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Full text of "La vie au temps des cours d'amour : croyances, usages et moeurs intimes des XIe, XIIe, XIIIe siècles; d'après les chronique gestes, jeux-partis et fabliaux"

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A. MÉRAY 

Auteur des Libres 'Vrêcheurs, Devanciers 

de Luther et de Rabelais 

et de la Vie au temps des Trouvères 



LA VIE 

qAV TEMTS T)HS 

COURS D'AMOUR 



LA VIE 

q4U TEcMTS "DES 

COURS D'AMOUR 

CROYANCES, USAGES ET MŒURS INTIMES 

des 

XI", XIJ" & Xlir^ Siècles 



D APRES LES 



CHRONIQUES, GESTES, 

JEUX- PARTIS ET FABLIAUX 
'Par 

ANTONY MÉRAY 




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1/ 



A. CLAUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

3 et 5, rue Guénégaud, 3 et 5 

MDCCCLXXVI 




INTRODUCTION 




DIVERSES époques de nos annales, 
on voit les femmes entrer en scène 
avec la gracieuse autonté de l'in- 
tuition morale, de la délicatesse et 
du dévouement. De grandes figures féminines 
illuminent fréquemment les coins assombris de 
notre vie nationale. Après chacune de ces guer- 
res si longues, si meurtrières, si compliquées 
du moyen-âge, ramenant à leur suite les formes 
brutales et les appétits grossiers, apparaît au 
milieu de nous une Héloïse, une Christine de 
Pisan, une Marguerite d'Angouléme qui ravi- 
vent la recherche de l'idéal et le bon goût ; cha- 
que épreuve accablante, infligée à la patrie, fait 
surgir d'entraînantes enthousiastes : Clotilde. 
Geneviève, Jeanne d'Arc, dont la souriante 
confiance relève les courages abattus. 



2 INTRODUCTION. 

Dans les périodes de violence et d'avidité sans 
frein, où les mœurs se dégradent, où tout est à 
la merci du plus rusé et du plus fort, les fem- 
mes se liguent par groupes, compagnies fran- 
ches de l'honneur et du droit; elles se mettent 
en avant, sans scandale et sans haine, afin de 
sauver, en France, la renaissance de la civilisa- 
tion. 

Avec une adresse infinie et des raffinements 
adorables, on les voit, aux douzième et treizième 
siècles, se saisir de la direction morale de la so- 
ciété française, sans rodomontade et sans bruit. 
Au moyen de jeux d'esprit, de sentimentales 
distractions, elles parviennent à glisser, peu à 
peu, des tribunaux présidés par leur sexe, en 
plein pays de loi Salique; elles accoutument bel 
et bien les fiers donneurs de coups de lance à 
les voir juger les détails des mœurs intimes, 
créer des lois nouvelles, et courber sous leur 
gracieux arbitrage, les fronts les plus sauvages, 
les plus orgueilleux, les plus puissants. 

Cette juridiction sans précédent, décorée du 
doux nom de Cours d'Amour, est si complète- 
ment originale ; elle touche de si près au rêve, 
à l'utopie, à la poésie idéale, que les historiens 
n'ont pas osé la prendre au sérieux. Ceux d'en- 
tre eux qui la mentionnent, en passant, crain- 
draient pour leur réputation de gravité, s'ils 
se hasardaient à y reconnaître autre chose 



INTRODUCTION. 5 

qu'un divertissement de haute saveur. Et cette 
influence si légitimement usurpée, ce lot des 
choses du cœur, dont l'appréciation leur re- 
vient si naturellement, nos femmes de France 
les conservent jusqu'au jour où toute joie s'éteint 
parmi nous, jusqu'à l'heure où cessent de chanter 
nos Trouvères; quand commencèrent les longs 
désastres de la patrie, inaugurés par le roi Jean. 

Au lieu de rester reléguées dans leurs manoirs 
aux croisées soigneusement grillées et treillagées 
defer, comme leurscontemporaines d'Espagne et 
d'Italie; au lieu d'imiter ces cloitrées du mariage, 
ces épouses recluses de par de là les Alpes et les 
Pyrénées, les femmes de France se mêlent à la 
vie publique de leur pays. 

Pour adoucir la férocité des tournois, elles 
y assistent, elles se font juges des coups de lance; 
elles couvrent de leurs talismans d'amour : 
d'une écharpe, d'un nœud de Samis, d'une 
fleur de leur corsage, d'un ruban de leur coif- 
fure, d'une manche brodée, la poitrine des com- 
battants. Elles les marcyuent à leur devise, à leur 
couleur ; elles pansent leurs blessures, et le 
prix de la lutte n'est rien moins que leurs lè- 
vres et leurs joues, qu'elles offrent au baiser du 
vainqueur. 

Plus près de nous, existe un exemple histori- 
que de ces vaillantes ingérences des femmes 
françaises. Quand les troubles interminables, 



4 INTRODUCTION. 

causés par les guerres de religion, curent multi- 
plié les jurements et l'habitude des paroles obs- 
cènes, comme le témoignent les mémoires écrits 
sous les derniers Valois, un joli bataillon de 
censeurs en cornettes, auquel on a donné le 
nom ironique de Précieuses, n'hésite pas à re- 
prendre la lutte de la courtoisie contre la gros- 
sièreté des mœurs et du langage. A l'exemple 
de leurs belles devancières, les aimables con- 
jurées de l'hôtel de Rambouillet parvinrent à 
triompher de l'ennemi. 

Notre histoire est pleine de ces glorieuses 
entrées en scène, qui ont placé si haut le renom 
des femmes de France. La part de leur œuvre 
accomplie sous les premiers rois de la troisième 
race va, seule, nous occuper aujourd'hui. II est 
intéressant de reconnaître combien leur était 
nécessaire le lot d'activité qu'elles étaient parve- 
nues à conquérir, à une époque où, en dépit des 
grands préceptes de la chevalerie, les paladins 
avaient une tendance décidée à considérer leurs 
légitimes compagnes comme de simples annexes 
des fiefs et des héritages féodaux. 

Dans ce tourbillon trois fois séculaire des 
Croisades, au milieu duquel les aUiances de fa- 
milles se contractaient à la hâte, pour assurer la 
survivance de la race ; où l'on mariait souvent 
les héritiers au berceau ; où le cœur était si peu 
consulté ; où les maris abandonnaient si facile- 



INTRODUCTION. J 

ment leurs femmes, pour courir les aventures 
d'outre-mer et se livrer aux héroïques vagabon- 
dages delà chevalerie errante, les femmes fran- 
çaises étaient obligées àde grands efforts d'intel- 
ligence, pour sauvegarder leur dignité et leur 
indépendance. 

Les absences de ces hommes de fer se pro- 
longeaient souvent outre-mesure : les routes 
de terre n'étaient guère alors que de simples 
sentiers, les trajets de mer se' faisaient plutôt à 
la rame qu'à la voile. Dans les voyages d'autre- 
fois les années ne valaient pas les semaines d'au- 
jourd'hui. On savait le jour du départ, pour celui 
du retour il fallait se confier i\ la garde de 
Dieu. 

Après avoir dit adieu à leurs barons, avec 
des larmes dans la voix, comme le fit la vaillante 
Guilborc, dans la bataille d'Aliscan^ à son époux 
Guillaume au Court-Nez : 

Sire Guillaume, dit Guilborc en ploraiit, 

Car i allez, par le voltre commant, 

Je remendré en Orenge la grant, 

Avec les dames dont il (y) a çaienz tant... 

Les belles éplorées, veuves temporaires, pri- 
vées de leur appui naturel,avaient à se défendre 
contre des périls de toute nature. A elles désor- 
mais de protéger leurs domaines et les humbles 



INTRODUCTION. 

classes qui vivaient à l'ombre du manoir ; à elles 
de dérouter les projets de voisins ambitieux, de 
désarmer l'avidité d'un suzerain puissant ; 
à elles de se garder des embûches d'hôtes ar- 
més et des entreprises des amants ; à elles, 
d'encourager les sains et de guérir les navrés. 

Pour se maintenir à la hauteur de ces diffici- 
les épreuves, que de qualités merveilleuses ne 
fallait-il pas développer, dont le détail surpren- 
drait bien leurs sœurs oisives d'aujourd'hui, 
habituées à tant de calme et de sécurité. 

Blanche de Castille, dont l'adresse a étonné 
l'histoire, se trouva deux fois placée dans cette 
dangereuse position ; elle est loin d'être un 
type unique. Son intelligence, mise en éveil 
par la nécessité , ne fît qu'imiter l'exemple 
des châtelaines de son pays d'adoption. Les 
isolées de tout rang , si nombreuses alors, 
lui avaient appris à compter au moins au- 
tant sur le pouvoir de ses charmes, que sur celui 
de ses tours crénelées, de se confier plus aux 
sourires et aux ruses d'amour, qu'à la force 
ouverte et aux Brancs d'acier. La mère de St- 
Louis tenait de ses sujettes l'art de faire doux 
visage aux suspects, de leurrer de tendres pro- 
messes les amoureux et les soupirants, l'art de 
s'en créer des soutiens à toute épreuve, comme 
elle ht du légat Saint- Ange et du comte Thi- 
bault. 



INTRODUCTION. 7 

Il fallait à ces belles délaissées garotter leur 
entourage masculin de préceptes d'honneur et 
de lois d'amour, enlacer dans un idéal légen- 
daire la fiévreuse activité qui délirait autour de 
chacune d'elles. 

Si la pruderie moderne est tentée de s'effa- 
roucher de la partie galante de l'arsenal féminin 
à l'usage de la reine Aliéner, de SybiUe de 
Flandres, de Marie de Champagne, d'Erman- 
garde de Narbonne, il faut se reporter aux né- 
cessités de leur temps. Si les Pénélope féodales 
s'écartent du convenu actuel, dans les pré- 
ceptes de leur code ; si l'article premier de 
ce code déclare que le mariage n'est pas un 
obstacle à l'amour, si l'article 3i semble permet- 
tre la pluralité des aliections amoureuses, c'est 
qu'outre la nécessité de faire patienter l'ardeur 
effrénée des poursuivants, il fallait donner à 
l'humeur aventureuse des maris un avertisse- 
ment sérieux, capable de les faire hésiter dans 
leurs courses folles, à travers le monde. 

Quelquefois le coeur semble faiblir dans ces 
dangereuses luttes ; il refuse de cesser de battre 
sous l'armure d'emprunt, dont elles affublaient 
leurs blanches poitrines. Les châtelaines avaient 
beau se cuirasser, à guise de combattants, à 
l'exemple de la noble Guilborc: 

Je ère (je serai) armée à loi de combattant 
D'aubcrc et d'elme et d'espée tranchant. 



O INTRODUCTION. 

Elles restaient femmes ; or quelles terribles 
épreuves que celles qui se renouvelaient pour 
elles, chaque jour, chaque heure, pendant d'in- 
terminables années ! Une chose reste d'ailleurs 
acquise à leur louange, c'est que les arrêts des 
cours d'amour, quelqu'ait été leur tendre subti- 
lité, ont toujours banni la violence, la vénalité 
et Texccs de tempérament, nimia voluptatis 
abundantia. 

Tenir la ibrce à distance, donner un frein 
envié à la violence, et faire patienter la passion, 
quelle tâche ! Comment les femmes des XII'' et 
XI 11^ siècles ont-elles réussi à accomplir ce tri- 
ple miracle ? Quelles mœurs nouvelles, quelle 
civilisation originale, de semblables efforts, sou- 
tenus pendant plus de deux cents ans, ont-ils 
fait naître dans nos contrées? Comment nos 
mères ont-elles amené ce pays de France, si 
longtemps noyé dans un entourage barbare, à 
devenir la terre classique de la galanterie et de 
l'amour raffiné? C'est en vérité une piquante 
question à résoudre, ce que j'ai essayé de faire 
ici. 

Ce volume est le complément de la Vie au 
temps des Trouvères. Ecrit en même temps, il 
est le résultat des mêmes recherches. Ce sont 
encore des documents dédaignés par l'enseigne- 
ment historique, qui vont passer sous nos yeux. 
Les premières pages, consacrées à la Vénerie et à 



INTRODUCTION. 9 

la Fauconnerie, peuvent paraître unhorsd'œu- 
vre;les chasses ne sont cependant que la préface 
naturelle de la série des jeux. Or dans la vie de 
nos aïeux, privés de lectures régulières et des 
distractions du théâtre, les jeux occupaient une 
place considérable. Ils formaient un des points 
principaux de l'instruction, ils aidaient à acqué- 
rir la fortune et la renommée. 

Il n'était pas permis à un homme, faisant fi- 
gure dans la société féodale, d'ignorer les règles 
déjà très-savantes de la Vénerie et de la Faucon- 
nerie ; il devait être initié aux secrets des 
échecs et des différents jeux de tables. Nos 
vieux trouvères n'oublient jamais, dans l'éloge 
d'un héros favori, l'énumération de ces précieux 
talents. Ecoutez ce que notre poète Robert Wace 
nous apprend de l'éducation de Richard, fils de 
Guillaume, Longue-Epée : 

Sun père V oui {Pavait) bien fet duire et doutriner: 
De table et d'eschez sout son compagnon mater, 
Bien sout paistre un oisel è livrer è porter. 
En bois sout cointement c berser è vener. 
Richartsoutescremir (escrimer) o verge et o bâton ; 
Cers et bisses sout prendre et altre venoison. 
Et sun senglier, tout seul, sanz altre cumpagnon» 

Non-seulement les hommes blasonnés, mais 
les simples bourgeois qui avaient alors le droit 



1© INTRODUCTION. 

de " voler roisccuu » sans lévriers, mais les 
trouvères qui devaient les chanter, étaient te- 
nus de connaître ces glorieux passe-temps. 

Les choses ont bien changé : on peut sans 
honte ignorer aujourd'hui la manière de dresser 
les meutes, de coupler les chiens, de les corner, 
de les lancer ; on a presque complètement perdu 
la science d'élever les oiseaux de vol, de muer 
le faucon, de le chaperonner, de lui offrir le 
leurre pour le rappeler ; on ne sait plus la diffé- 
rence qui existe entre chacun de ces lévriers de 
l'air, ni pourquoi le même oiseau de fauconnerie 
est dit Nice, hagart ou pèlerin. Quant aux 
échecs, il semble qu'on ait abandonné les hautes 
combinaisons de ce divertissement réfléchi, si- 
lencieux, sévère, à une classe de spécialistes. Le 
facile et rapide maniement des cartes en a fait à 
peu près perdre le goût ; de même que la poudre 
a tué la haute science cynégétique. 

Si émouvantes que soient les diaboliques che- 
vauchées de nos pères dans les forets sombres, 
dans « les gauts profonds, » hantés encore par 
les vigoureux animaux sauvages, que nos prin- 
ces essaient de remplacer par les fauves à demi- 
privés de leurs réserves, nous n'en parlerons 
qu'en passant. Cette robuste distraction des 
vieux siècles a été l'objet de tant de savantes 
recherches ; la réédition des anciens traités de 
vénerie a rendu si familière aux érudits la théo- 



INTRODUCTION. I I 

ne de la grande chasse « en forêt et en rivière », 
que nous eneffleurerons simplement les singula- 
rités les moins connues. 

Nous arriverons lestement aux jeux d'esprit, 
à ces distractions fines, piquantes, indiscrètes 
souvent, et ne reculant pas devant les person- 
nalités les plus malicieuses, cachet très caracté- 
ristique de cette intéressante époque. Les jeux 
sous Formel, le prêtre qui confesse^ le roy qui 
conimant, le roy qui ne nieiit^ les tensons, les 
énigmes d'amour aux enjeux galants, les jeux- 
partis, ces divertissements raffinés, qui mirent 
en relief et firent triompher la sagacité fémi- 
nine, nous conduiront, sans lacunes, à leur 
transformation la plus glorieuse, à ces consul- 
tations régulières, à ces parlements d'amour, 
selon l'expression du président Fauchet, qui 
nous ont paru avoir été presqu'officiellement 
organisés. 

Ce sera le principal attrait de ce livre, la part 
la plus attentivement étudiée, celle que tous 
nos efforts ont tendu à transformer en certitude 
historique. Ce sera le cœur de cet ouvrage qui, 
à lui seul, eut suffi à inspirer un volume entier 
avec ce titre attrayant ; «La vie de nos mères au 
temps des Croisades. » 

Pour éclairer cet important épisode de nos 
mœurs du temps passé, nous avons consulté les 
documents les moins vulgarisés, lu et relu sur- 



12 INTRODUCTION. 

tout la singulière compilation d'Andréas Capel- 
laniis Regius, non encore traduite à l'heure qu'il 
est; nous avons soigneusement examiné nos 
contradicteurs allemands, toujours jaloux de ce 
queJa vie de la France contient d'original etde 
franchement civilisateur. Nous placerons sous le 
yeux de nos lecteurs les codes légendaires de ces 
charmantes assises, les consultations, les arrêts 
rendus en pleine assemblée de dames, dont la 
plupart sont signés de noms célèbres dans l'his- 
toire. Nous donnerons quelques détails biogra- 
phiques sur les présidentes des Cours d'Amour, 
et, s'il se peut, sur leurs gracieuses coadju- 
trices. 

Toutes les traces de ce mystère de nos annales 
intimes, de cette page vraiment française, qu'il 
nous a été possible de réunir, seront étalées ici. 

Viendront ensuite les mœurs générales, qui 
s'expliqueront mieux et s'éclaireront plus large- 
ment, après que nous aurons constaté l'idéal de 
moralité qui veillait au sommet de cette curieuse 
époque. Quand nous aurons vu les sens matés, 
les appétits tenus en laisse par le noviciat 
d'amour, par les épreuves sentimentales, les 
petits dons successifs; ces mignardises dilatoires 
àxxflirtage des temps féodaux, qui nous parai- 
traientsans cela si en dehors des lois d'une 
honnête retenue, auront pour nous une toute 
autre signification. 



INTRODUCTION. ' l3 

On s'effarouchera moins des conversations 
sur le lit, des baisers sur la bouche, de l'usage 
de manger «dans la même écuelle » et de boire 
au même hanap. Toutes ces privautés savou- 
reuses, savamment graduées, nous apparaîtront 
ce qu'elles étaient réellement, de gracieuses 
étapes conduisant avec prudence aux grandes 
joies de la passion partagée. Elles compléteront 
simplement, logiquement à nos yeux la phy- 
sionomie franchement exceptionnelle de ces 
sociétés du moyen-âge, de ces siècles si pleins 
de chaleur et de rayons, dont les fonds rouges 
et sanglants ont seuls étonné nos regards. 




CHAPITRE P'. 

JEUX SANGLANTS, CHASSES EN FORÊT, SOUVENIRS 
DE l'aurochs et I>E l'oURS. 




u temps des premiers rois Capétiens, 
les forêts, dans une grande partie de 
la France, serraient de près les ci- 
tés et les villages ; les repaires des 
bétes sauvages touchaient aux habitations des 
hommes. Dans les bourgs non fermés et jus- 
que dans les centres populeux, les loups se 
chargeaient volontiers du service de la voierie. 
Pendant les longues nuits d'hiver et dans les 
temps de mortalité publique leurs bandes affa- 
mées, aussi nombreuses que celles des chacals 
en Algérie, descendaient en quête de proies, 
et troublaient de leurs hurlements le sommeil 
des populations. 



l6 JEUX SANGLANTS. 

L'ours, si rare aujourd'hui, ne se gcnait pas 
pour venir goûter aux fruits des vergers et au 
miel des ruches. Le lynx aux oreilles velues 
guettait, le long des sentiers, les femmes et les 
enfants qui rentraient fatigués du travail. Les 
sangliers fondaient par tribus sur les champs 
cultivés, et les retournaient avec rage, pour en 
dévorer les récoltes. De grands chats sauvages, 
changés en tigres et en léopards par l'imagina- 
tion des trouvères, aidaient les renards à met- 
tre à mal les poules et les paons des basses- 
cours. 

Il semblait que la lutte à succès égaux, entre 
l'animal et l'homme, n'avait pas encore cessé. 
Les mystérieuses profondeurs des bois aux li- 
mites indéterminées, surtout dans l'est et le 
centre de la France, conservaient, dans leurs 
mviolables retraites, des champions assez for- 
midablement armés de cornes, de crocs, de mâ- 
choires et de griffes, pour fournir encore des 
épisodes dramatiques au chroniqueur et au ro- 
mancier. 

Quand le jeune Doon de Mayence erre dans 
(( la forest moult grans qui X journées dura, " 
n'a-t-il pas raison de regretter la maison pater- 
nelle, d'où le traître Herchambaut l'a chassé : 

Ahi ! dolent, fet-il, ce chétif où gerra ~t(où couchera) . 
Si je fusse en meison dont li glout m'enména, 



CHASSES EN FORET. I7 

Jegeusse moult miex; je n'i feusisse jà ! 

Je sai bien que sangler ou leus m'estranglera, 

Si Diex ne me sequelirt 

. Au cortège diabolique des animaux sauvages, 
existant réellement, les trouvères ajoutaient en- 
core. La réalité avait pourtant de quoi faire 
trembler le vo3''ageurquela nuit surprenait dans 
les épais fourrés si mal hantés. Ecoutez la des- 
cription de l'historique forêt des Ardennes, au 
moment où la belle princesse Urraque la par- 
court, en quête du jeune Partonopeus de Blois; 
L'enchanteur Maruc qui, par la force de ses 
charmes, tient les monstres en respect, et qui 
en sait les gîtes, les lui montre en cheminant : 

Les ors (ours) sont tapiz es rochiers, 
E li dragon es noirs moriers, 
E li leus es mons hauteins, 
E li liépars de soz les raims ; (la ramée.) 
Li félon serpent sont es monts, 
Li grans guivres es vaus parfons, 
Desor les eves (sous les eaux) ténébroses, 
Noires les font et vénimoses. 

Sous l'exagération de la poésie, on sent que 
l'ère des chasses héroïques, des chasses de dé- 
fense , offrait encore des occasions de lutte aux 
grands courages. Pour retrouver un tel régal 

2. 



Ib JEUX SANGLANTS. 

d'émotions, il faut gagner, aujourd'hui, les 
contrées nouvellement découvertes, où errent 
encore en liberté les grandes espèces animales. 
Nos bois amoindris et coupés de vastes routes 
sont vides de leurs hôtes antiques ; les quel- 
ques bêtes de chasse qui les parcourent le font 
sous la surveillance du maître, qui les a comptées 
et numérotées. Plus de luttes acharnées, plus de 
corps-à-corps avec la redoutable victime ; si 
quelque chien est encore décousu, à moins 
d'insigne maladresse, les chasseurs ne courrent 
plus aucun danger. 

Les derniers souvenirs précis du bison d'Eu- 
rope, l'aurochs des Gaulois, Vurus de César, 
remontent aux princes Carolingiens ; la légende 
le fait rencontrer à Charlemagne dans un des 
plis rhénans de la Forêt Noire. Or, si l'on en 
croit la tradition, cette magnifique surprise au- 
rait coûté cher au futur empereur, sans la pré- 
sence d'esprit de la belle Hildegarde, fille du 
duc de Souabe, Hildebrand. 

Habituée à parcourir les sombres fourrés 
sous la garde de deux griffons de haute taille, 
qu'ù leurs fauves crinières on eût pris pour des 
lions des pays maures, la belle sauvage suivait 
l'escorte du vainqueur Franc ; quand d'un buis- 
son de genévriers, un taureau gigantesque fond 
comme un éboulement sur le groupe royal. 
Cette apparition étonna le roi qui ne fit pas un 



CHASSES EN* FORET. 10 

mouvement pour se dérober à ce bloc vivant. La 
blonde Germaine,rapide comme une fille d'Odin, 
saisit la lance d'un des géants d'Austrasie, et 
frappe au jarret l'aurochs qui va s'abattre aux 
pieds de l'hôte de son père. 

— Ce sera toi qui sera la reine! dit à Hildegar- 
de le fils de Pépin, enthousiasmé. 

Le jour même en effet, le chef des Francs prit 
à femme l'intrépide chasseresse. Quelque temps 
après, il régularisa son choix, en répudiant De- 
siderata, fille du roi des Lombards, sous prétex- 
te, dit le moine de Saint Gall, qu'elle était c/m/ca, 
maladive et inapte à porter fruits. 

Pépin le Bref avait, lui-même, prouvé sa force 
aux seigneurs qui raillaient sa taille, en combat- 
tant un taureau sauvage, dont l'aspect les faisait 
tous trembler. Les traces de ce redoutable 
gibier sont plus nombreuses dans la chronique 
Mérovingienne. Childebert II éprouva une joie 
extrême en apprenant qu'on venait de découvrir^ 
dans les bois voisins de sa résidence, un- buffle de 
cette espèce. L'aurochs chassé dans toutes les 
régies, avec de bonnes meutes qui le coururent 
« jusqu'au vespres )^ tomba sous l'épieu du 
roi. 

Grégoire de Tours mentionne en détailla co- 
lère éprouvée par Gontram, le bon roi des 
Burgondes, en découvrant, un jour qu'il chassait 



2D JEUX SANGLANTS. 

dans les Vosges, les traces sanglantes d'un 
aurochs, tué sans sa participation. Cela lui fut si 
sensible qu'il ordonna le duel judiciaire entre le 
neveu du coupable, un de ses familiers qui se 
nommait Chundon, et le forestier qui le dénon- 
çait. Ce duel destiné à purger un délit cynégéti- 
que eut lieu à Chalon-sur-Saône, et se termina, 
par la mort des deux champions. Le roi, loin de 
s'apaiser, fit poursuivre le malheureux Chundon 
jusque dans l'église de Saint-Marcel, illustrée 
depuis par le séjour d'Abailard ; puis il le fit lier 
à un arbre et lapider sans pité. 

Longtemps après, sans doute, il dut arriver 
qu'on rencontrât, de temps en temps, quelque 
-bison égaré dans les forets de France ; les char- 
.bonniers racontèrent, encore longtemps, que 
les rauques beuglements des soUtaires errants 
de cette race puissante, venaient les troubler 
dans leur besogne. Mais le gros de l'es'pèce était 
remonté vers le nord ; ce n'était plus un gibier 
sur lequel on pût compter. Les princes et leurs 
rudes compagnons se virent obligés de reporter 
leurs efforts sur les sangliers, dont quelques-uns 
parvenaient alors à des splendeurs de dimension 
et de férocité, qui eussent rendu des points au 
sanglier d'Erimanthe. 

Inférieur de beaucoup à l'aurochs, sous le , 
rapport de la taille, le sanglier n'était pas cepen- 



CHASSES EN FORÊT. 21 

dant à dédaigner ; on l'éprouve quelquefois 
même à notre époque, bien qu'on laisse à peine 
au marcassin le temps de se développer. Les 
poèmes du temps, les chansons de gestes et les 
chroniques parlent fréquemment de victimes 
illustres, faites par leurs terribles défenses. Les 
chasseurs d'autrefois, les rois comme les au- 
tres, attaquaient il est vrai la bête eux-mêmes à 
l'épieu et au couteau. Ils cornaient pour 
animer les chiens, sans souci de l'étiquette, et se 
réservaient le dangereux honneur d'abattre 
l'animal exaspéré par les cris des meutes et la 
rage de la poursuite. 

Quand on voit, de nos jours, un prince partir 
en chasse, suivi de piqueurs et de veneurs fac- 
tices et de valets portant ses armes à tir rapide, 
onn'a plus aucune crainte de le voir revenir sur 
une civière, comme il arriva à Louis d'Outremer 
qui mourut, à Reims, des suites d'une chasse au: 
loup, et à Philippe le Bel qui se vit désarçonner,' 
dans les grands fourrés de Fontainebleau, par' 
un monstrueux sanglier. 

Dans la chanson de geste deGarin le Loherain^ 
on voit le noble duc Bégon de Bélin à la pour- 
suite d'un porc sauvage, dont le sabot avait 
« une grande palme de long et de lès » un vrai 
démon, disaient ses chevaliers. Le sangUer lui 
tue ses meilleurs chiens. Le duc demande son 
bon Umicr Brochart ; lui-même le détache du 



■22 JEUX SANGLANTS. 

reste de hx meute, et le caresse pour l'animer 
à bien faire : 

Li dus demande Brochart son liemier; 
Par devant lui li amaine un brenier. 
Li dus le prent et si l'a desloié, 
Il li menoie (caresse) les costes et le chief, 
Et les oreilles, pour mieux l'encouragier. 

Le vaillant Brochart attaque la bête blottie 
entre deux chênes couchés sur une mare. Le san- 
glier d'un furieux coup de croc «giéta mort le 
gentil liemier, » que son maître aimait tant. 
Montésuruncheval maure, présentdu roi, Bégon 
s'obstine à la poursuite. 11 prend sur sa selle, 
entre ses bras, ses trois meilleurs lévriers, pour 
ménager leurs forces, et parvient enfin, « sur le 
vespre», après des péripéties étrangement drama- 
tiques, à frapper au poitrail, d'un coup qui lui 
traversa le cœur jusqu'à l'épaule, le « maudit tils 
de truie », qui s'était enfin décidé à fondre 
sur lui, avec la rapidité « d'un carreau barbelé ». 
Quant à l'ours, ce compère, si bien fourré, qui 
se montre à peine aujourd'hui dans quelque 
haute vallée des Pyrénées ou des Alpes, il des- 
cendait de toutes les hauteurs boisées qui bossel- 
lent le sol de la France. 11 venait sans vergogne, 
presqu'en plein jour, lever la dîme sur les fruits 
du seigneur et du vilain. On le prenait dans des 



CHASSES EN FORET. 23 

fosses recouvertes de branchage, amorcées de 
pain au beurre ou au miel, afin d'en faire l'orne- 
ment des foires et le héros des combats d'ani- 
maux, dont nos aïeux étaient très friands. 

Seigneurs, manants et vilains raffolaient, à 
l'envi, de ces sortes de combats. Annonçait-on 
une mêlée de taureaux, d'ours, de chiens et de 
loups, dans laquelle l'homme consentait quel- 
quefois à figurer,toutes les maisons se vidaient, 
à plusieurs lieues à laronde; leurs habitants s'en- 
tassaient sur le lieu destiné à la fête sauvage. Si 
ces diminutifs des jeux du cirque n'étaient pas 
toujours gratuits, le prix en était si minime 
qu'il s'adaptait à toutes les bourses. Le dit delà 
tnaille nous apprend que, pour l'équivalent de 
notre sou, on était admis dans le champ de lice : 

Si en voit l'en jouer les singes, 
Les ours, les chiens et les marmotes; 
Si en ot l'en {entend-on) chançontct notes 
Por la maaille seulement. 

Dans le fabhau, le Serpent et le chien^ cette 
curiosité ardente pour les combats d'animaux 
est vivement dramatisée. Un ours devait être 
le héros de la fête sanglante, qui faillit devenir 
si funeste à l'enfant du Sénéchal. Mais cet ours 
avait été nourri à l'attache; c'était presque 
un animal domestique, au lieu d'un de ces 



24 JEUX SANGLANTS. 

ours sauvages, bruns ou noirs, qui léchaient en 
paix leurs énormes pattes, dans les montagnes 
boisées des environs, à peine troublés par les 
seules poursuites, du roi et des grands vassaux. 

Deux siècles plus tard, sous Charles VI, nous 
retrouvons toute fraîche la trace de l'ours. Ce 
gibier de haute saveur est traité comme venai- 
son ordinaire, dans une charte de iSgy, dans 
laquelle on énumère les parties que le roi se 
réserve des bêtes abattues sur ses domaines. 
L'article 20 de cette curieuse ordonnance est 
ainsi conçu : 

In venationibus apronim retinemiis nobis caput 
et ungulas; du sanglier le roi se réservait la 
hure et les pieds. Et in venationibus ursorum 
enchiam; de l'ours, on le voit, c'était la hanche 
ou le jambon. Et plantas cervorum, bicchiarum 
espaulam; le pied du cerf et l'épaule de la biche. 

Remarquons en passant la naïveté de ce latin. 
Celui qui a rédigé cette charte ne serait-il pas 
un simple employé aux sauces royales ou quel- 
qu'un de ces bons moines qui, d'après Rabelais, 
sont volontiers en cuisine, d"où ils tirent le plus 
clair de leur érudition? 

Si les seigneurs s'étaient réservé, tous droits 
sur les grands animaux: ours, loups, cerfs, daims 
et sangliers, ils ne s'amusaient pas encore « à 
courir la petite bête » ; d'où est venu le prover- 
be dédaigneux qui frappe ceux qui cherchent 



CHASSES EN FORÊT. 2$ 

les menus détails d'un grand fait. La chasse du 
lièvre, du lapin, du blaireau et du renard ne leur 
paraissait pas digne d'occuper leurs meutes. Ce 
n'est qu'après le dépeuplement de nos forêts, que 
les menues bêtes à quatre pieds et le gibier à 
plumes furent sévèrement interdits aux fantai- 
sies du manant. 

Sauf les déduits de la fauconnerie qui visaient 
plus spécialement les oiseaux d'étangs et de 
rivières, les gardes du domaine suffisaient à 
fournir la table du baron, de ces délicates frian- 
dises, en les prenant aux pièges et aux toiles. 
Le bourgeois et le vilain purent longtemps 
braconner, sans crainte, sur ce fretin dédaigné 
du noble chasseur. Gaston Phébus conseille ces 
distractions de petit exercice aux chanoines et 
aux gens chargés d'embonpoint. Un chevalier 
qui se mêlait de tracasser cet innocent gibier se 
voyait méprisé. Les griefs des deux frères dn Che- 
valier à la Manche de Jehan de Condé, n'étaient 
pas autres. Honteux de voir leur cadet se dépor- 
ter si nicement^ si niaisement, les deux chevaliers 
lui avaient assigné une terre éloignée de leurs 
domaines, sur laquelle le jouvenceau pût satis- 
faire ses lâches passions : 

Pour çou qu'il aimoit le repos, 
Et volentiers aloit au bos, 
■ Pour prandre sauvagine au las; 



26 JEUX SANGLANTS. 

C'icrt SCS déduis et ses soulas 

De prandre pertris et faisans, 

Li estoit li déduis plaisans; 

S'iert mestres de prendre oisilles 

A uregielleset à bruilles,('a2« trébuchet et à V appeau) 

Pour cou que teus (tels) iert ses usaiges 

Ot (eut) nom li campegnois sauvoigcs. 

i 

Le droit naturel, qu'ils perdirent plus tard, de 
se défendre contre les pillards ù poils et à plumes 
qui ravageaint leurs champs, les paysans l'avaient 
en ce temps-là; à la condition de les attaquer 
sans chiens et sans attirail apparent. C'est à la 
ruse qu'ils demandaient les moyens de diminuer 
le nombre des lièvres et des lapins. La Somme 
rurale constate ce fait, en rappelant une an- 
cienne ordonnance qui énonce en termes for- 
mels ce droit primordial : « bestes sauvaiges et 
oiseaux qui phaonnent en l'air, par le droit des 
gens, sont à celui qui les peut prendre.» 

Les abbés et les prélats possesseurs de terres 
féodales jouissaient des privilèges qui y étaient 
attachés. Bien que, dès cette époque, les canons 
de l'Eglise et les convenances leur interdisaient 
de porter les arm.es et de verser le sang, les ecclé- 
siastiques titrés tenaient à leurs droits de chas- 
se, qu'ils exerçaient souvent eux-mêmes, sans 
souci des convenances et des canons romains. 

Vers I i44,Sugerabbé de Saint-Denis,le grand 



CHASSES EN FORET. 27 

ministre de Louis VII, jugea bon de rappeler 
d'une manière éclatante les privilèges cynégé- 
tiques de son abbaye. Pendant huit jours entiers 
l'illustre moine courut le cerf dans la forêt 
d'Iveline, en compagnie nombreuse et choisie. 
Amaury de Montfort, Evrard de Villepreux, 
Simon de Neaufle, le comte d'Evreux et autres 
nobles hommes, mêlés aux chanoines de la 
grande abbaye, passèrent une semaine entière 
sous la tente, en pleine forêt. Le nombre de 
cerfs, de chevreuils, ei de daims qu'on abattit à 
répieu et à la lance, à l'aide des puissantes meu- 
tes de l'abbé, fut prodigieux. Ajoutons que le 
nombre des vins tins, qui s'y consomma, ne 'le 
fut pas moins. 

Le droit d'abattre les cerfs sur les domaines 
de leur couvent, appartenait à l'abbaye de 
Saint-Denis, à celle de Saint-Thin et à plu- 
sieurs autres, depuis les premières années du 
règne des princes Carolingiens. Leurs requêtes 
pressantes adroitement motivées, avaient fait 
fléchir la répugnance de Charlemagne à cet 
égard. Les moines déclaraient que la chair de 
ce gibier de choix était nécessaire pour récon- 
forter les frères infirmes , et que les peaux 
s'employaient à couvrir les livres de leurs 
librairies. L'emploi de la peau de cerf, douce 
au toucher, agréable à l'œil, souple comme 
celle du castor, pour la reliure des livres^ a 



28 JEOX SANGLANTS. 

duré très-longtemps; on voit encore des ma- 
nuscrits aux panneaux de bois et des incu- 
nables vénérables, habillés de ce cuir velouté 
d'un jaune verdùtre, qui ne se fend jamais, pas 
plus que le maroquin du Levant, si fort en 
usage aujourd'hui. 

Un emploi honorifique était, d'ailleurs, assi- 
gné à la peau de cerf par les moines de Saint- 
Denis : elle servait de linceul et de suaire aux 
corps de nos rois, qui avaient choisi les cryptes 
de leur église pour leur dernière demeure. 

Nos monastères eurent longtemps la charge 
d'héberger les meutes royales et celles des 
grands feudataires. Souvent les chants de l'office 
divin étaient accompagnés par les hurlements 
des chiens profanes, auxquels se mêlaient les 
aboiements des meutes du prélat ou de l'abbé. 

Une chasse qui mérite d'être mentionnée, est 
la chasse au cerf blanc, qui ne manquait jamais 
d'avoir de sanglants résultats. Cette variété albi- 
ne du cerf a toujours été rare ; à ce titre elle 
était estimée comme l'éléphant blanc à Siam. 
Les romans et les fabliaux nous apprennent que 
la condition pittoresque de cette chasse peu 
commune était que l'heureux chevalier qui 
abattait la bête, jouissait du droit de choisir, 
« entre toute les pucelles qui là estoient « celle 
qui lui semblait la plus belle, et de lui donner 
« ung baiser sur la bouche ». 



CHASSES EN FORÊT, 29 

Un choix aussi ostensible a paru plus dange- 
reux àLaCurne de Sainte-Palaye, que l'antique 
pomme de discorde. Cette faveur ne manquait 
jamais d'exciter des rivalités féroces parmi 
ces paladins, dont pas un n'était d'humeur à 
souffrir une préférence, qui lui semblait un san- 
glant affront fait à la dame de ses pensées. Le roi 
Artus tenant, un jour, cour plénière ù Cardigan 
sur les confins de la féerique forêt de Brocelian- 
de,annonce aux chevaliers de laTable Ronde une 
chasse au cerf blanc, qui doit être, selon l'usage, 
suivi du baiser à la plus belle. De sages conseillers 
s'efforcent en vain de démontrer au célèbre ami 
de Merlin les cruelles suites de cette condition 
traditionnelle; Artus tient bon et la chasse eut 
lieu. Les mélancoliques prévisions des sages ne 
furent que trop justifiées. La préférence publi- 
que, donnée à l'une des belles de la cour par le 
chasseur heureux, excita de furieuses jalousies, 
La fête fut suivie de duels, où le sang coula à 
flots ; et les dames irritées ne firent rien pour 
apaiser les combattants, 

Lesintrépides chasseurs du temps des Croisades 
ne se contentaient déjà plus des émotions qui 
les attendaient à la poursuite du cerf, du loup et 
du sanglier; on en voyait courir le monde dans 
l'unique intention de rencontrer un gibier plus 
dramatique ; comme nos Gérard et nos Bon- 



3o JEUX SANGLANTS. 

bonnel, ils passaient déjà les mers, en quGte de 
la panthère et du lion. 

Joinviilc raconte une visite originale que le bon 
roi Saint Louis reçut en Syrie, pendant qu'il 
fortifiait Césarée ; c'est celle d'un chevalier 
Scandinave, nommé Elinards de Seninghan. Il 
venait de Noroë (Norwège), pays étrange « où les 
nuits sont si courtes en esté, qu'il ny avait nuit 
là, où l'on ne ne veist encor le jour au plus tard 
de la nuit. » Le nouveau venu entreprit de 
chasser le lion avec ses hommes d'armes, à la 
mode des gens du pays de Syrie. 

« Quant fu accognu au païs,dit Joinville (édit.de 
Claude Ménard) se print à chasser aux lions, lui 
et ses gens. La façon de faire que ils avoient en 
en ladite chasse estoit qu'ils courroient sus aux 
lions, à cheval, et quant ils en avoient trouvé 
aucuns, ils lui tiroient du trait d'arc ou d'arba- 
leste, et quand ils en avoient atteint quelqu'un 
celui lion couroit sus aux premiers qu'il véoit, 
et ils s'enfuyoient piquant des éperons, et 
laissoient cheoir à terre aucune couverte ou une 
pièce de viel drap, et le lion la prenoit et des- 
siroit, cuidant tenir l'orne qui l'avoit frappé ; et 
ainsi que le lion se arestoit à dessirer cette viè- 
le pièce de drap, les autres homes lui tiroient 

d'autres traits et ainsi souventes fois, ils 

tuoient des Uons de leurs traits.» 

Saint Louis était lui-même passionné pour la 



CHASSES EN f^-ORÊT. 3l 

chasse. Les misères de sa première croisade ne 
l'empêchèrent pas de distinguer une race de 
chiens tartares, qu'il ramena en France, où elle 
se conserva des siècles, comme nous l'apprend 
la Chasse royale de Charles IX. 

« Comme entre autres bonnes choses, il (Saint 
Louis) aymoit le plaisir de la chasse, estant sur 
le point de sa liberté, ayant sceu qu'il y avoit 
une race de chiens en Tartarie, qui estoient fort 
excellens pour la chasse au cerf, il feist tant 
qu'à son retour il en amena une meutte en 
France. Cette race de chiens sont ceux que l'on 
appelle gris^ la vieille et ancienne race de ceste 
couronne, et dict on que la rage ne les accueille 
jamais. » 

Savoir faire le bois, reconnaître la bête, lever 
le cerf, sonner de VOlifant (trompe d'ivoire), 
corner les chiens, faisait partie de l'éducation 
des jeunes chevaliers. Cette science était tou- 
jours une puissante recommandation auprès des 
héros, de nos trouvères. 

Le noble Huon de Bordeaux, que la nécessité 
force à paraître déguisé en valet de ménestrel à la 
cour du prince sarrazin Ivoirin de Montbrant, 
est requis par lui de lui dire s'il ne sait autre 
métier que ce piteux état. Certes! s'écrie Huon 
oubliant la prudence : 

Je sai mestiers à moult grande plenté : 
Je sai moult bien i esprivier muer, 



ja JEUX SANGLANTS. 

Je sai cacier le cerf et le sangler ; 

Quant j'ou l'ai pris, la prise sai corner, 

Et la droiture (la curée) en sai as chiens donner. 

Dans le dit dou lévrier, Jehan de Condc n'a 
garde de mettre en oubli les talents du veneur, 
en faisant l'énumération de tous ceux que son 
héros avait reçus de ses parents : 

11 s'entremist tant de chevaus, 
Et corru par mons et par vaus, 
S'aprist des chiens et des oiseaux ; 
De tous desduis, sachiés pour voir, 
Que nuls homs francs doie savoir 
lert bien enseigniés et apris. 

Egalement dans le roman de Gérard de Rous- 
sillon, nous voyons Gharlemagne, reconnais- 
sant les vertus d'un chef rival, placer l'adresse à 
bien mener une chasse au nombre des grandes 
qualités dont il le loue. 

Le dit de la chace dou cerf, publié dans le 
nouveau recueil de Jubinal, nous apprend que la 
savante chasse française, la chasse à courre, 
était déjà pratiquée avec toutes ses finesses, des 
le commencement du treizième siècle. La 
manière de reconnaître la bête, à l'inspection du 
pied, au dégât de son bois, à ses fumées ; le 
lancer, la poursuite, la curée, les diverses façons 
de sonner pour animer et guider les chiens, tout 



CHASSES EN FORÊT. 33 

cela ne sera pas mieux décrit, quatre cents ans 
plus tard, par Salnove. 

Le premier ouvrage un peu étendu qui nous 
ait renseigné sur ce noble déduit est le livre du 
roi Modus et de la reine Racio, poème bizarre, 
où,souslaformeallégorique,le trouvère passe en 
revue les défauts et les qualités de toutes sortes 
de sauvagine et les différentes manières de s'en 
emparer. La véritable originalité de cette œuvre 
curieuse est dans ses analogies fantasques entre 
les différents animaux de chasse et les diverses 
classes de la société. 

Aux biches craintives, aux lièvres prompts à 
s'effarer, le poète compare le menu peuple; les 
gens d'église sont assimilés aux cerfs, par cette 
inimaginable raison que les andouillers des 
dix-cors représentent les dix commandements, 
et que le prêtre tient ses dix doigts en l'air pen- 
dant l'élévation, comme le cerf son bois aux dix 
branches, au moment du lancer. 

Quant au sanglier, c'était décidément la bête 
noire; on le chargeait d'exécration, comme bru- 
tal, boueux, intempérant et sanguinaire. L'au- 
teur du Roi Modus fait de ce pachyderme quin- 
teux le vrai symbole de l'Antéchrist, enseignant 
à rebours les dix commandements de Dieu : 



34 JEUX SANGLANTS, 

C'est mon premier commandement 

Qu'on maugrée Diex souvent. 

Fay à ton corps tous ses délits, 

Il n'est pointaultre paradis; 

Visite souvent mon hostel, 

C'est la taverne et le bordel. 

Si ton père te fait riote, 

Si lui mets sus qu'il radote; 

En lieu du service divin ; 

Faut getter hazart sur le vin. 

Si croiras sors et sorceries. . . . 

Se tu as défaultede mise 

Si le prens aux biens de l'Eglise. 



Il semble tout d'abord que l'exercice de la 
chasse aurait dû avoir pour utilité première de 
détruireles bêtes nuisibles, et d'en débarrasser les 
pauvres vilains, dont elles menaçaient le corps 
et les biens; c'est le contraire qui est vrai; ce 
plaisir seigneurial était l'un des fléaux des cam- 
pagnes. Le soin jaloux avec lequel on conser- 
vait le gibierpourle plaisir des chefs, multipliait 
les troupeaux sauvages qui, plus que la taxe 
et la dîme, diminuaient les récoltes du malheu- 
reux attaché à la glèbe. Les loups enlevaient 
les chèvres et les agneaux ; les grands fauves 
aidaient activement les lièvres, les lapins et les 
pigeons des colombiers féodaux à tondre les blés 



CHASSES EN FORÊT. 35 

en herbe, à dévorer les racines de pleine terre 
et les friandises des jardins. 

Si seulement, tout ce qui était de race libre, 
avait eu le droit de courir sus à la bête rousse et 
à la bête fauve, ce droit en eût, au moins, dimi- 
nué le nombre ; beaucoup de hobereaux aussi 
pauvres que le paysan eussent vécu sur la sau- 
vagine. Il s'en fallait bien qu'il en fut ainsi: une 
pénalité féroce veillait à la garde des chasses 
des grands vassaux, même contre les châtelains 
de petite terre ; l'histoire nous a transmis des 
actes de cruauté impitoyable, commis pour 
réprimer ce genre de délit. 

Enguerrand sire de Coucy n'hésita pas à 
faire pendre trois damoiseaux de noble extrac- 
tion, que ses gardes avaient trouvés chassant 
sur ses domaines. Or, pour un fait aussi atroce, 
le terrible comte ne fut condamné, par Saint 
Louis, qu'à une amende et à une expiation tem- 
poraire; encore ce jugement trop doux, fut-il 
vivement désapprouvé des hauts barons, qui y 
virent unanimement une atteinte à leurs droits 
légitimes. Il est bon de rappeler aussi le fait, 
plus odieux encore, du seigneur d'Inteville, 
évêque d'Auxerre, qui fit crucifier un de ses 
gardes, pour avoir détourné à son profit quel- 
ques oiseaux de vol. 

Certes, le sang des barbares, leurs ancêtres; 
bouillonnait encore activement dans les veines 



36 • JEUX SANGLANTS. 

de ces gens là. Ils avaient grand besoin de la 
conciliante intervention des femmes, pour adou- 
cir leurs mœurs; heureusement cette gracieuse 
école de civilisation ne leur manqua pas. 





CHAPITRE ïl. 



LA FAUCONNERIE, CHASSE EN RIVIERE ET 
EN PLAINE, DAMES ET FAUCONS. 




NE des grandes originalités du 
moyen-âge, c'est la domestication 
perfectionnée des oiseaux de proie. 
Etre parvenu à faire de ces libres 
voiliers de l'air, de ces fantaisistes du mou- 
vement, qui planent au dessus de nos têtes, 
sans souci de nous ni de nos demeures, à 
moins qu'elles ne soient en ruines, de vérita- 
bles chiens fidèles, dressés à reconnaître un 
maître et à lui obéir au moindre signal ; voilà 
certes un chef d'œuvre de la volonté. 

Cela est si étrange qu'on a peine à se l'ima- 
giner réel. On est tenté de ranger au nombre 
des féeries, cette conquête de l'oiseau de haut 
vol aux serres puissantes^ au rostre d'acier, 



38 LA FAUCONNERIE, 

aux ailes infatigables ; cet apprivoisement si 
complet, qui le fait consentir à mettre ses rares 
facultés au service de l'homme, à s'en aller sur 
un signe, loin de sa main, hors de la portée de 
sa voix, lui chercher la pâture de sa table et 
l'ornement de sa volière. C'est pourtant ce que ■ 
le fauconnier a accompli. 

Le fauconnier a pétril'cpervier à son caprice; 
il lui a remanié l'œil et la plume, les mœurs et 
l'instinct. Il a amené l'être indépendant par 
excellence, auquel la lumière intense, les vas- 
tes espaces et l'air vif sont nécessaires, à se 
laisser lier, chaperonner, siller, presqu'aveu- 
gler et priver d'air, jusqu'à ce qu'il plaise au 
maître de lui rendre l'espace et de lui indiquer, 
dans ses profondeurs, une proie déterminée à at- 
teindre. De farouche et d'inabordable, le faucon 
est devenu familier et joyeux de la présence de 
l'homme; il s'est civilisé jusqu'à se plaire aux 
hennissements des chevaux, aux aboiements 
deschiens. 

Voilà qui accompagne merveilleusement les 
légendes de fées et la science des enchantements. 
Il semble qu'il n'y ait pu avoir que l'enchanteur 
Merlin ou la fée Viviane capables d'opérer de 
semblables prodiges ; des intelligences surna- 
turelles, comme il en existait au temps de l'en- 
chanteresse Méliorct du nain Obéron, ont pu, 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 39 

seules, concevoir l'idée de mettre d'aussi fan- 
tastiques serviteurs dans notre main. 

Autre sujet d'étonnement : comment l'homme 
a-t-il pu se résigner à perdre un tel pouvoir ? 
Comment l'art splendide de la fauconnerie 
a-t'il pu s'oublier, se dédaigner ? Comment, 
après avoir possédé de semblables serviteurs, 
avons-nous consenti à nous en priver ? Laisser 
retournera leurs rochers sauvages, les gerfauts, 
les autours, les éperviers, les sacres, les laniers 
et les faucons francs, n'est-ce pas comme si 
l'on permettait aux chiens de redevenir loups ? 

Dès les premiers temps de notre histoire, 
nous surprenons nos pères chassant à l'oiseau, 
et nos mères aussi sans doute, car Brunehaut 
aimait les faucons. Grégoire de Tours nous 
conte que, pour faire sortir Mérovée de l'église 
de Saint-Martin de Tours, et le livrer aux ven- 
geances de Frédégonde, le traître Gontram 
Boson dit au fils de Chilpéric : 

« Pourquoi restons-nous assis là comme des 
poltrons, cachés dans les niches d'un moustier 
comme des gens qui n'ont pas de cœur? Levons- 
nous, faisons venir nos chevaux, nos chiens et 
nos oiseaux^ et allons nous livrer aux joies de 
la chasse, dans les grands espaces de la campa- 
gne. B 

L'art de la fauconnerie n'atteignit toute sa 
perfection que sous les premiers rois de la troi- 



40 LA FAUCONNERIE, 

sième dynastie. Cette chasse à l'air libre, en 
plein ciel, sans trait, ni épieu ni couteau, ni atti- 
rail menaçant d'aucune espèce, était devenue, au 
temps de la première chevalerie, le passe-temps 
favori des femmes de France. La mâle fierté de 
l'oiseau de vol avait séduit la femme ; l'élégante 
domination de la femme avait captivé l'oiseau. 
Il n'est assurément pas absurde de supposer 
que les femmes aient contribué beaucoup à perfec- 
tionner « ce gentil déduit. » Le timbre harmo- 
nieux de leur voix attirait Iç captif du perchoir, 
qui préférait le gant d'une souriante maîtresse 
au poing robuste du fauconnier. A elle seule, la 
voix féminine est un charme, l'un des plus 
puissants de la féerie naturelle. Je ne crois pas 
que ce soit une fable, le délicieux épisode du 
lai de la Lande dorée, où la pucelle « au cler 
vis, aux trèces blondes » apprend à chanter aux 
oiseaux du bois : 

Elle chantoit, 
Un lai sibiau qu'il convenoit, 
Et gi doucement le notoit, 

Que oisillon 
Venoient oïr la chanson, 
Et tôt après sus mesme ton, 

Laredisoient. 

Aussi, pour plaire aux dames, le faucon était- 
il prodigué dans les chants des Trouvères. C'est 
sous la forme d'un autour, qu'afin de moins 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 4I 

l'effrayer, le poétique amant du lai d'Ywenec 
apparut à son amie qui languissait dans une 
tour. Dans Guillaume au faucon, c'est sous 
l'allégorie transparente de cet oiseau que la 
douce châtelaine, aimée de Guillaume, expli- 
que à son baron de retour au château, la 
passion qui allait causer la mort de son écuyer 
favori. L'impossibilité de jouir du plus beau 
faucon de son seigneur avait fait résoudre le 
pauvre Guillaume à se laisser mourir de faim. 
— Qu'on le lui donne s'écrie le châtelain : 

Et si ot le lendemain 

Le faucon dont ilôt si faim. 

Dans Garin de Monglave, l'une des plus belles 
chansons de geste du cycle de Charlemagnc, la 
reine avouant son amour pour Garin, dans un 
élan de franchise passionnée, vraiment sublime, 
n'oublie pas d'ajouter à la liste de tout ce qui 
lui est devenu indifférent, depuis qu'elle aime, 
les joies de la fauconnerie. Ces délices de sa 
jeunesse sont devenues sans saveur à ses yeux : 

Veoir voleir ostour, gyrfaut ne faucon, 
Espervier ne sacret, ne vol d'émérillon, 

Ne me peuvent aider ni distraire, s'écrie la 
pauvre affoUée d'amour. Celle-là était d'une 
autre vigueur que ces lâches héroïnes de l'anti- 



4.a LA FAUCONNERIE, 

quilé, qui ont fourni tant de redites à la bana- 
lité dramatique; à l'exemple de Phèdre et de Pu- 
tiphar, elle ne rejette pas la faute sur celui 
qu'elle aime; mais nous la retrouverons plus 
loin. 

Nous verrons tout-à-l'heure que c'est encore 
dans les serres du bel épervier, au perchoir d'or, 
de la foret de Broceliande, que fut trouve le 
code d'amour aux feuillets d'or, dont les tendres 
et hardis préceptes, recueillis et appliqués 
par les dames de France, jugeant en Cour 
d'Amour, devaient avoir une si grande influence 
sur les mœurs et la civilisation des Français. 
Quelle que singulière que cette comparaison 
nous paraisse aujourd'hui, les yeux des belles 
étaient fréquemment comparés àceux du faucon. 
Cet œil vif et brillant donnait un type au moins 
comparable, avouons-le, à celui employé par le 
vieil Homère, « l'œil de vache » auquel il assi- 
milait l'œil de la compagne de Jupiter. 

La passion des femmes pour le faucon, res- 
semblait à l'amour que portent à leurs fusils les 
collégiens armés pour la première fois. Ces 
chasseurs novices ont l'arme à poste fixe sur 
l'épaule ; c'est le compagnon obhgé de toutes 
leurs courses : un merle peut se rencontrer dans 
une haie, une grive dans une touffe de gui, une 
alouette sur la crête d'un sillon. Ainsi faisaient 
les femmes de leur oiseau préféré. On les 



CHASSE EN RIVIERE ET EN PLAINE. 43 

voyait passer dans les sentiers de la plaine, por- 
tant gracieusement le gerfaut, le lanierou l'émé- 
rillon, coiffé, chaperonné, la houppe de soie en 
tête et la sonnette d'argent aux gets. 

Si la belle était de race, elle avait, en outre, 
un épagneul ou un lévrier, quelquefois deux, 
qui suivaient sa haquenée, en festonnant la 
route, chargés d'effaroucher, à droite et à gau- 
che, les innocentes victimes. A la vesprée 
surtout, quand la chaleur du jour s'attiédit, 
quand la perdrix rappelle, et que le ramier 
cherche pâture dans les vergers, rien n'était 
moins rare que de voir les dames et les damoi- 
selles chassant au vol, en compagnie d'un page 
ou d'un ami. 

Dans la Vengeance de Raguidel, le célèbre 
Gauvain, après avoir reçu chez la belle Ydoine 
l'hospitalité complète dont nous avons parlé, 
au chapitre I Vde la Vie au temps des Trouvères. 
— (( O lui mangea et o lui jut, » — engage 
son amie de rencontre à se lever et à l'accom- 
pagner à la cour : — Je le veuil, dit Ydain; et 
pour tout bagage, elle prend un épervier sur son 
poing. 

Ydaia se lève, Ydain se lace, 
Ydain fait venir en la place, 
Une mule bien affrétée... 

Lors la monta. 

Un espcrvier sans plus porta, 

Et li lévriers oli [avec elle] cnmainc. 



44 LA FAUCONNERIE, 

Les dames avaient si cher ce plaisant déduit, 
elles aimaient tant à tenir l'oiseau avec ses pa- 
rures de tête à tons vifs ; elles réussissaient si 
bien iijeterlc faucon, à le lancer « àvent clair», 
à le rcclamer,à le faire revenir avec la proie 
intacte, sans mors ni blessures, qu'on faisait 
souvent du faucon le prix de la beauté. C'était 
le vainqueur du tournois qui l'offrait lui-même 
devant tous, Ci celle qu'il préférait. Le roman 
deMéraugis dePortlesgue^, par Raoul de Hou- 
denc, contient un épisode de ce genre. 

A la fontaine, sous le pin, 
Sus une lance de sapin, 
Sera un esperviers muez.... 
... 11 sera donez par nom, 
A cèle qui ert {se7-a) eslue, 
D'estre la plus belle à vue. 
Einsi fu lors li tornois pris, 
Li bacheliers d'amor espris, 
Y ameinent chascun s'amie. 

Ce fut la belle pucelle Lidoine qui obtint 
ce prix tant désiré. Le poète déclare que cette 
victoire eut l'assentiment général; je crains qu'il 
ne s'aventure beaucoup en affirmant un pareil 
désintéressement, de la part de la noble assem- 
blée, où tant étaient d'autres dames et damoy- 
selles, tant de chevaliers et d'amoureux. 

N'i ot chevalier ne pucèle, 
Un trestot seul, qui ne deist 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 45 

Qu'il ert raison qu'èle preist 
L'espervier; èle l'ala prendre. 
Lors vont chascuns son nomaprendre, 
Et demendent qui el estoit. 

Voilà qui est bien beau pour cette époque de 
jalousie héroïque. Le roman du Bel Inconnu 
de Renault de Beaujeu, Li Biaiis Desconneus, 
nous fournit une preuve que les droits de la 
beauté n'étaient pas toujours acclamés aussi 
bénignement. L'ami de la belle Marguerie ve- 
nait de se faire tuer pour obtenir ce prix envié 
à sa maîtresse ; le maître de l'épervier, Giflet 
fils d'-O, ne voulait permettre à la pucelle en 
larmes de s'en emparer. Le Bel Inconnu prend 
alors la défense de Marguerie : « Biau sire, dit-il 
à Gifiet le fils d'O, por quel cose volez-vos dire 
que la bêle Marguerie l'espervier ne doit avoir?» 
— Parce que m'amie est plus belle. 

Les deux champions prennent champ, et fon- 
dant l'un sur l'autre de tout le poids de leurs 
chevaux, ils se heurtent avec fureur. Après 
quelques merveilleuses passes d'armes, le dé- 
tenteur du faucon se déclare vaincu, et l'oiseau 
est remis à la belle qui s'en retourne au pays 
desespères; 

Sor son puing portant l'espervier, 
Qu'èle ot conquis, si l'ot moult cier {cher). 

Au temps de Philippe-Auguste, la chasse au 



46 LA FAUCONNERIE, 

vol se nommait plus spécialement chasse en 
rivière, par opposition à la chasse au bois. Les 
géants de l'ornithologie, cantonnés le long des 
étangs et des rivières, attiraient seuls l'attention 
des fauconniers « de grand arroy » ; l'humeur 
orgueilleuse des chefs de fiefs n'acceptait la dis- 
traction de l'oiseau, qu'avec l'attirail compliqué 
et l'équipage bruyant de la grande fauconnerie. 
Ils aimaient à voir les puissants carnassiers du 
perchoir lutter contre le héron, la grue, la ci- 
gogne, le cygne, le grand courlis, l'oie sauvage 
et tous les aquatiques à large envergure, dont 
les évolutions compliquées, les ruses et la lon- 
gue défense multipliaient les péripéties et les 
émotions du combat. Les granivores delà plaine : 
perdrix, cailles, ramiers étaient dédaignés par 
eux ; ils prenaient grand soin d'empêcher le 
faucon d'aller au change sur ce menu fretin 
si fort apprécié, cependant, de l'officier de 
bouche. 

Pour la chasse en rivière, on choisissait les 
plus fortes espèces des giboyeurs de l'air, celles 
dont l'aile aiguë et vigoureuse, dont « le vol 
roiJe et pointu « ne craignait pas de couper le 
vent. Le Gerfaut à la serre d'acier, à la course 
infatigable était admirable, pour celte besogne 
à laquelle il mettait, disait-on, « quelque sen- 
timent de gloire». L'épervier et l'autour étaient 
également de haute entreprise. On faisait accom- 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 47 

pagner le pointeur ailé par des chiens, qu'on 
l'avait habitué à aimer. Ces derniers, lévriers 
ou épagneuls, étaient chargés de faire lever le 
gibier qui paressait ou demeurait transi de 
peur, dans les roseaux et les hautes herbes ; 
ils servaient aussi à l'empêcher de se dérober, et 
rapportaient les blessés égarés. 

Dans le roman du cycle carolingien qui porte 
son nom, Aiiberi le Borgi gnons revenait de 
chasser en rivière avec son neveu Garselins, tous 
deux bien montés et bien accompagnés, quand 
la reine de Bavière et sa fille tombèrent ensem- 
ble amoureuses du beau réfugié français. 

Auberis est en rivière aies, 

Portant faucons et bons ostoirs [autours) mvit% \ 

Hairons et grues prenent, le jor, assés. 

A la vesprée iert Auberis retornés ; 

Devant les dames sos la tour est passés. 

Dist la roine: — Fille, or esgardés 

Le plus bel hom qui soit de mère nés. 

Ce terme de faucon mué, d'autour mué, qui 
revient à tout propos, indique que l'oiseau a 
fait sa plume, qu'ilest vif et gaillard, dans toute 
sa force, dans la perfection de sa livrée ; qu'il 
n'a rien de commun avec l'oiseau nouvel qui a 
son premier duvet, ni avec ïhalbrené qui aies 
plumes en désordre et des pennes rompues. 
Le mot d'ailleurs est resté, chacun sait encore 
ce qui signifie muer, et être en mue. Le mot 



LA FAUCONNERIE, 



hobereau est, lui aussi, emprunte à la langue 
du fauconnier ; c'était le moins puissant des oi- 
seaux de proie: le mouchet ou émouchetéiah du 
genre hobereau, ainsi que l'émérillon. 

Une autre expression, dont le négatif seu 
est resté usité, est celle de siller les yeux : des- 
siller les yeux c'est les ouvrir ; siller ceux du 
faucon c'était les fermer, lui coudre les paupières 
aux narines, pour changer la direction de sa 
vue. Cette opérationbizarre et celle de lui « don- 
ner le feu », d'élargir avec un fer rouge ses na- 
rines, pour l'embellir et le rendre plus apte 
à aspirer le vent, indiquent bien, avec celle de 
curer la plume, de greffer de flouvelles pennes 
à la queue et dans l'aile, quand il y en avait 
d'usées, à quel point la fantaisie avait pétri ces 
serviteurs ailés de no? aïeux. 

Nous avons vu que les chiens aidaient à faire 
lever le gibier d'eau, tapi dans les végétations 
aquatiques, ordinairement si drues et serrées ; 
pour obtenir un effet plus rapide et plus sûr, 
on leur adjoignait quelquefois des timbaliers et 
des valets munis de tambours, dont les roule- 
ments formidables faisaient partir, à tire d'ailes, 
les nageurs les plus paresseux et les échassiers 
les plus rusés, ceux qui se seraient contentés 
de faire des chasses-croisés dans les hautes 
jonchées, pour décourager les quêteurs. 

Au temps de Gace de la Bigne, qui fut cha- 



CHASSE EN RIVIÈRE ET PLAINE. 49 

pelain du roi Jean, il en était encore ainsi. Dans 
son curieux poème, « Li roman des déduis qui 
traite de toute chace, selon les bestes et les païs,» 
le bon chapelain de cour décrit très-agréable- 
ment cet emploiderinstrumentguerrier.il nous 
apprend aussi que, de son vivant, la chasse au vol 
était libre encore. Hélas! celanedevaitpas tarder 
à changer. Peut-être est-ce à l'interdiction des 
oiseaux de fauconnerie au bourgeois et au ma- 
nant, qui fut décrétée dans les premières années 
du règne de CharlesVI, qu'il faut attribuer l'ou- 
bli rapide de cetie charmante distraction. 

Les domaines de Tair jouissaient donc de 
toute franchise ; avait faucon qui voulait, à la 
seule réserve, s'il n'était noble, de ne pas s'ai- 
der de chiens pour poursuivre les victimes de 
i'épervier. Cependant nous trouvons encore, 
dans une charte du temps, une autre restriction, 
celle-ll commune à tous : c'est que les princes 
souverains retenaient, pour leurusage, tous les 
nids d'oiseaux nobles, omnes nidosaviumnobi- 
liutn, c'est-à-dire les nidsdes oiseaux propres à 
la fauconnerie, qui se trouvaient dans les bois 
et rochers de leur domination. Pour mieux 
assurer ce privilège royal, legrand fauconnier de 
France percevait un tribut sur les oiseleurs am- 
bulants, portant faucons à vendre, et sur chaque 
tête de leur marchandise, quelle qu'en fût la 
provenance déclarée. 

4 



:>0 I.A FAUCONNFRIF. 

A l'époque des Croisades, le personnel ailé de 
la fauconnerie s'enrichit encore des oiseaux de 
grand vol, employés parles Sarrazins ù la chasse 
du flamand, de l'ibis, de l'autruche et de la 
gazelle. y 

Le tiinicien ou alphanet, « qui a bon œil 
et fait bon guet n était une de ces nouvelles 
acquisitions ; également le tartaret, « qui vole 
hors vue », et qui ressemble au pèlerin ainsi 
nommé, parce qu'il n'est jamais pris en France 
sur le nid. Mais nos gerfauts, éperviers, autours, 
sacres et faucons francs, trafisportés par les 
Croisés en terre orientale, ne tardèrent pas à 
faire envie aux chefs musulmans ; ils appré- 
ciaient fort la perfection de leur vol et leur doci- 
lité, et se montraient très-désireux d'en acqué- 
rir. 

Il est vraisemblable que les faucons, portés i\ 
la Croisade par les Francs, durent rendre de meil- 
leurs services que ceux d'une simple distraction 
de chasse. On les employa sans doute à voler les 
espions de l'air, les pigeons messagers, dont, 
au témoignage de Joinville, les Sarrazins se ser- 
vaient, pour se transmettre des dépêches à lon- 
gue distance. 

« Les Sarrazins, dit le fidèle historien, envoiè- 
reni (annoncer) au Soudan, par Coulombs més- 
sagiers, par trois fois, que le roy estoit arrivé ; 
mais onques messagiers n'en orent. » 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 5l 

Pendant les trêves, les adversaires échan- 
geaient mutuellement les plus beaux échantil- 
lons de leurs volières de chasse. On vit même 
le don de certains faucons de grand prix, entrer 
dans les conditions des rançons ou des traités. 
Vers la fin du XIV'' siècle, Bajazet qui battit, 
près de Nicopolis, les chrétiens commandés par 
Jehan de Nevers, se fil gloire d'étaler, devant 
ses prisonniers francs, les trésors de sa riche 
fauconnerie, où l'on comptait septmilleoiseaux 
de vol. Lors qu'il fut question de la rançon de 
Jehan de Nevers, le prince turc exigea douze 
faucons blancs du nord, oiseaux des plus puis- 
sants et de la plus grande rareté. Le roi Char- 
les VI, pour achever d'adoucir le vainqueur, 
ajouta à ce lot officiellement stipulé, des au- 
tours admirablement dressés et des cperviers 
hautains de grand prix, le tout accompagné des 
gants brodés de perles fines, destinés à les por- 
ter au poing. 

Ce n'est pas la seule apparition historique du 
faucon dans nos annales. Froissart nous ap- 
prend qu'Edouard d'Angleterre traversait la 
France en chassant ù grand appareil, pour hu- 
milier la noblesse française. 

« Avoit bien pour lui (le roi anglais) trente 
faulconniers à cheval, chargésd'oiseaux, et bien 
soixante couples de forts chiens et autant de 
lévriers, dont il alloit chascun jour en chasse ou 



52 LA FAUCONNERIE, 

en rivière, ainsi qu'il li plaisoit; et y avoit plu- 
sieurs seigneurs et de moult riches hommes 
qui avoient aussi leurs chiens et leurs oiseaux. « 

D'après le même auteur, le fils du roi Jean 
fit un étrange rêve : il songea, une nuit, que le 
comte de Flandres lui disait : 

« Monseigneur, je vous donne en bonne es- 
trenne ce faulcon pour le meillor que je veisse 
onques, le plus gravement chaçant et le miex 
abattant oiseaus. » 

Charles V, continuant son rêve, employa aus- 
sitôt celte belle paire d'ailes et de serres, 
sous lesquelles, tout d'abord, hérons et grues 
tombaient par centaines. Mais le hardi voleur 
coupe le vent, rapide comme l'éclair; il s'éloi- 
gne à tire d'ailes, montant dans la nue, si bien 
qu'il lasse chiens et chevaux; s'il ne se fut ren- 
contré à point un merveilleux cerf ailé, sur le- 
quel le roi put monter pour suivre son faucon, 
celui-ci échappait, et le rêve eut été de mauvais 
pronostic. Heureusement le roi l'atteignit, et le 
fit revenir au poing, ce qui le consola beaucoup 
ù son réveil. 

Autre souvenir de l'intervention du faucon 
dans notre histoire. Sous Philippe le Valois, le 
jeune comte Louis de Flandres déjoua, par son 
moyen, à la tyrannique injonction de ses sujets, 
qui voulaient le contraindre à épouser la fille du 
roi d'Angleterre. Gardé à vue, surveillé jusqu'à 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 53 

l'accomplissement de cette union forcée, Louis 
de Flandres feignit, un jour, « d'aller en ri- 
vière )i, où, lâchant un gerfaut sur un héron de 
bonne fuite, il échappa à ses gens qui le crurent 
simplement sur la piste de la proie. 

La Curne de Sainte-Palaye cite encore un trait 
singulicrd'un roi Louis, qu'il a lu, dit-il, dans un 
roman de fauconnerie, et qu'il attribue, bien à 
tort sans doute, au roi Louis IX. Il s'agit d'un 
faucon de grand cœur, qui n'hésite pas àvoler 
un aigle royal, et l'abat aux pieds de toute la 
cour étonnée et charmée de tant d'audace. Loin 
de s'associer à cette admiration, ce roi Louis 
condamna à mort le fier vainqueur, sous pré- 
texte qu'il avait forfait à la loyauté, en entre- 
prenant sur le roi des airs, sur son propre roi. 
Cette anecdote, je l'ai rencontrée, presque dans 
les mêmes termes, dans une chronique du temps 
d'Aliénor d'Aquitaine, avec cette différence 
qu'elle étaitattribuéeàun prince sarrazin, etque 
l'aigle avait deux agresseurs, « deux sacres, ^ au 
lieu d'un seul faucon. 

.'\ côté des exploits des oiseaux hautains, de 
vol roide et pointu, à côté des poursuites, me- 
nées à grand attirail, contre les géants aquati- 
ques, il y avait des chasses au vol, de moindre 
entreprise et de moindre orgueil ; ce n'étaient 
peut-être pas celles de moindre agrément. On 



34 LA FAUCONNERIE, 

volait le gibier lin en val, en coleau et en 
plaine. 

Nous l'avons dit, ce gracieux passe-temps, 
qui ne coûtait pas de larmes au laboureur, 
était il la disposition de chacun. Quiconque 
avait du temps à lui, pouvait aller voler la per- 
drix, la caille, la grive, l'alouette et \c coulomb; 
routarde et la caacpetière, ces princesses de la 
gent granivore, ne faisaient pas exception à ce 
droit précieux. On prenait même ainsi le lièvre 
et le lapin : ^ li lanier bat bien le lièvre ", dit 
un vieil auteur. Il arrivait souvent que de sim- 
ples bourgeois, sans terres, possédaient sur la 
perche, de plus beaux oiseaux que les seigneur»? 
de fiefs. _ 

Aussi bien que les châtelaines, de simples 
pucelles et femmes de petite condition portaient 
sur le gant le faucon coiffé, houppe et muni de 
sonnettes. Ce fut une simple damoiselle , 
fille d'un bourgeois de Chalons en Champagne, 
qui fit don à Gérard de Nevers de l'épervier 
« Si bien duit à tote chace », chaperonné d'or 
fin et portant un rubis au sommet, en guise de 
houppe ou de cornette. Ce beau chasseur se 
sentait d'avoir appartenu aune pucelle; il savait 
prendre tous oiseaux qu'on lui montrait, si me- 
nus fussent-t'ils, sans les blesser ni défaire en 
rien. Aussi porta-t'il bonheur à Gérard, en lui 
mettant, un jour, en mains, une alouette qui 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. 35 

avait emporte i' à son col l'anclct de s'amic 
Euriant. » 

Bien qu'on pût dresser le grand faucon au 
vol du gibier de grain, et que le pèlerin, le ger- 
faut et l'autour y fussent, eux-mêmes, assez fré- 
quemment façonnés, les damoiselles et les sim- 
ples gens se contentaient, pour la plupart, de l'oi- 
seau de vol moyen et de petite taille. Les mâles, 
de la plupart des espèces de proie leur conve- 
naient mieux que les femelles : dans les oiseaux 
de fauconnerie, les lois des sexes sont, générale- 
ment renversées, chacun le sait ; la femelle est 
grande et forte, le maie semble n'en être que 
le diminutif; on leur donnait le nom dédaigneux 
de tiercelets qu'ils portent encore aujourd'hui. 

Moins bien avantagés de la taille, les tierce- 
lets étaient, chose étrange, plus fantasques, plus 
capricieux, moins dociles et plus difficiles à dres- 
ser que leurs majestueuses femelles. Pourtantles 
dames s'entendaient à merveille avec ces mâles, 
mignons, drus et mutins, qui ne fatiguaient pas 
beaucoup le poing. Les tiercelets de l'épervier, 
du lanier et du sacre, le mouchet, le laneret, le 
sacretet l'émérillon donnaient à celles et à ceux 
qui daignaient s'en servir,beaucoup de plaisir, et 
leur rendaient de bons services. Dans le roman 
de la Charrette, commencé par Chrestien de 
Troyes, l'intarisable trouvère, et terminé par 
Godefroy de Laigny, un chevalier, qui force 



56 LA FAUCONNERIE, 

son adversaire à se rendre, est comparé à l'émé- 
rillon que fascine l'alouette : 

Tant H passe, tant li travalle, 
Qu'à merci venir li estuet. 
Comme l'aloé qui ne puet 
Devant l'esmérillon voler. 

Gace de la Bigne revient souvent, dans son 
poème curieusement allégorique, sur les joies 
que la volerie procure aux dames et aux damoy- 
selles ; et cela sans péril et sans donner prise à 
la médisance, comme il arrive souvent quand 
elles suivent la chasse au bois. D'ailleurs rien 
n'est perdu pour elle au vol des oiseaux, aucun 
détail ne lcuréchappe,au contraire de la course 
des meutes,qu elles n'entrevoient que par éclairs, 
à travers les grands fourrés. La chasse à l'oi- 
seau aurait donc du être rayée de l'énuméra- 
tion proverbiale que cite le bon chanoine ; 

De chiens, d'oiseaux, d'armes, d'amours, 
Pour une joie cent douleurs. 

En vrai dignitaire de l'Eglise, le friand chape- 
lain se livre à l'énumération succulente et dé- 
taillée de tous les fins gibiers qui se prennent 
avec les faucons, et les compare avantageuse- 
ments à la grossière venaison du cerf. Il fait 
mieux, il indique la manière de mettre ces frian- 



CHASSE EN RIVIÈRE ET EN PLAINE. Sj 

dises en œuvre, et donne à ses lecteurs la recette 
savante et compliquée d'un pâté de gibier de 
haute saveur, que nous retrouverons plus loin sur 
la table de nos ancêtres. Nous avons sous la 
main une citation qui s'encadre mieux dans 
notre sujet actuel : c'est un agréable fabliau de 
fauconnerie, dontGace de la Bigne a orné son 
roman des déduits^ en déclarant que la vérité 
de l'aventure lui a été attestée « sor tos li saints 
de Rome » par le chevalier Pierre d' Orge- 
mont. 

Un chevalier revenant de chasser en rivière, 
avait laissé son épervier, vaguer en liberté, sans 
capuchons, longes ni sonnettes ; il avait oublié 
de le«coifferaprèsgibier. «Sa femme qu'il adorait, 
avait, de son côté, un gentil étourneau qu'elle 
aimait à la folie; aussi était-il inappréciable. 

Il parioit si bien et si bel. 

Que très grant merveille avoient 

Ceulx qui si bien parler l'oyoient. 

Or, pendant que l'épervier se tenait librement 
perché « sur le trait d'une haulte fenestre, »> le 
précieux étourneau prit la clef des champs, 
comme il avait accoutumé de faire, et sa mai- 
tresse ne se doutant pas du danger, " en soub- 
riant le regardoit. 



58 I.A lAUCONNEKlt, 

Tantost com l'cspervier le vit, 
D'amont où cstoit descendit, 
i;t le prcist et l'en emporta. 

.luycz de rémoi de la chaiclaine : elle se déso- 
lait, se tordait les mains, en disant : « lasse que 
ferai? car mon cstourncl perdu ai. « Ses lamenta, 
lions attirèrent son baron qui n'était pas loin : 

Le chevalier tost print son gant, 
Et le poin lui tcnt maintenant, 
En s'en alant droit à la porte. 
Tantost l'espervier li aportc 
L'estournel. Or le chevalier. 
Qui savoit d'oyseaus le mestier, 
Courtoisement le descherna, 
Et du pié tout sain lui osta. 
Et dit à la dame : — Tenez, 
Vostre estournel, et le gardez. 

Cecharmantfabliau peint,on ne sauraitmieux, 
l'influence que l'homme était parvenu à acqué- 
rir sur l'espèce la plus indépendante des êtres 
vivants. Se faire obéir à la minute, en montrant 
son gant à l'oiseau en liberté, le réclamer dun 
geste ; faire descendre des profondeurs de Tair 
ce capricieux vagabond, le descharner^ enlever 
de ses serres impitoyables la proie vivante et 
sans blessures, quel résultat magique, quelle 
preuve poétique de la puissance de fascination 



CHASSK EN RIVIERE ET EN PLAKNE. 



yq 



que l'homme peut arriver à exercer sur les créa- 
tures inférieures 1 

On comprend l'attrait que les coups dailes du 
faucon dompté, obéissant avec la docilité d'un 
chien en laisse, ont dû avoir pour nos aïeux, 
auxquels ils soumettaient les caravanes errantes 
du ciel; et l'on se prend à regretter vivement 
les satisfactions de cette puissance perdue. 




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'^^ék 







CHAPITRE III. 



Jeux d'adresse et de hazard ; les dés, 
les échecs, les tables. 




^y uand la pluie, les frimats et les in- 
terminables soirées d'hiver rete- 
naientnosaïeuxaulogis,les moyens 
de s'y distraire ne leur manquaient 
pas; ils en avaientd'aussi piquants, d'aussi nom- 
breux que nous. Les mille combinaisons four- 
nies aujourd'hui par les cartes, leur faisaient 
défaut, il est vrai ; bien qu'on ait prétendu qu'ils 
tinssent des Arabes d'Espagne les cartes caba- 
listiques, aux fitures bizarres, dont les Maures 
d'Afrique et les Espagnols du Midi de la Pénin- 
sule se servent encore, les traces de ce jeu Sar- 
razin sont très-controversables, dans la littéra- 
ture de leur temps. Aucun texte clair et formel 
n'est venu autoriser l'hypothèse que les contem- 



JEUX D ADRESSE ET DE HAZARD. bl 

porains des Croisades aient tenu de véritables 
cartes entre leurs mains. 

Aux subtiles combinaisons des soixante et 
deux petits cartons qui font la joie des sociétés 
modernes, nos ancêtres suppléaient par d'autres 
jeux de hazard et d'adresse, tout aussi subtile- 
ment combinées. Les échecs, les tables, la mé- 
relle et les dés étaient les plus populaires de ces 
passe-temps. Les dés, surtout se montraient sur 
toutes les tables ; on les rencontrait au château, 
au manoir de modeste apparence, à l'auberge, 
au cloître même, et jusqu'à la chaumière du Vil- 
lain. 

Bien déchus de leur gloire, puisqu'ils ne s'em- 
ploient plus guère qu'aux tables de tric-trac, 
bien oubliées elles-mêmes depuis la fin du der- 
nier siècle, ces petits carrés d'ivoire au pointillé 
fatidique étaient comme les jongleurs et les trou- 
vères, de toutes les fêtes, de toutes les réunions. 
Nos pères s'y livraient avec passion : clercs et laï- 
ques, nobles et manants, gens d'armes et paisi- 
bles bourgeois aimaient à agiter les cornets. 

Les fabliaux nous parlent de gens de tout 
rang, de toute profession et de tout âge qui s'y 
ruinaient avec entrain. Avant de se îalreguaite 
au haut de la grande tour du château de celle 
qu'il aimait, Gauthier d'.'\upais avait perdu aux 
dés jusqu'à ses chausses et son surcot. Les coups 
de dés menaient lestement les joueurs à l'opu- 



2 JEUX d'adresse et dk hazard 

lence ou à la misère, sans les raffinements du 
calcul, d'intelligence et de mémoire, qui aident 
l\ corriger les duretés du sort. Les dés étaient 
le lansquenet de ce temps-là. 

De tous ceux qui aimaient à tenter la chance 
de ces petits cubes piquetés, les hommes d'ar- 
mes, les ménestrels et les clercs étaient les plus 
zélés ; ayant plus de loisir que les autres, ils s'y 
livraient avec fureur. Dans le labliau : du pro- 
voire et des deux ribauds, il est question de 
deux vauriens, deux ménestrels hélas ! qui ne 
gagnaient pas une maille, légitimement ou d'au- 
tre façon, sans l'aventurer sur cet irrésistible 
trébuchet de Satan. 

A leur goût pour le jeu de dés, ils ajoutaient, 
dit l'auteur, on ne sait si c'est dans l'intention 
d'y applaudir et de les en louer, une rare habi- 
leté à les manier. Malgré tout leur talent, 'nos 
aventuriers ne payaient pas de mine : leurs ha- 
bits montraient plus que la corde. En les voyant, 
on disait : — « Véci de quoy faire de biaus sou- 
doyers ! » — Ainsi nommait-on les guerriers de 
rencontre, à solde quotidienne, que Philippe-Au- 
guste avait introduit dans son armée. Toute plac^ 
était bonne à nos ribauds pour déployer leur ta- 
lent, la poussière du chemin aussi bien que la 
table du cabaret. 

Un jour ils se trouvent face-à-face avec un 
chapelain à l'air opulent, monté sur un beau che- 



LES ÉCHECS, LES TABLES. 63 

val bai. L'un d'eux, Thibault, accoste l'homme 
de Dieu et lui propose un coup de dés, comme 
chose très-ordinaire, et dont il ne pouvait se scan- 
daliser. Alléché par une ceinture artificieusement 
gonflée d'une douzaine de mailles, le prêtre des- 
cend de son cheval, et entame la partie. Quelques 
passes de cornets le mettent en chemise; le pau- 
vre chapelain perd Jusqu'à son cheval. 

Sans s'inquiéterde sa colère et de ses injures, 
les gagnants s'emparent consciencieusement de 
ses effets. Thibault saute sur le beau cheval bai, 
et l'éperonne pour s'éloigner. Heureusement 
pour le perdant tonsuré, la monture était om- 
brageuse : rintervention du maître devient né- 
cessaire. On devine qu'il en profita pour sauver 
au moins cette partie de ses biens. 

Saint-Pierre lui-même qui fut grand clerc en 
son temps, puisqu'il passe pour avoir adroite- 
ment placé le chef de clergie dans la capitale du 
monde, est représenté les dés à la main, dans le 
curieux fabliau, de Saint Pierre et du Jongleur. 
Voici comment la chose advint. Un pauvre mé- 
nestrel du pays de Sens n'avait pas été très-ré- 
gulier de conduite, durant sa vie; il vendait sou- 
vent sonbliaud, ses braies ses chausses et jusqu'à 
son violon pour s'enivrer et paillarder. 

Le dez et la taverne araoit 
Tout son gaing i despendoit. 



64 JEUX d'adresse et de hazard 

La Mort l'ayant surpris en état de péché, le 
pauvre jongleur fut emporté droit en Enfer, nu 
et grelottant. Comme il n'avait jamais fait de 
grosses méchancetés, qu'il avait beaucoup souf- 
fert du froid, et qu'il offrait de chanter pour 
payer sa bienvenue, Lucifer en eut pitié : il se 
contenta de lui confier le soin d'attiser le feu 
sous les chauciièresoùse morfondaient lesdam- 
nés. — Volontiers, fit le pauvre trouvère que la 
vue du feu réjouissait : 



Quar de chauffer ai grant meslier. 
Atant s'assit lèz le foier, 
Si fet le feu délivrement. 
Et chauffe tout à son talent. 



Un jour, Lucifer, s'en allant avec ses suppôts 
faire sur terre, une battue générale, charge notre 
jongleur de veiller sur ses victimes, et l'en rend 
responsable sur ses yeux. — « Sire, dit le nou- 
veau chauffeur, partez, sans crainte, je les garde- 
rai loiaument, toutes vos âmes vous rendrai. » A 
peine la porte fermée sur Tinfernal tourbillon, 
messire Saint Pierre, qui guettait, se présente 
au jongleur, « avec un berlenc et trois dés, » et 
lui offre l'assaut. Le malheureux n'a rien à aven- 
turer contre les Jlourins et les esterlins que fai- 
sait sonner le céleste concierge. 



LES ÉCHECS, LES TABLES. 65 

Saint Picr li dist : — biaus dous amis 

Met de ces âmes cinq ou siz. 

— Sire, fet-il, je n'oseroie, 

Car se une seule perdoie 

Mon mestre, vif me mengeroie. 

Saint Pierre continuait à étaler l'or du Paradis 
et a remuer les dés dans les cornets ; le jongleur 
se décida. Le bienheureux portier raffla les 
âmes, par douzaines d'abord, puis par centai- 
nes et par milliers ; le perdant effaré doublait et 
triplait l'enjeu. Efforts inutiles, toutes les âmes 
tombèrent dans le giron du portier des élus, 
qui, par aventure, trichait. 

Chevaliers, dames ou chanoines, 
Larrons ou champions ou moines, 
Atout franz homes ou vilains, 
Atout prestres ou chapelains. 

Tout y passa. Qu'on se figure la rage de Sa- 
tan, quand il retrouva ses marmites vides. L'in- 
fidèle chauffeur fut battu et envoyé à Dieu et ù 
tous les saints, par les diables qui jurèrent de ne 
recevoir à l'avenir aucun trouvère dans l'infer- 
nal séjour. Cette fois au moins, la passion du 
jeu eut un bon résultat : le jongleur, en per- 
dant, gagna le Paradis pour lui et ses confrères, 
tous très-ardents à manier l'ivoire de perdition. 

5 



06 JFUX d'adresse et de HAZARI) 

Le hazard qui, en quelques bonds capricieux:, 
enlève au poète le gaind'un roman, d'un drame 
ou d'un poème, n'est pas né d'hier. 

Le remède cotjtrà pestem du malin page de 
Louis XI, les dés si faciles à porter, si gais à 
faire tourbillonner l'espérance, faisaient peut- 
être plus de ravage dans la ceinture des trouvè- 
res, que les cartes dans la poche des poètes 
d'aujourd'hui, 

Rutebeuf chercha plus d'une fois la fortune 
et y rencontra toujours la misère. Le glorieux 
trouvère fait ce lamentable aveu dans plusieurs 
de ses poésies. Selon lui, le dé a fait la dette et 
^es dettiers ; écoutez les doléances de la Griesche 
d'y ver : 

Li dés qui li dcticrs ont fet, 

M'ont de ma robe [de mon bien) tout desfet. 

Li dés m'occient. 
Li dés m'aguètent et espient, 
Li dés m'assaillent et deffient, ^ 

Ce poise-moi. 
Je n'en puis mes, si je m'esmoi. ... 
James de cest mal ne garroie ; {ne guérirais' 

Par tel marchié, 
Trop ai eu mauves le marchié 
Li dés m'ont pris et empeschié, 

Je les claim quite. 
Fols est qu'à lor conseil abite. 

Avec une telle passion au cœur, on comprend 
que le prince des poètes du XII le siècle ait été 



LES ÉCHECS, LKS TABLES. 67 

fait « compagnon à Job » ; l'intervention du 
ciel ne l'avait pas seule accablé, comme il feint 
de le croire. Si Jehan de Condé, son glorieux 
rival, finit par entrer au cloitre, ne serait-ce pas 
afin de sauver au moins, des coups du sort, sa 
robe, sa table et son lit. Une centaine d'années 
plus tard, l'excellent trouvère Eustache Des- 
champs, qui, lui aussi, sans doute, gardait ran- 
cune aux vilains tours que les dés jouaient aux 
poètes, leur consacrait un petit poème histori- 
que du plus piquant intérêt. 

Le titre seul de cette pièce d'un peu plus de 
trois cents vers vaut un chapitre d'histoire; le 
voici : C'est le dit du gieu des dez, fait par 
Eustace , et la manière et contenence des 
joueurs qui estaient à Ne'elle, où estaient mes- 
seigneurs de Berry^ de Bourgogne et plusieurs 
autres. 

Bien que le tripot se tint à l'hôtel, célèbre par 
sa tour si royalement tragique, et que les fils 
du roi Jean en fussent les principaux tenants, 
la société y était fort mélangée. Outre le duc de 
Berry, l'amphytrionde la fête, Philippede Bour- 
gogne, le duc de Bourbon et le sire de Coucy, 

Furent là plusieur bon, 

Tant chevaliers comme escuiers, 

Lombards (gens de finance) et autres officiers. 

Eustache lui-même parvint ù s'y glisser : 



68 JEUX d'adresse et de hazard 

« j'entrai cns et jouer les vis. « Se contenta-t-il 
de les regarder jouer? 

Lors s'assist chascun à la table, 

Où y avoit or délectable, 

Par monceaulx, à moult grant foison. 

Le poète raconte en détail les diverses façons 
dont on salue la chute des dés, les trépigne- 
ments, les fureurs et les blasphèmes. On mau- 
grée le pape, on renie Dieu, la Vierge et les 
Saints. Un perdant maltraite Notre-Dame : 
« Chétive gloute l'appela, elle et son fils moult 
diffama. » On voue ses adversaires à la male- 
mort, à la damnation, à tous les diables ; sans 
aucun respect pour les princes du sang qui, du 
reste, étaient d'assez mauvais drôles, comme 
ils le firent voir sous le règne de leur neveu; on 
échange les titres de ribauds et de « fils de pu- 
tain. » On s'en prend de la mauvaise chance sur 
les inférieurs forcés de se trouver là. L'un frappe 
à coups de chandeliers un valet « quérant argent 
.pour les chandelles » ; un autre donne un coup 
de pied dans la poitrine d'un pauvre page, « d'un 
enfant » qui cherchait argent pour son maître ; 
celui-ci traite avec fureur un assistant qui éter- 
nuait; celui-là accuse violemment de son mal- 
heur « un compains qui ronfloit assommé » de 
sommeil. 

Pendant ce temps les flourins allaient et ve- 



LES ECHECS, LES TABLES. 6i) 

naient, au milieu des accusations de triche et 
de vol ; ils faisaient riches plusieurs « de ceulx 
qui n'avait ni croix ne pile, » une heure aupa- 
ravant. A cette orgie de l'or, les princes ne fi- 
rent pas grand butin, s'il est permis de les re- 
connaître, dans la discrète expression des vers 
suivants : 

. . . Plus est homme saigc et grant 
Plus si mesfait ; et si dis tant, 
Que mains gentilz hommes trcs-haulx 
Y ont perdu armes, chevaulx, 
Argent, honneur et seigneurie, 
Dont c'estoit horrible folie. 

Mais l'histoire est là pour nous apprendre 
comment ces terribles ducs savaient réparer les 
prodigalités de leurs vices, aux dépens du trésor 
épuisé de la France. 

Un trouvère anonyme qui, à l'exemple de ses 
confrères, avait du être mordu au cœur de sa 
bourse par cet endiablé passe-temps, nous a 
laissé la vigoureuse satire, du gieiide de^ éditée 
par Jubinal, dans son nouveau recueil de contes, 
dits et fabliaux. Sous la plume de ce jongleur, 
ce jeu, qui avait tant fait jurer et dépiter d^on- 
nêtes gens, devient une invention du diable, il 
y avait, dit-il, à Rome un sénateur capable de 
tout pour s'accroître en honneur et en fortune, 
un orgueilleux doué de toutes les qualités utiles 
à la cause du diable, à laquelle il s'était voué. 



70 JKUX d'adresse et de hazard 

Un jour le mauves lui apparut dans son verger, 
et luiofFrit l'invention la meilleure pour perdre, 
déshonorer et désespérer les humains. 

Frère, dist le mauves, je me suis pourpcnsez; 
Tu feras une chose qui son nom sera dez ; 
Maint homme en iert encore honnis et vergondez, 
Li un en iert pendu, et li autre tuez. 

Tu feras « le dé de six costés quarré. » Sur 
l'une de ses faces, tu mettras un, en dépit de 
Dieu; sur l'autre deux, en dépit du Christ et 
de Marie ; ailleurs trois en dépit de Sainte Tri- 
nité ; sur un autre côté, tu feras un quatre en 
dédain des quatre évangélistes ; en un autre 
CINQ, « en despit des cinq plaies que Dieu ot en 
la croix. » Enfin sur le dernier carré, « feras le 
SIX, en despit des six jors que Dieu fist toutes 
choses. » 

Le sénateur promit de fabriquer le nouvel 
instrument de perdition, et de le répandre par 
tous les pays. Un jour qu'il pratiquait cette nou- 
veautéavec un riche romain, une querelle s'élève 
entre eux ; de son poing * qu'il ot massif » le 
patrice bouleverse le nez et les dents de son ad- 
versaire qui, lui-même, riposte par un coup de 
couteau. Ainsi fut justifiée la prévision de Sa- 
tan: le sénateur tué et l'homme au couteau pris 
et pendu. 

Il existait des jeux moins eflVavanis, où l'a- 



LES ÉCHECS, LES TABLES. JI 

dresse pouvait dominer le hazard. Le héros du 
lai de Courtois, perd S3s eslrelins à la niérelle 
avec deux de ces drôlesses qui, de tout temps, 
ont fait la chasse auv ceintures gonflées. Ce jeu 
de la mérelle n'est pas celui où Ton pousse, à 
cloche-pied, un palet dans les cases d'une Hgure 
à compartiments, tracée sur le sol, comme cer- 
tains érudits ont cru pouvoir se Timaginer. A 
cet exercice, le jeune prodigue eut été plus agile 
que les deux filles de joie, dont les robes au- 
raient singulièrement gêné les mouvements. Ce 
n'est pas non plus la Mora des Italiens qui con- 
siste à deviner subitement le nombre de doigts 
que vient d'ouvrir son adversaire. 

Une branche de l'épopée du Reiiart. imprimée 
dans le supplément de M. Chabaille à l'édition 
de Méon, nous montre le malin compère jouant 
une andouille à ce jeu : De l'andotiille qui fui 
juyé es marelles. C'est sur la dalle d'une croix, 
où des bergers ont tracé un marregler que Re- 
nard dispute ce friand morceau. 

Cette table de pierre où les bergers ont tracé 
les compartiments du jeu, lève tous nos doutes. 
La mérelle ou marelle se joue encore ainsi dans 
nos campagnes : un carré tracé, avec lignes mé- 
dianes et diagonales sur une table, sur une pierre 
sur une marche d'escalier; trois jetons, trois 
cailloux ou trois noisettes de chaque côté, que 
chacun des joueurs s'efl'orce de mettre en ligne 



72 JEUX D ADKliSSli ET DE HAZARD 

sur l'une des diagonales ; ce n'est pas plus ma- 
lin que cela. 

Si cette dernière explication est la bonne, la 
mérelle ne dut être qu'un prétexte pour détour- 
ner l'attention du naïi Courtois, et permettre à 
ces dames de lui couper son aumonièrc, pendant 
qu'il s'escrimait à aligner ses jetons. 

Autre énigme : qu'était le jeu des tables ? Se- 
lon Ménage et Gueulette, le jeu des tables n'é- 
tait autre que celui des dames ; ils oubliaient 
l'un et l'autre qu'on y emploie les dés. Je me 
range à l'avis de Roquefort qui suppose que c'é- 
taient les diverses combinaisons des tables du 
tric-trac. On voiteneflFet dansles fabliaux qu'on 
s'y servait de dés. Ici encore la chronique est 
de l'avis des trouvères, et notre bon Joinville 
est prêt à nous renseigner. 

Après sa délivrance des mains des Sarrazins 
Louis IX s'en allait à Acre, avec les siens, monté 
sur une galère ; ses pensées étaient tristes, la 
mer était haute, et la mémoire de la mort du 
comte d'Artois ne le quittait pas. Un jour dit 
le fidèle historien, on vint lui rapporter que le 
comte d'Anjou, son second frère, jouait aux ta- 
bles avec messire Gaultier de Nemours. 

« Et quant il eut ce ouy, il se leva, et alla 
tout chancelant, pour la fèblesse de sa maladie. 
Et quant fut sus eulx, il print les dés et les ta- 
bles et les gecta en la mer, et se courroussa 



LES ÉCHECS, LES TABLES. JJ 

très-fort à son frère de ce qu'il s'estoit si tost 
prins à jouer aux dés, et que aultrement ne lui 
souvenoit de la mort de son frère, le comte d' Ar- 
thois, ne des périls desquels Nostre-Seigneur 
les avoit délivrez. Mes messire Gaultier de Ne- 
mours en fut le mieulx paie, car le roy gecta 
tous ses deniers qui estoient sur le tablier, dont 
il y avait grant foison, et en son giron les em- 
porta. )) 

Avec le jeu des tables, celui plus noble et plus 
célèbre des échecs était depuis longtemps en 
usage : « Cil chevaliers jouent as tables, et as 
échiers d'aultre part. » 

De même que la fauconnerie et la chasse au 
bois, les échecs faisaient partie de la haute édu- 
cation. Le héros du dit don lévrier, de Jehan de 
Condé, « des eschiers aprist et des tables. » Gé- 
rard de Roussillon est loué de posséder ce pré- 
cieux talent. Dans la chronique desducs de Nor- 
mandie, en vers romans, Benoit de Saint-More 
place la science des échecs au nombre des choses 
honorables que Guillaume longue Espée fit ap- 
prendre à son fils Richard : 

D'eschez, de rivière et de chace 

Voil (je veux) Ke del tôt aprenge et Sace. 

Il n'est guère de roman de chevalerie où soit 
oubliée cette part de l'éducation ; il n'en est 
guère où les échecs ne se lient à quelque dra- 



74 JEUX D ADRESSE ET DE HAZARD 

matique épisode d'un puissant intérêt. On voit 
dans les chansons de geste, des chefs chrétiens 
jouant entre eux ou contre les Sarrazins, jeter 
leur fortune, leur indépendance et jusqu'à leur 
vie au hazard des combinaisons de l'échiquier. 
Dans Garin de Monglave le roi Karle cherche à 
se venger de l'amour que la reine porte à Garin, 
bien que ce dernier en soit innocent. Tout le 
tort est à la reine, qui l'avoue avec une héroïque 
ostentation : C'est une passion à laquelle elle 
n'a pu résister, un mystère entre Dieu seul et 
elle. 

Lasse ! q'en pues-je mais, se s'amour me sorprant : 
Nus ne m'en doit blasmer, fors que Diex solement 
Qui me fist cuer et cors et pensée ensement... 
Por coi le fist donques Diex, si douset si plaisant - 

Karle propose à Garin, devant ses barons, une 
partie d'échecs dont l'enjeu, du côté du roi, sera 
sa femme et son royaume ; du côté de Garin- 
sa propre tête. Cette partie d'échecs est bien une 
des scènes les plus émouvantes qu'ait jamais in- 
ventée la poésie humaine ; le stile en est gran- 
diose, dans sa rudesse primitive, et l'intérêt pal- 
pitant. On prépare l'échiquier, une merveille 
d'ivoire et de pierres précieuses, dont une pièce 
enrichirait un homme: « Jamais ne li faudroit 
qu'il n'eust et vair et gris, viandes et deniers et 
boins chevaus de pris. » 



LES ÉCHECS, LES TABLES. 7 3 

On apporte la croix et l'évangile qui reçoivent 
le serment des deux adversaires : Les parrains 
se placent aux côtés de chacun; c'est le duc d'A- 
quitaine qui patronne Garin. Cependant la reine 
se lamente à grans plains. Son dolent cœur se 
désole et s'accuse : — Hélas ! combien sont en 
détresse pour mon chétif corps ! 

Enfin le jeu commence. Après quelques pas- 
ses, où l'on voit le roi placer un roc, notre mo- 
derne tour., et l'appuyer d'un chevalier, le cava- 
lier d'aujourd'hui, afin de préparer le mat; 
Garin reprend l'avantage, il détruit cette com- 
binaison en s'emparant de l'entreprenant cava- 
lier. Cette découverte met Karlc en fureur ; 
« par mautalent cifiertdu poing sur l'échiquier» 
brouille et renverse tout, et menace son adver- 
saire de lui faire payer sa dette, «avant que com- 
pile sonne. » Mais son autorité n'allait pas jus- 
que là. 

Par précaution, les compagnons de Garin 
avaient subtilement placé de bons ôra;iC5 d'acier 
sous leur haubert; d'ailleurs les grands vassaux 
n'étaient pas hommes à tolérer cet acte despo- 
tique contre un des leurs. Tous se dressent en 
face du roi ; le duc de Normandie s'avance, et 
lui reproche un accès de colère que « tuit li ba- 
rons tiennent à folie. » — J'ai ici, dit-il, cent 
hommes d"armcs qui ne faudront pas à Garin 
dans le besoin. Karle reprend la partie en fré- 



76 JEUX d'adresse et de hazahd 

missant. Un moment le fils de Pépin se croit 
sûr du mat ; il recommence à menacer Garin^ 
dont le comte de Poitiers prend la défense: Sire 
s'ccric-t-il : 

Trop menasscz sovent nostre germain cousin, 

Mais jocz vistement, baissez votre latin. 

Encor n'avcis-vus pas le jeu trait à sa fin, 

Qui vus metra annuit {aujourd'hui) de clieval à ronsin. 

Piqué de ces paroles, Karle saisit un bâton de 
pommier, et le lance à la tête du railleur, d'une 
telle force que, si le comte ne se fut baissé, 
il était tué du coup. Autour de lui les épées sor- 
tent du fourreau, a et Karles se défant à [avec] 
un fust de sapin, •> de taille à assommer un bœuf, 
jusqu'au moment où saillant d'un souterrain, 
quatre cents de ses leudes bien armés, « tant 
Chartrains qu'Angevins, » viennent à son se- 
cours. On se toise, on se provoque, on fait grand 
cliquetis d'armes ; le sang va couler, quand le 
duc de Bourgogne « qui moult ot de bonté » de 
raison et d'éloquence, intervient et apaise la 
bouillante assemblée. 

La partie reprend, muette et anxieuse. Garin 
retrouve sa chance, et conduit son jeu jusqu'à 
rendre le mat du roi inévitable. Le fils Pépin 
lui-même l'avoue tristement. « Or quant Garins 
entant la grant humilité de son lige Seignor » 
il déclare noblement qu'il ne veut rien prendre 



LES ÉCHECS, LES TABLES, 77 

de lui, ni sa femme ni sa terre. La seule chose 
qu'il demande, ô folie héroïque ! c'est la per- 
mission d'aller conquérir le château de Monglave 
inaccessible, imprenable, dont les murs sont plus 
élevés que le vol du faucon, et ue Pépin, lui- 
même, n'a pu arracher aux payens qui le tien- 
nent. Il ne veut de son seigneur que le droit de 
le tenir de lui à fief, après l'avoir conquis. Qu'on 
juge de la joie immense qui saisit le roi à cette 
heureuse surprise. 

Karle donne à son courtois vainqueur son 
destrier Abrive, qui n'avait son pareil « jusqu'à 
port de Cartaige. » Monté sur ce coursier d'in- 
telligence presque humaine, Garin part sans 
craindre ni douter, pour aller assaillir cette ro- 
che merveilleuse qui a vu tomber, devant ses 
tours hautaines, les plus braves de la Chrétienté. 

Le fils deParise la Duchesse sauve également 
sa vie au moyen de l'échiquier, mais d'une au- 
tre façon. Adopté par le roi de Hongrie, à la 
cour duquel il a été porté enfant par des larrons 
il grandit en science, notamment dans celle des 
échecs. Bien qu'il passe pour bâtard, le vieux 
rJi le destine à sa fille qui héritera de la cou- 
ronne. Cela ne plait guère aux fils des barons 
de la cour de Hongrie. Les traîtres se liguent 
contre Hugues, le fils de Parise, et décident qu'ils 
le meurtriront. 

Pour arriver à leur but, sans esclandre, les 



yS JEUX IV ADRESSE KT DE IIAZARD 

iélons proposent au favori du roi une partie 
d'échecs dans un cellier souterrain, où, la par- 
tie engagée, ils l'appelleront bâtard et « fils de 
putain ; » c'était, paraît-il, l'injure à la mode. 
Le hautain garçon se fâcherait, mais à eux qua- 
tre ils en viendraient à bout. Il n'en advint pas 
comme ils avaient décidé. Hugues ne manque 
pas i\ la vérité de s'irriter de l'injure, et les quatre 
traîtres de tirer leurs couteaux, et de l'en frap- 
per ; mais le lils de Parise la Duchesse, quoique 
blessé, se fait de l'échiquier un bouclier et une 
massue, et les assomme sur la place. 

Hugues tient l'eschaquier, si est vers eux allez... 
Si en tiert (en frappe) I des III, tôt est escervelez ; 
Puis hauça l'eschaquier, s'en a un autre tué, 
Li quart torne c-n fuie, mais Hugues l'a asté [atteint) 

Il faut l'avouer, cet usage de l'échiquier n'est 
pas ordinaire, et n'a sans doute pas été prévu 
par Palamède. Les dames, damoyselles et sim- 
ples pucelles apprenaient aussi ce noble jeu; 
elles y réùssisaient très-bien. Dans le lai d'Eli- 
duc^ Marie de France nous raconte que le beau 
chevalier trouve s'amie occupée à apprendre les 
échecs, en regardant jouer le roi son père, Ce- 
lui-ci après avoir mangé : 

As échès commence à juer, 
A un chevaler d'utrc-mer; 



LES ECHECS. LES TABLES. 79 

De l'autre part del eschéker 
Devent sa fille (à) enseigner. 

A la cour de Témir Ivoirin de Monbranc, l'il- 
lustre Huon de Bordeaux, déguisé en valet de 
ménestrel, est forcé par le prince Sarrazin à faire, 
avec sa fille, une partie d'échecs tout aussi dan- 
gereuse que celle de Garin de Monglave. La 
belle pucelle est invincible, personne ne la 
jamais pu mater. Or voici les conditions dictées 
par Ivoirin à Huon et à sa fille, placés en face 
l'un de l'autre, devant la table de l'échiquier: 

Dit l'amirès {l'émir) : Ma fille, or m'entendes. 

Il vous convient à chevalet juer. 

Se le poës au jeu d'eskiés mater, 

Trestot errant ara le chief copé, 

Kt s'il vous puet faire torner. 

De vous doit faire sa volonté. 

En voyant « la grant biauté » de celui aux 
bras duquel elle tombera, si elle est vaincue, la 
belle fille se décide en elle-même à se laisser 
battre. Il lui tarde même que cela soit fait. 

Vaudroie ja ke li jeu fûts fine, 
Si me tenist de jouste son côté. 
Et me fesist toute sa volonté. 

Pour cacher son dessein, elle excite Henri à 
'ouer serré: « Vassal, dist-ele, à coi pensés .- 
Prés ne s'en faut que vous n'estes matés. » Son 



8o jf:ux d'adresse et de hazard 

adversaire qui s'efforce de paraître calme, ré- 
pond que l'enjeu n'est pas égal : 

Amis ert grans hontes et moult très-grans vicutcs. 
Quant en mes bras toute nue gerrés, 
(Moi) qui su sergans du povre ménestrel. 

La fille d'Ivoirin perd donc. Mais à songrand 
dépit et à la grande joie de Témir, Garin refuse 
se savoureux prix de la lutte, parce qu'il aime 
la belle Esclarmonde, exemple de fidélité et de 
continence déjà bien rare en ce temps-ià. 

Une particularité caractéristique des mœurs 
galantes de l'époque, est la métamorphose en 
reine toute-puissante, du maussade ministre que 
les Orientaux avaient rivé à la personne du roi. 
La pièce du ministre suivait jadis le roi pas à 
pas; par courtoisie, nos chevaliers en firent d'a- 
bord une dame, afin que le beau sexe fut repré- 
senté sur ce spirituel champ de bataille. Puis 
ils affranchirent la marche de la dame, et la lais- 
sèrent libre de courir à sa fantaisie : à droite, 
à gauche, en avant, en arrière, perpendiculaire- 
ment ou diagonalement, dans toute la longueur 
des lignes non gardées. Cette pièce devint ainsi 
la plus redoutable du jeu; elle fut enfin nom- 
mée la reine^ et c'est sous ce titre qu'elle nous 
est parvenue. 

C'est en vérité une chose curieuse, presqu'un 
étonnement, d'apprendre que ce jeu élégant et 



* LES ÉCHECS, LES TABLES, 8l 

raffiné ait eu autant de vogue chez ces belliqueux 
tapageurs. Si les témoignages de ce fait n'étaient 
aussi précis, aussi multipliés, on aurait peine à 
croire qu'une distraction si sérieuse, où l'intel- 
ligence seule est utilement employée, où nulle 
porte n'est ouverte à l'intervention du hazard, 
se soit si bien acclimatée dans une société si 
bruyante en apparence, si peu capable de ré- 
flexion. 

Les souvenirs des temps chevaleresques nous 
ont tellement habitués à voir ces hommes de fer 
rompre du poing les obstacles, qu'on ne se ré- 
signe pas volontiers à les imaginer courbés, pa- 
tients, pensifs, sur la table aux cases d'ivoire, 
combinant les coups fourrés,et préparant le mat 
du roi, à travers les pacifiques embûches de leur 
adversaire. Nous les comprendrions bien mieux 
brisant l'échiquier, comme Charlemagne au nez 
de Garin de Monglave, ou s'en faisant une 
arme à la manière du fils de Parise la Duchesse 
Cependant nons allons, au chapitre suivant, 
surprendre ces turbulents compagnons occupés, 
sous la direction des dames, à de plus subtiles 
encore, à de plus paisibles divertissements. 





CHAPITRE IV. 



DEDUITS JOYEUX, JEUX SOUS l'oRMEL, JEUX-PARTIS. 




LA SOIRÉE, quand on avait allumé 
les cierges dans les rostres de fer, 
qui saillaient sur les parois des 
hautes salles, aux poutres coloriées; 
quand dans les vastes cheminées aux manteaux 
en hotte, les chenets gigantesques avaient vu 
charger leurs bras d'énormes quartiers de chêne 
et de bouleau embrasés, les bancs et les chaires 
se rapprochaient,et l'imagination entrait enjeu. 
Nous avons vu, dans la première série de cette 
étude^ le rôle actif, réservé aux trouvères, et 
comment ils contribuaient à l'amusement gé- 
néral, par les innombrables talents de leur 
joyeux métier. Il était rare qu il n'y en eût pas 
de conviés, pour conter des fabliaux, psalmo- 
dier des chansons de gestes et des romans d'à- 



DÉDUITS JOYEUX. 83 

venture, chanter en solo ou à plusieurs voix, des 
lais d'amour, des scènes dialoguées, des pasto\i- 
relles et des sirventes, en s'accompagnant de 
leurs pittoresques instruments. Mais ces gais 
compagnons ne s'y trouvaient pas toujours, et 
quand ils étaient représentés, il y avait des in- 
tervalles à leur intervention. Les dames choi- 
sissaient alors les passe-temps qu'elles jugeaient 
être les plus agréables à l'assemblée. 

Ces réunions étaient les tournois du sexe fé- 
minin; les dames dirigeaient ces passes d'armes 
de l'esprit ; elles s'efforçaient d'y maintenir la 
décence. C'étaient elles qui jugeaient del'excel- 
lence des coups. Les jeux qui obtenaient faveur 
à leurs yeux, mettaient en éveil les facultés de 
l'intelligence. Ils consistaient à échanger des 
confidences, rendues publiques à certaines 
conditions, à improviser des questions piquan- 
tes, des subtilités d'amour, qui exigeaient des 
solutions rapides, sans délai ni répit. Ve- 
naient ensuite les pénitences bizarres et plai- 
santes, imposées à ceux qui avaient failli aux 
régies convenues. Les oeuvres des trouvères 
nous ont conservé les noms de plusieurs de ces 
jeux si fort goûtés en ce temps là : 

Mais des gieus c'on fait as étreines, 
Entour la veille de Noël. 

Dans la charmante pastorale, // gieu de Robin 



'Sîj. DÉDUITS JOYEIÏX, 

et de Marion^ nous en trouvons deux : celui du 
Pèlerin à saint Coisne et celui du Roi et de la 
Reine. Adam de la Halle les fait jouer, il est vrai, 
à de simples bergers ; mais, ne l'oublions pas, 
les classes de la nation n'étaient pas aussi tran- 
chées de mœurs et de langage, qu'elles le sont 
devenues depuis. Les trouvères ne diversifiaient 
ni le stile ni la note de leurs chants, selon la 
condition des gens qui devaient les ouir et les 
répéter. On était partout aussi crédule, aussi 
facile à attendrir et à charmer. 

Les élégantes chansons du comte de Béthune, 
de Thibault de Champagne,de Raoul de Coucy, 
faisaient à la fois les délices des chaumières et 
des palais. Les fabliaux les plus risqués obte- 
naient les rires sonores des princes et seigneurs, 
aussi bien que ceux du bourgeois et du manant. 
Le fossé profond qui allait se creuser entre les 
classes lettrées de la Renaissance et les foules 
restées naïves, ne pouvait pas encore se pres- 
sentir. Les jeux que maître Adam fait jouer à 
cette jeunesse de vilains, à ces adolescents de 
village, ces passe-temps champêtres étaient 
aussi, avec de légers raffinements, ceux du châ- 
teau et du salon. 

On choisissait un arbitre, un roi, une reine, 
si le choix tombait sur une femme; dans le jeu 
du Pèlerin à saint Coisne c'était un saint.Ce di- 
vertissement consistait à aller, sans rire, faire 



JEUX SOUS l'ormel. SS 

une offrande comique au joyeux compère qui 
jouait le rôle du saint personnage, avec des 
mines à dérider un masque tragique, et dont les 
efforts pour forcer son pèlerin à desserrer les 
lèvres, avaient pour complices tous les assistants. 
Ces excitations allaient jusqu'aux chatouille- 
ments et aux jeux de main ; aussi Marion dé- 
clare-t'elle que ce jeu ne lui plaît guère : « C'est 
vilains jeus, on i conkie. » 

L'avis de Marion était partagé par le Synode 
de Worcester, tenu en 1 240, où l'on défendit 
aux clercs ce genre de jeux, et, par dessus tous, 
celui du Roi et de la Reine. « Nec sustineant 
ludos fieri de Rege et Regina. » 

Celui des pèlerins à saint Coisne qui cédait 
aux tentations du rire, payait l'amende ou se 
voyait soumis à quelque joviale expiation. Le 
jeu du Roi et de la Reine, que j'ai vu ailleurs 
nommé le Roy quicommant, avait pour règle de 
venir, l'un après l'autre, faire hommage à celui 
que le sort ou le choix couronnait. Ce mo- 
narque d'aventure posait à chacun une questiori 
plaisante, souvent équivoque, à laquelle il n'é- 
tait pas toujours facile de répondre; en voici 
un échantillon. 

HuARS : Pcrrettc, alez à {la) court. 

Perrette : — Je n'ose. 

Le rov (du jeu) : Si feras, si Perrette. Or di, 

Par cèle foi que tu dois (à) mi, 



86 DÉDUITS JOYEUX, 

La plusgrant joie c'ains eusses 
D'amours, en quel lieu que tu fusse s 
Or di et je t'ccouterai. 

Perrette : Sire volontiers le dirai : 

Sire c'est quant mes amis vint 
A moi, aus chans, et si me tint 
Soignement bonne compagnie. 

Li ROIS : Sans plus ? 

Perrette : — Voire, voir ! {vrai .') 

HuARS : Elc ment. 



Le spirituel fabliau de Jehan de Condé, le 
Sentier battu, met aux prises une société plus 
raffinée avec les malices d'une récréation de ce 
genre : « Le Roy qui ne ment. » Ce petit poème 
nous apprend que, dans le meilleur monde, on 
se permettait ces libertés défendues aux clercs 
anglais, ces allusions stimulantes, souvent gri- 
voises, dans le but d'amuser la compagnie, aux 
dépens de quelque victime. A la veille d'un 
grand tournois , une nombreuse société de 
dames, damoiselles, chevaliers et écuyers est 
réunie dans un château, « entre Péronne et 
Athies, » près du lieu où doivent se faire les 
joiàtes. Pour passer le temps et s'esjouir en 
toute honnêteté, on convient de chercher un 
déduit agréable. Chacun propose le sien, « tant 
qu'une reyne firent, pour jouer au Roy qui ne 
ment. » 

Une dame « bien parlante et faitice, bêle de 



JEUX SOUS l'ormel. 87 

manières et rice, » fut élue. La belle se mit à 
questionner, l'une après l'autre, toutes les per- 
sonnes de la brillante compagnie, et à leur 
adresser quelques fines demandes sur leurs ap- 
titudes et leurs goûts personnels. Après plu- 
sieurs stations, elle vint à un jeune chevalier 
qui avait été épris de ses charmes ; 

Mais bien taillez ne sembloitmie, 
Pour faire ce qui plait à mie, 
Quant on la tient en ses bras nue, 
Car n'ot pas la barbe crémue. 

C'est- à-dire que le bachelier avait peu de 
barbe, au moins était-elle, dit l'auteur, aussi 
clairsemée qu'on en voit « aux pucèles en maint 
lieu. » Or la maligne reine, sans égard pour 
l'amour que l'imberbe soupirant lui avait porté, 
lui demande avec effronterie s'il n'a jamais eu 
d'enfants :— Dame, dit-il, point ne m'en vante.» 
A cette modeste répartie, la reine riposte par 
une raillerie cruelle : 

Sire, point ne vous en mescroi, 
Et si croi que ne sui pas seule, 
Car il pert assez à l'esteule (à la paille) 
Q,ue bon n'est mie li espis. 

Le pauvre chevalier ainsi accoutré devant 
tous « esbahi fut et ne dit mot. » Mais quant 
la railleuse eut servi de lardons le reste de la 



88 DEDUITS JOYEUX, 

société, et qu'elle revint à sa place, pour s'en- 
tendre brocarder ii son tour, celui qu'elle avait 
atteint dans ses œuvres vives lui rendit bien la 
pareille. Voici l'indiscrète question qu'il s'avisa 
de lui adresser ; je ne me permettrai pas de la 
traduire en bon français : 

Dame, respondez-moi sans guile : 

A point de poil à vos poinile ? 
ï 

Une demande aussi immodeste étonna la 
belle qui répondit, sans se douter du piège : 
« Sachiez qu'il n'y en a point. » En ce temps 
commençait à se répandre la mode des ctuves, 
bains de vapeur à la sarrazine, contre lesquels 
tonnèrent si longtemps les prédicateurs ; les 
dames qui les fréquentaient adoptaient, pour 
la plupart, l'usage oriental de se faire épiler. La 
reine du jeu put donc répondre ainsi sans 
étonner personne, et sans s'attendre à cette in-, 
sultante réplique : 

Bien vous en croi, quar à sentier 
Qui est batus ne croit pas d'erbe. 

La revanche était raide ; la pauvre femme 
n'eut plus envie de rire, « son cœur en fu si 
esperdu, que tout son desduit fu perdu. » Sa 
réputation par malheur ne démentait pas suf- 



JEUX SOUS l'ormel. 89 

fîsamment ce vilain proverbe, qui fut accueilli à 
grandes risées. 

Quand le temps était clair et tiède, quand les 
buissons verdissaient et les oisillons s'esjouis- 
saient dans la fouillée, les réunions de plaisir 
se tenaient sous les ombrages du verger. Le 
verger était le jardin un peu désordonné de nos 
pères, pittoresque fouillis de rosiers, de chèvre- 
feuilles, de sauges, de mauves, de violiers et de 
marjolaines, de plantes vivaces, d'arbustes aux 
massifs fleuris, d'arbres fruitiers et de treilles ; 
le tout s'entrelaçant à l'aventure, et croissant 
dans une liberté presque sauvage, à la manière 
des jardins d'Orient. 

C'est au milieu du verger que se joua, dans 
le lai d'Ignaurès , la dramatique partie du 
Prêtre qui confesse, laquelle eut de si tragi- 
ques conséquences pour le bel Ignaurès. C'est 
sous une ente floiirie du vergier que se tenait la 
gente prêtresse, choisie par le joli groupe fé- 
minin, et dont l'oreille allait recevoir la révé- 
lation des amours de ses douze amies. 



D'une de nous fasons ung prestre.... 

Lès ccle ente ki est flourie, 

Chascunc i voise [y aille], et si li die 

Gui èle aimme, en confession. 

Et à cui elle a fait le don : 

Ensi sarons certainement 

Li qu'èle aimrae plus hautement. 



go DEDUITS JOYEUX, 

Par un terrible hazard, le choix de ces tendres 
cœurs s'était réuni sur le jeune chevalier qui, 
le lendemain, n'évita « le coutiel à pointe » de 
ses douze maîtresses que pour tomber, trahi 
par un espion, sous la vengeance bien autre- 
ment féroce des douze maris. 

Aux solennités bruyantes, aux fêtes patro- 
nales, l'assemblée, plus générale et plus mêlée, se 
faisait devant la porte du château ou de l'é- 
glise, sous l'orme que l'usage était d'y planter. 
L'orme était l'arbre favori, il jouait un grand 
rôle dans la vie publique de nos aïeux ; son 
branchage évasé et sa feuille solide, qui ne 
tombe qu'aux gelées de novembre, formaient 
une voûte ombreuse, sous laquelle nos pères ai- 
maient à s'assembler. Sous l'orme du château, 
le seigneur ou son sénéchal, son prévôt ou 
bailli, rendaient la justice en temps d'été, te- 
naient les plaids sous Vormel. Symbole du droit 
de juridiction féodale, l'arbre traditionnel pas- 
sait ù l'héritier mâle. Sous l'orme de l'église se 
faisaient les discussions d'intérêt communal, les 
publications de mariage et les avertissements 
du prône. Là encore le moine de passage aimait 
à sermonner les fidèles, à leur montrer les reli- 
ques, Cl leur débiter, pour quelques mailles, les 
bienheureuses indulgences romaines. 

Malgré le voisinage du saint lieu, quand l'orme 
du manoir seigneurial appartenait à un châte- 



JEUX SOUS LORMELi gi 

lain tyrannique, c'était sous celui de la paroisse 
qu'on dansait et devisait, à la tombée du jour. 
Hues de Braie-Selves,un des trouvères conviés 
à la cour de l'empereur Conrad, à Mayence, 
apprit au prince germain une danse en vogue 
sous l'orme de son pays. 

.... Li aprist une danse 

Que firent pucèles de France, 

A l'ormel devant Trémilli , 

Où l'on a maint bon plaid basti. 

On dansait donc sous l'orme ; mais quelles 
danses ? On y menait la Ronde où l'on « fait li 
tour des bras », on y conduisait la Tresque, sorte 
de chaîne animée qui se fait encore en Italie 
sous le nom de la Tresca ; on y sautait le Branle 
avec « le tour du chief » ; on s'y faisait vis-à- 
vis, « alant du piet avant et arrière u. A part 
quelques scènes d'amour, mimées avec in- 
flexions langoureuses de la tête et du corps, et 
mouvements plus lents des bras et des jambes, 
toutes ces danses en plein air, < à tabour et 
muse », à tambourins et musettes, étaient joyeu- 
ses et gaillardes. Les accolades et les baisers n'y 
étaient pas épargnés. 

Dire quelle est au juste la danse que Hues 
de Braie-Selves apprit au monarque de Germa- 
nie, serai-t difficile, l'auteur de Guillaume de 
Dole ne nous l'a pas transmis. Etait-ce une sorte 



ga ^DEDUITS JOYEUX, 

de ballet primitif, une scène mimée ou sim- 
plement un branle remarquable parla vivacité de 
ses allures ? Contentons-nous de savoir que cet 
excellent jongleur fit faire de sensibles progrès 
aux jeux qui se jouaient sous l'orme. 

Tant a bien en li, 
Que moult embéli 
Li gieus sous l'ormel. 

Ces détails nous expliquent pourquoi l'orme, 
l'ormeau ou Formel, revient si souvent dans nos 
anciens dictons, et pourquoi les divertissements 
qui nous occupent étaient groupés sous la dé- 
nomination générale de jeux sous Formel. Les 
rendez-vous de plaisir et d'affaires, les conci- 
liabules d'amoureux, les prônes et les plaids qui 
se tenaient sous le feuillage de Farbre favori, 
nous donnent aussi la clef du vieux proverbe : 
« Attendez-moi sous Forme. » Quand les dames 
de la Langue d'Oc, alliées aux princes de la 
Langue d'Oil, transportèrent du midi au nord 
de la France la poétique juridiction des Cours 
d'Amour, ce dut être sous Forme que s'en firent 
les premiers essais. 

Le germe de ces nouveautés judiciaires, si 
piquantes, si bien adaptées aux instincts élégam- 
ment moralisateurs de la femme française, se 
révèle dans les jeux partis^ ces consultations 
moitié badines, moitié sérieuses qui firent long- 



JEUX-PARTIS. 93 

temps les délices de nos ancêtres. Ce furent les 
dames et les poètes de la Langue d'Oc, véritables 
casuistes de la religion damour, qui nous ensei- 
gnèrent ce gracieux questionnaire des devoirs 
des amants. C'est sous le ciel voluptueux de 
cette partie de la France, que débuta la mission 
de résoudre les énigmes du cœur. C'est là que 
se dessina la première ébauche des arrêts 
d'amour ; là que furent tracés, le sourire aux 
lèvres, les premiers linéaments de ce code, dont 
les articles, formulés plus tard par les dames 
d'en-deçà la Loire, furent adoptés, pendant 
plus de deux siècles, comme fixant le droit cou- 
tumier des relations du cœur et des sens. 

Cette inauguration rentrait à merveille dans 
le génie littéraire de nos contrées méridionales. 
A Toulouse, à Narbonne, à Avignon, partout 
où chantaient, dans une langue plus harmo- 
nieuse et plus sonore, les troubadours, ces 
langoureux contemporains des trouvères, les 
poésies mouvementées de la Langue d'Oil ne 
venaient pas communément réveiller l'imagina- 
tion des auditeurs. A part quelques vertes sail- 
lies satiriques de Bertrand de Born, de Guy de 
Cavaillon, de Raimbaut de Vaqueiras, de Guil- 
laume de Fîguera, on s'y contentait de raffiner 
les arguties de la passion d'amour. On y chan- 
tait sur tous les tons ses joies et ses douleurs, 
ses triomphes et ses défaites. Les romans 



94 DEDUITS JOYEUX, 

d'aventures et les chansons de gestes, lais de 
féerie, fabliaux drolatiques, épopées mêlées 
d'enchantements, sont, ainsi que les romans 
chevaleresques des cycles d'Artus et de Charlc- 
magne, presqu'exclusivement des produits de 
la littérature du nord de la France. 

Pétrarque conduit enfant à Avignon, par ses 
parents qui fuyaient les troubles d'Italie, passa 
les plus belles années de sa vie dans la cité pa- 
pale ; il y fut berceaux refrains de ces poétiques 
bagatelles. C'est à ce rendez-vous des dames et 
des derniers troubadours, que l'inspiration facile 
du grand sonnettiste italien s'imprégna des 
molles langueurs de cette littérature, dont 
l'énervante monotonie rappelle les notes plain- 
tives des harpes éoliennes. 

Dans le nord, où les poètes avaient la fibre 
plus mâle, le génie plus large, les subtilités des 
tensons ne pénétrèrent, dès les premières années 
du XII^ siècle, que grâce à la faveur toute spé- 
ciale avec laquelle les femmes les accueillirent. 
Les jeux-partis produisirent sur la verve de 
certains trouvères le même effet d'allanguisse- 
ment qu'ils devaient, un siècle ou deux plus 
tard, produire sur le pâle amant de Laure. Les 
chansons de Raoul de Coucy, de Gace Brûlés, 
de Blondiaus de Neele et de tant d'autres, por- 
tent l'empreinte irrécusable de la source méridio- 
nale. On peut, sanstrop d'invraisemblance, attri- 



JEUX-PARTIS. 95 

buer à la vogue, un moment excessive, des 
chansons, en manière de plaintes, et des tensons 
ou énigmes d'amour, la manie de subtiliser qui, 
dès la fin du XII 1^ siècle, remplaça la rude sim- 
plicité de nos premiers poètes, faussa nos vieux 
moules littéraires, et déteignit peu à peu sur 
tous les travaux de la pensée. 

Les tensons du midi, d'où est venu notre 
verbe tancer, ne sont autre chose que le galant 
badinage auquel nos trouvères ont donné le 
nom departures ou. jeux-partis, jeux partagés. 
On peut s'en assurer par ces vers de Raoul de 
Houdanc, dans Méraugis de Portlesgiie^ : 

Un gieu vous part que voliez faire ; 
Se volés miex tancer que taire, 
Véez-moi tôt prêts de tencier. 

En changeant de cUmat et de nom, la physio- 
nomie des tensons s'altéra ; les jeux-partis pri- 
rent un caractère plus alerte, plus osé, plus sen- 
suel ; on y serra de plus près les réalités 
d'amour. Quelques échantillons nous feront 
faire un pas de plus dans l'intimité de la société 
oîi florissaient ces voluptueuses distractions. 
Examinons d'abord quelques-uns de ces jeux que 
le président Fauchet a résumés sous forme de 
dilemmes, ne fût-ce qu'afin de nous assurer 
que ces nœuds d'amour n'étaient pas toujours 
faciles à dénouer. 



96 DÉDUITS JOYEUX, 

Jehan Bretel ou Bretiaus d'Arras était fort 
habile à poser de semblables énigmes ; c'est à 
son talent de diriger les jeux-partis qu'il dut la 
meilleure part de sa célébrité. Ce maître, sur 
qui s'est spécialement arrêtée l'attention du pré- 
sident historien, demande au ménestrel Gadi- 
fer : « S'il avoit mis son cœur à une gente 
damoyselle, et il l'airaast bien, lequel voudroit 
mieux qu'elle fust mariée ou trépassée? » 

Le même pose le cas suivant à son concitoyen 
Adam de la Halle (cette ville d'Arras était alors 
une pépinière de gentils poètes) : « Il marchande 
tant à une dame qu'à la fin elle lui ottroya 
s'amour; mes il n'y avoit en elle foy ne loïauté, 
pour ce que chascun la gagnoit à son tour. 
Savoir s'il a perdu ou gagné ? » 

A un autre trouvère Lambert Ferris, Bretel 
propose cette épineuse question : « Ils sont 
deux loïaux amants, dont l'un jouist de sa dame, 
et l'autre n'a bien de la sienne ; or les deux 
dames se sont si mal portées, que l'une et 
l'autre s'est abandonnée à autrui. Lequel des 
deux se doit le plus plaindre, et des dames 
laquelle a le plus failli ? « 

A Perrot de Neesle il pose ce fantasque pro- 
blème : « S'il aimoit une dame, et elle le priast 
qu'il souffrist qu'elle peust en aimer un autre, 
l'espace d'un an, et lui jurast que, cest an passé, 
il seroit aimé : scavoir s'il le souffriroit? » 



JEUX-PARTIS. . 97 

A Audeffoy le Bastard, l'excellent rimeur 
de lais, l'infatigable Bretel donne cette papil- 
lotte à débrouiller: « Il aime loïaument, aussi 
est-il aimé de mesme ; toutes fois il ne peut 
trouver moyen de baiser (sur les lèvres) ou faire 
davantage, s'il ne se veut mesfaire ; sçavoir s'il 
passera outre ? » 

A son grand ami Cuveillers, son rival en 
}eux-partis, l'ingénieux lutteur adresse cette 
autre question, laquelle paraît, au premier 
aspect, assez peu compliquée : « Pourquoi on 
refuse en amour ceulx qui ont de l'aage, et les 
jeunes sont aimés et conjouis des dames ? » 

Si que li bon, li sage, 11 celant {les discrets), 
Sont mis arrière, et li novice avant. 

Ces problèmes fourmillent dans les manus- 
crits de la langue romane. Adam de la Halle 
nous en a laissés une vingtaine, rimes et notés 
pour le chant. Gomars de Villers, Grévilliers, 
Roland de Reims, Cuveilliers, iMadopoIis qui 
avait sans doute rapporté son nom de la croi- 
sade, Girard de Boulogne, Roland de Billi et 
nombre d'autres bons trouvères ont signé de 
leurs noms quelques-unes de ces piquantes con- 
sultations. 

Souvent la solution d'un jeu-parti restait 
indécise ; les parleurs en appelaient alors à la 
sagesse d'un tiers ou de plusieurs. Ainsi dans 

7 



gS DÉDUITS JOYEUX, 

L' amant hardi et V amant crémeteus [ùmiàQ)^ de 
Jehan de Condé, sorte de tenson fort élégam- 
ment brodé, deux dames ne pouvant parvenir 
à résoudre le jeu-parti qu'elles se sont posé, 
prennent le fils de Baudoin de Condé pour 
arbitre. C'était au temps d'été, dit le poète : 

En I moult bel vergier entrai, 

Et 1 1 dames y encontrai 

— Compaigne, com a dit li une, 
Véci Jehan qui nous dira 
De nostre débat la sentence, 
Dont avons esté en grant tence. 

Jehan écoute gravement le plaid erotique : 
l'une des deux dames tient pour l'amant qui 
brusque le dénouement; l'autre pour celui dont 
la passion est si délicate qu'il frémit à la pensée 
de déplaire par trop de hâte. Après avoir pesé 
les raisons, notre docteur ès-amoureuses scien- 
ces résume les débats, et prononce un arrêt 
dont la sagesse eut rendu Salomon jaloux. 
Selon lui, tant qu'il n'a pas réussi à pénétrer 
dans le cœur de sa belle, l'amant doit être 
crémeteux et craintif. 

Humbles doit estre cil qui prie, 
Et qui mierci requiert et crie; 
Doubter se doit li hom qui plaide 
En court, quant ne seit qui li aide. 

Mais une fois le procès gagné et la place 



JEUX-PARTIS. 99 

prise, « hardi doit estre l'amant au siervir ; » 
suppliant et timide avant le baiser de merci, 
fort et vaillant après, sans fanfaronade ni 
indiscrétion. Les dames durent être satisfaites 
d'un aussi équitable jugement. 

Souvent c'était aux dames qu'on allait de- 
mander une solution. Déjà dans ces luttes 
courtoises, certaines d'entre elles s'étaient 
acquis une grande réputation d'équité et d'ex- 
périence ; on parlait d'elles, et l'on faisait de 
grands détours pour aller les consulter. C'était 
là une sorte de stage qui menait aux honneurs 
de la magistrature d'amour. Je trouve dans les 
Archives des missions scientifiques et littéraires, 
année 1868, au nombre des poésies des trou- 
vères, extraites des manuscrits de la bibliothèque 
d'Oxford, un jeu-parti dans lequel une dame 
s'adresse ainsi au ménestrel Rolan, Roland de 
Reims sans doute : 

Conciliiez-moi Rolan, je vous prie; 

Dui {deux) chivalliers me vont d'amour priant, 

Riches et preus est li uns, je vos dis.,.., 

L'autre, vos di, il est preus et hardis, 

Mais il n'a pas tant d'avoir comme a cils ; 

Mais cortois est et saiges et célans. {discret) 

S'ainsi estoit ke je volsisse amer, 

A qui vos plaît-il mieux à (m'} accorder l 

Roland conseille à la dame de choisir le plus 
riche ; car bien sied à dame, dit-il, « kelle aime 



100 DEDUITS JOYEUX, 

SI haut c'en ne l'en puist blasmer. » La belle 
incline à aimer le chevalier qui « n'a pas tant 
d'avoir. » A son avis c'est aux femmes à réparer 
les injustices du sort, surtout quand il ne 
manque à un amant qu'un peu d'aide de la 
fortune t por conquerre los et pris. » Toutes 
ses raisons ne sont pas aussi avouables, on 
était franc alors ; on s'écriait volontiers ; honny 
soit qui mal y pense! Il ne faut donc pas se 
scandaliser de voir la dame glisser cet argu- 
ment dans ses répliques : « Povres homs ont 
grant proésse au lit. » Roland propose de s'en 
référer à la haute sagesse de deux sœurs re- 
nommées pour le grand sens de leurs décisions: 
la comtesse de Linaiges et la dame Mahaut de 
Commarsi, deux charmants avocats consultants, 
que nous retrouverons plus loin. 

Le trouvère Gamart, peut-être Gomars de 
Villiers, demande conseil à Cuveillierssurlecas 
suivant: — Il aime la femme d'un chevalier et il 
en est aimé « en boine foi », mais le sire époux 
de la dame se fie en lui et l'accueille cordiale- 
ment. Doit-il accepter les faveurs de la femme, 
ou justifier en les refusant la confiance du mari? 
Cuveilliers n'hésite pas à déclarer qu'il doit 
accepter, 

L'amour et sa compaignic 
Koike ses maris en die. 



JEUX-PARTIS. lOI 

Gamart a des scrupules qu'il motive très-ho- 
norablement. Tous deux conviennent d'aller 
soumettre la chose à « la dame jolie de Foué- 
camps, qui sait très bien le droit jugier », et les 
tensons apaiser. De ces erotiques énigmes, 
quelques-unes dépassaient les limites du plus 
hardi Jlirtage ; celle-ci, par exemple, offerte par 
Guillaume le Viniers à la sagacité de son con- 
frère et rival Frère d'Arras : 

Si est uns hom qui aime loiaument. 
Et tant a vers sa dame déservi (mérité], 
Que une nuit en son lit le consent, 
Tout nu à nu, sans nul dosnoiement [licence). 
Fors de baisier et d'acoler aussi. 
Dites s'èle fait plus pour li que il pour li ? (elle) 

La solution bien débattue demeure indécise ; 
avouons pourtant que voilà un amant dans un 
grand embarras. Autre exemple de réalisme un 
peu risqué ; je l'extrais du recueil intitulé Rom- 
vart : — Si vous aviez une dame à votre gré, 

Liquel vous contenteroit 

Miex, ou se vers li allez, 

Et puis si la besiez. 
Tout par son gré, une fois sans plus, 
Ou s'èle aloit vers vous, les bras tendus, 
Pour vous bésier, mais ains que parvenir. 
Pust à vous, l'en convenist fuir ? 

Assurément la seconde partie de cette alter 



102 DEDUITS JOYEUX, 

native prouverait plus de spontanéité du côté 
de l'amante ; cependant Grévilliers, à qui est 
posé ce leste problème, répond que, si la dame 
doit être empêchée d'arriver jusqu'à lui, il pré- 
férerait aller à elle prendre le baiser. Son rival 
au contraire choisit d'être assuré de la complète 
bonne volonté de son amie : En pareil cas, dit-il, 
la volonté bien constatée doit compter pour 
œuvre accomplie. Les jeux-partis proposés par 
les dames sont plus réservés dans leur objet, 
plus gracieux dans leur expression. 

D'après le président Fauchet, Saincte Des 
Prées, la charmante trouvéresse qui préféra le 
chevalier Seymours au beau ménestrel Guille- 
bert de Bernevilie, demande à la dame de la 
Chaucie, quel parti il faut prendre pour son 
honneur : ou éconduire celui qui la prie d'a- 
mour, avant qu'il achève sa prière, ou le laisser 
auparavant dire tout ce qu'il voudra? 

La thèse délicate de la curiosité aux prises 
avec la pudeur, éternel combat de l'âme fémi- 
nine, est nettement posée ici. La décision favo- 
rise't'elle la pudeur ou la curiosité ? La dame 
de la Chaucie accepte t'elle la tentation des 
douces paroles, ou préfère-t-elle esquiver le 
combat en fermant l'oreille .-' Fauchet ne le dit 
pas, mais ; je ne crains pas d'être contredit par 
les dames expérimentées, si j'émets l'avis que la 



JEUX-PARTIS. I03 

belle confidente de Saincte Des Prées dut se 
trouver dans une extrême perplexité. 

S'il nous reste un si grand nombre de ces 
fragiles bagatelles, c'est qu'après avoir lutté 
d'adresse en discutant ces cas de conscience du 
sentiment, les trouvères rimaient, à tête reposée, 
ceux de ces gentils débats qui avaient le plus 
vivement piqué l'attention des dames. En leur 
donnant une forme littéraire, les poètes en 
élargissaient ordinairement le cadre. Li plais 
des chanoinesses et des grises nonnains, où les 
religieuses de ces ordres disputent chaudement 
la valeur réciproque de leurs qualités d'amour ; 
le plaid de Huéline et Eglantine, où les mérites 
amoureux du clerc rès-tonJu et du chevalier 
sont gravement mis en parallèle, ne sont autres 
que des jeux-partis montés en fabliaux. Ainsi 
en est-il de cette gaillarde petite pièce exhumée 
par Achille Jubinal d'un manuscrit de la Haye; 
il y est question de l'originale faveur qu'une 
dame, touchée de la constance de son ami, se 
décide à lui accorder : celle d'abandonner à ses 
caresses la moitié de son corps, depuis le sein 
jusqu'en haut, en lui déniant la jouissance du 
reste. 

Lois que j'aim et aymerai 

Tous dis (toujours) tant que pouray durer, 

Vous m'avés ser%-i de cuer vray. 

Si lonctemps que rémunérer 



104 DÉDUITS JOYEUX, ' 

Je vous vueil, et abandonner 

Mon corps, (à) faire vostre commant, 

Fors que puis le chaynt {le sein) en avant. 

Cet abandon ne parait pas suffisant au pauvre 
Loïs ; il réclame son amie entière : en accepter 
la moitié supérieure seulement serait s'exposer, 
dit-il, à prendre feu sans pouvoir l'éteindre. 
Celle qui s'arrête ainsi dans ses largesses ne 
sait-elle pas ceci, ajoute-t-il: 

Par amour chascun plus labeure 
A che dessous qu'a che desseure. 

On ne saurait mieux clore ce chapitre 
qu'avec le tenson si suave, si mélancolique, que 
se posait à elle-même, à la fin du douzième 
siècle, la gracieuse trouvéresse Agnès de Bra- 
gelonne, l'amante aimée d'Henri de Craon, 
sujet favori de ses vers. 

Ore en de'duict, ores en lermes, 
Vos pri me dire ô cœurs infermes ! 
Si tant en est com' est li miens, 
Amors est-il malz ? est-il biens? 

S'est malz, d'où vient que nus {nul) l'empeschc 

D'enchaîner tendre josnèche? 

(Je) sçay contre li siens carrelets 

Foiblent [faiblissent) escus, casques, borletz ; 

Mais n'est-il plante qu'en guarisse 

Ni d'enchantor qui le jorisse? 

Le maugréer ?... ha l'air si doux ! 

Le fuyr r... Gort plus viste que nous. 



JEUX-PARTIS. I05 

S'est biens, porquoy tos jors le creindre, 
Et mesme quant soubrit, se pleindre 
De son délittable povoir ? 
Ha ! ne gronce (ne se plaigne) qui peult avoir 
Déduit en myeu (des) paynes qu'endure ! 
Car n'est pas de gieux qui moins dure ; 
Toteseyson ne pond li flours, 
Emprès les riz viegnent des plours, 

Ore en déduict, ores en lermes, 
Vos pri me dire, ô cœurs infermes! 
Se tant en est com' est li miens, 
Amors est-il malz? est-il biens ? 

Ce gracieux passe-temps devait porter fruits ; 
il en porta de vraiment savoureux. C'était là, 
répétons-le, une préparation très-directe, très- 
accentuée, à de plus solennels débats. Nous 
allons voir cette distraction élégante qui, au 
premier abord, offre l'apparence d'un jeu sim- 
plement destiné à aiguiser les facultés de l'es- 
prit, nous allons la voir échapper aux subtilités 
d'une métaphysique sentimentale, s'évprtuant 
dans une sphère de pure imagination, pour 
entrer hardiment dans les institutions réelles 
de la vie. 

Sur le frêle et poétique fondement des ten- 
sons et des jeux-partis, les dames de France 
établirent une magistrature de leur ressort, une 
juridiction à elles, consentie par tous, libre- 
ment, sans l'ombre d'aucune contrainte; un 
véritable tribunal d'honneur, mieux obéi que 



I©6 DÉDUITS JOYEUX, JEUX SOUS l'oRMEL . 

celui des maréchaux de France. Elles y con- 
quirent une influence toute-puissante qui leur 
soumit les cœurs les plus indomptés, les plus 
sauvages, et fit trembler les plus forts et les 
plus vaillants. 





CHAPITRE V. 



COURS D AMOUR, LEUR RAISON D ETRE, 
LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. 




ous voici arrivés à l'un des traits 
les plus intéressants de la physio- 
nomie des siècles lointains qui nous 
occupent, à l'une des institutions 
les plus originales, les plus colorées, les plus 
franchement civilisatrices de la vie au Moyen- 
Age. Les parlements féminins, au sein desquels 
nos aïeules du temps des Croisades rendaient, 
dans la forme des tribunaux ordinaires, des 
arrêts respectés, basés sur les prescriptions d'un 
droit couturaier tout spécial, ont paru aux his- 
toriens un fait si étrange, que la plupart ont 
laissé dans l'ombre l'existence d'une pareille 
juridiction. Ces assises de courtoisie passèrent 
longtemps pour une simple imagination de 
poètes. 



io8 COURS d'amour, leur raison d'être, 

Les Cours d'Amour commencent enfin à sortir 
du domaine de la fantaisie. Les traces qu'elles 
ont laissé dans nos annales littéraires, relevées 
avec plus de soin, permettent aujourd'hui aux 
maîtres de l'histoire moderne de les traiter 
moins lestement, et d'incliner leur éclectisme 
austère devant cette gracieuse excentricité. Déjà 
l'on s'accorde à y soupçonner les contours d'une 
institution moralisatrice, s'harmonisant à mer- 
veille avec les mœurs galantes de ces siècles si 
différents de ceux qui les précèdent et de ceux 
qui les ont suivis. Le dédain n'accueille plus 
cette surprise brillante d'une époque naïve- 
ment artistique, qui ménage bien d'autres éton- 
nements à ceux qui se décideront à l'étudier 
sans idée préconçue. 

Dans son excellente histoire de France, au 
règne de Louis le Gros, Henri Martin constate 
en ces termes ce fait si difficile à nier désor- 
mais : 

« Cette singulière institution des cotirs 
d'amour fut prise au sérieux par les nobles 
châtelaines des XII" et XIII*' siècles, et réalisée 
en diverses contrées de Provence, d'Aquitaine 
et de France. L'amour érigé en science et en 
religion eut son code, son droit canonique, 
pour ainsi dire ; et des tribunaux féminins 
essayèrent d'appliquer ce droit qui n'était rien 
moins que d'accord avec celui de l'Eglise.' » 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. IO9 

A qui doit-on accorder l'initiative, réclamée à 
la fois par les dames du Nord et par celles du 
Midi de la France, dans cette tentative ado- 
rable de substituer au droit du plus fort le droit 
du plus aimant ? Lequel de ces deux charmants 
groupes parvint, le premier, à placer les déci- 
sions de la grâce et de la beauté à côté des bru- 
talités sommaires de la justice féodale? L'origine 
évidemment méridionale des tensons et des 
jeux-partis nous dispose à donner l'avantage de 
la primauté aux dames de par delà la Loire. 

Il nous est resté bien peu d'arrêts formulés 
judiciairement en matière amoureuse,sur la terre 
natale de ces luttes à armes courtoises, si l'on 
en excepte les documents d'une source relati- 
vement moderne, recueillis en passant par le 
Monge des Isles d'Or et par Jean de Nostre- 
dame ou Nostradamus. Cependant l'une des 
présidentes de ces cours, où nous allons voir 
appliquer religieusement les articles vénérés de 
la loi d'amour, Ermangarde de Narbonne, figure 
honorablement dans le recueil d'André le Cha- 
pelain. Nous verrons également qu'une cour 
d'amour existait en Gascogne, dès le commen- 
cement du XII«siècle, dont il nous est parvenu 
l'une des sentences les plus fermes de toutes 
celles que nous aurons à citer. 

Quoiqu'il en soit, les dames du Nord ne tar- 
dèrent pas à s'emparer de ce merveilleux moyen 



no COURS d'amour, leur raison d'être, 

d'influence, et d'ouvrir des prétoires d'amour 
dans leur propre pays. Le rêve, souvent caressé 
par les poètes, d'un aréopage féminin jugeant 
les relations des sexes, décidant les cas réservés 
des mœurs intimes, s'incarna un moment parmi 
nous. Pendant de longues années, sa réalisation 
travailla puissamment à adoucir les efferves- 
cences barbares de ces sociétés, où le duel à 
mort tranchait tous les différends. 

Le fait de contemporaines d'Héloïse saisis- 
sant, dans leurs mignonnes mains, la trame im- 
mortelle sur laquelle viennent se broder, depuis 
que le monde existe, tous les grands actes de 
l'humanité, fut pour la civilisation renaissante 
une chance inappréciable. Une aussi considé- 
rable usurpation, entreprise de complicité avec 
les chevaliers et les trouvères, se trouva pleine- 
ment justifiée par l'usage équitable que les 
Françaises firent de leur pouvoir, pendant plu- 
sieurs siècles, avec une grande probabilité his- 
torique de régularité. 

Bien qu'elle contrastât vivement avec les tur- 
bulences guerrières et l'appétit des grands coups 
de lances, l'autorité de ces gentils parlements 
était en parfait accord avec le culte des fées et 
l'obligation de vouer sa vie à un idéal de beauté. 
A la bataille de Bouvines, au moment où la 
chevalerie française pliait devant les hommes 
d'armes d'Othon, une voix s'écria, du côté de 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. I I I 

la France : « Souvienne-vous de vos dames ! » 
C'était la fortifiante devise, adoptée de tous, 
quelle que fût au fond la rudesse de leurs habi- 
tudes. 

A l'ombre de ce respect, dont il était admis 
d'outrer les apparences, les dames réussirent à 
réglementer les libertés du cœur, à les raffiner, 
à les sanctifier par l'épreuve et la patience. 
Dans ces temps où les alliances, en vue de la 
possession des fiefs, avaient, plus qu'en aucun 
autre siècle, fait du mariage une formalité de 
convention, les dames doivent être louées pour 
avoir caressé l'utopie, chère aux âmes tendres, 
d'un code d'amour affirmant les droits de la 
passion véritable et plaçant les convenances du 
libre choix à côté des convenances de l'hérédité, 
les entraînements du cœur à côté de l'ascétisme 
monacal, leur droit d'intervention dans les actes 
de la vie à côté de la claustration matrimoniales 
qui isolait du monde vivant leurs sœurs d'Es- 
pagne et d'Italie. 

Cette vaillante entrée en scène leur fut con- 
seillée, presqu'imposée par les habitudes errantes 
de leurs soutiens naturels, pères, fils, époux et 
frères. Plaie permanente du moyen-âge, cette 
humeur vagabonde exposait les veuves tempo- 
raires à se voir dépouillées, violentées, persé- 
cutées, bien autrement que ne le fut la patiente 
femme d'Ulysse. Plus d'un traître veillait au- 



I I 3 COURS d'amour, LEUR RAISON d'ÊTRE, 

tour du manoir abandonné, prêt à se jeter sur 
les biens et la femme de l'absent, et il meurdrir 
ses héritiers légitimes. 

Ainsi en advint-il à la femme et aux fils du 
comte Gui, seigneur de la cité de Mayence, qui 
s'était confiné dans une hermitage de la forêt 
des Ardennes, par une subite fantaisie de dé- 
votion. Le comte avait fait ce vœu de réclusion, 
comme on le voit dans Doon de Mdience, 
sans songer à en prévenir ses parents ni ses 
amis. Son sénéchal Herchambaut, le croyant 
mort, se présente à la châtelaine, et prélude en 
ces termes à la cruelle félonie, dont il usa en- 
vers elle et ses deux fils Gérard et Doon : 

Dame, fet Herchambaut, entendez ma raison : 

Se messire est mort, (je) ne le prise i bouton, 

Que trop estoit vieilart et de pute fâchons ; 

J'en sui le plus haut hom de cheste région, 

Et qui plus ay amis et avoir à foison. 

Vous m'arez à Segneur et à boen compagnon.... 

Si ferez, par mon chief ! ou vous vœillez ou non ! 

Voilà une terrible façon de disposer en sa fa- 
veur le cœur d'une pauvre délaissée. Le drame 
qui suit dépasse toutes les craintes eue doit 
faire naître un pareil début. 

Rien n'arrêtait ces turbulents personnages 
dans leur passion de courir les aventures, dont 
les lamentables conséquences remplissent les 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN, I I 3 

romans de chevalerie; tout leur était motif à 
enfourcher le destrier, chaque occasion de for- 
tune ou de gloire sollicitait leur déplacement. 
Les croisades étaient permanentes ; Sarrazins 
d'Orient, Sarrazins d'Espagne, payens du Nord, 
fantaisistes religieux des vallées du Midi de la 
France, réclamaient sans trêve le poids de leur 
Branc d'acier. Il ne se passait guère d'années 
où ne fut publié un de ces saints remue-mé- 
nages, à l'appel duquel tDut seigneur, qui trou- 
vait à engager ses domaines et à manger son 
blé en herbe, s'empressait d'obéir. 

A ces pieuses raisons de fuir le logis, ajou- 
tons les pèlerinages lointains, imposés comme 
expiations personnelles, les vœux pittoresques, 
les dévotes impulsions, les entreprises fabu- 
leuses et extravagantes, qui excitaient à l'envi les 
poétiques caprices de ces hommes infatigables, 
aux yeux desquels les professions errantes 
étaient la perfection des activités de la vie. La 
plupart des femmes de ce temps, châtelaines 
ou simples femmes libres, auraient pu répondre 
avec la dame aimée du Chevalier à la Manche, 
à l'hôte qui s'enquérait où était son époux : 



...:... Si je le Savoie, 
Biaus sire, je le vous diroie 
Ni point ne vous en mentiroie. 
De ci partit hier matin. 



I 14 COURS D AMOUR, LEUR RAISON D ETRE, 

Sans dire romant ni latin ; 
Ne sai où il tourna sa voie. 



Quand on refléchit à la position d'isolement 
presque habituelle des dames de cette époque, 
fait attesté par nos chroniques, nos poèmes et 
les ballades rajeunies qui sont parvenues jus- 
qu'à nous, on arrive à comprendre quel puis- 
sant auxiliaire nos aïeules durent trouver dans 
cette juridiction morale, qui régularisait les bat- 
tements du cœur, dans cette science des dons 
successifs et des gracieux attermoiements. 

C'est grâce à l'art de graduer les sourires et 
de proportionner les menues faveurs que la 
mère de Saint Louis eut la chance heureuse 
d'échapper aux périls de l'isolement, auxquels 
l'exposèrent par deux fois, la mort de son mari 
d'abord, puis l'interminable séjour de son fils 
en Egypte et en Syrie. J'ai déjà, par la citation, 
dans La vie au temps des Trouvères^ d'un pas- 
quil latin fredonné par les écoliers de Paris, 
rappelé que Blanche de Castille avait attaché à 
sa fortune le rude légat Saint-Ange, qui n'hési- 
tait pas à mettre les foudres de l'Eglise à son 
service. Quant au plus illustre de ses captifs 
d'amour, Thibault de Champagne, elle l'avait 
si tendrement enguirlandé et garrotté de cares- 
ses, qu'il faillit jeter jusqu'à sa popularité dans 
e giron royal. Si l'on en croit la Chronique de 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. I I 5 

Saint- M a gloire y ce puissant feudataire, déguisé 
en ribaud, parcourait les foules avec un compa- 
gnon, afin de savoir par lui-même « com on en 
devisoit. » 

Tuit le retraient de traïson. 
Petits et grans, mauves et bon, 
Et un et aultre, et bas et haut. 
Lors dist li queens à son ribaut : 
— Compains, ci voy-je bien de plain 
Que d'une denrée de pain 
Souleroye tous mes amis. 

N'eussent été les liens dont il était si étroite- 
ment enlacé, le comte eût déféré à l'opinion de 
ses sujets, etcontribué à grossir le parti rebelle 
au jeune roi; mais les charmes de la fée de 
Castille lui firent interpréter autrement les 
murmures populaires : — Elle seule m'aime, se 
dit mélancoliquement le prince charmé, il faut 
l'aimer et la servir. 

N'ai nul ami, ce m'est avis, 
Ne je n'ai en nuli fiance 
Fors qu'en la reine de France. 

A quoi la Chronique de Saint-Magloire ajoute 
que cet amour fut bien payé de retour. On les 
tenait pour aussi aimants, aussi fidèles l'un à 
l'autre que le couple le plus loyalement amou- 
reux de la légende des temps féodaux. Est-ce 
naïveté? Est-ce malice? 



iiG COURS d'amour, leur raison d'être, 

Celle li fu loyale amie, 
Bien montra que ne le hait mie 
Maintes paroles en dit-en, 
Comme d'Iseult et de Tristan. 

Un coup d'œil attentif sur les documents que 
nous ont conservé les souvenirs de ces juges au 
doux visage ; un moment de réflexion sur la 
solidarité de leurs opinions, d'un bout à l'autre 
de la France, sur la persévérance qu'elles mi- 
rent à poursuivre une tâcrie identique, ne nous 
permettra guère de douter du but que s'ef- 
forcèrent d'atteindre les fondatrices des Cours 
d'Amour. Dans ces pittoresques exhumations 
le guide le plus précieux, le plus sûr, le plus 
complet, est le vieil André le Chapelain, qui fut 
clerc au service de la cour de France, au XII" 
siècle ; son livre : De arte amatoriâ abonde en 
témoignages pris sur le vif, par la plume d'un 
contemporain. 

Les Cours d'Amour n'ont pas de base plus 
ferme que le receuil du bon chapelain royal. 
Une bonne pjrt de son œuvre est consacrée à 
reproduire les consultations et les arrêts rendus 
par nos mères, de Louis le Gros à Louis VIII, 
depuis la comtesse Sybille de Flandres et la 
reine Aliénor d'Aquitaine jusqu'à Marie de 
Champagne, dont les décisions faisaient encore 
loi, au temps de Saint Louis, et jetaient leurs 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. II 7 

derniers échos à la cour pontificale d'Avignon. 
Si l'on veut avoir le secret de cette époque, la 
plus intéressante des temps féodaux, on ne sau- 
rait se dispenser de tenir ouvert sous ses yeux 
le De ar te amatoriâ, Andrece Capellani regii. 
On s'assurera par lui de la fermeté courageuse 
que mirent les dames de France à essayer de 
déraciner, du champ des amoureuses relations, 
les abus de la vénalité, du tempérament et de 
la violence. 

La date où vécut ce chroniqueur original, ce 
témoin occulaire de nos gloires féminines, ayant 
été souvent contestée, il est bon de l'établir so- 
lidement, avant de passer outre. 

Fabricius fixe approximativement cette date 
essentielle, vers 1 170. Dans son traité des Cours 
d'Amour, Raynouard place la phase active de 
maître André entre ii5o et 11 70. Fauriel se 
montre plus indécis ; il ne répugne pas absolu- 
ment à voir notre docteur ès-sciences amou- 
reuses, vivant à la fin du XII» siècle; mais il 
préférerait le faire vivre au commencement du 
XII P. La notice de ce dernier sur André le 
Chapelain n'a pas, d'ailleurs, la fermeté de ses 
travaux ordinaires ; Fauriel a fouillé avec dis- 
traction cette vieille mine d'or, peut-être même 
ne l'a-t-il fait que par complaisance afin d'or- 
ner de son honorable nom le 21^ vol. de VHis- 



1 18 COURS d'amour, leur raison d'être, 

toire littéraire de la France, publié en 1847, 
sous la direction de son ami Victor Leclerc. 

Un peu plus d'attention l'aurait empêché 
d'hésiter sur le nom du maître auquel notre 
André servait de clerc et de chapelain. Un 
point cependant sur lequel Fauriel n'hésite pas, 
c'est sur l'extrême importance historique de ce 
traité d'amour. Voici son opinion sur la partie 
théorique, dialoguée, de ce recueil, sorte de 
guide des poursuivants d'amour, de diverses 
castes et conditions. Après avoir reconnu que 
ces débats galants ne sont pas très-conformes 
« aux idées généralement regardées, en fait d'a- 
mour, comme celles de la nature et du bon 
sens ^, Fauriel ajoute : 

« Mais tels qu'ils sont, ils suffisent aux inten- 
tions et au but de l'auteur; ils lui donnent lieu 
de mettre à découvert les côtés les plus délicats, 
les plus bizarres de la galanterie la plus cheva- 
leresque ; ils le conduisent à en exposer avec 
détail les prétentions, les paradoxes et les sub- 
tilités... Il ne se trouve dans cette théorie hé- 
roïque de l'amour pas un principe, pas un trait 
significatif qui appartienne en propre au cha- 
pelain. Tout ce qu'il y dit, il le dit d'après son 
temps ; il l'extrait d'opinions et de doctrines 
alors répandues dans les hautes classes de la 
société féodale. En un [mot cet ojuvrage, appelé 
aussi Fleur d'amour^ n'est qu'une amplification, 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. II 9 

qu'un commentaire de ce qu'il y a, dans la poé- 
sie amoureuse du même temps, de plus relevé, 
de plus original et de plus piquant. » 

C'est au-delà du Rhin, terre où fleurit le pa- 
radoxe', que les plus vives protestations se sont 
élevées contre la date de ce livre, contre la pa- 
trie même de l'auteur et contre la valeur histo- 
rique de son œuvre. 

Frédéric Diez, auteur allemand, d'ailleurs 
très érudit, d'un essai sur les Cours d'Amour, 
s'est pris d'un beau zèle contre le traité de notre 
Chapelain ; il s'est efforcé de lui ravir sa pré- 
cieuse signification, en bouleversant, de son 
mieux, le point de chronologie littéraire qui le 
fait contemporain de la reine Aliénor d'Aqui- 
taine. Très peu favorable à la poétique création 
qui proclame si haut la supériorité des femmes 
de France, le critique germain croit la saper 
par la base, en installant le chroniqueur des 
Cours d'Amour, dans un siècle où l'on ne se rap- 
pelait ces cours que pour les parodier. 

Diez essaie de raviver l'opinion erronée d'un 
autre de ses compatriotes, le baron d'Arétin, 
conservateur de la bibliothèque de Munich, 
qui avait placé notre vieux maître à cheval sur 
la fin du XIV« siècle et le commencement du 
XV°, et l'avait fait vivre sous le lamentable règne 
de Charles VI . Ignoraient-ils l'un et l'autre que, 



120 COURS d'amour, LEUR RAISON D'eTRE, 

dès l'an 1275/ Jérôme de Padoue parlait de 
maître André, dans son Epitome sapientiœ ? 

Le baron d'Arétin ne se contenta pas de dater 
le livre du chapelain royal, de l'an 1408, l'année 
même où, selon Fauriel, Michel Arrigucci, flo- 
rentin, en fit, sur l'ancienne traduction italienne, 
la copie qui se trouve encore à la Bibliothèque 
Laurcntienne de Florence ; il lui sembla bon de 
faire un italien de maître André. A cette double 
erreur, l'érudit germain, en goût de fantaisie, 
ajoute cette belle imagination, qu'André le Cha- 
pelain a choisi la langue latine, parce que la 
langue itahenne du quinzième siècle n'était pas 
encore suffisamment formée. Or Dante, Pé- 
trarque et Boccace avaient déjà porté à sa per- 
fection la noble langue toscane, chose connue 
des moindres échappés du collège ; et c'est à la 
fin de ce même quinzième siècle, que le sédui- 
sant Arioste allait chanter Angélique et Roland. 

Si invraisemblable que soient à première vue 
ces affirmations étranges, elles ont été grave- 
ment traduites d'allemand en français ; il n'est 
donc pas inutile d'écarter ces cailloux de la voie 
lumineuse où vont nous apparaître Marie de 
Champagne et ses souriantes émules. André le 
Chapelain lui-même nous viendra en aide, dans 
cette opération ; voici ce qu'il nous apprend, 
dans sa description du palais allégorique du dieu 
d'amour. 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. 121 

« Cum Domini mei nobilissimi viri Roberti 
adessem, armis circumstitutus, et die quâdàm, 
in œstu magnicaloris,per regiam Franciœ Syl- 
vain, cum ipso et aliis multis militibiis equita- 
rem, in quemdam locnm valde amcenum et de- 
lectabilem, via nos sylvestris deduxit... » 

On le voit,notre chapelain royale chevauchait, 
à travers une forêt royal de France, avec son 
seigneur et maître, le très-noble Seigneur Ro- 
bert, suivi d'une nombreuse escorte de cheva- 
liers. C'est à un prince Robert que notre André 
était attaché, mais lequel? Ouvrons nos an- 
nales; il ne s'y trouve que trois princes de sang 
royal portant ce nom : Robert de Dreux, fils de 
Louis le Gros; Robert comte d'Artois, fils de 
Louis VIII, et Robert de Clermont, fils de saint 
Louis. Deux autres Robert du sang de la mai- 
son de France, l'un fils de Philippe le Hardi, 
l'autre de Philippe le Bel, ne peuvent entrer en 
ligne, étant morts l'un et l'autre, avant l'âge de 
montera cheval. 

Des trois Robert qui ont vécu, je n'hésite pas 
à désigner Robert, comte de Dreux, pour celui 
de qui maître André tint le titre de chapelain 
de la cour de France, que lui donne le manus- 
crit de la Bibliothèque Nationale : A magistro 
Andréa, Franconnn aulœ regiœ capellano ; et 
cela non par fantaisie et dans le but d'orner le 
front du chroniqueur des gestes d'amour, de la 



122 COURS d'amour, LEUR RAISON D'ÊTRE, 

vénérable poussière des siècles, mais parce que 
ce Robert, frère de Louis VII, fut contemporain 
de la plupart des présidentes, dont le livre 
De arie amatoriâ met en lumière les consulta- 
tions et les jugements. 

La reine Elconore d'Aquitaine était sa belle- 
sœur, et Marie de Champagne, sa nièce. Cette 
Marie, fille du roi Louis VII et femme du comte 
Henri I^"" de Champagne, fait surtout époque 
dans cette affaire ; c'était la grande inspiratrice 
d'André qui la cite à presque toutes ses pages. 
Même, dans la partie théorique de son recueil, il 
la signale comme le flambeau, dont les autres 
dames aimaient à s'éclairer. 

Ce passage authentique, emprunté au texte 
même suffirait à justifier la sagacité de Fabri- 
cius, de Raynouard et de Fauriel \ ajoutons 
l'évidence morale à l'appui de cette opinion. 
Rapproché du quinzième siècle et des Aresta 
amorum de Martial d'Auvergne, le livre de 
maître André ne pouvait plus être compris. Dès 
avant le règne de Charles VI, le Moyen-Age 
des Croisades avait vu s'effacer, un à un, les 
traits si complètement originaux de sa physio- 
nomie ; la société féodale avait changé d'as- 
pect. 

Les barons erraient beaucoup moins ; les 
guerres s'étaient concentrées sur le sol des 
provinces de France : guerres intestines, guer- 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. 123 

res contre l'envahisseur étranger, compétitions 
féroces entre les princes (}e France et d'Angle- 
terre. Les seigneurs avaient à peu près renoncé 
aux expéditions lointaines, aux pèlerinages 
armés d'Outre-Mer. Les batailles, où ils 
Jouaient plus que jamais de la masse d'armes, 
de la hache et de la lance, ne les empêchaient 
plus de surveiller leurs propres domaines, ni 
d'avoir nouvelles de leur famille et de leur 
maJgnie. 

Les trouvères s'étaient métamorphosés : les 
poètes qui chantaient jadis, presses et nom- 
breux,' s'étaient mis, la plupart, il tonner dans 
les chaires des moustiers, contre l'avidité du 
haut clergé, contre les appétits terribles des 
princes, qui désolaient « la gent menue ». Les 
femmes terrifiées par les atrocités de cette 
furieuse période, la plus lamentable de nos an- 
nales, avaient laissé tomber de leurs mains le 
gracieux arbitrage d'honneur et d'amour. Les 
cours d'amour de Provence et d'Avignon, dont 
parle Jean de Nostredame, bien que tenues 
encore par des juges féminins, songeaient déjà 
moins à l'influence utile qu'à la récréation poé- 
tique. 

Au temps où ceux qui semblent se plaire à 
narguer la vérité, s'efforcent de placer ce témoin 
de la courageuse intervention de nos mères, les 
réminiscences des Cours d'Amour étaient sans 



124 COURS d'amour, leur raison d'être, 

vérité, comme les carrousels au temps de 
Louis XV; on essayait ces pâles imitations 
dans les fctes, mais les femmes n'y étaient plus 
présidentes ni conseillères. On peut s'assurer de 
ce fait, en feuilletant les Arrêts d'amour de Mar- 
tial d'Auvergne ; les débats de ces prétoires de 
fantaisie se font invariablement sous la prési- 
dence de personnages allégoriques et masculins 
— Par devant le prévost de Dueil se assist 
ung procès... — Par devant le bailli/ de Joye... 
— Devant le prévost d'Aulbépiiie... — Pardcxant 
le séneschal des Ayglantiers^ le vigider 
d'Amours, le maire des Boys vers^ le marquis 
des Fleurs et Violettes, le conservateur des 
haults Privilèges d'amour, etc. 

Et puis les jugements parlent de prisons, 
d'amendes honorables, faites à genoux, un cierge 
du poids de tant de livres à la main, de com- 
pensations des amoureuses injures, en argent. 
Non seulement les figures de nos mères ne 
sourient plus dans ces bizarres imitations, mais 
le code d'amour de la légende d'Artus en a com- 
plètement disparu. Le formulaire des arrêts 
n'est plus naïf ; il n'offre plus ce mélange char- 
mant de sensualité prudente et d'hésitante 
chasteté, ce parfum de foi et d'équité naturelle. 
Dans le recueil de Martial d'Auvergne, la licence, 
sans but voilé ni apparent, commence déjà à 
s'étaler. 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. 125 

La plupart des érudits qui ont parlé du livre 
d'André le Chapelain, n'ont pas eu le courage 
d'affronter, jusqu'au bout, son latin tant soit peu 
barbare. Ceux d'entre eux, qui ont passé sur ce 
défaut, ont pu recueillir cette autre affirmation 
de sa date, que les contemporaines de Marie de 
Champagne lisaient ce traité d'amour, et le 
citaient dans leurs décisions. Ce fait prouve 
que son auteur dut recopier son oeuvre, plusieurs 
fois et à divers intervalles. 

Un des plus grands arguments de la critique, 
hostile à l'existence des Cours d'Amour, consiste 
à affirmer que leur chroniqueur n'a fait à peu 
près aucune sensation, à l'époque où il écrivait, 
et que les poètes du temps ne lui auraient jamais 
emprunté de motifs de chants où de fabliaux. 
La vérité est que les imitations des parties de 
ce livre, pouvant prêter à la poésie, fourmillent 
dans la littérature contemporaine; mais pour 
les reconnaître, il faut avoir lu l'ouvrage en 
entier. 

Dans le Lai du Trot, que ses éditeurs^ MM» 
Francisque Michel et de Montmerqué, datent 
de la fin du douzième siècle, le trouvère Renaut 
s'est évidemment inspiré de la double cavalcade 
introduite par notre chapelain royal, dans son 
cinquième dialogue : Hic nobilis loquitur nobili 
mulieri. Ce lai n'est autre ehose que l'imitation 
du curieux paissage destiné, dans notre traité 



1 26 COURS d'amour, leur raison d'être, 

d'amour, à encourager les amantes fidèles, et à 
faire trembler celles qui ne se soucient de garder 
leurs serments. Dans le fabliau, c'est le cheva- 
lier Norois, au lieu du chapelain de Robert de 
Dreux, qui voit passer tour à tour, devant ses 
yeux, l'escadron des amantes glorieuses, che- 
vauchant de merveilleux palefrois, et celui des 
amantes volages, hissées sur des rosses efflan- 
quées, dont le trot sec leur brise les dents. 

Mettons en regard les joies des amantes 
fidèles, d'après le texte latin et d'après les vers 
romans du fabliau ; cette épreuve ne nous lais- 
sera plus de doute. 

« Mulieriim chorus venustus quarum quœli- 
bet in pinguissimo equo atque formoso^ et sua- 
vissimè ambulante^ sedebat,ac preciosissimis et 
variis erat induta vestibus. » 

Lorois devant lui esgarda ; 
Si voit de la forest issir, 
Tôt bêlement et à loisir, 
Dus c'a un. XX damoiseles, 
Ki cortoises furent et bêles... 
Totes blancs palefrois avoient, 
Q.ui très souef les portoient. 

On retrouve également dans les vers de 
Renaut la dolente compagnie des amies infi- 
dèles, copiée sur celle de maître André, que 
voici : 

« Mulieres pulcherrimce valdè, sed vestîmen- 



i 



LEUR CHR0N1Q,UEUR CONTEMPORAIN I27 

tis erant coopertœ turpissimis... Quce, turpeset 
indécentes^ indecenter equitabant cavallos^ sci- 
licet maciîantes valdè et graviter irottonantes^ 
etneque frena habentes neque sellas, et claudi- 
cantibus pedibus insidentes. » Ces pauvres filles 
ne sont-elles pas les mêmes que celles rencon- 
trées par le chevalier Norois? 

Si vi puceles dus c'a cent, 

Qui moult èrent à mai loisir, 

Sor noirs roncins maigres et las, 

Et venoient plus que le pas,.. 

Et trottoient si durement, 

Qu'il n'a, el mont, sage ne sot 

Qui peust soffrir si dur trot... 

Les resnes de lor frains estoient 

De tilles [de tilleul), qui molt mal séoient, 

Et lor sèles èrent brisiés. 

Le malicieux fabliau de Huéline et Eglan- 
tine^ celui de Florance et Blanchejlor, qui tous 
deux se terminent par un plaid en Cour d'A- 
mour, ont J'un et l'autre emprunté leurs meil- 
leurs arguments au dialogue onzième d'André 
le Chapelain, qui met aux prises, avec une dame, 
un prêtre dont tout l'esprit se dépense à essayer 
d'obtenir les amoureuses faveurs. Il en est de 
même du petit poème Flos et Phyllis, composé 
au XII® siècle dans un latin assez élégant, et 
dont le dénouement se fait aussi en Cour d'A- 
mour. La petite pièce citée par JubinaI,oùune 



128 COURS d'amour, leur raison d'être, 

dame offre son corps à son amant, depuis le 
sein jusqu'en haut, est également un pastiche 
de la première question d'amour, qui suit le 
dialogue du prctre sollicitant la dame. L'une et 
l'autre présentent une sorte de tcnson bizarre, 
par lequel les deux dames éprouvent la délica- 
tesse de leurs poursuivants. 

Ne serait-ce pas encore le livre de Arte ama- 
torid qui aurait fourni aux poètes des vieux 
temps les pénitences d'amour, dont leurs œu- 
vres fourmillent ? Dante lui-même n'avait-il 
pas entendu parler par son maître Brunetto 
Latini, qui savait tant de choses, de la descrip- 
tion des régions torrides, glacées et épineuses, 
destinées par notre chapelain à punir les délits 
amoureux ? Ce qui n'est pas douteux, c'est que 
Boccace ait traduit librement, quelquefois même 
mot à mot, dans son Dialogod'Amore, la partie 
de ce livre où maître André fournit des argu- 
ments, à son avis irrésistibles, aux amants de 
tout âge et de tout rang. 

Dans l'imitation du célèbre conteur florentin, 
on retrouve la dialectique raffinée, quintessen- 
ciée, légèrement pédante, qui était à l'usage des 
amoureux du douzième siècle ; il semble que 
Boccace ait tenu à la transplanter sur le sol de 
l'Italie. Il serait trop long de confronter le texte 
latin et la copie italienne, contentons-nous de 
mettre en regard les titres des thèses soutenues 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN, I 29 

dans les deux langues, à deux cents ans d'inter- 
valle. 

André le Chapelain ; Quid sit effectus amo- 
rîsl 

BoccACE : Quai siano gl'effetti de l'amore? 

André : Qiiœ personnce siint aptœ amori ? 

BoccACE : Quai siano quelle personne che 
sono atte à l'amore '? 

André : Qiiibus modis amor acquiritur ? 

BoccACE : Come s'acquista l'amore ? 

André : Qualiter plebeius loqiii debeat nobili 
femince ? 

BoccACE : Come uno ignobile posse acquis- 
tare, con il parlare, l'amore d'una nobile ? 

André : Hic docetur qualiter loqui debeat 
nobilis plebeiœ ? 

BoccACE : Come un nobile acquisti, con il 
parlare, l'amore d'una ignobile ? 

Le poète florentin poursuit ainsi son pastiche, 
renversant parfois l'ordre des questions, ajou- 
tant, abrégeant, supprimant, mêlant des cita«- 
tions d'Ovide, et toujours oubliant de citer le 
nom du vieux maître français. Boccace em- 
prunte aussi la description du palais d'amour 
et la pittoresque cavalcade des amantes fortu- 
nées et des coureuses infortunées, déjà mise en 
vers par plusieurs de nos trouvères. Si l'élégant 
plagiaire s'arrête à la partie historique, s'il ne 
traduit, dans son Dialogo d'amore, ni le code 

9- 



i3o COURS d'amour, i.eur raison d'être, 

légendaire d'Artus ni les arrêts d'amour; s'il 
passe sous silence les noms des présidentes des 
tribunaux féminins, c'est que cette part si 
vivante, si originale, si glorieusement datée, du 
livre de notre chapelain royal eût trop mani- 
festement dévoilé la source à laquelle son génie 
ne dédaignait pas de puiser. 

Dès le commencement du XI V« siècle, d'ail- 
leurs, ce livre caractéristique d'une inimitable 
époque, ce recueil de preuves vivantes, dont on 
a essayé de nier la popularité au temps où il 
fut écrit, était traduit en Italie. Ce n'est qu'au 
XV^ qu'il obtint cet honneur dans l'idiome ger- 
manique. 

Une dernière preuve de son origine authen- 
tique, se trouve dans la pittoresque légende du 
manuscrit aux feuillets d'or, qui contenait les 
articles du Code d'amour. Cette partie du livre 
d'André est traitée dans le pur stile des romans 
du cycle d'Artus. On y rencontre toutes les pé- 
ripéties féeriques, les enchantements, les talis- 
mans, les charmes qui font évanouir les dangers, 
brisent les obstacles et conjurent les mirages, sé- 
duisants ou terribles, qui barrent le chemin d'un 
chevalier en quête de l'objet promis à la dame de 
ses pensées. Cette chevaleresque aventure a un 
type si fermement accusé, qu'on ne s'étonnerait 
pas de découvrir, un jour, qu'elle a servi de pa- 
tron aux romans du même cycle, qui ont paru 



LEUR CHRONIQUEUR CONTEMPORAIN. l3l 

à la fin du douzième et dans la première moitié 
du treizième siècle, à la grande joie des naïfs 
contemporains de Philippe-Auguste et de saint 
Louis. 

A présent que nous espérons avoir affermi la 
pierre angulaire de cet édifice d'amour, étudions 
l'organisation de ces gracieux tribunaux, dont 
la hardiesse fera longtemps l'étonnement des 
générations. Faisons connaissance avec ceux de 
ces magistrats à physionomies piquantes, dont 
les noms et quelques pages de l'œuvre sont 
parvenus à échapper aux terribles orages du 
Moyen-Age, qui ont englouti tant de précieux 
souvenirs. 

Il nous suffira de constater que nos aïeux, du 
temps de Louis le Gros et de ses successeurs 
directs, ont vu ces élégants parlements en plein 
exercice de leur juridiction morale, et de recueil- 
lir quelques épaves de leurs traces historiques, 
débris éclatants et authentiques, pour nous 
assurer que l'ère des cours d'amour n'appartient 
pas uniquement au domaine si vaste des poé- 
tiques fantaisies. 




CHAPITRE VI. 



LES DAMES DES COURS D AMOUR, LEURS FONCTIONS 
JUDICIAIRES, LIEUX OU SE TENAIENT LEURS 
PARLEMENTS. 



i^ç^saâ;^^ ENONs pour assuré que les cours 
£;'-' '- ',-^ d'amour ne sont pas sorties de terre. 
i , ' '> par un iaii de création spontanée, 
^^^^^M ni tombées du ciel dans un rayon 
lumineux. Cette irradiation de l'âme des fem- 
mes françaises, ce moyen d'influence concilia- 
trice, si cher à nos aïeules, leur avait été tout 
naturellement inspiré par l'habitude de présider 
aux distractions raflinées, dont le souvenir rem- 
plit nos annales littéraires. Leur sagacité, leur 
adresse, leur tact supéi leur avaient mis en leurs 
mains la direction des énigmes du cœur, qui, 
gOus des dénominations si diverses, occupaient, 
ne l'oublions pas, les réunions du foyer et du 
verger. On s'habitua peu à peu à les consulter 



LES DAMES DES COURS d' AMOUR. l33 

dans tous les cas réservés de la vie intime, à 
soumettre à leur sentiment délicat toutes les 
difficultés des relations amoureuses. C'est de ce 
fait que jaillit, sans usurpation brusque, le gra- 
cieux pouvoir qui fait encore notre admiration ; 
la position critique dans laquelle les plaçaient 
les héroïques chevauchées, si fort à la mode en 
ce temps-là, fit le reste. Rien de plus logique, 
en vérité. 

Il n'en est pas moins glorieux à elles d'avoir 
su s'emparer vaillamment de ce moyen de dé- 
fense contre les larrons de tout genre, qui rô- 
daient autour de leur sécurité. C'est leur hon- 
neur d'avoir osé tracer un code d'amour en rap- 
port avec les nécessités de l'époque, d'avoir im- 
posé des lois de courtoisie à la turbulence che- 
valeresque, de s'être résolument déclarées juges 
et arbitres des choses du sentiment. 

Un savant d'au delà du Rhin, J. Ebert, 
dans un éclair de clairvoyante équité, a entrevu 
ce but de précaution défensive, et n'a pas crain^ 
de compromettre sa dignité, en signalant en ces 
termes son hypothèse historique, dans une 
revue allemande intitulée V Hermès : 

« En l'absence de leurs maris, exposées sans 
égide aux atteintes de la calomnie, les femmes 
(du temps des croisades) avaient voulu, dans 
l'intérêt de leur honneur, formuler certaines 
règles de la vie sociale. Aussi, dans ic principe. 



l34 LES DAMES DES COURS d'amour, 

les cours d'amour ne sont-elles que de simples 
tribunaux réprimant les contraventions en 
amour, aplanissant les difficultés entre amants, 
et, par forme de délassement, rendant solutions 
sur des question proposées. « 

L'origine de ces gentils parlements continua 
à s'affirmer par la liberté des parties, qu'aucune 
contrainte n'entraînait aux pieds de ces juges 
d'espèce inusitée; ils ne démentirent jamais leur 
double mission de résoudre les cas épineux de 
l'amour, et d'en condamner les trahisons, les 
violences et les excès. Les cours d'amour étaient 
à la fois des groupes de prudes-femmes indi- 
quant des solutions amiables, et des cours de 
justice rendant des sentences judiciaires. Pour 
bien comprendre le jeu et les bénéfices de cette 
institution originale, telle qu'elle était en réa- 
lité, il faut se garder d'en exagérer la portée lé- 
gale et le fonctionnement régulier ; ce serait 
forcer la dose que d'assimiler ces justices cour- 
toises aux justices sévères du seigneur roi et de 
ses grands vassaux. Les cours d'amour étaient 
fortes surtout par la touchante faiblesse de leurs 
juges, par le respect presque sans bornes qu'il 
était de mode en France de porter aux dames. 

L'idéal de la chevalerie, les génuflexions pas- 
sionnées des poètes et des trouvères, aux pieds 
du beau sexe, donnaient aux décisions de ces 
cours ce qui leur manquait eu puissance et en 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. l35 

autorité reconnue. A moins de cas particulière- 
ment graves, de délits retentissants, c'étaient 
les justiciables d'amour qui venaient, eux-mê- 
mes, solliciter leur sentence aux genoux de ces 
jolis justiciers, guidés par la certitude de ne 
jamais rencontrer ailleurs plus d'indulgence, 
d'honneur, d'appréciation fine et de conscien- 
cieuse équité. 

Ceux qui hésitent encore à laisser pénétrer, 
dans les feuillets de notre histoire , ce glorieux 
épisode national, réclament des indications pré- 
cises sur les lieux où siégeaient les cours d'a- 
mour. Quand on sonde les mystères de ce loin- 
tain Moyen-Age, on ne se défend pas assez d'en 
demander le mot aux rouages si nettement dé- 
finis des institutions modernes. Autour de nous 
fonctionnent des tribunaux systématiquement 
parqués dans des villes et dans des édifiées exac- 
tement désignés; et nous ne serions pas fâchés 
de retrouver ces conditions de régularité par- 
faite dans les sociétés mouvantes des temps féo- 
daux. 

Il s'en fallait de beaucoup qu'il en fût ainsi 
au XI I^ siècle, même à l'égard des justices sei- 
gneuriales et royales. Les lieux où fonction- 
naient les tribunaux ordinaires n'étaient pas 
absolument déterminés, non plus que leurs au- 
diences, qui se tenaient à la résidence ordinaire 
du baron, du sénéchal ou du bailli, aux heures 



l36 LES DAMES DES COURS d' AMOUR, 

OÙ il leur plaisait de siéger. Ainsi en était-il 
des tribunaux d'amour. C'était à la résidence 
des nobles dames, jouissant de la confiance gé- 
nérale, que les amants en contestation allaient 
demander le redresscii.cnt de leurs torts. Com- 
me les justiciables ordinaires, les plaideurs d'a- 
mour s'adressaient aux habitans du château ; le 
château étant à la fois le manoir seigneurial, la 
place d'armes et le palais de justice du fief. De 
mêmeque les plaids criminels ou civils, les plaids 
amoureux s'y débattaient dans la grand'-salle 
ou sous l'orme de la façade, ce vénérable té- 
moin des droits du châtelain. Une page deFau- 
riel nous aidera à éclairer ce point intéressant. 
« Il est à croire, dit l'ingénieux érudit, qu'on 
y avait transporté, autant que possible, (dans 
l'institution des cours d'amour) non-seulement 
les formes alors en usage du pouvoir judiciaire, 
mais les idées qu'on s'était faites de la nature de 
ce pouvoir. Ainsi ce devait être à titre de dames 
principales ou souveraines des lieux de leur ré- 
sidence, que les juges féminins tenaient ces plaids 
galants, d'où leur venait une grande partie de 
leur renom. C'était de leur suzeraineté politique 
ou de celle de leurs époux, que leur était échue 
cette autre suzeraineté qu'elles exerçaient dans 
les affaires d'amour. De même que dans les 
plaids ordinaires, les principaux vassaux du sei- 
gneur intervenaient comme ses conseillers, dans 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. 187 

les plaids d'amour les dames souveraines pou- 
vaient être assistées d'autres dames, qui rem- 
plissaient auprès d'elles l'office de vassales et de 
conseillères. » 

On ne saurait lever plus habilement l'obsta- 
cle de la résidence. Ainsi lorsque Marie de 
Champagne déclare qu'elle a rendu l'un des 
arrêts enregistrés par André le Chapelain, « avec 
l'assistance de soixante dames, » tout nous porte 
à croire que ce sont là des coadjutrices, prises 
dans les principales vassales de sa haute suze- 
raineté. Si elle ne désigne pas le lieu où la déci- 
sion a été rendue, c'est que c'était, au su de 
chacun , celui de sa résidence seigneuriale , 
Troyes ou Reims, et par intermittences Chau- 
mont ou Château-Thierry. 

S'agit-il de l'errante princesse Eléonore d'A- 
quitaine, sa mère, la marge est, à la vérité, plus 
large ; on peut se demander si l'arrêt a été rendu 
avant ou après son divorce avec le roi Louis VII. 
Etait-ce au château du quai des Tournelles ou à 
celui de Vincennes? Etait-ce sous l'orme d'un 
des parcs de la cité royale de son second époux, 
Henri II d'Angleterre? ou bien en Aquitaine, 
dans une de ses délicieuses résidences des bords 
de la Vienne ou du Clain ? Il n'y aurait même 
rien d'exorbitant à supposer que la belle pré- 
sidente ait transporté à Antioche sa juridiction 



l38 LES DAMES DES COURS D'aMOUR, 

d'amour, pendant son séjour à la cour du galant 
Raymond. 

Afin de jeter plus de vie dans cette étude, 
faisons dès maintenant connaissance avec celles 
de ces dames, dont l'histoire n'a pas permis aux 
noms de s'effacer ; entrons dans l'intimité de 
celles de ces doctoresses èz-amoureuses scien- 
ces, dont les signatures se sont apposées sur les 
jugements pieusement recueillis par lebon clerc 
du palais de Philippe-Anguste. Nous goûterons 
mieux la délicatesse de leur œuvre, quand leurs 
physionomies historiques rayonneront sous nos 
yeux. 

La première par le rang et l'ordre de date est 
Aliénor ou Eléonore d'Aquitaine, née dans les 
vingt premières années du douzième siècle, et 
mariée, en iiSy, au jeune roi de France 
Louis VII ou Loys Florès, comme le nom- 
maient ses compagnons. Cette princesse, qui a 
signé six des arrêts du traité De arle amatorià, 
avait été au feu des combats d'amour; c'est une 
de celles qui contribuèrent le plus i\ incarner 
dans les faits le programme des sentimentales 
réformes. Restée belle au-delà de l'âge assigné 
à la beauté, la reine Aliénor fut long-temps sol- 
licitée d'amour. A près de soixante ans, elle fut 
chantée par Bernard de Vantadour, qui passa 
pour avoir f otenu ses plus intimes faveurs. 
Aussi était-elle regardée par ses contemporains 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. l39 

comme très-experte en ces délicates matières, 
et fort habile à pénétrer les secrets des cas ré- 
servés. 

Son abord riant, sa facilité d'enthousiasme, sa 
hardiesse d'imagination, sa physionomie singu- 
lièrement vive n'étaient pas de nature à éloigner 
les amants. Intelligente et passionnée, souple 
d'esprit, dédaigneuse des contradictions, cu- 
rieuse d'émotions nouvelles, cette femme, dont 
le rang et la puissance autorisaient toutes les 
fantaisies, possédait à haute dose les qualités 
nécessaires à remplir ce rôle de persuasive pro- 
testation. 

Dans ce temps d'agitation et de turbulence 
poétiques , son existence avait été particulière- 
ment romanesque et agitée. Mariée à un prince 
indécis, sans vigueur morale , hébété de dévo- 
tion, qu'elle-même comparait à un moine, sa 
vivacité d'allures et son amour du changement 
avaient effarouché ce pauvre prince. En Terre 
Sainte où la bouillante Aliénor avait suivi le 
roi, celui-ci l'avait soupçonnée d'intrigue amou- 
reuse avec un chevalier Sarrazin, de complicité 
avec Raymond prince d'Antioche, son oncle. De 
retour en France Louis VII requit son divorce, 
au concile national de Beaugency-sur-Loire, dé- 
clarant « qu'il ne serait jamais sûr de la lignée 
qui lui viendrait d'elle. » 

Eléonore insistait de son côté pour être se- 



140 LES DAMES DES COURS d'aMOUR, 

parée de ce moine couronné, qui n'était bon 
qu'à « chanter au psaultier. » Au grand détri- 
ment de la France, le concile les satisfit tous 
deux, en appuyant sa décision sur l'élastique 
prétexte d'une découverte de parenté, entre les 
époux qui avaient cessé de se plaire. 

Libre de ce premier lien, la princesse reprit 
le chemin de ses états d'Aquitaine. Son voyage 
eut toutes les péripéties d'un roman d'aventu- 
res, et dut satisfaire son ardente imagination. 
Elle se vit traquée, comme une proie d'élite, par 
des veneurs friands de ses charmes et de ses 
vastes domaines, et n'éc'nappa que par une fuite 
de nuit aux sollicitations de Thibaut de Char- 
tres. Ce premier chasseur avait comploté de la 
retenir dans la maîtresse tour de son château de 
Blois, afin de la supplier d'amour à son aise, 
jusqu'à ce qu'elle eut consenti à l'épouser. 

Aux frontières de la Tourraine, Aliénor se 
heurta à un second poursuivant, amant forcer J 
de sa beauté et de sa puissance ; ce nouveau ra- 
visseur était Geoffroy Plantagcnet, qui, dit la 
Chronique de Tours, subtilement embusqué au 
port de Piles sur la Loire, se croyait sûr de 
l'enlever. Mise en garde par sa récente aven- 
ture, la noble voyageuse faisait éclairer sa route; 
elle réussit à éviter le piège du prince anglais, 
en quittant L droit chemin. Mais l'amour s'a- 
charnait à sa poursuite. 



LEURS FOiNCTIONS JUDICIAIRES. I4I 

Le jour môme où elle préparait son entrée 
dans sa bonne ville de Poitiers, Eléonore y fut 
relancée par un troisième amoureux, Henry 
Plantagenet, frère du fougueux Geoffroy. Hen- 
ry se glissa dans le cortège de la belle divorcée ; 
courtois et gracieux, il employa d'autres armes 
que ses rivaux; au lieu de forcer à la course la 
proie royale, il parvint à l'apprivoiser. Quelques 
semaines après, bienqu'ii n'eut pas encore vingt 
ans, Henry épousa solennellement la belle ca- 
pricieuse qui en avait près de trente ; il mit sur 
cette jolie tête une nouvelle couronne royale, 
celle d'Angleterre et de Normandie. C'est de 
cette union que naquit le roi-poète, Richard 
Cœur de Lion, qui hérita du tempérament et du 
caractère aventureux de sa vaillante mère. 

De toutes les gentilles interprètes de la loi 
d'amour, dont le nom nous est parvenu, la plus 
osée, la plus active est cette Marie, fille de la 
précédente, que nous avons déjà présentée com- 
me la favorite d'André le Chapelain. Devenue 
comtesse de Champagne en épousant Henry, 
premier du nom, de cette race que nous avons 
vue, au chapitre V de la vie au temps des Trou- 
vères, faisant fleurir à Troyes, la justice, le 
commerce et la poésie. C'est de Marie de Cham- 
pagne que nous possédons les arrêts les plus 
nombreux, les précédents les plus hardis, dans 
le Nord de la France. Tout le livre de maître 



142 LES DAMES DES COURS D AMOUR, 

André est imprégné de cette vivante personnalité; 
elle est la principale héroïne et, sans doute, 
l'inspiratrice de ce précieux traité. A chaque 
feuillet de ce guide des amants au Moyen-Age, 
on retrouve l'expérience de cette aimable juris- 
consulte du droit d'aimer ; elle est l'âme de cet 
art de plaire original, qui n'a copié, même de 
loin, aucun de ses devanciers, et dont la Renais- 
sance oubliera les leçons vraiement françaises, 
pour fêter les préceptes erotiques des Grecs et 
des Romains. 

Ce qu'on sait de la vie intime de Marie de 
Champagne est relativement peu, si l'on en 
excepte ses états officiels de princesse royale et 
d'épouse d'un des plus puissants vassaux du 
royaume. Il est bien peu de femmes cependant, 
même aussi h.aut placées, qui aient laissé d'aussi 
glorieuses traces de leur influence que la fille 
aînée de Loys Florès. 

La cour qu'elle présidait était nombreuse ; 
elle-même déclare qu'elle se composait de 
soixante conseillères, siégeant à ses côtés. Les 
arrêts qu'elle rendait faisaient autorité auprès 
de ces galants tribunaux, aussi bien dans le Midi 
que dans le Nord de la France. Ermangarde de 
Narbonne les prend pour bases de ses décisions. 
La reine Aliénor ne dédaigne pas elle-même de 
s'appuyer sur la compétence reconnue de sa 
fille, nous le verrons bientôt. 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES, 142 

Nous ne craignons pas de nous tromper, en 
affirmant que Marie de Champagne fut pour 
une large part dans la voie passionnément poé- 
tique, dans les traditions d'équité relative, su- 
périeure à l'époque, où s'engagea, à partir 
d'Henry I", l'illustre maison de Champagne, 
d'où devait sortir l'ami de Blanche de Cas- 
tille, ce modèle des poètes et des amants. 

Quelle est maintenant cette comtesse de Flan- 
dres, sans autre désignation, qui a signé deux 
des jugements de notre recueil ? Est-ce Sybille 
d'Anjou? Est-ce Elisabeth deVermandois? Cette 
dernière, que nous avions choisie d'abord, n'eut 
pas eu la liberté d'esprit nécessaire pour pro- 
noncer à la résidence de Philippe de Flandres, 
son mari, des arrêts conformes aux prescriptions 
du Code d'Artus. Ce comte de Flandres était dur 
et farouche ; il n'eut pas laissé raffiner à sacour 
les problèmes du cœur et du sentiment ; il n'eut 
surtout pas souffert qu'on se permît de mettre 
en doute, autour de lui, les droits du maître de 
par la loi. Les chroniqueurs, en effet, nous 
apprennent que Philippe de Flandres s'était fait 
abhorrer du gracieux personnel des cours d'a- 
mour et maudire des trouvères, pour avoir 
fait pendre par les pieds un jeune chevalier 
surpris aux genoux de la comtesse Elisabeth. 
Dans cette époque de civilisation renaissante, 



144 LES DAMES DES COURS d'AMOUR, 

le comte Philippe restait un type de barbare 
du temps des Mérovingiens. 

A loptcr l'opinion des crudits qui tiennent 
pour Sybille d'Anjou, nous paraît plus vraisem- 
blable. Agréable et sympathique, celle-ci avait 
quelque ressemblance avec Eléonorc d'Aqui- 
taine, avec plus de tendresse et de sentimenta- 
lité; comme elle, Sybille venait des contrées de 
par delà la Loire. La date de son union avec 
Thierry comte de Flandres, qui fut célébrée en 
1 134, cadre mieux, d'ailleurs, avec le temps où 
maître André recueillait les documents de son 
livre. La douce Sybille fit tous ses efforts pour 
atténuer la rudesse de sa nouvelle famille ; elle 
n'y réussit que fort incomplètement, si l'on en 
juge par le trait de jalousie féroce que nous ve- 
nons de citer, de l'un de ses enfants. 

Son action ne fut pas perdue, cependant ; les 
femmes de cette famille, au moins, conservè- 
rent le feu sacré. Marguerite de Flandres, qui 
vivait deux générations après Sybille, était par- 
venue à faire de sa cour une des capitales du 
gai savoir, dans le nord des provinces françaises. 
Baudouin de Condé et Jehan son fils en témoi- 
gnent dans leurs poésies. Le premier s'exprime 
en ces termes sur cette princesse, qu'il appelle 
« la grant dame de Flandres », dans Li contes 
de l'Olifant : 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. I+S 

Pour la dame qui est tenue 

A la meillour dame du monde, 

Si com il dot {il circule] à la roonde, 

Çou est la comtesse de Flandres... 

Pour ki fus cis contes trouvés... 

Elle n'est mie à poures (pauvres) dure, 

Mais douce et humble et charitable, 

Et sage et bone et véritable... 

Elle a mainte guerre accordée. 

Car moult aim(e) pais et concorde. 

Le bon comte Guillaume, à qui Jehan de 
Condé a consacré une de ses poésies les plus 
cordialement reconnaissantes, ne rappelait en 
rien, d'ailleurs, l'odieux Philippe ; il justifiait 
bien, lui aussi, les efforts civilisateurs tentés 
sur le sang de sa race par son aïeule Syhillequi 
tenait cour d'amour, au temps du roi Louis le 
Gros. 

La quatrième de ces belles présidentes est la 
vicomtesse de Narbonne, sur l'identité de la- 
quelle il ne saurait y avoir le moindre doute, 
car notre chroniqueur la nomme en toutes let- 
tres. C'est Ermangarde de Narbonne qui, en 
1143, à l'exemple des autres princes de la Septi- 
manie, mit ses domaines, convoités par le comte 
de Toulouse, sous la protection du puissant 
Béranger-Raymond IV, comte de Barcelonne. 
La grande beauté d'Ermangarde fut célébrée, 
sous le discret anagramme de Tort nave^, par 
le troubadour Pierre Rogiers qui l'aima pas- 

10 



146 LES DAMES DES COURS d'a.MOUH. 

sionnément, et, si Ton en croit Andréa Gesualdo, 
un des commentateurs de Pétrarque, obtint 
d'elle ruîtima Spercin:^a d'amore. 

Quelques temps après cet excès de bonté, fut- 
ce par inconstance, ou pour punir l'indiscrétion 
du poète, le plus grand des crimes aux yeux des 
dames ? la belle vicomtesse disgracia son fa- 
vori. Le pauvre amant désespéré se réfugia à la 
cour du comte de Toulouse, dont le brillant ac- 
cueil ne put guérir sa blessure ; car n'ayant plus 
d'espoir de rentrer en grâce, Pierre Rogiers se 
fit moine, et vint mourir d'amour au couvent 
de Grammont. 

Ermangarde tint sa couru Narbonne où, dans 
ces temps de trouble, elle réussit à maintenir, 
par ses charmes autant que par sa prudence, la 
paix, la joie et l'activité. Cinq des sentences 
qu'elle y prononça, avec le concours des dames 
qu'elle s'adjoignit, en qualité de conseillères, 
nous ont été textuellement conservées. 

En ce même temps, première moitié du dou- 
zième siècle, existait en Gascogne une cour d'a- 
mour, assez célèbre pour que le bruit de ses 
arrêts passât la Loire. Maître André n'en cite 
qu'un seul ; mais le libellé nous indique que 
cette cour n'était pas moins nombreuse que 
celles du nord ; la plupart des dames influentes 
du pays en faisaient partie, si l'on en juge par 
l'ampleur de cette signature collective : « Do- 



LKURS FONCTIONS JUDICIAIRES. I47 

minarum ergà curia in Vasconiâ congregata, 
de totiiis curice voluntatis assensu. perpétua fuit 
constitutionefirmatum^ etc. » 

Cette cour, qui ne nous a pas laissé le nom 
de sa présidente, ne serait-elle pas celle qu'avait 
établie la comtesse de Provence, femme de 
Raymond Béranger V ? Renommée pour sa 
rare habileté à faire poésies et chants d'amourt 
et à résoudre tensons, cette princesse était la 
zélée protectrice des troubadours et des amants. 

Les parlements féminins, tenus par ces hautes 
contemporaines d'André le Chapelain, n'étaient 
assurément pas les seuls qui fussent consultés. 
Il devait y avoir aussi des degrés dans la juri- 
diction d'amour. Certaines dames de renom, 
mais d'un rang inférieur à ces sommités de 
leur sexe, dont nous venons de parler, ont pré- 
sidé, elles aussi, il n'est guère permis d'en dou- 
ter, des tribunaux de moindre importance, des 
justices d'amour plus modestes, tenant de la 
justice de paix et du cabinet de consultation. La 
notoriété de leur savoir, de leurs grâces et de 
leur courtoisie dut amener aux pieds de beau- 
coup de dames, qui s'étaient contentées d'abord 
de (enser dans rintimité de leur manoir, les 
amants timides qu'eftarouchaient les palais prin- 
ciers. 

Ici les trouvères combleront les lacunes de 
notre chapehun. D'une feuille de manuscrit go- 



148 LKS DAMES DES COURS d'amOUR, 

thique, que lui communiqua un bibliophile de 
La Haye, M. A. Jubinal a extrait trois jeux- 
partis, dont l'un, proposé par le trouvère Go- 
mart à son confrère Cuvélier, vient fort à point 
nous révéler l'existence de l'une de ces juris- 
consultes en cornettes , que les amants du 
temps de la reine Aliénor allaient volontiers 
consulter. Les deux trouvères discutent un cas 
des plus subtils, sans pouvoir s'accorder sur la 
solution. 

— Choisissons « pour le droit jugier, tielle 
qui le vrai nous en die » propose Gomart à son 
compagnon Cuvélier : 

Cuvélier, de ma partie, 

Je preng la dame jolie 

De Fouécamp, sans targier ; 

S'en vœille le droit jugier ; 

S' lert {ainsi sera) no tendions apaisié. 

Voilà donc une trace nettement accusée de 
ces consultations d'amour, en Normandie. Cette 
dame jolie de P'éc^mp était une prude-femme, 
une arbitre des choses du cœur, peut-être une 
conseillère en mission détachée, appartenant à 
quelque haute cour, qui siégeait à Evreux ou à 
Rouen. 

En terre de Lorraine, nous trouvons la même 
fonction remplie par un aimable couple, deux 
sœurs, la dame Mahaut de Commercy et la 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES, I49 

comtesse de Linaiges, dont les noms sont cités 
dans un jeu-parti, extrait d'un manuscrit de la 
bibliothèque Bodléienne par M. Paul Meyer. 
Roland de Reims, à qui une jeune femme lait 
part de son indécision dans une difficulté d'a- 
mour, propose à la belle indécise de porter la 
question devant ces deux sœurs, célèbres pour 
leur habileté à juger. 

Douce dame, laissons nos parlemcns, 
Et s'en prenons juge por acorder 
De Linaige la comtesse vaillant ; 
Sor li en soit pour le droit raporter 
Et sor sa suœr Mahaut de Commarsi. 
— Certes, Rolan, et je bien m'i otri, 
Sor elles soit, jà ne m'en kiers ester. 

Citons encore une cour en miniature de trois 
dames du Poitou, contemporaines de Richard 
Cœur de Lion : Guillemette de Benanguès, Ma- 
rie de Vantadour et la dame de Montferrand, 
que le poète Savary, baron de Mauléon, par le 
conseil de son hôte, le prévôt de Limoges, 
choisit pour juger un différend d'amour, entre 
deux de ses maîtresses et lui. Il s'agissait de sa- 
voir au service de laquelle de ces dames il devait 
se tenir : — Devait-il continuer à aimer la dame 
Guillemette de Benavias, femme du seigneur de 
Langon, qui le laissait languir d'amour, se con- 
tentant de tirer de lui des éloges en beaux vers 



i5o LES n/.:.;ss des cours d'amour, 

sonores ; ou devait-il se donner de cœur et 
d'âme à la comtesse Mahaut de Montagnac 
qui s'était, dès les premières approches, mon- 
trée plus accomodante? 

Hugues de Saint-Cyr, après avoir réclamé 
notre confiance en ces termes : « Et sachez que 
moi, qui écris ceci, fus le messager qui portai 
les lettres, » nous apprend comment ledit pré- 
vôt de Limoges, « vaillant homme et bon trou- 
veur, » à qui Savary avait déclaré son fait, lui 
rédigea la difficulté en vers, sous forme de ten- 
son, pour ne compromettre personne, l'invitant 
à prendre pour juges les trois prudes femmes 
que nous venons dénommer. 

Le baronde Mauléon s'y accorde volontiers 
et répond : « Que ces trois dames lui suffisent; 
qu'elles sont si expertes en amour, qu'il se 
soumet à tout ce qu'elles décideront. » Une de 
ces trois conseillères, Marie de Vantadour 
est encore citée, d'autre part, comme ayant 
été choisie pour arbitre, dans l'appréciation de 
promesses d'amour et de l'importance de cer- 
taines faveurs préliminaires, par Gaucelin de 
Faidit et Hugues de la Bacalaria. 

Dans les jeux-partis résumés par Claude Fau- 
chet, la gente trouvéresse Saincte Desprées 
propose à la dame de Chancie, châtelaine du 
pays du Jura, une énigme d'amour à résoudre, 
comme à une femme très-experle en ce genre de 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. l5l 

consultation. Cette dame de la comté de Bour- 
gogne devait être, tout au moins, un avocat con- 
sultant du droit d'amour. 

En Provence, toujours dans ces vieux siècles, 
s'offre à nous une de ces conseillères en mission 
détachée ; c'est la dame Tiberge du château de 
Séranon, dans la Vigerie de Grasse. Les manus- 
crits du temps la déclarent « courtoise, bien 
apprise, avenante, fort habile ^ juger les cas 
(l'amour, à faire vers, tensons a ciiaasons. > 
L'abbé Miliot qui en parle en passant, dans son 
histoire des troubadours, et la désigne sous le 
nom de Natibors, ajoute que tous les barons du 
pays la tenaient en haute estime, et que les da- 
mes, redoutant son influence, lui témoignaient 
de grands égards, afin de ne pas la voir tourner 
contre elles les qualités de son esprit. 

Iciseprésenie unelacunedeprès d'un siècle, du 
milieu du treizième au milieu du quatorziè- 
me, où l'on est réduit à des suppositions, en cou- 
sant Tune à l'autre quelques vraisemblances 
éparpillées dans les poésies de l'époque. A partir 
de Louis IX, les cours d'amour du nord de la 
France n'ont plus d'échos historiques ; quant à 
celles du midi, leur éclipse qui devait être suivie 
d'une dernière lueur, datait deplusloin encore; 
elle eut pour cause les guerres religieuses qui 
ravagèrent impitoyablement ces contrées, jadis 
si joyeuses et si florissantes. 



l52 LES DAMES DES COURS d'aMOUR, 

Les parlements féminins de la Provenceet du 
comtat d'Avignon, que Ravnouard, si clair- 
voyant d'habitude, mêle sans transition à ceux 
dont André le Chapelain nous a conservé le sou- 
venir, sont de beaucoup postérieurs au temps 
où florissait Marie de Champagne. Raynouard 
a cédé ici à l'enthousiasme que lui inspirait ce 
thème charmant, et au besoin de compléter les 
preuves d'une cause qu'il avait embrassée avec 
tant de bonheur. Les cours d'amour du Midi, 
dont il parle concurremment avec celles da 
Nord, sont séparées de celles-ci par bien des 
règnes. Les premières de ces institutions sur 
leur sol natal, étaient depuis longtemps déser- 
tes, non faute de justicières d'amour, mais faute 
de résidences paisibles où elles pussent se réu- 
nir en paix. 

La croisade prêchée, à diverses reprises, contre 
les fantaisistes religieux des contrées méridio- 
nales, avait ruiné les villes, brûlé les châteaux, 
et mis la désolation dans le pays. Il n'était plus 
possible aux femmes des malheureux barons 
poursuivis, traqués, dépouillés, de songer à 
rendre la justice aux amants : même en amour, 
dans cette mêlée sanglante, la force primait le 
droit. Fauriel l'a bien compris en disant avec sa 
sagacité ordinaire : 

« Dans la désolation générale du Midi, les 
premières cours d'amour, celles qui (là comme 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. l53 

dans le nord de la France) avaient fait partie de 
l'ensemble des institutions chevaleresques, 
avaient pris de lugubres vacances qui ne devaient 
pas finir. » 

Les cours dont parle JeanNostradamus sont, 
au moins, une agréable preuve que les dames 
du pays des troubadours n'avaient pas complè- 
tement abdiqué leur glorieux pouvoir. Accep- 
tons-les comme de vivants témoignages de la 
longue carrière parcourue par ces gracieuses 
institutions, comme des signes encore palpables 
de la ténacité de nos mères à retenir ce moyen 
d'influence dans leurs blanches mains. Mais 
cette restauration judiciaire, dont nous devons 
tenir compte ici, ne reprit plus son œuvre avec 
la même fermeté, avec la même liberté surtout: 
les hardis principes du code d'Artus, qui déplai- 
saient tant au clergé, ne purent, on le comprend, 
recevoir d'application rigoureuse, à la courpen- 
tificale d'Avignon. 

Cependant c'est grâce à la paix relative qui 
entourait le palais des papes, que purent avoir 
lieu les derniers essais mentionnés par le Monge 
des Isles d'Or et, après lui, par Jean Nostrada- 
mus. On conçoit que l'institution y dut peu-à- 
peu dégénérer en cérémonie joyeuse, en spec- 
tacle d'apparat, et que la molle indécision des 
juges de la dernière heure n'agit plus sur la 
partie élevée de la société féodale, que pour en 



l54 LES DAMES DKS COURS d'aMOUR, 

obtenir des sourires et des baisers. Un grand 
point, c'est que les femmes y présidaient en- 
core, ce que la fin du XI V^ siècle ne devait plus 
revoir ; déjà ù titre honorifique, des princes, 
des seigneurs, de simples chevaliers étaient 
admis à siéger à côté des belles conseillères. 

De ces dernières cours d'amour, les meil- 
leures traces, presque les seules, nous viennent 
de la bibliothèque du monastère de Lérins en 
Provence; le Monge des Isles d'Or, moine très 
éclairé pour son temps, en refit le catalogue 
avec soin, s'aidant de celui qu'Hermentaire, 
religieux du même ordre avait fait de cette cé- 
lèbre bibliothèque, longtemps auparavant. Ce 
moine des Isles d'Or avait orné son ouvrage 
bibliographique de judicieux commentaires ; 
pour empêcher que les troubles ne vinssent 
détruire encore la meilleure part du trésor lit- 
téraire du monastère de Lérins, il avait pris le 
soin de copier plusieurs de ses manuscrits, spé- 
cialement ceux qui contenaient les œuvres des 
vieux poètes provençaux Le bon moine eut en 
outre la précaution gracieuse d'envoyer un 
exemplaire de ces précieuses copies à Louis II, 
duc d'Anjou et comte de Provence, héritier des 
goûts choisis, des livres et des Etats du roi René, 
qui tant aima poésie. 

Jean Nostradamus, un des ancêtres du célèbre 
prophète, a recueilli, dans sa vie des anciens 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. 103 

poètes provençaux, les documents du catalogue 
de Lérins; il reproduit souvent le texte du 
Monge des Isles d'Or, souvent aussi il l'ampli- 
fie et l'embrouille. Nous allons donner en quel- 
ques lignes le plus clair des renseignements que 
puissent nous fournir ces deux historiens des 
vieilles gloires de la Provence. 

Ces cours d'amour, que nous pouvons nom- 
mer de la décadence, furent établies dans les 
contrées provençales par des associations de 
dames qui se réunissaient, selon l'expression du 
chroniqueur, plutôt pour lutter d'esptil avec 
ceux qui venaient à elles, a et deffinir les ques- 
tions d'amour qui leur estoyent proposées ou 
envoyées, » que pour rendre de véritables sen- 
tences judiciaires. C'étaient surtout des réu- 
nions poétiques qui avaient été installées « à 
Signe, à Pierrefeu, à Romanin ou à autres, et 
faisoyent arrêts qu'on nommoit tous arrests 
d'amour. > Nostradamus n'oublie pas de nous 
transmettre les noms des principales de ces 
dames, dans son livre où nous renvoyons les 
curieux. 

Les deux châteaux de Pierrefeu et de Signe 
étaient voisins l'un de l'autre, si voisins que 
Raynouard se croit autorisé à penser qu'ils ne 
faisaient qu'une seule et même juridiction, 
dont les deux résidences alternaient à la fantai- 
sie de celles qui donnaient les galantes consul- 



l56 LES DAMES DES COURS D AMOUR, 

talions. Peut-être est-il également permis de 
supposer que les deux châteaux se servaient 
réciproquement de tribunal d'appel. Je vois en 
effet deux poètes provençaux, Giraud et Peyro- 
net choisir pour juger un tenson, le premier la 
cour de Pierrefeu « o la bella fai cort d'ensa- 
gnement », le second en appeler à la cour de 
Signe, « l'onorat castel de Sinha. » 

Ces appels étaient devenus à la mode ; ainsi 
deux autres troubadours, Perceval Doria et 
Lanfranc Cigalla en appellent des deux cours 
précédentes, à celle de Romanin, près de la ville 
de Saint-Remy en Provence. Nostradamus 
nous donne encore ici les noms de douze des 
dames qui s'assemblaient au château de Roma- 
nin. Le premier de ces gracieux noms est Pha- 
nette de Gantelmes, châtelaine du lieu, qui fut 
tante de la fameuse Lorette de Sade aimée et si 
longuement chantée par Pétrarque. Le Monge 
desisles d'Or parle de PhanetteouEstephanette, 
ardemment aimée par Bertrand'Allamon, comme 
d'une « dame très-excellente en poésie, ayant 
fureur divine, laquelle fureur estoit estimée 
vray, don de Dieu. » 

La cour d'Avignon établie postérieurement ii 
ces dernières, en perdant son caractère défon- 
sif, ne perdit pas son éclat, à l'arrivée des 
papes ; ce fut au contraire le départ des pontifes 
romains, qui donna le signal de sa dispersion. 



LEURS FONCTIONS JUDICIAIRES. iSy 

Jean de Nostredame nous transmet un curieux 
renseignement, qui témoigne de la renommée 
des assises galantes de la cité pontificale, au 
XlVe siècle, le voici : 

« Guillen, Pierre Balbz et Loys des Lascaris, 
comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, 
personnages de grand renom, estant venus de 
ce temps en Avignon visiter Innocent VI du 
nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sen- 
tences d'amour prononcées par ces dames ; les- 
quels, esmerveillez et ravis de leurs beaultés et 
savoir, furent surpris de leur amour. » 

Ici nouvelle liste de treize des plus illustres 
de cette élégante association, dont la majeure 
partie dut voir le célèbre sonnettiste florentin, 
avant de clore leurs beaux yeux. 

Autant que les ténèbres de ces lointains his- 
toriques nous ont permis de le faire, nous 
avons évoqué les juges de ces prétoires étran- 
ges ; nous avons découvert la source et deviné 
le but de leur influence conciliatrice. Nous al- 
lons compulser maintenant leur code tradition- 
nel et ses codicilles, étudier les principes de la 
morale toute spéciale qui dirigeait leurs délibé- 
rations. Rien n'était moins arbitraire, en effet, 
que les considérants des arrêts d'amour ; ce 
n'était nullement par inspiration, ni au gré de 
leurs caprices, que ces magistrats roses et im- 
berbes prononçaient leurs jugements. 



i38 



LFS DAMES JiES COURS D AMOUR. 



Outre les arrêts de leurs devancières, recueil- 
lis comme précédents vénérés, elles avaient 
sous les yeux les articles d'un code de courtoi- 
sie, fermement motivés et clairement rédigés, 
sur lesquels elles basaient leurs interprétations, 
même celles qui nous paraîtraient les plus per- 
sonnelles et les plus osées. 





CHAPITRE VIL 



LE CODE D AMOUR, SA LEGENDE ET 
SON' AUTORITÉ. 




"est du fond de la vieille Armori- 
que, pays des fées et des vierges 
"inspirées, que le code d'amour, ce 
complément de la révélation divi- 
ne, aux yeux de nos mères, pissait pour avoir 
été miraculeusement rapporté. Comme tous les 
livres sacres, devant lesquels l'esprit humain 
s'incline, le livre aux feuillets d'or, où se trou- 
vaient gravés les articles de la nouvelle loi 
d'amour, devait avoir une origine mystérieuse 
et légendaire. Cet idéal des relations du cœur 
attendait, depuis des siècles, à la cour d'Artus, 
retenu par un charme puissant dans les serres du 
faucon symbolique, qu'un chevalier eût la har- 
diesse de rompre le charme et de le conquérir. 



I()0 LE CODE D AMOUR, 

La date précise de l'héroïque aventure, qui 
devait précéder la révélation d'amour, ne nous 
est pas connue ; elle est demeurée adroitement 
voilée des ombres vénérables d'un lointain in- 
déterminé. André le Chapelain ne nous apprend 
ni le nom du chevalier qui mit fin à cette glo- 
rieuse entreprise, ni l'époque où se fit cette sen- 
timentale chevauchée. Le texte dit simplement: 
Quidam Britanniœ miles^ ditm soins, causa 
videndi Arturum, sylvam regiam peragraret... 

On peut se demander de quelle Bretagne la 
légende a voulu parler; la principale résidence 
du roi Arthur ou Artus, qui inspira tant et de 
si beaux romans autour de sa Table Ronde, n'é- 
tait-elle pas dans la Grande-Bretagne ? Ce mo- 
narque, on peut en croire Marie de France, se 
plaisait au moins autant « en Bretaigne la me- 
neur >' que dans ses grands domaines des pays 
de Galles et de Cornouailles. 11 aimait surtout 
son château magique de la forêt de Broceliande, 
que nos compatriotes bretons n'ont cessé de 
revendiquer comme appartenant à leur pitto- 
resque province. 

Dans les romans de ce cycle, les deux parts 
du royaume d'Artus, insulaire et continentale? 
sont souvent prises l'une pour l'autre ; sur ces 
deux portions des immenses rivages de l'Océan 
Atlantique, les chevaliers bretons accordaient 
une égale vénération au royal ami de l'enchan- 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. l6l 

teur Merlin, et à placer de vastes espérances 
sur son réveil, quand l'heure fatidique en 
aurait sonné. 

Si nous choisissons la terre d'Armorique pour 
celle où fut révélé le code d'amour, c'est parce 
qu'on ne voit pas, dans l'historique de la con- 
quête de ce bienheureux code, que le héros de 
l'entreprise ait eu à passer la mer pour atteindre 
lobjet désiré. Autre raison de notre choix et'la 
meilleure, c'est que les préceptes d'amour n'ont 
eu d'application, régulièrement constatée, que 
sur le sol de la vieille France et dans les fiefs 
des grands vassaux de nos rois. Seules les 
dames françaises reçurent ces commandements 
semi-divins avec vénération ; seules elles mirent 
une ardeur sans égale à les propager. Venons à 
la romanesque expédition décrite par notre 
Chapelain; résumons-la en quelques mots. 

Un chevalier breton allait chevauchant à tra- 
vers les profondeurs de la forêt royale d'Artus, - 
quand apparut devant ses yeux, montée sur 
un riche palefroi, une pucelle de merveilleuse 
beauté, dont la chevelure dénouée flottait au 
vent. Tous deux s'arrêtèrent, échangeant un 
salut en paroles courtoises, curiali sermone. 

« Je sais, dit la ravissante apparition, ce que 
tu viens chercher ici. Or sans moi tu ne réus- 
siras à rien. 

— Si vous voulez que je vous croie, répondit 

1 1 



l62 LE CODE i/aMOUR, 

le chevalier, apprenez-moi ce que je cherche? 

— La dame que tu aimes t'a imposé d'aller 
lui conquérir l'épervier qui se tient sur le per- 
choir d'or du portique de la cour d'Artus. 

— Cela est vrai. 

— Eh bien, reprit la damoiselle aux cheveux 
ondoyants, apprends que tu ne peux obtenir 
le faucon désiré par ta maîtresse, qu'en prou- 
vant, les armes à la main, contre tous les che- 
valiers de la cour du roi, que la belle dont tu 
portes les couleurs est supérieure en beauté à 
toutes les autres. Tu ne saurais, on outre, fran- 
chir le seuil du palais, si tu ne montres aux 
gardes le gant magique, sur lequel doit venir 
se poser l'épervier enchanté; ce gant ne s'ob- 
tient qu'en triomphant, en champ clos, des 
deux plus formidables champions de la chré- 
tienté. » 

Le chevalier réclame l'aide de la belle pu- 
celle, dont il avoue ne pouvoir se passer; il se 
soumet humblement à sa domination, la priant 
de lui permettre d'aller faire reconnaître la 
supériorité de sa dame : « Si vous consentez à 
m'accorder ma double demande, ajoute-t-il, je 
sens que je puis tout braver sans crainte. » 

Charmée de tant de modestie et d'audace, la 
fée de la forêt le félicite; elle lui tend ses lèvres 
purpurines, oij il cueille un long baiser de 
confort et d'amour. Puis la belle protectrice 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. l63 

échange son merveilleux cheval, familier avec 
tous les secrets des grands fourrés de Broce- 
liande, contre celui du chevalier qui laissait 
errer son maître au hasard des sentiers, tracés 
sans ordre, dans les fourrés du gaiilt profond. 
Avant de se retirer, elle donne à son nouvel 
ami tous les conseils, tous les mots de passe, 
tous les renseignements que comportent les 
circonstances; elle lui recommande surtout de 
ne pas oublier, après avoir vaincu les deux 
gardiens du gant magique, de le détacher de la 
colonne d'or où il est suspendu. 

« Ce gant, ajoute telle, est le charme indis- 
pensable, le talisman nécessaire, sans lequel le 
courage, le sang-froid ni la prudence ne sont 
utiles à rien. » 

A ces mots, l'enchanteresse prend gracieuse- 
ment congé de lui, et disparaît. 

Sûrement guidé par le beau cheval qui a 
remplacé son lourd destrier de combat, l'amou- 
reux Breton ne tarde pas à arriver sur le lieu 
des grandes épreuves, où commencent les fan- 
tastiques aventures. Le jeune chevalier brave 
tous les périls, surmonte tous les obstacles; il 
parvient à détacher de la célèbre colonne d'or, 
qui supporte tout le poids du palais d'Artus, le 
gant enchanté, qui le fait triompher des der- 
niers mirages, et sur lequel vient s'abattre le 
bel épervier portant , à sa grande surprise , 



164 LE CODE u'aMOUR. 

attache à ses gets, un précieux livre dont les 
feuillets sont d'or. Le vainqueur regardait cu- 
rieusement le merveilleux manuscrit du por- 
tique de la royale demeure; il paraissait hésiter 
à se l'approprier, lorsqu'une voix invisible dis- 
sipa ses doutes, en lui parlant ainsi : 

« Toi qui as su conquérir le faucon pacifique, 
emporte avec lui ces pages, où sont gravées les 
règles d'amour, que le roi d'amour a lui-même 
tracées, afin de les faire connaître à tous les 
loyaux amants. » 

Le chevalier obéit; il détache le mystérieux 
code, et prenant congé, il se voit transporté, en 
un clin d'œil et sans plus rencontrer d'obstacles, 
à l'endroit de la forêt où la fée aux beaux che- 
veux s'était présentée à lui. En le revoyant 
bien portant et victorieux, la gente pucelle ne 
cache pas son contentement. 

« Pars en joie, lui dit-elle, mon preux et 
vaillant ami, la Bretagne attend ton retour; ne 
t'attriste pas de me quitter si promptement : 
partout où tu seras, près ou loin, heureux ou 
dans la peine, tu n'auras qu'à m'évoquer, j'ac- 
courrai à ton appel. » 

Revenu aux pieds de sa maîtresse, le triom- 
phant Breton lui fit hommage de ce traité de 
toute courtoisie, qu'il avait, pour lui plaire, 
conquis à travers tant de dangers. Il va sans 
dire que la dame récompensa, largement et sans 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. l65 

réserves, ses fatigues et sa vaillance, />/e(,n'Ù6- siio 
remuneravit amorc . Cette douce obligation rem- 
plie, une cour nombreuse de dames et de barons 
fut convoquée, bien des années sans doute avant 
l'entrée en scène de Marie de Champagne. La 
maîtresse du vainqueur de l'cpervier révéla à 
la gracieuse réunion les règles rédigées par le 
dieu d'amour, lesquelles furent alors solennel- 
lement promulguées, comme lois devant être, 
dit le texte, observées et maintenues à toujours 
et sans fin, par ceux qui veulent être dignes 
d'aimer et d'être aimés. 

Après l'inauguration de la loi nouvelle, les 
membres de ce premier parlement d'amour se 
séparèrent, se jurant de propager, chacun selon 
son pouvoir, de vive voix ou par écrit, et par 
sentences judiciaires, les articles de loi qui 
allaient désormais régler les mœurs de la répu- 
blique des amants. 

Ces détails légendaires, détachés du livre de 
maître André, nous ont paru indispensables à 
faire apprécier la vénération profonde dont les 
contemporains des Croisades entouraient ce 
précieux code, et l'humble soumission qui 
accueillait les arrêts rendus conformément à ce 
texte si poétiquement révélé. 

Pour la plus grande gloire de l'utopie des 
amours libres et sincères, les dames de France 
se hâtèrent de répandre cet idéal de la galan- 



l6b LE CODE d'amOUR , 

terie parfaite ; elles se chargèrent d'en activer 
la prédication et de réaliser les principes semi- 
divins, gravés sur les lames d'or du mystérieux 
manuscrit par la main même d'un dieu. Voici 
le texte exact de ces lois adorables et leur con- 
sciencieuse interprétation. 

ISTiE SUNT REGULiE AMORIS. 

Article I. — Causa conjugii non est ab 
amore excusatio : Le mariage n'est pas un 
obstacle à l'amour. 

Cet article est, de tous, celui qui proteste le 
plus nettement, le plus hardiment, contre les 
conventions des unions féodales et contre l'abus 
du vagabondage héroïque ; c'est aussi, nous Tal- 
ions voir, celui qui est le plus souvent invoqué en 
cour d'amour. Les dames prenaient si bien au 
sérieux cette sauvegarde contre l'indifférence 
de l'époux, qu'un amant, devenu lui-même 
époux en titre, voyait inexorablement se tour- 
ner contre lui la pointe de cet instrument de 
défense; il perdait comme mari les privilèges 
de fidélité que la loi d'amour accordait aux 
amants. 

Article II. — Qiù non cclat, amare non 
potest : Qui n'est pas discret, n'est pas digne 
d'aimer. 

La discrétion n'est-elle pas la principale vertu 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITE. 167 

en amour? De tout temps, les dames en ont 
fait le plus grand cas : — Je serai discret ! a tou- 
jours été le « Sésame ouvre-toi » des amants. 
La légèreté de la langue a causé bien des mé- 
saventures : celles de Lanval, de Partonopeus 
de Blois, du chevalier Gracient et de tant 
d'autres en font foi. Les fées, pas plus que les 
simples mortelles, ne pardonnaient la divulga- 
tion de leurs préférences intimes. Ami, dit à 
son amant la belle fée de Lanval dans les lais 
de Marie de France, 

Si vus comande et si vus pri, 
Ne vus descuvrez à nul home... 
A tus-jors m'ariez perdue 
Se ceste amors esteit seue. 

Article III. — Nemo duplici potest amore 
ligari : Personne ne peut être contraint à un 
double lien d'amour. 

Si clair qu'il paraisse, ce précepte semble 
contredire l'article 3i qui, nous le verrons, 
constate la possibilité des doubles engage- 
ments. L'esprit général de la loi et le sens des 
arrêts intervenus indiquent que l'on a simple- 
ment en vue ici d'empêcher la contrainte et 
l'indivision. L'amant d'ailleurs n'est pas regardé 
comme un rival de l'époux, ce dernier étant 
tenu à l'écart, comme ayant reçu ses droits 
non du cœur, ni du Ubre choix, mais de la loi 



i68 LE coiJK d'amour, 

civile et de la convention féodale, qui ne 
gênaient guère les dames de ce temps. 

ARTicLt: IV. — Semper amorcm minui vel 
crescere constat : L'amour doit toujours croître 
ou diminuer. 

On pose ici l'obligation de la continuité de 
l'effort, loi de tout être vivant; ainsi l'amant 
qui refuserait l'épreuve, imposée pour entre- 
tenir sa passion, est bien près du parjure; son 
amour ne bat plus que d'une aile : avis à sa 
maîtresse de s'en défier. 

Article V. — Non est sapidum qiiod amans 
ab invita subit amante : Il n'y a aucune volupté 
aux caresses subies. 

Ceci est un avertissement à la modération 
qui prévient la tiédeur et la satiété. 

Article VI. — Masculus non solet, nisi in 
plena pubertate, amare : L'homme n'est admis 
aux intimités d'amour qu'à l'âge de la pleine 
puberté. 

Il ne s'agit pas ici de la puberté légale, dan- 
gereusement précoce dans l'ancienne loi; c'est 
de l'âge du plein développement que la loi 
d'amour entend parler. En lisant ce sage pré- 
cepte, on est tenté de se demander pourquoi le 
masculus ejji est seul l'objet; serait-ce parce que 
l'on s'est défié davantage de l'attaque que de la 
défense? En eff"ct, la furia juvénile du page, 
son impatience amoureuse, l'impétuosité de ses 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. 169 

désirs pouvaient, si l'assaut de l'adolescent était 
autorisé, avoir des suites énervantes et désas- 
treuses, pour lui destiné à faire un jour parade 
de sa vigueur et de la force de son bras. Dans 
le rôle de défense assigné à la bachelette, au 
contraire, les longues épreuves, les attermoie- 
ments interminables du noviciat, que les dames 
devaient imposer à leurs poursuivants, don- 
naient aux pucelles tout le temps nécessaire au 
développement complet du corps. 

Article VW. — Biennalis viduitas pro amante 
defuncto superstiti prescribitur amanti : L'un des 
amants morts, le survivant est astreint à un 
veuvage de deux ans. 

Notons ici, de même que pour l'article pré- 
cédent, combien la loi d'amour était plus déli- 
cate que la loi civile, laquelle se montrait du 
double moins exigeante, quand il était ques- 
tion du deuil de l'an des époux. 

Article VIII. — Nemo, sine rationis ex- 
cesstt, siio débet amore privari : Nul ne doit 
être privé, sans cause majeure, de la jouissance 
de son amour. 

Cette prescription rappelle aux amants la 
nécessité de la constance, de la fidélité réci- 
proque, idéal de la passion d'amour, qui doit 
persister, les jugements des parlements fémi- 
nins vont nous le prouver, même après la perte 
de la beauté, même lorsque l'amant revient de 



lyO LE COnE D AMOUR, 

tournois, d'aventure ou de guerre, défiguré ou 
mutilé. 

Article IX. — Amare nemo potest, nisi qui 
amoris suasione compellitur : Nul n'aime sin- 
cèrement s'il n'obéit à l'irrésistible impulsion 
de l'amour. 

Ceci tombe directement sur les alliances 
politiques, sur les nécessités féodales de la 
conservation et de l'accroissement du fief, sur 
les amours venais, contraints ou de convention. 
Aux yeux de nos mères, l'amour était une im- 
pulsion céleste, une voix de Dieu ; tant pis pour 
les époux, si le contrat matrimonial n'a pas été 
fait d'accord avec le cœur. Rappelons-nous ici 
cet élan passionné de la royale amante de 
Garin de Monglave : 

Lasse ! qu'en puis-je mais se s'amour me sourprant? 
Nus ne m'en doit blasnrieir, fors que diex seulement, 
Qui me fist cuer et cors et penseie ensement; 
Comment puet nul aimer se diex ne le consent ? 

Article X. — Aînor semper consiievit ab 
avaritiœ domiciliis cxulare : L'amour fuit tou- 
jours le voisinage de l'avarice. 

La générosité est une des éternelles recom- 
mandations des théoriciens de l'art d'aimer. 
Une chose est nouvelle ici, c'est qu'il ne s'agit 
pas seulement de la générosité du soupirant, 
cause fréquente de vénalité, que réprouve le 
code d'amour, mais d'une largesse réciproque, 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. I7I 

selon les moyens des amants. Une fois l'atta- 
chement éprouvé, on pouvait de part et d'autre 
donner et recevoir des présents d'amour, sans 
indignité. Nous verrons tout à l'heure, soi- 
gneusement énumérés par Marie de Cham- 
pagne, les divers genres de dons que pouvaient 
décemment s'offrii- les amants. La recomman- 
dation de générosité était plus générale encore ; 
l'amour devait ouvrir le cœur et le rendre 
charitable envers tous : — Donnez, dit la fée 
Mélior à l'ami qu'elle venait de favoriser : 

Souviegne-vous de bien doner, 

Et ne vos estuet (convient) pas douter 

Que vos n'aiez assez de quoi; 

Assés aurés avoir par moi; 

Ne soit bons cevaliers trovés 

Gui vostre avoir ne soit donés. 

Humbles soies vers pôvres gens, 

Donés lor dras et garnimens (vêtements). 

Article XI. — Non decet amare quarum 
piidor est nuptias affectare : Il ne faut pas 
rechercher l'amour de personnes qu'il serait 
indécent d'épouser. 

Est-ce là un précepte d'orgueil? Non, assu- 
rément; les poèmes de chevalerie nous offrent 
de fréquents exemples d'amour entre personnes 
de rang différent, mais de condition libre. Le 
livre de Arte amaioria donne lui-même des 
modèles d'approches amoureuses, selon les 



172 LE CODE 1) AMOUR, 

rangs et les conditions des amants : une con- 
sultation empruntée à ces divers dialogues nous 
fait comprendre le sens précis de cet article. Il 
y est déclaré que ne sont pas reconnues, en 
cour d'amour, les liaisons avec des nonnes, 
avec des serves, ni des courtisanes; parce 
qu'on ne saurait réclamer des droits sur les 
personnes qui ne s'appartiennent pas. 

Article XII. — Vcrus amans altcriiis, nisi 
sua.' coamantis ex affectu, non cupit amplexus ; 
L'amant sincère ne doit désirer autres embras- 
sements que ceux de celle qu'il aime. 

Cet article est formel, le sens n'en peut être 
douteux : nous avons vu Huon de Bordeaux 
refuser les embrassements de la charmante fille 
d'Ivorin, qu'il avait loyalement gagnée aux 
échecs; et cela parce qu'il aimait la belle Es- 
clarmonde. Cependant on trouve dans le livre 
de maître André une indulgente exception en 
faveur du tempérament masculin : « Qu'advien- 
drait-il d'un amant qui rencontre en lieu op- 
portun, tcmpore Veneris incitantis, une jeune 
femme facile ou une jeune dariolette, merelri- 
cula vel puella famiila, s'il se laisse aller à se 
jouer dans l'herbe avec la belle que le diable a 
mise à sa portée, 5/ liisit secum in herba? » 

Doit-il être déclaré indigne de conserver 
l'amour de sa dame? Non, dit le texte, à moins 
que de pareilles faiblesses ne dégénèrent en 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITE. \ J 3 

habitude, auquel cas il tomberait sous le coup de 
l'article XXVIII, qui va passer bientôt sous nos 
yeux. Les juges d'amour avaient des trésors d'in- 
dulgence pour leurs fougueux contemporains. 

Article XIII. — Amor raro consuevit diirare 
vidgatus : L'amour divulgué est rarement du- 
rable. 

Encore un appel à la discrétion, au silence, 
au mystère; encore une constatation des qua- 
lités qui manquaient forcément à l'union des 
époux, proclamée à son de trompe et criée sur 
les toits. 

Article XIV. — Facilis perccptio contcmp- 
tibilem reddit amantem; difficilis eiim carum 
facit haberi : Une jouissance facile blase l'amant 
que l'obstacle passionne. 

Ceci est encore un sage avertissement à la 
modération, à la prudence; un conseil destiné 
à assurer la constance par l'estime réciproque. 
Les femmes surtout étaient tenues à une longue 
défense; une préférence trop prompte eiit dé- 
couragé les autres poursuivants, dont l'espoir 
créait des protecteurs aux belles isolées. — Je ne 
crois guère à vos serments, répond à son ami 
l'amante du comte de Blois : 

r 

Par Dieu, fait-ele, nel croi pas 

Car (vous et) vos gens savés tant degas (de tours) 

Que quand vos avés fait vos fès, 

Al départir nous en gabés (moque:^). 



I 74 l'E CODE D AMOUR , 

Article XV. — Omnis consuevit amans in 
coamantis aspcctu pallcscere : Le véritable amant 
change de couleur à l'aspect de l'objet aimé. 

Dans // Ronmans de Cléomadés, quand la 
belle Clarmondine aperçut son amant qui pa- 
raissait devant elle sous un faux nom, nul n'eût 
pu douter de son amour, si son visage avait été 
placé en pleine lumière. Aussitôt qu'elle l'eut 
reconnu, aliène put se tenir de pâlir et rougir : 

De muer samblant et colour, 
Qu'èle ne sot que devenir; 
De joie commence à frémir 
Et d'esmoi se prist à trambler. 
En son cuer prist Dieu à loer 
De ce qu'èle voit devant li 
Celui qu'èle peraimoit si... 

Cet article et les huit suivants sont moins des 
préceptes que des axiomes de sentiment, de purs 
symptômes d'amour, bons simplement à guider 
les juges d'instruction féminins, dans leurs déli- 
cates enquêtes. 

Ces huit articles constatent : le XV1«, que la 
présence subite de l'être aimé fait palpiter le 
cœur; le XVII«, qu'un nouvel amour tend à 
chasser l'ancien; le XVIII'', que la probité fait 
seule les amours sérieux et durables; le XIX'', 
que si la passion s'attiédit, elle ne tarde pas à 
s'éteindre, et rarement se rallume; le XX«, que 
l'amour sincère est toujours timide ; le XXI''. que 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITÉ. lyS 

la jalousie faitflamboyer la passion et l'accroît ; le 
XXII", que le soupçon possède le même pouvoir ; 
le XXIII« enfin, que la fièvre d'amour diminue 
le sommeil et l'appétit. Après cela recommen- 
cent les prescriptions légales proprement dites. 

Article XXIV. — Qidlibet amantis actus in 
cogitatione coamantis finitur : Tout acte d'un 
amant s'accomplit ayant au cœur la pensée de 
sa dame. 

Celui-ci et le suivant forment la base de l'idéal 
chevaleresque; en guerre et en paix, dans la 
prospérité et dans l'adversité, agissant ou rê- 
vant, qu'on sente toujours en soi l'aiguillon 
sacré : « Souvienne-vous de vos dames! » 

Article XXV. — Verus amans nihil beatum 
crédit nisi qiiod cogitet amanti placera : L'amant 
véritable ne voit de bien que ce qu'il pense 
devoir plaire à l'être aimé. 

Ce précepte encore est le mobile de toutes 
les périlleuses, de toutes les audacieuses et folles 
aventures, entreprises sur un signe des dames, 
aux dépens de toute autre chevauchée, si ur- 
gente, si avantageuse qu'elle puisse paraître à la 
gloire de l'amant. 

Article XXVI. — A7nor nihil posset leviter 
amori denegari : L'amour ne doit rien refuser 
à l'amour. 

Le correctif, leviter, n'existe que dans l'édi- 
tion de Dorpmund, 1610; il ne change d'ail- 



176 LE CODE d'amour. 

leurs pas beaucoup le sens de l'article, qui 
semble répondre suffisamment à ceux qui affec- 
tent de ne voir que du platonisme dans l'idéai 
chevaleresque, et de chastes intentions chez les 
servants d'amour, aux temps féodaux. Déjà l'ar- 
ticle sixième contenait à cet égard une indénia- 
ble indication. On peut également voir dans ce 
précepte le commandement de n'hésiter jamais 
à accomplir les désirs ni même les caprices de 
sa belle; vous ordonnât-elle de prendre la lune, 
il fallait le tenter, et on le tentait. 

Article XXVII. — Amans coamantis solatiis 
satiare non potest : L'amant ne saurait se ras- 
sasier des caresses de celle qu'il aime. 

Ici encore on a prévu les objections de la sa- 
tiété colorant le parjure et l'abandon. 

Article XXVIII. — Modica prcesumptio cogit 
amantem de coamante siispicari sinistra : Entre 
amants l'inquiétude exagère les moindres ap- 
parences. 

La jalousie est en effet déclarée légitime dans 
le vu" dialogue du livre de maître André; bien 
plus, la jalousie y est appelée mère et nourrice 
de la passion vraie, en ajoutant qu'elle n'est 
ridicule qu'entre époux : Zelotipia inter conju- 
gatos per omnia reprobatiir. 

Article XXIX. — Non solet amare quem 
nimia voluptatis abundantia vexât : L'excès du 
tempérament exclut le véritable amour. 



SA LEGENDE ET SON AUTORITÉ. I77 

Dans une série de questions pratiques , ce 
point délicat est longuement traité par notre 
Chapelain; il y démontre comment l'extrême 
appétit des joies sensuelles fait achopper la fidé- 
lité, base essentielle de l'amour, au profit du 
premier solliciteur de caresses qui passe à la 
portée du luxurieux. L'état habituel d'éréthisme 
physique était, en cour d'amour, une cause 
d'excommunication ; nouvelle preuve que le 
libertinage était loin d'y être favorisé. 

Article XXX. — Venis amxns assiduâ, sine 
intennissione, coamantis imagine detinetur : 
Que l'amour sincère soit toujours réchauff'é par 
l'image de la bien-aimée. 

Ceci est un rappel de la devise sacrée : 
« Souviegne-vous de vos dames ! » Quelle que 
fût la longueur de l'absence ou la distance de 
1 eloignement, il fallait imiter Cléomadès son- 
geant à Clarmondine : 

Souvent songeoit à Clarmondine, 
En larmes plaines de désirs 
Et en pensers plains de souzpirs. 
C'estoit sa vie et jour et nuit, 
Onques n'avoit autre déduit. 

Article XXXI. — Unam feminam nihil pro- 
hibct à diiobiis amari, et à duabiis mnlieribus 
iinum : Rien ne s'oppose à ce qu'une dame soit 
aimée par deux amants, et un homme par deux 
dames. 



I 78 I.E CODE d'amour , 

Ici. plus que partout ailleurs, s'accentue le 
but de délense qu'ont en vue les hardiesses de 
ce code exceptionnel, de cette loi utopique. dont 
la morale tend à nous dérouter. On peut tra- 
duire cet article par la devise romaine : « Se 
garder des'endormirdanslesdclicesdeCapoue. » 
La vigilance de l'amant doit être toujours tenue 
en haleine par un germe de jalousie. Si nos 
mères menacent la possession somnolente de 
l'époux, ce n'est assurément pas pour retomber 
dans la tiède affection d'un amant. 

Tout était prévu pour faire sentir l'éperon 
du désir, pour faire flamboyer constamment 
l'amour, ce mobile accepté de toutes les héroï- 
ques actions. Disons-le cependant, le cas de 
deux amants favorisés ne se rencontre jamais 
dans les arrêts rendus par les dames. Dans 
cette possibilité d'un double amour, il ne faut 
voir que des espérances tolérées; le second 
amoureux, dont les droits sont loin d'égaler 
ceux de l'amant en titre, est admis à off"rir 
humblement ses services et ses hommages, il 
est à la suite. Mais il n'a chance de parvenir au 
plein don du cœur, que si le véritable amant 
devient époux. 

Aux âmes timorées qui seraient tentées de 
s'effaroucher des téméraires innovations de nos 
a'ieules; aux jurisconsultes modernes, de droit 
civil et de droit canon, qui sursauteraient à la 



SA LEGENDE ET SON AUTORITE. I79 

lecture des articles i, i3, 22, 25, 26, 27 et 3i, 
il ne faut pas se lasser de répéter que l'amour 
était le bouclier suprême des belles isolées du 
temps des Croisades. A ces préceptes qui pa- 
raissent au moins étranges au bon sens recti- 
ligne de nos prud'hommes contemporains, op- 
posons ceux des articles 2, 5, 7, 9, II, 12, 14, 
16, 18, 24, 29 et 3o, dont le pudique sentiment 
et la tendre délicatesse viennent compenser 
amplement ces infractions à la morale officielle 
d'aujourd'hui. 

Le code d'Artus avait des codicilles, des an- 
nexes, dont la plupart des articles n'étaient 
qu'une explication, une rédaction nouvelle des 
lois primitives. Voici, par exemple, une série 
de douze préceptes de courtoisie raffinée, dont 
André le Chapelain fait suivre la description du 
palais du Dieu d'amour; ceux de ces douze ar- 
ticles, qui ne doublent pas les autres, sont éga- 
lement obligatoires et cités dans les jugements 
portés par nos aïeules. Je me contenterai d'en 
donner ici une traduction littérale. 

jcr puir l'avarice comme une peste perni- 
cieuse. 2" Ne mentir jamais. 3*= Se bien garder 
de la médisance. 4'= Etre muet sur les secrets 
d'autrui. 5» Ne pas multiplier les secrétaires 
dans les messages d'amour. (Ceci nous rappelle 
qu'on oubliait, souvent alors, d'apprendre à lire 
et à écrire.) 6° Ne pas chercher à séduire celle 



l8o I.K CODK I)'aMOUK. 

qu'un loy;;l attachement a jetée dans les bras 
d'un autre. 7° Ne pas choisir pour amante celle 
qu'il serait honteux d'épouser. 8" Se montrer 
toujours docile aux commandcmentsdes dames. 
0" Se tenir toujours en état de servir sous les 
étendards du Dieu d'amour. Précepte civilisateur 
par excellence, faisant une obligation de la dé- 
cence, de la patience, de la franchise, de la 
courtoisie et de la loyauté, afin d'être toujours 
digne d'être admis in amoris ciiriâ, ce qu'ex- 
plique l'article suivant. 10'' Se montrer toujours 
et partout, doux, agréable et courtois^ air ialem. 
1 1° Dans les caresses amoureuses ne jamais ex- 
céder les désirs de l'être aimé. 12° Qu'une mo- 
deste rougeur accompagne toujours les voluptés 
d'amour, soit qu'on les donne, soit qu'on les 
reçoive. 

Là encore tout n'est pas entièrement ortho- 
doxe; plus d'un front austère dut se rembrunir 
en face de ce double formulaire qui cherchait à 
mettre la grâce, la décence, la modération et 
l'équité dans des relations non sanctifiées par 
l'Église ni sanctionnées par la loi. A plusieurs 
reprises, en effet, le clergé se prononça vertement 
contre ce code interlope et les téméraires con- 
séquences que les belles jurisconsultes en ti- 
raient avec tant de persévérance et de sérénité. 
Si les jeunes chevaliers, les princes galants, les 
poètes et les trouvères de noble extraction ne 



SA LÉGENDE ET SON AUTORITE. l8l 

s'étaient ardemment enrôlés au service de ces 
gracieux magistrats; s'ils ne leur avaient fait 
un rempart de leur admiration, de leur respect 
exalté, les cours d'amour n'auraient pu résister 
à la réprobation qu'excitaient leurs galantes 
décisions, dans l'esprit des puritains monas- 
tiques. Heureusement le clergé avait, en ce 
temps-là, de bien autres hérésies à combattre. 

Pour clore cette revue des lois d'amour, ci- 
tons, bien qu'ils nous paraissent d'un bon siècle 
postérieurs au code d'Artus, les dix comman- 
dements du manuscrit de Wolfenbuttel. Ce 
curieux décalogue est une réédition, sous forme 
différente, de l'idéal chevaleresque ; mais déjà le 
dernier de ses commandements indique que le 
fîirtage féodal commençait à n'avoir plus autant 
de raison d'être. 

« Dix commandements fait amors à ses ser- 
jants, auxquels tous cueurs loiaulx doibvent 
doulcement et sans contredict obéir. » 

Que d'orgueil et d'envye soie exempt en tout temps, 
Parole dye à nulluy qui puist estre nuisans. 
A tous soie acquointable et en parler plaisans. 
De toutes villonies soie partout eschievanS('e5^i</i^<7«r 
D'estre faitis et cointes soie toujours récordans. 
De honnourer toutes femmes ne soie jà rccréans. 
En toutes compaignies soie et lyes et joians. 
Les vilains mots ne soie hors de ta bouche partans. 
Soie larges aulx petits, aulx rtoiens et aus grans. 
Soie en i tout seul lieu ton cueur perscvérans. 



l82 LE CODE d'amour, 

Qui ces coinmans ne garde, 
Secret et obéissant, 
Aulx biens d'amour qu'on garde 
Ne soie participant. 

Déjà perce, dans le dixième de ces comman- 
dements, l'orthodoxie que devait prôner plus 
tard, en ces termes, Martin P'ranc dans son 
Champion des Dames : 

Cœur qui de dame en dame saulte, 

A l'une tire, à l'autre court, 

Et sans nul arrest trompe et faultc. 

Qui ne comprend Tintluence salutaire que 
ces gentils recueils de lois , de conseils et 
d'axiomes d'amour durent exercer sur les 
mœurs violentes de ces coureurs, sans cesse 
occupés à découvrir des occasions de frapper? 
Quel frein dut être contre toute déloyauté, 
brutalité et vilains déportements, la crainte de 
se voir condamné par l'application de ces lois 
de courtoisie, de se voir mis au ban de toute 
société féminine et amiable! Que d'inspirations 
honteuses, d'actes égoïstes, de lâchetés intéres- 
sées, d'appétits sauvages reculèrent devant cette 
barrière d'honneur, dressée par de blanches 
mains et gardée par des yeux souriants ! 

Voyons maintenant si la pratique judiciaire 
était à la hauteur de la théorie ; assurons-nous 
que le code d'Artus n'était pas une lettre morte. 



SA LEGENDE ET SON AUTORITE. 



i83 



Grâce au soin touchant qu'a pris André le 
Chapelain de recueillir les plus notables de- 
ces décisions rendues de son vivant, nous 
avons pour preuves de l'équité et du zèle de 
ces gracieux gens dérobe, des arrêts aussi fière- 
ment dressés , aussi authentiques que ceux 
édictés par nos plus grands modèles parlemen- 
taires, dans les temps les mieux éclairés par les 
historiens. 





CHAPITRE VIII. 



ARRÊTS, CONSULTATIONS ET PÉNALITÉS d'aMOUR. 



I^j ES juges de ces élégants tribunaux 
portaient-ils un costume spécial, 
dans l'exercice de leurs fonctions? 
W^^^^M L^^ dames, devant qui se faisaient 
les plaids d'amour, siégeaient-elles en manteaux 
longs ou en pelissons fourrés? On ne trouve 
nulle part ce pittoresque renseignement. 

Il nous est permis de les imaginer ornées, en 
hiver, de quelque précieuse fourrure de menu- 
vair ou de zibeline, le velours du temps ; en 
été, d'un bliaut de samit cendré, vert ou rose, 
à longues manches, ou d'un léger mante.iu de 
lin, brodé à fleurs et oiseaux. Au lieu d'une 
toque raide et carrée, je suis porté à croire 
qu'elles plaçaient sur leurs cheveux crépelés un 
chapeau ou chapelet de fleurs : violettes , pri- 
mevères ou laurier en hiver, mvrtc. roses 



l8Ô ARRÊTS, CONSULTATIONS 

marguerites ou marjolaine dans la belle saison. 
Les guirlandes de fleurs, dans les cheveux, 
étaient fort à la mode au temps de la reine Alié- 
nor, et longtemps après. 

Au-dessus de la table du prétoire, tout prêt à 
recevoir les serments, se tenait sur un pinacle 
bleu et or le dieu d'amour mignonnemcnt en- 
taillé, pensif, un peu longuet, portant mantcl 
semé de fleurs de mai, couronné d'un nimbe 
d'églantines et de soucis, ou d'un chapel de vio- 
lettes et de myrte, selon l'idée qu'on s'en faisait 
au temps d'André le Chapelain. 

Mais or me dites, qui avés tant de flors, 
Quis hom vos iestes?— Je sui li diex d'amors; 
A vostre amie venu sui pour secors. 

Pour auditoire, des groupes attentifs, re- 
cueillis, d'amoureux demi-pensifs, demi-sou- 
riants, joyeux ou dolents, auxquels les mani- 
festations libres, les applaudissements et les 
murmures, les rires ou les sanglots n'étaient 
nullement défendus. 

Si l'un de nous pouvait redescendre les siècles 
et se voir transporté, par un charme féerique, 
dans un de ces tribunaux féminins, plus ado- 
rables que vénérables, il y oubherait un mo- 
ment les griefs légitimes que l'histoire nous a 
transmis contre le moyen âge. 11 se croirait un 
instant placé non en arrière, mais en avant de 



ET PÉNALITÉS d'aMOUR. 1 87 

la course de l'humanité, et parvenu déjà à cette 
période d'harmonie si ardemment rêvée par les 
poètes, les utopistes et les passionnés du pro- 
grès. 

Dans ces temples de la justice d'amour, toutes 
les sensations étaient agréables. L'air y était 
tiède et odorant, les voix douces et modulées; 
l'éloquence, si naturelle aux lèvres des femmes, 
y coulait comme une céleste mélodie. Ce moyen 
âge avait vraiment des coins enchanteurs; il 
s'entendait, on ne saurait mieux, à recouvrir ses 
iniquités, ses servitudes, ses misères, ses effer- 
vescences brutales, de couleurs opulentes et 
gaies; à les voiler d'azur et de carmin, comme 
les sombres mystères de ses cathédrales. Au 
sortir de ces riants asiles, il est vrai, les misè- 
res reparaissaient, reprenant largement le des- 
sus. Mais retournons à nos prétoires d'amour. 

Nous avons dit que le premier article du code 
d'Artus, celui qui déclare que le mariage n'est 
pas un obstacle aux faveurs réservées à l'amant, 
est amplement commenté et appliqué en cours 
d'amour; pour l'originalité de cette morale ex- 
ceptionnelle, cela est précieux à constater. Ce 
fait piquant contient toute la philosophie de 
cette institution qu'avait fait naître, ne l'ou- 
blions pas, le besoin urgent où se trouvaient 
alors les dames de se créer des défenseurs, en 
l'absence de leurs soutiens naturels. 



l88 ARRÊTS, CONSULTATIONS 

Une dccision de la comtesse de Champagne, 
qui tranche vaillamment ce point scabreux, 
devint un précédent judiciaire, invoqué et cité 
par toutes ses sœurs des amoureux parle- 
ments. Cette décision met une adresse infinie à 
décorer de considérants d'une sentimentalité 
délicate et d'une dignité pudique, une aussi 
audacieuse infraction à la morale officielle. 

Cette pièce étrange se trouve dans la partie 
théorique du livre de maître André, au dialo- 
gue : Hîc loquititr nobilior nobili niulieri. C'est 
une réponse à une consultation par lettre, de- 
mandée par un couple d'amants, dont la femme 
éprouve de vifs scrupules à violer son serment 
d'épouse. 

La sentence de la suzeraine est implorée avec 
de si beaux compliments sur sa science certaine 
en casuistique amoureuse, qu'on ne saurait 
douter que la femme d'Henri de Champagne 
n'ait été acceptée et reconnue comme une 
autorité irréfutable, dans de semblables ques- 
tions. La comtesse Marie n'hésite pas à prendre 
le parti de l'amant; elle appuie la solution du 
problème sur le texte admis par cette justice 
particulière, stabilito tenore, et ne décide qu'a- 
près avoir pris conseil de ses nombreuses con- 
seillères : Hoc ergo nostnim judichim , cum 
nimiâ vioderatioiie prolaliDii. et aliariiniquani- 
pliirimaruDi douiiiianiui coiisiiio roboralii»!... 



ET PÉNALITÉS d' AMOUR. I 89 

Voici le résumé de sa réponse, qui doit à sa 
forme de lettre d'être exceptionnellement da- 
tée : ab anno M.C.LXXIV, tertio kalendarum 
mai, indiciione VII; formalité qui ajoute à sa 
valeur, en en faisant un document historique 
de toute authenticité : 

« Nous affirmons, nous fondant sur le texte 
établi par la loi d'amour, que l'amour ne saurait 
étendre son empire sur les époux, comme il le 
fait sur les amants. Ces derniers se prodiguent 
mutuellement les largesses amoureuses, de leur 
plein gré, sans y être obligés par aucune con- 
trainte légale; les époux, au contraire, sont te- 
nus par obéissance, par devoir, ex dcbito, à ne 
jamais se refuser les caresses matrimoniales. » 

La question posée était double; cette pre- 
mière partie de la consultation écrite a seule été 
traduite, incomplètement, par Raynouard et 
ceux qui se sont contentés de copier cet érudit. 
La princesse Marie a d'autres arguments contre 
l'amour du mari, qu'il n'est pas permis de né- 
gliger; elle continue ainsi : 

« Que peut ajouter à l'honneur des époux le 
fait de jouir des embrassements l'un de l'autre, 
si ce n'est qu'ils retiennent sans droit, sine jure, 
les prémices d'amour que la loi leur a données? 
Il est d'ailleurs constant que le dieu d'amour 
ne couronne les vrais combattants de sa milice 
qu'en dehors du joug matrimonial ; or une 



IQO ARRKTS, CONSULTATIONS 

autre rùglc de sa loi nous enseigne qu'on ne 
saurait jouir, à la fois, des caresses de deux 
amants (article III). Il est donc évident que 
l'époux ne peut passer pour amant, et que le 
code d'amour ne reconnaît pas les conjoints 
comme enrôlés sous ses étendards. S'il en était 
autrement, l'admission d'un amant, à côté de 
l'époux, violerait le troisième commandement 
du code révélé. » 

Quant à la seconde question à laquelle répond 
la savante suzeraine, elle a trait à la jalousie et 
à sa légitimité en amour. La noble présidente, 
le vingt et unième article à la main, se contente 
de déclarer : que ce précepte ne regarde que les 
vrais amants, unis discrètement par des liens 
demeurés secrets, en conformité de l'article 
deuxième; que la jalousie ne peut exister entre 
les époux, lesquels n'ont pas à redouter de voir 
se rompre un nœud qui les enchaîne, une union 
solennisée à son de trompe, avec une publicité 
exagérée, qui viole le précepte suprême de la 
discrétion. 

Et pour que cette consultation soit respectée 
de tous et fasse loi, la comtesse de Champagne 
ajoute en terminant : « Que notre présent ju- 
gement, rendu avec une extrême modération 
et corroboré par l'assentiment d'un grand 
nombre de dames, soit à vos yeux d'une vérité 
constante et indubitable. » Cet arrêt si ferme- 



ET PENALITES D AMOUR. I f H 

ment motivé devint en effet un article de foi. 

Peu de temps après , la reine Éléonore 
d'Aquitaine, déférant au sentiment de sa fille, 
jugea de même un cas de ce genre porté à son 
propre tribunal. Il s'agit ici d'un soupirant, 
dont la maîtresse était en possession d'un 
amant régulier, ce qui lui interdisait tout 
espoir immédiat. Pour le consoler, la dame lui 
avait promis ses faveurs, si elle venait à perdre 
celui qui les possédait ; en attendant, autorisé 
par le trente et unième article du coded'Artus, 
il était amant surnuméraire. Or, il advint que 
la belle devint la femme légitime de son premier 
favori ; l'aspirant se crut dès lors en droit de 
demander la survivance de l'amant en titre. Il 
porta l'affaire à la cour de la reine Aliénor, et 
réclama le bénéfice du terrible article I*^"". 

Aliénor d'Aquitaine, Alinoria regina, selon 
notre André, remariée à Henri Plantagenet et 
déjà sur le retour, confirma en ces termes le 
droit du demandeur : 

« Nous n'osons désapprouver la sentence 
rendue avec une si judicieuse fermeté par la 
comtesse de Champagne, laquelle déclare que 
l'amour ne saurait étendre son empire sur les 
conjoints par mariage; nous approuvons donc 
les poursuites du chevalier, et enjoignons à la 
dame sollicitée de lui accorder les faveurs pro- 
mises. « 



192 ARRKTS, CONSULTATIONS 

Sur ce Icmme primordial de la liberté d'a- 
mour, il y avait solidarité étroite entre les cours 
du nord et celles du midi. Si l'infortuné Pé- 
trarque avait vécu au xiT ou même au xiii" 
siècle, il n'aurait pas eu l'excuse du mariage de 
Laure, pour inonder la république des lettres 
de ses langoureux sonnets. A défaut de la reine 
Aliénor, la vicomtesse de Narbonne aurait re- 
levé sa maîtresse de ses serments. Ermangarde 
de Narbonne nous a laissé, elle aussi, plusieurs 
jugements remarquables sur cette épineuse 
question. 

L'un d'eux est une simple consultation sur 
cette demande significative : — Quelle est de 
l'affection des époux ou de celle des amants, la 
plus sincère et la plus vraie ? 

La belle présidente n'hésite pas à répondre, 
philosophicâ ratione , dit le texte : « Que ces 
deux affections sont choses tout à fait diff"é- 
rentes, et que leurs habitudes n'ayant pas plus 
de rapport entre elles que leurs origines, la 
possibilité de doser ces deux sentiments par 
plus ou par mo'ins^ per magis et minus, n'existe 
pas. » Elle finit par déclarer « qu'il est oiseux 
d'équivoquer sur cette question. » Voilà qui 
est vertement jugé. Que diraient nos censeurs 
modernes de cette opinion d'une aussi grande 
dame, sur le lien officiel ? Cela ne frise-t-il pas 
le dédain de très-près? 



ET PENALITES D AMOUR. ig3 

Ailleurs, et ceci est un bel et bon jugement, 
la vicomtesse de Narbonne voit amener à sa 
cour une jeune femme qui, étant en plein pou- 
voir d'amant, ciun idoneo copularetur amori^ 
se donne à un autre en légitime mariage, et se 
croit en droit de refuser désormais ses caresses 
au premier. Aux yeux d'Ermangarde, qui sait 
son code, ce refus est une véritable infraction 
à la loi d'amour; aussi ne fait-elle aucune dif- 
ficulté de condamner, en ces termes, l'impro- 
bité, la déloyauté de cette scrupuleuse, hiijus 
mulieris improbitas, Mangardœ Narboyiensis 
taliter dictis arguitur. 

« La survenance du lien matrimonial n'an- 
nule en aucune façon les droits de l'amant; à 
moins que l'épouse ne déclare renoncer pour 
jamais à l'amour; à moins qu'elle ne se résigne 
à n'aimer qui que ce soit, pour le reste de ses 
jours. » 

Ces sentences si bien motivées et fondées sur 
un droit tout spécial, tendent à absoudre la 
châtelaine de Guillaume au faucon^ les douze 
amies du bel Ignaurès^ la dame du fabliau del 
Canise et celle du lai du Revenant, dont nous 
avons parlé dans La vie au temps des Trouvères. 
Ces arrêts si nets, si concordants' dans leur sin- 
gulière jurisprudence, expliquent les infractions 
conjugales des fabliaux et des romans d'aven- 
ture, dont la plupart ne sont que l'usage exces- 

i3 



194 ARRKTS, CONSULTATIONS 

sil', l'abus de principes destines, tout en aver- 
tissant les maîtres du lit conjugal, à adoucir les 
mœurs, à assouplir l'acier des armures, à faire 
germer sous le haubert la courtoisie et le dé- 
vouement. 

Les doctrin-es les plus pures d'intention, à 
leur origine, tendent sans cesse, nul ne l'ignore, 
h s'altérer dans l'application prolongée qu'en 
font les sociétés humaines; on ne doit pas s'é- 
tonner si, dès le xin'= siècle, les mœurs publi- 
ques reflètent déjà si mal les articles du code 
d'amour, et si quelques belles voluptueuses se 
sont permis de les traduire en permissions de 
changement, en facilités hospitalières, à l'exem- 
ple de la châtelaine d'un scabreux fabliau de 
Garin. Cette dernière, ne pouvant gésir avec 
son hôte, à 'cause de la présence de son mari, 
y envoie une de ses cousines : 

- ...Delez lui s'ala couchier 
Et se dévesti toute nue, ' 

Pour miex paier sa bienvenue... 
Je suis cousine et damoiselle 
(De) madame qui à vous m'envoie, 
Pour vous faire soûlas et joie. 

Au fond les droits de la passion sincère et per- 
sévérante étaient, seuls et toujours, sauvegardés; 
seuls ils pouvaient, dans le principe, autoriser en 
cour d'amour ces galantes transactions, qui nous 



ET rÉNALITÉS d'aMOUR. IqS 

paraissent d'une fantaisie si étrange. Chaque 
fois, au contraire, qu'il y avait présomption de 
libertinage, de trahison ou de vénalité, les 
damés se prononçaient fermement, sans hésita- 
tion complaisante, contre une aussi coupable 
bigamie. 

Un arrêt de la comtesse de Flandres lance 
une véritable excommunication contre un 
amant déloyal, qui n'avait pas craint de sur- 
prendre l'amour d'une belle, pendant qu'il était 
encore lié à une autre. Sybille déclare le traître 
indigne à tout jamais d'être aimé des femmes 
d'honneur, qu'elle adjure de ne plus lui sourire 
ni même lui parler. Ce jugement visait l'article 
vingt-neuvième , qui exclut des immunités 
d'amour les tempéraments excessifs, et par cela 
même incapables de fidélité. A ce propos la com- 
tesse cite le livre de maître André, qui, dit-elle, 
est hostile à de semblables excès, et condamne 
tout chevalier dominé par un appétit de volupté, 
dont il ne parvient pas à dominer les exci- 
tations. 

Ailleurs, Sybille de Flandres rend un public 
hommage à une jeune femme qui avait accepté 
la tâche de rendre par ses caresses, oscilla et 
lacertoruni amplexus, à la probité d'amour et 
à l'honneur, un chevalier que sa conduite avait 
rendu odieux à toutes. La noble présidente 
prend son parti contre la compétition amou- 



196 ARHKTS, CONSULTATIONS 

reuse d'une autre dame, qui réclame les ser- 
vices de cet amant, qu'elle avait repoussé avant 
sa régénération. 

En pareil cas, dit la comtesse de Flandres, 
les poursuites antérieures ne donnent aucun 
droit; c'est à la seconde maîtresse qui a fait de 
ce cœur failli un homme d'honneur, qu'appar- 
tient l'amour du chevalier ainsi métamor- 
phosé. 

Ne serait-ce pas le chevalier frappé d'excom- 
munication par le premier arrêt de Sybille, 
qui, relevé de sa chute par une commisération 
intelligente, se voit également relevé de sa 
peine, en considération de la belle convertis- 
seuse, dont les baisers l'ont ramené dans le 
sentier de la courtoisie? Ce serait là une tou- 
chante preuve de l'indulgence moralisatrice de 
nos aïeules et de leur charité persévérante 
à ne pas désespérer du salut du pécheur, 

La dame qui avait régénéré ce pauvre che- 
valier déchu , ressemble beaucoup à la dame 
du chevalier à la manche; par un mot d'espé- 
rance et le don d'une de ses manchettes, celle-ci 
avait rendu le plus preux et le plus honoré des 
chevaliers de Champagne, un jeune fils inu- 
tile, que par risée on appelait a le campegnois 
sauvaiges. » 

Aussi avait-elle raison de dire à son ami ré- 
généré .• 



ET PENALITES D AMOUR. I 97 

C'est bien droit que grant pris aiyés, 
Mais de moi bien iestes payiés, 
Car don pijeur (du pire) de cest pays, 
Et qui plus iert (était) de tous hays, 
Par son mauvais et failli fait, 
Ai le meilleur cevallier fait. 

On peut douter cependant qu'il y ait eu pos- 
sibilité de réhabilitation pour le cas suivant, 
déféré à la cour de Marie de Chamipagne. Un 
confident, chargé de messages d'amour par un 
de ses amis, trouve la dame à son gré, parle 
pour son propre compte, et, chose plus odieuse 
encore, il est écouté par la dame qui consent à 
la trahison, et reçoit dans ses bras l'infidèle 
confident. Pour un tel fait qui viole outrageu- 
sement les préceptes les plus délicats de la 
courtoisie, la sentence fut impitoyable. 

Le pauvre amant trompé n'avait pas fait 
assez attention au conseil de la loi d'amour : 
«se défier des confidents; » il vint lui-même 
soumettre son infortune au jugement de la 
comtesse et de ses conseillères : Campania' co- 
mitessœ totam negotii sérient indicavit, et de 
ipsiiis et aliarnm judicio dominariim, nef as 
prœdictiim postulavit humiliter judicari. La 
comtesse ayant donc réuni soixante dames de 
sa cour, rendit le terrible arrêt que voici : 

« Que le traître qui a trouvé une compagne 
digne de lui, laquelle n'a pas rougi de se rendre 



ig8 ARRÊTS, CONSULTATIONS 

complice de son crime de trahison, jouisse de 
baisers aussi honteusement acquis; qu'elle- 
même se vautre à son aise avec un pareil amant ; 
mais que pour tous les deux cette mutuelle 
possession demeure exclusive et perpétuelle. 
Qu'ils restent à jamais privés de l'amitié des 
gens honnêtes; que ni l'un ni l'autre ne puisse, 
en aucune manière, être admis désormais dans 
la compagnie des dames et des chevaliers, dont 
ils ont violé les lois les plus respectables, en 
foulant honteusement aux pieds la décence et 
l'honneur, en trahissant la confiance d'un amant 
et d'un ami. » 

L'article deux, qui défend de divulguer les 
secrets intimes de l'amour, est également sanc- 
tionné par une sentence d'excommunication 
majeure, rendue par la cour des dames de 
Gascogne à l'unanimité, totiiis curiœ voluntatis 
ascensu firmatum. Le coupable de ces indiscré- 
tions honteuses est condamné à être privé à ja- 
mais de toute espérance d'amour : 

« Qu'il reste dorénavant méprisé et banni de 
toute société de dames et de chevaliers. » La 
discrétion est une vertu si essentielle en ma- 
tière d'amour; c'est une sauvegarde si pré- 
cieuse, que l'arrêt, non content d'enlever tout 
espoir à l'indiscret, ajoute ce formidable aver- 
tissement à toutes celles qui seraient tentées de 
communiquer avec l'excommunie : 



ET PENALITES D AMOUR. I gg 

« Si quelque dame, quel que soit son rang 
dans le monde, est assez osée pour violer ce ju- 
gement, en .accordant sa compagnie au con- 
damné; qu'elle partage à toujours sa peine; que 
toute femme d'honneur, dont elle est ainsi de- 
venue l'ennemie, la repousse sans pitié de sa 
fréquentation. » 

S'agit-il d'un délit de vénalité, il n'est pas 
moins sévèrement poursuivi. Le dix-septième 
arrêt, cité par André le Chapelain, nous en est 
un exemple. Un chevalier priait d'amour une 
dame qui affectait l'austérité, et refusait d'écou- 
ter ses prières; l'amant dédaigné était riche, il 
offrit de l'or et des présents, et la prude com- 
mère s'adoucit : oblata, alacri vultii et avida 
mente, suscepit. La reine Aliénor l'ayant appris, 
déclara l'amante avide, digne d'être rejetée pour 
toujours dans la société des filles publiques.» A/e- 
retriciim patienter siistineat cœtibus agregari. » 

Quelque temps plus tard, dans son Castoie- 
7nent des dames, Robert de Blois reflète cette 
sévérité des cours d'amour, à l'égard des femmes 
qui acceptent des présents d'un amoureux : 

Eh bien ! sachez s'èle les prent, 
Cil qui li done chier li vent, 
Quar tost lui coustent son honour 
Li joiel doné por amour. 

Di^ns une intéressante consultation, qui ter- 



200 ARRÊTS, CONSULTATIONS 

mine la série des jugements cités par maître 
André, Marie de Champagne cnumère les espèces 
de présents que les amants peuvent honorable- 
ment se faire; cela dut servir de commentaire 
aux prescriptions de l'article dix, qui fulmine 
contre la cupidité et l'avarice. 

A la demande : Quels sont les dons qu'il est 
décent de s'offrir mutuellement? la savante ju- 
risconsulte des cours d'amour répond : — Les 
amants peuvent accepter à coamante, sans 
blesser la délicatesse, des ornements de tète, 
des ligaments de cheveux, une couronne [chaîné) 
d'or ou d'argent, une agrak, ftbidampectoris^un 
miroir, une ceinture, une aumônière, une cor- 
delière, cordulam lateris^ des aiguières, des pla- 
teaux de bois précieux, des étagères, repositoria, 
des étendards à sa couleur, des gages à sa de- 
vise; en général tout ce qui, sans exagérer la 
dépense, peut servir à l'ornement et à l'embel- 
lissement du corps, tout ce qui doit conserver 
le souvenir et nourrir la passion des amants. 

En acceptant ces dons, ajoute la comtesse 
Marie, il faut bien se garder de laisser la cupi- 
• dite se glisser dans son âme, en violation de 
l'article qui exclut les avares du palais d'amour. 
A ce précieux document sont jointes des re- 
commandations d'une grande originalité, com- 
plétant les instructions destinées aux combat- 
tants de la milice d'amour : amoris milites 



ET PÉNALITÉS d'aMOUR. 201 

voliimus omîtes edoceri. Si l'on reçoit un 
anneau en présent, il faut le porter au petit 
doigt de la main gauche, et, précaution discrète, 
avoir garde que la pierre de la bague soit tour- 
née à l'intérieur de la main, de façon à la tenir 
toujours cachée, semper absconsam. 

Suit l'explication de ces précautions multi- 
pliées par la pudeur de nos mères : Si l'on a 
choisi la main gauche pour porter le gage 
d'amour, c'est parce que cette main a coutume 
de s'abstenir des contacts honteux et déshon- 
nêtes, ^ ciinctis tactibus inhonnestis et turpibus; 
si on le plaçait au petit doigt, c'est parce qu'en 
lui réside la vie ou la mort, disait-on, in minimo 
digito fertur homims mors et vita manere. 
Cette raison ne nous semble pas aussi claire 
que la première, bien qu'on la tienne encore 
pour avéïjée, dans certaines de nos campagnes. 

En l'absence d'une force publique chargée 
de dégrader le condamné à son de trompe, de 
lui lire sa sentence sur un échafaud, dressé à 
cet effet, le coupable n'avait-il qu'à sourire et 
à oublier? N'allez pas croire cela. Quand les 
dames sortaient du ton ordinaire de leurs sou- 
riantes consultations ; quand elles s'assemblaient 
pour juger les délits de violence, d'indiscré- 
tion, de vénalité ou de trahison, on n'échap- 
pait pas aussi facilement à la responsabilité de 
ses actes. Bien qu'elles n'eussent à leur dispo- 



202 ARRKTS, CONSULTATIONS 

sition ni prévôts de justice, ni geôliers, ni 
bourreaux, leurs jugements étaient exécutés. 
L'opinion générale sanctionnait les sentences 
du tribunal d'amour, celle d'excommunication 
surtout. 

Un grand bailli de la comté de Frandres, 
nommé Felippe Chandon, ayant tué un jeune 
écuyer, qu'il soupçonnait être dans les bonnes 
grâces de sa femme, fut excommunié en cour 
d'amour, et mis au ban de toute société hon- 
nête. A partir du jour de sa condamnation, 
tout le monde lui ferma sa porte, et jusque dans 
sa propre famille, chacun lui tourna impitoya- 
blement le dos. Le brutal Felippe en mourut 
« comme désespéré. » 

Il en était des arrêts de cette juridiction vo- 
lontairement acceptée, on ne saurait trop le 
redire, comme de toutes les- conventions so- 
ciales que la loi ordinaire n'atteint pas; ils 
avaient la perte de l'honneur pour sanction. 
La société se fermait sur les violateurs des lois 
d'amour, comme elle le fait sur ceux qui sont 
surpris à frauder au jeu ou qui en nient les 
dettes; sur les lâches qui reculent devant une 
réparation parle duel, réclamée dans des cir- 
constances particulièrement graves; sur tous 
ceux enfin qui se débarrassent des obligations 
laissées par le code à l'impulsion de la con- 
science, sous le titre «d'obligations naturelles. » 



ET PÉNALITÉS d'aMOUR. 2o3 

Plus terrible encore était la sentence d'excom- 
munication en cour d'amour; elle privait le 
condamné des joies suprêmes de la vie; elle 
l'excluait à jamais de la compagnie des dames, 
du droit de les servir, de porter leurs couleurs 
et de soutenir leur cause dans les tournois. 
C'était l'enfer sur terre au moyen âge. 

Cependant la balance de ces aimables juges 
ne penchait pas absolument en faveur de leur 
sexe. Par devant Ermangarde de Narbonne fut 
portée cette cause exceptionnelle, qui pouvait 
étonner et faire hésiter la délicatesse féminine, 
si elle n'eût pris sa source ailleurs que dans la 
satisfaction des sens : — Un chevalier, après 
avoir vaillamment combattu, revient près de 
sa belle, écloppé, mutilé, borgne ou balafré. La 
dame doit-elle refuser ses baisers à celui que 
son amour a réduit en cet état? 

La noble vicomtesse juge que le courage de 
l'arhant ayant été enflammé par la pensée cons- 
tante de celle qu'il aime, suivant les prescriptions 
de l'article vingt-quatre, la dame qui a inspiré 
un pareil héroïsme ne saurait, sans se désho- 
norer et se rendre indigne de tout autre atta- 
chement, priver de ses caresses le brave cheva- 
lier rendu difforme par des exploits accomplis 
en son honneur. Ces accidents arrivant surtout 
aux fidèles de la religion d'amour, à ceux dont 
le cœur ardc au souvenir de leur maîtresse. 



204 ARRICTS, CONSULTATIONS 

doivent au contraire redoubler la tendresse des 
dames qui savent aimer. 

Autre décision en faveur du sexe fort : La 
comtesse de Champagne nous a laissé u.i arrêt 
de désapprobation, porté contre une dame qui, 
en l'absence de son serviteur engagé dans une 
lointaine expédition sur mer, accepte un autre 
engagement. L'accusée a beau objecter qu'elle 
n'a reçu ni lettres ni messages de son premier 
ami, pendant les deux ans fixés, par l'article VII, 
au veuvage des amants ; elle n'échappe pas à la 
condamnation. 

Ces deux arrêts ont été inspirés, sans doute, 
par les chevaliers allant à la recherche de quel- 
que oiseau bleu, à la conquête d'un introu- 
vable talisman. Quoi qu'il en soit, l'admi- 
rable désintéressement qui impose aux amantes 
de si rudes sacrifices, dut être souvent invo- 
qué en cour d'amour, suivant la parole de 
notre Chapelain : Et hœc sententia venit ynulti- 
pUciter corroborata. L'application en dut être 
souvent réclamée par les croisés et les paladins 
qui revenaient, la plupart du temps, de leur 
lointaine expédition, non-seulement mutilés, 
mais misérables et ruinés. 

Une chose à noter, c'est qu'en prononçant 
ces verdicts d'un sentiment si élevé, les dames 
tenaient toujours à la main le code d'Artus; 
c'était le fil d'Ariane de ce labyrinthe du cœur. 



ET PÉNALITÉS d' AMOUR. 2o5 

bien autrement compliqué que le labyrinthe du 
roi Minos. Ainsi dans la deuxième de ces der- 
nières causes, celle où une amante est con- 
damnée, pour avoir désespéré du retour de 
l'absent, Marie de Champagne n'oublie pas de 
réfuter les excuses de la coupable, en citant 
l'article de la loi d'amour qui recommande la 
discrétion. L'absent n'a-t-il pas dû reculer de- 
vant le danger de confier, à une aussi grande 
distance, les secrets de son cœur au hasard 
d'une lettre, à la discrétion fragile d'un mes- 
sager? 

On sait ce que coûta une imprudence de ce 
genre au châtelain de Coucy et à s amie, la 
dame du Fayel. Cette vaillante maîtresse du 
sire Raoul n'avait pas perdu patience à atten- 
dre son cher poëte qui combattait en Terre 
Sainte; elle se consolait en serrant, la nuit, sur 
son beau corps, la chemise qu'il lui avait laissée 
pour gage. 

Sa chemise qu'ot vestue 
M'envoia por embracier; 
La nuit, quant s'amor m'argue, 
(Je) la mets delèz moi couchicr, 
Toute nuit à ma char nue, 
Pour mes malz assolagier. 

Le courrier, chargé d'apprendre à la dame le 
retour de son cher croisé, avait laissé surpren- 
dre son secret. Fou de jalousie, le sire du Fayel 



206 ARRÊTS, CONSULTATIONS 

dressa une embûche à son rival; il l'assassina 
traîtreusement et donna à sa femme, martyre 
de la loi d'amour, le cœur de sa victime à 
manger. 

Dans les commentaires de ce code, qu'il nous 
a laissés, d'après les interprétations des dames 
jurisconsultes, André le Chapelain a tout prévu : 
l'amour des clercs et des nonnes qui ne peut 
être déféré aux tribunaux de courtoisie; l'a- 
mour des courtisanes, dont l'amant est con- 
damné, par la comtesse Marie, à souffrir 
patiemment, ce qu'il n'oserait avouer en société 
honnête, le cas probable où la femme de son 
choix continuerait à se laisser approcher pour 
de l'argent; l'amour des paysannes assimilées 
à de simples femelles, dont on n'use qu'à l'état 
de rut, comme font le cheval et le mulet, natii- 
raliter sicut equus et muliis. Ce dernier cas 
souffre pourtant des exceptions ; le délicieux 
fabliau de Grisclidis suffit à le prouver. 

Dans une autre série de questions, notre vieil 
auteur examine des difficultés d'un autre ordre: 

— Que doit-il arriver, par exemple, si l'amant 
rompt le premier sa foi? Nous avons constaté 
ailleurs une cause d'indulgence basée sur une 
rencontre provocante, sur une agacerie de Vénus 
l'invitant à se jouer dans l'herbe, en temps 
opportun. — Que sera-ce si la première infidé- 
lité vient de l'amante? La même indulgence 



ET PENALITES D AMOUR. 2O7 

n'est pas admise, et cela pour des raisons 
d'ordre tout à fait supérieures. — Que faire si 
Ton s'aperçoit qu'on a placé son amour en lieu 
indigne ? Si c'est la femme, elle doit persister 
dans son choix, jusqu'à ce qu'elle ait perdu 
tout espoir de régénérer son amant. Si c'est 
l'homme qui s'est trompé, l'amour lui étant 
nécessaire pour les héroïques entreprises, il est 
moins soumis à la persévérance. Toujours l'in- 
dulgence à son égard. 

Nos mères semblent, dans la question de 
l'égalité des sexes, s'être décidées plutôt pour 
l'équivalence que pour l'égalité absolue. Ce sont 
elles au reste qui ont décidé toutes ces ques- 
tions, et l'ont fait avec honneur et désintéres- 
sement. 

De pareilles décisions, si pleines de tendresse 
et d'équité, tranchaient d'une éclatante façon 
sur les errements ordinaires de la société du 
temps des Croisades. Il n'est pas douteux que 
les dehors courtois, la physionomie ostensible- 
ment honorable, qui masquaient les bouillon- 
nements féroces et les âpres cupidités des héros 
de la chevalerie, ne soient dus à cette juridic- 
tion si hardiment exercée. Au nom des vertus 
idéales qui rendent dignes d'aimer et d'être 
aimé, les femmes contraignirent les passionnés 
de la force, les fanfarons de violence, à se don- 
ner une apparence polie et modérée, à prendre 



208 ARRÊTS, CONSULTATIONS 

en face d'elles des allures d'amant dompté, un 
langage d'homme accort et bien disant. 

Une aussi touchante façon de rendre la jus- 
tice, avec des voixpersuasivesetdedoux regards, 
avec d'inlinies délicatesses de recherche et des 
subtilités angéliques d'appréciation, a contri- 
bué, pour une part inestimable, à dégrossir ces 
centaures blindés sur toutes les faces, à assou- 
plir ces gantelets de fer, toujours prêts à frapper 
et à meurtrir. Cet aréopage raffiné, poétique, 
simplement armé de persuasions d'amour, dont 
les arrêts guettaient, partout dans la vieille 
France, les appétits grossiers et les déporte- 
ments sauvages, réussit un moment à faire re- 
culer la barbarie. 

Le prestige des cours d'amour fut si grand 
que de hauts suzerains, des princes, même des 
rois, tinrent à honneur de se voir offrir le droit, 
purement honorifique , de siéger dans un de 
ces adorables parlements. Par une adroite poli- 
tique, les dames ne manquaient guère l'occa- 
sion de se créer, au moyen de ces admissions, 
des protecteurs puissants et dévoués. Le tur- 
bulent fils de la reine Aliénor, Richard Cœur 
de Lion, ami et collaborateur* du trouvère 
Blondel, se montra, ainsi qu'Alphonse d'Ara- 
gon, très-glorieux d'une pareille faveur. Fré- 
déric Barberousse fut lui-même* si enchanté 
d'avoir vu fonctionner ces jolis magistrats, qu'il 



ET PENALITES D AMOUR. >0q 

essaya d'établir en Germanie une cour d'amour 
à l'imitation de celles qu'il avait admirées en 
France. Mais le terrain ne fut pas favorable à 
ces germes de courtoisie; les Allemands les 
laissèrent se flétrir, avant qu'ils aient pris racine 
au milieu d'eux. 

Si les documents historiques qui attestent 
l'existence de ces cours ne sont pas plus abon- 
dants, c'est que dans ces siècles reculés , où si 
peu de gens savaient tenir la plume, on ne fai- 
sait pas de grands efforts pour recueillir les 
éléments de la vie sociale. Même pour les 
arrêts des tribunaux ordinaires, on ne tenait 
pas de registres réguliers , et l'on ne s'in- 
quiétait guère de transmettre à la postérité les 
noms des magistrats illustres : prévôts, sénéchaux 
ou baillis. A l'égard des parlements féminins, 
les scribes, qui tenaient tous un peu du froc, 
durent mettre moins de zèle encore à conserver 
le souvenir de sentences qui avaient désolé 
l'Eglise, par l'affirmation de principes si hardi- 
ment contraires à toutes les données cano- 
niques. 

Ne nous étonnons donc pas de la pénurie de 
documents attestant une influence que les 
moines et les prélats avaient, maintes fois, dé- 
clarée pernicieuse et immorale. Félicitons-nous 
au contraire d'avoir pu rassembler autant de 
vivants témoignages autour de l'œuvre civilisa- 

•4 



2 10 ARRETS, CONSULTATIONS 

trice de nos aïeules. Il n'est pas sûr qu'on 
puisse réunir autant de noms de jusiiciers de 
droit civil, autant de jugements légaux, signés 
et complets, de Louis le Gros à Philippe le 
Bel. 

Si les dames avaient conservé ce magique 
privilège d'épurer les mœurs, d'en surveiller 
les infractions intimes, de juger à cet égard 
ceux que leur fortune et leur rang semblent 
autoriser à se jouer des convenances du senti- 
ment, à gaspiller à prix d'or les fleurs du jardin 
d'amour; si elles avaient prolongé indéfiniment 
ces leçons d'équité, de désintéressement, de 
respect de soi-même et des autres, la société 
française eût fait de merveilleux progrès, et 
leur œuvre eiit pénétré dans le domaine de 
toutes les fécondes vertus. Malheureusement 
pour le progrès général, les autres peuples, nos 
voisins, échappaient à cette influence si large- 
ment civilisatrice. 

Les querelles d'apanage, les compétitions de 
suzeraineté, les terribles ambitions des princes 
ramenèrent la brutalité ; l'abus de la force re- 
prit son empire. Dès les premières années du 
xiv« siècle, les rivalités sanglantes des couronnes 
de France et d'Angleterre se rallumèrent avec 
fureur, et, pendant des centaines d'années en- 
core, noyèrent les efforts de l'humaiiité. 

L'héritage des cours d'amour échut aux gens 



ET PENALITES D AMOUR. 



d'église, qui le guettaient depuis longtemps; si 
peu convenable que fût entre ses mains une 
aussi scabreuse juridiction, le clergé s'empara 
du droit de juger les relations intersexuelles. 

Aux pudiques et ingénieux cas de conscience, 
posés et subtilement résolus par les dames, les 
juges ecclésiastiques substituèrent les investiga- 
tions d'alcôve, les indécentes enquêtes, l'exa- 
men choquant des secrets de la nature, les 
expérimentations obscènes des Congrès, où l'on 
contraignait l'époux à faire ostensiblement ses 
preuves de virilité. 

Ce même envahisseur clérical qui métamor- 
phosa, à son profit, les génies et les fées en 
sorcières et en possédés du diable, changea les 
thèses d'amour et de courtoisie en questions 
charnelles et chirurgicales. Des fées et des en- 
chanteurs, l'Église avait fait des suppôts d'en- 
fer; des femmes et de leur souriant pouvoir, 
elle fit des objets de scandale et de damnation. 





CHAPITRE IX 

AVANCES FAITES PAR LES DAMES. 

SAVANTE GRADATION DES AMOUREUSES FAVEURS. 

LEUR BUT MORALISATEUR ET ÉLEVÉ. 



'■p^j^ 'extrême originalité de cette régu- 

Y^^ larisation juridique des droits d'a- 

^■0^4 mour ne pouvait manquer d'ob- 

Ei^l tenir une influence très-accentuée 



sur les mœurs de cette époque. Les lois de 
cette morale attrayante et défensive, destinée 
à tenir les violents sous le charme, à mettre 
les femmes à l'abri des brutales surprises, tra- 
cèrent en efïet de fertiles sillons au sein de la 
société chevaleresque. Ce fut une irradiation 
bienfaisante qui réchauffa le cœur de cette 
partie du moyen âge, et le disposa à recevoir 
de sérieux germes de civilisation. 

Du haut en bas de l'échelle féodale, on es- 
saya de se conformer aux prescriptions de cette 



AVANCES FAITES PAR LES DAMES. 2 I 3 

école de galanterie théorique et pratique. Par- 
tout les amants, les soupirants, depuis les ba- 
rons portant bannière jusqu'aux bergers mis 
en scène par Adam de la Halle, échangeaient 
des talismans d'amour et acceptaient des tâches 
difficiles, ne fût-ce qu'une couvée d'aiglons à 
descendre du sommet d'une ruine, un nid de 
calandres, ce phénix de nos aïeux, à enlever 
d'une roche inaccessible, au péril de ses jours. 

Ce culte fervent, qui les assaillait avec une 
sorte de fanatisme, nos mères surent habi- 
lement le faire tourner à la conversion des 
barbares. Leur sexe y gagna, en France, 
une liberté dont il n'a jamais joui, à un aussi 
haut degré, dans aucune société humaine. At- 
testée par tous les monuments de notre littéra- 
ture romane, une pareille indépendance était 
payée en services de chaque jour, en agréments 
de toute nature, répandus à pleines mains sur 
la vie des contemporains du sexe fort. La part 
d'initiative féminine était justifiée par le gra- 
cieux usage que les dames en faisaient, par des 
habitudes d'hospitalité charmantes, par des soins 
multipliés, par une sorte de domesticité vo- 
lontaire, exercée envers les hôtes, que le hasard 
des chevauchées jetait sur le seuil de leur 
logis. 

Une poétique gradation de menues faveurs, 
qui passeraient aujourd'hui pour des avances 



2 14 "^-^ AMOUKKUSES FAVEURS, 

compromettantes, accordées par principe et 
sans hésitation, enivrait à doses répétées les 
terribles chercheurs d'aventures, et les méta- 
morphosaient en autant de missionnaires de 
la religion de courtoisie, en autant de propa- 
gateurs zélés du droit des faibles, partout où 
les entraînait le sentiment de ce qu'ils croyaient 
être leur devoir. 

Les dames avaient accepté la tâche d'épurer 
les indomptables appétits de leurs rudes com- 
pagnons; d'ennoblir les excès de leur aveugle 
courage, en leur versant goutte à goutte l'eni- 
vrante potion d'amour; de changer en mis- 
sions relativement sérieuses leurs courses folles 
à travers le monde, et de donner un but aux 
irrésistibles impulsions du caprice sauvage, aux 
soubresauts de la fantaisie désordonnée. Cha- 
cune d'elles, parvenue à l'âge du sourire, vou- 
lait avoir son poursuivant dévoué, son captif 
enchaîné par le souvenir de ses charmes, son 
champion rendu par elle capable de tenter 
l'escalade de la lune, sans perdre le désir de 
revenir à ses pieds. Il ne faut donc pas s'étonner 
si, dans les poèmes de cette héroïque époque, 
on voit si souvent les dames engager les pre- 
mières escarmouches, pour réussir à s'assurer 
le précieux auxiliaire qui devait glorifier au 
loin leur idéal, sous la livrée de leurs couleurs. 
En vue d'aussi désirables conquêtes, elles n'é- 



LEUR BUT MORALISATEUR. 2 1 :> 

prouvaient nul scrupule à faire les premières 
démarches. Même sous les yeux de leurs pa- 
rents, les pucelles oubliaient leur timidité, pour 
entreprendre cette œuvre de puissantialisation 
des âmes. Dès qu'elles supposaient qu'un varlet, 
un écuyer, un chevalier, un hôte de leur père, 
était encore libre, elles l'assaillaient de leurs 
fortifiantes séductions. 

Dans le lai d'Eliduc de Marie de France, un 
chevalier « courtois et sage » qui avait dé- 
fendu un prince breton contre ses ennemis, 
est remarqué par la fille de ce chef; celle-ci 
n'hésite pas à faire prier par son chambellan le 
jeune héros de la visiter, dans ses appartements 
privés. Eliduc « en merciant la damoisèle » se 
rend à son appel, et est admis à prendre place 
sur le lit, où elle se reposait en l'attendant,. Les 
lits, nous le verrons plus loin, servaient fré- 
quemment de sièges en ce temps-là. 

Cèle l'avoit par la main pris, 
Desur un lit èrent assis ; 
De plusiors choses unt parlé; 
Icèle l'ad mult esgardé. 

La conversation resta dans les bornes de la 
décence; mais ce que se dirent les deux amants 
« les fist pâlir et souspirer ». L'heureux Eliduc 
fut longuement chargé de l'électricité d'amour. 
Quand finit l'entrevue, la belle enfant l'avait 
fait sien. 



2l6 DES AMOUREUSES FAVEURS, 

Dans le dit du Lévrier, un jeune écuyer, de- 
venu fou par la trahison de s'amie, erre pen- 
dant trois ans dans la forêt, hors de sens et fu- 
rieux, comme le Roland del'Arioste. A la troi- 
sième année, une fée de passage le prend en pi- 
tic, le guérit avec des herbes d'une puissante 
vertu, le fait baigner dans une claire fontaine, 
et le revêt d'une belle robe verte. Le pauvre 
écuyer, rendu à la raison et débarrassé de la 
pensée de sa déloyale, retrouve un nouveau 
foyer d'amour, offert avec une touchante sim- 
plicité. Une jeune héritière, qui a appris son re- 
tour à la raison, pense à compléter le sauvetage; 
elle lui envoie un messager, pour l'engager à ve- 
nir s' hosteler chez elle. Dès qu'elle l'aperçoit de 
sa fenêtre , la généreuse damoiselle descend 
« enmy la court » et le salue avec doux regards 
qui révèlent, dès l'abord, le projet de son cœur. 
L'écuyer ému de ce gentil accueil, 

Li dist : — Ma damoiselle, 

Mandé m'avés, ne sai pour quoi? 
— Amis, fait-elle, par ma foi ! 
L'occoison orendroit sarès : (saurez) 
Pour ce vous mande que vous ares, 
Orendroit sans nul respitement, (sans retard) 
Moi et ma tierre quitement. 

Le joyeux étonné « l'en mercie bien cent 
fois ». Cette passion nouvelle lui rend la force 
et le courage; il se fera recevoir chevalier, et 



LEUR BUT MORALISATEUR. 217 

ne laissera « nulle marche, de France jusk'en 
Danemarce, qu'il n'i alast » pour acquérir los et 
honneur. Il ajoute courtoisement que de tous 
les dons offerts par sa belle hôtesse, celui 
qu'il apprécie davantage, et dont il se conten- 
terait volontiers, « est l'octroi de son gent 
corps ». 

Infiniment plus raffinées que leurs contem- 
porains du sexe fort, nos mères avaient con- 
servé dans leurs allures, pourquoi ne pas l'a- 
vouer? un reste de sans-façon tout primitif; 
quelques gouttes de sang barbare circulaient 
dans leurs veines. Franques ou gauloises, elles 
subissaient l'influence du milieu où elles vi- 
vaient; la plupart se sentaient naturellement 
portées à accentuer le sens matériel de leurs 
avances. Si elles avaient agi avec plus de senti- 
mentalité et de réserve, peut-être n'auraient- 
elles pas été aussi bien comprises; et puis cela 
eût-il suffi à maîtriser, à modérer les âpres effer- 
vescences des centaures à demi domptés, qu'il 
s'agissait d'enrôler sous leur amoureuse ban- 
nière. 

Si attrayantes que fussent les avances des 
dames, elles n'étaient pas toujours acceptées ; 
mais les causes de refus étaient généralement 
légitimes. La belle refusée sortait honorable- 
ment de l'épreuve; après quelques larmes de 
regret, elle pouvait se mettre en quête d'un au- 



2l8 DES AMOUREUSES FAVEURS, 

tre cœur à exalter, d'un autre amant à trans- 
former en héros. 

Dans Gérard de Nevcrs, la damoiselle Eu- 
gline, assiégée dans son château des Ardennes, 
devant les murs duquel elle a vu succomber 
son père et tous les mâles de sa famille, est dé- 
livrée par le héros de ce charmant roman d'a- 
venture. Par reconnaissance, elle offre ses do- 
maines et sa personne à son sauveur. Détail 
caractéristique de ces moeurs étranges : aussi 
désintéressée que l'amante d'Abailard, la belle 
Eugline, en se donnant ainsi, n'impose pas le 
mariage à celui qu'elle aime. Héloïse, on se 
le rappelle, déclare, dans sa première épître, 
qu'elle se fût contentée du titre d'amie, même 
de celui de concubine, concubinœ vel scorti. La 
contemporaine de Blanche de Castille dit à 
Gérard de Nevers : 

« Ma tierre, mes chasteaulx et tout ce que 
j'ay au monde vous habandonne, poui en faire 
à vostre plaisir; moy-mesme me donne à vous 
pour estre vostre famé ou vostre amye. Por 
Diex ! ne voeillez refuser, car née suis de hait 
lignaige. » 

Si Gérard n'accepte rien, c'est qu'il a à cœur 
de retrouver « s'amye Euriant à qui l'enseigne 
moult gente, en semblant de violette, entaillée 
sur sa dextre mamelle » a causé tant de mal- 
heurs, et envers laquelle il a tant à réparer. 



LEUR BUT MORALISATEUR. 2IQ 

Si Aubery le Bourgoing refuse l'abandon de 
Guibourc, la femme du roi Orry, c'est par dé- 
férence pour ce prince, au service duquel il est 
entré, et non par dédain, puisqu'il l'épouse à 
la mort du roi. Si Huon de Bordeaux décline 
l'offre de la belle Esclarmonde, c'est qu'elle est 
musulmane et lui chrétien ; dès qu'elle s'est fait 
baptiser, il n'hésite plus. La scène est d'ailleurs 
charmante. Le roi Karl avait imposé à Huon 
d'aller insulter d'un baiser la fille de l'émir 
Gaudisse, devant toute sa cour. Cette bravade, 
qu'il accomplit, lui vaut la perte de sa liberté et 
l'amour de la pucelle qu'il est venu insulter, 
au péril de ses jours. Esclarmonde, voulant le 
revoir, « prent un cierge qu'èle ot fait embra- 
ser », et s'en vient à la prison; où, après s'être 
emparée des clefs du chartrier, elle pénètre dans 
le cachot du beau Français, et lui tient ce sédui- 
sant langage : 

Je suis la fille (de) Gaudisse l'amiré, 
Que vous baisastes hui matin au diner; 
Vo douce (h)alaine m'a si le cuer emblé, 
Je vous aim tant que je ne puis durer. 
Se vos volez faire ma volenté, 
Consel mettrai que serés délivré. 
— Dame, dist Hues, laissiés tôt chou ester. 
Sarrazine estes, je ne vous puis amer; 
Je vous baisai, cou est la vérités, 
Mais je le fis por ma foi aquiter. 

Il y a pourtant des exemples de fantaisie né- 



220 DES AMOUREUSES FAVEURS, 

gative difficiles à expliquer. Ainsi, Gauvain, le 
célèbre neveu d'Artus, dont la vertu n'était pas 
la chasteté, fait, dans la Venp^eancede Kagiiidei 
sourde oreille aux avances de la dame de Gau- 
destroit qui lui offrait sa guimple, en lui criant, 
par trois fois, que c'était moins pour honorer 
le vainqueur du tournois que pour engager 
l'amant. C'est la dame elle-même qui l'avoue 
avec dépit : 

Par trois fois si H criai 
Que c'ert signes de druerie! (galanterie) 
Moult est plains de grant vilonnie, 
Quant il de m'amor ot le don, 

Que puis ne vint en ma maison 

Je cuid qu'il ot honte de moi. 

La dame en question n'avait-elle pas tous les 
charmes qu'eiit désirés Gauvain ? Le trouvère 
ne le dit pas. Dans son dépit, la belle dédaignée 
fit établir, à son intention, une fenêtre en façon 
de guillotine, dont le haut à fer tranchant 
« descent comme arbaleste » : elle comptait que 
tôt ou tard le dédaigneux y viendrait passer la 
tête. Or c'est à Gauvain lui-même, déguisé en 
sénéchal d'Artus, qu'elle explique ses projets de 
vengeance savante ; celui-ci se hâte de fuir la 
fenêtre vengeresse, et nous ne saurions le désap- 
prouver. 

Rien n'était moins rare que ces avances fé- 
minines; si les pré.ceptes des cours d'amour 



LEUR BUT MORALISATEUR. 22 1 

n'en avaient ennobli le but, on pourrait les 
comparer aux manœuvres des Américaines en 
quête de maris. La plupart des dames de ce 
temps se réservaient de laisser parler librement 
leur cœur, de choisir, avant ou après le ma- 
riage, l'époux ou l'ami. Rien ne pouvait donc 
leur paraître plus malgracieux que le vœu fait 
à la cour d'Artus par le chevalier Mélion : 

Il dist (que) jà n'ameroit pucèle, 
Que tant seroit gentil ne bêle, 
Si un autre home avoit amé, 
Ni que à autre eust parlé. 

Le jeune favori du roi légendaire avait peut- 
être raison de désirer une amie qui n'eût jamais 
regardé personne autre avec bienveillance; il 
eut tort de le crier si haut. On lit, en effet, dans 
le lai de Mélion : « à grand mal li torna. » Les 
dames s'accordèrent à juger ce serment comme 
une atteinte à leur indépendance; dans un par- 
lement d'amour que tinrent plus de cent d'en- 
tre elles, chez la reine Genévra, elles fulminèrent 
contre le téméraire, déclarant à l'unanimité : 

(Que) jamais ne l'ameront 
N'encontre lui ne parleront; 
Dame n'el (ne le) voloit regarder 
Ni à lui pucèle parler. 

Ces préférences féminines avaient bien des 
façons de se manifester. Ce n'étaient pas tou- 



222 DES AMOUREUSES FAVEURS, 

jours, il s'en faut, des offres aussi directes que 
celles de la reine Guibourc, de la belle Eugline, 
ou de la dame de Gaudestrois ; il ne s'agissait 
pas invariablement de saisir la proie au pas- 
sage, ni de l'atteindre au lazzo du corset. Quand 
l'amant, à marquer au chiffre de la dame, con- 
sentait à ralentir sa course et à séjourner une 
saison, on renonçait aux grands moyens, aux 
extrémités héroïques qui conservaient, en dé- 
pit du but à atteindre, une saveur un peu bar- 
bare. Alors s'exerçait à l'aise la sagacité 
féminine, enchantée de pouvoir graduer la 
séduction, de mêler aux caresses qui s'adres- 
saient au cœur les paroles visant à Tàme. 

Se faire comprendre par des sourires, par les 
menus dons, par les conversations assaisonnées 
de captieux regards et d'éloquents soupirs, a 
toujours été le triomphe des femmes. Amener 
par des privautés de chaque jour, dont il est 
toujours possible d'atténuer le sens trop clair, 
le préféré à se troubler le premier, à prendre 
ostensiblement les devants, à supplier pour 
obtenir ce qu'on brûle de lui octroyer ; puis une 
fois maîtresse de la position, traîner le vaincu 
à sa cordelle, faire patienter le sauvage appri- 
voisé, lui imposer de fantasques conditions, 
différer les faveurs significatives, jusqu'à ce que 
de glorieuses entreprises l'en aient rendu digne; 
c'était l'idéal du triomphe féminin. 



LEUR BUT MORALISATEUR. 223 

D'abord les tendres colloques, murmurés à 
demi-voix, les mots emmiellés, les questions 
adroites, les longues promenades sous les eiites 
du verger, les cavalcades sur le même palefroi; 
puis les enlacements timides, lacerti amplexus 
de maître André, les baisers sur les lèvres, dont 
la coutume autorisait l'usage entre chrétiennes 
et chrétiens, à l'exclusion des Sarrazins, comme 
on le voit dans le roman carolingien de Fier- 
abras. Si Floripas n'ose donner à Guy de 
Beurgogne cette marque ordinaire d'amitié, 
c'est qu'elle est encore païenne. 

Les bras li mist au col pour ses amours fremer, 
Pardevant, en la bouce, ne l'osa adèser, 
Pour ce k'èle est paiene, (et) il est crestiennés. 

Dans les lais de Marie de France, dans ceux 
d'Audefroy le Bastart et dans tous les poèmes 
de ce temps, on voit souvent revenir cette 
douce formule : « la bouche li baise et le vis ». 
Dans le Dolopathos^ de semblables baisers sont 
le début des épreuves, que les filles de l'impé- 
ratrice font subir au beau Lucinien. 

Viennent ensuite les tête-à-tête demandés 
par messagers ou directement sans que personne 
ne s'en scandalise. Puis les réceptions sur le pied 
du lit, comme dans le lai d'Eliduc et celui de 
Lanval, ou comme la jeune impératrice du roman 
des sept sages voulant causeravec son beau-fils : 



224 O^S AMOUREUSES FAVEURS, 

« Tous deux s'asistrent sur une couche d'une 
coutc-pointc covertc et d'ung draps de soie. » 
Ou bien encore comme dans la vieille chanson 
de Belle Erembors, citée par Leroux de Lincy, 
[Chants historiques français], où se lisent les 
vers suivants : 

Li cuens Raynaut est montez en la tors, 
Si s'est assis en i lit peint à tîors, 
Dcjoste lui se sict bêle Erembors; 
Lors recommence lor premières-amors. 

Puis les dons mutuels, les échanges qui étaient 
autant de promesses et d'encouragements pas- 
sionnés : ainsi la guimple offerte par la dame 
de Gautdestrois à Gauvain, la manche du lai 
de ce nom, le gant sénestre donné par la pu- 
celle du château des Ardennes à Gérard de Ne- 
vers. Dans le roman de Perceforet, une damoi- 
selle offre à son ami un paon artificiel, pour 
orner le cimier de son heaume. Le fameux or- 
dre de la Jarretière n'a pas lui-même une autre 
origine, et sa célèbre devise : Honny soit qui mal 
y pense ne réussit pas toujours à réprimer les 
profanes sourires qui accueillent cet hommage 
rendu par Edouard III à l'ornement intime de 
la comtesse de Salisbury. 

Quelquefois la nature de ces dons, la manière 
dont ils étaient faits et les conditions qu'on y 
mettait, se ressentaient de la rudesse du temps. 



LEUR BUT MORALISATEUR. 22 5 

Ainsi, par exemple, la chemise offerte par la 
dame du dramatique fabliau des III chivaliers 
et del Canine à celui de ses trois poursuivants 
qui consentirait, pour l'araour d'elle, à s'exposer 
aux chocs des épées et des lances, dans un tour- 
noi, sans autres armes défensives. On peut 
également citer, dans cette catégorie, la mu- 
tuelle garantie de persévérance que se donnent 
les deux amants du lai de Gugemer. 

— Ami, dit la belle à son amant, forcé de 
fuir, donnez-moi votre chemise; sur le pan 
antérieur j'y ferai un pli, et vous permets d'ai- 
mer celle qui saura le défaire. Gugemer, de 
son côté, lui attache aux flancs une ceinture à 
fermoir secret, avec la même condition, c'est- 
à-dire permission de répondre à la passion de 
celui qui l'ouvrirait. 

(Amis) vostre cemise me livrez, 
El pan dessus ferai un ploit; 
Congié vus doins, ù ke ce soit, 
D'amer cèle kil' defferat 
Et ki despléer le porrat. 

Gugemer à son tour prend sûreté de s'amie 
« par une ceinture ». 

Dunt à sa char nue l'a çaint; 
Parmi les flancs aukes l'estraint. 

Qui la bucle porrat ouvrir 

Il la prie que celi aim. 



220 DES AMOUREUSES KAVF.URS, 

La nudité, d'ailleurs, n'effarouchait pas outre 
mesure la pudeur des dames du temps passé; 
nous aurons plusieurs occasions de le consta- 
ter. Une seule preuve avant d'aller plus loin : 
le livre d'André le Chapelain, ce code officiel de 
la courtoisie féodale, admet dans les prélimi- 
naires de l'amour honnête, outre les baisers 
sur la bouche et les embrassements des bras, les 
indiscrètes caresses du toucher direct, à la seule 
exclusion de la dernière consolation de Vénus. 

« Procedit aiitem (amor probns) usqiie ad oris 
oscidum, laccrtiqiie amplexwn et ad inciirren- 
dum amantis nudiim tactiim, cxtremo Veneris 
solatio prœtermisso. » {Amatoria Andrecv Ca- 
pellani. Edit. Dorpnmndœ.) 

C'était déjà, de la part des dames, s'exposer 
beaucoup; mais la gradation des amoureuses 
faveurs allait plus loin encore; et si l'on en 
croit les auteurs contemporains, elles sortaient 
généralement à leur honneur de ces brûlantes 
épreuves. La plus délicate était l'épreuve du 
coucher. Celle-ci doit paraître si fiévreuse, si 
scabreuse, si étrangement folle à la pudeur 
moderne, qu'on serait tenté de la mettre en 
doute, si l'on n'avait pour se renseigner à cet 
égard que les imaginations colorées des ménes- 
trels et des trouvères, bien que ces indiscrets, 
nous l'avons constaté souvent, soient un mi- 
roir fidèle des mœurs de leur époque. 



LEUR BUT MORALISATEUR. 227 

La suprême épreuve du coucher se rencon- 
tre aussi dans les légendes chrétiennes. Le 
prévôt d'Aqnilée, légende extraite de la Vie des 
Pères de saint Jérôme, nous montre la femme 
d'un prévôt contraignant un moine, orgueilleux 
de sa chasteté cénobitique, à se mettre au lit 
avec elle; afin de lui faire apprécier le danger de 
ces sortes de luttes, où l'objet du péril est en face 
du lutteur. Les chroniques abondent de ces pé- 
rilleuses fanfaronnades de continence, oîi des 
chrétiens se plaisaient à humilier la chair, à la 
provoquer pour la vaincre, en partageant le lit 
de pieuses femmes qui se croyaient également 
assurées de remporter la victoire dans ces en- 
gagements corps à corps, où Robert d'Arbris- 
sel aimait, dit-on, à s'exposer. 

Qu'on ne s'étonne donc pas trop de voir le 
fanatisme de l'amour s'imposer les étranges sup- 
plices qu'acceptait le fanatisme de la foi. Avant 
de partir pour la croisade et de s'en aller outre- 
mer, Raoul de Coucy priait Dieu de lui accor- 
der l'honneur de cette enivrante épreuve, et de 
faire qu'il tînt, une fois, s'amie nue entre ses 
bras. 



Or me doint Diex en tèle honor monter, 
Que cèle où j'ai mon cueur et mon penser, 
Tienne une fois entre mes bras nuette, 
Ains que j'aille outre-mer. 



228 UES AMOUREUSES FAVEURS. 

Dans le drame d'Amis et d'A7iîilIe^ dont la lé- 
gende mise en roman, en vers et en prose, tra- 
duite en tous langages, même en breton, a si 
fort attendri nos pères, la fille du roi Karle s'est 
propose d'énamourer Amille . Retenu par le 
haut rang de la pucelle, le prudent chevalier 
répond froidement aux premières avances ; la 
demoiselle se décide alors à le soumettre à la 
plus vive épreuve : — Il a refusé de m'écoutcr, 
se dit-elle; il s'attendrira quand il me sentira 
lè^-lui. 

Je sçay bien qu'il va reposer, 

Mais certes je me vois poser 

Et mettre lèz-Iui sur sa couche; 

Au moins s'un ^si un) baisier de sa bouche 

Puis avoir, il me souffira. 

Le chevalier de la Tour- Landry, dont les ré- 
cits pittoresques contiennent, par-ci par-là, de 
précieux renseignements historiques, raconte 
que, de son temps, existait encore cette mode 
de tentation mi-partie angélique et diabolique. 
Au chapitre xxv« de son livre pour l'enseigne- 
ment de ses filles^ il cite l'exemple d'une belle 
dame qui, au temps où « elle souloyt estre 
blanche, vermeille et grasse, amoit festes, jous- 
tes et tournois », et souffrait volontiers que le 
seigneur de Craon k couchast en son lit; mais 
ce fut sans villennie et sans y mal penser ». 



LEUR BUT MORALISATEUR. 229 

Au chapitre l du même ouvrage : Du cheva- 
lier qui eut 1 1 1 femmes, le bon Latour-Landry 
nous apprend que la première et la troisième 
des femmes de ce chevalier furent damnées, 
pour avoir mis leur vanité, l'une à se parer, 
l'autre à se farder ; tandis que la seconde n'avait 
eu, ainsi qu'il fut révélé au mari, que quelques 
années de purgatoire, « pource que un escuier 
s"estoit couchié avec elle, et aultres petits pé- 
chiez » ; bien qu'ils eussent répété cette fami- 
liarité de haute saveur « environ x ou xn fois ». 

N'oublions pas ici le singulier jeu-parti de 
maître Guillaume le Viniers, dans lequel il pose 
le cas d'une dame qui, pour récompenser son 
loyal amant, « une nuit en son lit le consent, 
tout nu à nu », sans lui permettre autre chose 
que le baiser des lèvres et l'enlacement des bras. 
Cette dernière citation a le mérite de mettre le 
doigt sur le point brûlant, sur la circonstance 
aggravante d'une aussi terrible tentation : c'est 
que nos aïeux couchaient nus. ainsi que nos 
aïeules ; ils se glissaient, sans aucun linge de 
corps, entre des draps de toile à peine suffisants 
pour leurs vastes lits. 

C'est dans l'état où naquit Eve, l'auteur de 
Parthenopeus nous l'apprend sans songer à effa- 
roucher son lecteur, que la jeune impératrice 
de Constantinople vint se placer, pour dormir, 
aux côtés du beau neveu de Clovis. Voici à cet 



23o DES AMOUREUSES FAVEURS, 

égard Topinion d'un des grands dignitaires du 
premier empire. Joseph de Rosny, dans son 
Tableau littéraire de la France au xiu" siècle : 

« On était alors dans l'habitude de ne se 
mettre au lit qu'après s'être dépouillé de son 
dernier vêtement, c'est-à-dire de coucher sans 
chemise. On eût fait injure à une femme de 
partager sa couche, sans s'être soumis à cet 
usage; et l'on ne conservait, la nuit, ce léger 
vêtement que lorsqu'on voulait prouver à quel- 
qu'un le peu de cas que l'on faisait de sa per- 
sonne. De là est dérivée cette expression si com- 
mune dans nos anciens romans : coucher nu 
à nu. » 

Notre vieille littérature nous offre fréquem- 
ment aussi ce renseignement complémentaire, 
que la première chose qui se faisait au sortir du 
lit était de vêtir sa chemise. Je demande par- 
don au lecteur de prononcer ici ce mot shocking 
dont rougit la pudeur britannique; mais je ne 
puis éviter, dans cette étude, un détail aussi 
caractéristique des mœurs du passé. Rutebeuf 
se gênait fort peu à ce sujet. Dans le dit du Se- 
crcstain et de la femme au chevalier, cette 
bonne dame, qui faisait le lit aussi bon pour le 
simple berger que pour le prince, sort un ma- 
tin de son lit, pour aller prier au moutier, dit 
le poète; or en se levant que fait-elle? 



LEUR BUT MORALISATEUR. 20 1 

La dame qui aler voloit 
Au moustier, si com' elle soloil, 
Geta en son dos sa chemise, 
Et puis si a sa robe prise. 

Nous trouvons dans un des plus graves mo- 
numents de notre langue romane la confirma- 
tion de cette économie de linge. L'Ordène de 
Chevalerie^ où l'auteur, Hues de Tabarie, énu- 
mère à un prince sarrazin les articles du cé- 
rémonial usité à la consécration d'un chevalier 
chrétien, déclare qu'après le bain symbolique 
qui le lave de toute souillure morale, le réci- 
piendaire est couché nu « en un bel lit », sym- 
bole de l'éternel repos. Puis quand il est remis 
sur pied, il se rhabille en commençant par la 
chemise « qui ère de lin » : 

Chis dras qui sont près de nos char, 
Tout blanc, nous donnent à entendre 
Que chevalier doit adès tendre 
A sa char nettem.ent tenir. 
Se il à Dieu veut parvenir. 

Cette nudité nocturne était encore usitée au 
temps de Charles VII ; son poète Martial d'Au- 
vergne nous l'apprend dans le troisième arrêt 
d'amour : « Et aussi elle diroit quant se léve- 
roit au matin, en mettant sa chemise : — Dieu 
doint bonjour à mon très doulx ami. » Mieux 
encore, Benoît de Court, le pédant qui a noyé 



232 DES AMOUREUSES FAVEURS. 

dans SCS commentaires latins le facétieux recueil 
du compcrc Martial, glisse à ce propos un ren- 
seignement en lis sur le devoir des femmes en- 
trant au lit : Millier es etiim camisiam^ noctu. 
gestare non debent , etc. Cette coutume dura 
fort longtemps; il est très-probable que la belle 
à qui Clément Marot, dans ses cpigrammes, 
souhaitait d'aller « donner les Innocents », au 
point du jour, couchait aussi légèrement vêtue 
que les contemporaines du roi Robert et de 
saint Louis. 

Joseph de Rosny avait raison d "affirmer qu'a- 
gir autrement était un signe assuré que cette 
cohabitation n'était pas du goût de celui ou de 
celle qui demeurait à demi vêtu. Dans un des 
nombreux poèmes du cycle d'Artus, rimes par 
Chrestien deTroyes: Li romans de la Charrette, 
le brave Lancelot rencontre en son chemin une 
pucelle qui lui offre « de l'hébergier en son 
ostiel », où elle exagérera l'hospitalité jusqu'à lui 
tenir compagnie la nuit. Le brillant aventurier, 
dont le cœur est tout entier à la reine Gene- 
vra, voudrait n'accepter qu'une partie de cette 
gracieuseté. — Mon ostiel, dit la belle. 

Sire vos est aparelliez, 
Si dou prendre estes conseillez, 
Mes pars (che^ moi) vous hébergerez 
Et ovec moi vos coucherez ; 
Einsi le vos oftVe et présente 



/ 



LEUR BUT MORALISATEUR. 20J 

— Damoisèle, (répond-il) de vostre ostel 
Vos merci, car ge l'ai molt chier; 
Mes, s'il vos plèsoit, dou couchier 
Ge n'en ferai autrement rien. 

Pour n'avoir l'air trop discourtois, Lancelot 
finit par céder aux instances de la damoiselle; 
il la suit avec une sorte de résignation. Après 
le repas, la nuit venue, la belle « se couche, 
mes n'osta mie sa chemise », témoignant ainsi 
qu'elle se contentait d'une apparente soumis- 
sion, et laissait son hôte libre du surplus. Le 
chevalier tint à la lettre ce qu'il avait promis 
« par force ». 

... Il se couche tôt adrèt, 

Mais sa chemise pas ne trèt, 

Nient plus qu'èle ot la sienne trète; 

De gésir à li bien se guète, 

Ains se couche et gist (à l'jenvers. 

Quelque temps après, la pucelle se lève en 
disant : « — Ne crois mie que moult vos plèse 
mes soûlas et ma compagnie; » je vais vous 
laisser reposer, messire. Une fois seule, elle se 
remet à la mode : a Est tost en sa chambre 
venue; là s'est couchiée tote nue. » Est-il né- 
cessaire d'ajouter une preuve, à la portée des 
yeux de tous, c'est que toutes les miniatures de 
nos vieux manuscrits, même les gravures de nos 
premiers imprimés gothiques, jusqu'à P>an- 



2J4 RES AMOUREUSES FAVEURS. 

çois I"^'", s'accordent à placer dans un état com- 
plet de nudité toutes les personnes qu'elles 
représentent au lit. 

Le sérieux exagéré de ces préliminaires d'a- 
mour ne saurait nous persuader, cependant, 
que nos turbulents ancêtres des deux sexes fus- 
sent d'une autre trempe que les humains d'au- 
jourd'hui. Les faveurs ne s'égrenaient pas tou- 
jours avec prudence et méthode' beaucoup de 
nos galants des vieux siècles brusquaient le dé- 
nouement dès les premières épreuves, et ne se 
croyaient pas strictement obligés à suivre, de 
point en point, la série amoureuse indiquée par 
André le Chapelain. Il serait absurde de croire, 
avec certains enthousiastes, que les amants 
d'alors se contentassent généralement d'un 
gant, d'une fleur, d'une jarretière ou d'un ser- 
rement de main, et que les dames elles-mêmes 
se tinssent toujours dans les limites de la pru- 
dence. 

Ces courtoisies graduées, de plus en plus pro- 
vocantes, de plus en plus significatives et pé- 
rilleuses, étaient souvent trop fortes pour ces 
tempéraments actifs. Les indiscrétions à tons 
vifs, que nous avons dû citer, n'indiquent que 
trop à quel point la volupté conservait ses droits 
sur l'idéal platonique, et quels amendements 
gaillards nos pères faisaient subir, dans la pra- 
tique, au code de la courtoisie. 



Lf:UK EUT MORALISATEUR. 3'35 

Le fait historique qu'il nous a plu de mettre 
en lumière, c'est que l'initiative amoureuse des 
dames eut pour but principal d'honorer les joies 
d'amour et d'en faire la récompense des géné- 
reux efforts, imposés par elles à ceux qu'elles 
soumettaient à leurs gracieuses lois. 

Après avoir lu ces pages, on conviendra que 
les femmes de cette partie du moyen âge, libres 
sans scandale, amantes sans vices dégradants, 
ne ressemblent guère à celles de la société que 
Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, nous 
dépeint naïvement, en style décousu et tout à 
trac, avec de belles dédicaces à des princes et 
princesses du sang; donnant ainsi le caractère 
de souvenirs intimes à ce fatras d'obscénités. 
Les dames des cours d'amour sont également 
bien différentes de celles dont Pierre de l'Es- 
toile et Agrippa d'Aubigné nous ont, avec 
moins de complaisance , raconté les galants 
exploits. Encore moins de rapports ont-elles 
avec les Messalines de Bussy-Rabutin, ni avec 
les effrontées de la Régence et du règne de 
Louis XV, ces héroïnes de Crébillon fils et de 
l'abbé de Grécourt. 

Ces dernières surtout n'avaient d'autre but, 
en aimant, que la débauche. Tout autres étaient 
les contemporaines de Marie de Champagne : 
passionnées dans le sens héroïque, elles inscri- 
vaient ouvertement le droit d'aimer dans leurs 



2 36 



DES AMOUREUSES FAVEURS. 



codes de haute saveur. Dignes jusque dans leurs 
erreurs, elles ne s'abaissaient pas aux mesquines 
tromperies, et ne cherchaient nullement à s'at- 
franchirdela responsabilité de leurs actes. Dans 
toutes les fonctions de la vie, ces femmes se 
présentent à nous avec une physionomie puis- 
samment originale. 

Nous allons les surprendre maintenant dans 
une activité plus modeste, remplissant, volon- 
tairement et par attrait, des fonctions domes- 
tiques d'un caractère plus touchant; payant en 
soins délicats, en attentions dévouées, le culte 
fervent que nos aïeux leur consacraient. 




CHAPITRE X. 



DÉTAILS d'hospitalité. — DOMESTICITE 

ATTRAYANTE. — SERVICE DE LA TABLE AVANT 

l'invention DE LA FOURCHETTE. 




UAND on parcourt les récits de cette 
période de notre histoire, on est 
surpris autant que charmé de voir 
s'échapper des feuillets de nos 
manuscrits gothiques un parfum des chants 
d'Homère. Au foyer de la famille française, 
dans cette partie du moyen âge, l'hôte était 
accueilli avec la même cordialité qu'au foyer 
de la Grèce antique. Cette similitude de cer- 
tains détails des mœurs hospitalières se ren- 
contre également au seuil de toutes les sociétés; 
on la retrouve, même aujourd'hui, au sein des 
colonies lointaines, chez quelques populations 
du monde oriental et dans la plupart des 
groupes de populations que les grands courants 
humains n'ont pas encore traversés. 



238 DÉTAILS d'hospitalité. 

Partout où la civilisation n'a pas tracé ses 
grandes routes jalonnées d'hôtelleries , les 
mêmes soins touchants attendent le voyageur. 
Les mêmes périodes d'isolement de l'enfance 
des peuples ont produit, avec des variétés dues 
au climat et au tempérament des races, les 
mêmes compensations d'hospitalité. 

Dans les siècles qui nous occupent, l'auberge 
manquait à peu près complètement. Le mot 
hôtel, ostiel, signifie simplem.ent, dans notre 
vieille littérature, la maison de l'hôte, le logis 
particulier de celui qui hébergeait et ostelait 
le voyageur par pure libéralité. Lorsque Gérard 
de Nevers^ dans le roman de ce nom, arrive 
sur le tarda Pont-à-Mousson, près de Metz, ce 
n'est pas une auberge publique qu'il cherche, 
c'est un logis privé pour lui et son cheval. 

« Quant dedans le bourg fut entré, il vit une 
femme veuve assise devant son huis ; si lui 
requist que celle nuyt le voulsist hébergicr. La 
dame lui respondit courtoisement que moult 
volontiers le feroit ; il entra dedans Vhostcl. « 

Également , lorsque Aubery le Bourgoing, 
fuyant les assassins de sa famille, vint offrir ses 
services au roi de Bavière, il est u ostelé che^ 
un borgeois que il oit nommer Guillaume». 
Ce bourgeois s'étonne de voir Aubery et son 
neveu si mal en point, si déconfits: — Quoi, 
dit-il, vous n'avez ni peliçon ni fourrure, ni 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 23q 

chausses de drap ni souliers lacés ! Vos maigres 
roussins ne valent pas ensemble vingt sous 
parisis, et pas un boulanger du pays ne vous 
feroit crédit d'une douzaine de petits pains. 

Le neveu d'Aubery répond que si leur garni- 
ment n'est pas riche, son oncle n'en est pas 
moins le plus vaillant chevalier qu'on puisse 
voir. L'oncle lui-même ajoute : « Biaus très- 
dous hôtes, par le cors Saint-Vincent ! le cueurs 
n'est mie en l'or et en l'argent » ; on le verra à 
l'assaut des pa'iens; quant aux beaux destriers, 
nous les prendrons sur les occis. Le bourgeois 
n'avait pas fait ces observations par malignité, 
mais par une sympathique compassion ; il se 
hâte de leur offrir tout ce qui leur sera besoin. 

Je vos donrai quanque vos iert meslier : 
Assez aurez vos et vostre destrier, 
Et vos ferai très bien apareillier 
Et bien vestir et laver et pignier. 

Les bonnes gens tenaient toujours prête la 
chambre du voyageur, à un ou plusieurs lits. 
La femme au chevalier du fabliau de Rutebeuf 
poussait la charité jusqu'à la préparer chaque 
jour, à la tombée de la nuit, et ne faisait nulle 
différence entre ceux que le ciel lui cnvovait, 
princes ou bergers. 

Le soir quant l'on doit hébergier 
La pôvre gent, n'est-ce q'un bergier. 



240 DETAILS D FIOSPITALITK, 

Fesoit-clc si très biiiu lit, 
C'uns rois i ncust à dclit. 



On n'avait sans doute pas toujours la chance 
de rencontrer si bon hôtel; mais plus rares 
encore étaient ceux qui s'excusaient absolument 
de remplir ce devoir sacré. Des refus motivés, 
comme celui du provoire du Boiichicr d'Abbe- 
ville qui cachait sa maîtresse, ou celui de la 
femme du Pôvre clerc qui cachait son amant, 
étaient signalés à la vindicte publique. Plus 
rares encore étaient ceux qui tendaient un 
piège à l'hôte, comme le Chevalier à l'e'pe'e, ou 
comme les deux frères du château de Mont- 
Estrais, dans le roman de Cléomadès. Ces der- 
niers forçaient le voyageur entré chez eux à 
lutter contre eux ensemble ou à leur abandonner 
cheval et armures. Encore ici se rencontre- 
t-il une dame compatissante qui, pour sauver 
Cléomadès, le supplie de céder à cette dure loi ; 
lui promettant de compenser sa perte par un 
a très biau palefroy», très-bien appareillé, qui 
est à elle et qu'elle chevauche, quand elle va à 
ses déduits. 

L'absence à peu près complète d'établisse- 
ments où l'on pût loger et manger pour son 
argent, forçait le voyageur de ce temps-là à 
frapper à l'huis d'un foyer domestique, dès que 
la vesprée s'obscurcissait, s'il ne voulait rester 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 24 I 

exposé aux larrons et aux loups. Riche ou 
pauvre, à pied ou à cheval, celui que ses affaires 
contraignaient à courir par monts et par vaux, 
arrivait à l'étape du soir, ruisselant de sueur ou 
de pluie, harassé de fatigue, dans des propor- 
tions oubliées de nos jours. 

Aucune voiture publique ne parcourait les 
routes, dont la plupart n'étaient que des sen- 
tiers. Les coches si mal suspendus, les dili- 
gences si étroites, n'étaient même pas dans le 
domaine des rêves. Jugez comme eût été ac- 
cueillie une prédiction annonçant nos chemins 
de fer; prophétisant qu'un jour viendrait où de 
larges voitures tapissées, closes, capitonnées, 
recevraient par milliers les voyageurs, et glis- 
sant surdes barres d'acier, leur feraient parcourir 
l'Europe de long en large, sans fatigue, avec 
des vêtements de rechange et des buffets bien 
approvisionnés, sous la main. 

Nos ancêtres auraient vu là une féerie joyeuse, 
dépassant en imagination toutes les féeries du 
paradis. Les saints eux-mêmes et tous les génies 
bienfaisants, qui visitaient de temps à autre 
les mortels, ne se présentaient-ils pas à leurs 
foyers en souliers poudreux et la sueur au front? 
Aussi dès que la présence du passant attardé 
était signalée, accourait-on pour aider le cava- 
lier à descendre de sa monture, le piéton h se 
soulager de son sac et de son bâton. On se hà- 



24^ DKTAII.S I) HOSriTAI.ITK. 

tait de préparer à son intention un vêtement 
chaud et sec et les flots d'eau tiède que récla- 
maient ses membres fatigués. 

Les varlets (les fils) et les pucelics de la mai- 
son se disputaient la joie de prodiguer les pre- 
miers soins aux voyageurs. Si c'était un cheva- 
lier, les enfants de l'hôte le délivraient du poids 
de son armure et jetaient sur ses épaules !e 
manteau le plus élégant du logis ; souvent même 
on se dépouillait en sa faveur de son propre vê- 
tement. Dans le Chevalier au lion, par Chres- 
tien de Troyes, Calogrenant, preux de la cour 
d'Artus, raconte une de ses aventures : « Ung 
soir que mestier avoit d'oslel, » il entra en la 
cour d'un vavasseur officier féodal gérant un 
iief). En le voyant, le vavasseur « féri m cops 
d'un martel sur une table qui pendoit emmi la 
cort ». A ce signal tous les membres de la famille 
accoururent. 



Li uns saisirent mon cheval. 
Que li bons vavassors tenoit; 
Et je vis que vers moi venoit 
Une pucèle bèlc et gente, 
En moi désarmer mist s'entente; 
Si le hst bien et moult bel, 
Et m'affubla i chier mantel. 



Dans le Roman delà Charrette^lebnwc Lan- 
celot est invité par une avenante damoiselle à 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 243 

choisir « le sien ostiel pour s'héberger ». Or, 
la première chose que fait la gentille hôtesse, 
est de le couvrir d'un manteau d'écarlate: puis 
elle lui donne à laver avant le repas. 

Quant èle li oi au col mis 
Le mantel, si li dit : — Amis 
Véez-ci l'eaux et la touaille, (serviette 
Lavez vos mains, si vos séez. 

Arrivé au pays de Lohengre, situé dans la 
vieille Galles bretonne, où doivent s'accomplir 
ses grands exploits , Lancelot rencontre un 
autre vavasseur qui le prie de prendre hôtel 
chez lui. L'honnête homme avait « de safemme » 
deux filles et cinq fils, dont deux déjà cheva- 
liers ; toute la famille, femme, fils et pucelles, 
accoururent saluer le nouveau venu. 

Et quant il l'orent désarmé, 
Un mantel 11 a affublé 
L'une des deux filles (de) son oste, 
Au col li met et dou sien Toste. 

Le lendemain, les deux fils déjà chevaliers 
s'offrent à partager les dangers de son entre- 
prise, bonne occasion de courir les champs. 
Les voilà tous trois chevauchant sans provi- 
sions ni bagages. Après un rude combat, que 
la nuit vient interrompre, nos trois coureurs 



244 DÉTAILS I) HOSPITALITE. 

vont frapper à la porte d'une maison, à Tissue 
d'une forêt. Là les mêmes gracieusetés recom- 
mencent: le maître était absent; mais sa femme 
« moult courtoise » les vient saluer, et leur dit : 
« Bien vegniez, mon ostel veuil que vos pre- 
gniez, » 

Ses fils et ses filles apèle; 
A un commande oster les scies, 
Désarmer fet les chevaliers.... 
Au désarmer les filles saillent; 
Désarmés sont, puis si lor baillent 
A affubler m chiers mantiaux. 

Les convives de Conrad, dans le roman de 
Guillaume de Dôle, ont plus d'heur encore : 
après s'être lavé les mains, les yeux et le visage, 
« as fontenèles qui sourdoient », les dames de 
la cour impériale leur prêtent, à défaut de ser- 
viettes, iouailles, le lin de leur plus secret vê- 
tement. Pour éviter le scandale, l'empereur 
Conrad avait conduit les barbes grises en forêt, 
et rejoint secrètement la jeune et joyeuse com- 
pagnie, dès qu'il eut vu les vieux bien échauffés 
à courre le cerf et le sanglier. Voici ce détail de 
haute courtoisie : 



As dames, en lieu de touaillc, 
Empruntent lor blanches chemises; 
Par ceste ochoison si ont mises 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 24D 

Lors mains à mainte blanche cuisse. 
Je ne dis mie que cil puisse 
Estre cortois qui plus demande. 

A table, le voyageur était servi le premier et 
le plus largement; là encore les femmes se dis- 
tinguaient par leur gracieuseté : elles lui choi- 
sissaient les morceaux les plus savoureux de la 
bête préalablement tranchée. Elles prenaient 
même sur leur propre assiette les parties les 
plus succulentes, à son intention, et les lui of- 
fraient, à la mode arabe, avec leurs jolis doigts 
bien lavés à l'eau de rose et de lavande. Les 
doigts étaient alors la seule fourchette en usage 
chez les convives de tous les rangs. 

Sur les tables servies, qui se voient dans les 
miniatures des manuscrits et les gravures des 
premiers monuments de l'imprimerie, la four- 
chette est invariablement absente. Le service 
se compose d'une assiette ou d'une écuelle à 
anses, d'un pot d'étain à couvercle, destiné à 
contenir le vin ou l'hydromel ; de plusieurs go- 
belets de même métal, d'or ou d'argent chez les 
princes, souvent de corne, d'ivoire ou de bois 
ouvragé. Les deux hanaps donnés à Amis et 
Amille par VApostole de Rome (version en 
prose, édition Janet), étaient de bois : « ii énaps 
de fust ornés d'or et de pierres précieuses d'un 
grant et lar^e faicturc. » Le verre était rare, la 



246 DÉTAILS D HOSPITALITÉ. 

faïence et la porcelaine l'étaient davantage en- 
core, à moins qu'on ne veuille les reconnaître 
dans CCS « vases de madré », tant appréciés dans 
les fabliaux, lesquels en petit nombre arrivaient 
des lointains pays. 

Au milieu de la table, un plat où s'étale la 
pièce de résistance : une hure, un pâté, un 
oiseau ou un poisson; plus un large couteau à 
panse arrondie. Rarement on y ajoutait une 
cuiller à spatule camarde. Il me semble pour- 
tant avoir vu dans un manuscrit de la compi- 
lation de Bartholomeus Glanvil une sorte de 
fourche à deux dents aiguës. Mais ce redou- 
table instrument n'était là que pour aider les 
convives à achever, à la fantaisie de chacun, 
l'œuvre de l'écuyer tranchant. 

Cette nécessité de toucher à la viande explique 
le soin extrême qu'on mettait à donner à laver, 
avant et après le repas. L'usage de la fourchette 
qui rend les races européennes si dédaigneuses 
des instruments naturels , employés par la 
plupart des autres races, est d'une mode relati- 
vement récente. Une des délicatesses qui sur- 
prenait le plus le sarcastique auteur de Vlsle 
des Hermaphrodites^ dans la série de voluptés 
énervantes de la table de Henri III et de ses 
mignons, était l'usage de la fourchette. 

« Aussi apportoient-ils bien autant de façons 
pour manger, comme en tout le reste; car pre- 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 247 

mièrement ils ne touchoient jamais la viande 
aves les mains, mais avec des fourchettes ils la 
portoient jusque dans leur bouche, en allon- 
geant le col et le corps sur leur assiette, laquelle 
on leur changeoit souvent. « 

Et ailleurs : « Ils prenoient la viande avec des 
fourchettes: car il est deffendu en ce pays-là 
(l'île des Hermaphrodites; de toucher la viande 
avec les mains, quelque difficile à prendre 
qu'elle soit, et ayment mieux que ce petit in- 
strument fourchu touche à leur bouche que 
leurs doigts. Après ce service, on apporta quel- 
ques pois et fèves escossés, et lors ce fut un 
plaisir de les voir manger cecy avec leurs four- 
chettes; car Ceux qui n'estoient pas du tout si 
adroits que les autres en laissoient bien autant 
tomber dans le plat, sur leurs assiettes et par le 
chemin, qu'ils en mettoient en leurs bouches. » 

Le même satirique se moque de voir Henri HI 
et ses mignons se laver les doigts « précieuse- 
ment dedans de l'eau où on avoit trempé de 
l'iris » ; il ajoute que cette précaution lui sem- 
blait superflue, puisque leurs mains « n'avoient 
pas touché la viande ny la gresse, ains seulement 
la fourchette ». 

Malgré la privation de certains raffinements 
modernes, la table de nos ancêtres était opu- 
lemment approvisionnée. On la chargeait de 
quartiers de bœufs et de porcs salés, de che- 



24S DÉTAILS DHOSriTALITÉ. 

vrcuils et moutons rôtis entiers, de poissons 
bouillis, (Je volailles et de gibier. Peu de mets 
liquides, peu de légumes; des salades cpicces à 
sec, des fruits crus ou simplement confits au 
miel blanc. Les mets d'apparat étaient le paon 
et le cygne. C'était sur le paon, servi avec l'or- 
nement de sa queue splendide, dont les yeux 
semblaient surveiller les convives, que se fai- 
saient les vœux extravagants, sous l'impression 
des vins épicés et chauds, fort estimés alors. 

On prisait beaucoup aussi, à cause de leur 
grande taille sans doute, le héron et la grue, 
maigre régal que nos paysans dédaigneraient 
aujourd'hui. On peut s'assurer, dans le leste 
fabliau de la Gnie^ à quel prix une naïve pucelle 
crutpouvoir payer cette friandise de prince. Le 
sombre poëme, le Vœu du héron, nous apprend 
que cet oiseau, aux hautes échasscs, partageait 
avec le paon l'honneur de recevoir les serments 
téméraires et les vœux de lointaines aventures. 

Dans le roman de Mahomet, dont la couleur 
n'a rien d'arabe, car au lieu de pasteurs et de 
chameliers on n'y voit figurer que bourgeois, 
écuyers, barons et chevaliers, le banquet de 
noces du prophète est de saveur toute chré- 
tienne. On y boit et on y mange exactement 
comnie nos pères des xu'' et xiu'' siècles. Après 
avoir parlé des jongleurs dont les jeux égayaient 
la fête, l'auteur décrit ainsi les mets du repas : 



DOMESTICITÉ ATTRAYANTE. 249 

Dou mangier k'iroie (je) contant r 
Tantes pertris et tants faisans 
I ot, maint cisne (cygne) et maint paon, 
Tant hairon et tant bon poisson; 
Piment i boit-on et claré 



Le trouvère Vatriquet , dont les poésies ont 
été publiées à Bruxelles en 18GS, nous raconte, 
dans le dit des 1 1 1 chanoinesses de Couloisrue, 
que mandé par ces gaies commères, pour les 
égayer de « paroles qui mieux rire les face », 
il vit tout d'abord placer devant lui deux cygnes 
gras, trois chapons et bons vins frais. Quant 
aux hérons, nous les retrouvons encore dans 
les Comptes de i lia tel des rois de France^ aux 
xiv'' et xv° siècles, publiés par M. Douet d'Arcq, 
chapitres concernant l'hôtel de Charles VI. 

«A Colinet Germain, pour deux voyaiges 
de Nerville et de Citeaulx jusques à Fréteville, 
quérir xviii hérons, etc. » 

L'auteur du roman carolingien de Fiérabras, 
racontant une sortie tentée par les Français 
qu'assiègent les Sarrasins , loue la prudence 
d'Olivier qui réussit à ne pas revenir les mains 
vides. 

Mais li qucns Oliviers fu moult bien pourpcnsés, 

m paons a saisis et m pains biuctés 

Et plain baril de vin; atant s'en est tornés. 



25o DÉTAILS d'hospitalité. 

Les comptes de l'hôtel de Philippe-Auguste 
nous apprennent qu'au dessert on servait sur 
la table du roi, gaufres, oublis, échaudés, ave- 
lines, fruits secs, confitures sèches et gingembre 
confît. 

Les pâtés étaient surtout à la mode; on en 
faisait avec toutes les viandes et tous les fruits. 
C'était en effet le mets le plus commode à 
manger à la main. Les pâtés de venaison réu- 
nissaient tous les suffrages, on en faisait d'aussi 
savoureux qu'ils étaient monstrueux de gros- 
seur. Cette façon de citadelle de pâte, dont les 
murailles dorées abritaient tant de friandises, 
servaient à merveille la préparation de ce genre 
de surprises nommées jadis entre-mets. De ses 
larges flancs sortaient des colombes qu'on fai- 
sait chasser par des oiseaux de fauconnerie, des 
lièvres vivants poursuivis par des nains sortis 
de la même enceinte, ou des oiselets auxquels 
on donnait la liberté. Dans Florès et Blanche- 
flor, il est parlé d'un de ces pâtés « de vifs oi- 
selets » destiné à l'ébattement des dames. 

Et quant ces pastés brisoient, 
Li oiselets partout voloient ; 
Adonc vissiez-vous faucons, 
Autours et esmérillons 
Voler après les oiselets. 

Un pâté plus solide et de plus odorante saveur 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 2:3 1 

est celui décrit par Gace de la Bigne dans son 
poème des déduits de la chasse. L'auteur lui- 
même le déclare : « Oncques meilleur pasté ne 
fut tasté. » Cette appétissante description sera 
parfaitement à sa place ici. 

Trois perdriaux gras et refets 
Au meilleu du pasté me mets; 
Mais gardes bien que tu ne failles 
A moi prendre six grosses cailles, 
De quoi tu les apoieras; 
Et puis après tu me prendras 
Une douzaine d'alouettes, 

Qu'environ les cailles tu inettes 

Et de ces petits oyselets, 

Selon que tu en auras. 

Le pasté me bellèteras. 

Or te fault faire pourvéancc 

D'un poy de lart, sans point de rance, 

Que tu tailleras comme dez 

La prédominance des viandes en rots et en 
pâtes nous fait comprendre une autre coutume 
de courtoisie, celle de manger « ens la mesme 
escuelie » avec un ami ou une amie. C'était là, 
au témoignage des trouvères, une manière de 
faire montre d'amitié ou d'amour. Avec des 
mains aussi scrupuleusement lavées à l'eau de 
menthe ou de violette, il n'y avait rien de ré- 
pugnant à cette extraordinaire familiarité. Dans 
un leste fabliau de Garin, où il est question d'un 



23-2 DETAILS IJ HOSr'ITALlTE. 

onde cnamourc de sa nièce, le tableur n'oublie 



jvis ce détail : 



Et si sachiez que, chascun jour, 
En mesme écuelle manjoient. 



Paysant de Maizière, dans la Mule sans freiti^ 
nous montre la méchante sœur qui cherche à 
séduire le redoutable champion de son aînée, 
offrant à Gauvain de partager son repas et de 
manger dans son écuelle. La charmante nou- 
velle du xiii'= siècle, la Comtesse de Ponthieu, 
nous apprend que messire Thiébaut, de retour 
de son pèlerinage, reçut cet honneur de son 
beau-père le comte de Ponthieu : « Celui jour, 
sist li cuens de Pontiu et menja avoec monsei- 
gneur Tiebaut à une escuelle. » 

Dans Laucclot du Lac, une dame séquestrée 
par un mari jaloux, dit en soupirant : « Grant 
temps est que chevalier ne menja en mon es- 
cuelle ! » Dans le roman de Pcrceforêt^ à la 
description d'une fête donnée à la suite d'un 
tournoi, on lit cet agréable détail : « Y cust 
huit cens chevaliers séant à la table, et si n'y 
eust celuy qui n'eust une dame ou une pucelle 
à son escuelle. » On voit aussi, dans une des 
versions de la nouvelle racontée par le philo- 
sophe Malaquidas, au roman des Sept sages, 
qu'un mari voulant honorer son hôte, un se- 



DOMESTICITÉ ATTRAYANTE. 2?j) 

néchal du roi, le mit de moitié à l'assiette de sa 
femme. C'était en effet la plus grande preuve 
d'estime et de tendresse qu'on pût offrir en ce 
temps-là; à quoi il faut ajouter qu'on buvait 
au même hanap, privauté dont l'usage se con- 
serva beaucoup plus longtemps. 

A table, les femmes déposaient souvent leur 
dignité. Pour honorer leurs convives, elles se 
faisaient humbles et ne dédaignaient pas de 
remplacer les servantes; usage charmant qui a 
laissé des traces dans plusieurs de nos vieilles 
provinces, où les maîtresses de maison se font 
encore un devoir de veiller elles-mêmes au ser- 
vice et de laisser leur assiette inoccupée, jusqu'à 
ce que leurs hôtes n'aient plus rien à désirer. 
Cette domesticité attrayante s'exerçait souvent 
par les dames du plus haut rang, lors même que 
leur mesnie était au grand complet. Au banquet 
anniversaire de la nativité du bon roi Méliacin. 
dans // contes du cheval de fust, il n'y eut pas 
d'autres « meschines », comme vous le pouvez 
ouïr : 

Et sachiez bien qu'à cel mangier 
Ne servirent onques vilain... 
Mais bêles dames jouvencèles 
Pucèles et tiex (telles) damoisèles 
Qui trop joliemcnt chantoient. 

l.e même cœur qu'elles mettaient à enlever 



zS^- DÉTAIl.S 1) HOSPITALITE. 

aux arrivants les lourdes armures, à remplacer 
les vêtements souillés ou humides, les dames 
l'employaient à servir les mets et les A'ins, à 
charger les ccuelles et à remplir les hanaps. 
Quand le héros du Chevalier an lion se trouve 
pris entre deux portes d'acier, dont la première 
venait de trancher l'arrière-train de son cheval, 
une demoiselle témoin de sa mésaventure n'hé- 
site pas à se mettre en péril, pour lui venir en 
aide. Après lui avoir passé au doigt un talisman , 
dont la vertu doit le rendre invisible à ses en- 
nemis, la belle s'empresse de lui servir à man- 
ger- 
La damoisèle cort isnel ; (court vite) 
En la chambre revint moult tost, 
Si aporta chapon en rost 
Et un gastel (un pâté) et une nape 
Et vin qui fu de bonne grape. 

Également dans l'épopée carolingienne de 
Fiérabras^ la fille de l'émir Balan et ses com- 
pagnes servent à table les barons français déli- 
vrés des prisons du prince sarrazin. 

En une cheminée ont le feu alumé, 
Et la table fu mise; quant ils eurent lavé, 
Les pucièles les servent à joie et'à bonté; 
A manger et à boire eurent à grant plenté, 
Et il barons manjent qui l'eurent désiré. 



DOMESTICITÉ ATTRAYANTE. i.'^."' 

Ici encore la fille de l'émir exerça envers les 
barons français l'hospitalité complète, qui dé- 
routait si fort le bon Lacurne de Sainte-Palaye 
chez les contemporaines chrétiennes de la reine 
Aliéner d'Aquitaine. Après le dîner vint le bain, 
puis le lit où « V pucèles de grant nobilité », 
celles même qui les avaient servis à table, tinrent 
compagnie aux cinq chevaliers de la cour de 
Charlemagne. 

Autre souvenir des temps chantés par les 
poètes de l'Hellade, l'usage de se couronner de 
fleurs embaumait joyeusement les repas de nos 
pères. I.e chapel, chapelet ou chapeau de fleurs 
était off'ert à l'arrivant en signe de bienvenue. 
Ces guirlandes odorantes, tressées en façon de 
couronnes, ornaient les têtes en maintes autres 
occasions ; les éléments en variaient selon l'état 
d'esprit de celui ou de celle qui les portait; car 
nos ancêtres étaient aussi habiles que les Orien- 
taux à interpréter le langage symbolique des 
fleurs. La rose, la violette, l'œillet, la menthe, 
la marguerite, le souci y jouaient leur rôle tour 
à tour, ainsi que le chèvrefeuille et les pompons 
richement nuancés de la renoncule, dont le bon 
roi Saint Louis ne dédaigna pas de rapporter 
de rareo variétés de la Terre Sainte. 

On y employait aussi des plantes plus mo- 
destes, bannies aujourd'hui de nos jardins par 
lescréationsdc l'horticulture moderne : lavande. 



2DU DETAILS I) HO ^IITAI.ITK. 

ancolie, marjolaine, consolide, hysope, armoise 
« et plusiors aultres bones herbes », comme 
le témoigne le compte des dépenses faites par 
Charles V au château du Louvre, publié par 
Leroux de Lincy. Ledit don capiel à vu /Jours 
nous décrit une dcces jolies coiffures, un cha- 
pel de fleurs variées et symboliques, composé 
par un trouvère « pour une pucèle qui l'en 
pria ». 

Au commencheinent dou capiel, 
Por che que jou H face bicl, 
Jou i métrai la flors de lis... 
La seconde iert la violette, 
Et H tierce est une florette 
De soucis, car moult est bièle; 
La quarte est la piercèlc 
Et H quinte la consoudc, 
La sixième, rose espanie, 
Et la siestième l'ancolic. 

Toute cette petite pièce roule sur la signi- 
fication de ces sept fleurettes. Les convives n'y 
mettaient pas tant de façon : ils se contentaient 
des fleurs que la saison apporte. En hiver, c'é- 
tait des branches vertes : du thym, du laurier 
ou du romarin. 

En ce temps-là, les expressions de haut-bout 
et de bas-bout de la table n'étaient pas une 
simple fiction honorifique, admise entre gens 
de même société ". maîtres et serviteurs man- 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 2^7 

geaient ensemble, à peine séparés par quelques 
pieds de distance. Les humbles passants se ran- 
geaient d'eux-mêmes au bas-bout de la large 
tranche de chêne, avec les gens attachés au ser- 
vice de la maison, et les hauts personnages se 
plaçaient à côté des chefs de la famille. Tous 
prenaient leur repas en même temps. Une cita- 
tion empruntée aux notes du 2'' volume des 
Contes, dits et fabliaux^ publiés par Ach. Jubi- 
nal, nous confirme ce fait que, la table servie, 
on se faisait alors scrupule d'y admettre tous 
les arrivants : 

S'a vostre mengier este d'aucune gents souspris, 
Qui viegiient sans mander, ça uit, ça nuef, ça dis, 
Ne devez semblant faire que soiez esbahis; 
Mes faites hèle chère, joie, soûlas et ris, 
Et leur prometez miex quant vous serez garnis. 

Une autre coutume favorisait singulièrement 
l'exercice de l'hospitalité : celle de manger à 
portes ouvertes, et même au devant de la porte 
d'entrée, quand la saison le permettait. Mais au 
milieu du xni'= siècle, déjà cette largesse hospita- 
lière commençait à diminuer ; on le voit aux re- 
grets bien sentis qu'en expriment les fableurs. 

Aux charmants détails de ces mœurs du vieux 
temps, il y avait de lamentables contrastes. Si, 
dans les manoirs de grand fief, le voyageur était 
courtoisement accueilli; si on lui prodiguait le 

«7 



258 DÉTAILS d'hospitalité. 

bien-ctre de l'opulente maison; s'il partageait 
un jour les richesses de la famille ; ces richesses, 
nous l'avons vu, dans la Vie au temps des Trou- 
vères, n'entraient guère dans les châteaux que 
sous forme de conquêtes. Le travail de la lance 
et de 1 epée, qui ne produisait pas même la 
protection efficace du territoire, et n'assurait 
qu'exceptionnellement la sécurité locale, était 
de tous les travaux le plus fructueux, le plus 
rétribué. Chaque manoir crénelé, nous l'avons 
dit, défrayait son luxe aux dépens des fruits du 
travail d'autrui. 

L'artisan qui fabriquait ces vases, ces écuelles 
et ces hanaps, ces pots brillants à mettre vin 
ou hippocras, qui tissait ou façonnait ces man- 
teaux moelleux, ces pâlissons fourrés, ces bliauds 
doux aux membres fatigués du voyageur, réus- 
sissait rarement à transmettre ses modestes 
épargnes à ses enfants : les filets tendus par les 
gens de froc, d'épée et de justice, étaient si nom- 
breux, les mailles en étaient si drues et si serrées 
que peu de chose leur échappait. 

Le marchand qui transportait à si grande 
fatigue les denrées de tout genre aux foires 
lointaines, ne passait guère à la portée des tours 
dominant les côtés de la route ou les berges du 
fleuve, sans y laisser la meilleure part de son 
gain. Quant au déplorable serf attaché à la 
glèbe, à peine lui laissait-on ce qui était strie- 



DOMESTICITÉ ATTRAYANTE. " 2 59 

tement nécessaire pour le forcer à vivre, à sup- 
porter son dur labeur. Nos ouvriers d'aujour- 
d'hui, nos laboureurs, nos -vignerons sont d'o- 
pulents personnages, comparés aux travailleurs 
des siècles de la chevalerie ; en surprenant les 
douleurs de ce qu'on appelait « la gent menue», 
il semble que l'équité des lois de courtoisie se 
soit arrêtée à la pn rtie supérieure de cette étrange 
société. 

Malgré leur pauvreté cependant, on frappait 
rarement aux pauvres maisonnettes « closes de 
pieux et de sauciaux » pour y demander hosteU 
sans y être bien accueiUi. Quand cet honneur 
arrivait au toit de paille, on s'empressait autour 
du bienvenu. La femme et les tilles du pauvre 
logis jetaient sur le feu le fagot de genêts ou de 
bruyères, pour sécher se3 vêtements, et lui don- 
naient à laver, comme dans les riches manoirs. 
On renouvelait la jonchée de rameaux verts 
qui tapissait le sol battu ; on blutait la meil- 
leure farine, on entamait le lard pendu à l'âtre; 
puis les œufs s'il y en avait, quelquefois la 
poule ; puis la poignée de faînes, de noisettes 
ou de noix ; enlin tout ce qu'il y avait de mieux 
sous ces poutres noircies sortait du coin où il 
semblait guetter la grande occasion. 

Après le repas, souvent aussi frugal que celui 
décrit dans le fabliau de Gombert et des deux 
clercs : 



26o DÉTAILS d'hospitalité. 

Tel bien com sire Gombert ot 
Orenl assez anuit si oste (ses hôtes) 
Lait boilli, matons et composte... 

On offrait à l'arrivant de partager le meilleur 
matelas de feuilles, la meilleure co'ctte de laine, 
la plus chaude toison, au risque de méprises 
nocturnes, semblables à celle qui advint à la 
femme et à la fille du brave Gombert, dans le 
susdit fabliau. 

Souvent, lorsqu'un coin de verger permet- 
tait à quelques pieds de mauve, de margue- 
rite, de giroflée, d'amaranthe, de glaïeul ou 
d'églantier de végéter autour de la chaumière, 
les fillettes se hâtaient d'en jeter des tiges fleu- 
ries dans leurs cheveux. Malgré l'invraisem- 
blance de la chose, ces jeunes cœurs rêvaient 
de princes devenus amoureux de simples vi- 
laines, comme dans le gracieux poème si popu- 
laire de Griselidis. C'étaient les seuls joyaux 
de leur parure, le seul moyen qu'elles croyaient 
avoir de paraître avenantes, aux yeux de l'étran- 
ger. 

Les légendes qu'elles chantaient, en tournant 
le fuseau, n'étaient-elles pas remplies de bien- 
veillantes interventions de Saints du ciel, 
d'enchanteurs amis, de nobles et débonnaires 
barons qui frappaient à l'huis modeste du pau- 
vre, pour en éprouver l'àme et le cœur, sous 
de trompeurs déguisements? L'imagination de 



DOMESTICITE ATTRAYANTE. 



261 



leurs seize ans trottait sur ce joli thème : Qui 
sait si , par aventure , l'amour et la fortune 
n'avaient pas, pour s'offrir à elles, choisi, ce 
jour-là, les traits de l'hôte improvisé? 




CHAPITRE XI 

ACTIVITÉ DES VILLES. — CRIS DES MARCHANDS. 

ARMOIRIES DU COMMERCE. — BAINS EN COMMUN. 

MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 




ES villes offraient déjà, à l'époque 
des Croisades, de grandes ressour- 
ces au voyageur ; là il pouvait, 
à la rigueur, s'il avait la bourse 
garnie de bons csterlins , se passer des soins 
gratuits de Phospitalité. 

Bien qu'en comparaison de nos maisons mo- 
dernes, les logis de ce temps fussent de peu de 
hauteur et généralement étroits, étant la plu- 
part appropriés aux besoins d'une seule famille, 
encore y avait-il toujours la chambre de l'hôte 
et celle de l'ami. Nombreux étaient, d'ailleurs, 
les gens qui, défrayés par le fait de leurs fonctions, 
logés par l'État, par la cité ou par la corpora- 
tion dont ils géraient les charges, avaient à louer 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 263 

des maisons ayant pignon sur rue, héritage 
patrimonial dont ils étaient fort aises de tirer 
profit. Les corporations elles-mêmes, les chapi- 
tres, les couvents, les fondations hospitalières 
possédaient des immeubles de mainmorte que 
louaient, au compte de la communauté, les in- 
tendants de ses deniers et les régisseurs de ses 
domaines. 

Dans les grandes cités, on pouvait trouver 
logis en payant. Déjà l'on y rencontrait des ta- 
vernes, germes de nos modernes hôtelleries ; les 
œuvres des Trouvères nous en offrent des traces, 
surtout dans les ports de mer et dans les places 
commerçantes. Dans le roman de Flore et 
Blancheflor^ nous voyons le héros allant à la 
recherche de sa mie, déguisé en marchand, 
chercher hostel dans le port où la pucelle a été 
traîtreusement embarquée. Il descend avec sa 
suite chez un tavernier du pays, 

Qui maisons ot larges et grans, 
A hébergier les marcéans; 
Quant li cheval establés sont, 
Fuerre et avaine à planté ont. 

Ce n'est encore là qu'une sorte de caravan- 
sérail, où le voyageur n'obtenait que le couvert 
et la pitance de ses chevaux ; à lui de pourvoir 
au reste de ses besoins. L'amant de Blanche- 
tlor est obligé d'envoyer plusieurs de ses corn- 



264 ACTIVITÉ DKS VII-LF.S. 

pagnons aux étalages des gens de l'endroit, 
pour s'approvisionner de vivres. 

As estaus tic! bourc sont aie, 
Où il acatent ^achètent) lor mangié : 
Et pain et vin en font porter, 
Moult aprestent riche souper. 

Ce fut dans une auberge de ce genre que 
logea a à la bone foire de Troics » le bourgeois 
de Decize près Nevers, dont Jehan le Galois 
nous conte les aventures, dans la Bourse pleine 
de Sens. 

Dans le joli fabliau de Courtebarbc, les 1 i i 
aveugles de Compiègne. l'auberge est déjà 
mieux dessinée. Les trois pauvres diables 
auxquels le clerc facétieux, «qui venoit de Paris 
en bel palefroi chevauchant )>, avait feint de 
donner un besantd'or, retournent à Compiègne 
pour y manger la somme que chacun d'eux 
supposait dans la bourse de son compagnon. 
Ils savaient la ville bonne et bien approvi- 
sionnée ; en effet, à peine entrés dans lechatel, 
(ainsi nommait-on les villes fermées), ils enten- 
dirent crier des vivres. 

Si oïrent et escoutèrent 

Qu'on crioit parmi le chastel : 

— Ci a bon vin frès et nouvel, 

Ça d'Auçoire fd'Aiixerre), ça de Soissons; 

Pain et char et vin et poissons. 

Céans t'et bon despendre argent. 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 2Ô5 

Là encore, rhôtelitr criant son vin avait 
une cuisine et des casseroles, mais ses four- 
neaux ne s'allumaient et ses casseroles ne 
s'emplissaient que sur commandes, et non avec 
des provisions attendant la pratique, comme 
dans un restaurant d'aujourd'hui. 

En la vil n'a bon morsel 
Que vous n'aiez si vos volez. 
— Sire, font-il, or tost alez, 
Si nous fêtes assez venir. 

Ici au moins l'aubergiste consent à faire l'a- 
vance des viandes et du feu : « Il fist del char- 
bon au feu mettre, et lor atorne pain et char, 
pastez et chapons. » Déplus on trouvait à cou- 
cher chez lui. Après que les trois aveugles fu- 
rent repus, « li lit sont fet, si vont couchier 
jusqu'au demain ». Le clerc qui voulait assister 
au dénoûment de sa farce, passa lui-même la 
nuit dans l'établissement, bien que les tavernes 
de ce genre fussent souvent mal famées et que 
la prostitution y eût d'activés succursales. 

Les prédicateurs, en effet, tonnaient en chaire 
contre les tavernes, et signalaient aux gens de 
bien les écueils de ces asiles, dont la plupart 
ressemblaient au mauvais lieu où parvint à se 
faire régaler, gratis, le bon compagnon de 
Boivins de Provins. Ceux qui portaient sur eux 
de bonnes bour.ses bien chargées de besants. 



2,66 ACTIVITÉ DES VII.LKS. 

de livres et de deniers, si bien attachées qu'elles 
fussent sous leurs bliaiix^ risquaient fort de se 
les voir couper en si gaillarde compagnie. 

On se contentait généralement, en arrivant 
en ville inconnue, de chercher un logis où l'on 
trouvât la lumière et le feu, un lit bien large et 
les quelques meubles nécessaires, si massifs 
qu'ils semblaient incrustés dans l'immeuble. 
Pour le surplus on n'avait qu'à prêter l'oreille: 
les vivres, le vin et autres nécessités de la vie 
s'annonçaient bruyamment sous vos fenêtres, à 
la portée de votre main. 

A Paris surtout, les marchands ambulants 
encombraient les rues déjà si peu larges, où les 
avancées des toits aux poutres saillantes échan- 
geaient souvent l'eau de leurs gargouilles. Ils 
allaient criant leurs offres, de l'aube à la ves- 
prée : pain, vin, flancs tout chauds, « châtai- 
gnes de Lombardie, figues de Mélite (Malte), 
raisins, naviaus, pois en cosse ». Tout ce qui 
se consommait alors était promené sur la voie 
publique dans des paniers, dans des hottes ou 
des éventaires ; sur la tête, sur les bras, sur le 
ventre ou sur le dos, quelquefois sur un âne ou 
sur un mulet. Le vieux marchand de Galice, 
dans la Bourse pleine de Sens, criait ainsi ses 
épices : a rigolice, annis, gingembre ou ca- 
nelle », aux oreilles de sire Réniers, « par la 
mestre rue de Troies ». 



MENDICITÉ DES ORSRES RELIGIEUX. 267 

Guillaume de Villeneuve nous a conservé, 
dans ses Cris de Paris, la physionomie de ce 
brouhaha pittoresque, en rimant comme il les 
a recueillies ces assourdissantes annonces. 
Ceux qui, dit-il, ont denrées à vendre ne cessent 
de braire par la ville, vaguant sans trêve ni 
repos par les rues et les carrefours. Il n'y avait 
guère, il est vrai, d'autres manières de faire 
connaître la spécialité de son commerce. 

Le papier, plus cher que le parchemin, eût-il 
été à la portée du petit marchand, aurait encore 
exigé le précieux travail d'un clerc, sachant 
écrire et enluminer, avant de pouvoir s'étaler 
sur la muraille humide, aux hasards des sai- 
sons. Qui d'ailleurs eût pu déchiffrer les hiéro- 
glvphes de l'alphabet ? Seuls, les clercs avaient 
la clef de l'écriture ; et encore combien d'entre 
eux auraient piteusement hésité sur cette beso- 
gne, si l'on en croit lëvêque contemporain 
Guillaume Lemaire, dont la célèbre allocution, 
prononcée dans un synode présidé par lui, dé- 
clare que la plupart de ceux même qui étaient 
prêtres, étaient rudes, idioti., illiterati, grossiers, 
slupides et illettrés ! 

Force était donc de crier, de braire, si Ton 
voulait faire savoir le genre de denrées que l'on 
offrait au public. Chacun criait donc, même 
les seigneurs, même les rois ; ceux-là seulement 
le faisaient par l'intermédiaire de hérauts à 



268 ACTIVITÉ DES VILLES. 

voix puissantLS, par des bedeaux « à cornes 
d'airain et à tambours », portant leurs armes et 
leurs couleurs, et criant à haute haleine les 
cdits, sentences, arrêts et règlements de leurs 
maîtres : a Aucune fois, ce m'est avis, crie on 
le ban du roy Loys. » Dans le fabliau du pôvre 
mercier, on voit « un sire qui tenoit tarant 
terres », et protégeait le commerce et la justice, 
faire par pays « crier un marché nouvel », 
qui devait se tenir sur la grande place de sa ré- 
sidence. 

On criait les condamnations des coupables ; 
on criait le cours des monnaies ; on criait les 
fêtes à chômer sur le parvis des Moustiers ; on 
criait les décès, avec sonnettes, pour demander 
prières aux âmes chrétiennes. 

Quant mort i a, home ne famé, 
Crier oirez: — Proiez pour s'ame, 
A la sonnette par les rues. 

On criait les gens égarés et les choses perdues. 
Dans la xiv<^ nouvelle du Castoiement : « D'un 
homme qui portoit grant avoir », ce riche per- 
sonnage avait perdu un sac contenant mille 
besants et un serpent d'or, a qui les œils de 
jagonce avoit ». Il en fut moult dolent, et se 
résolut à le faire crier par un bedeau dont c'était 
l'office. 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 269 

A tant vint li bedeax corant, 
Et si fait (cet) avoir demandant, 
Et dist que cil qui le fendroit 
Cent besans quitement auroit. 

Revenons aux études de la vie parisienne en 
plein air, au temps des Croisades, aux scènes si 
mouvementées que nous a transmises Guil- 
laume de Villeneuve. Oirez retentir, dit le 
trouvère, les voix de beaucoup de gens vendant 
a en les rues ». D'abord les poissonniers : 

De cels qui les frès harens crient : 
Or au vivet! Li aultres crient : 
Sor et blanc harenc, frès et poudrés... 
J'ai bon merlens frez et salés, 
Et puis alètes de la mer. 

Le volailler criant : oisons, pigeons, gras 
chapons et oiselets ; le boucher criant : viande 
fraîche et salée; le maraîcher annonçant ses 
pois tout cuits, ses fèves toutes chaudes et nou- 
velles « et les mesurant à escuelles », oignons, 
cerfeuil, pourpier, naviaus, laitue, a cresson de 
fontaine » comme aujourd'hui ; le laitier louant 
son lait et son beurre, ses œufs et son fromage : 
« J'ai bon fromaige de Champaigne, or ai fro- 
maige de Brie. » Puis les fruits : pèches d'aoiàt, 
pommes d'Auvergne, poires de chailloux et de 
hastivel, poires de Saint-Riule et poires d'an- 
goisse, noix fraîches, bonnes noix de coudre 



270 ACTIVITE DES VILLES. 

[noisetta]^ nèfles mûres, cerniaux, cornillcs 
(fruits du cournouillcr , alises, prunelles de 
haies, boutons d'églantier, verjus pour bois- 
son, etc. 

Puis les balais de genêt et de bouleau, le 
bois « la busche bone, à deux oboles je vous 
donne » ; charbon, le sac pour un denier. A 
défaut de houille, on criait déjà, et plus fort 
qu'aujourd'hui, le tan en mottes et en poussier : 
« l'autre crie, qui veut le ten ». Puis l'huile de 
noix, l'huile comestible de ce temps-là, le vi- 
naigre bon et biaiis, « du poivre por le denier 
qu'as ». La pâtisserie n'est pas oubliée ; le trou- 
vère nous la montre passablement variée dans 
ses produits, dont quelques-uns, les échaudés, 
les gaufres et les oublis, se jouaient aux dés 
sur les places, comme les macarons de nos lote- 
ries ambulantes. 

Chaux pastez i a, chaus gastiaux, 
Chaudes oublie renforciez, 
Galètes chaudes, eschaudés, 
Roissolles (beignets), ça denrées aux dcz; 
Les flaons chaus, pas ne s'oublie. 

On criait le vieux fer : vieux pots, vieilles 
poêles et vieilles marmites à acheter ; vieux 
pots d'étain à esclaircir. On criait cote et sur- 
cote à échanger, chapiati.v, inantels ci pelissons, 
vieux houzeaux, « solcrs vieux à rafaitier ». 



MENDICITE DES ORDRES RELIGIEUX. 27 I 

On criait : chandoiles {chandelles) de coton, 
chandoiles qui plus art cler (bride clair) que 
nulle estoile ! » plus jonc paré pour mettre en 
lampe, moelle de jonc pour remplacer le coton 
qui était cher. Est-il besoin de répéter que l'on 
criait aussi le vin ? A cet égard il y avait à 
choisir. 

Si crie l'en, en plusieurs leus, 

Le bon vin à trente-deux, 

A seize, à douze, à dix, à huit; 

Moult mainent (ce genre de), criéor, grant bruit. 

Outre leur pain, les boulangers offraient 
leur four ; outre leur farine de gruel et de fro- 
ment, les meuniers offraient leurs meules : 
o crier, oirez, quiaà moudre?» L-emoulintourne 
à bon vent sur les collines de Montmartre et 
de Châtillon. On criait encore « nates et nate- 
rons » pour tapisser les chambres, « joncheures 
de jagiiaus » jonchées de glaïeul et « frès jonc 
à mOult grant alénée » de très-bonne senteur, 
pour étendre sur le carreau des salles, usage 
qui s'est conservé longtemps. Enfin, dit maître 
Guillaume, on crie tant de bonnes choses que 
l'on ne peut se tenir de despendre ses deniers ; 
lui-même déclare y avoir mis le peu qu'il pos- 
sédait. Celui de ses confrères qui a rimé le dit 
de la Maille confirme le danger que font courir 
à la bourse toutes ces otïres séductrices : on 



272 ACTIVITÉ DES VILLES. 

laisse partout, dit-il, se répandre ses mailles 
(petite monnaie équivalant à notre souj en 
achats de fleurettes et de roses : 

En pois ou en t'cvcs novelles, 
En choux, en cresson ou en bettes, 
En arraches (chicorée) ou en laitues 
Que l'on va criant par les rues. 

Nous l'avons constaté tout à l'heure, les en- 
seignes peintes ou écrites étaient à peu près 
inconnues, au temps des Cours d'amour ; il faut 
ajouter qu'elles étaient brillamment remplacées, 
pour les industries sédentaires, par les enseignes 
parlantes, par la représentation des denrées à 
vendre, taillées ou pourtraitcs sur un écusson 
suspendu au-dessus de la porte ou de la maî- 
tresse fenêtre du pignon faisant face à la rue. 
Ce genre d'enseignes se retrouve encore dans 
les carrefours de nos villes, dans les bourgs et 
gros villages de nos provinces. * 

Une douzaine de chandelles de bois annon- 
çaient un épicier ; un cheval barbouillé de noir, 
de gris ou de rouge, indiquait un logeur avec 
écurie ; une gerbe d'épis, un grainetier ; des 
boudins de bois noir, des saucisses en chapelet, 
un jambon violet taillé en pleine bûche, déno- 
taient un charcutier. On reconnaissait la ta- 
verne, à un pot d'etain ou à une grappe énorme 
ornée de ses feuilles larges comme des nénu- 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 273 

phars. A la porte du barbier se balançait l'an- 
tique plat échancré, ou un pied nu, frappé par 
la lancette, d'où s'échappait un flot de sang. 
Un gant sans doigts (il n'y en avait pas d'au- 
tres), une loutre, un ours, entaillés sur l'écus- 
son de la porte, désignaient le marchand de 
fourrures, ce velours de l'époque. Un castor se 
tranchant les génitoires avec ses dents, pour 
offrir le castoreitm au chasseur, selon la lé- 
gende, une vipère mordant sa queue, le pilon 
d'or d'un mortier, montraient l'officine d'un 
triaclcur, marchand d'onguents et de drogues 
curatives. 

A la place des brillants étalages modernes, si 
bien à l'œil et à la main, quelques-uns des ob- 
jets mis en vente se cachaient, sans ordre, der- 
rière des carreaux minuscules de verre enfumé, 
assombris sous un réseau de mailles de plomb, 
et défendus de l'atteinte des passants par des 
barreaux de fer. A peine si le marchand d'étoffes 
et le tailleur d'habits consentaient à exposer au 
vent un manteau fané, un vieux bliaud, un 
surcot, un pelisson passé de mode, au risque 
de fournir un moyen ingénieux de renouveler 
sa garde-robe, à quelque subtil robeur, cuirassé 
contre les hasards de la corde ou du pilori. 

Malgré ces annonces parlantes, les marchands, 
dont l'industrie nous paraît le plus sédentaire, 
se mettaient eux-mêmes en voie pour crier ce 

18 



274 ACTIVnÉ DES VILLES. 

que les acheteurs tardaient à venir chercher 
dans leur logis. Ceux même dont la spécialité 
de fournitures ne pouvait ni s'étaler en ensei- 
gne, ni se porter sur les bras, les baigneurs et 
étuvistes, par exemple, ne dédaignaient pas de 
courir les rues en criant : 

Seignor, quar vous alez baingnier 

Et estuver sans dclaier; 

Li baing sont chaut, c"cst sans mentir. 

Le bain était une des nécessités de la vie de 
nos aïeux, qui faisaient généralement usage de 
tissus de laine, de fourrures et de toisons sur 
la peau. Ce sont les prédicateurs du xin'^ siècle, 
nous l'avons dit dans les Libres Prêcheurs, qui 
réussirent à faire fermer les étu^es, à force de 
tonner contre le mélange des sexes et le liber- 
tinage que favorisaient ces bains de vapeur à la 
sarrasine. Si leur zèle outré ne parvint pas à 
ruiner aussi complètement les baigneurs ordi- 
naires, il n'y eut pas de leur faute. L'habitude 
du linge aidant, cette saine coutume de nos pè- 
res perdit de sa vogue ; dans les petites localités 
surtout, un seul baigneur put se maintenir, sur 
dix qu'il y avait auparavant. A partir des der- 
niers Valois, le bain ne fut guère employé qu'en 
façon de médication curativc, sœur de la purga- 
tion et du clystère. 

A l'époque où furent rimes les Cris de Paris. 



MENDICITE DES ORDRES RELIGIEUX. 27? 

chacun, à la ville et à la campagne, avait la cuve 
de bois, où il se baignait avec les siens, oii il 
faisait baigner son hôte. Au baigneur de Paris, 
on se contentait souvent de commander l'eau 
chaude, qu'il apportait à dos d'âne ou sur ses 
épaules. Le bain étant le complément indispen- 
sable de l'hospitalité, le lecteur nous permettra 
de glisser ici quelques détails sur cette saine 
coutume. 

Le bain était jadis, non-seulement un prin- 
cipe d'hygiène et de purification matérielle, 
c'était un symbole de régénération morale au- 
quel le baptême antique, l'immersion complète 
du chrétien, a dû son origine. Les ablutions 
dogmatiques des Musulmans peuvent encore 
nous en donner une idée. La plupart des céré- 
monies qui élevaient l'homme en dignité exi- 
geaient une immersion préalable. On baignait 
le clerc élevé à la prêtrise; on baignait Técuyer 
qui devenait chevalier, de même qu'on donnait 
le bain aux fiancés avant l'union intime, aux 
convives avant le festin. Dans YOrdène de che- 
valerie^ Hues de Tabarie répond ainsi au prince 
sarrasin, qui demande pourquoi l'on fait le 
jeune chevalier «en un baing entrer » : 

Tout ensement com l'enfençons 
Né de péchié ist hors des fons, 
Quant de baptesme est aportez, 
Sire, tout ensement devez 



27O ACTIVITÉ DES VILLKS. 

Issir sans nulc vilonnie 
Et estrc plains de courtoisie; 
Baignier devez en honesteté, 
En courtoisie et en bonté. 

La netteté parfaite des membres, au sortir du 
bain, avait la vertu de se «faire aimer à toutes 
gens», surtout aux dames « pour la druerie», 
et aux anges «pour la saulvetc». On se baignait 
donc à tout propos. La nudité d'ailleurs n'effa- 
rouchait nullement nos ancêtres : à la nudité 
du lit, il faut ajouter la nudité du bain pris en 
compagnie. 

Dans le vieux roman carolingien de Fiera- 
bras, la belle Florippe est baptisée en présence 
de Charlemagne et de ses barons, dont les yeux, 
nous apprend le trouvère, y prirent beaucoup 
d'agrément. Quand l'émir Balant eut été mis à 
mort pour avoir craché, par dédain, dans « la 
cuve de marbre » préparée pour sa feinte con- 
version, la beflc néophyte somme les barons 
français de lui tenir promesse, et de la baptiser 
dans l'eau qui devait régénérer son sacrilège 
aïeul. Les pairs y consentent. On fait dépouiller 
la pucelle devant toute la baronnie, «voïant tout 
le barné», qui, malgré la gravité delà cérémo- 
nie, ne se montra pas indifférente aux charmes 
de la jolie fille. 

La car avoit plus blance que n'est fleurs en esté : 
Petites mamelètes, le cors grant et plané, 



MENDICITE DES ORDRES RELIGIEUX. 277 

Les cheveils resambloient fin or bien esmeré. 

A mains de nos barons est li talens mués, 

L'emperères meismes en a i ris jeté; 

Pour tant (quoique) s'il ot le poil et canu et mellé. 

Ens es fons c'on avoit pour Balant apresté 

Ont donné (à) la pucièle sainte crestienté, 

Et par nom de bautesme ont son cors généré. 

Sans trop s'inquiéter de la décence, les mem- 
bres de la famille se baignaient dans le même 
baquet de bouleau ou de sapin. Quand l'eau 
tiède était versée dans la cuve du foyer hospi- 
talier, l'hôte n'hésitait pas à y entrer en pré- 
sence de ses nouveaux amis. Les époux et les 
amants prenaient ensemble cet agréable rafraî- 
chissement. Souvent, et pour voluptueux sur- 
croît, à côté de la baignoire se tenaient des 
ménétriers sonnatît de leurs instruments, comme 
on peut le voir dans une des naïves gravures 
qui ornent les premières éditions lyonnaises du 
Compost des bergicrs. 

Cette curieuse image est placée dans la partie 
«De astrologie», à l'explication des vertus de 
la planète Vénus. Les deux époux, deux amants 
peut-être, ont devant le cuvier de bois, où ils 
délassent leurs membres nus, une table toute 
servie, qui leur permet de prendre le repas sans 
sortir de l'eau, pendant que trois jongleurs 
jouent, en leur honneur, de la cornemuse, de 
la guiterne et du rebec. 



27S ACTIVITÉ DES VILLES. 

Ce supplément joyeux de la table, dressée de- 
vant la baignoire, se retrouve souvent dans les 
poésies de ce temps-là. Watriquet de Couvin, 
qui rimait ces allégoriques poèmes vers le mi- 
lieu du xiv= siècle, nous en offre un exemple 
dans ses Trois Chanoinesses de Cologne. Ces 
religieuses, de race noble, n'avaient de monas- 
tique que l'apparence; elles aimaient à faire 
fcte aux chevaliers et aux trouvères, qui sa- 
vaient conter de fantastiques aventures et de 
jolis fabliaux. Leurs cellules étaient, au dire du 
poète, « un fin paradis terrestre, plein d'anges, 
de saints et d'images, et de dous et de biaus 
visages ». 

Or, une veille d'Ascension, «que chascun 
doit joie mener». Dieu lui inspire de tourner sa 
voie vers leur couvent, où il rencontre trois de 
ces nonnes de tant de quartiers, qui l'invitent 
à venir s'aaiser avec elles, banqueter et leur, 
conter ses fabliaux les plus lestes, « si que de 
risées (tu) nous moilles ». Chacune de ces pieu- 
ses commères des bords du Rhin se mit sans 
difficulté au bain devant Watriquet, et mangea 
avec lui, sans sortir de l'eau tiède où trem- 
paient ses appas. 

Chascune en son baing, toutes nues, 
Et la tierce sans nul desdaing 
Se despoille et entre en son baing, 
Conques pour moi n'i fîst dangier. 



MENDICITE DES ORDRES RELIGIEUX. 279 

Lors comenchâmes à inengier ; 
Ma table estoit assez près d'èles. 
Si les vis vermeilles et bêles 
Et esprises de grant chaleur, 
Qui leur fesoient avoir couleur, 
Li bains chaus et li bons vins frois, 
Dont assez burent sans effrois. 
Là fûmes aise à tout point. 

Nous avons vu, dans la première partie de 
CCS études, que la femme de Constant Duhamel 
s'était servie de l'attrait du bain avant le repas, 
pour faire tomber dans le piège tendu par son 
mari, les femmes du provoire, du forestier et du 
prévôt. La pieuse compagne du Prévost d'Aqiii- 
lée nous a également offert un exemple de 
femme ne s'effarouchant nullement du bain 
pris en sa présence, quand elle force son hôte, 
l'hermite, à entrer nu dans une cuve d'eau gla- 
cée, pour amortir l'aiguillon de la chair. L'hé- 
roïne du fabliau des deux changeors rsçoit son 
amant avec le même sans-façon : 

Amis, fet-èle, tant vous aim(o) 
Que por vous fis fère cel bain, 
Si nous baignerons ensamble. 

L'état de parure de nos premiers parents 
semblait si peu choquant alors, que le pieux 
roi Louis IX se crut autorisé décemment à 
condamner un chevalier, pris sur le fait d'im- 
pureté, à Damiette, à être traîné par sa com- 
\ 



28o ACTIVITÉ DES VILLES. 

plice à travers le camp, lié par la partie coupa- 
ble, s'il ne préferait abandonner son cheval et 
son armure. Ducange cite, à propos des délits 
de ce genre, des punitions où la nudité étalée 
en public joue invariablement le principal 
rôle. 

Mieux encore, dans plusieurs poèmes, lais et 
légendes, on voit de très-grandes dames, des 
reines, s'exposer nues, certains jours de l'an- 
née, à l'admiration de leurs grands vassaux, 
sur l'exprès commandement de leurs époux. 
Ainsi dans le lai de Lanval, la vanité du roi 
Candaule est largement surpassée par celle du 
roi Artus. 

Revenons à nos cris de Paris, dont les plus 
étranges nous restent à noter. Jusqu'ici nous 
n'avons entendu crier que les braves gens ayant 
denrées matérielles à vendre ; il semble, en effet, 
qu'il n'y ait autre chose à acheter par les rues. 
Cependant, à côté des marchands de produits 
saisissables et visibles, s'égosillaient, avec au 
moins autant d'importunité, ceux qui offraient 
aux chalands les prières , les interventions 
miraculeuses et les joies du paradis. 

Guillaume de Villeneuve le témoigne, on 
n'enteiidait partout que lamentations nasales 
des ordres de toutes robes, qui mendiaient sous 
divers boniments. D'abord les Dominicains, dits 
jacobins, du nom de la rue Saint-Jacques, où 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 28 1 

était situé leur principal couvent : « Aux frères 
de Saint- Jacques, pain ! » Ce n'était pas par be- 
soin que ces moines s'adressaient à la charité 
publique, si l'on en croit les trouvères. Dans sa 
requête des Frères Mineurs, Rutebeuf nous 
peint les frères de Saint-Dominique, dominant 
Rome et Paris, tenant sous leur influence re- 
doutée le pape et le roi. Puissamment riches 
déjà, ils étaient fort amateurs de legs : « Qui se 
meurt, s'il ne les nomme pour exécuteurs (tes- 
tamentaires), son âme affolle, » et perd pour 
l'éternité. Nul n'osait en parler trop haut ; le 
hardi poète hésite lui-même à en dire librement 
son avis. 

Nul n'en dit voir (vrai) qu'on ne l'assomme, 

Lor haine n'est pas frivole; 

Je qui redoute (pour) ma teste foie, 

Ne vous di plus, mais qu'il sont home. 

Dans sa mordante satire, le dit des Jacobins^ 
Rutebeuf reprend courage et frappe sur ces re- 
doutables frocards, en ces termes : 

Premier ne demandaient qu'un peu de repostaille, 
Atout un pou d'estrain, ou de chaume ou de paille; 
Le nom-dieu sermonoient à la pôvre prêtrailje. 
Mes or n'ont que fère d'omme qui à pié aille; 
Tant ont eu deniers, et de clercs et de lais, 
Et d'exécucions (testaments) et d'aumosnes et de lais, 
Que des basses mesons ont fct de f^ranz palais. 



282 ACTIVITÉ DES VILLES. 

L'impitoyable frondeur ajoute qu'un pareil 
aplomb d'orgueil et d'avarice finit toujours par 
en imposer aux gens candides, tant la foule est 
naïve. 

Il n'a en tout cest mont ne bougre ne hérite (héréti- 
Ne fort popelican, vaudois ne sodomite, [?"^/, 

Se il vestoit l'abit où papclars s'abite, 
C'on ne le tenist jà à Saint ou à hermite. 

Viennent ensuite les Frères Mineurs que maî- 
tre Guillaume tient « pour bons preneurs ». 
Puis, les Augustins «qui vont criant dès le ma- 
tin )) ; puis les Frères au sac : « Du pain aus 
sas! » ainsi nommés du sac qu'ils portaient 
pour ensacher les aumônes en nature. Ces moi- 
nes, établis en 1261 par Saint Louis, font à 
notre satirique l'effet de valets de charrue, ou 
pis encore, arrachés à leur fumier : « Chascun. 
dit Rutebeuf, semble vachier qui ist de son 
mestier. » Après ceux-là, les Carmes, dits bar- 
rés^ à cause de la bariolure primitive de leurs 
frocs ; comme les autres beuglant : « Pain aus 
barrés ! » Le bon fîagelleur de moines ne se 
montre guère édifié de la continence de ces 
Carmes, de ceux de Paris surtout, dont il dit : 

Li Barré sont près des Béguines, 

LXX en ont à lor voisines, 

Ne leur faut que passer la porte. 

En voici qui crient pour les prisonniers : 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 283 

«Aus pôvres (èzj prisons enserrés!» véritable 
mission de charité cette fois ; car on nourrissait 
peu souvent, même pas du tout, les malheu- 
reux confiés au geôlier. Les écoliers, venus 
pour étudier, criaient aussi : « A cels du Val 
des Escoliers ! » Ici encore il faut se garder de 
sourire : les conditions de l'étudiant pauvre 
étaient dures, aux xn^ et xiii'= siècles ; nous en 
avons amplement parlé en son lieu. Quant au 
manque de dignité de cet acte , il ne faut 
point le juger au point de vue moderne; 
rappelons-nous qne l'humilité, poussée jusqu'à 
tendre la main à l'aumône, était une vertu 
chrétienne : les pèlerinages vraiment méritoi- 
res se faisaient en mendiant son pain. 

Il y a un autre sens à ce passage, c'est qu'il 
existait, au faubourg Saint-Germain, des reli- 
gieux nommés Frères du Val des Ecoliers^ dont 
Rutebeuf dit simplement : « Li Vaux des Esco- 
liers m'enchante, ils quièrent pain et si ont 
rentes. » 

Les croisés aussi, avant de partir pour la 
Terre Sainte, criaient pour leurs provisions : 
« Et li croisié pas ne s'atardent à pain crier. « 
Ainsi font les Frères nommés les Bons Enfants; 
ainsi les Filles-Dieu, qui « savent bien dire : Du 
pain pour Jhésu nostre Sire! » Rutebeuf, qui a 
un trait pour chaque couvent, n'oublie pas la 
part de ces nonnes : 



284 ACTIVITÉ DES VILLES. 

Diex a (re)nom de filles avoir 
Mais je ne puis onques savoir 
Que dieu eust famé en sa vie... 
Je dis que ordre n'est ce mie, 
Ains baras et tricherie 
Por la foie gent décevoir. 

Voilà qui est prouve, les hommes de Dieu et 
ses filles contribuaient largement au vacarme 
qui remplaçait, dans les ruelles du vieux Paris, 
le bruit que font aujourd'hui les voitures sur 
nos larges voies pavées; et la plupart de ces 
frocards le faisaient sans nécessité et sans ver- 
gogne. A cet égard, tous les poètes du temps 
s'accordent avec notre vaillant Rutebeuf. Ce 
surcroît de mélopées lamentables, dont les moi- 
nes emplissaient les oreilles des chrétiens, était 
une des plus tristes originalités de cette époque. 

Ces Frères encapuchonnés, aux mines con- 
trites, faisant geindre et pleurer leurs puissants 
poumons, écrasaient de leur pieuse concur- 
rence les marchands ambulants et les pauvres 
véritables. Cependant, de l'aveu des poètes con- 
temporains, ces apitoyeurs effrontés possédaient 
des couvents superbes, de vastes enclos plantés 
en vergers, plantureux en bons fruits et « bon- 
nes herbes » ; ils avaient de grasses basses-cours 
où s'ébattaient des paons et des chapons de 
haute graisse ; ils étaient apanages de bons vi- 
gnobles, de champs fertiles, où des troupeaux de 



MENDICITÉ DES ORDRES RELIGIEUX. 285 

vilains, attachés à la glèbe, besognaient de la 
pioche, de la charrue et de la bêche, à leur profit. 

L'affirmation sempiternelle de leur intimité 
avec les puissances du ciel avait entouré ces 
hommes d'un sentiment de crainte ; on les 
regardait comme les favoris des anges et des 
saints ; on leur attribuait le pouvoir de faire 
miracles, charmes et enchantements. Or, bien 
que, selon Rutebeuf, la plupart d'entre ces 
moines eussent la distinction « du vacher en- 
levé à son fumier », de tous les commerçants 
ambulant et beuglant par les rues, c'étaient 
eux qui faisaient les plus fructueuses journées, 
et rapportaient le plus de pain et de deniers au 
logis. 

Ces commerçants des denrées surnaturelles 
n'étaient pas les seuls qui s'enhardissent à frau- 
der sur la qualité de la marchandise offerte, les 
vendeurs de denrées terrestres ne se faisaient 
pas faute non plus d'employer la ruse et les 
tromperies. Nous allons en dire quelques mots 
en passant. 





CHAPITRE XII. 



RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

DITS A l'Éloge des métiers. — valeur vénale 

DES serfs. 



E diminutif du rêve de l'âge d'or, 
le bon vieux temps^ n'a jamais été 
qu'une; expression d'une vérité 
relative et pour ainsi dire person- 
nelle. Aux yeux des privilégiés de race, de 
puissance et de fortune, le bon vieux temps est 
toujours l'époque où ils jouissaient de ces glo- 
rieux privilèges. Le vieillard y lit l'amer regret 
de la jeunesse. Pour le peuple en décadence, 
c'est le temps oîi il rayonnait sur les peuples 
voisins. En thèse générale, le progrès ne sau- 
rait aller à reculons. Les siècles ne passent 
guère sans apporter leur contingent d'amélio- 
rations matérielles et morales, à l'humanité, 
dont les premières expériences se sont faites. 




DITS A l'Éloge des métiers. 287 

l'histoire entière nous le crie, sous l'énergique 
stimulant du besoin, escorté de la ruse et de la 
force. 

Si l'on tient à conserver la poétique croyance 
à l'âge d'or, il faut réduire considérablement 
le sens de ce beau rêve. Résignons-nous à ne 
voir dans le prétendu bonheur des ^premiers 
groupes de la race des hommes, que le calme 
dans l'indolence , qu'une existence demi- 
humaine, instinctive, sans désirs, facilement 
satisfaite dans une contrée tiède , arrosée et 
fertile; quelque chose d'analogue à la période 
de l'ognon d'Egypte, de la banane, de l'olive 
et du gland doux. 

A l'époque où nous avons placé nos recher- 
ches, le droit de la force, nous l'avons vu, con- 
tinuait vigoureusement sa carrière ; et la ruse, 
si naturelle aux sociétés en peine de vivre, s'y 
trouvait largement développée. A part quelques 
natures d'élite prématurément raffinées , on 
eût facilement pu s'imaginer que nos ancêtres 
de l'ère féodale s'étaient donné la tâche de riva- 
liser entre eux, à qui réussirait le mieux à do- 
miner les autres, à les dépouiller, à les tromper. 

Nous avons assez parlé ailleurs des abus de 
la force; il ne s'agit ici que de ruses et de four- 
beries en vue du gain. Sur ce chapitre, les 
poètes contemporains de Philippe-Auguste et 
de Saint Louis sont intarissables. Ils mettent à 



288 RUSES DU COMMERCE AtJ TEMPS FÉODAL. 

cette critique spéciale la même étmcelle pas- 
sionnée, le même entrain, le même sel gaulois 
que dans leurs plus agréables fabliaux. Ces sa- 
tires des vulgarités de la vie ont une franchise 
de réalisme, une clarté de détails, qui se ren- 
contrent bien peu dans les manifestations litté- 
raires des autres langues; impossible à l'érudit 
qui les consulte de prendre le change. Nos 
trouvères vont droit au but, ils atteignent au 
vif leurs rusés contemporains; ils les peignent 
d'autant mieux, qu'il n'y a pas de colère ni de 
sérieuse indignation dans leur fait : on sent 
qu'au besoin, ils imiteraient ceux qu'ils frap- 
pent avec tant de verve et de bonheur. 

Le dit des Paintres est un modèle du genre, 
une paraphrase de ce mot décoché, encore au- 
jourd'hui, au mensonge sous toutes ses formes; 
« C'est une couleur, n L"autcur s'émerveille de 
l'effrénée concurrence que l'on fait aux peintres 
ci ymagiers ; il se demande comment ils peu- 
vent continuer à gagner leur vie; car si nom- 
breux sont ceux qui se mêlent du métier, qu'ils 
pourraient conquérir, à eux seuls, les Flandres, 
« si li rois en Flandres les menoit ». Tous 
marchands peignent et colorent leurs denrées, 
tous soignent le dessus du panier. 

A paindre aprennent païsant, 
Quant à la vile vont aportant 



DITS A L ELOGE DES METIERS. 20g 

Verjus, huche ou fruitage; 

Le plus bel vont dehors mètant. 

Les écrivains, les avocats colorent leurs écrits 
et leurs paroles, imitant en cela les barbiers, 
arracheurs de dents, tailleurs de robes, bro- 
deurs, armuriers, selliers et chapeliers. 

Je croi qu'il n'est nul boulangier, 
Ne paticier, ne oublaier (m'^i d'oublis), 
Se bêle œvre veult faire, 
Que couleur ne leur ait mestier. 
Il n'est espicier, ne celier. 

Ne nul apoticaire, 
Ne mires, ne fuisiciens (médecins) , 

A qui couleur ne vaille. 

Les femmes de plaisir ne sont pas à dédai- 
gner dans cette consciencieuse énuméralion des 
gens de métier qui peignent et fardent ce qu'ils 
offrent aux connaisseurs. 

Famés qui gaingnent à leur corps 
Mètent le plus biau par dehors 

Pour estre regardées; 
Quar tel leur porte un tornois d'ors 
Qui jà n'i metroit ses effors 

S'il (si elles) n'esloient parées. 

Parcheminiers, tanneurs, cordonniers, gens 
de ganterie, maçons, couvreurs, plâtriers, tous 
ont recours à la couleur. Il n'est pas jusqu'aux 
truands qui ne colorent leurs plaies, quand 
(1 vont leur méhaing monstrant, pour plus avoir 

19 



290 RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

monnoic ». Tous se font, eux et leurs mar- 
chandises, aussi coiiils et jolis que des images. 
Si le bon trouvère revenait parmi nous, que de 
couleurs d'emprunt n'y retrouverait-il pas? A 
peine ont-elles change de nuances. Le jongleur 
lui-même, si habile qu'il soit, « tant soit sa- 
chant », s'il ne compose sa tenue, se voit exposé 
à être jeté sans façon à la porte, « c'on le chace 
en voie ». 

Il n'est fableur ne batelleur, 

Ne joueur d'apertize, 
S'il n'i met aucune couleur, 
Nul n'aime ni ne (le) prise. 

Ce qui plus fort désole notre critique, c'est 
la fraude qui détériore les comestibles ; ce sont 
les tricheries des bouchers, poissonniers, taver- 
niers, c'est surtout la couleur de ceux qui dé- 
naturent, mélangent et droguent les vins. Cela 
« trop fort me déhaite », dit-il. Comme dans 
tous les produits de ce temps-là le clergé avait 
droit à la dîme, le bon trouvère la lui paye 
copieusement. En public, selon lui, les gens 
d'église se colorent de gravité et d'austérité ; 
mais en leur privé, c'est bien différent. 

Et ceux qui vestcnt les gris dras, 

Ce n'est mie frivole, 
Peingnent, quar quant sont à privé, 

Jà n'en aiez doutance, 
lis s'esbatent tout à segré {e>i secret; 

Et récréent leur pance. 



DITS A l'Éloge des métiers. 2qi 

Ces faux peintres papelards, ajoute l'auteur 
de ce joli coup de fouet, ressemblent « à l'yma- 
gier qui paint busche pourie » ; il leur prédit 
qu'au lieu de réussir à tromper les pauvres 
gens, ils « chéront au puis d'enfer, qui de dou- 
leur surabonde », 

Aussi chaudement trempé est le dit de la queue 
du Renart^ boutade sarcastique et mordante, 
contre tout ce qui est « renardie et fiction ». Ici 
l'ironique expression de la couleur est rempla- 
cée par celle de la queue du renard. Ceux qui 
s'accrochent à cette longue queue sont encore 
les trompeurs en toute denrée et marchandise, 
en toute parole et invention. Le poète se garde 
bien, lui aussi, d'oublier les divers ordres du 
clergé séculier et régulier. Comme dans le dit 
des paintres, tous les métiers connus alors 
passent sous nos yeux ; nous ne reprendrons 
pas cette interminable Htanie, il nous suffira 
de constater que le poète y donne un bon rang 
aux sacrilèges par excellence, c'est-à-dire aux 
fraudeurs de cervoise et de vin, aux taverniers 
et à tous les maudits qui lui ont fait faire de 
mauvais dîners pour son argent. 

Cette fois les professions libérales sont visées 
avec une rare malice ; tous ceux « qui de rien 
faire sont cras » sont accusés d'emprunter les 
infinis déguisements de maître Renard, dont les 
bons tours ont si longtemps déridé nos ancêtres. 



292 RUSES DU t;OMMl!:RCE AU TEMPS FEODAI,. 

Regnart est, quant veut, abbé, 
Et, quant il veut, il est moingne, 
Doïen, prestre coronné (tonsuré), 
Et quant vucut il est chanoingnc... 

Les savants, les lettres, les docteurs, mires et 
physiciens , les légistes, les pédants, tous les 
enlatinés de la vieille France sont bons com- 
pagnons de sire Renard. 

Regnart est lisicien ; 
Quant il veut, logicien 
N'a meilleur en la contrée; 
Quant il veut, Sire est de lois... 

Toutes les professions lui sont familières; à 
toutes il excelle, au moins à faire grand bruit, 
grande rapine et grande tromperie. 

Regnart va à court plaidier, 
De tous est tenu pour sage ; 
Es esglises va preschier, 
Regnart va par les vilages, 
Chascun attrait à sa part. 

Les rois, les princes, ducs et comtes sont de 
sa suite, car « tout fait vers lui obéir ». Innu- 
mérable est le triomphant cortège de ce prince 
de la ruse; la queue qu'il traîne est plus longue 
que ne fut jamais la plus longue procession qui 
sortit d'un moutier. Enfin dit le bon railleur : 

Il n'est aujourd'ui meslier, 

Excepté le poullailier, 

Qui le regnard n'aime et prise. 



DITS A L ELOGK DES METIERS. 2^2 

Ce poulailler, qui fait exception au grand 
culte, c'est le pauvre populaire, hélas! l'éter- 
nelle proie de toute fraude et de toute renardie ; 
c'est la gent utile qui labeure pour la besogne 
essentielle, et à qui le travail payé « à moult 
petite value » est revendu à grant cherté et dé- 
naturé par la fraude. 

Dans ses lettres à Salvandy sur les manuscrits 
de la Haye, Ach. Jubinal cite une pièce de ce 
genre, noyée dans un vaste poème où sont 
blasonnés tous les péchés du genre humain. 
Chaque état, chaque profession y a sa part de 
blâme longuement motivée. Les souverains 
spirituels et temporels, les prélats et leur en- 
tourage, les couvents et leurs moines « si bien 
possessionés come mandiant », les gens d'armes 
et de chevalerie, les gens de lois et de droit, les 
marchands, artificiers [artisans]^ vitaliers, etc., 
tout y apparaît à son rang. C'est là une mine 
inépuisable à études et à citations. 

Et d'abord le coup d'éperon obligé à la cour 
de Rome : Simon le magicien en est devenu le 
patron ; tout s'y vend à beaux deniers son- 
nants, si bien que le pauvre pèlerin que l'or ne 
gêne guère ne peut parvenir à s'y faire écouter. 

Si que la cause al indigent 
Sera pour nul clameur oy ; 
Qui d'or n'y porte le présent 
Justice ne lui est (scra^ présent. 



294 KUSES DU COMMERCE AU TEMPS FEODAL. 

Une chiquenaude en passant à l'évcquc qui 
laisse agir les grands en toute paix, n'osant 
contre eux a faire ni dire », quand pour le sert 
« est toujours plain d'ire » ; une autre aux 
prêtres qui se font baratiers, taverniers, et 
changent leur chapelle en cave et leur autel en 
tonneau; autant aux religieux, ces fils d'orgueil, 
qui vont chasser en rivière, avec faucons, au 
lieu de prier, aux moines mendiants qui, selon 
lui, 

... Nous preschent la poverte 

Et ont tout dis (toujours) la main ovcrte 

Por la richesce recevoir. 

Mais cela nous le connaissons, Rutebeuf et 
ses confrères nous en ont assez parlé ; ce qui 
revient le mieux à notre propos, ce sont les 
marchands, qui tous ont la Triche pour guide. 
Dans ce chapitre, le huitième du poème, on 
revoit défiler le bizarre cortège des fraudeurs 
et des fripons. L'usurier et le Lombard vident 
nos bourses de nos « riches nobles d'or roials 
et nos esterlings de fins métals ». Triche s'est 
fait drapier, argentier, orfèvre. 

Triche est auci de nostre ville 
Riche espicier, mais il avile (avilit) 
Au plus sovent sa conscience, 
S'il sa balance a trop soubtile. 

l'riche fait son gain du péché d'autrui, pré- 



DITS A L ELOGE DES METIERS. 29 

parant et vendant les couleurs « dont se blan- 
chent les fémelines », aidant l'orgueil des bour- 
geoises et leur vendant l'hermine, le menu 
vair, la zibeline, dont elles se couvrent, pour se 
parer! 

Si com madame la comtesse, 

Selon q'affiert à sa noblesse, 

Se fait furrer de sa pellure, 

Ensi la vaine escuièresse, 

Voire et la sotte presteresse, "^ 

Portent d'ermine la furrure. \ 

Les fraudes du vin, du claret, de la cervoise 
ont ici leur part. Le poète reproche à l'initié 
de Triche de contrefaire, « de son engin, le 
vin françois, le vin du Rhin ». Les tavcrniers 
étaient déjà fort audacieux dans cette abomi- 
nable fourberie, particulièrement odieuse aux 
clercs et aux trouvères. 

Triche est tout plein de décevance 
Quant il, par si fol alliance, 
Tants vins divers sait faire unir : 
D'Espaigne, Guyène et de France, 
De quoy le gaing puât avenir. 
Mais s'il porra vin fort tenir 
Bien sciet del caue fresche emplir. 

Triche est partout, en Orient, en Occident : 
a Triche en Bordeaux, Triche à Civile ^Séville); 
Triche en Paris achate et vent. » Triche est à 
Florence, à Venise, aussi à Bruges, aussi à 



296 RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FEODAL. 

Garni; « à son agart aussi s'est mise la grant 
cité sur la Tamise ». Outre ces villes déjà re- 
nommées pour leur grand trafic, Triche est sur 
mer et sur terre, dans les plaines et dans les 
montagnes, au village et au château. De même 
que les habitants des villes, le pauvre paysan 
se plaint de Triche « partout communément. » 

De tousmestiers que l'en aprent 
Triche est apris, et son gaing prcnt. 

Dans l'imagination de l'auteur, tout autres 
étaient les marchands et gens de cler^ie du 
temps passé; ceux-là étaient loyaux, de bonne 
foi et modestes; les poètes ont toujours cru au 
bon vieux temps. 

Ce qui jadis fust courtoisie, 
Ore est tenu pour vilainie, 
Et ce qu'en loyalté tenoit, 
On le dist ore tricherie. 

A ces diatribes si réalistes, si naïvement vé- 
ridiques, correspondent, en manière de con- 
traste, des pièces élogieuses, vraisemblablement 
commandées aux trouvères, en quête de bons 
salaires, par les jurandes et maîtrises de cer- 
tains corps de métiers. De pareils chants étaient 
pour la corporation le complément glorieux de 
la caisse où se trouvait déposé le trésor com- 
mun, de la châsse où trônait le saint patron. 
C'était un état de service dressé par la poésie, 



DITS A l'Éloge des métiers. 297 

une consécration de la dignité professionnelle 
de telle ou telle part de l'activité générale. 

Moins piquants que les satires, ces petits 
poèmes fourmillent également de traits de lu- 
mière sur les usages intimes : l'historien des 
modestes occupations du moyen âge peut s'y 
renseigner sur les facilités de vivre que possé- 
daient déjà nos aïeux et sur les lacunes de 
l'économie familiale que la science a peu à peu 
comblées. Ces études contiennent plus de 
philosophie sociale qu'on ne serait tout d'abord 
porté à le supposer : on y apprend la raison de 
la rareté des produits fabriqués et de la lenteur 
de l'échange avec les nations voisines. 

Aucune de ces puissantes machines qui, chez 
nous, reproduisent par milliers à la fois l'objet 
nécessaire, dont le type est adopté par l'usage ; 
aucun de nos merveilleux moyens de viabilité 
destinés à activer les relations entre les peuples. 
La longue période féodale ne fait pas un pro- 
grès, à cet égard, sur les procédés industriels 
de l'antiquité. Tout s'y fait à la main, tout s'y 
transporte par bêtes de somme, malaisément, à 
travers mille dangers. 

Cela d'ailleurs explique à merveille la char- 
mante variété de forme des ustensiles et objets 
mobiliers de ce temps-là. Chacun de ces pro- 
duits de la main recevait l'empreinte du caprice 
artistique, et s'ornait à la fantaisie personnelle. 



298 RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

au goût de l'ouvrier qui le manipulait jusqu'à 
parfait achèvement. Dans cette lente fabrication 
se trouve aussi la cause de la cherté des choses 
les plus essentielles à la vie, et de la modeste 
consommation qu'en faisaient les classes mfé- 
rieures. Combien de siècles fallait-il attendre 
pourvoir le populaire, « la gent menue », fourni 
de linge, vêtu, chaussé et à peu près pourvu 
de meubles? Ceci était la tâche des infatigables 
collaborateurs de fer et de feu, destinés à rem- 
placer l'esclave courbé sur un travail écrasant ; 
or ce rôle rédempteur de la machine dans l'ave- 
nir est à peine soupçonné aujourd'hui. 

Nous voilà bien éloignés de notre su)et, le 
dit des Fèvres va nous y ramener. Cette petite 
pièce de vers est un éloge emphatique des for- 
gerons; vrai cantique en l'honneur de la pré- 
paration du fer, qui y est naturellement placé 
bien au-dessus de toute autre profession. Sup- 
primer celui qui travaille le fer, c'est, dit le 
poète, forcer le monde à ne plus pouvoir ni 
semer, ni planter, ni faire charrois, ni trancher 
viande ; car le fèvre lorge de sa main « le coutel 
dont on tranche le pain », la bêche, la houe, 
le pic, la masse ; il fait « les grils à rostir harens 
et les ains à prendre merlens ». Jamais clerc 
ne pourrait avoir livres à étudier, si le fèvre ne 
forgeait les fers « agus de quoi l'on fet le par- 
chemin ». 



DITS A l'Éloge des métiers. 299 

Ni ne seroit pavé chemin, 
Se fèvres ne fet les martiaus 
De qoi l'en brise les quarriaus. 

Rois, chevaliers ni prêtres ne chevauche- 
raient, si le forgeron ne faisait « fers à ferrer 
cheval », et les étriers et les éperons. Ménestrels 
jamais ne chanteraient si le fèvrc ne forgeait 
outils pour fabriquer leurs instruments. Egale- 
ment ceux qui taillent le drap pour robes, 
comment s'y prendraient-ils sans les « aguilles 
et les cisailles » que fèvres leur font? Et les 
buveurs très-illustres, ceux qui se gaudissent à 
boire le vin en mangeant gaufres, que devien- 
draient-ils sans ces maîtres ouvriers? 

Fèvre fait les haches tranchant 
Aus vingnes à ces païsans, 
Dont il taillent vingnes et treilles, 
Et aus blés (à) scier fet faucilles... 
Fèvres font les fers aus oublies 
Et fers à gaufres embeurrées. 

Sans les fèvres , comment eût-on taillé « le 
sépulcre où Dieu fust mis » ? Aussi le poète 
déclare-t-il qu'ils doivent être mieux honorés 
que certains clercs tonsurés. Enfin ces braves 
gens peuvent se vanter que le siècle n'a si haut 
personnage, fût-ce l'empereur de Rome, qui 
puisse se passer des services de leur métier. Le 
trouvère prie en terminant les fèvres qui cet 



300 RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

éloge ouïront « qu'il li doingnent argent ou 
vin », pour sa récompense. 

Voici ledit des Boulanf;icrs; cette fois l'au- 
teur signe son œuvre, il a nom Robins. Si 
nous n'avions encore dans les oreilles l'hymne 
des forgerons, nous apprendrions de lui que 
sur tous états celui des boulangers doit avoir 
la préférence. 

Je le vous os(e) bien ténioingnier, 
Que lor mestier est le plus chier 
Et le plus bel et le plus gent, 
Et qui plus sousticnt povre gent. 

Robins attendait sans doute grand profit de 
ses vers; la corporation s'était-elle engagée à le 
rassasier indéfiniment de pain et de galettes? 11 
s'élève à la hauteur de l'ode et fait défiler sous 
nos yeux tout ce qui vit autour de la farine, 
depuis le rat qui ronge les sacs, le coq, la géline, 
le moine, la nonne, « car boulengier à tous en 
donne », jusqu'au sacristain qui entame et 
goûte le toriil « fet pour offrir à la messe ». Il 
se grise dans la contemplation de toutes les 
créatures qui vivent autour du fournil, et jette 
le mépris aux métiers de luxe, comparés à celui 
du. boulanger. 

Je ne prisse) pas œvre d'orfèvre 
Ung bouton rouge d'églantier; 
Quel bien vient-il de lor mestier, 



DITS A 1,'ÉLOGE DES MÉTIERS. JO I 

De lor granz coupes noiélées 
D'or et d'argent, longues et lées ? 

Il n'est qu'un métier, celui de trouvère, le 
sien, que Robins mettrait volontiers au-dessus 
de celui de boulanger; parce que le métier de 
trouvère est de tous le plus indépendant : il 
s'exerce « enz taverne et en place », partout où 
vient l'inspiration; et aussi sans doute parce 
que les vers glori lient les autres œuvres des 
hommes. 

De même saveur pompeuse est l'apologie des 
changeors, sans lesquels personne, pèlerins ni 
« marcheanz qui vont foirres quef re par toutes 
les estranges terres », ne pourraient courir le 
monde, faute de pouvoir changer monnaie. A 
ceux-ci l'auteur demande, dans ses derniers 
vers, pour payer ses éloges « par honneur et 
courtoisie », qu'ils lui donnent o argent sans 
contredire ». ' 

Tel est le dict des Cordouaniers, auxquels le 
flatteur, en terminant la curieuse litanie de 
leurs mérites, réclame modestement de quoi 
faire restaurer sa chaussure, chaque fois qu'il 
en aura besoin : « De coi il face refaitier ses 
solers, s'il en a mestier ». 

Puis ledit des Tisseran:^ qui sont à leur tour 
les artisans les plus utiles de la terre. Sans eux 
tous les hommes, fussent-ils rois ou ducs, 



J02 RUSES nu COMMERCE AU TEMPS FEOI>Ar,. 

« reines et comtesses, nonains et abesscs », 
iraient tous nus, môme les jours de pluie, 
même les jours de fête ; ce qui « ne seroit 
gaires biaux». Ici encore la petite requête 
finale pour demander draps et tissus, dont a 
besoin le trouvère, et qu'il ne saurait prendre 
ni dérober, « tolir ni embler ». 

Ainsi est-il du dit des Cordiers que « tos li 
monde doit amer », et de celui des Bochiers, 
lesquels « dépiècent li bues par cartiers », et 
dont les restes servent à alimenter taut d'autres 
métiers : tanneurs, méglssiers, chaussetiers, 
tisseuses, fileuses de laine, etc. 

Si notre but était d'inventorier, par le menu, 
les détails du commerce et de l'industrie, à cette 
époque, ce serait ici le cas de montrer combien 
de séductions offraient déjà les marchands à 
leurs contemporains, et les raffinements qui 
entraient dans les ustensiles usuels. Les dames 
surtout avaient largement à choisir pour vider 
leurs bourses dans les escarcelles de cuir de 
nos infatigables crieurs. La citation suivante, 
empruntée au dit des Merciers, publié par 
M. C.-M. Robert, suffira à nous en donner 
une idée. 

J'ai les mignotes ceinturètes, 

J'ai beax ganz à damoiselètes,.. 

J'ai escrins à mettre joiax, 

J'ai borses de cuir à noiax fà friands ... 



DITS A l'Éloge des métiers. 3o3 

J'ai de bon loutre à péliçons 

J'ai herinines à siglatons... 

J'ai les doex (dés) à costurières, 

J'ai les diverses aumosnières 

Eî de soie et de cordoan (cuir de Cordoue) 

Bouclètes à mettre en solers (aux souliers], 

J'ai bèles espingles d'argent, 

Si en ai d'archal ensement, 

Que je vent à ces gentix femes; 

J'ai beax cuevrechiefs à dames... 

Seriez-vous curieux de connaître la liste des 
objets qui garnissaient un ménage, une maison 
des champs bien montée? Vous pouvez vous 
satisfaire en lisant La ditée des choses qui 
/aillent en mesnage (nouveau recueil de fa- 
bliaux, 2° vol.) ; ou bien Le dit du viesnage 
publié par Trébuticn. L'oustillement au vilain, 
édité par Fr. Michel, nous ouvrira un logis 
plus modeste, une chaumière de paysan. L'au- 
teur du premier de ces trois dits, celui des 
choses qu'il faut en ménage, avoue spirituelle- 
ment que le ménage est un instrument à deux 
tranchants, qui taille richesse ou pauvreté, se- 
lon que les gens s'y entendent. 

Li uns empruntent, H autres vendent, 
Li uns achètent, li autres rendent 
Aus marcheans. 

Le malin trouvère qui en est l'auteur parle 
de cet état par expérience; il y a vécu, assure- 



304 KUSKS DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

t-il, dix ans entiers, et sait ce qu'il en coûte. Il 
est permis de supposer qu'à force de prendre à 
crédit, il a fini par rendre tout au marchand. 
A l'exemple d'Adam de la Halle, son contem- 
porain, il est bien capable d'avoir aussi aban- 
donné sa femme, sous l'impudent prétexte que 
sa faim amoureuse était apaisée : « car mes 
fains en est apaiés » ; et cela pour courir libre- 
ment les aventures et s'en aller débiter ses 
rimes par pays. 

C'est donc par expérience que notre maître 
rimeur énumère les choses dont il s'est vu 
obligé de garnir sa maison. Instruments de 
culture: fourche, herse, soc, ratiau^ flaiau (à 
battre en grange), coutre, charrette et charrue; 
cognier, vans, corbeilles, boisseau, marteau, 
serpes et faucilles, seilles, sacs et blutiaii ; puis 
la literie au grand complet, à peu près comme 
la nôtre, moins l'édredon que remplaçait la 
toison ou quelque fourrure commune. Puis les 
instruments du foyer, du four et ceux de la 
table, moins la fourchette et les ustensiles de 
verre, moins aussi bien entendu la pince à 
sucre, la spatule à sel, voire même le sucre et 
le sucrier; mais bien les pots, pichets, hanaps, 
platiaux, écuelles de bois et d'étain, mortier 
au sel, sauciers, couteaux, cueillers « de bois 
et de tremble ». Puis les objets de toilette et 
ceux destinés au nourrisson : 



DITS A l'Éloge des métiers. 3o5 

Liens à bers et le berceil 

Faut pour l'enfant, et le malleil (le maillot) 

Et la bavète; 
La nourrice faut, la cornète (flacon de corne) 
Où le lait est que l'enfant tête. 

Et mille autres choses encore; il se répète 
plutôt que de rien oublier, car, ajoute-t-il, 
a C'est sans mesure », et c'est à désespérer. 

Détail caractéristique dans un inventaire du 
temps des Croisades : les varlets et les chambe- 
rières y sont énumérés pêle-mêle avec la basse- 
cour, avec les chats, les chiens, les vaches et 
les brebis; les bouviers y prennent place au 
milieu des boeufs, des charrues, de la « fourche 
au fiens et la civière ». Ce renseignement s'en- 
cadre parfaitement avec les autres détails d'é- 
conomie domestique que ces siècles nous ont 
laissés. Un exemple de ce mépris de la dignité 
humaine, pris en haut lieu, aux environs du 
trône et de l'autel, suffira à nous édifier à cet 
égard. 

Dans les pièces originales conservées au très- 
intéressant musée des Archives Nationales, se 
trouve un acte d'une signification étrange, 
presque scandaleuse, aux yeux des hommes 
d'aujourd'hui. C'est un acte confirmatif, dressé 
par Louis VII, pour assurer l'exécution d'une 
transaction amiable, faite entre son père Louis 
le Gros et Guinebaud, abbé de Saint-Magloire 



3o6 RUSES DU COMMERCE AU TEMPS FÉODAL. 

de Paris. En voici le résumé, emprunté au ca- 
talogue si habilement rédigé par la direction 
des Archives : 

« Un homme de la famille (un serf) de Saint- 
Magloire avait épousé une jeune fille nommée 
Sehes, issue d'une famille royale, ex regalia 
familia procreatam, en d'autres termes serve 
du roi. Ce mariage déplut fort à l'abbé et à ses 
moines, qui se plaignirent de ce que leur église 
serait privée des fruits (du part, du croît) de 
l'union de leur serf avec la serve du roi (ce qui 
diminuait d'autant la valeur du troupeau 
humain de l'abbaye). Louis VII, pour mettre 
fin à ces plaintes, ordonna que les enfants issus 
de ce mariage seraient partagés également entre 
lui et l'abbaye. » 

N'y a-t-il pas là un avant-goût du fameux 
Code Noir, que nous avons eu tant de peine à 
abroger? Cela nous remet également en mé- 
moire la façon dont le code de la courtoisie, si 
élevé qu'ait été son idéal, appréciait les amours 
rustiques. S'il arrive à un chevalier de recher- 
cher l'amour d'une paysanne, dit crûment 
André le Chapelain, cela ne peut guère se faire 
autrement que par l'irrésistible impulsion du 
rut, comme il advient naturellement au cheval 
et au mulet, <' siciit naturaliter equiis et mulus 
ad veneris opéra promoventur ». 

La belle Éléonore d'Aquitaine, qui tenait 



DITS A L ELOGE DES METIERS. 

cour d'amour sur ses domaines, et dont nous 
avons cité les pittoresques arrêts, était-elle, sur 
ce délicat chapitre, d'une autre opinion que son 
royal époux? Aurait-elle hésité à signer la 
convention de partage des produits de sa serve 
et du serf mâle provenant du troupeau d'escla- 
ves des moines de Saint-Magloire? Il est bien 
permis d'en douter. 





CHAPITRE XIII 

MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. — MIRES ET 
CHARLATANS. — l'aRGENT ET LES ARGENTIERS. 




ETTE société si agitée, si vivante, 
devait une bonne part de son ori- 
ginalité à la fascination qu'exer- 
çaient sur elle les contrées orien- 
tales, où tant de merveilles et de dangers étaient 
semés sous les pas du voyageur. En attendant 
que Colomb vînt donner à l'activité des races 
latines la seconde moitié de notre globe, qu'il 
découvrît en cherchant, lui-même, le Cathay 
et Cipa)2gu la dorée, l'imagination de l'Europe 
féodale se portait vers les mystérieuses régions 
de la Terre- Sainte, de la Tartarie, de l'Inde et 
de l'Egypte ; elle errait à la suite des quelques 
voyageurs qui avaient osé franchir le seuil de 
ces pays ensoleillés, où l'on plaçait le Paradis 
terrestre et l'empire du « Prestre Jehan ». 



MIRES ET CHARLATANS. 30Q 

La fantaisie populaire brodait avec délices 
sur ces vaillantes enjambées du commerce, qui 
avaient soulevé un coin du voile sous lequel se 
cachait la terre des épices, des aromates, des 
pierres précieuses, des reliques et des talis- 
mans. Sans être très-nombreux, les marchands 
héroïques, dont les aventureuses étapes avaient 
noms Damas, Bagdad, Jérusalem, Trébizonde, 
Samarkande, étaient déjà moins rares qu'on 
serait porté à le croire. 

Dès avant les Croisades , les grandes cités 
commerçantes de l'Asie, au nombre desquelles 
il faut historiquement placer Jérusalem, rece- 
vaient la visite des marchands occidentaux. 
C'étaient, la plupart, des Italiens des opulentes 
républiques de la Péninsule, des Grecs du Bas- 
Empire et des Francs du midi de la France, 
qui tous avaient des caravansérails particuliers 
à leur nation, dans les principales villes du Le- 
vant. Les marchands francs n'allaient guère, 
il est vrai, au delà d'Antioche, de Jérusalem et 
d'Alexandrie ; mais c'était assez pour stimuler 
l'appétit du merveilleux. 

Jacques de Vitry nous apprend que le pre- 
mier germe des chevaliers de Saint-Jean, plus 
tard chevaliers de Rhodes, puis de Malte, avait 
été fondé à Jérusalem dès le x^ siècle, sous la 
forme d'un hospice destiné aux chrétiens Francs, 
qui y accouraient poussés, les uns par amour 



3 10 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

du commerce, les autres par zèle de dévotion : 
Alii causa negotiationis, alii causa devotionis et 
peregrinaiionis. Souvent même , à l'exemple 
des pèlerins de la Mecque, les pèlerins chré- 
tiens mêlaient ensemble le zèle du commerce 
et celui de la dévotion. 

Glaber, qui vivait au commencement de la 
troisième race, ajoute aux motifs donnés par 
Jacques de Vitry, la vanité et le désir de se 
faire admirer au retour : A vanitatc miilti pro- 
ficiscuntiir, ut solum modo tnirabiles habeantur. 
Guillaume de Tyr confirme de tous points ces 
renseignements, ainsi que l'assertion de Glaber 
sur l'existence de foires régulières à Jérusalem, 
lesquelles attiraient dans la ville sainte un 
grand concours de populations. 

Ces coureurs d'aventures, frères consanguins 
des errants de la chevalerie, ne racontaient pas 
très-fidèlement ce qui les avait frappés dans 
leurs pérégrinations , et rarement ils l'écri- 
vaient. La cervelle encore troublée par des 
dangers, des fatigues, des privations de toute 
sorte, ils remplissaient, au retour, les oreilles 
des foules avides de nouveautés, d'un fatras de 
notions bizarres, fabuleuses, exagérées. Re- 
cueillies par les compilateurs et les poètes, ces 
étranges récits faisaient ressembler, à s'y mé- 
prendre, les érudits de ces siècles aux charlatans 
qui partageaient avec eux l'admiration et le 



MIRES ET CHARLATANS. 3 l I 

respect de l'opinion contemporaine. Ceux 
d'entre eux qui nous ont laissé des relations 
ont également surchargé leurs souvenirs de 
voyage, d'une foule de contes absurdes et de 
fantastiques visions, que l'on croirait inventés 
pour entretenir le renom merveilleux de ces con- 
trées, où la nature se plaisait, disait-on, à chan- 
ger en caprices les plus essentielles de ses lois. 

Ainsi, dans la relation de Jean du Plan Car- 
pin et de N. Ascelin, moines envoyés, en 1246, 
au cœur de l'Asie, par Innocent IV, on ren- 
contre une race d'hommes sans langues et sans 
jointures aux jambes, qui, une fois à terre, ne 
peuvent se relever; puis une autre race, dont 
les femelles seules ont figure humaine, et dont 
les mâles sont à face de chiens. On y apprend 
aussi que Gengis-Khan fut arrêté dans ses 
conquêtes par les roches d'aimant des Monts 
Caspians, qui arrachaient à distance le fer des 
flèches de ses soldats. 

Le juif espagnol Benjamin de Tudela, dont 
la pérégrination date de iiyS, a vu à Damas 
une muraille de verre, faite par art magique et 
percée de 365 trous, où passaient tour à tour les 
rayons du soleil, afin de marquer les jours de 
l'année. Près de l'antique Babel, il a aperçu de 
loin les ruines du palais de Nabuchodonosor, 
rendues inaccessibles par des dragons qui y 
ont établi leur repaire. 



3 12 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

Dans le voyage de Guillaume de Rubruquis, 
envoyé par Saint Louis au chef des princes 
Tartares, on traverse une vallée étranglée par 
d'effroyables roches, au sein desquelles veillent 
des démons qui ont la vilame habitude d'arra- 
cher aux voyageurs leurs entrailles; ce que l'on 
évite en récitant le Credo. Il y est encore 
question d'une province fortunée, où les voya- 
geurs qui y pénètrent ne vieillissent plus, tant 
qu'ils y séjournent. 

L'Arménien Haiton, qui courait le monde à 
la fin du xiii^ siècle, cite, entre autres mer- 
veilles, celle d'une province de Géorgie, nom- 
mée Hamsen, si ténébreuse qu'on n'y peut 
rien apercevoir, et que nul n'ose y entrer, 
bien qu'elle soit peuplée comme les autres; ce 
qui se connaît au bruit de hurlements humains, 
de chants de coqs, de hennissements de che- 
vaux, et par le courant d'un fleuve qui sort de 
cette sombre contrée et en apporte des débris. 
Cela, ajoute-t-il, il n'aurait pu le croire, s'il ne 
l'avait vu de ses yeux. 

Dans le précieux voyage de Marco Polo, on 
surprend aussi des fantaisies de ce genre : les 
rubis de Ceylan, grands d'une palme; les dia- 
mants du royaume de Murfili, que Ton extrait 
de vallées profondes, inaccessibles, par l'inter- 
médiaire de certains aigles blancs, qui les rap- 
portent incrustés dans des pièces de viande 



MIRES ET CHARLATANS. 3l3 

qu'on leur jette, ou mêlés à leurs excréments, 
s'ils ont avalé l'appât. Autre avant-goût des 
Mille et une Nuits : on y rencontre l'oiseau 
Rue ou Roc, dont les plumes ont dix pas de 
longueur, et qui sont de force à emporter un 
éléphant. 

Laissons un moment ces adorateurs du mer- 
veilleux et constatons que le courant de voya- 
geurs, déjà établi dans les pays orientaux, nous 
autorise à supposer qu'un mobile plus réel, 
plus positif, dut se cacher sous le saint zèle 
qui a, si longtemps, passé pour l'unique inspi- 
rateur des Croisades. Le haut commerce de ce 
temps-là déplorait vivement les difficultés ap- 
portées, par la domination musulmane, à ses 
relations avec les contrées orientales. Les 
émules de l'illustre famille itaUenne, dont 
Marco Polo, l'un des membres, a raconté les 
pérégrinations facilitées jusqu'à la Chine par 
l'unité de domination, œuvre de Gengis-Khan 
et de ses successeurs; ces conquérants paci- 
fiques de l'échange commercial ne cessaient 
d'envier aux sectateurs de Mahomet les postes 
splendides qu'ils occupaient sur la route cen- 
trale des trésors du monde. 

Nos pères rêvaient la possession d'une partie 
de la Syrie et de l'Iran, qui avoisinaient la 
Tartarie au nord, et au sud le golfe Persique, 
où aboutissait la meilleure part des richesses 



3 14 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

de l'Inde. Antioche, Damas, Samarkande, Mar- 
din, Bagdad, Bassora, Ormus, ces villes aux 
noms étranges et poétiques les fascinaient à 
distance. Leurs regards de convoitise n'ou- 
bliaient pas non plus l'Egypte baignée par la 
mer Rouge de la légende biblique, dont les 
vaisseaux apportaient, au marché du vieux 
monde, la soie, les perles, l'or, l'encens et les 
aromates. Ils savaient que cette vieille terre 
des Pharaons voyait passer, sur son Nil, les 
' canges des Ethiopiens, apportant aux rives de 
la Méditerranée le sucre, l'ivoire, le baume, 
les bézoards, les herbes aux miraculeuses ver- 
tus, les résines parfumées et toutes les richesses 
de l'Afrique. 

Si ce but commercial n'apparaît pas nette- 
ment dans les récits qui nous sont restés des 
premières Croisades ; si l'élan qui entraînait 
les peuples à délivrer le tombeau de Jésus pa- 
raît être l'unique but des invasions armées de 
l'Occident, c'est que les chroniqueurs, clercs la 
plupart, ne voyaient de vraiment digne d'inté- 
rêt que la cause religieuse. Cependant, même 
sans preuves directes, fournies par l'histoire, 
on pourrait affirmer ce but matériel, en rele- 
vant avec attention les traces du commerce de 
l'Occident, à cette époque. 

A mesure que se multiplient les départs des 
croisés, les visées de richesse mondaine et de 



MIRES ET CHARLATANS. 3 I 5 

domination temporelle s'affirment, et les histo- 
riens les recueillent. L'extrême jalousie des 
Grecs qui tenaient à garder la porte de la con- 
trée aux trésors, et les sournoises allures des 
Vénitiens, parvenus déjà à lier avec les Califes 
ces rapports qui firent de leur ville, jusqu'à la 
découverte du cap de Bonne-Espérance, le 
coffre-fort de l'Europe , suffiraient à nous 
éclairer à cet égard. 

Saint Louis, choisissant l'Egypte pour attein- 
dre la Terre-Sainte, obéissait sans doute à une 
impulsion, dont peut-être ne se rendait-il pas 
compte; il allait conquérir le point de jonction 
du transit universel. Si le but n'était pas ouver- 
tement avoué, il s'accentuait. 

Sanute, qui a révélé au xiii° siècle les profits 
de ce luxueux entrepôt, avait calculé, avec une 
gravité d'économiste moderne, les immenses 
revenus apportés au Soudan du Caire par le 
transit des produits des Indes et de l'Ethiopie. 
Il conseille aux princes européens de préparer 
leurs projets de croisade, en commençant par 
interdire à leurs sujets le commerce avec 
l'Egypte, dont le Soudan perdrait ainsi, lui et 
les siens, la cause principale de sa puissance, 
de ses revenus et de sa gloire : Qiiod magna 
pars honoris, reditùs, proventùs et exaltationis 
Soldani et genthim illi subjectarum, est propter 
speciariam (épicerie), etalia multa mercimonia. 



3l6 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

Dès la première Croisade, Guillaume, seigneur 
de Montpellier, avait étudié aur les lieux la 
question commerciale, au profit de son pays, 
nous apprend Clicquot de Blervache. A son 
retour, il entreprit d'affranchir les négociants 
de Montpellier de l'intermédiaire des Génois et 
des Vénitiens, et y réussit, lui et ses successeurs, 
si bien, « que les Génois, jaloux, vinrent, 
en 1169, ravager Maguelone et le port de 
Lattes, devenu le rendez-vous du commerce de 
la Méditerranée ». L'affaire fut apaisée par les 
bons offices des Pisans. 

Sous Philippe le Bel, dont le génie réaliste 
tranche vivement avec la haute sentimentalité 
de son aïeul, le but commercial des pèlerinages 
armés prend le pas sur le but religieux; du 
moins il s'affiche ouvertement. Une lettre 
adressée à Clément V par le dernier grand- 
maître des Templiers, dont le but, en l'écrivant, 
a pu être de détourner les accusations d'avidité 
qui se multipliaient contre son ordre, nous est, 
à cet égard, un sûr renseignement. Cette lettre, 
citée par de Guignes, dans son traité « Sur l'état 
du commerce des Français en Orient, avant les 
Croisades », engageait le Pape à défendre aux 
vaisseaux des Croisés le transport des mar- 
chandises. Elle nous apprend que le Soudan 
d'Egypte prélevait des droits si énormes sur les 
Chrétiens, que, de trois vaisseaux, on abandon- 



MIRES ET CHARLATANS. i ! J 

nait le chargement de l'un pour acquitter l'en- 
trée des deux autres : Ità quod de tribus navi- 
bus^ sive de onere triutn navium, benè recipiunt 
seu tollunî unam. 

Les chevaliers eux-mêmes, depuis la prise de 
Constantinople, à la fin du xii® siècle, et la mise 
au pillage de l'empire grec, pensaient moins à 
délivrer le Saint Sépulcre qu'à acquérir, en se 
croisant, des fiefs et des baronnies. La lettre à 
Clément V, que nous venons de citer, va jus- 
qu'à accuser les marchands chrétiens de porter 
des armes aux infidèles, trahison dont les véri- 
tables Croisés recevaient grand dommage : 
Milita damna recipiunt ex hoc Christiani, 
propter lanceas et alia arma qiiœ mali Chri- 
stiani deferunt et portaveriint Saracenis. La 
candeur de cette épître ne sauva pas les Tem- 
pliers : ces accusations furent les pièces les plus 
considérables de leur procès. 

Un an ou deux avant leur condamnation, un 
plan rationnel de Croisade, proposé à Philippe 
le Bel, débutait par la saisie des richesses, mal 
acquises, de l'ordre du Temple, pour fournir 
aux frais de l'expédition. Digne prédécesseur 
de Jacques Cœur, l'auteur anonyme de ce plan 
donne au roi le conseil de ne rien épargner 
pour s'emparer de l'Egypte, dont le Soudan 
perçoit, affîrme-t-il, sur le transit du commerce, 
la somme, énorme pour l'époque, de six cent 



3l8 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

mille besans d'or (valant 6 florins l'un), sexties 
centum millia bysantioriim aiiri ; puis, la con- 
quête accomplie, de placer sur le trône du 
Caire son second fils, Philippe. Les dépenses 
faites pour la flotte, ajoute l'habile conseiller, 
seront largement compensées par l'emploi des 
vaisseaux, après la guerre, au transport des 
épices et aromates : Ne si72t otiosi, species aro- 
maticas et res alias nobis utiles reportabunt. 

Ces contrées d'un abord difficile jouaient le 
rôle doré, l'attraction séduisante, que les pays 
découverts par Colomb et Albuquerque jouè- 
rent au xvi" siècle. Qu'y avait-il d'étonnant à 
ce que les princes, les seigneurs et les papes 
multipliassent leurs efforts, pour conquérir cet 
Eldorado du premier moyen-âge, indépendam- 
ment de la délivrance du tombeau du chef de 
leur religion? 

Revenons à notre sujet. Les fantaisies des 
érudits, les parades des charlatans, les légendes 
des moines tablaient toutes sur les prodiges de 
l'Orient : les mires, les physiciens, les triacleiirs 
vendaient les talismans de l'Inde et les bézoards 
de l'Afrique ; les moines offraient à l'adoration 
les reliques de la Thébaïde et de la Terre- 
Sainte. C'est sous l'attrayant mirage des con- 
trées, d'où l'on voyait s'élancer, chaque matin, 
les gerbes d'or du soleil, que s'écrivaient ces 
étranges traités : l'Image du monde ; la lettre 



MIRES ET CHARLATANS, 3ig 

apocryphe d'Alexandre à Aristote : De rébus 
Indiœ mirabilibiis; le livre du docteur Albertus 
Magnus : De virtutibus lapidiim qiiorumdam, et 
tous les lapidaires, bestiaires et volucraires ci- 
tés par nous dans une précédente étude. Sauf 
leur ton de sincérité béate, ces élucubrations 
fantastiques font ressembler les docteurs, qui 
s'adonnaient alors aux études d'histoire natu- 
relle et de cosmographie, à autant de véritables 
charlatans. 

Les guérisseurs ambulants se vantaient, à qui 
mieux mieux, d'avoir été quérir, dans ces loin- 
tains pays, les remèdes puissants, les pierres 
d'insigne vertu, les talismans infaillibles qu'ils 
distribuaient pour quelques mailles aux ba- 
dauds éblouis. Or, en ce temps-là, les badauds, 
c'était a peu près tout le monde; le vénérable 
Vincent de Beauvais, Bartholomeus Glanvil, 
Albertus Magnus, le docte Richard de Fourni- 
val et tant d'hommes restés célèbres étaient du 
nombre des hallucinés. Personne d'entre eux 
ne se fût avisé de douter de la vertu de l'oeil 
de Griffon, sur lequel le roi Robert faisait prê- 
ter serment à ses vassaux, ni de l'efficacité des 
deux pierres « valant contre tous venins » que 
le roi Charles V portait toujours sur lui, comme 
il est mentionné dans l'inventaire de ses meu- 
bles, rédigé en iSyo. 

Les appétissantes hyperboles du fabliau de 



320 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

Cocagne, dont le nom a passé dans notre lan- 
gue, sont dues à ces pittoresques visions. Le 
trouvcirc, qui nous a décrit cette terre de papi- 
manie où, quelques siècles plus tard, devait 
voyager à son tour la railleuse imagination de 
Rabelais, nous montre ce pays de Cocagne, 
fertile en toutes délices, en toutes facilités de 
vivre : rivières de bon vin ; boutiques ouvertes, 
où l'on choisit sans payer ; tables toujours ser- 
vies, à la disposition du passant; danses perpé- 
tuelles; femmes jeunes et « de grant biauté » à 
tous souriantes, que l'on n'épouse que pour 
douze mois ; fontaine de Jouvence dent l'eau 
rajeunit, comme l'air de la province découverte 
par Rubruquis. 

Quel sensuel idéal que celui de ce pays de 
Cocagne! Et dire que le trouvère qui l'a chanté 
n'y a pas fixé sa demeure 1 Envoyé dans cette 
terre benoîte par « l'apostoile » de Rome (il y a 
eu de bons papes), pour y faire pénitence, le 
maladroit avait eu l'imprudence d'en sortir 
pour l'indiquer à ses amis, et le malheur 
irréparable de n'en plus retrouver le che- 
min. 

. Même origine est celle de l'ébouriffante pa- 
rade, rimée par Rutebeuf sous ce titre : « Le 
diz de l'Erberie ». Jamais plus joviale satire ne 
fut décochée aux débiteurs de thériaque et 
d'onguents. Après avoir félicité ceux qui l'en- 



MIRKS KT CHARLATANS. J2I 

tourent de la chance admirable qu'ils ont eue 
de le rencontrer, le héros de cette pièce mali- 
cieuse s'annonce en ces termes : 

Je suis uns mires, 
Si ai estei en mainz empires; 
Dou Caire m'a tenu li Sires 

Plus d'un estei. 
Lonc tanz ai avec li estei, 
Grant avoir i ai conquestei. 

Il a touché à un port du royaume du Prestre 
Jehan, où la guerre l'a empêché de pénétrer ; 
il s'y est procuré à grands frais des pierres 
« qui font resusciter le mort », et d'autres de 
plus grande vertu encore, dont celles-ci par 
exemple : 

Cil qui les porte 
N'a garde que le lièvre l'emporte, 
S'il se tient bien. 

Il montre des herbes cueillies o es déserts 
d'Inde et de la terre Lincorinde qui siet sur 
l'onde », lesquelles guérissent tous maux et 
donnent du ton aux amoureux. La fièvre, le 
mal de dents, les hémorroïdes « qui la vainne 
dou cul vos bat », les hernies, la goutte, le mal 
du foie, la pierre, la surdité ne résistent pas 
une heure à ses oignements. Fier comme un 
vrai compagnon d'Alexandre, il dit superbe- 
ment : — Regardez-moi ! 



J22 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

Or m'en créeiz, 
Vos ne savciz qui vos véeiz ; 
Taisiez-vos, et si vos séeiz. 

Après les vers, la prose, où les fanfaronnades 
vont crescendo. Ce merveilleux mire ne souffre 
pas qu'on le confonde avec la tourbe « de ces 
povres prescheurs, de ces povres herbiers qui 
vont par devant les moustiers », sur les places 
des églises, ni avec aucun de ceux qui « esten- 
dent un tapiz » pour y étaler le contenu de 
leurs boîtes et sachets. 

« Sachiez, dit-il, que de ceulx (là) ne suis-je 
pas ; ainz suis à une dame qui a nom madame 
Trote de Salerne, qui fait cuevre-chief de ses 
oreilles, et li sorciz li pendent h chaainnes 
d'argent par desus les espaules ; et sachiez que 
c'est la plus sage dame qui soit enz quatre 
parties dou monde. Ma dame si nos envoie en 
diverses terres et en divers païs... jusqu'en la 
forest d'Ardanne, por occir les bestes sauvaiges 
et por traire les oignemens, por doneir méde- 
cines à ceux qui ont les maladies es cors. » 

Puis il énumère et explique les maux de 
l'homme, selon les philosophes, et donne gra- 
tis des recettes à la foule , s'interrompant de 
temps à autre, pour la prier de se signer devant 
tel ou tel onguent, d'ôter les chaperons et de 
tendre les oreilles, pour mieux voir et mieux 
ouïr. En passant, il nomme les monnaies qui 



MIRES ET CHARLATANS. .120 

ont cours à Paris, à Orléans, à Chartres, à 
Londres et au Mans. Si les pauvres gens n'ont 
denier ni maille, il recevra en paiement du 
pain et du vin pour lui, de l'avoine pour son 
cheval ; car il n'est pas à pied le bienfaiteur du 
genre humain ; il acceptera aussi « une messe 
du Saint Espérit » pour dame Trote. Une der- 
nière citation nous montrera combien son lan- 
gage a de points de rapport avec l'idiome de 
ses confrères d'aujourd'hui. 

« Ces herbes, vos ne les mangereiz pas ; car 
il n'a si fort buef en cest pays, ne si fort des- 
trier que c'il en avoit aussi groz com i pois 
sor la langue, qu'il ne morust de mal-mort, 
tant sont forts et ameires ; et ce qui est ameir 
à la bouche, si est bon au cuer. Vos les metreiz 
1 1 1 jors dormir en bon vin blanc ; se vos 
n'aveiz blanc, si preneiz vermeil ; si vos n'aveiz 
vermeil, preneiz de la bêle yaue clère ; car tel 
a un puis devant son huix, qui n'a pas i tonnel 
de vin en son célier. Si vos en desgeunereiz 
par XIII matins. » 

Rutebeuf met en passant le doigt sur la plaie 
du moyen âge : la monnaie sous toutes ses 
formes n'était pas commune alors. Les métaux 
précieux étaient fort peu abondants, si peu que 
les princes eux-mêmes altéraient fréquemment 
le titre des monnaies de leurs domaines, pour 
doubler la valeur fictive du métal qui y circu- 



324 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

lait. Les institutions de crédit, qui font la for- 
tune des nations modernes, manquaient com- 
plètement ; une tois l'argent sorti de l'escar- 
celle, il était terriblement difficile de l'y faire 
rentrer ; aussi les poètes font-ils chorus sur 
cette calamité de leur temps. 

Le narquois fabliau de Nicerolcs (pays de la 
Sottise), raille amèrement ceux qui «follement 
ont leurs deniers dépendus » à toutes sortes 
de folies et bobans; l'auteur se met lui-même 
au nombre des indigènes de Niceroles. Il le 
pouvait, car c'était le sort des trouvères de dé- 
pendre follement leurs deniers. Dans l'église 
de ce pays des toqués, où il a obtenu un 
bénéfice, le clergé lui-même expie ses légè- 
retés. 

Monseignor saint Nissart fSotJ si est la mestre yglise 
Qui siet en Niceroles, où j'ai ma rente assise; 
Et si n'i a chanoine qui ne soit en chemise 
Et nus pies en yver, quant cort la froide bise. 

Le pauvre fableur est entré là par plusieurs 
routes, dont l'une des mieux tracées est le jeu 
de hasard ; les dés faisaient tant de victimes ! 
Il était alors jeune, gai, aimant le plaisir; l'été 
brillait, il narguait la froidure. Quand vint 
l'hiver, il se vit logé « au chastel de Trem- 
bloi », où l'on n'entre que quand il gèle, 
comme dans l'habit de Cadet Roussel. 



MIRES ET CHARLATANS. 325 

Quand g'issi de Froidure, lors entrai en Poverte 

[{pauvreté). 
La porte de la vile me fust tantost ouverte... 
Quand g'issi de Pov^erte, lors entrai en Famine... 
Et tout ce me dura la seson entérine, 
Dès l'entrée d'yver, tant que flourist l'espine. 

Ce besoin d'argent qui pressait les flancs des 
poètes et de tant d'autres, ce qui n'a pas en- 
core tout à fait pris fin aujourd'hui, faisait de 
la monnaie un objet ordinaire de contempla- 
tion. Son éloge apparaît sous toutes les formes 
dans cette littérature véridique. Outre les in- 
vocations éparpillées dans les œuvres cou- 
rantes, nombre de pièces poétiques lui sont 
spécialement consacrées, entre autres le dit de 
don Denier. L'auteur de ce petit poème dé- 
taille avec complaisance les hauts services de 
ce seigneur auquel tout le monde se soumet. 
Don Denier comble de joies et de gloire ses 
favoris, qu'il prend en aveugle, sans choisir. 

Tout est en so commendement; 
Denier ne garde où il descent, 
Li plus mauves l'a plus sovent. 

Denier est le grand fournisseur: il donne 
« peliçons, granz mantiaus, bliaus et sygla- 
tons »; il distribue « cités, viles et donjons, 
abaies et religions ». Denier est plus puissant 
que roi; « il fet tout son voloir »; partout on 



320 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

lui dit : « Denier, venez (ici) seoir! » Il mange 
les meilleurs morceaux el se couche « èz lits 
parés ». Il fait parler haut celui qu'il prend 
pour compagnon ; c'est lui qui obtient l'abso- 
lution du prêtre et l'acquittement du juge; 
rien ne se fait à Rome sans lui. Tout ce qu'il 
ordonne s'accomplit : il fait la guerre et la 
paix; il fait moudre les moulins en famine. 
« Denier rachate les péchiers »; il sait ajuster 
les amours « dedans les chambres peintes à 
flours )). Mieux encore, il est la loi, il est la 
science, il est la foi. 

Denier est mires médicinaux, 

Denier est mestre mareséhaux, 

Don Denier fet de fol clerc (un) prestre. 

Le fabel de don Argent vient de la même 
contemplation platonique de quelque pauvre 
jongleur rêvant aux vertus du métal absent. 
Le poète nous apprend qu'en passant sur le 
pont aux Changes, où les argentiers tiennent 
boutique, changeant monnaies de toutes va- 
leurs et de tous pays, le péché de convoitise le 
mordit au cœur. A la vue des sous d'or, des 
deniers d'argent, des esterllns, des livres 
tournois, des parisis, il ne put s'empêcher 
de songer aux bonnes choses que distribue 
don Argent, et se prit à les passer en revue 
comme l'auteur de don Denier. Il formule, lui 



MIRES ET CHARLATANS. 327 

aussi, sa petite recommandation à l'adresse de 
l'Église; dans ce temps de foi, personne ne 
faillait à lui décocher son coup de griffe. Si 
vous allez à Rome sans prendre don Argent 
pour compagnon, vous n'avez aucune chance 
d'y être écouté ; lui seul peut y ouvrir pour/" 
vous les yeux et les oreilles ; lui seul peut vous 
y obtenir quelque succès. Il termine son iro- 
nique litanie, en affirmant son ardent désir 
d'acquérir l'amitié de ce puissant maître, et se 
demande qui pourrait l'en blâmer. 

Le dit de la Maille appartient à une inspira- 
tion plus humble; c'est la réhabilitation de 
cette pièce infime, dont le rôle était à peine 
celui de notre sou d'aujourd'hui. La maille 
était la monnaie du menu peuple; elle n'aspi- 
rait pas à la puissance tyrannique de don 
Denier et de don Argent, et ne pouvait guère 
essayer de corrompre les cœurs et les âmes. 

Si modeste que soit la maille, il ne faut pas 
la dédaigner : « Si me covient le petit prendre, 
quar je ne puis le grant atendre », dit -le 
pauvre trouvère. Sur les places où il chante, 
dans les compagnies où il fabloie, il y a plus 
de pauvres gens que de riches. Il peut arriver, 
dit-il, qu'aucun prud'homme venu pour l'écou- 
ter lui donne « sa cote, son garde-cors, son 
hérigaut », selon la coutume des seigneurs 
satisfaits du ménestrel; il peut se faire aussi 



328 MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. ' 

que tel des spectateurs lui donne trois ou 
quatre de ses deniers; mais cela est rare. 

Oïez, il i a plus de ceus 

Qui me donent ainz moins que plus. 

Et je sui cil qui ne refus(e) 

Denier, monnoie, nemaaille; 

Ainz le praing, ainçois que je faille, 

Quar (de) la maaille a grant mestier. 

Pour le mince prix d'une maille, continue 
le compagnon, on a du sel à saler potage, du 
poivre, une gousse d'ail pour faire sauce à sa 
chair ou à son poisson ; on a un petit plat, une 
écuelle (de bois), un quart de cidre ou de 
cervoise, un grand gobelet de vin. Ces prix-là 
sont apparemment des prix de province : les 
denrées étaient plus chères à Paris; cepen- 
dant le prix de certains objets qui s'obtenaient, 
selon lui, à Paris, pour une maille, a encore de 
quoi étonner : 

Nous en aurions à Paris 

Une grant demie de pain, 

Et une grandissime putain 

En auroit l'en, tout à son chois ; 

De bon charbon et de bon bois. 

Assez à cuire son mangier. 

Suit une kyrielle d'objets peu coûteux alors, 
où les friands de détails colorés pourraient 
puiser de bons renseignements. La maille, à 
porter peu pesante, ajoute-t-il, peut servir, au 



MIRES ET CHARLATANS. 32g 

temps des vendanges, à aller « aux pesches ou 
aux raisins ». Avec elle on obtient un petit 
pâté, du saindoux ou de l'huile « pour amen- 
der ses pois ». Entre autres friandises, on a un 
« boudin de foie ou de sanc ». Puis les fleurs, 
les légumes et les objets de mercerie. Avec 
une simple maille, on peut se faire raser, sai- 
gner, ventouser, peigner et laver; on peut 
même avoir entrée dans certains théâtres am- 
bulants, où l'on voit « jouer les singes, les 
ours, les chiens et les marmottes », où l'on 
entend les fabliaux des jongleurs et leurs 
notes. Qu'on se garde donc bien, s'écrie-t-il, 
de mettre en dcspit la maille, faute de laquelle 
on a souvent < tant de soufrète ». 

Si l'argent, sous toutes les formes qu'il pre- 
nait pour visiter les bourses, était ainsi désiré 
et loué, par contre, l'opinion ne se montrait 
pas tendre pour ceux qui le détenaient et l'ac- 
caparaient. L'usure était d'ailleurs la plaie de 
cette époque. 

L'absence d'institutions de crédit, la facilité 
d'échapper par la force ou la fuite à ses enga- 
gements, l'insécurité des garanties, tout contri- 
buait à exagérer les conditions de l'emprunt, et 
à multiplier les emprunteurs; la société était 
dévorée par les argentiers italiens et les usu- 
riers juifs. Les conditions usuraires, dans les- 
quelles nous avons surpris les régences barba- 



33o MIRAGE DES PAYS ORIENTAUX. 

resques, sont à peine comparables à celles où 
52 trouvaient nos provinces, au temps des Croi- 
sades. Pour obtenir une somme importante, 
l'emprunteur allait parfois jusqu'à promettre 
son travail corporel à son créancier, ou à en- 
gager à son service quelqu'un des siens, si, au 
terme fixé, il se trouvait hors d'état de s'ac- 
quitter. Si l'on osait prendre au sérieux l'ef- 
froyable condition imposée, dans le Dolopathos, 
à un amoureux qui avait besoin de cent marcs 
d'argent, pour conquérir la main de celle qu'il 
aime, ce serait pis encore. Pour cette somme, 
le pauvre amant s'adresse à vm homme riche, 
et voici à quelle condition il l'obtint : 

II li prestoit par tel covent, 
Que dedans i an li randroit, 
Ou se ce non, il li prandroit... 
A tel mesure ou à tel poi[d)s, 
Del sanc et de la cha^i)r, celui ; 
Ainsi créantent ambédui. 

Shakespeare, qui a emprunté à Herbers cet 
atroce épisode, a rendu le dénoûment popu- 
laire : l'usurier n'ose prendre sa livre de chair 
au jour dit, de peur d'encourir la peine du 
talion, s'il se trompait de poids. Seulement, 
dans le Dolopathos, ce cruel prêteur n'est pas 
juif; c'est « un moult riche homme du pays ». 
A la vérité, un sentiment de vengeance se 
mêle à cette cruauté chez le héros d'Herbers^ 



MIRES ET CHARLATANS. 33 I 

mais ne faut-il pas que l'auteur de ce poème, 
du temps du roi Louis VIII, ait vu là quelque 
possibilité de vraisemblance, pour dramatiser 
son œuvre avec une pareille énormité. 

La physionomie des prêteurs à usure, de 
tous les prêteurs de ce temps-là, est très-spiri- 
tuellement croquée dans le Credo de l'usurier 
et dans la Patenostre de l'usurier. Le fableur 
qui a rimé la seconde de ces satires prétend 
l'avoir empruntée d'un sermon prêché à Paris 
par Robert de Corson, légat du pape sous Phi- 
lippe-Auguste. Son héros, en entremêlant aux 
vilaines préoccupations de son commerce les 
phrases du Pater, dit après le « délivrez-nous 
du mal » : — Quel est ce traître de Robert de 
Courson qui va prêchant contre nous? Espère- 
t-il que je cesse mon commerce et que je 
mendie mon pain par amour du prochain? 

Ce détail d'un prédicateur qui met le vice 
en scène est bien dans le ton des prêcheurs 
du moyen âge; ils retenaient, par ces pieuses 
scènes de comédie, l'attention de leur audi- 
toire, comme on peut s'en assurer dans les 
Libres Prêcheurs devanciers de Luther et de 
Rabelais. Le piquant du fabliau de la Pate- 
nostre de l'usurier est que l'honnête prêteur 
à vingt et trente pour cent y fulmine contre les 
juifs, qui lui font une concurrence désastreuse, 
et qu'il les recommande chaudement à la 



332 MIRAGE DKS PAYS ORIENTAUX. 

vengeance de Dieu, dont ils ont vilainement 
mis le fils à mort. 

Le fabliau de la mort Largèce témoigne 
vivement combien on regrettait le temps heu- 
reux où deniers pleuvaient dans les poches, 
fabuleux âge d'or dont ils croyaient que les 
vieux siècles avaient vu le fortuné règne. Lar- 
gesse, « jadis chiérie et amée », lutte avec son 
ennemie Avarice, l'idole du jour, d'abord en 
paroles acerbes, où chacune reproche à l'autre 
les effets de son influence; puis avec les poings, 
où la robuste Avarice finit par l'emporter. La 
pauvre Largesse, aux blonds cheveux, aux yeux 
bleus, riants et fendus, aux bras bien faits et 
étendus, aux blanches mains, longues et ou- 
vertes, est enfin précipitée « jus aval au flô de 
la mer » par sa vilaine antagoniste, la noire et 
punaise avarice, au col sec, anguleux et grêle, 
au vis ridé, aux crins noirs, mal peignés, aux 
mains crochues, « dont el tient fort cels qu'èle 
embrache ». Largesse morte, Avarice règne 
sans rivale et peut s'écrier avec raison : 

De cest roiaume sui roine 
Conquis l'ai, c'est vérité! 

Ce dénoilment déconforte très-fort le pauvre 
poète, qui a nom Archevesque. Heureuse- 
ment il s'éveille : ce n'était qu'un cauchemar, 
un vilain rêve fait dans un pré fleuri et en- 



MIRES ET CHARLATANS. 



33: 



chanté, où poudroie gaiement le soleil du 
matin. Quand il s'est frotté les yeux, le pauvre 
Archevesque fouille dans son escarcelle et 
s'aperçoit, hélas ! que ce sombre rêve res- 
semble un peu trop à la réalité, et qu'il se 
trouve bien loin encore du pays de Cocagne. 




CHAPITRE XIV. 



CRITIQUES ORIGINALES DES FEMMES, LEUR LOT 
IlANS LES FONCTIONS DE LA VIE FÉODALE. 



f%}3^^^ majeure partie de ce livre a été 
1^^^^ employée à mettre en relief la pi- 
^^^^1 quante physionomie de nos mères 
5^ au temps des Croisades, à faire res- 



sortir le rôle considérable joué par elles, dans 
ces siècles si pittoresquement agités. Les 
feuillets où il n'est pas exclusivement question 
d'elles ne forment, à vrai dire, qu'un cadre 
destiné à mettre mieux en relief leur œuvre 
civilisatrice, hardiment précoce et vaillam- 
ment colorée; ces dernières pages leur re- 
viennent de plein droit. 

Il nous reste à écouter ce que disaient 
d'elles, ce qu'en pensaient leurs contempo- 
rains, par la bouche des Trouvères. Éloges et 
critiques, dans tout ce qui nous est parvenu à 



CRITIQUES DES FEMMES. 335 

ce sujet, l'originalité est encore le cachet de 
l'époque; moins que jamais ne se rencontrent 
ici des emprunts faits aux Grecs et aux Ro- 
mains. Dans le nombre des génies de l'anti- 
quité, métamorphosés par nos pères en en- 
chanteurs et en sorciers, nous ne voyons 
figurer aucun de ces poètes satiriques dont les 
invectives contre les femmes ont été si souvent 
répétées par nos classiques français. 

Nos trouvères ont travaillé sur le vif et 
modelé en pleine chair, gaiement, sainement, 
allègrement ; même quand ils entament l'épi- 
derme, leurs piqûres ressemblent moins aux 
coups d'un ennemi qu'aux blasphèmes dépités 
d'un dévot, dont l'idole tarde trop à exaucer 
les vœux. Nos vieux poètes maudissant les 
femmes ont tout l'air de joueurs maudissant 
les dés. Leur légende religieuse tenait toujours 
présente à leur mémoire un type féminin, 
adoré jusqu'à l'extase; ils avaient, pour mo- 
dérer leur fougue, cette raison qui manquait 
à Juvénal : 

Feme est mult haute chose, ce vos di sanz mes- 

[prendre, 
Bien le vos monstre Diex, quand il daigna des- 

[cendre 
En la virge Marie, et char i daigna prendre. 

Ils n'oubliaient pas l'adorable indulgence du 



336 CRITIQUES ORIGINALES 

Maître de la parole nouvelle envers la Sama- 
ritaine, la femme adultère, la Madeleine et 
toutes les pauvres égarées qui s'offraient à ses 
regards. Que leurs vers louent ou blâment, ils 
ne copient personne; ils éclairent d'un vit 
rayon les mœurs de leur temps; les physio- 
nomies qu'ils nous transmettent ne sauraient 
se confondre avec celles du siècle des Césars 
ni avec celles des Précieuses, si gaiement mises 
en scène par Molière. 

On a quelque droit de s'étonner de voir, 
dans un temps où l'on vouait aux dames un 
culte si fervent, les poètes se permettre, à 
l'égard de certaines d'entre elles, des critiques 
souvent fort peu courtoises; mais ces critiques, 
nous allons nous en assurer, ne mordaient 
guère que les femmes qui s'éloignaient de 
l'idéal honoré en cour d'amour. L'artillerie 
sarcastique de la langue romane visait surtout 
les éhontées, les vénales, les violentes et les 
trompeuses; et encore, que d'indulgents cor- 
rectifs venaient adoucir ces récriminations ! 

Les satiriques des temps féodaux savaient 
qu'à côté des femmes libres, maîtresses de leur 
cœur, vivait une foule de sœurs déshéritées, 
au sein de laquelle le vice choisissait impuné- 
ment : la caste entière des vilaines et des 
serves, dont les libertins d'alors détournaient 
les plus délicates et les plus belles. Ces victimes 



DES FEMMES. 337 

façonnées aux vicieuses fantaisies recevaient, 
comme à notre époque, une notoriété, une 
renommée de scandale ; on les marquait d'un 
chiflFre armorié, afin de les mettre en lumière 
et de les empêcher de revenir jamais à la vie 
modeste. Au moyen de ces distinctions mal- 
saines, analogues à celles données aux célé- 
brités de notre demi-monde, on noyait en 
elles tout reste de pudeur ; on éternisait les 
égarements de la passion, en exaltant ainsi la 
vanité de ces voluptueuses égarées. 

De même qu'en parlant des chevaliers « qui 
vont errant par terres », on disait le chevalier 
aux blanches armes, le chevalier à la cotte 
noire, « cil porte l'escu peint, cil le porte à la- 
biaus » ; de même classait-on, l'auteur du 
Chastie-Musart nous l'apprend, les belles éva- 
porées, par le lieu de leur naissance, par le 
genre de leurs exploits, par les particularités 
de leurs charmes. 

Ainsi dit-on de femes, orendroit tout à cors, 
Par chasteax, par cités, par viles et par hors : 
Geste a nom Joenneste, ceste a nom Erambors, 
Geste a blonz crins pcndanz, ceste les a rebors (/?-/- 

[ses) ; 
Geste est de Paris, ceste est de Vernon, [parnon, 
Gel autre maint {demeure) à Ghartre et ceste à Es- 
Gel est de Roam née, cel est de Galardon... 

Pour qu'il se soit décidé à décocher quatre- 

22 



338 CRITIQUES ORIGINALES 

vingts strophes, acérées comme traits d'arba- 
lète, à ses contemporaines, il faut que l'auteur 
de cette satire ait, en son jeune temps, dépassé 
les bornes de l'amoureuse ardeur ; et que, se- 
lon sa propre image, il y ait tant employé sa 
lance, que de droite qu'elle était « l'en ait re- 
traie torte » : effet ordinaire de la satiété. 

L'avidité féminine est pour lui un thème 
inépuisable. Devenu forcément économe, le 
pauvre rimeur maudit en elles les générosités 
de sa jeunesse : « Femme semble sang-sue qui 
la gent saigne, » s'écrie-t-il ; et plus loin : 

.îà por bel chapeau d'or, por (boucle d')orel, por 

[crespine, 
Ne por guimple de soie atachié à l'espigne, 
Por(vu) qu'on lor doint beau don, tant connois lor 
Ne li chault desous qui el se jise souvine. [covine, 

Son style passerait aujourd'hui pour fort 
peu décent ; ses expressions sonneraient mal à 
nos modernes oreilles, bien que cette crudité 
donne une singulière énergie au langage du 
poète courroucé ; les idiomes antiques n'ont 
pas plus de réalisme et de verdeur dans leurs 
libres images. Notre trouvère ne nous révèle 
aucun nom propre ; or sent pourtant que cha- 
cune de ses flétrissures frappe une coupable 
connue de lui. Assurément elle vit dans son 
souvenir, l'orgueilleuse à laquelle il adresse 
cette strophe : 



DES FEMMES. SSq 

Cèle qui plus s'orgueille et qui plus se desroie, 
Qu'il sanble chastelaine de Péronne ou de Troie, 
Ne H chaut qui el mate ou enprent ou enroie 
Por I taissu d'argent ou por une corroie {une 

[chaîne). 

Et cette autre qui se fait humble et tendre, 
soupire et pleure pour attirer sa proie, croyez- 
vous qu'il ne sache pas bien à qui elle a tendu 
ses pièges amorcés de sentiment ? 

[tranble, 
Feme, par devant home, plaint et soupire et 
Et emble cuer et cors et chatel tout ensamble; 
Ne li chaut de quel home el praingne, ce me 

[samble, 
Quar èle est plus corant que cheval qui bien 

[amble. 

Tout n'est pas colère, cependant, dans cette 
pièce passionnée. Si le poète stigmatise aussi 
âprement les mœurs vénales ; s'il conseille de 
jeter hors la ville, comme lépreux, toute femme 
« qui, pour gaigner, vent son cors etavile », ce 
terrible moraliste a d'ineffables retours d'in- 
dulgence pour les pauvrettes que la misère 
affolle. 

L'en doit bien pôvre feme de folie escuser, 
Qui n'a que une cote que li convient user... 
Coment puet pôvre feme son gaing refuser r 
Ce n'est mie merveille s'a pôvre feme avient 
Qu'èle face folie... 



340 CRITIQUKS ORIGINALES 

Cet clan d'indulgence ne rappelle-t-il pas les 
pardons attendris qu'a l'auteur de Rolla pour 
les fautes des déshéritées de nos jours r" « Pau- 
vreté, pauvreté, c'est toi la courtisane ! » Mais 
patience ! ces vers où le vieux confrère d'Al- 
fred de Musset s'est laissé attendrir, ce sont les 
opulentes prostituées qui le paieront. Le poète 
du temps de Louis VIII aura une reprise in- 
dignée, à l'exemple de son confrère du temps 
de Louis-Philippe, s'écriant dans son élégant 
langage : 

Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce 

[monde, 
Vous qui vivez gaiement dans une norreur pro- 

[ fonde 
De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous ! 

Notre trouvère, dans le style de son époque, 
sans détours ni raffinements, s'adresse à ces 
femmes qui possèdent maisons, robes et four- 
rures, et qui vendent leurs nuits, pour en dou- 
bler et tripler le nombre : « Moult en i a de 
cèles (-ci) qui f... por loier, por les dons 
qu'en reçoivent, et si n'en ont mestier ». Et 
ailleurs : 

Feme qui a de robes ou v paires ou vi, 
Forrces d'escuriex ou de vair ou de gris, 
Ou de bêles maisons ou son riche porpris, 
L'en la doit bien huer, quant èle s'est mépris. 



DES FEMMES. 341 

Dans son Évangile as famés, Jehan Durpain, 
moine de la célèbre abbaye de Vaucelles, crut 
faire œuvre salutaire à son âme, en marchant 
sur les traces du précédent. Habitués à regarder 
la femme comme le plus redoutable auxiliaire 
de Satan, les gens de froc ne faillaient guère à 
lui décocher les meilleures de leurs flèches, 
dans leurs œuvres et dans leurs sermons ; bien 
qu'à l'occasion, le tempore veneris d'André 
le Chapelain, ils se laissassent comme les pé- 
cheurs vulgaires, glisser dans ses filets. Jehan 
Durpain déclare que son évangile a été apporté 
de Constantinople par Marie de Compiègne, 
qui n'est autre que la célèbre fabloière Marie 
de France, dont il cite l'une des fables; afin de 
rendre vraisemblable cet ironique patronage. 
Ce Jehan Durpain est un maître railleur; dans 
ses vers l'ironie remplace le ton courroucé. 

Chaque strophe du moine de Vaucelles dé- 
bute par un baiser et finit par un coup de 
griffes. Selon lui, celui qui tient à mener une 
vie pure et sainte n'a qu'à s'adresser aux 
femmes, à les croire, à les suivre; il sera aussi 
assuré de sanctifier son âme que de prendre un 
lièvre à la course. Leurs vertus et leurs grâces, 
ajoute-t-il, nous doivent à bon droit émer- 
veiller ; on peut aussi facilement les conseiller, 
les amender, les diriger « que l'on porroit la 
mer d'un tamis espuiser ». 



342 CRITIQUES ORIGINALES 

Leur conseil est cortois, et tant voir \,vrai], et tant 
Que autant font acroire comme font jacopin; [fin, 
Conseillez-vous à famé, au soir et au matin, 
Si serez tôt certains de faire maie fin. 

Elles sont pleines de tout bien, de toute hon- 
nêteté, fidèles et constantes; aussi leur amitié 
est-elle aussi facile à conserver « com on por- 
roit garder un glaçon en esté ». Leur confier 
son honneur est faire œuvre de raison, comme 
de confier son troupeau au loup. 

Il y a vraiment beaucoup de malice et de 
bonne humeur dans ce petit chef-d'œuvre, au 
fond duquel perce l'effroi du moine, forcé bien 
malgré lui, de soupçonner dans ces ravissantes 
créatures, « aux beaux yeux verts et riants et 
de gentil corsage » des amorces d'enfer, des 
tisons avant-coureurs du brasier éternel. La 
peur est là, on le sent au dépit qui suit brus- 
quement chacun des éloges qui commence les 
quatrains; car ces éloges sont très-tendres et 
galamment tournés, ceux-ci par exemple : 

« Douce chose est de femme et en diz et en 
fais » ; ou bien : « J'ai moult chières les femmes 
pour les biens que j'y vois » ; ou bien : « Com- 
paignie de famé est moult sainte et honneste »; 
mieux encore : « Femme est la gentil chose 
que Dieu fist à s'ymage ». 

Si Durpain termine chaque strophe par une 
pointe acérée, c'est qu'il voit toujours à côté du 



DES FEMMES. 343 

« gentil corsage » sourire le hideux ennemi du 
genre humain ; il craint d'avoir à payer leurs 
caresses par une éternité de grincements de 
dents. Aussi, après avoir déclaré que les 
femmes sont comme un baume, « qui tos les 
maus apaise », il s'écrie que leur amour con- 
duit « en une ardent fornaise ». II s'aguerrit 
alors en martelant durement ses rimes, dont il 
se fait autant de boucliers. Cette grêle d'épi- 
grammes gauloises prend fin comme elle a 
commencé, par une raillerie à l'adresse des 
béguines ; il implore le secours des prières de 
ces saintes filles, dont l'efficacité lui paraît juste 
assez bonne pour que son âme soit portée au 
ciel entre deux selles : 

Ces vers Jehan Durpain, un moine de Vaucèles, 
A fet moult soutilement, les rimes en sont bêles; 
Priez por lui, béguines, vielles et jovencèles. 
Et par vous soit son âme mise entre deux fois- 

[selles. 

Le fabliau de la Femme et de la Pie est une 
suite de malignes analogies entre les deux sau- 
tillantes et babillardes créatures ; il ne manque 
pas de gaieté et de verve, bien que les traits 
n'en soient pas aussi finement barbelés que 
ceux de Jehan Durpain. Une strophe de cette 
malice poétique, au rhytme joyeux et voletant, 
nous servira d'échantillon. 



344 CRITIQUES ORIGINALKS 

I.a pic de costume 
Porte penne et plume 
De divers colours; 
Et femme se délite 
En estrange habite 
De divers atours. 

Produit de la même inspiration, La conte- 
nance des famés, s'attaque principalement à 
leur mobilité d'humeur; l'auteur passe rapide- 
ment en revue les caprices féminins, et le fait 
avec un brio étincelant, un entrain si plein de 
charmes, que je me désespère de ne pouvoir 
citer cette petite pièce en son entier. Chez elles, 
dit-il, le cœur est tout ; leur sentiment vif et 
tendre, mobile et changeant, empêche la raison 
de s'y poser. 

Moult a famé le cuer muable 
Et tressaillant, et dous et tendre, 
Si que poi [peu) velt à riens entendre 
Fors tant com son cuer li done. 

Cela posé, il fait tournoyer cette mobilité 
gracieuse, comme une rose des vents. 

Or joïaux prent, si les remire, 

Or les desploie, or les ratire; 

Or s'étand, or sospire, or plaint, 

Or s'esvertue et or se faint, 

Or cort à dextre et à senestre; 

Or s'en rêva à la fenestre; 

Or chante, or pense, or rit, or plore : 

Moult mue son cuer en petit d'orc (d'heure). 



DES FEMMES. "i-^S 

Elles laissent voir leur visage, puis le recou- 
vrent d'un masque d'étoffe; elles donnent, puis 
refusent, puis redonnent, puis reprennent. Ce 
qui leur déplaît le plus est d'entendre dire 
qu'une autre a plus joli pelisson, une cotte 
mieux peinte. Dans tout cela, il n'y a certes 
pas de quoi crier à la calomnie : le trouvère 
aimait à rire, voilà tout. 

Pour ne pas fatiguer le lecteur, nous nous 
bornerons à une dernière citation, dans cette 
longue série de blasphèmes, contre le vrai dieu 
de la chevalerie. Le dit des Cornettes, plus spé- 
cialement dirigé centre les excès de la mode, 
est une véritable gravure de modes, où les 
attifcuses d'aujourd'hui pourraient retrouver 
quelques secrets de leur art. Les dames ont 
toujours aimé à amplifier leurs attraits : tantôt 
la poitrine, tantôt les hanches ou les bras ou 
les reins. A certaines époques ce sont les che- 
veux ; au temps de Philippe-le-Bel on les dres- 
sait en cornes ; sous Isabeau de Bavière on les 
modelait en flèches et en tourelles ; à diverses 
époques on en faisait des chignons, des cas- 
cades, des tourteaux, des larmes de repentir, 
des crinières, des oreilles de chien. 

Au temps où fut rimé le dit des Cornettes, la 
mode était aux cornes, « pour assassiner les 
hommes ». Si épaisses que fussent les cheve- 
lures, dit le malin tableur, il en fallait beau- 



3^6 CKI'IIQUES ORIGINALES 

coup pour étoffer ces armes offensives, qui 
venaient en aide au fard et à « la robe escoUe- 
tée » afin de mettre à mal le cœur des hommes ; 
force était d'en emprunter : « d'autrui cheveus 
portent grans sommes dessus lor teste. » Quand 
les cheveux étaient chers, on prenait des 
contre-façons plus ou moins bien imitées. 

Foi que je doi (à) saint-Mathclin, 
De chanvre ouvré ou de lin, 

Se font cornues 
Et contrefont les bestes mues. 

L'édifice était habilement consolidé, afin 
qu'il ne leur advint pas, comme il arrive aux 
belles de nos jours, de perdre leurs têtes en 
ballant et en se jouant : on le fourrait « de 
bendes et de cerciaux ». Aux cornes du chef, 
les victimes de notre trouvère joignaient les 
seins dressés en pointe, à l'attaque des amou- 
reux ; « et font cornes de lor poitrines ». Cela 
lui paraît chose « de grant viltance » , c'est-à- 
dire très-vilaine; il ajoute : 

L'on lor puet veoir es seins 
L'en i mettroit bien ses ii mains. 

Comme la Patenoslre de l'Usurier, cette sa- 
tire avait été composée après un sermon très- 
virulent de l'évêque de Paris, contre ces excès 
de toilette, qui rendaient les hommes « trop 



DES FEMMES. J47 

plus fols et plus péchcors » que d'habitude. 
On riait avec le vénérable prélat du ridicule 
de ces cornes, « gens s'en gaboient » ; mais 
les cornes de la tête ne s'abaissaient pas, 
et celles de la gorge n'en saillaient que davan- 
tage. Aussi l'auteur, quelque clerc rimeur à la, 
suite de l'évêque, menace-t-il les pécheresses 
de l'enfer « dont nul ne retorne, où l'âme sera 
triste et morne »; il leur prédit que Satan les 
fera seoir à sa table, si elles continuent : 

De bobancier 
Et de jengler (jaser) et de tencier, 
De soi vendre et vendangier. 

L'éloge est plus spécialement le lot poétique 
des troubadours, dont les chansons d'amour 
ont inspiré à l'amant de Laure ses langoureux 
sonnets ; cependant dans la bouche des trou- 
vères du Nord, l'éloge même perd sa mono- 
tonie. Sur cette trame vaporeuse, le poète de 
la langue d'oil jette presque toujours quelque 
couleur éclatante, quelque broderie inattendue. 

Un très-gracieux hymne à l'exaltation du sexe 
gracieux, Le sort des dames, est une sorte de 
chant d'oiseau, harmonieux et vif, une traduc- 
tion des notes si pleines de charmes dont le 
rossignol emplit nos bois au printemps. Le 
gentil poète qui l'a rimé se nomme, dit-il, 
Rossignolet; un surnom, peut-être, que lui 
avait valu la grâce de ses vers. 



348 CUITIQUES ORIGINALES 

Roxignolet, m'apèle-t-on, 
Que héent li vilain félon ; 
Mais cil qui ont d'a{i)mer coragc 
Font tos jors de moi lor message, 
Quar je suis légiers et menus. 

On lui doit bien ouvrir la porte, car pour 
louer les dames, le dieu d'amour l'envoie ; en 
vrai rossignol de mai, il chante les élégances 
du printemps de la vie, il s'enivre de la des- 
cription des beautés visibles et tangibles de la 
femme jeune et toute souriante encore des 
premiers étonnements d'amour. Certes, ce 
trouvère n'était pas un moine •, un moine en 
eût peut-être pensé autant, mais il se serait 
cru obligé de l'expier par la phraséologie mo- 
nacale, sur les germes de corruption que re- 
couvrent les opulences de la chair. 

Notre Rossignolet chante « le biau front poli 
sans fronce », les yeux riants « à point fendus, 
qui frémissent comme l'estoile », les jolies 
dents qui brillent à l'œil « quand vos buvez 
le vin vermeil », la « savoureuse bouchète et 
la sade gorgerète », les lèvres qui « semblent 
cerises ». C'est un grand sensualiste que maître 
Rossignolet ; son dernier coup de gorge est 
bien celui de l'oiseau qu'il a pris pour parrain, 
et l'idole adorée a dû être glorieuse des plaints 
charmants qui lui échappent, au moment de la 
quitter : 



DES FEMMES. 34g 

... Aimi ! 
Aimi Diex ! Aimi que ferai ? 
Jà de li ne me partirai... 
Ainz i morrai comme martir, 
Por la grant biauté qu'en li voi. 
Si [et pourtant) vos laisse... Ce poise moi; 
Je m'en vais, naa douce amie, 
Por Dieu, ne m'oubliez mie ! 

Le dit des femmes est aussi largement affir- 
matif sur les vertus et les attraits féminins, que 
les satires, citées plus haut, le sont en sens con- 
traire. Aux yeux du galant ménestrel, rien ne 
vaut la saveur d'un baiser de femme, ni sucre, 
ni miel, ni lycoris^ ni gingembre ; « tous les 
espices de ce monde ne sont si douces que 
femes sont ». De leurs sourires seuls, « viennent 
les pr(o)uesses et les honneurs et les hautesses». 

Au grand argument de la naissance du Sau- 
veur dans le sein d'une femme, il ajoute que 
tous doivent à ce sexe privilégié l'allaitement 
du corps et l'allaitement de l'esprit. Les femmes 
sont la fontaine de toute plaisance : 

Elles sunt gentiles à démesure, 
Gréeles, bien fêtes par la seinture... 
Dieu les fist par grant leysir 
Pour servir gents à pleysir. 

Entin tous ceux qui ne les aiment et en mé- 
disent ne sauraient être sauvés « quar Dieu ne 
ayme qui femes hait ». 



35o CRITIQUES ORIGINALES 

La même abondance d'éloges, avec plus de 
solidité dans le choix des vertus louées, nous 
est offerte dans le bien des famés. Ce sont 
elles qui façonnent et assouplissent les carac- 
tères, qui rendent généreux les cancres, et sou- 
riants les envieux; par leur amour « devienent 
li vilains cortois ». 

Famé si est de tèle nature 
Qu'èle fet les coars hardis, 
Et csveiller les endormis... 
Famé si fet, à mienuit. 
Les bachelers plains de déduit 
Aler aus festes et aus veilles. 

Ainsi, bien que la lune éclairât seule les 
rues et les sentiers, bacheliers et bachelettes ne 
se couchaient, pas plus que nous, à l'heure des 
poules. Nous arrivons à des éloges plus positifs 
que l'on s'étonne de rencontrer chez un poète 
de ce temps, oîi le travail des mains était 
regardé comme dégradant. Le galant rimeur 
loue franchement les femmes de filer et de 
tisser, comme s'il s'agissait des Romaines, au 
siècle des Tarquins. 

Mult doit famé estre chier tenue, 
Par li est toute gent vestue; 
Bien sai que famé file et œuvre 
Les dras dont l'on se vest et cuevre. 

De ses mains sortent bliaus, tissus d'or et 



DES FEMMES. 35 l 

draps de soie; la femme est l'abeille de la ruche 
humaine, et en doit bien être louée. On pensera 
peut-être que ces détails industriels prouvent, 
avec le bon sens de l'auteur, la modestie de sa 
condition ; jamais en effet, Thibault de Cham- 
pagne ni le sire de Coucy, ni aucun des trou- 
vères de haut parage n'eussent songé à louer 
les femmes de ces occupations à la Lucrèce ; 
tout au plus eussent-ils daigné mettre en relief 
leur talent à broder les hautes tapisseries de 
leurs grandes salles, les ceintures d'or et les 
écharpes brillantes, destinées à ceux en qui 
elles avaient mis leur pensée. De quelque part 
qu'elles nous arrivent, ces preuves d'une acti- 
vité toute romaine n'en sont pas moins pré- 
cieuses. 

Les contemporaines des Croisades ne se bor- 
naient pas, il s'en faut, à filer, à tisser, à fa- 
çonner les toiles et les draps ; si l'on en excepte 
le maniement de la lance et de l'épée, on peut 
s'assurer qu'elles participaient à toutes les 
tâches de la vie des temps féodaux. 

Nous en avons rencontrées faisant des vers 
et les chantant, composant chansons, lais et fa- 
bliaux ; sans nul doute Marie de France, 
Barbe de Verrue, Saincte des Prées, Doète de 
Troyes, ces vaillantes chanteresses, comme les 
appelle le président Fauchet, dans son « recueil 
des noms et œuvres de CXXVII poètes françois, 



352 CRITIQUES ORIGINALES 

vivant avant l'an M. CGC. », ont eu bien des 
compagnes dans l'art de bien dire. Il nous 
serait également facile de découvrir des sœurs 
à Héloïse et à Christine de Pisan, dans la voie 
de l'érudition et d'une philosophie vivante et 
toute humaine. 

Une fonction particulièrement généreuse les 
passionnait : celle de panser les blessures et de 
guérir les navrés ; elles s'y livraient avec zèle, 
et, si l'on en croit les témoignages des poètes, 
elles y réussissaient à miracle. Ces succès doi- 
vent-ils être attribués aux recettes simples et 
éprouvées qu'elles se transmettaient de mère 
en fille, aux potions et oiguemcnts^ dont quel- 
ques spécimens sont venus jusqu'à nous, sous 
le nom touchant de remèdes de bonnes femmes ? 
Étaient-ils, en majeure partie, le résultat du 
contact magnétique de leurs blanches mains, 
délicates et attentives, de leurs voix douces et 
pleines de tendres consolations? Les guérisons 
avaient, nous le croyons, toutes ces causes à la 
fois. 

Ceux qui en ont écrit ont donné, pour but 
unique de leur soin d'acquérir la science de 
guérir, le devoir de panser elles-mêmes leurs 
parents et leurs amis blessés à la guerre ou 
dans les tournois. C'est un de leurs motifs en 
effet, le passe-temps favori étant alors de don- 
ner et de recevoir des coups de lance; mais ce 



DES FEMMES. 353. 

motif n'est assurément pas le seul. Au talent 
d'étanchcr une plaie, de l'entourer de bande- 
lettes, de rédtaire une fracture, les femmes 
joignaient celui de saigner, de ventouser, de 
composer des élixirs et des potions, d'oindre 
les parties malades du suc de bonnes herbes, 
et de les désenfiévrer. 

Sous le nom de ventrières^ c'étaient des 
femmes qui, à l'exclusion des hommes, faisaient 
les accouchements ; par délicatesse, elles se 
soignaient entre elles dans presque toutes les 
maladies. Ainsi dans le fabliau de la Saineresse^ 
la femme rusée qui se feint malade, pour voir 
librement son ami, le fait venir sous des habits 
féminins, afin de se faire poser des ventouses. 
Le mari se laisse tromper à ce déguisement , 
car seule une femme était autorisée à faire à 
sa compagne une semblable opération. 

Dans sa dissertation sur l'état des sciences 
de io3i à i3i4. l'abbé Lebeuf nous apprend 
qu'Abailard voulut, dans sa communauté du 
Paraclet, que l'infirmière au moins fût experte 
en médecine, et qu'il y eût une des religieuses , 
capable de donner des soins aux autres sœurs. 
Les lettres d'Héloïse nous montrent qu'elle- 
même était loin d'être ignorante à cet égard. 

C'est au point de vue du pansement héroïque, 
il est vrai, que les preuves sont les plus nom- 
breuses. A chaque page de nos innombrables 

2 3 



354 CRITIQUES ORIGINALKS 

cpopces chevaleresques, apparaît une dame ou 
une demoiselle piteusement penchée sur un 
corps meurtri. Dans le roman de Perccval, 
lorsque l'illustre chevalier a cassé le bras du 
sénéchal de sa cour, le roi Artus « qui le cuer 
at tendre » envoie chercher pour le guérir un 
médecin et trois jeunes tilles ses élèves : 

... Un mire moult sage 
Et trois pucèles de s'escole, 
Qui 11 renoent la canole; 
Et puis li ont son bras lue 
Et rasoldé l'os esmiié {broyé). 

Autre exemple fourni encore par Chrestien 
de Troyes, l'Homère de la Table ronde, dans 
son roman d'Erec et d'Enide : Le chevalier 
Erec , rapporté sanglant , est soigné par sa 
femme et par les deux sœurs du comte Cuivres. 
Ces habiles guérisseuses, « qui moult en sa- 
voient », enlèvent premièrement la chair gâtée 
'< la morte car»; puis lavent soigneusement les 
plaies : 

Et remètent emplastre sus, 
Cascuns jor une fois ou plus; 
Le faisoient mangier et boivre. 
Si le gardent d'aus et de poivre. 

Dans la jolie nouvelle à'Aucassin et Nicolète. 
Aucassin tombé de cheval sur une pierre, s'est 
démis l'épaule, sa mie ne charge personne de 



DES FEMMES. 355 

sa guérison ; elle-même opère la cure et le 
pansement : « Elle le portasta et trova qu'il 
avoit Tespaulle hors du liu {lieu]: elle le mania 
tant à ses blanches mains et porsaça, si com 
Diex le veut qui les amans aime , qu'èle 
(l'épaule) revint à liu {en place); et puis si prist 
desflors et de Terbe fresce et des feuilles verdes, 
si les loia sus au pan de sa cemise, et il fu tox 
garis ». 

La belle sarrazine Floripe, dans le vieux ro- 
man de Fiérabras, panse Olivier avec la man- 
dragore, cette plante mystérieuse aujourd'hui 
perdue ; après l'avoir délivré de la prison où 
l'émir Balan l'avait fait jeter, elle lui demande 
s'il n'a pas « le cors plaie ni navré ». 

— Oil, dist Olivier, ou [au) flanc et ou costé. 

— Par foi ! ce dist la bêle, je vous donrai santé. 
(Elle) vait à la mandeglore, i peu en a osté, 
(A) Olivier l'aporte; tantost k'en ot usé, 

Si sanèrent ses plaies, si revint en santé. 

Gérard de Nevers, blessé dans un combat, 
n'eut pas d'autre médecin qu'une demoiselle : 
« Une pucèle de léans le prlst en cure ; si le 
pensa tèlement que en pou d'espace en com- 
mença à amender... tèlement et si bien le 
pensa la pucèle, que, avant que le mois fust 
passé, il fut remis sus et du tout guari. " 

Egalement dans le dramatique lai Je Gu- 
gemer, par Marie de France, le chevalier de 



356 CRITIQUES ORIGINALES 

ce nom, atteint à la cuisse par sa propre flèche, 
est soigné par une dame et sa nièce, avec les 
mêmes soins touchants. Quand elles l'eurent 
couché sur le lit de la jeune fille : 

Bn baçins d'or l'ève [l'eau] aportcrcnt, 

Sa plaie et sa quisse lavèrent; 

A un bel drap de chcisil blanc 

Li estèrent d'entur le sanc, 

Puis l'unt estreitement bandé... 

De sa plaie nul mal ne sent. 

On pourrait multiplier à l'infini les citations : 
celles-ci suffisent à prouver la vaillante acti- 
vité des femmes de France, à une époque où 
leurs sœurs d'Italie et d'Espagne, cloîtrées à 
l'intérieur du logis, reléguées dans une sorte 
de gynécée, comme les matrones de la Grèce 
antique, s'étaient laissé enlever la part qui re- 
vient légitimement aux femmes, dans toutes les 
grandes émotions des sociétés auxquelles elles 
appartiennent. 

Faire tourner les appétits indomptables de 
leurs contemporains à l'adoucissement des 
moeurs ; se composer avec les raffinements les 
plus subtils de la passion d'amour, un bouclier 
féerique, capable de rompre tous les diaboliques 
enchantements de la force ; employer les pro- 
messes du sourire à tempérer l'abus de la lance, 
presque à en anoblir l'usage, à faire germer 
l'équité dans lea cœurs endurcis par la perma- 



DES FEMMES. 357 

nence des crises meurtrières; provoquer par 
l'invention de jeux aimables, de distractions 
spirituelles, l'éveil des facultés de l'intelligence 
et des subtilités de l'esprit : tel est le lot glo- 
rieux dont nos mères, au temps des Croisades, 
avaient réussi à s'emparer. Telle est la mission 
qu'elles s'efforçaient de remplir, aux applaudis- 
sements de leurs rudes compagnons eux-mêmes, 
un moment fascinés et assouplis. 

Les témoignages précis, assemblés en un 
faisceau lumineux par nos persévérantes re- 
cherches, l'histoire, malgré ses regrettables 
lacunes, les confirme pleinement. Avec la seule 
puissance de leurs charmes, habilement, diplo- 
matiquement mise en jeu, nos aïeules étaient 
parvenues à reprendre, au conseil supérieur, la 
place dont la loi Salique semblait les avoir dis- 
courtoisement exclues. Sans cette reprise d'in- 
fluence et le concert de leurs efforts civilisa- 
teurs, l'interminable période féodale , tout 
entière, eut offert la réalisation du sombre rêve 
de l'enfer. Si nombreuses que fussent alors les 
enceintes monastiques, ouvertes aux natures 
amies des labeurs de l'esprit, aux intelligences 
ennemies de la violence, elles n'auraient jamais 
suffi à contenir les foules effarées, fuyant les 
sanglants désordres d'un monde qui justifiait 
si bien l'épithète de Vallée de larmes. 

Grâce aux femmes de France, la brutalité 



358 CRITIQUES DES FEMMES. 

apprit à rougir de ses excès; demi-domptée, 
elle permit à la société du moyen-âge de res- 
pirer, de prendre quelques trêves, de préparer 
ses forces pour franchir, sans s'y briser, les 
nouveaux écueils dont les compétitions à ou- 
trance des princes de France et d'Angleterre 
allaient, pendant près de deux siècles encore, 
hérisser les voies de la pensée et du progrès. 



I 





CONCLUSION 



'auteur de ces patientes études 
Sf^^ sur la vie de nos ancêtres, a le 
,,- fë-"''/^ .^l ferme espoir d'avoir contribué à 
<S^7^73=^S4 accroître le mouvement de curio- 
sité qui, depuis le commencement de notre 
siècle, s'est manifesté par soubresauts, autour 
de cette intéressante époque. Si Ion veui bien 
admettre que ces tableaux variés, où sont re- 
tracées les habitudes sociales de nos aïeux et 
l'influence civilisatrice de nos mères, dans ces 
temps reculés de notre histoire, ne sont pas 
une œuvre d'imagination, on se convaincra 
que cette part de notre irradiation nationale 
doit rentrer dans le trésor historique de la 
France. 
Nous avions oublié, sur la voie, le plus pré- 



36o CONCLUSION. 

cieux wagon de notre bagage patriotique : 
celui qui contient les originaux de nos titres 
patronymiques, les clans les plus spontanés de 
nos croyances, de notre littérature, de notre 
génie spécial, de notre verve initiatrice; il faut 
nous hâter de le rattacher au reste du train, si 
nous avons à cœur d'arriver en gare de la pos- 
térité, avec nos richesses nationales au grand 
complet. 

Rien de plus obligatoire pour nous que cette 
restitution, sans laquelle l'acte de naissance de 
notre race, demeurant mutilé, permettrait de 
croire que nous descendons , directement et 
sans transition intellectuelle, des Grecs et des 
Latins. Si l'on ne se met, dès aujourd'hui, au 
travail, pour ressouder à la chaîne rompue des 
trtiditions françaises ces anneaux, que l'indif- 
férence a laissés s'oxyder et se briser ; si l'on 
ne s'empresse d'arracher pieusement, patiem- 
ment, méthodiquement, par couches succes- 
sives et par ordre de dates, les débris de nos 
annales poétiques et biographiques ; ces inap- 
préciables témoins achèveront de tomber en 
poussière. 

Alors la nuit se fera autour de ces souvenirs 
effacés, plus profonde qu'autour des ruines 
de l'Egypte des Pharaons. Nos historiens tra- 
vailleront en vain h chercher le mot de l'énigme 
féodale; ils ne parviendront plus à retrouver 



CONCLUSION. 36 1 

le sens vrai des quelques faits généraux, si bi- 
zarrement contrastés, qui sont parvenus jus- 
qu'à nous, avec de si déplorables lacunes. 

Le pourquoi de ces tourbillonnements de 
foules, de ces entraînements, de ces révoltes 
féroces, surgissant tout-à-coup au milieu d'une 
soumission en apparence absolue ; la cause 
de ces mélanges de bon sens et d'hallucination, 
d'excessive crédulité et d'irrévérence hostile 
au prêtre ; le motif de ces alternatives de bonté 
extrême, de dévouement héroïque, coudoyant 
la plus égoïste rapacité, la plus impitoyable 
barbarie ; en un mot, ce secret du mystérieux 
moyen-âge, dont le philosophe a tout autant 
besoin que l'historien, nous échappera à tout 
jamais. 

On ne saurait trop, ni trop bruyamment, in- 
sister sur la nécessité d'un effort de sauvetage, 
en faveur de nos manuscrits de langue romane, 
etfort prompt, régulièrement suivi, ininter- 
rompu, pour rendre à la lumière, à la popu- 
larité m.ême, au moyen de traductions, ces 
traces brillantes de la jeunesse de notre patrie. 

Le nouveau volume, que nous livrons au- 
jourd'hui à la publicité, contient les premiers 
linéaments de l'histoire de nos mères, au temps 
des Croisades ; la meilleure part de ses pages 
a été employée à mettre en relief la piquante 
physionomie de ces vaillantes femmes de 



302 CONCr.USION. 

France, parvenues à reconquérir l'inHuence 
légitime que le droit du plus fort semble avoir 
voulu leur enlever. Les feuillets où il n'est 
pas exclusivement question d'elles forment 
un cadre vivant, aux détails scrupuleuse- 
ment historiques, destiné à faire mieux res- 
sortir leur œuvre civilisatrice, si hardiment 
précoce. 

Si ce complément obligé de la Vie au temps 
des Trouvères s'est fait attendre, c'est que les 
documents épars de ce travail ont coûté de 
longs jours à découvrir et à rassembler. Il est 
à peine croyable ce qu'il a fallu fouiller de do- 
cuments, en dehors de l'érudition ordinaire, 
pour arriver h donner une vraisemblable au- 
thenticité à cette partie de nos souvenirs, 
regardée longtemps comme une pure invention 
de poètes. 

Assurément, s'il n'avait tenu dans ses mains 
le fil conducteur, autour duquel tous ces faits, 
en apparence frivoles, viennent se grouper; 
s'il n'avait entrevu tout d'abord la nécessité de 
l'ingérence féminine dans les agissements vio- 
lents de la société féodale, l'auteur eût été plus 
d'une fois tenté d'abandonner une entreprise 
capable d'absorber les longues heures d'un 
moine cloîtré. Mais la familiarité de cette 
époque lui avait appris que la juridiction des 
Cours d'Amour était le seul remède qui pût 



CONCLUSION. 3Ô'3 

tempérer l'abus des professions errantes, folie 
contagieuse de ce temps-là. 

Nos turbulents ancêtres erraient avec fureur, 
à la recherche des périlleuses aventures : che- 
valiers, écuyers, servants d'armes, ribauds sou- 
doyés, jusqu'aux simples manants parvenus à 
se faire enrôler à la suite de quelque seigneur, 
tous cherchaient l'occasion de vagabonder, afin 
d'acquérir los et butin. Et certes les occasions 
ne manquaient pas : les croisades contre les 
hérétiques du Midi, contre les Sarrazins d'Es- 
pagne et d'Orient; les lointains pèlerinages, les 
vœux à accomplir, les caprices personnels, les 
torts imaginaires à redresser, les passes d'armes 
et tournois; tout contribuait à solliciter l'hu- 
meur nomade de nos fantasques aïeux. 

Les femmes, cependant, restaient au manoir, 
indéfiniment privées de leur soutien naturel, 
obligées de se garder elles-mêmes, de défendre 
leurs familles et leur tnesnie, leur honneur et 
leurs domaines, contre les projets de débauchés 
sans scrupule et d'ambitieux sans frein. 

Quoi de plus naturel que ces belles isolées 
aient imité, sans la connaître, la prudente 
adresse de Pénélope ; qu'elles aient donné un 
but de défense h leurs sourires, et gradué leurs 
menues faveurs, pour faire patienter les appétits 
des prétendants. Nos mères firent mieux 
encore : elles entreprirent d'élever le cœur de 



3Ô4 CONCLUSION. 

ces rudes compagnons, de garottcr ce dange- 
reux entourage, de subtilités d'amour et de 
lois de courtoisie, d'enlacer ces importunitcs 
sauvages, dans les prescriptions d'un code h 
bases révélées, dont elles-mêmes s'étaient cons- 
tituées les gardiennes. 

Elles prirent h tâche de se créer ainsi des 
défenseurs ardents, des amis dévoués, parmi 
ces assaillants de chaque jour. Et tout cela 
prit corps, s'incarna dans les mœurs et réussit 
si bien, qu'à son arrivée en France, Blanche de 
Castille n'eut qu'à suivre l'exemple courtois de 
ses vassales, pour échapper aux mêmes dan- 
gers. 

Se peut-il voir, dans les annales du monde, 
rien de plus poétique, de plus franchement 
original que ce fait des contemporaines d'Hé- 
loïse, saisissant dans leurs mains délicates la 
trame immortelle, sur laquelle viennent se 
broder tous les grands actes de l'humanité, et 
s'en faisant une armure défensive, plus forte 
que la cotte de mailles de leurs époux ? Quelle 
utopie plus osée que celle de faire accepter aux 
hommes de fer de la première période cheva- 
leresque, les articles moitié mystiques, moitié 
sensuels, d'une loi d'amour, dont les infractions 
exposaient les coupables à se voir honnis et 
bannis de la compagnie des dames. 

Le merveilleux est que les femmes de France 



CONCLUSION. 365 

aient triomphé dans une aussi héroïque entre- 
prise; que pendant près de trois siècles, le culte 
de la grâce et de la beauté ait tenu la barbarie 
en échec, la contraignant à s'associer, dans une 
certaine mesure, à la pose des premières bases 
de la courtoisie française et de la civilisation 
moderne. C'est là précisément ce que ce livre 
a la prétention d'avoir rendu historique et 
vraiment indéniable. 

Avant de quitter ce monde si incomplète- 
ment exploré, où les grands faits de l'histoire 
se chantaient comme au temps d'Homère, et 
s'écrivaient en vers inspirés; avant de faire 
trêve à ces attrayantes études qui nous ont pro- 
digué les surprises, constatons que si cette re- 
naissance intellectuelle, inaugurée par l'amour 
de la poésie et la poésie de l'amour, avait pu se 
continuer sans interruption, jusqu'à l'avéne- 
ment de la renaissance classique, l'Europe en- 
tière serait arrivée plus sûrement et plus vite à 
sa régénération. Lorsque les manuscrits grecs, 
fuyant le mépris des Turcs, firent invasion 
parmi nous, si la pensée antique avait trouvé 
la littérature romane active encore, dans son 
originale saveur qui lui valait les applaudisse- 
ments de toutes les classes de la société, la ri- 
valité des deux sœurs aurait produit sans nul 
doute d'harmonieux résultats. 

Ces deux branches de l'intelligence humaine 



366 CONCLUSION. 

se seraient enlacées avec amour, se rendant 
mutuellement la vigueur et la fécondité. !/ave- 
nement de l'érudition classique n'aurait pas 
produit le triste phénomène de dérouter la 
fibre populaire, et de rendre désormais le gros 
de la nation française indifférent à la poésie 
d'emprunt, qu'on installait au-dessus de lui. 

Nous n'aurions pas assisté à cette scission dé- 
plorable, qui nulle part n'a été aussi accentuée 
qu'en France, entre le goût des lettrés et celui 
du reste de la nation. Nous n'aurions pas vu 
chez nous le peuple se désaffectionner d'une 
littérature presque uniquement faite de pla- 
giats, de moulages antiques, dont le tort était 
à ses yeux de ne rappeler rien de la vie na- 
tionale, rien des croyances de sa race, aucun 
nom connu et cher à son oreille, aucune des 
habitudes du foyer de la patrie. 

Mais la barbarie n'avait pas été vaincue 
dans toutes ses manifestations. Si les violences 
du foyer cédaient à l'influence des Cours 
d'Amour, les violences de l'ambition étaient 
dans toute leur sauvage vigueur, prêtes à ra- 
viver les sanglants excès du droit du plus 
ibrt. 

Les compétitions féroces des princes des deux 
rives de la Manche devaient bientôt effacer la 
trace des Trouvères, noyer l'œuvre charmante 
de nos a'ieules. et annuler nos premiers efforts 



CONCLUSION. 367 

de civilisation. Une émulation de massacre et 
de ruine allait séparer la France et l'An- 
gleterre . rapprochées depuis Guillaume le 
Conquérant, par le langage, les détails de la 
vie sociale et les intérêts de relations. Une 
frontière de rancune et de haine allait s'élever 
des deux côtés du détroit, pour ne tomber 
qu'au milieu du xix« siècle. 

A ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer 
un regret que le résultat de ces recherches fait 
naître irrésistiblement. Dans ce temps-là, les 
riverains des deux bords de la Manche étaient 
plus voisins de mœurs et de parler, que ne le 
furent longtemps les Français des deux rives 
de la Loire. Les Trouvères formaient un lien 
intermédiaire entre les deux races. C'est en 
Angleterre que Marie de France a rimé ses 
lais gracieux et ses fables aux courageuses mo- 
ralités. C'est à la persuasion du roi anglais 
Henri II, passionné pour la poésie, que Robert 
Wacc traduisit, sur la version latine, le roman 
de Brut en français. A la même influence sont 
dues les traductions en prose française de 
Tristan, de Méliadus, du Saint-Graal et de sa 
Qiieste^ de Joseph d'Arimathie, de Merlin, de 
Lancclot du Lac. faites par Lucas de Gast, 
Gasse-le-Blont, Gauthier Map, Robert et Hélis 
de Borron, Rusticien de Pise, tous nés en An- 
gleterre , affirme Roquefort, dans son livre : 



368 CONCLUSION. 

« De l'état de la poésie française dans les xii'- 
et xm" siècles y. 

La partie influente de la nation anglaise et 
tout le peuple de ses provinces méridionales 
parlaient et écrivaient le roman du nord de la 
France. Aux Croisades, les chevaliers des deux 
races se mêlèrent souvent ; le même nom de 
Francs les accueillait, partout où les portait 
leur humeur aventureuse. 

Si Edouard III, dans le dessein d'envenimer 
incurablement un antagonisme qui le servait, 
n'avait brisé le trait d'union du langage, les 
deux peuples retenus par ce lien familial, beau- 
coup plus fort qu'on n'est tenté de le supposer, 
seraient peut-être réunis aujourd'hui dans les 
mêmes efforts de progrès et de liberté. Notre 
langue, cultivée avec le génie de deux races si 
fortement trempées, régnerait sans doute sur le 
monde. Les œuvres de la pensée, mûries à 
profusion des deux côtés de la Manche, enri- 
chies de toutes les virtualités intellectuelles, 
de toutes les hardiesses de l'esprit, de toutes 
les aspirations idéales et réalistes, poétiques et 
pratiques, inonderaient de lumière le globe 
entier, rayonnant à la fois de Londres et de 
Paris. 

Il n'est même pas téméraire de supposer que 
la langue universelle, ce moyen de communion 
permanente des peuples, si efficace à faire dis- 



CONCLUSION. Jbq 

paraître les malentendus sanglants, serait au- 
jourd'hui bien près d'être fondée par l'usage 
du français conservé, depuis les Trouvères 
jusqu'à nous, chez les deux grandes nations de 
l'Occident. Ce langage à la fois élégant et ra- 
tionnel serait répandu sur la majeure partie 
de l'Amérique, sur les zones les mieux colo- 
nisées du continent africain, sur l'Océanie tout 
entière ; il serait devenu la parole dirigeante 
des deux vastes péninsules asiatiques, et la 
langue régénératrice des agglomérations chi- 
noise et japonaise. 

Les glorieux livres des deux plus fécondes 
littératures européennes, lancés par cent mille 
exemplaires dans toutes les directions du 
compas, attaqueraient les préjugés, vulgarise- 
raient les arts, les lettres et les sciences, seuls 
éléments de vie, avec une puissance qu'il est 
difficile à notre Babel moderne d'imaginer. 
Ah ! de quel instrument de conciliation et de 
progrès, de quelle rapide possibilité de propa- 
gande le fatal décret d'Edouard III a privé la 
civilisation ! 

Au point de vue de la légitime influence des 
femmes, comme force moralisatrice, cette re- 
prise de la barbarie eut également de déplo- 
rables résultats. L'ouragan de fer qui s'abattit 
sur la France, h partir de Philippe de Valois, 
éteignit toutes les voix douces et concilia- 

24 



SyO CONCLUSION. 

trices ; il obscurcit la scrcnitc de l'intelligence. 
Les têtes s'cncom'irèrcnl à nouveau Je pensées 
funèbres; la terreur et la superstition reprirent 
le dessus. Les femmes durent céder le pas 
aux inquisiteurs. Les gracieux jurisconsultes 
d'amour se virent enlever leur souriante ma- 
gistrature, qui métamorphosait les appétits en 
sentiments, faisait naître l'intuition du devoir, 
et jetait à travers les éblouissements de la 
force, les premières lueurs d'une équitable 
réciprocité. 

A la place des Cours d'Amour, on vit appa- 
raître les tribunaux ecclésiastiques, oij sié- 
geaient des moines en vêtements de pénitence 
et des prêtres, forcés par leur croyance à voir 
le doigt de Satan dans ces matières inter- 
sexueiles, qu'ils signalaient comme la pierre 
d'achoppement de toute sagesse, l'écueil ordi- 
naire de toute force et de toute vertu. 

Alors, au lieu des subtilités prudentes d'une 
élégante casuistique des passions, dont le but 
était de tempérer, de moraliser sans rigueur 
inutile, en évitant le scandale et les découra- 
gements, on assista à des procédures impi- 
toyables, audacieuses jusqu'à l'obscénité ; on 
entendit retentir le bruit d'enquêtes indécentes, 
dans lesquelles la puissance génératrice des 
époux devenait le sujet d'investigations impu- 
dentes et détaillées. Au prétoire des prélats, 



CONCLUSION. 371 

on vit installer le lit du Congrès, dans lequel 
le pauvre mari était condamné à faire preuve 
de virilité, devant témoins. Le clergé , voué 
par sa foi et son serment aux austérités du cé- 
libat, fournit, pendant plusieurs siècles, les 
experts et les juges de ces constatations mal- 
honnêtes, de ces épreuves éhontées. 

Ne nous étendons pas davantage sur ce triste 
sujet, qui contraste si lamentablement avec les 
équitables sentences et les délicates enquêtes, 
dont l'histoire a fait le cœur de ce volume. Les 
enormités de ce repoussoir ne peuvent nous 
servir qu'à faire mieux comprendre la légiti- 
mité de cet autre regret : celui d'avoir vu 
ravir aux femmes de France la part d'influence 
qu'elles avaient su conquérir. Espérons que ce 
lot le moins contestable de leur action dans les 
sociétés humaines, de leur collaboration spé- 
ciale à l'œuvre collective, leur sera tôt ou tard 
restitué. 

On se tromperait tort, je le répète et j'y 
insiste, si l'on ne voyait qu'un jeu d'imagina- 
tion dans ces études ; elles ont été faites, il est 
vrai, avec un accent de bonne humeur, capable 
de mettre en défiance les érudits; mais chaque 
document cité est puisé à sa source ; aucune 
phrase « soit en roman soit en latin » n'a été 
détournée de son sens; j'ai scrupuleusement 
respecté la parole de nos vieux maîtres. 



J72 CONCLUSION. 

Mon livre, La Vie au temps des Trouvères, 
n'a pas eu à se plaindre de la critique; à part 
quelques doutes ou mieux quelques exclama- 
tions d'étonnement, ceux de mes confrères de 
la presse qui en ont rendu compte l'ont ac- 
cueilli d'une manière très-flatteuse. Seule, une 
revue spéciale en matière d'érudition a cru 
devoir se montrer pointilleuse à mon égard. 
Elle m'a reproché de simples coquilles : Rute- 
beuf, par exemple, se trouvait enrichi de deux 
T sur la couverture; l'orthographe du nom de 
Robert Wace n'était, paraît-il, pas correcte, ce 
que je n'ai pas encore compris. Si l'austère 
critique, qui a voilé son nom sous le masque 
d'un psi grec, avait réellement lu mon ouvrage, 
il y aurait rencontré une bien plus grave in- 
correction : (page 107, ligne 16), un X mis à la 
place d'un V changeait Louis VII en Louis XII, 
lequel n'avait absolument rien à faire dans les 
événements dont il était question. Cette erreur 
typographique, où mon érudition avait si peu 
de part, m'a cependant poursuivi comme un 
remords; je rougis encore à la pensée qu'un 
lecteur candide ait pu s'y tromper. 

Dans les épluchures peu bienveillantes, dont 
je parle, il y en avait de plus sérieuses ; il 
s'agissait de trois trouvéresses apocryphes ou 
prétendues telles, dont l'existence de deux, au 
moins, est attestée par les poèmes de leurs 



CONCLUSION. 373 

contemporains et le témoignage du conscien- 
cieux président Claude Fauchet. Ce dernier, 
il est vrai, nomme Saincte Des Prées et Doëte 
de Troyes chanteresses et non trouvéresses. 
Qui de nous, d'ailleurs, oserait se dire impec- 
cable dans ce genre d'études, surtout dans 
le détail des fouilles pratiquées au cœur de ces 
profondeurs ténébreuses du moyen âge, où le 
rayon de lumière, introduit depuis peu, est 
encore si vacillant? 

S'il y avait autour de l'épisode historique 
des Cours d'Amour, restitué par mes travaux, 
quelque nom à l'orthographe discutable, quel- 
que coquille échappée, quelque détail mal en 
ordre; cela se noierait assurément dans le flot 
de témoignages robustes dont je l'ai appuyé. 
A ce propos, qu'on me permette de glisser ici 
un petit fait, à l'appui de la loyauté de mes 
citations. 

Il y a deux ou trois ans, un jeune professeur 
au Collège de France m'avait fait l'honneur de 
lire mes Libres Prêcheurs, devanciers de Lu- 
ther et de Rabelais, et d'y puiser la donnée 
philosophique de quelques leçons; une citation, 
cependant, lui inspirait des doutes. Il vint me 
voir : « Votre livre, dit-il en m'abordant, con- 
tient malheureusement une citation invraisem- 
blable, qui passe pour controuvée, aux yeux 
d'érudits de ma connaissance. — Ah ! et Quelle 



374 CONCLUSION. 

est cette citation ? — Celle où vous mettez 
Jans la bouche d'un grave prélat espagnol. 
Saint Vincent Ferricr d'Alicante, la parabole 
à saveur égrillarde, dont le Calendrier des 
Vieillards, de La Fontaine, semble s'être in- 
spiré. » 

A cette inculpation si franche, je répondis 
en plaçant entre les mains de M. G. G... un 
exemplaire gothique (édit. de Venise, 1496) des 
sermons de Sanctis, de ce vénérable prédica- 
teur, et lui montrait, au verso de la page 64, 
le leste apologue, destiné à louer la docilité de 
Sainte Elisabeth aux assauts muets de son vieux 
mari, auquel l'ange avait donné l'ordre d'en- 
gendrer le Précurseur. Non content d'être per- 
suadé lui-même, le jeune professeur voulut 
faire justice : il me pria de lui confier cette 
preuve écrite, afin de convaincre les sceptiques 
érudits. 

Dans ce nouvel ouvrage, j"ai conservé mon 
habitude de ne m'en rapporter qu'à moi pour 
l'authenticité des documents. Le livre d'André 
Le Chapelain, par exemple, ce témoin vivant de 
l'influence des femmes de France, aux xi" et 
xii'' siècles, je l'ai non-seulement tenu sous mes 
yeux; mais je l'ai acquis de mes deniers, afin 
de pouvoir l'annoter et le rayer, à mon aise, de 
rouge et de bleu. Je l'ai traduit et commenté; 
je l'ai pour ainsi dire appris par cœur, prêt à 



CONCLUSION. jyS 

le livrer traduit à l'impression, si l'occasion 
s'en présentait. J'avais senti combien il eût été 
imprudent de m'en rapporter à autrui, fût-ce 
il Fauriel, fût-ce à Raynouard,dans les citations 
d'un texte si précieux, dont l'un ni l'autre 
n'avait eu à emprunter autant que moi. 

Ce n'est assurément pas tout de faire preuve 
d'une pointilleuse érudition, d'une mémoire 
strictement correcte, capable d'orthographier, 
à un iota près, les termes d'un idiome vieilli ; 
sous le scrupule exagéré de la lettre, on laisse 
trop souvent s'évaporer le parfum de l'esprit. 
L'essentiel n'est-il pas de pénétrer le sens vi- 
vant du texte des vieux maîtres, d'en ranimer 
la pensée en même temps que l'expression ? 
Gardons-nous bien de mériter ce reproche de 
Gaultier de Metz : 

Maintes c(h)oses sont en romans 
Dont c(h)ascuns n'entent pas le sens, 
Encore sace-il {qu'il sache) bien le langage. 

Or, ce sens historique, c'est aux amis trop 
peu nombreux des vieux livres, aux esprits 
pénétrants et raffinés qui apprécient ces échos 
de la jeunesse de notre race , c'est à eux 
« non à aultres » que je m'adresse pour savoir 
si je l'ai véritablement pénétré. 

Tel qu'il est, d'ailleurs, ce livre de « la Vie au 
temps des Cours d'Amour », venant rejoindre 



376 CONCLUSION^ 

son aîné : « la Vie au temps des Trouvères ». 
servira, je l'espère, à stimuler l'ardeur des es- 
prits friands de belles découvertes, de trésors 
arrachés à cette mine d'or nationale, à cette 
littérature si abondante, si brillamment variée, 
si hardiment primcsautière de nos confrères du 
temps des Croisades. 

Cette étude sera tout au moins un spécimen 
d'attrayantes investigations, un programme de 
fortifiantes hypothèses, que compléteront et fe- 
ront mûrir d'autres fervents penseurs, égale- 
ment passionnés pour les souvenirs lointains 
de la patrie, également attirés par les lumineux 
témoins de ces premiers efforts, aujourd'hui 
presque oubliés. Ce rôle d'introducteur au pa- 
lais des ancêtres n'est-il pas, à lui seul, une 
haute et enviable mission ? 

ANTONY MÉRAY. 





TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 
Introduction i 

CHAPITRE I. 

Jeux sanglants, chasses en forêt, souve- 
nirs de l'aurochs et de l'ours i5 

CHAPITRE II. 

La fauconnerie, chasses en rivière et en 
plaine, dames et faucons By 

CHAPITRE III. 
Jeux d'adresse et de hasard : les dés, les 
échecs, les tabks 60 

CHAPITRE IV. 

Déduits joyeux, jeux sous l'ormel, jeux- 
partis ■ 81 



378 TABLE DES MATIÈRES. 

Pages. 
CHAPITRE V. 

Cours d'Amour, leur raison d'ctrc, leur 
chroniqueur contemporain 107 

CHAPITRE VI. 

Les dames des Cours d'Amour, leurs 
fonctions judiciaires, lieux où se tenaient 
leurs parlements l'ii 

CHAPITRE VII. 

Le Code d'Amour, sa légende et son 
autorité 1 5() 

CHAPITRE VIII. 

Arrêts, consultations et pénalités d'a- 



i85 



CHAPITRE IX. 



Avances faites par les dames, savante 
gradation des amoureuses faveurs, leur 
but moralisateur et élevé. . . . .212 

CHAPITRE X. 

Détails d'hospitalité, domesticité at- 
trayante, service de la table avant Tinven- 
tion de la fourchette 237 



TABLE DES MATIERES. jyg 

Pages. 
CHAPITRE XI. 

Activité des villes, cris des marchands, 
armoiries du commerce, bains en com- 
mun, mendicité des ordres religieux. . . 262 

CHAPITRE XII. 

Ruses du commerce au temps féodal, 
dits à l'éloge des métiers, valeur vénale 
des serfs 286 

CHAPITRE XIII. 

Mirage des pays orientaux, mires et 
charlatans, l'argent et les argentiers. . . 3o8 

CHAPITRE XIV. 

Critiques originales des femmes, leur 
lot dans les fonctions de la vie féodale. . 334 

Conclusion 35o 





1^ E PRÉSENT LIVRE FUT COMMENCÉ 

Û d'imprimer en la cité d'arras, 
A été continué en la ville de 

PARIS , sous LA DIRECTION ET AUX FRAIS 

DE A. CLAUDIN, LIBRAIRE DE PARIS ET DE LYON 

ET ACHEVÉ d'imprimer PAR C. MOTTEROZ 

MAÎTRE IMPRIMEUR A PARIS 

RUE DU DRAGON, N° XXXI 

LE XX° JOUR DE JANVIER 

DE l'année 

M.D.CCC.LXXVI. 







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