où elle relevait la tête, 
un jeune homme achevait d'escalader le treillage 
placé sous la croisée et s'élançait dans la cham- 
bre par la fenêtre ouverte. Suzanne était telle- 
ment plongée dans ses rêveries, ou plutôt dans' 
son anéantissement, qu'au premier instant elle 
resta immobile, regardant machinalement le 



900 SUZANNE DAUNON 

jeune homme et cherchant à se rendre compte 
de ce qui se passait. 

— Madame..., commença l'inconnu. 

Le son de sa voix arracha madame Daunon à 
l'espèce de somnambulisme dans lequel son 
esprit était resté plongé jusque-là. Elle poussa 
un cri et s'élança sur le cordon de la sonnette, 
sans réfléchir que personne ne pouvait venir à 
son appel* Le jeune homme se précipita au- 
devant d'elle et lui retint la main, avec un air 
de respect et de prière. 

— Au nom du ciel, madame, ne sonnez pas ! 
lui dit-il à demi-voix d'un ton suppliant; ce 
serait me perdre. Je ne suis pas un malfaiteur. 
De grâce, écoutez-moi. Il s'agit de la vie et de 
l'honneur d'une femme. Ayez pitié d'elle. Vous 
êtes si belle, que vous devez être bonne. Lais- 
sez-moi vous expliquer comment je me trouve 
ici... Vous me chasserez ensuite, si vous le 
voulez... 

— Je n'ai rien 3 entendre, répondit Suzanne, 



SUZANNE DAUNON 301 

un peu rassurée cependant par le langage et le 
ton respectueux de l'inconnu. Je suis chez moi, 
et je ne connais aucun motif qui permette à un 
étranger de s'introduire ainsi dans une maison 
inconnue..., à cette heure avancée de la nuit 
surtout... Sortez, ou j'appelle ! 

Il fit un mouvement pour obéir; mais, au 
même instant, on entendit un bruit de pas pré- 
cipités et d'armes heurtées , qui partait d'une 
petite ruelle contiguë au jardin. Par un mou- 
vement instinctif, l'inconnu se rejeta au fond 
de la chambre. 

— Voilà ceux qui me poursuivent, dit-il à 
madame Daunon. Votre maison est cernée main- 
tenant : impossible de leur échapper... Je sor- 
tirai, si vous l'ordonnez, madame ; mais vous 
aurez à répondre devant Dieu de la vie de deux 
personnes ! 

— Pourquoi vous poursuit-on? demanda Su- ■ 
zanne, touchée malgré elle du ton solennel de 
cette prière. 



902 SUZANNE DAUNON 

Il hésita. 

— Je viens quelquefois voir une amie qui 
demeure non loin de votre maison, dit-il enfin. 
On a inspiré, sur mon compte, à son mari, des 
soupçons fort injustes, de sorte que je ne puis 
lui faire visite que secrètement. Ce soir, il est 
arrivé à Pimproviste, pendant que nous cau- 
sions ensemble. J'ai dû fuir. Au moment où je 
franchissais le mur, il a fait feu sur moi. Je 
suis tombé, mais, par bonheur, c'était une terre 
labourée. Je suis resté quelques minutes sans 
connaissance, je ne sais combien. Pendant ce 
temps, il a sans doute couru au poste de la 
troupe, car, au moment où je commençais à 
revenir à moi, j'ai entendu résonner des fusils. 
Voyant qu'on allait se mettre à ma recherche, 
j'ai pris la fuite. Comment ai-je fait pour fran- 
chir les murs que j'ai escaladés? je n'en sais 
rien; mais je suis arrivé ici à travers deux ou 
trois jardins. Sentant qu'il me serait bientôt 
impossible de continuer, j'ai fait un dernier 



SUZANNE DAUNON 303 

effort et j'ai escaladé ce treillage placé sous 
votre fenêtre... 

— Je ne puis cependant vous garder ici, dit 
madame Daunon, dont le cœur palpitant tra- 
hissait l'agitation. Si l'on vous y trouvait... 

— Je suis à vos ordres, madame, reprit tris- 
tement le jeune homme. S'il ne s'agissait que 
de ma vie, croyez bien que je vous aurais 
déjà délivrée de ma présence. Mais il est une 
autre vie plus précieuse que la mienne, qui se 
trouve aussi exposée. Le mari ne me connait 
pas. Ce soir même, il n'a pu voir ma figure. 
Si je réussis à lui échapper, il se persuadera 
qu'il a tiré sur quelque maraudeur, quelque 
voleur de fruits. Si, au contraire, il parvient à 
mettre la main sur moi, tout s'éclaircira. C'est 
un étranger, un ancien militaire, un homme 
jaloux et violent..., il la tuera. 

— Vous l'aimez bien, cette amie? dit-elle, 
emportée par une de ces pensées inexpli- 
cables qui traversent quelquefois le cœur des 



204 SUZANNE DAUffON 

femmes, et quelles-mêmes ne pourraient ana- 
lyser. 

Il hésita. 

— Je donnerais ma vie pour la sauver, ré- 
pondit-il enfin d'une voix à la fois vibrante et 
contenue, qui fit passer un frisson dans les 
veines de la jeune femme. 

— Que dois-je faire? se demanda-trelle. 

Au même instant, on sonna à la porte d'entrée 
qui donnait du côté opposé au jardin. 

— Les voilà ! dit le jeune homme; ma vie est 
entre vos mains, madame... 

— Mais s'ils vous ont vu pénétrer dans le jar- 
din ?... dit Suzanne; s'ils veulent entrer et visi- 
ter la maison ? 

— Ils n'en ont pas le droit, répondit l'inconnu. 
Il faut qu'un magistrat les accompagne. 

— Mais enfin, monsieur, reprit Suzanne, qui 
me garantit... ? 

Il ouvrit son portefeuille, en retira une carte 



SUZANNE DAUNON 205 

de visite et la présenta à madame Daunon, qui 
la prit machinalement. 

— Je m'appelle Roger de Maubert, dit-il avec 
tristesse. Mon nom est le seul renseignement 
que je puisse ajouler à ceux que je viens de 
vous donner. 

— Vous êtes le frère de madame de Vérian? 
s'écria Suzanne. 

— Oui, madame. Vous connaissez Léopol- 
dine? 

— Nous avons été élevées ensemble au cou- 
vent des Oiseaux, monsieur. Je n'oublierai ja- 
mais combien elle a été bonne pour moi. Je me 
souviens qu'elle me parlait souvent de son frère 
Roger... 

Madame Daunon fut interrompue par un ta- 
page épouvantable. On carillonnait à briser la 
sonnette, et de violents coups de pied faisaient 
retentir la porte. 

— Ils sont capables d'entrer de force, mur- 
mura M. de Maubert. 

12 



900 SUZANNE DAUNON 

En ce moment, en effet, des pas précipités 
retentirent dans le corridor. 

— Ils auront passé par la fenêtre du rez-de- 
chaussée ! s'écria Suzanne. Je a cours au-devant 
d'eux. Cachez-vous ici, monsieur, ajouta-t-elle 
en désignant à M. de Maubert un petit cabinet 
de toilette aux portemanteaux duquel H. Dau- 
non suspendait ses vêtements. 

Tandis que Roger lui obéissait, la jeune 
femme descendit précipitamment. Arrivée à 
moitié de l'escalier, elle se trouva en face d'un 
homme qui montait un pistolet d'une main et 
une épée de l'autre. Deux soldats le suivaient 
d'un air assez embarrassé. Ils sentaient vague- 
ment que cette violation de domicile pouvait 
bien être en dehors de la légalité. 

Un d'eux portait un fallot. 

—Que voulez-vous, monsieur ? demanda ma- 
dame Daunon en barrant le passage à l'indi- 
vidu qui se permettait d'envahir . ainsi sa 
maison. 



SUZANNE DAUNON 207 

— Je cherche an misérable que j'ai surpris 
dans mon jardin. Il doit s'être réfugié chez vous, 
répondit l'inconnu, qui semblait en proie à la 
plus violente exaspération. 

— Il n'y a ici aucun étranger, fit madame 
Daunon en essayant de raffermir sa voix, qui 
tremblait. 

Au lieu de répondre, l'inconnu prit Suzanne 
par la taille, la posa de côté sans lui faire aucun 
mal, et monta d'un bond au premier étage. 

— C'est ma chambre, monsieur! lui cria ma- 
dame Daunon, qui le vit mettre la main sur la 
poignée de la porte de l'appartement où elle 
avait laissé M. de Maubert. 

— Commençons par voir ailleurs, dit l'étran- 
ger en élevant la lanterne qu'il avait prise au 
soldat, afin de se rendre compte de la distribu- 
tion des appartements. 

La maison n'ayant que le rez-de-chaussée, un 
étage et trois mansardes, elle fut bientôt visitée 
de fond en comble, en dépit des protestations 



208 SUZANNE DAUNON 

de madame Daunon. Naturellement, on ne trouva 
rien. Exaspéré par le mauvais résultat de ses 
recherches, l'inconnu avait l'air d'un fou fu- 
rieux. Il grinçait des dents et 33 donnait des 
coups de poing sur la tête à se briser le crâne. 
Il fut sur le point de passer devant la chambre 
de Suzanne sans y pénétrer; mais la jalousie 
l'emporta et il se précipita dans l'appartement. 

Une sueur froide couvrit le front de madame 
Daunon. 

Au même instant, un individu en robe de 
chambre et en pantoufles sortit du cabinet de 
toilette et s'avança au-devant de l'inconnu. 

Suzanne crut un moment que c'était son mari 
et fit un mouvement pour courir à lui; mais 
elle reconnut bientôt M. de Maubert, qui s'était 
affublé des vêtements de M. Daunon. Pour com- 
pléter l'illusion, il avait coupé sa barbe et sau- 
poudré sa chevelure avec de la poudre de riz, 
ce qui lui donnait l'air d'avoir des cheveux gris, 
autant du moins qu'on pouvait s'en apercevoir, 



SUZANNE DAUNON 209 

car un madras lui enveloppait la tète jusqu'aux 
oreilles. 

— Que se passe-t-il donc ? demanda M. de 
Maubert d'une voix ferme. De quel droit se per- 
met-on de violer ainsi le domicile d'un honnête 
citoyen ? 

— Monsieur, s'écria l'inconnu, je vous de- 
mande mille pardons ; mais je vais vous expli- 
quer... 

— Je ne veux aucune explication, répondit 
Maubert avec humeur. Chacun est maître chez 
soi, et je vous prie de sortir immédiatement. 
Quanta vous, messieurs, continua-t-il en s'a- 
dressant aux deux soldats qui, comme le caporal 
« de la payse, * auraient bien voulu ne pas 
être dans leur position, j'en référerai demain 
à votre chef. Nous verrons depuis quand votre 
consigne vous permet d'entrer de vive force 
dans une maison, sans l'assistance d'un ma- 
gistrat. 

— Pardon, excuse, monsieur, répondit un 

12. 



StO SUZANNE DAUNON 

des militaires, je sais bien que nous avons eu 
tort; mais c'est la faute de ce monsieur, qui 
nous a entraînés. Vu que c'était un ancien mi- 
litaire, nous avons cru... Nous allons nous en 
retourner. Si ça avait été un malfaiteur, vous 
comprenez bien que c'était de notre devoir de 
prêter main-forte... car, sans cela... Enfin, en 
vous renouvelant nos excuses, monsieur, nous 
partons. 

— Alors, retirez-vous immédiatement, reprit 
Roger, et je consens à ne pas porter plainte. 

— Monsieur, dit l'inconnu dont la voix trem- 
blait encore de fureur, puisque vous êtes marié, 
vous devez comprendre ma position. Je me 
nomme Carlo Palazzi. J'ai servi comme lieute- 
nant dans la légion étrangère. Aujourd'hui, 
comme je sortais du café où je vais d'habitude, 
avant la représentation du Théâtre-Italien, où 
j'ai mes entrées, on m'a remis une lettre ano- 
nyme qui m'apprenait que, tous les soirs, un 
jeune homme pénétrait chez moi dès que j'étais 



SUZANNE DAUNON 2U 

absent. Je prends une voiture et des armes, et 
j'accours. Comme je traversais la cour, j'aper- 
çois, dans l'obscurité, une forme humaine qui 
escaladait le mur du jardin. Je tire... Je suis 
sûr de l'avoir blessé. Je cours au poste pour 
chercher du renfort... Nous avons suivi ses 
traces jusqu'ici. Un paysan, que nous avons 
rencontré et qui venait en sens contraire, nous 
a dit qu'il n'avait vu passer personne. Votre 
maison étant la dernière, il nous a semblé que 
l'homme que nous poursuivions n'avait pu se 
réfugier qu'ici; de sorte que... 

— Monsieur, interrompit madame Daunon, la 
ruelle a deux issues. A travers la haie que vous 
avez longée pour venir jusqu'ici, se trouve un 
passage qui donne sur un sentier* et ce sentier 
se perd dans la campagne. 

— Malédiction! s'écria l'Italien, il se sera 
sauvé par là. Pardonnez^moi, monsieur et ma- 
dame..., je suis confus de mon indiscrétion; 
mais mettez-vous à ma place... 



212 SUZANNE DAUNON 

Tout en parlant, il reculait devant M. de Mau- 
bert, qui lui ferma la porte au nez. Il fit un 
geste de colère et se décida enfin à descendre 
l'escalier. Au même instant, un bruit de voix 
s'éleva du côté de la porte d'entrée. Les soldats 
qui étaient restés en dehors, parurent, quelques 
minutes après, conduisant un homme qu'ils 
venaient d'arrêter. Palazzi s'élança vers le pau- 
vre diable, qui n'était autre que M. Daunon. 

Heureusement pour lui, le mari de Suzanne 
était loin d'avoir l'extérieur d'un don Juan. Ses 
petites jambes grêles et mal tournées semblaient 
fort contrariées d'avoir à porter son gros ven- 
tre, que dessinait un gilet de soie noire assez 
peu de mise à cette époque. Ses visites aux tra- 
vaux qu'il dirigeait avaient beaucoup chagriné 
son pantalon de coutil et son paletot de lasting 
noir. 

Le chapeau qui couvrait son crâne dénudé 
n'était pas non plus de la première fraîcheur. 
Son teint, blafard d'habilude, était devenu 



SUZANNE DAUNON 213 

blême par la frayeur et par la colère, et ses 
petits yeux roulaient sous Tare à peine indiqué 
de ses sourcils, comme ceux d'un écureuil qui 
Tait tourner son moulin. 

— Voilà probablement votre homme, dit le 
caporal en poussant Daunon devant le mari en 
fureur. 

— C'est impossible, dit ce dernier après avoir 
jeté un rapide coupd'œil sur Daunon...; ou 
bien, alors, ce serait un malfaiteur... et non pas 
un amant, murmura-t-il en examinant de nou- 
veau l'architecte, qui le regardait d'un air 
ébahi. 

— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria 
enfin Daunon. Pourquoi se pernjet-on de m'ar- 
rèter ? Que fait tout ce monde chez moi, à cette 
heure? 

— Vous demeurez ici? interrompit l'Italien 
avec méfiance, 

— Oui, monsieur, et je trouve... 



214 SUZANNE DAUNON 

— Alors, pourquoi vous sauviez-vous lorsque 
je vous ai arrêté? demanda le caporal. 
M. Daunon hésita. 



II 



La vérité était qu'en entrant chez lui, l'archi- 
tecte avait aperçu deux ou trois personnes en 
embuscade autour de la maison. Trouvant en- 
suite la porte ouverte et entendant le bruit 
d'une altercation, il s'était laissé aller à un sen- 
timent de frayeur et d'égoïsme tout à fait dans 
son caractère. Au lieu de se précipiter au se- 
cours de sa femme , il avait prudemment fait 
volte-face pour courir au poste demander du 
renfort. C'est à ce moment qu'il avait été. dé- 
couvert et arrêté par les soldats restés en sen- 
tinelle au dehors. Pour répondre à la question 



SUZANNE DAUNON «15 

da caporal, il fallait avouer sa poltronnerie, et 
la chose embarrassait le digne homme. 

— Dame, répondit-il enfin, j'ai cru qu'on 
dévalisait ma maison. 

— Et vous n'avez pas voulu déranger les 
voleurs ! reprit le caporal. C'est très-délicat de 
votre part, mon cher monsieur; mais vous 
aurez de la peine à nous le persuader. 

— Il y a donc deux locataires dans cette mai- 
son? demanda l'Italien. 

— Non, monsieur, répondit Daunon; j'en suis 
le seul habitant. 

— Tiens, dit Palazzi, il y a cependant une 
dame qui prétend... 

— C'est ma femme, pardieu ! 

— Elle a donc deux maris, alors? répondit 
Palazzi. 
—Comment! s'écria Daunon, deux maris? 

— Demandez-le-lui plutôt, dit l'Italien en 
ouvrant la porte de la chambre. 

H. Daunon s'élança dans l'appartement. Il 



216 SUZANNE DAUNON 

resta stupéfait en apercevant un individu, qu'il 
voyait pour la première fois de sa vie, installé 
dans son fauteuil, vêtu de sa robe de chambre 
et chaussé de ses pantoufles. 

— Quel est cet homme? s'écria-t-il en s'é- 
lançant vers son Sosie inconnu. 

— Que veut cet individu ? demanda de son 
côté M. de Maubert d'un air surpris. 

— Il prétend que cette maison lui appartient, 
dit ritalien. 

— Il l'a peut-être achetée tout récemment à 
mon propriétaire, répondit tranquillement M. de 
Maubert. 

— Comment? répondit Daunon furieux, c'est 
moi qui suis locataire, seul locataire et seul 
habitant de cette maison ; et ma femme, que 
voilà, ne me démentira pas, je suppose? 

Maubert haussa doucement les épaules et posa 
le doigt sur son front en regardant alternati- 
vement M. Daunon et M. Palazzi. 

— Cet individu a quelque chose de dérangé 



SUZANNE DAUNON 217 

dans la cervelle, disait fort clairement la panto- 
mime du jeune homme. 

— Voyons, madame, demanda l'Italien, le- 
quel de ces deux hommes est votre mariï 

Suzanne était désormais trop engagée pour 
reculer. Elle avait fait son possible pour glisser 
quelques mots à son mari, mais l'Italien l'en 
avait constamment empêchée. Elle baissa les 
yeux pour ne pas rencontrer le regard fou- 
droyant de M. Daunon, et fit un effort surhu- 
main pour raffermir sa voix. 

— C'est monsieur, dit-elle en désignant M. de 
Maubert. 

— Comment ! s'écria Daunon en bondissant 
de colère, je ne suis pas votre mari î 

— Non certainement, répondit la pauvre 
femme, qui tremblait de tous ses membres. 

— Que suis-je donc alors ? reprit Daunon, qui 
commençait à se demander s'il n'était pas le 
jouet de quelque mauvais rêve. 

13 



218 SUZANNE DAUNON 

— C'est ce que vous savez mieux que per- 
sonne, lui répondit Roger avec calme* 

— Ah çà ! est-ce que je deviens fou ? fit l'ar- 
chitecte en se pressant le front entre ses deux 
mains. Voyons..., c'est bien ma maison, cepen- 
dant... Voici bien ma chambre, mes meubles, 
ma femme. Voyons, monsieur, il y a ici quel- 
que... Oserait-on se jouer de moi? s'écria-t-il 
avec une nouvelle explosion ^e fureur. 

— En voilà assez, monsieur, interrompit 
Maubert, qui voyait que Suzanne commençait à 
faiblir. Quelle que soit ma patience, il ne faudrait 
pourtant pas la pousser à bout. Je suis souffrant, 
et j'ai besoin de repos. 

— Hein!... quoi!... Comment! vous allez 
vous installer ici? reprit le malheureux Daunon. 

— Parbleu ! répondit Maubert. Écoutez, mon- 
sieur, vous me paraissez aussi fort... souffrant, 
pour ne pas dire plus. Tout ce que je puis faire 
pour vous, c'est de vous offrir l'hospitalité pour 
cette nuit. 



SUZANNE DAUNON 419 

— Une fois le Palazzi éloigné, nous pourrons 
nous expliquer, pensait le jeune homme. 

Mais Daunon, qui étouffait de colère, prit 
cette proposition pour une nouvelle raillerie. 
Dans sa fureur, il voulut se jeter sur M. de 
Maubert. Lé caporal et M. Palazzi le retinrent à 
bras-le-corps. 

— Tout cela me semble louche, dit l'Italien, 
et votre colère, monsieur, m'a l'air d'être tout 
bonnement une ruse pour nous dépister. 

Cette supposition détourna sur lui la colère de 
Daunon, et lui valut une avalanche d'injures et 
de malédictions. 

Au lieu d'y répondre, il fit signe à deux sol- 
dats de s'emparer de son violent interlocuteur 
et de lui tenir les bras ; puis, il se mit en devoir 
de lui ôter sa redingote et son gilet. 

— Aurais-je donc affaire à une troupe de 
bandits? hurla le malheureux architecte. Que 
signifie ..? 



220 SUZANNE DAUNON 

— Je veux voir si vous êtes blessé, répondit 
l'Italien. 

— Qu'est-ce que cela vous fait? s'écria 
M. Daunon en se débattant. Pourquoi serais-je 
blessé? Vous êtes fou ou vous vous moquez de 
moi ; mais cela ne se passera pas ainsi ; demain 
je porterai plainte, et vous saurez ce qu'il en 
coûte pour insulter un honnête citoyen. 

— Il n'a aucune trace de blessure, continua 
tranquillement Palazzi; peut-être l'aurai-je 
manqué..., ou bien ce n'est pas mon homme. 
Làchez-le, messieurs. 

Les soldats laissèrent aller M. Daunon, qui se 
jeta sur une chaise les bras pendants et le re- 
gard hébété. Il avait tant crié, tant juré, tant 
menacé, qu'il n'avait plus de voix. Il chercha sa 
femme des yeux; mais Suzanne s'était réfugiée 
dans son cabinet de toilette. 

Après un instant de délibération entre M. Pa- 
lazzi et le caporal, il fut résolu qu'on allait em- 
mener au poste le quidam qui se déclarait si 



SUZANNE DAUNON 221 

effrontément propriétaire des maisons et des 
jolies femmes qui ne lui appartenaient pas. 

M. de Maubert voulut intercéder pour lui, 
mais un regard soupçonneux de M. Palazzi lui 
ferma la bouche. 

En se voyant menacé de cette nouvelle mé- 
saventure, l'architecte eut une idée qui aurait 
dû lui venir plus tôt, si la colère ne lui avait ôté 
tout son sang-froid. Il porta la main à sa poche 
pour y chercher quelques papiers de nature à 
prouver son identité. 

— Malédiction ! s'écria- t-il, on m'a volé mon 
portefeuille... 

Le susdit portefeuille avait glissé de la poche 
.du paletot de Daunon, que Palazzi, sans plus de 
cérémonie, avait jeté sur un fauteuil pour pro- 
céder à ses investigations. Maubert s'en était 
lestement emparé et n'avait garde de le resti- 
tuer en ce moment à son légitime proprié- 
taire. 

— De sorte que vous n'avez aucuns papiers ? 



i 



322 SUZANNE DAUNON 

dit le caporal... Pas même une lettre à votre 
adresse? 

Daunon ne répondit que par une avalanche 
de jurons et de malédictions. 

Sur un signe du caporal, quatre soldats sai- 
sirent le malheureux architecte. 

— Vous allez nous suivre au poste, monsieur, 
dit le caporal ; démain, tout s'expliquera. 

Il y eut une nouvelle explosion de fureur. 
Outre sa colère de se voir ainsi mystifié, Dau- 
non n'était nullement flatté de laisser un in- 
connu passer la nuit sous le toit conjugal. Ses 
cris et ses menaces ne firent que confirmer les 
soldats et M. Palazzi dans l'opinion qu'ils avaient 
affaire à un fou, ou bien à quelque individu 
ayant ses raisons pour craindre la constatation 
de son identité. 

. Tandis qu'on l'emmenait, Palazzi renouvela 
ses excuses à M. de Haubert et à sa prétendue 
femme. 



SUZANNE DAUNON 223 

— Je vous demande mille pardons de ma 
conduite, leur dit-il. Maintenant que je suis de 
sang-froid, je reconnais tout ce qu'elle a eu 
d'inconvenant et de blessant pour vous; mais 
vous comprenez ma position. Un moment, j'ai 
cru que ma femme me trahissait, et cette pensée 
m'a rendu fou. 

— Vous voilà rassuré, maintenant, je l'es- 
père, lui dit Roger. Comment pouvez-vous 
ajouter foi à une lettre anonyme? Il me parait 
probable que l'individu sur lequel vous avez 
tiré était tout bonnement un de ces maraudeurs 
comme on en rencontre tant dans les environs 
de Paris. 

— Je commence à le croire, monsieur. 

— Quant à cet individu que les soldats em- 
mènent en ce moment, je parie que c'est quel- 
que Parisien qui aura trop bien dîné dans une 
guinguette et dont les idées sont un peu trou- 
blées en ce moment. Je mettrais ma main au feu 
que ce n'est pas un malfaiteur. 



«4 SUZANNE DAUNON 

— Il a une bien mauvaise figure, reprit 
M. Palazzi. 

— Mais non, dit Roger : cela tenait à la co- 
lère, qui le défigurait un peu. Demain matin, 
j'irai m'informer de ce qu'il est devenu. 

— Je vous serai très-reconnaissant de vou- 
loir bien vous en charger, dit l'Italien. Pour 
moi, je retourne à Paris dès ce soir, et, si 
jamais je m'installe à la campagne, je veux que 
l'enfer m'étrangle ! Dans ces maudits petits en- 
droits, tout se sait tout de suite. Demain, mon 
histoire courra les rues. Aussi, je jure que, ni 
ma femme ni moi, nous ne remettrons jamais 
les pieds dans ce satané pays. 

Il recommença ses excuses, et finit par se re- 
tirer, au grand soulagement de M. de Haubert 
et de madame Daunon. 

Dès que les deux jeunes gens se trouvèrent 
seuls, Roger jeta de coté tout son déguisement. 
Suzanne se laissa tomber sur une chaise et 
cacha son visage entre ses deux mains. 



SUZANNE DAUNON 225 

En levant les yeux, elle aperçut Maubert de- 
bout devant elle et la cohtemplant avec une 
indicible expression de repentir. 

— Comment m'acquitterai-je jamais envers 
vous, madame? lui dit-il. Si vous saviez com- 
bien le cœur me saignait en voyant tout ce que 
vous souffriez ! Que vous avez été bonue et gé- 
néreuse ! Tenez, madame, reprit-il d'une voix 
émue et les larmes aux yeux, je vous jure que 
si j'avais pu, au prix de ma vie, vous épargner 
toutes ces angoisses, je n'aurais pas hésité un 
seul instant à me livrer à cet homme... De 
grâce, dites-moi que vous ne me regardez pas 
comme un lâche et que vous ne me méprisez 
pas! 

Le pauvre garçon avait Pair si inquiet, si 
douloureusement affecté, que madame Daunon 
ne put s'empêcher de le consoler par un signe 
de tête. 

— Vous pleurez, reprit-il avec tristesse, et 
c'est moi qui en suis la cause ! Mon Dieu ! 

13. 



ne SUZANNE DAUNON 

mon Dieul pourrez-vous jamais me pardon- 
ner? 

— Ne parlons plus de tout cela, monsieur, 
dit Suzanne en s'essuyant les yeux du bout de 
ses jolis doigts. Il faut vous éloigner, main- 
tenant. 

— Je suis prêt à vous obéir en tout, reprit- 
il ; mais j'ai peur pour vous. M. votre mari 
m'a l'air si violent!... Je redoute pour vous 
quelque scène pénible. 

— Je l'aurai bien mérité , dit-elle , et je 
n'aurai pas le droit de me plaindre. 

— Voulez-vous que j'aille moi-même au poste 
lui expliquer ?... 

— Oh ! non, monsieur, interrompit vivement 
madame Daunon, qui connaissait le caractère 
brutal et hargneux de son mari. Il est encore 
tout exaspéré. Cela ferait une querelle entre 
vous. Puis, dans le premier moment, il pourrait 
aller trouver M. Palazzi et lui raconter la vé- 
rité... Ce serait perdre tout le fruit de nos..., d» 



SUZANNE DAUNON 227 

nos mensonges, dit-elle en baissant la tête, et 
peut-être exposer la vie de cette pauvre femme. 
Partez, monsieur, retournez à Paris; moi, je vais 
courir chez un ami de mon mari qui demeure 
non loin d'ici, et je renverrai au poste réclamer 
M. Daunon. 

— Que vous attendrez ici ? 

— Oui, monsieur. 

— Tenez, j'ai peur pour vous. 

— Cela ne regarde que moi, monsieur, ré- 
pondit4lle avec un peu de hauteur; car elle se 
sentit humiliée de la mauvaise opinion que 
M. de Maubert semblait avoir de son mari. 

— Pardon, madame, dit le jeune homme en 
s'inclinant avec une respectueuse tristesse. 
Fasse Dieu que je puisse un jour vous témoigner 
ma reconnaissance et vous prouver que je com- 
prends tout ce qu'il y a de noble et de généreux 
dans votre conduite ! 

— Adieu, monsieur, lui dit madame Daunon 
en détournant la tète pour fuir les yeux de 



2*8 SUZANNE DAUNON 

Roger, dont la reconnaissance paraissait la trou- 
bler au delà de toute expression. 

— Ne vous revcrrai-je donc jamais? de- 
manda-t-il d'un ton suppliant. 

— Jamais, monsieur. 

— Comment ferai-je pour vous témoigner 
mon éternelle reconnaissance? 

— Eh bien ! monsieur..., commença Suzanne, 
qui s'arrêta brusquement. 

— Eh bien ? demanda Roger. 

— Eh bien ! reprit la jeune femme eàfaisant 
un effort sur elle-même, vous voyez quelles sont 
les conséquences d'une faute et quels malheurs 
elle aurait pu amener. Votre sœur m'a souvent 
parié de vous. Je sais que vos... 

Elle hésita encore. 

— Mes folies, n'est-ce pas ? dites le mot, fit 
Roger avec douceur. 

— Eh bien ! oui, vos folies font beaucoup de 
peine à votre famille et surtout à Léopoldine. 
Elle tremble sans cesse pour vous. Si vous me 



SUZANNE DAUN0N 329 

conservez vraiment quelque reconnaissance de 
ce que j'ai pu faire pour vous, promettez-moi 
de changer de genre de vie. Devenez un homme 
sérieux et mettez votre bonheur ailleurs que 
dans les liaisons coupables, et dangereuses, 
non-seulement pour vous, mais encore pour 
celles que vous aimez. Me le promettez- vous ? 
— Je vous le jure! répondit Roger avec élan. 

— Et maintenant, adieu, reprit Suzanne émue 
malgré elle de l'accent du jeune homme. Il ne 
faut pas que votre présence ici se prolonge, ce 
serait me perdre. Partez, monsieur, partez, je 
vous en conjure. 

— J'obéis, madame ; mais vous me pardon- 
nez? 

— Oui, monsieur. 

— Alors..., reprit-il d'une voix qui tremblait 
et avec des larmes dans les yeux, alors, don- 
nez-moi votre main. 

Il y avait tant de respect, de tristesse et de 
repentir dans cette prière, que madame Dau- 



230 SUZANNE DAUN0N 

non n'eut pas le courage d'y résister. Sans avoir 
le temps de se rendre compte de son action, elle 
tendit la main à M. de Maubert. 

Emporté par son émotion, ce dernier fît un 
mouvement pour porter à ses lèvres cette jolie 
main blanche qui tremblait dans les siennes, 
mais il se retint et se contenta de la serrer res- 
pectueusement. 

— Un mot encore, dit-il en ouvrant la porte 
pour sortir. Quoi que vous en disiez, j'ai peur 
pour vous de quelque scène. Promettez-moi que 
vous viendrez voir ma sœur d'ici à quelques 
jours? Par elle, du moins, je pourrai être ras- 
suré sur votre compte. Je vous jure que je ne 
vivrai pas d'ici là. 

— Je vous le promets, dit la jeune femme, 
mais, je vous en conjure, partez. 

Il s'élança hors de la chambre, et Suzanne 
l'entendit bientôt refermer la porte de la rue. 

La pauvre femme, à bout de forces, se laissa 
tomber dans un fauteuil et cacha sa jolie tète 



SUZANNE DAUNON 231 

entre ses deux mains jointes. Elle resta ainsi 
pendant plus d'un quart d'heure. À quoi pen- 
sait-elle?... Elle-même n'aurait pu le dire. 
Enfin, elle se leva par un brusque mouvement. 

— Allons, dit-elle, il le faut. J'ai déjà trop 
tardé. Je vais courir chez M. Jaurolles, et l'en- 
voyer réclamer mon mari... Mon Dieu, mon 
Dieu! que va dire M. Daunon? murmura-t-elle 
avec angoisse. 

Un frisson de terreur parcourut tout son 
corps à la seule pensée de la fureur à laquelle 
M. Daunon allait se livrer en rentrant. 

— Eh bien! qu'il me tue, s'il veut! dit-elle 
enfin en jetant un châle sur ses épaules. Après 
tout, cela vaudra mieux que de vivre comme je 
le fais. 

Elle descendit précipitamment l'escalier et 
courut chez M. Jaurolles, un ami de son mari, 
qui demeurait dans une rue voisine. Elle lui 
raconta tout ce qui s'était passé et le pria d'aller 
réclamer M. Daunon ; mais elle s'arrangea de 



i 



232 SUZANNE DAUNON 

• manière à ne pas trahir le secret de M. de 
Maubert, qu'elle eut soin d'ailleurs de ne pas 
nommer. 

Touché de l'émotion et de l'inquiétude de la 
pauvre femme, M. Jaurolles se hâta de se ren- 
dre à ses désirs. 

— Vous ferez bien d'attendre Daunon chez 
moi, dit-il après un instant d'hésitation. Il est 
un peu vif, vous savez, et dans le premier mo- 
ment... 

— Je vous remercie, répondit Suzanne, qui 
ne voulait pas que des étrangers fussent té- 
moins de la scène de violence qu'elle redoutait. 
Je vais retourner à la maison et j'y attendrai 
M. Daunon. Ne perdez pas de temps pour le 
délivrer. 

Elle rentra chez elle en effet. Brisée par toutes 
les émotions qu'elle avait eu à supporter, la 
pauvre femme n'avait plus la force de se sou- 
tenir. Elle se laissa tomber à genoux devant le 



SUZANNE DAUNON 233 

crucifix qui était à la tête de son lit, et pria 
longtemps. Puis, un peu calmée et fortifiée, 
elle s'assit dans un fauteuil, le front appuyé 
contre le dossier, et attendit ainsi l'arrivée de 
M. Daunon dans une angoisse facile à compren- 
dre. 

Huit jours s'écoulèrent. Roger de Maubert 
passait désormais sa vie chez sa sœur, madame 
de Vérian. Celle-ci ne pouvait s'expliquer ce 
changement d'habitudes et cette tendresse qui 
la rendaient si heureuse. Roger paraissait, du 
reste, complètement transformé. Il s'était mis à 
travailler sérieusement. Sa mère ne pouvait en 
croire ses oreilles, en apprenant qu'il rentrait 
tous les soirs avant minuit, et ne dinait jamais 
que chez elle ou chez madame de Vérian. Il n'est 
pas besoin de dire combien ce nouveau genre 
de vie lui causait de satisfaction. 

Une après-midi qu'il était, comme d'habitude, 
chez sa sœur, et qu'il jouait avec ses petits- 



tft4 SUZANNE DAUNON 

neveux, charmants enfants dont l'alné n'avait 
que six ans, on annonça madame Daunon. 
Roger tressaillit. Si madame de Vérian l'avait 
regardé en ce moment, elle aurait bien vite 
deviné qu'il y avait quelque mystère entre lui 
et madame Daunon. Mais, heureusement pour 
lui, Léopoldine avait couru au-devant de son 
amie, qu'elle ertibrassait joyeusement. 

— Que c'est aimable à toi d'être venue me 
voir! lui disait-elle en faisant asseoir à côté 
d'elle la jeune femme, qui avait rougi jusqu'au 
front à la vue de M. de Maubert. Tu me restes 
toute la journée, n'est-ce pas? D'abord, je te 
préviens qw je ne te laisse pas partir. Tu dines 
avec moi. Ne me dis pas non, je ne t'écouterai 
pas. Ote ton chapeau. 

— Il faut que je retourne à Rueil, disait ma- 
dame Daunon en se défendant. Je t'assure, 
Léopoldine, que je ne puis rester. 

— Je n'écoute rien, répondît madame de 
Vérian. Si on t'attend quelque part, eh bien! 



SUZANNE DAUNON 285 

tu écriras. Tu es ma prisonnière et je ne te lâche 
pas. 

— Mais, Léopoldine... 

— Il n'y a pas de mais... Si tu résistes, je 
vais appeler Roger à mon secours. Tiens, tu 
mangeras ce soir d'une dinde magnifique que 
j'avais fait truffer à son intention pour célébrer 
le retour de l'enfant prodigue... — Madame 
Suzanne Daunon, continua la charmante jeune 
femme en s'adressant à son frère..., une amie 
de pension qui a autant de bonnes qualités que 
tu en avais de mauvaises. 

Ainsi commencée de ce ton affectueux et fa- 
milier, la conversation ne pouvait languir. 
Roger cependant ne disait pas grand' chose : il 
contemplait madame Daunon à la dérobée et 
cherchait à lire sur ses beaux traits ce qu'elle 
avait eu à souffrir à cause de lui. Il la trouva 
maigrie et pâlie. Son cœur se serra douloureu- 
sement. 

Quant à Suzanne, elle se gardait bien de re- 



236 SUZANNE DAUNON 

garder de son côté et paraissait ne s'occuper 
que de Léopoldine. 

Celle-ci tenait toujours à son projet. Avec sa 
vivacité enjouée, elle se mit en devoir de déta- 
cher le chapeau de son amie, qui se défendait en 
vain. 

— Voyons, lui disait Léopoldine, ôtedoncce 
maudit chapeau ; il m'impatiente. Tant que je 
le vois sur ta tète, je me figure que tu vas me 
quitter, et cela gâte tout le plaisir que j'ai à 
causer avec toi. 

Elle dénoua lestement les brides du chapeau 
et l'enleva. Madame Daunon rougit et porta vi- 
vement la main à ses bandeaux, que Léopoldine 
avait dérangés en enlevant le tour de tète. Elle 
les remit précipitamment en ordre, mais Roger 
avait eu le temps de remarquer une cicatrice, 
rouge encore, sous l'un de ses bandeaux. Cela 
lui fit une telle impression, qu'il devint pâle 
comme un mort et que ses yeux se remplirent 
de larmes. 



SUZANNE DAUNON 237 

— Tiens, Roger, porte cela dans ma chambre, 
dit Léopoldine en tendant à son frère le cha- 
peau de madame Daunon. Eh bien! qu'as-tu 
donc? s'écria- 1- elle en voyant qu'il chance- 
lait. 

— Rien, rien, répondit-il vivement en faisant 
un effort sur lui-même... Je me suis heurté le 
pied contre ce fauteuil. 

Il prit le chapeau d'une main tremblante, et 
l'emporta dans la chambre voisine. Dès qu'il se 
vit à l'abri de tous les regards, il couvrit de 
baisers la gaze et les rubans qui avaient effleuré 
le front et les joues de madame Daunon. 

Lorsqu'il revint au salon, les deux jeunes 
femmes causaient avec animation , penchées 
l'une vers l'autre et se tenant les mains. Il 
s'assit à l'autre coin de la cheminée, et resta 
silencieux à les contempler. 

Au bout de quelques minutes, il remarqua 
que, par instants, un tressaillement douloureux 
agitait la figure de madame Daunon. Elle por- 



Î38 SUZANNE DAUNON 

tait alors la main à son front, par un mouve- 
ment involontaire qui trahissait une vive souf- 
france. 

— Tiens, qu'as-tu donc là? demanda madame 
de Vérian en soulevant un des épais bandeaux 
que formaient les beaux cheveux de son amie. 

— Ce n'est rien, répondit la jeune femme en 
rougissant. C'est une égratignure que je me 
suis faite : mon pied a glissé et ma tête a porté 
contre un meuble. 

Elle n'eut garde d'ajouter que, dans un mo- 
ment de colère, son mari l'avait poussée avec 
tant de brutalité, qu'elle avait roulé sur le 
parquet. 

— Ah ! tu appelles cela une égratignure ! dit 
Léopoldine. Quelle Spartiate ! Mais cela doit te 
faire beaucoup de mal... 

— Non, répondit Suzanne, non, je t'assure. 
Et elle se mit à parler d'autre chose. 

— Pauvre femme ! se dit Roger, il l'aura 



SUZANNE DAUNON 239 

frappée, maltraitée...; et moi, le vrai coupable, 
moi!... 

Par un mouvement en harmonie avec sa 
nature passionnée, il prit un charbon ardent et 
le tint un moment serré dans sa main. Suzanne 
avait souffert, il voulait souffrir aussi. C'était 
absurde ; mais la logique et le cœur ne mar- 
chent guère de compagnie. 

— Eh bien ! que fais-tu donc? s'écria madame 
de Vérian, qui s'aperçut de son action ; es-tu 
fou? 

Il rougitet se hâta de rejeter le charbon. 

— J'ai voulu reprendre une bille que les en- 
fants avaient laissée tomber dans le feu, répon- 
dil-il. 

— Mais tu t'es horriblement brûlé ! reprit sa 
sœur en lui saisissant la main; cela doit te faire 
un mal affreux ? 

— Non, répondit-il en regardant madame 
Daunon, dont le cœur battait avec violence, car 
elle avait compris le motif de cette folle action. 



S40 SUZANNE DAUNON 

Léopoldine courut prendre une carafe et un 
verre dans sa chambre. 

— Quelle folie, monsieur! dit tout bas ma- 
dame Daunon en regardant H. de Maubertd'un 
air de reproche que démentait l'expression de 
sa voix. 

— Je vous jure que cela me fait moins de mal 
que la pensée de ce que vous avez souffert 
vous-même à cause de moi, lui répondit-il d'une 
voix profondément émue. 

Quoiqu'il prétendit le contraire pour rassurer 
sa sœur, Roger s'était brûlé fort sérieusement. 
Bon gré, mal gré, Léopoldine lui entoura la 
main d'un linge mouillé. 

— Décidément, la sagesse lu monte au cer- 
veau, dit sa sœur en riant. Figure-toi, ma chère 
amie, dit-elle en s' adressant à madame Daunon, 
que ce mauvais sujet, dont tu m'as entendu si 
souvent déplorer les fredaines, est en train de 
concourir pour quelque prix de vertu. Il ne 
bouge pas d'ici, passe toutes les journées avec 



SUZANNE DAUNON 241 

nous, fait le whist de ma mère, berce mes en- 
fants, dévide mes écheveaux et subit le trictrac 
de mon mari. Aussi, depuis huit jours, est-ce 
une joie continuelle chez ma mère et chez moi. 
Je ne sais quelle est la bonne fée dont l'influence 
a causé ce miracle, mais je la bénis du fond du 
cœur. 

Ces paroles lirent éprouver une émotion in- 
définissable à la jeune femme. Par un mouve- 
ment plus fort que sa volonté, elle jeta un rapide 
et furtif regard sur M. de Maubert et détourna 
bien vite la tête, troublée jusqu'au fond du 
cœur par l'éclair qui avait jailli des yeux de 
Roger. Heureusement pour elle, Léopoldine 
changea le sujet de la conversation. On se mit à 
causer de choses et d'autres, et les deux amies 
se rappelèrent leurs souvenirs de pension. 
Quant à Roger, il ne parlait pas beaucoup, mais 
il regardait Suzanne, et toute son âme passait 
dans ses yeux. Madame de Vérian se fit appor- 
ter un buvard; séance tenante, elle écrivit à 

u 



248 SUZANNE DAtJNON 

M. Daunon qu'elle retenait sa femme à diner. 
Madame Daunon fit encore quelques difficul- 
tés, mais elle ne put s'empêcher de céder à 
l'affectueuse violence de son amie. 



III 



M. de Vérian, qui était au nombre des admi- 
nistrateurs d'une des grandes lignes de chemins 
de fer, se trouvait absent ce jour-là. Les trois 
jeunes gens dînèrent seuls avec les deux en- 
fante, Albert, le filleul de Roger, se prit d'une 
telle amitié pour madame Daunon, qu'il ne 
voulut plus quitter de la soirée. Cela fit tant de 
plaisir à M. de Maubert, qu'il promit à son neveu 
les plus beaux jouets du monde pour le len- 
demain. La joie bruyante des deux enfants 
réagit sur les autres convives. En dépit de sa 
main blessée, Roger s'entêtait à servir les deux 



SUZANNE DAUNON 143 

jeunes femmes. Elles riaient de sa maladresse. 
Le domestique qui découpait ordinairement 
ayant accompagné M. de Vérian, Léopoldine 
voulut essayer de découper elle-même. Faute 
d'habitude* elle s'en acquittait si maladroite- 
ment, que madame Daunon fut obligée de s'en 
mêler. Elle obtint les honneurs de la guerre et 
les applaudissements de sa rivale, qui la félicita 
sur son adresse. 

— Il faut bien que je découpe moi-même, 
dit madame Daunon avec un sourire résigné, 
je dîne presque toujours seule. 

Habituée à sa vie triste et isolée, la pauvre 
jeune femme se trouvait tout heureuse de cette 
soirée, de cette conversation si enjouée, et sur- 
tout du babil et des caresses des deux en- 
fants. 

Quand elle partit, elle emportait du bonheur 
pour huit jours. M. de Maubert voulut la re- 
conduire. Elle l'arrêta d'un regard. Il s'inclina 
respectueusement et la laissa s'éloigner. 



244 SUZANNE DAUNON 

Cédant sans s'en douter à l'instigation de 
son frère, Léopoldine ne tarda pas à rendre 
visite à madame Daunon. Roger aurait bien 
voulu l'accompagner, mais la crainte d'être 
reconnu par H. Daunon l'en empêcha. 

De son côté, Suzanne revint de temps en 
temps voir son amie de pension. Léopoldine, 
qui était la bonté même, n'avait pas eu de 
peine à deviner que Suzanne n'était pas heu- 
reuse dans son intérieur. Il lui avait suffi,' pour 
cela, de passer deux heures avec elle et H. Dau- 
non. Ce dernier avait pourtant fait son possible 
pour paraître aimable et gracieux. Il avait ses 
raisons pour cela. Quoique ne manquant pas 
d'une certaine capacité et même d'un certain 
mérite dans son art, il n'avait encore exécuté 
de travaux que pour des particuliers. L'occa- 
sion lui avait manqué, jusqu'alors, de con- 
struire quelques-uns de ces édifices qui attirent 
l'attention publique et suffisent pour lancer un 
homme. Il désirait depuis longtemps être atta- 



SUZANNE DAUNON 245 

ché à quelque compagnie de chemin de fer. 
Le mari de Léopoldine étant un des adminis- 
trateurs les plus influents d'une de ces grandes 
entreprises, Daunon s'était dit qu'il serait à 
propos de s'assurer son appui. Aussi, encou- 
rageait-il de tout son pouvoir la liaison de Su- 
zanne avec la femme de M. de Vérian. 

Lorsque Suzanne restait trop longtemps sans 
aller voir son ancienne amie, Daunon la gour- 
mandait de sa paresse et lui reprochait dure- 
ment de ne pas s'intéresser au succès de son 
mari. Suzanne poussait de gros soupirs et par- 
tait enfin pour Paris, persuadée qu'elle n'agis- 
sait ainsi que pour obéir aux ordres de son 
mari; mais, au fond du cœur, tout heureuse 
d'avoir un prétexte envers elle-même pour 
passer quelques heures avec Léopoldine. La 
pauvre femme, toujours seule et n'entendant 
jamais un mot affectueux , sentait son cœur 
s'épanouir en entrant chez son amie. Chacun 
l'y accueillait avec un plaisir et une cordialité 

14. 



446 SUZANNE DAUNON 

qui là touchaient profondément. Léopoldioe 
l'embrassait, M. de Vérian lui tendait la main 
d'un air amical et les enfants lui sautaient au 
cou en poussant des cris de joie. H. de Haubert 
était moins démonstratif. C'était à peine si sa 
main osait toucher celle de madame Daunon. 
Mais le bonheur qui rayonnait dans ses yeux 
ne disait que trop combien la présence de 
Suzanne était douce à son cœur. 

Au bout d'un mois, toute la vie de Suzanne 
se trouva concentrée dans le salon de madame 
de Vérian, chez laquelle on l'invitait continuel- 
lement à dîner- Léopoldine avait une faible 
santé, et son mari était heureux de voir auprès 
d'elle une amie aussi attentive et aussi dévouée 
que Suzanne. C'était une seconde mère pour les 
enfants de madame de Vérian. La pauvre 
Suzanne aurai* voulu rendre à cette bonne et 
affectueuse famille tout le bonheur qu'elle lui 
devait. Elle ne savait comment s'acquitter en- 
vers M. et madame de Vérian des rayons de 



SUZANNE DAUN0N M7 

soleil qu'ils faisaient luire dans le ciel jusque- 
là si sombre de son existence. 

Quant à Daunon, tout cela l'arrangeait fort. 
Il avait des goûts fort peu en harmonie avec 
ceux de sa femme et n'aimait guère la vie d'in- 
térieur. Ce même homme, pourtant, qui s'en- 
nuyait près d'une femme jeune, belle, instruite 
et douée de charmantes qualités, et ne pouvait 
se soumettre, pour vivre avec elle, aux plus 
légères obligations, ce même homme passait ses 
moments de loisir auprès d'une grosse lingère 
sotte et commune qui le faisait marcher haut la 
main et lui rendait la vie aBsez dure. Tout en se 
figurant qu'il était le maître chez cette créa- 
ture, pour laquelle il dépensait beaucoup d'ar- 
gent, il se laissait complètement dominer. Il 
restait volontiers en tête-à-tête avec elle pen- 
dant les soirées qu'il ne passait pas à son cercle 
ou au théâtre. Les absences de sa femme l'ar- 
rangeaient d'autant mieux, que H. de Vérian lui 
ayant déjà fait confier la construction d'une 



248 SUZANNE DAUNON 

gare assez importante, il espérait obtenir d'au- 
tres travaux de ce genre par l'intermédiaire de 
Suzanne. 

Il avait essayé de s'introduire chez les Vérian 
à la remorque de sa femme ; mais il avait bien 
vite remarqué que sa présence ne leur était pas 
fort sympathique. Lui-même, d'ailleurs, se sen- 
tait mal à l'aise dans cet intérieur calme et dis- 
tingué. Aussi avait-il bientôt cessé d'y paraître, 
enchanté que sa femme lui épargnât de pareilles 
corvées et lui permit ainsi de continuer, en li- 
berté, un genre de vie plus commun qu'on ne 
croit dans la belle ville de Paris. 

Il n'avait rencontré Roger qu une seule fois, 
et n'avait eu garde de reconnaître dans cet élé- 
gant jeune homme l'individu à cheveux gris de 
Rueil, Il avait à peine, d'ailleurs, pu distinguer 
les traits de M. de Haubert, cachés entre. un 
madras et le collet d'une robe de chambre. 

En dépit de la colère et même des mauvais 
traitements de son mari, Suzanne avait fidèle- 



SUZANNE DAUNON 249 

ment gardé le secret de Roger. Sachant M. Dau- 
non fort capable de jouer quelque méchant tour 
à son Sosie s'il venait à le découvrir, elle avait 
toujours soutenu qu'elle ne connaissait pas ce 
jeune homme et qu'elle l'avait sauvé par hu- 
manité. 

Madame Daunon n'avait pas osé non plus 
parler à madame de Yérian de la fameuse nuit 
où Roger était tombé chez elle si mal à propos. 
Un sentiment d'embarras et de confusion l'avait 
d'abord empêchée de reconnaître Roger devant 
sa sœur. Du moment qu'elle avait paru le voir 
ce jour-là pour la première fois, il lui devenait 
fort difficile de raconter plus tard la vérité à 
madarfte de Vérian. Il s'était ainsi établi, entre 
elle et Roger, une sorte de complicité qui la 
contrariait beaucoup et qu'elle ne pouvait plus 
rompre. 

Il faut du reste rendre à M. de Maubert cette 
justice, qu'il se montrait envers Suzanne d'une 
réserve et d'un tact parfaits. Sincèrement épris 



230 SUZANNE DAUNON 

pour la première fois de sa vie, il avait toutes 
les délicatesses, toutes les réserves du véritable 
amour. Ses yeux seuls parlaient pour lui. Trop 
amoureux pour être clairvoyant, il se désolait 
de la froideur que lui témoignait madame Dau- 
non. 

— Elle m'en veut encore, se disait-il... Elle 
n'en a que trop le droit. Quelle opinion doit-elle 
avoir de moi d'ailleurs ? Peut-être me prend-elle 
pour nn lâche... Elle me méprise !... C'est pour 
cela qu'elle me traite avec tant de froideur... 

Cette idée, absurde comme les trois quarts 
des idées qui germent dans le cerveau des 
amoureux du caractère de Roger, désespérait le 
pauvre garçon. Il se mit sérieusement en tête 
d'aller rejoindre à l'armée son oncle, le général 
de Maubert, qui commandait une des divisions 
de l'armée française devant Sébastopol. 

— Il faut que j'aie une explication avec ma- 
dame Daunon, se disait-il. Après cela, je par- 
tirai. 



SUZANNE DAUNON 251 

Mais Suzanne ne paraissait nullement dis- 
posée à lui fournir le moyen d'obtenir cette ex- 
plication. En vain multipliait-il les rupes pour 
rester seul avec elle; Suzanne parvenait tou- 
jours à les déjouer. 

Malgré toutes ses supplications, elle lui avait 
défendu de venir la voir à Rueil. Lui, si hardi, 
si audacieux d'habitude, il obéissait à la jeune 
femme avec la docilité d'un amoureux de 
quinze ans. Un simple froncement des beaux 
sourcils de Suzanne bouleversait Je pauvre gar- 
çon, dont jusque-là pourtant la timidité avait 
été le moindre défaut. 

Madame Daunon sentait et appréciait, beau- 
coup plus qu'elle n'aurait voulu se l'avouer, la 
transformation qui s'était opérée dans le carac- 
tère de M. de Maubert. Nulle preuve d'amour 
n'aurait produit une plus douce impression sur 
son cœur que cette soumission et ce respect, 
dont le regard de Roger faisait une adoration de 
chaque instant. 



252 SUZANNE DAUNON 

Cherchant à s'aveugler elle-même, Suzanne 
répandait sur toute la famille de Roger les tré- 
sors d'affection qui gonflaient son cœur. 

Elle aurait voulu apporter aux enfants de 
Léopoldine le parfum des fleurs qu'elle avait 
respiré en venant de Rueil à Paris, les rayons 
du soleil qui l'avaient réchauffée, l'azur du ciel 
et le chant des oiseaux. Son favori était le petit 
Albert, le filleul de Roger. Elle n'osait se 
l'avouer à elle-même, mais le petit garçon le 
devinait avec cet instinct particulier aux en- 
fants. Quand elle était seule avec lui, elle le 
mangeait de caresses. Un jour qu'elle posait à 
terre l'enfant, qui aurait voulu rester sur les 
genoux de la jeune femme, il lui dit de sa voix 
câline : 

— Quand il n'y a personne, tu me gardes 
bien plus longtemps sur tes genoux, madame 
Suzanne, et tu me caresses bien plus ! 

La pauvre femme rougit jusqu'au blanc des 
yeux. 



SUZANN T E DAUN0N' 253 

Heureusement pour elle, personne n'avait 
entendu le petit drôle; mais cet incident la força 
de lire dans son propre cœur. 

Un autre jour, madame de Vérian lui de- 
manda ce qu'elle avait contre son frère. 

— Moi, rien du tout, répondit la jeune femme 
avec embarras. Pourquoi cette question ? 

— C'est que tu lui parles si durement ! Lui, 
au contraire, il a pour toi une admiration sans 
bornes, au point que je comptais te demander 
un service. 
■ • — Lequel ? 

— Ma mère et moi, nous voulons marier 
Roger. Nous lui avons trouvé un fort beau 
parti; mais il ne veut pas en entendre parler, 
et ne nous écoute même pas. Quoi que tu en 
dises, tu as sur lui une grande influence. Tu 
devrais bien user de ton pouvoir pour l'ame- 
ner à ce que nous désirons. Mademoiselle de 
Tancré est fort riche et d'un charmant carac- 
tère. Je suis sure que Roger serait heureux 

15 



-J.%4 SUZANNE DAUNON 

avec elle. Tiens, voici mon frère; je vous laisse 
ensemble; tâche de plaider notre cause. Si tu 
savais combien ma mère t'en sera reconnais- 
sante ! 

La pauvre Suzanne fit un effort pour sourire, 
mais elle avait la mort dans l'âme. Elle eut 
néanmoins le courage de parler à Roger dans le 
sens que lui avait indiqué madame deVérian. 
Il l'arrêta dès les premiers mots. 

— S'il ne s'agissait que de mon bonheur, à 
moi, répondit-il, je vous obéirais; mais un hon- 
nête homme ne peut épouser une femme qu'il 
n'aime pas et qu'il n'aimera jamais. 

— Vous vous figurez cela, répliqua Suzanne, 
qui souffrait le martyre, quoiqu'elle eût le sou- 
rire aux lèvres. 

— Vous êtes cruelle, madame, reprit-il, et 
vous me récompensez mal de ma discrétion. 
Mieux que personne, vous devez savoir que mon 
cœur n'est pas libre. 

Suivant une méthode assez en usage chez 



SUZANNE DAUNON â?W 

les femmes en pareille circonstance, madame 
Daunon tourna la question. 

— Je croyais, dit-elle, que madame Palazzi... 

— Tout est fini entre nou6, interrompit vi- 
vement M. de Maubert; depuis cette nuit où 
j'ai eu l'honneur de vous parler pour la pre- 
mière fols, je n'ai revu madame Palazzi qu'un 
instant. Je l'ai prévenue de tout ce qui s'était 
passé entre son mari et moi, et je vous jure sur 
l'honneur qu'à partir de ce moment, nous ne 
nous sommes plus rencontrés. 

— Pauvre femme ! murmura Suzanne, com- 
ment aura-t-elle fait pour apaiser son mari? 

— Elle lui a persuadé qu'il se trompait ; si 
bien qu'il est venu lui-même me prier de re- 
tourner chez lui. J'ai refusé. Je crois même 
qu'ils. ont quitté Paris. 

— Je ne vous demande pas ces détails, mon- 
sieur, reprit-elle avec vivacité. Que dois-je ré- 
pondre à votre sœur de votre part ? 

— Dites-lui que j'aime ailleurs, repartit Ro- 



256 SUZANNE DAUNON 

gcr avec élan, que mon amour ne finira qu'avec 
ma vie, et que, m'offrît-on la plus belle personne 
de la terre, avec la fortune d'un nabab, je refu- 
serais toujours... Je sais que mon amour n'est 
pas partagé. Je sais que je suis un objet d'aver- 
sion pour celle qui s'est emparée de toutes mes 
pensées; mais, n'importe, dussé-je mourir sans 
oser lui dire que je l'aime, rien n'arrachera de 
mon cœur l'image adorée qui le remplit. 

L'arrivée de Léopoldine empêcha Suzanne de 
répondre et la sauva de l'embarras où l'avait 
jetée une démarche imprudente, qu'elle n'eût 
certainement pas commise si elle avait eu le 
temps de la réflexion. Elle avait écouté M. de 
Haubert d'un air froid et indifférent; mais 
chacune des paroles du jeune homme était 
descendue jusqu'au fond de son cœur. Elle 
avait hâte d'être seule pour se les répéter à 
elle-même. Aussi partit-elle de meilleure heure 
que d'habitude. 

En arrivant à Rueil, elle trouva une lettre 



SUZANNE DAUNON 257 

de son frère, le seul parent qui lui restât désor- 
mais. Il avait failli se noyer en se baignant 
auprès d'Angers, et récrivait à sa sœur main- 
tenant qu'il était complètement rétabli des 
suites de son imprudence. Cette nouvelle frappa 
l'imagination de madame Daunon. Elle y vit 
comme un châtiment du ciel qui la punissait 
de la joie qu'elle avait éprouvée en écoutant 
les paroles d'amour de M. de Haubert. Elle 
s'en tourmenta tellement, que, le lendemain, 
elle hésita longtemps avant de se rendre chez 
madame de Vérian, avec laquelle elle avait pro- 
mis de venir diner. Pendant toute la route, elle 
fut agitée de sombres pressentiments. Lors- 
qu'elle arriva chez Léopoldine, celle-ci était à 
sa fenêtre, et regardait Roger qui rentrait de 
la promenade et faisait caracoler son cheval 
pour le montrer à sa sœur. Au moment où la 
voiture de Suzanne entrait dans la cour, le 
cheval de Roger eut peur du bruit qu'avait fait 
le portail en se refermant : il fit un bond de 



t>5« SUZANNE DAUNON 

côté et heurta si vivement son cavalier contre 
le mur, que Roger perdit connaissance. Cet 
accident causa une impression terrible à ma- 
dame Daunon. Elle y vit un nouvel avertisse- 
ment du ciel. 

H. de Maubert resta près de vingt minutes 
sans reprendre connaissance. Le médecin n'ar- 
rivait pas. Léopoldine pleurait et se désespé- 
rait. 

— Il est mort ! disait-elle, mon frère, mon 
pauvre frère ! 

Suzanne ne disait pas un mot; sa figure dé- 
composée révélait seule ses angoisses. Ses 
larmes retombaient sur son cœur. Dans un de 
ces élans de désespoir pendant lesquels une 
femme qui aime engagerait sa vie tout entière, 
elle fit vœu de rester un an sans revoir Roger 
si Dieu le rendait à la vie. Quelques minutes 
après le médecin arriva. 

Il rassura immédiatement les deux jeunes 
femmes sur les suites de l'accident. M. de Mau- 



SUZANNE DAUNON 259 

bert ne tarda pas, en effet, à revenir à lui. 11 
n'avait reçu aucune blessure. Tout se réduisait 
à quelques contusions et à un reste d'étourdis- 
sement. 

Madame de Vérian s'était assez bravement 
comportée, mais son mari fut moins courageux 
qu'elle. Il était très-sanguin et sujet à de vicn 
lentes palpitations de cœur. L'émotion qu'il 
avait éprouvée lui causa une crise violente. On 
le transporta dans sa chambre, où sa femme et 
le médecin le suivirent. 

Suzanne se trouva Seule avec M. de Maubert. 
Cette fois, le jeune homme n'eut pas le courage 
de résister à l'amour qui bouillonnait dans son 
cœur. En voyant si près de lui celle qu'il 
aimait, en contemplant ses grands yeux bruns 
remplis d'inquiétude, il laissa déborder la pas- 
sion qu'il contenait depuis si longtemps, Suzanne 
essaya en vain de lui imposer silence : les 
émotions que venait d'éprouver la jeune femme 
lui avaient enlevé tout son sang-froid. Avec 



2M SUZANNE DÀUNON 

cette tyrannie instinctive particulière aux ma- 
lades et aux enfants, Roger la força de l'écou- 
ter. Elle-même n'eut bientôt plus le courage 
de l'arrêter. Les yeux fermés, le corsage pal- 
pitant, la pauvre femme s'enivrait de ces pa- 
roles d'amour, de cette harmonie du cœur. Par 
instants, il lui semblait être le jouet d'un songe 
et vivre dans un monde en dehors du monde 
réel. 

Ce silence, dont il était loin de comprendre 
le véritable motif, désolait M. de Maubert. Il ne 
savait pas que, si la pauvre femme avait essayé 
de prononcer une seule parole, elle aurait éclaté 
en sanglots. Lorsque Léopoldine revint auprès 
de son frère, Suzanne prit un prétexte pour 
sortir. Elle se jeta dans la première voiture 
qu'elle rencontra, en ferma les stores et pleura 
pendant un bon quart d'heure. Un peu soulagée 
par ces larmes, auxquelles un bonheur trop pro- 
fond avait peut-être autant de part que la dou- 
leur, elle revint chez madame de Vérian. 



SUZANNE DAUNON 261 



IV 



Elle trouva tout le monde sur pied. M. de 
Vérian lui-même put se mettre à table. Malgré 
les émotions de la journée, le dîner fut assez 
gai. Suzanne resta jusqu'à onze heures avec ses 
amis. Elle ne pouvait se décider à s'en aller. 
Fidèle à son vœu, elle s'était juré que cette 
soirée serait la dernière. 

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'elle re- 
parât chez madame de Vérian. Inquiète de cette 
longue absence, Léopoldine vint enfin la voir à 
Rueil. Elle la trouva très-souffrante et passa 
l'après-midi avec elle. Deux ou trois jours se 
passèrent encore, sans que madame Daunon 
retournât chez son amie. 

Au moment de la journée où elle partait 
d'habitude pour aller chez Léopoldine, Suzanne 



ïHW SUZANNE DAUNOK 

éprouvait des tristesses inouïes. Elle aurait 
voulu qu'il lui fût possible de s'anéantir durant 
quelques heures. Pour comble de malheur» 
M. Daunon commençait à gronder. Il reprochait 
à sa femme de négliger les Vérian. En vain ré- 
pondait-elle qu'elle était souffrante. 11 haussait 
les épaules, et l'accusait de s'écouler et de faire 
la malade par esprit de contradiction* D'un 
autre côté, Léopoldine écrivait lettre sur lettre 
à son amie pour réclamer sa présence. Suzanne 
comprit combien elle aurait à surmonter de 
difficultés pour observer son voau. 

Encore, si elle avait pu s'absenter, faire quel- 
que voyage; mais où aller? Puis, son mari ne 
consentirait jamais à la laisser s'éloigner. 

Un jour, madame de Vérian arriva à Rueil, 
accompagnée de son frère. Dans son inquié- 
tude, le pauvre garçon avait enfreint, pour la 
première fois, la défense de madame Daunon. 
Celle-ci fit répondre qu'elle était soufrante et se 
mit bien vite au lit. Madame de Vérian entra 



SUZANNE DAUNON 263 

seule. Une indiscrétion de la vieille domestique 
apprit à Roger une partie de la vérité. Il com- 
prit que l'indisposition prolongée de Suzanne 
n'était qu'un moyen de le fuir. 

Cette idée lui brisa le cœur. 

Quelques jours après, Léopoldine revint à 
Rueil. Cette fois elle était seule. Elle avait l'air 
si triste, que Suzanne devint toute pale en la 
voyant entrer. 

— Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en courant 
à Léopoldine. Serait-il arrivé malheur à quel- 
qu'un des tiens? 

— Roger est parti pour rejoindre son oncle à 
Sébastopol, répondit la jeune femme. 

— Ah! il est parti? répéta machinalement 
madame Daunon... Et pourquoi? 

— Est-ce qu'on peut savoir ce qui se passe 
dans une tête comme la sienne? Il prétend que 
sa vie d'oisiveté le fatigue, qu'il a besoin de se 
retremper. Que sais-je? Des folies enfin. II avait 
toujours eu l'idée d'être militaire, et nous avions 



264 SUZANNE DAUNON 

eu déjà beaucoup de peine autrefois à l'empê- 
cher d'entrer à Saint-Cyr. Cela lui aura repris 
tout à coup. Oh ! je lui en veux ! Il est si bon, 
si aimable!... Mon mari el moi, nous avions 
pris l'habitude de le voir tous les jours. Tu ne 
peux te figurer combien il nous manque ! Al- 
bert l'a demandé au moins vingt fois depuis ce 
matin, et, chaque fois, je me remettais à pleu- 
rer. Cette après-midi, j'ai senti que j'allais re- 
commencer et je suis venue te voir. Oh ! ma 
pauvre Suzanne, si tu savais combien je suis 
triste et inquiète ! Roger est si étourdi ! si témé- 
raire !... S'il allait se faire tuer !... S'il lui arri- 
vait malheur, vois-tu bien ! ma pauvre mère 
n'y survivrait pas. 

Chacune de ces paroles entrait comme un 
poignard dans le cœur de madame Daunon. 

— Ah! mon Dieu ! dit Léopoldine, j'allais ou- 
blier... Roger t'a écrit pour t' annoncer son dé- 
part et pour s'excuser de n'avoir pu venir te 
faire ses adieux. Tiens, voici sa lettre. 



SUZANNE DAUNON 265 

Suzanne la prit et la mit dans sa poche. En 
ce moment, la pauvre femme avait à peine 
conscience de ce qu'elle faisait. 

— Eh bien ! tu ne la lis pas? reprit Léo- 
poldine. Vas-tu faire des cérémonies avec moi ? 
Lis donc. 

Madame Daunon ouvrit la lettre, et tint quel- 
ques minutes les yeux fixés sur le papier; mais 
il lui fut impossible de rien déchiffrer. Elle ne 
voyait que des lignes noires qui dansaient de- 
vant ses yeux. Elle remit la lettre dans sa po- 
che, sans en avoir lu une seule ligne. 

— Eh bien ! lui demanda madame de Vérian, 
qui, trompée par la réserve constante de 
Suzanne et de Roger, était à cent lieues de 
soupçonner la vérité, qu'est-ce qu'il te dit î 

— Mais... rien, balbutia madame Daunon. 

— Comme tu dis cela d'un air indifférent! 
reprit madame de Vérian, presque froissée de 
cette insensibilité apparente. Ma chère Suzanne, 
je ne sais ce que tu as contre mon pauvre frère, 



266 SUZANNE DAUMON 

mais je trouve que tu ne lui rends pas justice. 
Il peut avoir quelques défauts; mais je ne con- 
nais pas d'homme au monde qui ait un aussi 
bon cœur et tant de nobles qualités. 

Et, pour justifier son frère, elle se mit à ra- 
conter à son amie une série de traits en l'hon- 
neur de Roger. Suzanne répondait machinale- 
ment. Elle pensait toujours à sa lettre, sur 
laquelle elle tenait la main et qui semblait lui 
brûler les doigts. 

Au lieu de retenir Léopoldine comme elle le 
faisait d'habitude, eile mourait d'envie de la 
voir partir. Enfin, nadame de Vérian se retira. 
Dès qu'elle eut quitté la maison, madame 
Daunon ouvrit la lettre : 

« Madame, écrivait Roger, je pars pour re- 
joindre en Crimée mon oncle, le général de 
Maubert. Ma présence vocs empêchait seule de 
venir comme d'habitude voir ma pauvre sœur. 
Tout le monde s'affligeait de votre absence. J'ai 



SUZANNE DAUNOiN 267 

compris qu'il était de mon devoir de m'éloigner. 
Aussi bien, je le sens, il m'aurait été impossible 
de vous voir plus longtemps sans vous parler 
encore de l'amour qui remplissait mon cœur. 
Ne m'en veuillez pas d'oser vous répéter au- 
jourd'hui combien je vous aime. Pour pouvoir 
vous le dire sans vous irriter, je quitte mon 
pays, ma mère, ma sœur, et vous surtout..., 
tout ce que j'aime au monde, enfin. 

3 Je ne me fais aucune illusion. Je sais que 
vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez 
jamais. 

» Autrefois, rien ne me paraissait impossible ; 
il me semblait que la volonté devait triompher 
de tout. Hélas ! cette confiance s'est évanouie 
du jour où j'ai connu le véritable amour. Un 
mot de reproche de votre bouche, un regard 
irrité de vos beaux yeux ont bien vite abattu 
mon courage et m'ont prouvé que l'amour ne 
suffit pas pour se faire aimer. 

» Je ne vous fais aucun reproche. Je sens 



268 SUZANNE DAUN0N 

que le souvenir du passé se dresse toujours 
entre vous et moi, et détourne votre cœur du 
mien. 

» N'importe ! Quelque douleur que me cause 
votre aversion, j'aime mieux encore souffrir 
pour vous et par vous que de ne pas vous avoir 
connue. 

» Vous m'avez montré un nouveau monde. 
Je vais travailler à me rendre digne d'y péné- 
trer. Vous rappelez-vous Rédemption, cette 
jolie pièce d'Octave Feuillet, que je lisais chez 
ma sœur? Eh bien! moi, je vais chercher ma 
« Rédemption » en Crimée. Lorsque vous lirez 
le bulletin de nos armées, dites-vous que, parmi 
tous ces hommes qui combattent pour la patrie 
et pour la gloire, il en est un qui n'est là que 
pour vous. 

i» Pensez quelquefois à moi. Que, dans les 
lettres de ma famille, je trouve quelques mots 
qui me prouvent que vous ne m'en voulez plus 
et que vous donnez un souvenir au pauvre 



SUZANNE DAUNON 269 

exilé. Venez souvent chez ma sœur et chez ma 
mère. Consolez-les de mon absence. Vous le 
devez, car c'est vous seule qui la causez. Puis, 
en vous sachant, pour ainsi dire, associée à la 
vie de ma famille, en songeant que tout ce que 
j'aime se trouve réuni sous le même toit, à 
certaines heures de la journée, ce sera pour moi 
une consolation. Embrassez quelquefois le petit 
Albert pour son parrain. Le pauvre enfant vous 
aime tant, que cette affection me le rend dou- 
blement cher. Que de fois j'ai repris sur ses 
joues les baisers que vous y aviez mis ! Par- 
donnez-le-moi et ne me reprochez pas les seules 
joies que j'emporte pour adoucir mon exil. 

» Oh ! si j'osais vous dire tout ce que j'ai 
dans le cœur d'adoration et d'amour! Mais non, 
même dans cette lettre d'adieu, je ne veux pas 
vous irriter contre moi. Cette passion insensée 
qui fait ma vie, et que vous me pardonneriez 
si vous m'aimiez un peu, froisserait votre cœur 
indifférent et vous éloignerait encore de moi 




*70 SUZANNE DAUNON 

Même en votre absence, je vois encore votre 
bouche dédaigneuse, et votre regard hautain 
qui arrête ma pensée comme il arrêtait l'autre 
jour les paroles sur mes lèvres* Puis, vous 
m'enlèveriez peut-être la seule consolation qui 
me reste, celle de vous écrire. Adieu donc. 
Pour ne pas céder à la tentation, pour ne pas 
laisser tomber de mon cœur sur ce papier les 
pensées qui m'étouffent, je ne vous dirai qu'un 
mot, un seul, mais ce mot renferme ma vie, 
mon àme tout entière : « Suzanne, je vous 
aifltè. » 

— Et moi aussi, Roger, je vous aime !... Je 
t'aime ! murmura là pauvre femme en couvrant 
la lettre de baisers. 

Rassurée désormais par l'absence de M. de 
Maubert contre la faiblesse de son propre cœur, 
elle s'abandonnait enfin à la passion contre la- 
quelle elle luttait depuis si longtemps. Elle relut 
vingt fois la lettre de Roger. Elle en étudiait 



SUZANNE DAUNON 271 

chaque ligne, chaque mot, pour y découvrir 
quelque nouvelle pensée. Cette adoration res- 
pectueuse et cette tendresse craintive, &i peu en 
harmonie avec le caractère hardi et impétueux 
de Roger, la touchaient profondément. Rien ne 
pouvait donner à Suzanne une meilleure preuve 
de son amour. 

Dans le premier moment, madame Daunon 
fut 6Ur le point de répondre à M. de Maubert. 
La pensée de son vœu l'arrêta. 

— S'il savait que je l'aime, il reviendrait, se 
dit-elle. Nous nous re verrions, et ce parjure 
lui porterait malheur. Dieu me saura peut-être 
gré de ce sacrifice et veillera sur lui. 

A partir de ce jour, Suzanne ne laissa jamais 
passer une journée sans aller voir madame de 
Maubert ou madame de Vérian. Qu'elle fût bien 
portante ou malade, qu'il fit beau ou mauvais 
temps, Suzanne arrivait chez Léopoldine à une 
heure de l'après-midi. Quand son amie était 
malade, ce qui arrivait malheureusement trop 



272 SUZANNE DAUNON 

souvent, elle lui tenait compagnie et lui faisait 
la lecture; sinon, elle sortait avec Léopoldine et 
ses enfants. À cause de sa faible santé, madame 
de Yérian allait fort peu dans le monde et pas- 
sait presque toutes ses soirées dans son inté- 
rieur. Suzanne était pour elle une précieuse 
ressource. Madame Daunon regardait comme 
un devoir de dédommager, autant qu'il était en 
son pouvoir, cette excellente famille de l'ab- 
sence de Roger. Elle avait appris à jouer au 
trictrac pour faire la partie de M. de Vérian; 
mais c'était surtout avec madame de Maubert 
qu'elle déployait toutes les ressources de son 
esprit. Eût-elle été la sœur de Léopoldine, elle 
n'aurait pu témoigner à la vieille dame plus de 
soins, d'affection et de délicates prévenances. 
Aussi madame de Haubert et madame de Vérian 
regardaient-elles Suzanne comme faisant partie 
de la famille. Il ne se passait pas entre eux un 
événement important dont elle ne fût instruite. 
On lisait devant elle les lettres les plus confiden- 



SUZANNE DAUNON 273 

tielles; enfin, comme le disait quelquefois ma- 
dame de Maubert, Suzanne était devenue sa 
seconde fille. Ce nom si doux faisait tressaillir 
madame Daunon. Après l'avoir rendue un mo- 
ment bien heureuse, il lui donnait presque tou- 
jours de profondes tristesses. 

Pendant six mois, on reçut assez régulière- 
ment des lettres de Roger. Il y avait toujours 
un mot pour madame Daunon. De temps en 
temps, il lui écrivait. Ses lettres étaient toujours 
tournées de manière que Suzanne pût, au 
besoin, les lire devant les parents de Roger; 
mais la plupart des phrases avaient un double 
sens qu'elle seule pouvait comprendre. 

Un jour, au moment où elle montait l'escalier 
de madame de Vérian, le concierge courut après 
elle. Suzanne se retourna. 

— Pardon, madame, lui dit-il, je n'avais pas 
reconnu madame, et^ comme on m'avait or- 
donné de ne laisser monter personne... 

— Est-ce que madame de Vérian serait ma- 



274 SUZANNE DAUNON 

lade? demanda Suzanne, frappôe de l'air lugu- 
bre de cet homme. 

— Non, madame; mais on a reçu tout à 
Theure la nouvelle de la mort de M- Roger... 
Pauvre jeune homme ! Quand je pense qu'il y a 
huit mois, il était encore là, dans la cour, à 
faire sauter son beau cheval alezan !... V. de 
Vérian a envoyé tout à l'heure un commission- 
naire chez madame, pour lui annoncer cette 
nouvelle et la prier de venir au plqs vite; mais 
madame sera sortie avant l'arrivée de. ♦, 

Le concierge s'interrompit tout à coup, et 
s'élança juste à temps pour recevoir dans ses 
bras madame Paunon, qui allait tomber de 
toute sa hauteur sur les marches ds l'escalier. 

Afin de ne pas effrayer madame de Yérian, 
déjà si cruellement éprouvée, on porta Suzanne 
chez le concierge. Elle resta près d'une heure 
sans connaissance. Lorsqu'elle eut repris ses 
sens, elle monta chez Léopoldine. Elle ne pleu- 
rait pas, mais elle était comme une morte,, et sa 



SUZANNE DAUNON 275 

voix avait un accent étrange. Une seule pensée 
la soutenait. 

— Je ne tarderai pas à rejoindre Roger , 
s'était-elle dit. 

Elle se regardait déjà comme morte, La 
vie n'était plus qu'un spectacle douloureux, 
dont elle attendait la fin avec impatience, 
mais avec la certitude de ne pas attendre long- 
temps. 

M. de Vérian vint au-devant de Suzanne et 
l'emmena au salon. Il lui montra la lettre du 
général de Maubert. Roger s'était obstiné à 
visiter les tranchées. Il avait eu l'imprudence 
de montrer la tète à un endroit exposé au feu 
des Russes; une balle l'avait frappé au front et 
l'avait tué raide. 

Suzanne s'installa au chevet de Léopoldine, ' 
que cette affreuse nouvelle avait rendue fort 
malade. Pendant quinze jours, elle ne la quitta 
que pour aller chez madame de Maubert. Jour 
et nuit, elle restait auprès de la mère ou de la 



276 SUZANNE DAUNON 

sœur de Roger. En vain la fconjurait-on de 
prendre un instant de repos; elle répondait 
qu'elle n'était pas fatiguée, et l'on ne pouvait 
en tirer d'autre réponse. 

Lorsque Léopoldine ou madame deMaubert 
la remerciaient avec effusion, elle détournait la 
tête d'un air contrarié. Il lui semblait qu'elle 
volait la reconnaissance de cette famille. 

— Sans moi, Roger serait encore ici, se di- 
saitrelle. C'est moi qui l'ai tué, c'est moi qui 
suis cause des larmes de ces nobles cœur3 qui 
m'ont comblée de tant de marques d'affection. 
C'est moi qui ai apporté ici le malheur et le 
deuil ! 

Elle se torturait, comme à plaisir, de ces 
amères et cruelles pensées. 

Personne ne la vit pleurer, cependant : elle ne 
pouvait pas. Sa figure restait impassible comme 
celle d'un cadavre. Ses yeux, profondément 
creusés, et l'altération singulière de sa voix 
trahissaient seuls la douleur qui l'étouffait. 



SUZANNE DAUNON 277 

Quelquefois, cependant, quand elle se trou- 
vait seule avec le petit Albert, le filleul de 
Roger, les naïves paroles de l'enfant faisaient 
rouler quelques larmes dans les yeux brûlants 
de Suzanne. Alors, l'enfant, tout éploré, grim- 
pait sur les genoux de madame Daunon et cher- 
chait à écarter les mains dont elle se couvrait 
la figure. .Le pauvre petit, qui aimait Suzanne 
presque autant que sa mère, lui essuyait les 
yeux avec son mouchoir, et lui disait de sa voix 
caressante : 

— Pourquoi pleures-tu?... Parce que ma- 
man est malade, n'est-oe pas ? ou bien parce 
que mon parrain est mort ? 

Et lui-même se mettait à pleurer, parce qu'il 
voyait pleurer sa seconde mère. 

Alors Suzanne l'enlevait dans ses bras, le 
couvrait de baisers, lui parlait de Roger, le 
faisait prier pour M. de Haubert et le consolait 
de son mieux. 

Madame de Haubert fut la seule de toute la 

10 



*78 SUZANNE DAUNON 

famille qui soupçonna la vérité. Un jour, elle 
dit à Suzanne, en l'attirant dans ses bras : 

— Vous aimiez mon Roger, n'est-ce pas, 
Suzanne? 

Cette fois, le cœur de la pauvre femme éclata. 
Elle raconta tout à madame de Maubert. Ce 
secret Tétouffait et pesait sur son cœur comme 
un nouveau remords. 

Au premier moment, et par une injustice que 
n'excusait que trop la douleur d'une mère 
privée de son fils, madame de Haubert ne put 
s'empêcher d'en vouloir à Suzanne. Par un 
mouvement plus fort que sa volonté, elle re- 
poussa madame Daunon. Celle-ci se laissa tom- 
ber à genoux, sans un seul mot de plainte ni de 
reproche. Madame de Maubert avait trop de 
droiture dans le cœur pour ne pas se repentir 
de ce premier mouvement. Elle releva Suzanne 
et la tint longtemps embrassée. 

— Pauvre enfant, dit-elle, que vous devez 
souffrir ! 



SUZANNE DAUNON 279 

— J'espère que ce ne sera pas long, répondit 
simplement Suzanne. 

Malgré sa propre douleur f madame de Mau-* 
bert voulut lui parler de résignation. 

— Je n'ai plus de forée, lui dit Suzanne; je 
suis comme morte. Dieu merci I je ne laissera 
pas de regrets derrière moi ; mon mari aéra bien 
vite consolé, et ma mort n'apportera aucun 
changement dans sa vie» J'ai longtemps re- 
gretté de ne pas avoir d'enfants -, maintenant 
j'en bénis le ciel, car je puis mourir sans regret. 
Vous, qui êtes une sainte, vous prierez Dieu 
pour moi. Demandez-lui qu'il me pardonne un 
amour coupable et qu'il me rappelle bientôt à 
lui. Je souffre trop, voyez-vous ! 

Elle prononça ces derniers mots avec un ac* 
cent qui navra le cœur de madame de Mau* 
bert, tant il révélait de douleurs longtemps con- 
tenues. 

' On eût dit que le sort s'acharnait à poursui- 
vre cette pauvre femme* Un matin» on lui rap- 



280 SUZANNE DAUNON 

porta son mari, qui était tombé d'un troisième 
étage en visitant une maison en construction 
dont il avait donné les plans. H. Daunon ne 
survécut que trois jours à son accident, et mou- 
rut après d'atroces souffrances. Sa femme ne le 
quitta pas une seule minute et le soigna comme 
elle eût soigné le mari le plus adoré et le plus 
digne de l'être. 

Suzanne ne porta pas longtemps ses habits de 
veuve. Quelques semaines après la mort de 
M. Daunon, elle était chez madame de Vérian 
et jouait sur un sofa avec le petit Albert. Tout 
à coup, Léopoldine s'aperçut que madame Dau- 
non palissait et se renversait en arrière. 

Madame de Yérian s'élança vers elle. Suzanne 
laissa retomber sa tète sur la poitrine de son 
amie. Puis, par un mouvement machinal, elle 
serra contre son cœur le petit Albert, qui avait 
réussi à grimper sur ses genoux.. 

Tout à coup, madame de Vérian poussa un cri 
terrible et appela son mari. Il accourut. Madame 



l*an k_ 



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