(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La Ville lumière : anecdotes et documents historiques, ethnographiques, littéraires, artistiques, commerciaux et encyclopédiques"



^tt^ 






!»vt"': 




.imUà rfi er 









-f^ 
^ 



LA 



^^\VV^ LlJyM/^^ 



Anecdotes et Documents 



& 



ii « 



§ 



ISTORIQUES, ETHNOGRAPHIQUES ^(^ 

LITTÉRAIRES, ARTISTIQUES 
COMMERCIAUX ET ENCYCLOPÉDIQUES 



X^ïS3l£Î£te 



^^ 



d 












' R I X nu \' O I, f M K : 2 I K A N C s 



PARIS 

DIRECTION ET ADMINISTRATION 

25, RUE LOUIS-LE-GRAND, 25 



1909 
TÉLÉPHONE : 209-16 



^éî 



sr^* 



:in^-S^r:: 



■£/ 




'^Td 



Promenade à travers Paris 




AVANT-PROPOS 

_,OMBiEN de séductions et de souvenirs évoque le nom de Paris, la 
grand 'ville ! 

« Qui regarde au fond de Paris a le vertige, écrit Victor Hugo. 
Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus su- 
perbe. Paris est sur toute la terre le lieu oii l'on entend le mieux 
frissonner l'immense voilure du progrès. » Est-ce de là que vient 
l'attrait irrésistible que Paris exerce sur le monde, et qui durera tant que les 
hommes seront sensibles aux délicatesses et aux fantaisies de l'esprit, aux beautés 
de l'art, aux agréments de l'élégance et du plaisir? 

Un grand poète, Henri Heine, que les Français ont toujours aimé à recon- 
naître pour un des leui^s, a parlé maintes fois de l'effet de surprise et de ravisse- 
ment que Paris produit sur tous les étrangers. Chez quelques-uns cette admiration 
n'est pas exempte de quelque crainte ; ils éprouvent \in sentiment de méfiance, 
de révolte même pourrait-on dire ; les autres ne cherchent pas à résister au 
charme étrange et si puissant qui les gagne : au piTmier abord ils reconnaissent 
qu'ils viennent de prendre contact avec leur patrie d'élection. 

Nombre d'entre eux ont gardé la nostalgie de la Ville Lumière au sein de leur 
propre pays. Il y a peut-être des villes plus opulentes ou plus attirantes par la 
beauté des paysages et la douceur du climat, il n'en est aucune dont le charme 
soit aussi puissant. 

L'apôtre de la République Universelle, Anacharsis Clootz — et le témoi- 
gnage d'un étranger doit avoir pour nous une plus grande valeur — voulait faire 
de Paris la commune centrale du globe ; c'était pour lui « le centre de la régéné- 
ration humanitaire, le lieu sacré, la ville par excellence ». 

Quant aux Parisiens, qui, pour la plupart cependant, ne peuvent se vanter 
de bien connaître Paris, c'est une tendresse vivace et exclusive qu'ils ressentent 
pour leur Ville ; tous pourraient dire comme Montaigne : « Paris a mon cœur 
dès mon enfance, et m'en est advenu comme des choses excellentes ; plus j'ay vu 
depuis d'autres villes belles, plus les beautés de cette cy peult et gagne en mon affec- 
tion. Je l'ai/iu- eu cllc-niènie et plus en son être seul que rechargée de pompes estran- 
gières ; je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. » 

Et le Paris de Montaigne était loin cependant de ressembler au Paris d'au- 
jourd'hui, avec ses rues larges et brillantes, ses avenues spacieuses et ses voies 
triomphales. Les verrues et les taches disparaissent de jour en jour, au grand 
désespoir des fervents du passé qui s'appliquent sans cesse à faire revivre par la 
chronique et par l'image les souvenirs qui s'en vont. 



4 LA VILLE LUMIERE 

Et de nombreuses sociétés se sont formées pour écrire l'histoire exacte et 
patiente de chaque quartier de la ville. La Commission du Vieux-Paris travaille 
sans relâche à conserver la physionomie de ce coin de l'univers dans lequel, ainsi 
que le dit un vieux dicton parisien, nous vo3-ons l'univers tout entier : Orhcm 
in Urbc videmus : nous voyons le monde dans la Ville. 

L'n groupe d'écrivains et d'artistes s'efforce de reconstituer les aspects divers 
et attachants du Paris de jadis. Au nombre des plus militants d'entre eux, nous 
pouvons citer: Edouard Détaille, Georges Cain, André Hallays qui, dans ses 
charmants articles intitulés En flânant, mène contre les vandales une campagne 
si intéressante et si courageuse. Et certes, l'on ne peut s'empêcher de déplorer 
les obligations qu'impose l'hygiène et le progrès chaque fois que s'anéantit sous 
la pioche du démolisseur quelqu'un de ces coins évocateurs, restés jusqu'alors à 
peu près intacts, ovi vit et palpite ce que l'on pourrait appeler l'âme de Paris. 

Ce sont quelques-uns de ces souvenirs que nous voudrions raconter. Dans 
la longue promenade que nous allons entreprendre à travers Paris, nous vou- 
drions à l'occasion des rues, des maisons et des monuments qui s'offriront à nos 
yeux rappeler quelques faits historiques dont ils furent les témoins et qu'ils font 
soudain ressusciter devant nous. Nous voudrions signaler quelques-unes des 
importantes maisons de commerce et entreprises industrielles qui contribuent à 
faire de Paris une des villes les plus riches et les plus séduisantes du globe. 

Si les grands soldats font la gloire d'une nation, les grands commerçants font 
sa richesse. Les Jacques Cœur, les Marco Polo, les Côme de Médicis n'ont-ils pas 
rendu d'aussi grands services à leur patrie que les noms les plus glorieux? Le 
commerce, qui embrasse l'universalité des choses utiles, est un puissant moyen 
de progrès ; il est le signe le plus certain d'une civilisation avancée. 

La guerre est l'instnmient propre de la barbarie, le commerce est celui des 
hommes civilisés et n'est rien moins que l'organe de la solidarité universelle. 

Paris répand sa lumière dans le monde entier, non seulement par l'éclat des 
lettres, des arts et des sciences, mais aussi par son industrie et son commerce 
qui occupent un rang prépondérant. Il est certain que nulle des grandes cités 
célèbres dans l'histoire n'a eu la même puissance de rayonnement. Nulle n'a exercé 
nn prestige si absolu et irrésistible, que les frivolités de ses modes et de ses usages 
s'imposent jusqu'aux extrémités du monde. Orbcm in Urbc videmus! 

Ce n'est pas une histoire de Paris que nous voulons tenter ici — un pareil 
sujet épuiserait la matière de plusieurs volumes ; — c'est la mise en scène,avec les 
décors et les accessoires, de quelques événements essentiels et de quelques détails 
pittoresques. Nous voudrions en deux mots esquisser la physionomie du Paris 
d'autrefois à travers le Paris lUoderne. 

Avant de commencer cette étude, ou plutôt cette promenade que nous nous 
efforcerons de rendre aussi pittoresque qu'intéressante, nous voudrions d'abord 
adresser nos remerciements aux nombreux collaborateurs qui sont venus nous 
aider dans nntrr taclir .11 nous :i|.ii.,rtant leur précieux concours. 




►.-^^^^'.■,:;rondissement du Louvre comprend quatre quartiers : Saint-Gernianr- 
lIlfA'^'i l'Auxerrois, les Halles, le Palais-Royal et la place Vendôme (i). 



Cet arrondissement sera fécond en souvenirs, puisque, si l'on voulait 
raconter tous les événements qui s'y sont déroulés, il faudrait faire le récit de 
presque toute l'Histoire de France. 

La mairie du 1" arrondissement est située place du Louvre. Entre la 
mairie et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, l'on voit une grande tour, œuvre de 
l'architecte Ballu, qui possède un des trois carillons de Paris. (Les deux autres 
sont, l'un au Comptoir d'Escompte de la rue Bergère, l'autre rue Drouot, au 
Figaro). Ce carillon fait entendre toutes les deux heures : Frère Jacques, le 
Tambour, de Rameau, et un air de YArlésieiuie, de Bizet. 



(i) Avant le xiv^ siècle, Paris était divisé en trois quartiers : la Cité, l'Outre Grand Pont 
ou Ville, et l'Outie Petit Pont ou Université. Le nombre des quartiers augmenta successi- 
vement, jusqu'en 1789 où la ville fut divisée en soixante districts, puis en 1795 en douze 
arrondissements. En 1 860, après l'annexion des communes suburbaines, Paris fut divisé, 
comme il l'est actuellement, en 20 arrondissements divisés en 80 quartiers. 



6 LA \ILLK LUMIERE 

A côté de la mairie, se trouve l'église Saint-Germain-l'Auxerrois qui occupe 
l'emplacement d'un oratoire dédié en l'an 450 à saint Germain d'Auxerre, pour 
commémorer les miracles qu'il avait accomplis en ce lieu. C'est une des plus 
anciennes églises de Paris. Brûlée en 886 par les Normands, elle fut reconstruite 
par le roi Robert, de 997 à io3i,au moment de l'enthousiaste ferveur qui après 
l'an mil s'était emparée du monde chrétien. De cette reconstruction, il ne reste 
aujourd'hui qu'une vieille tour basse, carrée, cintrée aux ouvertures, de style 
roman, qui sert de clocher. Presque tout le reste de l'église actuelle (elle fut res- 
taurée' en 1838), notamment le portique couronné de balustrades et de combles 
fleuronnés qui est l'œuvre du maître maçon Jean Gaurel, date de Charles "VU, 
qui la fit réédifier en 1435. Un grand nombre de sépultures de personnages célèbres, 
entre autres Malherbe, Jodelle, Guy Patin, Coysevox, y sont renfermées. 

Nous avons toujours l'impression que cette église est hantée d'un souvenir 
tragique et, pour peu que l'on se reporte à l'époque des guerres de religion, les 
cloches qui donnèrent le signal de la Saint-Barthélémy semblent résonner d'un 
glas lugubre. Non loin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, nous voyons rue de 
Rivoli la belle statue de l'amiral Coligny érigée en 1889 et qui est l'œuvre de l'ar- 
chitecte Salliers de Gisors et du sculpteur Crauck. 

L'amiral Coligny, assassiné en 1572, fut la première victime de la Saint- 
Barthélémy. Son monument a été élevé à peu près à l'endroit où se trouvait 
l'hôtel qu'il habitait rue Béthizy. 

Pendant la Révolution, ce fut sur la place de Saint-Germain-l'Auxerrois 
que l'on exposa le buste de Marat, au moment du culte enthousiaste que la 
France lui avait voué. 

Par contre, ce fut là qu'iui peu plus lard le fameux Ange Pitou, surnommé 
Pitou l'Auxerrois, jeta à tous les vents ses couplets royalistes et fit du vaudeville, 
ainsi qu'il le disait, la trompette de la vérité.,Tous les soirs, il venait s'installer sous 
le portail de l'église et là, accompagné par les crincrins d'un marchand de vul- 
néraire, il criblait la République de ses sarcasmes, chantait ses couplets libres et 
joyeux, agrémentés d'épigrammes et de gestes expressifs. De la rue des CoQS. 
à la place des \"ictoires et jusqu'au carrefour de I'Arbre-Sec, mais faisant 
toujours de la place Saint-Germain-l'Auxerrois son quartier général, il promenait 
la foule avidement attroupée autour de lui, qui, rieuse, excitée par les couplets 
frondeurs, s'intriguait de la personnalité mystérieuse d'Ange Pitou. Etait-ce un 
prêtre déguisé? Ou bien un professeur? Ou bien encore l'agent de quelque famille 
noble? Ce n'était qu'un jeune homme poussé d'abord par la misère à descendre 
dans la rue. Enhardi bientôt par le succès, il était devenu un joyeux pamphlé- 
taire qui raillait tous les ridicules du jour avec une verve caustique et hardie. 
Ange Pitou, le héros d'Alexandre Dumas et de Madame Aiigot (i), exprimait 

(1) Madame A ngot ou la Poissarde parvemte, publiée en 1707 par Antoine-François ÈvE, 
dit Dcsmaillots. C'est là que se trouve pour la première fois le type de Madame Angot sou- 
vciU reproduit depuis et notainiiu-ut dans l'ojiérette ci'li^bre : la Fille de Madame Angot. 



I" ARRONDISSEMENT 




LA VILLE LUMIÈRE 




STATUE Di; COLlliNV. 



I'^'^ ARRONDISSEMENT 




10 LA VILLE LUMIERE 

dans ses chansons le sentiment du peuple aspirant an retour de l'ordre et c'est 
ce qui explique sa vogue étonnante et rapide. « Il s'était fait un si nombreux 
auditoire, dit Mercier, que la garde n'osait l'interrompre. Chaque fois qu'il parlait 
de la République, il portait la main derrière lui. Il se fit arrêter : traduit devant 
le tribunal criminel, il répondit à l'accusateur public que dans le geste qu'on lui 
reprochait, il n'avait d'autre intention que de chercher sa tabatière. » Condamné 
à la déportation, il parvint à s'échapper de la Guyane et mourut à Paris dans 
le plus profond oubli. 

Engageons-nous à présent dans la petite rue des Prêtres, latérale à l'église, 
puis après avoir traversé la rue du Pont-Neuf, prenons la rue Saint-Germain- 
l'Auxerrois qui nous conduira à la place du Châtelet. Au numéro 17 de la rue 
Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, nous voyons le Café Momus, illustré par Murger dans 
sa Vie de Bohème. Au numéro 19 se trouvait la prison de For L'Evêque, dénom- 
mée la Bastille des Comédiens, parce qu'elle était surtout la prison des acteurs 
insoumis. 

A ce propos l'on cite un mot assez plaisant. Le 7 avril 1765, la Clairon, 
ainsi que plusieurs acteurs de la Comédie-Française avaient refusé de jouer la 
tragédie de Dubelloy, le Siège de Calais. Un exempt se présente au domicile de 
la Clairon en la priant de le suivre. Après de nombreuses difficultés, la belle 
finit par se soumettre. « Mon honneur en tout cas reste intact, dit-elle. Le roi 
même n'y peut rien. — Vous avez raison, repartit l'exempt, où il n'3' a rien, le 
roi perd ses droits (i). » 

D'ailleurs ces emprisonnements n'étaient pas bien sérieux, et les acteurs, 
tels depuis quelques-uns de nos sympathiques financiers, sortaient de la prison 
pour aller jouer leurs rôles, et revenaient le soir une fois le spectacle terminé. 

Nous arrivons à la place du Châtelet, créée sur l'emplacement du Grand 
Châtelet et des ruelles infâmes qui l'avoisinaient. C'étaient les rues de la Tuerie, 
de l'EcoRCHERiE, de la Vieille Tannerie, etc., ovi jour et nuit on assommait 
des boeufs, on égorgeait des veaux et des moutons, « voire quelquefois des 
passants ». Ces abattoirs en jiloin air idimcntaient un fleuve de sang s'ccoulant 
lentement vers la Seine. 

La rue de Trop va qui dure ou Qui m'y trouve si dure, appelée ensuite 
Descente de la Vallée de Misère, où tournaient les broches de rôtis- 
serie, conduisait au Grand Châtelet. 

Le Grand Châtelet était dans l'origine un château fort destiné à 
défendre l'accès de Paris par le Pont au Change ; il devint plus tard le siège 
d'une juridiction civile et criminelle et ses cachots jouirent d'une lugubre 
célébrité : l'un avait été surnommé Chausse d'Hvpocras, parce que les 
captifs y avaient les pieds dans l'eau croupie; un autre, Fin d'Aise, était l'cmpli 
do reptiles et d'immondices. 

(1) Oiiiioiiii.iii, liisioti.itir ,/, /',»/< ,,.ir r.ustavc Pessakd. 



I" ARRONDISSEMENT 




LA VILLE LUMIERE 



Le Châtelet doit passer, après le gibet de ^lontfaucon, pour l'édifice du 
vieux Paris le plus sinistre par sa physionomie et sa destination. Son voisin, 
le cimetière des Innocents, n'était certes par un endroit folâtre, mais, après 
tout, les morts y reposaient insensibles, tandis que les vieilles murailles mous- 
sues du Cliàtek't recelaient des êtres humains à l'agonie qui étaient soumis à 

d'atroces tortures sur une simple 
accusation et qui, gémissants et 
douloureux, croupissaient au fond 
de véritables sépulcres. 

Quittons ces lugubres souve- 
nirs en constatant qu'aujourd'hui 
ce séjour n'a plus rien de sa tris- 
tesse d'antan. La prison du Grand 
Châtelet depuis longtemps n'existe 
plus et sur son emplacement a été 
créée la place du Châtelet. Au 
centre de la place, se trouva la 
Fontaine de la Victoire ou des Pal- 
miers, érigée en souvenir de l'expé- 
dition d'Egypte. Des deux côtés de 
la place se trouvent deux théâtres, 
le théâtre du Châtelet, construit 
en 1860, et l'ancien théâtre Lyrique 
devenu successivement : théâtre 
des Nations, puis Opéra-Comique, 
iniis théâtre Sarah-Bernhardt. Au 
coin de la place du Châtelet et de 
la rue Saint-Denis, se trouve la 
Chambre des Notaires. 

Suivons à présent le pont au 
Cliange qui nous mènera boule- 
vard du Palais et qui est im des 
l)lus anciens ponts de Paris. Il 
tient son nom de ce fait que 
Louis VII y avait établi des 
changeurs en 1141. La corpora- 
tion des Orfèvres était venue également s'y installer. 

A présent il nous ?emble étrange de penser que sur tous les vieux ponts de 
Paris étaient établies deux rangées de maisons. Celles du pont au Change ne 
furent supprimées qu'en 1769. Le jour du Carnaval, des tables étaient dressées 
sur le pont au Change et les amateurs venaient y faire d'interminables parties 
de dés. 




LA PLACE Dtl CHAT1;LI:T. — FONTAINE DE LA VlcrolHI-, 



pr ARRONDISSEMENT 13- 

Le boulevard du Palais a absorbé la place du Palais où jadis les criminels- 
étaient exposés aux regards du public. 

Auprès du Palais de Justice, remarquons la Tour de l'Horloge. Cette hor- 
loge, la première que l'on vit à Paris, est due à Charles V, qui iît venir d'Alle- 
magne un très habile ouvrier tout exprès pour l'installer. 

Du temps de l'époque romaine, un palais existait déjà dans la Cité, sur 
l'emplacement du Palais de Justice actuel, et le palais du Moyen-Age qui jusqu'à 
Charles VII servit de résidence à nos rois n'avait fait que se substituer à un palais 
antique dont on utilisa même les débris comme matériaux de la construction 
nouvelle. Après Charles VU, ce palais devint le siège de la Justice et rien ne 
manquait au « bailli » pour exercer de la façon la plus terrible la justice haute 
et basse. Il y avait non seulement des cachots dont Clément Marot a dit : 

II Je ne vois pas qu'il y ait chose au monde 
Qui mieux ressemble un enfer très immonde, » 

mais encore cinq potences dressées dans le palais même. Sur les anciens jardins 
attenant au palais de la Cité, l'Hôtel des Présidents du Parlement avait été 
construit par Achille de Harlay et Nicolas de Verdun. C'est dans cet hôtel que 
s'installa en 1789 le fameux Comité de Surveillance, institution de terreur poli- 
cière, qui fut un acheminement à ce qu'il devait devenir définitivement à partir 
de 1800 : la Préfecture de Police, située quai des Orfèvres, rue de Harlay et rue 
de Jérusalem. 

La rue de Jérusalem fut célèbre jadis : c'était une ruelle étroite, enserrée entre 
de hautes bâtisses, se brisant à une extrémité pour devenir la rue de Nazareth, 
ruelle mal famée s'il en fut, refuge des femmes galantes et des escarpes, effroi du 
passant solitaire qui ne s'y aventurait qu'en tremblant. Le Tribunal Révolu- 
tionnaire siégeait à la Gr.^nd'Chambre, au-dessous de laquelle étaient situées 
les prisons de cette sinistre Conciergerie (i) où le dogue du guichetier, dit une 
brochure du temps, était le seul être caressé, gras, heureux (2). La geôle de la 
tour Bon Bec, où se donnait autrefois la question, était la plus redoutable, mais 
le cachot où Marie- Antoinette vécut son martyre de soixante-quinze jours était 
pi'esque aussi horrible, surtout lorsque, atin de mieux garder la royale prisonnière, 
on eut muré deux des fenêtres, en ne laissant subsister qu'une partie de la troi- 
sième qui donnait sur la cour des femmes (3). 

Enclavée dans le Palais de Justice se trouve la Sainte-Chapelle que saint 
Louis fit construire en 1245 pour y placer la couronne d'épines et un morceau de 
la vraie Croix. Il voulut, pour placer ces reliques, faire faire une châsse de pierres: 
travaillées à jour comme un filigrane d'or, tapissée d'émaux, illuminée de brillantes 
■serr cries. 

(i)Ce nom de Conciergerie vient de ce qu'une partie des constructions de la Conciergerie 
servait d'habitation au Concierge. 

(2) Paris à travers les âges, par F. Hoffb.^uer (Firmin Didot). 

(3) On peut voir aujourd'hui le cachot de Marie- Antoinette à la Conciergerie. 



14 



LA VILLE LUMIÈRE 



Mercier nous raconte dans son Tableau de Parts qu'au x\iii' siècle, 
pendant la nuit du Jeudi au \'endrcdi-Saint, on exposait publiquement à 
la Sainte-Chapelle un morceau de la vraie Croix : « Tous les épileptiques.sous le 
nom de possédés, accourent en foule et font mille contorsions en passant devant 
la relique; on les tient à quatre. Ils grimacent, poussent des hurlements et 
gagnent ainsi l'argent qu'on leur a distribué ». Mercier, poursuivant son récit, 
nous raconte qu'en 1777, pendant que se jouait cette comédie, un scandale qui 




I l_ r \l AI^ DE JISTIC1-. 



révolutionna Paris (ut déchaîné jiar un homme (le démon disait la po])ulace), qui 
vint défier d'une voix de tonnerre le Dieu du Temple et vomit contre lui les plus 
atroces invectives. 

La Sainte-Chapelle, qui est une merveille d'art et dont la flèche haute de 
33 mètres est une des choses les plus remarquables, a été dévastée sous la Révolu- 
tion. Elle fut transformée successivement en club, en magasin à farine, puis; affec- 
tée aux archives judiciaires. Elle fut restaurée de 1843 à 1867. 

Nous ne pouvons pas quitter les abords du Palais de Justice sans rappeler 
([ue la fameuse table de marbre du palais fut un des berceaux du théâtre. C'est 
un souvenir lui peu ])lus gai qui s'attache à ce monument qui fut le témoin de 
si effroyables drames. 

Les clercs de la BASOCiin avaient été réunis en uni' association qui portait le 



I" ARRONDISSEMENT 15. 

titre de Royaume de la Basoche, et le président celui de Roi de la Basoche. 
Pendant que d'autres acteurs offraient en spectacle les mystères de la Passion, 
les Basochiens jouaient sur la vaste table de marbre située dans la grand'salle 
du Palais de Justice, des farces, soties et moralités. L'argent qu'ils retiraient 
des spectateurs était employé aux préparatifs du spectacle et aux frais d'un 
festin. Ces pièces stigmatisaient si violemment tous les abus que les jeunes 
acteurs, dont le respect n'était pas la qualité primordiale, encoururent souvent 
la peine de la prison en punition de leur audace. 

Des spectacles de la Basoche, nous allons passer aux spectacles en plein 
air du pont Neuf. 

Pour nous rendre sur le PONT Neuf, nous passerons par la place Dauphine, 
appelée ainsi en l'honneur du dauphin Louis XIII, et où nous ne pouvons faire 
autrement que de nous arrêter quelques instants. C'est là qu'en 1314, Jacques 
Molay, le grand-maître des Templiers, fut brûlé vif. Jusque sous Louis XV, des- 
exécutions capitales y eurent lieu. Sous Louis XIV, la place Dauphine et la place 
Royale (actuelle place des Vosges) étaient les endroits les plus fréquentés de Paris. 
Au numéro 23, se trouvait la boutique qui portait l'enseigne A la Croix Verte, du 
fameux orfèvre Nicolas Josse que Molière a immortalisé. 

Nous voici maintenant sur le célèbre pont Neuf avec la statue de Henri W 
qui resta populaire même sous la Révolution. C'est devant cette statue que fut 
pendu et brûlé le corps du maréchal d'Ancre en 1617. Le pont Neuf est aujour- 
d'hui bien paisible et ne donne guère l'idée de ce qu'il était jadis. Mercier, auquel' 
nous aurons plus d'une fois l'occasion de recourir pendant cette promenade, nous 
dit : (! Le pont Neuf est dans la ville ce que le cœur est dans le corps humain , le 
centre du mouvement et de la circulation ; le flux et le reflux des habitants et 
des estrangers frappent tellement ce passage que pour rencontrer les personnes 
qu'on cherche il suffit de s'y promener une heure chaque jour. Les mouchards- 
se plantent là, et quand au bout de quelques jours ils ne voient pas leur homme, 
ils affirment positivement qu'il est hors de Paris. » 

On pourrait presque dire que l'apparition des chanteurs des rues est con- 
temporaine chez nous de la fondation du pont Neuf. Dès qu'il fut bâti, les chan- 
teurs satiriques y affluèrent ; il devint bientôt une espèce de foire permanente. 

A côté des petits marchands de la place Dauphine, entre autres charlatans,, 
pitres et baladins, Tabarin, sous l'ample blouse mi-verte et jaune, parade en com- 
pagnie de sa femme Francisque, de son nègre et de son ami IMondor, coiffé de 
l'énorme chapeau de docteur. 

Sous la Révolution la race des chanteurs en plein vent ne fit que pulluler de 
plus belle. On chantait la mort de Capet, la mort de Marat, la mort de Marie- 
Antoinette, la mort de Lepeletier de Saint-Fargeau. La police gageait ces rap- 
sodes républicains pour entretenir le feu sacré de la canaille (i). 

Sur l'emplacement des bains actuels de la Samaritaine s'élevait la célèbre 
(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor Fournel. 



i6 



LA VILLE LUMIÈRE 




1er ARRONDISSEMENT 



17 




LA SAINTE-CHAPELLE. 



LA VILLE LUMIERE 




1, m m;i 1 



1er ARRONDISSEMENT 19 

fontaine dont ils ont pris le nom. C'était une machine hydraulique destinée à 
amener les eaux de la Seine dans les jardins des Tuileries. Un bas-relief en bronze 
représentait le Christ et la Samaritaine auprès du puits de Jacob. 

Le pont Neuf a été restauré en 1853. Pour finir cette petite étude rétro- 
spective du pont Neuf, nous raconterons une anecdote assez curieuse : « Un 
Anglais, dit-on, fit la gageure qu'il se promènerait le long du pont Neuf pendant 
deux heures, offrant au public des écus neufs de six livres à vingt quatre sols 
pièce et qu'il n'épuiserait pas de cette manière im sac de douze cents francs qu'il 
tiendrait sous son bras. Il se promena criant à haute voix : « Qui veut des 
« écus de six francs tout neufs à vingt-quatre sols ? Je les donne à ce prix. » Plu- 
sieurs passants touchèrent, palpèrent les écus et, continuant leur chemin, levèrent 
les épaules en disant : « Ils sont faux ». Les autres, souriant comme supérieurs à la 
ruse, ne se donnaient pas la peine de s'arrêter ni de regarder. Enfin, une 
femme du peuple en prit trois en riant, les examina longtemps et dit aux 
spectateurs : «Allons, je risque trois pièces de vingt-quatre sols par curiosité. « 
L'homme au sac n'en vendit pas davantage pendant une promenade de deux 
heures ; il gagna amplement la gageure contre celui qui avait moins bien 
étudié que lui ou moins bien connu l'esprit du peuple ». 

Laissant de côté le pont des Arts, le pont Royal, le pont du Carrousel et le 
pont Solférino, qui n'ont rien de particulièrement intéressant, nous prendrons le 
QUAI DU Louvre pour revenir place du Louvre. C'était là que s'élevait jadis 
l'hôtel du Petit B.ourbon et si Charles IX a véritablement tiré sur les Huguenots 
le jour de la Saint-Barthélémy, c'est d'une des fenêtres de l'hôtel du Petit Bourbon 
et non de la fameuse fenêtre de la galerie des antiques du Louvre, ainsi que s'en 
était établie la légende, puisque sous le règne de Charles IX cette partie du Louvre 
n'existait pas. Avant l'entière destruction de l'hôtel du Petit Bourbon, Molière et 
sa troupe obtinrent de Louis XIV l'autorisation d'y donner leurs représentations. 

Après avoir admiré la belle colonnade du Louvre, construite par Perrault 
en 1668 et qui fait face à Saint-Germain-l'Auxerrois, pénétrons dans la cour inté- 
rieure de ce mer\-eilleu.x et imposant monument qui est devenu le Louvre après 
trois siècles de travail. En l'an 1200, le Louvre n'était qu'une vaste tour ronde 
dressée dans un quadrilatère de remparts, entourée de fossés. Depuis François P"" 
qui, en 1541, confia à Pierre Lescot et à Jean Goujon le soin de reconstruire son 
palais (c'est cette partie du monument que l'on appelle le Vieux Louvre), tous les 
rois de France y apportèrent des embellissements successifs. 

C'est en 1662 que Louis XIV abandonna le Louvre qui commença sa des- 
tination actuelle, c'est-à-dire qu'il fut consacré exclusivement aux arts et aux 
artistes. Les quatre académies y tinrent leurs assises et les artistes favoris du roi 
logèrent dans la belle galerie du Louvre au bord de l'eau. Les collections du 
Louvre furent formées au début avec les tableaux tirés des palais de nos rois. 

Il est bien certain aujourd'hui — de longues discussions eurent lieu à ce 
sujet — que le Louvre fut, jusqu'à Napoléon l^^, entouré de fossés, puisqu'une 



20 LA VILLP: LUMIERE. 

brochure qui date de 1650 assure que des fenêtres du Louvre et des rues qui 
bordaient le palais, on lançait dans les fossés une telle quantité de détritus que 
la Cour était obligée de s'absenter chaque année pendant trois semaines pour 
permettre le nettoyage complet du Saut de loup. 

Depuis le commencement du règne de Louis XV jusqu'en 1758, la 
colonnade resta encombrée de masures en partie démolies et parasitaires où 
les fripiers, les vendeurs et les brocanteurs vendaient leurs denrées. Le Pavillon 
de Flore, ancien Perron du Prince Impérial sous Napoléon IH, est occupé à 
présent par la Préfecture de la Seine et le ^Ministère des Colonies. Le Ministère des 




COLO.NN.\DE DL" LOUVKI 



Finances est installé dans les bâtiments du Louvre en façade sur la rue de Ri\oli. 

Nous arrivons maintenant sur la place du Carrousel, située entre les 
palais du Louvre et l'emplacement des Tuileries. La place du Can'ousel tient son 
"nom du fameux tournoi ou carrousel donné par Louis XIV les 5 et 6 juin 1662. 

Cette fête dont le souvenir demeura longtemps populaire surpassa en magni- 
ficence et en éclat toutes celles qu'on avait données jusqu'alors. Le roi en cos- 
tume romain y figura en personne ; Monsieur commandait les Persans ; le prince 
de Condé, les Turcs ; le duc d'Enghien, son fils, les Indiens ; le duc de Guise, le 
petit-fils du Balafré, les Américains. On rompit les lances et le duc do Guise notam- 
ment lutta avec le grand Condé. 

Dans l'intervalle de chaque exercice, les quadrilles se réunissaient tous 
ensemble et formaient des figures réglées d'avance par l'organisateur du carrousel. 
Les principaux exercices étaient ceux de la bague, de la quintainc et du faquin. 
L'exercice de la bague consistait à enlever au bout de la lance une bague sus- 



ïer ARRONDISSEMENT 




LA VILLE LUMIERE 




PAVILLON KICIIF.LIEU. 



jicndue en l'air ; on voit que les chevaux de bois actuels sont un lointain souvenir 
du carrousel. Parfois le soin d'enlever la bague était confié à une dame assise dans 
un char que conduisait un cavalier. Un curieux manuscrit de Versailles qui repro- 



i'^'- ARRONDISSEMENT 



23 




24 



LA VILLE LUMIERE 



duit les fêtes données sous Louis XIV contient plusieurs gravures représentant 
des scènes de ce genre. La quintaine n'était autre chose qu'un tronc d'arbre ou un 
pilier contre lequel on allait rompre sa lance pour s'exercer à atteindre l'ennemi 
par des coups mesurés. Pour la course au faquin on se servait d'un faquin ou man- 
nequin armé de toutes les pièces contre lesquelles on courait. Le mannequin était 




GUICHET DU CARROUSEL. 



li.xé sur ini pivot, de façon que si on le fraj)pait au visage il restait ferme et immo- 
bile, mais si on le frappait ailleurs il tournait si nidemcnt que le cavalier qui n'é- 
tait pas assez adroit pour esquiver le coup était frappé d'un sabre de bois ou d'un 
sac plein de terre, au grand divertissement des spectateurs. Au carrousel de 1662. 
chaque cavalier courait la lance à la main le long de la banière pour emporter une 
tête de Turc posée sur la baiTière même. Après plusieurs voltcs-faces, il venait 
lancer un dard contre une tête de Méduse tenue par un Persée, puis, s'écartant 



I" ARRONDISSEMENT 25 

une dernière fois, il revenait l'épée à la main pour emporter une tête posée sur un 
buste de bois à un pied de terre. En 1564, la place du Carrousel actuelle était un 
grand terrain vague occupé par les fossés et les anciens remparts de Paris ; 
l'HospiCE DES Quinze- Vingts (aujourd'hui rue de Charenton) y était situé ; 
la rue Saint-Nicaise longeait l'hospice des Quinze-Vingts. 

Après la machine infernale de la rue Saint-Nicaise dii'igée contre Napo- 
léon pi' se rendant à l'Opéra, une grande partie des maisons environnantes 
ayant été ébranlées par l'explosion furent démolies, et c'est de cette époque 
seulement que date l'agrandissement de la place du Carrousel. Mais cepen- 
dant des quantités de maisons et de boutiques y subsistèrent encore et 
Balzac, dans la Cousine Bette, fait une description pittoresque de ce que fut jus- 
qu'en 1852 la place du Carrousel que nous voyons aujourd'hui vaste et impo- 
sante et que nous parvenons difficilement à nous figurer comme un quartier mal 
famé : « Mal éclairée par quelques rares lanternes à l'huile et formant un dédale 
inextricable de petites rues, c'était un véritable coupe-gorge quand arrivait la 
nuit, de sorte que c'est à peine si les passants osaient s'y hasarder seuls à cause 
des sinistres habitués des bouges environnants. Le jour, les baraques de brocan- 
teurs, de bouquinistes, de marchands d'oiseaux installés contre des palissades en 
bois avaient envahi les moindres espaces laissés vides ; l'herbe poussait entre les 
pavés disjoints et pour compléter le déplorable état de cette place, un large égout 
nauséabond s'engouffrait au pied des palissades vermoulues placées de tous côtés. » 

Sur la place du Carrousel se trouvent le monument de Gambetta érigé 
en 1900, et le merveilleux Arc de Triomphe, élevé par Percier et Fontaine, sur 
l'ordre de Napoléon F'', à la gloire des armées françaises, et qui formait aux Tui- 
leries une entrée triomphale. 

L'emplacement sur lequel s'élevait le palais des Tuileries était au xiii*^ siècle 
un terrain sablonneux situé en dehors de l'enceinte de Paris, occupé par des 
briqueteries et des tuileries. C'est Catherine de Médicis, qui, après la mort de 
Henri H, en 1564, fit construire le palais des Tuileries par Philibert Delorme. 
Successivement modifié sous les ordres de Henri IV, Louis XIV, Louis-Philippe, 
Napoléon I"', il fut achevé sous Napoléon III. Le palais des Tuileries, abandonné 
pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, était dans un état de pitoyable 
délabrement lorsque le Roi, la Reine et le Dauphin furent ramenés de Versailles 
dans la nuit du 6 octobre 1789. Tout y manquait jusqu'aux lits. La famille royale 
y resta jusqu'au 10 août 1792. Après le combat acharné qui eut lieu enti-e le peuple 
et les Suisses, le palais fut envahi et Louis XVI, s'étant réfugié à la Convention 
avec sa famille, quitta les Tuileries pour n'y plus revenir. 

Pendant la Révolution, les Tuileries furent le siège du pouvoir exécutif et 
jusqu'à Napoléon III la résidence des souverains. 

En 1871, pendant la Commune, les révolutionnaires avaient organisé dans 
la grande salle des Tuileries des concerts patriotiques où l'on chantait entre 
autres le fameux refrain : 



26 



LA VILLE LUMIERE 




MONUMENT DE GAMUMTTA. 



I" ARRONDISSEMENT 27 

L'père, la mère Badinguet, 
A deux sous tout l'paquet. 
L'père, la mère Badinguet 
Et le petit Badinguet. 

C'est le 22 mai 1871 que l'incendie des Tuileries fut accompli par la Com- 
mune. De l'œuvre admirable de Philibert Delorme à laquelle s'attachaient tant 
de souvenirs, il ne reste aujourd'hui qu'une colonnette surmontée d'une boule, qui 
faisait partie de la grille séparant le palais des Tuileries de l'Arc de Triomphe, et 
deux arcades qui ont été transportées dans le jardin, au bout de l'Orangerie. 

Le jardin des Tuileries, tracé en 1663 par Le Notre, est lui aussi tout plein 
de souvenirs. 

Nous rappellei-ons seulement que c'est dans le manège des Tuileries que s'in- 
stalla l'Assemblée nationale en 1791. C'est dans cette enceinte que se succédèrent 
les événements les plus émouvants de la Révolution, puisque c'est là que sié- 
gèrent, après l'Assemblée nationale, l'Assemblée constituante, puis l'Assemblée 
législative, puis la Convention. 

Pendant toutes les séances de la Convention, im orchestre installé dans le 
jardin jouait des airs patriotiques. 

Le manège des Tuileries occupait l'emplacement de la rue de Rivoli, à peu 
près depuis la rue du Dauphin — devenue la rue Saint-Roch — jusqu'à la rue Casti- 
glione. On peut voir une plaque située sur un des piliers de la grille des Tuileries 
indiquant cet emplacement. Cette plaque est située en face du numéro 228. 

C'est au 228 de la rue de Rivoli, en partie sur l'emplacement du manège 
et en partie sur des terrains dépendant de l'ancien couvent des Feuillants, que 
s'élève aujourd'hui l'hôtel Meurice. 

Il y a bien longtemps qu'il vint s'établir dans cet immeuble, au temps 
où l'on voyageait encore en chaise de poste. Les grandes familles princières y 
descendaient et l'on avait établi dans l'hôtel une vaste écurie pouvant contenir 
jusqu'à cent vingt chevaux. 

Puis les choses évoluèrent et l'hôtel Meurice menaçait de s'endormir dans 
une quiétude dangereuse en ce temps de progrès, lorsqu'un groupe de Parisiens 
avertis acquirent des immeubles jusqu'à la rue du Mont-Thabor et firent édifiera 
coups de millions le nouvel hôtel Meurice. 

L'hôtel proprement dit a son entrée particuhère rue du ÎMont-Thabor, avec un 
vaste porche couvert où les voyageurs peuvent évoluer à l'abri. 

Le restaurant a son entrée rue de Rivoli. Des portes en bronze et glaces inspirées 
de Versailles s'ouvrent devant nous. Nous voyons à droite le grand restaurant 
où les bronzes dorés de style Louis XIV et Louis XVI mêlent leurs décorations. 
Des pilastres de marbre supportent un plafond peint par Poilpot, tandis qu'au- 
dessus de la cheminée et du dressoir se trouvent deux autres compositions du 
même artiste. De grandes fenêtres s'ouvrent sur toute la gaieté de la rue de Rivoli. 
A côté du restaurant, est situé le grand salon Louis XVI, avec ses murs 



28 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 




HOTEL MEURICE. — LE SALON DE LECTURE. 



blancs et or et sa somptueuse cheminée surmontée d'un joli motif de fleurs. Ce 
salon est parfois transformé en salle de banquets et en salle des fêtes. 

De l'autre côté, nous entrons dans le petit restaurant, lui aussi de pur style 
Louis XVI, aux boise- 
ries rehaussées d'or où 
s'encadrent de gracieu - 
ses compositions du 
peintre Maxime Faivre. 
Après avoir traversé le 
grand hall avec son 
plafond translucide en 
fer forgé, nous remar- 
quons dans la galerie 
trois superbes pan- 
neaux de Lavalley ([ui 
représentent une fête 
à Fontainebleau au 
XYiii^ siècle. 

L'ascenseur, qui a la forme d'une chaise à porteurs Louis XVI, nous mène 
aux appartements décorés avec le même luxe que les pièces du rez-de-chaussée. 
Les 200 chambres et salons ornés d'ameublement de grand style, les 150 salles 
de bains et cabinets de toilette sont desservis par de doubles corridors destinés 
à atténuer les bruits extérieurs. Les appartements particuliers offrent le plus 

grand confortable et 
l'hôtel Meurice peut 
compter au nombre de 
ses hôtes le Roi et la 
Reine d'Espagne, la 
Reine Marie Christine 
d'Espagne, la Princesse 
Henri de Battenberg, 
plusieurs grands-ducs 
et grandes-duchesses 
de Russie et d'Au- 
triche, la Duchesse 
de Malborough , la Du- 
chesse de Westminster, 
le Sultan de Zanzibar, 
le Prince Constantin Radziwill, le Prince Charles, devenu Haakon VII, etc., etc. 
Sur les toits se trouve un jardin aérien, d'où l'on embrasse un merveilleux 
point de vue. Nous dominons les deux superbes terrasses des Tuileries construites 
par Le Nôtre : la terrasse des Feuillants sur la rue de Rivoli, et la terrasse du 




HOTEL MEURICE. LE RESTAURANT. 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 

Bord de l'Eau, sur les quais. Nous voyons l'Orangerie qui fut reconstruite en 
•et nous songeons à tous les événements qui se déroulèrent dans cet imposant 
rama. Au mois de juin 1794, c'est dans 
les Tuileries qu'eut lieu la fête de l'Etre 
suprême. Le corps de Jean-Jacques 
Rousseau fut déposé sur une estrade au 
milieu d'un des bassins et c'est de là 
qu'ensuite il fut transporté au Panthéon. 

La rue de Rivoli qui commence à la 
rue Saint-Antoine pour finir à la place 
de la Concorde, en longeant tout le jar- 
din des Tuileries, est une des plus belles 
et des plus longues voies de Paris. 

Un arrêté des Consuls de la Répu- 
blique, le 7 Floréal de l'an XH, en dé- 
cida la création, et ordonna qu'elle por- 
terait le nom de Rivoli, en mémoire de 
la victoire remportée par Bonaparte les 
14 et 15 janvier 1797. 

Cet arrêté donnait le plan des 
constructions qui devraient y être élevées 
et fixait en même temps les différentes ser- 
vitudes imposées aux futurs propriétaires. Les travaux furent commencés en 
et de cette époque date la construction des premières arcades entre la rue 



31 

1853. 
pano- 




HOTEL MEURÎCI;. LE S.^LOX 



I81I, 

Mon- 




HOIEL .MEURICE. 



LA TERR.\SSE. 



■dovi et le numéro 186 actuel. Les travaux furent plusieurs fois abandonnés, puis 
repris, et le percement complet de la rue de Rivoli ne se teiTnina qu'en 1856. 



LA VILLE LUMIÈRE 




1er ARRONDISSEMENT 



33 




HOTEL WAGRAM. SALLE 



Au numéro 208 de la rue de 

Rivoli, nous visiterons l'hôtel 

^^'agram, dont le propriétaire est 

M. A. D. Volcan. Sous la direction 

de ce dernier, l'hôtel vient tout 

récemment d'être complètement 

reconstruit et organisé selon les 

tout derniers perfectionnements. 
Pénétrons dans le grand hall 

d'entrée si luxueusement meublé 

en style Empire, ce style qui s'at- 
tacha à imiter les formes grecques 

et romaines. Des milliers de lampes 

éclairent le hall et l'illumination en 

est absolument féerique. La salle 

de restaurant, également de style 

Empire, est très joliment décorée 

tout en blanc et or. 

Nous trouverons à l'hôtel 

\^'agram toute une série d'appartements privés, qui, meublés d'un goût très sûr, 

sont d'une richesse vraiment inconnue jusqu'à ce jour. Il nous semble intéressant 

d'y jeter un coup d'œil. Voyons d'abord les appartements du premier étage garnis 

des meubles Empire les plus som- 
ptueux aux lignes pures et artisti- 
ques. Au second étage, l'ameuble- 
ment nous offre toutes les beautés 
du gracieu.x style Louis XVI, avec 
ses pieds droits et cannelés, ses 
colonnettes, les culots d'acanthe ou 
de laurier, les rosaces, les boudins, 
les perles et les rubans, sculptés 
dans les moulures. La délicatesse 
du goût s'allie à la richesse de l'exé- 
cution. Le mobilier des apparte- 
ments du troisième étage est en- 
tièrement Louis XV, genre rocaille. 
Ce mobilier est remarquable par 
ses formes rondes habilement com- 
binées ; les chaises et les fauteuils 
ont des dessins renversés et ondu- 
leux qui suivent dans leurs contours 
HOTEL WAGRAM. — UN SALON DU i"'' ÉTAGE. Ics forme? du corps, de telle sorte 




LA VILLE LUMIERE 




HOTEL WACRAM. 



1er ARRONDISSEMENT 



35 



qu'on peut y conserver longtemps la même position sans en éprouver nulle 
fatigue; ils sont rembourrés avec soin et capitonnés, présentant un matelas 
moelleux dans toutes les parties où doit s'appuyer le corps. 

Le quatrième étage possède un ameublement très original en modern-style, 
et enfin le cinquième étage est aménagé avec toute la netteté du style anglais 
dont on connaît les 
admirables qualités de 
confort. 

Chaque apparte- 
ment possède sa sali' 
de bains et chaqin' 
chambre a une toilette 
avec eau chaude et eau 
froide. 

En un mot, l'hôtel 
Wagram, tel qu'il vient 
d'être transformé, est 
destiné à devenir l'un 
des premiers hôtels et 
l'un des plus agréables 
à habiter pour les nom- 
breuses familles aristo- 
cratiques dont il a la 
clientèle. 

Et de cet hôtel, 
d'où la vue s'étend sur 
tout le jardin des Tui- 
leries, nous ne pouvons 
nous empêcher d'évo- 
quer à ce propos quel- 
ques souvenirs encore. 

Jadis, de la place 
Louis XV alors entourée 

de fossés, on accédait aux Tuileries par un pont tournant. C'est là que 
passèrent Louis XVI et sa famille le 25 juin 1791, à sept heures du soir, après 
la pitoyable arrestation de Varenn^g^ 

En 1811, Napoléon fit étabhr un souterrain qui allait des appartements du 
palais des Tuileries à la terrasse du bord de l'eau, afin de ménager une pro- 
menade solitaire et discrète à l'impératrice Marie-Louise, à la veille de la nais- 
sance du roi de Rome. C'est par ce souterrain, qui n'existe plus aujourd'hui, 
que le 24 février 1848 Louis-Philippe quitta furtivement les Tuileries, lorsqu'il se 
décida à abdiquer. Il se réfugia d'abord au château d'Eu, avec l'espérance que 




MUSÉE DU LOUVRE. — G.ALERIE DES ANIigUES 



36 



LA VILLE LUMIERE 



son petit-fils, le comte de Paris, pourrait conserver le trône ; il parvint à quitter 
la France après qu'il eut appris la proclamation de la République et mourut 
en exil le 26 août 1850. 

Au numéro 202 de la me de Rivoli, nous voyons l'ancien hôtel de Foix, con- 
struit en 1672, dont une partie des constructions subsiste encore. L'ouverture de 
la rue du 29-Juillet en fit malheureusement disparaître tout un côté. 

Cet hôtel s'étendait sur tout l'espace compris entre la rue Saint-Roch, nom- 
mée alors cul-de-sac Saint- Vincent puis rue du Dauphin, et la rue d'Alger. C'était 
une denicurc Sdinptucuse qui comportait : cour d'honneur, basse-cour, cour inté- 




IIOTEL SAINT-JA.MES ET D'ALBANV. — LE VESTIBULE 'ANCIENNE SALLE DES GARDES . 



rieure, salle des gardes, salle du dais, antichambre des valets de chambre, salle 
à manger pour les officiers. Les dépendances s'étendaient sur l'emplacement 
de la rue de Rivoli actuelle, et les immenses jardins prolongeaient les 
verdures des Tuileries. L'entrée de l'hôtel était rue Saint-Honoré. Aujourd'hui 
l'hôtel Saint-James a une entrée rue de Rivoli, et une entrée au 211 de la me 
Saint-Honoré. 

Cette demeure vit passer des hôtes illustres. Lorsque La Fayette revint en 
France, après avoir combattu pour l'indépendance des Etats-Unis, le duc de 
Noailles était son aide de camp. Marie-Antoinette, accompagnée de Madame de 
La Fayette, vint dans l'hôtel de Noailles pour souhaiter la bienvenue aux deux 
héros français. 



Iff ARRONDISSEMENT 



i7 




HOTEL SAIN l-.l \MI ■-. I I I Al l■..\^■^". 

[Façade de l'ancien palais du duc de Noailles.) 



38 



LA VILLE LUMIÈRE 



L'hôtel, après avoir appartenu à la famille de Noailles, devint la propriété 
de Lebrun, duc de Plaisance, en 1808, puis un peu plus tard d'un Anglais 

fameux par ses excentricités, 
Sir Henry Francis Egerton, un 
jiarent du duc « of Bridgewater y 
et prince de la maison de l'Em- 
pire Romain. 

Quand Napoléon ordonna 
aux propriétaires des maisons de 
la rue de Rivoli de construire 
toutes les façades pareilles. Sir 
Henrv Egerton ne voulut pas 
(>xécuter cet ordre. 

Les alliés entrèrent à' Paris 
avant qu'il l'eût exécuté et le 
duc de Saxe-Cobourg voulant 
user de ses droits militaires, vou- 
lut se loger, lui et sa suite, gratui- 
ti'ment dans cet hôtel. Sir Henry 
arma ses 30 domestiques et, pre- 
nant lui-même un fusil, annonça, 
■ |iKind le duc se présenta, qu'il 
lerait toute résistance en son 
pouvoir. Devant cette désagréable 
détermination bien anglaise, le 
dv camp du tsar, décida d'oc- 




lUnlI. SMM-JAMKS 11 I) Al-llANV. 

i.A coin d'honneur. 



aid 



duc s'en retourna. Mais un général russe, 
cuper l'hôtel. 

Sir Henry Egerton arma à nouveau ses 30 domestiques et gravement haran- 
gua les Russes ainsi : « J'ai beaucoup voyagé, et partout j'ai mangé, bu et dormi, 
j'ai payé ma note, vous n'êtes à mes yeux autre chose que des brigands. Faites 
le siège de ma maison si vous voulez. » 

Le général russe s'éloigna en disant : « .\llons chercher du secours », et 
oublia de revenir. 

Cependant le souvenir de ces désagréments et le désir de revoir son pays 
natal décidèrent Sir Henry Egerton à quitter Paris. 

Son départ eut les apparences d'une véritable expédition, les jjréparatils 
étaient faits pour six mois. Enlin, un beau matin, les voisins le virent (juitter la 
maison escorté par ses 30 domestiques habituels et suivi jxir 15 wagons de 
bagages. Cependant, le soir, la caravane était de retour à l'hôtel, Sir Henry avait 
fait halte à Saint-Germain pour le déjeuner et avait été si mal servi qu'il 
pensa que c'était un mauvais présage pour son \'oyage et il abandonna ses 
projets. 



1er ARRONDISSEMENT 39 

Au numéro 199 de la rue Saint-Honoré, où nous voyons aujourd'hui les 
magasins Henrion, se trouvait jadis une auberge à l'enseigne des Trois Pigeons. 
En l'année 1609, Ravaillac avait demeuré dans cette auberge. 

Ravaillac, après une existence malheureuse, tourmentée et ravagée par des 
crises de mysticisme, avait quitté Angoulême le jour de Pâques 1610 pour venir 
de nouveau à Paris. Il était cette fois bien décidé à tuer le roi, ayant repassé dans 
son esprit tous les sujets de haine qu'un catholique pouvait avoir contre le Béar- 
nais. Il entreprit son voyage à pied et arriva à Paris quinze jours ou trois semaines 
avant de perpétrer son crime. Il logea d'abord à l'auberge des Cinq Croix, au fau- 
bourg Saint- Jacques, puis il voulut demeurer dans une hôtellerie voisine des 
Quinze-Vingts, mais il n'y trouva pas de logement vacant. Ce fut là qu'il déroba 
un couteau placé sur une table et qui devait servir à tuer le roi. Ravaillac trouva 
enfin un gîte rue Saint-Honoré, à l'auberge des Trois Pigeons. C'est après avoir 
déjeuné aux Trois Pigeons, avec son hôte et un marchand nonmié CoUetet, qu'il 
se rendit au Louvre pour tuer Henri IV. 

La maison Henrion fournit tout ce qui concerne le lit, ce meuble si doux et si 
indispensable, qu'a tendrement chanté Béranger : 

« Dans mon réduit où l'on voit l'indigence, 
Sans m'éveiller assise à mon chevet. 
Grâce aux amours, bercé par l'espérance, 
D'un lit plus doux je rêve le duvet. » 

Un lit de feuilles sèches et de bruyères fut probablement la première couche 
de l'homme, mais il ne dut pas tarder à chercher quelque chose de mieux et des 
toisons étendues par terre lui offrirent bientôt une couche plus moelleuse. Puis, 
surtout dans les pays humides, on sentit la nécessité de former un plancher isolé 
de la terre pour s'y étendre pendant le sommeil. Quatre pieux fichés dans le 
sol et portant une claie de branches entrelacées, voilà le premier lit créé par 
l'industrie humaine ; un tas de laine tondue enfermée entre deux peaux nouées 
ou cousues en formes d'outre, voilà le premier matelas. Puis l'industrie se 
développe avec les besoins ; le lit primitif se modifie et se change en une 
toile tendue sur un fort châssis et recouverte d'un matelas grossier encore. 
Mais ces perfectionnements ne furent adoptés que par les tribus qui émigrèrent 
vers le Nord. Les Romains des premiers temps de la République n'avaient 
comme lit, comme les Spartiates, que des nattes de paille. On a retrouvé à 
Pompéi, dans la plupart des chambres à coucher, un simple bloc de maçon- 
nerie sur six pieds de long et un peu plus d'un mètre de large. Couvert de 
draperies et de coussins, ce bloc de pierre pouvait à la rigueur servir de lit, 
mais il ne devait pas être bien confortable. Ce sont pourtant les seuls lits que 
l'on ait retrouvés dans la ville. Les cellules des maisons de prostitution, 
fort nombreuses à Pompéi et à Herculanum, sont toutes garnies d'un lit de 
cette sorte. 



40 



LA VILLE LUMIÈRE 



Plus tard, dans les demeures seigneuriales, le lit devint en quelque sorte 
une chambre dans la chambre à coucher : taillé en plein bois, sculpté, omé de 

moulures à fortes sail- 
lies, il fut surmonté 
d'un ample dais, en- 
touré de rideaux en 
tapisserie supportés 
par des colonnes droi- 
tes ou torses. A la fin 
du moyen âge et sous 
la Renaissance, il y 
eut même des lits où 
les colonnes furent 
remplacées par des 
figures sculptées dans 
le bois, comme on 
peut en voir un 
exemple au musée de 
Cluny. 

Puis le lit perdit 
de son aspect monu- 
mental pour devenir 
plus élégant, plus lé- 
ger, mais aussi plus 
riche ; construit jusque 
là en chêne et quel- 
quefois en noyer, il 
fut façonné dans l'éra- 
ble, le palissandre, le 
citronnier et l'ébènc, 
avec des incrustations 
de nacre et de pierres 
précieuses telles cjue 
le lapis-lazuli. 

La Ré\'olutinn 
(levait avoir sur l'in- 
dustrie du lit l'iniluen- 
cequ'elle eut sur toutes 
les industries et sur 
toutes les productions. 
La transformation économique qu'elle opéra fit qu'il y eut dès lors des meubles 
fabriqués en grand nombre sur un unique modèle, dans les conditions les plus 




MAISO.N IIF.NKION. 



I" ARRONDISSEMENT 41 

propres à obtenir le bon marché. Les lits fabriqués d'abord en noyer le furent 
ensuite en acajou, puis l'industrie du fer en se développant donna la possibilité de 
remplacer le bois par le métal. On obtint ainsi des lits solides, relativement légers 
et aussi peu embarrassants que possible. On songea également à remplacer la 
paillasse, dont les inconvénients étaient nombreux, par le sommier, qui ofïre 
infiniment plus de commodité et qui satisfait mieux aux lois de l'hygiène. 

Nous trouverons tous les articles de literie à la maison Henrion, lits propre- 
ment dits, traversins, oreillers de plumes et de crins, sommiers, berceaux, etc., etc. 
Tous ces objets sont d'un très grand confortable et de la plus parfaite fabrication. 

En face de la maison Henrion se trouve l'église Saint-Roch, qui occupe 
l'emplacement de deux anciennes chapelles, la chapelle de Gaillon, dite Sainte- 
Suzanne, et la chapelle des Cinq-Plaies. 

Cette église fut commencée en 1653, puis interrompue, car les fonds faisaient 
défaut. Comme c'était l'usage, on eut recours à une loterie pour achever les tra- 
vaux. 

En 1719, les fonds manquèrent de nouveau et ce fut le financier Law qui 
foin^nit l'argent nécessaire à l'achèvement de Saint-Roch. 

L'église Saint-Roch fut le théâtre d'un combat meurtrier le 13 Vendé- 
miaire 1795, entre les sectionnaires réfugiés dans l'église et les volontaires com- 
mandés par Bonaparte qui les délogea à coups de canon. 

Nous verrons plus loin comment Bonaparte, alors obscur et dédaigné, fut 
chargé par la Convention du commandement de l'armée des volontaires et con- 
quit à Saint-Roch la renommée qu'il ambitionnait. 

La rue des Pyramides, qui traverse la rue Saint-Honoré, fut ouverte en 1846. 
Au numéro 2, demeurait le peintre Champin, grand amateur du Vieux Paris. 
Cet artiste légua au musée Carnavalet de pittoresques et intéressantes toiles 
représentant des vues de Paris. 

Aujourd'hui les extraordinaires progrès de la photographie font une redou- 
table concurrence aux peintres, et tels clichés photographiques, par leur finesse 
et leur perfection, valent un tableau. 

Au 21 de la rue des Pyramides, nous voyons les magasins d'exposition et 
de vente des établissements Demaria-Lapierre qui ont leurs ateliers quai Valmy, 
et sont les fournisseurs de la plupart des établissements scientifiques, militaires 
et industriels de la France et de l'Etranger. Cette manufacture possède des appa- 
reils extrêmement perfectionnés pour la photographie et la cinématographie. 
Nous aurons l'occasion d'en parler plus longuement en parcourant le X^ arrondis- 
sement. 

La rue de Rivoli, à laquelle nous ramène la nie des Pyramides, forme en face 
de la rue des Tuileries la place de Rivoli, où se trouve la statue de Jeanne d'Arc, 
œuvre de Frémiet. Cette statue occupe à peu près l'endroit où Jeanne d'Arc 
fut blessée en 1429, après un assaut qui dura plus de quatre heures. 

La rue de Rivoli occupe l'emplacement des écuries du Roi, de la Salle du 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 



43 



]\Ianège, dont il a été parlé plus haut, des couvents de l'Assomption, des Feuil- 
lants, des Capucins et d'une quarantaine de rues. Il fallut, pour la tracer, 
abattre plus de cinq cents maisons. 

Les frères Lazare nous donnent sur le couvent des Feuillants les renseigne- 
ments suivants : «C'était une congrégation de religieux de l'ordre de Citeaux qui 
tirait son nom de l'abbaye 'des Feuillants en 
Languedoc. Henri III, voulant les avoir près 
de lui, fît venir Jean de la Bavière, abbé des 
Feuillants, avec soixante-deux religieux qui 
firent leur entrée dans Paris, le 9 juillet 1587, 
en chantant l'office. 

« Ils habitèrent quelque temps à Vin- 
cennes, au prieuré de Grandmont. La règle 
des Feuillants était d'une rigueur excessive. 
Ils marchaient nu-pieds et la tête découverte, 
mangeant à genoux du pain le plus gros- 
sier ou quelques herbes crues, et buvaient 
dans des crânes liumains. En une semaine, 
il mourut quatorze de ces Feuillants et leur 
règle fut adoucie. La nouvelle congrégation 
prit alors le nom de Notre-Dame des Feuil- 
lants et leur monastère fut reconstruit aux 
Tuileries, de 1601 à 1608 «. Supprimé en 1790 
et devenu propriété nationale , il servit 
alors aux séances du Club des Feuil- 
lants. 

Malgré les efforts des fondateurs, il fut aisé de prévoir, dès le principe, que le 
club des Feuillants serait impuissant à soutenir la lutte contre les Jacobins deve- 
nus un véritable pouvoir de l'Etat. Il comptait cependant parmi ses chefs le 
grand orateur de l'époque, Mirabeau, qui « lorsqu'il eut d'autres vues person- 
nelles, écrit Mme de Staël, venait à ce raisonnable club, qui pourtant fut désert 
en peu de temps, parce qu'aucun intérêt actif n'y appelait personne. On était là 
pour conserver, pour réprimer, pour arrêter; mais ce sont les fonctions d'un gou- 
vernement, pas celles d'un club ». D'autre part, le club des Feuillants devint peu 
à peu le refuge d'un certain nombre de réactionnaires qui, regrettant les insti- 
tutions et les privilèges abattus, achevèrent de dépopulariser le club. M. de 
Clermont-Tonnerre en a\'ant été élu président, la foule se porta à son hôtel et le 
mit au pillage (17 janvier 1791). Deux mois plus tard, le club lui-même était 
assiégé par le peuple et ses membres chassés à coups de pierre. La mort de Mira- 
beau fut pour les Feuillants le désastre suprême, et dès lors le peu d'influence 
qu'ils étaient parvenus à conserver déclina de jour en jour. Après la journée 
du 10 août, le club des Feuillants disparut. 




ST.\TUE DE JE.1NNE d'aRC. 



44 



LA VILLE LUMIERE 




NOKMANUV-U 



LE lUMOIR 



Si nous continuons à suivre la rue de Rivoli, nous rencontrerons, après la 
rue des Pyramides, la rue de l'Echelle. 

Cette rue se nommait, en 1402, Chemin qui va de la -porte Saint-Honoré à la 

Seine. En 1683, elle reçut le 
nom de rue de l'Echelle parce 
([ue les évêques de Paris y 
avaient autrefois une échelle 
patibulaire. L'échelle patibu- 
laire était le symbole de la 
haute justice. C'était une 
espèce de pilori ou de carcan 
dressé dans un lieu public 
où l'on exposait ceux dont 
on voulait noter l'infamie. 
Cette peine était toujours 
suivie ou précédée du fouet. 
A côté de l'échelle se trou- 
vait le gibet. Les hauts justi- 
ciers à Paris avaient chacun une échelle dans les lieux où ils faisaient exécuter 
les coupables. Au commencement du .xviie siècle, l'échelle de l'évêque de 
Paris fut détruite ; on y substitua, en 1767, un carcan fixé à un poteau. C'est 
de ce poteau que partaient toutes les distances itinéraires de la France. 

Le grand Hôtel Nor- 
mandy est situé au numéro 7 
de la rue de l'Echelle. 
Il a une très belle vue sur 
toute l'avenue de l'Opéra, 
le palais du Louvre, la place 
du Théâtre-Français, le jar- 
din des Tuileries et le Palais- 
Royal. Il est impossible de 
rêver une situation à la fois 
plus agréable et plus centrale. 
Cet hôtel fut fondé on 
1850 par M. Parent qui le 
céda, en 1870, à M. Paul 
Brunel. Celui-ci le modifia 

et lui fit subir de considérables agrandissements en 1879. ^'^ 1905 - MM. Bros- 
sard et Cie en devinrent propriétaires et acquirent en même temps le droit 
d'ajouter au nom de Normandy celui de M. Binda, propriétaire d'un hôtel 
important. A cette époque, l'hôtel fut de nouveau transformé. Les propriétaires 
le reconstituèrent en quelque sorte ; ils y firent opérer de sérieux travaux d'agran- 




NORMANDV-noTEI , 



I" ARRONDISSEMENT 



45 




KORMANDY-HOIEL ENTREE PRINCIPALE 



46 LA VILLE LUMIERE 

dissements et y installèrent tout le confort et le luxe modernes. Au rez-de- 
chaussée, nous voyons un vaste et imposant hall d'entrée, un fumoir, un 
luxueux salon, une très belle salle de restaurant et une salle de table d'hôte, par 
petites tables séparées. La cuisine y est fort particulièrement soignée et la cave 
a une grande réputation. 

Aux étages supérieurs se trouve toute une suite d'appartements privés où 
les familles françaises et étrangères peuvent, tout en étant à l'hôtel, se croire 
absolument chez elles et avoir une parfaite tranquilhté sans les ennuis et les 
frais d'une installation. 

'L'hôtel qui se recommande tout particulièrement aux familles et envoie sur 
demande ses plans et ses prix, possède actuellement deux cent cinquante cham- 
bres admirablement aménagées, salles de bains pubhques et privées, fumoirs, salons 
particuliers, etc., etc. 

Dans la rue de l'Echelle se trouvait jadis une fontaine, dite Fontaine du 
Diable, parce qu'elle fut pendant longtemps sans fournir d'eau. 

Revenons maintenant sur nos pas et suivons la rue de Rivoli en nous diri- 
geant vers la place de la Concorde. 

Au 194 de la rue de Rivoli, formant le coin de la rue Saint-Roch, se trouve 
la pharmacie Béral. 

La rue Saint-Roch fut ouverte en 1495 sous le nom de rue Michel-Regnault ; 
en 1578, elle fut nommée rue Gaillon, puis rue Saint-Roch en 1677. Sur l'emplace- 
ment des numéros 20 et 22 s'ouvrait autrefois la rue des Moineaux. Au 35, se 
trouvait l'hôtel d'Epinay. 

La célèbre Mme d'Epinay fut liée avec tous les écrivains du parti philoso- 
phique. Jean-Jacques Rousseau fut l'objet de sa plus vive amitié et de ses atten- 
tions les plus déHcates. Elle fît construire pour lui dans la vallée de Montmorency 
la retraite fameuse connue sous le nom d'Ermitage oii le poète ensevelit pendant 
quelque temps ses chagrins et sa misanthropie. 

Mme d'Epinay eut de nombreuses aventures qu'elle nous conte dans ses 
Mémoires écrits d'une façon charmante ; mais celui qui l'aima véritablement et 
qu'elle aima elle-même d'un amour sérieux et durable fut Cirinun. L(>ur inti- 
mité dura vingt-sept années paisibles, sans soubresauts, sans mauvais jours. 
Elle fut de moitié dans ses travaux littéraires ; c'est elle qui écrit aux souverains 
du Nord avec lesquels Grimm est en correspondance lorsqu'une cause quel- 
conque l'en empêche, et dans les lettres écrites par Mme d'Epinay on peut recon- 
naître la droiture de sens fine et profonde, la franchise et l'indépendance qu'on 
reconnaissait à son amant, tant leurs pensées avaient iini par se confondre. 

Dans la rue Saint-Roch, nous rencontrons la rue d'Argcnleuil dans l.Kiut llr 
se trouvait la maison de Corneille, qui est actuellement démolie. 

Molière avait une petite maison de campagne au numéro 2 de la rue d'Argen- 
teuil. Au mmiéro 6 — actuel numéro 18 — vint en 1683 loger le grand Corneille. 

Corneille ne s'était décidé qu'en 1662 à quitter Rouen, sa ville natale, pour 



1er ARRONDISSEMENT 



47 




48 



LA VILLE LUMIERE 



venir demeurer à Paris, où le duc de Guise lui donna l'hospitalité dans son hôtel 
de la rue du Chaume. Lorsque le duc de Guise mourut, Corneille se trouva seul 
et désemparé ; il adressa à Louis XI\' une- requête en vers afin d'obtenir de lui 
un logis au Louvre. 

L'épître du poète resta sans réponse et c'est alors qu'il s'en vint loger rue de 
Cléry. En 1683, il s'installa rue d'Argenteuil où il mourut moins d'un an après, 
en 1684. 

En 1826, le propriétaire de cette maison, rendue célèbre par le séjour de 




PHARMACIE BÉRAL (VUIî INTÉRIEV RF.). 



l'auteur du Cid, lit placer sur la façade un buste du poète avec une plaque de 
marbre. Cette maison fut malheureusement démolie lors du percement de l'ave- 
nue de l'Opéra. 'Victorien Sardou possédait dans sa propriété de Marlj- la porte 
cochère de la maison de Corneille. C'était une lourde porte avec de gros clous 
comme on les faisait à l'époque. 

La pharmacie Béral est la plus ancienne pharmacie anglaise de Paris. Elle 
fut fondée en 1816 au 14 de la rue de la Paix. Tous les Parisiens connaissaient 
bien cette vieille maison quasi historique et qui fut l'une des dernières maisons 
existantes restées telles qu'elles furent construites dans la me Napoléon. La 
pharmacii' Béral fut (ibliyéc de (|uitter la rue de la Pai.v lors de la démolition de 



I<?r ARRONDISSEMENT 49 

l'immeuble qu'elle occupait. Elle fut transférée rue de Rivoli, en face du jardin 
des Tuileries où nous la voyons à l'heure actuelle. Elle se recommande par la 
qualité toute particulière de ses produits et par la scrupuleuse exécution des 
ordonnances qui lui sont confiées et qui sont exécutées en accordance avec les 
pharmacopées de leurs contrées respectives. 

On sait que l'on entend par pharmacopée un ouvrage réunissant la collec- 
tion de toutes les préparations médicamenteuses usitées dans un pays. Chaque 
nation a sa pharmacopée légale, plus ou moins différente de toutes les autres. 
En France, on a remplacé le mot pharmacopée par le mot codex. 

Il existait déjà autrefois de ces formulaires ou dispensaires rédigés par les 
écoles de médecine et auxquels les actes de l'autorité publique avaient donné 
une sanction officielle en les déclarant obligatoires. Le nouveau code pharma- 
ceutique ne fut complètement arrêté qu'en 1816. En 1835, une commission spéciale 
composée des sommités de la science médicale et pharmaceutique fut chargée 
de reviser et de compléter continuellement le codex par les dernières conquêtes 
de la science. 

Les analyses chimiques et bactériologiques sont exécutées à la pharmacie 
Béral avec le plus grand soin et d'une façon très prompte. Cette pharmacie a 
toujours un stock important de spécialités françaises et étrangères ainsi que tous 
les accessoires de pharmacie. Elle se charge en outre de procurer très rapidement 
tout article qu'elle n'aurait pas en magasin. 

Nous rencontrerons ensuite, rue de Rivoli, la rue du Vingt-Neuf-Juillet pré- 
cédemment appelée iiie du Duc-de-Bordeaux, en l'honneur du fils de la duchesse 
de Berry, et qui porte son nom actuel en souvenir de la troisième journée de la 
Révolution de 1830, et la rue d'Alger où nous voyons l'hôtel d'Oxford et de 
Cambridge. 

Cette rue a été ouverte en 1830 sur les terrains dépendant de l'ancien 
hôtel de Noailles dont nous avons vu tantôt l'emplacement. Elle fut d'abord 
nommée rue Louis-Philippe l^^, puis rue d'Alger en mémoire de la prise d'Alger 
par l'armée fi"ançaise, le 25 juillet 1830. 

L'hôtel d'Oxford et de Cambridge situé au numéro 13 a été fondé sous 
Louis-Philippe lors de l'ouverture de la rue. 

Les hôtels de voyageurs, les hôtelleries, comme on disait jadis, sont une 
institution corrélative du voyage et essentiellement moderne par conséquent. 
Chez les peuples primitifs, pour lesquels l'hospitalité était non seulement une 
vertu, mais un devoir, les hôtelleries n'existaient pas. 

Les conditions de la vie actuelle ont tellement perfectionné cette industrie, 
que c'est aujourd'hui dans les hôtels même que nous trouvons les plus grands 
raffinements de luxe et de confortable. L'hôtel d'Oxford et de Cambridge en 
est une nouvelle et éclatante preuve. 

Tout dernièrement en 1907, la maison qui avait une très ancienne réputation 
fut reprise par M. Jean KroU qui lui fit subir des modifications importantes. Il 

4 



50 LA VILLE LUMIERE 

fit remettre l'hôtel complètement à neuf et y fit effectuer de nombreuses amélio- 
rations. 

L'hôtel possède à l'heure actuelle le chauffage dans toutes les chambres, 
salles de bains, électricité, ascenseur, salons, fumoirs, salle de restaurant et tout 
ce qui réalise en un mot le plus complet confort moderne. 

Le confortable, qui se rapporte cependant à tous les détails et à toutes les 




HOTEL D OXFORD ET DE CAMBRIDGE. 



habitudes de la vie, n'est qu'un privilège très récent de la civilisation. Mais nous 
nous sommes bien vite familiarisés avec lui et il fait aujourd'hui partie inté- 
grante de notre existence. Il constitue en somme un véritable progrès puisqu'il 
est la continuation de cette lutte étemelle de l'homme contre la nature pour 
s'affranchir des soucis, des préoccupations matérielles, et pouvoir donner tout 
son temps aux choses de l'esprit. 



I" ARRONDISSEMENT 



51 



Les hôtels font à l'heure actuelle en fait de confort des perfectionnements 
incessants. 

L'hôtel d'Oxford et de Cambridge qui possède une situation extrême- 
ment centrale, est proche de la place Vendôme, des Tuileries et du palais du 
Louvre. Suivons maintenant la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint-Florentin 
qui s'appelait 
autrefois Cul- 
de-sac DE l'O- 
rangerie, parce 
qu'elle servait 
de réserve aux 
orangers des 
Tuileries. C'est 
Philippeaux, 
comte de Saint- 
Florentin, qui 
fit construire 
l'hôtel situé au 
numéro 2, et qui 
appartint suc- 
cessivement au 
baron de Fitz- 
James, à la du- 
chesse de l'In- 
fantado, puis au 
prince de Tal- 
leyrand, et enfin 
aujourd'hui au 
baron Edouard 
de Rothschild. 

A l'angle de 
la rue Saint-Flo- 
rentin et de la 

rue Saint-Hono- hôtel d'oxford et de Cambridge. — salon du r'' étage. 

ré, nous voyons 

la maison où était jadis le cabaret du Saint-Esprit, où pendant la Terreur 
on venait voir passer les charrettes des victimes. 

La demeure que Robespierre habita pendant trois ans chez le menuisier 
Duplay, au numéro 398, est restée intacte : c'est l'appartement du premier 
étage qui est au fond de la cour. 

Au numéro 364 de la rue Saint-Honoré, nous voyons la maison d'Hygiène 
et de Beauté de Mme Georgine de Champbaron, installée tout à côté de l'hôtel du 




52 



LA VILLE LUMIÈRE 




SALON D APPLICATION 
CHEZ M""" GEORGINE DE CHAMPBARON. 



célèbre financier Lavalette de Langes, 
garde du trésor royal qui prêta, dit-on, 
sept millions au comte d'Artois. 

Les maisons portant les numéros 362, 
364, 366, 368 et 370 sont de vieux hôtels 
très intéressants qui datent des XYii^ et 
wiii^ siècles. Le numéro 364 fut habité 
j)ar i\Ime de Maintenon. Le premier étage 
de cet immeuble est occupé par les salons 
de Mme Georgine de Champbaron qui eu 
a conservé toute la somptueuse décora- 
tion. 

La maison d'Hygiène et de Beauté 
t|ui intéressera si vivement toutes les 
femmes fut créée en 1876, et fut la pre- 
mière maison de ce genre fondée à Paris. 
l'allé a été reprise, il y a quelques années, 
])ar une jeune femme qui a continué l'ap- 
plication de la méthode employée jus- 
qu'alors, tout en l'améliorant et en la 

perfectionnant. Elle y a apporté le fruit d'^ s(^s nombreuses études, de son expé- 
rience et a donné la première place à 

tous les progrès de l'hygiène moderne. 

Elle vient de s'installer très récemment 

dans cet hôtel de la rue Saint-Honoré. 

proche de tout le commerce élégant de la 

place Vendôme et de la rue de la Paix. 

Elle a fait aménager ses salons avet- 

le plus luxueux confort, de façon à ce 

ipie les clientes les plus exigeantes n'y 

puissent rien trouver à reprendre. 

La devise de la m.iison : Sempcr Piil- 

chra, toujours jolie, j)laira aux femmes 

et les séduira lorsqu'elles sauront ipu 

la maison Champbaron leur donner; 1 

les moyens de réaliser cette devise 

et d'empêcher la disparition de leur 

beauté. La découverte de la Georgine fut 

une véritable révolution dans l'art dt 

la cosmétique et toutes les créations dr 

la maison, dont les effets sont aussi du- 
rables qu'infaillibles, sont maintenant 




'.KOKCINK 11E CllAMI liAKON. 



upjiréciées dans le monde entier. 



I" ARRONDISSEMENT 



53 




54 LA VILLE LUMIERE 

.^hlis nous voudrions insister surtout sur les applications qui consistent en 
des soins particuliers donnés aux personnes désirant des résultats rapides. Elles 
sont faites principalement en vue de faire disparaître les rides, la couperose, 
les taches de rousseur, le hâle.le masque de grossesse, etc., etc. Ces applications 
qui sont le résultat d'une très longue expérience et qui sont basées sur les 
lois de l'hygiène la plus rigoureuse, ont toujours donné satisfaction à celles 
qui sont venues demander à Mme Georgine de Champbaron de leur 
rendre ou de leur conserver une étemelle jeunesse, ainsi qu'une durable 
beaîité. Les personnes ne pouvant se rendre chez Mme Georgine de Champbaron 
peuvent elles-mêmes se faire les apphcations de ses différents produits et obtien- 
nent d'excellents résultats. 

Ce fut là — le témoignage des écrivains est bien fait pour nous en con- 
vaincre — la constante préoccupation des femmes. « Les femmes, dit le biblio- 
phile Jacob, dans un curieux petit livre, les femmes, à quelque époque, à quelque 
nation qu'elles appartiennent, ayant dans leur vie im but essentiel, celui de plaire, 
ont évidemment adopté les mille moyens, les mille secrets qu'on leur a proposés 
pour étendre ou conserver leur empire. » La science de la cosmétique remonte 
à la plus haute antiquité et nous ne pouvons pas entreprendre son histoire sans 
risquer d'entrer en de trop longs développements. 

Nous dirons seulement que la France fut de tout temps maîtresse en cet 
art. Les Romaines étaient tributaires des Gaulois pour la cosmétique et 
c'était de Gaule que venaient les parfumeurs les plus renommés de Rome. Nos 
fées, selon la légende, avaient le pouvoir de concéder une éternelle jeunesse à 
qui leur plaisait ; Mélusine et l'enchanteur Merlin, de leurs mains magiques, 
cueillaient des plantes dans les bois et en composaient de mer\-eilleux spéci- 
fiques. 

Les légendes de jadis sont devenues en quelque sorte les réalités d'aujour- 
d'hui. 

Au 251 de la rue Saint-Honoré, se trouve actuellement le Xouveau-Cirque, 
bâti sur l'emplacement de l'ancien bal Valentino. 

Suivons la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue Duphot, qui occupe les terrains 
où s'élevait jadis le couvent des Filles de la Conception fondé en 1635 par .\nne 
Peteau. 

Aux numéros 7 et 9 se trouve le restaurant Prunier, très réputé ]M)ur ses 
luiîtres, coquillages et poissons de mer. 

Cette maison eut des débuts extrêmement modestes ; c'était en 1S72 un tout 
petit restaurant connu de quelques gourmets seulement, qui venaient y déguster 
des huîtres avec du vin blanc. 

Kn 1878, un .américain montra au restaurateur à faire son premier potage 
aux huîtres, et sa première douzaine d'huîtres frites. Ce fut une révélation, et 
le i)()int de départ d'une foule de plats aux huîtres, parmi lesquels le filet Boston 
s'est créé une réputation extraordinaire. 



I" ARRONDISSEMENT 



55 



Aujourd'hui, la maison n'a rien à envier aux restaurants de poissons les 
mieux achalandés de New- York et de Londres, sans compter tout ce que la cui- 
sine parisienne offre de ressources aux gourmets. 

On trouve les espèces d'huîtres les plus diverses : américaines, françaises, 
anglaises, hollandaises, soit nature, soit cuites en accordance avec les méthodes 
américaines, mais oii la science culinaire française n'est pas sans apporter quelques 
perfectionnements. C'est im coin d'Amérique importé en plein Paris. 




MAISON PRUNIER. 



POISSONNERIE. 



Chez Prunier, le voyageur gourmet goûte ses premiers escargots de Bour- 
gogne généralement arrosés de vin blanc de Pouilly ou Châbhs pour lesquels la 
maison s'est taillé une réputation solide, car la cave y est de premier choix. On y 
fait également des plats spéciaux de poissons : bouillabaisse, homard grillé, 
anguilles au vert, qui ont le plus grand succès. Plusieurs fois représentée au 
théâtre, la maison est restée simple et d'un accueil affable. C'est le rendez-vous 
des Parisiens et étrangers soucieux de bonne cuisine agréablement dégustée en 
bonne compagnie. Ajoutons, ce qui a son prix, qu'une dame seule peut parfaite- 
ment venir déjeuner ou dîner sans aucun risque de voisinage gênant. Les prix sont 
accessibles à toutes les bourses ; les plats et les vins ont leur prix marqué sur la 
carte, et le client est à l'abri de surprises fâcheuses au moment de l'addition. Il y 
a toute une série de petits salons particuliers que l'on peut se faire réserver sans 
augmentation de prix. 



56 



LA VILLE LUMIÈRE 



En dehors de son restaurant où l'on soupe couramment après le théâtre jusqu'à 
deux heures du matin, il y a un important service organisé pour l'expédition et 

la livraison à domicile 
des huîtres et des 
plats spéciaux de pois- 
sons. Près de quatre- 
vingts porteurs sil- 
lonnent constamment 
Paris pour livrer et 
ouvrir les huîtres à 
heure fixe. Des voi- 
tures automobilesspé- 
cialement aménagées 
livrent toute la jour- 
née les plats de ho- 
mards, de soles, de 
bouillabaisse, d'an- 
guilles au vert tout 
chauds à domicile. On aura une idée du mouvement de cet établissement quand 
nous dirons (jne la v^ente annuelle dépasse six millions d'huîtres. La maison Pru- 
nier est au nombre des curiosités typiques qu'il faut visiter en passant à Paris. 
Nous devons noter toutefois que l'établissement ferme de juin à fin août. 




CI1:k. SALdN J.' 




MAISON l'Kl'MElJ. IN 



\11IN AT I" ÉIAC.I:. 



La rue Duphot aboutit au boulevard de la Madeleine, ([ui lui ouvert en 1676 
i>t ipii a absorbé la rue Basse-du-Kem])art. 

Au numéro 8 du boulevard de la Madeleine, se trouvait l'hôtel d'Osmond, 
(jui avait été bâti i)ar Brongniart |)our M. de Sainl-Foix, trésorier de hi marine. 



I" ARRONDISSEMENT 



57 




LA VILLE LUMIÈRE 



Dans cet hôtel furent donnés par la suite des bals dirigés par Musard, qui 
eurent une très grande célébrité. 

Un peu plus loin, au coin de la rue Caumartin et des boulevards, nous 
voyons un pavillon assez ancien où Mirabeau habita pendant quelque 
temps. 

« Mirabeau, dit Sainte-Beuve, fut la première grande figure qui ou\'rit 
l'ère des Révolutions, qui traduisit en discours et en actes publics ce qu'avaient 
dit les livres. 

•« Son honneur et son rachat moral, c'est d'avoir souffert, d'avoir été homme 
en tout, non seulement par ses fautes, par ses entraînements et, nommons les 
choses à regret, par ses vices, mais aussi par le cœur et par les entrailles ; d'avoir 
été pauvre et d'avoir su l'être ; d'avoir été père et d'avoir pleuré ; d'avoir été 
laborieux comme le dernier des hommes nouveau.x ; d'avoir été captif et per- 
sécuté et de n'avoir point engendré le désespoir ; de ne s'être point aigri, d'avoir 
prouvé sa nature ample et généreuse en sortant de dessous ces captivités écra- 
santes à la fois dans toute sa force et dans toute sa bonté. » 

Au numéro 7 du boulevard de la Madeleine, nous nous arrêterons devant 
les merveilles d'horlogerie exposées par la maison Leroy, qui fut fondée au 
Palais -Royal en 1785. 

Rappeler l'histoire de cette honorable maison, c'est revivre les époques 
les plus brillantes de l'horlogerie française. Il n'est pas un souverain passant à 




LA MAISON LEROY ET c'". — VUE INTÉRIEIRE. 



I" ARRONDISSEME"NT 



59 




6o 



LA VILLE LUMIÈRE 



Paris qui ne rende visite à MM. Leroy, et qui ne rapporte dans ses Etats la montre 
ou la pendulette à la mode. 

Leurs magasins du boulevard de la I\Iadeleine sont d'un goût parfait. 
L'ccrin vaut la parure. Tout est soigné et artistique. 

Les clironomètres de marine Leroy s'adressent aux hommes de science, 
comme leurs jolies montres de luxe s'adressent aux femmes élégantes. 

Aussi cette maison plus que centenaire fiigure-t-elle parmi les plus brillantes 
dans toutes les Expositions françaises et étrangères. 

Tout près de la maison Leroy, au numéro ii, nous ne pourrons faire 
autrement que d'entrer chez La Marquise de Sêvigné, dont l'aimable patro- 
nage préside aux destinées du magasin de chocolat de Royat. La maison 
Rouzaud n'est installée que depuis quelques années à Paris ; mais l'excellence 
de ses bonbons et le charme de ses magasins, qui furent aménagés avec de 
grands rafiinements artistiques, lui donnèrent bien vite droit de cité. Le 
nom de la Marquise de Sévigné donne à cette maison une grâce spéciale et 
très évocatrice. Le charmant portrait de celle qui fut foute grâce et tout esprit 
nous accueille dès l'entrée et nous reçoit dans cette maison qu'elle domine de 
sa présence. 

Le médaillon de la Marquise s'encadre de boiseries sculptées reproduites de 
Trianon et nous contemplons le portrait aux grâces surannées de l'aimable habi- 





HIHIHHI^H^^" " .^^SBHB^I 




l^^^^^Kw^.<^^^^^m 


■ 


t^^^^^S^-- ' 


"^^^^^^^^^^^^^.^^^^Bf ■ i 


irai 


H 


'B 1 '<'-'''■ Il 


p'**^^ 


^p^B^H' '' 


R w jyH . V; 


■n 


^^^^^^^FH^^^ 


™ï^^^^ll 








iijijitii^ ai^^^^^^^^Ki 


■El ï à 


^BjhB MIImI r'^'*' l'r '^-'^''T^^^HHKnll 


■1 in ' t -.K^^^B 


l^^^P^'^^T^H'''^m'ilw^'^^w Wi ^^^K^uÊSm 


Bf -'^K'fl 


mtl}:,^^^^^m 






LJ^^^^I 





A LA MAKQUISË DE SÉVIGNÉ. — VfE ISTÉRIEUF 



I" ARRONDISSEMENT 



6i 





■I>K DE si:\u.Ni:. 

i\ nr MÉDAILI.DN. 



LA VILLE LUMIERE 

tuée de l'hôtel de Rambouillet qui disait à son 
cousin Bussy-Rabutin : « Je suis un peu fâchée que 
vous n'aimiez pas les madrigaux. Ils sont les maris 
des épigrammes et ce sont de si jolis ménages quand 
ils sont bons ». 

La Marquise de Sévigné aurait aimé que l'on 
adressât lui madrigal au charmant magasin auquel 
son souvenir a porté bonheur, et où les friandises 
semblent certainement meilleures, savourées dans un 
tel décor. 

En dehors de son magasin du boulevard de la 
Madeleine, la maison de Chocolat de Royat qui a 
obtenu les plus hautes récompenses à toutes les ex- 
positions, possède des surccursales dans maintes 
villes de France, notamment sur la Riviera, à Nice et 
dans toutes les stations balnéaires de l'Auvergne. 

Au deuxième étage du numéro 13 du boulevard 
de la Madeleine, nous voyons la maison Bichot, 
maison de corsets et de lingerie, tenue aujour- 
d'hui par Mme Blanche Mercedes. 

C'est un bel appartement gai et clair avec 




MAISON nr AN( 111; MKRcftni^S (ANCIUNNe" MAIMiN UICHUl). — UN SALON. 



I" ARRONDISSEMENT 



63 



cinq grandes fenêtres par où pénètre toute l'animation du boulevard. 

Dans cet appartement, vécut et mourut jadis Marie Duplessis, celle qui fut, 

sous le nom désormais immortel de Marguerite Gautier, l'héroïne de la Dame 




MAISON BLANCHE Mt 



aux Camélias. Cette pièce fournit à Alexandre Dumas fils l'occasion de débuter 
au théâtre par un triomphe éclatant. « Rien de plus simple que cette pièce, a dit 
Théophile Gautier. La situation est toujours la même depuis le commence- 
ment jusqu'à la fin. Mais un souffle amoureux et jeune, mais une passion ardente 
et vraie circule dans toute la pièce et donne à chaque détail un attrait sympa- 
thique. A ce mérite se joint celui d'une observation exacte et line. Quant à l'idée, 
elle est vieille comme l'amour et éternellement jeune comme lui. Immortelle his- 
toire de la courtisane amoureuse, tu tenteras toujours les poètes. Le grand Gœthe 
lui-même a fait descendre le dieu Mahaba dans le lit banal de la bayadère. » 

Dans la réalité, plus triste que la légende, Alexandre Dumas n'arriva pas assez 
tôt pour voir vivante encore celle qu'il aimait : la vie fut plus dramatique que le 
roman. C'est dans cet appartement que l'on vendit les meubles, les bijoux, les den- 
telles et toutes les fanfreluches de la pauvre Dame aux Camélias. Nous y évo- 
quons facilement l'image de cette femme à laquelle il doit être beaucoup pardonné 
parce quelle a beaucoup aimé, au miheu de tout ce luxe gracieux, souriant et 
aimable de linge aux fines batistes, pantalons de dentelles, chemises ouvragées, 
jupons légers et soyeux, déshabillés et peignoirs suggestifs, combinaisons. 



64 LA VILLE LUMIERE 

j\Ime Blanche Mercedes a depuis deux ans donné à l'ancienne maison Bichot 
une extension considérable. 

Les grands couturiers lui en\'oient leurs clientes pour qu'elle leur donne 
la fine et élégante silhouette à la mode grâce à son ingénieux corset en jersey de 
soie, si mince, si souple, si léger que les femmes qui le portent ont l'apparence 
de ne point avoir de corset. 

Puis ce sont les corsets de batiste, les corsets de dentelle pour l'été, les cor- 
sets pour le sport, s])éciaux pour l'équitation et pour l'auto, le corset courant en 
coutil, ainsi qu'un corset médical qui, tout en satisfaisant à toutes les règles 
prescrites par le médecin n'enlève rien de l'esthétique féminine. Savoir donner 
aux femmes une hgne absolument idéale, sans qu'elles soient gênées en aucune 
sorte et leur laisser conserv-er la plus complète liberté de mouvements, c'est en 
cela que consiste l'art si spécial du corset. 

Mme Blanche Mercedes fait aussi de très jolies robes de lingerie et de char- 
mants modèles de blouses très appréciés de toute son élégante clientèle, parmi 
laquelle on compte de nombreuses Américaines du Nord et du Sud, clientes d'Au- 
triche, d'Allemagne, etc., l'aristocratie et la bourgeoisie françaises. L'on est sûr 
de trouver chez elle le plus grand raffinement et le goût le plus parfait. Elle vient 
depuis peu de temps d'inaugurer à Berlin une succursale de sa maison de Paris 
qui est en voie de prendre un très grand développement. 

Quittons le boulevard de la Madeleine, et par la rue Cambon, ouverte sur 
l'emplacement de l'hôtel du maréchal de Luxembourg, prenons la rue Saint-Ho- 
noré que nous suivrons jusqu'à la rue Castiglione. 

Cette rue, où nous \-oyons l'hôtel Dominici, une des maisons les plus anciennes 
et les plus réputées du quartier, est très spacieuse et fort plaisante. Elle possède 
deux qualités qui d'habitude ne sont que très rarement réunies : elle est à la fois 
gaie et tranquille. 

Elle a remplacé l'ancien passage des Feuillants, ruelle tortueuse seriwntant 
entre le couvent des Capucins et le couvent des Feuillants, qui était en 1792 la 
seule voie reliant la place Vendôme aux Tuileries. 

La rue Castiglione fut créée sur les terrains occupés par l'ancien couvent des 
Feuillants et une partie du manège des Tuileries. 

L'hôtel Dominici, qui fut fondé en 1856 et qui, depuis lors, a subi de nom- 
breuses transformations, est merveilleusement situé entre le jardin des Tuileries 
et l'Opéra, et se trouve à la fois au centre des affaires et des théâtres. 

Il a la clientèle la plus choisie. Il a eu l'honneur de compter au nombre de ses 
hôtes : feue Sa Majesté l'Impératrice d'Autriche, sa sœur l'ex-reine de Naples, 
la duchesse d'Alençon, et tant d'autres qui ont aimé rencontrer à l'hôtel Domi- 
nici tout le luxe qu'ils peuvent souhaiter ainsi que l'urbanité la plus exquise. 

De très grands égards sont recommandés au personnel, et la clientèle de 
l'hôtel Dominici n'a jamais eu qu'à se louer de la tenue parfaite de la maison. 

L'hôtel possède des appartements particuliers jiourvus de tout le confort 



1er ARRONDISSEMENT 



65 




66 



LA VILLE lAMlERE 




llMlhl. la'MIMCl. 



moderne, et aménagés de la façon la plus artistique avec des meubles et des déco- 
rations de grand style. Le restaurant, les salons de correspondance, les salons de 
lecture et le fumoir situés au rez-de-chaussée sont installés avec un très grand luxe. 

Au numéro 4 de la rue Castiglione, se trouve la maison Giraud, dont le suc- 
cesseur est M. Campedieu. C'est une grande maison de lingerie qui a été installée à 
Paris depuis de longues années. Elleoccupe-tout l'immeuble portant le numéro 4 de 
la rue Castiglione où elle possède au rez-de-chaussée un très beau et très vaste 
magasin. Aux étages supérieurs sont situés de fort luxueux salons d'essayage 
ainsi que tous les atehers. La maison (iiraud-Campedieu s'est fait la spécialité 
de tout ce qui concerne la lingerie. 

On sait l'importance con3idérable que cette industrie a prise depuis quelque 
temps et les raffinements de luxe qui y sont apportés. Nous a\-ons ipielque peu 
ciiangé les usages des anciens qui ne portaient généralement jias de linge sur la 
peau. La timique de lin des Grecs était portée sur un premier vêtement de laine. 
Ce vêtement de laine, ou tunique, avait à peu près la même forme que la che- 
mise moderne, comme on le voit notamment sur un vase étrusque où est repré- 
sentée une femme quittant sa chemise pour entrer au bain. C'est beaucoup plus 
tard seulement, à la fin de l'empire romain, que l'on commença à se vêtir de che- 
mises de lin et cet usage se répandit bientôt dans toute l'Europe. Mais pendant 
longtemps les chemises furent un objet exclusivement de luxe et non de néces- 



I" ARRONDISSEMENT 



67 




68 LA VILLE LUMIERE 

site comme aujourd'hui. On offrait des chemises à la Vierge comme on hii offrait 
des bijoux et des étoffes précieuses. A l'éghse Notre-Dame de Paris, on les sus- 
pendait près du pupitre où l'on chantait l'évangile. 

La chemise n'était si bien qu'un vêtement de lu.xe qu'on la retirait au moment 
de se mettre au lit pour éviter de l'user. L'usage de coucher sans chemise, qui 
dura jusque vers le xvi^ siècle, venait de l'antiquité; l'expression coucher nu 
à nue est très fréquente chez les anciens poètes. Eutrapel, dans ses Contes, parlant 
d'une promesse ridicule ou impossible à tenir, dit qu'elle ressemble à celle d'uni- 
mariée qui s'engagerait à entrer au lit en chemise. 

Le hnge actuel est devenu tellement gracieux et joli, avec ses garnitures com- 
pliquées, la finesse de ses linons et de ses dentelles, l'art merveilleux de ses broderies 
qu'il constitue ]K)ur la femme la plus seyante des parures. Si nous voulons nous 
en rendre comi)te, nous n'aurons qu'à admirer les délicieux trousseaux exécutés 
par la maison Giraud-Campedieu, dans lesquels nous pourrons voir les plus jolis 
modèles. Ils comprennent tout le hnge de corps, le linge de maison, le linge de 
table le plus riche, les draps de lit brodés avec l'art le plus fin et le plus parfait. 

La' maison exécute aussi des robes de lingerie façonnées de fort jolie manière, 
des blouses parées de broderie et de dentelles, des déshabillés extrêmement élé- 
gants qui ajoutent à la séduction de la femme, et enfin les layettes et les garni- 
tures de berceaux. 

La maison Giraud-Campedieu s'honore de la clientèle la plus distinguée tant 
àParis qu'àCannes où elle possède une merveilleuse succursale, rue d'Antibes, 33. 

En suivant la rue Castiglione, nous arrivons à la place Vendôme, créée par 
Mansard sur l'emplacement de l'ancien couvent des Capucines et de l'hôtel de 
Vendôme qui appartenait à César de Vendôme, fris naturel de Henri IV et de 
Gabrielle d'Estrées. 

La place Vendôme se dénomma d'abord place des Conquêtes, puis place Louis- 
le-Grand, à cause de la statue colossale de 'Louis XI\', œuvre de Girardon, cjui en 
occupait le centre et qui fut remplacée en 1805 par la colonne d'Austerlitz. fnndur 
avec le bronze de douze cents canons pris aux Autrichiens et aux Russes. 

Le véritable nom de cette colonne est celui d'Austerlitz ou de la (irande- 
Armée ; c'est du moins celui que lui avait donné Napoléon pr ; mais on a persisté 
néanmoins à lui donner le nom de la place où elle se dresse. Elle reproduit les 
proportions de la colonne Trajane qui lui a servi de modèle, avec cette différence 
toutefois que la colonne Trajane est en marbre, tandis que celle-ci est en pierre 
revêtue de bronze fondu, construction originale que l'on n'avait jamais essayéi' 
encore pour une œuvre de ces dimensions. Sa hauteur est de quarante-huit 
mètres cinquante y compris le piédestal et la statue. Une spirale de bas-reliefs, 
dont tous les personnages et les accessoires reproduisent les costumes militaires 
et les armes de l'Empire, déroule autour du fût les faits d'armes de la campagne 
de 1805. Ces bas-reliefs sont reliés entre eux par un cordon sur lecpicl est inscritr 
en relief l'action ou la scène guerrière que représente le dessin. 



I" ARRONDISSEMENT 69 

Le 16 mai 1871, la colonne fut abattue par ordre de la Commune, sous la 
surveillance du peintre Courbet. Elle fut réédifîée en 1876. 

La colonne Vendôme a maintes fois inspiré les poètes et les chansonniers. 
L'un des plus célèbres poèmes est ïode à la Colonne de Victor Hugo. C'est là qu'il 
faut chercher à comprendre le sentiment qui animait les Français de la Restau- 
ration « en regardant la colonne », comme dit la chanson fameuse d'Emile Debraux. 
Voici l'une des strophes de l'ode de Victor Hugo : 

« O monument vengeur, trophée indélébile, 
Bronze, qui tournoyant sur ta base immobile, 
Semblés porter au ciel ta gloire et ton néant ; 
Et de tout ce qu'a fait une main colossale. 
Seul es resté debout, ruine triomphale 
De l'édifice d'un géant. » 

La place Vendôme est entourée d'hôtels qui datent de la fin du xyii*^ et du 
xviii'^ siècle. 

Elle fut dessinée et édifiée par Mansard et Boffrand; l'Etat ne se chargea 
alors que de la construction des façades, laissant aux particuliers le soin de cons- 
truire leurs hôtels comme ils l'entendraient. 

La place Vendôme est carrée, mais présente néanmoins des pans coupés à 
chaque angle et, par le fait, huit façades. La décoration de ces façades se com- 
pose d'un ordre corinthien élevé sur un soubassement. Au-dessus de l'entable- 
ment corinthien sont des lucarnes de pierre de formes variées. Les pans coupés 
angulaires se composent d'un avant-corps de trois arcades et de deux arrière- 
corps d'une arcade chacun. Le tout couronné de frontons est d'un effet magistral. 

Les hôtels qui environnent la place Vendôme furent bâtis pour la plupart 
pour le compte de fermiers généraux. Ils sont restés absolument intacts et sont 
tous d'une splendeur princière. Ils furent habités par des personnages importants 
qui appartiennent tous plus ou moins directement à l'histoire. Aussi nous semble- 
t-il intéressant de faire le tour de l'ancienne place des Conquêtes et de nous attar- 
der quelques instants à chacun des immeubles qui l'entourent. Ils valent tous 
la peine d'être cités en raison de leur imposante magnificence. 

Les hôtels portant actuellement les numéros 4, 6 et 8, appartenaient autrefois 
au fermier général Delpech. Que de somptuosités et de merveilles durent s'en- 
tasser dans ces salons, puisqu'ils appartenaient à l'un de ceux qui possédaient, à 
titre de baux, tous les revenus de la France. On sait que les fermiers généraux, au 
nombre de quarante d'abord, puis de soixante, touchaient les droits sur les 
gabelles, les aides; les tabacs, les octrois, etc., moyennant une redevance annuelle 
de cent quatre-vingts millions au trésor. On sait aussi les fortunes colossales 
que la plupart des fermiers généraux édifièrent. 

Il ne sera pas difficile de se faire une idée du luxe qui pouvait régner jadis 
dans cet hôtel en visitant les salons qui furent récemment installés au premier 
étage par Badin. Mais voyons auparavant l'historique de l'immeuble. 



70 LA \ILLE LU:\IIÈRE 

Le 14 septembre 1714, Jean-Pierre de Montigii}' de Saint- Victor consentait 
en faveur de Paul Delpech une vente « au sujet d'une place à bastir sistuée place 
Louis-le-Grand, ayant cinq arcades de face sur la place et faisant partie de celles 
qui composaient ci-devant l'hostel de Vendôme de Lancret, emplacement des 
Filles de la Passion, dites Capucines ». 

La vente comprenait à la fois le terrain et la construction de la façade déjà 
existante, avec obligation de ne pas altérer les ornements, décorations et dessins 
exécutés par l'architecte Mansard sur la dite façade. Elle fut consentie moyennant 
le {îrix de quarante-deux mille livres. 

Après la mort du fermier général, l'hôtel devint la possession de sa veuve 
Mme Madeleine de Mduchy ; ses enfants n'en conservèrent pas la propriété et 
l'hôtel fut licite en 1766. 

En 1771, il devint la possession de Lepeletier de Saint-Fargeau, dont le 
neveu fut tué au Palais-Roj'al après avoir voté la mort de Louis XVL Lepe- 
letier de Saint-Fargeau habita cet hôtel avec sa fîlle la belle princesse de Chi- 
may, connue à la cour sous le galant surnom de la Dame de Volupté. 

lùi 1813, la famille Lepeletier de Saint-Fargeau vendit l'hôtel à M. Loui^ 
Marie Legé, ancien notaire. .\ la mort du fils de celui-ci, l'hôtel devint la pro- 
priété de la Société du Crédit Mobilier, puis de ]\1. La Chambre, qui y apporta les 
restaurations nécessaires et les transformations actuelles. 

Nous aurons la curiosité de visiter l'hôtel de Delpech, occupé aujourd'luii 
par la maison de couture Badin. Nous pénétrons d'abord dans le petit salon de 
réception du rez-de-chaussée, puis dans l'appartement du premier étage. L'en- 
trée est imposante : c'est une longue galerie qui semble avoir été faite tout exprès 
pour les fêtes et les réceptions somptueuses. Le mur du fond entièrement tapissé 
de glaces donne l'illusion que la galerie se prolonge indéiiniment. Le grand salon 
du milieu, encadré par deux salons plus petits, donne l'impression de quelque 
appartement royal précieusement conserve dans un musée. Les boiseries, les tru- 
meaux, les motifs d'ornementation sculptés, qui ornent les dessus des portes, 
les lustres, l'ameublement, les panneaux peints qui décorent le mur du fond 
datent de l'époque où l'iiôtel fut construit, c'est-à-dire du couuuencement du 
xviiie siècle. 

Les plafonds et les murs sont élincelants d'ors vi de peintures. L'hôtel lui 
édifié au moment où le style Louis XI\', souvent un j)eu lourd, subissait un.' 
lente évolution. Il se transformait peu à peu, et le style Louis X\' plus gracieux 
devait lui succéder bientôt. C'est alors qu'on supprime les solives apparentes des 
plnnchers et qu'on les revêt de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appar- 
tements. On les décore de frises et de toutes sortes d'ornements agréables. .\u 
lieu de ces tableaux et de ces énormes bas-reliefs que l'on plaçait sur les chemi- 
nées, on les décore de glaces qui par leur répétition avec celles qu'on leur oppose 
forment des tableaux mouvants qui grandissent et animent les apjxirtements. 
Lfs glaces qui se rellètent l'une l'autre dans les salons de M. Badin, leur donnent 



I^'- ARRONDISSEMENT 




72 



LA VILLE LUMIERE 



un air de gaieté et de magnilicence, et le soir, les lustres allumés font un effet 
magique. Du dehors, l'on aperçoit de très loin cet appartement qui ruisselle de 
l'éclat des lumières. 

Les larges fenêtres des salons s'ouvrent sur le noble décor de la place ^'en- 
dôme, et dans ce cadre évocateur notre esprit se reporte tout naturellement aux 
splendeurs des siècles passés. 

De l'autre côté de la galerie, nous trouvons l'ancienne salle à manger restée 
intacte, où viennent s'étaler à présent les manteaux et les fourrures, puis à la 
suite de la galerie, les salons d'essayage décorés par de charmantes gravures 
anciennes. Les unes représentent des coins disparus du Paris d'autrefois, tandis 
que les autres nous offrent de pittoresques silhouettes oii l'on s'amuse à contem- 
pler les modes de jadis. L'on voit que M. Badin a apporté dans les moindres détails 
un très grand souci d'art et un goût parfait. Les femmes sont certaines qu'vm tel 
artiste saura toujours adapter à leur beauté les toilettes et les ornements qui 
pourront le mieux leur convenir. 

Le numéro lo, occupé aujuurd'luii par les couturiers ^lartial et Armand, 
formait • jadis l'hôtel d'Aubert, receveur général de Caen. 




MAISON MARTIAL ET ARMAND. 



En 1716, après la mort de Louis Xl\'. lorsiiu'ou trouva dans les caisses du 
Trésor un déficit de plus de quatre-vingts millions, Aubert fut condamné à resti- 
tuer ;\ l'Etat une grande partie de la fortune qui lui avait servi à édifier le somp- 



I" ARRONDISSEMENT 



73 



tueux hôtel que nous pouvons voir actuellement. C'est là que mourut Chopin, 
le 17 octobre 1849, pendant que la comtesse Delphine Potocka, à la prière de l'ar- 
tiste expirant, chantait l'air de Siraddla et un psaume de Marcello, n C'était à la 




MAISON MARTIAL KT 



GRAND SALC 



tombée de la nuit : tous les assistants brisés d'émotion, à genoux, sanglotaient 
et la voix merveilleuse chantait toujours, berçant ce mourant sublime. » 

Mlle Eugénie de IMontijo, plus tard Impératrice des Français, demeura 
dans cet hôtel, et c'est là que le futur empereur Napoléon III la vit pour la pre- 
mière fois. 

La maison Martial et Armand a succédé à ces hôtes illustres. Les luxueux 
salons sont décoi'és de boiseries anciennes et de motifs sculptés de style Louis XIV. 

Dans le grand salon du milieu, ainsi que clans les deux petits salons, nous 
admirons de très belles boiseries dorées, et un remarquable lustre de bronze qui 
figura à l'Exposition de 1900. Ce lusti'e, ainsi que les appliques, les candélabres et 
les deux lustres semblables, mais de moindres dimensions, qui se trouvent dans 
les petits salons, sont des reconstitutions exactes de modèles anciens. 

Tous les salons d'essayage donnent sur la grande cour d'honneur de l'hôtel. 

Les appartements du receveur général Aubert, au temps de sa plus grande 
magnificence-, ne virent certes pas défiler plus de jolies femmes et plus de mer- 



74 



LA VILLE LUMIÈRE 



veilleuses toilettes que celles qui sout créées aujourd'hui par .MM. .Martial et 
Armand pour le plaisir exquis de nos yeux et pour l'émerveillement des 
femmes. 

La maison Martial et Armand possède également rue de la Pai.K, au nu- 
méro 13, un délicieux magasin qui vient d'être complètement reconstruit et 
transforme sous la direction artistique de M. Armand. Ce magasin, décoré inté- 
rieurement de colonnes, et meublé dans le plus pur style Louis XVI, présente 




charmants modèles attirent invincibK 



rue de la Paix trois devantures dont 
nient les regards. 

Le 14 est l'ancien hôtel de Claude Paparel, trésorier des guerres, qui fut 
condamné à mort pourconcussions.il ne fut pas exécuté et sa peine fut commué'e 
en celle de la détention perpétuelle. 

Le numéro 16, après avoir été habité par le financier Hertaut,mort en 1716, 
fut occupé par le célèbre physicien Mesmer, qui fit courir tout Paris avec son 
baquet magnétique. 

Ce fut dans les derniers mois de l'année 1778 que Mesmer, médecin alL- 
mand, auteur de la doctrine du magnétisme animal, imagina son fameux baquet. 
Il se trouvait alors à l'apogée de sa célébrité et chaque jour \()\ait augmenter la 
«•lientèle que de prétendues guérisons lui avaient faite. Ne pouxant plus magné- 



I" ARRONDISSEMENT 75 

tiser ses malades individuellement, il eut l'idée de les distribuer en groupes de 
dix ou quinze personnes, auxquelles il administrait collectivement des passes 
salutaires. Dès ce moment l'affluence devint énorme à ces séances et tout le 
monde ne pouvait trouver de place autour du merveilleux baquet. Il fallait se 
faire inscrire longtemps à l'avance et bientôt la mode vint de retenir le baquet 
pour une soirée, absolument comme on retient aujourd'hui une loge à l'Opéra. 

Voici la description que nous trouvons de ce fameux baquet : 

Au milieu d'une salle éclairée par un demi-jour, se trouvait une cuve en 
bois de chêne, haute d'environ cinquante centimètres et ayant un diamètre de 
près de deux mètres. Cette cuve était fermée par un couvercle, de sorte que vue 
extérieurement, elle avait l'apparence d'une table circulaire. Elle était remplie 
d'eau jusqu'à une certaine hauteur et contenait au fond un mélange de limaille 
de fer et de verre pilé. Sur ces substances étaient couchées des bouteilles pleines 
d'eau qui, rangées symétriquement autour de la caisse, avaient leurs goulots 
tournés vers le centre de celle-ci ; d'autres bouteilles également pleines d'eau, 
mais disposées en sens inverse, partaient du centre et rayonnaient vers la cir- 
conférence. Le couvercle était percé de trous par lesquels sortaient un égal 
nombre de tiges de fer, dont une des extrémités plongeait dans l'eau, tandis que 
l'autre, terminée en pointe, se recourbait et était destinée à être tenue par les 
malades. 

Les patients, assis sans mot dire autour du baquet, tenaient chacun une 
des tiges dont ils appliquaient la pointe sur la partie malade et attendaient l'agent 
mystérieux qui devait les guérir. Mesmer prétendait, en effet, que la cuve était 
le réservoir où venait s'accumuler le magnétisme animal, la panacée par excel- 
lence, qui venait pénétrer ensuite dans le corps des malades pour y apporter la 
santé ! Afin de faciliter l'action du fluide, les malades communiquaient entre eux 
au moyen d'une longue corde qui partant du baquet leur entourait le corps. De 
plus, pour qu'ils puissent entièrement participer à la communion magnétique, 
Mesmer les soumettait à des passes et à des attouchements. Il appuyait sur la 
partie malade une baguette de fer qu'il tenait à la main et qui avait passé pour 
avoir la propriété de concentrer le fluide dans sa pointe. 

Pour compléter la mise en scène, un harmonica était placé dans un des coins 
de la salle et jouait des airs variés. 

Les effets produits sur les malades rangés autour du baquet étaient des plus 
variables. Quelques-uns n'éprouvaient rien; chez d'autres l'action magnétique se 
manifestait par des éclats de rire, des bâillements, des frissons ou des sueurs ; 
d'autres enfin étaient agités par des convulsions d'une violence extrême qui 
duraient parfois pendant des heures. Les femmes surtout y étaient sujettes. 
Quelques-unes poussaient des gémissements douloureux, entrecoupés de pleurs 
et de sanglots. Au milieu de la foule épileptique, Mesmer se promenait en habit 
lilas, armé de sa baguette magique qu'il étendait sur les individus réfractaires 
ou sur ceux qui avaient des crises trop violentes. Il calmait leurs convulsions en 



76 LA VILLE LUMIERE 

leur prenant les mains, en leur touchant le front ou opérait sur eux avec les 
mains ouvertes et les doigts écartés en croisant et décroisant les bras avec une 
rapidité extraordinaire. Il prenait les plus furieux à bras le corps et emportait 
ces énergumènes dans une pièce voisine dite salle des crises ou l'enfer des convul- 
sions, dont les murs et les parquets soigneusement matelassés permettaient aux 
malades de se livrer à tous leurs ébats sans danger de se blesser. 

Mesmer avait organisé quatre appareils dans son hôtel de la place Ven- 
dôme, trois pour les riches ovi il opérait lui-même et un pour les pauvres où il se 
faisait remplacer par son valet. L'histoire ne dit pas si les pauvres guérissaient 
aussi bien que les riches. 

Bientôt l'affluence devint si grande que le fameux magnétiseur fut obligé 
de transporter son établissement dans le quartier Montmartre. A un moment 
donné, voulant mettre son remède à la portée de tout le monde, il disposa sur le 
boulevard, à l'extrémité de la rue de Bondy, un arbre qui devait avoir les mêmes 
vertus que le baquet. Et la naïveté des malades fut telle que l'on \-it des mil- 
liers d'individus venir se serrer contre cet arbre et attendre avec conviction la 
guérison .de leurs maux. 

Pendant quelque temps la manie des baquets devint générale en France et 
Mesmer, comme on peut le croire, eut de nombreux concurrents. Cependant, 
vers 1785, lés esprits furent quelque peu désabusés ; un revirement se ût dans 
l'opinion publique, et Mesmer quitta la France au milieu de l'indignation générale. 

Les numéros 18 et 20 de la place Vendôme, où nous remarquons aujourd'hui 
la maison Dœuillet, étaient réunis pour former l'hôtel du duc de La \'icuville, 
surintendant des finances et grand fauconnier de la couronne. 

En 1780, cet hôtel fut habité par Millon Dainval, receveur général des finances 
qui émigra sous la Révolution. Quelque temps après il devint la propriété de la 
baronne de Feuchères, qui le vendit au grand banquier Aguado de Las Marismas. 
Ce dernier qui avait commencé par suivre, .avec distinction, la carrière militaire 
et avait été l'aide de camp du maréchal Soult quitta le service en 1815 pour se 
lancer à Paris dans des entreprises commerciales dont les puissantes relations 
de sa famille en Espagne lui facilitèrent le succès. Nommé, en 1823, agent financier 
de l'Espagne à Paris, il reçut de Ferdinand VII un grand nombre de conces- 
sions industrielles et le titre de marquis de Las ]\Iarismas. Ce fut lui qui négocia 
les emprunts espagnols de cette époque. Quand il mourut, il possédait une for- 
tune estimée à plus de soixante millions et une magnifique galerie de tableaux 
dont Gavarni a publié 1rs dessins et qui était exposée dans son hôtel de In place 
N'cndômc. 

Le Cercle de l'Union, dit des A/ /r/j^ows, occupa l'immeuble jjendant quelque 
temps. Deux locataires lui succédèrent, le comte de Zerbeck et M. de la Chapelle. 
La grande maison de couture Dœuillet y est aujourd'hui installée. 

Cette maison a été fondée le 2 janvier 1899 par M. Georges Dœuillet et dès 
sa première année d'existence, elle prit une place prépondérante dans le monde 



1er ARRONDISSEMENT 



77 



de la haute couture grâce au goût très sûr et très raffiné de M. Dœuillet qui a su 
imposer à la mode ses idées personnelles et qui peut être considéré comme le 
véritable créateur des robes princesses et de ces gracieuses robes grecques aux 
lignes simples et élégantes dont la maison s'est fait une spécialité. Il a su adap- 
ter au goût du jour les souples vêtements des Athéniennes, les tuniques qui 
s'attachaient sur les épaules et qui, se serrant au-dessous des seins par une large 
ceinture, descendaient jusqu'au talon en plis ondoyants; le pallium, manteau 
carré ou rond, qui tantôt roulé en forme d'écharpe. tantôt déployé, semblait par 




PETITS SALONS 



ses plis destiné en quelque sorte à dessiner les formes du corps ; Yortbostadia. 
sorte de tunique droite et sans ceinture; le peplos, vêtement qui enveloppait 
l'épaule gauche devant et derrière et dont les deux ailes, se réunissant sur le côté 
gauche, laissaient à découvert la mam et l'épaule droite. Et tous ces voiles 
gracieux, grâce au talent de M. Dœuillet, se sont plus ou moins transformés 
pour parer le charme de la Parisienne. 

Les salons de la maison Dœuillet occupent le deuxième étage du numéro i8 
et celui du numéro i6 qui lui est contigu, offrant ainsi une merveilleuse perspec- 
tive. 

Nous pénétrons d'abord dans le salon Louis XVI orné de fort belles boise- 
ries et clos par une grille du même style en cuivre ciselé et émail bleu. 



78 LA VILLE LUMIERE 

C'est ensuite le salon des glaces, rayonnant de lumière, puis le grand salon 
décoré de boiseries sculptées sur lequel donne, à droite, le charmant salon rose, 
et, à gauche, le salon Empire. Celui-ci s'ouvre sur une importante galerie qui 
conduit au cabinet de tra\'ail de M. Dœuillet, qui a été également aménagé dans 
un fort joli stj-le Empire. 

La galerie nous conduira au.\ nombreux salons d'essayage, parmi lesquels 
nous remarquons le luxueux salon de théâtre où la disposition des lumières per- 
met de juger de l'cftet des toilettes sur la scène. 




SON IXKl'ILI.ET. I.E (IKANll 



De l'autrt' côté de l'appartement, se trmiw la manutention. Les vastes ate- 
liers sont situés à l'étage supérieur et occupent un immense espace. Ils donnent 
d'un côté sur la place Vendôme et de l'autre sur la place du marché Saint-Honoré. 
Ils sont remplis par i)Uis de cinq cents ouvrières et les divers services de la maison 
sont assurés par une centaine d'employés. 

La maison Dœuillet, qui a une très grande réputation, est extrêmement 
ajipréciée par les Parisiennes et par les étrangères qui recherclient l'élégance pure 
et originale de ses modèles. 

L'hôtel portant le numéro 22 est occupé jxir la maison Ney sœurs. 

L'architecte Boffrand le constniisit pour lui-même en 1699 et l'habita pen- 
dant longtemps. Il fut ensuite la propriété du banquier Law, puis fut acheté par 



I" ARRONDISSEMENT 79 

le financier Magon de la Ballue. Après la Révolution, il devint le siège de l'état- 
major de la Garde Nationale, époque à laquelle il fut acheté par le baron de Gar- 
gan, maître de forges en Lorraine. On retrouve encore, dans les attributs qui 
ornent le grand salon du premier étage, avec les armes de la famille de Gargan, 
une tête couronnée de Napoléon I^r qui fit dans cet hôtel un court séjour, ainsi 
que le maréchal Ney. 

Vers 1812, le maréchal Hulin, gouverneur de Paris, habita cet hôtel. Le maré- 
chal Hulin avait fait toutes les campagnes d'Italie et concouru à l'héroïque 
défense de Gênes. Il était général de division et commandait la place de Paris 
lors de l'invraisemblable conspiration de Malet. Malet avait préparé sa conspira- 
tion dans la solitude d'une maison de santé où il était soumis à une sévère surveil- 
lance et d'où il avait eu l'audace incroyable de s'élever contre Napoléon. A minuit, 
à l'heure même où il commença l'exécution de son projet gigantesque, il n'avait 
pas un écu, pas un complice, pas même la moindre liaison dans l'armée, ni dans 
l'administration ; cinq heures après il était maître de la garnison, du ministère 
et de la préfecture de police ; le ministre et le préfet étaient captifs et deux pri- 
sonniers d'Etat qui ne se doutaient de rien quelques instants auparavant rempla- 
çaient ces deux hauts fonctionnaires. Paris en s 'éveillant trouvait presque un gou- 
vernement établi. 

Revêtu de l'uniforme d'officier général, à cheval et suivi d'un aide de camp, 
le caporal Râteau, Malet se présenta dans la nuit à la caserne Popincuurt, fit 
réveiller le colonel nommé Soulier, lui annonça que la nouvelle de la mort de 
l'Empereur était arrivée à Paris depuis quelques heures, que le Sénat, immédia- 
tement assemblé, a déclaré sa famille déchue et nommé un gouvernement provi- 
soire, lequel l'a investi lui, Malet, du commandement de Paris. Il lui remit en 
même temps un paquet cacheté contenant la proclamation du Sénat et la copie 
de sa propre nomination. Le colonel entièrement persuadé mit son régiment à 
la disposition du général qui s'empressa aussitôt d'envoyer des détachements 
pour s'emparer du Trésor, de la Banque, de la Poste au.x lettres et de l'Hôtel de 
Ville en remettant aux officiers des pièces qui doivent les convaincre. 

Malet se rend lui-même à la Force où les généraux Guidai et Lahorie languis- 
saient depuis plusieurs années et leur donne leur nomination, le premier au 
ministère de la police générale et l'autre au poste de préfet de police, avec 
l'ordre de s'assurer du duc de Rovigo et du duc de Pasquier qui remplissaient 
ces fonctions. 

Puis Malet se porte à l'état-major, place Vendôme, chez Hulin, pour 
lui annoncer le nouvel ordre de choses à la suite duquel il venait le remplacer. 
Hulin montrait à juste raison quelque méfiance et faisait des difficultés. Alors 
Malet, pour qui les moments étaient précieux, lui cassa la mâchoire d'un coup de 
pistolet. Cet étonnant coup de main se trouvait ainsi presque consommé lorsque 
les adjudants Laborde et Doucet, étant accourus au bruit du coup de pistolet,, 
se précipitèrent sur Malet, le terrassèrent et l'emmenèrent en prison. 



LA VILLE LUMIERE 




I"- ARRONDISSEMENT 



8i 




MAISON NEY SŒURS. ■ ESCALIER D'HONNEUR. 



82 LA VILLE LUMIÈRE 

Quelques jours après cette nuit fameuse, [Malet fut traduit devant 
une commission militaire avec Guidai et Lahorie ainsi qu'ime vingtaine 
d'autres personnes. Malet fut condamné à mort ; il tomba en criant : \'ive la 
Liberté. 

C'est dans cette demeure historique du 22 de la place Vendôme que 
nous voyons aujourd'hui les imposants et somptueux salons de la grande 
maison de couture Ney soeurs qui a pris une si considérable et si rapide 
extension. 

• Fondée en 1896, rue du Quatre-Septembre, où ses affaires prirent bien vite 
un grand développement, elle est venue s'établir en 1906 au 22 de la place 
\'cndômc. 

Les salons de l'hôtel de l'architecte Bofïrand, meublés dans le plus pur style 
Louis XIV et reconstitués tels qu'ils étaient à l'époque avec leurs trumeaux 
et leurs boiseries sont devenus les salons de vente de la maisons Ney où tant de 
jolies femmes défilent chaque jour. 

La salle à manger de l'hôtel, qui communique avec les salons par une sorte 
de galerie ornée d'une superbe balustrade en fer forgé, a été transformée en salons 
d'essayage, très joliment et très confortablement aménagés pour le plus grand 
agrément des élégantes clientes de la maison. 

La maison Ney sœurs a créé d'exquis modèles de robes, de manteaux et de 
fou'nurcs qui lui ont valu sa grande renommée actuelle. Nous 3- trouvons 
une note très originale, très parisienne et le goût le plus raffiné. 

Il est impossible de nier que la couture soit un art véritable, puisqu'il s'agit 
de concourir à la perfection de cette œuvre d'art si gracieuse qu'est une femme 
élégante. Il faut donc que les couturiers aient le sens inné du beau au même degré 
que les peintres et les sculpteurs et qu'ils sachent combiner la grâce et la pureté 
des lignes avec l'harmonie des couleurs. 

Nous trouverons toutes ces quahtés .dans les créations de la maison Ney à 
laquelle les femmes peuvent entièrement se fier pour le choix des toilettes qui 
pourront le mieux convenir au caractère spécial de leur beauté. 

Dans ce même immeuble, au numéro 22 de la place Vendôme, se trouve la 
maison du Corset Thylda créé par le docteur Raynaud. Cette maison offrira 
certainement le plus grand intérêt pour les femmes ([ui sont toujours si vivement 
intéressées par cette question primordiale. 

S'il est vrai que les anciens ne connurent pas l'usage du corset til que nous 
le concevons aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que de certains genres de 
corsets ont existé dans la plus haute antiquité. 

Décrivant la toilette que portait Junon quand elle voulait séduire Jupiter, 
Homère parle avec une grande complaisance des deux ceintures qui dessinaient 
amoureusement la taille de la déesse : l'une bordée de franges d'or, l'autre cmjnun- 
tée à Vénus, ornée de mille richesses. A Athènes et à Rome, les ceintures que por- 
taient les femmes n'étaient pas seulement destinées à enserrer étroitement la 



I"'' ARRONDISSEMENT 



83 



taille, mais encore à soutenir les seins, à en augmenter le volume, à dissimuler 
les imperfections des tombes. 

L'usage du corset baleiné ne date que de la Renaissance. Ce furent les dames 
vénitiennes qui les premières firent usage de ce vêtement désigné sous le nom 
de huste et qui devint en France la basquine ou vasquine. Cet objet de toilette 
prit de plus en plus l'apparence d'un instrument de torture, jusqu'à la Révolution 
qui iit disparaître tous ces insignes de coquetterie, tels que les paniers etles.corsets 
à baleines. Ceux-ci firent une nouvelle apparition en 1812, puisque Napoléon en 




MAISON DU CORSET THYLDA. 



SALON d'essayage. 



parlait comme à' un vêtement d'une coquetterie de mauvais got'tt qui vieuririt les 
femmes et maltraite leur progéniture. 

Il est très évident qu'avant tout le corset ne doit pas constituer un supplice 
pour les femmes. Afin d'être à la fois hygiénique et gracieux, il faut qu'il soit lé 
moule exact du corps de la femme ; il doit s'adapter à la forme des parties qu'il 
recouvre, de manière à entraver le moins possible l'exercice de la fonction des 
organes. 

Le Corset Thylda remplit admirablement ces conditions. Grâce à sa coupe 
spéciale et à la façon particulière dont toutes les pièces sont assemblées, il 
ne fait perdre au corps féminin aucun de ses mouvements gracieux et respecte 
chacun des organes avec lesquels il est en contact. Il aide même à leur fonction- 



LA VILLE LUMIÈRE 




I" ARRONDISSEMENT 



85 



nement, en maintenant le corps dans une attitude normale sans lui imposer aucune 
fatigue inutile. Il est fait tout spécialement pour chaque cliente d'après ses 
mesures prises avec le plus grand soin. Est-il en effet, rien de plus illogique que 
de vouloir appliquer un même modèle de corset à toutes les femmes alors que les 
formes du corps varient si profondément d'après chaque personne. 

En un mot, le corset ne doit pas être un véritable lit de Procusfc sur lequel les 
femmes les plus différentes doivent modeler leur corps, mais il doit, ainsi que l'a 
si bien compris le docteur Raynaud, être une sorte de maillot, modelant parfai- 
tement le corps sans le gêner. 

Après ces quelques aperçus, reprenons notre promenade et remarquons au 
numéro 24 l'ancien hô- 
tel de Thomas Quesnel , 
premier commis aux 
finances. 

C'est aujourd'hui 
la maison Cardeilhac 
qui y est installée et 
dont nous admirons le 
merveilleux magasin. 

Fondée en 1804, 
elle peut vraiment se 
considérer comme la 
plus ancienne maison 
d'orfèvrerie. Lors de 
sa fondation, elle était 
située au cours d'Alli- 

gre. Elle fut transférée, en 1819, rue du Roule, puis en 1858, à l'angle de la rue du 
Louvre et de la rue de Rivoli. L'immeuble fut incendié pendant la Commune, puis 
reconstruit et la maison Cardeilhac y demeura jusqu'en 1906, époque à laquelle 
elle vint occuper le magasin du 24 de la place Vendôme que nous nous amuserons 
à visiter. Admirons d'abord le superbe hall d'entrée avec son intéressante expo- 
sition d'objets d'art et pénétrons ensuite dans les vastes magasins de l'entre- 
sol. Le magasin est entièrement aménagé et meublé dans le style Louis XIV, 
sauf le salon réservé aux collections qui est de style Louis XVI. 

La maison Cardeilhac qui appartient aujourd'hui à la quatrième génération 
de la même famille, fut, à son origine, une maison de coutellerie. 

A part la table des grands oii son usage est plus ancien, le couteau ne com- 
mença à faire partie du couvert qu'au seizième siècle. Avant cette époque, 
chaque convive apportait son couteau renfermé dans une gaine. Nous trouverons 
à la maison Cardeilhac les collections les plus rares de couteaux anciens, collec- 
tions absolument uniques et dont plusieurs pièces sont d'une inestimable valeur. 
La maison d'orfèvrerie de la place Vendôme reproduit chaque jour les pièces les 




:ardeilhal 



;.\'„ERIE DE VENTE. 



1,A VILLE LUMIERE 




MAISON CARDEILHAC. — IIALI. D ENTREE. 



plus intéressantes de ces collections et se sert des modèles anciens pour établir 
de nouveaux modèles où les matières précieuses s'harmonisent pour produire 



I" ARRONDISSEMENT 



87 



le plus heureux effet. L'orfèvrerie s'adjoignit bientôt à la coutellerie et la maison 
Cardeilhac qui travaille beaucoup d'après l'ancien a su créer des pièces d'or- 
fèvrerie de toute beauté. 

L'art de l'orfèvrerie a subi chez tous les peuples et à toutes les époques les 
mêmes évolutions que la peinture et la sculpture ; partout où ces beaux-arts 
fleurirent, l'orfèvrerie réalisa des chefs-d'œuvre. Cette solidarité tient à ce que, 
indépendamment de son caractère d'utilité domestique, l'orfèvrerie, par le haut 
prix des matières qu'elle emploie, a toujours dû s'efforcer de reproduire les styles 
qui jouissaient alors de la plus grande faveur. L'antiquité nous a laissé des 
modèles parfaits en 
vases d'or et d'ar- 
gent ; la pureté des 
lignes, la simplicité des 
compositions et l'a- 
mour de la forme en 
constituent le carac- 
tère dominant. C'est à 
cette source que pui- 
sent tous les artistes 
désireux de se rappro- 
cher de la perfection 
antique. 

La maison Car- 
deilhac, en dehors de 
ses créations originales, 

fait de très intéressantes reproductions et fait preuve dans tous ses modèles du 
goût le plus délicat et de l'art le plus parfait. 

Le numéro 26 fut l'ancien hôtel de René Boutin, receveur général d'Amiens, 
mort en 1724. 

Nous voyons actuellement dans cet immeuble la maison Dupuy, situét,- 
place Vendôme et 103, rue des Petits-Champs. Cette maison qui a été fondée il 
y a un siècle environ rue des Petits-Champs, est restée rue de la Paix, au numéro S, 
pendant quatre-vingts ans, mais a été obligée de quitter cette rue en 1907, par 
suite de la démolition de l'immeuble où elle se trouvait. Elle a la spécialité d'om- 
brelles de luxe, de cannes et de parapluies aux poignées très artistiques et très 
finement ciselées. 

Le parapluie et le parasol étaient connus dès les temps les plus reculés. Ils 
paraissent avoir pris naissance chez les Chinois, les Egyptiens et les Assyriens 
où ils étaient réservés aux seuls souverains. Le parasol des régions tropicales est 
devenu le parapluie des pays septentrionaux. Cet instrument n'était pas connu 
en France dans la seconde moitié du seizième siècle. Ce furent les femmes qui 
s'en servirent les premières. 




C.^KLEILH.^L. SALON DU 1' 



88 



LA VILLE LUMIERE 




MAISON DUI>VY. 



I" ARRONDISSEMENT 89 

On utilisa d'abord, pour le parapluie, le cuir, la toile cirée, l'étoffe de soie huilée, 
k papier verni. Vers 1789, la mode fut aux taffetas rose, jaune, vert-pomme, uni 
ou chiné. Plus tard, on adopta les couleurs rouge, vert clair, bleu avec bordures- 
de couleurs différentes ; enfin, vers 1825, on donna la préférence aux couleurs 
foncées, vert-myrte, marron, noir qui sont encore aujourd'hui les teintes en usage. 

D'autre part, le parapluie-parasol pour dames s'est peu à peu transformé 
en ombrelle et cette dernière a subi des perfectionnements qui l'ont presque 
convertie en objet d'art. Tour à tour, suivant la mode, elle fut couverte de soie 




MAISON DUPUY. 



blanche, unie ou rayée, de couleur claire, foncée ou noire, avec bordure ou avec 
franges, recouverte de dentelles, brodée de verrerie ou garnie de marabout. 

Le parapluie et l'ombrelle ont été, dans toutes leurs parties, l'objet de per- 
fectionnements ingénieux; l'on est arrivé, par suite d'une bonne division du tra- 
vail et d'une fabrication plus intelligente, à livrer à des prix très modérés, malgré 
l'augmentation constante de la main d'œuvre, des produits de qualité supérieure. 

L'on connaît depuis longtemps la supériorité du travail parisien dans l'art 
de façonner une canne ; il y a des cannes françaises dans tous les pays. 

La maison Dupuy a d'ailleurs une très belle clientèle, non seulement à Paris, 
mais à l'étranger ; elle est le fournisseur de nombreuses cours d'Europe, ainsi 
que de la cour du Japon. 



90 



LA VILLE LUMIERE 



Voyons à présent les numéros impairs de la place \'endôme . N ous nous arrêterons 
devant le numéro 7, où l'on peut voir actuellement les salons de la maison Béer : 
c'était primitivement l'hôtel de Mansard. Il devint ensuite la propriété de son 
gendre Lebas, trésorier de Y Extraordinaire de Guerre, qui fut condamné, en 1716, 
à restituer deux millions de livres à l'Etat. Puis l'hôtel fut habité successivement 
par M. de la Grange. II. de Lagarde, et enfin par Dcville, fermier général con- 
damné pour concussions. En 1870, l'état-major s'y installa pendant un certain 




MAISON BEEK. UN S.\LON. 



temps et les généraux Douai, Montauban, Borel, Clinchant, Lccontc et Saussier, 
gouverneurs de Paris, y demeurèrent. 

La maison Béer a été fondée en 1886 par M. Béer, boulevard Poissonnière, puis 
transférée place de l'Opéra, et enfin installée depuis l'année 1900 place Vendôme. 

La maison occupe l'immeuble tout entier ainsi que plusieurs dépendances 
dans des immeubles contigus. De la grande cour intérieure nous apercevons les 
cinq étages occupés par les ateliers où travaillent six cents ouvrières. 

Les salons de vente sont extrêmement somptueux et très richement décorés 
avec des boiseries anciennes, glaces et peintures. Attardons-no\is un instant au 
monumental escalier de pierre qui nous conduit à ces salons. L'architecture a 
trouvé moyen de faire servir les escaliers à l'ornement et à la décoration des habi- 
tations. Leur grandeur, leurs larges proportions ont apporté une nouvelle majesté 



I" ARRONDISSEMENT 



91 




1 A XIT.T 1-: I.UMIËRE 




MAISON UEHK. 



M,<IN" AVIiC VIE SLR L i:: 



aux palais. A l'époque de Louis X I V 
notamment où l'étiquette régnait 
en souveraine, l'escalier d'honneur 
avait une importance particulière 
et le grand escalier de la maison 
Béer, avec sa rampe de fer forgé, 
nous reporte aux splendeurs du 
grand siècle. 

Dans la maison Béer, où deu.x 
cents employés sont occupés à la 
vente, à l'administration, à la ma- 
nutention, les élégantes trouveront 
de quoi satisfaire à toutes leurs 
coquetteries et l'on sait que la 
coquetterie est certainement l'une 
des vertus les plus essentielles de 
la femme. Celle-ci en est d'ailleurs 
bien persuadée et c'est chez elle 
une preuve de tact et de jugement. 




ii:i-K. L ESCALIF.K, 



I" ARRONDISSEMENT 



93 




LA COLONNE VENDOME. 



94 



LA VILLE LUMIERE 



Ne fut-il pas question un jour de faire de la coquetterie une divinité et de 
lui élever des autels? Si ce projet n'a pas été réalisé, et si l'on n'a pas encore élevé 
d'autels à cette nouvelle déesse, il est certain du moins — et la maison Béer en est 
une preuve — qu'on lui a consacré des palais qui sont devenus ses temples. 

Dans toutes ses créations, la maison Béer fait preuve du plus grand raffine- 
ment et de la plus parfaite élégance. 

Le 9 fut autrefois la propriété du fermier général Lelay, qui fut condamné à 
restituer cjuatre cent mille livres indûment perçues. Sous le règne de Louis- 
Pfiilippe, cet hôtel devint l'hôtel des Domaines. 

On aj^pelle Domaine l'ensemble des biens mobiliers et immobiliers qui appar- 
tiennent à une nation considérée comme être collectif. 

Longtemps les revenus domaniaux, comme la plupart des autres revenus, 
furent affermés pour chaque province à des compagnies ou à des fermiers géné- 
rau.\ qui les percevaient pour leur compte et à leurs risques et périls. En 1870, 
on vit se former une compagnie qui prit le nom d'Administration générale du 
Domaine et des droits domaniaux. Mais l'Assemblée Nationale ayant posé en 
principe en 1790 que les impôts et les revenus publics seraient perçus directement 
pour le compte de l'Etat, elle chargea l'administration de l'enregistrement, créée 
cette même année, de la régie des domaines corporels et incorporels. 

Depuis cette époque l'administration de l'enregistrement est appelée admi- 
nistration de l'enregistrement et des domaines et forme l'une des directions 
générales ressortissant au ministère des finances. Les attributions de la régie du 
domaine concernent tout ce qui est gestion matérielle. Elle prend possession au 
nom de l'Etat des biens dont s'accroît le Domaine. 

Les numéros 11 et 13 forment actuellement le Ministère de la Justice. Le 13 
était l'hôtel de la duchesse de Vendôme. 

Le 17 appartenait à Reich de Penautin, trésorier des Etats du Languedoc, 
qui fut très gravement compromis dans le procès de la Brinvilliers. Il céda son 
hôtel à Antoine Crozat. Le 19 qui était réuni au 17 et faisait partie de l'hôtel de 
Penautin.servit pendant un moment de présidence de la Chambre "des Députés, 
et est habité actuellement par le gouverneur du Crédit Foncier de France. 

Les 21 et 23, où sont maintenant les salons de la maison Cheruit, ancienne 
maison Raudnitz, formaient jadis l'hôtel de Pierre BuUct, architecte de Louis XR', 
né vers 163g, mort en 1716. Le plus célèbre de ses ouvrages est l'arc triomphal 
de la porte Saint-Denis qui est d'une assez belle exécution. Il est également 
l'auteur de l'église Saint-Thomas-d'Aquin. 

La maison Cheniit qui occupe le somptueux liôtcl de Pierre Bullet, a été fon- 
dée au numéro 13 de la rue Grange-Batelière, sous la dénomination Raudnitz 
et Cie. C'est elle qui, s'installant l'une des premières sur cette solennelle place 
Vendôme alors un peu désertée, contribua à sa complète transformation. La place 
des Concpictes est devenue peu à peu avec la rue de la Paix, le centre de toutes 
les élégances de Paris. 



!<?■■ ARRONDISSEMENT 



95 





^HjVHJ^H 




^^^^^^^Hl f^K '''' IH^^^^^I 














mMf^l^g^ 


Fl 


^^^^^ 1 




^!P%^«^^HHn 


>| 


^^H^^^^^^l^nr 




fflwii^^HH 


II 




L ■ 


1 ^,iÙ^ 




H 




^ •«■mr 


Wr^ÊÊ^ki 1 




LJH 






I 








1 

1 


1 


1>A W^^^^H 




' ^ 






1 




ri'il^Hil^Bi 


1 iD 


h 




M 


1 





l^ 1 


J 


'^^^^1 




1 


Ln. iij 


11 


ttwÊÊKr'"''^-^^ ii^Bfli 














'^►'iCll 


1 




ij 11 . ^^HII^^H^^I 


-'ï 


^^^Hbkî- 




J 



MAISON CHERUIT. SALON DES LUMIERES. 



96 



LA VILLE LUMIÈRE 



Les salons de vente et les salons d'essayage de la maison Cheruit sont admi- 
rablement décorés de boiseries et de peintures anciennes. Ils sont aménagés avec 
le goût le plus artistique. L'un des salons, entre autres, véritable petit bijou, 
possède un remarquable plafond, peint par Huet, qui est une merveille d'art et 
serait digne de figurer dans quelque musée. 

La maison Cheruit est le rendez-vous de la rlientèle la plus raffinée. Celle-ci 




sait bien qu'elle trouvera dans tous ses modèles cet art impeccable et cette re- 
cherche absolue de la ligne qui ont fait le renom de la maison. 

Qu'est-ce en somme que la ligne, ce mot que l'on prononce si souvent et sans 
lequel il n'est point de véritable élégance : c'est une certaine ligne courbe au.x 
inflexions onduleuscs dans laquelle les artistes ont cru trouver tous les éléments 
des belles formes. Et la beauté, en effet, ne peut pas être parfaite si elle ne possède 
pas la grâce subtile et nécessaire de la ligne. Les modèles de Cheruit offrent tous 
cette simplicité gracieuse de la forme qui constitue l'élégance et qui multiplie les 
séductions de la femme. Il est certain que la créature volontairement belle, c'est- 
à-dire raffinée dans sa mise, l'emportera toujours sur la beauté inerte qui négli- 
gera ou qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction : « Prends 
garde, ma chère enfant, disait un jour à sa fille une élégante sur le retour : les 



I" ARRONDISSEMENT 



97 



Les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées 
pour de vieilles femmes qui en mettent trop. » 

Que d'exquises créations en robes, manteaux et fourrures nous présente la 
grande maison de couture qui a une telle influence sur la mode et qui décide en 
quelque sorte de ce qui se fera demain. Le goût si original, si fin et si personnel 
de Mme Cheruit a placé la maison au premier rang, aussi bien à Paris que dans 
l'univers entier. 

De plus, nous ne devons pas oublier d'ajouter que, il y a quelques 
années déjà, Mme Cheruit a créé un nouveau rayon pour les bébés et les 
fillettes. 

Tout ce joli petit monde, parmi lequel se recrutera la clien- 
tèle de l'avenir, est habillé et chapeauté de la plus gracieuse façon, 
avec cette note dénuée de toute banalité qui est le caractère distinctif du 
21 de la place Vendôme. 

Quelques personnes ont souvent déploré que plusieurs hôtels de la place des 
Conquêtes fus- 
sent occupés à 
présent par le 
commerce. 

Comment 
pourrait-on ce- 
pendant le re- 
gretter, en 
voyant à côté 
des installations, 
comme celles que 
nous venons de 
décrire, des ma- 
gasins aussi jolis 
et aussi tentants 
que le magasin 
de Charvet, au 
numéro 25 de 
la place Ven - 
dôme. 

L'Héritier 
de Brutelles et 
le marquis de 
Méjanes habitè- 
rent successive- 
ment cet hôtel. 

Par sa dis- maison ch.».rvet. — vue intérieure. 




LA VILLE LUMIERE 




I*^'- ARRONDISSEMENT 99 

crétion élégante, l'étalage de Charvet est bien cligne de figurer dans la splen- 
deur de la place Vendôme. 

La maison Charvet a été fondée en 1836 par M. Christofle Charvet, auquel 
a succédé en 1868 son fils M. Edouard Charvet, qui est encore aujourd'hui le chef 
de la maison avec ses trois fils comme collaborateurs. Universellement connue 
pour le raffinement de ses articles, la m.aison Charvet sut introduire dans la 
toilette masculine des éléments nouveaux d'élégance, qui n'étaient jusqu'alors 
que le privilège d'un cercle trop restreint. Le prince de Galles, aujourd'hui 
rci d'Angleterre, l'avait depuis longtemps choisie comme son fournisseur 
préféré. 

Un peu plus loin, place du J\Iarché-Saint-Honoré, sur une partie de l'em- 
placement de l'ancien couvent des Jacobins réformés, fondé en 1613 par 
le jacobin Michaelis, nous verrons la blanchisserie modèle que M. Charvet, 
par un constant souci de perfectionnement, voulut installer comme 
dépendance de son magasin. Le couvent des Jacobins fut supprimé en 1790 et 
servit pendant un certain temps aux réunions de l'association appelée les Amis 
de la Convention, qui avait pour président Robespierre. De là vint le surnom de 
Jacobins. 

Le m.arché des Jacobins, devenu aujoin"d'hui marché Saint-Honoré, fut con- 
struit en 1810. 

De là, nous suivrons la rue des Petits-Champs, ouverte en 1634 à travers 
des petits chanips. 

Nous nous arrêterons en passant à c^uelques beaux hôtels du xviii'^ siècle, 
et nous arriverons enfin au Palais Royal. 

« Un des plus anciens habitués du Palais Royal — le Palais autrefois en 
comptait beaucoup — flânait un jour, comme fléchissant sous le poids d'abon- 
dantes méditations. Un ami l'aborde et lui dit : « A quoi pensez-vous, mon cher? 
« — Je me raconte l'histoire du Palais-Royal, répondit-il, et je n'en suis encore 
«qu'au " cinquième volume ». « C'était répondre sans aucune ironie et sans 
aucune invraisemblance (i). » 

Lorsque Richelieu, désireux de se rapprocher du Louvre, eut conçu le projet 
d'aller se fixer dans le quartier Saint-Honoré, il acheta à cet effet le vieil hôtel 
de Rambouillet, situé entre la rue Saint-Honoré et le rempart de Charles- V; puis 
il acheta successivement toute une série de terrains et de propriétés entre la porte 
Saint-Honoré et la rue des Bons-Enfants, et confia à Jacques Le Mercier le soin 
d'édifier le Palais Cardinal. Trois ans avant son achèvement, craignant que le roi 
ne l'accusât de trop de magnificence, Richelieu fit don de son palais au Roi sous 
le nom d'hôtel Richelieu. Cette dem.eure était une véritable merveille. 

« Non, l'Univers ne peut rien voir d'égal 
Aux superbes dehors du Palais Cardinal , » 

(1) La Vie an Palais Royal, par AuGÉ de Lassus. 



loo LA VILLE LUMIÈRE 

avait écrit Corneille dans le Menteur. Louis XIV demeura jusqu'en 1632 au 
Palais Cardinal, qui prit alors le nom de Palais Royal, et, enfant, chassa dans les 
jardins. En 1660, le Roi-Soleil donna à Molière, qui y joua jusqu'à sa mort, le 
superbe théâtre du Palais Cardinal, où Richelieu avait fait représenter sa tragédie 
de Mirante. 

Louis-Philippe, duc d'Orléans, puis le duc de Chartres firent faire de pro- 
fonds changements dans le Palais Royal ; ils firent construire d'abord provisoi- 
rement les Galeries de Bois, puis les Galeries de A'alois, Montpensier, Beaujo- 
lais et d'Orléans. Un journal de la lin du xviii*^ siècle énumère les diverses curio- 
sités de ces galeries, où les merveilleuses et les nymphes venaient se promener en 
robes décolletées, lamées d'or et d'argent. C'était le Cabinet des Curtius avec son 
musée de ligures de cire que l'on pouvait voir pour deux sols, le célèbre Café de 
Foy, les petites comédies de Monseigneur de Beaujolais, l'horlogerie Leroy qui 
attirait tous les étrangers de marque et qui, après avoir été pendant plus de 
cent ans l'un des ornements du Palais Royal, expose à présent, boulevard de la 
Madeleine, ses chronomètres de précision; le Café du Caveau, où l'on exposait un 
sauvage ; les ombres chinoises de Séraphin, la maison Loiselier au 46 de la gale- 
rie Montpensier, connue pour sa spécialité d'équipements militaires. Cette mai- 
son existe encore aujourd'hui et s'est consacrée, sous la direction de ]M. Krètly, à 
la fabrication des ordres français et étrangers. La maison Krètly, qui inventa les 
rosettes faites sans couture, fournit le ministère de l'Instruction publique et de 
nombreuses cours étrangères. 

Dulaure, dans son Histoire de Paris, dit que le Palais Royal fut une foire 
perpétuelle, peuplée d'oisifs et de filles, un tripot, un repaire de filous. Mercier, 
après avoir fourni des renseignements tout spéciaux sur les jolies prostituées qu'on 
y venait admirer, dit que le Palais Royal était un des endroits les plus fréquentés 
de Paris et qu'il arrivait quelquefois que l'afflucnce y était telle qu'un objet quel- 
conque jeté d'en haut ne serait pas arrivé, à terre, et que de cette multitude s'éle- 
vait un bourdonnement confus impossible à décrire. 

Rétif de la Bretonne avait pénétré, comme Mercier, et même plus a\ant dans 
les profondeurs du Palais Royal, dont le vice lui plaisait. Rétif ne se sent repoussé 
par rien dans ce célèbre bazar ; tout, au contraire, l'attire. C'est là, nous dit-il 
dans son Monsieur Nicolas, qu'il fit sur le monde des femmes publiques, dont il 
nous décrit complaisamment toutes les catégories, des études qu'il croit dignes 
de Pétrone. Dans son œuvre, le Palais Royal seul n'a pas moins de trois volumes, 
au cours desquels, sous le nom de M. Aguilaine des Escopettes, on lui \'oit suivre 
tout le gibier dont il aime tant le flair, jusqu'à la célèbre courtisane pour laquelle 
on traduisit l'un des plus fameux livres de l'Arétin avec cette annonce : « Nouvelle 
éditi<jn revue, corrigée, augmentée aux dépens de Mlle Théroigne de Méricourt, 
présidente du club du Palais Royal, et spécialement chargée du plaisir des ga- 
naches de notre illustre Sénat » (1791). 

Pendant les années révolutionnaires, le Palais Royal était un véritable club : 



I^'- ARRONDISSEMENT 




MAISON KRÈTLY. 



102 LA \ILLE LUMIERE 

les nouvelles y affluaient et les orateurs les plus ardents, entre autres Camille 
Desmoulins, s'y faisaient acclamer. Au milieu des jardins, était un cirque sou- 
terrain où fut créé le club des Jacobins. Jusqu'à 1836, trente-deux tripots fonc- 
tionnaient officiellement dans les galeries du Palais Royal et rapportaient annuel- 
lement de trois à quatre millions. Le plus célèbre de ces tripots était dans la gale- 
rie de Valois. « On y accédait par un large escalier de pierres aux marches gluantes, 
et l'on voyait dans une pièce délabrée qui servait d'antichambre un portefaix 
dont les biceps saillants inspiraient une crainte salutaire. Puis d'autres individus 
d'ajlure louche et d'aspect herculéen dévisageaient les passants : c'étaient les 
bouledogues au service des tenanciers, chargés d'expulser tout joueur ayant déjà 
eu maille à partir avec l'administration des jeux. Dans la salle de jeu sommaire- 
ment meublée de six tables de roulettes, l'on voyait, tout le long des murs, des 
banquettes où venaient s'asseoir les nymphes, les hardies filles de joie, et même 
d'aullientiques grandes dames passionnées du jeu. « 

Il nous vient à l'esprit une anecdote sur Chodruc Ducros, un des habitués 
du Palais Royal les plus étranges et les plus pittoresques. En iSjo. la fusillade 
crépite autour du Palais Royal; Chodruc Ducros s'en émeut assez peu. Les barri- 
cades et le Palais, défendu par les Suisses, se donnent la réplique à coups de fusil. 
Un gamin armé d'un lourd fusil tire, mais l'arme est trop lourde, et il tire sans 
jamais atteindre personne. Le bon tireur qu'est Chodruc Ducros se réveille ; il 
prend l'arme des mains de l'enfant, vise un Suisse et le tue. Le gamin s'émer- 
veille et dit: « lùicore. » Mais Ciiodruc lui rend le fusil et dit : « Non, ce n'est pas 
mon opinion, i' Au Palais Royal et clans toutes les rues avoisinantes affluèrent, 
surtout pendant le Directoire, les traiteurs, les restaurateurs, les pâtissiers avec 
leurs étalages succulents, les crémiers, les bouchers et les charcutiers, qui, au lieu 
des lampes de cuivn- (pii annonçaient autrefois Iciu' cnnnnerce. dressèrent des 
montres appétissantes. 

Aux numéros 6 et 8 de la rue de \'alois, dans une maison qui avait été jadis 
l'hôtel Mélusine, puis l'hôtel de M. Duplessis-Châtillon, et enfin en 1760, l'hôtel 
du marquis Voyer d'Argenson, s'était installé le fameux restaurant Méot, avec 
son enseigne du Bœuf à la Mode, qui représentait un bœuf coiffé d'un chapeau 
à rubans et portant sur le dos un châle à ramages. \'éritable tableau, cette 
enseigne était une anivre d'art rcmar<iuahlr, (pii fut t'xécutéi' jiar le peintre 
Swaggers. Ce dernier, bohème plein de talent, mais absolument déjKiurvu 
d'argent, prenait ses repas dejniis longtemps au restaurant Méot, sans rim 
payer, et le maliieureux voyait avec terreur son addition s'allonger indéfiniment. 
Ce fut alms (pi'il fit pour le restaurateur cette enseigne du bœuf habillé à la 
dernière mode. L'artiste s'était ainsi largement acquitté de sa dette, puisqu'un 
Américain acheta plus tard pour 30 000 francs le tableau qui en vaut actuelle- 
ment i)lus de looooo. 

Chez Méot, les dîneurs venaient vider « quelcjnes bouteilles poudreuses pro- 
venant de la cave du ci-devant t\ran >' et ciioisir « entre les seize espèces de 



1er ARRONDISSEMENT 103 

liqueurs indiquées sur la carte ". Les Goncourt. dans leur étude sur la Société Fran- 




KEbTAL'RANI DL' l( BŒUF A LA MODE ». UN SALON'. 

çaisc SOUS le Directoire, parlent de Méot en ces termes enthousiastes :« C'est Méot 
qui offre cent plats à choisir; Méot, le cuisinier des galas du Directoire; Méot, dont 
le palais va du Palais 
Royal à la rue des 
Bons-Enfants ; palais 
trop petit encore pour 
les habitués de ]Méot, 
serrés dans le salon, 
la salle d'audience, le 
grand cabinet, le cabi- 
net en bibliothèque, la 
salle à manger, l'anti- 
chambre et la salle du 
commun du ci-devant 
hôtel d'Argenson. » 
Ce restaurant du 

Bceuf a la Mode est un restaurant du « bœuf a la mode ». — un salon. 

des seuls qui aient 

survécu à la décadence du Palais Royal. Avec sa cuisine parfaite et sa cave 




f.A VILLE LUMIERE 




< 

H 



1er ARRONDISSEMENT 




io6 



LA VILLE LUMIÈRE 



réputée, il soutient aujourd'hui, sous la direction de .M. Auger, son pro- 
priétaire actuel, sa réputation d'autrefois, si vantée par les Concourt. 

Au numéro 4 de la rue 
de Valois, remarquons le 
Grand Hôtel du Palais-Royal 
tenu par 'SI. Charuyer ; il 
est situé rue et place de 
\'alois. 

La rue de Valois fut 
ouverte en 1782 sur la cour 
Orry, espèce de cul-de-sac 
qui servait autrefois d'entrée 
à l'ancien Opéra, brûlé en 
1781. Au numéro 2, dans 
l'immeuble qui se trouve à 
côté de l'Hôtel du Palais- 
.i;\M' ihiiii iii lu.Ais-K.iVAi. — >Ai 1 1 A MANci.K. Royal, unc société savante 

avait été fondée avant la 
Révolution, \-ers l'année 1783, j)ar l'aéronaute Pilâtre de Rozier. Après la 
mort de son fondateur, cette société, qui avait reçu ie titre de Musée, devint 





GRAND HOTEL DU l'ALAIS-ROVAL. — UNE CHAMBRE. 



I" ARRONDISSEMENT 



107 




GRAND HOTEL DU PALAIS-ROYAL. 



io8 LA VILLE LUMIERE 

le Lycée, puis \ Athénée, où la Harpe, Fourcroy, Cuvier et J.-B. Say, firent long- 
temps des cours. 

Le Grand Hôtel du Palais-Royal est une maison de premier ordre et de 
très vieille renommée. Il a été fondé en 1840, mais a été depuis peu entiè- 
rement restauré, et il nous offre, aujourd'hui, tous les avantages, toutes les 
améliorations et tous les progrès de ce fameux confortable moderne qui nous 
semble si doux et dont nous ne savons plus nous passer. Nous en avons 
déjà parlé tantôt; mais il faut avouer que c'est un sujet qui nous mtéressc tous 
très vivement et qui nous paraît essentiel. 

Au temps de la splendeur du Palais Royal, nos pères devaient certes se 
montrer beaucoup moins difficiles que nous; ils auraient fait preuve, sans doute, 
d'unegrande surprise envoyant dans un hôtel comme celui du Palais-Royal, par 
exemple, tous les perfectionnements réalisés et les avantages auxquels peut main- 
tenant prétendre un voyageur pour des prix en somme très modérés. 

La cour de Valois s'appelait anciennement cour des Fontaines et fut très 
longtemps fréquentée par de nombreux saltimbanques. 

Le Palais-Royal d'aujourd'hui fait triste mine à côté de ce qu'il était jadis. 
De nombreux projets ont été mis en avant pour chercher à le ressusciter, mais 
aucun n'a encore abouti. 

Le théâtre du Palais-Royal a été fondé par la Montansier. 
Après avoir traversé ces lieux qui semblent embaumés dans leurs souvenirs, 
nous voyons le Conseil d'Etat, installé à l'extrémité du Palais- Royal, et nous arri- 
vons place du Théâtre-Français, où nous voudrions dire quelques mots du fameux 
Café de la Régence, qui fut fondé au xviii*^ siècle, pendant le règne du Régent, et 
qui vit défiler tous les hommes les plus célèbres de Paris. Les hommes de lettres 
et les joueurs d'échecs le fréquentaient assidûment. On y venait aussi pour faire 
l'amour, et les maîtresses du lieu passaient pour n'avoir jamais été bien cruelles. 
Qu'aurait-on fait d'ailleurs à ce café illuslre si, lorsque les vieux jouaient aux 
échecs, les plus jeunes ne s'étaient amusés à de plus galantes occupatiojis. Diderot 
nous conte, dans le Neveu de Rameau, qu'il s'amuse au café de la Régence à voir 
jouer aux échecs. « C'est, nous dit-il, l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce 
jeu ; c'est là que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot. 
C'est là (ju'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mau- 
vais propos; car, si l'on peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs comme 
Légal, on peut être un grand joueur d'échecs et un sot comme Foubert et Mayot. » 
Jean-Jacques Rousseau fréquentait aussi beaucoup la Régence ; à l'époque où il 
eut l'étrange idée de s'habiller en Arménien, sa présence au café fut le prétexte 
d'une véritable émeute, à tel point que l'on fut obligé de faire mettre une senti- 
• nelle à la porte. 

Alfred de Musset fut aussi un des fervents habitués. Il jouait, causait ou 
buvait ; son jeu était assez habile, et dans ses jours lucides il passait pour être 
un joue\n- de force remarquable. 



I*"'- ARRONDISSEMENT 



109 




jio LA VILLE LUMIÈRE 

Nous terminerons cet aperçu du café de la Régence par une anecdote qui, 
quoique assez connue, nous semble digne d'être rapportée ici. 

Pendant la Révolution, il ne venait plus grand monde au café, car on n'avait 
guère le cœur à jouer, et ce n'était pas gai de voir passer à travers les vitres les 
charrettes des condam.nés dont la rue Saint-Honoré était le chemin. M. Robes- 
pierre, que ce spectacle-là n'affligeait probablement pas, venait régulièrement 
y faire sa partie. Il n'était pas très fort, m.ais il faisait si grand'peur que m,ême les 
plus habiles, quand ils jouaient avec lui, perdaient toujours. Un soir qu'il atten- 
dait im partenaire suivant son habitude, car on ne se pressait jamais de se mettre 
face à face avec lui, un tout petit jeune homme, joli com.m.e l'amour, entra dans le 
café et vint crânement prendre place à sa table. Sans dire un m.ot, il poussa une 
première pièce, M. Robespierre en fît autant, et la partie fut engagée. Le petit 
jeune homme gagna. Revanche dem.andée et accordée, on joua une seconde par- 
tie et le petit jeune homm.e gagna encore. « Très bien, dit le perdant en se m_ordant 
les doigts, mais quel était l'enjeu? — La tête d'un hom.me, je l'ai gagnée ; donne-la- 
moi et bien vite, le bourreau la jjrendrait denuiin. » Le petit jeune homme tirade 
sa poche une feuille de papier, sur laquelle était rédigé l'ordre de mettre en 
liberté le jeune comte de R..., enfermé à la Conciergerie. Robespierre signa et ren- 
dit le papier. « Mais toi, qui donc es-tu, citoyen? — Je suis une citoyenne, la 
fiancée du jeune comte. Merci et adieu. » 

L'avenue de l'Opéra, qui part de la place du Théâtre-Français, est vme des 
plus belles et des plus larges voies de Paris. Elle a été commencée en 1854 et ter- 
minée en 1878. C'est là que furent faits les premiers essais d'éclairage électrique. 

Au numéro 26, se trouve une jolie petite devanture, qui se distingue tout par- 
ticulièrement des autres par son originalité et par sa gracieuse coquetterie. 

Le titre heureux de la Gavotte rappelle tout le charme des siècles passés, et 
en voyant l'élégance des souliers exposés à ce joli étalage, nous songeons aux 
grâces défuntes des marquises dansant la gavotte et le menuet. 

On peut dire de M. Boisselet, le distingué fondateiu-, qu'il s'est fait lui- 
même. Sa vive intelligence, sa haute compréhension des affaires, sa parfaite 
urbanité lui ont \-alu la belle place qu'il occupe dans le monde du commerce 
parisien. 

M. Boisselet est jeune ; il a tout juste quarante et un ans. C'est un 
Berriclion ; il est né à Marmagne, dans le Cher, le 25 février 1868. Tout cn- 
f:!nt, il dut gagner son pain. Il n'avait pas treize ans qu'il débutait dans les 
affaires à Bourges. Déjà il montrait les (jualités qui devaient le conduire si rapi- 
dement au succès et à la fortimi'; il était un enragé travailleur, et il a\ait une 
volonté tenace ; il voulait arriver, il avait foi en son étoile. 

Une fois qu'il fut déjà un peu rompu aux affaires, M. Boisselet rêva 
d'aller à Paris, où il trouvera plus facilement un champ digne de son activité. 
Dans toutes les maisons où il fut tour à tour employé, il fit preuve des plus belles 
qualités; il réussit, à force d'économies, à réaliser une petite fortune, et voici ipi'il 



I" ARRONDISSEMENT 




MAISON BOISSELliT. 



LA VILLE LUMIÈRE 



songea à s'établir lui aussi. Le if"" décembre 1897, il ouvrit, au 26 de l'avenue de 
l'Opéra, un magasin de chaussures. L'entreprise ne laissait pas que d'être péril- 
leuse, toute une clientèle était à venir. Et cependant, dès la première année, les 
résultats financiers étaient plus qu'encourageants. Aujourd'hui, après plus 
de douze ans, la Gavotte chausse la plupart de nos notabiUtés parisiennes. 

\'ous croyez peut-être que M. Boisselet se serait contenté de diriger le maga- 
sin de l'avenue de 
l'Opéra, vous vous 
trompez. Après avoir 
ouvert une succursale 
rue du Bac, il est au- 
jourd'hui encore à la 
tête d'une importante 
maison de chaussures: 
le Gamin de Paris. 

Cependant M. Bois- 
selet ne se conten- 
tait pas de s'occuper 
uniquement de ses 
affaires ; il se mit à 
s'intéresser à la chose 
publique. Et là encore 
il devait y apporter 
une activité de tous 
les instants. Au mois 
d'août de l'année der- 
nière, il constituait le 
Comité de défense des 
intérêts des habitants 
et des commerçants de 
la rue du Ouatre-Sep- 
tembre ; le j^remier 
acte du Comité fut de 
faire de pressantes dé- 
marches auprès des pouvoirs publics pour que les travaux de la remise en état de 
la rue fussent poussés avec rapidité. Pour atteindre ce but, M. Boisselet ne ména- 
gea ni son temps, ni son argent, ni sa peine ; il sut intéresser à l'teuvre qu'il pour- 
suivait la presse tout entière, et les journau.x sans distinction d'upinidu sou- 
tiennent depuis bientôt dix mois la campagne ainsi entreprise. 
Bientôt M. Boisselet verra ses efforts couronnés de succès. 
La rue du Quatre-Septembre redeviendra ce qu'elle était il y a neuf ans, et 
le trolley sera enlevé. Mais le Comité, par l'organe de son aimiible ])résidcnt. 




M.MSON LOISbELtl. SALO.N IJli Vt.M K. 



I" ARRONDISSEMENT 



"3 




MAISON BOISSELET. UN SALON. 



estime qu'il ne saurait pas s'arrêter en 
si bon chemin. Il voudrait que la rue 
du Ouatre-Septembre soit en quelque 
sorte le prolongement de la rue de 
la Pai.x : aussi fait-il démarches sur 
démarches, pétitions sur pétitions, 
pour que le terminus des tramways 
de l'Est- Parisien soit reporté à la 
hauteur de la place de la Bourse. 

En attendant de voir ce projet se 
réaliser, M. Boisselet entend commé- 
morer la lin des travaux de la rue du 
Quatre-Septembre par de grandes fêtes 
qui auront lieu dans la première quin- 
zaine du mois de juin 1909. 

Et, si la rue du Ouatre-Septembre 
revient à la vie, elle le devra à M. Bois- 
selet; aussi tous les amoureux du Paris 
artistique devront-ils lui savoir gré 
de l'œuvre qu'il aura ainsi accomplie. 




M. BOISSELET. 



114 



LA VILLE LUMIERE 



M. Boisselet a émis également l'idée de réclamer pour Paris une déco- 
ration permanente. La rue pourrait-elle se prêter à cette esthétique 
individuelle ? Pourquoi pas ? L'idée de M. Boisselet est fort intéressante et 
mérite d'être étudiée sérieusement, car nous avons vu l'aspect charmant de la 
rue de la Paix depuis l'heureuse initiative qu'ont prise les grands couturiers 
de fleurir leurs balcons à l'instar de Londres. Rien n'est plus joli que cette 
illusion de la campagne dans le centre élégant de Paris. Il y a quelques années, 
cette idée reçut un commencement d'exécution ; l'on songea à décorer l'avenue 
de l'Opéra ; mais la commission nommée à cet effet présenta un projet jugé 
insuffisant. 

Dans le même immeuble, nous voyons les magasins de Cogswell et Har- 




MAISON COGSWELL ET HARRISON. VUE INTÉRIEURE. 



rison Ltd, qui est l'une des plus importantes et des plus tmcienncs fabriques 
d'armes. 

Elle a été fondée en 1770 et possède à Londres son usine Gillingham Street 
et ses magasins, 141, New Bond Street et 226, Strand. 

L'usage des armes est, on le conçoit facilement, aussi ancien que le monde. 
Un des premiers besoins de l'homme a dû être de se défendre contre certains ani- 
maux et contre ses semblables pour acquérir ou conserver les objets nécessaires. 



!"'■ ARRONDISSEMENT 




ii6 



LA VILLE LUMIERE 



On peut diviser l'iiistoire des armes en devix époques, dont la première s'étend 
depuis les siècles les plus reculés, jusqu'à l'invention de la poudre et des armes à 
feu, et la seconde depuis cette époque jusqu'à nos jours. 

Il est certain que jamais les armes n'ont atteint un degré de perfection aussi 
grand qu'aujourd'hui. Les armes à feu surtout sont d'une puissance et d'une 
précision incomparables. 

La maison Cogswell et Harrison est tout particulièrement réputée pour la 
fabrication supérieure et impeccable de ses armes, que des études scientifiques ont 
sans cesse améliorées. 

Au moment de l'apparition des poudres sans fumée, l'absence d'appareils 
capables de mesurer les différentes propriétés de ces poudres attira l'attention de 
la maison Cosgwell et Harrison, qui s'engagea alors dans une voie de recherches et 
d'études, féconde en enseignements utiles. 

En 1884, MM. Cogswell et Harrison établirent un système de chronographe et 
de cibles électriques pour les fusils tirant le plomb ; puis ils inventèrent successi- 
vement des appareils scientifiques pour mesurer la force de résistance du fusil, 
sa pénétration et son recul, pour mettre à l'épreuve la force de la capsule, aussi 
bien que pour mesurer le choc nécessaire à donner à la capsule afin d'obtenir la 
meilleure ignition. 

Tant d'expériences faites an prix des plus .i^rands sacrifices eurent pour résul- 




M.MbON 1. 



SALON DE RÉCEPTION. 



1er ARRONDISSEMENT 



117 



tat l'établissement de modèles spéciaux poiu" le tir aux pigeons, qui obtiennent 
un grand succès auprès des sportsmen. Ce sont les fusils Hammerless éjecteur, à 
une ou deux détentes, qui sont d'une conception toute spéciale, et qui ont été 
l'objet de merveilleux perfectionnements. 

Deux armes de chasse, répandue dans toutes les parties du monde, sont éga- 
lement des spécialités de la maison : les carabines Certus à répétition, ainsi que 
la carabine express double, qui sont très appréciées par les grands explorateurs. 




E. AGIER. 



PEUT SALOX. 



L'infinie variété des armes fabriquées par la maison Cogswell et Harrison et 
les nombreux témoignages de satisfaction que lui prodiguèrent les tireurs les plus 
connus furent les facteurs principaux de sa notoriété actuelle. 

Il est à noter qu'elle vend également les trappes Harrison équilibrées d'une 
façon toute particulière et spéciales pour le tir aux pigeons artificiels, qui est à la 
fois un exercice très agréable et très divertissant et une excellente préparation 
au sport de la chasse. 

MM. Cogswell et Harrison accueillent avec la plus grande attention toutes 
les communications qui leur sont faites relatives à la fabrication des armes 

Au numéro 22 nous trouvons une véritable artiste, Mlle Agier, qui est par- 
venue à résoudre la question du corset si longtemps discutée par les docteurs, 
les savants et les artistes. 



ii8 



LA VILLE LUMIÈRE 



Personne n'ignore aujourd'lnii le rôle important que joue le corset dans 
la toilette de la femme ; je dirai ])lus, il en est la base fondamentale. Il est donc 
capital que cet objet de toilette absorbe à lui seul tous les soins de la bonne 
faiseuse et qu'il soit non seulement construit d'une façon anatomique, mais sur- 
tout scientifique, puisqu'cn suivant la ligne anatomique il conserve celle de 

l'esthétique qui donnent à 
la femme la souplesse, la 
grâce et la jeimesse. 

Nos savants ont com- 
battu le corset avec achar- 
nement, et cela avec juste 
raison, car la plupart de 
ces corsets sont exécutés 
sans savoir ni science. 
Nous avons rencontré chez 
Mlle Agier l'artiste qui 
s'est d'autant mieux dis- 
tinguée dans la confection 
pe ce gracieux fourreau, 
dans lequel la femme se 
trouve flexible comme un 
jonc, qu'elle possède Lart 
de la coupe de l'habille- 
ment qui donne la ligne à 
Il femme. 

.\vant de créer son 
merveilleux corset Gaine 
Gant, sans couture, ni ba- 
leine, Mlle Agier a été, il \- 
MAI NAGE. a quelques années, la créa- 

trice d'une robe princesse 
sans couture et brevetée s. g. d. g., a qui elle d(5it ses premiers succès dans 
la couture qu'elle a abandonnée il y a un an pour se consacrer tout entière 
à son corset avec lequel elle obtient de merveilleuses transformations de 
taille. 

Nous devons ajouter que Mlle Agier a non seulement une connaissance 
approfondie de la cc;upe, mais aussi de l'anatomie, de sorte que la construction 
du corset est devenue entre ses mams une réelle science. 

La grande mondaine, l'artiste, l'actrice, la chanteuse, s'eminessent d'adopter 
cette merveille anatomique et scientifique. Ce qui nous explique la vogue et le 
succès toujours croissants et les merveilleux agrandissements du 17, de ra\-enue 
de l'Opéra, dûs au goût raffiné d'une artiste accomplie. 




I^f ARRONDISSEMENT 



119 



Le mobilier d'un stvle très original est, paraît-il, unique. Il représente 
quinze années de travail d'artiste. 

Une merveilleuse galerie de tableaux achèvi' de donner à ces salons l'in- 
térêt d'un musée. 

Mlle Agier a su, par son talent et son intelligence, s'attacher la sympathie 
de nos voisines d'Outre-Manche et faire, de sa maison de Glasg(5\v, la première 
de l'Ecosse. 

Si l'avenue de l'Opéra ne peut nous intéresser au point de vue historique, 
puisqu'elle est très ré- 
cente, elle nous offre, du 
moins, toute une suc- 
cession de jolies devan- 
tures qui charment irré- 
sistiblement les pari- 
siennes. Nous sommes 
certains que celles-ci ne 
nous en voudront pas bi 
nous nous y attardons 
encore quelques ins- 
tants, surtout lorsqu'il 
s'agit d'un magasin 
comme celui de la par- 
fumerie Gellé, frères, au 
numéro 6 de l'avenue 

de l'Opéra. L'industrie de la parfumerie remonte à la plus haute anti- 
quité. 

Les parfums étaient bien connus du temps d'Homère, qui les cite à 
chaque instant. Hésiode les recommande pour le culte di\'in. 

Chez les Grecs, la parfumerie joua, de tout temps, un grand r(")le, et 
les boutiques des parfumeurs étaient un lieu de réunion comme le sont aujour- 
d'hui nos cafés. 

En vain Solon proscrivit-il la vente des parfums, en vain Socrate railla-t-il 
ceux qui s'en servaient; rien ne put triompher du goût des Athéniens. 

Les Romains en héritèrent, et l'on raconte que Néron consomma aux 
funérailles de Poppée plus d'encens que l'Arabie ne pcjuvait en produire en 
dix ans. 

Certains parfums dont se servaient les femmes romaines coûtaient jusqu'à 
800 francs le kilogramme. 

En Europe, les parfums furent d'abord exclusivement consacrés au culte. Ce 
fut Catherine de Médicis qui en généralisa l'usage en France. René le Florentin, 
venu à sa suite, établit sur le Pont-au-Change une boutique où venait se presser 
la société élégante. Sous le règne de Louis X\', la mode des parfums devint une 




MAISON CELLE FRERES. 



.ATELIER DES E.XTR.\ITS. 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 




MAISON GELLE FRERES. 



ATELIER DES SAVONS. 



véritable épidémie ; à la Cour, la mode prescrivait des parfums différents 
■chaque jour, et Versailles reçut le nom de Cour parfumée. Les dépenses de 
Mme de Pompadour s'élevèrent jusqu'à 500000 francs par an pour ce seul article. 
L'usage des parfums a suivi une progression incessante et s'est en outre 
■considérablement perfectionné. L'on obtient aujourd'hui des parfums extrême- 
ment fins et très supé- 
rieurs à ceux de jadis. 
La parfumerie 
Gellé frères a été fon- 
dée, à Paris, en 1826. 
par MM. Gellé et fut 
■continuée par ^I. Le- 
caron-Gellé, gendre et 
associé de M. Gellé 
aîné. 

Eni9o6,MM.M.et 
P. Lecaron succédè- 
rent à leur père, dont 
ils étaient depuis long- 
temps les collabora- 
teurs. 

Depuis sa fondation, la parfumerie Gellé frères a vu ses affaires prospérer sans 
cesse, grâce à la même idée directrice qui a toujours présidé à ses destinées et qui fut 
uniquement de fabriquer des produits de très bonne qualité. Aussi la maison s'est- 

oUe vu décerner les 
plus hautes récompen- 
ses à toutes les Expo- 
sitions universelles à 
])artir de l'année 1851, 
jusqu'en 1889, où elle 
fut membre du Jury 
et hors concours, ainsi 
(ju'en 1900, oih le Grand 
Prix lui fut décerné. 
;\I. Gellé aîné avait été 
nommé chevalier de 
la Légion d'honneur à 
l'occasion de l'Exposi- 
tion de 1878, et M. 
Emile Lecaron fut 
honoré de la même distinction lors de l'Exposition Jde 1889. 

Après la guerre de 1870, l'usine de la parfumerie fut installée à Levallois- 




MAISON GELLÉ FRÈRES. VUE INTÉRIEURE DES MAGASINS. 



122 LA VILLE L U:\II ÈRE 

Perret, pour remplacer Lusine de la Porte-lMaillot, qui avait été détruite pendant 
la Commune. Les magasins sont installés, depuis 1883, avenue de l'Opéra. Nous 
pourrons y respirer des parfums pénétrants et très doux tels que VAdoreis, Solange, 
Cherissime, Paradisia, Séduction, dont la vogue grandit chaque jour. Leur suavité 
nous fait songer aux paroles de Montaigne, qui attribuait aux odeurs une très 
grande influence sur notre esprit : 

Les médecins pourraient tirer des odeurs plus d'usage qu'ils ne fo)it. car j'ai sou- 
vent aperçu qu'elles me changent et agissent en mes esprits, suivant qu'elles sont ; 
qui me fait approuver ce qu'on dit, que l'invention des encens et des parfums aux 
églises, si ancienne et si espandue en toute nation et religion regarde à cela de nous ré- 
jouvr, esvicller et purifier la sang, pour nous rendre plus propres à la contemplation . 

Certains produits fabriqués par la maison Gellé frères, et entre autres la pâte 
d> ntifrice glycérine, sont connus dans tous les pays. 

MiVL Lecaron fils, qui occupent plus de 450 employés, tant comme commis, 
ouvriers, contremaîtres et voyageurs, se font un devoir de maintenir l'.nur Uur 
personnel le système de secours et de retraites qui est traditionnel dans la maison. 
Ils considèrent que c'est un droit bien acquis par leurs dévoués collaborateurs. 

Revenons à présent jilaco du Théâtre-Français, où nous remarquerons, 
presque adossé au Théâtre, le monum.ent d'Alfred de Musset, représentant le poète 
assis, près duquel se tient la Muse. Quelques vers du poète sont gravés 
sur le socle. 

Le monument (l'.Mfr. d de Musset semble être la paraphase de ce vers célèbre 
des Nuits : 

« Poète, prends ton lulh, et me donne un baiser. ■■ 

Le Théâtre-Français, appelé Maison de Molière, a été édifié en 1787. La 
Comédie Française s'y installa en 1789. Incendié l'année de l'exposition de 1900, 
il fut reconstruit la même année. 

Sans nous préoccuper pour le moment de la rue de Richelieu, (pie nous 
étudierons dans le 11^ arrondissement, prenons la rue Croix-des- Petits-Champs 
pour arriver à la B.JiNQfEDE FR.'VNrE, installée dans l'ancien hôtel de La \'nllière, 
(pii.bàti parMansard, fut, en 1713,1a propriété du comte de Toulouse, lils naluvel 
de Louis XI\' et de Mme de Montespan. 

La rur CcKiuillière fut baptisée ainsi, en 1792, ilu mun cK' l'icire Coipul- 
iier, bourgeois de Paris, qui avait fait bâtir un grand nombre de maisons dans 
cette rue, qui part de la rue Croix-des-Petits-Champs pour aboutir aux Halles. 
\\\ numéro 31 de la rue Coquillière, est l'ancienne entrée de 17/(i/f/r/<'sDo;;;rt(';it'.';, 
qui avait été jadis le couvent des Carmélites. 

A peu près sur l'emplacement de la maison qui occupe le coin de la rue 
Coquillière et delà rue Jean-Jacques-Rousseau, s'élevait l'hôtel du duc de(iesvres, 
qui lit construire le quai de Gesvres, ainsi que nous le verrons par la suite. Cet 
hôtel fut h.ihité plus tard par le maréchal de Coigny, puis, vers 1830, par Casimir 



I" ARRONDISSEMENT 



123 



Perier. Dans la maison qui a remplacé l'hôtel du duc de Gesvres, et qui porte les 
numéros 18 et 20 de la rue Coquillière, se trouvent aujourd'hui les vastes établisse- 
ments Dehillerin, où nous voyons étinceler l'éclat du métal. 

Dans cette maison, nous trouverons le plus complet assortiment des batte- 
ries de cuisine, glacières, moules et appareils de toutes sortes. 

C'est une installation absolument unique en son genre. Par la di\-ersité des 
articles qu'il nous présente, 
ce magasin constitue à vrai 
dire une des curiosités de 
Paris. La plupart des grands 
hôtels, restaurants parisiens 
et étrangers, viennent se four- 
nir aux établissements De- 
hillerin, qui peuvent seuls 
leur fournir tous les objets 
différents que nécessite une 
cuisine importante. 

Avant d'arriver à la 
Bourse du Commerce, nous 
ferons im détour jusqu'à 
l'Hôtel des Postes, élevé sur 
l'emplacement de l'Hôtel 
-d'Armenonville, bâti par 
Nogaret de La Valette. 

La Bourse du Com- 
merce, anciennement Halle 
AUX Blés, occupe l'empla- 
cement du vaste hôtel de 
Nesles, dont les cours et les 
jardins s'étendaient jusqu'à 
l'église Saint-Eustache,etqui. 
au xiii^ siècle, appartenait 

aux seigneurs de Nesles. Lorsque Catherine de Médicis. par crainte de Saint- 
Germain -l'Auxerrois, dont on avait prédit que le voisinage lui serait fatal, eut 
résolu de quitter son château des Tuileries encore inachevé, elle choisit pour 
demeure l'ancien hôtel des Seigneurs de Nesles. Elle transféra à Saint-Magloire 
le couvent des Filles Pénitentes, qui depuis longtemps avait trouvé un asile 
dans cette demeure, fit ensuite démolir l'hôtel et fît construire à la place un véri- 
table palais appelé hôtel de la Reine. Ce palais, après avoir plusieurs fois 
changé de propriétaire, fut démoli en partie, et, en 1749, Louis XV acheta le 
terrain pour y faire édifier la Halle aux Blés. 

Près de ce monument, du côté de la rue de \'iarmes, s'élève la fameuse colonne 




MAISON DEHiLLIiRIN. VUE I .N'TERI EURE. 



124 



LA \ILLI-; LUMIÈRE 




I" ARRONDISSEMENT 125 

de Médicis ou de l'Astrologue, que Catherine de Médicis fit construire en 1572 
par Bullant, et qui dépendait alors de son palais. Cette couronne cannelée, cou- 
verte d'emblèmes sculptés, de couronnes, de lacs d'amour et de chiffres G. H. 
entrelacés, possédait à son sommet une plate-forme, à laquelle on accédait à 
l'aide d'un escalier à vis. C'est là, dit-on, que la reine, accompagnée des physi- 
ciens Gauric et Ruggieri, aimait à se livrer à ses expériences astronomiques et à 
essayer de lire le destin dans la marche des astres. 

Tout à côté de la Bourse du Commerce, se trouvent les Halles Centrales. 
Les Halles ou Allés de Paris, appelées ainsi parce que chacun y allait, commen- 
cées par Philippe- Auguste, furent considérablement agrandies d'abord par Saint 
Louis, puis par ses successeurs. C'est sous Henri H que furent construits les 
piliers des Halles. Entre ces piliers, les boulangers forains, les tailleurs, les cor- 
donniers et autres pauvres maîtres des communautés venaient, les jours de mar- 
ché, débiter leurs marchandises. « De tout temps, les petites ruelles sinueuses 
obscures, étroites, qui avoisinent les Halles, ont justement compté parmi les plus 
pittoresques de Paris ; c'est une tradition exacte encore à notre époque (i). » 
Des tronçons de rues subsistent : la rue Mondétour, la rue Pirouette, les rues de 
la Grande et de la Petite- Truanderie, qui nous donnent une idée de ce que devaient 
être jadis toutes ces rues de la Triperie, de la Poterie, de la Lingerie, de la Chaus- 
setterie, de la Cossonnerie, de la Fromagerie, etc., etc. 

Toute la vie de Paris grouillait dans ces ruelles, encombrées de cha- 
lands, de porteurs, de négociants, de ménagères, de badauds, de filles de 
joie, de coupe-bourse et d'escholiers en rupture de Sorbonne. Les Halles sont 
le lieu de la bonne chère et de la vieille gaieté gauloise, où la foule crie et 
vit en un pittoresque assemblage, rit et s'amuse aux parades des saltim- 
banques et des baladins. Pâtissiers et boulangers, crémiers et fruitiers, mar- 
chands de poissons et marchands de volailles, etc., etc., se pressent et se bous- 
culent à l'envi. Pour convier le passant à s'arrêter devant leurs étalages, ils usent 
de forces gestes et cris aux expressions pittoresques et hardies. Là-bas, un peu 
à l'écart, on voit un emplacement où se réunissent quantité de filles : c'est l'étal 
gratuit réservé aux filles à marier, pourvu toutefois que l'on n'ait rien à reprendre 
à leurs mœurs ; l'acheteur ne doit pas être trompé sur la qualité de la maixhan- 
dise. Puis, au miheu de toute cette agitation où le rire vibre et se déploie à l'aise,, 
au milieu des tréteaux des faiseurs de tours et des charlatans, une note sinistre : 
en face de la rue Pirouette, s'élève la maison du Pilori, où loge le bourreau et où, les 
jours de marché, l'on expose à la dérision du peuple les criminels, les voleurs, les 
blasphémateurs et les débauchés. C'est réjouissance pour la populace lorsqu'elle 
peut avoir la représentation du passage d'une femme de mauvaise vie conduite 
au Pilori pour y être fouettée publiquement. Le front cemt d'une couronne de 
paille, juchée à rebours sur un âne, on lui fait traverser la foule impitoyable qui 
la hue et lui jette de la boue. Mais le peuple de Paris aime les brusques antithèses : 

(i) Promenade dans Paris, par Georges Gain. 




kWV. i>I-. M^^sl 1. 



I" ARRONDISSEMENT 



127 




128 LA VILLE LUMIÈRE 

mises en regard de ces spectacles de mauvais aloi, les farces joyeuses des Enfants 
Sans Souci auront plus de saveur. C'est aux Halles en effet que les Enfants Sans 
Souci, « cesgratieux galants, si bien chantants, si bien parlants », dont firent partie 
Villon, Gringoire et Clément Marot, avaient dressé leurs tréteaux pour faire con- 
currence à leurs confrères de la Passion. C'est pendant le Carnaval, triomphe de 
la folie, fête de la licence et du franc-parler, que les audaces de la sottie s'épa- 
nouissent à l'aise et se donnent un libre cours. Chaque année, au jour du Jlardi- 
Gras, les Enfants Sans Souci font une entrée solennelle dans Paris. Le bruit des 
trompettes, des tambourins, des guitares, des violons, éclate en notes aigres, stri- 
dt^ntes, joyeuses. Tous les instruments de musique sont réquisitionnés pour faire 
partie de cette burlesque fanfare dont le tapage vraiment infernal déchaîne une 
extraordinaire animation dans ia foule. En tête s'avance le Prince des Sots, avec sa 
fameuse devise -.Stultoruninumerus estinfinitus: « Le nombre des sots est infini, » 
a dit Salomon.Et, dans les Halles grouillantes, la foule aftairée. amusée, prête à 
s'enthousiasmer pour toutes les audaces, souligne d'un gros rire les mots indécents, 
approuve toutes les critiques et applaudit avec joie à l'ironie cinglante qui brave 
les grands, parce que le peuple de Paris eut toujours l'esprit frondeur et irres- 
pectueux. 

En 1797, les Halles furent le théâtre d'une sensationnelle arrestation, celle 
de Gracchus Babeuf, qui s'était caché depuis longtemps au numéro 21 de la rue 
de la Grande-Truanderie. 

Les Halles Centrales, après avoir été jilusieurs fois réparées et reconstruites, 
ont été refaites entièrement, telles qu'elles sont aujourd'hui. 

Nous ne pouvons pas quitter les Halles sans parler d'un des établissements 
(pii coiitrihurnl le plus à répandre les produits de l'alimentation aux habitants de 
Paris. 

Paris pourvoit à la nourriture de jilus de trois millions d'habitants, et l'on 
ne peut que difticilement se faire une idée de ce que représente chaque jour cette 
obligation. Les statisticiens s'amusent parfois à publier les chiffres de la consom- 
mation fantastique de la population paiisienne, chiffres qui s'élèven.t davantage 
chaque année, en même temps que les étrangers affluent et que le bien-être tend 
à se répandre de plus en y>\\\s dans toutes les classes de la population. 

Dans l'industrie di' lalimentation, M. .Alexandre Duval occupe une jilace 
imi)iirtantc. jiresque unique, et (jui mérite d'rtrc mentionnée ici, car la question 
de la nourriture rentre dans la grande science du bien-être et doit être l'objet de 
la sollicitude de tous ceux qui s'intéressent au progrès social. 

Les établissements Duval sont une des entreprises les plus étonnantes cpi'il 
soit donné d'observer dans Paris, entreprise dont le programme appartient à la 
théorie pure et dont rexploitation ingénieuse et si admirablement organisée et 
comprise répond à toutes les exigences de la pratique la plus compliquée. 

M. Duval père créa son premier restaurant dans une petite salle de la rue 
de la ^Monnaie, et c'était alors un établissement bien modeste cpie ce restaurant 



I" ARRONDISSEMENT 



129 



d'où allait naître la colossale entreprise des Etablissements Duval, aujourd'hui 
si prospère. Le mode de portionnement, le bon marché, la propreté parfaite et la 
qualité tout à fait exceptionnelle des viandes mises en consommation assurèrent 
dès l'Origine, comme par la suite, le succès de cette maison. M. Duval e.xploita 
alors son idée sur une plus grande échelle et installa son Bouillon modèle rue 
Montesquieu. Le public s'y porta en foule, séduit par tous les avantages qu'on lui 




HT.^BLISSEMENT Dl'' 



RUE MONTESQUIEU 



.■E INTERIEURE 



offrait. ^I. Duval eut à lutter contre toutes les difficultés inhérentes à toute orga- 
nisation aussi vaste, mais il parvint bien vite à en triompher. 

En 1867, fut fondée la Compagnie anonyme des Etablissements Duval, 
dont tout le monde connaît la prospérité. Nous aurons tout dit sur son importance 
lorsque nous aurons fait connaître que le chiffre annuel des repas se compte 
par quelques millions, et que nous aurons cité quelques-uns de ses plus grands 
restaurants, tels que, en dehors de l'établissement principal de la rue Mon- 
tesquieu, ceux du boulevard Saint-Denis, du boulevard de la Madeleine, de la 
place du Havre, du boulevard des Italiens, de la rue de Rome, de la rue de Cli- 
chy, du boulevard Poissonnière, de la rue du Quatre-Septembre, de la rue de 
Rivoli, du boulevard Saint-Germain, etc., etc. 

Il faut avoir visité les divers services desEtablissements Duval pour se rendi'e 
compte d'une œuvre aussi considérable, qui se suffit à elle-même et évite autant 
que possible les intermédiaires, dans le plus grand intérêt de sa clientèle. Chacun 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 



i3t 



sait que la boucherie Duval est la plus réputée de Paris. Tous les jours, l'ache- 
teur de la maison Duval fait son choix au marché de la \'illette ; il assiste aux 
pesées et fait porter les animaux achetés sur les voitures de la Compagnie. Les 
caves ont leur siège central à l'entrepôt de Bercy, rue Soulage. Elles sont admi- 
rablement disposées et contiennent toujours 2 à 3 000 pièces de vin, prêtes à 
entrer en consommation. Chaque établissement reçoit son approvisionnement en 
fûts. La mise en bouteilles a lieu dans les caves de la Compagnie, 8, rue Bausset. 




ETABLISSEMENT DUVAL. 



PLACE DU HAVRE. 



Ces vins ont une renommée très justifiée; il y a un service spécial de livraisons 
de vins pour la clientèle bourgeoise très importante à Paris, en province et à 
Létranger. 

La création constante de nouveaux établissements mns Paris prouve assez 
la marche toujours ascendante de cette Société, dirigée par un administrateur de 
premier ordre, M. Alexandre Duval, seul directeur -gérant de la Société des Bouil- 
lons depuis 1882. M. Duval, en dehors de ses qualités d'administrateur, d'artiste 
et d'homme du monde, est un grand philanthrope, auquel la population pari- 
sienne est redevable d'une réelle augmentation de bien-être. 

Chevalier de la Légion d'honneur et membre de l'Automobile-Club, le musi- 
cien de grand talent qu'est M. Duval compte de nombreux succès à son actif. 



132 



LA VILLE LUMIÈRE 





mm 



Ses Compositions 




CSA .L bifiS 



yjlLSES 

Capucines 
Crépuscule d'Amour 
Darling 
Floramye 
Lèvres Closes 
Parisienne 
Valse câline 
Viennoise 

AVTKES DJIJ^SES 
Marquisette (menuet) 
Pimpante (polkaI m^ 

The Golliwogg's Dance ^ 

MJUjCHES 

En Fête 
Gavroche 
Marche des Petites Bonnes 
Marche Royale 
Parade Cokiail 

CJiAMSOJMS ' 

Fête d'Amour 
Marche des Petites Bonnes 
La Modinette 

'A 'A 'A. 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 'A 




4issiiSSiiiiSHr*-!ii' 



M. ALEXANDRE DIVAI.. 



I" ARRONDISSEMENT 133 

Citons au hasard quelques-unes de ses compositions, telles que : Crépuscules 
d'amour, Lèvres closes, Parisienne, Marche royale. Fête d'aviour, etc., etc. 

L'église Saint-Eustache, que nous voyons en face des Halles, est la plus belle 
église de Paris après Notre-Dame. 

Sur cet emplacement s'élevait, au xu^ siècle, une chapelle de Sainte-Agnès 
qui avait remplacé un temple dédié à Cybêle pendant l'époque romaine. 

Cette église fut, lors de l'invasion des Pastoureaux, la scène de violences 
sanglantes ; plusieurs prêtres furent massacrés. Au xV^ siècle, Saint-Eustache 
vit s'organiser dans ses murs la confrérie des Bouchers, qui, pendant un instant, 
domina Paris à force de terreur. 

En 1791, les funérailles de Mirabeau eurent lieu à Saint-Eustache, et 
en 1793 cette église, surnommée le Temple de l'Agriculture, vit célébrer la fête 
de la Raison. 

Adossée aux maisons formant la pointe Saint-Eustache, se trouvait jadis 
la Fontaine de Tantale, ainsi nommée à cause d'une tête couronnée de fruits, 
qui, placée au-dessus de la coquille recevant l'eau, semblait s'efforcer, mais en 
vain, de se désaltérer avec l'eau dont la coquille était remplie. 

Cette fontaine n'existe plus, mais Tantale pourrait aujourd'hui se désaltérer 
en savourant les délicieuses oranges de l'appétissant étalage de la maison Varraz, 
située au numéro i de la rue Montmartre. 

Cette maison, installée à Paris depuis plus d'un siècle, sous différentes déno- 
minations, est accotée à l'église Saint-Eustache. Ses caves et magasins de dépôts 
sont placés dans l'église même. 

La maison Varraz est une maison de gros qui s'est confinée dans la spécialité 
des oranges, citrons et mandarines. C'est chez elle que viennent s'approvisionner, 
pour ces fruits exotiques, tous les magasins de détail. 

Ses oranges viennent de Carcagente, petit pays d'Espagne, qui est situé dans 
la province de Valence et qui est tout particulièrement renommé pour la qualité 
supérieure de ses fruits. L'orange passe, avec raison, pour un fruit des plus sains; 
le suc qui l'emplit est légèrement acide, rafraîchissant et apéritif. Il y a des qua- 
lités d'oranges extrêmement différentes, et il y a des crus divers d'oranges aussi 
bien qu'il y a des crus de vins. 

La maison Varraz achète tous les plus beaux jardins d'oranges de Carcagente, 
et les superbes fruits d'or lui arrivent directement. Elle en fait venir également, 
mais en moindre quantité, des pi"ovinces d'Andalousie et de Murcie. C'est de cette 
dernière province, oii l'on voit d'innombrables plantations de mûriers, de citron- 
niers et d'orangers, qu'elle fait venir les citrons, vulgairement appelés de Valence, 
parce que jadis ils étaient d'abord expédiés de Murcie à Valence, puis de Valence 
à Paris. 

L'on sait que la culture des citronniers forme une branche d'industiie extrê- 
mement importante, qui alimente le commerce d'un grand nombre de pays situés 
au bord de la Méditerranée. On reconnaît les citrons de belle qualité à leur poids, 



134 



LA \ILLK LUMIERE 




1er ARRONDISSEMENT 135 

à leur odeur agréable, à leur teinte jaune pâle et à leur superficie glabre sans aucune 
tache. 

La maison Varraz reçoit également des dattes de Biskra et de Tunisie. En 
été, elle fait venir ses citrons et ses oranges de la belle ville de Sorrente, près de 
Naples, qui produit des fruits si savoureux. La richesse en orangers du territoire 
de Sorrente est telle que les habitants ont voulu la célébrer jusque dans leur 
écusson, qui se compose d'ime couronne tressée avec des feuilles d'oranger. Cette 
ville, qui occupe une situation délicieuse sur un tertre dominant le golfe de Naples, 
fut fondée par Ulysse, d'après la légende. 

Nous trouverons, en outre, à la maison de fruits de l'église Saint-Eustache, 
d'excellentes mandarines au subtil parfum. 

En quittant l'église Saint-Eustache, nous nous engagerons dans la rue de 
la Grande-Truanderie, qui existait déjà au xiii^ siècle et qui doit son nom aux 
truands qui y abondaient à cette époque et qui avaient leurs repaires dans les 
Cours des Miracles, dont nous parlerons plus loin. 

A'I'endroit où se rejoignent les rues de la Petite et de la Grande-Truanderie, à 
l'ancien Carrefour d'Ariane, existait jadis un puits qui fut comblé au xiii^ siècle 
et que l'on nommait le Puits d'amour, parce qu'il était prédestiné, racontait-on, 
aux désespoirs d'amour. D'après la légende, en effet, une jeune fille abandonnée 
par son amant était venue s'y noyer ; puis, longtemps après, un jeune homme, 
ne pouvant épouser celle qu'il aimait, tenta de mettre fin à ses jours en se pré- 
cipitant dans le même puits. On le secourut à temps, et il épousa l'objet de sa 
flamme. 

Un boulanger était établi à ce carrefour et conserva longtemps l'enseigne 
mtitulé Au Puits d'amour, dont le titre est resté à des gâteaux à la crème qui se 
vendent encore aujourd'hui sous ce nom. 

Aux numéros 16 et 18 de la rue, existait la rue Saint-Jacques-de-l'Hôpital, 
ouverte sur l'emplacement du cloître Saint-Jacques-l'Hôpital. En 1319, des bour- 
geois de Paris achetèrent rue Saint-Denis un emplacement oii ils firent élever 
une église. En 1383, ces bâtiements furent transformés en une sorte d'asile de 
nuit. 

En suivant la rue Saint-Denis, qui fut longtemps « la plus belle rue de Paris », 
nous reviendrons à la place du Châtelet. 

En face de la Chambre des Notaires, se trouve la Brasserie Dreher, non loin 
de l'ancienne auberge de la Pomme du Pin, où Chapelle parvint, raconte-t-on, 
à enivrer le grave Boileau. 

Aujourd'hui, c'est à la Brasserie Dreher qu'il le conduirait, dans ce restau- 
rant aux tables toujours occupées par des magistrats, des avocats et des avoués, 
de graves notaires et des personnages importants du quai des Orfèvres venus 
dans l'intention de s'offrir un succulent repas. 

C'est chez Dreher qu'ils viennent fraterniser après leurs vives discussions, 
et leurs débats ; c'est là qu'ils terminent parfois quelque transaction impor- 



136 



LA VILLE LUMIERE 




BRASSERIE DREHER, 



VUE INTÉRIEURE. 



tante, tout en savourant la bière la meilleure que l'on puisse trouver à Paris. 

Les établissements Dreher, qui ont de nombreux dépôts en Autriche, sont 

la jilus ancienne fabrique de bière de l'Europe. Des documents attestent qu'elle 

existait déjà en 1632. 
A la fin du xviiie siè- 
cle, la famille Dreher 
en devint propriétaire. 
C'est à l'Exposi- 
tion universelle de 
1867 que les bières 
Dreher, qui à cette 
époque n'étaient guère 
connues hors des fron- 
tières austro-hongroi- 
ses, furent envoyées à 
Paris, oi^i leur renom- 
mée ne tarda pas à 
grandir et à prendre 
beaucoup d'extension. 
C'est à cette époque que l'on fonda pour la dégustation de la bière un grand 
établissement dénommé Brasserie Restaurant Dreher, sis à Paris, i, rue Saint- 
Denis (place du Châtelet). Cette maison fut érigée par la famille Dreher 
de 1867 jusqu'en 1905, 
où elle céda son éta- 
blissement parisien à 
M. Queyroi. Celui-ci 
continuera ccrtaim- 
mcnt la bonne tradi- 
tion de la maison, 
ayant été lui-même 
le fondateur de di\er- 
ses brasseries-restau- 
rants à Paris, jouissant 
toutes aujourd'liu i 
d'une très grande re- 
nommée. La rue Saint 
Denis possède de nom- 
breuses maisons inté- 
ressantes. Elle s'appelait ,en 1372, la Grande Chaussée de Monsieur Saint-Denis, 
parce que l'on racontait que saint Denis, après sa décollation, suivit le chemin 
marqué par cette rue jusqu'à l'endroit où il voulait être enterré, dans le village 
de Saint-Denis. 




BR.\SSERIE DREHER. REST.\VR.\XT. 



1er ARRONDISSEMENT 



137 




138 



LA VILLE LUMIERE 



A rencontre de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Denis, où nous voyous 
aujourd'hui les grands magasins de nouveautés Pygmalion, se trouvait jadis la 
Croisée de Paris. C'était l'endroit où s'opérait le croisement de deux grandes 
voies qui furent pavées en 1185 par suite de l'ordonnance de Philippe-Auguste, 
enjoignant les bourgeois et le prévôt de Paris « à pav-er les rues de Paris avec de 
fortes et dures pierres ». Un riche financier, Girard de Poissy, contribua pour sa 
part à ce travail pour une somme de 14 000 francs. C'était pour l'époque une 
somme assez considérable, qui équivaudrait aujourd'hui à plus de 100 000 francs. 




11: rYi.iMAl Uj.N. 



IIAI.I. DE l'eDE.N. 



Leh magasins de Pygmalion furent fondés en 1793. Ils ne formaient alors 
qu'un i)etit magasin auprès duquel se trouvait, à l'angle de la rue Saint-Denis 
l't delà rue des Lombards, la Société Théophilanthropiquc, que dirigeait en 1702 
La Réveillère-Lépeau.x. Cette Société avait pour but. ainsi que s.ni nom l'indique. 
de prêcher l'amour de Dieu et des hommes. Les Tliéophilantln-opes, dont les 
adeptes furent un moment très nombreux, réunirent ensuite leurs assemblées 
dans différentes églises, jusqu'à ce que leur Société fût dissoute par Napoléon I«"''. 

Le titre des Magasins de Pygmalion rappelle la gracieuse légende du sculp- 
teur grec qui inspira si souvent les peintres, les poètes et les sculpteurs. Pygma- 
lion était un célèbre sculpteur de l'île de Chypre qui avait fait le vreu de ne jamais 
aimer. Vénus se vengea de ses dédains en lui inspirant une ardente jxission pour 
une merveilleuse statue qu'il avait lui-même sculptée. .\ force de prières, i! obtint 



^■>- ARRONDISSEMENT 



139 




140 



LA VILLE LL.MIËRE 



de Vénus que la matière morte s'animât, et il épousa la statue qu'il avait nommée 
Galathée. 

A partir du moment de leur fondation, les magasins de P\gmalion se déve- 
loppèrent d'une façon incessante. Après avoir été la proie des flammes pendant 
la Commune, ils furent reconstruits sur un plan beaucoup plus vaste. C'est de 
cette époque que date la porte d'entrée du boulevard Sébastopol. Cette porte 
monumentale, qui eut beaucoup de succès à l'époque où elle fut construite, est. 




M.\GASIXS DE PVGMAI.IOX. H.\LL DU BOULEVARD SÉBASTOPOL. 



en effet, fort intéressante ; elle forme une espèce de rotontle au milieu de laquelle 
est placé un immense lustre en fer forgé d'apparence très curieuse. 

A ce moment, les magasins furent réorganisés et complètement tr,in>- 
formés par M. Urion. Celui-ci, en mourant, laissa la direction de la maiMin 
à MAL Georges Urion et Philippe Petit, son fils et son gendre. 

En 1895, la maison \-it la nécessité de s'étendre davantage et absorba le 
local de l'Eden-Concert, petit café-concert qui eut son heure de vogue. C'est là 
que débuta Yvette Guilbert, dont les chansons provoquèrent, durant quelques 
années, à Paris, un engouement extraordinaire. 

La salle de l'Kden-Concert, après avoir subi d'importantes transformations, 
est devenue le grand hall d'exposition de Pygmalion. C'est là (pie sont exposés les 



pi- ARRONDISSEMENT 



141 



tissus de laine, de toile et de soie, les objets de bonneterie, ainsi que tous les 
articles dont l'ensemble constitue la dénomination de magasin de nouveautés. 

Les magasins occupent actuellement tout l'emplacement compris entre la 
rue Saint-Denis, la rue de Rivoli, le boulevard Sébastopol et la rue des Lombards, 
dont le nom vient des usuriers lombards, qui, au xiii^ siècle, habitaient presque 
tous dans cette rue. L'impatience que ces usuriers mettaient à poursuivre leurs 
débiteurs pour le moindre retard était si connue qu'elle en était devenue prover- 
biale : on disait par dérision : « Patient comme un Lombard. » 

Dans ces récentes années, les magasins Pygmalion ont subi de nombreux 




M.\G.\SINS DE PYGMALION. H.^LL DU BOULEVARD SEB.'^STOPOL. 



agrandissements gagnés sur les cours intérieures. Ils possèdent ime très longue 
galerie installée de façon tout à fait moderne, qui comprend toute la façade de 
la rue de Rivoli et presque toute celle du boulevard Sébastopol. Cette galerie est 
entièrement consacrée aux robes, manteaux et fourrures. Toute la partie du 
magasin, concernant la toilette des femmes, des hommes et des enfants, se déve- 
loppe tous les jours; MM. Urion et Petit lui consacrent leurs soins tout spéciaux. 

La rue Saint-Denis est une rue extrêmement commerçante, qui nous offre, 
à côté des meilleurs restaurants tels que Dreher, des maisons capables d'aider 
les femmes à suivre tous les caprices de la mode telles que Pygmalion et la mai- 
son de coiffure Lémery. 

Cette maison, qui constitue, en quelque sorte, une véritable attraction, possède 
rue Saint-Denis un vaste lavatory modem style, installé avec le plus grand con- 
fort, où vingt-cinq artistes capillaires rivalisent d'habileté pour satisfaire la 
nombreuse clientèle qui fréquente l'établissement. 

En face, au numéro 43 de la me de Rivoli, formant le coin de la rue Saint- 



lA VILLE LUMIERE 




FONTAINE DES INNOCENTS. 



I" ARRONDISSEMENT 143 

Denis, M. Lémery, chimiste distingué qui a obtenu les plus hautes récompenses 
honorifiques, a inauguré quinze salons des plus luxueux, où, par un procédé spécial 
de coloration des cheveux par les plantes, il peut satisfaire à toutes les élégances 
des femmes désireuses de changer ou d'aviver la nuance de leurs cheveux. Ce pro- 
cédé de ITndo-Henné ne peut offrir, paraît-il, aucun danger d'intoxication et a 
d'ailleurs été approuvé par plusieurs sommités médicales. 

On sait que la coutume, chez les femmes, de modifier la couleur de leurs che- 
veux remonte à la plus haute antiquité. Les Romains empruntèrent cette mode 
aux habitants de la Grande-Bretagne, que César appelait Pidi, c'est-à-dire peints. 

Tibulle nous apprend que l'écorce verte de la noix serv^ait à cet usage. 

M. Lémery veille lui-même à la préparation et à l'application de son procédé. 
; Il a la clientèle des femmes les plus jolies et les plus élégantes de Paris, qui 
viennent défiler dans ses salons, où elles trouvent tout le confortable qu'elles sont 
en droit de désirer. 

Nous devons ajouter que Mme Lémery, ayant su créer un grand nombre de 
fort gracieuses coiffures, est très recherchée et très appréciée de ses clientes, qui 
aiment à trouver en elle l'amabilité charmante et le goût parfait qui ont tant 
contribué à l'essor considérable qu'a pris la maison. 

Dans la rue Saint-Denis, débouche la rue de la Ferronnerie, où Henri IV^ en 
se rendant au Louvre, fut poignardé par Ravaillac. La rue de la Ferronnerie 
s'appelait ainsi à cause des ferrons, marchands de fer auxquels Saint Louis avait 
donné la permission de s'établir le long des Charniers des Innocents, dans des 
baraques en bois construites à cet effet. 

La rue de la Ferronnerie était très étroite et encombrée par toutes ces ba- 
raques : c'est ce qui permit à Ravaillac de profiter de l'embarras de voitures pour 
s'approcher du carrosse de Henri IV. Ce n'est qu'en 1669 qu'on supprima les nom- 
breuses échoppes des ferronniers. 

La rue des Innocents, parallèle à la rue de la Ferronnerie, fut ouverte à 
l'époque où le cimetière des Innocents fut supprimé. Au numéro 15 était le Caba- 
ret du Caveau, qui faisait partie du couvent des Saints-Innocents. 

Le square des Innocents occupe l'emplacement de l'église et du cimetière 
des Innocents. Ce cimetière, autrefois appelé cimetière des Champeaux, avait été 
établi en 1186. Il fut entouré plus tard d'une galerie voûtée appelée Charnier des 
Innocents. C'était une galerie sombre, humide et malsaine, destinée à la sépul- 
ture des personnes riches. Elle servait de passage aux piétons. On y voyait, 
peinte sur les murs, la fameuse « danse macabre », ainsi que le squelette sculpté 
en marbre de Germain Pilon. 

La galerie du Charnier des Innocents était pavée de tombeaux, tapissée de 
monuments funèbres et bordée de boutiques de modes et de lingerie et de bureaux 
d'écrivains publics. 

« Sans la secrète correspondance des cœurs, dit Mercier dans son Tablmu 
de Paris, les écrivains des Charniers iraient augmenter le nombre prodigieux des 



LA VILLE LUMIERE 




I" ARRONDISSEMENT 



145 



squelettes qui sont entassés sur leurs têtes, dans ces greniers surchargés de leur 
poids. Ces ossements frappent les regards, et c'est au milieu des débris vermou- 
lus de trente générations, c'est au milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui 
vient offenser l'odorat qu'on voit celles-ci acheter des bonnets, des rubans et 
celles-ci dicter des lettres amoureuses. » 

En 176^, le Parlement interdit les inhumations dans Paris. On supprima 
alors les cimetières qui étaient dans la ville, et on plaça les ossements qui prove- 
naient des fouilles dans d'anciennes carrières abandonnées situées dans le fau- 
bourg Saint-Jacques. On leur donna le nom de Catacombes. 

L'entrée des Catacombes, que l'on peut visiter, est située place Denfert- 
Rochereau. 

Parla rue Sainte-Opportune, qui fut ouverte en 1836 et doit son nom à l'ancienne 
église Sainte-Opportune, nous reviendrons encore à la rue de Rivoli. Traversons 
la rue du Pont-Neuf et suivons la rue de Rivoli j usqu'à la rue de l' Arbre-Sec. Situé au 
coin de cette rue et au numéro 83 de la rue de Rivoli, se trouve l'hôtel Sainte-Marie. 




HOTEL SAINTE-MARIE. 



SALLE .\ MANGER. 



La rue de l'Arbre-Sec a été ainsi dénommée, suivant les uns, à cause d'un 
gibet qui y avait été placé. Selon les autres, ce nom ferait allusion à la légende 
chrétienne de l'Arbre-Sec, l'arbre d'Egypte qui vivait depuis le commencement 
du monde, toujours vert et rempli de feuilles et qui se dessécha soudain lorsque 
Jésus-Christ fut mort sur la croix. 



LA VILLE LUMIERF. 




IIÙTKL SMNTK-MARIK, 



I" ARRONDISSEMENT 



147 



Le numéro 21 de cette rue est une ancienne dépendance de l'hôtel Sourdis. 
Entre le 21 et le 23, existe une petite impasse, avec porte grillée, qui s'appelait au- 
trefois impasse Courbaton. Elle communiquait avec l'impasse Sourdis située rue 
des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, et donnait accès à l'hôtel Sourdis du côté 
de la rue de l' Arbre-Sec. Au 48, se trouve l'hôtel de Saint-Roman, où nous voyons 
une cour intérieure très curieuse. Au 52, hôtel de Trudon, sommelier de Louis XV, 




HOTEL SAINTE-MARIE. 



UN SALON. 



et de son fils, marchand de chandelles du roi. En face s'ouvre la rue Bailleul, (.[ui 
doit son nom à Robert Bailleul, clerc des comptes qui habitait cette rue en 1423. 

Il existait jadis, rue de l'Arbre-Sec, l'impasse de la Petite-Bastille, qui avait 
été nommée ruelle Sans bout, puis ruelle de Jean de Charonne, à cause d'un certain 
Jean de Charonne qui y tenait un cabaret. Ce cabaret existait encore en 1738, 
etja maison du 83 de la rue de Rivoli occupe exactement le terrain où se trouvait 
cette impasse. 

Ainsi que nous venons de le voir plus hauf, c'est l'hôtel Sainte-Marie qui 
occupe aujourd'hui cet emplacement. ' : 

C'est un hôtel très confortable, admirablement tenu et essentiellement de 
famille. 

En face, à l'angle opposé de la rue de Rivoli, se trouve une inscription rap- 



148 LA VILLE LUMIÈRE 

pelant que s'élevait là l'hôtel de Montbazon, où l'amiral Coligny fut tué à la Saint- 
Barthélémy. Sophie Amoult, la célèbre actrice, naquit dans cet hôtel, et Carie 
Vanloo l'habita. 

L'hôtel Sainte-Marie possède des chambres et des appartements très bien 
organisés. La salle de restaurant, gaie et claire, donne sur la rue de Rivoli. Le service 
y est fait par petites tables, et la cuisine se recommande tout particulièrement 
aux amateurs de bonne chère. La cave de la maison est renommée. 

Nous voyons également au rez-de-chaussée le fumoir et le salon de lecture. 
« Nous venons, dans cette promenade, de rencontrer des hôtels si luxueux et si 
confortables qu'il nous semble amusant de jeter un coup d'oeil sur ce qu'étaient 
les hôtelleries d'autrefois. 

Elles étaient le plus souvent situées à l'entrée ou à la porte des villes; l'hô- 
telier, ou un de ses valets assis sur la porte invitait les passants à entrer, criait 
tout haut le prix du vin. Souvent le tarif était affiché sur le mur. Ainsi l'on voyait 
écrit : Dînée du voyageur à fied^ six sols ; couchée du voyageur à pied, huit sols. 
C'étaient là les petites hôtelleries ; les grandes, celles où l'on pouvait descendre 
avec son équipage et son train portaient : Dînée du voyageur à cheval, douze sols; 
couchée du voyageur à cheval, vingt sols. Ces prix étaient assez chers pour l'époque. 
Une ordonnance avait forcé les hôteliers à afficher leurs pri.x pour empêcher 
leurs vols et leur rapacité. 

Les hôtelleries étaient, le plus souvent, le refuge de la nombreuse population 
errante de cette époque, soldats, aventuriers, pèlerins, filles de joie, malfaiteurs, 
marchands. 

Elles servaient d'embuscades à tout un ramassis de gens sans aveu, qui 
attendaient les voyageurs riches au passage pour les enivrer, les voler au jeu. 
.\ussi dans la plu])art de ces établissements faisait-on bonne chère. 

Erasme nous a laissé de jolis tableaux très animés des hôtelleries de son 
temps en France et en Allemagne ; il nous dépeint la mauvaise mine des hôtes 
qui ont l'air de se soucier fort peu de vous recevoir, la lenteur méthodique du ser- 
vice, le sans-gêne des convives, l'odeur du tabac, le pêle-mêle un peu trop patriar- 
cal où vivent maîtres et valets. 

Cependant lorsque le nombre de voyageurs fut devenu de plus en plus consi- 
dérable et que les relations commerciales se furent accrues, les hôtelleries furent 
obligées de se modifier et de songer davantage à la satisfaction du public. 

Ce souci n'a fait depuis que d'augmenter chaque jour, et l'on sait à quels 
raffinements les hôtels d'aujourd'hui nous ont habitues. 

N'oublions pas de citer dans la rue de l' Arbre-Sec, par laquelle nous ter- 
minerons notre promenade, un hôtel des ;\Iousquetaires qui occupait l'emplace- 
ment du numéro 4 actuel et où habita, pendant quelque temps, le fameux d'Arta- 
gnan, qu'Alexandre Dumas a immortalisé. 




arrondissement (la Bourse), comprend les quartiers Gaillon, 
'ivienne, le Mail et Bonne-Nouvelle. Il est limité, d'une part, par 
la rue des Capucines, la rue des Petits-Champs, la rue Etienne -Marcel 
■et le boulevard Sébastopol et, d'autre part, par les boulevards des Capucines, 
des Italiens, Montmartre, Poissonnière, Bonne-Nouvelle et Saint-Denis. 

Nous partirons de la rue des Capucines, qui fait à la fois partie des I" 
€t IP' arrondissements. Elle date de l'année 1700 et fut tracée sur les jardins 
de l'hôtel du maréchal de Luxembourg, sous le nom de rue Neuve-des-Capucines , 
à cause de la proximité du couvent des Capucines dont nous aurons l'occasion de 
parler plus loin. Les écuries de la duchesse d'Orléans occupaient l'emplacement 
-de quatre numéros actuels de cette rue. Au 19, nous voyons actuellement le 
Crédit Foncier de France, bâti sur les terrains des anciens hôtels de Villequier, de 
Septeuil et deMazade. Au 12 était placé l'hôtel du lieutenant général de police, 
qui devint pendant la Révolution la Mairie de Paris, où logèrent Pétion etBailly. 

La rue Volney part de la rue des Capucines. Elle s'appelait jadis rue Arnaud, 
à cause de l'hôtel appartenant au maréchal de Saint-Arnaud dont elle occupe 
l'emplacement. Au 7 est le cercle Volney. 

La rue Daunou faisait partie de la rue Neuve-Saint-Augustin ; elle nous 
conduira dans la rue qui est sans conteste la plus brillante et la plus somptueuse 
de Paris : la rue de la Paix, où nous verrons le commerce parisien dans toute sa 
richesse et dans tout son éclat. 

La rue de la Paix a été tracée en 1806 sur l'emplacement du couvent des 
Capucines, qui occupait un terrain compris entre la rue et le boulevard des Capu- 
cines, la rue des Petits-Champs et la rue Louis-le-Grand. Louise de Lorraine, 
épouse de Henri III, avait conçu le dessein de fonder un couvent de Capucines à . 
Bourges et laissa pour cette fondation la somme de soixante mille livres. Marie 
de Luxembourg, sa belle-sœur, exécuta en partie la volonté de Louise de Lorraine ; 
mais, au lieu de fonder le couvent de Capucines à Bourges, elle le fonda à Paris 
et acheta dans ce but l'hôtel du Perron. L'Estoile parle de cet étabhssement ; 
il dit que les Capucines prirent d'abord le titre de Filles de la Passion et qu'elles 
figuraient aux processions publiques portant une couronne d'épines sur la tête. 
Il ajoute que leur règle surpassait en austérité toutes celles des autres commu- 
nautés. Louis XIV, en 1688, pour faire construire la place Vendôme, ordonna la 
démolition du couvent des Capucines et l'érection d'un nouveau couvent plus 
vaste et plus commode à l'endroit où finit la rue des Petits-Champs et commence 



LA VILLE LUMIÈRE 



la rue des Capucines. La façade de l'église correspondit à l'axe de la place Ven- 
dôme et lui servit de perspective et de décoration. Ce couvent fut supprimé 
en 1790, et les bcâtiments furent dans la suite destinés à la fabrication des assi- 
gnats. Puis les jardins de cette maison, théâtres des gémissements et des austé- 
rités des pieuses filles qui l'habitaient, devinrent pendant quelques années une 
promenade publique et le séjour des jeux et des amusements de toutes sortes. 
C'est là, entre autres, que fut établi le premier Panorama, ainsi que le fameux 
cirque Franconi. 

Enfin la rue de la Paix fut tracée sous le nom de rue Napoléon. L'empereur 
voulait (jue ce fût la plus belle rue de Paris, et son désir fut pleinement réalisé. 
La rue de la Pai.x, écrit Edouard Fournicr, dans l'un de ses ouvrages sur Paris, 
« est restée le bazar du confortable le plus splendide et le plus délicat ». 

En creusant la terre pour jeter les fondements des constmctions qui devaient 
border la voie nouvelle, on mit à jour le sarcophage d'un centurion romain, 
Ceius Agomarus, et on découvrit dans des vases d'airain des pièces d'or et d'argent 
aux effigies de Jules César, de Marc Aurèle, de Trajan et de Titus. 

Afin d'encourager les constructions des édifices dans la nouvelle rue. Napoléon 
affranchit d'impôts pendant quinze ans toutes les maisons qui s'y élèveraient, et 
il accorda en outre de grandes facilités de paiement pour les terrains. Ces encou- 
ragements atteignirent très vite leur but, et la rue Napoléon, future nie de la 
Paix, dressa ses édifices des deux côtés de la voie. 

Là se termine, en dehors des nombreuses reconstructions qui sont faites 
actuellement, l'historique de la rue de la Paix, qui, tout comme les peuples heu- 
reux, n'a pas d'histoire. L'on ne peut 
rien ajouter à son sujet, l'on ne peut 
qu'énumérer quelques-unes des impor- 
tantes maisons de commerce qui y sont 
installérs. 

11 y a quelque temps, nous avons lu 
dans le Figaro un article intitulé Douze 
millions de frivolités et consacré à la 
maison Paquin. 

Les marchands de frivolités ven- 
daient jadis tout ce qui concernait la 
toilette de la femme, et ce mot de « fri- 
volités » est gracieux pour designer cis 
mille colifichets, pourtant indispensables 
et essentiels. Les marchands de frivolités 
sont devenus aujoind'hui l'une des 
importantes manifestations de l'initiative et de l'activité française, et si 
l'on trouve naturel que l'on nous décrive ces immenses usines d'Amérique 
et ces colossales entreprises allemandes et anglaises, il ne nous semble^ pas 




MAISON l'AQLlN. 



Ile ARRONDISSEMENT 



151 







. __. _ . i^.... ^ 

niiitiiii niiiiiîiiiii HiiiSiiiiSïii n iMiii'iiiiii h iiîiiiiHSiu îwfiiiimr liiiiilHR 




MAISON PAQUIN. 



152 



LA VILLE LUMIÈRE 

frivolités » aussi importante que 




moins intéressant d'étudier une maison de 
Paquin. 

Ce nom est connu dans tout l'univers, et, en tous lieux, les femmes consi- 
dèrent comme un grand 
bonheur de pouvoir se faire 
iiabiller dans cette maison 
de haute couture dont l'im- 
portance commerciale, éco- 
nomique et financière, vaut 
la peine d'être mentionnée. 
Si nous disons que 
([uatre millions de francs 
sont dépensés chaque année 
pour les étoffes servant à 
confectionner les toilettes 
qui sortent de chez Paquin, 
que les rubans employés 
M\;^(.\ iMjiiN. pourraient couvrir la dis- 

tance Paris-Versailles, que 
les vingt-deux millions de mètres de fil qui passent entre les mains des petites 
ouvrières pourraient relier les deux pôles de la terre, que les essaj'euses usent bon 
an mal an plus de mille kilogrammes d'épingles, qu'il est fait une consommation 
de trois cent soixante kilogrammes de fil de soie, cent cinquante kilogrammes de 
baleines, trois cents kilo- 
grammes d'agrafes et de 
portes, nous ne donnerons 
peut-être encore (lu'une 
faible idée du nombre incal- 
culable des fournitures uti- 
lisées par la maison Paquin, 
et nous n'avons pas la place 
de compléter cette énumé- 
ration fantastique. 

La maison de Paris — 
car l'on sait que Paquin pos- 
sède également une maison 
à Londres — emploie envi- 
ron treize cents personnes. 
Il est vrai de dire que le 

personnel est admirablement traité. Les emjiloyés, hommes et femmes, au 
nombre de trois cent cinquante, sont nourris dans la maison; soit un total 
de sept cents repas à préparer chaque jour dans les locaux de la rue de la Pai.\, 




MAISON P.\QeiN. 



II*^ ARRONDISSEMENT 153 

fonctions réservées à un chef et quinze aides de cuisine. A Londres, où presque 
tout le personnel est français, les ouvrières sont même logées dans la maison. 
De plus, l'été, à partir de juin, lorsque le Grand Prix est couru et que la besogne 
diminue dans les ateliers, la maison Paquin envoie toutes les semaines ses 
ouvrières, par groupes de vingt ou trente, au bord de la mer ; elle possède trois 
chalets à Paris-Plage, entre les flots et la forêt de pins. 

Nous n'entreprendrons pas d'énumérer les frais généraux de la maison, nous 
dirons seulement — et cela suffira pour concevoir le reste — que vingt-cinq mille 
francs sont dépensés par an pour ces jolis hortensias mauves qui égayent la rue 
de la Paix. 

Visitons à présent cette maison de frivolités, depuis l'élégant magasin du rez- 
de-chaussée oii sont exposés quantités de jolis modèles ainsi que les fourrures pré- 
cieuses. Au premier étage sont les salons de vente et d'essayage, parmi lesquels 
nous voyons une véritable petite scène très habilement disposée pour les toilettes 
de scène. Puis ce sont les différents ateliers, ateliers spéciaux pour les jupes, 
les corsages, les costumes tailleur, etc., etc. D'étages en étages, nous arrivons à 
la section de pelleterie admirablement organisée ; la maison Paquin a des ache- 
teurs qui parcourent chaque année les grands marchés du monde, tels que Londres, 
Leipzig, Nijni-Novgorod. 

La maison occupe quatre immeubles, les i, 3 et 5 de la rue de la Paix et le 
numéro 6 de la rue des Capucines, qui forment un tout homogène que l'on peut 
parcoin"ir en entier sans s'apercevoir que l'on change de maisons. 

La maison Paquin a été créée en 1S90 par 'SI. et ;\Ime Paquin. En 1896, 
elle était mise en société au capital de douze millions et demi. Chacun sait que 
c'est l'une des maisons qui lancent les modes dans Paris et que Mme Paquin 
est une véritable artiste qui connaît admirablement tout l'art du costume 
et trouve d'incessants et miraculeux changements de lignes, de couleurs et 
d'étoffes. 

Au numéro 10 de la rue de la Paix, nous trouverons la maison Toy, qui s'est 
fait la spécialité des verreries artistiques et des porcelaines et faïences. 

On connaît l'extension que l'industrie de la verrerie a prise. C'est au 
xiii^ siècle que cet art, où l'Orient s'était surpassé, redevint en honneur 
en Europe au moment où \'enise et Murano ci-éèrent leurs fabriques. Au 
xv^^ siècle, devant les progrès surprenants de Murano et de Venise, les produits des 
verreries orientales cessèrent d'être recherchés. On fabriqua à cette époque des 
glaces et des vases merveilleux. L'Allemagne rivalisa avec l'Italie; puis la Bohême 
commença sa fabrication. En France, l'usage du verre était répandu depuis très 
longtemps ; Colbert donna une grande impulsion à l'industrie verrière en 
appelant d'Italie des ouvriers d'un talent consommé. L'état de verrier prit 
ensuite une telle importance que le' gouvernement français établit une 
noblesse particulière, les gentilshommes verriers, en faveur de ceux qui l'excr- 
■çaient. 



T54 



LA \ILLE LUMIÈRE 



La maison qui nous occupe a été fondée par M. Toy.en 1S25, rue de la Vic- 
toire, et elle acquit de suite une très grande réputation pour ses services de table, 
ses porcelaines et ses cristaux. Elle se développa très rapidement, et quelques 
années plus tard, ayant été forcée de s'agrandir, elle s'installait rue de la 
Chausséc-d'Antin, au numéro 19. C'est là que M. Toy commença à vendre des 
porcelaines et des faïences anglaises jusqu'alors inconnues à Paris. 

La porcelaine tendre naturelle anglaise est la seule que pendant longtemps 
l'on ait fabriquée en Angleterre. 

En introduisant, en 1800. dans la composition de la pâte jusque-là en 




usage une quantité raisonnée de phosphate de chaux, Ch. Spode amena un 
perfectionnement dont Macquer avait fait l'essai avant 1735. A part le phos- 
phate de chaux, cette porcelaine possède les mêmes élémi uts constitutifs que 
ceux qui servent à la fabrication des faïences fines ; mais elle est translucide, 
se cuit à la température de la faïence fine et peut recevoir, grâce à son émail. 
une ornementation très riche et très variée. 

La pâte de la porcelaine anglaise étant plastique se façonne aisément ; elle 
est susceptible d'une ornementation toute particulière. 

La vente de ces articles donna bien vite à la maison To\' une grande notoriété, 
d'autant plus que, liée à la maison Minton, elle devint le représentant à Paris de 



Ile ARRONDISSEMENT 



155 




156 



LA VILLE LUMIERE 



cette manufacture qui est la plus importante et la plus artistique d'Angleterre et 
dont l'on a admiré à toutes les expositions les vases, les coupes, les statuettes 
et les maj cliques. 

En 1866, au moment de la construction de l'Opéra et des travaux effectués 
pour le percement et l'achèvement du boulevard Haussmann et de la rue 
Lafayette, l'immeuble oîi se trouvait la maison Toy fut démoli. Celle-ci fut 
transportée alors au numéro 6 de la rue Halév}-, où elle resta jusqu'en 1902, 
c'est-à-dire pendant trente-cinq ans. 

A cette époque, elle subit de nouveaux agrandissements : elle s'adjoignit 
successivement la maison Leveillé-Rousseau et la maison Le Gerriez, et elle 
s'établit dans le beau local qu'elle occupe aujourd'hui au numéro 10 de la 
rue de la Paix. 

La maison Toy est bien connue pour ses modèles spéciaux très artistiques 
de services de table de porcelaine et de cristal. Elle a le dépôt exclusif des 
œuvres de nombreux artistes, notamment de Deck et de Delaherche. 

Dans la même maison, nous voyons actuellement la maison Brevignon, cpii 
a été fondée en 1879 au 98 de la rue de la Victoire, par Mme Elisa. Grâce à l'intel- 
ligente direction et à l'heureuse initiative de sa fondatrice, elle se développa d'une 
façon extrêmement rapide. Bientôt son extension nécessita une installation nou- 
velle, et la maison de couture dut être transportée au numéro 10 de la rue de 
la Paix. 




MAISON HRHVIGNON. 



Ile ARRONDISSEMENT 




MAISON BKEVIGNOX. 



La prospérité de la maison s'accrut sans cesse. M. Paul Edouard Dailly 
succéda en 1904 à Mme Ëlisa, et par son habileté et son énergie donna aux affaires 
un développement très grand. Sous les ordres de 'SI. Brevignon, directeur actuel, 
la maison est en train de prendre un nouvel essor. En dehors de sa clientèle pari- 
sienne, elle possède une très haute clientèle anglaise et américaine, qui lui est 
toujours restée fidèle et qui s'accroît encore en ce moment, par ce fait que M. Bre- 
vignon a de nombreuses relations in the upper ten en Angleterre et y est très, 
avantageusement connu. 

Son installation de la rue de la Paix est somptueuse. Nous admirerons les- 
vastes salons de vente à l'imposant aspect : le salon Louis XVI et le salon Empire 
dont nous reproduisons ici les photographies. Viennent ensuite les nombreux 
salons d'essayage, où nous voyons quantité de jolies gravures anciennes et d'auto- 
graphes des artistes de Paris attestant la satisfaction qu'elles eurent de leurs 
toilettes. 

A la suite de ces salons, nous arrivons dans une petite pièce oii une estrade 
a été disposée ; là, une rampe constitue une disposition tout à fait spéciale d'éclai- 
rage admirablement comprise pour l'essayage des robes du soir et des costumes. 
de théâtre. 

Les ateliers, situés à l'étage supéi-ieur, occupent plus de cent ouvrières qui se 
partagent les diverses spécialités de la maison : atelier spécial pour les costumes. 



158 LA VILLE Ll-MIERE 

tailleurs dirigé par un tailleur réputé, atelier de broderie, de lingerie, de manteaux, 
de robes du soir, etc., etc. 

Un très nombreux personnel assure l'exécution parfaite de toutes les com- 
mandes. 

Au numéro 16, nous visiterons les salons de la maison Carlier, qui assume 
la tâche délicate de créer des coiffures toujours nouvelles pour les jolies Pari- 
siennes sans cesse désireuses de changement. 

Et ce n'est certes pas une tâche facile que de varier à l'intîni les coiffures 
destinées à parer et à embellir tant de visages gracieux. Aussi la maison Carlier 
s'efforce-t-elle de multiplier ses créations en travaillant d'après les documents 
anciens. Elle s'inspire des coiffures des siècles passés, les transforme et les rajeunit 
afin d'en former de charmants modèles conformes à notre goiît moderne. 

La variété des chapeaux n'a pas été moins grande, paraît-il, dans l'antiquité 
que de nos jours. Le premier couvre-chef a dû être le bonnet à poils fait de la 
dépouille des animaux ; nous avons continué à emprunter aux bêtes les ornements 
les plus somptueux utilisés pour nos chapeaux; mais que de formes différentes 
ont été imaginées ! Les Romains connurent d'abord un chapeau très primitif 
qu'ils appelèrent galerus; puis la coiffure propre aux Egyptiens fut introduite 
chez eux sous le nom de calantica. C'était une sorte de coiffe attachée par un lien 
autour de la tête avec des pans tombant des deux côtés sur les épaules, de telle 
sorte qu'on pouvait les tirer à volonté et s'en voiler toute la figure. Ce modèle 
primitif représenterait assez bien notre capuchon pour automobile. Chez les 
Romains, l'usage de cette coiffure fut restreint aux femmes. Dès les premiers tenij^s 
de la Grèce, le culte de la coiffure était déjà très perfectionné. Dans le nombre 
infini des coiffures des dames grecques, nous signalerons : la mitre, la cicréphale, 
plus spécialement destinée aux courtisanes, le diadème, le strophe, la caliptra, 
la tolia, le credemnon, le nimbe, le dracône, ou bandeau quelquefois en or, roulé 
en spirale autour de la tête. 

De toutes ces coiffures anciennes, la maison Carlier a su créer de gracieux 
et élégants chapeaux. Elle a eu l'adresse de mettre à profit k's formes les plus 
bizarres et de savoir les adapter au goût du jour. 

A l'époque où le voile constituait en quelque sorte toute la coiffure de la 
femme, elle a emprunté les jolis capuchons qu'elle inventa pour les sorties du 
théâtre. Les coiffes de jadis, les bonnets, les résilles, les calottes de velours, les 
chaperons, etc., etc., lui inspirèrent de nombreuses idées. 

C'est un peu avant la Révolution que le véritable chapeau remplaça la coiffure 
proprement dite, et les petits chapeaux ornés de plumes et de fleurs furent en 
pleine vogue. A un moment donné, les femmes les plus élégantes se contentèrent 
d'une simple cocarde tricolore. Puis ce fut le Directoire, qui fit éclore tant de 
nouvelles façons de se coiffer : le bonnet à la Délie, le bonnet à la frivole, le bonnet 
à l'esclavonnc, le bonnet à la Nelson, le chapeau à la primerose, le chapeau 
turban, le chapeau rond à l'anglaise, le chapeau à la glaneuse, le chapeau Spencer, 



Ile ARRONDISSEMENT 



159 




i6o 



LA VILLE LUMIÈRE 



le chapeau Castor, le chapeau à la Lisbeth, le chapeau à damiers, etc., etc. 
« Quelle imagination, disent les Concourt, que celle des dictateurs de la tête ! » 
et quels trésors, ajoutons-nous, pour les modistes' d'aujourd'hui! 

La maison Carlier possède toutes les gravures anciennes représentant ces 
coiffures. Elle a su découvrir dans les musées, dans les bibliothèques, dans la 
galerie des estampes, dans les gravures jaunies des vieux livres, la matière et le 
sujet des chapeaux si seyants et si variés qu'elle crée tous les jours pour les jolies 
mondaines qui savent bien qu'elles sortiront de chez Carlier plus gracieuses et 
plus jolies. Aussi presque toutes les actrices de Paris sont-elles les clientes de cette 
irfaison, dont les jolis magasins furent souvent représentés sur la scène. 

La maison Carlier a été fondée en 1891 et n'a fait que prospérer depuis sa 
fondation. Personne ne peut lui contester aujourd'hui la place prépondérante 
qu'elle occupe parmi les premières modistes parisiennes. Elle est certainement 
une des maisons de la rue de la Paix qui provoquera le plus de convoitises fémi- 
nines. 

Au numéro 15, nous voyons la parfumerie Guerlain, qui fut fondée en 1828. 




MAISON Gl'EKI 



Le magasin était situé alors dans l'hôtel .Mmnice, qui possédait à ce ninnunt 
des magasins à droite et à gauche de sa porte cochère. C'était à l'épociue, dont 



U^ ARRONDISSEMENT 



i6i 




102 



LA VILLE LUMIÈRE 




MAISON GUERLAIN. 



nous avons parlé plus haut, où l'aristocratie anglaise arrivait en chaise de poste à 
l'hôtel Meurice. Lord Seymour y venait souvent en mail. C'est lui qui avait été 

surnommé par le peuple de 
Paris Milord l'Ar souille, à 
cause de ses dépenses folles 
et de ses excentricités de 
mauvais aloi. Il paraît 
toutefois que sous cette 
originalité triviale se cachait 
un homme bienfaisant et 
généreux, qui valait mieux 
(lue sa triste réputation. 

Quoi qu'il en soit, 
l'^rd Sej'mour trouva les 
parfums de Guerlain déU- 
cieux, et grâce à son pa- 
tronage Guerlain fut dès 
lors classé parmi les pre- 
miers parfumeurs de son époque pour la finesse et la nouveauté de ses produits. 
Non seulement il devint à la mode, mais il fut le parfumeur attitré de plusieurs 
cours étrangères, entre autres de celles d'Angleterre, de Belgique, de Hollande 
et de Wurtemberg. 

La parfumerie était à cette époque loin d'être ce qu'elle est actuellement, et 
Guerlain fut le promoteur des articles, qui nous semblent si délicieux aujour- 
d'hui. Sa fabrique, ou son usine comme on l'appellerait maintenant, était située 
à l'Arc de Triomphe, au coin de l'avenue d'Eylau, aujourd'hui avenue Victor- 
Hugo. Les maisons de la rue de Presbourg, en façade sur la place de 
l'Etoile, n'existaient pas encore ; à leur place étaient des talus de terre 
gazonnée. La fabrique était en haut de ces talus et en façade sur l'Arc de 
Triomphe. . 

Les magasins de Guerlain furent transportés en 1841 au numéro 11 de la rue 
de la Paix, devenu à présent le numéro 15 à cause de la suppression du Timbre 
situé alors à cet endroit. Guerlain, avec les anciennes maisons de la rue de la 
Paix, contribua à donner à l'ancienne rue Napoléon cette réputation de bon 
goût et d'élégance qu'elle a toujours conservée. 

Parfumeur de l'Impératrice, ses parfums furent à la mode de l'Empire ; ses 
nouvelles créations : Jicky, Après l'Ondée, Sillage, sont à la mode d'aujourd'hui, 
et sa réputation parisienne est devenue mondiale. 

Nous voyons également au numéro 15 la maison de couture de Mme Léony 
Tafaré, qui, après avoir été installée pendant trois ans me A'ignon, vient tout 
récemment d'ouvrir de nouveaux et coquets salons qui s'étendent en façade sur 
la rue de la Paix et la rue Daunou. 



Il'' ARRONDISSEMENT 



T63 



Mme Tafaré, ayant été elle-même ouvrière, puis vendeuse dans les prin- 
cipales maisons de Paris, peut se vanter à juste titre de connaître à fond son 
métier. 

Son habileté et son adresse lui ont acquis la confiance de toute une clientèle 
mondaine et aristocratique. 

Les femmes élégantes, pour lesquelles Mme Tafaré inaugura tant de jolies 
créations, s'accordent à lui reconnaître un très grand sens artistique et un goût 
parfait. 

Le goût, en ce qui concerne les œuvres d'art, doit avoir comme qualité prin- 
cipale la délicatesse, qui consiste non seulement dans une grande sensibilité, mais 
aussi dans une perception très fine de toutes les nuances de la beauté. Or la toi- 
lette féminine n'est-elle pas une véritable œuvre d'art et n'exige-t-elle pas à ce 
titre tout le concours que peut lui apporter le goût le plus délicat ? 




M.^ISON T.\F.\RÊ. 



Mme Tafaré, en dehors de ses costumes tailleur très simples et très nets et de 
ses manteaux et sorties de bal, a la grande spécialité des vaporeuses toilettes du 
soir, costumes flous et harmonieux dont la grâce légère fait si bien valoir 
la beauté. 

La maison Tafaré possède la faveur des Parisiennes et des étran- 
gères. Pour satisfaire au désir de nombreuses clientes, elle a été obligée 



:64 



LA VTI.1.1-: 1 r^Tf.KE 





MAISON MAMKLIN. 



TAIAKÉ. 

de fonder une succursale dans l'Amé- 
ri(iue du Sud, à Buenos-Ayres. 

Au numéro k), nous voyons ini 

magasin dont la devanture est une 

x'éritable ceu\-rc d'art, ("est la maison 

l'.iul Hamelin, dont M. A'aubourzeix 

-1 aujourd'hui propriétaire. 

i'ctti- maison tut fondée en 1869 
I .11" Al . l'an! Hamelin. au 2J de la rue de 

I I l'.lLX. 

l'dlc (ibtint uni' médaille d'or à 

II exposition universelle de 1878 et 
lut toujours extrêmement réputée 
p'iur la finesse et l'éclat de ses pierres 
.imsi (pie ]ionr ses artistiques montures. 
.M. l'aul Hamelin mmirut eu ii)o,',. 
.M. \'auliiiur/ci\, (pu .i\ait alors au 4 
de la place de r()]H''ra ml très beau 
m.ig.isin de bijouterie et joaillerie — la 
mais(jn .Martel- ri'unit cette dernière 
maison à la maisim l'.iul Hamelin. 



Ile ARRONDISSEMENT 




MAISON HAMELIN. 



i66 LA VILLE LU:\Il£RE 

Lorsque, en 1906, l'immeuble du 23 delà rue de la Paix dut être démoli, M. \'au- 
bourzeix transféra ses magasins où nous les vo3'ons à l'heure actuelle et en confia 
la décoration à M. G. Morice, architecte, qui fit preuve en l'occurrence d'un art 
parfait. Le magasin est conçu dans le style Directoire et possède une très intéres- 
sante devanture qui a été faite entièrement avec ce marbre jaune de Sienne aux 
si merveilleuses teintes. Elle est ornée de cariatides de bronze, décoration si riche 
et si belle, trop rarement employée. 

, Une tradition rapportée par Vitruve nous fait connaître l'origine que les 
anciens attribuaient aux cariatides, et ce détail nous semble valoir la peine d'être 
cité. Selon cette tradition, les habitants de Carya, ville du Péloponèse, ayant pris 
parti pour les Perses, lorsque ceux-ci envahirent la Grèce sous la conduite de 
Xerxès, les Grecs vainqueurs tirèrent une vengeance éclatante de leur trahison. 
Les hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes vendues comme esclaves et, 
déplus, afin de perpétuer le souvenir de leur esclavage, les architectes imaginèrent 
de les faire servir de modèle aux statues qu'ils employèrent en guise de colonnes. 
Il faat avouer que cette légende, ne reposant sur aucun fondement précis, fut très 
discutée ; mais il est certain qu'elle eut cours à Athènes et à Rome. 

Toujours est-il que les architectes anciens surent tirer un admirable parti 
des cariatides. Inconnu dans l'art chrétien pendant tout le moyen âge, l'emploi des 
cariatides reparut à la Renaissance ; les grands artistes de ce temps n'eurent garde 
de négliger ce beau motif de décoration qu'on retrouve fréquemment en Italie. 

La devanture de la maison Hamelin. par son origmalité et sa belle exécution, 
nous a fait remonter aux époques anciennes. 

Pénétrons à présent dans le magasin, où nous verrons les gemmes les plus pré- 
cieuses et des bijoux d'un art délicat. La maison Paul Hamelin vient de remporter 
le diplôme d'honneur de la récente Exposition Franco-Britannique, justifiant ainsi 
son renom de maison de ])remier ordre, honorablement et universellement connue. 

Au numéro 23 de la rue de la Paix, dans un superbe immeuble tout récem- 
ment construit et d'une belle architecture, se sont installés, au rez-de-chaussée et 
à l'entre-sol, les grands couturiers fourreurs Green et C". 

Une belle ornementation de bronze finement ciselé, con(;ue dans im style 
moitié Louis XV et moitié Louis X\'l. a\n' une sobriété de bon goût dans 
l'encadrement des glaces, donne à la devanture du magasin ime allure grandiose, 
qui frappe et retient. Dans ce rez-de-chaussée qui sert de salons de vente et 
d'exposition, tandis que le pied foule un tapis royal au chiffre de la maison, cou- 
vrant l'étendue des salons, l'œil est arrêtépar tout ce quis'offre à son admiration. 
dans l'ensemble comme dans les détails. 

La décoration murale consiste en magnifiques glaces alternant avec des 
panneaux de chêne sculpté dans la masse ; des lustres et des appliques dont les 
modèles uniques ont été tout spécialement créés, véritables chefs-d'ceuvre du 
genre, permettent à la fée moderne, l'Electricité, d'inonder de hunièro ce milieu 
somptueux, vraiment sans égal. 



Ile ARRONDISSEMENT 



167 




i68 



LA" VILLE LUMIÈRE 



pur 



Merv-eilleux encore est l'escalier monumental à jour, de style Renaissance, 
spécimen de l'époque, en bois sculpté à double évolution. 

Il conduit à l'entresol, où des salons 
d'essayage, tout en érable, tentent tour à 
tour les visiteuses par leur disposition si 
joliment artistique : palais rêvé de l'élé- 
t;ance et de la beauté, olympe féminin 
d'un modernisme très parisien. 

Si Green et C" se révèlent dans leur 
installation comme des chercheurs de haut 
L^oût, ils se présentent dans leur genre 
comme des novateurs avisés. 

Ils fondent, en effet, dans notre rue 
(le la Pai.x, ce qui n'existait pas encore, 
luie maison de couture uniquement spé- 
cialisée dans le costume tailleur, mais le 
tailleur grand chic, grand style, impec- 




-ALON CREKN I-.T 



cable, ,à la ligne idéale, en un mot Idéal 
I.iiu-, telle est d'ailleurs leur devise. 

A ce genre personnel et sans précé- 
dent, Green et C° joignent les fourrures 
précieuses, aux modèles sans nombre, créés 
dans la très imi:>ortante maison de gros 
qu'ils possèdent déjà et dont la réputa- 
tion n'est plus à faire. Loutre, renard et 
zibeline,... c'est une profusion de toison^ 
somptueuses, savamment achetées en dr 
lointains pays, savamment préparées tout 
près de nous : parures d'imjiératrice.s et <lr 
reines de beauté. 

Les élégances les plus raffinées — 
qu'elles viennent de Paris ou d'ailleurs — 
se donnent toutes rendez-vous chez Green et C", ces enfants gâtés de la mode 
et du succès. 

La rue Louis-le-Grand est parallèle à la rue de la Paix, ("était un chmnn cpii 
longeait le couvent, ("'est à cause de la statue de Louis XR', qui se trouvait jadi> 
place Vendôme, ([u'cllr fut dénommée rue Louis-le-Grantl. 

De 1793 à 1798, elle s'appela rue des Piques, puis rue de la Place-\'endôme. 




S.VLON D ESS.WAGE GREEN ET C". 



11^ ARRONDISSEMENT 169 

Au numéro 34, au coin du boulevard des Italiens, se trouve le pavillon de 
Hanovre, qui est le seul débris qui soit resté de l'immense hôtel du maréchal de 
Richelieu, qui s'étendait de la rue Neuve-Saint- Augustin aux boulevards. C'est 
après la guerre du Hanovre, où il s'était enrichi par des pillages sans nombre, que 
le duc de Richelieu fit faire des agrandissements considérables et somptueux à 
l'hôtel qu'il habitait.» Le peuple murmura quand il vit cette magnificence un peu 
effrontée ; pour la faire expier au maréchal, qui d'ailleurs se moquait bien de ses 
cris, il baptisa sans tarder le kiosque galant du nom du pays où l'on savait que 
yi. de Richelieu avait rapporté l'argent nécessaire à sa construction. Si l'on mur- 
murait à voir la richesse du dehors, qu'aurait-on dit de l'intérieur : de ces salons 
du premier étage où se donnaient les fins soupers de M. le maréchal, de cette belle 
salle du l'ez-de-chaussée qui pour ornement n'avait rien moins à son entrée que deux 
admirables chefs-d'œuvre, les Esclaves, de Micliel-Ange, qui sont aujourd'hui 
au Louvre. 

i( Le maréchal était très jaloux de son joli pavillon ; il tenait surtout 
beaucoup au magnifique point de vue qu'on avait de ses fenêtres, d'un côté, 
jusqu'aux Porcherons, de l'autre jusqu'à la Ville-l'Evêque. » 

C'est dans le pavillon de Hanovre que s'établiront plus tard les glaciers 
Tortoni et Velloni, dont nous aurons l'occasion de parler en parcourant les 
boulevards. 

La rue Louis-le-Grand traverse l'avenue de l'Opéra, qui, commencée en 1854 
et terminée en 1878, part de la place du Théâtre-Français pour aboutir à la place 
de l'Opéra. 

Nous avons déjà vu, t(out à l'heure, cette voie qui est une des plus 
belles et des plus mouvementées de Paris' et où se réunissent quelques magasins 
de grand luxe et de raffinement délicat. Dominé par la façade de l'Opéra, qui 
là-bas se détache, majestueuse, l'avenue prend chaque soir un air de fête avec sa 
triple rangée de lampes électriques qui l'illuminent si merveilleusement. 

Telles devantures, comme celle de la maison de coiffure Raoul, nous charment 
par la gracieuse fantaisie de leur étalage. 

La maison Raoul, fournisseur de la reine d'Espagne, s'est fondée lors de l'ou- 
verture de l'avenue de l'Opéra et s'est spécialisée dans la fabrication des postiches 
d'art. Elle y a apporté une perfection très remarquable. Nous verrons chez elle 
d'amusants spécimens des coiffures de jadis, de hautes coiffures Louis XVI, par 
exemple, coiffures à la Reine, à la Moiitmédy, à la Mongolfier, au golfe de PapJios, 
à la Sémirainis. au Figaro parvenu, fameuses créations du célèbre Léonard, dont 
Marie- Antoinette n'eut pas le courage de se séparer lors de la malheureuse tenta- 
tive de fuite de la famille royale. 

Et ce détail est bien une preuve de la place colossale que l'art de la coiffure 
tient dans les préoccupations féminines. Aussi bien nous ne doutons pas que les 
femmes nous sauront gré de leur signaler que, chez Raoul, elles pourront, à titre 
gracieux, essayer les postiches qui sembleront devoir leur convenir. Elles pourront 



LA VILLE LUMIÈR?: 




MAISON RAOUI . 



Ile ARRONDISSEMENT 171 

chercher à loisir quehe coiffure siéra le mieux à leur beauté et encadrera le mieux 
leur visage. Dans le cas où quelque caprice leur ferait après coup changer d'opinion, 
il leur serait facile d'échanger le modèle qu'elles viennent de choisir. 

Non seulement elles trouveront dans cette maison la plus grande variété de 
coiffures et les transformations les plus diverses, mais il leur sera loisible de faire 
exécuter n'importe quelle commande. 

La coiffure exerce une telle influence sur l'ensemble de la physionomie que le 
coiffeur doit être en quelque sorte un véritable artiste. Il faut considérer le visage, 
a-t-on dit, comme un tableau où sont réunis les principaux attraits de la beauté- 
L'encadrement fourni par les cheveux doit être toujours en harmonie avec ce 
tableau. Les coiffeurs donneront aux chevelures féminines les aspects multiples 
qui font le bonheur de la coquetterie, et c'est dans les modèles que nous a légués 
l'antiquité qu'ils vont puiser leurs plus heureuses inspirations. Ainsi les nœuds à 
mains levées, appelés nœuds d'Apollon, les torsades, les ondulations, les boucles, 
les toupets, les bandeaux de toutes sortes, les nattes, les coques, enfin tout ce 
qui constitue une coiffiu'e moderne se retrouve dans les coiffures grecques et 
romaines. Les transformations et les postiches de Raoul, qui nous offriront, en 
même temps que les plus gracieuses coiffures de ville, des coiffures de théâtre et 
de bals costumés, nous font songer, puisque nous sommes devant l'Académie 
Nationale de Musique et de Danse, aux défunts et si fameux bals de l'Opéra, dont 
nous voudrions ici dire quelques mots. 

L'établissement des bals de l'Opéra remonte à 1715. Ils furent imaginés par 
le chevalier de Bouillon. Dans l'origine, ces bals étaient donnés depuis la Saint- 
Martin jusqu'à l'Avent et depuis l'Epiphanie jusqu'à la fin du Carnaval. Vaine- 
ment l'Opéra essaya de maintenir, dans ces bals, les traditions de bonne compa- 
gnie qui en faisaient un lieu de réunion destiné à la conversation mystérieuse 
favorisée par les masques ; ces bals furent sous Louis-Philippe livrés aux amateurs 
de la danse échevelée, burlesque, et ce fut le temps des costumes excentriques et 
débraillés. Puis cette mode passa et deux publics très différents se pressèrent aux 
bals de l'Opéra, celui des danseurs et celui des promeneurs et des curieux qui, sans 
prendre part au bal, venaient assister au spectacle féerique de la salle, au milieu 
de laquelle tourbillonnait, à la lueur de milliers de flammes, un essaim de masques 
aux couleurs variées, étincelantes, mis en mou\'ement par l'entrain endiablé de 
l'orchestre. 

Les bals de l'Opéra ayant subi un déclin, plusieurs tentatives furent faites 
pour leur ramener la faveur du public, qui ne se contentait plus du rôle de spec- 
tateur, et ils devinrent lui mélange d'interpellations comiques, de costumes élé- 
gants et déguenillés, de cris frénétiques, de plaisanteries triviales. Les intrigues, 
mot consacré, se nouèrent et se dénouèrent tout haut sans pudeur ni simagrées. 
Les femmes se précipitèrent dans la cohue avec frénésie pour s'exciter à des émo- 
tions inconnues. 

Nous lisons dans le Dictionnaire Larousse que les noms des deux mille 



172 



l.A VILLE LUMIERE 



femmes publiques étaient enregistrés et conservés soigneusement dans les Archives 
de l'Académie Impériale de ^Musique. Chaque semaine qui précédait le bal, on 
expédiait à l'adresse de ces dames des masses de billets pour ces fêtes, dont elles 
devaient être l'un des ornements. 

La fin, l'agonie, le râle d'un bal de l'Opéra était un spectacle étrange. Fati- 
gués, épuisés par ces danses convulsives, par ces cris sauvages, les traits décom- 
posés, la s-ueur coulant à flots et confondue avec le rouge et le blanc des maquil- 
lages, les costumes souillés et déchirés, des hommes et des femm^es étaient étendus, 
couchés et vautrés sur les marches des escaliers. La nuit d'un bal masqué, tout se 
trouvait dans les flancs de l'Opéra. Sous son dôme étincelant d'or, au ruisselle- 
ment des illuminations, son enceinte semblait une création des Mille et une Nuits, 
hantée par des êtres fantastiques. 

Le temps était loin des anciennes traditions, des dominos sombres et mysté- 
rieu.x, des intrigues, des conversations cluichotées tout bas, sous l'éventail ! 

Et puisque nous avons prononcé le nom de ce gracieux objet qui pare si bien 
la coquetterie féminine, il n'y aura pas pour nous de transition plus facile, en 
quittant le souvenir des bals de l'Opéra, que de contempler, quelques instants, la 
vitrine de la maison Faucon, au numéro 38 de l'avenue, 011 nous verrons une variété 
infinie d'éventails aux chatowantes couleiu's. 




lAISON F.M'Ci 



M" arrondissem?:nt 



ï?; 




174 LA VILLE LUMIERE 

Nous nous amuserons à regarder toute la diversité que l'on peut obtenir ^ 
de cette arme féminine par excellence qu'est devenu cet objet fragile, arme offen- ■ 
sive et défensive à la fois, arme de l'amour et de la volupté, des plaisirs permis et 
des jouissances défendues, à qui les femmes confient leurs joies, leurs haines et ■ 
leurs vengeances. 

« Supposons, écrivait une femme spirituelle de la cour de Louis XV, suppo- 
sons une femme délicieusement aimable, magnifiquement parée, pétrie de grâces. 
Si, avec tous ces avantages, elle ne sait que bourgeoisement manier l'éventail, elle 
aura toujours à craindre de se voir l'objet du ridicule. Il y a tant de façons de se 
servir de ce précieux colifichet qu'on distingue par un coup d'éventail la prin- 
cesse de la comtesse, la marquise de la roturière. Et puis quelle grâce ne donne 
pas l'éventail à une femme qui sait s'en servir à propos. Il serpente, il voltige, il se ■ 
resserre, il se déploie, se lève, s'abaisse selon les circonstances. Ah ! je veux bien 
gager en vérité que dans tout l'attirail de la femme la plus galante et la mieux 
parée il n'y a point d'ornement dont elle puisse tirer autant de parti que de son 
éventail. « \ 

La parure féminine n'est en effet pas complète si elle ne s'accompagne de 
cet ornement à la fois indispensable et futile; il doniïe'arux coquettes des attitudes 
d'une grâce incomparable et leur est un précieux élément d'élégance et de séduc- 
tion. 

La maison Faucon, qui existe depuis quarante ans et dont la réputation n'est 
plus à faire, offre, aux désirs des femmes, des éventails de fantaisie de tous les genres, 
en même temps que des éventails anciens de la plus grande beauté. Sa collection 
d'éventails est, en effet, l'une des plus rares et des plus belles qui soit au monde, 
éventails qui ont appartenu aux grandes coquettes d'autrefois, aux Agnès et aux 
Célimènes, dont ils rappellent les grâces abolies. Par l'entremise de ces éventails, 
les galants adressaient aux femmes de doux madrigaux, tels que celui-ci, ffàt par 
le comte de Provence : 

Dans le temps des chaleurs extrêmes. 
Heureux d'amuser vos loisirs, 
Je saurai près de vous amener les zéphyrs. 
Les amours y viendront d'eux-mêmes. 

Certains éventails de la collection Faucon auraient leur place toute désignée 
dans un musée. 

Nous sommes persuadés que, pour les amateurs, une visite à la célèbre maison 
d'éventails offrira le plus grand intérêt. 

Nous rappellerons, pour finir, que l'Espagne est le pays de l'éventail 
par excellence et que les senoras et les senoritas sont inimitables dans ce 
jeu. 

Un peu plus loin, nous verrons la maison de coutme Heruard et Cie, (pii a été 
fondreau33deraveivue de l'Opéra en 1905. Elle ]irit de suite une si grande exten- 



Ile ARRONDISSEMENT 



175 




176 



LA VILLE LUMIERE 




sion que, dès sa deuxième année d'existence, de sérieux agrandissements 
durent être exécutés. L'année suivante, le local fut de nouveau jugé insuffisant 
par suite du continuel développement des affaires, et d'autres agrandis- 
sements devinrent nécessaires. C'est alors que la maison Bernard occupa en 
entier l'immeuble qui fait le coin de l'avenue de l'Opéra et de la rue des 
Petits-Champs. 

Au premier étage, nous visiterons avec beaucoup d'intérêt les luxueux salons 

de vente de la grande mai- 
son de couture. Artistement 
meublés dans le plus pur 
^tyle Louis XVI, ils s'éten- 
iliiit sur une longueur de 
])lus de quarante mètres de 
laç ide sur l'avenue de 
l'Opéra et se terminent par 
un petit salon destiné aux 
gracieuses jeunes filles qui 
tout l'office de mannequins. 
Les salons d'essayage, 
très coquets et décorés dans 
le même stvle, sont aména- 
gés avec le plus grand soin. 
De grands panneaux de 
glaces, habilement disposés, permettent aux clientes de se rendre compte, par 
elles-mêmes, des plus petits détails de leurs toilettes. Ces salons, qui occupent 
la façade de la rue des Petits-Champs, comprennent une pièce organisée tout 
spécialement pour l'essayage des costumes de théâtre : une estrade éclairée par 
une rampe figure la scène, de telle façon que l'on peut juger de l'effet tout 
spécial produit sur les toilettes par l'éclairage du théâtre. 

Au deuxième étage de l'immeuble, se trouvent la manutention, les bureaux 
et les salles d'expédition. Les quatre étages suivants sont cntièrenu'ut occupés par 
les atehers. 

Les couturiers Bernard et Cie sont tout particulièrement cimnus jiuur levu-s 
intéressantes et nombreuses créations. Par leurs modèles originaux, qui ont un 
cachet et une marque toute spéciale et qui sont extrêmement appréciés à Paris, 
en province et à l'étranger; ils ont une influence très grande sur la mode, la mode 
qu'il faut suivre, puisque, nous a-t-on dit : 

La mode assujettit le sage à ses formules. 
La suivre est un devoir, la fuir un ridicule. 

La Bruyère du reste assurait déjà «qu'il y a autant de ridicule à ne point la 
suivre qu'à l'affecter », et Voltaire nous la dépeint comme : 



M.VISON liER.NARD, .->:>, .WENUE DE L'oI'ÉRA. 



II'- ARRONDISSEMENT 




MAISON' UEKNARIl, 33. AVENUE DE L'OPERA 



178 LA VILLE LUMIERE 

Une déesse inconstante, incommode, 

Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements, 

Qui paraît, fuit, revient et naît dans tous les temps ; 

Protée était son père et son nom, c'est la mode. 

Et puisque nous avons parlé ici de la mode en général, sujet qui nous inté- 
resse tous tant que nous sommes, les plus frivoles comme les plus austères, qu'il 
nous soit permis de faire à ce propos une petite digression. On sait que les modes 
actuelles, si gracieuses et plus esthétiques peut-être que jamais, ont prêté à de 
vives critiques formulées par des gens... trop vertueux. Ce n'est pas la première 
fois d'ailleurs que la mode est l'obiet des attaques des censeurs et des moralistes. 




\IS().\ liKKNAKI), ,■>,•'. AN'lNli: 1)1: 1 oi'i:K.\ 



et nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt historique de reproduire cette 
petite chanson écrite sous le Directoire. Elle nous donne sur les costumes de 
l'époque des détails qui sont curieux parleur similitude avec les modes actuelles, 
détails relevés par une pointe de malice inoffensive, tenant plutôt de la plaisan- 
terie que de la satire. On riait alors sans avoir la prétention de redresser la société. 



Grâce à la mode 
On va sans façon 
Ah ! qu'c'est commode 
On va sans façon 
Et sans jupon! 



t'iràcc à la mode 
On n'a plus d'cor.sct. 
Ah ! qu'c'est commode 
On n'a plus d'corset. 
C'est plus tôt fait ! 



II'- ARRONDISSEMENT 179 

Grâce à la mode. Grâce à la mode. 

On n'a plus de fichu. Une chemis' suffit. 

Ah ! qu'c'est commode ! Ah ! qu'c'est commode ! 

On n'a plus de fichu, Une chemis' suffit, 
Tout est déchu ! C'est tout profit ! 

Grâce à la mode. Grâce à la mode. 

Plus d'poche au vêtement On n'a qu'un vêtement. 

Ah ! qu'c'est commode ! Ah ! qu'c'est commode! 

Plus d'poche au vêtement On n'a qu'un vêtement 
Et plus d'argent! Qu'est transparent ! 

Grâce à la mode, 
On n'a rien d'caché. 
Ah ! qu'c'est commode 
On n'a rien d'caché. 
J'en suis fâché ! 

Décidément, comme disait l'autre, tant plus ça change et tant plus c'est la 
même chose 

La mode est une affaire de caprice et de fantaisie ; mais avant tout le goût 
et l'élégance doivent y régner en souverains maîtres. C'est ce qu'a bien compris 
la maison Bernard, qui a su créer des modèles empreints d'une note d'art si person^ 
nelie. Elle est célèbre, pouvons-nous affirmer, dans le monde entier, puisqu'à 
chaque saison de nombreuses maisons de commerce de tous les pays envoient leurs 
représentants au 33 de l'avenue de l'Opéra faire leur choix parmi les gracieuses 
et légères robes du soir, les manteaux, les fourrures et les costumes tailleur dont 
la maison s'est fait une spécialité. 

Les Parisiennes et les étrangères savent bien que chez Bernard elles trouve- 
ront un cachet d'élégance tout particulier qu'elles apprécient très vivement, car 
elles n'ignorent pas que la première obligation d'ime femme est d'être élégante; 
élégante par égard pour ses parents et ses amis, élégante par respect pour elle- 
même. Vivre pour plaire, agir pour paraître charmante, c'est posséder toute la 
grâce qui fait le charme et la séduction de la femme dont le devoir est de plaire. 
ainsi que l'a dit Renan. 

De la place de l'Opéra, nous nous engagerons dans la rue du Ouatre-Septembre, 
qui fut ouverte en 1864 sous le nom de rue du Deux-Décembre, en souvenir du 
Coup d'Etat de 1848. Son nom actuel lui vient de la date de la proclamation de la 
République, le 4 Septembre 1870. 

Nous voyons au numéro 12 une ancienne maison avec des sculptures qui sont 
l'œuvre de Millet. 

Au numéro 27 se trouvait, en 1870, les magasins de nouveautés, dénommés 
.4 la Paix qui avaient la réputation de posséder les plus beaux chevaux et les 
plus belles voitures de Paris. C'est là que se trouve aujourd'hui la maison Laumond, 
fabrique de pipes, qui fut fondée en 1878, rue Gaillon, n" 10, et qui depuis 1882 
est installée rue du Ouatre-Septembre. 

Lorsque, en 1560, l'usage du tabac se répandit en France, on donna le nom de 



Il»- ARRONDISSEMENT i8i 

pipe, c'est-à-dire tuyau, au petit appareil dont se servirent les fumeurs. Les Turcs 
appellent la pipe tchiboug, mot d'origine tartare qui veut dire également tuyau, 
roseau. C'est Nicot, ambassadeur de France en Portugal, qui apporta en France 
l'usage du tabac. Pendant quelque temps, on se contenta d'absorber le tabac en 
prisant, et ce n'est que quelques années plus tard que la pipe, dont on peut trouver 
lujourd'hui une si grande variété à la maison Laumond, commença à être adoptée. 

Les pipes varient de forme, de matière, de valeur, depuis la simple pipe de 
bois jusqu'au riche narguileh d'argent ou de cuivre doré, découpé, ciselé, où l'on 
aspire au moyen de longs tuyaux flexibles la fumée du tabac. Le dessinateur, le 
potier, le sculpteur, le tourneur, le polisseur, le peintre, le doreur, l'orfèvre sont 
employés à la confection des pipes. Les matières mises en usage sont diverses 
argiles, l'écume de mer, la porcelaine, la racine de bruyère, le buis, le bois de vio- 
lette, le bois de merisier et quelques autres, tels que le palissandre et le bois d'Ulm. 

On peut diviser les pipes en deux grandes catégories, celles dont le tuyau 
et le fourneau forment un tout homogène et les pipes à foyer séparé du tuyau, 
ijui est distinct et ajouté par la douille après coup. 

La pipe procure de grandes jouissances aux fumeurs qui ne sauraient plus 
s'en passer lorsqu'ils en ont contracté l'habitude. Elle favorises les rêveries. En 
Allemagne, en Suisse, la plupart des savants ne peuvent penser et méditer que la 
pipe à la bouche. Certains personnages allemands sont connus pour leur riche 
collection de pipes. 

La maison Laumond a une clientèle très spéciale, qui est habituée à son excel- 
lente fabrication. Elle se charge d'exécuter sur commande tous les articles que les 
fumeurs peuvent désirer et fait également toutes les réparations. Elle offre aux 
fumeurs le plus grand choix de fume-cigares et de fume-cigarettes et possède un 
modèle déposé de cigares-pipes bien connu par tous ses clients. 

La rue de La Michodière traverse la rue du Quatre-Septembre. Elle fut tracée 
sur des terrains dépendant de l'hôtel des Deux-Ponts et de l'hôtel de Lorges. Elle 
porte le nom de Jean-Baptiste de La Michodière, comte d'Hauteville, prévôt des 
marchands. (M. de La Michodière eut l'honneur de donner son nom, ou plutôt 
celui de son comté à une seconde rue de Paris, la rue d'Hauteville.) Bonaparte 
habita pendant quelque temps la rue de La Michodière. 

La rue Gaillon, qui lui fait suite, est une très vieille rue qui existait déjà en 
1495 et aboutissait à la porte Gaillon, qui fut supprimée en 1700. Tout le quartier 
portait ce nom à cause de l'ancien hôtel Gaillon. Dans la rue Gaillon, nous voyons 
une boucherie qui vers 1860 avait la spécialité d'organiser aux fêtes du Mardi-Gras 
la promenade du Bœuf Gras à travers Paris, et nous dirons à ce sujet quelques 
mots sur cet ancien usage du cortège du Bœuf Gras. 

On a fait une foule de dissertations aussi ingénieuses que peu concluantes sur 
les origines de la mascarade du Bœuf Gras. Quelques-uns vont même jusqu'à 
remonter aux fêtes du bœuf Apis. On pourrait leur objecter qu'il était interdit, 
sDus peine de mort, de toucher au bœuf Apis, tandis que la marche triomphale 



i82 LA VILLE LUMIERE 

du Bœuf CiHis aboutissait à l'abattoir. Qui sait si cette procession n'a pas été tout 
simplement, dans son origine, la fête delà corporation des bouchers, étant donné 
qu'au moyen âge tous les corps de métiers avaient leurs solennités et leurs démons- 
trations publiques. Toujours est-il que, parmi les jeux auxquels s'amusait Gar- 
gantua, Rabelais nomme le jeu du hœuf violé ou vielle (parce qu'il était promené par 
la ville au son des vielles ou des violes). Ce jeu était évidemment une sorte de 
représentation de la cérémonie du Bœuf Gras. En supprimant le Carnaval, la Révo- 
lution supprima naturellement aussi le Bœuf Gras ; le peuple a senti toute V absur- 
dité de cette monstrueuse coutume, est-il dit dans le journal les Révolutions de ' 
'Paris. Le Bœuf Gras ne reparut qu'en 1805, par suite d'une ordonnance qui pous- 
sait le zèle de la réglementation jusqu'à déterminer l'ordre du cortège, le nombre 
despersonnages et leurs costumes. Au commencement de la Restauration, les maîtres 
bouchers se chargèrent de fournir eux-mêmes le Bœuf Gras et prirent la direction 
de ce divertissement, qu'ils abandonnaient jusqu'alors à leurs garçons bouchers. 
Après une disparition momentanée, en 1848, cette coutume reparut en 1851 par 
suite de l'initiative du directeur de l'Hippodrome, qui y voyait le prétexte d'une 
réclame. Mais c'est surtout depuis 1855 qu'on s'applique à accroître la magnifi- 
cence et la pompe du cortège: on joignit dès lors aux sacrificateurs classiques une 
escorte considérable de guerriers romains ou de mousquetaires, d'hommes d'armes , 
de reîtres, de lansquenets, de gardes françaises, costumés avec exactitude ; on 
tâcha, en un mot, d'en faire une sorte de grande calvalcade historique. 

Depuis 1870, le cortège du Bœuf Gras fut tantôt rétabli, tantôt supprimé, 
mais il n'a jamais retrouvé une pareille somptuosité. 

Nous citerons ici l'une des plus curieuses promenades du Bœuf Gras dans 
Paris. En 1739, les garçons bouchers de la boucherie de l'Apport-Paris n'atten- 
dirent pas le jour ordinaire pour faire leur cérémonie du Bœuf Gras. Le mercredi 
matin, veille du jeudi gras, ils s'assemblèrent et promenèrent par la ville un bœuf 
qui avait sur la tête au lieu d'aigrette une grosse branche de laurier-cerise ; il 
était couvert d'un tapis qui lui servait de housse. Ce bœuf, paré comme les vic- 
times que les anciens allaient immoler, portait sur son dos un enfant décoré d'un 
ruban bleu passé en sautoir, tenant de la main gauche un sceptre et de la droite 
une épée nue : cet enfant représentait le roi des bouchers. Une escorte tri'.imphale 
accompagnait le Bœuf Gras, précédée par des violons, des fifres et des tambours. 
Les bouchers parcoururent en cet équipage plusieui's quartiers de Paris, se ren- 
dirent aux maisons des divers magistrats et, ne trouvant pas dans son hôtel le 
premier président du parlement, ils se décidèrent à faire monter dans la grande 
salle du palais, par l'escalier de la Sainte-Chapelle, le Bœuf Gras et son escorte. 
Après s'être présentés au président, ils promenèrent le pauvre animal dans 
diverses salles du palais et le firent descendre par l'escalier iXc la Cour Neuve, d\; 
côté de la place Dauphine. On n'avait point encore vu le Bœuf Gras dans le> 
salles du palais, ajoute le narrateur, et on am^ait peme à le croire si un grand 
nombre de personnes n'avaient assisté à ce spectacle singulier. 



Ile ARRONDISSEMENT 



i8^ 



Au numéro 8 de la rue Gaillon, est installée la maison Paquay etCie, quia 
pour enseigne : Au Croissant d'Or. 

Ces grands magasins ont été fondes en 1880 par M. A. Paquay, qui, à 
cette époque, s'occupa d'abord exclusivement de la vente du caoutchouc 
et des objets en caout- 
chouc manufacturé. Le 
vêtement imperméable 
devint bientôt la spé- 
cialité de la maison qui 
occupa le premier rang 
en ce genre d'articles, 
grâce au bon goût de 
ses modèles exclusifs, 
à la modicité de ses 
prix, enfin à la rapidité 
et au soin minutieux 
apportés dans toutes 
les livraisons. 

Là maison Paquay, 
étant en relations sui- 
vies avec les premiers fa- 
bricants du monde, fut 
des mieux placée pour 
connaître dès leur ap- 
parition toutes les nou- 
veautés pour la vente 
desquelles elle trouva 
de précieux auxiliaires 
dans les plus impor- 
tante§ maisons de cou- 
ture de la place de 
Paris. 

Bientôt, cependant, M. Paquay délaissa complètement le vêtement imper- 
méable dont la mode disparaissait et chercha une nouvelle spécialité pouvant 
intéresser uniquement la couture, car il s'était créé dans cette partie une clientèle 
extrêmement importante. 

Il réunit successivement chez lui tous les articles nécessaires à la confection 
de la robe, recherchant toujours d'intéressantes spécialités et centralisant des 
centaines d'articles différents. 

M. Paquay fut, admirablement secondé par sa femme, qui se chargea de visiter 
la clientèle et qui parvint à étendre considérablement les relations commerciales 
de la maison ; il était arri\-é en 1906 à créer la première maison de fournitures 




MAISON P.\QU.'\Y. 



i84 



LA VILLE LUMIERE 



])our couturières lorsque la mort vint le surprendre. Ses enfants reprirent la suite 
de la maison, et ils eui'ent à creur de continuer dignement une œuvre si bien 
rommencée. A leur commerce, ils ajoutèrent tous les différents articles de mer- 
cerie, la dentelle et la passementerie. 

La maison du Croissant d'Or est aujourd'hui en pleine prospérité et ses 
;iffaires prennent chaque jour une extension croissante. Elle a des intérêts dans 
de nombreuses fabriques, entre autres à Saint-Gall, Aix-la-Chapelle. Barmen. 
Hottingham, et cela lui permet de fournir dans les conditions les plus avanta- 
geuses et véritablement uniques tous les articles nécessaires à la confection 
des robes et manteaux, ti'ls qiie broderies, doublures, mousselines, soieries, 

toik s et ouatines, des- 
sous de bras, ceintures, 
étiquettes tailleur, ex- 
tra -fort?, rubans de 
taille, ganses, souta- 
ches, tresses, galons, 
\'elours, etc., etc. 

Le Croissant d'Or 
vient d'ouvrir un dé- 
]Kjt 25, rue Sainte- 
fatherine, à Bordeaux. 
et ses prix exception- 
nels lui ont assuré dès 
les premiers jours la 
clientèle des maisons 
les plus importantes du 
sud-ouest de la France. 
La maison Paqua>- 
tt Cie \oit son dévelop- 
])ement s'accroître sans 
cesse : elle occupe ac- 
tuellenienl .1 Paris plus 
(le cinquante employés. 
it dans ses magasins 
de la rue Gaillon 
les commandes sont 
exécutées avec la plus 
grande perfection et 
livrées avec la ])lus grande raj)idité. L'on pourra facilement se rendre compte 
de l'imjiortance de ces magasins de hautes nouveautés par les deux clichés que 
nous publions ici. A son commerce très étendu, la maison du Croissant d'Or joint 
la commission et l'exportation. 




I.MsnN TAOCW. 



11-^ ARRONDISSEMENT 185 

Si nous reprenons la rue du Quatre-Septembre, nous y trouverons la rue Mon- 
signy, ouverte en 1825, qui nous mène à la succursale de la Banque de France. Ce 
bâtiment que la Banque de France occupe depuis 1893 fut longtemps désigné sous 
le nom de salle Ventadour, parce qu'il était situé place Ventadour (cette place 
a été absorbée par les rues Marsollier et Delayrac). Elle fut successivement le 
théâtre de V Opéra-Comique de 1828 à 1832, le théâtre Nautique en 1833, le théâtre 
de la Renaissance en 1838, enfin le théâtre des Italiens de 1841 à 1875. De 1875 
à 1893, ces bâtiments furent occupés par la Banque d'Escompte. 

Le théâtre des Italiens, célèbre pendant le Second Empire, fut pendant long- 
temps le rendez-vous de la haute aristocratie, et les représentations en étaient 
e.xtrèmement brillantes. 

La rue de Choiseul et le passage Choiseul furent créés sur les terrains dépen- 
dant de l'ancien hôtel de Choiseul. Passage Choiseul, se trouve le théâtre des 
Bouffes-Parisiens, ancien théâtre Comte, dont l'entrée est située rue Monsigny. 

La plias grande partie de la rue de Choiseul est occupée par le Crédit Lyon- 
nais, qui absorbe tout l'emplacement compris entre la rue du Ouatre-Septembre, 
la rue de Choiseul, les boulevards et la rue de Grammont. 

Rue de Grammont s'élevait autrefois l'hôtel du duc de Grammont. 

Prenons la rue Grétry et nous arriverons devant V Opéra-Comique, qui est 
situé entre les rues Marivaux et Favart et la place Boieldieu. Nous allons à ce 
propos rappeler très succinctement l'histoire de l'opéra comique en France 

Quand le drame lyrique remplaça la tragédie lyrique, le genre bouffe s'adoucit 
de son côté et admit l'émotion. De là naquit ce genre mi.xte qu'on nomme l'opéra 
comique, qui tend d'ailleurs actuellement à se modilier et se rapproche de plus en 
plus de l'opéra. On regarde généralement V Inconstant comme le premier opéra 
comique dans l'ordre chronologique. C'est aux théâtres de la foire que se joua 
d'abord l'opéra comique, et la lutte commença bientôt entre ces théâtres d'une 
part et d'autre part la Comédie-Française , qui s'était jointe aux Italiens. L'opéra 
comique subit une lutte inégale, et ses adversaires le réduisirent an 'employer cjue 
des personnages muets. L'orchestre seid pouvait parler. Mais c'était trop encore, 
et une clôture absolue termina le combat. Cependant, en 1752, Monnet obtint la 
permission de ressusciter l'opéra comique à la foire Saint-Germain, et la Comédie- 
Italienne se mit, elle aussi, à donner des opéra comiques français. Ce fut en 1783 
que VOpéra-Comique, toujours sous le nom de Comédie-Italienne . s'installa dans 
la nouvelle salle que le duc de Choiseul lui avait fait construire sur l'emplacement 
de son propre hôtel. Cette salle s'appela salle Favart. Mais voici qu'en 1789 la 
reine Marie- Antoinette lit donner le privilège d'un second théâtre d'opéra comique 
à son coiffeur Léonard et que la rivalité entre les deux théâtres recommença 
comme par le passé. Après la Révolution, on fondit ensemble ces deux salles de 
spectacle dans la salle Feydeau, que nous aurons l'occasion de voir tout à l'heure, 
et ce théâtre porta le nom à' Opéra-Comique. La salle Feydeau ayant été fermée 
en 1829 comme menaçant ruine et la salle Favart étant occupée par la troupe 



i86 'LA \ILLE LUMIÈRE 

italienne, YOpéra-Comique alla s'installer dans la salle Ventadour. Il quitta cette 
scène en 1832 pour prendre possession de la salle du théâtre des Nouveautés, 
aujourd'hui le Vaudeville; puis enfin, en 1840. YOpéra-Comique s'établit défini- 
tivement salle Favart. 

Lors de l'incendie de 1887 et pendant la reconstruction du théâtre, \'0[>cra- 
Comique dut émigrer au théâtre Sarah-Bernhardt, alors théâtre des Nations. 

La nouvelle salle, commencée en 1894, fut terminée en 1898. Elle apporta à 
Paris cette innovation de placer l'orchestre plus bas que la scène. 

La rue d'Amboise, qui part de la rue Favart, nous conduira rue Richelieu. 

La partie la plus ancienne de cette rue fut ouverte, en 1663, en même temps 
que fut bâti le palais Cardinal; la seconde partie de la rue, allant de la rue Feydeau 
aux boulevards, ne fut achevée qu'en 1704 

La rue Richelieu s'appela rue Royale sous Louis X\', puis rue de la Loi sous 
la Révolution. Elle reprit ensuite le nom du célèbre cardinal. 

Au numéro 34, nous voyons une inscription relative à la niort de ^Mohère. 
Or, ce n'est pas au numéro 34, mais au numéro 40 de la rue Richelieu que ]\Iolière 
mourut, dans la maison qu'il habitait avec sa femme. Nous savons d'ailleurs que 
Molière_ habita à deux reprises différentes deux maisons de la rue Richelieu. 

A la hauteur du numéro 37, nous voyons la fontaine Molière, qui a été élevée 
sur la proposition de l'acteur Régnier, du Théâtre-Français, et inaugurée en 1844. 
Une statue de bronze nous représente Molière assis et méditant. Deux femmes 
sont auprès de lui, la Comédie sérieuse et la Comédie légère, gracieuses figures qui 
furent sculptées par Pradicr. 

Au numéro 80 de la rue Richelieu se trou\ent les établissements de la Com- 
pagnie des Indes, qui occupent tout l'immeuble situé entre la rue Riclielieu, la 
rue des Colonnes, la rue de la Bourse et la rue Feydeau. 

La Compagnie des Indes fut fondée en 1844 pour l'importation des châles 
et tissus des Indes. On sait quel fut, un moment, en France, la vogue qui s'attacha 
à cet article. L'importation du châle causa -une véritable révolution dans la toi- 
lette des femmes. Ce tissu de laine souple, soyeux, émaillé de fleurs au^ couleurs 
éclatantes et aux dessins singuliers, ces palmes étranges, ces bordures compo- 
sées de lignes enchevêtrées s'alternant de mille façons diverses, tout cela fit que 
le châle à peine entrevu devint l'objet du désir de toutes les femmes. Ce fut bien- 
tôt la suprême consécration de toute toilette élégante, la pièce indispensable de 
l'habillement. Mais les femmes riches seules pouvaient se donner le luxe de draper 
sur leurs épaules un véritable châle cachemire des Indes, dont certains p()u\aieut 
coûter de i 500 à 6 000 francs. Pendant longtemps on ignora par quels jm-h- 
cédés les Indiens pouvaient donui raux cliâles qu'ils fabriquaient ces merveilleuses 
nuances et cette symétrie du dessin qui furent tant admirées et appréciées. 
Aujourd'hui même, bien que l'on sache exactement à quoi s'en tenir à ce sujet, 
et malgré toutes les imitatlDUs qu'on en a tentées, il est impossible de les 
égaler. 



IP ARRONDISSEMENT 



icSy 




FONTA1NI-: MOLIÈRE. 



i88 'LA VILLE LUMIÈRE 

Les statistiques industrielles de 1856 estimaient la valeur produite annuel- 
lement par l'industrie des châles à Paris à plus de dix millions. 

En 1850, M. Geffrier, directeur de la Compagnie des Indes, prit comme asso- 
ciés les frères Verdé-Delisle et ajouta à la vente des châles des Indes alors si 
tlorissante la fabrication et le commerce des dentelles. Des fabriques furent ins- 
tallées à Alençon pour la fabrication des dentelles dites de point d'Alençon, à 
Ba\-i-ux et à Caen pour les dentelles dites de Chantillv. au Puy pour les guipures, 




comp.\i;nie des ixde?. 



à Bruxelles pour toutes ks dcntrlles belges et notamment pour les applications 
de bruxelles et les valencienncs. 

Ces différentes fabriques prirent ra])iclement un dévelojipement considérable. 
C'était alors une belle époque pour cette industrie de la dentelle, ([ui lut tniiiiiur> 
en honneur en France. Les modes du Second Empire, avec les hauts volants cpii 
garnissaient de plusieurs rangs les robes à crinolines, avec les grandes pointes et 
les châles, lui étaient extrêmement favorables, et l'Exposition de 1867 vit naître 
des chefs-d'œuvre dans la section de la dentelle. L'impératrice Eugénie fut 
séduite par l'exposition de la Compagnie des Indes, qui était très en faveur à la 
Cour des Tuileries. Elle commanda à cette maison une toilette en point d'Argentan 
d'après un tablier, exposé dans la section rétrospective, ayant appartenu à 
IMmc (le l'ompadonr. Pour ex-iVutcr cotte commande, il fallut reconstituer de 



11^ ARRONDISSEMENT 




COMPAGNIE DES INDl-.: 



iqo LA N'ILLE LUMIERE 

vieux points disparus et qu'aucune ouvrière ne savait plus faire. Lors de la 
guerre de 1870, cette toilette n'était pas achevée, et elle fut acquise plus tard par 
une riche Américaine. 

Lorsque la mode des châles des Indes eut disparu complètement, la Com- 
pagnie des Indes s'adonna exclusivement à l'industrie des dentelles. Au moment 
où l'on vit apparaître les dentelles faites à la mécanique, innovation qui devait 
jeter une si grande perturbation dans le commerce, elle fut la première maison 
de dentelles à la main qui n'hésita pas à s'adjoindre cette nouvelle industrie, et 
elle est demeurée aujourd'luii l'une des seules vendant à la fois les dentelles méca- 
niques le meilleur marché et les dentelles les plus fines et les plus précieuses. 
Elle s'adresse à toutes les clientèles et étend son commerce dans le monde entier. 
Elle a des maisons de vente à Paris, Londres, Bruxelles et Lille, des représentants 
à Berlin, Madrid, Saint-Pétersboui-g et Moscou, ainsi que des voyageurs qui 
parcourent l'Europe et l'Amérique. 

C'est M. Georges Martin qui depuis 1886 est à la tête de la Compagnie des 
Indes. Ayant déjà passé seize ans dans la maison, dont quatre années à diriger 
la fabrique de Normandie, il était admirablement préparé pour continuer l'œuvre 
des Verdé-Delisle et pour maintenir à la Compagnie des Indes sa grande réputa- 
tion. Chevalier de la Légion d'honneur, M. Georges Martin fut deux fois Membre 
du jury aux Expositions universelles; il obtint sept grands prix et plus de deux 
cents récompenses pour ses collaborateurs. Notons, parmi ces récompenses, 
celles qui lui furent décernées pour une toilette en point d'Argentan fabri(iuée pour 
MmeCarnot et des points d'Alençon destinés à Mme Loubet. 

Au 92 de la rue Richelieu, nous entrerons à la Boulangerie Viennoise, qui lut 
fondée à Paris par M. Zang dans les circonstances suivantes. 

lui i8_57, plusieurs membres de la famille royale de France se trouvant à 
la Cour de Menue mangèrent de ces petits pains de gruau dits pains viennois 
qui leur furent servis dans un dîner d'apparat. Les princes français apprécièrent 
vivement la légèreté de ces pains ainsi que leur goût exciuis, et ils ■aflirmèrent 
qu'ils auraient à Paris un succès certain. 

Ces paroles furent entendues par un oflîcier d'artilicric nommé comte Zang. 
qui était intelligent et entreprenant. Il ht son proht de cette conversation et se 
mit en mesure de monter une boulangerie dans la capitale française. Il l'installa 
au 92 de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui, et lança à Paris 
les petits pains viennois, qui obtinrent le succès que l'on sait. 

Afin que les clients pussent être certains dv la pni\in,nuc du |i,iiu ([ui Iciu" 
était livré, M. Zang fit incruster son nom dans le carrelage du four. ( liaciue j)ain 
reçut ainsi en saillie des impressions du nom de Zang, et ce mode est encore en 
usage dans la maison. La boulangerie de la rue Richelieu est actuellement la 
propriété de M. Jacquet, qui, par son habile exploitation, continue d'en faire une 
des plus importantes et des plus estimées boulangeries parisiennes. 

M. Jacquet a créé depuis quelques années le-fameux pain grillé J acquêt, (ju» 



11'^ ARRONDISSEMENT 



191 




192 



LA VILLE LUMIERE 



est fort savoureux et très recommandé à toutes les personnes ayant un estomac 
délicat. M. Jacquet a créé également une autre spécialité, le peiit pain Richelieu. 




MAISON JACQUET. 

qui est connu dans le monde entier et qui est ser\i dans la plupart des grands 
restaurants. 

Les immeubles portant les numéros 106 à 112 sont situés sur l'empla- 
cement du célèbre Frascati. Les terrains qu'il devait occuper étaient encore, 
vers 1771, nus et impropres lorsque les frères Taillepied et Bondi en firent 
l'acquisition. Ils s'y firent construire deux merveilleux hôtels, dont les jardins 
anglais s'étendaient tout le long du boulevard depuis la rue Richelieu jusqu'à la 
rue Vivienne et communiquaient entre eux par une terrasse qui rejoignait celle 
de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dont les jardins occupaient l'actuel passage 
des Panoramas. Pendant la Révolution, cette propriété fut vt luhu' à M. Le Coui- 
teux du Molcy, qui ouvrit la célèbre maison de jeu Frascati. Peu de temps après il 
la revendit lui-même à Garchy.le glacier napolitain, qui organisa un jardin de diver- 
tissements et ouvrit les plus beaux salons de jeu de Paris. Le luxe de ceux du 
Palais-Royal fut de beaucoup dépassé. Une vieille gravure nous en représente les 
salons : on s'y promène, on y cause, on y prend des rafraîchissements, tandis cpio 
dans les salles voisines on se livre furieusement à la roulette, au trente et un, au 
passe-dix, au biribi, etc., etc. 



Ile ARRONDISSEMENT 193 

Les Concourt, dans leur ouvrage sur la Société Française pendant le Directoire, 
nous donnent la description suivante des salons de Garchy : « Ce nom de Garchy, 
à l'heure de dix heures, à l'heure où la toile tombe sur les vingt-trois théâtres de 
Paris, à l'heure où le public est renvoyé du spectacle et du bal, à l'heure où les 
fusées et les symphonies des douze jardins publics s'éteignent, ce nom de Carchy 
est dans toutes les bouches. Danseurs, promeneurs, tout Paris en voiture se 
hâte vers le glacier de la rue de la Loi. Là, c'est une vie, une activité, une foule 
dans la grande salle, salle nue, sans draperies, sans peintures, sans bas-relief, 
mais élégante et haute. De grandes glaces encastrées dans des panneaux de bois 
orangé, d'un beau vernis, avec des chambranles bleu céleste, reflètent les galants 
costumes. Pendues au plafond, les belles lampes de cristal de roche versent une 
lumière tamisée. Autour des tables d'acajou, autour des chaises étrusques, 
Garchy circule très important et très civil ; d'un signe il fait servir ses biscuits aux 
amandes du meilleur genre et ses divines glaces qui jaunissent en abricots ou s'ar- 
rondissent en pêches succulentes. Chez le glacier de la rue de la Loi, se nouent les 
duels qui se dénoueront demain au bois de Boulogne ; chez le glacier se croisent 
les nouvelles de Malte et de Hambourg. La mode même se fait un peu chez Gar- 
chy, et l'amour s'y fait avec la mode. A l'oreille d'une belle, un jeune homme se 
penche : h Demain, Madame, je vous fais le sacrifice de mes cheveux... » La dame 
sourit, et cinq élégants qui se sont déjà tondus pour elle tirent ensemble d'un petit 
étui de nacre et de perle un peigne d'écaillé qu'ils se promènent sur la tête, le front 
et les sourcils. » 

« Mais voici que le pavillon de Hanovre s'avise de faire une concurrence à 
Garchy et que le public pendant quelque temps se presse chez Juhet. La chance 
tourne contre la rue de la Loi. Velloni,qui dirige trois républiques de plaisir, suc- 
cède à Juliet, quand Garchy, sur les terrains de l'ancien hôtel de Bondi, ouvre un 
nouveau café. C'est Frascati, c'est le succès regagné. Velloni voit les Parisiens, 
oublieux de ses pagodes et de ses clochetons, s'empresser au beau café de Frascati 
dont tout le jardin fourmillant de monde resplendit le soir de verres de couleur... » 

Quittons maintenant ces lieux de plaisir pour aborder un lieu de recueille- 
ment, de science et d'étude, la Bibliothèque Nationale, située entre la rue Riche- 
lieu, la rue Colbert et la rue Vivienne. Elle s'est appelée Bibliothèque du Roi 
jusque vers la fin du xviii^ siècle ; ensuite on l'appela tour à tour BibHothèque 
Nationale, Impériale et Royale et puis de nouveau, selon le caprice des temps, 
Impériale et Nationale. 

Cet établissement occupe les bâtiments de l'ancien palais du cardinal Mazarin. 
En 1624, le cardinal avait acheté l'hôtel du président Tubeuf, au coin de la rue 
Vivienne, et l'hôtel Chivry, au coin de la rue Richelieu. Les deux hôtels occupaient, 
entre l'une et l'autre rue, tout le côté nord de la rue Neuve-des-Petits-Champs. 
Mazarin acquit les terrains environnants et fit bâtir là une vaste résidence. Dans 
l'aile du nord, le cardinal avait fait construire une grande galerie décorée de 
belles boiseries où il installa sa propre bibliothèque, qu'il ouvrit libéralement tous 



194 LA VILLE LUMIERE 

les jours au public l'i certaines heures. Pendant l'exil de Mazarin, cette biblio- 
thèque fut confisquée et dispersée. Mazarin la reconstitua plus tard à grands 
frais. Après sa mort et en e.xécution de son testament, livres et boiseries furent 
transportés au Collège Mazarin pour en former la Bibliothèque Mazarine, que nous 
verrons plus loin. Le palais Mazarin fut divisé entre les héritiers du cardinal. 
L'hôtel Tubeuf échut au duc de La Mcillcraye ; les autres parties passèrent au 
marquis de Mancini, duc de Nivernais, et prirent le nom d'hôtel de Nevers. 
L'hôtel Tubeuf acheté par Louis XIV devint le siège de la Compagnie des Indes ; 
un peu plus tard on y installa la Bourse. Napoléon y établit le Trésor Public. 

L'hôtel de Nevers fut occupé quelque temps par la Banque de Law. Le régent 
l'acheta en 1721 pour y placer la Bibliothèque du Roi. 

De vastes travaux de restauration et de reconstruction de la bibliothèque 
furent entrepris en 1866, et l'on ht, lu 1880, des travaux d'agrandissement. 
On voulut isoler les bâtiments et construire de nouvelles annexes. Tout le pâté 
de maisons compris entre la rue des Petits-Champs jusqu'à la rue Colbert fut 
démoli en 1880, et ce n'est qu'en 1900 que fut construite la nouvelle salle de lecture 
par l'architecte Labrouste, chargé de la restauration complète des bâtiments. 
L'entrée principale est située rue Richelieu, en face du square Louvois. 

Le square Louvois, où nous voyons aujourd'hui le Grand-Hôtel Louvois, est 
un emplacement historique à plus d'un titre. 

Au xviio siècle, Paris, redevenu prospère après les troubles de la Fronde, 
étouffant dans ses remparts resserrés, éprouva le besoin de se donner de l'air. 
Les barrières furent reculées au nord-ouest, et les vastes terrains compris entre 
la porte Saint-Denis et la porte Saint-Honoré, vite acquis par les grands seigneurs 
de la Cour, se couvrirent d'hôtels magnifiques. La rue de la Loi devint le rendez- 
vous des premiers ministres. A la suite du Palais Cardinal, devenu le Palais Royal, 
en face des hôtels de Mazarin et de Colbert, Louvois, à son tour, fit élever une 
demeure somptueuse. Précédé d'une cour à portail monumental, l'hôtel Louvois 
s'étendait sur la rue Richelieu. Il fut démoli en 1789. Les terrains sur lesquels il 
était situé furent acquis en 1791 par Marguerite Branet, dite La Montansier,(\\n 
se trouvait trop à l'étroit sur la scène du Palais Royal et voulait faire constniire, 
sur l'emplacement de l'hôtel Louvois, un vaste théâtre. Les plans dr ce théâtre 
furent tracés par Lunce, et les travaux immédiatement entrepris furent très rapi- 
dement achevés. 

La façade donnait sur la rue de la Loi ; le péristyle était décoré d'arcades 
ornées de festons ; la scène, très vaste, mesurait soixante-quinze pieds de profon- 
deur et cent de iiauteur. C'était le plus beau théâtre de Paris. 

Les spectacles ne chômaient pas, même en pleine Terreur. l.,i M<intansier 
et son associé Neuville annoncèrent, dans un pompeux prospectus, rouxcrtiuv du 
Tliéâtre National pour le 10 août 1793. 

Ce beau projet fut bnisquement interrompu. La comnuuie de Paris, ju,t;eaiit 
le local merveilleusement agencé, le confisqua jiour y installer YOpcra, et la Mon- 



Ile ARRONDISSEMENT 



195 




L HOTEL I.orVCIS. 



igô 



LA VILLE LUMIÈRE 



tansicr, accusée par Chaumette de vouloir, avec son théâtre, incendier la Biblio- 
thèque Nationale, fut enfermée à La Force. Délivrée après Thermidor, elle 
réclama, avec grand fracas, une indemnité de sept milHons. Payée en assignats, 
elle se plaignit de plus belle, et obtint enfin, en 1800, une inscription de 5 000 livres 
de rente. 

L'Opéra resta rue de la Loi et prit le nom de Théâtre des Arts. 
En 1819, la salle fut refaite et décorée par Debret et Cicéri. Elle devait bien- 
tôt disparaître après le drame du 13 février 1820. 

Le soir du 13 février, dimanche gras de l'année 1820, l'Académie Nationale 
de musique donnait une représentation de gala. La loge royale était occupée par 
le duc et la duchesse de Berry. On jouait le Carnaval de Venise. A la fin du second 
acte, la duchesse fatiguée manifesta le désir de rentrer aux Tuileries. Le duc 
l'accompagna jusqu'à sa voiture et, après lui avoir fait ses adieux, voulut rentrer 
au théâtre. A ce moment, un homme vêtu d'un long manteau, passant brusque- 
ment entre le grenadier de garde et le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme 
de service, saisit le prince par l'épaule, le frappa d'un violent coup de poignard 
à la poitrine et s'enfuit. La duchesse effrayée sauta de la voiture ; les personnes 
présentes poursuivirent l'assassin qui, gêné dans sa course par un fiacre, fut arrêté 
près de la rue Colbert par le garçon de café Paulmier. Pendant ce temps, on 
transportait le duc dans le salon de la loge royale. Personne ne savait rien dans 
la salle, la représentation continuait, et les flonflons de la musique arrivaient aux 
oreilles du mourant. La blessure était si grave que le prince n'était pas transpor- 
table. 

Le spectacle terminé, la foule s'écoula, ignorant toujours la fatale nouvelle. 

Le malheur venait 
d'être annoncé aux 
Tuileries. Le comte 
d'Artois, frère du duc, 
arriva de suite avec 
ré\'èque de Chartres. 
Le célèbre chirurgien 
Dupuytren tenta, sans 
succès, une opération. 
La hn approchait, et le 
vieux roi Louis XVIII 
arriva à cinq heures du 
matin pour voir mourir 
l'héritier des Bourbons. 
L'assassin Louve! 
fut exécuté le 7 juin. 
Le théâtre de l'Opéra fut démoli peu de temps après ce drame ; l'évêque dv 
Cluirtres en avait arraché la promesse au roi après la mort du duc de Berrj'. 




HÔTEL LOUVOIS. 



Ile ARRONDISSEMENT 



197 



Louis XVIII avait ordonné de construire une chapelle expiatoire à l'endroit 
où s'élevait l'Académie de Musique. Mais le monument n'était pas achevé au mo- 
ment de la Révolution 
de 1830. Le monument 
commencé fut alors 
démoli et le terrain 
transformé en place 
publique. L'architecte 
Visconti éleva, pour 
cette place, la gracieuse 
fontaine en bronze et 
pierre que nous voyons 
aujourd'hui. Les figures 
en bronze qui la dé- 
corent sont dues au 
sculpteur Klagmann. 

L'hôtel Louvois, 
admirablement situé, en bordure 
reconstruit et entièrement réinstallé 




contribue au bien-être du voyageur 



du square, vient d'être complètement 
Il est maintenant pour\'u de tout ce qui 
lumière électrique, ascenseurs, chauffage 
central, cabinets de toilette et salles de bains, salons et appartements privés, 
doubles portes entre toutes les chimbres afin d'éviter le bruit, installation 
mécanique pour le nettoyage par le vide, etc., etc. 

Une des grandes préoccupations du propriétaire, M. Stofer, a été de donner 
de l'air et de la lumière à profusion dans toutes les pièces ; il n'a rien négligé sous 
le rapport du confortable et de l'hygiène, mais il a écarté tout le luxe superflu 
afin de pouvoir maintenir des prix raisonnables. Le voyageur, certain de trouver 
chez M. Stofer une très bonne cuisine, aura dans cet hôtel l'illusion d'être chez soi. 

Il n'existe guère, au centre de Paris, un coin plus tranquille, plus aéré, même 
à l'abri du bruit et de la poussière, que le square Louvois. 

Suivons maintenant la rue Vivienne, qui s'étend de la rue des Petits-Champs 
aux boulevards. Son nom vient de la famille des Vivien, dont l'hôtel occupait cette 
rue. Louis Vivien, seigneur de Saint-Marc, tout comme François de la Michodière, 
donna son nom à deux rues, la rue Vivienne et la rue Saint-Marc, qui en est 
voisine. 

Au xviiie siècle, on pratiqua des fouilles rue Vivienne et l'on mit à jour des 
pierres tombales, ainsi que plusieurs objets de l'époque romaine, entre autres une 
urne avec inscription latine. On découvrit aussi neuf cuirasses de femmes que 
1 on supposa avoir appartenu à une femme romaine qui vint, avec quelques com- 
pagnes, pour suivre son fils, lors de l'occupation romaine dans les Gaules. 

La rue Vivienne était jadis entièrement occupée par des hôtels particuliers. 
Nous voyons au numéro 4 l'entrée de la galerie Colbert édifiée sur l'emplacement 



198 LA VILLE LUMIÈRE 

de l'ancioii hôtel de Colbert bâti par l'architecte Le Vau. Au 6, se trouve la galerie 
Vivienne, formée en 1823 sous le nom de galerie Marchoux sur l'emplacement des 
écuries du duc d'Orléans. La galerie Vivienne est, aujourd'hui, la propriété de 
l'Institut, par suite d'un legs particulier. 

Au 27 de la rue Vivienne était le théâtre du Vaudeville. Ce théâtre, fondé 
en 1792, occupa d'abord une salle de danse dans l'ancienne rue de Chartres, qui se 
trouvait sur l'actuelle place du Carrousel. Après un incendie qui détruisit cette 
salle nommée le Vaux-hall-d' Hiver, le Vaudeville s'installa provisoirement dans un 
café-spectacle du boulevard Bonne-Nouvelle situé sur l'emplacement oîi sont au- 
jourd'hui les magasins de la Ménagère. Puis, en 1840, le Vaudeville s'installa place 
de la Bourse dans la salle que V Opéra-Comique venait d'abandonner. 

C'est là que le Vaudeville connut quelques succès célèbres, entre autres la 
Dame aux Camélias, le Roman d'un jeune Homme pauvre, la Famille Benoiton. 

En quittant la rue Vivienne, nous nous arrêterons quelques instants rue 
Feydeau.Elle fut tracée, vers l'année 1650, sur les terrains formant l'enceinte de 
Charles V, sous le nom de rue des Fossés-Montmartre . Au 21 de cette rue existait 
autrefois le théâtre Feydcau. fondé en 1789, sous les auspices de Monsieur, frère 
du roi. 

Le passage des Colonnes, devenu rue des Colonnes à cause des colonnes qui 
la bordent, servait d'abri au public pendant les entr 'actes du théâtre de Monsieur. 

A propos de ce théâtre, nous ne résisterons pas au plaisir de rapporter ici 
l'anecdote intéressante que nous conte M. Georges Cain dans ses Promenades 
dans Paris. 

En 1795, le couvent des Filles Saint-Thomas, fermé depuis la Révolution, 
était devenu le centre de la section Le Peletier, parti réactionnaire et royaliste. 
A ce moment, Paris était en proie à la terreur menaçante de la famine. Les agio- 
teurs et les accapareurs faisaient hausser le prix des denrées et par leur faute la 
Convention était accusée de vouloir affamer le peuple. 

La Convention décida alors d'agir énergiquement et de frapper un grand 
coup : elle voulut désarmer et fermer la section Le Peletier, comité central de 
l'émeute, qui réunissait tous les conspirateurs d'alors. 

Et le 14 octobre 1795,1a garnison de Paris, sous les ordres du général Jlenou, 
cernait l'ancien couvent. Mais on parlementa au lieu de combattre, et au cours 
de cette répression on vit, avec une surprise extrême, le général Menou battre en 
retraite devant les injonctions des insurgés. 

« Parmi ceux qui avaient assisté, indignés, à cette capitulation de l'armée 
devant l'émeute, se trouvait un jevme homme pâle aux yeux ardents, aux longs 
cheveux pendants, mal vêtu d'une redingote élimée, la tête couverte d'un chapeau 
trop grand : c'était Napoléon Bonaparte, alors « sans emploi, sans solde, sans 
rations », rayé depuis trois semaines de la liste des officiers généraux en activité 
et qui, destitué par Aubry comme terroriste, végétait à Paris, pauvre, presque 
inconnu, et si désespéré qu'il disait la veille à Barras : 



Ile ARRONDISSEMENT 199 

« A quelque prix que ce soit, j'ai besoin d'être employé. Si je ne puis obtenir 
du service, j'irai en demander comme artilleur à Constantinople. « 

« Après avoir passé sa soirée dans une loge du théâtre Feydean, dont la façade 
circulaire, ornée de cariatides, s'ouvrait 25 rue Eeydeau sur l'emplacement de 
l'actuelle rue de la Bourse, Bonaparte regagnait le minable hôtel où il logeait, 
A l'Enseigne de la Liberté, près de la place des \'ictoires. A l'angle de la rue 
Vivienne, il fut témoin de la honteuse défaite de Menou et vit les soldats bafoués 
s'en retourner la baïonnette dans le fourreau. Bonaparte furieux suivit les troupes 
reprenant le chemin de la Convention et courut aux tribunes de l'Assemblée «pour 
y juger de l'effet de la nouvelle et suivre les développements et la couleur qu'on y 
donnerait ». 

n Le Comité du Salut Public, raconte Barras dans ses Mémoires, ne sachant 
plus où donner de la tête, je dis : Il n'y a rien de si facile que de remplacer Menou, 
j'ai l'homme qui nous manque, c'est un petit officier corse qui ne fera pas tant de 
façons. Le Comité de Salut public, sur ma proposition, m'accorda aussitôt de 
mettre Bonaparte en service actif. » 

Et le lendemain c'était le combat meurtrier de Saint-Roch, le 13 vendé- 
miaire, entre les insurgés sectionnaires réfugiés dans l'église et les volontaires 
commandés par Bonaparte qui les délogea à coups de canon. 

Ce fut à ce moment que se leva l'étoile du Petit Caporal ! Nous avons pensé 
qu'il n'était pas sans intérêt de citer cette anecdote qui est un exemple frappant 
du rôle prépondérant que peut jouer le hasard dans la destinée d'un homme. 

Le palais de la Bourse, situé rue Vivienne et place de la Bourse, occupe 
l'emplacement du couvent des Filles Saint-Thomas-d'Aquin, de l'ordre de Saint- 
Dominique. Des religieuses de Sainte-Catherine-de-Sienne, ayant reçu l'ordre 
d'aller former un établissement à Paris, se logèrent d'abord dans une maison de 
la rue des Postes, au faubourg Saint-Marcel, après l'obtention de leurs lettres 
patentes, en 1629. En 1634. elles achetèrent une grande maison rue Vieille-du- 
Temple, où elles firent construire une église et un assez vaste monastère où elles 
demeurèrent jusqu'en 1642. A ce moment, elles vinrent habiter la nouvelle 
maison qu'elles avaient fait bâtir dans la rue qui porte le nom de leur couvent. 
Supprimé en 1790, ses bâtiments furent occupés, pendant plusieurs années, par 
divers particuliers et par la section Le Peletier, ainsi que nous le voyions tout à 
l'heure, jusqu'en 1808, époque où, sur son emplacement, l'on édifia le palais de la 
Bourse. 

La Bourse de Paris existe depuis Philippe le Bel et se tenait alors au Pont- 
au-Change.Elle fut transférée plus tard dans la grande cour du Palais-de-Justice, 
au-dessous de la galerie Dauphine. De là, à l'époque du banquier Law, elle alla 
s'établir dans les jardins de l'hôtel de Soissons. 

En 1724, la Bourse fut légalement instituée et son siège installé dans l'hôtel 
de Nevers, aujourd'hui la Bibliothèque Nationale. Fermée en 1793, elle fut rétablie 
en 1795, au Louvre, et c'est à ce moment que, par suite des spéculations impor- 



200 LA \1LLE LUMIÈRE 

tantes sur le numéraire et les assignats, la petite Bourse, qui se continua plus tard 
dans le hall du Crédit Lyonnais, puis passage des Princes, prit naissance au Palais- 
Royal, au lieu dit le Perron Vivienne. 

Un décret du i6 mars 1808 ordonna de construire à l'extrémité de la rue 
Vivienne, sur les terrains de l'ancien couvent des Filles Saint-Thomas, un édifice 
destiné à contenir la Bourse et le Tribunal de Commerce. La première pierre en 
fut posée le 24 du même mois, et les travaux commencèrent aussitôt, sur les plans 
et sous la direction de l'architecte Alexandre Brongniart. L'œuvre allait lentement 
faute de fonds. Brongniart mounit en 1813, et Labarre continua la construction. 




(jui, interrompue en 1814, reprise activement en 1821, ne fut terminée qu'en 1827. 
L'inauguration avait eu lieu un peu avant l'achèvement complet, en 1826. 

La grande salle de la Bourse, où se trouve la corbeille des agents de change, 
mesure trente-huit mètres de long sur vingt-cinq mètres de large et vingt-cinq 
mètres de hauteur. La voûte qui soutient le vitrail du haut est décorée de 
fresques peintes par Pujol. Ces fresques représentent des sujets allégoriques relatifs 
au Commerce et à l'Industrie. En 1899, toutes ces fresques ont été restaurées. 

Deux escaliers donnent accès à l'édifice, l'un sur la place de la Bourse à 
l'ouest, l'autre sur la rue Notre-Dame-des- Victoires, à l'est. L'un et l'autre sont 
décorés de statues. Celles de l'escalier de la place de la Bourse sont, à droite, le 
Commerce, par Dumont; à gauche, la Justice Consulaire, par Bosio. Celles de l'esca- 
lier de la me Notre-Dame-des-Victoires sont l'Industrie, par Pradier, et l'Agricul- 
ture, par Seurre. 



Ile ARRONDISSEMENT 201 

L'ordonnance corinthienne préside à la décoration extérieure de l'édifice. 

En 1903, la Bourse fut l'objet de considérables agrandissements, à l'occasion 
desquels on découvrit dans les fouilles des objets qui avaient été placés dans les 
pierres des fondations de l'ancien couvent. 

Détail curieux, la cloche du couvent, après avoir pendant un siècle et demi 
sonné matines, messes et vêpres, servit pendant longtemps à l'annonce de l'ouver- 
ture et de la fermeture du marché de la Bourse. Elle se trouve actuellement au 
musée Carnavalet. 

Le monument de la Bourse actuelle, agrandie de ses deux transepts nord et 
sud, forme maintenant une véritable croix latine. Les nouveaux bâtiments furent 
inaugurés officiellement en 1903. 

La rue de la Banque, autrefois passage des Petits-Pères, a été tracée sur des 
terrains dépendant de l'Hôtel de La Perrière et de l'Hôtel de Bouillon. 

Nous y voyons la mairie du IP arrondissement et la caserne de la Banque, 
édifiées par Girard et Baltard, en 1849, sur les terrains dépendant du couvent des 
Augustins déchaussés, dits Petits-Pères, dont le jardin s'étendait de la place des 
Petits-Pères à la rue des Filles-Saint-Thomas. La caserne est occupée aujourd'hui 
par la garde républicaine. 

C'est rue de la Banque que sont les établissements du Timbre et de l'Enre- 
gistrement. 

Prenons la rue Paul-Lelong, qui n'était autrefois qu'une ruelle et qui nous 
conduira rue Notre-Dame-des- Victoires, où nous trouverons l'église de ce nom 
qui fut ainsi appelée en souvenir des victoires remportées par Richelieu sur les 
protestants de La Rochelle. Louis XIII posa la première pierre de cette éghse 
en 1629. 

L'église Notre-Dame-des-Victoires était l'ancienne église du couvent des 
Augustins. Ces Augustins appelés à Paris, en 1607, par la reine Marguerite, qui 
leur donna un terrain au Pré-aux-Clercs, furent expulsés quelques années après. 
En 1619, ils revinrent et se logèrent d'abord rue Montmartre. Puis, en 1628, ils 
achetèrent rue du Mail un terrain où ils firent élever leur monastère. La construc- 
tion, qui dura jusqu'en 1740, fut longue et dispendieuse. Il est vrai que pendant 
ce laps de temps on changea les proportions de l'édifice et qu'on l'agrandit de 
telle façon que l'église primitive est devenue la sacristie de l'église actuelle. Le 
couvent des Petits-Pères était vaste et riche ; il s'étendait jusqu'à la place actuelle 
de la Bourse, où il rejoignait le couvent des Filles Saint-Thomas. 

Dans cette église, au-dessus du bénitier est gravée cette inscription, renou- 
velée de Sainte-Sophie de Constantinople : 

iS'i'Vjvavoiy.Tiv.'ZTav.y/j.ovavfjA'.v 

qui peut se lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche et qui 
veut dire : « Lavez vos péchés et non pas seulement votre visage. » 

L'église Notre-Dame-des-Victoires est située sur la place des Petits-Pères, 



202 LA VILLE LUMIÈRE 

où nous voyons, aujourd'liui, la pharmacie Tarin, autrefois pharmacie Fontaine. 

La place des Petits-Pères occupe l'emplacement de la cour du couvent des 
religieux Augustins, dits Petits-Pères. Ce surnom leur fut donné, suivant les uns, 
à cause de la petitesse et de la pauvreté de leur premier établissement à Paris. 
Suivant les autres, il se rapporterait à l'anecdote suivante : Henri I\' ayant aperçu 
un jour dans une antichambre du Louvre les pères Mathieu de Sainte-Françoise 
et François Amet qui étaient de très petite taille, demanda en riant >< quels 
étaient ces petits pères-là? ». Dès lors on aurait appelé «petits pères » les reli- 
gieux de cet ordre. 

' L'établissement des Augustins, à Paris, date de 1009, mais leur cou\-ent ne 
fut construit qu'en 1628, sur un terrain nommé les Burelles. Il fut démoli en 1790. 

La pharmacie Tarin, située au numéro 9 de la place des Petits-Pères, date de 
plus d'un siècle. Elle est dirigée depuis trente-cinq ans par ]\I. Tarin et est connue, 
dans le monde entier, pour l'excellence de ses produits. 

Nous sommes loin, depuis l'organisation officielle des Ecoles de Pharmacie 
placées sous le contrôle direct et permanent de l'Académie de médecine, de 
l'époque où la corporation des apothicaires était unie à celle des épiciers et où 
les pharmaciens, pour les guider dans la préparation des médicaments, n'avaient 
aucune des connaissances nécessaires pour donner à leurs préparations un carac- 
tère vraiment scientifique. 

La pharmacie Tarin possède de précieuses spécialités dont la principale est 
la semence de lin. On sait que l'on cultive le lin non seulement pour sa filasse, 
mais encore pour sa graine. La graine de lin rend environ 25 p. 100 d'huile sicca- 
tive, qui remplit un rôle important dans les arts. Elle sert à préparer l'encre des 
imprimeurs et des lithographes, les vernis gras, les taffetas gommés, les toiles 
cirées, les cuirs vernis. La médecine tire un très grand parti de la graine de lin. 
Cette graine contient un mucus renfermant de l'acide acétique et des sels, de 
l'extractif, de l'amidon, de la cire-résine, une matière colorante, de la gomme, de 
l'albumine et une huile fine. Le mucilage de graines de lin est très visqueux ; il 
possède des propriétés laxatives et bienfaisantes. 

Préparée d'une façon toute spéciale par M. Tarin, la semence de lin est un des 
produits émollients les plus précieux de la matière médicale. 

En quittant la place des Petits-Pères, nous arrivons sur la place des Victoires, 
où se dresse la statue équestre de Louis XIV'. Cette statue remplace une ancienne 
statue de Louis XIV qui représentait le Roi-Soleil sur un piédestal aux angles 
duquel figuraient des esclaves enchaînés portant des lanternes. Ces figures sym- 
bolisaient les nations européennes vaincues. Le monument érigé donna bien vite 
naissance à ce distique gascon : 

La Feuilladc, sandis, je crois que tu iiu- bernes. 
De placer le Soleil entre quatre lanternes ! 

La statue fut renversée en 1792 ; du bronze dont elle était faite, on fondit des 



Ile ARRONDISSEMENT 



203 




204 



LA VILLE LUMIÈRE 



canons, et une partie des figures enchaînées furent transportées aux Invalides. 

Le projet de tracer la place des Victoires avait été conçu en l'honneur de 
Louis XIV, par M. de La Feuillade, dont nous venons de voir le nom dans ce 
distique. La Feuillade, en bon courtisan, pour exécuter son projet, fit démolir 
son propre hôtel. Il acheta, moyennant 200 000 livres que la Ville lui rendit, 
l'hôtel de La Ferté Senneterre, y joignit la maison d'Hautmann, intendant des 
finances, puis celle de Perrault. C'est sur ces terrains que la place fut formée. 

Tout ce quartier environnant la place des Victoires fut envahi par les hôtels 
des riches financiers, des « traitants «, comme on disait jadis. On y voyait notam- 
mAit, en 1705, les hôtels de Crozat, Henault, Etienne Cornet, Bouralais, Samuel 
Bernard, etc., etc. 

De l'assemblage sur la place des Victoires de tous ces « traitants » et fermiei"s 
généraux enrichis, on avait fait le dicton suivant : « Henri IV sur le Pont-Neuf, 
au miheu de son peuple ; Louis XIII à la place Royale au milieu de sa noblesse 
et Louis XIV à la place des Victoires avec ses maltotiers. » 

Actuellement, malgré l'arrêté de 1685, où il était dit qu'à l'avenir « les occu- 
pants seraient tenus d'entretenir les façades en pareil état et sans y rien changer )i. 
la placé des Victoires a été complètement envahie par les enseignes commerciales. 

Sa transformation s'opéra très vite. Dès 1790, la noblesse la déserta pour n'j- 
plus revenir. Brocanteurs, marchands de curiosités, empiriques, s'y installèrent 
en attendant les marchands de tissus, par lesquels elle est en majorité occupée 
aujourd'hui. 

Après la mort de Desai.x, Bonaparte avait décidé qu'un monument lui serait 
élevé sur la place des Victoires. Ce projet fut exécuté en 1806. Le monument avait 
un piédestal de marbre avec des bas-reliefs dont l'un représentait la victoire 
d'Héliopolis. Le sculpteur Dejoux avait fait le modèle de la statue qui était colos- 
sale et d'une nudité pareille à celle des statues antiques. Les habitants du quar- 
tier fin"ent effarouchés, et, pour ménager leur pudeur, il fallut cacher le héros par 
une palissade qui ne dispanit qu'en 1815, en même temps que la statue fut démolie-. 

Il était du devoir de la Restauration de rétablir la statue de Louia XIV. Cette 
statue, malgré ses dimensions un peu trop grandes pour la place qui lui sert dé- 
cadré, a des lignes assez liarmonieuses résultant d'une bonne proportion entre 
l'homme et la monture. Elle est inspirée de la statue do Pierre le Grand à Saint- 
Pétersbourg. 

La rue d'Aboukir.qui part de la place des Victoires, a été formée par trois 
rues : la rue des Fossés-Saint-Germain, la rue Neuve-Saint-Eustache et la rue 
Bourbon-Villeneuve. En 1793, on lui avait donné le nom de rue Neuve-Egalité ; 
c'est après la victoire de Bonaparte en Egypte qu'elle reçut le nom d'Aboukii 
qu'elle porte aujourd'hui. 

La rue du Mail qui lui est parallèle fut tracée sur l'emplacement d'un ancien 
Jeu de Mail, établi le long des remparts de la ville. 

L'on y \-nit quelques maisons intéressantes, l'une notannnent. dont la façade 



Ile ARRONDISSEMENT 205 

est ornée de pilastres cannelés, terminés par des chapiteaux sculptés où s'en- 
roulent des couleuvres. 

Au numéro 13, occupé actuellement par la salle Érard, demeurait pendant 
la Révolution la célèbre femme galante Olympe de Gouges, qui mourut sur 
l'échafaud en 1793. 

Revenons place des Victoires et engageons-nous dans la rue Etienne-Marcel, 
qui appartient à la fois aux I^r et 11*= arrondissements. 

Elle a été formée d'une partie de l'ancienne rue aux Ours et fut prolongée 
sur l'emplacement de plusieurs autres rues, de 1880 à 1882, lors du percement 
de la rue Turbigo. Elle porte le nom du célèbre prévôt des marchands qui joua un 
rôle si considérable aux Etats-Généraux, de 1356 à 1357, et fut assassiné par 
Jean Maillard, en 1358. 

Sur les terrains occupés aujourd'hui par la loie Française, s'élevait l'hôtel 
de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. 

C'est au numéro 29 de la rue Etienne-Marcel que se trouvait le théâtre où 
les Confrères de la Passion s'étaient établis en 1548, sous le nom de Comédiens de 
l'Hôtel de Bourgogne. 

En face de l'hôtel des Postes, sur l'emplacement de l'immeuble qui forme 
l'angle de la rue Montmartre et de la rue Eteinne-Marcel et où nous remarquons 
aujourd'hui le Dépôt Céramique de la maison Simon, s'élevait jadis l'hôtel de 
M. l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims. 

Cet abbé, joyeux viveur, fit métier d'amuser par des couplets satiriques des 
chansons, des bons mots et des épigrammes, la société fort mêlée au milieu de 
laquelle il passa sa vie. Il a laissé un grand nombre de pièces de vers, écrites faci- 
lement, mais en général assez médiocres, et dans lesquelles la décence était son 
moindre souci. C'est à lui qu'on doit la chanson si populaire de J'ai du bon tabac. 

La Du Barry occupait tout un corps de bâtiment dans l'hôtel du galant abbé 
et venait se reposer près de lui des ennuis de la cour. Nous trouvons à ce sujet, 
dans le Dictionnaire des Rues de Paris de M. Pessard, l'anecdote suivante : 
Il La chronique scandaleuse, raconte A. Callet, dit que le gai chanoine chassa plu- 
sieurs fois sur les terres de son seigneur et maître ; or, un jour que sur l'ordre du 
roi jaloux, la belle avait dû rentrer à Versailles, elle envoya une corbeille d'abri- 
cots du potager du roi à son ami l'abbé avec ces quatre bouts-rimés : abricot, 
mot, poire et... L'abbé qui avait avalé la corbeille de fruits à la chair mordorée 
et qui s'en était ressenti, renvoya à la comtesse ses bouts-rimés ainsi remphs : 

Craignez le jus de la poire, 
Surtout le jus de l'abricot, 
Car il vous donnerait la... 
Madame, passez-moi le mot. 

Le Dépôt Céramique a remplacé l'hôtel de l'abbé hbertin. 
La céramique fut le commencement des arts et des industries de tous les 
peuples de la terre. Platon affirme que la fabrication des poteries en terre séchées 



206 



LA VILLE LU:\[IERE 



au soleil ou cuites au four a été partout une des premières industries. D'après les 
résultats des dernières découvertes, on peut diviser l'histoire des arts céramiques 
en dix-huit époques distinctes, qui marquent autant de dates dans les progrès 
de cette importante industrie : époques chinoise, assyrienne, égyptienne, osque, 
étrusque, grecque, romaine, italo-grecque. celtique, américaine, gallo-romaine, 

arabe, italienne, al- 
lemande, française, 
saxonne, anglaise et 
miiderne. 

P^ondé en 1894, 
au 36 de la rue 
Etienne-Marcel, le 
Dépôt Céramique a su, 
dès le début, s'assurer 
une place prépondé- 
rante et une autorité 
incontestée sur le 
marché commercial 
de la céramique. La 
\'ariété jointe à la 
([ualité hors ligne de 
ses produits lui a 
\alu un considérable 
succès. A côté des 
pâtes translucides de 
Limoges, des teriTS 
de fer anglaises et 
françaises, des cris- 
taux les plus purs, 
iii un mot tout ce (pii 
tduclic au confort et 
,1 l'élégance du service 
(le la table dont le 
Dépôt Céraniiqucs'cst 
fait une spécialité, les 
amateurs seront tou- 
jours certains de trouver, dans ses magasins, les dernières créations en fantaisies 
de toutes les fabriques du monde entier, tels que vases, surtouts de tables, 
cachepots, jardinières, garnitures de cheminées, objets en porcelaine de Saxe et 
porcelaine hongroise, d'une finesse parfaite et vendus à des prix exceptionnelle- 
ment avantageux. L'on peut trouver également, dans cette maison, un rayon 
spécial d'articles de ménage ainsi qu'un rayon de coutellerie. 




DLIÙT (.ÉRAMlylE. 



Ile ARRONDISSEMENT 



207 




2o8 LA VILLE LUMIÈRE 

Toujours soucieux de justifier sa bonne réputation, le Dépôt Céramique s'ef- 
force de donner à ses créations une note toute particulière et un cachet artistique 
pour lesquels il a mérité son succès. 

La rue Etienne-Marcel est traversée par la rue Turbigo, dont la plus grande 
partie est située dans l'arrondissement du Temple ; nous en parlerons tout à 
l'heure. Toutefois nous voudrions signaler ici la maison Dutar, qui est une maison 
fort intéressante de fournitures générales pour les hôpitaux, située au coin de la rue 
Turbigo et de la rue Tiquetonne. 

La rue Tiquetonne se nommait, en 1373, rue Denis-le-Coffrier. Son nom actuel 
luî vient par altération d'un riche boulanger qui l'habitait au xv^ siècle et qui se 
nommait Quiquetonne. Nous lisons, dans Sauvai, que pendant un certain temps 
cette rue porta le nom de rue de V Arbalète, à cause de cette particularité que les 
arbalétriers s'exerçaient dans un jardin qui était tout proche. Le fameux comé- 
dien Scaramouche, dont Molière ne dédaigna pas les conseils, mourut dans une 
maison de la rue Tictonne ou Tiquetonne. Tiberion FiureUi.dit Scaramouche, était 
un acteur de l'ancienne Comédie italienne, né à Naples en 1608 et mort à Paris 
en 1696. Il vint en France en 1640, faisant partie d'une troupe d'acteurs appelés 
d'Italie pour amuser Louis XIV enfant. Fiurelli passe pour l'inventeur même du 
personnage de Scaramouche ; du moins est-il certain qu'il le naturalisa en France. 
C'est une variété du matamore à la fois querelleur et poltron. Son costume était 
entièrement noir, ce qui explique le vers de Molière : 

Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche. 

Fiurelli monta sur les planches jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Cinq 
ans avant sa mort, il dit adieu à son art et mourut dans les bras delà religion. Il 
fut enterré en grande pompe dans l'église Saint-Eustache, alors que le clergé 
avait refusé une sépulture à Mohère. Mais les comédiens italiens, vantés pour leur 
dévotion, échappèrent toujoui"s à l'anathème prononcé par l'église contre les gens 
de théâtre et les histrions. 

La maison Dutar, qui se trouve placée au numéro i de la rue Tiquetonne et 
au 21 de la rue Turbigo, a ceci de spécial qu'elle est la seule maison qui puisse 
subvenir à tous les besoins des hôpitaux. 

M. Dutar, ancien avocat à la Cour d'Appel de Paris, a eu cette conception 
très heureuse de grouper dans un établissement unique tous les articles qui peuvent 
être nécessaires aux hôpitaux, aux hospices, aux cliniques, aux asiles d'aliénés 
et, en un mot, à toutes les maisons de santé. Cette généralité ne comporte aucune 
exception, car la maison Dutar se charge aussi bien de la fourniture de tous appa- 
reils destinés aux malades que du mobiher et de l'installation absolument com- 
plète des salles d'opération, appareils de désinfection, de chirurgie, d'orthopédie, 
accessoires de pharmacie, de stérilisation, articles d'hygiène, etc., etc. 

Cette idée d'un établissement groupant une telle réunion d'articles, pour 
chacun desquels il fallait recourir autrefois à des spécialistes divers, était abso- 



Ile ARRONDISSEMENT 



209 




210 LA VILLE LUMIÈRE 

luineut neuve. Elle a été acueillie, comme bien on le pense, avec vme faveur très 
marquée dans tout le monde médical et, quoique la maison Dutar soit très ré- 
cente, elle fournit, à l'heure actuelle, plus de douze cents hôpitaux et éta- 
blissements divers, le service des Ministères et des Colonies, ainsi que l'Assistance 
Publique dont elle est à nouveau adjudicataire pour trois ans. 

Le Ht du malade a été, de la part de M. Dutar, l'objet d'études toutes spéciales 
et de soins particuliers. L'on sait l'importance que peuvent avoir dans une maladie 
les bonnes ou mauvaises conditions hygiéniques du couchage. 

Les économes de France, qui fondèrent en 1908 une association générale, ont 




MAISON II. Dl'T.Mi, 



KNTRliE, KUK TURBIGO, DES S.\l-ONS D ESS.W.XGE TOVR 
(BAS, CEINTURES, CORSETS). 



tenu à mettre le siège de leur association chez M. Dutar. C'est prouver qu'ils 
ont reconnu qu'il y avait chez ce dernier une très grande volonté de travail et de 
perfectionnement maintenue par la force d'une direction unique. 

La maison Dutar s'est en outre spécialisée dans certains articles qui sont 
livrés directement au public : ce sont les appareils devant remédier à tous les cas 
de malformation, orthopédie, bandages, ceintures, corsets de maintien, etc., etc. 
Elle e.xécute également des corsets de toilette scientifiquement réalisés et (|ui 
offrent aux femmes, par conséquent, toutes les garanties qu'elles peuvent désirer. 
Elles trouveront, de plus, dans la maison de la rue Turbigo, les articles d'hyginic 
et de toilette particulièrement destinés aux soins concernant leur beauté. Les 



Ile ARRONDISSEMENT 211 

Parisiennes et les Etrangères ne peuvent rêver au sujet de cette question impor- 
tante qui les préoccupe toutes à un si haut degré une maison de confiance offrant 
des références plus sérieuses. 

Suivons maintenant la rue Montmartre qui commence rue Rambuteau pour 
finir boulevard Montmartre. Elle se nommait jadis rue de la Porte-^Iontmartrc, 
parce que la porte [Montmartre y était située. 

Au coin de la rue Montmartre et de la rue d'Uzès, était situé l'hôtel d'Uzès, 
célèbre par une entrée en forme d'arc de triomphe. Sous l'Empire, l'administra- 
tion des Domaines y fut installée. Cet hôtel fut démoli en 1870. La rue d'Uzès 
est une rue exclusivement commerçante, occupée en grande partie par l'industrie 
linière. 

Elle nous conduit à la rue Saint-Fiacre, qui, au xvii*^ siècle, était tellement 
mal fréquentée qu'il fut décidé qu'elle serait fermée à ses deux extrémités par des 
grilles de fer. Elle servait de retraite aux vagabonds. Son nom vient de ce qu'elle 
dépendait du fief de Saint-Fiacre. 

A son extrémité se trouve la rue des Jeûneurs, dont le nom singulier peut nous 
intriguer à bon droit. Voici quelle explication en a été donnée : elle fut établie 
au xvii^ siècle près de deux jeux de boules récemment installés, et on l'aurait 
désignée sous le nom de rue des Jeux Neîifs.Far altération, ce nom serait devenu 
rue des Jeûneurs. Cette explication est d'ailleurs très plausible. 

La rue des Jeûneurs est, avec la rue Saint-Fiacre, la rue Mulhouse et la rue du 
Sentier, le centre du commerce des tissus et spécialement des indiennes, toiles, 
percales, broderies, etc., etc. On désigne sous le nom général de Sentier tout ce 
quartier industriel. 

Son nom lui vient soit de chantier — la me fut tracée sur les terrains d'un 
ancien chantier — soit du mot sentier. Cette rue n'était en effet qu'un sentier 
qui longeait les anciens remparts de Louis XIV. 

La rue du Sentier nous mènera rue Réaumur. Cette rue, ouverte en 1851, 
a absorbé plusieurs rues, entre autres les rues du Marché-Saint-Martin, Royale- 
Saint-Martin, Thévenot, etc. Il fallut, pour la tracer, faire disparaître de nombreux 
immeubles. C'est actuellement une voie très large et très aérée, qui possède peut- 
être les plus beaux immeubles commerciaux de Paris. La rue Réaumur se continue 
dans le IIP arrondissement, et nous veiTons, tout à l'heure, un monument très 
ancien qui y fut conservé. 

Aux numéros 75 et 77 de la rue Réaumur, nous remarquons une très ancienne 
maison de distillerie datant de plus d'un siècle et demi, appartenant aujourd'hui 
à MM. Legouey, Delbergue et Gagé. Ce ne fut qu'au commencement du xix^ siècle 
que la fabrication des liqueurs, qui n'était jusque-là qu'une industrie purement 
locale et ne donnait lieu qu'à des opérations peu compliquées, prit peu à peu une 
importance qui ne fit que s'accentuer avec les différents industriels qui réalisèrent 
sans cesse, pour la distillerie française, de nouvelles améhorations. 

Une des bases les plus sérieuses sur lesquelles s'établit la bonne fabrication 



LA VILLE LUMIÈRE 



des liqueurs est le choix bien compris de bons alcools et de bonnes eaux-de-vie. 
Les plantes jouent, sans doute, un rôle prépondérant dans la question du goût, 
du bouquet et du parfum de la liqueur distillée ; mais toutes ces qualités ne peuvent 
être mises en valeur qu'avec des eaux-de-vie et des alcools de premier choix. Nos 
distillateurs français, en possession de méthodes scientifiques, d'appareils perfec- 
tionnés et de matières premières supérieures, ont donc été en mesure d'établir, 
dans de bonnes conditions d'économie et de précision, des installations grandioses. 
Nous pourrons nous convaincre des sérieux progrès réalisés dans cette branche 

de notre indus- 
trie nationale 
on visitant l'une 
des plus gran- 
des distilleries 
parisiennes. Ce 
vaste établisse- 
ment fut fondé 
parMM.Aubert 
et Badin. Il fut, 
dès ses débuts, 
puissamment 
organisé et prit 
encore de 
grands dévelop- 
pements sous 
la direction de 
ses différents 
propriétaires, 
parmi lesquels il faut citer MM. l)amic*ns, Fortin et Palisse. Jlais c'est surtout 
depuis qu'il est devenu la propriété de MM. Legouey et Delbergue qu'il possède 
l'organisation toute moderne qui a tant contribuéà sa grande prospérité. En 1888, 
ces derniers adjoignirent à leur maison celle de M. Godart fils, ancienne maison 
Noël-Lasserrc, fondée en 1720, et ils durent agrandir de nouveau leur établisse- 
ment pour pouvoir fabriquer les marques spéciales dont ils venaient de faire 
l'acquisition, la liqueur Montmorency, le Bitter rose Godart et le Curaçao Godart. 
Puis les établissements Legouey et Delbergue s'adjoignirent encore doux 
autres maisons : en 1891, l'ancienne maison Ruinet frères, de la rue Montmartre. 
datant aussi de plus d'un siècle et, en 1902, la maison Gagé. 

Dans la grande distillerie de la rue Réaumur, nous suivrons, avec intérêt, les 
différentes opérations, depuis le dépotage des liquides qui se fait au moteur jusqu'à 
la mise en fûts et en bouteilles. C'est une installation absolument modèle, (jui 
occupe plus de cent ouvriers et qui a eu pour résultat de douhkr le chiltrr 
d'affaires de la maison. 




MAISON LEGOUEY, DELBERGUE ET G.\GE. 



II-^ ARRONDISSEMENT 




214 



La ville LUMIERE 



MM. Legouey, Delbergue et Gagé ont obtenu de nombreuses récompenses 
à toutes les expositions universelles. Ils se sont vu décerner le Grand Prix 
à Paris, en 1900; à Hanoi, en 1903; à Saint-Louis, en 1904; à Liège, en 1905; 
à Milan, en 1906 et à Londres en 1908. Grâce à l'excellente qualité de liqueur 
telles que le Punch Grassot, la Trappistine, le Curaçao triple sec, etc. 

En dehors de ces spécialités, ils fabriquent toutes les liqueurs classiques et 
les liqueurs fines dans des conditions de supériorité et de bon marché qu'il 
convient d'attribuer aux perfectionnements de l'outillage, à l'installation éco- 
nomiiiue di-s appareils et à cette organisation méthodique qui caractérise tous 

nos grands éta- 
blissements in- 
dustriels mo- 
drrnes 

Nous nous 
arrêterons en- 
suite rue Réau- 
niur, au passage 
de la Cour des 
;\Iiracles. 

Au xiiif siè- 
cle, on donnait 
ce nom de Cour 
drs Miracles à 
riTtains en- 

droits (jui ser- 
\aient d'abris 
et de repaires 
aux mendiants, 
aux voleurs et aux liions. C'était toute -une poindation que ces habitants de 
cours des Miracles. Dulaurc, ànns son Histoire de Paris, dit que l'on peut la diviser 
en deux classes : la première se composait d'estropiés, d'infirmes ou de mendiants 
de profession ; la seconde, de vagabonds, de gens sans aveu, dont plusieurs 
demandaient l'aumône l'épée au côté et souvent la main sur la garde. Ces hommes, 
assassins à gages, voleurs de jour et de nuit, composaient ordinairement les attrou- 
pements séditieux, provoqués et payés par les intrigants de qualité. Il faut a\nuer 
que la première classe fournissait souvent des auxiliaires à la seconde. 

On nommait ainsi les cours des Miracles parce que, en venant s'y réfugier, 
mendiants et filous déposaient le costume de leurs rôles. Les aveugles vo\'aient 
clair, les boiteux étaient redressés, les estropiés recouvraient l'usage de leurs 
membres. Il existait de nombreuses cours des Miracles à Paris; la plus fameuse 
était celle qui nous occupe à l'heure actuelle, placée entre les rues de Damiette et 
des Forges. Voici la description qu'en donne Sauvai, qui a visité les lieux :« Elle 




MAISON LEGOUEY, DELBERGUE ET GAGÉ. 



Ile ARRONDISSEMENT 215 

consiste en une place d'une grandeur très considérable et en un très grand cul-de- 
sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois il confinait aux der- 
nières extrémités de Paris. A présent (Sauvai écrit ces lignes sous le règne de 
Louis XIV) il est situé dans l'un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales et les 
plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la 
rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut 
souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées ; pour y en- 
trer, il faut descendre une assez longue pente, tortueuse, raboteuse, inégale. J'y ai 
vu une maison de boue, à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pour- 
riture, qui n'a pas quatre toises en carré et où logent, néanmoins, plus de cinquante 
ménages, chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés. 
On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les autres habitaient plus de cinq 
cents grosses familles, entassées les unes sur les autres. » Sauvai parle ensuite des 
mœurs de ceux qui habitaient cette cour. Après avoir dit que ni les commissaires de 
police ni les huissiers ne pouvaient y pénétrer sans recevoir des injures et des coups, 
il ajoute : «On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté, 
dans la gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes, sans aucun soin 
de l'avenir; chacun jouissait à son aise du présent et mangeait le soir avec plaisir 
ce qu'avec bien de la peine et souvent avec bien des coups il avait gagné tout le 
jour, car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober, et c'était une des 
lois fondamentales de la Cour des Miracles de ne rien garder pour le lendemain. 
Chacun y vivait dans une grande licence, personne n'y avait ni foi ni loi ; on n'y 
connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrement. Il est vrai qu'en apparence ils 
semblaient reconnaître un Dieu et, pour cet effet, ils avaient dressé au bout de leur 
cour, dans une grande niche, une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans 
quelque église et oii tous les jours ils venaient adresser leurs prières... Des filles et 
des femmes, les moins laides, se prostituaient pour deux liards, les autres pour un 
double, la plupart pour rien. Plusieurs donnaient de l'argent à ceux qui avaient 
fait des enfants à leurs compagnes, heureux de pouvoir exciter la compassion par 
la vue des enfants et obtenir ainsi des aumônes. » 

Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a décrit les horreurs de la Cour des 
Miracles, « dans ce pandémonium où hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, 
maladies, tout semblait être en commun ». Ce peuple de truands se subdivisait 
en différentes classes : il y avait les malingreux qui figuraient l'hydropisie, 
les piètres qui se traînaient sur des béquilles, les callots qui feignaient 
d'être guéris de la teigne, les francs-mitoux qui tombaient en défaillance 
au coin des rues, etc., etc., etc., la liste serait trop longue s'il fallait tous les 
citer. 

Quittons la Cour des Miracles pour gagner la rue de Cléry, où s'élevèrent à la 
fin du règne de Louis XIV plusieurs jolies maisons auxquelles le luxe et les mœurs 
de leurs hôtes firent une grande réputation d'élégance et de galanterie. Un des 
plus luxueux parmi ces hôtels était celui du traitant Berthelot de Pleneuf. Sa fille. 



2i6 LA VILLE LUMIERE 

la marquise de Brie, y vint au monde et, curieux hasard, nous dit M. Fournier, 
à deux pas de là naquit ceUe qui devait être la Pompadour. 

Au coin de la rue de Cléry et de la rue Beauregard, nous remarquons une étroite 
maison qui s'avance comme un cap entre les deux rues qu'elle termine. C'est un 
débit de vins, en même temps qu'une maison meublée qui a pris pour enseigne 
Au poète de 93. André Chénier en effet y demeura avant d'être arrêté à Passy. 

C'est dans un hôtel de la rue de Cléry que Mme Vigée-Lebrun donna son 
fameux repas à la grecque dont il fut tant parlé dans les annales du temps et pen- 
dant lequel, « vêtues, ou plutôt dévêtues, les beautés de l'époque buvaient le 
Chypre à pleines coupes ». 

Elles sont pittoresques et singulières toutes ces vieilles rues étroites, hautes 
et sombres, avoisinant la rue de Cléry et qui dévalent en pente raide vers le bou- 
levard Bonne-Nouvelle. C'est la bizarre rue de la Lune, où sous le Second Empire 
un amateur découvrait la cantatrice Marie Sasse dans un misérable beuglant 
appelé Café Moka. La rue de la Lune s'enfonce, tortueuse et noire, avec ses 
maisons sombres dont quelques-unes, aux balcons de fer forgé, sont très anciennes. 
Dans le haut de cette rue s'ouvre le portail de l'église Notre-Dame-de-Bonne- 
Nouvélle, bâtie sur l'emplacement d'une ancienne petite chapelle du hameau de 
Ville-Neuve. 

Non loin de ce carrefour, se trouve la rue des Filles-Dieu. Il existait jadis un 
monastère de filles occupant l'emplacement de cette rue ainsi que de la rue et 
du passage du Caire. Guillaume III, évéque de Paris, ayant réussi à convertir 
plusieurs filles publiques voulut les réunir dans une maison pieuse. Le but de 
cette fondation était de retirer des pécheresses « qui pendant toute leur vie 
avaient abusé de leur corps et à la fin étaient en mendicité ». A la ferveur qui se 
manifesta d'abord, succéda bientôt le relâchement; le désordre, comme bien on 
pense, s'introduisit souvent dans cet ordre particuUer de religieuses. 

Suivons la rue Saint-Denis qui est une ancienne voie romaine et s'appelait 
le chemin des Flandres. Elle prit le nom de Saint-Denis, parce qu'elle conduisait 
directement à l'abbaye du même nom. C'était jadis la rue que les souverains 
choisissaient toujours pour faire leur entrée solennelle dans la capitale. Parmi 
les maisons intéressantes qu'elle renferme, nous citerons seulement : la maison 
qui fait l'angle de la rue Saint-Denis et de la rue Grenéta où se trouvait l'hôpital 
de la Trinité fondé pour les pauvres et les pèlerins et qui fut loué par la suite- 
aux Confrères de la Passion, qui y installèrent le premier théâtre pemianent, à 
l'époque où les spectateurs prenaient une part si vive aux pièces qu'on repré- 
sentait devant eux que les acteurs qui jouaient le rôle du traître ne parvenaient 
pas toujours à éviter les mauvais coups. 

Au 83, l'ancienne maison de l'Arbre aux Prêcheurs, qui nous conserva jus- 
qu'en 1899 le curieux type des poteaux comicrs. 

De sanglants combats eurent lieu rue Saint-Denis pendant la Révolution 
de 1830. 



Ile ARRONDISSEMENT 



217 



^^MÛ^M^Mâ 




^. 










PORTE SAINT-DENIS. 



2i8 LA VILLE LUMIERE 

La rue Grenéta date de l'année 1230. Le numéro 43 était l'ancien hôtel de 
Coislin. 

Elle nous mènera rue Montorgueil, autrefois rue du ]\Iont-Orgueilleux, parce 
qu'elle conduisait à un monticule. Elle possède quelques vieilles maisons avec 
d'intéressantes sculptures. C'est dans cette rue que naquit Béranger, et c'est 
au numéro 72, jadis Restaurant de la Baleine, que la Société du Caveau 
tenait ses réunions. 

La rue des Petits-Carreaux fait suite à la rue Montorgueil et a été longtemps 
confondue avec elle. Son nom paraît venir des petits carreaux ou éventaires en 
os'ier que les marchandes tenaient devant elles pour placer leurs marchandises. 
Elle aboutit à la rue de Cléry, où commence la rue Poissonnière. Cette rue se 
nommait en 1290 le Val des Larrons, à cause du danger qu'elle présentait ; elle 
s'appela ensuite le Clos aux Halliers, puis le Champ des Femmes, sans doute à 
cause des tilles publiques qui y demeuraient. Elle prit le nom de Poissonnière, 
parce que les voitures de marée prenaient ce chemin pour conduire le poisson 
aux Halles. 

En quittant la rue Poissonnière, il ne nous reste phis, pour terminer notre 
promenade dans le 11^ arrondissement, qu'à parcourir les boulevards depuis le 
boulevard Saint-Denis jusqxi'au boulevard des Capucines, en nous occupant seu- 
lement du côté des numéros impairs. 

Il existe de nombreux boulevards dans Paris, mais ce qu'on appelle les bou- 
levards, ou plus communément le boulevard, s'entend seulement de cette mer- 
veilleuse promenade qui s'étend de la Madeleine à la Bastille et qui en certains 
endroits constitue pour ainsi dire l'âme et l'existence même de Paris. 

Avant l'annexion de 1860, on les appelait les boulevards intérieurs pour les 
distinguer des boulevards extérieurs. Ils furent jMimitivement l'enceinte de 
Paris et restèrent pendant fort longtemjjs une i)romenade plantée d'arbres, bor- 
dée de fossés et de murs où il était fort peu agréable de se promener le jour et 
fort dangereux la nuit. On raconte qu'en 1670 Louis XIV, revenant de Vincennes, 
fut frappé de l'état déplorable dans lequel se trouvaient ces ancieixnes fortifica- 
tions et des graves inconvénients que pouvaient offrir des voiries établies çà et là 
autour de Paris. Il fit alors construire un nouveau rempart j^lanté d'arbres depuis 
la porte Saint-Antoine jusqu'à celle de Saint-Denis. 

Ce ne fut qu'en 1772 que la chaussée d'une partie des boule\-ards fut pavée, 
et c'est alors que les grands seigneurs, propriétaires des hôtels dont les jardins 
avaient été coupés en deux par le rempart, obtinrent l'autorisation d'ouvrir des 
portes sur le rempart et d'établir des terrasses sur les boulevards. 

Les boulevards qui sur toute leur longueur subissent de profonds ciiange- 
ments à mesure que les quartiers diffèrent, peuvent être divisés en deux jjarties, 
à l'extrémité desquelles se trouvent la Madeleine et la Bastille. L'équateur est 
le boulevard Montmartre, où s'épanouissent dans toute leur expansion la chaleur 
et la vie et où règne une animation (lu'on ne peut trouver nulle ]Kut aillems. 



Ile ARRONDISSEMENT 



219 



Le boulevard Saint-Denis a été planté en 1676. Au numéro 19, se trouve le 
magasin du Nègre, une des curiosités de Paris. 

Cette maison fut fondée en 1797. Elle est située juste en face de la porte 
Saint-Denis. La porte de l'ancien Paris désignée sous ce nom du temps de Phi- 
lippe-Auguste, était située entre la rue Monconseil et la rue du Petit-Lion. Ce ne 
fut que sous Charles IX qu'elle fut reculée jusqu'à la rue Sainte-Apolline. C'est 
de cette porte Saint-Denis que vint le nom donné à l'arc de triomphe que la 
Ville de Paris érigea en 1672 à la gloire de Louis XIV pour célébi'er le fameux 
passage du Rhin. La forme de ce monument, son caractère, ses attributs, ses 




VUE INTERIEURE DES MAGASINS DU NEGRE. 



inscriptions, tout concourait à le faire désigner sous une autre appellation. 

La Porte Saint-Denis fut élevée sur les plans de l'architecte François Blon- 
del. L'on y voit deux pyramides en relief qui se terminent par deux petites boules. 
Sur la façade qui regarde le boulevard est représente le Rhin épouvanté. A 
gauche, la Hollande vaincue est assise sur un lion à demi mort, couché sur une 
épée rompue et un faisceau de flèches brisées. Deux bas-reliefs représentent le 
Passage du Rhin et la Prise de Maestrichi. 

C'est au pied de la Porte Saint-Denis que furent livrés, en 1830 et 1848, 
les combats les plus meurtriers de ces époques révolutionnaires. 

Les magasins du Nègre ont pour enseigne un nègre portant sur son ventre 
une horloge. Que de personnages illustres durent défiler dans ces magasins 



LA VILLE LUMIÈRE 




IP ARRONDISSEMENT 221 

depuis 1797, époque où ils furent fondés. Ils appartiennent actuellement à 
M. E. Steghens. 

Cette maison, dont l'origine et la réputation sont tellement anciennes, nous 
offre le choix le plus étendu de bijouterie d'or et d'argent de tous les genres, 
depuis les bijoux de fantaisie de prix très modestes jusqu'aux parures de grande 
valeur. Elle est également fort connue pour son horlogerie de précision et pour 
l'orfèvrerie. 

L'orfèvrerie est l'un des métiers qui ont été le plus anciennement organisés 
en corporation. Ses statuts de 1260 ne sont évidemment qu'une revision d'autres 
plus anciens. En août 1345, Philippe VI leur donna des armoiries qui étaient r 
une croix d'or dentelée sur champs de gueules, accompagnée de deux couronnes 
et de deux coupes d'or à la bannière de France en chef. Ce corps de métier jouis- 
sait de toutes les prérogatives des six corps marchands et était si considéré qu'il 
ne manquait jamais d'être désigné pour figurer dans les entrées solennelles des 
rois, reines ou légats. 

L'orfèvrerie a compté de nos jours des artistes de premier ordre. 

Les objets qui nous sont présentés dans les magasins du Nègre sont d'une 
exécution parfaite et toujours très artistique ; ils sont vendus dans des condi- 
tions fort intéressantes. 

Le boulevard Bonne-Nouvelle, qui date également de 1676, doit son nom 
à la proximité de l'église Notre-Dame- de- Bonne-Nouvelle. 

Le boulevard Poissonnière est appelé ainsi à cause de la rue du même nom. 
Au numéro 2 était situé l'hôtel du fermier général Augeard. Au 19, une maison 
qui fut connue pendant longtemps sous le nom de maison mystérieuse, parce 
qu'elle resta hermétiquement close de 1870 à 1903. Au 23, ancien hôtel Mon- 
tholon, joli spécimen d'architecture Louis XVI. 

Le boulevard Montmartre, pendant la Révolution, porta quelque temps le 
nom de boulevard Marat. Au numéro 7, nous voyons le théâtre des Variétés,, 
construit en 1807, ^^i ^^t toujours un des théâtres les plus essentiellement pari- 
siens et qui eut des succès très fameux. 

On le construisit pour la troupe de la Montansier, qui devait quitter le Palais- 
Royal, et voici comment le père Dupin, un célèbre vaudevilliste, parle de la nou- 
velle installation du théâtre : « Le boulevard Montmartre ! Un affreux quartier 
pour un théâtre ! C'était presque la campagne, il n'y avait pas une seule de ces- 
grandes maisons que vous voyez là. Rien que des petites échoppes à un seul 
étage, des espèces de méchantes baraques de bois et les deux petits panoramas 
du sieur Boulogne (de là vient le nom de passage des Panoramas formé sur l'em- 
placement de l'hôtel de Montmorency- Luxembourg). Pas de trottoir... le sol 
en terre battue entre deux rangées d'arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets- 
passaient de temps en temps. La campagne, enfin c'était la campagne. » 

Autrefois, de chaque côté des boulevards, s'étendaient les terrasses de 
somptueux hôtels dont l'immeuble occupé par le Cercle de l'Union Artistique,. 



222 LA VILLE LUMIERE 

avenue Gabriel, peut donner une idée. C'étaient, entre autres, les hôtels de 
Samuel Bernard, de Crozat, des frères Bondi. 

On s'imagine aisément quel pouvait être le luxe d'un hôtel qu'habitait un 
Samuel Bernard, par exemple, dont on connaît la prodigieuse fortune. Ce célèbre 
traitant, né en 1651, mort en 1739, avait amassé dans d'heureuses spéculations 
financières un magot de plus de 33 millions. Cette somme équivalait pour l'époque 
à environ 120 millions d'aujourd'hui. 

Vers la hn de son règne, Louis XI\', dans une circonstance critique, humilia 
spn orgueil jusqu'à caresser la vanité de ce traitant enrichi auquel il emprunta 
de l'argent. Le roi fît lui-même les honneurs de Marly à Samuel Bernard ; le 
financier, en récompense de la somme qu'il prêta au roi de France, fut anobli et 
sa famille se trouva par la suite alliée aux plus grands noms. 

Les chroniqueurs rapportent un détail singulier sur Samuel Bernard : 
on raconte cpie, jouet d'une superstition singulière, il croyait son existence 
attachée à celle d'une jinule noire qu'il faisait, comme bien on pense, soigner 
avec le plus grand soin. L'histoire ne dit pas si la poule mourut avant le 
financier. 

Les choses les plus bizarres ne doivent pas nous paraître étranges dans le 
domaine de la superstition et rien n'est plus curieux à ce sujet que de consulter 
le « Dictionnaire Infernal » où nous trouvons des aphorismes de ce genre : « Mal- 
heureux qui chausse le pied droit le premier ». « Un couteau donné coupe l'amitié». 
« Il ne faut pas mettre les couteaux en croix ni marcher sur des fétus croisés », etc. 
On ne saurait s'imaginer, dit Plutarque dans un traité moral et religieux, toutes 
les sottises dont la superstition est capable et cela n'est point surprenant puis- 
qu'elle naît de l'ignorance. Condillac en a donné une fort bonne définition en disant 
qu' « elle attribue à des causes surnaturelles les choses dont l'ignorance ne permet 
pas de se rendre raison ». 

Au 21 du boulevard .Montmartre,- la « campagne » de jadis, sur cet 
emplacement que le père Dupuis cjualitiait autrefois d'affreux quartier pour im 
théâtre et qui est devenu cependant le coin le plus parisien de Paris, nous 
visiterons les salons de coiffure di- Lesjiès, qui s'apprêtent à fêter leur cinquan- 
tième anniversaire. 

La maison, située autrefois sur l'emplacement des immeubles portant actuel- 
lement les numéros 21 et 23 du boulevard Montmartre, avait été réunie par Per- 
rin, successeur de Garcli\-. aux jardins et salons de jeu de Frascati, de Frascati 
dont nous avons vu la vogue éclatante sous le Directoire. Parmi les maisons de 
jeu, très mal famées en ce temps-là, Frascati était la mieux réputée. Une tenue 
élégante y était de rigueur. C'était en outre la seule maison de jeu où les femmes 
eussent conservé le droit d'entrée, et il est inutile de dire qu'elles usaient large- 
ment de ce privilège. Les salons de Frascati étaient ouverts de[nii> (piatre heuns 
du soir jusqu'à deux heures du matin. On y donnait fréqurninient des bals et 
des soupers. 



Ile ARRONDISSEMENT 223 

Sous l'Empire, l'immeuble de Frascati passa entre les mains du grand veneur 
de Napoléon, j\I. Duthillière, qui en tira un parti très lucratif en le louant à des 
entrepreneurs de banque. Perrin se retira, riche de 16 millions, et ce prodigieux 
bénéfice donne un aperçu des affaires qui s'y brassaient. Bernard succéda à Per- 
rin, puis le marquis de Chalabre, puis enfin Boursault et Bénazet le père, qui tous 
deux firent fortune à Frascati. 

En 1837, les jeux furent définitivement supprimés. Les jardins et le pavillon 
Frascati furent démolis et remplacés par une rangée de maisons immenses qui 
sextuplèrent la fortune de leur propriétaire, la comtesse d'Osmont, née Duthillière. 

Les salons de coiffures Lespès sont connus non seulement de tout Paris, mais 
aussi de la France entière, et c'est là que de nombreuses personnalités parisiennes 
vinrent se faire raser et coiffer par 30 garçons coiffeurs, qui sont de véritables 
artistes et ont été choisis parmi les plus réputés de la capitale. 

C'est en 1859, il y a cinquante ans déjà, que Lespès vint remplacer le Figaro 
à l'entresol du 21 boulevard Montmartre. Que de célébrités ont défilé dans ces 
salons : Villemessant, Aurélien Scholl, Albert Millaud, Alphonse Daudet, François 
Coppée, Charles Monselet, Emile Blavet, Fernand Xau sont venus s'y asseoir. 
Victor Hugo lui-même venait y faire couper sa chevelure romantique. Nous don- 
nons à titre de curiosité la reproduction que le brillant chroniqueur Aurélien 
Scholl consacra à Lespès le 25 mars 1887 : 

« Lespès n'était qu'un bien petit garçon quand il vint s'installer dans la cour 
de la maison où il devait faire fortune. Une seule pièce, pas trop claire ; l'abon- 
nement pour la barbe et la coiffure était de six francs par mois. Villemessant, 
Noriac, Paulze d'Ivoi, Auguste Villemot et le chroniqueur ici présent furent les 
premiers clients de Lespès. Après quelques années d'exercice, le barbier landais 
fit son coup d'état. De la cour il s'élança sur le boulevard ; son nom s'étala en 
lettres d'or sur tous les balcons. Il fut coiffeur pour les Français, hair-dresser pour 
les Anglais, peluquero pour les Espagnols. Il attira les étrangers en arborant les 
drapeaux de toutes les nations, et entré vivant dans l'immortalité, il a pu voir 
dans plusieurs grandes villes de province cette annonce flatteuse pour lui : « Salon 
de coiffure, genre Lespès, de Paris. » 

Les salons de Lespès n'ont guère changé ; ils ont continué à être, le matin, 
le véritable rendez-vous de tout Paris. Le monde des affaires et de la haute fi- 
nance y coudoie le monde des artistes, des poètes et des journalistes. Tous viennent 
là écouter et colporter les innombrables potins qui se font à Paris. 

Chacun sait que c'est chez le coiffeur que circulent les nouvelles ; les Figaros 
sont toujours les gens les mieux renseignés, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils 
ont cette réputation. A Athènes comme à Rome, les boutiques des barbiers étaient 
le rendez-vous de toute la ville. C'était là qu'on apprenait les nouvelles du jour, 
qu'on tournait en ridicule les puissants, qu'on mettait en circulation toutes les 
médisances et tous les caquetages. Horace dit que les nouvelles « courent les 
boutiques des barbiers ». Ceux-ci sont demeurés les hommes les plus au courant 



224 



LA VILLE LUMIERE 




Ile ARRONDISSEMENT 225 

des potins et des anecdotes. Ils les racontent à leurs pratiques, et ils acquièrent 
ainsi une certaine faconde qui les fait bien souvent ressembler à l'immortel Figaro 
de Beaumarchais. 

Les salons de Lespès, où des photographies flatteusement dédicacées perpé- 
tuent le souvenir des plus illustres clients de la maison, ont bien conservé les tra- 
ditions d'antan, et l'on peut dire que pendant un demi-siècle ils virent défiler 
toute l'histoire de Paris. 

Aurélien Scholl, que nous citions tout à l'heure, disait à propos du boulevard 
Montmartre que la génération actuelle ne peut se faire une idée de ce qu'était 
Paris en 1867 : «Comment se représenter l'animation des boulevards, la mêlée des 
équipages au bord du lac, le mouvement, la vie, la fièvre, le luxe qu'un coup de 
grisou prussien a anéantis à Sedan? Les magasins qu'on ferme aujourd'hui 
à neuf heures restaient ouverts jusqu'à minuit. Le café Anglais, la Maison Dorée 
flamboyaient jusqu'à l'aurore. Tout le monde avait sa voiture. La plus petite 
figurante du Palais Royal ou des Variétés faisait son persil dans un coupé au mois. 
Paris était comme un vaste tapis vert où les monceaux d'or et de billets de banque 
poussés par des râteaux invisibles allaient incessamment de l'un à l'autre. La for- 
tune publique tournait et ronflait comme une toupie hollandaise. S'il y avait 
quelque part des plaintes et des gémissements, le clairon, le tambour, les orchestres 
couvraient toute clameur importune. La force en haut, l'orgie en dessous. Un tour- 
billon sur un fond de boue. » 

Au rez-de-chaussée de l'immeuble portant le numéro 21 du boulevard 
Montmartre, se trouve la maison Cadé, cordonnerie du Royal Gardénia. 

La cordonnerie comprend la fabrication et le commerce des chaussures de 
toutes sortes. Selon Ménage, ce mot viendrait du nom de la ville de Cordoue qui 
était autrefois renommée à juste titre dans toute l'Europe pour sa fabrication 
de cuirs fins. La cordonnerie française est celle dont les produits sont les plus 
recherchés ; ils sont expédiés dans toutes les parties du monde. Il est des maisons 
d'exportations dont le chiffre d'affaires s'élève à plus d'un million. Les relations 
avec l'Angleterre, l'Amérique, la Russie et l'Orient sont très actives. Pour ces 
divers pays, l'expédition des chaussures de femme est beaucoup plus importante 
que celle des chaussures d'homme, et la presque totalité des envois sont effectués 
avec les plus beaux produits cousus de la cordonnerie française. 

C'est dans ce dernier article que la cordonnerie du Royal Gardénia (qui fut 
fondée en 1893) s'est fait une spécialité très marquée. Elle fabrique des chaussures 
fines, cousues à la main, qui ont ce mérite d'être à la fois les plus souples, les plus 
gracieuses et les plus solides. Aussi a-t-elle vu s'acci'oître sans cesse sa nombreuse 
clientèle. 

Si nous faisons ici un rapide historique de la chaussure, nous verrons que les 
chaussures des anciens pouvaient se diviser en deux espèces bien distinctes : 
celles qui couvraient entièrement le pied comme nos souliers et qui s'appelaient 
calccus, mullens, pero, phœcasium ; et celles qui se composaient d'une ou de 

15 



,26 



LA VILLE LUMILRK 




Il" ARRONDISSEMENT 227 

plusieurs semelles avec des bandelettes qui liaient le pied nu par-dessus. On les 
nommait : caliga, solea, crepida, baxea, sandalium. Le cothurne était une chaus- 
sure faite de manière à pouvoir servir indifféremment à l'un ou à l'autre pied. 

La forme de la chaussure n'a pas moins varié au moven âge que dans l'anti- 
quité. Les Gaulois avaient des chaussures dorées par dehors et ornées de courroies 
et de lanières longues de trois coudées. Au vu"" et au viii'" siècle, la chaussure avait 
en France la forme d'un soulier à quartier relevé sur les talons et entièrement 
découvert sur le dessus du pied. Vers la fin du xiii"^ siècle, apparurent les souliers 
dits à la poulaine, chaussure qui s'allongeait en pointe d'une façon démesurée. 

Au xv^ et au xvi^ siècle, on mit à la mode, à côté des patins, qui étaient des 
chaussures de cuir à semelles de bois établies sur des bases très élevées, les souliers 
à bouffettes, ornés de perles, de grains d'or et de touffes de rubans. Les femmes 
choisirent pour leur usage les mules qui avaient pour avantage de faire ressortir 
la petitesse du pied. Sous Louis XVL les boucles remplacèrent les nœuds de ru- 
bans, puis, sous l'Empire, les femmes adoptèrent de petits souliers en maroquins 
ou en peau de chèvre retenus par des rubans croisés. Les souliers de luxe s'atta- 
chaient avec de larges fibules d'or, de vermeil ou d'argent, parfois même enrichies 
de diamant. 

Nous trouverons à la cordonnerie du Roval Gardénia les plus jolies formes 
de chaussures exécutées avec le plus grand soin et les souliers les plus élégants 
et les plus gracieux. 

Le boulevard des Italiens n'était autrefois, tout comme le boulevard Mont- 
martre, qu'une suite de merveilleux hôtels avec terrasses dont les plus importants 
étaient ceux de Choiseul et de Richelieu. 

Dans ce dernier, appelé pavillon du Hanovre, ainsi cpie nous le racontions 
tantôt, s'installa pendant la Révolution le Bal des Victimes. Après le 9 thermidor, 
la frénésie du plaisir avait succédé tout à coup au régime de la Teri'eur. Les fêtes, 
les spectacles, les bals s'étaient multipliés de tous côtés. Des industriels, profitant 
de l'état de l'opinion, imaginèrent d'exploiter la pitié publique en ouvrant des 
bals de Victimes, où l'on n'était admis qu'autant qu'on avait eu un parent mort 
sur l'échafaud, et où l'on ne pouvait danser que si l'on avait des cheveux à la 
Victime, c'est-à-dire coupés à fleur du col comme les condamnés préparés pour la 
guillotine. Les femmes se drapaient d'un châle rouge pour rappeler la chemise 
rouge de Charlotte Corday. Ces travestissements étaient censés symboliser la 
glorification des victimes et la flétrissure des bourreaux. En réalité, ces bals de 
\'ictimes n'étaient que des tripots, et les prétendues victimes n'étaient que des 
joueurs, des débauchés et des filles. \ 

Puis Velloni s'établit au Pavillon du Hanovre et fonda ce café où Tortoni, qui 
lui succéda, obtint une si grande vogue. 

La société la plus brillante de Paris se retrouvait en ce coin du boulevard qui 
avait été surnommé boulevard de Gand et qui était le rovaume de la mode. Nous 
aurons l'occasion d'en parler plus longuement tout à l'heure. 



228 



LA VILLE LUMIERE 



Au numéro i du boulevard des Italiens, se trouve le café Richelieu qui prit, 
ensuite le nom de café Cardinal, et qui s'annonce par un buste de l'éminent homme 
d'Etat situé à l'angle de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens. Ce café, 
signalé dans l'almanach du Commerce de l'an VI, fut fondé par Dangest. 

Nous remarquons au numéro 3 le célèbre magasin de la Petite Jeannette, qui 
fut fondé en 1760 sous le nom de Petite Nanette, par Legrand Lemor. 

C'est à côté de cet immeuble que se trouve l'ancien hôtel de l'abbé Terray, qui 

subsiste avec sa façade primitive. Deux 
consoles à volutes et un mascaron sou- 
tiennent le balcon du premier étage, au- 
dessus de la porte cochère. Elle était fort 
somptueuse, la demeure que s'était fait 
construire le cynique abbé Terray qui est 
resté célèbre par les haines qu'il s'attira 
de la part du peuple. Il fut un de ceux 
qui contribuèrent le plus à la dégrada- 
tion de la monarchie. Sa servilité auprès 
de Mme de Pompadour lui avait valu 
une riche abbaye, et des spéculations sur 
les grains avaient accru sa fortune. 

Il acheva de gagner la faveur de 
Louis XV en coopérant à l'arrêt du conseil 
de 1764, qui, sous prétexte de liberté 
d'exportation des grains, affamait la 
France au profit des agents royaux et 
des agioteurs. A force d'intrigues, il fut 
appelé au poste de contrôleur général des 
finances par la protection du chancelier Maupeou, qui lui annonça sa nomination en 
ces termes rapportés par M. de Montyon : « L'abbé, le contrôle général est vacant : 
c'est une bonne place où il y a de l'argent à gagner, je veux te la faire donner. » 
L'abbé Terray avait d'ailleurs parfaitement conscience de l'immoralité de 
son rôle. Un jour que l'archevêque de Narbonne lui représentait que ses actions 
étaient équivalentes à l'action de prendre l'argcnit dans les poches, il répliqua 
avec calme : « Où donc voulez-vous que je le prenne? » — Un matin, l'on s'aper- 
çut que la rue Vide-Gousset avait changé de nom : l'inscription avait été grattée 
et on lisait à la place : rue de Terray. Le contrôleur des finances apprit la chose 
en riant et en admirant l'esprit des Parisiens. Quand on lui eut dit qu'ils s'en 
amusaient vivement : « Eh ! parbkni, dit-il gaieint'Ut, (iii'on les laisse rire un ins- 
tant, ils le payent assez cher. » 

Les mœurs de l'abbé Terray étaient fort corrnniin 
ses nombreuses maîtresses et leur faisait fairi' le trali 
emplois. 




LA l'ETITE JEANNETTE. 



S. Il se dispensait de jxiyer 
lucratif des grâces et des 



Ile ARRONDISSEMENT 



229 



L'hôtel Terray fut occupé de 1800 à 1885 par l'hôtel des Etrangers, puis par 
l'hôtel Choiseul et enfin par l'hôtel de Castille. 

Tous ces locataires successifs respectèrent les appartements de l'entresol et 
du premier étage, ornés de trumeaux et de boiseries qui en faisaient le plus 
galant séjour. Les bureaux du journal Le Temps sont actuellement installés 
dans cet immeuble. 




A LA PETITE JfANETTE 
fj\ue de la Loi en face Frasç^ti tJ\- 553. 



y. ôccM 




oux^^^iacuX^^JcA^, 




^6" 



Jo 



jy 



^/ 



i\ 



FAC-SIMILE D UNE FACTURE DE LA PETITE JEANNETTE DU 10 MESSIDOR AN II. 



LA VILLE LUMIÈRE 




Ilf ARRONDISSEMENT 



231 



La Petite Na)ictte était primitivement un magasin de nouveautés très célèbre 
à l'époque. 

Louis Housset succéda au fondateur de cette maison, dont l'enseigne fut par 
la suite transformée en Petite Jeannette. 

La Petite Jeannette est dirigée depuis cinquante-huit ans par le propriétaire 
actuel, M. Allègre, qui a son fils comme collaborateur. Le magasin de nouveautés 
de jadis s'est spécialisé dans la fourniture de tous les articles qui concernent exclu- 
sivement la toilette masculine. 

Tout dernièrement la maison vient 
de faire dans ses magasins de nouveaux 
agrandissements et de s'adjoindre un 
rayon de tailleur. 

Les élégants sont assurés de trouver 
chez les chemisiers tailleurs Allègre et fils 
tout le raffinement désirable. 

Par une visite dans les célèbres ma- 
gasins de La Petite Jeannette, dont bien 
peu de maisons peuvent égaler l'an- 
cienneté, ils se rendront bien vite compte 
que la perfection et le soin avec les- 
quels sont exécutées toutes les com- 
mandes leur donneront une complète et 
entière satisfaction. 

Le passage des Princes, qui fut créé 
en 1860 sous le nom du banquier Mirés, 
auquel il appartenait, s'ouvre au numéro 5 
du boulevard des Italiens pour aboutir 

au 97, rue Richelieu. Sa dénomination actuelle vient d'un ancien hôtel meublé, 
dit Hôtel des Princes, qui occupait jadis cet emplacement. 

Au numéro 11 du passage des Princes, nous voyons la fameuse maison Sommer, 
connue pour son importante fabrication de pipes. Cette maison fut fondée en 1855 
par M. J. Sommer et installée, en 1860, à l'endroit oi^i elle se trouve actuelle- 
ment. 

La maison Sommer s'occupe tout spécialement de la fabrication des articles 
en écume et en ambre véritable. 

La science désigne sous le nom d'écume plusieurs substances, soit naturelles, 
soit produites par l'industrie. Aujourd'hui on a par extension donné ce nom à une 
variété spongieuse de magnésite composée de magnésie carbonatée et de silice. 
C'est avec cette matière, préparée d'une certaine façon, qu'on fabrique les pipes 
dites d'écume de mer. 

Jusqu'en 1850, la pipe d'écume de mer que l'on vendait en France était un 
produit exotique. L'Autriche avait le monopole de cette fabrication, uniforme 




LA PETITE JEANNETTE. 



232 



LA VILLE LUMIÈRE 



d'ailleurs dans ses produits, consistant en un fourneau emmanclié d'un tu^-au 
de bois ou de conie, avec ou sans garniture d'argent. 

C'est alors que fut fondée à Paris une première fabrique de pipes d'écume, 
immédiatement suivie de plusieurs autres qui prirent bientôt un grand dévelop- 
pement. 

Dès lors la France put suffire à sa consommation intérieure, et son exporta- 
tion prit même des proportions tout à fait inattendues. 

« La fabrication de la pipe d'écume de mer n'a plus guère de secrets pour les 
Parisiens, dit le Larousse, depuis que l'un des importateurs de cette industrie. 




MAISON SOMMIÎK FKÈRES 



M. Sommer, a installé en 1860, dans un des principaux passages de Paris, un atelier 
où, sous les yeux du public, des ouvriers tourneurs et sculpteurs se li\r('nt à la con- 
fection de la pipe d'écume et de la pipe de bruyère. » 

Dans la maison Sommer, la fabrication des pipes se perfectionna ra]nd(nunt 
et devint bientôt presque entièrement artistique. Des modèles nouveaux furent 
créés sans cesse, et la maison prit une très grande extension. 

Les déchets assez considérables provenant de la taille de l'écume ne s'em- 
ploient pas en France; ils sont expédiés en Autriche, oii, par un jM'Océdé parti- 
culier, on les convertit en pipes de qualité inférieure dites en fausse écume. 



Ile ARRONDISSEMENT 



233 



L'ambre jaune est une substance dure et cassante, demi-opaque ou presque 
transparente, d'une couleur qui varie du jaune pâle au rouge-hyacinthe. Les poètes 
anciens avaient fait à l'ambre une réputation merveilleuse : ils le supposaient pro- 
duit par les larmes des sœurs de Phaéton.Les déchets d'ambre servent à fabriquer 
les vernis employés dans la carrosserie. 

La maison Sommer, où les fumeurs pourront trouver tous les articles qu'ils 




MAISON SOMMER FRERES. 



désireront, a été reprise, en 1890, par les fils du fondateur sous la raison sociale 
Sommer frères. 

Au numéro 16 du passage, nous trouverons l'Institut d'Optique, dirigé par 
M. G. Avrillon. 

Cette maison fut fondée en 1842 et fut établie, à cette époque, près du Pont- 
Neuf avant d'être installée au passage des Princes. Elle posséda, pendant long- 
temps, une importante succursale à Bayonne, et l'on trouve actuellement aux 
bureaux des ports de Bayonne et de Bordeaux ainsi qu'à la mairie de Biarritz 
des instruments d'optique de la marque Avrillon. 

L'Institut d'Optique possède une marque spéciale, déposée, de jumelles 
(Optique scientifique) . Ces jumelles ont des grossissements aussi considérables que 
les jumelles prismatiques et possèdent cet avantage de coûter beaucoup moins cher 



234 



'la ville lumière 




MAISON AVRILLON. 



Ile ARRONDISSEMENT 233 

Ces jumelles, ainsi que les pince-nez faits sur mesure, sont les spécialités de 
la maison. 

Il est fort difficile, à ce propos, de savoir à quelle époque furent inventées 
les besicles. Les premiers missionnaires qui visitèrent la Chine y trouvèrent 
déjà très répandu l'usage des lunettes. Les verres des besicles chinoises étaient 
assez mal façonnés, de qualité médiocre et démesurément grands. Enchâssés 
comme les nôtres dans des montures de métal ou d'ivoire, quelquefois en bois, 
ils tenaient aux oreilles au moyen de cordons de soie. En Europe, on trouve les 
lunettes en usage pour la première fois en 1 150. Il est à remarquer que, dans tous 
les écrits où il est question des besicles, on ne parle que des verres pour pres- 
bytes. Il semblerait donc qu'on ne soit venu que plus tard au secours des myopes, 
au moyen des verres divergents. Il est vrai pourtant que Pline parle d'émeraudes 
concaves à travers lesquelles Néron regardait les combats des gladiateurs. 

L'on était loin des verres perfectionnés que l'on trouve aujourd'hui pour 
aider les vues les plus différentes et des pince-nez que l'Institut d'Optique adapte 
tout spécialement pour les traits de chaque personne. 

La maison Avrillon, où les consultations sont données par un docteur ocu- 
liste, peut compter au nombre de ses clients la reine-mère d'Espagne, le défunt 
Grand-Duc Alexis, le roi du Cambodge, ainsi que de nombreuses personnalités 
politiques. 

Les numéros 17 à 21 du boulevard des Italiens occupent l'emplacement 
de l'ancien hôtel de Boufflers, sur lequel fut édifié le Crédit Lyonnais. 

Au numéro 29, nous voyons la célèbre parfumerie Violet, qui possède, au coin 
du boulevard et de la rue de La Michodière, un fort beau magasin où nous vou- 
drions nous ^arrêter quelques instants. Nous avons déjà vu, tantôt, que l'usage 
des parfums est aussi vieux que le monde. Si loin que nous remontions dans 
l'étude des mœurs et des coutumes des anciens peuples, nous voyons les pro- 
duits aromatiques brûler devant tous les dieux qu'a su créer l'imagination 
liumaine. Les Égyptiens les utilisèrent pour l'embaumement de leurs momies ;, 
Moïse prescrivit avec soin ceux qui devaient remplir le tabernacle de leurs arômes ; 
la myrrhe et l'encens figurèrent parmi les présents que les Mages offrirent au 
Messie. Le sentiment qui dominait surtout dans l'emploi des parfums à ces 
époques reculées était un sentiment de vénération, d'adoration. Toutefois cet 
usage fut certainement dicté par des considérations hygiéniques, et certains 
auteurs prétendent que le seul but poursuivi par les anciens, en brûlant des baumes 
et des résines dans leurs temples, était de combattre les émanations désagréables 
produites par les animaux qu'on immolait dans les sacrifices. 

Plus tard, lors du développement de la civilisation en Grèce, puis à Rome, 
la cosmétique sortit du sanctuaire et commença à devenir une véritable industrie. 
Des temples, elle passa dans les lieux de réunion, dans les cirques où l'immense 
velarium. qui abritait les cent mille spectateurs faisait tomber sur eux une pluie 
parfumée qui combattait les acres senteurs de l'arène ; puis dans les palais où 



236 



LA VILLE LUMIERE 




Ile ARRONDISSEMENT 



237 



nous avons vu que les pai-fums furent l'objet d'une prodigalité inouïe; puis enfin 
dans le cabinet de toilette des femmes, qui s'entouraient déjà de tous les raffine- 
ments du luxe. Les écrivains de cette époque nous ont transmis de nombreuses 
formules de cosmétiques, toutes encore plus ou moins employées aujourd'hui. 
Au fur et à me- 
sure que la civi- 
lisation se déve- 
loppa, l'usage 
des parfums se 
répandit davan- 
tage, passant 
de la classe pri- 
vilégiée dans 
la bourgeoisie, 
puis dans le 
peuple, si bien 
qu'aujourd'hui 
l'usage de la 
parfumerie est 
non plus un 
luxe, mais un 
besoin. 

Aussi la 
parfumerie est- 
elle devenue 
une industrie 
très importante 
et très prospère 
en même temps 
qu'une indus- 
trie raisonnée, 
abandonnant 
les sentiers bat- 
tus de la rou- 
tine et de l'em- 
pirisme pour s'appuyer sur les découvertes de la physiologie animale et végétale, 
de la chimie minérale et organique, de l'hygiène et de la thérapeutique. 

La France s'est, depuis longtemps, placée à la tête des nations où cette indus- 
trie s'est le plus développée et transformée. Elle est actuellement, non seulement 
pour les matières premières, mais surtout pour les produits fabriqués, le plus gros 
fournisseur de parfumerie du monde entier. Tributaires autrefois des orientaux, 
nous avons su les rendre tributaires à notre tour et, par la culture, donner à nos 




MAISON VIOLET. 



238 LA VILLE LUMIERP: 

fleurs des parfums plus suaves, tels que ceux des orangers de Cirasse, des roses 
de Provins, des violettes de Nice par exemple. Si l'Arabie nous fournit encore sa 
mvrrhe et ses résines, le Tonkin son musc, le Japon l'ambre gris et la kadsoura, 
les Indes le santal, le benjoin, le vétiver, le patchouli, tous ces parfums nous 
arrivent à l'état de matières premières. La parfumerie parisienne les transforme 
€t les répand dans le monde entier. 

L'une des marques les plus estimées à juste titre est la Reine des Abeilles, 
propriété do la maison \'iolet. Cette maison est, d'ailleurs, du petit nombre de 
celles (pu ont \)\\ se faire avec le temps une réputation assise, sans conteste et 
qui ont su la maintenir en s'astreignant à ne livrer sur le marché que des produits 
de qualité tout à fait supérieure et d'une remarquable finesse. Elle se montre 
très sévère dans le choix de ses matières premières ; toutes les combinaisons sont 
étudiées minutieusement, toutes les manipulations se font avec la plus exquise 
propreté et le plus grand soin, comme il est facile de s'en convaincre en 
parcourant la magnifique usine de la maison Violet, avenue de Paris, à Saint- 
Denis, installée de façon véritablement grandiose. Les nombreux ateliers 
sont vastes et bien éclairés; tout le personnel s'y meut à l'aise et peut 
d'autant mieux apporter tous ses soins aux délicates manipulations qui lui 
sont demandées. Il sera fort intéressant pour nous de \-isitrr cette usine si 
nous voulons nous rendre compte de ce qu'est aujourd'hui l'industrie de 
la [parfumerie, f[ui, soumise comme tentes les autres à la redoutable loi 
de la concurrence, est obligée de s'ingénier à livrer aux consommateurs ses 
produits dans les meilleures conditions possibles. Nous constaterons (ju'à 
l'usine Violet toutes les économies ont été faites pour diminuer le prix de 
revient, hormis celles qui auraient pour résultat de dénaturer la valeur des pro- 
duits. 

Nous ne pouvons énumérer ici toutes les spécialités de la maison ; citons 
seulement le savon Royal de Thridace, savons Veloutin(>, parfum Ambre Royal. 
Bouquet Farnèse, Rosamine, Brise de Violette, Fastuosa, etc., etc.. Les crèmes 
Méalys et Tsarine, les poudres de riz Tsarine, Ambre Royal, Extra \'iolette. 

Le boulevard des Capucines longeait autrefois le jardin du couvent dis 
Capucines, ce jardin de six arpents, aux caves contenant vingt à trente mille 
pièces. Sur ce terrain fut construit, pendant la Révolution, un local où se faisait 
la vérification des assignats. Pendant un moment, il était brûlé chaque jour des 
luilhons d'assignats démonétisés dans la coin- de ce local. Puis ^ la fumée de ces 
montagnes de papier en flammes à peine dissipée, disent les Goncourt, des jeux, 
des spectacles viennent s'établir sur ce sol encore chaud. Du pavillon de l'échi- 
quier, Robertson y amène son public et sa magie. Où reposait Mme de Pompa- 
(lour, le sorcier donne les représentations de sa fantasmagorie. .Apparition de 
spectres, de fantômes, de revenants, évocation du nécromancien, expériences 
sur le galvanisme, rien ne manque à son théâtre macabre. Et la grande galerie 
<lu couvent, la galerie de cent soixante-sept mètres de long, où les tilles de la 



II' 



ARRONDISSEMENT 



239 



Passion, jambes nues, traînaient leurs sandales, qu'est-elle? Le musée du rire, 
le panthéon de la malice, la bibliothèque des pamphlets du crayon. Des carica- 
tures la tapissent du haut jusqu'en bas. A côté des caricatures étrangères prenant 
la grande place, les caricatures françaises se glissent ; toutes les choses et tous les 
hommes, la révolution et la contre-révolution, et Malo et Laharpe, et les mœurs, 
et les crimes, et les modes sont fouettés plaisamment en cet hôtel de l'épigramme. 
Et Tout-Paris vient là trouver bien ridicules la guillotine et les frères-tueurs. 
Peuple de fous et de héros, disait l'un à ce public s'égayant sur ses maux, riant 
à jeun de la caricature de ses misères : 

« Peuple de fous et de héros, 
Nation toujours séduisante, 
Hier sous la main des bourreau.x, 
Aujourd'hui maligne et plaisante ! 
Tel l'atelier où de « Terreur » 
Vernet remplissait ses peintures. 
Après la « Tempête » et l'horreur. 
Voit naître des caricatures ! » 



Au 9 du boulevard des Capucines, nous remarquons le gracieux et coquet 
magasin du célèbre éventailliste Ernest Kees. Cette maison d'éventails est l'une 
des plus anciennes de Paris. Elle a été fondée, en 1835, par Emest Kees, rue de 
Crussol, à côté du 
Cirque d'Hiver. On 
voit que ce quartier 
est un peu différent 
de celui 011, à l'heure 
actuelle, la maison 
offre à l'attention des 
passants son charmant 
étalage. 

En 1858, la mai- 
son Kees fut trans- 
férée rue Neuve-des- 
Mathurins, où elle de- 
meura jusqu'en 1870. 
C'est à cette époque 
qu'elle se rapprocha 

du centre du commerce de luxe en s'installant au numéro 28 de la rue du 
Quatre-Septembre. Par suite du développement de ses affaires, Ernest Kees, en 
1894, ouvrit ce joli magasin des boulevards, exécuté dans le plus pur style 
Louis XV, et qui mériterait plutôt le titre de salon que celui de magasin. 

Aujourd'hui que les préoccupations artistiques ont pris une telle place dans 
le commerce et que les négociants s'ingénient en recherches de toutes sortes pour 




.M.\ISON KEES. 



LA VILLE LUMIÈRE 




MAISUN KUKS. 



Ile . ARRONDISSEMENT 



241 




MAISON KEES. 



présenter, de façon plus séduisante, les objets qu'ils offrent au public, nous considé- 
rons comme fort naturel tout ce luxe auquel on nous a habitués. Mais il faut se 
rappeler que l'éventailliste Ernest Kees fut l'un des premiers qui inaugurât 
dans Paris la rénovation des magasins, en faisant faire, sur les boulevards, cette 
délicieuse petite devanture de style. 

Admirons chez Ernest Kees tant de variétés d'éventails exquis. Qu'il soit de 
vélin, de parchemin, 
de canepin, de ba- 
tiste, de taffetas, de 
satin, de crêpe, d( 
gaze plus ou moins 
richement et artiste- 
ment peinte, brodée, 
enluminée, enjolivée, 
que ses branches 
soient de bois, de 
nacre ou d'ivoire, 
l'éventail est l'objet 
indispensable. Ernest 
Kees est l'un de ceux 
qui, en rajeunissant 
industriellement et en 

variant à l'infini ce luxueux bibelot qui avait subi un déchu passager, con- 
tribua à le remettre en grande vogue. 

La maison Ernest Kees, qui combine de si jolies et si nouvelles créations 
d'abat-jour de style, article dont elle s'est fait une spécialité, vient de s'adon- 
ner aussi, depuis quelque temps, à toutes les parures diverses de la femme, à 
tout ce qu'on nomme, en un mot, les frivolités. Son magasin est un lieu de réu- 
nion de la cUentèle la plus élégante, et il est bien rare que, dans l'exposition des 
cadeaux d'un grand mariage, le nom de Kees ne soit pas plusieurs fois répété. 

Le boulevard des Capucines traverse la place de l'Opéra qui a été formée 
en 1858 et d'où rayonnent les voies les plus brillantes de Paris. 

L'ancienne maison Louis Marquis, actuellement Louis Marquis-Siraudin, 
installée aujourd'hui au numéio 17 du boulevard des Capucines, dans un 
superbe et tout récent immeuble, a été fondée, en 1806, rue Sainte-Anne et 
cette maison fut bien vite une des plus célèbres marques de Paris. 

Le chocolat pur est un des aliments les plus salutaires grâce aux principes 
aromatiques qu'il contient. Longtemps, on attribua au chocolat vanillé cer- 
taines propriétés thérapeutiques, et les médecins du siècle dernier le conseillèrent, 
paraît-il, souvent contre la mélancolie et l'hypocondrie. Tous les gourmands 
l'apprécient beaucoup, mais ils ne vont pas cependant jusqu'à lui rendre un 
véritable culte comme on fait au Nicaragua. Les habitants de ce pays avaient 

16 



242 



LA VILLE LUMIERE 



institué un culte public en l'honneur du dieu Chocolat, divinité bienfaisante qui 
protégeait le cacaoyer contre les ardeurs du soleil ou contre le dégât des pluies 
torrentielles. Non seulement ils brûlaient devant sa statue la gomme odorante 
du copal, mais ils supposaient que nulle offrande n'était plus agréable à ce dieu 
que la multipHcation d'incisions sanglantes qu'ils se faisaient au bout de la langue. 
Ces offrandes devaient les gêner considérablement pour savourer les produits 
de leur chère divinité, et il faut avouer qu'un culte moins fer\'ent aurait été plus 
logique. 

, Il nous semble que ce serait honorer beaucoup mieux cette bizarre divinité 

des habitants du Nicaragua que de 
faire une visite à la maison Louis 
Marquis, dont le successeur fut 
M. PaulSiraudin, l'auteur dramatique. 
Le cas n'est pas banal d'un auteur 
dramatique devenant confiseur, et il 
vaut d'être rapporté ici. 

M. Paul Siraudin naquit à Sancy 
vers 1814. Il commença depuis l'âge 
de vingt ans à écrire pour le théâtre 
et il fit iouer un nombre considérable 
de vaudevilles, de comédies, de paro- 
dies, de revues, de livrets d'opérettes, 
écrits le plus souvent en collabora- 
tion. Parmi ses nombreux collabora- 
teurs, nous citerons : Delacour, Clair- 
ville, Choler, Blum, Saint- Yves, 
Bernard, Moineaux, le père de notre 
joyeux Courteline, Grange, Labiche, 
Banville, etc., etc. Siraudin était un 
homme d'esprit à qui lés chroniqueurs 
des petits journaux prêtèrent une foule 
de bons et de mauvais mots. Il fit preuve d'entrain, de facilité, d'une verve 
amusante, et la plupart de ses pièces furent jouées, avec succès, notamment au 
Palais-Royal et aux Variétés. 

Un beau jour, c'était en 1860, Siraudin déjeunait dans un des grands res- 
taurants du boulevard en compagnie du duc de Mornj', de Femand de ^lont- 
guyon et de quelques amis. Le déjeuner était fort gai ; les convives, gens sj)iri- 
tuels, à l'esprit ironique et léger, plaisantaient les événements du jour, lorsque, 
sur une boutade de l'un d'eux, il vint à Paul Siraudin l'idée bizarre d'acheter 
une maison de confiserie. A peine l'idée fut-elle exprimée qu'elle fut de suite 
mise à exécution : Siraudin et le comte de Montguyon s'associèrent pour fonder 
la fameuse maison Siraudin. 




VUE D UN SALON DE VENTE DE LA MAISON 
LOUIS MARQUIS-SIRAUDIN. 



Ile ARRONDISSEMENT 



243 




244 



LA VILLE LUMIÈRE 



Cette histoire amusa tout Paris, et pour le premier jour de ses débuts la con- 
fiserie Siraudin eut comme vendeuses quelques-unes des plus jolies femmes à la 
mode. Mais ces dames étaient des vendeuses de fantaisie, et il est certain que, si 
elles avaient continué leurs offices gracieux à la confiserie, la maison Siraudin 
n'aurait pas acquis sa prospérité actuelle. 

Le premier soir, en effet, il ne restait plus rien de la recette, et les deux 
associés résolurent de prendre un directeur sérieux, M. Reinhardt. 

Siraudin n'en continua pas moins à écrire pour le théâtre. Parmi ses 
•ouvrages, l'on peut citer au hasard: Une faction de nuit, Un voyage en Espagne, 




i.N 1 i:Kii:ri; df. i.a m > 



le Tricorne Enchanté, en collaboration avec Théoijhile Gauthier, Monsieur 
La/leur, la Nouvelle Clarisse Harlow, la Société du doigt dans l'œil, le Misanthrope 
et l'Auvergnat, avec Labiche, le Courrier de Lyon, avec Moreau et Dclacom-.etcctc. 

La maison Louis Marquis, après avoir été fondée rue Saintc-.\nnc, hit 
transportée place de l'Opéra, après avoir été fusionnée avec la maison Siraudin 
qui était au 17 de la rue de la Paix, à l'angle de la rue Daunou, puis enfin au 
17 boulevard des Capucines, oià elle est aujourd'hui merveilleusement installée. 

L'industrie de la confiserie occupe un rang très important dans les pay> 
méridionaux et en général dans tous ceux où le climat est tempéré. En France, 



II-^ ARRONDISSEMENT 



245 



ses ventes annuelles produisent un total de plus de quarante millions, dont les 
trois quarts environ pour la bonbonnerie et l'autre pour la sucrerie. Après Paris, 
qui est le centre de cette industrie et donne l'impulsion à la province, viennent 
Verdun, Lyon, Bordeaux, Nancy, Orléans, Rouen et Clennont-Ferrand. 

Continuons à suivre le boulevard des Capucines du côté des numéros impairs. 

Au 27, nous nous arrêterons, amusés, devant l'étalage du Nain Bleu. 

Le Nain Bleu ! Il n'est pas un parisien pour lequel ce mot n'évoque de naïfs 
souvenirs d'enfance. D'aucuns, les privilégiés se rappelleront avec un sourire 
les jouets somptueu.x qui, aux jours de fêtes, leur venaient de la célèbre maison 




AU NAIN BLEU. 



de jeux. D'autres — moins favorisés — songeront à tous les désirs qui hantaient 
jadis leurs cervelles d'enfants lorsqu'ils s'arrêtaient éblouis par la splendeur de 
la magique devanture dont on ne pouvait pai'venir à les arracher. 

Qu'ils sont jolis et séduisants ces joujoux de luxe, ces poupées aux joues roses 
et aux yeux naïfs, parées comme de petites châsses, ces pantins disloqués, ces ani- 
maux et tous ces jouets divers qui donnent tant d'illusions aux enfants ! Ne sont- 
ils pas, eux aussi, des marchands d'illusions, ces marchands de beaux joujoux ? 

La maison du Nain Bleu a été fondée en 1836 et depuis ce temps a toujours 
été dirigée par la même famille. Ce n'était, au moment de sa fondation, qu'un 



246 



LA VILLE LUMIÈRE 



tout petit magasin de mercerie et de bimbeloterie comme tous ceux de l'époque. 
On l'avait baptisé le Nain Bleu par analogie avec le fameux jeu du Nain Jaune, 
qui, un instant, fut en si grande vogue. Le nom était heureux et cette enseigne 
devait devenir célèbre. 

S'étant agrandie par l'adjonction d'un magasin voisin, en 1855, la maison 
commença à se spécialiser dans la vente et la fabrication des jouets de luxe. Elle prit 
bientôt une telle extension dans ce commerce qu'elle fut obligée à trois reprises 
différentes, en 1862, en 1879 et en 1889, d'opérer de considérables agrandissements. 

La maison du Nain Bleu est devenue, actuellement, le magasin dans lequel 
on trouve les jouets les plus beaux et les plus luxueux, les plus jolis jeux de salon 
et les jeux de jardin les plus recherchés. 

L'on sait que la passion de l'enfant pour les jouets peut servir puissamment 




AU NAIN BLEU 



à son éducation. A l'époque oîi sa raison se développe et s'exerce, tout ce qui 
tombe entre ses mains devient un objet d'études, d'expériences, presque toujours 
inconscientes, mais qui n'en laissent pas moins une trace profonde dans l'esprit. 
Au 35 du boulevard des Capucines, au coin de la rue Daunou, nous remar- 
quons l'un des établissements des Bouillons Boulant, qui resplendit le soir d'une 
étincelante lumière. C'est l'une des plus vastes et des plus jolies salles de restau- 
rant, fréquentée par une clientèle cosmopolite et choisie qui apprécie la table 



Ile ARRONDISSEMENT 



247 



excellente et le service parfait de cet établissement. Le restaurant Boulant pos- 
sède une vue unique et une situation privilégiée sur ce boulevard, qui est vérita- 
blement une ville dans la grande ville. 

Un charmant écrivain, Louis Lurine, peu connu parce qu'il est mort très 
jeune, disait qu'un homme, « un prince pourrait se faire volontiers en un pareil 
lieu le prisonnier de lui-même ; c'est là une vaste et admirable hôtellerie, dont 
les splendides ressources doivent suffire à tous les besoins, à tous les désirs, à 




MAISON BOULANT 



tous les caprices : des cafés et des restaurants, des bibliothèques, des bains 
somptueux, des vêtements à la mode, des bijoux, des fleurs, des spectacles, des 
jolies femmes, des chevaux, des voitures, tout le bien-être, toutes les joies, 
toutes les délices de la fantaisie qui sait vivre ». 

L'Hôtel des Capucines qui occupe le 37 est ime maison de réputation très 
ancienne qui date de 1855. 

Admirablement situé, en plein centre de la vie parisienne, cet hôtel est 
dirigé par Mme Chabanette, qui sut y apporter de nombreuses améliorations. 

Nous n'y rencontrerons pas le luxe éclatant des modernes palaces, mais en 
revanche, les visiteurs seront assurés d'y trouver tout leur confortable et toutes 
leurs aises. 

C'est la bonne maison classique à laquelle ses mêmes clients restent toujours 



248 



LA \ILLE LUMIERE 




IloTKt. nf.S CAPL'CINrS 



Ile ARRONDISSEMENT 



249 



fidèles, en dépit des réclames tapageuses. L'Hôtel des Capucines se vante, à bon 
droit, de compter au nombre de ses hôtes jusqu'à trois générations des mêmes 
familles. Et ce fait seul se passe de commentaires. 

Les bonnes traditions françaises sont respectées dans cet hôtel, où l'on peut 
goûter à la meilleure cuisine. Et cela ne laisse pas sans doute que d'être un grand 
attrait pour tout le monde ; car, si tous les peuples n'ont pas possédé au même 
degré l'art d'accommoder les mets, de façon à triompher des inconstances du 
goût, on peut affirmer, en tout cas, que tous ont poursuivi, plus ou moins victo- 
rieusement, le problème de transformer la satisfaction d'un besoin naturel en un 
plaisir raffiné. En France, la cuisine fut toujours élevée à la hauteur d'un art ; 
elle a eu ses disciples et ses poètes. L'ère de la grande cuisine fut inaugurée en 
France sous Louis XIV qui fut, comme on le sait, un insatiable mangeur. Les 
fourneaux eurent leurs grands hommes aussi bien que les lettres ; Vatel, si suscep- 
tible sur le point d'honneur, a laissé un nom illustre, et le marquis de Bécha- 
meil s'est immortalisé par sa recette de moi-ue à la crème. 

Au xv!!!" siècle l'invention des petits soupers fit faire encore de nouveaux 
progrès à l'art culinaire. Peu s'en fallut que les cuisiniers ne prissent le titre 
d'artistes en cuisine. Princes et cardinaux pouvaient s'enlever leurs maîtresses, 
duchesses et marquises leurs amants, mais s'enlever un cuisinier était un tour 
affreux que l'on ne se pardonnait point à la Cour ni ailleurs. L'Hôtel des Capuci- 
nes, ayant toute sa façade sur le boulevard, possède une vue extrêmement gaie. 




HOTEL DES CAPUCINES. SALON DE LECIURE. 



250 



LA VILLE LUMIERE 



Au 41 se trouve la maison des chemisiers Guy-Egloiï. Cette maison fut 
fondée par M. Guy, rue Richelieu, en 1848. 

Quelques années plus tard, en 1860, lorsque l'immeuble actuel fut construit 
sur l'emplacement de l'ancien Ministère des Affaires Etrangères, M. Egloff, 




MAISON GUY-EGLOFF". 



succédant à M. Guy, transféra le magasin boulevard des Capucines, oii nous 
le trouvons aujourd'hui. 

C'est M. CoUin qui, depuis 1892, est à la tête de cette maison, qu'il dirige avec 
une très grande compétence. 

La maison de chemiserie Guy-Egloff a absorbé les maisons bien connues do 
Chevillot frères et H. May. 

M. Collin partage avec deux ou trois nuirons le {iri\ilègc d'être le fournis- 
seur de la clientèle la plus aristocratique et la plus élégante de Paris. 

Et l'élégance bien comprise, qualité si rare, n'est pas, ainsi que le dit Mar- 
tial dans une de ses épigrammes : la science des basalelles ; c'est une .science très 
nécessaire et nous dirons même indispensable dans le monde, où elle est bien loin 
d'être aussi répandue qu'on pourrait le supposer à jiremière vue. 

La beauté charme moins peut-être que l'élégance pari '.te et, pour tous 
les vrais connaisseurs, celle-ci offre sans doute plus de séductions et 
d'attirance. 



ir ARRONDISSEMENT 



251 




MAISON GUV-EGLOFF. 



La maison Guy-Egloff offre à ses clients tous les l'affinenients d'élégance 
qu'ils sont en droit de lui demander. 

Au 43 du boulevard des Capucines, sur cet emplacement où était jadis, 
disions-nous, le Ministère de l'Intérieur, se trouve aujoiu'd'hui la maison 
Joseph Paquin, BerthoUe et Cie. 

Cet emplacement est historique. En 1848, la nouvelle du changement de 
ministère qui avait provoqué à la Chambre l'irritation et le découragement des 
conservateurs, lit éclater chez une grande partie de la population une joie immo- 
dérée. Une foule immense de promeneurs et une illumination spontanée donnèrent 
à toute la ville un air de fête. Des troupes nombreuses d'ouvriers et de gardes 
nationaux fraternellement mêlés passaient en chantant la Marseillaise. Vers 
neuf heures et demie, une colonne plus nombreuse que les précédentes parut 
sur le boulevard en se dirigeant comme les autres vers la Madeleine, vraisembla- 
blement pour aller saluer Odilon Barrot qui demeurait de ce côté. A la hauteur 
du Ministère de l'Intérieur, cette colonne rencontra un détachement du 
14^ de ligne commandé par le lieutenant-colonel Courant et le commandant 



252 



LA VILLE LUMIERE 



de Bretonne qui tirent former leur troupe en carré dans la crainte peut-être d'un 
désarmement. Le boulevard étant ainsi barré, la colonne populaire, au cri de : 
Vive la ligne! engage des pourparlers pour obtenir le passage. Le commandant 
s'y refuse et, peu confiant dans la fraternisation populaire, ordonne à ses soldats, 
serrés de très près, de croiser la baïonnette. C'est pendant que ce mouvement 
s'exécute qu'un coup de feu éclate et atteint un soldat. C'est ce coup de feu qui 
déchaîna la Révolution. Sans sommations, sans roulements de tambour, sans 
même qu'on eût entendu aucun commandement, les fusils s'abaissèrent et de 
longs feux de file retentirent. Un cri terrible éclata dans la nuit, et, quand la fumée 




MAISON J. PAQUIN, liEKTHOLLE ET C"'. 

se fut dissipée, les soldats consternés purent apercevoir leur œuvre : une cen- 
taine de victimes étendues sur le pavé, des ruisseaux de sang, une foule éperdue 
fuyant de tous côtés. Ils avaient tiré sur un peuple désarmé, enthousiaste et 
sympathique, des promeneurs, des femmes, des vieillards et des enfants. La 
scène alors changea d'aspect. L'horreur et l'indignation se répandirent dans 
Paris comme une traînée de poudre. Un cri s'éleva : On massacre le peuple désar- 
mé I Les illuminations s'éteignirent et dans les rues sombres et tragiques, des 
\oix firent éclater la clameur qui fait pâlir les rois : Aux armes ! 

De nombreuses versions ont circulé relativement à ce coup de feu, qui déter- 
mina une catastrophe et la chute d'une dynastie. Aussitôt après l'épouvantable 
fusillade, le lieutenant-colonel au désespoir envoya en avant un officier, M. Bail- 
Ict, pour expliquer cette décharge comme un funeste malentendu. L'officier entra 
au café Tortoni, où s'étaient réfugiées beaucoup de personnes et, d'après son 
récit, le commandant aurait seulement donné l'ordre de croiser la baïonnette ; 
un fusil armé serait accidentellement parti, et les soldats croyant qu'on avait 
commandé le feu auraient alors tiré. Suivant une autre version, un coup de pis- 
tolet aurait été tiré parunlionunc de la colonne populaire et aurait ainsi provoqué 



Ile ARRONDISSEMENT 



253 




254 



LA VILLE LUMIERE 



la fusillade. Des écrivains de parti et des pamphlétaires accusèrent Charles 
Lagrange, chef de l'insurrection lyonnaise, d'avoir tiré ce coup de feu dans le but 
de provoquer des représailles. Il a été prouvé qu'il n'en était rien. D'autres his- 
toriens ont présumé que ce coup de feu avait pu n'être que l'effet d'une mala- 
dresse ou d'un hasard funeste. 

Après nous être attardés quelques instants à l'histoire de ce coup de feu 
mémorable, nous visiterons la merveilleuse installation de la maison Joseph 
Paquin, Bertholle et Cie. Cette maison, qui vient de faire des agrandissements 




considérables, occupe actuellement tout l'immeuble qui fait le coin du boule- 
vard et de la rue des Capucines, où se trouvaient jadis les magasins de Boudet. 
Elle a pris en quelque temps un développement immense et, devant l'impor- 
tance de son mouvement d'affaires, elle a- l'intention d'opérer de nouveaux agran- 
dissements et de s'adjoindre l'année prochaine tout l'immeuble occupé par 
l'établissement Tourtel. 

Au rez-de-chaussée, nous verrons tous les articles de fantaisie, cannes, 
ombrelles, ganterie, cravates aux teintes rares, etc., etc. Puis un superbe escaher, 
admirablement décoré, nous conduit à l'entresol, où nous trouverons, à côté du 
rayon de chemiserie et de lingerie fine pour hommes, le rayon des délicieux cha- 
peaux de dames dont s'occupe tout spécialement M. Bertholle et pour leciucl 
il a su réaliser des merveilles qu'apprécieront bien toutes les Parisiennes. 

Montons à présent au premier étage, où M. Joseph Paquin nous montrera 
ses costumes tailleurs aux lignes impeccables et pures, exécutés avec des tissus 
nouveaux et somptueux qui ont une variété et une délicatesse de coloris absolu- 
ment uniques. 

Le costume tailleur évolue depuis quelque temps ; il s'agrémente de bro- 
deries et de passementeries déhcates qui le rendent moins sévère, plus seyant et 



Ile ARRONDISSEMENT 255 

plus doux. M. Joseph Paquin a créé, en ce genre, des modèles exquis dont les 
femmes seront charmées. Il nous montre également de somptueux manteaux 
du soir, des fourrures précieuses, des vêtements très élégants pour l'automobile, 
la chasse et tous les différents sports. 

Cependant la caractéristique de la maison Joseph Paquin, BerthoUe et Cie, 
ne réside pas seulement dans le cachet si spécial de ses costumes pour dames, 
dans la richesse de ses tissus et dans la fashion de ses chapeaux, elle est encore 
dans la perfection apportée dans tous les différents costumes d'homme. La mai- 
son s'est adjoint, pour ce rayon, des ouvriers tailleurs et des coupeurs réputés qui 
sont les maîtres du genre. 

Signalons aussi le chapeau de soie, le huit-reflets, lancé par la maison sous le 
spirituel surnom de Louis d'Or. 

En un mot et pour nous résumer, il est incontestable que MM. Joseph Paquin 
et BerthoUe viennent de fonder à Paris la maison qui n'existait pas encore, la 
maison où chacun peut satisfaire tous les désirs et toutes les exigences de la mode. 
Sans prétention et sans heurt, avec un goût très raffiné, ils ont, pour l'homme 
comme pour la femme, réuni dans un décor somptueu.x tous les éléments indis- 
pensables de ce qui constitue l'élégance. 

Dans les sous-sols des magasins sont installés les accessoires sportifs et les 
jeux de toutes sortes. 

La maison Paquin et BerthoUe est une nouvelle parure ajoutée à cette mer- 
veilleuse et unique promenade des boulevards. 

L'origine des boulevards remonte à l'établissement des fossés creusés au- 
tour de Paris en 1536 dans le but de repousser les attaques des Anglais qui 
ravageaient la Picardie et menaçaient la capitale. Les premiers arbres y furent 
plantés en 1668 ; mais qu'il y a loin de la ceinture entourant ce fossé au boule- 
vard où tout Paris a passé, à la promenade merveilleuse et absolument unique 
au monde où l'univers entier se donne rendez-vous. 

Ce ne fut que vers le milieu du xviii^ siècle que les boulevards prirent la 
physionomie d'une promenade publique. Ils ne furent d'abord fréquentés que par 
quelques passants, qui trouvaient ce chemin plus agréable que celui des voies 
étroites. Bientôt on prit l'habitude d'y venir ; les oisifs, channés d'éviter l'encom- 
brement des rues, s'y rendirent assidûment, et le commerce à son tour suivit 
la foule et chercha à la retenir en ouvrant, çà et là, des établissements publics et 
des boutiques qui devaient se transformer, peu à peu, en ces magasins actuels 
tout étincelants de lumière, dont nous venons de voir le luxe et la richesse. 

Les boulevards de Paris peuvent être considérés comme la promenade et le 
rendez-vous du monde entier. « Pour un étranger qui marche au hasard, à bâtons 
rompus, sans amis et sans guide, les boulevards ressemblent à un miroir immense 
qui tournoie à la lumière ; c'est une gerbe de feu éblouissante qu'il faut s'habituer 
à contempler en face, à la manière des aiglons quand ils regardent le soleil. » 






j-v^'arrondissement du Temple se 



compose des quartiers suivants : 
Arts et Métiers, Enfants-Rouges, Archives et Sainte- Avoye. 

Nous commencerons notre promenade par la partie du boulevard 
Sébastopol comprise entre la rue Rambuteau et les grands boulevards. Cette 
partie dépend à la fois des IP et III<^ arrondissements. 

L'ouverture de ce boulevard a fait disparaître un grand nombre de petites 




.\RTS KT MÉTIURS. 



rues, notamment les mes de la Joaillerie, des Trois-Maures, de Marivmix, du 
Pelit Marivaux, du Ponceau, le passage de la Longue-Allée et l'impasse do la 
Heaumcrie. Il fut d'abord nommé boulevard du Centre, puis Sébastopol, en sou- 
venir de la prise de cette ville. Dans la partie qui nous occupe, se trouve le 
square des Arts et Métiers, où nous remarquons une colonne dite de la Victoire, 
élevée m l'honneur des armées de Crimée. 



Ille ARRONDISSEMENT 257 

Le Théâtre de la Gaîté, qui fut construit en 1S62, squaio des Arts et Métiers, 
était situé jadis boulevard du Temple. Il s'appela d'abord du nom de son fonda- 
teur, le Spectacle de Nicolet ; puis, grâce à l'entremise toute-puissante de la 
Dubarry, Théâtre des Grands Danseurs dtt Roi. C'est dans la seconde phase de son 
existence, sous la direction de Ribié, successeur de Nicolet, que, après s'être im 
instant appelé Théâtre d'Émulation, il prit le nom de Théâtre de la Gaîté. 

En face, se trouve le Conservatoire des Arts et Métiers, dont voici l'origine : 

Vaucanson, célèbre mécanicien français, avait compris toute l'utilité dont 
pouvait être la vue de nombreuses machines pour l'enseignement de la mécanique 
et pour le perfectionnement des procédés de l'industrie. Dès 1775,11 avait formé, 
à l'hôtel de Mortagne, rue de Charonne, la première collection publique de 
machines, instruments et outils. En mourant, il légua cette collection au Gouver- 
nement, qui acheta l'hôtel de Mortagne et nomma Vandermonde conservateur de 
ce premier musée industriel qui alla en grandissant peu à peu. Pendant la Révolu- 
tion, on trouva dans les châteaux, les couvents, une foule d'objets précieux qu'une 
commission temporaire des arts nommée par la Convention fit placer à l'hôtel 
d'Aiguillon, rue de l'Université. Puis la Convention rendit un décret ordonnant 
qu'il serait formé à Paris le Conservatoire des Arts et Métiers. Mais ce ne fut qu'en 
l'an VI que le Conseil des Cinq-Cents décida que ce Conservatoire serait installé 
dans les bâtiments de l'ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs, alors occupé 
par une manufacture d'armes. 

Dès le vi^ siècle, il existait à proximité des portes de Paris une abbaye dédiée 
à Saint Martin, qui fut au ix^ siècle détruite par les Normands. Le roi Henri P"" la 
fit réédifier, et en 1079 ^^ ^oi Phihppe donna à cet ordre de rehgieux le monastère 
de Saint-Martin, qu'on appelait « des Champs » à cause de sa situation en dehors 
de la ville. 

Le prieuré de Saint-j\Iartin-des-Champs a conservé son importance jusqu'à 
la Révolution. L'enceinte formée de solides murailles était déf&ndue par des tours 
dont l'une subsiste encore dans l'une des maisons de la rue du Vertbois. Le prieuré 
occupait à peu près l'espace compris entre les rues Réaumur, Turbigo, Volta, 
Vaucanson, du Vertbois et Saint-Martin. Il jouissait du droit de justice et avait 
par conséquent bailli, prison et champ clos. La prison située d'abord rue Saint- 
Martin fut détruite en 1712 et reconstruite à l'angle de la rue du Vertbois. Le 
champ clos était rue Saint-lMartin; il servait aussi de marché, et c'est là qu'eut 
lieu en 1326 le dernier duel judiciaire entre Jean de Carrouges et Jacques Legris, 
que la dame de Carrouges accusait de l'avoir violentée. Legris, vaincu, fut mis à 
mort par Carrouges, bien qu'il protestât de son innocence, qui fut reconnue 
quelques années après. 

De tous les anciens monastères de Paris, Saint-Martin est le seul dont les 
constructions subsistent encore presque intégralement. Plusieurs rues ont été 
ouvertes aux dépens de ses jardins. 

La partie de la rue Réaumur qui longe l'éghsc et qui s'appelait naguère 

17 



258 LA VILLE LUMIÈRE 

rue Royale-Saint-]\Iartin, était une cour du prieuré. La vieille tour constitue 
certainement un des plus curieux monuments de l'ancien Paris. 

h' Ecole Centrale est située rue ^lontgolfîer, tout à côté du Conservatoire des 
Arts et Métiers. Elle fut construite de 1878 à 1885. Lors de sa fondation en 1829, 
elle avait été installée dans l'hôtel de Juigné, rue Thorigny. 

L'église Saint-Nicolas-des-Champs, située rue Réaumur, était originairement 
une chapelle datant du xii^ siècle, bâtie pour les gens de service du prieuré Saint- 
Martin et pour les habitants qui étaient venus s'installer dans le voisinage. 

Le portail méridional est ime œuvre élégante du style Renaissance; mais 
l'architecture intérieure a été gravement altérée par les réparations successives. 

En 1797, Saint-Nicolas devint un temple des Théophilanthropes, dédié à 
« l'Hymen ». 

Derrière l'église Saint-Nicolas-des-Champs passe la rue Turbigo, qui com- 
mence rue Montorgueil pour finir rue du Temple. Elle doit son nom à la \ictoirc 
de Turbigo remportée sur les Autrichiens en 1859. 

Au 39 se trouvait l'ancienne auberge du Chariot d'Or, fondée au xiv^ siècle 
et remplacée aujourd'hui par un hôtel. 

'A peu près sur l'emplacement des maisons portant les numéros 60 à 80, se 
trouvait l'hôtel de l'Hospital, qui, pendant le Directoire, avait été transformé en 
bal public : le Bal ou Jardin de Paphos. 

Ce bal, fondé en 1797, avait été ainsi nommé en l'honneur de Paphos, l'ancienne 
ville de l'île de Chypre si fameuse dans l'antiquité, qui avait été exclusivement 
consacrée au culte de Vénus. Les Grecs y avaient construit sur les ruines d'un 
ancien édifice phénicien un temple magnifique dont quelques vestiges ont subsisté. 
Ce temple possédait un oracle célèbre dans toute la Grèce. On venait en 
pèlerinage à Paphos pour se rendre favorable la déesse des amours ; peut-être 
aussi les belles prêtresses, choisies parmi les plus belles filles de la Grèce et de 
l'Asie Mineure, n'étaient-elles pas une des moindres causes de ces pèlerinages. 

Les temples phéniciens dédiés à Astarté, Mylitta et autres divinités assi- 
milées à Vénus étaient de véritables antres de prostitution, et les traditions 
phéniciennes s'étaient perpétuées à Paphos. L'encens et les parfums y brûlaient 
sur de nombreux hôtels, un jour mystérieux favorisait les entretiens des 
amants : on n'y entendait que des hymnes de volupté et de tendresse. 

Que fut ce bal de Paphos dont le nom était prometteur de plaisirs si douxr 
11 semble n'avoir pas été l'un des plus célèbres parmi les 644 bals qui sévissaient 
à Paris pendant le Directoire. « La France danse depuis Thermidor, écrivent 
les Concourt ; elle danse comme elle chantait autrefois : elle danse pour se venger, 
elle danse pour oublier ! Entre son passé sanglant, son avenir sombre, elle danse. 
A peine sauvée de la guillotine, elle danse poni n'y plus croire et, le jarret tendu, 
l'oreille à la mesure, la main sur l'épaule, la première venue, la France encore 
sanglante et toute ruinée, tourne et pirouette et se trémousse en une farandole 
immense et folle. » 



Ille ARRONDISSEMENT 25g 

Par la rue Turbigo,nous arriverons à la rue Saint-Martin, qui est une ancienne 
voie romaine. Elle dépend à la fois des IIP et IV^ arrondissements. La partie voi- 
sine de la rue de Rivoli, appelée rue de la Planche-Mibray ,n'éi3iit qu'une ruelle des- 
cendant directement à la Seine. 

On avait disposé, pour arriver aux bords du fleuve, qui étaient souvent peu 
accessibles, des planches qui traversaient la partie boueuse et qu'on appelait les 
planches « emmy bray », c'est-à-dii'e : planches dans la boue. 

A la hauteur du numéro 170 de la rue Saint-Martin existait une petite ruelle 
qu'on appela rue des Jongleurs, puis rue des Ménétriers ou Ménestrels. Les 
ménétriers et les jongleurs demeuraient-presque tous dans cette rue, qui était le 
siège de leur corporation. Les membres de cette corporation étaient seuls 
autorisés à prendre part aux fêtes qui avaient lieu à Paris. Ils possédaient un 
roi qui fut pendant quelque temps un très célèbre violoniste de la cour de 
Louis XIII nommé Constantin. Cette royauté disparut en 1773. 

Au numéro 168 était l'église Saint-Julien-des-Ménétriers, dont il fut donné 
une très exacte reconstitution au Vieux Paris de l'Exposition de 1900. 

En suivant la rue Saint-Martin, nous rencontrons la rue Notre-Dame-de- 
Nazareth, qui existait déjà au xv^ siècle sur l'emplacement du grand égout de la 
rue Ponceau. On l'appelait autrefois la rue de la Pissotte. On désignait alors par 
ce nom la réunion de plusieurs échoppes et cabanes. 

C'est dans cette rue que se trouve la synagogue Israélite du rite allemand. 
.\u numéro 25, nous voyons la maison Robillai'd, bien connue pour sa fabrication 
des articles de pêche. 

La pêche est d'invention primitive comme la chasse. Au.x prises avec les 
nécessités de la faim, l'homme traqua la bête dans les forêts et poursuivit le pois- 
son sous les flots. Les monuments égyptiens, les cryptes de l'Inde nous donnent 
la preuve de l'existence des pêcheurs dans la plus haute antiquité. En France, la 
pêche était, aussi bien que la chasse, comptée parmi les plaisirs des rois de la 
seconde race. Elle était permise aux religieux, alors que la chasse leur était défendue. 

Un peu plus tard, la pêche devint l'un des attributs de la souveraineté 
féodale. Aucune distinction n'était admise, quant à la propriété du seigneur et au 
droit de pêche, entre les rivières navigables et celles qui ne l'étaient pas. Il faut 
d'ailleurs remarquer qu'il n'exista à cette époque aucune juridiction unique et 
uniforme dans son application. Le premier édit sur la police de la pêche émane 
de Philippe le Hardi. 

Depuis cette époque, jusqu'à nos jours, en passant par la Révolution, qui 
enleva aux seigneurs l'exercice du droit de pêche dans les petits cours d'eau, 
diverses ordonnances régirent la pêche fluviale. Cependant, jusqu'en 1875, époque 
à laquelle une nouvelle ordonnance intervint, cette réglementation laissait beau- 
coup à désirer et entravait le développement de la pêche, qui a pris un très grand 
essor, surtout depuis la loi du 20 janvier 1902, en faveur des associations de 
pêcheurs à la ligne. 



200 



LA VILLE LUMIERE 




I 1 \l;l.. IN ATHI.IKK, 



nie ARRONDISSEMENT 261 

Les sociétés de pêcheurs à la ligne régulièrement constituées peuvent en 
effet obtenir sans adjudication publique l'affermage de certains lots de pêches 
sur les fleuves, rivières ou canaux navigables. Le Gouvernement donne des 
facilités à ces sociétés pour la repopulation des rivières et la répression du bra- 
connage. La surveillance est confiée à des gardes spéciaux, qui doivent empêcher 
l'emploi de tous engins destructifs. La ligne plombée ordinaire et la ligne flottante 
sont seules permises. 

La maison Robillard fut fondée en 1842 par M. Chapel ; sa succession fut 
prise par M. Robillard, puis par son fils, qui en est le propriétaire actuel. Celui-ci 
déploya une très grande activité et sous ses ordres la maison prit un développe- 
ment considérable. Par suite d'études approfondies, il est parvenu, en combinant 
un mariage spécial de bois, à fabriquer des cannes d'une rigidité parfaite, qui 
peuvent rivaliser avec succès contre les articles anglais, qui sont en bois plein des 
iles. Le fait suivant est extrêmement concluant à ce sujet et nous paraît digne 
d'être rapporté : 

A la récente Exposition de Londres, où la maison Robillard exposa, le 
jury anglais ne voulut tout d'abord lui accorder qu'un rappel de médaille d'or en 
disant que les articles français n'avaient aucune valeur pour la pêche de certains 
poissons. La maison Robillard en appela devant le jury supérieiu", qui lui accorda 
aussitôt un grand diplôme d'honneur. 

M. E. Robillard fournit depuis sa création la maison du « Pêcheur Ecossais », 
située rue Joubert. 

La ligne, a écrit quelque part un humoriste aussi paradoxal qu'insolent, est 
un engin commençant par un imbécile et finissant par une bête. N'en déplaise 
à ce terrible critique, la pêche à la ligne — ■ et il nous serait facile de le prouver par 
des exemples de noms et de faits — est le plaisir des gens d'esprit. Les têtes vides 
ne sauraient se suffire à elles-mêmes pendant les longues minutes de contemplation 
intime et d'observation tenace qu'exige le maniement de la ligne. 

Et maintenant, après cette petite digression qui fut évocatrice des jolies 
rivières aux flots libres et clairs, nous allons revenir à la rue Saint-Martin. 

Au xiii"^ siècle, cette rue se fermait à la rue du Grenier-Saint-Lazare . Ce 
n'est que quelque 300 ans plus tard qu'elle fut prolongée jusqu'aux boulevards. 

La rue du Grenier-Saint-Lazare date de l'an 1250. Elle portait le nom de rue 
Garnier de Saint-Ladre. Elle contient quelques vieilles maisons fort intéressantes. 
Il existait jadis dans cette rue un jeu de paume. 

Non loin, nous trouvons la rue aux Ours, qui donne également rue Saint-Martin 
et qui existait déjà en l'année 1300 sous le nom de rue aux Ones, c'est-à-dire rue 
aux oies, parce qu'il était d'usage à certaines fêtes de dresser un mât de Cocagne 
au haut duquel était un panier contenant une oie. 

La rue aux Oues était spécialement habitée par les rôtisseurs. Le chro- 
niqueur Sauvai rapporte qu'en face de la rue aux Oues se trouvait l'église 
Saint-Jacques-l' Hôpital et qu'en raison des effluves succulentes qui s'échap- 



202 LA VILLE LUMIÈRE 

paient des rôtisseries d'alentour et venaient s'exhaler sur la face de cette église 
on avait coutume, en parlant d'un gourmand, de répéter ce vieux dicton : « Il a 
le nez tourné à la friandise comme la façade de Saint-Jacques-l'Hôpital ». 

En 1843, cette rue fut prolongée sur l'emplacement du couvent de Saint-Ma- 
gloire. 

Au sujet de la rue aux Oues, on rapporté l'anecdote suivante : en 1418, un sol- 
dat suisse ayant frappé de son épée une statue de la Vierge placée au coin de la rue 
Salle-au-Comie et de la rue aux Oties, le sang jaillit aussitôt. Le soldat fut arrêté, 
jugé, condamné et exécuté au lieu même de son crime. La statue avait été portée 
à Saint-Martin-des-Champs, où on la révérait sous le nom de Notre-Dame de la 
Carole, nom sur l'étymologie duquel les savants ont discuté sans parvenir à se 
mettre d'accord. Tous les ans, le 3 juillet, on allumait de nombreux cierges au coin 
de la rue aux Oues, on y brûlait un mannequin costumé en Suisse et préalable- 
ment promené dans Paris. Le soir il y avait feu d'artifice et réjouissances popu- 
laires. Statue,- cierges et mannequin ont duré jusqu'à la Révolution. 

La célèbre rue Quincampoix, qui commence dans le IV^ arrondissement, 
débouche dans la rue aux Oues. C'est dans la maison qui porte actuellement 
le numéro 65 que s'installa la banque de l'écossais Law, après avoir été située 
d'abord rue Vivienne et ensuite place Vendôme. 

Le financier Law avait créé une banque au capital de 6 millions, autorisée 
à escompter des billets au porteur. Il voulut également exploiter la Louisiane et 
les bords du Mississipi et créa pour cela la Compagnie dite des Indes Occidentales. 

La rue Quincampoix fut surnommée la rue du Mississipi. L'affluence y fut 
telle que toutes les boutiques, toutes les maisons furent aménagées en bureaux ; 
l'on V trafiquait sur les actions et les billets d'Etat. On raconte qu'un bossu fit 
une fortune en louant son dos comme pupitre pour écrire aux agioteurs en 
quête d'une table. On dit aussi qu'un savetier se fit jusqu'à 100 livres par jour 
en louant des tabourets à l'un et à l'autre. Il y eut des fortunes considérables 
faites du jour au lendemain jusqu'à la débâcle finale, qui fut effrçyable. 

La rue Quincampoix est une des plus vieilles mes de Paris, elle est anté- 
rieure à l'an 1200. Elle avait, paraît-il, indépendamment de sa dénomination offi- 
cielle, un surnom populaire empnmté à sa réputation toute spéciale d'avoir 
comme habitants de nombreux maris trompés. Tallemant des Réaux nous dit : 
:( On l'appelle aussi la rue des Cocus. On la surnommait encore nie des Mauvaises- 
Paroles, à cause des commères qui s'y trouvaient en grand nombre . « 

Suivons à présent la rue Rambuteau, ([ui fait partie des P"", IIP et IV^ 
arrondissements. Elle fut tracée en 1844 et fit disparaître la rue des Ménétriers, 
la rue de la Chanverrerie, la rue des Piliers-des-Pots-d'Etain. .\ux numéros 106 
et 108, on voit encore quelques vestiges des grands piliers qui soutenaient les 
bâtiments construits autour des Halles appelés Champeaux. 

Ces piliers formaient un demi-cercle irrégulier et avaient différentes déno- 
minations. Sur les terrains occupés par la rue Rambuteau, existait le couvent 



Ille ARRONDISSEMENT 



263 



de Sainte-Avoye, situé près de la rue du Temple et qui disparut en 1840. 
La rue Rambuteau est ti-aversée par les rues Saint-Martin, de Beauboui'g, du 
Temple et des Archives. 

A la place de la rue Beaubourg s'étendait autrefois un joli et gracieux petit 
village où les Parisiens se rendaient en villégiature. Le charme de son site l'avait 
fait surnommer beau bourg. L'ancienne rue Transnonnain fut absorbée par la rue 
Beaubourg. (Son nom, autrefois Trousse-Nonnain, venait de ce qu'elle était fré- 
quentée par des femmes galantes.) Dans toutes les rues avoisinantes, l'on peut 
voir de vieilles et très curieuses maisons. 

La rue Michel-Le-Cornte date du xiii^ siècle. Nous y voyons l'ancien hôtel de 
Bouligneux, édifié en 1728, dont l'architecture et les sculptures sont fort intéres- 
santes. Il existait dans cette rue un jeu de paume où le Théâtre du Marais vint 
s'installer pendant quelque temps. 

En 1673, le théâtre fut démoli, et la troupe du Marais s'installa dans la salle 
de la rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud. 

Au numéro i se trouve l'ancien hôtel Caumartin et au 19 l'ancien hôtel de 
Lenoir de Mézières. 

Nous remarquons au numéro 21 la maison de Spécialités Pharmaceutiques 
Simon et Merveau. C'est là qu'habitait en 1774 Verniquet, l'auteur d'un 




LIVREURS ET G.^RÇONS DE MAGASIN DE LA MAISON SIMON ET MERVEAU, 2 1, RUE MICHEL-LE-COMTE. 



204 



LA VILLE LUMIÈRE 



plan de Paris très complet dont l'exécution lui demanda, paraît-il, vingt ans de 
travail (i). 

Fondée en 1855 par Marchand au numéro 13 de la rue du Grenier-Saint- 
Lazare, cette maison fut transportée, en 1900, au 21 de la rue Michel-le-Comtc 
par JIM. Jlonnot, Bartholin et Cie, les successeurs de ^Marchand. Sous leur habile 




VUE PARTIELLE DES MAGASINS DE LA MAISON SIMON ET MERVEAU. 

et intelligente direction, cette maison ne tarda pas à se placer à la' tête des éta- 
blissements desservant la pharmacie. 

Cédée en 1904 à MM. Simon et Merveau, pharmaciens de i^ classe, elle con- 
stitue aujourd'hui une puissante organisation dont les relations commerciales 
s'étendent dans le monde entier. 

Son installation conçue dans l'esprit le plus pratique lui permet de déve- 
lopper ses affaires d'une façon incessante, en apportant dans ses services toutes 
les améliorations que l'expérience conseille et que le progrès impose. 

La maison Simon et Merveau est la plus importante maison de connuis- 
sion et d'exportation de spécialités pharmaceutiques. 

Sous l'ancien régime, la pratique de la commission avait été dé]ii(irablonnnt 



(l) Dictionnaire des rues de Paris, par Gustave Pessard. 



Ille ARRONDISSEMENT 265 

entravée en France par la tendance du pouvoir royal à transformer en privilèges 
toutes les branches de l'industrie et du travail. Le privilège des commissionnaires 
en titre d'office fut entamé par un édit de Turgot, puis disparut définitivement 
devant les décrets de l'Assemblée Constituante, qui abolirent tous les anciens 
monopoles et proclamèrent le principe de l'entièi'e liberté de l'industrie et du 
commerce. C'est à dater de cette époque seulement que la « commission » est 
rentrée d'une manière normale dans l'ordre des contrats libres et de droit com- 
mun. Ce contrat est, en somme, un mandat sui generis parfaitement approprié 
aux nécessités du commerce et qui favorise bien mieux que ne pourrait le faire 
un mandat ordinaire la promptitude dans les transactions commerciales. 

La maison de commission Simon et Merveau prend tous les jours une plus 
grande extension. 

Au 22 de la rue Michel-le-Comte, demeurait le conventionnel Dubois 
Crancé ; cet ancien mousquetaire, qui fut député de la Convention, vota la mort de 
Louis XVI et finit par devenir ministre de la Guerre sous le Directoire en 
remplacement de Bernadotte. 

La rue du Temple s'appelait au xii*? siècle la rue de la Milice-du-Temple. 
Au 41, remarquons l'ancien cabaret de l'Aigle d'Or avec cour intérieure ; au 67, l'hô- 
tel de Montmorency, où mourut le connétable Anne de Montmorency ; aux loi 
et 103, un hôtel qu'habita le surintendant Fouquet. 

Nous voyons, rue du Temple, le square formé sur les terrains occupés 
jadis par l'enclos, le château et la tour du Temple, appelés ainsi parce qu'ils 
appartenaient aux Templiers, chevaliers de l'ordre du Temple. 

Le Temple était si considérable avec toutes ses constructions qu'au xiii^ siècle 
on le comparait à une ville. Le principal édifice était l'église, que l'on disait avoir 
été construite sur le modèle du Saint-Sépulcre, et le donjon, énorme tour qua- 
drangulaire. 

Le manoir du Temple, alors en dehors de l'enceinte de Paris, était défendu 
par des tours et par des murs crénelés. Il paraissait si redoutable et l'entrée en 
semblait si bien défendue que son séjour était à Paris plus sûr qu'aucun autre. 
L'on y était plus à l'abri que dans le palais du roi. 

Le principal corps de bâtiment de l'ancien château des Templiers se composait 
d'une tour carrée flanquée de quatre tours rondes. Cette construction se reliait 
du côté du Nord à un massif de moindres dimensions surmonté de deux autres 
tom-elles beaucoup plus basses ; sa hauteur était d'environ cent cinquante pieds, non 
compris le comble. A fleur de ce comble et dans l'intérieur des créneaux qui régnaient 
à l'entour, se trouvait une galerie d'où l'on jouissait de la vue la plus étendue. 
Les murs de la grande tour avaient en moyenne neuf pieds d'épaisseur. 
Divers souterrains très vastes pratiqués par les Temphers rayonnaient de cette 
forteresse. L'un d'eux aboutissait, dit-on, à la Bastille et l'autre à Vincennes. 
Au xiv" siècle, la puissance des Templiers était devenue si grande que Philippe 
le Bel en fut alarmé. Il fit saisir leurs domaines, s'empara de leurs trésors et com- 



266 LA VILLE LUMIERE 

mença leur procès, qui aboutit à la suppression de l'ordre et à la condamnation 
des chevaliers. 

A partir de Philippe-le-Bel et jusqu'en 1378, les tours du Temple servirent 
de prison d'Etat. Au milieu du xvi^ siècle, elles furent affectées au dépôt des mu- 
nitions de guerre qu'on fabriquait à l'arsenal, et en maintes occasions un corps 
de troupe y tint garnison. 

Au xvii^ siècle, le Temple changea absolument de caractère et de physio- 
nomie. Il perdit de plus en plus ses traditions militaires et devint une sorte de 
retraite paisible qui offrait à ses heureux habitants toutes sortes d'avantages pour 
une vie à la fois retirée et dissipée. 

L'enclos du Temple était, malgré ses enceintes crénelées et ses vieilles tours, 
l'endroit de Paris où l'on était le plus sûr de vivre en liberté. On y jouissait 
d'ailleurs de privilèges qu'on ne trouvait nulle part : on n'y payait pas d'im- 
pôts, on n'y subissait aucune entrave administrative et policière. 

La franchise du Temple s'étendait à toutes les industries qui venaient y 
chercher un asile; tous les commerces y étaient absolument libres, et la Faculté 
de médecine elle-même n'avait pas le pouvoir de franchir les portes de l'enclos 
pour arrêter les empiriques qui y vendaient sans contrôle leurs drogues et leurs 
remèdes secrets, et qui se mêlaient de guérir ou de tuer les malades sans per- 
mission. Plus tard, on construisit dans l'enclos des petits hôtels avec leurs 
dépendances et jardins particuliers qui furent habités au xv!!!*" siècle par 
nombre de personnages de distinction. 

Enfin ce fut dans la journée du 13 août 1792, lorsque le malheureux Louis XM 
y fut amené prisonnier avec sa famille, que la vieille tour fut rendue à son 
ancienne destination de prison d'Etat. 

En 1796, après le départ de Madame Royale, la prison du Temple était vide. 
Dès qu'on apprit cela dans Paris, la curiosité publique ût de cette prison une 
espèce de pèlerinage, où l'on se rendait aVcc émotion pour voir les lieux consacrés 
en quelque sorte par le douloureux martyre de Louis XVI et de sa famille. Rien 
n'était encore changé dans les deux étages de la tour que les prisonniers royaux 
avaient occupés. On y cherchait surtout quelques inscriptions que Madame Royale 
avait crayonnées sur les murailles de sa chambre, entre autres celle-ci ; « Oh ! 
mon Dieu ! pardonnez à ceux qui ont fait mourir mes parents! » 

Le gouvernement fut averti de cette agitation royaliste entretenue par des 
visites quotidiennes à la tour ; il les fit cesser en défendant de laisser pénétrer 
personne dans la tour sous aucun prétexte. Deu.v mois n'étaient pas écoulé~ 
que cet édifice redevenait prison d'Etat. 

Après le coup d'Etat du 18 Fructidor, le Temple avait été tout à coup 
peuplé de prisonniers politiques qui y séjournèrent plus nu moins longtemps. Les 
membres royalistes du Conseil des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents furent 
conduits dans cette prison, où ils passèrent quelques jours avant leur dé])art pour 
Cayenne, où ils devaient être déportés. 



me ARRONDISSEMENT 267 

Depuis la journée du 2 Vendémiaire, le Temple était la prison ordinaire 
des détenus politiques. On y avait assemblé tous ceux qui furent compromis à 
tort ou à raison dans les complots de Pichegru et de Cadoudal. Il y avait en 
même temps sous les verrous des républicains et des royalistes, des émigrés et 
des vendéens, des journalistes et des militaires, tous ceux qui tenaient de près ou 
de loin à cette armée de conspirateurs répandue dans Paris, armée mystérieuse 
et louche, composée de Chouans échappés de la guerre civile, d'employés congé- 
diés, de faiseurs de libelles, gens propres à tous les métiers, prêts à toutes les 
besognes, autour desquels des femmes évoluent : des femmes qui se dévouent 
ou des femmes qui trahissent, des femmes qui excitent les ambitions, ou des 
femmes craintives et apeurées qui dénoncent les conspirations, de crainte de 
voir compromettre ceux qu'elles aiment. 

Puis, en 1809, le donjon qui dominait tout le quartier de sa masse sombre 
et sinistre, fut rasé par ordre de Napoléon qui voulut épargner à Marie-Louise la 
vue de la prison» où Marie- Antoinette avait été enfermée. 

La grande tour du Temple devait se trouver exactement à l'endroit où depuis 
la mairie a été construite en façade sur la rue des Archives. 

Lorsqu'en 1814 la duchesse d'Aiguillon revint visiter ce qui restait de la 
tour, elle ne trouva qu'un amas de pierres noircies et dans ces ruines quelques 
fleurs entretenues par une main pieuse. Au milieu, elle fit planter un petit saule 
pleureur et tout autour fît disposer une barrière en bois. 

Le marché du Temple avait été construit en 18139. Près de ce marché existait 
jadis un bâtiment appelé la Rotonde, qui était une vaste construction avec cour 
intérieure dont le rez-de-chaussée formait une galerie couverte soutenue par 
des arcades dans lesquelles étaient établies des boutiques de revendeurs. Cette 
rotonde était devenue l'accessoire de la halle au vieux linge. 

Le marché du Temple formait autrefois quatre carrés : l'un comprenant les 
effets neufs se nommait le Palais Royal; la literie se vendait au pavillon de Flore, 
la vieille ferraille au Pou Volant et enfin les vieilles savates à la Forêt Noire. 

En 1855, tout ce quartier fut transformé et les vieux hangars furent 
remplacés par une construction élégante où l'air et la lumière circulaient de 
toutes parts. Un square fut dessiné par Alphand sur l'emplacement de la vieille 
tour des Templiers, et on y laissa subsister le saule de Madame Royale. 

Aujourd'hui le marché du Temple est en partie démoli. 

Le marché des Enfants-Rouges, situé rue de Bretagne, à quelques pas du 
Temple, existe depuis 1615 et doit son nom à l'ancien hôpital des Enfants- 
Rouges. 

La rue des Archives, où se trouve la mairie du III^ arrondissement, longe les 
bâtiments des Archives Nationales, dont elle a pris le nom. L'on y voit quelques 
maisons intéressantes: au 24, l'ancien cloîti-e des Billettes; au 45, l'entrée de 
l'ancien monastère des Révérends Pères de la Merci. Lorsque ce couvent eut été 
supprimé en 1790, ses bâtiments servirent à un théâtre dit de la Nation. 



268 



LA \I1.L1': LUMIERE 




i£t .ijmi 



Ille ARRONDISSEMENT 269- 

Au 56, ancienne fontaine construite par Charles d'Orsay, pour le prince de 
Royan-Soubise. 

Au 60, hôtel de Choiseul-Beaupré et enfin, au 58, hôtel d'Olivier de Chsson,. 
devenu le palais des Archives Nationales. 

L'hôtel ou palais Soubise, qu'occupent les Archives, a succédé à quatre 
hôtels qui furent réunis entre eux et remplacés en partie par des constructions 
nouvelles. Le plus ancien était l'hôtel Clisson, bâti en 1371 par le connétable 
Chsson. Il en siibsiste encore la porte d'entrée décorée de deux tourelles. 

Après la mort du connétable de Clisson, l'hôtel passa successivement en di- 
verses mains et devint en 1553 la propriété de la famille de Guise, qui y ajouta 
les deux hôtels voisins de la Roche-Guyon et de Laval. La propriété était ainsi 
limitée par les rues des Quatre-Fils, du Chaume, de Paradis et Vieille-du-Temple. 
De cette dernière à la rue de Braque allait une petite ruelle dite de la Roche, qui 
coupait en deux le domaine des Guises et qui fut le quartier général de la Ligue. 
La dernière duchesse de Guise étant morte en 1696 sans postérité, l'hôtel fut mis 
en vente et acheté par François de Rohan, prince de Soubise, dont il a pris et gardé 
le nom. Celui-ci y fit de nombreux agrandissements, et lorsque son frère Gaston 
de Rohan, évêque de Strasbourg, eut fait construire un édifice du même style sur 
l'emplacement de l'hôtel de La Roche-Guyon, rue Vieille-du-Temple (dans cet 
hôtel fut transférée l'Imprimerie Nationale), l'on réunit les deux hôtels par un- 
vaste jardin qui devint promenade publique de 1790 à 1808. 

L'intérieur de l'hôtel Soiibise était d'ime grande magnificence. On y voyait 
des grisailles de Brunetti, des peintures de Boucher, de Vanloo, etc., des boiseries- 
finement sculptées. 

Lors de la Révolution, le palais Soubise devint propriété nationale et fut 
affecté au service des Archives. Les Archives sont les gardiennes vigilantes et 
assidues de la véritable tradition historique et constituent en quelque sorte le 
patrimoine de la nation. 

L'Imprimerie Nationale est située, comme nous venons de le dire, à côté des 
Archives. L'origine de cet établissement remonte à François P^'.qui en 1538 nomma 
l'imprimeur Conrad Néobar imprimeur royal avec un traitement de cent écus d'or. 
A ce premier titulaire succéda Robert Estienne. 

Mais s'il y avait un imprimeur, il n'y avait pas encore d'imprimerie du roi, 
et Louis XIII fit installer dans les galeries même du Louvre un atelier de typo- 
graphie qui fut appelé Imprimcne Royale et qui prit beaucoup de développement 
sous Louis XIV. Louis XV y réunit la fonderie royale. 

Au mois de Brumaire de l'an III, l'imprimerie de la République fut installée 
dans l'ancien hôtel de Penthièvre, occupé ensuite par la Banque de France, puis 
enfin dans l'hôtel de Gaston de Rohan, qu'on avait appelé le Palais Cardinal. 

L'Imprimerie Nationale est chargée d'imprimer tous les actes et documents 
officiels. Des particuliers peuvent être autorisés à y faire imprimer des ouvrages 
d'érudition. L'imprimerie est particulièrement riche en caractères orientaux. 



270 



LA VILLE LUMIÈRE 



Dans la cour de l'établissement, on voit une statue en bronze, de Gutenberg, 
par David d'Angers, semblable à celle qui se trouve à Strasbourg. 

La rue Vieille-du-Temple date du xil^ siècle et se nommait rue du Temple 
et de la Porte-Barbette, parce qu'elle aboutissait à la porte de ce nom. Elle contient 
de vieilles maisons et une assez jolie tourelle gothique. Au 47 est l'hôtel de l'am- 
bassade de Hollande, anciennement hôtel de Bozeuil, qui possède une très belle 
cour intérieure avec sculptures. Au 60 était le couvent des hospitalières de Saint- 
Anastase. Sur l'emplacement du 97, existait un jeu de paume où s'installa le 
Théâtre du Marais lors de sa fondation. 

' Voici la description que nous trouvons de ce théâtre dans le Dictionnaire des 
mes de Paris, par M. Gustave Pessard : « Une estrade élevée à l'une des extré- 
mités de la salle formait le théâtre proprement dit, sur lequel deux ou trois 
châssis de chaque côté représentaient tant bien que mal ce qu'on appelle la scène : 
le changement de décoration se bornait alors à modifier la toile de fond. Une 
galerie élevée sur les parties latérales formait les loges ; le milieu et le dessous 
des loges était le parterre ; on y était debout et sur des dalles en pierre qui 
pavaient d'ordinaire les jeux de paume. Les places les plus recherchées étaient les 
banquettes placées contre les coulisses de la scène. » 

La rue Vieille-du-Temple nous conduira rue des Francs-Bourgeois, qui se 
nommait au xiii'" siècle rue des Vieilles- Poulies. (Poulies désignait une sorte de 
jeu très en faveur à l'époque.) Au xiv^ siècle, il fut construit dans cette nae un 
hôpital destiné à vingt-quatre pauvres bourgeois, « qui donnaient chacun treize 
deniers en entrant et un denier par semaine «. Ces bourgeois étaient « francs >■ 
d'impôts. De là. le nom de la rue. 

A chaque pas, nous y rencontrons de vieilles demeures pleines de souvenirs 
historiques que nous ne pouvons tous énumérer ici. Le plus célèbre parmi ces 
vieux hôtels est celui de Mme de Sévigné, actuellement Musée Carnavalet. 

Les sculptures qui ornent cette demeure sont l'œuvre de Jean Goujon et 
comptent parmi les plus remarquables du célèbre statuaire. Nulle part il n'a 
mis plus de grâce que dans les bas-reliefs de la façade; jamais il n'a montré plus 
de souple vigueur que dans les Saisons colossales taillées en pleine pierre qui ornent 
les trumeaux du premier étage. « Si les Saisons de l'hôtel Carnavalet, dit Gustave 
Planche, ne résument pas le génie entier de Jean Goujon, elles ])cu\ent au moins 
servir à le caractériser nettement. ?i 

C'est Jean de Ligneris, seigneur de Crosne, président au Parlement de Paris, 
qui fit construire cet hôtel. Il mourut peu de temps après, et l'hôtel fut vendu 
à M. de Kernevenoy, dont le nom breton s'était adouci en crlui de Carnav.ikt. 
L'hôtel resta longtemps dans cette famille, qui le vendit en lûôo à il. d'Agauri. 
Ce dernier fut obligé de le louer, sa charge le retenant en Dauphiné. C'est alors 
que Mme de Sévigné en fut locataire. Elle avait essayé de toutes les rues 
du Marais, et elle pensait que cette « Carnavalette lui conviendrait à ravir ». 

F.lle mit deux ans à aménager cet hôtel, qu'elle ne quitta plus; elle en fut 



Ille ARRONDISSEMENT 



271 



l'âme et elle en reste la gloire. Elle habitait les appartements du premier, an ■ond 
de la cour, qui ont été convertis en salle de lecture de la bibliothèque. Ou v accé- 
dait par le grand escaher de pierre. La salle actuelle des estampes était le -alon de 
réception. Le marquis de Sévigné, fils de la marquise, habitait sur la r>ie, et l'abbé 
de Coulanges s'était réservé l'aile droite, sur la cour. 

Sous la Restauration, l'hôtel Carnavalet devint la Direction de la librairie; 
puis il fut occupé par diverses institutions privées jusqu'en 1886, époque à laquelle 




MUSEE CARNAV.\LET. 



la Ville de Paris en fit l'acquisition pour \' installer sa bibliothèque et son musée 
historique. 

.\u centre de la cour a été placée la statue de Louis XIV, par Coysevox. 

En 1896, l'hôtel fut agrandi par l'acquisition de l'hôtel de Lepelletier de Saint- 
Fargeau, qui lui fut réuni. 

Le musée Carnavalet est extrêmement intéressant et très riche en documents 
sur le Vieux Paris. L'hôtel est un joli spécimen de l'architecture de la Renaissance. 

Nous voyons aussi rue des Francs-Bourgeois l'établissement principal du 
Mont-de-Piété. Cette institution est une fondation pieuse, d'origine itahenne, 
destinée à combattre l'usure. De là vient son nom de Monte de Pieta (banque de 
piété). Sa création à Paris date de Louis XV. Il fut installé d'abord dans les 



272 LA VILLE LUMIÈRE 

bâtiments de la Salpêtrière, puis en 1790 dans les bâtiments actuels construits 
rue des Francs-Bourgeois et rue des Blancs-Manteaux (IV^ arrondissement) sur 
l'emplacement des monastères de Guillemitte, des Bénédictins et du Couvent 
des Blancs-Manteaux. 

La maison du cloti, que les étudiants et les bohèmes appellent aussi 7)ia taule, 
est une innuense bâtisse qui ressemble à une forteresse. « Le premier étage est 
le quartier « de l'aristocratie », la division des bijoux et des objets précieux ; au 
deuxième étage commencent les divisions des hardes. Les planchers ploient sous 
le poids d'un million de nantissements qui viennent s'y entasser chaque année. 
•Partout sont des cases remplies de cartons, de boîtes, de paquets. Sous les combles 
enfin s'entassent les longues files de matelas, tribut extrême de la misère. » 

Il existe plusieurs succursales importantes du Mont-de-Piété dans Pans, 
ainsi que beaucoup de bureaux auxiliaires, dont tous les services sont centralisés 
à l'établissement de la rue des Francs-Bourgeois. 

A l'extrémité de cette rue, nous trouverons le boulevard Beaumarchais, qui 
fut créé en 1760 sous le nom de boulevard Saint-Antoine. Nous y voyons au 
numéro 3 un restaurant à l'enseigne des « Quatre Sergents de La Rochelle ». 
Dan's ce complot fut compromis, puis remis en liberté, le fondateur du restau- 
rant des Quatre Sergents. Au 99 habitait le célèbre Cagliostro. 

La rue des Tounielles débouche boulevard Beaumarchais. Elle fut ouverte 
en 1546 sous le nom de Jean-Beausire. Elle fut appelée plus tard rue desToumelles, 
parce qu'elle longeait le palais des Touinelles construit eu 1388 par Pierre d'Orge- 
ment, chancelier de France, et habité par quelques rois. Sur son emplacement fut 
formée plus tard la place Royale. 

C'est au 28 de la rue des Tournelles que demeurait Ninon de Lenclos, dans 
l'hôtel construit par Mansart. La célèbre courtisane, qui à l'âge de 70 ans provoqua 
encore des passions, mourut dans cet hôtel âgée de 91 ans. Elle avait été sur- 
nommée Notre-Dame des Amours ou la Belle Mignonne, et ses adorateurs se fai- 
saient appeler les oiseaux des Tournelles. Un soupirant, admis à lui faire sa cour» 
avait écrit ce couplet : 

« Je ne suis plus oiseau des champs, 
Mais de ces « oiseaux des Tournelles » 
Qui parlent d'amour en tous temps 
Et qui plaignent les tourterelles 
De ne se baiser qu'au printemps. » 

On raconte qu'en 1657 la reine-mère, scandalisée par les mœurs de Ninon, 
l'envoya chercher pour la mener dans un couvent à son choix. L'incorrigible Ninon 
choisit les Pères Cordcliers ; mais l'exempt n'accepta pas ce choix et la condui-it 
aux Madelonnettes, où elle passa quelques mois. 

Après cette petite excursion dans la rue des Tournelles, où plane le galant 
souvenir de la belle courtisane Ninon, n^prcnons le lioulevard Beauniarcliai-^ 



Illf ARRONDISSEMENT 273 

auquel fait suite le boulevard des Filles-du-Calvaire. Il doit son nom au couvent 
des Filles-du-Calvaire, qui, supprimé en 1790, était une maison très vaste avec 
dépendances et jardins qui existait sur l'emplacement de la rue de Bretagne. 

L'ancien boulevard du Temple, complètement transformé en 1860 (sur une 
partie de son emplacement fut formée la place de la République), était un des 
endroits les plus curieux de Paris. 

M. Georges Gain, dans son intéressant volume sur les Anciens théâtres de 
Paris, nous en trace une amusante description, k Cette belle avenue plantée 
d'arbres était le rendez-vous de la meilleure société et aussi de la pire qui se 
pressait à la promenade des Remparts. Vers quatre heures, les voitures défilaient 
entre le boulevard des Filles-du-Calvaire et la Bastille, à ce point nombreuses 
qu'elles ne pouvaient avancer qu'au pas. Les prisonniers de la célèbre forteresse 
qui jouissaient de la faveur des terrasses ne manquaient jamais de s'y rendre à 
ce moment choisi... Les cabriolets s'y croisent, les marchandes d'oubliés, de 
gâteaux de Nanterre, de sucre d'orge y circulent, les marchands de coco y 
débitent leur marchandise, les badauds s'y pressent, les grandes dames y 
déploient leur grâces et les jolies filles s'y affichent » (i). 

Les saltimbanques et les bateleurs vinrent bientôt mstaller leurs parades en ce 
lieu si fréquenté, et le boulevard du Temple devint une kermesse perpétuelle, un 
endroit fort curieux, à l'aspect franchement gai, naïvement joyeux avec ses esca- 
moteurs, ses paillasses, ses faiseurs de tours, ses animaux savants, ses avaleurs de 
sabre, ses boniments et ses baraques de toutes sortes. 

Du milieu du xviir^ siècle jusqu'en 1860, l'on vit naître et se développer sur 
le boulevard du Temple une multitude de spectacles. Il recueillit les épaves des 
grandes foires de Saint-Geimain, Saint-Ovide et Saint-Laurent tombées en désué- 
tude. 

Les premiers théâtres fondés lurent ceux de Nicolet et d'Audinot. Puis ce 
furent le théâtre des Funambules, avec le célèbre Debureau, les Délassements 
Comiques, le théâtre de Malaga, le musée de cires, le Théâtre patriotique, V Am- 
bigu-Comique ,\e Théâtre deMmeSaqui, les Variétés Amusantes, qu'illustra Frédéric 
Lemaître, le Panorama dramatique, le théâtre des Troubadours, le théâtre du 
Cirque, le Cirque Olympique, le théâtre de la Gaîié, où l'on représenta le drame 
célèbre du Courrier de Lyon avec Paulin Ménier, le Théâtre historique, fondé 
par Alexandre Dumas, où l'on vit Mélingue dans la Reine Margot, le Théâtre 
Déjazet, etc., etc. 

Ce boulevard, où se jouèrent les drames les plus sombres, et où tous les soirs 
plusieurs assassinats se perpétraient sur la scène, avait pris le nom pittoresque 
de boulevard du Crime, nom qu'il garda jusqu'à sa disparition en 1860. 

Depuis, le boulevard du Temple est un endroit triste, bourgeois et quasi 
provincial. Oui pourrait croire à voir ses larges chaussées désertes qu'il y a cin- 

(i) Anciens théâtres de Paris, par Georges C.ain. 



274 LA VILLE LUMIERE 

quante ans à peine c'était le coin le pins bruyant, le plus agité, le plus vivant de 
Paris : 8 ooo personnes envahissaient tous les soirs les guichets de tous ces théâtres; 
des centaines de spectateurs faisaient la queue devant ces contrôles entre de 
longues barrières de bois. 

Quelques-uns de ces théâtres émigrèrent; d'autres, parmi lesquels les Funam- 
bules, disparurent complètement par suite de la transformation de leur boulevard. 

Traversons la place de la République, qui est partagée entre trois arrondis- 
sements. 

Elle est située à l'encontre du boulevard du Temple, de l'avenue de la Répu- 
blique, de la rue de la Douane et du boulevard Saint-Martin. 

Le nom de j^lace du Château-d'Eau qu'elle portait autrefois lui venait de ce 
qu'elle était décorée en son milieu d'une immense fontaine jaillissante qu'on appe- 
lait le Château d'Eau qui s'alimentait des eaux du bassin de la Villette. La con- 
struction de ses trois bassins concentriques et superposés et le jeu de ses nappes 
d'eau présentaient la forme pyramidale. La base avait 13 mètres de rayon et le 
sommet s'élevait au-dessus du sol à ime hauteur de 5 mètres. De là, jaillissait une 
gerbe volumineuse retombant en trois cascades circulaires. Huit lions accroupis 
dans le bassin intérieur lançaient des jets d'eau par la gueule. Cette fontaine rappe- 
lait un peu la Fontaine des Lions de l'Alhambra, dont le souvenir dut certaine- 
ment inspirer le sculpteur. Lors de l'agrandissement de la place de la République, 
la fontaine du Château-d'Eau fut transportée dans une des cours des abattoirs 
de la Villette, où elle se trouve encore. Sur son emplacement fut élevée la monu- 
mentale statue de la République, dont l'inauguration eut lieu le 14 juillet 1883. 

Aux numéros i et 3 de la place, se trouve la Pharmacie Française, crée en 1875. 
Son fondateur sut mettre à profit toute l'expérience cpi'il avait acquise comme 
gérant de la Pharmacie Normale de la rue Drouot. 

Le choix de l'emplacement, au coin de la jjlace de la République et du passage 
Vendôme, avait été très heureux. 

Le passage Vendôme occupe l'emplacement de l'ancienne communauté ck> 
Filles du Sauveur fondée par Ra veau dans la rue \'endôme, devenue rue Bérangei'. 

La Pharmacie Française fut une grande innovation dans ce quartier, où ell' 
fut admirablement accueillie et où l'on apprécia vivement la modération de st - 
prix, ses approvisionnements considérables et les soins tout sjiéciavix apport'- 
chez elle à l'exécution de toutes les ordonnances. Elle eut bien vite une gros- 
clientèle, tant en province qu'à Paris, clientèle qui n'a fait que s'accmitrr eonti 
nuellement. 

Le D"" Legros, licencié es sciences, lauréat des hôpitaux, prit la direction (l 
cette pharmacie en iS84,sous la raison sociale Legros et Cie. Depuis cette éjioque. 
la maison n'a cessé d'être l'objet de grands perfectionnements. Certains produits, 
tels que les granules, les pansements, les extraits spéciaux pour liqueurs ont éb 
spécialisés et ont mérité d'innombrables récompenses à toutes les expositions fran- 
çaises et étrangères. 



III*^ ARRONDISSEMENT 



275 




276 



LA VILLE LUMIERE 



La Pharmacie Legros et Cie est maintenant hors concours, et son directeur, 
officier de l'instruction publique, fut nombre de fois membre du jury, et même 
secrétaire et président d'honneur de nombreuses expositions. 

En 1878, lors de l'explosion de la rue Béranger, qui fit de très nombreuses vic- 




times, la pharmacie avait été transformée en \éritable amb\ilance et avait pro- 
digué les premiers soins à tous les blessés. 

La rue Béranger fut ainsi nommée parce que le grand chansonnier mourut, 
dans l'hôtel Bergeret de Trouville, qui était situé dans cette rue. Au numéro 3 se 
trouve l'ancien hôtel de Brissac et d'Angoulême, occupé par une école de la ville. 
Un peu plus loin, nous voyons l'entrée du Théâtre Déjazet. 

Au numéro 13 de la place de la Rcpublic]ue, donnant sur la rue du Temple 
et sur la rue Béranger, se trouvent les magasins de nouveautés du Pauvre 
Jacques. 

Ils sont situés précisément en face de la statue de la Kéj)ubli(iiie, dont la 
partie sculpturale est l'reuvre de Morice et la partie architecturale est due à 
Léopold Morice, frère du sculpteur. Le monument a dans sa grandeur beaucoup 
de simplicité : une large base de pierre dans laquelle sont incrustés dos bas- 
reliefs en bronze représentant différents épisodes de l'iiistoire, puis un fût autour 
ihuiml se (létaciient les grandes statues de la Liberté, l'Egalité, la Fraternité. La 



IITe ARRONDISSEMENT 



277 




l'ALXKL 1: 



jL.NLUALL 



statue colossale de la République est debout, la main gauche appuyée sur les 
tables de la Loi et tenant dans la main droite une branche d'olivier. 

Les anciens n'avaient pas fait de la République une figure abstraite, une per- 
sonnification pouvant convenir par la généralité de ses caractères et de ses attri- 
buts à toutes les nations ayant une constitution républicaine. Pour les Athéniens, 
l'image de la République, c'était Athènes elle-même ou mieux encore Minerve, 
la patronne delà ville. Rome déifiée fut de même la personnification de la Répu- 
blique romaine. 

Les représentations modernes de la République se rapprochent toutes plus ou 
moins d'un type de femme à la taille vigoureuse, à la beauté sévère ayant pour 
attribut principal le triangle ou niveau égalitaire et coiffée du bonnet phrygien. 

Le titre des magasins du Pauvre-Jacques a toute une histoire qui vaut 
d'être contée. 

Du temps que la reine Marie-Antoinette jouait à la bergère à Trianon, il se 
trouvait parmi les femmes attachées au service de la laiterie royale une jeune 
Suissesse dont on admirait la fraîcheur et la plantureuse santé. Soudain on 
remarqua qu'elle perdait ses belles couleurs et qu'elle dépérissait de façon inquié- 



278 



LA VILLE LUMIERE 




FAiA ri; J ' 



.AI icKii: l'i;' 



tante. On s'informa et l'on apprit (jue c'était le mal d'amour qui flétrissait sa beau- 
té : elle avait laissé au pays natal un tiancé du nom de Jacques, et le chagrin la mi- 
nait. La reine, compatissante au désespoir de la petite Suissesse, fit venir le fiancé 

et maria les deux jeunes gens 
après les avoir dotés. 

En ce temps où l'on 
raffolait des idylles cham- 
pêtres et 011 la sensibilité 
était à la mode, cet épisode 
pastoral eut un énorme suc- 
cès. La marquise de Travanet 
composa à ce sujet les paroles 
et la musique d'une com- 
plainte qui plus tard, i)en- 
(lant la Révolution, devint 
une sorte de signe de rallie- 
ment entre les royalistes. 
On adapta même à cet 
air une sorte d'appel de Louis X\'I au peuple français. Voici les deux premiers 
couplets de la chanson de la marquise de Travanet. On verra que ce sont des 
vers de mirliton, et si nous la citons ici, c'est en raison de son grand intérêt 
historique et non pas à cause de sa valeur poétique, dont on pourra juger la 
complète nullité : 



Refkai.v. 

Pauvre Jacques, quand j'ûtais 
près de toi. 
Je ne sentais pas ma misère ; 
Mais à présent que tu vis loin 
(le moi 
Je manque de tout sur la terre. 
Je manque de tout sur la terre. 

!<■' Couplet. 

Quand tu venais partager mes 
travaux, 
Je trouvais ma tâche légère : 
T'en souvient-il? Tous les jour.s 
étaient beaux ; 
Qui me rendra ce toniixs pro.spère ! 




tawre j.\co< 
« Couplet. 



Quand le soleil brille sur nos guérels. 
Je ne puis s-oulfrir sa lumière ; 



Et quand je suis à l'ombre des 
J accuse la nature entière. 

On voit que, si la complainte du P.uivrc Jacques n'avait pas servi 
ment aux royalistes, elle n'aurait pas mérité d'être sauvée de l'oubli, 



forêts, 
de rallie- 



III^ ARRONDISSEMENT 



279 




PAI-'VRE JACQUE? 



GANTS ET PARFUMERIE. 



Sous l'Empire, en 1807, deux auteurs dramatiques eurent l'idée de tirer 
de la chanson du Pauvre Jacques une comédie en trois actes portant le même titre 
que la chanson et qui obtint 
un très gros succès. C'est 
vers cette époque que fut 
ouvert le magasin de noii- 
veautés en question et son 
fondateur, mettant à profit 
l'actualité, donna à sa maison 
le titre de la comédie à la 
mode. Comme enseigne, il 
commanda à un peintre dr 
talent un tableau ayant 
comme sujet le Pauvre 
Jacques, et dans l'intérieur 
du magasin il plaça. plusieurs 
panneaux représentant diffé- 
rentes scènes de la pièce. 

Le nom du fiancé de la petite Suissesse est resté célèbre, et son souvenir a 
porté bonheur au grand magasin de nouveautés de la place de la République, 
dont les affaires ont suivi une progression constante. 

Aujourd'hui les magasins du Pauvre Jacques sont par excellence une maison 
de confiance que garantit son ancienneté. L'on est certain d'y trouver des ar- 
ticles du meilleur goût à des prix qui font réaliser de sérieuses économies. 

Les rayons de blanc et de toile sont l'objet de soins tout particuliers, et les 
trousseaux sont une des plus intéressantes spécialités de ce magasin. 

Après avoir traversé la place de la République, nous suivrons le boulevard 
Saint-Martin du côté des maisons portant des mmiéros impairs, l'autre côté 
faisant partie du X'-' arrondissement. Ce boulevard fut planté en 1668 et achevé 
seulement en 1705. Nous y découvrirons quelques vieilles maisons datant du 
XV16 siècle avec des sculptures anciennes très curieuses et qui méritent d'attirer 
notre attention, notamment aux numéros 31 et ^^, où se trouve la grande Fabrique 
de bijouterie Meyer. 

Cette maison, intitulée .4 l' Espérance, a été fondée en 1829 par M. Aron ; 
elle ne comprenait alors qu'un seul magasin situé au numéro 33, dans l'hôtel qui 
avait été construit pour la famille d'Osmond. 

M. Lambert-Lévy succéda au fondateur et agrandit sa maison en lui adjoi- 
gnant l'immeuble voisin. 

En 1887, M. Meyer reprit la bijouterie, qu'il dirigea avec un associé jus- 
qu'en 1902, époque ovi il demeura seul propriétaire. Son adroite direction donne 
à ce commerce un très important développement. 

La maison A l'Espérance nous offre les articles les plus variés et de l'exécution 



28o ' LA VILLE LUMIÈRE 

la plus parfaite en bijouterie, joaillerie, horlogerie de précision, orfèvrerie et 
bronzes d'art. 

L'art du bijoutier se divise en plusieurs branches, dont chacune se subdivise 
ensuite en diverses spécialités. Il y a d'abord les joailliers qui fabriquent les 
bijoux où doivent être enchâssés ou sertis des diamants et autres pierres fines. 
Le grand principe de la division du travail n'est pas moins appliqué dans la bijou- 
terie que dans toutes nos autres industries. 

L'orfèvrerie se divise en deux parties principales : la grosserie et la petite 
partie. Sous le nom de grosserie, on entend la fabrication de la vaisselle, des 
cpffrets, des svntouts, des services à thé, etc. La petite partie, désignée 
aussi sous le nom de partie du couvert, s'exerce plus spécialement sur les objets 
de détail. 

Si l'orfèvrerie de luxe remonte fort loin dans l'antiquité, il n'en est pas ainsi 
de la seconde partie de cet art. C'est au x^ siècle que se rapporte la première 
indication précise sur les couverts, à l'occasion suivante : un des fils d'Orséole, 
doge de Venise, avait épousé la sœur d'un empereur d'Orient, laquelle, rompant 
avec la simplicité antique, employait des cuillers et des fourchettes dorés pour 
l^orter les aliments à sa bouche. L'n tel raffinement causait un grand scandale dans 
l'âme des assistants; aussi un saint chroniqueur raconte-t-il qu'une telle déro- 
gation aux usages des premiers chrétiens, ne pouvant rester impunie, Dieu 
appesantit sa main sur les époux pervertis, et que c'est là et non ailleurs qu'il 
fallait chercher la cause des malheurs cju'ils subirent. La commodité résultant 
de l'usage des cuillers finit par l'emporter néanmoins. 

Nous trouverons à la maison Meyer de fort beaux ouvrages d'orfèvrerie 
ainsi que des bronzes d'art très remarquables, lampes électriques, appliques, etc. 

Les bronzes d'art forment également une des branches de cette importante 
industrie de la bijouterie. L'alliage employé à cette fabrication est formé de 
cuivre, d'étain, de zinc et quelquefois de plomb. Chacun de ces métaux lui apporte 
Ls qualités qui lui sont propres. Le fondeur doit donc attacher la plus grande 
importance à la composition des matières qu'il emploie. Nous sommes certains de 
trouver boulevard Saint-Martin la plus parfaite fabrication. 

Nous lisons dans la Vie privée du Prince de Coiity, par MM. Capon et Yves 
Plessis, que c'est non loin du boulevard Saint-Martin que se trouvait l'un des 
prostibules les mieux achalandés de Paris. Il était tenu par les époux Berlier de 
Montrival. « Ces entremetteurs de condition, vraie noblesse s'il vous plaît, avaient 
réuni dans leur demeure, magnifiquement meublée, une demi-douzaine de joHe- 
(I barboteuses » dont les chroniqueurs du temps nous ont consei-\-é les noms et dont 
l'aînée n'avait pas plus de vingt ans. La clientèle n'était que de qualité. Ce lut 
dans cette maison que Louis Armandde Bourbon, l'année qui suivit son mariage, 
gagna une maladie que les plaisants d'alors nommaient clou de Saint-Cômc. Le 
pire est qu'il en fit immédiatement présent à la princesse, sa femme. >■ Et MM. Ca- 
pon et Plessis nous racontent que le prince de Cnntv. \-oulant se venger, revint 



III<= ARRONDISSEMENT 



281 




282 



■ LA VILLE LUMIERE 




dans la maison des Bcrlicr de Montrival et fit subir un épouvantable supplice 
à l'une de ces malheureuses femmes, qui en mourut. L'affaire s'ébruita, et le mar- 
quis et la marquise de Montrival. tenus comme responsables, puisqu'on ne pouvait 
s'attaquer à un prince du sang, furent fustigés en public et ramenés chez eux, 
attachés à une charrette, nus jusqu'à la ceinture et, selon le cérémonial ordinaire, 
coiffés d'un chapeau de paille. Ils furent de phis bannis de Paris ]iendant 
neuf ans. 

Puisque nous nous sommes attardés boulevard Saint-Martin plus longtemps 
que nous ne pensions et puisque nous avons musé en chemin, nous voudrions 
encore signaler à l'attention de nos lecteurs les grands magasins de joaillerie de 
la Renaissance, diriges par M. Esnest Lévi. 

Ils sont situés au 49 du boulevard Saint-Martin, en face des théfitres de la 
Renaissance et de la Porte-Saint-Martin. A cet endroit la chaussée des boiile- 
vards a été tellement baissée, que, depuis la Porte Saint-Martin jusqu'au 
théâtre de l'Ambigu-Comique, on a dû, de chaque côté, établir une rampe, 
avec des escaliers de distance en distance. A cet endroit, la chaussée se trouve 
donc encaissée comme un chemin de fer. Au premier abord cela choque un peu 
mais on s'y fait, et je dirai plus, cet endroit est devenu un lieu de rendez-vous 
pour les personnes qui désirent voir passer un cortège ou une cavalcade que 
I .,■! ^ ,if .l..voir prrudri> ci< cliemin. (^ar ceux qui sont les premiers appuyas 



Ille ARRONDISSEMENT 



28^ 




284 



LA VILLE LUMIERE 



contre la rampe se trouvent être parfaitement placés pour tout voir, comme 
s'ils étaient au spectacle à une première galerie de face ou aux fauteuils de 
balcon. Les vitrines étincelantes des magasins de M. Ernest Lévi attirent les 
regards de tous les amateurs. Ceux-ci connaissent de longue date la réputation 
de cette maison, qui sait varier à l'infini le choix des objets qu'elle soumet à leur 
appréciation. Nous trouverons chez elle les créations des artistes les plus réputés 
de Paris. Tous ces joyaux sont de véritables œuvres d'art, grâce au\ rérentes 




UNE PARTIE DES MAGASINS 



KENAISS.' 



découvertes de la science qui ont mis sous nos yeux les mer\cilKu.K modèles 
antiques que l'art moderne est parvenu à égaler. 

Benvenuto Cellini raconte dans ses Mémoires que le pape Clément \'II li 
fit un jour appeler au Vatican pour lui montrer un collier d'or étrusque d'une 
finesse remarquable que le hasard venait de faire découvrir dans quelque hypogée. 
« Hélas! dit à cette vue le grand orfèvre répondant au pontife qui lui proposait 
le chef-d'œuvre comme modèle, mieu.x vaut pour nous chercher une voie nouvelle 
que de vouloir égaler l'art des Etrusques dans le travail des métaux ; entreprendn' 
de rivaliser avec eux serait le plus sûr moyen de nous montrer maladroits copistes! 

Depuis ce temps, d'importantes recherches ont été faites qui aboutirent à à<- 
véritables révélations sur la joaillerie des anciens ; nous avons pu, à la suite à< 
grands efforts, donner un démenti aux paroles de Benj\-enutn Cellini et engager 
victorieusement la lutte avec l'art des anciens. 



lll'- ARRONDISSEMENT 285 

Dans les magasins de la Renaissance, si nous passons à présent dans les 
rayons d'horlogerie, nous trouverons des montres d'une fabrication supérieure, 
qui valurent à la maison Lévi de nombreuses commandes de chronomètres poin^ 
l'État. 

Plus loin, à côté de l'Exposition d'orfèvrerie d'or et d'argent, bien faite pour 
séduire les connaisseurs, nous admirerons l'un des plus grands assortiments que 
l'on puisse voir à Paris en fait de bronzes d'art, suspensions de salles à manger, 
lustres pour salons, appliques et garnitures de cheminées. 

Par la diversité des modèles et la modicité des prix, cette collection est réelle- 
ment des plus intéressantes et mérite une mention toute spéciale. 

Il se dessine actuellement dans l'orfèvrerie une tendance à faire de cette indus- 
trie un art complet. On veut créer des modèles ayant une grande valeur artistique. 
Quelques artistes s'inspirent des styles purs, et l'éclectisme le plus complet se fait 
jour dans certaines tentatives. Deux points distinguent les productions actuelles : 
d'rme part la perfection des détails et, d'autre part, la multiplication des mé- 
thodes abréviatives de fabrication. 

Jadis l'orfèvre devait tenir boutique ouverte s'il voulait faire usage de son 
poinçon ; dans le cas de suspension momentanée ou définitive, sa marque de 
maître était déposée air bureau des orfèvres et gardée sous scellé. Chaque orfèvre 
devait avoir un poinçon personnel qui portait ses lettres initiales, une devise à son 
choix, une fleur de lys couronnée et deux petits ronds en forme de grains. 

Le temps de l'apprentissage pour passer maître-orfèvre était de huit années. 
Les enfants des maîtres ne faisaient ni apprentissage, ni compagnonnage, mais ils 
étaient obligés comme les autres apprentis de produire un chef-d'œuvre avant de 
passer maîtres. 

Il était fait une exception pour les apprentis formés par les ouvriers qui tra- 
vaillaient à la galerie du Louvre qui étaient reçus sans chef-d'œuvre et sans frais. 
Les mêmes privilèges étaient accordés aux ouvriers qui avaient travaillé six 
années aux Gobelins. 

L'artiste prétendant à la maîtrise devait prêter serment au Châtelet de Pai-is, 
devant les officiers du Roi, qu'il serait fidèle dans son commerce. On l'interrogeait 
à la cour des Monnaies sur l'emploi des matières d'or et d'argent ; il prêtait une 
seconde fois serment d'observance des ordonnances du roi et des arrêts de la 
cour. Sur les conclusions favorables du procureur général, il était reçu maître ; il 
devait déposer mille livres pour répondre des amendes qu'il pouvait encourir. 
Le nombre des maîtres-orfèvres, qui était de 300 d'après les anciens règlements, 
fut porté à 500 en 1781. 

Nous terminerons cet aperçu trop rapide par le rappel du plaisant mot de 
Mohère dans l'Amour Médecin. On sait que cette fameuse expression : « Vous êtes 
orfèvre, Monsieur Josse, » est restée quasi proverbiale par la manière pittoresque 
dont elle caractérise un intérêt qui se cache sous les apparences de conseils salu- 
taires. 



aj^^i 1\' arrondissemont comprend les quatre quartiers de Saiiit-.Merri, 
^^) s.iuit-Gcrvais, de l'Arsenal et de Notre-Dame. 
il^!^J^ S'il est un coin de Paris qu'on aurait dû respecter par-dessus tous 



les autres, c'est bien l'île de la Cité, qui fut véritablement le berceau de Paris, 
cette île oii quatorze siècles d'histoire, huit églises, deux abbayes, un dédale 
de rues, un monde de logis pittoresques où s'était empreinte la vie de nos 
ancêtres, avaient gravé leur souvenir. 

On aurait dû épargner à ce coin qui fut la dure Liitèce de Julien tous les 
« embellissements « successifs qui l'ont si radicalement transformé. 

Aujourd'hui dans ce centre de la Cité qui fut le cœur du Paris du moyen 
âge, nous voyons le Tribunal de Commerce, monument très contesté et certaine- 
ment très contestable oii l'on voulut pasticher le style de la Renaissance sans en 
respecter l'élégance des lignes et l'harmonie des proportions, et cette immense 
et lourde caserne « qui regarde effrontément Notre-Dame en face. Mais n'est-il 
pas vrai (pi'un cliicn regarde bien un évêque? » 

Que fut-elle jadis, cette vieille Cité, si curieuse, si intéressante, dont la forme 
fut si bien symbolisée par le vaisseau des armoiries de la Ville de Paris? Nous 
allons tâcher d'en donner une idée, et nous allons commencer par étudier le qua- 
drilatère compris entre le pont Notre-Dame et le pont au Change. Nulle part 
peut-être l'opposition entre le passé et le présent n'apparaîtra plus complète et 
les changements à vue ne se succéderont plus intéressants. Pourtant, avant de 
pénétrer dans la Cité elle-même, disons qu'elques mots du quai de Gèvres, tpii 
va de la place du Châtelet à la place de l'Hôtel de \'ille. 

De temps immémorial, la grève qui s'étendait sur la rive droite des Planches 
de Mibray, dont nous avons parlé tout à l'heure, au pont au Change, était aban- 
donnée aux maîtres de la grande boucherie de l' Apport-Paris. C'est là qu'ils abat- 
taient les bestiaux, et l'on devine quelles émanations, plus »iais non mieux sentant 
que roses, devait exhaler ce limon de sang corrompu et de graisses fétides, chauffé 
l)ar les ardents rayons du soleil et que les grandes crues d'hiver se chargeaient 
seules de nettoyer. Des ruelles tortueuses descendant de la grande boucherie et 
remontant vers la Planche Mibray bordaient ce cloaque. C'étaient les rues du 
Piod-de-Bœuf, de la Tuerie et de la \'ieille-Lanteme, sinistres d'aspect, de nom 
et de destination. Trois ou quatre passages ouverts dans ces ruelles à travers le- 
masures qui les encombraient aboutissaient à la ri\-ière. 

Lorsqii'au xviiip siècle on se décida à reconstruire le jiunt au Change, on 



IVe ARRONDISSEMENT 287 

pensa non sans raison que Y êcorcherie contrasterait terriblement avec les con- 
structions nouvelles, et il se trouva un homme avisé pour insinuer au plus influent 
des courtisans, le marquis de Gèvres, capitaine des gardes du roi, de demander 
la concession de ce terrain qui appartenait au domaine royal. On proposait d'y 
élever toute une rangée de maisons de même symétrie : c'était une excellente 
spéculation et le conseilleur qui se présentait au nom d'un groupe de capitalistes 
offrait au concessionnaii'e, le marquis de Gèvres, une grosse part de bénéfice. 
Malgré l'opposition des propriétaires des forges du pont au Change et des maîtres 
de la grande boucherie de l'Apport- Paris, le marquis de Gèvres obtint la con- 
cession. Ce quai fut construit par l'architecte qui avait édifié le pont au Change. 
Il reposait sur une voûte qui était un travail gigantesque fort admiré jadis et 
dont la construction hardie et savante faisait le plus grand honneur à celui qui 
l'avait exécutée. En pénétrant sous cette voûte immense où se répercutaient les 
mugissements du fleuve et le bruit lointain du roulement des voitures, on se pre- 
nait à rêver aux drames sinistres qui avaient dû se passer dans cette caverne 
isolée du monde au centre même de Paris et qui semblait faite pour servir d'asile 
aux malfaiteurs. Trois ou quatre passages représentaient les anciennes ruelles 
de l'Êcorcherie et servaient d'égout aux tueries qui ont subsisté jusqu'à la Révo- 
lution dans les masures de la rue de la Vieille-Lanterne. 

Quai et rue de Gèvres l'on forma sur les parapets de véritables galeries où 
les marchands « de frivolités » vinrent s'établir et qui furent pendant quelque 
temps à Paris le domaine du commerce de luxe, quelque chose comme notre 
actuelle rue de la Paix. 

Le pont Notre-Dame ne fut pas le premier pont construit en cet endroit. 
Selon les déductions les plus probables, il occupait l'emplacement du Grand 
Pont de Lutèce, dont il ne restait plus que quelques vestiges quand, en 1412, la 
Ville obtint du roi l'autorisation de le reconstruire. Le roi donna au prévôt des 
marchands la permission d'établir un pont de bois qui partirait du lieu dit de la 
Planche Mibray à la place de Saint-Denis de la Chartre, et d'y faire construire 
maisons, moulins et autres édifices dont la pleine jouissance resterait à la Ville. 

Une fois le pont construit, la chronique ne tarit pas sur l'élégance, la per- 
fection de cet ouvrage, et néanmoins en 1440 des réparations sont déjà reconnues 
indispensables. Quelque temps après, une catastrophe entraînait la ruine de ce 
vieux pont et, d'après les récits des chroniqueurs, ce fut un événement qui émut 
considérablement l'opinion publique. Sauvai prétend qu'il n'y eut que quatre ou 
cinq victimes et des pertes relativement peu considérables, l'événement étant 
prévu « et même considéré comme imminent depuis que l'année précédente un 
certain Robert de Léglie avait poignardé sa mère dans l'une des maisons du pont, 
ce qui ne pouvait manquer d'attirer sur le lieu du crime le prompt effet de la 
malédiction divine ». 

Le pont Notre-Dame fut reconstruit en l'an 1500, et les chroniqueurs de nou- 
veau vantèrent la perfection de son architecture. Gilles Corrozet nous en a laissé 



288 ' LA VILLE LUMIERE 

une description émerveillée. « Il a été construit et rééditié tout de pierre de taille 
faisant six arches égales dont les piles sont fondées sur pilotis et renforcées de 
deux côtés en triangle faisant une pointe pour empêcher et rompre les glaces. 
Dessus sont édilrées par symétrie et proportion d'architecture soixante-huit 
maisons, toutes d'une mesure et même artifice, de pierre de taille et brique.... 
Et sur chacune est écrit le nombre de son rang en lettres d'or. » 

Ce dernier détail mérite d'attirer notre attention, car ce numérotage en 
lettres d'or dont il est parlé dans ces hgnes est certainement le premier essai qui 
ait été appliqué aux maisons de Paris. Et cet essai nous paraît d'autant plus 
intéressant qu'il paraît avoir inauguré du premier coup la division en deux séries 
de numéros, pairs et impairs. 

De nombreuses fêtes officielles eurent lieu sur le pont Notre-Dame. Pour l'en- 
trée de Henri II, en 1549, deux arcs de triomphe furent dressés aux deux extré- 
mités du pont. Ces deux arcs étaient de véritables monuments dans le style 
antique, rehaussés de peintures, de sculptures et de devises latines et grecques. 

D'après Félibien, c'est sur le pont Notre-Dame qu'aurait eu lieu l'accident 
tragi-comique qui attrista la procession de la Ligue de 1590. Le cortège, racontu- 
t-on,- croisant le carrosse du légat, s'arrêta pour recevoir sa bénédiction et le 
saluer d'une salve de mousqueterie. Et il arriva qu'un de ces soldats novices, 
en déchargeant son arquebuse, tuaraide dans le carrosse même du légat l'aumô- 
nier de Son Excellence, « ce qui fit que celui-ci s'en retourna au plus vite pendant 
que le peuple criait tout haut que cet aiunônier était bien heureux d'être tué dans 
une si sainte action ». 

La fête la plus solennelle dont le pont Notre-Dame fut le théâtre est l'entrée 
triomphale de Louis XIV et Marie-Thérèse en 1660. Pour cette occasion, le pont 
fut décoré de façon pompeuse. Des cariatides colossales appliquées sur les chaînes 
de pierre qui séparaient les maisons occupaient toute la hauteur d'un grand étage ; 
de leurs bras étendus, elles soutenaient deux à deux les médaillons en « bronze 
feint » de tous les rois de France, depuis Pharamond jusqu'à Louis XIV. Dans 
son Paris Ridicule. Claude Le Petit a beaucoup raillé cette décoration : 

u A le voir sur sa gravité, Je crois sans médire de lui 

Dessus ses échasses monté, Qu'il a son habit des Dimanches 

Il ferait la nique au.x DonsSanches. Ou qu'il est de noce aujourd'hui 

Très populaire, très fréquenté, le pont Notre-Dame devint lui aussi, au 
-xviii' siècle, le centre du commerce de luxe. Vers la fin du xviii'^ siècle, on 
décréta la suppression de toutes les maisons des ponts de Paris, par mesure 
d'hygiène et de salubrité publique, et le pont Notre-Dame fut le premier atteint. 

Seule la Pompe Notre-Dame survécut à ces démolitions jusqu'en 1861. 

Amputé d'une arche par la suppression définitive de la voûte du quai de 
Gèvres, le pont Notre-Dame fut complètement modifié en 1860, et l'on n'y trouve 
plus aujourd'hui aucun vestige de sa splendeur d'antan. 



IVe ARRONDISSEMENT 289 

A la descente du pont Notre-Dame, nous trouvons une des deux grandes artères 
de la Cité qui, en changeant trois fois de nom sur un parcours de trois cents 
mètres, unit la rue Saint-Martin à la rue Saint-Jacques. C'est la rue de la Lan- 
terne, de la Juiverie et du Marché Palu, désignée actuellement sous une seule 
dénomination, celle de rue de la Cité. 

Le prieure Saint-Denis de la Chartre, supprimé en 1790, s'élevait sur l'empla- 
cement qu'occupe aujourd'hui l'angle nord-ouest du Nouvel Hôtel-Dieu. En 
face de Saint-Denis de la Chartre se trouvait la rue de la Pelleterie, traversant 
dans son milieu l'îlot compris entre la Seine et la rue de la Vieille-Draperie. 

Cette rue de la Pelleterie était à l'origine im quartier juif, comme la rue voi- 
sine qui en a conservé le nom et où s'élevait la synagogue. On la désignait sous le 
nom de Micra Madiana. Après l'expulsion des Juifs, le roi Philippe-Auguste 
disposa de leurs biens et donna un grand nombre de leurs maisons aux pelle- 
tiers moyennant une redevance. De là vient le nom de la rue. 

Toutes ces ruelles étaient remplies de masures serrées les unes contre les 
autres, zébrées à tous les étages de balcons de bois en saillie, suspendues sur 
pilotis apparent, « retroussant pour ainsi dire leur manille pour pénétrer dans le 
lit du fleuve », qui, lors des grandes crues, coulait sous leurs planchers vermoulus. 

Au bout de la rue de la Pelleterie, à gauche, dressant son portail sur la rue 
nommée depuis la rue de la Barillerie, se trouvait la grande église Saint-Barthé- 
lémy. C'était l'ancienne chapelle du palais primitif érigé dans la Cité à l'époque 
romaine et dont les rois mérovingiens d'abord et après eux les comtes de Paris 
firent leur séjour avant de l'abandonner à leur parlement. 

Presque contigu à Saint-Barthélémy, se trouvait la petite chapelle de Saint- 
Pierre des Arcis ; puis, un peu plus loin, la chapelle de Sainte-Croix, qui fut pro- 
bablement érigée au xii'^ siècle pour un hôpital d'aliénés frénétiques. Plus tard, 
on fut obligé de les éloigner du centre de la Cité à cause des hurlements qu'ils 
poussaient. 

L'îlot compris entre la rue de Vieille-Draperie et la rue de la Calandre était 
occupé pour la plus grande partie par le monastère de Saint-Eloi. On appelait 
le pourtour de ce monastère la ceinture Saint-Eloi. Cette ceinture était limitée 
par les rues de la Vieille-Draperie, de la Calandre, des Eèves et de la Barillerie. 
Tout l'espace qui se trouvait compris entre le couvent et la Seine fut longtemps 
le Ghetto du \'ieux Paris. 

Toutes ces vieilles rues étaient extrêmement pittoresques, les unes bour- 
geoises et commerçantes, avec des boutiques d'orfèvres et de lapidaires, les autres 
borgnes et honteuses, dernier asile des bouges chassés de tous les coins de Paris. 
La rue Saint-Eloi entre autres se faisait remarquer par l'excentricité de ses devan- 
tures tapageuses, aux vitres dépolies, aux enseignes remplacées par des bouquets 
peints de roses rouges et blanches. La rue Saint-Eloi n'avait gardé du souvenir 
de son monastère que la tradition du dérèglement de ses nonnes éhontées. 

L'îlot compris entre la rue de la Calandre et le petit bras de la Seine ne contient 

19 



290 



LA VILLE LUMIÈRE 



([u'un seul édifice historique, l'église de Saint-Germain-lc-Vieux ; mais, au point 
de vue topograpliique, cet îlot offre cet intérêt particulier : à la limite qui était 
marquée autrefois par les façades des maisons du Pont-Neuf, l'on a reconnu les 
traces de la muraille gallo-romaine, première enceinte de la Cité. 

Le Petit-Pont romain composé de plusieurs arches, et qui s'étendait jusqu'au 
jardin actuel de l'Hôtel-Dieu, se raccordait en pente douce avec la rue de la Jui- 
verie par la rue dite du Marché-Palu, où de toute antiquité se tint le marché des 
vivres. Sur la gauche, le remblai du Petit-Pont laissait entre la muraille romaine 
et la Seine un large bas-fond tantôt couvert par les eaux, tantôt couvert d'une 
végétation luxuriante que l'on appelait la Grande Orberie. 

La Grande Orberie était une promenade silencieuse et discrète, favorable aux 
galants rendez-vous, mais souvent aussi cloaque impraticable. Au xvi^ siècle, elle 
devint le Marché-Neuf, centre animé vivant et bariolé, rententissant du matin au 
soir de ces joyeuses et crues plaisanteries gauloises qui faisaient la joie de nos aïeux. 
Le Marché-Neuf eut aussi ses jours de gloire. En 1660, lors de la fameuse entrée 
de Louis XIV et de Marie-Thérèse, le cortège royal traversa le marché dans 
toute sa longueur. Le Marché-Neuf avait été décoré pour la circonstance d'un 
magnifique arc de triomphe. 

Arrivons à présent sur la place du parvis Notre-Dame, si différente aujour- 
d'hui de ce qu'elle était jadis, mais sur laquelle pourtant il est facile d'évoquer 
le moyen âge avec ses foules grouillantes et pittoresques. 

Le parvis était autrefois clos de murs à hauteur d'appui, de tous les côtés. 
Il n'était accessible que par quelques portes ouvertes de distance en distance. 
On y arrivait par des marches. Le sol du parvis fut abaissé à deux reprises, et le 
sol de la Cité s'est exhaussé, comme il arrive toujours. 

Le parvis Notre-Dame jouait un grand rôle dans l'existence de nos ancêtres. 
C'est là qu'avaient lieu les fêtes, et c'est là aussi qu'avaient lieu les supplices. 

Ce fut là qu'on dressa l'échafaud où Jacques Molay et les Templiers furent 
exposés pour avouer leurs crimes avant d'être conduits à l'île du Pasteur-aux- 
Vaches, aujourd'hui place Dauphine, pour y être brûlés. La liste serait effroya- 
blement longue de tous les malheureux, qui le cierge de quinze livres à la main 
vinrent faire amende honorable au parvis Notre-Dame et durent ressentir là 
comme des frissons avant-coureurs du supplice. Tous les criminels fameux, entre 
autres, Ravaillac, la Brinvilliers, Cartouche, Desiiie, Damiens ont passé en tom- 
bereau sur cette place. 

Sur le parvis aussi se tenait la foire aux jambons : 

« Dans ce parvis où l'on contemple Jambons croissaient de tous côtés 

La face d'un superbe temple. Ainsi que s'ils étaient plantés. » 

Au xiii'' siècle se tenait là le dimanche un marché au pain destiné aux indi- 
gents, ou l'on vendait au rabais li' pain qu'on n'avait pu vendrt; pendant la 
semaine. 



IVe ARRONDISSEMENT 291 

Notre-Dame faisait en grande pompe avec ses quatre filles — on appelait 
ainsi les quatre églises relevant de son chapitre : Saint-Etienne-des-Grès, Saint- 
Merri, Saint-Benoît et le Saint-Sépulcre — les processions des Rogations, et dans 
le cours de cette cérémonie le clergé portait un immense dragon d'osier contourné, 
hideux, menaçant, en souvenir sans doute de la bête farouche dont saint Marcel 
avait délivré Paris. Le peuple s'amusait à jeter des fruits et des gâteaux dans la 
gueule du monstre. Cet usage ne disparut qu'en 1730. 

Sur la place du parvis se trouvait une fontaine devant laquelle était une 
statue qui jouissait à Paris d'une extraordinaire popularité et que l'on appelait 
le Grand Jeusneur. C'était une statue déplâtre recouverte de plomb, représentant 
un homme tenant d'une main un livre et de l'autre main s'appuyant sur un bâton 
autour duquel s'enroulaient des serpents. L'on n'en sut jamais l'exacte signifi- 
cation, et la foule qui cherche en toutes choses le côté pittoresque et saisissant 
avait été frappée du spectacle de ce bonhomme de pierre exposé depuis tant 
d'années aux intempéries de l'air. Un vieux couplet nous indique pourquoi on 
l'avait surnommée le « Grand Jeusneur » : 

« Oyez la voix d'un sermonneur, Pour s'être vu selon l'histoire 

Vulgairement appelé Jeusneur Mil ans sans manger et sans boire. » 

Le Grand Jeusneur avait fini par devenir pour ainsi dire un personnage réel. 
On le faisait parler, agir et protester. Il était en un mot ce qu'est le Pasquin de 
Rome. A toutes les époques troublées, à toutes les émeutes, à tous les grands 
événements, le Grand Jeusneur prenait soi-disant la parole. C'était lui qui rédi- 
geait les feuilles volantes clandestinement distribuées et où l'on frondait le gou- 
vernement. Il était le signataire de tous les libelles qui passionnaient l'opinion 
publique. 

Le Grand Jeusneur, sous le nom de Monsieur Legris, était encore le héros 
d'une tradition fort en usage. Pour mystifier les jeunes gens à l'air simple et 
novice, on les envoyait chez M. Legris, le vendeur de gris. Le mystifié, une fois 
arrivé sur le parvis, demandait aux passants l'adresse de ce marchand célèbre, 
et l'on riait toujours de cette farce séculaire dont une mazarinade nous a transmis 
le souvenir : 

« Eh ! quoi, Madame la statue. 
Avez vous repris la parole 
Pour nous venir conter la colle 
Depuis que vous vendez du gris 
A tous les simples de Paris? » 

L'histoire des premières églises qui furent construites à l'endroit où devait 
s'élever Notre-Dame n'est point aussi légendaire qu'on se l'imagine volontiers. 
L'on serait même tenté parfois d'être ■si»rpris du nombre de renseignements que 
l'on est parvenu à obtenir sur l'histoire de ce vieux coin de Paris. Au.x documents 



292 LA \ILLE LUMIERE 

fournis par les vieilles chroniques, s'est ajouté le témoignage de la cathédrale 
qui, à chaque fouille nouvelle, nous a livré une partie de son histoire. 

En 1711, ce sont les débris de l'autel élevé à Jupiter sous Tibère qui appa- 
raissent sous les pioches des ouvriers ; en 1847, en baissant le sol du parvis, 
on retrouve les fondations de l'église mérovingienne. L'île de la Cité était déjà un 
lieu sacré sous les Romains, et les dieux olympiques y furent adorés en même temps 
que les mystérieures divinités gauloises. Puis, selon la tradition du christianisme 
d'édifier ses églises aux endroits mêmes occupés par les temples païens, l'on édifia 
la catiiédrale sur l'emplacement du temple de Jupiter. 

Deux basiliques d'abord furent édifiées, celle de Sainte-Marie et celle de 
Saint-Etienne. En 1160, ces deux églises devinrent insuffisantes, et Maurice de 
Sully, évêque de Paris, fit construire la cathédrale de Notre-Dame, ce merveilleux 
cantique de foi. 

Ces poèmes de pierre qu'on appelle des cathédrales furent comme des fleurs 
naturelles, écloses de la foi profonde du moyen âge. « Nées presque toutes ensemble 
au ])rintemps des jeunes croyances, écloses sous l'enthousiasme brûlant de 
peuples qui joignai(>nt à des naïvetés d'enfants la vigueur d'hommes robustes, 
elles s'élancèrent d'un niême élan vers le ciel. » 

Nous n'essaierons pas de tenter ici la description de Notre-Dame, ce chef- 
d'reuvre de l'architecture gothique devant lequel nous nous arrêtons, saisis d'une 
admiration profonde. Nous rapporterons seulement quelques lignes de Victor 
Hugo, dont le roman sur Notre-Dame est, en même temps que le plus beau com- 
mentaire d'une attentive et longue visite à la cathédrale de Paris, la jilus pitto- 
resque et curieuse évocation de la vie du moyen âge. 

« Il est peu de plus belles pages architecturales que cette façade où succes- 
sivement et à la fois les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé 
des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale, flanquée de ses deux 
fenêtres latérales, comme le prêtre, du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle 
galerie d'arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, 
enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d'ardoise, parties har- 
monieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se déve- 
loppent à l'ail (Il foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de sta- 
tuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur 
de l'ensemble ; vaste symphonie en pierre pour ainsi dire ; œuvre colossale d'un 
liomme et d'un peuple, tout ensemble une et complexe comme les iliades et les 
romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les 
forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie 
de l'ouvrier disciplinée par le génie de l'artiste, sorte de création humaine en un 
mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir U-robé 
le double caractère : variété, éternité. » 

L'église à cette époque résumait la vie sociale tout entière. Les fêtes chrétimm s 
étaient les seules qui- connût la foule, et ces fêtes avaient pour le peuple l'attrait 



IVe ARRONDISSEMENT 



293 



des représentations théâtrales d'aujourd'hui. Aux grands anniversaires, le pavé 
de la basilique disparaissait sous une litière de fleurs, d'herbes odoriférantes et 
de rameaux verts. C'est dans l'église que les chevaliers allaient faire la veillée des 
armes. 

Le peuple, qui savait que l'église était sa maison, s'y conduisait comme chez 
lui, et, à certaines fêtes, la gaieté énorme du barbare se donnait carrière sous ces 
voûtes sacrées. 

Les deux fêtes les plus célèbres étaient la fête des Soits-Diacres et la fête 
des Fous. 

La première, qui servait de prélude à la seconde, était nommée par dérision 
la fête des Diacres 
saouls. On s'occupait à 
élire pendant cette cé- 
rémonie un évêque des 
fous, et cela consistait 
en actions et en paroles 
grossières et ridicules ; 
ensuite le nouvel élu, 
installé sur le siège 
épiscopal, donnait avec 
une feinte gravité sa 
bénédiction aux assis- 
tants, bénédiction dont 
la formule bouffonne 
était une véritable ma- 
lédiction. 

La fête des Fous 
commençait le i'^'' jan- 
vier. Le clergé allait en 
procession chez l' évê- 
que des Fous, le con- 
duisait à l'église, où son 
entrée était célébrée 
par le tintamarre des 
cloches. Arrivé dans le 
chœur, il se plaçait sur 
le siège épiscopal et 

il se passait alors des actions extravagantes et des scènes scandaleuses. Les ecclé- 
siastiques, le visage barbouillé de suie ou couvert de masques hideux, donnaient 
libre cours à toutes espèces de folies. Ils dansaient, sautaient, se livraient au 
délire d'une joie grossière et bruyante et offraient l'image des antiques baccha- 
nales. (( Les danses lascives, les luttes, les cris, les chansons obscènes composaient 




LE PORCHE NOTRE-DAME. 



294 



LA VILLE LUMIERE 



les principales actions de cette orgie ecclésiastique, mais n'en étaient pas les 
seules. On voyait des diacres enflammés par le vin se dépouiller de leurs vêtements 
et se livrer entre eux à la débauche ». Souvent ces fêtes orgiaques se terminaient 
par des querelles et par du sang. 

Nous trouvons dans les vignettes et autres miniatures des anciens manus- 
crits, ainsi que dans les motifs sculptés des cathédrales, la représentation de ces 
scènes licencieuses. Le collier et la ceinture du personnage appelé la Mère Sotte 
étaient composés de plaques de bois sur chacune desquelles étaient sculptées en 
bas-relief des scènes très variées et très obscènes où tiguraicnt toujours des moines 
et des religieuses. 

S'il fallait raconter ici tous les événements historiques qui se sont passés à 
Notre-Dame, il y faudrait certes plusieurs volumes, depuis le jour où Charles VIII, 
sacré à Reims, assista à Notre-Dame à un Te Deuni d'actions de grâces, en 1484, 
jusqu'au sacre de Napoléon, en 1804, immortalisé par le tableau de David. 

L'archevêché s'élevait au midi de l'église. II eut longtemps l'aspect d'un châ- 
teau fort avec ses tours et ses murailles crénelées. C'est dans la grande salle de 
l'archevêché que l'Assemblée Nationale siégea en attendant que la salle du Manège 
fût prête à la recevoir. L'archevêché fut démoli en 1831. 

Notre-Dame était autrefois entourée du côté du Nord d'un groupe d'habi- 
tations qu'on appelait le Cloître, et qui comprenait plusieurs rues dont les extré- 
mités étaient garnies de portes qui se fermaient la nuit. Le cloître servait à la 
résidence des chanoines. Quelques-unes de ces vieilles maisons subsistent encore 
dans les rues du Cloître-Notre-Dame, des Chantres et des Chanoinesses. Le cloître 
renfermait deux églises : l'église Saint-Jcan-le-Rond et celle de Saint-Denis-au- 
Pas. 

Notre-Dame possédait autrefois un trésor extrêmement riche, contenant 
nombre d'objets précieux que la Révolution envoya à la Monnaie. Depuis, on 
a essayé de reconstituer un nouveau trésor, qui est placé dans l'édifice de la 
sacristie. 

L'église fut toujours considérée comme un refuge pour les déshérités du sort, 
et c'est dans Notre-Dame que l'on venait le plus souvent déposer les enfants 
abandonnés. En 1552, on construisit près de la cathédrale une maison spéciale- 
ment destinée aux enfants trouvés. 

La maison des Enfants-Trouvés fut réunie par la suite à l'ancien hôpital, (ini 
existait déjà sous le nom d'Hôtel-Dieu depuis le vii^ siècle, et dont on attribue 
généralement la fondation à l'évêque saint Landry. 

Tous les rois de France veillèrent avec sollicitude à la bonne tenue de cet 
hôpital, qui n'avait pas de budget spécial, mais vécut de libéralités successives. 
Il eut des alternatives de prospérité et de détresse. On put, dans le courant du 
xviii'' siècle, en faire un tableau terrifiant qui est resté dans la mémoire populaire 
comme étant l'état normal de l'établissement, alors que ce n'était qu'un état 
ninuicntané. A cette époque, le désordre fut tel qu'on voyait dans un seul lit jus- 



IVe ARRONDISSEMENT 



295 




296 LA VILLE LUMIÈRE 

qu'à dovize malades, parmi lesquels on trouvait parfois un mort et un agoni- 
sant. En 1785, on demanda de toutes parts une réforme radicale et prompte, afin 
d'empêcher à l'avenir « que les moribonds couchassent à côté des cadavres, les 
fiévreux avec les galeux, les phtisiques avec les aliénés, et que les malades soient 
entassés et couchés jusqu'à douze dans le même lit ». 

L'Hôtel-Dieu, deux fois incendié, fut reconstruit en 1838 à côté de Notre- 
Dame, à peu près sur l'emplacement ancien (i). 

Derrière la cathédrale, à l'extrémité de la pointe de la Cité, sur l'emplacement 
de l'ancienne promenade que l'on appelait le Terrain, s'étend une construction 
basse et profonde, d'apparence triste et lugubre, destinée à recevoir et exposer les 
individus trouvés morts sur la voie publique et demeurés inconnus. C'est la 
Morgue, dont l'étymologie est assez curieuse. Le mot morgue signifiait au xvi^ siècle 
un regard attentif, fixe et interrogateur. Autrefois, avant d'écrouer les coupables 
dans les geôles, on les retenait dans une salle baptisée morgue, parce que les 
gardiens de la prison les regardaient attentivement pour pouvoir les reconnaître 
en cas d'évasion. Pui.^ peu à peu on prit l'habitude de placer les cadavres inconnus 
dans cette morgue ou basse geôle. La Morgue, avant d'être située à la pointe de la 
Cité, se trouvait sur le quai du Marché-Neuf. 

Quitfons à présent cette île de la Cité, dont Sauvai a dit qu'elle était comme 
un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers le milieu de la 
Seine, et gagnons l'île Saint-Louis. 

Au xvc siècle, la Seine baignait cinq îles dans l'enceinte de Paris : l'ile Lou- 
viers oii il y avait alors des arbres ; l'île aux Vaches, l'île Notre-Dame, la Cité et, 
à sa pointe, l'îlot du Passeur aux Vaches qui s'est abîmé depuis sous le terre-plein 
du Pont-Neuf. De l'île aux Vaches et de l'île Notre-Dame, toutes deux désertes 
jadis et faisant partie du fief de l'évêque de Paris, on fit une seule île que nous 
nommons l'île Saint-Louis, et où nous voyons l'église de Saint-Louis-en-l'Isle, qui 
fut édifiée en 1679 en reniplaccnunt d'une.ancienne chapelle qui n'était ])lus suflî- 
sante pour la population. 

Le pont Sully nous conduira au quai Henri-IV, construit sur remplacement 
de l'île Louviers et où nous vo\'ons actuellement le laboratoire des Poudres et 
Salpêtres et les Archives départementales. Rue de Sully, se trouve la Bibliothèque 
de l'Arsenal. 

La caserne des Célestins, située boulevard Henri-IV, occupe l'emplacement 
de l'ancien couvent des Célestins. Les Carmes avaient abandonné cet emplacement 
pour aller occuper leur couvent bâti près de la place Maubert, et les Célestins, qui, 
d'une maison de la forêt de Cuisse, vinrent s'établir à Paris, y firent construire leur 
couvent. Les Célestins obtinrent de la royauté une quantité de privilèges, et il 
n'existait pas à Paris de couvent plus avantagé. Leur nom obtint une singulière 
célébrité. Quand on voulait railler l'orgueil d'un sot, on eniplovait cette expres- 

(i) Hôlcl-Dicu : Mi-decins ; Dieulafov, Museuer, Brissaud, Faisans, Ballet, .\. l'i- 
Tir. — Chirurgien : Guinard. — Ophtalmologiste : De Lapersonne. 



IVe ARRONDISSEMENT 297 

sion proverbiale : « \'oilà un plaisant Célestin. » Il est probable que ces religieux, 
Irers de la protection des rois et des bienfaits que ceux-ci leur accordaient, avaient, 
par de fréquentes preuves de leur orgueil, fait naître ce proverbe. 

La rue du Petit-Musc va du quai des Célestins à la rue Saint-Antoine ; elle 
existait déjà en 1538. Son nom a fait l'objet de différentes explications, entre les- 
quelles il est bien difficile de prononcer. Citons la plus pittoresque, d'après laquelle 
le nom de Petit Musc serait une altération de « Pute y muse ». Cette rue aurait été 
appelée ainsi, parce qu'elle était presque exclusivement fréquentée par des filles 
publiques. 

La rue des Lions donne rue du Petit-Musc. Elle fut ouverte vers 1560 sur une 
partie des terrains occupés par les jardins de l'hôtel Saint-Paul ori étaient enfermés 
les lions de la ménagerie de Charles V. Au 14 était La Fontaine du Regard des 
Lions. Au 17, se voient quelques vestiges de l'ancien hôtel Nicolaï. 

Nous traverserons la rue Saint-Antoine, qui fait suite à la rue de Rivoli, et nous 
prendrons la rue de Birague, ouverte sur une partie de l'emplacement de l'ancien 
hôtel des Toumelles, qui nous conduira place des Vosges. 

Cette place fut créée en 1604, sous la dénomination de place Royale. C'est la 
seule place de Paris qui ait conservé absolument intact son aspect historique pri- 
mitif et toutes les habitations existantes lors de sa création. Elle est par conséquent 
extrêmement intéressante, et Victor Cousin indiquait jadis aux historiographes 
qu'il pourrait être fort curieux de consacrer à la place Royale un ouvrage qui con- 
stituerait en quelque sorte les annales de cette place célèbre et si remplie de sou- 
venirs. « L'on y trouverait, disait-il, la matière des plus fines recherches ainsi que 
des descriptions les plus charmantes, et une gloire modeste ne manquerait pas à 
l'écrivain après quelques années du travail le plus attrayant. » Ce livre souhaité 
par Victor Cousin fut écrit tout récemment par M. Lucien Lambeau. Ceux que ces 
quelques lignes rendront désireux de renseignements plus complets feront bien 
de se reporter à cet ouvrage. 

La place Royale fut construite sur l'emplacement de l'ancien Palais des 
Toumelles, où Henri II mourut le 10 juillet 1559, à la suite de son tournoi avec de 
Montgommery, capitaine des gardes écossaises. Catherine de Médicis, supersti- 
tieuse et craintive, considéra les Toumelles comme un lieu maudit ; elle obtint 
de son fils l'autorisation de faire démolir le palais des Toumelles et le pavillon 
du Roy. La démolition du palais, composé d'une infinité de constructions reliées 
entre elles par des cours et des jardins, demanda plus de quatre ans. En 1569, 
on établit sur ces terrains un marché aux chevaux, près duquel se forma une nou- 
velle Cour des Miracles, jusqu'au moment où Henri IV fit édifier la place Royale 
et ses hôtels qui forme avec toutes les rues avoisinantes le paisible quartier du 
Marais endormi dans sa gloire ancienne et où « le présent semble moins vivre 
que le passé ». 

La Place, ainsi que l'appelait Mme de Sévigné, fut pendant longtemps l'écho 
de la vie parisienne, avec ses réceptions et toutes ses réjouissances luxueuses. 



298 LA VILLE LUMIERE 

Elle fut tout de suite le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus aristocrate et de plus 
mondain dans Paris, et nous n'en finirions pas si nous devions énumérer tous les 
personnages qui vinrent y habiter. Citons entre autres : Richelieu, Mme de 
Sévigné, Marion de Lorme, Ninon de Lenclos, le grand Corneille, Mme de 
Longucville, Cinq-Mars, le prince de Condé, Mme de Boufflers, le marquis de 
Favras, Victor Hugo, etc., etc. 

Au numéro i naquit Mme de Sévigné ; au numéro 2, se trouve l'hôtel du 
marquis de Beaussang; au 3, l'hôtel d'Etrades; au 8, l'hôtel Dangeau; au 9, 
l'hôtel de Chaulnes ; au 10, l'hôtel de Chélainville ; au 24, l'hôtel de Guiches et 
de Boufflers ; au 26, l'hôtel de Tresmes ; au 6, qui fut habité par Marion de Lorme, 
nous voyons aujourd'hui le musée Victor-Hugo installé dans la maison où Victor 
Hugo logea en 1832 et écrivait notamment Ruy Blas, les Burgraves, les Feuilles 
d'automne et les Chants du crépuscule. Ce Musée est une véritable apothéose de 
Victor Hugo. 

Au commencement du xviie siècle, un vaste espace carré fut aménagé au 
centre de la place et circonscrit par des balustrades en bois qui plus tard furent 
remplacées par une grille de fer forgé décorée d'ornements dorés. Au milieu de 
cet espace fut élevée une statue de Louis XIII. La statue de ce roi que nous 
voyons actuellement est l'œuvre de Dupaty et Cortot et fut élevée en 1829. 

Bien que la plus haute noblesse y tînt ses quartiers, la place Royale était 
au xvii^ siècle dans un état d'insalubrité qui laissait fort à désirer, et à ce propos 
Tallemant des Réaux nous rapporte l'historiette suivante : Mme Pilou, cette 
fine et spirituelle bourgeoise du Marais qui divertit si fort la société de son époque 
et fut si recherchée à la cour de Louis XIV, traversait un soir la place Royale pour 
se rendre au sermon des Minimes, et sa précipitation la fit choir au beau milieu 
d'un tas de boue. Une autre fiit rentrée chez elle, mais Mme Pilou, qui n'était 
point gênée, jugea que cette boue pouvait lui servir à quelque chose. Elle pensa, 
en effet, qu'il était tard, que l'église des Minimes allait être pleine et qu'elle aurait 
bien du mal à y trouver une petite place. « Il faut profiter de ce malheur, se dit- 
elle, pour écarter un peu les gens serrés. » « Elle était si sale et puante, dit 
Tallemant, que tout le monde la fuyait et qu'elle eut de la place de reste . » 

Des fêtes grandioses eurent lieu sur la place Royale, qui devint le Camp des 
Chevaliers de la Gloire, où se passèrent des luttes, des joutes, des tournois et 
des carrousels. 

Z,rt P/flce fut aussi le théâtre de plusieurs duels tragiques, parmi lesquels celui 
du marquis de Rouillac, qui «se battit au milieu de la place Roj'ale, à la mi-nuit, 
un llambeau à la main gauche pour s'éclairer et une espée à la droite pour s'arra- 
cher la vie ». 

La vie fut intense, diverse et mouvementée sur la place Royale ; il s')' passa 
des scènes tragiques et des scènes burlesques, des idylles et des scandales. 

Au milieu des superbes hôtels s'installa une maison de jeu, celle de la Blon- 
deau, qui loiait académie et où l'on jouait un jeu d'enfer. On y \ it un jour, raconte- 



IVe ARRONDISSEMENT 299 

t-on, un joueur qui venait de perdre une très forte somme, quitter précipitam- 
ment la table de jeu, descendre l'escalier, remonter aussitôt avec une échelle, 
l'appuyer contre la tapisserie, et, armé d'une paire de ciseaux, faire sauter le nez 
d'une superbe Esther qui y figurait en belle place. « Mordieu, s'écria-t-il en redes- 
cendant, il y a deux heures que ce chien de nez me porte malheur ! « 

Si nous en croyons Tallemant des Réaux, auquel nous laisserons toute la res- 
ponsabilité de son historiette, la place Royale fut le théâtre de scènes scanda- 
leuses, et nous dédierons l'anecdote suivante à ceux qui se font les censeurs indi- 
gnés de l'époque actuelle et les louangeurs du temps passé. Que les laudatores 
temporis acti veuillent bien écouter un instant Tallemant des Réaux : 

« M. de Candalle avait amené deux ou trois capelets (i) de Venise à Paris ; 
luy et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une garce dans la place 
Royale. Ruvigny lui dit : « Je te donne im escu d'or si tu la veux baiser demain 
en plein midi dans la place. « Il le promit, et le lendemain M. de Candalle, Ruvigny 
et quelques autres firent exprès un grand bruit : toutes les dames mirent la tête à 
la fenêtre et virent ce beau spectacle. » 

Que d'anecdotes libertines, galantes ou burlesques pourrions-nous raconter 
au sujet de la place Royale, jusqu'à la présidente du Portail qui se vanta d'avoir 
appartenu suivant l'ordre méthodique des pavillons à tous les habitants de la 
place ! 

La place des Vosges est aujourd'hui bien tranquille et ne semble plus se sou- 
venir de tout son galant passé ! 

C'est pendant la Révolution que commencèrent ses vicissitudes et que vint 
peu à peu son abandon. Un arrêt de la Commune du 19 août 1792 ordonna que 
la place Royale prendrait à l'avenir le nom de place des Fédérés. Le 4 juillet 1793, 
elle reçut le nouveau nom de place de l'Indivisibilité. Enfin un article du 17 Ven- 
tôse, an VII, appliqué par le Ministère de l'Intérieur le 26 Fructidor, an VIII, 
déclara que le nom du département qui au 20 Germinal aurait payé la plus forte 
partie de ses contributions serait donné à la principale place de Paris. Le dépar- 
tement des Vosges l'ayant emporté sur tous les autres comme n'ayant pas d'arriéré, 
la place Royale devint dès lors la place des Vosges. 

En quittant la place Royale, nous prendrons la rue Saint-Antoine, créée 
en 1227 sous le nom de Grande-Rue et rue de la Porte-Baudet. Tout l'espace 
occupé aujourd'hui par le faubourg Saint-Antoine était jadis couvert de maré- 
cages et de forêts. Là, le druidisme eut ses derniers fervents traqués et bientôt 
détruits par les légionnaires romains. Sous la domination césarienne, les marais 
furent desséchés, les forêts défrichées, et à leur place on vit s'élever d'élégantes 
villas. Puis, lorsque les Francs succédèrent aux Romains, de massives con- 
structions crénelées remplacèrent les villas. Vers la fin du xii'^ siècle, un couvent 
s'y installa, dont le fondateur Foulques de Neuilly s'appliquait surtout à « tirer 

(i) Les capelets étaient des soldats à la solde de Venise. 



300 LA VILLE LUMIÈRE 

des voies de perdition les folles femmes qui s'abandonnaient pour petits prix à 
tous sans honte ni vergogne ». La maison, qui prit le nom de Saint-Antoinc-des- 
Champs et où un grand nombre de Madeleines repentantes ne tardèrent pas à se 
réfugier, fut convertie par la suite en abbaye royale. 

La porte Saint-Antoine faisait partie de l'enceinte de Charles Y et se trou- 
vait entre la rue Jean-Beausn-e et la rue des Toumelles. 

En prononçant ce nom de quartier Saint-Antoine, il semble que tout un 
passé ressuscite. Les sanglantes et glorieuses journées de la Révolution se repré- 
sentent à nous, et le fantôme de la Bastille apparaît dans le lointain. C'est que le 
•faubourg Saint- Antoine est depuis plusieurs siècles le centre de la population 
ouvrière. C'était, a dit un historien, le Forum oii grondait la colère du peuple 
avant d'éclater sur le palais des Tuileries ou sur la Convention Nationale. Long- 
temps le faubourg Saint-Antoine fut un empire de fait, que Napoléon lui-même 
observait parfois avec inquiétude. Il savait qu'un 13 \'endcmiaire eût été diffi- 
cile ou dangereux dans ce foyer de l'émeute. 

Parmi les souvenirs historiques du faubourg Saint-Antoine, il faut signaler 
le combat qui eut lieu en 1652 entre Turenne et le grand Condé, après lequel ce 
dernier fut obligé de quitter la France. 

An numéro 5 de la rue Saint-Antoine, ancien 282, nous voyons une inscrip- 
tion qui indique cjue c'est là que se trouvait jadis la porte de l'avant-cour par 
laquelle les assaillants pénétrèrent dans la Bastille, le 14 juillet 1789. (Nous ver- 
rons dans le XI" arrondissement l'historique de l'ancienne et redoutable for- 
teresse.) 

La rue Saint-Antoine comptait beaucouji de grands hôtels et de monummts 
religieux, parmi lesquels nous citerons l'hôtel des Tournelles, sitiic vis-à-vis de 
l'hôtel Saint-Paul nù fut tué Henri II, l'hôtel Béthune-Sully encore debout et 
livré aujourd'hui à des industries diverses ; l'église des Jésuites Saint-Paul-Saint- 
Louis et leur couvent devenu le Collège Charlemagne, l'ancien couvent de la Visi- 
tation Sainte-Marie qui avait reçu ce nom parce que les religieuses visitaient les 
malades, l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson bâti par DucerceaU' jiour Charles 
de Lorraine. 

Au 117, se trouvait l'ancienne salle Rivoli, qui servit aux violentes réunions 
politiques présidées par Louise Michel, la Vierge Rouge, qui excitait le peuple contre 
les bourgeois repus et faisant appel à ses plus bas instincts criait : Quand les cochons 
sont gras, on les tue. 

La rue Saint-Antoine fut le théâtre de nombreux combats meurtriers en 
1830 et 1848 ; l'archevêque de Paris, Denis Affre, y fut lué. 

Cette rue, qui vit les combats les plus sanglants des Révolutions, prit part 
à toutes les fêtes et réjouissances populaires. Pendant le Carnaval, elle était le 
principal lieu de rendez-vous des masques. Le peuple à pied et les seigneurs en 
carrosse accouraient en foule pour jouir de ce spectacle, et «ils regardaient défi- 
ler dans un tohu-hohu inexprimable, dont notre carnaval dégénéré ne peut don- 



IVe ARRONDISSEMENT 301 

lier qu'une idée insignifiante, les troupes de joyeux compagnons déguisés en ânes, 
en mulets, en chiens, en loups ; les chevaux montés sur les taureaux, les taureaux 
en croupes sur les chevaux, les faux matelots, les faux mousquetaires, les car- 
rosses de masques jetant à pleines poignées des dragées et d'autres choses encore 
aux dames, à la foule et dans les fenêtres des appartements. Les monstres de toutes 
sortes, les satyres, les diables, les hommes doubles, les dieux mythologiques, les 
héros de la fable et de l'histoire, les masques allégoriques, raillant M. Purgon ou 
Perrin Dandin comme une comédie en action, les bergers et les bergères, les Sca- 
ramouches et tous les personnages de la comédie italienne, parmi lesquels circu- 
laient sans cesse les marchands de masques et de gâteaux, couraient, grima- 
çaient, criaient, s'attaquaient (i) ». 

Tous ces masques étaient accompagnés par des musiques composées des 
instruments les plus divers, fifres, hautbois, violons, flageolets, tambours et 
trompettes. Ils figuraient souvent la bataille symbolique de Mardi-Gras contre 
le Carême, bataille dans laquelle Mardi-Gras, escorté de ses suppôts Pansard, 
Crevard et Saucissois, était vaincu par Carême secondé par Pain-Sec et Hareng- 
Sauret. Mardi-Gras était jeté à l'eau ou brûlé en grande pompe, au milieu du 
fracas des casseroles, des bêlements de veaux, des mugissements de bœufs, des 
grognements de pourceaux. Quelquefois la bataille se changeait en un plaidoyer 
bouffon à la suite duquel Mardi-Gras était condamné à faire amende honorable 
à Carême et était banni du royaume pour quarante jours. Le Carême à son tour 
finissait par être brûlé la veille de Pâques aux applaudissements des bouchers. 

Loret, dans sa Gazette, a décrit le carnaval de 1665. Il évalue à quatre mille 
les masques de la Saint-Antoine : 

« Les uns ressemblaient des Chinois, « Des Jean Doucet, des Scaramouches, 

« Des Margajats, des Albanois, « Des gens à cheval, dos à dos, 

« Des amazones, des bergères, « Et ce qui causait des extases, 

« Des paysannes, des harengères, « Des carrosses couverts de gazes 

« Des clercs, des sergents, des baudets, « Après qui couraient des enfants, 

« Des gorgones, des farfadets, « Et des cliariots triomphants 

« Des vieilles, des saintes-n'v-touches, « Tout remplis de tendres fillettes... » 

Outre la porte Saint-Antoine, le Cours la Reine devint lui aussi un des 
centres favoris du Carnaval. 

Au numéro 28 de la rue Saint-Antoine, ancien 183, s'ouvre l'impasse Gué- 
ménée, qui portait autrefois le nom de Cul-dc-Sac Ha! Ha!, nom étrange que les 
frères Lazare expliquent par l'e.xclamation qui échappe à celui qui, entrant dans 
une impasse, est obligé de rebrousser chemin. 

La rue Saint-Antoine a subi depuis quelque temps un changement complet 
dans son numérotage, ainsi qu'on peut le voir par les anciens numéros que nous 
avons cités à côté des numéros actuels. Elle a été en quelque sorte absolument 
retournée. 

(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor FouRNEr. 



302 



LA VILLE LUMIÈRE 



Au 68 de cette rue était l'hôtel de Beauvais, construit en 1654 par Lepautre, 
pour Mme de Beauvais, femme de chambre de la reine Anne d'Autriche. 
Mme de Beauvais, raconte la chronique, était d'un âge plutôt mûr et, de plus, 
laide et borgne, lorsqu'elle fut chargée de l'éducation amoureuse du jeune roi 
Louis XIV. 

L'église Saint-Gervais est au numéro 2 de cette rue. Dès levi^ siècle existait 
en ce lieu une éghse qui tombait en ruine au xii^ siècle. On la réédifia une pre- 
mière fois en 1212, puis une seconde fois à la fin du xv^ siècle. Toute l'église est 
de style ogival. En 1616, fut élevé le portail actuel sous les ordres de Salomon 
Debrosse. Ce portail est une œuvre très intéressante. L'égHse contenait de très 
beaux vitraux, dont il reste une partie. Les stalles en bois sculpté placées dans le 
choeur datent du xvi<^ siècle. 

Il y avait autrefois, en face de l'église Saint-.Gervais, un orme sous lequel se 
rendait la justice et s'accomplissaient certains actes civils. Cet arbre, que l'on pou- 
vait voir encore en 1806 et qui avait plus de trois cents ans d'existence, se trou- 
vait sur la place Saint-Gervais, qui primitivement faisait partie delarueFrançois- 
Miron. N'oublions pas, aux environs de l'église Saint-Gervais, les rues pitto- 
resques de Grenier-sur-l'Eau et de Geoffroy-l'Asiner, où s'élevèrent jadis les 
somptueux hôtels des Breteuil, des La Rochefoucauld, dont il ne reste plus que 
quelques portes monumentales et quelques sculptures ébréchées. 

La Caserne Napoléon, située place Saint-Gervais et rue de Rivoli, fut con- 
struite en 1854. Sur l'emplacement qu'elle occupe s'étendait jadis la rue de la 
Tixéranderie, où demeurait le poète Scarron. C'est là qu'il mourut en 1660 et 
qu'il laissa sa veuve la belle Françoise d'Aubigné. 

Proche de la Caserne Napoléon, se trouve place Baudoyer la mairie 
du IV° arrondissement qui fut bâtie en 1866, incendiée en 1871 et restaurée 
en 1884. C'est dans cette mairie ([n'est le siège de la Cité, la société historique 
du IV" arrondissement. 

Suivons la rue de Rivoli jusqu'à la. place de l'Hôtel-de- Ville. 
La place de l'Hôtel-de- Ville, qui est aujourd'hui une place vaste et imposante 
qui s'étend depuis la Seine jusqu'à la rue de Ri\oli, peut véritablement être qua- 
lifiée de forum parisien. C'est là que l'on venait entendre les harangues d'Etienne 
Marcel, c'est là que les bourgeois de la Fronde venaient acclamer la duchesse 
de Longucville ; c'est là qu'en 1789 le peuple vint consacrer la victoire républi- 
caine en créant la garde nationale et en nommant une municipalité émanant du 
pouvoir populaire. 

C'est là que jadis avaient lieu les exécutions et les supplices, et la place de 
l'Hôtcl-de- Ville, désignée primitivement sous le nom de place de Grève parce 
qu'elle venait jusqu'à la grève de la Seine, mérita bien son surnom de Buveuse 
de sang. 

Sur la place de Grève, Anne du Bourg fut brûlé comme hérétique pour avoir 
osé recommander la clémence envers les protestants ; Montgomery fut exécuté. 



IVe ARRONDISSEMENT 



303 




304 



LA \ILLE LUMIERE 



poursuivi par la haine de Catherine de j\lédicis pour avoir tué accidcntrllcment 
Henri H, comme nous l'avons vu tout à l'heure dans le tournoi du palais des 
Toumelles ; la maréchale d'Ancre, Léonora Galigaï fut brûlée vive ; Ravaillac 
y subit l'écartèlcmcnt ; la célèbre empoisonneuse, la marquise de Brinvilliers, y fut 
pendue et brûlée ainsi que nous l'a raconté Mme de Sévigné, qui, pour assister 
à l'exécution, avait loué une fenêtre pour dix pistoles dans une maison du pont 
Notre-Dame. 

« Vers les six heures du soir, on l'a menée nue, en chemise, la corde au cou, 
faire amende honorable (sur le parvis Notre-Dame), et puis on l'a remise dans le 
tombereau... Elle monta seule et nu-pieds sur l'échafaud et fut en un quart d'heure 
mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau. Ce fut un grand murmure et 
une grande cruauté. Le lendemain, on cherchait ses os, parce que le peuple disait 
qu'elle était sainte. Enfin, c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air, son pauvre 
petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu, et ses cendres au 
vent. » 

La Voisin, une autre empoisonneuse, fut également brûlée place de Grève, 
et Cartouche y fut rompu vif. Damiens, pour avoir tenté d'assassiner Louis XV, y 
subit l'affreux supplice de l'écartèlement. Mercier nous dit que les femmes se sont 
portées en foule au supplice de Damiens et qu'elles ont été les dernières à détourner 
les regards de cette horrible scène. 

C'est place de Grève que fut installée, en 1792, la première guillotine, et c'est 
un nommé Pelletier, assassin et voleur, qui le premier l'inaugura. La guillotine 
resta dressée place de Grève jusqu'à ce qu'elle fût transportée place de la Révo- 
lution. - 

La. place de l'Hôtel-de- Ville est aujourd'hui plus du double de ce qu'elle était 
autrefois. Elle fut agrandie en 1769, puis en 1853, et ces travaux d'agrandissement 
firent disparaître plusieurs petites rues. 

En 1605, la place de Grève était un lieu tellement désert que des bandes de 
loups venaient, paraît-il, y rôder, et qu'une fois l'un d'eux y dévora un enfant. 

Sur l'ancienne place de Grève domine, imposant et majestueux, l'Hôtel de 
Ville, qui joua un rôle important dans tous les événements politiques de l'histoire 
de Paris. 

Nous trouvons son origine dans l'association appelée la Confrérie de la Mar- 
chandise des marchands par eau, appelée la Hanse de Paris. La première maison 
connue, où se tenaient les séances de la Hanse de Paris, était située à la \'allée dr 
Misère, près de la place, du Grand-Châtelct. On la nomma la « Maison de la Mar- 
chandise ». Ensuite le lieu des séances ayant été transféré dans une autre maison 
peu éloignée de la première et située entre le Grand Châtelet et l'église de Saint- 
Leuffroi, elle fut nommée le parloucr aux bourgeois. Puis cette assemblée s'établit 
près de l'enclos des Jacobins, dans une espèce de fortification faisant ]iartie <\<^ 
l'enceinte de la ville. Enfin le 7 juillet 1357, les bourgeois de Paris acluti nnt une 
maison située sur la place de Grève, qu'avait acquise Pliilippe-.\uguste et qui por- 



lye ARRONDISSEMENT 305 

tait le nom de maison aux Piliers, parce qu'elle était en partie supportée par une 
suite de gros piliers. Elle fut aussi appelée maison du Dauphin. C'était une mai- 
son fort simple qui ne différait des maisons bourgeoises que par deux tourelles. 

En 1530, François pr voulut faire reconstruire la maison des Piliers; mais, 
dès que ce bâtiment atteignit un peu plus que le premier étage, on s'aperçut 
qu'on y serait trop à l'étroit pour y loger les services des bureaux. François Miron, 
qui sous Henri IV devait présider à l'achèvement du palais, disait que cette 
construction était bonne à loger des ribaudes et non des magistrats. 

Le monument fut laissé inachevé, puis repris d'abord par Pierre Chambiges, 
puis par Andronet du Cerceau. La construction primitive était l'ceuvre de Domi- 
nique Boccardo, dit Boccador. 

La façade de l'Hôtel de Ville était surmontée par un campanile. Les bâti- 
ments étaient mitoyens à l'hospice et à la chapelle du Saint-Esprit. Le pavillon 
méridional confrnait à des maisons qui allaient jusqu'à la rue de la Mortelle- 
rie. Dans la cour intérieure était la statue de bronze de Louis XI\', œuvre de 
Coysevox, transférée depuis au musée Carnavalet. 

Avant la Révolution, l'Hôtel de Mlle était lu résidence du prévôt des mar- 
chands, dont le plus célèbre fut le grand citoyen Etienne Marcel. En 1789, il 
devint le siège de la municipalité parisienne, et ce fut là que s'assemble la Com- 
mune de Paris de 1792 à 1794; on l'appelait alors la Maison Commune. 

C'est à l'Hôtel de Ville que le 9 Thermidor les sections soulevées conduisirent 
Robespierre, qui se fracassa la mâchoire d'un coup de pistolet. Rapporté mourant 
dans la salle des séances, il fut étendu sur une table, qui a été conservée aux 
Archives Nationales. 

Depuis l'Empire, l'Hôtel de Mlle est devenu la Résidence du Préfet de la 
Seine. 

En 1848, le gouvernement provisoire s'installa à l'Hôtel de Ville, où il fut 
remplacé par l'Assemblée Constituante. 

En 1871, la Commune s'en rendit maître et s'y installa sous le nom de Comité 
Central. Ce Comité siégea dans la galerie du bord de l'eau qui longe le Quai de 
l'Hôtel de Ville. A l'arrivée des Versaillais, la Commune mit le feu au monument, 
et ce formidable incendie, en dehors des objets d'art et de toutes les richesses 
amassées dans le palais municipal, dévora plus de 60 000 volumes. 

Le nouveau monument, inauguré en 1880. a été reconstruit par les archi- 
tectes Ballu et Desperthes. 

L'ancien bas-relief représentant la statue de Henri IV qui était placée en 
façade put être sauvée de l'incendie et fut transférée au Musée Carnavalet. 

Sur la place, se trouvent les bureaux de l'Assistance Publique, dont l'entrée 
est avenue Victoria. 

En face de l'Hôtel de Ville, au numéro 68 de la rue de Rivoli se trouve la 
maison de coutellerie Picard, notable commerçant qui, après l'incendie de 
l'Hôtel de Ville pendant la Commune en 1871, fut l'objet de la curiosité publique. 



LA VILLE LUMIÈRE 




IV'^ ARRONDISSEMENT 



307 



Une des glaces principales de la devanture avait été brisée du haut en bas 
en rayons à peu près égaux par la répercussion du choc causé par l'explosion, 
sans que le reste de la maison ait été nullement endommagé. 

Cette glace a été offerte par M. Picard au Conservatoire des Arts et Métiers 
et resta fort longtemps dans le magasin, où d'innombrables curieux vinrent la 
contempler. Du souvenir de cet incident, le surnom de Maison de la Glace 
Brisée resta à la Coutellerie Picard. 

Cette maison, fondée en 1827, est une des plus anciennes maisons de cou- 




MAISON PICARD. 



tellerie de Paris. Elle se trouvait primitivement quai Le Pelletier et fut transférée 
rue de Rivoli, en 1843. 

En 1866, les manufacturiers français, entendus dans l'enquête commerciale 
faite à cette époque, avaient 'reconnu la supériorité de la main-d'œuvre anglaise. 
Mais aujourd'hui la coutellerie parisienne défie toute fabrication étrangère. Nos 
ouvriers, qui dans presque toutes les industries sont justement connus comme les 
premiers du monde, ont depuis longtemps égalé, sinon surpassé, les meilleurs 
ouvriers anglais et américains. 

La marque déposée de la maison Picard : Aux Armes de la Ville de Paris, se 
trouve sur tous les articles sortant de la maison. 



3o8 LA VILLE LUMIÈRE 

Citons, parmi ces objets où se révèle le goût le plus artistique, une très inté- 
ressante collection de couteaux de chasse, des poignards de différents styles, des 
ongliers à ressort, des petits couteaux genre espagnol, des rasoirs, des ciseaux de 
formes variées et toute une série de nombreux modèles récents et inédits de cou- 
teaux de table, où la nacre, l'ivoire, l'ébène et l'argent se mêlent pour produire les 
plus heureux résultats. 

A titre de curiosité, nous parlerons de deux pièces remarquables qui avaient 
été conçues par M. Picard en vue de l'Exposition de 1889, où il obtint une mé- 
daille d'argent. L'une était un gigantesque couteau qui ne mesurait pas moins 
d'un mètre de longueur et qui était orné de garnitures ciselées sur pièces ; la 
lame était décorée de scènes de chasse en gravure dorée sur fond gris. L'autre 
était un couteau comportant 75 pièces, pouvant se démonter en trois parties et 
servir ainsi à trois personnes différentes. 

M. Lcopold Picard, officier d'Académie, fut vice-président de la Chambn.- 
Syndicale de la Coutellerie, membre du Jury à l'Exposition du Palais de l'In- 
dustrie en i8go, hors concours à l'Exposition de Chicago, et obtint uni- 
médaille d'or à l'Exposition LIniverselle de igoo. 

La coutellerie de la place de l'Hôtel-dc- Ville a une réputation très grande et 
très méritée. Tous les objets exposés dans le magasin sont fabriqués à Paris 
même, avec toutes matières de choix, par les meilleurs ouvriers de la capitale. 

La rue du Temple, qui se termine dans le III'^ arrondissement, commence rue 
de Rivoli, tout près de la place de l'Hôtel-de-Ville. Nous en avons déjà dit quelques 
mots tout à l'heure ; nous signalerons seulement, aux numéros 14 et 16, l'empla- 
cement de l'hôtel Tanneguy du Châtel et au 17, celui de l'hôtel du fameux conné- 
table Du Guesclin, celui qui fut, dit Michelet, « un intraitable batailleur, bon 
enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant pirf(M> tout ce qu'il 
avait pour racheter ses hommes, mais en revanche avide et pillard, rude en guerre 
et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce temps, il préférait la ruse à 
tout autre moyen de vaincre et restait toujours libre de sa parole et de sa foi 
Avant la bataille, il était homme de tactique, de ressources et d'engin subtil. Il 
savait prévoir et pourvoir. Mais une fois qu'il y était, la tête bretonne reparais- 
sait, et il plongeait dans la mêlée et si loin qu'il ne pouvait pas toujours s'en retirer. 
Deux fois il fut pris et paya rançon. Sa vie a été chantée, c'est-à-dire gâtée et 
obscurcie dans une sorte d'épopée chevaleresque {Roumant de Bertrand Du 
Glaicqiiin) que l'on composa probablement jiour ranimer l'esprit militaire de la 
noblesse. Nos histoires de Du Guesclin ne sont guère que des traductions en prose 
de cette épopée, et il n'est pas facile de dégager ce qu'elle présente de sérieux, de 
vraiment historique ». 

Au 51 de la rue du Temple, nous voyons la maist)n Guillamue hls aine et 
Bouton, qui, fondée en 1840, fut formée par la réunion des anciennes maisons 
Guillaume fils aîné, Massia fils et Goumy à Lyon et Louis Bayard. En dehors de 
la spécialité de tous les articles nécessaires à la chapellerie, elle a inventé en 1858, 



IVe ARRONDISSEMENT 



309 



les dessous de bras, dont elle a pris quinze brevets et dont elle possède quarante 
marques déposées. 

C'est une maison extrêmement importante, qui fabrique elle-même tout ce qui 
concerne son industrie. 

Elle occupe plus de 
cinq cents ouvriers, et elle 
est propriétaire de deux 
grandes usines ayant cha- 
cune leurs attributions par- 
ticulières et leurs spécialités. 

C'est à l'usine de Voi- 
ron que se l'ait le tissage de 
la peluche, du velours, des 
galons, organsins, coiffes, 
brassards, coussins et satins 
divers. 

Les opérations que 
comprend le tissage sont 
très nombreuses et très 

compliquées ; elles se distinguent en opérations préliminaires telles que le bobi- 
nage, l'ourdissage, la préparation de la trame, etc., etc., et les 
opérations relatives au tissage proprement dit, qui est la mise en 
action du métier employé. 

La peluche noire pour chapellerie, marque brevetée 
Kallista, qui est une invention de la maison, a une 
réputation mondiale bien justifiée. 

L'usine de Montreuil- 




ATELIER MECANIQUE D APPRETS. 




VUE DE L USINE DE MONTREUIL. 



sous-Bois fabrique les spécialités suivantes : les bords en toiles apprêtées à la 
gomme de laque pure, les toiles apprêtées caoutchoutées et guttées (cette 



LA VILLE LUMIERE 




MAlsDN L.l- 11.1.. 



lllNl T nu IK.W.Sll. lU'CI'KK l'AK r..TKAlK \i;KM:T. 



IVe ARRONDISSEMENT 



311 




IION'TREI'IL. 



VTFLIER DFS CALANDRLS A 



dernière fabrication est une invention brevetée de la maison), les coiffes adhé- 
rentes, les dessous de bras en caoutchouc manufacturé, les cuirs, peaux, confor- 
mateurs et outils nécessaires pour la chapellerie et enfin les ressorts pour chapeaux 
mécaniques. 

La maison Guil- 
laume fils aîné et Bou- 
ton a obtenu d'innom- 
brables récompenses à 
toutes les Expositions 
Universelles qui ont eu 
lieu depuis 1855, jus- 
qu'à la médaille d'or 
qui lui fut décernée 
en 1900 et le Diplôme 
d'Honneur de la ré- 
cente Exposition de 
Londres de 1908. 

Prenons à présent 
la partie de la rue Saint - 

Martin, appelée rue de la Planche-Mibray, et nous y verrons une maison fort 
curieuse avec un heurtoir de bronze représentant une tête de lion. C'était 
l'ancien logis des chanoines de Saint-Merry. 

L'église Saint-Merry est à côté. Ce n'était au viii*^ siècle qu'une simple cha- 
pelle qui avait pris le 
nom de Saint-Médéric, 
par abréviation Merri. 
L'église actuelle a été 
commencée en 1520 et 
terminée en 161 2 ; une 
crypte a été ménagée 
à la place du caveau 
où se trouvait le tom- 
beau de Saint-Merri. 

L'église a subi de 
nombreuses restaura- 
tions qui ont grande- 
ment altéré son carac- 
tère primitif. 

Derrière l'église se trouvée la petite rue des Juges-Consuls, qui faisait autre- 
fois partie de la rue du Cloître-Saint-Merri. Elle prit ce nom en souvenir du Tri- 
bunal des Juges Consuls, établis autrefois rue Saint-Merri. Ce tribunal était composé 
de cinq marchands originaires du rovaume ; le premier était appelé le Juge, et les 




\LE DES .ATELIERS DE PREPARATION ET DE TISSAGE. 



312 



LA \II.L1-: LUMIERE 




VUE DE l'usine DE VOIRON. 



autres les Consuls. A 
ce tribunal chacun 
plaidait pour soi sans 
avoir besoin d'avocat 
ni de procureur. On 
découvrit, il y a quel- 
ques années, dans la 
rue des Juges-Consuls, 
en opérant des fouilles, 
des cercueils mérovin- 
giens qui attestent 
qu'il y avait à cette 
jilace avant leviesiècle 
un sanctuaire chrétien. 
En quittant l'é- 
glise Saint-;\Ierri, dirigeons-nous vers cette curieuse rue de Venise, qui traverse 

la rue Saint-i\Iartin et va de la rue de Beaubourg à la rue Quincampoix. 

C'est un des coins les plus intéressants qui ait subsisté du Paris du 

moyen âge. Elle se nomma d'abord rue de la Corroicrie. à cause des corroyeurs 

quiy habitaient. Sonnomactuel 

lui vient de l'enseigne d'un 

cabaret : A l'Eau de Venise. 
C'est une petite ruelle 

étroite et sombre qui a con- 
servé des maisons des xivc et 

xv^ siècles, qui étaient habitées 

alors par des usuriers et prêteurs 

sur gages. On la nommait la 

ruelle aux usuriers. 

M. Georges Cain, dans sa 

promenade autour de Saint- 

Mcrri, où il nous parle de ces 

ruelles baroques et étroites, si- 
nistres et noires, qui portent ks 

noms bizarres de rue fterrc- 

au-Lard, rue Taille-Pain, rue 

Brise-Miche, qui se coupent 

et s'enchevêtrent formant de 

pittoresques décors, nous fait 

de la rue de Venise la descriji- 

tion suivante : 

« La rue de X'enise s'en- 




RUE DE VENISE. 



IVe ARRONDISSEMENT 313 

tr'ouvre comme une fente pratiquée entre deux murs sombres, plus sinistre encore 
que tout le reste. On y loge àlanuit dans des hôtels du xviie siècle, mués en tanières 
de misère ; quatre lanternes raccrocheuses sollicitent les vagabonds et les purotins 
en quête d'un couchage à trente centimes ; un merle encagé siffle entre deux 
descentes d'évier cabossées ; on y croise d'horribles femmes sans âge avec des têtes 
maquillées, qui déambulent en chantonnant d'une voix grasse et traînent des 
savates élimées devant des entrées de bouge où se devinent de gluants escaliers 
noirs. » 

En passant par la rue Rambuteau, nous irons jusqu'au boulevard Sébastopol. 
Dans la partie qui est comprise dans l'arrondissement de l'Hôtel de Ville, nous 
trouverons deux enseignes curieuses : l'une est intitulée .4m Clairon de Sébastopcl, 
l'autre, au numéro 28, est celle d'im chapelier qui dénomma sa maison A l'Hérissé. 
Ce magasin, qui attira tout d'abord l'attention par l'étrangeté de son enseigne, est 
bien connu aujourd'hui pour sa parfaite fabrication. 

Puisque n<nis nous arrêtons quelques instants dans cette chapellerie, ne 
pourrions-nous à ce sujet \ou d'une façon très rapide ce que furent les différents 
couvre-chefs de nos aïeux. 

L'origine première du chapeau actuel est le capuchon, qui accompagnait la 
chappe et servait à couvrir la tête ; c'était une simple calotte de velours, de drap 
ou de feutre qui s'attachait sous le menton par deux cordons. Sous Louis XIH, 
les calottes, les bonnets et les mortiers disparurent pour faire place au chapeau rond 
à petits bords, assez semblable à notre chapeau moderne, avec cette différence 
qu'il était pointu et orné d'une plume, quelque chose sans doute comme les cha- 
peaux que portent les touristes suisses. 

François !<'■' mit à la mode le chapeau à larges bords et à plumes, tandis que, 
sous Henri HT, les hommes portèrent tous un petit chapeau plat orné d'une plume. 

Vers la fin du xyi"" siècle, le chapeau redevint à larges bords. On le portait 
relevé d'un côté et surmonté d'un panache. Sous le règne de Louis XIH, il fut de 
nouveau d'une grande richesse : des plumes de prix l'ombrageaient et en faisaient 
une coiffure somptueuse. Mais bientôt la grandeur des perruques fit du tort au 
chapeau, qui se transforma en un simple accessoire de toilette qu'on portait le 
plus souvent sous le bras. On le réduisit peu à peu aux dimensions les plus exiguës, 
et sous Louis X^^ ce n'était plus qu'un tout petit tricorne. 

Après une suite de transformations qu'il serait trop long de décrire ici, les 
chapeaux prirent la forme que nous leur voyons aujourd'hui, celle du fameux 
tuyau de poêle, que le melon essaya souvent de détrôner. C'est de l'introduction 
des chapeaux Panama en France, qui sont encore aujourd'hui si fort à la mode, 
que date l'adoption dans le costume masculin du chapeau mou en feutre. 

De nos jours, l'industrie des chapeaux, pratiquée surtout à Aix, Bordeaux, 
Lyon et Paris, doit aux chapeliers de cette dernière ville ses développements les 
plus notables. Leur habileté s'est appliquée à la chapellerie de feutre, de soie, et 
aux chapeaux mécaniques, qui sont d'invention parisienne. 



LA VILLE LUMIERE 




M.\i>i>N « A l'hérissé 



IVe ARRONDISSEMENT 315 

La maison intitulée A l'Hérissé, qui est une des plus anciennes maisons de 
chapellerie, et dont les affaires suivirent un développement croissant, se signale 
tout particulièrement par l'excellente qualité de tous ses articles. 

Avant de terminer cette promenade dans le IV'^ arrondissement, revenons 
un instant sur nos pas et disons quelques mots du passage Charlemagne et de 
la rue des Jardins, que nous avions omises tantôt. Ces misérables rues, situées près 
du quai des Célestins, ont été tracées sur des ruines de palais. L'on y découvre 
encore quelques vestiges d'anciens hôtels. 

C'est rue des Jardins que mourut Rabelais, ce philosophe subtil qui fut le 
type populaire du cynisme bouffon. « C'est à ce titre, dit Gerusez, que sa mémoire 
est chargée d'une foule de faits plaisants dont il demeure responsable aux yeux de 
la postérité. Mais ce masque n'est qu'une enveloppe qu'il faut percer pour passer 
outre et atteindre ce qu'elle recouvre. Or, en dépouillant Rabelais de cet étrange 
costume, on met à nu l'érudition la plus profonde, la plus variée et la philosophie 
la plus audacieuse. Rabelais ouvre le xvi^ siècle comme Voltaire a fermé le xviii^ ; 
c'est la même étendue d'intelligence, la même audace contre l'ordre religieux. 
Tous deux, armés du ridicule, aiguisé chez l'un par la colère, tempéré chez l'autre 
par la gaieté, ils font même guerre et tous deux, soit prudence, soit conviction, 
respectent l'ordre politique et se font de la royauté un rempart contre le ressen- 
timent du clergé. Toutefois Rabelais s'attaquait à plus forte partie, et son siècle, 
qu'il voulait émanciper, ne l'aurait pas protégé dans une guerre ouverte; la 
royauté elle-même l'aurait sacrifié, quoique à regret. Ce n'était donc pas assez 
qu'il fût le courtisan, il fallait encore qu'il se fît le fou du roi et de la nation ; ses 
témérités ne pouvaient passer qu'à ce prix : le philosophe devait prendre la ma- 
rotte de Caillette et de Triboulet pour écarter et étourdir ses adversaires. )i 

Molière, digne descendant de Rabelais, habita lui aussi pendant quelque 
temps dans la rue des Jardins. C'est là qu'il donna des représentations de l'Il- 
lustre Théâtre » dans le jeu de Paume de la Croix-Rouge. 

C'est à cette époque de son existence que celui qui connut et observa le mieux 
l'humanité fut conduit au Châtelet sur la requête de sieur Antoine Fausser, 
fournisseur de chandelles de k l'Illustre Théâtre », auquel il devait de l'argent. 
Le marchand de chandelles fut impitoyable, et Molière connut le funeste séjour 
du redoutable Châtelet. 

C'est également rue des Jardins, à quelques pas de la rue de l'Ave-Maria, que 
« s'élève la fière silhouette de l'hôtel de Sens. Ce noble logis, encore admirable 
dans sa déchéance, reste un des plus remarquables spécimens de l'architecture du 
xv^ siècle. Des évêques, des cardinaux, des altesses, dont Marguerite de Valois, 
— la fameuse reine Margot — l'ont habité >>. 

Puis, suprême déchéance, l'hôtel de Sens devint le bureau des coches, et 
l'on prétend même que c'est de là que sortit le fameux Courrier de Lyon, immor- 
talisé par un drame célèbre qui fît couler les pleurs de plusieurs générations de 
spectateurs. 




•; \" arrondissement — arrondissement du Panthéon — comprend 
toute la Montagne Sainte-Geneviève, appelée du temps des Romains 
]\Iont Leucotitius, où fut, plus tard, construite l'abbaye de Sainte- 
(ieneviève. 

On sait que sainte Geneviève, la patronne de Paris, était ime bergère, née 
à Nan terre en 422, qui, lors de l'invasion des Huns, conduits par Attila, ranima 
le courage des Parisiens épouvantés. La légende raconte que, pour épargner aux 
malheureux Parisiens assiégés les horreurs de la famine, sainte Geneviève re- 
monta la Seine jusqu'en Champagne et en ramena onze bateaux chargés de blé. 
Nous verrons tout à l'heure le culte dont sainte Geneviève fut l'objet de la part 
des Parisiens reconnaissants. 

C'est sur la montagne Sainte-Geneviève qut- naquit l'I'niversité et ce qui 
devait être le quartier Latin. 

M Le quartier Latin », désignation que tout le monde entend, bien qu'elle soit 
purement idéale et qu'elle ne se rapporte à aucune des divisions municipales de 
Paris, comprend la presque totalité du Y^ et du VI^ arrondissement. C'est le vaste 
espace qui a pour limites : au nord, la Seine, le quai des Augustins, le quai Saint- 
Michel ; au midi, le boulevard du Montparnasse ; à l'ouest, la me Bonaparte ; à 
l'est, la Halle aux Vins, et qui renferme l'Ecole des Beaux-Arts, l'Institut, la 
Monnaie, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Sulpice, la Charité, le Luxembourg, le 
palais du Sénat, l'hôtel de Cluny, Saint-Séverin, Saint- Julien-le-Pauvre, Saint- 
Etienne-du-Mont, l'École de Médecine, les lycées Sainte-Barbe, Henri-IV et Louis- 
le-Grand, la Sorbonne, le Collège de France, les bibliothèques Ssfinte-Geneviève 
et Mazarine, l'Ecole de Droit, le Panthéon, la Pitié, le Jardin des Plantes, l'Ecole 
Normale, l'Odéon, l'Ecole Polytechnique. 

« Nul quartier plus que celui-là n'a été profondément modifié par les travaux 
qui ont transformé Paris, et nul cependant n'a mieux gardé sa physionomie 
propre, car il y a en lui une vitalité morale, une pensée, quelque chose comme 
une âme contre laquelle les marteaux et les pioches ne peuvent rien. » 

A côté du Paris joyeux et affairé des boulevards, voici le Paris de l'étude, 
M Ce Paris nouveau, qui a coulé là comme un fleuve, n'a pu changer en rien 1' 
Paris ancien qui touche à ses rives. » 

« Il est vrai, écrit déjà Théodore de Banville, qu'on peut désormais parcourir 
toute la vieille ville située sur la rive gauche de la Seine, sans y rencontrer plus 
rien des habitudes et des coutumes excentriques dont le caractère était si essen- 



ye ARRONDISSEMENT 317 

tiellenient pittoresque. C'est le génie particulier de notre époque de tendre à une 
inévitable uniformité. Les élèves de nos écoles ne peuvent échapper à cette loi 
qui nous gouverne tous, et un étudiant de 1830 aurait grand'peine à reconnaître 
un étudiant d'aujourd'hui. 

« Héros de bals échevelés, coureurs d'école buissonnière au temps des lilas, 
siffleurs de tragédies néo-classiques à l'Odéon, les étudiants d'autrefois savaient 
aussi écouter respectueusement les cours des professeurs, pâlir sous la lampe, 
bûcher sur les livres, et enfin se préparer par des études fortes et acharnées à 
devenir des hommes utiles et purs en même temps de toute cuisine et de toute 
fraude commerciale. Que le poète parlât, ils répondaient à sa voix avec tout l'en- 
thousiasme des âmes brûlantes ; que l'heure sonnât de secouer une tyrannie, ils 
s'élançaient parmi les balles, sanglants, joyeux, et leurs voix, habituées à fredonner 
les chansons d'amour et les chansons à boire, entonnaient avec un sublime appétit 
de la mort et du sacrifice les strophes d'airain de la Marseillaise. » 

Et Banville essaye de nous décrire la physionomie toute spéciale du quartier 
Latin avant les travaux qui l'ont modernisé : 

« Deux longues rues noires, étroites, tortueuses, interminables, la rue de la 
Harpe et la rue Saint-Jacques, à l'Est, mettaient en communication l'île de la 
Cité, qui fut le berceau de Paris, avec la montagne Sainte-Geneviève, qui fut le 
berceau de l'Université. A peine avait-il pénétré dans ce quartier, le promeneur 
bourgeois sentait qu'il n'était plus chez lui et qu'il venait d'entrer dans un domaine 
particulièrement affecté à un peuple spécial au milieu duquel on ne pouvait pénétrer 
que comme un étranger ou comme un hôte. Boutiques à auvent, construites sur 
un modèle gothique, maisons noires et enfumées, rien ne sentait la civilisation 
moderne, et il était facile de comprendre que l'active circulation n'avait pas 
pénétré si loin. Les vieu.x hôtels, les sombres maisons aux balcons de fer forgé 
laissaient le temps noircir tranquillement leurs nobles façades; quant aux maisons 
relativement modernes, ventrues, effondrées, appuyées les unes aux autres comme 
ûe^. infirmes, percées de fenêtres irrégulières et parfois sans carreaux, égayées 
seulement par les enseignes de quelques boutiques bizarres, elles racontaient 
naïvement et sincèrement la vie de leurs hôtes ; les étudiants qui jetaient sur leur 
pauvreté le seul manteau qui jamais cacha bien le manque d'argent : la fantaisie 
insouciante de l'artiste. » 

Le quartier latin fut évidemment très profondément modifié, mais il n'empêche 
que nous allons trouver dans notre promenade à travers le Y^ arrondissement 
bien des coins pittoresques et beaucoup de souvenirs. 

Partons du quai Saint-Michel, dont les premiers travaux de terrassement 
furent commencés par les galériens détenus au Petit-Châtelet, et suivons la rue 
de la Huchette, demeurée encore aussi pittoresque que les quartiers décrits par 
Théodore de Banville. Là nous trouverons encore de vieilles maisons branlantes 
et noires, des boutiques aux enseignes bizarres, des balcons en fer forgé du gra- 
cieux style Louis XV, et des portes Louis XII carapacées de gros clous. 



3i8 ■ LA VILLE LUMIERE 

La rue de la Huchette avait tiré son nom de l'enseigne d'une maison dite 
de la Huchette. Les rôtisseurs vinrent s'y installer en foule, et Mercier écrit au 
XYiii^ siècle : « Il n'y a rien de si agréable à Paris que la me de la Huchette, en 
raison des boutiques de rôtisseurs et de la fumée succulente qui s'en exhale. On 
dit que les Limousins y viennent manger leur pain à l'odeur du rôt. A toute heure 
du jour on y trouve des volailles cuites ; les broches ne désemparent point le foyer 
le plus ardent : un tourne-broche étemel qui ressemble à la roue d'Ixion entretient 
la torréfaction. La fournaise des cheminées ne s'éteint que pendant le Carême. 
Si le feu prenait dans cette rue dangereuse par la construction de ses antiques 
maisons, l'incendie serait inextinguible. » 

La me de la Huchette renfermait jadis un des meilleurs hôtels de Paris, et 
lorsque des étrangers de marque arrivaient dans la ville, on les envoyait tout droit 
rue de la Huchette, à Y Hostellerie de l'Ange, qui devait n'offrir que de lointains 
rapports avec nos « Palaces » actuels. Au numéro i était situé un cabaret fort à la 
mode appelé le Petit More (il en existait un du même nom rue de Seine), où l'on 
faisait très bonne chère. On y payait — dit l'Estoile — « six écus pour y boire à 
tire larigot ». 

•C'est dans une des hôtelleries de la me de la Huchette que l'abbé Prévost 
écrivit son roman autobiographique de Manon Lescaut. C'est au numéro lo, nous 
dit M. Georges Cain, à l'endroit où nous voyons aujourd'hui un hôtel meublé avec 
l'enseigne du Petit Caporal, que Bonaparte logea pendant quelque temps dans 
une chambre qu'il payait trois francs par semaine. 

Traversons la rue du Petit-Pont, dans laquelle de récents travaux ont été 
entrepris, et de laquelle il ne subsistera bientôt plus grand'chose, et prenons la me 
de la Bûchcrie.qui fait suite à la rue de la Huchette. Cette rue date du xii^ siècle ; 
on y voyait encore tout dernièrement l'ancienne faculté de médecine, dont nous 
parlerons plus loin en parcourant le VI*-' arrondissement. 

Donnant dans la rue de la Bùcherie, nous trouvons la rue Saint-Julien- 
le-Pauvre, autrefois vieux chemin conduisant à l'église Saint-Julien-le-Pauvre, 
monument des plus anciens et des plus pittoresques. 

Le prieuré de Saint- Julien-le-Pauvre avait-il pour patron saint Julien de 
Brioude, ou saint Julien l'Hospitaher, ou saint Julien évêque du Mans? Les his- 
toriens ne sont pas d'accord sur ce point ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est la 
très haute antiquité de ce cloître, et c'est l'hospitalité exercée par les religieux 
qui le desservaient. Grégoire de Tours nous apprend qu'il y logea en 580. 

Le prieuré de Saint-Julien passa, dans la suite des âges, par les mains de 
beaucoup de possesseurs et subit de nombreuses transformations. 

C'est là que, en vertu d'une ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Parif 
venait tous les deux ans prêter serment de faire observer fidèlement et d'observer 
lui-même les privilèges des maîtres et des écoliers. C'est là que jusqu'au xvi« siècle 
se fit tous les trois mois l'élection des délégués de la Faculté des Arts qui devaient 
nommer le recteur lui-même. Cette cérémonie fut souvent orageuse, et, en 1534. 



ye ARRONDISSEMENT 



319 



elle fut l'occasion de sérieux troubles pendant lesquels les portes furent enfoncées 
et les fenêtres brisées. Effrayés de ce scandale, les religieux s'adressèrent au Par- 
lement et obtinrent que désormais les tumultueuses séances de la Faculté des 
Arts fussent tenues ailleurs que dans leur couvent. 

Pendant la Révolution, le Prieuré de Saint-Julien subit le sort commun à 
tous les établissements ecclésiastiques : il fut supprimé. L'église seule fut sauvée 
de la destruction. Les détails de son architecture ont une parfaite analogie avec 
ceux de la partie ancienne de Notre-Dame. Très simple à l'extérieur, la petite 




DE LA liUCHERII-. 



église de Samt-Julien fournit un exemple excellent de cette belle école d'architec- 
ture du xiie siècle, dont l'abside de Saint-Germain-des-Prés est à Paris le plus 
ancien spécimen et dont nous retrouvons des restes à Saint-Denis. 

M. Gustave Pessard nous dit qu'il existait auprès de cette église un puits 
dont l'eau produisait des cures merveilleuses, ainsi que l'atteste une inscription 
placée dans la chapelle, rappelant que les « gens de la campagne y venaient en 
foule chercher de cette eau qui giiarissait tous les maux ». 

La rue Galande, qui donne rue Saint-Julien-le-Pauvre, avait été ouverte 
en 1202 sur le clos Mauvoisin dépendant de la Seigneurie de Galande. Cette rue 
est également fort curieuse, mais elle tend à disparaître chaque jour sous la pioche 
des démolisseurs. On y trouve encore quelques vieilles bâtisses à pignons. 



320 LA VILLE LUMIERE 

Au numéro 42, nous voyons un curieux bas-relief représentant saint Julien 
le Pauvre. Lors du percement de la rue Dante, on a fait disparaître le cabaret 
du Château rouge, surnommé la Guillotine, sorte de bouge fréquenté par les 
rôdeurs de nuit, qui faisait partie du programme de l.i tournée classique, dite 
des Grands Ducs. 

A quelques pas de Saint-Julieu-le-Pauvre, entre la rue de la Bûcherie et la 

rue Galande, s'ouvrait, comme elle s'ouvre encore aujourd'hui, la rue du Fouarre, 

rue bien délaissée, mais qui eut jadis ses heures de célébrité. Au xiii^ siècle, 

elle vit s'élever les premières écoles des Quatre Nations, qui composaient la 

'Faculté des Arts, nations de France, de Normandie, d' Angleterre et de Picardie. 

Comme les étudiants n'avaient pas d'autre siège qu'un peu de paille répandue 
à terre, ce mot de paille, ou, selon le langage du temps, de feurre ou de fouarre, 
devint le nom de la rue où ces écoles étaient situées. Dante avait assisté là aux 
leçons de Siger de Brabant, leçons dont ses vers ont perpétué le souvenir. 

La rue du Dante, autrefois rue Domat, fut appelée rue du Dante en souvenir 
du séjour du grand poète italien à Paris. L'on raconte en effet que le Dante, après 
avoir été banni de sa ville natale, vint se réfugier à Paris, où il habita rue de la 
Bièvrc. « Il prenait alors sa pension chez un Italien de la rue Zaccharie, alors rue 
Sac-à-lit, à cause, prétendent quelques chroniqueurs, des ribaudes qui l'habi- 
taient, et travaillait chez un libraire enlumineur de la rue du Petit-Pont (i). » 

En quittant la rue du Dante, nous arriverons devant la rue Saint-Séverin 
i\\\\ doit son origine à un oratoire appelé d'abord Saint-Clément et qui prit le nom 
du solitaire saint Séverin lorsque celui-ci y mourut et y fut enterré au vi<^ siècle. 
Le roi Henri P^ donna en 1051 cet oratoire à l'évêque de Paris. 

L'église actuelle fut commencée vers la fin du xi<^ siècle, réédifléc au xvi", 
agrandie et dénaturée au xvii^. Elle est fort curieuse à visiter, et l'on peut y voir 
quelques beaux vitraux des xv^ et xvi^ siècles. Quelques parties antérieures de 
la nef appartienne/it au xiii^ siècle. C'est dans cette église que furent placées les 
premières orgues que l'on entendit à Paris. 

Autrefois, l'église Saint-Séverin distribuait rlia([ue année un, prix de vertu 
aux cinq filles les plus sages de la paroisse. 

Prenons la rue Saint-Séverin, qui a conservé un jxni de son originale physio- 
nomie d'autrefois. Pour la dépeindre, nous ne pourrons mieux faire (\w de repro- 
duire ici le pittoresque tableau que Huysmans en a tracé. 

« Le quartier Saint-Séverin fut dès son origine ce qu'il est encore maintenant : 
un (juartier miséreux et mal famé, aussi regorgeait-il de clapiers et de bouges ; 
son aspect était sinistre à la fois et hilare : il y avait à côté d'auberges de plaisantes 
mines et d'odorantes rôtisseries pour les étudiants, des repaires pour les bandits, 
des coupe-gorge accroupis dans la fange des trous punais. Il \- a\ait aussi çà et là 
cjuelques anciens hôtels appartenant à des familles seigneuriales, et qui devaient 

(i) Dittiimiùire dis rms de raiis, par G. Pess.\ri\ 



Ve ARRONDISSEMENT 



321 




ÉGLISE SAINT-SÉVERIN. INTÉRIEUR. 



322 



LA VILLE LUMIÈRE 



s'écarter avec morgiie de ces tavernes en fête, lesquelles regardaient certainement 
à leur tour du haut de leurs joyeux pignons le sanhédrin des bicoques usées, des 
ignobles cambuses où gîtaient les voleurs et les loqueteux. 

« Mais que ces bâtisses fussent j eunes ou vieilles, riches ou pauvres, elles étaient 
lancées quand même dans le tourbillon cocasse des rues qui les conduisaient au 
galop de leurs pentes, les jetaient dans des pattes d'oie, dans des tranchées, dans 
des places plantées de piloris et de calvaires ; et là d'autres maisons s'avançaient 
à leur rencontre, leur faisaient la révérence, les pieds dans un tas de boue. Puis le 
cercle de la place se rompait, et les rues repartaient, se faufilaient en de maigres 
sentes, finissaient par se perdre dans des allées en sueur, dans les tunnels obscurs 
des grands porches. Au milieu de ce sabbat de chemins égarés et de cahutes ivres, 
la foule grouillait, harcelée par les cloches qui la conviaient aux offices, arrêtée 
par des moines qui quêtaient au nom de « Jésus, notre Sire », amusée par les cris 
des marchands qui se croisaient et lançaient leurs refrains singuliers >>. 

Parallèle à la rue Saint-Séverin, suivons la rue de la Parcheminerie qui s'appela 
d'abord rue des Ecrivains, puis rue des Parcheminiers. Comme toutes les rues de 
ce quartier, elle était très fréquentée par les « escholiers et gentes bachelettes » et 
était renommée pour ses nombreuses tavernes. D'ailleurs, elle n'a guère changé 
aujourd'hui et est remplie de mastroquets. 

Quittons ces vieux quartiers parmi lesquels les amateurs de pittoresque 
ne regretteront certes pas leur promenade, et arrivons boulevard Saint-Germain, 
devant le Palais des Thermes de Cluny. 

Au temps où Paris était une ville gallo-romaine, il existait sur la rive gauche 
de la Seine, vis-à-vis de l'île qui devait être la Cité, un palais entouré de jardins 
immenses dont les pentes vertes descendaient jusqu'au bord du fleuve. 

Ce palais était certainement le même que celui où quelques Césars ont passé, 

dans les me et iv<= siècles, leurs quartiers d'hiver. Il n'est pomt d'autre édifice à 

Paris qui, pendant tant de siècles, ait pu résister à l'action destructive du temps. 

Trois écrivains de l'antiquité donnent des détails sur ce palais de Paris. 

Julien le désigne sans le nommer lorsque, dans son Miso.pogoii, il parle 

de sa chère Lutèce. 

L'historien Zozime, en donnant à ce palais la qualification de Basilique, 
raconte comment des troupes auxiliaires, récemment arrivées des bords du Rhin, 
et mécontentes d'une expédition lointaine à laquelle on les destinait, résolurent 
d'élever le César Julien, qui résidait alors à Paris, à la dignité d'Auguste. Impa- 
tientées des refus du prince, les troupes se portèrent avec fureur au palais et en 
brisèrent les portes. 

Ammien Marcellin raconte cet événement avec plus de détails et nous apprend 
(jue l'édifice des Thermes contenait des appartements secrets ou souterrains, on 
Julien dut se renfermer pour se dérober aux poursuites des troupes auxiliaires qui 
finirent par le proclamer empereur malgré lui. 

La construction de ce palais, que la tradition attribue à Julien, est due à 



V? ARRONDISSEMENT 323 

Constance-Chlore, qui, pendant le long séjour qu'il fit dans les Gaules, de 292 jus- 
qu'en 306, }• aura joui du calme propre à cette entreprise. 

Le palais Romain était d'une grande étendue. Les bâtiments et les cours qui 
en dépendaient s'élevaient du côté du sud jusqu'aux environs de la Sorbonne. 
D'après le chroniqiieur Jean de Hauteville, le palais aurait été situé sur la partie 
la plus élevée de la montagne, et la salle dite aujourd'hui des Thermes n'aurait été 
qu'un accessoire du principal édifice. Au delà et du même côté devait être aussi 
la place d'armes ou le campus, désigné par Ammien Marcellin. Au nord, en partant 
du point où l'on voit actuellement la salle des Thermes, les bâtiments du palais 
se prolongeaient jusqu'à la rive gauche du petit bras de la Seine. Il paraît que, 
dans les caves des maisons situées sur cet emplacement, on a trouvé des piliers 
et des voûtes datant de l'époque romaine. 

La salle qui subsiste encore, unique reste d'un palais aussi vaste, offre dans 
son plan deux parallélogrammes contigus qui forment ensemble ime seule pièce. 
Les voûtes à arêtes et à plein cintre qui couvrent cette salle s'élèvent jusqu'à 
42 pieds au-dessus du sol. Elles furent merveilleusement construites, puisqu'elles 
ont résisté à l'action de quinze siècles. 

L'architecture simple et majestueuse de cette salle ne présente que peu d'or- 
nements. Les faces des murs sont décorées de trois grandes arcades. La face du 
mur méridional a cela de particulier que l'arcade du milieu se présente sous la 
forme d'une grande niche dont le plan est demi-circulaire. Quelques trous pratiqués 
dans cette niche et dans les arcades latérales ont fait présumer qu'ils servaient à 
l'introduction des eaux destinées aux bains. L'emplacement qu'occupait la piscine 
est encore reconnaissable, et l'on peut voir les restes de canaux qui conduisaient 
les eaux dans les baignoires. 

La haute arcature des voûtes de cette salle aux proportions sévères retombe 
sur des consoles qui dans leur forme rudimentaire simulent des proues de navires, 
et il est superflu d'ajouter qu'on a voulu y voir l'origine première de la nef emblé- 
matique que Paris porte sur ses armoiries. La brique et la pierre alternativement 
employées composent l'appareil des murs dont la surface a été noircie par le temps 
et dégradée de toutes les façons, car cette salle a eu des fortunes diverses et a 
longtemps servi de magasin à un tonnelier qui y entassait des cercles et des 
futailles. 

Les autres parties de l'édifice ne présentent guère qu'un intérêt archéologique. 
En sortant de la grande salle que nous avons décrite, on traverse un étroit vesti- 
bule, et l'on entre dans le tepidarium ; mais ici la voûte a disparu et il n'existe plus 
que des murailles en ruines. 

Après Julien, les empereurs Valentinien et Valens séjournèrent dans le palais 
des Thermes, qui, après la destruction de l'Empire, fut habité par les rois francs 
jusqu'à la fin du x'= siècle. 

Les invasions normandes le ruinèrent en partie, et l'édifice était sans doute 
déjà assez mal en point lorsque Philippe-Auguste en fit don à son chambellan 



324 LA VILLE LUMIERE 

HL-nvi. Bientôt les vieilles constructions et les jardins qui en dépendaient furent 
morcelés, et, vers le milieu du xiv^ siècle, l'évêque de Bayeux vendit les restes 
du palais des Thermes à Pierre de Châlus, abbé de Cluny. Vers 1450, l'abbé Jean 
de Bourbon, à côté des Thermes, commença l'édification de l'hôtel de Chniy, qui 
fut terminé par Jacques d'Amboise en 1490. 

Les Thermes furent à ce point abandonnés que Jean de Hauteville nous 
a]:iprend qu'au xiii^ siècle ses murs devenaient un asile pour le libertinage : 
(1 L'ombre des murailles de ce palais, ses réduits obscurs, favorisent les fréquentes 
défaites d'une pudeur chancelante, et offrent chaque nuit aux jouissances de 
l'ahiour un abri contre l'œil de la sui'veillance. » 

« A côté de l'ancien palais des empereurs romains, l'hôtel de Cluny a des appa- 
rences de jeunesse, et nous nous sentirons sans doute mieux à notre aise dans un 
édifice qui n'a pas encore quatre cents ans ». L'hôtel de Cluny est bien de cette 
« heure charmante où l'art s'adoucit et cherche la grâce, tout en gardant quelque 
chose de la sévérité du passé ». 

L'édifice, avec des fenêtres en croix, se termine par une balustrade ajourée 
et se décore avec une grâce parfaite de l'ornementation à la mode sous Charles VIII : 
ce sont' partout des clochetons, des gargouilles, des cartouches et des frises fine- 
ment sculptées où de petits animaux jouent dans des feuillages. Le corps de logis 
central est orné d'une tour à cinq pans formant saillie qui renferme un escalier 
en spirale se terminant par une terrasse. Au rez-de-chaussée, l'aile gauche présente 
ime galerie, ou loggia, formée d'arcs en ogive. Du côté du jardin, l'édifice est moins 
orné. Il se compose d'un corps de logis coupé à angle droit par une aile dont le 
premier étage renferme la chapelle de l'ancien manoir. Au rez-de-chaussée, une 
salle ménagée au-desssous de la chapelle est réunie à cette chapelle par un esca- 
lier tournant enfermé dans imc cage en pierre découpée avec une grâce 
inlùiie. 

Les abbés de Cluny, venant rarement à Paris, prêtèrent souvent leur hôtel 
à différents personnages. C'est ainsi que' Marie d'Angleterre y passa quelques 
années. C'est également dans vme des salles de l'hôtel Cluny que s'installa, 
en 1579, ^'^ première troupe de comédiens faisant concurrence aux Maîtres ou Con- 
frères de la Passion. L'Estoile raconte que ces représentations attirèrent une telle 
affluence, « que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient pas tous 
ensemble autant quand ils prêchaient ». Sur les réclamations des Confrères de la 
Passion, un arrêt du Parlement interdit ces représentations en 1584. 

Les nonces du pape habitèrent ensuite l'hôtel de Cluny. Les religieux de Port- 
Koyal vinrent également s'y installer en attendant que fût achevé leur monastère 
du faubourg Saint-Jacques. 

En 1790, les Thermes et l'hôtel de Clun\-, devenus propriétés nationales, 
furent concédés à vil prix, et peut-être verrions-nous à cette place aujourd'hui 
quelque banale maison moderne, si M. Alexandre du Sommerard n'avait acheté 
en 1833 l'ancienne résidence des abbés de Cluu\- jiour \- installer les curiosités 



ye ARRONDISSEMENT 



325 



/;^.^M./f:v/:^^^^v^/^<^^^/^^^'/^^^^/^^/:^/^^^^i^#/^,l 




1V^^'^^^'^^^#^<^<^^^^^^^^<^^<^'^^^^^| 



326 LA VILLE LUMIERE 

archéologiques, les meubles précieux, les objets d'art du nroyen âge qu'il avait 
pu réunir. 

A la mort de M. du Sommerard, la Chambre des Députés adopta, sur le 
projet de François Arago, un projet de loi qui autorisait le gouvernement à acheter 
au nom de l'Etat les collections et l'édifice qui leur servait d'asile. C'est alors que 
fut fondé le musée des Thermes et de l'hôtel Cluny. Depuis ce jour, la collection 
primitive s'est considérablement accrue et enrichie par des acquisitions heureuses 
et la libéralité de nombreux collectionneurs. 

• Le musée est très riche en monuments de sculpture, en objets d'orfèvrerie, 
en remarquables ivoires sculptés, en armes anciennes, armures de guerre ou de 
parade, ciselées et damasquinées par les ouvriers de Milan, casques, bourguignottes, 
mousquets, hallebardes, etc., en ouvrages de fer forgé, en céramiques, mosaïques, 
faïences et vitraux. 

Dans l'ancien Frigidarium, on a recueilli les plus vieux souvenirs de l'occu- 
pation romaine à Paris, datant du iTgne de Tibère : ce sont « des fragments 
d'autel élevé en l'honneur de Jupiter, qui, après être restés enfouis pendant 
quatorze siècles, ont été retrouvés en 1711 dans un état de parfaite conservation 
sous le chœur de Notre-Dame ». 

Il existe également au musée des Thermes une statue de l'empereur Julien 
datant du Bas-Empire. 

L'entrée du musée de Cluny est au numéro 14 de la rue du Sommerard, 
anciennement rue des Mathurins-Saint-Jacques. 

Tout à côté du musée, nous voyons, boulevard Saint-Germain, le théâtre 
Cluny, créé en 1862, sous le nom d'Athénée Musical. Il occupe une partie de l'em- 
placement de l'ancien couvent des ^^lathurins, religieux qui poursuivaient le but 
de racheter des Musulmans les esclaves chrétiens et des chrétiens les esclaves 
musulmans qu'ils donnaient en échange. Ces moines vivaient d'une manière très 
austère et ne se servaient que d'ânes comme montures, si bien que le peuple les 
surnomma bientôt les « Frères aux ânes ». Cet ordre de religieux semble toujours 
avoir eu la conduite la plus digne ; Rutebcuf, dans sa pièce de vers intitulée les 
Ordres de Paris, leur accorde des éloges qu'il est loin d'octroyer aux autres moines 
de la ville. Une épitaphe retrouvée sur une pierre scellée dans le mur tend à 
prouver que les Frères aux ânes se faisaient honneur des travaux les plus ser- 
viles : 

" Ci-gist le léal Mathurin, 
Sans reproche bon serviteur. 
Qui céans garda pain et vin 
Et fust des portes gouverneur. 
Paniers ou hottes par honneur 
Au marché volentier portoit ; 
Fort diligent et bon sonneur ; 
Dieu pardon à l'âme lui soit, n 

Dans le cloitn- des Matluuins, on voyait la tombe et les figures gravées au 



V ARRONDISSEMENT 327 

trait sur la pierre, de deux écoliers, nommés Léger Dumoussel et Olivier Bourgeois, 
qui ayant volé et assassiné des marchands sur lui chemin furent poursuivis, 
arrêtés et pendus par le prévôt de Paris. L'Université se récria de toutes ses forces 
contre cet acte qui n'était en somme que de bonne justice ; elle fit valoir ses 
droits et privilèges, menaça de fermer toutes ses écoles et parvint à faire con- 
damner le prévôt de cette ville aux humiliations suivantes : il fut contraint de 
détacher lui-même du gibet les deux écoliers pendus, de leur donner à chacun 
d'eux un baiser sur la bouche et de les faire conduire sur un char couvert d'un 
drap mortuaire à Notre-Dame, puis dans l'église des Mathurins. 

Cloutons le boulevard Saint-Michel, qui doit son nom à l'ancienne chapelle 
Saint-Michel du Palais, et prenons à notre gauche la rue des Ecoles, où nous allons 
trouver la Sorbonne et le Collège de France. Le percement de la rue des Ecoles 
fut la cause de la démolition de plusieurs édifices, au nombre desquels étaient le 
Collège de Sens, le Donjon de Saint-Jean-de-Latran et l'église Saint-Benoît, 
dont l'autel, contrairement à l'usage, était tourné vers l'Occident et qui avait 
été nommée pour cette raison église de Saint-Benoît le Bétourné. 

L'église servit de magasin à fourrage pendant la Révolution, puis fut détruite 
en 1845. Son portail a été conservé et réédifié dans le jardin du musée de Cluny. 

Devant le Collège de France, la rue des Ecoles forme une place sur laquelle 
se trouvait anciennement le Collège de Cambrai, où furent d'abord installés 
les cours du Collège de France, et une partie de la Commanderie de Saint-Jean- 
de-Latran, fondée en 1171 par les Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jéru- 
salem. Près de la Commanderie, s'élevait une tour qui fut dite plus tard Tour 
Bichat et qui servait à héberger les pèlerins se rendant en Terre Sainte. 

On raconte que c'est dans l'enclos Saint-Benoît que François Villon assassina 
Charmoye, « par rivalité d'amour ». 

La nouvelle Sorbonne, commencée en 1889 par M. Nénot, architecte, est un 
très beau et très imposant édifice qui occupe tout un immense emplacement entre 
la place de la Sorbonne, la rue Cujas, la rue Saint-Jacques et la rue des Ecoles. 
Après avoir visité ces vastes amphithéâtres qui ne doivent rappeler que de fort 
loin ceux où jadis les malheureux candidats au titre de docteur en Sorbonne 
devaient le dernier jour de leur thèse « soutenir et repousser les attaques de vingt 
ergoteurs qui les harcelaient de six heures du matin à sept heures du soir », 
rappelons en quelques mots les origines de cette institution. 

Robert Sorbon, chapelain du roi saint Louis, connaissant les difficultés 
qu'éprouvaient les écoliers sans fortune pour parvenir au grade de docteur, 
étabUt, en 1253, une maison qu'il destina à un certain nombre d'ecclésiastiques 
séculiers, qui, vivant en commun et tranquilles sur leur existence, seraient entière- 
ment occupés d'études et d'enseignement. Saint Louis, approuvant l'idée de son 
chapelain, voulut participer à cette fondation ; il acheta en 1256 une maison située 
rue Coupe-Gueule, devant le palais des Thermes, puis en 1258 deux autres maisons 
qu'il fit rebâtir et dont la location devait servir à l'entretien des écohers. 



328 LA VILLE LUMIÈRE 

Le collège de Robert Sorbon prit d'abord la dénomination très modeste de 
pauvre maison, et les maîtres qui enseignaient celle de pauvres maîtres. Plus tard, 
les maîtres du Collège de Sorbonne, enrichis et fortifiés par le temps, oublièrent 
leur humble origine et troublèrent souvent par leurs décrets l'ordre social. Cette 
association de docteurs formait un tribunal redoutable, qui jugeait sans appel 
tous les ouvrages et les opinions théologiques. L'Estoile parle en ces termes peu 
respectueux des maîtres de Sorbonne : « Trente ou quarante pédans, qui, après 
grâces traitent des sceptres et couronnes ». 

Les anciens bâtiments et la chapelle de la Sorbonne étaient peu remarquables 
et tombaient de vétusté lorsque Richelieu, toujours préoccupé par la pensée de 
laisser à la postérité un monument de sa munificence, fit reconstruire ces bâti- 
ments sur un plan plus vaste et leur ajouta une chapelle qui existe encore 
aujourd'hui et a été enclavée dans les bâtiments de la nouvelle Sorbonne. 

La façade de la Chapelle est composée de deux ordres l'un sur l'autre, dont 
le supérieur est couronné par un fronton. Au-dessus de cette façade s'élève, du 
centre de l'édifice, un dôme accompagné de quatre campaniles et surmonté par une 
lanterne. La peinture de la coupole du dôme fut faite par Philippe de Champagne. 

La chapelle renferme le tombeau de Richelieu, œuvre de Girardon, qu'on 
peut y voir actuellement. 

La Sorbonne fut supprimée en 1792, et ses bâtiments restèrent vides jusqu'à 
ce que Napoléon, en 1808, en fît le siège de la Faculté des Lettres, des Sciences et 
de Théologie. 

On sait qu'il ne peut être établi aucun rapport entre l'ancien empire de la 
Scolastique, qu'était jadis la Sorbonne, et l'institution actuelle, où les savants les 
plus illustres prodiguent leur enseignement. 

En quittant la Sorbonne, nous verrons, tout proche, le Collège de France, 
édifié sur l'emplacement des collèges de Tréguier et de Cambrai. 

L'institution du Collège de France fut fondée en 1529 par François F'', qui, 
conseillé par Guillaume Parvi, son prédicateur, et par Guillaume Budé, avait déjà 
invité plusieurs savants à venir remplir dans ce collège projeté des places de pro- 
fesseurs. Il y fut d'abord institué deux chaires, l'une de grec et l'autre de langue 
hébraïque. Comme il n'avait été construit aucun édifice pour ce collège, ces chaires 
furent établies dans le Collège de Cambrai. Au fur et à mesure que les savants 
acceptaient l'emploi qui leur était offert, et pour lequel ils recevaient annuelle- 
ment deux cents écus d'or, de nouvelles chaires étaient créées. Leur nombre 
s'éleva bientôt jusqu'à douze : quatre pour les langues, deux pour les mathéma- 
tiques, deux pour la philosophie, deux pour l'éloquence et deux pour la médeciiu'. 

Ce collège n'avait aucun bâtiment qui lui fût propre. C'est Henri I\' 
qui eut l'idée de faire construire un édifice particulier au Collège de Franci : 
mais la mort de ce roi suspendit l'exécution de ce projet, qui ne fut repris qu'à la 
fin du règne de Louis XV. En 1774, le duc de la Vrillière en posa la première pierre, 
et trois ans après le Collège de France fut terniiné. Il présente une grande cour 



Ve ARRONDISSEMENT 329 

entourée de trois côtés de bâtiments. Dans le corps qui se trouve placé en face de 
la porte d'entrée est la salle des séances publiques. En 1831, de nouveaux bâti- 
ments y furent ajoutés. 

Les professeurs du Collège de France sont nommés par le Chef de l'Etat, 
sur la proposition du ministre de l'Instruction publique, faite d'après une double 
présentation de deux candidats par l'Assemblée des professeurs du Collège, et 
par celle des académies de l'Institut, à laquelle coiTespond la chaire vacante. 

Michelet, qui professa au Collège de France un cours célèbre, dit que le 
« Collège de France est la haute école de la vie, alternant des sciences morales 
aux sciences de la nature, d'elles encore à la morale. Et tout cela est identique. 
Car nature, c'est encore l'âme. Tout est vie, tout est esprit ». 

La rue Saint-Jacques, qui part du boulevard Saint-Germain, traverse la rue 
des Ecoles et aboutit au boulevard du Port-Royal, est, ainsi que nous l'avons déjà 
vu au commencement de ce chapitre, une des plus anciennes voies de Paris. 
Pendant l'époque romaine, il existait déjà une voie publique nommée Via supc- 
rior, qui suivait la direction de la rue Saint-Jacques. Cette rue se terminait 
auparavant rue des Fossés-Saint-Jacques. 

Au 143, était l'ancienne église de Saint-Etienne-des-Prés ; au 172, nous 
voyons une inscription qui rappelle l'existence de la porte Saint-Jacques. 

Au 252, remarquons l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Cet établissement 
est dû à une colonie de l'hôpital de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, situé en Italie. 
Aussi n'est-ce point la rue Saint-Jacques qui donna son nom à cette église. On 
conjecture que les religieux de cet ordre devraient leur origine à une association 
de laïques connue sous le nom de Frères Pontifes ou Frères constructeurs de ponts. 

L'époque où fut fondé à Paris l'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas est in- 
connue ; mais il est certain qu'en 1335 ces religieux occupaient déjà cet emplace- 
ment, qui était nommé le Clos du Roi. La chapelle de la Vierge, située au chevet 
de cette église, fut construite en 1688. L'église n'offre rien de remarquable, si ce 
n'est un tableau de grandes dimensions représentant l'ensevelissement de Jésus. 

En 1793, cette église était devenue le Temple de la Bienfaisance. 

Les numéros 21 à 25 de la rue Saint-Jacques occupent l'emplacement de l'an- 
cien couvent des Jacobins. 

Ce couvent des Dominicains ou Frères Mineurs, situé rue Saint-Jacques, eut 
une origine merveilleuse. Saint Dominique, son fondateur, en priant Dieu dans 
l'église Saint-Jean-de-Latran, fut gratifié d'une vision qui lui apprit sa mission 
apostolique. Le pape Innocent III fit, dit-on, un rêve qui le détermina à confirmer 
la mission de Dominique. Ainsi une vision et un rêve furent les motifs de cette 
institution. Saint Louis vit avec satisfaction prospérer cette nouvelle colonie 
de rehgieux mendiants. 

Il s'occupa de leur faire construire des bâtiments convenables et choisit 
pour son confesseur un des religieux de cette maison, frère Geoffroy de Beaulieu, 
qui, suivant l'usage du temps, le fustigeait avant de l'absoudre. 



330 LA VILLE LUMIERE 

Saint-Louis établit dans son royaume un grand nombre de couvents de cet 
ordre, qu'il affectionnait par-dessus tous les autres. En donnant aux religieux jaco- 
bins des marques si éclatantes de sa bienveillance, il ne prévoyait pas que dans la 
suite un moine de ce couvent poignarderait un de ses descendants, le roi Henri III. 
Ces moines, fiers de la prérogative de prêcher, de confesser et de fouetter les rois, 
repoussèrent avec indignation les injonctions qu'en 1253 leur fit l'Université, 
et de là naquit une inimitié constante entre les Jacobins et l'Université, inimitié, 
qui, à chaque occasion, éclatait par des explosions terribles et toujours scanda- 
leuses. 

La fierté de ces moines ne les empêchait pourtant pas d'aller tous les matins 
solliciter à grands cris la charité des Parisiens et demander l'aumône dans les 
rues. 

Autorisés par la Cour de Rome, eux et les Cordeliers étaient les plus acha- 
landés des confesseurs ; mais ils se faisaient payer très cher leur absolution. Dans 
un ouvrage du xiv^ siècle, on parle d'une femme qui dissipe en folles dépenses 
les biens de son mari et « les despend en moult manières, tant à son ami qu'à son 
confesseur qui sera un cordelier ou im jacobin, qui aura une grosse pension pour 
l'absoudre chaque an, car tels gens ont toujours le pouvoir du pape ». 

La dissolution et les désordres s'introduisirent à plusieurs reprises dans ce 
couvent ; on chassait les moines déréglés et on les remplaçait par d'autres dont 
les mœurs n'étaient souvent pas plus recommandables. 

Il subsista longtemps quelques vestiges de ce couvent, des arceaux gothiques, 
une maison à tourelles, dont il ne reste plus rien à l'heure actuelle. 

Nous voyons enfin rue Saint-Jacques le collège Louis-le-Grand, ancien 
collège de Clermont, fondé par les moines de la Société de Jésus. 

Ces Pères, pour s'établir à Paris, eurent beaucoup d'obstacles à surmonter; 
mais les Jésuites n'étaient pas gens à se rebuter. Repoussés par le Parlement, 
par l'Université, par la Sorbonne et m^me par l'évêque de Paris, ils persistèrent 
dans leur tentative avec une telle opiniâtreté, ils intriguèrent tellement auprès 
de Catherine de Médicis et du roi, son fils, qu'ils parvinrent à faire enregistrer 
par le Parlement les édits en leur faveur. Dès qu'ils eurent obtenu la permission 
de s'établir, ils voulurent avoir celle d'enseigner la jeunesse. L'Université, comme 
bien on le pense, s'opposa vivement à cette entreprise. L'affaire fut plaidée 
avec éclat, et les Jésuites perdirent leur procès ; mais toujours persistants et con- 
fiants dans leurs ressources, ils eurent l'adresse de faire décider par le Conseil du 
Roi qu'ils auraient le droit d'enseigner la jeunesse sans être incorporés à l'Uni- 
versité. 

En 1563, ils établirent leur collège. C'est peut-être à toutes les difhcultés 
qu'ils éprouvèrent et aux efforts qu'ils firent pour les surmonter qu'ils durent 
cette souplesse de caractère et ce talent pour rintrit;ui' cpii les lit surnommer les 
Pères de la Ruse. 

Peu de temps après leur établissement, la tentative de nieurtrc connuiso 



Vf' ARRONDISSEMENT 331 

par Jean Châtel sur la personne d'Henri IV fit condamner « tous les prestres et 
escholiers du collège de Clermont et tous autres soy disants de la Société de Jésus 
à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume, comme corrup- 
teurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du Roy et de l'Etat ». 
Après huit ans d'exil, les Jésuites revinrent en 1603, mais ils n'obtinrent 
qu'en 1618 l'autorisation de s'établir de nouveau à Paris. Ils s'occupèrent alors à 
la reconstruction de leur collège, qu'ils agrandirent, en faisant l'acquisition d'une 
ruelle et des collèges de Marmoutiers et du Mans. Louis XIV, qui eut toujours 
des Jésuites pour confesseurs, exerça sa munificence envers cette maison et l'en- 
richit de ses dons. Ce fut alors que ces religieux, en habiles courtisans, donnèrent 
à leur collège le nom de Louis-le-Grand dans la circonstance suivante : En l'année 
1674, Louis XIV, invité par ces Pères à venir assister à une tragédie représentée 
par leurs élèves, s'y rendit, fut satisfait de la pièce qui contenait plusieurs traits à 
sa louange, et dit à un seigneur qui lui parlait du succès de cette représentation : 
Faut-il s'en étonner, c'est mon collège. Le recteur, attentif à toutes les paroles du 
roi, saisit celle-ci. Après le départ du monarque, on fit enlever l'ancienne inscrip- 
tion, qui était : 

COLLEGIUM ClAROMOXT.'WUM SoCIETATIS JeSU. 

et pendant toute la nuit des ouvriers furent employés à graver sur une table de 
marbre noir ces mots en grandes lettres d'or : 

COLLEGIUM LUDIVICI MaGNI. 

Le lendemain matin, cette nouvelle inscription remplaça l'ancienne. 

Les Jésuites furent supprimés en 1762. Le collège Louis-le-Grand, réorganisé 
sous une forme nouvelle en 1792, reçut le nom de Collège de l'Egalité, puis en 1800 
celui de Prytanée. En 1802, on l'appela Lycée Impérial, puis en 1814, on lui rendit 
son ancienne dénomination de Louis-le-Grand. 

La rue Cujas traverse la rue Saint-Jacques. La partie de la rue qui va de la 
place du Panthéon à la rue Saint- Jacques existait en 1230 et portait le nom concis 
de rue qui va de l'église Sainte-Geneviève à celle de Saint-Étienne. L'autre partie, 
qui va de la rue Saint-Jacques au boulevard Saint-ilichel, portait le nom de 
rue des Grès. 

Au numéro 2 de la rue Cujas, nous voyons le collège Sainte-Barbe, qui, 
d'après une tradition très répandue, aurait eu pour fondateur un docteur en droit 
appelé Jean Hubert. Mais il a été prouvé que ce collège devait son origine à un 
maître du collège de Navarre, nommé Geoffroy Normant. De tous les écoliers qui 
fréquentèrent cette maison célèbre, il faut citer Ignace de Loyola, le premier Père 
de la Société de Jésus, et son disciple, Fi'ançois Xavier. 

Après avoir été fermé pendant la Révolution, le collège Sainte-Barbe fut 
rouvert en 1800 sous le nom de collège des Sciences et des Arts ; deux ans après, 
il reprit son ancien nom. 



332 LA VILLE LUMIERE 

Arrivons à présent place du Panthéon, où nous allons trouver plusieurs 
monuments. C'est d'abord la mairie du V^ arrondissement, édifiée en 1845. 
Le V^ arrondissement, autrefois le XII*", comprend aujourd'hui les quartiers 
de Saint- Victor, du Jardin des Plantes, du Val de Grâce et de la Sorbonne. 

L'Ecole de Droit, située en face de la mairie, fut commencée en 1771 et ter- 
minée seulement en 1823. La façade est l'œuvre de l'architecte Soufflot. Avant de 
posséder leur école, les Maîtres de droit avaient professé un peu partout et même 
dans Notre-Dame. 

Avant de commencer la visite du Panthéon, il nous parait intéressant de 
rappeler quelles furent ses origines. 

Le monastère de Sainte-Geneviève, oîi reposait le corps de la sainte patronne 
de Paris, après avoir été détruit par les Normands, n'avait été qu'imparfaitement 
rétabli. En l'an 1177, Etienne de Tounay, élu abbé de Sainte-Geneviève, fit ré- 
parer les murailles dégradées, reconstruire les voûtes et recouvrir la toiture de 
lames de plomb. Le chapitre, le cloître, le dortoir, la grande chapelle intérieure de 
la Vierge furent pareillement rétablis par cet abbé. 

L'église, contiguë à celle de Saint-Etienne-du-Mont, s'élevait sur l'emplace- 
ment qui se voit au sud de cette dernière église, emplacement sur lequel s'étend 
aujourd'hui une partie de la rue Clovis et le lycée Henri-I V. L'architecture de cette 
église était fort simple et offrait quelques analogies avec celle de Saint-Germain- 
des-Prés. La châsse de sainte Geneviève était l'objet principal du culte de cette 
église ; on lui attribuait tous les pouvoirs. 

Mercier nous en parle en ces termes : « A Dieu ne plaise que je me moque de 
sainte Geneviève, patronne antique de la capitale. Le petit peuple vient faire 
frotter des draps et des chemises à la châsse de la sainte, lui demander la gué- 
rison de toutes les fièvres et boire en conséquence de l'eau malpropre qui sort d'une 
fontaine réputée miraculeuse. Mais les échevins, le Parlement et les autres cours 
souveraines lui demandent bien de la pluie dans la sécheresse, et la guérison des 
princes. Quand ils agonisent, on découvre alors la châsse par degrés comme pour 
laisser échapper plus ou moins de vertu efficace selon le danger. Quand il est 
extrême, alors la châsse est exposée toute nue... Oui, tel savetier meurt d'amour 
pour sainte Geneviève, la consulte dans ses chagrins, l'invoque dans ses peines, 
l'appelle dans les afflictions et ressent les transports de la passion la plus enthou- 
siaste. Je voudrais pouvoir jouir comme lui en présence de la châsse de ces 
voluptés extatiques... Curieux de lire ensuite des billets écrits et appliqués aux 
colonnes voisines de la châsse, je m'approchai et je lus : 

« On recommande à vos prières une jeune femme environnée de séducteurs 
et « prête à succomber ; « 

« On recommande à vos prières un jeune limunu' (lui vml mauvaise coni- 
K pagnie et qui découche ; » 

« On recommande à vos prières un lumunr en danger de la damnation étcr- 
i< nelle et qui lit des livres philosophi([ues. » 



Ve ARRONDISSEMENT 




334 



LA VILLE LUMIERE 



Et JMercier ajoute qu'on va construire une magnifique église pour placer cette 

châsse sous une superbe coupole. 

« Elle coûtera bien 12 à 15 millions et au delà. Quelle énorme et inutile 

dépense qu'on aurait pu appliquer au soulagement des misères publiques ». 

L'église Sainte-Geneviève a été démolie en 1807. Le culte de l'église a été 

transféré à Saint- 
Etienne-du-Mont. 

En 1791, l'église 
dont parle ^lercier, et 
qui avait été commen- 
cée en 1757, d'après 
les dessins et sous la 
conduite de l'archi- 
tecte Soufflot, chan- 
gea de destination 
avant d'avoir été inau- 
gurée. Par un décret 
de l'Assemblée Natio- 
nale, elle fut affectée 
à la sépulture des 
grands hommes. An- 
toine Ouatremère fut 
chargé des change- 
ments à opérer pour 
t ransformer cette église 
en Panthéon Français. 
Tous les signes qui 
caractérisaient une 
basilique de chrétiens 
furent remplacés par 
des symboles de la 
liberté et de la morale 
publique. Sa façade et 
son intérieur éprou- 
vèrent plusieurs chan- 




LISE S,\INT-ÉTIKXNE-r.U-MONT. 



gements. La frise porte cette inscription en caractères de bronze : 

« Aux GR.\NDS IIOMMKS, I A P.\TKIK KKCONNAISS.ANTi:. " 

C'est deux jours après la mort de Miralx-au i\uv l'Assemblée Nationale décida 
d'affecter la chapelle de Sainte-Geneviève à la sépulture des citoyens « qui auraient 
bien mérite de la Patrie ». Les funérailles du célèbre orateur furent célébrées en 
grande pompe, et son corps fut déposé dans la crypte du nouveau Panthéon. 



ye ARRONDISSEMENT 335 

Nous n'entreprendrons pas ici la description du Panthéon, qui est un monu- 
ment d'art fort beau et fort intéressant qu'il faut s'empresser de visiter. Nous ne 
pouvons seulement nous empêcher de constater que son aspect intérieur serait 
plus imposant et plus grandiose si les tombes des hommes illustres, au culte 
desquels il fut consacré, se trouvaient dans les nefs même au lieu d'être placées 
dans les souterrains. 

Nous voici maintenant devant l'église Saint-Etienne-du-Mont, cette fine et 
délicate merveille de l'art français. Elle a remplacé une ancienne église qui datait 
du xiii^ siècle. Les premières assises de la nouvelle construction furent posées 
en 1517. Les travaux durèrent plus de cent ans. L'admirable jubé ne fut commencé 
qu'en 1600, le grand portail en 1610. La consécration du maître autel et de toute 
l'église eut lieu en 1626. Il n'est pas nécessaire que nous nous attardions à énu- 
mérer les beautés architecturales de ce gracieux sanctuaire, puisque le temps 
et les hommes l'ont épargné et qu'une simple visite sera préférable à toute des- 
cription. 

Chaque année, dans les premiers jours de janvier, la neuvaine de Sainte-Gene- 
viève y ramène une foule pieuse, venue de tous les quartiers de la ville pour venir 
prier devant la vieille tombe de pierre de la patronne de Paris. 

La bibliothèque Sainte-Geneviève, autrefois placée dans l'abbaye, fut trans- 
férée dans un nouveau local construit sur l'emplacement de l'ancien collège de 
Montaigu. 

Le lycée Henri-IV, successivement lycée Napoléon et lycée Corneille, occupe 
ainsi que nous venons de le dire, l'emplacement de l'ancienne abbaye de Sainte- 
Geneviève. On voit encore une des tours de l'abbaye enclavée dans les bâtiments 
du lycée. 

Proche de l'église de Saint-Etienne-du-Mont, nous verrons l'Ecole Polytech- 
nique, située rue Descartes et rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Elle fut 
fondée en 1794. La Convention avait fait table rase de toutes les écoles de divers 
ordres fondées au temps de la [Monarchie. Elle ne tarda pas à s'occuper de les 
réorganiser sur un plan nouveau. Le 6 Brumaire, an III, le Comité de Salut Public 
rendait un arrêté pour préparer l'établissement d'une école centrale de travaux 
publics. Fourcroy fut chargé de présenter un rapport détaillé sur le plan de cette 
oi-ganisation : toutes les propositions notées dans son projet furent votées à l'una- 
nimité. Des hommes comme BerthoUet, Monge, Prieur, Carnot, associèrent leurs 
efforts, s'engagèrent à faire les premiers cours, et secondés par Lamblardie, chargé 
officiellement d'organiser la nouvelle école, ils donnèrent bientôt à celle-ci une 
impulsion qui ne s'est pas ralentie. 

Lors de l'expédition d'Egypte, l'Ecole Polytechnique réclama une place 
auprès de la Commission scientifique qui accompagnait cette lointaine entreprise. 

Bonaparte, à son retour d'Italie, s'efforçant de se concilier l'affection des 
savants et des gens de lettres, visita souvent l'Ecole et assista même plusieurs fois- 
à quelques-unes de ses leçons. 



336 ' LA VILLE LUMIÈRE 

L'Ecole Polytechnique s'installa en 1805, dans l'ancien collège de Navarre, 
qui avait été fondé en 1304 par Jeanne de Navarre. 

Pendant la grande insurrection de juillet 1830, les Polytechniciens se mêlèrent 
au peuple armé qui en fit ses capitaines. Un d'entre eux, Vaneau, fut tué à l'attaque 
de la caserne des Suisses, rue de Babylone. L'acclamation populaire donna son 
nom à une rue voisine. Les agitations qui suivirent la Révolution de Juillet eurent 
quelque retentissement à l'Ecole Polytechnique : plusieurs élèves sortirent de vive 
force le 5 juin 1832 pour assister aux funérailles du général Lamarque et prirent 
part à l'insurrection qui suivit. 

• En février 1848, l'uniforme populaire de l'Ecole reparut pour aider à la tâche 
difficile du Gouvernement provisoire qui associa l'Ecole Polytechnique en corps, 
comme l'Ecole Normale et l'Ecole de Saint-Cyr, à toutes les solennités de la Répu- 
blique. 

Si nous suivons la rue Descartes, nous arriverons rue Mouffetard, où l'on 
pourra facilement se figurer ce qu'était autrefois la vie populaire à Paris. C'est 
une curieuse et très intéressante évocation qu'une promenade rue Mouffetard, 
le soir en hiver, à l'heure où les lumières commencent à s'allumer dans Paris. 
M. Georges Gain nous fait de la rue Mouffetard la description suivante : 

« Etroite, tortueuse, bordée de maisons dont beaucoup sont anciennes, la 
rue Mouffetard est, comme autrefois, hérissée d'enseignes débordantes : An Ciseau 
d'Or, Au Petit Ëmouleur, Au Soleil d'Or, Aux Enfants d' Auvergne, A la Bonne 
Source, etc., etc. Sur les boutiques sont peints des sacs de coke, des têtes de veau, 
des paquets de pieds de mouton, des piles de cotrets, des litres de vin rouge ou 
blanc et des effigies de chevaux dorés désignant les nombreuses boucheries 
hippophagiques. . . 

« On y voit d'innombrables mastroquets, d'opulents assommoirs dont les 
alambics de cuivre reluisent comme des machines de guerre qui retiennent leur 
clientèle assoiffée autour «d'apéritifs de premier choix «. Les portes cochères sont 
habitées : sous les unes, on vend des journaux, sous les autres on i-etourne des 
pommes de terre dans la graisse bouillante, ou ce sont les marchandes de lait et 
de café noir qui versent leur marchandise dans des bols de porcelaine, et les gros 
pots d'étain reluisent comme des miroirs. Devant les boutiques des fruitières 
au milieu des salades, des navets et des tomates, d'énormes potirons entr' ouverts 
flamboient joyeusement, note fulgurante de ce tableau coloré au milieu duquel 
une fille passe en caraco rayé, une rose au bec, les cheveux fous sur des yeux 
rieurs. )> 

Au numéro 141 de la rue Mouffetard, se trouve l'église Saint-Médard, célèbre 
au .wiii^ siècle par le fameux tombeau du diacre Paris, dont j\lercier nous parle 
en ces termes : 

« Pendant .son vivant, il ne se douta guère du genre de célébrité qui! 
obtiendrait après sa mort. Le parti des Jansénistes voulut à toute force en faire 
un saint, et ils allèrent en foule grimacer et convulsionner sur son tombeau. L'<"n- 



Ve ARRONDISSEMENT 337 

thousiasme communiqué au peuple aurait eu des suites graves sans l'aurore de 
la philosophie qui dissipa ces extravagances, ridiculisa les novateurs et le thau- 
maturge et servit le gouvernement assez inquiet sur cette épidémie morale. Les 
esprits échauffés auraient pu aller loin, tant le délire était universel. Une princesse 
douairière, que l'âge avait rendue aveugle, acheta pour mille écus les vieilles 
culottes du diacre pour s'en frotter les yeux... On a dansé sur la tombe du diacre 
Paris, on a mangé de la terre de son tombeau... » Près de 800 personnes se dirent 
atteintes de convulsions. Dès qu'une femme avait touché le tombeau, elle était 
prise d'une sorte de délire : celles qui gambadaient avaient reçu le nom de sau- 
teuses; celles qui hurlaient s'appelaient aboyeuses ou miauleuses. 

Le gouvernement, devant ces scènes ridicules et scandaleuses, ordonna la 
fermeture du cimetière Saint-Médard. Le lendemain on trouva sur la porte l'épi- 
gramme suivante : 

n De par le Roy, deffence à Dieu 
De faire miracle en ce lieu. » 

Au numéro 99 de la rue des Patriarches, on voit le passage et le marché des 
Patriarches qui existait déjà en 1684 dans la Cour des Patriarches et antérieu- 
rement en pleine rue Mouffetard. 

La rue Mouffetard aboutit à la rue Claude-Bernard, anciennement impasse 
des Pénitentes. Nous voyons au numéro 16 l'Institut National Agronomique. 
Cette rue conduisait autrefois au couvent des Feuillantines, fondé par Anne 
Gobelin, veuve d'Estournel. Les Feuillants de Paris, qui d'abord avaient résisté 
à l'établissement de leurs sœurs, vinrent les accueillir, et au nombre de 30, les 
escortèrent processionnellement. 

L'église qui fut bâtie en 1719 ne contenait rien de remarquable qu'une copie 
de la (i Sainte-Famille " de Raphaël. Ce couvent, supprimé en 1790, est devenu 
propriété particulière. 

La rue d'Ulm nous conduit à l'Ecole Normale, créée en 1794 par un décret 
de la Convention. 

Le rapport du représentant du peuple, Lakanal, précise nettement le but de 
l'institution : « Dans cette école, dit-il, ce n'est pas les sciences qu'on enseignera, 
mais l'art de les enseigner. Au sortir de cette école^ les disciples ne devront pas 
être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire... 
Pour la première fois, les hommes les plus éminents en tout genre de science et 
de talent, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeui's des nations 
et des siècles, les hommes de génie vont être les premiers maîtres d'école d'un 
peuple... » Le projet fut converti en loi et immédiatement exécuté. Trois mois 
après, 1 400 élèves choisis et envoyés par les administrations départementales 
étaient réunis sous la présidence des représentants délégués auprès des écoles 
normales, Lakanal et Deleyre, en présence des maîtres illustres que leur avait 
choisis la Convention. 



338 



LA VILLE LUMIERE 



Avant l'installation définitive dans les bâtiments de la rue d'Ulm en 1847, 
les cours de l'Ecole Normale se donnaient dans l'amphithéâtre du Jardin des 
Plantes et dans l'ancien collège du Plessis. Mais les bâtiments du Plessis devinrent 
insuffisants, et l'on acheta pour y établir l'Ecole Normale un terrain connu sous 
le nom de clos Saint-Joseph, près du jardin du Val-de-Grâce. 

Au sortir de l'École Normale, suivons la rue Gay-Lussac ouverte sur l'empla- 
cement d'un camp 
romain et atteignons 
la rue de l'Abbé-de- 
l'Epée, nommée ainsi 
en l'honneur de l'in- 
venteur de l'alphabet 
des sourds-muets. Au 
coin de cette rue et de 
la rue Saint-Jacques 
se trouve l'Institution 
des Sourds-^Muets. 

Remontons la rue 
Saint-Jacquesjusqu'au 
boulevard du Port- 
Royal, et arrêtons-nous 
à l'hôpital militaire du 
\'al-de-Grâce, qui oc- 
cupe im terrain appelé 
jadis F ici de Valois ou 
Petit Bourbon. 

L^ne abbaye royale 
de bénédictines y fut 
installée par Anne 
d'Autriclie, qui s'en fit 
déclarer fondatrice. 
Cette R>ine longtemps 
stérile, et inquiète, 
après vingt-deux ans 
de mariage, de ne pouvoir donner un héritier à la couronne, avait adressé des 
vœux à toutes les chapelles, à toutes les églises où se trouvaient des saints ou 
des saintes en réputation de rendre la fécondité. Après la naissance de Louis XIV, 
elle fit reconstruire entièrement, et avec une somptuosité digne de sa recon- 
naissance, l'église et le couvent du Val-de-Gràcc. 

Mansard commença à faire construire cet édifice ; mais à la suite des intrigues 

de cour, il se vit forcé d'en abandonner la direction, qui fut confiée à Mercier. 

La façade est composée d'une ordonnance corintliiennc couronnée d'un fron- 




VAL-DE-GR.VCH. 



ye ARRONDISSEMENT 



339 



ton, puis d'une seconde ordonnance du même ordre pareillement couronnée d'un 
fronton. Le fronton de l'ordonnance supérieure était orné d'un bas-relief où, 
pendant la Révolution, on avait placé les symboles de la Liberté et de 
l'Egalité. 

L'intérieur de l'église offre une nef séparée des bas-côtés par des arcades et 
des pilastres corinthiens cannelés. La voûte de la nef est chargée de bas-reliefs 
et d'ornements avec profusion. 

Le dôme a été intérieurement peint par Mignard, dont ce fut le plus bel 
ouvrage. Molière en a composé un poème pour exalter la gloire du peintre. 

En 1790, l'abbaye du Val-de-Grâce fut supprimée et Napoléon en fit plus tard 
un hôpital militaire. C'est d'ailleurs sa désignation actuelle. 

Longeons le boulevard du Port-Royal qui appartient à trois arrondissements 
différents, que nous verrons par la suite, et, par l'avenue des Gobelins, gagnons 
la rue Monge. Lors du percement de cette rue, on lit de très intéressantes décou- 
vertes de sarcophages, d'armes et d'objets divers de l'époque gallo-romaine. 

On mit au jour des arènes romaines datant du ii^ ou iii^ siècle. Une partie 
existe actuellement à ciel ouvert : l'autre partie est encore enfouie sous les bâti- 
ments du dépôt des Omnibus de la rue Monge. 

Au numéro 16 de la rue Monge, nous voyons la grande maison de fourrures 
de MM. Ch. Zachwev et Cie. C'est une fort ancienne maison qui date de l'an- 




MAISON ZACHWEY ET C'<'. S.^LON. 



340 



LA VILLE LUMIERE 




\i VIS )N /At'HW I V i.r 



V'^' ARR(^NDISSEMENT 341 

née 1855 et dont la réputation n'est plus à faire. Etant à la fois une maison de 
gros et une maison de détail, elle a la faculté d'effectuer des achats très impor- 
tants et de faire un choix spécial en vue de sa clientèle de détail. 

MÏ\I. Zachwey et Cie sont en relations directes et constantes avec les prin- 
cipau.K marchés de fourrure du monde entier. Ils sont en correspondance avec 
Londres, Leipzig, Nijni-Novgorod, Irbit, etc., etc., et possèdent en outre de 
nombreu.x voyageurs qui parcourent ces villes pour y exécuter leurs achats. L'on 
comprend aisément que, dans ces conditions, ils peuvent se ménager des acqui- 
sitions très avantageuses dont ils aiment à faire profiter leur clientèle. Ils sont 
des mieux placés pour se procurer les plus belles fourrures, et c'est là un avantage 
cjue les femmes apprécieront très certainement, aujourd'hui que les exigences de 
la mode deviennent plus grandes chaque jour et qu'il est extrêmement difficile 
de se procurer certaines pelleteries de choix. 

'SIM. Zachwey et Cie, qui déploient une très grande activité dans leur com- 
merce et font preuve de connaissances sûres, prennent une part importante à la 
direction de la mode nouvelle. Ils ont su, par leurs efforts incessants, se concilier 
Li faveur de la clientèle aristocraticpie parisienne si difficile à contenter. Ils sont 
également fournisseurs de la Cour d'Espagne et de toute la haute société espa- 
gnole. L'on se rend compte, en visitant les salons d'exposition et de vente du 
numéro 16 de la rue Monge que la maison Zachwey est une maison de premier 
ordre et tout à fait de confiance. 

Dans la rue du Fer-à-Moulin, se trouve l'amphithéâtre d'anatomie, et la 
clinique de dissection, construite sur l'emplacement de l'ancien hôpital de Cou- 
peaux. 

La rue Geoffroy-Saint-Hilaire nous mène au Jardin des Plantes. 

L'idée de créer à Paris un Jardin des Plantes est due à Hénouard, médecin 
de Louis XIII. Guy de la Brosse, qui lui succéda dans le poste de premier mé- 
decin du roi, mit ce projet à exécution. II organisa le jardin et y établit des 
chaires de botanique et de pharmacie. En 1640, l'établissement fut inauguré. 

Toutes les améliorations, tous les agrandissements que subirent par la suite 
\v Jardin des Plantes furent dus successivement à Fagon, Tournefort, les deux 
Jussieu, de Fay, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Gay-Lussac et surtout Buffon, 
qui fut aidé dans ses travaux par Daubenton et Lacépède. Pendant la direction 
de Buffon, les collections s'accrurent considérablement ; on augmenta les galeries 
et l'amphithéâtre fut construit. 

Depuis, des constructions importantes ont été élevées, les serres ont été 
reconstruites et le Jardin embelli. 

Bernardin de Saint-Pierre protégea le Jardin des Plantes pendant la Révo- 
lution. La ménagerie fut, paraît-il, construite, avec l'argent des professeurs qui y 
laissèrent une partie de leur traitement. 

En face du Jardin des Plantes, se trouve l'hôpital de la Pitié, dont voici 
l'origine : 



342 



LA VILLE LUMIÈRE 



A la suite des longues guerres de religion du xxi^ siècle, il s'était formé à 
Paris une nombreuse population de gens pour qui la mendicité, après avoir été 
un besoin, était devenue une profession qu'ils exerçaient ouvertement, employant 
même la menace et la violence pour se faire donner l'aumône. L'autorité royale 
voulut mettre fin à ces désordres ; un édit de 1612 ordonna que tous les mendiants 
valides seraient renfermés dans des maisons où ils seraient tenus de travailler. 
Par suite de cet édit, la ville acheta successivement des maisons et terrains 
situés entre les rues de la Clef, Copeau, d'Orléans et du Jardin-du-Roi, et y fit 
construire un vaste établissement qui prit son nom de sa chapelle, dédiée à Notre- 
Dame-de-la-Pitié. 

Au début, on y logea des mendiants valides. Plus tard, vers 1657, on y reçut 
des enfants malheureux auxquels on donnait une certaine instruction. C'est à la 
Pitié que les bourgeois venaient recruter les enfants des deux sexes pour les em- 
ployer à leur service. On y admettait également des filles et des femmes débauchées 
qui voulaient faire pénitence. 

Pendant la Révolution, des clubs s'y installèrent. En i8og, la Pitié devint 
annexe de l'Hôtel-Dieu. 

L'organisation de la Pitié date de 1813. En 1836, Lisfranc y uiaugura une 
cHnique chirurgicale (:). 

L'Hôpital de la Pitié est situé i, rue Lacépède. Cette rue fut ouverte au 
xiye siècle sous le nom de rue Coupeau, à cause du moulin des Coupeaulx. Lors 

de la démolition de la 
vielle prison de Sainte-Pé- 
lagie, l'on avait découvert 
un petit timnel se dirigeant 
de l'une des coiu"s de la 
prison vers la rue Lacépède. 
^I. Auge de Lassus a pu éta- 
blir, après de longues recher- 
ches, que ce t'unnel avait été 
creusé par Blanqui et ses 
compagnons de captivité en 
avril 1S34 et que c'est par 
ce tunnel que s'é\-ada le 
célèbre prisonnier. 

Au numéro 12 de la 
rue Lacépède est située la maison de JI. Emile Haran, le fabricant bien connu 
d'instruments de chinirgie. d'appareils orthopédiques, de membres artificiels, 
d'instruments en caoutchouc, de bandages de toutes sortes qui sont d'un si 

(I ) L'hôpital de la Pitié possède 696 lits. Il comprend 6 services de médecine, 2 ser- 
vices de chirurgie et i service d'accouchement. Médecins : B.\binski, Thikoloix. Renon. 
Dalché, Lion, Ci.aisse. — Chirurgiens : Walthfr et Arrou. — Accoucheur : Potocki. 




ye ARRONDISSEMENT 343 

fréquent usage entre les mains des chirurgiens et des docteurs et dont bon 




MAISON HAEAN. — VUE GÉNÉRALE, EN 1 KANSFORMATION. 

nombre ont été créés et perfectionnés sur leuis indications. ["Dans les ateliers de 

M. Haran, l'on peut voir 

comment l'on confectionne 
aujourd'hui avec tant de 
précision les jambes et les 
mains articulées, les pieds, 
les cuissards et les bras arti- 
ficiels et de quelle façon l'on 
s'ingénie à remédier aux 
différents genres d'amputa- 
tion. La perfection de telles 
pièces réside surtout dans 
l'habileté des ouvriers qui 
sont dirigés par des contre- 
maîtres possédant des con- 
naissances scientifiques et 
pratiques. Les prix très modérés de tous ces appareils peuvent être obtenus par 




MAISON HARAN. ATELIER DE LA GARNITURE. 



344 



LA VILLE LUMIÈRE 



suite de la production colossale et de la division admirablement comprise du 
travail. 

Il y a loin des appareils primitifs d'Ambroise Paré à celui qu'imagina récem- 
ment le professeur Delorme, directeur du \'al-de-Grâce, pour un sujet mutilé de 
tous les doigts de la main gauche et de quatre doigts de la main droite. Ambroise 
Paré du reste ne songeait pas à imiter la main ou le bras perdu, mais il se pro- 
posait simplement de donner à l'opéré un instrument qui, par le secours du 
membre sain, pût manier une épée, saisir les rênes d'un cheval ou tenir solidement 
un objet pesant. Dans ce but, nous lisons dans le journal de La Nature qu'il fit 
construire jmr un serrurier pai'isien nommé le petit Lorrain une main pourvue 

d'un mécanisme intérieur 
très compliqué. Toutefois, 
dc]nhs le xvi'^ siècle jus- 
qu'à la fin du xix<^, le rem- 
lilacement d'un bras mutilé 
par un appareil mécanique 
constitua une exception. 
Aujourd'hui, pour une cen- 
taine de francs, un ouvrier 
peut se faire mettre un bras 
artificiel qui lui permettra de 
continuer son travail en dépit 
de son infirmité. Pour une 
somme un peu plus élevée, 
l'on peut même parvenir à 
dissimuler cette infirmité j)ar le moyen d'un de ces chefs-d'œuvre d'ingéniosité 
qu'exécutent les constructeurs français. 

Nous devons aussi mentionner (jne-M. M. Haran a pris dans la fabrication 
du bandage herniaire à ressort une place prépondérante. La construction et l'appli- 
cation de ce bandage ont soulevé de retentissantes controverses. Pour en faire 
l'historique en quelques mots, notons que ce n'est guère (pie vers 1665 qu'il en est 
fait pour la première fois mention. 

A cette époque, un chirurgien spécialisé dans l'étude de cette infirmité 
décrit un appareil pouvant être aux malades du plus grand secours et se 
composant essentiellement de ce (jui constitue encore aujourd'hui le bandage 
ordinaire. 

Dès lors la fabrication du bandage est née et s'organise en iiulu>tiie. Wrs \v 
milieu du wiii"^ siècle, le fabricant Tiphaine y apporta de profondes amélio- 
cations ; puis, peu à peu, par la collaboration du docteur et du fabricant, l'on par- 
vint, grâce aux connaissances anatomicpus plus exactes et à l'amélioration de 
la trempe des ressorts, à faire subir aux bandages de notables perfectionninients. 
La main de jcr dans un gant de velours trouve alors son application, et le malade. 







i y' 






^fH:^^^^ 



M.\ISON HARAN. — U.N ATELIER (eN TRANSFORMATION'^ 



V*- ARRONDISSEMENT 345 

amené à oublier progressivement son infirmité, peut vaquer sans risques ni 
fatigues à ses occupations. 

Et puisque nous avons été conduits au sujet de la maison Haran à citer le 
nom du célèbre chirurgien Ambroise Paré, nous ne pouvons nous dispenser d'en 
dire quelques mots. C'est lui qui fut surnommé le père de la chirurgie moderne, et 
c'est lui qui éclaira de sa lumineuse investigation et de ses nombreuses expériences 
une foule de questions d'anatomie, de physiologie et de thérapeutique. Il ne 
reconnut dans la doctrine d'Hypocrate, de Galien, d'Albucasis que l'autorité 
de la maison ; il ramena leurs opinions à l'expérience comme à une preuve néces- 
saire et comme à la source de la vérité. L'on trouve dans ses écrits la plupart des 
origines de la chirurgie moderne. 

Le quai Saint-Bernard, autrefois Vieux-Chemin d'Ivry, longe la Halle aux 
Vins, qui occupe les terrains où s'élevait l'ancienne abbaye Saint-Victor. La Halle 
aux Vins a été instituée dans le but de dispenser les marchands en gros et en détail 
d'avoir à payer l'octroi sur toutes les boissons qu'ils avaient en magasin. 

La première Halle aux Vins fut édifiée en 1664, pour retirer à couvert les 
vins des marchands forains. 

Devenue insuffisante, elle fut reconstruite en 1790, puis en 1868 et agrandie 
par la su^te. 

Cet immense entrepôt est divisé en sections et en rues qui portent les noms des 
grands crus de France : rues de Touraine, de Languedoc, de Bordeaux, de la Côte- 
d'Or, de Champagne, de Bourgogne, etc. 

On présume, et certaines découvertes sont venues à l'appui de cette assertion, 
que se trouveraient sous la Halle aux Vins des arènes romaines, à peu près pareilles 
à celles de la rue Monge. 

Suivons à présent le quai de la Tournelle, et prenons la rue des Bernardins 
pour arriver place Maubert 

La rue des Bemardins fut ouverte en 1246, sur une partie du jardin attenant 
au couvent des Bernardins. L'église de ce couvent passait pour un chef-d'œuvre 
d'architecture gothique. Le couvent fut supprimé en 1790, et l'église, après avoir 
été convertie en magasins, fut ensuite démolie. 

Quelle est l'origine de ce nom de Maubert, donné à une place et à un quartier. 
Suivant quelques historiens, le souvenir des leçons d'un professeur célèbre, 
Albert le Grand, de l'ordre des Jacobins, ne serait pas étranger à cette étymologie. 
Albert, par altération, serait devenu Maubert. Suivant les autres, la place Maubert 
aurait appartenu à un évêque de Paris nommé Madelbert ou Madalbert. 

La place Maubert était au moyen âge une des plus pittoresques « verrues » de 
Paris. Les escholiers y ripaillaient avec les gentes ribaudes que Villon a si souvent 
chantées. « On y dansait pesle-mesle, au son des joyeux flageolets et des douces 
cornemuses, se rigolant, buvant, faisant grande chère, lampant du Bourgueil, 
du clairet, du vin pineau, avalant des écuelles de friandes tripes dont on se pour- 
léchait les badingoinces et les flacons d'aller, les jambons de trotter, les gobelets 



346 



LA VILLE LUMIER?: 



de voler ». C'est Rabelais, qui dans la vie de Gargantua, nous fait cette description 
de la place Maubert. 

Cette place, nous dit Auguste Vitu, fut au moyen âge le véritable forum 
■du quartier de l'Université, rendez-vous des escholiers, des bateliers, des mar- 
chands forains et des commères, comme aussi le centre de l'Académie du langage 
faubourien. On disait d'un homme grossier en ses propos « qu'il avait appris ses 
•compliments à la place Maubert », et, en effet, ce fut le titre du premier catéchisme 
poissard. Ce carrefour célèbre fut le lieu de scènes tumultueuses et d'exécutions 
■capitales. 

C'est là que fut brûlé le célèbre imprimeur, Etienne Dolet ; c'est là également 
•que fut traîné le cadavre de Ramis, massacré en 1572 au collège de Presles. 

Sur la place Maubert se trouve actuellement une statue d'Etienne Dolet, 
fort peu intéressante, et un marché construit sur les ruines du couvent des Carmes. 
C'est là le dernier souvenir de ce célèbre couvent. 




riicto Xrurdiun liiui. 



STATUE d'Etienne dolet. 




Vl^ ARRONDISSEMENT 




i^Si^gJîi- nous sera loisible de glaner un nombre infini de souvenirs en nous pro- 
|! ,^lv|''' menant dans le VP arrondissement. Là, plus encore qu'ailleurs peut- 
^^JvjS;! être, dans ce vieux quartier qui fut jadis le centre même de la ville, 
nous verrons presque à chaque pas tout le passé revivre devant nous. Les amateurs 
■du Vieux Paris feront bien de consacrer quelques heures à errer dans l'arrondisse- 
ment du Luxembourg; ils sont certains de rapporter de leur promenade une ample 
€t féconde moisson. 

L'arrondissement du Luxembourg est formé de quatre quartiers : 

Quartier de la Monnaie; 

Quartier de l'Odéon; 

Quartier de Notre-Dame-des-Chanips; 

Quartier de Saint-Germain-des-Prés. 

Nous partirons de la Place Saint-Michel, dont le nom vient d'une autre 
place Saint-Michel qui existait à l'extrémité de la rue de la Harpe et qui avait 
été dénommée ainsi en l'honneur de Michelle, fille du roi Charles VI. On voyait 
sur cette place une porte de fer, dite Porte Saint-Michel, qui faisait partie de l'en- 
ceinte de Philippe- Auguste. 

La place actuelle fut formée sur l'emplacement de I'Abreuvoir Maçon, 
proche du château du comte de Mâcon, qui était un lieu de réunion des jolies 
filles. L'Abreuvoir Mâcon fut même désigné en 1367 comme un des lieux qu'au- 
raient le droit d'habiter les prostituées. Les femmes publiques formaient à cette 
époque une sorte de corporation qui avait un règlement spécial et qui fut de tout 
temps protégée par les rois de France. Comme les prostituées richement vêtues 
se répandaient dans tous les quartiers de la ville, on sentit la nécessité de leur assi- 
gner des rues et des quartiers spéciaux par cette ordonnance de 1367 qui les mena- 
çait de la prison, puis du bannissement, si elles se permettaient d'habiter des rues 
autres que celles qui leur étaient désignées. 

En 1418, il fut élevé sur cette place une statue à Périnet Leclerc qui avait 
livré aux Bourguignons les clefs de la Porte de Buci. Cette statue, renversée après 
le retour de Charles VII à Paris, fut remplacée par une fontaine, elle-même rem- 
placée par la fontaine Saint-Michel actuelle élevée en 1864 par Davioud et qui 
n'offre rien de bien intéressant. 

Le boulevard Saint-Michel part de la place Saint-Michel pour aboutir au 
boulevard du Port-Royal. Il fait partie à la fois des V et VI^ arron- 
dissements. 



348 



LA VILLE LUMIERE 



Au numéro 34 se trouve le plus ancien des établissements des Bouillons Bou- 
lant, qui date de 1867. Il est situé tout à côté du lycée Saint-Louis, qui fut entiè- 
rement reconstruit en 1820 sur l'emplacement des collèges d'Harcourt et de Jus- 
tice. Le collège d'Harcourt avait été fondé en 1280 par Raoul d'Harcourt, et le 
Collège de Justice par Jean de Justice, chanoine de Paris, en 1351. 

Ce dernier collège, après avoir été supprimé en 1790, servit pendant quelque 
temps de prison, puis fut démoli. 

Tous les terrains occupés actuellement par les numéros 30 à 56 dépendaient 

autrefois de l'hôtel de Clermont et faisaient partie du domaine dfs Cordeliers. 

Le bouillon-restaurant Boulant jouit d'une réputation très grande et très 

méritée. C'est le restaurant des étudiants par excellence ; il a vu passer tous les 

hommes célèbres de notre 
époque, tous ceux qui s'il- 
lustrèrent dans les arts, la 
science, la littérature ou la 
politique et qui se souvien- 
ni'ut non sans un certain 
plaisir et quelque regret des 
joyeuses agapes qu'ils firent 
dans leur vieux restaurant 
(lu boulevard Saint-Michel, 
.ilors que leur bourse était 
très peu garnie et qu'ils 
n'étaient riches que d'ardem* 
Kisi\ri;\M i,,iLAM. et d'espérance. Tous ont 

passé par là durant leurs 
belles et vibrantes années d'études ; tous ont été heureux de trouver, pour des 
prix très modiques, une bonne table bien.servie dans cet établissement dune mer- 
veilleuse propreté et d'une tenue parfaite. 

Que- nous sommes loin des restaurants réservés jadis aux étudiants ! Que nous 
sommes loin du Flicoteaux dépeint par Balzac, ce local bas de plafond, imprégné 
d'odeur de vaisselle où de 1810 à 1848 des générations entières d'étudiants vinrent 
prendre leurs repas. « On y mangeait, dit Balzac, comme on travaille, activement. 
Les mets étaient peu variés ; la pomme de terre y était éternelle : il n'y aurait 
pas eu une pomme de terre en Irlande, elle aurait manqué jwrtout qu'il s'en serait 
trouvé chez Flicoteaux. » 

Les étudiants d'aujourd'luu s(int plus favorisés. Pour des prix ahordablt-- 
aux plus modestes d'entre eux, ils trouvent dans les établissements Boulant, un 
service de premier ordre, une cuisine simple mais extrêmement soignée et d(> 
vins de tous les bons crus de France. La cave de cette maison est en effet l'une des 
plus appréciées. 

Les établissements Boulant, en deiuns d>i restaurant du luniUvanl Saint- 




vie ARRONDISSEMENT 349 

:\Iichel, possèdent plusieurs autres maisons, l'une située boulevard des Capucines, 
que nous venons de voir dans le 11^ arrondissement, l'autre rue de Douai, dont 
nous aurons l'occasion de parler tantôt et une à l'angle de la rue Montmartre. 

La place et la rue Saint-André-des-Arts, où le collège d'Autun était situé, 
sont à présent tout ce qui rappelle l'ancienne église Saint-André-des-Arts. 

Elle avait été bâtie dans le clos de Laas, que représente à peu près la partie 
circonscrite par le boulevard Saint-Michel, la rue de l'Ecole-de-Médecine, la rue 
Dauphine et le quai des Augustins. C'est par une suite d'altérations de ce nom de 
Laas qu'il faut chercher, si nous en croyons les meilleures autorités, l'origine de ce 
nom des Arls qui lui fut appliqué. Plusieurs historiens ont expliqué l'étymo- 
logie de ce nom par le mot arcubus, représentant les arcs de l'église Saint- 
André. 

L'église Saint-André-des-Arts n'avait rien de remarquable au point de vue 
architectural; malgré cela, elle avait été conservée par un décret de l'an 1791. 
Toutefois, peu de temps après, elle int fermée, puis vendue comme propriété 
nationale, puis démolie. En 1809, la ^'ille de Paris acheta le terrain pour former 
à l'endroit même oii était située l'église, la place Saint-André-des-Arts. 

Au 21, de la rue Saint-André-des-Arts, nous voyons une maison que Racine 
habita pendant quatre ans. An 27, remarquons un joli balcon de fer forgé datant du 
xvine siècle. Au 22, en face, tuie maison moderne a remplacé la maison où logeait 
le chansonnier Ange Pitou, dont nous avons raconté l'histoire à propos de Saint- 
(îermain-l'Auxerrois. Au 32, la demeure qu'habita le farouche Billaud-Varennes, 
le tigre à perruque jaune dont Lenôtre nous a conté le séjour dans la rue Saint- 
André-des-Arts dans son second volume de Vieux papiers, vieilles maisons. Au 
numéro 43, se trouve le lycée Fénelon, sur l'emplacement de la maison de Jean 
Coytier, médecin de Louis XI. Au 6r, se trouve le passage du Conmierce, qui 
débouche boulevard Saint-Germain et dont l'entrée, formée autrefois par un \'aste 
porche cintré qui donnait accès dans la maison de Danton, était situé à l'endroit 
précis où s'élève aujourd'hui la statue du tribun. Le passage du Commerce a 
gardé un peu de sa physionomie d'autrefois; les maisons y sont fort anciennes, 
et les boutiques des revendeui's et autres marchands ne sont pas sans quelque 
pittoresque. 

La Cour du Commerce avait été fondée sur l'emplacement d'un Jeu de 
paume établi sur les anciens remparts de Philippe-Auguste. C'est dans la Cour du 
Commerce aue le D"' Guillotin essaya en 1790, sur des moutons, le couperet de 
sa philantJiropiqiie machine à décapiter. Il devait plus tard en faire lui-même 
l'essai ! 

Au numéro i de la Cour du Commerce qui n'existe plus anjoui'd'hui, puisqu'à 
cette place passe le boulevard Saint-Germain, habitèrent Danton et Camille Des- 
moulins. Sur ce même emplacement existait aussi la maison de Marat, où, le 
13 juillet 1793, Charlotte Corday, 'oêtue d'un déshabillé moucheté et coiffée d'un 
chapeau à haute forme orné d' une cocarde noire et de trois cordons verts, vint dans la 



350 LA VILLE LUMIÈRE 

demeure de i Ami du peuple et. comme elle le proclama, «voulut tuer un homme 
pour en sauver cent mille ». Et nous évoquons la figure de l'Ami du peuple d'après 
le portrait qu'a tracé de lui un de ses contemporains : « La disproportion de la grosse 
tête de Marat et de son tout petit corps le rendait grotesque. Sa marche était 
saccadée, tout son être était agité par des mouvements convulsifs qui lui faisaient 
lancer ses bras à droite et à gauche. Son costume débraillé à plaisir rendait l'honmie 
encore plus hideux : carmagnole en loques, manches retroussées, chemise ouverte 
laissant voir la poitrine, pantalon de velours rapiécé, souliers troués, noués avec 
des ficelles. Il avait la peau cuivrée, marbrée de taches de bile et de sang, le front 
fliyant sous un mouchoir sale qui couvrait les cheveux gras attachés par derrière 
avec une lanière de cuir. Tout un ensemble horrible, qui au premier moment pro- 
voquait le rire et au second faisait frissonner. » 

Reprenons le passage ou Cour du Commerce, vers le milieu de laquelle s'ouvre 
une ruelle tortueuse qui nous conduira à la Cour de Rouen ou de Rohan. D'après 
quelques-uns, ce nom viendrait de l'ancien hôtel des ducs de Rohan ; d'après les 
autres, cette maison dépendait autrefois de l'Hôtel des Archevêques de Rouen. 
Sortons du passage du Commerce et prenons la rue Mazet, autrefois la rue de 
Contrescarpe, oii se dressait jadis la Porte Buci livrée aux Bourguignons, comme 
nous venons de le voir, par la trahison de Perinet Leclerc. C'est dans la rue 
Mazet que se trouvait le restaurant Magny, où eurent lieu les fameux dîners litté- 
raires dont parlent les Concourt dans leur Journal. Un peu plus loin, au numéro 5, 
on pouvait voir, il y a deux ans encore, I'Auberge du Cheval-Bi.^xc, qui était le 
bureau des coches d'Orléans et de Blois. C'est de cette cour, que l'on se figure 
encombrée de voyageurs, de commissionnaires, d'amis et de servantes, que par- 
taientles diligences ; c'est là que débarqua, arrivant de sa province, Manon, l'héroïne 
de l'abbé Prévost. L'on sait que l'histoire de Manon Lescaut est absolument 
authentique et n'est qu'une autobiographie de l'auteur qu'il transforma en roman 
parla suite. 

Si nous nous engageons maintenant dans la rue de l'Eperon, nous arriverons 
rue Suger, et nous emprunterons à M. Georges Cain la saisissante description qu'il 
en a faite dans ses Nouvelles Promenades dans Paris : « Les pavés, les murs, les 
fenêtres y sont d'aspect lugubre et rébarbatif ; de\ix cliats maigres la franchissent 
et s'enfoncent sous de vieilles portes cochèrcs du xviî^ siècle, hérissées de clous et 
encore munies de leurs heurtoirs de fer. Dans cette triste rue qui s'appelait jadis 
rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, la plus triste maison porte le numéro 13. 
ILUe est close par une porte noire, disloquée, sinistre. Une bande de toile salie par 
les pluies, plaquée sur des restes de panneaux sculptés, indique que cette masure 
est à vendre et qu'il faut pour la visiter s'adresser nu numéro 5 de la rue de 
l'Eperon. Là, après nous avoir fait traverser une courette encombrée, la concierge 
pousse une porte en bois, et nous voici devant un stupéfiant décor de désolation : 
c'est l'envers de la maison de la rue Suger, c'est ce qui reste de l'ancien cimetière. 
La haute maison silencieuse, comme morte, apparaît dishiquée, croulante ; ses 



vie ARRONDISSEMENT 351 

murailles salpêtrées étalent partout de larges plaques de lèpre jaune ; les vitres 
sont brisées, les volets arrachés, les marches rompues et devant cette ruine, 
« s'étend un vaste terrain d'environ 50 mètres de largeur sur 53 de profondeur, 
où jadis étaient les tombes ». 

Traversons de nouveau la rue Saint-André-des-Arts — nous ne pouvons nous 
décider à quitter cette rue tant elle est encombrée de souvenirs — et nous trou- 
verons la rue Gît-le-Cœiir. dont le nom singulier semblerait évoquer une étrange 
étymologie. Quelque macabre histoire serait-elle la raison de cette dénomination? 
Il n'en est rien, cette rue portait tout simplement le nom de Gilles-Oueux (queux 
signifiait cuisinier) et après être devenue successivement : Guy-le-Preux, puis Gilles- 
le-Cœur, a fini par devenir la rue Gît-le-Cœur. Saint-Foix raconte dans ses Essais 
sur Paris qu'il existait rue Gît-le-Cœur un petit palais d'amour que François V 
avait fait bâtir, et qui communiquait avec un hôtel habité par la duchesse 
d'Etampes, dans la rue de l'Hirondelle. Saint-Foix dit — ses Essais sur Paris 
datent de 1742 — : « Le cabinet de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie 
à une auberge qui a retenu le nom d'Hôtel de la Salamandre. Un chapelier fait sa 
cuisine dans la chambre du lever de François I^r, et la femme d'un libraire était en 
couches dans son petit salon de délices loi'sque j'allais pour examiner les restes de 
ce palais d'amour (i). » 

Prenons la rue Danton, qui est une rue toute récente percée à travers les rues 
Poitevin et Serpente. La rue Danton ne fut terminée qu'eu 1895, et jusqu'à 
sa formation tout ce quartier plein de masures et de ruelles était resté tel qu'il 
était autrefois, « avec ses ruelles sinueuses, obscures, dont les masures ventrues, 
infirmes, se penchaient l'une vers l'autre pour se soutenir, dont le pavé raboteux 
laissait pousser de minces brins d'herbe, où l'œil percevait au-dessus des gouttières 
inquiètes des pignons coiffés de toits moussus. Aux angles s'accrochaient des 
tourelles. Sous des porches énormes, des bancs de pierre rappelaient l'antique hos- 
pitalité des propriétaires d'hôtels ». Le percement de cette rue a fait disparaître 
le collège Mignon et l'hôtel de Thou. 

11 serait évidemment exagéré de regretter de parti pris la démolition de tous 
les anciens quartiers et de déplorer la transformation de petites ruelles obscures 
et tortueuses en rues larges et aérées ; mais l'on ne peut toutefois s'empêcher 
d'émettre un timide regret de ne plus voir ces maisons, pitoyables sans doule, mais 
si vivantes, où vécurent quelques-ims des principaux acteurs de la Révolution. 

Nous voyons nie Danton V Hôtel des Sociétés savantes, bâti en 1900, et où de 
fort intéressantes conférences ont lieu journellement. Sur la façade de l'hôtel, on 
peut lire cette devise : le Vrai, le Beau, l'Utile. 

Nous arrivons boulevard Saint-Germain, devant la statue de Danton, placée 
comme nous l'avons dit à l'endroit où s'élevait la maison qu'il habitait. Sur le 
socle sont gravés les motscélèbrcs ; « De l'audace, encore de l'audace et toujours 
de l'audace ! » 

(1) Dictionnaire des Rues de Paris, par Gustave Pess.^rd. 



352 ■ LA VILLE LUMIERE 

Le boulevard Saint-Germain fait partie des \''', \l^ et ML' arrondissements. 
Il fut commencé en 1855, puis prolongé en 1866, absorbant tout \m côté de la rue 
Saint-Dominique, la rue Taranne, la rue Gozlin, la rue des Noyers, la rue des 
Lavandières, la rue d'Erfurth et la rue Childebert. C'est un des plus beanx boule- 
vards de Paris. Au numéro 201 s'élevait l'ancien hôtel de Chevreuse, construit 
pour Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse, fort célèbre à l'époque 
■de la Fronde, à laquelle elle prit une part active. Le prolongement du boulevard 
Saint-Germain entraîna la démolition de cet hôtel. 

Au 83, se trouv'e la Faculté de Médecine, sur l'emplacement de l'ancien Collège 
' -de Bourgogne, fondé en 1331 par Jeanne de Bourgogne. 

En 146g, l'Ecole de Médecine n'avait pas encore de local attitré et l'Univer- 
sité décida d'acheter pour cet emploi une vieille maison appartenant aux Char- 
treux et située rue de la Bûcherie. Les professeurs et les écoliers de cette Faculté, 
suivant l'ancien usage, étaient ou devaient être prêtres; on les nommait « physi- 
ziens », « mires » et quelquefois médecins. Les membres de cette confrérie étaient des 
■chirurgiens à robe longue et les barbiers-chirurgiens, établis en communauté sous 
la direction de Jean Pracomtal, n'étaient que des chirurgiens ii robe courte. Les 
étudiants de cette dernière classe parvinrent à se faire admettre par la Faculté de 
médecine en qualité d'écoliers. \'oici quel était le serment que les professeurs de 
l'école devaient prêter : « Nous jurons et promettons solennellement de faire nos 
leçons en robe longue à grandes manches, ayant le bonnet carré de drap noir à 
mèche écarlate sur la tète, le rabat au cou et la chausse d'écarlate à l'épaule. » 
En 1474, les médecins de cette école représentèrent au roi Louis XI que plusieurs 
personnes atteintes de la maladie de la pierre périssaient sans guérir et deman- 
dèrent qu'on leur livrât un archer de Meudon affligé de cette maladie et qui 
venait d'être condamné à mort. Le roi \- consentit, et le condamné fut opéré si 
heureusement qu'au bout de cjuinze jours il recou\ra la santé (i). 

En 1776, les bâtiments de cette école menacèrent ruine, et la Faculté fut 
obligée de les abandonner. 

L'ancienne Ecole de Médecine existait encore dans sa construction primi- 
tive ; on est en train de la démolir pour édifier à la place la Maisot des Etudiants. 

L'Ecole de Médecine actuelle, située boulevard Saint-Germain et 12, rue de 
l'Ecole-de-Médecine (2), fut commencée en 1774 sur les dessins du sieur Gondouin. 
Louis XVI en posa la première pierre. La façade sur la rue otfre une ordonnance 
d'ordre ionique, composée de seize colonnes, dont quatre d'un côté de la principale 
entrée et quatre de l'autre côté. Ces colonnes décorent les extrémités de deux 
ailes de bâtiments qui s'avancent jusque sur la rue. Les autres color.nes ornent 

(i) Histoire de Paris, par Dul.\ure. 

(2) Sous la direction de la plupart des professeurs de la Faculté de Médecine-, 
fonctionne un laboratoire. Les professeurs de clinique qui dirigent également un laboratoire 
-sont en outre assistés d'un chef de clinique et souvent d'un chef de clinique adjoint. — 
Doyen de la Faculté de Médecine : L.xndoczv. — Secrétaire : Destoi'CHES. 



vie ARRONDISSEMENT 353 

la porte d'entrée placée au centre et formant dans les deux intervalles un péristyle 
à quatre rangs supportant un étage supérieur et laissant apercevoir une cour 
entourée de magnifiques bâtiments. Au-dessus de la porte d'entrée est un grand 
bas-relief, dont le sujet nous montre sous des figures allégoriques le Gouvernement 
accompagné de la Sagesse et de la Bienfaisance protégeant l'art de la Chirurgie. 

Dans la cour, un péristyle de six colonnes de style corinthien présente l'entrée 
de l'amphithéâtre. Sur le mur du fond de ce péristyle se voient les cinq médaillons 
de Jean Pitard, Ambroise Paré, George Maréchal, François de la Peyronnerie 
et Jean-Louis Petit. Dans le fronton qui couronne le péristyle, des figures allé- 
goriques représentent la Théorie et la Pratique se donnant la main. 

L'amphithéâtre peut contenir i 200 élèves. Il est décoré de trois grandes 
peintures à fresques. 

Les autres corps de bâtiments contiennent des salles de démonstration, 
d'administration et une bibliothèque. 

L'Ecole Pratique de Médecine située en face de l'Ecole de Médecine occupe 
l'emplacement de l'ancien Couvent des Cordeliers, qui eurent une histoire fort 
mouvementée. On les appela Cordeliers parce qu'à l'exemple de leur patron 
saint François ils portaient une corde en guise de ceinture. Ils vinrent s'installer 
en France sous Philippe-Auguste et eurent beaucoup de peine à obtenir de l'abbaye 
de Saint-Germain-des-Prés un emplacement. Ils ne l'obtinrent qu'à condition 
qu'ils en paieraient la location et qu'ils n'auraient ni cloches, ni cimetières, ni 
autel consacré. Ce n'est qu'à partir de saint Louis qu'ils furent solidement 
établis. A peine furent-ils tranquilles possesseurs de leur établissement qu'ils 
entrèrent en lutte avec l'Lhiiversité, cherchant continuellement à empiéter sur ses 
droits. Ces luttes, qui s'accompagnèrent plus d'une fois de violences et de coups, 
ne purent jamais s'assoupir entièrement. Les dissensions s'élevèrent de façon 
incessante dans le couvent des Cordeliers sous les motifs les plus futiles, et ils en 
vinrent une fois à une véritable bataille, où il y eut des morts et des blessés. Les 
mœurs relâchées ou corrompues de ces moines ont souvent nécessité des réformes 
dans ce couvent ; mais toutes les réformes que l'on essayait d'y apporter n'avaient 
qu'un effet peu durable : on voyait bientôt les Cordeliers retomber dans leurs habi- 
tudes, dans le dérèglement et l'insubordination. 

On lit dans le journal de l'Estoile que, en 1577, on découvrit dans le couvent 
des Cordeliers une belle femme déguisée en homme et qui se faisait nommer 
frère Antoine. Elle s'était faite la servante de Frère Jacques Berson, qu'on appe- 
lait l'Enfant de Paris, ou le Cordelier aux belles mains. Cette femme fut arrêtée, 
mise à la question et foxiettée dans le préau de la Conciergerie. 

Le général de l'ordre vint exprès à Paris pour essayer de réfonucr le couvent 
des Cordeliers ; il rencontra une telle résistance que le nonce du pape fit arrêter 
les religieux les plus récalcitrants, qui furent fustigés dans la prison de Saint- 
Germain-des-Prés. Quelques mois plus tard, une véritable révolte eut lieu dans le 
couvent, et la force armée vint mettre un terme à ces scènes scandaleuses. On 

2.3 



354 LA VILLE LUMIERE 

découvrit de nouveau dans le couvent une femme dont on fit le procès. Jusqu'en 
1790, où l'ordre des Cordeliers fut supprimé, le couvent ne cessa d'être le théâtre 
de séditions, de querelles violentes et de scènes scandaleuses. « Y a-t-il gens 
plus débordés en vices que les prélats d'église, dit un écrivain de l'époque ? 
L'habit et les paroles de nos mignards cordeliers et prêcheurs, curés et religieux 
masqués, représente plutôt des comédiens et joueurs déguisés que des personnages 
simples, graves et modestes comme leur état le requiert. » 

En 1790, Camille Desmoulins installa dans l'ancien couvent le Club des 
Cordeliers, si fameux pendant la Révolution et où fréquentèrent assidûment 
Marat et Danton. Le boucher Legendre en était le président. Le corps de Marat, 
en 1793, y fut transporté et déposé sur l'autel. 

Aujourd'hui il n'existe plus rien de ce couvent, si ce n'est cependant le 
réfectoire où se trouve installé actuellement le Musée Dupuytren, qui contient 
une très intéressante collection d'anatomie pathologique. Le Musée Dupuytren 
est situé au numéro 10, rue Racine. La rue Racine fut ouverte en 1779 sur l'em- 
placement de l'hôtel de Condé. 

Après avoir traversé la rue Monsieur-le-Prince, appelée ainsi à cause du voi- 
sinage de l'hôtel de Monsieur le Prince de Condé, nous arriverons à YOdêon, en 
suivant la rue Racine. 

Sur l'emplacement de l'Odéon actuel qui faisait partie d'un ancien clos appelé 
clos Brimeau, était construit l'hôtel du prince de Condé. Armand de Corbie avait 
fait bâtir une maison de plaisance sur ce clos Bnmeau qu'on nomma séjour de 
Corbie. Jérôme de Gondi, duc de Retz, maréchal de France, l'acheta en 1.610. 
Deux ans après, Henri de Bourbon, prince de Condé, fît l'acquisition de cet hôtel 
et y fît faire de nombreux embellissements. Son fils, le prince de Condé, abandonna 
cette demeure pour le Palais Bourbon, dont nous étudierons l'histoire par la suite. 

En 1779, on résolut de construire un théâtre sur cet emplacement. Il fut 
ouvert en 1782 sous le nom de Théâtre F^rançais. La salle présentait 1913 places ; 
aucun théâtre de Paris n'en avait autant. C'était, lors de sa fondation, le plus 
beau et le plus important théâtre de Paris ; ce fut la première salle qui fut éclairée 
par des lampes appelées qtiingiiets,et cette innovation, qui laissait pourtant encore 
beaucoup à désirer, était déjà un très sensible progrès. 

Après avoir été le Théâtre Français, le futur Odéon devint Théâtre des Xations. 
U fut brûlé en 1799, puis réparé en 1807 sous la direction de Chalgrin, qui fît plu- 
sieurs changements. Il surmonta le fronton de la façade par un attique et, du côté 
de la rue de Vaugirard, il prolongea le théâtre en ajoutant un rang d'arcades à 
l'édifice. C'est alors que lui fut donné le nom à'Odéon, auquel s'ajouta celui de 
Théâtre de l'Impératrice, puis celui de second Théâtre Français. 

En 1818, l'Odéon devint une seconde fois la proie des flammes et fut restauré 
l'année suivante. 

C'est à l'Odéon qu'eut lieu la première représentation du Mariage de Figaro, 
qui eut un gros succès et fut joué, paraît-il, sept fois de suite, ce qui était alors 



VIo ARRONDISSEMENT 355 

considérable. Nous sommes loin des soupers de centième et de deux centième 
actuels. Sous les galeries de l'Odéon qui entourent tout un côté du tliéàtre, luie 
librairie est installés depuis fort longtemps. 

Au 22 de la rue de l'Odéon, remarquons la maison qu'liabita Camille Des- 
moulins et d'où il fut emmené en prison. La plaque cominémorati\'e a été par erreur 
placée au numéro i . 

Avant d'arriver au palais du Luxembourg, jetons un coup d'œil sur la rue de 
Tournon, une très ancienne rue — elle existait déjà en 1517, sous le nom de ruelle 
Saint-Sulpire — où nous admirons de fort beaux hôtels. 

Au numéro 3, nous voyons la maison où mourut la fameuse cartomancienne, 
^Ille Lenormand, que Napoléon l'^i' fit tant de fois appeler chez lui pour la 
consulter. 

Au numéro 6, un bel liôtel constriiit en 1656, qui fut la demeure de Louis de 
Bourbon, duc de Montpensier, et où sa femme apprit la mort du duc et du cardinal 
de Guise, ses frères, assassinés par l'ordre de Henri IIL Au rez-de-chaussée, dans 
une dépendance de l'hôtel, sont installés actuellement les Concerts Rouge. 

Au numéro 8, l'hôtel où Théroigne de Méricourt avait installé un club que 
fréquentaient Camille Desmoulins, Danton et Fabre d'Eglantine. 

Au numéro 10, où est installée la Caserne de la Garde Républicaine, se trouvait 
l'hôtel Garancière, que Louis XII vint habiter pendant que la reine-mère était au 
Luxembourg. Sous le nom d'Hôtel des Ambassades Extraordinaires, il fut réservé 
aux réceptions officielles, et c'est là que Louis XIV reçut le roi de Siam. On voit que 
l'idée d'un Hôtel des Souverains ne date pas d'aujourd'hui. 

Au numéro 20, sur l'emplacement d'mi hôtel de la Montespan, a été construit 
un immeuble moderne qui présente, paraît-il, cette particularité de posséder au 
huitième étage un véritable jardin. 

Sous la Révolution on avait imaginé de donner des repas civiques dans les 
rues de Paris, et l'on raconte que, dans ces agapes patriotiques, les citoyens de la 
rue de Tournon se distinguèrent tellement que l'on se vit obligé de faire cesser 
ces banquets, qui devenaient une cause de scandales publics. 

La plupart de ces anciens hôtels se louent aujourd'hui par appartements. 

Arrivons à présent au Palais du Luxembourg. C)n a déjà fait remarquer que 
les deux plus beaux palais que possède Paris furent construits par la fantaisie 
de deux femmes et de la même famille des Médicis. 

Catherine de Médicis fît édifier les Tuileries; Maiie de Médicis, devenue en 1612 
régente et maîtresse absolue, résolut de se faire bâtir la somptueuse demeure 
du palais du Luxembourg. A cet effet, elle acquit d'abord l'hôtel de Piney-Luxem.- 
bourg, auquel elle joignit de vastes terrains, qui, réunis aux jardins de l'hôtel, 
formèrent un ensemble d'une cinquantaine d'arpents. Le palais du Luxembourg 
fut construit par Jacques de Brosse en l'espace de cinq ans. Il doit à cette 
promptitude d'exécution une unité de style, une homogénéité absolue que bien 
peu de monuments possèdent au même degré. 



356 ' LA VILLE LUMIERE 

Le style en est très large. Sauf un portail et un petit dôme du côté du jardin, 
toute la décoration extérieure consiste en pilastres couplés d'ordre dorique et 
toscan. 

Le plan du palais est simple et noble. Il se compose d'un principal 
corps de bâtiments encastré dans quatre pavillons et orné d'un avant-corps 
en coupole flanqué de deux terrasses. Une suite d'arcades couvertes en terrasses 
se prolonge sur la rixe, et l'entrée monumentale est surmontée d'un petit dôme. 
Ce palais fut très peu modifié, et son architecture est restée à peu près intacte. 
L'intérieur seul fut changé lorsqu'il fut affecté au Sénat, et la profondeur du corps 
au bâtiment principal fut doublée. Lors de cette modification importante, on 
reproduisit exactement l'ancienne façade en avançant davantage sur le jardin. 

Les appartements de la reine Marie de Médicis se trouvaient dans les deux 
pavillons de droite ; ils étaient décorés avec un luxe inouï. De riches lambris, 
de magnifiques cheminées sculptées et dorées ornaient les diverses pièces. A la suite 
de l'appartement, s'ouvrait la grande galerie où Rubens fut chargé de représenter 
en 24 tableaux toute l'histoire de Maris de Médicis. Cette collection célèbre se 
trouve actuellement au Louvre. 

• Marie de Médicis n'eut pas le loisir d'habiter longtemps son palais du Luxem- 
bourg, puisqu'elle fut en 1631 proscrite par Richelieu. Elle légua à son second fils, 
Gaston d'Orléans, le Luxembourg et les jardins y attenant. Mademoiselle de 
Montpensier, celle qu'on appela la Grande Mademoiselle, en hérita ensuite, puis 
sa sœur Elisabeth d'Orléans. Peu de temps après, le palais du Luxembourg fit 
retour à la couronne, puis redevint la propriété de la famille d'Orléans. Le régent 
en fit don à sa fille, la duchesse de Berry, et le palais fut à cette époque le théâtre 
de nombreuses intrigues galantes et politiques. 

Les jardins du Luxembourg furent le lieu des plaisirs et des débauches de 
la duchesse de Berry. Dans les Mémoires de Duclos, on lit le fait suivant : 
« La Duchesse du Berry pour passer les nuits d'été dans le jardin du Luxem- 
bourg avec ime liberté qui avait besoin de plus de complices que de témoins, 
en fit murer toutes les portes, à l'exception de la principale, dont l'entrée 
se fermait et s'ouvrait selon l'occasion. 

Quant au petit Luxembourg, annexe détachée du domaine, il appartint 
d'abord à Richelieu, puis à sa nièce la duchesse d'Aiguillon, puis à la maison de 
Condé. En 1778, les deux domaines se trouvèrent réunis pour former lui seul 
apanage, celui du comte de Provence, qui le posséda jusqu'à la Ré\-olution. 

Pendant la Terreur, le Luxembourg servit de prison, où funnit détenu.s le 
général de Beauharnais et sa femme Joséphine, Danton, Séchelles, Camille et 
Lucile Desmoulins, le peintre David, ainsi que des milliers d'autres moins célèbres. 

Puis le Luxembourg reprend son ancienne splendeur ; le Directoire s'y ins- 
talle et une grande solennité y a lieu : la réception triompliale de Bonaparte à son 
retoxir do la campagne d'Italie. 

lui 1801, lo p.dais du Luxembroug recevait uni' destination nouvelle, il 



VI^ ARRONDISSEMENT 




358 LA VILLE LUMIÈRE 

devenait le palais du Sénat Conservateur, destination qui sous un nom ou sous un 
autre ne devait plus changer jusqu'à nos jours. (Il fut, de 1814 à 1848, le siège de 
la Chambre des Pairs.) 

De célèbres procès politiques furent jugés au Luxembourg : le maréchal Ney 
y fut condamné à mort. En 1830, eut lieu le procès des ministres de Charles X, 
puis le procès de Boulogne, dans lequel le prince Louis-Napoléon fut inculpé, 
le procès du duc de Praslin, celui du général Boulanger en 1889, enfin le retentis- 
sant procès de 1900 devant la Haute Cour où les députés Déroulède et Marcel 
Habert furent condamnés à dix ans de bannissement. 

Le Sénat tient actuellement ses séances dans le Luxembourg. Le petit 
Luxembourg a été affecté à la résidence du président du Sénat. Depuis 1817, le 
musée dit du Luxembourg, spécialement destiné aux œuvres des artistes vivants, 
fut installé dans la grande galerie formant l'aile gauche sur la cour. 

Près du petit Luxembourg était le couvent des religieuses bénédictines des 
Filles du Calvaire, auxquelles Marie de Médicis avait fait bâtir une chapelle et un 
cloître. Le couvent, supprimé en 1790, devint propriété nationale. Il fut démoli 
pour cause d'alignement de la rue de Vaugirard ; seul le portail conservé et res- 
tauré a été réédifié près de la porte d'entrée du musée du Luxembourg. 

Les beaux jardins du Luxembourg furent également dessinés par Jacques 
de Brosse. Sur cet emplacement, pendant l'époque romaine, existait un camp 
dont on retrouva les traces en 1836. Les fouilles firent découvrir de nombreux 
objets, entre autres des armes et des vases. Le couvent des Chartreux s'élevait à 
cette place jusqu'à l'époque où Marie de Médicis leur acheta une partie de leurs 
terrains, qui s'étendaient jusqu'à la rue de Vaugirard. Les constructions du monas- 
tère qui s'élevaient sur l'emplacement de l'avenue de l'Observatoire furent 
détruites en 1790, et une grande partie de ces terrains servit à l'agrandissement 
d(>s jardins du Luxemboin-g, lorsque le vaste enclos des Chartreux fut devenu 
propriété nationale. 

La fontaine Médicis, qui orne une des entrées du Luxembourg, a été con- 
struite en 1620. En 1857, on n adossé à cette fontaine la fontaine de Léda.cpù était 
primitivement située au coin de la rue du Regard et de la rue de N'augirard. 

Les jardins du Luxembourg sont peuplés de statues et de bustes, entre autres 
la statue de Clémence Isaure, les bustes d'Eugène Delacroix, d'Henri Murger, 
de Tliéodore de Banville, de Chopin, etc. Près de la rue de ^lédicis, se trouve le 
monument érigé en l'honneur de Lcconte de Lisle. 

On a empiété sur les jardins du Luxembourg jiour tracer plusieurs rues ainsi 
que l'avenue de l'Observatoire. 

l'ne partie des jardins du Luxembourg, après avoir été en 1780 une des pro- 
menades les plus élégantes de Paris, fut abandonnée sous le prétexte d'y établir 
des salles de danse, des cafés, une foire. Les plus beaux arbres du jardin furent 
abattus, on raccourcit ses plus longues allées et le terrain lut abimé, dépouillé 
de sa verdure, sans que fût même établie la foire projetée. 



vie ARRONDISSEMENT 



359 



En sortant des jardins, pren(ins l'avenue de l'Observatoire. Au carrefour de 
l'Observatoire s'élève la statue du ni:iréchal Ney, érigée à l'endroit même où il 
lut fu-^illé en iSi",. Au numéro 80 de l'ax'enue.se trouve le bal Bullier, jadis CIo- 




FONTAINE MEUR 



serie des Lilas, dont nous trouvons la description suivante ; «A laCloserie desLilas, 
la joie est sans mélange ; ces dames n'y vont pas, suivant le mot consacré, faire 
une affaire. Toute cette folle jeunesse du quartier se donne au quadrille de tel 
cœur, le plaisir est si bruyant, les déclarations tellement à la hussarde, que les 

23.. 



300 



LA VILLE LUMIERE 



danseuses sont trop payées par le plaisir. Là, saute l'avenir de la France, armée, 
barreau, science, art et lettres. Par la porte de la Closerie des Lilas, ont passé 
toutes les célébrités de la peinture, de la poésie, de la médecine, du droit et de la 
science. Les peintres y dessinent les portraits des Musette, et plus d'un jeune 
homme qui aspire à la gloire d'Alfred de ^lusset y rime des couplets pareils à 
celui-ci : 

Près d'Irma la canotière, 

Plus d'un étudiant 
Songe au plaisir de se taire 
, Tout en soupirant. 

« La Closerie des Lilas est vraiment un souvenir enchanteur pour les danseuse.-- 
à qui l'on adresse de si douces poésies ; leurs noms ne sont-ils pas consacrés dans 
de petites biographies vendues sous les arcades de l'Odéon, mémoires égrillards 
auxquels a travaillé plus d'un publiciste en renom qui plus tard se souviendra 
à peine dans sa carrière politique qu'il a signé la biographie de Mlle Louise Vojm- 
geur. » Le local de la Closerie des Lilas n'a guère changé de destination, puisqu'il 
abrite aujourd'hui le bal Bullier, <pn tâche de continuer les traditions d'antan. 




ION 1 .\INli CAKPE.MX 



Au bout de l'avenue de l'Observatoire, nous trouvons le boulevard du Mont- 
parnasse, qui fut ouvert en 1860 sur l'emplacement de la butte du Mnnt Parnasse, 
ainsi nommé parce que les écoliers de l'Université s'}- assenihlaitnt pour laire la 
lecture de leurs œuvres et chanter leurs poésies. 

Au numéro 94, existait le Bal de la Grande Chaumière, où l'on ilansait en plein 
vent. 



vie ARRONDISSEMENT 361 

Ce bal, qui fit les délices des étudiants, fut fondé en 1787 par le père Lahire... 

Au numéro 23 est un petit hôtel qui fut, paraît-i!, habité par la Montespàn. 

Nous trouvons boulevard du Montparnasse la rue Bréa , qui doit son nom à un 
triste épisode de la Révolution de 1848. Le général Bréa et son aide de camp, 
l'officier Mangin, prirent luie part active à la répression des émeutes. Quelques mois 
après, comme ils passaient près de la Maison Blanche, une ancienne guinguette, le 
général et son aide de camp furent reconnus par le peuple. Ils furent pris, enfermés 
dans la salle du poste de la barrière d'Italie, sommairement jugés, puis fusillés. 

I.a me Bréa après avoir rencontré la rue Va vin, qui était autrefois une grande 
allée plantée de tilleuls, nous conduit à la rue Notre-Dame-des-Champs. 

La rue Notre-Dame-des-Champs s'appelait jadis le Chemin Herbu, k cause des 
herbes folles qui la couvraient. Elle fut nonmiée aussi plus tard le Chemin Coupe- 
Gorge, sans doute à cause des attaques qui y eurent lieu. Enfin elle reçut le nom 
moins sinistre qu'elle porte actuellement, parce qu'elle conduisait au monastère 
de Notre-Dame-des-Champs. La vieille église de Notre-Dame-des-Champs avait 
été transformée en couvent des Carmélites. 

Quelques dévots avaient en effet déterminé la princesse Catherine d'Orléans 
de Longueville à favoriser l'établissement d'un couvent de Carmélites à Paris. 
Cette princesse ayant jugé l'église de Notre-Dame-des-Champs propre à cet éta- 
blissement, négocia avec l'abbé de Marmourier auquel cette église appartenait. 
On renvoya les quelques moines qui s'y trouvaient afin de recevoir la nouvelle 
colonie des six carmélites qu'on avait fait venir d'Espagne. A propos de leur ins- 
tallation dans leur couvent, L'Estoile raconte dans son Journal cette anecdote : 
« Le docteur Duval leur servait de bedeau, ayant le bâton à la main et qui avait du 
tout la ressemblance d'un loup-garou. Mais comme la malheur voulut, ce beau et 
saint mystère fut troublé et interrompu par deux violons qui commencèrent à sonner 
une bergamasque ; ce qui écarta ces pauvres oyes et les M retirer à grands pas toutes 
effarouchées, avec le loup-garou, leur conducteur, dans leur église ou, étant par- 
venues comme en un lieu de franchise et de sûreté, commencèrent à chanter le 
« Te Deum Laudamus ». L'église des Carmélites était au nombre des églises les 
plus richement oniées de Paris. Elle était située rue d'Enfer. 

L'éghse actuelle se trouve boulevard du Montparnasse et fut construite 
sur l'emplacement d'un temple païen. 

Au 22 de la rue Notre-Dame-des-Champs, nous voyons le collège Stanislas. 

Ce collège était originairement une simple institution fondée par l'abbé Liau- 
tard dans l'ancien hôtel de l'abbé Terray. Cette institution lut érigée en collège 
particulier en 1821, sous le nom de Stanislas, qui était un des prénoms du roi 
Louis XVIII. En 1847, le collège fut forcé de quitter l'hôtel qu'il occupait ; il 
alla s'installer rue Notre-Dame-des-Champs dans l'ancien hôtel de Mailly, où 
il est actuellement. 

Au numéro g6, se ti'ouve la grande fabrique de vitrau.x de M. Charles 
Champigneulle. Cette maison qui fut fondée à Metz, en 1837, jjar MM. Maréchal 



302 



LA VILLE LUMIÈRE 



et Cliampigneulle, devint très 
vite célèbre par la beauté de ses 
travaux. 

L'art du vitrail est une 
industrie imt intéressante qui 
atteignit toute son apogée au 
moyen âge et qui, après avoir 
subi un déclin passager, prend 
actuellement un nouvel essor. 

Après la guerre de 1870, les 
ateliers de la maison Champi- 
gneulle, situés alors à Bar-le-Duc 
(Meuse), furent transférés à Paris 
dans ce même immeuble du 96 de 
1,1 rue Notre-Dame-des-Champs 
où nous les voyons aujourd'hui. 
Nous conseillons aux amateiu's 
de l'art du vitrail d'aller visiter 
ce remarquable établissement de peinture sur verre, où ils trouveront une salle 






JHAMPICiNEULLE. 




lAISON CIIAMI'K'.Nia[ 1.1:. 



vie ARRONDISSEMENT 



363 



d'exposition permanente digne de retenir leur intérêt. Parmi les œuvres expo- 
sées, nous citerons entre autres trois grandes verrières exécutées d'après les 



^T^^T^SS^^ 



lfcfcMk8kIkgkgk5kSk5k?>!k§kS>g^?.°, 




calques originaux des cathédrales de Bourges et de Chartres, une reproduction 
du Truand et de la Ribaude, de Jordaëns, et un fort beau vitrail représentant 
la Jeanne d'Arc exécutée par Albert Maignan pour le ooncours d'Orléans. 

Les Orientaux paraissent avoir été les premiers qui aient employé ce genre 



364 LA \ILLE LUMIERE 

de décoration translucide, et il est à présumer que c'est à dater des rapports 
de Rome avec l'Asie que l'on introduisit en Italie les mosaïques composées 
de cubes de pâtes de verre colorées. Il est difficile de préciser l'époque à 
laquelle l'usage des vitres colorées se répandit dans les Gaules ; on sait par Pline 
que la vitrification existait depuis longtemps dans ces contrées. Toujours 
est-il que les plus anciens vitraux que nous possédions ne rencontrent pas 
au delà du xii^ siècle, c'est-à-dire à l'époque oii apparaissent les grands monu- 
ments. 

Parmi les œuvres les plus remarquables exécutées du xii au xv^ siècle, 
nous pouvons citer les vitraux des cathédrales de Rouen, Chartres, Angers, 
ceux de Notre-Dame-de-Paris, de la Sainte-ChapeUe, des églises Saint-Gervais, 
Saint-Séverin et Saint-Etienne-du-Mont à Paris. Le xvi^ siècle fut l'époque de la 
décadence de cet art ; les vitraux qu'il vit exécuter sont faits avec une délicate 
finesse, mais ils ne produisent pas cette lumière si douce, si mystérieuse, que l'on 
rencontre dans les vieilles basiliques chrétiennes du xill^ siècle. Au xvui^ siècle 
Leviel tâcha de ramener les artistes aux grandes traditions ; mais ce fut en vain. 
Toutefois les secrets ne se perdirent point, et, par la suite, de nombreux 
artistes eurent l'honneur de contribuer à la renaissance de l'art du vitrail. 

M. Champigneulle compte parmi ceux-là, et il sut se signaler par d'admi- 
rables travaux de restauration. Les monuments publics, palais, hôtels de ville, 
la plupart des cathédrales et églises de France, entre autres Notre-Dame, Reims, 
Chartres, Bourges, Metz, etc., ainsi que de nombreuses cathédrales et églises à 
l'étranger, renferment de fort beaux vitraux qui sont ses œuvres. 

En outre, la maison Champigneulle, qui a obtenu les plus hautes récom- 
penses à toutes les expositions, cherche à approprier le vitrail aux exigences de 
la vie moderne, à la décoration des édifices et des appartements. Cette tentative 
a été couronnée du plus grand succès, et l'on sait l'heureux effet produit par ces 
grandes baies décorées de beaux vitraux. 

En s'installant rue Notre-Dame-des-Champs, M. Charles Champigneulle a 
réuni à sa maison les maisons Coffetier et Avenet. 

La rue Notre-Dame-des-Champs débouche dans la rue de Rennes, qui s'étend 
du boulevard du Montparnasse au boulevard Saint-Germain. Au numéro 50 est 
l'entrée de la Cour du Dragon, sorte de passage d'un aspect extrêmement bizarre, 
qui occupe l'emplacement de l'ancien hôtel Taranne. Presque toutes les maisons 
qui s'y trouvent datent du xviiie siècle. Dans l'intérieur de la cour, existe un 
marché. Les boutiques sont presque toutes occupées par des marchands de fer, 
et c'est là, dit-on, que vinrent s'armer en 1830 les bandes d'insurgés. La façade de 
l'entrée de la Cour du Dragon est décorée du Dragon légendaire. 

Au 76 de la rue de Rennes se trouvait l'ancien hôtel de Chenilly, devenu le 
Couvent des Pères de Saint- Joseph, puis le Couvent des Danus de l'Adoration per- 
pétuelle du Saint-Sacrement, supprimé en 1790. 

Par la rue du Regard, où nous voyons quelques anciens hôtels, entre autres 



VP ARRONDISSEMENT 365 

celui de Châlons, devenu Maiso)i des Enfants de la Providence , nous parviendrons 
à la rue du Cherche-Midi, dont le nom étrange est expliqué de deux façons ; 
on prétend qu'il existait au numéro 19 ime enseigne représentant des gens cher- 
chant midi à quatorze heures sur le cadran d'une horloge dont les aiguilles mar- 
quaient quatorze heures. Une autre version ferait supposer qu'à une époque très 
reculée il y aurait eu en cet endroit une forêt si profonde qu'on y aurait vainement 
cherché le soleil à midi (i). Pour séduisante que soit cette seconde explication 
pour les amateurs de pittoresque, nous avouons que nous trouvons la première 
plus vraisemblable. 

Dans la rue du Cherche-Midi, où se trouvent plusieurs anciens hôtels et cou- 
vents, nous voyons la Prison Miliiaire, qui fut d'abord une Maison pour les filles 
débauchées et repentantes. Les bâtiments de ce couvent, supprimié en 1790, ser- 
virent d'abord pour la manutention des vivres de l'armée ; ils furent ensiiite démo- 
lis puis reconstruits pour remplacer l'ancienne prison militaire, située près de 
l'église Saint-Germain-des- Prés. 

Par la rue Sainte-Placide, revenons rue de Rennes, que traverse !a rue de 
Vaugirard, la rue la plus longue de Paris. Elle commence à la rue Monsieur-le- 
Prince, longe tous les jardins du Luxembourg et traverse le XV^ arrondisseinent 
jusqii'à la porte de Versailles. F^Ue s'appelait autrefois la rue du Val-Girard. Si 
nous la prenons à partir du Luxembourg, nous voyons au numéro 17 le palais du 
Petit-Luxembourg, dont nous avons déjà parlé. Au numéro ig existait jadis le 
Couvent des Bénédictines du Calvaire, et au numéro 70 le couvent de^ Carmes 
déchaussés, ainsi nommé parce qu'ils marchaient pieds nus. Cet ordre de religieux 
vint s'installer en France vers 1610. 

Il existait déjà à Paris deux maisons de Carmes, celle de la place Maubert et 
celle de la me des Billettes. « Une nouvelle colonie de Carmes déchaussés arriva 
cependant à Paris peu après l'assassinat de Henri IV, envoyés en France par le 
pape Paul V. Nicolas Vivien, maître des comptes, leur fit don d'un vaste empla- 
cement composé de- bâtiments et de jardins. Les nouveaux Carmes firent à la 
hâte bâtir les logements les plus nécessaires ; ils établirent leur chapelle dans une 
salle qui avait servi de prêche aux protestants; il est vrai que le nonce du pape 
avait pris la précaution, ajoute le chroniqueur, de purifier et de bénir la salle avant 
de la mettre en usage. » 

Bientôt après les Carmes déchaussés, avec les amples ressources qu'ils trou- 
vèrent, grâce à la compassion des âmes dévotes, firent construire en 1613 un grand 
et solide bâtiment, puis une vaste église. 

Ces moines qui ne portaient point de bas, qui n'avaient que des sandales aux 
pieds, excitèrent l'enthousiasme des dévots et dévotes de Paris, et les dons qu'ils 
reçurent furent si abondants qu'ils purent, peu de temps après leur arrivée en 
France, faire élever dans leur enclos et dans les rues voisines plusieurs grandes 

(i) Dictionnaire des rues de Paris, par M. Pess.\rd. 



366 ■ LA VILLE LUMIERE 

maisons dont le prix des locations produisait plus de loo ooo francs par an. 
Ils continuèrent, malgré cela, à envoyer des frères quêteurs dans les maisons et 
à exploiter la dévotion publique de tontes les façons. Ils possédaient le secret de 
deux compositions dont ils firent un commerce très lucratif : c'étaient le blanc 
des Carmes, blanc qui donnait aux surfaces des nmrs qui en étaient enduits le bril- 
lant du marbre poli, et l'eau de mélisse, dite eau des Carmes. II n'était point à 
Paris de petite maîtresse qui ne portât un flacon plein d'eau des Carmes. 

Ce couvent, supprimé en 1790, fut vendu. L'acquéreur en conser\-a tous les 
bâtiments, dont une société de femmes dévotes se rendit propriétaire en 1808. 
. Pendant la Révolution, l'église des Carmes servit de prison aux (lirondins. 

V.n 1792, un grand nombre de prêtres qui s'étaient refusés à reconnaître 
la nouvelle constitution s'étaient réfugiés aux Carmes; le 2 septembre, ils furent 
poursuivis et massacrés dans la chapelle par des bandes armées qui, à la nouvelle 
de l'arrivée de Brunswick â Verdun, avaient cru à ime trahison de la part des aris- 
tocrates et des prêtres. Comme nous le verrons plus loin, les prisonniers détenus 
à l'abbaye Saint-Germain-des-Prcs eurent le même sort. 

La cliapelle de l'église des Carmes a été démolie, mais la crypte est restée, et 
tous les ans on y dit, paraît-il, une messe anniversaire des massacres de Septembre. 

Suivons à présent la rue Madame, qui donne dans la rue de Vaugirard. jSous 
y décou\ lirons une ancienne plaque murale qui nous révèle l'ancien nom de cette 
rue :1a rue du Giiidre, parce qu'elle était particulièrement fréquentée, raconte-t-on, 
par les garçons boulangers, et que, pour faire cuire le pain, les garçons boulangers 
ont l'habitude de geindre, (''est rue Madame quêtait situé le théâtre Bobino qui 
eut son heure de célébrité et qui, le premier, donna à Paris ce genre de spectacles 
qui fût si goûté depuis, la revue de fin d'année. 

Engageons-nous, après cela, dans la rue Mézières, (jui longeait autrefois les 
jardins de l'hôtel de Mézières. Elle nous conduira à la mairie du VI** arrondissement, 
située 78, rue Bonaparte, construite sur l'enijjlacenient de l'ancien hôtel Charrost. 

Nous avons devant nous la ph\w et l'église Siint-Sulpice. L'église Saint-Sul- 
pice, qui devait porter le nom de Saint-Pierre, fut commencée au début 
du xvii^ siècle ; elle ne fut terminée qu'en 1721, grâce à une loterie qui produit 
l'argent nécessaire. 

Saint-Sulpice, par son plan et son système de structure, est encore une église 
gothique ; on n'a pas cherché à s'écarter des dispositions générales de l'église 
établies par le moyen âge et qui sont passées à l'état de tradition consacrée. 
La seule différence qu'offre Saint-Sulpice avec les églises de pur style gotliique 
est la substitution de lourds piliers gênant la vue et la circulation, aux supports 
grêles des églises du moyen âge, et de berceaux en pierres de taille dont la poussée 
s'exerce sur tonte la longueur des murs, à la jiiace des ^•oûtos si ingénieusenunt 
combinées par les maîtres du xiii'' siècle. 

En 1795, l'église de Saint-Sulpice fut baptisée Temple de la Victoire, et un 
grand banquet en l'honneur de Bonaparte y fut donné par le Directoire. 



vie ARRONDISSEMENT 



367 




SAINT-SULPICE. 



368 



LA VILLE LUMIERE 



Sur la place Saint-Sulpicc, nous voyons une très belle fontaine qui tut con- 
struite en 1847, d'après les dessins de Visconti. 

Formant le coin de la place Saint-Sulpice, au 74 de la rue Bonaparte, nous 
nous arrêterons à la maison Biais frères et Cic, qui est la première maison du 
monde et la plus ancienne pour tout ce qui concerne les ornements d'église. 

Fondée en 1782 par l'arrière-grand-père des propriétaires actuels, elle était 




MAISON BIAIS, FRERES ET C 



VCE D UNE i. 



lE UES MAGASINS. 



située, à cette époque, dans la rue des Noyers, qui disparut en j^artic lors du 
prolongement du boulevard Saint-Germain. 

La maison, qui se développa peu à peu et de façon incessante, est aujour- 
d'hui admirablement organisée pour tout ce qui se rapporte à son importante 
industrie. Elle possède à Lyon, 8, rue Pierre-Dupont, uni' usine électrique outillée 
en vue de la production de toutes les matières premières qui lui sont indispen- 
sables. 

La caractéristique de ce commerce est en effet la multiplicité des diverses 
industries qui s'y rattachent. Nous allons les passer rapidement en revue. 

Lachasublerie d'église, art dans lequel MM. Biais sont des maîtres incontestés, 
nécessite des broderies de soie et d'or dont nous verrons chez eux de merveilleux 
modèles. 



\i'' arrondisse:\ient 



360 




lAISOX lilAIS. 



370 LA \ILLE LUMIERE 

L'art de la broderie remonte à une époque immémoriale. Tous les peuples 
anciens l'ont pratiqué avec succès. Les broderies de Babylone étaient recherchées 
dans tout l'Orient, et celles de la Phrygie ne jouissaient pas d'une moindre répu- 
tation. C'est même parce que les plus belles broderies qu'ils connurent venaient 
de ce dernier pays que les Grecs appelèrent les broderies, des phrygics, mot que 
!es Romains traduisirent par opiis fhrygium. Du reste, en Grèce, ainsi qu'à Rome 
la mode des vêtements brodés prit une extension si considérable que l'autorité 
publique essaya à diverses reprises de la réglementer sans pouvoir y réussir. 
Dans les premiers siècles du moyen âge, la broderie fut surtout emploj'ée pour le? 
ornements d'église; mais, à mesure que les arts de luxe se développèrent, on l'ap- 
pliqua également aux costumes et aux industries laïques. 

L'atelier de broderie de la maison Biais, qui exécute les travaux les plus tins 
pour les vêtements d'église et pour tout ce qui a rapport au culte, est à même de 
nous offrir, en fait de broderie, de tréfîlerie d'or et d'argent, de galons, de passe- 
menterie, d'imitation de broderies d'art anciennes et de vieux galons d'or, de> 
articles très intéressants pour l'ameublement. Nous trouverons également dans 
les magasins de la rue Bonaparte la lingerie d'église la plus fine ainsi que des den- 
telles de grande valeur. 

Lamaison Biais, qui s'honore de l'ancienneté et de la fidélité de son personnel 
d'élite, se charge de l'ameublement complet des églises, pour tous objets de bois, 
pierre, marbre et bronze, de l'agencement de l'éclairage à l'électricité ou au gaz. 
Elle possède à cet effet des ateliers spéciaux où sont fabriqués les statues, chande- 
liers, lustres, flambeaux, etc., etc. 

La manufacture d'orfèvrerie est une des branches les plus importantes de 
son industrie. Elle comprend la fabrication des vases sacrés et de tous les précieux 
ornements des églises en or, vermeil et argent, la reproduction des plus belles 
pièces des trésors des musées et des cathédrales, dont certaines sont des modèles 
courants de la maison. 

On sait que c'est dans la fabrication des objets consacrés au culte (jne l'art 
de l'orfèvrerie prit tout son essor. Au moyen âge, c'est en vue de Ja seule décora- 
tion religieuse que les artistes orfèvres déploj^èrent les ressources de leur talent. 
A mesure que l'on vit approcher la date redoutable de l'an mil, le nombre de reli- 
quaires, de retables d'autel, de chandeliers, de croix, de crosses, de ciboires et de 
châsses augmenta dans des proportions incroyables : la peur de ce moment réputé 
fatal inspira des œuvres merveilleuses, que nous copions encore aujourd'hui. Sou- 
l'empire de l'affolement religieux, tous les objets précieux furent offerts à l'Ëglis^ 
et conçus pour elle. 

La maison Biais, qui fut le fournisseur de tous les sou\erains depuis Charles X 
et qui fut appelée bien souvent aux Tuileries pour les dons aux églises, exécute 
tous les aménagements et pavoisements nécessaires pour les fêtes religieuses 
Elle est connue dans le monde entier pour la perfection et la richesse de ses tra- 
vaux. La maison a d'ailleurs de nombreux représentants et iilusievns succursales, 



vie ARRONDISSEMENT 



371 



entre autres à Bruxelles, 65, rue Lebeau, à Montréal, 8, rue Saint-Jacques, à 
Québec, rue du Roi, et à New- York. Elle a obtenu des récompenses à toutes les 
Expositions qui ont eu lieu depuis 1827 et, depuis plus de vingt ans, n'a cessé, à 
toutes les Expositions Universelles, d'être hors concours ou d'obtenir les Grands 
Prix. 

Descendons à présent la rue Bonaparte, qui a été formée en 1852 par la réunion 
des trois rues, des Petits- Augustins, de Saint-Germain-des-Prés et du Pot-de-Fer- 
Saint-Sulpice. C'est rue Bonaparte qu'était situé le noviciat des Jésuites, qui dis- 
parut en 1790. 

Au numéro 8 de la rue Bonaparte habita Napoléon l^r. 

Nous arrivons boulevard Saint-Germain, devant ia place Saint-Gcrmain-des- 
Prés, après y avoir vu la 
statue de Diderot. Nous 
allons visiter l'église de 
Saint-Germain- des-Prés 
qu'on appelle l'aïeule des 
églises parisiennes et qui 
dépendait autrefois de 
l'abbaye Saint-Germain- 
des-Prés. Situé autrefois 
hors de Paris, ce monas- 
tère possédait son en- 
ceinte fortifiée, ses fossés 
et des portes avec ponts- 
levis. De la primitive 
église, il ne reste plus 
que certains fûts de 
colonnes en marbre re- 
placés au xii^ siècle dans 
le chœur. La nef fut 
rebâtie pendant le xi*" 
siècle, puis de nouveau 
au xvii^ siècle, puis 
enfin restaurée au com- 
mencement du xixe siè- 
cle. Le chœur etla partie 
occidentale appartien- 
nent au milieu du xii"^ 
siècle. L'abside est fort 
remarquable ; mais l'en- 
semble architectural de l'église, trop de fois remaniée, manque d'ensemble et 
paraît quelque peu étrange 




ABSIDE DE SAINT-GERM.\IN-DE£-rEÉS. 



372 LA VILLE LUMIÈRE 

Celte abbaye, fondée par Childebert, avait été bâtie sur remplacement d'un 
ancien autel païen consacré à Isis. Ainsi que nous aurons par la suite l'occasion 
de le constater, l'on retrouve que presque toujours sur l'emplacement des églises 
se trouvaient jadis des temples païens. 

Des bâtiments qui composaient l'abbaye Saint-Germain, il ne resta en 1790 
que la prison abbatiale qui fut transformée en prison militaire et qui fut témoin 
de tonte l'horreur des massacres de Septembre. M. Lenôtre, dans son Paris Révo- 
lutionnaire, nous a tracé une minutieuse description de ces effroyables mas- 
ijacres. Les prêtres, nous dit-il, étaient rémiis dans une chapelle abandonnée de 
la prison de l'abbaye, et ils espéraient que leur présence serait oubliée. Ils savent 
(pie l'on massacre les prêtres dans Paris, et ils entendent le tocsin sonner dans 
toutes les églises. 

« Vers onze heures, subitement de grands coups ébranlent la porte : à ce 
bruit sinistre tous les prêtres se lèvent d'un bond. Affolés, d'un mouvement de 
terreur irréfléchi, ils se précipitent vers la fenêtre, s'élancent sur la stalle qui fe 
trouve au-dessous, se hissent, se tirent, se bousculent. Blessés, déchirés, les mains 
en sang, ils roulent les uns sur les antres dans une étroite cour, sorte de puits 
fermé de tontes parts, et tandis qu'ils se débattent dans l'ombre, la porte de la 
salle cède... » On entraîne les malheureux prêtres à moitié morts de terreur, 
pitoyable et lugubre troupeau ; on les conduit à travers les cours et une partie du 
jardin, on les pousse dans ime chambre basse de l'ancien quartier des hôtes et tout 
de suite commence l'interrogatoire, immédiatement suivi des coups de sabre, 
des coups de pique qui les abattent l'un après l'autre dans une sauvage tuerie. 

D'après M. Lenôtre, c'est dans la cour du jardin de l'abbaye que ces mas- 
sacres eurent lieu, à l'endroit précis oîi la rue Bonaparte débouche aujourd'hui 
sur la place Saint-Germain-des-Prés. 

Allons jusqu'à la rue des Saints-Pères, où se trou\ait Y Académie de méde- 
cine. La rue des Saints-Pères s'appelait autrefois la rue aux Vaches, parce 
qu'on y menait paître les troupeaux. 

h' Académie de médecine est im lieu d'examt-n et de discussion. Composée 
d'hommes éminents dans la pratique, de médecins illustres, elle est officiellement 
chargée de répondre au.x questions que le Gouvernement lui adresse sur la santé 
publique, d'examiner et de propager les remèdes nouveoiux (i). 

(i) L'Académie de mcdccinc est composée de 100 membres titulaires, divisés en 
onze sections et de 10 membres associés. 

Membres du bureau de 1909 : l^xBBt, président : Dieul.vfoy, vice-président : J.\ccoi'D, 
secrétaire perpétuel; Weiss, secrétaire annuel : H.\N"riot, trésorier; membres annuels: M.\- 

GNAN, PORAK. 

Membres résidants : D'Arsonval; Balzer ; Bar; Barrier ; Béclère; Béhal ; Ben- 
jamin ; Besnier: Blanchard; Bouchard; Bouchardat; Bourquelot; Bucquov: 
Bureau; Cadiot ; Caventon ; Champetier de Ribes; Chantemesse; Joannês Chatin ; 
Chauffard; Chauveau; Chauvel; Dastre; Dejerine; Debove ; Delorme; Dieulafoy: 
Doléris ; Duguet; Dui»lav ; Empis; Farabeuf; Fernet; Fournier ; François-Franck; 
Galippe; Gariel; Gautier; Gilbert; Gley ; Gréaut; Guéniot; Guignard ; Guyon; 



vie ARRONDISSEMENT 373 

L'Académie de médecine, située aujoard'hui rue Bonaparte, possède de 
curieuses archives ainsi qu'une nombreuse bibliothèque. 

Les bâtiments de l'Hôpital de la Charité comprennent tout l'emplacement 
compris entre la rue Jacob et le boulevard Saint-Germain. C'est la reine Marie de 
Médicis qui installa rue des Saints-Pères les frères de Saint-Jean-de-Dieu. 
Leur hôpital prit le nom de Charité qu'on donnait à leur ordre. Pendant la Révo- 
lution, cet hôpital s'appela Hôpital de l'Unité. 

Le monument qu'occupait l'Académie de médecine avait été affecté sous l'em- 
pire à une chaire de clinique interne qui fut donnée au D^ Corvisart, le médecin 
de Napoléon F''. 

Si nous reprenons la rue Bonaparte, nous trouverons la rue Visconti, qui va 
de la rue Bonaparte à la rue de Seine. La rue Visconti, anciennement rue des 
^larais-Saint-Germain, est ime des plus curieuses rues de Paris, et si l'on veut se 
donner une idée des rues d'autrefois, il ne sera certes pas sans intérêt d'aller se 
promener quelques instants dans la rue Visconti, restée absolument intacte, et 
qui nous offre, avec ses maisons inclinées et ses entrées voûtées, une sorte de recon- 
stitution du vieux Paris. 

Voici la description que nous en fait M. Georges Cain dans ses Promenades 
dans Paris, si amusantes et pittoresques : « Cette vieille rue existe encore, gluante, 
humide et sombre et à ce point étroit que les balayeurs la « font » d'un seul coup de 
balai. Elle apparaît comme une manière de ruelle provinciale où une voiture passe 
difficilement... Ce sont surtout des tenanciers de garnis, des gargotiers et des 
charbonniers qui y ont aujourd'hui élu domicile. » 

Certes, il n'en était pas de même jadis, et cette sombre et misérable petite rue 
renferme quelques demeures de personnages illustres, désignées à notre attention 
par leurs balcons de fer forgé qui s'aiTondissent au-dessus de porches du 
xvii« siècle. 

Aux numéros 13 et 15 était le couvent de la Visitation des Filles de Sainte- 
^larie, en face duquel se trouvaient les hôtels de Lauvencourt et de Saint-Simon. 

Au 17, où nous voyons encore aujourd'hui une imprimerie, Balzac vint 
s'installer en 1825 et voulut se faire lui-même son éditeur. La description qu'il 
a donné de cette imprimerie dans les Illusions perdues est encore exacte : « Le 
rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux 
vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. » 

Le pauvre Balzac perdit dans cette imprimerie beaucoup d'illusions et beau- 

H.\LLOPE.\u; H.\NRiOT ; Havem ; Henneguv; Hér.\rd; Huch.\rd ; Hutinel; J.-vccoud; 
Jungfleish; Kaufmann; Kelsch ; Kermogan (Frédéric); Kirmisson ; Labbé (Léon); 
Lancereaux; Landouzv; Lannelongue ; Laveran; Le Dentu; Lereboullet; Le- 
tulle; Lucas-Champonnière ; Magnan; Malassez ; Marty; Ménard; Monod (Ch.) 
MoNOD (Henri) ; Motet; Mouren; Netter ; Périer ; Perrier; Peyrot ; Pinard ; Porak 
Pouchet; Pozzy; Quénu; Raillet ; Ranvier; Raymond ; Reclus; Regnard ; Reynier 
Ribemont-Dessaignes; Richelot; Richer; Richet; Robin; Rou.x ; Sée (Marc); Thoi 
not; Troisier; Vaillard; Vallin ; Vincent; Weiss; V\'idal: Yvon. 



374 



LA VILLE LUMIÈRE 



coup d'argent. Il se vit forcé de liquider en 1828, en abandonnant à ses créanciers 
tout le matériel, et en leur souscrivant 40,000 francs de billets. 

MM. Hanotaux et Vicaire, dans leur étude sur la Jeunesse de Balzac, nous ont 
décrit l'effroyable lutte qu'il eut à soutenir à cette époque troublée de son exis- 
tence. 

Au-dessus de l'imprimerie de Balzac, se trouve un atelier où travaillèrent 
quelques peintres célèbres : entre autres Paul Delaroche et Eugène Delacroix. 

Au numéro 19, nous lisons vme plaque commémorative, conçue en ces termes : 
« Hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement du Petit Pré-aux-Clercs. Jean Racine 
y est mort le 22 avril 1699, et Adrienne Lecouvreur en 1730. Il a été aussi habité 
par la Champmeslé et par Hippolyte Clairon. « 

Que de célébrités théâtrales virent les murs de cette maison. ]\I. Georges Cain 
va nous dire ce qu'il reste à l'intérieur des somptueux appartements d'autrefois. 

« L'escalier ornéjadis d'une rampe de fer forgé n'existe plus, et de récents 
aménagements ont fait disparaître les dispositions anciennes du second étage, 
oii devaient demeurer le poète et ses sept enfants ; au premier s'ouvraient les 
appartements de réception. On y retrouve un vaste salon, quelques boiseries et les 
vieilles dalles de parquet sur lequel glissèrent les hautes mules et les talons rouges 
des jolies femmes et des gens de goût qui fréquentèrent chez le « divin Racine ». 

Puis nous voyons les vestiges morcelés des jardins de Racine, « ces jardins 
ombreux dont les grands arbres se confondaient avec ceux de Saint-Germain-des- 
Prés, qui plus tard abritèrent Adrienne Lecouvreur et la Clairon )i. 

C'est de cette maison qu'on emporta furtivement, pendant la nuit, le cadavre 
d'Adrienne Lecouvreur, morte d'un mal mystérieux et subit entre les bras du 
maréchal de Saxe. C'est 'SI. de Laubinière, ami du maréchal de Saxe et de \'ol- 
taire, qui emporta le corps de la comédienne et la ht enterrer dans ime fosse creusée 
à la hâte dans un terrain vague de la rue de Grenelle, sur l'emplacement duquel un 
hôtel fut construit par la suite. 

Dix-huit ans plus tard, la Clairon vint demeurer dans la maison où moururent 
Racine et Adrienne Lecouvreur. Elle raconte dans ses mémoires qu'elle fut juste- 
ment attirée par ces souvenirs du temps passé. « J'avais besoin, Lcrit-elle, d'un 
peu de calme pour ma pauvre santé fort ébranlée... On me parla d'une petite mai- 
son rue des Marais-Saint-Germain, et l'on me dit ([ue Racine y avait demeuré... 
C'est là que je veux vivre et mourir... » 

La rue des Marais-Saint-Germain fut, nous dit M. Pessard, dans son Diction- 
naire des rues de Paris, la seule rue dont les habitants calvinistes échappèrent 
à la Saint-Barthélémy. 

Le nom de Viscorti lui fut donné en 1864 en l'honneur de ^■i^^onti. l'archi- 
tecte du tombeau de Napoléon P"" aux Invalides. 

Presque en face de la rue Visconti,nous \-oyonsrE;cole des Beau.x-Arts, située 
rue Bonaparte et quai Malaquais. 

L'Ecole des Beaux-Arts occupe l'emplacement du couvent des Petits Augus- 



vie ARRONDISSEMENT 375 

tins, fondé par Marguerite de Valois. En 1790, le couvent fut supprimé et affecté 
à la conservation des tableaux et sculptures recueillis dans les couvents et les 
églises. En 1820, les architectes Debret et Dauban commencèrent la construction 
de l'école actuelle. 

Dans la cour de l'Ecole des Beaux- Arts se trouve une des merveilles de la 
Renaissance : la façade du château d'Anet, commencé en 1548, par ordre de 
Henri II, pour Diane de Poitiers. Nous voyons aussi ime partie de la façade du 
château de Gaillon et une partie de celle du château de la Trémoille. 

L'Ecole Nationale des Beaux-Arts, créée pour l'enseignement gratuit des 
Beaux-Arts en France, contient la reproduction des chefs-d'œuvre les plus célèbres 
du monde entier. Elle est fort intéressante à visiter. 

Chaque année, sont exposées dans la salle qui donne sur le quai Malaquais 
lesœuvres des concurrents pour le prix de Rome. Les premiers prix sont envoyés 
pendant quatre ans en Italie aux frais de l'Etat. 

La porte d'entrée de l'Ecole des Beaux-Arts par le quai Malaquais est située 
au numéro 17. C'est l'ancienne porte du couvent des Théâtins qui occupait autre- 
fois cet emplacement et dont nous parlerons par la suite. 

Le quai Malaquais, qui s'étend à présent de la rue des Saints-Pères à la place 
de l'Institut, s'appelait autrefois le quai de la Reine-Marguerite, parce que 
Marguerite de Valois, femme répudiée de Henri IV, s'était fait bâtir rue de 
Seine un palais dont les jardins s'étendaient de ce côté jusqu'à la^ rue des 
Saints-Pères. Elle y avait enclavé même la rue des Petits-Augustins, devenue 
depuis la rue Bonaparte. 

Voici l'histoire que nous conte L'Estoile, dans son Journal, à propos de la 
construction de ce palais : Saint-Julien, le mignon adoré de la reine Marguerite, 
fut assassiné à ses côtés en 1606, devant l'hôtel de Sens qu'elle habitait. La reine 
jura de ne plus boire ni manger avant que justice soit faite, et le lendemain elle 
assista à l'exécution du meurtrier à l'endroit où avait été commis le crime, devant 
l'hôtel de Sens. Ces deux horribles scènes qui s'étaient passées devant son palais 
le lui firent prendre en horreur, et c'est alors qu'elle se fit construire cet hôtel quai 
Malaquais. 

Après la mort de la reine Marguerite, on reprit la partie des terrains qui for- 
mait la rue des Petits-Augustins, et l'on vendit tout le reste. 

Le numéro 9 du quai Malaquais était autrefois un des pavillons de cet hôtel. 
Cette demeure, aujourd'hui contiguë àl'Ëcoledes Beaux-Arts, a toute une histoire 
que nous conte avec détails M. Léo Mouton, dans son opuscule intitulé : l'Hôtel 
de Transylvanie. C'est à cet ouvrage que nous allons recourir pour retracer cette 
chronique à nos lecteurs. 

Lors de la vente de l'hôtel de la reine Marguerite avec les dépendances, un 
sieur Jacques de Hillerin acheta le lot qui forme précisément le coin du quai Mala- 
quais et de la rue Bonaparte. Après la mort de Jacques de Hillerin, cet hôtel passa 
à son neveu Pierre de Hillerin, qui n'habita pas l'hôtel et le loua au comte de 



376 LA VILLE LUMIERE 

Tallard. Le duc d'Albrct en fut ensuite le locataire, jusqu'à ce qu'il fût occupé par 
François Rakoczi, prince de Transylvanie, qui arriva à Paris en 1713 avec une 
suite fort nombreuse de gentilshommes compromis et ruinés. François Rakoczi 
était doté d'une pension de 100,000 livres par an. Il logea toute sa suite à Y Hôtel 
du Pérou, c\\\\ se trouvait rue Jacob, et qui fut bientôt transformé en une maison 
de jeu par toute cette bande de gentilshommes sans ressources. 

Le prince de Transylvanie, après avoir logé chez le duc de Luxembourg, loua 
l'hôtel du quai Malaquais et le donna comme nouveau domicile à sa suite. Il loua 
pour lui-même une petite maison à Clagny, pendant que l'hôtel de Transylvanie 
était devenu une véritable maison de jeu. 

En 1716. il fut passé un bail de neuf ans pour la maison, dite hôtel de Tran- 
sylvanie, au nom de Geoffroy Sinet. On pense que ce Geoffroy Sinet n'était qu'un 
prête-nom pour quelque seigneur qui profita de ce que l'hôtel de Transylvanie 
était connu et achalandé comme maison de jeu pour y continuer cette lucrative 
exploitation. Il est possible, d'ailleurs, écrit M. Mouton, que Sinet ait été le gérant 
de ce tripot qui ne semble pas avoir duré longtemps et qui fut peut-être transformé 
par la suite en hôtel garni. C'est à cette époque que remontent les faits racontés 
par l'abbé Prévost dans son roman de Manon Lescaut, et qui sont, comme nous 
venons de le dire, les aventures galantes de l'auteur lui-même. 

« Le principal théâtre de mes exploits, raconte l'abbé Prévost, devait être 
l'hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de Pharaon dans une salle et divers 
autres jeux de cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit 
de M. le prince de Rakoczi, qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses offi- 
ciers étaient de notre société. » 

C'est donc bien clans l'hôtel de Transylvanie que se passa la fameuse scène 
où des Grieux \'ient se procurer en trichant l'argent nécessaire à sa maîtresse. 

f^n 1720, l'hôtel de Trans\-l\'anif tut \'endu et (juitta sa destination de 
maison de jeu. Il appartint successivement au comte de Fontaine, à la duchesse 
de Grammont qui y fit de nombreuses améliorations, au vicomte de Lautrec, aux 
La Fontaine de Biré et à M. Péan de Saint-Gilles. 

Signalons que dans cet hôtel habita Mme de Blocqueville en i86<), et qu'elle 
y reçut toute l'élite de la société parisienne. On raconte que, iiendant la Comnuuu-. 
la marquise de Blocqueville fut prévenue qu'elle allait recex-oir la ^■isite d'un 
officier de fédérés qui viendrait lui deniauder la clef d'un soi-disant souterrain qui 
aurait existé sous la Seine pour faire communiquer l'hôtel avec le Louvre. La 
marquise reçut, paraît-il, somptueusement les fédérés et leur expliqua l'inanité 
de la légende du souterrain. 

Après la guerre, les salons de la marquise de Blocqueville furent célèbres : 
Claude Bernard, Widor, Lizt, Planté, Louis Enault, Caro, le commandant Rivière 
e'. tant d'autres y fréquentaient assidûment. L'on dit même que ce salon littéraire 
et artistique servit de modèle à Paillcron pour sa pièce du Monde où l'on 
s'amuse. 



vie ARRONDISSEMENT 377 

Les fameux salons de l'hôtel de Transylvanie sont aujourd'hui restés tels 
qu'ils étaient à l'époque. 

Aux numéros 15 et 17, occupés maintenant par l'Ecole des Beaux-Arts, 
s'élevait en 1688 l'hôtel de la Basinière, où vint habiter Henriette de France, veuve 
de Charles E"''. Il devint la propriété de M. Pellaprat, puis de sa fille la princesse 
de Chimay, avant d'être annexé aux bâtiments, dont l'ensemble forme l'Ecole des 
Beaux- Arts. 

Avant d'arriver à l'Institut, arrêtons-nous devant la statue de Voltaire, 
œuvre du sculpteur Caillé, érigée en 1885. 

Le palais de l'Institut est construit à peu près sur l'emplacement du grand et 
du petit Hôtel de Ncsles, et, avant de nous occuper de l'Académie, nous dirons 
deux mots de cette fameuse Tour de Nesles, qui eut le don d'inspirer si souvent 
les imaginations des romianciers et qui est peut-être plus célèbre encore dans la 
légende que dans l'histoire. Aussi bien ne sait-on pas exactement la limite qui 
sépare la légende de la réalité. 

En 1308, le primitif Hôtel de Nesles, appartenant à Amaury de Nesles, fut 
vendu à Philippe le Bel, moyennant la somme de cinq mille bons petits parisis. 

Devant l'hôtel il y avait une « saulsaye à l'ombre de laquelle les habitants 
s'allaient promener et rafraîchir en été ». Mais, pendant l'hiver, la Seine montait 
et envahissait les bâtiments, et Philippe le Bel, pour protéger l'iiôtel, fit construire 
le premier quai qui existât à Pans. 

L'hôtel de Nesles, après être devenu la propriété de Philippe le Long, passa 
à sa femme Jeanne de Bourgogne, et c'est à elle que la tradition attribue les 
crimes qui ont donné à la Tour de Nesles une lugubre célébrité. On raconte qu'elle 
appelait les jeunes gens qui passaient sous ses ienêtres, se donnait à eux, les 
retenait toute la nuit et le lendemain matin les faisait jeter à la Seine. 

Brantôme, cependant, n'ose pas affirmer le fait. 11 parle bien d'une « reyne 
qui se tenait à l'hôtel de Nesles à Paris, laquelle faisait le guet aux passants, et 
ceux qui lui revenaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, 
les faisait appeler à venir et soy, et après en avoir tiré ce qu'elle voulait, les faisait 
précipiter du haut de la tour et les faisait noyer ». Brantôme ajoute cependant ; 
i' Je ne puis dire que cela sove vrai, mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, 
l'affirme et n'y a si commun qu'en lui montrant la tour seulement et en l'interro- 
,^eant, que de lui-mesme il ne le die. i' 

Mllon est plus catégorique que Brantôme et affirme la chose en ces trois vers : 

« Semblablement où est la reyne 
« Qui commanda que Buridan 
« Fut jeté en un sac en Seyne. » 

On croit que les crimes qui furent commis à la Tour de Nesles doivent être 
attribués à trois princesses, Marguerite, Blanche et Jeanne de Bourgogne. 
Elles ont à cet égard, il faut l'avouer, des droits égaux devant l'iiistoire ; mais c'est 



378 LA VILLE LUMIÈRE 

sur la mémoire de Jeanne de Bourgogne surtout que la tradition a fait peser,. 
sans doute avec une grande part de vérité, cette terrible accusation de luxure et 
d'assassinat. 

Plus tard, entre les mains de Jean, duc de Berri, l'hôtel de Nesles devint une 
demeure extrêmement somptueuse. Il fut successivement la propriété des divers 
rois de France. Il était divisé en deux parties, le grand Nesles, qui comprenait 
l'hôtel proprement dit et appartenait au roi, et le petit Nesles qui comprenait la 
tour, la porte et le fossé, qui avait été donné à la Ville de Paris. 

Henri II, ayant besoin d'argent, vendit le grand Nesles. Le duc de Nevers 
eh fit l'acquisition et fit commencer la construction d'un immense palais qui ne fut 
jamais achevé. 

La tour et les portes subsistèrent jusqu'au xvii'' siècle. 

On a retrouvé les pilotis de la tour de Nesles en agrandissant le quai Conti, 
en 1851. 

N'oublions pas siu" le quai Malaquais un souvenir sinistre : l'hôtel où 
Fouché et Savary, dans les appartements des Créqui et des Lauzun, décache- 
tèrent les mystères de leur police. 

Le Palais de l'Institut, qui s'appelait jadis collège Mazarin ou des Quatre- 
Nations.est situé au 23 du quai de Conti. Le cardinal Mazarin, en mourant, avait 
fait un testament ordonnant qu'il serait fondé après sa mort un collège sous le 
titre de M azarini, destiné à 60 gentilshommes ou principaux bourgeois de Pignerol 
et son territoire, d'Alsace et pays d'Allemagne, de Flandre et de Roussillon. 
Ces nations étant seules admissibles dans ce collège, on lui avait donné le nom de 
Quatre-Nations. Ces 60 jeunes gens devaient être gratuitement nourris, logés, 
instruits dans la religion, dans les belles-lettres, devaient apprendre à faire des- 
armes, à monter à cheval et à danser. Mazarin légua sa bibliothèque à ce collège,, 
ainsi qu'une somme de deux millions pour subvenir aux frais de sa constniction. 
Louis XIV ordonna l'exécution du testament. 

Les exécuteurs testamentaires, ayant acheté ce qui restait encore des bâti- 
ments de l'hôtel et du séjour de Nesles, ainsi que plusieurs maisons yoisines, fireiit 
jeter les fondations de ce collège, qui fut élevé d'après les dessins de Levau. 

La façade du collège est placée sur le quai. Son plan forme une portion de 
cercle terminée à l'une et l'autre extrémité par une face en ligne droite cjui s'unit 
à un gros pavillon. Au centre est le portail de l'église faisant avant-corps, composé- 
d'une ordonnance corinthienne et couronné d'un fronton. Au-dessus s'élève un 
dôme dont une lanterne et une croix formaient l'amortissement. 

Ce dôme, qui présente à l'extérieur une forme circulaire, a dans l'intérieur 
une forme elliptique. Dans l'espace que laissent entre elles ces deux lornus, on a 
pratiqué quatre escaliers à vis ciui comnuuiiciuent à des tribunes et à la toiture de 
l'édifice. 

Dans l'église, à droite du sanctuaire, se présentait le tombeau du cardinal 
de Mazarin, œuvre de Coysevox. Sur un sarcophage de marbre noir, orné de sup- 



vie ARRONDISSEMENT 379 

ports de bronze doré, était la figure en marbre blanc de ce cardinal, représenté 
les mains jointes. Derrière lui, on voyait la figure d'un ange tenant des faisceaux. 
Le tombeau s'élevait sur deux marches de marbre blanc. Il a été transporté au 
Musée de Versailles. 

En 1806, les bâtiments du collège Mazarin furent destinés aux séances et à 
la bibliothèque de l'Institut. Vaudoyer, architecte, fut chargé alors de transformer 
l'église du collège en une salle propre aux séances de l'Institut. Plusieurs parties 
de l'édifice ont subi des changements. On a ouvert, à l'extrémité de chacun des- 
pavillons qui s'avancent vers la Seine, un passage pour les piétons, fort commode 
en cet endroit oir la route est étroite. 

Il est remarquable que le plan du Louvre se trouve en harmonie avec celui 
du collège Mazarin ; cette correspondance, d'ailleurs, n'est pas l'effet du hasard 
et a été combinée. On a complété les rapports qui existaient entre les plans de ces 
deux édifices en établissant le pont des Arts, qui forme pour ainsi dire la commu- 
nication entre leurs deux façades. 

La bibliothèque de ce collège avait été composée parle savant Naudé; elle fut 
en partie dispersée pendant la Fronde. L'Institut possède aujourd'hui une très- 
riche bibliothèque contenant des ouvrages donnés par des savants des différentes 
parties du monde. 

« L'Institut, a écrit Renan, est une des créations les plus glorieuses de la 
Révolution, une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des 
académies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l'illustration des personnes 
qui les composent et par l'importance de leurs travaux ; la France seule a un 
Institut, où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, où 
le poète, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien, 
le physicien, l'astronome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur, 
le peintre, le musicien peuvent s'appeler confrères. » Les hommes qui avaient 
conçu cette fondation avaient compris que toutes les productions de l'esprit 
humain se tiennent et sont solidaires l'une de l'autre. 

Dans son organisation actuelle, l'Institut se compose de cinq académies : 

L'Académie française, fondée en 1635 par Richelieu ; 

L'Académie des Insci'iptions et Belles-lettres, fondée en 1663, par Colbert ; 

L'Académie des Sciences, fondée en 1666 par Colbert ; 

L'Académie des Beaux-Arts, comprenant les académies de sculpture, de 
peinture, de musique et d'architecture ; 

L'Académie des Sciences morales et politiques. 

Donnons, pour terminer, l'origine du fauteuil à l'Académie française. L'on sait 
que, bien que les membres de l'Académie française comme ceux des autres classes- 
de l'Institut siègent, du moins pendant les séances publiques, sur de simples ban- 
quettes, l'usage a conservé la locution traditionnelle de fauteuil. Primitivement, 
dans les réunions de chaque semaine, les académiciens étaient assis sur des chaises ; 
seuls le directeur, le chancelier et le secrétaire avaient des fauteuils. Cette parti- 



38o LA \ILLE LUMIERE 

■cularité gênait les cardinaux académiciens et les empêchait d'assister aux séances 
ordinaires. En 1713, le cardinal d'Estrées, qui désirait venir voter au sujet de 
l'élection de M. de la Monnoye, parla de son embarras aux cardinaux de Rohan 
et de Polignac, et ce dernier se chargea d'en parler au roi. C'est alors que Louis XI\', 
afin de ne pas créer un précédent fâcheux, fit porter dans la salle de l'Académie 
40 fauteuils exactement semblables les uns aux autres. « La succession de ces fau- 
teuils est différemment indiquée dans plusieurs ouvrages. Cette différence tient 
à ce qu'on a voulu établir entre l'Académie de l'ancien régime et la classe de 
l'Institut redevenue en 1816 Académie française une continuité qui n'existe pas 
cl ne peut pas exister. L'ancienne Académie a cessé complètement d'exister en 
1793. Il va là deux séries ou, plus exactement, deux institutions bien distinctes 
que le bon plaisir d'un prince restauré a voulu couvrir d'une dénomination com- 
mune en donnant autant que possible à la nouvelle les règles de l'ancienne. >• 

A la suite de l'Académie, nous voyons l'hôtel de la Monnaie, situé quaiConti 
<?t rue Guénégaud. Il fut édifié en 1775. L'ancien hôtel de Nevers et de Conti, qui 
appartenait au ministre Guénégaud, fut déniuli pour la construction du nouvel 
hôtel de la Monnaie. 

Auparavant l'hôtel de la Monnaie était situé rue de la A'ieille-^Ionnaie, près 
du Châtelet. 

La Monnaie est le monument parisien qui possède le plus d'inscriptions 
latines. Il y en a deux du côté de la rue Guénégaud qui expliquent U- 
rôle des quatre éléments dans la fabrication de la monnaie. Une autre se voit 
au-dessus de la porte centrale qui annonce et garantit les soins minutieux du con- 
trôle. De chaque côté de la porte se trouvent quatre bustes représentant les 
quatre souverains qui se sont le plus occupés de la question monétaire : Henri IL 
Louis XIII, Louis XIV et Louis XV. 

Turgan, dans un ancien ouvrage sur Paris, fait qui'lques amusantes considé- 
rations après une visite à la Monnaie : « Théophile Gautier nous a dit souvent : 
« Je suis dégoûté de l'argent depuis que j'ai découvert qu'il serv-ait à payer. » 
«Nous qui n'avons jamais estimé beaucoup les espèces modernes, excepté pour en 
faire immédiatement usage, nous avons été réellement navres en voyant le sans- 
façon peu respectueux avec lequel était traité le divin argent, sancta pcciDiia. 
cette chose si merveilleuse pour ceux qui en ont peu. On ne devrait pas laisser voir 
aux profanes comment on fra brique cette représentation de Dieu sur la terre ! 
Comment, après l'avoir vu laminé, poussé, tripoté de tant de façons, peut-on 
encore vénérer comme on le doit cette base de la société moderne, cette repré- 
sentation de toutes choses, depuis le pain iusi|u'à lalisinthc, depuis la stalle à la 
comédie jusqu'à la chaise à l'église. >' 

Le quai Conti, construit en 1662, fut appelé d'abord ijuai de Nesles. 

Au numéro 3, nous remarquons une maison qui possède une ancienne gar- 
gouille avec mascaron. C'est là que se trouvaient les joailliers de la Couronne, qui 
vendirent Ir fameux collier destiné à Marie-.Vntoinette. 



vie ARRONDISSEMENT 381 

Au coin de la rue Guénégaud et du quai Conti se trouvait le célèbre théâtre 
des Marionnettes, établi par le bateleur italien nommé Briocci ou Bi'ioche. 

Celui-ci avait eu l'idée de déguiser son singe Fagotin en Cyrano de Bergerac 
et de le faire parader ainsi. Cyrano de Bergerac prit mal la plaisanterie ; il se battit 
en duel avec le singe et naturellement le tua. 

Rostand n'a pas fait allusion à cet épisode de la vie de son héros. 
Après la mort de Molière, sa troupe vint s'installer dans l'hôtel Guéné- 
gaud. 

Le quai des Grands-Augustins, qui fait suite au quai Conti, doit son nom 
au couvent des religieux Grands-Augustins, qui s'établirent en France, sous le 
règne de saint Louis. Nous trouvons sur ce quai deux hôtels fameux, l'hôtel de 
Luynes, et l'hôtel d'Hercule, qui appartenait en 1573 à Antoine Duprat, seigneur 
de Nantouillet. 

A son propos, M. Pessard, dans son Dictionnaire des rues de Paris, nous 
rapporte l'édifiante anecdote suivante : « En 1573, le roi Charles IX ordonna au 
prévôt de Nantouillet de lui donner une collation dans son hôtel de la rue des 
Augustins ; il fallait obéir. Le roi s'y rendit avec son frère le duc d'Anjou qui fut 
Henri III, et le roi de Navarre qui fut Henri IV, accompagné de courtisans 
qui saccagèrent l'hôtel et pillèrent l'argenterie ; Nantouillet y perdit plus de 
50 000 livres. Le motif de cette agression était que le prévôt de Nantouillet avait 
refusé d'épouser Mlle de Châteauneuf, maîtresse du duc d'Anjou. » 

Revenons à présent sur nos pas pour gagner la rue Mazarine, qui passe der- 
rière l'Institut. Aux 12 et 14 de la rue se trouvait le Jeu de Paume des Métayers, 
oii Molière commença avec les Béjart les destinées de son Illustre Théâtre. Au 42, 
était l'ancien Jeu de Paume de la Bouteille, où l'Opéra vint donner des représen- 
tations. 

Le jeu de paume fut très en faveur à Paris pendant un certain temps, et il 
y avait dans la ville un très grand nombre de ces établissements qui servirent pour 
la plupart, par la suite, de salle de spectacle. C'est entre les rues Mazarine et de 
Seine que se trouvaient le plus grand nombre de jeux de paume. Outre les deux 
que nous venons de citer, l'on voyait encore celui des Trois-Cygnes, du Soleil- 
d'Or, etc., etc. 

Au 26 de la rue de Seine, existait le cabaret du Petit-More, oii mourut, dit-on, 
le poète Saint-Amand. 

Au 45, nous remarquons le passage du Pont-Neuf, dont l'entrée donnait autre- 
fois accès à l'ancienne Comédie-Française. 

Le prolongement de la rue Mazarine est devenu la rue de l'Ancienne-Comé- 
die dans laquelle nous remarquons, au numéro 17, 19 et 21, la grande maison de 
fourrure Pfeiffer-Brunet, située non loin de l'immeuble où habitait le fameux 
docteur Guillotin, que nous avons vu tout à l'heure se livrer à ses expériences dans 
la « Cour du Commerce ». Cette rue fut ainsi nommée parce que la Comédie- 
Française y résida de i68g à 1770. 



382 



LA VILLE LUMIÈRE 



En i6So, une oraonnance signée de Lmiis XI\' et contre-signée par Colbert 
ordonna la réunion de la troupe qui jouait à. l'hôtel de Bourgogne avec 
l'ancienne troupe de Molière, qui jouait rue Mazarine, au théâtre Guénégaud. Une 
nouvelle lettre de cachet en 1681 fixa le nombre des acteurs et des actrices à vingt- 
sept; c'est le premier règlement du Théâtre-Français. Nous citerons, parmi le^ 
artistes de la création, la Champmeslé, Baron, Hauteroche, Poisson, etc. Un an 
après, le Théâtre -Français reçut une subvention de douze mille livres, dite alor^ 
pension royale. En outre, une nouvelle ordonnance autorisa les comédiens françai^ 
à prélever leurs frais journaliers sur les recettes du théâtre avant toute réparti- 
•tion pour les auteurs. Cette ordonnance fut confirmée plus tard. Le Théâtre Fran- 
çais, dès lors constitué, joua le vieux répertoire et accueillit en outre les œuvre? 
nouvelles avec une extrême condescendance. 

En 1687, le théâtre fut obligé d'abandonner l'hôtel Guénégaud et de chercher 
un nouveau local. Après une longue hésitation, les comédiens se décidèrent à 
acheter le Jeu de Paume de l'Etoile et deux maisons adjacentes ; le tout était situé 
rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. 

Ce fut là que le Théâtre-Français prit pour la première fois le nom de Comédic- 
Fra'nçaise, d'où le nom de rue de l'Ancienne-Comédie qui demeure encore aujour- 
d'hui attaché à la vieille rue où il s'installa. 

La maison Pfeiffer-Brunet est certainement l'une des plus anciennes maisons 
de fourrures de Paris. Elle a été fondée en 1803, à l'enseigne du Manteau d'Her- 




L-N DES SALONS DE LA MAISON PFEIFFER-BRUNET. 



VI»^ ARRONDISSEMENT 



383 




MAISON PFEIFFER-BRUNET. 



LA ^■îTLE LU:MIÈRE 



iiiiHC. M. Th.-L. Corby en est le propriétaire -directeur actuel et a su, par son 
initiative et sa compétence, lui donner un développement considérable. Nous 
trouvons chez lui les plus jolis assortiments de magnifiques fourrures fines pour 
corbeilles de mariage. 

Nous visiterons avec intérêt les spacieux salons de la maison Corbv, où nous 
admirons toute une superbe C(jllection de zibelines. La zibeline, qui joue un 
rôle si considérable dans la pelleterie, fournit des fourrui'es de luxe fort recherchée> 
non seulement en Europe, mais dans tout l'Orient, et jusqu'en Chine. En Turquie, 
elles tiennent lieu de galons et de broderies et sont l'insigne du haut rang et de 




l."N DES SALONS DE L.\ M.\!S()N PFEI KFEK-BRL'XET. 



l'opulence. On a bien souvent cherché à donner artiliiiellenient aux zibelines de | 
qualité inférieure l'apparence des beautés qui leur manquent. Mais il est un méritt 
que l'on ne peut parvenir à imiter, c'est la souplesse des poils et leur proi)riété de 
se courber dans quelque sens qu'on les pousse. Les zibelines les plus reciiercliées j 
sont celles qui viennent de la Sibérie et surtout de \'itimski. 1 

Nous en trouverons les plus beaux spécimens dans la maison de lourrurr> 
de la rue de l'Ancienne-Comédie, ainsi que de riches étoles d lurmine. de renard> 
noirs naturels, de renards bleus et argentés, etc., etc. 

Puis ce sont les manteaux du soir, qui attirent notre attention, les jaquettes, 
les somjitueuses sorties de bal, où les femmes s'enveloppent d'un charmant geste 
frileux. 



Vr ARRONDISSEMENT 385 

La maison Pfeiffer-Brunet, après avoir reçu de nombreuses récompenses 
aux diverses Expositions universelles, a obtenu le Grand Prix en 1900. Elle fut 
hors concours et son directeur fut nommé membre du Jury aux Expositions de 
Saint Louis 1904, Liège 1905, Bordeaux 1907, Saragosse 1908, et fut enfin Pré- 
sident de la Classe de la Fourrure et de la Pelleterie à l'Exposition Franco- 
Britannique de 1908. 

Au numéro 13 de la rue de l'Ancienne-Comédie, arrêtons-nous im instant 
au café Procope, si célèbre jadis. Il doit son nom à son fondateur, le Silicien Fran- 
çois Procope, qui, au XYii^ siècle, ouvrit à la foire Saint-Germain un établisse- 
ment auquel la vogue s'attacha bientôt. Procope y débitait du café, alors que cette 
boisson venait à peine d'être introduite en France. Encouragé par le succès, 
Procope ouvrit en 1689, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du Théâtre 
Français, un café, qui devint bientôt le rendez-vous favori des écrivains, des 
artistes et des gens du monde. Citons, parmi les plus célèbres habitués du Café Pro- 
cope, Voltaire, Piron, Jean-Baptiste Rousseau, Lamotte, Marmontel, Sainte- 
Foix, Duclos, Mercier, Palissot, Saurin, Dorât et tant d'autres. 

« C'éta't au Café Procope que se montaient les cabales, que se fabriquaient 
les épigrammes, que se foi'mulaient les jugements sur les pièces. Le Café Procope 
était un véritable journal de Paris, journal du matin, journal du soir, journal 
spirituel et charmant. » 

C'est là que Beaumarchais attendit avec des amis le résultat de la première 
représentation à l'Odéon du Mariage de Figaro, après laquelle il dut faire trois 
jours de prison. 

Gambetta fréquenta beaucoup au Café Procope. La bohème littéraire s'}? 
réunit bien souvent autour de Vallès qui, « les cheveux et la barbe incultes, la 
lèvre inférieure épaisse d'amertume, présida ce cercle de Réfractaires, comme il les 
appela par la suite ». 

Au numéro 12 de la rue habitait le doux poète Fabre d'Eglantine. 

Nous ne quitterons qu'à regret ce VP arrondissement qui nous offre tant 
d'intéressants souvenirs, souvenirs que nous sommes loin d'avoir encore épuisés. 
Nous avcjus voulu parler des choses les plus saillantes et nous nous estimerons 
heureux si nous avons donné à nos lecteurs le désir de venir parfois flâner dans ces 
quartiers tout envahis par l'ombre du passé. 




HNÉTRONS à présent dans le VU" arrondissement — l'arrondissement 
du Palais-Bourbon — qui comprend les quatre quartiers de Saint- 

l'y^ Thomas-d'Aquin, Invalides, Ecole-Militaire et Gros-Caillou. Suivons 
la merveilleuse promenade que nous offrent les quais au bord de la Seine, les 
quais chers encore aux bibliophiles, bien que les étalagistes y soient de jour en jour 
moins nombreux. « On ferait un gros tome, écrit Jules Janin, des belles choses 
sauvegardées par les bouquinistes propriétaires légitimes des parapets de la 
Seine, jusqu'au Pont Royal en passant par la Grève, où ces papiers imprimés nous 
rappellent les poètes, les libraires et les livres. Grâce aux chers bouquins qui 
vont disparaissant chaque jour de ces quais privés de leur gloire, le bibliophile 
était sûr de passer, pour peu que le ciel fût limpide et le soleil bienveillant, 
une heureuse, une charmante journée. Il se levait de bonne heure ; il prenait 
à la hâte son pain et son fruit de la matinée, et tout en bouqtiinant il 
déjeunait. 

« Passant du grave au doux, du plaisant au sévère. » 

Grandeur et décadence des livres qui viennent échoir sur les quais peu de 
temps après leur apparition en librairie et qui, avec leurs couvertures encore 
neuves et leurs pages non coupées, viennent étaler aux yeux du passant leurs 
pauvres dédicaces flatteuses adressées à un ingrat qui les a déjà vendus ! 

Le quai Voltaire était l'ancien chemin qui longeait le Pré-aux-Clercs. 

A l'ouest de l'Abbaye de Saint-Germain et du bourg de Saint-Germain étaient 
de vastes prairies qui s'étendaient depuis la rue des Saints-Pères jusqu'à l'Espla- 
nade des Invalides. Les clercs — ce nom s'appliquait alors aussi bien aux ecclé- 
siastiques qu'aux étudiants de l'Université de Paris — avaient Ihabitude de 
venir s'y promener et de s'y livrer à toutes leurs fantaisies. Dès l'année 1163, 
une grande discussion s'était élevée entre les moines de Saint-Germain et les 
écoliers au sujet du Pré-aux-Clercs, discussion qui occasionna de longs débats sur 
lesquels on n'a que fort peu de détails. En 1192, on voit les écoliers de Paris qui 
regardaient ce pré comme leur propriété y commettre de nombreux excès. Ces 
excès furent le prélude de troubles assez graves : les habitants du bourg Saint- 
Germain voulurent repousser les clercs et dans cette bagarre un écolier fut tué e( 
d'autres griè\'ement blessés. Ces événements provoquèrent une querelle entre 
les écoles de Paris et l'Abbaye de Saint-Germain. Comme la législation de cette 
époque laissait grandement à désirer, les deux partis en furent réduits à invoquer 
l'autorité du pape, qui d'ailleurs ne prononça rien. 



VIP ARRONDISSEMENT 387 

Toutefois il parait avéré par un règlement de l'an 1215 que les écoliers de 
l'Université avaient sinon la propriété de ce pré, du moins la faculté d'en jouir 
en s'y promenant. Et les clercs usèrent largement de ce privilège. La Société de la 
Basoche, qui certes a grandement contribué au développement du théâtre en 
France, donnait ses jeux en plein air dans le domaine du Pré-aux-Clercs, avant 
d'avoir obtenu de Louis XII la permission de jouer sur la grande table de marbre 
du Palais de Justice dont nous avons parlé plus haut. Les montres de la Basoche 
sont demeurées célèbres. Sous prétexte d'annoncer le spectacle, le cri venait sou- 
vent accroître encore les hardiesses de la montre et donner le dernier trait à la 
satire. Ces cavalcades, ces processions par les rues dans tout l'appareil des attri- 
buts basochiens, constituèrent probablement d'abord toute la représentation. 
Par la suite, même après qu'elle fut entrée en possession de la table de marbre, 
la Basoche n'en continua pas moins ces brillants cortèges qui la mettaient plus 
directement en contact avec le peuple et qu'elle oi'ganisait non pas seulement 
comme une sorte de prologue avant chaque représentation, mais comme un 
spectacle suffisant par lui seul qui avait lieu à certaines occasions solennelles, sous 
le titre de montre générale. La procession, composée de tous les suppôts et sujets 
du roi de la Basoche, se mettait en marche à travers les rues, guidée par les tam- 
bours, les trompettes, les fifres et les hautbois (i). 

Le Pré-aux-Clercs, qui bien que considérablement diminué a subsisté jusque 
sous Louis XIV, fut toujours un théâtre de tumulte, de galanterie, de combats, 
de duels, de débauche et de sédition. En 1555, les écoliers, pour défendre leurs 
droits sur le petit Pré-aux-Clercs, sur lequel les moines avaient fait bâtir quelques 
maisons, voulurent se faire rendre justice en commettant des voies de fait. Ils 
affichèrent des placards tendant à former un attroupement ; ils se portèrent en 
armes au Pré-aux-Clercs, mirent le feu à trois maisons voisines et tuèrent un 
sergent qui essayait de mettre un frein à leurs violences. Peu après, l'émeute des 
écoliers prit de telles proportions que le roi fit clore de murailles le Pré-aux-Clercs, 
qui cessa pour quelque temps d'être le théâtre de ces tumultueux exploits. 
En 1558 ce lieu prédestiné aux révoltes vit naître des séditions religieuses, et les 
protestants, jusqu'à ce qu'intervînt une défense du roi, s'y réimirent pour chanter 
leurs psaumes. 

En 1609, Marguerite de ^'alois acheta une partie du petit Pré-aux-Clercs 
à l'Université pour y bâtir son hôtel. Vers la fin du règne de Henri IV, le petit 
Pré-aux-Clercs était entièrement couvert de maisons et d'hôtels avec jardins. 
Le grand Pré-aux-Clercs, séparé du petit Pré-aux-Clercs par un canal nommé 
Petite-Seine, ne tarda pas à subir le même sort. L'Université demanda et obtint 
la permission de le vendre et bientôt à la place des prairies et des clos l'on vit 
des couvents, des rues et des maisons. 

Avant la Révolution, le quai Voltaire faisait partie du quai Malaquais, 

(i) Les Rues du Vieux Paris, par Victor Fournel. 



388 LA VILLE LUMIÈRE 

anciennement Quai des Théatins. En 1791, on lui donna le nom de \'oltaire parce 
que Voltaire était mort en 1778 dans l'ancien hôtel de Bragelonne, trésorier de 
France sous Louis XIV, qui porte le numéro 27 du quai Voltaire et fait le coin de 
la rue de Beaime. A deux reprises et chez deux hôtes différents, \'oltaire avait 
habité cette maison. On sait que, comme La Fontaine et quelques autres privi- 
légiés, Voltaire eut cette grâce singulière de trouver toute sa vie le moyen d'être 
hébergé, distrait et entretenu par de grands seigneurs et même par le roi de Prusse. 
Il demeura longtemps au numéro i, rue de Beaime, dans l'hôtel du Président 
'Bernicres. Il devait soi-disant payer son loyer, mais en réalité « Madame la Pré- 
sidente, son amie, s'arrangeait en sorte qu'on ne le lui réclamât pas ». Voltaire 
cependant n'était pas toujoui's satisfait de ce logis, quoiqu'il ne lui coûtât en somme 
que le soin de plaire à la belle Présidente, et l'on peut s'étonner de le voir écrir- 
qu'il était malheureux dans « cette maudite maison d'où l'on a ime belle vue, 
mais où l'on sent le fumier comme dans une crèche, où les chari"ettes et les carrosses 
font un bruit d'enfer, où pendant l'hiver il fait froid comme au pôle et où le 
suisse fait de sa loge un méchant cabaret où il vend du mauvais vin à tous les 
porteurs d'eau d'alentour. » En 1618, Voltaire trou^•a un ninu'el amphitrvon, 
'Mme de Fontaine-Martel, qui poussa la complaisance jusqu'à lui faire construire 
un théâtre, pour (ju'il pût y faire répéter ses tragédies. « J'ai perdu ime bonne 
maison dont j'étais le maitre, dit-il lorsqu'elle mourut, et 40 000 francs de rente 
qu'on dépensait à me divertir. » C'est alors qu'il habita pendant plus de quinze ans 
chez sa divinité, la belle Mme du Châtelet, jusqu'à ce qu'il fût hébergé à la Cour 
du Grand Frédéric, celui que familièrement il avait surnommé Ll"C ! Nous citons 
ce surnom sans risquer un conuucntaire : il est des sujets siu^ lesquels il \'.\ut 
mieux ne pas insister. 

Lorsque \'i)ltaire revint à Paris après avoir séjourné en Prusse et à Ferney, 
il revint dans la maison du Président Bernières qui nous occupe actuellement et 
qui appartenait alors au marquis de Villette qui, de même que son prédécesseur, 
fut trop heureux d'avoir l'honneur d'héberger jusqu'à sa mort le patriarche de Ferney. 

A la place des maisons qui occupent aujourd'hui les numéros 15 à 25 s'éle- 
vait jadis le couvent des Théatins. Ouekiues-uns de ces religieux, fondés en Italie 
en 1524 par l'archevêque de Théate, furent appelés à Paris par le cardinal ^In- 
zarin. Il acheta pour les établir une maison située sur le quai Mal, iipiai^, qu'il lit 
disposer pour une comnumauté religieuse où ils obtinrent la permission de s'ins- 
taller en 1648. Mazarin leur avait légué 300 livres pour construire une église. Cet 
argent ne leur suffit pas et le roi autorisa les Théatins à faire une loterie dont 1' 
produit servirait à la continuation de l'église. La haine que le ]ieui)le jiortait ■' 
Mazarin rejaillit sur les religieux (ju'il avait fondés et ils eurent iduimus 1 opinieii 
publique contre eux. Leur couvent fut supprimé vers 1791) et. un peu iilus l.uil. 
le bâtiment de l'église fut disposé en salle de spectacle : un n'\ (lanKi lain.ii- 
d'ailleurs aucune représentation, mais on y organisa de^ bals et des tètes et eu i>Si=i 
on y établit le café des Muses qui disparut en 1822. 



VIT'- ARR0NDISSE:\IEXT 389 

Au numéro i du (|uai \'(iltaire, nous ^■oyons l'hôtel de Sassuage où 
moururent le sculpteur Pr^idier et le général l-îngeau.d. Aux numéros 9 et 11 
s'élevait l'hôtel de Beauffremont, où demeurèrent successivement Perrault, la 
duchesse de Porthsmouth, ^Michel de Chamillart, Fouché, Denon, Gustave Droz 
et Ingres. 

Entre le quai Voltaire et le (]uai d'Orsay, en face du Pont Royal, connnence 
la rue du Bac, chère à 'Slme de Staël. 

Au milieu des splendeurs de sa résidence de Coppet, elle regrettait « son 
petit ruisseau de la rue du Bac ». On sait cju'elle passa vingt années de sa vie dans 
un exil causé par son génie orgueilleux et ses prétentions ambitieuses ou peut-être 
par l'autocratie ombrageuse de Napoléon P^ 

Elle paraissait jouir de son exil avec ime fierté hautaine ; mais le regret per- 
çait sou\'ent sous ces dehors trompeurs : « Je suis l'Oreste de l'exil, écrit-elle. 
La fatalité me poinsuit... on est presque mort quand on est exilé. » Malgré son 
imagination ardente, Mme de Staël était avant tout amie du vraie. Elle ne pouvait 
souffrir que l'on cherchât à lui faire illusion sur ses sentiments par des mots. 
C'est ainsi qu'un jour, étant à Coppet, quelqu'un ayant voulu lui faire valoir 
le plaisir qu'elle devait goûter à contempler ce paysage enchanteur où l'on enten- 
dait le murniirre des ruisseau.x, elle répondit : « Ah ! il n'y a pas pour moi de 
ruisseau qui vaille celui de la rue du Bac! » Et le petit ruisseau de la rue du Bac, 
comme le Simo'isque regrettait Andromaque, est resté symbolique pour exprimer 
tout le regret que laisse dans le cceur la patrie absente. 

La rue du Bac est une des voies les plus importantes du « noble faubourg 
Saint-Germain ». Elle a d'ailleurs conservé une allure très particulière, et les nom- 
breuses maisons religieuses qu'on y rencontre lui donnent un caractère spécial. 
Ouverte en 1610, elle doit son nom à un bac établi dès 1550 sur la Seine pour 
mettre en communication le Pré-aux-Clercs et les Tuileries alors en construction, 
afin d'y amener les matériaux provenant des carrières de Notre-Dame-des-Champs 
et de Vaugirard. Ce bac, établi parla Confrérie des Frères Passeurs, n été remplacé 
par le Pont Royal. 

Au numéro 15 de la rue du Bac se trouvait la caserne des Mousquetaires Gris. 
Les ^lousquetaires, rendus si populaires par le roman d'Alexandre Dumas, étaient 
les soldats d'un corps de cavalerie formant dans la Maison du Roi deux compagnies, 
distinguées l'une de l'autre par la couleur de leurs chevaux. Les chevaux de la 
première compagnie étaient gris ou blancs ; ceux de la deuxième compagnie étaient 
noirs. Les ^lousquetaires Gris logeaient rue du Bac et les Mousquetaires Noirs 
au faubourg Saint-Antoine dans les belles casernes que Louis XIV leur avait 
fait construire. Orgueilleux de leur bonne tenue, de leur discipline, de leur noblesse, 
les Mousquetaires déployaient le plus grand luxe ; leur nom était synonyme 
d'élégance et de courage. Les cadets des plus grandes familles étaient glorieux 
de servir dans ces compagnies d'élite qui, du reste, en maintes occasions, méri- 
tèrent par leur bravoure les faveurs dont on les comblait. 



390 



LA VILLE LUMIERE 



Tout l'emplacement compris entre les numéros 27 et 35 de la rue du Bac 
était occupé par l'hôtel de l'Université de Paris. 

Aux numéros 41 et 43 se trouve la maison Gaildraud.qui appartient aujoiu- 
d'hui à M. Detrois et qui est certainement la plus ancienne maison de haute 
couture à Paris. 

Elle fut fondée en 1855 dans ces superbes immeubles de la rue du Bac qui, 
au point de vue historique, sont d'un intérêt si particulier et si captivant. Ils 
ont conservé toute leur splendeur et tout leur prestige de jadis. Les vastes et 




M.\ISON' DETROIS. VUE I> 



somptueux appartements, d'une élévation de plus de 6 mètres, valent la peine 
d'être visités. On y verra de merveilleuses boiseries sculptées datant du milieu 
du xvilie siècle et qui sont d'une inestimable valeur. 

Au premier étage, où l'on accède par de larges escaliers de pierre, nous admi- 
rerons notamment un fort beau salon Louis X^■ où les glaces, les boiseries dorées, 
les trumeaux, lessculpturesévoquenten notre esprit tout le faste des siècles passés. 

Au rez-de-chaussée, de grands et confortables salons d'essayage ont été amé- 
nagés dans une grande serre attenant à un joli petit jardin très ombragé, situé 
en retrait, tout contre l'église de Saint-Thomas-d'Aquin. 

Cette église était jadis la chapelle d'un des couvents des Jacobins. Le couvent 
principal de cet ordre de religieux occupait tout le terrain compris entre l'empla- 
cement actuel du boulevard Sain t-^Michel, l'ancienne rue de Grès, aujourd'hui rue 
Cujas. la rue dcsCiinliiT^ li me "^ nnt-J,irnii.>- .-t la rue Souiîfiot, percée, en partie 



vue ARRONDISSEMENT 



391 



sur les dépendances du couvent. Il y a quelques années, des parties considérables 
de cet établissement célèbre subsistaient encore ; l'église transformée en maison 
d'école était restée pi'esque intacte. Ces vestiges du moyen âge ont disparu lors 
des transformations effectuées pour dégager les abords du boulevard Saint- 
Michel. Les jacobins possédèrent à Paris deux autres couvents, l'un rue Neuve- 
Saint-Honoré, que nous avons vu tantôt, et l'autre au faubourg Saint-Germain, 
A la Révolution, tandis que le couvent du quartier Saint-Honoré devenait 
le siège du fameux Club des Jacobins qui joua un rôle si considérable, celui du 
vieux faubourg devenait un musée d'artillerie. L'église Saint-Thomas-d'Aquin, 




MAISON DETROIS. 



UN SALON. 



bâtie en 1682 par l'architecte Pierre BuUet, fut érigée en paroisse après le Concordat 
sous le vocable de Saint-Thomas-d'Aquin. 

La congrégation des Jacobins était propriétaire des immeubles portant les 
numéros 39 à 43 qu'elle louait à des gentilshommes de la cour. A la Révolution 
les religieux en furent dépossédés et ces hôtels devinrent biens nationaux, 
affectés à la Municipalité de Paris. En 1791, ces hôtels furent mis en adjudication. 
L'un, celui du 41, qui était loué à M. de Beaufort et à Mme de Mérode de Deink, 
fut acheté par un nommé Raymond Girard à la Municipalité, au profit des Caisses 
du Domaine national (actes de mai et juin 1791)- 

C'est sous le second Empire que la maison Gaildraud s'est installée dans ces 



392 'LA VILLE LUMIÈRE 

immeubles dont elle occupe aujourd'hui la totalité avec ses immenses salons de 
vente et d'essayage, sa manutention et ses ateliers. 

Elle se développa très rapidement et acquit très vite une grande notoriété 
par le succès qu'obtint la création de ces amples vêtements appelés dolniaiis et 
des vestes militaires, dites d'Etat-Major, qui firent furem- sous Napoléon III. 
Toute l'aristocratie, la Cour et les Ambassades s'habillaient alors chez Gaildraud. 

Plus tard la maison s'agrandit encore et se fit une nouvelle réputation en 
lançant les costumes tailleur pour dames qui depuis obtinrent une si grande 
vogue. 

L'industrie du tailleur était demeurée iusqu'au milieu du xi.x'" siècle ce qu'elli- 
était au bon vieux temps des échoppes, des jurandes et de Maître Patelin, sauf 
cependant les charges et coutumes corporatives, c'est-à-dire qu'elle s'exerçait 
d'une façon toute locale, exécutant le travail d'une manière individuelle, ignorant 
les procédés de grande fabrication, la mode changeant peu, la clientèle étant res- 
treinte et l'usage des vétcnu l'ts de drap n'appartenant qu'à certaines classes. ' 

Le temps est loin de tout cela, et les costumes tailleur pour dames sont si 
bien passés dans les mœurs que les Parisiennes d'aujourd'hui ne sauraient plus 
s'en passer. 

Le fondateur de la maison (jaildraud mourut en 1882, étant maire 
du VIL' arrondissement de Paris et laissant sa maison en pleine prospérité. M. La- 
grange-Gaildraud, son neveu, lui succéda. La maison à ce moment mit à la mode 
des tissus spéciaux, très riches, créés tout particulièrement pour sa clientèle à 
Roubaix et à Lyon. En 1901, M. Detrois, déjà gérant de la maison, l'acheta et en 
prit la direction. Il sut considérablement accroître ses relations avec l'étranger et 
il compte aujourd'hui de très nombreuses clientes de la haute société américaine. 

Les femmes apprécient en jM. Detrois le talent d'un véritable artiste qui sait 
donner à ses créations une note très originale, très parisienne et d'un goût parfait. 
Pour composer ses modèles, qui sont toujoiu^s d'une distinction si raffinée, il 
s'inspire du style des âges d'autrefois qu'il sait moderniser poiu' le ravissement 
des élégantes qui ont toute confiance en son habile crayon. 

C'est parce que la maison a su toujours être très personnelle it apiiorter une 
note d'art toute spéciale que nous voyons les grands noms de la noblesse, de la 
diplomatie, de la magistrature, de la colonie étrangère à Paris, et des plus Inuits 
fonctionnaires de l'Etat lui demeurer fidèle. 

Nous devons ajouter que dejiuis (pielques années, la maison a obtenu de 
grands succès aux expositions, notamment à la récente exjiosition de Londres, 
et qu'elle s'est fait une nouvelle réputation en donnant une grande extension à la 
vente des riches et somptueuses fourrures. 

.Al^rès avoir traversé le boulevard Saint-Germain, nous voj-ons, au 85 de la 
rue du Bac, la maison qui fut le Concert du Pré-aux-Clercs. M. Pessard (i) nous dit 

(i) Dictionnaire des rues de Paris. 



vii'-^ arrondissemb:nt 393 

que c'est certainement une des maisons les plus curieuses de cette rue par les 
nombreuses transformations auxquelles elle a donné lieu. Ancien monastère 
des Filles de l'Immaculée-Conception, ouRécolettes, que la Révolution supprima,, 
elle fut transformée en salle de spectacle qui prit le nom de Théâtre des ^'ictoires 
Nationales. Pende temps après, le théâtre fut remplacé par un hal public, dénommé 
le Salon de Mars. On en ht ensuite le bal du Pré-aux-Clercs; puis l'immeuble fut 
successivement occupé par un magasin de nouveautés, un magasin de roulage, un 
bazar et im marchand de vin aux tonneaux. 

Aux 118 et 120 est le bel hôtel qui appartenait avant la Révolution aux 
Clermont-Tonnerre et où mourut Chateaubriand en 1848. Les portes de cet 
hôtel furent dessinées par Toro et sont d'une merveilleuse sculpture. 

La rue du Bac finit rue de Sèvres. 

Revenons maintenant au quai d'Orsay, i[ui lut créé en 1707 sous le nom de- 
quai de la Grenouillère. 

Son nom venait-il des marécages qui s'étendaient près de la Seine où l'on 
entendait coasser les grenouilles, ou bien des cabarets situés en cet endroit où l'on 
venait grenouiller, autrement dit s'enivrer? 

C'est Charles Boucher, seigneur d'Orsay, qui fit prolonger ce quai et lui 
donna son nom. Sa prolongation fut prise en partie sur les jardins des vieux hôtels 
de la rue de Lille, qiù s'étendaient jusqu'aux bords de la Seine. Parmi ces anciens 
hôtels nous pouvons citer : l'hôtel du comte Real, l'hôtel de Tessé, l'hôtel de 
Créquy, l'hôtel du duc de Brancas-Lauraguais ; l'hôtel du Président Duret ;. 
l'hôtel du prince de ]\Ionar()-\'alentinois, l'hôtel du marquis de Mouchy, l'hôtel 
de Roure, l'hôtel de ^'illeroy, l'hôtel de Béthune-Charost, l'hôtel de Lannion ; 
l'hôtel du ciuc de Maine, occupé actuellement par l'ambassade d'Allemagne ; 
l'hôtel de Montmorenc}'. 

Le merveilleux hôtel Forcalquier occupait l'emplacement des numéros 119 
à 123 ; il fut complètement détruit lors du percement du boulevard Saint-Gemiain 
ainsi que l'hôtel d'Humières où mourut la célèbre Clairon. 

Aux numéros i et 3 du quai d'Orsay, se trouve la Caisse des Dépôts et Coiisi- 
gnatioiis, installée dans l'hôtel cpie le maréchal de Belle-Isle, petit-fils du surinten- 
dant Fouquet, avait faitconstruire en 1720. Autrefois s'ajoutait à l'hôtel une ter- 
rasse longeant les quais. Au numéro 5, nous voyons la gare d'Orléans Terminus,, 
construite en partie sur l'emplacement de la Cour des Comptes incendiée pendant 
la Commune en 1871 et en partie sur l'emplacement de l'ancienne caserne de 
cavalerie, dite Caserne d'Orsav, dont Napoléon III avait fait la caserne de ses- 
Cent-Gardes. Au numéro i existait jadis le café d'Orsay, fameux sous l'Empire 
et fréquenté par toute une élite d'officiers, de gens de lettres et d'artistes. 

Nous voyons en passant la rue de Bellechasse, dans laquelle avait été édifié- 
par un nommé Barbier un couvent destiné à des religieuses appelées Chanoi- 

NESSES RÉGULIÈRES DE l'ORDRE DU SÉPULCRE DE JÉRUSALEM. Ce COUVent avait 

été construit sur un terrain dénommé elos de Belleehasse. 



394 ■ LA VILLE LUMIÈRE 

Arrêtons-nous à présent devant le palais de la Légion d'Honneur, situé 
sur le quai d'Orsay et au numéro i de la rue Solférino. 

Le palais de i.a Légiox d'Honneur fut construit en 1786 par l'architecte 
Rousseau d'après les ordres du prince Frédéric de Salm-Kyrbourg, qui voulait 
•en faire sa résidence et qui ne le posséda qu'un petit nombre d'années. Ce prince 
parut d'abord embrasser la cause de la Révolution, puis il passa en Hollande 
•où il se donna comme un agent de la France. Sa conduite équivoque et les fautes 
■qu'il commit le rendirent suspect. Il fut arrêté, condamné à mort et exécuté 
en 1794. Son hôtel devint alors propriété nationale. Il servit d'abord aux réunions 
■d'un club, puis tomba entre les mains d'un aventurier qui se faisait passer pour 
le marquis deBoisregard et qui se nommait en réalité Liauthraud. Liauthraud, qui 
menait grand train, fut mêlé à un procès politique, piiis arrêté comme faussaire et 
<:ondanmé aux travaux foixés. Le palais de la Légion d'Honneur était décidément 
funeste à ceux qui l'habitaient. Sous le Directoire Mme de Staël y demeura, puis 
fut éloignée de Paris par les ordres du Premier Consul. 

En 1803, Napoléon 1'^'' fît acheter par l'Etat l'hôtel de Salm et en lit le palais 
de la Chancellerie de la Légion d'Honneur. L'entrée du palais est au 70 de la rue 
de Lille ; elle est monumentale. La cour est entourée de portiques à colonnades. 
La façade sur le quai est assez simple et ne répond pas à la somptuosité de l'entrée. 
Un grand salon fait saillie sur la ligne des bâtiments qu'il domine par une coupole 
décorée de statues. Sur le de\-ant du palais s'étend une terrasse. Ce monument 
est joli et d'un aspect assez gracieux; mais le style en est bizzare et, somme toute, 
assez hétéroclite. 

Après le palais de la Légion d'Honneur, le Palais-Bourbon s'offre à nos 
yeux. 

Le terrain sm^ lequel a été bâti le palais du Corps Législatif semblait voué par 
la destinée aux luttes et aux dissensions, puisqu'il faisait partie du fameux 
Pré-aux-Clercs dont nous venons de conter l'histoire. Les discussions de jadis ont 
trouvé un écho dans la salle des séances .du Palais-Bourbon. 

L'emplacement sur lequel se trouve actuellement le Palais-Bourbun hit 
acheté par la duchesse douairière de Bourbon, à qui déplaisait l'hôtel de Coudé. 
En 1822, elle y fit bâtir une habitation à proximité de la Seine, habitation qu'elle 
vint habiter après la mort de son mari, Louis de Bourbon. Elevé d'un seul étage, 
ce monument était couronné par une balustrade dont les acrotères servaient de 
piédestaux à des groupes d'enfants. La façade du côté de la Seine était ornée de 
ces groupes et de colonnes corinthiennes. Plus tard le prince de Condé, voulant 
embellir ce palais qui était déjà fort somptueux, y fit élever un arc de triomphe 
dont les sculptures furent confiées à Guillaume Coustou. 

Par décret de la Convention, le palais de «ci-devant Bourbon » devint propriété 
nationale et, après avoir été affecté à la Conmiission des travaux publics puis à 
l'Ecole Polytechnique, fut destiné à devenir le siège des séances du Conseil des 
Cinq-Cents. Les architectes Gisors et I.ecomte furent chargés de l'appropriation ; 



vile ARRONDISSEMENT 




396 • LA VILLE LUMIÈRE 

ils conservèi"ent quelques paities de l'ancienne construction, murèrent les croisées 
et ajoutèrent au centre un avant-corps décoré de six colonnes et sumionté d'un 
vaste fronton où l'on voyait la Loi punissant les crimes et protégeant l'innocence. 
C'est en 1807 que fut construite la façade actuelle. Louis L'ibach fait assez plai- 
sanmient la description du Palais Bourbon tel que nous le voyons aujourd'lmi : 
« Quand on arrive au Palais-Bourbon par le chemin des cortèges triomphaux qui 
est aussi le chemin des révolutions, c'est-à-dire en passant sur ce fameu.x pont de 
la Concorde pavé d'intentions séditieuses et dont chaque pierre est un débris de 
la Bastille, on a devant soi la façade nord qui fait pendant à l'église de la Made- 
leine et qui représente sans autre prétention un portique imité du frontispice 
de Néron. Elle est séparée du quai par une ijrille en fer. que bordent quatre pié- 
destaux surmontés des statues de Sully, de Cnlbort. de L'Hôpital et de d'Agues- 
seau. Ces personnages regardent, impassibles, couler l'eau, l'espace et la foule, 
tournant le dos sans colère au Corps Législatif . Malgré leurs dimensions colossales, 
ils ne font peur à personne et pourtant il est arrivé plusieurs fois que des orateurs 
Prométhées les ont touchés d'une étincelle et les ont animés. Un jour le général 
Foy s'adressant à M. de Serres, ministre de la justice, l'apostropha en ces termes : 
(( Pour toute vengeance, pour toute punition, je vous condamne. Monsieur, à 
tourner les yeux, lorsque vous sortirez de cette enceinte, sur les statues dr 
L'Hôpital et de d'Aguesseau. » 

On atteint le portique en gravissant le grand escalier au bas duquel s'élèvent 
les statues de ^linerve et de Thémis. Sous Louis-Philippe, le Charivari se permit 
de dire que les députés laissaient la Sagesse et la Justice à la porte ! » 

Les journaux actuels n'ont pas laissé que de continuer les plaisanteries du 
Charivari, et il faut bien avouer qu'elles sont souvent justifiées ! 

La grande salle actuelle des séances fut construite en 1833 par l'architecte 
Joly. Les séances des Assemblées républicaines, la Constituante et la Législative 
de 1848 à 1851 avaient eu lieu dans une salle provisoire appelée la Salle de Carton, 
qui avait été construite en toute hâte diuis la cour du Palais, à cause des dimen- 
sions trop étroites de l'ancienne. Elle lut démolie en queUpies heiu'cs le matin du 
Coup d'Etat du 2 décembre. C'est du hai'.t de l'csealicr de la façade que l'.Vssem- 
blée constituante proclama la République le 4 mai 1848. 

L'hôtel de Lassay, actuellement hôtel de la Présidence de la ('lianil)re des 
Députés, avait été réuni autrefois à l'hôtel Bourbon par une merveilleuse galerie. 
Nous en trouvons la description suivante : « Le jardin abondait en bosquets, 
en treillages, en bouhngrins ; il aboutissait à de jjetits appartements avec salle 
il manger, salle de billard, boiidoir et galerie de tableaux. Dans la coupole du salon. 
Callct avait peint Vénus à sa toileUe : des nymphes cueillaient des Heurs y^mx li 
parer, des génies attelaient des colombes à son char, tandis qu'Adonis jnutait 
pour la chasse, escorté de divinités champêtres. Au milieu des nuages qui pla- 
naient sur cette composition mythologique était cachée une tribune dû, les jours 
de fête, se plaçaient d'invisibles musiciens. Quand le maître du loyis le désirait. 



vile ARRONDISSEMENT 



397 




l'Iiol:-! XniiJtm In-: 



LES INVALIDES 



398 LA VILLE Ll':\IlERE 

une mécanique artistenient combinée faisait disparaître toutes les fenêtres que 
remplaçaient instantanément des glaces de mêmes dimensions. Le salon ne rece- 
vait alors le jour que par le vitrage central de la coupole. » 

Sous Napoléon III, le duc de Morny, président de la Chambre des Députés, 
voulut embellir encore sa résidence et l'enrichit d'une belle galerie de tableaux. 

En quittant le Palais- Bourbon, nous nous dirigerons vers l'esplanade des 
Invalides qui s'étend entre le quai d'Orsay, la rue de Constantine et la rue Fabert. 
En 1804, l'on avait érigé au milieu de l'esplanade le Lion de Saint-Marc, 
apporté de Venise par Napoléon I^r. Repris par les alliés en 1815, le Lion fut brisé 
(^ans les travaux de déplacement. Vers 1820 on avait fait dresser au milieu de la 
place une immense fleur de lis dorée. Autrefois l'esplanade était entièrement 
ombragée par de beaux arbres qui furent presque tous détruits lors de l'Exposition 
de 1900. 

« L'iiôtel des Invalides, a écrit Montesquieu, est le lieu le plus respectable de 
la terre. J'aimerais autant avoir fait cet établissement, si j'étais prince, que 
d'avoir gagné trois batailles, n Les Invalides sont un des monuments qui excitent 
au plus haut degré l'intérêt, la curiosité et l'admiration des étrangers. A vrai dire 
le tombeau de Napoléon l^^, si merveilleusement placé, si imposant dans son 
émouvante simplicité, n'en est pas un des moindres attraits, et nous avons vu 
récemment les fils de l'empereur d'Allemagne, aussitôt débarqués à Paris, venir 
faire en quelque sorte un pèlerinage à la mémoire du grand empereur. 

Charlemagne avait déjà songé à la situation malheureuse des vieux soldats 
se nourrissant d'aumônes et, sous le nom d'oWrtfc, il les avait mis à la charge des 
abbayes et des prieurés. Phihppe-Auguste s'était préoccupé de fonder des établis- 
sements spéciaux pour ces vieux serviteurs. Ses successeurs ne réalisèrent qu'en 
partie ces projets, et les choses n'étaient guère plus avancées que du temps de 
Charlemagne lorsque Richelieu fit commencer les travaux de la maison de guerre 
que devaient occuper les militaires hors de service. Malgré l'urgence d'un tel 
établissement, l'Hôtel des Invalides, dont la construction avait été retardée 
pour diverses raisons, ne fut définitivement terminé qu'en 1674. L|inauguration 
en fut faite en très grande pompe ; deux soldats presque centenaires qui avaient 
assisté aux batailles d'Arqués et d'Ivry tenaient la tête du cortège. 

La fameuse histoire de l'Invalide à la tête de bois, qui « n'a j amais existé » , dit 
sérieusement un Guide de l'étranger à Paria, date des premières années ùv la ion- 
dation de la maison. Le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal en parle en ces 
termes : « Comme il se présente pour visiter l'hôtel, des gens de toute espèce, 
quelques soldats badins ont inventé une bonne mystification à faire à l'adresse 
de ceux qu'ils croient faciles à attraper et qu'ils intruisent de ce qu'il y a de 
curieux et d'intéressant à voir : ils leur recommandent surtout de ne pas quitter 
la maison sans s'être fait montrer l'invalide à la tête de bois. Quand la proposi- 
tion est agréée, ils indiquent son corridor et sa chambre, et comme les camarades 
sont prévenus, ils font faire aux badauds plusieurs voyages dans l'établissement 



vile ARRONDISSEMENT 399 

pour chercher l'homme à la tête de bois, les renvoyant d'étage en étage et de 
chambre en chambre où il leur est dit : « Il était là il n'y a qu'un instant, il est 
allé se faire raser et ne va pas tarder à revenir. » 

En 1772, une femme fut admise à l'hôtel des Invalides. Elle avait pris les 
armes de son mari, tué à ses côtés sous l'uniforme de dragon. Elle comptait : 
sept années de service, sept campagnes et trois blessures. 

i Tout l'édifice des Invalides présente un caractère de simplicité sévère, presque 
rigide. C'est l'architecte Libéral Bruant qui construisit l'Eglise des Invalides 
dédiée à Saint-Louis, ainsi que le reste de l'édifice ; le Dôme est l'œuvre de Mansard. 
L'arcade centrale donne entrée dans la cour, autrefois Cour Royale, aujourd'hui 
Cour Napoléon, entourée de deux étages de portiques, sorte de cloître militaire 
dont l'aspect est très grandiose. Le portail de l'édifice, se développant sur une 
étendue de 55 mètres et s'élevant au-dessus d'un perron de 15 marches, présente 
dans sa partie inférieure une ordonnance dorique et dans sa partie supérieure 
une ordonnance corinthienne. 

Les Invalides contiennent les tombeaux de François d'Ormoy, premier gou- 
verneur des Invalides, de Turenne, de \'auban, et de Duroc et Bertrand enterrés 
à côté de Napoléon I^r. 

C'est le 15 décembre 1840 que les cendres de Bonaparte furent ramenées de 
Sainte-Hélène par le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe. 

Pour la construction du tombeau, une crypte fut creusée au-dessous du sol, 
à 6 mètres de profondeur. Le tombeau est placé au milieu d'une ouverture pra- 
tiquée dans le pavé, au centre même du Dôme. Tout autour règne une galerie 
couverte, supportée par des piliers carrés auxquels sont adossés 12 figures de 
Victoires sculptées par Pradier. Sous les voûtes sont suspendues des lampes funé- 
raires. L'entrée est fermée de portes en bronze devant lesquelles on voit des 
statues colossales représentant la Force civile et la Force militaire. A droite et 
à gauche du tombeau sont groupés des drapeaux pris à l'ennemi. Au milieu de la 
crypte s'élève le bloc monolithe en granit rouge dans lequel repose le corps de 
Napoléon. 

Aujourd'hui l'Hôtel des Invalides est peu à peu transformé. Il perd sa pri- 
mitive destination pour être exclusivement affectéàl'Etat-Major et aux détaclie- 
ments de la brigade coloniale, dès qu'auront disparu les derniers soldats invalides. 

Un Musée de l'Armée fort intéressant y a été installé. 

Des Invalides, nous nous rendrons à l'Ecole Militaire, avenue de La Motte- 
Picquet. L'Ecole Militaire fut fondée par Louis XV pour y élever 500 gentils- 
hommes. Après avoir été plusieurs fois supprimée, puis rétabhe, elle ser\'it de 
quartier général à Bonaparte. De nombreux agrandissemicnts y ont été effectués 
pendant le Second Empire. 

Tout près de l'Ecole Militaire, nous voyons la Galerie des Machines située 
avenue de Suffren, avenue de La Bourdonnais et avenue de La Motte-Picquet, 
et la Tour F.iffel. Ces monuments, créés pour les dernières Expositions Univer- 



400 LA VILLE LUM1P:RE 

selles, sont à la fois trop récents et trop connus des Parisiens pour que nous puis- 
sions nous y attarder. Il n'en sera pas de même pour le Chcuiip de Mars, que l'on 
vient de transformer en un parc et qui fut jadis le théâtre d'événements mémo- 
rables. 

C'est an Chamj) de Mars, appelé alors Champ de la Réunion, qwe s'est accomplie 
la grand(> fête de la Fédération à laquelle assistèrent plus de 600 000 personnes. 
Paris avait invité la France et la reçut dignement. Le temps avait fait défaut pour 
les préparatifs; l'on avait constaté que 20000 ouvriers n'y suffiraient pas, et 
toutes les classes de la société se mirent à la besogne ; les femmes elles-mêmes 
' s'en mêlèrent. 150 000 hommes devenus tout à coup terrassiers s'employèrent à 
niveler le Champ de ;\Iars ; ils travaillèrent pendant près d'un mois au son du 
tambour et des chants patrioticpies. La fête fut merveilleuse de grandeur et 
d'enthousiasme. Placé à côté du Roi, sans intermédiaire, suivant la condition 
acceptée du programme, le président temporaire de l'Assemblée Constituante 
prêta le serment civique, aussitôt redit par les députés, par les fédérés, par les 
gardes nationaux, et l'âme de la France vibra dans une immense clameur de foi. 
'( Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive le Dauphin ! Vive la Nation ! » Mais cette 
belle fête ne devait pas a^•oir de lendemain ! L'n an plus tard le sang coulait au 
Champ de Mars. Le peuple de Paris s'était réuni en foule pour signer une pétition 
tendant à faire ])roclamer la déchéance du Roi. Bailly, maire de Paris, fut tué dans 
la bagarre. 

Et les solennités nationales se succèdent au Chanqi de Mars ; c'est, en 1804, 
Napoléon !<''" qui distribue à ses soldats et k ses officiers les insignes de la Légion 
d'Honneur et qui, plus tard, au retour de l'île d'Elbe, y tient ce qu'on appela 
le Champ de Mai. 

Puis la face du monde a changé et Louis XMII fait distribuer les drapeaux 
blancs ! 

Aujourd'hui le Champ de ]\Iars a rompu avec tous ses sou\enirs et tend à 
devenir les « Champs-ËIj'sées de la rive gauche ». 

Revenons par l'avenue de la Bourdoimais et l'aNenue Duqnesne jusqu'à 
l'église Saint-François-Xavier, construite sm- remplacement d'une chapelle des 
Missions Etrangères. 

La rue de Babylone nous conduira à Y Hôpital Lacnnec, qui fut d'abord un 
hospice d'incurables des deux sexes. Il reçut le nom d'Hôpital Laennec en mémoire 
<lu D"" Laennec, auteur du Traité de V auscultation (i). 

Par la rue Barbet-de-Jouy nous arriverons rue de\arenne,où l'on peut voir 
ime infinité d'anciens hôtels, entre autres l'hôtel de La Rochefoucauld-Doudeau- 
ville, l'hôtel du président Novion, l'hôtel de Narbonne-Pelet. l'hôtel de Chiniay, 

(1) L'hôpital Laennec, situé 42, rue de Sèvres, possède 612 lits. Il comprend 4 services d- 
médecine, i service de chirurgie et i service ophtalmologique. — Médecins: L.\ndouzy, 
Thaon, Halbro.n. Thoixot, B.\rie, Bovrcv. — Chef de laboratoire : L.\nBÉ. — Chirur- 
gien : Pierre Delbet. —Ophtalmologistes : RocuoN-DivicNEAvn. Oxfrav. Caillai-d. 



vile ARR(3XDISSE]\IEXT 



401 




TOMBEAU DE L EMPEREUR 



402 LA VILLE LUMIERE 

l'hôtel de Castries, l'hôtel de Béthune-Sully, l'hôtel du maréchal de ilontmorency, 
occupé par 1' « Ambassade d'Autriche >>, l'hôtel qu'Aubry tît construire pour la 
tragédienne Desmares occupé par le Ministère de l'Agriculture. 

La rue de Grenelle, qui conduisait à l'ancien village de Grenelle, tient son nom 
d'une garenne appartenant à l'abbaj-e de Saint-Germain. I,e mot garenne en pas- 
sant par diverses formes serait devenu par altération : Grenelle. Il existait autre- 
fois dans le village un Château de Gariielle qui appartenait à la famille des sires de 
Craon. Une poudrerie y fut installée en 1792 par le chimiste Chaptal, et une ter- 
rible explosion y eut lieu. La plaine de Grenelle servit très longtemps aux exécu- 
tions capitales ; la dernière fut celle du général La Bédoyère, en 1819. 

Il existe également rue de Grenelle ainsi que rue de l'I'niversité de nom- 
breux hôtels très beaux et très somptueux qui datent pour la plupart des xvii^ 
et xviii^ siècles. 

Le Ministère du Commerce est installé dans l'ancien hôtel d'Argenson. Le 
Ministère des Postes et Télégraphes occupe l'hôtel de La Marche. Sur l'emplacement 
du Ministère de l'Instruction publique existaient des jardins dépendant de l'abbaye 
des Religieuses de Bellechasse. Le Ministère de la Guerre occupe au 73 de la rue 
de l'Université l'ancien hôtel d'Aiguillon. Le Ministère des Affaires étrangères, 
d'un côté ay 130 rue de l'Université et, de l'autre, quai d'Orsay, fut bâti de 1845 
à 1853. 

Mentionnons la Mairie du \'TT'^ arrondissement, située rue de Las-Cases et rue 
Casimir-Perier. Elle fut installée dans l'hôtel de Villarsqui, après avoir appartenu 
au ducde Villars, devint successivement la propriété du duc de Xoailles et du comte 
de Cossé-Brissac. 

La rue Casimir-Perier se trouve derrière l'église Sainte-Clotilde, qui fut élevée 
sur un terrain provenant du couvent des Carmélites. La construction de cette 
église avait été décidée pour remplacer l'église Sainte-Valère, faisant partie delà 
Communauté des Filles Pénitentes, supprimée en 1790. 




VIU^ ARRONDISSEMENT WWâ 



I^^E VHP arrondissement — arrondissement de l'Elysée — comprend 
J^^i les quatre quartiers suivants : Champs-Elysées — Faubourg-du-Roule 
" " ^-..JJsl — La Madeleine — Quartier de l'Europe. 



Nous partirons de la place de la Concorde, qui est peut-être la plus belle place 
du monde. Nous ne croyons pas qu'il existe nulle part une perspective pareille 
à celle qui s'étend du Louvre à la place de l'Etoile. C'est une merveilleuse pro- 
menade, une sorte d'allée triomphale qui part de l'imposant Palais du Louvre et 
traverse les Tuileries pour aboutir, comme dans une apothéose, à cette place de 
l'Etoile où sur les bas-reliefs de VArc de Triomphe de la Grande Armée, la 
Marseillaise ailée entonne son chant de victoire. 

L'emplacement qui forme aujourd'hui la place de la Concorde était encore 
au xviii^ siècle un terrain coupé de sentiers irréguliers et bourbeux où l'on 
voyait quelques jardins et où des maraîchers cultivaient des choux et des salades. 
Cette place formait de véritables marécages, et il était rare que l'on puisse y passer 
à pied. 

L'étonnement fut grand à Paris lorsque Louis XV, désignant lui-même l'en- 
droit où devrait s'élever sa statue, voulut qu'elle fût placée entre le quai et le fossé 
qui borde le jardin des Tuileries. Le monument élevé en l'honneur de Louis XV, 
le Bien-Aimé, lui fut offert par les Prévôts des Marchands et les Echevins pari- 
siens. Au centre se voyait la statue équestre de Louis XV, œuvre de Bouchardon, 
entourée des principales vertus qui avaient été sculptées par Pigalle. 

Comme en France la critique ne perd jamais ses droits, le monument avait 
bien vite donné lieu à ce distique : 

« O ! la belle statue ! O ! le beau piédestal ! 
Les Vertus sont à pied et le Vice à che\'al ! » 



La place de la Concorde, tracée sur les dessins de l'architecte Gabriel, ne fut 
achevée qu'en 1772. Gabriel avait dessiné des parterres et des fossés entourés 
de balustrades ; il avait édifié les deux monuments entre lesquels s'ouvre aujour- 
d'hui la rue Royale : d'un côté l'ancien Garde-Meuble occupé maintenant par le 
ministère de la Marine; de l'autre côté, au numéro 4, l'hôtel de la marquise de 
Coislin, occupé par le Cercle de la rue Royale; au numéro 6, l'hôtel qui appartint 
d'abord à Rouillé de Lestang,puis à la marquise de Plessis-Bellières, où s'est ins- 
tallé r Automobile-Club; enfin, au numéro 10, l'hôtel de Crillon récemment mis ea 



404 LA VILLE LUMIÈRE 

vente et démoli afin d'être transformée en hôtel de voyageurs. La façade seule 

a été respectée et est demeurée intacte. 

A la fin du xviiie siècle, la place Louis-XV était devenue la promenade a la 
mode • l'on y voyait défiler les seigneurs, les fermiers généraux, les grandes dames 
et les filles d'Opéra. Un jour la Duthé, par sa toilette et son équipage, provoqua 
un scandale et se fit interdire de sortir désormais en un pareil costume. \ o.ci la 
description qu'un journal de l'époque nous fit de sa toilette : 

« Sur une conque dorée, doublée de nacre, soutenue par des tritons en bronze, 

conduite par des chevaux blancs ferrés d'argent, harnachés d'or, reposait la Duthe, 

•à demi couchée, en maillot de taffetas couleur chair, recouvert d une chemisette 

d'organdi très clair et coiffée d'un chapeau de gaze noire à la caisse d escompte, 

c'est-à-dire sans fond. » ■, . j' ^•<;^» 

En 1770 une catastrophe s'était produite sur la place lors du feu d artifice 

nui avait été donné pour les fêtes du mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette. 

Un commencement d'incendie avait provoqué une panique folle ou plus de 

trois cents personnes avaient trouvé la mort. 

Un peu plus tard, on installa place Louis-XV la foire de Sainte-Ovide qui se 

tenait précédemment place Vendôme. Mais cette foire ne retrouva pas, en cet 

endroit, la vogue qu'elle avait eu jadis. En 1777, un incendie détruisit toutes les 

baraques. • (.^„(. ^r. 

En 1788 la place de l'architecte Gabriel se transforma, pour un in.tant, en 
terrain de châsse en la circonstance suivante : Une biche lancée à ViUers-Cotterets 
par le comte d'Artois avait suivi la route de Paris, traversé les Champs-Elysées et, 
suivie par toute la meute, avait été forcée place Louis XV. La curée aux flambeaux 
se fit devant le pont tournant des Tuileries. , -, , 1 

Puis la Révolution commença et la future place de la Concorde devint le 

théâtre d'événements tragiques. Elle se couvrit de sectionnaires et d'hommes 

armés de piques et le carrosse de la Duthé fut remplacé par le char de la Déesse 

• Raison. La statue de Louis XV vit la statue de la Liberté lui succéder et la place 

se nomma place de la Révolution. r ■ , 1 

Le 21 janvier 1793, la guillotine est dressée, pour la première fois, place de 
la Révolution et Louis XVI en montant sur l'échafaud proclame qu il nuuit 

innocent. , . 

Et la guillotine reste dès lors dressée en permanence, 2 790 victimes succèdent 
à Louis XVI, parmi lesquelles Charlotte Corday, Mme Roland, Fabre d'Eglantine. 
Robespierre,Saint-Just, Camille Desmouhns, Danton, Maric-Antomette, etc., etc. 

L'effroyable liste commence par Louis XVI et finit par Carrier et ses com- 
plices. Nous emprunterons à M. Georges Cain le récit de la mort de Danton et 

de Robespierre : j • r 

« La mort de Danton fut épique. Le^our tombait : il monta le dernier sur 

l'échafaud fumant et rouge du sang de tous ses amis exécutés avant lui. Sa taïUe 

athlétique se détacha de toute sa hauteur sur l'or empourpré d'un soleil couchant , 



ville ARRONDISSEMENT 




4o6 . LA VILLE LUMIERE 

redressant sa tête formidable, il contempla longuement la place immense ; il 
paraissait défier le couperet du bourreau. Sous ce ciel mourant, l'indomptable révo- 
lutionnaire semblait plutôt surgir du tombeau qu'attendre le coup de guillotine 
qui allait le foudroyer et un grand frisson tragique passa sur la foule frémissante. 

«La fin de Robespierre fut atroce. C'est sous les huées.les insultes, les crachats 
de toute une ville que cet homme devant qui tous tremblaient et rampaient la 
veille fut traîné, plus qu'à moitié mort, couvert de boue, les vêtements en loques, 
la tête enveloppée dans des toiles raides de sang, au pied de l'échafaud dont il 
avait été le plus sinistre pourvoyeur. Avant de le pousser sous le couperet, le 
bourreau lui arracha le bandeau qui soutenait sa mâchoire fracassée et Robes- 
pierre, sous cette torture dernière, poussa un tel rugissement de douleur que 
l'immense place tout entière en tressaillit... » 

Enfin la Terreur est passée! En 1795 on abat l'échafaud et on restaure la 
statue de la Liberté. Dans le globe que la statue de la Liberté tenait à la main, on 
découvrit, symbole de paix, un nid de colombes. 

La place de la Révolution est devenue la place de la Concorde. 

C'est en 1836, sous le règne de Louis-Philippe, que l'obélisque de Louqsor, 
rapporté d'Egypte par Champollion fut érigé sur l'emplacement de la statue de 
la Liberté. Les deux fontaines qui décorent le milieu de la place furent dessinées 
par Hittorf. Les statues représentant les villes de France furent exécutées par 
Pradier, Hittorf, Cortot, Callouet et Patitot. C'est devant la statue de Strasbourg, 
couverte de couronnes en 1870, sur la proposition de Déroulède, qu'eurent heu 
tant de manifestations patriotiques. 

Les deux chevaux ailés, placés à l'entrée des Tuileries et représentant Mercure 
et la Renommée, sont l'œuvre de Coysevox; les deux monuments élevés à l'entrée 
de l'avenue des Champs-Elysées furent sculptés par Coustou et ont reçu le nom 
de chevaux de Marly, parce qu'ils décoraient, autrefois, le château de Marly-le-Roy. 

C'est Marie de Médicis qui, en 1616, fit planter entre le jardin des Tuileries et 
l'allée des Veuves une promenade à laquelle on donna le nom de Cours-la-Reine. 
Ce fut pendant un temps le lieu de rendez-vous de tous les jeunes seigneurs et de 
toutes les grandes dames de la cour. 

Plus tard, en 1670, Louis XIV fit planter et dessiner par Le Nôtre ce grand 
espace nu qui du faubourg Saint-Honoré rejoignait les bords de la Seine et 
qu'on appela dès lors les Champs-Elysées. 

Avant d'être la merveilleuse promenade qu'ils sont aujourd'hui, les Champs- 
Elysées offraient un aspect peu réjouissant. « Du côté du faubourg Saint-Honoré, 
dit la Bédollière, ce n'étaient que des petites allées malpropres et marécageuses 
où les eaux de pluie séjournaient et croupissaient à plaisir. Près de la place de la 
Concorde, au milieu d'un terrain en contre-bas, s'élevaient trois cafés placés en 
triangle qui avaient été construits sur des dessins donnés par Jean-Jacques Rous- 
seau. Le principal avait reçu le nom de café des Ambassadeurs à cause du voi- 
sinage de l'hôtel de Crillon, où logeaient les diplomates étrangers. » 



ville ARRONDISSEMENT 



407 



Plus tard, le café des Ambassadeurs fut reconstruit entièrement et transformé 
en pavillon ; il devint le concert et le restaurant des Ambassadeurs. Autour de ces 
cafés s'étaient groupés des cabarets et des guinguettes qui étaient devenus des 
sortes de bouges, refuges des escarpes et des lîlles. 

Les Goncourt nous diront ce qu'étaient les Champs-Elysées sous le Direc- 
toire : 

« Ces Champs-Elysées, ce faubourg verdoyant qui sera le faubourg Saint- 
Germain du xix^ siècle, ce vaste jardin public, le long duquel se rangent les hôtels 
qui ne peuvent plus, comme par le passé, avoir chez eux un jardin public, les 
Champs-Elysées ont gagné à la Révolution. Ce cours, où Paris s'aventurait peu, 
est devenu une promenade courue. Les arbres, ci-devant taillés en mur le long de 
la grande allée, et cintrés en dôme au-dessus des contre-allées, poussent en liberté 
et donnent toute l'ombre et tout l'agrément qu'on peut demander à des arbres 
ide trente ans. Les tertres gazonnés, disparus depuis, appellent et convient, comme 
des tapis garés du soleil, les jeux de l'enfance. Une armée folle et rieuse de garçon- 
nets, tout à l'heure moutonnés jusqu'à la jarretière, aujourd'hui en carmagnole 
de siamoise rayée, un petit bonnet de police sur la tête, s'ébat sur la pelouse ; et 
dans les chemins tracés les parents traînent, irers de leur fardeau, leurs marmots 
Couchés dans de petites voitures au milieu de leurs joujoux. Ces amusements, 
tes joies enfantines et ces bonheurs paternels animent et peuplent ces Champs- 
Elysées, bientôt montés à de plus hauts destins, bientôt l'arène des coquetteries 
équestres. Il est, en ces Champs-Elysées, des recoins de verdure, des aspects de 
campagne qui surprennent et distraient l'œil. L'allée des Veuves, avec ses baraques 
en planches aux toits de chaume, ses treillages boiteux, ses clôtures à moitié 
mangées par les plantes grimpantes, semble une petite Thébaide normande. 
Mais l'illusion d'être si loin de Paris, si près de Paris, ne reste pas longtemps au 
rêveur, et ce ne sont là qu'apparences rustiques ; les jeux clandestins se cachent 
sous les frondées, dortoirs de gueux et de gueuses pendant les étés de la Révo- 
lution. 

« Les cafés brillent le soir par toute cette campagne civilisée depuis les hau- 
teurs de l'Elysée jusqu'à la place de la Révolution. Depuis le citoyen Renault, 
qui tient un dépôt de glaces de Velloni, auprès de l'avenue Marigny, jusqu'à 
Corazza, qui, son café du Palais-Royal cédé à Peyron, vient de s'établir au 
Garde-Meuble. 

« Les Champs-Elysées, cette forêt parisienne, sont remplis de limonadiers et de 
traiteurs, d'amphitryons aimables du passant. » 

Les Champs-Elysées se divisent en deux parties : l'une qui s'étend de la place 
de la Concorde au Rond- Point et qui est un jardin ombragé de grands arbres, 
rempli de massifs de fleurs, de verdure, de fraîcheur et de parfums et l'autre qui 
s'étend du Rond-Point à la place de l'Etoile et où se trouvent quelques-uns des 
plus beaux hôtels de Paris. 

En 1800 il n'existait encore que six maisons sur toute l'étendue de l'avenue. 



4o8 



LA VILLE LUMIÈRE 



Aujourd'hui s'alignent les façades correctes et solennelles des hôtels particuliers, 
des maisons de rapport et des Palaces. 

Au 25, se trouve l'ancien hôtel de la Païva, célèbre courtisane du second 
empire, qui avait un salon politique et littéraire. Il fut question de transférer, dans 
cet hôtel, la mairie du Ville arrondissement, puis ce projet fut abandonné. Le 
restaurant Cuba s'y installa pendant quelque temps, puis l'immeuble fut occupé 
par un cercle. 

Au numéro 63 de l'avenue des Champs-Elysées, nous remarquerons la maison 




(VUE D UN DES -ATELIERS 



Muhlbachcr, maison de carrosserie de luxe. C'est ime très ancienne maison qui, 
depuis l'époque déjà fort lointaine de sa fondation, a toujours été dirigée par 



^^^Kll -M' 


;vl(T11H^^^ 


^^^^^m^^^ telm 






h5 


^HI^^^^^^^^^^^^^HHH^^^^HHH^^Hi 


g3l 



MAISON MUHLUACHER (C.\RROSSERIE . 



la même famille. Elle a été fondée vers 1780 par M. Geoffroy JMuhlbacher, au 
n\iméro 1 4 de la nio di^ l;i Planche, qui est devenue actuellement la rue de 'S'arennes. 



ville ARRONDISSEMENT 



409 




4IO 



LA VILLE LUMIERE 




MAISON MVHLBACHER (LA FAÇADE). 

La maison Muhlbacher dut, par conséquent, à cette époque de 1780, fournir les 
carrosses de la Cour. Les carrosses de cérémonie, ceux qui servaient pour les 
sacres des rois, pour les ambassadeurs des divers pays, furent toujours l'objet 

d'un grand luxe. Le carrosse 
du sacre de Charles X est au 
nombre des curiosités du 
I\Iusée de Versailles. 

Le passage suivant du 
Journal de Barbier montre 
quel luxe on déployait dans 
ces voitures d'apparat : 

« On fait ici des car- 
rosses superbes pour l'entrée 
(lu duc de Nivernais, am- 
bassadeur de France, dans la 
ville de Rome. Ces carrosses 
ont été placés dans une 
grande loge de planches que 
l'on a construit!' dans la 
cour du Carrousel, vis-à-vis le Louvre, pour les laisser voir au public. Il \- a trois 




SAl.Li: I. 1 



ville ARRONDISSEMENT 



411 




412 



•LA VILLE LUMIERE 



carrosses ; mais surtout les deux premiers sont de la dernière magnificence. Ils 
sont d'abord 'd'une grandeur considérable; la caisse, parfaitement sculptée et 

dorée, aussi bien que les 
roues ; les panneaux, d'une 
très belle peinture ; les mains 
de ressort et boucles de sou- 
pente travaillées au mieux 
et dorées en or moulu. L'un, 
en dedans, est garni d'un 
velours cramoisi tout relevé 
en bosses d'or et d'une très 
belle broderie, avec les ga- 
lons et les franges ; l'autre 
est tout en bleu et or, caisse 
et train, velours bleu tout 
brodé d'or. On dit qu'on 
n'on n'en a point vu d'aussi 
grand goût. Aussi a-t-on 
mené les deux beaux carrosses bien couverts à Choisy, dans le dernier voyage 
du roi, pour les lui faire voir, et on doit les embarquer incessamment pour les 
envoyer à Rome ». Ce n'est qu'en 1863 que la carrosserie ]\Iuhlbacher s'installa 




MAISON JlflILBACHER I SALLE D EXPOSITION 




,im; lAKiii; L'U ilk;o.\>.ll. 



VIII<? ARRONDISSEMENT 



413 




414 LA VILLE LUMIERE 

au numéro 63 de l'avenue des Champs-Elysées où, à l'heure actuelle, nous voj-ons 
encore ses magasins qui sont parmi les plus beaux de l'avenue. A partir de cette 
époque, la maison prit une grande extension et se trouva bientôt à l'étroit dans les 
locaux qu'elle occupait. C'est alors qu'en 1881 elle réunit ses divers ateliers dans 
l'usine qu'elle fit construire à Passy, 17 et 19, rue Mesnil et 48, rue Saint-Didier. 
Quelques années plus tard, elle établit ses chantiers de boisa Neuilly-sur-Seine, 
23, rue Borghèse, oii elle possède également une remise à voitures. A partir de 
cette époque, elle sut toujours conserver le premier rang dans la carrosserie de 
luxe, grâce à la bonne construction, à l'élégance parfaite et au fini irréprochable 
de ses voitures. Depuis la première Exposition de Paris, en 1865, elle a toujours 
obtenu les plus belles récompenses, à toutes les Expositions suivantes, tant en 
France qu'à l'étranger, jusqu'aux expositions récentes où M. Muhlbacher fut 
hors concours et membre du Jury. C'est à cette occasion qu'il obtint les décora- 
tions suivantes : en 1883, l'Ordre du Cambodge; en 1888, Chevalier de la Légion 
d'honneur, et en 1893, officier de la Légion d'honneur. 

La maison Muhlbacher sut comprendre une des premières quel était le 
développement qu'allait prendre les automobiles et, tout en conservant sa renom- 
mée o'btenue dans la construction des voitures à chevaux, elle fit de très belles 
carrosseries automobiles. En l'année 1885, la voiture à vapeur Bollée, qui figurait 
à l'exposition rétrospective de 1900, sortait des ateliers de la rue Mesnil. La 
maison Muhlbacher fut aussi la première à faire comprendre aux fabricants de 
châssis l'utilité d'augmenter la longueur des châssis afin de permettre une entrée 
latérale. La maison est actuellement dirigée par M. Albert Muhlbacher. 

Au go de l'avenue des Champs-Elysées, se trouvait l'ancien hôtel de la du- 
chesse d'Uzès, récemment acheté et démoli par M. Dufayel, qui fit construire à la 
place l'hôtel que nous voyons actuellement. 

Au coin de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue de La Boëtic se trouve 
l'hôtel du duc de Massa, séduisante demeure qui est certainement la plus jolie 
habitation de toute l'avenue. 

C'est aux Champs-Elysées que s'établirent tant de bals célèbres, Mahillc 
la Closerie des Lilas, le Château des Fleurs, le Jardin Marbeuf, le Moulin-Rouge, 
Idalie, etc. Dans un ouvrage sur les mœurs ])endaut le Directoire, voici la des- 
cription qui nous est donnée sur les bals qui avaient lieu dans les allées 
ombreuses des Champs-Elysées : 

« Dans ce lieu enchanté cent déesses parfumées d'essences, couronnées de 
roses, flottent dans des robes athéniennes, exercent et poursuivent tour à tour les 
regards de nos Incroyables à cheveux ébouriffés, à souliers.à la turque et ressem- 
blants, d'une manière si frappante, àcette piquante et neuve gravure qui porte leurs 
noms, que je ne saurais en vérité la regarder comme une caricature. 

« Là, les femmes sont nymphes, sultanes, sauvages; tantôt Minerve ou Junon, 
tantôt Diane ou bien Eucharis. Toutes les femmes sont en blanc, et le blanc sied 
à toutes les femmes. Leur gorge est nue, leurs bras sont nus. 



ville ARRONDISSEMENT 



415 



« Les hommes, par contraste, sont trop négligés. Ils rappellent quelquefois, à 
ma vue, ces laquais qui, dans l'ancien régime, dansaient au salon une fois l'année, 
le jour du mardi-gras à minuit, vingt minutes avant le coucher des maîtres. Ils 
dansent d'un air froid, morose : on dirait qu'ils rêvent à la politique, ils ne rêvent 
à rien, ou bien ils font des plans d'agiot. 

« Les femmes sont plus décidément au plaisir de la danse, mais sans trop 
d'abandon. Si l'on entend quelques paroles, elles sont rares et ne sortent que de 
la bouche du rigaudonier, despote armé de son archet, qui affecte la gronderie et 
la mauvaise humeur, qui régente tous les distraits, au milieu de deux cents femmes 
dont la danse silencieuse est certes une singulière exception chez les Français. 
Elles se recueillent véritablement pour préciser davantage leurs mouvements 
divers. » 

En face de l'avenue Marigny, à l'endroit où jadis s'élevait le Palais de l'In- 
dustrie, s'étend aujourd'hui la merveilleuse perspective qui s'étend des Champs- 
Elysées jusqu'aux Invalides. De chaque côté de l'avenue Nicolas-II, s'élèvent les 
deux palais qui furent construits pour l'Exposition Universelle de 1900. 

A droite se trouve le Grand-Palais, destiné à recevoir le Concours Hippique, 
les Salons de peintures et les diverses expositions qui se succèdent toute l'année. 
A gauche nous voyons le Petit-Palais, qui est une merveille d'architecture et qui 
abrite des collections d'art. 

Le pont Alexandre-III rehe le Cours-la-Reine au quai d'Orsay. Il est 
formé d'une seule arche et présente 
une admirable construction. 

Quatre groupes dorés le décorent 
à ses deux extrémités et sont pré- 
cédés de groupes taillés dans la 
pierre. Le pont est décoré de motifs 
de bronze. 

L'ensemble composé par le pont 
Alexandre et l'avenue Nicolas, enca- 
drée de ses deux palais, est véritable- 
ment grandiose et a contribué encore 
à embellir les Champs-Elysées. 

Cette promenade fut l'asile de 
tous les plaisirs, le centre de toutes 
les fêtes. Revues, illuminations, ré- 
jouissances publiques s'y succédèrent 
à l'envi. Les Champs-Elysées ont vu 

passer des gouvernements dans toute . ' ■' ' 

leur pompe et des révolutions dans 

tout leur tumulte. Une partie des -- 

troupes de l'invasion, le fusil à l'épaule pilier du pont .«.lex-^ndre. 







4i6 LA VILLE LUMIERE 

et traînant leurs canons entra clans Paris par la grande avenue des Champs- 
Elysées, et les cosaques du Don y campèrent comme en pays conquis. 

Plus tard, au milieu d'un concours effrayant de population et sous les rigueurs 
d'un hiver implacable, l'avenue assista au défilé du cortège qui, sous la conduite 
du prince de Joinville, ramenait de Sainte-Hélène le corps de l'empereur. Puis elle 
vit pendant toute une journée marcher les bataillons de la garde nationale qui 
allaient prêter serment à la République dont les réprésentants siégeaient à l'ombre 
de l'Arc de Triomphe. Peu de temps après elle fut ébranlée par la marche des cui- 
rassiers qui servaient d'escorte au prince Louis-Bonaparte qui allait prendre 
possession des Tuileries. 

Plus tard, encore, en 1871, les Prussiens y défilèrent au milieu d'un silence 
tragique et désolé, k La solitude était complète dans les Champs-Elysées... Les 
hussards éclairèrent les rues jusqu'à la place de la Concorde ; à neuf heures 
s'avança la première colonne d'état-major précédée de tambours et de fifres. Le régi- 
ment s'arrêta au Palais de l'Industrie. L'état-major poussa jusqu'à la place de la 
Concorde ; à la hauteur de la fontaine, à gauche, sept ou huit citoyens s'avan- 
cèrent jusque sous la tête des chevaux, criant : Vive la République ! La statue de 
Strasbourg, pendant la nuit, avait été voilée d'un crêpe. Toutes les boutiques étaient 
fermées et portaient cette inscription : Fermé -pour cause de deuil national. » 

Parallèle aux Champs-Elysées s'étend la promenade du Cours-la-Reine, 
fondée, comme nous venons de le voir, par une fantaisie de ilarie de Médicis. 

Réservé d'abord pour le seul usage de la Reine et de sa cour, le Cours-la-Reine 
s'ouvrit peu à peu au public, qui s'y rendit avec d'autant plus d'empressement 
qu'en ce temps-là les grands espaces libres étaient rares et que le Cours-la-Reine 
était, en somme, la première promenade plantée d'arbres de Paris. 

Jusqu'à la veille de la Révolution le Cours-la-Reine ou le Cours, ainsi que l'on 
disait alors, resta en faveur et ne perdit rien de sa vogue. 

« Il y avait, dit Victor Cousin, fort peu de piétons ; les dames y allaient en 
voiture découverte montrer la richesse et le bon goût de leur équipage et de 
leur toilette et surtout s'y montrer elles-mêmes. Les hommes étaient à cheval, 
rivalisant de légèreté et de grâce, paradant aux portières et complimentant les 
dames de leur connaissance. La promenade se prolongeait assez avant dans la 
soirée ; puis au retour la haute compagnie allait se reposer et faire collation au 
jardin de Renard, situé à la porte de la Conférence et à l'extrémité des Tuileries. » 
Ce Renard, dont parle Victor Cousin, tenait au bout de la terrasse des Tuileries 
un cabaret fréquenté par les dames et seigneurs revenant du Cours-la-Reine. 
.\nne d'Autriche s'y arrêtait volontiers, et les écrivains du xvii^ siècle font de 
très fréquentes allusions à ce lieu à la mode. La Bruyère constate « que l'on se 
donne à Paris sans se parler comme un rendez-vous public, mais fort exact, tous 
les soirs au Cours ou aux Tuileries pour se regarder au visage et se désapprouver 
les uns les autres ». En somme le Cours-la-Reine était autrefois ce qu'est pour 
nous, aujourdlnii, l'alUr des .\cacias. 



ville ARRONDISSEMENT 



4^7 



Les endroits se modifient, changent souvent de décors, mais les usages restent 
à peu près les mêmes et ne se transforment pas davantage que les hommes qui sous 
des costumes différents gardent toujours leurs mêmes qualités et leurs mêmes 
défauts. 

C'est au Cours-la-Reine, au coin de la rue Bavard, que se trouve la maison de 
François F'', qui fut élevée en 1572 à Moret, dans la forêt de Fontainebleau, pour 
servir de rendez-vous de cliasse. 

Elle fut transportée à Paris, pierre par pierre, en 1826. L'on y trouve l'em- 




MAISON DE FRANÇOIS I' 



blême de la salamandre qui est, en quelque sorte, la signature de toutes les maisons 
construites pour François pi". Il faut de bons yeux pour le voir. Il n'est ni dans la 
frise où se déroule si délicatement une scène de vendanges, ni dans les médaillons, 
ni sur les montants si déliés qui divisent les ouvertures, mais au-dessus d'une 
petite porte, derrière la maison. 

Prenons à présent l'avenue d'Antin, qui nous ramènera au Rond-Point en 
passant derrière le Grand-Palais des Champs-Elysées. Elle fut plantée d'arbres 
par les soins du duc d'Antin, surintendant des bâtiments du roi. C'est là que se 
trouvaient jadis le bal de Flore, le bal d'Isis, le bal des Nègres. 

Le Jardin de Paris était situé, avant l'exposition de 1900, sur l'emplacement 

27 



4i8 



LA VILLE LUMIERE 



qu'occupe aujourd'luii le Graud-Palais. Au 45 de l'avenue d'Antin, au coin du 
rond-point des Champs-Elysées, nous verrons la maison Roduwart, très connue 
pour sa spécialité de selles et harnais de tous styles. 

•Elle fut fondée en 1797, pendant cette époque brillante du Directoire dont 
nous venons de parler et, depuis cette époque, elle a compté parmi sa clientèle 
nombre de personnages célèbres. 

Ce sont les Arabes qui introduisirent en France l'usage des selles. La selle 
d'armes du moyen âge ne se distinguait guère de la selle arabe : elle était accom- 




RODU\V.\RT FRÈRnS_(VUE INTÉRIEURE). 

pagnée des flançois, de la cervicalle, du gircl qui enveloppaient le, cheval bardé ; 
elle était à haut troussequin et à sautoir. Jusqu'en 1630, la grosse cavalerie con- 
serva ces sortes de selles, puis on adopta, pour la cavalerie, une selle dite française 
ou des manèges, propre à porter le paquetage, la fonte et les outils. Quand les 
Hongrois apportèrent en France la selle à la hussarde, sans harnais, demi-barbare, 
elle fut admise malgré le peu d'estime que lui témoignaient les écuycrs classiques. 
Les écuyers qui formaient alors la Garde impériale en modifièrent la forme. 
Aujourd'hui la différence entre la selle de hussards et celle des autres corps de 
cavalerie est assez peu sensible ; quant à la selle employée en dehors de l'armée, 
elle a toujours eu le plus grand rapport avec cette dernière. j\I. Roduwart, sellier- 
harnacheur, se charge des fournitures de tout ce qui concerne les harnais, usten- 
siles d'écurie, fouets, cravaches, équipages de vénerie. Il est particulièrement 
connu pour ses hamaciiements destinés aux attelages de lu.xo. Il a obtenu de 



ville ARRONDISSEMENT 



419 




420 ■ LA VILLE LUMIÈRE 

nombreuses récompenses à toutes les expositions ; en 1900, il tut hors concours 
et membre du Jury. Il est fournisseur breveté des covus de Russie et a été parti- 
culièrement remarqué pour son équipement des attelages de gala du sacre de 
l'empereur Nicolas IL 

Le luxe des équipages date principalement du xvi*^ siècle. Avant cette époque 
il ne consistait guère que dans la beauté des chevaux et l'éclat des armures. Nous 
voyons dans les Mémoires d'Olivier de La Marche que ce genre de luxe fut porté 
très loin à cette époque, principalement à la cour des ducs de Bourgogne. 

La rue Jean-Goujon aboutit avenue d'Antin. Aux numéros 15 et 17 s'élève 
une chapelle commémorative en souvenir de l'effroyable incendie du bazar de 
la Charité. 

Suivons la rue François-l'?r_ jq][q yy^ç large et claire, qui nous mènera aveiuie 
Montaigne, l'ancienne Allée des Veuves, où jadis le bal Mabille rayonnait d'illu- 
minations. Il était situé sur l'emplacement des immeubles qui portent les nu- 
méros 53 et 55. Ce n'était au début qu'un bal champêtre sans grande importance 
et qui ne différait pas de tous ceux qui existaient alors aux Champs-Elysées. 
Il prit une très grande extension à partir du jour où l'on inaugura le système de 
faire jiayer deux francs d'entrée pour un cavalier et sa dame au lieu de faire payer 
à la contre-dausc comme cela se faisait alors. Le bal Mabille connut alors le succès 
grandissant et inventa les affiches sensationnelles tant perfectionnées depuis. 

Lors de la disparition du bal Mabille, tous les accessoires et appareils d'illu- 
mination qui décoraient le jardin furent vendus à l'ancien Elysée-Ménilniontant 
aujourd'hui disparu et à l' Elysée-Montmartre devenu théâtre Victor-Hugo. 

L'avenue Montaigne, aujourd'hui bordée de très beaux hôtels, fut bien long- 
temps, sous le nom d'Allée des \'euves, un chemin désert, triste et silencieux. 
Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, c'était une allée plantée d'une double rangée 
d'ormes, où l'on \ny,iit (piclqucs guinguettes. Elle s'appelait Allée des Veuves, 
parce que, raconte-t-on, « les veuves qui n'eussent point osé paraître en grand 
deuil aux promenades publiques allaient pleurer leurs maris dans cette allée 
sombre et solitaire ». 

C'est le caprice de Mme Tallien cjui mit l'Allée des Wuves à la mode. Elle 
habitait près de la Seine ime maisonnette d'aspect rusticpie (pion appelait La 
Chaumière et où dès le lendemain de la Terreur la jeunesse dorée et les collets 
noirs accoururent en foule. Ils se pressèrent à l'envi aux fêtes que donnait 
Mme Tallien. 

Puis l'Allée des Veuves fut de nouveau délaissée et passa pour un des coin- 
des plus déserts et les plus dangereux de Paris, jusqu'au moment où, pendant U 
second empire, le prince Napoléon, cousin de Napoléon III, \- fit édifier sa maison 
pompéienne, décorée d'après les meilleurs modèles antiques et inaugurée en i86c' 
par une fête merveilleuse où assistaient l'empereur et l'impératrice. A cette occa- 
sion le prince Napoléon fit interpréter par Madeleii^e Brohan. Mme Favart. 
Samson, (iot et (ieffr()>-, la l-'emmc de Diomèdc et le Joueur de l'iùtc (l'Eniile 



ville ARRONDISSEMENT 



421 




422 LA VILLE LUMIÈRE 

Aiigier. Le programme portait en tête : Théâtre de Poinpéi rouvert après une 
relâche de dix-huit cents ans four cause de réparations. 

Cette intéressante et jolie construction fut démolie et sur son emplacement 
s'élève actuellement l'hôtel de Porgès. 

Au 27 existait jadis le passage du Marais-des-Gourdes ainsi nommé à cause 
des cultures maraîchères environnantes. Aux 50 et 52 se trouve l'hôtel de Lari- 
boisière. 

Au miheu des beaux immeubles de l'avenue ]\Iontaigne, l'on voit encore 
quelques maisons basses et misérables qui sont des vestiges de l'ancienne Allée 
des Veuves. Citons ces quelques lignes extraites des Promenades dans Paris, 
d'Edouard Fournier, pour montrer ce que fut un moment la physionomie de 
l'avenue Montaigne. 

« Regardez cette longue suite de petits cafés, de restaurants, au miheu 
desquels brille l'enseigne mouvante du Petit-Moulin-Rouge. On est bien loin du 
temps où le promeneur altéré ne trouvait un peu de bière aigre et de piquette que 
chez le Suisse de la grille du Cours-la- Reine ; bien loin de l'époque où Jean-Jacques 
Rousseau donnait le plan du Café des Ambassadeurs, le seul qui se trouvât alors 
aux Champs-Elysées ; bien loin même des premières années de la Révolution 
alors qu'il n'y avait guère dans toute la promenade qu'un seul traiteur, celui chez 
lequel eut lieu, en juillet 1792,1a sanglante rixe des Marseillais et des soldats licen- 
ciés. Voici maintenant, à l'extrémité de la ligne des restaurants de l'avenue Mon- 
taigne, le fameux bal Mabille, avec sa monumentale entrée, le soir rayonnante 
d'illuminations. Je voudrais vous y faire entrer, vous mettre en connaissance avec 
les trois frères qui sont les propriétaires et les directeurs de ce fantastique pan- 
démonium de la danse échevelée... Je passe aussi, en ne lui donnant qu'un regard, 
devant ce merveilleux Jardin d'Hiver où tout devait venir finir en serre chaude, 
les fleurs et les talents,... puis c'est le dernier reste de ces grands jardins Marbeuf, 
de cette Idalie, comme on les appelait, où toutes les âmes sensibles du Directoire 
sont venues s'ébattre en de grande fêtes et de petites orgies. » 

L'avenue Montaigne vient aboutir à la Seine. C'est à cet endroit que se 
forme la place de l'Aima, où s'élevait autrefois la pompe à feu de Cliaillot. 

Le pont de l'Aima fut inauguré en 1846. 

L'avenue de l'Aima est une très belle voie que relie la Seine aux Champs- 
Elysées. L'Hippodrome s'y élevait jadis ; il fut remplacé par des hôtels parti- 
culiers. Entre l'avenue de l'Aima, l'avenue Montaigne et les Champs-Elysées se 
trouvent les rues Marbeuf, Boccador, Trémoille, Clément iMarot, qui font partie 
du quartier désigné sous l'appellation générale de quartier Marbeuf. Le comte 
de Marbeuf possédait sur ces terrains des jardins et des culturps potagères atte- 
nant à son hôtel. La rue Marbeuf s'appelait autrefois ruelle des Marais, puis rue 
des Gourdes. C'est le comte de ^larbeuf qui lit admettre Napoléon Bonaparte 
à l'Ecole de Brienne. 

La rue Picrre-Cliarnin porta sous l'Empire le nom dr Miirn\' en l'honneur du 



ville ARRONDISSEMENT 



423 




BAS-RELIEF DE L'ARC DE TRIOMPHE. 



duc de :\Iorny. Celui-ci liabitait aux Champs-Elysées un petit hôtel que l'on 
désignait sous le nom de Niche à Fidèle. 

Rue Pierre-Charron, se trouve le musée Brignole-Galiéra, entouré par les rues 

27- 



424 ' LA \ILLE LUMIÈRE 

Brignole et Galiéra ouvertes en 1879 sur les terrains appartenant à la marquise 
Brignole-Galiéra. Ce musée est une sorte de Salon d'Art Industriel. Il fut constniit 
par l'architecte Ginain et inauguré en 1895. 

L'avenue ^larceau porta primitivement le nom d'avenue Joséphine et 
s'étend de la Seine à la place de l'Etoile, qui fut ainsi nommée à cause des douze 
avenues qui viennent y aboutir. Elle fut formée sur l'emplacement de l'ancierï 
promenoir de Chaillot et s'appelait, avant l'annexion de 1860, barrière de l'Etoile. 

La merveilleux Arc de Triomphe situé au centre de la place fut élevé par ordre 
de Napoléon I" pour consacrer le souvenir des victoires des armées françaises. 
Sa construction fut contrée à l'architecte Chalgrin et la première pierre en fut posée 
le 15 août 1806. Les travaux furent interrompus en 1814, repris sous la Restau- 
ration et achevés seulement en 1844. Ce fut Marie-Louise qui, en 1810, passa la 
première sous l'Arc de Triomphe, alors à peine ébauché. Pour la circonstance, iî 
avait été provisoirement élevé en bois et recouvert de toile peinte. 

Les quatre groupes de sculpture qui ornent les grands piliers sont : le Départ 
de Rude, le Triomphe de Cortot, la Résistance et la Paix par Etex. Les bas-reliefs 
sont les Funérailles de Marceau par Lemaire; le Passage du font d'Arcole par 
Feuchère, la Bataille d'Aboitkir par Seurre, la Prise d' Alexandrie par Chapon- 
nière, la Bataille d'Austerlitz par Gechter, la Bataille de Jemmapes par Maro- 
chetti. La grande frise représentant le départ et le retour des armées fut exécutée 
par tous les sculpteurs qui travaillèrent au monument. 

En 1885,1e corps de Victor Hugo fut exposé sous l'Arc de Triomphe, et nous 
trouvons dans un article de Jules Claretie datant de cette époque la description 
du défilé des funérailles de la place de l'Etoile au Panthéon. « Voici du haut de 
l'avenue des Champs-Elysées l'immense déroulement du cortège, entre deux 
murailles humaines; au loin, vers la place du Carrousel, le fourmillement des êtres, 
l'éclat ruisselant des casques... C'était stupéfiant, ces entassements d'hommt-s, 
de femmes, le long de l'avenue, ces silhouettes sur les toits, ces hommes grimpés 
dans les marronniers comme des insectes énormes... L'armée, superbe, avec ses 
drapeaux, ses soldats au port d'arme, complétait sur la place de la Concorde, avec 
les statues voilées de crêpe et les faisceaux de drapeaux, un tableau inoubliable... 
Puis là-bas, au bout de la rue Soufflot, par une ascension triomphale, c'est le 
Panthéon drapé de noir avec ses deux trépieds géants envoyant au vent leurs 
flammes vertes. Il y a là tout un peuple... Et nous nous retournons pour voir 
déboucher le noir corbillard, simple et saisissant : tous les fronts se découvrent. 
Une clameiu" le suit, le précède, l'enveloppe comme d'une acclamation... » 

Et puisque nous venons de prononcer le nom de ^'ictor Hugo, citons, pour 
terminer, ces quelques mots sur l'Arc de Triomphe, ces vers du poète qui sut le 
mieux chanter la gloire de la Grande .\rméc : 

<i .-\rc triomphal, la foudre en terrassant ton maître 
u Semblait avoir frappé ton front encore à naître. 
Il Par nos exploits nouveaux te voilà relevé I 



VTIle ARRONDISSEMENT 



-1^5 




4z6 LA VILLE LUMIERE 

Il Car en n'a pas voulu dans notre illustre armée 
« Qu'il fût de notre renommée 
« Un monument inachevé ! 

( Dis aux siècles le nom de leur chef magnanime ; 
'< Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime 
( A des glaives français ne peut se dérober. 
« Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire, 

« Que le géant de notre gloire 

Puisse passer sans se courber ! » 

En quittant la place de l'Etoile, suivons l'avenue Hoche qui fut créée en 1854 
sous le nom de boulevard de Monceau et qui nous mène au parc Monceau ou de 
Mousseau. 

]\I. Georges Gain, dans ses Nouvelles Promenades dans Paris, nous rapporte 
unr conversation de Rosa Bonheur décrivant ce qu'était le parc Monceau il y a 
quelque temps, et ce tableau est si pittoresque, si différent de ce que nous pouvons 
voir aujourd'hui dans ce quartier de la plaine Monceau, l'un des plus riches de 
Paris, que nous ne croyons pas sans intérêt de le reprodviire ici : 

« Vous ne sauriez avoir une idée de ce qu'était alors ce quartier si élégant, si 
luxueux aujourd'hui, le boulevard de Courcelles, l'avenue de MUicrs, la place 
Malesherbes, l'avenue de Messine ; c'était la campagne, la vraie campagne. On 
y voyait des cultures maraîchères, des laiteries, des fermes, des étables de nourris- 
seurs, des guinguettes où, les jours de fortune, on allait manger une omelette sous 
les acacias en fleurs ; les vaches, les chèvres, les moutons y paissaient dans les 
chanijis; mon père et moi y faisions des études de mousses, de fougères, de troncs 
d'arbres... Il existe un tableau de Cabat qu'on croirait peint dans le I\Iorvan : 
c'est le boulevard Haussmann en 1835, derrière l'hôpital Beaujon. Monceau 
abandonné n'était plus qu'une ruine grandiose, envahie par les herbes, les lianes, 
les bardanes, les fleurs sauvages ; les arbres échevelés s'y emmêlaient comme en 
une forêt vierge, le petit lac était un marais, et les colonnes de la Naumachie 
gisaient pour la i^lupart dans l'herbe. Quelques artistes avaient dressé leurs che- 
valets dans ce coin charmant. Je me souviens d'un élève de Drowling qui y son- 
nait du cor entre deux études. J'y peignais des animaux et les modèles ne man- 
quaient pas. ») 

Monceau était un village existant au temps des Carlovingiens ; on y culti- 
vait la vigne, et Charles le Chauve, en l'an 850, donna aux moines de Saint-Denis 
les vignes de Mousseau « afin ([u'ils en b(}ivcnt (luotidieunenunt le produit à leurs 
repas ». 

Au xviii^ siècle, Monceau dépendait de la seigneurie de Clich\- et lut wndu 
par Grimod de la Reynière, fermier général, à la famille d'Orléans. 

Monceau ou Mousseau, dont le nom viendrait peut-être de lieu mousseux, 
fut planté, en 1778, par Carmontelle sous les ordres de Pliilippe d'Orléans, duc de 
Ciiartres, qui, sous la Révolution, devait devenir le citoyen Egalité et voter la 
mort de Louis X\'I. 



VHP ARRONDISSEMENT 427 

Dès 1785, Mousseau était un lieu enchanteur ; on y voyait une « rivière sil- 
lonnant de vastes prairies, un temple chinois, une cascade, un temple de marbre 
blanc, des tombeaux cachés dans un petit bois, un lac dormant au milieu duquel 
se dressait un obélisque de granit chargé d'hiéroglyphes, des maisons rustiques, 
des cabarets, etc. ; rien n'y manquait, pas même les fausses ruines si fort à la 
mode au xviiie siècle ». 

On a beaucoup discuté, sans parvenir à s'entendre, sur l'origine de la colonnade 
qui entoure la pièce d'eau, connue sous le nom de Naumachie. Quelques-uns pré- 
tendent qu'elle vient de l'ancien château du Raincy ; d'autres affirment que cette 
colonnade faisait partie d'une annexe de Notre-Dame-de -la-Rotonde, construite 
à Saint-Denis pour le mausolée de Henri II, par les ordres de Catherine deMédicis, 
et qui aurait été l'œuvre de Philibert Delorme et de Germain Pilon. 

A côté de la Naumachie, se trouve la grande arcade renaissance qui pro- 
vient de la cour de l'ancien Hôtel de Ville, vestige sauvé de l'incendie de 1871. 

Dans son poème des Jardins, l'abbé Delille, que le spirituel Chamfort avait 
traité de moulin à vers, célébra ainsi les splendeurs du Parc Monceau : 

« J'en atteste, ô Monceau, tes jardins toujours verts : 
« La rose apprend à naître au milieu des glaçons, 
« Et les temps, les climats, vaincus par des prodiges, 
« Semblent de la féerie épuiser les prestiges. » 

Philippe d'Orléans fit des prodigalités sans nombre pour sa Folie de Chartres. 
Ily donna des fêtes superbes. Il y reçut Joseph II, empereur d'Autriche, et Paul 1^^, 
empereur de Russie. 

C'est là qu'il fit faire les premières expériences magnétiques de Mesmer, 
qui devaient, par la suite, faire courir tout Paris. C'est également à Monceau que, 
dans le fameux souper des évocations, Cagliostro fit apparaître les ombres de 
Ninon de Lenclos, d'Aspasie, de Marie Stuart, de Diane de Poitiers et de Mlle de 
La Vallière. Le duc de Chartres était, comme on le voit, très amateur de magné- 
tisme et d'occultisme. 

La maison d'habitation s'ouvrait rue de Monceau à peu près sur l'emplace- 
ment de la grille dorée, forgée par Moreau ; elle contenait des merveilles. 

C'est là, paraît-il, que La Fayette et Bailly déjeunaient, le 14 juillet 1789, 
lorsqu'on entendit le canon tonner et qu'on vint leur annoncer la prise de la 
Bastille. 

Après la mort de Philippe Egalité décapité en 1793, le parc Monceau devint 
propriété nationale. La Convention le loua à Ruggieri, qui y organisa des fêtes 
et des feux d'artifices ; puis vinrent successivement s'y établir un restaurateur, 
un loueur de cabriolets, des menuisiers et des marchands de poissons. 

Puis Monceau tomba dans un état de délabrement complet. Sous l'Empire, 
Napoléon le donna à Cambacérès, qui le lui rendit quelque temps après, effrayé 
des dépenses considérables qu'il fallait y faire. En 1815, Louis XVIII le rendit à la 
famille d'Orléans. 



428 



LA VILLi: LUMIERE 



En 1848 on y installa des ateliers nationaux. Rendu à l'Etat en 1832, 
banque Pereirc en devint acquéreur 
pour une partie et la ville pour l'autre. 
Depuis 1870, le parc, resté un 
délicieux jardin, appartient tout en- 
tier à la \'ille. Plusieurs statues y ont 
été placées, cntrr antres celles de Gu\' 
de Maupassant, d'.Vinbroise Thomas. 
Ce séjour des Jeux et des 
Ris, dit ^L (ieorges Gain, est en- 
touré aujourd'hui d'hôtels superbes 
et de N'illas. u Les champs qui le 
bordaient autrefois, après avoir été 
la petite Po- 
logne, un ré- 
ceptacle de mi- 
sère, im repaire 
de chiffonniers, 
sont devenus 
de somptueuses 
avenues, d'im- 
])osants boule- 
vards. Moins 
d'un siècle a 
sutti ponrqu'un 
des (piarticrs de P.uis 

])lus luxueux. )' 

Par la rue 
nous le laubour 





\Tri; DE GUY DE M.\ri'.\s- 




])lus misérables devînt un des 



Paru, où se trouve l'église russe, pre- 
j Saiut-Honoré. Nous rencontrons la rue 
]->alzac, .\u numéro 12 de cette rue, Ir grand romancier 
avait son hôtel qu'il habita fort i)eu de temps et où il 
momut. La rue Balzac, s'appelait alors l'avenue Fortunée 
it l'hôtel de Halzac portait le numéro 22. 

.\ l'endroit où la rue Balzac rejoint l'avenue Frie- 
dland. a été élevé, à l'occasion du centenaire 
de P>al/.ac, une statue de l'auteur de la 
Coiuédie Humniiie.Ce monument est l'ceuvre 
de Falguière. 

C'était une statue de R<nlin qui devait 

être érigée en cet endroit et qui a\ait été 

STATUE D'ARMAND siLVESTKE. commandéc au sculpteur dans ce but. Rodin 

AVENUE DU COURS -LA -REINE. cxposa SOU (vuvre au Salon de la Société 



VIII<= ARRONDISSEMENT 42^ 

Nationale des Beaux-Arts de 1899. Par sa puissante et excessive origi- 
nalité, cette œuvre déconcerta le public et fut l'objet des polémiques les plus 
vives. 

Descendons l'avenue Friedland, peuplée de très beaux immeubles, et conti- 
nuée par le boulevard Haussmann. 

Ce dernier fut commencé en 1857 et prolongé en 1868. 
Nous ne disons pas terminé, car le boulevard Haussmann, qui doit être 
continué jusqu'au boulevard des Italiens, attend toujours son achèvement. 
Cette question revient bien souvent à l'oi'dre du jour, mais ne sera sans doute pas 
solutionnée de sitôt. 

Ce boulevard doit son nom au baron Haussmann, préfet de la Seine sous le 
second Empire, auquel on doit mie très grande partie des embellissements de 
Paris. 

C'est lui qui fit exécuter, entre autres travaux, la reconstruction 
des Halles, le percement du boule-\-ard de Strasboui-g, du boulevard Saint- 
Michel, l'aménagement du parc Monceau, du bois de Boulogne, de la place de 
l'Étoile, etc. 

Jules Ferry écrivit contre le baron Haussmann une brochure in- 
titulée les Comptes fantastiques d' Haussmann. qui obtint un succès retentis- 
sant. 

A la jonction du boulevard Haussmann et de l'avenue de Messine a été 
élevée la statue de Shakespeare. 

Au numéro 125 du boulevard Haussmann, nous voyons la maison d'orfèvre- 
rie et de joaillerie Lucien Tesson, qui fut fondée en 1893, rue Cambon. A ce mo- 
ment, elle prenait la suite d'une vieille maison qui avait été jadis très réputée au 
moment de la splendeur du Palais-Royal, la maison Daux, qui avait été fondée 
en 1812, dans les galeries de l'ancien Palais-Cardinal. M. Tesson fut pendant 
plus de vingt ans le principal collaborateur de Froment-Meurice et il associa 
son nom à des travaux célèbres. Par la suite, il passa plusieurs années à la mai- 
son Boin-Taburet. 

Au sujet de Froment-Meurice, voici l'article que nous trouvons dans le 
Larousse : 

« L'orfèvrerie française a compté, de nos jours, des artistes de premier ordre. 
A leur tête s'est placé Froment-Meurice, dont il nous suffira de rappeler quelques 
chefs-d'œuvre : un ostensoir, un calice et un encrier pour le pape ; une épée et 
un coffret pour le comte de Paris, d'après les dessins de Paul Delaroche et Visconti; 
un superbe milieu de table, composé par Jean Feuchères et représentant le globe 
porté par des géants et entouré de figures allégoriques et mythologiques ; une 
toilette pour la duchesse de Parme, etc.. Ce dernier morceau consiste en une 
table à pieds d'argent richement décorés ; la surface de la table est en argent niellé 
de fleurs de lis, soutenue par des anges ; des coffi'ets de forme gothique, ornés 
de figures émaillées, ime aiguière de la forme la plus élégante et de la décoration 



430 



LA VILLE LUMIERE 




ville ARRONDISSEMENT 



431 



la plus riche complètent ce bel ensemble, où l'orfèvre a réuni tout ce que son art 
peut créer de plus magnitîque et de plus varié. >> 

C'est M. Tesson qui exécuta les magnifiques couronnes en argent destinées 
aux obsèques de Carnot et d'Alexandre III, offertes par Casimir Perier, alors 
président de la Répu- 
blique ; par l'école de 
Samt-Cyr ; par l'école 
Polytechnique ; par 
l'école Monge et par 
la ville de Versailles. 
Le président Félix 
Faure lui commanda 
également une très 
belle couronne pour le 
Panthéon. M. Tesson 
a exécuté pour la Ville 
de Paris, pour les So- 
ciétés de steeple-chasc 
de France et pour de 
nombreuses sociétés de 
sports ou de tir, de très 
beaux objets d'art, 
destinés aux prix fon- 
dés par ces sociétés. 
M. Tesson exécute tous 
les jours de nouvelles 
créations et se signale 
par une très grande 
originalité et par un 
très grand art 

Nous trouverons 
dans la maison de 
M. Tesson, dont la 
visite est un régal 
pour l'amateur, des 
porcelaines anciennes 

de toute beauté, des bibelots précieux, des gravures de différentes époques, 
des reproductions de pièces d'orfèvrerie ancienne et, particulièrement, du 
xviiie siècle. 

Puis, dans ce cadre exquis qu'est la maison d'orfèvrerie du 125 boulevard 
Haussmann, nous voyons, en outre, des créations personnelles de M. Tesson, où 
il a su déployer un goût très particulier et très rare. 




M.\ISON TESSON. 



432 



LA VILLE LUMIERE 



Au numéro 15S, nous nous arrêtons devant un liûtel merveilleux, véritable 
demeure princière qui appartient à la veuve du banquier André. 

Au numéro 134, nous voyons la maison Sutton, fondée en 1824. Cette maison 
s'est acquis, depuis de longues années, dans le monde entier, une réputation incon- 
testable, qui est due, non seulement au choix de ses fournitures irréprochables, mais 
encore, et princi])alement, à l'exécution parfaite de toutes les livrées ordinaires. 
des livrées de gala modernes ou anciennes. Elle possède à ce sujet une innombrable 
quantité de documints. et c'est peut-être la seule maison q\d puisse, grâce à la 




richesse de ses renseignements, reconstituer, de taçon abscilunimt auihentitiue, 
les belles et somptueuses livrées qui se ])ortaient à la cour, au tenqis des rigou- 
reuses étiquettes impériales et royales. 

La maison Sutton a su conserver les traditions impeccables; elle était d'ail- 
leurs le fournisseur attitré des cours de Charles X et de Na])oléon III. Puis, par la 
suite, elle fut le fournisseur des ambassades étrangères en France aussi bien que 
de nos ambassades à l'Etranger. Elle fournit aniourd'hui la maison du Président 
de la République Française. 

La maison Sutton exécute des vêtements de soirées et de \ille de coupe irré- 
l)rochable. FLn outre, elle s'est fait également une spécialité des \êtements de 
cheval et des tenues de véneries : à ce sujet, elle possède encore les documents 
exacts de la plus grande i)artie de nos équipages. N'ous devons ajouter que la 



ville ARRONDISSEMENT 



433 




434 



LA VILLE LUMIERE 



maison Sutton a obtenu des médailles d'or et d'argent à toutes les expositions et 
la plus haute récompense à l'exposition de 1900 ; cela est justitié pleinement par 
le mérite artistique de cette maison de premier ordre. 

De nombreuses rues viennent aboutir boulevard Haussmann. Nous citerons 
seulement ici : 

La rue de Courcelles, très ancienne voie qui se nommait chemin de \'illier3; 
la rue de Miromesnil, créée en 1776 sous le nom de rue Guyot et baptisée du nom 
qu'elle porte actuellement en l'honneur du garde des sceaux, Miromesnil, qui con- 
tribua beaucoup à l'abolition de la torture en France. 

La rue de la Boétie et la rue de la Pépinière. 

La rue de la Boétie, primitivement désignée sous le nom de Chemin du Roule- 
aux-Percherons, fut ouverte en partie sur l'ancienne pépinière du Roi. 

Au numéro 14 nous voyons la maison de couture Buzenet, qui a transformé 
en un véritable temple du goût le joli petit hôtel qui fait le coin de la rue de 
la Boétie. Depuis quelque temps, dans les réunions mondaines, aux premières 
représentations, aux courses, dans tous les endroits oii se retrouve l'élite du Paris 
élégant, ce nom de Buzenet est bien souvent prononcé et revient dans un grand 
nombre de conversations. C'est que Buzenet a le don de créer, pour ses jolies clientes, 
de délicieux modèles ; ils se reconnaissent tous à deux signes caractéristiques : 
le goût sobre et l'originalité distinguée. 

La maison Buzenet, autrefois maison Kerteux sœurs, a, depuis quelque 
temps, transféré ses salons au numéro 14 de la rue de la Boétie. 

Une visite s'y impose en vérité et, tout en admirant la luxueuse installation 
des grands salons de vente et des jolis salons d'essayage, nous voyons défiler toute 
la série des costumes tailleur d'un chic tout spécial, des manteaux somptueux 
qui parent d'un si aimable attrait la grâce légère des femmes, des toilettes du soir 
qui dessinent si parfaitement les lignes et en font mieux valoir la beauté : ce sont 
ces robes de soirées qui sont le triomphe de Mme Buzenet, et c'est surtout en ce 
genre qu'elle réalise de véritables merveilles. Avant de quitter ce salon où tant de 
jolies choses attirent notre attention, jetons encore vm coup d'œil sur ces précieuses 
fourrures et sur tout le luxe discret de la lingerie. 

Après avoir porté le nom de Chemin du Roule, la rue de la Boétie fut nommée 
pendant quelque temps rue d'Angoulême-Saint-Honorê, puis, en 1865, rue de 
Morny. Le duc de Morny était le fils naturel du général do Flahaut et de la reine 
Hortense et, par conséquent, frère utérin de Napoléon III. \'oici le portrait qu'a 
tracé de lui le comte d'Alton Shée, pair de France, qui fut son compagnon de jeu- 
nesse : 

« Sans être véritablement beau, dit-il, Morny avait la physionomie fine et 
bienveillante, de l'élégance, de la distinction ; il était admirablement propor- 
tionné, fort adroit à tous les exercices, un de nos meilleurs gcntlcmen-riders. 
Ami, parfois rival heureux, du duc d'Orléans, il avait obtenu près des femmes 
de nombreux et éclatants succès. Instruit ])our un mondain, avant le goût de la 



ville ARRONDISSEMENT 



435 




436 



LA VILLE LUMIÈRE 



paresse et la faculté du travail, une foi absolue en lui-même, de l'audace, de 
l'intrépidité, du sang-froid, un jugement sain, de l'esprit, de la gaieté ; plus 
capable de camaraderie que d'amitié, de protection que de dévouement ; amou- 
reux du plaisir, décidé au luxe ; prodigue et avide ; plus joueur qu'ambitieux ; 
fidèle à un engagement personnel, mais n'obéissant à aucun principe supérieur 
de politique ou d'humanité, rien ne gênait la liberté de ses évolutions ; il joignait 
à tout cela certaines qualités princières, la dissimulation, l'indulgence, le mépris 
des hommes. Il pratiquait la souveraineté du but, non au profit d'une religion, 
d'un système ou d'une idée, mais dans son propre intérêt. » 

Quittons à regret les salons de la maison Buzenet etcontinuons à suivre la rue 
la Boétie et nous remarquerons, au numéro 37, un joli petit hôtel style Renaissance. 

Au numéro 32, nous verrons la fabrique dieppoise d'objets en ivoire qui a sa 
succursale rue la Boétie. La maison Félix Souillard a été fondée à Dieppe par 
Auguste Souillard. Sa réputation artistique pour la sculpture des camées, des 
christs, des vierges, des statuettes représentant des Amours genre ancien, fit de 
lui l'un des premiers négociants de la ville. 




MAISON SOUILL.VRD. 



Son fils Félix, (|ui lui succéda en 1887, transporta la maison place du Casino, 
où, depuis, on le vit à la cheville, entouré de ses collaborateurs et ouvriers. Sun 
commerce fut toujours extrêmement florissant. 



ville ARRONDISSEMENT 



437 




438 ' LA VILLE LUMIERE 

Depuis les temps anciens, l'on a exécuté en ivoire de véritables chefs-d'œuvre. 
Les peuples de l'antiquité employaient l'ivoire pour orner leurs maisons et leurs 
temples ainsi que pour sculpter les images de leurs dieux. On exécutait en ivoire 
toutes sortes d'ustensiles qu'on ornait de plaques d'or. La quantité d'ivoire, em- 
ployée à Rome est vraiment prodigieuse. On fit notamment exécuter en ivoire une 
statue de Jules César. Les portes d'un temple d'Apollon élevé par Auguste en 
action de grâces de la victoire d'Actium étaient entièrement en ivoire. 

En 1364, les Dieppois équipèrent deux vaisseaux qui s'en allèrent sur les 
côtes d'Afrique. Ils en revinrent chargés d'une énorme quantité d'ivoire, et c'est 
• alors que vint aux Dieppois l'idée de fonder des fabriques d'ivoire. 

L'ivoirerie de Dieppe fut extrêmement florissante jusqu'en 1694, époque 
à laquelle les Anglais bombardèrent la ville. L'activité reprit dans les fabriques 
à partir de 1816 et, aujourd'hui, c'est à Dieppe que l'on trouve les meilleurs 
ouvriers. 

lui 1902, la maison Souillard ([uitta Dieppe pour s'installer à Paris, 32, rue 
la Boétie. Sa clientèle marchande et bourgeoise la suivit fidèlement et l'atelier 
de la rue la Boétie, oîi l'on travaille l'ivoire, est bien connu des Parisiens. 
Depuis son séjour à Paris, la maison Souillard a encore perfectionné et transformé 
l'art de l'ivoire selon le goût moderne ; elle est réputée pour la fabrication de 
toutes les statuettes et objets d'art, médailles, croix de berceaux, pour les garni- 
tures de toilettes, boîtes à poudre, ongliers, billes de billards, etc.. Les collec- 
tionneurs, qui recherchent si avidement les ivoires anciens, en trouveront de fort 
curieux à la maison Souillard, qui se charge de toutes les réparations anciennes 
et modernes et travaille à façon les ivoires bruts, rapportés par les explo- 
rateurs. 

Au numéro 44 de la rue la Boétie se trouve un hôtel où logeait la comtesse 
de Lavalctte lorsqu'elle partit à la Conciergerie ])our obtenir, de la façon mira- 
culeuse que l'on sait, la délivrance de son époux. 

La rue de la Pépinière traversait autrefois les terrains de la Pépinière 
Royale du Louvre. La caserne de la Pépinière, située avenue Poçtalis et rue de 
la Pépinière, fut édifiée en 1770 et reconstruite en partie sous Napoléon III. 

Le square Louis XVI, dit de la Chapelle-Expiatoire, est placé entre le boule- 
vard Haussmann, la rue Pasquier, la rue d'Anjou et la rue des Mathurins. 

Ce titre de Chapelle Expiatoire donné au uinnument provoqua si souvent 
les discussion des partis qu'il fut ])lusieurs fois question de démolir la chapelle. 
Elle fut élevée, par les ordres de Louis X\'III,à la mémoire de Louis XVI et de 
Marie- Antoinette, pour consacrer le lieu oii ils furent inhumés après leur exécution. 
Leurs corps furent placés en effet dans le cimetière de la Madeleine, où ils restèrent 
jusqu'en 1823, époque à laquelle ils furent transférés dans la Chapelle de Saint- 
Denis. L'historien Lenôtre nous donne ciuel(iurs détails précis au sujet de ce mo- 
nument. 

L'auti'l de la crypte s'élève à l'endroit i)récis où l'on déct)uvrit,en i8l5,les 



ville ARRONDISSEMENT 439 

ossements du roi et de la reine. Le cimetière de la Madeleine n'était autre, en 1793, 
qu'un terrain de forme assez irrégulière, enclos de mui's, s'ouvrant sur la rue 
d'Anjou et bornant au nord l'immense potager des religieuses de la Ville-l'Ëvêque. 
Les premiers corps qui y furent inhumés étaient ceux des trois cents victimes de l'ac- 
cident survenu le 6 juin 1770, place Louis-XV, à l'occasion des fêtes données pour 
le mariage du dauphin. Toutes les victimes de la Révolution,guillotinées place de 
la Concorde, furent inhumées dans ce cimetière. C'est grâce à Desclozeaux, pro- 
priétaire d'une maison rue d'Anjou, que la place où reposaient les restes de 
Louis XVI et de Marie-Antoinette put être précisée. Il avait acquis le terrain où 
les corps des souverains avaient été déposés, et il avait planté à cet endroit deux 
saules pleureurs, entourés d'une haie de charmille. Au moment de la Restauration, 
il mit ce terrain à la disposition de la famille royale. 

La chapelle, construite par Percier et Fontaine, renferme le groupe de 
Louis XVI et de son confesseur, par Bosio, et celui de Marie-Antoinette et de la 
Religion, sculpté par Cortot. 

La rue d'Anjou possède de fort beaux hôtels qui datent, pour la plupart, 
du xvii*^ siècle. 

« Ils portèrent d'abord de fort beaux noms à leur frontispice. C'étaient, au 
numéro 11, l'hôtel de Créqui ; au numéro 9, l'hôtel de Contades, puis les hôtels 
d'Espagnac, de Beaufremont, de Nicolaï, de la Belinaye, etc.. 

« La Révolution vient, et qui trouvons-nous dans cette rue dépeuplée par 
l'émigration? Chabot, l'ex-capucin, qui se prélasse au numéro 19. Pendant le 
Consulat, Moreau habita l'hôtel placé sous le numéro 28 ; Bernadotte l'occupa 
ensuite; Napoléon, qui l'avait acheté après la condamnation de Moreau, le lui 
avait donné, et il est encore aujourd'hui la propriété de la reine douairière de 
Suède. Pendant la Restauration, nous trouvons, rue d'Anjou M. Crawfurtli, 
dont la magnifique galerie de tableaux prouvait le bel emploi qu'il fit de sa for- 
ttme, le marquis d'Aligre, et deux des grands noms du libéralisme militant. 
Benjamin Constant et Lafayette ; l'un mourut au numéro 15, l'autre dans l'hôtel 
qui porte le numéro 6. » 

La rue des Mathurins fut percée sur le terrain dépendant de la ferme des 
Mathurins, les fameux fères aux ânes. 

Au numéro 32 se trouvait l'hôtel de François de Beauharnais, mari de José- 
phine ; on dit que c'était dans cette rue que se trouvait l'habitation de Tristan 
l'Hermite, le grand prévôt de Louis XL 

La rue Pasquier porta d'abord le nom de rue de l'Abreuvoir-l'Evêque ; elle 
fut ouverte sur des terrains qui appartenaient à M. de Montessuy. 

Au numéro 3 nous voyons le merveilleux étalage de la célèbre maison de 
bijouterie et d'orfèvrerie de Boin-Taburet. Elle a été fondée en 1837 et, depuis 
cette époque, a toujours été la plus réputée pour les travaux fins d'orfèvrevrie, 
de bijouterie et de joaillerie. Les objets exécutés chez elle sont de véritables œuvres 
d'art ; nous v voyons les plus belles pièces d'orfèvrerie de table, d'objets de toi- 



440 



LA VILLE LUMIERE 




MAISON IIOIN-TAHUKKT. 



VIII^^ ARRONDISSEMENT 



441 



lette et d'objets d'art copiés et inspirés du xviiis siècle. L'orfèvrerie du 
xviii^ siècle produisit des ouvrages charmants. A cette époque, au lieu de suivre 
de loin l'architecture, ainsi qu'elle l'avait toujours fait par le passé, l'orfèvrerie 
la devança dans les transformations de l'art qui a marqué le commencement 
du xvni<5 siècle. 

La nouvelle école déploya l'imagination la plus vive et la plus 
féconde dans l'exécution de certains objets qui sont des chefs-d'œuvre de grâce 
et d'éclat, où se marient, de la façon la plus heureuse, les ors de plusieurs couleurs, 
l'argent, la nacre et les émaux. 

La maison Boin-Taburet a exécuté, en ce gracieux style du xviii'' siècle, 
des œuvres qui sont de pures merveilles. 

En bijouterie et joaillerie, elle a exécuté des objets d'un travail très fin, 
ornés d'émaux et de pierres précieuses. 

La maison Boin-Taburet s'est, en outre, spécialement distinguée dans la 
vente d'objets anciens, de meubles, de porcelaines, de bronzes, de gravures, 
de tableaux Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, ainsi que d'objets de 
vitrines de tous styles, dont on trouve chez elle le plus grand assortiment. 

Suivons à présent la rue de Rome, qui commence boulevard Haussmann. 

Au numéro 14 de la rue de Rome, formant le coin de la rue Saint-Lazare, 
nous trouvons la grande maison de couture Levilion. 

Cette maison fut fondée en 1866, boulevard Malesherbes et, au moment de 
l'extension de ses affaires, s'installa à l'endroit qu'elle occupe actuellement, en 
face la gare Saint-Lazare. 




MAISON LEVILION. 



442 



LA VILLE LUMIÈRE 




VIIP ARRONDISSEMENT 443 

Elle occupe cette installation depuis 1872 ; c'est Mme Levilion qui avait 
fondé cette maison de couture, et ses enfants lui succédèrent. 

Depuis 1905 M. Dacheux et Mme Ory, qui étaient depuis fort longtemps 
des employés de la maison, succédèrent à la famille Levilion. 

Depuis cette époque, ils ont accru considérablement le développement de 
leurs affaires et la maison Levilion a pris, sous leur direction, une grande noto- 
riété. 

Dans leurs jolis salons, tout nouvellement aménagés, nous prenons plaisir 
à voir défiler ces délicieuses robes de soirées, ces toilettes de ville, ces manteaux 
élégants et tout ce luxe de lingerie. 

Depuis quelque temps la maison Dacheux et Ory s'est agrandie d'un rayon 
spécial de costumes tailleur où l'on trouve de fort jolis modèles ; l'on sait la 
vogue que ce genre obtient actuellement près des femmes, et celles-ci trouveront 
à la maison Levilion de nombreuses créations bien faites pour leur plaire. 

Rue de Rome se trouve le lycée Racine, lycée de jeunes filles, dont l'entrée 
est au numéro 26 de la rue du Rocher. 

La loi du 21 décembre 1880 a organisé en France l'enseignement secondaire 
des jeunes filles et a créé des lycées, des collèges et des cours. 

C'est en 1867 que M. Duruy posa nettement dans une circulaire au recteur 
la question de l'enseignement secondaire des filles. 11 déposa, dans ce sens, 
un projet de loi qui rencontra, comme il fallait s'y attendre, de vives oppo- 
sitions. 

La Chambre finit par adopter la proposition de M. Duruy et les lycées et 
collèges de filles furent créés. 

Afin de pourvoir les lycées d'un personnel de professeurs femmes capable de 
donner le nouvel enseignement, la loi de 1881 a créé à Sèvres une école normale 
supérieure d'enseignement secondaire des filles. 

Tout à côté du lycée Racine, nous voyons l'orfèvrerie J. Garnier, 21-23, 
rue de Rome. 

Fondée en 1893, au n° 23, devant l'extension croissante de son commerce, 
M. J. Garnier dut s'adjoindre, en 1904, le magasin mitoyen, satisfaisant ainsi au 
désir de sa nombreuse clientèle. 

La maison J. Garnier est, en effet, la seule en son genre, dans cette partie 
du Ville arrondissement, desservant tout le quartier de la gare Saint-Lazare, 
de l'Europe, de l'avenue de Villiers et de la banlieue ouest de Paris. 

Par son goût très sûr et par le choix de ses articles en horlogerie, bijouterie, 
orfèvrerie, etc., la maison J. Garnier se recommande à son élégante clientèle. 

M. Garnier se recommande aussi de son titre d'horloger de la marine 
de l'Etat. Il a voulu également se spécialiser dans l'exécution de la bijouterie 
et de l'orfèvrerie de style. Il profita des agrandissements de sa maison pour 
s'adjoindre le précieux concours de M. André Royer, ex-élève de l'école des 
Arts décoratifs qui expose au Salon des Artistes français, au musée Galliera 



444 



LA VILLE LUMIERE 



et qui collabore à de nombreuses publications, entre antres à l'Art français. 

C'est ainsi qu'à dater de cette époque la maison Gamier prit un nouvel essor 
en exécutant des travaux de ciselure et de joaillerie de tous styles, reproductions 
de l'ancien, transformation de bijoux, travaux à façon, cuivre martelé et repoussé, 
porcelaines et poteries d'art montées en ciselure d'argent, etc., etc. 

M. Garnier créant sans cesse de l'inédit a voulu donner à sa maison un cadre 
digne de ses productions ; il a fait exéctiter l'installitifin inli'ri' un- rt oxti'ricurf 




-MAISON G.VRMh 



de ses magasins en noyer massif du plus pur style gothiciue par le maitre sculpteur 
V. Aimone. 

Et puisque nous venons de parler de cette grande maison de bijouterie et 
d'horlogerie de la rue de Rome, disons quelques mots sur l'ancienne corpo- 
ration des horlogers. — Ceux-ci formaient sous l'ancien régime ime corporation 
à laquelle Louis XI donna ses premiers statuts en 1483. 

Ces statuts furent successivement confirmés par François l , Henri II, 
Charles IX, Henri IV et Louis XIV. 

Jusqu'au règne de ce dernier, les horlogers furent subortk^nnés aux 
orfèvres. 

En 1643, ils furent affranchis de cette subordination ; mais ils durent gra- 
ver leurs noms sur les boîtes des montres qu'ils vendaient. 



ville ARRONDISSEMENT 



445 




446 



LA VILLE LUMIKRE 




MAISON CARNIER. 



Dans la corporation dos horlogers, qui avaient pour patron saint Eloi, 
l'apprentissage était de huit ans ; le brevet coûtait 54 livres et la maîtrise 900. 

Au numéro 41 se trouve la pharmacie Lachartre, dirigée actuellement par 
M. Alexandre. Cette pharmacie est l'une des plus anciennes de Paris ; elle 
a été fondée en 1847 par Lachartre et se plaça de suite au premier rang non 
seulement par l'excellence de ses produite, mais aussi par la modération de ses 
prix et l'exécution consciencieuse de toutes les préparations qui lui étaient confiées. 

En 1870 Pillas, élève et gendre de Lachartre, succéda à son maître et, sous 
sa direction, la maison poursuivit ses heureuses destinées; sa réputation s'éten- 
dit dans tous les quartiers de Paris, et son chiffre d'affaires devint considérable. 

En 1881, Pillas passa la maison à M. Alexandre, qui en est aujourd'hui le 
titulaire actuel. M. Alexandre a modernisé sa pharmacie, il a su soutenir et 
affermir la réputation de la maison, nraintenir ses habitudes de conscience et de 
loyauté commerciales, si bien qu'aujourd'hui un médicament sortant de la 
pliarmacie Lachartre est accepté les yeux fermés par le corps médical. 

La pharmacie de la rue de Rome possède un laboratoire important ijui lui 
permet do fabriquer elle-même tous ses différents produits et de ne débiter que 
des médicaments conformes au Codex et préparés avec des substances de pn- 
mière qualité. 

C'est en 1887 que la pliarmacie. se trouvant trop à l'étroit ru< dr-- .Malhu- 



ville ARRONDISSEMENT 



447 




448 LA VILLE LUMIÈRE 

rins, se transféra au numéro 41 de la rue de Rome, à l'angle de la rue de Vienne. 
Elle possède là de vastes locaux et peut donner entière satisfaction à sa clientèle, 
qui s'est étendue dans le monde entier. Parmi ses produits ayant obtenu les plus 
hautes récompenses à l'Exposition internationale de 1900, citons : le Phénol 
Bobœuf, au sujet duquel l'Académie a décerné un prix Montyon; l'Hamameline- 
Roya, qui a été reconnue comme un médicament surprenant : ses vertus curativcs 
dans les affections du système circulatoire sont véritablement extraordinaires. 

Redescendons maintenant la rue de Rome et nous traverserons le quartier 
de l'Europe, formé en partie sur l'emplacement de la Petite-Pologne et en partie 
sUr les terrains dépendant des jardins Tivoli. 

Le quartier de la Petite-Pologne, dont nous aurons l'occasion de parler encore 
tout à l'heure, était un quartier perdu dans les champs et les terrains vagues, habité 
par des vagabonds et des chiffonniers. Cette partie de Paris était couverte de mou- 
lins. A l'angle de la rue du Rocher et de la rue de Madrid se trouvait le Moulin de 
la Marmite ; en face celui des Prunes ; sur l'emplacement du pont de l'Europe, le 
Moulin de la Pologne; un peu plus loin les moulins des Prés et le Moulin Boute. 

Au 61 de la rue du Rocher, au milieu des champs de la Petite-Pologne, se trou- 
vait la maison qu'un financier du xviii'^ siècle avait fait construire pour les 
sœurs Grandis, de l'Opéra, dont il était l'amant. Il possédait à la fois les faveurs 
des deux sœurs. Par la suite, Joseph Bonaparte, puis Mme Laetitia Bonaparte 
habitèrent cette maison. C'est le maréchal Gouvion Saint-Cyr qui lui succéda. 

En haut de la rue du Rocher était, en 1794, le cimetière des Errancis, où furent 
enterrés les suppliciés de la guillotine pendant la période qui s'écoula du 25 mars 
au 13 juin 1794. C'est là que furent jetés Danton, Camille Desmoulins, IMme Eli- 
sabeth, Robespierre, Couthon, Saint-Just, Charlotte Corday, etc. Plus tard, sur 
l'emplacement de ce cimetière, s'éleva im cabaret où l'on donnait des bals joyeux. 

Les jardins de Tivoli, qui connurent jadis une gloire considérable, eurent trois 
emplacements successifs. 

Le premier jardin Tivoli, qui fut de beaucoup le plus célèbre, était situé à la 
fois dans le VIII'' et le IX^ arrondissement. Il occupait l'espace , compris dans 
l'angle des rues Saint-Lazare et de Clichy et s'enfonçait en diagonale dans le 
quartier de l'Europe en suivant la rue de Londres. Il avait été créé par un ancien 
trésorier de la marine du nom de Boutin, propriétaire d'un immense terrain sur 
lequel il s'était fait construire une demeure dénommée la Folie-Boutin. Cejardin, 
merveilleusement aménagé, par la suite, sous les ordres de Ruggicri, fut le rendez- 
vous de toute la société élégante et connut sa période la plus brillante sous le 
Directoire. Nous voyons dans l'ouvrage des Concourt intitulé la Société Fran- 
çaise sous le Directoire une amusante description des endroits île ])laisir de l'époque 
et nous ne résistons pas au plaisir de la citer : 

« A Paris, cinq heures sonnent, les voitures roulent, traînant les Parisiens 
aux Amathontes. A six heures Paris est émigré : les mes n'ont plus de prome- 
neurs ; la ville est déserte ; plus un ouvrier aux ateliers, plus un marteau battant 



ville ARRONDISSEMENT 449 

l'enclume. Et la bourgeoise, et la grisette, et tout le monde de s'amuser aux lam- 
pions sous les arbres. Rue de Varennes, Biron a un instant la vogue ; mais il ne la 
garde pas : son jardin est coupable d'être un jardin français et de n'avoir ni pont, 
ni torrent, ni bosquet en façon de forêt vierge. Et d'ailleurs la mode est à la rive 
droite de la Seine.... Et les Concourt énumèrent les différents jardins de Paris, 
ceux de la Chaussée d'Antin, du Faubourg du Roule, le jardin de Virginie, 
Monceaux « où la Folie agite ses grelots ». Au faubourg Saint-Honoré, l'hôtel 
de Beaujon a été loué à des entrepreneurs par la duchesse de Bourbon; c'est 
devenu un jardin merveilleux où des « ifs de lumière et des transparents sont 
échafaudés à côté des beaux groupes de marbre ». 

Les Concourt poursuivent leur description : « Ces glaces où se mira Mme de 
Pompadour reflètent une cohue payante. Les danseurs se pressent dans la salle 
de danse qui termine le rond-point du jardin. Les élégants et les élégantes emplis- 
sent les chaises à triple rang de la terrasse, causant et devisant. 

« Le jardin unique, le jardin où l'on va, le jardin oùl'on dit avoir été, est rue 
Saint-Lazare, au numéro 374. Ces quarante arpents tout verts, à l'angle des rues 
Saint-Lazare et de Clichy, c'est Tivoli, le Tivoli du receveur général, le Tivoli de 
l'ancien trésorier de la marine, le Tivoli du guillotiné Boutin. Le voilà public, 
livré aux pas de tous, ce jardin qu'autrefois les étrangers et les amateurs bri- 
guaient de visiter. Plantes rares, parterre où la flore de la Hollande était réunie, 
serres où le feu arrachait à la terre les fruits des Antilles, de la Chine et de l'Hin- 
doustan, vous êtes tombés à distraire les incroyables des deux sexes. Sous ces allées 
banales aujourd'hui, se promenait à petits pas cette société charmante, la société des 
Vendredins, dont M. Boutin faisait partie sous le nom deLenôtre et que charmait 
l'esprit de la célèbre Quinault. Qui songe à cela? L'illumination est du meilleur 
goût. Sous la tente, un orchestre harmonieux provoque à la danse, le café regorge, 
le jeu de bague ne cesse de tourner. Dix mille personnes s'amusent. A peine un 
groupe morose passe-t-il dans toute cette joie, murmurant : Pauvre Boutin, c'est 
sa maison d'Albe qui l'a perdu ! » 

Mais l'on n'en finirait pas si l'on voulait raconter l'histoire de tous les 
changements de direction de Tivoli. 

« Tivoli, réunissant trois jardins en un, offre à Paris le bouquet de tous les 
plaisirs. Etes-vous passé sous les voûtes de feuillages?... Pénétrez-vous au cœur 
du jardin et au fin fond de son pittoresque anglais, c'est une i\rcadie de verres 
de couleur : là-haut, sur des montagnes improvisées, ce ne sont que groupes 
aimables de pâtres assis et de troupeaux paissants et de danses villageoises, 
images enrubannées de la vie champêtre ; plus loin, sauteurs, chansonniers 
escamoteurs, cabrioles, refrains, bonne aventure, tintamarres de foire, mariés 
aux musiques d'intruments par écho. Et la farce, la farce, comédie populaire où 
Mme Angot se bat avec le diable qui la jette à bas de son cabriolet. Qui 
pourrait, comme dit Polyphile en l'île de Vénus, qui pourrait peindi'e tous les 
amusements de ce délicieux séjour? S'enfonçait-on dans les bosquets, c'étaient 

29 



450 



LA VILLE LUMIÈRE 



de nouveaux jeux et de nouvelles scènes. Ici, im coin de Trianon : les Champs- 
Elysées et la laiterie où l'on boit du lait. Puis, tandis que deux orchestres luttent 
d'harmonie, l'un menant les contredanses, l'autre guidant les valses, les fusées 
s'élancent, c'est le feu d'artifice : les cascades de Tivoli surmontées du temple 
d'Hercule, dont les gerbes de flamme retombent sur le temple magnifique, la 
rotonde, le salon de verdure. » 

Le second Tivoli fut ouvert sur l'emplacement où se trouve aujourd'hui le 
Casino de Paris ; enfin le troisième et dernier était situé sur les terrains occupés 
aujourd'hui par la rue Nouvelle, la rue Blanche, la rue Ballu, les rues de Bruxelles, 
'de Calais, de Douai, de Vintimille, qui font partie du IX^ arrondissement. 

Prenons la rue d'Amsterdam qui fut ouverte en 1826 et dont le côté des 
numéros impairs seul est compris dans le MIF arrondissement. 

Du numéro 97 jusqu'à l'angle de la place Clichy se trouvent les Grands 
Magasins do la Place Clichy, qifi «mt été fondés il y en\-iron quarante ans, à 







VUE D UN DES HALLS DE LA PLACE CLICHV. 



une époqvic où, ainsi ([ue nous l'avons indi(iué tout à l'inure. le quartier d,' 
Paris où ils sont situés était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui. 

Actuellement, la place Clichy, située à quelques pas de la gare Saint-Lazare 
et tout près de la butle Montmartre, forme le point de jonction des grands quar- 



ville ARRONDISSEMENT 



451 



tiers de l'Europe, de la plaine Monceau, de Saint-Georges d'un côté, du quartier 
des Batignolles et de ^lontmartre de l'autre. C'est un des centres les plus animés, 
les plus vivants de Paris. Les magasins de la place Clichy ont suivi la même trans- 
formation et les mêmes embellissements que le quartier oii ils se trouvent. Ils 
sont devenus l'un des plus importants de la capitale : nous y trouvons les nou- 
veautés de tous genres : tout ce qui compose la toilette, le vêtement de la 
femme, de l'homme et des enfants. 

Ces magasins ont en outre une grande spécialité pour le mobilier, l'installa- 
tion générale des appartements, les hôtels et villas. 

Mais, c'est dans une des branches particulière de l'activité commerciale 
que les Grands Magasins de la Place 
Clichy ont acquis une renommée qui est 
devenue, pour ainsi dire, mondiale. Ils ont 
joué un rôle important dans l'histoire du 
tapis en Europe. Les premiers, ils ont 
songé à doter l'art décoratif appliqué au 
bien-être des merveilleuses ressources 
offertes par les productions de l'Orient. 
Les tapis, qui entraient pour une grande 
part dans le lu.xe fabuleux des palais 
asiatiques depuis la plus haute anti- 
quité, étaient chez nous d'une rareté rela- 
tive, et réservés aux amateurs particu- 
lièrement fortunés. Les fondateurs de la 
Place Clichy projetèrent de les vulga- 
riser. Ils établirent, dès lors, de solides 
relations sur les marchés de l'Asie Mi- 
neure, de la Perse, de l'Inde, faisant 
parcourir les coins les plus reculés, diri- 
geant vers les ports une profusion de 
tapis amenés par caravanes et expédiés 

à Paris, où ils sont dispersés en quantités innombrables, à des pri.x incom- 
parables permis par les avantages du système d'achat dans les localités 
d'origine. 

La Place Clichy n'a acquis sa renommée que par de longs efforts méthodiques, 
datant de plus d'un quart de siècle. Ils lui assurent l'incontestable supériorité 
d'être la première maison du monde pour ses importations orientales et de 
fournir les plus beaux tapis aux prix les plus avantageux. 

L'industrie française des tapis trouve aussi, à la Place Clicliy, un champ 
d'action renommé. Elle a un choix incomparable de toutes les carpettes fran- 
çaises, moquettes, tapis d'escalier^ linoléum, etc., qui en fait un véritable 
musée toujours intéressant à consulter. 




SPÉCIMEN DE l'affiche CÉLÈBRE 
DE LA ILACE CLICHY. 



452 



LA VILLE LUMIERE 




ville ARRONDISSEMENT 453 

Une visite à ses rayons fera apprécier la profusion de ses modèles, leurs qua- 
lités et leurs coloris. 

La partie de la rue d'Amsterdam aboutissant à la gare Saint-Lazare ne fut 
terminée qu'en 1843. 

Au carrefour formé par les rues Saint-Lazare, du Rocher, de la Pépinière et 
de l'Arcade, se trouvait, au xvili^ siècle, le cabaret du Petit-Ramponeau, qui fut 
une imitation du célèbre Ramponeau, situé dans le XX'' arrondissement, et qui 
formait, pour ainsi dire, le centre de la Courtille. 

Le cabaretier Ramponeau avait acquis une vogue extraordinaire par sa 
jovialité, sa face rubiconde, sa rotondité de Silène ; il avait eu l'idée de vendre 
son vin moitié moins cher que ses concurrents ; aussi sa réputation devint-elle si 
■extraordinaire qu'on avait fait de son nom le verbe ramponncr, qui signifiait 
boire outre mesure, et que Gaudron, montreur de marionnettes, lui proposa 
douze francs par jour à la condition de paraître pendant trois mois sur son théâtre. 
Ramponeau eut l'honneur d'être célébré par la poésie et la peinture. Des grandes 
dames et des grands seigneurs se rendirent en foule dans sa guinguette, et sa gloire 
lui survécut puisqu'il fut reproduit comme un type consacré dans de nombreuses 
chansons et dans plusieurs vaudevilles. 

Le cabaret de Ramponeau était primitivement une espèce de caveau dé- 
coré à l'extérieur d'une treille peinte et d'une enseigne intitulée : « Au Tam- 
bour royal » oià était représenté le maître de l'établissement à califourchon sur 
un tonneau. Avant de devenir un restaurant à la mode, ce cabaret n'était 
meublé à l'intérieur que de bancs de bois et de tables boiteuses. Des dessins 
grotesques couvraient les murs et furent respectés par tradition quand vint 
l'époque de la splendeur. On trouve de vieilles estampes reproduisant l'ancien 
Ramponeau. 

L'année 1770, dit Grimm, est marquée dans les fastes des badauds en Pari- 
sis par la réputation soudaine et éclatante de Ramponeau. La Cour et la ville 
se ruèrent chez le cabaretier dont l'établissement devint un restaurant à la 
mode sans cesser pour cela de recevoir son ancienne clientèle. Il en résultait, 
dit une vieille chanson, maintes réjouissantes aventures : 

« C'qui doit apprendre à ben des filles 

Qui vont chez Ramponeau pour faire les gentilles 

A n'pas mépriser les p'tit' gens 

D'peur d'y rencontrer d'ieurs parents. » 

La vogue de ces cabarets cessa quelques années avant la Révolution. 

Au numéro 8 de la rue du Havre se trouve le lycée Condorcet, qui 
occupe le bâtiment de l'ancien couvent des Capucins de la Chaussée d'Antin. 

La rue Tronchet lui fait suite : elle fut formée en 1824 sur l'emplacement de 
l'ancien couvent de Notre-Dame-de-Grâce de la rue de la Ville-l'Evêque et reçut 
le nom de l'avocat Tronchet, défenseur de Louis XVI, à cause du voisinage de la 
chapelle expiatoire. 



454 



LA VILLE LUMIÈRE 



Au numéro 7, nous remarquons l'hôtel Pourtalès, bâti dans le style de la 
Renaissance italienne. 

Aux numéros 33 et 35, nous voyons la grande maison de porcelaines, cristaux 
et faïences, Ch. Lecerf. Cette maison fut l'ondée, en 1850, par M. Chanut; elle 
répondait à un véritable besoin et conquit de suite la faveur de la clientèle par le 
souci d'art qui présidait au choix des articles vendus chez elle. Le neveu de 
M. Chanut reprit la suite de la maison et sut lui donner un très grand développe- 
ment. 

Après l'avoir très notablement accrue, il la ^•endit à M. Primard, qui, en 1894, 




MAISON Ll ( i;Rr. 



la céda à son tour à il. Lecerf. C'est ù j)artir de cette époiiuc ijur la maison attei- 
gnit à son apogée. La nouvelle direction lui donna une impulsion nouvelle ; une 
note artistique, très personnelle et très originale, distingua particulièn-nient les 
marchandises exposées dans les magasins. Tout ce que la céramique ou lu verrerie 
présentent de véritablement intéressant se trouve rue Tronchet. 

Citons au hasard : les cristaux de Galle, de Quézal, de Legras, les grès^ si 
appréciés de Wedgwood, de Moorcroft, les délicates et gracieuses porcelaines de 
Saxe, des faïences de Minton, de Lunéville, les porcelaines de Limoges, les porce- 
laines du Japon. Tous ces différents genres sont représentés rue Tronciiet par 
leurs plus jolis spécimens. 

Au Salon du mobilier 1905 et 1908, la maison CIi. Lecerf exposa queUpies-unes 



ville ARRONDISSEMENT 



455 




456 



LA VILLE LUMIERE 



de ses plus belles pièces et obtint un considérable succès : des séries nouvelles de 
Galle, entre autres, furent particulièrement remarquées. 

Tout récemment la maison Ch. Lecerf a exposé, chez elle, une nouvelle série : 
les Mures, cristaux décorés à l'acide qui produisirent de merveilleux effets, incon- 
nus jusqu'alors. 

On voit que la maison Ch. Lecerf a su se faire une réputation très particu- 
lière et très justifiée. 

Après la mort de M. Lecerf, Mme Lecerf, aidée de ses deux fils, a su maintenir la 
maison au rang où elle s'était placée et augmenter encore sa réputation artistique. 

La rue Tronchet nous conduira à la Madeleine. 

Cette église fut construite d'après le Panthéon d' Agrippa, à Rome, sur ks 




LA MADELEINE. 



plans choisis pari Napoléon F"". L'édifice avait été destiné à devenir le Temple 
de la Gloire en l'honneur des soldats de la Grande- Armée. 

L'église de la Madeleine, en dépit de son attribution religieuse, n'est autre 
chose, extérieurement, qu'un véritable temple antique, assez semblable à la 
Maison Carrée de Nîmes. L'édifice est entouré de colonnes d'ordre corinthien, 
surmontées de riches chapiteaux. A l'intérieur, des colonnes supportent égale- 
ment la voûte. De chaque côté de l'église court au-dessus une double rangée de 
tribunes, et dans les bas-côtés des portiques on a taillé de> niclies renfermant 



ville ARRONDISSEMENT 



457 



des statues. Le fronton méridional porte une grande composition sculpturale 
due au ciseau de Lemaire. Les sculptures de la voûte sont l'œuvre de Rude, 
Fayatier et Pradier. La porte principale est ouverte sous le fronton méridional. 
Elle est en bronze ciselé, et ses ciselures, œuvre de Triquetti, représentent des 
scènes tirées des commandements de l'Écriture Sainte. 

Extérieurement, l'église de la Madeleine est un beau temple antique ; inté- 
rieurement, c'est une splendide salle à deux galeries; mais on s'aperçoit bien vite 
que l'on n'a jamais eu l'intention, en la construisant, d'en faire un monument 
religieux ; on est bien loin d'y sentir la foi ardente qui présida à l'édification de 
nos vieilles cathédrales gothiques. 

Le boulevard Malesherbes, qui va jusqu'aux portes de Paris, commence à la 
Madeleine. Le début seul fait partie du VIII<^ arrondissement. Nous trouvons au 
numéro 20 la maison Damon, intitulée Ait Vase étrusque. On sait que l'art de mo- 




MAISON DAMON. 



deler l'argile a été cultivé en Etrurie dès la plus haute antiquité. De bonne heure 
la poterie étrusque fut très recherchée par les Romains. Pline, Juvénal, Martial, 
nous apprennent que de leur temps la poterie rouge d'Arezzo était préférée à 
toutes les autres pour le service de la table, et Perse signale comme une preuve du 
luxe effréné de ses contemporains la substitution de la vaisselle d'or aux vases 
d'argile fabriqués en Etrurie. 



45t 



LA VILLE LUMIERE 




ville ARRONDISSEMENT 



459 



Cette poterie d'Arezzo, remarquable par sa légèreté et ses formes gracieuses, 
mais ayant une teinte unie, était la poterie usuelle. Les vases les plus recherchés 
étaient les vases peints, les vases de luxe, cette merveille de l'art antique, suivant 
l'expression de Winckelmann. 

La maison Damon a été fondée en 1S63, elle s'est surtout spécialisée dans la 
reconstitution, d'après des documents, des services anciens en verrerie, faïences, 
porcelaines. Elle s'est appliquée, avec un très grand souci d'art, à choisir dans 
les musées et collections françaises et étrangères les pièces les plus intéres- 
santes et les plus belles pour en faire de très belles et très exactes reconsti- 
tutions. 

Proche de la Madeleine se trouve le quartier de la Ville-l'Evêque, sur l'empla- 
cement du village de ce nom. Du temps de Philippe- Auguste, l'évêque de Paris 
possédait déjà en cet endroit une propriété qui s'appelait Culture de la Ville- 
l'Ëvêqite, autour de laquelle se forma un bourg qui fut englobé dans Paris sous 
le règne de Louis XV. 

La rue de la Mlle-l'Evêque formait la voie principale de ce village. 

Entre la rue de la Ville-l'Ëvêque et la rue de Suresnes, était le couvent des 
Bénédictines de la Ville-l'Ëvêque, que l'on appelait le Petit Prieuré de Montmartre, 
et qui avait été fondé, en 1613, par Catherine d'Orléans de Longueville. 

Au coin de la rue de Suresnes et de la rue des Saussaies, se trouve 
une des importantes succursales de la Société Bordelaise et Bourguignonne 




SOCIÉTÉ BORDELAISE ET BOURGUIGNONNE. 



SUCCURSALE DE LA RUE DES SAUSSAIES. 



460 



LA VILLE LUMIÈRE 



gnonne, dont la maison principale et les entrepôts sont situés 21, quai de Bercy, 
à Charenton. 

Cette société possède des approvisionnements considérables et, par 
son service de livraison admirablement organisé, elle est à même de 
satisfaire toujours sa clientèle. Elle livre à domicile les plus petites com- 
mandes. 

La rue de Suresnes, qui s'appelait autrefois le chemin de Suresnes, fut ouverte 
en 1672. Elle nous conduira jusqu'à la rue Cambacérès, que l'on avait nommée 
la rue du Chemin- Ver t. 

, Au numéro 3, nous remarquons une maison construite dans le style renais- 
sance, c'est le siège du Ministère de l'Intérieur, dont l'entrée est située place Beau- 
vau (rue du Faubourg-Saint-Honoré), il s'étend jusqu'à la rue Cambacérès, sur 
toute la partie comprenant les numéros 7 et 13. 

Au numéro 31 de la rue Cambacérès, formant le coin de la rue de la Boétie, 
nous voyons un charmant petit hôtel, dont on aperçoit de la rue le 
merveilleux aménagement. C'est là que sont exposés les meubles créés par 
M. Forest. 

La visite de cet hôtel est aussi intéressante que celle d'un musée. Nous y 
voyons des meubles de style garnis de splendides tapisseries, des objets d'art, 




MAISON FOKEST. 



ville ARRONDISSEMENT 




vases anciens, groupes de bronze et de marbre d'une admirable exécution, lustres 
et appliques, tableaux de maîtres, enfin tout ce qui constitue la décoration inté- 
rieure des plus luxueux appartements. 

La maison Forest a su réunir depuis vingt-cinq ans qu'elle existe, 
les plus beaux éléments des musées et collections particulières afin de 
renouveler en tenant compte toutefois de nos exigences modernes, l'ameuble- 
ment des temps passés et en faire des ensembles harmonieux de style et de 
couleur. 

En même temps que la façade de cette importante maison, nous reproduisons 
deux gravures donnant un simple aperçu des richesses que renferme cet écrin 
qu'est l'établissement Forest, richesses dignes en vérité des Riesner et autres 
maîtres des siècles passés. 

A deux pas de la rue Cambacérès se trouvent, rue d'Astorg 29 bis, les 
immenses ateliers de la maison Forest, qui occupent l'immeuble tout entier 
et que l'on est tout surpris de rencontrer dans un des quartiers les plus riches de 
Paris. 

Les éléments de la grande décoration y sont exécutés sous l'œil du maître, 
ici se créent des groupes, des statues, des vases en marbre et bronze, puis c'est 



462 



LA VILLE LUMIÈRE 



la grande menuiserie où se fabriquent les lambris et les escaliers, à côté l'ébénis- 
terie, là encore, les salles de sculpture et de modelage où se trouvent une 
collection incomparable de modèles de bronzes anciens de toutes sortes et de 
tous styles. 

En un mot, l'art complet de l'ameublement ancien est traité d'une façon re- 




MAISON FOREST. 



marquable sous la dirrciion de M. Forest dont le goût et la comiiétence lui ont 
valu les plus hautes récompenses. 

Nous pourrons voir en outre rue la Boétie, au rez-de-chaussée de l'hôtel 
de M. Forest, une galerie où se trouve une très belle exposition de vieu.x 
mei:bles, antiquités, bibelots rares, tapisseries et étoffes anciennes, curiosités 
qui feront certainement la joie des collectionneurs. 

Revenons maintenant par la rue de Suresnes à la place de la Made- 



ville ARRONDISSEMENT 




464 



LA VILLE LUMIERE 



leine, qui comprend tout l'emplacement situé autour de l'ancien temple de 
la gloire. 

Cette place fut formée, en 1815, sur une partie des terrains dépendant 
de l'ancienne église de la Madeleine. Nous voyons aujourd'hui sur la place 
de la Madeleine la statue de Jules Simon élevée tout près de la demeure qu'il 
habitait. 

Sa maison était située au numéro 10, où sont installés actuellement les salons 
de coiffure de M. P. Eydaleine. Cette maison fut fondée il y a de nombreuses 
années par M. Alexandre. 
, M. Paul Eydaleine, ancien élève de M. Alexandre, reprit la maison et sut 




MAISON EYDALEINE. 



lui donner un développement très considérable par son travail et par son 
talent. 

Il a aménagé récemment des salons extrêmement somptueux, organisés avec 
tout le luxe et le confort désirables et sur cette brillante place de la Madeleine 
son magasin attire tout spécialement l'attention. 

Dans les salons de coiffure de M. Paul Eydaleine se rencontre le 
Tout-Paris mondain et la clientèle étrangère semble s'y donner rendez- 
vous. 



ville ARRONDISSEMENT 



46: 



Un peu plus loin, boulevard de la iladeleine, nous nous trouvons devant les 
jolies fleurs exposées à la devanture de la maison Vaillant-Rozeau. Cette maison 
existe depuis cinquante ans. Elle fut fondée au 41 boulevard des Capucines, et 
en 1900 elle fut transférée dans les jolis magasins qu'elle occupe aujourd'hui au 
numéro 16 du boulevard de la ^ladeleine. C'est certainement l'une des plus grandes 
maisons de Paris. 
Elle se recommande 
tout particulière- 
ment pour la beauté 
de ses fleurs. 

L'art du fleu- 
riste est l'un de ceux 
qui pare de la plus 
jolie manière les 
fêtes et les réunions. 
Cet usage d'ailleurs 
nous vient des an- 
ciens. On sait le rôle 
important qu'ils at- 
tribuaient aux fleurs 
dans la plupart des 
actes de leur vie. Ils 
avaient fait de la 
profession de bou- 
quetière un art dif- 
ficile et très estimé. 
« Dans le commen- 
cement, dit Pline, 
une branche d'arbre 
tenait lieu de cou- 
ronne à celui i qui 

avait remporté le prix dans les Jeux Sacrés. Dans la suite on décerna au vainqueur 
des couronnes de fleurs diverses, qui au mélange même ajoutaient l'agrément du 
parfum et relevaient l'éclat des couleurs. 

Cet usage commença à Sicyone et prit naissance dans l'imagination du 
peintre Pausias et de la bouquetière Glycère, que ce peintre aimait beaucoup 
et dont il se plaisait à reproduire les bouquets. Elle de son côté, comme pour le 
défier, faisait toujours quelque chose de nouveau, de sorte qu'il y avait entre eux 
le combat de la nature et de l'art. On voit encore aujourd'hui les tableaux de cet 
artiste et l'on remarque particulièrement celui qu'on appelle : la Stéphaneplokos, 
o\x il peignit Glycère elle-même. 

Il n'était presque pas de circonstances dans la vie romaine où les fleurs ne 




M.\ISON VA'.I.L.\NT-ROZE.\U. 



466 



LA VILLE LUMIÈRE 



fussent employées. Après le sacrifice, c'était dans les repas qu'elles jouaient le 
plus grand rôle. 




VAILLAN r-l«.l/.l',Al!. 



VUE INltKlhL 



La rue Royale part de la place de la Madeleine pour arriver à la place de la 
Concorde. Elle fut ouverte en 1757 soùs le nom de rue Royale-des-Tuileries pour 
la distinguer des autres rues Royales. Elle porta également par la suite le nom de 
rue de la Concorde. 

Au numéro i de la rue, nous voyons le Cercle de la rue Royale fondé en 1832, 
et, en face, au numéro 2, l'entrée du Ministère de la Marine. 

La rue Royale est devenue aujourd'hui une rue extrêmement commerçante. 
De nombreux magasins de luxe, attirés par l'incessant mouvement de la ville 
vers l'Ouest, sont venus s'y établir. 

An numéro 8, se trouve le chemisier Véron. Cette maison a été fondé een 1860 
par M. Kalley. M. Véron lui a succédé il y a quelques années et a su attirer chez 
lui toute une clientèle extrêmement raffinée. 

La devanture du chemisier W'ron attire les regards par son bon goût et sa 
suprême élégance. 

.\n numéro 10, nous ne pourrons faire autrenunt (juc d'entrer cliez le fleuriste 



\iip- arrondisse:\ie\t 




MAISON A. VÉRON. 



468 



LA VILLE LI':\II£RE 



Lachaume où les fleurs merveilleuses et tentantes nous séduiront infiniment. 

Nous venons de parler de ce joli usage que nous ont légué les anciens de 
faire servir les fleurs à toutes les occasions de la vie. 

La maison Lacliaume, une des plus brillantes de Paris, a été fondée en 1845, 




MAISON L.\CH.\U.\1I?. 



au 46 de la rue de la Chaussée-d'Antin. Le commerce des fleurs était alors très 
différent de ce qu'il est aujourd'hui. 

M. Gabriel Debrie, qui prit la suite de la maison Lachaume en, 1877, était fils 
et petit-fils d'horticulteurs et de fleuristes-horticulteurs justement célèbres. Il se 
fit très vite remarquer dans le monde des fleuristes parisiens par l'art d'arranger les 
fleurs et de tirer de leur assemblage de merveilleux effets artistiques, tout en met- 
tant précieusement en valeur la beauté naturelle de chacune d'elles. Ses composi- 
tions originales ne tardèrent pas à conquérir la faveur du grand public et bientôt 
le nom de Lachaume, que M. G. Debrie avait conservé à sa maison, devint celui 
d'une marque recherchée dont le renom et la valeur se sont accrus chaque jour 
depuis plus de vingt-cinq ans. 

La Maison Lachaume, cpii fut transférée en 1890 dans ks luxueux magasins 
devant lesquels tout Paris s'arrête, est un des grands triomphateurs des exposi- 
tions annuelles de la Société Nationale d'Horticulture de France. La liste des 
médailles d'or et des prix d'honneur qu'elle y remporta est bim tmp Idiigue pour 



ville arroxdissemp:nt 



469 




470 



LA VILLE LUMIÈRE 



que nous puissions la reproduire ici ; disons seulement qu'elle obtint la médaille 
d'or aux expositions imiverselles de 1889 et de 1900. Ses succès à l'étranger n'en 
sont pas moins marquants : aux expositions internationales d'horticulture de 
Saint-Pétersbourg en 1899, de Gand en 1903 et en 1908. de Dresde en 1907 et 
de Berlin en 1909, en enlevant les premiers prix, elle manifesta victorieusement 
la suprématie de l'art floral français. 

M. Gabriel Debrie a été im innovateur dans la disposition et le mode d'emploi 
des fleurs : celles-ci sont désormais utilisées avec un art tout spécial. 

A titre documentaire, nous voulons rappeler que M. G. Debrie lança la rose 
La France, dont les fleuristes ont fait depuis rme si grande consommation. 

Dans la direction de son joli magasin, M. Debrie est secondé depuis plusieurs 
années par M. Sauvage, secrétaire général de la Chambre syndicale des fleuristes, 
dont M. Debrie est le président. 

Fondateur de la Fédération nationale des syndicats horticoles de France, 
M. G. Debrie a consacré, depuis deux ans, à cette œuvre tout ce qu'il était en son 
pouvoir de lui donner. 

En nommant en igoj M. Debrie Chevalier de la Légion d'honneur et en le 
faisant en 1908 Commandeur du Mérite agricole, le Gouvernement de la Répu- 
blique a voulu à la fois reconnaître le mérite de l'artiste qui rénova l'art floral 
français et le récompenser des éminents services qu'il rend à l'horticulture 
nationale. 

En face, au numéro 9. habita pi-ndant longtemps le duc de La Roche- 
foucauld. 

Au numéro 11. nous voyons le grand tailleur portugais Amieiro, qui a ouvert 

dernièrement ses beaux sa- 
lons, si luxueusement amé- 
nagés. Tous les élégants con- 
naissent bien ce grand faiseur 
qui, après avoir donné la loi 
du bon goût et de la mode à 
Lisbonne, où il est établi 
ilepuis vingt ans, est venu 
il France continuer sa tradi- 
tion de maître irréprochable 
parmi les meilleurs tailleurs 
uropécns. 

M. Amieiro dirige tou- 
jiiurs lui-même ses ateliers, 
surveille ses coupeurs et 
donne ses ordres à un personnel d'élite très recherche. 

Nous avons visité ses magnifiques salons et admiré ses modèles aux ligm- 
correctes et élégantes. Amieiro ne copie pas la mode des tailltur< londoniens ; il 




VIII«" ARRONDISSEMENT 



471 




4/2 



LA VILLE LUMIERE 



<ait créer lui-même ses modèles, et un habit de soirée qui sort de chez lui est, en 
quelque sorte, un véritable chef-d'œuvre. C'est lui qui a toujours habillé les 
membres de la Cour du Portugal; il compte parmi ses clients à Paris de nombreux 
membres des cercles de V Epatant, de l' Union, du Jockey-Club, de nombreux diplo- 
mates, des aristocrates, des banquiers et des sportsmen, en un mot, tous les 
gens d'une élégance très raffinée. 

Au numéro l6, à l'angle de la rue Saint-Honoré, nous voj-ons la maison de 
bijouterie et de joaillerie Robert. A cet endroit précis, se trouvait la porte Saint- 




Honoré, construite de 1631 à 1633, lors de l'élargissement de l'enceinte, sous 
Louis XIII, pour remplacer l'ancienne porte, située primitivement près de la rue 
des Pyramides. Elle était construite en briques et moellons. Cette porte disparut 
en 1823. 

La maison de joaillerie Robert a été fondée rue de Rome en 1880. En 1900, 
elle s'établit rue Royale, pour suivre tout le commerce de luxe. La maison qu'elle 
occupe aujourd'hui avait été complètement brûlée et dévastée pendant la Com- 
mune. C'était une boutique de marchandde vin qui se trouvait alors en cet endroit. 
Les Versaillais arrivèrent par le faubourg Saint-Honoré et la boutique fut criblée 
de balles. 



VHP ARRONDISSEMENT 



473 



//^^^^^^/^^^^^^/^^^^/^^^^^^/^^^/^^/^^^/^^^^^^^^l 




474 



LA VILLE LUMIERE 



La reconstruction de l'immeuble date de cette époque. La maison Robert 
réunit chez elle tous les objets d'orfèvrerie, de joaillerie, de bijouterie, d'horlo- 
gerie. Elle possède dans son joli magasin tous les articles que l'on peut désirer, 
depuis les prix les plus modestes jusqu'aux prix les plus élevés. Son 
atelier d'artistes lui permet d'exécuter tout spécialement des pièces de goût et 
de style en joaillerie, en émail et en or ciselé. Les modèles de la maison se 
distinguent par un travail très fin et très artistique. 

La partie de la rue Royale située entre la rue Saint-Honoré et le boulevard 
de la Madeleine s'appelait autrefois la rue du Rempart. A cet endroit, au numéro 27 
de la rue Royale, juste en face la Madeleine, nous voyons l'un des grands restau- 
rants de Paris, le restaurant Larue, très universellenient connu et des mieux acha- 




MAISON LARUE. 



landes. L'ouverture du restaurant Larue remonte à l'année 1886 ; il fut complè- 
tement transformé en 1901, et on y trouve aujourd'hui le déploiement d'un très 
grand luxe. Toute la liante société s'y rencontre et les souverains étrangers 
ne manquent pas de s'y rendre lorsqu'ils sont en voyage à Paris. Leurs Majestés 
et Leurs Altesses le roi de Suède, le roi d'Espagne, le rci d'.\ngleterre, le prince de 
Galles, les Grands Ducs y sont venus bien souvent. 

La faveur qu'obtient ce restaurant se trouve très pleinement justifiée par 
l'excellente cuisine et le choix si parfait des menus. 



ville ARRONDISSEMENT 475 

Le restaurant Larue est dirigé actuellement par MM. Nignon et 
Vaudable. Avant de prendre la direction du restaurant Larue, M. Nignon 
était l'un des chefs de cuisine les plus célèbres de Paris, Londres, Moscou 
et Vienne. Il possède le secret des meilleures recettes culinaires françaises et 
russes. 

Il pourrait prendre comme devise cet axiome de Brillât-Savarin : La décou- 
verte d'un mets nouveau est plus précieuse pour l'univers que la découverte 
d'une étoile. 

Le restaurant Larue continue dignement les traditions des grands cuisiniers 
français, parmi lesquels il faut citer le fameux Carême, qui fut d'abord maître- 
d'hôtel du prince de Talleyrand, puis, ayant quitté ce dernier pour des raisons 
politiques, fut successivement au service du prince régent d'Angleterre, qu'il 
quitta parce qu'il ne comprenait pas assez les recherches culinaires; de l'empe- 
reur de Russie, Alexandre 1er, dans l'empire duquel il faisait trop froid; du prince 
Bagration, fin connaisseur mais gastralgique ; du prince de Wurtemberg, mangeur 
vulgaire; de Lord Stewart,qui n'était qu'un glouton et qui mourut étranglé par 
un os. 

Ce fut enfin chez Rothschild que Carême inventa et exécuta les chefs- 
d'œuvre culinaires dont il se montra le plus fier, « heureux d'avoir enfin trouvé 
un Mécène qui sût comprendre ce qu'il y a de difficultés à vaincre et de merveilles 
à créer dans le service d'une grande table ». 

Carême était un véritable savant en son art ; il passa de longues 
années à étudier l'ancienne cuisine romaine, et il conclut que les mets 
servis sur les tables de LucuUus, de Pompée et de César étaient foncière- 
ment mauvais et atrocement lourds. Cependant l'on nous en a raconté des 
merveilles. 

Les satiriques grecs nous disent que les fonctions de cuisinier avaient une 
grande importance ; elles étaient confiées non à des esclaves, mais à des artistes 
véritables qui se promenaient fièrement sur la place publique, attendant qu'on 
vînt requérir leurs services, toisant d'une façon impertinente celui qui voulait 
les engager et refusant d'aller chez lui s'ils le jugeaient homme de trop petite 
dépense; ce qui pouvait excuser leur vanité était leur habileté sans égale : a 
l'aide des sauces, des piments et des épices dont ils faisaient un grand usage, ils 
étaient arrivés à modifier si bien le goût des choses qu'ils servaient que les plus 
fins y étaient trompés. 

Mais Carême devait pourtant avoir raison et la cuisine des modernes 
doit être supérieure à celle des anciens. Que de ressources en effet 
possédons-nous aujourd'hui ! Que de délicatesses et de raffinements autrefois 
ignorés ! 

La rue Saint-Honoré vient aboutir à la rue Royale. Au numéro 273, demeurait, 
pendant la Révolution, Sieyès, sur lequel Mme de Staël a porté le jugement sui- 
vant : 



476 



LA VILLE LUMIÈRE 




VIII'' ARRONDISSEMENT 



477 



« Au premier rang du côté populaire, on remarquait l'abbé Sieyès, isolé par 
son caractère, bien qu'entouré des admirateurs de son esprit. Il avait mené jus- 
qu'à quarante ans une vie solitaire, réfléchissant sur les questions politiques et 
portant une grande force d'abstraction dans cette étude ; mais il était peu fait 
pour communiquer avec les autres hommes, tant il s'irritait aisément de leurs 
travers et tant il les blessait par les siens ! Toutefois, comme il avait un esprit 
supérieur et des façons de s'exprimer laconiques et tranchantes, c'était la mode 
dans l'Assemblée de lui montrer un respect presque superstitieux. Mirabeau ne 
demandait pas mieux que d'accorder au silence de l'abbé Sieyès le pas sur sa propre 
éloquence ; car ce genre de rivalité n'est pas redoutable. On croyait à Sieyès, à cet 
homme mystérieux, des secrets sur les constitutions, dont on espérait toujours 
des effets éton- 
nants quand il 
les révélerait. ;> 

Au numéro 
277, nous trou- 
vons la maison 
des bottiers 
Costa, qui fut 
fondée en 1887 
au numéro 404 
de la rue Saint- 
Honoré. C'est 
M. Costa qui a 
lancé à ce mo- 
ment la chaus- 
sure à bout dur, 
innovation qui 
lui a permis de 
faire la chaus- 
sure plus longue 
et, partant, 
d'une ligne plus 
élégante et plus 
gracieuse. Cette 
nouveauté eut 
une très grande 
vogue, et l'on 
peut dire que la 
bottine Costa 
est univer- 
sellement connue 




MAISON COSIA. 



INTERIEUR. 



Les Argentins, les Cubains, les Brésiliens, les i\Iexi- 



LA VILLE LUMIÈRE 




MAISON COSTA. 



ville ARRONDISSEMENT 



479 



cains, les Colombiens forment une très nombreuse partie de sa clientèle. 

A la mort du fondateur, en 1901, la suite de la maison fut reprise par ses fils, 
qui ont tenu à conserver les mêmes traditions. 

Cependant la maison Costa, tout en conservant le genre qui a établi sa 
renommée, tient à faire savoir qu'elle ne s'y arrête pas exclusivement et qu'elle est 
à la disposition de ses clients pour tous les genres de formes qui pourraient leur 
plaire. 

C'est sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le numéro 275 que 
se trouvait la maison de Héron, chez lequel Marat se cacha pendant quelque 
temps. 

Au numéro 281, où nous voyons aujourd'hui la cordonnerie Robat, liabitèrent 
Lamourette et Couthon. 

L'amitié de Mirabeau et les principes qu'il affichait donnèrent à Lamourette 




MAISON ROBAT. VUE INTERIEURE. 



une certaine popularité ; aussi, en 1791, il fut nommé évêque constitutionnel de 
Rhône-et-Loire, puis député à l'Assemblée législative. Déplorant les divisions 
qui déchiraient cette Assemblée, il fit, par un discours pathétique (7 juillet 1792) 
opérer un rapprochement d'un jour entre le côté droit et le côté gauche, dont les 
principaux membres se donnèrent ces accolades fraternelles restées célèbres sous 
le nom dérisoire de baiser Lamourette. 



48o 



tA VILLE LUMIÈRE 




ville ARRONDISSEMENT 481 

Aujourd'hui ces mots Baiser LamnurcUe servent à qualifier les réconciliations 
éphémères, peu sincères, et ils forment une des expressions les plus curieuses et 
les plus originales de la langue française. 

Le conventionnel Couthon, membre du Comité de Salut public, a été souvent 
traité de cul-de-jatte, parce qu'il avait entièrement perdu l'usage de ses jambes, 
à la suite d'une nuit passée dans un endroit glacial et humide pour ne point com- 
promettre la femme qu'il aimait. 

On peut voir au musée Carnavalet la petite voiture dont Couthon se servait 
pour circuler. 

Son exécution offrit cette particularité horrible et peu connue que le bourreau 
ne put parvenir, à cause de ses infîrmités, à l'étendre sur la planche à la manière 
ordinaire. Après lui avoir fait subir inutilement les plus douloureuses contractions, 
il fut obligé de l'attacher tourné siu" le côté pour lui donner le coup fatal. 

La maison Robat a été fondée en 1894; elle exécute des chaussures de luxe 
en tous genres, des chaussures de chasse, des bottes écuyères et Chantilly. Elle est 
le fournisseur des principales cours étrangères. 

De l'autre côté de la rue Royale, commence la rue du Faubourg- Saint-Honoré, 
où nous allons trouver des hôtels fort intéressants. 

Nous rencontrerons d'abord la rue Boissy-d' Anglas, qui était primitivement 
divisée en trois parties portant les noms de rue des Champs-Elysées, rue de la 
Madeleine, de l'Abreuvoir-l'Evêciue et rue de la Bonne-Morue, à cause d'un res- 
taurateur fameux dans l'art de préparer ce poisson. Cette rue reçut en 1865 le 
nom de Boissy-d' Anglas, le président de la Convention. 

Du numéro i au numéro 7 de la rue Boissy-d'Anglas, nous voyons l'ancienne 
et splendide demeure du fermier général des postes, Grimod de la Reynière, qui 
fit construire cette demeure en 1735. Après avoir abrité l'Ambassade de Turquie, 
puis celle de Russie, l'hôtel de l'ancien fermier général fut occupé par le Cercle 
des Mirlitons formé par la réunion du Cercle Impérial et du Cercle de l'Union 
Artistique. Ce cercle, qui possède une merveilleuse terrasse sur l'avenue Gabriel, 
a été surnommé YÊpatant. 

Le numéro 6 fut habité par Junot, duc d'Abrantès ; sa femme, la duchesse 
d' Abrantès, a laissé une longue description de la maison dans son ouvrage intitulé : 
Les Salons de Paris. 

Au nord de la rue Boissy-d'Anglas, nous trouvons la rue de l'Arcade, où était 
jadis une petite-maison du prince de Soubise. 

Au numéro 22, s'élevait l'hôtel de Soyecourt. 

Reprenons maintenant le faubourg Saint-Honoré. Au numéro 6 demeurait 
le conventionnel Pétion, maire de Paris, qui fut chargé de ramener le roi après son 
arrestation à Varennes. 

Au numéro 9 nous remarquons un magasin qui est certainement l'une des 
plus anciennes maisons de commerce de Paris, puisque sa fondation remonte 
vers 1760. 

31 



LA \ILLE LUMIERE 






\UX MONTAGNES LUSSES. UN SALON . 



Aux Montagnes Russes, telle est l'enseigne originale due à l'ancien voisinage 
d'un jeu célèbre à cette époque, établi sur une partie de l'emplacement actuel de la 

rue Boissy-d'Anglas. 
Ce jeu des Montagnes 
Russes, qui existe en- 
core de nos jours, 
légèrement modifié, 
était au XVIII " siècle 
le rendez-vous des 
élégants et des élé- 
gantes. 

1760 ! Un siècle 
ut demi I lui péné- 
trant dans ces m;'.- 
-asins, dont les der- 
nières transformations 
remontent à l'Sjo, 
nous songeons à toutes 
celles qui en Iran- 
chirent les jjortes : 
marquises poudrées de la cour de Louis XV, beautés triomphantes des Pom- 
padours altières, charmantes compagnes de ^Iarie-.\ntoinette qui veniez de jouer 
à la bergère à Trianon, 
vous faisiez arrêter 
vos carrosses devant 
la porte des Montagnes 
Russes ];our y com- 
mander de délicates 
parures ! 

Puis ce sont les 
citoyennes delà Révo - 
lutinn (jui, \-enant 
choisir de frais linons 
ornés de précieuses 
dentelles , succèdent 
à celles qui viennent 
de périr si tragic|uc- 
ment... 

Et résistant aux 
crises qui boulever- 
sèrent la capitale, les Montagnes Russes, après avoir vu briller à WrsailKs puis 
aux Tuilrries leurs somptueuses toilettes, font encore admirer cliaiiue jour luurs 




AIN MON I 



ville ARRONDISSEMENT 




UX Mu.NTAGNES RCSSIiS 



484 LA VILLE LUMIÈRE 

délicates créations à Paris, dans nos soirées de gala et nos réceptions diploma- 
tiques, ainsi qu'à l'étranger dans les palais royaux. Et partout, pour leurs 
vieilles dentelles, leurs luxueuses lingeries, leurs robes élégantes, c'est le même 
succès qu'a fait la renommée d'un siècle. 

L'aménagement des magasins frappe le visiteur. Un vieil escalier aux 
rampes de chêne sculpté, du plus bel effet, donne accès dans les salons 
où tout est d'un luxe dont la sobriété même fait la grandeur. Se reportant 
aux époques d'antan, l'on revoit de royales silhouettes choisissant les riches 
brocarts dans ce décor sévère, où plus tard, lors de sinistres événements, une 
Impératrice, fuyant les Tuileries, trouvait un abri de quelques instants. 

Chose rare dans les annales d'une ville telle que Paris, la maison des Montagnes 
Russes, résistant à la pioche des vandales et des démolisseurs, semble vouloir 
conserver toujours sur ses murs vieillots l'empreinte du passé du Paris d'autre- 
fois au sein même de ce Paris nouveau. 

A côté, au numéro 75, se trouvait jadis Félix, le coiffeur de l'impératrice 
Eugénie. Celle-ci n'avait pas voulu que cette maison portât le numéro 13, et c'est 
pour cela que nous voyons aujourd'hui les numéros 11 et 15 à côté l'un de 
l'autre. 

Au numéro 30, demeura Guadet, député de la Gironde à la Convention 
Nationale, qui fut guillotiné en 1794. 

Au numéro 19 était l'hôtel de Cambacérès. 

Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Cambacérès est représenté comme un 
homme capable et habile, mais fort attaché aux préjugés de l'ancien régime et 
aux institutions aristocratiques. 

On peut ajouter qu'il fut un de ces hommes libres de toute conviction 
dont on peut admirer le talent, mais dont il est bien difficile d'honorer le 
caractère public. Comme jurisconsxilte, il avait plus de science que de 
génie et d'originalité ; mais il mit fort judicieusement à profit les tra- 
vaux des maîtres et particulièrement ceux de Pothier. La part considé- 
rable qu'il eut à la rédaction du Code Civil est restée son principal titre de 
gloire. 

Au numéro 18 se trouve la maison de joaillerie d'art et d'orfèvrerie de M. Paul 
Liénard. Celui-ci ouvrit d'abord un salon de vente rue Cambon ; puis, en 1907, 
il s'installa faubourg Saint-Honoré dans son magasin actuel, qui est fort joliment 
disposé. 

M. Paul Liénard est un ancien élève de l'Ecole des Arts décoratifs; c'est là 
qu'il étudia la décoration dans ses applications multiples et qu'il se perfectionna 
tout particulièrement dans l'art si intéressant du Bijou. Celui de ses maîtres dont 
il goûta le plus l'enseignement est M. Eugène Grasset, dont il fut l'élève attentif 
et assidu. 

Il exposa pour la première fois au Salon des Artistes Français en 1907 et y 
obtint une troisième médaille. 



ville ARRONDISSEMENT 



485 



' -V «, t . U 




3IJOUTERIE LIÉNARD. LA FAÇADE. 



486 



L'A VILLE LUMIÈRE 



Paul Liénard compose et dessine tous ses bijoux ; il en surveille 
l'exécution avec un soin extrême. Il s'est beaucoup attaché aux reconsti- 
tutions de bijoux égyptiens et assj'riens, ainsi qu'à ces pièces d'art moderne 
oîi les délicats émaux translucides, les perles baroques et les pierres très 
simples, mais de couleurs et de formes heureuses, forment de très originales 
jiarures. 

La joaillerie classique, fine et légère comme une dentelle, aux pures lignes 




HIJOUriRlK LIÉNARI , — VTR INTÉRIEURE. 



de style, est également jiom' .Al. l'aul Liénard l'objet de rcehrrchi's incessantes et 
niinutiinises. 

1! est difficile en réalité de faire un choix et de savoir où doit se diri- 
ger notre admiration en contemplant ces précieuses vitrines (Ui faubourg 
Saint-Honoré où sont exposées ces créations ingénieuses et ces fulèlis rrjjro- 
ductions. 

Au numéro 22 du faubourg se trouvait autrefois la maison des Dominicains. 
C'est là que nous voyons aujourd'luii la maison Lanvin, maison de modes et 
maison de couture. Elle fut fondée par ^Mme Jeanne Lanvin en 1800 et se fit con- 
naître tout d'abord par ses délicieux chapeaux de style, (jui obtinrent un succès 
de très bon aloi. 

Bientôt, i\Ime Lanvin, sur le désir exprimé par sa clientèle cpii appréciait 



VIII*- ARRONDISSEMENT 



487 




MAISON LVNVIN. — SALON D EXPOSITION. 



beaucoup ses idées neuves et originales, adjoignit à sa maison de modes un rayon 
spécial pour les toilettes d'enfant. Elle sut créer dans ce genre de véritables petites 
merveilles et se spé- 
cialisa toujours dans 
les gracieux articles 
qui concernent l'ha- 
billement des enfants. 
Dans la suite, 
Mme Lanvin agrandit 
encore sa maison et 
se mit à exécuter des 
costumes tailleur pour 
dames, des toilettes de 
soirée d'une ligne par- 
faite, des manteaux du 
soir, des blouses et tout 
ce qui constitue en 
somme le costume fé- 
minin. 

La vogue de 
la maison Lanvin s'accroît davantage chaque jour. 

Un goût parfait caractérise tous les modèles créés par Mme Lanvin' Nous 

verrons chez elle un 
choix extrêmement 
varié de toilettes 
qui ont un cachet 
distinctif de grande 
élégance. 

Qu'est-ce en 
somme que la véri- 
table élégance? C'est 
une chose très sub- 
tile et très précieuse 
(jue beaucoup de 
femmes possèdent 
en naissant et qui 
donne mille fois 
plus de prix à la 
beauté. 

Le mot clegans 

est souvent employé chez les Latins pour exjirimer un homme ou un dis- 
cours poli. Ils opposaient elegans siguuni à sigiiitm rigcus ; la première ex- 




\LON D ESS.W.AGI-; 



LA VILLE LUMIÈRE 




SON LANVIN. —LA FAÇADE. 



Vril<^ ARRONDISSEMENT 



pression signifiait une figure proportionnée dont les contours arrondis étaient expri- 
més avec mollesse, la seconde une figure trop raide et mal terminée. L'élégance 
est constituée par l'harmonie parfaite des lignes. 

Une femme élégante doit savoir toujours adapter ses toilettes au genre parti- 
culier de sa beauté. L'élégante n'est élégante qu'à la condition de paraître sans 
prétention. 

La coquette manque souvent aux règles du savoir-vivre, l'élégante jamais; 
la première exagère le 
ton, les modes et les 
rend absurdes, la se- 
conde sait toujours les 
approprier à son 
charme. 

Nous verrons dans 
les salons de Mme 
Jeanne Lan vin des 
créations exquises et 
toujours originales que 
les femmes apprécie- 
ront beaucoup. 

Il faut visiter cc> 
magasins du faubourg 
Saint-Honoré qui sont 
parmi les plus jolis 
que l'on puisse voir. 

La vogue de la maison Lanvin n'a cessé de s'accroître davantage chaque 
jour, et l'on ne peut faire autrement que de reconnaître que cette mode est 
très parfaitement et très pleinement justifiée. 

Nous conseillons vivement à nos lectrices d'aller admirer tant de jolies choses. 

Au 27, se trouve un hôtel construit en 1740 qui appartint au marquis de 
Feuquières. Au 29, un hôtel construit en 1719 pour la duchesse de Rohan-Mont- 
bazon. Au 33, est un hôtel construit par le Président Chevalier en 1714, puis habité 
par le prince Egmont et ensuite par l'ambassade de Russie. Il fut acquis par 
le baron Nathaniel de Rothschild. 

Le numéro 39, occupé actuellement par l'ambassade d'Angleterre, avait 
appartenu d'abord à Charost en 1720, puis en 1810 à Pauline Borghèse. Cette 
seconde sœur de Bonaparte, fort belle et séduisante, resta célèbre pour sa vie 
mouvementée et ses innombrables aventures. Elle aimait les lettres et les arts, le 
luxe et les plaisirs. Sa prodigalité épuisa tellement ses ressources qu'après la chute 
de l'Empire elle vécut de la générosité de son mari, avec lequel elle se réconcilia 
lors d'une grave maladie. Elle se fit remarquer en outre par une inépuisable bien- 
faisance. 




\ISON" I,AXVI> 



SALLE DE VENTE. 



490 LA VILLE LUMIERE 

Au numéro 51, aujourd'hui disparu pour le percement de la rue de l'Elysée, 
se trouvait l'hôtel Sébastian!, où la duchesse de Choiseul-Praslin fut assassinée 
par son mari, sombre drame dont on ne parvint jamais à éclaircir le mystère. 

Tous ces hôtels, dont l'entrée est faubourg Saint-Honoré, possèdent des jar- 
dins qui vont jusqu'à l'avenue Gabriel. La plupart de ces jardins sont fort beaux, 
entre autres celui de l'ambassade d'Angleterre presque aussi grand que celui 
de l'Elysée. 

.\ux numéros 55 et 57 du faubourg se trouve le palais de l'Elysée, qui fut 
élevé sur un vaste terrain dont Louis XV fit don en 1718 à Henri de la Tour d'Au- 
vergne, comte d'Evreux,qui y fit construire par l'architecte JMollet une des plus 
délicieuses résidences de Paris. Ce palais fut habité ensuite par IMme de Pompa- 
dour et après elle par son frère le marquis de Marigny. 

En 1774, l'ancienne demeure de la favorite devint la j)ropriété de l'abbé 
Terrav, contrôleur des finances. 

L'abbé Tcrray vendit sa propriété de l'Elysée à Beaujon, banquier de 
la Cour. En 1786, le roi fit racheter le palais de l'Elysée et le destina exclu- 
sivement à sei'vir de résidence aux princesses et princes étrangers que leurs 
N'oyages amèneraient dans la capitale, ainsi qu'aux ambassadeurs extraor- 
dinaires. 

Sous ri^mpirc, ^lurat habita l'Elvsée avant son départ pour Naples. Il l'avait 
acheté à Mlle Hovyn, et, a\-ant de partir pour l'Italie, il en fit don au domaine 
impérial. 

Napoléon prit en affection cette demeure où il se rendit souvent. C'est là qu'il 
se retira après Waterloo, et, c'est là que le 22 juin 1815 il signa son abdication en 
hivem^ de son fils. 

Pendant la restauralion.la duchesse de Bourbon rex'enaiU de l'étiaiiger reven- 
di([ua la propriété de son ancien hôtel. Ses droits furent reconnus, mais on lui fit 
accepter à titre d'échange l'hôtel de Monaco, situé rue de \'arennes, (lui fut habité 
depuis par Cavaignac. 

Jusqu'en 1820, où le duc de Berry fut assassiné, le duc et la duchesse de Berry 
firent leur résidence de l'Elysée. Ce furent les derniers hôtes fixes du palais, qui dès 
le règne de Louis-Piuli]ipc fut de nouwau aft'ecté aux i^rinces étrangers en voyage 
à Paris. 

Lorsque Loins-Xapoléon eut été élu président de la Républitiue, l'Elysée 
lui fut attribué comme résidence. C'est là que fut arrêté entre Louis-Napoléon, 
le duc de ]\lorny et quelques autres, le plan du coup d'Etat du 2 décembre 1831. 

Depuis 1871, le i)alais de l'Elysée a été successivement occupé par sept pré- 
sidents do la Képubliipie : 

M. Thiers, du 17 février 1871 au 21 mai 1873 ; 

Le Maréchal de Mac-Mahon, du 23 mai 1873 au 27 janvier 1879 ; 

M. Grévy, du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887 ; 

M. Carnot, du 2 décembre 1887 au 25 juin 1894 ; 



ville ARRONDISSEMENT 




MAISON DU CROISSANT D'ARGENT. UN DES HALLS DU I'''' ÉTAGE, 



492 



LA VILLE LUMIÈRE 



M. Casimir Péricr, du 27 juin 1894 au 15 janvier 1895 ; 
M. Félix Faure, du 17 janvier 1895 au 16 février 1899. 
M. Emile Loubet, du 18 février 1899 au 18 février 1906 ; 
M. Armand Fallières, né à Mézin en 1841, actuellement Président, a été élu 
le 17 janvier 1906. Il a pris possession de ses pouvoirs le 17 février 1906. M. Fal- 
lières fut d'abord avocat à Nérac, puis conseiller municipal, maire, conseiller 
général, député en 1876, sénateur en 1890, sous-secrétaire d'Etat en 1881, ministre 
de l'Intérieur en 1882, Président du Conseil en 1883, plusieurs fois ministre de la 
Justice et de l'Instruction publique, président du Sénat en 1899 et enfin Président 
de'la République en 1906. 

Au numéro 142 se trouvent les grands magasins de nouveautés du Croissant 
d'Argent situés à l'angle de la rue la Boétie. 

Ce fut d'abord en 1853 une maison de mercerie. Elle subit des agrandisse- 
ments successifs, et en 1901 M. Duru, l'un des directeurs, le transforma en un maga- 
sin de nouveautés. Elle fut de nouveau considérablement agrandie sous la direction 
Duru frères, et elle est appelée très certainement au plus brillant avenir, car 
elle est la seule maison de ce genre existant dans le quartier des Champs-Elysées. 
L'idée était excellente de fonder un magasin de nouveautés à l'angle du 
faubourg et de la rue la Boétie, et celui-ci nous semble destiné à prendre de très 
grandes proportions. Nous j' trouvons toutes les nouveautés élégantes, rubans, 

modes, den- 
telles, corsages, 
blouses, parfu- 
merie, gante- 
rie, \-oilettes, 
cU-.. etc. 

MM. Duru, 
dont la compé- 
tence en la ma- 
tière est bien 
connue, sur- 
veillent eux- 
nuMues con- 
-^tammont leurs 
magasins et 
s'efforcent de 
toujours satis- 




MAISON DU CROISS.VNT D ARGEN T. 



REZ-DE-CHAUSSÉE. 



faire leur élé- 
gante clientèle. M. Léon Duru est Président de la Cliambre-Syndicale de la 
mercerie, secrétaire du Syndicat général du Commerce et de l'Industrie et 
administrateur du Sj'ndicat de garantie contre les accidents du trav.iil. La maison 
du Croissant d'Argent est une maison de confiance. 



\'TTT'^ ARRONDISSEMENT 



493 




494 LA \'ILLE LUMIÈRE 

En face du magasin de nouveautés s'élève l'église de Saint-Philippe-du- 
Roule, construite en 1769 par Chalgrin sur l'emplacement de la chapelle d'une 
léproserie dite Hôtel du Bas-Rolle. 

Au numéro 166 se trouvait l'hôtel Dupetit-Thouars qui avait servi de maison 
de campagne à Mme de Maintenon. 

Au 208 est l'hôpital Bcaujon, édifié en 1780 par le fameux conseiller d'Etat 
Beaujon sur l'emplacement d'une de ses folies (1). 

Au numéro 233 est située la maison Equy, selliers-harnacheurs. C'est une 
très vieille maison qui fut fondée en 1750 au 52 de la rue de l'Arbrc-Sec. Elle s'est 
installée récemment faubourg Saint-Honoré. Elle se charge de la fourniture de 
tout ce qui concerne les harnais, selles, accessoires, articles d'écurie, etc., etc., 
et s'est spécialisée dans les harnachements de luxe. 

La maison Equy a été formée par la réunion des deux maisons Le Guevellou 
et Remière, auxquelles elle a succédé en les absorbant. 

La rue du Faubourg -Saint- Honoré, appelée originairement Chaussée du Roule 
conduisait au village qui comprenait Neuill}' et Sablonville. 

On sait quel luxe se déploie journellement dans les équipages. La coutume 
des somptueux attelages remonte au xm*" siècle. Il y a loin des carrosses qui ser- 
virent à l'usage des rois de France à partir de cette époque, aux chars traînés par 
des bœufs dans lesquels se promenaient les rois de la première race. « On ne sait 
guère, dit Sauvai, quelle sorte de voiture était ce « carpentum » dont parle 
Eginhard, attelé de quatre bœufs et conduit par un gros bouvier du village, où 
d'ordinaire nos derniers rois de la première race se faisaient traîner une fois l'an 
lorsqu'ils allaient se montrer à leurs peuples et recevoir leurs présents ; car on 
ne peut dire si c'était ou carriole, ou manière de tombereau, ou charrette. » 

Quoi qu'il en soit, l'usage des carrosses ne date que du xx'i'" siècle ; jusqu'à 
ce moment les hommes se servirent uniquement du cheval, les dames des litières, 
des mules et des palefrois. Cette mode des carrosses nous vint d'Italie, et c'est 
dans ce pays qu'ils restèrent le plus longtemps comme l'expression dernière de 
l'élégance et la marque la ])lus certaine de la richesse. 

Nous déploj'ons aujourd'iuii moins de faste peut-être qu'autrefois dans nos 
équipages ; mais nous atteignons à une réelle perfection dans les harnaciiements 
de luxe tels que la maison Equy sait les exécuter. 



(l) L'Hôpital Bcaujon possède 608 lits. Il comprend 4 services de médecine. 3 services 
de chirurgie et i service d'accouchement. Médecins : Debove, Troisier, Lacombe. Robin. 
— Chirurgiens : Bazv, Truffier, Michaux. — Accoucheur : Ribemont-Dessaigne. 



VHP ARRONDISSEMENT 



495 





E IXt^ arrondissement — Opéra — comprend les quartiers : 
Saint-Georges, Chaussée-d'Antin, Faubourg Montmartre, Rochc- 
chouart. 



Nous commencerons par l'Opéra et le quartier qui l'environne. 

Il était écrit, dit Edouard Foumier dans son livre intitulé Chroniques et 
Légendes des mes de Paris, que l'Opéra existerait un jour à l'endroit où il existe 
aujourd'hui. 

.« Il y a tantôt un siècle que Sophie Amould, la chanteuse, et Mlle Guimard, 
la danseuse, avaient, pour ainsi dire, marqué la place future de ce temple de la 
danse et du chant. 

« L'une s'était rêvé, sur une partie de l'espace maintenant déblaj'é, dans la 
rue de la Chaussée-d'Antin, une coquette et poétique maison, qu'en l'honneur 
de la muse dont elle était la prêtresse on aurait appelée le Temple d'Etiterpe. 

« Mlle Guimard, plus heureuse que Mlle Amould, avait pu se faire construin- 
dans le quartier de la Chaussée-d'Antin, devenu tout à coup à la mode, la maison 
charmante dont elle caressait depuis longtemps le rêve. 

« Danseuse, elle voulut la consacrer à sa muse, et l'appela le Temple de Ter- 
psichore. C'était une merveille d'élégance et de grâce galante. « Figurez-vous, » 
disait un écrivain du temps, encore sous le charme de cette merveille, « l'assemblage 
« le plus heureux et le plus brillant de tous les arts. Ils se sont réunis ici pour se 
« surpasser. » 

« Il décrit ensuite, en quelques mots, la façade de la maison ou plutôt du 
temple, décorée par le sculpteur Le Comte, d'un charmant groupe représentant 
Terpsichore couronnée sur la terre par Apollon. 

« Les médisants trouvaient un peu d'insolence dans cette apothéose 
que Mlle Guimard s'adjugeait à elle-même. Ils eussent voulu, pour sa maison, 
une moins flatteuse enseigne. » 

Le même chroniqueur nous fait en ces termes la description de l'intérieur 
de l'hôtel : 

« Dans un petit espace, cette demeure offre toutes les commodités et tous les 
agréments. Ce qui n'est pas présenté par la vérité est suppléé par le prestige. Il 
n'y a pas jusqu'au jardin qui, bien que spacieux, ne charme et n'étonne par son 
goût tout nouveau. » 



IXp ARRONDISSEMENT 497 

Les Concourt, dans leur ouvrage sur la Guimard, ont aussi décrit lon- 
guement l'hôtel de la danseuse. On y trouvait une petite salle de spectacle qui était, 
paraît-il, un chef-d'œuvre dans son genre. 

Le théâtre de Mlle Guimard n'était pas desservi par des talents d'amateurs ; 
les artistes les plus en renom de la Comédie-Française, de la Comédie-Italienne 
et de l'Opéra y venaient jouer et chanter à tour de rôle. 

Vainement M. de Richelieu et les autres gentilshommes de la Chambre s'y 
étaient opposés, lors de l'inauguration de cette bonbonnière lyrique et comique, 
au mois de décembre 1772; M. le prince de Soubise, qui protégeait la danseuse, 
l'avait emporté sur eux. 

Non seulement Mlle Guimard eut im théâtre à Paris où jouaient les acteurs 
qui formaient l'élite des trois grandes scènes de Paris, mais elle en eut encore un 
autre, desservi de même, à sa maison de campagne de Pantin. 

On jouait sur les deux théâtres de Mlle Guimard les agréables ordures qui 
composent le théâtre grivois de Collé. 

Pour être plus près du temple, où l'on faisait fête à ses obscénités. Collé 
s'était venu loger, en 1781, dans la rue de la Michodière, percée depuis trois ans 
[Correspondance inédite de Collé, publiée par Honoré Bonhomme, 1864). 

La rue de la Chaussée-d'Antin n'était autrefois qu'un chemin sinueux, allant 
de la porte Gaillon au village des Percherons, situé aux environs de l'avenue du 
Coq. Elle se nomma rue de l'Hôtel-Dieu, puis, en 1791, rue Mirabeau, parce que 
le grand orateur était mort, au numéro 42 de cette rue. Après sa mort on apposa 
sur sa maison une plaque portant ces deux vers d'André Chénier : 

« L'âme de Mirabeau s'exhala en ces lieux. 
Hommes libres, pleurez; tyrans, fermez Jes yeux, n 

La rue de la Chaussée-d'Antin commence au boulevard des Italiens, en face 
de la rue Louis-le-Grand, et aboutit à la rue Saint-Lazare. 

Le marécage formé de lambeaux de prairies, où passaient des ruisseaux, est 
devenu une rue qui est aujourd'hui très commerçante et qui était autrefois 
extrêmement galante. Sous la Régence, en effet, elle était réservée aux Petites- 
Maisons. Ce lieu fut un moment ce qu'avait été le Pré-aux-Clercs pour les raffinés 
de la Ligue, un théâtre de duels et de débauches. 

Au bout de ce marécage s'élevait le village des Porcherons. Les roués et les 
maîtres de la mode prirent, en quelque sorte, sous leur protection, la nouvelle 
rue de la Chaussée-d'Antin. De très nombreux hôtels y furent élevés. 

Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon I^r, s'y fit construire une habitation 
La Chaussée-d'Antin avait à cette époque une telle réputation que l'on conte à ce 
proDOs l'anecdote suivante : 

« La fréquentation de ce quartier trop galant était à elle seule une impiété. 
Sous l'empire encore, un prêtre eût rougi d'y loger ; aussi cria-t-on beaucoup 



498 LA VILLE LUMIÈRE 

lorsque le cardinal Fesch se fut construit un palais au bout de la Chaussée-d'Antin, 
sur l'emplacement de l'hôtel de Montfermeil. Il comprit que l'empereur lui-même 
y trouverait à redire. Prenant les devants sur ses reproches, il lui écrivit, le 
14 août 1807 : « Votre Majesté doit savoir que, si j'ai préféré la Chaussée-d'Antin 
K à tout autre quartier, c'était pour y ranimer par de bons exemples le feu sacré 
« de la religion. Il eût été avantageux de multiplier les secours spirituels en faveur 
i< d'un quartier qui en est presque totalement privé ; et je me serais fait un 
« plaisir de mettre à la disposition des habitants ma chapelle, toute petite qu'elle 
^ eût été, en pratiquant une entrée séparée et extérieure par la rue Saint-Lazare. » 
L'empereur répondit le jour même : « La Chaussée-d'Antin n'est pas un quartier 
« convenable pour un cardinal. » 

Le théâtre du Vaudeville se trouve au coin de la Chaussée-d'Antin et des 
boulevards. Ce théâtre, fondé en 1792, occupa longtemps une salle de danse, située 
dans l'ancienne rue de Chartres. Puis, après un incendie qui détruisit la salle, la 
troupe du Vaudeville se réfugia au café-spectacle du boulevard Bonne-Noiivellc, 
où elle resta jusqu'en 1840. 

La salle de la Chaussée-d'Antin a été construite en 1867 sur l'emplacement 
d'un petit hôtel appartenant au duc de Montmorency. Parmi les grands succès 
du Vaudeville, on peut citer la Dame aux Camélias, les Faux Bonshommes, le 
Roman d'un jeune Homme pauvre, la famille Benolston, Madame Sans-Gêne, 
Maman Colibri, etc., etc. 

Au numéro 26 de la rue de la Chaussée-d'Antin, au coin du boulevard 
Hausmann, nous trouvons la Compagnie Russe, la grande maison de fourrures 
Ruzé et Cie. 

Cette maison deijuis 1897 s'est énormément développée ; elle a repris la 
maison Labroquère, déjà fort importante et fort honorablement connue. Cette 
maison a adopté le principe de vendre avec un petit bénéfice des fourrures établies 
avec des peaux de la plus belle qualité. Prises en pleine saison, dans les meilleurs 
pays de production, elles sont achetées directement à l'état brut, pour éviter les 
droits de douane et les frais d'intermédiaire. 

La fabrication et la mise au point des fourrures sont surveillées avec la plus 
grande vigilance et une attention extrêmement soutenues. La Compagnie Russe 
est, certainement, l'une des maisons de fovirrures où se fait le travail le plus 
artistique et le plus soigné. 

La clientèle de la maison Ruzé et Cie sait apprécier les garanties absolues et 
la complète sécurité que présentent les articles qui lui sont fournis. Les 
commandes sont exécutées avec une scrupuleuse attention, l'.n mitre, la 
maison s'applique à trouver chaque saison une nouveauté. 

L'installation de la maison Ruzé et Cie est très somptueuse, et nous voyons 
chez eux une merveilleuse abondance de fourrures précieuses : renard, chinchilla, 
zibeline naturelle de Sibérie, hermine, breistchwantz. Le stand de la Compagnie 
Russe a obtenu un véritable triomphe à la récente exposition de Londres, où 



IX<^ ARROXDISSEMENT 



499 




COMPAGNIE RUsbE. MAISON RU ZÉ ET 



500 



LA VILLE LUMIÈRE 



a été tout particulièrement remarquée une riche étole de skungs dont le travail 
tout spécial fut une révélation pour les connaisseurs et permit aux élégantes de 




porter cette fourrure jusqu'alors délaissée. M. Ruzé a été nommé expert du iur\- 
et rapporteur de la classe de la fourrure. 

L'Opéra est entoure par les rues Gluck, Halévy, Meyerbeer, le boulevard 
Haussmann, la rue Scribe et la rue Auber. 

Le théâtre de l'Opéra, appelé Académie Royale dc' Musique sous l'ancienne 
monarchie, fut installé d'abord rue Mazarine, à l'endroit où s'ouvre aujourd'liui 
le passage du Pont-Neuf. Il remplaçait un ancien jeu de paume, qui se nommait 
Jeu de Paume de la Bouteille. L'abbé Perrin et le compositeur Lambert en furent 
les premiers directeurs. 

Lulli, directeur de la musique du roi, obtint, en 1672, le privilège de l'Opéra ; 
il abandonna le Jeu de Paume de la Bouteille et lit élever son théâtre au Jeu de 
Paume du Bel-Air, rue de Vaugirard, près du Luxembourg. Il l'inaugvua par la 
représentation des Fêles de l'Amour cl de Bacchiis, suivie bii'nt("ii tic Ccidiints et 
d'Alcesle. 

Après la mort de Molière, Louis Xl\' autorisa Lulli à priMidrc possession 
du théâtre du Palais-Royal, et c'est là ([ue fut installée r.\cadénue Royale de 
Musique justpi'au 6 avril 1703. 

I.ulii ht des prodiges d'activité pour donner à son théâtre un très grand 



IX"^ ARRONDISSEMENT 



501 




502 



LA VILLE LUMIERE 



attrait. II fut à la fois directeur, régisseur, chef d'orchestre, musicien, maître de 
chant, maître de danse, et forma lui-même les acteurs, les décorateurs et les 
machinistes. 

Les, œuvres de Lulli obtinrent un entj.iucmi nt extrême, et l'Opéra était le 

spectacle le plus à la mode. 
I 11 fut cependant l'objet de 
nombreuses critiques de la 
part des écrivains de l'épo- 
que, et La Fontaine à ce su- 
jet traça les vers suivants : 

« Des machines d'abord le sur- 
prenant spectacle 
l-bli)uit le bourgeois et fit crier 
miracle ; 
-\l.iis la seconde (ois, il ne s'v 
pressa plus ; 
Il aima mieux le Cid, Horace, 
Héracliits. 
Aussi de ces objets l'âme n'est 
point émue, 
VA même rarement ils conten- 
tent la vue. 




(_)u; 
I.r 



In 
In 



■u 1 



^te 



nd j'entends le sitîlct.jcne 

trouve jamais 

clianficment si prompt que 

je me le promets ; 

\cnl au plus haut char le 

contre-poids résiste ; 

ml à la corde et crie 

au machiniste ; 

j forêt demeure dans 

la mer. 

moitié du ciel au milieu 

, de l'enfer. » 



Sousla Ké}^ence, l'Opéra 
prit ime plus grande place 
encore dans la vie des grands 
seigneurs, avec ses fameux 
bals. 
L'une des raisons qui firent la brillante célébrité de l'Opéra, fut U- succès 
qu'obtinrent ce qu'on nommait à l'époque les Filles d'Opéra. l~.ll"s furent 
d'abord rcpoussécs avec méi)ris par les femmes de la société élégante, juiis elle- 
linirent par être admises et même recherchées au xviirsiècle par les plus grandes 
dames. On raconte que ISIarie-Antoinctte consultait et écoutait avec respect les 
avis de la Ciuimard siu" toutes les choses de la toilette. I,e Réirent et Louis X\' 



.KOLl'i: UE L.\ Li.\.NMi, 



IX^ ARRONDISSEMENT 



503 




32.. 



5»4 



LA VILLE LUMIERE 



avaient donné l'exemple en choisissant leurs maîtresses parmi les étoiles de 
l'Académie de Musique. 

Les bals masqués obtinrent unt \-ogue incroyable Le Régent, dont les appar- 
tements du Palais Ro\'al comnnmiquaient avec l'Opéra, y vint souvent dans un 

état d'ivresse honteux avec 
SOS courtisans, le conseiller 
d'Etat Rouillé et le duc de 
Noailles. 

La Révolution ne fut pas 
une époque malheureuse pour 
l'Opéra, qui trouva de grands 
succès dans des pièces de 
circonstance, et des airs pa- 
triotiques. 

La direction en fut don- 
née d'abord à Hébert, puis 
à Francœur, à Cellerier, à 
^lorel. Sous le régime popu- 
laire, les artistes de l'Acadé- 
mie nationale de ]\Iusique 
furent mis à contribution 
pour toutes les fêtes et toutes 
les cérémonies ; les chants 
ré\-olutionnaires, la Marseil- 
laise, le Chant du Départ, la 
Crtr;H.ig«o//e, retentirent bien 
souvent sous les voûtes du 
tliéâtre de la Porte-Saint- 
.Martin, où était installé alors 
l'Opéra. Un décret del'an III, 
ayant déclaré propriété 
nationale, le théâtre de la 
Montausier, l'Opéra quitta 
la Portc-Saint-Martin et vint 
])rendre possession de cette 
salle. 
L'assassinat du duc de Berry, en 1820, provoqua la destruction du théâtre 
de la place Louvois. L'Opéra resta fermé pendant deux mois, et c'est alors qu'on 
choisit, pour le reconstruire, l'emplacement de l'hôtel Choiseul, rue Lepellctier, 
la salle fut inaugurée en 1821. L'Opéra demeura rue Lepelletier jusqu'à l'incendie 
de 1873, et c'est alors ([u'on installa ]Movisoirement l'Académie nationale de 
Musique à la salle Wntadour, en faisant alterner ses représentations a\ec celles 




IROei'E Di; L.\ MlSll 



IXe ARRONDISSEMENT 



505 




}'ho(o Nfurdetn Fr 



ESCALIER DE L'OPÉRA. 



^^W^^^^W^^^"^^^ 



5o6 LA VILLE LUMIERE 

des Italiens, jusqu'à ce que le splendide immeuble, construit par Charles Gamier, 
pût ouvrir ses portes au public. 

L'Opéra occupe une surface de près de 12000 mètres carrés et a coûté 
environ 36 millions de francs. Les huit statues qui ornent la façade sont : le Drame 
par Falguière, le Chant par Dubois et Vatrinelle, l'Idylle par Anzelin, la Cantate 
par Chapu, la Musique par Guillaume, la Poésie lyrique par Jouffroy, le Drame 
lyrique par Perrault, et la Danse par Carpeaux. 

On sait le scandale que provoqua ce dernier groupe, qui est un véritable chef- 
d'œuvre par la beauté des attitudes et du mouvement. On l'accusa d'indécence, et 
un fanatique alla jusqu'à briser une bouteille d'encre sur l'œuvre de Carpeaux, 
espérant la maculer à jamais. 

Au numéro 5 de la rue Auber, nous remarquons la maison d'orfèvrerie et 
coutellerie anglaise : Kirby, Beard and C°, qui s'est admirablement accréditée 
auprès du public parisien. C'est une maison extrêmement ancienne. La fabrique 
Kirby, Beard and C° a étéfondée à Birmingham, il y a cent soixante-cinq ans, en 
I743> et depuis cette époque elle s'est fait toujours une réputation de loyauté 
dans les affaires et de parfaite fabrication qui n'a fait que s'accroître sans cesse. 
Sa renommée est pour ainsi dire devenue universelle. 

Ce ne fut qu'en 1850 que devant l'extension considérable qu'avait pris ses 
afïaires avec la France que la maison de Birmingham se décida à fonder une 
succursale à Paris ; il fallait satisfaire aux demandes de plus en plus nombreuses 
que lui adressait sa clientèle. 

La maison du 5 de la rue Auber prospéra dans des proportions inouïes et 
sut attirer de très nombreu.x clients par le choix de ses articles et la diversité de ses 
nouveautés originales, intéressantes, et toujours extrêmement pratiques. En con- 
templant ses jolis étalages, que connaissent bien tous les Parisiens, nous ne pou- 
vons que constater que la popularité que Kirby, Beard^and C" se sont acquise 
n'est que la juste récompense d'une suite ininterrompue d'efforts. 

Rien n'est plus joli et plus tentant que cette vitrine de Kirby, Beard and C°, 
rue Auber, devant laquelle les passants sont invinciblement attirés et s'arrêtent 
pour ainsi dire malgré eux. Nous admirons la netteté et la commodité pratique 
de tous ces articles charmants d'orfè\Terie qui séduisent l'acheteur : ce sont les 
services d'orfèvrerie anglaise, la papeterie de luxe, les jolis bibelots de bijouterie, 
enfin tous les mille articles divers que nous ne saurions énumérer ici, mais que 
tous les Parisiens connaissent pour s'être arrêtés plus d'une fois devant ce joli 
magasin de la rue Auber où tout est combiné pour le plaisir des regards et où l'on 
n'a véritablement que l'embarras du choix. 

La rue Boudreau donne dans la rue Auber. Elle fut tracée en 1779 et pro- 
longée en 1858. Au numéro 7 existait, en 1882, l'Eden, magnifique salle de spectacle 
construite dans le genre hindou. L'Eden obtint un très grand succès avec le fameux 
ballet de l'Excclsior, puis avec les premières représentations à Paris du TanvJiauscr 
de Richard \A'agner, dirigées par Charles Lamoureux. Au' 9 de^ la rue Boudreau 



I X^' A R R( ) N I ) I SSE -AI E NT 



507 




MAISON KIKLIV, 1 JiAUU A.ND C" 



5o8 LA VILLE LUMIERE 

se-trouvait l'hôtel d'Inécourt, devenu, sous Napoléon III, la propriété du directeur 
du Creusot, Schneider, propriété dont les jardins s'étendaient presque jusqu'à la 
rue de la Chaussée-d'Antin. 

La grande tragédienne Rachcl habita quelque temps rue Boudreau. 

Au numéro 3, nous voyons aujourd'hui le joli petit hôtel occupé par la maison 
de couture de Mme Blanche Lebouvier. 

Cette maison fut fondée en 1889 par Mme Blanche Lebouvier, qui s'installa. 




MAISON BLANXHE LEBOUVIER. — UN DES SALONS. 

à cette époque, dans l'hôtel qui lui appartenait rue Boudreau et qui ne se compo- 
sait alors que de trois étages. La maison de couture prit bientôt un très grand 
développement et se distingua par le goût exquis de ses créations. 

Bientôt, en raison de l'extension croissante de ses affaires, Mme Blanche 
Lebouvier fit surélever son hôtel de trois étages, et les salons de ventes et d'es- 
sayage ainsi que les ateliers occupent actuellement l'immeuble tout entier. Nous 
verrons chez elle les plus gracieuses toilettes du soir, de somptueux manteaux di- 
cour, ainsi que de charmants petits costumes tailleur d'un chic tout spécial. 

Mme Blanche Lebouvier s'honore d'avoir la clientèle la plus aristocratique 
et la plus ratlfinée, qui sait apprécier la note très originale et très personnelle de 
ses délicieux modèles. 



IXe ARRONDISSEMENT 



509 




510 



LA VILLE LUMIÈRE 



Il est rare de savoir créer des choses vraiment originales et de ne pas retom- 
ber dans la banalité. La variété très grande des modèles est l'une des caractéris- 
tiques de Mme Lebouvier, qui déploie beaucoup d'imagination et un très grand 
art pour satisfaire sa nombreuse clientèle, assurée de trouver toujours dans ses 

ravissantes créations une marque distinc- 
tive d'élégance exquise et de bon goût. 
Les femmes se pressent dans les salons 
de ce joli petit hôtel de la rue Auber, où 
pour augmenter leur séduction Mme Le- 
bouvier combine tant de jolies et gra 
cieuses choses. 

En quittant l'hôtel de ;\Ime Lebou- 
vier, nous gagnerons larueCaumartin qui 
fut créée en 1778. Au numéro i, se trouve 
le pavillon de Saint-Foy, trésorier de la 
Marine. C'est là qu'habitait Mirabeau, 
avant d'aller s'installer rue delà Chaussée- 
d'Antin. Voici l'histoire de la fondation 
de ce pavillon qui nous est racontée 
par M. Edouard Fournier : 

« En 1780, il y avait à Paris un Mar- 
seillais fort riche, qui était bien le plus 
grand original qui se pût voir. La gêne lui 
était si odieuse que, pour se débarrasser 
du chapeau qu'on portait alors sous le bras et de la petite épée qu'on devait 
avoir au côté, il avait fait peindre un chapeau-claque sur le flanc gauche de son 
habit et s'était fait organiser, avec ressorts et charnières, une sorte de petite 
brette qui ne tenait pas plus de place qu'un couteau. Lorsqu'il courait les rues, 
il la portait dans sa poche ; arrivé aux endroits où il allait en visite, il faisait jouer 
les ressorts, adaptait la poignée, se passait le tout au côté et entrait. Il n'était 
venu à Paris que pour trois mois, et il y resta trois ans. Sa famille était toujours 
à Marseille. Il fallait donc prendre un parti, aller la rejoindre ou lui dire de venir. 
Il hésitait ; un de ses amis lui dit : « Décidez-vous à tête ou pile. Il jeta un écu en 
l'air : Tête pour Marseille! La pièce en tombant présenta l'écusson. Va donc pour 
Paris! cria-t-il, et il écrivit à tout son monde d'arriver. Il fallait le loger, il ne 
s'en mit pas longtemps en peine. En passant sur le boulevard, il voit un liomme 
qui colle une affiche au coin de la rue Caumartin nouvellement percée. C'est un 
terrain à vendre, et l'affiche est posée sur la palissade même qui l'enclôt. Il n'.i 
donc pas une longue course à faire pour l'aller voir ; il y jette un cmip d'ceii. >>' 
rend cher le propriétaire, demande le prix. On lui dit 200000 livres ; il ré[inn(l 
50000 écus et donne jusqu'au lendemain à nudi. .\ liieure dite, le prupriét.iirr 
arrive et l'affaire est faite. lîlle fut très bonne pour l'expéditif ac(]uéri"ur. " Il 




ENTRÉE DE L.\ MAISON BLANCHE LEBOUVIER. 



IXe ARRONDISSEMENT 



511 



fit bâtir, revendit le tout, à l'exception d'une maison où il était logé et où il avait 
plusieurs locataires. 

Il lui resta, tous les frais d'achat et de bâtiments remboursés, cette maison et 
17 000 livres de rentes assises sur ce terrain. 

Si nous suivons maintenant le boulevard des Capucines, nous verrons au 
numéro 24 les salons de vente et d'exposition de la maison Siot-Decauville, qui 




MAISON SIOT-DECAUVILLE. 



sont bien plutôt un musée qu'un magasin et dont la visite est extrêmement 
intéressante. 

Cette maison a été fondée il y a fort longtemps par M. Siot-Decauville et 
elle a pris, sous son habile direction artistique, un très considérable développe- 
mien t. 

Située précédemment boulevard des Italiens, elle a été récemment ins- 
tallée boulevard des Capucines, dans un cadre merveilleux, admirablement 
approprié à l'exposition de toutes les œuvres qu'elle édite. 

Les superbes bronzes d'art que nous voyons chez elle sont d'une infinie diver- 
sité. 

Les patines obtenues par M. Siot-Decauville sont des plus remarquables 
et ajoutent un plus grand charme aux œuvres d'artistes tels que Gérôme, Boucher, 



512 



LA VILLE LUMIERE 




IX'' ARRONDISSEMENT 



513 



Gardet, Cariés, Mercié, Larche, Injalbert, Hugues, Marqueste, Bartholomé, 
Valtoii, Clerget, Meissonier, Michel, Desbois, Baffier, etc., etc. 

On sait quels sont les progrès réalisés dans l'industrie des bronzes et 
l'on sait que, dans cet art, la prééminence de la France est indiscutée. 
La maison Siot-Decauville travaille selon les grands principes de l'art antique. 
Toutes les œuvres qu'elle édite, et que les amateurs se plaisent à aller admirer 
dans ses salons d'exposition, sont d'une très belle facture et d'une parfaite 
exécution. 

Elles sont fort bien en valeur dans ce somptueux décor des magasins du 
boulevard des Capucines dont nous donnons ici l'un des aspects. 

A toutes les Expositions Universelles, notamment à Paris en 1900, à Bor- 
deaux, à Liège, à Bruxelles, à Saint-Louis, la maison Siot-Decauville s'est vu 
décerner des Grands Prix, et ces hautes récompenses sont un témoignage probant 
des succès toujours croissants qu'elle a su remporter. 

Dans la même maison du 24, boulevard des Capucines, se trouve la grande 
chapellerie Delion, qui fut 
créée en 1847 au numéro 15 
du passage Jouffroy. Delion 
possède encore aujourd'hui 
sa maison du passage 
Jouffroy, qui est demeurée 
son siège social après avoir 
été considérablement agran- 
die, puisqu'elle comprend 
les numéros 15, 17, 19, 21, 
23 et 25 du passage. 

Delion a ouvert depuis 
quelque temps cette somp- 
tueuse succursale boulevard 
des Capucines dans ce 
quartier qui est l'un des plus beaux et des plus riches du commerce parisien. 
Il serait fort intéressant, à propos d'une chapellerie aussi importante que la 
chapellerie Delion, qui étend son commerce dans toute l'Europe et presque dans 
le monde entier, de faire une histoire complète du chapeau aux différentes époques 
de l'histoire. Nous verrions toutes les formes bizarres par lesquelles a passé cet 
accessoire indispensable de la toilette qui a cette spécialité de tenir une grande 
part dans l'éducation et de justifier en somme cette paraphrase de l'axiome 
de Buffon : Le style, c'est l'homme! Le chapeau, c'est l'homme, peut-on dire 
également, et n'est-il pas exact d'affirmer que le chapeau joue un rôle prépon- 
dérant dans la toilette mascuhne ! 

A-t-on jamais essayé de rechercher quelles furent toutes les multiples 
coiffures des hommes des différents âges? Il y aurait certes, un travail assez 

33 




MAISON DELION. INTERIEUR BOULEVARD DES CAPUCIN "S. 



514 LA VILLE LUMIÈRE 

curieux à faire. L'on pourrait voir également quelle a été l'évolution de l'industrie 

de la chapellerie où s'illustra jadis la ville de La Rochelle et où maintenant la 




MAISON DELIOX. EXTERIEfK PASSAGE JOUFFROY. 



grande maison Delion réalise de véritables merveilles exposées dans ses superbes 
magasins du passage Jouffroy et du boulevard des Capucines. 

La chapellerie Delion occupe, dans son usine d'Yvetot, un personnel de plus 

de quatre-vingts ouvriers et 
ouvrières; elle fournit la plus 
i^rande partie des bonnes cha- 
pilleries d'Allemagne, d'Au- 
triche, de Russie et de nom- 
breuses villes d'Amérique. 

Aux différentes Exposi- 
tions Universelles, elle a 
obtenu de^ très nombreuses 
récompenses et s'est vu dé- 
cerner le Grand Prix à l'Ex- 
position Franco-Britannique 
de Londres. Lamaison Delion 
s'est attiré la faveur de toute 




MAISON IIKI.ION. 



iNT(:Kii;ru i> 



l'ASSAC.i; iDfl-lKi 



IXe ARRONDISSEMENT 



515 




5i6 LA VILLE LUMIERE 

la clientèle élégante sûre de trouver chez elle les articles les plus soignés et de la 
plus parfaite fabrication. La chapellerie du boulevard des Capucines a une influenc- 
prépondérante sur la mode dans la coiffure masculine. 

Tout à côté de la maison Delion, nous voj-ons, au numéro 28,1e Music-Hall 
de l'Olympia. 

Nous reviendrons maintenant par la rue Caumartin à la rue Saint-Lazare, 
sur l'emplacement de l'ancien village des Porcherons. 

Les Porcherons étaient le nom d'un ancien hameau qui fut fort à la mode 
pendant le xviii^ siècle. Il était situé à peu près au coin de la rue Saint-Lazare et 
*dc la rue de Clich\'. Ce quartier se trouvait alors en pleine campagne. De nom- 
breux cabarets s'y installèrent et les Porcherons devinrent im lieu de plaisir. 

« Honnêtes gens de tous métiers. Et leurs commères les poissardes. 

Cordonniers, tailleurs, perruquiers. Qui, n'ayant crainte du démon, 

Harangères et ravaudeuses, Vous plantent là tout le sermon 

Écossaises et blanchisseuses. Pour galoper à la guinguette, 

Servantes, frotteurs et laquais, A gogo, boire et riboter, 

Mignons du port ou portefaix, Farauder, rire et gigoter. » 
Par-ci, par-là, soldats au garde, 

La société élégante fréquenta beaucoup les Porcherons et aimait à s'y rendre 
incognito : 

« Si le mousquetaire et la grisette, la petite ouvrière et le garde-française 
se pressaient par groupes sous les treilles du bonhomme Grégoire, dit le marquis 
de Bièvre, le carrosse de la marquise et le vis-à-vis de la demoiselle du monde 
ne craignaient pas davantage de s'aventurer dans ces régions... 

Que venait faire là, parmi cette populace en goguette, cette jolie présidente 
en compagnie de ce jeune conseiller, cette hautaine duchesse mollement appuyée 
sur le bras de cet abbé pimpant et tout rosé, cette chanoinesse replète qu'escorte 
ce petit chevalier au sourire libertin ? Boire le vin du bonhomme Grégoire appa- 
remment ; il serait odicu.x de supposer autre chose ; mais il fallait que ce diable de 
])ctit vin eût une vertu attrayante bien souveraine pour attirer tout ce beau 
monde au milieu des boues et des chalands débraillés. » 

Toutes ces guinguettes étaient installées autour d'un ancien château en ruines, 
situé sur l'emplacement de la rue de Clichy actuelle, sur la porte duquel on lisait 
ces mots : Hôlel du Coq. 

C'était une construction du style du moyen âge dont ou voyait encore les 
créneaux et les tourelles. 

Aujourd'hui l'église de la Trinité a remplacé le village des Porcherons. La 
façade de l'église, élevée sur un rempart qui domine un jardin orné d'une fontaine, 
présente un aspect assez satisfaisant. Toutefois il semble que la façade 
soit un peu trop surchargée d'ornements relativement à la nudité des nunailles 
latérales. 

Suivons la rue de Clichy, originairement chemin de Clichv. jinis rue du Coq, 



IXe ARRONDISSEMENT 



5^7 




5i8 LA VILLE LUMIÈRE 

Elle suit à peu près le tracé de l'ancienne voie romaine allant de Paris au Havre. 

Aux 68 et 70 se trouvait l'ancien hôtel du baron Saillard, qui avait été trans- 
formé en 1826 en prison pour dettes; les créanciers qui faisaient emprisonner 
leurs débiteurs étaient forcés de payer pour eux une pension de 45 francs par 
mois. La prison pour dettes a disparu vers 1860. 

Voici la page que jVI. Jules Simon écrivait en 1S67 sur la pri:^oa de Clichy : 
« La prison de Clichy ou la Dette, pour l'appeler par son nom- officiel, construit' 
de 1826 à 1828, s'étale en façade sur la rue de Clichy, ce qui oblige beaucoup d'hon- 
•nêtes gens à faire de longs détours pour se rendre à la place Vintimille. Pour moi, 
Clichj- n'est pas un épouvantail, c'est un anachronisme. Quand il m'arrive d'écrire 
une lettre après avoir passé par là, je crains toujours de la dater de 1466, ce qui 
ne serait pas sans inconvénient. C'est pourtant \me belle prison, si l'on en croit 
M. Morcau-Christophe, qui fut, dans son temps, inspecteur général des prisons de 
la Seine. Les femmes y ont dix-huit chambres à cheminées, bien éclairées, bien 
chauffées, avec une salle de bains, un parloir, un chauffoir, un préau, une tribun» 
haute, dans la chapelle, pour assister aux offices sans être vues. Les hommes n'y 
sont guère moins bien traités. Indépendamment de leur jardin, ils ont im pro- 
menoir fermé pour l'hiver, un café, une cantine ; il y a bien aussi une infirmerie 
très confortable, mais seulement pour le décorum, et par un scrupule exagéré de 
l'administration :1e moyen d'être malade dans une maison si bien tenuelM.Moreau- 
Christophe a connu un détenu, M. Swan, qui était riche et qui était resté vingt- 
trois ans pour dettes à Sainte-Pélagie. Sa femme et ses enfants avaient voulu, 
à plusieurs reprises, désintéresser ses créanciers ; mais il menaçait de déshériter 
sa famille si elle lui causait ce préjudice. Il sortit a\-ec tout le monde et bien 
malgré lui en juillet 1830, et il faisait déjà des démarches pour être réintégré, 
c]uandil mourut. Cependant, quoicpie très agréable, le séjour de Sainte-Pélagie était 
loin, suivant i\l. ]\I()reau-Christophe, d'offrir les mêmes avantages que Clichy, 
et ]\1. Swan est mort, malheiu-eusemenl pour lui, et pour la gloire de l'adminis- 
tration, avant d'avoir mis le pied sur la terre promise. M. Moreau-Christophe, un 
très galant homme, a sans doute raison; et c'est en rendant, comme lui, justice 
aux beaux escaliers, aux bonnes chambres, au joli jardin et à toutes les ressources 
d'agrément de la prison pour dettes, que je la déclare une prison sinistre et que je 
demande avec tous les gens sensés qu'elle soit rasée jusqu'à la dernière pierre. 
Malgré mon amour pour les monuments historiques, je suis prêt à faire pour la 
prison pour dettes la même exception que pour la Bastille. » 

En passant par la rue de Bruxelles, où demeurait Zola, nous arrivons place 
N'intimille, qui fut ouverte sur l'emplacement d'un des jardins Tivoli. lin 1850 
avait été placé dans le square qui occupe li- milieu de la place une statue d' 
Napoléon I", représenté complètement lui, la main droite posée sur la tête d'un 
aigle, dont elle comprimait l'essor, l'ne nuit, de mauvais plaisants imaginèrent 
d'habiller la statue en couleurs, trouvant sans doute que le costume était un peu 
primitif. 



IXe ARRONDISSEMENT 



519 







^5! 

585» ~S^ 


^^^1191 














(*" »W»''4» 




■ fl 'VU 




^vlK J' 


VH 


|.y 


I^Vi 


! 




M 


ÉffC 


lî^Ri 


1 


Ih 


il 





MAISON BOULANT. 



tout Paris courait, galopait, à la guinguette où 



Rue de Douai, nous verrons l'un des établissements Boulant, le restaurant 
de la Butte-Montmartre, fréquenté par les artistes et par tous les Montmartrois, 
Situé entre la place Pigalle 
et la place Blanche, il est 
placé près de tous les théâ- 
tres et les music-halls de 
Montmartre. C'est un éta- 
blissement fort luxueux. 

La rue Blanche était 
jadis un chemin conduisant 
aux carrières de Montmar- 
tre ; son nom vient d'un 
cabaret portant l'enseigne 
de la Croix-Blanche. La 
place Blanche s'appelait 
autrefois place de la barrière 
Blanche ; on y voyait égale- 
ment de nombreux caba- 
rets, oir, ainsi que le dit Vadé, 
se grenouillait la piquette ». 

C'est au numéro 23 de la rue Blanche, à proximité de la Trinité, dans un hôtel 

]iarticulier aménagé autre- 
fois par le sculpteur Dan- 
tan, que depuis une dizaine 
d'années le D'^ Félix Allard 
a organisé un établissement 
médical modèle, le premier 
qui ait pu réunir d'une 
façon méthodique et com- 
plète toutes les applica- 
tions des agents physiques 
à la thérapeutique et à 
l'hygiène. 

Dans le vestibule de 
l'hôtel, le jardin et son por- 
tique, on retrouve encore 
la décoration et le style pompéiens que Dantan avait donnés à son home. 
Le couloir qui dessert le service d'hydrothérapie est encore orné d'une série 
de masques modelés par le sculpteur, portraits frappants de ressemblance de ses 
contemporains célèbres. 

Le grand hall que Dantan avait fait construire comme atelier et salle d'expo- 
sition a été transformé, de la façon la plus heureuse, en salle de gymnastique ; c'est 




VLI.E DE CULTURJ: PHYSIQUE. 



520 



LA VILLE LUMIERE 




APPAREIL DE MÉCANOTHÉRAPIE. 



là que se pratiquent les exercices de développement physique, la gymnastique 

des surmenés et des sédentaires. 
Mais pénétrons avec notre 
guide dans les divers services de 
l'Institut : 

\'oici d'abord les agents 
thermiques, qui comprennent un 
service complet d'hydrothérapie : 
douches mobiles ou fixes, froides, 
chaudes ou mitigées, écossaises, 
alternatives, douches locales, 
dorsales, circulaires, périnéales, 
bain de siège, etc. 

A côté, les sudûtions avec le 

merveilleu.x appareil Berthe, qui 

permet d'obtenir la chaleur sèche, 

la vapeur sèche ou humide, la 

vapeur térébenthinée, les fumigations aux pins résineux, etc., etc. 

Les bains locaux et généraux d'air sec surchauffé, la douche d'air sec et 

chaud, le massage sous l'eau (douche d'Aix et de Vichy). 

Le service d' électrothérapie comprend les courants galvaniques, faradiques, 
ondulatoires et sinuso'i- 
daux, en applications 
locales ou sous forme de 
bains électriques. L'élec- 
tricité statique, les cou- 
rants de haute fréquence 
de D'Arsonval; les inha- 
lations d'ozone, l'électro- 
aimant, etc., etc. 

Les bains de lumière 
blanche, rouge, bleue ou 
violette.les bains locaux et 
généraux de chaleur ra- 
diante lumineuse (appa- 
reils Dowsing). Enfin les 
rayons X appliqués au 
diagnostic et à la thérapeutique. Les agents mécaniques comprennent la 
gymnastique hygiénique, française et suédoise, les cours de culture physique, 
la gymnastique médicale et orthopédique, la mécanothérapie. 

Les massages suédois manuel et vibratoire électrique, la mécanothérapie. 
qu'on nous pardonne cette rapide émuuération, mais il nous faudrait nu 




BAINS LOCAIX ET GÉNÉRAU.X HYDRO-ÉLECTRIQUES. 



IXe ARRONDISSEMENT S' 



r'__. 



521 



volume pour décrire tout 
cet arsenal thérapeutique. 
Ce qui fait le grand in- 
térêt de cette installation 
moderne, c'est la possibi- 
lité de pouvoir combiner 
les effets de tous ces 
moyens physiques dans le 
traitement des affections 
chroniques et dans les 
cures hygiéniques di- 
verses. 

Les maladies du sys- 







SALON DE GYMNASTIQUE MÉDICALE SUÉDOISE. 

tème nerveux, les paralysies, 
la neurasthénie, les né- 
vralgies diverses, celles de 
la digestion (dyspepsies, 
constipations, entérites), 
celles de la nutrition (ar- 
thritisme, rliumatisme, 
gouttes) , sont au plus haut 
point justiciables de cette 
médication externe. 

A côté trouvent leur 
place : 

Le traitement orthopé- 



dique par la gymnasti- 
que médicale, la méca- 
nothérapie, le massage 
et l'électricité des an- 
kyloses, des attitudes 
vicieuses, des déforma- 
tions des membres et du 
tronc. 

Les traitements des 
affections gynécologiques 
par l'électrothérapie, les 
bains de lumière, l'hy- 
drothérapie. 

Puis les cures d'a- 
maigrissement par les 




BAIN DOWSING GLNLRAL. 



CHALEUR LUMINEUSE. 



522 



LA VILLE LUMIERE 




IL FREQUE.NCt 



\LISATI(1K. 



thode dans le traitement de l'hypertension 
artérielle et de l'artériosclérose. Chez les ner- 
veux hypertendus, il est facile de ramener la 
pression à la normale sans aucun danger pour 
l'organisme et d'éviter de ce fait l'évolution 
de l'artériosclérose. Chez les artérioscléreux 
confirmés, il est possible de réduire la pression 
et d'écarter les accidents graves qui menacent 
le cœur et le cerveau. En plus de cette action 
merveilleuse, les courants de haute fréquence 
augmentent les combustions organiques ; ils 
sont donc indiqués dans le traitement de 



exercices physiques dosés, les 
massages (suédois et vibra- 
toires), associés aux bains de 
lumière et à l'hydrothérapie. 
Enfin le développement physique 
des enfants et des adolescents. 
L'entraînement aux sports et 
à la préparation au service mili- 
taire, l'hygiène des sédentaires 
et des surmenés. 

Nous reproduisons le dis- 
positif des courants de haute 
fréquence suivant la méthode du 
professeur d'Arsonval. On sait 
les services que rend cette mé- 





i/&^ 


j 


■^iit 


s? 


HjP^^ iSH^fl 


É 


^^^1 



M.\SS.\GE VIBR.\TOIRE ÉLECTRigL'E. 




Il vx rKU lii: 



toutes les affections dues_ à un ralen- 
tissement de la nutrition (obésité, 
,L,'(iutte, diabète, arthritisme). De plus, 
en augmentant l'activité de la circula- 
tion de lu ])eau, ils diminuent les sen- 
sations (le froid si pénibles à beaucoup 
d'arthiiticiues. 

L'électricité statique, dont le dossiir 
( i-contre montre le dispositif, est appH- 
(piée surtout dans le traitement de la 
neurasthénie et des fatigues nerveuses 
en général. Elle constitue le tonique par 
excellence du système nerveux sans 
être un excitant, tout au moins sous 



IXe ARRONDISSEilENT 523 

forme de bain et de douche ; sous son influence sédative et tonique, le 
sommeil s'améliore, le malade reprend possession de sa volonté et peut 
chasser ses idées tristes ou ses phobies ; les douleurs de tête s'atténuent 
rapidement, la sensation de fatigue également. Chez les déprimés, on ajoute 
à l'action du bain et de la douche statique les étincelles et les frictions 
électriques, qui atigmentent l'activité circulatoire et la force musculaire et per- 
mettent de combattre l'atonie gastrique et intestinale, si fréquentes chez ces 
malades. 

Par ce trop l'apide exposé et la reproduction des quelques vues qu'il nous 
a été permis de saisir au hasard, au cours de cette rapide visite, nous avons 
voulu signaler l'importance de cette installation, qui marque une étape nouvelle 
dans l'art de prévenir les maladies et de les guérir. Sa place était toute désignée 
dans une description complète de la Ville Lumière. 

L'église Notre-Dame-de-Lorette était autrefois une petite chapelle appelée 
Notre-Dame-des-Porcherons, située rue Coquenard, aujourd'hui rue Lamartine. 
L'église actuelle fut construite en 1836 et a quelque peu la forme d'une basilique 
romaine. Elle est située rue de Châteaudun ; c'est sur une partie de l'emplacement 
même de la rue de Châteaudun que se trouvait l'hôtel de Napoléon I*?"', 
dont l'entrée était rue de la Victoire, ancienne rue Chantereine. Dans 
un intéressant article de M. Gustave Bord, intitulé YHôtel Chantereine et 
ses habitants, nous découvrons sur l'hôtel de Bonaparte les renseignements 
suivants : 

« La société du xviii'-' siècle, dans ses éléments les plus brillants, a joué son 
rôle dans ce petit coin de la rue Chantereine, ovi la Révolution passa, où la gloire 
impériale naquit ! » 

« La destinée voulut que, construit par Julie Careau, l'hôtel de la rue 
Chantereine ait vu défiler le vicomte de Ségur et le comte Louis de Narbonne, 
Mlles Contât et Saint-Huberty, Lauzun, Mirabeau, Condorcet, Dumouriez 
et les Girondins, Talma et Dugazon, Mme Roland et Mlle Candeille, David et 
Houdon, Lemercier et Lenoir, avant que Bonaparte y vînt apposer son 
empreinte. » 

, « Après avoir été le centre de la famille du Premier Consul, le petit hôtel 
de la rue de la Victoire devint le quartier général des victoires amoureuses de 
l'Empereur. 

« A côté de l'hôtel Bonaparte vinrent habiter Madame Mère et le 
cardinal Fesch, Leclerc et Paulette, Louis et Hortense ; il n'y avait qu'un 
mur à franchir pour arriver à l'hôtel Saint-Chamans, où mourut la 
comtesse Walewska ; il n'y avait que la rue à traverser pour faire visite à 
Mlle Georges. 

« L'hôtel Bonaparte, après avoir passé par les mains du général Lefebvre- 
Desnouettes, fut habité par le fidèle Bertrand, puis par Jacques Coste, le fondateur 
du Temps. 



524 



LA VILLE LUMIERE 



Il reste de tout cela aujourd'hui quelques murs de clôture et deux arbres au 
fond d'une cour. » 

La rue a rasé l'hôtel, et des immeubles de rapport recouvrent les jardins et 
les dépendances ! 

« Et, cependant, jamais petit coin de terre ne semble avoir été plus prédestiné 
que l'hôtel de Mlle Julie. Lorsque Bonaparte y entra dans les premiers jours de 
l'an IV, il y était attendu par un aigle d'or oublié par Talma et par une prophétie 
de Ségur, le prédécesseur du grand tragédien dans les bonnes grâces de Mlle Careau. 
, « Quelques jours après la prise de la Bastille, le vicomte de Ségur, à la veille 
de rejoindre son régiment à Pont-à-Mousson, était venu prendre congé de son 
amie ; cet adieu voulait être une rupture. Comme il descendait les marches de la 
véranda, un tourbillon d'orage arracha la dernière page d'un manuscrit qu'il 
avait sous le bras et la poussa jusque dans le salon. Julie la ramassa, et la parcou- 
rant, elle lut d'une voix légèrement émue : « La véritable cause de nos malheurs 
est l'étonnante médiocrité qui égalise tous les individus. Si un homme de génie 
paraissait, il serait le maître. » 

L'emplacement de l'hôtel Chantereine se trouvait à la hauteur du 49 actuel 
de la rue de Châteaudun. 

Au numéro 41 se trouve la maison Herzog, située au coin de la rue de Châ- 




MAISON HERZOG. — UNE SALLE D'EXPOSITION. 



IX<^ ARRONDISSEMENT 




MA1^,''^ IIKKZU(.. ANNEXE. 



S26 



LA VILLE LUMIERE 




teaudun et de la rue Taitbout. Le fondateur de cette maison, Auguste Herzog, 
débuta modestement en 1869, dans un petit magasin de la rue Sainte-Anne, d'où 
il fut exproprié pour le percement de l'avenue de l'Opéra. En 1880, il vint s'ins- 
taller au 42 de la rue de Châteaudun, et quelques années après il fut de nouveau 
exproprié par l'Etat, qui fit de cet immeuble le bureau de chemin de fer des Cha- 
rentes. C'est alors qu'il s'installa au 41 de la rue de Châteaudun, et c'est à partir 
de cette époque que ses affaires prirent un très large essor. Il sut réunir chez lui 

des objets d'art extrême- 
ment curieux qu'appréciait 
sa clientèle mondaine. Il 
devint le fournisseur de 
S. A. K. ]\Ionseigneur le 
comte de Flandre. De nom- 
breux princes des différentes 
coui"s d'Europe s'adressèrent 
au célèbre antiquaire, lors- 
(ju'ils voulaient découvrir un 
bibelot rare et précieux. 

Le fondateur de la 
maison mourut en 1891; ses 
fils lui succédèrent et moder- 
nisèrent, en quelque sorte, le 
commerce de leur père. Cher- 
cheurs infatigables de belles occasions artistiques, ils les entassèrent dans leur 
magasin qui bientôt devint trop étroit. Ils prirent alors en face de leur maison 
principale un immeuble entier, qu'ils transformèrent en une vaste annexe pour 
l'ameublement de style et ks installations complètes d'appartements. 

La maison Herzog obtint à différentes expositions de très hautes récompenses : 
Médaille d'or à Bruxelles, Berlin, Londres, Rome, Grand Prix à Copenhague et 
le Grand Prix d'Honneur à l'Exposition Universelle de Paris en igop. 

Dans la rue de Châteaudun, donne la rue Saint-Georges, créée en 1734 et 
prolongée en 1824. Talma demeura longtemps au numéro 4. 

Les immeubles portant les numéros 13 et 15 de la rue Saint-Georges, où sont 
installés aujourd'hui la rédaction et les services de L'Illustration, furent édifiés 
par Bellanger entre 1785 et 1787. Bellanger, premier architecte du comte d'Artois, 
frère de Louis XVI, était aussi, avant la Révolution, le premier architecte de la 
mode. Les encyclopédies nous rappellent qu'il eut un ])nx à i'.\ca(léniie dans lui 
concours d'architecture et qu'il était chargé de l'organisation de la plupart des 
fêtes publiques et des spectacles donnés par la cour. Pour le comti^ d'.\rtois, son 
maître, il dessina les jardins de Bagatelle. Pour quelques actrices en vogue et bien 
pourvues, il créa une cité nouvelle en couvrant de cottages et d'élégantes con- 
structions ce verger bourbeux qu'était alors la chaussée d'Antin. 



M.MSON HERZOG. 



IXe ARRONDISSEMENT 



527 




»L ILLUSTRATION. 



528 



LA VILLE LUMIERE 



Mlle Dervicux, une jolie danseuse, qui faisait, en ce temps-là, tourner toutes 
les têtes de la cour et de la ville et qui comptait au premier rang de ses amis 
et protecteurs le comte d'Artois en personne, demanda à Bellanger de lui élever 
l'hôtel qu'occupent aujourd'hui les numéros 13 et 15 bis de la rue Saint-Georges. 
Au numéro 15 actuel, sur des terrains achetés en grande partie à Mlle Dervieux, 
sa cliente, Bellanger édifia pour lui-même lui troisième hôtel, avec fronton et 
avec cintres sur les fenêtres. Apparemment, l'architecte et la danseuse vécurent 
en des termes d'excellent voisinage, car, après s'être trouvé rapprochés, plus 
encore, dans la même prison révolutionnaire, ils se hâtèrent, dès leur libération, 
dfe contracter mariage. 

Dans la suite, les maisons 13 et 15 furent successivement occupées par 
divers personnages qui jouèrent un rôle dans notre histoire politique ou littéraire 

contemporaine. On doit citer : Emile 
de Girardin et Sophie Gay, sa femme ; 
Boitelle, préfet de police sous Napo- 
léon III ; Armand Marrast, et la ré- 
daction du National ; Mme Sarah- 
Bernhardt et enfin, M^ Chaix d'Est- 
Ange, le célèbre avocat. 

L' Illustration, fondée en 1843, a 
été installée rue Saint-Georges en 
1880. Elle occupe actuellement les nu- 
méros 13 et 15 de cette rue, ainsi que 
les numéros 40 et 42 de la rue de la Vic- 
toire. L'hôtel de la rue Saint-Georges a 
conservé toutes ses boiseries et sculp- 
tures anciennes des hôtels Dervieux- 
Bellanger, et les salons de L'Illus- 
tration ont été reconstitués tels qu'ils 
avaient été décorés par le fastueux 
architecte. 




POKTE D ENTKIiE DE L ILLUSTR.VTION 



L'Illustration a pris, depuis (pielque 
temps, un développement prodigieux. Nous aurons donné une idée de son 
importance lorsque nous aurons dit que ses ateliers occupent 285 ouvriers. Son 
tirage hebdomadaire, qui était de 13 000 exemplaires en 1880 et de 50 000 en 1903, 
est aujourd'hui de 108 000 exemplaires. 

Le journal illustré est devenu aussi indispensable au publie que le journal 
d'informations. Le lecteur qui veut tout savoir veut aussi tout \oir. Le journal 
illustré a la tâche de tout lui montrer, de lui donner par des photographies habi- 
lement prises ou des dessins scrupuleusement documentés la reproduction exacte, 
sincère et en même temps artistique de tous les événements d'actualité, l'ne 
pareille tâche n'est certes pas à la portée do toutes les publications. L'IlliisIralion 



IXe ARRONDISSEMENT 



529 



est assez puissamment outillée pour s'en acquitter de la manière la plus complète, 
pour s'assurer des correspondants dans le monde entier, pour envoyer ses photo- 
graphes, ses dessinateurs et ses rédacteurs partout où il se passe quelque chose. 
Les grands événements récents en ont fourni la démonstration éclatante. De tous 
temps, L'Illustration fut célèbre par ses reportages, dont personne n'oubliera 
les plus sensa- 
tionnels : L'In- 
cendie du Bazar 
de la Charité, le 
Voyage de Nan- 
sen, le Cataclys- 
me de la Marti- 
nique, les Voya- 
ges présidentiels 
en Russie, la 
Guerre Russo - 

Japonaise, la 
Campagne Maro- 
caine, la Destruc- 
tion de Messine 
et tant d'autres. 
D'autre part, 
l'existence cou- 
rante est pleine 
de faits dignes 
d'intérêt qui nous 
amusent ou nous 
passionnent. Ce 
sont, sous tous 
leurs aspects, et 
dans tous leurs 
cadres de prin- 
temps ou d'hiver, 
les sports qui ont 
pris tant de place 

dans la vie moderne ; ce sont les mondanités les plus sensationnelles, les grands 
mariages, les grandes réceptions de cour, les grandes chasses ; ce sont, bien 
entendu, les arts dans toutes leurs manifestations et dans toutes leurs résurrec- 
tions ; ce sont aussi les élégances, les modes, considérées comme caractéristiques 
d'une époque ou comme tentatives d'une évolution esthétique ; ce sont enfin 
tous les faits divers de la science, soit qu'un aéroplane nous ouvre hardiment 
les routes de l'espace, soit qu'un diamant étincelle soudain au fond d'un creuset. 

34 




UN S.\LON DE « L ILLUSTRATION 



530 



LA VILLE LUMIERE 



L'ilhistratioti réserve une place à tons les genres et n'omet rien de ce qui est 
•susceptible d'intéresser les esprits cultivés. 

D'où les nombreux et si divers suppléments de ce luxueux journal, 
qui, tous, sont envoyés aux abonnés sans aucune augmentation de prix : 
suppléments d'actualité, suppléments artistiques tirés en couleurs, romans 
inédits des meilleurs écrivains, publiés en petit format et délicieusement 
illustrés, numéros de Noël et du Salon, et enfin les suppléments de théâtre 
qui ont pris, depuis quelques années, une importance très grande. 

Lire chez soi, aussitôt après leur première représentation, les œuvres 
dramatiques nouvelles, c'est un des plus grands plaisirs intellectuels que l'on 
puisse éprouver. 

Le journal qui le procure à ses lecteurs ne saurait, en vérité, leur offrir une 
plus belle prime gratuite. 

L' Illustration publie toutes les œuvres dramatiques représentées sur les 
théâtres de Paris, et que leur succès ou leur valeur littéraire recommandent à l'at- 
tention de ses lecteurs. 

Nous arriverons maintenant boulevard Haussmann, et nous remarquerons 
au numéro 13 la maison Roufï située au coin de la rue du Helder. 

La maison 
Rouff occupe 
dans sa presque 
totalité ce bel 
immeuble, avec 
si's ^•astes et 
luxueux salons 
de vente, ses con- 
fortables salons 
d'essayage et ses 
grands ateliers. 

, Cette grande 
maison de cou- 
ture a une très 
ancienne réputa- 
tion, réputation 
qui se justifie 
' ~ ' -^ I ■" 1 1 . j,,jj- j,_>j^ jours 

par 1,1 ligne im- 
peccable et l'mtéressante variété de ses nouvelles créations. Nous admirerons 
chez elle les toilettes du soir, ondulantes et souples, les costumes tailleur 
à la coupe parfaite, les gracieuses blouses de dentelles, les fourrures précieuses 
et les riches manteaux. 

M. Kouff sait donner à ses modèles une note originale et très arti>ti(iiu-. 11 




IXe ARRONDISSEMENT 



531 




MAISON KOl'FF. 



532 



LA VILLE LUMIERE 




s'honore d'avoir une clientèle des plus élégantes qui lui témoigne toujours son 
entière confiance. 

Il fait d'ailleurs tous ses efforts pour continuer à mériter sa faveur et son 

approbation. 

La parfaite 
exécution des 
commandes est 
assurée, à la 
maison Rouff,par 
lui très nom- 
breux personnel. 
Il sait com- 
biner pour les 
femmes les toi- 
lettes les plus jo- 
lies et les plus 
seyantes et celles- 
ci savent bien 
qu'elles sortiront 
des salons de ce 
grand couturier 
du boulevard 
Haussmann avec des parures infiniment gracieuses, qui les rendront plus char- 
mantes et ajouteront un attrait de plus à leur beauté. M. Rouff a un guùt parfait et 
très sûr, il fait de 
la toilette fémi- 
nine un ensemble 
admirablement 
harmonieux au 
point de vue de 
la ligne de l'élé- 
gance, de l'assem- 
blage délicat des 
couleurs. N'est-ce 
pas l'harmonie 
qui constitue la 
véritable beauté 
et n'est-ce pas 
à réaliser cette 
beauté que doit 
prétendre tout 
l'artducouturier. ,,„^oj. ^ç,upp. 




IXe ARRONDISSEMENT 



533 




l 'W^MVMMJVMM^VMMMMjs^^ ( v^^^V^ v^v^^v^A^vmy 



-5-34 



V LA-'^'^liïË LUMIÈRE 



La inie du Helder tient son nom d'une victoire remportée sur les Anglais par 
le maréchal Brune, à Helder, ville de Hollande. 

Aux numéros 7 et 9 se trouvaient l'hôtel du Helder le fameux restaurant 
du Lion-d'Or qui eut son heure de grande célébrité et au Lion-d'Or se ren- 
contrèrent tous les écrivains de l'époque ; nombre de personnages célèbres vinrent 
y manger le fameux ragoût Théodora, lancé au moment oii Sarah-Bemhardt 
obtint un éclatant succès dans le drame de Sardou. Dans le premier acte du drame, 
une vieille sorcière prépare sur im tréteau un plat composé de riz et de pois- 
cjiiches. Un spectateur eut l'idée de faire préparer ce plat par le propriétaire du 
Lion-d'Or, M. Reignard, et de lui donner le nom de ragoût Théodora. Ce plat eut 
un tel succès que, trois fois par semaine, on venait de tous les coins de Paris au 
Lion-d'Or pour le savourer. L'hôtel du Helder a seul subsisté et le restaurant 
du Lion-d'Or a été remplacé par une Banque. Il ne sera peut-être pas sans intérêt 
de rappeler à ce propos quelle est l'origine de ce nom de Lion-d'Or, donné en 
France à tant d'hôtelleries et, par suite, à tant de restaurants. On aimait beau- 
coup autrefois trouver une enseigne qui fût un jeu de mots, et les hôtels du 
Lionrd'Or inscrivaient leur enseigne de la façon suivante : Au lit on dort. 

Au numéro 19 du boulevard Haussmann, nous trouvons la grande maison 
de couture ;\Iargaine-Lacroix, qui fit tant parler d'elle ces temps derniers et révo- 




MAISmN M.\RGAINE-LACR01X. 



IXe ARRONDISSEMENT 535 

hitionna, pour ainsi dire, la mode par la création de ces fameuses robes tana- 
gréennes. Comme toutes les innovations, ces robes furent d'abord très décriées, 
et l'on se souvient encore du scandale que produisit aux courses d'Auteuil l'appa- 
rition de ces toilettes sensationnelles. Mais les critiques tombèrent bien vite devant 
la ligne si gracieuse des robes Tanagra et les femmes les adoptèrent. Elles 
acqui:"ent rapidement droit de cité dans la ville, ces toilettes que l'on avait 
tant blâmées, et elles sont encore aujourd'hui en pleine vogue. Une mode aussi 
charmante ne pouvait, en effet, qu'obtenir un grand succès, et Mme Margaine- 
Lacroix fut bien inspirée en créant ses modèles d'après l'antique. 

L'on sait d'ailleurs que Mme Margaine-Lacroix, peintre de grand talent, est 
douée de rares qualités artistiques et qu'elle possède le sens si précieux de la 
couleur et de la ligne. Elle a créé également les fameuses robes sylphides, qui se 
portent sans corset, et les brassières sylphides, si réputées, qui laissent à la 
femme toute la liberté et toute la souplesse des mouvements. 

La maison Margaine, sous la direction de Mme Margaine-Laci'oix, fille de 
M- Margaine, fut créée en 1868. Elle a pris une très grande extension vers l'an- 
tiée 1899 et a obtenu de hautes récompenses aux expositions de Paris en igoo et 
de Milan en 1906. A la récente Exposition Eranco-Britannique, la maison 
Margaine-Lacroix eut im éclatant succès avec ses robes sylphides et ses robes 
Tanagra; qui' évoquent la grâce des statuettes antiques. 

-Earue Taitbout a été créée en 1773 par le marquis de Laborde, sur un ter- 
rain acquis aux rehgieux Mathurins, et ce nom de Taitbout est celui d'un des 
greffiers de la ville. Au coin du boulevard et de la rue Taitbout, se trouvait le 
fameux Tortoni, remplacé aujourd'hui par un marchand de chaussures. 

Tortoni était, pour ainsi dire, le centre de ce qu'on a appelé pendant fort long- 
temps le boulevard de Gand et à ce propos nous ne résisterons pas au plaisir 
de citer cette brillante description d'Alfred de Musset, que M. Adolphe Brisson a 
reproduite dans l'un de ses feuilletons : 

« L'espace compris entre la rue Grange-Batelière et celle de la Chaussée- 
d'Antin n'a pas, comme vous savez, Madame, plus d'une portée de fusil de long. 
C'est un lieu plein de bouc en hiver et de poussière en été. Quelques marronniers 
qui y donnaient de l'ombre ont été abattus à l'époque des barricades. Il n'y reste 
pour ornement que cinq ou six arbrisseaux et autant de lanternes. D'ailleurs, 
rien ne mérite l'attention, et il n'existe aucune raison de s'asseoir là plutôt qu'à 
toute autre place du boulevard, qui est aussi long que Paris. 

« Ce petit espace, souillé de poussière et de boue, est cependant un des lieux 
les plus agréables qui soient au monde. C'est un des points, rares sur la terre, oii 
le plaisir est concentré. Le Parisien y vit, le provincial y accourt ; l'étranger qui 
y passe s'en souvient comme de la rue de Tolède, à Naples, comme autrefois de 
la Piazetta, à Venise. Restaurants, cafés, théâtres, bains, maisons de jeu, tout s'y 
presse ; on a cent pas à faire : l'univers est là. De l'autre côté du ruisseau, ce sont 
les Grandes-Indes. 



536 LA VILLE LUMIERE 

« Vous ignorez sûrement, Madame, les mœurs de ce pays étrange qu'on a 
nommé boulevard de Gand. Il ne commence guère à remuer qu'à midi. Les 
garçons de café servent dédaigneusement quiconque déjeune avant cette heure. 
C'est alors que les dandys arrivent ; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, 
attendu que le perron est envahi par les barbares, c'est-à-dire les gens de la 
Bourse. Le monde dandies, rasé et coiffé, déjeune jusqu'à deux heures, à grand 
bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa journée est impénétrable : 
c'est une partie de cartes, un assaut d'armes ; mais rien n'en transpire au dehors, 
•et je ne vous le confie qu'en secret. 

« Il n'en faut pas moins remarquer la taille fine de la grisette, la jolie maman 
qui traîne son marmot, le classique fredon du flâneur, le panache de la demoiselle 
qui sort de sa répétition. A cinq heures, changement complet : tout se vide et 
reste désert jusqu'à six heures. Les habitués de chaque restaurant paraissent peu 
à peu et se dirigent vers leurs mondes planétaires. Le rentier retiré, amplement 
vêtu, s'achemine vers le café Anglais avec son billet de stalle dans sa poche ; le 
courtier bien brossé, le demi-fashionable vont s'attabler chez Hardy ; de quelques 
lourdes voitures de remise débarquent de longues familles anglaises, qui entrent 
au café de Paris, sur la foi d'une mode oubliée ; les cabinets du café Douix voient 
arriver deux ou trois parties fines, visages joyeux mais inconnus. 

« Devant le club de l'Union illuminé, les équipages s'arrêtent ; les dandies 
sautillent çà et là avant d'entrer au Jockey. A sept heures, nouveau désert. 
Quelques journalistes prennent le café pendant que tout le monde dîne. A huit 
heures et demie, fumée générale ; cent estomacs digèrent, cent cigares brûlent ; 
les voitures roulent, les bottes craquent, les cannes reluisent, les chapeaux sont 
de travers, les gilets regorgent, les chevaux caracolent... 

« Le monde dandy s'envole de nouveau. Ces messieurs sont au théâtre et ces 
dames pirouettent. La compagnie devient tout à fait mauvaise. On entend dans 
la solitude le crieur du journal du soir. A onze heures et demie, les spectacles se 
vident ; on se casse le cou chez Tortoni pour prendre une glace avant de s'aller 
coucher. Il s'en avale mille dans une soirée d'été. A minuit, un dandy égaré re- 
paraît un instant ; il est brisé de sa journée ; il se jette sur une chaise, étend son 
pied sur une autre, avale un verre de limonade en bâillant, tape sur une épaule 
quelconque en manière d'adieu, et s'éclipse. Tout s'éteint. On se sépare en fumant 
au clair de la lune. Une heure après, pas une âme ne bouge ; et trois ou quatre 
fiacres patients attendent seuls devant le café Anglais des soupeurs attardés 
qui n'en sortiront qu'au jour. 

« Si je vous dis. Madame, que pour un jeune honune il peut y avoir une 
extrême jouissance à mettre une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire. Si 
je vous dis qu'un cheval d'allure douce et commode, passablement beau, restera 
peut-être entre les mains du marchand, alors qu'on se précipitera sur une méchante 
bête qui va ruer à chaque coin de rue, vous me traiterez de fou. Si je vous dis 
qu'assister régulièrement à toutes les premières représentations, manger des 



IXe ARRONDISSEMENT 537 

iraises avant qu'il y en ait, prendre une prise de tabac au rôti, savoir de quoi 
l'on parle et quelle est la dernière histoire d'une coulisse, parier n'importe sur 
quoi le plus cher possible et payer le lendemain, tutoyer son domestique et 
ignorer le nom de son cocher, sentir le jasmin et l'écurie, lire le journal au spec- 
tacle, jouer le distrait et l'affairé en regardant les mouches aux endroits les plus 
intéressants, boire énormément ou pas du tout, coudoyer les femmes d'un air 
ennuyé avec une rose de Tivoli à sa boutonnière, avoir enfin pour maîtresse une belle 
dame qui montre pour trois francs au parterre ce qu'il y a de plus secret dans tout 
son ménage ; si je vous dis que c'est là le bonheur suprême, que répondrez-vous? 

« Une botte qui fait mal va presque toujours bien ; un méchant cheval 
peut être plus beau qu'un autre ; à une première représentation, s'il n'y a pas 
d'esprit dans la pièce, il y a du monde pour l'écouter ; rien n'est si doux qu'une 
primeur quelconque : une prise de tabac fait trouver le gibier plus succulent ; 
rire, parier et payer sont choses louables et permises à tous ; l'odeur de l'écurie 
est saine et celle du jasmin délectable ; tutoyer les gens donne de la grandeur ; 
l'air ennuyé ne déplaît pas aux dames ; et une femme qui vaut la peine qu'on 
aille au parterre, quel que soit le prix de la place, est assurément digne de faire 
le bonheur d'un homme distingué... Nous ne nous comprenons pas, n'est-il pas 
vrai?... C'est ce qui fait. Madame, que je n'essaierai pas de vous expliquer les 
chai'mes du boulevard de Gand et que je suis obligé de m'en tenir à ce que je 
vous ai dit tout à l'heure : c'est un des lieux les plus agréables qui soient au monde. . . » 

A l'intersection du boulevard des Italiens et du boulevard [Montmartre, se 
trouve la rue Drouot. 

Au numéro i était autrefois l'hôtel de la duchesse de Grammont. 

Au numéro 19 nous voyons la Pharmacie Normale. Cette pharmacie fondée 
en 1855, a opéré une véritable révolution dans la consommation pharmaceutique. 
Elle a été la première à commercialiser ses prix, en restant, malgré cela, toujours 
fidèle aux vieilles traditions et aux lois qui régissent l'exercice de la profession 
et qui veulent que toutes les préparations pharmaceutiques, toute la pharmacie 
galénique, soient faites dans le laboratoire du pharmacien et sous la surveillance 
immédiate du praticien diplômé. 

Le laboi'atoire de la rue Drouot a été souvent visité par le corps médical ainsi 
que par la clientèle de la pharmacie, qui peuvent ainsi se convaincre par eux- 
mêmes des soins méticuleux apportés à toutes les préparations. Le public a bien 
vite compris ces avantages tant au point de vue du pi"ix que de la sécurité pour 
la qualité des médicaments que lui vendrait la Pharmacie Normale, et c'est pour 
cela qu'il lui a accordé, de suite, une confiance et une sympathie qui n'ont fait 
que s'affirmer tous les jours. La Pharmacie Normale est fière de posséder la 
faveur du public et s'efforce de la mériter chaque jour davantage. 

Il n'existe certes pas, dans le monde entier, une pharmacie de détail outillée 
plus scientifiquement, occupant un personnel plus nombreux et réalisant un 
chiffre d'affaires plus important que celui de la Pharmacie Normale. 



538 



LA VILLE -L-U:M-I È RE- 



Ses laboratoires de manipulation peuvent être considérés comme des labora^ 
toires modèles. Son laboratoire d'analyses est abondamment pourvu de tous les 
appareils que peuvent nécessiter les analyses chimiques médicales, microgra- 
phiques, biologiques et industrielles. 

La Pharmacie Normale se met à la dispu^itinn de ses clients et de tout le 
corps médical pour faire visiter son laboratoire. 

Il est spécialement dirijjé par un des directeurs, ancien préparateur des tra- 




PARTIF, D INTERIEUR DE T..\ PH.-\RM.\CIE NOKMALE. 



vaux cliimiqui's de l'Ecole Supéricin-e de Fliarmacic de Paris et ancien clief de 
Laboratoire de la Eaculté de médecine. 

Dans ce laboratoire sont essayés et analysés tous les produits chimiques 
et toutes lés. rriatières ])remières achetés j^our le service de la Pharmacie Nor- 
male. . ' 

. Elle ;a. obtenu toutes les jilus hautes récompenses aux récentes expositions 
et a été notarhment membre du jury et hors concours à l'Exiiosition Universelle 
de 1900 et à l'Exposition Franco-Britannique de Londres. 

La Pharmacie Normale tient à honneur de ne pas s'écarter de ses traditions 
et de justifier toujours sa vieille renommée, par son attention et sa volonté de 
donner j)ar tous les moyens possibles satisfaction à sa clientèle. 



I X '^ A R R O N DISSE M Ë N T 



'S3^ 




540 



LA VILLE LUMIERE 



L'ancien hôtel de Choiseul occupait l'emplacement du numéro 3 actuel de 
la rue Drouot. Il s'étendait d'im côté jusqu'à la rue Lafayette et, de l'autre, au 
delà de la rue Favart, sur la presque totalité du terrain où plus tard on construisit 
rOpéra-Comique. Lors de la construction de ce théâtre, M. de Choiseul fit don 
de son parc et d'une somme de huit cent mille francs, à la condition expresse 
qu'il lui serait réservé pour toujours, à lui et à ses descendants, une loge faisant 
face à celle du roi. Le duc de Choiseul avait accès à cette loge par un souterrain 
qui, partant de son hôtel, conduisait directement au théâtre, en passant sous les 
boulevards. 

Lors de l'incendie de l'Opéra-Comique, en 1887, les héritiers du duc de 
Choiseul ayant été privés de la jouissance de leur loge, pendant treize ans, jusqu'à 
la réédification de la salle, qui ne fut terminée qu'en 1900, plaidèrent contre la 
ville et obtinrent trente mille francs à titre d'indemnité. 

La mairie du IX*^ arrondissement est située au numéro 6 de la rue Drouot, 
dans l'ancien hôtel du banquier Aguado de Las Marimas ; et au numéro 24 nous 
voyons le fameux restaurant Lapré, dirigé aujourd'hui par M. ]\Iaurice. Ce res- 
taurant est célèbre dans le monde des théâtres et dans celui de la finance ; il est 
bien connu pour ses déjeuners et ses dîners, qui ont acquis une très grande 
vogue. En dehors de ses salles de restaurant, il possède de grands et de petits 
salons particuliers, toujours fréquentés par la clientèle la plus élégante. 




VN DliS SALONS DE LA MAISON LAPRÉ. 



IX-^' ARRONDISSEMENT 



541 




542 



LA VILLE LUMIÈRE 



terestaurant Lapré, dont la cuisine et la eave furent toujours extrêmement 
appréciées, a la grande spécialité d'huîtres fines que l'on vient savourer chez lui 
en les arrosant d'un bon petit vin. 

Il y a quelques années, le restaurant Lapré fut célèbre par une aventure qui 
fit jaser tout Paris ; c'est là, en effet, l'on s'en souvient peut-être, que le financier 
Boulaine, après avoir eu quelques petits démêlés avec la justice, était venu 
s'offrir un bon dîner en compagnie des deux agents affectés à sa surveillance; le 
brave et joyeux financier n'eut rien de plus pressé que de semer ses gardiens, qui 
restèrent au restaurant Lapré, alors que Boulaine avait été rejoindre sans doute 
(juelque galante amie. 

Reprenons maintenant le boulevard Montmartre. Nous avons déjà vu l'his- 
torique de ce boulevard, qui est resté l'endroit le plus parisien de la ville. 

Au numéro i6 est le cercle que l'on a familièrement dénommé : Cercle des 
Ganaches. A l'angle du boulevard Montmartre et du boulevard Poissonnière se 
trouve l'hôtel Brébant, qui, à l'époque de l'Exposition de 1867, fut le rendez-vous 
du Tout-Paris. 

Brebant avait été, nous dit le Dictionnaire des Rues de Paris, le plus parisien 
des restaurants. En 1867, époque où il était en pleine vogue, Brebant possédait 
plus de quatre-vingt mille bouteilles de vins dans ses caves. C'était alors le rendez- 




IXe ARRONDISSEMENT 



543 




544 



LA VILLE LUMIERE 




MAISON BKEEANT. 



VOUS du Tout-Paris littéraire, et les journalistes qui fréquentaient cet établisse- 
ment avaient surnommé le patron : Le père des lettres. 

A ce moment, c'était l'un des rares retraits où l'on mangeait la nuit. Dans un 
article sur les grandes cuisines et les grandes caves de Paris, M. A. Luchet nous 
dit : « La cuisine, bellement faite en son rez-de-chaussée vaste, travaille néan- 
moins toujours sur marchandises de premier choix. La casserole n'a donc rien à 
masquer : c'est une garantie. La cave, souvent faite et refaite, est forte de quatre- 
vingt mille bouteilles. On y signale un vin de Lafïîtte de 1846, les quatre grands 
châteaux de 1848, un Pichon-Longueville 1857, ^'^'^^ bouchon du propriétaire, 
des Chambertin de 1842 et 1858, Romanée 1846, 1854, 1858, Clos de Tart, Po- 
mard, Volnay-Santenot et Beaune des Hospices, 1858. De plus, quelques vins 
d'Hermitage et de Côte-Rôtie de 1849. Si c'est bien pur, c'est bien attirant ! " 

L'hôtel Brebant a été tout récemment aménagé avec le plus grand confort. 
Citons à côté de l'hôtel Brebant le tailleur Mazella, dont l'habileté est bien 
connue et très appréciée de tous les Parisiens. L'art du tailleur consiste sur- 
tout dans la coupe et le prestage, qui se fait avec des fers nommés caiTeaux et 
qui donne au vêtement la forme élégante, durable, qu'il doit avoir. Cette der- 
nière opération très délicate suffit à elle seule pour qu'un vêtement ait bonne 
ou mauvaise façon, selon la manière dont elle est exécutée, pour gâter une 
pièce très bien coupée et pour en améliorer une dont la coupe serait défectueuse. 



IXe ARRONDISSEMENT 



545 




MAISON MAZELLA. 



Le métier du tailleur est lié à celui du drapier, et tout d'abord la partie la plus 
importante de sa profession dut être la taille quand on commença à porter des 
vêtements ajustés. Au moyen âge, ces vêtements devaient présenter des diffi- 
cultés assez grandes, lorsqu'ils étaient collants et dessinaient absolument les 
formes. Il est vrai que certaines pièces du vêtement étaient tricotées dans un 
grand nombre de cas. Les tailleurs étaient aussi des « chaperonniers » ; ces 
derniers avec le temps et grâce aux modes formèrent une profession spéciale 
et devinrent les chapeliers. Les costumes de Mazella sont parfaitement exécutés. 

Au numéro 4 du boulevard Poissonnière existe l'hôtel de l'abbé Saint-Phar, 
fils naturel de Philippe d'Orléans. 

Suivons maintenant la rue Rougemont, la rue Bergère, ori se trouve le Con- 
servatoire de Musique et de Déclamation. La première école de chant fut créée 
par Lulli, en 1672. En 1781, une école de déclamation fut créée par les acteurs 
Mole et Dugazon. Parmi les élèves de cette école, se trouva celui qui devait être 
le grand tragédien Talma. Cette école fut l'origine du Conservatoire. En 1784, 
on décréta qu'une école de chant serait établie à l'endroit même où se trouve 
aujourd'hui le Conservatoire, qui était alors l'hôtel des Menus Plaisirs du Roi. 

Le Conservatoire fut supprimé pendant la Révolution, puis rétabh le 18 Bru- 
maire, an III. L'école de déclamation ne fut ajoutée qu'en 1806. 

35 




X^ ARRONDISSEMENT 




«a^^^E Xe arrondissement, enclos Saint-Laurent, comprend les quartiers de 



^1 Saint- Vinccnt-de-Paul, de la porte Saint-Denis, de la porte Saint 
Martin et de l'hôpital Saint-Louis. La mairie, située rue du Faubourg- 
Saint-Martin et rue du Château-d'Eau, est un véritable palais : elle a été 
reconstniite en 1892 et inaugurée par Félix Faure. L'ancienne mairie occupait 
l'emplacement d'une caserne delà garde qui avait été saccagée et incendiée en 1848. 

Lors des travaux de reconstruction de la rue du Château-d'Eau, dont le 
nom vient de l'ancienne fontaine de la place de la République, on mit à jour une 
arche de pont en parfait état de conservation qui est restée dans les fondations 
de la nouvelle mairie. Il existait à cet endroit une rivière qui, après avoir tra- 
versé les Champs-Elysées, allait se jeter dans la Seine. C'est dans la rue du Châ- 
teau-d'Eau qu'avait été construite la salle Barthélémy, qui fut un bal public 
très en vogue sous Napoléon III : on allait y voir danser la « liUe du bourreau ». 
La famille de Sanson possédait, depuis 178g, une maison peinte en rouge située 
non loin du bal Barthélémy, au 31 de la rue des Marais. On sait que ce fut Charles 
Sanson qui guillotina toutes les illustres victimes de la Révolution ; son fils. 
Henri Sanson, qui l'avait assisté pendant la Terreur, trouva original, étant criblé 
de dettes, de faire saisir la guillotine. 

La rue du Faubourg-Saint-Martin part de la porte Saint-Martin pour aboutir 
boulevard de la Villette : sous la Révolution, on l'appela faubourg du Nord. 
Vers le vi^ siècle, ime chapelle dédiée à saint Martin existait entre le terrain 
compris entre l'église Saint-Martin et la Seine lorsque les Normands, au ix^ siècle, 
détruisirent cette portion de Paris ; au siècle suivant, on reco'nstniisit le fau- 
bourg. Le nouveau quartier longeait la rivière entre la place de Grève et la nie 
Saint-Denis et était traversé par la me Planche-Mibray et la rue des Arcis. 
Tout au bord du ileuvc se trouvait la grande place au W-au et la Tuerie ; plus 
haut, la Triperie et la grande Boucherie derrière le Châtelet. 

Ce quartier, qui faisait partie déjà de la première enceinte de Paris, fut incor- 
poré dans celle de Philippe-Auguste dès le commencement du xiii'" siècle. La 
porte de l'enceinte se trouvait devant la rue aux Oies et s'appelait porte Saint- 
Martin. De 1220 à 1368, une population nombreuse s'agglonu'ra autour du 
prieuré de Saint-Martin-des-Champs, et c'est ainsi que se forma la seconde jiartie 
de la rue Saint-Martin. En 1674, la porte de l'enceinte de Philippe-Auguste fut 
renversée et, sur son emplacement, s'éleva l'Arc de Triomphe actuel, noiniii' 
porte Saint-Martin. Le faubourg qui se forma derrière ce monument sai>pel.i 



Xe ARRONDISSEMENT 547 

d'abord faubourg Saint-Laurent, mais changea bientôt son nom contre celui du 
faubourg Saint-Martin. De nombreuses constructions y furent faites et, dès la 
fin du xviiie siècle, il avait l'importance qu'il a conservée actuellement. Au 62 du 
faubourg Saint-Martin se trouvait jadis le théâtre des Délassements-Comiques 
ancien théâtre de Mme Saqui, qui fut fondé boulevard du Temple, puis transféré 
rue d'Angoulême. Au 119, se trouve l'église Saint-Laurent : dès le vi^ siècle, il 
existait près de Paris, sous le nom de Saint-Laurent, une abbaye qui fut dévastée 
par les Normands. L'église actuelle date du xV^ siècle ; en 1795, elle fut concédée 
aux Théophilanthropes, qui en firent le temple de la Vieillesse. Au 148, se trou- 
vait l'hospice des Incurables, dits Récollets, devenu aujourd'hui l'hôpital militaire 
des Récollets. Sous Louis XV, le duc de Lorges possédait à cet endroit une 
immense propriété qui s'étendait jusqu'aux Buttes Chaumont et oiî le Régent 
venait parfois chasser. 

Nous suivrons à présent le canal Saint-Martin, dont les travaux coûtèrent 
près de quinze millions. Ce canal a plus de quatre mille mètres de parcours, du 
bassin de la Villette au boulevard Morland ; il a été tracé dans la partie qui va 
de la Bastille à la Seine dans les fossés même de l'ancienne forteresse. Le canal 
Saint-Martin fait suite au canal de l'Ourcq ; de chaque côté du canal s'étendent 
les quais de Jemmapes et de Valmy, qui portent les noms de deux victoires rem- 
portées pendant la Révolution par Dumouriez et Kellermann. 

Au numéro 169 du quai de Valmy, nous voyons les ateliers de la grande mai- 
son de photographie Demaria-Lapierre, dont nous avons vu tantôt la salle d'ex- 
position et de vente, rue des Pyramides. A ce propos, il nous semble intéressant 
de visiter l'usine où se construisent tous les appareils de la maison : ce sont des 
ateliers très importants et admirablement organisés. Les matières dont sont com- 
posés les appareils photographiques entrent dans les usines à l'état brut : bois 
simplement équarris, métaux en planches, en tubes ou en pièces fondues, verres 
d'optique en plaques informes, peaux diverses destinées au gainage ou à la con- 
fection de soufflets, etc., etc., pour en ressortir ensuite sous la forme de véritables 
instruments de précision, à la fois élégants et pratiques, qui sont de plus en plus 
les appareils préférés de tous les connaisseurs. Les principaux bois utilisés pour 
la fabrication sont l'acajou, le teck de Java, le noyer, le poirier et l'aulne de France. 
Ces bois, tous de choix, ne peuvent être employés qu'après avoir été conservés 
pendant de longues années dans des séchoirs à air libre, installés dans ce but. 
Le travail mécanique de la partie ébéniste des appareils se fait dans le grand 
hall de l'usine du quai de Valmy, où un grand nombre de machines-outils sont 
actionnées par une force motrice puissante à laquelle coopèrent la vapeur et l'élec- 
tricité. Certains de ces outils marchent avec une vitesse de près de trois mille 
tours à la minute, découpant, entaillant ou creusant le bois avec une netteté 
parfaite. Les ferrures sont fabriquées par milliers ; elles sont généralement en 
cuivre, en acier ou en aluminium chaque fois que cela est possible, la faible den- 
sité de ce métal permettant de diminuer d'autant le poids des appareils et de les 



548 LA VILLE LUMIÈRE 

rendre ainsi plus légers. Les soufflets sont fabriqués par des ouvrières, et cette 
fabrication exige de grands soins, car l'étanchéité du soufflet doit être absolue. 
La construction des obturateurs de toutes les parties mécaniques, de même que 
celle des montures d'objectifs, est faite par des ouvriers spécialement compétents 
en ce genre de travail qui exige des soins tout particuliers. 

La partie optique a été l'objet d'études approfondies et de perfectionnements 

incessants. L'on pourra se rendre compte que les appareils Demaria-Lapierre 

présentent une absolue perfection. Les appareils d'amateurs ont été disposés, 

.chaque fois que cela a été possible, pour l'emploi simultané des plaques et des 

pellicules. 

La maison Demaria-Lapierre est la seule fabrique, aussi bien en Europe 
qu'en Amérique, dont la fabrication comprenne réellement en entier toutes les 
parties qui constituent l'appareil photographique. Ses nombreux modèles d'ap- 
pareils, ses anastigmats, ses lanternes de projection et d'agrandissement, ainsi 
que tous ses accessoires, sont connus et appréciés des savants et praticiens les 
plus réputés. 

. La raison sociale actuelle est : Société anonyme des établissements Demaria- 
Lapierre, au capital de i loo ooo francs. 

Cette société est le fournisseur des ministères et d'un grand nombre d'éta- 
blissements scientifiques, militaires ou industriels de France et de l'étranger ; 
elle a obtenu les plus hautes récompenses à toutes les expositions et fut hors 
concoui's et membre du jury à Paris en 1900, à Hanoï en 1902 et Milan en 1906. 
Elle possède des succursales dans plusieurs villes d'Europe, et notamment à 
Londres, à Bruxelles et à Dresde. 

Quai Jemmapes, nous rencontrerons la rue de l'Hùpital-Saint-Louis. L'hô- 
pital Saint-Louis fut édifié sous le règne de Henri IV pour le traitement de la 
peste. Vers le milieu du xviil^ siècle, sa destination s'étendit à toutes les mala- 
dies qui, sans être épidémiques, étaien.t néanmoins contagieuses (i). 

Suivons le quai de Valmy jusqu'à la rue du Temple, très ancien chemin qui 
conduisait au village de Belleville et avait été créé sur le territtvire dénommé le 
clos de Malevart, connu depuis sous le nom de la Courtille. 

Il existait jadis de nombreux clos dans Paris : on désignait sous ce nom 
les clôtures à l'aide desquelles les habitants essayaient de jinitéger contre U> 
attaques ennemies leurs biens situés en dehors des murs de ht \ille ; les guerres 
privées, les révoltes et les brigandages des seigneurs exposaient en effet les 
produits de la culture des terres à des ravages continuels, et un a\ait senti la 
nécessité d'enclore de murs les terres cultivées. 

Au 129 du faubourg du Temple se trouvait jadis le fameux cabaret de (lillc^ 
Desnoyers. 

Traversons la place de la Képubli([ue et suixons du côté des numéros pairs 

( I ) Hôpital Saint-Louis. — Médecins : Hallopcau, Uanlos, Balzer, De Beurmann, Gaucher, 
Brocq, Thibiergc, - Chirurgiens: Deinoulin, Bcurnier, Rochard.-- Accoucheur: Boissard. 



X^' ARRONDISSEMENT 




550 LA VILLE LUMIERE 

ies boulevards Saint-iMartin, Saint-Denis et Bonne-Nouvelle. Nous trouvons le 
théâtre des Folies-Dramatiques, qui avait été fondé sur le fameux boulevard du 
Crime. Dans la salle de ce théâtre furent représentés des succès fameux tels que 
l'Œil crevé, le Petit Faust, Chilpénc, la Fille de Mme Angot, etc., etc. 

Au coin de la rue de Bondy et du boulevard Saint-Martin, nous voyons le 
théâtre del' Ambigu, qui fut primitivement un théâtre de marionnettes, fondé par 
Audinot ; incendié en 1827, il fut reconstruit à la place même qu'il occupe encore 
aujourd'hui. C'est là que Pixéricourt avait donné, en 1797,1e fameux mélodrame 
intitulé Vidoy on l'Entant de la Forêt. Les auteurs, à cette époque, étaient 
feien loin d'être payés comme ils le sont aujourd'hui : ils vendaient leurs ouvrages 
pour une somme infime aux directeurs des théâtres, et Pixéricourt écrivit lui- 
même sur un de ses ouvrages, avec beaucoup d'amertuMe sans doute, cette phrase : 
« Ce drame a été vendu à Cotte, directeur, deux louis, e* cet homme a gagné deux 
millions avec mes pièces ! » C'est à l'Ambigu que furent représentés tous ces 
drames fameux parmi lesquels nous citerons Les Mousquetaires, d'Alexandre 
Dumas, avec Mélingue dans le rôle de d'Artagnan, le Juif Errant d'Eugène 
Siie avec l'acteur Chilh' qui traça du rôle de Rodin une inoubliable silhouette ; 
Fanfan la Tulipe, avec Dumainc ; le Crime d-: Favernc, avec le célèbre 
Frederick Lemaitre ; Roger la Honte, les Deux Cosses, ouvrage qui rapporta 
à son auteur certainement davantage qu'au malheureux Pixéricourt. Puisque 
nous sommes à l'Ambigu, dans le royaume du mélodrame, rapp'^'lons qu'Alfred 
de Musset fit l'apologie de ce genre dramatique dont le peuple de Paris est 
toujouis si friand : 

« Vive le vieux roman, vive la page heureuse 
Que tourne sur la mousse une belle amoureuse ! 
Vive d'un doigt coquet le livre déchiré, 
Qu'arrose dans le bain le robinet doré ! 
Et que tous les pédants frappent leur tête creuse, 
Vi\e le mélodrame où Margot a pleuré ! 

Oh ! oh ! dira quelqu'un, la chose est un peu rude ' 
N'est-ce rien de rimer avec exactitude? 
Et, pourquoi mettrait-on son fils en pension. 
Si, pour unique juge, après quinze ans d'étude. 
On n'a qu'une cornette au bout d'un cotillon? 
J'en suis bien désolé, c'est mon opinion. » 

Tout près de l'Ambigu, nous vo\'ons le théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui 
fut construit pour remplacer celui qui avait été incendié pendant la Commune. 
Il fut édifié en soixante-quinze jours par l'architecte Lenoir, pour servir de salle 
provisoire à l'Opéra. A cause de la rapidité des travaux, on croyait la salle peu 
solide et, pour l'essayer, on eut cette idée extraordinaire d'inaugurer par une 
représentation populaire gratuite la salle de l'Opéra, au risque de tuer les mal- 
heureux qui y assistaient. Frederick Lemaitre et Mélingue jouèrent aussi -ur la 
scène de la Porte-Saint-Martin dans Trente ans on la Vie d'un Jour-tr, pièce 



Xe ARRONDISSEMENT 551 

dans laquelle Frederick Lemaitre remporta l'un de ses plus grands succès. C'était 
à la Porte-Saint-Martin qu'avait eu lieu la première représentation de Mariait 
Delorme et de Lucrèce Borgia. M. Georges Cain nous raconte ainsi ces premières 
représentations dans son ouvrage sur les Anciens théâtres de Paris. 

« On sait la curieuse histoire de Marion Delorme : la pièce distribuée et 
répétée au Théâtre-Français, l'intervention de la censure, le veto de M. de Mar- 
tignac et celui de M. de Polignac, et Victor Hugo allant lui-même soumettre à 
Charles X le quatrième acte qui causait ce grand tapage. Le grand poète, dans 
les Rayons et les Ombres, nous a conté cette poignante entrevue : 

... c( Entre le poète et le vieux roi courbé. 

De quoi s'agissait-il? D'un pauvre ange tombé 

Dont l'amour refusait l'âme avec son haleine : 

De Marion, lavée ainsi que Madeleine, 

Qui boitait et traînait son pas estropié, 

La censure, serpent, l'ayant mordue au pied. 

Le poète voulait faire un soir apparaître 

Louis XIII, ce roi sur qui régnait un prêtre, 

Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ; 

Et que la foule vînt et qu'à travers des pleurs. 

Par moments, dans un drame étincelant et sombre. 

Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre. » 

Charles X fut charmeur, aimable, gracieux... mais, après avoir lu l'acte, 
eut le regret de ne pouvoir autoriser la représentation, et Marion Delorme fut 
ajournée. Cet ajournement devait être de courte durée, la Révolution de 1830 
ayant supprimé la censure et le théâtre ayant reconquis sa liberté dans la liberté 
générale. Le Théâtre-Français réclamait de nouveau Marion Delorme ; ^'ictor 
Hugo refusa : il sentait l'hostilité du Théâtre-Français à cet art romantique dont 
il était le chef incontesté. M. Taylor seul lui était acquis, mais les pouvoirs du 
commissaire royal étaient limités,... et il accorda la pièce à M. Crosnier, le succès, 
seur de M. Jouslin de La Salle, à la Porte-Saint-Martin. 

Ce fut le II août 1831, un peu plus de trois mois après Antony, que fut 
donnée la première représentation de Marion Delorme. Mmes Dorval et Bocage 
furent admirables. Gobert, qui ressemblait tant à Napoléon, obtint un franc 
succès dans le personnage si complexe de Louis XIH, et Provost, Chéri et Serres 
furent applaudis ; ils représentaient l'Angely, le marquis de Savemy et le Gra- 
cieu.x. 

Marion Delorme fut fort discutée. Stendhal écrit au baron de Mareste : 
« Marion Delorme a fait un demi-fiasco, non que cela vaille moins qu'Hernani, 
au contraire, mais on est si peu amusable aujourd'hui ! Point de ces fureurs 
comme l'année passée, le public bâille ou ne vient pas. Toute la littérature tombe 
en quenouille, les vers principalement. >i Le premier acte réussit. Le second fut 
accueilli froidement... Mais Mme Dorval entra, il y eut une telle effusion, une 
telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et 



552 LA VILLE LUMIERE 

que toutes les femmes pleurèrent. A la chute du rideau, il y eut une bordée de 
sifflets. Mais les applaudissements en grande majorité eurent le dessus et saluèrent 
énergiquement le nom de l'auteur. » 

A la Porte Saint-Martin, Sarah-Bernhardt joua tout le répertoire de Sardou, 
entre autres la Tosca et Théodora, qui obtinrent une si grande vogue. 

En 1895, Coquelin aîné prit la direction de la Porte-Saint-Martin et, en 1897, 
créa, avec le succès que l'on sait, le rôle de Cyrano de Bergerac. Lorsque panit 
la brochure de la pièce, Rostand écrivit sur la première page cette dédicace : 
«C'est à l'âme de Cyrano que je voulais dédier ce poème; mais, puisqu'elle a 
passé en vous, Coquelin, c'est à vous que je le dédie. » 

Le théâtre de la Renaissance fut construit en 1872, sur l'emplacement de 
l'ancien restaurant Defïîeux, connu pour ses repas de noces ; on y joua d'abord 
l'opérette, puis il devint théâtre Sarah-Bernhardt. Il reprit ensuite son nom de 
théâtre de la Renaissance, sous la direction de Guitr}-. 

Le boulevard de Strasbourg part du boulevard Saint-Denis pour aboutir 
à la gare de l'Est ; il fut créé en 1852 sur l'emplacement de l'ancienne foire Saint- 
Laurent. 

Les foires les plus célèbres de Paris furent celles de Saint-Lazare, de Saint- 
Laurent, de Saint-Germain, des Jambons et de Saint-Ovide. 

Bon nombre de comédiens ambulants s'établirent dans les foires de Saint- 
Laurent et Saint-Germain et s'y maintinrent malgré les Confrères de la Passion 
et les acteurs de l'hôtel de Bourgogne, auxquels ils furent seulement tenus de 
verser une redevance annuelle de deux écus. 

On avait commencé par des théâtres de marionnettes et le fameux Brioché 
eut des imitateurs nombreux. 

En 1661, le sieur Raisin, organiste des rois, était venu montrer à la foire 
Saint-Laurent une épinette à trois claviers, dont l'un paraissait répéter tout seul 
les airs que l'on jouait sur les deux autres. Le roi, charmé et effrayé en même 
temps, voulut connaître le secret de ce prodige : c'était tout simplement le fils 
cadet de Raisin qui était placé dans l'intérieur de l'épinette. Louis -XIV, amusé, 
accorda à Raisin la permission de jouer la comédie avec une troupe qui serait 
désignée sous le nom de troupe du Dauphin. Le théâtre de la troupe de Raisin 
lut fermé après quelques années d'ime vogue extraordinaire, et Molière obtint 
un ordre du Roi pour enlever le jeune Baron à la veuve Raisin. 

D'excellents auteurs travaillèrent pour les théâtres de la foire ; on vit éclore 
sur ses tréteaux une foule de divertissements : arlequinades, pantomimes, pro- 
logues, etc., auxquels travaillèrent Le Sage, Fuselier, Favard, Dominque, 
Piron, Vadé, Sedaine et nombre d'autres. Les frères Parfaict ont écrit l'Histoire 
du Théâtre de la Foire Saint-Laurent et de la Foire Saint-Germain, dont l'influence 
a été considérable sur notre littérature dramatique. 

Boulevard de Strasbourg, nous rencontrerons le théâtre Antoine, ancien 
théâtre des Menus-Plaisirs. 



Xe ARRONDISSEMENT 



553 




554 



LA VILLE LUMIERE 



Le boulevard Magenta fut ouvert en 1855. C'est au numéro 24 que se trouve 
le restaurant Véry, où eut lieu un attentat anarchiste en 1892. Le boulevard Ma- 
genta forme, sur son parcours, la place de Valenciennes ouverte en 1827, où nous 
trouverons le boulevard Denain, autrefois rue de la Barrière-Saint-Denis. 

Au numéro 12 du boulevard Denain est situé l'hôtel Terminus-Nord. C'est 

une très an- 
cienne maison 
qui a été fon- 
dée à Paris de- 
puis plus de 
cincpiante ans. 
Tout der- 
nièrement, l'hô- 
tel a été recon- 
struit en entier 
et aménagé 
avec le plus 
parfait confort 
moderne. L'hô- 
tel Terminus- 
Nord, qui ap- 
partient à MJI. 
Brossard. Le- 
\aiquc, Cama.x 
rt Cie, est l'hô- 
tel le plus im- 
port ;int du- 
quarticr de la 
gare du Nord ; 
il possède trois 
cents chambres, 
salons, salles 
(le bains, fu- 
moirs, etc. 

A droite et 
à gauche de l'hôtel, au rez-de-chaussée, se trouvent deux grands restaurants, admi- 
rablement i:- tallés, l'un à prix fixe et l'autre à la carte. Nous ne devons pas ou- 
blier de dire qu'un excellent orchestre joue tous les jours pendant le dîner,et l'on 
sait comb.en cet u-age ajoute aux restaurants d'agrément, de charme et de 
gaîté. L'hôtel Terminus-Nord offre aux voyageurs le plus grand confortable, et 
c'est à cela qu'il doit d'avoir considérablement accru son chiffre d'affaires depuis 
quehiuc temps. Il joint à tous ces avantages le privilège d'une excellente situation. 




Tl RMINUS-NCRD. 



Xe ARRONDISSEMENT 



555 




556 LA VILLE LUMIÈRE 

Le boulevard Denain nous conduit à la gare du Nord, tout près de laquelle 
nous voyons l'hôpital Lariboisière, situé sur l'emplacement de l'ancien clos Saint- 
Lazare, qui fut, durant les journées des 24 et 25 février 1848, un des principaux 
théâtres de l'insurrection. Les insurgés, à l'abri d'énormes barricades qu'ils avaient 
formées avec les matériaux apportés là pour servir à la construction de l'hôpital, 
tinrent tête, pendant longtemps, à l'armée régulière. L'hôpital Lariboisière fut 
inauguré en 1854 (i). 

La rue Saint- Vincent-de-Paul nous conduit à l'église du même nom.qiii fut 
construite, sur le plan de M. Lepère, pour remplacer la chapelle provisoire située 
rue Montholon. 

La rue de Dunkerque nous conduit à la rue du Faubourg-Saint-Denis, par 
laquelle nous reviendrons sur les boulevards. 

La rue du Fauboui"g-Saint-Denis, qui conduisait de Paris à l'abbaye Saint- 
Denis, est ime voie très ancienne. Au numéro 107, nous voyons la prison Saint- 
Lazare, construite sur l'emplacement d'un vieux monastère, qui devint un hôpital 
réservé au traitement des lépreux. C'est pour cette raison que l'on mit cet hôpital 
sous l'invocation de Saint-Ladre ou Saint-Lazare, le lépreu.x de l'Evangile. 
C'était la foire Saint-Lazare qui subvenait aux frais de la maladrerie. La maison 
de Saint-Lazare fut pillée et saccagée sous la Révolution; elle fut transformée, 
en 1793, en prison d'Etat, et André Chénier y fut enfermé. La maison de Saint- 
Lazare sert aujourd'hui de prison pour les femmes. Récemment, en procédant à 
des fouilles, on découvrit, sous la prison, les restes d'une ancienne crypte, dont 
les sculptures étaient en parfait état de conservation. 

Revenus boulevard Bonne-Nouvelle, nous trouverons le théâtre du Gym- 
nase, ancien théâtre de Madame, à cause de la duchesse de Berry, qui prenait 
grand plaisir à ce genre de spectacle. Au Gymnase furent jouées la plupart des 
pièces d'Alexandre Dumas fils, entre autres, le Demi-monde, le Fils naturel, le 
Père prodigue, etc., etc. Parmi les actciu's qui curent le plus de succès au 
Gymnase, nous citerons : Brossant, Dumas, Geoffroy, La Fontaine, Mmes Rose 
Chéri, Pasca, Céline Montalan, Blanche Pierson. Rachel avait débuté au Gymnase 
en 1837. 

Au numéro 12 du bouk'\-ard Honne-Nouxclle, nous voyons la pharmacie 
Vigier, dont l'historique vaut la peine d'être rapporté. Cette pharmacie fut iondée 
en 1765 par M. Charlard, qui devint prévôt du collège de pharmacie, à titre de 
pharmacien de Monseigneur U' duc d'Orléans. En 1779, il fut chargé, par Lenoir, 
lieutenant général de police, d'un travail sur la recherche chimique de l'étain, 
et c'est d'après ses conclusions (pie l'on a substitué l'étain au plomb et an cuivre 
dans la fabrication des vases et ustensiles divers, ainsi que pour les comptoirs des 
marchands de vin. De 1792 à 1794, le ministre de la Guerre, Carnot, confia à 

(i) Hôpital Lariboisière. — Jlédccins : Tapret, Brault, Gaillard, Legendre, I.aunois. 
— Chirurgiens ; Marion, Chaput, Picquc. 



Xe ARRONDISSEMENT 




558 LA VILLE LUMIERE 

Charlard la fourniture des médicaments aux troupes des armées de la République : 
il s'acquitta de cette fonction avec un grand zèle, mais il perdit une grosse partie 
de sa fortune, car le Directoire et le Consulat ne voulurent pas reconnaître cette 
dette. Charlard mourut en l'an VI, laissant à son neveu un établissement pros- 
père et un nom honorable. Ce dernier dirigea la pharmacie de 1798 à 1820 ; il 
accrut la réputation de sa maison, fut nommé membre de l'Académie royale de 
médecine et s'occupa de toutes les institutions dont le but est de secourir les 
malheureux; il fut chargé de l'expertise de drogues destinées aux hôpitaux. Il 
mourut en 1822, et son gendre, M. Boutron-Charlard, lui succéda. Ce dernirr, 
membre de l'Académie de médecine et membre du Conseil municipal, publia de 
nombreux travaux fort intéressants. En 1835, il céda sa maison à son élève 
Guillemette. Il publia un ouvrage avec notes sur Mlle de Scudéry et entretint 
de cordiales relations avec nombre de littérateurs et de poètes, particulièrement 
avec Casimir Delavigne. Guillemette fit des travaux importants, notamment sur 
l'opium : il céda sa pharmacie à M. Vigier, qui, aujourd'hui encore, est à la tête de 
cet important établissement et en continue la tradition. M. Ferdinand Vigier est 
membre de nombreuses sociétés savantes ; il a été plusieurs fois appelé à faire 
partie' des jurys de concours pour les hôpitaux et pour l'examen de validation 
des stagiaires en pharmacie; il consacre les rares loisirs que lui laissent ses travaux 
scientifiques à ses fonctions d'adjoint au maire du X® arrondissement. La phar- 
macie Vigier a joui toujours d'une excellente réputation auprès du public et du 
corps médical ; elle s'est efforcée de tenir constamment des produits de qualité 
irréprochable, conçus suivant les progrès scientifiques. Au nombre de ses produits 
préparés selon les lois de la plus stricte hygiène, remarquons les savons 
hygiéniques et médicamenteux, ainsi que la poudre dentifrice Charlard. 

Suivons à présent la rue du Faubourg-Poissonnière, dont le nom vient de 
ce qu'elle conduisait à la poissonnerie des Halles. Au xvii^ siècle, cette voie se 
nommait Chaussée de la Nouvelle-France, à cause de la caserne de ce nom, bâtie 
en 1722. Au numéro 42, nous voyons une vieille maison assez curieuse, et au 
numéro 69, le bourreau Sanson possédait une petite maisonnette .avec jardin ; 
au numéro 10 s'élevait, avant la guerre de 1870, le café-concert de l'Alcazar 
d'Hiver, où Thérésa, la chanteuse populaire, obtint un énorme succès. Le passage 
Violet va de la rue d'Hauteville au faubourg Poissonnière ; nous remarquons au 
numéro 6 un joli petit pavillon, orné de colonnes, qui fut construit en 1840. 

Au numéro 10, il existe une des plus anciennes maisons du (in;irticr. l'iiôlcl 
Violet, dont M. Castrop est le propriétaire. 

Cet hôtel est connu pour sa position tranquille sur le passage \'ioUl ; il est 
fréquenté par les plus gros fabricants et commerçants de l'Univers. Sa situation 
est tout à fait privilégiée, puisqu'il est situé tout près des gares de l'Est, du Nord 
et de Saint-Lazare, et qu'il est en même temps à proximité des boulevards. 

L'hôtel Violet possède une cuisine et une cave renommées qui sont très 
appréciées des amateurs et des gourmets. On sait i\[U' l'art cuiinain- hit toujoius 



Xe ARRONDISSEMENT 



559 




56o 



LA VILLE LUMIERE 



particulièrement en faveur en France ; les nombreux ouvrages publiés sur la cui- 
sine, depuis le Ménagier de Paris, qui est le plus ancien et qui date de 
Charles V, l'attestent suffisamment. Parmi les plus célèbres, nous citerons : le 
Souper de la Cour, par Menou ; l'Art de la Cuisine au xix- siècle, par Carême ; 
les ouvrages de Grimod de la Reynière, la Physiologie du Goût, livre dans 
lequel Brillât-Savarin enseigne l'art de jouir des plaisirs de la table ; la Gas- 
tronomie, aimable badinage où Berchoux a célébré en vers gracieux tout l'at- 




trait d'une bonne cuisine, attrait qui constitue ])arfois le premier fondement de la 
fortune et de la réijutafion de ceux qui veulent jouer un rôle dans la société. 

Les amateurs de bonne chère savent ([u'ils feront à rhôt(>l Violet des repas 
succulents. M. Castrop, propriétaire et directeur de l'iiùtel. a la préoccupation 
constante du plus grand bien-être de ses clients, qui lui restent toujours fidèles. 
Mentionnons également qu'à l'hôtel Violet on parle toutes les langues étrangères. 

Un peu plus loin, nous trouvons la rue Lafaj'ette, ancienne rue Charles-X, 
où se trouvaient les jardins dépendant de l'hôtel de la reine Hortense. Tous 
ces terrains appartenaient à MM.de Rothschild, qui les ont vendus à des Sociétés 
immobilières. Aujourd'hui s'élèvent sur leur emplacement de grands immeubles 
de rapport. La rue Pillet-Will a été tracée sur une partie de l'emplacement des 
jardins et va de la rue Laifrtte à la rue Lafavette. 



X" ARRONDISSEMENT 



S6i 




IIOILL VIOLET. 



36 







^^E Xle arrondissement - Popincourt - comprend les quartiers de 
§)1 la Folie-Méricourt, de Saint-Ambroise, de la Roquette et de Samte- 



ÏS Marguerite. La mairie, construite en 1865, est située place Voltaire. 



C.tt. place fut créée en 1877.SOUS le nom de place du Prince-Eugène. nom que 
portait aussi le boulevard Voltaire, tracé également en 1877. La statue du 
prince Eugène de Beauharnais, fils de Joséphine, était située jadis en face de 
la mairie. On peut voir, boulevard Voltaire, en face du concert de Bataclan, 
la statue du sergent Bobillot. 

La rue de la Roquette traverse la place Voltaire ; elle fut ouverte en 1801, 
entre la place de la Bastille et la rue des Murs-de-la-Roquette ; plus tard, on a 
prolongea à travers le terrain de l'ancien couvent des Sœurs hospitalières de la 
Roquette. Le territoire sur lequel a été percée cette rue était, sous le règne de 
Henri III un lieu de plaisance, et se nommait de la « Rochette ». Jusqu en 1900, 
le dépôt des condamnés, appelé aussi Grande- Roquette, était situé au numéro 168 ; 
cette prison était composée de vastes bâtiments entourés d'un mur d enceinte. 
C'était l'une des plus redoutées des criminels. En face de l'emplacement de cette 
prison est située la prison des jeunes détenus ou Petite Roquette. 

De 1851 à 1900, toutes les exécutions capitales eurent lieu devant la prison 
de la Roquette, sur une petite place circulaire bordée par les terres-pleins envi- 
ronnants. Cinq larges pierres, formant un carré et présentant une surface plane 
au niveau des pavés, étaient destinées à recevoir les énormes pièces de bois, ser- 
vant de base à l'échafaud que, dans l'argot des prisons, on appelle de ce nom 
expressif: « l'Abbaye de Monte à Regret ... La guillotine y était dressée pen- 
dant la nuit : mais, malgré l'heure matinale à laquelle les exécutions avaient heu. 
un grand nombre de curieux furent toujours attirés par ce spectacle. Entre autres 
criminels guillotinés sur la place de la Roquette, nous citerons : Verger, 1 assassin 
de l'archevêque de Paris ;Orsini, le principal auteur del'attentat du 14 janvier 1858, 
le cocher Colignon, le médecin empoisonneur La Pommerais, Troppmanu, B.lloir, 
Eyraud, Pranzini, Marchandon, Vaillant et Henry, les anarchistes. 

Une grande partie de la rue de la Roquette se trouve sur remplacement de 
la Folie-Régnault, dont nous parlerons à propos du Père-Lachaise. 

La rue de la Roquette nous conduit à la place de la Bastille, qui était a la 
fois une sorte de château fort et une prison d'Etat. Elle fut construite en 1370. 
et Hugues Aubriot. prévôt des Marchands, en posa la première pierre. Dans la 
suite, on y ajouta deux autres tours qui furent réunies aux deux première, par 



Xle ARRONDISSEMENT 563 

de puissantes murailles. Sous Charles VI, le nombre des tours fut porté à six ■ 
enfin, au xvie siècle, la forteresse fut complétée par la construction de deu^ 
dernières tours : la Bastille était ainsi Tune des plus puissantes citadelles du 
monde. La porte principale faisait face à la rue des Toumelles, elle était sur- 
montée des statues de Charles VI, d'Isabeau et de Saint-Antoine. L'horloge de 
k BastiUe était célèbre et le chroniqueur Linguet la décrite dans ses Mémoires 
Comme château fort, la Bastille a joué un rôle beaucoup moins considérable 
que comme prison d'Etat. Les prisons étaient situées dans la tour divisée en cinq 
étages voûtes, dont chacun comprenait une chambre octogone, percée d une seule 
fenêtre étroite ; la muraille avait six pieds d'épaisseur. Les cachots s'enfonçaient 
jusqu a six mètres sous terre. Le séjour, néanmoins, n'en était pas plus redouté 
que celui des « Calottes «, qui étaient situées au sommet des tours et où les 
prisonniers souffraient terriblement de la chaleur et du froid. Les appartements 
aménagés dans les bâtiments qui reliaient les tours entre elles étaient un peu plus 
vastes et un peu plus confortables : c'était là qu'on enfermait les personnages 
de distmction. Les prisonniers étaient conduits à la Bastille par des exempts 
sur une simple lettre de Cachet. Ils étaient secrètement introduits à la Bastille 
sans que personne puisse voir leur visage, même pas les soldats de garde ■ ils 
étaient soumis ensuite à de fréquents interrogatoires, où l'on tâchait de leur 
arracher leurs secrets. Le plus souvent, les prisonniers étaient incarcérés sans 
connaître le motif de leur arrestation ; on les soumettait au secret le plus sévère 
et on les livrait sans jugement à la brutalité des geôliers. 

« L'histoire de la Bastille, prison d'Etat, dit M. Mongin, comprendrait à 
la rigueur, tout le mouvement intellectuel et politique de la France. Dans ses 
cachots, ont comparu tour à tour Hugues Aubriot lui-même, fondateur de la 
Bastille, qui expia, par une détention perpétuelle, sa prétendue hérésie et ses 
relations d'amour avec une juive ; et Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, 
en 1475 ; et tant de hauts et puissants barons, au temps de Louis XI et de Riche- 
lieu. Là ont comparu le maréchal de Biron, et Fouquet, le surintendant des 
finances, et les empoisonneurs de qualité, sous Louis XIV. Les dernières résis- 
tances de la féodalité et de l'aristocratie sont allées mourir là ; ensuite, c'est le 
tour du peuple. A la place des martyrs du passé, viennent s'asseoir, sur les dalles 
de la Bastille, les martyrs de la Révolution, les précurseurs de la République à 
venir. Lors de la révocation de l'Edit de Nantes, la Bastille s'encombra de pro- 
testants. Là ont été ensevelis les Jansénistes et les convulsionnaires de Saint- 
Médard, et la pauvre épileptique Jeanne LeUèvre, accusée de convulsions, et 
le vieillard plus que centenaire, avec la petite fille de sept ans ! Là a souffert, 
jusqu'à l'échafaud, le brave gouverneur de l'Inde, Lally, coupable d'offense 
envers les courtisans... .. Ajoutons à ce martyrologe les noms de Len^let-Dufres- 
noy, de Voltaire, de Linguet, de Latude, cette populaire victime de la Pompadour, 
du .Masque de fer, de La Bourdonnais, de La Chalotais, de Richelieu, Le Maistre 
de Sacy, et d'une infinité d'autres appartenant à toutes les classes de la société. 



564 



I.A VILLE LUMIÈRE 





COLONNE DE JUILLKT. 



Le 14 juillet 1789, le peuple, 
entraîné par l'éloquence de Ca- 
mille Desmoulins, partit du jar- 
din du Palais Royal et se porta 
en masse sur la terrible forte- 
resse : il délivra les prisonniers, 
massaCTa le gouverneur De Lau- 
nay, tua le maire Flesselles et 
se rendit maître de la prison 
abhorrée qui choquait les re- 
gards, disait Mercier. 

Avec les matériaux de la 
Bastille, on construisit une partie 
du pont de la Concorde : L'en- 
treprise des travaux de démoli- 
tion fut confiée à un maçon, 
nommé Palloy, qui tira de très 
gros bénéfices en vendant aux 
municipalités de France des 
reproductions du château fort 
taillées dans les pierres mêmes 
provenant de sa démolition. A 
l'endroit où s'élevait la Bastille, 
on plaça un écriteau portant ces 
mots : « Ici, on danse. » Actuelle- 
ment, au milieu de la place, s'élève 
la Colonne de Juillet, érigée en 
1840, en l'honneur des com- 
battants de 1830. 

Le boulevard Riolianl-lA-noir 
part ûc la place de la Bastille 
pour rejoindre les quais Jennna- 
pes et Valmy. Siûvons le fau- 
bomg Saint-Antoine où était 
situé la maison de santé dans 
laquelle était enfermé le général 
Mallet, lorsqu'il organisa sa fa- 
ninise i-()uspiralion. 

Au numéro 210. se trouvait 
la brasserie du général Santerre, 
ciief des vainqueurs de la Bas- 
tille et commandant de la Garde 



XI<^ ARRONDISSEMENT 565 

nationale à l'attaque des Tuileries. En 1800, Bonaparte lui fit servir une pension. 
Lors des guerres de Vendée, il avait été révoqué pour son incapacité. 

La rue de Charonne part du faubourg Saint-Antoine, c'était l'ancien chemin 
qui conduisait au village de Charonne, petit hameau qui prit une certaine impor- 
tance en 1643, lorsque vint s'y installer une devineresse que l'on venait consulter 
de tous les coins de Paris. 

Au numéro 98 se trouvait le couvent des Filles de la Croix, fondé par le 
prince de Condé et le maréchal d'Efïiat : c'est dans ce couvent que fut enterré 
Cyrano de Bergerac. 

Au numéro 161, se trouve la maison de santé du D^" Belhomme, dont M. Le- 
nôtre nous a raconté l'histoire dans la troisième série de son ouvrage intitulé 
Vieilles Maisons, Vieux Papiers. Nous la résumerons ici, d'après son étude très 
documentée. 

« Belhomme était un médecin qui, en 1787, installa dans cette demeure 
confortable, isolée parmi les vignes, sur les hauteurs de Charonne, une maison 
de retraite et de santé. L'établissement prospéra vite. Il n'était pas inauguré 
depuis deux ans, que déjà il comptait quarante-six pensionnaires, dont seule- 
ment neuf « reclus de bonne volonté ». Parmi ceux-ci se trouvait Ramponeau, 
le fameux Ramponeau, l'ancien farceur de la guinguette des Percherons, qui 
avait eu son heure de vogue folle et qui, âgé, ennuyé, dolent, s'était retiré là pour 
y finir tranquillement ses jours. Au nombre des trente-sept fous étaient quelques 
femmes, ime dizaine de provinciaux et plusieurs prêtres, dont l'un, l'abbé Fran- 
çois-Thimothée de Lambour, avait, pour maladie spéciale, l'idée fixe d'être un 
acteur fameux et s'épuisait à déclamer des tragédies entières sans prendre le 
temps de respirer. » 

Quand survint la Révolution, le D"' Belhomme, libéral, comme bien des mé- 
decins, fut nommé capitaine de la compagnie de Popincourt ; il eut l'heureuse 
idée d'offrir à la section son hôtel pour y loger — moyennant pension, et sous pré- 
texte de rhumatismes à soigner ou de fièvre quarte à guérir — les suspects riches 
à qui n'agréait pas le séjour d'une prison vulgaire. Le docteur était en relations 
avec quelques hommes puissants du nouveau régime ; sa proposition fut acceptée, 
et l'on vit bientôt arriver, de toutes les geôles de Paris, des détenus copieusement 
rentes qiii, bien qu'aristocrates, se procuraient cette faveur à force de pour- 
boires. 

La maison de Charonne devenait, dans l'esprit des suspects traqués, une oasis 
enviée, dont la mort, partout ailleurs menaçante, n'approchait pas. Dans les 
autres prisons, on parlait à l'égal d'un paradis de cette geôle où l'on était sûr de 
dormir sans crainte du brutal appel des aboyeurs, faisant la provision de l'écha- 
faud, et le bruit courait que Belhomme avait obtenu pour sa maison « une 
sauvegarde tacite » très lucrative pour tout le monde. 

Il avait, disait-on, passé marché avec l'accusateur public, Fouquier-Tin- 
ville ; ct-lui-ci s'engageait à ne point tracasser les locataires de l'établissement ; 



566 LA VILLE LUMIÈRE 

Belhomme, en revanche, faisait à Fouquier-Tinville une forte remise sur chacune 
des pensions qu'il percevait, pensions énormes, d'ailleurs, que les détenus acquit- 
taient volontiers, comme on pense : les choses allaient bien tant que l'argent ne 
manquait pas aux prisonniers ; mais les échéances étaient laborieuses, et bon 
nombre se trouvaient souvent dans l'impossibilité de satisfaire à l'avidité crois- 
sante de leur geôlier. A la fin de chaque mois, il fallait régler les comptes et fixer 
la pension du mois suivant. Chaque détenu venait alors marchander sa vie dans 
le cabinet de Belhomme, car celui « qui ne payait pas », était immédiatement 
expédié dans une prison moins favorisée, la Conciergerie ou Sainte-Pélagie qui, 
ejles, n'étaient pas à l'abri des foudres de Fouquier-Tinville. 

On vit successivement arriver à la maison de Belhomme la duchesse d'Or- 
léans, le comte et la comtesse du Roure, la veuve de Petion, Linguet, qui laissa 
chez Belhomme toute sa fortune et sortit de chez lui pour être condamné à mort, 
Mlle Lange, la jolie actrice du Théâtre-Français, Mlle Mézerai. On se disputait 
les places vacantes à la pension de Charonne ; la maison de santé ne suffisait 
plus à recevoir ses hôtes, le bon docteur avait loué un hôtel voisin, l'hôtel Chaba- 
nais, avec lequel on communiquait par de vastes jardins. Les deux cents locataires 
de Belhomme vivaient campés, pêle-mêle, avec les quelques aliénés, ses anciens 
pensionnaires que Belhomme n'avait pu expulser, mais qu'il avait relégués dans 
des galetas ; au promenoir, on se heurtait à quelque folle que tout ce remue- 
ménage agitait, à Ramponeau, taciturne et morose, ou à l'abbé de Lam- 
bour qui, se croyant devenu Garrick ou Lekain, déclamait les tirades de 
Mérope. 

C'était chose curieuse d'entendre le pratique docteur traiter d'affaires avec 
les grandes dames. « En vérité, lui disait un jour la duchesse du Châtelct, avec 
les formes un peu apprêtées de l'ancienne cour, en vérité. Monsieur de Belhomme, 
vous n'êtes pas raisonnable, et il m'est, à mon vif regret, impossible de vous satis- 
faire. — Allons, ma grosse, répondait Belhomme, sois bonne fille, je te ferai 
remise d'un quart ! ». 

Même à ce taux, la duchesse du Châtelet ne put continuer à payer la pension ; 
elle dut quitter l'établissement, et peu de jours après elle mourait sur l'échafaud. 
Cette catastrophe répandit la consternation chez Belhomme : lui-même s'y montra 
sensible, tout en faisant remarquer, pour l'exemple, « que cette dame périssait 
victime d'une économie mal entendue ! ». 

La rue de la Roquette débouche boulevard de Ménilmontant, aviquel fait 
suite' le boulevard de Belleville, i\n\ portait sur son parcours les différents noms 
de boulevard des Trois-Couronnes, boulevard de Belleville et chemin de Ronde 
de Ramponeau. Belleville était autrefois une montagne inculte, que l'on appelait 
le fief de Savie. Les rois mérovingiens y possédaient des maisons de plaisance. 
Sous Charles VI, il y eut sur cette montagne un petit pays que l'on ajîpelait 
« Poitrouville » ; le nom de Belleville lui lut substitué et s'cxpliciue par la jdi»' 
situation de ce pays. 



Xle ARRONDISSEMENT 



567 



Avant de terminer cette promenade dans l'aiTondissement de Popincourt, 
disons un dernier mot de la rue du Chemin-Vert, qui relie le boulevard Beaumar- 
chais au boulevard de Ménilmontant : en 1650, cette rue existait déjà sous le 
nom de rue Verte, à cause des marais et des herbages sur lesquels elle avait été 
tracée. Il paraît qu'un jour Jean-Jacques Rousseau, revenant d'une promenade 
sur la colline de Ménilmontant, où il avait été herboriser, fut renversé dans la 
rue Verte par un gros chien danois appartenant à M. Le Pelletier de Saint-Fargeau. 
Relevé sans connaissance, l'auteur de la Nouvelle Héloïse fut transporté dans 
une maison de la Haute-Borne. On avait donné à cet endroit le nom de Haute- 
Borne, en souvenir d'un menhir (pierre druidique) qui y avait été découvert. 




JJ 



Plioh' Xiurdein frt 



EGLISE SAINT-AMBROISE. 




DISSEMENT 



Sif^^J*!-: XIK arrondissement — arrondissement de Renilly — comprend 
To^il une grande partie de l'ancien ^'III'' arrondissement de Paris, ainsi 




que le village de Bercy. 



Bercy existait déjà au xiii^ siècle, mais ne prit d'importance que vers la fin 
du xviiie siècle, quand le commerce des vins et eaux-de-vie y créa un vaste entre- 
pôt pour l'approvisionnement de la ville. 

En 1820, un immense incendie ruina en partie cet entrepôt : il se releva 
aussitôt de ce désastre, qui lui coûta plus de 10 millions. 

Berc\' possédait im fort beau château dont on pouvait voir encore les restes 
avant l'annexion, en 1860. Ce château, qui avait été édifié sur le plan de Le Vau 
et auquel attenait un parc fort étendu, planté de magnifiques arbres, avait 
appartenu à Charles-François Olier, marquis de Nointol, ambassadeur de France 
à Constantinople. 

Entamé par les fortifications, détruit pour l'agrandissement de la gare de 
Lyon, le château de Bercy n'a laissé aucun vestige. 

Ce fut en octobre 1861 que le pic et la pioche attaquèrent de tous côtés 
cette magnifique résidence. Le château du Bercy avait été construit sur les dessins 
de Mansart pour M. Le Malou, président au Parlement de Paris. Le parc, envi- 
ronné de beaux jardins et bordé, le long de la Seine, par une magnifique terrasse, 
contenait jilus d(> 150 hectares ; il avait été dessiné par Le Nôtre. Pendant la 
Révolution, le château de Bercy fut fermé et ses dépendances louées à diffé- 
rentes personnes : les unes firent abattre les arbres, les autres labourèrent les 
allées du parc pour y semer du blé. Toutefois, l'intérieur des appartements fut 
respecté, et, lors de la démolition du château, les boiseries seules furent vendues 
plus de 200 000 francs. On jieut juger par ce chiffre de ce qu'était la richesse des 
ornementations. 

Le village de Bercy se reliait à Paris par la Râpée, longue lile de maisons (jui 
aujourd'hui forme le quai de la Râpée, la Vallée de Fécamp et la Grande Pinte; 
cette dernière dénomination provenait d'une auberge qui se trouvait en ces lieux. 

La Vallée de Fécamp et la Grande Pinte ont été confondues dans la rue de 
Charenton. 

On suppose que ce nom de Bercy viendrait, liarcurruplion. de la Grange aux 
Merciers, qui était un marché situé près de la barrière. 'l\)utelois il semble préfé- 
rable de faire venir ce nom de Bercy du vieux mot Bcrcil, qui signifiait bergerie : 
le village de Bercy servait de pâturage aux bestiaux. 



Xlle ARRONDISSEMENT 569 

L'arrondissement de Reuilly comprend quatre quartiers : 

Quartier de Bel- Air ; 
Quartier de Picpus ; 
Quartier de Bercy; 
Quartier des Quinze- Vingts. 

Nous partirons de la place de la Nation, qui se dénommait anciennement 
place du Trône, à cause d'un trône qui y fut élevé lors du mariage de Louis XIV 
avec ;\Iarie-Thérèse d'Autriche. 

En 1793, la place du Trône, devenue la place du Trône renversé, servit aux 
exécutions capitales : pendant quelque temps, la guillotine fut dressée en perma- 
nence et c'est là, entre autres victimes, qu'André Chénier fut décapité. Les 
cadavres étaient ti"ansportées au cimetière de Picpus. « Ce cimetière, raconte 
M. Pessard, était tellement rempli pendant la Révolution, que pour prévenir une 
épidémie et atténuer les miasmes méphitiques qui s'échappaient de cette fosse à 
ciel ouvert, il y fut établi un plancher sur lequel on pratiqua des trappes pour les 
besoins du service ». On avait établi, sur la place du Trône renversé, un trou 
destiné à recevoir le sang des suppliciés, sang qu'on allait déverser ensuite dans 
la fosse de Picpus. 

Actuellement nous voyons au centre de la place le groupe du Triomphe de la 
République, œuvre du sculpteur Dalou, qui fut inauguré en i8gg. 

Nous voyons encore place de la Nation les bâtiments qui servaient d'octroi 
à la barrière du Trône avant 1860. Ils se composent de deux vastes bâtiments 
symétriques et de deux colonnes. 

La barrière du Trône, qui devint la barrière de Vincennes, était un des prin- 
cipaux monuments qui formaient les barrières de Paris et qui dataient de 178S. 
Voici dans quelles circonstances ils avaient été édifiés : 

Les fermiers généraux, pour arrêter les progrès de la conti'ebande et assujettir 
au droit d'entrée un plus grand nombre de consommateurs, obtinrent en 1784, 
du miilistre Calonne, l'autorisation de renfermer Paris dans une vaste muraille. 
Les travaux commencèrent au mois de mai de la même année du côté de l'hôpital 
de la Salpêtrière. Malgré les oppositions de quelques personnes puissantes dont les 
intérêts étaient lésés, on continua l'exécution de ce projet et on enserra les bou- 
levards neufs. 

Lorsqu'en 1786 l'enceinte du midi de Paris fut terminée et que l'on eut en- 
trepris celle du côté du Nord, qu'on eut englobé les villages de Chaillot, du Roule, 
de Monceau, de Clichy et qu'on attaqua le territoire de Montmartre, les habitants 
et l'abbesse de ce village firent de vives réclamations qui obligèrent les entrepre- 
neurs à faire subir à la ligne de circonvallation un angle rentrant qui se remarque 
entre les barrières de Clichy et de Rochechouart. Lorsqu'à la fin de l'année on 
s'occupa de jalonner du côté du village de Picpus, un propriétaire, le fils du peintre 
Restout, s'opposa tant qu'il put à cette usurpation. Quand il demanda de quel 



570 



LA VILLE LUMIERE 



droit on lui enlevait sa propriété, nn maître des requêtes, nommé Colonia, lui 
répondit que c'était par le droit canon. Et la muraille fut continuée. 

Les Parisiens, s'apercevant qu'on les emprisonnait, firent alors, comme ce 

fut de tout temps leur habitude, 
éclater leur mécontentement par des 
vers, des chansons et des bons mots. 
On fit le vers connu : 

Le mur murant Paris rend Paris murmurant : 

et entre autres épigrammes la sui- 
vante : 

Pour augmenter son numéraire 
Et raccourcir notre horizon 
La ferme a jugé nécessaire 
De mettre Paris en prison. 

Tout cela, il faut l'avouer, n'était 
pas bien méchant ! 

Les portes ou barrières d'entrée 
furent élevées sur les dessins de l'archi- 
tecte Ledoux avec une magnificence 
très déplacée. Pour les bureaux, il 
n'était nul besoin, en 
effet, de vastes édi- 
fices, de temples ni 
de palais. De plus, 
cette magnificence 
était du moins in- 
tempestive à une 
époque où les finan- 
ces de l'Etat se trou- 
vaient dans une si- 
tuation déplorable ; 
elle devenait insul- 
tante ])our le pevi- 

, ' pie qui se \-oyait 

forcé de fournir 
les frais des instru- 
ments de son supplice et d'en admirer les formes. Ce ne fut cpi'un cri contre les 
fermiers généraux et contre le ministre. On adressa des suppliques au roi et 
le 7 septembre un arrêt du Conseil ordonna la suppression des travaux. Le nou- 
veau ministre qui avait succédé à Calonne promit de faire démolir la 
muraille de Paris, puis se ravisa, prétendant que les travaux étaient trop avancés. 




XIl^ ARRONDISSEMENT 



57T 



Les barrières, qui étaient au nombre de soixante, existèrent jusqu'au moment 
de l'annexion (1860). A cette époque les bâtiments et les murs de l'octroi furent 
pour la plupart démolis et les barrières rétablies aux portes des fortifications. 
Il ne reste aujourd'hui des anciens bâtiments d'octroi que la rotonde Saint- 
Martin à la Villette, les bâtiments de la barrière du Trône, la barrière d'Italie et 
la rotonde de Chartres au Parc Monceau. 

Il existe actuellement 56 portes de Paris. 

De la place de la Nation rayonnent les rues et avenues suivantes : 

L'avenue du Trône qui faisait partie de l'ancienne place du Trône ; 

Le boulevard de Picpus, jadis en dehors des murs d'octroi. Nous trouvons 
dans le Dictionnaire des rues de Paris une singulière étymologie de ce mot de 
Picpus, qui viendrait d'ime épidémie qui s'était répandue à Paris, et qui couvrait 
les bras des enfants qui en étaient atteints de cloques semblables à celles produites 
par les piqûres ; 

La rue des Colonnes du Trône ; 

L'avenue du Bel-Air ; 

La rue Fabre-d'Eglantine, créée en 1888 ; elle fut appelée ainsi en l'honneur 
du gracieux poète, qui donna des noms si poétiques aux mois républicains ; 

La rue Jaucourt ; 

Le boulevard Diderot, précédemment appelé boulevard Mazas. 

La rue de Picpus, qui traverse le boulevard Diderot, part de la rue du Fau- 
bourg-Saint-Antoine pour arriver boulevard Poniatowski, tout près du Bois de 
Vincennes. Sur l'emplacement des maisons portant actuellement les numéros 8, 
10 et 12 de la rue de Picpus, 
oii nous voyons aujourd'hui 
la Maison de Santé de Picpus, 
dirigée par le D^ Pottier, se 
trouvait jadis un pavillon 
qui servait de rendez-vous 
de chasse au roi Henri IV. 
Tout à côté du pavillon du 
« Vert-Galant », s'élevait 
une demeure qui servit 
pendant quelque temps de 
maison de campagne à 
Ninon de Lenclos. Siu" ces 
terrains, ^I. Sainte-Colombe 
fonda, en 1777, une maison 
de santé, spécialement des- 
tinée au traitement des 
maladies mentales et ner- 
veuses. M. Sainte-Colombe m.mson de santé du docteur pottier. — salon et hall. 




572 



LÀ VILLE LUMIERE 




lElK POTIIER. -- 



eut })<nir succrssfiirs M. Cabin-Si 




MAISON Uli SANTÉ 1)1" Dut 
PARLOIR. 



LA K l'Ol IIKK. 



int-Marcel, le D'' Bourdoiicle en 1845, Ir 
l)"" Couderc en 1854, pnis les D" ^lichéa 
et Dassonneville. 

En 1889, l'établissement lut repris 
par le D'' Pottier, ancien interne des Asiles 
de la Seine et lauréat de la Faculté de 
médecine a\ec sa remarquable thèse, 
■levenue classique, intitulée : Etude sur 
les aliénés persécuteurs . Dès le début de 
ses études de médecine, ]\I. Pottier se 
sentit porté vers les maladies mentales, 
où sa prédilection pour les sciences philo- 
sophiques et la psychologie trouvait une 
application directe et féconde Aiirès 
lilusieurs années passées en (jualité de 
médecin-adjoint à la Maison de Santé 
de \'anvcs, en collaboration et en com- 
munion scientifique avec MM. Kabret et 
Cotard, le D"" Pottier. devenu directeur 



Xll^ ARRONDISSEMENT 



573 



et propriétaire de la Maison de Santé de Picpus, faisait bientôt de cette maison 
un établissement modèle, qui est aujourd'hui réputé pour ses ressources 
thérapeutiques aussi bien que pour le régime essentiellement familial offert aux 
malades qui y sont traités d'après les idées nouvelles. Le signe distinctif de la 
médication qui y est pratiquée est l'extrême bonté, c'est-à-dire l'observation 
patiente du malade, jointe aux procédés de douceur, de distraction, d'hygiène 
physiologique et morale qui peuvent le mieux ramener le malade à la santé. 
Nous sommes loin du fameux cabanon de fous décrit au siècle dernier par Pinel, 




MAISON DE SANTE DU DOCTEUR POTTIER. 



PAVILLON CHARCOT. 



et des chaînes que dut briser le populaire créateur de la science aliéniste française. 
Et pourtant, dans la masse du public, quand on parle d'internement, la maison 
de santé reste encore non un hôpital, mais une prison. Cette idée absurde dispa- 
raîtra bientôt, une fois que l'on aura visité la maison de santé du D"" Pottier. 
Dans un parc de plusieurs hectares, ombragés d'arbres séculaires, s'élèvent des 
bâtiments spacieux, dans lesquels l'air et le soleil pénètrent à profusion. 

L'établissement se divise en plusieurs parties distinctes, ori les malades 
sont classés suivant leur état et les nécessités du traitement qu'ils suivent. La 
division des maladies aiguës comprend elle-même deux sections : une pour les 
femmes et une pour les hommes. Chacune de ses sections possède ses pavillons, 



574 LA VILLE LUMIÈRE 

ses jardins séparés, ses salles de réunion, ses vérandas couvertes. Aussitôt que 
leur état le permet, les malades passent dans la division des convalescents, où ils 
ont alors à leur disposition un immense parc de g ooo mètres. Ils peuvent s'y 
promener tout à leur aise, recevoir leurs parents et leurs amis sous une surv'eil- 
lance discrète, qui prouve à quel point le directeur actuel de la maison témoigne 
de sollicitude aux malades qui lui sont confiés. 

Le D' Pottier a de plus adjoint à son établissement un pavillon d'observa- 
tion, avec une entrée spéciale 138, boulevard Diderot : c'est le « Pavillon Char- 
cot », créé pour recevoir les malades névropathes, en dehors des aliénés. Ce pavillon 
possède une installation hydrothérapique unique à Paris. 

Le D'' Pottier est membre de la Société médico-psychologique et membre de 
la Société d'hypnologie et de psychologie. Officier de l'Insti-uction publi- 
que, il est l'auteur d'articles littéraires et de poésies très remarqués. Il fait 
partie du Conseil administratif du Patronage des aliénés indigents de la Seine, 
complétant ainsi son œuvre scientifique par sa collaboration assidue à une 
œuvre d'une haute portée sociale où peuvent s'exercer son activité et sa 
philanthropie. 

Toute la partie du boulevard Diderot qui est en face la gare de Lyon était 
autrefois la prison de Mazas, aujourd'hui transférée à Fresnes. 

C'est sur l'emplacement du boulevard Diderot que se trouvait une maison 
habitée par la Brinvilliers ; lorsque cette maison fut démolie pour édifier à la place 
une nouvelle construction, on découvrit trois squelettes. Ces squelettes étaient 
sans doute ceux des deux frères et de la sœur de la marquise de Brinvilliers, qui 
avaient été empoisonnés par elle. 

Cette maison était située elle-même sur l'emplacement d'un ancien hôtel 
de Reuilly, qui avait été construit, dit-on, par le roi Dagobert. 

La caserne des Sapeurs-Pompiers occupe boulevard Diderot les immeubles 
portant les numéros 57 à 63. 

La rue du Faubourg-Saint-Antoine, le boulevard \'oltaire, ravemie Philippe- 
Auguste, l'avenue de Bouvines et l'avenue de Taillebourg qui partent de la place 
de la Nation sont compris en grande partie dans le XX^ arrondissement. 

Au numéro 100 du faubourg Saint-Antoine, nous remarquons la grande mai- 
son de meubles Mercier frères, qui a été fondée en 1828 sur ce même emplacement 
qu'elle occupe encore aujourd'hui. C'est certainement la plus ancienne maison 
d'ameublement, comme c'est aussi l'une des plus importantes. 

Sa réputation et sa prospérité toujours croissantes sont dues au souci (pfelle 
a toujours montré de n'employer que des matériaux de premier choix. La fabri- 
cation de ses meubles est irréprochable, tant pour la sculpture, l'ébénistcrie, 
l'ajustage, que pour une finition et une mise en couleur dont elle a le secret. Dans 
les meubles riches comme dans les meubles courants, apparaît toujours chez la 
maison Mercier frères ce soin parfait et cette préoccupation constante de satisfaire 
sa clientèle. 



XII<^ ARRONDISSEMENT 



575 




576 LA VILLE LUMIERE 

Ses nouveaux magasins, qui ont été construits siu" le même emplacement, 
occupent les huit étages d'un immeuble somptueux, où im choix important et 
varié permet aux visiteurs de trouver toujours ce qu'ils désirent. L'ne innovation 
hardie, qui fait de l'immeuble du faubourg Saint-Antoine une véritable curiosité, 
est la création d'une série de cinquante pièces diverses, chambres à coucher, 
salons, salles à manger, bureaux, salles de bains, entièrement installées avec boi • 
séries, décorations, tapis, tentures, en un mot meublées complètement, et que l'on 
peut acheter telles quelles, après avoir pu juger à loisir de leur effet d'ensemble. 
Il faut avouer que c'est là une idée très heureuse et qui sera fort appréciée de 
toutes les personnes désireuses de choisir un ameublement. 

La maison Mercier frères s'occupe de tout ce qui constitue l'ameublement 
en général, c'est-à-dire aussi bien des meubles, sièges, literie, tentures, que de la 
menuiserie, des boiseries, installations de magasins, restaurants, etc., etc. 

Depuis 1828, elle a obtenu aux Expositions Universelles de nombreux 
Grands Prix et a été plusieurs fois Hors Concours. 

M. Mercier est Chevalier de la Légion d'honneur. 

Prenons l'avenue de Saint-Mandé, qui nous conduira à la rue IMichel-Bizot, 
où se trouve l'hôpital Trousseau, situé auparavant rue du Faubourg-Saint-Antoine. 

Nous arrivons à l'avenue Daumesnil, ouverte en 1859 ^o^s le nom de boulevard 
de Vincennes. Elle traverse le XII^ arrondissement dans toute sa longueur. 
Elle forme la place Daumesnil à l'endroit où elle rencontre la rue de Reuilly. 
Al! milieu de cette place se trouve la Fontaine aux Lions, qui décorait autrefois 
la place du Château-d'Eau, maintenant place de la République. 

Avenue Daumesnil, se trouve la mairie du XII<^ arrondissement, constnùte 
par Hénard en 1877. 

Au numéro 166 de l'avenue Daumesnil, nous voyons la maison Limonaire 
frères, la grande manufacture française d'orchestrophones, orgues, pianos, 
carrousels, etc. Cette maison, fondée :.en 1840, a obtenu les plus hautes récom- 
penses à toutes les Expositions. 

C'est vers la fin du xviii^ siècle que Barbcri de Modène imagina les orgues 
automatiques, que le peuple appela, par corruption ou par jeu de mots, des Orgues 
de Barbarie. L'étymologie est assez curieuse. Un peu plus tard, ces instruments 
et leurs diminutifs, connus sous le nom de serinettes ou mcrlines, parce qu'ils 
servaient à apprendre des airs aux oiseaux, acquirent une grande vogue 
dans toute l'Europe, et aujourd'hui même, bien que leur mode ait beaucoup 
baissé, on en construit encore dans le département des Vosges, à IVIirecourt, ainsi 
qu'aux environs de Neufchâteau et d'Ëpinal. Sur ces machines, en tournant une 
manivelle, l'on met en mouvement un cylindre muni de pointes en cuivre plus ou 
moins allongées qui lèvent les touches d'un clavier. A ces dernières, correspond 
un mécanisme de soupapes actionnant une série de jeux dont les tuyaux résonnent 
sous l'action d'une soufflerie et peuvent reproduire par conséepunt n'importr 
quel air. L^n dcplacemout longitudinal de l'axe du cvlindre à pointes inaugure 



XII<^ ARRONDISSEMENT 



577 




LIMONAIRE I-RÈRF.S 



une nouvelle série de notes et constitue le passage d'une mélodie à une autre 

Malheureusement , la 
musique des orgues de Bar- 
barie laisse quelque peu à 
désirer et, en outre, une 
dizaine de morceaux com- 
posent le répertoire des plus 
perfectionnées 

Pour remédier aux dé- 
fauts de ces instruments 
forains,' MM. Limonaire ont 
imaginé les orchestrophones 
qui imitent dans la perfec- 
tion le jeu d'un orchestre 
complet et dont le pi^o- 
gramme varie à l'infini, 
puisque chaque morceau est 

transcrit sur des cartons perforés se pliant en forme de livres peu embarrassants 
et que l'on change à volonté. Avant de sortir des ateliers Limonaire, un modèle 

37 




MAISON LIMONAIRE FRÈRES. 
ATELIKR DE PERFORAGE DES C.\RTONS 



578 



LA VILLE LUMIÈRE 



^^^^tol 




■? 1 


„^ 


HVIIb 


^^^^^^ 




■ 


^^^^HM^VSll IILI- 


^^ft_~ V 




si 


^^^^MMHK2IL_ IbH 






iff^ 


^^^^^^^^^^^ ■^■-11.- 




K~I^^M 


i 



MAISON i.nn 



I RÈRES. ATELIERS DE MONTAGE. 



quflconque d'orchestrophone, destiné soit aux établissements forains, soit à 
des salles de concert on de chorégraphie, soit à des appartements d'amateurs, 

exige la collaboration de 
plus de cent spécialistes 
habiles. Il faut des musi- 
ciens expérimentés, puis 
des menuisiers, des ébé- 
nistes, des peaussiers, des 
ajusteurs, des tourneurs 
sur bois et sur métaux, des 
sculpteurs, des doreurs, des 
décorateurs et des accor- 
deurs. En outre, les bois 
employés à la confection 
des tuyaux d'orgue doivent 
être très secs et d'une 
essence choisie. On recher- 
che siutout le sapin d'Au- 
triche, à cause de sa sonorité. En sortant de l'atelier des menuisiers, les tuj'aux 
passent dans les mains d'un véritable artiste, qui, à leur partie inférieure taillée 
en sifîflet, exécute le minutieux tra\ail de l'embouchage, devant donner à 
chaque tuyau sa tonalité. 

On fabrique actuellement de nombreux modèles d'orchestrophones qui, 
par la composition et la variété de leurs jeux, se rapprochent de tons les timbres 
de l'orchestre et imitent de 
façon parfaite les parties 
de clarinettes, barytons, 
flûtes, pistons, saxophones, 
violoncelles, violons et trom- 
bones. Mais la plus grande 
originalité des orchestro- 
phones réside dans ce fait 
qu'ils peuvent exécuter au- 
tomatiquement des mor- 
ceaux spécialement écrits 
pour eux par des composi- 
teurs de talent. 

La maison Limonaire 
frères, qui fabrique égale- 
ment des chevaux de bois, 

des manèges de vélocipèdes, des balançoires et tous autres jeux forains, possède 
plusieurs agences, entre autres à Londres, P>ruxelles, Barci-lone et Lyon. 




IMONAIRE FRÈRES. 



ATELIERS DE MÉCANIQIK. 



Xlle ARRONDISSEMENT 579 

Suivons la nie de Reuilly, qui part de la place Daumesnil pour aboutir au 
faubourg Saint-Antoine. C'était jadis un chemin conduisant au château de Reuilly. 
Nous voyons dans cette rue la caserne de Reuilly, construite sur l'emplacement 
d'une manufacture de glaces. La manufacture royale de glaces fut transférée 
en 1846 à Saint-Gobain. La caserne de Reuilly peut contenir 2 500 hommes. 

Non loin, se trouve l'hôpital Saint-Antoine, qui occupe les bâtiments de l'an- 
cienne abbaye royale de Saint-Antoine-des -Champs, fondée pour y placer des 
femmes qui « avaient mal usé et abusé de leur corps » et qui s'étaient 
converties (i). 

C'est à l'abbaye Saint-Antoine qu'on amenait d'abord le corps des souverains 
lorsqu'ils venaient à décéder hors Paris. Ils étaient transportés de là à Notre- 
Dame et à Saint-Denis. 

En 1795, la Convention affecta les bâtiments de l'abbaye à un hôpital. Der- 
rière l'abbaye était un endroit qu'on avait surnommé le Fossé des Trahisons, parce 
que Louis XI y avait conclu une trêve dite du Bien Public avec les princes 
qui s'étaient armés contre lui et que cette trêve avait été violée. 

La rue de Citeaux fut créée sur l'emplacement des jardins de l'abbaye. 

La rue de Charenton nous conduira à l'hospice des Quinze-Vingts, fondé 
en 1260 par Louis IX, pour 300 chevaliers laissés en otage aux Sarrasins, auxquels 
ceux-ci avaient crevé les yeux. 

En 1854, l'hospice des Quinze-Vingts fut l'objet de travaux de restauration 
et d'agrandissement. 

La rue de Lyon longe l'hospice des Quinze-Vingts ; elle a absorbé une partie 
de la rue Treilhard. Au n° 18 se trouvait autrefois le Grand-Théâtre qui avait été 
fondé par Alexandre Dumas ; il y fit représenter le drame des Forestiers. La 
salle du Grand Théâtre fut convertie en café-concert. Aux numéros 70 à 78, 
nous trouvons la maison J. Lutz, aussi connue sous le nom de Grande Horlogerie 
de Genève. Cette maison, qui a été fondée en 1878 se recommande tout spécia- 
lement pour la très grande diversité d'objets de bijouterie, d'horlogerie et d'orfè- 
vrerie qu'elle peut offrir à sa clientèle. La maison Lutz est réputée dans tout le 
quartier comme possédant l'un des plus grands choix que l'on puisse trouver en 
fait de garnitures de cheminée ; l'on trouve toujours dans ses mag?sins les derniers 
modèles parus. 

Toutes les montres, pendules ou réveils vendus par la Grande Horlogerie 
de Genève sont d'excellente fabrication et ne sont livrés qu'après un très minutieux 
repassage et réglage. 

L'on songe aux immenses progrès que l'art de l'horloger a réalisés, depuis 
qu'un Italien nommé Dominique Balcetri travailla sous les ordres de Galilée et 
de son fils à la première horloge à pendule. Dans les appareils de précision que 

(i) Hôpital Saint-Antoine. — ^Icdecins : Hayem, Siredey, Béclère, Vacquez, Jacquet, 
Le Noir, Mosny, Mathieu, Legry. — Chirurgiens : Lejars et Ricard. — Oto-rhino-laryn- 
gologiste : Lermoyez. 



58o 



LA VILLE LUMIÈRE 



l'on construit aujourd'hui, la certitude et l'exactitude delà marche sont absolu- 
ment prodigieuses. L'application des procédés mécaniques à la fabrication des 
pièces d'horlogerie a eu la part principale dans ces améliorations. Les régula- 
teurs sont de deux sortes ; le pendule et le balancier à ressort spiral, dont l'em- 
ploi est dû au célèbre Huygens qui, en 1673, publia son fameux et savant traité 
intitulé : De horlogio oscillatorio. 

La maison Lutz ne vend que des appareils exécutés avec l'art le plus 
parfait. La garantie donnée STir chaque facture est rigoureusement observée. 

En outre, la maison Lutz, achetant de première main les brillants, perles fines 
et .pierres piécieuses et les faisant monter sous son contrôle, est à même de faire 
réaliser à ses clients de sérieuses économies. Elle se charge de plus des réparations 
de toutes sortes qu'elle exécute avec tout le soin et toute la célérité nécessaires. 

La Grande Horlogerie .de Genève est située sous les arcades du chemin de 
fer do Vincennes (près de la place de la Bastille). ■ 




I VT/. \\V 



NI- rAKTii: ih: i 'intCirii vk des M' 



De la rue de Charenton, ainsi nommée parce qu'elle conduisait au village de 
Charenton, nous passerons au boulevard de la Bastille, ancien boidcvurd de Con- 
trescarpe et au quai de la Râpée. 

Ce quai doit son nom à une « folie » qu'y avait lait construire M. de la Râpée, 
commissaire général des troupes de guerre sous Louis XI\'. 



Xlle ARRONDISSEMENT 



581 




582 



LA VILLE LUMIÈRE 



Le quai de la Râpée, où l'on ne voit aujourd'hui que des caves et des chantiers 
de bois, avait été jadis très fréquenté et eut son heure de gloire. C'était un lieu de 
plaisir oii l'on allait en été prendre des bains froids et manger une friture en com- 
pagnie de quelque grisette. Vadé, dans le Déjeuné de la Râpée ou Discours des 
Halles et des Ports, nous montre un marquis au sortir de l'Opéra qui se rend en 
nombreuse compagnie chez Chapelot, à la Râpée. 

Le quai de la Râpée a bien changé, et l'idée d'y aller faire quelque partie de 
plaisir ne saurait à présent venir à l'esprit. 

Le quai de Bercy lui fait suite, qui était jadis renommé pour ses excellents 
restaurants. 

Proche des entrepôts de Bercy, située boulevard Diderot, nous voyons la 
gare de Lyon, qui fut presque entièrement reconstruite en 1900 lors de la démoli- 
tion de Mazas. 




t'iiolo Si'Urdctn hr 



l.A GARE DE LYON. 




E XlIIe arrondissement — les Gobelins — comprend les quartiers sui- 
vants : La Salpêtrière, La Gare, Maison-Blanche, Croulebarbe. 

La mairie du XIII^ arrondissement est située place d'Italie. Elle 
occupe un des anciens bureaux d'octroi construits en 1782 par l'architecte 
Ledoux, au moment de la construction de toutes les barrières de Paris dont nous 
avons parlé à propos de la barrière du Trône. 

Avant la division de Paris en vingt arrondissements, on disait que les liaisons 
passagères se célébraient à la mairie du XIIP. « O! souvenirs insoucieux! ô caprices 
delà main gauche! ô Musette! ô Mimi Pinson! Le XIII^ à lui seul mériterait une 
histoire spéciale si l'on voulait raconter les drames et les comédies qu'il voyait 
défiler. 

« La mairie du XIII^ était un singulier édifice : il se composait tout juste 
d'une fenêtre, celle par laquelle on jetait son argent, celle par laquelle aussi s'en- 
volaient les échos des rires joyeux et des chansons printanièrcs. » 

Actuellement, l'on a reconstruit ce singulier momnnent un peu plus loin et 
il a changé de nom : il s'appelle la mairie du XXI^. 

La place d'Italie se nommait autrefois barrière Mouffetard et barrière de 
Fontainebleau. 

De la place d'Italie rayonnent six grandes artères : l'avenue et le boulevard 
d'Italie, le boulevard de la Gare, le boulevard de l'Hôpital, l'avenue de Choisy et 
l'avenue des Gobelins. 

Le boulevard d'Italie est la réunion des boulevards Saint-Jacques et de 
la Glacière. Aux numéros loi et 103 se trouvait l'hôtel de l'abbé Terray, qui fut 
contrôleur général des finances sous Louis XV. Aux numéros 18 et 24 nous voyons 
l'Ecole Estienne et le Musée du Livre. La rue Corvisart débouche boulevard 
d'Italie ; l'on y remarque une vieille maison ornée de statues et de colonnettes 
qui est l'ancienne Maison du Clos-Payen. A l'endroit où la rue Corvisart rencontre 
la rue Broca, s'élève l'hôpital Broca, nommé anciennement hôpital de Lourcine 
et qui ne prit le nom de Broca, célèbre chirurgien français, qu'en 1892 (i). 

L'hôpital de Lourcine fut fondé en 182g, comme maison de refuge pour les 
mendiants infirmes, sur ce qui restait des bâtiments de l'ancien couvent des 
Cordelières fondé en 1283 par la reine Marguerite de Provence, femme de Louis IX. 

{i ) L'hôpital Broca affecté au traitement des maladies de la peau et des maladies véné- 
riennes est réservé aux malades du sexe féminin. — Médecins : Darier, Jcanselme. — 
Chirurgien : Pozzi. 



584 LA VILLE LUMIÈRE 

Supprimé en 1790, le couvent fut vendu, avec réserve de l'ouverture de deux rues 
qui sont les rues Pascal et Julienne. 

Depuis 1836, les mendiants infirmes furent transférés ailleurs, et l'hôpital 
Lourcine fut spécialement affecté aux femmes malades. 

L'avenue des Gobelins faisait autrefois partie de la rue Mouffetard. Elle 
longe les bâtiments de la Manufacture des Gobelins. Au numéro 73 se trouve le 
théâtre des Gobelins. 

Au numéro 17 de la rue des Gobelins qui donne dans l'avenue des Gobelins, 
se trouve une maison qui a conservé le nom de Logis de la Reine Blanche. Il 
existait là jadis un hôtel dit de la reine Blanche qui fut habité par la reine Blanche 
de Castille, mère de Saint-Louis. Cet hôtel subsistait encore sous Charles VI, et 
c'est là qu'en 1392 eut lieu le Bal des Faunes ou Bal des Ardents, où le roi faillit 
être brûlé vif, ainsi que nous le raconte Juvénal des Ursins. Nous ne transcrirons 
pas textuellement cette histoire, car le vieux français du chroniqueur en question 
est un peu pénible : « Il fut ordonné une fête au soir en l'hôtel de la reine Blanche, 
à Saint-Marcel, près Paris, d'hommes costumés en sauvage. Leurs habillements 
étaient adhérents à leur corps, faits de lin ou d'étoupes, enduits de résine. Ainsi 
vêtus,. ils vinrent danser dans la salle où il y avait des torches allumées. Et l'on 
commença à jeter parmi les torches des bottes de fouarre (paille). Le feu prit sur 
les habillements qui étaient si bien lacés et cousus et ce fut grande pitié de voir 
ainsi les personnes embrasées, parmi lesquelles se trouvait le roi. Et il y eut une 
dame, la duchesse de Berri.qui avait un manteau dont elle affubla le roi et le feu 
fut si bien étouffé qu'il n'i'ut aucun mal. Quelques-uns de ces hommes sauvages 
lurent si brûlés qu'ils moururent piteusement. L'un se jeta dans un puits, l'autre 
se jeta dans la rivière. Et fut la chose moult piteuse. Et pour l'énormité du cas, 
il fut ordonné que le dit hôtel où advinrent les choses ci-dessus rapportées serait 
abattu et démoli. » 

Cet accident porta le dernier coup à la raison cliancelante de Charles \'I. 

Au 21 de la rue des Gobelins est la ruelle des Gobelins dont Huysmans trace 
l'intéressante description suivante : 

'( C'est le plus surprenant coin c[uc Paris recèle. C'est une allée de guingois, 
bâtie à gauche de maisons qui lézardent, bombent et se cahotent. Aucun aligne- 
ment, mais un amas de tuyaux et de gargouilles, de ventres gonflés et de toits 
fous. Les croisées grillées bambochent ; des morceaux de sac et des lambeaux 
de bâche remplacent les carreaux perdus ; des briques bouchent d'anciennes 
portes... Puis la ruelle élargit ses zigzags et le vieux bâtiment bosselé d'un fond 
de chapelle que des vitraux dénoncent sourit avec ses hautes fenêtres dans le 
cadre desquelles apparaissent les ensouples et les chaînes, les modèles et les métiers 
de la haute lisse. A droite, la ruelle est bordée d'étables qui trébuchent sur une 
terre pétrie de frasier et amollie par des ruisseaux d'ordures. Çà et là de grands 
murs, rongés de nitres, fleuronnés de moisissures, rosacés de toiles d'araignée, 
calcinés comme jxir un incendie ; puis d'incoliérentes chaumines sans étages, 



XIIIc ARRONDISSEMENT 585 

grêlées par des places de clous, jambonnées par des fumées de poêle; et le soir, les 
artisans qui logent dans ces masures prennent le frais sur le pas des portes, sépa- 
rées par des barres de fer emmanchées dans des poteaux de bois mort, de l'eau en 
deuil qui, malade, sent la pierre et le fleuve. Sans doute cette étonnante ruelle 
décèle l'horreur d'une misère iniinie; mais cette misère n'a ni l'ignoble bassesse, ni 
la joviale crapule des quartiers qui l'avoisinent, c'est une misère ennoblie par 
l'estampe des anciens temps ; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par 
Rembrandt, de délicieuses hideurs blasonnées par l'art. A la brune, alors que les 
réverbères à huile se balancent et clignotent au bout d'une corde, le paysage se 
heurte dans l'ombre et éclate en une prodigieuse eau-forte ; l'admirable Paris renaît 
avec ses sentes tortueuses, ses culs-de-sac et ses venelles, ses pignons bousculés, 
ses toits qui se saluent et se touchent ; c'est dans une solitude immense la silen- 
cieuse apparition d'un improbable site dont le souvenir effare lorsqu'à trois pas, 
le long des casernes neuves, la foule déferle sous des becs de gaz et bat, sur les 
trottoirs, en gueulant, son plein. » 

La manufacture des Gobelins fut fondée par Colbert en 1667 sur les terrains 
occupés par les ateliers de teinturerie de la famille des Gobelins. Les Gobelins, une 
fois annoblis, abandonnèrent l'industrie de la teinture. La trop célèbre marquise 
de Brinvilliers appartenait à cette famille ; elle était la femme d'Antoine Gobelin, 
marquis de Brinvilliers. 

Avant la manufacture des Gobelins, les rois de France avaient déjà établi 
des manufactures de tapis : François l'^r à Fontainebleau ; Henri II à l'hôpital 
de la Trinité de Paris; Henri IV dans les bâtiments des jésuites de la rue Saint- 
Antoine et, après la rentrée des jésuites, à la place Royale ; et enfin Louis XIII 
dans les ateliers de la famille Gobelin. 

Le premier directeur des Gobelins fut le peintre Lebrun, secondé par le peintre 
de batailles Van der Meulen, Blin de Fontenay et Baptiste Monnoyer, peintres de 
fleurs, par les décorateurs Francart et Angnier. La manufacture ne cessa de pour- 
voir aux nombreuses prodigalités de Louis XIV ; elle exécuta des tentures de 
haute et basse lisse pour une valeur de plus de dix millions d'aujourd'hui. Mignard 
succéda à Lebrun dans cette direction. 

Le travail des tapisseries, tel qu'il se pratique aux Gobelins sur des métiers 
à chaînes verticales ou à hautes lisses, est d'une exécution fort lente et nécessaire- 
ment très coûteuse, les ouvriers étant obligés de se servir d'une seule main pour 
conduire la navette entre les fils qu'écarte l'autre main. Soufflot et après lui 
Vaucanson apportèrent des perfectionnements aux métiers à chaînes horizontales 
ou à basses lisses, et ces métiers furent adoptés à Beauvais. Mais c'était un point 
d'honneur aux Gobelins que de travailler sur des métiers à hautes lisses. Les fils 
des maîtres jouissaient seuls du privilège de s'essayer à ce travail ; cela rendait 
autrefois le recrutement des ouvriers fort difficile. Au milieu des nombreuses 
vicissitudes administratives que la manufacture eut à subir, Chevreul poursuivit 
ses belles études théoriques et pratiques sur le contraste simultané des couleurs. 



586 LA VILLE LUMIÈRE 

Dans son Dictionnaire des rues de Paris, M. Pessard nous raconte que c'était 
une croyance assez répandue que les préparations de couleurs faites aux Gobelins 
pour la tenture des laines exigeaient l'emploi de l'acide urique. Et cette croyance 
venait, paraît-il, de ce que dit Rabelais dans son Pantagruel lorsqu'il raconte 
l'aventure d'une dame « qui avait à ses trousses 600 000 et 14 chiens qui compis- 
sarent si bien la porte de sa maison qu'ils y firent un ruisseau de leurs urines, 
auquel les canes eussent bien nagé ; et c'est cetuy ruisseau qui de présent passe 
à Saint-Victor, auquel Guobelins tenait l'écarlate pour la vertu spécifique de ces 
chiens ». Et l'on cnit longtemps aussi, ajoute M. Pessard, qu'il y avait à la manu- 
facture des hommes spéciaux dont l'unique emploi était de boire continuellement, 
afin, comme a dit Molière, de déverser dans des récipients ad hoc « le superflu de 
leur boisson ». En 1823, un condamné à mort demanda au directeur de la prison 
oii il était enfermé « de se soumettre au régime imposé aux teinturiers des Gobelins, 
ajoutant qu'il pouvait facilement boire vingt bouteilles de liquide par jour et que 
par conséquent... ». 

La Manufacture des Gobelins, après avoir été obligée d'interrompre ses tra- 
vaux en 1797 parce que les ouvriers n'étaient plus payés et se virent forcés de 
mendier pour vivre, recommença à travailler sous le règne de Napoléon F"". 

La manufacture fut brûlée en 1871 pendant la Commune, et de nombreuses 
tapisseries formant une collection merveilleuse furent détruites dans cet incendie. 

Le boulevard de Port-Royal tient son nom de l'ancienne abbaye de Port- 
Royal qui appartenait à l'ordre de Citeaux. Ce monastère avait été fondé au com- 
mencement du xiii^ siècle. 

Au XYii^ siècle, le célèbre Arnaud obtint pour une de ses filles, Jac(iueline, 
âgée de sept ans, le titre d'abbesse de cette communauté. Son autre fille, âgée de 
cinq ans, devait avoir l'abbaye de Saint-Cyr. 

Quelque temps après, à cause du manque de salubrité de cet endroit, les reli- 
gieuses de Port-Royal quittèrent leur couvent pour une maison du faubourg 
Saint-Jacques et quelques solitaires, parrfii lesquelles Pascal, Arnaud et Antoine 
Arnaud vinrent reprendre possession du couvent de Port-Royal, que l'on nomma 
Port- Roy al-des-Champs pour le distinguer du Port-Royal de Paris. Ce fut là qu'un 
grand nombre d'hommes illustres par leur savoir, leurs talents et leurs vertus, 
vinrent se réfugier pour se soustraire aux persécutions des jésuites, dont Louis Xl\' 
était l'aveugle instrument. 

En 1664, l'archevêque de Paris, accompagné du lieutenant de police, 
d'exempts et de 200 gardes, vinrent au couvent de Port-Royal de Paris, assié- 
gèrent les religieuses sans défense et en enlevèrent 12 qu'ils répartirent dans diffé- 
rentes communautés on elles furent traitées comme des prisonnières. Quelques 
mois après, on enleva et on traita de même 4 autres religieuses ; on corrompit 
celles qui restaient dans la maison. L'année suivante, ces malheureuses filles arra- 
chées de leur cduvciit lurent renvoyées dans le nitmastère <lr l'ort-Royal-des- 
Champs, <jù l'on ])la(;a rn même temps une garnison de soldats chargés île les 



XIII'^ ARRONDISSEMENT 587 

empêcher de communiquer au dehors et même d'aller dans le jardin : ces soldats 
séjournèrent là pendant quatre ans et s'y conduisirent comme dans un corps de 
garde. Les religieuses qui les avaient remplacées au couvent de Port-Royal de 
Paris se mirent au nombre des ennemis de leurs sœurs séparées et leur intentèrent 
en 1707 un procès qui eut beaucoup d'éclat et peu de succès. Les religieuses de 
Port-Royal-des-Champs, toujours persécutées par les jésuites parce qu'elles ne 
partageaient pas leur doctrine, furent en 1709 enlevées de leur maison par le 
lieutenant de police d'Argenson, escorté d'une troupe nombreuse,, qui ne leur 
accorda qu'un quart d'heure pour se disposer à se rendre dans divers couvents du 
royaume; où elles furent séquestrées. 

Le monastère de Port-Royal-des-Champs fut démoli à cette époque. 

Le Port-Royal de Sainte-Beuve, qui est une étude sur les solitaires qui se réfu- 
gièrent à Port-Royal, est un des plus beaux ouvrages de critique littéraire. 

Le boulevard de l'Hôpital qui fut ouvert en 1761 doit son nom à l'hôpital de 
la Salpêtrière. 

Au temps de Louis XIII s'élevait sur cet emplacement le Petit Arsenal, dit la 
Salpêtrière à cause du salpêtre qu'on y faisait. Or, en 1656, il parut un édit de 
Louis XIV portant établissement en cet endroit d'un hôpital général « pour le 
renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Paris ». 
Grâce à la munificence royale et à de nombreuses libéralités, les divers corps de 
bâtiment de l'Arsenal furent changés en retraite des pauvres, et deux construc- 
tions nouvelles s'ajoutèrent aux premières bâtisses. En i66g, l'église fut bâtie par 
ordre du roi. Vers 1684, on construisit au centre de l'hôpital la prison de la Force, 
où étaient détenues les femmes de mauvaise vie. 

Manon Lescaut fut détenue dans cette prison. Mme de Lamotte y fut enfermée 
pour l'affaire du collier. Elle devait y revenir plus tard en 1792 dans des circon- 
stances plus tragiques ; elle y périt lors des massacres de Septembre. 

Ce n'est qu'en 1801 que la prison de la Force fut évacuée et « ses hôtesses 
impures envoyées à Lourcine ». Les enfants furent transférés aux Orphelines et 
les ménages aux Petites Maisons. 

La Salpêtrière depuis cette époque fut uniquement affectée aux femmes 
aliénées ou atteintes de maladies nerveuses. 

La Salpêtrière a été le berceau de la psychiatrie et la plus féconde pépinière 
de médecins aliénistes. C'est le docteur Charcot, fameux par ses études sur les 
aliénés, qui réorganisa les services de cet hôpital tels qu'ils le sont actuellement. 

A la Salpêtrière fut séquestrée jadis, au xviii^ siècle, Mme Douhault, person- 
nage mystérieux dont on ne put jamais reconnaître l'identité. C'est là que fut 
enfermée la veuve et complice du fameux empoisonneur Desrues. C'est à la 
Salpêtrière enfin que mourut Théroigne de Méricourt, après avoir passé là dix-huit 
années d'exaltation maniaque. 

Au coin du boulevard Walhubert et du boulevard de l'Hôpital se trouve la 
gare d'Orléans. 



588 ' LA VILLE LUMIÈRE 

Le boulevard de la Gare qui mène au quai de Bercy a englobé le boulevard 
d'Ivry, le chemin de ronde de la Gare et le chemin de ronde d'Ivry. 

L'avenue de Choisy conduit directement au village de Choisy, où Mlle de Mont- 
pensier avait fait construire par Mansard un château qui prit le nom de Choisy- 
Mademoiselle. Plus tard, Louis XV ayant considérablement agrandi et embelli 
ce château lui donna le nom de Choisy-le-Roi. 

L'avenue d'Italie était primitivement la Route Nationale de Paris à Fontai- 
nebleau. La rue de Tolbiac la traverse et parcourt leXIIL' arrondissement dans 
toute sa longueur. 




Photo Nmrdein Frirf^\ 



l'LACE D ITALIE. Lli S^UAKE. 



1 



XIV arrondissement — Observatoire — comprend les quartiers 
de ilontparnasse, de la Santé, du Petit-Montrouge, de Plaisance. 
La mairie est située place Montrouge et a été élevée en 1851. 

Par la rue Gassendi, nous arrivons au cimetière du Sud, ou Petit-Montpar- 
nasse, qui fut établi en 1826, lors de la suppression des cimetières de Vaugirard, 
Clamart et Sainte-Catherine. « Le cimetière Montparnasse, dit Jules Noriac, 
n'offre rien de remarquable aux yeux, mais est peut-être le plus intéressant à 
visiter en détail. 

«Placé, par un caprice du sort, près de la rue de la Gaîté, ce champ de repos 
est le seul aux approches duquel le visiteur sent son cœur serré. Pour quelques 
sépultures coquettement arrangées, on y voit, entre