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Full text of "La Vie de Sainte Douceline, fondatrice des Beguines de Marseille, composée au treizième siècle en langue provençale. Avec la traduction en français et une introd. critique et historique"

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Presented to the 
LiBRARY oj the 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 



MRS. LOUIS ALLEN 



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LA VIE 



DE 



SAINTE DOUCELINE 



MARSEILLE- Typ et Lltb. CAVER * Cle. rue Salnt-Ferréol, 67- 



LA VIE 



DE 



SAINTE DOUCELJNE 

FONDATRICE 

DES BÉGUINES DE MARSEILLE 

V COMPOSEE AU TREIZIÈME SiÈCLE EN LANGUE PrVh'ENÇALE 

'Publiée pour la première fois , avec la traduction en français 
L,eî une introduction critique et historique. 

PAR 

UAbbé J.-H. albanés 

Docteur en théologie et en droit canonique , 
Historiographe de l'Eglise de Marseille. 




MARSEILLE 
ÉTIEîVNE CAMOIN, LIB aAn< E-Ï^DrTE^ln 

1 . rue Canébièrc , 1. 



M ÏH'Xk. LYXIX 



^\3"ra:^ 




Tiré à 200 exemplaires, 
20 sur papier de Hollande. 



ex 



Marseille, le 25 août 1879, en la fêle de saint Louis. 



oMoN CHER Chanoine, 



En publiant la Vie de sainte Douceline, fondatrice des 
béguines à Marseille, vous ajoute:{ une nouvelle fleur à la 
couronne déjà si riche des Saints de notre Eglise. 

Le nom de sainte Douceline était presque inconnu, et c'est à 
peine si les célèbres auteurs des Acta Sanctorum consacrent 
quelques lignes à sa mémoire. E écrit que vous faites paraître 
aujourd'hui, ce joyau de la langue romane de la fin du 
Xlir siècle, avait échappé à leurs savantes recherches ,- quel 
dommage qu'il fût resté à jamais dans l'oubli ! Peut-on 
imaginer rien de plus pur, de plus suave, de plus édifiant ! On 
X sent bien la main et surtout le cœur d'une des pieuses filles 
de Douceline ,• on voit bien qu'elle a connu la Sainte , quelle a 
eu le bonheur de vivre avec elle , de la suivre comme un mo- 
dèle et de l'aimer comme une mère. 

L intelligence du texte n'est point aisée pour le grand nom- 



bre j aussi, vous ave:{ pensé, avec raison ^ qii il fallait raccom- 
pagner d'une traduction. Ce travail était fort ardu, à cause 
surtout des exigences typographiques qui obligeaient le tra- 
ducteur de donner, à chaque paragraphe , exactement le 
même espace à deux langues qui n^ont pas la même concision. 
Vous ave:{ résolu cette difficulté avec un rare bonheur^ et si 
vous vous êtes abstenu de faire une traduction toujours litté- 
rale, ce qui n'était ni possible, ni désirable, toujours vous ave^ 
donné fidèlement rentière pensée de Vauteur, et , ce qui est 
bien mieux , vous ave:{ reproduit son caractère de simplicité, 
de candeur et de piété. 

La savante introduction que vous ave:( placée en tête de la 
Vie, et la précieuse collection des pièces justificatives inédites, 
que vous y ave:{ ajoutée, donnent un grand intérêt à votre 
publication, en éclairant d'un nouveau jour les circonstances 
qui se rattachent à Vhistoire de la Sainte, à son établissement 
de Marseille, et à Vépoque où elle vivait. Les bulles de Jean 
XXII, que vous ave^ découvertes récemment dans les archives 
du Vatican, me paraissent surtout fort importantes, puis- 
qu'' elles justifient entièrement les filles de sainte Douceline et 
les distinguent tout-à-fait des béguines d'Allemagne, qui 
avaient été supprimées par Clément V, au concile de Vienne. 

Je ne doute pas, mon cher Chanoine, que la Vie que vous 
donne^ au public ne renouvelle de nos jours les mêmes fruits 
de piété et d^édification quelle produisit au temps où elle fut 
écrite, et qu'elle n'excite des âmes, sous Vimpulsion de la grâce 
divine, à suivre la Sainte dans les étroits sentiers des conseils 
évangéliques. Le diocèse de Marseille a toujours été une terre 
aimée et bénie de Dieu ,• de tout temps, il a été comme le jardin 
du Seigneur, où il s'est plu à cultiver et à faire grandir, pour 
sa gloire et le bien des âmes, les plus belles fleurs de la vir- 
ginité. 



// me reste j en terminant cette lettre, à formuler un vœu 
qui sera certainement entendu : celui devons voir faire suivre 
bientôt ce beau travail d'autres travaux aussi intéressants, 
aussi solides^ aussi édifiants y tels, en un mot, que le diocèse a 
le droit de les attendre de son historiographe. 

Veuille:^ agréer, mon cher Chanoine, la nouvelle assurance 
de mon entier et affectueux dévouement en N. S. 



f LOUIS, Év. de Marseille. 



PROLÉGOMÈNES 



La Vie de sainte Douceline n'a jamais été publiée dans 
aucune langue ; on la chercherait vainement dans les recueils 
de Vies des Saints , les plus considérables et les plus com- 
plets. La peine que nous avons prise pour arriver à Ty 
découvrir n'ayant abouti à aucun résultat, nous croyons 
pouvoir assurer qu'on ne parviendrait pas à l'y trouver, et 
que personne n'a encore essayé de faire connaître l'histoire 
si curieuse et si admirable de cette Sainte. 

Elle fut pourtant écrite, peu d'années après sa mort, par 
un auteur qui évidemment avait vécu avec elle , et avait dû 
voir de ses propres yeux la plupart des faits qu'il raconte. 
Aussi a-t-il pu entrer dans les détails les plus précis et les 
plus circonstanciés, non seulement sur les événements qui 
avaient eu lieu en public, mais encore sur ceux qui s'étaient 
passés dans l'intérieur de la maison habitée par la Sainte, et 
dans le secret de sa vie religieuse. Il offre donc toutes les 
garanties que l'on est en droit d'exiger d'un historien. C'est 
un témoin oculaire, qui a puisé à leur source les renseigne- 
ments les plus authentiques, qui a pris soin de recueillir les 



VI VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

propres paroles de sa sainte mère , pour les enchâsser dans 
son texte ; d'un autre côté, la simplicité et la naïveté de son 
récit suffisent pour démontrer quelle est sa bonne foi et son 
exactitude historique. 

Sous un triple point de vue , la Vie de sainte Douceline 
nous semble avoir un intérêt peu ordinaire. Sous le rapport 
de la linguistique, elle est, pour la langue dans laquelle elle 
a été écrite, d'une très grande importance. Aujourd'hui où 
l'on étudie si sérieusement les vieilles langues parlées par 
nos pères , tout le monde sait quelle est, pour ce genre de 
travaux, la valeur des documents ayant, avec une étendue 
considérable, une date fixe et une provenance certaine. Ce 
sont les seuls qui puissent offrir au savant une base assurée 
pour ses recherches sur la formation et l'histoire d'une 
langue, en lui fournissant des données abondantes, et entiè- 
rement irrécusables pour l'époque comme pour les lieux 
auxquels elles appartiennent. Très importante pour l'étude 
du provençal en général (i), la Vie de sainte Douceline tst, 
pour le dialecte parlé à Marseille au treizième siècle, un 
monument unique et hors ligne, que ceux-là surtout appré- 
cieront convenablement qui savent à quoi se réduit le peu 
que nous possédons du vieil idiome marseillais. 

L'histoire, de son côté, trouvera largement à puiser dans 
ce document original, où le treizième siècle se reflète si 
énergiquement avec sa foi vive et ardente : l'histoire locale 
d'abord, qui pourra y ramasser des renseignements précieux 
sur les monuments, les institutions et les mœurs de la ville 
et des habitants de Marseille, et un nombre considérable de 
noms propres. Puis, l'histoire religieuse, et plus particuliè- 
rement celle de l'ordre de saint François, dont plusieurs 



(i) « La Vie de sainte Douceline.... ouvrage qui est très important, non seu- 
lement pour l'histoire de la langue, mais encore pour celle du mouvement 
franciscain dans le midi de la France. » Les derniers Troubadours de la Pro- 
vence, par Paul Meyer. 187 i. —p. 19. 



PROLÉGOMÈNES. vu 

personnages célèbres sont mêlés intimement à la vie de la 
Sainte. Enfin^ l'histoire générale elle-même profitera de ces 
pages remplies de faits, où tient une place si importante 
Hugues de Digne, cet orateur éloquent qui prêcha devant 
saint Louis, arrivant de sa première croisade, et que Join- 
ville a immortalisé dans son histoire. Mentionnons aussi les 
nombreux rapports que sainte Douceline eut avec la cour 
de Charles d'Anjou, comte de Provence et roi de Naples. 
Plus d'un lecteur sera surpris de retrouver ici, dans toute la 
rudesse de son caractère, le futur vainqueur de Manfred 
et de Conradin, et d'y voir comment son esprit si altier fut 
dompté par la sainteté d'une humble et pauvre femme, dont 
il vint prendre les conseils, avant de marcher à la conquête 
du royaume de Naples. 

Envisagée sous un troisième aspect, la Vie que nous 
publions peut soutenir la comparaison avec ce qu'il y a de 
plus remarquable en fait de Vies de Saints, et nous ne savons 
pas si aucune de ces Vies ascétiques et merveilleuses que les 
âmes pieuses recherchent avec amour, l'emporte en réalité 
sur celle-ci. En considérant les vertus de la Sainte, son ad- 
mirable doctrine, ses éclatants miracles, l'influence incontes- 
table qu'elle exerça sur ses contemporains, et la grâce 
incomparable qui fit de sa vie comme une extase non inter- 
rompue , nous nous demandons si l'histoire des Saintes les 
plus renommées et les plus chères aux cœurs chrétiens ont 
quelque chose de plus à offrir à leur admiration que ce que 
l'on trouve ici. 

Malgré tout l'intérêt qu'elle présente sous ce triple rap- 
port, linguistique, historique et hagiographique, la Vie de 
sainte 'Douceline n'en a pas moins été inconnue jusqu'à ce 
jour aux linguistes, aux historiens et aux hagiographes. 
Sauf une seule exception, tous ceux qui ont travaillé sur la 
langue provençale, ou romane, l'ont passée sous silence, et 
l'ont ignorée complètement. On peut se convaincre de ce 



VIII VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

que nous avançons par le simple examen des textes employés 
par ces divers auteurs, et des listes qu'ils nous ont fournies 
des sources où ils ont puisé : aucun d'eux ne cite la Vie de 
sainte Bouceline, La chose devient encore plus évidente, si 
Ton ouvre les dictionnaires et les glossaires de la langue 
romane , puisqu'un grand nombre de mots qui se trouvent 
dans cette Vie y manquent entièrement. 

Cette omission est surtout difficile à comprendre en ce 
qui concerne le Lexique Roman de Raynouard ; car il est 
certain, comme nous l'établirons, qu'au moment où cet 
ouvrage a été composé , le manuscrit de la Vie de sainte 
Douceline se trouvait à la Bibliothèque Nationale, où les 
auteurs du Lexique ont surtout ramassé leurs matériaux. 
Quoi qu'il en soit, M. Meyer paraît être le seul qui ait eu 
connaissance de ce document, et qui en ait reconnu tout le 
prix. Il l'a mentionné plusieurs fois dans ses ouvrages, et 
en a publié tout récemment quelques pages (i). Antérieu- 
rement, il est vrai, M. Bartsch en avait inséré un fragment 
dans son recueil de textes provençaux (2); mais comme il 
reconnaît lui-même tenir ce texte de M. Meyer, c'est à 
celui-ci en réalité que l'on doit tout ce qui a paru jusqu'à ce 
jour de la Vie de sainte Douceline, 

Les historiens ne l'ont pas connue davantage. Tous ceux 
qui ont écrit l'histoire de la Provence et de Marseille , ont 
emprunté les quelques lignes qu'ils consacrent à sainte 
Douceline, aux martyrologes et aux écrivains de l'ordre de 
saint François, auxquels ils nous renvoient ; et ceux-ci sont 
d'une brièveté et d'une maigreur désespérantes. Wadingue, 
le plus important et le plus explicite de tous, n'a sur ce sujet 
qu'un très court paragraphe, duquel il résulte avec la der- 
nière évidence qu'il n'a pas vu les actes de notre Sainte , 

(i) Recueil d'anciens textes bas-latins , provençaux et français. Paris. 
1874. in-8", pp. 142-146. 
(2) Chrestomathie provençale. 2°* édit. Elberfeld. 1868. in-S", col. 290. 



PROLÉGOMÈNES. ix 

puisqu'il altère son nom, l'appelant Dulcine^ et se trompe 
sur Tannée de sa mort qu'il assigne à 1282. Il n'a que 
quelques mots pour parler de ses extases et de ses visions ; et 
il en indique une seule, de laquelle précisément il n'y a au- 
cune trace dans sa Vie (i). 

Nous avons déjà averti que les hagiographes ont tous 
partagé l'ignorance commune, et il serait inutile de chercher 
à démontrer une chose par trop certaine. Il suffira, pensons- 
nous, d'indiquer ici ce qu'ont là-dessus les Bollandistes , 
chez qui l'on est sûr de retrouver tout ce qui existe dans 
les recueils moins importants. La gigantesque collection des 
Acta Sanctorum, dans laquelle les Saints les moins connus 
ont leur histoire, et pour qui la Vie de sainte Douceline aurait 
été un document des plus précieux, si ses collecteurs avaient 
eu la chance de la découvrir, ne nous fournit absolument 
rien sur notre Sainte. 

N'ayant eu pour les renseigner sur son compte que 
quelques historiens mal informés, et quelques martyrologes 
incomplets, les savants auteurs des Acta sont plus qu'insuf- 
fisants sur ce point particulier. Au i" de septembre, jour 
de la fête de sainte Douceline, ils ne l'ont pas même men- 
tionnée. Ce n'est qu'au 16 et au 29 octobre qu'ils lui ont 
consacré quelques lignes parmi les Saints pretermissi. Ceux 
qui voudront se donner la peine de dépouiller ce grand 
recueil, n'y trouveront sur ce sujet rien autre chose que ces 
deux courts passages bien insignifiants. Nous n'en faisons pas 
un crime aux savants auteurs de l'inestimable ouvrage. Il est 
clair comme le jour qu'ils nous ont donné tout ce qu'ils 
savaient, et que par conséquent la belle Vie de sainte Dou- 
celine n'est jamais tombée sous leur main; ils se seraient 
empressés d'en enrichir leur publication. 

Nous sommes heureux de suppléer à ce qu'ils n'ont pu 

fi) Annales Minorum. z"* édit. tom. V. 178 H. in-fol. ad an. 1282, par. xi. 



X VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

faire, et de mettre enfin au jour la vie inédite de la Sainte 
marseillaise. A raison de son importance, nous ne pouvons 
nous dispenser, en la publiant pour la première fois, de 
traiter préalablement un certain nombre de questions qui la 
concernent, et dont la solution aura pour résultat d'en 
faciliter Tintelligence. C'est ce qui fait Tobjet de ces Pro- 
légomènes , dont la première partie sera consacrée à faire 
connaître le manuscrit que nous éditons et l'auteur de la 
Vie de sainte Douceline ; la seconde , à éclaicir tout ce qui 
regarde la Sainte elle-même , et l'établissement qu'elle a 
fondé ; la troisième, à étudier la langue dont on s'est servi 
pour écrire sa Vie. 



PREMIÈRE PARTIE 



I. — Le manuscrit qui nous a conservé la Fie de sainte 
Douceline est unique ; il n'y en a point d'autre connu. Il se 
trouve à Paris à la Bibliothèque Nationale, où il porte, dans 
le fonds français, le numéro 13503. C'est un petit volume 
écrit sur vélin, ne contenant que cette Vie seule, et d'un 
format assez réduit, puisqu'il ne mesure que 1 6 centimètres 
et 7 millimètres de hauteur, sur une largeur de 1 2 centi- 
mètres. Il se compose de dix cahiers égaux, chacun de dix 
feuilles de vélin, plus, à la fin, un petit cahier de quatre. En 
réalité, la vie de la Sainte n'occupe en tout que 102 feuillets ; 
celui qui est numéroté 103 ne contient rien au recto, et au 
verso, il y a seulement la formule de profession des bé- 



PROLÉGOMÈNES. xi 

guines, et un hymne dont elles se sont servies. Le dernier 
est entièrement blanc. Chacun des dix cahiers porte en 
réclame, au bas de sa dernière page, le premier ou les pre- 
miers mots du cahier suivant , encadrés dans un ornement 
délicatement dessiné. 

Tout le manuscrit est écrit de la même main, en lettres 
gothiques assez grandes, ayant tous les caractères de l'écri- 
ture du premier quart du quatorzième siècle. La formule 
de profession que l'on trouve au feuillet 103, a été ajoutée 
par une autre main, un peu plus récente, et l'hymne écrit à 
la marge du même feuillet en lettres plus petites, est un peu 
plus récent encore , mais toujours du quatorzième siècle. 
Il n'y a pas d'autres ornements que les titres des chapitres 
écrits en lettres rouges, et une grande lettre ornée, rouge et 
bleue, en tête du livre, et au commencement de chaque 
chapitre ; plus, une bordure aux mêmes couleurs, encadrant 
le haut et les deux côtés de la première page. Cette bordure 
se retrouve également à la marge intérieure ou extérieure 
des pages où commence un chapitre. 

Le texte est écrit de manière à remplir les pages en entier, 
sans aucune division en paragraphes. De temps en temps ; ^ 
seulement, un signe à l'encre bleue ou rouge, placé au milieu 
des lignes, indique une coupure ; mais ces marques arrivent 
assez rarement, et sont certainement insuffisantes pour j 
signaler le commencement des alinéas , dont on a tenu fort 
peu de compte, car tout se suit sans séparation aucune. Les 
chapitres se suivent également sans intervalle , et dans la 
même page où le premier finit, le second continue, sans que 
rien distingue l'un de l'autre, si ce n'est le titre rouge et la 
lettre ornée. 

Un seul et même écrivain a fait de sa main le manuscrit 
tout entier, dont l'écriture est identique d'un bout à l'autre. 
Nous pensons que c'est lui qui s'est nommé à la fin, en pre- 
nant le titre de Jacques le pêcheur ^ car cette phrase est de la 



XII VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

même main que tout le reste. Ceux qui ont voulu voir là le 
nom de T auteur à qui il faudrait attribuer la composition 
de la Vie, nous semblent s'être mépris, comme nous le dé- 
montrerons bientôt. Nous ne pouvons y apercevoir que le 
nom du copiste. Après avoir terminé son travail de trans- 
cription, celui-ci a collationné sa copie avec le manuscrit 
qu'il était chargé de reproduire , et un certain nombre de 
mots qu'il avait omis par mégarde ont été par lui suppléés à 
la marge, et entourés très proprement du même genre d'or- 
nements qui encadrent les réclames de la fin des cahiers. Ces 
mots, ajoutés lors de la révision, sont de la même écriture 
que le corps des pages ; c'est donc encore indubitablement 
un travail du copiste, et non des rectifications dues à l'auteur 
lui-même. Il est en effet facile de constater que toutes ces 
additions marginales, de la même main que le texte, ne font 
que réparer les omissions de la copie, et ne sont nullement 
des corrections. 

L'écrivain à qui nous devons notre manuscrit s'est ac- 
quitté de sa tâche d'une façon satisfaisante ; il a écrit son 
texte très nettement, et en général assez correctement, non 
toutefois sans oublier, çà et là, quelques lettres, et sans en 
ajouter quelques-unes de trop. Nous ne disons rien d'une 
abondante collection de fautes d'orthographe qu'il y a 
semées , et qui nous semblent devoir lui être attribuées à 
bien plus juste titre qu'à l'auteur de la Vie, dont le système 
orthographique est tout autrement régulier et savant. En 
somme, la copie est suffisamment bonne. Mais ce qui est 
fort défectueux, et parfois très embarrassant, c'est que bien 
souvent le scribe a lié ensemble et écrit comme n'en for- 
mant qu'un seul, des mots qui doivent être séparés ; par 
contre, il a découpé en plusieurs morceaux d'autres mots, 
qu'il faut recomposer en réunissant ces fragments disjoints. 
C'est la principale difficulté qu'offrent la lecture et la trans- 
cription du manuscrit ; malgré une application soutenue , 



PROLÉGOMÈNES. xin 

on ne laisse pas de se trouver fréquemment dans Tembarras , 
et Ton n'est pas toujours sûr d'avoir parfaitement réussi à 
reconstituer le texte. 

Nous terminerons cette description du manuscrit de la 
Vie de sainte Douce Une ^ en transcrivant ici une note que nous 
avons relevée au haut du premier feuillet, et aussi au bas du 
recto du feuillet 24, où, d'une écriture du dix-septième siècle, 
on a tracé ces mots : Ex hibliothecâ Minimorum Guichiensium, 
Il s'agit ici sans doute de La Guiche , en Charolais , dépar- 
tement de Saône-et-Loire, où les Minimes avaient un cou- 
vent, avant la Révolution. Enfin, le premier et le dernier 
feuillets portent le timbre rouge, à fleurs de lis, de la biblio- 
thèque du roi, lequel a dû y être mis lors de son entrée dans 
cet établissement. Grâce à ces légers indices, et à quelques 
autres que nous avons recueillis ailleurs, nous allons essayer 
de faire l'histoire du manuscrit, et désigner les dépôts 
publics où il s'est trouvé, et les divers particuliers entre 
les mains desquels il a successivement passé. 

II. — Nous supposons comme étant hors de doute que 
notre manuscrit est d'origine marseillaise. A Marseille 
vivaient presque exclusivement les béguines qui vénéraient 
sainte Douceline comme leur mère, l'honoraient d'un culte 
religieux, et, de préférence à qui que ce soit , devaient tenir 
à posséder le récit de sa vie et de ses vertus. Le manuscrit 
leur a appartenu. Ce qui le prouve, ce sont les deux additions 
que l'on y trouve au feuillet 103, et qui y ont été insérées 
vers le milieu du quatorzième siècle. Ce n'est que dans le 
couvent des béguines de Marseille que l'on a pu avoir 
besoin d'ajouter à la vie de la Sainte, soit pour le service de 
la maison, soit pour un usage privé, la formule de profession 
des sœurs de Marseille (i), et l'hymne qui l'accompagne. 

(i) « De gardar e observar l'estament de Robaut de Massella. » Pièces 
just.j n» I.) 



XIV VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Nous croyons que le volume n'a pas appartenu d'abord à la 
communauté , mais à Tune des béguines marseillaises, qui 
Faura fait faire à ses frais. 

En effet, il était en 1341 la propriété de Cécile de la 
Voûte, béguine de Roubaud. Parmi les legs contenus 
dans le testament de celle-ci, qui fait partie de nos pièces 
justificatives, il s'en trouve un par lequel elle laisse à deux de 
ses compagnes le livre de leur sainte mère, librum sanct^ 
MATRis NOSTR^ (i). Evidemment, il ne peut s'agir ici d'un 
livre quelconque ayant appartenu à sainte Douceline, car la 
testatrice n'aurait pas manqué d'en indiquer le titre, afin 
qu'il n'y eût pas d'erreur sur l'identité de l'objet légué par 
elle. D'ailleurs, par suite de son vœu de pauvreté, la Sainte 
ne possédait rien. Le livre de la sainte mère mentionné ici 
d'une façon absolue et sans titre spécial, ne peut donc être 
autre chose que le livre de sa vie. Cécile de la Voûte stipula 
qu'il passerait successivement à chacune de ses deux léga- 
taires, puis à la nièce de l'une d'elles, et qu'après la mort de 
celle-ci il ferait retour à la communauté. 

Le manuscrit a dû être conservé dans la maison de Rou- 
baud , aussi longtemps que celle-ci a existé ; l'importance 
qu'il avait pour les béguines ne permet pas de supposer le 
contraire. Lorsque cette maison prit fin, en 1414, il dut 
venir, avec tous les biens de la congrégation, en la possession 
des frères mineurs de Marseille, qui en furent les héritiers. 
Nous n'oserions pas affirmer qu'il y fut gardé avec le même 
soin filial ; cependant, il n'est pas admissible que ces moines 
eussent déjà oublié l'illustration que la Sainte et son frère 
avaient répandue sur leur maison, et sur leur église où leurs 
reliques étaient vénérées par les fidèles. Le couvent de 
Saint-Louis fut détruit en 1524, lors du siège de Marseille 
par le connétable de Bourbon, et le Chapitre de la cathé- 
drale recueillit la succession des Franciscains. 

(i) Pièces justi/., n»xvii. 



PROLÉGOMÈNES. xv 

Durant le restant du seizième siècle, nous perdons les 
traces du volume, et nous ne les retrouvons qu'au commen- 
cement du suivant , époque à laquelle il entra dans la bi- 
bliothèque de Louis Charles de Valois , comte d'Auvergne 
et duc d'Angoulème, fils naturel de Charles IX. Ceci nous 
est révélé par la reliure en maroquin rouge dont le manuscrit 
est encore actuellement revêtu, et dont les plats nous mon- 
trent les armoiries du propriétaire. C'est un écusson de 
France à trois fleurs de lis , avec un bâton pour brisure ; 
reçu est timbré d'une couronne comtale ; aux quatre coins , 
de chaque côté, se trouve le chiffre du possesseur , qui se 
compose de deux C entrelacés. 

Il y a là tous les éléments nécessaires pour nous faire 
reconnaître un prince illégitime de la maison de France, 
dont le nom commençait par un C, et qui portait un titre de 
comte ; indices qui désignent indubitablement Charles de 
Valois, comte d'Auvergne. En effet, la reliure, aux armes 
de France bâtonnées, que nous trouvons recouvrant le ma- 
nuscrit de la Vie de sainte Douceline, est identique à celle 
que portent divers autres volumes connus des amateurs, et 
dont on a publié le fac-similé ( i ), en l'attribuant sans hési- 
tation à Charles de Valois. Nous n'hésitons pas nous-même 
à la lui attribuer, et nous ferons remarquer que la couronne 
de comte qui surmonte l'écu démontre d'une manière 
presque sûre, que la reliure a été faite avant l'année 1 6 1 9, où 
ce prince devint duc d'Angoulême, et que par conséquent 
il a acquis le manuscrit antérieurement à cette date. 

Comment et par quelle voie ce volume est-il arrivé jus- 
qu'à lui ? Nous ne saurions le dire. S'il s'agissait de son fils, 
le comte d' Alais, qui séjourna longtemps en Provence dont 
il fut gouverneur, et qui fut en relation avec les savants du 
pays, la chose serait facile à comprendre ; mais il n'en est 

( i) Armoriai du Bibliophilef par Joannis Guigard. Paris, 1870. tome i, p. 32. 



XVI VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

point de même pour le duc d' Angoulême, et nous ne pou- 
vons indiquer comment il a pu se procurer de loin un pareil 
livre. Faudrait-il croire que le comte d'Alais a fait usage , 
comme bibliophile, des armoiries et du chiffre de son père ? 

La mort de Charles de Valois, qui arriva en 1650, rendit 
son fils propriétaire de sa bibliothèque. Celui-ci ne survécut 
pas longtemps à son père, étant mort en 1653, et son corps, 
comme nous Fapprend le père Anselme ( i ) , fut porté à 
Chaumont-la-Guiche, en Bourgogne, au tombeau des pré- 
décesseurs de sa femme, Henriette de la Guiche, dame de 
Chaumont. Il faut ici compléter l'article de Y Armoriai des 
Bibliophiles, qui, après avoir dit que le comte mourut à 
Paris, ajoute qu'il fut transporté dans TégUse des Minimes. 
Ceci doit s'entendre des Minimes de la Guiche, où il fut en 
effet enseveli, tandis que son père reposait à Paris, aux 
Minimes de la place Royale. 

Le manuscrit dont nous faisons l'histoire suivit le corps 
du comte d'Alais et passa aux mains des Minimes de la 
Guiche. Nous en avons la preuve certaine dans la double 
inscription que portent le premier feuillet et le vingt-qua- 
trième, et que nous avons déjà relatée. Ce fut, paraît-il, par 
suite d'un legs fait par le fils de Charles de Valois, qui aurait 
laissé ses livres aux susdits religieux (2). Mais ce legs, comme 
le choix du lieu de sépulture, dut lui être inspiré par sa 
femme, à qui la seigneurie de la Guiche appartenait. Car 
nous savons d'ailleurs, qu'aimant les lettres, elle avait ras- 
semblé dans le monastère des Minimes de la Guiche, fondé 
par elle, des manuscrits du plus grand prix (3). 

La Révolution ferma le couvent des Minimes, et dispersa 
les moines et leurs livres. Celui qui nous intéresse subit le 
sort des autres, et nous devons nous féliciter qu'il n'ait pas 

(i) Histoire généal. de la maison de France j tome i, p. 100. 

(2) Armoriai du Biblioph., ibid. 

(3) Nouvelle biographie gén., lfïdot,tom. 28. V»La Guiche {Henriette de). 



PROLÉGOMÈNES. xvii 

péri dans cette catastrophe, où tant d'autres ont disparu. La 
Vie de sainte Bouceline eut alors, avant d'arriver à son der- 
nier gîte , un nouveau possesseur qui nous est signalé par 
un ex-lihris imprimé, collé encore au volume. Il porte ceci : 
Livre de la bibliothèque de 'Philibert Bouché, de Cluny. 
Ainsi il avait été, dans son naufrage, recueilli non loin de la 
maison religieuse où il avait séjourné un siècle et demi. 

Enfin , le précieux manuscrit parvint à la Bibliothèque 
Nationale , où il est désormais à l'abri de toute mauvaise 
fortune. La date de son arrivée dans ce riche dépôt n'est 
pas facile à fixer, parce qu'elle n'a pas été constatée à l'é- 
poque de l'entrée. Cependant deux choses sont hors de doute: 
comme il porte l'estampille dont on fit usage dans cet éta- 
blissement du temps de la Restauration, il est certain qu'il 
y est venu dans l'intervalle compris entre 1815 et 1830. Il 
est certain aussi qu'il faut remonter un peu avant cette der- 
nière année, car il a été inscrit sur le catalogue du supplé- 
ment français, avec le numéro 766.2., de la main de Méon , 
qui est mort en 1829. On ne sait pas au juste par quelle 
voie il est arrivé ; il est très probable qu'il s'est trouvé 
compris dans des lots de chartes et de manuscrits, acquis en 
bloc de ceux qui faisaient à cette époque le commerce des 
vieux parchemins (i). 

III. — Après avoir suivi dans ses diverses pérégrinations 
le livre qui fait l'objet de nos études, nous revenons au point 
du départ, afin de bien constater le lieu où a été écrite la 
Vie de sainte Douceline^ et de rechercher quel en est l'auteur. 
Pour être fixé sur le lieu où cette Vie a été composée, il 
suffit de considérer pour qui elle a été faite , et sur quelles 
données. 



(i) Nous devons ces renseignements à M. Léopold Delisle, administrateur- 
général de la Bibliothèque Nationale, dont l'obligeance n'a d'égale que la 
science, si bien connue de tous. 



xviii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Les béguines de Roubaud, fondées par sainte Douceline, 
n'avaient que deux établissements : celui d'Hyères, qui fut 
le premier, et celui de Marseille ; un troisième a pu exister 
à Aix (i), mais nous n'en avons pas la certitude. Quoi qu'il 
en soit, la maison de Marseille devint bientôt la principale. 
C'est là que la Sainte passa, au moins, les vingt dernières 
années de sa vie, c'est là qu'elle mourut, et son corps re- 
posait dans l'église voisine. Le plus grand nombre de ses 
filles, les plus distinguées par le rang, la richesse et l'intelli- 
gence, se trouvaient là ; et l'on comprend aisément, en lisant 
sa Vie, quelle admiration enthousiaste et quel religieux 
dévouement elles conservaient pour la mémoire de leur 
fondatrice. Elles voulurent mettre en ordre leurs souvenirs, 
et transmettre à la postérité le récit de cette merveilleuse 
vie dont elles avaient été les témoins irrécusables. 

Que la Vie de sainte Douceline ait été écrite comme sous 
leur dictée, c'est ce qui ressort de la lecture de chaque cha- 
pitre , de chaque paragraphe , où l'on voit bien que c'est 
presque toujours un témoin oculaire qui parle. Or, à moins 
de vouloir que l'auteur ait commencé par interroger chacune 
des béguines , et recueilli par écrit leurs dépositions , il faut 
admettre qu'il vivait à Marseille. D'ailleurs, même dans le 
premier cas, il aurait dû préalablement s'y rendre, pour 
recueillir ses matériaux. Mais une considération toute par- 
ticulière s'opposait à ce que l'histoire désirée par les bé- 
guines de Marseille pût être écrite par quelqu'un d'étranger 
à cette ville. 

Si elle avait dû être composée en latin, comme toutes les 
autres vies de Saints qui furent faites à cette époque , rien 
n'aurait absolument empêché un écrivain d'un autre pays 
d'y travailler, en mettant en œuvre les renseignements qui 
lui auraient été transmis. Tel ne fut pas le cas de la Vie 

(i) V. ci-dessous, page 2 52, et le testament de Cécile de la Voûte, Pièces 
just., n» XVII. 



PROLÉGOMÈNES. xix 

de sainte Douceline. Elle n'a pas été écrite dans la langue 
savante, dans la langue ecclésiastique, généralement em- 
ployée alors. Comme elle était destinée à raviver parmi ses 
filles le souvenir de la sainte mère, et à leur rappeler sans 
cesse, ainsi qu'à celles qui viendraient après elles, les vertus, 
les paroles, les miracles de la Sainte, et les merveilleuses 
opérations que le Seigneur avait accomplies en elle, la 
langue latine, qu'elles ne comprenaient pas, ne leur parut 
pas convenir au but qu'elles se proposaient d'atteindre. 

Elles voulurent donc , par exception à ce qui se faisait 
généralement, que cette Vie fût écrite dans la langue vul- 
gaire, la langue Idique ( i ) , comprise de tous et de toutes. 
Or, la langue vulgaire avait des dialectes divers, qui variaient 
d'une ville à l'autre ; et celui-là seul pouvait écrire pour des 
Marseillais, et dans l'idiome parlé à Marseille, qui y était 
né, ou qui habitait depuis longtemps dans cette ville. La 
différence des dialectes ne permettait pas de s'adresser pour 
ce travail à une personne étrangère, pas plus que l'on ne 
pourrait, même de nos jours, faire faire dans le dialecte du 
Comtat ou des Alpes, un livre qui devrait être lu par ceux 
qui parlent le provençal de Marseille. Un tel livre serait 
incompréhensible pour les personnes auxquelles il serait des- 
tiné, et serait repoussé par elles. Il en eût été de même si 
notre Vie avait été composée dans de pareilles conditions. 
Pourquoi , dans ce cas , aurait-on recouru au provençal ? 
Autant aurait valu se servir du latin. 

Force nous est donc de conclure que la Vie de sainte 
Douceline, écrite pour les béguines de Marseille, a été faite 
à Marseille, et dans la langue communément parlée en ce 
moment par nos pères. C'est en effet dans le couvent de 
Marseille qu'elle fut lue tout d'abord, comme on peut le 



(i) « Lingua laica. » Acte du i5 oct. 1294. Protoc. de Pascal de Mey- 
rargues, not. à Marseille. 



XX VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

voir dans la Vie elle-même (i). Il était tout-à-fait naturel 
que celles pour qui elle était faite en eussent la primeur; et 
un miracle obtenu dans la maison le jour où on la lut pour 
la première fois , vint augmenter la joie que les béguines 
éprouvaient de posséder enfin la vie de leur sainte mère. 

La même conclusion ressort des termes dont se sert l'au- 
teur en terminant son livre , alors qu'il félicite les diverses 
villes où la Sainte a vécu. Il invite à se réjouir les villes 
d'Hyères, d'Aix et de Marseille , et emploie à l'égard de 
chacune d'elles des phrases à peu près identiques. Mais 
quand il en vient à parler de Marseille, au lieu d'user de la 
troisième personne , comme pour les autres , il change sa 
formule, et lui adresse directement la parole. « Joie à la 
noble cité de Marseille, dit-il, car c'est en toi qu'elle a 
consommé sa vie. » Cette interpellation si inattendue , 
adressée à une seule des trois villes, indique assez que l'au- 
teur écrivait à Marseille même. 

IV. — A quelle date faut-il faire remonter la compo- 
sition de la Vie de sainte Douceîine ? M. Paul Meyer a le 
premier émis l'avis qu'elle fut « écrite peu après la mort de 
la Sainte , c'est-à-dire, dans le dernier quart du treizième 
siècle » (2). M. Bartsch est d'accord avec lui, puisqu'il a 
classé parmi les productions du treizième siècle ce qu'il a 
publié du texte de la Vie. Nous adoptons, nous aussi, l'opi- 
nion de ces maîtres, à la condition de reculer l'époque par 
eux marquée, jusqu'à l'extrême fin de ce siècle. Du reste, il 
nous semble que l'on peut indiquer une date précise, et nous 
allons essayer de la déterminer. 

Avant tout, il nous faut prévenir nos lecteurs que le ttxtç. 
de la Vie de sainte Douceîine que nous avons actuellement 

(i) « Per tal que plus alegramens puscam auzir legir la vostra vida (ques 
aquel jorn si dévia legir de novell en covent). « V. à la page 234. » 
(2) Les derniers Troubadours de Provence, p. 1 9. 



PROLÉGOMÈNES. xxi 

entre les mains, n*est point tel qu'il fut écrit d'abord. Pour 
nous faire bien comprendre , nous dirons que le texte que 
nous possédons est une seconde édition , dans laquelle il y 
a des choses qui n'étaient pas dans la première. 

Ainsi il est bien évident que le miracle raconté à la page 
234, comme étant arrivé en la personne de Maragde de 
Porcellet, le jour même où Ton fit pour la première fois la 
lecture de la Vie nouvellement composée, ne pouvait se 
trouver alors dans cette Vie, et ne saurait être qu'un ajout 
fait postérieurement. De même, ce qui est dit à la page 240, 
au sujet de Pellegrin Repelin, — qu'il avait été prédicateur, 
chantre, et longtemps confesseur au couvent des Francis- 
cains de Marseille, — n'était certainement pas dans le texte 
primitif, puisque le testament de ce religieux que nous pu- 
blions ci-après (i), nous apprend que le 22 juin 1288, il 
n'était encore que simple novice. Pour que l'on ait pu écrire 
de lui qu'il avait rempli longtemps les fonctions qu'on lui 
attribue, il faut nous reporter à environ vingt-cinq ans plus 
tard ; et c'est en ejffet à cette époque que nous croyons que 
la Vie de sainte Douceline fut remaniée, et mise dans l'état 
où nous l'avons maintenant, que nous appellerons sa se- 
conde rédaction. 

C'était, pensons-nous, vers 13 1 5. L'écriture du manuscrit 
permet d'accepter cette date ; et nous l'adoptons de préfé- 
rence, parce que nous ne trouvons dans le texte retouché 
aucune allusion, même éloignée, à la mort de Philippine de 
Porcellet dont il y est tant de fois question, mort qui arriva 
vers 13 16. Le rôle important que joua cette dame dans 
rétablissement des béguines, dont elle fut comme la seconde 
fondatrice, ne nous permet pas de croire que sa mort n'eût 
pas été mentionnée, au moins indirectement, si elle avait eu 
lieu avant que l'on mît la Vie dans l'état définitif où nous 
la possédons. 

(i) Pièces justif. n» vi. P. 261. 

III 



xxii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Quant à la rédaction primitive, voici, nous semble-t-il, 
la date à laquelle il faut la rapporter. D^abord, elle n'est pas 
antérieure à la mort de Charles d'Anjou, roi deNaples, 
dont il est fait une mention expresse à la page 158, et qui 
arriva le 7 janvier 1285 ; et comme ce prince est désigné, 
dans un autre passage , sous le nom de Charles premier 
(p. 34), nous voilà en plein sous le règne de Charles second, 
son successeur. Au surplus, la captivité de ce dernier y est 
marquée en des termes qui nous semblent faire allusion à sa 
longue durée (p. 157), qui fut de quatre ans. 

D'un autre côté, nous savons que lorsque la Vie nouvelle 
eut été composée, on en fit la lecture au couvent, pour la 
première fois, le jour de la fête de la Sainte, qui cette année- 
là était un dimanche. C'est ce qui résulte nettement du récit 
de la guérison de Maragde de Porcellet, qui arriva ce jour-là 
même ; car il y est dit que la veille au soir, qui était un 
samedi, elle était privée de la parole ( i ), et que le lendemain, 
en s' éveillant, elle put parler. Il nous faut donc établir 
d'abord quel était le jour où les béguines célébraient le 
souvenir de leur mère, et rechercher, en second lieu, en quelle 
année, à la fin du treizième siècle, cette fête est tombée un 
jour de dimanche. 

La fête de sainte Douceline se faisait le i®'" de septembre : 
c'est le jour de sa mort, c'est le jour où, l'an d'après sa 
mort, on célébra sa première fête et sa translation (2). Il 
est vrai que, dans le testament de Marguerite d'Alon, la 
dernière prieure des béguines, on désigne le 2 septembre 
comme le jour consacré à ladite fête ; mais il faut voir dans 
cet acte, qui est postérieur de 140 ans, ou une faute de co- 
piste ou une erreur manifeste. Nous lisons en effet au même 
endroit que nous venons de citer, que lorsque Maragde de 
Porcellet recouvra la parole, le jour de la fête de la Sainte, 

(i) f Gant venc lo Sapta al vespre. » V. page 234. 
(2) « Que fon al cap de l'ann. » P. 200. 



PROLÉGOMÈNES. xxiii 

il lui fut dit, en même temps, qu'elle parlerait jusqu'au jour 
de Notre-Dame, qui était, ajoute immédiatement Fauteur, 
le huitième jour (i). Il est évident que pour que Notre- 
Dame de septembre se trouvât le huitième jour après la fête 
de sainte Douceline, il fallait que celle-ci eût lieu le premier 
du mois. Nous avons donc là la preuve certaine que cette 
fête était célébrée le i" septembre et non le 2. 

Mais de toutes les années comprises entre 1285 et la fin 
du siècle, il y en a deux seulement où le dimanche s'est ren- 
contré avec le i" septembre : ce sont 1286 et 1297. C'est à 
l'une de ces deux dates qu'il faut fixer la composition de la 
Vie de sainte Douceline^ si l'on ne veut redescendre jusqu'au 
quatorzième siècle. Or, la première ne saurait aucunement 
être acceptée. Si le livre avait été fait cette année-là, il ne 
semble pas qu'on eût pu parler, comme on l'a fait, de la 
grande captivité de Charles II, qui ne faisait que de com- 
mencer. D'ailleurs, l'âge de Maragde de Porcellet, dont la 
guérison se rattache à la première lecture de la Vie, s'op- 
pose absolument à ce que ce fait ait pu avoir lieu en 1286, 
et doit faire écarter définitivement cette date. 

Maragde était la petite-nièce de madame Philippine de 
Porcellet, et non pas seulement sa nièce, comme on pourrait 
le supposer d'après le texte de la Vie (2). Il n'y a pour s'en 
assurer qu'à recourir au testament de la tante, imprimé ci- 
après, où est nommé, comme étant son neveu, Bertrand de 
Porcellet, le père de la jeune fille. Elle était aussi la sœur 
d'une seconde Philippine de Porcellet, qui paraît avec elle 
dans le testament que nous venons de citer, et dans plusieurs 
autres documents; et elle était sa sœur cadette, car dans 
tous ces actes elle est nommée après elle. Tout cela , dira- 
t-on, n'établit pas l'âge des deux sœurs. D'accord, cela le 

(i) M Entro la festa que deu esser ara de Nostra Donna. So era a l'uchen 
jorn. » P. a 3 G. 

(2) « Maragda... ques era nessa de ma donna Fclipa. » P. 23a. 



XXIV VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

fait seulement deviner ; mais voici, pour satisfaire les plus 
difficiles, une pièce qui rétablira d'une manière péremptoire. 

Par un acte du 20 avril 1292, que Ton trouvera ci- 
dessous (i), Bertrand de Porcellet fit élection de sépulture 
pour sa fille Philippine, dans le cimetière des Franciscains 
de Marseille ; et spécifiant le motif qui le faisait agir, il nous 
apprend que la jeune béguine, sa fille, était encore impu- 
bère, et soumise à sa puissance paternelle. Mais si en 1292 
Philippine n'avait pas douze ans, il s'ensuit qu'elle n'avait 
pas six ans en 1286. Quel âge faudra-t-il donc donner, en 
cette même année , à Maragde sa sœur cadette ? Evidem- 
ment c'était tout au plus une enfant de quatre ou cinq ans, 
qui, selon toutes les apparences, ne devait pas même se 
trouver au couvent de Roubaud. 

Nous avons une preuve encore plus forte de l'impossibi- 
lité que la Vie ait été écrite en 1386. Il y est dit, à la fin de 
l'histoire du prodige opéré par la Sainte en la personne de 
Pellegrin Repelin , que ce miracle fut attesté par sa mère, 
sous serment, longtemps après, lorsque son fils était prêtre 
et prédicateur dans l'ordre de saint François (2). Mais 
comme nous savons sûrement, par le testament de ce reli- 
gieux, qu'il était encore simple novice le 22 juin 1288, l'im- 
possibilité est patente. Nous ferons du reste observer que ce 
miracle était trop extraordinaire et trop connu pour qu'il 
n'ait pas nécessairement fait partie delà première rédaction. 
Et pour que ce qui y est dit puisse s'expliquer, il faut nous 
éloigner d'une façon notable de cette date de 1 288. 

Ainsi, ceux qui voudraient assigner à 1286 l'apparition 
de la Vie, adopteraient un système matériellement insoute- 
nable ; c'est remonter évidemment trop haut, et cette date 
doit être abandonnée sans hésitation. Il est de toute néces- 
sité de descendre un certain nombre d'années, pour que le 

(i) Pièces justif. n° viii. 

(2) « El temps que sos fils era capellans e predicaires en Torde. » P. ij8. 



PROLÉGOMÈNES. xxxr 

rôle assigné à Maragde le jour où la Vie fut lue pouf la 
première fois, devienne possible. Il faut descendre encore 
davantage, pour que Repelin ait pu devenir prêtre et prédi- 
cateur. Et comme l'année 1297 est la seule, avant la fin du 
siècle, où le i" septembre ait été un dimanche, c'est la seule 
date que Ton puisse raisonnablement accepter, si Ton ne veut 
aller plus loin. C'est celle que nous adoptons, comme 
résultant de toutes les données que nous avons recueillies, et 
comme pouvant seule nous tirer des difficultés que soulèvent 
les autres. 

Une seule objection pourrait nous être faite, laquelle du 
reste atteindrait aussi toutes les années antérieures : c'est 
que, dans le texte de la Vie, on semble parler de saint Louis, 
comme ayant été déjà canonisé (i). L'objection n'a rien 
qui doive nous arrêter ; car, outre que le titre de saint a été 
donné au bon roi avant sa canonisation solennelle , comme 
en réalité celle-ci fut faite par le pape Boniface VIII le 
1 1 août 1 297, c'est-à-dire, la même année et le même mois 
où nous supposons que la Vie fut écrite , il n'y a aucune 
impossibilité à ce qu'on ait pu en être informé à Marseille 
à la fin d'août. Passons à une question plus considérable. 

V. — Nous abordons enfin le plus important des pro- 
blèmes dont la solution nous est imposée, et nous allons 
rechercher quel est l'auteur de la Vie de sainte Douceline, 

Le manuscrit qui nous a transmis cette vie, n'en nomme 
pas l'auteur, et la donne comme anonyme ; en dehors de la 
Vie elle-même , nous n'avons trouvé sur ce point aucun 
renseignement utile, vu qu'aucun écrivain n'a encore touché 
à cette question. C'est donc d'après les seules données tirées 
du texte que nous étudions, que nous allons essayer de 
combler ce vide, et de découvrir le nom de celui qui l'a 

(i) « Le reis Karle premier, fraire del bon rei Sant Lois de Fransa. » P. 34. 



XXVI VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

composé. Le sujet nous paraît neuf, intéressant , et les 
éclaircissements que nous y apporterons nous semblent 
devoir donner un jour nouveau à tout Tensemble des faits 
qui s'y rapportent. 

Il n'est pourtant pas hors de propos de transcrire ici une 
note qui se trouve sur un papier attaché au Ms 13503 , en 
face du feuillet de garde. On y lit textuellement ; « Vie de 
Madame Doncellme ou Doncellemio , fondatrice de Tordre 
des dames de Robeau, en Espagne, composée par un nommé 
Jacob , de Tordre des frères prêcheurs. » 

Si ceci était fondé , nous n'aurions pas à prendre la peine 
de chercher à deviner qui a écrit ladite Vie. Malheureuse- 
ment, celui qui a traduit les mots Jacobi peccatoris, de la 
page 254, par un nommé Jacob de V ordre des frères prêcheurs y 
celui qui n'a pas su lire le nom de sainte Douceline, qui a 
fait de nos béguines marseillaises des Espagnoles, et trans- 
porté en Espagne le ruisseau du Roubaudqui est à Hyères, 
cet inconnu n'a pas assez d'autorité pour nous faire accepter 
comme auteur du livre celui qui y a apposé son nom de 
Jacques le pêcheur. Pour nous , nous ne voyons là que le 
scribe qui a copié le manuscrit ; et , sans nous y arrêter 
davantage, nous allons exposer nos propres idées sur la 
question proposée. 

Nous dirons tout d'abord qu'à la première lecture que 
nous fîmes de la Vie de sainte Douceline nous commençâmes 
à entrevoir que cette Vie avait été écrite par une de ses 
béguines. Plus nous avons approfondi cette matière , plus 
notre conviction s'est accrue , au point de devenir une cer- 
titude ; et nous sommes persuadé que tous ceux qui exami- 
neront la chose avec quelque attention, arriveront à la même 
conclusion que nous. 

Comment ne pas soupçonner que l'auteur de la Vie est 
une béguine, en voyant éclater de tout côté l'admiration, 
l'amour ardent, l'enthousiasme, la passion même, qu'il 



PROLÉGOMÈNES. xxvii 

montre partout pour la Sainte ? On ne trouve quelque chose 
de pareil que dans les Vies des Saints qui ont été composées 
par leurs disciples fidèles, par ceux qui ont vécu dans leur 
intimité, et qui ont eu pour eux l'affection que des enfants 
portent à leur père. Mais les disciples et les compagnes de 
sainte Douceline ne sont autres que les béguines de sa maison 
de Roubaud, et il serait inutile de chercher ailleurs le témoin 
de ses actions , et l'admirateur de ses vertus. 

Quel autre qu'une de ses béguines aurait pu écrire sa vie 
avec des détails si intimes, si précis, où rien ne manque, où 
tout est noté et spécifié jour par jour, heure par heure, où 
toutes les circonstances des faits sont relatées , où les plus 
petites particularités concernant la maison des sœurs , leur 
oratoire, leur dortoir, leur jardin, sont marquées à mesure 
que le récit les amène ? Quel autre aurait eu connaissance des 
nombreux discours sortis de la bouche de la Sainte dans tant 
de circonstances , lesquels figurent à tout instant et textuel- 
lement dans la narration des faits qui y donnèrent lieu? Sans 
contredit , il n'y a que les filles de sainte Douceline qui aient 
pu conserver ainsi les paroles de leur mère ; et elles ont dû 
les noter à mesure qu'elle les prononc^ait. 

Quel autre qu'une béguine aurait pu s'exprimer , au sujet 
de l'institut fondé par la Sainte , comme le fait l'écrivain 
de sa vie ? Tantôt il en parle avec une admiration exaltée , 
l'appelant de la manière la plus expresse , un saint établis- 
sement — aquel sant estament — , expression qui revient 
vingt-cinq fois dans son livre ; tantôt il félicite avec chaleur 
celles qui ont pris le saint nom de béguine (p. 252); tantôt, 
avec le plus vif sentiment d'humilité , il mentionne son 
ordre comme un pauvre et humble institut — aquel paure 
e humil estament. — Toutes ces locutions sont naturelles 
dans la bouche d'une enfant de la maison de Roubaud ; 
mais un étranger n'aurait pas parlé de la sorte. 

Ce qui trahit encore plus l'ouvrage d'une béguine, c'est 



XXVIII VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

TafFectation qu'elle met à démontrer que son institut est une 
œuvre divine, qu'il a été confirmé par Dieu lui-même, 
qu'il est sous la protection spéciale de la Sainte-Trinité, 
que Dieu en prend un soin particulier, et le conservera à 
jamais ; que toutes celles qui en font partie sont certaines 
d'être sauvées (i). Ce sont là comme autant de thèses que 
l'auteur de la Vie développe avec une visible préoccupation ; 
il y revient à diverses reprises, employant tour à tour, 
pour mieux convaincre ses lecteurs, les propres paroles de 
la Sainte, les visions et les révélations, les raisonnements et 
les affirmations les plus explicites. La dernière phrase qui 
soit sortie de sa plume , est consacrée à redire une fois de 
plus que le maintien de la maison de Roubaud est assuré , 
et que le bonheur éternel est garanti à toutes celles qui y 
persévéreront fidèlement (2). 

La personnalité de l'auteur se fait voir aussi, lorsque, 
arrivé à la fin , il remercie le Seigneur de lui avoir fait la 
grâce d'achever son œuvre , et qu'il attribue tout ce qu'il 
peut y avoir de bien à la protection de la Sainte et à la bonté 
de Dieu. « Ce n'est pas à la sagesse ni à l'intelligence de la 
personne qui a écrit, nous est-il dit, qu'il faut en rapporter 
le mérite ; car, elle y a mis beaucoup de choses que par 
son incapacité elle ne comprenait pas. En effet, la personne 
qui s'en est chargée, est rude et grossière, et sans aucune 
science. Mais... le Seigneur en a été en réalité le principal 
auteur et l'inspirateur. On doit rapporter à Dieu seul tout 
le bien qui s'y peut rencontrer, et les grands défauts qu'on 
y trouvera viennent de la grossièreté et de l'inhabileté de 
la personne qui a tenu la plume ; laquelle proteste hautement 
et sincèrement n'y avoir rien mis qui ait été imaginé par 
elle, etc. » (P. 245.) 

(i) V. p. 22, i38, 148, i5o, 214, etc. 

(2) « Gloria de Dieu, am benauransa eternal a totas cellas que perseveraran 
fizelmens am gran amor, lur es autreiada. » P. 2 54. 



PROLÉGOMÈNES. xxix 

Il est difficile de ne pas reconnaître aux expressions 
réunies dans ce passage, le langage d'une femme ; mais si 
Tauteur est une femme , ce ne peut être qu'une des béguines 
de Roubaud. Et comment expliquer, dans une autre hypo- 
thèse, l'épilogue poétique que l'écrivain, arrivé au terme 
de son récit, a ajouté à son œuvre, et qui est consacré 
autant à féliciter les filles de sainte Douceline , qu'à louer 
la Sainte elle-même? (P. 246-255). On comprend ce long 
dithyrambe , échappant à l'enthousiasme d'une fille qui ne 
peut se lasser de faire l'éloge d'une mère tendrement aimée 
et profondément admirée ; le comprendrait-on également, 
si l'on devait admettre que la Vie de sainte Douceline est 
due à quelqu'un qui lui fut toujours étranger? 

De toutes ces considérations nous semble résulter la 
certitude morale que l'auteur de cette Vie est une des 
béguines de Roubaud. Mais nous croyons qu'il est possible 
de faire un pas de plus, et d'arriver sur ce point jusqu'à la 
certitude absolue. Il y a en eifet dans la Vie de sainte 
Douceline un passage où l'auteur à qui nous la devons, est 
sorti de l'incognito qu'il a gardé partout ailleurs, et nous 
a dit, en des termes qui ne laissent aucun doute, qu'elle 
était du nombre des enfants de la Sainte. Voici textuellement 
ses paroles. 

« De ceci nous avons un témoignage irrécusable et une 
garantie certaine dans toute la vie de la sainte Mère ; car , 
en diverses circonstances de sa vie , et dans ses extases les 
plus sublimes, elle nous promettait, et nous assurait que 
NOUS SOMMES TOUTES en la garde de Dieu..., et que sous 
les ailes de saint François nous serions toutes sauvées... 
Aucune de celles qui font partie de ce saint institut, ne 
doit rien craindre, si elle garde purement sa règle ; car 
Dieu se mettra en avant pour nous, et répondra à toutes 
les difficultés qui nous seront faites. Il sait ce qu'est notre 
ordre, il le connaît, il l'aime, à cause des mérites de la 



XXX VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

sainte Mère, et du saint Père Hugues, qui en a donné la 
doctrine, et nous y a formées. » (P. 216-219.) 

Que pourrions-nous souhaiter de plus clair? Voilà Técri- 
vain qui s'identifie lui-même avec les disciples de la Sainte 
dont elle fait Thistoire ; elle est de celles qui ont vu ses 
extases, entendu ses paroles, recueilli ses promesses ; elle 
compte sur les assurances de salut données à toutes celles 
qui font partie de son ordre, au nombre desquelles elle se 
compte. Après un aveu aussi explicite, il n'y a plus à 
hésiter, et nous pouvons conclure, sans craindre [de nous 
tromper, que la Vie de sainte Douceline a pour auteur 
une béguine. 

Nous pourrions nous en tenir à ce résultat, et le regarder 
comme suffisamment satisfaisant. Mais nous voulons essayer 
encore de déterminer, s'il se peut, quelle est, parmi les 
béguines marseillaises, celle à qui nous sommes redevables 
de la Vie de notre Sainte ; et nous croyons la chose possible. 
La seule difficulté que nous rencontrions devant nous, 
c'est que, comme nous trouvons dans la compagnie de 
sainte Douce] ine un bon nombre de dames faisant partie 
des classes supérieures de la société provençale, et ayant 
reçu, comme telles, une éducation qui les rendait capables 
de composer un ouvrage littéraire, il n'est pas aisé, à défaut 
d'un témoignage précis, de désigner celle d'entre elles qui 
aura mis la main à l'œuvre et écrit la Vie. 

Quel moyen peut-il y avoir, en effet, de faire un choix 
raisonnable , et de se déterminer de préférence pour Tune 
ou pour l'autre, quand on sait que la Sainte avait auprès 
d'elle les dames de Pontevès, de Flotte, d'Anselme, de 
Cadarache, d'Hugolen, de Rocas, des Pennes, de Fos, de 
Colobrières, de Sabran, de Gignac, du Puy, de Servières, 
de Porcellet, qui toutes appartenaient aux premières familles 
du pays ? L'embarras existe réellement ; néanmoins des 
circonstances particulières, dont nous rendrons compte à 



PROLÉGOMÈNES. xxxi 

nos lecteurs, semblent nous indiquer le choix à faire parmi 
tant de personnes aussi aptes Tune que l'autre, et nous 
croyons qu'il faut attribuer la composition de la Vie de 
sainte Douceline à Philippine de Porcellet, Tune de ses plus 
anciennes compagnes. 

Philippine de Porcellet, damed' Artignosc, était Arlésienne 
par sa naissance ; son père avait sa sépulture à Trinquetailles, 
dans l'église des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. 
Bien qu'elle descendît par lui d'une des plus vieilles races 
de la Provence, dont tous les généalogistes ont parlé, il ne 
faut pas chercher son nom dans nos nobiliaires , car ils ne 
l'ont pas connue. Cependant, comme elle nous a appris 
elle-même (i) qu'elle était la sœur d'Audiarde, abbesse 
de Molégès, nous sommes autorisés à penser qu'elle était, 
comme elle, fille de Bertrand de Porcellet, dont on peut 
voir la généalogie dans Artefeuille (2), et qu'elle avait pour 
frère le célèbre Guillaume de Porcellet, le seul Français qui 
fut épargné dans le massacre général des Vêpres Siciliennes. 

Elle fut mariée à Fouques de Pontevès , à qui elle donna 
trois filles : Douceline, Mabile et Maragde ; celle-ci, la seule 
qu'elle ait nommée dans son testament, comme reposant 
auprès de son père, dans l'église paroissiale de Barjols, 
nous paraît avoir été la plus jeune des trois, et la première 
morte. Elle dut perdre son mari de très bonne heure, car 
nous savons qu'elle survécut à sainte Douceline plus de 
quarante ans ; et en supposant même qu'elle n'ait vécu que 
dix ans en sa compagnie, il est évident qu'elle devint veuve 
à la fleur de son âge. Si ce n'était la disproportion de l'âge, 
nous supposerions volontiers qu'elle avait pu connaître 
sainte Douceline à Barjols, et y commencer avec elle des 
relations, dont il semble y avoir un témoignage dans le nom 
donné à une de ses filles. 

(r) Pièces justif,, n" xiii. C'est là surtout que nous puisons nos renseigne- 
ments. 
(2) Histoire héroïque de la noblesse de Provence. T. ii, p. 243. 



xxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Après son veuvage, elle s'empressa de se rendre auprès 
de la Sainte, et entra avec une grande dévotion dans sa maison 
de Rouhaud^ pur devenir sa fille (p. 42). Comme c'était 
une dame puissante et fort riche ^ elle devint la providence 
de rinstitut ; et si la Sainte refusa d'accepter pour elle-même 
les offrandes que son affection la porta à lui faire, il ne put 
entrer dans sa pensée de s'opposer à ce que son établissement 
profitât de la présence et des bienveillantes dispositions 
d'une protectrice que Dieu lui envoyait. Il nous est resté 
des traces de sa générosité envers son Ordre dans un acte 
du 22 octobre 1297, qui avait pour but de permettre à 
l'œuvre de se développer, puisque Philippine de Porcellet 
achetait à un prix très élevé de nombreux cens et le domaine 
direct sur les propriétés qui entouraient de toutes parts la 
maison des dames de Roubaud, et l'empêchaient de s'étendre. 

Malgré le peu d'intérêt que présentent des documents 
de ce genre , nous avons tenu à reproduire celui-ci ( i ) ; et 
nous donnons aussi, pour le même motif, un acte du 14 
mars 1390, contenant l'inventaire des cens que le couvent 
des Franciscains de Marseille recueillit de l'héritage de la 
dame de Porcellet, après la mort de ses héritières, en vertu 
de la substitution qu'elle avait faite en sa faveur dans son 
testament. Il est aisé de s'assurer, par la comparaison des 
deux pièces, qu'aucun des cens achetés en 1297 n'était 
demeuré en la possession de celle qui les avait payés , ou de 
ses ayant-droits, et que par conséquent, elle ne les avait 
acquis en réalité que pour les remettre à l'Institut des 
béguines, bien que nous n'ayons pas retrouvé l'acte de 
cession qu'elle dut lui en faire. 

Nous soupçonnons que Philippine de Porcellet fut appe- 
lée par sainte Douceline elle-même à l'aider, de son vivant, 
dans la direction de son œuvre , et que c'est elle à qui la Vie 

( i) Pièces justif.j n'» x et xx. 



PROLÉGOMÈNES. xxxiii 

donne le titre de vicaire de la fondatrice, et que la Sainte 
dans son humilité nommait sa prieure ( i ) ; mais nous 
n'avons pas de preuve suffisante pour établir solidement 
notre opinion sur ce point. Lorsque la sainte Mère eut 
quitté ce monde , les béguines la choisirent d'un commun 
accord pour être à leur tête. Nous ne croyons pas nous 
hasarder trop en pensant qu'elle dut remplacer immédiate- 
ment sainte Douceline, parce qu'il est certain que quand la 
Vie de celle-ci fut écrite, elle avait été déjà pendant long- 
temps prieure majeure de l'établissement (2). 

Ce qui est tout-à-fait hors de doute, c'est qu'elle occu- 
pait cette charge, lorsqu'il fut question d'écrire la vie de 
la Sainte : nous avons, pour attester ceci, deux témoignages 
on ne peut plus formels. On peut lire ci-dessous (p. 202- 
212), l'exposé de quelques troubles qui s'élevèrent dans le 
couvent de Marseille, par rapport à cette Vie, lorsque l'on 
commença à l'écrire, — cantfon premieramens escricha^ — 
et des événements merveilleux qui vinrent mettre tout le 
monde d'accord. Or , le récit de ces faits se termine en nous 
apprenant que toutes ces choses furent racontées par devant 
la prieure majeure et les dames les plus anciennes de la 
maison, et jurées entre les mains de madame Philippine de 
Porcellet, qui était alors prieure majeure de l'Institut (3). 
Les expressions ne sauraient être ni plus claires ni plus 
explicites. 

De même, quand la composition de la Vie fut achevée, 
le jour même où l'on allait enfin en faire lecture dans la 
maison de Marseille, — que s aquel jorn si dévia legir de 



(i) « Illi ques era gênerais prioressa..., vole aver una donna per prioressa. 
P. 32. — Una donna que li Sancta apellava sa prioressa. P. 104. — Li donna 
ques era sa Vicaria. P. 106. » 

(2) c Ma donna Felipa, li quais donna lonc temps fon majors prioressa c 
regeiris d'aquell sant estament. » P. 23a. 

(3) « En las mans de ma donna Felipa Porcelleta, ques era majers prioressa 
de Testament. » /^. 2 1 2. 



XXXIV VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

novell en coventy — la jeune Maragde de Porcellet se réveilla, 
guérie d'une cruelle maladie, et sa première pensée fut 
d'appeler sa tante madame Philippine, laquelle, dit le texte 
que nous citons, était sa mère et la mère de toutes les 
autres (i). Nous avons ici, en des termes un peu différents, 
la même affirmation que nous avons recueillie déjà dans 
l'autre passage. 

Mais dès le moment où il ne peut être contesté que 
Philippine de Porcellet était supérieure générale des bégui- 
nes de Roubaud, lorsque la Vie de sainte Bouceline fut 
composée, il est facile de tirer de ce fait une conclusion 
qui en découle rigoureusement, et que personne ne pourrait 
raisonnablement refuser d'admettre : c'est que c'est elle qui 
a fait faire cette Vie, à moins qu'elle ne l'ait écrite elle- 
même. Nous nous en tiendrions à la première partie du 
dilemme, si nous ne trouvions pas dans cette grande dame 
les qualités nécessaires pour qu'elle pût faire personnellement 
cet ouvrage ; mais comme le contraire semble assez évident, 
nous croyons qu'il faut accepter, comme infiniment plus 
probable, la seconde proposition, de préférence à la pre- 
mière, alors surtout que nous avons déjà établi avec une 
complète certitude que la Vie est l'œuvre d'une béguine. 

En effet, en dehors d'elle, nous ne connaissons personne, 
parmi les compagnes de sainte Douceline, de qui nous 
sachions, d'une manière assurée, d'une part, qu'elle a assez 
vécu avec la Sainte pour être, comme le paraît l'auteur 
de la Vie, un témoin oculaire et auriculaire des faits et des 
paroles qui y sont rapportés, et d'une autre part, qu'elle a 
assez vécu après elle pour arriver à l'époque où cette Vie 
fut faite. Ces deux conditions se trouvent indubitablement 
dans Philippine de Porcellet, dont l'origine et le rang nous 
garantissent l'éducation et les connaissances littéraires, et 

(i) « Ma donna Felipa, ques era maire sieua, e de totas las autras. » P. 236. 



I 



PROLÉGOMÈNES xxxv 

dont Tadmiration et le tendre dévoûment pour la Sainte ne 
peuvent être mis en question. 

D'un autre côté, les sentiments qui remplissaient son 
cœur lui imposaient le devoir de chercher à glorifier sa 
sainte Mère, et de transmettre à la postérité le récit de sa 
vie, de ses vertus et de ses enseignements. Sa qualité de 
prieure majeure des béguines mettait à sa disposition tout 
ce qui pouvait se trouver étranger à ses souvenirs personnels. 
Elle n'avait pour cela qu'à faire appel à la mémoire de 
toutes ses filles, spécialement des plus anciennes, et à cons- 
tater d'une manière sûre, en recourant au besoin à la sainteté 
du serment, ce que chacune d'elles avait vu ou entendu 
concernant celle qui était leur commune mère. Il est à notre 
connaissance que, dans une circonstance importante, elle 
agit de la sorte, pour établir la vérité d'une apparition 
merveilleuse (p. 212). 

Munie de ces moyens d'information rapides et certains , 
et pleinement renseignée, d'abord par sa propre expérience, 
et ensuite par le témoignage de ses filles. Philippine de 
Porcellet, pensons-nous, mit elle-même en œuvre les nom- 
breux matériaux qu'elle possédait, sans qu'elle eût à recourir 
à la coopération d'un autre. Ce qui nous porte surtout à 
voir dans la Vie de sainte Douceline son travail personnel, 
c'est la place considérable qu'y occupent divers faits où 
figurent les Porcellet , et où se trouvent des choses qu'elle 
seule pouvait savoir et pouvait dire. 

C'est d'abord le récit qu'elle fait de son arrivée dans la 
maison de Roubaud, où l'attirait sa grande dévotion pour 
la Sainte et le désir de devenir sa fille (p. 42). En ce seul 
endroit de la Vie, nous voyons des titres honorifiques accom- 
pagner le nom de Philippine de Porcellet, qui est ici qualifiée 
de noble dame, puis encore de riche et puissante dame, et 
désignée par sa qualité de dame d'Artignosc. Partout 
ailleurs, elle est nommée simplement par son nom, et l'on 



XXXVI VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

dirait qu'il y a eu ici T intention formelle de rehausser la 
gloire de la Sainte ^ dont une personne si distinguée ambi- 
tionnait d'être l'enfant. Il est du reste facile de voir que 
tout ce qui est dit dans ce passage, de la compassion dont la 
dame de Porcellet fut saisie à la vue de l'extrême pauvreté 
de sainte Douceline, du dessein qu'elle forma de lui venir 
en aide, de la démarche qu'elle fit auprès d'elle, pour la 
supplier, à genoux, d'accepter ses secours, et de la réponse 
que lui adressa la Sainte en refusant ses avances généreuses, 
tout cela ne pouvait être connu que d'elle, puisque les 
choses se passèrent en secret ; et elle seule pouvait raconter 
ce qui s'était fait et dit dans cette circonstance. 

Nous ferons la même remarque pour ce qui a rapport 
aux dames de la famille des seigneurs d'Hyères, dont il 
est parlé dans la Vie à plusieurs reprises (p. 122.158), 
avec les détails les plus explicites sur des dispositions inté- 
rieures et des pensées secrètes, que certainement elles 
n'avaient pas manifestées à tout le monde. La seigneurie 
du château d'Hyères appartenait alors à la famille de Fos ; 
et nous ne saurions oublier que précisément les Porcellet 
venaient d'acquérir d'elle la terre de Fos, dont ils portent 
le titre dans nos pièces. Ce fut nécessairement la source de 
relations mutuelles qui , dans les membres de ces familles 
adonnées à la pratique de la piété et de la vertu, allèrent 
facilement jusqu'à l'intimité parfaite dont nous trouvons 
ici les traces. 

La narration des faits extraordinaires qui eurent lieu 
dans la maison de Marseille, lorsqu'il fut question d'écrire 
la vie de la Sainte , donnent lieu à une autre observation 
que nous ne pouvons omettre. Il n'y a peut-être pas d'évé- 
nement qui y soit raconté avec autant d'étendue et de 
détails (p. 202-212). Or, comment ne pas remarquer qu'il 
est écrit à la fin de cette histoire, que tout cela fut l'objet 
d'une enquête faite par Philippine de Porcellet, par devant 



PROLÉGOMÈNES. xxxvii 

laquelle les sœurs qui avaient été actrices dans ce qui venait 
d^arriver, et dans diverses choses particulières qui n'avaient 
eu qu'un seul témoin, racontèrent fidèlement ce qu'elles 
avaient vu et ouï , de manière à pouvoir former des dépo- 
sitions de toutes un récit complet ? N'est-il pas évident que 
Philippine de Porcellet nous a donné ici tout simplement 
le procès-verbal de l'enquête qu'elle avait ouverte, et des 
résultats qu'elle avait constatés ? 

De même, la relation si détaillée aussi de la guérison de 
Maragde de Porcellet, petite-nièce de la prieure-majeure 
(p. 232-237), qu'est-elle autre chose qu'un procès-verbal 
circonstancié de tout ce qui se passa dans cette occa- 
sion? Grâce à lui, il nous semble assister nous-mêmes à ce 
miracle. Nous en voyons les progrès heure par heure, 
depuis le samedi soir où les supplications redoublent pour 
l'obtenir, jusqu'au dimanche matin, jour de la fête de sainte 
Douceline, où il s'accomplit. Nous entendons les paroles 
par lesquelles la Sainte annonce, avec la plus grande préci- 
sion, tout ce qui va avoir lieu. Et lorsque, arrivés au terme, 
nous lisons que la jeune fille se hâta d'appeler sa tante, 
madame Philippine de Porcellet, pour lui faire part du 
bienfait qui venait de lui être accordé, pourrions-nous nous 
défendre de penser que nous avons ici l'écho de ce premier 
récit, et que la prieure s'empressa d'ajouter à la Vie qu'on 
lisait ce jour-là pour la première fois, la nouvelle grâce faite 
à sa nièce en un jour si mémorable ? 

Enfin, il est un dernier fait qui, au premier abord, semble 
n'avoir aucune relation avec la question que nous traitons, 
et qui pourtant, plus que tous les autres, nous permettra 
d'insister sur la conclusion que nous sommes en train d'éta- 
blir. On pourrait ne pas se douter, en s'en tenant au texte 
de la Vie de sainte Douceline, que le premier des miracles 
enregistrés au quinzième chapitre (p. 222), comme opérés 
par elle après sa mort, concerne des membres de la famille 



xxxvm VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

de Porcellet. EnefFet, il y est dit simplement qu'un noble 
baron, nommé Rainaud, seigneur du château de Cabriès, 
et sa femme Constance, se voyant sans enfants, obtinrent, 
par l'intercession de la Sainte, un fils qui les combla de joie. 
Ils eurent aussi un autre fils, qui ayant été un jour réduit à 
l'extrémité par une grave maladie, fut rendu à la santé, 
quand ils eurent invoqué de nouveau la protection de la 
Sainte. Complétons ce récit au moyen des renseignements 
que nous fournissent les archives de Tévêché de Marseille. 

Ce noble baron, que Ton nomme Rainaud, n'est pas autre 
que Rainaud de Porcellet, seigneur de Cabriès, au diocèse 
d'Aix, et de Signe, au diocèse de Marseille, dont il est 
fréquemment parlé dans les documents de l'époque. Ses 
deux enfants que l'écrivain de la Vie ne nous a pas fait 
connaître, nous sont très bien connus d'ailleurs : ce sont 
Bertrand de Porcellet et Guillaume de Porcellet, dont les 
testaments sont au Livre Verd de l'évêché , à la date du 
9 juillet 13 lo et du 23 janvier 13 1 1 . C'étaient les neveux et 
les cousins de Philippine de Porcellet. Outre ces deux fils , 
Rainaud et Constance eurent deux filles, Audiarde et Por- 
cellette, dont la première épousa Guiran d'Agout, seigneur 
de Claret. 

Il est impossible de ne pas se demander pourquoi l'auteur 
de la Vie de sainte Douceline a supprimé le nom de famille 
de ces personnages qu'il fait figurer si honorablement dans 
son histoire. Il ne pouvait certainement pas l'ignorer. 
Rainaud de Porcellet était citoyen de Marseille ; il y avait 
sa maison; ses châteaux étaient dans le voisinage de la ville; 
le père et les enfants eurent leur tombeau au couvent de 
Saint-Louis. Ils devaient donc être très connus à Marseille. 
D'ailleurs, la manière dont on nous parle de ce bel enfant 
qui était si sage qu'on le regardait comme une merveille, et 
si intelligent qu'il ne semblait pas un enfant, nous indique 
assez qu'on en parlait sciemment, et qu'on l'avait vu de près. 



PROLÉGOMÈNES. xxxix 

Pourquoi donc a-t-on retranché ici le nom de famille, 
quand il n'y a aucune raison de le taire? Si c'est une béguine 
qui a écrit cette Vie, elle avait un motif de plus de ne pas 
l'omettre, puisque ce nom était celui de sa prieure générale, 
et qu'il lui convenait de l'honorer, en faisant connaître les 
faveurs que la Sainte avait obtenues à sa famille. Ainsi le 
silence gardé par l'écrivain demeure inexplicable. 

Mais si nous admettons que le récit de ces miracles est 
dû à Philippine de Porcellet elle-même, on comprend qu'un 
sentiment d'humilité l'ait engagée à taire un nom qui était 
le sien propre, et à se contenter de raconter, à l'honneur de 
la Sainte, les grâces que Dieu avait accordées par ses mérites, 
sans qu'il en rejaillît aucun honneur sur son nom ou sur les 
siens. On comprend mieux encore qu'elle ait pu parler si 
explicitement de choses qui la touchaient de si près, puis- 
qu'elles s'étaient passées dans sa famille, et qu'elle avait dû 
prendre part à l'affliction et à la joie dont elle nous entre- 
tient. 

Tels sont les motifs qui nous portent à conclure, avec 
une entière certitude, que la Vie de sainte Douceline est 
Touvrage d'une femme, qu'elle a été écrite par une de ses 
béguines, et, avec une grande probabilité, que Philippine de 
Porcellet en est l'auteur. Nous terminons ici la première 
partie de cette étude. 



DEUXIEME PARTIE 



Nous allons examiner maintenant les divers points de la 
vie de sainte Douceline qui ont besoin de quelques explica- 
tions, et donner sur l'Institut dont elle a été la fondatrice 



XL VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

les renseignements que nous avons recueillis. Malgré les 
dimensions peu ordinaires de Técrit que nous publions, tout 
ne s'y trouve pas, et il faudra parfois suppléer à son silence. 
Nous tenons surtout à contrôler avec soin et à fixer toutes 
les données chronologiques, qui sont comme la charpente 
de r édifice ; elles ne sont pas toujours marquées clairement 
dans une œuvre où Ton a tenu à la vérité du récit sans viser 
à la précision des dates. Autant que nous le permettra la 
pénurie des documents, et le peu d'exactitude des écrivains 
qui ont touché à ces matières, nous nous efforcerons de n'en 
laisser aucune dans le doute. 

I. — La date de la naissance de sainte Douceline n'est 
pas indiquée dans sa Vie ; mais il sera très facile de la dési- 
gner par le simple rapprochement de deux passages, l'un du 
chapitre quatorzième (p. 198), dans lequel il est dit qu'elle 
mourut le i" septembre 1274, l'autre, du chapitre treizième 
(p. 1 84), où nous apprenons qu'elle quitta ce monde lors- 
qu'elle avait environ soixante ans. Elle était donc née en 
l'année 1214 ou en 1215. 

Le lieu où elle naquit n'est pas marqué non plus ; mais il 
ne nous semble pas douteux qu'elle a dû naître à Digne. Il 
serait bien difficile de se former là-dessus une opinion diffé- 
rente, lorsque l'on voit qu'elle est appelée partout Douceline 
de Digne, même dans l'hymne latine composée en son hon- 
neur, et dont un fragment nous a été conservé dans cette 
Vie (p. 206.212). Il en est de même de son frère, qui est 
constamment nommé Hugues de Digne par tous ceux qui 
ont parlé de lui (i), et de ses nièces Douceline et Marie de 
Digne (p. 260). Cette appellation, commune à toute la pa- 



(i) Voici néanmoins ce que nous trouvons dans la chronique de Salimbene : 
— « A Massilia Areas ivi ad videndum fratrem Hugonem de Barjola, qui et 
de Digna, quem Lombardi fratrem Ugonem de Montepessulano dicebant. » 
Bibî. Vat, Cod. 7260./. 102 v». 



PROLÉGOMÈNES. xli 

rente, ne peut provenir que du nom de la ville où ces per- 
sonnes virent le jour. 

Le nom propre de la famille ne nous a pas été transmis, 
et nous ne connaissons le père et la mère de la Sainte que 
par leurs prénoms, que Fhistoire de leur fille nous a seule 
conservés. Le père se nommait Bérenger, ou Bérenguier, et 
était de Digne ; la mère était de Barjols, et s'appelait Hugue 
ou Huguette. C'est tout ce que Ton sait sur leur compte 
personnel, avec un grand éloge de leur vertu, qui était peu 
commune, et quelques mots sur leur position de fortune, 
qui dut être assez brillante, car c'était une riche famille 
de marchands ou de négociants (p. 2). 

Outre sainte Douceline et le B. Hugues de Digne, il y 
eut encore dans la famille au moins un autre fils, dont l'exis- 
tence est certaine, bien qu'on en saisisse à peine la trace. Il 
mourut de bonne heure (i), laissant deux filles qui furent 
les premières à embrasser avec leur tante son nouveau genre 
de vie. On ne nous avait appris ni le nom du père, ni celui 
de ses enfants ; mais nous avons eu la bonne fortune ines- 
pérée de retrouver les deux nièces de la Sainte, dont l'une 
se nommait Douceline, comme elle, et l'autre Marie (2). 

Les lieux où sainte Douceline habita successivement, ceux 
du moins que son histoire nous fait connaître, sont au "^ 
nombre de six : Digne, Barjols, Hyères, Gênes, Aix et 1 
Marseille. Il peut être de quelque utilité de chercher à pré- / 
ciser quand, et dans quelles circonstances, elle se trouva / 
dans chacune de ces villes. n^s *^ 

Si Digne fut sa patrie, comme on n'en saurait douter, 
elle n'y séjourna pas longtemps, car nous la voyons bientôt 
établie, avec ses parents, dans la ville de Barjols, le pays 
d'origine de sa mère. Elle y fut amenée lorsqu'elle était en- 
core enfant, et si jeune, qu'au rapport de son historien, 

( i) « Doas nessa» sieuas... quez era mortz lur paires. >• F. 20. 
(2) Pièces justif. n" v. 



XLii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

quand elle voulait satisfaire Tamour que Dieu lui inspirait 
déjà pour Toraison, comme elle était incapable de prier, elle 
élevait ses mains vers le Seigneur, et tournait ses regards 
vers le ciel, mais elle ne savait que dire (p. 4). C'est sans 
doute à Barjols que ses parents lui firent donner une éduca- 
tion littéraire conforme à leur condition sociale, et une ins- 
truction que nous pourrions dire peu ordinaire, s'il ne fallait 
pas faire la part des dons surnaturels, auxquels doivent être 
surtout attribuées Tétendue et la sublimité de ses connais- 
sances. 

Il est indubitable que sainte Douceline savait lire et écrire : 
il suffit de parcourir sa Vie pour en avoir la certitude. Nous 
la voyons dire ses heures, réciter son office, lire ses matines, 
même quand elle était seule, et sans l'assistance de personne 
(p. 8. 128) ; nous savons qu'elle passait une bonne partie 
de la nuit à lire et à prier (p. 8.12); bien des fois, elle tomba 
en extase en lisant la vie de saint François, et on la trouvait 
ravie, tenant en ses mains le livre qui la contenait (i). D'un 
autre côté, nous voyons que lorsqu'elle eut réuni autour 
d'elle quelques compagnes, elle voulut écrire pour elles la 
règle qu'elles devraient suivre (p. 22). Et, si ce témoignage 
ne suffisait pas, nous citerions, comme preuve péremptoire^ la 
correspondance qu'elle entretint par lettres avec Charles I", 
roi de Sicile, à qui elle faisait savoir par écrit les choses les 
plus secrètes (2). Tout ceci ne saurait être contesté. 

Lors donc que nous lisons qu'elle était une femme simple 
et sans lettres (p. 72), et qu'elle n'avait pas d'habileté dans 
les lettres (p. 152), nous aurions tort de prendre ces expres- 
sions dans un sens absolu, qui exclurait toute culture litté- 
raire, puisque le contraire est démontré. Mais il est certain 
qu'il n'y avait aucune proportion entre ses études premières 

(i) « Motas ves la trobavan raubida, lo libre en las mans, legent la sieua 
vida. »P. 100. 
(2) « Li mandava alcunas ves, e li fazia saber per sas letras. » P. r56. 



PROLÉGOMÈNES. xliii 

et la doctrine éminente que ses fréquentes communications 
avec le monde surnaturel lui firent acquérir. 

La Sainte habita Barjols jusqu'à la mort de sa mère ; après 
ce douloureux événement, elle alla demeurer à Hyères, avec 
son père, qui y transporta sa résidence (p. 6). A notre avis, 
c'était vers 1 230, et ce changement de domicile eut proba- 
blement lieu pour rapprocher le père et la sœur de Hugues 
de Digne, de leur fils et de leur frère, qui déjà devait se 
trouver au couvent des Franciscains d'Hyères, où il passa 
presque toute sa vie. Il nous paraît, en effet, presque impos- 
sible de rapporter à une époque plus tardive l'apparition de 
ce religieux qui, peu d'années après, jouissait déjà d'une 
grande célébrité, et dont la vie fut beaucoup plus courte 
qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. 

C'est à Hyères que la Sainte commença à s'appliquer 
tout entière à la pratique des œuvres de charité et de péni- 
tence ; c'est là aussi qu'elle dut perdre son père, dont la 
mort, mentionnée d'une manière incidente dans l'histoire 
(p. 12), ne peut être rattachée à une date précise. Rien ne 
nous avertit, dans le récit, de l'isolement où il laissa sa fille, 
jusqu'au moment où nous apprenons que le frère de celle-ci 
la fît recevoir chez les Franciscaines de Gênes, durant un 
voyage qu'il eut à faire à Paris. 

Si nous connaissions l'époque où Hugues de Digne alla à 
Paris, nous en tirerions un grand secours pour fixer le mo- 
ment où sainte Doucelinejeta à Hyères les fondements de 
son établissement de béguines. D'une part, il est évident 
que cette fondation n'a pas précédé ce voyage, puisque, 
dans le cas contraire, elle n'aurait pas eu besoin, durant l'ab- 
sence de son frère, de se réfugier chez les Franciscaines de 
Gênes, et qu'elle n'aurait pu même avoir la pensée de se 
séparer de ses compagnes. D'autre part, sa Vie établit d'une 
façon bien nette que l'entreprise commença immédiatement 
après le retour de son frère (p. 16). 11 serait donc important 



XLiv VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

de savoir au juste la date de ce voyage, et nous avons tait 
beaucoup de recherches pour la trouver ; mais elles ont été 
vaines, et nous ne pouvons l'indiquer qu 'approximativement: 
elle doit s'éloigner assez peu de l'année 1240. 

C'est donc vers ce temps que sainte Douceline mit la 
main à son œuvre, et l'apparition merveilleuse qui l'y déter- 
mina est racontée en détail dans sa Vie (p. 14). La Sainte 
devait être alors de retour de Gênes, pour attendre l'arrivée 
de son frère. Dès qu'il fut revenu de Paris, elle lui apprit ce 
qui s'était passé, et celui-ci, informé de tout, non seulement 
donna son approbation aux projets de sa sœur, mais il reçut 
lui-même publiquement son vœu de virginité, en présence 
de tout le peuple, après un sermon solennel qu'il fit pour 
inaugurer la nouvelle fondation. Elle se revêtit alors d'un 
habit noir, posa un manteau sur sa tête, et prit le nom de 
béguine, qu'elle fut la première à porter en Provence, où, 
jusqu'à ce moment, il n'était pas connu. Ses deux nièces se 
joignirent à elle, et prirent le même nom et le même habit. 
En fort peu de temps, beaucoup d'autres personnes l'imi-. 
tèrent, et vinrent se mettre sous sa direction. 

La maison que la Sainte fonda à Hyères y occupa suc- 
cessivement deux emplacements divers. Le premier était 
hors de la ville, sur les bords de la rivière ou ruisseau de 
Roubaud, qui donna son nom à l'Institut; le second fut 
dans la ville même, où les béguines ne tardèrent pas à se 
fixer (i), vraisemblablement pour être plus à portée des 
Franciscains qui les dirigeaient, et dont elles fréquentaient 
l'église. Mais elle garda toujours le même nom qu'elle avait 
reçu au début, et le donna à la maison de Marseille, qui 
fut sa fille. 

Que la date par nous assignée à la fondation des béguines 

(i) M E feron un alberc fora de la villa, lo cal apelleron Robaul. P. 22. — 
En lo temps qu'ellas estavan josla lo fluvi de Robaut, az leras. P. 166. — 
Gant estavan en lo premier luoc de Robaut. » P. 168. 



( 



PROLÉGOMÈNES. îlv 

de Roubaud soit très voisine de la véritable , c'est ce qui est 
confirmé par les faits suivants. Hugues de Digne fit vers 
1242 un voyage à Rome, au retour duquel il passa par 
Sienne, où le chroniqueur Salimbene le vit (i), et par Luc- 
ques, où il prêcha le premier jour de Carême. Il alla aussi 
à Lyon, dans les premiers temps que la cour pontificale y 
fut établie, c'est-à-dire vers la fin de 1 244, et il y prononça, 
devant Innocent IV et ses cardinaux (2), un discours que le 
même auteur nous a rapporté. Or,.ni dans Tun ni dans l'autre 
cas, il n'est dit qu'il se soit préoccupé de chercher pour sa 
sœur un lieu de retraite ; c'est une preuve certaine que la 
fondation d'Hyères était faite, et que la Sainte y avait, au 
milieu de ses compagnes, l'asile le plus sûr et le plus conve- 
nable. 

Venons-en maintenant au séjour que sainte Douceline fit 
dans la ville d' Aix, et aux circonstances qui l'y amenèrent. 
Nous en avons le récit détaillé dans la Vie (p. 34), qui nous 
apprend qu'elle y fut mandée par Béatrix, comtesse de Pro- 
vence, pour l'assister de ses prières, dans un danger pressant 
où elle se trouvait. Ce fait se rattachant à la naissance d'une 
fille de la comtesse, qui vint au monde du temps que la 
Sainte était à Aix, il serait très facile d'en savoir l'époque, si 
nous connaissions les dates de la naissance des enfants de 
Charles d'Anjou. A défaut de ces éléments de calcul, il nous 
faut recourir à l'histoire générale. 

Nous y voyons que, mariés le 3 1 janvier 1 246 (3), Charles 
et Béatrix partirent en 1 248 pour l'Orient, en compagnie 
de saint Louis, et n'en revinrent que vers la fin de 1250. 

CO •« Cum essem juvenculus, et in conventu Senensi habitarem in Tuscia, 
frater Hugo a curia romana redibat. » Cod. Vat. 7260./. 106. 

(2) H Apud Lugdunum, et priori tempore quando curia fuit (ibi) Rome. » 
Ibid.f. io3. 

(3) « M.cc.XLV. Karolus, frater Ludovici Francorum régis, contraxit matri- 
monium cum Béatrice, filia iilustris comitis Provincie, bone memorie, Rai- 
mundi Berengarii, videlicet, pridie kalendas februarii. » Chron. S. Victoris. 



xLvi VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

L'événement dont nous parlons est postérieur à cette année, 
pour ce motif d'absence d'abord, et aussi pour un autre plus 
concluant encore. En effet, si nous rapprochons de ce qui 
est dit à la page 34 un fait rapporté à la page 90, et qui in- 
contestablement eut lieu à la même occasion, puisqu'il se 
passa aussi lorsqu'on appela sainte Douceline à Aix, à cause 
du songe de la comtesse de Provence ( i ), voici ce que nous 
constatons. 

Quand la comtesse vit la Sainte dans la ferveur de son 
extase, elle fit venir tous ses enfants^ les fit mettre à genoux 
devant elle^ la tête découverte^ et leur fit baiser ses mains (2). 
Ainsi, au moment où naquit cette fille, qui fut l'occasion 
du voyage de sainte Douceline à Aix, la comtesse Béatrix 
avait déjà des enfants assez nombreux, pour qu'on pût dire 
qu'elle les fit venir tous pour leur faire vénérer la Sainte. 
Et comme elle n'eut en tout que trois fils et trois filles, — 
sans tenir compte d'un enfant né et mort en Orient, durant 
la croisade, — quelle que soit celle de ces princesses dont la 
naissance attira à Aix la Sainte, qui fut sa marraine (p. '^fi)^ 
il est bien difficile que cet événement ait eu lieu avant 1255; 
et nous ne sommes aucunement assurés qu'il ait précédé 
l'établissement des béguines de Marseille, dont il est temps 
que nous étudiions les origines. 

II. — La fondation de la maison des béguines de Mar- 
seille fut l'œuvre principale de sainte Douceline, et dépassa 
de beaucoup par le nombre et la qualité de ses membres, 
et par l'importance des résultats, tout ce qui s'était fait à 
Hyères. Pendant le dernier tiers de sa vie, la fondatrice y 
habita presque exclusivement , et elle l'illustra par sa mort. 



(i) « Gant le coms de Prohensa la mandet querre, per razon del sompni 
ques avia fach li comtessa. » P. 90. 

(2) c Fes venir totz sos enfans... de ginols davant ella,... baizar las sieuas 
mans. » P. 92. 



PROLÉGOMÈNES. xlvii 

Nous désirerions donc vivement pouvoir indiquer d'une 
manière précise Tépoque où elle vit le jour. Mais ici en- 
core , tout est difficulté. La Vie de la Sainte se tait sur ce 
point, ou, si elle en parle, c'est de façon à nous induire 
facilement en erreur. 

On y lit (p. 24) : Qu'après que la sainte mère eut com- 
mencé son institut à Hyères, elle pensa aussitôt à faire 
plus de bien, et s'en vint établir à Marseille une autre 
maison de Roubaud ; où beaucoup de personnes lui don- 
nèrent leurs filles et leurs parentes ; et bientôt elles s'y trou- 
vèrent en grand nombre. Ceci, pris à la lettre, ne nous 
semble pas conforme à la réalité des faits. Il y a même 
une contradiction frappante entre ce passage et un autre 
de la même Vie (p. 134-139), où nous voyons que l'établis- 
sement de Marseille fut soumis, dans ses débuts, à de 
pénibles épreuves, et qu'il ne commença à se développer 
qu'après un événement que nous montrerons être arrivé 
en 1255, ou dans l'année suivante. Il faut donc admettre 
nécessairement, ou que la fondation de Marseille ne suivit 
pas de si près celle d' Hyères, ou qu'elle fut assez longtemps 
sans réussir. Dans les deux hypothèses, la phrase que nous 
avons citée a besoin de correction. 

Pour ce qui nous regarde , nous préférerions retarder 
l'entreprise de quelques années. Malgré toutes nos recher- 
ches, nous n'avons absolument rien trouvé qui confirme 
l'existence de l'établissement à une date si reculée. Un au- 
teur érudit a donné comme étant peut-être le plus ancien 
titre qui fasse mention des béguines de Marseille, une 
charte du 15 octobre 1269, passée dans la maison des bé- 
guines dites de Roubaud (i). Il a presque complètement 
raison, car nous ne connaissons qu'un acte, antérieur de 
neuf ans à celui-là, où se rencontre, dans une pièce mar- 

(i) ANDRi. Histoire de l'Abbaye de S. Sauveur, p. 46. 



XLvm VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

seillaise, une semblable mention. C'est le testament de Léona, 
veuve de Bremond de Saint-Félix, qui contient un legs fait 
à sainte Douceline et à ses compagnes (i). Sans doute, la 
Sainte devait être déjà dans notre ville à une époque qui a 
précédé ledit testament, et nous le démontrerons ; néan- 
moins , nous sommes convaincu qu'il faut mettre quelques 
années entre la fondation d'Hyères et celle de Marseille. 

Voici, à Tappui de cette opinion, le témoignage d'un 
contemporain. Salimbene, qui vint à Marseille et à Hyères 
en 1248, et qui y revint en 1249, ^'^ P^^ manqué de re- 
marquer qu'il y avait dans cette dernière ville un grand 
nombre de femmes et d'hommes, qui vivaient d'une vie de 
pénitence (2). Il parle des femmes d'abord, puis des hom- 
mes, et cela concorde entièrement avec ce qui est dit dans 
la Vie de notre Sainte. A Marseille, au contraire, il ne trouva 
pas à faire une pareille observation, et il ne s'est occupé de 
sainte Douceline et de son séjour parmi nous que fort long- 
temps après, en rapportant sa mort. Ceci semble démontrer 
que les béguines de Marseille n'étaient pas encore établies ; 
car, s'il en avait été autrement, il n'aurait pas pu ne les pas 
voir habituellement dans l'église de son ordre, et il aurait 
noté le fait dans sa curieuse chronique. 

Nous avons porté nos recherches sur un autre point, afin 
de savoir à quelle époque Hugues de Digne a pu résider au 
couvent de Marseille, durant un espace de temps assez 
considérable, espérant rattacher à ce fait l'origine de nos 
béguines ; mais il ne paraît pas qu'il y ait demeuré autre- 
ment qu'en passant. Sa résidence ordinaire était le couvent 



(i) •< Item, lego Dulceline sorori quondam (fratris Hugonis de) Digna, de 
ordine fratrum minorum, ete;usdem Dulceline sociabus, .xxv. solides massi- 
liensium minutorum, distribuendos et erogandos in eo in quo dicta Dulcelina 
voluerit. » — 3 i août 1260. — Arch. dép.des B.-du-R. S. Victor, Ch, 700. » 

(a) « Est ibi maxima multitudo mulierum et hominum penitentiam fa- 
cientium , etiam in habitu mundiali in domibus suis. Hi fratribus minoribus 
valde deTOti sunt. » Cod. Vat. 7260, f. 107. » 



PROLÉGOMÈNES. xlix 

d'Hyères. C'est là qu'on le trouvait habituellement, quand 
ses devoirs ne l'appelaient pas ailleurs, et Salimbene l'atteste 
d'une manière formelle (i). Une seule charte, parmi toutes 
celles que nous avons vues, nous le montre à Marseille, 
dans une circonstance importante : il assistait en 1243 à 
l'acte par lequel la commune de Marseille demandait à 
l'évêque d'être relevée de l'excommunication encourue 
pour ses empiétements sur la juridiction de l'-Eglise (2). 

Il n'y a donc rien à attendre de ce côté, et pour la solu- 
tion de cette difficulté, qu'aucun témoignage externe ne 
nous permet de trancher, nous ne voyons plus qu'une res- 
source qui est de recourir à la Vie de notre Sainte, pour en 
tirer tout ce qu'elle peut nous donner. Or, voici ce que nous 
trouvons au chapitre dixième (p. 134-139). Quand sainte 
Douceline eut perdu son frère , elle fut dans une très grande 
inquiétude, car il y eut des personnes qui cherchèrent à 
détruire l'établissement que le Saint et elle avaient fait. 
Dieu lui envoya alors Jean de Parme, Général des Francis- 
cains, qui vint à Marseille, après la mort du Saint, tandis 
qu'elle était dans un état de trouble qui empêchait son ins- 
titut de se développer. Elle recourut à ses conseils, et lui 
confia ses peines. Le Général la confirma dans son entre- 
prise, et l'encouragea à persévérer. Ses paroles lui donnèrent 
une telle assurance, que dès lors elle déposa toutes ses 
craintes, et à partir de ce moment, sa maison commença à 
croître. 

On ne saurait douter que ceci ne se rapporte à la fonda- 
tion de Marseille, alors toute récente et la dernière faite, 
puisque celle d' H y ères remontait à une époque déjà an» 
cienne, et avait très bien réussi. D'ailleurs, comme on peut 

(i) « In isto Castro specialiter et plus habitabat frater Hugo. »» Ibid. 

(2) « Acta sunt hec in aula nova domus episcopalis Massilie , in presentia... 
fratris Dominici , ministri provincialis ordinis fratrum minorum, fratris Hu- 
guonis de Digna , fr. Pétri de Corvono, fr. Arnaudi , et fr. Guillelmi, dicti 
ordinis... » Arch. munie, de Mars. 



L VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

s'en assurer, c'est bien à Marseille que le fait se passa. Cela 
étant, il nous semble résulter de ce passage de la Vie, que 
cet établissement eut lieu du vivant de Hugues de Digne; 
qu'il était encore, lors de sa mort, dans une situation pré- 
caire qui jetait la Sainte dans un grand souci pour son 
avenir, et qu'il ne se développa définitivement qu'après 
qu'il eut quitté le monde. Nous aurons donc connaissance 
de l'époque où les béguines de Roubaud s'établirent à Mar- 
seille, si nous parvenons à découvrir la date de la mort du 
frère de sainte Douceline. Ce ne sera pas tout-à-fait une 
petite affaire. 

Tous les historiens de Provence sont d'accord pour 
affirmer que Hugues de Digne mourut en 1285 (i). Il 
suffira, pensons-nous, de citer les paroles d'Honoré Bouche, 
qui par deux fois répète la même chose, et qui a fait loi, 
pour les autres. « Le 21 février de l'an 1285, ïio^s dit-il, 
mourut le B. Hugo de Digne. » De leur côté, les historiens 
de l'ordre de Saint-François arrivent à peu près au même 
résultat. Wadingue, le plus important de tous, dans les deux 
éditions de ses Annales, parle de Hugues comme vivant 
en 1278 ; dans un autre de ses ouvrages, il dit encore 
qu'il vivait en 1280. Sbaralea, le dernier grand auteur 
franciscain qui ait examiné cette question, constate seule- 
ment qu'il avait cessé de vivre en 1285 (2). 

Fabricius a copié Wadingue , et pour lui aussi Hugues de 
Digne vivait à Marseille vers l'année 1 280 (Bibl. lat. t. III). 

(i) Bouche. Hist. de Provence. T. 11, p. 270 et 3i i.— Guesnay. Annales, 
p. 378. — LouvET. Abrégé de l'Hist. de Prov. T. i, p. 173 . — Haitze. Mar- 
tyrologe de Prov. Ms. de la Bibl. de Mars. — Achard. — Histoire des hommes 
ilL de Prov. T. i. p. 409. — Féraud. Géographie hist. des Basses-Alpet>. 1844. 
p. 47. — Biographie des hommes remarq. des B.-A . i85o. p. 1 82. — Histoire, 
Géographie et Statist. des ^.-A. i86f . p. 216. 

(2) Wadingue. Annales Minorum. T. 11. Lugduni. 1628. ad an. 1278. — 
Item, Romae. 1733. T. v. ibid. — Scriptores Or d. Minorum, Romae. i65o, 
f. 178. « Vixit subannum 1280. >» — Sbaralea. Supplementum ad Script, ord. 
S. F. Romae. x8o6. p. 36o. « Erat igitur mortuus anno 1285.» 



PROLÉGOMÈNES. li 

U Histoire littéraire de la France , dont les savants auteurs 
auraient dû corriger Terreur de leurs devanciers, n a rien 
trouvé de mieux à faire que de répéter ce qu'avait dit Sba- 
ralea, et, tout ce qu'elle sait avec lui c'est que Hugues est 
mort avant 1285 (i). Ainsi il semble convenu que cette 
date est indiscutable, et l'on pourrait croire qu'elle est basée 
sur quelque document qui ne permet pas d'en douter. Il 
en est pourtant bien autrement. 

Nous ignorons où ces auteurs ont puisé leurs informa- 
tions, car aucun d'eux n'a cité un seul texte à l'appui de 
l'opinion qu'ils ont tous embrassée ; nous comprenons 
même difficilement qu'ils aient pu, au sujet d'un homme 
aussi considérable et aussi connu que Hugues de Digne, 
se tromper d'une manière si grave, et s'éloigner si considé- 
rablement de la vérité. Cependant, la vérité est qu'il y a 
environ trente ans de dijfference entre la date vraie de la 
mort de ce personnage et celle que l'on a marquée dans tous 
les livres, et que tout le monde a dû accepter jusqu'à ce 
jour. Le testament de Léona de Saint-Félix que nous avons 
déjà cité à la page xlviii, suffirait pour faire voir que Hugues 
ne vivait plus en 1 260, puisqu'il y est parlé de lui comme 
d'un homme décédé, son nom étant accompagné du mot 
quondam. Mais la Vie de sainte Douceline contient sur ce 
point des renseignements si formels, qu'ils ne laissent pas 
subsister la moindre ambiguité. Elle nous apprend (p. 134), 
qu'après que Hugues de Digne fut mort, Jean de Parme , 
Général de l'ordre de Saint- François, vint à Marseille, et 
consola la Sainte que cette perte avait mise dans la plus vive 



(i) Tom. XXI. 1847. P. 293. Dans les sept lignes que VHistoire littéraires 
consacrées à Hugues de Digne, il y a une autre grave erreur : c'est qu'il était 
< de la noble famille de Sabrann. Ceci a été aussi emprunté à Sbaralea, qui, 
confondant sainte Douceline de Digne avec sainte Rossoline de Villeneuve, a 
fait Hugues frère de cette dernière. Mais dans ce cas même, il aurait été de la 
famille de Villeneuve, et non de celle de Sabran. Ne pas oublier non plus que 
la première Sainte est du treizième siècl«, et la seconde, du quatorzième. 



LU VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

inquiétude , par rapport à son œuvre. Cette unique phrase 
nous fournit le moyen sûr d'indiquer d'une façon précise la 
date de cette mort. 

En effet, il est historiquement établi que Jean de Parme, 
qui gouverna son ordre pendant près de dix ans, se démit 
de sa charge et fit élire à sa place saint Bonaventure, 
le 2 février 1 257 : ceci est attesté par tous les auteurs fran- 
ciscains (i). Il est donc certain que son passage à Marseille 
ne peut être retardé au-delà de 1256, et, pour ce qui nous 
concerne, nous croyons qu'il faudrait le reporter à 1255, à 
cause des agitations et des divisions qui signalèrent les der- 
niers temps de l'administration de ce Général. D'autre 
part , il n'est pas moins certain que depuis la seconde moitié 
de juillet 1254, où Joinville nous raconte que Hugues de 
Digne fut appelé par saint Louis, pour prêcher devant lui, 
à Hyères où le roi venait de débarquer (2), nous ne retrou- 
vons plus ses traces nulle part. Il est facile de conclure de 
ces deux faits, qui ne sont susceptibles d'aucune contestation, 
qu'en plaçant la mort du célèbre franciscain en 1 255 , ou au 
plus tard en 1256, nous sommes assurés d'être dans le vrai, 
et qu'il faut substituer cette date aux dates erronées que l'on 
a jusqu'ici désignées sans aucun fondement. 

Ce n'est pas la seule déduction que nous ayons à tirer 
des constatations que nous venons de faire. Une fois en 
possession de l'année mortuaire de Hugues de Digne, nous 
n'avons pas à craindre de nous égarer en affirmant que la 
maison des béguines de Marseille ne se développa, ou, 
comme dit notre texte (p. i^S)^ ne commença à croître 
qu'après 1255 et 1256 ; qu'elle avait été fondée quelques 

(i) « Ultimum générale capitulum.. . acceleravit, quia penitus nolebat esse 
Mînister. Et factum est Rome in festo Purificationis,anno domini m", ce', l'.vh».» 
Cod. Vat. 7260. f. 137. 

(a) Saint Louis prit terre à Hyères, le 17 juillet i 254, et n'y demeura que 
quelques jours. Joiwvillb. Nittoirs de saint Louis. Edit. de M. de Wailly. 
1874. p. 36o. 



PROLÉGOMÈNES. un 

années auparavant par la Sainte et son frère, dans les envi- 
rons de 1250 ; mais ce n'était encore qu'un établissement 
bien fragile, et elles n osaient s'étendre (p. 136). Au con- 
traire, après la date précitée, la fondation, jusque-là 
précaire, se trouva bientôt dans un état florissant, et les 
béguines y furent en grand nombre (p. 24). Voilà ce qui 
nous semble acquis par l'étude attentive des divers passages, 
en apparence contradictoires , où est racontée cette affaire. 

Que tout ce que nous venons de dire soit basé sur la 
réalité des faits , et ne soit pas un produit de l'imagination , 
un simple coup-d'œil jeté sur l'histoire politique de Mar- 
seille à cette époque, suffit amplement à le démontrer. 
Charles d'Anjou, revenu d'Orient en 1250 (i), engagea 
presque aussitôt avec la ville de Marseille la lutte ardente 
qui se termina, peu d'années après, par la complète soumis- 
sion de la cité. En 1251 , il envahit et dévasta son territoire 
avec une puissante armée (2), et l'obligea à conclure avec 
lui le traité connu sous le nom de Premiers chapitres de 
Paix, En 1 257 , la guerre recommença avec plus de violence, 
et elle eut pour résultat les Seconds chapitres de Paix, qui 
livrèrent la ville au pouvoir du comte de Provence (3). 
Ce fut la fin de la République de Marseille. 

La concordance de ces événements avec ce que nous 
raconte la Vie de sainte Douceline, est frappante. On com- 
prend sans peine qu'au milieu de l'agitation extraordinaire 
où Marseille se trouva jetée dans le cours de ces années , et 
des guerres qu'il lui fallut soutenir, il ne pouvait exister, 
pour la pauvre maison des béguines, toute nouvelle, et 

(i) Et non en iibi, comme le dit Bouche. Nous avons plusieurs chartes 
passées par Charles i" en Provence, en i2 5o. 

(2) « Eodem anno (i25i), Karolus, comes Provincie, in vigilia beati Bar- 
tholomei, cum magno exercitu intravit vallem Massilie, contra Massilienses,... 
et fere penitus devastavit. » Chron. S. Victoris. 

(3)«Eodem anno {1257), m. nonas junii, Karolus, comes i'rovincie, accepit 
dominium totius civitatis vicecomitalisMassiiie pcrpetuo. » Ibid. 



Liv VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

placée hors des remparts, aucune sécurité, aucune garantie 
de stabilité. Elle dut être en butte, comme les autres maisons 
religieuses, et plus qu'elles, aux préventions et aux défiances 
des fiers républicains marseillais , qui luttaient alors contre 
leur évêque, autant que contre le comte de Provence. Qui 
sait même si les relations que Charles d'Anjou eut avec sainte 
Douceline, à l'occasion du songe de sa femme, et la véné- 
ration qu'il lui témoigna dès lors, jusqu'à en faire la 
marraine de sa fille, — ce que nous avons constaté ( i ) avoir 
eu lieu vers 1255, — ne rendirent pas la Sainte et ses 
compagnes plus suspectes à leurs concitoyens, et ne contri- 
buèrent pas, pour une bonne part, aux persécutions qu'elles 
eurent à supporter ? 

Tout cela dut cesser, comme par enchantement, en 1 257, 
lorsque Marseille devint une ville provençale, et que Charles 
y commanda en maître. Dès ce moment, il n'y eut plus 
rien à craindre, et la maison de Roubaud dut être en pleine 
prospérité ; car au respect qu'inspirait l'éminente sainteté 
de la fondatrice, était venue se joindre la protection du 
nouveau souverain. Tel nous paraît être le commentaire 
naturel et vrai de ce que la Vie de sainte Douceline nous 
apprend, en des termes un peu embarrassés, sur les origines 
des béguines de Marseille. 

Nous n'avons rien de plus à ajouter aux éclaircissements 
que nous nous sommes efforcé d'apporter à notre texte. C'est 
à partir du moment où nous sommes parvenus , que com- 
mence la vie prodigieuse de la Sainte ; car l'on ne manquera 
pas de remarquer que la plus grande partie de ses extases et 
de ses visions sont indiquées comme étant arrivées à Mar- 
seille, et particuUèrement dans l'église des Franciscains. 
Nous ne prétendons pas que ces faits merveilleux ne se 
fussent pas déjà manifestés : le contraire est trop bien 

(i) Voir ci-dessus, page xlvi. 



PROLÉGOMÈNES. lv 

prouvé. Mais ils étaient moins éclatants ; et il est facile de 
voir que c'est principalement à Marseille que ces événe- 
ments devinrent plus extraordinaires et plus fréquents, de 
manière à faire de Tétat extatique la vie habituelle de sainte 
Douceline. Dès son arrivée dans notre ville, elle eut sa 
grande extase du jour de l'Ascension (p. i lo-i i6) , qui eut 
lieu tandis que l'on bâtissait la maison , et que le dortoir 
venait d'être fait. A la suite viennent prendre rang les 
nombreux et intéressants récits qui remplissent notre livre, 
et qui ont pour conclusion l'extase dernière, au milieu de 
laquelle elle rendit son âme à Dieu. Nous n'avons qu'à y 
renvoyer le lecteur. 

La mort de la Sainte arriva, dit son historien (p. 198) , 
le i^' septembre 1 274, jour de mercredi, le soir, vers l'heure 
des Compiles, et son corps fut déposé en terre dans la 
matinée du jeudi. L'indication des jours de la semaine n'est 
pas exacte, car le i" septembre 1274 fut un samedi ; de 
même, les jours de la maladie sont marqués inexactement à 
la page 1 90. Nous croyons que l'erreur provient d'une faute 
de calcul, que nous allons signaler, et sans laquelle il faudrait 
changer non seulement la date de la mort , mais aussi celle 
des deux translations (p. 200 et 218). 

Après avoir raconté l'extase du jour de l'Assomption de 
la Sainte Vierge, l'auteur ajoute (p. 190) que huit jours 
après la Sainte fut prise d'une fièvre violente. L'Assomption 
étant cette année-là un mercredi, c'est donc le mercredi 
suivant, 22 du mois, que la fièvre commença ; et en effet, 
il est dit explicitement, un peu plus bas, que le mal la saisit le 
mercredi. Deux jours après, le vendredi^ tout le couvent 
prit la discipline ; le samedi , il jeûna au pain et à l'eau. 
Suivent trois jours et trois nuits d'extase continuelle (p. 
192), qui sont donc les dimanche, lundi et mardi; puis vient 
le jour de la mort, qui d'après ce calcul, est effectivement le 
mercredi. 



Lvi VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Mais, en écrivant tout ceci , l'auteur ne s*est pas aperçu 
que le compte détaillé qu'il nous fait , ne nous conduit que 
jusqu'au 29 août, au lieu du i®' septembre. Il est donc mani- 
feste qu'il y a là une erreur de compte. Elle consiste, très 
probablement, à avoir mis, de mémoire, le commencement 
de la maladie au huitième jour après l'Assomption — a cap 
d'uech jorns — tandis qu'il fallait la retarder de trois jours, 
pour arriver ainsi au i*^"^ septembre, et à avoir nommé les 
jours de la semaine d'après ce faux calcuL Nous pensons 
qu'il faut accepter les dates, sur l'exactitude desquelles 
aucun doute ne s'élève, et regarder comme non avenue la 
désignation des jours. Nous voici arrivé au moment où 
il nous faut parler du culte de la Sainte. 

III. — Nous pourrions nous étendre longuement sur le 
culte de sainte Douceline, car la matière ne manque pas; 
mais comme le sujet nous entraînerait dans de trop longs 
détails, nous préférons résumer seulement, en les classant 
avec méthode, les nombreux documents que nous avons 
sur cette question. 

Le culte rendu à sainte Douceline commença immédiate- 
ment après sa mort. Il n'y a qu'à lire le récit (p. 194-199) 
des honneurs qu'elle reçut le jour où son corps fut porté à la 
sépulture, pour avoir une idée de la vénération inouïe que 
tout le peuple avait pour elle, et de l'opinion universelle sur sa 
sainteté , car tous la proclamaient Sainte, De là , l'affluence 
prodigieuse qui rendit presque impossible le transport de sa 
dépouille mortelle, de là l'ardeur de tous pour s'emparer de 
ce qui lui avait appartenu , et pour dépecer , sans retenue , 
tous les vêtements dont on la couvrait. Il fallut la force 
armée pour empêcher un plus grand désordre, et permettre 
de mener à bout la cérémonie , qui fut pour l'humble et 
pauvre béguine le plus solennel des triomphes. 

A partir de ce moment, nous trouvons la Sainte en pos- 



PROLÉGOMÈNES. ltu 

session du culte religieux dans toutes ses formes; c'est-à-dire, 
que toutes les sortes d'honneurs que les lois actuelles de 
l'Eglise défendent de rendre aux Saints avant leur béatifica- 
tion formelle, et qui alors n'étaient l'objet d'aucune prohi- 
bition, lui furent attribuées presque sans exception. Nous 
allons dire successivement quelques mots de chaque espèce 
de culte dont elle a joui. 

On fit pour elle tout ce que l'on fit jamais à l'égard des 
grands Saints. On l'invoqua avec une foi vive, et l'on obtint 
par son intercession des grâces et des guérisons nombreuses. 
On réunit et l'on publia les miracles que Dieu avait 
opérés pour ceux qui la priaient, afin d'accroître la dévotion 
des fidèles. On fit publiquement et en chaire l'éloge de ses 
vertus et de sa Sainteté , et personne ne pouvait mieux en 
parler que celui qui se chargea de son Panégyrique. Ce fut 
Jaucelin, provincial des Franciscains, puis évêque d'Orange, 
qui avait été non seulement son confesseur, mais son conseil 
et son confident, après qu'elle eut perdu son frère. Il 
savait tous ses secrets, et en prêchant au peuple, il révéla 
une partie des merveilles qu'il avait vues en elle (p. 126). 

La pompe qui avait été déployée pour ses funérailles, et 
qui avait changé en ovation une cérémonie funèbre, ne 
suffisant pas à ses admirateurs, on lui prépara un nouveau 
triomphe pour l'anniversaire de sa mort. Ce jour-là on fit 
la TRANSLATION SOLENNELLE de son corps dans un monu- 
ment érigé pour elle dans la vieille église franciscaine. Un 
riche négociant de Marseille voulut faire tous les frais de la 
fête, et la célébra avec une grande magnificence (p. 200). 
Une SECONDE translation, non moins pompeuse, eut lieu 
le 17 octobre 1278, pour transporter dans la nouvelle église 
qui avait remplacé l'ancienne, les corps de sainte Douceline 
et de son frère , après une grande procession autour des 
remparts de la ville (p. 218). 

Les corps des deux bienheureux furent placés dans le 



Lviii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

chœur de Notre-Dame, Tun à côté de l'autre, chacun dans 
un TOMBEAU ÉLEVÉ hors de terre, que Salimbene appelle un 
sarcophage de pierre (p. 258), et qui était un riche sépulcre 
de marbre dû à la piété de Guillaume de la Font (p. 200). 
Ce lieu fut bientôt un pèlerinage très fréquenté, qui attira 
au tombeau de la Sainte beaucoup de malades réclamant la 
santé, et beaucoup de personnes guéries venant remercier 
leur bienfaitrice. Les murs étaient tapissés d'EX-voTO, 
d'images, de suaires, et d'autres offrandes, qui attestaient 
les grâces reçues. 

On appendit devant le sépulcre vénéré une lampe qui 
brûlait en l'honneur de la Sainte, et l'obligation de l'entre- 
tenir fut remise en 1288 à ses propres nièces (p. 260). Le 
testament de Cécile de la Voûte en atteste l'existence en 1341, 
en léguant des fonds pour son maintien (p. 283). 

On se servait de ses reliques pour guérir les maladies. 
Les béguines avaient fait enchâsser dans un reliquaire d'ar- 
gent (p. 232) un doigt de leur sainte mère, qu'elles conser- 
vaient avec un grand respect. On le portait chez les malades 
désespérés , ou bien on leur envoyait de l'eau consacrée par 
le contact de la relique, et la guérisons'en suivait (p. 228 etc). 

Sainte Douceline eut sa fête, qui se célébrait solennelle- 
ment le I" septembre, à Marseille et à Hyères. Il en est 
plusieurs fois question dans ce livre (p. 226.234), comme 
d'un jour où l'on honorait sa mémoire et son souvenir; et 
il ne faut pas voir là un vain souvenir, puisque c'était l'occa- 
sion d'une cérémonie qui avait lieu à la chapelle (p. 212). 
Des documents plus récents nous montrent que cette fête se 
continua. En 1341, Cécile de la Voûte assigna des fonds 
annuels pour les frais de la musique qui se faisait chez les 
Franciscains, le jour de la Commêmoraison de sainte Douceline 
(p. 283). En 1397, la fête de sainte Douceline est aussi 
mentionnée expressément (p. 294). Enfin en 1407, la der- 
nière prieure des béguines légua une rente affectée spéciale- 



PROLÉGOMÈNES. lix 

ment à la solennité du 2 septembre ^^^^r où F on célébrait la 
Solennité et la Commémorai son de la bienheureuse Douceline; 
et elle obligea ses donataires, par un article formel, à la 
célébration perpétuelle de la fête de la Sainte (p. 297). 

Elle eut aussi son office ; car quel moyen y a-t-il d'en- 
tendre autrement ce qui est dit dans sa Vie d'une certaine 
louange que Ton composa en son honneur (p. 202) , que ses 
filles récitaient à la chapelle, le jour de sa fête, avec respect 
et dévotion, et à si haute voix qu'on les entendait de la rue 
(p. 210.212) ? Nous avons essayé de voir là un cantique ; 
mais l'explication est inadmissible, parce qu'il n'y en a de 
traces nulle part, tandis qu'il nous reste plusieurs fragments 
de l'office. Nous avons d'abord (p. 206.212) trois vers d'un 
hymne : Dulcelina hec de Digna — Sede polorum est digna 
— Inter sacras virgines, lesquels avec trois autres du même 
rhythme, qui n'ont pas été conservés, formaient une strophe 
de six vers, semblable à plusieurs autres du Bréviaire. Nous 
avons aussi une phrase que la Vie appelle, « une antienne 
de la louange de la Sainte » (p. 204), — j^d te de luce 
vigilans etc. — , et qui a tout l'air d'une antienne des 
Laudes. Enfin nous ne croyons pas nous tromper, en 
regardant comme trois autres antiennes du même office , les 
textes employés à la page 252, dont le second, il est facile de 
le voir , est de style ecclésiastique. 

Elle eut, comme les autres saints, son histoire, écrite 
dans l'intention de la louer, de la faire connaître et honorer. 
Certes , ceux qui liront le présent livre qui la contient , con- 
viendront sans peine que c'est bien une Vie de Sainte que 
l'on a voulu écrire, et que rien n'y est oublié pour exalter 
devant les fidèles celle à qui elle est consacrée. 

Si nous ajoutons à tout cela le titre de sainte et de 
BIENHEUREUSE, qui lui a été donné par un grand nombre 
d'auteurs, et l'insertion de son nom dans divers martyro- 
loges, — et Ton comprend que nous ne pouvons insérer ici 



Lx VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

les détails qui prouvent ces faits, — il nous sera bien permis 
de demander à ceux qui nous auront suivi dans ce trop court 
et trop rapide aperçu, si le culte de sainte Douceline n'a 
pas été splendide, et s'il n'a pas eu une extension extraordi- 
naire ? Nous ne voyons guère qu'un genre de culte qui lui 
ait manqué, ou plutôt, dont nous n'ayons pas la preuve. 
Mais si nous n'avons pas pu constater qu'il y ait eu des 
églises consacrées sous son invocation, nous savons que 
l'établissement qui lui dut l'existence, avait pris son nom, 
et qu'il était connu, un siècle et demi après sa mort, sous 
le titre de Maison de sainte Douceline (i). 

Tels furent les honneurs rendus à une Sainte bien chère 
à nos pères. Il ne nous reste, pour la faire connaître sous 
tous les rapports, qu'à donner quelques renseignements sur 
l'œuvre dont elle fut la Mère. 

IV. — Le béguinage fondé par sainte Douceline à 
Hyères d'abord, et ensuite à Marseille, n'était pas une 
maison de religieuses. La Sainte elle-même n'était pas reli- 
gieuse, bien qu'elle eût fait, comme le raconte sa Vie, les 
trois vœux de virginité (p. i8), de pauvreté (p. 40) et 
d'obéissance (p. 34). Ce n'étaient point là des vœux de reli- 
gion , émis dans un monastère régulièrement établi , et 
acceptés à ce titre par l'autorité de l'Eglise. Aussi Salimbene, 
exprimant l'opinion des contemporains, a-t-il affirmé que la 
Sainte ne fit jamais partie d'aucun ordre, et qu'elle a toujours 
vécu dans le siècle (2). Moins encore pourrait-on regarder 
comme telles les compagnes qui vinrent se mettre sous sa 
direction ; car il est bien certain que Hugues de Digne, qui 
dicta leurs règles, ne voulut pas qu'elles fissent vœu de 



(i) Testament de Bilète Martin, 9 oct. 1406. « Actum Massilie, in quadam 
caméra superiori domus béate Dulceline. » Il y a la même chose dans le codicille, 
qui est du 20 octobre. Arch. dép. des B.-du-Rh. S. Victor. Ch. 2049. 

(2) « Hec nunquam aliquam religionem intravit. » P. 258. 



PROLÉGOMÈNES. 



LXI 



pauvreté (p. 44), et nous les voyons, dans toutes les circons- 
tances de leur vie , faire des actes de propriétaires. 

Faudra-t-il donc admettre , avec certains auteurs , que ces 
béguines ne faisaient aucun vœu, qu'elles pouvaient se 
marier, et que beaucoup d'entre elles étaient mariées (i) ? 
Ce serait se faire de l'Institut de sainte Douceline une idée 
étrange , et entièrement opposée à la réalité. Nous avons 
retrouvé, et nous publions (p. 257), la formule de profession 
des béguines de Marseille ; il n'y a qu'à y jeter les yeux pour 
voir qu'elles se liaient par un vœu de virginité , et une pro- 
messe d'obéissance. Là est la vérité , et tout ce qu'on a dit 
de contraire est le résultat d'une méprise peu concevable. 
Parce que Ruffi assure avoir vu beaucoup de testaments de 
ces béguines ^ qui étaient mariées ^ l'on en a conclu que les 
béguines pouvaient contracter mariage. C'est une erreur. 
Ces testaments existent encore ; il en est quelques-uns, pas 
beaucoup cependant, qui ont été faits, non point par des 
béguines mariées , — nous n'en connaissons pas un seul de 
tel, — mais par des béguines qui avaient été mariées, c'est- 
à-dire, par des veuves qui s'étaient faites béguines. Ce n'est 
pas du tout la même chose. 

Ainsi, quand ces écrivains ont cité, comme exemple, le 
testament fait en 13 12 par Philippine de Porcellet,/^;»;;^^?, 
disent-ils , de Fouque de Pontevès , ils ne se sont pas expri- 
més avec l'exactitude requise. Ils auraient dû dire qu'elle 
avait été sa femme plus de cinquante ans auparavant , et 
qu'elle l'avait perdu depuis un demi-siècle. Pour comble de 
malheur, lorsqu'ils ont ajouté que cette dame laissa une 
fille ^ appelée Maragde' de P or cellet^ qui entra ensuite dans 
cette congrégation, ils avaient oublié tout-à-fait ; 1° qu'une 
fille de Philippine aurait dû être nommée Maragde de 
Pontevès , du nom de son père ; 2^ que Maragde de Pon- 

(1) Ruffi. Hist. de Marseille. T. ii, p. 109.— Gallia Christ. T. i, col. 655. 
— FiSQUET. La France pontif. Marseille, p. t86. 



LXii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

tevès, qui en effet a existé, dormait depuis longtemps dans 
une tombe de l'église de Barjols ; 3° que Maragde de Por- 
cellet, au contraire, n'était que la petite-nièce de madame 
Philippine , et était depuis vingt ans avec elle au béguinage. 
On voit par là combien peu sont exacts les rares renseigne- 
ments que l'on a eus jusqu'ici sur nos béguines. Notre devoir 
est d'en donner de plus précis. 

L'Institut de sainte Douceline était une réunion de per- 
sonnes pieuses, qui désiraient s'éloigner du monde, pour 
mener une vie humble et mortifiée, et se sanctifier ensemble 
parla pratique des œuvres de charité, et la méditation de la 
passion de Notre Seigneur. Use composait de trois sortes 
de personnes : i" de jeunes enfants que l'on y formait à la 
vertu ; 2** de jeunes filles d'un âge plus avancé , 'qui renon- 
çaient à s'établir dans le siècle, et embrassaient la règle de 
la maison ; 3° de dames qui avaient vécu dans le mariage, 
et qui s'y retiraient après leur veuvage. On y voyait aussi 
des servantes attachées soit à la communauté, soit person- 
nellement à celles qui en faisaient partie. 

Les premières n'étaient évidemment capables d'aucun 
engagement , puisqu'il y en avait qui n'avaient que sept ans 
(p. 50), et d'autres qui n'avaient pas atteint l'âge de puberté 
(p. 264). Cela n'empêchait point, comme on le voit par 
cette dernière, qu'elles ne reçussent le nom de béguines, 
étant destinées à le devenir. Mais, à cette exception près, 
toutes devaient émettre le vœu de virginité ou de conti- 
nence, promettre obéissance à la prieure, et s'engager à 
observer les règles de la congrégation de Roubaud. Elles se 
servaient de vêtements modestes , de couleur noire , et de 
voiles de toile blanche. Mais leur signe distinctif était un 
manteau noir qu'elles portaient sur la tête. La Vie de la 
Sainte nous apprend l'origine de cet usage (p. 14) , et nous 
montre qu'elle fut la première à le pratiquer (p. 18). 

Voici en quoi les béguines différaient des religieuses. Leur 



PROLÉGOMÈNES. lxiii 

premier vœu était sans contredit perpétuel ; cela est dit 
expressément dans la formule de profession. Mais nous ne 
pensons pas qu'il en fût de même delà promesse d'obéissance, 
qui nulle part n'a le caractère d'un vœu, ni aucune apparence 
de perpétuité. Il s'ensuit que, n'étant d'ailleurs aucunement 
assujetties à la clôture, comme tout le montre, elles pou- 
vaient sortir de l'établissement , et même vivre en dehors. 
C'est ainsi que Théodore de Gras , ou de Porcellet, arrière- 
petite-nièce et héritière de la première Philippine de Por- 
cellet , et par la mort de laquelle les biens de celle-ci firent 
retour au couvent des Franciscains, fut béguine pendant 
toute sa vie, et alla mourir à Avignon, en 1390. 

Mais une différence plus considérable, c'est que les 
béguines, malgré leur profession, conservaient la propriété 
et l'administration de leurs biens, dont elles pouvaient 
disposer en toute liberté, pendant leur vie et à la mort. Il 
existe un nombre considérable de contrats de tout genre, 
passés par des béguines en leur nom personnel, et aussi 
beaucoup de testaments, par lesquels on voit que, sous le 
rapport de la propriété des biens , elles jouissaient de la plus 
complète indépendance, et qu'elles faisaient de leur fortune 
ce qu'elles voulaient. Elles plaçaient et déplaçaient leurs 
fonds à leur gré, les vendaient, les donnaient, les aliénaient, 
comme elles l'entendaient. Nous avons vu , entre autres, 
une curieuse suite de contrats de société ou de commande, 
conclus par des béguines avec des négociants marseillais, à 
qui elles remettaient des sommes diverses pour les faire 
valoir dans le commerce, pour un temps déterminé, ou sans 
fixation de terme. D'ordinaire, le négoce maritime était, 
déclaré exclu , comme exposé à trop de risques ; et l'on 
stipulait, au profit des commanditaires, la moitié du gain. 

Les principaux noms de béguines qui figurent dans ces 
actes , sont ceux de Douce de Cadarache , une dame de Bla- 
cas, Barthélemie d'Albis, Nicolettede Tarascon, Aycelène 



Lxiv VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

de Gardanne , Raimonde de Rocas, Mathieude Boniface, 
Mabile de Fos, Huguette Albine, Cécile d'Auriol : tous 
ces noms sont du treizième siècle. Nous publions quelques - 
uns des testaments et des actes de nos béguines ; sans parler 
des renseignements historiques qu'ils nous fournissent , ils 
étaient nécessaires pour bien établir le caractère spécial de 
r Institut, que nous avons cherché à faire ressortir. 

V. — Pour épuiser ce qui concerne les béguines de Mar- 
seille, nous allons essayer de découvrir Tendroit où se 
trouvait placée leur maison. C'est une question de topo- 
graphie locale , qui n'intéressera peut-être que quelques-uns 
de nos concitoyens ; mais elle n'en mérite pas moins que 
nous nous y arrêtions quelques moments. 

Tous nos écrivains locaux, cette fois encore unanimes, 
nous enseignent que sainte Douceline établit ses filles à 
Marseille dans un faubourg qui se nommait le faubourg de 
Roubaud , et que ce fut de là qu'elles tirèrent leur nom. 
Ecoutons Ruffi, notre premier historien : « Il y avait dans 
Marseille, l'an 1272, un collège ou congrégation de Notre- 
Dame des Roubauds, Béguines, dites en latin Sorores 
Béguine, Elles portaient le nom de Roubaud, à cause que, 
lorsqu'elles s'établirent à Marseille, elles se logèrent à un 
fauxbourg, appelé le Bourg de Roubaud, Depuis lors elles 
retinrent ce nom, et le portèrent conjointement avec celui 
de Béguine. » ( i ) 

Ce que Ruffi a dit a été répété par tous les autres. Pour 
nous, qui savons déjà que ces béguines étaient ainsi nommées, 
parce que leur premier établissement à Hyères était sur les 
bords du ruisseau de Roubaud, nous nous garderons bien 
de croire ce que l'on vient de lire ; mais nous affirmerons au 
contraire qu'elles se logèrent dans un quartier à qui elles- 

(i) Ruffi. Hist. de Mars. 1696, T. 11, p. 109. — Bouche. Hist. de Prov. 
T. II, p. 3 n , — Belsunce. Antiquité de VEgl. de Mars. T. 11, p. 3o6. 



PROLÉGOMÈNES. lxv 

mêmes donnèrent leur nom , et qui fut appelé, plus tard, 
à cause de leur maison, le faubourg de Rouhaud, Il est en 
effet remarquable que ce n'est qu'à la fin du XI V^ siècle ( i ), 
que Ton voit apparaître le nom de Faubourg de Roubaud, 
Nous ne connaissons aucun titre de la première moitié de ce 
siècle , ou ce nom figure ; et ce qui est singulier, c'est que 
le plus ancien titre que nous puissions produire est postérieur 
à l'époque où les béguines quittèrent ce quartier (2). Ce que 
nous pouvons affirmer, c'est que nous avons pris la peine 
de parcourir tous les registres de notaires du XI IP siècle 
que l'on conserve encore à Marseille (3), et que nous n'a- 
vons rencontré aucune part cette appellation. 

On demandera peut-être à connaître le lieu précis où les 
béguines se fixèrent, et quel était le nom ancien du quartier. 
Il est fort difficile de répondre à la seconde partie de cette 
question, faute de titres antérieurs à la fondation. Nous 
trouvons, un peu plus tard, sur la partie supérieure de ce qui 
est aujourd'hui le cours Belsunce, une réunion de maisons 
que l'on appelait le Bourg du Mûrier (4) , auquel l'on arri- 
vait par la porte du Marché, située au bout de la Grand'rue. 
Si cette agglomération, dont le nom nous paraît antique, — 
parce qu'au XIV® siècle on employa plutôt des dénomina- 
tions tirées des églises et des monastères, — s'étendait assez 
à gauche pour arriver jusqu'à la rue dont nous allons parler, 
nous pourrions avoir là ce que nous cherchons. 



(i) AuG. Fabre, Les Rues de Marseille. T. i, p. 78. « Le faubourg des 
Roubauds dont parlent des titres de la fin du XIV* siècle. » II, en cite un du 
7 mai 1392. En voici d'autres. i3g3, 20 août. « In burgiis Massilie, dictode 
Robaut. » — 1393 (4) 3 1 janvier. « In suburgiis Massilie, nominato vulgariter 
de Robaut. » Not. Ant. Lombardi. 

(2) 1372. 19 sept. « In burgo olim vocatode Robaud. » S. Victor. Ch. 1728. 

(3) Ce qui nous reste des protocoles des notaires du XIII* siècle, se 
trouve chez M. de Gasquet; les Cartulaires, ou Extensoires, sont aux archives 
de la mairie. 

(4) 1319. « In burgo Morerii. » Arch. m««. Cart. de Guill. Faraudi.— i4o5. 
M In burgo Morerii, rétro vallata meniorum mercati. » Arch. dép. B. 1 177. 



Lxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Mais ceci est loin d'être certain, parce que rien ne prouve 
que le faubourg du Mûrier atteignit un développement si 
considérable. Nous sommes beaucoup plus porté à croire 
que le quartier où sainte Douceline vint habiter, se nommait 
alors Crotte-vieille , du nom du chemin sur lequel elle bâtit 
sa maison, et de la porte de la ville près de laquelle celle-ci se 
trouvait. Si les actes qui servent de fondement a notre opinion, 
ne sont pas d'une date aussi ancienne que nous le désirerions, 
toutefois, ils nous inspirent assez de confiance pour que nous 
nous y tenions, en attendant quelque chose de plus positif. 

Quant à la vraie position de ce qui fut le Bourg de Rou- 
baudy personne n'a rien dit encore de satisfaisant sur ce 
sujet. La Statistique du département a eu là-dessus des idées 
si vagues, qu'elle s'est contentée de placer ce bourg entre la 
rue Noailles et les Petites-Mariés (t. n, p. 353) ; et comme 
il y a eu en réalité dans cet espace trois ou quatre faubourgs 
différents, il en résulte qu'en définitive la Statistique ne 
nous apprend rien du tout. M. Augustin Fabre dans ses 
Rues de Marseille (t. v, p. 90), s'est approché un peu plus 
de la vérité, et a mis le bourg de Roubaud à la rue Petit- 
Saint-Jean ; malheureusement c'est une rue toute moderne, 
que rien ne peut nous faire prendre pour une voie antique , 
et qui n'aboutit pas même à une des portes des anciens 
murs. Si l'auteur des Rues avait fait un pas de plus, et poussé 
jusqu'à la rue la plus voisine de celle à laquelle il s'est arrêté, 
il aurait mis la main sur ce qu'il avait intérêt de savoir. 

Regardons en effet comme certain qu'il faut identifier 
le faubourg^ de Roubaud , et par conséquent l'endroit où 
s'installèrent les béguines, quel que fût son nom, avec la 
rue Dauphine ou Nationale de nos jours. Tous les anciens 
faubourgs de Marseille s'étendaient le long des chemins qui 
partaient des portes de la ville et s'en allaient vers la cam- 
pagne. Trouver un chemin , c'est trouver le faubourg qui 
lui correspond. Le faubourg de Sainte-Catherine était sur 



PROLÉGOMÈNES. lxvii 

le chemin qui ccnduisait à l'église de Sainte-Catherine ; 
ceux des Prêcheurs , des Augustins , de Sion , sur les che- 
mins qui menaient aux Frères- Prêcheurs, aux Augustins, 
à Tabbaye de Sion. 

A r autre bout des remparts , tout-à-fait contre le chevet 
de l'église de Saint-Martin , il y avait une porte que pres- 
que tous nos écrivains ont oubliée, et qui se nommait au 
XIV® siècle le Portail de Crotte-vieille (i). Son nom seul 
nous donne la certitude qu'elle existait au siècle précédent , 
et vraisemblablement longtemps auparavant. De là partaient 
deux grandes voies : l'une montait à gauche vers les hau- 
teurs de la Gare actuelle , c'est la rue des Petites-Mariés ; 
là se trouvaient l'église et le couvent des Clairistes, et aussi 
tout naturellement le faubourg de Sainte-Claire (2). L'autre 
s'en allait, presque en plaine, vers les quartiers de Long- 
champ et de la Madeleine ; c'est la rue Dauphine ou Natio- 
nale, continuée par les rues des Convalescents, de Saint- 
Bazile et Consolât, qui y font suite, et n'en sont que la 
prolongation. C'est sur cette rue, et dans sa première partie, 
que fut la maison de nos béguines ; c'est là qu'il faut placer 
le faubourg de Roubaud. 

Nous citons en note plusieurs textes, dont l'un nous 
apprend que la rive de Saint-Bausile s'étendait jusque vers 
la porte de Crotte- vieille , et côtoyait le chemin qui y 
menait en ligne droite ; l'autre , qu'il existait par là un 
quartier dit de Crotte-vieille ; un autre enfin, que le chemin 



(i) 1392. 18 juillet. « Loco dicto vulgariter la Ribierade Sant Bausili, citra 
vero portale de Crota viclha, confr... cum carreria recta qua tcnditur ad ipsum 
portale de Crota vielha. » Not. Laur, Aicardi. — i-^qB. 27 avril. « Terram 
sitam a Crota vielha, confr. cum duabus caminis publicis. » Not. Ant Lom- 
bardi. — 1470 (i). 8 janvier. « Extra menia civitatis, in camino Jarreti de 
Sant Bauzili, dicto vulgariter Bore dels Robaus. » A^oif. Jean Georgii. — Voir 
aussi la note (2) de la page lxix. 

(2) i322. 22 nov. « In burgo Sancte Clare in carreria dicta de Malamortc. >» 
Not. Jean de l^ennis. 



Lxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

de Saint-Bausile n'est pas autre chose que le faubourg de 
Roubaud. Mais tout le monde sait, à Marseille, ce que 
c'est que le chemin de Saint-Bausile, transformé aujour- 
d'hui en rue Saint-Bazile , et réduit à sa partie centrale. Il 
n'y a qu'à suivre sa direction à droite et à gauche, pour 
arriver directement, d'un côté, à l'église de Saint- Martin, 
où était le portail de Crotte-vieille, de l'autre, aux quartiers 
nouveaux de Longchamp, qui étaient autrefois les jardins 
arrosés par le Jarret de Saint-Bausile , et où se trouvait , 
selon toutes les apparences, la vieille chapelle du célèbre 
martyr de Nîmes, qui donnait son nom à la Vallée (i). 

Ainsi, le faubourg de Roubaud doit se placer sur le 
prolongement delà rue Saint-Bazile, c'est-à-dire, à la rue 
Dauphine ou Nationale. C'est là que les béguines de Rou- 
baud avaient construit leur maison, à une faible distance 
du couvent des Franciscains, qui était à la rue Tapis- Vert ; 
et la rue droite qui menait au portail de Crotte-vieille ^ dont 
parle l'acte de 1393, est la même que la rue droite du 
monastère antique de Roubaud ^ que nous retrouvons en 
1401 (2). 

Le vieux chemin de Crotte- vieille, ou de Saint-Bausile, 
étant d'une longueur assez notable, il nous faut trouver un 
second confront de la maison des béguines, si nous voulons 
connaître sa position d'une manière précise. Or, si l'on 
veut bien considérer avec quelque attention l'acte de 1 297 
que nous publions ci-dessous (p. 265), on y verra que les 
cens que Philippine de Porcellet acheta de Bertrand de 
Marseille et de Raymond de Solliers, son beau-frère, étaient 
tous établis sur des propriétés situées à la rue ou traverse 
des Cordiers ; on y verra aussi que ces immeubles, maisons 
et jardins, étaient attenant à la maison de Roubaud. Cela 

(i) i3g2. 10 nov. « In territorio Massilie vocato Jarretum de Moreriis, alias 
Vallis Sancti Bausilii. » Arch. dép, S. Victor. Ch. igSg. 
(2) Pièces justif. n" xxiii, p. 295. 



PROLÉGOMÈNES. lxix 

est dit plusieurs fois dans Tacte. Cette rue des Cordiers 
revient d^ailleurs souvent dans nos documents (p. 269.282. 
290.291), et dans une pièce de 1280, elle est nommée la 
traverse des dames de Roubaud ( i ). C'est, à n'en pas douter, 
la rue qui longeait latéralement l'établissement , en partant 
du grand chemin sur lequel celui-ci avait sa façade principale. 
Qu'était-ce que la rue des Cordiers, et où la retrouverons- 
nous .'' 

Ici nous n'avons guère l'embarras du choix. Il n'existe, 
même aujourd'hui, que trois rues qui coupent la partie anti- 
que de la rue Dauphine dans les deux sens ; et des trois, il en 
est deux, la rue du Baignoir et la rue de la Fare, dont l'an- 
tiquité nous paraît être fort peu garantie. La troisième, au 
contraire, qui est la rue Longue-des-Capucins, nous semble 
réunir les conditions requises pour que nous puissions y voir 
la rue des Cordiers du XII P siècle. Par sa très longue éten- 
due, elle pouvait, plus que toute autre, se prêter à l'exercice 
de l'industrie qui lui fit donner son nom , et l'on conçoit 
que les cordiers s'y fussent établis, car il y avait de la place 
pour un grand nombre. Quant à l'antiquité de cette rue, 
personne ne sera tenté de la mettre en doute, et il est impos- 
sible de n'y pas reconnaître les allures d'un ancien chemin 
transversal, unissant une grande voie à une autre. 

Nous possédons, du reste, un vieux texte des plus précis, 
qui nous parle d'une rue allant de par-dessus l'ancien cou- 
vent de Sainte-Claire à la plaine Saint-Michel (2). Qui ne 
reconnaîtrait là la rue Longue-des-Capucins? Aucune autre 



(i) 1280. 28 octobre. « In transversia dominarum de Robaudo... confr...ab 
alla parte cum carreria publica. » Not. Pons Marini. 

(2) i3g6. 2 mai. « Pro tribus quarteriatis terre sitis ad portale de Crota 
vielha... confr. cum camino publico de Crota vielha, quo itur ad Sanctum 
Bausilium, et cum camino publico quo itur de supra monasterium antiquum 
Sancte Clare ad planum Sancti Michaelis, et cum quodam adayguerio, sive 
trasversia modica, per quam ducitur seu derivatur quedam aqua. » Charte 
aux Arch. munie. 



Lxx VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

rue n'existe à Marseille dans une direction semblable ; et 
celui qui ne voudrait pas la voir dans ce document, ne 
trouverait rien à mettre à la place. C'est la seule rue qui, des 
Petites-Mariés, et de plus haut encore , conduise à la plaine 
Saint-Michel par la continuation de la rue des Feuillants, 
dans laquelle elle va se jeter, après un très long parcours. 

Nous pouvons encore produire un second texte à l'appui 
du premier; c'est un acte de 1 290, qui parle d'un jardin situé 
au faubourg des Roquefort, dans la rue des Cordiers (i). 
Le faubourg des Roquefort n'est pas différent du fau- 
bourg de Sion , et est représenté de nos jours par la rue 
des Feuillants et la halle des Capucins. C'est là que la 
famille de Roquefort fonda, à la fin du XIP siècle, l'hôpital 
de Saint-Michel , qui devint plus tard l'abbaye de Sion. 
La rue Longue-des-Capucins arrive précisément en cet 
endroit, où elle vient rejoindre le chemin qui monte à la plaine 
Saint-Michel; et puisque là aussi nous trouvons nommée au 
XI IP siècle la rue des Cordiers, c'est que ces deux noms 
doivent désigner une seule et même rue. 

La conclusion de ce que nous venons de dire est que, 
lorsque sainte Douceline vint à Marseille, elle s'établit dans 
le quartier de Crotte-vieille , tout près de la porte de la 
ville qui avait le mèm.e nom, à quelques minutes de distance 
de l'église de Saint-Martin, et des couvents des Frères- 
Mineurs et de Sainte-Claire. Les documents que nous avons 
cités nous autorisent à penser que sa maison était située à 
l'angle formé par l'intersection de la rue des Convalescents 
avec la rue Longue-des-Capucins. C'est là que durent se 
passer les événements racontés dans la Vie de la Sainte, 
là aussi qu'arriva en 1 274 sa bienheureuse mort. 

C'est là qu'étaient ses filles, lorsqu'un décret du concile 

(i) 1290, août. « Viridarium situm in burguo Rochafortorum in (carreria) 
Corderiorum. *> Not. Pierre El^earii. — Le mot carreria ou transversia es 
emporté. 



PROLÉGOMÈNES. 



LXXI 



de Vienne supprima les Béguards et les Béguines. Bien que 
dirigée contre les béguines d'Allemagne, cette sentence 
paraît avoir aussi atteint les nôtres, qui durent se séparer ; 
mais elles furent bientôt complètement justifiées , et purent 
se réunir de nouveau , en vertu de plusieurs bulles de Jean 
XXII , que nous publions pour la première fois. 

L'établissement des béguines de Marseille ne se maintint 
guère plus d'un siècle à l'endroit où sa fondatrice l'avait 
placé. Les guerres qui, de 1357 à 136 1, désolèrent la Pro- 
vence entière , ravagée par les bandes d'Arnaud de Servole 
et de ses alliés les seigneurs des Baux, ayant contraint les 
Marseillais à prendre des mesures extraordinaires pour leur 
sûreté, une grande partie des faubourgs fut détruite, et 
leurs habitants contraints à les abandonner. Toutes les 
Religieuses qui y avaient leurs maisons furent obligées de se 
retirer dans l'intérieur de la ville, et d'y chercher, à l'abri de 
ses murailles , une sécurité dont elles ne jouissaient plus en 
dehors. C'est le moment où les dames de Sion, de Sainte- 
Claire, de Saint- Pons, les Augustins, et les Prémontrés de 
l'Huveaune, délaissèrent leurs résidences primitives, et se 
choisirent en ville de nouvelles demeures. Les Béguines 
subirent le même sort , et se réfugièrent dans Marseille. 

Elles firent l'acquisition d'un local à la rue Française, 
dont une partie fut achetée de Simon de Cépède, et l'autre, 
de Monteillet de Vivaud, et elles y bâtirent une église (i). 
Nous ne savons pas si elles passèrent directement de leur 
ancienne maison du faubourg à leur maison nouvelle, ou 
si elles eurent, en attendant , quelque habitation provisoire ; 
mais il résulte d'un acte passé par elles dans le local susdit, 
qu'elles y étaient déjà réunies en 1366 (2). 

L'emplacement qu'occupa le nouveau béguinage peut 

(i) Pièces justif. n* xxiv. 

(2) i366. 17 juin. « Actum Massilic, in domo dictarum dominarum, sita in 
carreria francigena. » Not. Etienne Venaissini. 



Lxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

être très facilement désigné. Ruffi (ii. 109) et Belsunce 
(m. 306) nous apprennent qu'il était situé à la place Saint- 
Sauveur y qui se nommait alors place Saint-Thomas, et est 
actuellement la place de Lenche. Nous venons de voir, 
d'autre part, dans deux titres de l'époque, qu'il était à la 
rue Française y aujourd'hui rue de l'Evêché. Ces deux indi- 
cations, en apparence opposées, n'ont rien de contradictoire, 
parce que la place de Lenche avait autrefois moins d'étendue 
qu'elle Vizxv a, et que la rue de l'Evêché se prolongeait 
davantage au midi. La démolition de quelques maisons 
ayant raccourci celle-ci, et agrandi la place sur le haut, il 
en est résulté que l'édifice, qui se trouvait d'abord sur la 
rue, en était venu à être sur la place même , et à un endroit 
que tout le monde connaît. 

La maison de Roubaud était à côté de celle qu'habitaient 
les religieuses de Saint- Pons, réfugiées elles aussi à Marseille, 
et dont le nom est resté à la rue où elles résidaient (i). 
Guesnay, qui cette fois ne s'est pas trompé, atteste qu'elle 
occupait la même position où fut construit plus tard l'hôtel 
de Mirabeau (2) : Ce sont les bâtisses que l'on a adroite, 
quand on monte la place de Lenche, pour se rendre à la 
rue de l'Evêché. A en juger par l'extérieur misérable de ces 
maisons, on ne se douterait pas que le site en est magnifique, 
qu'il y avait là un des plus beaux hôtels de Marseille , et 
que Louis XIV y logea, lorsqu'il vint dans notre ville, en 
1660. 

La seconde maison de sainte Douceline, dont l'église était 
à l'endroit même où nous avons vu assez récemment une 
chapelle aujourd'hui profanée, ne dura qu'un demi-siècle. 
En 1407, Marguerite d'Alon, la dernière prieure desbégui- 



(t) iSSy. II octobre. « Nunc résidentes in civitate Massilie, juxta monas- 
terium de Robaudo. » — iSga. 23 sept, « Actura Massilie, in dicta ecclesia, 
sita prope domum dominarum de Robaudo. » Not. Guill. Barbani. 

(2) Annales, p. 69 5. 



PROLÉGOMÈNES. lxxiii 

nés, se voyant seule et sans compagnes, fit donation de sa 
maison aux Franciscains de Saint-Louis, qui en prirent 
possession après sa mort, en 1414. Quatre ans après, la 
Ville la donnait, avec leur consentement, aux Pères de la 
Merci; mais ces religieux y demeurèrent peu de temps. 
Au siècle suivant, elle appartint à la famille de Lenche, 
dont une fille la porta aux Riquetti de Mirabeau, qui 
Tembellirent et y reçurent le grand Roi. Elle passa de ceux- 
ci aux Maurellet, marquis de la Roquette, qui la vendirent, 
en 1757, àTŒuvre des Pauvres Enfants abandonnés. De- 
puis la Révolution, elle appartient aux hospices, et l'on y a 
vu successivement un Collège assez renommé, la maison des 
Enfants de la Providence (i 820-1 848), et la Caserne des 
sergents de ville (i). Aujourd'hui ce n'est plus rien. 

Voici les noms des Prieures des béguines de Roubaud, 
que nous avons pu recueillir : 

I. Sainte Douceline. 1250.^-1274. 

II. Philippine de Porcellet. 1274.^ 

III. Huguette Ancelme, 20 avril 1292. 

IV. Bérengèrede Flotte, 13 janvier 1298. 

V. Philippine de Porcellet, la jeune ,1329.1341. 

VI. Jeanne de Porcellet, 17 juillet 1343. 

VII. Douce de Vivaud , 1359.1366. 
Vin. Jacquette Monnier, 7 juin 1390. 
IX. Marguerite de Ulmo , 1 3 97 . 1 40 1 . 
x. Marguerite d'Alon, 13 97.1 414. 

Nous croyons que ces deux derniers noms désignent une 
seule et même personne, qui fut prieure du béguinage au 
moins depuis 1395. 

(i; AuG. Fabre. Les Rues de Marseille, i. 3oo. 



.XXIV VIE DE SAINTE DOUCELINE. 



TROISIEME PARTIE. 



Ayant à parler de la langue dont s'est servi Tauteur de la 
Vie de sainte Douceline , nous n'avons pas Tintention de 
faire ici un cours de langue provençale ou romane, ni de 
nous livrer à des considérations, plus ou moins savantes, 
sur ladite langue, ses généralités, ses origines, son déve- 
loppement, ses règles grammaticales , etc. ; ceci a été fait, et 
le sera encore par d'autres qui s'en acquitteront mieux que 
nous. Tout ce que nous nous proposons en ce moment, 
comme complément naturel de ce travail préliminaire, c'est 
d'examiner l'idiome employé dans l'ouvrage que nous 
publions. Nous n'étudions donc que le provençal de la Vie 
de sainte Douceline , désirant en donner à nos lecteurs une 
connaissance suffisante, en lui soumettant les observations 
principales auxquelles sa lecture peut donner lieu. 

I . — Nous n'avons plus à démontrer que cette Vie nous 
représente la langue que l'on parlait à Marseille au XIII* 
siècle ; nous ajouterons seulement que nous en avons là le 
monument le plus considérable et le plus important. Il 
n'existe rien que l'on puisse mettre en parallèle avec elle , et 
c'est là que l'on devra recourir lorsque l'on voudra se rendre 
compte de ce qu'était la langue de nos pères, il y a six siècles. 

A cette époque, tous les Marseillais, sans exception, 
parlaient le provençal, qui est désigné, dans les documents 
du temps , sous le nom de langue vulgaire, langue romand, 
et langue provençale. Le français était tout-à-fait inconnu 



PROLÉGOMÈNES. lxxv 

parmi eux ; mais les contrats et les actes officiels étaient 
rédigés en latin, et plus d'une fois, il y est déclaré expres- 
sément qu'on avait donné connaissance de la teneur des 
actes aux parties intéressées , en les leur lisant dans le lan- 
gage connu d'eux, c'est-à-dire, romancialiter^ ou in vulgari. 
Nous avons vu ci-dessus qu'on le désignait encore sous le 
nom de langue laïque, par opposition au latin, langue de 
l'Église, seule en usage dans la liturgie et dans l'adminis- 
tration des sacrements. 

Il ne faudrait pas conclure de là que les ecclésiastiques 
usaient aussi du latin dans les sermons qu'ils adressaient au 
peuple; au contraire, il est bien plus rationnel de penser que, 
dans leurs rapports non liturgiques avec les laïques, ils se ser- 
vaient de l'idiome particulier à ceux-ci. Il est, du reste, infini- 
ment probable qu'eux-mêmes ne parlaient pas usuellement 
une langue différente de celle des laïques, et qu'ils ne savaient 
du latin que ce qu'il en fallait pour remplir leurs fonctions. 
Mais la question de la langue employée, parmi nos ancêtres, 
pour les discours publics et les instructions religieuses, est 
trop grave et trop complexe pour que nous puissions entre- 
prendre d'y toucher ici en passant. 

L'identité de la langue provençale marseillaise avec celle 
de la Vie de sainte Douceline ^ est sensible, même de nos 
jours , à six siècles de distance. Nous pourrions rapporter 
ici un grand nombre de phrases de la Vie, qui, sauf quelques 
différences dans l'orthographe, sont telles qu'on les écrirait 
aujourd'hui. Contentons-nous de citer les suivantes. — E 
cant la pensavan trobar jugant am los autres enfans, e Fana- 
van querent ^ trohavan la esconduda per pregar Dieu y en 
los plus secretz luecs de Vhostal (p. 4. n. 4). — Non volia 
penre ni retenir a si almornaquefos de trop gran près (p. 40. 
n. 5). — E vai a son sépulcre (p. 228. n. i3). — En la 
quai avia gran fe e gran esperansa (p. 228. n. 15). — Non 
sipodia dinar y ni si podia caussar (p. 232. n. 20). — E tor- 



Lxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

net si a Dieu , am gran dolor de cor dels mais que fach avia 
(p. 238. n.3i)(i). 

Qui pourrait hésiter à reconnaître là des fragments de 
notre provençal actuel? Il ne faut pas tenir compte des 
variations que la prononciation a fait subir à divers mots, 
car rien ne change si rapidement dans les langues , et nous 
n'aurions pas à remonter deux siècles pour en trouver de 
plus radicales dans la langue française. D'ailleurs, le change- 
ment de prononciation était déjà commencé au temps de 
de sainte Douceline, et sa Vie nous en fournit les preuves. 
Prenons pour exemples les mots y eux y feu et lieu, que le 
roman écrivit d'abord, conformément aux racines latines, 
huols (8.9), fuoc (12.1), et luoc (14.5). Ces formes se 
trouvent dans notre texte, et chacun peut les y voir. Mais 
on y trouve aussi des formes nouvelles, résultant de la 
substitution d'une voyelle faible à une voyelle forte, qui a 
donné huels (30.3) çthuell (iSS.y), fuec (116.65) et luec 
(32.8). Ces formes étaient déjà usitées à Marseille au XI IP 
siècle, et il n'a fallu que la chute de la consonne finale , pour 
produire les mots dont nous nous servons encore aujour- 
d'hui, et que nous prononçons ueilyfuê et lue. 

Quand nous disons que la Fie de sainte Douceline nous a 
conservé la langue des Marseillais du XI IP siècle, nous 
voulons parler de l'ensemble ; il y a lieu, en effet, à indiquer 
quelques exceptions qui nous semblent appartenir en propre 
à l'auteur qui l'a écrite, vu que nous ne trouvons pas ailleurs 
ces mêmes choses. Nous avons en vue, en disant ceci , cer- 
taines règles que Philippine de Porcellet paraît avoir intro- 
duites dans la composition de son ouvrage, tout en se servant 
de la langue usitée parmi ses concitoyens, et qui sont, on ne 
saurait le nier, des améliorations grammaticales et ortho- 
graphiques. 

(i) Dans toutes les citations que nous aurons à faire en cette partie, le 
premier chiffre indique la page, le second, le paragraphe. 



PROLÉGOMÈNES. lxxvii 

Le premier des points à signaler concerne l'article défini. 
On est effrayé, en ouvrant une grammaire romane, du grand 
nombre de formes assignées à Tarticle, et il n'y a rien qui 
aide à faire un choix parmi ces nombreuses variétés. Diez 
indique comme régulières, pour le masculin, lo^ aussi bien 
au cas sujet qu'au cas régime, et de même, la pour le fémi- 
nin. Les autres formes seraient des altérations, des irrégu- 
larités , des exceptions. 

Dans la Vie de sainte Douceline^ l'article a toutes ses 
formes bien régulières, et Ton y trouve un système plus 
complet que partout ailleurs, servant à distinguer nettement 
le sujet du régime, dans chaque genre. Au singulier, le 
masculin a le pour le cas sujet, et lo pour le régime; le fémi- 
nin, à son tour, a li pour le nominatif, et la pour le cas 
oblique ; au pluriel, c'est li et los pour les cas du masculin, 
et LAS pour le féminin, dans les deux cas. Pour nous borner 
à de courts exemples, nous avons : le malautz, sujet, et lo 
malaute^ régime (68.7.8) ; le pobols et ho pohol (84.24) ; 
LE reis et li rei (154.4) ; li vida (i.i) et h a vida {16.%)'^ 
LI sancta maire et la sancta maire (26. i .9) ; li verme ( 10. 1 1 ) 
et LOS vermes {(>.Ç) ; li vestir (14.4) et los vestirs (18.8). 

Cette distinction de cas et de genre, pour l'article, nous 
semble particulière à la Vie de sainte Douceline, Nous ne 
prétendons pas que chacune de ces formes ne puisse se ren- 
contrer quelquefois ailleurs ; mais l'ensemble, formulé ainsi 
en système grammatical complet, nous paraît être le fait de 
notre auteur. Ce qui nous confirme dans cette pensée, c'est 
qu'elle a été si fidèle à suivre la règle qu'elle s'était ^xtt, 
que nous trouvons à peine dans tout son livre trois ou quatre 
exceptions, pour ce qui concerne l'article féminin li , le plus 
rare de tous, à la place duquel s'est glissée irrégulièrement 
la variante la. 

Une autre remarque est à faire au sujet de l'orthographe 
adoptée par elle pour les adverbes en ment, si nombreux en 



Lxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

provençal, comme dans le français, et qui se confondent, 
dans l'écriture et dans la prononciation, avec les substantifs 
non moins nombreux, qui ont la même désinence. Par une 
innovation heureuse, Tauteur de la Vie de sainte Douceline 
leur a enlevé le t final ; elle l'a remplacé par une sifflante , 
que bien certainement la langue de nos pères faisait sonner 
avec force, et dès lors, ni les yeux ni l'oreille n'ont plus eu 
de peine à distinguer les noms qui se terminent en ment 
des adverbes en mens, devenus bien reconnaissables. 

Une autre innovation est relative à la manière d'écrire 
deux adverbes qui se suivent immédiatement. On a déjà 
fait observer que, dans ce cas, divers auteurs traitent le 
premier des deux comme un adjectif, et lui en laissent la 
forme ; le second seul reçoit la forme adverbiale. Au lieu 
de dire suaument e bellament , on a mis suau e hellament. 
Dans la Vie de sainte Douceline, c'est l'inverse qui est 
pratiqué, et avec plus de raison, nous semble-t-il. On 
commence par donner au premier adverbe sa forme adver- 
biale complète, et le second demeure écrit comme un simple 
adjectif, auquel l'œil et l'oreille, déjà avertis, appliquent 
aisément la syllabe finale du premier , dont il n'est séparé 
que par la conjonction copulative. 

C'est ainsi que l'on a : ardentmens e alegra (120.69), 
fermamens e segura {\6o.\ Ç) ,fi%elmens e dévot a (226.10), 
hubertamens e clara (130.10), humillmens e devota (22.4), 
justamens e sancta (2.1), sanctamens e humil (148.33), etc. 
Il en est de même au comparatif : plus fi-zelmens e plus 
veraia (22.4), plus francamens e plus quiti (^11.1), tan 
aondozamens e tan larga (116.65), ^^^ autamens e tan 
clara (152.1). Nous n'avons noté qu'une seule infraction à 
cette règle ; c'est celle-ci : pauramens e atempradamens 

(46.11). 

Il serait facile d'ajouter encore ici diverses observations 
de détail ; mais n'ayant pas la certitude que les points à 



PROLÉGOMÈN ES. lxxix 

relever soient proprement le fait de Fauteur de la Vie, nous 
préférons les renvoyer aux paragraphes suivants, où elles 
seront mieux à leur place. 

II. — Rien de plus intéressant et de plus important, 
dans les langues romanes, que Tétude des règles de flexion 
des noms et des verbes, qui nous apprennent à connaître, 
dans ceux-là, les cas, les genres et les nombres, et dans 
ceux-ci, les temps, les modes et les personnes. Beaucoup de 
gens ne savent pas que, pour ce qui regarde la flexion des 
substantifs , Tancien provençal suivait une règle diamétrale- 
ment opposée à celle qui est en usage dans le provençal 
actuel. Habitués au mécanisme des langues modernes, ils 
croient facilement que la lettre j, qui chez elles est le signe 
du pluriel, n'a jamais eu d'autre emploi que de marquer la 
pluralité. Il en était pourtant tout autrement dans lés langues 
anciennes, où chaque cas avait une flexion différente, et où 
Vs final se rencontrait autant au singulier qu'au pluriel. 

Dérivé du latin , le provençal avait conservé , sinon tous 
les cas de la langue mère, du moins les deux principaux, 
le nominatif, ou cas direct, et l'accusatif, devenu commun 
à tous les cas obliques. Il y avait donc, dans le provençal, 
des mots ayant deux formes difl^érentes, l'une pour le sujet, 
et l'autre pour le régime ; et ceux qui n'en avaient qu'une 
seule, se servaient de l'j, non pour marquer le pluriel, mais 
pour différencier le sujet du régime. Pour ne parler que des 
mots de la deuxième déclinaison, la plus nombreuse, et conte- 
nant presque tous les noms masculins, la règle était (i) que 
le nominatif singulier avait l'j, et les cas obliques ne l'avaient 
pas ; au pluriel, au contraire, le nominatif était sans s et les 



(i) Faidit. Gramm. prov. «< No se pot conoisser ni triar l'accusatius del 
nominatiu, si no pcr zo quel nominatius singulars, quan es masculis, vol s en 
^a fi, c li autre cas nol volcn ; ul nominatius plurals nol vol, et tuit li altrc 
cas volen lo en lo plural. » 



Lxxx VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

autres cas la recevaient. Ainsi Y s était le signe distinctif du 
nominatif singulier, et des cas obliques du pluriel. Voyons 
comment s'est comportée à cet égard l'auteur de la Fie de 
sainte Douceline. 

Il n'est pas permis de douter qu'elle n'ait connu la règle 
de 1'^, car elle l'a appliquée avec la plus grande précision 
dans une infinité de passages ; preuve certaine qu'elle était 
alors en vigueur dans la langue marseillaise. Nous en avons 
l'assurance dès sa première phrase, où Vs nominatif est 
partout à sa place : Uns omsfon de la ciutat de Dinha, grans 
e rix mercadiers (2.1). Il en est de même dans celles-ci, et 
dans bien d'autres que l'on retrouvera sans peine : Le sans 
homs sosfrayres (16.7). — Uns grans ries homs (46.12). — 
he leugiers fer dons (54.11). — Cant le nobles homs auzi 
(74.8). — Tan grans era le pohols (84.24). — Con si fossa 
uns angels (84.24). — Uns devotz fraires le cals era lectors 
(88.2g). -" Con f on fat z novels homs (100.46). — Sonet le 
sentz de Sahaterra (i 10.59). — Que le vers Dieus elverais 
homs nasquet (130.10). — Sans Pauls dis (160.15). — -^^ 
paires e li maires torneron si (230.17). 

Par contre, les nominatifs pluriels sont régulièrement 
dépouillés de Ys, qui est réservé à leurs accusatifs, comme 
en font foi les passages suivants, parmi tant d'autres : Tan 
aut e tan meravillos eran li sieu glorios rauhiment (82.20). 
— Tut li maistre ni li le et or de Paris nonpogran (90.32). — 
Lifraire dizian (94.37). — E adoncs li fraire responderon 
li tut.,. E li fraire cant av an... E li fraire seguian la (120. 
70). — Procession aquella que li sant angel feron à la Verge 
Maria (120.70). — Mot soven eran li sieu ver rauhiment 
{\ii.'1i^^. — Vesitacions que li sant angel li fazian (128.5). 

Les infinitifs employés comme sujets prennent Y s de 
flexion : Aquel hatres li fon huccaison (50.5). — Neis 
manjars e heures li era oracion (70.2). On a signalé les 
mots paire et maire comme ne recevant pas Y s nominatif ; 



PROLÉGOMÈNES. lxxxi 

mais on a déjà pu voir qu'il n'en est pas ainsi dans notre 
texte. Il est vrai que le mot maire est presque toujours 
invariable au cas sujet du singulier, quand il s'applique à la 
Sainte, appelée presque invariablement li sancta maire ; 
mais il n'en est pas de même quand il s'agit d'une autre, et 
nous l'avons trouvé une trentaine de fois écrit // maires. Le 
mot Verge au contraire ne fléchit presque jamais ; dans 
deux cas seulement, on voit apparaître //' Verges ( 130.8. 1 1). 

Us de flexion est souvent remplacé par le z\ quand il 
suit un T, comme dans : prelatz (84.22), detz (92.35), 
esperitz (58.2), devotz (88.29), vertutz (58.3), on peut 
dire que c'est la règle. Ce changement est rare après 
d'autres lettres ; nous avons cependant :fagz {"Ji.2)y nuegz 
(56.13), refugz (70.2), puecz (132.12), dichz (74.7), 
gauchz (206.15). Comme on le voit, ce sont les lettres c, 
CH, G, qui ont attiré le z. 

1 1 nous paraît tout-à-fait inutile que nous nous arrêtions 
à faire voir l'application delà seconde partie de la règle, c'est- 
à-dire, à montrer les cas obliques du singulier privés de 
y s de leur nominatif, et ceux du pluriel portant cette même 
lettre que leur nominatif n'a pas. Mais il nous sera permis 
de regretter que nous ne possédions plus l'original de la Vie 
de sainte Douceline , pour y trouver l'explication d'un assez 
grand nombre d'infractions que le texte actuel renferme. 
Bien que ce soit un système trop commode de rejeter les 
irrégularités sur le compte d'un copiste, il nous paraît bien 
difficile qu'on puisse les attribuer à un auteur qui a donné 
tant de preuves d'intelligence, et nous n'avons pas d'autre 
moyen d'expliquer leur présence dans son ouvrage. 

Nous avons dit qu'il y avait des noms qui indépendam- 
ment de 1'^, avaient une double forme, dont l'une servait 
pour le cas direct, et l'autre pour les cas obliques. Voici 
ceux qui se rencontrent dans le présent livre : Le coms (90. 
^2)i ou le comps (34.10), devient au régime comTE (96.40) 



Lxxxii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

et compTE (36.13). — L'en/AS (34.10) fait à l'accusatif 
/V»/ant (130.10). — Homs (2.1) faÀt hom^ (50-4) ^t omE 
(132.11). — Malaut'z (68.7), ou malaut^ fait malautE (68.8) 
et malaut^ et à tous les cas du pluriel, malautES (64.1,200.2). 
— Le SenhERs (8:7), qui s'écrit aussi seinhers et seinnhers, 
fait senhoK (40.3), seinhor etseinnhor; et son vocatif conserve 
la flexion du sujet, senhER ou seinher. — SorrEs (36.12), 
que nous trouvons au nominatif, en même temps que sorrE 
(224.6) et JEROR (226.9), donne à l'oblique, soroR (218.34), 
et au pluriel, jÊ^rrES (16.7,96.40). — Fohols paraît n'avoir 
eu qu'une forme, car nous le trouvons employé au sujet et 
au régime, et il en est de même de decipols, et probablement 
d'apostols. Ajoutons enfin i?ras ou bratz (114.63), dont le 
pluriel a brassES et ^r^issEs (94.39) ; lum, qui donne lumE 
(86.28), et au pluriel, Z^;;? s (200.4) et lumEs, (210.19) ; et 
ossEs (170.10), pluriel àtos. 

La loi est la même pour les adjectifs que pour les noms ; 
il est inutile d'insister , si ce n'est pour signaler les doubles 
formes de quelques comparatifs : maj ors prioressa (232.22) 
et maj ERS pri or essa (212,22) , ^^^^ ^^^ deux au nominatif ; 
fraire menoR (242.36) ttfraire menREs (240.35), tous deux 
aussi au cas sujet, et miellERs femena (246.2). 

Le pronom personnel est ieu^ tu^ el et illi. Au masculin, 
celui de la troisième personne ne varie guère que pour devenir 
ell^ en redoublant la consonne. Le pronom féminin, au con- 
traire, varie beaucoup ; la forme régulière et la plus fré- 
quente est illi ; mais on trouve successivement, par la 
suppression de la voyelle,/// et //, et aussi par l'addition 
d'un h^ illh et ilh. Ce pronom féminin illi est à peu près 
inconnu aux grammairiens de la langue romane ; il est 
évidemment corrélatif à l'article féminin li dont l'usage 
constant et régulier est un des faits particuliers à l'auteur de 
la Vie de sainte Douceline. Il lui appartient donc aussi. 

Il en est de même du pronom relatif féminin, aquilli. 



PROLÉGOMÈNES. lxxxii 

aquill, presque inconnu aussi, et provenant de la même 
source. Nous trouvons successivement : aquilli unitatz 
( 1 46.3 2) , aquilli moria (ibid. ) , aquilli flairors ( 1 7 2. 1 1 ) , 
aquill donna (168.6), aquill sancta arma (192.13), aquil 
Maragda (234.25). Il faut encore noter le pronom féminin 
aquisti ^aquist^ formé toujours par la substitution de Ti à 
Te. a la place de ces formes, les grammairiens marquent 
généralement aquel ^ aquella , aquest ^ aquesta. Dans notre 
texte ce sont là des formes masculines, ou réservées aux 
cas obliques ; les formes féminines, au cas sujet, sont celles 
que nous avons relevées, et se distinguent par l'emploi de 
Ti, la lettre e servant pour l'autre genre. C'est en vertu du 
même principe, que nous rencontrons ailleurs cill (182.26) 
et Vautri (176.17), au nominatif féminin. 

Nous terminerons par une observation sur une forme assez 
peu commune du pronom meteis ou mezeis, qui dans la 
Fie de sainte Douceline est généralement écrit mezEvs et 
mezEussA. On y voit tour-à-tour : aisso mezeus (60.4), per 
si mezeus (174.17J, aquell mezeus enfant (230.18), si 
mezeussa (72.4), en la gleiza mezeussa (74.7), de la cieutat 
mezeussa (yô.^), a la taula mezeussa (82.18). Les formes 
mezeis et mezesma n'ont pas disparu , mais les autres cher- 
chent à prévaloir, et la même tendance se manifeste dans 
l'adverbe aquiEvs , qui revient bien des fois, et dans le pro- 
nom EussA (60.3). Ce dernier vient, à n'en pas douter, du 
pronom latin ipsa , comme mezeus et mezeussa viennent de 
met ajouté à ipsum , ipsam , étant presque toujours aux cas 
obliques, et aquieus ^ de hic ipsum. Ici l'u l'a emporté sur 
l'i, et ce ne sont pas les seuls cas où cette substitution se soit 
produite. 

III. — Les règles de flexion des verbes nous arrêteraient 
fort peu de temps, si nous n'avions à relever un certain 
nombre de faits, desquels il résulte que la Vie de sainte Dou- 



Lxxxiv VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

celine suit, pour les conjugaisons, quelques principes peu 
usités chez les autres, ou même opposés aux règles habi- 
tuelles. Que Ton appelle cela des irrégularités, des fautes 
même , si l'on veut ; pour nous , ces différences sont des 
nuances particulières à notre vieil idiome marseillais, et à ce 
titre, notre devoir est de les enregistrer, à mesure que nous 
les constatons ; ce que nous ferons, en suivant Tordre des 
temps et des modes. 

Au présent de Tindicatif, la première personne du singu- 
lier perd réguUèrement la voyelle finale, et se termine par 
une consonne, chant ^ vend, part. Ici, au contraire, la voyelle 
I accompagne le radical, pour servir d'appui à la consonne, 
et produit une forme qui manque la plupart du temps, dans 
les autres textes : Jeu ami (216.31), ieu t'aporti gazinh 
{6.^)yieu..,non loplannhi, nilplori (62.7). 

Toutes les secondes personnes du pluriel s'écrivent par- 
tout avec la finale tz, qui est une contraction de la syllabe 
latine tis, et c'est, dans plusieurs cas , le seul moyen de les 
distinguer de la seconde personne du singulier. Dans notre 
Vie, la contraction tz est tenue pour non avenue, ou comme 
étant tombée en désuétude, et cette seconde personne finit, 
à-peu-près partout, par un simple s, à tous les temps et à 
tous les modes, sans distinction de conjugaisons. C'est ainsi 
que l'on a ; Non auzES (110.57), avEs (96.40) , demandAS 
(216.30), digAs (118.68), enebrÎAS {ioS.^6),giquEs (192. 
12), intr AS (110.57), laissarES (192.12), reculhs vos (108. 
57), serES (i 10.57), etc. Le passage suivant fait exception : 
EstATZ^filhas y estATZ en la humilitat (30.5) ; mais il est le 
seul où la règle commune ait reçu son application, et, confor- 
mément au système prédominant, il est immédiatement 
suivi dans le même discours, des formes toutes différentes : 
non vullASy si vivEs, vos cambiarEs, que devESy ten^s , estu- 
dÎASy sapÎAs, vos esforsAS, et de l'auxiliaire est, pour etz , 
répété plusieurs fois. 



PROLÉGOMÈNES. lxxxv 

En présence d'une telle persistance, nous ne pouvons ne 
p/as faire observer que le provençal moderne de notre pays 
écrit aussi cette même personne par un s. On voit, par 
les exemples rapportés , que cette coutume date de loin : ce 
n'est point une innovation , mais une tradition maintenue. 
La troisième personne plurielle du même temps , à la pre- 
mière conjugaison, finit toujours régulièrement par an, 
comme represen^ANj figurAN (58.1), jamais par on, ni par 
EN, qui donnent des sons moins pleins. 

Au parfait de la troisième conjugaison, la troisième per- 
sonne du singulier demeure fidèle à la règle générale, et 
finit par la voyelle i , jamais par it, comme dans certains 
auteurs. On a donc constamment : auzi (62.J) , parn (90. 
32), senti (76.10J, sufri (44.11), vesn, envesti, revesti 
(40.3.4). Malgré la confusion qui s'établissait par là entre 
la première et la troisième personne, le t du latin s'est effacé 
pour ne laisser subsister, comme finale, que l'i accentué. 

La même préférence pour la lettre i , que nous avons 
déjà remarquée, a fait adopter au présent du subjonctif de 
la première conjugaison, une forme insolite, qui n'est pas la 
terminaison normale. La troisième personne du singulier, au 
lieu de finir en e, comme la règle le prescrit, fléchit en i. 
Ainsi : salegri (220.1), que nonquaia ni arosi (54.10), per 
so que li doni (ijS.io),per que ren non hi dupti (246.43), 
que fizelmens perseveri (214.27), que lo ti salvi (224.6), 
rennembri lur (246.2). Quant à la troisième personne du 
pluriel, nous trouvons deux fois la finale irrégulière on : 
E alegr ON si fort en nostre seinhor,., Ar s'esforsoN lasfilhas 
de ressemblar lur maire (246.1). 

L'imparfait du subjonctif, dans toutes les conjugaisons, 
nous présente aussi, à la troisième personne des deux nom- 
bres, des finales qui diffèrent des formes communément 
adoptées. Tandis que la règle veut que ces personnes fléchis- 
sent en ES et essen, ou is, issen , nous avons, presque 

vu 



Lxxxvi VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

constamment, dans la Vie de sainte Douceline : essa, 
ESSAN, ou issA, issAN. En voici quelques exemples, choisis 
parmi cent autres : aguessA (188.8), /^« annessA (188.6), 
intres^A {^2,']),pogues^A (34.10), tenguessA (52.8), ^^«^jjan 
(30.4), amessAN (40.3), crezessAN {So.ij) , parlessAN (88. 
2^) y rendessAN (182.26) , defallis^A {^^,2^), partissA (108. 
56), J^»//JSA (72.2), vissA (108.55), ^«zmAN (56.14), 
fugissAN (22.2), hubrissA^ (6^-7) > '^^^-^an (86.26), /?jsa 
(28.3), /^JJAN {(i.S)' Dans une seule phrase, cette finale 
se rencontre quatre fois : Dis lur que totas prezessAU 
deceplinas y e dejunessA^ ^ e que ploress an, e cri de s s an a 
Dieu totas misericordia (60.4). 

Il y a pourtant cette différence entre le singulier et le plu- 
riel, que, dans le premier, la forme essa, qui est assez 
commune, n'a pas fait disparaître la finale en es, laquelle 
apparaît encore fréquemment, de sorte que les deux formes 
s'entremêlent parfois dans le même passage. Il n'en est pas 
de même au pluriel ; ici la terminaison usuelle a disparu, et 
la forme essa n, que l'on appellera anormale, puisque des 
grammairiens l'ont proscrite, a entièrement prévalu, et règne 
seule. Nous n'avons pas rencontré une seule fois essen ou 
issen; partout I'a domine. Il y a bien une variante, dans un 
cas unique, pour cette troisième personne plurielle de l'im- 
parfait du subjonctif; mais elle est en on, et s'écarte par 
conséquent aussi de la règle : E per ren que fezessoN, non 
la podian moure ( 1 04 . 5 1 ) . 

Les remarques que nous venons de faire sont communes 
aux verbes à flexion faible , et aux verbes à flexion forte. 
Quant à ces derniers , nous aurions bien voulu insérer ici la 
liste complète de tous ceux qui paraissent dans la Vie de 
sainte Douceline, parce qu'il est extrêmement utile d'en 
connaître les formes diverses, dont plusieurs sont fort rares. 
Mais beaucoup de ces verbes n'ayant ici qu'un petit nombre 
de leurs formes, et plusieurs motifs nous empêchant de nous 



PROLÉGOMÈNES. Lxxxvii 

étendre trop, nous nous contentons de donner les verbes 
auxiliaires, et les principaux des verbes forts, en choisissant 
de préférence les moins incomplets. 

AvER. Ind. prés. Ai^ has. as, ha. a, avem, aves^ an, Imp. 

2 p. s. Avias, 3. avia, avie^ i p. pi. aviam, 3. avian, 
Parf. 3 p. s. Ac, i p. pi. aguem^ 3. agron. Fut. i pp. 
Aurai ^aurem. Subj. pr. 1 p. s. Aias^ 3. aia^ 3 p. pi. atan, 
Imp. 3 pp. Agues. aguessa^ aguessan. Gond. 3 pp. Agra^ 
agran, 2 Cond. 3 p. s. Auria, Part. pas. Agut^ aguda. 

EssER. Ind. pr. Sui, est, test, sies, es, siam, est, son. Imp. 

3 pp. Era, eran, Parf. 3 pp. F on. fonc, for on. Fut. 
Serai, seras, sera, serem, seres, s eran, Subj. pr. 3 pp. 
Si a, sian. Imp. 3 pp. F os, fossa, fossan, Cond. 3 p. s. 
Fora. 1 Cond. 3 pp. Séria, serian. 

Dever. Ind. pr. i p. s. Dei, 3. deu, i p. pi. devem, 2. deves. 

Imp. 3 pp. Dévia, devian. Subj. pr. 3 p. s. Dei a. Imp. 

3 pp. Degues, deguessan. Cond. 3 p. s. Degra. 
Dire, dir. Ind. pr. i p. s. Die. Imp. 3 pp. Dizia, dizian. 

Parf. 3 pp. Dis. diis. dihs, disseron. Fut. 3 p. pi. Diran. 

Subj. pr. 1 p. ^X.Digas. Imp. 3 pp. Disses, dissessan. 

Part. pr. Dizent. Passé. Dig, dich. 
Far. Ind. pr.i p. s. Fas, 2-/^^3 P- pl./^??. Imp. 3 pp. Fazia, 
fazian. Parf. 3 pp. F<?j-, fer on. Fut. 3 p. s. F ara. Subj. 

pr. 3 p. s. Fassa. Imp. 3 pp. Fezes. fezessa, fezessan. 

Cond. 3 p. s. Fera. 2 Cond. 3 p. s. Faria. Impér. 2 p. 

s. i^<«/. Part. pr. Fazent. fazen. Passé Fag.fach. fatz, 

fâcha. 
PoDER. Ind. pr. 2 p. s. Podes, 2 pot, i p. pi. podem, 3 podon. 

Imp. 3 pp. Podia, podian. Parf. 3 pp. Pcc, pogron. Fut. 

2 p. s. Poiras, 3 poira, Subj. pr. 3 p. s. Puesca, i p. pi. 

puscam. Imp. 3 pp. Pogues. poguessa, poguessan. Cond. 

2 p. s. Pogras, 3 pogra, 3 p. pi. pogran. 2 Cond. 3 p. s. 

Poiria. Part. pas. Pogut. I 



Lxxxviii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

IV. — S'il fallait une preuve de plus pour démontrer 
que le provençal dérive du latin, elle nous serait fournie 
par la Vie de sainte Douceline^ dans laquelle la parenté des 
deux langues et la filiation de la seconde se font voir même 
aux yeux les moins clairvoyants. Presque tous les mots chez 
elle sont empruntés à la langue latine ; et si ce n'étaient 
les lois phoniques et les procédés de transformation qui ont 
changé un mot latin en un mot provençal , en le défigurant 
plus ou moins, il n'y aurait aucun besoin d'insister là-dessus, 
tant l'évidence serait complète. Mais comment pourrait-on 
ne pas reconnaître l'origine d'un grand nombre d'expressions 
qui, pour devenir provençales, n'avaient subi presque aucune 
modification } 

Nous avons d'abord tous les noms neutres de la seconde 
déclinaison, qui avaient passé dans la nouvelle langue, en 
supprimant simplement la finale um : Beneficium, benifici ; 
cilicium, cilici ; studium, estudi ; evangelium, evangeli ; mar- 
tirium, martiri \ negotium, negoci\ oratorium, oratori \ 
remedium, remedi ; somnium, sompni ; testimonium, testi- 
moni, etc. Diverses autres séries sont entièrement latines , 
comme : bontat, caritaty ciutat, maj estât , nativitat^pietat^ 
sanctitat^ segurtat, unitat, voluntat^ etc. ; ou encore : afflic 
tion^ benediccion, convercion, devocion , encarnacion ^ oracion , 
revelacion, temptacion. 1 1 n'y a qu'à rendre à tous ces mots 
la finale accusative em^ qu'ils ont laissé tomber, comme syl- 
labe atone, pour avoir droit de cité chez nous, et l'on a 
autant de noms latins. Il y a bien moins à faire pour les noms 
féminins de la première déclinaison, car ils sont venus à nous 
sans changement aucun : abstinencia, constancia, diligencia, 
instanciay licencia^ paciencta^reverencia, sciencia^ etc. 

Quelques-uns des mots que nous venons de citer , ont 
éprouvé, de plus que les autres, de légères modifications qui 
ne les rendent point méconnaissables. Bontat et ciutat ont 
perdu leur i médial non accentué, Jtdans le second l'u con- 



PROLEGOMENES. lxxxix 

sonne est devenu u voyelle. Segurtat a de même perdu son 
I bref, et la forte c s'est adoucie en g. C'est la tendance géné- 
rale. De même aitueri (228.15) s'est formé à!adjutorium^ 
après l'apocope de Vum final, par la chute du d et de l'u, et 
la diphtongaison de l'o en ue. 

Un fait extrêmemeat fréquent dans la Vie de sainte Dou- 
celine , c'est le changement en z du d placé entre deux 
voyelles. A côté des verbes : audire, auzir ; cadere, cazer ; 
credimuSj crezem ; obedire, obezir ; sedebat, sezia ; videre, 
vezer ^ etc. , viennent les noms : gladius, glazis ; judicium, 
juzizi ; laudatio, lauzor ; medullas, mezollas ; radix, razis ; 
vidua, vezoa, et une infinité d'autres. 

Le verbe henedicere n'a pas seulement transformé son d 
en z 5 ce qui nous aurait donné benezir, mais par une méta- 
thèse, qui est constante dans la Vie de sainte Douceline^ I'n 
et le z ont échangé leur poste, et nous avons partout, bezeni 
(148.33), bezenis {^i^rj) .bezenet (100.46), bezeneta{ioo. 
44), et bezenidasii/^'è.^s)' C'est le même procédé par lequel 
le latin avait formé lapidicina, pour lapicidina. 

Une autre transformation non moins constante dans cette 
Vie, c'est celle de I'm en sa voisine n, dans le verbe nembrar^ 
qui a donné nembrava (162.18) et nembret (106.54). Cette 
mutation s'est étendue aux composés renembrar et desnem- 
brar (24.7), à tous les temps, et au nom renembransa^ tou- 
jours employé sous cette forme. Le mot nembres (164.2) 
lui-même a suivi l'exemple. Diez a déjà signalé ce fait, et 
cité des exemples dans l'espagnol et le portugais. M. Meyer, 
qui a corrigé ceci comme une faute, a ajouté toutefois, si 
cen est une. {Les Dern. Troub., p. 102). 

Remarquons encore un échange de voyelles, dans la locu- 
tion si souvent employée par l'auteur de la Vie, sa dis , sa 
diziay au lieu de so dis, so dizia. Cela revient tant de fois à 
côté de cinq ou six exceptions , que nous ne pouvions pren- 
dre sur nous de corriger cet idiotisme. 



xc VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

L*orthographe était loin d'être fixée dans le provençal du 
XI IP siècle ; nous en avons déjà vu des exemples, et nous 
pourrions y en ajouter bien d'autres. Plusieurs mots s'écri- 
vent successivement de diverses manières. Ainsi, nous 
voyons : Adons, adoncs et adonquas; — Ancaras^ ancara^ an- 
quara, ancars et anquars; — Puectz, puecz &tpuei; — Peni- 
tencia , penetencia , penedencia et penedensa. Dans les fémi- 
nins en cia^ le c est souvent remplacé par le t : Obediencia 
ohedientia ; comme le c dur l'est par le q : Cais quais ^ cal 
qual^ cavall quavall. Devant Ta, les lettres c, g et q, tantôt 
excluent l'u, tantôt le reçoivent, et dans ce cas, le c cède la 
place au q : Aiga aigua, hoca hoqua. L'e et l'i se mettent l'un 
pour l'autre : Deceplinas deciplinas , decipols dicifolj rele- 
quias reliquias , trenetat trinïtat. L'h est le plus souvent 
indifférent ; on l'écrit ou on l'omet , sans motif : Ahiti 
hahiti^ om hom^ or a hora^ ostia hostia^ uherta hubrent, onrada 
honrada^ uei huei^ et les monosyllabes hi, ho, hon, ou /, o, on. 

Le redoublement des lettres est très fréquent, surtout pour 
L, N et s, et ne doit le plus souvent avoir eu aucune influence 
sur la prononciation. Avall, cumenall, esperitall , aquell, 
hell, castell, capitoll, coll , doll, Karlle^parllar, ne devaient 
pas se prononcer autrement que s'ils avaient eu un seul l. 
Le mouillement était indiqué par l'insertion d'un i ou 
l'addition d'un h , sans qu'il fût besoin d'une double lettre. 
Il faut dire la même chose pour le double n, dont la répéti- 
tion n'était pas réclamée pour en faire un n mouillé, puisque 
Th remplissait ici le même office. Sans contredit, senhal se 
prononçait comme seinnhal , et senhor comme seinnhor. 
Enfin la répétition de Y s ne paraît pas non plus avoir été 
requise pour en renforcer le son, puisque nous trouvons 
doussor et dousor, doussas et dousas^forssa ^t for sa. 

V. — Il ne nous reste plus qu'à exposer la méthode que 
nous avons suivie pour la publication de la Vie de sainte 



PROLÉGOMÈNES. xci 

Douceline. Ce n'est pas sans répugnance que nous avons 
mis la main à une œuvre difficile, qui aurait exigé plus de 
connaissances que nous n'en avions. Nous regrettons vive- 
ment qu'un savant professeur, qui avait annoncé, il y a 
plus de dix ans, le projet de publier cette Vie, ne l'ait pas 
réalisé ; car si M. Meyer avait exécuté ce qu'il se proposait 
de faire, il y aurait eu profit pour tout le monde, et pour 
nous aussi. A défaut, ayant dû étudier ce document pour 
notre hagiographie provençale, et n'espérant pas pouvoir 
faire entrer un texte si considérable dans notre collection, 
nous nous 3omm.es décidé à le publier à part. 

Comme il s'agissait d'une première édition, nous avons 
tenu à reproduire la Vie provençale de sainte Douceline, 
telle qu'elle nous est parvenue, sans nous permettre d'y rien 
changer, que le lecteur n'en soit averti. Le texte que nous 
avons livré à l'impression, est donc la reproduction scrupu- 
leuse du Manuscrit, sauf les modifications suivantes. 

La division en Chapitres appartient à l'auteur , mais non 
la subdivision en paragraphes. Celle-ci n'existe à peu près 
pas, et la ponctuation étant extrêmement irréguHère, et la 
coupure des mots fort arbitraire , la séparation des phrases 
n'avait rien de régulier ni de correct. 1 1 nous a fallu tout 
refaire à neuf; et, que nous ayons bien ou mal réussi, nous 
en portons la responsabilité. Nous avons numéroté les 
chapitres et les paragraphes, pour rendre les citations possi- 
bles , et les vérifications faciles. 

Quant au texte lui-même, nous le donnons tel que 
nous l'avons trouvé dans le Manuscrit. Lorsqu'il a été 
nécessaire d'y ajouter une lettre, une syllabe, un mot, nous 
les avons placés entre crochets, pour que l'on sût que ce 
sont des additions. Lorsqu'il a fallu, au contraire, changer 
ou retrancher quelque chose dans le texte, nous l'avons 
toujours indiqué, et nous avons donné en note le mot que 
nous avions modifié. Nous n'avons pas sciemment changé 



xcii VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

une lettre, sans le dire ; de sorte que l'on pourra toujours 
contrôler ce que nous avons fait, et nous corriger, dans le 
cas où nous nous serions trompé. 

Nous avons généralement suivi le système adopté par les 
maîtres de la langue romane dans leurs récentes publications, 
particulièrement pour ce qui regarde les articles et pronoms 
appuyés, nous gardant bien de les détacher des mots qui les 
ont attirés, en leur faisant perdre leurs voyelles. 

Notre traduction n'est point une traduction littérale. 
Nous nous sommes efforcé de serrer de près notre texte, le 
plus que nous pouvions, sans nous astreindre à le rendre 
mot à mot. Nous aurions cru , en procédant autrement , 
faire une chose inutile pour les savants, supposé qu'aucun 
d'eux jette les yeux sur noire livre, et fastidieuse pour tous 
les autres. Nous avons cherché une méthode intermédiaire : 
aurons-nous réussi à la trouver ^ 

En terminant, nous déclarons, pour obéir aux décrets 
d'Urbain VIII, qu'en publiant les faits merveilleux contenus 
dans cette Vie, et les éloges donnés à sainte Douceline, nous 
n'entendons leur donner qu'une valeur historique , indépen- 
dante de celle que leur procurerait l'examen et la confirma- 
tion de l'Eglise. Nous avons, du reste, soumis notre travail 
à notre chef hiérarchique, dont l'approbation beaucoup trop 
flatteuse nous récompense abondamment de nos peines. 
Nous nous réjouissons d'avoir sauvé de l'oubli une Vie si 
précieuse, et nous espérons que ceux qui la parcourront 
nous sauront gré de l'avoir mise sous leurs yeux. 

oMarseille, 3i août .'879. 



LI VIDA 



LA BENAURADA 



SANCTA DOUCELINA 



MAYRE 



DE LAS DONNAS DE ROBAUT. 



(fol, i) En nom de Nostre Senhor acomensa li vida 

DE LA BENAURADA SANCTA DoUCELINA , MAYRE DE LAS 
DONNAS DE ROBAUT. 



I 



Le premiers capitols es de la sieua conversacion en abiti seglar, 
e de son comensament cant a sos parens. 



1 . Uns homs fon de la ciutat de Dinha, grans e rix 
mercadiers, le cals avia nom Berenguier. Aquest ac 
moUer per nom Huga, ques era de Barjols, femena de 
vertat ; e amdui foron bons e drechuriers en la lei de 
Nostre Senhor. Vivian justamens e sancta en lur esta- 
ment, e lialmens gardavan et azimplian los manda- 
mens de Dieu ; car am gran pietat e am misericordia 
los paures aculiian, els malautes els dezaizatz servian 
en lur hostal , e lur aministravan de lurs causas larga- 
mens, am gran compassion, e en las sanctas obras de 
pietat despendian so que Dieus lur donava. 

2. E car, segon la garentia de Crist qu'es testimoni 
de vertat, de bona razis ieis bons albres, e tuh li fruc 
son bon ; car li pairon eran verai , li enfan foron bon , 
e drechurier, e sant, que perla gran larguesa de la 
bontat de Dieu fo[ro]n fag d'aquestos bons pairons. 



Au NOM DE Notre Seigneur, ici commence la vie de 

LA BIENHEUREUSE SAINTE DoUCELINE, MERE DES DAMES 
DE ROUBAUD. 



CHAPITRE PREMIER 

Le premier chapitre traite de sa manière de vivre en habit séculier, 
et de son origine par rapport à ses parents. 



Il y eut un homme de la ville de Dignes grand et riche 
marchand^ qui se nommait Bêrenguier ; il eut pour épouse 
une femme vertueuse nommée Hugue^ qui était de Barjols ; 
et tous les deux furent bons et justes dans la loi de Notre 
Seigneur. Ils vivaient justement et saintement selonleurétat^ 
gardant et observant loyalement les commandements de Dieu. 
Ils accueillaient les pauvres avec beaucoup de pitié et de 
miséricorde^ servaient dans leur maison les malades et ceux 
qui souffraient^ et leur distribuaient généreusement de leurs 
biens y avec une grande compassion^ dépensant en œuvres de 
piété ce que Dieu leur donnait. 

Et comme ^ selon la parole de Jésus-Christ qui est un 
témoignage de vérité , d'une bonne racine sort un bon arbre, 
dont tous les fruits sont bons , les parents étant vertueux , 
les enfants qui par la grande largesse de la bonté de Dieu 
naquirent de cette race excellente^ furent bons ^ justes et 



4 LI VIDA DE LA BENAURADA 

Car Vivian sanctamens , porteron per la lur sanctitat 
doas grans lumnieras a Nostre Senhor, que resplan- 
diron e la nueg e lo jorn ; so es a saber, fraire Hugo de 
Dinha, de révèrent memoria, le quais fon fraires men- 
res , e en Torde de sant Frances mot ardens predicaires 
de la vertat de Crist. E fon sa prédications luzens e 
escalfans aissi con le solels; car am gran meravilla 
convertia las gens a servir Dieu, e a giquir lo mont. 
Car per clardat de vida e per perfection, a peccadors e 
a drechuriers luziron aquist dui , e foron resplandor de 
tota sanctitat, e per eissemples de vertat resplandiron, 
e allumeneron estament de sancta penedensa. 

3. Li segona lumniera, non mens luzens per sanc- 
titat de vida, fon ma dona sancta Doucelina de Dinha, 
li quais fon mot dousa e dinha, per so car Dieus la 
vizitet en bénédictions de doussor. En la état de sa 
enfansa, que non sabi-(/o/. 2)-a ancars oracions ni- 
letras, el temps ques abitavan el castel de Barjols, per 
ensenhament de Dieu ilh s^en anava en las terrassas de 
Talberc de son paire, e desus las peiretas que trobava 
el sol, metia sos ginols nus, e jonhia sas mans a Dieu, 
e esgardava sus al cel, e non sabia ren dire. Que non 
era mais uns demostramens que Dieus fazia d'ella, del 
gran excercici d'oracîon que dévia aver ; e mostrava 
gracia de contemplacion meravillosa que dévia far el 
cel; que enans que saupes ben parlar, fazia signe 
d'oracion, e mostrament de contemplacion al cel, aissi 
com drechamens dévia le sieu cor totz entendre sus 
puramens a Dieu. 

4. E on mais creissia en son entendement, mais si 
donava a pregar Dieu , e a oracion ; e cant la pensavan 
trobar jugant am los autres enfans, e Tanavan querent, 



SANCTA DOUCELINA. 5 

saints. Vivant saintement^ ils donnèrent par leur sainteté^ 
à Notre Seigneur^ deux grandes lumières qui resplendirent 
le jour et la nuit^ à savoir : frère Hugues de Digne, de véné- 
rable mémoire, qui fut frère mineur, et ardent prédicateur 
de la vérité de Jésus-Christ , dans V ordre de Saint-François. 
Sa prédication fut luisante et échauffante comme le soleil, 
car elle amenait merveilleusement les hommes à servir Dieu, 
et à quitter le monde. Tous deux, par F éclat de leur vie et 
leur perfection, brillèrent aux yeux des pécheurs et des justes ; 
ils furent la splendeur de toute sainteté, et par leurs exem- 
ples de vertu resplendirent et éclairèrent l'état de la sainte 
pénitence. 

La seconde lumière, non moins luisante par la sainteté de 
sa vie, fut Madame sainte Douceline de Digne, qui fut 
très-douce et très-digne, car Dieu la visita par les plus 
douces bénédictions. Dès sa plus tendre enfance, lorsquelle «^ ) 
savait encore ni prières ni lettres, du temps quils habitaient I 
Barjols, elle s'en allait guidée par l'impulsion divine, sur les \ '' ^^,} 
terrasses de la maison de son père, s'agenouillait à nu sur \ 
les petites pierres qu'elle y trouvait, joignait ses mains vers.^ 
Dieu, et tournait ses regards au ciel, ne sachant rien dire. 
C était une^détnpnstration que Dieu faisait en elle du grand 
exercice de l'oraison auquel elle devait se livrer, et cela indi- 
quait la grâce de la merveilleuse contemplation qu'elk devait 
faire vers le ciel ; puisque, avant qu'elle sût bien parler, elle 
produisait les signes de l'oraison et de la contemplation, mon- 
trant ainsi avec combien de droiture et de pureté son cœur 
devait se porter tout entier vers Dieu. 

Plus elle croissait en intelligence, plus elle s'adonnait à 
prier Dieu et à faire oraison ; et quand on croyait la trouver 
jouanj avec les autres eïifants, et qu'on allait à sa recherche, 






.«r 



6 LI VIDA DE LA BENAURADA 

trobavan la esconduda per pregar Dieu en los plus 
secretz luecs de Thostal. Queria volentiers luocs soli- 
taris on poguessa orar ; e al mais que podia, s'escondia, 
que non fos vista en sa oracion. Cascun jorn, aquist 
verge annet de ben en miels ; e aissi cant creissia 
d'état, creissia en vertutz, e en bonas costumas. Ill era 
de gran obedientia al payre e a la maire , e voluntiers 
fazia lur mandament. Cant li maires fon morta, 
muderon si az leras, e aqui abiteron per azenant 
tos temps. 

5. Le paires volia qu'illi servis los paures qu'el cos- 
tumava per amor de Dieu tenir en son hostal ; els 
malautes els dezaisatz que trobava per las carrieras, ho 
per vias , aduzia le bons homs , dizent : « Filla , ieu 
faduc e t'aporti gazinh. » lUi recebia los alegramens , 
am gran humilitat, obezental mandament del payre; 
e lur menistrava ab gran devocion , e non temia sos- 
metre son cors a totz servizis que lur fossan mestier. 
lUi, per amor del Senhor, lur lavava los pes, e lur trazia 
los vermes de las cambas e de la testa, mot soven, e 
curava lurs plagas. On plus orribles eran, ni plus 
feresos de greus malautias e de plagas, plus fort s'en- 
corajava a servir los, e plus fort en curava; e am 
gran caritat, cant {fol. 3) non podian anar, e illi 
los portava. 

6. Una ves, li venc uns paures mot dezaisatz, e fon 
fort malanans ; e fazia si portar az ella, tant era deza- 
natz. E illi servi lo am gran misericordia , aissi cant 
costumava. E le malautz reques li per gran nécessitât 
que li era, li menés la man per las costas. E illi adoncs 
cant ho auzi, enferezi tota de gran vergonha e de gran 
honestat, e estet en si de lueinh, pensan si ho faria : 



SANCTA DOUCELINA. 7 

on la trouvait cachée pour prier Dieu dans les endroits les 
plus secrets de la maison. Elle cherchait volontiers des lieux 
solitaires où elle pût prier y et elle se cachait le plus qu'elle 
pouvait^ pour quelle ne fût point vue dans son oraison. Cha- 
que jour, cette vierge alla de bien en mieux, et en avançant 
en âge, elle crût aussi en vertus et en bonnes habitudes. Elle 
était d'une grande obéissance à son père et à sa mère, et fai- 
sait avec empressement ce quils lui commandaient. Quand la 
mère fut morte, ils se transportèrent à Hyères, où ils habitè- 
rent dorénavant toujours. 

Son père voulait quelle servît les pauvres quil avait cou- 
tume de garder dans sa maison pour l'amour de Dieu, L'ex- 
cellent homme amenait les malades et les infirmes qu'il trou- 
vait dans les rues, ou par les chemins, et disait à sa fille : « Ma 
fille, je t'amène et t'apporte du profit, » Elle les recevait 
joyeusement et avec une grande humilité, obéissante aux 
ordres de son père, les servait avec un grand dévouement, et 
ne craignait pas de leur rendre tous les services nécessaires. 
Four l'amour du Seigneur , elle leur lavait les pieds, leur 
tirait la vermine des jambes et de la tête, fort souvent, et soi- 
gnait leurs plaies. Plus ils étaient horribles et efirayants 
par leurs maux et leurs plaies, plus elle avait de zèle à les 
servir, plus elle en prenait de soin, et, pleine de charité, y/] 
quand ils ne pouvaient marcher, elle les portait. 

Il lui vint une fois un pauvre très-souffrant, et fort ma- 
lade ; et Use faisait porter par elle, tant il était abattu. Elle 
le servit avec beaucoup de bonté, selon sa coutume. Et le malade 
lui demanda, par grande nécessité, de lui mettre la main sur 
la poitrine. En entendant cela, elle fut effarouchée, à cause 
de sa grande pudeur et de sa grande honnêteté, et elle se mit 
à réfléchir si elle le ferait : car c'était un homme. Celui-ci 



8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

car era homs. E adoncs el conoc la vergonha de sa gran 
honestat, e dis li : « Filla, non aias vergonha de mi, 
qu'ieu non aurai vergonha de manifestar tu al paire. » 
E tantost con ac aisso dig, le paures avali soptamens, 
quez anc pueis non lo vi. 

7. Autra ves, li esdevenc que servia un malaute que 
era sus la mort ; e per trop de lasseza , ill si va repauzar. 
E fon li mostratz aquel paures qu'illi gachava, en tan 
gran gloria, ab tan gran resplandor, que non si poiria 
dire. E vi .1. bel jardin, en qu'el si deportava en pratz 
meravillos ; e vi lo estar en sobre grans delietz. E can 
tost que fon tornada a si mezesma, illi Tanet esgardar, 
e trobet lo passât. Motas autras consolacions li fes le 
Senhers, tant cant estet en aquel estament, que li mos- 
trava lo gran plazer qu'el prenia en lo servisi qu'illi 
fazia als paures malautes, en lo sieu nom. 

8. Aquesta obedientia de caritat tenc illi tant cant le 
paires visquet ; e pueis, non ho dezamparet, mais en 
aquestas sanctas obras de pietat continuet, tant cant 
estet en abiti seglar. Partia las nuetz en très partz, e la 
major partida de la nueg illi metia en legir e en orar ; 
Tautra, illi pauzava; pueis, illi si levava, e diziasas 
matinas. E negun temps après non tornava en lieg ; 
mais aquel temps d'après despendiaen obras de pietat, 
ho en oration. E cant lo jorn, per lo trebaill, non podia 
orar, la nueg après ill esmendava, cant si degra pausar, 
so que lo jorn non avia pogut dire. Lo jorn, et illi tre- 
baillava en servir los malautes , e en obras de pietat ; 
la nueg, illi vellava en la oracion. 

9. Era tan grans li sieua honestatz, que sobre homes 
non girera sos huols ; e en la sieua cara {fol. 4) quez era 
sobre bella, conoissia hom temensa, e honestat [e] 



SANCTA DOUCELINA. 9 

connaissant la crainte qu éprouvait sa modestie , lui dit : 
« Ma fille ^ ne rougisses, pas de moi, car moi-même je ne rou- 
girai pas de vous faire connaître à mon père. » Et des quil 
eut dit cela y le pauvre disparut subitement, et elle ne le j 
vit plus. 

Une autre fois, il arriva que^ soignant un malade qui 
allait mourir, elle s^ endormit, par excès de fatigue. Et le 
pauvre quelle veillait lui fut montré dans une si grande 
gloire, et avec tant de splendeur, quon ne saurait le dire. Et 
elle vit un beau jardin dans lequel M se divertissait au mi- 
lieu de prés merveilleux, et elle le vit au sein des plus gran- 
des délices. Dès quelle se fut réveillée , elle alla le regarder, 
et le trouva mort. Le Seigneur lui donna beaucoup d'autres 
consolations, aussi longtemps quelle resta dans cet état ; ce 
qui lui montrait le grand plaisir quil prenait aux services 
quelle rendait aux pauvres malades en son nom. 

Elle vaqua à cet exercice de charité, tant que son père 
vécut ; après sa mort, elle ne V abandonna pas, mais elle conti- 
nua ses saintes œuvres de piété, tant quelle fut en habit sécu- 
lier. Elle partageait la nuit en trois parts : elle en passait la 
plus grands partie à lire et à prier ; eiisuite, elle se reposait ; 
puis, elle se levait et disait ses matines. Après, elle ne se remet- 
tait jamais au lit, mais elle employait tout le temps à des 
œuvres de piété, ou à l'oraison, duand elle ne pouvait prier 
le jour, à cause de ses occupations, la nuit d'après, au lieu de se \ 
reposer, elle suppléait à ce quelle n avait pas pu faire. Elle \ 
employait le jour à servir les malades, ou en œuvres de piété, ' 
et la nuit elle veillait en l'oraison. 

Sa modestie était si grande, qu elle n'aurait pas jeté les\ 
yeux sur un homme ; sur sa figure qui était très-belle, on recon- \ 
naissait la retenue , l'honnêteté et la pudeur; et par dessus / 



10 LI VIDA DE LA BENAURADA 

vergonha ; e sobre totas cauzas , fugia tota amistansa 
d'ornes, e totas lurs paraulas. 

10. Mortification de carn comenset a penre tantost, 
e a seguir tan afortidamens , que a son cors en ren non 
perdonava. Illi portava selici secretamens, c'om non 
sabia, de cuer de truega tondut^ que era fers e durs, 
es s'encarnava ( i ) en son cors , que motas ves nol podia 
despullar; e cant Tavia mogut, remania son cors es- 
quintatz e plagatz. Una ves, li esdevenc que si fon tant 
fort encarnatz en son cors , que per ren que fezes non 
lo poc despullar. E adonc illi , per gran nécessitât cos- 
trecha, apellet la serventa, quez era femena en qui si 
confizava, e despuUet lo li per forsa, esquintant am lo 
cuer ; e tantost illi li fes jurar qu'a res non ho disses. 

11. E ténia sench son cors destrechamens d'una 
corda nozada, qu'en la luoga dels nos, que s'eran en- 
carnat, eran soven li verme. Ab tôt aquo, portava 
continuamens celcle de ferre, que res non sabia, per 
mais afligir lo cors; e desus, illi portava vestirs bels e 
paratz, jassiaisso que draps de lur propria color amava 
e portava. E cant s'estalvava que li serventa trobessa 
ren d'aspreza de penedencia qu'illi fezes , tantost qu'illi 
ho pogues saber, li fazia jurar qu'ar res (2) non o 
disses. 

12. Jassia atressi per penetencia en un petit de palla, 
a l'angle de la cambra ; e per so que non si repauzes 
en dormir, ill estacava una corda sus desobre son lieg, 
e de l'autre som de la corda ill si senhia. E era en 
maniera que can tost si movia, li corda la tirava, e 



(i) Ms. Essencarnava. 
(2) M s. Quarres. 



y 
f 



SANCTA DOUCELINA. ii 

tout, elle fuyait toute amitié avec les hommes, et toutes leurs 
paroles. - ,, U<^,.\.: /. 

Elle commença de bonne heure à mortifier sa chair , et s'y 
appliqua si courageusement, quelle ne pardonnait rien à son 
corps. Elle portait secrètement, sans quon le sût, un ci lice de 
peau de truie, qui était rude et dur, et s* enfonçait dans sa chair, 
au point que souvent elle ne pouvait l'enlever ; et quand elle 
l'avait ôté, son corps en demeurait déchiré et couvert de plaies. 
Il arriva une fois quil était tellement entré dans son corpSy 
que malgré tous ses efforts elle ne put s'en dépouiller. Forcée 
par la nécessité, elle appela la servante, qui était une femme 
de confiance, et celle-ci le lui ôta de force, la déchirant avec le 
cuir. Et aussitôt elle lui fit jurer de ne le dire à personne. 

Elle ceignait son corps étroitement avec une corde nouée, et 
à l'endroit ott les nœuds entraient dans sa chair il y avait 
souvent des vers. Avec tout cela, elle portait continuellement un 
cercle de fer, sans que personne le sût, pour affliger davantage 
son corps ; et par dessus, elle portait de beaux habits soignés, 
comme si elle aimait les étoffes de couleurs variées. Et quand 
sa servante découvrait quelque chose des rigueurs de sa péni- 
tence, des qu'elle le savait, elle lui faisait jurer de n'en rien 
dire. 

Elle couchait par pénitence sur un peu de paille, dans un 
coin de la chambre; et pour n'avoir aucun repos en dormant y 
elle attachait une corde au dessus de son lit, et de l'autre bout 
elle se ceignait. De sorte qu'aussitôt quelle remuait , la 
corde la tirait, et elle s'éveillait. Elle se levait sur le 



12 LI VIDA DE LA BENAURADA 

despereissia si ; e tantost si levava per dire sas matinas 
am reverencia, e metia si legir. 

i3. E en aissi fortmens son propri cors ab cilicis 
domptava, en aissi cant fazia sancta Ceziiia, verge 
benaurada; e atressi las nuegz, aissi cant aquist verge, 
veliava en oracion e en sanctas vegilias. Aquesta vida 
tenc, estant en abiti seglar. 



II 

Le segons capitols es en cal maniera près habiti de penitentta. 



(fol, 5) I. Apres lamortdel paire, ill s'alarguet a 
mais en obras de pietat, e donet si per fuoc de caritat, 
de tôt en tôt, a servisi dels paures. E visitava los paures 
malautes, on quels saupes, per amor del Senhor, am 
gran compassion ; e fazia lur almornas e servizis larga- 
mens, de tôt cant ill podia. E ardia tota en fuoc de 
caritat, e dezirava de mais aprofichar, e de trobar 
maniera com pogues Dieu(s) servir. Car ren d'amor 
non avia al mont, mais tôt ho mesprezava aissi con .i. 
nient, e tota ren terrenal dezirava giquir. 

2. En aquel temps, non era estament de beguinas, 
ni en Proensa non las auzian mentaure. Et en lo castel 



SANGTA DOUCELINA. i3 

champ pour dire dévotement ses matines y et elle se mettait 
à lire, 

Cest ainsi quelle domptait rudement son corps avec les 
ciliceSy comme le faisait sainte Cécile^ la vierge bienheureuse ^ 
et quelle passait les nuit s ^ comme la même vierge ^ en oraison 
et en de saintes veilles. Et elle mena cette vie ^ tant quelle fut 
en habit séculier. 



CHAPITRE SECOND 

Le second chapitre dit de quelle manière elle prit l'habit 
de pénitence. 



Apres la mort de son père , elle se livra encore plus à ses 
œuvres de piété , et se donna toute entière^ dans l* ardeur de 
sa charité y au service des pauvres. Elle visitait les pauvres 
malades partout où elle en savait^ pour l'amour du Seigneur , 
et avec une grande compassion ; elle leur faisait d'abondantes 
aumônes y et tous les services possibles. Elle était toute consu- 
mée du feu de la charité y souhaitant défaire davantage y et de 
trouver le moyen de mieux servir Dieu, Car elle n aimait pas "j 
le monde y et le méprisait comme un néant y et elle désirait J 
d'abandonner toute chose terrestre. — ^ 

En ce temps-là y il ny avait point d'établissement de bégui- 
nes , et en Provence on n'en entendait pas parler. Et il lui 



14 LI VIDA DE LA BENAURADA 

dleras estalvet li una gran meravilla. Illi acostumava 
los espitals de visitar soven, e de far lur am gran amor 
servisi, e tôt cant ill podia de consolation; e mogudas 
per lo sieu heissemple, motas autras acompanhavan 
si amb ella a far aquellas obras, per amor del Senhor. 

3 . Et un jorn qu'illi am très autras venia d'un espital 
qu'es az leras, .i. pauc foras lo castell, e avia dezirat 
lonc temps, e quist a Nostre Senhor de tôt son cor, 
que li laisses trobar orde e maniera de vieure que mais 
plagues a Dieu, e la mezes en aquell estament que plus 
li plazeria; e cant ellas tornavan de visitar los paures, 
aquellas sanctas obras fâchas de servir los malautes , 
li vesitations de Dieu lur fon adons encontra, per con- 
solar la Sancta, en aquesta maniera. 

4. Ve vos que soptamens lur aparegron en la via 
doas humils donnas, ques eran d'un semblant, las 
quais anavan mot honestamens am vels clars blancs de 
tela cubrent lurs caras, ab mot gran honestat; e li 
vestir eran tug nègres. E menavan una petita que 
anavaaissi con ellas ; e saluderon las mot alegramens. 
Restanquant si davant ella, esgarderon la. Cant li sancta 
femena las vi , fon plena tantost de meravillos gaug ; e 
tota plena d'ardor demandet lur qui eran, ni de quai 
orde. Adons totas très ensems (/o/. 6 ) pauzeron los 
mantels que portavan sus lur cap, dizent : <i Nos , feron 
cellas, em d'aquest orde que plas a Dieu. » E mostrant 
los vels que portavan, disseron li : « Prin aisso, e sec 
nos. » E de mantenent dezaparegron^ quez anc non 
viron on si fossan tengudas. 

5 . Corregron tantost après per seguir las ; e anc en 
luoc non las pogron trobar. Demandavan en la carriera 
a las gens , que n'i avia motas que venian de sa e de la , 



SANCTA DOUCELINA. i5 

arriva à Hyères une grande merveille. Elle avait r habitude 
de visiter souvent les hôpitaux, de servir les malades avec 
affection, et de leur prodiguer ses consolations, Poussées par 
son exemple, beaucoup d^ autres personnes l'accompagnaient 
pour faire ces œuvres, pour V amour du Seigneur. 

Un jour elle revenait avec trois autres d'un hôpital qui est 
à Hyères, un peu en dehors du château. Depuis longtemps elle 
désirait et demandait ardemment à Notre Seigneur de lui 
faire trouver un ordre et manière de vivre, qui f lit agréable 
à Dieu, et qui la mît dans F état qui lui plairait le plus. Et 
comme elles s'en retournaient après avoir visité les pauvres et 
achevé de servir les malades, la Visitation de Dieu vint au 
devant d'elles, pour consoler la Sainte ; et ce fut de la manière 
suivante. 

Voilà que tout d'un coup leur apparurent dans le chemin 
deux humbles dames, qui se ressemblaient , et qui marchaient 
très-modestement , la figure couverte de voiles de toile blanche, 
et avec un grand air d'honnêteté; tous leurs vêtements étaient 
noirs. Elles conduisaient avec elles une petite fille qui les 
suivait. Elles les saluèrent joyeusement, et, s' arrêtant devant 
elle, se mirent à la regarder. Quand la sainte femme les vit, 
elle fut remplie d'une allégresse merveilleuse , et toute pleine 
d'ardeur, elle leur demanda qui elles étaient , et de quel 
ordre. Alors, toutes les trois posèrent sur leurs têtes le 
manteau qu elles portaient, disant : « Nous sommes, dirent- 
elles, de cet ordre qui plaît à Dieu, » Et montrant leurs 
voiles , elles lui dirent : « Prends ceci , et suis nous, » Aus^ 
sitôt elles disparurent, et on ne put savoir ce qu elles étaient 
devenues. 

Elles coururent aussitôt pour les suivre, mais elles ne 
purent les trouver aucune part. Elles demandaient à tous 
ceux qui allaient et venaient dans la rue, par où avaient 



i6 LI VIDA DE LA BENAURADA 

per on eran tengudas aquellas donnas que lur avian 
parlât, figuran lur Tahiti que portavan, e tota lur ma- 
niera, si ja en luoc las agran encontradas. Tut respon- 
dian : « Que autras donnas non avian vist mais ellas. » 
E jassiaisso quel luocs en qu'ellas aparegron fos grans 
e amples, anc pueis en luoc non las pogron vezer. 

6. Negun temps aquel abiti de donnas non avian 
mais vist, ni la maniera de la lur honestat. E remazeron 
totas plenas de gaug, e de gran meravilla. Mais li 
Sancta, per esperit de Dieu, entende[n]t tantost cals 
era aquel seguimens que li mandavan far, prepauzet 
fermamens en son cor, davant totz estamens, de penre 
aquella forma e tôt aquel heissemple. 

7. En aquel temps, le sans homs sos frayres , frayre 
Hugo de Dinha , fon annatz a Paris, e fes la recebre a 
las sorres menors de Jenoa, jassiaisso qu'illi fos receu- 
puda en Prohensa en motas autras partz, en monestiers 
de moneguas. E cant el fon vengutz , illi parlet amb el ; 
revelet li so que li era esdevengut, ambe major certesa 
que crezem certamens qulUi n'ac pueis après. Car li 
vertat de Fobra en Fintrament que fes de son estament, 
e la maniera de Thabiti que près , el complimens de sa 
perfection, el conservamentz d'aquel sant estament, 
mostra e dona coniizansa, qu'il fos certificada de la 
bontat de Dieu, que volia qu'illi prezes aquella forma 
e aquel estament. 

8. E cant le sans fraire Huguo ac auzit d'ella e en- 
tendut diligentmentz, sauput quez ac tôt son entende- 
ment, non vole prezes autre orde; mais vole qu'illi 
prezes en si {fol. 7) aquella forma e maniera de vieure, 
davant totz estamens, am la vida que tenc. E près 
aquella via en si e en son estament , e la maniera tota 



SANCTA DOUCELINA. 17 

passe ces dames qui leur avaient far lé ^ leur dépeignant 
r habit qu elles portaient^ et tout leur extérieur^ pour savoir 
si on les aurait rencontrées. Tous répondaient n avoir point vu 
d'autres dames qu elles. Et bien que le lieu où elles leur 
apparurent fût grand et vaste ^ jamais elles ne purent plus 
les voir, 

U habit porté par ces dames était inconnu , et leur tenue 
pleine de modestie ^ toute nouvelle. Et toutes demeurèrent 
remplies de joie pour une si grande merveille. Mais la Sainte^ 
éclairée par l'esprit de Dieu^ comprit aussitôt ce qu était l'in- 
vitation quelles lui avaient faite de les suivre^ et elle se 
proposa fermement, de préférence à toute autre , de prendre 
cette forme de vie, et de suivre leur exemple. 

En ce temps-là, le saint homme son frère, frère Hugues de 
Digne, était allé à Paris, et il la fit recevoir chez les sœurs 
mineures de Gênes, bien qu elle fût reçue en Provence dans 
de nombreux couvents de religieuses. Et lorsqu'il fut de 
retour, elle s'entretint avec lui, et lui révéla ce qui lui était 
arrivé, avec une pleine certitude , que nous pensons quelle en 
avait reçue depuis lors. Car la sainteté de l'œuvre qu elle fit 
en commençant son établissement, la forme de l'habit quelle 
prit, la sublimité de sa perfection, et la conservation de cette 
sainte fondation, tout démontre et fait croire avec confiance 
quelle fut assurée de la bonté de Dieu, qu'il voulait qu'elle 
adoptât cette forme et cet état de vie. 

Quand le saint religieux eut été soigneusement informé 
par elle, et qu'il connut son intention, il ne voulut pas qu'elle 
entrât dans un autre ordre, mais il décida quelle prendrait 
de préférence cette forme et manière de vivre, avec la vie 
quelle tint. Et elle l'adopta pour elle et pour son établis- 
sèment, et la suivit en tout dorénavant. Elle quitta donc 



i8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

per azenant. E adoncs illi, am gran mespres del segle, 
dezamparet tantost los vestirs que portava, am gran 
ardor, e vesti si de nègre, la color e la forma de Thabiti 
que portavan las donas que avia vist. E am meravillos 
alegrier d'esperit, bendet si en aquella maniera qu'ellas 
eran bendadas , e près lo vel am gran devocion , e am 
gran gauch de s'arma. 

9. E pueis, am gran fervor e am gran sentiment de 
Nostre Senhor, pauzet lo mantel sus lo cap , en senhal 
de la passion de Ihesu Crist ; e portet pueis tostemps lo 
mantel sus lo cap , en reverencia e as heissemple de la 
maire de Dieu, que, segon qu'illi dizia, après la passion 
del fil , portet tostz temps lo mantel sus lo cap. La quai 
cauza crezem qu'illi saupes per revelacion de Nostre 
Senhor, segon qu'illi comtava certamens, que tant cant 
li Verge estet en aquest mont, après son fill, mostret 
senhal d'aquella mort, e renembransa d'aquella 
passion. E li sancta femena, de tôt cant poc, si confor- 
me! az ella , e azordenet tota sa vida segon aquella de 
Nostra Dona, e az eissemple d'ella illi si reglet, ab 
conseil de son fraire. 

10. E adoncs illi escompresa e abrazada d'aquell 
fuoc de la caritat de Crist, am gran ardor d'amor, 
donet tota si mezesma a DieU;, ses tôt revocament; e 
vodet a Nostre Senhor vergenitat de tôt son cor, en un 
sermon az leras que fazia le Santz , e promes am mot 
gran fervor, davant tôt lo pobol , en las mans de son 
fraire. E motas autras si mogron per lo sieu heissemple, 
tant que foron .vi. vins e .xi. que voderon a Nostre 
Senhor vergenitat; e d'autras ganren, outra .nn.xx., 
que promezeron totas castitat, az aquel sermon, per lo 
sieu heissemple, en las mans del sant paire. 



SANCTA DOUCELINA. 19 

avec un grand mépris four le siècle ^ les vêtements quelle 
portait^ et se vêtit de noir, selon la couleur et la forme de 
r habit de ces dames quelle avait vues. Avec une allégresse 
d'esprit admirable^ elle se mit des bandeaux pareils à ceux 
qu elles avaient^ et prit le voile avec une grande dévotion^ et 
une grande joie de l'âme, 

PuiSj remplie de ferveur et d'amour pour Notre Seigneur ^ 
elle plaça le manteau sur sa tête y comme un signal de la passion 
de Jésus-Christ; et elle porta désormais toujours le manteau 
sur la tête, par respect et à l'exemple de la mère de Dieu 
qui y disait-elle, après la passion de son fils eut constamment 
la tête couverte de son manteau. Nous croyons qu'elle apprit 
cela par une révélation de Notre Seigneur ; car elle racontait 
avec assurance, que tant que la Vierge resta en ce monde 
après la mort de son fils, elle porta le signe de sa mort, et le 
souvenir de sa passion. Et la sainte femme, tant quelle put, 
se conforma à elle, et ordonna toute sa vie sur celle de Notre- 
Dame, et se régla sur ses exemples, avec le conseil de son 
frère. 

Ainsi embrasée et enflammée du feu de la charité de Jésus- ^ 
Christ , dans l'ardeur de son amour, elle se donna tout entière 
à Dieu, sans retour, et consacra de tout son cœur sa virginité 
à Notre Seigneur, en un sermon fait à Hyères par le Saint, 
et fit son vœu avec une très grande ferveur, devant tout le 
peuple, entre les mains de son frère. Beaucoup d'autres sui- 
virent son exemple, et il y eut cent trente et une personnes 
qui firent vœu de virginité ; et bien d'autres encore, au-delà 
de quatre-vingts, qui promirent de garder la chasteté ; ce 
qui eut lieu entre les mains du saint père, lors de ce même 
sermon. 



Si. 



A.lA^^" 



.W" 



20 LI VIDA DE LA BENAURADA 

1 1. El sancta maire [s] vole esser apellada beguina, 
per amor de Nostra Dona quez era totz {fol. 8) sos caps ; 
qu'illi dizia que Nostra Dona fon li premiera beguina, 
aissi com nos crezem qu'il o agues per inspiracion de 
Nostre Seinhor Dieu. E per tal que miels la pogues 
recemblar, ill vodet paupertat ; car li maires de Dieu 
fon paura en aquest mont, illi per amor d'ella vole esser 
dicha paura, e vieure pauramens. El sancta maire fon 
en Prohensa li premiera beguina j e fon comensamens 
de totas cellas que preron aquel nom. E las enformava 
el servizi de Dieu. Mais alcunas n'i ac que si volgron 
ajustar perfiechamens ab ella. 



III 



Le ters capitols es en quai maniera a:fordenet son estament 
e sa religion. 



I . El temps que le sans paires fraire Hugo de Dinha 
comenset a predicar az leras, motas gens^ per la sieua 
prédication , foron tiradas a Dieu , e fervens a dezam- 
parar e a giquir lo mont , e penre am gran amor via de 
penedensa e de honestat. De las cals li sancta maire 
doas nessas sieuas vole que fossan premieras^ quez 
era mortz lur paires, e tiret las a Dieu, ajustet las am 
si , va las enbeguinir. 



SANCTA DOUCELINA. 21 

Et la sainte mère voulut être appelée béguine ^ par amour 
pour Notre-Dame y qui était son modèle ; parce quelle disait 
que Notre-Dame fut la première béguine ^ comme nous croyons 
quelle l'apprit par révélation de Dieu Notre Seigneur, Et 
pour pouvoir mieux lui ressembler ^ elle fit vœu de pauvreté ; 
et comme la mère de Dieu fut pauvre en ce monde , pour 
r amour d'elle, elle voulut être dite pauvre , et vivre pauvre- 
ment. Et la sainte mère fut en Provence la première béguine^ 
et elle fut V origine de toutes celles qui prirent ce nom. Et elle 
les formait toutes au service de Dieu. Mais il y en eut 
quelques-unes qui voulurent s unir parfaitement avec elle. 



CHAPITRE TROISIEME 



Le troisième chapitre raconte de quelle manière elle organisa 
son établissement et son ordre. 



Au temps où le saint père frère Hugues de Digne commença 
à prêcher à Hyères, beaucoup de personnes furent attirées à 
Dieu par sa prédication^ et engagées à abandonner le monde^ 
et à prendre avec grand amour la voie de la pénitence et de 1 
la vertu. Parmi lesquelles, la sainte mère voulut que ses deux / 
nièces y qui avaient perdu leur père, fussent les premières , et 
clic les attira à Dieu, les prit avec elles et les fit béguines. 



22 LI VIDA DE LA BENAURADA 

2. Es après, cant li fama de la sieua sanctitat fon 
mot fort espandida, e de sa honestat, el temps que le 
Sans era en la fervor de sa predicacion , motas devotas 
donas , mogudas ardentmens per las sieuas paraulas , 
per gran devocion vengron si ajostar amb ella, e penre 
son estament e sa bona doctrina. E feron un alberc fora 
de la villa, lo cal apelleron Robaut, per so que disseron 
que esser entre las gens lur fora grans enpachiers a far 
ben. El sancta maires vole que si lunhessan al mais 
que pogran, e fugissan lo mont^ per so que plus fran- 
camens e plus quiti hufrissan a Dieu tôt lur cor. 

3. Mais creissent li grans devocions de las gens, 
vezent lo sieu heissemple, mogudas atressi per los 
sermons meravillos del Sant (i), que las tirava a Dieu, 
e ardian totas en Nostre Senhor, motas autras, per 
volontat de Dieu, verges e vezoas, e neis cellas qu'eran 
en matremoni, dezam-(/o/. 9)-paravan lur senhors els 
enfans, e venian s'en az ella, e metian si mot humil- 
mens , am gran devocion et am gran reverencia , en la 
sieua compannhia. 

4. Cant vi li sancta maire quel sieu' humil com- 
panh[i]a, per la gracia de Dieu, pauc e pauc creissia, 
vole escrieure a si e as (2) sas filhas via e maniera de 
vieure. La quai cauza plus fizelmens a far e plus 
veraia , vole illi aver per lo dechat el conseill dell sant 
paire. E venc s'en az ell am sa humill companh[i]a, 
requerent li humillmens e devota, qu'el dones lur forma 
e maniera de vieure a Dieu. E el donet la lur veraia, e 
tal que qui la voira seguir, non la calra doptar d'aver 
salvacion. 

(i) Ms. Sant:{. {2) Us. Assas Jilhas. 



* 



SANCTA DOUCELINA. a3 

j4prèSy lorsque la renommée de sa sainteté et de sa vertu se 
fut répandue, à l'époque où le Saint était dans la ferveur de 
sa prédication, beaucoup de pieuses dames, ardemynent excitées 
par ses paroles, vinrent dévotement se réunir à elle, et suivre 
son état de vie et sa bonne doctrine. Et elles se firent, hors la 
ville, une maison qu elles appelèrent Roubaud, parce qu elles 
disaient quau milieu du monde elles auraient trop d'obstacles 
pour faire le bien. Et la sainte mère voulut qu elles s'éloi- 
gnassent du monde le plus possible , pour pouvoir plus fran- 
chement et plus librement offrir tout leur cœur à Dieu. 

Mais la dévotion des gens s'accrut en voyant son exemple ; 
et poussées par les discours merveilleux du Saint qui les atti- 
rait à Dieu et les enflammait pour Notre Seigneur, beaucoup 
d'autres, par la volonté de Dieu, vierges et veuves, et même 
des personnes mariées, abandonnaient leurs époux et leurs 
enfants , et venaient à elle, pour se mettre humblement , avec 
la plus grande dévotion et avec le plus grand respect, en sa 
compagnie. 

Quand la sainte mère vit que son humble compagnie 
croissait peu à peu, par la grâce de Dieu, elle voulut écrire 
pour elle et pour ses filles une règle et manière de vivre. Et 
pour faire la chose plus fidèlement et plus exactement , elle 
voulut avoir, pour la composer, le conseil du saint père. Elle 
vint donc à lui avec sa petite compagnie, le priant humble- 
ment et dévotement de leur donner une forme et manière de 
servir Dieu. Et il la leur donna vraie, et telle que qui voudra 
la suivre, ne pourra pas douter d'être sauvé. 



14 LI VIDA DE LA BENAURADA 

5. Apres, cant li sancta maire az leras illi ac comen- 
sat son estament, e aqui ill ac fag.i. covent, penset 
tantost de mais aprofichar, e près una de las donnas 
plus perfiecha, e amb ella annet s'en a Massella, e 
aqui, a la honor de Dieu, autra mayson de Robaut 
illi hedifiquet; en lo cal luoc motas bonas personas 
lurs filhas e lurs parentas li davan e li hufrian am gran 
devocion ; e vengron tost , per la vertut de Dieu , entro 
az un gran nombre. 

6. E Dieus multiplicava e creissia a totz jorns aquell 
sant estament en aquels .n. covens ; de que li sancta 
maire rendia de tôt son cor grans gracias a Nostre 
Senhor Dieu. E era mot entenduda en ellas a gardar 
que neguna d'ellas non peques, non solamens en obra, 
mai en neguna paraula ; e mot volia si gardessan de 
donar mal heissemple. E ensennhava las de seguir 
sancta oration, e de continuar : « Car aquil, sa dizia, 
era fermeza de tôt son estament, e creissemens en totas 
vertutz. ^ 

y. E las endoctrinava con devian orar, e sentir e 
plorar la passion de Crist : « Car totz crestians, sa 
dizia, era tengutz de gran deute renembrar, a tôt lo 
mens una ves lo jorn, la passion del Seinhor. Car aquist 
benifici non nos deu desnembrar, mais continuamens, 
sa dizia, la mort de Crist, per la cal anam vezoas c 
cubertas, en nostre cor devem portar. » 

8. E dizia li Sancta que be-(/o/. 10)-guina era de 
plorar, e non de cantar : « Car illi, sa dizia, Ihesu Crist 
crucifiât continuamens deu portar en son cor, aissi 
cant porta lo senhal de la dolor de la sieua mort sobre 
son cap cubert, e mostra e figura en la cara. » 

9. E las bonas filhas aprenianvolen tiers, eam gran 



SANCTA DOUCELINA. aS 

Après que la sainte mère eut commencé son institut à 
Hyères, et y eut fondé un couvent^ elle pensa aussitôt à faire 
plus de bien; et prenant une de ses filles les plus parfaites^ elle 
s en alla avec elle à Marseille^ et y établit pour la gloire de 
Dieu une autre ynaison de Roubaud. En ce lieu^ beaucoup de 
bonnes personnes lui donnèrent et lui vinrent offrir pieusement 
leurs filles et leurs parentes; et bientôt^ par la grâce de Dieu, 
elles se trouvèrent en grand nombre. 

Et Dieu multipliait et faisait croître tous les jours ce saint 
institut dans ces deux couvents ; et la sainte mère en rendait^ 
de tout son cœur^ de grandes grâces à Notre Seigneur. Et elle 
s'appliquait fort à empêcher qu aucune d'elles ne péchât^ non 
seulement en œuvres, mais en paroles; et elle voulait qu elles se 
gardassent bien de donner mauvais exemple. Et elle leur 
apprenait à vaquer à la sainte oraison et à y être fidèles : 
« Car c'était là, disait-elle, la garantie de son établissement^ 
et le moyen de croître en toutes les vertus. » 

Et elle leur enseignait à prier, à ressentir et à pleurer la 
passion de Jésus-Christ. « Car, disait-elle, tous les chrétiens 
sont tenus rigoureusement à se souvenir, au moins une fois le 
jour, de la passion du Seigneur. Jamais nous ne devons oublier 
ce bienfait, mais nous devons porter continuellement en notre 
cœur la mort de Jésus-Christ, pour laquelle nous allons comme 
des veuves, et la tête couverte. » 

Et la Sainte disait quune béguine était faite pour pleurer, 
et non pour chanter : « Car, disait-elle, elle doit porter tou- 
jours dans son cœur Jésus-Christ crucifié, comme elle porte 
sur sa tête recouverte le signe de la douleur de sa mort, et 
montre son affliction empreinte sur sa figure. » 

Et ses pieuses filles recevaient volontiers et affectueusement 



h- 



26 LI VIDA DE LA BENAURADA 

amor, lo[s] sans ensenhamens ques illi lur donava. 
Vivian en gran temensa de Nostre Senhor, e en obe- 
dientia de la sancta maire. Lur conversacion era tota 
angelical , car vida d'angeis tenian entre las gens ; en 
tant que non semblava ii lur gran puritat en conver- 
sacion ni manieras , de femenas ; semblava aquilli 
honestatz an gels la ensenhessan. 

10. Motas ves lur dizia le sans paires fraire Hugo, 
cant las amonestava a creisser en las sanctas vertutz : 
« Veramens, sa dizia le santz homs, si persévéras en 
aisso, pennadas vos 'n annas a Dieu. » Vivian en gran 
caritat Tuna de l'autra^ e totas si amavan d'una amor 
en Dieu. Gardant e azimplent los sieus sans manda- 
mens, excercitavan si en totas bonas obras de pietat e 
de caritat. E en aissi lur temps en tôt ben occupavan ; e 
rendian e donavan odor de bona fama a las gens , per 
lur gran honestat, e per lur bons heissemples. 



IV 

Le cartif capitols es de la sieua humilitaty e de sa obedientia. 



I. En totas aquestas cauzas li sancta maire era 
capdels e maistra, e alegrava si en Nostre Senhor. E 
avia gran gauch cant vezia la sancta conversacion 



SANCTA DOUCELINA. ' a^ 

les saints enseignements quelle leur donnait. Elles vivaient 
dans la crainte de Notre Seigneur^ et dans r obéissance à leur 
sainte mère. Leur conversation était toute ange H que , car elles 
menaient parmi les hommes la vie des anges ^ au point que 
leur grande pureté^ en leurs "paroles et en leurs actions^ ne 
semblait pas le propre des femmes : on aurait dit que c étaient 
des anges qui enseignaient une telle perfection. 

Bien des fois le saint père frère Hugues leur disait, quand 
il les exhortait à croître dans la vertu : « En vérité, disait 
le saint homme, si vous persévérez ainsi, vous allez à Dieu 
en volant. » Elles vivaient dans une grande charité mutuelle, 
et toutes s^ aimaient pour Dieu. Gardant et remplissant ses 
saintes lois, elles s'exerçaient dans toutes les bonnes œuvres 
de la piété et de la charité. Et elles employaient ainsi leur 
temps à faire le bien, et répandaient dans le public une odeur 
de bonne réputation, par leur grande vertu et leurs bons 
exemples. 



CHAPITRE QUATRIÈME 

Le quatrième chapitre traite de son humilité et de son obéissance. 



En toutes ces choses, la sainte mère était leur guide et 
leur maîtresse, et elle s en réjouissait en Notre Seigneur. 
Elle avait une grande joie quand ellrvoyait leur sainte con- 



î8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

d'ellas, el creissement d'aquel sant estament ; entre las 
quais eran siei portament az eissemple de tota perfec- 
tion. Car ill era humils de cor, de tan gran e de tan 
perfîecha humilitat, que en son propri veiaire res non 
era mais vileza e nient denant Dieu. E per aquo ill si 
mostrava paura e mesprezada a las gens del mont , e 
dezirava esser mesprezada per totz. 

2. Mot soven dizia a las autras, cant las amoncstava, 
que so ques illi mais prezava en son estament, era li 
grans humilitatz, el mespres de las gens E cant alcunas 
ves li dizian : « Donna, (fol. W) que tota res nos mes- 
preza, e tenon en gran despiech las gens notre esta- 
ment ; y^ respondia am gran perfection : « Veramens , 
aisso es ma honor e ma gloria, mos gautz e ma corona, 
quel mont nos aia en gran despiech, e siam ben mes- 
prezadas per las gens del mont. y> E dizia que aquest 
nom de beguina li plazia mot , e mais lo prezava ; car 
era humils e mesprezatz a Terguell d'aquest mont. 

3. En gran horror avia honors e lauzors, cant li eran 
dichas ni fâchas; e am gran dolor las recebia. Cant 
alcunas ves las gens, per gran devocion, cant la vezian, 
s'aginollavan az ella, ni li fazian reverentia, mostrava 
meravillosamens gran desplazer; majormens, cant li 
gran senhor, li rei e li prince , e comtes e barons , cant 
li fama de la sieu santitat fon mot fort espandida, per 
gran devocion la venian vezitar, e far li reverencia. 
Afligia si mot fort après de la honor ques avia receu- 
puda, e remania am sobre gran trebaill, e am mot gran 
vergonha estava pueis entre las autras un gran tems, 
majormens aquell jorn ; que semblava .i. greu excès li 
fossa estalvat. E dizia a Nostre Senhor, am gran ama- 
ror de cor : « Scinhcr, s'ieu, paura e vils, sui en neguna 



SANCTA DOUCELINA. 



29 



versation ^ et r accroissement de son institut ; et elle était 
^armi elles ^ par sa vie ^ un exemple de toute perfection. Car 
elle était humble de cœur, et d'une si parfaite humilité^ quà 
ses propres yeux elle n était que bassesse et néant devant 'Dieu, 
Cest pourquoi elle se montrait pauvre et méprisée devant les 
gens du monde, et elle désirait être méprisée de tous. 

Elle disait souvent aux autres en les exhortant , que ce 
quelle estimait le plus dans sa maison, c était la grande hu- 
milité et le mépris des hommes. Et quand parfois on lui disait : 
« Mère , tout le monde nous méprise, et les hommes ont en 
grand dédain notre état ; » elle répondait admirablement : 
« En vérité, cest mon honneur et ma gloire, ma joie et ma 
couronne, que le monde nous dédaigne, et que nous soyons bien 
méprisées des hommes. » Et elle disait que ce nom de béguine 
lui plaisait beaucoup , et quelle F estimait fort , parce quil 
était humble et déplaisant à l'orgueil du monde. 

Elle avait en grande horreur les honneurs et les louanges 
quon lui adressait , et les recevait avec une vive douleur. 
Quand parfois les personnes, en la voyant, s'agenouillaient 
devant elle par dévotion, ou lui faisaient la révérence, elle 
témoignait un très grand déplaisir ; surtout lorsque les grands 
seigneurs, les rois et les princes, les comtes et les barons, 
venaient la visiter, à V époque où le bruit de sa sainteté se 
fut répandu au loin, et lui marquaient du respect. Elle s'affli- 
geait beaucoup de l'honneur qu'elle avait reçu, et en gardait 
un grand chagrin ; longtemps, et surtout ce jour-là, elle de- 
meurait toute honteuse parmi les autres, et il semblait qu'un 
grand malheur lui fût arrivé. Et elle disait à Notre Seigneur, 
avec une grande amertume de cœur : « Seigneur, moi qui suis 
pauvre et vile , me voilà pourtant en estime aux yeux des 



3o LI VIDA DE LA BENAURADA 

estimacion als huels de las gens , so que non dei esser ; 
ieu ti requier^ Seinher, de tôt mon cor, que mi con- 
fundas en los corajes de totz. » 

4. Non podia sufrir que res s'aginolles az ella, neis 
d'un enfant ; que enans qu'il si fossan clinatz , ill s'era 
aginoUada. Sobre totas cauzas s'estudiet en aquesta 
vertut a fondar si mezesma e tôt son estament. Aquesta 
vertut mandava fort gardar a totas sas fiihas, aissi cant 
fundament de tôt son estament. E per aisso, iili non 
vole sufrir qu'ellas aguessan edifici de gleisa, ni autras 
dignitatz; ni aguessan sotileza de letras, ni cantessan 
l'ufici ; ni volia aguessan neguna cauza per que trop 
s'eslevessan. 

5. E dizia lur soven, cant las amonestava d'aquesta 
gran vertut : a Estatz, filhas, estatz en la hu-(/o/. 12) -mi- 
litât, en que est (i) apelladas a Nostre Senhor Dieu, 
e non vullas puiar plus aut; car, per sert, si vives en 
veritat de vida , Dieus vos magnificara , e fara sentir a 
las gens que vos autras est veraias femenas. Tantost 
cant vos cambiares, Dieus fara sentir lo contrari ; ques 
enans las (2) peiras faria parlar, que diran que vos 
autras non est aquellas que deves. Tenes en totas cauzas 
via d'umilitat, e estudias vos de gardar la ben ins en 
vostre cor, en aissi cant precios thesaur. Car sapias cert 
que humilitatz es especials via de salut, aissi cant noi- 
rimens de tota puritat , e razis de perfection ; e sens 
aquesta, res non pot plazer a Dieu. Per que, sobeira- 
namens vos esforsas d'aquesta as aver, que heissemple 
n'avem en Nostra Dona, quez es totz nostre caps. » 

6. Aquisti vertutz, humilitatz veraia, la rendia a 

(i) Est pour e/f , (2) Le Ms, a Sas peiras. 



SANCTA DOUCELINA. 3i 

hommes^ ce qui ne doit -pas être. Je vous prie. Seigneur, de 
tout mon cœur, de me confondre dans l'opinion de tous. » 

Elle ne pouvait souffrir qu on fléchît le genou devant elle, 
fût-ce même un enfant, et avant quon se fût incliné, elle-même 
était à genoux. Elle s'étudia par dessus tout à établir son 
ordre sur r humilité : et elle recommandait à toutes ses filles 
de garder cette vertu comme le fondement de son institut tout 
entier. Cest pour cela quelle ne voulut pas souffrir qu elles 
eussent une église à elles, ni rien de considérable , qu elles 
acquissent de l'habileté dans les lettres, ni qu elles chantassent 
l'office, ni qu elles eussent rien qui les élevât trop. 

Et elle leur disait souvent, en les exhortant à cette grande 
vertu: « Restez, mes filles, restez dans l'humilité , dans 
laquelle vous êtes appelées à Notre Seigneur. Ne cherchez 
pas à monter plus haut; car soyez assurées que si vous vivez 
dans la simplicité. Dieu vous glorifiera, et fera comprendre à 
tous que vous êtes des femmes vertueuses. Aussitôt que vous 
changerez. Dieu fera sentir le contraire; au besoin, il ferait 
parler les pierres qui diraient que vous n'êtes pas ce que 
vous devez être. Tenez en toute chose la voie de l'humilité, et 
étudiez-vous à la conserver dans votre cœur comme un pré- 
cieux trésor. Car, sachez-le bien, l'humilité est le chemin par- 
ticulier du salut , l'aliment de toute pureté, et la racine de la 
perfection ; sans elle rien ne peut plaire à Dieu. Faites donc 
tous vos efforts pour la posséder . Nous en avons le parfait 
modèle en Notre Dame, qui est le guide que nous suivons en 
tout. 

Cette vertu de vraie humilité la rendait très agréable à 



62 LI VIDA DE LA BENAURADA 

Dieu mot gracioza e mot familiars , e a las gens digna 
de tota reverentia. Tan grans era li dignitatz quez om 
sentia en ella per aquesta vertut;, que neis li gran baron, 
els autz senhors, princes, e reis^ e comtes, per gran 
devocion, cant la venian vezer, non si podian tenir, am 
mot gran reverentia , de plegar lur ginols : de que li 
verge humils avia mot gran dolor. Li cal , cant Tavian 
vista, e amb ella parlât, meravillozamens s'en partian, 
e s'en annavan ben hedificatz. 

7. Una ves^ s estalvet que uns grans homs de Lom- 
bardia la venc vizitar, e reques li am gran instantia, 
cant ac parlât ab ella, qu'illi li révèles, obtengut ques 
auria de Nostre Senhor, una cauza qu'el volia mot 
saber. E li Sancta humils respondet li , qu'illi non era 
digna de saber lo[s] secretz de Dieu, ni aquella oracion 
illi non faria ; que peccairis era , e non si dévia entre- 
metre de cauzas espiritals. 

8. E ades ell i ac mais de devocion, dizent que cer- 
tamens crezia qu'illi li ho podia revelar ; e si far ho 
volgues, promes qu'el dera renda al luec, tal que tos- 
temps SOS estamens fora mantengutz. Mais li Sancta de 
Dieu non avia ren a far de {fol. \ 3) sas promessions ; car 
ilUnon annava per via de simulacion ni d'ipocrisia. Per 
que ades plus fort s'escuzava az ell, respondent humil- 
mens. E adoncs aquel homs parti si d'ella mot descon- 
solatz; car non poc obtenir de saber so que tant 
desirava, per ren ques ell fezes. 

9. Non era fencha en ella vera humilitatz; ans aquist 
vertutz era en ella en aissi cant maires, que la noiria, e 
la creissia continuamens en Dieu. E per so que en 
mais de manieras ill gazainhes en aquesta vertut , illi 
ques era gênerais prioressa d'amdos aquels covens, 



SANCTA DOUCELINA. 33 

Dieu et très familière avec lui^ et digne de tout respect de la 
'part des hommes. Si grande était la dignité que l'on sentait 
en elle , à cause de cette vertu , que même les grands barons^ 
les puissants seigneurs ^ princes^ rois et comtes^ quand ils 
venaient la voir par dévotion^ ne pouvaient s'empêcher de 
ployer les genoux respectueusement devant elle : de quoi 
V humble vierge avait une très grande douleur. Et quand ils 
l'avaient vue et entretenue^ ils étaient dans V admiration^ et 
s'en allaient bien édifiés. 

Il arriva une fois quun grand personnage de Lombardie 
vint la visiter y et ayant eu un entretien avec elle^ la supplia 
instamment de lui révéler ^ après en avoir obtenu la connais- 
sance de Notre Seigneur ^ une chose quil tenait beaucoup à 
savoir, La Sainte lui répondit humblement quelle n était pas 
digne de connaître les secrets de Dieu, et quelle ne ferait 
pas cette demande ; quelle était une pécheresse y et ne devait 
pas se mêler de choses spirituelles. 

Ceci augmenta la dévotion de cet homme y qui lui dit que 
certainement elle pouvait le lui révéler y et promit y si elle 
voulait le faire y de donner à sa maison des rentes suffisantes 
pour tous ses besoins. Mais la Sainte de Dieu n avait rien à 
faire de ses promesses y car elle n'agissait pas par dissimu- 
lationy ni par hypocrisie. Elle s'excusa donc encore plus de le 
faire y lui parlant avec l'humilité la plus profonde. Et il la 
quitta bien affligé y n'ayant pu obtenir y quoi qu'il pût faire y 
d'apprendre par elle ce qu'il désirait tant de savoir. 

L'humilité qui était en elle n'était point feinte y mais 
vraie ; et cette vertu était comme une mère qui la nourrissait 
et la faisait croître continuellement en Dieu, Pour l'exercer 
en plus de manières y et y faire plus de profit y elle voulut y elle 
qui était prieure générale des deux couvent s y avoir une sœur 



34 LI VIDA DE LA BENAURADA 

vole aver una donna per prioressa^ a cui illi humilmens 
obezis ; e promes li hobediencia am gran devocion. 
Per so que tostemps ill fos obediens per amor dell 
Senhor, vodet atressi obediencia a fraire Jaucelin, 
homs santz , ques era menistres des fraires menors en 
Prohensa, le cals fon pueis evesques d'Aurenga ; al cal 
illi, tant cant visquet, humilmens obezi. 

10. En aquel temps le reis Karle premier, fraire del 
bon rei sant Lois de Fransa, era comps de Prohensa ; 
e li fraire menor eran li acuzat tan fort, que tan grans 
era Tira quez ell avia a Torde, que neguns fraires 
davant venir non li auzava. Estalvet si que li comtessa 
sompniet en aissi. Ill era adoncs grossa d'enfant, e era 
tan greus e tan grossa, quilli mezesma e tug cill que la 
vezian, e neis li meje, si dezesperavan de sa vida, 
d'ella e de Tenfant. Duptavan tug mot fort que Fenfas 
non péris, e que ja a baptisme non poguessa venir. 

1 1 . E cant venc una nuech, li donna vi en sompni 
que una bona donna que portava habiti mot honest de 
beguina, ab doas companhieras , mot humilmens la 
venia vizitar, e parlava li am gran benignitat. En après, 
a la oracion d'aquella sancta donna , ill era restaurada 
certamens del perill de son enfantament ; ses tôt dan 
escapavan et illi e Tenfant. E aisso esdevenc li per .m. 
nuech[s]. E a la tersa ves, illi ho revelet al compte, 
mostran li son perill, car {fol. 14) mot fort s'espautava ; 
dizent, que ses ajuda de grans oracions, non crezia 
ses mort en pogues escapar. E dihs que fe avia que 
Dieu[s] ses cauza aquell sompni non li avia mostrat. 

12. Adoncs le comps fes demandar si en tota sa 
terra sabia hom aital femena, que Dieus per ella li 
volgues ajudar. E per volontat de Dieu, fon li mentau- 



SANCTA DOUCELINA. 35 

qui fût sa prieure^ et à qui elle obéît humblement ; et elle lui 
promit obéissance avec une grande dévotion. Afin d'être 
toujours soumise four l'amour du Seigneur^ elle fit aussi vœu 
d'obéissance à frère Jaucelin^ homme saint ^ qui était ministre 
provincial des frères mineurs en Provence, et qui fut ensuite 
évêque d'Orange ; tant qu'elle vécut, elle lui obéit en toutes 
choses. 

En ce temps-là y le roi Charles premier, frère de saint Louis, 
roi de France, était comte de Provence, et les frères mineurs 
étaient si diffamés auprès de lui, et sa colère contre eux était 
si grande,^ qu'aucun n'osait paraître en sa présence. Et il 
arriva que la comtesse eut un songe, de la manière qui suit. 
Elle était alors enceinte, et sa grossesse était si pénible et si 
extraordinaire, qu elle-même et tous ceux qui la voyaient, et 
les médecins aussi, désespéraient de sa vie, et de celle de son 
enfant. Tous doutaient fort que cet enfant ne pérît, sans qu'on 
eût pu lui administrer le baptême. 

Or, une nuit^ la comtesse vit en songe une bonne dame, 
portant modestement l'habit de béguine, qui venait humble- 
ment la visiter, accompagnée de deux autres, et lui parlait 
avec beaucoup de bonté. A la suite de sa prière, elle se voyait 
sauvée sûrement du péril de son enfantement, et elle échappait 
à tout danger, elle et son enfant. Et la même vision lui arriva 
durant trois nuits, La troisième fois, elle révéla le tout au 
comte, lui exposant sa fâcheuse position, dont elle s'épouvantait 
beaucoup, et lui disant que sans le secours de grandes prières, 
elle ne croyait pas pouvoir échapper à la mort. Mais elle 
ajouta quelle était assurée que Dieu ne lui avait pas envoyé 
ce songe sans motif. 

Alors le comte fit demander s' il y avait dans ses Etats une 
femme pareille à celle quelle avait vue, et dont Dieu voulût 
se servir pour la secourir. Le Seigneur permit quon lui parlât 



36 U VIDA DE LA BENAURADA 

guda aquisti sancta donna. Mais cant le comps auzi 
que sorres era de fraire Hugo de Dinha, auzit que ac 
SOS bens e sa humilitat^ ac en ella mot gran devocion, 
e mandet la querre. E aitan tost con la vi li comtessa , 
dis que veraiamens ill era cella la cal illi en sompni 
avia vist ; e ac ferma crezensa , ses tôt dopte , que ses 
perill, per la sieuas oracions, illi n'escaparia. E adoncs 
de si non la laisset partir. 

i3. Azimpli si le sompnis ques illi avia vist, tôt 
en aissi cant .i. pauc davant ho avia al compte dich. 
Stant adoncs li Sancta en gran oracion sobre devota- 
mens, li donna ac una filha , per la vertut de Dieu. E 
adoncs le comps el comtessa atressi volgron qu'illi fos 
sa mairina , e fes la batejar ; e per gran reverencia feron 
en lur comaire. Que per cert reconnoissia li donna que 
Dieus per ella Tavia restaurada dell perill de la mort ; 
car en aissi el sompni li era révélât. E le comps ho 
crezia , e neis tota li cortz. 

14. E per lo bon heissemple que viron d'ella, e sa 
humilitat , le comps ac tant de devocion , que per amor 
d'ella restitui en gracia los fraires e tôt Torde , li cal si 
tenian tut per mortz, e estavan am gran paor. E illi mes 
los totz, per sa humilitat, en la gracia dell Rei. E 
en aissi, Tira que poders ni savieza d'omes non podia 
atemprar dell compte, ni dels fraires, li simpleza de 
i'humil Doucelina va tôt asuaviar. 



SANCTA DOUCELINA. Sy 

de la Sainte. Et quand il sut quelle était la sœur de frère 
Hugues de Digne ^ et quil connut ses vertus et son humilité^ 
il eut en elle une grande dévotion^ et l'envoya chercher. Dès 
que la comtesse la vit^ elle dit que c était bien véritablement 
celle quelle avait aperçue en songe ; et elle eut la ferme con- ' 
fiance que par ses prières elle sortirait sans danger de sa 
position. Et elle ne la laissa pas s'éloigner d'elle. 

Le songe quelle avait eu s'accomplit de point en point^ 
comme elle l'avait d'avance dit au comte; car la Sainte s' étant 
mise en prières avec la plus grande ferveur^ la comtesse^ par 
la grâce de Dieu y mit au monde une fille. Le comte et la com- 
tesse voulurent qu'elle en fût la marraine et la fît baptiser ; 
et ils firent d'elle leur commère ^ par un grand sentiment de 
respect. La mère ne mettait pas en doute que par elle Dieu 
l'avait préservée de la mort, comme le songe le lui avait 
révélé ; le comte le croyait de même, et toute sa cour aussi. 

Et à cause de l'édification quelle donna, et de son humilité, 
le comte eut pour elle tant de dévotion, que pour l'amour 
d'elle il rendit ses bonnes grâces à tout l'ordre des frères 
mineurs, qui se tenaient tous pour morts, et avaient une 
grande peur. Elle les remit tous par son humilité dans la 
grâce du Roi. Et ainsi, cette grande colère du comte que ni le 
pouvoir ni la sagesse des hommes n'avaient pu calmer, la 
simplicité de l'humble Douceline suffit pour l'apaiser. 



38 LI VIDA DE LA BENAURADA 



Le sinquens capitols es del vot de la sancta paupertat, ni en quai 
maniera la gardet, am sobre gran amor, e am gran diligentia; 
e del gran mespres en ques avia las causas temporals. 



{fol. 15) I . Car a comprar lo regisme del cel neguns 
thesaurs non es tant dignes cant paupertat, aquella 
solamens que Ihesu Crist enseinhet a gardar, e la donet 
a SOS decipols, so fon al [s] sans apostols^ per principal 
fondament ; car aquisti sola paupertat d'esperit es près 
del règne del cel , per lo cal acomprar, vent tôt cant a , 
e ho dona a paures. Per aisso, aquist maire sancta ma 
donna Doucelina tôt aquest mont mesprezet, per dezi- 
rier del règne celestial ques avia. Per lo cal aquistar e 
aver, totas cauzas dezamparet , e totas sas riquezas e 
SOS thezaurs donet per paupertat; car ab (i) aquesta 
solamens lo pot hom gazainhar. 

2. Aisso fon li bona mercadiera, li quais la peira 
precioza de Tevangeli de Crist, la sancta paupertat, 
ques avia trobada, volia comprar, dezamparàt per ella 
tôt cant possezia terrenal. E per cert, aisso era le 
thesaurs precios rescost el camp de Tevangeli , per lo 
cal acomprar, tôt cant avia escampet largamens, et tôt 

(i) Ms. Deux fois ab. 



SANCTA DOUCELINA. 3? 



CHAPITRE CINQUIÈME 



Le cinquième chapitre traite du vœu de la sainte pauvreté, et de 
quelle manière elle la garda avec un amour et un soin extrêmes ; 
et du grand mépris qu'elle avait pour les choses temporelles. 



Pour acquérir le royaume du ciel^ il ny a pas de trésor 
comparable à la pauvreté^ mais celle-là seulement que Jésus^ 
Christ a enseignée et donnée à ses disciples^ c est-à-dire aux 
saints apôtres y comme le fondement de toute vertu ; car il ny 
a que la pauvreté d'esprit qui soit le prix du royaume du ciel, 
et pour racheter, elle vend tout ce quelle a, et le donne aux 
pauvres, Cest pourquoi la sainte mère, madame Douceline, 
méprisa tout ce monde, par le désir quelle avait du royaume 
céleste. Afin de le posséder, elle quitta tout y et donna toutes 
ses richesses et ses trésors pour la pauvreté, puisque ce nest 
que par elle quon peut le gagner. 

Elle fut cette habile marchande qui, voulant acheter la 
pierre précieuse de l'Evangile de Jésus-Christ quelle avait 
trouvée, la sainte pauvreté, abandonna pour elle tout ce 
quelle possédait de terrestre. Et en vérité, c était bien là le 
trésor précieux de V Evangile, caché dans les champs; et pour 
V acquérir, elle distribua tout ce quelle avait, et donna tout 



40 LI VIDA DE LA BENAURADA 

ho det als paures , ja per amor de Crist , que fon cruci- 
fiatz , paures e sofrachos , e de la sieua maire , que era 
donna del mont, que vole que fos le Senhers en aquest 
mont paura e sofrachoza, a semblansa de si. 

3. Per amor d'els, aquisti sancta verge, jassiaisso 
que li amie Famessan mot, e la tenguessan car, totz los 
thesaurs pero e totas las riquezas de son paire, e dels 
autres amies, dezamparet am gran mespres, e envesti 
si ferventmens d'esperit de paupriera, ab sen d'umilitat; 
e vodet en las mans del sant paire fraire Hugo de Dinnha 
la sancta paupertat de Ihesu Crist am gran ardor 
gardar, tôt en aissi cant sant Frances la tenc e la donet. 
So es a dire que ren non avia propri, ni mais una rauba 
ho un vestir non avia , ni ténia , aissi con un mantell , e 
una gonella que portava desus, e una soteirana. Ans 
cant li era hops de'meyrar, convenia las donnas li pro- 
vissan per amor del Senhor ; que d'autramens ill non 
prenia ren que li fos donat. 

4. Neis li drap de son liech, que tenc en [foL 1 6) sa 
rediera malautia, non eran sieus ; ans covenc ben quel 
rauba entr'ellas li prestessan. Ni anc non li troberon 
de que la poguessan cubrir, cant Tarma fon partida 
del cors ; que una de las filhas despullet sa gonella , la 
quai hom li vesti. E ancars lo vell e la benda li fo[ro]n 
adoncs prestat, e breumens tôt son habiti. Car li sancta 
paura amiga de Nostre Senhor, entro sus en la fin, avia 
fe portada e vole esser fizels a donna paupertat, 
gardant fermamens lo vot que fach n avia. 

5. Non volia penre ni retenir a si almorna que fos 
de trop gran près ; e si alcunas ves li fos huferta, metia 
la en comun , ho la dava als fraires , ho la partia entre 
pauras personas. Non prezera per ren, de neguna per- 



SANCTA DOUCELINA. 41 

aux pauvres y pour r amour de Jésus-Christ ^ qui fut crucifié ^ 
pauvre et souffrant ^ et pour r amour de sa mère qui était la 
reine du monde, et que le Seigneur voulut être pauvre et 
souffreteuse sur la terre , comme lui. 

Pour r amour d'eux, cette sainte vierge, bien que ses amis 
l'aimassent beaucoup et la chérissent, renonça, avec un grand 
mépris, à tous les trésors et aux richesses de son père, et de 
ses autres amis, et embrassa avec ferveur l'esprit de pauvreté 
dans l'humilité. Elle fit vœu entre les mains du saint père 
frère Hugues de Digne, de garder avec la plus grande ardeur 
la sainte pauvreté de Jésus-Christ, comme saint François 
l'observa et la donna aux siens. C'est-à-dire, quelle n'avait 
rien en propre, pas même une robe ou un vêtement, et elle ne 
possédait ni manteau, ni gonelle, ni habit de dessous. Mais 
quand elle avait besoin d'en changer, il fallait que ses filles y 
pourvussent pour l'amour du Seigneur ; autrement elle ne 
prenait rien de ce qu'on lui donnait. 

Les draps même du lit quelle occupa en sa dernière mala- 
die n'étaient pas à elle; et il fallut qu'on lui prêtât le nécessaire. 
Qjuand son âme eut quitté son corps, on ne lui trouva pas de 
quoi la couvrir, et une de ses filles dut se dépouiller de sa 
robe, de laquelle on la revêtit. Le voile même et le bandeau 
lui furent aussi prêtés, et, pour le dire en un mot, l'habit 
tout entier. Car la sainte pauvre amie de Notre Seigneur 
avait voulu être fidèle jusqu'à la fin à sa dame la pauvreté, 
gardant fermement le vœu qu'elle en avait fait. 

Elle ne voulait ni prendre ni retenir pour elle des aumônes 
trop considérables; et si parfois on lui en offrait, elle les mettait 
en commun, ou les donnait aux religieux, ou les partageait 
entre de pauvres personnes. Four rien au monde elle n'aurait 



42 * LI VIDA DE LA BENAURADA 

sona , almorna que fos apellada sensals ; car dizia que 
contrai vot de Tevangeli fera. 

6. Una ves^ s'esdevenc que una nobla donna de 
Prohensa, per nom ma donna Felipa Porcelleta, donna 
d'Artinhols, venc a la sancta maire, per gran devocion, 
e mes si a Robaut, per esser filha sieua. E can la fon 
intrada^ ill vi la sancta maire vieure pauramens, e 
penre las almornas pauras las quais li eran fâchas. E vi 
la sofrachosa, en tant que pron de ves non avia pas en 
sas enfermetat[s] .i. denier de que si melluires. E 
adoncs aquist donna ac li compassion, qu'era grans 
rica femena. E un jorn , illi fon en secret amb ella , e 
reques li humilmens de ginols que li plagues de penre, 
qu'ill era aparellada e volontoza de complir li sos hops, 
e donar li sa vida tostemps complidamens, tant cant 
visquera. 

7. El sancta maire benignamens e humil, fazen li 
motas gracias, respondet li : « Non vuella Dieus ni 
sufra, donna Felipa, qu'ieu negun temps fassa neguna 
ren encontral vot de sancta paupertat. Car per cert 
sapias, donna, que per neguna ren, de neguna persona, 
per dignitat ques aia, ieu non penria ma vida certa- 
mens ; car non mi semblaria qu'ieu tengues lialmens la 
lei de paupertat, que neguna persona m'agues a far 
mos hops. » E anc {fol, 17) non ho vole penre ; mais 
dis que las almornas que li faria alcunas ves penria per 
amor de Dieu, cant mestier li serian. 

8. Cant le comps de Prohensa, que fon fatz après 
rei de Cezilia , Tac vista , e conegut la sieua sanctetat , 
ac en ella mot gran devocion ; e cascun an trametia li 
.X. lieuras per almornas. La quai almorna li Sancta de 
Dieu non volia recebre , ni retenir a si ; mais aquellas 



SANCTA DOUCELINA. 43 

accepté, de qui que ce fût, des cens en guise d'aumône, parce 
quelle disait que ce serait aller contre le vœu évangélique. 

Il arriva une fois quune noble dame de Provence, madame 
Philippine de Porcellet, dame d' Artignols, s en vint auprès 
de la sainte mère par dévotion, et se mit à la maison de 
Roubaud, pour être sa fille. Qjiand elle fut là, elle vit la 
sainte mère vivre pauvrement, et recevoir les petites aumônes 
quon lui faisait. Elle la vit souffreteuse, au point que souvent 
dans ses infirmités, elle n avait pas un denier pour se sou- 
lager. Et cette dame, qui était très riche, eut compassion 
d'elle. Elle alla donc un jour en secret, la prier humblement 
à genoux de vouloir bien accepter son aide ; quelle était toute 
prête et désireuse de fournir à ses besoins, et de lui donner 
tout ce qui lui était nécessaire, aussi longtemps quelle 
vivrait. 

Et la sainte mère, après l'avoir remerciée, lui répondit 
avec bonté et douceur : « Dieu me préserve, dame Philippine y 
de faire jamais rien contre le vœu de sainte pauvreté. Croyez 
bien que jamais, pour aucun motif, je n'accepterai de per- 
sonne , quelque dignité qu'elle ait , de quoi assurer ma vie ; 
car il ne me semblerait pas que j'observasse loyalement la loi 
de la pauvreté, si f avais quelqu'un qui pourvût à mes 
besoins. » Et elle ne voulut jamais accepter ce quelle lui 
offrait ; mais elle lui dit quelle recevrait les aumônes qu'elle 
lui ferait parfois pour l'amour de Dieu, quand elle en aurait 
besoin. 

Lorsque le comte de Provence, qui fut ensuite roi de Sicile, 
l'eut vue, et qu'il eut reconnu sa sainteté, il eut pour elle une 
grande dévotion ; et chaque année, il lui envoyait dix livres 
en aumône. La Sainte de Dieu ne voulait pas recevoir ni 
s'appliquer cette somme, mais elle la déposait dans la caisse 



44 LI VIDA DE LA BENAURADA 

.X. lieuras illi metia e pauzava el comun. E las donnas 
provezian li de so que si volian ; qu'illi neguna cauza 
non lur en requeria ; qu'en lur voluntat era de far ho 
de laissar. E so que li fazian prenia per pura almorna. 

9. E en aissi li Sancta autamens vole gardar, e tenc 
en si lo vot de sancta paupertat ; que tota sa vida vole 
aver sofrachoza, am gran eStreinhement. As eissemple 
e per Tamor de la paura maire de Ihesu Crist, de la 
quai del[s] sieus vestirs ill s'era revestida ; aissi cant 
sant Frances si revesti dels vestirs del Senhor, e illi de 
la Donna. E car humilitat conserva pauretat, e pauretat 
noiris humilitat, ajustet las ensemps, en aissi cant gir- 
manas de la maire de Dieu : car aquestas vertutz li 
foron mot probencas, e reluziron fort el filh e en la 
maire. 

10. E car illi aquestas doas vertutz dezirava, e las 
amava mot , vole las aver ensemps , en luoc de fonda- 
mens. Car ill era maison de Nostre Seinhor, on Tespe- 
rit de Dieu si repauzava ; et aquell Seinher per qui 
amor ill vivia sofrachoza, piatozamens e benigna li 
complia totz sos defallimens. Car plus aondans era li 
sieua pauretat que non es Taondansa de cels que aman 
las riquezas del mont. Car aqui on motas ves peccunia 
defall, li sieua pauretat largamens aondava, con dis de 
sant Frances. 

1 1 . E cant las filhas viron quel maire avia en si la^ 
sancta paupertat de Tevangeli autamens abrassada, 
siguent las sieus pezadas, volian la vodar. Mai le sans 
paires fraire Hugo non ho sufri , ni non ho conseillet ; 
mais que visquessan bonamens, e poguessan [fol. 18) 
far almornas ; car a femena non es fort segura cauza, e 
majormens a femenas joves. E adoncs li sancta maire, 



SANCTA DOUCELINA. 45 

commune ; et les sœurs lui fournissaient de là ce qu elles 
voulaient^ sans quelle leur en demandât rien. Elle les laissait 
libres d'en faire à leur gré ; et elle prenait comme une aumône 
ce quon lui donnait, 

Cest ainsi que la Sainte voulut garder parfaitement^ et 
tint le vœu de sainte 'pauvreté. Elle voulut passer toute sa 
vie dans les privations et le dénûment^ à l'exemple et pour 
l'amour de la pauvre mère de Jésus-Christ^ dont elle avait 
revêtu les habits. Comme saint François avait adopté les / 
vêtements du Seigneur^ elle choisit pour elle ceux de la mire. 
Et parce que l'humilité conserve la pauvreté^ et que la pau- 
vreté nourrit l'humilité^ elle les unit ensemble^ comme deux 
sœurs de la mère de Dieu ; car ces vertus lui furent très 
familières, et reluisirent beaucoup dans le fils et dans la 
mère. 

Et comme elle désirait les avoir en elle, et les aimait fort, 
elle voulut les posséder à la fois, comme fondements de tout le 
reste. Car elle était la demeure de Notre Seigneur, où 
l'Esprit de Dieu reposait. Et ce Seigneur, pour l'amour de 
qui elle vivait pauvre, suppléait miséricordieusement à tout 
ce qui lui manquait. Sa pauvreté était plus riche que l'abon- 
dance de ceux qui aiment les richesses du monde. Là où bien 
des fois l'argent est insuffisant, sa pauvreté était largement 
copieuse, comme il est dit de saint François, 

Et quand ses filles virent que leur mère avait hautement 
embrassé la sainte pauvreté de l'Evangile, elles voulaient 
suivre ses traces et en faire le vœu. Mais le saint père frère 
Hugues ne le voulut pas et les en dissuada ; préférant qu elles 
vécussent modestement, et pussent faire des aumônes ; car pour 
des femmes, ce n'est pas chose sûre, surtout pour des femmes 
jeunes, La sainte mère voulut donc, par le conseil du père y 



I 



46 LI VIDA DE LA BENAURADA 

per conseil del sant paire, vole que elegissan mejana 
paupertat. Que poguessan aver lurs ops, e lur néces- 
sitât, pauramens e atempradamens ; e que a lur despen- 
sas servissan fizelmens lo Seinhor, e si gardessan de 
superfluitat. La quai cauza ellas receupron am gran 
amor, e am gran volontat de segre e de gardar tos- 
temps. 

12. E car li sancta maire sabia que riquezas non eran 
de profiech, ans son hucaizon motas ves de motz mais, 
per aisso non lur penset d'autras possessions. Car non 
volia li maires qu'en aquest mont aguessan on pau- 
zessan lur cor, mais solamens lur vieure. Una ves, uns 
grans ries homs dis que volia penre lo luoc en mante- 
nensa, e vole donar grans rendas az enriquir lo luoc, e 
vole far meravillas. E anc li sancta maire non ho sufri, 
ni non ho vole recebre. Car mais volia sas filhas vis- 
quessan atempradamens, e que servissan a Dieu ab 
lurs pauras despensas, sostenent entre ellas las plus 
pauras, e las unas las autras caritativamens. La quai 
cauza an entieramens gardât e observât entro el dia 
d'uei. 



SANCTA DOUfcELINA. 47 

qu elles adoptassent une moyenne pauvreté ; qu elles eussent 
de quoi subvenir à leurs besoins, pauvrement et modérément ; 
qu elles servissent fidèlement le Seigneur à leurs dépens, et se 
gardassent de toute superfluité. Elles reçurent amoureusement 
cette régie, et formèrent la résolution de la suivre et de l'ob- 
server toujours. 

Et comme la sainte mère savait que les richesses ne sont 
point utiles, mais qu elles sont souvent V occasion de beaucoup 
de maux, elle ne songea point à leur procurer des possessions. 
Car elle ne voulait pas qu elles eussent en ce monde où attacher 
leur cœur, mais seulement de quoi vivre. Un homme riche lui 
dit un jour quil voulait soutenir sa maison, lui donner de 
grandes rentes pour T enrichir , et y faire des merveilles. Mais 
jamais la sainte mère ny voulut consentir, et elle nen accepta 
rien. Elle aimait mieux que ses filles vécussent d'une façon 
modeste, et qu elles servissent Dieu avec leurs pauvres res- 
sources, aidant entre elles les 'plus pauvres, et se soutenant les 
unes les autres par charité. Cest ce qu elles ont fait et 
observé exactement jusqu à ce jour. 



48 U VIDA DE LA BENAURADA 



VI. 



Le sei!;ens capitols es de Vausteritat de sa vida, e del gran exercissi 
de bonas obras ques avia en si et en las autras. 



1 . E car li sancta maire era caps e maistra de totas 
las autras, covenia qu'illi lur fos heissemples en totas 
vertutz. Que non solamens era caps e regeiris d'aquel- 
las de Robaut^ qu'eran en sa hobediencia, de las cals 
era maires^ ans era atressi capdels e maistra d'aquellas 
que per lo sieu heissemple s'eran enbeguinidas en la 
carriera estant près de Robaut, a Massella, en aissi con 
az leras. Car en cascun luoc, tant cant i era, illi las go- 
vernava, e neis las corregia, cant i fazia mestier. E 
totas, en lo comensament, vodavan az ella obedientia, e 
la li [fol, 19 ) prometian. 

2. Per que, cant illi vi que per lo sieu heissemple 
tantas eran encorajadas de servir Ihesu Crist, era illi 
atressi encorajada plus fort. Per aisso, de tan gran du- 
reza de deciplinas destreinhia los deziriers de totz sos 
sentimens, que a penas prenia sa nécessitât de so que 
hops li era a sufrir sa natura. Mais Tatempramens era 
tan grans de manjar e de beure, que non solamens 



SANCTA DOUCELINA. 49 



CHAPITRE SIXIEME 



Le sixième chapitre traite de l'austérité de sa vie, et de l'exercice 
des bonnes œuvres auxquelles elle s'appliquait, elle et les autres. 



Comme la sainte mère était le guide et la maîtresse de 
toutes les autres^ il fallait quelle fût leur modèle en toutes 
les vertus. Et non seulement elle avait à diriger les filles de 
Rouhaudy qui lui étaient soumises^ et dont elle était la mère, 
mais elle gouvernait aussi celles qui, à son exemple, s'étaient 
faites béguines dans la rue qui est près de Rouhaud, à Mar- 
seille, et aussi à Hyères, Car, dans l'un et dans Vautre 
endroit, quand elle y était, elle prenait soin d'elles, et les 
corrigeait au besoin. Toutes, en commençant, lui promettaient 
obéissance, et en faisaient le vœu. 

Cest pourquoi , quand elle vit que son exemple en engageait 
un si grand nombre à servir Jésus-Christ^ elle-même en était 
excitée encore plus. Aussi elle soumettait tous ses désirs et 
ses affections à une si dure discipline, quà peine prenait-elle 
ce qui était nécessaire pour soutenir sa vie naturelle. Sa mo- 
dération dans le boire et le manger était si grande, quelle 
donnait des exemples d'édification non seulement lorsqu'elle 



5o LI VIDA DE LA BENAURADA 

fazent abstinentia, mais neis manjant, donava heis- 
semple d'edificacion. 

3. Destrechamens gardava en totas cauzas reg e 
atempradament d'abstinencia, condampnant en si totz 
plazers ; e avia gran cura de gardar la pureza e del cors 
e de Farma, en si e en las autras. Per que, non solamens 
enseinhava que li carns degues esser mortificada, mais 
lo[s] sens defora volia que ab sobeirana cura fossan 
gardât [z]. 

4. Las familiaritatz dels homes, lurs paraulas e lurs 
esgartz, comandava que fossan esquivadas, ses tota 
merce, non solamens de las sieuas, mais de totas cellas 
que al sieu conseil volian vieure. Ni illi a penas negun 
home conoissia per cara. Per que^ si illi vis neguna de 
las sieuas de Robaut levar la testa per esgardar negun, 
ni ho auzis, neis dels parens probencs, aigramens fort 
las reprenia, e duramens las castiava. Car non volia 
neguna d'ellas prezes plazer en autre, mais solamens, 
sadizia, en Nostre Senhor Ihesu Crist. 

5. Una ves, una de las petitas de Robaut, que non 
avia plus de .vn. ans, avia esgardat d'omes que la obra- 
van. E cant li sancta maire ho saup, batet la mot du- 
ramens, en tant quel sancs li corria per las costas ; 
dizent li que sacrifizi faria a Dieu d'ella. De la quai 
cauza aquilli li fes gracias a la fin de sos jorns; car mot 
dis que aquel batres li fon huccaison de mais ajustar 
s'arma am Nostre Senhor. 

6. Reprenia fort en tota femena que fos donada a 
Dieu, gaire parlar ab home ; que non era, sa dizia, se- 
gura cauza. « Car certa sui, {fol. 20 ) sa dizia, que ja 
tant non parlares amb els de Nostre Senhor, que plus 
frejas, e am mens de tôt ben a la fin que al comensa- 



SANCTA DOUCELINA. 5i 

faisait abstinence^ mais même quand elle 'prenait sa nourri- 
ture. 

Elle gardait étroitement en toutes choses la règle y et 
une exacte abstinence ^ condamnant en elle tout fiai sir ; et 
elle avait grand soin de conserver dans elle et dans les autres ^ 
la 'pureté du corps et de F âme. Cest pourquoi elle n^ enseignait 
pas seulement qu il fallait mortifier sa chair ^ mais elle voulait 
encore que les sens extérieurs fussent gardés avec un soin 
extrême. 

Elle commandait d'éviter les familiarités avec les hommes^ ' 
leurs paroles et leurs regards ; et l'exigeait sans rémission^ 
non seulement de ses filles , mais de toutes celles qui voulaient 
vivre sous sa direction. Elle-même ne connaissait aucun 
homme par sa figure. Et si elle voyait une de ses filles de 
Roubaud lever la tête pour regarder quelqu'un, fut-ce même 
un proche parent , elle la reprenait avec beaucoup d'aigreur y 
et la châtiait rigoureusement. Elle ne voulait pas qu'elles 
prissent plaisir en un autre , mais seulement , disait-elle y en 
Notre Seigneur Jésus-Christ. 

Un jour y une des jeunes filles de la maison, qui n'avait que 
sept ans y avait regardé des hommes qui étaient là à travailler. 
Quand la sainte mère le sut, elle la battit durement y au point 
que le sang coulait y et elle lui disait qu'elle en ferait le sacri- 
fice à Dieu. Cette filky à la fin de sesjourSy lui rendait grâces 
de sa sévérité ; car elle attestait que cette correction lui 
avait servi à attacher son âme plus étroitement à Notre 
Seigneur. 

Elle reprenait fort y en toute femme qui s* était donnée à 
DieUy de parler à des hommes, comme une chose peu prudente, 
« Je suis sûre, disait-elle y que vous ne parlerez pas longue- 
ment avec euXy même de Notre Seigneury que vous n'en soyez 
plus froideSy et moins bonneSy et moins dévoteSy à la fin qu'au 



52 LI VIDA DE LA BENAURADA 

ment, non vos trobes^ e de devocion. » E desplazia li 
fort cant ho vezia, fora de confession. E aisso era ben 
gardât en sas filhas, neis dels parens probencs, sens 
sobre gran razon, e aquo fort a tart. Non solamens non 
sufria parlar amb els, mais parlar d'els esquivava mot 
fort; e si alcunas ves ho trobes de neguna[s], greu- 
mens mot las punià^ am gran confuzion. 

7. Non volia las sieuas filhas si consolessan, en petit 
ni en mot, mais sol en Ihesu Crist, al quai illi las noiria 
fizelmens. E volia continuamens fossan pagudas de las 
sieuas paraulas, per so que parlant d'ell, sa dizia, totas 
si enflamessan de la sieua amor. E per aisso, neguna 
non auzava parlar de sos parens a Fautra, non solamens 
dels autres ; per so que en lur cor autra amor non in- 
tressa, mai sol de Ih[es]u Crist. Aquestas cauzas volia 
en las sieuas filhas fos fort gardât, el contrari coman- 
dava que fossa esquivât fort atendudamens. 

8. Non volia atressi li sancta maire que estessan ocio- 
zas, ni vaguejessan de cor ni de paraulas ; mais que 
s'exercitessan en totas bonas obras. Per aisso fazia las 
afannar en servir los malautes ; lo quai servizi, non so- 
lamens dels fraires, mais dels paures malautes, e neis 
dels espitals, volia las si fezessan. E per so qu'ilU fos a 
las autras heissemples, ill si metia premiera far totas 
aquestas cauzas. Aquestas sanctas obras volia las si 
fezessan continuamens, e non sufria a neguna que son 
cors tenguessa trop pauzat. 

9. Aondansa de paraulas esquivava fort en totas ; 
<( Car non pot esser, sa dizia, qui s'abandona a parau- 
las, que non falla, e non venga d'unas paraulas en au- 
tras que desplazon a Dieu. » Majormens era esquivât 
entr'ellas parlar de las trufas del mont, ni de ren que 



SANCTA DOUCEUNA. 53 

commencement, » Et cela lui déplaisait beaucoup^ quand elle 
le voyait^ hors de la confession. Ses avis furent suivis par ses 
filles^ même vis-à-vis de leurs proches parents ^ ne les voyant 
pas sans une grave raison^ et le moins possible. Elle tenait 
aussi quon évitât de parler d'eux y et si elle en trouvait qui 
le fissent y elle les punissait sévèrement y et à leur grande con- 
fusion, \ 

Elle ne voulait pas que ses filles cherchassent des consola- 
tions ^ peu ou beaucoup y ailleurs quen Jésus-Christ ^ pour qui 
elle les élevait soigneusement ; mais qu elles se nourrissent 
continuellement de ses paroles ^ afin quen parlant de lui y elles 
fussent brûlées de son amour. Aussi ^ aucune n aurait osé parler 
à une autre y de ses parent s ^ moins encore des étrangers ; afin 
qu aucun autre amour n entrât dans leur cœur y que celui de 
Jésus-Christ, Elle recommandait à ses filles d'observer fidè- 
lement toutes ces choseSy et leur faisait éviter le contraire 
avec une grande vigilance, 

La sainte mère ne voulait pas non plus qu elles fussent 
dans l'oisiveté y ni qu elles divaguassent y de cœur ou de paroles; 
mais qu elles s exerçassent à toutes les bonnes œuvres. Elle les 
faisait fatiguer à servir les malades, et voulait qu elles 
servissent ainsi non pas seulement les religieux, mais les 
pauvres malades y même dans les hôpitaux. Et pour leur donner 
à toutes r exemple, elle se mettait la première à faire tout 
cela. Elle entendait que ces saintes œuvres fussent continuées 
sans relâche, et ne pouvait souffrir qu aucune donnât trop de 
repos à son corps. 

Elle leur faisait éviter de trop parler, « // est impossible, 
disait-elle y de parler beaucoup y sans pécher y et sans en venir ^^ 
insensiblement à des paroles qui déplaisent à Dieu, » Elles \ 
devaient surtout éviter y plus que la mort y de parler entre elles | 
des vanités du monde y et de tout ce qui concernait les choses du 



54 LI VIDA DE LA BENAURADA 

al segle apertengues, plus que de mort; e si trobies que 
neguna per sa simpleza i fallis, am gran terribilitat las 
castiava. Car non sufria neguna cau-( fol.%\ )-sa que lur 
pogues enpolsezir Tarma pura que era huferta a Dieu, 
de ques ill avia cura. 

10. Messonegas esquivava am gran afortiment, afer- 
mant que persona messoneguiera non pot plazer a 
Dieu. D'aisso era en capitol son gran afortiment, dizent 
que de sas mans en faria sacrifisi, si o trobava. Mot 
volia s'estudiessan en gardar ben e en reglar lur lengas, 
e non sufria s'abandonessan en paraulas ociosas : « Car 
aquellas, sa dizia, son hucaizon pueis de venir en las 
autras. » E dizia li sancta maire : « Ques en aissi con 
le vens toi e enpacha la rozada del cel que non quaia ni 
arosi las herbas, en aissi paraulas ociosas, e ociozitatz 
toi e enpacha que li gracia de Dieu non pot venir en 
arma, ni la pot arozar. » 

1 1 . Aquestas cauzas esquivava e corregia mot fort, 
els capitols e en vesitacion; car per plus puramens 
vieure a Dieu, acostumava cascun covent de vezitar 
per temps. E jassiaisso qu'illi fos de gran benignitat, e 
humils, e suaus meravillozamens, en repenre e en cas- 
tiar era mot terribla, e de gran auctoritat. Als capitols 
o en las vezitacions, cantilli corrigia, non n'i avia minga 
non tremoles d'aquella gran auctoritat, que semblant 
era a totas quel juzizi de Dieu en sa auctoritat illi repre- 
sentessa. E jassiaisso que duramens gardes drechura 
en correccion, cant illi conoissia humil repentiment, 
meravillozamens era moguda a far misericordia, totas 

' ves am drechura que le leugiers perdons non fos hu- 
caison de cazer autra ves. 

12. Am gran benignitat ho atemprava tôt; per que. 



SANCTA DOUCELINA. 55 

siècle ; et si elle trouvait que quelqu une fût tombée far sim- 
plicité dans cette faute , elle la corrigeait d'une manière 
exemplaire. Car elle ne souffrait rien qui pût salir leur âme 
pure qui était consacrée à Dieu, et dont elle avait le soin. 

Elle fuyait très soigneusement le mensonge, disant que la 
personne qui ment ne peut plaire à Dieu. C était sa grande 
préoccupation en chapitre, où elle disait que si elle trouvait 
quelque menteuse , elle la sacrifierait de ses mains. Elle 
voulait qu elles s'appliquassent à retenir et à régler leurs 
langues, ne pouvant souffrir qu elles s' abandonnassent à des 
paroles oiseuses, qui, disait-elle, sont P occasion d'en venir à 
d'autres. Et la sainte mère ajoutait : « due , comme le vent 
empêche la rosée du ciel de tomber et de mouiller les herbes, 
de même les paroles inutiles et l'oisiveté font que la grâce de 
Dieu ne peut venir dans une âme pour l'arroser. » 

Elle combattait et reprenait très fortement ces défauts 
dans ses chapitres et dans ses visites ; car, pour maintenir la 
vie religieuse, elle avait coutume de visiter de temps en temps 
chaque couvent. Et quoi qu elle fût d'une grande bonté, humble, 
et merveilleusement douce, elle était terrible quand elle devait 
reprendre et punir, et y montrait une grande autorité. Au 
chapitre et en visite, quand elle faisait la correction, il n'y 
avait personne qui ne tremblât, en voyant tant de dignité, et 
il semblait à toutes quelle représentait, par son autorité, le 
jugement de Dieu. Bien qu'en corrigeant, elle gardât une jus- 
tice rigoureuse, pourtant, quand elle voyait le repentir, elle 
était très portée à faire miséricorde, pourvu, cependant, que 
son indulgence ne fût pas l'occasion de tomber une autrefois. 

Elle tempérait tout par une grande douceur, de manière 



56 LI VIDA DE LA BENAURADA 

laissava meravilloza consolacion le sieus punimens, e 
sa correccions, cant que fos aspra, totas ves consolava. 
E cant tôt illi enduzia per son heissemple az austeritat, 
e amonestava las autras a viure en gran régla d'atem- 
prament en totas cauzas, non li plazia greueza de des- 
trecha ses discrecion, e sobre fort li desplazia e esqui- 
vava singularitatz, e non sufria de neguna ; mais que 
tenguessan via mejana^ per mais de segurtat, e aquella 
seguissan cascuna a lur poder. 

i3. E per so que s'arma tengues plazent a Dieu, con- 
tinuamens si lavava, e de jors {fol. 22) e de nuegz, am 
gran plueia de lagremas ; que a son cors ni a sa freolesa 
non perdonava. En tant que cant tôt era malauta, non 
laissava passar aquella hora de la nuech que avia cos- 
tumada a plorar. 

14. Motas ves ho proeron las donnas que la vellavan 
per razon de sa malautia : cant si pensavan qu'illi pau- 
zes, pus venia Fora de mieja nuech^ non podia dormir 
ni pauzar, tant Tavia acostumada. E tôt aquell espasi, 
tro passadas matinas, despendia am gran aondansa de 
lagremas ; jassiaisso qu'illi s'en cubris aitant cant plus 
podia, e totz senhals en si mezesma estennhia;, per c'om 
o conogues. Mais non si podia far, cant era en sa gran 
aondansa, las autras non ho auzissan ; majormens cant 
li estavan entorn, alcunas ves, per rason de sa gran 
malannansa, non s'en podia cubrir que non ho conno- 
guessan. 

i5. E con, per lo continu plorar que fazia, agues en- 
correguda sobre greu malautia del cap, en tant que 
motas ves n'estava tôt .1. jorn e una nuech de manjar, 
ni podia ubrir los uels, ni a penas podia parlar, ni auzir 
neguna paraula ; ab tôt aquo, non si cessava de plorar 



"-, 



SANCTA DOUCELINA. 5; 

que ses punitions laissaient une consolation merveilleuse ; ses 
corrections, même les plus sévères, consolaient encore. Alors 
que par son exemple elle portait les autres à F austérité, 
et quelle les exhortait à se mortifier en toutes choses, elle 
n aimait pas que l'on s'imposât des rigueurs indiscrètes, et 
rien ne lui déplaisait tant que les singularités. Elle ne les 
supportait en aucune, voulant qu elles tinssent, pour plus de 
sûreté, une voie mitoyenne, et que chacune la suivît selon ses 
forces, 

Four tenir son âme toujours agréable a Dieu, elle se lavait 
jour et nuit dans une grande pluie de larmes, et ne pardonnait 
jamais à son corps, ni à sa faiblesse, C était au point que 
lorsqu'elle était malade, elle ne laissait pas passer cette heure 
de la nuit où elle avait accoutumé de pleurer. 

Bien des fois, celle s qui la veillaient, pendant ses maladies, 
en eurent la preuve ; lorsqu'elles la croyaient endormie, et 
que minuit arrivait, elle ne pouvait ni sommeiller, ni reposer, 
tant elle en avait l'habitude ; et elle employait tout ce temps, 
jusqu'après matines, à verser une grande abondance de 
larmes. Elle s'en cachait pourtant le plus qu'elle pouvait, et 
en effaçait toutes les marques, pour qu'on ne le connût pas. 
Mais il était impossible, quand elle était dans ses grands 
pleurs, qu'on ne l'entendît pas, surtout lorsque, à raison de 
ses grandes souffrances, on se tenait auprès d'elle ; et elle ne 
pouvait les dissimuler sans qu'on les vît. 

Par suite de ses larmes continuelles, elle avait encouru une 
grave maladie de tête, en sorte que souvent elle passait tout 
un jour et une nuit sans manger, et quelle ne pouvait ouvrir 
les yeux, parlant à peine, et ne pouvant entendre aucune 
parole ; avec tout cela, elle n'omettait pas de pleurer à ses 



58 LI VIDA DE LA BENAURADA 

a las horas ordenadas ques avia acostumat. Non con- 
trastera (i) pauc ni mot, per mal qu'illi agues, a sa 
devocion. 



VII. 

Le setens capitoîs es de sa pietat e de sa innocencia. 



1. Tan grans era li pietatz de cor natural que li 
Sancta avia, qu'illi non podia sufrir c'om aucizes ni 
bestias, ni aucels, qu'illi ho saupes, que tota n'era mo- 
guda a sentiment de gran compassion; majormens 
aquellas creaturas que representan Crist en lur sem- 
blansa, el figuran per escriptura. 

2. Alcunas ves, cant hom li aportava los aucels vius, 
per plazer^ non los laissava aucire ; mais cant s'era .i. 
pauc alegrada ab els^, parlant de Nostre Senhor quels 
avia creatz, era eslevatz sos esperitz en Dieu, e laissava 
los annar, dizent : « Lauza lo Senhor ton creator. » 
Cant illi vezia los ainnhels ni las fedas^ alegrava si fort 
en els, e era moguda a meravillos sentiment del verai 
ainnhell Ihesu Crist, e n'avia mot gran renembransa. 

{fol, 23) 3 . Aquisti vertutz Tenclinava a sentir totas las 

(i) Ms. Constrastera. 



SANCTA DOUCELINA. 59 

heures accoutumées. Quelque mal quelle eût^ elle n aurait pas 
manque^ en aucune manière^ à sa dévotion. 



CHAPITRE SEPTIÈME 

Le septième chapitre traite de sa douceur et de son innocence. 



La bonté de cœur que la Sainte avait par nature était si 
grande^ quelle ne "pouvait souffrir^ le sachant^ que Von tuât 
des animaux ou des oiseaux ; elle en était émue d'une com- 
passion extraordinaire^ surtout quand il s'agissait de ces 
créatures qui nous représentent Jésus-Christ, et qui en sont 
les figures, selon le témoignage de r Ecriture. 

duandon lui apportait des oiseaux vivants, pour lui faire 
plaisir, elle ne les laissait pas tuer; mais, après s'être un peu 
égayée avec eux, en parlant de Notre Seigneur qui les a créés, 
son esprit s'élevait vers Dieu, et elle les laissait partir, en 
disant : « Loue le Seigneur, ton créateur, » Si elle voyait 
des agneaux ou des brebis, elle laissait paraître une grande 
joie, et était excitée à un vif amour pour Jésus-Christ, le 
vrai agneau, qui lui revenait en mémoire. 

Cette vertu la portait à ressentir toutes les afflictions dont 



6o LI VIDA DE LA BENAURADA 

ajfliccions que veziani auzia; especialmens cantilli sentia 
que las armas rezeimidas del sanc de Crist fossan taca- 
das de negun peccat, tenramens las plorava, aissi cant 
maires, que per eussa semblava las enfantes en Crist. 
E neis fasia estar las autras en gran afliccion, e requerre 
a Dieu misericordia per convertiment e per salut d'a- 
quellas armas ; e so que li era de lueinh, per zel de ca- 
ritat ho aprobenquava a si. 

4. En aquel temps, li Sarrazin prezeron las mone- 
gas d'Antiocha ; e cant o ac auzit, li vera amairis de 
tota puritat menet mot gran dolor, e mostret gran tre- 
baill. E acampet capitoll, e amb amars plors dis lur, 
que totas prezessan deceplinas, e dejunessan, e que 
ploressan, e cridessan a Dieu totas misericordia, am 
lagremas amaras. E aisso mezeus mandet en l'autre 
covent d'Ieras. E pueis dizia : « Non deu hom lunnhar 
de si los trebails^ cant tôt son outra mar ; que veramens 
qui non sintra aquels que son de lueinh, Dieu [s] los 
li aprobenquara sus la testa. Pensar deu cascuna, sa 
dizia, que per los sieus peccatz Dieus las aia dezampa- 
radas. » 

5 . E pueis, illi dizia a Nostre Sennhor, am gran ama- 
ror de cor : h Seinher, e per que ho as sufert, qu'ieu 
cre per cert qu'ellas avian tostemps viscut miels ques 
ieu? Mai li mieu peccat lur an nogut, e per los mieus 
peccatz, seinnher, las has dezamparadas. » E estava el 
sol estenduda en cros, am tan gran dolor de cor, que 
semblava del tôt degues morir. E non manjet ni bec de 
tôt aquel jorn, ni feron totas mais plorar, de la gran 
dolor que li vezian. E esteron totas en sobre gran 
afliccion. 

6. Non li ausavan manifestar negun quas que estai- 



SANCTA DOUCELINA. 6i 

elle avait connaissance. Mais quand elle apprenait que des 
âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ étaient souillées 
par le péché ^ elle les 'pleurait tendrement^ comme une mère y et 
il semblait quelle les eût enfantées en Jésus-Christ. Elle 
voulait que les autres en fussent affligées comme elle, et de- 
mandassent à Dieu miséricorde pour la conversion et le salut 
de ces âmes ; et même ce qui se passait au loin, sa charité le 
lui faisait voir comme rapproché. 

En ce temps-là y les Sarrasins firent prisonnières les reli- 
gieuses d' Antioche. Dès quelle l'apprit, la vraie amante de 
toute pureté en ressentit une vive douleur, et en témoigna un 
grand chagrin. Elle assembla le chapitre, et ordonna, en 
pleurant amèrement, que toutes prissent la discipline, jeûnas- 
sent, pleurassent, et criassent vers Dieu miséricorde, avec des 
larmes amères ; et elle commanda la même chose à son couvent 
d'Hyères. Et elle disait : « Nous ne devons pas nous tenir 
étrangères aux malheurs qui arrivent outre-mer; car, en 
vérité, celui qui ne sentira pas les maux lointains. Dieu les 
amènera sur sa tête. Chacune de nous, disait-elle, doit penser 
que c'est pour ses propres péchés que Dieu les a abandonnées. » 

Puis elle disait à Notre Seigneur, avec une grande amer- 
tume de cœur: « Ahl Seigneur, pourquoi V avez-vous permis? 
Je suis certaine qu elles avaient toujours mieux vécu que moi; 
mais mes péchés leur ont nui ; et c'est pour mes péchés , 
Seigneur, que vous les avez délaissées ! » Et elle demeura 
étendue par terre, les bras en croix, abîmée dans une douleur 
si profonde quelle semblait sur le point de mourir. Et elle ne 
mangea ni ne but de tout le jour ; et toutes ses filles ne firent 
que pleurer, en la voyant dans une si grande douleur. Et la 
désolation fut extrême. 

On n'osait jamais lui faire connaître les événements oà 



6î U VIDA DE LA BENAURADA 

ves, en que Dieus fos ofendutz, que tan grans cambis 
prenniade mantenent^ que per meravilla la esgardavan : 
tan fort sentia lo desplazer de Dieu, el sieu ofendement. 
E semblava après quell cor li partis de dolor^ de com- 
passion ques avià a las armas. E si li estalves que 
n'auzis ren a taula^ pueis non manjava. 

7. Ab totz los afligitz era afligida, en calque {fol. 24 ) 
corporal afliccion aguessan; e per compassion de ca- 
ritat^ ho transportava en Crist. Unaves, illiauzi plorar, 
e cridar fortmens, una femena ques avia perdut son 
espos. E li Sancta, cant ho auzi, dis am ploiros crit[s] : 
« Ai, caitiva ! qu'ieu per peccat ai perdut mon Seinnhor, 
e non lo plannhi, nil plori, ni n'ai aquella dolor, car 
Tai perdut, ques aquisti a d'un home mortal^ que am 
tan gran dolor lo plora ! » E adoncs li Sancta ploret tan 
amaramens^ e am tan gran dolor, e tan gran sentiment, 
que totz los corajes de cellas ques i eran enclinet a gran 
componcion. 

8. Aquesta vertut de pietat de cor crée tan fortmens 
en ella^ deus sa enfansa, am meravilloza franqueza e 
largueza de cor, que semblava le cor totz li lègues per 
compassion, en las necessitatz dels paures que vezia. 
Per que, neguna cauza de pietat non li ausava hom 
manifestar, tan fort i s'afligia. 



SANCTA DOUCELINA. 63 

Dieu était offensé, parce quelle en était tellement affectée 
que tout le monde en était dans V étonnement ; tant elle ressen- 
tait le déplaisir de Dieu, et V offense quon lui faisait. Il 
semblait, incontinent, que son cœur se déchirait de douleur, 
par la compassion quelle avait pour les âmes. Et s il lui 
arrivait d' apprendre cela à table, elle cessait de manger. 

Elle souffrait avec tous les affligés, quel que fût le sujet 
de leur affliction, et rapportait tout à Jésus-Christ par cha- 
rité. Elle entendit un jour une femme qui pleurait et criait 
de toutes ses forces, parce quelle avait perdu son mari. 
Aussitôt la Sainte s'écria avec des pleurs abondants : « Ah ! 
malheureuse que je suis ! J'ai perdu mon Seigneur par le 
péché, et je ne déplore pas sa perte avec autant de douleur que 
cette femme, qui pleure si vivement un homme mortel! » Et 
alors la Sainte se mit à pleurer si amèrement, et avec un si 
grand sentiment de douleur, que tous les cœurs de celles qui 
étaient là furent pénétrés d'une vive componction. 

Cette vertu de bonté de cœur s^ accrut si puissamment en 
elle des son enfance, et acquit un si merveilleux développement, 
quon aurait dit que son cœur se fondait par compassion, lors- 
quelle voyait les besoins des pauvres. Aussi n osait-on pas 
lui faire connaître les choses dignes de pitié, tellement elle en 
était affligée. 



64 LI VIDA DE LA BENAURADA 



VIII, 



Le uchens capitols es de sa fervent caritat^ e del servii^i 
que/a^ia als malautes. 



1 . La caritat fervent que li veraia amiga de Dieu, ma 
donna sancta Doucelina avia, qui poiria retraire ? Car 
iilh era tota en aissi en Tamor de Dieu afondada^ que 
cant illh auzia ren de Tamor de Dieu, soptamens s'es- 
comovia e s'enflamava, si que defora laissava seinnhal, 
en son cors e en sa cara, d'aquella flama que la cre- 
mava dedins son cor de l'amor del Seinnhor, que sem- 
blava tota fos escompreza d'aquella gran amor. 

2. Totz aquest mons li era aissi cant una desboissa 
dura de Dieu, que tôt cant vezia li representava son 
Seinnhor, e en totas cauzas trobava Dieu per amor. E 
contemplava en las bellezas lo sobre bell, e en las melo- 
dias, las doussors de Dieu, e alegrava si en totas las 
obras de Nostre Seinnhor. Non fonc anc major afeccion 
en devocion que li Sancta avia; e per la sobeirana 
amor qu'illi avia a Dieu, era en aissi enlassada ab ca- 
scuna creatura^ que en cascuna reconnoissia aver .i. 
Creator e .i. comensament. 

3. Majormens s'estendia li sieua caritatz als paures 
e [foU §15) als malautes, los cals am meravilloza afec- 



SANCTA DOUCELINA. 65 



CHAPITRE HUITIÈME 



Le huitième chapitre traite de sa fervente charité, et du service 
des malades, auquel elle s'appliquait. 



Qui pourrait parler dignement de la fervente charité 
qu avait la vraie amie de Dieu^ madame sainte Douceline? 
Elle était si solidement enracinée en l'amour de DieUy que 
quand elle en entendait parler ^ elle s'émouvait aussitôt et 
s'enflammait ; et elle laissait paraître extérieurement ^ en son 
corps et sur safigure^ des marques de cette flamme qui brûlait 
son cœur de l'amour du Seigneur; et elle paraissait toute em- 
brasée de cette ardente affection. 

Tout ce monde lui semblait comme une représentation de 
Dieu ; tout ce quelle voyait lui représentait son Seigneur y et 
son amour savait le retrouver dans tous les êtres. Elle con- 
templait dans les belles choses la suprême beauté^ dans les 
mélodies^ les douceurs divines ^ et elle se réjouissait en toutes 
les œuvres de Notre Seigneur, Il n'y eut jamais de plus grande 
ardeur en dévotion que celle que l'on voyait en notre Sainte y 
et l'amour souverain quelle avait pour Dieu l'avait si bien 
liée à toutes les créatures^ qu'en chacune elle reconnaissait 
avoir un créateur et un commencement. 

Sa charité s'étendait surtout sur les pauvres et sur les] 
maladeSy qu'elle servait avec une admirable affectiony secou- 

5 



66 LI VIDA DE LA BENAURADA 

cion servia^ e ajudava a totz cels que podia. E aqui on 
non podia complir de donar las cauzas temporals, ill 
dava tôt lo cor per volontat, e sosmetia son cors a totz 
servizis que lur poguessa far. 

4. Acostumat avia li Sancta, per amor del Seinnhor, 
de far aquellas obras de caritat am gran compassion, e 
am gran diligencia ; e ténia, als paures, femenas esta- 
blidas quels anavan querent, e los li aduzian, los quais 
ill recebia en persona de Crist. E dels paures malautes 
implian los hostals de la carriera am meravillos gauch ; 
e aqui e illi los servia, els fazia servir am mot gran ca- 
ritat, e non dizia de non a res que li vengues per amor 
del Sennhor. 

5. E tôt aquell servizis fazia si a Robaut, e mot curo- 
zamens lur menistravan, e lur fazian lur liech, a totz 
aquels que el sant nom de Dieu lur venian. E cant illi 
encorajava las autras a far aquellas obras, dizia lur am 
gran ardor : « Non vos penses, filhas, que sian homes 
aquestos que sirves; ans es ben, sa dizia, li persona de 
Crist. » 

6. Una ves, illi venia de la gleiza, e encontret si ab .1. 
paure que fon mot dezaizat. E tantost cant lo vi, ilh fon 
ferida en son cor ab glazi de meravilloza compassion 
que li ac ; et cant tost fon venguda, trames lo querre. 
E cant lo vi aissi dezaizat e malaut, e totas las cambas 
e la testa li rozian ver mes, e totz era plens de nafras, 
ac mot gran sentiment e renembransa de son paure 
seinnhor Ihesu Crist ; e per la sieua amor, illi lo vole 
servir am gran dileccion. E comenset, ab gran devo- 
cion, a curar li las nafras, e traire en los vermes, e las 
plagas lavar, estant de ginols humilmens davantell. 

7. E mezeron lo en .1. alberc, josta Robaut, e aqui 



SANCTA DOUGELINA. 67 

rant tous ceux quelle pouvait. Quand il n était pas en son 
pouvoir de procurer aux malheureux les choses temporelleSy 
elle donnait tout son cœur avec générosité^ et leur rendait 
personnellement tous les services possibles, 

ha Sainte avait Thahitude^ pour V amour du Seigneur^ de 
faire toutes ces œuvres de charité avec une compassion inépui- 
sable et une grande sollicitude. Elle entretenait des femmes 
qui allaient rechercher les pauvres et les lui amenaient; et 
elle les recevait comme la personne même de Jésus-Christ. On 
remplissait joyeusement de ces pauvres malades les maisons de 
la rue où elle habitait^ et elle les y servait^ et les faisait servir 
charitablement^ ne refusant jamais aucun de ceux qui lui 
venaient pour V amour du Seigneur. 

Tout ce service se faisait à Roubaud^ et on les traitait 
avec le plus grand soin, et on donnait des lits à tous ceux qui 
se présentaient au saint nom de Dieu. Et quand elle encou- 
rageait les autres à faire ces bonnes œuvres, elle leur disait 
avec chaleur : « Ne pensez pas, mes files, que ceux que vous 
servez soient des hommes ; non, disait-elle, cest bien la propre 
personne de Jésus-Christ, n 

Elle revenait un jour de l* église, et elle rencontra un 
pauvre qui était bien mal arrangé. Dès quelle le vit, elle fut 
percée au cœur d'un glaive de merveilleuse compassion à son 
égard, et aussitôt qu elle fut arrivée à la maison, elle l'envoya 
prendre. Quand elle le vit si souffrant et si malade, la tête et 
les jambes rongées par les vers, et le corps tout couvert de 
plaies, elle eut au fond du cœur le souvenir de son pauvre 
Seigneur Jésus-Christ, et pour l'amour de lui, elle voulut le 
servir avec une charité particulière. Elle commença très dévo- 
tement à nettoyer ses blessures, à en extraire les vers, à laver 
ses plaies, se tenant humblement à genoux devant lui. 

On le logea ensuite dans une maison voisine de Roubaud^ 



68 LI VIDA DE LA BENAURADA 

lo serviron .m. jorns am mot gran caritat; e menistra- 
van li complidamens tôt cant mestiers li era. Pero ell 
davant ellas non volia manjar, mais en una fenestra 
que li estava al cap fazia pauzar so que li aportavan. E 
cascun sera, las donnas, cant Tavian servit ni arezat, 
ellas lo pestellavan cant s'en volian annar ; en tal ma- 
niera que d'aquella maison on era pestellatz^ si non li 
{foL 26) hubrissan, non s'en pogra partir. E cant Ta- 
gron servit .ni. jorns en aissi, la tersa nuech, après que 
Tagron pestellat en aissi con solian, aquellas bonas fe- 
menas que jassian en Talberc, josta la cabanna de Tort 
on era le malautz, entorn la mieja nuech, viron gran 
resplandor en Tort, que semblava totz fossa abrazatz, 
ho c'om l'alumenes de diverses brandons. 

8. Totala nuech, viron en lo vergier aquella resplan- 
dor; e vengron sonar lo matin, per la clau, las donnas 
a Robaut, e volgron regardar lo malaute. E cant agron 
hubert, anc res non lo troberon, ni saupron del malaute 
on si fossa tengutz. Feron lo querre tantost per totz los 
espitals, e per ganren de partz; anc trobar non lo 
pogron. 

9. Estavan totas plenas de gauch e de meravilla. E 
troberon en la fenestra tota la vianda, que non n'avia 
tastat ; li quais, con agues .ni. jorns que hi era pauzada, 
fon aitan bella e aitan bon flairan, con si de fresc i fos 
aguda messa. E fon aitals per frescor li vianda del pre- 
mier jorn con del derrier ; qu'en ren neguna non si fon 
cambiada. 

10. Conformava si li Sancta per caritat a totz los 
bens que vezia ni sabia el[s] santz ni en las sanctas; 
per que, a motz la pot hom comparar, car de cascun 
levava una vertut. Alcunas ves, dis a sas familiars. 



SANCTA DOUCELINA. 69 

et on l'y servit charitablement pendant trois jours, lui donnant 
abondamment tout ce dont il avait besoin. Lui, cependant, ne 
voulait point manger devant celles qui le soignaient, et faisait 
mettre sur une fenêtre, à la tête du lit, tout ce quon lui 
apportait. Chaque soir, après ravoir servi et après avoir 
tout mis en ordre, les dames fermaient la porte à clé, quand 
elles se retiraient, de manière quil ne pouvait sortir de la 
maison où il était enfermé, si on ne venait lui ouvrir. Et 
quand on Veut ainsi servi trois jours, la troisième nuit, alors 
que les portes étaient closes, comme d'habitude, les bonnes 
femmes qui couchaient dans la maison, près de la cabane du 
jardin où était le malade, virent, vers la mi-nuit, une grande 
clarté dans le jardin qui semblait tout en feu, comme si on y 
avait allumé quantité de brandons. 

Toute la nuit, on vit cette lumière dans le jardin. Le matin, 
ces femmes vinrent sonner à Roubaud pour prendre la clé, et 
voulurent aller regarder le malade. Mais, quand elles eurent 
ouvert, elles ne le trouvèrent aucune part, et il fut impossible 
de savoir ce quil était devenu. On le fit rechercher immédia- 
tement dans tous les hôpitaux, et en beaucoup d'autres 
endroits, mais on ne le trouva pas. 

Elles étaient toutes pleines de joie et d'étonnement. On 
retrouva sur la fenêtre toute la nourriture quon lui avait 
apportée : il n'y avait pas touché. Et, bien qu elle y fût depuis 
trois jours, elle était aussi belle, et d'aussi bonne odeur, que 
si on l'y avait mise récemment. Et la viande du premier jour 
était aussi fraîche que celle du dernier, et il n'y était survenu 
aucun changement. 

La Sainte se conformait, pour la charité, à tout ce qu'elle 
voyait de vertueux dans les saints et les saintes ; aussi peut- 
on la comparer à beaucoup de saints, parce qu'elle imitait de 
chacun une vertu. Elle disait parfois à ses familières, pour 



70 LI VIDA DE LA BENAURADA 

cant las amonestava a creisser en las sanctas vertutz, 
dizia enformant las, qu'illi non auzi anc perfeccion de 
santz, qu'illi non prezessa. 



IX. 



Le novens capitols es de Vestudi e de lafervor de sa oracion^ 
e de SOS aut:^ raubiment!jf. 



1 . Gracia d'oracion avia aconsegut li Sancta per le 
meravillos excercici que n'avia agut; car tostemps, 
deus sa enfansa, en aquesta ver tut meravillozamens 
s'era acostumada. E non li semblava, ni crezia que res 
pogues ben far lo servizi de Dieu ses ella ; e en totas 
manieras que podia, movia e envidava las autras az 
acostumar si en ella. Motas ves lur dizia : « Per cert 
sapias que tant cant continuares oracion, vostre esta- 
mens durara, e perseverares en totz bens ; mais pus 
s'envanezira entre vos autras que dezamparares oraci- 
(foL 27)-on, tôt ho tenc per perdut. Car aquisti, sa di- 
zia, es estaqua e fermeza de tôt nostre estament. » 

2. Era oracion en totas cauzas sos refugz; que sem- 
blava en ella agues adordenat tôt son temps e totas sas 
obras. En tan gran auteza de pensa era vengutz sos 
esperitz, que neis manjars e beures li era oracion. Mot 
soven, neis manjant, era tirada en Dieu, que cais si 



SANCTA DOUCELINA. 71 

les exciter à croître dans la pratique du bien, qu'elle n en- 
tendit jamais vanter une perfection d'un saint ^ quelle ne la 
prît pour elle. 



CHAPITRE NEUVIÈME 

Le neuvième chapitre traite de l'application et de la ferveur 
de son oraison, et de ses hauts ravissements. 



La Sainte avait acquis la grâce de V oraison par le mer- 
veilleux exercice quelle en avait fait ; car en tout tempSy 
depuis son enfance^ elle s'y était admirablement accoutumée. 
Il ne lui semblait pas possible que personne pût bien servir 
Dieu sans elle^ et elle s'y prenait de toutes les manières pour 
engager et exciter les autres à s'y appliquer. Bien des fois 
elle leur disait : « Soyez assurées que tant que vous conti- 
nuerez l'oraison^ votre établissement durera^ et vous persé- 
vérerez en tous biens; mais des quelle disparaîtra d'entre 
vous , dés que vous l' abandonnerez , je regarde tout comme 
perdu. Car y disait-elle^ c'est l'oraison qui est le lien et la ga- 
rantie de notre institut, » 

V oraison était son refuge en toutes choses ; on aurait dit 
quelle avait réglé sur elle tout son temps et toutes ses œuvres. 
Son esprit en était venu à une telle élévation de pensée^ que 
même manger et boire lui étaient un sujet d'oraison. Souvent, 
pendant quelle mangeait y elle était attirée vers 'Dieu y et alors 



1% LI VIDA DE LA BENAURADA 

desnembrava que non sabia manjar. Car en totas bon- 
tatz e doussors que sentissa, contemplava et rennem- 
brava la sobeirana dous[s]or e boneza de Dieu; per 
que, totas cauzas, e neis si mezeu[s]sa, desneinbrava 
per la renembransa ques avia de son Seinnhor. 

3. Car aquist sancta femena fon tan resplandens en 
excercici d'autas vertutz, aissi con le santz amies de 
Dieu SOS fraires , fraire Hugo de Dinnha, avia davant 
dich d'ella, e profetizat, dizent : « Que non podia estar 
le sieus entendemens afectuos que a grans cauzas non 
vengaes sos esperitz; tan fervens era en Nostre Senhor 
Dieu. » Car jassiaisso qu'illi fos simpla femena, e ses 
letras, a las sobeiranas autezas de contemplacion la 
levet Nostre Seinnhers. Car per motz cors e espazis de 
temps, continuamens entenduda els celestials fagz, tan 
soven era ab Dieu en los autz raubimens, aissi cant 
presentmens estant ab ell, que mais semblava menés 
vida d'angel entre las gens, que non fazia de femena. 

4. Amava e queria luechs solitaris, per so que plus 
entendudamens pogues estar ab Dieu. E per aisso, 
avia .1. oratori mot secret, on si metia pregar Nostre 
Seinnhor, e esser i ab Dieu plus familiarmens, en sa 
oracion. E aquel luoc illh arozava de'sanctas lagremas, 
e estava aqui en continua contemplacion. E d'aqui, se- 
guia si que Tamor qu'illi avia a Ihesu Crist engenrava 
en ella novels deziriers, e per los cobes deziriers, ill 
s'enbevia de novellas ardors ; en tan que totas cauzas, 
e neis si mezeussa, traspassava e sobremontava. 

5. Non podia auzir parlar de Dieu, ni de Nostra 
Donna, ni neis de sant Frances, ni de Sans ni de 
Sanctas, qu'illi non fos moguda az alcun tirament. 
Motas (/o/. 28) ves, era sospenduda en tan gran leva- 



' SÂNCTA DOUCELINA. 73 

elle s'oubliait tellement y quelle ne savait plus manger. Cest 
quen tout ce quelle voyait de bon et de doux^ elle contemplait 
et admirait la souveraine douceur et V infinie bonté de Dieu ; 
par suite de quoi, elle oubliait toutes choses^ et elle s'oubliait 
elle-même ^ pour le souvenir quelle avait de son Seigneur. 
Cette sainte femme fut resplendissante dans V exercice des 
plus hautes vertus ^ comme l'avait prophétisé son frère ^ le saint 
ami de Dieu, frère Hugues de Digne, qui avait dit d'elle : 
« Que son intelligence affectueuse ne pouvait porter son esprit 
qu'à de grandes choses ; tant elle était fervente en Dieu 
Notre Seigneur. » Car bien qu elle fût une femme simple et 
sans lettres, Notre Seigneur l' éleva aux plus sublimes hauteurs 
de la contemplation. Pendant de longs espaces de temps, appli- 
quée continuellement aux choses du ciel, elle était si souvent 
élevée  Dieu en de sublimes extases, comme étant présente 
devant lui, quelle semblait mener parmi les hommes la vie 
d'un ange, plutôt que d'une femme. 

Elle aimait et recherchait les lieux solitaires, pour pouvoir 
être plus complètement avec Dieu. Elle avait pour cela un 
oratoire secret, où elle se mettait à prier Notre Seigneur, et 
à s'unir plus familièrement à Dieu dans l'oraison. Elle arro- 
sait ce lieu de saintes larmes, et y demeurait dans une conti- 
nuelle contemplation. D'où il s'ensuivait que l'amour quelle 
avait pour Jésus-Christ engendrait en elle de nouveaux 
dé sir s, par l'efet desquels elle s'enivrait de nouvelles ardeurs; 
et elle s'élevait au dessus de toutes les choses humaines, et 
était transportée hors d'elle-même. 

Elle ne pouvait pas ouir parler de Dieu, de Notre Dame, 
de saint François, ou des Saints et des Saintes, quelle ne fût 
prise aussitôt d'une extase. Beaucoup de foiSy elle était sus- 
pendue dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait 



74 LI VIDA DE LA BEN AU R AD A 

ment de contemplacion, qu'estava raubida per Tespazi 
d'un jorn; e sentent en aquel estament sobrehuman 
sentiment, non connoissia, ni sentia ren c'on li fezes 
entorn. Motas vas ho proheron alcunas personas per 
motz proamens que li fazian adoncs, cant la vezian tan 
tirada en aquel raubiment, que la tiravan e la soissi- 
davan mot fort, e neis li fazian motas afliccions, que 
non la podian moure. 

6. Alcuna ves, esta va sospenduda en aut, que non 
si sufria a ren, ni tocava de pe en terra, mai sol dels .h. 
artels majors; si que tan fort era eslevada en aut, sus 
en Taer suferta per forsa de meravillos raubiment, que 
entr'ella e la terra avia d'espazi ben .i. palm, e[n] tan 
que motas ves, estant en aquel raubiment, li baizavan 
las solas desotz los pes . 

7. Una ves, en la gleiza, illi era raubida ; e .1. noble 
cavalier ques avia nom mon seinnhen Jacme Vivant, 
seinnhers ques era del castell de Cuja, era en la gleiza 
mezeussa, am son fil, lo vespre d'una festa, as hora 
quell sermons era dichz. E auzi per sa moUer ques era 
nobla donna e devota a tôt ben, per nom ma donna 
Sansa, quel sancta maire avia estât raubida deus lo ma- 
tin entro az aquella hora ; la quai illi avia acompainnhat 
en una capella dels fraires, on illi aquell jorn avia cu- 
menegat. 

8. E cant le nobles homs auzi per la devota donna 
ques ancars era en aquell raubiment, per gran devocion 
e ell Tannet vezer. E vi la eslevada sus en Taer, tant 
aut qu'estava sospenduda per forsa d'aquell meravillos 
tirament ques avia sus a Dieu, qu'a ren non si sufria ni 
s'apilava ; ans estava sobre terra tant aut quell nobles 
homs e son fill, a[m] mot gran reverencia aginollat, li 



SANCTA DOUCELINA. 75 

ravie tout l* espace d'un jour; et éprouvant dans cet état des 
sentiments surhumains, elle ne connaissait ni ne sentait rien 
de ce qu on faisait autour d'elle. Ce la fut bien souvent constaté^ 
de toutes sortes de manières^ 'par diverses personnes ^ qui la 
voyant dans ses ravissements^ la poussaient et la tiraient for- 
tement^ et lui faisaient même beaucoup de maly sans pouvoir 
parvenir à la faire remuer. 

Qjielquefois elle était suspendue en l'air y sans s'appuyer à . - 
rien^ sans toucher des pieds à terre ^ si ce nest des deux gros ^ 
orteils ; et elle était si fort élevée ^ soutenue en l'air par la 
force de son merveilleux ravissement , qu'il y avait entre elle 
et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois^ 
pendant quelle demeurait dans cette position^ on lui baisait 
le dessous des pieds. 

Elle était un jour en extase , dans l'église des frères 
mineurs ; et un noble chevalier ^ nommé Jacques Vivaudy qui 
était le seigneur du château de CugeSy se trouvait dans la 
même église, avec son fils, le soir d'une fête, lorsque déjà le 
sermon était terminé. Et sa femme, qui était une noble dame 
dévouée aux bonnes œuvres, et que l'on nommait madame 
Sanche, lui fit savoir que la sainte mère était dans l'extase 
depuis le matin jusqu'à cette heure, et qu'elle-même l'avait 
accompagnée dans une chapelle des religieux, ovl elle avait 
communié ce jour-là, 

duand cet homme eut appris de la bouche de sa femme que 
la Sainte était encore dans cet état, poussé par un grand senti- 
ment de dévotion, il voulut aller la voir. Et il la vit élevée 
en l'air, où elle demeurait suspendue par l'effet de la mer- 
veilleuse attraction qui la portait vers Dieu, Elle ne touchait 
à rien, et ne s'appuyait d'aucune part ; mais elle était au 
dessus de ierre, si haut, que le noble seigneur et son fils 



76 LI VIDA DE LA BENAURADA 

baizeron per gran devocion las solas desotz los pes, 
amdui lurs capions baissatz. E foron plens de meravil- 
los gauch e d'alegrier esperitall, per so que viron d'ella. 
E hocomteron pueis a ganres, a[m] motas de sertezas, 
afermant qu'en aissi de lurs huels ho avian vist, e de 
lur bocas baisât. 

9. Autra ves, per sem-(/o/. 29)-blant fon d'en Rai- 
mon del Puei, de la cieutat mezeussa de Massella, que 
la vi raubida en la glieza dels fraires, davant Tautar ques 
avie cumeneguat; e estava en aquella maniera sobre 
terra que Tautres avia vist. Adoncs e aquel cieutadans, 
am gran devocion va si aginollar, e mezuret am sa man 
propria Tespazi qu'estava sobre terra, e atrobet larga- 
mens un palm que non tocava en terra. E am gran fe e 
ell mes tôt son cap, ques avia malanans, desotz los sieus 
santz pes, e los li baizet am gran devocion. Ane pueis 
nonac malannansa el cap; ans ac bona, e sana, e sobre 
fort la testa per azenant lonc temps. 

10. Atressi ell avia en Tun de sos huels festola que U 
avia durât alcun temps, e non podia garir ; e anc pueis 
d'aqueirhora enant, non senti negun toc d'aquella ma- 
lautia, ans fon del tôt garit denfra fort pauc de temps. 

11. Comptava atressi aquel mez[e]us que Dieus li 
avia fach una gran gracia per los sieus meritis ; ques 
enans ques aisso fos ques avem dich desus, ell avia dez- 
acordi mot gran ab sa moller, si que em pas non po- 
dian estar, tan gran doll si fazian. Car alcuna persona, 
per malvais esperit, avia fach alcunas malas obras, per 
nozer lur que non aguessan pas, per tal que si lunnhes- 
san. E après, cant aisso fon agut qu'ell ac vist la Sancta 
en aquel raubiment, en breu de temps li avenc qu'ell 
ac gran pas ab ella; ques aquilla persona que lur avia 



SANCTA DOUCELINA. 77 

S* agenouillant avec un profond respect, et baissant leurs cha- 
perons, baisèrent dévotement la plante de ses pieds. Ce quils 
virent Us remplit d'une joie admirable, et d'une allégresse 
spirituelle. Et ils le racontèrent depuis à beaucoup de per- 
sonnes, avec assurance, affirmant quils l'avaient vue ainsi de 
leurs propres yeux, et baisé ses pieds de leur propre bouche. 

Une autrefois, la même chose arriva à Raymond du Puy, 
de la même ville de Marseille , qui la vit en extase dans 
l'église des religieux, devant l'autel où elle avait communié ; 
elle était élevée au dessus de terre, de la même manière que 
l'autre l'avait vue. Et ce citoyen se mit alors pieusement à 
genoux, et mesura avec la main l'espace qui la séparait de la 
terre, et trouva qu'il s'en manquait de plus d'un pan que ses 
pieds touchassent le sol. Alors, plein de foi, il mit toute sa 
tête, dont il souffrait beaucoup, par dessous ses pieds véné- 
rables, et il les lui baisa avec une grande dévotion. Depuis 
lors, il n'eut jamais plus de mal à la tête, et, au contraire, il 
l'eut désormais libre, saine et pleine de force. 

Il avait, en outre, à l'un de ses yeux une fistule qui le tour- 
mentait depuis assez longtemps, et qu'il n'avait pu guérir. 
Mais à partir de ce moment, il ne sentit plus aucune atteinte 
de ce mal, et en fut entièrement délivré en fort peu de temps. 

Il racontait aussi que Dieu, par les mérites de la Sainte, 
lui avait fait une grande grâce ; car, avant que ce que nous 
avons dit ci-dessus fût arrivé, il y avait, entre lui et sa 
femme, une grande discorde, et ils ne pouvaient jamais être 
en paix, tellement ils étaient animés l'un contre l'autre. C'est 
qu'une personne, poussée par l'esprit mauvais, avait fait cer^ 
taines opérations criminelles pour leur nuire, afin qu'ils ne 
pussent pas vivre ensemble, et qu'ils s'éloignassent l'un de 
l'autre. Mais après qu'il eut vu la Sainte dans son extase, 
en peu de temps la plus grande paix régna entre eux ; et celle 



78 LI VIDA DE LA BENAURADA 

nogut, soptamens si reconnoc, après cant ell s'en fon 
annatz. Le cals venc de la gleiza a [m] mot gran pas de 
cor, per so ques avia vist ; e aquilli persona revelet 
si az els, e desfes so que lur avia fach. De que li per- 
sona mezesma si meravillava com ni per que li era 
venguda tant sopta convercion d'aquella cauza, que 
negun temps non crezia desfar. E adoncs ill ac tal con- 
ciencia que non pauzet tro qu'en fon confessada, e 
que ho ac desfach. E pueis, d'aqui enant, non lur 
estai vet semblant cauza, ans visqueron ben e em pas 
lonc temps ; e per devocion le prozoms mes pueis una 
filha a Robaut. 

12. Atressi una donna ques avia nom Biatris, era 
ven-(/o/. 30)-guda d'autra terra per servir Dieu az eis- 
semple de la sancta maire, e esser de son estament. E 
afermava per veritat qu'illi avia mezurat, ab sas mans 
proprias, Tespazi quel sancta maire estava sobre terra, 
en .1. raubiment ques illi n'avia vist en la gleiza dels 
fraires, una festâ de Nostra Donna, ques avia cumene- 
gat en una capella de sancta Cesilia. E estava totz sos 
cors sospendutz, que Tun pe non tocava en terra de 
Tespazi d'un torn, e de plus, de l'autre non s'apilava 
mai sol del som de la poncha del pe, ho del major 
artelh. E en aissi estet d'aquel'hora ques ac cumenegat 
entro al vespre, que era près de compléta. 

i3. Motas autras personas viron l'espazi qu'estava 
sobre terra en aquels raubimens, e ho mezureron am 
lurs proprias mans, per diversas vegadas ; e de motz 
s'estalvet, qu'estant en aquell raubiment, las solas dels 
pes li baizeron per gran devocion, aissi cant desobre 
es dich. 

14. En motas de manieras sifprohet li certeza del [s] 



SANCTA DOUGELINA. 79 

qui leur avait nui se reconnut subitement y lorsquilfut parti. 
Il 5^ en revint de V église le cœur tout consolé de ce quil avait 
vu y et la personne qui les poursuivait se fit connaître à eux 
et défit ce quelle avait fait contre eux. Elle était elle-même 
fort embarrassée pour savoir comment et pourquoi elle avait 
été si soudainement changée, en une chose quelle ne croyait 
pas devoir jamais abandonner. Mais elle en éprouva un tel 
repentir, quelle neut aucun repos jusquà ce quelle eût 
confessé sa faute, et remédié à tout. Depuis lors, jamais 
pareille chose ne leur arriva. Ils vécurent de longues années 
dans une paix parfaite ; et le prud'homme mit ensuite par 
dévotion une de ses filles à Roubaud. 

Il y eut aussi une dame, nommée Béatrix, qui était venue 
d'un autre pays pour servir Dieu à l'exemple de la sainte 
mère, et pour être de son institut. Et elle affirmait avec ser- 
ment quelle avait mesuré de ses propres mains l'espace que la 
sainte mère était élevée au dessus de terre, durant un ravisse- 
ment auquel elle avait assisté dans l'église des religieux, un 
jour de fête de Notre Dame, après qu'elle eut communié dans 
la chapelle de sainte Cécile. Tout son corps était suspendu en 
l'air, un de ses pieds était éloigné du sol de la largeur d'un 
tour de main. Vautre ne s'appuyait a terre que de l'extrémité, 
ou soit de la pointe du gros orteil. Et elle demeura dans cet 
état depuis le moment quelle eut communié, jusqu'au soir 
vers Compiles. 

Beaucoup d'autres personnes remarquèrent aussi quelle 
s'élevait en l'air dans ses extases, et mesurèrent la distance 
de leurs propres mains, à diverses reprises. Et il y en eut 
beaucoup qui, dans ces circonstances , lui baisèrent la plante 
des pieds, par dévotion, comme on l'a dit ci-dessus. 

La certitude et la vérité de ses extases furent prouvées de 



8o LI VIDA DE LA BENAURADA 

sieus vers raubimens ; car alcunas personas, per plus 
fort aprohar, li plantavan alenaS;, e la poinnhian amb 
agullas, que ren non en sentia^ ni sol non s'en movia. 

i5. Una ves, illi era raubida en la gleiza dels fraires, 
e una persona aprobenquet si d'ella ; e car doptava la 
vertat d'aquell raubiment, trais un grafi que portava, 
e plantet lo li malamens. E anc li sancta maire non 
s'en moc, ni ren non en senti. E trobava hom après los 
blavairols e las ponchuras feras que li avian fach ; en 
tant quell Sancta, cant era retornada, en sentia après, 
motas ves, gran dolor e gran afligiment; jassiaisso 
qu'illi non s'en plaisses. 

i6. La premiera ves que le reis Karlle la vi raubida, 
ell vole prohar s'era ver raubiment. So fon el temps 
qu'era comps de Prohensa ; e prohet en aquesta ma- 
niera. Qu'ell fes legar ganren de plomp, e davant si 
fes lo li gitar tôt boUhent sus los pes totz descaus : e anc 
ren non senti. De que le reis la près en tant d'amor 
ques en fes sa comaire. Mais après, cant fon retornada 
d'aquell sant raubiment, senti mot gran dolor dels pes, 
e tan fera engoissa que non si poc sufrir. E ganren 
. en {foL 31) malavejet, que non podia annar. 

17. Cant illi retornava de sos autz raubimens, en aissi 
si mostrava paura, e defallens, e humana a totas, de- 
mandant lur del covent con era arezatz, e neis de lurs 
fazennas, curozamens, tôt en aissi cant si neguna gra- 
cia de novell de Nostre Seinnhor non agues receupuda. 
Aissi s'estudiava de mostrar si après humils e pecairis, 
per so qu'esteisses en lur cor so ques era agut, e que 
non ho crezessan. Car illi a tôt son poder rescondia, 
neis a sas familiars, la gracia que de Nostre Seinnhor 
avia receupuda. 



SANCTA DOUCELINA. 8i 

diverses manières ; car, pour s'en mieux assurer , on lui plan- j 
tait dans le corps des pointes de fer, et on la piquait avec des 
aiguilles, sans quelle sentît rien, sans qu elle fît un mouvement. 

Elle était un jour ravie dans r église des frères mineurs; 
une personne s'approcha d'elle, et comme elle doutait de la 
vérité de V extase, elle tira un poinçon quelle portait, et le 
lui enfonça méchamment, La sainte mère ne remua pas, et ne 
le sentit point. Mais après, on trouvait les contusions et les 
cruelles piqûres quon lui avait faites; au point que la Sainte^ 
retournée en son état ordinaire, en ressentait de grandes 
douleurs^ et en souffrait beaucoup, bien quelle ne s en plai- 
gnît pas, 

La première fois que le roi Charles la vit ravie, il voulut -^ 
éprouver si son ravissement était réel. Ce fut au temps quil 
était comte de Provence ; et il l'éprouva de cette manière. Il ^ 
fit fondre du plomb en quantité, et le fit jeter tout bouillant 
sur ses pieds nus, en sa 'présence : la Sainte ne le sentit pas, \ 
Par suite de cela, le roi eut pour elle une telle affection, qu'il | 
la fit sa commère. Mais quand elle fut revenue de l'extase, • 
elle sentit une grande douleur aux pieds, et d'insupportables 
angoisses. Elle en fut beaucoup malade, et hors d'état de 
marcher. 

Quand elle retournait de ses hauts ravissements, elle se 
montrait pauvre, défaillante, bonne pour toutes, s' assurant 
soigneusement de l'état du couvent, demandant si tout allait 
bien, s' informant même de leurs petites affaires ; tout comme 
si elle ne venait pas de recevoir de Notre Seigneur de mer- 
veilleuses grâces. Elle s'étudiait ainsi à se faire voir, après N^ 
ces faveurs, humble et pécheresse, pour éteindre dans leur \ 
cœur le souvenir de ce qui s'était passé, et faire qu'elles n'y . 
crussent pas. Car elle cachait de tout son pouvoir, même à ses / 
familières i les grâces quelle avait reçues de Notre Seigneur, 

6 



82 LI VIDA DE LA BENAURADA 

i8. Dos ans entiers cubri que non foron connegutz 
en ella li verai raubiment, tan fort s'en escondia ; entro 
que fon a tan aut gra puiada de contemplacion, que 
non si poc rescondre a sas famiiiars, ni non s'en poc 
cubrir. Car hon ques illi fos que auzis parlar de Dieu, 
111 remania raubida. Si illi fos a taula que auzis la leson, 
e i s'encontres alcuna paraula devota, de mantenent ill 
estava raubida a la taula mezeussa, que pueis non 
manjava. 

19. Si auzis alcun son que li fossa dévot, o li dones 
plazer, tantost era tirada az aquell raubiment ; que non 
podia sufrir nulla doussor de son, ni a penas nulh cant, 
pas lo cant dels aucels, qu'illi non fos raubida. Una ves, 
illi auzi cantar una passera solitaria, e dis a sas com- 
panhieras : « Can solitari cant a aquest aucell ! » E 
après, de mantenent e ill estet raubida, que tantost fon 
en Dieu tirada al cant d'aquell aucell. 

20. Tan aut e tan meravillos eran li sieu glorios rau- 
biment, que alcunas ves non podia tornar, tan fort s'era 
fermada : de que doptavan fort las donnas qu'en aissi 
la perdessan. Car le sieus cors, le cals era mot freols 
per longa penitencia ques avia tach, non podia portar 
la gran forsa de Tesperit. 

21. Tan aut et tan fort si fermava en Dieu, que quais 
SOS cors n'era en defallir. Al retornar, tan era afreol- 
latz, que quais ses tota vertut natural remania ; que na- 
tura de ren non s'ajudava, ni obrava en ella, tant cant 
ill era en aquell estament. Que a penas pueis la podian 
revenir ; car non semblava adoncs ren de vida en ella 
remazes. {foL 32) Tan grans era aquell tirament 
qu'illi avia a Dieu, que sobrepuiava la forsa de tota 
sa natura. 



SANCTA DOUCELINA. 83 

Deux ans entiers, elle parvint à empêcher que ses extases 
ne fussent connues de qui que ce fût^ tant elle s'en cachait ; 
jusquà ce quelle fut élevée à un si haut degré de contem- 
plation, quelle ne put plus rien dissimuler à celles qui étaient 
les témoins de sa vie, ni se cacher d'elles. Car, en quelque 
endroit qu elle fût, lorsqu'elle entendait parler de Dieu, elle 
entrait en extase. Si elle était à table a écouter la lecture, et 
qu'il s'y rencontrât quelque parole dévote, elle était incon- 
tinent ravie, à la table même, et ne mangeait plus. 

Si elle entendait un air qui excitât sa dévotion, et qui lui 
plût, elle était aussitôt entraînée vers son Seigneur ; et elle 
ne pouvait supporter aucun doux son, ni presque aucun chant, 
pas même le chant des oiseaux, quelle ne fût hors d'elle. Un 
jour, elle entendit chanter un passereau solitaire, et elle dit 
à ses compagnes : « Quel chant solitaire a cet oiseau ! »> 
Aussitôt elle fut en extase, attirée à Dieu par le chant de 
cet oiseau. 

Si profonds et si merveilleux étaient ses glorieux ravisse- 
ments, que parfois elle ne pouvait plus en revenir, tant elle y 
était fixée. Ses sœurs redoutaient beaucoup qu'elles ne la per- 
dissent de la sorte ; car son corps, qui était très affaibli par 
la longue pénitence qu'elle avait faite, ne pouvait porter la 
grande force de l'esprit. 

Dans cet état, elle s'attachait à Dieu si pleinement et si 
fortement, que son corps était près de tomber en défaillance. 
Au retour, il était si épuisé, qu'il demeurait presque sans 
aucune force physique ; parce que la nature ne s'appuyait sur 
rien, et n'opérait rien en elle, tant quelle était ainsi. On 
avait ensuite bien de la peine à la faire revenir, car il 
semblait qu'il ne restait plus de vie en elle. Et l'attrait qui 
la poussait vers Dieu était si grand qu'il surmontait toutes 
ses forces naturelles. 



$4 LI VIDA DE LA BENAURADA 

22. A tant gran cauza venc d'aquestos raubimens 
que non si poc rescondrC;, neis a las gens seglars ; car 
a tant venc, qu'il non podia auzir ni messas, ni sermons, 
ni cant cumenegava, que tôt lo jorn non estessa rau- 
bida. Per que, mot de gens ho viron^ seglars e religio- 
zas, ses nombre, e barons e prelatz, e neis princes, e 
reis, e comtes, e motas autras gens ; que non si poc 
celar^, tant soven e tant era^ e neis tan longamens. 

23. E totas ves, en aquella maniera ques esta va 
adoncs e illi remania, entro que per forsa de major 
tirament, alcunas ves e illi s'eslevava. E estava conti- 
nuamens en aquels raubimens, los huells levatz al cell, 
fermatz sus aut a cell que dezirava. 

24. Tan grans era le pobols que hi si acampava, 
per vezer e per esgardar la en aquel estament, cant ho 
podian saber, c'aissi la esgardavan con si fossa uns 
angels : tan gran benignitat rendia li sieua cara. E abri- 
vavan si tan fort las gens ves ella^ per tocar li neis son 
vestir, per gran devocion^ que a gran péril n'eran alcu- 
nas ves, per la gran prieissa del pobol que i era ; que 
per ren que fezessan li fraire, ni las donnas, non ho 
podian défendre. Que neis cant tôt ill era en la capella, 
am las donnas, cant avia cumeneguat, e estavan las 
cledas serradas, per so que res non la pogues intrar, 
puiavan desus per las cledas ab gran abrivament. Si 
que paors era las cledas non fraissessan, per lo gran 
pobol que desus s'abrivava, con la poguessan vezer, 
cant ill era raubida. 

25. Car tan grans era li devocions quel pobols hi 
avia, que neis li peccador s'en convertian a Dieu ; tan 
gran cambiament de cor prenia hom esgardant la en 
aquel tirament. Certas, li grans consolacions ques hom 



SANCTA DOUCELINA. 85 

Ses extases devinrent bientôt telles quelle ne put plus les 
cacher, même aux séculiers ; car elle en vint au point quelle 
ne pouvait entendre ni messes, ni sermons, ni même communier y 
quelle ne fût ravie pendant tout le jour, Cest pourquoi 
beaucoup de gens en furent témoins, des séculiers et des reli- 
gieux sans nombre, des barons et des prélats, et même des 
'princes, des rois et des comtes, et bien d'autres encore. Et la 
chose était si fréquente et si prolongée quelle devint publique. 

Quand cela lui arrivait, elle demeurait d'abord dans le 
même état oîi elle se trouvait, jusqua ce que la force qui 
l'attirait la faisait bien des fois s'élever de terre. Et étant 
en extase, elle tenait continuellement les yeux levés au ciel, et 
fixés en haut vers celui après qui elle soupirait. 

Le peuple accourait enfouie pour la voir et la contempler 
dans cet état, quand il pouvait le savoir, et il la regardait 
comme un ange : tel était l'air de suprême bonté qui éclatait 
sur sa figure. On se précipitait tellement vers elle pour toucher 
au moins ses vêtements, par dévotion, qu'il y avait souvent un 
grand péril, à cause de la grande presse du peuple qui s'y 
trouvait; et quoi que fissent les religieux, ou bien ses compa- 
gnes , rien ne pouvait parvenir à l'empêcher. Lors même 
quelle était avec ses sœurs dans la chapelle, après avoir com- 
munié, et que les grilles étaient fermées, pour que personne ne 
pût y entrer, on montait sur les grilles avec impétuosité ; et 
on craignait qu'elles ne fussent rompues, à cause de la grande 
foule qui se jetait dessus, pour pouvoir la voir quand elle 
était ravie, 

La dévotion que le peuple avait en elle était si grande, \ 
que les pécheurs se convertissaient à ce spectacle ; tant on 
avait le cœur changé en la regardant dans l'extase. Et cer- \ 
tainement, les grandes consolations qu'on recevait alors de 



86 LI VIDA DE LA BENAURADA 

adoncs sentia de Nostre Seinnhor, el renovellament 
ques hom prennia en s'arma, vezent las meravillas que 
Dieus mostrava en ella, {fol. 33) testimoni cert era de 
la vertat del[s] sieu[s] sans raubimens; que non li mo- 
via pas de fencha caritat, mais d'ardor fervent sobre 
meravilloza ques avia sus a Dieu, e dezirier celestial 
de las cauzas de sus. 

26. E car li sancta femena rescondia en si los secretz 
dons que recebia*de la bontat de Dieu, aitant cant plus 
podia ; per aisso, dezamparet auzir sermons e messas 
conventuals, per fugir que le pobols, ni las gens non 
la vissan en aquel estament. Dezamparet atressi de cu- 
menegar las grans festas, per aquella rason ; e per so 
que las gens mens s'en gardessan, lo ben matin a pri- 
ma, sus en Talba, la vegilia enans, illi cumenegava ; e 
aquo tant devotamens, que totz cels que ho vezian, en 
rendia devotz. 

27. E remania après raubida totas ves ; car cant illi 
venia per recebre aquell sant sagrament, per gran ardor 
tota legava de devocion sobre aquest benifici. Per que, 
non remania en si mezesma, que tota era transportada 
en la sieua amor. Per que, totas ves qu'illi cumene- 
gues, am tan gran ardor hufria si mezesma a Dieu, que 
cais SOS cors semblava defallis d'aquella gran fervor 
d'esperit que tota la legava. E adoncs ill era tant tirada 
en aquell raubiment, que semblava alcunas ves que 
non pogues tornar ; tant fort s'era fermada ab cell ques 
avia trobat. 

28. Alcunas ves, cant d'aquell raubiment illi torna- 
va, era tan tart que al lume la enmenavan a Robaut ; 
car tan fort jonnhia la sieua arma per amor a Dieu, 
cant s'ajostava ab ell en aquel raubiment, que sem- 



SANCTA DOUCELINA. 87 

Notre Seigneur^ et le renouvellement quon ressentait dans 
son dme, en voyant les merveilles que Dieu opérait en elUy 
étaient des témoignages certains de la vérité de ses saints 
ravissements^ qui ne venaient pas d'un amour feint, mais de 
la fervente et miraculeuse ardeur qu elle avait pour Dieu, et 
du désir céleste des choses d'en haut. 

Et comme la sainte femme renfermait en elle-même, tant 
quelle pouvait, les dons secrets quelle recevait de la bonté de 
Dieu, elle cessa, pour ce motifs d'assister aux sermons et aux 
messes conventuelles, afin d'éviter que le peuple la vit en cet 
état. Elle omit aussi, pour la même raison, de communier les 
jours de grandes fêtes ; et pour qu'on s'en aperçût moins, elle 
communiait la veille des fêtes, de grand matin, au lever de 
l'aurore. Elle le faisait si dévotement quelle inspirait de la 
dévotion à tous ceux qui la voyaient. 

Apres la communion, elle entrait en extase ; car, quand elle 
venait pour recevoir ce saint sacrement, son ardeur la faisait 
fondre d'amour pour ce bienfait du Seigneur, C'est pourquoi 
elle ne demeurait plus en elle-même, et elle était transportée 
tout entière en celui quelle aimait. Et toutes les fois quelle 
communiait, elle s'offrait à Dieu avec tant d'ardeur, qu'on 
aurait dit que son corps allait défaillir, pour la grande 
ferveur d'esprit qui la consumait. Et elle était si attirée vers 
Dieu dans ses ravissements, qu'il semblait parfois quelle n'en 
pourrait plus revenir : tellement elle s'attachait à celui 
qu'elle avait trouvé. 

Quelquefois il était si tard quand elle retournait de l'extase, 
qu'on la ramenait à Roubaud avec des lumières. Car, lorsque 
elle était en cet état surnaturel, elle unissait si fortement son 
âme à Dieu par amour, quelle en paraissait presque toute 



88 



LI VIDA DE LA BENAURADA 



blava quais tota fos languida, cant venia al départir 
d'aquell gran tirament, que totas las mezollas de son 
cors semblava li trafissan. E tan grans era aquilli afec- 
cions^ que tôt non li era un'hora^, ni un ponch ; car 
continuamens ardia li sieu arma en aquel dezirier. Don 
illi tornant d'aquell raubiment, am gran languiment 
de cor dizia una ves : « Meum modicum , meum mo- 
dicum ! » E aisso cant ho dizia, semblava quel cor li 
defallissa del tôt. Per aisso, ill non volia cume-(/b/. 34)- 
negar en prezensa de pobol, per so que plus secret 
pogues esser am son Senhor. 

29. Cant ill era entre gens que parlessan de Dieu, e 
si sentia alcun toc de tirament esperital, tantost queria 
a si mezesma alcun escapament (i), fazent a si alcuna 
afliccion que la destorbes, c'om non pogues connoisser 
qu'illi de Dieu agues negun bon sentiment. Una ves, 
uns devotz fraires fon vengutz a Marsella, le cals era 
lectors dell covent de Paris. E dezirava mot de vezer 
la Sancta, e de parlar amb ella, per los bens ques avia 
auzit d'ella; car lueinh s'era espandidali odors e li fama 
de la sieu sanctitat. 

30. E un jorn e ell la venc vezer; e parlant de Nostre 
Sennhor, dis le lectors a la sancta femena : « Donna 
Doucelina, ques es arma ?» E li Sancta de Dieu res- 
pondet humilmens : « Praire, aquisti questions non es 
dire a mi que sui femena simpla e paura de totz bens. r> 
E connoissent la sieua humilitat, le fraires menava li la 
question plus fort. 

3 1 . E soptamens l'esperit de la Sancta si va fort en- 
flamar, contemplant la paraula qu'el li menava tant ; 



(i) Ms. Escampament. 



SANCTA DOUCELINA. 89 

languissante^ quand il fallait s* en séparer ^ et l'on aurait pu 
croire quon lui transperçait toutes les moelles de son corps. 
Et si grande était son affection^ que tout ce temps ne lui 
paraissait pas durer une heure ^ ni un instant ; car son âme 
était continuellement hrûlée far ce désir. Aussi^ retournant 
un jour d'une de ses extases^ elle disait avec un grand 
abattement de cœur : « Oh ! que c'est peu^ oh! que c'est peu ! » 
Et en disant cela^ le cœur semblait lui manquer entièrement. 
Pour ce motif elle ne voulait pas communier en présence du \ 
peuple^ pour pouvoir être plus intimement avec son Seigneur, 

Qjuand elle se trouvait avec des personnes qui parlaient de 
DieUy et quelle se sentait saisie par l'attraction de l'esprit^ ^- 
elle cherchait aussitôt à y échapper^ en se faisant quelque 
douloureuse blessure, pour la détourner, afin qu'on ne pût pas 
reconnaître l'amour quelle avait pour Dieu. Un religieux fort 
dévot, qui était lecteur au couvent de Paris, se trouva une 
fois de passage à Marseille. Et il désirait beaucoup de voir 
la Sainte, et de lui parler, à cause du bien qu'il avait entendu 
dire d'elle ; car la bonne odeur et la renommée de sa sainteté 
s'étaient répandues au loin. 

Il vint donc un jour la voir, et après lui avoir parlé de 
Notre Seigneur, le lecteur dit à la sainte femme : « Dame 
Douceline, qu'est-ce que l'âme ? » Et la Sainte de Dieu ré- 
pondit humblement : « Frère, ce n'est pas à moi, qui suis une 
femme simple et pauvre de tout bien, de répondre à cette 
question. » Qjuand il eut ainsi reconnu son humilité, le lecteur 
persista encore davantage à l'interroger. 

Et tout-à-coup, l'esprit de la Sainte s'enflamma en réflé- 
chissant à la demande par laquelle il la pressait tant; et 



90 LI VIDA DE LA BENAURADA 

si que de mantenent e illi estet raubida, moguda e ti- 
rada per forsa de meravillos sentiment, sobre la paraula 
quell fraires li dizia. E trobet hom adoncs las sieuas 
mans ques eran totas ponchas, e blavas per luocs, que 
amb agullhas, desotz lo mantell, las si traucava totas, 
pertal qu'illi non entendes so quel fraires dizia. Mais 
tant era grans Tardors de Tesperit, el sentiment major 
que de la carn, que nulla afïliccion que sentis de son 
cors, non li podia tolre lo sentiment qu'illi avia de 
Dieu. 

32. Gant le fraires vi aisso, estet meravillatz e conso- 
iatz de la bontat de Dieu. Parti si d'ella, lauzant Nostre 
Seinnhor, e laisset la raubida. Gant venc que fon gran 
vespre, qu'ill era anquars en aquell raubiment, sopta- 
mens ill s'eslevet am gran fervor en aut, e fon vermella 
e aflamada per la cara ; dizent am gran ardor, respon- 
dent a la question, e dis : « Ques es arma ? Spéculum 
divine majestatis ; en la quai Dieus a pauzat {foL 35) 
son sagell. » Recomtet hom la resposta az aquell gran 
lector ; e dis, cant ho auzi : « Veraiamens^ tut li mai- 
stre, ni li lector de Paris, non pogran la question miels 
aver souta. » 

33. Gant le coms de Prohensa la mandet querre, per 
razon del sompni ques avia fach li comtessa^ li quais 
avia gran dezirier de vezer la raubida ; e per so que 
miels l'en dones huccaison, ill vole cumenegar, e pre- 
guet a la Sancta qu'illi degues cumenegar amb ella. E 
li sancta femena, que fugia a son poder la gloria del 
mont, e lauzor de las gens, dis li humilmens qu illi non 
era adoncs aparellada quel Seinnhor receupes. 

34. E li comptessa fes un bon fraire venir per pre- 
dicar , le quais de Nostre Seinnhor mot ardentmens 



SANCTA DOUCELINA. 91 

aussitôt elle se trouva en extase ^ attirée par la force du mer- 
veilleux sentiment quelle avait de la parole que le religieux- 
lui disait. Et alors on s'aperçut que ses mains étaient déchi- 
rées et bleuâtres en divers endroit s ^par ce quelle se les piquait 
avec des aiguilles^ sous son manteau^ pour ne pas entendre ce 
qui lui était dit. Mais telle était V ardeur de son esprit et sa 
force^ supérieure à celle de la chair ^ qu aucune douleur res- 
sentie en son corps ne pouvait lui faire perdre le sentiment 
quelle avait de Dieu. 

Qjuand le religieux vit cela, il en fut émerveillé y et tout 
consolé de la bonté de Dieu. Et U s en alla en louant Notre 
Seigneur, et la laissa dans son ravissement,. lia nuit était 
déjà avancée, quelle était encore dans le même état ; lorsque 
subitement elle s'éleva en haut avec une grande ferveur, sa 
figure devint vermeille et toute enflammée, et elle se mit à 
répondre à la question posée, et elle dit: « du est-ce que l'âme? 
C'est le miroir de la majesté divine , et en elle Dieu a 
apposé son^ceau. » On rapporta cette réponse à ce grand 
lecteur, qui dit, en l'apprenant : « En vérité, tous les maîtres 
et tous les professeurs de Paris n'auraient pas pu résoudre 
mieux cette question. » 

Lorsque le comte de Provence l'envoya chercher^ à cause du 
songe qu'avait eu la comtesse, celle-ci avait un grand désir de 
la voir en extase ; et pour lui en donner l'occasion, elle voulut 
recevoir la communion, et elle pria la Sainte de communier 
avec elle. Mais la sainte femme qui fuyait, le plus qu'elle 
pouvait, la gloire du monde et les louanges des hommes, lui 
répondit avec humilité qu'elle n'était pas préparée pour rece- 
voir son Seigneur. 

Alors la comtesse fit venir un bon religieux, pour prêcher 
devant elle, lequel se mit à les entretenir ardemment de Notre 



9> LI VIDA DE LA BENAURADA 

parlet. A las quais paraulas, li Sancta fon moguda per 
fervor d'esperit de mantenent, e illi fon raubida ; jassia 
qu'illi a si mezesma n'agues tach tota la forssa que po- 
gues^ per destorbar aquell gran sentiment, que non 
agues adoncs ; que totas las sieuas mans eran pur bla- 
vairols, en aissi az aquell sermon las s'avia tormen- 
tadas. Gant li comptessa vi aquella meravilla, fon mot 
alegra en Nostre Seinnhor. Fes venir totz sos enfans, 
e fazia los estar am reverencia de ginols davant ella, 
lurs capions baissatz^ baizar las sieuas mans. E estet 
iongamens en aquell raubiment ; don li comptessa, li 
quais fon pueis reina de Cesilia, la près en gran amor e 
en especial, d'aquelF hora enant. 

35, Mais alcunas personas, per plus fort aproar, 
feron li adoncs d'engoissos proamens, com non s'en 
davan sueinh. Planta van li agullhas per los detz, entre 
la carn e Tongla^ per plus fort afligir, per so que si mo- 
guessa. Mais li Sancta de Dieu era tan tirada per verai 
sentiment e fort ques avia de Nosîre Seinubor^, que ren 
d'afliccion de son cors, cant que fossan greus^ non 
sentia adoncs en aquell estament ; per que anc non si 
moc, per ren que li fezessan. Mais après, cant fon re- 
tornada d'aquell sant raubiment, n'estet mot afiigida, 
e 'n sufri gran dolor. Per aisso, tota li cortz lauzavan 
Dieu de so qu'avian vist d'ella, e Tagron d'aqui enant 
en mot gran re-(/o/. 36)-verencia. 

36, Esdevenc si quel comps d'Artes venc en Prohen- 
sa, le cals era homs mot devotz a Dieu. E cant auzi 
parlar de la gran sanctitat d'aquesta donna, e de sos 
raubimens^ fon mogutz a gran devocion^, e dezirava la 
mot avezer en aquell tirament. E cant fon a Massella, 
e ell Tanet vezer^ e menet am si alcuns bons fraires, que 



SANCTA DOUCELINA. 93 

Seigneur. En entendant ses far oies ^ la Sainte fut aussitôt 
emportée par la ferveur de l'esprit, et tomba en extase, malgré 
quelle eût fait tous les efforts possibles pour éloigner d'elle ce 
sentiment qui la pénétrait, et y échapper pour lors. Ses mains 
étaient toutes couvertes de meurtrissures, tellement elle les 
avait tourmentées pendant ce sermon. Qjuand la comtesse vit 
cette merveille, elle se réjouit fort en Notre Seigneur. Elle 
fit venir tous ses enfants, les fit mettre respectueusement à 
genoux devant la Sainte, leurs chaperons baissés, et leur fit 
baiser ses mains. Elle demeura fort longtemps dans ce ravis- 
sement; et la comtesse, qui fut ensuite reine de Sicile, la prit 
depuis lors en grande et spéciale affection. 



5c -t u^'^^J^Y 



Mais il y eut certaines personnes qui, pour mieux s'assurer 
de la réalité, firent sur elle, sans aucun scrupule, de doulou- 
reuses épreuves. Elles lui enfonçaient des aiguilles dans les 
doigts, entre la chair et l'ongle, afin de la bien faire souffrir, 
pour qu'elle fit quelque mouvement. Mais la Sainte de Dieu 
était tellement attirée par le sentiment vrai et fort quelle 
avait pour son Seigneur, qu'elle ne ressentait en cet état 
aucune douleur corporelle, quelque violente qu'elle fût. C'est 
pourquoi elle ne remua pas, quoi qu'on pût lui faire. Mais, 
quand elle fut revenue à elle, après l'extase, elle en demeura 
toute meurtrie, et souffrit de grandes douleurs. Tout cela fit 
que la cour entière louait le Seigneur de ce qu'ils avaient vu 
en elle, et depuis ce moment elle y fut en grande vénération. 

Il arriva aussi que le comte d'Artais vint en Provence; et 
comme c'était un homme fort pieux , entendant parler de 
l'éminente sainteté de cette femme, et de ses extases, il fut 
pénétré d'une vive dévotion pour elle, et eut grande envie de 
la voir en cet état. Et quand il fut à Marseille, il alla la 
voir^ et conduisit avec lui quelques bons religieux ^ qui dirent 



94 



LI VIDA DE LA BENAURADA 



saupron ben parlar de Nostre Seinnhor. E preron a 
parler de las nafras de mon seinnhor sant Frances, al 
quai illi avia sobeirana amor, e d'aquell dous parla- 
ment que fon entrel Seraph e mon seinnher sant Fran- 
ces, cant li donet sas plagas. 

37. Mais cant il si senti moguda per aquellas parau- 
las que li fraire dizian, denfra lo mantell, c'om non ho 
connogues, afligia si mezesma^ estant mot humilmens. 
Si que pueis li trobet hom los blavairols, els grans tors 
en las mans, en aissi las s'avia (i) tormentadas, per tal 
que si tolguessa aquell gran sentiment, que non enten- 
dessa. E anc per tôt aquo, non remas; car les sieus (2) 
esperitz era trop abrazatz, que nulla afliccion aquella 
ardor non li podia esteinher. 

38. Az aquellas paraulas, li sancta contemplairis de 
Dieu si va fort enflamar soptamens, e ill estet raubida. 
E cant le comps ho vi, ac mot gran gauch, car adoncs 
ac consegut so que tant dezirava. E am sobre gran ale- 
grier, ell si levet tantost^ e tolc son capion, e deus la 
porta de Toratori on eran, entro az ella venc sos ginols 
tirassan, per mais de reverencia, e baizet li sos pes 
sobre devotamens. E ac en ella mot gran devocion, e 
annet s'en consolatz e alegres, e laisset la raubida. 

39. En lo cal raubiment ill estet longamens; e do- 
mens que li eran entorn totas las donnas, soptamens e 
illi s'eslevet am gran fervor, dizent alegramens : <( Le- 
tatus sum in his que dicta sunt mihi, in domum domini 
ibimus. » E dizent aisso, hubrent sos braisses mot fort, 
e estendutz quais en cros, levet si tant aut sobre terra, 
que cais semblet s'en volgues puiar sus, am meravillos 



(i) Ms. Lassavia. (2) ls\%> Lessieus. 



SANCTA DOUCELINA. 95 

des choses édifiantes sur Notre Seigneur. Et ils se mirent à 
parler des stigmates de monseigneur saint François, pour 
lequel elle avait un amour extrême, et de ce doux entretien 
quily eut entre le Séraphin et monseigneur saint François, 
lorsqu'il lui donna ses claies*- — ^ 

La Sainte, en s€^ sentant émuep)ir les discours des religieux, 
commença à s/torturer en secret!, sous son manteau, et à s'hu- 
milier profomémemr~^-Mfr^s on trouva sur ses mains les 
meurtrissures et les contusions quelle s'était faites, pour 
échapper au sentiment qui s'emparait d'elle, et pour ne point 
entendre ce qu'on disait. Mais tout cela ne lui servit de rien : 
son esprit était trop embrasé pour qu'aucune douleur pût 
éteindre l'ardeur qui la consumait, 

La sainte contemplatrice de Dieu fut si fort emflammée par 
le s par oie s des religieux, qu'elle tomba en extase. Quand le comte 
vit cela, il en ressentit une très grande joie, ayant ainsi obtenu 
ce qu'il désirait tant. Il se leva aussitôt plein d'allégresse, 
enleva son chaperon, et pour témoigner tout son respect, il s'en 
alla, en se traînant sur les genoux, depuis la porte de l'ora- 
toire jusqu'à l'endroit où elle était, et lui baisales pieds dévo- 
tement. Il eut dès lors pour elle une très grande dévotion, et la 
quitta joyeux et consolé, tandis quelle était encore ravie. 

Elle resta en effet longtemps dans ce ravissement, et tandis 
que ses filles l'entouraient, elle s'éleva soudain, dans une 
grande ferveur, en disant joyeusement : « Je me suis réjouie 
en entendant dire que nous irons dans la maison du Seigneur, » 
En disant cela, elle ouvrit les bras, les étendit en forme de 
croix, et s'élança si haut de terre, quelle semblait vouloir 
aller au ciel ; et son visage respirait une joie merveilleuse. 



96 LI VIDA DE LA BENAURADA 

gauch que {fol. 37) mostrava li sieua cara. E adoncs 
cant la viron en aissi eslevar, totas ensemps, am gran 
fe, si van mètre desotz los sieus santz brasses^ e de- 
manderon li si serian salvas. E illi respondet^ fervent- 
mens afiamada en la cara, d'aquella gran ardor, e dis : 
« Veraiamens vos die, que sotz aquellas alas de sant 
Frances, totas vos salvares. » E fon tan grans aquel 
gauch que totas agron sobr'aquella paraula, que non 
si poiria dire. E era tan grans aquella consolacion que 
totas avian e sentian, que semblant lur era que quais 
fossan ab Dieu. 

40. E après, cant li Sancta si fon reconneguda, e fon 
retornada d'aquel sant raubiment, renembret li del 
comte que la era agutz, e ac mot gran dolor. E mostret 
tant de trebail, que non si poiria dire, ni espremir 
aquella gran afliccion que li Sancta mostret de tôt son 
cor, car le coms Favia vista en aquell estament. E ab 
amars plors, dizia a totas : « Falsas sorres, per que 
ho aves sufert, ni con m'aves mostrada? Con aves 
pogut far tan fera malvestat, ni tan gran tracion ? » E 
pueis, en amaror de s'arma, dizia en après a Nostre 
Seinnhor : « Seinnher, de tôt mon cor ti requier que 
mi confundas en lo cor de cascun. » E mostrava tant 
de confuzion, que semblava un gran ecces li fossa 
estalvat. 

41. E totas ves qu'illi sentis ni connogues que res 
estrani Tagues vista en aquell estament, menava aquest 
trebail. E per aisso, illi adoncs^, am gran confuzion, co- 
mandet a totas, en vertut de sancta obediencia, aitan 
autamens et aitan fort cant poc, que neguna non Tauzes 
revelar, ni mostrar a neguna persona, tant cant ill fora 
en aquel estament. 



I 



SANCTA DOUCELINA. 97 

Quand ses filles la virent monter ainsi ^ elles se précipitèrent 
toutes ensemble sous ses hraSy et lui demandèrent avec confiance 
si elles seraient sauvées. Et elle leur répondit^ la figure en- c^ 
flammée d'une ardeur incomparable: « En vérité ^ je vous I 
assure que sous les ailes de saint François vous serez toutes \ 
sauvées, » // serait impossible de dire combien fut grande la ï 
joie quelles eurent toutes en entendant cette parole. Les conso- 
lations qu elles en ressentirent au fond du cœur étaient si 
extraordinaires y quil leur semblait presque qu elles étaient 
avec Dieu, 

Lorsque ensuite la Sainte se fut reconnue ^ et fut revenue 
de son ravissement ^ elle se souvint que le comte avait été là, 
et elle en eut une grande douleur. Elle s'en montra si contra- 
riée, quil serait difficile d'exprimer l'affliction profonde 
qu'elle éprouvait de ce que le comte l'avait vue en cet état. 
Et elle disait à toutes, avec des larmes amères : « Mauvaises 
sœurs, pourquoi avez-vous souffert cela, et m'avez-vous donnée 
en spectacle ? Comment avez-vous pu commettre une telle 
méchanceté, et me trahir de la sorte ? » Elle disait ensuite à 
Notre Seigneur, dans l'amertume de son âme : « Seigneur, je 
vous en conjure, confondez-moi devant tous, » Et elle témoi- 
gnait tant de confusion, qu'il semblait qu'un grand mal lui 
fût arrivé. 

Toutes les fois quelle comprit ou connut que des étrangers 
l'avaient vue dans ses ravissements, elle montrait la même 
douleur et la même confusion. C'est pourquoi elle commanda à 
toutes, en vertu de la sainte obéissance, et avec autant de 
force quelle put^ que personne 71 osât la faire voir et la 
montrer à qui que ce fût, tant qu'elle serait dans cet état 
merveilleux. 



I 



98 LI VIDA DE LA BENAURADA 

42. Tan grans era Tamor ques ill avia al benaurat 
paire mon seinnher sant Frances, que non si poiria 
dire ; que tostemps mon senher sant Frances avia en 
la boqua, don mostrava continuamens Tavia en sa me- 
moria. Totas ves, cant retornava de sos autz raubi- 
mens, ades parlava d'ell, ho de sa paupertat, ho d'a- 
quels santz seinnhals que le santz ac de las plagas de 
Crist. 

43. Don [fol. 38) una ves ques ill era raubida, en la 
gleiza dels fraires^ e avia estât lonc temps davant Tau- 
tar ques avia cumenegat, soptamens illi si moc am 
gran fervor d'aquell autar hon era, e fes son cors am 
gran abrivament entro Tautar de mon seinnhor sant 
Frances, cridant en auta vou[t]s e dizent ardentmens : 
« Vel vos, vel vos, sant Frances ! Aquell aqui fortmens 
sera contradich, mais veramens non am vertat. Car 
per cert, ell levara lo camp, e vensera ; e non poira 
esser vencutz, car am la boUa del Seinnhor spautara 
trastotz SOS aversaris. E ven, so dis h Sancta, ab s'au- 
riflama desplegada, le seinhairiers de Crist, portant la 
boUa del sobeiran rei, am la quai esvigorara los caval- 
liers de la ost dell Seinnhor, seinnhant totz cels que 
seran siei dicipol. E mostrara lo gontanon dell rei, lo 
quai porta aut enpressat en son cors, a confortar totz 
cels que son en la batalla. » 

44. E aisso illi dizia am fervent alegrier, e am so- 
beiran gauch e de cor e de cara. Car cant illi parllava, 
ni mentavia lo gonfanonier de la ost de Crist, mon 
seinnher sant Frances, ensenhalatz d'aquels sagratz 
seinnhals, non remania en si mezesma, que tantost era 
tirada az aquell sentiment, per la sobre fervent devo- 
cion qu'illi avia en lo bollier de Crist. En el, après 



SANCTA DOUCELINA. 9^ 

V amour quelle avait four son bienheureux père saint 
François était si grand quon ne saurait l'exprimer. Elle 
avait toujours à la bouche le nom de monseigneur saint 
François^ ce qui démontrait quelle l'avait continuellement en 
la mémoire. Mais quand elle retournait de ses hauts ravisse- 
ments^ elle parlait fréquemment de lui^ ou de sa pauvreté, ou 
des marques miraculeuses que le Saint reçut des plaies de 
Jésus-Christ, 

Un jour quelle avait été ravie dans l'église des frères 
mineurs, après être restée longuement devant l'autel où elle 
avait communié, elle quitta subitement la place où elle était, 
et pleine de ferveur y s'en alla avec une grande impétuosité à 
l'autel de monseigneur saint François , criant à haute voix : 
« Le voilà, le voilà, saint François! Il sera fortement cort- 
tredit; mais assurément ce sera toujours à tort. Car certai- 
nement il emportera le camp, et aura la victoire. Et il ne 
pourra être vaincu ^ parce qu'avec le sceau du Seigneur il 
épouvantera tous ses adversaires. Il vient ^ dit la Saint e^ il 
vient, avec son oriflanime déployée, le porte-drapeau du Christ, 
portant le sceau du souverain roi, avec lequel il fortifiera les 
chevaliers de l'armée du Seigneur ^ marquant tous ceux qui 
seront ses disciples. Et il montrera le drapeau du roi, qu'il 
porte imprimé profondément dans son corps, pour encourager 
tous les combattants, » 

Et elle disait cela avec une admirable allégresse, et une 
joie extrême, dans le cœur et sur le visage. Car quand elle 
parlait du gonfalonier de l'armée du Christ, monseigneur 
saint François, marqué des sacrés stigmates ^ elle ne se. possé- 
dait plus, et était aussitôt emportée par un sentiment surhu- 
main, 'pour la grande dévotion quelle avait pour le chancelier 
de Jésus-Christ, En lui y après son Seigneur et sa mère bénie ^ 



100 



LI VIDA DE LA BENAURADA 



Ihesu Crist e la sieua maire bezeneta, davant totz au- 
tres sans, majormens si fizava, e per los sieus [heis- 
semples] volia esser regida. Motas ves la trobavan rau- 
bida, lo libre en las mans, legent la sieua vida ; e tota 
res qu'illi pogues movia az aver devocion en aquest 
saht ; car ades, en totas sas paraulas fazia salsa de sant 
Frances. 

45. Cascun jorn puiava plus aut sos esperitz en 
Dieu per contemplacion. Negun cant de gleiza non po- 
dia auzir ni escoutar, que mantenent ill estava rau- 
bida ; e per aquo non auzia sinon messas sécrétas e pri- 
vadas. Totas las festas Na[da]ls que venian, illi (i) 
prennia ab Dieu per contemplacion ; car rennembrant 
aquels grans benificis, non si podia tenir, [fol. 39) que 
sol li rennembransa soptamens la tira va. Per que totz 
aquels jorns, ill estava raubida tôt lo jorn. 

46. Una ves a calennas, ill vole cumenegar lo seras 
après matinas, a la messa de miega nuech, per gran 
devocion d'aquella hora quel fils de Dieu nasquet ; e 
cumeneguet secretamens en una capella de sancta Ge- 
silia , on costumava cumenegar. E cant illi receup 
aquell bezenet Seinnhor, am rennembransa con fon 
fatz novels homs aquella nuech, ac tan gran sentiment 
d'aquell glorios enfant, lo quai illi amava e sentia ten- 
ramens, que mantenent ilh va estar raubida. E tota 
aquella glorioza nuech, d'aqueU'hora enant, e aquell 
bezenet jorn de calennas, illi estet continuamens rau- 
bida, e près aquella gloriosa festa esperitalmens, am la 
donna e am l'enfant ; que non fon paguda d'autre con- 
duch aquel jorn. 



(I) Ms. nie. 



SANCTA DOUCELINA. lOi 

mais avant tous les autres saints y elle mettait sa confiance^ et 
voulait suivre en tout ses exemples. Bien des fois , on la 
trouvait ravie, le livre en main, lisant la vie de ce saint; 
elle engageait tout le monde à avoir de la dévotion pour lui ; 
et dans presque tous ses discours, elle parlait à tout propos de 
saint François, 

\ ' 

Chaque jour son esprit s^ élevait à une plus haute contem- '\ ) 
plation. Elle ne pouvait entendre aucun chant de T église \ 
quelle ne fût ravie aussitôt ; c est pourquoi elle n assistait ^ 
quà des messes basses, et dites à part. Tous les ans, elle passait 
avec Dieu, dans une contemplation non interrompue, toutes 
les fêtes de Noël; car, se ressouvenant des grands bienfaits 
reçus en ce jour, elle ne pouvait se contenir, et le souvenir 
seul l'attirait vers Dieu, Elle passait donc ces jours dans un 
continuel ravissement. 

Une fois, à Noël, elle voulut communier dans la nuit, 
après matines, à la messe de minuit, par dévotion pour l'heure 
où le fils de Dieu naquit ; et elle communia secrètement dans 
la chapelle de sainte Cécile, où elle avait coutume de recevoir 
la communion. Et quand elle eut reçu son Seigneur bien-aimé, 
ayant en mémoire comment il se fit homme en cette nuit même, 
elle ressentit une telle affection pour ce glorieux enfant quelle 
aimait tendrement, quelle entra aussitôt en extase. Et elle 
demeura dans cet état merveilleux tout le reste de la nuit, et 

le jour tout entier de Noël, sans discontinuer; et elle passa "^^ 

spirituellement cette glorieuse fête avec V enfant nouveau-né 
et avec sa mère ; et de toute la journée, elle ne prit aucune 
autre nourriture. 



n 



?02 LI VIDA DE LA BENAURADA 

47. Mais cant tornava d'aquels sans raubimens, di- 
zia totas ves paraulas de Tescriptura que apartenian a 
la festa, ho az aquell benifici. E adoncs ill era mot 
alegra^, e per la novelleza dell gauch, e per Tardor de 
l'esperit, era vermella e aflamada en la cara ; jassiaisso 
que davant ill fos mortificada, per la gran e longa pe- 
netencia ques avia fach. 

48. Cascun an, lo jorn de Venres santz, ill estava 
raubida continuamens tôt aquell jorn, e neis aquella 
nuech. E estava serrada en lo sieu oratori, per so que 
res non la pogues vezer ; entro que per forsa, alcunas 
ves, las donnas metian lains las portas, e totas ves tro- 
bavan^ia raubida. Cascun an, aquell jorn, era tan grans 
aquell sentiment qu'illi avia de Ihesu Crist en aquella 
rennembransa, que semblava quais tota defallis en la 
passion del Seinnhor, e en la dolor de la Verge. E era 
tan grans aquella terribilitat de dolor e d'engoissa que 
mostrava la sieva cara, que a penas res la podia sufrir 
d'esgardar aquell jorn, cant ill era raubida. Tan gran 
afïliccion mostrava li sieva cara adoncs en aquels rau- 
bimens de Venres santz, que a penas res ho podia sos- 
tenir. • . 

49. Don [fol. 40 ) s'esdevenc una ves aquell jorn, 
qu'ill estant] raubida, plorava mot engoissozamens la 
dolor de la Verge e de son fill. Cridava autamens, am 
tan amara dolor, que totas n'eran afligidas de la gran 
engoissa qu'illi mostrava, si que de mot lueinh Tauzia 
hom cridar. Tan gran compassion avia a la Verge, que 
amb ella semblava degues morir, que tota era plena de 
la sieua dolor. Aissi que certamens connoissian a totz 
seinnhals qu'ill en fazia, ab trop gran amaror, ques 
adoncs ii era revelada e mostrada li passions que sufri 



SANCTA DOUCELINA. ,o3 

Mais lorsquelle retournait de ces saints ravissements^ elle 
prononçait des paroles de V Ecriture se rapportant à la fête, 
ou aux grâces dont elle est la source. Alors elle était toute 
joyeuse; et tant pour la nouveauté de sa joie ^ que pour V ardeur 
de son esprit, elle avait la figure vermeille et enflammée, 
quoique auparavant elle Veut toute mortifiée, à cause de ses 
grandes et longues pénitences. 

Chaque année, le jour du Vendredi-Saint, elle demeurait 
dans un continuel ravissement tout le jour et toute la nuit qui 
le suit. Et elle se renfermait dans son oratoire, pour que per- 
sonne ne pût la voir ; si ce nest que quelquefois ses filles 
enfonçaient les portes, et la trouvaient en extase. Et tels 
étaient, chaque fois, les sentiments que lui inspirait, ce jour- 
là, pour Jésus-Christ, le souvenir de ses souffrances, quelle 
semblait près d'expirer en pensant à la passion du Seigneur et 
au martyre de la Vierge. L! expression de douleur et d'angoisse 
qui éclatait alors sur sa face était si effrayante, quon osait à 
peine la regarder durant ce jour, tandis quelle était ravie. 
En effet, sa figure montrait une si grande affliction, dans ces 
extases sublimes du Vendredi-Saint, que personne ne pouvait 
en supporter la vue. 

Il arriva une fois, en un pareil jour, qu étant ravie, elle 
pleurait amèrement les douleurs de la Sainte-Vierge et de son 
fils ; et elle criait à haute voix, si lamentablement, que toutes 
souffraient de la voir ainsi désolée, et de fort loin on entendait 
ses cris. Elle avait pour la bienheureuse Vierge une si grande 
compassion, quelle semblait devoir mourir avec elle, tellement 
elle était remplie de sa douleur. On reconnaissait avec évidence, 
aux signes quelle en donnait, et h r amertume quelle éprou- 
vait, que les souffrances qu endura Jésus-Christ lui étaient 
alors révélées. Et elle les ressentait avec une telle force quil 



104 LI VIDA DE LA BENAURADA 

Ihesu Crist. La quai illi sentia tan afortidamens que 
semblava totas las venas de son cors li morissan, d'a- 
quell gran sentiment ques avia sobre so que vezia. 

50. E adoncs illi, ab amars critz, dizia a la Verge : 
« Donna^ veias que ti fan de ton fiU, con lo ti nafran, 
con lo t'esquintan, con lo f aucizon, e can mal lo trac- 
tan ! » E adoncs illi plorava am tan gran amaror, que 
non si poiria dire. E après, dis que non podia plus, e 
remas defalUda, acorada de dolor, que non podia sufrir 
aquell torment. E estet en aissi tôt aquell jorn de Venres 
santz, el seras atressi, ses manjar e ses beure ; en tal 
maniera que semblava qu'illi fos del tôt morta. 

5 1 . Gant viron las donnas que dichas eran matinas, 
e passât de la nuech gran espazi, que non si movia, 
agron mot gran temor ; car non semblava, qui la vezia, 
que Tesperit i fossa remazutz. Adoncs soneron la mot, 
e la tireron; e per ren que fezesson, non la podian 
moure ; e en aissi estet ques era passatz le premier 
son. Gant venc que fon ben mieja nuech, illi si co- 
menset a moure; mais tant era plena de la renem- 
bransa d'aquel jorn^ que non si connoissia, ni a penas 
entendia ren ques hom li disses. 

52. Adoncs venc una donna que li Sancta apellava 
sa prioressa, car li avia promes obediencia ; e fes mètre 
la taula^ e dis li que manjes. Mais illi era tant tirada az 
aquella benaurada contemplacion en ques avia estât, 
que desnembrat avia tota ren temporal, {fol, hi\ ) E 
demandava ques era manjar ; car li sieu arma era az 
aire atenduda. E aquilli donna comandava li que man- 
jes, quell taula era messa, el jorn era passatz, que ma- 
tinas eran dichas, e hora era de manjar ; qu'ill o volia. 
E li sancta femena respondia : « Que ben era vers quel 



SANCTA DOUCELINA. io5 

semblait que toutes les veines de son corps allaient se rompre 
par la douleur que cette vue lui causait. 

Et elle disait à la Vierge avec des cris amers : « Mère, 
voyez ce qu on fait de votre fils ^ comme on vous le blesse ^ comme 
on vous le déchire^ comme on vous le tue, comme on le traite 
horriblement ! » Et alors elle pleurait si douloureusement^ 
que rien ne saurait l'exprimer. Puis elle dit quelle nen 
pouvait plus y et elle demeura défaillante ^ épuisée de douleur ^ 
ne pouvant supporter un tel tourment. Elle resta ainsi tout le ; 
Vendredi-Saint y et la nuit aussi ^ sans manger et sans boire : 
on aurait dit quelle était réellement morte. 

Qjuand les sœurs virent que les matines étaient dites et la 
nuit écoulée en grande partie ^ sans quelle remuât ^ elles eurent 
une grande peur ; car il ne semblait pas ^ à la voir^ que la vie 
fût encore en elle. Elles V appelèrent donc et la secouèrent ; 
mais tout ce qu elles firent ne put la faire bouger; et elle fut 
dans la même position ^ jus qu après le premier sommeil, Qjuand 
minuit fut venu, elle commença à remuer; mais elle était 
si pleine des souvenirs de ce jour^ quelle ne savait ce quelle 
faisait y et n'entendait rien de ce quon lui disait. 

Alors vint une dame que la Sainte appelait sa prieure ^ et 
à qui elle avait promis obéissance ; elle fit mettre la table , et 
lui dit de manger. Mais elle était si pénétrée encore de la 
bienheureuse contemplation dans laquelle elle avait été plon- 
gée ^ quelle avait oublié toutes les choses temporelles. Et elle \ 
demandait ce que c était que manger; car son âme était occupée j 
de toute autre chose. Et sa prieure lui commanda de manger, / 
disant que la table était mise, que le jour était passé, les ma- 
tines dites, et quil était temps de manger; quelle le voulait. 
Et la sainte femme répondait : « du il était bien vrai que la 



io6 LI VIDA DE LA BENAURADA 

taula era messa e aparellada a totz^ aquilli taula en 
ques era rainnhel[s] sacrifiatz. » 

53. E de mantenent, ill estava raubida^ e ren aire 
non podia entendre, de ques hom li parles, mais 
aquella taula bezeneta de la cros, en la quai illi avia 
pauzat tôt son entendement. E cant li donna ques era 
sa vicaria li comandava que manjes, dizia que li ho co- 
mandes per aquella obediencia que Crist puiet sus la 
cros. E de mantenent, illi tornaVa en aquell raubiment. 
En aquest contra [s] t esteron tant que totas n'eran tor- 
mentadas. E non la podian far manjar, per ren que li 
dissessan ; que tant era tirada a la cros, qu'illi non res- 
pondia mais aquellas paraulas que son dichas desus, 
e tantost tornava après en aquel (i) raubiment. 

54. Cant fon gran nuech passada, tant la soissideron 
e la tireron, que per forsa la mogron, e am gran treball, 
feron la manjar un petit. Mens que manjava, so li fon 
dich que una nobla donna, que li era devota meravillo- 
zamens, per nom ma donna Mabilia de Ginnhac, maire 
de Tonrat paire fraire R. de Ginnhac, li avia trames un 
vedell. Tantost cant li Sancta ho auzi^ nembret li d'à- 
quell vedell pascal ; e de mantenent e ill estet raubida, 
per la rennembransa ques ac sobre aquell vedell. En 
aquell tirament estet tota la nuech, que per ren que fe- 
zessan non la 'n pogron partir. E cant venc lendeman, 
e illi fon alegra de gauch esperital, e non semblet que 
ren fossa agut, tant era curoza de la [s] res del covent, 
e de tôt so que lur era mestier. 

55. Autre temps, aquell jorn, illi ac fach annar a la 
gleiza aquellas ques avian cura d'ella; e enans que 

( 1 ) Ms. En aqual. 



SANCTA DOUCELINA. 107 

tahle était mise et préparée four tous y cette table en laquelle 
était l'agneau immolé pour nous. » 

Incontinent y elle retombait dans son extase ^ ne comprenant 
rien à tout ce quon lui disait ^ et ne pensant quà cette table 
bénite de la croix, vers laquelle tout son entendement se 
portait. Et quand la sœur qui était sa vicaire lui commandait 
de manger, elle disait quon lui en donnât r ordre par V obéis- 
sance que Jésus-Christ porta sur la croix. Et V extase durait 
toujours. Ce débat continua si longtemps, que toutes en étaient 
péniblement affectées. On ne pouvait parvenir à la faire 
manger, quoi quon pût lui dire. Elle était si attirée vers la 
sainte croix, quelle ne répondait pas d'autres paroles que celles 
dites ci-dessus, et immédiatement elle retournait à son ravis- 
sement. 

Quand presque toute la nuit fut passée, on la poussa et on 
la tira de telle manière quon la remua par force, et avec une 
grande peine on put la faire manger un peu. Tandis quelle 
mangeait, on lui dit quune noble dame qui lui était complè- 
tement dévouée, madame Mabile de Gignac, mère du révérend 
père Raimond de Gignac, lui avait envoyé un jeune veau. La 
Sainte eut à peine oui ce mot, quelle eut en mémoire le veau 
pascal, et ce souvenir la jeta dans un nouveau ravissement. 
Elle y demeura toute la nuit, et quoi que Ton fît, on ne put 
parvenir à l'en retirer. Mais quand vint le lendemain, elle 
fut toute remplie d'une allégresse spirituelle, et il semblait 
que rien d'extraordinaire ne s'était passé, tant elle s'occupait 
des choses du couvent, et de tout ce qui le concernait. 

Une autre fois, le même jour, elle avait envoyé à l'église 
celles qui prenaient soin d'elle, et avant qu'on J^tt l'exaltation 



io8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

s'eissausses li cros, ellas Taneron regar-(/o/. 42!)-dar, 
si ren li era mestier. Gant foron a la porta de Robaut, 
auziron de la carriera la sancta maire cridar autamens, 
am gran forsa de cor, que semblava c'om lo li arra- 
bessa. E vengron tost az ella, e hubriron per forsa la 
porta de Toratori, on ill era serrada ; e ja fon venguda 
Tora d'eissausar la cros. Et intreron, e troberon la rau- 
bida^ qu'estava estenduda en cros, e non tocava de pe 
en terra : tan fort era eslevada en aquell raubiment. E 
plorava autamens, amb amars critz (i), la passion del 
Seinnhor, am tan gran dolor que non si pot retraire ; 
tôt en aissi engoissozamens cant si davant sos huols ho 
vissa tôt prezentmens. 

56. Cridava amaramens : «Ecceligmimcrucis. Tra- 
chors peccadors, que per un cannon ieis totz le vins de 
que vos enebrias, e aquist cannon que rajan son .v. ! 
Fais crestian, que de mezallada de vin ti enebrias tôt 
jorn, e d'aquestos .v. cannons que rajan continuamens, 
non ti sabes enebriar ! Denairada de vin cambia home 
tan fort, el convertis a si en tal maniera, que d'enjuria 
c'om li fassa non quer venjansa ; e aquist .v. cannon, 
que rajan tan aondozamens del sanc de Crist, non 
podon (2) convertir home, que d'enjuria que li sia fâcha 
non requera venjansa ! » E semblava del tôt que lo cor 
li partissa, sobre la dolor de Ihesu Crist. 

57. Un'autra ves^ lo jorn de Venres santz, e ill era 
raubida. E az ora d'eissaussar la cros, illi s'eslevet mot 
aut, e comenset a cridar, am grans plors e amb engois- 
sos, dizent : « Fais mont, fais mont, can greu ponch ti 
ven desus ! » E pueis dizia : « Reculles vos, reculles 

(i)Ms. Cm^i. {2) Ms. Non pot . 



SANCTA DOUCELÏNA. 109 

de la croix j elles vinrent voir si elle n avait besoin de rien. 
Qjiand elles furent à la porte de Roubaud, elles entejidirent^ 
de la rue^ la sainte mère qui criait avec une si grande for ce ^ 
quil semblait quon lui arrachât le cœur. Elles se hâtèrent 
d'aller à elle, et forcèrent la porte de l'oratoire où elle était 
renfermée, à l'heure même où l'on exaltait la croix. Et elles 
la trouvèrent en extase, les bras étendus en croix, ne touchant 
pas des pieds à terre, tant elle était élevée. Et elle pleurait 
avec des soupirs amers la passion du Seigneur, et montrait 
une douleur que rien ne saurait exprimer ; car ses angoisses 
étaient les mêmes que si elle en avait eu le spectacle tout pré- 
sentement devant ses yeux. 

Elle criait amèrement : « Voici le bois de la croix. O traîtres 
pécheurs ! Tout le vin dont vous vous soûlez sort d'un seul 
tuyau, et voici cinq tuyaux qui coulent pour vous î Faux 
chrétiens ! vous vous enivrez sans cesse d'un peu de vin, et 
vous ne savez pas vous abreuver à ces cinq sources intaris- 
sables ! Un denier de vin change l'homme de telle manière 
qu'il ne cherche plus  se venger de toutes les injures qu'on 
peut lui faire ; et ces cinq blessures, par où sort avec tant 
d'abondance le sang de Jésus-Christ, ne peuvent déterminer 
les hommes à renoncer à tirer vengeance des injures reçues. » 
Et il semblait que son cœur se déchirait en pensant aux tour- 
ments de Jésus-Christ. 

Une autre fois, le Vendredi-Saint, elle était ravie ; et au 
moment où l'on exaltait la croix, elle s'éleva très haut, et 
commença à crier, avec de grands pleurs, remplis d'angoisses : 
« O monde faux et trompeur! quel terrible châtiment te 
menace ! »> Puis elle disait : « Venez, venez, entrez dans la 



no LI VIDA DE LA BENAURADA 

VOS, intras vos en la nau, que tôt cant sera trobat de- 
fora sera périt. » E pueis illi esforsant sa voutz, cridava 
plus fort, e dizia am gran for sa de cor : « E non auzes 
cridar lo nauchier? Non auzes con crida, intras en la 
nau, que tôt cant sera trobat fora, sera périt ? E aquel- 
las ancoras, sa dizia, son gludadas de sanc de Crist ! » 
E aisso dizia am gran sentiment de cor, e amb amaras 
lagremas. Adoncs li demandet una de las donnas, e 
dis li : « E serem i nos, donna, en aquella nau? » A la 
cal demanda li sancta maire respondet, am gran lar- 
gueza de cor, e dis : « Veraiamens, sotz las alas de 
sant Frances, totas seres salvas. » 

58. Esdevenc si una festa de Pascas, {fol. 43) qu'illi 
era raubida en son oratori, e estava eslevada sus en 
Taer, suferta per forsa de meravillos raubiment; en 
tant que una donna mezuret am sa man Tespazi qu'es- 
tava sobre terra. E trobet largamens un palm que non 
tocava en terra, ni s'apillava a ren. E era afïlamada en 
la cara, per aquella gran ardor ques avia. E hubria 
d'esperit, cridava e dizia am gran fervor, e am mera- 
villos alegrier : « Quis est iste qui venit de Edom, 
tinctis vestibus de Bosra ? » E mostrava tan meravillos 
gauch que non semblava qu'en lo sieu cor caupes aquel 
alegrier esperital, ni aquella pleneza de gauch que li 
sieu arma avia ni recebia de Dieu. 

59. Autra ves, una vegilia de TAsension de Ihesu 
Crist, e tôt iS eran annadas auzir vespras de la festa, el 
sancta maire era remazuda. E sotz un albre illi si mes 
en oracion, pregar Nostre Sennhor, e pensar de la fe- 
sta. E cant vengron de vespras, troberon la desotz Tal- 
bre, raubida. Passet aquell espazi que disseron com- 
pléta e matinas, ques illi non si moc; e sonet le sentz 



1 

I 



SANCTA DOUCELINA. m 

barque; car tout ce qui sera trouvé dehors périra. » Et ren- 
forçant sa voix y elle criait plus fort encore ^ et disait avec une 
grande énergie : « N'entendez-vous pas crier le nocher ? 
N^ entendez-vous pas quil crie^ entrez dans la barque , car 
tout ce qui sera trouvé dehors périra ? Hélas ! disait-elle, ce 
sont des âmes couvertes du sang de Jésus-Christ ! « Elle pro- 
nonçait ces mots avec une poignante douleur, et des larmes 
amères. Alors une de ses filles lui demanda : « Et nous, ma 
mère , y serons-nous dans cette barque? » La sainte mère 
répondit à cette demande, avec une grande gaieté de cœur : 
« Oui, vraiment, sous les ailes de saint François vous serez 
toutes sauvées, » 

Un jour de Pâques, il arriva quelle était en extase dans 
son oratoire, et elle demeurait élevée en l'air, soutenue par la 
force de son merveilleux ravissement, au point quune des 
sœurs mesura avec la main l'espace quil y avait de ses pieds 
jusqu'à terre. Et elle trouva qu'il s'en fallait de plus d'un 
pan qu'elle touchât le sol, et elle ne s'appuyait à rien. Elle 
avait la figure toute enflammée, par la grande ardeur qui la 
consumait. Et dans son ivresse spirituelle, elle criait avec 
une grande ferveur et une admirable allégresse: « Qjuel est 
celui qui vient d'Edom, qui arrive de Bosra, les vêtements 
teints de sang ? » Et elle montrait un tel sentiment de bonheur, 
qu'il semblait impossible que son cœur pût contenir une telle 
allégresse, et la plénitude de joie que son âme recevait de Dieu, 

Une autre fois, la veille de l'Ascension, toutes les sœurs 
s'en étaient allées ouir les vêpres de la fête, et la sainte 
mère était restée seule. Et elle se mit en oraison sous un arbre, 
pour prier Notre Seigneur, et méditer sur le mystère. Qjuand 
elles revinrent des vêpres, elles la trouvèrent sous l'arbre, 
en extase. Elles dirent Compiles et Matines, sans que durant 
tout ce temps, elle fit un mouvement. Et la cloche de Sauve- 




112 LI VIDA DE LA BENAURADA 

de Salvaterra. E cant viron las donnas qu'illi non si 
movia, disseron que per razon de la serena, gran mal 
li pogra far, si aqui remazes ; car illi avia mot malan- 
nans locap (i). 

60. Mens que pensavan de mètre la el dormidor, illi 
si va levar, e mes si premiera. Comenset s'en anar tota 
drecha e tenduda per aquel raubiment a ques era fort 
tirada, los huols fermatz al cel, e tôt le cor tirât sus 
meravillozamens. Mais cant intret el dormidor, tantost 
cant fon desotz las reliquias ques estavan al som, car 
non avian anquars oratori azordenat, on poguessan 
estar, estant raubida, illi si va aginoUar, e fes lur reve- 
rencia. E pueis, ill si levet, e après comenset a cantar, 
annant per dormidor, de Tun cap tro a l'autre, tôt en 
aissi con si seguis procession. E cant avia una pessa 
annat cantant, illi si restancava après , e escoutava ; 
e cant avia una pessa escoutat, e s'era restanqua- 
{fol, 44)-da, pueis illi respondia, e tornava cantar, an- 
nant signent so que vezia. 

6 1 . E era aquell cant meravillos a totas cellas que 
i'auzian, e ben mostrava que d'aquest mont non era; 
car neguna non podia entendre aquell son, ni la verba. 
E semblava aquell cant que tota la bègues e li susses 
las mezollas del cors. E cant era al som del dormidor, 
e illi si girava, e prennia aquell cors entro a Tautre 
som. E en aissi giret tantas vegadas que non si poiria 
dirC;, annant et tornant, cantant azordenadamens, tôt 
en aissi cant s'illi fos en la procession. E era aquel cant 
de tan gran doussor que tota la languia. Alcunas ves, 
lur era semblant qu'illi disses : « Novell Ihesus, no- 

(i) Ms. La cap. 



SANGTA DOUCELINA. ii3 

terre sonna le couvre-feu. Quand ses filles virent quelle ne 
bougeait pas^ elles se dirent entre elles quà raison du serein, 
il pourrait lui arriver bien du mal, si elle demeurait là, car 
elle avait la tête beaucoup malade. 

Or, pendant qu elles songeaient à la conduire au dortoir, 
elle se leva, et se mit à marcher devant elles. Elle alla d'abord 
toute droite et pénétrée du ravissement qui la possédait, les 
yeux fixés au ciel, et tout son cœur entraîné merveilleusement 
vers Dieu, Mais quand elle entra dans le dortoir, aussitôt 
quelle se trouva sous les reliques qui étaient à l'une des ex- 
trémités (car elles n avaient point encore d'oratoire pour les 
y placer), elle s'agenouilla devant elles, quoiqu'elle fût en 
extase, et les vénéra. Elle se releva ensuite, et commença à 
chanter, parcourant le dortoir d'un bout à l'autre, comme si 
elle eût suivi une procession. Et quand elle avait un peu 
marché et chanté, elle s'arrêtait et écoutait ; puis, après avoir 
écouté pendant quelque temps, sans marcher, elle répondait et 
recommençait à chanter, reprenant sa marche pour suivre ce 
qu'elle voyait. 

Et ce chant paraissait merveilleux à toutes celles qui l'en- 
tendaient, et montrait bien qu'il n'était pas de ce monde ; car 
personne ne pouvait percevoir les sons distinctement, ni saisir 
les paroles. Et il semblait que ce chant lui dévorait et lui 
consumait toute la moelle des os, Quand elle était à un bout 
du dortoir, elle se tournait, et se dirigeait de nouveau vers 
l'autre extrémité. Et elle tourna ainsi tant de fois qu'on 
ne saurait le dire, allant et revenant, et chantant à son tour, 
tout comme si elle avait été à une procession. Et la douceur de 
son chant était telle, quelle en était toute languissante. Par- 
fois il leur semblait quelle disait : « Nouveau Jésus, nouveau 



114 LI VIDA DE LA BENAURADA 

vell ! » Autra ves, lur sembiava qu'illi cantes : « Nove 
Ihesu, nova Iherusaleniy nova civitas sancti ! » Mais 
certamens non podian compenre la vertat de la verba, 
ni aquell son qu'illi dizia. 

62. E totas am procession seguian la après, am ciri 
abrazat, e annavan amb ella, am tant de gauch e de 
consolacion, que non si poiria dire. E era tan grans 
aquell renovellament esperital que totas avian, e sen- 
tian de Dieu en lur cor una novella cauza, que sem- 
blant lur era qu'ellas sentissan en part Talegrier d'a- 
quella cort celestial, e seguissan ab ella aquella proces- 
sion meravilloza que, segon que totas crezian, illi vezia 
el cel. 

63 . E adoncs, totas entenderon e perceupron a so 
qu'illi fazia, que grans cauza li era revelada e mo- 
strada en aquell raubiment, de Tauteza e de la gran- 
neza de la maj estât de Dieu. Car alcuns grans seinnhals 
en fazia, mostrant am lo bras drech, ab trop gran me- 
ravilla, Tauctoritat qu illi vezia en Dieu. Car adoncs 
illi, cant si restancava, leva va son bratz aitant aut cant 
podia, e menava lo en maniera de celcle sobre son 
cap, am gran auctoritat, meravillozamens, mostrant la 
diadema de la gran magnificencia de Dieu, que tota la 
longueza de son bras hi metia. E era tan grans aquilli 
reverencia, el gran auctoritat que mostrava e figurava, 
fazent aquell gran (/o/. 45) signe, que totas n'eran 
pauzadas en gran temor, e en gran reverencia dell 
Seinnhor que lur reprezentava. 

64. E crezeron certamens, per la prezensa de totz 
los santz, que Dieus dones benediccion sobr'aquella 
maizon, per los seinnhals qu'ill en fazia. E adoncs si 
bastia e si edificava en Marsella li maizon de Robaut, 



SANCTA DOUGELINA. . ii5 

Jésus ! ') D'autres fois , on aurait dit quelle chantait : 
« Nouveau Jésus y nouvelle Jérusalem, nouvelle cité sainte! » 
Mais elles ne pouvaient être certaines des paroles quelle 
disait, ni discerner parfaitement les sons. 

Toutes marchaient après elle processionnellement, avec des 
cierges allumés, et l'accompagnaient, pleines de joie et d'une 
ineffable consolation. Et le renouvellement spirituel qu elles 
avaient toutes dans leur cœur, et le sentiment nouveau 
qu elles éprouvaient pour Dieu, étaient si grands, qu elles 
croyaient avoir part à F allégresse de la cour céleste ; et il 
leur semblait qu elles suivaient avec elle la merveilleuse pro- 
cession que, selon leur intime conviction, elle apercevait dans 
le ciel. 

Et elles comprirent toutes, en voyant ce qu elle faisait, que 
de grandes choses lui étaient révélées et manifestées, dans son 
ravissement, au sujet de la sublimité et de la grandeur de la 
majesté divine. En effet, elle en donnait des marques évi- 
dentes, montrant avec son bras droit et d'une manière impo- 
sante, quelle voyait la souveraine puissance de Dieu. Car, 
quand elle s arrêtait, elle levait le bras aussi haut quelle 
pouvait, et décrivait un cercle autour de sa tête, avec une 
grande solennité, indiquant par là le diadème de la magnifi- 
cence de Dieu; et elle y employait toute la longueur de son 
bras. Et le respect et l'autorité quelle montrait en traçant 
ce signe grandiose, étaient si extraordinaires, que toutes en 
concevaient une grande crainte, et une grande révérence pour 
le Seigneur quelle leur représentait. 

Elles furent fermement convaincues, vu les signes quelle 
faisait, que Dieu, en présence de tous ses Saints, donnait sa 
bénédiction à cette maison. C'était, en effet, le moment où l'on 
construisait à Marseille l'établissement de Roubaudy et le 



ii6 LI VIDA DE LA BENAURADA 

e le dormidors era adoncs fach de nou. En aquest 
raubiment estet, passada Fora de matinas. E era li 
sieua cara adoncs meravilloza a regardar, que per gran 
deliech la remiravan, de la novelleza celestial ques avia 
en los huols, e [de] Talegrier esperital ques avia en la 
cara. 

65. Una ves, lo jorn de Pandecosta, tota ardent tor- 
nant del raubiment en ques avia estât tôt aquell jorn, 
am meravilloza fervor, hubria d'esperit, dizia cant 
largamens Dieus le Paires donet son don als sans apos- 
tols, aquell bezenet jorn, e lur trames aquellas noblas 
joias, quels va enebriar del sieu Sant Esperit, lo quai 
le Fils lur avia promes. E parlava am gran abrazament 
d'aquell bon vin ferriet, lo quai celcles, so dis, non lo 
podon tenir, tan aondozamens e tan larga s'escampa 
ves totas partz, e enebria totz cels que de lui tastan. E 
semblava fos hubria d'aquella gran ardor que eslam- 
pava e fuec e flàmas, e que en lo sieu cor non caupes 
aquella pleneza ni aquella largueza d'esperit ; que sem- 
blant era agues tastat de so de que parlava, per que 
n'era tota enebriada. 

66, E dizia meravillas d aquell cavallier ques aquest 
don nos avia acabat per vertut de son sanc, lo cal per 
nos tôt avia escampat, e am sas proprias armas avia 
vencut son mortal enemic. E con am sos clavels Tavia 
sobrat, e am la lansa de Longin en son propri cors, 
so dis, Ta via nafrat, e sus la cros n'avia agut Victoria, 
vencent en aquell fust trastotz sos enemics. E motas 
autras gloriozas paraulas dizia ques eran de mot gran 
e de mot aut entendement ; las cals fort ben non podia 
hom (fol. 46) compenre ni entendre, mais que par- 
lava am meravillos sentiment, e am sobeirana fervor. 



SANCTA DOUCELINA. 



117 



dortoir était alors nouvellement bâti. Elle demeura dans son 
état de ravissement ^ jusque bien après l'heure des Matines, 
Sa figure était alors admirable à voir y et on la regardait avec 
délices, à cause de V éclat céleste qui brillait en ses yeux , et de 
r allégresse spirituelle qui éclatait sur sa face. 

Une fois, le jour de Pentecôte, revenant toute pleine d'ar- 
deur, du ravissement où elle avait été la journée entière, elle 
racontait avec une indicible ferveur, dans son ivresse spiri- 
tuelle, comment Dieu le père avait donné ses dons sans réserve 
aux saints Apôtres, en ce jour béni, et leur avait accordé ses 
nobles présents, en les enivrant de son Saint-Esprit que le 
Fils leur avait promis. Et elle parlait avec une grande 
chaleur de ce vin généreux que les cercles les plus solides ne 
peuvent retenir, ni empêcher de se répandre avec abondance 
de tous les côtés, pour enivrer tous ceux qui en goûtent. Et il 
semblait quelle en fût enivrée elle-même, car dans sa grande 
ardeur, elle lançait feu et flammes, et que son cœur ne pût 
contenir cette plénitude et cette abondance de l'esprit. On 
voyait bien quelle s'était abreuvée de ce vin mystérieux dont 
elle parlait, et quelle en était ivre. 

Elle disait aussi des choses merveilleuses de ce chevalier 
divin qui nous avait acquis ce don au prix de son sang répandu 
pour nous tout entier, et qui avait vaincu son ennemi mortel 
avec ses propres armes. Elle racontait comment il Pavait 
subjugué avec ses clous, blessé avec la lance de Longin qui 
lui transperça le corps, et comment il avait triomphé de lui 
sur la croix, oit il vainquit tous ses adversaires. Elle ajoutait 
encore d'autres glorieuses paroles d'une signification très re- 
levée, que l'on ne pouvait pas comprendre ni entendre parfai- 
tement, mais quelle prononçait avec un admirable sentiment, 
et une souveraine ferveur . 



ii8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

67. Un'autra ves, ilh era en lo covent d'Ieras, el jorn 
de calennas. Illi cumeneguet a la messa de Talba, e 
d'aqueP hor' enant, estet raubida trol sera. E cant fon 
gran nuech, que retornet d'aquell sant raubiment, dizia 
alegramens : « Puer natus est nobis, et filius datus est 
nobis. » E cantava ho doussamens, am tan de gauch, 
e am tan gran ardor, que non si connoissia, tant era 
plena dell sentiment de la doussor d'aquel tenre enfant. 
E li fraire esta van li entorn, per gran devocion, auzent 
am reverencia las sieus sanctas paraulas, que parllava 
mot gloriozamens sobrel sant benifici de Tencarnacion. 

68. E adoncs uns fraires li dis, qu'era lectors del 
luoc : « Donna Doucelina, digas mi com parla Dieu [s] 
als angels ni al [s] santz de Paradis, que non a boca ni 
lenga? » Adoncs li Sancta tota fervent respondet, am 
meravilloza pleneza de cor , e dis : « Fraire , Dieus 
parlla en aissi als angels e als santz, qu'esgardant en 
ell, vezon e entendon tôt so que Dieus vol dire. » 
Adoncs dis le lectors mot consolatz que tut li maistre 
de Paris non pogran aver miels respondut a la que- 
stion. 

69. Esdevenc si, una festa de (1) Nostra Donna de 
miech aost, qu'ill ac cumenegat en aquel mezeus luoc, 
lo ben matin, am gran devocion ; e remas raubida tôt 
lo jorn, aissi cant costumava. E cant venc a Tora de 
compléta, ill s'eslevet mot aut, si que de pe non tocava 
en terra de mais d'un torn ; e li fraire dizian compléta. 
E parti si d'aquell autar onn era, e annet de la capella 
de sant Johan entro Fautar de la maire de Dieu, ques 
es davant lo cor dels fraires menors dleras ; e aqui fes 

(i) Ms. Den. 



SANGTA DOUCELINA. 119 

Une autre foiSy elle se trouvait au couvent d'Hyeres, le 
jour de Noël. Elle communia à la messe de Faube, et à partir 
de ce moment y elle fut ravie jusqu'au soir. Et lorsqu elle fut 
revenue de ce saint ravissement ^ la nuit étant déjà très 
avancée y elle disait joyeusement : « Un petit enfant nous est 
né, un fils nous a été donné. » Et elle chantait cela bien dou- 
cement , avec tant de joie et d^ ardeur , quelle ne se possédait 
plus y tant elle était pénétrée d'amour pour ce tendre enfant. 
Les religieux étaient autour d'elle, pleins de dévotion, re- 
cueillant avec respect ses saintes paroles, car elle parlait 
admirablement sur le grand mystère de V Incarnation, 

Et l'un des religieux, qui était lecteur dans ce couvent, 
lui demanda : « Dame Douceline, dites-moi comment Dieu 
parle aux anges et aux saints du paradis, puisqu'il n'a ni 
bouche ni langue ? » La Sainte, très animée, lui répondit de 
la plénitude du cœur : « Frère, Dieu parle aux anges et aux 
saints, en ce sens, qu'en regardant en lui, ils y voient et en- 
tendent tout ce que Dieu veut leur dire. » Le lecteur, émer- 
veillé de cette réponse, avoua que tous les maîtres de Paris 
n'auraient pas pu répondre mieux à la question. 

En une fête de Notre-Dame de mi-août, il arriva qu'après 
avoir communié, dans le même endroit, de grand matin, et 
très dévotement, elle demeura en extase tout le jour, selon son 
habitude. Et quand vint l'heure des Complies, elle s'éleva 
fort haut, de sorte qu'elle ne touchait pas des pieds à terre, 
de plus de la largeur de la main. Et les religieux disaient les 
Complies. Elle partit alors de l'autel où elle était, et s'en alla 
de la chapelle de saint Jean à l'autel de la mère de Dieu, 
qui est devant le chœur des frères mineurs d'Hyères. Là^ elle 



I 



I20 LI VIDA DE LA BENAURADA 

reverencia a la sancta Verge, e li fraire entoneron Tan- 
tifena. E adoncs li sancta maire^ davant l'autar de No- 
stra Donna, am gran eslevament e de cor e de cors, 
comenset a cantar, e dire ardentmens e alegra : {fol. 47) 
« Assumpta est Maria in celum,gaudent angeli ; » am 
meravillos gauch que mostrava li sieva cara. 

70. E adoncs li fraire responderon li tut, prennent so 
qu'ill dizia , e laisseron Tantifena, am meravillos ale- 
grier d'esperit que tut avian. E pueis, ill s'en intret per 
ins lo cor dels fraires, cantant am gran fervor del puia- 
ment de Nostra Donna. E li fraire cantavan ab ella tôt 
so qu'illi dizia, am tant de consolacion que non si poiria 
dire. E enn aissi annet eslevada que non tocava en 
terra, cantant per tôt lo cor dels fraires, entro fora la 
rieia, raubida totas ves, que semblava seguis proces- 
sion aquella que li sant angel feron a la verge Maria, 
cant s'en puiet'el cel. E li fraire, de mais de reverencia, 
seguian la après, am gran devocion; menavan la su- 
fer ta, am mot gran alegrier, e am gran reverencia. 

71. Autras ves, lo jorn de Nostra Donna, ill fon rau- 
bida as leras, en la maison del covent de las donnas. 
E cant ac estât ganren en aquell raubiment, comenset 
a cantar las lauzors de la Verge, segon ques apartenia 
a la festa, am gran fervor, e amb alegra cara. Pueis, 
comenset a parilar mot ferventmens, e am gran ale- 
grier, d'aquella taula glorioza redonna, on totas dizia 
que devian (i) venir. E dizia meravillas sobre aquella 
taula, en la quai prennia hom refeccion complida. 

72. Adoncs, una de las novicias que li era devota, 
li demandet : a Donna, donna, e serai hi ieu en aquella 

(i) Ms. Devenian. 



SANCTA DOUCELINA. 121 

fit la révérence à la Sainte Vierge^ et les frères entonnèrent 
l'antienne. Alors la sainte mère^ étant devant V autel de 
Notre-Dame^ •prodigieusement élevée de cœur et de corps, 
commença à chanter, et à dire, pleine d'ardeur et d'allégresse : 
« Assumpta est Maria in celum, gaudent angeli. •> Et sa 
figure marquait une joie extraordinaire. 

Les religieux répondirent aussitôt tous ensemble à ce 
quelle avait entonné, abandonnant l'antienne par eux com- 
mencée, et manifestant une vive allégresse spirituelle, que 
tous ressentaient. La Sainte entra ensuite dans le chœur des 
religieux, chantant avec ferveur l' Assomption de Notre-Dame, 
Et les religieux chantaient avec elle tout ce quelle disait, avec 
tant de consolation qu'on ne pourrait le dire. Et elle parcourut 
ainsi, élevée en l'air, sans toucher à terre, tout le chœur des 
religieux, jusqu'en dehors de la grille, chantant toujours, bien 
qu'elle fût en extase, et paraissant suivre la procession que 
les saints anges firent à la Vierge Marie , quand elle monta 
au ciel. Les moines l'accompagnaient respectueusement, et la 
soutenaient avec beaucoup de joie et de vénération. 

Une autre fois, le jour de Notre-Dame, elle fut encore 
ravie, à Hyéres, dans le couvent de ses sœurs. Et après quelle 
eût été longtemps dans ce ravissement, elle commença à chanter 
les louanges de la Vierge, selon qu'il convenait à la fête, avec 
une grande ferveur, et la figure toute joyeuse. Puis, elle se 
mit à parler avec la même ardeur de cette glorieuse table 
ronde, où toutes, disait-elle, devaient venir s'asseoir. Et elle 
disait des choses ravissantes sur cette table, à laquelle on re- 
cevait une nourriture parfaite. 

Or, une de ses novices, qui lui était très attachée, lui dit : 
« Mère, mère, est-ce que j'y serai, moi, à cette table 'i » Et 



122 LI VIDA DE LA BENAURADA 

taula? » El sancta maire li respondet, am gran largueza 
de cor : « Hoc^ filla, veraiamens, fînalmens hi seras. » 
Don li tozeta remas mot consolada de la sieua pro- 
messa, sperant fermamens, am gran fe, que en aissi 
séria cant illi si ac dich. 

73. Una donna qu'era del seinnhor (i) dell castell, e 
neis ques avia part en la seinnhoria d'Ieras, que avia 
nom ma donna Huga de Fos, era mot mescrezens en 
los bens de la Sancta, e doptava mot d'aquels santz 
raubimens, cant n'auzia parllar ; en aissi cant fazia lero- 
nimes, le noble {fol. 48) cierge, en los sagratz seinhals 
de sant Frances, ques ac de Ihesu Crist. E dezirava la 
avezer en aquell tirament. El jorn de miech aost, illi 
Tannet vezer, e aduis de bons fraires que parleron mot 
ben e mot devotamens del puiament de la verge Maria. 
A las cals paraulas, li Sancta contemplet aquella gran 
gloria en que li Verge sancta, maire de Dieu, venc no- 
vellamens aquell besenet jorn ; e de mantenent illi estet 
raubida. 

74. E cant ac en aissi una pessa estât, comenset a 
tornar, alegramens cantant : « Assumpta est Maria in 
celum, gaudent angeli , laudantes benedicunt domi- 
num; » am tan gran doussor, que semblava issis de la 
boca d'un angel. E cant aquilli femena mescrezent ho 
vi e ho auzi, laisset sa mescrezensa, e ac en ella mot 
gran devocion, e Tac per azenant en mot gran reve- 
rencia ; tan gran cambiament de cor senti a la vista 
d'aqueîl sant raubiment. 

75. Mot soven eran li sieu ver raubiment, e per 
motas personas foron proatz, qu'en porteron verai te- 

(i) Ms. Seinnhors. 



SANCTA DOUCELINA. i23 

la sainte mère lui refondit avec beaucoup d'affection : « Oui^ 
ma fille ^vraiment vous y serez. » La jeune enfant demeura 
fort consolée de cette promesse^ et elle crut fermement ^ avec 
l'espérance la plus inébranlable^ quil en serait comme elle lui 
avait dit. 

La femme du seigneur du château d'Hyeres^ qui avait une 
part de la seigneurie dudit lieu, et qui se nommait madame 
Huguette de F os, était fort incrédule à tout ce quon disait 
de la Sainte, et doutait beaucoup de la réalité de ses extases^ 
quand elle en entendait parler. Ainsi faisait Jérôme, le noble 
clerc, pour les sacrés stigmates que saint François reçut de 
Jésus-Christ. Et elle désirait de la voir dans son ravissement. 
Le jour de la mi-août, elle alla la visiter, et amena de bons 
religieux qui parlèrent avec beaucoup de dévotion de Vas- 
somption de la Vierge Marie. En entendant leurs discours, la 
Sainte se mit à contempler la grande gloire de laquelle la 
sainte mère de Dieu prit possession en ce jour béni; et aussitôt 
elle fut ravie. 

Et quand elle eut demeuré quelque temps dans cet état, 
elle commença à en revenir, en chantant joyeusement : « As- 
sumpta est Maria in celum, gaudent angeli, laudantes bene- 
dicunt dominum. » Et elle parlait avec une si grande douceur, 
que ce chant semblait sortir de la bouche d'un ange. Quand 
cette femme mécréante vit et entendit cela, elle laissa son 
incrédulité, et eut toujours pour elle beaucoup de dévotion et 
de respect ; car elle ressentit un grand changement de cœur, à 
la vue de ce saint ravissement. 

Ces extases prodigieuses étaient très fréquentes, et furent 
vérifiées par beaucoup de personnes, qui rendirent ensuite 



114 LI VIDA DE LA BENAURADA 

stimoni de la gran gloria que dels huols li ihissia 
adoncs, e de la sieua cara que semblava uns angels, e 
de la vertat que n'avian conneguda, e de las meravillas 
que d'ella avian vist, diversas ves, estant en aqueli 
estament d'aquels santz raubimentz, li quai eran verai, 
e sobre autz meravillozamens. 



X. 



Le dépens capitols es de la fermera de sa contetnplacion, e de las 
revelac ions que Dieus li fapa^ e de la sieua gran constancia cant 
a son prepau^ament. 



1 . Entre las autras gracias que li bontatz el largueza 
de Dieu avia autreiat a la sieua humil serveiris ma 
donna sancta Doucelina, sij era aquesta, que totas ves 
qu'illi si volgues mètre pensar de Dieu, en aissi sopta- 
mens tôt aquest mont avia desnembrat, que totz aqui 
mezeis tornava en son cor aissi cant un nient, e neis si 
mezesma. Son propri cors avia mes en oblit ; per que, 
neguna cura {fol. 49) temporal non la enpachava, car 
ren terrenal non la tira va. 

2. Ren non era adoncs que lo sieu cor torbes, cant 
illi si donava a la oracion. lUi pauzava en Dieu tota 



SANGTA DOUCELINA. i25 

témoignage de la splendeur qui sortait alors de ses yeux ^ et 
attestèrent que sa figure semblait celle d'un ange. Elles dirent 
comment elles en avaient reconnu la vérité^ et vu à diverses 
reprises les merveilles qui s'opéraient en elle dans ses ravis- 
sements, qui étaient bien réels et incontestablement mira- 
culeux. 



CHAPITRE DIXIEME 



Le dixième chapitre traite de la fermeté de sa contemplation, des 
révélations que Dieu lui faisait, et de sa grande constance dans 
ses résolutions. 



Parmi les autres grâces que l'inépuisable bonté de Dieu 
avait données à son humble servante madame sainte Douce- 
Une^ était celle-ci: que toutes les fois qu elle voulait se mettre 
à penser à Dieu, elle oubliait si soudainement tout ce monde, 
qu'aussitôt toutes les créatures lui paraissaient être un néant, 
et elle-même aussi. Son propre corps était mis en oubli ; de 
sorte qu'aucun souci temporel ne la préoccupait, et aucune 
chose terrestre ne la retenait. 

Il n'y avait donc rien qui troublât son ueur, lorsqu'elle 
s'adonnait à l'oraison. Elle plaçait en Dieu toutes ses affec- 



Î26 LI VIDA DE LA BENAURADA 

s'afeccion e tôt son dezirier, e en el metia e fermava tôt 
son entendement. E cant to[s]t, alcunas ves, li conve- 
nia tractar alcuns negocis ques eran dell covent, cant 
partia dell negoci, tornava en la oracion ; e si alcunas 
ves, après, la venian regardar, trobavan la raubida. 
Una ves, ill ac parllat amb una d'alcun negoci gran, e 
donat son conseil ; e de mantenent aquilli li tornet, e 
trobet la raubida en sa oracion. 

3. Aquesta gracia dis illi a son confessor ques avia de 
la largueza del Seinhor receupuda^ que cant illi venia a 
la oracion, aitan leugier li era de gitar tota ren de son 
cor, cant de pauzar lo vell que portava en son cap, ses 
tôt trebaill e ses negun contrast. En aissi ho prediquet, 
après la sieua mort, fraire Jaucelin, davant lo pobol, 
evesques que fon d'Aurenga, lo quai li Verge li avia 
dat per fraire, cant li aparec après la mort del Sant son 
fraire, e la confortet en son gran treball, e det li aquell 
fraire am qui si conselles. E aquell sabia mais de sos 
secretz que neguna persona ; per que, alcunas cauzas, 
après la sieua mort, e ell en revelet. E car Tavia per re- 
comandament de la maire de Dieu ; e spécial amor avia 
Tuns a Tautres, e hobediencia que li avia promes li 
Sancta, per mais aprofichar, e per so atressi qu'en 
totas cauzas illi gazainnhes mais. 

4. De la sieua fermeza non poiria hom pron dire, car 
illh era ferma aissi cant peira anglar, ho aissi cant co- 
lompna ; li cals era fermada e fondada sobre la ferma 
peira, so era Crist. Per que, neguna cauza non li poc 
anc mudar son bon prepauzament. En aissi ho revelet 
sos confessors, après la sieua mort, que pueis quilli si 
Ion a Dieu donada, anc negun temps en sa pensa non 
li venc lo contrari, e[n] tôt lo temps de sa vida. 



SANCTA DOUCELINA. 127 

tions et tous ses désirs, et appliquait fermement en lui tout 
son esprit. Si parfois elle était alors obligée de se mêler de 
quelques affaires qui concernaient le couvent, les affaires ter- 
minées, elle retournait à son oraison, et si l'on venait ensuite, 
par hasard, la regarder^ on la trouvait ravie. Elle eut une 
fois à s'entretenir d'une chose très grave avec une autre, à 
laquelle elle donna son avis; un instant après, celle-ci revint 
à elle, et la trouva déjà absorbée dans l'oraison. 

Elle assura à son confesseur qu'elle avait reçu de la libé- 
ralité du Seigneur cette grâce, que quand elle commençait son 
oraison, il lui était aussi facile de rejeter de son cœur toute 
pensée étrangère, que de quitter le voile quelle portait sur sa 
tête, sans qu'il lui en coûtât aucun effort ni aucune peine. 
Ainsi le prêcha devant tout le peuple, après sa mort, frère 
Jaucelin, qui fut évêque d'Orange, et que la Sainte Vierge 
lui avait donné pour directeur, lorsque, lui apparaissant 
après la mort de son saint frère, elle la consola dans sa grande 
épreuve, et lui donna ce religieux, de qui elle pût prendre 
conseil. Cet homme connaissait ses secrets plus que toute autre 
personne, et, quand elle fut morte, il en révéla une partie. 
Elle lui avait été recommandée par la mère de Dieu, et il y 
avait entre eux une affection spéciale. De plus, la Sainte lui 
avait promis obéissance, pour faire plus de progrès dans la 
vertUy et aussi pour acquérir en toutes choses plus de mérites. 

Quant à sa constance, on ne saurait en dire assez ; car elle 
était ferme comme une pierre angulaire, ou comme une colonne, 
ayant jeté ses fondements sur la pierre solide qui est Jésus- 
Christ. C'est pour quoi, jamais rien ne put lui faire changer 
ses bonnes résolutions. Son confesseur révéla, après sa mort, 
que depuis qu'elle se fut donnée à Dieu, il ne lui vint jamais 
à la pensée, dans tout le temps de sa vie, défaire le contraire 
de ce quelle s'était proposé. 



128 LI VIDA DE LA BENAURADA 

5. Avia dezirat, deus sa enfancia, de servir puramens 
a {fol. 50) Dieu ; e per aquo^ per bon drech, gazainhet 
d'aver las vistas el solas dels angels. Car s'esforset, am 
gran estudi, ressemblar vida d'angel; per que, le Sein- 
nhers la consolet motas ves de las vistas dels angels, 
per sovennieras vesitacions que li sant angel li fazian, 
aissi cant az amiga ; que la gardavan de totz mais, e 
la rendian de totz bens aondoza. 

6. Atressi fon mostrat e proat, aissi cant per certz 
signes, qu'en sa oracion li eran révélât mot gran sicret 
de la savieza de Dieu; jassiaisso qu'illi non ho révèles, 
ni ho publiques a las autras, sinon aitant cant li amors 
de Dieu la'n costreinnhia, e le profietz del pruesme en 
requeria. Per que^ alcunas cauzas a son conf essor 
revelet. 

7. Acostumat avia li Sancta de pagar a Dieu las 
horas, e de dir son hoiici, am gran devocion e am gran 
reverencia. E jassiaisso qu'illi fos trebaillada per motas 
passions de son cors ques avia, am tôt aquo, non s'a- 
pilava a ren cant dizia l'ufici de Nostre Seinnhor ; mais 
estava tota drecha, e non volia esgardar sa ni la, mais 
que entieramens, de boqua e de cor, rendia al Seinnhor 
so que dévia. 

8. Una ves, en avens, illi dizia matinas de la benau- 
rada maire de Dieu ; e cant venc que dis aquella pa- 
raula, Ecce ancilla domini, soptamens illi si moc da- 
vant totas, am gran ardor, e dis : « Ve la vos vera- 
mens la maire de Dieu ! » E cant ac aisso dich, illi si va 
aginollar, baizant las pezadas per onn era ( 1 ) passada 
li Verge. E aqui illi remas raubida en terra longamens, 

(i) Ms. Per onnera. 



SANCTA DOUCELINA. 129 

Klle avait désiré^ des son enfance^ de servir Dieu dans 
une grande fureté ; ce qui lui valut ^ à bon droit ^ de recevoir 
les visites et les consolations des anges. Comme elle s^ étudia -, 
de toutes ses forces à imiter la vie de ces esprits bienheureux ^ 
le Seigneur la favorisa de leur s fréquent es apparitions^ et bien 
des fois les saints anges venaient la visiter comme une amie; 
ils la préservaient de tous les maux^ et lui procuraient l'abon- 
dance de tous les biens. 

Il fut aussi prouvé et démontré^ par des faits bien établis^ 
que de très grands secrets de la sagesse de Dieu lui furent 
révélés dans son oraison ; mais elle ne les faisait pas connaître^ 
et ne les communiquait pas aux autres^ si ce nest en tant que 
V amour de Dieu Vy contraignait^ ou que l'avantage du pro- 
chain le demandait. Cest pour cela quelle confia certaines 
choses à son confesseur. \ 

La Sainte avait l'habitude de réciter ses heures, et de 1^ 

i 

dire son office^ avec beaucoup de dévotion et de respect. Bien \ 
qu elle fût affligée de diverses infirmités et souffrances corpo- J. 
relies, néanmoins, quand elle récitait l'office divin, elle ne 
s'appuyait à rien, mais elle se tenait debout, sans porter ses 
regards de çà et de là, afin de rendre au Seigneur, de bouche 
et de cœur, ce qu'elle lui devait, aussi parfaitement qu'il lui 
était possible. 

Une fois quelle disait, pendant l'Avent, les matines de la 
bienheureuse mère de Dieu, quand elle en vint à prononcer 
cette parole : Voici la servante du Seigneur, elle manifesta 
subitement devant toutes une vive agitation, et s'écria : « La 
voilà véritablement la mère de Dieu ! » Et immédiatement, 
elle se mit à genoux pour baiser les empreintes qu'avaient 
laissées les pieds de la Vierge. Et elle demeura ainsi à terre 



i3o LI VIDA DE LA BENAURADA 

per la sobeirana devocion e amor qu'illi avia a la maire 
de Dieu, de la quall recebia motas gracias; e li Verges 
li si rendia mot familiars. 

9. Don una ves, ton vist per una devota comptessa, 
en vesion de sompni, segon ques illi al compte re- 
comptet, qu'illi vezia issir del pietz de la sancta maire 
oli mot pur, e dous, e clars, aissi cant aur ; le quais 
cremava en una lampeza bella e resplandent, davant 
Tautar de la bezeneta Verge maire de Dieu. En que si 
mostrava la puritat {fol. 51 ) e la fervor de sa oracion, 
el fruch que s'en seguia ; li quais era plazens a Dieu e 
a la Verge, e digna d'esser eissauzida. Car era mot 
fructuoza e profichoza a las jens del mont li sieua 
sancta oracion. 

10. Esdevenc si una ves, lo sera de calennas, qu'ill 
era en son oratori, aquella nuech, en gran oracion ; e 
sentent sobrevenir en si la suau onccion d'esperit, fon 
tota alienada en aut ecces de pensa. E cant senti venir 
Tora de mieja nuech, que le vers Dieus^el verais homs 
nasquet, comenset a pensar, am gran afeccion e am 
gran sentiment, sobre la nativitat dell filh de Dieu, 
cant puramens nasquet dell sacrât cors de la verge Ma- 
ria. Mens qu'ill aisso pensa va reverentmens, am gran 
devocion, soptamens fon transportatz sos esperitz, per 
gracia de Dieu, la onn era li Verge, e vi hubertamens e 
clara la precioza maire de Dieu. E vi un rai de solelh 
ques ihssia del ventre de la Verge sagrada, e al som 
dell rai illi vi l'enfant. 

1 1 . Autra ves, s'esdevenc en lo rennovellament de la 
pleneza del temps, li fon mostratz uns pasquiers on li 
Verges maire pauzet Tamat filh, antrels ilis; e aqui 
recebia refeccion dell Sant Esperit, enblanquezit de 



SANCTA DOUCELINA. i3i 

dans un long ravissement, produit par son ardente dévotion et 
par son amour pour la mère de Dieu, de qui elle recevait 
beaucoup de grâces, et avec qui elle était très familière. 

Une pieuse comtesse eut y à son sujet, un songe, quelle ra- 
conta ainsi à son mari. Elle voyait sortir de la poitrine de 
la sainte mère une huile très pure, très douce, et claire comme 
de l'or ; laquelle était consumée dans une lampe toute resplen- 
dissante, devant l'autel de la bienheureuse Vierge mère de 
Dieu. Ceci figurait la pureté et la ferveur de son oraison, et 
les fruits quelle produisait, étant agréable à Dieu et à la 
Vierge, et digne d'être exaucée. Car on ne saurait douter que 
ses saintes prières ne fussent très utiles et très profitables aux 
gens du monde. 

Il arriva une fois, dans la nuit de Noël, quelle était dans 
son oratoire, passant cette nuit dans la prière ; et sentant 
venir en elle la suave onction de l'esprit, elle fut toute hors 
d'elle-même, et remplie des plus sublimes pensées. Et quand 
arriva l'heure de minuit, au moment où le vrai Dieu et le 
vrai homme naquit, elle commença à considérer, dans l'excès 
de son amour affectueux, la nativité du fils de Dieu, et à 
penser avec quelle pureté il sortit du corps sacré de la Vierge 
Marie. Pendant que son esprit était livré à cette dévote con- 
templation, il fut tout d'un coup transporté à l'endroit où se 
trouvait la Vierge, et elle aperçut ouvertement et clairement 
la glorieuse mère de Dieu. Et elle vit un rayon de soleil sor- 
tant du sein de la Vierge sacrée, et à l'extrémité du rayon 
elle vit son divin fils. 

Une autre fois, dans le renouvellement de la plénitude des 
temps, il lui fut montré une crèche où la Vierge mère avait 
déposé son fils bien-aimé, au milieu des lys, et où le Saint- 
Esprit, tout éclatant de la ferveur de sa charité, lui donnait 



j 



i32 LI VIDA DE LA BENAURADA 

fervor de la sieua caritat. E aquell pasquiers fon por- 
tatz, am lo filh e am la maire, en un luoc on decorrian 
fluvi de deliechtz, los quais ni angels, ni entendement 
d'ome non bastaya a compenre. 

12. Autra vegada, li fon mostratz uns puectz, autz 
sobre totz los puecz d'aquest mont, redons e escursatz; 
en lo quai non era carriera, ni via per on hom posques 
puiar. E era desus redons aissi cant si fos fach a com- 
pas ; e li clauzura d'aquell puei era d'ilis. E aquill ques 
abitavan en aquell glorios luoc, eran portât per lo Sant 
Esperit ; e d'aquell luoc eran portât davant la majestat 
de Dieu, e aqui cantavan continuamens, Sanctus, san- 
dus, sanctus, dominus deus exercituum. E denfra la 
redonneza d'aquell puei, {foL 52) era quais uns celcles, 
e era entorn claus de flor[s] d'ilis ; e aqui esta va li 
reina maire de Dieu sola. E aquil ques abitavan en 
aquell puei, que volian pregar la Donna, venian per un 
viol mot estrech entro a la clauzura dell luoc. E denfra 
la clauzura non era receupuda neguna autra persona 
mais illi, a la quai Nostra Donna avia acostumat de far 
motas consolacions e motas cortezias. 

i3. Totas ves qu'illi fos en la glieza, il avia tôt son 
cor tirât lai en lo tabernacle, on sabia ques estava aquill 
hostia sacrada delprecios Seinnhor. Car le bons Sein- 
nhers de mantenent la tira va en si, e tantost illi per 
amor tota si convertia en lui, e aquieus tôt son cor avia 
eslevat per gran devocion en Dieu. Don una ves qu'ili 
era en la glieza, mot eslevada en son entendement, 
pensant la reverencia d'aquell sant tabernacle, en quel 
sant sacrifisi esta rescostamens , fon mot tirada per 
coral afeccion de Ihesu Grist en l'ostia sagrada. E tota 
alienada en aut excès de pensa, soptamens fon trans- 



m' 



SANCTA DOUCELINA. i33 

sa nourriture. Et cette crèche fut transportée^ avec le fils et la 
- mère, en un lieu où coulaient des fleuves de délices^ surpassant 
tout r entendement des anges et des hommes. 

Une autre fois encore^ elle aperçut une colline plus élevée 
que toutes les autres collines de ce monde ; elle était ronde ^ 
aplatie par le haut, et il ny avait aucune voie, ni aucun 
chemin pour y monter. Le sommet en était arrondi comme si on 
F avait fait au compas ; et elle avait pour clôture, une cein- 
ture de lys. Ceux qui demeuraient dans ce lieu glorieux, y 
étaient portés par le Saint-Esprit, et de lày ils étaient trans- 
portés devant la majesté de Dieu, où ils chantaient conti- 
nuellement : « Sanctus , sanctus , sanctus, Dominus Deus 
exercituum. » Au-dessous du sommet arrondi de la colline 
il y avait un cercle de fleurs de lys qui F enveloppait ; et au 
milieu était la Reine, mère de Dieu, toute seule. Ceux qui 
habitaient ladite colline, quand ils voulaient prier la Vierge, 
s'en allaient par un sentier très étroit jusqu à la clôture que 
nous avons indiquée. Mais personne n était admis à V intérieur 
que la sainte mère, à qui Notre Dame avait coutume de pro- 
diguer beaucoup de consolations et défaveurs. 

duand elle se trouvait dans une église y elle avait son cœur 
entraîné vers le tabernacle, où elle savait que son Maître 
résidait dans F hostie sacrée. Car le doux Seigneur l'attirait 
aussitôt à lui, et F amour qui F embrasait F inclinait vers lui 
tout entière, et son cœur était incontinent emporté vers son 
Dieu dans une dévotion inefl^able. Un jour quelle était ainsi 
à F église, F esprit tout occupé de grandes pensées sur le respect 
dû au saint tabernacle, dans lequel F auguste sacrement est 
renfermé, elle fut saisie de la plus vive afl^ection pour Jésus- 
Christ dans la sainte hostie. Et toute hors d'elle-même par 
F excès de ses profondes réflexions, son âme fut soudainement 



i34 LI VIDA DE LA BENAURADA 

portada ins en lo tabernacle, el quai si reculli am sobre 
gran doussor. 

14. Mens qu'illi era en aissi unida e ajostada per 
coral amor amb aquella sancta hostia, hubertamens e 
clara illi vi en aquell sacrifisi Ihesu Crist tôt nus, en 
mitât de persona, las mans en cros plegadas davant si, 
am cara mot benigna ; e fon totz (i) blaus, e plens de 
blavairols, e las plagas en las mans e el latz. E adoncs 
illi plena de coral sentiment, dis : « Seinnher, con iest 
aitals ? » E respondet, am mot piatoza cara : « Aquels 
qu'ieu ami, e que tant ai amat, li mieu amie, m'an aital 
arezat. » 

i5. Autra ves, recomptet sos confessors qu'ill avia 
vist hubert lo tabernacle de la glieza dels fraires menors 
de Massella, en qu'esta Corpus Cristi. E adoncs, am 
los huols corporals, illi vi claramens Ihesu Crist ins en 
lo tabernacle, tôt estrassat, sacnos daus totas parte, e 
grueumens plagat, e le sanc que li corria tôt frescal- 
{fol. 53) -mens per las plagas, aissi cant si de fresc fos 
baissât de la cros. E con illi adoncs lo regardes am 
gran dolor de cor, plorant amaramens, e am greus ge- 
memens, en amaror de s'arma, illi li demandet : « Ai ! 
seinnher, e qui t'a aitall arezat? » Respondet Ihesu 
Crist : « Li trachor de ma taula. » 

16. En aquell temps que le sans paires fraire Hugo 
fon passatz d'aquest segle, li sancta maire remas des- 
consolada, e en mot gran treball. Don illi si tornava a 
la maire de gracia, aissi con a refuch, qu'illi la capdel- 
les, e que fos garda de si e de sas filhas, de las quais 
illi era en mot gran pensament. E li maires de Dieu, 

(i) Ms. Tost^. 



SANCTA DOUCELINA. i35 

transportée dans le tabernacle ^ oïl elle goûta cC indicibles 
douceurs. 

Pendant quelle était ainsi unie et attachée à la sainte 
hostie par un amour ardent^ elle aperçut clairement et à dé- 
couvert Jésus-Christ dans le sacrement de T autel; elle le 
voyait à mi-corps^ sans vêtement^ les bras croisés sur la poi- 
trine ^ le regard plein de bonté. Mais sa chair était livide et 
toute couverte de plaies^ ses mains et son côté étaient percés. 
Pénétrée de la plus vive douleur^ elle lui dit : « D'où vient, 
Seigneur, que vous êtes ainsi ? » Et il répondit avec tristesse: 
« Ce sont ceux que j'aime et que f ai tant aimés, mes propres 
amis, qui m'ont traité de la sorte. » 

Son confesseur raconta aussi quune autre fois elle vit 
ouvert le tabernacle de F église des frères mineurs de Mar- 
seille, où repose le Corpus Christi. Et, avec les yeux du corps, 
elle y vit clairement Jésus-Christ, tout déchiré, saignant de 
toute part, cruellement meurtri; et le sang ruisselait encore 
tout fraîchement de ses plaies, comme si on l'avait à peine 
descendu de la croix. Elle se mit à le regarder avec une vive 
douleur^ pleurant amèrement ; et poussant de grands gémis- 
sements, elle lui demanda, dans la désolation de son âme : 
« Ah ! Seigneur, qui vous a fait tout cela ? » Et Jésus- 
Christ lui répondit : « Les traîtres qui s'asseoient à ma 
table. » 

A l'époque où son saint frère Hugues passa de ce monde en 
l'autre, la sainte mère demeura inconsolable, et plongée dans 
une grande affliction. Elle se tourna alors vers la mère de 
grâce, comme vers son refuge naturel, la priant de la diriger, 
et de prendre soin d'elle et de ses filles, dont elle était beaucoup 
préoccupée. Et la mère de Dieu, pleine de douceur, lui appa- 



i36 LI VIDA DE LA BENAURADA 

plena de gran doussor, aparec li adoncs am gran beni- 
gnitat, e consolet la mot en aquell gran treball. Car al- 
cunas personas s'esforceron de'^desfar so que le Sans 
ni illi avian fach d'aquell sant estament ; dizent que 
per ren non podia durar aquell estament freol^ e con- 
sellavan li que prezessa autr'orde. 

17. Adoncs Dieus li trames, i. sant fraire menor ques 
avia nom fraire Johan de Parma , sans homs verais 
ques era ; le quais era adoncs menistres gênerais, e fes 
après penedencia lonc temps, sus en una montannha, 
dezamparat Tufici. E era de gran vida meravilloza- 
mens, e de gran esperit. E adoncs per volontat de Dieu 
e ell venc a Marsella, après la mort dell Santz, mens 
que li Sancta era en aquell gran contrasta que non au- 
savan creisser. E li sancta femena ac gran plazer de la 
sieua venguda, e amb el e ill ac son conseil dell bon 
plazer de Dieu, azubrent li son bon prepauzament. 

18. E cant le santz homs entendet la maniera e Tin- 
trament d'aquell sant estament, sauput ques ac tôt son 
entendement, totz plens de Dieu, e hubritz d'esperit, 
levet la sieua man e pauset la sobrel cap de la Sancta, 
e dis li mot ardentmens : « Estai, filha, estai ferma- 
mens en so ques as ben comensat, e non vaugas aire 
querent, ni as a far d'autr'orde. Non ti movas per ren 
de so en que Dieus t'a pauzada ; car sapias per cert 
quel [fol. 54) Seinnhers t'a plantada en aquest esta- 
ment. » 

19. Adoncs dis que senti una tan gran fermeza con- 
cebre en son cor e en son esperit, a la paraula que le 
sans homs li dis, ques anc pueis d'aquelPhora enant, 
per negun quas que li esdevengues, en ren non si crol- 
let, ni d'un ponch non si moc per azenant, cant al pre- 



SANCTA DOUCELINA. iSy 

rut avec une extrême bienveillance^ et la consola merveilleu- 
sement dans son grand chagrin. Car en ce moment il y avait 
des 'personnes qui cherchaient à détruire ce que le Saint et 
elle avaient fondé, disant hardiment quun si fragile établis- 
sement ne pouvait durer, et l'engageant à embrasser un autre 
ordre. 

Dieu lui envoya alors un saint frère mineur, nommé Jean 
de Parme, qui était en toute vérité un saint homme. Il était 
alors ministre général de V ordre ; mais plus tard, il se démit 
de sa charge, et se retira sur une montagne, pour y faire péni- 
tence. C était un religieux d'une vie admirable, et un grand 
esprit. Il vint à Marseille, conduit par la volonté divine, après 
la mort du Saint, pendant que la Sainte était en butte aux 
contrariétés qui empêchaient V accroissement de son institut, 
La sainte femme eut une grande joie de son arrivée ; elle prit 
ses conseils pour connaître le bon plaisir de Dieu, et s'ouvrit 
à lui sur ce quelle se proposait de faire. 

Qjuand le saint homme eut appris tout ce qui concernait 
l'origine de son établissement, et qu'il connut ses intentions, 
rempli de l'esprit de Dieu, il leva la main, et la mit sur la 
tête de la Sainte, en lui disant avec une grande assurance : 
« Restez, ma fille, restez fidèle à ce que vous avez bien com- 
mencé ; ne cherchez pas autre chose ; vous n'avez pas besoin 
d'un autre ordre. Ne vous écartez pas de l'état où Dieu vous 
a placée ; car soyez certaine que c'est le Seigneur qui vous a 
mise là où vous êtes. » 

La sainte mère a raconté qu'en entendant ces paroles de 
l'homme de Dieu, elle conçut dans son cœur et dans son esprit 
une si ferme assurance, que depuis ce moment, quelque épreuve 
qui lui arrivât, elle n'en fut point ébranlée; jamais elle n'eut 
un seul instant de faiblesse^ et rien ne put la détourner de 



i38 LI VIDA DE LA BENAURADA 

pauzament d'aquell sant estament; ans fon en aissi 
ferma per tostemps^ cant si li mans de Dieu l'agues fer- 
mada. Aissi senti que le sans homs parlet per esperit 
de Dieu. E remas consolada mot en Nostre Seinnhor, 
e fes gracias a Dieu ; car li avia plagut de consolar lo 
sieu paur'esperit. 

20. E pueis, d'aqui enant comenseron a crei^ser. E 
cant las gens dizian motas ves, qu'après la vida d'ella 
Testamens periria, respondia li Sancta, am gran ardor : 
« Que per cert non faria ; car Dieu[s], sa dis, es garda 
d'aquest sant estament. Veramens, sa dizia après, ieu 
volria esser morta, per so que las gens vissan so que 
Dieus a en cor d'aquest paure e humill estament, e que 
aparegues en quai maniera per azenant tostemps du- 
rara, per volontat de Dieu. » E d'aisso si rendia sobre 
segura davant totas las autras. D'aisso fon consolada 
en Nostre Seinnhor, per una vezion que Dieus li vole 
mostrar. 

2 1 . Az leras s'esdevenc una ves qu'ill ac estât rau- 
bida un lonc temps ; e segon que recomptet sos con- 
fessors, en aquell raubiment illi ac vist una escala tota 
d'aur, que ténia del cel tro a terra. Per la quai gran 
multitudi d'angels puiavan e deissendian, e venian da- 
vant la majestat de Dieu, e aqui s'aginoUavan, e fazian 
reverencia a la Sancta Trinitat. E adoncs, ill fon cer- 
tificada que per tota la Trinitat era confermatz sos esta- 
mens, et era en la garda e en la proteccion de la Sancta 
Trinitat. 

22. E cant fon retornada d'aquell sant raubiment, 
connoc li hom rennovellament singular e de cor e de 
cara; car meravillozamens semblava consolada. E 
après, fes acampar capitoj, e dis lur motas meravil- 



SANCTA DOUCELINA. iBg 

ses résolutions concernant son ordre. Elle demeura inébran- 
lable en toute circonstance^ comme si la main de Dieu V avait 
fortifiée. Elle avait senti que le saint homme parlait diaprés 
V inspiration de V esprit de Dieu. Et elle demeura toute tran- 
quillisée spirituellement, et rendit grâces à Dieu à qui il 
avait plu de consoler son pauvre cœur. 

A partir de ce moment, sa maison commença à croître. Et 
lorsque parfois on lui disait qu après sa mort son ordre péri- 
rait, la Sainte répondait avec chaleur : « Certainement, il 
nen sera point ainsi ; car Dieu est le gardien de notre ins- 
titut. En vérité, ajoutait-elle, je voudrais être morte, pour 
que l'on vît ce que Dieu a résolu au sujet de notre humble et 
pauvre maison, et quil fût bien constaté quelle durera tou- 
jours par la volonté divine. » Elle se montrait sans cesse très 
convaincue de cela vis-à-vis de toutes , et elle éprouva une 
grande consolation dans une vision que Dieu lui envoya à ce 
propos. 

C était à Hyeres, un jour quelle demeura en extase pendant 
longtemps. Et étant dans cet état, comme le raconta ensuite^ 
son confesseur, elle vit une échelle toute d'or qui s'étendait \ 
depuis le ciel jusques à terre. Une grande multitude d'anges \ 
montaient et descendaient les degrés de l'échelle mystérieuse, \ 
et arrivés devant la majesté de Dieu, ils se prosternaient à 
genoux, et révéraient la Trinité -Sainte. Et en même temps, 
elle reçut l'assurance que les trois personnes divines confir- 
maient son institut, et le prenaient sous leur garde et pro- 
tection spéciale. 

Quand elle fut retournée de ce saint ravissement, on re- 
connut en elle un singulier changement de cœur et de figure ; 
car elle paraissait merveilleusement satisfaite. Elle fit 
assembler ses filles en chapitre, et leur adressa d'admirables 



140 LI VIDA DE LA BENAURADA 

lozas paraulas, fazen lur (/o/. 85) gran sermon, con 
fossan connoissens a Dieu de totz sos benificis , e de 
totas sas gracias ; e con fossan ben fermas en lur rele- 
gion, e en lur estament, que per cert fermamens du- 
raria. E parlant lur am gênerais paraulas, rendia si 
sobre segura, après la sieua mort, dizent : « Que per 
cert la testa hi metria, que tostemps estaria aquell sant 
estament. » 

23. « E sertamens, sa dizia, tostemps en aquell luoc 
séria fatz le servizis de Dieu. » E d'aisso, ses tôt dopte, 
rendia si fort segura ; « Car per cert, sa dizia, tota li 
Trinitatz a cura d'aquest sant estament. » E parllava 
am tan gran aondanza, e am tan gran ardor, que per 
meravilla la escoutavan ; e non semblava que remazes 
en si mezesma, tant era plena de Dieu. Per que, cre- 
zeron que alcunas grans cauzas dévia aver vistas, que 
non es hom dignes de saber; car sobre maniera sem- 
blava que fos plena de mot gran meravilla. 

24. E après, azordenet en cascuns dels covens, que 
cascun jorn fezessan rennembransa a la Sancta Tre- 
nitat, am gran devocion; « Car totas eran, sa dis, en 
sa proteccion e en sa garda. » E per aisso, illi azor- 
denet que cascun jorn deguessan totas dire, a la fin 
de matinas, car es fins de la nuech e intramens del 
jorn, Tantifena de la Sancta Trenitat, am gran reve- 
rencia, levant si totas d'en pes , e pueis baissant ab 
venia, totas ensemps, dizent azordenadamens, e après, 
lo verset e la oracion. E après compléta, aquo mezeis, 
car es li rediera ora del jorn; fazen li gracias totas ves, 
car las avia gardadas. 

25. E cant li sancta maire las enduzia az amor fer- 
vent de lur sant estament, dizia lur ardentmens : 



SANCTA DOUCELINA. 141 

faroleSy leur recommandant beaucoup d'être reconnaissantes 
envers Dieu pour tous ses bienfaits et toutes ses grâces y et de 
demeurer inébranlables dans leur genre de vie religieuse , et 
dans leur institut, qui bien certainement se maintiendrait. 
Et parlant d'une manière résolue , elle se montrait très assurée 
quil durerait après sa mort, ne craignant pas de dire quelle 
y mettrait la tête, sans balancer, pour garantir quil existerait 
toujours. 

« Certainement, disait-elle, le service de Dieu se fera 
toujours dans ce lieu. » Et elle affirmait cela sans la moindre 
hésitation, comme en étant très assurée ; « car il est bien 
certain, ajoutait-elle, que toute la Sainte-Trinité prend un 
soin spécial de nous. » Et elle parlait avec une telle abondance 
de paroles , et une si grande ardeur, quon l' écoutait avec 
admiration; elle ne semblait pas être maîtresse d'elle-même, 
tant elle était pleine de Dieu. On crut quelle devait avoir 
vu de grandes choses, que les hommes n'étaient pas dignes de 
savoir; car son esprit paraissait rempli de merveilles. 

A la suite de cette vision, elle ordonna que l'on ferait dévo- 
tement tous les jours, dans chacun de ses couvents, une mémoire 
de la Saint e-Trinité , parce qu'elles étaient toutes , disait- 
elle , en sa protection et sous sa garde. C'est pourquoi elle 
régla que toutes devraient dire quotidiennement à la fin des 
Matines, qui terminent la nuit et ouvrent le jour, l'antienne 
de la Sainte-Trinité ; que, pour la réciter, toutes se tiendraient 
debout respectueusement, et puis s'inclineraient ensemble avec 
révérence, et que l'on dirait ensuite le verset et l'oraison* 
Après les Complies, les sœurs feraient la même chose, car cest 
la dernière heure du jour; et elles rendraient grâces à la Tri- 
nité de les avoir conservées. 

Lorsque la sainte mère exhortait ses enfants à aimer 
ardemment leur institut^ elle leur disait avec beaucoup de 



142 LI VIDA DE LA BENAURADA 

<i Estas, filhas, en unitat en Tamor dell Seinnhor; car 
en Tamor de Crist est aissi acampadas, e Crist vos a 
liadas en la sieu caritat. Tut li autri sant orde an fort 
liam de régla; mai vos autras, sa dis^ non est a plus 
liadas^ mai sol a caritat. Aquist pauca cordeta, li cari- 
tatz de Crist, vos a en si liadas, per qu'es plus fort 
liams que negun' (/b/. 56) autra régla. Car aquilli 
amors de Dieu ques a liât los ordes per forsa de gran 
régla, aquill amors, ques es una mezesma caritatz de 
Dieu, a vos autras totas en si liadas. E tal nos i a fach 
le Seinnhers que non si pot desfar, que totas vos a jon- 
chas en la sieua amor. E qui vos departra de la sieu 
caritat ? Per cert vos die qu'en tôt lo mont non progras 
aver tan fort régla con aquisti es, que tan ben ni tan 
fort vos lies ; car ren non es ( i ) que de la caritat de 
Crist vos puesca départir. » 

26. Una ves, lo jorn de Jous santz, illi partent de sa 
oracion, remas am gran fervor, e obtenc devotamens 
que pogues dire a profiech de las autras. E cant venc 
Tora de far lo sant mandat, las donnas s'acamperon 
azordenadamens, segon ques es costuma de far aquel 
sant jorn. Entre las cals, li sancta maire, heissemples 
e mirais de contemplacion, estet entre las autras, en 
aissi con espell de gran humilitat e de perfeccion. 

27. E davant lo mandat, comenset a parllar am gran 
ardor e am gran sentiment, amonestant las totas de 
penre aquell sant jorn am gran devocion, e am gran 
rennembransa de la greu mort de lur piatos Seinnhor; 
e am gran languiment de cor devian estar e esser 
d'aquella passion. E enflamet las fort con la devian 

(i) Ms. Non er. 



SANCTA DOUCELINA. 143 

zèle : « Restez unies ^ mes filles , dans r amour du Seigneur^ 
car vous êtes ici rassemblées dans l'amour de Jésus-Christ^ 
qui vous a attachées 'par sa charité. Tous les autres saints 
ordres ont dans leur régie un lien très fort ^ mais vous autres^ 
disait-elle^ vous nêtes liées que far la charité. Cette petite 
cordelette^ la charité de Jésus-Christ^ suffit seule 'pour vous 
tenir unies ^ parce quelle est un lien plus solide que toutes les 
règles. Car F amour de Dieu qui a lié les ordres par la force 
des constitutions^ n est rien autre chose que la divine charité 
qui vous attache toutes en elle. Et le Seigneur y a fait un 
nœud qui ne saurait être défait^ lorsqu'il vous a toutes jointes 
en son amour. Qui pourra vous séparer de la charité de Jésus- 
Christ? Je vous assure que dans le monde entier vous ne 
sauriez trouver une règle qui eût autant de force que celle-ci, 
et qui put vous lier si bien et si fort ; car il nest rien qui 
puisse vous faire départir de l'amour du Seigneur. » 

Sortant une fois de son oraison, le jour du Jeudi-Saint, 
elle demeura remplie de ferveur, et reçut la grâce de pouvoir 
parler aux autres pour leur utilité. Et quand l'heure vint de 
faire le lavement des pieds, les sœurs se réunirent en ordre, 
comme elles avaient accoutumé de faire en ce saint jour. Et la 
sainte mère, exemple et miroir de contemplation, se tint au 
milieu de toutes, comme un modèle de profonde humilité et de 
sublime perfection. 

Avant de commencer la cérémonie, elle se mit à leur parler 
avec une ardeur et une affection extraordinaires, les engageant 
toutes à passer ce saint jour dans une grande dévotion et dans 
la méditation de la cruelle mort de leur miséricordieux Sei- 
gneur, et à tenir leur cœur dans l'abattement et la douleur, 
au souvenir de sa passion. Elle leur enseigna comment elles 



144 Ll VIDA DE LA BENAURADA 

sentir. E adoncs, recomptet lur un heissemple, aissi 
con Tavia après de Nostre Seinnhor, d'un bon home 
que dezirava saber con aquell jorn de Venres santz si 
dévia captenir ; e regardant son dezirier, piac a Dieu 
que li ho demostres. 

28. El jorn de Jous santz^ venc li una columba, et tôt 
lo jorn entro al vespre, estet cumenalmens. Mais cant 
venc lo vespre, le colomps parec mortificatz ; e comen- 
seron li las alas a cazer, e a dinar io coll el cap ves 
terra, e aparec totz ( i ) tritz e totz macatz. On mais venc 
ves la nuech, ni mais s'aprobenquet d'aquell jorn pia- 
tos, plus mortificatz aparec. Mais lo jorn de Venres 
santz, as {fol. 57) ora nona, cazec dell tôt en terra, 
aissi cant mortz, las alas estendudas dell tôt, lo coll 
cazuch, que semblet del tôt rot; e tenc lo cap en terra, 
e fon totz estendutz, e semblet del tôt mort. E en aissi 
parec d'aquelFhora enant, tôt lo jorn e la nuech, que 
non semblet mais mortz. 

29. E cant venc lo Disapte, ell si reviscolet, e parec 
del tôt rennovellatz, alegres e joios ; e joinnhent sas 
alas, volet s'en autamens. « Aissi, sa dis li Sancta, 
devem nos penre heissemple, que siam puras e simplas 
de corage, en aissi cant colomba, e pareisser, aquest 
bezenet jorn, totas mortificadas e languidas am lo pia- 
tos Seinnhor, e esser per tristor aissi cant mortas, tro 
que sintam de Crist sa resurreccion. 

30. Alcun temps li sancta maire fon pauzada en mot 
gran pensament sobre son estament ; e dezirava de tôt 
son cor trobar en call maniera pogues aquell sant esta- 
ment, lo quail avia a Dieu edificat, après la sieua mort 

(i) Ms. TostJ(. 



SANCTA DOUCELINA. 145 

devaient ressentir cette douleur; et leur raconta^ Payant appris 
elle-même de Notre-Seigneur^ l'exemple d'un homme qui dé- 
sirait savoir de quelle manière il devait se conduire le Ven- 
dredi-Saint, DieUy exauçant son désir y se plut à lui montrer 
ce quil cherchait. 

Le Jeudi-Saint^ il vit venir une colombe, qui, ce jour-là, 
demeura jusqu'au soir dans son état habituel. Mais quand 
vint le soir, elle parut souffrir ; ses ailes cojnmencerent à 
s'abaisser, elle tenait la tête et le cou penchés vers la terre, 
et elle se montra toute triste et toute malade, A mesure que 
la nuit s'avançait, et que le jour de la grande douleur appro- 
chait, son état empirait de plus en plus. Mais le Vendredi- 
Saint, à la neuvième heure, elle tomba par terre comme morte, 
ayant les ailes étendues, le cou abattu et que l'on aurait pu 
croire rompu, la tête allongée sur le sol, où elle gisait sans 
mouvement; et il semblait qu'elle fût morte tout-à-fait. Et 
elle demeura ainsi tout le reste du jour et la nuit tout entière, 
sans donner aucun signe de vie. 

Mais quand le Samedi-Saint fut venu, elle ressuscita, et 
parut toute renouvelée et toute remplie de joie ; elle prit son 
essor, et s'envola dans les airs, « Nous devons, dit la Sainte, 
prendre exemple sur cet oiseau, être pures et simples de cœur, 
comme la colombe, nous montrer, tout le long de ce jour solennel, 
désolées et abattues par les souffrances de notre bon maître, et 
demeurer dans une mortelle tristesse, jusqu'à ce que nous ap- 
prenions la résurrection de Jésus-Christ . » 

Pendant quelque temps, la sainte mère fut dans une grande 
préoccupation par rapport à son ordre. Elle désirait de tout 
son cœur trouver le moyen de laisser, après sa mort, cet ins- 
titut qu'elle avait fondé pour la gloire de Dieu, dans l'union 



146 LI VIDA DE LA BENAURADA 

laissar unit en caritat de Dieu, per liam d'unitat. E 
aisso dezirava sobeiranamens ; e en aisso era trastot 
son pensament, en quai maniera ili ho fezes , que fos 
plazers de Dieu. E adoncs^ illi det tota si mezesma ad 
oracion, requerent humilmens sobr'aisso lo plazer de 
Dieu. 

3 1 . E esdevenc si ques ill estet az leras raubida un 
lonc temps, e retornant d'aquell sant raubiment, parec 
mot consolada. E tota plena de Dieu, tes acampar Ca- 
pitol, e mot benignamens amonestet las totas, am gran 
affeccion, con fossan volontozas, e de gran cor, a gar- 
dar e aver unitat en lur sant estament. E dis que lon- 
gamens avia dezirat e quist a Nostre Sennhor, de tôt 
son cor, que li laisses trobar en quai maniera Testa- 
mens, après la sieua vida, estes en unitat tostemps. E 
que per voluntat de Dieu, az aisso ill s'era acordada, 
que le plazers de Dieu era, que volia que tostemps n'i 
agues una, elegida per cumenal consentiment d'amdos 
aquels covens, que {fol, 58) tengues en unitat aquell 
sant estament. A la quall cauza far, humilmens e illi 
las produis per son sant amonestament. 

32. E vengron totas, Tuna après l'autra, am gran 
amor, az ella, prometre e vodar en las sieus sanctas 
mans, de gardar e de tenir per tos temps la unitat 
d'aquell sant estament, en aquella maniera ques illi lur 
ac dich : ques après la sieua vida, totas fossan tengu- 
das per tos temps, aquellas ques i eran e que devian 
après esdevenir, d'elegir en caritat de Dieu, una, per 
cumenall consentiment, a qui totas en unitat las filhas 
d'aquest sant estament fossan tengudas d'obezir humil- 
mens, e que non defallis aquilli unitatz. Que tantost 
con aquilli moria, vo trobaria misericordia, n'elegis- 



SANCTA DOUCELINA. 147 

de la charité divine, et dans les liens de V unité. C était là 
son souverain désir ; et la cause de son souci était quelle 
aurait voulu avoir, four r accomplir, un moyen qui fût agréable 
à Dieu. Elle s'appliqua donc tout entière à V oraison, demandant 
humblement quil lui fût donné de connaître sur ceci le bon 
plaisir de Dieu. 

Or, il arriva quelle eut, étant à Hyères, un long ravisse- 
ment, au retour duquel elle parut bien contente. Toute pleine 
de l'inspiration divine, elle fit convoquer le chapitre, et 
exhorta ses filles, avec une bonté et une affection extrêmes, à 
souhaiter de tout cœur de conserver V unité de leur ordre. Elle 
leur dit quelle avait longtemps désiré, et ardemment demandé 
au Seigneur, de lui indiquer de quelle manière elle pourrait '>, 
maintenir toujours l'union parmi elles, quand elle ne serait ' '(' 
plus en vie. Et par la volonté divine, elle s était arrêtée à 
reconnaître que le bon plaisir de Dieu était quily eût en 
tout temps une seule supérieure, élue par le commun accord de 
ses deux couvents, laquelle maintiendrait l'unité de Tordre. 
Elle les engageait donc humblement par ses saintes paroles à 
exécuter cette heureuse pensée. 

Toutes ses filles vinrent bien volontiers, l'une après l' autre ^ 
promettre entre ses saintes mains de garder et de conserver à 
jamais l'unité de son institut, de la manière quelle leur avait 
indiquée; c'est-à-dire , qu'après sa mort, toutes seraient 
tenues, dans tous les temps, aussi bien celles qui vivaient alors 
que celles qui viendraient après, d'élire, d'un commun consen- 
tement, et dans la charité de Dieu, une sœur à qui tous les 
autres membres de l'ordre seraient tenues d'obéir humblement, 
afin que l'unité qu'elle avait introduite, ne vînt jamais à se 
rompre. Et aussitôt que la nouvelle élue mourrait, ou quelle 
obtiendrait la permission de renoncer à sa charge, on en ili- 



148 LI VIDA DE LA BENAURADA 

San un'autra. E aquest vot fes far a totas, en cascuns 
dels covens. 

33. E cant las ac aduchas sanctamens e humil a la 
sieu volontat, que las ac totas en caritat liadas en liam 
d'unitat, e vi que fon complitz les sieus bons deziriers, 
fon plena de tan gran gauch que non si pot retraire. E 
hubria d'esperit, am meravilloza afeccion^ en gran ar- 
dor et en ecces ( 1 ) de s'arma, donet mot larguamens 
a totas sa benediccion. E bezeni ferventmens aquell 
sant estament, e dis quell benediccions de Dieu, e dell 
sant paire fraire Hugo, e li sieua, fos donada a totas 
cellas que fizelmens gardarian aquell vot, ni que en 
caritat conservarian aquella unitat. 

34. E era mot ardens a conservar aquell sant esta- 
ment, e comolava soven de sobregrans e autas bene- 
diccions totas aquellas que per lur vida, ni per lur bon 
heissemple, tirarian las autras, ni adurrian tôt ben e tôt 
profiech az aquel luoc, e que ajudarian a mantenir e 
conservar, de lur poder, aquell paure e humill esta- 
ment. 

35. Dizent : « De la boqua de Dieu, e de la sieua 
maire, e del bezenet paire mosseinher sant Frances, e 
de tota la Sancta Trenitat, e de la sieua cort, sian be- 
zeni-(/o/. 39)-das totas aquellas que perseveraran, ni 
mantenran en ben aquest sant estament ; el benedic- 
cions dell nostre sant paire fraire Hugo, e de mi, lur 
sia donada. Car per cert, desotz las alas de sant Fran- 
ces, seran salvas totas aquellas que perseveraran, e si 
regiran, ni vivran sotz lo conseil de Torde; car espe- 
cials gracia es donada a moseinnhor sant Frances, e 

(i) Ms, En accès. 



SANCTA DOUCELINA. 149 

rait une autre. Elle fit faire ce vœu à toutes, dans chacun de 
ses couvents. 

Quand elle les eut toutes amenées saintement et doucement 
à accepter son projet, et quelle les eut ainsi liées dans la cha- 
rité par le lien de l'unité, voyant ses bons désirs accomplis, 
elle fut remplie d'une telle joie quon ne saurait la dépeindre. 
Et dans son ivresse spirituelle, son âme débordant de la plus 
vive affection, et d'une ardeur excessive, elle donna à toutes 
ses bénédictions les plus abondantes. Elle bénit avec effusion 
ce saint établissement , et appela toutes les bénédictions de 
Dieu, du saint père frère Hugues, et les siennes, sur toutes 
celles qui garderaient fidèlement ce vœu, et qui conserveraient 
avec amour cette unité. 

Elle était elle-même très attentive à la conservation de 
son ordre, et comblait souvent des plus grandes et des plus 
solennelles bénédictions toutes celles qui par leur vie et par 
leurs bons exemples attireraient les autres, qui procureraient 
V avantage de la maison, et qui aideraient, de tout leur pou- 
voir, à maintenir et à conserver dans son intégrité ce pauvre 
et humble établissement. 

Elle disait : « De la bouche de Dieu et de sa mère, de 
notre bienheureux père monseigneur saint François, de toute 
la Sainte-Trinité, et de la cour céleste, bénies soient toutes 
celles qui persévéreront en ce saint institut, et qui le main- 
tiendront florissant ; que la bénédiction de notre saint père 
frère Hugues, et la mienne, leur soient données. Il est hors de 
doute que, sous les ailes de saint François, celles qui auront 
persévéré, et qui se seront conduites dans leur vie d'après les 
conseils de l'ordre, seront toutes sauvées ; car une grâce par- 
ticulière a été faite à monseigneur saint François, et de spé- 



i5o LI VIDA DE LA BENAURADA 

especials consolacions sera fâcha a tota persona que 
fizelmens segra lo conseil de lui e dell sieu orde. Per 
que, si nos perseveram fermamens, podem esperar que 
nos aurem lo règne de Dieu amb els veramens. » 

36. E per lo contrari, dizia mot aspramens quell 
malediccions de Dieu venria sobre la testa d'aquellas 
que per lur aul vida, ni per lur mal heissemple, las 
autras redurrian a negun mal. Per cert dizia quell 
greus ira de Dieu lur venria desobre. E maldizia sobre 
terriblamens totas aquellas que destruirian, ni confun- 
drian per lur malvaizas obras, la puritat d'aqnell sant 
estament. Dizent : « De la boqua de Dieu , e de la 
Sancta Verge, e dell bollier de Grist, e de nostre sant 
paire fraire Hugo que aquest estament a enseinnhat, e 
de totz lo[s] santz, sian maldichas totas aquellas per- 
sonas que dessiparan aquest paure e humil estament, 
ni seran huccaizon per que negun dessipament venga 
al luoc. » 

37. E era li fort greu cant hom dizia que si illi non 
era, Testamentz periria ; que non poiria durar. E mot 
ho reprennia, dizent : « Que Dieus per ella ren non h^ 
avia fach, ans era ben le Seinnhers principals fazeires 
e plantaires d'aquell sant estament. Per que, am la 
sieu maire, e am son seinhairier, am lo sant paire, 
n'era (i) principals garda e defendeires. E manifesta- 
mens, ses tôt dopte, Dieus lo conservaria, aissi con 
Tavia fach. » 

(i) Ms. N'eran. 



SANCTA DOUCELINA. i5i 

ciales consolations sont réservées à toute personne qui suivra 
fidèlement ses conseils et ceux de son ordre. Cest pourquoi^ si 
nous avons la persévérance ^ nous pouvons espérer de posséder 
avec eux le royaume de Dieu, » 

Par contre^ elle disait fort sévèrement que la malédiction 
de Dieu tomberait sur la tête de celles qui^ par leur méchante 
vie et leurs mauvais exemples^ porteraient les autres au mal ; 
et elle assurait que la terrible colère de Dieu viendrait sur 
elles. Elle maudissait d'une manière effrayante celles qui 
détruiraient ou altéreraient par leurs mauvaises actions la 
pureté de ce saint ordre. « De la bouche de Dieu et de la 
Sainte-Vierge^ disait-elle^ et du porte-sceau de Jésus-Christ^ 
et de notre saint père frère Hugues^ qui est V auteur de notre 
ordre, et de tous les saints, maudites soient toutes les per- 
sonnes qui perdront cet humble et pauvre institut, ou qui 
seront V occasion de sa destruction, et de la ruine de cette 
maison. »> 

Elle était fort contrariée quand on lui disait que, sans elle, 
son établissement périrait, et quil ne pourrait avoir aucune 
durée. Elle relevait vivement ces propos, disant : « Qjue Dieu 
n avait rien fait par elle, et que le Seigneur était lui-même 
r auteur principal et le fondateur de rétablissement. C était 
lui aussi qui, avec sa mère, avec son porte-enseigne, et avec le 
saint père Hugues, en était le gardien spécial et le défenseur. 
Et il était manifeste et hors de doute que Dieu le conserverait , 
comme il T avait fait jusqu'alors. » 



i52 LI VIDA DE LA BENAURADA 



XI. 



Votnjfens capitols es dell entendement de las escripturas , 
e dell esperit de profecia. 



{foL 60) I. A tan gran esclarziment de pensa era 
venguda li humil serveiris de Crist , per lo continu 
estudi d'oracion, am lo meravillos excercici de vertutz 
ques avia, que ja l'avia menada l'auteza de sa contem- 
placion a l'entendement de las escripturas ; jassiaisso 
que d'autramens ill non agues sotileza de letras. Alcu- 
nas ves , avian li fraire collacion ab ella de sancta 
escriptura, e li fazian d'alcunas questions ; illi respon- 
dia lur tan autamens e tan clara^ per esperit de Dieu, 
que li gran clergue de l'orde s'en meravillavan. 

2. Una ves, uns grans lectors de Torde qu'estava a 
Marsella, li demandet d'alcunas questions ques eran 
d'aut entendement. E li Sancta de Dieu respondet li am 
fervor d'esperit, tan hubertamens, e am tan clar enten- 
dement, que jassiaisso que le lectors, per sa sciencia, 
ho entendes d'autramens, manifestamens e huberta 
connoc qu'en aissi era veramens con illi li dizia. E 
adoncs, aquell grans homs connoc e dis, que Tentende- 
mentz de la Sancta puiava plus aut, per esperit de con- 
templacion, que non fazia le sieu, per razon de la scien- 



SANCTA DOUCELINA. i53 



CHAPITRE ONZIÈME 



Le onzième chapitre traite de l'intelligence des Écritures, 
et de l'esprit de prophétie. 



L'humble servante de Jésus-Christ^ par r application con- 
tinuelle à r oraison^ et par le merveilleux exercice de toutes 
les vertus quelle possédait^ en était venue à une telle netteté 
de pensée, que l'élévation de sa contemplation l* avait menée 
à V intelligence des Ecritures, bien quelle neût, d'ailleurs, 
aucune habileté dans les lettres. Parfois, les religieux confé- 
raient avec elle sur la sainte Ecriture, et lui adressaient 
diverses questions ; et elle, instruite par l'esprit de Dieu, 
leur répondait avec tant de profondeur et de clarté, que les 
plus habiles s'en étonnaient. 

Un jour, un célèbre professeur de l'ordre, se trouvant à 
Marseille, l'interrogea sur certaines matières fort difficiles 
à comprendre. La Sainte de Dieu lui répondit à l'instant si 
nettement, et donna une explication si évidente, que le savant 
maître, malgré que, selon ses principes, il entendît cela d'une 
toute autre manière, dut reconnaître ouvertement , et sans 
hésiter, que les choses étaient réellement comme elle le disait. 
Et ce grand homme comprit et avoua que l'intelligence de la 
Sainte s'élevait plus haut par la contemplation, qu'il ne le 
faisait lui-même, avec toute la science qu'il possédait. Aussi 



i54 LI VIDA DE LA BENAURADA 

cia ques avia. La quai cauza comptava pueis als frai- 
re[s] am mot de meravilla. 

3. Atressi resplandia en ella esperit de profecia, per 
Fauta contemplacion a ques era puiada, que vezia so 
en que non era prezentz, e sabia so ques era esdevenir. 
E entendia los corajes de las gens , e dava conseil 
d'aquellas cauzas, a profiech de las armas. 

4. En aquell temps que le reis Karlle era comps de 
Prohensa, le Papa, per azorde[na]ment de Dieu, lo re- 
gesme de Cezilia li prepauzet de penre. Adoncs le 
comps fon en gran pensament con penria aquell ne- 
goci, lo quall li rei avian tut soannat. E per Tamor e la 
gran reverencia qu'el avia a la Sancta, demandet Ten 
conseil. 

5. El sancta femena encorajet lo fort, dizent . « Que 
seguramens prezessa lo negoci, lo quais per volontat 
de Dieu li era presentatz. E non tempses ren ; quell 
{fol. 61) Seinnhers volia d'ell far campion de sa gleiza. 
E que per cert saupes ques ell auria Victoria, e le varia 
lo camp, am Tajuda del Seinnhor, e de la Donna, e 
dell gonfanonier de Crist moseinnhor sant Frances. 
Pero, ben convenria que si des sueinnh, après de so 
que Dieus faria per ell^ e en el, que non s'en esleves 
per erguell, ni fezessa aissi con fes le premier rei dell 
poboU d'Israël, qu'en fon desconnoissens. Que si ho 
era, Dieus lo reproaria, aissi cant reprohet dell regesme 
SaûU. » 

6. Adoncs le comps près lo negoci per conseil de la 
Sancta; recomandant si fort a sas oracions, esperet 
fermamens d'aver la Victoria quell sancta maire li avia 
promes. Et esdevenc si qu ell gazainnhet lo regesme, e 
ac Victoria dels enemics de la gleiza de Dieu, tôt en 



SANGTA DOUCELINA. i35 

se plaisait-il par la suite à raconter ce fait aux religieux, 
avec la plus grande admiration, 

U esprit de -prophétie resplendissait aussi en elle, à raison 
de la haute contemplation à laquelle elle était parvenue. Elle 
voyait les choses auxquelles elle n était pas présente, et savait 
d'avance ce qui devait arriver. Elle lisait dans le cœur des 
autres, et les conseillait en conséquence, au profit de leurs âmes. 

Du temps que le roi Charles était comte de Provence, le 
Pape lui proposa, par V ordre de Dieu, d'accepter le royaume 
de Sicile. Sur quoi, le comte fut dans une grande hésitation, 
ne sachant comment se déterminer en une affaire que les rois 
avaient tous dédaignée. Et, pour V amour et le grand respect 
quil portait à la Sainte, il lui demanda conseil sur le parti à 
prendre. 

La sainte femme F encouragea beaucoup, et lui dit : « Qjuil 
n hésitât pas à entreprendre cette affaire, qui lui était offerte 
par la volonté de Dieu. Quil ne craignît rien, parce que le 
Seigneur voulait faire de lui le champion de son église, du il 
pouvait être assuré quil aurait la victoire, et l'emporterait, 
avec Vaide du Seigneur et de sa mère, et du porte-drapeau de 
Jésus- Christ, monseigneur saint François. Mais quil prît 
bien garde, après ce que Dieu ferait pour lui, et avec lui, de 
ne pas s' abandonner à l'orgueil, et de ne pas imiter le premier 
roi du peuple d'Israël, qui ne sut pas être reconnaissant, due 
si cela arrivait. Dieu le réprouverait, comme il réprouva 
Saiil, et le priva de son royaume. 

Sur le conseil donné par la Sainte, le comte accepta l'affaire. 
Il se recommanda instamment à ses prières, et crut fermement 
quil aurait la victoire que la sainte mère lui avait promise. 
Il arriva, en effet, qu'il se rendit maître du royaume, et 
vainquit les ennemis de l'église de Dieu, exactement comme 



i56 LI VIDA DE LA BENAURADA 

aissi con li sancta femena li avia davant dich. E cant 
ell ac proat tan manifestamens l'esperit de la Sancta, e 
la vertat de la [s] sieuas paraulas, ac en ella mot gran 
devocion, e Tac per azenant e[n] major reverencia. 

7. Atressi, li mandava alcunas ves, e li fazia saber 
per sas letras, que Dieu [s] si ténia per mal pagat d'ell, 
ni con era aparellatz alcunas ves de punir lo, dizent : 
« Ques anquars avia d'autras vergas en lo sieu vergier, 
am que lo puniria; e que si dones sueinnh que per 
peccat de desconnoissensa séria greumens punitz ; car 
Dieus metria la sieua man poderoza sobr'ell. » E li 
mandava motas cauzas sécrétas e rescostas, don le 
Reis mot si meravillava con ho podia saber. 

8. Atressi li fazia saber motas ves las cauzas que li 
devian esdevenir, enans que fos ; e de tôt si trobava, 
que en aissi con illi davant ho avia dich, esdevenia. E 
neis de sa fin, s'estalvet qu'en aissi termenet con ill li 
avia dich : que tant con ell huzet de la temor de Dieu, 
tut siei negoci li esdevengron ben, e Dieus obrava mot 
grans cauzas per ell. De la quall cauza, tant cant vis- 
quet, li Sancta Ten ténia rennembrat, mandant soven 
per letra : « Con illi mot si meravillava de las grans 
cauzas que Dieus fazia en ell, e que mot dop-(/o/. 62) 
-tava l'en fos desconnoissens ; e si ho era, de tôt li pen- 
ria mal, e greumens ho perdria. Que per cert li ho 
fazia saber. » 

9. Apres un pauc de temps, cant li Sancta fon morta, 
e ell non rennembrans de la temor de Dieu en aissi 
cant dévia, non triguet gaire ques ell fon desfizatz per 
lo rei d'Aragon e per son fraire, e mogron li gran 
guerra. E fon en gran treball, que sos fils li fon près, 
e pauzat en gran carcer ; dont le reis fon tan treballat. 



SANCTA DOUCELINA. iSy 

la sainte femme le lui avait dit. Et quand il eut aussi mani- 
festement reconnu l'esprit de la Sainte, et la vérité de ses 
paroles, il eut pour elle la plus grande dévotion, et le respect 
quil lui portait fut désormais beaucoup plus grand. 

Dans la suite, la Sainte lui fit savoir, par lettres^ à di- 
verses reprises, que Dieu n était pas satisfait de lui, et quil 
se préparait même à le punir. Elle l'avertissait : « due le 
Seigneur avait encore des verges dans son jardin, pour le 
châtier, et quil ne se dissimulât pas quil serait grièvement 
puni du péché d'ingratitude ; parce que Dieu appesantirait 
sur lui sa main puissante. » Elle lui écrivait aussi beaucoup 
de choses secrètes et cachées ; et le Roi en était fort étonné, ne 
pouvant comprendre comment elle avait pu le savoir. 

Bien des fois encore, elle lui fit connaître d'avance ce qui 
devait lui arriver; et il se trouva toujours que les choses 
se passaient comme elle les avait prédites. La fin même de 
son régne fut telle quelle le lui avait annoncé; c'est-à-dire, 
qu'aussi longtemps qu'il eut la crainte de Dieu, toutes ses 
affaires marchèrent bien, et Dieu opéra pour lui de grandes 
choses. La Sainte eut soin, tant qu'elle vécut, de lui en renou- 
veler le souvenir ; elle lui écrivait souvent : «• du elle admi- 
rait fort les merveilles que Dieu faisait à son occasion, mais 
qu'elle craignait bien qu'il ne lui en eût pas de reconnaissance. 
Que s'il en était ainsi, il lui en coûterait beaucoup, et il per- 
drait douloureusement ce qu'il avait gagné. Qju'elle lui en 
donnait l'assurance. •> 

Feu de temps après, lorsque la Sainte fut morte, Charles 
ayant oublié la crainte de Dieu, à qui il devait tant, se vit 
bientôt attaqué par le roi d'Aragon et par son frère, qui lui 
firent une guerre terrible. Elle lui occasionna de grands 
ennuis^ car son fils fut fait prisonnier, et détenu dans une 
dure captivité. Et le Roi en éprouva tant de chagrin et de 



i58 LI VIDA DE LA BENAURADA 

e tant ac de dolor, quel cor li va partir. E mori de- 
zeretatz e gitatz de son règne. 

10. Una donna jove, ques era mot de vota, venc ve- 
zitar la Sancta, li quais la consolet per sas bonas pa- 
raulas, e ammonestet la d'amar son creator , e con 
degues mesprezar tota favor de segle. « E a tu sembla, 
car as tôt cant vols ara, e iest ben envezada, non ti deia 
fallir ; car tu, sa dis li Sancta, as espos jove. E sapias 
per cert que mestier t'es que t'esforses d'aver gran pa- 
ciencia, car grans hobs ti sera. ►> 

1 1 . E aquestas paraulas li donna mes el cor, si que 
pueis non li poc desnembrar. E non triguet lonc temps 
qu'illi venc en trebals ; e tantost nembret li so que li 
Sancta li a via davant dich. E proet certamens que las 
sieuas paraulas eran veraias; car lonc temps pueis 
après sostenc mot de trebals que li det son espos. Per 
que, illi dizia que en aquels trebals, gran ben li avia 
fach car Tamiga de Dieu li ho avia davant anunciat. 

12. Estant li sancta maire alcun temps en lo covent 
del Robaut d'Ieras, per consolar las donnas d'aquell 
covent, una douzella era en lo castell, en abiti seglar, 
e en prepauzament d'esser el segle, de volontat de paire 
e de maire, e dels autres amies. E esdevenc si lo jorn 
de Pandecosta, e ill fon en la gleiza dels fraires menors 
d'Ieras, on li benaurada maire estava adoncs raubida, 
li qualls nul temps mais non Tavia vista. E tantost con 
auzi parllar d'ella, deziret esser de sa compannhia, de la 
quall cauza nul temps non avia a-(/o/. 63)-gut voluntat. 

i3. E per la voluntat de Dieu ill intret a Robaut ; la 
quall li Sancta vesti de sas proprias mans. E illi près la 
en tan gran amor e devocion, que nul temps non vol- 
gra partir d'ella. E dezirava continuamens aver certeza 



SANCTA DOUCELINA. ,59 

douleur, que le cœur lui manqua ; il mourut dépouillé et privé 
(de la moitié) de son royaume. 

Une jeune dame, qui était très pieuse, étant venue visiter 
la Sainte, celle-ci la consola par de bonnes paroles, et V exhorta 
à aimer son créateur, et à se détacher de tous les plaisirs du 
siècle. « // vous semble, lui dit-elle, maintenant que vous 
avez tout ce que vous désirez, et que tous envient votre sort, 
que cela ne doive jamais vous manquer ; car vous avez un 
jeune époux. Mais sachez que vous devez vous efforcer d'avoir 
une grande patience, parce que vous en aurez bien besoin. » 

La dame grava ces paroles dans son cœur, et nen perdit 
jamais le souvenir. Et elle n attendit pas longtemps avant 
de voir commencer ses afflictions, qui lui rappelèrent aussitôt 
ce que la Sainte lui avait prophétisé. Et elle se convainquit 
que ses paroles étaient conformes à la vérité, car elle eut par 
la suite de longs et cruels chagrins que lui donna son mari. 
Et au milieu de ses souffrances, elle assurait quil lui avait 
été très utile que F amie de Dieu le lui eût annoncé à l'avance. 

Un jour que la sainte mère était au couvent de Roubaud 
d'Hyéres, pour consoler ses filles qui y résidaient, il y avait 
au château une jeune demoiselle, portant les habits séculiers, 
et dont r intention était de s'établir dans le monde, conformé- 
ment au vœu de son père, de sa mère et de ses amis. Or, il 
arriva que le jour de la Pentecôte, elle alla à l'église des 
frères mineurs d'Hyères, dans laquelle la bienheureuse mère 
se trouvait, en ce moment même, en extase. Elle ne l'avait 
jamais vue; mais dès quelle eut entendu parler d'elle, elle dé- 
sira être de sa compagnie, bien quelle n eût jamais pensé à cela. 

Elle entra donc à Roubaud, par la volonté de Dieu, et la 
Sainte la vêtit de ses propres mains. Et elle prit la sainte 
mère en une si grande et si tendre affection, qu'elle ne voulut 
jamais se séparer d'elle. Et elle désirait sans cesse avoir 



i6o LI VIDA DE LA BENAURADA 

de la sieua amor ; que semblant li era^ si illi Tames, 
ren non li pogra nozer, e que agra l'amor de Dieu. E 
en aquell temps, illi fon en secret amb ella, e ammo- 
nestant la, dis li so que tant dezirava : « Sapias, filha, 
que antre totas las autras ieu ti ami, e podes ho con- 
noisser. » E det li seinnhal d'alcuna gracia que li a via 
fach, e adoncs illi ac certeza que Dieus li avia révélât 
son cor, per alcunas autras cauzas que li dis. 

14. Autra ves , fon soleta amb ella , volent sa li- 
cencia de cauza que li fora consolacion ; e de vergoin- 
nha, non ho auzava dire. E ses dire^ la benaurada 
maire, per esperit de Dieu, vi e connoc son dezirier, e 
det li la licencia que volia. Autra ves, illi estan[t] li 
davant, dezirava auzir paraulas de consolacion de la 
sieua boqua ; e illi regardant la per la cara, dis li rizent 
so que dezirava. E aquilli ac vergoinnha car tan clar 
vezia sos deziriers e sas cogitacions ; per que connoc 
certamens qu'illi avia esperit de profecia. 

i5. Una douzella d^etat de .xn. ans, eraintrada en 
aquell covent de Robaut, e fon temptada d'iisser s'en, 
e dezamparar Testament de las donnas secretamens, 
que non fos conneguda. E un jorn, illi venc a la porta, 
prepauzant fermamens d'annar s'en, e de tornar el 
segle. El sancta maire senti en esperit la temptacion, 
e venc li encontra. E apellet la per son nom, e la si fes 
venir, e dis, abrassant la mot familiarmens : « Estai, 
filha, fermamens e segura. » E tenent la man sobre son 
cap, dis li : « Filha, non timias ; car sans Pauls dis, 
qui non es temptatz non sera cononatz. » E de man- 
tenent aquilli perdet la temptacion, e anc pueis aital 
treball non senti ; e en {fol, 64 ) bona conversacion vi- 
vent; feni sos jorns en lo sant estament. 



SANCTA DOUCELINA. i6i 

r assurance qu elle possédait son amour ^par ce quil lui semblait 
que y si elle r aimait ^ rien ne pourrait lui nuire ^ et qu elle serait 
aimée de Dieu lui-même. Or^ un jour ^ la Sainte vint r entrete- 
nir en particulier y et lui dit ce quelle désirait tant de savoir: 
« Sachez^ma fille, que parmi toutes les autres, je vous aime 
bien, et vous pouvez le connaître. » Elle lui en donna pour 
preuve une grâce quelle lui avait faite; et celle-ci eut la certi- 
tude, en l'entendant parler, que Dieu lui avait révélé son cœur. 

Une autre fois, se trouvant seule avec elle, elle aurait voulu 
obtenir une permission à laquelle elle tenait fort, et par re- 
tenue, elle n osait le lui dire. Sans quelle eût dit un seul 
mot, la bienheureuse mère connut son désir, par V inspiration 
de Dieu, et lui donna la permission quelle souhaitait. Comme 
aussi, étant en sa présence, elle aurait voulu entendre de sa 
bouche quelques paroles de consolation ; et la Sainte, la regar- 
dant en face, lui dit en riant ce quelle désirait. Elle rougit 
beaucoup en voyant que celle-ci découvrait tous ses désirs et 
ses pensées; et elle reconnut quelle avait V esprit de prophétie. 

Une demoiselle âgée de douze ans était entrée dans ce cou- 
vent de Roubaud; et elle fut tentée d'en sortir, et d'abandonner 
secrètement la maison, sans en rien dire à personne. Elle vint 
donc un jour à la porte avec la ferme résolution de s'en aller, 
et de retourner au siècle. La sainte mère connut, par révé- 
lation, la tentation à laquelle elle allait succomber, et la 
déjoua. Elle appela cette personne par son nom, la fit venir à 
elle, et, l'embrassant familièrement, lui dit : « Soyez donc 
ferme, ma fille, et tenez-vous tranquille. » Et mettant la 
main sur sa tête, elle ajouta : « Ne craignez rien, ma fille ; 
saint Paul a dit que celui qui n'est pas tenté, ne sera pas cou- 
ronné. » Dès ce moment, la tentation disparut, et jamais plus 
cette fille n'eut à en soujffrir; elle vécut avec édification, et finit 
ses jours dans l'établissement. 



i62 LI VIDA DE LA BENAURADA 

i6. Un'autra de Marsella avia portât lonc temps tre- 
ball d'alcuna cauza de sa consiencia ; e un jorn qu'illi 
era en secret am la Sancta, li sancta maire li dis clara- 
mens lo treball qu'illi porta va en s'arma. De que aquilli 
si meravillet fort con ho avia sauput ; e am gran ver- 
goinnha li reconnoc sa colpa. El sancta maire repres 
la fort car ho avia tant portât^ que non ho avia volgut 
revelar, e Ten donet meravillos conseil a sa salut. E 
am doussas paraulas consolet la fort del treball que 
n'avia agut ; si que pueis aquell treball mais non ac, 
ni senti. E en aissi lo secret quïUi per paraula non avia 
volgut revelar, li sancta maire saup per esperit de 
Dieu. 

17. Estalvet si d'una serveiris de Robaut, ques era 
annada per compainnha d'un'autra en un castell onn 
avia SOS parens ; e cant tornet, li sancta maire li dis, 
reprennent duramens, que ben sabia en cal maniera 
ill s'era captenguda, e tôt cant avia fach la on avia estât. 
E neis, alcuna cauza de sa conciencia li revelet, la cal 
cauza aquilli non avia volgut revelar a neguna per- 
sona. 

18. Esdevenc si un jorn qu'ill era en la gleiza en sa 
oracion, e una de sas compainhieras era li de près ; e 
comenset pensar sobre alcun vet de sancta obediencia 
quell sancta maire avia fach. E aquilli dezirava fort de 
far alcuna cauza; e cant li nembrava que vedat ho 
avia li Sancta, non auzava recebre la cogitacion. Mens 
qu'iUi era en aquestpensament, li sancta maire si giret 
vez ella, e respondet a la cogitacion, e pueis satisfes li 
a son dezirier. 

19. Un'autra ves, ill era en sa cambra amb un'autra, 
e parllant li bonas paraulas, e d'edificacion, aquilli ce- 



SANCTA DOUCELINA. i63 

Une autre personne de Marseille était tourmentée depuis 
longtemps d'une peine de conscience; se trouvant un jour en 
particulier avec la Sainte^ celle-ci lui parla clairement du 
trouble quelle portait dans son âme. U autre fut tout étonnée 
quelle eût pu le connaître^ et lui avoua sa faute avec une 
grande confusion . Mais la sainte mère la reprit fortement 
d'avoir tant tardé à révéler l'état où elle se trouvait; et elle 
lui donna des conseils très utiles pour son salut. Puis, avec de 
douces paroles, elle la consola tellement du mal qu'elle avait 
eu y que jamais plus elle nen ressentit les moindres atteintes. 
Et ainsiy le secret quelle n'avait pas voulu révéler et ma- 
nifester à d'autres par la parole, la sainte mère le sut par 
l'esprit de Dieu. 

Il arriva une fois qu'une servante de Roubaud alla, en 
compagnie d'une autre, dans un lieu où elle avait ses parents. 
Qjiand elle fut de retour, la sainte mère lui dit, en la repre- 
nant durement, quelle savait fort bien comment elle s'était 
conduite, et ce quelle avait fait là où elle était allée. Elle lui 
révéla même certaines choses concernant l'état de sa conscience 
dont celle-ci n'avait jamais voulu parler à aucune personne. 

Elle se trouvait un jour à l'église, en oraison, et une de ses 
compagnes était auprès d'elle. Celle-ci pensait à une défense 
que la sainte mère avait faite, en vertu de la sainte obéissance. 
Elle aurait beaucoup souhaité de faire certaine chose ; mais 
se souvenant que la Sainte l'avait défendu, elle n'osait s'ar- 
rêter à cette idée. Tandis qu'elle était dans cette préoccupation, 
la sainte mère se tourna vers elle, répondit à sa pensée, et lui 
accorda ce quelle désirait. 

Dans une autre circonstance, elle était dans sa chambre, 
avec une autre, à qui elle adressait des paroles de piété et 



i64 LI VIDA DE LA BENAURADA 

menset a pensar alcunas cauzas. Adoncs li sancta 
maire la près a resgardar, e somrizent dis li so que 
pensava. Meraviilet si fort aquilli, e tota esperduda au- 
treiet que vers era. 



XII. 

Le 



doyens capitols es dels miracles que Dieus fapa per ella. 



[fol. 65) I . En motas de manieras rendia Dieus ve- 
raia la sieua paura e humil serveiris ma donna sancta 
Doucelina, implent la de mot autas vertutz. Car ja era 
venguda li Sancta a compliment de sa perfeccion ; don 
li vertatz de sa gran sanctitat, el gran certeza de sa 
bona vida^ hubertamens si mostra per los miracles 
ques après s en seguian. 

2. En lo castell d'Ieras avia un enfant malaut d'en- 
fermetat per la quall perdia us natural de totz sos nem- 
bres, ni s'en podia ajudar de minga. E fon aportatz 
Fenfant a la Sancta ; e per requista humil, e per pre- 
guieras de las donnas e d'autras bonas gens ques eran 
am l'enfant, vencuda, per compassion de Tenfant, to- 
quet lo am sas^mans, e de mantenent fon sanatz e ga- 
ritz, e recobret la vertut de totz sos nembres. 



SANCTA DOUCELINA. i65 

d'édification^ lorsque celle-ci se mit à penser à des choses par- 
ticulières. Aussitôt la sainte mère la regarda , et lui dit en 
souriant ce quelle pensait. L'autre fut fort étonnée de cela , 
et avoua, toute stupéfaite, que la chose était vraie. 



CHAPITRE DOUZIÈME 

Le douzième chapitre traite des miracles que Dieu faisait par elle. 



En beaucoup de manières. Dieu faisait connaître sa pauvre 
et humble servante, madame sainte Douceline, la remplissant 
des plus hautes vertus. La Sainte était parvenue au complé- 
ment de sa perfection ; et la réalité de son éminente sainteté, 
et la certitude de sa vie admirable, sont démontrées avec 
évidence par les miracles quelle opérait. 

Il y avait dans la ville d'Hyères un enfant atteint d'une 
maladie qui lui avait fait perdre l'usage naturel de tous ses 
membres, dont il ne pouvait en rien se servir. Cet enfant fut 
apporté à la Sainte, qui, vaincue par les demandes suppliantes 
des parents, les prières des sœurs et des autres personnes 
venues avec lui, eut compassion du malheureux, et le toucha 
de ses mains. Aussitôt il fut entièrement guéri, et recouvra 
l'usage de ses membres. 



i66 LI VIDA DE LA BENAURADA 

3. En lo temps qu'ellas estavan josta lo fluvi de Ro- 
baut, az leras, uns homs, abitaires dell castell, ques 
avia nom Folco de Ramatuella, le quais era notaris, 
venc a las donnas, e reques a la portiera que li fezes 
venir la sancta maire; qu'ell la volia vezer. E aquell 
avia un cavall, lo quai menava, qu'era prop de morir. 
E jassiaisso qu'illi non saupes per ques era requista, 
venc al notari, lo quall trobet am la bestia. E preguet 
li mot humilmens, e am lagremas, que toques lo ca- 
vall, que mot doptava de la sieua mort. E li (i ) Sancta 
mogudaper pietat e per compassion, vole satisfar a las 
plorosas preguieras d'aquell, e toquet lo quavall qu'era 
greumens malautz, e de mantenent fon garitz e sanatz. 

4. Una monega dell monestier d'Almanarra^ ques 
apellavan dona Huga Blanca, avia sostengut e sufert 
lonc temps greu malautia en sa man, per la quai venc 
a despoderament de la man, que non s'en podia aju- 
dar. E estalvet si que li monega era en lo castell 
d'Ieras, e li benaurada maire era adoncs en aquel co- 
vent, el luoc on estan ara present-( fol. 66)-mens. E 
con li monega saupes la sieua sanctitat, e la sieua pre- 
sencia, crezet que per los sieus meritis Dieus li fera 
gracia, tollent lo despoderament e Tenfermetat a sa 
man contracha. 

5. E venc s'en a Robaut, e reques con la pogues 
vezer ; e li Sancta era adoncs raubida en Toratori, o 
selleta d'alcuna de las donnas, en lo quall raubiment 
avia ganren estât. E preguet caramens c'om la menés 
al luoc on ill era raubida. E cant la fon, ab gran fe e 
gran esperansa, toquet e manejet li sas mans am las 

il) Ui. La Sancta. 



SANCTA DOUCELINA. 167 

Bu temps quelle demeurait avec ses filles près de la ri- 
vière de Roubaud^ à Hyères, un homme qui habitait ce paysy 
où il était notaire, et qui se nommait Fouque de Ramatuelle, 
vint un jour prier la portière de lui faire venir la sainte 
mère, parce quil voulait la voir. Il avait amené avec lui un 
cheval malade^ et qui était sur le point de mourir. Bien quelle 
ne sût pas pourquoi on l'appelait, la Sainte se rendit auprès du 
notaire, quelle trouva avec son cheval. Et il la pria humble- 
ment, avec beaucoup de larmes, de toucher cette bête quil 
craignait de perdre. Emue de pitié et de compassion, elle 
voulut contenter ses prières et ses larmes, et toucha V animal 
qui était si grièvement malade. A V attouchement de ses mains, 
il fut immédiatement guéri et sauvé. 

Une religieuse du monastère d'Almanarre, nommée madame 
Huguette Blanche, avait souffert pendant fort longtemps 
d'une dangereuse maladie qui lui avait entièrement paralysé 
une de ses mains ^ à tel point quelle ne pouvait plus s'en 
servir. Elle se trouva un jour à Hyères en même temps que la 
bienheureuse mère, qui était alors dans son couvent, établi au 
lieu même où ses filles sont encore présentement. Et comme la 
susdite religieuse connaissait bien la sainteté de l'amie de 
Dieu, quand elle fut informée de sa présence, elle crut que 
par ses mérites Dieu lui ferait la grâce de guérir l'infirmité 
et l'impuissance de sa main toute contractée. 

Elle s'en vint donc à Roubaud, et demanda à la voir. La 
Sainte était alors en extase dans l'oratoire, ou dans la cellule 
d'une des sœurs, et ce ravissement durait déjà depuis long- 
temps. La pauvre infirme pria avec instance qu'on la menât 
à l'endroit où elle se trouvait. Arrivée là, pleine de foi et 
d'espérance, elle toucha et mania ses mains avec les siennes; 



i68 LI VIDA DE LA BENAURADA 

sieuas ; e anc pueis aquill monega non ac mal en la 
man, e fon garida dell despoderament. E comtava a 
diversas partz aquest miracle, con per los meritis de la 
Sancta era garida ; e s'ajudava plenieramens d'aquella 
man en aissi con de lautra. 

6. Cant estavan en lo premier luoc de Robaut, estal- 
vet si que una nobla donna ques era dell [s] seinnhors 
del Pujet, ques avia nom ma donna Ricssens del Pujet, 
am sa filha, si fon ajostada per servir Dieu en la com- 
pannhia de la sancta maire ; e motas d'autras d'aquell 
linnhaje del[s] senhor[s] del Pujet tiret lains am si, 
que feron totas bon fruc. E aquist donna encorrec 
greu enfermetat dells huols. E am gran devocion, re- 
quis e preguet az aquella que servia e menistrava a la 
Sancta, que li retengues del vin que remanria en la 
copa, cant li sancta femena n'auria begut. E d'aquel 
vin aquill donna, am gran devocion, lavet sos huols; 
e bannhat ques ac los huols d'aquell vin de que li 
Sancta avia begut, fon entieramens garida e sanada 
d'aquella enfermetat ques hi avia. 

7. Per semblant maniera fon garida un'autra de greu 
enfermetat, la quall sostengut e sufert avia près de dos 
ans. E près del vin ques era remazutz en la copa de la 
Sancta, après cant ill n'ac begut. E d'aquella malautia, 
de la quai non esperava nul temps sanitat, al bainnhar 
d aquell vin {fol. 67) fon garida e sanada. 

8. El covent de Marsella, una beguina jove de Ro- 
baut era greumens malauta de greu enfladura dels pes, 
e de las cambas, e del ventre ; e era li semblant que li 
pell si voîgues fendre. E non si podia moure del liech, 
vo pauc, ni mens annar. E le covens de las donnas de 
Marsella, lo jorn de Jous santz, feron lo mandat del 



SANCTA DOUCELINA. 169 

et jamais plus, depuis lors, cette religieuse n'eut de mal à la 
main, et elle fut guérie de V impuissance dont elle souffrait. 
Elle raconta ce miracle à diverses personnes, attestant quelle 
devait sa guérison aux mérites de la Sainte. Et elle put, dès 
lors, se servir parfaitement de cette main comme de l'autre. 

Lorsque les béguines d'Hyères étaient encore dans le premier 
emplacement qu occupa le couvent de Roubaud, une noble dame 
de la famille des seigneurs du Puget, nommée madame Rixende 
du Puget, était venue se mettre, avec sa fille, en la compagnie 
de la sainte mère, pour servir Dieu, sous sa conduite. Elle y 
attira après elle, par son exemple, plusieurs autres personnes 
appartenant à la même famille, qui produisirent toutes de 
très bons fruits. Or, ladite dame souffrit un jour d'une grave 
maladie des yeux. Elle pria alors, avec une grande dévotion, 
celle qui servait la Sainte, de garder soigneusement pour elle 
le vin qui resterait dans sa coupe ^ quand la sainte femme y 
aurait bu. Dès quelle l'eut, elle en lava dévotement ses yeux ; 
et quand elle les eut ainsi baignés dans le vin que la Sainte 
avait touché en buvant, elle fut entièrement guérie et débar- 
rassée de l'infirmité qu'elle y avait. 

La même chose arriva à une autre personne, qui fut guérie 
d'une grande infirmité, dont elle avait souffert près de deux 
ans. Elle prit aussi du vin qui était resté dans la coupe de la 
Sainte, après que celle-ci y eut bu, et en lavant avec ce vin la 
partie malade, elle fut délivrée d'un mal auquel elle n'espé- 
rait pas trouver jamais aucun remède. 

Dans le couvent de Marseille, une jeune béguine de Rou- 
baud était gravement malade, par suite d'une forte enflure 
des pieds, des jambes et du ventre ; et il lui semblait à tout 
moment que sp, peau allait se fendre. Elle ne pouvait pas 
bouger de son lit y ou presque pas, et il lui était impossible de 
marcher. Le Jeudi-Saint ^ on fit dans la maison la cérémonie 



170 LI VIDA DE LA BENAURADA 

lavament dels pes; entre las qual[s] era prezens li be- 
naurada maire, li quais per compassion vole lavar los 
pes a la malauta. E cant los li ac lavatz, e baizatz am 
gran devocion, e am gran ateccion, illi fon sanada de 
sa enfermetat e de sa malautia ; la quall li meje avian 
per mort dezamparada^ aissi cant dezesperat de sa salut 
e de son gariment. 

9. Una ves, li sancta feniena annava vezitar una 
gleiza de Sancta Gatharina ques es en la ciutat. E tro- 
beron en la via entorn .x. ho .xii. omes que tenian 
espazas trachas, que si volian nafrar, qu'eran en gran 
discordia. E cant ho vi li Sancta , clamet très ves : 
« Maire de Dieu î » E aquieus cesset rancor e mala vo- 
lontat en los homes ; e partiron si de mantenent, ses 
nafra e ses dan. 

10. En la ciutat de Marsella era una donna vezoa, 
ques avia nom Matieva, e avia un filh de .iiii. ans, le 
quais de sa nativitat era e mutz e sortz. E negun temps 
non avia annat, car ell era tan desfatz que per mera- 
villa Tesgardava hom. Qu'ell era gibos per lo pietz e 
per las espallas, e quais totz era amolonatz, els pes 
ténia totz jons, e las mans ténia clauzas ; e alcuns de 
SOS osses avia tant deissazegatz que fora issian de lur 
luoc. Ab tôt aisso, avia malautia fera de festola, que li 
rozia la testa, en aissi qu'ell avia tan grans nafras el 
cap, d'aquella malautia, que ben era degrueissa de .111. 
detz so ques hom i metia. 

1 1 . E era a tant vengut quell test de la testa li rozia ; 
e Taurella li pendia sus las gautas, qu'era tota desfacha 
e roza d'aquella (fol. 68 ) malautia ; que non si ténia 
mais un pauc, e cascun jorn esperavan li fos cazucha. 
E tota la gauta li prennia, el coll; e era tan grans e tan 



SANCTA DOUCELINA. 171 

du lavement despieds^ et la bienheureuse mère était présente 
au milieu de ses filles. Far un sentiment de tendre compassion^ 
elle voulut laver elle-même les pieds à la malade. Dès quelle 
les lui eut lavés ^ et quelle les eut pieusement et affectueuse- 
ment baisés^ celle-ci se trouva guérie de son infirmité ; il ne 
lui resta aucune trace de son mal, bien que les médecins l'eus- 
sent abandonnée^ comme perdue^ désespérant de la sauver. 

ha sainte femme allait une fois visiter une église de Sainte 
Catherine^ qui est à Marseille. Et elle rencontra dans le 
chemin dix ou douze hommes qui avaient Vépée à la main^ et 
qui, à la suite d'une grande querelle, cherchaient à se frapper 
les uns les autres. Quand la Sainte vit cela, elle cria par 
trois fois : « Mère de Dieu ! •> Aussitôt la colère et l'emporte- 
ment de ces hommes se dissipèrent entièrement, et ils partirent 
incontinent, sans s'être fait aucune blessure. 

Il y avait dans la ville de Marseille une pauvre veuve que 
Von appelait Mathiève, laquelle avait un fils âgé de quatre 
ans, qui était sourd et muet depuis sa naissance. Jamais il 
n'avait pu marcher, car il était si mal conformé que tous le 
regardaient comme un sujet d'étonnement. Il était, en effet, 
bossu de la poitrine et des épaules, tout ramassé sur lui-même, 
et avait les doigts des pieds réunis ensemble, et ceux des 
mains tout repliés. Plusieurs de ses os étaient si disloqués 
qu'ils sortaient de leur place naturelle. Il avait de plus une 
épouvantable maladie qui lui rongeait la tête, et qui y avait 
produit des plaies si prof onde s, que ce que l'on y mettait pour 
le panser s'y enfonçait de trois doigts. 

Il en était venu au point que ce chancre lui corrodait le 
crâne même ; une de ses oreilles, presque toute consumée et 
dévorée par le mal, lui pendait sur la joue ; elle tenait à peine 
encore un peu à la tête, et l'on s'attendait chaque jour à la 
voir tomber. Toute la joue était atteinte, de même que le cou ; 



172 



LI VIDA DE LA BENAURADA 



fera aquilli flairors que n'issia, que res non la podia 
sufrir. EH maires era mot treballada d'aquell enfant, 
quel paires era mortz; pregava tôt jorn Nostre Sein- 
nhor que lo li aucizes, aissi con aquell ques era eretiers 
de sa gran dolor, e creissemens de lagremas e de plors. 

12. E una nuech^ ill fon amonestada per revelacion 
de Nostre Seinhor, que li venc una vos, e dis li très 
ves : « Femena, prin Tenfant, e porta lo a Robaut, e 
fai lo toquar a Doucelina, e sera garitz per la vertut de 
Dieu. » El jorn, li maires lo portet a Robaut, e de- 
mandet la Sancta, e mostret li son treball ; dis li d'a- 
quell enfant la malautia ques a via el cap, e mostret li 
Taurella que li volia cazer. E vi las nafras ques avia en 
la testa ; e flairet tan fort e tan mal ques a penas ho 
podian sufrir, neis li maires mezesma. 

i3. E cant li sancta femena lo vi, ques era mot pia- 
toza, dis, tota plena de lagremas : « Poderos es le Sein- 
nhers de far tôt cant li plas ; e ren non es a Dieu garir 
aquest enfant, si plas a la sieua bontat. » E per com- 
passion e per pietat que li avia, menava li la man, am 
gran benignitat, per totz aquels luocs de la testa on 
avia lo mal. E tantost con li sancta femena lo toquet 
am sa sancta man, aquellas nafras comenseron sanar, 
e las calgas sauteron foras de las nafras, e tantost las 
nafras paregron vermellas, en aissi que semblava 
agues très jorns ho catre comenses a garir ; e li flairors 
fon cessada tantost. 

14. Li maires, cant ho vi, estet meravillada^ e non 
auzet mostrar que ren en connogues. Mais mostret li 
après con era totz contratz, e totz los nembres de Ten- 
fant^ ques eran ennaibat, per gran pietat li fazia toquar. 
E cant illi vezia aquell desfazement d'aquell enfant, 



SANCTA DOUCELINA. 173 

et V odeur qui en sortait était si affreuse^ que personne ne 
pouvait la supporter. La pauvre mère de cet enfant^ dont le 
père était mort, en était fort affligée y et elle priait Dieu sans 
cesse de l'appeler à lui, comme chargé d'une immense douleur, 
et cause incessante pour elle de pleurs et de larmes. 

Or, il advint quelle eut, pendant la nuit, une révélation 
envoyée par Notre Seigneur, et elle entendit une voix qui lui 
dit par trois fois : « Femme, prends ton enfant, et porte-le à 
Roubaud; fais-le toucher à Douceline, et il sera guéri par 
la vertu de Dieu. » Quand il fut jour, la mère le porta à 
Roubaud, et demanda la Sainte. Elle lui exposa l'objet de sa 
douleur, lui dit la maladie que V enfant avait à la tête, et lui 
montra son oreille, prête à tomber. Celle-ci put voir les plaies 
qui couvraient cette tête, et qui sentaient si mauvais, que J 

V odeur en était insupportable, même pour sa mère. W^'^ 

Lorsque la sainte femme vit tout cela, elle qui était si '^' k^{^^' 
compatissante, elle fondit en larmes, et dit ensuite : « Le 
Seigneur est puissant, et peut faire tout ce qui lui plaît; rien 
de plus facile à Dieu que de guérir cet enfant, si sa bonté le 
veut. » Et poussée par la compassion et la pitié quelle éprou- 
vait pour lui, elle promena sa main, avec bonté, par tous les 
endroits de la tête où était le mal. Et dès le moment que la 
sainte femme le toucha avec sa sainte main, ses plaies com- 
mencèrent à guérir; la charpie qui les remplissait sauta 
dehors ; et bientôt les plaies parurent vermeilles, comme si 
depuis trois ou quatre jours elles étaient en voie de guérison. 
Et la puanteur quelles répandaient cessa aussitôt. 

La mère voyant cela, en fut émerveillée, mais elle n'osa 
pas donner à comprendre quelle s'en fût aperçue. Elle montra 
à la Sainte comment tous les membres de son enfant étaient 
contractés, et les lui fit miséricordieusement toucher l'un 
après l'autre. Celle-ci, en contemplant une pareille désorga- 



174 



LI VIDA DE LA BENAURADA 



era {fol. 69) moguda a gran compassion, e avia n'en 
meravillozamens gran sentiment. E bainnhada de la- 
gremas, ténia ios pes e las mans de Fenfant, las quais 
Tenfas ténia totas clauzas, e negun temps non las avia 
hubertas. E aquieus que li Sancta las près, de mante- 
nent las man si van hubrir, e estendet Ios detz^ els 
artels atressi. 

i5. Adoncs li mostret la boqua que ténia clauza, e 
non podia parilar ; e dis li maires a Tenfant : « Huebre 
la boqua. » L'enfas non auzia ren ; el sancta femena li 
dis : « Huebre la, el nom de Crist. » Aitan tost a la 
sieua paraula, Tenfas hubri la boqua tan fort que li 
maires li menava lo det de la Sancta per la boca, 
tocant li la lenga e tota la boqua, mostrant li con non 
podia parilar. 

i6. E en aissi li maires, am gran fe, li fes toquar 
totas las aibas els desfaissonamens d'aquell enfant. 
Mais li sancta femena era adoncs tan plena de senti- 
ment de Dieu sobre aquell enfant, que a penas fort 
ben si connoissia, que tota n'era tirada sus a Nostre 
Seinnhor. E dizia a la maire, am gran compassion : 
« Veramens, leugiera cauza es a Dieu de far aissi sa 
misericordia, e mostrar la sieua bontat en aquest; e 
ren non es aisso de far al Seinnhor, si li platz.  E en 
après, li maires parti si d'ella mot plorant, e reco- 
mandet si az ella am gran devocion, e portet en 
Fenfant. 

17. E cant s'en fon annada, pauzet l'enfant aqui on 
lo ténia, liât e olopat, e anc de tôt lo jorn nol det autre 
conseil. E domens que li maires parllava amb una 
donna qu'era en son alberc venguda, Fenfas si va levar 
per si mezeus, e annet s'en la hon era sa maires, totz 



SANCTA DOUCELINA. 175 

ni S at ion y dans un si petit corps ^ se sentait saisie d'une grande 
compassion^ et était merveilleusement portée à y remédier. 
Baignée de larmes^ elle prit dans ses mains les pieds et les 
mains de V enfant ^ que celui-ci tenait fermées ^ et qui jamais 
ne s'étaient ouvertes. Et au même instant où la Sainte les 
tint dans les siennes^ ces mains s'ouvrirent^ et il put en 
étendre les doigt s ^ et ceux des pieds aussi. 

Alors la mère lui montra la bouche^ quil tenait close^ 
n ayant jamais pu parler ^ et elle dit à son enfant : « Ouvre 
la bouche. » Mais celui-ci n entendait rien. Et la sainte 
femme lui dit à son tour : « Ouvre-la, au nom de Jésus- 
Christ. » Aussitôt quelle eut dit cette parole, le petit ouvrit 
la bouche si fort, que la mère put y promener le doigt de la 
Sainte, lui faisant toucher sa langue et toutes les parties du 
palais, et lui faisant voir quil ne pouvait parler. 

Cest ainsi que la pauvre mère, avec une foi bien grande, 
lui fit toucher toutes les infirmités et les difformités de son fils. 
Mais la sainte femme était alors si pénétrée du sentiment de 
la bonté de Dieu sur cet enfant, qua peine elle savait ce 
qu elle faisait, car elle était toute tirée vers Notre Seigneur. 
Et elle disait à la mère, avec une admirable compassion : 
« En vérité, cest une chose bien facile à Dieu de faire mi- 
séricorde à ce pauvre infirme, et de montrer envers lui sa 
bonté ; et il nen coûtera rien au Seigneur de tout achever, si 
cela lui plaît. » Alors la mère la quitta, en pleurant abon- 
damment, et emporta son fils, après s'être recommandée à ses 
prières avec les instances les plus vives. 

Quand elle fut arrivée chez elle, elle replaça cet enfant à 
V endroit où elle le tenait d'ordinaire, attaché et enveloppé, et 
de tout le jour, elle ne sut faire autre chose. Or, tandis quelle 
était à parler avec une femme qui était venue la voir, voilà 
que l'enfant se leva de lui-même, et s'en vint trouver sa 



176 LI VIDA DE LA BENAURADA 

garitz e dreissatz per la vertut de Dieu. E cant li fon 
de près, Tenfas sonet sa maire, e dis alegramens : 
« Donna, donna. » Li maires estet meravillada, e tota 
espautada dizia que non era sos fils, car Tauzia parl- 
lar. L'autri ques era amb ella, li [dejmandava si era 
Pellegrin, qu'en aissi avia nom. EU respon-(/o/. 70)-dia 
ques hoc ; ques aquilli que li avia menât lo det per la 
boqua, Tavia garit. 

18. El maires près Tenfant, e regardet li lo cap, e 
trobet totas las nafras clauzas, garidas e soudadas me- 
ravillozàmens. E sembla va que bens agues .vni. jorns 
ques ell fossa garitz, tan bella ac la testa tota, e tan no- 
vella, li quais davant era tota poirida. E l'aurella que 
si crezia li fos cazucha, car non si ténia mais al som 
un petit, cant illi lo laisset, trobet adoncs que fon tor~ 
nada en son luoc, e si tenc aitan fort con si degun mal 
non i agues agut. E ac fach cordura desus, en aissi con 
s'om Fagues aguUada ; li quais cordura hi renias pueis 
tostemps, en seinnhal dell miracle, per volontat de 
Dieu. Era atressi vermella, e parec que novellamens 
era garida. 

19. Li maires fon esperduda cant vi aquell miracle; 
e per trop de gauch, plena de lagremas, correc mera- 
villada a maizon de son paire, cridant aissi cant reissa- 
bida ; e lenfas segui la. Le paires e tut cill que la eran, 
que Tavian vist enant, viron aquell miracle; e a mais 
de certeza a proar, tractavan de lurs proprias mans e 
manejavan la testa de Tenfant. E per gran meravilla 
lo regardavan tôt, e atrobavan li sobre gran sanament, 
que negun mal en ell non era remazut, e totas las tor- 
tezas de son cors e las gibas troberon esdreissadas, e 
aplanadas meravillozamens. 



SANCTA DOUCELINA. 177 

mère à F endroit où elle était ^ guéri entièrement et redressé 
far la vertu de Dieu. Et quand il fut tout près d'elle, il se 
mit à rappeler, et lui dit joyeusement : « Mère, mère ! » 
Celle-ci, tout étonnée et vivement troublée, disait que ce 71 était 
pas son fils, puisqu'elle l'entendait qui parlait. U autre femme 
qui était la, lui demanda à lui-même s'il était bien Pellegrin, 
car ainsi le nommait-on. Il répondit que oui ; et que celle qui 
lui avait mis le doigt dans la bouche, l'avait guéri. 

La mère prit son fils, examina sa tête, et trouva toutes ses 
plaies fermées, guéries, et recouvertes d'une peau nouvelle. 
Il semblait qu'il y avait au moins huit jours que sa guérison 
avait eu lieu, tant sa tête était belle, fraîche et nette, tandis 
qu auparavant ce n'était qu'une pourriture, h' oreille que l'on 
croyait prête à tomber, car elle tenait à peine un petit peu, 
quand elle le lais sa, fut retrouvée alors remise à sa place, et 
elle était aussi forte et aussi solide que s'il n'y avait jamais 
eu aucun mal. Il s'y trouva une couture que l'on aurait dite 
faite à l'aiguille ; et elle en garda toujours la trace, par la 
volonté de Dieu, qui y voulut laisser la marque du ?niracle. 
Elle était d'ailleurs toute vermeille, et paraissait guérie de 
frais. 

Lorsqu'elle vit un si grand prodige, la mère en fut toute 
éperdue ; pleurant de joie et de ravissement, elle courut à la 
maison de son père, en poussant des cris comme une folle, et son 
enfant la suivit. Le père, et tous ceux qui étaient là, et qui 
savaient comment il était auparavant, reconnurent aisément le 
miracle ; mais, pour s'en convaincre davantage, ils voulurent 
toucher de leurs mains et manier sa tête. Et tous le regardè- 
^ rent comme une merveille étonnante, le trouvant complètement 
guéri, sans qu'il fût resté en lui la moindre trace de son mal. 
Les tortuosités de son corps avaient été redressées, les bosses qui 
le défiguraient avaient disparu, et il nen était rien demeuré. 



178 U VIDA DE LA BENAURADA 

20. Tut vezian la novelleza dell miracle^ e lauzavan 
Dieu meravillozamens, am gran gauch. El paires de la 
donna dizia davant totz, am gran devocion : « Vera- 
mens^ aquist donna es sancta, que Dieus per ella a 
fach aquest tan gran miracle. Digna cauza es, sa dizia, 
que sia recomptât, e non es de celar ; qu'ieu non cre 
que plus sancta d'ella si puesca atrobar. E qui ho pot 
celar que non ho manifesti? Vai t'en, filha, tost la, so 
dis le paires, e mena li Tenfant, per so que li doni sa 
benediccion. » 

21. El maires am {fol. 71) Tenfant s'en annet a 
Robaut, e mostret a las donnas lo tozet ques avian vist 
enaibat, le quais fon totz sanatz. E totas s'alegreron 
cant lo viron garit ; e encauteron la donna que per ren 
non fezessa semblant qu'illi crezes que per la sancta 
femena fos fatz aquel miracles ; car illi non volia 
honors, ni las podia sufrir. Apres, meneron la^ am Fen- 
fant, la hon era li Sancta; el donna plena de gauch 
mostret li lo miracle , dizent : « Donna, veias de la 
bontat de Dieu, cant grans es, e li sieua pietatz, que 
m'a garit aquest enfant. » 

22. Cant li Sancta lo vi garit^ unapessa estet tota en 
Dieu tirada meravillozamens ; e plena de lagremas 
esgardava l'enfant, e dizia a la maire, que rendes gra- 
cias a Dieu, e a sant Frances, e que li promezessa que 
fora fraire menres, e al Sant lo vodessa am gran devo- 
cion. Aquest miracles fon juratz per la maire de l'en- 
fant, en las mans des fraires, lonc temps après, e bonas 
garentias ques i ac dels fraires e de las donnas de Ro- 
baut, e d'autras gens seglars, avant qu'illi moris, el 
temps que sos fils era capellans e predicaires en Torde 
de sant Frances; le quais i fon prezens, e receup en 



SANCTA DOUCELINA. 179 

Tous admirèrent un fait si extraordinaire ^et louèrent Dieu 
de toutes leurs forces^ avec une grande allégresse. Le père de 
cette heureuse mère dit avec conviction devant tout le monde : 
(( Vraiment y cette femme est une sainte^ puisque Dieu a fait 
par elle un tel prodige. Il est juste que la chose soit publiée 
et ne reste pas cachée; car je ne crois pas qu on puisse trouver 
une personne plus sainte quelle. Et qui pourrait s'empêcher 
de le dire ouvertement ? Va-t'en vite la trouver^ ma fille ^ 
ajouta-t-ily et porte-lui ton fils^ pour quelle lui donne sa bé- 
nédiction. » 

La mère s'en alla à Roubaud^ avec l'enfant miraculeuse- 
ment sauvé ^ et montra aux sœurs le petit qu elles avaient vu 
si estropié^ et qui était si bien guéri. Toutes se réjouirent 
fort de sa guérison. Mais elles recommandèrent soigneusement 
à la mère de ne pas faire semblant de croire que c'était la 
sainte femme qui avait fait ce miracle ^ car elle ne voulait 
pas être honorée ^ et ne pouvait souffrir l'estime des hommes. 
Ils la menèrent donc, avec l'enfant, là où était la Sainte, à 
laquelle elle montra , toute joyeuse , le miracle qui s'était 
opéré. « Mère, dit-elle, voyez combien sont grandes la bonté 
et la miséricorde de Dieu, qui m'a guéri mon enfant. » 

Qjiand la Sainte vit cette guérison, elle demeura quelque 
temps toute transportée en Dieu ; et versant des larmes, elle 
regardait l'enfant, et disait à la mère de rendre grâces au 
Seigneur et à saint François, et de le vouer à ce saint avec 
grande dévotion, en lui promettant de le faire frère mineur. 
Ce miracle fut attesté longtemps après, sous serment, par la 
mère elle-même, avant sa mort, entre les mains des religieux 
franciscains ; il fut confirmé par le témoignage des frères, des 
dames de Roubaud, et d'autres personnes séculières. En ce 
temps-là, l'enfant miraculeusement guéri était prêtre et pré^ 
dicateur dans l'ordre de saint François ; il était présent à 



i8o LI VIDA DE LA BENAURADA 

sas mans lo sagrament que sa maire fes d'aquest mi- 
racle. 

23. Era una donna en la ciutat mezesma de Mar- 
sella^ ques avia sufert lonc temps malautia en sas cam- 
bas, de mal mort. E non podia garir per art de mede- 
cina ; e ren que neguns mejes li conselles de far, non 
li valia, ni li ténia profiech. E cant ill ac auzit lo miracle 
d'aquest enfant, ac fe que si li sancta femena las cam- 
bas li toques, qu'illi fora garida. E requis am gran 
instancia con la pogues vezer; e cant li fon davant, 
mostret li sa malanansa. El Sancta ac en pietat, e per 
compassion toquava li las cambas, regardant aquella 
malautia. E aitan tost li malautia mori; si que den- 
fra très jorns ill fon del tôt garida, ses autra mede- 
cina. 

{fol.lt) 24. Una paura femena avia un sol fîlh, le 
quais avia malautia mot greu suferta, en lo coll, d'es- 
croulas, que tôt lo desfazia ; e avia li lonc temps durât, 
que non podia garir. E am gran sentiment aduis lo a la 
Sancta, mostrant li son trebali e sa gran pauretat. E li 
Sancta ac en mot gran pietat ; e mot benignamens e illi 
près a regardar la malautia en lo coll dell tozet. E con- 
fortant la maire am sas dousas paraulas, toquet li lo 
coll; e aquieus, li malautia sequet, e fon dell tôt garit. 

25. Na Micholava Arnauda era en la ciutat me- 
zesma, que totz los enfantz ques avia perdia ses (i) 
baptisme; car tan greus torssions e dolors sostenia, 
qu'entro a la mort n'era, per que los enfans non podia 
portar. E era tan marrida d'aisso, que non si poiria 
dire ; majormens, car a baptisme non podian venir. E 

(i) Ms. Deux fois Ses, 



SANCTA DOUCELINA. ,8i, 

cet acte y et ce fut lui qui reçut le serment que fit sa mère, en 
déposant de la vérité du prodige. 

Dans la même ville de Marseille, il y avait une dame qui 
souffrait depuis longtemps d'une paralysie des jambes. L'art 
de la médecine était impuissant pour la guérir, et de tout ce 
que les médecins lui avaient conseillé de faire, rien ne lui 
avait servi, rien ne lui avait procuré du soulagement. Lors- 
quelle eut appris le miracle arrivé en cet enfant, elle eut la 
confiance que si la sainte femme lui touchait les jambes, elle 
serait guérie. Elle fit donc de grandes instances pour être 
admise à la voir, et quand elle fut devant elle, elle lui 
montra son infirmité. La Sainte en eut pitié, et lui toucha les 
ïambes par compassion, regardant le mal quelle avait. Aus- 
sitôt la maladie prit fin; et trois jours après, elle se trouvait 
entièrement guérie, sans aucun autre remède. 

Une pauvre femme avait un fils unique , qui souffrait 
cruellement des écrouelles ; ce mal le consumait tout entier, et 
durait depuis si longtemps quon nen pouvait espérer la gué- 
rison. Elle V amena à la Sainte, avec un grand sentiment de 
confiance, lui exposant le sujet de sa douleur et son extrême 
pauvreté. La Sainte en eut pitié; et regardant avec bonté le 
mal que le petit avait à son cou, et encourageant la mère par 
de douces paroles, elle toucha le cou de l'enfant, A V instant 
même, les plaies se séchèrent, et il fut guéri radicalement. 

A Marseille encore vivait madame Nicolette Arnaud, qui 
voyait mourir sans baptême tous les enfants quelle mettait au 
monde; car elle souffrait de telles douleurs, durant ses gros- 
sesses, quelle en croyait mourir; et elle ne pouvait les mener 
à terme. Il serait impossible de dire combien elle regrettait de 
ne pouvoir faire baptiser ces pauvres créatures. Or, elle crut 



i82 LI VIDA DE LA BENAURADA 

ac pleniera fe que si li Sancta preguessa Dieu per ella, 
qu'illi trobera gracia. E venc s'en az ella, e mostret li 
son perill^ e reques li , am gran devocion, que pregues 
Dieu per ella. E prennent cumjat, li donna, am gran fe 
pauzet la man de la sancta femena sobre si, la quall 
cauza illi refuidet fort. Ane pueis aquella dolor ni aquel 
mal non senti ; e pueis totz sos enfantz portet leugie- 
ramens, e tut vengron a ben, e foron batejats, e pueis 
tut li visqueron, d'aqueFhora enant. 

26. Esdevenc si una ves quel sancta maire regardava 
Tarcha de la farina ques era del covent, e atrobet la 
quais vuega. E dis complannent : « E non si a plus de 
farina. » Meravillet si con tan pauc n'i atrobet. E cant 
venc lo fmatin, cill ques avia la provezion dell covent, 
volent far cuecha de pan azordenada, venc a Tarcha 
am doas autras, las cals eran agudas am la Sancta, lo 
jorn enans, al regardar de Tarcha. E troberon la plena 
de farina, la quai, am la sancta maire, avian laissât 
quais vuega. E foron plenas de gran gauch e de gran 
meravilla, e an-(/o/. 73)-neron ho manifestar a la 
Sancta. E illi lur comandet que d'aisso a persona non 
parlessan, mais que rendessan gracias a Dieu e a sant 
Frances. E certamens crezian que Dieus, a requista 
sieua, agues fach aquel miracle, car ganren après avia 
estât en oracion. 



SANCTA DOUCELINA. i83 

que si la Sainte priait Dieu pour elle y elle trouverait grâce 
devant lui. Elle vint donc à elle, lui fit connaître son afflic- 
tion, et lui demanda instamment d'intercéder pour elle auprès 
de Dieu. Au moment de prendre congé, elle posa sur elle, avec 
une foi vive, la main de la sainte femme, malgré que celle-ci 
s'en défendît beaucoup. Depuis lors, elle ne ressentit plus 
jamais les douleurs quelle avait éprouvées, elle porta sans 
peine tous ses enfants, qui vinrent heureusement au monde, 
furent baptisés, et lui furent tous conservés, sans exception. 
Il arriva un jour que la sainte mire examinait la caisse à 
farine du couvent, quelle trouva presque vide. Et elle dit, 
comme en se plaignant : « Voilà quil ny a plus de farine, » 
Elle était surprise, en effet, d'en trouver si peu. Et quand 
vint le matin, celle qui devait faire la provision de pain pour 
la maison, voulant en faire cuire la quantité ordinaire, s'en 
vint à la caisse, avec deux autres sœurs qui, la veille, avaient 
été présentes, lorsque la Sainte l'avait visitée. Elles la trou- 
vèrent toute remplie de farine, bien qu elles l'eussent laissée, 
si peu d'heures auparavant, presque vide. Pleines de joie, 
mais fort étonnées, elles allèrent rendre compte de cela à la 
sainte mère. Celle-ci leur commanda de ne parler de l'événe- 
ment à personne, mais d'en rendre grâces à Dieu et à saint 
François. Et elles n'hésitèrent pas à croire que Dieu avait 
fait ce miracle à la demande de la Sainte, car elle avait été 
longtemps en oraison, après la visite de la farine. 



i84 LI VIDA DE LA BENAURADA 



XIII. 

Le tre!{ens capitols es de son traspassament. 



1 . E con per razon de longueza de temps que li 
Sancta avia, e per la longa e aspra penetencia ques avia 
fach, ill fos freols de cors, ab tôt aquo^ ardia le sieu 
cor per dezirier de far anquara mais ; car non li sem- 
blava ren agues anquars fach. 

2. Nonprennia espavent sos esperitz per nulla freo- 
leza que sentis de son cors, ans adonquas prennia mais 
de vigor ; car am la freoleza del cors li creissia Tardors 
de Tesperit. E en aissi con (i) si comenses de novell, 
ardia de volontat, e esforsava si con pogues a las au- 
tras laissar major heissemple. E per aisso, a son las 
cors ni a sa freoleza non perdonava. Et en aissi, era 
tais li benaurada maire^ que li sola vida sieua era heis- 
semples de totas ; tro que plac al Seinnhor que Tapelles 
d'aquest mont a la vida durabla, en lo temps qu'illi 
avia entorn .lx. ans, en ques era venguda a compli- 
ment de sa perfeccion. 

3. Adoncs foron plus autz sos raubimens, e major e 
soven, e plus fervens e plus continua [fon] en sa ora- 

. (i) Ms. Can. 



SANGTA DOUGELINA. 185 



CHAPITRE TREIZIEME 

Le treizième chapitre traite de la mort de la Sainte. 



Quoique^ à raison de l'âge avancé auquel la Sainte était 
parvenue j et de la longue et rude pénitence quelle avait faite ^ 
son corps fût extrêmement affaibli^ néanmoins son cœur brûlait 
du désir de faire encore davantage^ car il ne lui semblait 'pas 
quelle eût rien fait jusqu'alors. 

Son esprit n'était aucunement effrayé de la faiblesse quelle 
ressentait en son corps, au contraire, il en recevait une yiou- 
velle vigueur; car avec la fragilité corporelle, V ardeur de 
V esprit allait toujours chez elle en augmentant. Comme si elle 
ne faisait que de commencer, son ardente volonté redoublait 
d'efforts pour pouvoir laisser aux autres de plus grands 
exemples de vertu. Aussi ne donnait-elle aucun relâche à 
son corps fatigué, ni à ses forces épuisées. De sorte que la 
bienheureuse mère était, par sa vie seule, un modèle pour 
toutes ; lorsque enfin il plut au Seigneur de l'appeler de ce 
monde à la vie éternelle, tandis quelle avait environ soixante 
ans, et quelle était arrivée au sommet de la perfection. 

Alors, ses extases furent plus profondes, plus extraordi- 
naires et plus fréquentes, et son oraison plus fervente et plus 



i86 LI VIDA DE LA BENAURADA 

cion. Car aitant cant mais s'aprobenquava ves la fin de 
SOS jorns, avia major fervor, e plus sos esperitz s'enfla- 
mava en Dieu. A tan aut estament era venguda, que 
tota ren que vis, e auzis, e sentis, tôt la tirava sus per 
contemplacion a Dieu^ dell quall la departia sola li 
paretz de la carn. 

4. Tan gran e tan fort sentiment avia de Nostre Sein- 
nhor, que non semblava agues negun sentiment d'a- 
quest mont; car on miels manjera a taula, s'om li 
aportes una flor, ho un aucel, ho un pom^ ho autra 
cauza que li dones plazer^ de mantenent ill estava rau- 
[foL 74)-bida, que tantost era tirada sus a cell ques ho 
avia créât. E ren non era ques aquell sentiment li po- 
gues destorbar ; car tota Tavia implida li gracia del 
Sant Esperit, tota Tavia enfuguezida e enblanquezida 
Tamors de Dieu, En tal maniera que ren non era en 
ella que taques ramor[s] del mont, mais ardors con- 
tinua e ennebriamens d'alagarda amor. 

5. Esdevenc si, la festa de Nostra Donna de miech 
aost, enans qu'illi rendes Fesperit a Dieu, quel sancta 
maire ac cumenegat la vegilia, e remas raubida davant 
Fautar, aissi cant costumava. En lo quall raubiment, 
illi fon tan tirada, que tôt lo jorn i estet , deus prima 
entro passadas e dichas vespras. 

6. E con ill fos adoncs, plus aondozamens que non 
solia, absorbida tota en Dieu, en aquell raubiment, 
cant venc Fhora ( i ) que li fraire comenseron vespras 
de la benaurada maire de Dieu, ell capellans entonet la 
premiera antifena, que dis, Assumpta est Maria in ce- 
lum, gandent angeli, soptamens illi s'eslevet adoncs 

(i) Ms. La hora. - 



SANGTA DOUCELINA. 187 

continuelle. Car^ à mesure quelle approchait de la fin de ses 
jours^ elle avait une ferveur plus grande^ et son âme s" embra- 
sait toujours plus pour Dieu, Elle en était venue à un si haut 
degré d'union avec lui y que quoi quelle vît, entendît ^ ou sentît, 
tout l'attirait par la contemplation vers Dieu, duquel la sé- 
parait seulement la paroi de la chair. 

Elle avait un si grand et si fort sentiment d'amour pour 
Notre Seigneur, quelle paraissait n avoir plus une seule 
pensée pour ce monde. Si elle était à table, occupée à manger, 
et qu'on lui apportât une fleur, un oiseau, un fruit, ou toute 
autre chose qui lui fît plaisir, elle entrait immédiatement en 
extase, et s'élevait vers Celui qui avait créé ces êtres. Rien 
ne pouvait la troubler dans ce sentiment qui la pénétrait; 
car la grâce de V Esprit-Saint remplissait et inondait son âme, 
et l'amour de Dieu l'embrasait tout entière et la purifiait. De 
sorte qu'il ne restait rien en elle qui fût entaché de l'amour 
du monde ; c'était une ardeur pour Dieu incessante, et un 
enivrement d'amour sans limites. 

Sur ces entrefaites, et avant que la Sainte rendît son âme 
à Dieu, arriva la fête de Notre-Dame de la mi-août. La 
sainte mère avait communié la veille, et, selon sa coutume^ 
elle demeura en extase devant l'autel. Et elle y fut plongée 
si profondément, quelle resta dans cet état tout le jour, depuis 
Frime, jusqu'à ce qu'on eût achevé de dire les Vêpres. 

Et comme elle se trouva, plus complètement que d'ordinaire, 
toute absorbée en Dieu dans ce ravissement, quand vint 
l'heure où les religieux commencèrent les vêpres de la bien- 
heureuse mère de Dieu, et que l'officiant entonna la première 
antienne Assumpta est Maria in cœlum, gaudent angeli, 
elle s'éleva soudain dans l'air, si haut qu'elle semblait vouloir 



i88 LI VIDA DE LA BENAURADA 

SUS en l'aer, tan aut que quais semblet s'en volgues 
puiar sus, tan autamens fon raubida en Dieu. La quai 
cauza sentiron fort las filhas que li eran entorn, que 
cant la viron ena[i]ssi montar sus tan vertuozamens, 
dopteron fort que le sieus esperitz s'en annessaa Dieu, 
e lur pauzes lo cors. 

7. Adoncs, totas ensemps s'abriveron ves ella, cri- 
dant per retenir la ; car tenramens Tarnavan, e temian 
la mot perdre. Non era meravilla si aital maire lur era 
cara; car illi estant en terra, era quais fâcha ciutadana 
de la [gloria de Dieu ; vivent en carn, era celestials. E 
per lorsa de meravillos tirament ques ac sos esperitz, 
li sieva cara fon adoncs resplandens, e aflamada me- 
ravillozamens per ardor d'esperit, e li sieu huell foron 
clar e luzent, que per meravilla la esgardavan. 

8. E cant tornet d'aquell (i) gran raubiment, qu'era 
près de compléta, connoc li hom sobre gran mu- 
(/o/. 75)-dament ; car grans cambis adoncs ac près en 
totas cauzas, e neis en sa faisson ; e en sa cara laisset 
singular meravilla, que semblava uns angels. E remas 
tan tirada en Nostre Seinnhor, que semblava tôt aquest 
mont aguessa desnembrat. E pueis , d'aquelPhora 
enant, li connogron continuamens sobre gran tirament, 
que a penas sentia ni connoissia ren ques hom li fezes. 
Tant era le sieus esperitz sus absorbitz totz en aquella 
amor, que tota era sospenduda en Dieu. Don certa- 
mens crezeron que tan grans cauzas li foron demostra- 
das e reveladas en aquell raubiment meravillos, que 
non es hom dignes de saber. 

9. E segon ques hom cres, illi adoncs saup lo terme 

(i) Ms. Dequell. 



SANCTA DOUCELINA. 189 

s^en aller au ciel^ tellement elle était emportée vers 'Dieu. 
Ses filles y qui étaient réunies autour d'elle^ s' aperçurent fort 
bien de cette merveille; car, quand elles la virent ainsi monter 
en haut avec tant d'élan, elles crurent fort que son âme 
prenait son essor vers son Dieu, et allait ne leur laisser plus 
que son corps. 

Elles se précipitèrent donc toutes ensemble vers elle, poussant 

des cris pour la retenir ; car elles l'aimaient tendrement et 

craignaient beaucoup de la perdre. Et il nest point étonnant 

quune telle mère leur fût chère, car étant sur la terre, elle 

participait à la gloire de Dieu, et vivant dans la chair, elle 

était toute céleste. Par la force de la merveilleuse attraction 

qui agissait sur son âme, s a figure fut alors resplendissante 

et enflammée dune manière prodigieuse, ses yeux devinrent 

brillants et luisants, et on la contemplait avec admiration. 

Lorsqu'elle retourna de cette extase extraordinaire, vers 

l'heure des Complies, on reconnut en sa personne un très grand 

changement, car tout parut complètement renouvelé en elle, 

même dans son extérieur ; et une merveilleuse beauté demeura 

sur sa figure, qui semblait celle d'un ange. Elle resta, d'ailleurs, 

dans une telle union avec Notre Seigneur, qu elle paraissait 

avoir oublié entièrement les choses du monde. Et, à partir de 

ce moment, on vit en elle un attrait puissant qui la poussait 

sans relâche vers Dieu, et à peine s'apercevait-elle de ce 

qu'on lui faisait. Son esprit était si entièrement absorbé par 

l'amour divin, quelle était comme suspendue en Dieu, Et 

l'on demeura convaincu que dans ce merveilleux ravissement 

Dieu lui montra d'ineffables mystères, et qu'il lui révéla de 

grandes choses, que l'homme n'est pas digne de savoir. 

On crut aussi qu'elle connut alors le terme de sa vie^ et le 



190 LI VIDA DE LA BENAURADA 

de sa vida, e son traspassament ; car alcunas paraulas 
Ten auzian dire alcunas en cubert, per que connogron 
pueis que révélât li era. Mais per la tenra amor qu'illi 
lur avia, claramens non ho vole manifestar, per lo gran 
sentiment qu'ellas n'avian, que semblava morissan cant 
Ten auzian parlar. Per aisso^ aitant cant podia lun- 
nhava, que non la enpachessan [d'annar] a son Sein- 
nhor, del quall ill ardia tota, per dezirier d'annar dell 
tôt en tôt ajostar si amb ell, ses départir jamais. E per 
aisso, tôt autr'amor avia desnembrat, que ren non la 
tirava. 

10. Cant venc a cap d'uech jorns, la près febre con- 
tinua mot afortidamens , e dis az una donna de lains 
que la venc vezitar : « Sabes, sa dis^ que fa le Sein- 
nhers aissi con li maires pais lo petit enfant ? Lo mor- 
sell que li vol dar, illi ten en la man, e adoncs cant 
Tenfas non s'en garda, mes lo li en la boqua. En aissi, 
sa dis, fara le Seinnhers. » Pueis, cascun jorn comen- 
set a greujar; e disseron (i) li meje qu'en lo sieu cors 
non podian ren obrar. Car tan grans era le tiramens 
qu'illi avia a Dieu, que totz sos cors cremava d'aquella 
gran ardor de Tesperit ; tant era aflamatz e abrazatz en 
Dieu, que totz sos cors n'era en de-(/o/. 76)-fallir. 

1 1 . E cant las donnas auziron aisso, agron mot gran 
dolor ; e am gran aondansa de lagremas, ploravan a 
Dieu per lo restaurament de la sancta maire. E feron 
motas cauzas per la sieua salut; e près totz le covens, 
lo Venres, deceplinas, quel Mercres Tavia preza le mais, 
e cridavan a Dieu que la lur restaures. E lendeman, lo 
Sapta, manjeron totas pan e aiga, el sol, az onor de la 
Verge; pregavan li humilmens qu'illi la lur salves. 

(i) Ms. Dusseron, 



SANCTA DOUCELINA. igi 

jour de sa mort; car on F entendit prononcer certaines paroles 
qui y faisaient une allusion cachée^ et qui firent comprendre 
quelle en avait eu la révélation. Mais le tendre amour 
quelle avait pour ses filles V empêcha de leur en parler ouver- 
tement^ parce que^ à cause de F attachement qu elles lui por- 
taient^ elles semblaient mourir au moindre mot quelle leur en 
disait. Cest pourquoi^ elle fit tout ce quelle put^ afin qu elles 
ne r empêchassent pas de s'en aller à son Seigneur , dont V amour 
la consumait^ par le désir de s'unir complètement avec lui^ 
pour ne s'en séparer jamais. Aussi avait-elle oublié toute autre 
affection terrestre^ et il ny avait plus rien qui la retînt. 

Lorsque huit jours se furent ainsi passés^ une fièvre con- 
tinue la prit, avec une très grande violence. Elle dit alors à 
une des sœurs qui vint la visiter : « Savez-vous, dit-elle, 
que le Seigneur agit comme une mère qui veut faire manger 
son petit enfant P Elle tient dans sa main le morceau quelle 
veut lui donner, et quand V enfant ny prend pas garde, elle le 
lui met dans la bouche. Ainsi fera le Seigneur. » A partir de 
ce moment, son mal s'aggrava de jour en jour, et les médecins 
dirent quils ne pouvaient rien entreprendre sur elle. Telle 
était la force qui l'emportait vers Dieu, que tout son corps 
était consumé par l'ardeur de son âme, et l'esprit était si 
enflammé et si embrasé que tout le corps était en défaillance. 

Qjuand ses filles virent cela, elles furent saisies d'une im- 
mense douleur, et prièrent Dieu, avec une grande abondance 
de larmes, pour le rétablissement de leur sainte mère. Elles 
firent toute sorte de bonnes œuvres pour sa guéri son. Elle s était 
trouvée fnal le mercredi : le vendredi, tout le couvent prit la 
discipline, en criant vers Dieu de la leur rendre. Le samedi, 
elles jeûnèrent au pain et à l'eau, à genoux, en l'honneur de 
la Sainte Vierge, la suppliant humblement de la guérir. 



.192 Ll VIDA DE LA BENAURADA 

12. Mais tan forta s'era joncha li sieu arma e ajos- 
tada am Dieu per amor, que non podia tornar. Ni era 
de partir; car très jorns e très nuetz enti[e]ramens (i) 
estet continuamens raubida, enans que traspasses. El 
mejes lur ac dich qu'en aissi la perdrian. E ii fraire 
que la venian vezer, la estavan lo jorn continuamens. 
E con tut fossan dezesperat de la sieua salut corporal- 
mens, disseron li : « Donna Doucelina, e a qui laissares 
aquestas ? » Respondet : « Ques a Dieu e a Torde. » 
E ill dizian li : « Mais a qui las giques? » Totas vas 
respondia : « Ques a Nostre Seinnhor e a sant Fran- 
ces. » Apres e ill li disseron : « Donna^ qui laissares 
en vostre luoc ? » E illi respondet : « Que le Santz 
Esperitz la hi metria. » 

i3. Las filhas ploravan amaramens, que eran fe- 
ridas de doloiros glazi de sentiment ; e am gran dolor 
totas li estavan entorn, e vezian la morir. E li fraire 
vezent la lur dolor, requeron li am gran pietat que lur 
dones sa benediccion. Adoncs, totas ensemps, am gran 
tristor, s'abriveron el sol ; ell sancta maire estendet sos 
brasses en cros, e bezeni sas filhas, presens e non pre- 
sens, en lo sant nom de Grist. E li Sancta reques de 
penre tôt son orde. E non fazia mais dire a si mezesma : 
« In te, Domine, speravi, non confundar in eternum; 
Q, In manus tuas. Domine, comendo spiritum meum.» 
E complit tôt so que li era mestier, aquill sancta arma, 
al seten jorn, am mot gran gauch, si repauzet en Dieu, 
e feni en aquell raubiment ques avia es-(/o/. 77)-tat 
très jorns e très nu[e]tz. 

14. Aquella nuech que li Sancta passet d'aquesta 

(i) On pourrait également lire : En tiramens. 



SANCTA DOUCELINA. 



193 



Mais son âme s'était si fortement conjointe et unie à 'Dieu 
par V amour ^ quelle ne pouvait en revenir. Elle ne devait 
pourtant pas s'en aller encore ; car, avant de mourir, elle fut 
trois jours et trois nuits entières dans une extase non inter- 
rompue ; et les médecins annoncèrent quon la perdrait ainsi. 
Les religieux qui venaient la voir, passaient le jour auprès 
d'elle, sans la quitter. Et lorsque tout espoir de guérison cor- 
porelle fut perdu, ils lui dirent : « Dame Douce H ne, à qui 
laissez-vous vos enfants ? » Elle répondit: « A Dieu et à notre 
ordre. » Alors ils lui demandèrent : « Mais à qui les confiez- 
vous ? M Et elle répondait toujours : « A Notre Seigneur et 
à saint François, » Ils lui dirent encore : « Mère, qui laissez- 
vous à votre place ? » Elle répondit : « Le Saint-Esprit y 
pourvoira. » 

Toutes sesfilles pleuraient amèrement , frappées d'un glaive 
de douleur qui transperçait leur âme; et elles se tenaient 
autour d'elle, désolées, inconsolables, et la voyaient mourir. 
Les frères, témoins de leur douleur, supplièrent la Sainte de 
leur donner sa bénédiction. Elles se jetèrent donc à terre 
toutes ensemble, dans une grande tristesse ; et la sainte mère 
étendit ses bras en croix, et bénit ses filles présentes et ab- 
sentes, au nom de Jésus-Christ, Elle pria aussi le Seigneur de 
protéger tout son ordre. Et elle ne faisait que répéter ces 
mots : « Seigneur, f ai espéré en vous, je ne serai pas confondue 
éternellement ; » et encore : « Seigneur, je remets mon âme 
entre vos mains. » Et ayant accompli tout ce quelle devait 
faire, sa sainte âme, le septième jour de sa maladie, alla, pleine 
de joie, se reposer dans la paix de Dieu, et sa vie se termina 
dans l'extase qui durait depuis trois jours et trois nuits. 

La nuit que la Sainte s'en alla de ce monde, la grande porte 



i3 



194 LI VIDA DE LA BENAURADA 

vida, li porta principals de Robaut non fon serrada a 
res, car tan grans pobols s'acampet cant tost que sau- 
pron lo sieu traspassament, que tôt cant l'a s'impli de 
gens qu'est [r]einnher la volian. En tant, ques a gran 
perill n'eran las donnas, am lo treball qu'estavan de 
gran dolor^, aissi cant mortas ; car le glazis de la sieua 
mort avia traucadas trastotas las iurs armas. 

i5. Li fraire la velleron tota aquella nuech, li quall 
eran agut al sieu traspassament ; e anc non s'en par- 
tiron tro que tôt fon complit, mais ill capdelleron e re- 
giron Tostal. Foron la atressi las donnas de Sion, que 
la velleron tota aquella nuech ; e motas autras gens 
relegiozas e devotas, que plainnhian am las filhas, e 
ploravan amb ellas amaramens lo sostrazement que 
Dieus tazia a Iurs huols de la prezensa de la sancta 
maire, la quai crezian e tenian per Sancta davant Dieu. 

i6. E cant venc lo matin, fon divulgada li sieua 
mortz. E cant tost ques hom saup lo sieu traspassa- 
ment, e fon espandida li fama per la vila^ e venia totz 
le pobols am gran abrivament, per vezer e per toquar 
lo sant cors, pér gran devocion quel pobols hi avia. E 
qui que pogues penre ren que d'ella fos, prennian per 
far relequias ; e gitavan Iurs paternosters e lur[s] anels, 
e li autri lur[s] capions, sobr'ella. 

17. E venian am coutels, per trenquar entr'els la 
rauba; e tôt cant podian d'ella prennian, am gran de- 
vocion ; e agron gran paor lo cors santz destruissessan, 
e que entier de la maizon de Robaut non lo poguessan 
traire. Car tôt son vestir tallavan, que per ren que fe- 
zessan li fraire non ho podian défendre; si que, am 
pauc, uns fraires non hi perdet lo bras, car la lur de- 
fendia. 



SANCTA DOUCELINA. ,95 

de Rouhaud ne fut fermée à personne, et une si grande foule 
s y amassa, des que l'on eut appris sa mort, que toute la maison 
fut remplie de gens qui voulaient la toucher. Aussi les sœurs 
furent-elles dans un grand embarras, étant plongées dans la 
plus cruelle douleur, et plutôt mortes que vives ; car la mort 
de leur mère avait percé comme un glaive le cœur de toutes 
ses filles. 

Les religieux franciscains, qui avaient assisté à son trépas, 
la veillèrent durant toute cette nuit, et ne se retirèrent que 
quand on eut accompli toutes les cérémonies; ce furent eux 
qui dirigèrent tout dans la maison. Les dames de V abbaye de 
Sion furent là aussi, et veillèrent toute la nuit. Il y eut encore 
beaucoup d'autres personnes pieuses, qui pleuraient avec ses 
filles, et déploraient amèrement avec elles que Dieu les eût 
privées de la présence de cette sainte mère, que toutes 
croyaient et proclamaient Sainte devant Dieu. 

Quand le jour fut venu, le bruit de sa mort se répandit. Et 
aussitôt que l'on sut quelle avait trépassé, et que la nouvelle 
en eut été divulguée par la ville, tout le peuple accourut avec 
empressement, pour voir et toucher le saint corps, pour la 
grande dévotion que le peuple avait envers elle. Tous ceux qui 
pouvaient trouver quelque chose qui lui eût appartenu, l'em- 
portaient pour en faire des reliques; et tous lui faisaient tou- 
cher leurs chapelets ou leurs anneaux, et même leurs chaperons. 

On vint même avec des couteaux, pour mettre sa robe en 
morceaux et se la partager ; et l'on prenait avec une grande 
dévotion tout ce qui était à elle. On craignit beaucoup qu'on 
ne mît en pièces le saint corps lui-même, et qu'on ne pût pas le 
sortir entier de la maison de Roubaud. Car on découpa tous 
ses vêtements, et les religieux, malgré tous leurs efforts, ne 
purent parvenir à l'empêcher ; il s'en fallut de peu qu'un des 
frères y perdît le bras, en voulant la défendre. 



196 LI VIDA DE LA BENAURADA 

18. E en aissi, non la podian sebelir, per la prieissa 
dell pobol. E adoncs, preron conseil li fraire entr'els, 
que tramezessan al Viguier qu'ell fezes gardar lo sant 
cors as aquels de (/o/. 78) la cort. E tantost le Vi- 
guiers, am los autres rectors, e am totz los majors de 
la ciutat^ s'en anneron al luoc, per far tota honor e tota 
reverencia, e tramezeron per garda los armatz de la 
cort. 

19. E acamperon si tut, e li laïc e li clergue, am totas 
las processions ; e prezeron ganren de ciris e de bran- 
dons^ e am dignas lauzors alumeneron, e honreron lo 
santz cors. E porteron l'en, am gran honor, en la gleiza 
dels fraires de Massella. E fon tan grans li reverencia 
e li devocions de tôt lo pobol^ e de totas las gens, que 
non si poiria dire. 

20. E corria totz le pobols, e am meravilloza devo- 
cion s'abrivavan sobrell sant cors, que per ren li armât 
non ho p[od]ian défendre. Que enans que fossan entro 
la gleiza, .ni. gonellas li agron mes desus, que totas 
foron de mantenent talladas ; neis que uns fraires son 
mantell li estendet desus, tantost fon totz per lo pobol 
tallatz. E en aissi, fon hobs, mens que la enportavan, 
cubertura .111. ves li fos mudada ; que ren non li lais- 
savan c'om li mezes desus, que tôt non ho tallessan. 

2 1 . A penas pogron li armât gardar, que defendian 
amb espazas e am massas, aitant cant plus podian, 
quel sant cors non ta[l]lessan, per gran devocion. E 
en aissi, a grans penas pogron onradamens portar lo 
sant cors a la gleiza ; e per gran reverencia li mellor 
home la porteron de tota la ciutat. 

22. E mot devotamens pauzeron la en aquel luoc on 
le santz paires fraire Hugo premieramens era agutz 



SANCTA DOUCELINA. 197 

// devenait donc impossible de r ensevelir, à cause de la 
presse du peuple. Alors les religieux se consultèrent, et firent 
prévenir le viguier de la ville, pour qu'il fît garder le saint 
corps par les serviteurs de la cour. Le viguier vint aussitôt 
avec les autres autorités, et avec les premiers citoyens de la 
cité, pour rendre à la sainte mère tout V honneur et le respect 
qui lui étaient dus, et ils amenèrent pour sa garde les gens 
d'armes quils commandaient. 

Et tout le monde se réunit, clercs et laïques, avec toutes les 
processions des églises; on porta un nombre infini de cierges et 
de brandons, qui brillèrent pour honorer le saint corps , et 
tous chantaient ses louanges. Et on la transporta, avec une 
grande pompe, à l'église des frères mineurs de Marseille, Et 
le respect et la dévotion de tout le peuple, et de tous ceux qui 
s'y trouvèrent, furent tels qu'on n'en saurait donner une idée. 

Le peuple entier accourut ; on se précipitait avec une ar- 
deur incroyable sur le saint corps, et les gardes ne pouvaient 
l'empêcher par aucun moyen. Avant qu'on fût arrivé à l'église, 
on lui mit successivement trois tuniques, qui furent aussitôt 
taillées en pièces ; et un des frères ayant étendu son manteau 
par dessus, il fut sur le champ coupé en fragments par le 
peuple. Trois fois, dans le trajet, il fallut renouveler le drap 
qui la recouvrait ; on ne lui laissait rien de ce que l'on plaçait 
sur elle, mais tout était mis en mille morceaux. 

Les soldats qui la défendaient de toutes leurs forces, avec 
leurs épées et leurs masses, purent à peine empêcher qu'on ne 
dépeçât le corps lui-même, par un excès de dévotion. Von eut 
ainsi toutes les peines du monde pour amener d'une manière 
convenable le corps, saint jusqu'à l'église; et ce furent les 
principaux de la ville qui, par respect, voulurent le porter. 

On le déposa dévotement à l'endroit même où le saint père 
Hugues avait d'abord été placé. Durant trois jours, les moines 



igS LI VIDA DE LA BENAURADA 

pauzatz. E tengron li fraire .m. jorns honradamens, am 
grans lauzors, cascun jorns, sobrel sant cors venir am 
gran procession, cantant alegramens de Nostra Donna 
e respons e antiphenas, per mais de reverencia. E en 
totas manieras fon honrada li Sancta per los relegios, 
majormens per los fraires, aissi cant lur seror, li quais 
era en Crist veraia filha de mon seinnhor sant Frances. 
23. Enaquel temps que li Sancta pas-(/o/. 79)-set 
d'aquesta vida/ill aparec az una de sas filhas, am cara 
mot benigna, dizent alegramens : « Non mi plores, que 
non sui morta, mais traspassada sui d'aquest mont al 
paire ; e aquell que langui en la cros per mi, m'a tota 
languida en si. » Ab tant dezaparec. 



XIV. 

Le caton^ens capitols es de la sieua traslacion. 



I. E Vonrada maire ma donna sancta Doucelina pas- 
set dell naufrach d'aquesta prezent vida, Tann de Ten- 
carnacion de Ihesu Crist. m. e cc.LXxnn., lo premier jorn 
de Setembre, un dimercres, al vespre, entorn com- 
pléta; ell matin dell dijous, le sieu santz cors fon de- 
pauzatz en terra. E fon honrada li Sancta e per laïcs e 
per clergues; car mot li rie home e totz le pobols li fe- 



SANCTA DOUCELINA. 199 

vinrent journellement en procession auprès du saint corps, 
pour r honorer et le glorifier ; et pour témoigner un plus grand 
respect, ils chantaient avec solennité les répons et les an- 
tiennes de V office de Notre-Dame . Et la Sainte fut honorée 
de toutes les manières par les religieux, mais surtout par les 
frères mineurs qui la regardaient comme leur sœur, étant, en 
effet, la vraie fille de monseigneur saint François. 

Au temps même otl la Sainte quitta ce monde, elle apparut 
à une de ses filles, avec un visage souriant, et lui dit joyeu- 
sement : « Ne me pleurez pas, je ne suis point morte, mais 
je m'en suis allée de ce monde à mon père ; et celui qui a 
souffert sur la croix pour moi, m'a unie intimement à lui, » 
Ayant dit ces mots, elle disparut. 



CHAPITRE QUATORZIÈME 

Le quatorzième chapitre traite de la translation de la Sainte. 



V honorée mère madame sainte Bouceline s* échappa du 
naufrage de la présente vie, en Vannée de r incarnation de 
Notre Seigneur Jésus-Christ mil deux cent soixante-quatorze, 
le premier jour de septembre, qui était un mercredi, sur le 
soir, vers l'heure de Complies; et son saint corps fut déposé 
en terre le jeudi, dans la matinée. Elle fut révérée comme 
sainte par les laïques et par les clercs; car les riches et 



200 LI VIDA DE LA BENAURADA 

ron gran honor, mostrant meravilloza devocion ques 
avian tut en ella. 

2. E comenset li Sancta resplandir per miracles; car 
venian am gran fe motz malautes sobre son moniment, 
am mot gran reverencia, e recobravan aqui, per los 
siens meritis, la salut ques avian dezirada. Car motz de 
diversas malautias garian, cant si tornavan az ella. E 
motz en vengron al sieu moniment hufrent images, e 
siris, e suzaris, e autras perhufertas motas^ per diver- 
ses votz que li avian fach, ques avian acabat am Dieu, 
per los sieus meritis, la gracia ques avian demandada. 

3. En Tan de Fencarnacion de Ihesu Crist .m. e 
cc.LXxv., s'ajusteron li fraire e tut li orde de Marsella 
per translatar lo cors de la benaurada maire ma donna 
sancta Doucelina, am mot gran reverencia, e am di- 
gnas lauzors. E las filhas fizels velleron la tota aquella 
nuech, e garderon lo cors de lur amada maire, am 
grans lagremas, e am gran sentiment d'aquella ren- 
nembransa, que fon al cap de Tann. 

4. E adoncs, uns ries homs de la villa, ques avia nom 
en Guilhem de la Font, am gran devocion reques de far 
la festa, la quall ell {fol, 80) fes mot honradamens. 
E fon allumenada per brandons, e per siris, e per 
diverses lums ; e en totas manieras parec sollempna, 
ab imnes, e am cantz esperitalz alegramens cantant. 

5. E fon portatz le cors per reverencia en un rie 
drap daurat, e fon pauzatz am gran procession el sé- 
pulcre de ( I ) marme lo quai le ries homs avia fach far 
per ella, en la gleiza antigua dels fraires menors de 
Marsella, en que adoncs solian celebrar. E mot devo- 

(ï) Ms. Del 



SANGTA DOUCELINA. 201 

les pauvres lui firent grand honneur^ et montrèrent admira- 
blement la dévotion que tous avaient pour elle. 

Et la Sainte commença à resplendir par ses miracles ; car 
beaucoup de malades venaient avec confiance à son sépulcre y 
l'invoquaient respectueusement, et y recevaient, par ses mé- 
rites, la guérison quils avaient désirée. Un grand nombre de 
personnes furent guéries de diverses maladies, en recourant 
à elle. Et elles vinrent à son tombeau, apportant de nom- 
breuses images, des cierges, des suaires, et diverses autres 
offrandes, pour accomplir leurs vœux, ayant obtenu de Dieu, 
par son intercession, les grâces qu elles avaient demandées. 

En Van de Vincarnation de Jésus-Christ mil deux cent 
soixante-quinze, tous les religieux et tous les ordres de la ville 
de Marseille se réunirent pour faire la translation du corps 
de la bienheureuse mire madame sainte Douce Une, avec le 
respect et l'honneur qui lui étaient dus. Ses filles fidèles veil- 
lèrent auprès d'elle toute la nuit qui précéda la fête, et gar- 
dèrent le corps de leur mère bien-aimée, versant d'abondantes 
larmes au souvenir de sa mort, car c'était le bout de l'an. 

Un riche citoyen de Marseille, nommé Guillaume de la 
Font, avait demandé, par dévotion, de se charger de la fête, 
et il la célébra de la manière la plus convenable. On y con- 
suma un grand nombre de torches, de cierges et d'autres 
lumières; et rien ne manqua à la solennité, où furent chantés, 
avec la joie la plus vive, des hymnes et des cantiques spirituels. 

Le corps fut porté honorablement sous un riche drap d'or, 
et placé, après une grande procession, dans le tombeau de 
marbre que le généreux Marseillais avait fait faire pour 
elle, dans l'église antique des frères mineurs de Marseille, 
où se faisaient alors les offices. Toute la fête s'accomplit reli- 



202 LI VIDA DE LA BENAURADA 

tamens compli tota la festa, am gran sollempnitat, e am 
gran reverencia. 

6. Esdevenc si alcun temps, que per alcuna lauzor 
de la Sancta, si mogron alcunas torbacions, e alcuns 
contra [s] tz ell covent de Marsella, sobre la sieua vida, 
cant fon premieramens escricha, per alcun dupte que 
lur era manifestatz. Eran en gran contrast de la sieua 
lauzor, si n'uzarian ho non. Per aisso agron torbacion 
entr'ellas , que las unas ho volian , las autras , per 
aquella temensa, hi contradizian. E Tenemics de tôt 
ben comenset a sagitar lo cor de Tuna d'aquellas , 
que per sobre gran treball^ e tristor ques avia del con- 
trast en ques eran, comenset a pensar un mot fais 
pensament. 

7. Soptamens li venc en sa cogitacion si li Sancta 
non fora Sancta, que non fos digna de lauzor. E per 
ren que fezessa, aquesta cogitacion del cor non podia 
partir, cant tôt i contrastava, aitant cant plus podia. 
Pueis acorderon si, per volontat de Dieu, d'onrar la 
Sancta en aissi cant devian. E denfra aquel temps de 
la sieua lauzor, s'estalvet en aissi. 

8. Una novicia que li era devota, avia mot sentit lo 
contrast de la sieua lauzor, e illi am Tautra avian ho 
mot greu près. Ez una nuech , aquill novicia si senti 
mot gran mal, en tant ques en lo liech non si podia 
girar; e per sa malannansa, ill remas de matinas. 
Totas las autras eran ben encautas, que neguna non 
l'auzava (i) sonar, per lo mal ques avia. 

9. Mens que sonavan la rediera sonada de matinas, 
ques [fol. 81) aquilli dormia, li venc una persona [que] 

(i) Ms. Au:^avan. 



SANCTA DOUCELINA. 2o3 

gieusement avec une solennité peu ordinaire , et tout V éclat 
possible. 

Qjuelque temps après ^ à V occasion d'une formule de louange 
en r honneur de la Sainte, il s'éleva, dans le couvent de Mar- 
seille, quelques troubles et quelques contestations, par rapport 
à sa vie, lorsque Von commença à l'écrire, vu certain doute 
qui se manifesta. Les sœurs ne furent pas d'accord pour 
savoir si l'on se servirait de cette formule de louange, ou non. 
Et à ce propos, il y eut de l'aigreur parmi elles, parce que les 
unes le voulaient, les autres, au contraire, par un sentiment 
de crainte, s'y opposaient. L'ennemi de tout bien profita de 
l'occasion pour agiter le cœur de l'une d'elles, qui très affligée 
et attristée de la division où l'on se trouvait, commença à se 
laisser aller à une bien folle pensée. 

Il lui vint tout d'un coup dans l'esprit de douter que la 
Sainte fût sainte, et qu'elle méritât cette louange. Et quoi 
qu'elle fît, il lui fut impossible de chasser cette pensée de son 
cœur, malgré qu'elle y résistât de toutes ses forces. Cependant 
les sœurs, par la volonté de Dieu, se mirent d'accord pour 
honorer la Sainte comme elles le devaient. Or, voici ce qui 
arriva dans le temps ou elles étaient encore divisées. 

Une novice, fort dévote à la Sainte, avait été très sensible 
au différend concernant sa louange, et, comme l'autre, en avait 
éprouvé beaucoup de peine. Une nuit, elle se sentit fort malade, 
au point de ne pouvoir pas se remuer dans son lit; et pour ce 
motif, elle ne se leva pas pour les Matines. Toutes les autres 
s'en étaient aperçues, et aucune n'osait l'appeler, sachant le 
mal quelle avait. 

Lorsque l'on sonna le dernier coup des Matines, tandis que 
la novice dormait, il lui vint quelqu'un qui commença à tirer 



204 LI VIDA DE LA BENAURADA 

comenset h tirar la flassada desus, [e] tant la tiret tro 
que la desperec. Gant fon despereguda, tiret la autra 
ves. E non auzava mot sonar, ni demandar qui era; 
car alcuna temor d'esperit sentia josta si, mais mera- 
villava si qui era. E continuamens avia memoria de la 
sancta maire, que cant si desperec , illi Tac en son cor, 
am sobeirana consolacion qu'en sentia ( i ) de la sieua 
memoria, que li toUia tota Tautra temor. Mais per ren 
que fezessa, non si podia girar, per lo mal ques 
avia. 

10. E adoncs, parti si d'ella, que li era davant, e 
venc li daus los pes, e menava li benignamens desus 
los pes la man, desobre la flassada. E per aitant, illi 
non si movia ; mais tan grans era le plazers qu'illi 
prennia en lo bénigne toquar que li fazia des pes, que 
tôt son mal desnembrava, que nol sentia, de gran 
plazer que recebia en s'arma. E cant vi que per tôt 
aisso non si movia, va li levar la flassada de sus, que 
quais li descubri los pes. 

1 1 . Adoncs li venc en sa pensa una antiphena de 
lauzor de la Sancta, e fon li en son cor soptamens, 
aissi cant si persona li disses : « Ad te de luce vigi- 
lans, » E soptamens, ill si levet leugieramens, e trobet 
si sanada e garida de tôt so ques avia. E fon tan grans 
aquell gauch esperital que laisset en son cor, e aquell 
creissement de devocion qu'illi senti en s'arma az 
aquella paraula, ad te de luce pigilans, ques anc aital 
consolacion d'esperit mais non ac ni senti. E amb aquel 
gauch, annet dire matinas. Mais al girar que fes, illi 
vi una persona que s'en annava, e que si partia d'ella. 

(i) Ms. Qu'en sentia, répété deux fois. 



SANCTA DOUCELINA. 2o5 

la couverture quelle avait sur elle, et qui la tira tellement, 
quelle dut s éveiller. Qjuand elle fut éveillée, on continua à 
la lui tirer encore. Elle n osait fas parler, ni demander qui 
était là, car elle était effrayée de sentir un esprit aussi prés 
d'elle ; mais elle ne savait pas qui c était. Elle pensait néan- 
moins continuellement à la sainte mère ; elle l'eut dans son 
cœur, quand elle s'éveilla, et son souvenir lui fit sentir une sou- 
veraine consolation, qui faisait disparaître Vautre crainte. 
Quoi qu elle fît pourtant, elle ne pouvait se remuer dans son 
lit, pour le mal quelle avait. 

Alors, la personne qui était devant elle, alla se placer au 
pied du lit, et se mit à passer doucement la main sur ses 
pieds, par dessus la couverture. Malgré tout cela, elle ne bou- 
geait point ; mais le plaisir quelle ressentait pendant quon 
lui touchait si doucement les pieds, était si grand, quelle 
oubliait tout son mal; et elle ny pensait plus, à cause de la 
satisfaction quelle éprouvait dans son âme. Qjiand Vautre 
vit que tout ceci ne la faisait pas remuer, elle enleva la cou 
ver ture, jusqu'à lui découvrir les pieds. 

Au même instant, il lui vint en mémoire une antienne 
consacrée à V honneur de la Sainte, et elle Veut tout d'un coup 
dans le cœur, comme si quelqu'un lui disait : « Ad te de luce 
vigilans. » Et incontinent, elle se leva sans aucune peine, et 
se trouva guérie entièrement de tout son mal. Et V allé- 
gresse spirituelle qui remplit son cœur, et V accroissement de 
dévotion quelle sentit dans son âme en entendant cette parole. 
Ad te de luce vigilans, furent si extraordinaires, qu'en au- 
cune circonstance elle n'eut une pareille consolation d'esprit. 
Et elle s'en alla, toute joyeuse, à Matines. Mais en se tour- 
nant, elle vit une personne qui partait d'auprès d'elle. 



2o6 lA VIDA DE LA BENAURADA 

12. E adoncs, aquilli ques avia agut aquel foll pen- 
sament de la Sancta, era en dormidor, ques annava a 
matinas; e vi de sos huols una donna beguina que 
partia e movia de la luoga^ vo d'aqui on li douzella era 
ques es dicha desus. E crezet si fos autra, e penset 
la repenre, car Favia sonada ; e vi Tannar azordena- 
damens, e esgardet qui era, e anc (fol. 82) non la 
connoc. 

i3. E fon drecha e auta^ e de cumenal talh; e fon li 
semblant que sos brasses portes plegatz davant si, 
quais en cros ; mais las mans eran cubertas dell man- 
tell que portava. E li vel que porta va eran clar, blanc 
e pur ; ell mantels era bruns de singular color. E era 
tota de meravilloza beutat ; que per meravilla esgar- 
dava son tall, tant era ben formada. E annava per 
dormidor, am sobre gran azordenament, ten[d]ent ves 
Foratori. 

14. E con aquisti la esgardes, e li vengues davant, 
per ren que fezes, la cara non li podia vezer, jassiaisso 
que fortmens la esgardes per cara. E meravillava si 
mot qui era, car ben sabia lains non avia aital femena. 
E ab aitant, illi passet per ella ; e cant li fon de près, 
aquisti li demandet qui era, que non la connoissia. E 
tantost fon respost en son cor : « Dulcelina hec de 
Digna , Sede polorum est digna , Inter sacras vir- 
gines. » E passet s'en. 

i5. E adoncs, aquilli vi tota la forma de las sieuas 
espallas, e tôt son tall vi adoncs claramens. Mais tan 
grans fon le gauchz ell plazer esperital que laisset en 
son cor az aquella resposta, am creissement de gran 
devocion, de la quai negun temps non avia sentit. E 
aitan tost aquilli s'abrivet per seguir la, e sos huols pre- 



SANCTA DOUCELINA. 207 

Or^ en ce moment^ la sœur qui avait eu au sujet de la Sainte 
une si folle pensée^ était encore dans le dortoir^ se rendant à 
Matines ; et elle vit de ses propres yeux une béguine qui se 
mettait en marche^ en partant de V endroit même où était la 
jeune novice dont nous venons de parler. Elle la prit pour une 
autre ^ et voulut lui faire des reproches^ car elle V avait ap- 
pelée ; et voyant sa démarche pleine de gravité^ elle regarda 
pour voir qui c était, mais ne put la reconnaître. 

Elle était droite et élevée^ et d'une taille ordinaire^ et elle 
paraissait tenir les bras croisés sur sa poitrine; mais ses 
mains étaient recouvertes du manteau quelle portait. Son 
voile était clair ^ blanc et net ; son manteau était brun, mais 
d'une couleur singulière. Sa figure était d'une merveilleuse 
beauté^ et l'on était ravi en regardant sa taille, tant elle 
était parfaitement bien conformée. Elle marchait, en traver- 
sant le dortoir, avec une très grande modestie, se dirigeant 
vers l'oratoire. 

L'autre la considérait, et bien quelle lui vînt en face, 
elle ne put, malgré tous ses efforts, apercevoir sa figure, quoi- 
qu'elle la regardât obstinément au visage. Elle s'en étonnait 
fort, sachant bien que dans la maison il n'y avait pas une telle 
femme. Et quand elle passa auprès d'elle, et qu'elle fut à 
portée, elle lui demanda qui elle était, parce quelle ne la re- 
connaissait pas. Aussitôt il lui fut répondu dans son cœur : 
« C'est Douceline de Digne, qui mérite d'avoir au ciel une 
place entre les vierges sacrées. » Et elle continua sa marche. 

En ce moment, l'autre vit toute la forme de ses épaules, et 
reconnut distinctement toute sa taille. Mais rien n'est com- 
parable à la joie et au plaisir spirituel qu'elle éprouva dans 
son cœur, en entendant la réponse qui lui était faite; elle en 
eut un accroissement de dévotion qu'elle n'avait jamais res- 
senti. Aussitôt y elle se précipita pour la suivre ^ mais tandis 



2o8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

sens, mens que la esgardava, illi dezaparec. Mais ben 
la vi issir per la porta dell dormidor^ e crezet fos in- 
trada per la porta que li esta davant, que va a l'ora- 
tori, per onn las donnas van lo matin a matinas. 

i6. E cant tost ilh li issi de vista, ques anc pueis 
non la vi, correc tantost après mot abrivadamens, e 
demanda va a totas per on era tenguda , ni onn era 
annada aquilli que davant li annava. Las autras res- 
pondian que negun'autra non avian vist mais ella ; e 
non sembla va que fos en si mezesma, d'aquell gauch 
ques avia. E intreron ensemps en Toratori. Mais cant 
intreron en aquella maizon, tan grans fon aquella gloria 
que lains atroberon, e una angelical conso-( /b/. 83) 
-lacion agron totas ensemps, amb una frescor esperital, 
que per paraula manifestar non si poiria, ni dire. 

17. E sentiron una odor celestial que negun temps 
non avian sentida ; que semblant lur era aquill mai- 
zons fos tota plena d'angels. E ab ai'tant, venc Tautra 
qu'era la nuech malauta, que fon de tôt garida ; e venc 
alegramens, am meravillos gauch, e demandava a las 
autras qui Tavia sonada. E totas s'esdizian que non 
Tavian sonada ; e comtet lur con si li era près. 

18. E per tôt aisso, aquell gauch non mermava, ans 
ades lur creissia a totas ensemps. E era un gauch de 
Dieu, e un alegrier esperital que sentian en lur s armas, 
amb un gran creissiment de devocion en Dieu e en la 
Sancta ; que negun temps mais aital gauch, ni aitan 
alegrier non avian sentit. Si qu'en las caras de totas pa- 
reissia, e laissava seinnhal d'aquella gloria que sentian 
en lurs armas. E am gran plazer Tuna esgardava l'au- 
tra, que semblant lur era que so que sentian en lur cor 
vis Tuna en la cara de i'autra. 



I 



SANCTA DOUCELINA. 209 

quelle cherchait à la rejoindre^ elle disparut à ses yeux. Elle 
la vit sortir 'par la forte du dortoir^ et s'imagina quelle était 
entrée par celle qui est en face ^ laquelle mène à l'oratoire y et 
par oii les sœurs vont la nuit aux Matines. 

Aussitôt quelle Veut perdue de vue^ elle courut après elle 
avec un grand empressement^ et ne la retrouvant pluSy elle 
demandait à tout le monde y par où avait passé celle qui mar- 
chait devant elle y et où elle avait pu aller. Les autres lui 
répondirent qu elles n avaient point vu d'autre personne 
quelle-même ; et elle ne semblait pas trop savoir ce quelle 
faisait y par suite de sa grande joie. Et elles entrèrent toutes 
ensemble dans l'oratoire. En pénétrant dans la maison de Dieu y 
telle fut la splendeur quelles y trouvèrent y tel fut le bonheur 
digne des anges qui remplit leurs cœurs d'une admirable fraî- 
cheur spirituelle y que l'on ne saurait V exprimer par la parole. 

Elles sentirent une odeur céleste qu'elles n'avaient jamais 
connue à aucune époque; et il leur semblait que l'oratoire était 
rempli d'une multitude d'anges. Bientôt arriva la novice qui 
avait été malade, la nuit y et qui venait d'être guérie ; elle vint 
toute joyeusCypleine d'un merveilleux contentement y et elle de- 
mandait aux autres quelle était celle qui l'avait appelée. Toutes 
nièrent l'avoir appelée ; et elle raconta ce qui s'était passé. 

La joie qui les remplissait toutes y loin de diminuer y allait 
toujours en augmentant. C'était une joie divine y et une allé- 
gresse spirituelle qu elles sentaient dans leurs âme s y avec un 
grand accroissement de dévotion pour Dieu et pour la Sainte ; 
jamais elles n'avaient éprouvé une joie pareille y ni une sem- 
blable félicité. Elle se manifestait sur toutes les figures y où 
l'on voyait aisément les marques du bonheur qui était dans 
leurs âmes. Et chacune d'elles regardait les autres avec un 
grand plaisir y car il leur semblait voir sur le visage de leurs 
compagnes ce qu'elles éprouvaient dans leur cœur. 

'4 



210 LI VIDA DE LA BENAURADA 

19. E adoncs, fon nusa e aperta li conciencia de 
l'una a Fautra, e acorderon si az un accordi en lur bon 
pensament, car ho vezian Tuna el cor de Tautra, aissi 
con en lo sieu, que li sancta maire era aqui presens ; 
per que sentian alcuna part de la sieua gran gloria, e 
la sancta compainnhia que sentian dels santz an^^els, 
dels cals li Sancta era acompainnhada, segon qu'ellas 
crezian ni sentian. E amb aquel gauch disseron ma- 
tinas mot devotamens, los lûmes abrazatz, per honrar 
miels la Sancta. 

20. E tant cant disseron de nou le [s] sons de Nostra 
Donna, la sentiron estar en la maizon, e de matinas 
del jorn, tro al segon nocturn. Non vezian la persona^ 
mais Fannar el tornar auzian que fazia près d'ellas, e 
Faprobenquament de la persona el luinnhament sentian 
que fazia, e Fauzian en aissi con annava. E continua- 
mens en lur cor aquel gauch lur creissia, e lur duret 
tant cant aqui estet; en tro ques alcu-(/o/. 84)-na 
bruda si moc d'autras personas ques avian fazennas ; 
e de mantenent, a la bruda que venc, sentiron que si 
parti d'aqui. 

21. E de mantenent, aquel creissement de gauch 
ques avian, si parti de lur cor, que pueis non lo sen- 
tiron, ni aquella gran gloria que sentian enans. E enten- 
deron tantost a un acordi, totas ensemps^ que partida 
s'en era. E compliron devotamens lo sieu servizi e la 
sieua lauzor. E remazeron mot consoladas en Nostre 
Seinhor longamens, que sol li memoria ell rennem- 
bransa d'aquell jorn las rendia consoladas. 

22. E aquilli ques avia agut aquel fais pensament de 
la Sancta, si reconnoc tantost ; entendent la paraula, 
connoc que respost era a la falsa cogitacion ques ill 



SANCTA DOUCELINA. 



21 J 



Alors aussi, elles purent lire dans la conscience l'une de 
l'autre, et elles furent unanimes à s'accorder en une seule et 
même pensée, que chacune voyait dans le cœur des autres, 
comme dans le sien propre : c'est que la sainte mère était là 
présente au milieu d'elles. Elles apercevaient une partie de 
sa grande gloire, et sentaient la présence des saints anges 
dont la Sainte était accompagnée, comme elles le croyaient et 
le comprenaient. Ce fut au milieu de ce débordement de joie 
qu'elles récitèrent dévotement les Matines, tous les cierges 
allumés, afin d'honorer plus complètement la Sainte, 

Aussi longtemps qu elles dirent l'office à neuf leçons de 
Notre-Dame, elles sentirent que la sainte mère demeurait là^ 
et aussi durant les Matines du jour, jusqu'au second nocturne. 
Elles ne la voyaient pas ostensiblement, mais elles l'enten- 
daient aller et venir près d'elles, et distinguaient fort bien 
quand elle s'éloignait, et quand elle se rapprochait ; elles sai- 
sissaient tous ses mouvements, La joie de leur cœur s'accrois- 
sait sans cesse, et elle dura tout le temps qu'elle fut là; jusqu'à 
ce que quelques personnes firent un peu de bruit, et au même 
moment que ce bruit se fit entendre, elles comprirent que la 
Sainte s'en allait de ce lieu. 

Aussitôt, la grande allégresse qu'elles avaient dans leur 
cœur disparut ; à partir de ce moment, elles ne la ressentirent 
plus, et n'aperçurent plus cette grande gloire qu elles voyaient 
auparavant. D'un commun accord, elles comprirent aussitôt 
que la sainte mère était partie. Elles achevèrent dévotement 
son service, et la récitation de ses louanges. Et elles eurent 
tant de consolation de ce qui était arrivé, que le seul souvenir 
de ce quelles avaient vu en ce jour les remplissait de bonheur, 

La sœur qui avait eu une si fausse idée au sujet de la 
Sainte, rentra en elle-même ; elle comprit que ce quelle avait 
entendu répondait à la mauvaise pensée quelle avait eue^ en 



212 LI VIDA DE LA BENAURADA 

avia agut^ cant penset si non fora sancta, ni digna de 
lauzor. Car li paraula de la resposta dis : « Dulcelina 
hec de Digna, Sede polorum est digna, Inter sacras 
virgines ; Aquisti Dulcelina de Dinnha de la serilla ce- 
lestials es digna, entre las sanctas verges. » E adoncs, 
aquilli si penti, e ac mot gran dolor de la foUia ques 
avia pensada, e mot gran desplazer; e crezet certamens 
qu'en aissi era li vertatz cant li paraula dis. 

23. Aquisti cauza fon recomtada certamens per 
aquellas que aisso viron ni sentiron, davant la major 
prioressa e las donnas plus antigas de lains ; e a major 
fermeza^ en las mans de ma donna Felipa Porcelleta^ 
ques era majers prioressa de l'estament, o juret so- 
brel[s] santz evangelis, aquilli ques avia agut la cogita- 
cion, ni de sos huols o avia vist, en aissi cant dich es. 
E las autras que hi eran agudas, garentiron e confer- 
meron qu'en aissi ho avian sentit cant illi dich avia. 

24. Semblant cauza s'estalvet en l'autre covent d'Ie- 
ras, Tan après ques aisso fon agut. Esdevenc si aquell 
jorn que las donnas d'aquel covent fazian rennem- 
bransa de la sancta maire, segon ques avian costumât 
de far entr'ellas ; e feron aquelia rennembransa al plus 
soUempnamens (/b/. 80) que pogron, dizent la sieu 
lauzor am mot gran alegrier. E fon aquil maizons de 
l'oratori esclarzida e alumenada meravillozamens per 
diverses lums. 

25. E disseron la sieu lauzor am tan gran reverencia 
e devocion, que negun temps aital consolacion non 
avian aguda, ni anc mais aital soUempnitat non Tavian 
fâcha; en aissi que fora la carriera dels fraires, las 
auzia hom legir. E sentian de fora las gens aquelia gran 
consolacion qu'ellas avian lains, meravillant d'aquella 



SANCTA DOUCELINA. 2i3 

doutant qu elle fût sainte et digne de louanges. En effets la 
parole ouie par elle disait: « Dulcelina hec de Digna, Sede 
polorum est digna, Inter sacras virgines ; cette Bouceline de 
Digne est digne de la demeure céleste^ au milieu des saintes 
vierges. » Elle se repentit donc de sa faute ^ et eut une vive 
douleur et un très grand déplaisir de la folie à laquelle 
elle s'était laissé entraîner. Et elle crut fermement que la 
vérité était telle que ces paroles le disent. 

Tout ceci fut raconté^ d'une manière très exacte^ par celles 
qui V avaient vu et entendu elles-mêmes^ par devant la prieure 
majeure et les anciennes de la maison. Et pour plus de garantie^ 
celle qui avait douté de la sainteté de la sainte mère, et qui 
avait vu de ses yeux ce que nous avons dit, vint le jurer sur 
les saints Evangiles, entre les mains de madame Philippine 
de Porcellety qui était prieure majeure de l'institut. Et les 
autres sœurs qui s'y étaient trouvées, attestèrent et confir- 
mèrent qu elles avaient vu tout ce que celle-ci raconta. 

Un fait pareil à celui-là arriva dans le couvent des bé- 
guines d'Hyères, l'an d'après que ceci se fut passé. C'était le 
jour que les dames de cette maison honoraient la mémoire de 
la sainte mère, selon qu elles avaient la coutume de le faire 
parmi elles ; et elles célébrèrent cette commémoraison avec la 
plus grande solennité qu elles purent, disant ses louanges avec 
une allégresse sans égale. Leur oratoire fut à cette occasion 
éclairé et illuminé merveilleusement par une infinité de lu- 
mières. 

Et elles dirent ses louanges avec tant de respect et de dé- 
votion, que jamais, en aucun temps, elles n'avaient eu une 
consolation pareille, et jamais elles n'avaient fait une telle 
solennité. On entendait leurs voix bien loin de la rue des 
religieux. On comprenait aisément quelles étaient dans une 
grande allégresse, mais l'on s'étonnait qu elles célébrassent une 



214 LI VIDA DE LA BENAURADA 

soUempnitat con era tan grans; car non sabian per que 
la si fezessan . E non semblava que fos gauch d'aquest 
mont aquel que las donnas avian^ fazent aquel novell 
mestier ; car singulars cauzas hi foron vistas e auzidas. 

26. Que alcunas de las plus complidas viron clara- 
mens la sancta maire a matinas, intrar per lo coronell ; 
e mes si en miei d'aquellas quatre qu'estavan al letril^ 
am tan gran lutz que totas aquellas n'eran alumenadas. 
E ganren lan n'ac que Tauziron aqui cantar per Tespazi 
d'un vers^ am sobre gran sentiment de devocion que 
totz le covens sentia d'ella, del quai mais non avian 
sentit. E cant las donnas anneron dire lo verset, e illi 
las segui, e pueis dezaparec. Mais tan grans ton aquell 
gauch de Dieu, e aquella consolacion e devocion que 
laisset en lurs armas, que non si poiria dire. 

27. Non quai duptar a res de neguna que fizelmens 
perseveri en aquest estament, que sia dezamparada 
per Nostre Seinnhor, ni que la desconnosca en la fin de 
sos jorns ; segon que az una donna de Testament Dieus 
vole mostrar per consolacion de totas. 

28. El covent dleras, s'esdevenc que una donna de 
Robaut mori ; e un'autra estant a si mezesma en sa 
oracion, va si repauzar. E fon li semblant qu'illi fos en 
un luoc on aquill arma era ; e vi la estar mot humil- 
mens az una part ; e era li semblant degues esser pa- 
radis terrenal. E vezia totz (/0/.86) los Santz per orde, 
e venian tut az aquest 'arma, e demanda van li qui era, 
ni de quai estament, ni de qui era Tabiti que portava, 
que non lo conoissian. 

29. E illi respondet : « Que sotz la man de sant 
Frances s'era regida. » E aisso dizia mot humilmens. 
E li Sant li dizian, retornant sa resposta : « Sotz la man 



SANCTA DOUCELINA. 2i5 

fête si solennelle^ ne sachant pas pourquoi elles la faisaient. 
Et la joie que les sœurs montraient en faisant cette nouvelle 
cérémonie^ ne ressemblait pas à une joie mondaine, et l'on y 
vit et entendit diverses choses singulières. 

duelques-unes des religieuses les plus parfaites virent 
clairement la sainte mère venir à Matines^ et entrer par le 
sanctuaire. Elle se mit au milieu des quatre sœurs qui étaient 
au lutrin, et elle répandit une telle clarté que toutes en étaient 
illuminées. Il y en eut beaucoup qui T entendirent chanter 
pendant quelque temps; et tout le couvent éprouva le plus vif 
sentiment de dévotion envers elle, comme jamais on ne V avait 
ressenti. Quand les choristes allèrent réciter le verset, elle 
se mit à les suivre, et puis elle disparut. Mais la joie surna- 
turelle, et la consolation, et la dévotion quelle laissa dans 
les âmes furent si fortes que je ne saurais les exprimer. 

Il ny a pas lieu de craindre que Notre Seigneur abandonne 
aucune des personnes qui auront persévéré avec fidélité dans 
ce saint établissement, ni quil en méconnaisse une seule à la 
fin de ses jours. Pour la consolation de toutes. Dieu voulut en 
donner la preuve certaine à lune des religieuses de la maison. 

Il arriva quune des béguines de Roubaud, du couvent 
d'Hyeres, vint à mourir ; et une autre, qui était en prières 
dans un lieu retiré, s'endormit durant son oraison. Or il lui 
sembla quelle se trouvait là où était lame de la morte ; et 
elle la vit se tenir très humblement dans un endroit qui lui 
paraissait être le paradis terrestre. Et elle vit tous les 
Saints venir successivement auprès de cette âme, et lui de- 
mander qui elle était, à quel ordre elle appartenait, et quel 
était r habit quelle portait, habit quils ne connaissaient pas. 

Elle répondit quelle avait vécu sous la direction de saint 
François , disant cela avec beaucoup d'humilité. Et les 
Saints lui dirent, en tournant contre elle sa réponse : « Vous 



2i6 LI VIDA DE LA BENAURADA 

de sant Frances ti est regida ! E tu con non portas lo 
sieu abiti, ni Tabiti de sancta Clara, ni de las autras 
relegions? Qui ies[t] tu que sotz la man de sant Fran- 
ces ti sies regida, e non portes son abiti ? Qui iest tu, 
ni de quai estament ? » 

3o. Ab aitant venc Ihesu Crist, le seinnhers drechu- 
riers e piatos, e termenet las questions, dizent : « Que 
demandas vos autri? » E li Sant disseron : « Senher, 
aissi a un'arma la quall non connoissem, ni sabem de 
quai estament sia, ni connoissem son abiti. E dis que 
sotz la man de sant Frances s'es regida, e non porta 
son abiti, ni de sancta Clara, ni dels autres religios ; ni 
monega non es, ni non sabem qui sia. » 

3i. El Seinnhers dousamens respondet, am benigna 
cara : « Hieu la connosc ; illh es, so dis, d'un estament 
qu'ieu ami, lo quai ai en ma garda, e le quais si regihis 
desotz la man de sant Frances. E ben dis ver que sotz 
la sieua man s'es regida; mais non porta son abiti; e 
ieu sai qui es. » Sa dis Nostre Seinnhers, e salvet la, e 
la près a sa part, en aissi cant sa feda ques avia car 
comprada. Per que non quall duptar d'aquest sant 
estament, que sotz la man nil régiment de sant Fran- 
ces perisca, le quais continuamens sia en la garda de 
Nostre Seinnhor. 

32. D'aisso avem ferm testimoni e certa garentia en 
tota la vida de la sancta maire ; car en diverses luocs 
de sa vida, e en sos raubimens, on plus autz eran, nos 
prometia e nos fermava que totas siam en la garda de 
Dieu, e en la proteccion de la Sancta Trenetat era totz 
Testamens ; e que sotz las alas de sant Frances, totas 
nos salvariam. Aisso eran las sieus {fol. 87) promes- 
sions mot souvenieras ; las cals Dieus en aquesta vole 



SANCTA DOUGELINA. 217 

avez vécu sous la direction de saint François ? D'où vient 
donc que vous ne portez pas son habit, ni l'habit de sainte 
Claire, ni celui des autres ordres ? Qui etes-vous donc, vous 
qui vous dites appartenir à saint François, sans porter son 
habit ? Qui etes-vous, et de quel ordre ? 

En ce moment vint Jésus-Christ, le Seigneur juste et misé- 
ricordieux, qui mit fin à toutes ces questions, en disant : 
« Que demandez-vous, vous autres ? »> Les Saints lui dirent : 
« Seigneur, il y a là une âme que nous ne connaissons pas; 
nous ignorons de quel ordre elle est, et son habit nous est in- 
connu. Elle dit avoir vécu sous la direction de saint François; 
mais elle ne porte ni son habit, ni celui de sainte Claire, ni 
celui des autres religieux. Nous ne savons pas qui elle est. » 

Le Seigneur répondit avec douceur, et avec un visage plein 
de bonté : « Je la connais, moi. Elle est, dit-il, d'un ordre que 
j'aime, et que j'ai sous ma garde, lequel vit sous la direction 
de saint François. Elle dit vrai, quand elle affirme qu'elle a 
été sous sa conduite ; mais elle ne porte pas son habit. Et moi 
je sais bien qui elle est. » Ainsi parla Notre Seigneur, et il 
la sauva, et il la prit avec lui, comme une brebis qu'il avait 
achetée bien cher. Il n'y a donc aucun sujet de craindre que 
ce saint établissement périsse sous la main et sous le gouver- 
nement de saint François, puisqu'il est continuellement en la 
garde spéciale de Notre Seigneur. 

De ceci nous avons un témoignage irrécusable, et une ga- 
rantie certaine, dans toute la vie de la sainte mère ; car en 
diverses circonstances de sa vie, et dans ses extases les plus 
sublimes, elle nous promettait et nous assurait que nous 
sommes toutes sous la garde de Dieu, que tout l'établissement 
est sous la protection de la Sainte Trinité, et que sous les ailes 
de saint François nous serions toutes sauvées. C'étaient là 
des promesses quelle nous répétait fréquemment ; et Dieu en 



2i8 LI VIDA DE LA BENAURADA 

claramens mostrar, per donar a las autras ferma espe- 
ransa de tôt cant ill dizia. E que miels ho crezessan, 
vole mostrar que vers era so que li sancta maire lur 
prometia. 

33. E cantz que butz ques aia, ni cals qu'avens lo 
fieran, aquest sant estamens non es paors perisca; car 
continuamens es en la garda de Dieu. Ni a neguna 
d'aquest sant estament non cal aver paor, si puramens 
lo garda; que Dieus si parara per nos, e respondra a 
totas questions que nos sian fâchas. Car ell sap Testa- 
ment, e lo connois^ e Tama; per Ips meritis de la sancta 
maire, e dell sant paire fraire HugO;, que donet la doc- 
trina e la nos confermet. E non es duptes que Dieus 
laisse périr neguna que sotz la man de sant Frances si 
sia ben regida. 

34. En Tan de Tencarnacion de Ihesu Crist .m. e 
.cc.LXXviii., al .XVII. jorns denfral mes d'Uchovre, a un 
dimenegue, foron translatatz li cors santz del benaurat 
paire e sant fraire Hugo de Dinnha, e de la benaurada 
maire soror sieua ma donna sancta Doucelina^ en la 
gleiza nova dels fraires menors de Marsella. E adoncs, 
a reverencia de Dieu e de Nostra Donna, ganren dels 
prozomes de Torde s'acamperon el covent de Marsella ; 
e tôt lo plus de las donnas dell covent d'Ieras ven- 
gron ; e fon acampament de bonas gens, am meravillos 
gauch d'aquella festa, per honrar los cors santz. 

35. E tut li orde de Marsella s'ajusteron adoncs, e 
las processions ; e adoncs prezeron los sans cors, cas- 
cun pauzat en un rie drap daurat. Los quais porteron, 
per mais de reverencia, li prozome major de Torde, 
menistres^ custodis^ e lectors, e d'autres de mot gran 
dignitat, am gran devocion. E am gran soUempnitat 



SANCTA DOUCELINA. 219 

voulut montrer la réalisation dans celle-là^ pour donner aux 
autres une ferme confiance en tout ce que la Sainte disait. Et 
four qu elles y crussent encore mieux ^ il se plut à faire voir 
que ce que la sainte mère leur promettait était certain. 

Aussi, quelles que soient les contrariétés et les épreuves 
qu'il ait à supporter, il ny a pas à redouter que ce saint 
institut vienne à périr, car il est sans discontinuer en la 
garde de Dieu. Aucune de celles qui en font partie, na rien 
à craindre, si elle observe sa règle ; car Dieu se mettra en 
avant pour nous, et répondra à toutes les difficultés qui nous 
seront faites. Il sait ce quest notre ordre, il le connaît, il 
Vaime, à cause des mérites de notre sainte mire, et du saint 
père Hugues, qui en a donné la doctrine, et nous y a formées. 
Et il est hors de doute que Dieu ne laissera périr aucune de 
celles qui s'y sanctifieront sous la main de saint François. 

En l'année de V incarnation de Jésus-Christ mil deux cent 
soixante-dix-huit , le dix-sept du mois d'octobre, jour de di- 
manche, on fit la translation des corps saints du bienheureux 
père et saint frère Hugues de Digne, et de notre bienheureuse 
mère, sa sœur, madame sainte Douceline, dans l'église neuve 
des frères mineurs de Marseille. A cette occasion, pour l'hon- 
neur de Dieu et de Notre-Dame, beaucoup des principaux de 
l'ordre se réunirent dans le couvent de Marseille ; la plupart 
des béguines d'Hyères y vinrent ; et il y eut une très nom- 
breuse afiiuence de pieuses personnes, qui venaient pour ho- 
norer les saints corps, et prendre part à la joie de la fête. 

Tous les ordres de Marseille et toutes les processions y 
furent. Les corps des saints furent levés et 'placés chacun dans 
un riche drap d'or ; et ils furent portés respectueusement par 
les personnes les plus considérables de l'ordre, ministres, cus- 
todes et lecteurs, et par les plus élevés en dignité, qui s'en 
faisaient un honneur. On les porta processionnellement, avec 



220 LI VIDA DE LA BENAURADA 

per los barris de Marsella los porteron, am gran pro- 
cession^ cantant alegramens las lauzor[s] de Dieu e de 
Nostra Donna, e de mon seinnhor {fol. 88) sant Fran- 
ces. E adoncs totz le pobols de Marsella hi fon, e major 
e menut; e abriva[va]n si am gran fe sobrels cors 
santz, en tal maniera que las processions non podian 
en la gleiza intrar, per la prieissa dell pobol. E mos- 
travan tut, petitz e grans, meravilloza devocion en los 
sans cors. 

36. E porteron los en la gleiza dels fraires nova, mot 
honradamens alumenatz de diverses brandons. E 
après, diis si li messa mot sollempna; e pueis, ale- 
gramens e dignamens honratz, pauzeron los amgran 
reverencia el[s] sépulcres del marme, el cor de Nostra 
Donna ; el quai luoc son ancara^ a la honor de Dieu tôt 
poderos. Qui es\f\ benedictus in secula. 



XV. 



Le quin^ens capitols es dels miracles que Dieiis fes per la Sançta^ 
après lo sien traspassament. 



I. Ar s'alegri Robaut dleras e de Marsella, car tan 
digne cap ha agut en son comensament, con servi lo 
seinnhers en tota sanctitat, con tostemps i sia amatz e 
servitz puramens, per los gracios meritis de la maire 



SANCTA DOUCELINA. 221 

la plus grande solennité, tout autour des remparts de Mar- 
seille, en chantant avec une vive allégresse les louanges de 
Dieu, de la très sainte Vierge, et de monseigneur saint 
François. Tout le peuple de Marseille se trouva là, les riches 
aussi bien que les pauvres ; et F on se précipitait, avec une 
grande confiance, sur les saints corps, de telle sorte, que la 
presse du peuple empêchait la procession d'entrer dans 
V église. Et tous, petits et grands, montrèrent une admirable 
dévotion pour honorer les saintes reliques. 

On les conduisit dans la nouvelle église des religieux fran- 
ciscains, entourées d'une infinité de cierges allumés en leur 
honneur. Une messe très solennelle y fut célébrée, après la- 
quelle, au milieu de la joie et du respect de tous, on les déposa 
dans des tombeaux de marbre placés dans le chœur de Notre- 
Dame. Cest dans ce lieu quils reposent encore, à l'honneur 
du Dieu tout puissant, qui est béni dans tous les siècles. 



CHAPITRE QUINZIÈME 

Le quinzième chapitre traite des miracles que Dieu opéra 
par l'intercession de la Sainte, après sa mort. 



Réjouissez-vous, enfants de Roubaud, d'Hyéres et de 
Marseille, qui avez eu pour fondatrice une si digne mère, 
qui a servi le Seigneur dans la sainteté la plus consommée. 
due Dieu soit toujours aimé et servi par vous fidèlement. 



222 LI VIDA DE LA BENAURADA 

que Ta edificat ; per los cals meritis Dieus a accorregut 
a mot de gens, segon ques auzires. 

2. En Prohensa era un noble baron ques avia nom 
Rainant, seinnhers d'un castell ques a nom Cabrier ; e 
ell e li donna ^ ques avia nom Constansa, deziravan 
fin meravillozamens, e nol podian aver. E am gran te, 
voderon a la Sancta lo pes de Tenfant en siéra, si lur 
volgues dar fiU. Non triguet gaire ques agron un bell 
filh, que lur tes mot gran gauch ; car el si fes tan savis, 
que per meravilla auzia hom sas paraulas, que non 
semblava enfant. E ben paria que fils era de gracia, tan 
sotils era en son entendement. 

3. Estalvet si d'un autre filh ques agron, cazec en 
malautia, per la quai fon menatz sus lo ponch de la 
mort; en tant que certamens li viron far los tratz, e 
neis crezian que Tarma fos partida dell cors. Ab tant 
li maires de mot gran dolor plena, amb amars critz 
{fol. 89) si tornet a la Sancta, e vodet de bon cor que 
son sépulcre illi vezitaria, e que li portaria Tenfant^ am 
son suzari. E aissi fach son vot, Tenfas fon restauratz 
a pleniera salut. 

4. E en aissi, con per los meritis de la benaurada 
Sancta, lo premier filh Dieus lur avia donat, aissi per 
los sieus meritis, aquest que crezian que fos mortz, 
piatozamens lo lur va restaurar. Don li maires am 
gauch li atendet son vot, e comtava e dizia que per cert 
li Sancta Tavia ressuscitât. 

5. A Marsella era una femena que totz los enfantz 
ques avia perdia tant tost ques eran natz ; e era en tan 
marrida que non semblava remazes en son sentz, de 
dolor que menava a cascun dels enfantz. E una ves 
qu'ill era près de son enfantament, era mot consiroza, 



SANCTA DOUCELINA. 223 

par les mérites de votre mère, par Fintercession de laquelle le 
Seigneur a accordé tant de grâce s, comme vous allez l'entendre. 

Il y avait, en Provence, un noble baron que Von appelait 
Raynaud, et qui était seigneur du château de Cabries, Sa 
femme se nommait Constance ; et tous les deux désiraient ar- 
demment avoir un fils, sans pouvoir V obtenir. Ils s adressèrent 
avec confiance à la Sainte, et promirent, si elle voulait leur 
donner un fils, de lui offrir le poids de son corps, en cire. Feu 
après, ils eurent un bel enfant, qui les combla de joie, car il 
devint si sage, que l'on était en admiration devant ses paroles. 
Il ne ressemblait pas à un enfant, et il parut bien que c était 
un don de la grâce, car il avait un esprit des 'plus subtils. 

Ils eurent encore un autre fils, qui tomba un jour dans une 
maladie, par laquelle il fut conduit jusquà F article de la 
mort; on le vit faire les dernières contorsions des mourants, 
et l'on croyait que son âme avait quitté le corps, La mère, 
livrée à la plus vive douleur, poussa des cris amers, et in- 
voqua la Sainte, en lui faisant de bon cœur la promesse de 
venir visiter son sépulcre, et d'y porter l'enfant avec son 
suaire, duand elle eut fait ce vœu, l'enfant revint à la vie, 
et il fut rendu à la santé. 

Ainsi, de même que Dieu leur avait donné le premier de 
leurs fils par les mérites de la bienheureuse Sainte, de même 
il leur rendit miséricordieusement par son intercession celui 
qu'ils croyaient déjà mort. L'heureuse mère accomplit son vœu 
avec allégresse, et elle disait à tous qu'il était évident que la 
Sainte l'avait ressuscité. 

Une femme de la ville de Marseille perdait tous ses enfants 
presque aussitôt après leur naissance ; et elle était si affectée 
de son malheur, qu'elle semblait avoir perdu la raison, de la 
douleur que lui causait chacun de ses enfants. Se trouvant un 
jour près de son terme, elle était dans une grande inquiétude. 



224 LI VIDA DE LA BENAURADA 

car doptava de la mort de l'enfant, e plorava lo enans 
que fossa nat. 

6. E una nuech, en sompni, lo li aparec li benaurada 
maire, si trezena de donnas de Robaut, que Facom- 
painhavan mot honradamens, traspassadas totas d'a- 
quest mont; e eran totas de meravilloza beutat. E dis li 
li Sancta mot benignamens : « Sapias, femena, que tu 
portas .1. filh del cal seras alegra. E per cert sapias que 
grans bens f en venra ; car ieu ti fas saber ques aquest 
ti viura, qu ieu ai pregat a Dieu que lo ti salvi. » 
Adoncs li femena li demandet qui era. « Ieu, sa dis li 
Sancta, sui Doucelina de Dinnha, beguina de Robaut, 
e sorre de fraire Hugo de Dinnha, qu'en aquest an sui 
transpassada d'aquest mont a Dieu, e la quai tu avias 
réclamât. » 

7. Adoncs li femena si gitet a sos pes, e reques li, am 
gran devocion, que bezenis son ventre. E li Sancta 
adoncs pauzet sa man sobr'ella, e bezeni la, e pueis parti 
si d'ella. E li femena remas mot consolada, e ac ple- 
niera fe en las paraulas quel Sancta li ac dich , e speret 
que per los sieus meritis trobera gracia am Dieu. 
Azimpli si le sompnis quel femena ac vist ; e enfantet 
un filh de ques ac mot gran gauch. Car aquell li vis- 
quet, e li fes mot de bens; qu'ell fon bons mercadiers, 
e lonc temps la noiri. 

8. Una nobla douzella, ques avia nom Cezilia, era 
en la ciutat de {fol. 90) Marsella, li quais per un an 
avia sostengut enfermetat greu en sos huols. Que ne- 
guna clardat a penas podia sostenir ; quel blanc dins 
dels huols avia tan vermels, que semblava continua- 
mens que li- huel li sacnessan ; e mejes non la *n podian 
garir per colliri, ni per ren que fezessan. 



SANCTA DOUCELINA. 225 

redoutant la mort de r enfant quelle 'portait^ et elle le pieu- 
rait déjà avant quilfût né. 

Une nuit^ durant son sommeil^ la bienheureuse mère lui 
apparut avec douze autres dames de Roubaud. C'étaient 
douze de ses filles^ qui déjà avaient quitté ce monde ; et elles 
faisaient à leur mère un honorable cortège. Toutes étaient 
d'une merveilleuse beauté. Et la Sainte dit avec bonté à la 
femme affligée : « Je viens t' apprendre que tu portes un fils 
dont tu n auras que de la joie ; et tu peux être sûre quil t'en 
viendra beaucoup de biens. Car je te fais savoir que cet enfant 
vivra^ parce que f ai prié Dieu de te le conserver. » Celle-ci 
lui demanda alors qui elle était. « Je suis^ dit la Sainte^ 
Douceline de Digne ^ béguine de Roubaud, la sœur du frère 
Hugues de Digne ; j'ai quitté ce monde, en cette présente 
année, pour m'en aller à Dieu, et c'est moi que tu as invoquée, » 

En entendant ces paroles, cette femme se jeta à ses pieds y 
et la supplia dévotement de bénir son sein, La Sainte mit 
alors la main sur elle, la bénit, puis elle disparut. L'autre de- 
meura toute consolée de la vision quelle avait eue; elle eut une 
pleine confiance dans les paroles de la Sainte, et espéra que 
par ses mérites elle trouverait grâce devant Dieu. En effet, 
le songe qu'elle avait eu s'accomplit de point en point. Elle 
mit au monde un enfant, qui la rendit heureuse ; car ce fils 
vécut, se livra au négoce, combla sa mère de biens, et fut tou- 
jours son soutien. 

Une noble demoiselle de la ville de Marseille, qui portait 
le nom de Ccile, avait, durant une année entière, souffert 
d'une cruelle maladie des yeux. Elle ne pouvait qu'avec 
peine supporter la plus faible clarté. Le blanc de ses yeux 
était devenu si rouge que l'on aurait dit qu'il en sortait du 
sang continuellement ; et les médecins ne pouvaient la guérir, 
ni par leurs pommades, ni par leurs autres remèdes, 

i5 



226 LI VIDA DE LA BENAURADA 

9. E con s'aprobenques Tanniversari de la benau- 
rada Sancta, el quall jorn fan memoria las donnas e 
renembransa d'ella, una sieua seror ques era receu- 
puda d'aquell sant estament^ per esser fiiha de la sancta 
maire, per nom Carpenella, dévia intrar a Robaut^ en 
aquell temps mezeus. E aquisti diis li que si vodes 
az ella; que per cert non crezia que d'autramens 
garis. 

10. E li douzella tornet si devotamens a la Sancta, 
e vodet de bon cor que si al jorn de la sieu rennem- 
bransa Favia garida, illi portera aquell jorn sa perhu- 
ferta d'una libra de siéra, en huols ; e que tota sa vida 
li servira az aquel jorn un siri especial. E aitan tost 
cant ill ac fach son vot, de mantenent si senti melliu- 
rar; si que az aquell jorn que li avia requist de la sieua 
memoria, ill fon del tôt garida, e anc pueis aquell tre- 
ball non senti. Li quais fizelmens e devota^ tant cant 
visquet, li atendet son vot. 

1 1 . En lo castell de Sant Maissimin, era una femena 
ques era quais cega, car una greus malautia li era ven- 
guda en los huols, que semblava fos sancs, tan vermels 
los avia; e toUia li que non podia vezer. E avia estât 
en aissi per motz jorns, am gran dolor que sostenia dels 
huols. 

12. E una nuech qu'illi era d'aquella dolor trop afli- 
gida, e sezia en son liech, que non podia pauzar en 
neguna maniera, e era del tôt dezesperada, que mais 
dels huols non crezia vezer, ni conseil non trobava de 
neguna persona que ren li profiches. Mens qu'illi era 
en aquest pensament, nembret li de la Sancta, e comen- 
set la am lagremas mot fort a reclamar. E soptamens 
senti (/o/. 91) ques una man li passet per los huols; 



SANGTA DOUCELINA. 



227 



Lorsque Von s^ approcha de r anniversaire de la bienheureuse 
Sainte^ jour auquel les dames de Rouhaud honorent sa mémoire^ 
une de ses sœurs, nommée Carpenelle, avait été reçue pour 
faire partie de V ordre et devenir fille de la sainte mère ; et 
elle devait entrer dans V établissement précisément en ce 
temps-là. Celle-ci suggéra à sa sœur de se vouer à sainte 
Douceline, parce quelle ne croyait pas quelle pût être guérie 
par un autre moyen, 

U infirme s adressa donc dévotement à la Sainte, et fit vœu 
que si elle était guérie au jour de sa fête, elle lui porterait 
ce jour-là, pour offrande, des yeux de cire du poids d'une livre, 
et que toute sa vie, à la même époque, elle lui offrirait un 
cierge, par reconnaissance. Aussitôt quelle eut fait ce vœUy 
elle sentit immédiatement une amélioration dans son état; le 
jour de la fête de la Sainte, jour par elle fixé, elle se trouva 
guérie totalement, et ne ressentit plus jamais cette douleur. 
Elle fut fidèle à sa promesse, et tant quelle vécut, elle accom- 
plit exactement son vœu. 

Dans la ville de Saint-Maximin, il y avait une femme qui 
était devenue presque aveugle par suite d'un terrible mal 
d'yeux; ses yeux semblaient toujours pleins de sang, tant ils 
étaient vermeils ; et elle en était arrivée à ne plus y voir. 
Elle passa de longs jours dans une pareille position, éprouvant 
souvent de grandes douleurs. 

Une nuit que ses souffrances étaient plus fortes que d'ordi- 
naire, elle était assise dans son lit, ne pouvant y trouver de 
repos en aucune manière, et elle s' abandonnait au désespoir. 
Il lui semblait impossible qu'elle recouvrât la vue, et personne 
ne savait lui indiquer un remède qui lui fît du bien. Fendant 
quelle était livrée à ces tristes pensées, elle se souvint de la 
Sainte, et commença à l'invoquer ardemment, en versant des 
larmes. Et voilà qu'elle sentit soudain une main qui lui passa 



228 LI VIDA DE LA BENAURADA 

e de mantenent illi vi claramens, e aitan tost li dolors 
fon cessada. 

1 3 . Adoncs li femena esperduda de gauch demandet 
qui era, ni [qui] l'avia garida. E fon li respondut : 
« Doucelina de Dinnha ; e vai a son sépulcre. » E vi la 
davant si, am très donnas beguinas ques annavan amb 
ella. E pueis tostemps li femena li era mot devota ; e 
tenc lonc temps, cant venia a Marsella, premieramens 
a son sépulcre era sos romavajes. E pueis d'aqui enant 
aquell mal non senti. 

14. Esdevenc si ques una donna de Robaut, el co- 
vent de Marsella, fonn fort greumens malauta entro 
la mort ; en tant ques hom las huliet, e neis ques avia 
perdut la paraula, e totz seinnhals avia de mort, e a 
vista de totas planamens s'en annava. E adoncs, una 
de lains, am grans lagremas, det dels ginois en terra, e 
avoquet la Sancta, e li fes alcun vot per la salut d'a- 
quella. Aqui mezeis comenset a parlar, e aquella nuech 
illi atermenet, ell febres la laisset, e fon del tôt garida. 

i5. Donna Laura d'ieras, el Robaut d'Ieras, fon mot 
greumens malauta per enflament del coll e de la cara ; 
e li meje si desesperavan de sa vida. Adoncs, li filha 
malauta, denfra son cor, reclamet Tajuda de la benau- 
rada maire, e am gran devocion reques de las reliquias 
sieuas. E aporteron li un det de la sancta verge, lo cal 
illi près am gran reverentia. E am gran fe e devocion, 
li malauta lo pauzet denfra sa boqua, el luoc on prin- 
cipalmens sentia la dolor ; car gran confizansa avia de 
garir per lo sieu aitueri. E en a[i]ssi li filha devota re- 
ceup sanitat dezirada, per los meritis de la sancta mai- 
re, en la quai avia gran fe e gran esperansa. E Tenfia- 
dura del cap, e del col, e de la cara, per aviament de 



SANCTA DOUCELINA. 229 

sur les yeux, et tout d'un coup elle y vit clairement, et la dou- 
leur quelle endurait cessa aussitôt. 

Alors cette femme, transportée de joie, demanda qui était 
celle qui V avait guérie. Et il lui fut répondu : « Cest Douce- 
Une de Digne ; va- t'en à son tombeau. » Et elle la vit devant 
elle, suivie de trois dames béguines qui l'escortaient. Depuis 
lors, elle eut toujours beaucoup de dévotion pour elle ; et pen- 
dant longtemps, quand elle venait à Marseille, elle allait, 
avant toutes choses, en pèlerinage à son sépulcre. Du reste, 
elle ne souffrit plus jamais de son mal. 

Il arriva encore qu'une béguine de Roubaud, du couvent 
de Marseille, fut très gravement malade, et près de mourir. 
On lui donna l' extrême-onction; elle avait même perdu la pa- 
role, et présentait tous les symptômes d'une mort prochaine, 
s'y acheminant à grands pas, à la vue de tous. Alors, une de 
ses compagnes se mit à genoux, en versant beaucoup de larmes, 
invoqua la Sainte, et lui fit un vœu pour le salut de la malade. 
A l'instant même, celle-ci commença à parler; avant la fin de 
la nuit, son mal disparut, la fièvre la lais sa, et elle fut guérie. 

Madame Laure, d'Hyéres,fut aussi beaucoup malade dans 
le couvent de Roubaud d'Hyéres, d'une enflure au cou et à la 
figure : les médecins désespéraient de sa vie. En cet état, la 
malade réclama dans son cœur l'aide de la bienheureuse mère, 
et demanda avec dévotion qu'on lui donnât de ses reliques. On 
lui apporta donc un doigt de la pieuse vierge, qu'elle reçut 
avec un grand respect. Et guidée par sa foi et sa piété, elle se 
le mit dans la bouche, à l'endroit où elle sentait principale- 
ment son mal : car elle avait une vive confiance d'être guérie 
par le secours de la Sainte. Et, en effet, la dévote fille reçut 
sa guéri son par les mérites de la sainte mère, en qui elle avait 
mis toutes ses espérances. U enflure qui avait envahi sa tête y 
son cou et sa figure, se dissipa par le détournement des humeurs 



23o LI VIDA DE LA BENAURADA 

l'umor corrompuda, s'en parti, e pueis semblant greuge 
non senti. 

i6. Una filha d'un rie home de Marsella ques avia 
nom en Bertolmieu [fol. 92 ) Martin, fon mot greu- 
mens malauta de febre continua mot afortida ; e era li 
petita d'un an. E ac .v. postemas Tentas sobre son 
cors, las quais non si podian esclatar, e partian li lo 
cor. Ni negun conseil non hi podian hom penre ; car 
mejes en l'enfant non podian obrar, ni neguna persona, 
per razon de la gran tenreza ques avia en si. E tut li 
meje jujavan la per morta, dizent qu'en neguna manie- 
ra, per forsa de natura, non podia escapar. E en aissi 
l'enfas fon fort greujats, en tant qu'a la mort fon ; e a 
vista de totz illi fazia los tratz ; e certamens breumens 
la crezian sebelir. 

17. Le paires e li maires torneron si am gran devo- 
cion, reclamant l'aitueri de la Sancta ; e voderon la li, 
que si la restaurava, ni illi vivia tant, passât los pre- 
miers ans, la metrian a Robaut. Meravilloza cauza de 
la bontat de Dieu! Aqui mezeis ques agron fach lur 
vot, l'enfas près mellurier, totas las postemas sopta- 
mens s'esclateron, el febres s'en annet, e fon del tôt 
garida. 

18. Autras ves, aquell mezeus enfant, ques apellavan 
Alaieta Martina, ho Raolina, cant fon d'entorn .11. ans, 
fon mot greujada per greu enfermetat, si que tota en- 
fiet, e ac tan gros lo ventre, que del tôt semblava li de- 
gues esclatar. E era quais tota blava; e avia mais de .v. 
jorns que non avia tetat, ni neguna ren près ; e plana- 
mens moria, e a vista de totz que la gachavan, fort 
greumens la mort illi penava. 

19. E las donnas de Robaut tramezeron li d'un'aiga 



SANCTA DOUCELINA. iSi 

corrompues^ et depuis lorSy elle ne se ressentit plus de cette 
grave maladie, 

La fille d'un riche habitant de Marseille^ nommé Barthé- 
lémy Martin^ fut tr} s grièvement malade d'une fièvre continue 
des plus violentes : c'était une petite enfant d'un an. Elle 
avait sur son corps cinq abcès qui ne pouvaient arriver à ma - 
turitéy et qui la mettaient aux abois. On ne savait plus quel 
parti prendre à son égard ^ car à raison de la grande faiblesse 
de l'enfant, ni les médecins , ni personne autre, n'osaient faire 
sur elle aucune opération. Tous les médecins jugeaient la ma- 
ladie mortelle, disant que, par les efforts de la nature, elle 
ne pouvait en aucune manière en échapper, h' enfant fut donc 
accablée par le mal, et réduite à l'extrémité. On voyait déjà 
en elle les spasmes de la mort, et l'on croyait qu'il faudrait 
bientôt l'ensevelir. 

Alors, son père et sa mère s'adressèrent dévotement à la 
Sainte, et réclamèrent sa protection ; lui promettant que, si 
elle la sauvait et lui conservait la vie, ils la mettraient, quand 
elle serait en âge, dans sa maison de Roubaud, due la bonté 
de Dieu est admirable ! A l'instant même où ils eurent fait 
leur vœu, V enfant se trouva mieux, tous ses abcès s'ouvrirent 
subitement, la fièvre disparut, et elle se trouva parfaitement 
guérie. 

Une autre fois, cette même enfant, que l'on nommait 
Alaiette Martin, ou Raoline, étant à l'âge d'environ deux 
ans, tomba dans une grave maladie. Elle se trouva toute 
enflée, et son ventre était devenu si gros, qu'il semblait devoir 
éclater. Elle était presque toute livide ; depuis plus de cinq 
jours elle n'avait pas pris le sein de sa mère, ni reçu de nour- 
riture; elle se mourait, et au jugement de tous ceux qui la 
veillaient, la mort ne pouvait tarder. 

Cependant les dames de Roubaud lui envoyèrent de l'eau 



232 LI VIDA DE LA BENAURADA 

en la quai avian lavât un det ques era de la Sancta, 
qu'ellas avian encastrât en argent. E mantenent quel 
maires li ac abeurat Taiga, Tenfas comenset a garir, si 
que denfra .ni. jorns fon tota dezenflada, e pueis gari 
del tôt, cella que cascun jorn la crezian sebelir. 

20. D'aqueU'aiga mezesma bec una serveiris de Ro- 
baut, ques avia nom Douceta, li quais près de dos ans 
avia sufert mot greu malautia {fol, 93) de ventrell, si 
que ren que manjes non podia dejestir. E era a tal ven- 
guda, que a penas podia manjar ren, ni recebre ; que 
semblant li era fos tota enfla, en tant qu'illi non si po- 
dia dinar, ni si podia caussar. E sequava tota de gran 
malanansa que sufria, e en aissi e illi morinava. 

21. E negun conseil non podia atrobar que ren li 
profichessa; e tôt cant ill fazia de medecina, ni per con- 
seil de mejes, ades pus fort greujava, e adoncs n'avia 
pietz. E pueis qu'ill ac begut am gran devocion d'a- 
quelFaigua en la quai le detz de la sancta maire era 
agutz muUatz, aquella nuech mezesma, ill fon dell tôt 
garida, e recobret manjar tantost, e que si descausset. 
E avia en .i. an e plus malavejat ; e pueis d'aqui enant 
non sufri negun greuje d'aquella malanansa. 

22. Maragda Porcelleta, beguina de Robaut, ques 
era nessa de ma donna Felipa, li quais donna lonc 
temps fon majors prioressa e regeiris d'aquell sant esta- 
ment, e aquilli dousella avia greu malautia, en tant que 
sovenieramens li toUia lo parllar. E entre motz d'au- 
tres mais divers qu'illi avia, avia sanglotz tan grans 
que de mot lueinh Tauzia hom sanglotir. E neguns 
mejes non la 'n podia garir. E bec de Taiga que las au- 
tras bevian, en quel detz de la Sancta era agutz lavatz. 
E de mantenent que n'ac begut^ per vertut de la sancta 



SANCTA DOUCELINA. 233 

dans laquelle elles avaient trempé un doigt de la Sainte^ 
gardé chez elles dans un reliquaire d'argent. Et dès que sa 
mère lui eut fait boire de cette eau^ l'enfant commença à aller 
mieux ; en trois jours elle fut toute dé s enflée, et celle que Von 
croyait ensevelir bientôt, reçut une complète guéri son. 

On donna à boire de la même eau à une servante de Rou- 
baud, nommée Doucette, qui souffrait cruellement, depuis deux 
ans, d'une maladie d'estomac, ne pouvant rien digérer de ce 
quelle mangeait. Elle en était vçnue au point de ne pouvoir 
prendre, ni retenir aucun aliment. Il lui semblait être toute 
enflée, et elle ne pouvait ni s'incliner, ni se chausser. Elle se 
desséchait donc par suite de ses souffrances, et elle se voyait 
ainsi mourir. 

Elle ne recevait d'aucune part un conseil salutaire ; toutes 
les médecines qu'elle prenait, tout ce que les médecins ordon- 
naient, la rendaient plus malade, et elle n'avait plus de force. 
Mais dès quelle eut bu avec dévotion de cette eau dans la- 
quelle avait été trempé le doigt de la sainte mère, dans la nuit 
même, elle se trouva tout-àfait guérie ; elle recouvra immé- 
diatement l'appétit, et elle put se déchausser sans l'aide de 
personne. Elle avait été malade pendant plus d'un an ; mais 
depuis ce moment, elle n eut plus à souffrir de ce mal. 

Maragde de Porcellet, béguine de Roubaud, était la nièce 
de madame Philippine de Porcellet, qui fut longtemps prieure 
majeure et directrice de ce saint institut. Cette demoiselle 
avait une grave maladie qui lui enlevait fréquemment l'usage 
de la parole; et parmi beaucoup d'autres maux divers dont elle 
souffrait, elle était sujette a des hoquets si forts que de très 
loin on en entendait le bruit. Aucun médecin ne pouvait l'en 
guérir; mais elle but, comme les autres, de l'eau dans laquelle 
avait été plongé le doigt de la Sainte ; et dès l'instant quelle 
l'eut bue, par la vertu de la sainte mère, la fille y trouva le 



234 LI VIDA DE LA BENAURADA 

maire, li filha ac remedi d'aquell sanglot que li avia 
ganren durât, que tantost la laisset. 

23. Autra ves, aquill douzella ac perdut laparaula, 
car aquill malautia tirava a[i]ssi la lenga que tota s'en 
intrava lains el gargasson, si que am penas la podia 
hom ni vezer ni toquar ; e avia .ini. jorns que non avia 
parlât. E con s'aprobenques le jorns de la rennem- 
bransa que las donnas fan cascun an a la sieua honor, 
totas las donnas eran desconsoladas, de gran compas- 
sion [fol. 94) ques avian az aquella. E requerian hu~ 
milmens , am devotas preguieras , la sancta maire, 
qu'illi per sa pietat fezes gracia a la filha, con az aquell 
jorn sieu la poguessa honrar, ez acabes am Dieu que li 
rendes la lengua, e cobres la paraula. 

24. Gant venc lo sapta al vespre, aquilli am celenci, 
que non podia parlar, fazia alcunas obras az onor de la 
Sancta, e dizian li las autras agues gran fe en ella ; que 
per sert si crezian ques illi la garria. Illi sennava lur e 
mostrava per signe, que ferma fe avia ques al sieu jorn 
cobrera sa paraula. Ab tant, e una dis, quais tota en- 
paciens : « Veramens, gloriosa maire, non en serai pa- 
gada, si davant la lesson de la taula, deman, illi non a 
parlât, per tal que plus alegramens puscam, so dis, 
auzir legir la vostra vida ; » ques aquel jorn si dévia 
legir de novell en covent. 

25. Gant venc la nuech après ques aisso fon agut, 
aquil Maragda, que non podia parlar, mens que dor- 
mia, en sompni ill auzi una voutz que li parlava mot 
benignamens e am gran compassion, e dizia li : « Sa- 
pias, Maragda, que per las grans oracions que son 
fâchas per tu, Dieus ti rent ta paraula; e cant ti despe- 
reisseras, trobaras ti que tu poiras parlar. E parlaras. 



u 



SANCTA DOUCELINA. iîS 

remède à V infirmité qui V avait si longtemps tourmentée^ et 
dont elle fut sur le champ délivrée^ 

Une autre fois y cette demoiselle avait perdu la parole^ car 
la maladie lui tirait la langue en arrière^ la faisant entrer 
tout entière dans le gosier^ de sorte quon pouvait à peine la 
voir ou la toucher. Il y avait quatre jours quelle n'avait pas 
parlé. Et comme l'on s'approchait du jour de la commémoraison 
que les béguines célèbrent chaque année en l'honneur de la 
Sainte^ toutes ces dames étaient désolées, à cause de la com- 
passion quelles avaient pour elle. Et elles supplièrent hum- 
blement et dévotement la sainte mère, d' avoir pitié de sa fille ^ 
et de lui faire la grâce qu'en ce jour elle pût l'honorer y en ob- 
tenant de Dieu qu'il lui rendit la langue, et qu'elle recouvrât 
la parole. 

Quand arriva le samedi soir, la malade, qui ne pouvait pas 
parler, faisait en silence quelques œuvres de piété en l'honneur 
de la Sainte, et les autres lui disaient d'avoir confiance en 
elle, parce qu'elles croyaient qu'elle la guérirait. Elle, de son 
côté, leur témoignait par des signes qu'elle espérait recouvrer 
la parole, le jour de la fête. Cependant une de ces dames, ne 
pouvant se contenir, se mit à dire : « En vérité, glorieuse 
mère, je ne vous en tiendrai pas quitte, si demain, avant qu'on 
se mette à table, elle n'a parlé, afin que nous puissions, avec 
plus de joie, entendre lire votre vie. » C'est ce jour-là, en 
effet, qu'on devait la lire pour la première fois au couvent. 

Dans la nuit qui suivit ceci, ladite Maragde, privée encore 
de la parole, entendit pendant son sommeil une voix qui lui 
dit, avec beaucoup de douceur et une profonde compassion : 
« Sache, ma fille, que par suite des grandes prières qui ont 
été faites pour toi. Dieu va te rendre la parole. Lorsque tu 
t'éveilleras, tu t'apercevras que rien ne t'empêche plus de 
parler. Et tu conserveras l'usage de la parole jusqu'à la pro- 



236 LI VIDA DE LA BENAURADA 

sa dis, entro la festa que deu esser ara de Nostra Don- 
na. » So era a Tuchen jorn. 

26. « Mais ieu ti fas saber, sa dis après am gran 
compassion^ que non trigara .v. jorns après la festa de 
la maire de Dieu, que tu Tauras perduda ; en tal ma- 
niera que lassa seras, cant la recobraras. E tornara 
s'en hom a ganren de santz^ e motz n avocaran ; e sa- 
pias que per negun ta paraula tu non recobraras, tro 
que Dieus per sa volontat la ti renda. E estaras en tant 
ques hom sera totz dezesperatz que jamais non parles; 
mais finalmens tu la recobraras. » 

27. Aquil non vezia la persona que li parlava, mais 
auzia la pa-( fol. 95)-raula. E tantost en son cor en- 
tendet quel sancta maire era cella que li parlava, la 
quai illi, la nuech, denfra son cor avia réclamât, e las 
donnas que la pregavan devotamens per ella, ques 
aquell jorn li rendes la paraula. Ab tant, si desperec, e 
trobet si quel lengua li era tant creguda que leugiera- 
mens podia parlar. E fach premieramens lo seinnhal 
de la cros, illi sonet sa donna ma donna Felipa, ques 
era maire sieua e de totas las autras. E adoncs e illi si 
levet, e venc s'en a las autras, e mot alegramens e 
illi lur dizia con sa paraula li sancta maire li avia 
rendut. 

28. E en aissi con li fon dich el sompni, parlet tôt 
aquell temps que li Sancta li ac determenat. E pueis 
estalvet li, que en aissi cant illi li ac dich, al sinquen 
jorn de Nostra Donna, ac perdut la paraula ; la quai 
non recobret de mais de .vi. semanas, per negun[s] 
santz a qui ellas si tornessan, entro que plac a Dieu 
quel rendet lo parlar. 

29. Motas autras personas gariron per la semblant 



SANCTA DOUCELINA. 237 

chaîne fête de Notre-Dame, » Or cette fête arrivait huit 
jours après. 

« Mais je te fais savoir aussi, dit-elle d'une voix compa- 
tissante, que cinq jours ne se passeront pas après la fête de la 
mère de Dieu, que tu l'auras déjà perdue. Et tu seras bien 
découragée quand tu la recouvreras de nouveau. On s'adres- 
sera à beaucoup de saints, on les invoquera pour toi ; mais 
sache bien qu aucun ne te fera recouvrer la voix,jusquà ce 
que Dieu, dans sa bonté, te la rende. Et tu l'attendras si 
longtemps, que tout le monde désespérera de te voir jamais 
parler ; mais finalement tu recouvreras la parole. » 

Maragde ne voyait pas la personne qui lui parlait, mais 
elle entendait seulement sa voix. Et elle comprit sur le champ 
que celle qui lui annonçait ces choses était la sainte mère, à 
laquelle elle s'était adressée cette nuit même, du fond du cœur^ 
et que ses sœurs priaient dévotement pour elle, afin que la 
parole lui fût rendue ce jour-là. Sur ce, elle s éveilla, et elle 
trouva que sa langue s'était assez allongée dans sa bouche 
pour qu elle pût parler un peu. Elle fit d'abord le signe de la 
croix sur elle ; ensuite elle appela madame Philippine de Por- 
cellet, qui était sa mère, et la mère de toutes les autres. Et 
elle se leva, et s'en vint trouver ses compagnes, et leur raconta, 
avec une vive joie, comment la sainte mère lui avait rendu la 
parole. 

Ainsi qu'il lui avait été dit en songe, elle parla durant 
tout le temps que la Sainte avait précisé ; et puis, c'est-à-dire, 
le cinquième jour après Notre-Dame, comme la Sainte le lui 
avait dit, elle perdit de nouveau la parole. Et elle ne la re- 
couvra pas de plus de six semaines, quelques prières que Von 
adressât aux saints pour elle ; mais à la fin, il plut à Dieu de 
lui rendre la faculté de parler. 

Beaucoup d'autres personnes reçurent leur guérison de la 



238 LI VIDA DE LA BENAURADA 

maniera, que cant bevian de Taigaa en que le detz de 
la sancta maire era agutz mullatz, eran de mantenent 
garidas de quallqu'enfermetat que fossan treballatz. 

3o. Uns homs de Marsella era de mot mala vida, en 
tant que quais semblava, per aquell greu peccat, que 
fos fora del sentz. El paires e 11 maires eran mot tre- 
ballat, e neis tut li amie ; car a Dieu e a totz era mot 
dezobediens. Ni non si connoissia, ni sabia que si fezes, 
ni volia res entendre ; car totz era erratz ; e avia ganren 
persévérât en aquell mal. Mens que li amie eran en 
aissi tut treballat d'aquest, fon lur donat, per gran de- 
vocion, de las relliquias de la Sancta. E li parent plen 
de dolor prezeron las relliquias, e am pleniera fe pau- 
zeron las el vestir que portava, fermât en tal maniera 
qu'ell non ho connogues. 

3i. E de mantenent qu'ell las ac sobre si, per la 
vertut de Dieu e ell si reconnoc (fol. 96] ses plus 
d'alongui, e tornet si a Dieu, am gran dolor de cor 
dels mais que fach avia, e esmendet sos tortz. E tot'a- 
quelFaul vida de mantenent e ell gitet de si, e pueis 
d'aqui enant visquet mot justamens, ni tornet en los 
mais ; ans fon obediens a paire e a maire, e fes ben 
sas fazennas, e mori lialmens. 

32. A ganren de personas a Dieus fach gracia de 
melliurar lur vida, e gitatz de peccat, per los meritis 
de la Sancta, cant de bon cor s'en tornavan az ella. E 
diversas vegadas es aguda proada qu'especials reme- 
dis es li Sancta d'arma desconsolada, cant en sa des- 
consolacion la vol hom reclamar ; e que hubertamens 
consola e ajuda en trebals esperitals, cant hom s'en 
torna az ella. 

33. Uns homs era devotz a la Sancta, e sovenniera- 



SANCTA DOUGELINA. 239 

même manière ; car quand elles buvaient de Veau dans laquelle 
on avait mis le doigt de la sainte mere^ elles étaient aussitôt 
guéries des infirmités dont elles avaient à souffrir. 

Il y avait à Marseille un homme qui menait une fort mau- 
vaise vie, et par suite de ses actes coupables ^ il semblait avoir 
perdu la raison. Son père et sa mère en étaient fort affligés y 
• ainsi que ses amis ; car il désobéissait à Dieu, et il désolait 
tout le monde. Il ne se connaissait plus^ ne savait pas ce quil 
faisait y et ne voulait écouter personne y étant complètement dé- 
voyé ; et il y avait longtemps quil vivait de la sorte. Tandis 
quil était ainsi pour les siens un sujet de grande afflictiony on 
donna à ceux-ci des reliques de la Sainte. Les malheureux 
parents les reçurent avec une ferme confiance y et les placèrent 
dans les vêtements de leur fils y cachées de manière quil ne pût 
pas s'en apercevoir. 

Aussitôt que cet enfant prodigue eut sur lui ces relique s y il 
se reconnut y par un effet de la puissance divine ; son cœur 
revint à DieUy il conçut le plus vif repentir de ses faute s y et 
fit pénitence du mal quil avait fait. Il abandonna la vie cri- 
minelle quil avait menée y vécut depuis lors d'une façon irré- 
prochable y et ne retourna plus au péché. Il mourut enfin 
chrétiennement y après avoir réjoui ses parents., et tenu une 
conduite exemplaire. 

Dieu y par les mérites de la Saint eya fait à beaucoup de per- 
sonnes la grâce de changer de vie y et de quitter le péché y lors- 
qu elles s' adressaient à elle de bon cœur. En diverses circons- 
tance s y il a été reconnu que la Sainte est le refuge spécial des 
âmes désolées y lorsque dans leur désolation elles veulent l'ap- 
peler à leur aide ; et quelle console et secourt manifestement 
dans les afflictions spirituelles, quand on a recours à sa pro- 
tection. 

Un homme était fort dévot à la Sainte^ et venait fréquem- 



240 LI VIDA DE LA BENAURADA 

mens venia a la glieza, vesitar son sépulcre. E cant 
venc una nuech, soptamens lo près greu malautia, en 
tant que tota nuech lo gacheron per mort las gens de 
son hostal. E semblava que fos fora del sentz, en aissi 
si viutava per tôt l'alberc, que nol podian tenir, e volia 
si gitar de Tescalier avall. E non parlava, mais fazia 
tan greu brams, que semblava que le cor li partis. 
Aquest treball duret breumens tota la nuech ; e non 
podian entendre quain mal el s'agues, mais crezian si 
que fossa enrabiatz, segon que pareissia. 

34. Cant ac aisso durât gran temps^ en tant que li 
moUers e tut n'eran mot afligit^ e neis totz espautatz, e 
ell fes un gran bram, e cridet autamens : « Sancta Dou- 
celina, ajuda mi. » E neis denfra son cor dis que la re- 
clamava, cant non ho podia dire. E de mantenent que 
ell Tac mentauguda, e ell trobet remedi e verai gari- 
ment ; que gitet per la boqua tôt lo vérin, ho la pos- 
tema que li dava treball, e fon del tôt desliures, e ga- 
ritz, e sanatz. E non vole esser le prozoms desconnois- 
sens del benifici ques avia receuput ; mais aquieus que 
fon garitz del mail, lo matin s'enn annet a la Sancta 
por-(/o/. 97)-tar son estadall. 

35. Praire Pellegrin Repellin, lo quai li Sancta avia 
garit del despoderament de totz sos nembres, qu'era 
contratz de sa nativitat, cant per la vertut de Dieu el 
fon garitz e eforeissatz, en aquell temps li sancta fe- 
mena fes vodar a la maire qu'el fora fraire menres, e 
filh de sant Frances. E can tost fon d'état, fon receu- 
putz a Torde; le quais perseveret, que fon pueis pre- 
dicaires, e lonc temps confessor, e fon chantres alcun 
temps de Marsella. 

36. E estant en aquell covent, recompta va motz mi- 



SANCTA DOUCELINA. 241 

ment à P église, visiter son tombeau. Or il arriva qu'une nuit, 
il fut pris tout à coup d'une si grave maladie, que les gens de 
sa maison le regardèrent toute la nuit comme mort. Il parais- 
sait devenu fou; il se roulait par terre dans toute la maison ; 
on ne pouvait plus le tenir, et il cherchait à se précipiter du 
haut de l'escalier en bas. Il ne parlait plus, mais il faisait 
de tels hurlements qu'on aurait dit qu'il allait mourir. Toute 
la nuit se passa dans ces transes, et personne ne pouvait com- 
prendre quel mal il avait ; mais on croyait qu'il était enragé, 
et les apparences étaient telles. 

Lorsque cela eut ainsi duré longtemps, au point que sa 
femme et tous les siens étaient dans la douleur et l'épouvante, 
il poussa un grand cri, et dit à haute voix : « Sainte Douce- 
Une, venez à mon secours! » Et il certifia depuis, qu il l' avait 
invoquée de cœur, tandis qu'il ne pouvait parler. Mais des 
qu'il eut prononcé son nom, il trouva le remède et la guéri s on 
de son mal; il rejeta par la bouche tout le venin, ou l'humeur 
qui le faisait souffrir, et il fut délivré de toute douleur, et 
entièrement guéri. Il ne voulut pas se montrer ingrat pour le 
bienfait qu'il avait reçu ; mais dès que le mal eut cessé, dans 
la même matinée, il s'en alla porter son offrande au tombeau 
de la Sainte, 

Frère Pellegrin Repellin était cet enfant que la Sainte 
avait guéri de l'impuissance de tous ses membres, car il était 
né tout estropié. Au moment où il fut guéri et redressé par la 
puissance de Dieu, la sainte femme fit promettre à sa mère 
qu'il serait frère mineur, et fils de saint François. Il fut en 
effet reçu dans l'ordre, lorsqu'il eut l'âge requis, Ily persévéra, 
devint prédicateur, exerça pendant de longues années le mi- 
nistère de la confession , et fut quelque temps chantre au 
couvent de Marseille. 

Fendant qu'il y résidait, il racontait beaucoup de miracles 

iG 



242 LI VIDA DE LA BENAURADA 

racles e motas gracias que Dieus li avia fach per los 
meritis de la sancta maire, après lo sieu traspassament. 
E dis que cant ell fon de temps d'intrar en Torde, ell 
avia un fraire seglar, le quais non volia per ren que fos 
fraire menor, ans volia que fos monegue. E esdevenc 
li en aissi. 

37. Un jorn, ell l'enmenava al monestier de Sant Ve- 
tor, per far lo recebre lains; e ell annava la forssatz, 
per temensa dell fraire. Soptamens senti tan gran dolor 
en Faurella, la quall per vertut de la Sancta era agutz 
sanatz ; e on mais annava enant, ni mais s'aproben- 
quava del monestier, plus li creissia aquilli dolors. 
Can tost intret en la gleiza dels monegues, quell pense- 
ron vestir, l'aurella, e le cols, el gargasson, li enflet tan 
fort, ques a penas poc parllar, e tornet s'en. 

38. E cant fon a maison, e ell non poc parlar, tro 
que si fon reconnegutz del vot quel Sancta li fes far. 
E tornet si az ella denfra son cor, prepauzant (i) e vo- 
dant, que s'illi lo garia, nil rendia lo parllar, de tôt son 
poder ell compliria lo vot d'intrar en Torde de sant 
Frances, ques illi avia fach far. E de mantenent ques 
ell ac en son cor conceuput aquesta volontat, le cols 
e Taurella comenset desenflar, el gargasson si deslieu- 
ret tantost, e ell près a parlar. 

39. Si que manifesta cauza fon e uberta a totz, ques 
en totas manieras li Sancta volia qu'ell atendes lo votz 
ques {foL 98) ill avia fach far. Car do[a]s ves, per la 
semblant maniera, lo torneron del monestier, que totas 
ves li enflava le cols, en aissi cant dich es. E li fraire 
non lo volian recebre ; mais cant viron doas ves aquell 

(i) Ms. Prepaurant. 



SANCTA DOUCELINA. 248 

et de grâces que Dieu lui avait faites par les mérites de la 
sainte mère, depuis sa mort. Et il disait que lorsqu'il fut au 
temps oiï il devait entrer dans l'ordre, il avait un frère sécu- 
lier qui ne voulait aucunement qu il fût frère mineur, exi- 
geant au contraire quil se fît moine. Et voici ce qui lui 
arriva alors. 

Un jour, son frère V emmena au monastère de Saint-Victor, 
pour Vy faire recevoir; et lui ny allait que par force, et parce 
quil avait peur de son frère. Or il ressentit subitement une 
très grande douleur à r oreille qui avait été guérie par la 
vertu de la Sainte ; et plus il allait en avant, plus il appro- 
chait du monastère, plus sa douleur augmentait. Qjuand il 
fut entré dans V église, et quon voulut le revêtir de l'habit 
religieux, l'oreille, le cou et le gosier lui enflèrent tellement, 
qu'il pouvait à peine parler; et il dut s'en retourner, 

Qiuand il fut dans sa maison, il ne put dire un mot, jusqu'à 
ce qu'il se fût souvenu du vœu que la Sainte lui avait fait 
faire. Il tourna alors son cœur vers elle, et lui promit que si 
elle le guérissait et lui rendait la parole, il accomplirait le 
vœu d'entrer dans l'ordre de saint François, qu'elle avait 
elle-même inspiré. Et dès le moment qu'il eut formé en son 
cœur cette résolution, son cou et son oreille commencèrent à 
désenfler, son gosier fut aussi bientôt débarrassé, et il se remit 
à parler. 

Il fut manifeste et évident pour tout le monde, que la Sainte 
voulait à tout prix qu'il fût fidèle au vœu qu'elle-même avait 
fait faire. Car, par deux fois, et de la même manière, on dut 
le ramener de l'Abbaye, vu qu'à chaque fois son cou s'enflait, 
ainsi que nous l'avons dit. De leur côté, les franciscains ne 
voulaient pas le recevoir; mais quand ils virent ce miracle 



244 LI VIDA DE LA BENAURADA 

miracle , non pogron contrastar, mais per reverencia 
de la Sancta e de sa promession, van lo recebre a 
Torde, e fon fatz fraire menres. 

40. Ganren d'autres miracles a fach li Sancta, li 
quall per negligencia non son agutz enquist. Car a mo- 
tas personas a Dieu[s] acorregut, e acor;'e ancaras, per 
los sieus meritis, en lurs necessitatz, cant de" bon cor 
las gens si retornan az ella. 

41. Bezenetz sia Dieus per tostemps, car aquisti 
vida es venguda a compliment. En la quai s'es mot 
mostrada li vertutz de la Sancta, e del[s] sieus meritis, 
e li bontatz de Dieu ; car so que ben i es fach, non pot 
hom dar a savieza de persona, ni az entendement. Car 
motas cauzas i a escrichas e pauzadas, que per sa ru- 
deza non entendia : car persona grossiera e ruda, ses 
deguna sciencia, s'enn es enpachada. Mais le maistres 
de vertatz, que sap totas las cauzas, e miels sap dels 
meritis de la Sancta, quais son^ ni can grans, que ne- 
guna persona, aquell sennher n es agutz principals fa- 
zeires e maistres. 

42. Per que, solamens a Dieu pot hom dar so que 
ben i es pauzat; els grans defallimens que hi serian so- 
lamens son per la grosseza el non saber de la persona. 
Li quais protesta per vertat autamens que neguna 
causa non hi a pauzat per son sens, ni del sieu; mais 
totas las cauzas hi son pauzadas am vertat, en aissi en- 
tieramens con las personas ques ho sabian, dignas de 
fe, en veritat li avian recomtadas. 

43. Ni li miracle que hi son pauzat, non son doptos 
en ren; car non n'i a minga escrich que ben non sia 
proat, e sauput per las proprias personas a qui eran 
agutz fatz, ho am fermas garentias ques ho manifesta- 



SANCTA DOUCELINA. 345 

deux fois répété^ ils ne purent résister^ et par respect pour la 
Sainte et pour sa promesse^ ils r admirent dans leur ordre, et 
il fut fait frère mineur. 

La Sainte a fait beaucoup d'autres miracles dont on a né- 
glige de recueillir les preuves. Car, par ses mérites. Dieu a 
secouru, dans leurs nécessités, un grand nombre de personnes, 
et les secourt encore, lorsqu'elles se tournent de bon cœur vers 
elle, pour l'invoquer. 

Béni soit Dieu à jamais, de ce quil nous a permis de ter- 
miner cette vie, dans laquelle s'est montrée toute la vertu de la 
Sainte y la grandeur de ses mérites, et la bonté de Dieu. Tout 
ce qui s'y trouve de bien ne doit point être attribué à la sa- 
gesse ni à r intelligence de la personne qui l'a écrite ; car elle 
y a mis beaucoup de choses que, par son incapacité, elle ne 
comprenait pas. En effet, la personne qui s'en est chargée est 
rude et grossière, et sans aucune science. Mais le maître de 
toute vérité, qui connaît toute chose, et qui sait mieux que tous 
les hommes combien grands sont les mérites de notre Sainte, 
ce bon Seigneur en a été en réalité le principal auteur et 
^inspirateur. 

On doit donc rapporter à Dieu seul tout le bien qui s'y peut 
rencontrer ; et les grands défauts qu'on y trouvera, viennent 
de la grossièreté et de l'inhabileté de celle qui a tenu la plume. 
Laquelle proteste hautement et sincèrement n'y avoir rien 
mis qui ait été imaginé par elle. Mais tout y est conforme à 
la vérité, tout a été exposé fidèlement, et de la même manière 
que le lui ont raconté les personnes dignes de foi qui le savaient 
par elles-mêmes. 

Les miracles qui y sont relatés ne peuvent donner lieu au 
moindre doute ; car on n'en a écrit aucun qui ne soit bien 
prouvé, et qu'on n'ait appris des personnes qui les avaient ob- 
tenus, ou de témoins irrécusables qui attestaient ce qu'ils 






246 LI VIDA DE LA BENAURADA 

van, que de lurs huols [fol. 99) avian vist e auzit. E a 
tolre tota duptansa, aguem per sagrament, per que ren 
non hi dupti, que so que n'es escrich, es dich per ve- 
ritat. Car ganren d'autres miracles n'avem laissatz estar 
quels aviam per las proprias personas ; car non aviam 
pron fermeza de garentias , ho sagrament , non los 
avem escritz. 

AlSSI FENISSON LI MIRACLE DE LA SaNCTA, DELS CALS 
SIA DiEUS GRAZITZ, E ARA E TOSTEMPS. AmEN. 



XVI. 



1 . Ar aian gauch las filhas de tan honrada maire, 
sobre digna de tôt ressemblament. E alegron si fort en 
Nostre Seinhor, car las ha apelladas al sieu sant esta- 
ment, seguir las sieus pezadas, e sa perfeccion. Ar s'es- 
forson las filhas de ressemblar lur maire. 

2. Rennembri lur quain cap an agut ; que certamens 
de nostres temps non fon anc miellers femena, ni plus 
complida en totas vertutz. Car en ella fon tota perfec- 
cion complida, ques anc non comenset en neguna ver- 
tut, que non la consomes. 

3. Car ill era plena de savieza esperital, e paura d'es- 
perit ; e en gracia de Dieu fon sobeirana, en humilitat, 
soteirana. 

4. En aversitatz e en despietz era paciens, e mot 



SANCTA DOUCELINA. 247 

avaient vu de leurs yeux. Four enlever tout soupçon, et pour 
que personne n hésite à les croire, nous faisons serment que 
tout ce que nous en avons dit est véritable. Nous avons laissé 
de côté bien d'autres miracles que nous tenions de ceux qui en 
avaient été l'objet ; mais comme ils n étaient pas assez ga- 
rantis par de bons témoins, ou par le serment, nous n avons 
pas voulu les écrire. 

Ici finissent les miracles de la Sainte, desquels 
Dieu soit loué, maintenant et en tout temps. Amen. 



EPILOGUE 



due les enfants d'une mère si admirable, et si digne d'être 
imitée, se livrent maintenant à la joie ! (Qu'elles se réjouissent 
en Notre Seigneur, qui les a appelées dans son saint ordre, 
pour suivre ses traces et aspirer à sa perfection ! due les files 
s'efforcent de ressembler à leur mère ! 

du elles n'oublient jamais quelle mère elles ont eue ; car 
certainement, on n'a pas vu de nos jours une femme meilleure, 
et plus accomplie dans toutes les vertus. Il y eut en elle la 
perfection la plus sublime, et elle ne s'exerça en aucune vertu, 
sans la posséder souverainement. 

Elle était pleine de sagesse spirituelle, et pauvre d'esprit; 
supérieure à tous par l'abondance des grâces divines, au- 
dessous de tous par l'humilité. 

Elle était patiente dans les adversités et les mépris, et 



»48 LI VIDA DE LA BENAURADA 

suaumens ho portava. En sas tribulacions e en sas 
afliccions s'alegrava, e trop agradans si rendia. 

5. Non metia ^'esperansa en las falsas riquezas, mais 
en la sancta paupertat; per que tota ren li aondava. 
Non metia son cor ells fais delietz del mont, mais el 
sobeiran règne. 

6. Fugia totz plazers temporals, e aorria totas ho- 
nors, e tôt Terguell del mont. 

7. Razon seguia, e amava vertat. Contra totas pesti- 
lencias de peccatz era afortida. 

8. En repenre e en castiar era terribla; en correccion, 
drechuriera, e en punir, aspra e autoroza. 

9. A far misericordia mot aparellada, en humil re- 
pentiment era mot piatoza. 

10. En amenestrar e en consolar era mot benigna, 
{foL 100) suaus e pasibla si rendia. A totas era de gran 
benignitat, e meravillozamens cumenals. 

11. Honrava las personas antigas e majors. Amava 
son pruesme, en caritat de Dieu, aissi cant si mezesma. 

12. Am los treballs era treballada, e non era pare- 
zosa d'ajudar lur. Am los quaitius e am los afligitz era 
afligida. 

i3. Dels paures avia cura, los malautes servia, 
aquels avia acostumatz de vezitar am meravilloza 
compassion. 

14. A tota res ajudava per Dieu, e en aisso era mot 
engoissoza, cant, az aquo, a far segon son gran désir 
non si trobava poderoza. 

i5. En oracion era mot devota; en devocion, plus 
afifectuosa. 

16. En amor de Dieu era sobre ardens ; en contem- 
placion, fervens. 



SANCTA DOUCELINA. 249 

supportait tout avec douceur. Elle se réjouissait dans ses tri- 
bulations et dans ses afflictions, et s'y complaisait. 

Elle ne mettait pas ses espérances dans les richesses trom- 
peuses, mais dans la sainte pauvreté ; aussi tout lui abondait. 
Son cœur ne s' attachait pas aux fausses délices du monde, mais 
au royaume céleste. 

Elle fuyait tous les plaisirs temporels ; elle abhorrait les 
honneurs et tout V orgueil du siècle. 

Elle suivait la raison, et aimait la vérité. Elle était ferme 
et forte contre la peste du péché. 

Elle était terrible pour reprendre et châtier, juste dans 
ses corrections, pleine de sévérité et d'autorité en punissant. 

Toujours prête à faire miséricorde, elle était remplie de 
pitié pour l'humble repentir. 

Son administration et sa manière de consoler étaient douces, 
suaves et paisibles. Elle avait une grande bonté pour toutes, 
et une égalité d'humeur admirable. 

Elle honorait les personnes âgées, et les supérieurs. Elle ai- 
mait son prochain, pour l'amour de Dieu, autant qu elle-même . 

Elle souffrait avec ceux qui étaient dans la souffrance, et 
ne s'épargnait pas pour les aider ^ Elle compatissait aux maux 
des captifs et des affligés. 

Elle prenait grand soin des pauvres, elle servait les ma- 
lades, et avait l'habitude de les visiter avec une merveilleuse 
compassion. 

Elle secourait tous les malheureux pour Dieu, et était dans 
une grande angoisse, quand elle n'avait pas le pouvoir de faire 
ce qu'elle aurait désiré. 

Elle aimait beaucoup l'oraison, et était très affectueuse 
dans sa dévotion. 

Bans l'amour de Dieu elle était très ardente^ et très fer- 
vente dans la contemplation. 



35o LI VIDA DE LA BENAURADA 

17. De penre martiri plus aparellada, e mot deziroza 
s'en mostrava. 

18. Entend uda era en so que fazia, e studioza en 
legir e en orar ; en dire sas oras era mot atenduda. 

19. En caritat plus gracioza, en neteza plus pura, en 
totas cauzas plus honesta. 

20. A tota ren piatoza, en totas vertutz plus per- 
fîecha. 

21. Car ill era plena de gran constancia e de gran 
fermeza, e non era movens ni de leu cor. Car anc pus, 
mes sa man a Taraire de Dieu, non retornet a tras de 
sa perfeccion, en sa entencion, ni en sa obra, ni cant 
a son dezirier. Per que, li grans beutatz de pura cas- 
titat, el grans nobleza de sa vergenitat, foron en ella, 
que giteron flors blancas, que son a Dieu de mot suau 
odor. 

22 . Veraiamens pot dire quel mont a mesprezat am 
totz SOS ornamens, per la amor de Crist, lo quai ves 
ara, en lo quai a crezut, lo quai tostemps ses terme ha 
amat, e quist ab tota sa vertut. Per que en paradis, 
ses terme, ab Dieu ques a amat e dezirat, s'alegrara 
tostemps, ses fin. 

23. quan meravilloza fon aquist femena, qu'en 
miei de las neblas del mont resplandi, aissi con Testela 
matinals qu'es apellada Lucifer ! Car decasset totas 
tenebras d'errors, e luzi per novellas (foL\0\) manie- 
ras d'onestat, las quais ill atrobet. E li sieu rai d'onestat 
si son estendut per las partidas de Prohensa, e neis 
fora Prohensa, e an alumenat diversas gens ; e per la 
sieua caritat, las ha tiradas al sieu sant estament, per 
son heissemple. 

24. Veraiamens pot dire, en lo comensament de sa 



SANCTA DOUCELINA. a5i 

Elle était toute prête à souffrir le martyre, et en témoignait 
souvent le plus vif désir. 

Elle s'appliquait à tout ce qu elle faisait, surtout à la lec- 
ture et à la prière, et était très attentive en disant ses heures. 

Elle était pleine de grâce dans sa charité, d'innocence dans 
sa pureté, d'honnêteté en toutes choses. 

Bonne pour tout le monde, elle était d'une perfection accom- 
plie dans toutes les vertus. 

Elle était douée de beaucoup de constance et de fermeté, et 
n'avait point un cœur mobile et léger. Depuis qu'elle eut mis 
la main à la charrue, pour servir Dieu, elle ne regarda ja- 
mais en arrière, et voulut être parfaite dans ses pensées, dans 
ses œuvres et dans ses désirs. Et l'on vit en elle la grande 
beauté de la chasteté la plus pure, et la grande noblesse de la 
virginité, qui produisirent des fleurs d'une blancheur écla- 
tante, et d'une odeur suave devant Dieu. 

Elle peut bien dire en vérité quelle a méprisé le monde 
avec toutes ses pompes, pour l'amour de Jésus-Christ, quelle 
voit maintenant, en qui elle a cru, quelle a toujours aimé sans 
bornes, et cherché de toutes ses forces. Aussi jouira-t-elle en 
paradis, avec le Dieu qu'elle a aimé et désiré, d'un bonheur 
sans limites et sans fin. 

Oh ! quelle a été admirable cette femme, qui, au milieu 
des brouillards de ce monde, a resplendi comme l'étoile du 
matin qui se nomme Lucifer ! Car elle a chassé toutes les té- 
nèbres de l'erreur, et a brillé par de nouvelles manières de 
pratiquer la vertu, qu'elle-même a trouvées. Et les rayons de 
sa vertu se sont étendus sur toutes les parties de la Provence, 
et même hors de la Provence, et ont éclairé beaucoup de gens, 
qu'elle a attirés à son saint institut par sa charité et par ses 
exemples. 

En vérité, au commencement de sa conversion, elle peut bien 



252 LI VIDA DE LA BENAURADA 

conversion : «Egosicut oliva fructifera in domo Dei, 
leu fructificarai en aissi con oliva en la maizon de 
Dieu. » 

25. E en lobell creissement de sa conversacion, hi 
pot mais ajostar e dir[e] alegramens : « Ego mater 
pulcre dilectionis, mater supra modum mirabilis, et 
bonorum memoria digna. leu sui maire de bella amor, 
maire sobre meravilloza per obras de perfeccion, e di- 
gna de benaurada memoria. » 

26. Veraiamens^ e en sa consomacion hi pot mais 
mètre : « Ego sicut vitis fructificavi suavitatem odo- 
ris, et flores mei fructus honoris et honestatis. En 
aissi con vitz fructificans, ieu ai rendut suau odor, e an 
portât las mieuas flors e rendut fruch d'onor e d'o- 
nestat. » 

27. Gauch a la terra d'Ieras, car en ella tan sancta- 
mens comenset, e tan perfiechamens. 

28. Gauch a la vila d'Aics, car aqui mot benigna- 
mens profichet, e mot devotamens. 

29. Gauch a la ciutat nobla de Marsella, car en tu 
benauradamens consomet, e tan gloriosamens. 

30. Gauch, e salut, e pas, al comptât de Prohensa, 
car per la sieua honestat es huei alumenada. 

3 1 . Gauch a totas cellas ques an près lo sant nom 
de beguina, car per ella, via de salut de sancta pene- 
densa lur es mostrada. 

32. Gauch, pas de Dieu, e benediccion, a totas las 
veraias, humils, amadas filhas de la sancta maire, car 
per ella, via d'umilitat, de caritat, de tota puritat, e de 
perfeccion, lur es ensennhada. 

33. Pas, fermeza, e segurtat, a la maison de Robaut 
dleras e de Mar-( fol. 1 02)-sella, car per aquesta maire 



SANCTA DOUCELINA. a53 

dircy avec r Ecriture : « Ego sicut oliva fructifera in domo 
Dei. Comme r olivier y je produirai des fruits abondants dans 
la maison de Dieu. » 

Et dans le bel accroissement de sa merveilleuse vie, elle 
peut ajouter encore, et dire joyeusement : « Ego mater pul- 
chre dilectionis, mater supra modum mirabilis, et bonorum 
memoria digna. Je suis la mère du bel amour ^ mire très ad- 
mirable par des œuvres de perfection^ et digne d'une heureuse 
mémoire. » 

Enfin^ dans la consommation de sa vertUy elle peut s'écrier 
en toute vérité : « Ego sicut vitis fructificavi suavitatem 
odoris, et flores mei fructus honoris et honestatis. Comme 
une vigne chargée de fruit s J'ai rendu une odeur suave ^ et les 
fleurs que jai portées ont produit des fruits d'honneur et de 
vertu. » 

Joie à la terre d'Hyéres, où elle a commencé si saintement 
son œuvre y et si parfaitement ! 

Joie à la ville d'Aix^où elle a développé ses sublimes vertus, 
avec tant de bénignité et de dévotion ! 

Joie à la noble cité de Marseille, car c'est dans son sein 
qu'elle a heureusement consommé sa vie, et si glorieusement ! 

due la joie, le salut et la paix soient donnés au comté de 
Provence, illustré aujourd'hui par sa sainteté ! 

Joie à toutes celles qui ont pris le saint nom de béguine, 
car par elle leur a été montrée la voie du salut dans la sainte 
pénitence ! 

Joie, paix de Dieu et bénédiction à toutes les vraies et 
humbles filles bien-aimées de la sainte mère, auxquelles elle a 
enseigné la voie de l'humilité, de la charité, de la pureté et de 
la perfection ! 

Paix, assurance et prospérité à la maison de Roubaud 
d'Hyères, et à celle de Marseille, car par leur sainte mère 



254 LI VIDA DE LA BENAURADA 

lur sancta, benediccion, confermamens, e gracia lur es 
donada, e gloria de Dieu, am benauransa eternal a 
totas ceilas que perseveraran fîzelmens am gran amor, 
lur es autreiada. Prestante domino nostro Ihesu Cristo, 
qui cum Deo Pâtre et Spiritu Sancto vivis et régnas, 
Deus benedictus, in secula seculorum. Amen. 

Obsecro vos qui hoc legeritis, ut Jacobi peccatoris 
in orationibus vestris memineritis. Amen. 



i 



SANCTA DOUCELINA. 255 

elles ont obtenu la bénédiction, la protection et la grâce de 
Dieu ; et de plus y la gloire céleste , avec le bonheur éternel ^ est 
assurée à toutes celles qui persévéreront fidèlement et amou- 
reusement dans leur saint état. Far la bonté de Notre Seigneur 
Jésus-Christ y qui vit et régne avec Dieu le Père et le Saint- 
Esprit y Dieu béni dans les siècles des siècles. Amen. 

Je vous pricy vous tous qui lirez ceci, de vous souvenir 
dans vos prières de Jacques le pauvre pécheur. Amen. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



I 

FORMULE DE PROFESSION DES BEGUINES DE MARSEILLE. 



ïeu_, aitals per nom^ vodi , e promet! , e doni, de tôt mon cor_, 
a Dieu, e a ma donna Santa Maria Verge, e a nostre sant paire, e 
a nostra santa maire (i), e a tota la cort celestial, ma vergenitat 
de conservar e de gardar, de tôt mon poder, e de tota ma forsa, 
totz los temps de ma vida, e non jamais venir encontra. E prec 
a vos, donna_, e a totas quantas est, que m'en sias garentia davant 
la cara de Dieu, al jorn del jusii. 

Per aqui mesesme, vodi e promiti a Nostre Seinhor, e a Nostra 
Donna, e a nostre sant paire_, e a nostra santa maire, e a totz los 
santz , e a vos, donna, obediencia , e fermamens e sinpla esser 
obediens a vos^ donna _, e a totas aquellas que âpre vos prioressas 
seran , de gardar e observar Testament de Robaut de Massella , 
segon que papa Johan l'a confermat. 

(Bibl. Nat. Ms. fr. 13503, fol. 103 v\) 



II 



HYMNE A l'usage DES BÉGUINES. 



Imperatrix clemencie, 
Rorem infunde gracie 
In médium cor aridum , 
Ut tibi fiât placidum. 

Largire ut concipiam 
Tecum mortis angustiam, 
Flens mortem quam Rex patitur, 
Perquem mundus construitur. 



Tuus tractatur filius 
Longe quam latro vilius ; 
Fert risus, fert ludibria, 
Gente vallatus impia. 

Sit honor^ laus, devocio 
Jhesu Marie filio, 
Crucis tensso patibulo 
Pro redimendo populo. Amen, 



(BibL Nat. Ms. fr. 13503, fol. 103 v\ à la marge.) 



(i) Ces dix mots ont été rayés dans le manuscrit. 



ï7 



258 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

III 

EXTRAIT DE LA CHRONIQUE DE 8ALIMBENE DE PARME (l). 



Jam nunc ad fratrem Hugonem provincialem accedamus, qui 
fuit fratris Johannis de Parma intimus et magnus amicus. Hic 
fuit unus de majoribus clericis de mundo, et magnus Joachita, 
et honeste et sanctissime vite_, plus quam credi possit, ut vidi 
oculis meis. Sed quia de eo superius satis dixi, ideo hic tacen- 
dum videtur. Hic obiit apud Massiliam, quando placuit Deo, 
post multa bona patrata opera_, sepultus vero in ecclesia fratrum 
minorum de Marsilia , in archa saxea. Deus eum miraculis 
demonstravit illustrem. Et juxta eum, in aiia archa lapidea, se- 
pulta est soror ejus germana, domina Doncelina, quam Deus 
similiter miracuHs demonstravit insignem. Hec nunquam ali- 
quam religionem intravit, sed semper in seculo caste et reli- 
giose vixit. In sponsum Filium Dei elegit, et beatum Fran- 
ciscum in suum specialem devotum; cujus etiam cordam^ in 
signum ejus amoris, cinctam portabat. Et quasi tota die mora- 
batur in ecclesia fratrum minorum, ut orationi vacaret. Non 
erat qui de ea loqueretur verbum malum, nec de ea cogitaret 
opus sinistrum. Nam omnes reverebantur eam, tam viri quam 
mulieres, tam religiosi quam seculares, ob nimiam sanctitatem. 
Hec a Deo obtinuit gratiam specialem ut in extasim raperetur^ 
sicut fratres minores viderunt mille vicibus, in ecclesia sua. Et 
si elevabatur et brachium, ita elevatum tenebat illud a mane 
usque ad vesperam, eo quod in Deum totaliter esset absorpta. 
Quod etiam in tota civitate Marsilie notum erat, et in aliis ci- 
vitatibus divulgatum. Hanc sequebantur octoginta nobiles do- 
mine de Marsilia, médiocres et illustres, ut ejus exemplo sal- 
varent animas suas. Quarum ista omnium erat domina et ma- 
gistra. 

{Bibl. Vaticane. Cod. Vat. 7260, fol. 236.) 



(i) Frère Salimbene, né en 1221, a écrit sa chronique avant la fin du iS"» 
siècle. Il est venu à Marseille et à Hyères en 1248, et y a connu sainte Dou- 
celine et son frère Hugues de Digne. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 269 

IV 

CODICILLE d'aLASACIE DE ROCAS^ BÉGUINE DE ROUBAUD. 

(17 septembre 1280.) 



In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m". cc°.lxxx°., 
indictione octava, xv°. kalendas octobris, hora post primam. 
Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod ego Alasacia de 
Rocacio, uxor domini Raimundi de Rocacio quondam, nunc 
vero beguina de Robaudo, sana mente et corpore per dei gra- 
tiam^ confiteor et manifestum facio, cum hac publica carta 
codicillomm in perpetuum valitura, quod ego feci testamentum, 
seu dispositionem rerum mearum, sollempniter et légitime, 
sicut plenius constat per quoddam publicum instrumentum inde 
scriptum manu Raimundi de Gonfanone, notario publico Pro- 
vincie ; quod testamentum, seu dispositionem meam ultimam, 
cum hac presenti carta codiciilorum meorum laudo, approbo, 
ratifico et confirmo, in hujusmodi codicillis meis. Volens et man- 
dans quod ea omnia que ibi scripta sunt, prout inibi conti- 
nentur^ plenissimam habeantfirmitatem, et inviolabiliter tenean- 
tur et observentur, absque omni contradictione, ab omnibus suc- 
cessoribus meis, et ab aliis personis universis ; nisi in hiis dum- 
taxat que in hiis meis codicillis presentibus nunc adimo ab 
herede meo universali. Videlicet, quod ego volo et mando_, et 
etiam precipio, quod Raimunda de Rocacio, filia mea gratis- 
sirnUy habeat et percipiat, quamdiu vixerit, post mortem meam, 
singulis annis, .xx. eminas annone bone et pulcre, ad mensuram 
Massilie, et ultra, per unum annum eas possit erogare_, sicut 
voluerit. Quas predictas .xx. eminas volo eidem Raimunde, filie 
mee, dari et solvi per predictum heredem meum, et ejus suc- 
cessoreSj singulis annis^ quamdiu vixerit, et ultra per unum 
annum _, ut dictum est supra ; et etiam apportari Massilie , 
propriis sumptibus et expensis dicti heredis mei, vel ejus suc- 
cessoris; et specialiter de bonis que quondam fuerunt domini 
Pétri Hugoleniy patris mei quondam. Ita tamen quod post 
mortem dicte Raimunde, filie mee, predicte.xx, cmine ad here- 
dem meum, vel ejus successores, plenojure revertantur. Hos, 



a6o VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

inquam, codicillos meos ego dicta A. facio, bonoanimo, ac plena 
mea dilectione ; quos volo valere jure codicillorum, et jure cujus- 
libet ultime voluntatis. Actum Massilie, in domo de Robaudo. 
Testes, Johannes Vassalli, Bertrandus Atanulfi... 

[Arch. munie, de Marseille. Cartul. du notaire 
Pons Marini, 1280, fol. 23 v°.) 



DEUX NIÈCES DE SAINTE DOUCELINE. 

(16 février 1288.) 



In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m°. cc°. 
Lxxx*. vu'., indictione prima, xiiii". kalendas marcii, hora com- 
pletorii. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod ego Ni- 
cholava de Tarascone, beguina de Robaudo, gadiatrix et execu- 

trix testamenti domine Bartholomee de quondam, sciens et 

certificata quod dominus Raimundus Scrivani, hères universalis 
dicte domine Bartholomee quondam, fecit donationem R.... gua, 
habitatori castri Arearum, procuratori, ut dicitur, Dulceline et 
Marie de Digna, sororum, heguinarum de Robaudo, nomine 
earumdem recipienti, de quartonis duarum vinearum, sitarum 
in territorio castri predicti, que sibi (obvenerant) de predicta 
hereditate, quarum una confrontatur. ab una parte, cum vinea 
dictarum sororum... Ego, inquam, dicta Nicholava^ non ob- 
stante quod predicta domina Bartholomea voluit et prccepit, in 
quibusdam codicillis suis, quod ego perciperem omnes fructus et 
obventiones hereditatis sue, per quatuor annos post mortem 
suam, volo quod predicte sorores... dicta quartona percipiant et 
habeantj ex causa donationis predicte sibi facte per predictum 
dominum Raimundum^ absque omni impedimento. Et omne 
jus et rationem quod et quam habeo, vel habere debeo et possum, 
in predictis quartonis, juxta ordinationem dicte domine Bar- 
tholomee, predicte Marie hic presenti^ et recipienti nomine suo, 
et dicte Dulceline, sororis sue, dono, remitto et desamparo in 
perpetuum. Tali videlicet conditione quod ipse teneantur illu- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 261 

MINARE SEPULCRA FRATRIS HuGONIS DE DlGNA, ET DOMINE DULCELINE, 
EJUS SORORIS, BONE MEMORIE QUONDAM, IN ECCLESIA FRATRUM MINORUM 

Massilie posita , in quibus eorum corpora fuerunt sepulta. 
Acium Massilie, in oratorio domus de Robaudo. Testes inter- 
fuerunt, frater Arnulfus, frater G. Verneta, Guillelmus de Jon- 
queriis. Et ego Poncius Marini, notarius. 

{Jrch. munie. Cartul. de Pons Marini, fol. 74 v°.) 



VI 

testament de pellegrin repelin (i] 
(22 juin 1288.) 



In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m°. cc°. 
Lxxxviii"., indictione prima, x°. kalendas julii, hora vesperorum. 
Notum sit cunctisj quod ego frater Pellegrinus Repelini, de 
ordine fratrum minorum, adhiic existens in novîciatu dicti 
ordinîSj facio, condo et ordino meum ultimum testamentum, 
et rerum mearum distributionem, seu ordinationem ultimam^ 
in hune modum. In primis quidem eligo sepulturam corpori 
meo in ciminterio fratrum minorum illius loci in quo me mori 
contigerit. Et accipio de bonis meis^ pro iibris emendis ad usum 
meum, et aliis necessitatibus meis quibuscumque michi pla- 
cuerit, quinquaginta libras provincialium coronatorum. Q,uas 
volo michi dari et soivi per heredes meos infrascriptos, in hune 
modum ; videlicet, singulis annis quatuor libre dicte monete, 
donec omnes .l. libre fucrint ab eis persolute. Ita quod quilibet 
solvat michi .xx. solidos in festo sancti Johannis Babtiste. Ve- 
rum, si contingent quod expcdirct michi omnes dictas .l. libras 
expendere in Iibris, seu in necessitatibus meis, quodliceat michi 
eas expendere in predictis usibus, ad voluntatem meam. Item, 
volo et ordino quod libri qui empti fuerint de predictis .l. Iibris, 

(i) Pellegrin Repelin est cet enfant estropié, sourd et muet, etc. qui fut 
miraculeusement guéri par sainte Douceline, et dont il est question ci-dessus 
(page 170-180). Son entrée dans l'ordre des frères mineurs, qui donna lieu à 
ce testament, est aussi racontée à la p. 240. 



262 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

post mortem meam revertantur ad fratrem Berengarium Re- 
pelinij fratrem meum, dicti ordinis fratrum minorum^ si vi- 
veretj et si non viveret, ad fratrem... (trois lignes rongées)... Et 
si libri empti non essent^ et pecunia superesset, hoc idem voie 
et ordino de pecunia quod de libris. Post mortem vero omnium 
predictorum, volo quod medietas illorum librorum qui empti 
essent de pecunia predicta_, revertantur ad conventum fratrum 
minorum de Aquis, et alia medietas ad conventum fratrum mi- 
norum Massilie. In omnibus autem bonis meis, juribus^ actio- 
nibus meis, et rationibus debitorum, quecumque sint, quanta- 
cumque et qualiacumque, facio et instituo michi heredes Mi~ 
chaelem Repelini, et Ferrerium Repelini, et Nicholaum Repe- 
liniy et Laurentium Repelini, fratres meos, equis partibus. 
Gadiatorem et fidejussorem meum hujus mei testamenti facio et 
constituo dominum Berengarium Repelini, avunculum meum... 
Actum Massilie_, in ecclesia fratrum minorum Massilie. Testes 
vocati et rogati a dicto testatore interfuerunt, frater Lantelmus, 
Stephanus Repelini, frater Bernardus Riquetus, Jacobus Boerii, 
frater Petrus de Lusereno, Isnardus Artaudi, Poncius Lau- 
rentius. Et ego Poncius Mar. not. 

(Protocolle de Pons Marini, chez M. de Gasquet, notaire à Mars.) 



VJI 

PHILIPPINE DE PORCELLET ET SA FAMILLE. 

(4 février 1292.) 



In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m", ce*. 
Lxxxxf ., indictione quarta, pridie nonas februarii. Cum in que- 
stione que vertitur inter dominam Philippam, dominam castri de 
Artignosco, et Bertrandum Porcelleti, ejus nepotem, et pro- 
curatorem, ex una parte, et dominam Barralam de Ponteves, et 
dominam Margaritam, matrem et tutricem liberorum suorum et 
Fulconis de Ponteves quondam, seu ipsius domine Margarite 
actorem, ex parte altéra, occasione donationis facte pr édicté 
domine Philippe per dominam Dulcelinam et dominam Mabiliam, 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 263 

FiLiAs SUAS, sue légitime portionis eis competentis in terra domîni 
Fulconis de Ponteves^ patris earum- predicta domina Phi- 
lippa, et dictus Bertrandus Porcelleti, vellent producere in testes 
quasdam moniales monasterii Artacelle, altéra parte contradi- 
cente, et inpediente predictarum testium receptionem, et asse- 
rente, ut dicebatur, quod in prejudicium dicti monasterii fieret 
receptio seu productio testium predictarum; et super eo^ pre- 
dictus Bertrandus Porcelleti petiisset a reverendo pâtre domino 
R(aimundo)_, abbate monasterii Sancti VictoriSj ut per suas lit- 
teras mandaret domino priori Artacelle, ut ipse compelleret mo- 
niales dicti monasterii quas volebat in testes producere, veritatis 
testimonium perhibere ; et predictus dominus Abbas hoc noUet 
concedere, nisi premissa protestatione quod eorum testimonium 
non posset esse prejudicium nec prejudicare dicto monasterio. 
Ecce quod nunc dominus Bertrandus de Meirosio, monachus et 
syndicus^ ut dicitur, monasterii Sancti Victoris, coram me no- 
tario et testibus infrascriptis, dixit et protestatus fuit..., quod 
propter ea que moniales predicti monasterii dicent, ferendo testi- 
monium super hiis que predicta domina Philippa et dictus Ber- 
trandus Porcelleti eas producere volunt et intendunt, nullum 
fiât prejudicium dicto monasterio Artacelle,, nec aliquod aliud 
sibi prejudicium generetur, propter processum habitum inter 
dictas partes, occasione dicte questionis ; set quod sit eidem mo- 
nasterio jus suum integraliter conservatum... Actum Massilie... 
[Lafinlest rongée). 

{Arch. munie. Cartul. de Pons Marini, pièce ajoutée.) 



VIII 

PHILIPPINE DE PORCELLET, LA JEUNE. 

(20 avril 1292.) 



In nomine Domini. Anno incarnationis ejusdem m°. ce*. 
Lxxxxii'.,, indictione quinta, .xii\ kalendas madii. Notum sit 
cunctis presentibuset futuris quod ego Bertrandus Torcelleti, 
dominus de FossiSj sciens filiam meam Philippam, béguin am de 



204 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

RoBAUDo, ESSKIMPUBEREM, ct cssc suppositam mee potestati, et 
ideo non posse sibi eligere sepulturam, si eam mori contingeret 
ipsa existante infra pupillarem etatem^ et in mea potestate. 
Idcirco, volens eidem super hoc providere, ex nunc sibi eligo, 
quandocumque eam mori contingent ipsa existente in potestate 
mea, et etiam talis etatis vel conditionis quod ipsa de jure eligere 
non posset, in cimiterio videlicet fratrum minorum Massilie ; 
ita quod, omni contradictione cessante, in eo debeat sepeliri^ et 
recipi ad ecclesiasticam sepulturam. Actum Massilie, in domo 
de Robaudo. Testes interfuerunt, Is. de Podio Luperio^ domi- 
cellus, Guillelmus Cotaroni^ Raimundus c-e Burgo, domicelli. 
Et ego Poncius Marini, not. 

i^Arch. munie, Cartul. de Pons Marini, f. (>'].) 



IX 

RÉCEPTION d'une BÉGUINE DE ROUBAUD. 

(20 avril 1292.) 



In nomine Domini. Anne incarnationis ejusdem m". cC 
Lxxxxn"., indictione quinta, .xii. kalendas madii, hora post 
vesperos. Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod Aigne- 
sia, filia Pétri Vigorosi quondam_, civis Massilie, et Johanne 
Ugone, adhuc superstitis, filie Berengarii Repelini, civis Mas- 
silie, mota nutu divino ad se dedicandum in servicium Dei in 
congregatione dominarum de Robaudo, in qua summo desiderio, 
ut dicebat, vivere et stare perpetuo, quamdiu viveret, cupiebat, 
dixit et promisit, in presentia mei notarii et testium infrascrip- 
torum, quod ipsa volebat stare statutis et consuetudinibus factis, 
ordinatis, et approbatis in dicta congregatione, prout scripta 
sunt in instrumentis publicis_, vel litteris, vel aliis scripturis pu- 
blicis vel privaiis, et aliis etiam que in posterum fièrent, et que 
approbarentur in ipso statu, eaque tenere et observare, prout alie 
domine dicte congregàtionis facere consueverunt_, et facient in 
futurum. Que omnia et singula dicta Aygneisia dixit et pro- 
misit, auctoritate, voluntate et consensu dicti Berengarii Repe- 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. a65 

lini, avi sui materni, presentis et consencientis, suamque aucto« 
ritatem sibi ad predicta omnia prestantis. Dictus vero Beren- 
garius predicta omnia approbans et confirmans, volens et inten- 
dens victui dicte Aygnesie providere et alia facere que ad in- 
troytum dicte congregationis alie intrantes facere consueverunt, 
promisit domine Berengarie Flote, vicarie, ut dicebat, domine 
Hugue Ancelme, priorisse dicte domus, presenti et recipienti 
nomine congregationis predicte, dare et solvere eidem, pro hele- 
mosina, viginti libras massiliensium minutorum. Et assignans 
eidem Aygnesie ea que victui suc sunt necessaria, secundum 
morem et consuetudinem diucius in predicta congregatione 
obtentam et obtentum, promisit ei dare_, singulis annis, quamdiu 
vixerit, pro suis alimentis, et mitere in communi, prout alie 
domine faciunt^ .xi. eminas annone, in festo béate Marie medii 
augusti, et .vi. millairolas boni vini puri_, et .xxx. sol. vi. den., 
in festo sancti Michaelis. Actum Massilie, in porticu domus de 
Robaudo. Testes interfuerunt, frater Guillelmus de Cornilione, 
custos Massilie, frater Arnaudus Johannes, Aubertus Vai de 
Nuez, Michael Repelini. Et ego Poncius Marini, not. 

{Ârch. munie. Cartul. de Pons Marini, f. 57 v'.) 



ACHAT DE CENS PAR PHILIPPINE DE PORCELLET. 

(22 octobre 1297.) 



In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Anno incar- 
nationis cjusdem m. ce. xc. vu., indictione x., xi. kalendas no- 
vembris. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod Rosta- 
gnus Blanquerii^ civis civitatis vicecomitalis Massilie, generalis 
procurator nobilis viri domini Bertrandi de Massilia, militis, 
domini Evene et Oliolis, Raymundus de Soleriis_, domicellus, et 
Hugueta, conjuges; videlicet, dictus Rostagnus Blanquerii, no- 
mine procuratorio dicti domini Bertrandi de Massilia, et dicti 
Raymundus de Solcriisct Hugueta, conjuges, nominibus corum 
propriis...; videlicet, dictus Rostagnus Blanquerii, nomine pro- 



266 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

curatorio supradicti domini Bertrandi, pro duabus parti bus, et 
pro indivise, et dicti Raymundus de Soleriis et Hugueta^ con- 
juges, nominibus eorum propriis, pro tertia parte^ pro indivise ; 
bona fide, et sine omni dolo et fraude..., vendiderunt... Poncio 
Marini notario, civi ethabitatori Massilie, procuratori et nomine 
procuratorio nobilis domine Phelippe Porcellete, uxoris domini 
Fulchonis de Ponteves quondam, et béguine domus Robaudi 
de Massilia. .., census infrascriptos, qui in unum coUecti per- 
ficiunt summam quinquaginta sex solidorum et unius oboli 
regalium, seu massiliensium minutorum; et jus, et directum 
dominium, et seinghoriam habendi et percipiendi eos annuatim 
ab emphiteotis infrascriptis, in festo sancti Michaelisj pro pos- 
sessionibus infra designatis, sitis in civitate vicecomitali Mas- 
silie, videlicet in transversia dicta Corderiorum sitis, contiguis 
etcoherentibus... Et primo et principaliter, illos quinque solidos, 
novem denarios et unum obolum regalium^ seu massiliensium 
minutorum, censuales, et jus et directum dominium et sein- 
ghoriam habendi et percipiendi eos, quos servit, et servire te- 
netur et consuevit Johannes Olive, fusterius, annuatim in festo 
sancti MichaeliSj pro quodam orto sito in supradicta carreria 
sive transversia Corderiorum, confrontato ab una parte, cum 
quibusdam domo et orto dicti Johannis Olive, et ab alia parte, 
cum orto G. Ysnardi, laboratoris^ et ab alia parte, cum bedali 
sive vallato, et ab alia parte, cum dicta transversia... Item, et 
illos quinque solidos, et septem denarios et obolum... quos 
servit... Mabilia Novella^ seu ejus liberi, ^ro quodam orto sito 
in dicta transversia Corderiorum, confrontato ab una parte 
cum orto Guillelmi Ysnardij et ab alia parte, cum edijîcio domi- 
narum de Robaut, et ab alia parte, cum bedali seu vallato, et 
ab alia cum dicta transversia. Item, illos decem solidos, undecim 
denarios et obolum... quos servit... domina Dulcia de Cada- 
racha, beguina domus Robaudi Massilie, seu dicte béguine de 
Robaudo pro eadem, pro quibusdam domo et patuo simul con- 
tiguis, sitis in dicta transversia ; que domus et quod patuum 
confrontantur, ab una parte cum dicta transversia, et ab alia parte 
cum domo et viridario, sive patuo, Raymundi Turrelli, et ab 
alia parte cum orto heredum Mabilie Novelle quondam. Item, 
illos quinque solidos et quatuor denarios... quos servit... Ray- 
mundus Turrelli, corderius^ pro quibusdam domo et orto, sive 
patuo, simul contiguis, sitis in dicta transversia, que et qui 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 267 

confrontantur, ab una parte, cum edificio domus dictarum do- 
minarum de Robaut, et ab alia parte, cum orto Pétri Bermundi, 
laboratoriSj qui fuit Marine Pujole quondam, et ab alia parte 
cum vallato sive bedali^ et ab alia cum dicta transversia. Item, 
illos quinque solidos et duos (denarios) et obolum regalium... 
quos servit... Petrus Bermundi, laborator, pro quodam orto, sive 
patuo, sito in dicta transversia, confrontato ab una parte cum 
quibusdam domo et orto dicti Pétri Bermundi, et ab alia cum 
domo et orto Raymundi Turrelli, et ab alia cum bedalli sive 
vallato, et ab alia cum dicta transversia ; qui ortus fuit Marine 
Pujole quondam. Item, illos quatuor solidos et sex denarios... 
quos servit... supradictus Petrus Bermundi^ laborator, pro qui- 
busdam domo et orto simul contiguis, sitis in dicta transversia, 
que domus et qui ortus confrontantur, ab una parte cum domo 
et orto Raymundi Turrelli, et ab alia parte cum orto Bertrandi 
Terici, et ab alia parte cum quodam alio orto dicti Pétri Ber- 
mundi, et ab alia parte cum bedalli sive vallato. Item, illos octo 
solidos... quos servit... Philippus Buezo, corderius, pro qui- 
busdam domo et orto simul contiguis, sitis in dicta transversia, 
que domus et qui ortus confrontantur, ab una parte cum domo 
Johannis Olive, et ab alia parte cum orto Jacobi Nas de Vaca, 
et ab alia cum orto sive patuo Calvini, et ab alia cum orto sive 
patuo Pétri Rigordi, et rétro cum bedali, et ab alia cum trans- 
versia predicta. Item, et illos quinque solidos... quos servit... 
Johannes Olive supranominatus_, pro quibusdam domo et orteto 
simul contiguis, sitis in dicta transversia, confrontatis, ab una 
parte cum domo et orto Philippi Buezo, et ab alia parte cum 
quodam orto dicti Johannis supra confrontato, et ab alia cum 
bedali sive vallato, et cum dicta transversia. Item, et illos 
quinque solidos, et septem denarios et obolum... quos servit... 
Guillelmus Ysnardi, laborator, pro quodam orto sito in dicta 
transversia, confrontato, ab una parte cum orto liberorum Ma- 
bilie Novelle, et ab alia cum orto Johannis Olive supradicti, et 
ab alia cum bedali. Que quantitates censuales, in unum collecte, 
perficiunt summam .lvi. solidorum et unius oboli regalium, seu 
massiliensium minutorum. Vendiderunt, inquam, supradicti 
Rostagnus Blanquerii, nomine procuratorio supradicti domini 
Bertrandi de Massilia, Raymundus de Soleriis et Hugueta, con- 
jugcs, nominibus corum propriis, supradictos .lvi. solidos et 
unum obolum regalium, seu massiliensium minutorum, cen- 



268 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

suales, et jus, et directum dominium, et seinghoriam habendi et 
percipiendi eos annuatim in dicto festo, laudimia interponendi, 
et trezena percipiendi. ., dicto Poncio Marini, nomine procura- 
torio supradicte domine Ptielippe Porcellete, et pro ea et suis 
ementi et recipienti ; precio videlicet septuaginta librarum rega- 
lium_, seu massiliensium minutorum. duod precium totum con- 
fessi fuerunt predicti venditores se... habuisse et récépissé... 
Actum Massilie, in domo dominorum Raymundi de Soieriis et 
Huguete, conjugum, in presentia et testimonio fratris Raymundi 
de Turribus, fratris Raymundi de Nercio, de ordine minorum... 
Et mei Guillelmi Johannis, notarii publici Massilie... 

{^Arch. dèp, des B.-du-Rh. Fonds du Chapitre de Marseille.) 



XI 

ASSEMBLÉE DES BEGUINES DE MARSEILLE. 

(il janvier 1298.) 



In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Anno incar- 
nationis ejusdem m. ce. xc.vii., indictione xi., tertio ydus ja- 
nuarii. Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod domina 
Berengaria Flota, beguina domus Robaudi de Massilia, et 
prioressa domus ejusdem, nomine proprio, et nomine domina- 
rum beguinarum dicte domus Robaudi^ ac ipse domine béguine 
insimul congregate in loco dicte domus dicto Oratorio, videlicet, 
domina Hugua Ancelma, domina Raymunda de Rocassio, do- 
mina Bertranda de hennis, domina Hugua de Albania, Ce- 
cilia de Auriolo, Mabilia de Fossis, Peregrina de Colobreriis, 
Ajrgneseta Vigorosa, Adalacia de Sabrano, domina Hugua 
de Ginghaco, Mabilia de Podio, Cecilia de Fonte, domina 
Guiborga de Serveriis, Carpenella , Adalacia Esberarda , 
Phelippa Porcelleta, Quille Ima de Jonqueriis, Ricarda Ri- 
carda^ omnes supranominate domine béguine, nominibus earum 
propriis, et nomine aliarum omnium et singularum beguinarum 
dicte domus ab eadem domo absentium, bona fide et sine omni 
dolo et fraude, confesse fuerunt, et in veritate recognoverunt no- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 269 

bili domine Thelippe Torcellete, béguine dicte domus, et 
uxori nobilis viri domini Fulchonis de Ponteves quondam, pré- 
sent! et hanc confessionem et recognitionem recipienti, se tenere 
et possidere^ et velle amodo sub dominio directe et majori 
seinghoria dicte domine Phelippe et suorum, quandam domum 
et quoddam patuum simul contiguam et contiguum, sitam et 
situm in transversia Corderiorum civitatis Massilie ; ad censum 
decem solidorum, undecim denariorum et oboli regalium, sea 
massiliensium minutorum; in quo loco dicte domine béguine 
edijîcium novum fecerunt -, confronta tam et confrontatum, ab 
una parte^ cum domo et patuo, sive parvo viridario Raimundi 
Turrelli, et ab alia parte, cum orto sive patuo heredum Mabilie 
Novelle, et ab alia parte, cum carreria dicte transversie... Actum 
Massilie, in loco dicte domus appellato Oratorium^ in presentia 
et testimonio fratris Bertrandi Ros, fratris Bertrandi Blayni, de 
ordine minorum, testium ad hec specialiter vocatorum a dicta 
domina Phelippa. Et mei Guillelmi Johannis, notarii publici 
Massilie... 

[Jrch. dép. des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Mars.) 



XII 

RESTITUTION DE FONDS A PHILIPPINE DE PORCELLET. 

(26 mars 1300.) 



Anno domini m.ccc.^vii. kalendas aprilis. Notum sit cunctis, tam 
presentibus quam futuris, quod accedens ad presentiam nobilis 
domine dne. Philipe de Ponteves^ Poncius de Sancto Martine, 
procurator Secilie de Fonte, uxoris Guillelmi de Fonte quondam, 
et Nicholave Boire, heredum dicti G. quondam, procuratorio no- 
mine pro eis ;... dicens se intellexisse quod predictus G. de Fonte 
quondam tenebatur et erat obligatus, cujus sunt heredes, ut dicit, 
predicte Secilia et Nicholava, scilicet predicte dne. Philipe, in 
centum quinquaginta libris turonensium, sive provincialium 
coronatorum, ex causa societatis, quas dicebatur dictum Guil- 
lelmum habere a dicta domina Philipa in societate sui operatorii 
draparie. Unde cum predicta societas per mortem dicti Guillelmi 
sit finita, et dictus Poncius, nominibus quibus supra, intendat 



VIE DE SAINTE DOUCELINE. 270 

et vellit satisfacere dicte domine Philipe de predictis .cl. libris, 
pro predictis Secilia et Nicholava, quarum procurator est, que 
heredes sunt dicti Guillelmi quondam, et solvere eidem in pec- 
cunia numerata, obtulit et presentavit eidem domine Philipe 
predictas .cl. libras, in peccunia provincialium coronatorum, 
monete duplicis domini nostri régis, in tribus saculis, in uno 
quorum erat quantitas quedam turonensium argenti grossorum. 
Dicens, protestans et offerens se paratum solvere eidem domine, 
nominibus quibus supra, dictas .cl. libras dicte monete nigre 
domini nostri régis. Et per eum non stat quominus eas predicte 
domine solvat, et ipsa domina eas recipiat. De quibus omnibus 
et singulis supradictis_, dictus Poncius, nominibus quibus supra, 
petiit sibi fieri publicum instrumentum. Et dicta domina Philipa 
dixit et respondit se fore paratam recipere dictas .cl. libras, mo- 
nete tamen veteris^ scilicet provincialium coronatorum anticorum, 
seu turonensium veterum; quam monetam turonensium anti- 
quorum dicit se dicto G. quondam tradidisse, ut contineri dixit 
in suo instrumento societatis ; vel saltim eorum valorem de pre- 
dicta moneta nigra nunc currenti, quam dictus Poncius, nomine 
quo supra, offert se soluturum. De quibus petiit sibi fieri pu- 
blicum instrumentum. Actum Massilie, in domo dicta de Ro- 
baudo, in presentia et testimonio Johannis Boysserie, Jacobi de 
Fonte, Bert. Todol, Hugueti de Lengres. Et mei Bartholomei 
de Salinis^ notarii publici etc. 

(Protoc. de Barth.de Salinis, fol. 49 v°, chez M. de Gasquet.) 



XIII 



(24 novembre 13 12.) 



In nomine domini nostri Ihesu Christi. Amen. Anno incar- 
nationis ejusdem m. ccc. xii._, indictione xi.^ vin. kalendas de- 
cembris, hora diei circa mediam tertiam. Notum sit cunctis 
presentibus et futuris quod cum nil morte certius, quamvis 
hora ejus sit dubia et incerta..., idcirco, in nomine omnipotentis 
salvatoris dei et domini nostri Ihesu Christi, ego'Philippa 'Por- 
celletUj beguina domus Robaudi de Massilia, uxorque domini 



/ 

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 271 

Fulconis de TonteveSj militis quondam..., sana mente per dei 
gratiam, et in bona et sana memoria constituta, licet debilis et 
infirma corpore, facio, ordino sive condo meum ultimum testa- 
mentum nuncupativum..., in modum videlicet infrascriptum, 
ut ecce. In primis siquidem eligo cepulturam in syminterio 
ecclesie fratrum minorum de Massilia. Item, lego de bonis meis.. . 
Et primo^ lego capellanis et clericis ecclesie parrochialis Sancti 
Martini, civitatis vicecomitalis Massilie, decem solidos regalium, 
inter eos, secundum gradus prerogativam, dividendes ; ita quod 
omnes intersint exequiis. Item_, lego opère ecclesie predicte Sancti 
Martini alios decem sol. reg. Item, lego opère ecclesie fratrum 
béate Marie de Carmello, civitatis superioris sive episcopalis 
Massilie^, alios .x. sol. reg. Item, lego opère ecclesie Sancti Au- 
gustini, civitatis vicecomitalis Massilie, .xv. sol. reg. Item, lego 
opère ecclesie béate Marie de Ybelina, terri toriî dicte civitatis 
vicecomitalis, ordinis Premonstratensis, .x. sol. reg. Item, lego 
opère ecclesie dominarum monialium sive sororum sancte Clare, 
dicte civitatis^ .xx. sol. reg. Item, lego opère ecclesie dominarum 
monialium de Sion, dicte civitatis, alios .xx. sol. reg. Item, lego 
pro uno cantari faciendo in secunda die obitus mei, in ecclesia 
fratrum minorum Massilie, .lx. sol. reg. Item,, lego pro alio 
cantari faciendo tertia die obitus mei, in domo fratrum predi- 
catorum Massilie, .xl. sol. reg. Item, lego pro ornamentis vel 
libris emendis in ecclesia béate Marie de Artinghosco .x. sol. reg. 
Item^ lego luminarie predicte ecclesie de Artingosco. v. sol. reg. 
Item, lego capellano qui fuerit in dicta ecclesia de Artingosco, 
tempore mortis mee, .iv. sol reg. Item, clerico dicte ecclesie .xii. 
den. reg. Item, lego domui hospitalis Sancti Johannis de Aralate, 
ubi jacet dominus pater meus, pro missis ibidem celebrandis, 
.XL. sol. reg. Item_, lego conventui dominarum monialium de 
Artacella .c. sol. reg... Item, lego pro sex cantaribus faciendisin 
ecclesia parrocchiali de Barjoiis , ubi jacet dominus Fulco, 
vir meus quondam, pro ipsius et Maracde, Jilie mee, ibidem 
quiescentis animabus, .xv. libras reg._, ad ordinationem et distri- 
butionem heredum mearum universalium infrascriptarum; ita 
videlicet quod rectores dicte ecclesie, quando fient dicta cantaria 
in dicta ecclesia^ taciant capellanos et clericos locorum circum- 
stantium congregari in dicta ecclesia; et die dicti cantaris; dicti 
rectores habeant, ratione dicti cantaris, .l. sol. reg., de quibus 
provideant capellanis et clericis predictis, qui venerint ad pre- 



272 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

dicta cantaria, prout ordinatum est, et usitatum provideri. Item, 
lego congre gationi dominarum beguinarum Robaudi de Areis, 
.c. sol. reg., ita et taliter quod si aliquo modo, vel aliquo tem- 
pore, dicta congregatio dissiparetur, seu alio modo mutaretur, 
preterquam hactenus fuerit et steterit, dictum legatum ad heredes 
meas... devolvatur pleno jure^ et revertatur. Item, lego congre- 
gationi dominarum beguinarum domus Robaudi de Massilia 
alios .G. sol. reg., recipiendos et habendos post meum decessum, 
de bonis meis, per rectricem_, sive priorissam dicte congrega- 
tionis, et expendendos et ponendos in illis usibus in quibus me- 
lius fuerit dicte congregationi, et utilius, et dominabus ejusdem, 
de consilio magis antiquarum et seniorum dominarum de dicta 
congregatione loci predicti ; sub conditione supra de congrega- 
tione de Areis, et legaio dicte congregationi de Areis facto, 
expressa. Item_, volo, ordino atque mando quod heredes mee 
universales infrascripte teneantur, dieobitus mei, et secunda die 
in qua primum cantare fiet_, providere dicte congregationi domi- 
narum Robaudi de Massilia de .xx. sol. reg., singulis dictorum 
dierum duorum, pro pitantia dominarum predictarum. Item, 
lego Huge de Caprerio, servitrici mee_, si in meo servitio ste- 
terit et perseveraverit usque diem obitus mei, et non aliter,, .xv. 
lib. reg., et unum lectum pannorum, scilicet, bassachiam, cul- 
citram, coyssinum de lana, duo linteamina, et duas flaciatas... 
Item, lego domine Aiidiarde T*orcellete , abbatisse monasterii 
de Molegesio, sorori mee y .lxx. lib. reg., de quibus volo quod 
emantur census percipiendi et habendi per dictam dominam Au- 
diardam, quamdiu vixerit ; et post ejus obitum, dicti census per- 
cipiantur et habeantur per Audiardam, neptem meam^ monia- 
îem dicti monasterii, quamdiu vixerit dicta Audiarda, neptis 
mea ; et post dicte Audiarde obitum, dicti census habeantur et 
percipiantur per Guillelmam, sororem suam , neptem meam, 
moniaîem dicti monasterii, vel aliam sororem dicte Guillelme, 
si in dicto monasterio fuerit, tempore mortis dicte Guillelme. 
Et si non fuerit alia soror, tempore predicto, habeantur et perci- 
piantur dicti census per Sanciam, neptem dicte Guillelme, fi- 
liam Guillelmi Torcelleti , domini de Fossis , fratris dicte 
Guillelme... Item, lego conventui fratrum minorum Regensium, 
pro missis ibidem celebrandis, .c. sol. reg. Item, lego conventui 
fratrum minorum de Brinonia, pro missis in eodem celebrandis, 
.XL. sol. reg. Item, lego conventui fratrum minorum de Dragui- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 273 

niano, pro missis ib. cel., .c. sol. reg. Item, lego conventui fra- 
trum minorum de Aquis, pro m. i. c, alios .c. sol. reg. Item, 
lego conventui fratrum minorum Sallonis, pro m.i.c, .xl. sol. 
reg. Item, lego conventui fratrum minorum Aralatis, pro m.i.c, 
.L. sol. reg. Item, lego fratri Raymundo de Barreto, ordinis fra- 
trum minorum, confessori meo, .xii. lib. reg. Item lego conventui 
fratrum predicatorum Aralatis, pro m. i. c, .xl. sol. reg. Item, 
lego fratri Guillelmo de Pugeto, dicti ordinis fratrum mino- 
rum, .c. sol. reg. Item, lego fratri Isnardo Torcelleti, de 
ordine fratrum minorum, nepoti meOyfilio Bertrandi *Porcel- 
leti quondam nepotis meî, domini in parte castri de Fossis, 
pro libris emendis ad usus ipsius, .c. libras; ita et taliter quod 
quandocumque contingent dictum fratrem Isnardetum mori, 
volo, ordino et precipio quod dicti libri ex eis empti ad conven- 
tum fratrum minorum Massilie, jure legati, revertantur. Rogans 
fratres dicti conventus... per fidei commissum, quod libros illos, 
tempore mortis predicti fratris Isnardi, assignare debeant alii 
nepoti meo, si in ordine fuerit predicto,... ad usum ipsorum 
tantum, et quamdiu vixerinttantum... Item, volo, ordino et pre- 
cipio quod heredes mee universales infrascripte, singulis annis, 
quamdiu vixerit dictus frater Isnardus, teneantur eidem fratri 
Isnardo providere, de bonis meis, pro vestiario, et aliis suis 
necessariis, in .vi. libris reg... Item, volo, ordino et precipio 
quod heredes mee infrascripte... debeant facere unum anniver- 
sarium annuatim, pro anima mea, et domini viri mei, in ecclesia 
fratrum minorum de Massilia, usque ad quantitatem .l. sol. reg. 
de bonis meis hereditariis, in festo béate Agnetis virginis, et 
pro anima Maracde^filie mee, que illo die decessit^ et aliarum 
filiarum mearum... Item, volo, ordino et precipio quod post 
mortem Philippe, neptis et heredis mee infrascripte, Maracda, 
soror sua et coheres, si supervixerit, succédât et succedere debeat 
in stagia camere et aliarum domorum, sive locorum, domus Ro- 
baudi de Massilia, quam et quas et que tenui et habitavi hinc 
rétro usque nunc, prout et sicut eam et eas et ea tenui et habitavi. 
Ita quod si communitas dominarum dicte domus dicte Maracde 
contradiceret in predictis, volo^ illo casu, quod dicta communitas 
dictarum dominarum solvat, et dare et solvere teneatur dicte 
Maracde .xiv. lib. reg. quas posui et expendi pro melioramento 
dicte camere et aliorum locorum, sive domorum, supradictorum 
et supradictarum... In omnibus autem aliis bonis meis... facio 

18 



I 



274 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

et institue michi heredes universales, equis partibus et in soli- 
dunij Philippam Porcelletam et Maracdam Porcelletam, so^ 
rares, neptes meas, michi charissimas et predilectas, filias 
Bertrandi Porcelleti, nepotis met quondam, domini in parte 
castri de Fossis. Et volo, precipio atque mando quod predicte 
Philippa et Maracda, sorores et heredes mee universales_, simul 
stare debeant et morari, et stent et morentur, vitam honestam et 
castam conservando; et dictam hereditatem meam teneant simul, 
et possideant communiter et in pace, sine divisione de ea aliqua- 
tenus facienda. Fructus tamen et gausidas dicte hereditatis mee^ 
vaycellam argenteam, et totum froyre meum, possint equaliter. 
si voluerint, dividere ut placebit, Verum, cum altéra predictarum 
sororum Philippe et Maracde, heredum mearum universalium, 
mori contingeret quondocumque, eas sibi invicem, et per fidei 
commissum, substitue. Rogans, per fidei commissum, primam 
ex eis decedentem, quod partem suam hereditariam totam intègre 
reddat et restituât superstiti sorori sue, superviventi in castitate 
et honestate, ut supra... Et hoc iddem intelligo et volo de alia 
sorore ipsarum secundo decedente, quod hereditatem integram. 
sive partem suam hereditariam restituere debeat illis inferius 
in hoc meo testamento substitutis... Si vero contingeret alteram 
supradictarum Philippe et Maracde, sororum_, heredum mearum^ 
vel ambas, religionem aliquam approbatam, motu proprio vel 
alio, intrare, religionis habitum recipiendo^ et in ipso habitu 
religionis vivendo et moriendo, nolo predictam intrantem seu 
intrantes religionem et perseverando, habere de bonis meis, illo 
casu, nisi tantum quelibet tria milia sol. reg.^ de quibus possit 
facere pro sua voluntate, et ultra, c. sol. reg. singulis annis... 
quamdiu vivet^ pro alimentis suis... Quod si predicte Philippa 
et Maracda, heredes mee, sororem vel sorores, filiam vel filias 
Bertrandi Porcelleti supradicti, nepotis mei condam, seu filias 
filiorum vel filiarum ipsius Bertrandi, in statu penitentie vitam 
honestam et castam conservando, haberent, tempore mortis am- 
barum Philippe et Maracde, heredum mearum_, simul cum eis 
stando et vivendo, substitue eam vel eas eisdem Philippe et Ma- 
racde, per fidei commissum, in omnibus bonis meis... equis par- 
tibus... Si vero dicte heredes universales PhiHppa et Maracda, 
sororem seu sorores, neptem seu neptes^ ut predictum estj in 
dicto statu penitentie, honestatis et castitatis^ non haberent, et 
tempore mortis ipsarum, et substitutarum^ Bertrandus Porcelleti, 



PIÈCES JUSTliFlCATIVES. 275 

nepos meus supradictus condam, filium vel filios, seu felezenos, 
haberet in ordine fratrum minorum, volo, illis casibus advenien- 
tibus, medietatem hereditatis mee, vel pretium ejusdem, dari et 
tradi dicto filio, vel filiis^ vel felezenis dicti Bertrand! Porcelleti, 
nepotis mei condam, qui in ordine predictorum fratrum mino- 
rum essetj sive essent, tune temporis, pro libris emendis inter 
eos communiter dividendis, et in solidum, et ad usum sive usus 
ipsorum quamdiu vicxerint, et pér prelatum ipsorum, provin- 
cialem ministrum, inter dictos filios seu felezenos supradicti 
Bertrandi Porcelleti condam^ in ordine predicto stantes, prout 
sibi placueritj secundum quod magis cognoverit indigere^ distri- 
buendis et ordinandis... Residuam vero medietatem dicte here- 
ditatis mee, vel totam si Bertrandus Porcelleti supradictus filium, 
vel filios, seu felezenos, non haberet in ordine predicto fratrum 
minorum_, post mortem institutarum et substitutarum mearum,. . . 
volo dari et dono, causa mortis, conventui fratrum minorum 
Massilie, dividendam per très partes equales; videlicet, quod una 
pars sit opère et pro opéra fratrum minorum Massiliensium, et 
pro ornamentis et luminaribus capelle Béate Marie dicte ecclesie 
fratrum minorum Massiliensium. Alia vero et secunda tertia 
pars sit, et esse debeat, jure legati, mense et pro mensa dictorum 
jfratrum minorum Massilie. Ultima vero tertia pars sit, et esse 
debeat, jure legati predicti, infirmorum et pro infirmis dictorum 
fratrum minorum Massilie, et conventus ipsorum... Item, volo, 
ordino et precipio quod omnia legata pecuniaria supra per me 
ordinata..., persolvantur et habeantur de pecunia quam habeo in 
societate Gampimoldorum, sive Borrinorum, tantum, et non de 
alia... .Hoc autem est meum ultimum testamentum... Actum 
Massilie, in caméra domus Robaudi de Massilia, quam dicta do- 
mina Philippa testatrix tenet, in presentia et testimonio domini 
Alberti de Tisonis, jurisperiti, Guillelmi de Tisonis_, ejus filii, 
Raymundi Philippi, Raymundi Turrelli, Pétri Salvatoris, Du- 
ranti Chaberti, Stephani Duranti^ macellariorum , testium ad 
hec vocatorum et rogatorum a dicta domina Philippa, testatrice. 
Et Guillelmi Johannis, notarii condam publie! Massilie... 
{Arch, dép, des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Mars. Expéd. not. de 1353.) 



376 VIE DE SAINTE DOUCELïNE. 

XIV 

DEUXIÈME BULLE DE JEAN XXII. EN FAVEUR DES BÉGUINES. 

(18 décembre 132.3.) 



Episcopo Massiliensi mandat quod non molestet beguinas de 
Massilia, vocatas de Robaudo, nec permittat ab aliquibus moles- 
tari indebite. 

Venerabili fratri episcopo Massiliensi. Cum de mulieribus que 
béguine vulgariter et communius nuncupantur, fe. re. Clementi 
pape .V. predecessori nostro^ precipue de Alamanie partibus, 
multa fuissent insinuata sinistra, presertim quod earum alique 
de Summa Trijiitate ac divina essentia disputare, ac etiam pre- 
dicare^ circa articules quoque fidei et ecclesiastica sacramenta 
opiniones eidem fidei contrarias introducere , multorumque 
simplicium animas in diversos super hiis errores inducere, ac 
alia multa periculum animarum parientia facere, sub fucato 
sanctitatis velamine^ presumebant, ex quibus, necnon et aliis de 
dictis mulieribus fréquenter auditis^ habens eas dictus predecessor 
non indigna ratione suspectas_, statum ipsarum prohibendum 
duxit et a Dei ecclesia penitus abolendum^ in illas que statum 
hujusmodi jam assumptum sectarentur ulterius, aut que de novo 
illud assumèrent, excommunicationis sententiam promulgando. 
Cum autem nuper ad audientiam apostolatus nostri relatio fide 
digna deduxerit esse plurimas in civitate Massilie hujusmodi 
muliereSj beguinas de Robaudo nuncupatas, que per virtutum 
odoramenta currentes , honeste vivunt , dévote fréquentant 
ecclesias, et se in premissis erroribus et disputationibus non in- 
volvunt, nec suas vel aliorum animas, per opiniones erroneas et 
ab evangelica veritate dégénères, dampnabili presumptione deci- 
piunt, sed in sancta et solida simplicitate viventes_, simul in 
eodem habitaculo, ad tutiorem castitatis observantiam, immo- 
rantur, et sic habitantes vixerunt laudabiliter atque vivunt, quod 
nulla unquam super hiis fuit vel est suspicio, vel infamia, contra 
ipsas; nobisque pro parte dictarum mulierum humiliter fuerit 
supplicatum ut providere super hiis per apostolice sedis provi- 



I 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 277 

dentiam dignaremur. Nos indignum et rationi contrarium repu- 
tantes si probas et reprobas similis censura percelleret, ipsarum 
supplicationibus inclinati, fraternitati tue, de qua plenam in 
domino fiduciam gerimus, per apostolica scripta mandamus, 
quatenus, per te, vel alium, de vita dictarum mulierum diligen- 
tius informatus, si premissa veritate nitantur, ut prefertur, dictas 
mulieres laudabiliter viventes libère redire et permanere simul 
permittas, juxta modum et ritum per eas hactenus débite et 
diutius observatum ; sic quod per te non molestentur, nec per- 
mittas eas_, yéi ipsarum aliquas, in personis et bonis earumdem, 
occasione prohibitionis et aboli tionis hujusmodi, quousque de 
statu earum fuerit aliter per sedem apostolicam ordinatum^ ab 
aliquo vel aliquibus molestari ; molestatores_, si qui fuerint^ per 
censuram ecclesiasticam,appellationepostposita compescendo.Non 
obstante si eis vel eorum aliquibus, communiter vel divisim, a 
sede predicta indultum existât quod interdici^ suspendi, vel ex- 
communicari non possint, per litteras dicte sedis non facientes 
plenam et expressam^ ac de verbo ad verbum, de indulto hujus- 
modi mentionem. Attentiusprovisurusquod, sub colore religionis, 
ad errores et illicita non labantur. Datum Avinione, xv. kalendas 
januarii, anno octavo. 

(Arch, Vatic. Reg. de Jean 22. Comm. an. viii, t. i, f. iiç.ep. 326.) 



XV 

TROISIÈME BULLE DE JEAN XXII. POUR LES BÉGUINES. 

(16 février 1325.) 



Preposito Aquensi. Mandatur sibi quod det licentiam beguinis 
de Robaudo de Massilia redeundi ad morandum simul, sicut 
hactenus consueverunt^ et compellat illos qui concesserunt partem 
hospitiorum suorum, ad restituendum, et ponendum in com- 
muni. 

Dilecto filio Preposito ecclesie aquensis. Significarunt nobis 
dilecte in Ghristo filie nonnulle mulieres civitatis massiliensifi, 



278 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

QUE BEGUINE DE RoBAUDO VULGARITER NUNCUPANTUR, quod dudum, 

post constitutionem editam per fe. re. Clementem papam V., 
predecessorem nostrum, in concilio viennensi, per quam statum 
mulierum que béguine vulgariter dicebantur, que non profite- 
bantur aliquam regulam approbatam^ perpétue prohibitioni sub- 
jecit, illumque a Dei ecclesia penitus abolevit^ ipse a statu suo, 
in quo per longa tempora insimul laudabiliter vixerant, recesse- 
runt, statum illum et modum vivendi communem protinus dimit- 
tendo, seque ab invicem dividende. In qua divisione, eedem 
mulieres, pietatis intuitu, quinque ex ipsis, videlicet Rixendi, 
Johanne^ Alasatie, Sebilie^ et Beatrici de Rosseto, seu de Carbo- 
neriis, concesserunt et assignarunt quandam partem domorum 
in quibus ipse^ ante divisionem hujusmodi, communiter habita- 
bant ; quamquam dicte quinque nuUam elemosinam , quando 
hujusmodi congregationem intrarunt, vel postea_, erogassent 
eisdem ; in qua parte domorum ipsis quinque assignata, consue- 
verant eedem béguine Infirmariam tenere, cum simul morabantur. 
Quodque, cum postmodum ad audientiam nostram relatio per- 
duceret fidedigna esse plurimas in dicta civitate massiliensi 
hujusmodi mulieres, beguinas de Robaudo nuncupatas, que fer 
virtutum odoramenta currentes, honeste vivebant, dévote fre- 
quentabant ecclesias, nec se disputationibus et erroribus invol- 
vebant, nec per opiniones erroneas, et ab euvangelica veritate 
dégénères, suas vel aliorum animas decipiebant, sed in devota et 
solida simplicitate viventes^ simul in eodem habitaculo, ad tutio- 
rem castitatis observantiam, morabantur; sicque vixerunt lauda- 
biliter et vivebant quod nulla super hiis fuerat vel erat suspitio, 
vel infamia, contra ipsas. Nobisque pro parte earum humiliter 
supplicato ut providere ipsis super premissis, per apostolice sedis 
providentiam^ c^gnaremur, nos venerabili fratri nostro episcopo 
massiliensi nostris dedimus litteris in mandatis, ut per se, vel 
per alium, de vita dictarum mulierum diligentius informatus, si 
premissa veritate niterentur_, dictas mulieres libère redire et mo- 
rari simul permitteret, juxta modum et ritum per eas hactenus 
débite et diutius observatum; ita quod nec eas molestaret, nec 
permitteret ipsas, vel ipsarum aliquam, in personis ac bonis 
earum, occasione dicte constitutionis, ab aliquo vel aliquibus 
molestari. Dictusque episcopus, per diligentem inquisitionem 
ab eo super premissis habitam, reperit ipsas in solida et honesta 
simplicitate vixisse, simul in eodem habitaculo commorando ; et 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 279 

quod nulla unquam orta fuerat de aliquibus erroribus suspitio 
contra eas ; ipsis tamen redeundi et commorandi simul, juxta 
modum et ritum laudabilem, per eas hactenus et diutius obser- 
vatunij propter resistentiam dictarum quinque sororum, dare 
distulit licentiam specialem. Et licet quatuor partes ipsarum 
mulîerum, vel circa, velint et parate sint redire ad habitandum 
insimul^ juxta modum et ritum laudabilem hactenus débite ob- 
servatum per eas^ tamen dicte quinque recusaverunt et récusant 
redire ad morandum insimul cum eisdem, vitam solutam et 
laxam pro libito ducere satagentes. In hujusmodi recusationis 
presidium asserentes, dictas litteras nostras, prefato episcopo 
super hiis directas^ fuisse per subreptionem obtentas; ex eo quod 
dicebatur in eis quod nobis, pro parte dictarum mulierum que 
simul in dicto habitaculo morabantur, super premissis fuerat 
humiliter supplicatum, quamquam ipse quinque nunquam, 
sicut asserunt^ hujusmodi supphcationi consenserint, nec, tem- 
pore date dictarum litterarum, insimul morarentur. Q.uocirca, 
discretioni tue per apostolica scripta mandamus, quatenus dictis 
mulieribus de Robaudo que redire volunt ad habitandum et mo- 
randum simul in eodem habitaculo, ut consueverunt, redeundi et 
commorandi insimul^ auctoritate presentium^ concédas liberam 
facultatem. Et si dicte quinque, a te caritative monite ut redeant 
et morentur insimul cum illis muheribus de Robaudo, juxta 
ritum et modum laudabilem, ante constitutionem predictam, 
servatum hactenus per easdem, redire voluerint_, reducia in com- 
muni, ut prius erat, parte illa domorum que ipsis quinque in 
divisione hujusmodi fuerat, ut premittitur, assignata, easdem ab 
aliis recipi bénigne facias et admitti. Si vero dicte quinque id 
facere recusaverintj eas summarie et de piano, sine strepitu et 
figura judiciij hujusmodi et qualibet alia allegatione, seu excep- 
tione frivola, aliquatenus non obstante, ad restituendum dictis 
mulieribus, que redierint seu redibunt ab habitandum insimul, 
ut consueverant, predictam partem illam domorum que eis in 
dicta divisione fuerat assignata, satisfacto tamen ipsis quinque 
de expensis necessariis et utilibus, si quas in dictis domibus po- 
suerunt, per censuram ecclesiasticam, appellatione remota^ com- 
pellas. Non obstante constitutione fe. re. Bonifacii pape .viii., 
predccessoris nostri, qua cavetur quod si ejusdcm civitatis etdio- 
cesis fuerint actor et reus, extra ipsas, nisi in certis casibus, 
causa non committatur, nec conveniatur aliquis corumdem; sivc 



28o VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

aliis constitutionibus, per quas nuUum tibi, quominus mandatum 
nostrum hujusmodi libère valeas exequi, prejudicium volumus 
generari. Seu si eis, vel eorum aliquibus, communiter vel divisim, 
a sede apostolica sit indultum, quod interdici, suspendi, vel ex- 
communicari non possint, per litteras dicte sedis non facientes 
plenam et expressam, ac de verbo ad verbum, de indulto hujus- 
modi mentionem. Datum Avinione, .xiiii. kalendas martii, anno 
nono. 

{Jrcb. Fat. Reg. de Jean 22. Comm. an. ix. 1. 1. f. 268 v'. ep. 790.) 



XVI 

PENSION DE MARIE ELIER, BÉGUINE DE ROUBAUD. 

(28 juillet 1341.) 



Anno domini m. ccc. XLi.,die .xxviii. mensis julii, none indic- 
tionis. Notum sit cunctis presentibus et futuris, quod Guillelmus 
Elerii, draperius, civis Massiiie, bona fide, et sine omni dolo et 
fraude, promisit per sollempnem et validam stipulationem, do- 
mine Nicholave Gasque, et etiam domine Gaufride de Briansone^ 
congregationis dominarum beguinarum de Robaut, civitatis 
Massiiie, presentibus, stipulantibus et recipientibus,darejSolvere, 
et deliberare eisdem, a festo sancti Michaelis proxime venturo in 
quinque annis continuis et completis, et in antea numerandis, 
anno quolibet dictorum quinque annorum, quindecim libras 
regalium , solvendas eisdem per duas solutiones ; videlicet, in 
festo sancti Michaelis, .vn. libras et .x. solidos regalium, et in 
festo Passe, alias .vu. libras et .x. solidos ; pro vîctu et vestitu^ 
et calceamentiSy ac etiam omnibus necessariis, tam in sanitate 
quam in iiifirmitate Marie Elerie, filie dicti Guillelmi Elerii, 
neptis dicte domine Nicholave. Ita quod nichil aliud teneatur 
dare eisdem^ nec dicte filie sue, pro usu persone dicte filie sue. 
Promittens. Obligans. Renuntians. Et versa visse, dicte domine 
Nicholava Gasca et Gauirida (promiserunt) providere ipsi Marite, 
de predicta pentione, bene et decenter, sana et egra; et si non 
sufficeret, complere de suo proprio eidem Marite, per totum 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. »8i 

dictum tempus ipsorum quinqae annorum... Actum Massilie, in 
domo de Robaut, in parlatorio, in presentia Johannis Ruffi, tex- 
toris, Aycardi Finaudi, Armandi Aurioli, civium Massilie. 

(Protoc. de Paul Giraudi, f. 42 v°, chez M. Estrangin.) 



XVII 

TESTAMENT DE CECILE DE LA VOUTE, BÉGUINE. 

(28 août 1341.) 



In nomine domini. Amen. Anno incarnationis ejusdem 
M°. CGC*. XL°. 1°., die xxviii". mensisaugusti^in terciis, noneindic- 
tionis... Ego Cecilia de Volta, beguina venerabilis congre ga- 
tionis dominarum beguinarum de Robaut, civitatis vicecomitalis 
Massilie, volens et cupiens, si me divina permiserit potentia, 
decedere testata ; in mea tamen bona et sana existens memoria, 
et bone, per salvatoris gratiam^ mentis compos, licet infirmiiate 
corporea sim detenta ; testamentum meum nuncupativum, et 
meam ultimam voluntatem_, et bonorum meorum et rerum dis- 
tributionem et ordinationem facio , condo et ordino , auctore 
domino, in hune modum. Inprimis siquidem, recomendo animam 
meam meo altissimo creatori domino nostro Jhesu Christo, et 
gloriose béate virgini matri sue, et toti curie supernorum, ut in 
diem judicii salva fiam. Et eligo sepulturam corpori meo mise- 
rabili, quandocumque me mori contingent, in cimiterio ecclesie 
beati Ludovici fratrum minorum dicte civitatis Massilie... Item, 
lego seu relinco Hugoni Vivaudi, domicellOj et domine Dulcie 
Vivaude, béguine dicte congregationis de Robaut, fratribus, 
civibus Massilie, gadiatoribus meis infrascriptis, .lx. libras rega- 
lium, distribuendas et solvendas per eos juxta ea que cum cis 
ordinavi et declaravi, sub sigillo confessionis, et in eorum con- 
sientia, et cum consensu et voluntate, et ordinatione religiosorum 
virorum et venerabilium fratrum Raynaudi de Rocaforti et Ber- 
trand! de Buco, de ordine fratrum minorum. Item, lego scu 
relinco religioso viro fratri Raynaudo de Rocaforti predicto, de 



282 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

ordine fratrum minorum, confessori meo, .x. lib. reg., distri- 
buendas per eum juxta ea que sibi declaravi in consientia_, et in 
confessione mea. Item, lego seu relinco professioni Sancti Martini 
de Massilia .x. sol. reg. Item, lego seu relinco, pro uno cantari 
faciendo in ecclesia fratrum predicatorum de Massilia, .xx. sol. 
reg...; pro alio canlari faciendo in ecclesia fratrum predicatorum 
béate Magdalene de Sancto Maximino^ .xx. sol. reg...; pro uno 
alio cantari faciendo in ecclesia fratrum carmelitatum de Massilia, 
.Y. sol, reg...; pro uno alio cantari faciendo in ecclesia fratrum 
Sancti Augustini de Massilia, .v. sol. dicte monete...; pro uno 
alio cantari faciendo in ecclesia fratrum minorum de Aquis, .xx. 
sol. reg. Item, lego seu relinco confratrie Sancte Trinitatis de 
Massilia .v. sol. reg...; confratrie Sancti Anthonii de Massilia, 
.V. sol. reg...; hospitali Sancti Spiritus de Massilia, .v. sol. reg. 
Item, lego dominabus beguinis de Podîo Luperîo, Aquis degen- 
tibus, .XX. sol. reg...; domine Sparrone, béguine de Aquis, .xx. 
sol. reg...; Beatrici Manente^ servitrici mee^ .lx. sol. reg...; do- 
mine Cecilie de Fonte, béguine de Robautj subpriorisse, .c. sol. 
reg...; fratri Raymundo de Rocaforti, confessori meo, de ordine 
fratrum minorum, .l. sol. reg...; fratri Bertrando de Buco, de 
ordine fr. min., .l. sol. reg...; fratri Bertrando Lamberti, de or- 
dine fr. min., .x. sol. reg...; fratri Raymundo Badati, de ordine 
fr. min., .v. sol. reg...; fratri Symoni Nicholay^ de ordine fr. 
min., .XXX. sol. reg...; fratri Guillelmo de Auriaco, de ordine fr. 
min.^ .XX. sol. reg...; Alasacie de Auriaco, béguine, .xx. sol. 
reg...; conventui dominarum monialium Sancte Clare de Mas- 
silia, .XX. sol. reg...; sorori Francisque de Volta, monache Sancte 
Clare de Massilia, .xx. sol. reg...; Posquete de Monte Securo, 
béguine de Robaut, .x. sol. reg. Item, lego seu relinco conventui 
dominarum beguinarum de Robaut, dicte civitatis Massilie, in 
adjutorio seu subsidio unius Breviarii, vel unius Simboli, .c. sol. 
reg. Item, lego sive relinco dominabus Dulcie Vivaude et Amélie 
Gassole, beguinis de Robaut^ quandam focaneam fuste, quam 
edifficavi de meo proprio super cellarium dicti conventus de 
Robaut... Item, lego seu relinco predictis dominabus Dulcie Vi- 
vaude et Amélie Gassole, beguinis, quoddam viridarium meum 
situm in carrerira dicta dels cordiars, subditum directo dominio 
et majori senhorie domine Phelipe Porcellete , prioresse de 
Robaut, et Maracde, sororum. Item, lego seu relinco predicte 
domine Dulcie Vivaude, béguine, .vi. sol. reg. censuales... quos 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 283 

michi servit... Guillelmus Tarasconi... pro quadam faycia vinee 
et terre sita in territorio Massilie, loco dicto Bonavena... Item, 
lego seu relinco conventui dominaruro. beguinarum de Robaut, 
in die obi tus mei, .x. sol. reg. Item... in crastinum mei obitus^ 
.X. sol. reg. Item, lego seu relinco lampadi existenti in ecclesia 

FRATRUM MINORUM DE MASSILIA, ANTE SEPULCRUM DOMINE DuLCELINE, 

BEGUINE, MATRis NOSTRE QUONDAM, .x. sol. reg. Item, lego fratrl 
Berengario de Auriaco, de ordine fr. min., .l. sol. reg...; pre- 
dicte domine Dulcie Vivaude, béguine de Robaut, .x. libras reg. 
Item... eidem domine Dulcie Vivaude, béguine, meliorem cla- 
midem et melius epitogium de meis, tempore mortis mee...; 
Alasatie Galberte, béguine, .x. sol. reg...; Alasatie de Castres^ 
béguine, .x. sol. reg...; Beatrici Tardive, béguine, .x. sol. reg...,- 
domine Nicholae Gasque_, béguine de Robaut, .xx. sol. reg...; 
domine Guillelme Falconerie, béguine de Robaut, .xx. sol. reg. 
Item, lego seu relinco predicte domine Dulcie Vivaude, béguine, 
.XX. sol. reg., et etiam quatuor florenos auri quos michi débet 
predicta domina Guillelma Falconeria..., distribuendos per eam 
juxta ea que sibi declaravi in concientia, pro salute anime domine 
Pellegrine de Coîobreriis, amite mee quondam. Item,... sex 
eminas annone, et duas eminas, et quartam partem unius emine 
ordei, censuales, de censu, seu servitio, quem michi servit et 
facere tenetur, anno quolibet, seu servire, Guillelmus Bertrandi 
de Sancto Maximino, pro quodam molendino suo aque, sito in 
territorio predicti castri Sancti Maximini, ad vitam suam dum- 
taxat, et quamdiu vixerit. Ita quod ipsa teneatur facere, anno 

QUOLIBET, IN DIE QUA FIT COMMEMORATIO DOMINE DULCELINE MATRIS 
NOSTRE QUONDAM, UNUM CANTARE IN ECCLESIA FRATRUM MINORUM DE 

Massilia, usque ad quantitatem .xxx. sol. reg. Et ipsa mortua, 
lego seu relinco predictum legatum Francisque de Volta, mo- 
nache Sancte Clare, sorori mee, ad vitam suam dumtaxat ; et 
ipsa soror mea teneatur facere, anno quolibet, predictum cantare 
in predicta ecclesia, prout supra declaravi. Et post mortem ipsius 
sororis Francisque, sororis mee, lego... predicte Amélie Gassole, 
ad vitam suam dumtaxat ; et ipsa teneatur facere predictum can- 
tare... Et post mortem ipsius, volo predictum censum... devolvi, 
pleno jure, ad heredem meum...; ita quod dictas hères meus, et 
sui heredes, tencantur facere perpetuo dictum cantare, in dicta 
ecclesia fratrum minorum, anno quolibet, et in die predicta... 
In omnibus autem bonis meis, mobilibus et inmobilibus..., ins- 



284 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

tituo michi heredem universalem, et in solidum, nobilem Hu' 
gonem de Syllono, domicellum^ carissimum et intimumfratrem 
meum, et suos heredes et successores. . . Gadiatores et executores 
hujus mei ultimi testamenti nuncupativi facio et ordino Hugo- 
nem Vivaudi, domicellum , et predictam dominam Dulciam 
Vivaudam , beguinam ; rogans eos... Actum Massilie, infra 
domum congregationis dominarum beguinarum de Robaut^ in 
quadam caméra domine Dulcie Vivaude; in presentia et testi- 
monio religiosi viri fratris Giraudi Martini, de ordine fratrum 
minorum_, domini Anthonii Insnardi, sacerdotis^ Johannis Lau- 
rentii, mercatoris, Johannis Martini... Et mei Pauli Giraudi, 
notarii publici... 

CODICILLE. — In nomine domini. Amen. Anno incarna- 
tionis ejusdem m. ccc. xli., die .ix. mensis octobris, in vesperis... 
Ego Cecilia de Volta, begiiina congregationis dominarum begui- 
narum de Robaut..., sciens et vere recognoscens me fecisse meum 
ultimum testamentum..., et cupiens codicillare... Et primo, lego 
seu relinco sorori Francisque de Volta, monache monaslerii 
Sancte Glare de Massilia, sorori mee, syffum meum de argento, 
ad vitam suam dumtaxat ,• et post mortem ejusdem, lego ipsum 
syfum ecclesie fratrum minorum de Massilia_, pro uno calice fa- 
ciendo, ad honorem dey, et ad usum dicte ecclesie ; cum quo 
selebrentur divina in ecclesia predicta. Item,., unam culcitram 
de Alexandria..., unam conquam meam..., unum coffanum viri- 
dem_, in quo teneo vélos meos. . . , patrenostres meos de ambra_, et 
unum cloquearium de argento, et unam broquam de argento... 
Item, lego seu relinco domine Dulcie Vivaude, béguine de Ro- 
baut, unum matalatium de bout, et unum pulvinar de melioribus 
meis, et unum par lintiaminum, et unam vanoam meam, quam 
habui quando intravi beguinam..., cortinas meas virides, et 
unum cloquearium deauratum, et unam taciam de argento deau- 
ratam. Item, unum salterium meum copertum de viridi. Item, 
lego seu relinco domine Amélie Gassole, béguine, unam culci- 
tram, et unum pulvinar de Alexandria..., duas vanoas, unam de 
melioribus, et aliam parvam quam teneo cotidie..., unum cha- 
lonum,... duos scrineos meos, existentesante Oratorium..., unam 
clamidem de bruneto_, cum penna..., unum gardacotium, cum 
penna..., unam caciam argenti albam, et unum cloquearium 
argenti..., meos patrenostres de corallo. .. , unum scrineum, quem 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. z85 

teneo juxta lectum meum..., meum salterium majorem^ et 
unum xliurnale .. Item lego, seu relinco eisdem dominabus 
Amélie Gassole et Dulcie Vivaude,, begumis, ipsis ambalus, Bre- 
viarium meum ; et post mortem unius illarum^ devolvatur alteri 
superstiti; et post mortem ambarum, si dicta Dulcia haberet 
neptem in congregatione dicta dominarum de Robaut, quod dicta 
neptis ipsum habeat et teneat, ad vitam suam tantum ; et post 
mortem illius, devolvatur, et devolvi volo ipsum breviarium ad 
convemum dicte congregationis de Robaut, et ad ipsum conven- 
tum ipsum breviarium lego, post mortem illarum. Item, lego 
seu relinco eisdem dominabus Amélie Gassole et Dulcie Vivaude, 
beguinis, in forma predicta, et sicut supra notatum est, et decla- 
ratum est per me de breviario^ Librum sancte matris nostre. Item 
lego seu relinco Gecilie de Fonte, béguine de Robaut, unum par 
linteaminum^ et unum gardacotium meum cum penna, et unam 
tunicam, et unam pelliciam... Item^ volO;, jubeo^ ordino atque 
mando... quod si dicta Amelia Gassola exiret de dicta congrega- 
tione de Robaut^ et nollet perseverare in eadem et prediligeret 
intrare alium monasterium, vel aliam quamvis viam eligeret, in 
illo casu, adymo sibi omnia et singula legata per me sibi facta de 
bonis meis, tam in dicto meo ultimo testamento, quam in pre- 
sentibus meis codicillis... Actum Massilie. infra domum domi- 
narum beguinarum de Robaut, in quadam caméra predicte 
domine Dulcie Vivaude... 

(Arch, dép. des B.-du-Rh. Fonds du Chap, de Mars. — Se trouve aussi 
dans le Protoc. de Paul Giraudi, f. 49. Chez M. Estrangin, notaire.) 



XVIII 



PHILIPPINE DE PORCELLET, PRIEURE DES BÉGUINES. 

(17 novembre 1341.) 



Anno quo supra (1341) die .xvii. mensis novembris, .x. indic- 
tionis, post vesperos. Notum sit cunctis presentibus et futuris^ 
quod cum questio, seu controversia, verteretur, seu verti spera- 



286 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

ê 

retur, inter videlicet Audiardam Vassalam, uxorem Anthonii 
Vassali, filiam Jacobi Luquesii et Aonette, conjugum quondam, 
civem Massilie, ex una parte, agentem; et coventum dominarum 
beguinarum de Robaut, dicte civitatis, ex altéra, deffendentem ; 
super eo videlicet quod dicta Audiarda dicebat se jus habere in 
quadam vinea que olim obvenit in partem Beatrici Luquesie, 
sorori sue^ béguine de Robaut condam, de bonis que condam 
fuerunt predicte earum matris_, ex substitutione olim facta per 
dictam Aonettam, matrem dictarum sororum, in suo ultimo tes- 
tamento,... in quo quidem testamento dicta Audiarda Saonetta 
et dicta Beatrix condam fuerunt heredes institute; quam vineam 
tenet et possidet dictus conventus de Robaut ; que vinea sita est 
in territorio Massilie_, loco dicto Massanegues. Et venerabilis et 
religiosa domina Phelipa Posselleta, prioressa congre gationis 
dominarum beguinarum de Robaut, nomine suo proprio^ et no- 
mine totius sui conventus, dicebat predictam Audiardam, seu 
quamvis aliam personam_, nullum jus habere in vinea predicta, 
ex eo quia dicta vinea fuit data per imperpetuum^ et proprio jure, 
per dictam Beatrizetam Luquesiam, sororem dicte Audiarde, 
absque retentione aliqua, qua die se dedicavit Deo et congre ga- 
tioni predicte de Robaut^ cum consilio et voluntate amicorum 
suorum, amore dei, et ob reverentiam et intuytum quem habebat 
ad conventum congregationis ipsius. Et cum dicta vinea sibi 
evenisset justo titulo_, ex successione materna, et pro parte sibi 
contingente de bonis maternis ipsius amore^ dicebat et affirmabat, 
nominibus quibus supra, dicta domina prioressa, predictam Au- 
diardam, vel aliquam aliam personam, nullum jus habere in 
vinea predicta. Nunc vero, tranctantibus quibusdam religiosis 
viris, predicte partes voluerunt... componere, transigere etpacisci 
de questione predicta... in modum subscriptum. Videlicet, ego 
dicta Audiarda Vassala, uxor predicti Anthonii Vassali, mariti 
mei, presentis, volentis,consentientis,et auctoritatem suam michi 
prestantis..., cedo_, remito^ finio et penitus desamparo vobis ven. 
et rel. domine Phelipe Porcellete, prioresse predicte congrega- 
tionis de Robaut..., et per vos ipsi conventui^, totum jus et totam 
rationem et actionem_, realem et personalem, quos et quam seu 
quod habeo, seu visa sum habere in predicta vinea^ et juribus et 
pertinentes suis, tam ratione dicte substitutionis quam quacum- 
que alia occatione^ seu causa; et ad majorem omnium et singu- 
lorum in solidum firmitatem, vobis dono, donatione mera, pura. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 287 

simplici, habita inter vivos, prout melius dici seu excogitari 
potest... Actum Massilie, in quadam domo domini Thomasii Li- 
quesii, militis, in qua inhabitant dicti conjuges, in presentia 
Guillelmi Torcati, corderii, Guillelmi Rellana, Berengarii Gi- 
raudi, et Fulconis Aycardi^ habitatorum Massilie. 

(Protoc. de Paul Giraudi, f. loi v% chez M. Estrangin.) 



XIX 

DOUCE DE VIVAUD, PRIEURE DES BEGUINES. 

(i"mai 1359.) 



In nomine domini nostri Jhesu Christi, Amen, Anno incar- 
nationis ejusdem m°. ccc°. lix°., et die prima mensis maii. Nove- 
rint universij présentes pariter et futuri, quod cum Guillelmus 
Johannis, curaterius, quondam civis Massilie, coUocaverit Alae- 
tam, filiam suam_, in monasterio seu congregatione de Robaudo^ 
civitatis predicte, et ratione ipsius collocationis et dedicationis, 
dare promiserit ven. dne. Johanne Possellete^ tune prioresse 
congregationîs ejusdem, donatione pura, simplici, habita inter 
vivos, et contemplatione dedicationis predicte, inter cetera, 
quamdiu dicta domina Alaeta vixerit in dicta congregatione 
dumtaxat, videlicet decem enimas annone, et sex milhayrolas 
vini, et sex libras regalium, singulis annis solvendas; sicut de 
premissis omnibus constat quodam publico instrumento scripto 
et signato manu mag. Pauli Giraudi, quondam pub. not. Mas- 
silie, sub anno domini m". ccC. xuii'., et die .xvn. mensis julii. 
Deinde vero Laura, uxor dicti quondam Guillelmi Johannis, 
mater dicte domine Alaete, in suo ultimo testamentOj inter cetera, 
legaverit dicte sue filie.cccL. lib. reg., cum certis substitutionibus 
in dicto suo testamento contentis,... sub anno domini m.ccc.xxxiv. 
(sic) et die .xviii. mensis maii. Ecce quod nunc, anno et die ab 
hujus initiis documenti conscriptis, dicta domina Alaeta Johan- 
nis, cum voluntate et expressa licencia, et concensu ven. domine 
Dulcie Vivaude, prioresse dicti conventus de Robaudo, ibi 



288 VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

presentis, necnon et rel. dominarum Jacobete Garnaude, Mar- 
garite de Ulmo, Aycardete Laurencie, Laurencie- Baussiane, ibi 
presencium, et consenciensium, congregatarum in parla torio dicti 
conventus..., ex una parte; et Guillelmus Johannis^ curaterius, 
filius quondam dicti Guillelmi Johannis, fraterque dicte domine 
Alaete, ex altéra,... pro melioratione dicti conventus et domine 
Alaete predicte, transegerunt, conveneruntj et pacissentes fuerunt, 
in modum et per modum qui sequitur infrascriptum. Et primo 
convenerunt..., quod dictus Guillelmus Johannis dare et contri- 
buere debeat dicte domine Alaete, sorori sue, et per eam dicte 
domine prioresse, seu conventui ejusdem, ratione seu loco supra- 
dicti legati dictarum decem eminarum annone, et sex milhayro- 
larum vini, et sex librarum regalium, assignatarum et donatarum^ 
singulis annis, per dictum Guillelmum Johannis quondam, do- 
mine Alaete, filie sue predicte, videlicet undecim libras, sex 
solidos, et octo denarios censuales... quas serviunt... persone in- 
frascripte, singulis annis, Guillelmo supradicto, pro possessio- 
nibus infrascriptis. Et primo, illos .xxvii. sol. et .vi. den. reg. 
quos servit... Durantus Abigaudi, de Rosseto... pro quadam 
terra... sita in territorio Massilie, in loco vocato Monteolivet... 
Item, et alios .vu. sol. et .vi. den. reg. censuales, quos servit 
Johannes de Spera, textor, qui moratur in Blanquaria, pro 
quodam hospicio sito in carreria Sancti Martini... Item, et 
illos .XVIII. sol. et .1. den. reg. censuales, quos servit... Johannes 
Bernardi, laborator, qui moratur in burgo Sancte Catharine, 
pro quadam fayssia vinee et terre,... sita in territorio Massilie, 
loco vocato Curtes... Item, et illos .xxiii. den. reg. censuales, 
quos servit... Bonus Davinus de Dragenhano, judeus, pro medie- 
tate cujusdam hospicii siti in carreria Sancti Martini... Item, 
et illos .IV. sol. reg. censuales, quos servit... Bertranda Jordane, 
que moratur in carreria Sancti Salvatoris^ pro quadam vinea 
sua sita in territorio Massilie, loco vocato la Mota... Item, et 
illos .XXV. sol. reg. censuales, quos serviunt... Johannes Lurdi et 
Anthonius Lurdi, fratres, pro quadam eorum fayssia vinee do- 
talis, site in loco dicto Canta perdis... Item, et illos .xxi. den. 
reg. censuales, quos servit... Hugo Janselmi, qui moratur apud 
Fracham dicte civitatis, pro quodam hospicio sito apud Scalho- 
nem Frache... Item, et illos .11. sol. et .vi. den. reg. censuales, 
quos servit... Judeus, pro medietate cujusdam curtis site in Ju- 
salaria. ,. Item, et illos .11. sol et .vi. den. reg. censuales, quos 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 289 

servit Salamon de Palerma, judeus, pro alia medietate dicte 
curtis. Item, alios .lviii. sol. reg. censuales, quos servit... Johan- 
nes Vallonis, qui moratur in carreria Sancti Augustini, pro 
quadam vinea... sita in terri torio Massilie, locovocato Cayrans,.. 
Item, et alios .lvi. sol. et .vi. den. reg. censuales, quos servit 
Anthonius Lageti... qui moratur in burgo Oleriorum , pro 
quadam vinea... sita in territorio Massilie, locovocato Cayrans... 
Item^ et illos .xxiii. den. reg. censuales, quos servit Matheus 
Bruni, textor, pro quodam hospicio sito in carreria Sancti 
Martini... Item, et illos .xvm. sol. et .vi. den. reg. censuales, 
quos serviunt... heredes Monnete Malete, pro quadam fayssia 
terre, sita in territorio Massilie, in loco dicto al Feras... Item, et 
ultra dictos census, promisit et convenit dictus Guillelmus dare, 
solvere et tradere dicte domine Alaete, sorori sue^... .iv. libras, 
.XII. sol. et .IV. den. reg., solvendos annis singulis, quamdiu 
dicta domina Alaeta vixerit in humanis... Actum Massilie, in 
parlatorio domus de Robaudo... 

(^Arch. dép. des B.-du-Rh. Fonds de S. Sauveur de Mars., n° 41.) 



XX 

INVENTAIRE DES CENS ECHUS AU COUVENT DES FRANCISCAINS. 

(14 mars 1390.) 



Hic continentur census quondam domine Philippe Porcellete, 
uxoris quondam domini Fulconis de Ponteves, et post ejus 
mortem devenerunt neptibus suis Philippe Porcellete et Maragde, 
et Théodore Porcellete alias Grasse, congregationis dominarum 
de Robaudo ; et post ejus mortem deveniunt conventui fratrum 
minorum beati Ludovici de Massilia. Primo, Alazacia de Mona- 
chabus servit^ anno quolibet, pro una carteriata et média, vel 
circa, sita in XQTntovio cCAr en g, .x. solidos... Item, Bertrandus 
Sabbaterii servit, pro duabus domibus scituatis juxta portale 
Johannis de Massilia, ad censum una .v. sol., et alia ad censum 
.lY. den... Item, Laurentius de Virtutibus, pro quodam orto suc, 
in territorio Areng sito, servit .xx. sol... Item, servit Johannes 
de Trevas, qui moratur prope ecclesiam Sancti Martini, pro 
vineis et terra sitis ad Plumberias, .x. sol... Item, servit Poncius 

»9 



290 VIE DE SAINTE DOUGELINE. 

Broquerii, morans in Cavaliîone, pro multis possessionibus_, 
una sita ad molendinum de Crota, et alia in Valle Juega, et 
alia loco dicto Cavallaria, .xli. sol. .viii. den... Item, servit 
Guillelmus Rossimeyra, morans in carreria de Guingalagoga, 
pro quadam fayssia vinee sita ad Areng, .xx. den... Item, here- 
des Imberti de Alba serviunt .ix. sol. .iv. den.^ pro quatuor car- 
teriis vinee et terre sitis in territorio dicto Moncau... Item, 
Catharina, uxor Pétri Martini, servit pro quadam fayssia vinee 
quinque carteriatarum, sita a Plumbiejrras, .xxv. sol... Item, 
Petrus Gastanee servit in medio augusti .xiii. sol. .viii. den., pro 
quadam fayssia terre sita loco dicto Fons gâta... Item, Guillel- 
mus Michaelis servit in medio augusti .iv. sol. .vi. den. cum 
obolo, pro quadam fayssia vinee sita in Valle Juega... hem, Ber- 
trandus Garreta servit .m. sol. in medio augusti, pro quadam 
fayssia terre, sita a Gibas... Item, Pontius Barralis servit in 
medio augusti, pro quadam fayssia terre sita a la Pineda..., 
.VIII. sol. et .XI. den. Item, Bertrandus Mayenqui servit in medio 
augusti, pro aliquibus fayssiis vinee et terre^ siûsad Vallem Ju- 
daycam, .xxxiv. sol. et .ix. den. Item, Petrus Galopa servit in 
medio augusti^ pro quadam fayssia vinee et orti, sita in territorio 
Aregni, .lv. sol. Item, Durantus Dureya servit, pro quadam 
fayssia vinee et terre sita in Valle Judayca^ .x. sol... Item_,Huga 
Johanna servit .v. sol. et .viii. den. etobolum^... pro uno orto 
sito in carreria Corderiorum, vel viridarium. Item^ Julianus 
RoUanini servit in medio augusti .ix. sol. et .m. den.^ pro qua- 
dam fayssia vinee duarum carteriatarum, site in Valle Judayca. 
Item, Durantus Raynoardi servit in medio augusti .xxv. sol._, 
pro quadam fayssia vinee quinque carteriatarum, sita in terri- 
toriOj loco dicto Sarturan. Item, Jacobus de Podio, sartor, servit 
in medio augusti .xx. sol., pro duabus fayssiis vinee septem 
carteriatarum, sitis in territorio Sancti Justi. Item, Petrus Oli- 
varii servit in medio augusti, pro una fayssia vinee et terre trium 
carteriatarum, sita in territorio de Plombieyras, ad censum 
.VIII. sol. Item^ Guillelma Thomacie, uxor Pétri Thomacii, servit 
.VIII. sol. .VIII. den. in medio augusti, pro quadam fayssia vinee 
site ad Sanctam Martham. (Item), Jacobus Nicholai, mercator, 
servit in medio augusti, pro una fayssia terre trium carteriatarum 
sita loco dicto Balma laugiera, .x. sol. et .x. den. Item, Fulco 
Robaudi, morans in Cordelaria, servit in medio augusti .xxiv. 
sol. et .XIV. den., pro quadam fayssia terre duarum carteriatarum 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 291 

et .XVIII. destrorum, sita loco dicto Fons gâta. Item, Lucia Gra- 
ciane servit in medio augusto .xv. sol., pro quadam fayssia vinee 
et terre, sita in territorio de Montecavo. Item, Raymundus Por- 
celli, piscator_, servit in medio augusti .xl. sol., pro quadam 
fayssia vinee quatuor carteriatarum, sita in loco dicto Balma 
Laugier. Item, Durantus Augerii, degens in Cavalhono, servit 
in medio augusti .xxxv. sol. et .vu. den., pro quadam fayssia 
vinee et terre septem carteriatarum, sita in Valle Judayca. Item, 
Bernardus Henrici, et Johannes Grivaudani, ejus nepos, serviunt 
in mense augusti .xi. sol. et .111. den., pro quadam fayssia vinee 
et terre, sita in territorio vocato Gat mort. Item, Bertrandus 
Feda, laborator, servit in medio augusti, pro quadam fayssia 
terre duarum carteriatarum, sita in loco dicto Antinhana, .xxxv. 
sol. Item, Petrus de Narbona, mercator, servit in medio. augusti 
.XXXVIII. sol.^ pro quadam fayssia terre, sita in loco dicto Camas. 
Item, Petrus de Rabastenco servit in festo sancti Thome, anno 
quolibet, .l. sol., pro quodam hospicio sito in carreria Sancti 
Jacobi, ante ecclesiam dicti sancti, in Correjaria... Acta fuerunt 
bec Massilie, in curia episcopali... [i^mars iSgo)... Ego vero 
Stephanus Venayssini_, civis et habitator Massilie, publicus not. 

{Arch. dép. des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Marseille.) 



XXI 

JACQUETTE MONNIER, PRIEURE DES BÉGUINES. 

(7 juin 1390.) 



In nomine domini. Anno incarnationis ejusdem m.ccc.xc, die 
.VII. mensis junii, hora circa nonam. Notum sit cunctis presen- 
tibus et futuris, quod Georgius Marini, de Massilia, bona fide... 
confessus fuit, et in veritate "publice recognovit ven. dominabus 
Jacmette Monnerie, prioresse, et aliis dominabus congrega- 
tionis dominarum beguinarum de Robaudo, de Massilia, pre- 
sentibus, stipulantibus solempniter, nomine dicte congregationis, 
se amodo tenere et possidere velle in emphiteosim perpetuam^ et 
sub earumdem dominarum beguinarum majori directe dominio 
et senhoria, quoddam viridarium scitum in suburgiis civitatis 
Massilie^ in traversia ab antiquo appel lata traversia Corde" 



292 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

riorum, hodie per eas ad accapitum datum, confrontatum, ab 
una partCj cum viridario Benedicti Maurelli, et cum viridario 
Guillelmi de Favassio, et cum viridario ipsius Georgii... Ad 
censum et servitium octo solidorum regalium, anno quolibet et 
perpetuo solvendorum , in festo béate Marie medii augusti... 
Actum Massilie, in ecclesia domus ipsarum dominarum, in pre- 
sentia et testimonio domini Johannis Robaudi^ cappellani ecclesie 
sedis Massilie, Pétri Parietis, Guillelmi Fabiani, Johannis de 
Denas, testium ad premissa specialiter vocatorum et rogatorum. 
Et mei Poncii de Scalis, notarii Massilie publia,.. 

{Jrcb. dép. des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Mars.) 



XXII 



(3 mai 1397.) 



In Christi nomine. Amen. Anno incarnationis domini 
M. CGC. xc. VIL, die tercia mensis maii^ hora terciarum. Notum sit 
cunctis presentibus et futuris, quod ego Alasacia Johanne, be- 
guina congre g ationis dominarum de Robaudo, filia Guillelmi 
Johannis, curaterii, et Laure, quondam conjugum dicte civitatis 
Massilie, sana mente et corpore, in mea tamen bona et sana exis- 
tens memoria_, gracia Jhesu Christi, volens et admodum cupiens 
meum ultimum condere testamentum... Idcirco, cum licentia et 
voluntate ven. domine Margaride de Ulmo, dicte congrega- 
tionis prioressCj ibidem presentis et concensientis pro omnibus 
et singulis infrascriptis, facio, condo et ordino meum ultimum 
testamentum nuncupativum, et meam ultimam voluntatem..., 
in modum qui sequitur infrascriptum. In primis, recomendo 
animam meam altissimo creatori domino nostro Jhesu Christo, 
et gloriose virgini Marie ejus matri, et toti curie celesti. Item, 
eligo corpori meo cepulturam, quando me mori contingerit, in 
tumba edifficata in ecclesia fratrum minorum, in qua corpora 
aliarum dominarum nostre congregationis sepeliri sunt assueta. 
Item volo et ordino quod corpus meum cepeliaturin habitu con- 
sueto cepeliri alias dominas nostre congregationis. Item, volo et 
ordino quod corpus meum cepeliatur cum quatuor intorticiis, 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 293 

quolibet ponderis trium librarum. Item, lego ego dicta Alasacia 
JohannCj dicte ven. domine Margaride de Ulmo, prioresse dicte 
congregationis nostre, unum francum, amore dei, semel tantum. 
Item, lego ego dicta testatrix ven. domine Dulceline Andrieve, 
dicte congregationis nostre, ad ejus vitam tantum, et non ultra, 
illos quadraginta solidos regalium censuales quos michi servit et 
servire tenetur, anno quolibet, in festo medii augusti, Alasacia 
Matarone, pro quadam vinea sex quarteriatarum, vel circa, sita 
a Cayrans, territorii Massiliensis^, majori dominio et senhoria 
heredi meo infrascripto rémanente; et post ejus mortem, volo et 
ordino quod dictos quadraginta solidos ad conventum_, heredem 
meum infrascriptum, revertantur ; pro quibus, dictus conventus 
teneatur facere, perpetuis temporibus_, anno quolibet, infra ejus 
ecclesiamj duo cantaria, sive anniversaria, pro anima parentum 
meorum, atque mea. Item, lego ego dicta testatrix domine Hu- 
guete Columberie, dicte congregationis nostre, duos florenos 
auri, pro serviciis per eam michi factis; unum quem michi débet, 
et alium quem volo sibi dari de bonis meis. Item, lego Bartho- 
lomeo Garnerii_, presbitero ecclesie béate Marie de Acuis, pro 
serviciis et laboribus per eum pro me passis, florenum unum, 
semel tantum. Item, lego ego dicta testatrix Guillelmo Johannis, 
fratri meo, jure institutionis, et pro omnibus juribus sibi com- 
petentibus in bonis meis, florenos auri de regina duos, semel 
tantum, in quibus ipsum in heredem meum instituo ; ita quod 
nil aliud petere possit in aliis bonis meis. Item^ lego ego dicta 
Alasacia Johanne Cardone Johanne, nepti mee, filie dicti Guil- 
lelmi Johannis, fratris mei, duos florenos auri, semel tantum, 
jure institutionis, et pro omnibus juribus sibi competentibus in 
bonis meis... Item, lego confessori meo, pro missis et orationibus 
dicendis pro anima mea, solidos viginti, semel tantum. Item^ 
lego quatuor fratribus minoribus,videlicet illis qui corpus meum 
portabunt ecclesiastice sépulture, florenum unum, ad rationem 
trium grossorum pro quolibet. Item, lego ego dicta Alasacia tes- 
tatrix, pro duobus cantaribus celebrandis,, uno videlicel in cras- 
tinum mei obitus, et alio in fine anni, solidos quadraginta, ad 
rationem viginti solidorum pro quolibet. Item, lego... ven. et rei. 
domine Margaride Stéphane, abbatisse monasterii Sancti 
Poncii, florenum unum, solvendum de bonis meis, ad ejus requi- 
siiionem. Item, lego conventui fratrum minorum de Massilia, 
pro duobus annivcrsariis, anno quolibet et perpetuo cclcbrandis, 



294 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

pro anima mea, in ecclesia predicta, uno videlicet in festo 
Sancte Dulceline, et alio in festo sancti Johannis Baptiste, soli- 
des regalium viginti pro quolibet, videlicet quadraginta pro 
ambobus, solvendos de bonis meis, per heredes meos infrascriptos, 
anno quolibet, in festivitatibus predictis. In omnibus vero aliis 
bonis meis, mobilibus et inmobilibus..., instituo et ordino michi 
heredem meum universalem et in solidum, venerabile monaste- 
rium Sancte Clare de Massilia, et ejus conventum, quem ore meo 
proprio nomino et appello. Hoc autem est et esse volo meum 
ultimum testamentum_, et mea ultima voluntas... Cassans, irri- 
tans penitus et annullans... Gadiatores, sive gadiatrices et exequ- 
trices presentis mei testamenti, facio et ordino ego dicta Alasacia 
Johanne testatrix_, videlicet _, dominam Margaridam de Ulmo, 
prioressam predictam, sororem Berengariam Scrivane, abba- 
tissam dicti monasterii Sancte Clare, et sororem Rissendam 
Berarde, monialem dicti monasterii. Rogans eas... Actum Mas- 
silie, in logia viridarii mei Poncii de Scalis^ notarii infrascripti, 
in presencia et testimonio Guillelmi Bontossii, piscatoris, Johan- 
nis Rossinhaqui, Stephani Porcelli, Raimundi Davini, Guillelmi 
Robertij Guillelmi Fornerii, et Guillelmi Revelli_, laboratorum, 
civium Massilie, testium ad hec specialiter vocatorum et roga- 
torum. Et mei Poncii de Scalis^ notarii Massilie publici... 

{Arch. dép. des B,-du-Rb.Fonds du Chap. de Mars.) 



XXIII 



MARGUERITE DE ULMO, PRIEURE DES BEGUINES. 

(23 juillet 1401.) 



Anno incarnationis domini m.cccc.i., die sabati .xxm. mensis 
julii. Notum sit cunctis presentibus et futuris quod Bernardus 
de Andréa, mercator, civis et habitator civitatis Massilie,... no- 
mine, loco et vice providi viri magistri Martini Johannis Gadochi^ 
notarii Florentini, avunculi sui, civis et habitatoris civitatis 
Avinionensis, confessus fait, et in veritate publice recognovit 
ven. et rel. Margarite de Ulmo, priorisse monasterii seu con- 
gregationis béate Marie de Robaudo, dicte civitatis, presenti,... 
présente ibidem domina Hugueta Columberie, moniali dicti 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. igS 

monasterii, se ab inde tenere.., in emphiteosim, sub ipsius mo- 
nasterii, et suorum, majori directe dominio et senhoria, videlicet, 
quemdam viridarium... situm in burgo monasterii antiqui 
béate Marie de Robaudo, confrontatum cum quodam beali Ber- 
nissoni, macellarii, et cum viridario Raymundi Fabri quondam, 
et cum viridario quod fuit Pétri Laurigue, et a parte ante cum 
carreria recta dicti monasterii antiqui de Robaudo... Ad 
censum .xl. sol. et .vi. den. regalium, in festo beatorum Phiiippi 
et Jacobi appostolorum primi diei mensis raaii, annis singuiis_, 
perpetuo solvendum... Actum Massilie, infra januam domus dicti 
monasterii de Robaudo, presentibus Nicolao Francie et Guillel- 
meto Mathei, testibus... Et me Aventurono Rodeti, notario 
Massilie publico. 

{Arch. d'ep. des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Mars.) 



XXIV 



DONATION DE MARGUERITE d'aLON, 
DERNrÈRE PRIEURE DES BEGUINES DE ROUBAUD. 

(i" avril 1407.) 



In nominedomini nostri Jhesu Christi. Amen. Anno incarna- 
tionis ejusdem m.cccc.vii., die prima mensis aprilis, hora vespe- 
rorum. Notum sit cunctis, presentibus et futuris, quod ven. et 
rel. domina Margarita de Alono,priorissa collegii beguinarum 
de Robaudo, attendens et considerans plurima grata acceptaque 
servicia, bénéficia, favores, honores et gracias,, tam sibi quam 
dicto collegiOj dum domine béguine ipsius collegii in humanis 
existèrent, cis impensas et impensa per fratres conventus ecclesic 
Sancti Ludovici de Massilia^ quarum beguinarum, in missis ce- 
lebrandis in earum domo et collegio, curam et solicitudinem 
singulariter et affectuose habuerunt. Attendens etiam et consi- 
derans plurima grata acceptaque servicia, favores et gracias, pcr- 
sone dicte domine Margarite multimodc et inccssanter impensas 
et impensa per nobilcm virum Marqueonum Scrivani, et Alase- 
tam, ejus uxorem, ncptemque dicte domine Margarite. Ncc 
minus prethcndens sanguinis vinculum quod eidem domine 



296 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Margarite reddit eandem Alasetam Scrivane, neptem suam, ob- 
nixius cariorem. Attento etiam quod ipsa domina Margarita 
unica, sola et singularis remansit usque nunc in dicto collegio, 
et nulla est alia beguina que succedere valeat in bonis dicti 
colle gii. Considerationibus supradictis itaque suasa_, bona fide, 
et sine omni dolo et fraude, gratis^ scienter, et ex sui certa scien- 
tia,... dédit sive donavit ven. viris fratribus Egidio de Spoleto, 
gardiano, et fratri Johanni Rogoni, custodi dicti conventus, pre- 
sentibus, stipulantibus et recipientibus vice et nomine fratrum 
conventus predicti, et prenominatis Marquesio Scrivani et Ala- 
sete, conjugibus... Et primo, videlicet dictis Gardiano et Cus- 
todi, et per eos fratribus dicti conventus, presentibus et futuris, 
videlicet quoddam hospicium in quo domine béguine ipsius 
coUegii regebant eorum ecclesiam, ab introitu porte ecclesie, et 
eundo per chorum, et transeundo ultra rétro altare, ubi est fons 
aque cum cannono; cum aula magna desuper^ a solo usque ad 
celum. Item et omnia viridaria dicto hospicio contigua, prothen- 
dencia versus beatam Mariam de Gardia. Quod quidem hospicium 
olim dicitur fuisse Symonis de Sepeta quondam; et confrontatur 
ipsum hospicium, a parte anteriori^ cum carreria gallica, et ab 
alio latere, cum hospiciis infra donatis dicto Marquesio et Ala- 

sete, conjugibus. Servilia ecclesie sedis Massilie, ad censum 

Item, et .xl. solidos regalium et .vi. denarios censuales_, quos 
servit Olivaria de Ansana. Item alios .xl. sol. reg... Item, .xx. 
sol. reg... Item, .xvi. sol. reg... Item, .viii. sol... Dédit etiam et 
donavit dicta domina Margarita dictis Marquesio Scrivane et 
Alasete, conjugibus... cetera hospicia predicto hospicio contigua^ 
ab introitu porte magne usque ad bodium, que olim fuerunt 
Montelheti Vivaudi ,• et omnia casalia^ et alia hospicia dirrupta 
ipsi hospicio contigua; servilia domino ecclesie sedis Massilie, 
ad censum... Que omnia supradonata dedit_, sive donavit dicta 
domina Margarita, tam dicto conventui quam etiam dictis Mar- 
quesio et Alasete^ post ejus obitum^ sive ipsa ab humanis abducta, 
et non ante. Et hoc, donatione pura et simplici, rata et irrevoca- 
bili, habita inter vivos. Salvis sibi et retentis usufructu omnium 
bonorum supra per eam donatorum, et omnibus bonis mobilibus 
suis quibuscunque, de quibus possit et valeat vitam suam abiliter 
sustentare_, et alias in fine dierum suorum disponere et ordinare, 
pro suo libito voluntatis. Retento etiam et reservato, quod illi 
quadraginta solidi et sex denarii regalium censuales, quos servit 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 297 

dicta domina Olivaria, sint et esse debeant perpétue, specialiter 
et expresse obligati pro sollempnitate fienda, in ecclesia dicti 

CONVENTUS SaNCTI LuDOVlCI, ANNUATIM, SECUNDA DIE MENSIS SEPTEM- 
BRlSj QUA CELEBRATUR SOLLEMPNITAS ET COMMEMORATIO BEATE DuLSA- 
LINE , IN DICTA ECCI.ESIA TUMULATE. Ad QUAM SOLLEMPNITATEM 
ANNUATIM ET PERPETUO FIENDAM FRATRES DICTI CONVENTUS TENEANTUR, 

ET SPECIALITER SINT ASTRicTi. Retciitis etiaiii et rescrvatis censibus 
aliis prescriptis supradonatis, pro sex fiendis, de duobus in 
duobus mensibus, anniversariis perpetuo et anno quolibet cele- 
brandis in dicta ecclesia Sancti Ludovici, pro animabus tam dicte 
domine Margarite, quam aliarum dominarum beguinarum dicti 
collegii de Robaudo. Renuncians... Dans, cedens... Actum Mas- 
silie, in aula dicti hospicii, in presentia et testimonio nobilis 
Raholini Vivaudi, Guillelmi Mathei, Nicolay de Sala... Et mei 
Pétri Fresquerie, notarii Massilie publici... 

{Arch. d'ep. des B,-du-Rh.¥onàs du Chap. de Mars.; dans Tacte suiv.) 



XXV 

PRISE DE POSSESSION DE LA MAISON DES BEGUINES 
PAR LES FRANCISCAINS DE MARSEILLE. 



(24 janvier 141 4.) 



In nomine domini nostri Jhesu Christi. Amen. Anno a nati- 
vitate ejusdem m.cccc.xiv., die vero mercurii .xxrv. mensis ja- 
nuarii, hora tertiarum, indictione septima. Noverint universi et 
singuli, présentes pariterque tuturi... quod veniens et persona- 
liter constitutus religiosus vir frater Johannes Martini, vicarius, 
procurator et sindicus sacri conventus beati Ludovici, ordinis 
minorum, dicte civitatis..., coram ven. et cire, viro domino Ste- 
phano Maroani, in utroque jure baccalario, vicario generali in 
spir. et temp. ac officiali totius episcopatus Massiliensis, pro rev. 
in Christo pâtre et domino dno. Paulo, miseratione divina, epis- 
copo Massiliensi..., obtulit et prcscntavit eidem domino officiali 
quandam papiri cedulam, quam coram eopetiit legi et publicari... 
Cujus quidem cedule ténor sequitur, et est talis prout ccce. — 
Constitutus personaliter in presentia et audientia nobilis et cir- 



298 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

cumspecti viri domini Stephani Maroani... frater Johannes Mar- 
tini, vie. proc. et syndicus sacri conventus beati Ludovici, dicte 
civitatis, dicit et reverenter exponit quod ven. et rel. domina 
Margarita de Alono, priorissa quondam collegii beguinarum 
de Robaud, prius et ante quam suos dies terminaret, per non- 
nuilos annos ante, bonafide, donationem fecerat ipsi conventui...^ 
post ejus obitum, de nonnuUis bonis in instrumente donationis 
declaratis. Verum, quia a paucis diebus citra, dicta priorissa, 
sicut Christo placuit, dies suos clausit extremos ; timetque 
idem procurator et syndicus, nomine dicti conventus, ne in fu- 
turum dicta donatio posset dicto conventui esse damnosa, si ita 
inconsulte, levatoque capite, in ea^ et absque beneficio inventarii, 
se immisseret... Eapropter... cum quanta potuit instantia, requi- 
sivit et requirit dominum officialem memoratum, quatenus velit 
admittere eundem sindicum, nomine totius conventus, ad con- 
fectionem inventarii; et per suas patentes litteras... dirigendas 
omnibus et singulis capellanis curatis ecclesiarum parrochialium 
hujus civitatis, diebus dominicis et festivis, in missarum solen- 
niis, dum major pan populi ibidem convenerit ad divina,... 
intimari faciat ut creditores, si qui sint pretendentes habere jus 
in et super ipsis bonis,... in dicta curia, et coram eodem, com- 
pareant, visuri et audituri confectionem dicti inventarii, quod 
idem procurator et sindicus facere intendit de ipsis bonis... Et 
dictus dominus officialis, perpenso tenore predicte requisitionis 
eidem facte, tanquam rationi et juri consone, dicto exponenti lit- 
teras postulatas concessit, in forma fîeri consueta... — Anno quo 
supra, et die martis sexta mensis februarii, hora tertiarum, coram 
prefato domino officiali,.. . comparuit supradictus frater Johannes 
Martini,.., accusans contumaciam omnium et singulorum cre- 
ditorum predicte quondam domine Margarite de Alono..., légi- 
time citatorum ad présentes diem et horam... Et eorumexhigente 
contumacia, se, dicto nomine, admitti ad confectionem dicti in- 
ventarii... Et nichilomînus, se inmitti et induci in corporalem 
et realem possessionem omnium et singulorum supra per dictam 
dominam Margaritam conventui predicto donatorum... Et dictus 
dominas officialis, in contumaciam ipsorum creditorum ipsius 
quondam domine Margarite de Alono,... ad confectionem et pu- 
blicationem dicti inventarii eundem fratrem Johannem, nomine 
jamdicto admisit. Et nichilominus, prefatum fratrem Johannem, 
et per eum conventum predictum beati Ludovici, in corporalem 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 299 

et realem possessionem dictorum bonorum supra donatorum, per 
traditionem cujusdam virgue fiscalis, induxit pariter et admisit. 
Et incontinenti, supradictus frater Johannes Martini.... suum 
inventarium incohavit, per modum videlicet infrascriptum... 
Actum Massilie, in dicta episcopali curia... 

{Arch. dép.des B.-du-Rh. Fonds du Chap. de Mars.) 



XIII «•« 



PREMIÈRE BULLE DE JEAN XXII. EN FAVEUR DES BEGUINES. 

(22 novembre 1320.) 



Venerabili fratri.. Episcopo Tholonensi. Cum de mulieribus 
que béguine vulgariter et communius nuncupantur, fe. re. dé- 
menti pape .v.^ predecessori nostro, precipue de Alamanie par- 
tibus, multa fuissent insinuata sinistra, presertim quod earum 
alique de Summa Trinitate et divina essentia disputare, et etiam 
predicare, circa articules quoque fidei et ecclesiastica sacramenta 
opiniones eidem fidei contrarias introducere, multorumque sim- 
plicium animas in diverses super hiis errores inducere, ac alia 
multa periculum animarum parientia facere, sub fucato sancti- 
tatis velamine, presumebant, ex quibus, necnonet aliis de dictis 
mulieribus fréquenter auditis, habens eas dictus predecessor non 
indigna ratione suspectas, statum ipsarum prohibendum duxit, 
et a Dei ecclesia penitus abolendum, in illas que statum hujus- 
modi jam assumptum sectarentur ulterius,autque de novo illum 
assumèrent,, excommunicationis sententiam promulgando. Cum 
autem carissima in Christo filia nostra Santia, regina Siciiie 
illustriSj nuper ad auditum apostolatus nostri deduxerit esse 
plurimas in Castro de Areis, tue diocesis, hujusmodi mulieres, 
Beguinas de Robaudo nuncupatas, que per virtutum odoramenta 
currentes honeste vivunt, dévote fréquentant ecclesias, prelatis 
suis reverenter obediunt, et se in premissis disputationibus et 
erroribus non involvunt ; nec suas vel aliorum animas, per opi- 
niones erroneas et ab evangelica veritate dégénères, dampnabili 
presumptione dccipiunt ; sed in sancta et solita simplicitate 
vivcnies, tantum in eodem habitaculo, ad tuiiorem casiiiatis 
observantiam, immorantur, et sic ab hactenus vixerunt laudabi- 



3oo VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

liter atque vivunt, quod nulla unquam super hiis fuit vel est 
suspicio, vel infamia, contra ipsas ; fuit nobis, pro parte dicte 
Régine humiliter suppiicatum, ut providere super hiis per apos- 
tolice sedis providentiam dignaremur. Nos igitur indignum et 
rationi contrarium reputantes si probas et reprobas similis cen- 
sura percelleret^ et dicte Régine et dictarum mulierum humilibus 
supplicationibus inclinati_, fraternitati tue, de qua plenam in 
domino fiduciam gerimus, per apostolica scripta mandamus^ 
quatenus, per te vel per alium, de vita dictarum mulierum dili- 
gentius informatus^ si premissa veritate nitantur, ut prefertur, 
dictas mulieres laudabiliter viventes libère remanere permittas 
juxta modum et ritum per eas hactenus débite et diutius obser- 
vatum; sic quod per te non molestentur^ nec permittas cas, vel 
ipsarum aliquam, in personis et bonis earumdem, occasione 
prohibitionis et abolitionis hujusmodi, quousque de statu earum 
fuerit aliter per sedem apostolicam ordinatum, ab aliquo vel ali- 
quibus molestari. Molestatores, si qui fuerint, per censuram 
ecclesiasticam, appellatione postposita, compescendo. Non obs- 
tante, si eis vel eorum aliquibus, communiter vel divisîm, a sede 
apostolica sit indultum, quod interdici, suspendi, vel excommu- 
nicari non possint, per litteras dicte sedis non facientes plenam 
et expressam, ac de verbo ad verbum, de indulto hujusmodi 
mentionem. Datum Avinione, .x. kalendas decembris, anno 
quinto. 

{Arch. Fat. Reg. de Jean 22. Comm. an. v. t. i. f. 126. ep. 180.) 



TABLE 



Pages. 
Lettre d'approbation de M«' l'Évêque de Marseille i 



PROLÉGOMÈNES 



V 



Première Partie. — Le Manuscrit et l'Auteur de la Vie 

de sainte Douceline x 

I. Description du Manuscrit x 

IL Historique du Manuscrit xiii 

IIL La Vie de sainte Douceline a été composée à Marseille., xvii 

IV. Elle a vu le jour en 1 297 xx 

V. Elle a pour auteur une béguine, et très probablement 

Philippine de Porcellet xxr 

Deuxième Partie. — Sainte Douceline et son œuvre. . . xxxix 

I. Chronologie des actes de sainte Douceline xl 

IL Date de la fondation du Béguinage de Marseille xlvi 

III. Culte de sainte Douceline lvi 

IV. Ce que c'étaient que les Béguines LX 

V. Emplacement occupé par le Béguinage de Marseille. . . . lxiv 

Troisième Partie. — La langue de la Vie de stintc 

Douceline lxxiy 

I. Généralités lxxiv 

IL Flexion des noms Lxxix 



3o2 VIE DE SAINTE DOUCELINE. 

Pages. 

III. Flexion des verbes lxxxiii 

IV. Dérivation et orthographe lxxxviii 

V. Méthode suivie dans la publication de la Vie de sainte 

Douceline xc 



VIE DE SAINTE DOUCELINE 



Chap. I. De sa manière de vivre en habit séculier, et de son 

origine par rapport à ses parents ... 2 

II. De quelle manière elle prit l'habit de pénitence ... 12 

III. De quelle manière elle organisa son établissement et 

son ordre 20 

IV. De son humilité et de son obéissance 26 

V. Du vœu de la sainte pauvreté, et du grand mépris 

qu'elle avait pour les choses temporelles 38 

VI. De Taustérité de sa vie, et de l'exercice des bonnes 

œuvres auxquelles elle s'appliquait 48 

VII. De sa douceur et de son innocence 58 

VIII. De sa fervente charité, et du service des malades, 

auquel elle s'appliquait 64 

IX. De l'application et de la ferveur de son oraison, et 
de ses hauts ravissements 70 

X. De la fermeté de sa contemplation, des révélations 
que Dieu lui faisait, et de sa grande constance 
dans ses résolutions 1 24 

XI. De l'intelligence des Écritures, et de l'esprit de 
prophétie. . . 152 

XII. Des miracles que Dieu faisait par elle 1 64 

XIII. De la mort de la Sainte 1 84 

XIV. De la translation de la Sainte 198 

XV. Des miracles que Dieu opéra par l'intercession de la 
Sainte, après sa mort 220 

XVI. Epilogue 246 



TABLE. 3o3 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

Pages. 

N° I. Formule de profession des béguines de Marseille 257 

2. Hymne à l'usage des béguines 257 

3. Extrait de la Chronique de Salimbene de Parme 258 

4. Codicille d'Alasacie de Rocas. 1280 259 

5. Deux nièces de sainte Douceline. 1288 260 

6. Testament de Pellegrin Repelin. 1288 261 

7. Philippine de Porcellet et sa famille. 1292 262 

8. Philippine de Porcellet, la jeune. 1292 263 

9. Réception d'une béguine de Roubaud. 1292 264 

10. Achat de cens par Philippine de Porcellet. 1297. .... 265 

1 1. Assemblée des béguines de Marseille. 1298 268 

12. Restitution de fonds à Philippine de Porcellet. 1300. . . 269 

13. Testament de Philippine de Porcellet. 13 12 270 

13''". Première bulle de Jean 22, en faveur des béguines. 1320 299 

14. Deuxième bulle de Jean 22. 1 323 276 

1 5. Troisième bulle de Jean 22. 1325 277 

16. Pension de Marie Elier. 1 341 280 

17. Testament de Cécile de la Voûte. 1341 281 

18. Philippine de Porcellet, prieure des béguines. 1341 .... 285 

19. Douce de Vivaud, prieure des béguines. 1359 *^7 

20. Inventaire de cens. 1 390 289 

21. Jacquette Monnier, prieure des béguines. 1390 291 

22. Testament d'Alasacie Jean. 1 397 292 

23. Marguerite de Ulmo, prieure des béguines. 1401 294 

24. Donation de Marguerite d'Alon, dernière prieure. 1407. 295 

25. Prise de possession du béguinage par les Franciscains. 

1414 =*97 



1 

j 






ERRATA. 








Page XXIV, 


ligne 


16. 


Au lieu de 


1386, 


lire 


: 1286. 


12. 




16. 




Dieu(s) 




Dieus. 


t 90. 




6. 




Pertal 




Fer tal. 


102. 




1 8 et 20 




Sieva 




Sieua 


148. 




29. 




Vivran 




Viuran. 


160. 




29. 




Cononatz 




Coronatz 


220. 




13- 




Amgran 




Am gran. 


282. 




37. 




Carrerira 




Carreria. 







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BX La Vie de Sainte Ûouceline, 

i^yOO fondatrice des Béguines de 

D75V5 Marseille