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Full text of "La vérité sur Jeanne d'Arc : réfutation des théories d'Anatole France, Thalamas, H. Bérenger, etc. : réhabilitation de la pucelle d'Orléans"

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.L. FORM NO. 609: 3:tS,28: 300M. 



CAUTION 

Do not Write in this book or mark it with 
pen or pencil. Penalties are imposed by the 
Revised Laws of the Commonwealth of Mas- 
sachusetts, Chapter 208, Section 83. 



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LÉON DENIS 



LA VÉRITÉ 

SUR 

JEANNE D'ARC 



Réfutation des théories d'Anatole France, 

Thalamas, H. Bérenger, etc. 

Réhabilitation de la pucelle d'Orléans. 



PARIS 
LIBRAIRIE PAUL LEYMARIE *? 4 ^ 5 

42, RUE SAINT-JACQUES, 4?- 



1910 



LA VÉRITÉ SLR JEANNE D'ARC 



DU MÊME AUTEUR 

(Même librairie) 



Après la Mort : Exposé de la doctrine des Esprits. 
Solution rationnelle et scientifique des problèmes 
de la vie et de la mort. Un vol. in- 12, de 436 pages 
(2.5^ mille) 2 5o 

Alexandre Hepp, le distingué chroniqueur parisien, 
écrivait dans le Journal du 26 janvier 1899 : 

« Il est un homme gui a écrit le plus beau, le plus 
noble, le plus précieux livre que faie lu Jamais. Il a nom 
Léon Denis et son livre : « Après la Mort ». Lisez-le y 
et une grande pitié, mais libératrice et féconde, vous vien- 
dra brusquement de nos manifestations de regrets, de 
notre peur de la mort et de notre grand deuil de ceux 
que nous croyons perdus. » 

Christianisme et Spiritisme. Les vicissitudes de l'É- 
vangile ; la doctrine secrète du Christianisme ; re- 
lations avec les esprits des morts ; la nouvelle 
révélation. Un vol. in-12 {7* nâille) ... 2 5o 

Dans rinvisible, Spiritisme et Médiumnité. Traité 
de spiritualisme expérimental ; les faits et les lois. 
Un vol. in-12 (6^ mille) 2 5o 

Le Problème de l'Être et de la Destinée. Études expé- 
rimentales sur les aspects ignorés de l'être humain. 
Les doubles personnalités ; la conscience profonde; 
rénovation de la mémoire des vies antérieures. 
Un vol. in-12 (6® mille) 2 5o 

Pourquoi la Vie ? Ce que nous sommes ; d'où nous 
venons ; où nous allons. Brochure de propagande, 
in-18, de 4B pages (95* mille) o 10 



LÉON DENIS 



LA VÉRITÉ 



SUR 



JEANNE D'ARC 



Réfutation des théories d'Anatole France, 

Thalamas, H. Bérenger, etc. 

Réhabilitation de la pucelle d'Orléans. 



:i9t, -■ — ■ w_u_. 



PARIS 
LIBRAIRIE PAUL LEYMARIE 

42, RUE SAINT-.IAGOUES,- \9. 



lUlO 



INTRODUCTION 



Jamais la mémoire de Jeanne d'Arc na été 
r objet de controverses aussi ardentes^ aussi pas- 
sionnées que celles qui s élèvent depuis plusieurs 
années autour de cette grande figure du passé. 
Tandis que d'une part, tout en l'exaltant, on 
cherche à V accaparer et à renfermer sa per- 
sonnalité dans le paradis catholique, d'un 
autre côté, par une tactique tantôt brutale avec 
MM. Thalamus et Henri Bérenger, tantôt habile 
et savante^ et servie par un talent hors de pair 
avec M. Anatole France, on s'efforce d^ amoin- 
drir son prestige et de réduire sa mission aux 
proportions d'un simple fait épisodique. 

Où trouverons-nous la vérité sur le rôle de 
Jeanne dans l'histoire? A notre avis, elle n'est 
pas plus dans les rêveries mgstiques des hommes 
de foi que dans les arguments terre à terre des 



2 INTRODUCTION 

critiques positivistes. Ni les uns ni les autres ne 
semblent posséder le fil conducteur, qui permettra 
de s'orienter, au milieu des faits qui composent 
la trame de cette existence extraordinaire. Pour 
pénétrer le mystère de Jeanne d'Arc, il nous 
parait nécessaire d'étudier, de pratiquer longue- 
ment les sciences psychiques ; il faut avoir sondé 
les profondeurs de ce monde invisible, de cet 
océan de vie qui nous enveloppe, dont nous sor- 
tons tous à la naissance et où nous replongeons 
à la mort. 

Comment pourraient-ils comprendre Jeanne, 
ces écrivains dont la pensée ne s'est jamais éle- 
vée au-dessus du cercle des contingences ter^ 
restres, de l'horizon étroit d'un monde inférieur 
et matériel, qui n'ont jamais abordé les perspec- 
tives de l'Au-delà? 

Depuis cinquante années, tout un ensemble 
de faits, de manifestations, de découvertes, 
apportent un jour nouveau sur ces vastes aspects 
de la vie, pressentis de tout temps, mais sur les- 
quels nous n'avions jusqu'ici que des données 
vagues et incertaines. Grâce à une observation 
attentive, à une expérimentation méthodique des 
phénomènes psychiques, une science large et 
puissante se constitue peu à peu. 

L'univers nous apparaît comme un réservoir 
de forces inconnues, d'énergies incalculables. 



INTRODUCTION 



Un infini vertigineux s'ouvre à la pensée^ infini 
de réalités^ de formes^ de puissances vitales qui 
échappaient à nos sens^ et dont certaines mani- 
festations ont pu être mesurées avec une grande 
précision, à l'aide d'appareils enregistreurs {]), 

La notion du surnaturel s'écroule^ mais l'im- 
mense nature voit reculer sans cesse les bornes 
de son domaine, et la possibilité d'une vie orga- 
nique invisible, plus riche, plus intense que celle 
des humains, se révèle^ régie par des lois impo- 
santes. Cette vie, dans bien des cas, se mêle à la 
nôtre et l'influence en bien ou en mal. 

La plupart des phénomènes du passé, affirmés 
au nom de la foi, niés au nom de la raison, 
peuvent désormais recevoir une explication lo- 
gique, scientifique. Les faits extraordinaires qui 
parsèment Vexislence de la Vierge cVOrléans, 
sont de cet ordre. Leur étude, rendue plus facile 
par la connaissance de phénomènes identiques, 
observés, classés, enregistrés de nos jours, peut 
seule nous expliquer la nature et l'intervention 
des forces qui agissaient en elle, autour d'elle^ 
et orientèrent sa vie vers un noble but. 



(1) V. Annales des Sciences psychiques, août, septembre et 
novembre 1907 ; février 1909. 



INTRODUCTION 



Les historiens du dix-neuvième siècle : Miche- 
lei, Wallon^ Quicherat, Henri Martin, Siméon 
Luce, Joseph Fabre, Vallet de Viriville, La- 
néry d'Arc, ont été d'accord pour exalter Jeanne, 
pour voir en elle une héroïne de génie, une sorte 
de messie national. 

C'est seulement au vingtième siècle que la note 
critique se fait entendre. Elle est parfois vio- 
lente. M. Thalamus, professeur agrégé de V Uni- 
versité , est- il allé jusqu'à traiter cette héroïne 
de Ci ribaude », comme l'en accusent certaines 
feuilles catholiques ? Lui-même s en défend. 
Dans son ouvrage : Jeanne d'Arc ; l'histoire et 
la légende {Paclot et O^, éditeurs), il ne sort pas 
des limites d'une critique honnête et courtoise. 
Son point de vue est celui des matérialistes : 
(( Ce n est pas à nous, dit-il {p. M), qui consi- 
dérons le génie comme une névrose, de reprocher 
à Jeanne d'avoir objectivé en des saints lés voix 
de sa propre conscience. » 

Toutefois, dans ses conférences à travers la 
France, il fut généralement plus tranchant, 
A Tours, te 29 avril i90b, parlant sous les auS' 
pices de la Ligue de r Enseignement, il nous 
rappelait l'opinion du professeur Robin, de Cem- 



INTRODUCTION 5 

puis, un de ses maîtres, sur Jeanne d'Arc. Elle 
n\ivait jamais existé, croyait-il, et son Iiistoire 
n était qu'un mythe. M. Thalamas, un peu con- 
traint peut-être, reconnaît bien la réalité de sa 
vie, mais il s'attaque aux sources où ses pané- 
gyristes ont puisé. Il s ingénie à rapetisser son 
rôle, sans s'abaisser à l'injurier. Elle n'aurait 
rien fait par elle-même ou bien peu de chose. Par 
exemple, ce sont les Orléanais qui ont eu le mé- 
rite de leur délivrance. 

Henri Bérenger et d'autres écrivains ont 
abondé dans le même sens, et renseignement 
officiel lui-même a semblé s'imprégner de leurs 
vues, en une certaine mesure. Dans les manuels 
des écoles primaires, on a éliminé de Vhistoire 
de Jeanne tout ce qui avait une couleur spiri- 
tualiste . Il ny est plus question de ses voix ; 
c'est toujours « la voix de sa conscience » qui la 
guide. La différence est sensible. 

Anatole France, dans ses deux volumes, 
œuvre d'art et d'intelligence, ne va pas aussi 
loin. Il ne peut s' empêcher de reconnaître la réa- 
lité de ses visions et de ses voix. Élève de 
l'Ecole des Chartes, il est trop documenté pour 
oser nier Vévidence. Son ouvrage est une re- 
constitution fidèle de l'époque. La physionomie 
des villes, des paysages et des hommes du temps 
y est peinte de main de maître, avec une habileté. 



INTRODUCTION 



une finesse de touche qui rappellent Renan. Pour- 
tant cette lecture nous laisse froids et déçus. Ses 
jugements sont parfois faussés par l'esprit de 
parti, et, chose plus grave, on sent percer à tra- 
vers ses pages une ironie subtile et pénétrante, 
qui n est plus de l'histoire. 

En réalité, le juge impartial doit constater 
que Jeanne j exaltée par les catholiques, est ra- 
baissée par les libres penseurs bien moins par 
haine, que par esprit de contradiction et d^oppo- 
sition envers les premiers. U héroïne, tiraillée 
dans les deux sens, devient ainsi une sorte de 
jouet entre les mains des partis. Il y a excès 
dans les appréciations des uns et des autres, et 
la vérité, comme presque toujours, est entre les 
deux extrêmes. 

Le point capital de la question, cest r exis- 
tence de forces occultes que les matérialistes 
ignorent, de puissances invisibles, non pas sur- 
naturelles et miraculeuses, comme ils le pré- 
tendent, mais appartenant à des domaines de la 
nature quils n'ont pas encore explorés. De là, 
leur impuissance à comprendre l'œuvre de Jeanne, 
et les moyens à l'aide desquels il lui fut possible 
de la réaliser. 

Ils n'ont pas su mesurer Vimmensité des obs- 
tacles qui se dressaient devant Vhéroïne. Pauvre 
enfant de dix-huit ans, fdle d'humbles paysans, 



INTRODUCTION 



sans instriiciion, ne sachant ni A ni B, dit ta 
Chronique, elle a contre elle sa propre famille, 
l'opinion publique, tout le monde ! 

Oueut-elle fait sans cette inspiration, sans 
cette vision de F Au-delà qui la soutenaient ? 

Représentez-vous celle fdle des champs en pré- 
sence des grands seigneurs, des grandes dames 
et des prélats. 

A la cour, dans les camps, partout, simple 
roturière, venue du fond des campagnes, igno- 
rante des choses de la guerre, avec son accent 
défectueux, elle doit affronter les préjugés de 
rang et de naissance, Vorgueil de caste, puis, 
plus tard, les railleries, les brutalités des 
hommes de guerre, habitués à mépriser la femme 
et ne pouvant admettre quune femme les com- 
mande et les dirige. Ajoutez à cela la méfiance 
des hommes d'église, qui, à cette époque, voient 
dans tout ce qui est anormal f intervention du 
démon ; ils ne lui pardonneront pas d'agir en 
dehors d'eux, de leur autorité, et ce sera là sur- 
tout la cause de sa perte. 

Imaginez la curiosité malsaine de tous, et par- 
ticulièrement des soudards, au milieu desquels, 
vierge sans tache, il lui faut vivre constamment, 
endurer les fatigues, les pénibles chevauchées, 
le poids écrasant d'une armure de fer, coucher 
sur la dure y sous la tente, les longues nuits du 



o INTRODUCTION 

camp, avec les soucis, les préoccupations acca- 
blantes de sa tâche ardue. 

Pendant sa courte carrière, elle surmontera 
tous ces obstacles, et, d'un peuple divisé, déchiré 
par mille factions, démoralisé, exténué par la 
famine, la peste et toutes les misères d'une guerre 
qui dure depuis près de cent ans, elle fera une 
nation victorieuse. 

Voilà ce que des écrivains de talent, mais 
aveugles, affligés d'une cécité psychique et morale 
qui est la pire des infirmités intellectuelles, ont 
cherché à expliquer par des moyens purement 
matériels et terrestres. Pauvres explications, 
pauvres arguties boiteuses qui ne résistent pas à 
l'examen des faits ! Pauvres âmes myopes, âmes 
de nuit que les lumières de F Au-delà éblouissent 
et troublent! C'est à elles que s'applique la pa- 
role d'un penseur : Ce qu'elles savent n est qu'un 
néant, et, avec ce qu elles ignorent, on créerait 
r univers ! 

Il est une chose déplorable : certains critiques 
de notre temps éprouvent le besoin de rabaisser, 
d'amoindrir, d'éteindre avec frénésie tout ce qui 
est grand, tout ce qui s'élève au-dessus de leur 
incapacité morale. Partout où un foyer brille, 
où une flamme s'allume, vous les voyez accourir 
et verser un déluge d'eau glacée sur ce rayon, 
sur ce flambeau. 



INTRODUCTION 



Ah ! comme Jeanne, dans son ignorance des 
choses humaines, mais dans sa profonde vision 
psychique, leur donne une magnifique leçon par 
ces paroles, quelle adressait aux examinateurs 
de Poitiers, et qui s'appliquent si bien aux scep- 
tiques modernes, aux petits beaux esprits de 
notre temps : 

a Je lis dans un livre où il y a plus de choses 
que dans les vôtres ! » 

Apprenez à y lire aussi. Messieurs les contra- 
dicteurs, et à connaître ces problèmes ; ensuite, 
vous pourrez parler avec un peu plus d'autorité 
de Jeanne et de son œuvre. 

A travers les grandes scènes de l'histoire, il 
faut voir passer les âmes des nations, des héros. 

Si vous savez les aimer, elles viendront à vous, 
ces âmes, et elles vous inspireront. C'est le secret 
du génie de F histoire. C^est ce qui a fait les 
écrivains puissants, comme Michelet, Henri Mar- 
tin et d'autres. Ils ont compris le génie des races 
et des temps, et le souffle de V Au-delà court dans 
leurs pages. Les autres, Anatole France, La- 
visse et ses collaborateurs, restent secs et froids, 
malgré leur talent, parce quils ne savent ni ne 
comprennent la communion éternelle, qui féconde 
rame par rame. Cette communion reste le secret 
des grands artistes, des penseurs et des poètes. En 
dehors d'elle, il n^est pas d'œuvre impérissable. 

1. 



10 INTRODUCTION 



Une source abondante d'inspiration découle 
du monde invisible sur Vhumanité. Des liens 
étroits subsistent entre les hommes et les dispa- 
rus. Toutes les âmes sont unies par des fils mys- 
térieux, et, dès ici-bas, les plus sensibles vibrent 
sous le rythme de la vie universelle. Tel fut le 
cas de notre héroïne. 

La critique peut s'attaquer à sa mémoire : ses 
efforts seront vains. L'existence de la Vierge lor^ 
raine, comme celles de tous les grands prédesti- 
nés, est burinée sur le granit éternel de l'his- 
toire ; rien nen saurait affaiblir les traits. Elle 
est de celles qui montrent avec le plus d'évi- 
dence, à travers le flot tumultueux des événe^ 
ments, la main souveraine qui mène le monde. 

Pour saisir le sens de cette vie, pour com- 
prendre la puissance qui la dirige, il faut s'éle- 
ver jusqu'à la loi supérieure, immanente, qui 
préside à la destinée des nations. Plus haut que 
les contingences terrestres, au-dessus de la con- 
fusion des faits produits par la liberté humaine, 
il faut voir l'action d'une volonté infaillible qui 
surmonte la résistance des volontés particulières, 
des actes individuels, et sait faire aboutir l'œuvre 
quelle poursuit. Au lieu de se perdre dans le 



^ INTRODUCTION 11 

chaos des faits, il faut en embrasser Vensemble^ 
en saisir le lien caché. Alors apparaît la trame, 
r enchaînement qui les unit ; leur harmonie se 
révèle, tandis que leurs contradictions s'effacent 
et se fondent en un vaste plan. L'on comprend 
qu'il existe une énergie latente, invisible, qui 
rayonne sur les êtres et, tout en laissant à cha- 
cun une certaine somme d'initiative, les enve^ 
loppe et les entraîne tous vers un même but. 

C'est (ians le juste équilibre de la liberté indi- 
viduelle et de l'autorité de la loi suprême, que 
s'expliquent et se concilient les incohérences 
apparentes de la vie et de l'histoire, tandis que 
leur sens profond et leur finalité se révèlent à 
celui qui sait pénétrer la nature intime des 
choses. En dehors de cette action souveraine, il 
n'y aurait que désordre et chaos dans la variété 
infinie des efforts, des élans individuels, en un 
mot dans toute l'œuvre humaine. 

De Domremy à Reims, cette action est évidente 
dans l'épopée de la Pucelle. Cesl qu'alors la 
volonté des hommes s'associe dans une large 
mesure aux fins poursuivies d'en haut. A partir 
du sacre, l'ingratitude, la méchanceté, les intri- 
gues des courtisans et des clercs, le mauvais vou- 
loir du roi reprennent le dessus. Suivant l'expres- 
sion de Jeanne, « les hommes se refusent à Dieu », 
Uégoïsme, le dérèglement, la rapacité feront 



12 INTRODUCTION 

obstacle à Vaclion divine^ servie par Jeanne et 
ses invisibles soutiens. L'œuvre de délivrance 
deviendra plus incertaine, parsemée de vicissi- 
tudes^ de reculs et de revers. Elle ne s'en pour- 
suivra pas moins, mais il faudra, pour son accom- 
plissement, un plus grand nombre d'années et de 
plus pénibles labeurs. 



C'est, nous l'avons dit, uniquement au point 
de vue d'une science nouvelle que nous entrepre- 
nons ce travail. Nous tenons à le répéter, afin 
qu'ion ne se méprenne pas sur nos intentions. En 
cherchant à faire un peu de lumière sur la vie 
de Jeanne d'Arc, nous n^obéissons à aucun mo- 
bile intéressé, à aucun préjugé politique ou reli- 
gieux ; nous nous plaçons aussi loin des anar- 
chistes que des réactionnaires, à égale distance 
des fanatiques aveugles et des incroyants. 

C'est au nom de la vérité, de la beauté mo- 
rale, c'est aussi par amour pour la patrie fran- 
çaise^ que nous chercherons à dégager la noble 
figure de la vierge inspirée, des ombres qu'on 
s'efforce d^accumuler autour d'elle. 

Sous prétexte d'analyse et de libre critique, il 
y a, disions-nous, à notre époque, une tendance 
profondément regrettable à dénigrer tout ce qui 



INTRODUCTION 13 

a fait l'admiration des siècles^ à altérer , à ter- 
nir tout ce qui est exempt de tares et de souil- 
lures. 

Nous considérons comme un devoir^ celui qui 
incombe à tout homme capable, par la plume ou 
la parole^ d'exercer quelque influence autour de 
lui^ de maintenir, de défendre, de rehausser 
ce qui fait la grandeur de notre pays, tous les 
nobles exemples qu^il a donnés au monde, toutes 
les scènes de beauté qui enrichissent son passé 
et rayonnent sur son histoire. 

C'est une mauvaise action, presque un crime, 
que de chercher à affaiblir le patrimoine moral, 
la tradition historique d'un peuple. En effet, 
n'est-ce pas là ce qui fait sa force aux heures 
difficiles ? n est-ce pas là quil puise ses senti- 
ments les plus virils au moment du danger? La 
tradition d'un peuple, son histoire, cest la poé- 
sie de sa vie, sa consolation dans l'épreuve, son 
espérance dans Vavenir, Cest par les liens 
quelle crée entre tous, que nous nous sentons 
vraiment les enfants d^une même mère, les mem- 
bres d'une patrie commune. 

Aussi, faut-il rappeler souvent les grandes 
soènes de notre histoire nationale et les mettre 
en relief. Elle est pleine de leçons éclatantes, 
riche d'enseignements puissants, et, en cela,peut- 
êlre est-elle supérieure à celle des autres na- 



14 INTRODUCTION 

iions. Dès que nous explorons le passé de noire 
race, partout^ dans tous les temps, nous voyons 
se dresser de grandes ombres, et ces ombres 
nous parlent, nous exhortent. Du fond des siècles, 
des voix s^élèvent qui nous rappellent de grands 
souvenirs, des souvenirs tels, que, s'ils étaient 
toujours présents à notre esprit, ils suffiraient à 
inspirer, à éclairer notre vie. Mais le vent du 
scepticisme passe, l oubli, l indifférence se font ; 
les préoccupations de la vie matérielle nous 
absorbent^ et nous finissons par perdre de vue ce 
qu'il y a de plus grande de plus éloquent dans 
les témoignages du passé. 

Parmi ces souvenirs^ il nen est pas de plus 
louchant, de plus glorieux, que celui de cette 
jeune fille extraordinaire, qui a illuminé la nuit 
du moyen âge de son apparition radieuse, et 
dont Henri Martin a pu dire : « Bien de pareil 
ne s'est produit dans l'histoire du monde. » 

Au nom du passé comme de l'avenir de notre 
race, au nom de iœiivre qui lui reste à accom- 
plir, efforçons-nous donc de conserver dans son 
intégralité tout son héritage moral, et n'hésitons 
pas à rectifier les faux jugements que certains 
écrivains ont formulés, en des publications ré- 
centes. Travaillons à rejeter de lame du peuple 
le poison intellectuel qu'on chej^che à y répandre, 
afin de garder à la France celte beauté et cette 



INTRODUCTION 



force qui la feront grande encore aux heures 
de péril, afin de rendre au génie national tout 
son prestige et son éclat^ affaiblis par tant de 
théories malfaisantes et de sophismes. 



Il faut reconnaître que dans le monde catho- 
lique^ mieux que partout ailleurs, on a su rendre 
à Jeanne de solennels hommages. Bans les mi- 
lieux croyants, on la loue, on la glorifie, on lui 
élève des statues, des basiliques. De leur côté, 
les républicains libres penseurs songeaient na- 
guère à fonder en son honneur une fête annuelle, 
une fête nationale, qui eût été en même temps 
celle du patriotisme. Mais, dans un camp comme 
dans l'autre, on na guère réussi à comprendre 
le véritable caractère de l'héroïne, à saisir le 
sens de sa vie. Peu d'hommes ont su analyser 
cette grande figure qui se dresse au-dessus des 
temps, et surpasse les plus hautes conceptions 
de Vépopée, cette figure qui nous parait plus 
imposante, à mesure que nous nous éloignons 
d'elle. 

L^histoire de Jeanne est comme une mine iné- 
puisable d'enseignements, dont on na pas me- 
suré toute l'étendue, dont on n'a pas tiré tout le 
parti désirable pour l'élévation des intelligences, 



16 INTRODUCTION 

pour la pénétration des lois supérieures de l'âme 
et de F univers. 

Il est^ dans cette vie, des profondeurs qui 
peuvent donner le vertige aux esprits mal pré- 
parés ; on y rencontre des faits susceptibles de 
jeter F incertitude, la confusion, dans la pensée 
de ceux qui n'ont pas les données nécessaires 
pour résoudre ce problème grandiose. De là, 
tant de discussions stériles^ tant de polémiques 
vaines. Mais, pour celui qui a soulevé le voile du 
monde invisible, la vie de Jeanne s'éclaire, s'illu- 
mine. Tout en elle s'explique, se comprend. 

Je parle de discussions. Voyez, en effet, parmi 
ceux qui louent l héroïne, combien de points de 
vue divers, combien d' appréciations contradic- 
toires / Les uns cherchent, avant tout, dans sa mé- 
moire une illustration pour leur parti ; d'autres, 
par une glorification tardive, songent à dégager 
certaine institution séculaire des responsabilités 
qui ont pesé sur elle. 

Il en est qui ne veulent voir dans les succès 
de Jeanne que l'exaltation du sentiment popu- 
laire et patriotique. 

On peut se demander si, à ces éloges qui mon- 
tent de tous les points de la France vers la 
grande inspirée, il ne se mêle pas bien des inten- 
tions égoïstes, bien des vues intéressées. On 
pense à Jeanne, sans doute, on aime Jeanne, 



INTRODUCTION 17 

mais, en même temps, ne pense-t-on pas trop à 
soi-même ou à son parti ? Ne cherche-t-on pas, 
dans celte vie auguste, ce qui peut flatter nos 
sentiments personnels, nos opinions politiques, 
nos ambitions inavouées ? Bien peu d'hommes, 
je le crains, savent se liausser au-dessus du 
parti pris, au-dessus des intérêts de caste ou de 
classe. Bien peu cherchent à pénétrer le secret 
de cette existence, et parmi ceux qui Vont péné- 
tré, aucun, jusqu'' ici, sauf en des cas restreints, 
n'a osé élever la voix et dire ce qu^il savait, ce 
qu'il voyait et comprenait. 

Quant à moi, si mes titres sont modestes pour 
parler de Jeanne d Arc, du moins il en est un 
que je revendique hautement. C'est d'être affran- 
chi de toute préoccupation de parti, de tout souci 
de plaire ou de déplaire. C'est dans toute la 
liberté de ma pensée, dans l indépendance de ma 
conscience, libre de toute attache, ne cherchant, 
ne voulant en tout que la vérité, cest dans cet 
état d'esprit que j'aborde ce grand sujet, et vais 
rechercher le mot du mystère qui plane sur cette 
destinée incomparable. 



JEANNE D'ARC MÉDIUM 



PREMIERE PARTIE 



VIE ET MEDIUMNITE DE JEANNE D'ARC 



I. — DOMREMY. 

La vallée est charmante ; un flot éblouissant 
S'y joue aux feux du jour : c'est la Meuse. 

Saint-Yves d'Alveydre. 

Fils de la Lorraine, né comme Jeanne dans 
la vallée de la Meuse, mon enfance a été ber- 
cée par les souvenirs qu'elle a laissés dans le 
pays. 

Pendant ma jeunesse, j'ai visité souvent les 
lieux où elle a vécu. J'aimais à errer sous les 
grandes voûtes de nos forêts lorraines, qui sont 
autant de débris de l'antique foret des Gaules. 



20 JEANNE d'arc MEDIUM 

Gomme elle, j'ai bien des fois prêté l'oreille 
aux harmonies des champs et des bois. Et je 
puis dire que je connais aussi les voix mysté- 
rieuses de l'espace, les voix qui, dans la soli- 
tude, inspirent le penseur et lui révèlent les 
vérités éternelles. 

Devenu homme, j'ai voulu suivre, à travers la 
France, la trace de ses pas. J'ai refait, presque 
étape par étape, ce douloureux voyage. J'ai vu 
ce château de Chinon, où elle fut reçue par 
Charles VII et qui n'est plus qu'une ruine. J'ai 
vu, au fond de la Touraine, la petite église de 
Fierbois, d'où elle fit retirer l'épée de Charles 
Martel, et les grottes de Courtineau où elle se 
réfugia pendant l'orage ; puis, Orléans et Reims, 
Compiègne où elle fut prise. Pas un lieu où 
elle ait passé où je ne sois allé méditer, prier, 
pleurer en silence. 

Plus tard, c'est dans cette cité de Rouen, au- 
dessus de laquelle plane sa grande ombre, que 
j'ai terminé ce pèlerinage. Comme les chrétiens 
qui parcourent pas à pas le chemin qui mène 
au Calvaire, j'ai suivi la voie douloureuse qui 
conduisait la grande martyre au supplice. 

Plus récemment, je suis retourné à Domre- 
my. J'ai revu Thumble maisonnette où elle a 
reçu le jour; la chambre à l'étroit soupirail 
dont son corps virginal, promis au bûcher, a 



DOMBEMY 21 

frôlé les murs, Tarmoire rustique où elle dé- 
posait ses hardes, et la place où, ravie en ex- 
tase, elle écoutait ses voix ; puis l'église où, si 
souvent, elle a prié. 

De là, par le chemin qui gravit la colline, 
j'ai gagné le lieu sacré où elle aimait à rêver; 
j'ai revu la vigne qui fut à son père, l'arbre des 
fées et la fontaine au doux murmure. Le cou- 
cou chantait dans le bois chenu; des senteurs 
d'aubépine flottaient dans l'air ; la brise agitait 
le feuillage et éveillait comme une plainte au 
fond du hallier. A mes pieds se déployaient les 
prairies riantes, émaillées de fleurs, qu'arro- 
sent les méandres de la Meuse. 

En face, la côte de Julien se dresse abrupte, 
souvenir de l'époque romaine et du César 
apostat. Au loin, des coteaux boisés, des ravins 
profonds se succèdent jusqu'à l'horizon fuyant; 
une douceur pénétrante, une paix sereine pla- 
nent sur tout le pays. C'est bien là le lieu béni, 
propice aux méditations ; le lieu où les vagues 
harmonies du ciel se mêlent aux murmures 
lointains et apaisés de la terre. O âme rêveuse 
de Jeanne ! je cherche ici les impressions qui 
t'enveloppaient, et je les retrouve saisissantes, 
profondes. Elles étreignent mon esprit; elles 
l'emplissent d'une ivresse poignante. Et ta vie 
entière, épopée éblouissante, se déroule de- 



22 JEANNE d'arc MÉDIUM 

vant ma pensée comme un panorama grandiose, 
couronné par une apothéose de flammes. Un 
instant j'ai vécu de cette vie, et ce que mon 
cœur a ressenti, aucune plume humaine ne 
saurait le décrire !... 

Derrière moi, comme un monument étran- 
ger, note discordante dans cette symphonie des 
impressions et des souvenirs, se dressent la 
basilique et le monument théâtral où l'on voit 
Jeanne à genoux, aux pieds d'un saint Michel 
et de deux images de saintes éclatants de do- 
rures. La statue de Jeanne, seule, riche d'ex- 
pression, touche, intéresse, retient le regard. 
Un nom est gravé sur le socle, celui d'Allar. 
Cette œuvre est celle d'un spirite. 

A quelque distance de Domremy, sur un 
raide coteau, au milieu des bois, se cache la 
modeste chapelle de Bermont. Jeanne y venait 
chaque semaine ; elle suivait le sentier qui, de 
Greux, se déroule sur le plateau, fuit sous les 
ombrages et passe près de la fontaine de Saint- 
Thiébault. Elle gravissait la colline pour s'age- 
nouiller devant l'antique madone, dont la sta- 
tue, du huitième siècle, y est encore véné- 
rée de nos jours. J'ai suivi, pensif, recueilli, ce 
sentier pittoresque ; j'ai parcouru ces bois touf- 
fus où chantent les oiseaux. Tout le pays est 
plein de souvenirs celtiques ; nos pères avaient 



DOMfŒMV 23 

dressé là un autel de pierre. Ces fontaines sa- 
crées, ces ombrages austères furent témoins 
des cérémonies du culte druidique. L'âme de 
la Gaule vit et palpite en ces lieux. Sans doute 
elle parlait au cœur de Jeanne, comme elle 
parle encore aujourd'hui au cœur des patriotes 
et des croyants éclairés. 

J'ai porté mes pas plus loin; j'ai voulu voir 
dans les environs tout ce qui a participé à la 
vie de Jeanne, tout ce qui rappelle sa mémoire: 
Vouthon, où naquit sa mère, et le petit village 
de Burey-la-Gôte, qui possède toujours la de- 
meure de son oncle Durand Laxart, celui qui 
facilita l'accomplissement de sa mission en la 
conduisant à Vaucouleurs, près du sire de Bau- 
dricourt. L'humble maison est encore debout, 
avec les écussons aux fleurs de lis qui en dé- 
corent le seuil, mais elle est changée en étable. 
Une simple chaînette en fixe la porte ; je la dé- 
tache et, à ma vue, un chevreau, blotti dans 
l'ombre, fait entendre sa voix grêle et plain- 
tive. 

J'ai erré en tous sens dans ce pays, m'eni- 
vrant à la vue des sites qui servirent de cadre 
à l'enfance de Jeanne. J'ai parcouru les vallées 
étroites, latérales à celle de la Meuse, qui se 
creusent entre les bois sombres. J'ai médité 
dans la solitude, le soir, à l'heure où chante le 



24 JEANNE d'arc MÉDIUM 

rossignol, quand les étoiles s'allument au fond 
des cieux. J'y prêtais l'oreille à tous les bruits, 
à toutes les voix mystérieuses de la nature. 
Je me sentais, en ces lieux, loin de l'homme ; 
un monde invisible planait autour de moi. 

Alors la prière jaillit des profondeurs de 
mon être ; puis j'évoquai l'esprit de Jeanne, et 
aussitôt je sentis le soutien et la douceur de sa 
présence. L'air frémissait ; tout semblait s'éclai- 
rer autour de moi ; des ailes invisibles bat- 
taient dans la nuit; une mélodie inconnue des- 
cendait des espaces, berçait mes sens, faisait 
couler mes pleurs. 

Et l'ange de la France m'a dicté des paroles 
que, suivant son ordre, je retrace ici pieuse- 
ment : 

Message de Jeanne. 

« Ton âme s'élève et sent en ce moment la 
protection que Dieu jette sur toi. 

« Avec moi, que ton courage augmente et, 
patriote sincère, aime et désire être utile à 
cette France si chère, que, d'en haut, en Pro- 
tectrice, en Mère, je considère toujours avec 
bonheur. 

« Ne sens-tu pas, en toi, naître des pensées 
de douce indulgence ? Près de Dieu, j'ai appris 



DOMREMY 25 

à pardonner, mais ces pensées, toutefois, ne 
doivent point en moi faire naître la faiblesse, 
et, don divin, je trouve en mon cœur assez de 
force, pour chercher à éclairer parfois ceux 
qui, par orgueil, veulent accaparer mon sou- 
venir. 

« Et quand, par indulgence, j'appelle sur 
eux les lumières du Créateur, du Père, je sens 
que Dieu me dit: « Protège, inspire, mais ne 
« fusionnejamaisavectesbourreaux. Les prêtres, 
<( en rappelant ton dévouement à la patrie, ne 
« doivent demander que le pardon pour ceux 
« dont ils ont pris la succession. » 

« Chrétienne pieuse et sincère sur la terre, 
je sens dans l'espace les mêmes élans, le même 
désir de prière, mais je veux que mon souve- 
nir soit libre et détaché de tout calcul ; je ne 
donne mon cœur, en souvenir, qu'à ceux qui 
ne voient en moi que l'humble et pieuse fille 
de Dieu, aimant tous ceux qui vivent sur cette 
terre de France, auxquels je cherche à inspirer 
des sentiments d'amour, de droiture et d'éner- 
gie. » 



II. — La situation en lli29 



Or, la France gisait au tombeau! De sa gloire, 
Que restait-il? A l'Ouest, une urne en pleurs : la Loire 
Une ombre, à l'Est : le Dauphiné. 

Saint- Yves d'Alveydre. 



Quelle était la situation de la France au 
quinzième siècle, au moment où Jeanne d'Arc 
va paraître sur la grande scène de l'histoire ? 

La guerre contre l'Angleterre dure depuis 
près de cent ans. Dans quatre défaites succes- 
sives, la noblesse française a été écrasée, 
presque anéantie. De Crécy à Poitiers, et des 
champs d'Azincourt à ceux de Verneuil, notre 
chevalerie a jonché le sol de ses morts. Ce 
qu'il en reste est divisé en partis rivaux, dont 
les querelles intestines affaiblissent et désolent 
la France. Le duc d'Orléans est assassiné par 
les estafiers du duc de Bourgogne, et celui-ci, 
un peu plus tard, est mis à mort par les Arma- 
gnacs. Tout cela s'accomplit sous l'œil de l'en- 
nemi, qui s'avance pas à pas et envahit les pro- 



LA SITUATION EN 1429 27 

viuces du Nord, alors que, depuis longtemps 
déjà, il occupe la Guyenne. 

Après une résistance acharnée, au cours 
d'un siège qui surpasse en horreur tout ce que 
l'imagination peut enfanter de lugubre, Rouen 
a dû se rendre. Paris, dont la population est 
décimée par les maladies et la famine, est aux 
mains de l'Anglais. La Loire le voit sur ses 
rives. Orléans, dont l'occupation livrerait à 
l'étranger le cœur de la France, résiste encore, 
mais pour combien de temps ? 

De vastes étendues de notre pays sont chan- 
gées en désert. Plus de cultures ; les villages 
sont abandonnés. On ne voit que ronces et 
chardons poussant à l'envi, des ruines noircies 
par l'incendie ; partout, les traces des ravages 
de la guerre, la désolation et la mort. Les ha- 
bitants des campagnes, désespérés, se cachent 
dans des souterrains ; d'autres se réfugient dans 
les îles de la Loire ou cherchent un abri dans 
les villes, où ils meurent de faim. Souvent, 
pour échapper à la soldatesque, ces malheu- 
reux se sauvent dans les bois, s'organisent en 
bandes, et deviennent bientôt aussi cruels que 
les routiers devant lesquels ils ont fui. Des 
loups rôdent aux abords des villes, y pénètrent 
la nuit et dévorent les cadavres laissés sans 
sépulture. Telle est « la grande pitié qui est au 



28 JEANNE d'arc MÉUIUM 

royaume de France », comme ses voix le disent 
à Jeanne. 

Le pauvre Charles VI, dans sa démence, a 
signé le traité de Troyes^ qui déshérite son fils 
et constitue Henri d'Angleterre héritier de sa 
couronne. Et lorsque, dans la basilique de 
Saint-Denis, sur le cercueil du roi fou, un 
héraut d'armes proclama Henri de Lancastre 
roi de France et d'Angleterre, les restes de nos 
rois, couchés sous les lourdes dalles de leurs 
tombes, durent tressaillir de honte et de dou- 
leur. Le dauphin Charles, dépossédé et appelé 
par dérision « roi de Bourges », se laisse aller 
au découragement, à l'inertie; il manque de 
ressources et de vaillance; ses conseillers pac- 
tisent en secret avec l'ennemi. Lui-même songe 
à gagner l'Ecosse ou la Castille, en renonçant 
au trône, auquel, pense-t-il, il n'a peut-être pas 
droit, car des doutes l'assiègent sur la légiti- 
mité de sa naissance. Et l'on n'entend plus que 
la plainte lamentable, le cri d'agonie d'un 
peuple que ses vainqueurs s'apprêtent à cou- 
cher dans le sépulcre. La France se sent per- 
due, elle est frappée au cœur. Encore quelques 
revers, et elle descendra dans le grand silence 
de la mort. Quel secours pourrait-on attendre 
en effet ? Nulle puissance terrestre n'est ca- 
pable d'accomplir ce prodige: la résurrection 



LA SITUATION EN 1429 29 

d'un peuple qui s'abandonne. Mais il est une 
autre puissance, invisible, qui veille aux desti- 
nées des nations. Au moment où tout semble 
s'effondrer, elle fera surgir du sein des foules 
l'aide rédemptrice. Certains présages semblent 
en annoncer la venue. 

Déjà, parmi tant d'autres signes, une vision- 
naire, Marie d'Avignon, s'était rendue près du 
roi ; elle avait vu dans ses extases, disait-elle, 
une armure que le ciel réservait à une jeune 
fille, destinée à sauver le royaume (1). De toutes 
parts, on s'entretenait de l'antique prophétie 
de Merlin, annonçant une vierge libératrice qui 
sortirait du Bois Chesnu (2). Et, comme un 
rayon d'en haut, au milieu de cette nuit de 
désolation et de misère, Jeanne parut. 

Ecoutez, écoutez ! Du fond des campagnes 
et des forêts de la Lorraine, le galop de son 
cheval a retenti ; elle accourt ; elle va ranimer 
ce peuple désespéré, relever les courages abat- 
tus, diriger la résistance, sauver la France de 
la mort!... 



(1) J. Fabre, Déposition de Jean Barbin, avocat du roi, dans 
le Procès de réhabilitation de Jeanne d\Arc , t. I, pp. 157-158. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, pp. 123, 162, 202, 
366. 



2. 



III. — Enfance de Jeanne d'Arc. 



Au bruit de l'Angelus qui sonne, 
Sa mémoire céleste est vibrante et revit. 

Saint-Yves d'Alveydre. 



Au pied des coteaux qui bordent la Meuse, 
quelques chaumières se groupent autour d'une 
modeste église ; en aval, en amont, s'étendent 
de vertes prairies qu'arrose la petite rivière 
aux eaux limpides. Sur les pentes se succèdent 
des cultures et des vignes jusqu'à la forêt pro- 
fonde, qui se dresse comme une muraille au 
front des collines, forêt pleine de murmures 
mystérieux et de chants d'oiseaux, d'où surgis- 
sentparfois, à rimproviste,les loups, terreur des 
troupeaux, ou les hommes de guerre, pillards 
et dévastateurs, plus dangereux que des fauves. 

C'est Domremy, village jusqu'alors ignoré, 
mais qui, par l'enfant dont il vit la naissance 
en J/il2, va devenir célèbre dans le monde en- 
tier. 

Rappeler l'histoire de cette enfant, de cette 
jeune fille, est encore le meilleur moyen de 



ENFANCE DE JEANNE d'aRC 31 

réfuter les arguments de ses contempteurs. 
C'est ce que nous ferons tout d'abord, en nous 
attachant de préférence aux côtés, aux faits 
restés dans l'ombre, et dont quelques-uns nous 
ont été révélés par voie médianimique. 

De nombreux ouvrages, chefs-d'œuvre de 
science et d'érudition, ont été écrits sur la 
vierge lorraine. Loin de moi la prétention de 
les égaler. Ce livre s'en distingue cependant 
par un trait caractéristique. 11 est illuminé çà 
et là par la pensée de l'héroïne. Grâce aux 
messages obtenus d'elle, en des conditions sa- 
tisfaisantes d'authenticité, messages qu'on trou- 
vera surtout dans la deuxième partie de ce 
volume, celui-ci devient comme un écho de sa 
propre voix et des voix de l'espace. C'est à ce 
titre qu'il se recommande à l'attention du lec- 
teur. 



Jeanne n'était pas de haute naissance; fille 
de pauvres laboureurs, elle filait la laine aux 
côtés de sa mère ou gardait son troupeau dans 
les prairies de la Meuse, lorsqu'elle n'accompa- 
gnait pas son père à la charrue (1). 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilîtalion, t. I, pp. 80, 106, etc. 



32 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Elle ne savait ni lire ni écrire (1) ; elle igno- 
rait tout des choses de la guerre. C'était une 
douce et bonne enfant, aimée de tous, surtout 
des pauvres, des malheureux, qu'elle ne man- 
quait jamais de secourir, de consoler. On ra- 
conte, à ce sujet, des anecdotes touchantes. 
Elle cédait volontiers sa couchette à quelque 
pèlerin fatigué, et passait la nuit sur une botte 
de paille, pour procurer le repos à des vieillards 
épuisés par une longue route. Elle soignait les 
malades, comme ce petit Simon Musnier, son 
voisin, qui grelottait la fièvre ; s'installant à son 
chevet, elle le veillait pendant la nuit. 

Rêveuse, elle aimait, le soir, à contempler 
le ciel plein d'étoiles ou bien à suivre, le jour, 
les gradations de la lumière et des ombres. Le 
bruit du vent dans les branches ou les roseaux, 
le murmure des sources, toutes les harmonies 
de la nature l'enchantaient. Mais, à tout cela, 
elle préférait encore le son des cloches. C'était, 
pour elle, comme un salut du ciel à la terre. Et 
lorsque, dans la paix du soir, loin du village, 
dans quelque repli de terrain où s'abritait son 
troupeau, elle percevait leurs notes argentines, 
leurs vibrations calmes et lentes, annonçant 
le moment du retour, elle s'abîmait dans une 



(1) Voir, par exemple, J. Fabre, Procès de réhabililalion, 
t. II, p. 145. 



ENFANCE DE JEANNE DARG 33 

sorte d'extase, dans une longue prière où elle 
mettait toute son âme, avide des choses divines. 
Malgré sa pauvreté, elle trouvait moyen de 
donner au sonneur du village quelque gratifi- 
cation, pour qu'il prolongeât la chanson de ses 
cloches au delà des limites habituelles (1). 

Pénétrée de Tintuition que sa venue sur la 
terre avait un but élevé, elle plongeait par la 
pensée dans les profondeurs de l'invisible, pour 
discerner la voie où elle devrait s'engager. 
« Elle se cherchait elle-même », nous dit Henri 
Martin (2). 

Tandis que, parmi ses compagnons d'exis- 
tence, tant d'âmes restent enfermées et comme 
éteintes en leur prison charnelle, tout son être 
s'ouvre aux hautes influences. Dans le som- 
meil, son esprit, dégagé des liens matériels, 
plane dans l'espace éthéré; il en perçoit les 
clartés intenses, il se retrempe dans les cou- 
rants puissants de vie et d'amour qui y régnent, 
et, au réveil, il conserve l'intuition des choses 
entrevues. Ainsi, peu à peu, par ces exercices, 
ses facultés psychiques s'éveillent et grandis- 
sent. Bientôt, elles vont entrer en action. 

Cependant, ces impressions, ces rêveries 



(1) Voir J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I, p. 106. 

(2) Histoire de France, t. VI, p. 140. 



34 JEANNE d'arc MÉDIUM 

n'altéraient pas son amour du travail. Assidue 
à sa tâche, elle ne négligeait rien pour satis- 
faire ses parents et tous ceux avec qui elle 
avait affaire. « Vive labeur! » dira-t-elle plus 
tard, affirmant ainsi que le travail est le meil- 
leur ami de l'homme, son soutien, son conseil- 
ler dans la vie, son consolateur dans l'épreuve, 
et qu'il n'est pas de vrai bonheur sans lui. 
(( Vive labeur ! » c'est la devise que sa famille 
adoptera et fera inscrire sur son blason, lors- 
que le roi l'aura anoblie. 

Jusque dans les humbles détails de l'existence 
de Jeanne se manifestent un sentiment très vif 
du devoir, un jugement sûr, une claire vision 
des choses qui la rendent supérieure à tous ceux 
qui l'entourent. On reconnaît déjà là une âme 
extraordinaire, une de ces âmes passionnées 
et profondes, qui descendent sur la terre pour 
accomplir une grande mission. Une influence 
mystérieuse l'enveloppe. Des voix parlent à ses 
oreilles et à son cœur; des êtres invisibles l'ins- 
pirent, dirigent tous ses actes, tous ses pas. 
Et voilà que ces voix commandent. Des ordres 
impérieux se font entendre. 11 faut renoncer à 
la vie paisible. Pauvre enfant de dix-sept ans, 
elle devra affronter le tumulte des camps ! Et 
à quelle époque ? A cette époque farouche où, 
trop souvent, les soldats sont des bandits. Elle 



ENFANCE DE JEANNE d'aRC 35 

quittera tout : son village, son père et sa mère, 
son troupeau, tout ce qu'elle a aimé, pour cou- 
rir au secours de la France qui agonise. Aux 
bonnes gens de Vaucouleurs qui s'apitoient sur 
son sort, que répondra-t-elle? « C'est pour cela 
que je suis née! » 



La première vision se produisit un jour d'été, 
à l'heure de midi. Le ciel était sans nuages, et 
le soleil versait sur la terre assoupie tous les 
enchantements de sa lumière. Jeanne priait 
dans le jardin attenant à la maison de son père, 
près de l'église. Elle entendit une voix qui lui 
disait : « Jehanne, fille de Dieu, sois bonne et 
sage, fréquente l'église (1), mets ta confiance 
au Seigneur (2). » Elle fut saisie; mais, élevant 
son regard, dans une clarté éblouissante elle 
vit une figure angélique, qui exprimait à la 
fois la force et la douceur, et qu'entouraient 
des formes radieuses. 

(1) A cette époque, la religion catholique était la forme 
religieuse la plus répandue et presque la seule qui pût unir 
les âmes à Dieu. C'est pourquoi, VEsprit qui s'annonçait 
sous le nom de saint Michel, entrant dans les vues du 
siècle pour mieux atteindre son but, .ne pouvait tenir un 
autre langage. Voir plus loin : la Médiumnilé et Vidée de reli- 
gion chez Jeanne d'Arc. 

(2) Henri Martin, Histoire de France^ t. ^'I, p. 142. 



36 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Un autre jour, l'Esprit, l'archange saint Mi- 
chel et les saintes qui l'accompagnaient, l'en- 
tretiennent de la situation du pays et lui révè- 
lent sa mission. « Il faut que tu ailles au se- 
cours du dauphin, afin que par toi il recouvre 
son royaume (1). » Et Jeanne, tout d'abord, 
se défend : « Je suis une pauvre fille, ne sa- 
chant ni chevaucher ni guerroyer ! » « Fille de 
Dieu, va, je serai ton secours », lui répond la 
voix. 

Peu à peu ses entretiens avec les Esprits 
devenaient plus fréquents ; ils n'étaient pas de 
longue durée. Les conseils d'en haut sont tou- 
jours brefs, concis, lumineux. C'est ce qui ré- 
sulte de ses réponses aux interrogatoires de 
Rouen. « Quelle doctrine vous montra saint 
Michel ? » lui demande-t-on. « Sur toutes cho- 
ses, il me disait : Sois bonne enfant et Dieu t'ai- 
dera (2)... » Cela est simple et sublime à la 
fois, et résume toute la loi de la vie. Les Es- 
prits élevés ne se répandent pas en longs dis- 
cours. Aujourd'hui encore, ceux qui peuvent 
communiquer avec les plans supérieurs de TAu- 
delà, n'en reçoivent guère que des instructions 
courtes, profondes et marquées au coin d'une 

(1; Henri Martin, Histoire de France, l. VI, p. 142. 
(2) J. Fabre, Procès de condamnation, 7' interrogatoire 
gecret, p. 174, 



ENFANCE DE JEANNE d'aRC 37 

haute sagesse. Et Jeanne ajoute : « Saint Mi- 
chel m'a appris à me bien conduire et à fré- 
quenter l'église. » En effet, pour toute âme qui 
aspire au bien, la rectitude des actes, le re- 
cueillement et la prière sont les premières con- 
ditions d'une existence droite et pure. 

Un jour, saint Michel lui dit : « Fille de Dieu, 
tu conduiras le dauphin à Reims, afin qu'il y 
reçoive son digne sacre (1). » Sainte Catherine 
et sainte Marguerite lui répétaient sans cesse : 
« Va, va, nous t'aiderons! » Alors s'établissent 
entre Jeanne et ses guides des rapports étroits. 
Chez ses « frères de paradis », elle va puiser 
la résolution nécessaire pour accomplir son 
œuvre : elle en est toute pénétrée. La France 
l'attend, il faut partir ! 



Aux premières lueurs d'un jour d'hiver, 
Jeanne s'est levée; elle a préparé son léger 
bagage, un petit paquet, son bâton de voyage; 
puis, elle va s'agenouiller au pied du lit où re- 
posent encore son père et sa mère, et, silen- 
cieuse, elle murmure un adieu en pleurant. 
Elle se rappelle, à cette heure dpuloureuse, les 

(1) Procès, t. I, p. 130. 



38 JEANNE d'arc MÉDIUM 

inquiétudes, les caresses, les soins de sa mère, 
les soucis de son père, dont l'âge courbe déjà 
le front. Elle pense au vide que va causer son 
départ, au chagrin de tous ceux dont elle par- 
tagea jusqu'ici la vie, les joies, les douleurs. 
Mais le devoir commande ; elle ne faillira pas 
à sa tâche. Adieu, pauvres parents ! adieu, 
toi qui as conçu tant d'inquiétudes au sujet de 
ta fille, vue, en rêve, en compagnie de gens 
d'armes (1) ! Elle ne se conduira pas comme 
tu en avais l'appréhension, car elle est pure, 
pure comme le lis sans tache; son cœur ne con- 
naît qu'un amour : celui de son pays. 

« Adieu, je vais à Vaucouleurs », dit-elle en 
passant devant la maison du laboureur Gérard, 
dont la famille était liée à la sienne. « Adieu, 
Mengette », fit-elle à sa compagne. « Adieu, 
vous tous, avec qui j'ai vécu heureuse jus- 
qu'ici ! » 

Il fut pourtant une amie dont elle évita de 
prendre congé : sa chère Hauviette. Les adieux 
eussent été trop émouvants, Jeanne s'en serait 
peut-être sentie ébranlée, et elle avait besoin 
de tout son courage (2). 



(1) J. Fabre, Procès de condamnalion, 3* interrogatoire se- 
cret, pp. U2-14 3. 

(2) Id., Procès de réhabilitalion, t. I. Dépositions de trois 
amies de Jeanne. Dépositions de six laboureurs. 



ENFANCE DE JEANNE D*ARC 39 

Elle partit pour Burey où habitait un de ses 
oncles, pour, de là, gagner Vaucouleurs et la 
France. A dix-sept ans, elle partit seule, sous 
le ciel immense, sur une route semée de dan- 
gers. Et Doniremy ne la revit jamais. 



IV. — La médiumnité de Jeanne d'Arc ; ce 
qu'étaient ses voix ; phénomènes analogues, 
anciens et récents. 



Debout, les yeux en pleurs, elle prête l'oreille 
A quelque messager des cieux I 

Paul Allard. 

Les phénomènes de vision, d'audition, de 
prémonition, qui parsèment la vie de Jeanne 
d'Arc, ont donné lieu aux interprétations les plus 
diverses. Parmi les historiens, les uns n'ont vu 
là que des cas d'hallucination ; certains sont 
allés jusqu'à parler d'hystérie ou de névrose. 
D'autres ont attribué à ces faits un caractère 
surnaturel et miraculeux. 

Le but essentiel de cet ouvrage est d'analy- 
ser ces phénomènes, de démontrer qu'ils sont 
réels et se rattachent à des lois longtemps 
ignorées, mais dont l'existence se révèle de 
jour en jour, d'une manière plus imposante et 
plus précise. 

A mesure que s'accroît la connaissance de 
l'univers et de l'être, la notion du surnaturel 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 41 

recule, s'évanouit. On le comprend désormais : 
la nature est une; mais, dans son immensité, 
elle recèle des domaines, des formes de vie 
qui ont longtemps échappé à nos sens. Ceux-ci 
sont des plus bornés. Ils ne nous laissent per- 
cevoir que les aspects les plus grossiers, les 
plus élémentaires de l'univers et de la vie. Leur 
pauvreté, leur insuffisance s'est révélée surtout 
au moment de l'invention des puissants instru- 
ments d'optique, le télescope et le microscope, 
qui ont élargi dans tous les sens le champ de 
nos perceptions visuelles. Que savions-nous 
des infiniment petits avant la construction des 
appareils grossissants ? que savions-nous de 
ces innombrables existences, qui pullulent et 
s'agitent autour de nous et même en nous? 

Ce ne sont là pourtant que les bas-fonds de la 
nature et, pour ainsi dire, le substratum de la 
vie. Mais, au-dessus, des plans se succèdent et 
s'étagent, sur lesquels se graduent des formes 
d'existences de plus en plus subtiles, éthérées, 
intelligentes, d'un caractère encore humain, 
puis angélique à certaines hauteurs, apparte- 
nant toujours, par leurs formes, sinon par leur 
essence, à ces états impondérables de la ma- 
tière que la science constate aujourd'hui sous 
plusieurs de leurs aspects, par exemple dans 
la radio-activité des corps, les rayons Rœntgen, 



4*2 JEANNE d'arc médium 

dans tout Fensemble des expériences faites sur 
la matière radiante. 

x\u delà des formes visibles et tangibles qui 
nous sont familières, nous savons maintenant 
que la matière se retrouve encore sous des 
états nombreux et variés, invisibles et impon- 
dérables, que peu à peu elle s'affine, se trans- 
forme en force et en lumière, pour devenir 
Téther cosmique des physiciens. Dans tous ces 
états, sous tous ces aspects, elle est encore la 
substance dans laquelle se tissent d'innombra- 
bles organismes, des formes de vie d'une té- 
nuité inimaginable. Dans cet océan de matière 
subtile, une vie intense s'agite au-dessus et au- 
tour de nous. Par delà le cercle étroit de nos 
s-ensations, des abîmes se creusent, un vaste 
monde inconnu se déroule, peuplé de forces et 
d'êtres que nous ne percevons pas, mais qui 
cependant participent à notre existence, à nos 
joies, à nos souffrances et, dans une certaine 
mesure, peuvent nous influencer, nous secou- 
rir. C'est dans ce monde incommensurable 
qu'une science nouvelle s'efforce de pénétrer. 

Dans une conférence faite à l'Institut général 
psychologique, il y a quelques années, le doc- 
teur Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur, 
s'exprimait en ces termes : « Ce monde peuplé 
d'influences que nous subissons sans les con- 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 43 

naître, pénétré de ce qaid divinum que nous 
devinons sans en avoir le détail, est plus inté- 
ressant que celui dans lequel s'est jusqu'ici 
confinée notre pensée. Tâchons de l'ouvrir à 
nos recherches : il y a là d'immenses découvertes 
à faire, dont profitera l'humanité. » 

Chose merveilleuse ! nous appartenons nous- 
mêmes, pour une partie de notre être, la plus 
importante, à ce monde invisible qui se révèle 
chaque jour aux observateurs attentifs. 11 est, 
en chaque être humain, une forme fluidique, 
un corps subtil, indestructible, image fidèle du 
corps physique et dont celui-ci n'est que le 
revêtement passager, la gaine grossière. Cette 
forme a ses sens propres, plus puissants que 
ceux du corps physique ; ceux-ci n'en sont que 
le prolongement affaibli (1). 



(1) L'existence de ce double ou fantôme des vivants est 
établie par d'innombrables faits et témoignages. Il peut se 
dégager de son enveloppe charnelle pendant le sommeil, 
soit naturel, soit provoqué, et se manifester à distance. Les 
cas télépathiques, les phénomènes de dédoublement, d'ex- 
tériorisation, d'apparitions de vivants sur des points éloi- 
gnés du lieu où ils reposent, relatés tant de fois par 
F'<= Myers, C. Flammarion, le professeur Ch. Richet, les 
docteurs Dariex et Maxwell, etc., en sont la démonstration 
expérimentale la plus évidente. Les procès-verbaux de la 
Société des Recherches psychiques de Londres, composée 
des plus éminents savants de l'Angleterre, sont riches en 
faits de ce genre. Voir, pour plus de détails : Léon Denis, 
Après la Mort (édition de 1909 : Le Périsprit ou corps flui- 



44 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Le corps fluidique est le véritable siège de 
nos facultés, de notre conscience, de ce que 
les croyants de tous les âges ont appelé l'âme. 
Celle-ci n'est pas une vague entité métaphy- 
sique, mais plutôt un centre impérissable de 
force et de vie, inséparable de sa forme subtile. 
Elle préexistait à notre naissance, et la mort n'a 
pas d'action sur elle. Elle se retrouve au delà 
de la tombe dans la plénitude de ses acquisi- 
tions intellectuelles et morales. Sa destinée est 
de poursuivre, à travers le temps et l'espace, 
son évolution vers des états toujours meilleurs, 
toujours plus éclairés des rayons de la justice, 
de la vérité, de l'éternelle beauté. L'être, per- 
fectible à jamais, recueille dans son état psy- 
chique, agrandi, le fruit des travaux, des sa- 
crifices et des épreuves de toutes ses exis- 
tences. 

Ceux qui ont vécu parmi nous et poursuivent 
leur évolution dans l'espace, ne se désintéres- 
sent pas de nos souffrances et de nos larmes. 
Des plans supérieurs de la vie universelle dé- 
coulent sans cesse sur la terre des courants de 
force et d'inspiration. De là viennent les illu- 



dique, chap. XXI, pp. 226 et suiv.) ; Dans l'Invisible (L'Esprit 
et sa forme, chap. III, pp. 31 et suiv. — Extériorisation de 
l'être humain. Les fantômes des vivants, chap. XII, pp. 140 et 
suiv.). — G. Delanne, Les Fantômes des vivants. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 45 

minations soudaines du génie, les souffles puis- 
sants qui passent sur les foules aux heures dé- 
cisives ; de là, le soutien et le réconfort pour 
ceux qui ploient sous le fardeau de l'existence. 
Un lien mystérieux relie le visible et l'invi- 
sible. Des rapports peuvent s'établir avec l'Au- 
delà, à l'aide de certaines personnes spéciale- 
ment douées, chez qui les sens cachés de 
l'âme, les sens psychiques, ces sens profonds 
qui dorment chez tout être humain, peuvent 
s'éveiller et entrer en action dès cette vie. Ce 
sont ces aides que nous nommons des mé- 
diums (1). 



Au temps de Jeanne d'Arc, on ne pouvait 
comprendre ces choses. On ne possédait sur 
l'univers et sur la véritable nature de l'être, 
que des notions confuses, et, sur bien des 
points, incomplètes ou erronées. Cependant, 
depuis des siècles, l'esprit humain, malgré ses 
hésitations, ses incertitudes, a marché de con- 
quêtes en conquêtes. Aujourd'hui, il commence 
à prendre son essor. La pensée humaine s'élève, 

(1) Voir: Léon Denis, Après la Mort, édition de 1909, 
«hap. XXII, et Dans VInvisible, chap. IV et V. 

3. 



46 JEANNE d'arc MÉDIUM 

nous venons de le voir, au-dessus du monde 
physique et plonge dans les vastes régions du 
monde psychique, où l'on comnlence à entrevoir 
le secret des causes, la clé de tous les mystères, 
la solution des grands problèmes de la vie, de 
la mort et de la destinée. 

Nous n'oublions pas les railleries dont ces 
études ont été Tobjet au début, ni combien de 
critiques accablent encore ceux qui, courageu- 
sement, persévèrent dans ces recherches, dans 
ces relations avec l'invisible. Mais n'a-t-on pas 
raillé, même au sein des sociétés savantes, bien 
des découvertes qui, plus tard, se sont révélées 
comme autant de vérités éclatantes ! Il en sera 
de même de l'existence des Esprits. L'un après 
l'autre, les hommes de science sont obligés de 
l'admettre, et souvent à la suite d'expériences 
destinées à en démontrer le peu de fondement. 
Sir W. Crookes, le célèbre chimiste anglais, 
dont ses compatriotes font Tégal de Newton, 
est de ceux-là. Citons aussi Russell Wallace, 
0. Lodge ; Lombroso, en Italie ; les docteurs 
Paul Gibier et Dariex, en France ; en Russie, 
le conseiller d'État Aksakof ; en Allemagne, le 
baron du Prel et l'astronome Zôllner (1). 

(1) On connaît les expériences de l'illustre physicien sir 
W. Crookes, qui, pendant trois ans, obtint chez lui des ma- 
térialisations de l'Esprit Katie King dans des conditions de 



L\ MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 47 

L'homme sérieux qui se tient à distance égaie 
d'une crédulité aveugle et d'une non moins 
aveugle incrédulité, est obligé de reconnaître 

contrôle rigoureux. Crookes, parlant de ces manifestations, 
affirmait : « Je ne dis pas que cela est possible; je dis : cela 
est. » 

On a prétendu que W. Crookes s'était rétracté. Or, 
W. Stead écrivait au New York American : « Londres, 7 fé- 
vrier 1909. J'ai vu sir Ch. W. Crookes au Ghost Club 
(Cercle des Fantômes), où il était venu dîner, et il m'auto- 
rise à dire ceci : « Depuis mes expériences en matière de 
«spiritualisme que j'ai commencées il y a trente ans, je ne 
« vois aucune raison pour modifier mon opinion d'autrefois. >> 

Oliver Lodge, recteur de l'Université de Birmingham, 
membre de l'Académie royale, écrivait: « J'ai été amené 
personnellement à la certitude de l'existence future, par des 
preuves reposant sur une base purement scientifique. » 

Frédéric Myers, le professeur de Cambridge, que le Con- 
grès officiel international de psychologie de Paris, en 1900, 
avait élu président d'honneur, dans son beau livre la Per- 
sonnalité humaine en arrive à cette conclusion, que des 
voix et des messages nous reviennent d'au delà de la tombe. 
Parlant du médium Mrs. Thompson, il écrit : « Je crois que 
la plupart de ces messages viennent d'Esprits qui se ser- 
vent temporairement de l'organisme des médiums pour 
nous les donner. -> 

Le célèbre professeur Lombroso, de Turin, déclarait dans 
la Letlura : « Les cas de maisons hantées, dans lesquelles, 
pendant des années, se reproduisent des apparitions ou 
des bruits concordant avec le récit de morts tragiques, et 
observées en dehors de la présence de médiums, plaident en 
faveur de Vaclion des trépassés. » — « Il s'agit souvent de mai- 
sons inhabitées, où ces phénomènes se produisent parfois 
pendant plusieurs générations et même pendant des siè- 
cles. » (Voir Annales des Sciences psychiques, février 1908.) 

On comprend l'importance de tels témoignages, que nous 
pourrions multiplier, si le cadre de cet ouvrage nous le per- 
mettait. 



JEANNE DARC MEDIUM 



que ces manifestations ont eu lieu dans tous 
les temps. Vous les trouverez à toutes les pages 
de l'histoire, dans les livres sacrés de tous les 
peuples, aussi bien chez les voyants de l'Inde, 
de rÉgypte, de la Grèce et de Rome, que chez 
les médiums de nos jours. Les prophètes de 
Judée, les apôtres chrétiens, les druidesses delà 
Gaule, les inspirés des Cévennes à l'époque de 
la guerre des Camisards, tirent leurs révélations 
de la même source que notre bonne Lorraine. 

La médiumnité a toujours existé, car l'homme 
a toujours été esprit, et cet esprit s'est ouvert, 
à toutes les époques, une trouée sur le monde 
inabordable à nos sens ordinaires. 

Constantes, permanentes, ces manifestations 
se produisent dans tous les milieux et sous 
toutes les formes, depuis les plus communes, 
les plus grossières, comme les tables tour- 
nantes, les transports d'objets sans contact, les 
maisons hantées, jusqu'aux plus délicates et 
aux plus sublimes, telles que l'extase ou les 
hautes inspirations, et cela, suivant l'élévation 
des Intelligences qui interviennent. 



Abordons maintenant l'étude des phénomènes 
qu'on rencontre en grand nombre dans la vie 



LA MÉDIL'MNITÉ DE JEANNE d'aRC 49 

de Jeanne d'Arc. Il convient tout d'abord de le 
remarquer : c'est grâce à ses facultés psychi- 
ques extraordinaires, qu'elle put acquérir un 
ascendant rapide sur Tarmée et le peuple. On 
la considérait comme un être doué de pouvoirs 
surnaturels. Cette armée n'était qu'un ramassis 
de soldats d'aventure, de routiers mus par 
l'amour du pillage. Tous les vices régnaient 
sur ces troupes sans discipline et toujours 
prêtes à se débander. C'est au milieu de ces 
soudards sans retenue, sans vergogne, que 
devait vivre une jeune fille de dix-huit ans. De 
tels rustres, qui ne respectaient pas même le 
nom de Dieu (1), il lui fallait faire des croyants, 
des hommes disposés à tout sacrifier pour une 
noble et sainte cause. 

Elle sut accomplir ce miracle. On l'accueillit 
d'abord comme une intrigante, comme une de 
ces femmes que les armées traînent à leur 
suite. Mais son langage inspiré, ses mœurs aus- 
tères, sa sobriété et les prodiges qui s'accom- 
plirent bientôt autour d'elle, en imposèrent vite 
à ces imaginations frustes. L'armée et le peuple 
étaient tentés aussi de la regarder comme une 
sorte de fée, de sorcière. On lui donnait les 



(1) Si Dieu était homme d'armes, disait La Hire, il se 
ferait pillard. 



50 JEANNE d'arc MÉDIUM 

noms de ces formes fantastiques qui hantent les 
sources et les bois. 

Sa tâche n'en devenait que plus difficile à 
remplir. Il lui fallait se faire à la fois respecter 
et aimer comme un chef ; il lui fallait obliger, 
par son ascendant, ces soudards mercenaires à 
voir en elle une image de cette France, de cette 
patrie qu'elle voulait constituer. 

Par ses prédictions réalisées, par les événe- 
ments accomplis, elle leur inspira une confiance 
absolue. Ils en arrivèrent presque à la divini- 
ser ; sa présence était pour eux une garantie du 
succès, un symbole de l'intervention céleste. 
L'admirant, s'attachant à elle, ils lui devinrent 
plus fidèles que le roi et les grands. A sa vue, 
toutes les pensées, tous les sentiments malveil- 
lants se taisaient pour faire place à la vénéra- 
tion. Tous la considéraient comme un être sur- 
humain, suivant le témoignage de son intendant, 
Jean d'Aulon, au procès (1). Le comte Guy de 
Laval, après l'avoir vue à Selles-sur-Cher, en 
compagnie du roi, écrivait à sa mère, le 8 juin 
l/i29 : « C'est chose toute divine de la voir et 
de l'ouïr (2). » 



i^l) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de 
rintendant de Jeanne, p. 248. — V. aussi : Déposition de 
l'avocat Barbin, t. I, p. 158. 

(2) E. Lavisse, Histoire de France, t. IV, p. 55. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 51 

Sans une assistance occulte, comment une 
simple fille des champs aurait-elle pu acquérir 
un tel prestige, remporter de tels succès ? Ce 
qu'elle avait appris de la guerre pendant sa jeu- 
nesse, les alarmes perpétuelles des paysans, les 
villages détruits, les plaintes des blessés et des 
mourants, le rougeoiement des incendies, tout 
cela était plutôt fait pour l'éloigner du métier 
des armes. Mais elle était l'élue d'en haut, pour 
relever la France de sa chute et inculquer la 
notion de patrie à toutes les âmes, et, pour cela, 
des facultés merveilleuses et de puissants se- 
cours lui furent donnés. 



Examinons de plus près la nature et la portée 
des facultés médianimiques de Jeanne. 

Il y a d'abord ces voix mystérieuses qu'elle 
entendait dans le silence des bois comme dans 
le tumulte des combats, au fond de son ca« 
chot et jusque devant ses juges, ces voix qui 
étaient souvent accompagnées d'apparitions,, 
comme elle le dit elle-même, au cours du pro- 
cès, à douze interrogatoires différents. Puis, il 
y a les cas nombreux de prémonition, c'est- 
à-dire les prophéties réalisées, l'annonce des 
événements à venir. 



52 JEANNE d'arc MEDIUM 

D'abord, ces faits sont-ils authentiques ? Sur 
ce point aucun doute n'est possible. Les textes, 
les témoignages sont là, nombreux; les lettres, 
les chroniques abondent (1). 

Il y a surtout le procès de Rouen, dont les 
pièces, rédigées par les ennemis de Taccusée, 
témoignent encore plus fortement en sa faveur 
que celles du procès de réhabilitation. Dans ce 
dernier, les mêmes faits sont attestés sous le sceau 
du serment par les témoins de sa vie, déposant 
devant les enquêteurs ou devant le tribunal (2). 

Au-dessus de tous ces témoignages, nous 
placerons l'opinion d'un homme, d'un contem- 
porain, qui les résume tous, et dont l'autorité 
est grande. Je veux parler de Quicherat, direc- 
teur de l'Ecole des Chartes. Ce n'était pas un 
mystique, un illuminé ; c'était un homme grave 
et froid, un éminent critique d'histoire. Il s'est 
livré à une recherche approfondie, toute d'éru- 
dition, à un examen scrupuleux de la vie de 
Jeanne d'Arc. Et voici son appréciation (3) : 

(1) Perceval de Cagny, Chroniques, publiées par H. Mo- 
ranvillé, Paris, 1902. — Jean Chartier, Chronique de Char- 
les VIIj roi de France. — Journal du siège d'Orléans (1428- 
1429), publié par P. Charpentier et C. Guissart. — Chronique 
de la Pucelle. — Mystère du siège d'Orléans, etc. 

(2) Ce procès de réhabilitation comprend, d'après A. France, 
140 témoignages, fournis par 123 témoins. 

(3) J. Quicherat, Aperçus nouveaux sur le Procès de Jeanne 
dArc, pp. 60-61. 



LA ISIÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 53 

« Que la science y trouve ou non son compte, 
il n'en faudra pas moins admettre ses visions. » 

J'ajouterai : la science nouvelle y trouvera son 
compte. Car tous ces phénomènes, que Ton con- 
sidérait autrefois comme miraculeux, s'expli- 
quent aujourd'hui par les lois de la médium- 
nité. 

Jeanne était ignorante : elle avait eu pour seuls 
livres, la nature et le firmament étoile. 

A Pierre de Versailles qui l'interroge à Poi- 
tiers sur son degré d'instruction, elle répond : 
<( Je ne sais ni A ni B. » Plusieurs l'affirment 
au procès de réhabilitation (1). Cependant, elle 
a entrepris l'œuvre la plus merveilleuse que 
femme ait jamais accomplie. Pour la mener à 
bien, elle déploiera des aptitudes et des qualités 
rares. Illettrée, elle confondra et convaincra les 
docteurs de Poitiers. Par son génie militaire et 
l'habileté de ses plans, elle acquerra une prompte 
influence sur les chefs de guerre et les soldats. 
A Rouen, elle tiendra tête à soixante érudits, 
casuistes habiles en subtilités juridiques et théo- 
logiques ; elle déjouera leurs pièges, répondra à 
toutes leurs objections. Plus d'une fois elle les 
embarrassera parla puissance de ses répliques, 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, Déposition de 
l'écuyer Gobert Thibault, p. 161 ; — t. II. Déposition du 
chevalier Aimond de Macy, p. 145. 



04 JEANNE DARC MEDIUM 

rapides comme des éclairs, pénétrantes comme 
des pointes d'épée. 

Gomment concilier une supériorité aussi 
écrasante avec son défaut d'instruction ? Ah ! 
c'est qu'il est une autre source d'enseignement 
que la science de l'école ! c'est par la commu- 
nion constante avec le monde invisible, depuis 
l'âge de treize ans, où eut lieu sa première vision, 
que Jeanne acquit les lumières indispensables 
à l'accomplissement de sa tâche ardue. Les le- 
çons de nos guides de l'espace sont plus effi- 
caces que celles d'un professeur, plus abon- 
dantes surtout en révélations morales. Ces 
voies de la connaissance, les Universités et les 
^]glises ne les pratiquent guère ; leurs repré- 

mtants lisent peu dans ce « livre de Dieu » 
it parle Jeanne, dans ce grand livre de l'uni- 
vers invisible, où elle avait puisé sagesse et 
lumière : « Il y a es livres de Notre-Seigneur 
plus que es vôtres. — Messire a un livre où nul 
clerc n'a jamais lu, si parfait soit-il en clérica- 
ture ! » affirme-t-elle à Poitiers (1). 

Par là, elle rappelle que les mondes occulte 
et divin possèdent des sources de vérité autre- 
ment riches et profondes, que celles où puisent 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de 
Jean Pasquerel, p. 228. — Dépos. de Marg. la Touroulde, 
p. 292. 



LA MEDIUMNITE DE JEANNE D ARC 55 

les humains. Et ces sources s'ouvrent parfois 
aux simples, aux humbles, aux ignorants, à ceux 
que Dieu a marqués de son sceau ; ils y trouvent 
des éléments de connaissance, qui surpassent 
tout ce que l'étude peut nous procurer. 

La science humaine ne va pas sans quelque 
orgueil. Ses enseignements sentent presque 
toujours la convention, Tapprêt, le pédantisme. 
Ils manquent souvent de clarté, de simplicité. 
Certains ouvrages de psychologie, par exemple, 
sont tellement obscurs, complexes, hérissés 
d'expressions baroques, qu'ils en frisent le ridi- 
cule. 11 est plaisant de voir à quels efforts d'ima- 
gination, à quelle gymnastique intellectuelle, 
des hommes comme le professeur Th. Flournoy 
et le docteur Grasset se livrent, pour édifier des 
théories aussi burlesques que savantes. Les 
vérités provenant des hautes révélations apj)a- 
raissent, au contraire, en traits de lumière et, 
en quelques mots, par la bouche des simples, 
tranchent les problèmes les plus ardus. 

« Je te bénis, ô mon Père, dit le Christ, de 
ce que tu as révélé aux petits ce que tu as 
caché aux sages (1). » 

Bernardin de Saint-Pierre exprime la même 
pensée : « Pour trouver la vérité, il faut la 
chercher d'un cœur simple. » 
(liLuc, X, 21. 



56 JEANiXE d'arc médium 

C'était d'un cœur simple que Jeanne écoutait 
ses voix, qu'elle les interrogeait dans les cas 
importants, et, toujours confiante en leur sage 
direction, elle devient, sous l'impulsion des 
puissances supérieures, un instrument admi- 
rable, doué de précieuses facultés psychiques. 

Non seulement elle voit et entend merveil- 
leusement, mais son toucher, son odorat sont 
affectés par les apparitions qui se présentent : 
« J'ai touché à sainte Catherine m'apparaissant 
visiblement, dit-elle. — Avez-vous baisé ou 
accolé sainte Catherine ou sainte Marguerite ? 
lui demande-t-on. — Je les ai accolées toutes 
deux. — Fleuraient-elles bon ? — 11 est bon à 
savoir qu'elles fleuraient bon (1) ! » 

Dans un autre interrogatoire, elle s'exprime 
ainsi : « Je vis saint Michel et les anges des 
yeux de mon corps aussi bien que je vous vois. 
Et quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais 
et j'aurais bien voulu qu'ils m'eussent emportée 
avec eux (2). » 

C'est là l'impression ressentie par tous les 
médiums qui entrevoient les splendeurs de 
l'espace, et les êtres radieux qui y vivent. Ils 
éprouvent un ravissement qui leur rend plus 

(1) J. Fabre, Procès de condamnai ion, 9' interrogatoire 
secret, p. 187. 

(2) Id., Ihid., i" interrogatoire public, p. 81. 



LA MÉDIUMMTÉ DE JEANNE D ARC 57 

tristes et plus pesantes les réalités d'ici-bas. 
Avoir participé un instant à la vie céleste et re- 
tomber lourdement au milieu des ténèbres de 
notre monde : quel contraste poignant ! Il Tétait 
plus encore pour Jeanne, dont Pâme exquise, 
après s'être retrouvée pendant un moment dans 
le milieu qui lui était familier, d'où elle était 
venue, et en avoir reçu « grand réconfort », se 
voyait de nouveau en face des rudes et pénibles 
devoirs qui lui incombaient. 

Peu d'hommes comprennent ces choses. Les 
vulgarités de la terre leur cachent les beautés 
de ce monde invisible qui les entoure, dans le- 
quel ils baignent comme des aveugles dans la 
lumière. Mais il est des âmes délicates, des 
êtres doués de sens subtils, pour qui ce voile 
épais des choses matérielles se déchire par ins- 
tants ; à travers ces ouvertures, ils perçoivent 
un coin de ce monde divin, celui des vraies 
joies, des félicités véritables, où nous nous re- 
trouverons tous à la mort, d'autant plus libres 
et plus heureux que nous aurons mieux vécu 
parla pensée et par le cœur, mieux aimé et plus 
souffert. 

Ce n'était pas seulement sur ces faits extraor- 
dinaires, ces visions et ces voix, que se basait 
la confiance da Jeanne en ses amis de l'espace. 
La raison lui démontrait aussi combien la source 



58 JEANNE d'arc MÉDIUM 

de ses inspirations était pure et élevée, car ses 
voix la guidaient toujours vers l'action utile, 
dans le sens du dévouement et du sacrifice. 
Tandis que certains visionnaires se perdent en 
des rêveries stériles, chez Jeanne les phéno- 
mènes psychiques concourent tous à la réalisa- 
tion d'une grande œuvre. De là, sa foi inébran- 
lable : « Je crois aussi fermement, répond-elle 
à ses juges, les dits et les faits de saint Michel 
qui m'est apparu, comme je crois que Notre- 
Seigneur Jésus-Christ a souffert mort et pas- 
sion pour nous. Et ce qui me meut à le croire, 
c'est le bon conseil, le confort et les enseigne- 
ments qu'il m'a donnés (1). » 

Dans son jugement si sûr, c'est avant tout le 
côté moral de ces manifestations qui constitue 
à ses yeux une garantie, une preuve de leur 
authenticité. A leurs avis efficaces, à leur sou- 
tien constant, aux saines instructions qu'ils lui 
donnent, elle reconnaît en ses guides des 
envoyés d'en haut ! 

Au cours du procès comme dans son action 
militaire, ses voix la conseillent sur ce qu'elle 
doit dire et faire. Elle a recours à elles dans 
tous les cas difficiles : « Je demandai conseil à 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 8^ interiogaloire 
secret, p. 176. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 59 

la voix sur ce que je devais répondre, lui disant 
de demander là-dessus conseil à Notre-Sei- 
gneur. Et la voix me dit : Réponds hardiment. 
Dieu t'aidera (1). » 

Ses juges l'interrogent à ce sujet: «Gomment 
vous expliquez-vous que vos saintes vous répon- 
dent ? — Quand je fais requête à sainte Cathe- 
rine, leur dit Jeanne, alors elle et sainte Margue- 
rite font requête à Dieu, et puis, du commande- 
ment de Dieu, elles me donnent réponse (2). » 

Ainsi, pour tous ceux qui savent interroger 
l'invisible dans le recueillement et la prière, la 
pensée divine descend^ de degré en degré, 
depuis les hauteurs de l'espace jusqu'aux pro- 
fondeurs de l'humanité. Mais tous ne la dis- 
cernent pas comme Jeanne. 

Quand ses voix se taisent, elle refuse de ré- 
pondre sur toute question importante : « Vous 
n'aurez pas encore cela de moi ; je n'ai pas le 
congé de Dieu. » 

(( Je crois que je ne vous dis pas à plein ce 
que je sais. Mais j'ai plus grande crainte défail- 
lir en disant quelque chose qui déplaise à mes 
voix, que je n'en ai de vous répondre à vous (3). » 



(1) J. Fabre, Procès de condamnai ion, 3= inte-rrogatoire pu- 
blic, p. 68. 

(2) /6/d., 5' interrogatoire secret, p. 157. 

(3) Ibid., ^^ interrogatoire public, p. 69. 



60 JEANNE d'arc médium 

Discrétion admirable et que tant d'hommes 
feraient bien d'imiter, quand les voix de la sa- 
gesse et de la conscience n'ordonnent pas de 
parler. 

Jusqu'à la fin de sa vie tragique, Jeanne mon- 
trera un grand amour pour ses guides invisibles, 
une entière confiance en leur protection. Même 
quand ils semblèrent l'abandonner, après lui 
avoir promis le salut, elle ne proféra aucune 
plainte, aucun blasphème. De son aveu cepen- 
dant, ils lui avaient dit, dans sa prison : « Tu 
seras délivrée par grande victoire (1) », et au 
lieu de la délivrance, c'était la mort qui venait. 
Ses interrogateurs, qui ne négligeaient aucun 
moyen de la désespérer, insistaient sur cet 
abandon apparent, et Jeanne répondait sans se 
troubler : « Oncques ne maugréai ni saint ni 
sainte. » 

L'histoire de la bonne Lorraine présentait des 
cas de clairvoyance, de prémonition en assez 
grand nombre pour lui avoir prêté, aux yeux de 
tous, un pouvoir mystérieux de divination. Par- 
fois, elle semble lire dans l'avenir, par exemple 
lorsqu'elle dit au soldat de Chinon qui l'avait 
injuriée, au moment de son entrée au château : 
(( Ah ! tu renies Dieu, et pourtant tu es si près 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 5" interrogatoire se- 
cret, p. 159. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 61 

de ta mort ! » Le soir même, en effet, ce soldat 
se noie par accident (1). Il en est ainsi pour 
l'Anglais Glasdale, à l'attaque de la bastille du 
Pont, devant Orléans. Elle le somme de se 
rendre au roi des cieux, ajoutant : « J'ai grande 
pitié de ton âme ! » Au même instant, Glasdale 
tombe, tout armé, dans la Loire, où il se noie (2). 
Plus lard, à Jargeau, elle prévoit le danger qui 
menace le duc d'Alençon, à la vie duquel elle a 
promis de veiller : « Gentil duc, s'écrie-t-elle, 
retirez-vous d'où vous êtes, sinon cette bouche 
à feu, qui est là-bas, va vous envoyer à la mort. >» 
La prévision était juste, car le seigneur du Lude, 
ayant pris la place abandonnée, y fut tué peu 
après (3). 

D'autres fois, et le plus souvent, Jeanne l'at- 
teste elle-même, elle est prévenue par ses voix. 
A Yaucouleurs, sans Tavoir jamais vu, elle va 
droit au sire de Baudricourt : « Je le reconnus, 
explique-t-elle, grâce à ma voix. C'est elle qui 
me dit : Le voilà [li) ! » D'après ses révélations, 
Jeanne lui prédit la délivrance d'Orléans, le 
sacre du roi à Reims, et lui annonce la défaite 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation. Déposition de Jean 
Pasquerel, t. I, p. 218. 
<2) Ibid., p. 227. 

(3) Ibid., p. 179. 

(4) J. Fabre, Procès de condamnation, 2= interrogatoire pu- 
blic, p. 58. 

4 



62 JEANNE d'arc MÉDIUM 

des Français à la journée des Harengs, au mo- 
ment où elle vient d'avoir lieu (1). 

A Ghinon, introduite auprès du roi, Jeanne 
n'hésita pas à le trouver parmi les trois cents 
courtisans au milieu desquels il s'était dissi- 
mulé : « Quand j'entrai dans la chambre du roi, 
dit-elle, je le reconnus entre les autres par le 
conseil de ma voix qui me le révéla (2). » Dans 
un entretien intime, elle lui rappelle les termea 
de la prière muette qu'il avait adressée à Dieu, 
seul dans son oratoire. 

Ses voix lui apprennent que Fépée de Charles 
Martel est enfouie dans l'église de Sainte-Ga- 
therine-de-Fierbois, et la lui font voir (3). 

G'est encore la voix qui la réveille à Orléans, 
lorsque, épuisée de fatigue, elle s'est jetée sur 
un lit et ignore l'attaque de la bastille de Saint- 
Loup : « Mon conseil m'a dit que j'aille contre- 
les Anglais, s'écrie-t-elle soudain. Vous ne 
me disiez pas que le sang de France fût ré- 
pandu (/i) ! » 

Jeanne sait, pour en avoir été prévenue par 
ses guides, qu'elle sera blessée d'un trait à l'at- 

(1) Journal du siège, p. 48. — Chronique de la Pucelle, p. 275. 

(2) J. Fabre, Procès de condaninalion, 2» interjogaioire pu- 
blic, pp. 61-62. 

(3) Ibid., 4« interrogatoire public, pp. 85-86. 

(4) J. Fabïîe, Procès de réhabililalion, t. I. Déposition du 
page de Jeanne, p. 210. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'arG 63 

taqiie des Tourelles, le 7 mai lZi29. Une lettre 
du chargé d'affaires du Brabant, conservée aux 
archives de Bruxelles, et datée du 22 avril de la 
même année, écrite, par conséquent, quinze 
jours avant Tévénement, relate cette prédiction 
et la manière dont elle devait s'accomplir. La 
veille du combat, Jeanne dit encore : « Il sor- 
tira demain du sang de mon corps (1). » 

Dans cette même journée, elle prédit, contre 
toute vraisemblance, que l'armée triomphante 
rentrerait dans Orléans par le pont, cependant 
rompu. C'est ce qui eut lieu. 

La ville délivrée, Jeanne insiste près du roi, 
afin qu'on ne diffère pas le départ pour Reims, 
répétant : « Je ne durerai guère qu'un an, Sire, 
il faut donc me bien employer (2) ! » Quelle 
prescience de sa si courte carrière ! 

Elle fut aussi avertie par ses voix de la reddi- 
tion de Troyes à bref délai ; puis, plus tard, de 
sa captivité prochaine : « En la semaine de 
Pâques, comme j'étais sur le fossé de Melun, 
il me fut dit par mes voix que je serai prise 
avant la Saint-Jean, — dit l'accusée à ses juges 
de Rouen, — et je leur faisais requête que, 
quand je serai prise, je mourusse aussitôt sans 

(1) J, Fabre, Procès de réhabilitation. Déposition de Jean 
Pasquerel, p. 226. 

(2) Ibid., t. I. Déposition du duc d'Alençon, p. 182. 



64 JEANNE d'arc MEDIUM 

long tourment de prison. Et elles me dirent : 
« Prends tout en gré. 11 faut qu'il en soit ainsi 
«fait.» Mais elles ne me dirent point l'heure (1).» 
A ce propos, citons, en passant, cette belle ré- 
ponse à ses interrogateurs : « Si j'eusse su 
l'heure, je n'y fusse point allée volontiers. 
Pourtant, j'aurais fait selon le commandement 
de mes voix, quoi qu'il eût dû m'en advenir (2). » 

On raconte aussi une scène touchante dans 
l'église de Compiègne ; elle dit, en pleurant, à 
ceux qui l'entouraient : « Bons amis et chers 
enfants, sachez qu'on m'a vendue et trahie. 
Bientôt je serai livrée à la mort. Priez pour 
moi (3) ! » 

En prison, ses guides lui prédisent, à sa 
grande joie, la délivrance de Compiègne (/j). 
Elle a aussi la révélation de sa fin tragique sous 
une forme qu'elle ne comprend pas, mais dont 
ses juges, eux, saisissent le sens : « Ce que 
mes voix me disent le plus, c'est que je serai 
délivrée... Elles ajoutent : Prends tout en gré, 
ne te chaille (soucie) de ton martyre. Tu en 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, l" interrogatoire 
secret, p. 129. 

(2) Ibid., p. 130. 

(3) Voir Henri Martin, Hisloire de France, t. VI, p. 228 et 
note 2. 

(4) J. Fabre, Procès de condamnation, 5« interrogatoire 
secret, p. 156. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 65 

viendras enfin au royaume du paradis (1). » 
Souvent ses voix l'avertissent des conseils 
secrets que tiennent les capitaines, jaloux de sa 
gloire, et qui se cachent d'elle pour délibérer 
des faits de guerre. Mais tout à coup, Jeanne 
paraît, elle connaît à l'avance leurs résolutions 
et les déjoue : « Vous avez été à votre conseil, 
et j'ai été au mien, leur dit-elle. Le conseil de 
Dieu s'accomplira, le vôtre périra (2). )> 

N'est-ce pas aussi aux inspirations de ses 
guides que Jeanne doit ces qualités éminentes 
qui font le grand général, cette connaissance de 
la stratégie, de la balistique, cette habileté à 
employer l'artillerie, chose toute nouvelle à 
cette époque ? D'où aurait-elle pu savoir que les 
Français aiment mieux se porter en avant que 
de combattre derrière des remparts? Et comr- 
ment expliquer d'autre façon qu'une simple 
bergère soH devenue du jour au lendemain, et 
à dix-huit ans, un chef d'armée incomparable, 
un tacticien consommé ? 

On le voit, sa médiumnité revêtait des formes 
variées. Ces facultés, disséminées, fragmentées 
chez la plupart des sujets de nos jours, se trou- 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 5« interrogatoire 
secret, p. 159. 

(2) Id., Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de Jean 
Pasquerel, p. 226. 

4. 



66 JEANNE d'arc MEDIUM 

vaient réunies chez elle, groupées dans une 
unité puissante. En outre, elles étaient accrues 
par sa grande valeur morale. L'héroïne était 
l'interprète, l'agent de ce monde invisible, sub- 
til, éthéré, qui s'étend au delà du nôtre et dont 
certains êtres humains, spécialement doués, 
perçoivent les vibrations, les harmonies, les 
voix. 

Les phénomènes qui remplissent la vie de 
Jeanne s'enchaînent et concourent à un même 
but. La mission imposée par les hautes Entités 
dont nous chercherons plus loin à déterminer 
la nature et le caractère, cette mission est nette 
et précise. Elle est annoncée à l'avance et s'ac- 
complit dans ses grandes lignes. Toute son his- 
toire en porte témoignage. A ses juges de Rouen, 
elle disait : « Je suis venue de la part de Dieu. 
Je n'ai rien à faire ici. Renvoyez-moi à Dieu, de 
qui je suis venue (1). » 

Et lorsque, sur le bûcher, les flammes l'en- 
tourent et mordent sa chair, elle s'écrie encore : 
« Oui, mes voix étaient de Dieu ! Mes voix ne 
m'ont pas trompée (2) ! » 

Jeanne pouvait-elle mentir? Sa sincérité, sa 
droiture, qui se manifestent en toutes circon- 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation^ 3« interrogatoire pu- 
blic, p. ^^. 
(*••) Id., Procès de réhabilitation, t. II, p. 91. 



LA MÉDIUAINITÉ DE JEANNE d'aRC 67 

Stances, répondent pour elle. Une âme si loyale, 
qui a accepté tous les sacrifices plutôt que de 
renier la France et son roi, une telle âme ne 
pouvait s'abaisser jusqu'au mensonge. Il y a un 
tel accent de vérité, de conviction dans ses pa- 
roles, que nul, même parmi ses détracteurs les 
plus ardents, n'a osé l'accuser d'imposture. 
Anatole France, qui, certes, ne la ménage point, 
écrit : « Ce qui ressort surtout des textes, c'est 
qu'elle fut une sainte. Elle fut une sainte avec 
tous les attributs de la sainteté au quinzième 
siècle. Elle eut des visions, et ces visions ne 
furent ni feintes ni contrefaites. » Et plus 
loin : « On ne peut la soupçonner de men- 
songe (1). » 

Sa loyauté était absolue ; pour appuyer ses 
dires, elle ne se servait pas, comme tant de 
personnes, de termes excessifs, d'expressions 
démesurées. « Elle ne jurait jamais, dit un 
témoin du procès de réhabilitation, et, pour 
affirmer^ elle se contentait d'ajouter : (( Sans 
manque (2). » Ces paroles se retrouvent aussi 
dans les interrogatoires du procès de Rouen. 
Elles revêtaient une signification particulière 

'1) Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, pp. xxxii» 

XXXIX. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de 
trois marraines de Jeanne, p. 78. 



68 JEANNE d'arc MÉDIUM 

dans sa bouche, prononcées sur ce ton de fran- 
chise, avec cette physionomie ouverte qui lui 
étaient propres. 

Autre point de vue : s'est-elle trompée ? Son 
bon sens, sa lucidité d'esprit, son jugement si 
sûr, les éclairs de génie qui, ça et là, illuminent 
sa vie, ne permettent pas de le croire. Jeanne 
n'était pas une hallucinée ! 

Certains critiques Font cru cependant. La 
plupart des physiologistes, par exemple Pierre 
Janet, Th. Ribot, le docteur Grasset, auxquels il 
convient d'ajouter des aliénistes comme les doc- 
teurs Lélut, Galmeil, etc., ne voient dans la 
médiumnité qu'une des formes de l'hystérie ou 
de la névrose. Pour eux, les voyants sont des 
malades^ et Jeanne d'Arc, elle-même, n'échappe 
pas à leurs jugements. Tout récemment, le pro- 
fesseur Morselli, dans son étude : Psychologie 
et Spiritisme^ ne considère-t-il pas les médiums 
comme des esprits faibles ou déséquilibrés ? 

Il est toujours facile de qualifier de chimères, 
d'hallucinations ou de folie, les faits qui nous 
déplaisent ou qu'on ne peut expliquer. En cela, 
bien des sceptiques se prennent pour des gens 
très avisés, alors qu'ils sont tout simplement 
dupes de leur parti pris. 

Jeanne n'était ni hystérique, ni névrosée. Elle 
était forte et jouissait d'une santé parfaite. Ses 



LA MÉDIUiMNITÉ DE JEANNE d'aRC 69 

mœurs étaient chastes, et quoique d'une beauté 
pleine d'attraits, sa vue imposait le respect, la 
vénération, même aux soudards qui partageaient 
sa vie (1). Trois fois : à Chinon, au début de sa car- 
rière, à Poitiers et à Rouen, elle subit l'examen 
de matrones, qui attestèrent son état de virginité. 
Elle supportait sans faiblir les plus grandes 
fatigues. « Il lui arrive de passer jusqu'à six 
journées sous les armes », écrit, le 21 juin l/i29, 
Perceval de Boulainvilliers, conseiller-cham- 
bellan de Charles VII. Et lorsqu'elle était à 
cheval, elle excitait l'admiration de ses compa- 
gnons d'armes, par le temps qu'elle y pouvait 
rester sans éprouver le besoin de descendre de 
sa monture (2). Son endurance est attestée dans 
maintes dépositions. « Elle se comportait de telle 
sorte, dit le chevalier Thibault d'Armagnac, 
qu'il ne serait pas possible à homme quelconque 
d'avoir meilleure attitude dans le fait de guerre. 
Tous les capitaines s'émerveillaient des peines 
et labeurs qu'elle supportait (3). » 

(1)J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de 
Jean de Metz, p. 128. — Dépos. de Bertrand de Poulengy, 
p. 133. — Dépos. de l'écuyer Gobert Thibault, p. 164. — 
Dépos. du duc d'Alençon, p. 183. — Dépos. de l'intendant 
de Jeanne, pp. 249-250. — Dépos. deDunois, p. 201, etc. 

(2) Id., Ibid., t. I. Déposition du président Simon Charles, 
p. 149. 

(3) Id., Ibid., t. I. Déposition du chevalier Thibault d'Ar- 
magnac, p. 282. 



70 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Il en est de même pour sa sobriété : on a, 
sur ce point, de nombreux témoignages, depuis 
celui de personnes qui la virent peu de temps, 
comme dame Colette, jusqu'à ceux des hommes 
de son entourage habituel. Citons les paroles 
de son page, Louis de Contes : « Jeanne était 
très sobre. Bien des fois, en toute une journée, 
elle n'a mangé qu'un morceau de pain. J'admi- 
rais qu'elle mangeât si peu. Lorsqu'elle restait 
chez elle, elle mangeait seulement deux fois par 
jour (1). » 

La rapidité merveilleuse avec laquelle notre 
héroïne guérissait de ses blessures, montre chez 
elle une puissante vitalité : quelques instants, 
quelques jours lui suffisent, et elle retourne sur 
le champ de bataille. Après avoir sauté de la 
tour de Beaurevoir et s'être gravement blessée, 
elle revient à la santé sitôt qu'elle peut absor- 
ber quelque nourriture. 

Tous ces faits dénotent-ils une nature faible 
ou névrosée ? 

Et si, des qualités physiques, nous passons à 
celles de l'esprit, la même constatation s'im- 
pose. Les nombreux phénomènes dont Jeanne 



{l) J. F ABRE, Procès de réhabililalion, t. I. Déposition de 
Louis de Contes, page de Jeanne, p. 211. -- Dépos. de 
Dunois, p. 201. — Dépos. des époux Millet, p. 273. — Dé- 
pos. du panetier Richarville, p. 279, etc. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE dVrG 71 

a été Fagent, loin de troubler sa raison, comme 
c'est le cas pour les hystériques, semblent, au 
contraire, l'avoir fortifiée, à en juger par les 
réponses lucides, nettes, décisives, inattendues 
qu'elle fait à ses interrogateurs de Rouen. Sa 
mémoire est restée sûre, son jugement sain ; 
elle a conservé la plénitude de ses facultés 
intellectuelles, la maîtrise de soi. 

Le docteur G. Dumas, professeur à la Sor- 
bonne, dans une notice publiée par Anatole 
France, à la fin de son deuxième volume, dé- 
clare n'avoir pas réussi, d'après les témoi- 
gnages, à trouver chez Jeanne aucun des stig- 
mates classiques de l'hystérie. Il insiste lon- 
guement sur l'extériorité des phénomènes, sur 
leur netteté objective, sur V « indépendance et 
l'autorité relatives » de l'inspirée vis-à-vis des 
« saintes ». 11 ne lui semble pas que ses visions 
puissent être ramenées à aucun type patholo- 
gique constaté expérimentalement. 

« Nul indice, dit de son côté Andrew Lang (1), 
ne permet de penser que Jeanne, pendant qu'elle 
était en communion avec ses saints, se soit trou- 
vée « dissociée », ni inconsciente de ce qui 
l'entourait. Au contraire, nous voyons que^ 



(1) Andrew Lang, la Jeanne d'Arc de M. Anatole France, 
pp. 12a-127. 



72 JEANNE D ARC MEDIUM 

dans la terrible scène de son abjuration, elle 
entend à la fois, avec une netteté égale, les voix 
de ses saints et ce sermon de son prédicateur 
dont elle ne se fait pas faute de critiquer les 
erreurs. » 

Ajoutons que jamais elle n'a été obsédée, 
puisque ses Esprits ne viennent qu'à certains 
moments, et surtout quand elle les appelle, 
alors que l'obsession est caractérisée par la pré- 
sence constante, inévitable, d'êtres invisibles. 

Les voix de Jeanne ont toutes trait à sa gran- 
de mission ; jamais leurs propos ne sont puérils ; 
elles ont toujours leur raison d'être, elles ne se 
contredisent pas, et ne sont pas entachées des 
croyances erronées du temps, ce qui aurait lieu 
si Jeanne eût été prédisposée à subir des hallu- 
cinations. Loin d'ajouter foi aux fées, aux ver- 
tus de la mandragore et à cent autres idées 
fausses de l'époque, elle manifeste, dans ses 
interrogatoires, son ignorance à leur égard, ou 
montre le mépris dans lequel elle les tient (1). 

Chez Jeanne, pas de sentiment égoïste, aucun 
orgueil, comme chez les hallucinés qui, attri- 
buant une grande importance à leur petite per- 
sonne, ne voient autour d'eux qu'ennemis et 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 3c et 5« interroga- 
toires publics ; 9« interrogatoire secret ; acte d'accusation. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 73 

persécuteurs. C'est à la France, à son roi que 
vont toutes ses pensées sous l'inspiration di- 
vine. 

Le grand aliéniste Brierre de Boismont, qui 
s'est livré à une étude attentive de la ques- 
tion (1), reconnaît en Jeanne une intelligence 
supérieure. Cependant il qualifie d'hallucina- 
tions les phénomènes dont elle est l'objet, mais 
en leur prêtant un caractère physiologique et 
non pathologique. 11 entend dire par là, que ces 
hallucinations ne l'ont pas empêchée de con- 
server l'intégrité de sa raison ; elles seraient le 
fruit d'une exaltation mentale, qui n'a toutefois 
rien de morbide. Pour lui, la conception del'idée 
directrice, « stimulant puissant », s'est faite 
image dans le cerveau de Jeanne, en qui il 
admire une âme d'élite, un de ces « messagers 
envoyés du fond du mystérieux infini vers nous». 

Sans être du même avis que le célèbre prati- 
cien de la Salpétrière, quant aux causes déter- 
minantes des phénomènes, le docteur Dupouy, 
qui attribue ces derniers à l'influence d'Entités 
célestes, conclut dans le même sens. Seulement, 
pour lui, les hallucinations de Jeanne auraient eu 
le don d'objectiver les pei*sonnalités angéliques 



(1) Brierre de Boismont, Des Hallucinalions. De Vhallucina- 
lion historique. 

5 



74 JEANNE d'arc MEDIUM 

qui lui servaient de guides. Nous pourrions 
adopter cette manière de voir, puisque nous 
savons qu'elle considérait ses saintes, comme 
étant celles dont les images décoraient l'église 
de Domremy. 

Mais, dirons-nous encore : peut-on attribuer 
un caractère hallucinatoire à des voix qui vous 
réveillent en plein sommeil, pour vous avertir 
d'événements présents ou à venir, comme ce 
fut le cas à Orléans et pendant le procès de 
Jeanne, à Rouen ? à des voix qui vous conseillent 
d'agir autrement que vous le voudriez ? Lors 
de sa captivité dans la tour de Beaurevoir, la 
prisonnière reçut bien des recommandations de 
ses guides, désireux de lui éviter une erreur, 
cependant ils ne purent l'empêcher de sauter 
du haut de la tour, et Jeanne eut à s'en repentir. 

Dire avec Lavisse, A. France et d'autres, que 
la voix entendue par Jeanne était celle de sa 
conscience, nous paraît également en contra- 
diction avec les faits. Tout prouve que ces voix 
étaient extérieures. Le phénomène n'est pas 
subjectif, puisqu'elle est réveillée, nous l'avons 
vu, aux appels de ses guides, et ne saisit par- 
fois que la fin de leurs discours (1). 



(1)J. Fabre, Procè."? de condamnation, 3* interrogatoire pu- 
blic, p. 68. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 75 

Elle ne les entend bien qu'aux heures de 
silence, ainsi que le constate A. France lui- 
même (1). « Le trouble des prisons et les noises 
de ses gardes (2) » Tempêchent de comprendre 
leurs paroles. Il est donc de toute évidence que 
celles-ci viennent du dehors ; le bruit ne gêne 
guère la voix intérieure qui se perçoit dans le 
secret de l'âme, même aux moments de tumulte. 

Concluons donc, à notre tour, en reconnais- 
sant en Jeanne, une fois de plus, un grand mé- 
dium. 

N'en déplaise au docteur Morselli (3) et à 
tant d'autres, la médiumnité ne se manifeste 
pas seulement chez les esprits faibles ou les 
âmes portées à la folie. 11 y a des talents de 
grandes envergures, tels que Pétrarque, Pascal, 
La Fontaine, Gœthe, Sardou, Flammarion et 
combien d'autres, des penseurs profonds comme 
Socrate, des hommes pénétrés de l'esprit divin, 
saints ou prophètes, qui ont eu leurs heures 
de médiumnité, en qui s'est révélée, parfois à 
maintes reprises, cette faculté, latente chez 
eux. 

Ni la hauteur de Fintelligence, ni l'élévation 



(1) A. France, Vie de Jeanne (FArc, t. I,-p.359, 

(2) J. Fabre, Procès de condamnalion, 5" interrogatoire 
secret, p. 157. 

(3) Psychologie el Spirilisme, par II. Morselli. 



76 JEANNE DARC MEDIUM 

de l'àme ne sont des empêchements à ces sortes 
de manifestations. S'il y a tant de productions 
médianimiques dont la forme ou le fond laissent 
à désirer, c'est que les hautes intelligences et les 
grands caractères sont rares. Ces qualités se 
trouvaient réunies en Jeanne d'Arc, et c'est 
pourquoi ses facultés psychiques avaient atteint 
un tel degré de puissance. On peut dire de la 
vierge d'Orléans qu'elle réalisait l'idéal de la 
médiumnité. 



Maintenant, une question se pose, question 
de la plus haute importance : Quelles étaient 
les personnalités invisibles qui inspiraient 
Jeanne et la dirigeaient ? Pourquoi des saints, 
des anges, des archanges ? Que devons-nous 
penser de cette intervention constante de saint 
Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite ? 

Pour résoudre ce problème, il faudrait ana- 
lyser tout d'abord la psychologie des voyants et 
des sensitifs, et comprendre la nécessité où ils 
se trouvent, de prêter aux manifestations de 
l'Au-delà les formes, les noms, les apparences 
que l'éducation reçue, les influences subies, 
les croyances du milieu et de l'époque où ils 
vivent, leur ont suggérés. Jeanne d'Arc n'échap- 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'arC 77 

pait pas à cette loi. Elle se servait, pour tra- 
duire ses perceptions psychiques, des termes, 
des expressions, des images qui lui étaient 
familiers. C'est ce qu'ont fait les médiums de 
tous les temps. Suivant les milieux, on donnera 
aux habitants du monde occulte les noms de 
dieux, de génies, d'anges ou daïmons, d'es- 
prits, etc. 

Les Intelligences invisibles qui interviennent 
ostensiblement dans l'œuvre humaine, se trou- 
vent elles-mêmes dans l'obligation d'entrer 
dans la mentalité des sujets auxquels elles se 
manifestent, d'emprunter les formes et les noms 
d'êtres illustres connus de ceux-ci, afin de les 
impressionner, de leur inspirer confiance, de 
les mieux préparer au rôle qui leur est dévolu. 

En général, on n'attache pas dans l'iVu-delà 
autant d'importance que nous aux noms et aux 
personnalités. On y poursuit des œuvres gran- 
dioses et, pour les réaliser, on utilise les moyens 
que nécessite l'état d'esprit, on pourrait dire 
l'état d'infériorité et d'ignorance, des milieux et 
des temps où ces Puissances veulent intervenir. 

On m'objectera peut-être, que ces Puissances 
surhumaines auraient pu révéler à la vierge de 
Domremy leur véritable nature^ en l'initiant à 
une connaissance plus haute, plus large du 
monde invisible et de ses lois. Mais, outre qu'il 



78 JEANNE d'arc MÉDIUM 

est très long et très difficile d'initier un être 
humain, même le mieux doué, aux lois de la 
vie supérieure et infinie, que nul n'embrasse 
encore dans leur ensemble, c'eût été aller à 
rencontre du but assigné; c'eût été rendre 
irréalisable l'œuvre conçue, œuvre toute d'ac- 
tion, en créant, chez l'héroïne, un état d'esprit 
et des divergences de vues, qui l'eussent mise 
en opposition avec l'ordre social et religieux, 
sous lequel elle était appelée à agir. 

Si on examine avec attention les dires de Jeanne 
sur ses voix, on est frappé par un fait signifi- 
catif : c'est que l'Esprit auquel on attribue le 
nom de saint Michel, ne s'est jamais nommé (1). 

Les deux autres Entités auraient été désignées 
par saint Michel lui-même, sous les noms de 
sainte Catherine et de sainte Marguerite (2). 
Rappelons que les statues de ces saintes ornaient 
Téglise de Domremy, où Jeanne allait prier 
journellement ; dans ses longues méditations et 
ses extases, elle avait souvent devant les yeux 
les images de pierre de ces vierges martyres. 



(1) Henri Martin dit le contraire (Histoire de France, t. VI, 
p. 142); mais aux sources qu'il indique, Procès de condam- 
nation, 2e interrogatoire public, saint Michel n'est pas nom- 
mé. Jeanne s'exprime ainsi : « la voix d'un ange » (Voir 
aussi 7" interrogatoire secret). 

(2) J. Fabre, Procès de condamnation, 7^ interrogatoire se- 
cret, pp. 173-174. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JFANNE DARG 79 

Or Texistence de ces deux personnages est 
plus que douteuse. Ce que nous savons d'eux 
consiste en légendes très contestées. Vers Tan 
1600, un censeur de PUniversité, Edmond Ri- 
cher, qui croyait aux anges, mais non à sainte 
Catherine ni à sainte Marguerite, émet Tidée 
que les apparitions perçues par la jeune fille, 
s'étaient données à elle pour les saintes qu'elle 
vénérait depuis son enfance. « L'Esprit de Dieu 
qui gouverne l'Église, s'accommode à notre 
infirmité », disait-il (1). 

Plus tard, un autre docteur en Sorbonne, 
Jean de Launoy, écrivait : « La vie de sainte 
Catherine, vierge et martyre, est toute fabu- 
leuse, depuis le commencement jusqu'à la fin. 
Il ne faut y ajouter aucune foi (2). » Bossuet, 
dans son Histoire de France pour l'instruction 
du Dauphin^ ne mentionne pas les deux saintes. 

De nos jours, M. Marins Sepet, élève de 
rÉcole des Chartes et membre de l'Institut^ 
dans sa préface de la Vie de sainte Catherine^ 
par Jean Miélot (3), fait d'expresses réserves au 
sujet des documents qui ont servi à établir cet 



(1) Edmond Richer, Histoire de la Pucelle d'Orléans, manu- 
scrit Bibl. nat. 

(2) Voir : A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. lix. 

(3) Édition Hurtel, 1881, p. 35. Voir aussi F. X. Feller : 

Dictionnaire historique. 



80 JEANNE d'arc MÉDIUM 

ouvrage : « La vie de Madame sainte Catherine, 
dit-il, sous la forme qu'elle a prise dans le ma- 
nuscrit 6/i/i9 du fonds français à la Bibliothèque 
nationale, ne saurait aucunement prétendre à 
une valeur canonique (1). » 

Remarquons encore que le cas plus récent 
du curé d'Ars, présente beaucoup d'analogie 
avec celui de Jeanne d'Arc. Gomme elle, le 
célèbre thaumaturge était vo3^ant et s'entrete- 
nait avec des Esprits, surtout avec sainte Phi- 
lomène, sa protectrice habituelle. Il subissait 
aussi les tracasseries d'un Esprit inférieur nom- 
mé Grappin. Or, de même que Catherine et Mar- 



(1) Des critiques éminents, dont plusieurs sont des ca- 
tholiques et même des prélats, ont établi, en des travaux 
récents, que les hagiographes ont commis de nombreuses 
erreurs. Mgr Duchesne, directeur de l'École française de 
Rome, qui jouit d'une grande autorité dans le monde reli- 
gieux, a prouvé que plusieurs saints et saintes, parmi les- 
quels saint Maurice, de la légion thébaine, patron de la 
cathédrale d'Angers, n'ont jamais existé. Il a démontré que 
les Saintes-Mariés ne sont jamais venues en France, et que 
les légendes dont elles sont l'objet en Provence, sont pu- 
rement œuvre d'imagination. Fait plus grave : huit noms de 
papes ont été effacés, comme inexacts. Sur un ordre venu 
de Rome, la liste a été remaniée ; Pie X n'est plus que le 
256*, au lieu du 264«. Par exemple, saint Clet et saint Anaclet 
ne font qu'un. Et si l'on a pu se tromper à ce point au su- 
jet de personnages ayant occupé le trône pontifical, com- 
ment être certain de l'existence de personnalités plus hypo- 
thétiques encore? Voir les ouvrages de Mgr Duchesne in- 
titulés: Catalogues épiscopaiix des diocèses ; Origines chré- 
tiennes (leçons faites à la Sorbonne). 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 81 

guérite, Philomène n'est qu'un nom symbo 
lique ; il signifie « qui aime Thumanité » (1). 



Si les noms attribués aux Puissances invi- 
sibles qui influencèrent la vie de Jeanne d'Arc, 
n'ont qu'une importance relative et sont, en eux- 
mêmes, très contestables, il en est tout autre- 
ment, nous l'avons vu, de la réalité objective 
de ces Puissances, et de l'action constante 
qu'elles ont exercée sur l'héroïne. 

L'explication catholique nous paraissant insuf- 
fisante, nous sommes porté à voir en elles des 
Entités supérieures^ qui résument, concentrent, 
mettent en action les forces divines, aux heures 
où le mal s'étend sur la terre, lorsque les 
hommes, par leurs agissements, entravent ou 
menacent le développement du plan éternel. 

(1) Voir P. Saintyves : les Saints, successeurs des dieux, 
pp. 109 à 112, résumé de la question de sainte Philomène 
d'après Marucchi et les Analecla Bollandiana. 

Consulter également, pour sainte Marguerite: P. Saint- 
YTES, lei Saints, successeurs des dieux, pp. 365 à 370. 

Pour sainte Catherine d'Alexandrie : voir Hermann Knust, 
Geschichte der Legenden der H. Katarina von Alexandrien nnd 
der H. Maria ^gypiiaca. Halle, 1890, in-8. On y trouve 
toutes les références antérieures. D'après certains érudits, 
Catherine d'Alexandrie ne serait autre que la belle et sa- 
vante Hypathie. 

5. 



82 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Ces Puissances, on les retrouve, sous les clé- 
nominations les plus diverses, à des époques 
bien différentes. Mais, quel que soit le nom 
qu'on leur donne, leur intervention dans This- 
toire n'est pas douteuse. Au quinzième siècle, 
nous verrons en elles les génies protecteurs de 
la France, les grandes âmes qui veillent plus 
particulièrement sur notre nation. 

On dira peut-être : c'est là du surnaturel. Non 1 
ce que Ton désigne par ce mot, ce sont les 
régions élevées, les hauteurs sublimes et, pour 
ainsi dire, le couronnement de la nature. Or, 
par l'inspiration des voyants et des prophètes, 
par les Puissances médiatrices, par les Esprits 
messagers, l'humanité a toujours été en rap- 
port avec les plans supérieurs de l'univers. 

Les études expérimentales, poursuivies de- 
puis un demi-siècle (1), ont jeté une certaine 
lueur sur la vie de l'Au-delà. Nous savons que 
le monde des Esprits est peuplé d'êtres innom- 
brables, occupant tous les degrés de l'échelle 
d'évolution. La mort ne nous change pas, au 
point de vue moral. Nous nous retrouvons dans 
l'espace avec toutes les qualités acquises, mais 
aussi avec nos erreurs et nos défauts. Il en 
résulte que l'atmosphère terrestre fourmille 

(1) Voir Après la Morl et Dans rinvisible, passim. 



LA MÉDIUMMTÉ DE JEANxNE d'aRG 83 

d'âmes inférieures, avides de se manifester aux 
humains, ce qui rend parfois les communica- 
tions dangereuses et exige, de la part des expé- 
rimentateurs, une préparation laborieuse et 
beaucoup de discernement. 

Ces études démontrent aussi qu'il y a, au- 
dessus de nous, des légions d'âmes bienfai- 
santes et protectrices, les âmes des hommes qui 
ont souffert pour le bien, pour la vérité et la 
justice. Elles planent au-dessus de la pauvre 
humanité, pour la guider dans les voies de sa 
destinée. Plus haut que les horizons étroits de 
la terre, toute une hiérarchie d'êtres invisibles 
s'étage dans la lumière. C'est l'échelle de Jacob 
de la légende, l'échelle des Intelligences et des 
Consciences supérieures qui se gradue et s'élève 
jusqu'aux Esprits radieux, jusqu'aux puissantes 
Entités, dépositaires des forces divines. 

Ces Entités invisibles, nous l'avons dit, inter- 
viennent quelquefois dans la vie des peuples, 
mais elles ne le font pas toujours d'une manière 
aussi éclatante qu'aux temps de Jeanne d'Arc. 
Le plus souvent, leur action reste obscure, 
effacée, d'abord pour sauvegarder la liberté 
humaine, et, surtout, parce que, si ces Puis- 
sances veulent être connues, elle^ veulent aussi 
que l'homme fasse effort et se rende apte à les 
connaître. 



84 JEANNE d'arc MEDIUM 

Ces grands faits de l'histoire sont comparables 
aux éclaircies qui se produisent tout à coup 
entre les nuées, lorsque le temps est couvert, 
pour nous montrer le ciel profond, lumineux, 
infini. Puis, ces trouées se referment aussitôt, 
parce que l'homme n'est pas encore mûr, pour 
saisir et comprendre les mystères de* la vie su- 
périeure. 

Quant au choix des formes et des moyens que 
ces grands Êtres emploient pour intervenir 
dans le champ terrestre, il faut reconnaître que 
notre savoir est bien faible pour les apprécier 
et les juger. Nos facultés sont impuissantes à 
mesurer les vastes plans de l'invisible. Mais 
nous savons que les faits sont là, incontestables, 
indéniables. De loin en loin, à travers l'obscu- 
rité qui nous enveloppe, au milieu du flux et du 
reflux des événements, aux heures décisives, 
lorsqu'une nation est en péril, quand l'humanité 
est sortie de sa voie, alors une émanation, une 
personnification de la Puissance suprême des- 
cend parmi nous, pour rappeler aux hommes 
qu'il existe au-dessus d'eux des ressources 
infinies, qu'ils peuvent attirer par leurs pensées, 
par leurs appels, des sociétés d'âmes qu'ils 
atteindront un jour, par leurs mérites et leurs 
efforts. 

L'intervention dans l'œuvre humaine de ces 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 85 

hautes Entités, que nous nommerons les ano- 
nymes de l'espace, constitue une loi profonde 
sur laquelle nous croyons devoir insister encore, 
en nous efforçant de la rendre plus compréhen- 
sible. 

En général, avons-nous dit, les Esprits supé- 
rieurs qui se manifestent aux hommes ne se 
nomment pas, ou bien, s'ils se nomment, ils 
empruntent des noms symboliques, qui caracté- 
risent leur nature ou le genre d^ mission qui 
leur est assigné. 

Pourquoi donc, alors qu'ici-bas Thomme se 
montre si jaloux de ses moindres mérites, si 
empressé à attacher son nom aux œuvres les 
plus éphémères, pourquoi les grands mission- 
naires de l'Au-delà, les glorieux messagers de 
l'invisible, s'obstinent-ils à garder Panonymat 
ou à prendre des noms allégoriques ? C'est que, 
bien différentes sont les règles du monde ter- 
restre et celles des mondes supérieurs, où se 
meuvent les Esprits de rédemption. 

Ici-bas, la personnalité prime et absorbe tout. 
Le moi tyrannique s'impose : c'est le signe de 
notre infériorité, la formule inconsciente de 
notre égoïsme. Notre condition présente étant 
imparfaite et provisoire, il est logique que tous 
nos actes gravitent autour de notre personna- 
lité, c'est-à-dire de ce moi qui maintient et 



86 JEANNE d'arc MÉDIUM 

assure Fidentité de l'être dans son stade infé- 
rieur d'évolution, à travers les fluctuations de 
l'espace et les vicissitudes du temps. 

Dans les hautes sphères spirituelles, il en est 
tout autrement. L'évolution se poursuit sous 
des formes plus éthérées, formes qui, à une 
certaine hauteur, se combinent, s'associent et 
réalisent ce qu^on pourrait appeler la compéné- 
tration des êtres. 

Plus l'Esprit monte et progresse dans la hié- 
rarchie infinie, plus les angles de sa personna- 
lité s'effacent, plus son moi se dilate et s'épa- 
nouit dans la vie universelle, sous la loi d'har- 
monie et d'amour. Sans doute l'identité de l'être 
demeure, mais son action se confond de plus 
en plus avec l'activité générale, c'est-à-dire avec 
Dieu, qui, en réalité, est Yacte pur. 

C'est en cela que consistent le progrès infini 
et la vie éternelle : se rapprocher sans cesse 
de rÉtre absolu sans l'atteindre jamais, et con- 
fondre toujours plus pleinement notre œuvre 
propre avec l'œuvre éternelle. 

Parvenu à ces sommets, l'Esprit ne se nomme 
plus de tel ou tel nom ; ce n'est plus un indi- 
vidu, une personnalité, mais bien une des formes 
de l'activité infinie. 11 s'appelle : Légion. 11 
appartient à une hiérarchie de forces et de lu- 
mières, telle une parcelle de flamme appartient 



LX MÉDIUMMTÉ DE JEANNE D ARC bT 

à l'activité du foyer qui l'engendre et la nourrit. 
C'est une immense association d'Esprits har- 
monisés entre eux par des lois d'affinité lumi- 
neuse, de symphonie intellectuelle et morale, 
par l'amour qui les identifie. Fraternité su- 
blime, dont celle de la terre n'est qu'un pâle et 
fugitif reflet ! 

Parfois, de ces groupes harmonieux, de ces 
pléiades éblouissantes, un rayon vivant se dé- 
tache, une forme radieuse se sépare et vient, 
telle une projection de lumière céleste, explo- 
rer, illuminer les recoins de notre monde 
obscur. Aider à l'ascension des âmes, fortifier 
une créature à l'heure d'un grand sacrifice, sou- 
tenir la tête d'un Christ à l'agonie, sauver un 
peuple, racheter une nation qui va périr : telles 
sont les missions sublimes que ces messagers 
de l'Au-delà viennent remplir. 

La loi de solidarité exige que les êtres supé- 
rieurs attirent à eux les esprits jeunes ou attar- 
dés. Ainsi, une immense chaîne magnétique se 
déroule à travers l'incommensurable univers, et. 
relie les âmes et les mondes. 

Et comme le sublime de la grandeur morale 
consiste à faire le bien pour le bien même, 
sans retour égoïste sur soi, les Esprits bienfai- 
teurs agissent sous le double voile du silence 
et de l'anonymat, afin que la gloire et le mérite^ 



«O JEANNE D ARC MEDIUM 

de leurs actes en reviennent à Dieu seul et 
retournent à lui. 

Ainsi s'expliquent les visions de Jeanne, ses 
voix, les apparitions de l'archange et des saintes, 
qui n'ont jamais existé comme personnalités 
individuelles, baptisées de ce nom, mais qui 
sont cependant des réalités vivantes, des êtres 
lumineux, détachés des foyers divins et qui ont 
fait de Jeanne la libératrice de son pays. 

Michel, Micaël, la force de Dieu ; Margue- 
rite, Margarita, la perle précieuse ; Catherine, 
Katarina, la vierge pure : tous noms symbo- 
liques qui caractérisent une beauté morale, une 
force supérieure et reflètent un rayon de Dieu. 



Jeanne d'Arc était donc un intermédiaire 
entre deux mondes, un médium puissant. Pour 
cela, elle fut martyrisée, brûlée. Tel est, en 
général, le sort des envoyés d'en haut : ils sont 
en butte aux persécutions des hommes ; ceux-ci 
ne veulent ou ne peuvent pas les comprendre. 
Les exemples qu'ils donnent, les vérités qu'ils 
répandent, sont une gêne pour les intérêts ter- 
restres, une condamnation pour les passions ou 
les erreurs humaines. 

Il en est de même de nos jours. Quoique 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 89 

moins barbare que le moyen âge, qui les envoyait 
en masse au bûcher, notre époque persécute 
encore les agents de l'Au-delà. Ils sont souvent 
méconnus, dédaignés, bafoués. Je parle des 
médiums sincères et non des simulateurs, qui 
sont nombreux et se glissent partout. Ces der- 
niers prostituent une des choses les plus res- 
pectables qui soit en ce monde, et, par cela 
même^ ils assument de lourdes responsabilités 
dans l'avenir. Car tout se paie, tôt ou tard ; tous 
nos actes, bons ou mauvais, retombent sur nous, 
avec leurs conséquences. C'est la loi de la des- 
tinée (1) ! 

Les manifestations du monde invisible sont 
constantes, disions-nous ; elles ne sont pas 
égales. La supercherie, le charlatanisme se 
mêlent parfois à l'inspiration sacrée : à côté 
de Jeanne d'Arc, vous trouverez Catherine 
de La Rochelle et Guillaume le berger, qui 
étaient des imposteurs. Il y a aussi de réels 
médiums qui s'abusent eux-mêmes et agissent, 
à certaines heures, sous l'empire de l'auto-sug- 
gestion. La source n'est pas toujours très pure ; 
la vision est quelquefois confuse, mais il y a 
des phénomènes si éclatants que, devant eux. 



(1) Voir : Le Problème de VÊlre eî de la Deslinée, chap. 
XVIII et XIX. 



90 JEANNE d'arc MEDIUM 

le doute ne peut subsister. Tels furent les faits 
médianimiques qui illustrent la vie de Jeanne 
d'Arc. 

11 y a dans la médiumnité, comme en toutes 
choses, une diversité infinie, une gradation, 
une sorte de hiérarchie. Presque tous les grands 
prédestinés, les prophètes, les fondateurs de 
religion, les messagers de vérité, tous ceux qui 
ont proclamé les principes supérieurs dont la 
pensée humaine s'est nourrie, ont été des mé- 
>^iums, puisque leur vie a été en relations cons- 
tantes avec les hautes sphères spirituelles. 

J'ai démontré ailleurs (1), en m'appuyant sur 
des témoignages nombreux et précis, que le 
génie, à divers points de vue et dans bien des 
cas, peut être considéré comme un des aspects 
de la médiumnité. Les hommes de génie, pour 
la plupart, sont des inspirés dans la plus haute 
acception de ce mot. Leurs œuvres sont comme 
des foyers que Dieu allume dans la nuit des 
siècles, pour éclairer la marche de l'humanité. 
Depuis la publication de mon livre, j'ai recueilli 
de nouveaux documents à l'appui de cette thèse. 
Plus loin, j'en citerai quelques-uns. 

Toute la philosophie de rhi3toire se résume 

(1) Voir : Dans VInvisible, chap. XXVI, La Médiumnité glo- 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 91 

en deux mots : la communion du visible et de 
l'invisible. Elle s'exprime par la haute inspira- 
tion : les hommes de génie, les grands poètes, 
les savants, les artistes, les inventeurs célèbres, 
tous sont des exécuteurs du plan divin dans le 
monde, de ce plan majestueux d'évolution qui 
entraîne Famé vers les sommets. 

Tantôt les nobles Intelligences qui président 
à cette évolution, s'incarnent elles-mêmes, pour 
rendre leur action plus efficace et plus directe. 
Alors, vous avez Zoroastre, Bouddha, et, au- 
dessus de tous, le Christ. Tantôt, elles inspirent 
et soutiennent les missionnaires chargés de 
donner une impulsion plus vive aux essors de 
la pensée : Moïse, saint Paul, Mahomet, Luther 
furent de ceux-ci. Mais, dans tous les cas, la 
liberté humaine est respectée. De là, les entraves 
de toutes sortes que ces grands Esprits ren- 
contrent sur leur chemin. 

Le fait le plus saillant parmi les événements 
qui signalent la venue de ces messagers d'en 
haut, c'est l'idée religieuse sur laquelle ils 
s'appuient. 

Cette idée suffit à exalter leur courage et à 
rassembler autour d'eux, humbles presque tous 
et ne disposant d'aucune force matérielle, des 
foules innombrables, prêtes à répandre l'ensei- 
gnement dont elles ont senti la grandeur. 



92 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Tous ont parlé de leurs communications avec 
l'invisible ; tous ont eu des visions, entendu des 
voix, et se sont reconnus simples instruments 
de la Providence pour l'accomplissement d'une 
mission. Seuls, livrés à eux-mêmes, ils n'au- 
raient pas réussi ; l'influence d'en haut était 
nécessaire, indispensable au triomphe de leur 
idée, contre laquelle s'acharnaient tant d'enne- 
mis. 

La philosophie, elle aussi, a eu ses glorieux 
inspirés : 

Socrate, comme Jeanne d'Arc, percevait des 
voix, ou plutôt une voix, celle d'un Esprit fami- 
lier qu'il appelait son démon (1). Elle se faisait 
entendre en toute circonstance. 

On peut lire dans le Théagès de Platon com- 
ment Timarque aurait évité la mort, s'il avait 
écouté la voix de cet Esprit : « Ne t'en va pas, 
— lui conseille Socrate, lorsqu'il se lève du 
banquet avec Philémon, son complice et le seul 
qui eût connaissance de ses intentions, pour 
aller tuer Nicias, — ne t'en va pas ; la voix 
me dit de te retenir. » Bien qu'averti à deux 
reprises encore, Timarque partit, mais il échoua 
dans son entreprise et fut condamné à mort. A 
l'heure du supplice, il reconnut trop tard qu'il 

(1) En grec daïnion signifie génie familier, esprit. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 93 

aurait du obéir à la voix : « Clitomaque ! dit-il 
à son frère, je vais mourir pour ne pas avoir 
voulu m'en tenir à ce que me conseillait Socrate.» 

Un jour, la voix avertit le sage de ne pas aller 
plus loin sur une route qu'il parcourait avec ses 
amis. Ceux-ci se refusent à l'écouter; ils conti- 
nuent leur marche et rencontrent un troupeau 
qui les renverse et les piétine. 

Après avoir reconnu bien souvent la justesse 
des conseils qui lui étaient dictés par cette 
voix, Socrate avait toute raison de croire en elle ; 
il rappelait à ses amis que, « leur ayant commu- 
niqué les prédictions qu'il en recevait, on n'avait 
jamais constaté qu'il y en eût d'inexactes ». 

Rappelons encore la déclaration solennelle 
de ce philosophe devant le tribunal des Ephètes, 
lorsque s'agite pour lui la question de vie ou 
de mort : 

« Cette voix prophétique du démon^ qui n'a jamais 
cessé de se faire entendre pendant tout le cours de 
mon existence, qui n'a jamais cessé, même dans les 
circonstances les plus banales, de me détourner de 
tout ce qui aurait pu me causer du mal, voilà que ce 
dieu se tait, maintenant qu'il m'arrive des choses qui 
pourraient être regardées comme le pire des maux. 
Pourquoi cela? C'est que, vraisemblablement, ce qui 
se passe est un bien pour moi. Nous nous trompons 
sans doute, en supposant que la mort est un malheur /» 



94 JEANNE d'arc médium 

En France aussi, nos philosophes ont été vi- 
sités par l'Esprit: Pascal avait des heures d'ex- 
tase; la Recherche de la Vérité^ deMalebranche, 
fut écrite en pleine obscurité ; et Descartes nous 
raconte comment une intuition soudaine, ra- 
pide comme l'éclair, lui inspira l'idée de son 
Doule méthodique^ système philosophique au- 
quel nous devons l'affranchissement de la pen- 
sée moderne. Dans ses Annales médico-psy- 
chologiques (1), Brierre de Boismont nous dit : 
« Descartes, après une longue retraite, fut 
suivi par une personne invisible qui l'engageait 
à poursuivre les recherches de la vérité. » 

Schopenhauer, en Allemagne, reconnaît éga- 
lement avoir subi l'influence de l'Au-delà : 
« Mes postulats philosophiques, dit-il, se sont 
produits chez moi sans mon intervention, dans 
les moments où ma volonté était comme en- 
dormie... Aussi ma personne était comme étran- 
gère à l'œuvre. » 

Presque tous les poètes de renom ont joui d'une 
assistance invisible. Dans le nombre, citons 
seulement (2) : le Dante et le Tasse, Schiller et 
Goethe, Pope (3), Shakespeare, Shelley, le Ca- 



(1) 1851, p. 543. 

(2) V. LÉON Denis, Dans rinuisible,ch!xp. XXVI, La Médium- 
nité glorieuse. 

(3) Pope écrivait, dit-il lui-même, sous l'inspiration des 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 95 

moëns, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Mus- 
set (1), etc. 

Parmi les peintres et les musiciens, Raphaël, 
Mozart, Beethoven et d'autres trouveraient ici 
leur place, car, sans cesse, l'inspiration se dé- 
verse en flots puissants sur l'humanité. 

On dit souvent : « Ces idées sont dans Pair. » 
Elles y sont, en efFet, parce que les âmes de 
l'espace les suggèrent aux hommes. C'est là 
qu'il faut chercher la source des grands mou- 
vements d'opinion dans tous les domaines. Là 
aussi est la cause des révolutions qui boulever- 
sent un pays pour le régénérer. 

Il faut donc le reconnaître : le phénomène de 
la médiumnité remplit les âges. Toute l'his- 
toire s'éclaire de sa lumière. Tantôt, il se con- 
centre sur une personnalité éminente et brille 
d'un vif éclat, c'est le cas de Jeanne d'Arc. Tan- 
tôt, il est disséminé, réparti sur un grand 
nombre d'interprètes, comme à notre époque. 

La médiumnité a été souvent l'inspiratrice 
du génie, l'éducatrice de l'humanité, le moyen 
que Dieu emploie pour élever et transformer 

Esprits. Ses œuvres renferment des prédictions, concernant 
l'avenir de l'Angleterre, qui se sont déjà réalisées, et d'au- 
tres qui attendent leur réalisation. 
(1) Parlant de sa façon d'écrire, Musset disait : 

« On ne travaille pas, on écoute, on attend. 

C'est comme un inconnu qui vous pfnie à l'oreille. » 



96 JEANNE d'arc MEDIUM 

les sociétés. Au quinzième siècle, elle a servi à 
tirer la France de l'abîme de maux où elle était 
plongée. 

Aujourd'hui, c'est comme un souffle nouveau 
qui passe sur le monde, et vient rendre la vie 
à tant d'âmes endormies dans la matière, à 
tant de vérités qui gisent dans Tombre et dans 
l'oubli ! 

Les phénomènes de vision, d'audition, les 
apparitions de défunts, les manifestations des 
invisibles par l'incorporation, l'écriture, la typ- 
tologie, etc., se font innombrables; ils se mul- 
tiplient chaque jour autour de nous. 

Les enquêtes de plusieurs sociétés d'études, 
les expériences et les témoignages de savants 
éminents et de publicistes de premier ordre, 
dont nous avons cité les noms, ne laissent au- 
cun doute sur la réalité de ces faits. Ils ont été 
observés dans des conditions qui défient toute 
supercherie. Nous en citerons seulement quel- 
ques-uns des plus récents, parmi ceux qui pré- 
sentent des analogies avec les faits empruntés 
à la vie de Jeanne d'Arc. 

Il y a d'abord les voix : 

Dans Hiiman Personality, F. Myers nous entretient 
de celle entendue par Lady Caidly, dans une circon- 
stance où sa vie était en danger. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 97 

François Coppée parle également d'une voix mys- 
térieuse qui l'appelait par son nom à certains mo- 
ments assez graves de sa vie, lorsque, une fois cou- 
ché, il était tenu éveillé par ses préoccupations: 
« Assurément je ne dors pas dans ce moment-là, 
affirme-t-il ; et la preuve, c'est que, malgré la grosse 
émotion et le battement de cœur que j'éprouve alors, 
j'ai toujours immédiatement répondu : « Qui est là? 
« Qui me parle ? » Mais jamais la voix n a rien ajouté 
à son simple appel (i). » 

Au mois de mai 1897, M. Wiltshire fut réveillé de 
très grand matin par l'appel de son nom, prononcé 
par une personne invisible. La voix insistant, lui 
donna l'impression d'un danger immédiat aux envi- 
rons. Il finit par se lever et sortir ; il arriva juste à 
temps pour sauver la vie d'une jeune fille, qui avait 
tenté de se noyer (2). 

Dans la Revue scientifique et morate du Spiri- 
tisme (S), le docteur Breton, médecin de la marine et 
président de la Société des Études psychiques de 
Nice, rapporte le fait suivant : 

« Mlle Lolla, jeune fille russe, étant dans une ha- 
bitation de campagne de sa famille en Russie, rêve 
qu'elle voit entrer dans sa chambre sa mère, qui lui 
crie: « Lolla, n'aie pas peur, le feu esta la grange I » 
La nuit suivante, Mlle Lolla est brusquement ré- 

(1) Voir Dans VInvisible, pp. 185-186, et le |ournal le Matin 
7 octobre 1901. 

(2) Revue scientifique el morale du Spiritisme, juin 1908. 

(3) Juillet 1909. 



98 JEANNE d'arc MEDIUM 

veillée par sa mère, qui, pénétrant dans sa chambre, 
lui crie: « LoUa, n'aie pas peur, le feu est à la 
« grange ! » exactement les mêmes paroles entendues 
en rêve. Mlle Lolla se marie, elle épouse M. de R., 
officier russe. Son beau-père meurt. Quelque temps 
après, la jeune Mme de R. accompagne sa belle- 
mère pour aller au cimetière, dans une chapelle de 
famille, prier sur la tombe du défunt. Agenouillée 
et priant, elle entend distinctement une voix qui lui 
dit : « Toi aussi, tu seras veuve, mais lu n'auras pas 
« la consolation de venir prier sur la tombe de mon 
« fils. » La jeune femme, en entendant cette voix, 
s'évanouit ; sa belle-mère vient à son secours, et 
bientôt, revenant à elle, elle raconte la cause de son 
émotion. » 

La guerre russo-japonaise éclate. Le colonel de 
R. reçoit l'ordre de partir. Il succombe en Mand- 
chourie. Son corps, mis en bière, est transporté, 
avec d'autres, à Moukden, afin d'être expédié en 
Russie. « Mais le détachement qui les transportait 
dut les abandonner pendant la retraite générale de 
l'armée russe. Malgré de nombreuses recherches, on 
ne put jamais savoir ce que ces corps étaient deve- 
nus. 

« La prophétie de l'Esprit, père du colonel de R., 
s'était accomplie : la jeune veuve ne pourra jamais 
prier sur la tombe de son mari. » 

Parlons maintenant des apparitions. Les exem- 
ples n'en sont pas rares de nos jours et, dans 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 99 

certains cas, on a pu en établir Tauthenticité au 
moyen de la photographie. 

La Revue du i5 janvier 1909 contient un récit de 
M. W. Stead relatif à un fait de ce genre. Le grand 
publiciste anglais est connu autant par sa loyauté 
que par son courage et son désintéressement. A l'oc- 
casion, si la vérité l'exige, il sait tenir tête à toute 
l'Angleterre. On sait comment, au mépris de ses 
intérêts personnels, oubliant les nombreux milHons 
dont il devait hériter de Gecil Rhodes, il osa citer 
publiquement ce dernier comme un des artisans 
responsables de la guerre sud-africaine. Il alla jus- 
qu'à demander qu'on lui appliquât la peine des tra- 
vaux forcés (hard labour). 

Au cours de cette même guerre, W. Stead se ren- 
dit chez un photographe fort ignorant, mais doué de 
la seconde vue, pour voir ce qu'il en obtiendrait, 
car l'étude du monde occulte a pour lui beaucoup 
d'attraits. Avec Stead, le photographe vit entrer 
une apparition qui s'était déjà présentée, quelques 
jours auparavant, dans son atelier. Il fut convenu 
qu'on essayerait de la photographier en même temps 
que l'écrivain. Pendant l'opération, à une question 
qui lui fut posée, le personnage, invisible aux yeux 
humains, dit s'appeler Piet Botha. Parmi tous les 
Botha connus de W. Stead, il n'y en avait aucun 
portant ce prénom. Sur la photographie se dressait 
en efTet, à ses côtés, la figure très nette, tout à fait 
caractéristique, d'un Boer. 



100 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Lorsque, la paix conclue, le général Botha vint à 
Londres, W. Stead lui envoya l'image obtenue. Dès 
le lendemain, il vit arriver chez lui un des délégués 
du Sud-Africain, M. Wessels. Celui-ci, fort intrigué, 
lui dit : « Cet homme-là ne vous a jamais connu I II 
n'a jamais mis le pied en Angleterre! C'est un de 
mes parents, j*ai son portrait chez moi. » — « Est-il 
mort? » demanda Stead. — « Il fut le premier com- 
mandant boer tué au siège de Kimberley, lui répon- 
dit son interlocuteur, Petrus Botha, mais nous l'ap- 
pelions Piet pour abréger. » 

A la vue de la photographie, les autres délé- 
gués des États libres reconnurent aussi le guerrier 
boer. 

Parfois, et c'est une des plus fortes raisons 
qui militent en faveur de leur authenticité, 
les apparitions se montrent à de tout jeunes 
enfants, incapables d'aucun calcul, d'aucune 
fraude. 

Les Annales des Sciences psychiques du i^^'-iô fé- 
vrier 1909 citent plusieurs faits analogues. Dans 
l'un, c'est une fillette de deux ans et demi qui 
revoit, à diverses reprises et en différents endroits, 
sa petite sœur, morte quelque temps auparavant, et 
lui tend la main. Dans l'autre cas, une enfant de 
trois ans aperçoit, au moment du décès de son petit 
frère, une de ses tantes défuntes et court vers elle, la 
suivant dans ses déplacements. 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRG 101 

On lit encore dans Brierre de Boismont {Annales 
médico-psychologiques, i85i) (i) : 

« Un jeune homme de dix-huit ans, n'ayant au- 
cune tendance enthousiaste, romanesque et supers- 
titieuse, habitait Ramsgate pour sa santé. Dans une 
promenade à l'un des villages voisins, il entra dans 
une église, à la chute du jour, et fut frappé de ter- 
reur en apercevant le spectre de sa mère, morte 
quelques mois auparavant d'une maladie de lan- 
gueur fort douloureuse, qui avait excité la compas- 
sion des assistants. La figure se tenait entre lui et la 
muraille, et elle resta, pendant un temps considé- 
rable, immobile. Il regagna son logis à demi éva- 
noui; la même apparition ayant eu lieu dans sa 
chambre plusieurs soirées consécutives, il se sentit 
malade et se hâta de se rendre à Paris, où son père 
demeurait. En même temps il prit la résolution de 
ne pas lui parler de la vision, de peur d'ajouter à la 
douleur dont l'avait accablé la perte d'une femme 
adorée. 

« Obligé de coucher dans la chambre de son père, 
il fut surpris d'y trouver une lumière qui brûlait 
toute la nuit, ce qui était opposé à leurs habitudes 
et tout à fait antipathique à leurs goûts. Après plu- 
sieurs heures d'insomnie causée par l'éclat de la lu- 
mière, le fils sortit de son lit pour l'éteindre. Le 
père s'éveilla aussitôt dans une grande agitation et 
lui ordonna de la rallumer, ce qu'il fil, très étonné 

(1) Des Hallucinations compatibles avec la raison, pp. 215- 
246. 

6. 



102 JEANNE d'arc MÉDIUM 

de la colère de son père et des signes de terreur em- 
preinte sur ses traits. Lui ayant demandé le motif 
de son effroi, il n'en reçut qu'une réponse vague et 
la promesse qu'il lui en ferait connaître la cause. 

« Une semaine au plus s'était écoulée depuis cet 
événement, lorsque le jeune homme, ne pouvant 
dormir par le malaise que lui occasionnait la lu- 
mière, se hasarda une seconde fois à l'éteindre ; 
mais le père s'élança presque aussitôt de son lit, 
agité d'un grahd tremblement, le gronda de sa dé- 
sobéissance, et ralluma la lampe. Il lui avoua alors 
que, toutes les fois qu'il était dans l'obscurité, le 
fantôme de sa femme lui apparaissait, restait immo- 
bile et ne s'évanouissait que lorsque la lumière avait 
été de nouveau allumée. 

« Ce récit fit une forte impression sur l'esprit du 
jeune homme et, craignant d'augmenter le chagrin 
de son père en lui racontant l'aventure de Rams- 
gate, il quitta peu de temps après Paris et se rendit 
dans une ville de l'intérieur, à soixante milles de 
distance, pour voir son frère qui y était en pension, 
et auquel il n'avait pas fait part de ce qui lui était 
arrivé à lui-même, dans la crainte du ridicule. 

(( Il était à peine entré dans la maison et avait 
échangé les politesses d'usage, lorsque le fils du 
maître de pension lui dit : « Votre frère a-t-il jamais 
« donné des preuves de folie? Il est descendu la nuit 
« dernière en chemise, hors de lui, déclarant qu'il 
« avait vu l'esprit de sa mère, qu'il n'osait plus retour- 
« ner dans sa chambre, et il s'est évanoui de frayeur. » 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 103 

Nous pourrions ajouter beaucoup de faits du 
même ordre. Les habitants de l'espace ne né- 
gligent aucun moyen de se manifester et de nous 
démontrer les réalités de la survivance. Les 
grands Esprits ont une prédilection marquée 
pour le phénomène de l'incorporation, car il 
leur permet de se révéler avec une conscience 
plus entière et des ressources intellectuelles 
plus étendues. Le médium, plongé dans le 
sommeil par une action magnétique invisible^ 
abandonne pour quelques instants son orga- 
nisme à des Entités qui s'en emparent, et entrent 
en rapport avec nous par la voix, le geste, l'at- 
titude. Leur langage est parfois si suggestif, 
si imposant, qu'on ne saurait garder aucun doute 
sur leur caractère, leur nature, leur identité. 
S'il est facile d'imiter les phénomènes physi- 
ques, tels que les tables parlantes, l'écriture au- 
tomatique, les apparitions de fantômes, il n'en 
est pas de même des faits d'ordre intellectuel 
élevé. On n'imite pas le talent, encore moins le 
génie. Nous avons été souvent témoin de scènes 
de ce genre, et elles ont laissé en nous, chaque 
fois, une impression profonde. Vivre, ne fût-ce 
qu'un moment, dans l'intimité des grands 
Etres, est une des rares félicités dont on puisse 
jouir sur la terre. C'est par cette médiumnité 
de l'incorporation que nous avons pu communi- 



104 JEANNE d'arc MEDIUM 

quer avec les Esprits-guides, avec Jeanne elle- 
même, et recevoir d'eux les enseignements, les 
révélations que nous avons consignés en nos 
ouvrages. 

Toutefois, si cette faculté est une source de 
jouissances pour les expérimentateurs, elle 
offre peu de satisfaction au médium lui-même, 
car il ne conserve, au réveil, aucun souvenir de 
ce qui s'est passé durant son absence du corps. 

La médiumnité existe à Fétat latent chez une 
foule de personnes. Partout, autour de nous, 
parmi les jeunes filles, les jeunes femmes, les 
jeunes hommes, germent des facultés subtiles, 
s'élaborent des fluides puissants, qui peuvent 
servir de liens entre le cerveau humain et les 
intelligences de l'espace. Ce qui nous manque 
encore, ce sont les écoles et les méthodes né- 
cessaires pour développer ces éléments avec 
science et persévérance, et les mettre en valeur. 
L'absence de préparation méthodique et d'étude 
patiente, ne permet pas de tirer de ces germes 
tous les fruits de vérité et de sagesse qu'ils 
pourraient donner. Trop souvent, faute de sa- 
voir et de travail régulier, ils se dessèchent ou 
ne donnent que des fleurs empoisonnées. 

Mais, peu à peu, voici qu'une science et une 
croyance nouvelles naissent et se propagent, 
apportant à tous la connaissance des lois qui 



LA MÉDIUMNITÉ DE JEANNE d'aRC 105 

régissent l'univers invisible. On apprendra bien- 
tôt à cultiver ces facultés précieuses, à faire 
d'elles les instruments des grandes Ames, dé- 
positaires des secrets de l'Au-delà. Les expé- 
rimentateurs renonceront aux vues étroites, 
aux procédés routiniers d'une science vieillie ; 
ils s'attacheront à mettre en œuvre les pouvoirs 
de l'esprit par la pensée élevée, moteur su- 
prême, trait d'union qui relie les mondes di- 
vins aux sphères inférieures, et un rayon d'en 
haut viendra féconder leurs recherches. Ils 
sauront que l'étude des grands problèmes phi- 
losophiques, la pratique du devoir, la dignité 
et la droiture de la vie sont les conditions es- 
sentielles du succès. Si la science et la méthode 
sont indispensables en matière d'expérimenta- 
tion psychique, les élans généreux de l'âme par 
la prière n'ont pas moins d'importance, car ils 
constituent l'aimant, le courant fluidique qui 
attire les puissances bienfaisantes et éloigne 
les influences funestes. Toute la vie de Jeanne 
le démontre surabondamment. 

Le jour où toutes ces conditions seront réu- 
nies, le nouveau spiritualisme entrera pleine- 
ment dans la voie de ses destinées. A l'heure 
où tant de croyances vacillent sans le souffle 
des passions, et où l'âme humaine s'enlise dans 
la matière, au milieu de l'afTaissement général 



106 JEANNE D ARC MÉDIUM 

des caractères et des consciences, il deviendra 
un moyen de salut, une force, une foi vivante et 
agissante, qui reliera le ciel à la terre, et em- 
brassera lésâmes et les mondes dans une com- 
munion éternelle et infinie. 



V. — Vaucouleurs. 



Je pars. Adieu, vous que j'aimais! 

P. ÂLLARD. 



Reprenons le cours de l'histoire de Jeanne. 
Nous l'avons vue quitter Domremy. Dès ce jour, 
l'épreuve va surgir sous chacun de ses pas. Et 
cette épreuve sera d'autant plus cruelle qu'elle 
lui viendra de ceux dont elle doit attendre 
sympathie, affection, secours. On peut lui appli- 
quer ces paroles : « Elle est venue parmi les 
siens, et les siens ne la connurent pas (1). » 

Les alternatives pénibles qui l'assiégeront 
fréquemment par la suite, Jeanne les connut 
dès le début de sa mission. Elle, si soumise à 
l'autorité de ses parents, si attachée à ses de- 
voirs, malç^ré l'amour qu'elle porte à son ipère, 
à sa mère, elle doit enfreindre leurs ordres et, 
clandestinement, s'échapper de la demeure qui 
l'a vue naître. 

Son père avait eu en songe une révélation de 

(1) Év. selon saint Jean, I, 11 



108 JEANNE d'arc MEDIUM 

ses desseins. Une nuit, il rêva que sa fille quit- 
tait son pays, sa famille, et partait avec des 
hommes d'armes. Il en fut vivement préoccupé 
et en parla à ses fils, leur ordonnant, plutôt 
que de la laisser s'en aller ainsi, « de la noyer 
dans la Meuse. Et si vous ne le faites vous- 
mêmes, ajoutait-il, moi, je le ferai ! » 

Jeanne avait dû dissimuler, résolue qu'elle 
était « d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ». 

A Rouen, ses juges lui en feront un grief : 
(( Groyiez-vous bien faire, lui demandèrent-ils, 
en partant sans le congé de votre père et de 
votre mère ? — J'ai bien obéi à mon père et à 
ma mère pour toutes autres choses, hors pour 
ce départ. Mais depuis, je leur en ai écrit, et 
ils m'ont pardonné. » 

Elle montre par là sa déférence et sa soumis- 
sion envers ceux qui l'ont élevée. Pourtant les 
juges insistent : « Quand vous avez quitté votre 
père et votre mère, ne croyiez-vous point pé- 
cher ? » Jeanne exprime alors toute sa pensée 
dans cette belle réponse : « Puisque Dieu le 
commandait, il fallait le faire. Même si j'eusse 
eu cent pères et cent mères et que j'eusse été 
fille de roi, encore serais-je partie (1) ! » 



(1) J. Favre, Procès de condamnation^ 2^ interrogatoire se- 
cret, p. 1H9. 



VAUCOULEURS 109 

Accompagnée d'un de ses oncles, qu'elle a 
pris en passant à Burey, Durand Laxart, le seul 
membre de sa famille qui ait cru à sa vocation, 
le seul qui l'ait encouragée dans ses projets, 
elle se présente à Robert de Baudricourt, com- 
mandant de Yaucouleurs pour le dauphin. Le 
premier accueil est brutal. Jeanne ne se décou- 
rage pas. Elle a été prévenue par ses voix. Sa 
résolution est inébranlable ; rien ne peut la dé- 
tourner de son but. Elle l'affirme en termes 
énergiques aux bonnes gens de Yaucouleurs: 
« Avant la mi-carême, il faut que je sois devers 
le roi, dussé-je user mes jambes jusqu'aux ge- 
noux ! » Et peu à peu, à force d'insistances, le 
rude capitaine prête plus d'attention à ses propos. 

Comme tous ceux qui l'approchent, Roberi 
de Baudricourt a subi l'ascendant de cette jeune 
fille. Après l'avoir fait exorciser par Jean Tour- 
nier, curé de Yaucouleurs, et s'être convaincu 
qu'il n'y a rien de mauvais en elle, il n'ose plus 
nier sa mission, ni accumuler les obstacles sur 
sa route. 11 lui fait donner un cheval, une es- 
corte. Déjà le chevalier Jean de Metz, subjugué 
par l'ardente conviction de Jeanne, lui avait 
promis de la mener au roi. « Mais quand ? » 
lui avait-il demandé. Yivement, elle répondit : 
« Plutôt maintenant que demain, plutôt demain 
que plus tard ! » 

7 



110 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Elle part enfin, et la dernière parole du 
capitaine de Vaucouleurs est celle-ci : « Va, 
et advienne que pourra ! » Parole tiède et 
peu encourageante. Qu'importe à Jeanne ! Ce 
n'est pas aux voix de la terre qu'elle prête 
l'oreille, c'est à celles d'en haut, et ces voix la 
stimulent et la soutiennent. Dans son âme, la 
force et la confiance grandissent avec les in- 
certitudes et les périls du lendemain. Aussi 
répétera-t-elle souvent ce dicton de son pays: 
c( Aide-toi, Dieu t'aidera ! » L'avenir est mena- 
çant. Tout, autour d'elle, est cause d'effroi. Mais 
elle possède les forces divines ! 

C'est là un exemple qu'elle donne à tous les 
pèlerins de la vie. La route de l'homme est 
semée d'embûches : partout des ornières, des 
pierres aiguës, des ronces, des épines. Pour 
les franchir, Dieu a mis en nous les ressources 
d'une énergie cachée que nous pouvons mettre 
en valeur, en attirant des puissances invi- 
sibles, ces mystérieux secours d'en haut, qui 
centuplent nos forces personnelles et assurent 
le succès dans la lutte. Aide-toi et Dieu t'ai- 
dera! 

Elle part, accompagnée seulement de quel- 
ques hommes de cœur. Elle voyage jour et 
nuit. Il faut franchir cent cinquante lieues à 
travers des provinces ennemies, pour atteindre 



VAUCOULEURS 111 

Ghinon, où réside le dauphin Charles, qu'on 
nomme par dérision le roi de Bourges, puisqu'il 
ne règne plus que sur un lambeau de royaume ,^ 
Charles qui oublie sa mauvaise fortune dans 
les plaisirs, au milieu des courtisans qui le tra- 
hissent et pactisent en secret avec l'ennemi. 

Elle doit traverser le pays bourguignon ,^ 
allié de l'Angleterre, cheminer sous la pluie 
par les sentiers détournés, passer à gué des ri- 
vières débordées, coucher sur le sol détrempé. 
Jeanne n'hésite jamais. Ses voix lui disent sans- 
cesse : « Ya, fille de Dieu, va, nous viendrons à 
ton aide ! » Et elle va, elle va, en dépit des obsta- 
cles, au milieu des dangers. Elle vole au secours^^ 
d'un prince sans espérance et sans courage. 

Et voyez quel mystère admirable ! C'est une 
enfant qui vient tirer la France de l'abîme^ 
Qu'apporte-t-elle donc avec elle ? Est-ce un se- 
cours militaire ? une armée ? Non, rien de tout 
cela. Ce qu'elle apporte, c'est la foi en soi- 
même, la foi en l'avenir de la France, cette 
foi qui exalte les âmes et soulève les mon- 
tagnes. Que dit Jeanne à tous ceux qui se pres- 
sent sur son passage ? « Je viens de la part du 
Roi du ciel, et je vous apporte le secours du 
ciel! » 



YI. — Ghinon, Poitiers, Tours. 



Chemine hardiment, la victoire suivra. 
Paul Allard. 

La plupart des auteurs pensent que Jeanne 
est entrée en Touraine par Amboise, en suivant 
la voie romaine qui longe la rive gauche de la 
Loire. Elle serait venue d'abord de Gien à 
Blois, par la Sologne. Repartie d'Amboise, elle 
aurait franchi le Cher à Saint-Martin-le-Beau, 
PIndre à Cormery, puis aurait fait halte à 
Sainte-Gatherine-de-Fierbois, où se trouvait un 
sanctuaire consacré à Tune de ses saintes. 
D'après une vieille tradition, Gharles Martel, 
ayant vaincu les Sarrasins, qu'il extermina dans 
les bois sauvages au milieu desquels s'élevait 
cette chapelle (feras boscus^ Fierbois), déposa 
son épée dans cet oratoire. Reconstruit en 1375, 
il était fréquenté par les chevaliers et hommes 
d'armes, qui, pour obtenir la guérison de leurs 
blessures, formaient le vœu de s'y rendre en 
pèlerinage et d'y déposer leur épée. 



' CHINON, POITIERS, TOURS 113 

Sur la route, on avait embusqué une troupe 
soudoyée probablement par le perfide La Tré- 
moille et chargée d'enlever Jeanne ; mais, à la 
vue de l'envoyée, ces bandits restèrent comme 
cloués au sol (1). 

D'après les dépositions identiques de Pou- 
lengy et de Novelonpont, le voyage de Vaucou- 
leurs à Ghinon s'effectua en onze jours ; il s'en- 
suit, dit l'abbé Bossebœuf, qu'elle y arriva le 
mercredi 23 février (2). Wallon, Quicherat et 
d'autres disent le 6 mars. 

Voici la ville et ses trois châteaux, qui se con- 
fondent dans une longue masse grise de murs 
crénelés, de tours et de donjons. 

A son entrée dans Ghinon, la petite caravane 
avait défilé par les rues escarpées, entre les 
maisons gothiques aux façades plaquées d'ar- 
doises, décorées, à leurs angles, de statuettes 
de bois. Et, aussitôt, sur le seuil des portes, ou 
le soir, à la veillée, devant l'âtre qui flamboie, 
les récits merveilleux circulent de bouche en 
bouche sur la jeune fille qui arrive des marches 
de Lorraine, pour accomplir les prophéties et 
mettre un terme à l'insolente fortune des An- 
glais. 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, pp. 150-151. Dé- 
position du frère Seguin. 

(2) Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. XII. 



114 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Jeanne et son escorte prirent gîte « chez une 
bonne femme, près du château » (1), sans doute 
dans la maison du gentilhomme Reignier de la 
Barre, dont la veuve ou la fille reçut la Pu- 
celle avec joie (2). Elle y demeura deux jours 
sans obtenir d'audience (3). Plus tard, elle logea 
au château même, dans la tour du Coudray. 

Cette audience tant désirée lui fut accordée. 
C'était le soir. L'éclat des torches, le bruit des 
fanfares, l'appareil de la réception, tout cela ne 
va-t-il pas l'éblouir, l'intimider ? Non, elle vient 
d'un monde plus brillant que le nôtre. Depuis 
longtemps, elle a connu des magnificences au- 
près desquelles toute cette mise en scène est 
bien pâle. Plus loin que Domremy, plus loin que 
la terre, en des temps qui ont précédé sa nais- 
sance, elle a fréquenté des demeures plus glo- 
rieuses que la cour de Finance, et elle en a con- 
servé l'intuition. 

Plus vibrante que le cliquetis des armes et 
les sonneries des trompettes, elle entend une 
voix qui parle en elle et répète : Va, fille de 
Dieu, je suis avec toi ! 

Parmi mes lecteurs, certains trouveront ces 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 150. 

(2) M. DE CouGNY, Chinon et ses monuments, m-8, 1898, 
pp. 35-36. 

(3) Procès. Déposition de Dunois. 



CHINON, POITIERS, TOURS 115 

propos étranges. C'est ici l'occasion de dire, 
de rappeler que Tesprit existe avant le corps, 
qu'il a parcouru, avant la dernière naissance 
terrestre, de vastes périodes de temps, habité 
bien des milieux, et qu'il redescend en ce 
monde, à chaque incarnation nouvelle, avec 
tout un bagage de qualités, de facultés, d'apti- 
tudes, qui proviennent de ce passé obscur, par 
lui traversé. 

Il existe en chacun de nous, dans les profon- 
deurs de notre conscience, une accumulation 
d'impressions et de souvenirs, résultant de nos 
vies antérieures, soit sur la terre, soit dansTes- 
pace. Ces souvenirs dorment en nous : le lourd 
manteau de chair les étouffe et les éteint; mais 
parfois, sous l'impulsion de quelque agent 
extérieur, ils se réveillent soudain, les intui- 
tions jaillissent, des facultés ignorées reparais- 
sent, et nous ledevenons, pour un instant, un 
être différent de celui qu'on voyait en nous (1). 

Vous avez remarqué, sans doute, ces plantes 
qui flottent à la surface de l'eau dormante des 
étangs. C'est là une image de l'âme humaine. 
Elle flotte sur les profondeurs sombres de son 
passé ; ses racines plongent en des régions in- 



(1) Voir : Léon Denis, Problème de VÊlre et de la Destinée, 
pp. 240 et suiv. 



113 JEANNE d'arc MÉDIUM 

connues et lointaines, d'où elle tire ces sucs 
vivifiants, cette fleur brillante qui va éclore, 
se développer, s'épanouir dans le champ de la 
vie terrestre. 

Dans l'immense salle du château où Jeanne 
fut introduite, trois cents seigneurs, chevaliers 
et nobles dames, en brillants costumes, étaient 
assemblés. Quelle impression cette vue ne dut- 
elle pas produire sur l'humble bergerette ! 
quel courage ne lui fallut-il pas pour aff*ronter 
tous ces regards licencieux ou inquisiteurs, 
cette foule de courtisans qu'elle sentait hostile ! 

Il y avait là Regnault de Chartres, chance- 
lier de France, archevêque de Reims, prêtre à 
l'âme desséchée, perfide et envieux ; la Tré- 
moille, le grand chambellan, homme jaloux, 
ombrageux, qui dominait le roi et intriguait en 
secret avec les Anglais; le dur et orgueilleux 
Raoul de Gaucourt, grand-maître de l'hôtel du 
roi ; le maréchal Gilles de Retz, l'infâme magi- 
cien plus connu sous le surnom de Barbe-Bleue ; 
puis, des courtisanes titrées, des prêtres astu- 
cieux, avides. Jeanne sentait planer autour 
d'elle une atmosphère d'incrédulité et de mal- 
veillance. Tel était le milieu où vivait Char- 
les VII, amolli par Pabus des plaisirs, loin de la 
guerre, parmi ses favoris et ses maîtresses. 

Soupçonneux et défiant, le roi, pour éprou- 



CHINON, POITIERS, TOURS il7 

ver Jeanne, avait fait occuper son trône par un 
courtisan et s'était dissimulé dans la foule. Mais 
elle va droit à lui, s'agenouille, lui parle lon- 
guement à voix basse ; elle lui révèle ses pen- 
sées secrètes, ses doutes sur sa propre nais- 
sance, ses hésitations cachées, et le visage de 
ce triste monarque, dit la Chronique, s'illu- 
mine d'un rayon de confiance et de foi (1). Les 
assistants, étonnés, comprirent qu'un phéno- 

(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion. Témoignage du cham- 
bellan Guillaume Gouffier, t. II, p. 286. Pierre Sala, auteur 
des Hardiesses des grands rois et empereurs, ouvrage publié 
en 1516, tenait du chambellan Guillaume Gouffier, seigneur 
de Boisy, « le secret qui avait été entre le roi et la Pucelle. 
Étant très aimé de ce roi, — dit Pierre Sala, — il en avait 
reçu les confidences. Le roi se trouvait si bas qu'il ne 
savait plus que faire et ne faisait que penser au remède de 
sa vie, étant, de ses ennemis, enclos de tous côtés. Il 
entra un matin en son oratoire, tout seul ; et là, il fit une 
humble requête et prière à Notre-Seigneur dedans son 
cœur, sans prononciation de paroles, où il requérait dévote- 
ment que, s'il était vrai héritier du royaume de France, il lui 
plût de le lui garder ou, au pis, de lui faire la grâce d'échap- 
per et de se sauver en Espagne ou en Ecosse. » 

La Pucelle, ajoute en substance P. Sala, ayant eu révéla- 
tion de ces choses aux champs, les répéta au roi dès qu'elle 
lui fut présentée, le réconfortant et lui affirmant de la part 
de Dieu qu'il était vrai fils du roi et héritier de la cou- 
ronne de France. 

Voir manuscrit de la Bibliothèque nationale ; suppléments 
français, n° 191. M. J. Quicherat cite, avec Sala, dépositaire 
des confidences du sire de Boisy, deux autres versions 
tout à fait concordantes ; ap. Procès, t. IV, pp. 257, 272,279. 

Voir aussi la très importante lettre d'Alain Chartier, ap. 
Procès, t. V, p. 133. 

7. 



418 JEANNE d'arc MEDIUM 

mène extraordinaire venait de se produire. 

Et cependant, « nul ne se rencontra qui pût 
croire que le sort du plus fier royaume de la 
chrétienté était remis à de telles mains, ni que 
le faible bras d'une pauvre fille de village fût 
réservé pour accomplir une tâche où avaient 
échoué les conseils des plus sages et le courage 
des plus forts » (1). Il fallut encore endurer bien 
des humiliations, subir Pexamen de matrones 
attestant sa pureté. Envoyée à Poitiers, Jeanne 
y paraîtra devant une commission d'enquête, 
composée d'une vingtaine de théologiens dont 
deux évéques, ceux de Poitiers et de Mague- 
lonne. 

« C'était un beau spectacle, dit Alain Ghar- 
tier, qui écrivait sous l'impression même de la 
scène, que de la voir disputer, femme contre 
les hommes, ignorante contre les docteurs, 
seule contre tant d'adversaires. » 

Toutes ses réparties dénotent une grande 
vivacité d'esprit et un à propos surprenant. 
Elle éclatait, à tout moment, en saillies impré- 
vues et originales, qui réduisaient à néant les 
pitoyables objections de ses examinateurs. Le 
procès-verbal des interrogatoires de Poitiers 
a été détruit. Certains historiens en font peser 

(1) DuPANLOUP, Panégyrique de Jeanne d'Arc, 1855. 



CHINON, POITIERS, TOURS 119 

la responsabilité sur les agents de la couronne 
de France, qui montrèrent tant d'ingratitude et 
d'indifférence coupable envers la Pucelle, pen- 
dant sa longue captivité. Il ne nous reste qu'un 
résumé des conclusions auxquelles aboutirent 
les docteurs appelés à donner leur opinion sur 
Jeanne (1). « En elle, disent-ils, on ne trouve 
point de mal, fors que bien, humilité, virginité, 
dévotion, honnêteté, simplesse (2). » 

Nous possédons en outre les témoignages 
du procès de réhabilitation. Le P. Seguin, de 
Tordre des Frères prêcheurs, s'exprimait ainsi, 
avec simplicité et bonhomie : « Moi qui parle, 
je demandai à Jeanne quel idiome parlait sa 
voix. — « Un meilleur que le vôtre », me répon- 
dit-elle. Et, en effet, je parle limousin. L'inter- 
rogeant derechef, je lui dis : « Croyez-vous en 
Dieu ?» — « Oui, mieux que vous », me répon- 
dit-elle (3). » 

Un autre de ses juges de Poitiers, Guillaume 
Aimery, lui objectait : « Vous dites que Dieu 
vous a promis la victoire et vous demandez des 
soldats. A quoi bon des soldats, si la victoire est 
assurée ? — En nom Dieu, répliqua Jeanne, 



(1) Manuscrit 7301 de la Bibliothèque na'rionale. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 170. 

(3) Id., Ibid., t. I. Déposition du frère Seguin. 



120 JEANNE d'arc MEDIUM 

les soldats batailleront, et Dieu donnera la vic- 
toire (1). » 

Et quand on lui demande des signes, c'est- 
à-dire des miracles : « Je ne suis pas venue à 
Poitiers pour y donner des signes. Mais menez- 
moi à Orléans et je vous montrerai les signes 
pour quoi je suis envoyée (2). » 

De nouveau, on lui fait subir l'examen d'un 
conseil de matrones, présidé par la reine de 
Sicile, pour constater sa virginité. 

Sortie triomphante de toutes ces épreuves, 
il lui fallut attendre plus d'un mois encore pour 
marcher aux Anglais. C'est seulement à l'heure 
où la situation d'Orléans devient désespérée, 
que Dunois obtient qu'on l'envoie, comme der- 
nière ressource, à la tête d'un convoi de vivres. 



Jeanne vint d'abord à Tours pour y faire pré- 
parer son armure et son étendard. La ville était 
en proie à une vive agitation. Les habitants s'y 
employaient activement à des travaux de dé- 
fense. Dès le l/i octobre lZi28, le maréchal de 
Gaucourt, bailli d'Orléans et grand-maître de 



(1) J. Fabre, Procès de réhabililation, t. I, p. 152. 

(2) Ibid., p. 153. 



CHINON, POITIERS, TOURS 121 

rhôtel du roi, les informait que les Anglais 
avaient mis le siège devant Orléans et qu'ils se 
proposaient ensuite de marcher sur Tours (1). 
La cité se mettait en mesure de résister. De 
toutes parts, dit le texte, « maczons, bessons, 
hommes de bras », déployaient une activité fé- 
brile. On travaillait avec ardeur à redresser les 
boulevards, on creusait et élargissait les fos- 
sés, on réparait et appareillait les ponts. Sur les 
tours et les remparts, on établissait des gué- 
rites en bois pour les veilleurs. On pratiquait 
des « canonnières » dans les murs d'enceinte. 
Bombardes et couleuvrines, boulets de pierre, 
poudre à canon, tout ce qui constituait l'artil- 
lerie de l'époque, était emmagasiné dans la ville. 
L'ennemi pouvait venir : on saurait lui ré- 
pondre. 

L'antique cité des Turones avait alors une 
grande importance. On l'appelait la seconde 
Rome, à cause de ses nombreuses églises, de 
ses monastères et surtout du pèlerinage de 
Saint-Martin, où l'on venait de tous les points 
de la chrétienté. Pour nous rendre compte de 
sa situation à l'époque de Jeanne d'Arc, mon- 
tons, par la pensée, sur une des tours de la 



(1) Voir Registres des Comptes de la ville de Tours, t. XXIV, 
ei Bulletins de la Société archéologique de Touraine, t. XII. 



122 JEANNE d'arc MÉDIUM 

collégiale de Saint-Martin, sur la tour Charle- 
magne, par exemple, conservée jusqu'à nos 
jours, et qui renferme le tombeau de Luitgarde, 
femme de Gharlemagne, d'où elle tire son 
nom. 

L'aspect de la ville, à vol d'oiseau, sera, à peu 
de chose près, celui que nous offriraient toutes 
les grandes cités françaises du moyen âge, c'est 
pourquoi il convient de s'y arrêter quelques 
instants. 

L'enceinte formait quatre lignes continues de 
murailles et de tours. A l'intérieur des murs, 
c'était tout un labyrinthe de rues étroites et de 
places étranglées, bordées de longues files de 
maisons aux pignons en ogive et aux toits den- 
telés, avec des étages surplombant les uns sur 
les autres, des statuettes accolées aux portes, 
des solives sculptées, de hautes lucarnes et des 
vitres de couleur. Pour compléter cet ensemble 
si pittoresque, de grandes enseignes en fer, 
découpées en formes bizarres, remplacent les 
numéros des maisons et se balancent au vent. 
Les unes ont un sens historique ou héraldique, 
les autres emblématique, commémoratif ou re- 
ligieux. Voici, par exemple, dans la Grand'Rue, 
les enseignes: « à la Licorne », « à la Pie », 
« aux Patenôtres d'or », « à l'Ane qui veille » ; 
place Saint-Martin: « au Singe qui prêche», 



CHINOxX, POITIERS, TOURS 123 

«au Ghat-Huant »; rue de la Rôtisserie : « aux 
Trois Tortues », etc. (1). 

Du point élevé où nous sommes, considérez 
cette forêt de pignons aigus, de clochers, de 
murailles d'où émergent les trois masses de la 
cathédrale, dont le vaisseau principal seul est à 
peu près achevé, mais dont les tours ne s'élèvent 
encore qu'à dix ou vingt mètres au-dessus du 
sol, l'abbaye de Saint-Julien et la masse bien 
plus imposante de la collégiale de Saint-Mar- 
tin, dont il ne reste aujourd'hui que deux tours. 

A nos pieds, la ville entière, avec ses cin- 
quante églises ou chapelles, ses huit grands 
cloîtres enclos de murs, ses nombreuses hôtel- 
leries et hôtels nobles ; toute une foret de flè- 
ches, d'aiguilles, de clochetons, de tourelles en 
fuseaux, de hautes cheminées gothiques. Puis, 
le dédale des rues qui se croisent et s'entre- 
croisent, et les carrefours étroits, encombrés 
de peuple et de chevaux. Prêtez l'oreille aux 
bruissements, à la rumeur de la cité qui mon- 
tent jusqu'à vous. Écoutez le tintement des 
heures qui sonnent à tous les clochers. 

Faites luire sur cet ensemble un clair rayon 
de soleil ; contemplez le fleuve aux reflets 
changeants ; au loin, les coteaux^ couverts de 

(1) Docteur Giraudet, Histoire de la ville de Tours. 



124 JEANNE d'arc MEDIUM 

vignes et les grandes forêts qui couvrent les 
deux plateaux, surtout au sud, et dont les 
masses profondes forment un cadre de verdure 
à la cité qui s'étale au fond de la vallée. Consi- 
dérez tout cela, et vous vous ferez une idée de 
ce qu'était la ville de Tours, le jour où Jeanne 
d'Arc y fit son entrée, suivie de sa maison mi- 
litaire (1). 

D'après la déposition de son page, Louis de 
Contes, au procès, elle y prit gîte chez une 
dame nommée Lapau (2). Suivant le témoignage 
de son aumônier, Jean Pasquerel, ce fut chez 
le bourgeois Jean Dupuy (3). Ces contradictions 
ne sont qu'apparentes. En effet, le seigneur 
tourangeau Jehan du Puy avait pour femme 
Éléonore de Paul, et le peuple, ami de ces alté- 
rations, déforma ce nom. Yolande, reine d'Ara- 
gon et de Sicile, avait donné Éléonore pour 
dame d'honneur à sa fille, Marie d'Anjou, reine 
de France. « Elle était angevine, dit M. de 
Beaucourt dans son Histoire de Charles F// (4), 
et avait peut-être été élevée avec la jeune 



(1) Celle-ci était composée de Jean d'Aulon, son écuyer, 
des deux chevaliers qui l'avaient accompagnée depuis Vau- 
couleurs, de deux pages et de ses deux frères, Jean et 
Pierre d'Arc, qui étaient venus la rejoindre. 

(2)J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 208. 

(3) Ibid., p. 217. 

(4) T. II, p. 183. 



CHINON, POITIERS, TOURS 125 

princesse. » Priés par la reine Yolande d'hé- 
berger l'étrangère, qu'elle prenait sous sa pro- 
tection, Jean du Puy, qui était conseiller du roi 
et échevin, et son épouse la reçurent dans leur 
hôtel, situé près de l'église de Saint-Pierre-le- 
Puellier, et que beaucoup d'archéologues croient 
reconnaître dans la maison dite de Tristan (1). 

C'est à Tours que le frère Pasquerel, alors 
lecteur au couvent des Augustins de la ville, 
fut attaché au service de Jeanne en qualité d'au- 
mônier (2). Il la suivra fidèlement jusqu'à sa 
capture à Compiègne, un an plus tard. 

Ce fut aussi à Tours que la vaillante enfant 
reçut son équipement militaire, son épée et sa 
bannière. Sur ses indications, un armurier de 
la ville alla chercher l'épée déposée par Charles 
Martel à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Elle 
était enterrée derrière l'autel, et personne au 
monde ne connaissait sa présence en ce lieu. 

(1) D'autres archéologues sont d'avis que la maison ac- 
tuelle, rue Briçonnet, date seulement du règne de Char- 
les VIII et a été bâtie sur l'emplacement de celle habitée 
par la Pucelle. 

(2) Au mois d'octobre 1905, après des remaniements im- 
portants faits dans la disposition intérieure de l'immeuble 
situé 47, rue des Halles, on put se convaincre de l'existence, 
en cet endroit, de la chapelle de Jeanne d'Arc qui faisait 
partie du couvent des religieux Augustins, et où elle 
aimait à se rendre pour prier. 

Louis DE Saint-Gildas. 
{Touraine Républicaine, 20 oct. 1905.) 



126 JEANNE D ARC MÉDIUM 

Mais, pour l'héroïne, cette épée sortira de la 
poussière des siècles, et, de nouveau, chassera 
l'étranger. 

Un autre armurier de Tours fabriqua pour 
Jeanne une armure étincelante de blancheur (1). 

Suivant les instructions de ses voix, Jeanne 
se fît faire, par un artiste tourangeau, une ban- 
nière blanche qui devait servir d'étendard et de 
signe de ralliement. Elle était bordée de franges 
de soie et portait, avec Pimage de Dieu bénissant 
les fleurs de lis, la devise « Jhésus Maria » (2). 
L'héroïne ne séparait jamais la cause de la 
France de celle, plus haute, de l'inspiration 
divine, d'où découlait sa mission. 

Jeanne partit de Tours vers le 25 avril l/i29, 
pour se rendre à Blois, où l'attendaient les 
chefs de guerre et le gros de l'armée. Douze 
jours après, date d'impérissable mémoire, elle 
gagnait la bataille des Tourelles et faisait lever 
le siège d'Orléans. 

(1) D'après les comptes de M« Hémon Régnier, trésorier 
des guerres, publiés par Quicherat {Procès de Jeanne 
d'Arc, t. V, p. 158), il fut payé « au maistre armurier, pour 
ung harnois complet pour la dite Pucelle, cent livres tour- 
nois ». (Environ 600 francs de notre monnaie.) 

(2) Dans les mêmes registres du trésorier des guerres se 
lit la mention suivante : « Payé à Hannes Poulvoir, paintre 
demeurant à Tours, pour avoir paint et baillé estoffes pour 
ung grand estendard et ung petit 4)our la Pucelle, 25 livres 
tournois. » 



CHINON, POITIERS, TOLliS 127 

Lorsqu'elle quitta Tours, toute la population 
était massée dans les rues, sur les places, pour 
la voir et l'acclamer. Elle caracolait gentiment 
sur son beau cheval de guerre, dans sa blanche 
armure, étincelante aux feux du matin. Sa ban- 
nière à la main, Tépée de Fierbois au côté, elle 
était toute rayonnante d'espoir et de foi ; on eût 
cru voir l'ange des combats, comme un mes- 
sager céleste ! 



VII. — Orléans. 



Entrant dans Orléans, qu'elle était grande et belle ! 
Les soldats frémissants se pressaient autour d'elle. 
Les mères lui tendaient leurs enfants à bénir, 
Et tous se prosternaient en la voyant venir. 

Paul Allard. 



Le voyage de Tours à Orléans fut une longue 
ovation. Partout, Jeanne sème l'allégresse sur 
son passage. Si les courtisans la suspectent, la 
dédaignent, le peuple du moins croit en elle, 
en sa mission libératrice. Les Anglais eux-mêmes 
sont frappés de stupeur. Ils restent immobiles 
dans leurs retranchements, lorsque la Pucelle 
passe à la tête de l'armée de secours. Les habi- 
tants d'Orléans, ivres d'enthousiasme, oublient 
le péril, sortent des murs, se portent en foule à 
sa rencontre. D'après un témoin oculaire, « ils 
se sentoyent jà tous reconfortez et comme 
desasiégez, par la vertu divine qu'on leur avoit 
dit estre en ceste simple pucelle, qu'ilz regar- 
doyent moût affectueusement, tant hommes, 
femmes que petis enfans (1). » 

(1) E. Lavisse, Histoire de France, t. IV, p. 53. 



ORLÉANS 129 

Les campagnes de Jeanne sur la Loire nous 
offrent un spectacle unique dans l'histoire : les 
capitaines de Charles VII, les Dunois, les La 
Hire, les Gaucourt, les Xaintrailles marchent à 
l'ennemi sous les ordres d'une jeune fille de 
dix-huit ans ! 

Des difficultés sans nombre se dressent. Un 
cercle de bastilles formidables est établi par 
les Anglais autour d'Orléans. A bref délai, c'est 
la disette, c'est la reddition d'une des plus 
grandes et des plus fortes places du royaume. 
On a devant soi les meilleurs soldats de l'An- 
gleterre, et ils sont commandés par leurs plus 
habiles généraux, ceux-là mêmes qui viennent 
de remporter sur les Français une longue série 
de victoires. Voilà l'immense obstacle contre 
lequel va combattre cette jeune fille. Elle a bien 
avec elle des braves, mais ils sont démoralisés 
par tant de défaites successives, et trop mal 
organisés pour éviter de nouveaux désastres. 

Une première attaque, tentée en l'absence de 
Jeanne sur la bastille Saint-Loup, est repous- 
sée. Avertie, l'héroïne s'élance à cheval et fait 
flotter sa bannière ; elle électrise les soldats, 
et, d'un élan puissant, les entraîne à l'assaut. 

« C'était la première fois, — dit Anatole 
France, dans un des rares passages de son 
oeuvre où il sait lui rendre justice, — c'était la 



130 JEANNE d'arc MEDIUM 

première fois que Jeanne voyait des gens com- 
battre et, sitôt entrée dans la bataille, elle en 
devint le chef, parce qu'elle était la meilleure. 
Elle fit mieux que les autres, non qu'elle en sût 
davantage ; elle en savait moins. Mais elle avait 
plus grand cœur. Quand chacun songeait à soi, 
seule, elle songeait à tous ; quand chacun se 
gardait, elle ne se gardait de rien, s'étant offerte 
tout entière par avance. Et cette enfant, qui, 
comme toute créature humaine, craignait la 
souffrance et la mort, à qui ses voix, ses pres- 
sentiments avaient annoncé qu'elle serait bles- 
sée, alla droit en avant et demeura, sous les 
traits d'arbalètes et les plombées de couleu- 
vrines, debout au bord du fossé, son étendard 
à la main, pour rallier les combattants (1). » 
Par cette attaque vigoureuse, elle a rompu les 
lignes anglaises. Une à une, les bastilles sont 
emportées. En trois jours, Orléans est délivré. 
Puis les combats se succèdent, comme une série 
d'éclairs dans un ciel en feu. Chaque attaque 
est une victoire. C'est Jargeau, c'est Meung, 
c'est Beaugency ! Enfin à Patay, les Anglais 
sont battus en rase campagne, et Talbot, leur 
général, est fait prisonnier. Puis, la marche sur 
Pieims, et Charles VII sacré roi de France. 

(1) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, pp. 335-336. 



ORLÉANS 131 

En deux mois, Jeanne avait réparé tous les 
désastres : reconstitué, moralisé, discipliné, 
transfiguré l'armée ; elle avait relevé tous les 
courages. « iVvant elle, disait Dunois, deux 
cents Anglais mettaient en fuite mille Fran- 
çais ; avec elle, quelques centaines de Français 
font reculer une armée entière (1). » Dans le 
Mystère du siège ^ drame populaire, représenté 
pour la première fois, en l/i56, à Orléans, un 
des acteurs s'écrie : 

« Ung de nous en vaut mieux que cent. 

Soubz Festendart de la Pucelle (2). » 

Certains auteurs, tel M. Thalamas (3), ont 
cru pouvoir dire que la situation d'Orléans en 
l/i29 n'était pas aussi grave qu'on l'assure géné- 
ralement. Les Anglais étaient peu nombreux. 
Les Bourguignons s'étaient retirés. La ville, 
bien approvisionnée, pouvait résister long- 
temps, et les Orléanais étaient capables de se 
délivrer par leurs propres efforts. 

Non seulement tous les historiens, Michelet, 
Henri Martin, Wallon, Lavisse, etc., sont una- 
nimes à attester la situation précaire des assié- 
gés, mais voici l'opinion d'un autre écrivain, 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Déposition de 
Dunois. 

(2) Mystère du siège d'Orléans, v. 12, 232-233. 

(3) Conférence faite à Tours, le 30 avril 1905. 



132 JEANNE d'arc MÉDIUM 

peu suspect de partialité envers Jeanne. Ana- 
tole France écrit : « Agités de doutes et de 
craintes, brûlés d'inquiétude, sans sommeil, 
sans repos, et n'avançant en rien, les Orléanais 
commençaient à désespérer (i). » 

De leur côté, les Anglais attendaient de nou- 
veaux renforts, promis parle Régent. Cinq mille 
combattants se réunissaient à Paris, sous les 
ordres de sir John Falstolf, avec force vivres, 
pour marcher au secours des assiégeants (2). 

Rappelons en outre la déposition du duc 
d'Alençon au procès de réhabilitation. Il parle 
des bastilles formidables élevées par les Anglais. 
« Si j'eusse été, dit-il, dans l'une ou dans l'autre 
avec un petit nombre d'hommes d'armes, j'au- 
rais bien osé défier la puissance d'une armée ; 
et il semble bien que les agresseurs n'auraient 
pu s'en rendre maîtres. Au reste, ajoute-t-il, les 
capitaines qui avaient pris part aux opérations 
m'ont déclaré que ce qui s'était fait à Orléans 
tenait du miracle (3). » 

A ces témoignages, il convient d'ajouter l'affir- 
mation d'un des assiégés, Jean Luillier, notable 
commerçant de la cité. Il s'exprimait ainsi : 



(1) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 164. 

(2) Ibid., p. 430. (Ils n'arrivèrent que pour la bataille de 
Patay.) 

(3) J. Fabre, Procès de réhabilitation, 1. 1, p. 176. 



ORLÉANS 133 

« Tous mes concitoyens et moi, nous croyons 
que si la Pucelle ne fut venue à notre aide, 
nous aurions été bientôt au pouvoir des assié- 
geants. Il était impossible que les Orléanais 
pussent longtemps tenir contre les forces d'ad- 
versaires qui avaient si grande supériorité (1). » 

L'enthousiasme des habitants donne la me- 
sure des dangers qu'ils avaient courus : après 
la délivrance de leur ville, les Orléanais « s'of- 
fraient à Jeanne, pour qu'elle fît d'eux et de 
leurs biens à sa volonté, » nous dit le Journal 
du Siège (2). 

Non moins probant est le témoignage que 
déposa, sur une feuille de registre, un modeste 
tabellion de la ville, Guillaume Girault. Au mi- 
lieu des acclamations de la France entière, il 
écrivait que cette délivrance était le « miracle 
le plus évident qui adce a été apparu, puis (de- 
puis) la Passion » (3). 

Cette partie de la vie de Jeanne est riche en 
phénomènes de prémonitions, qu'il faut ajouter 
à ceux déjà signalés. 

Ses voix lui avaient dit qu'à son entrée dans 



(1) J. Fabre, Procès de réhahilitalion, t. I, pp. 260-261. Dépo- 
sition du bourgeois Jean Luiliier. 

(2) Pp. 91-92. 

(3) J. DoiNEL, Mémoires de la Société historique et archéo- 
logique de l'Orléanais, 1892, t. XXIV, pp. 392-393. 



134 JEANNE d'arc MEDIUM 

Orléans, les Anglais ne bougeraient point. Et le 
fait se confirma. 

Les chalands qui devaient traverser le fleLve 
pour embarquer les vivres, ne pouvaient le faire, 
le vent n'étant pas favorable. Jeanne dit : 
« Attendez un peu. Tout entrera dans la ville. » 
En effet, le vent tourna et gonfla les voiles (1). 

Elle n'éprouva aucune inquiétude au sujet du 
maréchal de Boussac, parti au-devant du second 
convoi de vivres, disant : « Je sais bien qu'il 
ne lui arrivera aucun mal. » Le fait se réalisa 
exactement. 

Peu à peu, l'allégresse des Orléanais gagne 
toute la France. A mesure que les victoires de 
Jeanne se succèdent, le roi les annonce à ses 
bonnes villes, invitant la population à louer 
Dieu et à honorer la Pucelle, qui « avait toujours 
été en personne à l'exécution de toutes ces 
choses » (2). 

Partout ces nouvelles sont reçues et enregis- 
trées avec une joie délirante, et le peuple voue 
à l'héroïne un culte qui va grandissant. 



(1) Procès. Déposition de Dunois. — Journal du Siège, 
pp. 74-75. — Chronique de la Pucelle, p. 284. 

(2) Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, 
Procès, t. V, pp. 101, 104. — Arcère, Histoire de La Rochelle. 
— MoYNÈs, Inventaire des Archives de l'Aude, annexes» 
p. 390, etc. (d'après A. France). 



ORLÉANS 13^ 



Depuis 480 ans, Orléans fête l'anniversaire de 
ces événements. 

Sur l'invitation gracieuse du maire, il m'a été 
donné d'assister à plusieurs de ces solenni- 
t3S (1). Voici les notes que j'écrivais alors, sous 
l'impression du moment ; 

Le beffroi, vieux témoin du siège, le même 
qui signalait les mouvements des Anglais, tinte 
de quart d'heure en quart d'heure. Ses vibra- 
tions sonores s'étendent sur la cité ; elles glis- 
sent dans les rues étroites et tortueuses du vieil 
Orléans, pénètrent au fond des demeures, ré- 
veillent dans tous les cœurs le souvenir de la 
délivrance. Bientôt, à son appel, toutes les 
cloches des paroisses s'ébranlent. Leurs voix 
de bronze montent dans l'espace ; elles forment 
un 'puissant concert, que dominent les notes 
graves du beffroi et qui impressionne l'âme 
rêveuse. 

Toute la ville est décorée, pavoisée. Des ban- 
nières flottent sur les édifices ; à chaque balcon, 



(1) Notamment de 1893 à 1905. Le programme de ces fêtes 
ne varie pas d'une année à l'autre. Seulement, depuis la 
séparation, les grands corps de l'État n'assistent plus, offi- 
ciellement, à la cérémonie religieuse. 



136 fEANNE d'arc MÉDIUM 

à chaque fenêtre, les drapeaux nationaux se 
mêlent aux couleurs et aux armes de la Pucelle. 

La foule encombre les places et les rues. 
Beaucoup de gens des environs ; mais d'autres 
sont venus de points éloignés de la France et 
même de l'étranger. Détail significatif : des 
Anglais, tous les ans, viennent en nombre 
participer aux fêtes de la vierge lorraine. On y 
vit le cardinal Vaughan, archevêque de West- 
minster, figurer au milieu des prélats français. 
Un peuple qui agit ainsi n'est pas un peuple 
sans grandeur. 

Nulle part, le souvenir de Jeanne n'est resté 
aussi vivant. A Orléans, tout parle d'elle. 
Chaque coin de rue, chaque monument rap- 
pelle un détail du siège. Pendant quatre siècles, 
la France a méconnu Jeanne. Le silence et 
l'ombre ont enveloppé sa mémoire ; Orléans, 
seul, n'a pas oublié. 

Dès l/i30, un an après la levée du siège, la 
cérémonie et la procession commémoratives 
furent instituées et, chaque fois, la municipalité 
et le clergé, dans une noble émulation, recher- 
chent les moyens de donner à la fête un nouvel 
attrait. Spectacle rare et touchant, tous les 
pouvoirs s'unissent pour rendre cette manifes- 
tation plus éclatante. Le souvenir de Jeanne, 
seul aujourd'hui, peut refaire l'union dans les 



ORLÉANS 137 

pensées et dans les cœurs, comme elle refit 
l'unité de la France, à l'heure des suprêmes 
désastres et de l'écroulement. 

Le soir du 7 mai, à 8 heures, Jeanne, victo- 
rieuse aux Tourelles, rentrait dans la ville assié- 
gée. Une cérémonie émouvante, inoubliable, 
consacre tous les ans ce souvenir. Le maire, 
précédé de la bannière de l'héroïne, blanche 
aux fleurs de lis d'or, et suivi des conseillers 
municipaux, sort de l'Hôtel de Ville et vient, 
au parvis de la cathédrale, remettre l'étendard 
sacré aux mains de l'évêque, entouré de son 
clergé et des prélats étrangers. 

Sous un ciel noir chargé de pluie, la basi- 
lique de Sainte-Croix dresse ses tours massives. 
Les troupes forment le carré ; le canon gronde ; 
le beffroi, le bourdon de la cathédrale, les 
cloches des églises sonnent à toute volée. Les 
portes du vaste édifice s'ouvrent ; le cortège 
des évêques et des prêtres, à pas lents, franchit 
le seuil et se range sous les porches béants. 
Devant eux, les bannières de saint Aignan, 
saint Euverte, patrons de la ville, sont dé- 
ployées. Les mitres et les crosses brillent à 
la lueur des torches portées par des cavaliers. 
Des feux, subitement allumés à l'intérieur des 
tours, les éclairent de couleurs fantastiques. Une 
lumière de pourpre se répand sur les rosaces, 

8. 



138 JEANNE d'arc MEDIUM 

les ogives, sur toute la dentelle de pierre de la 
façade, sur les bannières flottantes, les étoles et 
les surplis. 

Cinq cents voix entonnent VHymne à Véien^ 
dard : 

Étendard de la délivrance, 
A la victoire tu menas nos aïeux. 
Fils de ces preux, disons comme eux : 
Vive Jeanne I Vive la France ! 

Un frémissement, un souffle puissant passe 
sur la foule attentive, recueillie. Les fronts 
s'inclinent devant la blanche bannière fleurde- 
lisée, qui monte lentement les degrés et dispa- 
raît sous les voûtes, semblable au fantôme de 
la vierge lorraine revenant dans la nuit de son 
anniversaire. 

Les grilles se referment ; les feux s'éteignent; 
les harmonies se taisent ; la foule s'écoule, et 
la basilique demeure sombre et silencieuse 
dans la nuit. 



8 mai, 10 heures. Sous les rayons du soleil, 
la cathédrale déploie sa parure d'oriflammes et 
de drapeaux. La décoration intérieure est sobre 



ORLÉANS 139 

et d'un grand effet. De hautes bannières rouge 
et or, les couleurs d'Orléans, ornent le chœur. 
Aux piliers des nefs sont suspendus les blasons 
du Bâtard et des autres compagnons de la Pu- 
celle. A la hauteur des orgues, dominant le 
tout, les armes de Jeanne (1), dans un cadre 
virginal de blanches étoffes. Pas une place ne 
reste libre dans la vaste nef. Toute la France : 
armée, magistrature, clergé, pouvoirs munici- 
paux, bourgeois, artisans, est représentée dans 
cette foule. Les gracieuses toilettes et les cha- 
peaux fleuris des jeunes femmes se mêlent aux 
uniformes galonnés, aux robes rouges des juges 
et aux habits noirs des fonctionnaires. 

L'office commence par la Messe à la mémoire 
de Jeanne d'Arc^ de Gounod. Les fanfares 
guerrières s'unissent à l'harmonie des orgues, 
puis, un chœur de jeunes filles chante les Voix 
de Jeanne, du même auteur. Leurs voix pures 
descendent de la haute tribune, semblables à 
des accents célestes. On dirait un écho des 
sphères angéliques, comme une évocation de 
la vierge martyre qu'on sent planer, esprit ra- 
dieux, sous ces voûtes. Un instant, on oublie 
la terre, ses tristesses, ses douleurs. L'impres- 

(1) Ces armes sont: d'azur à l'épée d'argent, à la garde 
d'or, en pal, la couronne royale d'or à la pointe ; au flanc, 
les lis. 



140 JEANNE d'arc MÉDIUM 

sion est grandiose et profonde ; bien des yeux 
se mouillent de larmes. 

J'élève vers Jeanne ma pensée, ma prière, 
et un rayon de soleil, qui filtre à travers le vi- 
trail armorié, m'enveloppe de sa lumière, tandis 
que, autour de moi, l'ombre couvre la foule 
pressée des auditeurs. 

Puis vient le panégyrique, prononcé par 
Tévêque d'Orléans. Celui-ci nous ramène sur 
la terre. Sa parole est chaleureuse. Il expose la 
situation de la cité au cours du siège : 

« Certes, dit-il, elle se défend bien, la noble ville ! 
Paris est ang-lais, soit : Orléans demeurera français. 
Paris n'est que la tête du pays : Orléans en est le 
cœur. Tant que le cœur bat, il reste de l'espoir. 
Échevins, peuple, bourgeois, clergé, hommes d'armes 
décident de mourir plutôt que de se rendre. On brû- 
lera les faubourgs ; on démantèlera les égHses ; on fera 
le guet de jour, de nuit ; les marchands se battront 
comme si c'était leur habituel métier ; on donnera au 
roi le temps d'envoyer des renforts ; et, vive Dieu ! 
on verra bien à qui la fortune des batailles sourira I 

« Hélas ! le roi n'envoyait ni argent ni soldats ; 
l'assiégeant resserrait ses lignes ; les bastilles s'éle- 
vaient de semaine en semaine , les vivres s'épui- 
saient ; la faim, l'horrible faim, sévissait (i). Encore 

(1) Voir, dans le Journal du Siège, la joie avec laquelle est 
noté le moindre arrivage de vivres. 



ORLÉANS 141 

quelque demi-mois, Orléans succombera ; et le petit 
roi de Bourges cessera d'être même le petit roi de 
Bourges ; et la France descendra à ce tombeau où 
se couchent les nations mortes... » 

Un peu après, il dépeint l'ivresse des habi- 
tants après les victoires de Jeanne : 

« Ah I les huit jours qui suivirent Patay, comme 
il dut être bon de les vivre ! Comme le renouveau 
dut paraître doux et la nappe de notre Loire lumi- 
neuse, et notre Val d'or embaumé ! Vous représentez- 
vous ces visites d'action de grâces à toutes vos 
églises ; ces chants qui ne cessaient plus ; ces enthou- 
siasmes autour des héros de la merveilleuse épopée ; 
ce peuple respirant pour la première fois après les 
oppressions de la guerre de Cent ans ; cette ville, en 
un mot, qui s'acclamait elle-même dans le triomphe 
de la Pucelle et la résurrection de la Patrie ? » 

L'orateur descend de la chaire. La foule se 
précipite sur le parvis, se mêle à l'armée, 
parmi les évoques, les bannières et les reliques, 
et la procession traditionnelle se déroule, longue 
de deux kilomètres, sous le ciel sans nuages, à 
travers les rues pavoisées. Elle va parcourir les 
stations de victoire que Jeanne fit dans Orléans 
assiégé. 

Sur l'emplacement du fort des Tourelles, une 
modeste croix rappelle la mémoire de celle 



142 JEANNE d'arc MEDIUM 

qui, dit l'inscription, « par sa valeur, sauva la 
ville, la France et son roi ». Là, dernier arrêt, 
pendant lequel le canon retentit de nouveau et 
les musiques militaires saluent l'étendard. Le 
cortège revient à son point de départ, puis se 
disperse. La foule joyeuse se livrera à ses 
plaisirs, pendant que les véritables amis de 
Jeanne iront prier et méditer à l'écart. 



VIII. — Reims. 



« Je viens rendre au dauphin le 
royaume de France. » 

Saint- Yves d'Alveydre. 

La prophétie de Jeanne touchant Orléans 
était accomplie. Restait le second point : la 
marche sur Reims et le sacre de Charles VII. 
Sans perdre un instant, la Pucelle s'employa à 
les réaliser. Elle quitta l'Orléanais et s'en fut. 
relancer le dauphin jusqu'au fond de la Tou- 
raine. Elle le rejoignit d'abord à Tours, puis le 
suivit à Loches, le pressant sans cesse de tout 
mettre en œuvre pour le succès de cette entre- 
prise hardie. Mais ce prince indolent, faible de 
volonté, hésitait entre les sollicitations de l'hé- 
roïne et les observations de ses conseillers, qui 
considéraient comme téméraire de risquer un 
voyage de soixante lieues, à travers un pays 
hérissé de forteresses et de places occupées par 
l'ennemi. A leurs objections, Jeanne répondait 
invariablement : « Je le sais bien.; et de tout 
cela, je ne tiens compte. Nous réussirons ! » 



144 JEANNE d'arc iMÉDIUM 

L'enthousiasme du peuple et de l'armée ga- 
gnait de proche en proche. On s'écriait qu'il 
fallait mettre à profit l'affolement des Anglais, 
qui avaient évacué la Loire et s'étaient repliés 
sur Paris, abandonnant bagages et artillerie. 
Jamais ils n'avaient reçu un coup si rude. Frap- 
pés de terreur, ils croyaient voir dans les airs 
des armées de fantômes s'avancer contre eux. 

Le bruit de ces événements retentissait dans 
toute la France. Avec l'espoir, l'énergie se ré- 
veillait. Le courant d'opinion devint tel, que 
Charles Vil ne put persister dans son indiffé- 
rence. 11 combla d'honneurs la libératrice et sa 
famille, mais il restait sans élan, sans courage. 
11 n'alla pas même voir les Orléanais. Ses con- 
seillers influents : la Trémoille et Regnault de 
Chartres, étaient inquiets, sourdement irrités 
des succès de Jeanne, qui les reléguaient dans 
l'ombre, jaloux d'un prestige qui tournait vers 
elle l'attention et les espérances de tous. Ils se 
demandaient si leur crédit, leur fortune n'al- 
laient pas sombrer dans ce grand et irrésistible 
courant populaire, qui avait fait reculer Pinva- 
sion anglaise. 

Enfin le cri public se changea en clameur et 
il fallut céder. Une armée de 12.000 combattants 
fut réunie à Gien. Les gentilshommes accou- 
raient de toutes parts, et ceux qui étaient trop 



REIMS 145 

pauvres pour s'équiper, demandaient à servir 
comme hommes de pied. On partit le 29 juin, 
avec peu d'argent, peu de vivres et une artille- 
rie insuffisante. 

Le 5 juillet, on arriva devant Troyes. Laville_, 
très forte^ bien pourvue et défendue par une 
garnison anglo-bourguignonne, refusa d'ouvrir 
ses portes. L'armée française, privée de res- 
sources, ne pouvait entreprendre un long siège. 
Au bout de quelques jours, les soldats étaient 
déjà réduits à se nourrir des fèves et du blé en 
épis qu'ils trouvaient dans les champs. 

Le roi assembla un conseil pour délibérer 
sur les résolutions à prendre. La Pucelle n'y 
fut même pas convoquée. Le chancelier fit un 
exposé de la triste situation où l'on se trouvait, 
et posa la question : L'armée doit-elle revenir 
en arrière, ou continuer sa marche sur Reims ? 
Chacun des assistants devait répondre à son 
tour. Robert le Masson, seigneur de Trèves- 
sur-Loire, fit observer que le roi n'ayant entre- 
pris cette expédition, ni parce qu'elle semblait 
facile, ni parce qu'il avait une armée puissante 
et Targent nécessaire pour la payer, mais bien 
parce que Jeanne affirmait que c'était la volonté 
de Dieu et qu'on ne trouverait aucune résis- 
tance, il convenait avant tout de consulter Thé- 
roïne. Cette proposition fut acceptée. Au même 



146 JEANNE d'arc MEDIUM 

moment, celle-ci, déjà prévenue par ses voix, 
frappait rudement à la porte. Elle entra et, 
s'adressant au roi, lui dit : « Gentil roi de 
France, si vous voulez rester seulement deux 
jours devant votre ville de Troyes, elle sera en 
votre obéissance, par force ou par amour, n'en 
faites aucun doute ! » Le chancelier répliqua : 
« Si l'on était sûr dans six jours, on attendrait 
bien !» — « N'en doutez pas ! » dit encore 
Jeanne. 

Aussitôt, elle se mit à parcourir les campe- 
ments pour organiser l'attaque, communiquant 
à tous l'ardeur dont elle était animée. La nuit 
se passa en préparatifs. Du haut des murailles 
et des tours, les assiégés voyaient le camp fran- 
çais en proie à une activité fébrile. A la lueur 
des torches, chevaliers, écuyers, soldats, s'em- 
pressaient à l'envi à combler les fossés, à pré- 
parer les fascines et les échelles, à construire 
des abris pour l'artillerie. Le spectacle était fan- 
tastique et impressionnant. 

Quand l'aube blanchit l'horizon, les habitants 
de Troyes virent avec terreur que tout était dis- 
posé pour un assaut furieux : les colonnes d'at- 
taque, rangées sur les points les plus favorables 
avec leurs réserves ; les quelques pièces d'ar- 
tillerie, bien abritées, prêtes à ouvrir le feu ; 
les archers et arbalétriers, à leurs postes de 



REIMS 147 

combat. Toute l'armée, rangée en silence, atten- 
dait le signal. Debout au bord du fossé, son 
étendard à la main, la Pucelle allait faire avan- 
cer les trompettes pour sonner Tassant. Les 
assiégés, saisis d'épouvante, demandèrent à 
capituler. 

On s'entendit facilement sur les conditions. 
Le roi avait tout intérêt à ménager les villes 
qui voulaient se rendre. Le lendemain, 10 juil- 
let, la garnison anglaise sortit de la ville, emme- 
nant quelques prisonniers de guerre français, 
dont on avait oublié de régler le sort. Ces mal- 
heureux, apercevant Jeanne, se jetèrent à ses 
pieds, en implorant son intervention. Celle-ci 
s'opposa énergiquement à leur départ, et le roi 
dut payer leur rançon. 

A l'exemple de Troyes, Châlons et Reims 
ouvrirent leurs portes à Charles VII. 

A Châlons, Jeanne eut la joie de rencontrer 
plusieurs habitants de Domremy, qui étaient 
venus à sa rencontre, et, parmi eux, Gérardin, 
un laboureur, dont le fils, Nicolas, était son fil- 
leul. Elle leur ouvrit sa pensée et son cœur, 
leur exposant ses espérances et ses craintes, 
leur racontant ses luttes, ses victoires, la splen- 
deur du sacre prochain et le relèvement de la 
France, abaissée et meurtrie. Près de ceshommes 
frustes mais bons, qui lui apportaient un souve- 



148 JEANNE d'arc MÉDIUM 

nir si vif de son enfance, elle se sentait à l'aise 
^t s'épanchait tout entière. Elle leur disait com- 
bien ces gloires la laissaient insensible, et quel 
plaisir elle aurait à retourner au village, re- 
prendre sa vie paisible et ses occupations cham- 
pêtres, au milieu de sa famille. Mais sa mission 
la retenait près du roi, et il fallait se soumettre 
aux volontés d'en haut. La lutte contre les An- 
glais l'inquiétait moins que les intrigues de 
cour et la perfidie des grands : « Je ne crains 
que la trahison, » leur disait-elle (l).Et,en effet, 
c'est par trahison qu'elle devait périr. Pour tout 
grand missionnaire, il y a toujours un traître 
tapi dans Tombre, qui trame sa perte. 



Sur l'azur profond du ciel, se découpent les 
hautes tours de la cathédrale de Reims, déjà 
vieille de plusieurs siècles à l'époque de Jeanne 
d'Arc. Les trois portails béants laissent entre- 
voir les vastes nefs resplendissantes de la lu- 
mière de milliers de cierges, où se presse une 
foule bigarrée de prêtres, de seigneurs, d'hom- 
mes d'armes et de bourgeois en habits de fête. 



(1) J. Fabre, Procès de réhahililalion, t. I. Déposition de 
Gérardin. 



REIMS 149 

Les vibrations des chants sacrés emplissent les 
voûtes et, par instants, des fanfares guerrières 
éclatent en notes stridentes. 

Les confréries, les corporations, leurs em- 
blèmes en tète, tout ce qui n'a pu trouver place 
dans la basilique, s'accumule sur le parvis. Une 
cohue de gens du peuple, citadins et villageois 
des environs, assiège les abords de l'édifice, 
retenue à grand'peine par des cavaliers bardés 
de fer, et par des archers portant costumes aux 
armes de France. Des pages, des écuyers tien- 
nent par la bride les magnifiques montures du 
roi, des pairs et des chefs de guerre. On se 
montre le cheval noir de la Pucelle, que retient 
un soldat de sa suite. 

Pénétrons sous la haute nef gothique et avan- 
çons jusqu'au chœur. Le roi, entouré des douze 
pairs du royaume, laïques et ecclésiastiques, ou 
de leurs suppléants, et du connétable, Charles 
d'Albret, tenant Tépée de France, le roi vient 
d'être armé chevalier. Près de lui, debout, 
adossée au pilier de droite, à une place que l'on 
montre encore, se tient Jeanne, armée en guerre, 
son blanc étendard à la main, cet étendard qui, 
« après avoir été à la peine, devait être à l'hon- 
neur » (1). 

(!) J. Fabre, Procès de condamnailon, p. 189. 



150 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Le roi reçut Fonction des mains de l'arche- 
vêque de Reims, Regnault de Chartres. Celui- 
ci prit sur l'autel la couronne, que soutinrent 
les douze pairs, les mains étendues au-dessus 
de la tète du monarque. Après avoir ceint la 
couronne, Charles de Valois revêtit le manteau 
royal, bleu, parsemé de lis d'or. C'est à ce mo- 
ment que la Pucelle, dans un élan ému, se jetant 
à ses pieds, embrassa ses genoux et lui dit : 

« Gentil sire, ainsi est fait le plaisir de Dieu, 
dont la volonté fut que je levasse le siège d'Or- 
léans et vous amenasse en cette cité de Reims, 
pour y recevoir votre digne sacre, afin de prou- 
ver que vous êtes véritable roi et héritier de la 
couronne de France. » 

Les trompettes retentirent de nouveau et le 
cortège se forma. Et quand, dans l'ouverture 
du grand portail, le roi apparut, une poussée 
immense se fit dans la foule, et les Noëls ! écla- 
tèrent. 

Les fanfares font vibrer les hautes voûtes. 
Les chants, les cris joyeux montent dans l'es- 
pace. Et, à leurs appels, répondent des milliers 
de voix invisibles. Ils sont là, tous les grands 
Esprits de la Gaule, pour fêter le réveil du pays 
natal. Ils sont là, tous ceux qui ont aimé et servi 
jusqu'à la mort le noble pays de France. Us 
planent au-dessus de la foule en délire. Voici 



REIMS 151 

Vercingétorix, suivi des héros de Gergovie et 
d'Alésia ! Voici Glovis et ses Francs ! Puis Char- 
les Martel et ses compagnons ! Et Charlemagne, 
le grand empereur à la barbe fleurie ; de son 
épée, Joyeuse, il salue Jeanne et le roi Charles. 
Puis Pioland et les preux ! Et la foule innom- 
brable des chevaliers, des prêtres, des moines, 
des hommes du peuple, dont les corps reposent 
sous les lourdes pierres tombales ou dans la 
poudre des siècles, tous ceux qui ont donné 
leur vie pour la France. Ils sont là et crient 
aussi : Noël ! pour fêter la résurrection de la 
patrie, le réveil de la Gaule !... 

Le cortège se déroule à travers les rues 
étroites et les places étranglées. A côté du roi, 
chevauche Jeanne, tenant sa bannière; puis 
viennent les princes, les maréchaux et les ca- 
pitaines, tous richement vêtus, montés sur de 
magnifiques coursiers. Pennons, fanions, ban- 
deroles flottent au vent. Mais, parmi les sei- 
gneurs aux somptueux costumes et les guer- 
riers aux armures étincelantes, tous les regards 
se portent avec avidité sur la jeune fille qui les 
a tous conduits dans la cité du sacre, comme 
elle l'avait prédit elle-même dans son village, 
alors qu'elle n'était encore qu'une simple pay- 
sanne, une petite bergère inconnue. 

Toute la ville était en liesse. On était venu de 



152 JEANNE d'arc MEDIUM 

fort loin au couronnement. Jacques d'Arc, père 
de Jeanne, était arrivé depuis deux jours de 
Domremy avec Durand Laxart. Ils logeaient à 
l'auberge de l'Ane rayé, rue du Parvis. Ce fut 
une scène émouvante, lorsque l'héroïne, accom- 
pagnée de son frère Pierre, revit son vieux 
père. Elle se jeta à ses genoux, et lui demanda 
pardon de l'avoir quitté sans son assenti- 
ment, ajoutant que c'était la volonté de Dieu. 

Sur les instances de la Pucelle, le roi les 
reçut et accorda aux habitants des villages de 
Greux et Domremy, exemption de toutes tailles 
et impôts. Les dépenses de Jacques d'Arc furent 
payées par les deniers publics, et un cheval lui 
fut donné aux frais de la ville, pour retourner 
chez lui. 

Jeanne se montra par les rues, accueillant 
avec modestie et bonté les humbles, les sup- 
pliants. Le peuple se pressait autour d'elle ; 
tous voulaient toucher ses mains et son anneau. 
Pas un qui ne fût convaincu qu'elle était venue 
de par Dieu, pour faire cesser les calamités du 
royaume. Ceci se passait le dimanche 17 juillet 
1429, et cette date marque le point culminant 
de l'épopée de Jeanne d'Arc. 

Toutefois, Michelet s'est trompé en disant 
que sa mission devait prendre fin à Reims, et 
qu'elle désobéit à ses voix en continuant la lutte. 



REIMS 153 

Cette assertion est démentie par les propres 
paroles de Thérome, par ses déclarations aux 
examinateurs de Poitiers et aux juges de Rouen. 
Elle l'affirme surtout dans sa lettre de somma- 
tion aux capitaines anglais devant Orléans, 
datée du 22 mars : 

« En quelque lieu que j'atteindrai vos gens en 
France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuil- 
lent... Je suis venue de par Dieu pour vous bouter 
hors de toute France (i). » 

Le doute n'est donc pas possible. La version 
que le rôle de Jeanne s'arrêtait à Reims, n'a été 
mise en avant qu'au moment du procès de réha- 
bilitation, afin de cacher à la postérité la dé- 
loyauté, on pourrait dire le crime, de Char- 
les Yll et de ses conseillers, afin de détourner 
les lourdes responsabilités qui pèsent sur eux. 
C'est dans ce but que l'histoire a été, par leurs 
soins, falsifiée, mutilée, les témoignages alté- 
rés, le registre des interrogatoires de Poitiers 
détruit, et que s'est accompli un acte odieux, 
une œuvre de mensonge et d'iniquité (2) ! 



(1) J. Fabre , Procès de condamnation, p. 97. 

(2) Jean Chartier, secrétaire des archives royales, nous 
dit naïvement, dans son histoire de Charles VII, que « des 
chroniques nous font connaître les faits choisis par le roi 
pour être confiés à l'histoire, dans le sens et le jour sous 

9. 



154 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Ce n'était pourtant pas sans appréhension, 
sans regrets, nous l'avons vu, que Jeanne pour- 
suivit sa route ardue. Quelques jours après, 
chevauchant entre Dunois et le chancelier Re- 
gnault de Chartres, elle disait : « Que je vou- 
drais qu'il plût à Dieu que je m'en retournasse 
maintenant, quittant les armes, et que je revinsse 
servir mon père et ma mère, et garder leurs 
troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui se- 
raient bien aises de me revoir (1). » 

Ces paroles le démontrent : l'éclat de son 
triomphe et les splendeurs de la cour ne l'avaient 
point éblouie. Elle était parvenue au faîte de sa 
gloire. Toutes les adorations d'un peuple mon- 
taient vers elle. En réalité, elle était alors la 
première dans le royaume, et son prestige éclip- 
sait celui de Charles YII. Cependant, elle 
n'aspirait qu'à la paix des champs et aux dou- 
ceurs du foyer paternel. Ni ses victoires, ni la 
puissance acquise ne l'avaient changée. Elle 
était restée simple et modeste au milieu des 
grandeurs. Quelle leçon pour ceux que le 
moindre succès enivre, enfle d'orgueil, à qui 
les faveurs de la fortune donnent le vertige ! 



lequel il entendait qu'ils fussent appréciés ». Ce fut le roi 
qui fit dire par ses scribes que la mission de Jeanne s'ar- 
rêtait à Reims. 
(1) Procès de réhabUilaîion. Déposition de Dunois. 



IX. — COMPIÈGNE. 



Je ne crains que la trahison. 
Jehanne. 

A Paris ! criait la Piicelle au lendemain du 
sacre. A Paris ! répétait toute l'armée (1). Si 
l'on eût marché droit sur la capitale, comme le 
voulait Jeanne, on avait toutes chances d'y pé- 
nétrer à la faveur du désarroi qui régnait parmi 
les Anglais. Mais Charles Vil perdit un temps 
précieux, que le duc de Bedford mit à profit pour 
renforcer Paris : il appela d'Angleterre une 
armée de secours, levée par le cardinal de Win- 
chester, oncle du roi Henri, et destinée tout 
d'abord à combattre les Hussites. 

Ici, l'étoile de Jeanne commence à pâlir. Après 
les triomphes, les victoires éclatantes, vont ve- 
nir les heures sombres, les heures d'épreuve, 
en attendant la prison et le supplice. A mesure 
que le renom de l'héroïne s'étend, que sa gloire 
surpasse toutes les gloires, la haine grandit 

(1) Hemu Martin, lUsl. de France, t. VI, p. 200. 



156 JEANNE d'arc MEDIUM 

autour d'elle ; des intrigues se nouent parmi ces 
grands seigneurs, dont elle vient déjouer les 
plans, les machinations ténébreuses. Tous ces 
courtisans perfides qu'elle éclipse, ces hommes 
d'Eglise à Tesprit plein de fiel, qui ne lui par- 
donnent pas de se dire, par-dessus leur autorité, 
envoyée du ciel, et de préférer à leurs conseils 
les inspirations de ses voix ; plusieurs même 
de ces chefs de guerre, vaincus en cent combats 
et qui se voient surpassés en science militaire 
par une fdle des champs, tous ces hommes, 
froissés dans leur orgueil, ont juré sa perte. Ils 
attendent l'heure propice ; et cette heure est 
proche. 

LesAnglais, eux, sont atterrés par leurs revers. 
Leur principale armée est détruite ; leurs meil- 
leurs capitaines sont morts ou prisonniers; 
leurs soldats désertent par effroi de la Pucelle. 
Ceux-là ne doutent guère de la puissance sur- 
humaine de celle qu'ils appellent « la sorcière 
de France ». Et si Charles VII, aussitôt après 
son sacre, se fut porté sur Paris, la grande ville 
se livrait sans combat. 

On perd six semaines en hésitations, puis, 
quand on arrive devant la capitale, aucune pré- 
caution n'est prise ; les ordres de Jeanne ne sont 
pas exécutés ; les fossés ne sont pas comblés ; 1 
l'attaque n'est pas soutenue. On lui a donné 



COMPIÈGNE 157 

pour aides les deux chefs de guerre qui lui sont 
le plus hostiles, « les hommes les plus féroces 
qui aient jamais existé », dit Michelet : Raoul 
de Gaucourt et le maréchal de Retz_, l'odieux 
magicien qui, plus tard, montera sur Téchafaud 
pour crime de sorcellerie (1). Le roi refusa de 
se montrer. En vain lui envoyait-on message 
sur message. 11 ne venait pas. Le duc d'Alençon 
courut le chercher à Senlis ; il promit de venir 
et manqua de parole. 

A Fattaque de la porte Saint-Honoré, Jeanne, 
comme toujours, se montra héroïque. Durant 
tout le jour, elle se tint debout sur le bord du 
fossé, sous une pluie de projectiles, excitant 
les soldats à l'assaut. Vers le soleil couchant, 
elle fut atteinte profondément d'un trait d'arba- 
lète à la cuisse, et dut s'étendre sur le talus. Elle 
ne cessait d'exhorter les Français, s'écriant par- 
fois : « Le roi ! le roi ! que le roi se montre ! » 
Mais le roi ne vint pas. Vers 11 heures du soir, 
plusieurs chefs vinrent la prendre et l'emme- 
nèrent contre sa volonté. 

On se replia sur Saint-Denis, où le roi était 
arrivé et prenait ses mesures pour regagner les 
châteaux de la Loire. Jeanne ne pouvait se dé- 

(1) On trouva dans les oubliettes de seê châteaux de la 
Suze, TifTauges, etc., les ossements de plusieurs centaines 
d'enfants, dont le sang avait servi à ses conjurations. 



158 JEANNE D*ARC MEDIUM 

cider à perdre de vue les clochers de Paris : 
« elle était comme enchaînée devant la grande 
cité par une force surhumaine » (1). Dès le len- 
demain, elle voulut recommencer l'attaque. 
Mais qu'arriva-t-il ? On ne pouvait plus passer. 
Par ordre du roi, les ponts avaient été coupés 
et la retraite imposée. 

C'est ainsi que s'accomplit une des plus 
grandes infamies de l'histoire. Ceux-là mêmes 
vers qui Dieu avait envoyé un messie sauveur, 
se liguèrent contre lui. Ils réussirent à entraver 
la mission de Jeanne d'Arc et, selon la forte 
expression d'Henri Martin, « à faire mentir 
Dieu ». Leur égoïsme, leur aveuglement furent 
tels, que l'action providentielle fut suspendue 
par leur propre indignité. 

Après l'échec sous Paris, se déroule pour 
Jeanne une longue période d'incertitudes, de 
troubles, de déchirements intérieurs. Pendant 
huit mois, elle connaîtra l'alternative des suc- 
cès et des revers : succès à Saint-Pierre-le- 
Moutier, revers à la Charité. Elle sent que la 
fortune l'abandonne. Sur les fossés de Melun^ 
ses voix lui diront : « Jeanne, tu seras prise 
avant la Saint-Jean ! » Ce retour de fortune, il 
faut l'attribuer uniquement au mauvais vouloir 

{1) H. Martin, Hisf. de France, t. VI, p. 209. 



COMPIÈGNE 159* 

des hommes, à l'ingratitude du roi et de ses> 
conseillers, qui lui suscitèrent mille obstacles^ 
et firent échouer ses entreprises. 

En fut-elle amoindrie ? En aucune façon- 
C'est à partir de ce moment qu'elle devint vrai- 
ment grande, plus grande que ne l'avaient faite 
ses victoires. Ses épreuves, sa captivité, son. 
martyre, si noblement supportés, vont l'élever 
au-dessus des conquérants les plus illustres, et 
la rendre sublime aux yeux de la postérité. Au 
fond des prisons, devant le tribunal de Rouen,, 
du haut de son bûcher, elle nous paraîtra- 
plus imposante que dans le fracas des batailles 
ou l'ivresse du triomphe. Son attitude, ses souf- 
frances, ses paroles inspirées, ses larmes, son 
agonie douloureuse, en feront une des plus 
pures gloires de la France, un sujet d'admira- 
tion pour les siècles, un objet d'envie pour tous. 
les peuples ! 

L'adversité ornera son front d'une auréole- 
sacrée. Par son acceptation héroïque de la dou- 
leur, par sa grandeur d'âme dans les revers et 
devant la mort, elle deviendra une juste cause 
d'orgueil pour les femmes de France, un objet 
de vénération pour tous ceux en qui vibrent et 
palpitent le sentiment de la beauté morale et 
l'amour de leur pays. 

La gloire des armes est belle : mais, seuls, le 



160 JEANNE d'arc MEDIUM 

génie, la sainteté, la souffrance, ont droit aux 
apothéoses de l'histoire ! 



Le siège de la Charité ayant échoué, on rap- 
pelle Jeanne à la cour ; mais bientôt l'inaction 
lui pèse et, de nouveau, son ardeur l'emporte. 
Elle abandonne le roi à ses plaisirs, à ses fêtes ; 
à la tête d'une troupe dévouée, elle va se jeter 
dans Gompiègne assiégée. Et c'est là que, pen- 
dant une sortie, le gouverneur de la ville, 
Guillaume de Flavy, ayant fait baisser la herse, 
elle ne put rentrer dans la place et fut prise 
par le comte de Luxembourg, du parti de Bour- 
gogne. 

Quelle fut la part de responsabilité du sire de 
Flavy dans cet événement ? Les uns ont vu là 
une trahison préméditée. Le chancelier, Re- 
gnault de Ghartres, était passé depuis peu à 
Gompiègne et avait eu des entrevues avec le 
duc de Bourgogne. Pourtant, la plupart des his- 
toriens : H. Martin, Quicherat, Wallon, Ana- 
tole France, croient à la loyauté de ce capi- 
taine (1). Malgré leurs assertions, son rôle, 

(1) Voir H. Martin, Hisl. de France, t. VI, p. 231. - Wal- 
lon, Jeanne dArc, p. 211. — Ou[CHERAT, Aperçus nouveaux, 
pp. 77-85. Ni Lavisse ni Michelet ne se prononcent (voir 
Lavisse, t. IV, p. 61). 



COMPIÈGNE 161 

lors de la capture de Jeanne, est resté équivoque 
et mal défini. Il est vrai que le récent historio- 
graphe de G. de Flavy, M. Pierre Champion, 
n'a pu tirer de l'examen des textes aucune con- 
clusion formelle, et, de son côté, il n'a décou- 
vert aucun document probant (1). D'après des 
indications reçues de l'Au-delà, nous sommes 
porté à croire qu'il n'y eut pas préméditation, 
mais qu'on sut profiter de l'occasion qui s'of- 
frait, de se débarrasser d'une personnalité deve- 
nue gênante pour certaines ambitions. 

Si aucun complot ne fut ourdi, au préalable, 
contre Jeanne, il n'y eut pas moins trahison, en 
ce sens que G. de Flavy ne tenta rien pour la 
dégager. Acculée par les Bourguignons dans 
l'angle de la chaussée de Margny et du boule- 
vard qui défendait la tête de pont, à quelques 
mètres de Tentrée, elle pouvait être facilement 
secourue. En cet instant critique, le capitaine 
de Compiègne occupait le boulevard avec plu- 
sieurs centaines d'hommes. 11 observait tout ce 
qui se passait, ne tenta aucun effort et aban- 
donna Jeanne à sa destinée. C'est en cela que 
la trahison paraît flagrante. 

Jeanne fut d'abord enfermée au château de 



(1) Voir Guillaume de Flavy, par Pierre Champion, 1 vol. 
1906. 



162 JEANNE d'arc MEDIUM 

Beaulieu, à quelque distance de Compiègne, 
puis transférée au donjon de Beaurevoir, appar- 
tenant au comte de Luxembourg. Promenée 
pendant six mois, de prison en prison, à Arras, 
à Drugy, au Grotoy, ce ne fut que le 21 novem- 
bre, à la suite des sommations pressantes et 
comminatoires de l'Université de Paris, qu'elle 
fut vendue aux Anglais, ses cruels ennemis, pour 
dix mille livres tournois, plus une rente faite 
au soldai, auteur de sa capture. 

Jean de Luxembourg était de haute lignée, 
mais de cœur étroit et de maigre fortune. Il 
avait inscrit sur son blason une devise décou- 
ragée : « A l'impossible, nul n'est tenu. » Com- 
bien plus vibrant le cri de son contemporain, 
Jacques Cœur : « A cœur vaillant, rien d'impos- 
sible ! )) Très endetté, presque ruiné, Luxem- 
bourg ne voulut pas se résigner à vivre pauvre, 
ni, par conséquent, refuser les dix mille livres 
d'or qu'offrait le roi d'Angleterre. A ce prix, il 
vendit Jeanne et la livra. 

Dix mille livres en or ! C'était une somme 
énorme pour l'époque. Les Anglais étaient pour- 
tant à bout de ressources et ne pouvaient plus 
payer leurs fonctionnaires. Faute d'argent, le 
cours de la justice fut suspendu à Paris pendant 
plusieurs semaines. Le greffier qui rédigeait 
les actes du parlement dut interrompre son tra- 



COMPIÈGNE 163^ 

vail, faute de parchemin (1). Mais, du moment 
qu'il s'agissait d'acheter Jeanne, les Anglais 
surent bien trouver cette grosse somme. Que 
firent-ils pour cela ? Une chose qui leur était 
familière : ils levèrent un lourd impôt sur toute^ 
la Normandie. Et c'est là un fait à signaler : c'est 
avec de l'argent français que le sang de Jeanne^ 
d'Arc a été payé ! 



Au fond de ses prisons, le plus grand souct 
de Jeanne n'est pas celui de son propre sort,, 
mais plutôt cette pensée tristement exprimée :: 
« Je ne pourrai plus servir le noble pays de 
France! » A la nouvelle que les bonnes gens de- 
Gompiègne sont menacés, si la ville est prise,, 
d'être passés au fil de l'épée, elle se jette dit 
haut de la tour de Beaurevoir pour les re- 
joindre : (( J'avais ouï dire, expliquera-t-elle à 
ses juges, que ceux de Gompiègne, tous jusqu'à 
l'âge de sept ans, devaient être mis à feu et à 
sang ; et moi^ j'aimais mieux risquer la mort 
que de vivre après une telle destruction de^ 
bonnes gens (2). » 

(1) Registres du Parlement, t. XV, février 1431, d'après- 
H. Martin, t. VI, p. 245. 

(2) J. Fadre, Procès de condamnation, 5« interrogatoire secret.. 



164 JEANNE d'arc MÉDIUM 

D'étape en étape, de donjon en donjon, la 
voici parvenue au Grotoy, aux confins du pays 
normand occupé par les Anglais. On l'enferme 
dans une tour de défense qui garde Fembou- 
chure de la Somme. Delà fenêtre garnie de bar- 
reaux, sa vue s'étend sur un panorama de grèves, 
puis, au delà, sur Pimmensité de la mer. C'est 
la première fois qu'elle contemple la grande 
nappe liquide, et ce spectacle l'impressionne 
profondément. 

La mer ! avec ses vagues écumantes, ses hori- 
zons sans bornes et ses reflets changeants ! 

Elle, si sensible aux harmonies du ciel et de 
la terre, aux jours ensoleillés et aux nuits étoi- 
lées, elle s'abîme dans la contemplation de la 
vaste étendue, tantôt d'un gris d'argent, tantôt 
d'un bleu intense, piquée, le soir, de scintille- 
ments d'astres ; elle prête une oreille étonnée 
aux bruissements mystérieux du vent et des 
flots. Lorsque, à l'heure de la haute mer, la 
plainte des vagues, le sanglot de l'Océan monte 
jusqu'à elle, un immense sentiment de tristesse 
l'envahit. Les Anglais vont venir, les Anglais 
qui l'ont achetée chèrement ! Depuis Gom- 
piègne, elle a été captive des Bourguignons, ses 
adversaires, sans doute, mais hommes de même 
langue et de même race, qui ont usé de ména- 
gement envers elle. Désormais que peut-elle 



COMPIÈGNE 165 

attendre de ces étrangers farouches, qu'elle a 
vaincus tant de fois et qui, lui ayant voué une 
haine féroce, n'ont jamais manqué une occasion 
de l'injurier. Une affreuse angoisse déchire son 
âme, et elle prie. Mais la voix dit et répète : 
Prends tout en gré ! 

Elle dut attendre ainsi, au Grotoy, pendant 
trois semaines. Un jour, les dames d*Abbeville 
vinrent la visiter, la consoler, et leurs larmes, 
un instant, se mêlèrent à ses larmes (1). 

(1) Wallon, Jeanne d'Arc, p. 222. 



X. — Rouen ; la prison. 



Celui que Dieu choisit pour une tâche sainte, 
Soldat libérateur, prêtre, apôtre ou martyr, 
Doit affermir son cœur, étouffer toute plainte ; 
Il est beau de combattre ; il est grand de souffrir, 

Paul Allard. 



Jeanne est aux mains des Anglais. Ils Font 
33âillonnée, afin qu'elle ne puisse communiquer 
avec les populations, et la conduisent, sous bonne 
escorte, au château de Rouen. Là, elle est jetée 
clans un cachot, enfermée dans une cage de fer : 
« On avait fait forger pour moi, nous dit-elle, 
une sorte de cage, dans laquelle on me mit. J'y 
étais étroitement resserrée ; j'avais une grosse 
<îhaîne au cou, une à la taille, d'autres aux pieds 
et aux mains. J'eusse succombé à cette affreuse 
détresse, si Dieu et mes Esprits ne m'eussent 
ménagé des consolations. Rien ne peut peindre 
leur touchante sollicitude et les ineffables con- 
solations qu'ils me donnèrent. Mourante de 
faim, à demi vêtue, entourée d'immondices et 



ROUEN ; LA PRISON 167 

meurtrie par mes fers, je puisai dans ma foi le 
courage de pardonner à mes bourreaux. » 

Traitement atroce ! Jeanne est prisonnière 
de guerre ; c'est une femme, et on l'enferme 
comme une bête fauve dans une cage de fer ! 
Un peu plus tard, il est vrai, les Anglais se 
contentèrent de l'attacher, deux chaînes aux 
pieds, à une grosse poutre. 

Ainsi commence une passion de six mois, 
passion sans exemple dans l'histoire, passion 
plus douloureuse même que celle du Christ. 
Car le Christ était homme, et ici, il s'agit d'une 
jeune fille de dix-neuf ans qui est à la merci de 
soudards brutaux, stupides et lubriques. Cinq 
soldats, des houspilleurs, la lie de l'armée 
anglaise, disent tous les historiens, veillent 
jour et nuit dans son cachot. 

Songez à ce qu'une jeune femme enchaînée 
peut attendre d'hommes vils et grossiers, ivres 
de fureur envers celle qu'ils considèrent comme 
la cause de tous leurs revers. Ces misérables 
l'accablaient de mauvais traitements. Plusieurs 
fois, ils cherchèrent à lui faire violence, et comme 
ils ne pouvaient y parvenir, ils la frappaient 
brutalement. Elle s'en plaignait à ses juges, au 
cours du procès, et maintes fois, lorsque ceux-ci 
pénètrent dans sa prison pour l'interroger, ils 
la trouvent tout en larmes, le visage gonflé et 



168 JEANNE d'arc médium 

meurtri par les coups qu'elle a reçus (1). 

Songez aux horreurs d'une telle situation, à 
ces pensées de la femme, à ces craintes de la 
vierge, exposée à toutes les surprises, à tous 
les outrages, à cette privation continuelle de 
repos, de sommeil, qui brisait son corps, anéan- 
tissait ses forces, au milieu de ces anxiétés, de 
ces angoisses incessantes. Seule parmi ces 
infâmes, elle ne voulait pas quitter ses habits 
d'homme, et on lui reprochait cet acte de pudeur 
comme un crime ! 

Les visiteurs n'étaient pas moins abominables 
que les gardiens. Le comte de Luxembourg, 
qui l'avait vendue, vint un jour la railler dans 
son cachot. Il était accompagné des comtes de 
Warwick, de Stafîord et de l'évéque de Thé- 
rouanne, chancelier du roi d'Angleterre : « Je 
suis venu ici pour vous racheter, — lui dit-il, — à 
condition toutefois que vous voudrez promettre 
de ne plus jamais vous armer contre nous. » — 
a Vous VOUS raillez de moi, — s'écria-t-elle. — 
Je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni 
le pouvoir. » Et comme il insistait, elle ajouta : 
a Je sais bien que ces Anglais me feront mou- 
rir, croyant après ma mort gagner le royaume 
de France. Mais quand ils seraient cent mille 

(1) H. Martin, hisf. de France, t. VI, pp. 258, 290. 



ROUEN; LA PRISON 169 

de plus qu'à présent, ils n'auront pas le 
royaume. » Ces paroles les rendirent furieux. 
Le comte de Stafford tira sa dague pour frapper 
Jeanne. Warwick l'en empêcha (1). 

Puis, ce sont ses juges qui confient à un prêtre 
indigne, traître et espion, Loyseleur, la mission 
de se glisser dans la prison, en habit laïque. Se 
faisant passer pour lorrain et captif des Anglais, 
il obtint la confiance de Jeanne et la décida à se 
confesser à lui. Pendant leurs entretiens, des 
notaires, apostés en secret, écoutaient par une 
ouverture pratiquée à dessein, et inscrivaient 
toutes les confidences de l'héroïne. 

Les Anglais croyaient qu'un « charme » était 
attaché à sa virginité et que, si elle la perdait, 
ils n'auraient plus rien à redouter d'elle. Un 
examen de la duchesse de Bedford, assistée de 
lady Anna Bavon et de plusieurs matrones, avait 
démontré que cette virginité de Jeanne était 
bien réelle. Détail qui révèle la bassesse de son 
caractère : le duc de Bedford, régent d'Angle- 
terre, assistait, caché, à cet examen. 

Ce fut peu après que le lord connétable, comte 
de Stafford, poussé par la superstition autant 
•que par une passion hideuse, se fit ouvrir le 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation. Déposition du che- 
valier Aimond de Macy, qui assistait à la scène, t. II, pp. 143- 
U4. 

10 



170 JEANNE d'arc MÉDIUM 

cachot de Jeanne et tenta de lui faire vio- 
lence (1). 

Qui pourrait dire ce qu'elle a souffert dans 
les ténèbres de son donjon ! Abandonnée de 
tous, trahie et vendue au poids de For, elle a 
ressenti toutes les affres de la douleur. Elle les 
connut ces heures d'angoisse, de torture morale 
où tout s'assombrit autour de nous, où les voix 
du ciel semblent se taire (2), où l'invisible reste 
muet, au moment où toutes les fureurs, toutes 
les haines terrestres se déchaînent et se ruent 
sur nous. Tous les missionnaires les ont subies, 
ces heures douloureuses, et elle les a subies 
plus que tous, pauvre enfant, exposée sans 
défense aux plus vils outrages. Pourquoi Dieu 
permet-il ces choses ? C'est pour sonder l'âme 
et le cœur de ses fidèles, pour éprouver leur 
foi en lui ; c'est afin que leurs mérites s'accrois- 
sent encore, et que la couronne qu'il leur réserve 
gagne en éclat et en beauté. 

Mais, dira-t-on, comment Jeanne, épuisée, 
chargée de fers, a-t-elle pu échapper aux ten- 
tatives infâmes de ses visiteurs et de ses gar- 

(1) J. Fabre, Procès de réhabiliîaîion. Dépositions de Maiy 
lin Ladvenu et Isambard de la Pierre, t. II, pp. 88, 99. 

(2) Les Esprits ne l'assistaient pas toujours. Ses voix ne 
la préviennent pas des pièges et artifices de Loyseleur; elles 
n'interviennent pas au cours des nombreuses visites qu'il 
fait à la captive. 



ROUEN; LA PRISON 171 

diens ? Gomment a-t-elle pu conserver cette fleur 
de pureté qui était sa sauvegarde, suivant l'opi- 
nion, accréditée à cette époque, qu'une vierge 
ne pouvait être convaincue de sorcellerie ? 

Eh bien, voici ! A ces heures terribles, plus 
redoutées d'elle que la mort même, l'invisible 
intervient. Dans la prison froide et sombre, une 
légion radieuse se glisse. Des êtres que, seule, 
elle voit et qu'elle appelle « ses frères de para- 
dis », viennent l'assister, la soutenir, lui don- 
ner les forces nécessaires pour échapper à ce 
qui eût été un sacrilège abominable. 

Ces Esprits la réconfortent et lui disent ; 
« Souff'rir, c'est grandir, c'est s'élever ! » Au 
milieu de l'ombre qui l'enveloppe, une clarté 
se fait ; des chants suaves arrivent jusqu'à elle, 
comme un écho des harmonies de l'espace. 

Ses voix la consolent et lui répètent : « Prends 
courage ! tu seras délivrée par grande victoire ! » 
Dans sa foi naïve, elle croit que cette délivrance, 
c'est la liberté. Hélas ! comme l'enseignaient 
nos ancêtres, les druides, c'était « la délivrance 
de la mort », la mort par le martyre. Il le fallait 
pour donner à cette sainte figure tout son 
rayonnement sublime. 

N'est-ce pas le privilège des âmes supérieures 
que d'être destinées à souffrir pour une noble 
cause ? Ne faut-il pas qu'elles passent par le 



172 JEANNE d'arc MÉDIUM 

creuset de l'épreuve pour montrer toutes les 
vertus, tous les trésors, toutes les splendeurs 
qui sont en elles ? Une grande mort est le cou- 
ronnement nécessaire d'une grande vie, d'une 
vie de dévouement, de sacrifice. C'est l'initia- 
tion à une existence plus haute. Mais, à ces 
heures douloureuses, dans cette purification 
suprême, ces âmes sont soutenues par une 
force surhumaine, une force qui leur permet 
de tout affronter, de tout vaincre ! 



XI. — Rouen ; le procès. 



Mais j'entre en frémissant dans cette obscurité ! 
Que soit faite, ô mon Dieu, ta sainte volonté! 

P. Allard. 

Nous arrivons maintenant au procès. 

En effet, en même temps que cette captivité 
si dure, si horrible, Jeanne avait à subir les 
phases longues et tortueuses d'un procès tel 
qu'il n'a jamais eu son pareil dans le monde. 

D'un côté, tout ce que Pesprit du mal peut 
distiller de noirceur hypocrite, d'astuce, de 
perfidie, d'ambition servile. Soixante et onze 
clercs, prêtres et docteurs, pharisiens au cœur 
sec, tous hommes d'église, mais pour qui la 
religion n'est qu'un masque dissimulant d'ar- 
dentes passions : la cupidité, l'esprit d'intrigue, 
le fanatisme étroit. 

De l'autre côté, seule, sans appui, sans con- 
seiller, sans défenseur, une enfant de dix-neuf 
ans, l'innocence et la pureté incarnées, une âme 
héroïque dans un corps de vierge, un cœur 
sublime et tendre, prêt à tous les sacrifices pour 

10. 



174 JEANNE d'arc MÉDIUM 

sauver son pays, pour remplir sa mission avec 
fidélité, et donner l'exemple de la vertu dans 
le devoir. 

Jamais on n'a vu la nature humaine s'élever 
si haut d'une part, et, de l'autre, tomber si bas. 

L'histoire a établi les responsabilités. Je ne 
veux rien dire qui puisse surexciter les haines 
politiques ou religieuses. Le nom de Jeanne 
d'Arc n'est-il pas, entre tous les noms glo- 
rieux, celui qui doit rallier tous les sentiments 
d'admiration, quel que soit le parti d'où ils 
viennent ? 

L'Église a voulu se disculper de l'accusation 
qui pesait sur elle depuis des siècles. Pour cela, 
elle s'est appliquée à rejeter tout l'odieux de la 
condamnation de Jeanne sur Pierre Gauchon, 
évéque de Beauvais. Elle Pa renié, chargé de 
ses malédictions. Mais P. Gauchon est-il le seul 
grand coupable ? 

Rappelons-nous une chose. Dès le 26 mai 1430, 
trois jours après la capture de Jeanne devant 
Gompiègne, le vicaire général du grand inqui- 
siteur de France, siégeant à Parfs, écrivait au 
duc de Bourgogne, pour le supplier et lui « en- 
joindre, sur les peines de droit, de lui envoyer 
prisonnière certaine femme nommée Jehanne 
la Pucelle, véhémentement soupçonnée de 
crimes sentant l'hérésie, pour comparaître de- 



ROUEN; LE PROCÈS 175 

vant le promoteur de la sainte Inquisition (1). » 
Ainsi ce redoutable tribunal du Saint-Office, 
qui n'était plus qu'un fantôme à cette époque, 
reparaissait, sortait de l'ombre, pour réclamer 
la plus grande victime qui ait jamais comparu 
devant lui. Et l'Université de Paris, le principal 
corps ecclésiastique de France, appuyait ses 
revendications. Anatole France, qui est bien 
renseigné sur ce point, nous dit (2) : 

«c Dans Taffaire de la Pucelle, ce n'était pas seule- 
ment un évèque qui mettait la très sainte Inquisition 
en mouvement, c'était la fille des rois, la mère des 
études, le beau clair soleil de France et de la chré- 
tienté, l'Université de Paris. Elle s'attribuait le pri- 
vilège de connaître dans les causes relatives aux hé- 
résieSjCt ses avis, de toutes parts demandés, faisaient 
autorité sur toute la face du monde où la croix est 
plantée. » 

Depuis un an, elle demandait la remise de la 
Pucelle à l'inquisiteur, comme étant suspecte 
de sorcellerie. 

Le même auteur nous dit encore (3) : 

« Après s'être concerté avec les docteurs et maî- 
tres de l'Université de Paris, févêque de Beau- 

(1) Procès, t. I, pp. 8 et suiv. 

(2) A. France, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, p. 179. 

(3) ID., Ibid., t. II, p. 195. 



176 JEANNE d'arc MÉDIUM 

vais se présenta, le i\ juillet, au camp deCompiègne 
et réclama la Pucelle comme appartenant à sa jus- 
tice. Il présentait à l'appui de sa demande les lettres 
adressées par Valma Mater au duc de Bourgogne et 
au seigneur de Luxembourg. » 

C'était la deuxième fois que FUniversité ré- 
clamait Jeanne au duc; elle craignait que d'au- 
tres la délivrent « par voies obliques » et 
qu'elle ne fût mise hors de son pouvoir. En 
même temps, l'envoyé était chargé d'offres d'ar- 
gent. 

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui 
avait été chassé de son siège par le peuple pour 
s'être rallié aux Anglais, Cauchon a bien ins- 
truit lui-même et dirigé le procès. Il y a joué le 
rôle le plus important, cela est incontestable, 
maisle vice-inquisiteur, JeanLemaître, approuva 
tous ses choix en ce qui concerne la composi- 
tion du tribunal, où il siégea plusieurs fois à 
ses côtés. Et lorsque Févêque de Beauvais 
était empêché, Jean Lemaître présidait seul les 
séances. Cela est établi par tous les docu- 
ments (1). 

Le vice-inquisiteur a signé et certifié au- 
thentiques les procès-verbaux des audiences. 



(i) J. Fabre, Procès de condamnation, 4® interrogatoire 
secret. Déclaration de P. Cauchon à Jeanne. 



ROUEN ; LE PROCES 1// 

Ceux-ci ont été rédigés en triple expédition par 
les greffiers du tribunal. Il en existe un exem- 
plaire à la bibliothèque de la Chambre des 
Députés, et il est revêtu du sceau de l'Inquisi- 
tion. 

Dans les procès d'hérésie, il était de droit que 
toutes les décisions, tous les jugements fus- 
sent pris par les deux juges : Févêque et l'in- 
quisiteur. C'est ce qui eut lieu à Rouen, comme 
partout ailleurs. Il est donc impossible de ne 
pas reconnaître que Cauchon était couvert par 
la jurisprudence inquisitoriale. 

Mais ce n'est pas tout. Les évêques de Cou- 
tances et de Lisieux furent consultés au cours 
du procès, et ils approuvèrent l'accusation. Il y 
a même ceci de particulier à relever : l'évéque 
de Lisieux, Zanon de Castiglione, se décida 
pour la condamnation, par ce motif que Jeanne 
était de trop basse condition pour être inspi- 
rée de Dieu. En vérité, on peut se demander 
ce que les apôtres du Christ, ces humbles arti- 
sans et bateliers de Galilée, ce que le Christ 
lui-même, le fils du charpentier, eussent pensé 
de cette réponse. 

Les évêques de Thérouanne, de Noyon, de 
Norwich figurent aussi au procès : tous les 
trois ont pris part aux admonitions de la Pu- 
celle. 



178 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Cauchon s'entoura de personnages considé- 
rables et de théologiens de renom. Il fit siéger 
au tribunal des hommes tels que Thomas de 
Gourcelles, qu'on appela plus tard « la lumière 
du concile de Bâle et le second Gerson », Pierre 
Maurice et Jean Beaupère, qui, tous deux, 
avaient été recteurs de l'Université de Paris, 
des docteurs et maîtres en théologie, tels que 
Guillaume Érard, Nicole Midi, Jacques de Tou- 
raine, et nombre d'abbés crosses et mitres des 
grandes abbayes delà Normandie. 

Or, de tous ces clercs éminents, aucun ne 
se montra impartial. Tous étaient partisans des 
Anglais et ennemis de Jeanne. Le promoteur, 
Jean d'Estivet, âme damnée de Cauchon, 
homme sans foi ni scrupules, se fit particulière- 
ment remarquer pour sa haine et ses violences 
envers l'accusée. On ne fit aucun droit à la lé- 
gitime demande de celle-ci, d'introduire dans 
le tribunal un nombre équitable de clercs du 
parti français. Elle en appela aussi au pape et 
au concile ; ce fut en vain. 

Tous les juges, assesseurs, chanoines, doc- 
teurs en théologie, recevaient des Anglais, par 
séance, une indemnité qui équivalait à 40 francs 
de notre monnaie actuelle. Les quittances sont 
jointes au procès. Il y eut près de cent asses- 
seurs, mais ils ne siégeaient pas tous ensemble. 



ROUEN ; LE PROCÈS 179 

Les plus hostiles à Jeanne reçurent aussi des 
présents. 

Le roi d'Angleterre donna aux membres du 
tribunal des lettres de garantie, pour le cas 
« où ceux qui avaient eu les erreurs de Jeanne 
pour agréables, essayeraient de les traîner en 
cause devant le pape, le concile ou autre 
part » (1). 

Il y eut plusieurs consultations de la Sor- 
bonne, entre autres celle du 19 avril, confir- 
mée par les quatre Facultés le l/j mai : toutes 
conclurent contre la Pucelle. 

11 faut ajouter que l'inquisiteur général, Jean 
Graverend, prêcha un sermon dans ï'église 
Saint-Martin-des-Ghamps, à Paris, après le sup- 
plice de Jeanne, dans lequel il répétait tous les 
termes de l'accusation et approuvait la sen- 
tence. Peu après, le pape nommait Pierre Gau- 
chon titulaire du siège épiscopal de Lisieux. 

Si, plus tard, il fut frappé d'excommunication, 
ce ne fut pas en punition de son forfait, mais 
simplement pour avoir refusé d'acquitter un 
droit réclamé par le Vatican. G'est pour une 
question d'argent, que ce prélat fut menacé des 
foudres pontificales, à l'abri desquelles il était 
i^esté, aussi longtemps qu'il avait été unique- 

(1) J« Fabre, Procès de condamnation, p. 422. 



180 JEANNE d'arc MÉDIUM 

ment coupable de la condamnation de la libé- 
ratrice de son pays (1). 

En réalité, pas une voix ne s'éleva dans la 
chrétienté pour protester contre le jugement 
inique dont Jeanne fut victime, pas plus du 
côté du clergé resté français, que du côté du 
clergé passé aux Anglais. Au contraire, une cir- 
culaire de Regnault de Chartres, archevêque 
de Reims, à ses diocésains, nous révèle le hon- 
teux état d'esprit de Charles VII et de ses con- 
seillers. On a retrouvé, dans une relation écrite 
d'après les chartes de l'hôtel de ville et éche- 
vinage de Reims, l'analyse d'une dépêche du 
chancelier aux habitants de sa ville archiépis- 
copale, conçue dans les termes qui vont suivre. 

Il donne avis de la prise de Jeanne devant 
Gompiègne, et « comme elle ne vouloit croire 
conseil; ains (mais) faisoit tout à son plaisir..» 
Dieu avoit souffert prendre Jehanne la Pucelle 
pour ce qu'elle s'étoit constituée en orgueil, et 
pour les riches habits qu'elle avoit pris, et 
qu'elle n'avoit fait ce que Dieu lui avoit com- 
mandé, ains avoit fait sa volonté » (2). 

Cependant, Charles Vil, si mal conseillé qu'il 
fut, avait été aussi l'objet de hautes et près- 



(1) J. Fadre, Procès de. réhabililalion, t. II, pp. 222-223. 

(2) H. Martin, Ilisloire de France, t. VI, p. 234. 



ROUEN; LE PROCÈS 181 

santés sollicitations en faveur de l'héroïne. 

Jacques Gélu, seigneur archevêque d'Em- 
brun, son ancien précepteur, écrivit à son 
royal élève, après la capture de Jeanne, afin de 
lui rappeler ce que la Pucelle avait fait pour la 
couronne de France. Il le priait de bien exami- 
ner sa conscience, et de s'assurer si ce n'étaient 
« pas ses offenses envers Dieu qui avaient ame- 
né ce malheur ». «. Je vous recommande, 
ajoute-t-il, que, pour le recouvrement de cette 
fille et pour le rachat de sa vie, vous n'épar- 
gniez ni moyens ni argent, ni quel prix que ce 
soit, si vous n'êtes prêt d'encourir le blâme 
indélébile d'une très reprochable ingratitude. » 

Il lui conseille de faire ordonner partout des 
prières pour la délivrance de Jeanne, afin d'ob- 
tenir le pardon de quelque manquement pos- 
sible. 

« Ainsi parla ce vieil évéque, à qui il souve- 
nait d'avoir été conseiller delphinal dans des 
temps mauvais, et qui aimait chèrement le roi 
et le royaume (1). » 

On aurait pu racheter Jeanne au comte de 
Luxembourg. On n'en fit rien. On pouvait l'en- 
lever par un coup de force : les Français occu- 
paient Louviers, à peu de distance de Rouen. 

(1) V. A. Fran'ce, Vie de Jeanne d'Arc, t. II, pp. 185-186. 

11 



182 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Ils restèrent immobiles. Ceux qui, avant le 
voyage de Reims, parlaient d'attaquer la Nor- 
mandie, se taisaient maintenant. 

Du moins, pouvait-on agir par la procédure, 
entraver la sentence du tribunal par les mêmes 
formes dont ses juges semblaient respectueux. 
L'évêque de Beauvais, meneur du procès, était 
le sufFragant de l'archevêque de Reims. Celui- 
ci pouvait exiger qu'il lui donnât au moins con- 
naissance des débats. 11 s'abstint de toute in- 
tervention. 

On aurait pu recourir aux protestations de 
la famille de Jeanne, réclamer l'appel au pape 
ou au concile, menacer les Anglais de repré- 
sailles sur Talbot et les autres prisonniers de 
guerre, pour sauver la vie de la Pucelle. Rien 
ne fut tenté ! 

« C'est de propos délibéré, dit Wallon (1), 
que Jeanne fut abandonnée à son sort ; sa mort 
même entrait dans les calculs de ces politiques dé- 
testables... Regnault de Chartres, La Trémoille 
et tous ces tristes personnages, pour garder leur 
ascendant dans les conseils du roi, ont sacrifié, 
avec Jeanne, le prince, la patrie et Dieu même. » 

Tout bien pesé, la responsabilité du supplice 
et de la mort de Jeanne nous paraît retomber, 

(1) Wallon, Jeanne d'Arc, p. 358. 



ROUEN; LE PROCÈS 183 

à un égal degré, sur TÉglise et sur les deux 
couronnes d'Angleterre et de France. 

Toutefois, en ce qui concerne TÉglise, il faut 
se rappeler une chose. C'est que, si tant de 
prêtres et de prélats, si l'Inquisition elle-même, 
ont trempé dans le procès de condamnation de 
Jeanne d'Arc, c'est aussi sous la direction du 
grand inquisiteur, Jean Bréhal, que le procès 
de réhabilitation s'est déroulé. S'il s'est trouvé 
des prêtres pour condamner la Pucelle, il s'en 
est trouvé aussi, et non des moindres, pour la 
glorifier, entre autres le grand Gerson et l'ar- 
chevêque d'Embrun. 

Certes, Jeanne ayant été brûlée comme sor- 
cière, la couronne de France ne voulait pas, ne 
pouvait pas rester sous le coup de l'accusation 
d'avoir pactisé avec l'enfer. Mais, pour amener 
ce procès de revision qui devait la dégager, il 
fallut négocier pendant trois années avec la 
.cour de Rome ; il fallut toute l'influence du roi 
et de ses conseillers, influence que pourtant le 
pontife romain avait un grand intérêt à ména- 
ger à cette époque de schisme, alors que trois 
papes venaient de se disputer l'autorité sur le 
monde chrétien. Il fallut une pression puissante 
pour amener cette revision, et sans cette pres- 
sion, sans cette insistance, il est probable que 
la réparation n'aurait pas eu lieu. 



184 JEANNE d'arc MÉDIUM 

« Le tribunal de réhabilitation, dit Joseph 
Fabre, qui se fit attendre vingt-cinq ans, sanc- 
tionna l'impunité des bourreaux, en même temps 
qu'il proclama l'innocence de la suppliciée. De 
plus, s'il déclara Jeanne exempte du crime d'hé- 
résie, il admit qu'hérétique elle aurait mérité 
le feu, et consacra ainsi, à l'exemple des pre- 
miers juges, ce néfaste principe de l'intolérance 
dont elle fut la victime (1). » 

Quoique tardive et insuffisante, acceptons 
cette réparation telle qu'elle s'est produite. 
Rappelons que des processions expiatoires eu- 
rent lieu dans les principales villes de France, 
et que le clergé y prit une large part. Rappe- 
lons aussi qu'à une époque plus récente, les 
Anglais eux-mêmes ont glorifié la mémoire de 
Jeanne : un de leurs poètes, Southey, l'a procla- 
mée la plus grande héroïne du genre humain. 
Des voix nombreuses se sont élevées en Angle- 
terre, pour demander qu'amende honorable soit 
faite sur les places publiques de Rouen, par 
des représentants de la couronne et du Parle- 
ment. 

Rappelons tout cela et disons que, devant 
la grande figure de Jeanne, tout ressentiment 
doit disparaître, toute haine doit tomber. Ce 

(1) J. Fabre, Procè& de réhabililalîon, t. II, p. 223. 



ROUEN ; LE PROCÈS 185 

n'est pas sur ce nom auguste qu'une lutte de 
partis ou de nations doit se produire. Car, si ce 
nom est entre tous un symbole de patriotisme, 
c'est aussi, c'est surtout un symbole de paix et 
de conciliation. 

Jeanne appartient à tous, certes, et par- 
dessus tout à la France. Et cependant, si une 
exception devait être faite au sein de la nation, 
en faveur de quelque groupement ou collecti- 
vité, si Jeanne pouvait appartenir aux uns plu- 
tôt qu'aux autres, la logique inflexible voudrait 
que ce fut à ceux qui ont su comprendre sa vie, 
en pénétrer le mystère, à ceux qui recherchent, 
aujourd'hui encore, dans l'étude du monde in- 
visible, ces forces, ces soutiens, ces secours qui 
ont assuré son triomphe, et qu'ils veulent faire 
servir au bien moral et au salut de leur pays. 

Revenons aux juges de Rouen. Quand on 
étudie les phases du procès, il devient évident 
que dans l'esprit de ces sophistes au cœur 
glacé, dans la pensée de ces prêtres vendus 
aux Anglais, Jeanne était condamnée d'avance. 
N'avaient-ils pas tous vu avec dépit, avec rage, 
une femme relever au nom de Dieu^ dont ils se 
disaient les représentants, la cause qu'ils avaient 
trahie, la croyant perdue, la cause de la France ? 
Tous ces hommes n'avaient plus qu'un but, un 
désir : c'était de venger sur cette femme leur 



186 JEANNE d'arc MÉDIUM 

autorité menacée, leur situation compromise. 
Pour eux comme pour les Anglais, Jeanne était 
destinée à la mort, mais cette mort ne suffisait 
ni à leur politique, ni à leur haine ; il fallait 
qu'elle mourût déshonorée, en reniant elle- 
même sa mission, et que son déshonneur rejail- 
lît sur le roi et sur toute la France ! 

Pour cela, il n'y avait qu^me ressource : ob- 
tenir d'elle une rétractation, un désaveu de sa 
propre mission. Il fallait qu'elle s'avouât inspi- 
rée par l'enfer; un procès de sorcellerie saurait 
l'y amener. Pour arriver au but, on ne devait 
reculer devant aucun moyen : la ruse, l'espion- 
nage, les mauvais traitements, toutes les souf- 
frances, toutes les horreurs d'une prison hi- 
deuse, où la chasteté de Jeanne était exposée 
aux derniers outrages. Les menaces, la torture 
même, tout leur était bon. Mais Jeanne résista 
à tout. 

Voyez, par la pensée, cette salle voûtée, où 
filtre, par des ouvertures étroites, un jour 
sombre. On dirait une crypte funéraire. Le tri- 
bunal est assemblé. Une soixantaine de juges 
siègent sous la présidence de l'évêque de Beau- 
vais, à qui les Anglais ont promis l'archevêché 
de Rouen, s'il sait servir leurs intérêts. Au-des- 
sus d'eux, poignante ironie, l'image du Christ 
supplicié s'étend sur la muraille. Puis, au fond 



ROUEN; LE PROCÈS 187 

de la salle, à toutes les issues, on voit briller 
les armes des soldats anglais, aux visages hai- 
neux, féroces. 

Pourquoi ce déploiement de forces ? Pour 
juger une enfant de dix-neuf ans ! Jeanne est 
là, pâle, chancelante, chargée de chaînes ; elle 
est affaiblie par les souffrances d'une longue 
captivité. Elle est là, seule au milieu de ses 
ennemis qui ont juré sa perte. 

Seule? oh non ! car si les hommes l'abandon- 
nent, si son roi l'oublie, si les nobles de France 
ne font rien pour l'arracher aux Anglais, soit 
par la force, soit par rançon, du moins il est 
des êtres invisibles qui veillent sur elle, la sou- 
tiennent et lui inspirent des réponses telles que, 
parfois, elles épouvantent ses juges. 

Et quel bruit ! quel tumulte ! Dans leur fureur, 
dans leur rage, parfois ces juges en arrivent 
à s'interpeller , à se quereller entre eux. Les ques- 
tions se pressent. On s'ingénie àenlacer l'accusée 
dans des ruses hypocrites, on la harcelle par 
des interrogatoires si subtils, si difficiles, que, 
suivant l'expression d'un des assesseurs, Isam- 
bard de la Pierre, « les plus grands clercs 
de l'assistance n'y eussent pu répondre qu'à 
grand'peine » (1). 

(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I, pp. 93-94. 



188 JEANNE d'arc MEDIUM 

Et pourtant elle y répondait, tantôt avec une 
finesse admirable, tantôt avec un sens si pro- 
fond et des paroles tellement sublimes, que 
personne ne doutait plus qu'elle ne fût inspi- 
rée par des Esprits. Une impression de crainte 
s'emparait de l'assistance, lorsqu'elle disait en 
parlant d'eux : « Ils sont là, sans qu'on les 
voie ! » Mais tous ces hommes étaient trop en- 
foncés dans leur crime pour reculer. 

Ainsi, on cherchait à accabler Jeanne physi- 
quement et moralement. On lui faisait subir 
interrogatoire sur interrogatoire, jusqu'à deux 
par jour, d'une durée de trois heures chacun. 
Et, pendant tout ce temps, on l'obligeait à res- 
ter debout, chargée de chaînes pesantes. 

Jeanne ne se laisse pas intimider. Ce lieu 
sinistre est pour elle comme un nouveau champ 
de bataille. Là se montre sa grande âme, son 
mâle courage. La Puissance invisible qui Fins- 
pire éclate en paroles véhémentes, qui terrifient 
ses accusateurs. 

Elle s'adresse à Tévêque de Beauvais : « Vous 
dites que vous êtes mon juge. Je ne sais si 
vous l'êtes. Mais avisez-vous bien de ne pas 
mal juger ; car vous vous mettriez en grand 
danger. Je vous en avertis, afin que si Notre- 
Seigneur vous châtie, j'aie fait mon devoir de 
vous le dire. » — « Je suis venue de la part de 



ROUEN; LE PROCÈS 189 

Dieu. Je n'ai rien à faire ici. Laissez-moi au 
jugement de Dieu, de qui je suis venue (1). » 

On lui pose cette question perfide : « Croyez- 
vous être en la grâce de Dieu? — Si je n'y suis, 
Dieu m'y mette; et si j'y suis, qu'il m'y con- 
serve (2). » — « Vous croyez donc inutile de 
vous confesser, quoique en état de péché mor- 
tel ? — Je n'ai jamais commis de péché mortel. 
— Qu'en savez-vous? — Mes voix me l'auraient 
reproché; mes Esprits m'auraient délaissée ! — 
Que disent vos voix ? — Elles me disent : 
(( N'aie crainte ; réponds hardiment ; Dieu t'ai- 
« dera (3) ! » 

On cherche à la convaincre de magie, de sor- 
tilège, en prétendant qu'elle s'est servie d'ob- 
jets possédant des pouvoirs mystérieux : 

« Aidiez-vous plus à votre étendard, ou l'éten- 
dard à vous ? » Elle répond : « De la victoire 
de l'étendard ou de Jeanne, c'était tout à 
Dieu. — Mais l'espérance d'avoir victoire 
était-elle fondée en votre étendard ou en 
vous ? — En Dieu et non ailleurs {l\). » 

Combien d'autres, à sa place, n'auraient pu 
ou su résister à la tentation de s'attribuer le 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation^ pp. 6G^ 158. 

(2) Ibid., p. 71. 

(3) Procès, passim. 

(4) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 184. 

11. 



190 JEANNE d'arc MEDIUM 

mérite de ses victoires ! L'orgueil se glisse jus- 
qu'au fond des âmes les plus nobles et les plus 
pures. Nous sommes presque tous enclins à 
faire valoir nos actes, à en exagérer la portée, 
à nous glorifier sans raison. Et, pourtant, tout 
nous vient de Dieu. Sans lui, nous ne serions 
rien, nous ne pourrions rien. Jeanne le sait et, 
dans Tatmosphère de gloire qui l'entoure, elle 
se fait humble, petite, reportant à Dieu seul 
le mérite de l'œuvre accomplie. Loin de tirer 
vanité de sa mission, elle la réduit à sa juste 
mesure. Elle n'a été qu'un instrument au ser- 
vice de la Puissance suprême : 

« Il a plu à Dieu d'agir ainsi par le fait d'une 
simple vierge pour repousser les adversaires 
du roi (1). » 

Mais quel instrument admirable de sagesse, 
d'intelligence et de vertu ! Quelle profonde 
soumission aux volontés d'en haut ! « Tous mes 
faits et paroles sont entre les mains de Dieu et 
je m'en attends à lui. » 



Un jour, l'évêque de Beauvais pénètre dans 
le cachot. Il est revêtu de ses ornements sacer- 

(1) J.Fabre, Procès de condamnation, p. 152. 



ROUEN; LE PROCÈS 191 

dotaux ; sept prêtres l'accompagnent. Jeanne 
est prévenue par ses voix, elle sait que cet in- 
terrogatoire est décisif. Ses voix lui ont dit de 
résister vaillamment, de défendre la vérité, de 
défier la mort. Aussi, à la vue des prêtres, son 
corps épuisé se redresse, ses traits s'illumi- 
nent, son regard brille d'un éclat profond. 

« Jeanne, dit Tévêque, voulez-vous vous sou- 
mettre à l'Église? » Question terrible au moyen 
âge et d'où dépend le sort de l'héroïne ! 

« Je m'en 'réfère à Dieu pour toutes choses, 
répond-elle, à Dieu qui m'a toujours inspirée. 
— Voilà une parole bien grave. Entre vous et 
Dieu, il y a l'Eglise. Voulez-vous, oui ou non, 
vous soumettre à l'Église ? — Je suis venue 
vers le roi pour le salut de la France, de par 
Dieu et ses saints Esprits. A cette Église-là, 
celle de là-haut^ je me soumets en tout ce que 
j'ai fait et dit ! — Ainsi, vous refusez de vous 
soumettre à l'Église ; vous refusez de renier vos 
visions diaboliques? — Je m'en rapporte à Dieu 
seul. Pour ce qui est de mes visions, je n'ac- 
cepte le jugement d'aucun homme ! » 

Voilà le point capital du procès. 11 s'agissait 
de savoir par-dessus tout, si Jeanne subordon- 
nerait aux volontés de l'Église l'autorité de ses 
révélations. Lors du procès de réhabilitation, 
les juges et les témoins n'ont eu qu'une préoc- 



192 JEANNE d'arc MÉDIUM 

cupation, c'était de démontrer que Jeanne avait 
hésité, puis accepté l'autorité du pape et de 
l'Eglise. Encore aujourd'hui, c'est l'argumen- 
tation de ceux qui introduisent l'héroïne dans 
le paradis catholique. 

Lors du procès de condamnation, au contraire, 
Jeanne, dans toutes ses réponses, paraît réso- 
lue ; sa pensée est claire, sa parole assurée. 
Elle a le sentiment profond de la cause qu'elle 
défend. En réalité, ce débat solennel se pour- 
suit entre deux principes inflexibles. D'une 
part, c'est la règle, l'autorité des traditions ; 
c'est l'infaillibilité supposée d'un pouvoir immo- 
bilisé depuis des siècles. D'autre part, c'est 
l'inspiration, ce sont les droits sacrés de la 
conscience individuelle. Et l'inspiration se ma- 
nifeste là sous une des formes les plus sugges- 
tives, les plus touchantes que l'on ait vues à 
travers les siècles. 

Il faut donc le reconnaître : beaucoup mieux 
que les témoignages du procès de réhabilita- 
tion, les interrogatoires de Rouen nous mon- 
trent Jeanne dans toute sa grandeur, dans tout 
l'éclat de ses réponses passionnées, réponses 
où sa parole vibre, où son regard, dit un té- 
moin, «jette des éclairs». Elle fascinait jus- 
qu'à ses juges. Nulle part, dans aucun milieu, 
elle ne s'est montrée plus belle, plus imposante. 



ROUEN; LE PROCÈS 193 

« Je m'en rapporte à Dieu seul ! » avait-elle 
dit. Et alors, devant cette résolution, devant 
cette volonté que rien ne peut faire plier, on 
n'hésite plus. 

Le 9 mai, Jeanne est amenée dans la chambre 
des tortures. Les tortureurs sont là avec tout 
le sinistre appareil. Les instruments sont pré- 
parés; on les fait rougir au feu. Jeanne per- 
siste. Elle défend la France et le roi ingrat 
qui Ta délaissée : « Si vous me deviez faire arra- 
cher les membres, dit-elle, et faire partir l'âme 
hors du corps, encore ne vous dirais-je autre 
chose (1) ! » 

Elle ne fut pas livrée à la torture, non par 
un sentiment de pitié, de ménagement, de 
compassion, mais parce que, dans son état de 
faiblesse physique, il était évident qu'elle expi- 
rerait au milieu des tourments. Et on voulait 
une mort publique, un cérémonial éclatant, afin 
de frapper l'imagination de la foule. 

Ses juges ne négligeaient rien pour la faire 
souffrir. Par un raffinement de cruauté, ils se 
complaisaient à lui décrire les horreurs du sup- 
plice du feu. Or, ce supplice, elle le redoutait 
particulièrement : « J'aimerais mieux être dé- 
capitée, disait-elle, que d'être ainsi brûlée. » 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation,]). 324. 



194 JEANNE d'arc MEDIUM 

Loin d'être touchés de sa plainte, ils insistaient 
de plus belle. Accablée par le poids de ses 
chaînes, gardée étroitement par des ennemis 
brutaux, au fond de cet abîme de misère où 
pas un rayon de pitié, pas une parole secourable 
ne descendait, parfois un cri de révolte montait 
à ses lèvres et elle en appelait à Dieu, « le grand 
juge », des torts qu'on lui causait. Et elle ajou- 
tait : « Ceux qui voudront m'ôter de ce monde 
pourront bien s'en aller avant moi. » Un autre 
jour, elle disait encore à son interrogateur : 
« Vous ne ferez ce que vous dites contre moi 
qu'il ne vous en prenne mal au corps et à 
l'âme (1) ! >) 

En effet, plusieurs de ses juges eurent une 
fin misérable. Tous eurent à subir le mépris 
public et les reproches de leur conscience. Gau- 
chon mourut accablé de remords. Le peuple 
déterra son cadavre pour le jeter à la voirie. Le 
promoteur, Jean d'Estivet, périt dans un égout. 
Quelques autres parurent au procès de réhabi- 
litation, vingt-cinq ans après, bien plus en 
accusés qu'en témoins. Leur attitude fut piteuse, 
leur langage révélait le trouble de leur âme et 
le sentiment de leur indignité. 

On ne respectait pas toujours la vérité dans 

(1) J. Fabre, Procès de condamnalion, p. 321. 



ROUEN; LE PROCÈS 195 

la transcription des paroles de Taccusée. Un 
jour, qu'étant interrogée sur ses visions, on lui 
lisait une de ses réponses antérieures, Jean 
Lefèvre y reconnut une erreur de rédaction et 
la fit remarquer à Jeanne, qui pria le greffier 
Manchon de relire. Il relut, et Jeanne déclara 
qu'elle avait dit tout le contraire (1). » 

Une autre fois, elle leur dit d'un ton de re- 
proche : « Vous inscrivez ce qui est contre moi 
et non ce qui est pour moi ! » 

Malgré tout, l'énergie surhumaine de Jeanne, 
son langage inspiré, sa grandeur dans la souf- 
france, avaient fini par impressionner ses juges. 
Cauchon sentait bien qu'il y avait là un être 
exceptionnel, un être que le Ciel soutenait. Et 
les conséquences hideuses de son crime lui 
apparaissaient maintenant ; elles se dressaient 
déjà devant lui. A certains moments, la voix de 
la conscience grondait, menaçait. L'épouvante 
envahissait le prélat. Mais comment reculer ? 
Les Anglais étaient là ; ils suivaient avec une 
attention fiévreuse la marche du procès, ils 
attendaient avec une sombre fureur l'heure 
d'immoler Jeanne, après l'avoir torturée et 
déshonorée. L'évêque de Beauvais ne vit qu'un 



(1) H. Wallon, Jeanne d'Arc, p. 230. — J. Fabre, Procès 
de réhabilitation, t. I, p. 358. Déposition de l'évêque Jean 
Lefèvre. 



196 JEANNE d'arc MÉDIUM 

moyea. C'était de faire disparaître la victime 
par un assassinat; c'était d'éviter un crime pu- 
blic par un crime secret. Il songea à Tempoi- 
sonner et lui fit envoyer un poisson dont elle 
mangea. Aussitôt, elle est prise de vomisse- 
ments et tombe malade. Son abattement est ex- 
trême. On craint pour sa vie ; on l'entoure de 
soins perfides, car il ne faut pas qu'elle meure 
ainsi obscurément. Les Anglais l'ont payée 
cher et ils l'ont destinée au bûcher. Mais sa 
constitution robuste triomphe. Et aussitôt les 
souffrances morales recommencent. On profite 
de son état de faiblesse. On redouble d'insis- 
tance. On exige d'elle une abjuration. Rien 
n'avait été épargné pour en arriver à ce but : 
espionnage, mensonges, tentative de viol et 
jusqu'au poison. La vierge que tout un peuple 
admirait, avait été abreuvée d'ignominie par ses 
juges, par ses gardiens. 

Une scène — on pourrait dire une comédie 
— est préparée dans le cimetière de Saint- 
Ouen. Là, à la vue du peuple et des Anglais, 
devant ses juges rassemblés, à la tête desquels 
se placent un cardinal et quatre évoques, 
Jeanne est requise de déclarer qu'elle se sou- 
met à rÉglise. On la presse, on la sollicite de 
s'épargner elle-même, de ne pas se condamner 
au supplice du feu. Le bourreau est là, en effet. 



ROUEN; LE PROCÈS 197 

dans sa sinistre charrette, au pied même de 
l'estrade sur laquelle on l'a fait monter, le 
bourreau, qui va la conduire, si elle refuse, au 
Vieux-Marché, où le bûcher l'attend ! 

Et alors, sous ce jour sombre qui tombe du 
ciel comme à regret, sous l'impression de tris- 
tesse qui se dégage de ces tombes, de ces sé- 
pultures qui l'entourent, elle se sent prise d'un 
immense abattement. 

Sa pensée se détache de ce champ des morts; 
elle revoit sa vieille terre de Lorraine, ses bois 
touffus où chantent les oiseaux, ces lieux ai- 
més de sa jeunesse. Elle croit entendre ces 
chansons des fîleuses et des pâtres, ces accents 
doux et plaintifs apportés par l'aile du vent. 
Jylle revoit sa chaumière, sa mère et son vieux 
père en cheveux blancs qu'elle a revu à Reims, 
et qui auront tant de peine en apprenant sa 
mort ! En elle s'éveille le regret de la vie. 
Mourir à vingt ans, n'est-ce pas bien cruel! 

Et, pour la première fois, l'ange faiblit. Le 
Christ, lui aussi, a eu son heure de faiblesse. 
Au mont des Oliviers n'a-t-il pas voulu écarter 
la coupe -de fiel ? n'a-t-il pas dit : « Que ce ca- 
lice s'éloigne de moi ! » 

Jeanne, à bout de forces, signe la cédule qu'on 
lui présente. Souvenez-vous qu'elle ne sait ni 
lire ni écrire. Et, d'ailleurs, la cédule qu'on lui 



198 JEANNE d'arc MÉDIUM 

fait signer n'est pas celle qu'on enregistrera. 
Une substitution infâme a eu lieu. On n'a pas 
même reculé devant cet acte odieux. Aujour- 
d'hui la preuve est faite que la formule d'abju- 
ration qui figure au procès, signée d'une croix, 
est un faux. Cette formule n'est, ni comme con- 
tenu, ni comme étendue, celle que Jeanne a 
signée. Pas un des témoins du procès de revi- 
sion n'a attesté l'identité de cette pièce : cinq 
l'ont niée. La pièce que nous possédons est 
extrêmement longue. Trois témoins : Dela- 
chambre, Taquel, ^lonnet, ont dit: « Nous 
étions tout près, nous avons vu la cédule, elle 
ne contenait que six ou sept lignes (1). » « Sa 
lecture dura autant qu'un Paler », a ajouté !Mi- 
giet (2). Un autre témoin a déclaré : « Je sais 
positivement que la cédule que j'ai lue à 
Jeanne et qu'elle a signée, n'était pas celle dont 
il est fait mention au procès (3). » Or, ce té- 
moin n'est autre que le greffier Massieu, qui a 
lui-même fait prononcer par Jeanne la formule 
d'abjuration. 

Jeanne, troublée, n'entendit ni ne comprit 
cette formule. Elle signa sans prononcer de 



(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, pp. 19, 63, 134. 

(2) Ibid., t. I, p. 365. 

(3) Ibid., t. II, p. 76. Déposition de l'huissier Jean Mas- 
sieu. 



ai 



ROUEN; LE PROCÈS 199 

serment, sans avoir la pleine conscience de son 
acte. Elle Fa affirmé elle-même à ses juges, 
quelques jours après, disant: « Ce qui était 
en la cédule de l'abjuration, je ne l'entendais 
point. Je n'ai entendu rien révoquer qu'autant 
que ce serait le plaisir de Dieu (1). » 

Ainsi, ce que les menaces, les violences et 
tout l'appareil des tortures n'avaient pu obtenir 
d'elle, on l'obtint par des prières, par des sol- 
licitations hypocrites. Cette âme si tendre se 
laissa prendre aux faux semblants de sympa- 
thie, aux faux témoignages de bienveillance. 
Mais, la nuit même, les voix se firent entendre, 
impérieuses, dans la prison. Et le 28 mai, 
Jeanne le déclare à ses juges : « La voix m'a dit 
que c'était trahison que d'abjurer. La vérité est 
que Dieu m'a envoyée. Ce que j'ai fait est bien 
fait. » Et elle reprit l'habit d'homme qu'on lui 
avait fait quitter. 

Que s'était-il passé après l'abjuration, 
lorsque, au mépris des promesses de la mettre 
en « prison d'Église » et de la faire garder par 
une femme, on l'avait ramenée dans son ca- 
chot abject? Les témoignages suivants nous 
l'apprendront: 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 367. 



200 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Jeanne me révéla qu'après son abjuration, on 
l'avait tourmentée violemment en la prison et mo- 
lestée et battue, et qu'un milord anglais avait tenté 
de la forcer. Elle disait publiquement et elle me dit 
à moi que c'était là la cause pour laquelle elle avait 
repris l'habit d'homme (i). » 

« En ma présence, on demanda à Jeanne pour- 
quoi elle avait repris l'habit d'homme; elle répondit 
qu'elle l'avait fait pour défendre sa pudeur, parce 
qu'elle n'était pas en sûreté, sous l'habit de femme, 
avec ses gardiens qui avaient voulu attenter à son 
honneur (2). » 

« Plusieurs autres et moi nous fûmes présents au 
moment où elle s'excusait d'avoir revêtu cet habit, 
disant et affirmant publiquement que les Anglais lui 
avaient fait en la prison beaucoup de tort et de vio- 
lence, quand elle portait des habillements de femme. 
De fait, je la vis éplorée, le visage plein de larmes 
et défiguré et outragé de telle sorte que j'en eus 
pitié et compassion (3). » 

Dans cette prison des Anglais, Jeanne a bu le 
calice d'amertume jusqu'à la dernière goutte ; 
elle est descendue jusqu'au fond du gouffre des 
misères humaines. Toutes ses souffrances se 



(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, pp. 88-89. Dé- 
position du frère Martin Ladvenu. 

(2) Id., Ibid., t. II, p. 41. Déposition du greffier Manchon. 

(3) Id., Ibid., t. II, p. 98. Déposition du frère Isambard de 
la Pierre. 



ROUEN; LE PROCÈS 201 

résument en ces paroles à ses juges : « J'aime 
mieux mourir qu'endurer plus longuement 
peine en chartre (1) ! » 

Et, à ces heures affreuses, là-bas, dans les 
châteaux de la Loire, Charles Vil, au son alan- 
gui des violes et des rebecs, Charles se livre 
aux plaisirs de la danse, à toutes les joies de la 
volupté. Au sein des fêtes, il oublie celle qui 
lui a donné sa couronne ! 

En présence de tels faits, la pensée s'attriste 
et les cœurs se troublent. On se prend à douter 
de l'éternelle justice. Comme le cri d'angoisse 
de Jeanne, notre plainte douloureuse s'élève 
dans les cieux immenses : seul, un morne si- 
lence répond à notre appel. Pourtant, des- 
cendons en nous-mêmes et sondons le grand 
mystère de la douleur. N'est-elle pas nécessaire 
à la beauté des âmes et à l'harmonie de l'uni- 
vers ? Que serait le bien sans le mal, qui lui 
sert de contraste et en fait ressortir tout l'éclat? 
Apprécierait-on les bienfaits de la lumière, si 
on n'avait souffert de la nuit ? Oui, la terre 
estle calvaire des justes, mais c'est aussi l'école 
de l'héroïsme, de la vertu et du génie ; c'est le 
vestibule des mondes heureux où toute peine 
endurée, tout sacrifice accompli nous prépare 

(1) J.Fabre, Procès de condamnai ion, p. 366. 



202 JEANNE d'arc MÉDIUM 

des joies compensatrices. Les âmes s'épurent 
ets'embellissentparla souffrance. Toute félicité 
se conquiert par la douleur. Ceux qu'on im- 
mole ont la plus belle part. Tous les cœurs 
purs souftVent sur la terre : l'amour ne va pas 
sans larmes. Il n'y a que vide et amertume au 
fond des satiétés humaines, et des spectres se 
glissent jusque dans nos plus beaux rêves. 

Mais tout est passager en ce monde. Le mal 
n'a qu'un temps, et, plus haut, dans les sphères 
supérieures, le règne de la justice s'épanouit 
dans l'éternelle durée. Non, la confiance des 
croyants, le dévouement des héros, les espé- 
rances des martyrs ne sont pas de vaines chi- 
mères ! La terre est un marchepied pour mon- 
ter au ciel. 

Que ces âmes sublimes nous servent d'exem- 
ples, et que leur foi rayonne sur nous à travers 
les siècles ! Chassons de nos cœurs les tris- 
tesses et les vains découragements. Sachons 
tirer de nos épreuves et de nos maux, tout le 
fruit qu'ils nous offrent pour notre élévation. 
Sachons nous rendre dignes de renaître en des 
mondes plus beaux, là où il n'y a plus ni haine, 
ni injustice, ni sécheresse de cœur, et où 
les existences se déroulent dans une harmonie 
toujours plus pénétrante et une lumière tou- 
jours plus vive. 



ROUEN; LE PROCÈS 203 



Après sa rétractation, Jeanne fut déclarée 
relapse, hérétique, schismatique et condamnée 
sans retour. Elle n'avait plus qu'à mourir, mou- 
rir par le feu ! Telle fut la sentence de ses 
juges ! 

Ces juges, ces croyants du quinzième siècle, 
n'ont pas voulu reconnaître la mission de 
Jeanne d'Arc. Ils veulent bien croire à ces ma- 
nifestations lointaines dont parlent les Bibles ; 
ils aiment à reporter leur pensée vers ces épo- 
ques où les missionnaires, où les envoyés d'en 
haut descendent sur la terre et se mêlent aux 
hommes. Ils veulent bien croire à un Dieu 
qu'ils immobilisent dans les profondeurs du 
ciel, et à qui ils envoient tous les jours des 
louanges stériles. 

Mais pour le Dieu qui vit, agit et se mani- 
feste dans le monde, dans toute la spontanéité, 
la jeunesse et la fraîcheur de la vie, pour les 
grands Esprits qui sont là, devant eux, répan- 
dant sur leurs missionnaires le souffle d'une 
inspiration puissante, ils n'ont que la haine, 
l'insulte et la flétrissure ! 

Les juges de Rouen et les docteurs de l'Uni- 
versité de Paris ont déclaré Jeanne inspirée 



204 JEANNE d'arc MÉDIUM 

par Fenfer. Et pourquoi? Parce que les défen- 
seurs, les représentants de la lettre, de la for- 
mule, de la routine, n'ont qu'un savoir de sur- 
face, un savoir qui dessèche le cœur, prive la 
pensée de nourriture et, dans certains cas, peut 
conduire jusqu'à l'injustice, jusqu'au crime. 

C'est ainsi qu'à toutes les époques, les hom- 
mes de la lettre ont été, à leur insu, les bour- 
reaux de l'idéal et du divin. C'est ainsi que, 
sous la roue de fer du despotisme, on a broyé 
ce qu'il y a de plus beau, de plus grand, de 
plus généreux en ce monde. Les résultats ne 
se sont pas fait attendre. Ils ont été terribles 
pour l'Église. C'est ce que nous dit Henri Mar- 
tin (1) : 

« En condamnant Jeanne, la doctrine du moyen 
âge, la doctrine d'Innocent III et de l'Inquisition a 
prononcé sa propre condamnation. Elle avait d'abord 
brûlé des sectaires, puis des dissidents qui ensei- 
gnaient une pure morale chrétienne; maintenant 
elle vient de brûler un prophète, un messie! L'Es- 
prit s'est retiré d'elle. C'est désormais en dehors 
d'elle et contre elle que s'opéreront les progrès de 
l'humanité et les manifestations du gouvernement 
delà Providence sur la terre. » 

(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, p. 302. 



I 



ROUEN; LE PROCÈS 2U5 

Oui, l'humanité a marché ; le progrès s'est 
réalisé dans le monde. On ne peut plus faire 
mourir les envoyés de Dieu sur la croix ou sur 
le bûcher. Les cachots, les salles de torture 
ont été fermés, les gibets ont disparu. Pour- 
tant d'autres armes se dressent encore contre 
les novateurs, contre les porte-paroles de l'idée 
nouvelle. C'est la raillerie, le sarcasme, la ca- 
lomnie ; c'est la lutte sourde et continue. 

Mais, si les institutions redoutables du moyen 
âge, si tout Tappareil des supplices, si les écha- 
fauds et les bûchers n'ont pu arrêter la marche 
de la vérité, comment pourrait-on l'entraver 
aujourd'hui ? L'heure est venue où l'homme 
ne veut plus, dans le domaine de la pensée, 
d'autre autorité que sa conscience et sa raison. 
C'est pour cela que nous devons rester fidèles 
à notre droit éternel de juger et de com- 
prendre. 

L'heure s'approche, l'heure est venue où 
toutes les erreurs du passé vont comparaître 
au grand jour, devant le tribunal de l'histoire. 
Déjà les paroles et les actions des grands mis- 
sionnaires, des martyrs et des prophètes sont 
reprises et expliquées. Elles brillent aux yeux 
de tous d'un éclat nouveau. Bientôt, il en sera 
de même des sociétés, des institutions d'au- 
trefois. Elles seront jugées à leur tour et elles 

12 



206 JEANNE d'arc MÉDIUM 

ne conserveront leur puissance morale, leur 
autorité, que si elles savent donner à l'homme 
plus de moyens et de ressources pour penser, 
plus de liberté pour aimer, pour s'élever et 
progresser. 



XII. — Rouen; le supplice. 



Du Christ, avec ardeur, Jeanne 
baisait l'image. 

Casimir Delavigne. 

Nous sommes au 30 mai IZi31. Le drame 
touche à son dénouement. Il est huit heures du 
matin. Toutes les cloches de la grande cité 
normande tintent lugubrement. C'est le glas 
funèbre, le glas des morts. On annonce à Jeanne 
que sa dernière heure est venue. « Hélas ! 
s'écrie-t-elle en pleurant, me traite-t-on ainsi 
horriblement et cruellement qu'il faille que 
mon corps net et entier, qui ne fut jamais cor- 
rompu, soit aujourd'hui consumé et réduit en 
cendres ! Ah î j'aimerais mieux être décapitée 
sept fois que d'être ainsi brûlée... Oh! j'en 
appelle à Dieu des grands torts et injustices 
qu'on me fait (1) ! » 

Cette pensée du supplice par le feu l'impres- 



(1) J. Fabre, Procès de réhabiliîalion, t. II, p. 104. Déposi- 
tion du frère Jean Toutmouillé. 



208 JEANNE d'arc MÉDIUM 

sionne douloureusement. Elle songe à l'avance 
à ces flammes qui montent, à cette mort qui 
s'approche lentement, à cette agonie prolongée 
d'un être vivant, ressentant les morsures ar- 
dentes qui dévorent sa chair. Cette mort était 
celle des pires criminels, et Jeanne, la vierge 
innocente, Jeanne la libératrice d'un peuple, va 
la subir ! 

Ici se montre toute la bassesse de ses enne- 
mis, de ceux qu'elle avait tant de fois vaincus. 
Au lieu de rendre à son courage, à son génie, 
les hommages que des soldats civilisés accor- 
dent à ceux de leurs adversaires, que la mau- 
vaise fortune fait tomber entre leurs mains, les 
Anglais réservent à Jeanne, après les plus mau- 
vais traitements, une fin ignominieuse. Son 
corps sera consumé, sa cendre jetée à la Seine. 
Elle n'aura pas de tombe où ceux qui l'ont 
aimée pourront venir pleurer, déposer des 
fleurs, pratiquer le culte touchant du sou- 
venir. 

Elle monte sur la sinistre charrette et l'on 
s'achemine vers le lieu du supplice. Huit cents 
soldats anglais l'escortent. Une foule conster- 
née se presse sur son passage. Le cortège dé- 
bouche par la rue Écuyère sur la place du Vieux- 
Marché. Là, trois échafauds se dressent. Les 
prélats et les officiers ont pris place sur deux 



ROUEN; LE SUPPLICE 209 

estrades. Voici, sur son trône, le cardinal de 
Winchester, revêtu de la pourpre romaine, 
puis les évêques de Beauvais et de Boulogne, 
tous les juges et les capitaines anglais. Entre 
les estrades, le bûcher s'élève ; il est effrayant 
de hauteur. C'est un amoncellement de bois qui 
domine toute la place. On veut que le supplice 
soit long et que la vierge, vaincue par la dou- 
leur, implore, crie grâce, renie sa mission et 
ses voix. 

On lit l'acte d'accusation, cet acte en 70 articles, 
dans lequel on a entassé tout ce que la haine 
la plus venimeuse a pu imaginer pour dénaturer 
les faits, pour tromper l'opinion et faire de la 
victime un objet d'horreur. Jeanne s'agenouille. 
Dans ce moment solennel, devant la mort qui 
s'apprête, son âme se dégage des ombres ter- 
restres ; elle entrevoit les splendeurs éternelles. 
Elle prie à haute voix. Sa prière est longue et 
fervente. Elle pardonne à tous, à ses ennemis, à 
ses bourreaux. Dans l'élan sublime de sa pensée 
et de son cœur, elle réunit deux peuples, elle 
embrasse deux royaumes. A ses accents, l'émo- 
tion gagne la foule ; dix mille personnes sont 
là qui éclatent en sanglots. Les jugeseux-mêmes, 
ces tigres à face humaine, Cauchon, Winches- 
ter, tous pleurent. Mais leur émotion dure peu. 
Le cardinal fait un signe. Jeanne est attachée 

12. 



210 JEANNE d'arc MEDIUM 

au poteau fatal par des liens de fer ; à son cou 
est passé un lourd carcan. 

A ce moment, elle s'adresse à Isambard de la 
Pierre et lui dit : « Je vous en prie, allez me 
chercher la croix de l'église voisine, pour la 
tenir élevée tout droit devant mes yeux, jusques 
au pas de la mort (1). » Et quand on lui apporte 
la croix, elle la couvre de baisers en pleu- 
rant; à l'instant où elle va mourir d'une 
mort horrible, abandonnée de tous, elle veut 
avoir présente devant elle Timage de cet autre 
supplicié qui, là-bas, sur un âpre sommet 
d'Orient, a donné sa vie comme sanction à la 
vérité. 

A cette heure solennelle, elle revoit de nouveau 
sa vie, courte mais éblouissante. Elle évoque 
le souvenir de tous ceux qu'elle a aimés, les 
jours paisibles de son enfance à Domremy, le 
doux profil de sa mère, la physionomie grave 
de son vieux père et les compagnes de sa prime 
jeunesse : Hauviette et Mengette, son oncle 
Durand Laxart qui l'accompagna à Vaucou- 
leurs ; puis, les hommes dévoués qui lui firent 
cortège jusqu'à Ghinon. Dansune vision rapide, 
les campagnes de la Loire se déroulent, les glo- 



(1) J. Fabre, Procès de véhahililalion^ t. II, p. 100. Déposi- 
tion du frère Isambard de la Pierre. 



ROUEN; LE SUPPLICE 211 

rieux combats d'Orléans, de Jargeau, de Patay, 
les fanfares guerrières et les cris joyeux de la 
foule en délire. 

Elle revit, entendit tout cela à l'heure der- 
nière. Gomme dans un embrassement suprême, 
elle voulut dire un dernier adieu à toutes ces 
choses, à tous ces êtres aimés. N'ayant rien 
d'eux sous ses regards, c'est dans l'image du 
Christ mourant qu'elle résuma tous ses souve- 
nirs, toutes ses tendresses ; c'est à lui qu'elle 
adressa son adieu à la vie, dans les derniers 
élans de son cœur brisé. 

Les bourreaux mettent le feu au bûcher et des 
tourbillons de fumée montent dans l'air. La 
flamme s'élève, court, serpente à travers les 
piles de bois. L'évêque de Beauvais s'approche 
et, du pied du bûcher, lui crie : « Abjure ! » 
Mais Jeanne, déjà enveloppée par un cercle de 
feu, répond : « Evêque, je meurs par vous, j'en 
appelle de votre jugement devant Dieu ! » 

La flamme, rouge, ardente, monte, monte 
encore et lèche son corps virginal ; ses vête- 
ments fument. Elle se tord dans ses liens de 
fer ; puis, sa voix stridente jette à la foule silen- 
cieuse, terrifiée, ces paroles éclatantes : « Oui, 
mes voix venaient d'en haut. Mes voix ne m'ont 
pas trompée ! Mes révélations étaient de Dieu. 
Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par l'ordre de 



212 JEANNE d'arc MEDIUM 

Dieu (1)! » Et sa robe prend feu, devient une 
des étincelles de cette fournaise. Un cri hale- 
tant s'élève, suprême appel de la martyre de 
Rouen au supplicié du Golgotha : « Jésus ! » 

Et l'on n'entendit plus rien que le bruit de la 
flamme qui crépitait... 

Jeanne a-t-elle beaucoup souffert ? Elle-même 
assure que non. « Des fluides puissants, nous 
dit-elle, pleuvaient sur moi. Et, d'autre part, ma 
volonté était si forte qu'elle commandait à la 
douleur. » 

Jeanne est morte ! L'espace tout entier s'illu- 
mine. Au-dessus de la terre elle s'élève, elle 
plane, laissant derrière elle une traînée bril- 
lante. Ce n'est plus un être matériel, mais un 
pur esprit, un être idéal de pureté et de lu- 
mière. Pour elle, les cieux se sont ouverts 
jusque dans leurs profondeurs infinies. Des 
légions d'Esprits radieux s'avancent à sa ren- 
contre ou lui font cortège. Et l'hymne de 
triomphe, le chœur de la bienvenue céleste re- 
tentit : « Salut ! salut à celle que le martyre a 
couronnée ! Salut à toi qui, par le sacrifice, as 
conquis une gloire éternelle ! » 



(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. II, p. 91. Déposition 
du frère Martin Ladvenu. 



ROUEN; LE SUPPLICE 213 

Jeanne est entrée dans le sein de Dieu, dans 
ce foyer inextinguible d'énergie, d'intelligence 
et d'amour qui anime l'univers entier de ses 
vibrations. Longtemps, elle y resta plongée. 
Puis, un jour, elle en sortit plus rayonnante et 
plus belle, préparée à des missions d'un autre 
ordre, dont nous parlerons plus loin. 

Et Dieu, en récompense, lui a donné autorité 
sur ses sœurs du ciel. 

Recueillons-nous ; saluons cette noble figure 
de vierge, cette fille au cœur immense qui, après 
avoir sauvé la France, est morte pour elle avant 
d'avoir vingt ans. 

Sa vie resplendit comme un rayon céleste 
dans la nuit affreuse du moyen âge. 

Elle est venue apporter aux hommes, avec sa 
foi puissante et sa confiance en Dieu, le courage, 
l'énergie nécessaires pour surmonter mille 
obstacles ; elle est venue apporter à la France 
trahie, agonisante, le salut et le relèvement. 
Pour prix de son abnégation héroïque, elle n'a, 
hélas ! recueilli qu'amertume, humiliation, per- 
fidie, et, pour couronnement de sa courte mais 
merveilleuse carrière, une passion et une mort 
si douloureuses, qu'elles n'ont d'égales que 
celles du Christ. 

Le père de Jeanne, frappé au cœur par la 



214 JEANxNE d'arc MEDIUM 

nouvelle du martyre de sa fille, mourut subite- 
ment ; il fut suivi de près dans la tombe par 
l'aîné de ses fils. La mère n'eut plus qu'un but 
en ce monde : poursuivre avec persistance la 
revision du procès. Elle fit démarches sur dé- 
marches ; elle adressa requêtes sur requêtes au 
roi et au pape : longtemps en vain. 

En l/i/i9, lorsque Charles VII fit son entrée 
à Rouen, elle eut quelque espoir, mais le pape 
Nicolas V lui opposa des réponses évasives, et 
le roi resta figé dans son ingratitude. En l/i55, 
avec Calixte III, elle eut plus de succès, car 
tout le peuple de France appuyait ses réclama- 
tions. La cour fut contrainte d'écouter la voix 
publique. Onavaitfait comprendre au roi, que son 
honneur était entaché de l'hérésie qui avait servi 
de prétexte à la mort de Théroïne. La réhabili- 
tation se fit dans l'intérêt de la couronne de 
France, bien plus que par respect pour la mé- 
moire de Jeanne. Aujourd'hui, l'Église s'apprête 
à exploiter son ancienne victime. 

Dans tous les temps, Jeanne a été sacrifiée 
aux intérêts de caste et de parti. Mais il est des 
milliers d'âmes obscures et modestes qui savent 
Taimer pour elle-même, avec désintéressement. 
Leurs pensées d'amour montent vers elle à 
travers l'espace. Elle y est beaucoup plus sen- 
sible qu^aux manifestations pompeuses organi- 



ROUEN; LE SUPPLICE 2lo 

sées en son honneur. Elles sont sa joie véri- 
table et sa plus douce récompense, ainsi qu'elle 
Ta affirmé plus d'une fois, dans l'intimité de nos 
réunions d'études. 



Longtemps, Jeanne a été méconnue, incom- 
prise. Elle l'est encore de nos jours par beau- 
coup de ceux qui l'admirent. Mais il faut bien 
reconnaître que l'erreur était possible. En effet, 
ceux qui l'ont sacrifiée — et parmi eux il y avait 
un roi — ceux-là, pour cacher leur crime aux 
yeux de la postérité, se sont ingéniés à dénatu- 
rer son rôle, à amoindrir sa mission, à étendre 
un voile sur sa mémoire. C'est dans ce but 
qu'ils ont détruit le registre des procès-ver- 
baux de Poitiers, que certains documents du 
procès de Rouen, d'après Quicherat, ont été 
falsifiés, que les témoignages du procès de 
réhabilitation ont été rendus, avec la constante 
préoccupation de ménager de hautes suscepti- 
bilités. 

Il est dit, dans les procès-verbaux de Rouen, 
que, le matin même du supplice, au dernier 
interrogatoire, subi dans sa prison, sans no- 
taires, sans greffiers, et annoté par Gauchon 
seulement quelques jours après, Jeanne a renié 



216 JEANNE d'arc MEDIUM 

ses voix. Gela est faux. Elle n'a jamais renié 
ses voix. Un instant, à bout de forces, elle s'est 
soumise à l'Église : en cela seul consiste l'ab- 
juration de Saint-Ouen. 

C'est par suite de ces perfidies que l'ombre a 
enveloppé si longtemps la mémoire de Jeanne. 
Au commencement du dix-neuvième siècle, il 
ne nous restait d'elle qu'une image affaiblie, 
une légende incomplète, infidèle. Mais la jus- 
tice immanente de l'histoire a voulu que la vé- 
rité se fît jour. Des rangs du peuple, il s'est 
élevé des travailleurs persévérants : Michelet, 
Henri Martin, le sénateur Fabre, Quicherat sur- 
tout, le directeur de l'École des Chartes, des 
prêtres aussi. Tous ces travailleurs conscien- 
cieux ont scruté les parchemins jaunis, fouillé 
les bibliothèques poudreuses. Beaucoup de ma- 
nuscrits ignorés ont été découverts. On a re- 
trouvé dans les Ordonnances royales du temps, 
dans les Chroniques de Saint-Denis, dans une 
foule d'archives déposées à la bibliothèque des 
Chartes, dans les Comptes de dépenses des 
« bonnes villes », la révélation de faits qui 
rehaussent encore l'héroïne. La justice a été 
tardive pour elle, mais elle est éclatante, abso- 
lue, universelle. 

Et c'est pourquoi la France moderne a un 
grand devoir, le devoir de réparer, au moins 



ROUEN; LE SUPPLICE 217 

moralement, les fautes de la France ancienne. 
Aussi le regard de tous doit-il se porter vers 
cette noble et pure image, vers cette figure ra- 
dieuse qui est celle de Fange de la patrie. Il 
faut que tous les enfants de la France gravent, 
dans leur pensée et dans leur cœur, le souvenir 
de celle que le Ciel nous envoya, à l'heure des 
désastres et des écroulements. Il faut qu'à tra- 
vers les temps, un éternel hommage monte vers 
cet esprit vaillant qui a aimé la France jusqu'à 
en mourir, jusqu'à pardonner sur le bûcher 
tous les abandons, toutes les perfidies, vers 
celle qui s'est offerte en holocauste pour le salut 
d'un peuple. 

Le sacrifice de Jeanne d'Arc a eu une portée 
immense. En politique — comme nous l'éta- 
blirons dans la deuxième partie de cet ouvrage 
— il a fait l'unité de la France. Avant elle, il 
n'y avait chez nous qu'un pays disloqué, dé- 
chiré par les factions. Après elle, il y eut une 
France. Jeanne est entrée résolument dans la 
fournaise et, avec son âme expirante, Punité 
nationale en sortit. 

Toute œuvre de salut s'accomplit par le sacri- 
fice. Plus celui-ci est grand, plus l'œuvre est 
superbe, imposante. Toute mission rédemp- 
trice s'achève et se couronne par^ le martyre. 
C'est la grande loi de l'histoire. Aussi en fut-il 

13 



218 JEANNE d'arc MEDIUM 

de Jeanne comme du Christ. C'est par là que 
sa vie porte le sceau divin. Dieu, le souverain 
artiste, s'y révèle par des traits incontestables 
et sublimes. 

Le sacrifice de Jeanne a une portée plus 
vaste encore : il restera un enseignement et un 
exemple pour les générations, pour les siècles 
à venir. Dieu a son but en réservant de telles 
leçons à l'humanité. C'est vers ces grandes 
figures de martyrs que se porteront les pensées 
de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui 
ploient sous le fardeau des épreuves. Ce sont 
autant de foyers d'énergie, de beauté morale, où 
viendront se réchauffer les âmes glacées par le 
froid de l'adversité. A travers les siècles, elles 
projettent une traînée lumineuse, comme un 
sillage qui nous attire, nous entraîne vers les 
régions radieuses. Ces âmes sont passées sur 
la terre pour nous faire deviner l'autre monde. 
Leur mort a enfanté la vie, et leur souvenir a 
réconforté des milliers de créatures défaillantes 
et attristées. 



DEUXIEME PARTIE 



LES MISSIONS DE JEANNE D'ARC 



XIII. — Jeanne d'Arc et l'idée de Patrie. 

Gloire à notre France immorlelle ! 
Gloire à ceux qui sont morts pour elle, 
Aux vaillants, aux martyrs, aux forts 1 
Victor Hugo. 

Dans la première partie de cet ouvrage, nous 
avons rappelé les principaux faits de la vie de 
Jeanne d'Arc, et nous avons cherché à les expli- 
quer à l'aide des données fournies par les 
sciences psychiques. Nous avons dit les triom- 
phes, les souffrances de l'héroïne ; nous avons 
rappelé son martyre, qui est comme le couron- 
nement de cette carrière sublime. 

Il nous reste à rechercher et à mettre en lu- 
mière les conséquences de la mission de Jeanne 
d'Arc au quinzième siècle. A ce point de vue, 



220 JEANNE d'arc MÉDIUM 

nous poserons d'abord la question suivante : 
Qu'est-ce que la France doit à Jeanne ? 

Avant tout, nous le savons, elle lui doit 
l'existence ; elle lui doit d'être une nation, une 
patrie. Jusque-là l'idée de patrie est une chose 
vague, confuse, presque inconnue. On se ja- 
louse de ville à ville; on se bat de province à 
province. Aucune union, aucun sentiment de 
solidarité ne relie les différentes parties du 
pays. Les grands fiefs se partagent la France, 
et chaque haut seigneur cherche à s'affranchir 
de toute autorité. Quand Jeanne paraît, les 
États de Bourgogne, la Picardie, la Flandre 
sont alliés aux Anglais ; la Bretagne, la Savoie 
restent neutres ; la Guyenne est aux mains de 
l'ennemi. C'est Jeanne, la première, qui évoque 
dans les âmes la sainte image de la patrie com- 
mune, de la patrie déchirée, mutilée, mou- 
rante. 

On nous objectera que le mot de patrie était 
peu usité alors. Mais, à défaut du mot, Jeanne 
nous a donné la chose (1). Et c'est là ce qu'il 

(1) Il résulte de récentes recherches que Jean Chartier, 
le premier, s'est servi du mot pairie, dans le passage suivant 
de son Histoire de Charles VII, p. 147 : « Suivant le proverbe 
qui porte qu'il est licite à un chacun et louable de com- 
battre pour sa patrie. » 

Maître Jean Chartier, — qui n'était pas, comme on l'a cru, 
le frère du poète Alain Chartier qu'a rendu célèbre un pré- 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE PATRIE 221 

faut retenir. La notion de patrie est née du 
cœur d'une femme, de son amour, de son sacri- 
fice. 

Au milieu de la tempête qui fondait sur elle, 
à travers le sombre nuage de deuil et de misère 



tendu baiser de la dauphine Marguerite d'Ecosse, et qu'im- 
mortalise une admirable page en l'honneur de Jeanne 
d'Arc, — maître Jean Chartier occupait, en 1449, l'emploi 
de « chroniqueur de France »». Autrement dit, c'était l'histo- 
riographe officiel de la cour. Il écrivait sous l'inspiration 
directe du souverain, et s'acquitta de ses fonctions litté- 
raires d'une manière si agréable au roi, que celui-ci lui 
ordonna de le suivre dans les guerres contre les Anglais. 
M. Michaud, de l'Académie française, et MM. Poujoulat, 
Bazin, Champollion-Figeac, etc., ont donné, dans leur Nou- 
velle Colleclion des Mémoires relatifs à Vhistoire de France, 
quelques extraits de Jean Chartier, notamment ceci, qui est 
très significatif : 

« Audit an mil quatre cent vingt-neuf, au commencement 
du mois de juin, le roi dressa une grande armée par la 
persuasion de la Pucelle, laquelle disait que c'était volonté 
de Dieu que le roi allât à Reims pour là être sacré et cou- 
ronné; et quelques difficultés et doutes qu'en fît le roi et 
son conseil, il fut conclu, par l'induction d'icelle Jeanne, 
que le roi manderait ce qu'il pourrait ramasser de gens 
pour entreprendre le voyage de son couronnement à 
Reims. » 

La Chronique de Charles F//, roi de France, rédigée d'abord 
en latin et traduite en français par Jean Chartier, a été pu- 
bliée en trois volumes, dans la « Bibliothèque elzévirienne » 
de MM. Pion, Nourrit et C'% par M. Vallet de Viriville, le 
savant professeur de l'École des Chartes, à qui l'on doit, en 
outre, une édition du Procès de condamnation de Jeanne 
dArc, dite la Pucelle d'Orléans, traduit du latin et publié in- 
tégralement pour la première fois en français, chez Firmin- 
Didot et C'% imprimeurs-libraires de l'Institut. 



222 JEANNE d'arc MEDIUM 

qui l'enveloppait, la France a vu passer cette 
figure radieuse, et elle en est restée comme 
éblouie. Elle n'a même pas compris, pas senti 
toute l'étendue du secours que le Ciel lui en- 
voyait. Et cependant, malgré tout, le sacrifice 
de Jeanne a communiqué à la France des puis- 
sances jusque-là inconnues. La première, dans 
le monde, la France est devenue une nation. 
Et son unité, scellée par le sang de l'héroïne, 
rien depuis, ni les vicissitudes, ni les orages 
sociaux, ni des désastres sans exemple, rien 
n'a pu la défaire, l'anéantir! 



Nous n'ignorons pas qu'à notre époque, Tidée 
de patrie subit une sorte d'éclipsé ou de déca- 
dence. Depuis quelques années, elle est vio- 
lemment critiquée et même combattue dans 
notre pays. Toute une catégorie d'écrivains, de 
penseurs s'est appliquée à en faire ressortir les 
abus, les excès, à en ruiner le principe et le 
culte dans les âmes. 

Avant tout, dans le débat engagé, il convien- 
drait de bien définir et de préciser l'idée de 
patrie. Elle se présente à la pensée sous deux 
aspects. Tantôt abstraite chez certains esprits, 
elle constitue alors une personne morale et re- 



JEANNE D ARC ET LlDÉE DE PATRIE 223 

présente l'acquisition des siècles, le génie d'un 
peuple sous toutes ses faces et dans toutes ses 
manifestations : littérature, art, traditions^ la 
somme de ses efforts dans le temps et dans 
l'espace, ses gloires, ses revers, ses grands 
souvenirs. En un mot, ce sera toute l'œuvre de 
patience, de souffrance et de beauté dont nous 
héritons en naissant, œuvre en laquelle vibre 
et palpite encore l'âme des générations dis- 
parues. 

Pour d'autres, la patrie sera une chose con- 
crète. Ce sera l'expression géographique, le 
territoire, avec ses frontières déterminées. 

Pour être vraiment belle et complète, l'idée 
de patrie devra embrasser ces deux formes et 
les unir dans une synthèse supérieure. Consi- 
dérée sous un seul de ces aspects, elle ne se- 
rait qu'un geste de parade ou bien une abstrac- 
tion idéale, vague, imprécise. 

Ici encore, Tidée apparaît sous ses deux for- 
mes : l'esprit et la lettre. Suivant le point de 
vue adopté, les uns rechercheront la grandeur 
morale et intellectuelle de leur patrie ; les au- 
tres viseront surtout sa puissance matérielle, et 
le drapeau sera pour eux le symbole de cette 
puissance. Dans tous les cas, il faut bien le recon- 
naître, pour se survivre et faire rayonner à tra- 
vers le monde l'éclat grandissant de son génie, 



224 JEANNE D ARC MEDIUM 

une patrie doit sauvegarder son indépendance, 
sa liberté. 

Dans Tœuvre immense de développement et 
d'évolution des races humaines, chaque nation 
fournit sa note au concert général; chaque 
peuple représente une des faces du génie uni- 
versel. Ce génie, il est destiné à le manifester, 
à Fembellir par son labeur à travers les âges. 
Toutes les formes de l'œuvre humaine, tous les 
éléments d'action sont nécessaires à l'évolution 
de la planète. L'idée de patrie, en les incarnant, 
en les concrétant, éveille entre ces éléments 
un principe d'émulation et de concurrence, qui 
les stimule, les féconde, les élève à leur su- 
prême puissance. Le groupement de tous ces 
modes d'activité créera, dans l'avenir, la syn- 
thèse idéale qui constituera le génie planétaire, 
l'apogée évolutif des grandes races de la terre. 

Mais, à l'heure actuelle, dans la phase d'évo- 
lution humaine que nous parcourons, les com- 
pétitions, les luttes que l'idée de patrie pro- 
voque entre les hommes ont encore leur raison 
d'être. Sans elles, le génie propre à chaque 
race tendrait à s'affadir, à s'amoindrir dans 
la libre possession et le bien-être d'une vie 
exempte de heurts et de dangers. A l'époque 
de Jeanne d'Arc, cette nécessité était plus im- 
périeuse encore. Aujourd'hui, l'esprit humain, 



JEANNE d'arc et l'idÉE DE PATRIE 225 

plus évolué, doit s'attacher à revêtir ces luttes, 
ces compétitions, de formes toujours plus belles 
et plus pures, à leur enlever tout caractère de 
sauvagerie, à en retirer tous les avantages 
qui contribueront à accroître l'héritage com- 
mun de riiumanité. Elles prendront l'aspect de 
tâches de plus en plus nobles et fécondes, par 
lesquelles s'édifiera l'avenir ; la pensée et la 
forme y trouveront leur expression toujours 
plus magnifique et plus sublime. 

Ainsi se dégagera un jour, après une lente, 
confuse et douloureuse incubation, l'âme des 
grandes patries. De leur réunion naîtra une 
civilisation, dont celle des temps présents n'est 
que Fébauche grossière. 

Aux luttes sanglantes du passé, auront suc- 
cédé alors les luttes plus hautes de l'intelli- 
gence, dans son application à la conquête des 
forces et à la réalisation du beau idéal dans 
l'art et la pensée, à la production d'œuvres où 
la splendeur de l'expression s'alliera à la pro- 
fondeur de ridée. Et cela rendra plus intenses 
la culture des âmes, l'éveil du sentiment, plus 
rapide Tacheminement de tous vers les som- 
mets où règne la Beauté éternelle et parfaite. 

Alors la terre vibrera d'une même pensée 
et vivra d'une même vie. Déjà Thumanité se 
cherche elle-même, confusément. La pensée 

13. 



226 JEANNE d'arc MÉDIUM 

cherche la pensée dans la nuit, et par-dessus les 
voies de fer et les grandes nappes liquides, les 
peuples s'appellent et se tendent les bras. 
L'étreinte est proche : par les efforts réunis, 
commencera l'œuvre géante qui aménagera la 
demeure humaine pour une vie plus ample, 
plus belle, plus heureuse ! 

Le nouveau spiritualisme contribuera effica- 
cement au rapprochement des esprits, en met- 
tant fin à l'antagonisme des religions, et en 
donnant pour base à la croyance, non plus l'en- 
seignement et la révélation dogmatiques, mais 
bien la science expérimentale et la communion 
avec les disparus. Dès à présent, ses foyers 
s'allument sur tous les points du globe ; leur 
rayonnement s'étendra de proche en proche, 
jusqu'à ce que les hommes de toutes les races 
soient unis dans une même conception de leur 
destinée sur la terre et dans FAu-delà. 



Revenons à Jeanne d'Arc. Certains écrivains 
estiment que son intervention dans l'histoire 
a été plutôt fâcheuse pour la France (1), et que 
la réunion des deux pays sous la couronne 

(1) Voir le Mercure de France. « La malencontreuse Jeanne 
d'Arc », 1907. 



JEANNE d'arc ET l'idÉE DE PATRIE 227 

d'Angleterre eut constitué une nation puis- 
sante, prépondérante en Europe, appelée aux 
plus grandes destinées (1). 

Parler ainsi, c'est méconnaître le caractère 
et les aptitudes des deux peuples, absolument 
dissemblables et qu'aucun événement, aucune 
conquête n'aurait réussi à fusionner entière- 
ment à cette époque. Le caractère anglais pré- 
sente des qualités éminentes que nous nous 
sommes plu à reconnaître (2), mais il est em- 
preint d'un égoïsme qui est allé parfois jusqu'à 
la férocité. L'Angleterre n'a reculé devant au- 
cun moyen dans la réalisation de ses vues. Le 
Français, au contraire, à ses nombreux défauts, 
mêle un sentiment de générosité presque che- 
valeresque. Les aptitudes n'offrent pas moins 
de diversité. Le génie de l'Angleterre est es- 
sentiellement maritime, commercial, colonisa- 
teur. Celui de la France est plutôt orienté vers 
les vastes domaines de la pensée. Les destinées 
des deux nations sont différentes, et leur rôle, 
distinct dans l'harmonie de l'ensemble. Pour 



(1) La terrible guerre civile des Deux-Roses, York et Lan- 
castre, qui éclata peu après la guerre de Cent ans, et faillit 
conduire l'Angleterre à sa perte, montre qu'en ce pays même 
l'unité n'était pas faite. Comment aurait-elle pu s'établir avec 
des éléments aussi disparates que ceux ajoutés par la con- 
quête de la France ? 

(2) Voir le Problème de l'Être, chap. sur la Volonté. 



228 JEANNE d'arc MEDIUM 

parcourir ses voies naturelles et garder la plé- 
nitude de son génie propre, chacune d'elles de- 
vait, avant tout, conserver sa liberté d'action, 
sauvegarder son indépendance. Réunis sous 
une domination commune, ces deux aspects du 
génie humain se seraient contrariés, entravés 
dans leur essor respectif. C'est pour cela, qu'au 
quinzième siècle, le génie de la France étant 
menacé, Jeanne d'Arc est devenue, sur l'échi- 
quier de l'histoire, le champion de Dieu contre 
TAngleterre. 



Jeanne d'Arc a joué un grand rôle militaire ; 
or, de nos jours, le militarisme tombe en 
discrédit. Sous le nom de pacifisme, des pen- 
seurs, animés pour la plupart des intentions les 
plus louables, mènent, dans notre pays, une 
vigoureuse campagne contre tout ce qui rap- 
pelle l'esprit belliqueux du passé et. les luttes 
entre nations. 

Certes, l'idée de patrie a produit d'incontes- 
tables abus. C'est la condition de toutes les 
choses humaines. Ce n'est pas moins un droit 
et un devoir pour tous les peuples, de se rap- 
peler leurs gloires et de s'enorgueillir de leurs 
héros. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE PATRIE 229 

Le militarisme est un mal, nous en conve- 
nons. Mais n'est-il pas un mal nécessaire ? La 
paix universelle est un beau rêve, et la solution 
par l'arbitrage de tous les différends interna- 
tionaux, une chose éminemment désirable. Reste 
à savoir si la paix assurée, prolongée, n'amène 
pas des maux d'un autre ordre. 

« Rien qu'au dix-neuvième siècle, dit M. Gh. 
Richet, il est mort, de par la guerre, quinze 
millions de braves gens (1). Tout le passé n'est 
qu'une stérile boucherie. On rougirait de vou- 
loir perpétuer cette infamie. » Et l'auteur con- 
vie l'humanité à des œuvres de vie plutôt qu'à 
une lugubre besogne de mort. 

Ces sentiments font honneur à M. Ch. Ri- 
chet. Cependant, pour voir clair en cette ques- 
tion, il faudrait s'élever un peu au-dessus des 
horizons de la vie présente, et embrasser la vaste 
perspective des temps assignés à l'évolution 
des âmes humaines. La vie actuelle, on le sait, 
n'est qu'un point dans l'immensité de nos desti- 
nées; tout ce qui s'y rapporte ne saurait donc 
être compris ni jugé, si on fait abstraction de 
ce qui la précède et de ce qui la suit. Or, c'est 
précisément le cas de M. Richet, qui est scep- 



(1) Ch. Richet, le Passé de la guerre et VAucnir de la paix. 
Paris, Ollendorf, 1907. 



230 JEANNE d'arc MEDIUM 

tique de sa nature, peu renseigné sur l'Au-delà 
et même, suivant sa propre expression, qui « n'a 
pas besoin de FAu-delà ». 

Quant à la mort par la guerre, écoutons ce 
que disent à ce sujet la sagesse antique et la 
sagesse moderne. 

A son disciple Ardjuna, qui hésite à livrer 
combat aux puissances du mal et à sacrifier des 
vies humaines, Krishna, le fondateur du brah- 
manisme, dit ceci : 

« Les sages ne se lamentent ni sur les tristesses 
de la vie, ni sur la mort qui les termine. Tu oublies 
que moi, toi et tous ces chefs d'armée, nous avons 
toujours existé et que nous ne cesserons jamais d'être, 
alors qu'à la place de nos corps usés, nous en seront 
donnés d'autres, animés d'une nouvelle vie? Envisage 
donc avec le calme d'une âme impassible les joies et 
les douleurs de la vie. La vie de toute créature défie 
toute destruction, car l'âme incarnée est éternelle. 
N'étant pas née, elle ne saurait mourir. Ne t'inquié- 
tant ni de la naissance ni de la mort, regarde en 
face le devoir qui t'incombe; or, ton devoir en ce 
jour est de Kvrerune juste et légitime bataille. Toute 
abstention de ta part serait une lâcheté qui te désho- 
norerait à tout jamais. Tué, tu gagneras le ciel ; 
vainqueur, tu posséderas la terre. Lève-toi donc, fils 
des héros et combats avec la ferme résolution de 
vaincre (i). » 

(1) Bhcujavad Gila. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE PATRIE 231 

Écoutons maintenant la parole d'un des 
plus grands psychologues de notre époque : 
William James, recteur de l'Université Har- 
vard (1): 

« Un instinct profond et indéracinable est celui 
qui nous empêche de considérer la vie comme une 
simple farce ou une élégante comédie. Non, la vie 
est une âpre tragédie, et ce qui en elle a le plus de 
saveur, c'est ce qui est le plus amer. Sur la scène du 
monde, c'est l'héroïsme seul qui tient les grands 
rôles. C'est dans l'héroïsme, nous le sentons bien, 
que se trouve caché le mystère de la vie. Un homme 
ne compte pas, quand il est incapable de faire aucun 
sacrifice. » 

Quelles fins réelles poursuivons-nous dans 
nos vies multiples, à travers la succession de 
nos existences sur la terre et les autres mon- 
des ? Le but de Uâme dans sa course, nous 
Tavons démontré (2), c'est la conquête de l'ave- 
nir, l'édification de sa destinée par l'effort per- 
sistant. Or, la paix indéfinie, sur des mondes 
inférieurs et au sein des sociétés encore peu 
évoluées comme les nôtres, favorise le déve- 
loppement de la mollesse et de la sensualité, 
qui sont les poisons de l'âme. La recherche 

(1) William James, VExpèrience religieuse, p. 312, 

(2) Voir L. Denis, le Problème de la Deslinée, passini. 



232 JEANNE d'arc MEDIUM 

exclusive du bien-être, la soif de richesse, de 
confort, qui caractérisent notre époque, sont des 
causes d'affaiblissement de la volonté et de la 
conscience. Elles détruisent en nous toute viri- 
lité et nous font perdre tout ressort, toute force 
de résistance aux heures adverses. 

Au contraire, la lutte fait naître en nous des 
trésors d'énergie, qui s'accumulent dans les pro- 
fondeurs de l'âme et finissent par faire corps 
avec la conscience. Après avoir été longtemps 
orientées vers le mal, dans nos stades évolu- 
tifs inférieurs, par suite de l'ascension et du 
progrès de l'être ces forces se transforment 
peu à peu en énergies pour le bien. Car c'est 
le propre de l'évolution de transmuter les puis- 
sances mauvaises de Pâme en forces bienfai- 
santes. C'est là la divine et suprême alchimie. 

La guerre apprend à l'homme à mépriser la 
douleur, à affronter les privations et la mort. 
Les énergies intérieures, ainsi acquises, au lieu 
de continuer à se répandre au dehors, se tour- 
nent plus tard, avec le progrès de l'âme, contre 
ses propres passions et lui assurent le triomphe 
dans la lutte contre le sensualisme déprimant, 
contre le mal et la souffrance. 

La menace des guerres étrangères peut être 
aussi salutaire pour les peuples en voie d'évo- 
lution, que pour les individus. Elle fait l'union 



JE-VNNE d'arc et l'idÉE DE PATRIE 233 

au dedans. La paix assurée et prolongée favo- 
rise les divisions intestines; elle fomente la 
guerre civile, comme nous le voyons en ce mo- 
ment par les grèves qui se multiplient autour 
de nous. Dans les luttes engagées, les revers 
eux-mêmes sont plus utiles que les triomphes; 
le malheur rapproche les âmes et prépare leur 
fusionnement. Les revers sont des coups frap- 
pés sur une nation ; mais, comme le marteau du 
sculpteur, ces coups la rendent plus belle, car 
chacun d'eux a une répercussion au fond des 
cœurs, y éveille des émotions et en fait surgir 
des vertus cachées. C'est aussi dans la résis- 
tance à la fortune adverse que se trempent et 
grandissent les caractères. 

Dans l'évolution grandiose de l'être, la qua- 
lité la plus essentielle, c'est le courage. Sans 
elle, comment pourrait-il surmonter les obs- 
tacles innombrables qui s'accumulent sur sa 
route ? C'est pourquoi, dans les mondes infé- 
rieurs, demeures et écoles des âmes nouvelles, 
la lutte est la loi générale de la nature et des 
sociétés; car, dans la lutte, l'être acquiert les 
énergies premières, indispensables pour dé- 
crire plus tard son immense trajectoire à tra- 
vers le temps et l'espace. 

Ne le voyons-nous pas dès cette vie ? Celui 
qui, dans l'enfance, a reçu une éducation forte, 



234 JEANNE d'arc MEDIUM 

qui a été trempé par de grands exemples ou 
par le malheur, qui, jeune encore, a appris l'aus- 
térité et le sacrifice, n'est-il pas mieux préparé 
à un rôle important, à une action profonde ? 
Tandis que chez l'enfant trop choyé, habitué à 
l'abondance, à la satisfaction de ses fantaisies et 
de ses caprices, les qualités viriles s'éteignent 
et les ressorts de Tâme se détendent. Trop de 
bien-être amollit. Pour ne pas s'attarder dans 
la voie, il faut les nécessités qui aiguillonnent, 
les dangers qui suscitent Teffort. 

Quant aux sociétés terrestres, leur état mo- 
ral présente plus d'une analogie avec les lois 
de l'atmosphère. Lorsque celle-ci, après une 
longue période de calme, au cours de l'été, 
s'altère et se sature d'émanations malsaines, un 
orage violent vient presque toujours purifier 
l'air et rétablir l'équilibre rompu. Ainsi, 
lorsque, à la faveur d'une longue paix, les pas- 
sions, les convoitises, les égoïsmes sont arrivés 
à leur paroxysme, lorsque la corruption monte, 
monte et s'étend, alors, tôt ou tard, des événe- 
ments imprévus, de brusques secousses, de 
rudes épreuves, viennent rappeler les hommes 
au sentiment des graves réalités de l'existence, 
La guerre est souvent la forme que revêtent 
ces événements. Elle relève les esprits en 
meurtrissant les corps. C'est une purgation vio- 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE PATRIE 235 

lente pour les sociétés. Elle est plus profitable 
aux vaincus qu'aux vainqueurs, car elle les 
éclaire sur leurs faiblesses et leur apporte les 
dures leçons de l'expérience. 

Aussi, quoi qu'on fasse, on ne parviendra 
à assurer complètement la paix et l'harmonie 
parmi les hommes, que par un relèvement des 
caractères et des consciences. Notre bonheur, 
notre sécurité parfaite, ne l'oublions pas, sont 
en rapport direct avec notre capacité pour le 
bien. Nous ne pouvons être heureux que dans 
la mesure de nos mérites. Le fléau de la 
guerre, comme tous ceux qui frappent l'huma- 
nité, ne disparaîtra qu'avec la cause de nos 
erreurs et de nos vices. 



XIV. — Jeanne d'Arc et l'idée d'humanité 



Je n'ai jamais tué personne. 
Jehanne. 

Nous ne prétendrons pas que Jeanne d'Arc 
nous ait apporté, la première, la notion d'hu- 
manité. Bien avant elle, et dans tous les temps, 
la plainte de ceux qui souffrent a éveillé dans 
les âmes sensibles un sentiment de pitié, de 
compassion, de solidarité. Mais, au cours de la 
guerre de Cent ans, ces qualités étaient deve- 
nues bien rares, particulièrement dans l'entou- 
rage de Jeanne, parmi ces soudards brutaux, 
qui avaient fait de la guerre une œuvre de ra- 
pine et de brigandage. Au milieu de cette 
époque de fer et de sang, la vierge lorraine 
nous fait entendre le langage de la pitié, de la 
bonté. 

Sans doute, elle s'est armée pour le salut de 
la France ; mais, lorsque l'heure de la lutte est 
passée, elle redevient la femme au cœur tendre, 
l'ange de douceur et de charité. Partout, elle 
s'oppose aux massacres, elle offre toujours la 



JEANNE D ARC ET l'iDÉE d'iILMANITÉ 237 

paix avant d'attaquer (1). Trois fois devant Or- 
léans, elle réitère ses offres en ce sens. Elle 
secourt les blessés et même les blessés an- 
glais (2). Elle soulage les malheureux ; elle 
souffre de toutes les souffrances humaines. 

Dans cette sombre nuit féodale, le quinzième 
siècle se montre plus sombre, plus sinistre en- 
core que les autres siècles. C'est celui où l'on 
vit un roi d'Aragon tuer son fils, et un comte 
de Gueldre, son père. Un duc de Bretagne fait 
assassiner son frère, et une comtesse de Foix, 
sa sœur. A travers la nuée sanglante qui s'élève, 
Jeanne nous apparaît comme une vision d'en 
haut; sa vue repose et console du spectacle des 
égorgements. N'a-t-elle pas prononcé ces dou- 
ces paroles : « Jamais je n'ai vu sang de Fran- 
çais que les cheveux ne me levassent (3) ! » 

A la cour de Charles Yll, il ne se commet- 
tait pas seulement des rapines et des brigan- 
dages de toute sorte, les meurtres aussi y 

(1) Voir sa lettre aux Anglais : Procès de condamnation. 
5* interrogatoire public. 

(2) Voirie témoignage de Louis de Contes : « Jeanne, dit-il, 
qui était très compatissante, eut pitié d'une telle boucherie. 
Elle vit un Français, qui conduisait des prisonniers, frapper 
l'un d'eux à la tète si rudement, que l'homme tomba comme 
mort. Elle descendit de cheval et fit confesser l'Anglais. Elle 
lui soutenait la tète et le consolait selon son pouvoir. » 
J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I, p. 213." 

(3) Déposition de son intendant Jean d'Aulon. 



238 JEANNE d'arc MEDIUM 

étaient fréquents. Le premier chambellan, de- 
venu plus tard le favori du roi, le sire de Giac, 
avait assassiné sa femme, Jeanne de Naillac, 
afin d'épouser la riche comtesse de Tonnerre, 
Catherine de l'Isle-Bouchard. Lui-même est 
noyé sur les instigations du connétable de Ri- 
chemont, dont il gêne la politique, et de La 
Trémoille qui convoite sa femme, après avoir 
si fort maltraité la sienne qu'elle en était 
morte. Un autre favori de Charles VII, Le Ca- 
mus de Beaulieu, est assassiné sous les yeux 
de ce prince. Le comte d'Armagnac arrache un 
testament en sa faveur au maréchal de Séverac, 
qu'il a séquestré, et le fait tuer ensuite (1). 

C'est dans ce milieu monstrueux que la 
bonne Lorraine est appelée à intervenir. Sa 
tâche en sera d'autant plus pénible, et sa sensi- 
bilité multipliera pour elle les causes de souf- 
france. Certains écrivains ont voulu voir en 
Jeanne d'Arc une sorte de virago, de vierge 
guerrière exaltée par Tamour des combats. 
Rien n'est plus faux ; cette opinion est démen- 
tie par les paroles et les actes de Fhéroïne. 
Certes, elle sait braver le péril et s'exposer 
aux coups de l'ennemi. Mais, même au milieu 
des camps ou dans le choc des batailles, elle ne 

(1) D'après Lavisse, Histoire de France, t. IV, pp. 24, 27. 



JEANNE d'arc ET l'idÉE d'iIUMANITÉ 239 

s'est jamais départie de la douceur et de la mo- 
destie inhérentes à la femme. Elle était bonne et 
pacifique par nature. Jamais elle ne livre un com- 
bat aux Anglais, sans les inviter préalablement 
à s'éloigner. Quand ils se retirent sans lutte, 
comme le 8 mai, devant Orléans, ou bien quand ils 
cèdent sous l'efFort des Français, elle commande 
de les épargner : « Laissez-les s'en aller, disait- 
elle, ne les tuez pas. Leur retraite me suffit. » 

Au cours des interrogatoires de Rouen, on 
lui demande : « Qu'aimiez-vous mieux, de votre 
étendard ou de votre épée ? » Elle répond : 
« J'aimais beaucoup plus, voire quarante fois 
plus mon étendard que mon épée. Je n'ai ja- 
mais tué personne (1) ! » 

Pour se garder des entraînements de la lutte, 
elle tenait toujours sa bannière à la main, parce 
que, disait-elle encore : « Je ne veux pas me 
servir de mon épée. » Parfois, elle se jetait au 
plus fort des mêlées, au risque d'être tuée ou 
prise. A ces moments, disent ses compagnons 
d'armes, elle n'était plus elle-même. Aussitôt 
le péril passé, sa douceur, sa simplicité repre- 
naient le dessus (2). Même dans l'action, sa 



(1) Quatrième interrogatoire public. 

(2) Procès de réhabilitation. Témoigndiges de Dunois, du duc 
d'Alençon, de Thibauld d'Armagnac, du président Simon 
Charles. 



240 JEANNE d'arc MÉDIUM 

sensibilité se réveille, la femme reparaît : «Quand 
elle se sentit blessée, dit le texte, elle eut peur 
et pleura, puis, après quelque temps, elle dit : 
Je suis consolée. » Ses craintes, ses larmes la 
rendent encore plus touchante à nos yeux. Elles 
prêtent à son caractère ce charme, cette force 
mystérieuse qui sont un des plus puissants 
attraits de son sexe. 

Jeanne, disions-nous, avait le cœur sensible. 
Les injures de ses ennemis l'atteignaient pro- 
fondément : « Quand les Anglais l'appelaient 
ribaude, dit un témoin, elle fondait en larmes. » 
Puis, dans la prière qu'elle adressait à Dieu, 
elle purifiait son âme de tout ressentiment, et 
elle pardonnait. 

Au siège d'Orléans, un des principaux chefs 
anglais, Glasdale, l'accablait d'invectives dès 
qu'il l'apercevait. Il se trouvait au fort des Tou- 
relles le jour de Tattaque, et se mit à vociférer 
contre elle du haut du boulevard. Peu après, 
lorsque la bastille fut emportée d'assaut, ce 
capitaine tomba tout armé dans la Loire et fut 
noyé : « Jeanne, — ajoute le même témoin, — 
émue de pitié, se prit à pleurer fortement pour 
Pâme de Glasdale et des autres, noyés là en 
grand nombre (1). » 

(1) J. Fadre, Procès de réhabililation. Déposition de Jean 
Pasquerel, t. I, p. 227. 



JEANNE d'arc ET l'idÉE d'hUMAMTÉ 241 



Jeanne d'Arc n'est donc pas seulement la 
vierge des combats. Dès que la lutte a cessé, 
l'ange de miséricorde reparaît en elle. Enfant, 
nous Pavions vue secourir les pauvres et soi- 
gner les malades. Devenue chef d'armée, elle 
saura enflammer les courages à l'heure du dan- 
ger ; mais, aussitôt que la bataille prend fin, 
elle s'attendrit sur l'infortune des vaincus et 
s'efForce d'adoucir pour eux les maux de la 
guerre. A l'encontre des mœurs du temps, dans 
la mesure où l'intérêt supérieur de la France 
le permet, et au risque de sa propre vie, elle 
défendra les prisonniers et les blessés qu'on 
veut égorger. Aux mourants même, elle s'ef- 
forcera de rendre la mort moins cruelle. 

Au moyen âge, la coutume était de faire 
« main basse sur les vaincus. Gens de petit et 
moyen état, dit le colonel Biottot(l), étaient 
massacrés et, quelquefois, les grands eux- 
mêmes. Mais Jeanne s'interpose ; état n'est pas 
crime, ni pour les petits ni pour les grands ; 
elle les veut tous saufs, s'ils ont posé les armes. 
A Jargeau, c'est à grand'peine qu'elle arrache 
à la mort le comte de SufFolk, qui commandait 

(1) Colonel BiOTTOT, les Grands Inspirés devant la Science^ 
p. 183. 

14 



242 JEANxNE D ARC MÉDIUM 

la forteresse, après avoir commandé le siège 
d'Orléans. » 

Les Anglais, lorsqu'ils la tenaient en leur 
pouvoir et faisaient instruire son procès, au- 
raient dû faire entrer en ligne de compte ces 
actes généreux de la Pucelle ; cependant, pas 
une voix ne s'éleva devant ses juges de Rouen 
pour les rappeler. Ses ennemis ne songeaient 
qu'à assouvir leur basse rancune. 

Pourtant, il faut le reconnaître, bien avant 
même que le mot ait été prononcé, Jeanne a 
appliqué le droit des gens. Elle devançait ainsi 
les novateurs, qui convieront le monde à la pra- 
tique de l'égalité et de la fraternité entre les 
individus et les nations, qui évoqueront, dans 
les temps futurs, les principes d'ordre, d'équité, 
d'harmonie sociale, appelés à régir une huma- 
nité vraiment civilisée. A ce point de vue en- 
core, la bonne Lorraine prépare les bases d'un 
meilleur avenir et d'un monde nouveau. 

On le voit, Jeanne sut établir une juste me- 
sure en toutes choses. Dans cette âme si bien 
équilibrée, l'amour du pays passe avant tous 
les autres, mais ce sentiment n'est pas exclusif, 
et sa pitié, sa commisération s'éveillent au 
spectacle de toute douleur humaine. 

On a beaucoup abusé du mot humanité à notre 
époque, et, par une vaine et puérile sensiblerie, 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE d'hUMANITÉ 243 

nous avons vu plus d'une fois des penseurs, des 
écrivains, faire table rase des intérêts et des 
droits de la France, au profit de vagues person- 
nalités ou de groupements hypothétiques. On 
ne nous fera jamais entendre que l'on puisse 
aimer des nègres, des jaunes ou des rouges, 
que l'on n'a jamais vus, plus que ses proches, 
plus que sa famille, plus que sa mère ou ses 
frères. Et la France est aussi notre mère. Oui, 
il faut être bon et humain envers tous. Dans 
bien des cas cependant, il n'y a là qu'un sophisme 
dont on abuse. Si nous allions au fond des 
choses, nous nous apercevrions tout simple- 
ment que certains de ces grands humanitaires, 
en se forgeant par leurs théories des devoirs 
fictifs, qu'ils savent bien n'avoir jamais à rem- 
plir, cherchent à en éluder d'autres, impérieux 
et immédiats, envers ceux qui les entourent, 
envers la France, leur pays. 

Beaucoup, par un excès contraire, détestent 
tout ce qui leur est étranger : ils nourrissent 
une rancune aveugle pour les peuples qui se 
sont tournés contre nous. Que nos revers ne 
nous rendent pas injustes, et ne nous empêchent 
pas de reconnaître les qualités et la bravoure 
des nations qui nous ont vaincus ! A la ques- 
tion : (.(. Dieu hait-il les Anglais ? » Jeanne ré- 
pond : « De la haine de Dieu pour les Anglais, 



JEANNE D ARC MEDIUM 



je ne sais rien, mais il veut qu'ils quittent la 
France et retournent chez eux (1). » 

Gomme Jeanne, soyons équitables et ne haïs- 
sons pas nos ennemis. Sachons honorer le mé- 
rite, même chez un adversaire. Défendons nos 
droits, notre patrimoine quand il le faut, mais 
ne provoquons personne. 

A ce point de vue, la vierge lorraine nous 
donne plus qu'une leçon de patriotisme, elle 
nous donne une leçon vivante d'humanité. 
Quand elle s'arme, c'est bien moins au nom de 
la loi de lutte qu'au nom de la loi d'amour, bien 
moins pour attaquer que pour défendre et sau- 
ver. Même sous l'armure, les plus belles qua- 
lités de la femme se révèlent en elle : l'esprit 
de renoncement, le don spontané, absolu de 
soi, la compassion profonde pour tout ce qui 
soufFre, l'attachement poussé jusqu'au sacrifice 
pour l'être aimé : époux, enfant, famille, patrie, 
l'ingéniosité de son sens pratique et de ses in- 
tuitions pour la défense de leurs intérêts, en 
un mot son dévouement jusqu'à la mort pour 
tout ce qui lui est cher. C'est en ce sens que 
Jeanne d'Arc synthétise et personnifie ce qu'il 
y a de plus noble, de plus délicat et de plus 
beau dans Pâme des femmes de France. 

(1) Huitième interrogatoire secret. 



XV. — Jeanne d'Arc et l'idée de religion. 



J'aime Dieu de tout mon cœur. 
Jehanne. 

Jeanne a les croyances de son époque : « Je 
suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chré- 
tienne (1), » répondait-elle à ses juges et exa- 
minateurs, aussi souvent que ceux-ci l'interro- 
geaient sur sa foi. Il ne pouvait en être autre- 
ment. C'est dans les convictions et les espé- 
rances des hommes de son temps, qu'elle devait 
puiser les ressources, les élaii« nécessaires au 
salut de la France. Le monde invisible l'assis- 
tait ; il se révélait à elle sous les formes et les 
apparences familières à la religion du moyen 
âge. D'ailleurs, qu'importent les formes ! Elles 
sont variables et changeantes suivant les siècles ; 
quant au fond même de l'idée religieuse, il est 
éternel, parce qu'il touche aux sources divines. 

L'idée religieuse, sous ses aspects divers, 
pénètre profondément toute l'histoire, toute la 

(1) J. Fabre, Procès de condamnai ion, pp. 166, 256, 302, etc. 

14. 



246 JEANNE d'arc MEDIUM 

vie intellectuelle et morale de l'humanité. Elle 
s'égare, elle se trompe souvent. Ses enseigne- 
ments, ses manifestations sont contestables ; 
mais elle s'appuie sur des réalités invisibles 
d'ordre permanent, immuable. L'homme ne les 
entrevoit que par degrés successifs, au cours 
de sa lente et pénible évolution. 

Les sociétés humaines ne peuvent se passer 
d'idéal religieux. Dès qu'elles cherchent à le 
refouler, à le détruire, aussitôt le désordre 
moral augmente et l'anarchie dresse sa tête 
menaçante. Ne le voit-on pas à notre époque ? 
Nos lois terrestres sont impuissantes à réfréner 
le mal. Pour comprimer les passions, il faut la 
force intérieure et le sentiment des responsabi- 
lités que procure la notion de l'Au-delà. 

L'idée religieuse ne peut périr. Elle ne se 
voile un instant que pour reparaître sous d'autres 
formes, mieux appropriées aux besoins des 
temps et des milieux. 

Jeanne, avons-nous dit, est animée des senti- 
ments religieux les plus élevés. Sa foi en Dieu 
qui l'a envoyée est absolue ; sa confiance en 
ses guides invisibles est sans bornes; elle 
observe fidèlement les rites et les pratiques 
religieuses de son temps ; mais, quand elle con- 
fesse sa foi, elle s'élève au-dessus de toutes les 
autorités établies en ce monde. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 247 

L'ardente croyance de l'héroïne s'inspire 
directement des choses d'en haut ; elle ne relève 
que de sa conscience. En effet, à qui obéit-elle 
par-dessus tout ? Ce n'est pas à PÉglise ; c'est 
aux voix qu'elle entend. Il n'y a pas d'intermé- 
diaire entre elle et le Ciel. Un souffle est passé 
sur son front, qui lui apporte l'inspiration puis- 
sante, et cette inspiration domine toute sa vie^ 
règle tous ses actes. 

Rappelons-nous la scène de Rouen, lorsque 
l'évêque de Beauvais, suivi de sept prêtres, 
pénètre dans son cachot pour l'interroger : 
« Jeanne, dit l'évêque, voulez-vous vous sou- 
mettre à l'Église ? » 

Elle répond : « Je m'en réfère à Dieu pour 
toutes choses, à Dieu qui m'a toujours inspi- 
rée ! » 

D. « Voilà une parole bien grave. Entre vous 
et Dieu, il y a l'Église. Voulez-vous, oui ou non, 
vous soumettre à l'Église ? » 

R. (( Je suis venue vers le roi, pour le salut 
de la France, de par Dieu et ses saints esprits. 
A cette Église-là, celle de là-haut, je me sou- 
mets en tout ce que j'ai fait et dit ! » 

D. « Ainsi vous refusez de vous soumettre à 
TÉglise ; vous refusez de renier vos visions 
diaboliques ? » 

R. « Je m'en rapporte à Dieu seul. Pour ce 



248 JEANNE d'arc MEDIUM 

qui est de mes visions, je n'accepte le jugement 
d'aucun homme ! » 

Dans la droiture de sa raison, Jeanne com- 
prend bien que cette Église n'est pas celle de 
Dieu. La puissance éternelle n'a aucune part 
dans les iniquités humaines. Cela, elle ne peut 
le démontrer à l'aide d'arguments subtils et 
savants ; elle l'exprime par des paroles brèves, 
nettes, brillantes comme l'éclair qui jaillit d'une 
lame d'acier. Elle obéira à l'Eglise, mais à la 
condition que ses exigences soient conformes 
aux volontés d'en haut : « Dieu le premier 
servi ! » 

Ce qui prime tout dans les vues religieuses 
de Jeanne d'Arc, c'est la communion par la 
pensée et les actes avec le monde invisible, le 
monde divin. C'est par elle que se réalisent les 
grandes choses, c'est d'elle que viennent les 
profondes intuitions. Cette communion n'est 
possible que dans certaines conditions d'éléva- 
tion morale, et ces conditions, Jeanne les réu- 
nissait au plus haut degré. Pour les obtenir chez 
ceux qui l'entouraient, elle faisait appel à leurs 
sentiments religieux, les obligeant à se con- 
fesser et à communier ; elle chassait du camp 
les filles de joie ; elle ne marchait à l'ennemi 
qu'au bruit des prières et au chant des can- 
tiques. Tout cela peut surprendre à notre 



JEANNE d'arc ET LTDÉE DE RELIGION 219 

époque sceptique ; en réalité, c'étaient les 
seuls moyens par lesquels elle pouvait provo- 
quer, dans ces temps de foi aveugle et chez 
ces hommes grossiers, l'exaltation nécessaire. 
Dès que cet entraînement moral cesse, que les 
intrigues des courtisans et des jaloux ont fait 
leur œuvre, dès que les habitudes vicieuses et 
les mauvais sentiments reprennent le dessus, 
on voit revenir Theure des échecs et des 
revers. 

Peu importent aux puissances supérieures 
les formes du culte et l'appareil religieux ; ce 
qu'on demande aux hommes, c'est l'élévation 
du cœur et la pureté des sentiments. Gela, on 
peut l'obtenir dans toutes les religions, et même 
en dehors et au-dessus des religions. Nous 
le sentons bien, nous, spirites, qui, au milieu 
des railleries et des difficultés sans nombre, 
allons de par le monde, proclamant la vérité, 
sans autre appui que ce soutien des Entités 
invisibles qui ne nous a jamais fait défaut. 

Par-dessus tout, ce qui caractérise Jeanne, 
c'est sa confiance, confiance au succès, con- 
fiance en ses voix, confiance en Dieu. Dans la 
lutte ardente, aux heures indécises du combat, 
elle fait partager ce sentiment à tous ceux qui 
l'entourent et combattent près d^elle. Sa foi 
dans la victoire est si grande, qu'elle devient un 



250 JEANNE d'arc MÉDIUM 

des éléments essentiels du triomphe définitif. 

Et cette confiance, toute sa vie en est impré- 
gnée. Dans les fers, devant ses juges, elle croit 
encore à la délivrance finale ; elle l'affirme sans 
cesse avec fermeté. Ses voix lui ont dit qu'elle 
serait délivrée « par grande victoire ». Mais 
ce n'était là qu'une figure ; en réalité, il s'agis- 
sait du martyre. Elle ne l'entendit pas tout 
d'abord dans ce sens. Elle compta longtemps 
sur le secours des hommes. Remarquons que 
cette erreur était nécessaire. La promesse de 
ses voix fut sa ressource suprême aux jours 
douloureux du procès. Elle puisait en elle sa 
ferme assurance devant le tribunal. Et même à 
l'heure du sacrifice, elle marchera à la mort avec 
confiance. Son dernier cri, s'élevant du scindes 
flammes qui la dévorent, sera encore une affir- 
mation de sa croyance : « Non, mes voix ne 
m'ont pas trompée ! » 

A peine quelques doutes effleureront-ils sa 
pensée à Melun, à Beaurevoir, à Saint-Ouen de 
Rouen. Pauvre jeune fille ! qui oserait lui en 
faire un reproche, à son âge et dans sa situation 
difficile ? Le dénouement lui resta caché jus- 
qu'au bout. Comment aurait-elle pu avancer 
dans Savoie ardue, si elle avait su d'avance tout 
ce qui l'attendait ! C'est un bienfait d'en haut 
qu'un voile nous cache l'heure d'angoisse, la 



JEANNE d'arc ET l'idÉE DE RELIGION 251 

douloureuse épreuve qui couronnera la vie. Ne 
vaut-il pas mieux que nos illusions s'effeuillent 
lentement, et que l'espérance persiste au fond 
de nos cœurs ? Le déchirement en sera moins 
grand . 

A mesure cependant que Jeanne se rapproche 
du terme de sa carrière, la terrible vérité se 
dessine plus nettement : « J'ai demandé à mes 
voix si je serais brûlée. Elles m'ont répondu : 
Attends-toi à Notre-Seigneur et il t'aidera. — 
Prends tout en gré ; ne te chaille (soucie) de 
ton martyre. Tu viendras enfin en Paradis (1). >> 

Aux heures sinistres, quand toute espérance 
s'écroule, l'idée de Dieu est le suprême refuge. 
Il est vrai qu'elle n'a jamais été absente de la 
pensée de Jeanne. Au contraire, elle a dominé 
toute son existence. Mais, aux heures d'agonie, 
elle la pénétrera d'une intensité plus vive, elle 
la préservera des faiblesses du désespoir. Des 
profondeurs infinies descendra le rayon conso- 
lateur, qui illuminera le sombre cachot où elle 
endure mille maux, mille injures depuis près 
de six mois, et un coin du ciel s'ouvrira à son 
clair regard de voyante. Les choses de la terre 
se voilent de tristesse. L'espoir delà délivrance 
s'affaiblit dans son cœur. L'ingratitude, la noire 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation^ pp. 325, 159. 



252 JEANNE d'arc MEDIUM 

perfidie des hommes, la méchanceté féroce de ses 
juges se montrent à elle dans toute leur laide 
nudité. La réalité poignante apparaît. Mais les 
splendeurs d'un monde plus beau filtrent à tra- 
vers les barreaux de sa prison. Par delà le 
gouffre effrayant qu'il faudra franchir, plus 
loin que le supplice, plus loin que la mort, 
elle entrevoit l'aube des choses éternelles. 

La souffrance est, nous le savons, le couron- 
nement d'une vie bien remplie. Rien de com- 
plet, rien de grand sans elle. C'est l'affinage des 
âmes, l'auréole qui nimbe le front des saints 
et des purs. 11 n'est pas d'autre issue vers les 
mondes supérieurs. Et c'est là ce qu'il faut 
entendre par le mot « paradis », le seul capable 
d'exprimer aux hommes de ce siècle, l'idée de 
cette vie spirituelle que baignent des rayons et 
des harmonies qui ne s'éteignent jamais. 

Jeanne n'a personne sur la terre à qui confier 
sa peine. Mais Dieu n'abandonne pas ses mis- 
sionnaires. Invisible et présent, il estFami tou- 
jours fidèle, le soutien puissant, le père tendre 
qui veille sur ses enfants malheureux. C'est 
pour l'avoir méconnu, c'est pour avoir dédai- 
gné les forces, les secours d'en haut, que 
l'homme actuel ne trouve plus de soutien dan& 
ses épreuves, de consolation dans sa douleur. 
Si la société contemporaine s'agite fiévreuse et 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 253 

roule dans rincohérence des idées et des sys- 
tèmes, si le mal grandit en elle, si nulle part elle 
ne trouve la stabilité et le contentement inté- 
rieur, c'est qu'elle s'est attachée aux choses 
apparentes et de surface et veut ignorer les 
vraies joies, les ressources profondes du monde 
invisible. Elle a cru trouver le bonheur dans le 
développement de ses richesses matérielles, et 
n'a fait qu'augmenter le vide et l'amertume 
des âmes. De toutes parts s'élèvent les cris de 
fureur, les âpres revendications. La notion du 
devoir s'afFaiblit et les bases de l'ordre social 
sont ébranlées. L'homme ne sait plus aimer, 
parce qu'il ne sait plus croire. Il se tourne vers 
la science. Mais la science actuelle, comme 
écrasée sous le poids de ses découvertes, reste 
impuissante à lui procurer la confiance en l'ave- 
nir et la paix intérieure. 

Le matin même du supplice, Jeanne dit à 
maître Pierre Morice : « Par la grâce de Dieu, 
ce soir, je serai en paradis (1). » 

Elle s'est résignée au martyre , et l'affron- 
tera le cœur haut, avec une âme digne. La mort, 
même la plus cruelle, n'est-elle pas préférable 
à ce qu'elle endure depuis six longs mois ? La 



(11 J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 126. Déposi- 
ion du curé Riquier. 

15 



254 JEANNE d'arc MEDIUM 

pensée de la mort éveille dans tout être jeune 
une affreuse angoisse. Cette angoisse, Jeanne 
la subit depuis le jour où elle est entrée dans 
la cage de fer de Rouen. Ce qu'elle y a souf- 
fert n'est-il pas pire que la mort ? Les espé- 
rances, les rêves de gloire, les grands desseins, 
tout s'est évanoui comme une fumée. Qui pourra 
dire tout ce qui s'est passé en cette âme angé- 
lique, dans les longues veillées du cachot, à 
mesure que s'approchait l'heure fatale. 

« Je serai en paradis ! » disait-elle. Il faut 
expliquer de même façon ces autres paroles qui 
reflètent la croyance du temps : « Je n'ai de- 
mandé à mes voix pour récompense finale que 
le salut démon âme (1). » Sauver son âme, c'est 
l'axiome des convictions catholiques, le but 
ultime assigné par les idées religieuses du 
moyen âge. Cette idée trop étroite renferme 
pourtant un fond de vérité. En réalité, rien 
n'est sauvé, rien n'est perdu, et la justice divine 
réserve des modes de réparation pour toutes 
les fautes, de relèvement pour toutes les chutes. 
Ce précepte devrait être modifié en ce sens : 
L'âme doit sortir de la vie meilleure et plus 
grande qu'elle n'y est entrée. Bien des moyens 
sont bons pour cela : le travail, l'étude, l'épreuve, 

(1) Deuxième interrogatoire public. 



JEANNE D ARC ET l'idÉE DE RELIGION 255 

la souffrance. C'est là l'objectif que nous devons 
avoir sans cesse devant nos yeux. Pour Jeanne, 
ces paroles ont un sens plus particulier encore. 
Son souci constant est d'accomplir dignement 
la mission qui lui fut confiée, et d'obtenir, pour 
tous ses actes et tous ses dires, la sanction de 
Celui qui ne se trompe jamais. 



Chez Jeanne, le sentiment religieux ne dégé- 
nère pas en bigoterie ni en préjugés puérils^ 
Elle n'importune pas Dieu par de vaines et 
interminables sollicitations. C'est ce qui res- 
sort de ses paroles : « Je ne requiers point 
Notre-Seigneur sans nécessité (1). » Elle n'hé- 
sitera pas à combattre sous Paris le jour de la 
Nativité, malgré les reproches que certains lui 
firent à ce sujet. 

Elle aime à prier à l'église, surtout aux 
heures où celle-ci est silencieuse et solitaire, et 
que, dans le recueillement et le calme de la 
pensée, Famé s'élance plus sûrement vers Dieu. 
Mais, en réalité, quoi qu'en dise Anatole France, 
les prêtres eurent peu d'influence sur sa jeu- 

(l) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 255. 



256 JEANNE d'arc MÉDIUM 

nesse. Gomme elle l'affirme au cours des inter- 
rogatoires de Rouen, ce fut sa mère qui l'ins- 
truisit des choses de la religion : « Je n'ai appris 
ma créance d'autre que de ma mère (1). » 

Elle ne dit rien de ses voix et de ses visions 
au curé de son village, et ne prit conseil que 
d'elle-même pour tout ce qui avait rapport à 
ses Esprits protecteurs : a De croire à mes ré- 
vélations, disait-elle à Rouen, je n'en demande 
pas conseil à évêque, curé ou autre (2). » 

Jeanne a en Dieu une foi profonde ; cette foi 
est le mobile de tous ses actes et lui permet d'af- 
fronter les plus dures épreuves. « J'ai bon 
maître, dit-elle, savoir Notre-Seigneur, à qui je 
m'attends de tout et non à un autre (3). » 

Qu'importent les vicissitudes de ce monde, 
si notre pensée ne fait qu'un avec Dieu, c'est-à- 
dire avec la loi éternelle et divine ? Toutefois, 
Dieu n'est pas seulement un maître. C'est un 
père que nous devons aimer comme les enfants 
aiment celui qui leur a donné la vie. Trop 
peu d'hommes le sentent ou le comprennent ; 
c'est pourquoi ils renient Dieu dans l'adver- 
sité. Mais Jeanne l'affirme en ces termes tou- 
chants : « De tout, je m'attends à Dieu, mon 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 49. 

(2) Id., Ibid., p. 242. 
[f (3) Id., /6/V/. Admonition publique, p. 311. 






JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 257 

Créateur. Je l'aime de tout mon cœur (1). » 
En vain, les inquisiteurs, qui ne négligent 
aucun moyen de la tourmenter, cherchent à 
l'atteindre dans ses croyances et à la pousser au 
désespoir. Ils lui démontrent avec une perfide 
insistance l'abandon apparent où elle se trouve, 
ses espoirs déçus, les promesses du ciel irréa- 
lisées. Elle répond invariablement : « Que Dieu 
m'ait failli, je le nie ! » Quel exemple pour tous 
ceux que l'épreuve accable, qui accusent Dieu 
de leurs maux et souvent le blasphèment ! 

Pour elle, Dieu est aussi un juge : « Je m'at- 
tends à mon juge. C'est le Roi du ciel et de la 
terre (2). » Expression naïve pour désigner la 
puissance qui plane au-dessus de toutes les 
puissances de ce monde. Pendant toute sa vie, 
Jeanne a été victime de l'injustice des hommes. 
Elle a souftert de la jalousie des courtisans et 
des chefs de guerre, de la haine des seigneurs 
et des prêtres. Les juges de Rouen s'inspirèrent 
non de l'équité, mais de leurs préjugés et de 
leurs passions, pour la condamner. Aussi, elle 
se tourne vers le ciel et en appelle au Juge sou- 
verain, qui pèse dans sa balance éternelle les 
actions des hommes. « Je m'en attends à mon 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 30?. 

(2) Id., Ibid., p. 307. 



258 JEANNE d'arc MEDIUM 

juge ! » C'est le refuge des spoliés, des déshé- 
rités, de tous ceux que la partialité a blessés au 
cœur. Et nul ne l'invoque en vain ! 

Rien n'est plus touchant que sa réponse à 
cette question : « Savez-vous être en la grâce de 
Dieu ? — Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; si j'y 
suis. Dieu m'y garde. Je serais la plus dolente 
du monde, si je savais ne pas être en la grâce 
de Dieu (1) ! » 

La candeur de cette âme angélique a su déjouer 
la ruse de ses bourreaux. Leur question insi- 
dieuse pouvait la perdre. En répondant affirma- 
tivement, elle faisait preuve de présomption ; 
négativement, elle s'avouait coupable et justi- 
fiait toutes les suspicions. Mais son innocence 
déjoue leurs ruses astucieuses. Elle s'en remet 
au suprême Juge, qui, seul, sonde les cœurs et 
les consciences. Faut-il voir dans ces paroles la 
manifestation d'un sentiment de foi exquise, ou 
bien une de ces inspirations soudaines dont elle 
était gratifiée ? Quoi qu'il en soit, c'est là un des 
propos les plus admirables que nous devions à 
cette enfant de dix-neuf ans. 



En toutes circonstances, Jeanne se considère 

(!) J. Fabre, Procès de condamnai ion, p. 71. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 259 

comme un instrument de la volonté divine, et ne 
fait rien sans consulter les puissances invisibles. 
Elle n'agit que sur Pordre d'en haut : « C'est 
l'heure quand il plaît à Dieu. 11 faut besogner 
quand Dieu veut. Travaillez, Dieu travail- 
lera (1). » 

On le voit : d'après elle, l'intervention divine 
ne se manifeste pas seulement dans sa propre 
vie, mais dans toute vie. Tous nos actes doivent 
concorder avec le plan divin. Avant d'agir, cha- 
cun de nous doit interroger sa conscience pro- 
fonde, qui est la voix divine en nous. Elle nous 
dira dans quel sens nous devons diriger nos 
efforts. Dieu n'agit en nous et avec nous que 
par notre libre concours. Quand notre volonté 
et nos actes coïncident avec sa loi, notre œuvre 
devient féconde pour le bien, et les effets en 
rejaillissent sur toute notre destinée. 

Mais peu d'hommes écoutent la voix qui s'élève 
en eux aux heures solennelles. Emportés par 
leurs passions, leurs désirs, leurs espérances 
et leurs craintes, ils se jettent dans le tourbillon 
de la vie, pour conquérir ce qui leur est le plus 
préjudiciable ; ils s'étourdissent et s'enivrent de 
la possession des choses contraires à leurs vrai» 



(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p.i78. Déposition 
du duc d'Alençon. 



260 JEANNE d'arc MÉOIUM 

intérêts, et c'est seulement sur le tard de la 
vie que leurs illusions tombent, que leurs 
erreurs se dissipent, que le mirage des biens 
matériels s'évanouit. Alors apparaît le cortège 
des mornes déceptions ; nous constatons que 
notre agitation a été vaine, pour n'avoir pas su 
étudier et saisir les vues de Dieu sur nous et 
sur le monde. Heureux alors ceux à qui la pers- 
pective des existences à venir offre la possibilité 
de reprendre la tâche manquée, et de mieux 
employer les heures ! 

Celui qui n'a pas su voir la grande harmonie 
qui règne sur toutes choses, et le rayonnement 
de la pensée divine sur la nature et dans la cons- 
cience, celui-là est inhabile à mettre ses actes 
en concordance avec les lois supérieures. A son 
retour dans l'espace, lorsque le voile tombe, il 
aura l'amertume de constater que tout est à re- 
commencer, avec un esprit nouveau et une con- 
ception plus juste, plus élevée, du devoir et de 
la destinée. 

Pourtant, objectera-t-on, il n'est pas toujours 
facile de connaître l'heure de Dieu ; ses volon- 
tés sont obscures, parfois impénétrables. Oui, 
sans doute, Dieu se dérobe à nos regards et ses 
voies sont souvent incertaines pour nous. Mais 
Dieu ne se dissimule ainsi que par nécessité, et 
pour nous laisser une liberté plus entière. S'il 



JEANNE d'arc et l'idÉE DE RELIGION 261 

était visible à tous les yeux, si ses volontés s'af- 
firmaient avec puissance, il n'y aurait plus d'hé- 
sitation possible et, partant, plus de mérite. 
L'Intelligence qui dirige Tunivers physique et 
moral se dérobe à nos regards. Les choses sont 
disposées de telle façon que nul ne soit obligé de 
croire en elle. Si l'ordre et l'harmonie du Cos- 
mos ne suffisent pas à convaincre l'homme, il 
est libre. Rien ne contraint le sceptique d'aller 
à Dieu. Dieu se cache pour nous obliger 
à le rechercher, et parce que cette recherche 
est le plus noble exercice de nos facultés, le 
principe de leur plus haut développement. 
Mais, vienne une heure grave et décisive, si 
nous voulons bien y prendre garde, il y a tou- 
jours autour de nous ou en nous-mêmes un 
avertissement, un signe qui nous dicte le de- 
voir. C'est notre inattention, notre indifférence 
aux choses d'en haut, à leur manifestation dans 
notre vie, qui cause notre irrésolution, notre 
incertitude. Pour l'âme avertie qui les appelle, 
les sollicite, les attend, elles ne restent pas 
muettes : par mille voix, elles parlent clairement 
à^notre esprit, à notre cœur. Des faits se pro- 
duiront, des incidents surgiront d'eux-mêmes, 
qui nous indiqueront les résolutions à prendre. 
C'est dans la trame même des événements que 
Dieu se révèle et nous instruit. A nous de sa- 
is. 



262 JEANNE d'arc MEDIUM 

voir saisir et comprendre, au moment opportun, 
l'avis mystérieux et à demi voilé qu'il nous 
donne, mais n'impose pas. 

Jeanne, dans son bon sens, à la fois candide 
et profond, sait bien définir cette action provi- 
dentielle dans notre vie. Les juges de Rouen 
lui demandent : « Présentement, partiriez- vous 
si vous voyiez un point de sortie ? — Si je voyais 
la porte ouverte, je m'en irais, dit-elle, et ce me 
serait le congé de mon Seigneur (1). » 

En tout temps, la volonté d'en haut a été la 
sienne. « 11 faut que j'aille, dit-elle à Jean de 
Metz qui l'interroge à Vaucouleurs, il faut que 
j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur 
le veut. — Et quel est votre Seigneur ? — C'est 
Dieu! )) répond-elle simplement (2). Ni périls 
ni dangers ne la retiendront. Commentez aussi 
ces paroles par lesquelles elle s'élève bien au- 
dessus du miroitement des gloires ou des tris- 
tesses humaines, jusqu'aux régions de la calme 
et pure sérénité : « Qu'importe, pourvu que 
Dieu soit content ! » 

Et ceci encore qui touche au sublime. Prise 
à Compiègne et traînée de prison en prison 
jusqu'au cachot, jusqu'au bûcher de Rouen, 

(1) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 168. 

(2) Id., Procès de réhabilitation, t. I, p. 126. Déposition de 
Jean de Metz. 



JEANNE d'arc ET L'iDÉE DE RELIGION 263 

elle bénit la main qui la frappe. A ses juges qui 
cherchent à exploiter sa douleur et à ébranler 
sa foi en la mission reçue du ciel, elle répond : 
« Du moment que cela a plu à Dieu, je crois 
que c'est pour le mieux que j'aie été prise (1). » 
Ceci est plus grand et plus beau que tous ses 
succès et toutes ses victoires. 



En résumé, c'est en vain qu'on chercherait à 
torturer les textes et les faits pour démontrer 
que Jeanne d'Arc fut, en tous points, d'une ortho- 
doxie parfaite. Son indépendance religieuse 
éclate à chaque instant dans ses paroles : « Je 
m'en rapporte à Dieu seul. » 

Le langage de Jeanne, son intrépidité au mi- 
lieu des souffrances et devant la mort ne rappel- 
lent-ils pas nos ancêtres gaulois ? Devant ce 
tribunal de Rouen, la vierge lorraine nous appa- 
raît comme le génie de la Gaule, se redressant, 
superbe^ devant le génie de Rome pour reven- 
diquer les droits sacrés de la conscience. Elle 
n'admet pas d'arbitre entre elle et le ciel. 
Toute la dialectique qu'on lui oppose, toutes 
les. subtilités de l'argumentation et les forces 

(1) J. F ABï{E, Procès de condamnation, p. 137. 



264 JEANNE d'arc MEDIUM 

de l'éloquence, tout vient se briser contre cette 
volonté ferme, cette calme assurance, contre 
cette confiance inébranlable en Dieu et ses 
messagers. La parole de Jeanne a raison de 
tous les sophismes : à ses accents, ils s'effon- 
drent en poussière. C'est une aurore qui luit 
sur ces ténèbres du moyen âge, les illuminant 
d'une douce clarté. 

Remarquez que nous sommes au moment où 
vient de paraître Y Imitation de Jésus-Christ 
(l/i2Zi), œuvre attribuée à Gerson, mais dont le 
véritable auteur est resté inconnu. C'est un des 
premiers cris d'affranchissement de l'âme chré- 
tienne, qui se libère du dogme et communie 
directement avec son Dieu, sans nul intermé- 
diaire. 

Toutefois, Jeanne ignore ce qui est du domaine 
des lettres. Point n'est besoin pour elle d'études 
préalables: elle a l'intuition de la vérité. Sa 
force est dans sa foi, dans sa piété profonde^ 
piété indépendante, avons-nous dit, se dressant 
au-dessus des conceptions étroites, mesquines, 
de son époque et montant droit vers le ciel : 
tel fut son crime et la raison de son martyre. 

iVussi n'est-ce pas un des spectacles les moins 
étranges de nos temps troublés, que de voir 
rÉglise romaine sanctifier celle qu'autrefois 
elle considérait comme hérétique. La mémoire 



JEANNE d'arc ET L'idÉE DE RELIGION 265 

de Jeanne a toujours été funeste à l'Église. Déjà 
au quinzième siècle, le procès de réhabilitation 
lui avait porté un coup violent. 11 entraîna la 
chute de l'inquisition en France, et ce fut là 
encore un des bienfaits de rhéroïne.Ce sinistre 
tribunal fut achevé par un procès contre les 
Vaudois, en IZ16I. 

A cette heure, ce n'est point par PefFet d'un 
simple hasard, si tous les regards se portent de 
nouveau vers cette idéale figure. Il y a là un 
pressentiment presque unanime, une aspiration 
inconsciente de l'humanité civilisée, et comme 
un signe de l'avenir. L'Église romaine, en met- 
tant Jeanne d'Arc sur ses autels, fait un geste 
gros de conséquences ; elle signe spontané- 
ment sa propre condamnation. 

Cette jeune femme du quinzième siècle, qui 
a conversé directement avec ses voix et lu si 
clairement dans le monde invisible, estTimage 
de l'humanité prochaine, qui conversera, elle 
aussi, directement avec le monde des Esprits, 
sans l'intermédiaire des sacerdoces officiels, 
sans le secours des rites, dont l'Église a perdu 
le sens et laissé s'oblitérer la vertu. L'heure 
est venue où, de nouveau, la grande âme de 
Jeanne plane sur le monde en communion avec 
l'invisible, et inaugure le règne des adorations 
en esprit et en vérité. 



266 JEANNE d'arc MEDIUM 

Et comme c'est la loi, que toutes les grandes 
et saintes choses doivent germer dans la souf- 
france et être sacrées par la douleur, il est juste 
que les temps nouveaux et l'ère de l'Esprit pur, 
s'inaugurent sous le patronage de celle qui fut 
la victime de la théologie et la martyre de la 
médiumnité. 



Chaque religion est un reflet de la pensée 
éternelle mêlé aux ombres et aux imperfections 
de la pensée humaine. Il est parfois difficile de 
dégager les vérités qu'elle contient, des erreurs 
accumulées par l'œuvre des siècles. Cependant, 
ce qu'il y a de divin en elle projette une lumière 
qui éclaire toute âme sincère. Les religions 
sont plus ou moins vraies ; elles sont surtout 
les stations que l'esprit humain parcourt, pour 
s'élever vers des conceptions toujours plus 
larges, de l'avenir de l'être et de la nature de 
Dieu. Les formes, les manifestations religieuses 
sont discutables ; elles sont passagères et chan- 
geantes ; le sentiment profond qui les inspire, 
leur raison d'être ne l'est pas. 

L'humanité, dans sa marche vers ses desti- 
nées, est appelée à se faire une religion tou- 
jours plus pure, dégagée des formes matérielles 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 267 

et des dogmes, sous lesquels la pensée divine 
est trop souvent ensevelie. C'est une idée fausse 
et dangereuse que de vouloir détruire les con- 
ceptions religieuses du passé, comme certains 
songent à le faire. La sagesse consiste à prendre 
en elles les éléments de vie qu'elles contien- 
nent, pour construire Tédifice de la pensée fu- 
ture, dont le couronnement s'élèvera toujours 
plus haut vers le ciel. 

Chaque religion apportera à la foi de l'avenir 
un rayon de la vérité : le druidisme, le boud- 
dhisme lui donneront leur notion des vies suc- 
cessives ; la religion grecque, la divine pensée 
enfermée dans la nature ; le christianisme, la 
révélation plus haute de l'amour, l'exemple de 
Jésus vidant la coupe des douleurs et se sacri- 
fiant pour le bien des hommes. Si les formes 
du catholicisme sont usées, la pensée du Christ 
est toujours vivante. Son enseignement, sa mo- 
rale, son amour, sont encore la consolation des 
cœurs meurtris par les âpres luttes d'ici-bas. 
Sa parole peut être renouvelée ; les côtés voilés 
de sa doctrine, remis en lumière, réservent des 
trésors de beauté aux âmes avides de vie spiri- 
tuelle. 

Notre temps marquera une étape décisive de 
l'idée religieuse. Les religions, vieillies, afFais- 
sées sous le poids des siècles, ont besoin de 



h 



268 JEANNE d'arc MÉDIUM 

s'infuser d'autres principes régénérateurs, 
d'élargir leurs conceptions du but de l'existence 
et des lois de la destinée. 

L'humanité cherche sa voie vers de nouveaux 
foyers. Parfois, un cri d'angoisse, une plainte 
douloureuse, monte des profondeurs de l'âme 
vers le ciel. C'est un appel à plus de lumière. 
La pensée s'agite fiévreusement au milieu des 
incertitudes, des contradictions et des menaces 
de notre temps. Elle cherche un point d'appui, 
pour prendre son essor vers des régions plus 
belles et plus riches, que toutes celles qu'elle 
a parcourues jusqu'ici. Une sorte d'intuition 
sourde la pousse en avant. Il y a au fond de l'être 
un besoin impérieux de savoir, de connaître, de 
pénétrer le mystère auguste de l'univers et le 
secret de son propre avenir. 

Et voilà que, peu à peu, la route s'éclaire. 
La grande loi se révèle, grâce aux enseigne- 
ments de l'Au-delà. Par des moyens variés : 
typtologie, messages écrits, discours pronon- 
cés dans la trance, les Esprits-guides et inspi- 
rateurs nous fournissent, depuis un demi-siècle, 
les éléments d'une nouvelle synthèse reli- 
gieuse. Du sein des espaces, un courant puis- 
sant de force morale et d'inspiration découle 
sur la terre. 

Nous avons exposé ailleurs les principes 



JEANNE d'arc ET l'idÉE DE RELIGION 269 

essentiels de cet enseignement (1). Dans notre 
livre : Christianisme et Spiritisme, nous avons 
traité plus particulièrement de la question reli- 
gieuse. Sur ce problème vital, qui soulève tant 
de contradictions passionnées, ce qu'il importe 
surtout de faire connaître au lecteur, c'est la 
pensée directe de nos guides invisibles, les 
vues des grands Esprits de l'espace, des Entités 
tutélaires qui planent au-dessus de nous, loin 
des compétitions humaines et qui, jugeant de 
plus haut, jugent mieux. 

C'est pourquoi nous reproduisons ci-après 
quelques-uns des messages récents, obtenus par 
voie médianimique, parmi ceux ayant trait à 
la fois au problème religieux, pris dans son 
ensemble, et à la canonisation de Jeanne d'Arc. 

MESSAGES 

Juin 1909. Improvisation dans l'état de trance : 

« L'Église s'en va. Elle a une énergie, une orien- 
tation factices. Cette énergie lui vient de la désor- 
ganisation des partis qui lui sont opposés. Elle est 

9- 

(1) Voir Après la Mort et le Problème de l'Être et de la Desti- 
née. En ce qui concerne les procédés de communication avec 
le monde invisible : écriture médianimique, incorporations et 
discours dans la trnuce ou sommeil magnétique, voir Dans 
rinvisihle : Spiritisme et Médiamnité, chap. XVIII et XIX. 



270 JEANNE d'arc MEDIUM 

seule debout en face des écoles matérialistes. Elle 
seule représente Tâme en face du matérialisme et de 
la science. De l'heure où la science consacrera l'âme, 
l'Église s'écroulera. L'Église est un mieux relatif. 
Tous ceux qui sont épris de la vie de l'âme, se réfu- 
gient dans rÉglise, parce qu'ils n'ont rien d'autre. 
Bien des âmes ne peuvent se faire une foi person- 
nelle ; elles demandent à d'autres leur croyance et 
trouvent plus commode de s'adresser à l'Église. 
Mieux vaut croire au catholicisme que de ne croire 
à rien. Mais du jour où se constituera une philoso- 
phie scientifique, artistique et littéraire qui synthé- 
tisera l'idéal, l'Église actuelle disparaîtra. L'Église 
n'a reçu dans son sein que les arts et les lettres, 
mais non la science. Elle rejette une partie de la 
connaissance; aussi devra-t-elle céder le pas à une 
philosophie qui embrassera tout le savoir humain. 
Nous disons : philosophie et non religion, parce que 
ce dernier mot a aujourd'hui le sens de secte. » 

(( La Réforme a séduit certaines âmes, parce 
qu'elle permettait d'unir la morale à la religion. 
Tout était permis alors par l'Église, pourvu que Ton 
sût se faire pardonner par de l'argent. La vente des 
indulgences était publique. Tout le monde voyait 
d'un côté la morale, de l'autre la religion. La ques- 
tion morale a ébranlé l'Église ; aujourd'hui, ce sera 
la science qui l'achèvera; K l'heure où les hommes 
sauront, l'Église s'écroulera. » 

« Nous ne pleurons pas sur sa disparition. L'Église 
n'est, dans l'histoire, qu'une des formes de l'idée 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 271 

religieuse en marche. L'Église a fait du bien, et nous 
aimons mieux voir ce bien que le mal qu'elle a causé ; 
par-dessus tout, nous aimons à voir en elle la grande 
figure du Christ qui Ta fondée. Nous verrons tou- 
jours l'évangile dans la messe ; c'en est le véritable 
point central et non pas l'élévation, comme beau- 
coup le croient. Nous aimons cet évangile ; c'est lui 
qui nous attire encore aujourd'hui dans certaines 
cathédrales. Nous aimons l'Église, nous la vénérons 
comme tout ce qui a apporté quelque chose de grand 
à l'humanité. « 

« Plus tard, nous vénérerons encore davantage celui 
qui apportera une nouvelle parole de vie, cet Esprit 
de Vérité, annoncé depuis longtemps. Ce sera un 
homme de science, un savant, un philosophe et, 
surtout, un homme d'une sensibilité exquise. Les 
Mahométans l'attendent aussi. Toutes les religions 
l'ont promis. 11 faut que toutes les âmes se sentent 
désorientées, que toutes sentent la nécessité de sa 
venue. La dissolution est plus profonde qu'à l'époque 
où le Christ est apparu, le désir de savoir aussi. 
Tous les peuples sont pressurés par les gouverne- 
ments. L'heure vient. » 

« Il ne faut pas s'élever contre ceux qui s'en vont, 
contre l'Église. Le Christ n'a pas crié contre la reli- 
gion. Rappelez-vous qu'il a dit cette parole trop 
oubliée : « Aux Juifs d'abord ! » Nous aussi, nous 
disons : « A l'Église d'abord ! » car c'est elle qui 
renferme le plus de spiritualistes ; c'est elle qui en 
a le plus besoin. C'est sur les bases du christianisme 



272 JEANNE d'arc MEDIUM 

que s'élèvera la religion nouvelle, comme le chris- 
tianisme s'est élevé sur le judaïsme. L'ancienne 
Église, comme la loi de Moïse, sera rénovée, amé- 
liorée. » 

Jérôme de Prague. 



Juillet 1909; par rincorporation : 

« Que sont ces dogmes et ces mystères? Cherchons 
le sens des religions I » 

« La religion s'entoure d'un appareil sombre et 
redoutable. Tout, croit-elle, est su, connu, décou- 
vert. Erreur profonde ! » 

« La vérité ne peut pas être séparée de Dieu. Elle 
ne peut pas être un symbole. C'est un rayon échappé 
de son front divin. Nous avons Dieu en nous, mais 
non pas par son corps de chair (l'hostie). » 

« C'est par ses messagers que s'accomplit le sacri- 
fice divin. Dieu est en nous par les radiations de sa 
vérité. Mais celle-ci n'est pas connue; elle est espé- 
rée. Il faut savoir l'aimer pour qu'elle descende jus- 
qu'à nous. » 

« L'homme est perfectible à l'infini. C'est une 
faute grave de briser devant lui les perspectives de 
l'avenir. La miséricorde divine lui donne, avec l'es- 
poir, la réparation toujours possible de ses fautes. » 

« L'Église dit à l'homme : Laisse-nous te diriger. 
Elle oublie qu'elle devient ainsi responsable de la 
conduite des âmes devant Dieu. Et si l'Église est 
Dieu, Dieu serait responsable de la conduite des 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 273 

âmes ; c'est faux ! L'homme pourrait s'endormir 
ainsi dans la confiance qu'il est assez dirigé. » 

« L'Église a souvent été une marâtre pour ceux 
qui vivaient dans son sein. Elle a brisé toutes les 
intelligences qui dépassaient un certain niveau. Ce 
qui l'a perdue, c'est l'amour de la matière, la puis- 
sance temporelle, le désir de la domination. L'eni- 
vrement du pouvoir l'a envahie. Elle a bu à la coupe 
de l'orgueil. Ce sera la cause de sa décadence, car la 
matière ne peut donner la vie. » 

« La puissance temporelle s'est écroulée ; les 
autres suivront. Respectons l'Église comme on res- 
pecte les personnes âgées, qui ont fait de grandes 
choses dans leur jeunesse. Mais, aujourd'hui, les 
foules s'éloignent. Les nefs restent solitaires en 
dehors des gi'andes cérémonies. » 

« L'Église n'aime plus assez ; c'est pour cela 
qu'elle meurt. Aimer davantage : c'est toute la pen- 
sée du Christ. Il a aimé les hommes plus que lui- 
même, comme Jeanne a aimé la France. C'est ce que 
l'Église ne sait plus faire. Il fallait gouverner les 
âmes par l'amour et non par la crainte. Jean a dit : 
<( Aimez-vous, c'est toute la religion ! » 

« Le Christ a aimé Thomas, qui doutait, jusqu'à 
se matérialiser et lui faire toucher ses plaies. Mais 
l'Église n'aime pas ceux qui doutent ; elle les re- 
pousse. Pour qu'une foi soit réelle, il faut l'amour 
qui la rend féconde. L'amour est le levier de l'huma- 
nité. C'est ce que l'Église a oublié, et c'est pourquoi 
elle est destinée à s'affaiblir de plus en plus. » 



274 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Il faut la saluer, parce qu'elle a reçu autrefois 
la pensée du Christ. Maintenant, elle a donné tout 
ce qu'elle pouvait donner ; elle a fait son temps. Elle 
n'a pas compris ce siècle. Elle croit que tout dort 
dans le passé. Mais au lieu de remuer la cendre des 
vieux souvenirs, il faut songer aux devoirs envers les 
hommes du présent et préparer les temps futurs. » 

« Pas de haine ! Il faut la plaindre et la laisser 
s'éteindre doucement. On ne crie pas contre ceux 
qui vont mourir. Que la paix soit sur elle I Que Ton 
prie pour elle ! » 

« Quant à son attitude envers Jeanne, elle s'ex- 
plique ainsi : Elle a voulu se faire une sainte popu- 
laire et, parla, ressaisir un peu de l'influence perdue. 
Et comme le patriotisme s'affaiblit, elle cherche à 
reprendre cette idée à son profit. Elle ramasse Tépée 
de Jeanne et s'en fait une arme pour combattre ses 
ennemis. Mais ce ne sont pas ses anciennes vic- 
times qui peuvent ou veulent la défendre à cette 
heure. » 

« Manifestation plus matérielle que spirituelle ! 
Il fallait agir autrement et instruire un nouveau 
procès pour établir les responsabilités, accabler Cau- 
chon et dégager Rome. Le procès de réhabilitation 
a été fait sur les textes. On n'a pas incriminé les 
juges ; on a reconnu, maintenu leur validité. Il ne 
suffit pas de tonner contre eux du haut de la chaire ; 
il fallait un acte plus solennel. L'Église n'a pas eu 
le courage de ses actes et de sa politique. » 

Jérôme de Prague. 



JEANNE d'aHC ET l'iDEE DE RELIGION 275 

Juillet 1909 ; par Fécriture médianimique : 

« L'Église est souvent en contradiction avec ses 
enseignements. Elle demande à l'âme de se purifier, 
de s'améliorer, d'abandonner ses erreurs ; mais elle 
se déclare seule omnisciente et omnipotente. Elle 
n'admet pas que sa connaissance d'autrefois ne 
puisse plus suffire aujourd'hui ; elle croit que le 
monde s'est arrêté sous la nef des cathédrales go- 
thiques. En réalité, on ne demande pas à l'homme 
instruit et sceptique de votre siècle ce qu'on pou- 
vait exiger de ceux qu'épouvantaient les châtiments 
éternels. Les temps ont accompli leur œuvre ; ils 
ont amoncelé les ruines. Les âmes se sont renouve- 
lées et, seule, l'Église s'est acharnée à étayer son 
ancien édifice, à reconstruire continuellement la 
redoutable forteresse. Elle s'est ainsi peu à peu sépa- 
rée du monde ; elle s'est complue dans la satisfaction 
de la puissance et de l'orgueil ; mais elle a oublié 
l'histoire des civilisations. » 

« Les exigences de l'évolution que subissent les 
âmes sont si puissantes qu'elles rénovent la foi et 
la science. Les anciennes croyances s'oublient pour 
d'autres, et l'Église, à son tour, devrait monter vers 
la lumière. Elle devrait être la voie naturelle des 
âmes allant vers Dieu, et leur offrir toutes les res- 
sources réclamées par des intelligences éprises de 
beauté, de grandeur, de vérité plus parfaite. » 

« L'Église donne à l'homme adulte les mômes 
devoirs qu'à l'enfant. Ses explications, ses comman- 
dements sont les mêmes pour tous. Elle porte par- 



276 JEANNE d'arc MEDIUM 

tout le désir d'unité et la volonté de fixer les âmes 
dans la contemplation de ses dogmes. » 

« Le souci continuel de sa vie et de son existence 
devrait faire comprendre à l'Église qu'il serait habile 
et fort d'abandonner, à l'heure voulue, les procédés 
qui avaient suffi à gouverner le monde autrefois. On 
n'attire pas l'homme par les mêmes paroles que l'en- 
fant, et ce qui réussissait pour les peuples des siècles 
passés est insuffisant aujourd'hui. Des esprits habiles 
l'ont senti ; ils ont essayé de donner un sens mystique 
et spirituel à ses dogmes, de les montrer comme les 
symboles de quelque grande pensée. Mais l'Église, 
comme institution, n'est pas accessible à la sublime 
réflexion. Les médiocrités se sont emparées du pou- 
voir et l'on a vu ces essais inutiles rudement répri- 
més, car si cette réforme avait été accomplie pour la 
foi, elle aurait dû l'être aussi pour la conduite à tenir. 
Il fallait avoir le courage de tout symboliser, de mon- 
trer que l'Église avait conduit les peuples et les rois 
parce qu'ils n'étaient encore qu'en enfance ; il fallait 
réprouver les erreurs, châtier le passé et hautement 
renier tout ce qui n'était pas d'accord avec ces nou- 
velles vues. On eût été politique. L'Église, en effet, 
aujourd'hui n'est plus une religion au sens propre 
du mot : elle ne cherche pas à unir les âmes, mais à 
gouverner les corps par tous les moyens. Pour gou- 
verner les corps, il faut se rendre maître des âmes, 
et il eût été adroit de les attirer par quelques gestes 
habiles, par la glorification de quelques âmes hono- 
rées de tous. » 



JEANNE d'arc ET l'iDÉE DE RELIGION 277 

« En ces temps troublés, où l'Église semble sou- 
tenir le suprême combat, elle se veut donner un puis- 
sant auxiliaire dans la personne de Jeanne. Il fallait 
nettement accuser d'imposture les juges, et montrer 
en eux les agents d'une autorité non reconnue. 
L'Église a si maladroitement rejeté de son sein tant 
de grands hommes, qu'elle aurait pu facilement faire 
quelques victimes de plus, et elle avait ainsi l'occa- 
sion tout indiquée de placer parmi ses saints quel- 
ques-unes de ses autres victimes, sur lesquelles 
s'étend la pitié des âmes croyantes elles-mêmes. 
Comme institution, elle pouvait le faire. Elle a long- 
temps défendu les juges de Jeanne, et maintenant 
elle cherche à justifier l'ancienne hérétique, mais 
bien des croyants se demandent où est le coupable 
dans cette triste tragédie de Rouen. » 

« Aujourd'hui, sachant parfaitement qu'elle est 
une sainte, le peuple a placé Jeanne parmi les pro- 
tectrices de la patrie, mais l'Église a voulu se glisser 
derrière son piédestal, se substituer à elle en la pla- 
çant parmi ses élues. Personne ne peut le nier : 
Jeanne est plus aimée que l'Église, et celle qui la 
condamna ne réussira pas à la défigurer. Mais nous 
ne pouvons pas accepter cette béatification, qui est 
une manœuvre de l'Église, car c'est encore une fois 
un de ces actes par lesquels l'Église s'est rendue 
justement célèbre : une demi-lâcheté, causée par un 
calcul où le désir de vérité est masqué par l'inté- 
rêt. » 

Jérôme de Prague. 
16 



278 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Juillet 1909 ; par l'incorporation : 

« Aimez Dieu par-dessus tout. Là est la 
force qui vous libérera de ce monde matériel 
et vous fera supporter les flammes de la dou- 
leur. » 

« Cet amour m'a donné toute énergie, toute 
puissance. » 

« Je suis dolente de voir que les Français se 
disputent mon âme. » 

« Je pardonne tout à l'Eglise, excepté son 
enseignement. Je ne lui pardonne pas de ré- 
pandre des erreurs et l'épouvante dans les 
âmes. » 

« L'Église s'éteint. Bénissons-la pour le bien 
qu'elle a fait. Plaignons-la du mal qu'elle a 
accompli. » 

« Je suis son guide et non son défenseur. » 

« Que la France redevienne consciente de 
son rôle, qui est de répandre dans le monde 
des clartés toujours plus vives. » 

« Les temps sont venus. L'Esprit de Vérité, 
annoncé par le Christ, est proche. Il naîtra 
parmi vous. Le christianisme n'a pas été com- 
pris. Il était venu pour tirer Pâme de la souf- 
france et de l'inconscience. Maintenant, d'autres 
vérités supérieures vont luire. » 

Jehanne. 



XVI. — Jeanne d'Arc et l'idéal celtique. 



O terre de granit, recouverte de chênes ! 

Brizeux. 

Un soir, l'Esprit de J. Michelet, précédant et 
annonçant celui de Jeanne d'Arc, nous tenait ce 
langage, au cours d'une de nos séances d'étu- 
des : (( Jeanne acquit dans ses existences anté- 
rieures le sentiment des grands devoirs qu'elle 
aurait à remplir. Nous nous sommes rencontrés 
plusieurs fois dans ces temps lointains. Ce lien, 
établi entre elle et nous, l'attire. De même 
qu'elle m'a inspiré, elle vous inspirera. Mon 
livre n'a été qu'un écho de sa passion pour la 
France et pour la vérité. Maintenant, elle va 
descendre vers vous, pour vous apporter une 
parcelle de la vérité divine. » 

Nombreuses ont été les existences de Jeanne 
sur la terre, comme celles de toutes les âmes 
qui parcourent avec nous le cycle immense des 
évolutions. 11 y en eut de brillantes, vécues 
sur les marches d'un trône ; il y en eut d'obs- 
cures, mais toutes ont été bienfaisantes pour 



280 JEANNE d'arc MEDIUM 

autrui, fécondes pour son propre avancement. 

Ses premières vies terrestres se succédèrent 
à l'époque celtique, au pays d'Armor. C'est là 
que sa personnalité s'imprégna de ce génie 
particulier, fait d'idéal, d'intrépidité et de poé- 
sie rêveuse, que l'on retrouve en elle au quin- 
zième siècle. 

Dès son enfance à Domremy, elle aimait à 
fréquenter les lieux où s'accomplirent les rites 
druidiques : les bosquets de chênes, témoins 
des anciens appels aux âmes, les fontaines 
sacrées, les monuments de pierre brute que l'on 
rencontrait çà et là aux environs de son village. 
Elle aimait à s'enfoncer dans la forêt profonde, 
à en écouter les harmonies, lorsqu'elle frémit 
et vibre comme une harpe gigantesque sous les 
souffles du vent. De son regard de voyante, 
elle distinguait sous ses voûtes les ombres mys- 
térieuses de ceux qui présidaient aux évocations 
et aux sacrifices. Parmi ses guides invisibles, on 
pouvait rencontrer les Esprits protecteurs des 
Gaules, ceux-là mêmes qui, dans tous les siè- 
cles, assistent les fils d'Arthur et de Merlin, et 
donnent à ceux qui luttent pour une noble cause, 
la volonté et l'amour qui mènent à la victoire. 

En vain le gui est mort sur les branches, en 
vain la flamme sacrée s'est éteinte dans les 
foyers, la foi aux vies immortelles et aux 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 281 

mondes supérieurs vivra toujours dans le cœur 
de Jeanne. Tous les historiens qui ont su analy- 
ser et comprendre son caractère, ont reconnu en 
elle ce double courant celtique et chrétien, dont 
tout à l'heure elle nous indiquera elle-même 
l'origine. Henri Martin, notamment, l'avait cons- 
taté dans les pages de son Histoire. Il rappelle 
d'abord en ces termes les souvenirs celtiques, 
encore vivants au temps de l'héroïne : 

« Près de la maison de Jeanne d'Arc, un sentier 
montait, à travers des touffes de groseilliers, vers le 
sommet du coteau ; la crête boisée se nommait le 
Bois Chesnu. A mi-côte, jaillissait, sous un grand 
hêtre isolé, une fontaine, objet d'un culte tradition- 
nel. Les malades tourmentés de la fièvre venaient, 
de temps immémorial, chercher leur guérison dans 
ces eaux pures... Des êtres mystérieux, antérieurs 
chez nous au christianisme, et que nos paysans n'ont 
jamais consenti à confondre avec les esprits infer- 
naux de la légende chrétienne, les génies des eaux, 
des pierres et des bois, les dames faées hantaient le 
hêtre séculaire et la claire fontaine. Le hêtre s'ap- 
pelait le Beau Mai. Au retour du printemps, sous 
l'arbre de mai, « beau comme les lis », les jeunes 
filles venaient danser et suspendre aux rameaux, en 
l'honneur des fées, des guirlandes qui disparais- 
saient, disait-on, pendant la nuit (i). » 

(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, pp. 138, 139. 

16. 



JEANNE D ARC MEDIUM 



Henri Martin décrit ensuite les impressions 
de la vierefe lorraine : 



t) 



« Les deux grands courants du sentiment celtique 
et du sentiment chrétien, qui s'étaient unis pour 
enfanter la poésie chevaleresque, se mêlent de nou- 
veau pour former cette âme prédestinée. La jeune 
pastoure tantôt rêve au pied de « l'arbre de mai » 
ou sous les chênes... tantôt s'oubhe au fond de la 
petite église, en extase devant les saintes images 
qui resplendissent sur les vitraux... Quant aux fées, 
elle ne les a jamais vues mener au clair de lune les 
cercles de leur danse autour du beau mai ; mais sa 
marraine les a rencontrées jadis, et Jeanne croit 
apercevoir parfois des formes incertaines dans les 
vapeurs du crépuscule : des voix gémissent le soir 
entre les rameaux des chênes ; les fées ne dansent 
plus ; elles pleurent ; c'est la plainte de la vieille 
Gaule qui expire (i)! » 

Enfin, parlant du procès de Rouen, le même 
auteur dit encore (2) : 

« Jeanne sut opposer le libre génie gaulois à ce 
clergé romain qui veut prononcer en dernier ressort 
sur l'existence de la France. Par elle, le génie mys- 
tique revendique les droits de la personne humaine 
avec la même force que le génie philosophique ; la 



(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, p. HO. 

(2) Id., Ibid., t. VI, p. 302. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 283 

même âme, la grande âme de la Gaule, éclose dans 
le Sanctuaire du Chêne, éclate également dans le 
libre arbitre de Lérins et du Paraclet, dans la sou- 
veraine indépendance de l'inspiration de Jeanne et 
dans le Moi de Descartes. » 

Jeanne elle-même, confirmant ces vues, s'ex- 
primait ainsi, dans un message dicté à Paris, en 

1898 (1) : 

« Remontons, pendant un instant, le cours 
des âges, afin de vous apprendre quel chemin 
j'ai parcouru pour me préparer à cette étape 
douloureuse que vous connaissez. » 

« Elles ont été multiples, les existences qui 
ont contribué à mon avancement spirituel. Elles 
se sont écoulées dans la vieille Armorique, sous 
le dôme des grands chênes séculaires, couverts 
du gui sacré. C'est là que, lentement, je me 
suis acheminée vers l'étude des lois de l'esprit 
et le culte de la patrie. » 

« heures bénies entre toutes, où le barde, 
par ses chants d'allégresse, faisait retentir nos 
cœurs et ouvrait nos yeux à la lumière, en nous 
laissant entrevoir les merveilles de l'infini ! Il 
nous enseignait alors que le passage du trépas 



(1) Voir Revue scientifique et morale du Spirilisme, jan- 
vier 1898. 



28i JEANNE D ARC MÉDIUM 

à la résurrection glorieuse de l'Esprit dans l'es- 
pace, n'était qu'une simple transformation, 
sombre ou lumineuse, selon que l'homme sui- 
vait la voie de la justice et de l'amour ici-bas, 
ou qu'il se laissait dominer par les forces pas- 
sionnelles de la matière. Il nous faisait com- 
prendre les lois de la solidarité et de l'abné- 
gation; il nous enseignait ce qu'était la prière 
et nous disait : « Prier, c'est triompher ; la 
(( prière, c'est le moteur dont se sert la pensée 
« pour stimuler les facultés de l'Esprit, qui sont 
« pour lui, dans l'espace, ses outils. La prière 
« est l'aimant puissant duquel se dégage le fluide 
« magnétique spirituel, qui, non seulement peut 
« soulager et guérir, mais qui ouvre à l'esprit 
« des horizons sans fin, et lui permet de satisfaire 
« ce désir de connaître et de se rapprocher sans 
« cesse de cette source divine, d'où toute chose 
« découle. La prière est le fil conducteur qui 
« m^t la créature en relation avec le Créateur 
« et ses missionnaires célestes. » 

« Un jour, pénétrée de ces vérités, je m'en- 
dormis et j'eus la vision suivante : J'assistai 
d'abord à bien des combats, hélas ! qu'il était 
impossible d'éviter en raison du libre arbitre 
de chacun, mais surtout à cause de l'amour de 
l'or et de la domination, ces deux fléaux de 
l'humanité. Puis je vis aussi clairement la gran- 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 285 

deur future de la France et son rôle civilisa- 
teur dans l'avenir. Je résolus de m'y attacher 
tout spécialement. » 

« Aussitôt une foule sympathique m'entoure. 
La majeure partie pleurait et regrettait ma 
perte. Puis, le poison, le gibet, le bûcher, pas- 
sent lentement devant moi. Je sentis les flam- 
mes consumer ma chair et je m'évanouis!... 
mais des voix amies me rappelèrent à la vie et 
me dirent : « Espère ! La phalange céleste qui 
(( a pour mission de veiller sur ce globe, t'a choi- 
« sie pour la seconder dans son œuvre, et pour 
(( ton avancement spirituel. Mortifie ta chair, 
(( afin que ses lois ne puissent entraver ton es- 
« prit. L'épreuve sera courte, mais rude. Prie, et 
« la force te sera donnée; tu recueilleras de ta 
« mission les bénédictions de tous dans l'avenir. 
« Tu assureras le triomphe de la foiraisonnée sur 
« Terreur et la superstition. Prépare-toi à faire 
« en tout la volonté du Seigneur, afin que, l'heure 
« venue, tu aies acquis assez de force morale pour 
« résister aux hommes et obéir à Dieu ! En sui- 
« vant ces conseils, les messagers célestes vien- 
« dront vers toi, tu entendras leurs voix, ils te 
« guideront et te conseilleront; tu peux être sans 
(( crainte, ils ne t'abandonneront pas! » 

« Gomment décrire l'élan suprême qui s'em- 
para de moi ! Je sentis l'aiguillon de l'amour 



286 JEANNE d'arc MEDIUM 

pénétrer tout mon être. Je n'eus plus qu'un 
but : travailler à Taffranchissement spirituel de 
cette contrée bénie, dans laquelle je venais de 
goûter au pain de vie et de boire à la coupe des 
forts. Cette vision fut pour mon âme un via- 
tique céleste. » 



Là-bas, aux confins du continent, comme une 
immense citadelle à laquelle la mer et la tem- 
pête livrent un éternel assaut, se dresse une 
terre étrange, austère, recueillie, propice à 
l'étude, aux méditations profondes. 

Au centre, en un vaste plateau, s'étendent, 
à perte de vue, les landes parsemées de bruyè- 
res roses, de genêts d'or, d'ajoncs épineux. 
Puis, les champs de blé noir alternent avec les 
pommiers rabougris; des bois de chênes, si 
épais qu'aucun rayon de lumière ne pénètre 
sous leurs ramures, bordent Thorizon. 

C'est la Bretagne, le sanctuaire de la Gauk, 
le lieu sacré où dort l'âme celtique de son lourd 
sommeil de vingt siècles. 

Que de fois j'ai parcouru, le bâton à la main, 
le sac de voyage au côté, ses halliers, ses ra- 
vins sauvages, ses criques découpées par le 
flot! que de fois j'ai interrogé l'Océan du haut 



JEANNE d'aRG ET l'idÉAL CELTIQUE 287 

de ses promontoires de granit ! Je connais les 
plis et les replis de ses côtes et de ses vallées. 
Je connais les solitudes de ses forets ombreu- 
ses et murmurantes : Kénécan, Coatmeur et, 
par-dessus tout, Brocélyande, où dort Merlin, 
le barde gallois à la harpe d'or, l'enchanteur 
enchanté par Viviane, la belle fée, qui symbo- 
lise la nature, la matière, la chair. Mais Merlin 
se réveillera, car Radiance, son âme inspirée, 
son génie immortel, veille et, vienne l'heure, 
saura l'arracher, lui et ses fils, aux voiles du 
sensualisme, qui paralysent leur action et arrê- 
tent l'essor de leur pensée. 

La Bretagne ne ressemble à aucun autre 
pays. Sous les sombres rameaux de ses chênes, 
sur ses landes grises et mornes où bruit la triste 
mélopée du vent, sur ses côtes déchiquetées, 
où les lames écumantes livrent aux remparts 
de rochers un incessant combat, partout on 
sent planer une influence mystérieuse ; partout 
on sent passer comme le souffle de l'invisible. 
La terre, l'espace et les eaux, tout y est plein 
de voix, qui murmurent à l'âme du rêveur mille 
secrets oubliés. La poésie de la terre bretonne 
a quelque chose d'austère qui vous enveloppe 
et vous émeut. Elle est virile et pénétrante. Ses 
enseignements, lorsqu'ils sont compris et ap- 
pliqués, font les grandes âmes, les carac- 



288 JEANiNE d'arc MEDIUM 

tères héroïques, les fiers et profonds penseurs. 

Là subsistent les derniers rejetons de la 
race; là aussi se perpétuent les accents de 
cette langue sonore^ dont les phrases retentis- 
sent comme des cliquetis d'épée et des chocs 
de boucliers. 

C'est la terre d'Armor ! Ar-mor-ic^ pays de 
la mer, où s'est cachée, derrière la triple mu- 
raille des forêts, des montagnes et des récifs, 
l'âme profonde, le génie mélancolique et rê- 
veur de la Gaule. Là seulement, vous retrouve- 
rez dans toute sa pureté la race vaillante, te- 
nace et forte, qui a rempli le monde du bruit 
de ses exploits ; vous la retrouverez sous ses 
deux aspects- : celui que César a décrit dans ses 
Commentaires, l'aspect gaélique, à l'esprit vif, 
léger et changeant, et Taspect kymrique, la 
branche la plus moderne de la race celtique, 
grave, parfois triste, fidèle à ses attachements, 
passionnée pour ce qui est grand, gardant ja- 
lousement, dans les replis cachés de son âme, 
l'arche sainte des souvenirs. 

Cette race, rien n'a pu la lasser; elle a résisté 
deux cents ans par les armes, comme l'a dit 
Michelet, et mille ans par l'espérance ; vaincue, 
elle étonne encore ses vainqueurs. Pourtant 
elle a su se donner, et c'est par un mariage 
que la France se l'est assimilée. 



JEAN.NE D ARC ET L IDEAL CELTIQUE 289 

L'âme celtique a son sanctuaire en Bretagne, 
mais les vibrations de sa pensée et de sa 
vie s'étendent au loin sur toute la région qui 
fut la (jaule, de l'Escaut aux Pyrénées, de 
l'Océan aux pays des Helvètes, Elle s'est créé 
sur tous les points du sol national des retraites 
cachées, où vit, latente, la pensée des âges. 
C'est le plateau central, l'xVr-vernie, la « haute 
demeure », le Morvan, les âpres Cévennes, les 
forêts lorraines où Jeanne entendait ses « voix ». 

Qu'est-ce donc que l'âme celtique ? C'est la 
conscience profonde de la Gaule. Refoulée par 
le génie latin, opprimée parla brutalité franque, 
méconnue, oubliée par ses propres enfants, 
l'âme celtique subsiste à travers les siècles. 

C'est elle qui reparaît aux heures solennelles 
de l'histoire, aux époques de désastre et d'écrou- 
lement, pour sauver la patrie en péril. C'est la 
vieille mère qui tressaille chaque fois que le 
pied de l'ennemi souille sa couche, et se lève 
de son sommeil pour faire appel à ses fils et 
chasser l'étranger. 

D'elle encore viennent les souffles puissants, 
les impulsions irrésistibles, les inspirations 
grandioses, qui ont fait de la France le cham- 
pion de l'idée et l'inspiratrice de l'humanité. 

Aussi la France ne peut-elle périr, malgré 
ses fautes, ses faiblesses, ses décadences et ses 

17 



290 JEANNE d'arc MEDIUM 

chutes. Chaque fois que rabîme s'est ouvert 
sous ses pas, du sein des espaces une main 
s'est tendue vers elle pour la guider. Pendant 
la guerre de Cent ans, comme au temps de la 
Révolution, Tâme celtique reparaît, pour entraî- 
ner, pour enflammer les héros. C'est elle qui 
inspire les envoyés providentiels et change la 
face des choses. 

Parfois elle se recueille. Pâme celtique; elle 
sommeille, elle dort. Et alors, quand sa voix se 
tait, son peuple s'affaisse; il perd sa virilité^ sa 
grandeur ; il se laisse glisser peu à peu sur 1^ 
pente du doute, du sensualisme, de l'indiffé- 
rence ; il ne sait plus rien des vertus, des puis- 
sances cachées en lui. Mais les réveils sont 
éclatants. Et, tôt ou tard, l'âme celtique repa- 
raît, jeune, ardente, impétueuse, pour indiquer 
à ses fils le chemin des grandes cimes et la 
source des hautes inspirations. 

Nous en sommes là à l'heure présente. De- 
puis plus d'un siècle, nous traversons une pé- 
riode de silence. L'âme celtique se tait ; le gé- 
nie national perd de son éclat. La France se 
matérialise et dégénère. Elle oublie son but su- 
blime, sa tâche sacrée. Mais déjà, dans la lu- 
mière naissante des jours qui se lèvent, le pen- 
seur voit l'âme de la Gaule se dresser dans ses 
longs voiles. Elle reparaît, brillante d'une éter- 



JEANNE DARC ET l'iDÉAL CELTIQUE 291 

nelle jeunesse, couronnée de verveine ; elle 
oublie ses longs deuils, sa mort apparente, ses 
épreuves douloureuses. Son doigt, levé vers le 
ciel, nous montre l'aube, le renouveau de 
l'idée, le triomphe définitif et prochain de la 
pensée celtique, dégagée des ombres qu'ont 
accumulées sur elle vingt siècles d'oppressions 
et d'erreurs étrangères. 

Toute une série de manifestations de la pen- 
sée celtique se sont produites depuis trente ans. 

Lors de l'Exposition de 1900, le contre-amiral 
Reveillère écrivait au Conseil municipal de 
Paris, pour lui proposer de faire figurer au 
Champ de Mars le menhir brisé de Locmaria- 
ker, cette pierre de vingt-cinq mètres, qui est 
le plus colossal monument élevé par la main des 
Celtes, au bord de cette petite mer, Annor 
bihan (Morbihan), dont les rives et les îles sont 
si riches en grands souvenirs: dolmens gigan- 
tesques, cromlechs, tumulus, « pierres de- 
bout », à l'ombre desquels chantaient les 
bardes. 

Il faut, ajoutait M. Reveillère dans l'exposé 
de sa proposition, que « le panceltisme rede- 
vienne une foi, une religion ». Précisant sa pen- 
sée, l'amiral écrivait ailleurs : 

« L'œuvre de notre époque est double. C'est d'abor 



292 JEANNE d'arc MEDIUM 

le renouvellement de la foi chrétienne, entée sur 
la doctrine celtique de la transmigration des âmes, 
comme la croix s'est entée sur le menhir, doctrine 
seule capable de satisfaire Tintelligence, par la 
croyance en la perfectibilité indéfinie de l'âme hu- 
maine, dans une suite d'existences successives. La 
seconde est la restauration de la patrie celtique et la 
réunion, en un seul corps, de ses membres aujour- 
d'hui séparés. Nous ne sommes pas des Latins, nous 
sommes des Celtes ! » 

Nous applaudissons à ces paroles, qui protes- 
tent contre une erreur historique, grosse de 
conséquences funestes pour la France. 

Depuis lors, ce mouvement d'idées a pris 
une grande extension. Tous les ans, une as- 
semblée ou eisieddfod réunit, sur quelque point 
de la terre celtique, les représentants les plus 
illustres de la race. Chaque région y envoie 
ses délégués : Écossais, Irlandais, Gallois, Bre- 
tons de France, Cornouaillais, insulaires de 
Man, celtisants venus d'Amérique et même 
d'Australie, car, « dans n'importe quelle partie 
du monde, les Celtes sont frères ». Tous s'as- 
semblent, unis dans un même symbole, pour 
célébrer les grands ancêtres et se livrer aux 
joutes de la pensée. 

Bien plus nombreux encore sont ceux qui, à 
l'heure présente, poursuivent la lutte en fa- 



JEANNE d'arc ET l'idÉAL CELTIQUE 293 

veur du Celtisme renaissant sous la forme du 
spiritualisme moderne. 

Aussi croyons-nous utile de redire ici, en ter- 
mes succincts, ce qu'étaient les croyances de 
nos pères. 



Les travaux d'éminents historiens, de pen- 
seurs érudits (1), en dissipant les préjugés se- 
més dans nos esprits par les auteurs latins et 
les écrivains catholiques, ont jeté une vive lu- 
mière sur les institutions et les croyances des 
Gaulois. 

La philosophie des druides, reconstituée 
dans son imposante grandeur, s'est trouvée 
conforme aux aspirations des nouvelles écoles 
spiritualistes. 

Comme nous, les druides affirmaient l'infi- 
nité de la vie, les existences progressives de 
l'âme, la pluralité des mondes habités. 

C'est dans ces doctrines viriles, dans le sen- 
timent de l'immortalité qui en découle, que nos 
pères puisaient leur esprit de liberté, d'égalité 



(1) Voir: Gatien Arnoult, Philosophie gauloise, i. I" ; Henri 
Martin, t. I" de VHistoire de France ; Adolphe Pictet, Biblio- 
thèque de Genève ; Alfred Dumesnil, Immortalité ; Jean Rey- 
NAUD, l'Esprit de la Gaule. 



294 JEANNE d'arc MÉDIUM 

sociale, leur héroïsme en face de la mort. 

Une sorte de vertige s'empare de notre pen- 
sée, lorsque, nous reportant à vingt siècles en 
arrière, nous considérons que les principes de 
la nouvelle philosophie étaient répandus dans 
toute la société gauloise, qu'ils en inspiraient 
les institutions et en fécondaient le génie. 

Cette grande lumière, qui éclaira la terre des 
Gaules, s'éteignit tout à coup. La main brutale 
de Rome, en chassant les druides, fit place aux 
prêtres chrétiens. Puis vinrent les Barbares ; 
alors la nuit s'étendit sur la pensée, cette nuit 
du moyen âge, longue de dix siècles, si 
épaisse que les rayons de la vérité ne sem- 
blaient jamais devoir la dissiper. 

Enfin, après une gestation lente et doulou- 
reuse, la foi de nos ancêtres, rajeunie, com- 
plétée par les travaux scientifiques, par les 
conquêtes intellectuelles des derniers siècles, 
adoucie sous l'influence du christianisme, re- 
naît sous une forme nouvelle. Fils des Gaulois, 
nous reprenons l'œuvre de nos pères. Armés 
de la tradition philosophique qui fit leur gran- 
deur, éclairés comme eux sur les mystères de 
la vie et de la mort, nous offrons à la société 
actuelle, envahie par les instincts matériels, 
un enseignement qui lui apporte, avec le relè- 
vement moral, les moyens d'assurer ici-bas le 



JEANNE d'arc ET l'idÉAL CELTIQUE 295 

règne de la justice, de la vraie fraternité. II 
importe donc de rappeler ce que fut, au point 
de vue des croyances et des aspirations, ce 
passé de notre race. II importe de rattacher le 
mouvement philosophique moderne à ces con- 
ceptions de nos pères, à ces doctrines des 
druides, si rationnelles, basées sur Tétude de 
la nature et l'observation des forces psychiques, 
de montrer dans la rénovation spiritualiste une 
véritable résurrection du génie de la Gaule, 
une reconstitution des traditions nationales, que 
tant de siècles d'oppression et d'erreur ont pu 
voiler, mais non détruire. 

La base essentielle du druidisme était la 
croyance aux vies progressives de l'âme, à son 
ascension sur l'échelle des mondes. C'est sur 
cette notion fondamentale de la destinée, que 
je crois devoir insister ici. 

Je voudrais avoir les ressources de l'élo- 
quence et la persuasion du génie, pour exposer 
cette grande loi des Triades (1) et dire com- 
ment, des profondeurs du passé, du sein des 
abîmes de vie, sourdent sans cesse, se dérou- 
lent et montent les longues théories des âmes. 
Le principe spirituel qui nous anime doit des- 



(1) Cyfrinach Beirdd Inys Prydain : Mystères des bardes de 
l'île de Bretagne, traduction Edward Williams, 1794. 



290 JEANNE d'arc MEDIUM 

cendre dans la matière pour s'individualiser, et 
constituer, puis développer, par son lent tra- 
vail séculaire, ses facultés latentes et son moi 
conscient. De degré en degré, il se façonne des 
formes, des organismes appropriés aux be- 
soins de son évolution, formes périssables, 
qu'il abandonne à la fin de chaque existence 
comme un vêtement usé, pour en rechercher 
d'autres plus belles, mieux adaptées aux néces- 
sités de ses tâches grandissantes. 

Dans toute la durée de son ascension, il reste 
solidaire du milieu qu'il occupe, lié à ses sem- 
blables par des affinités mystérieuses, concou- 
rant à leur progrès, comme eux travaillent au 
sien. 11 redescend de vie en vie, dans le creuset 
toujours plus vaste, toujours changeant de 
l'humanité, pour conquérir des vertus, des 
connaissances, des qualités nouvelles. Puis, 
quand il a acquis sur un monde tout ce que 
celui-ci pouvait lui donner de science et de sa- 
gesse, il s'élève vers des sociétés meilleures, 
vers des sphères mieux partagées, entraînant 
tous ceux qu'il aime avec lui. 

Vers quel but monte-t-il ? Quel sera le terme 
ultime de ses eflbrts ? Ce but paraît si lointain ! 
N'est-ce pas folie que de prétendre l'atteindre ? 
Le navigateur qui vogue à travers les vastes 
solitudes de l'Océan, a choisi comme objectif de 



JEANNE d'arc ET l'idÉAL CELTIQUE 297 

sa course, l'étoile dont la lumière tremble là- 
bas à l'horizon. Gomment pourrait-il y parve- 
nir? Des distances infranchissables les sépa- 
rent ! Et cependant cette étoile, perdue au fond 
des cieux, il pourra la connaître un jour, dans 
un autre temps et sous une autre forme. De 
même, l'homme terrestre que nous sommes, 
connaîtra un jour les mondes de la vie heu- 
reuse et parfaite. La perfection dans la pléni- 
tude de l'être, voilà le but. Toujours apprendre, 
approfondir les divins mystères. L'infini nous 
attire. Nous passons l'éternité à parcourir l'im- 
mensité, à en goûter les splendeurs, les beau- 
tés enivrantes. Devenir toujours meilleure, tou- 
jours plus grande par l'intelligence et par le 
cœur, s'élever dans une harmonie toujours plus 
pénétrante, dans une lumière toujours plus 
vive, entraîner avec soi tout ce qui soufTre, tout 
ce qui ignore : voilà le but assigné à toute âme 
par la loi divine. 

N'y a-t-il pas une haute idée de la vie dans 
cette conception des Triades! L'homme, arti- 
san de ses destinées, par ses actes prépare lui- 
même et construit son avenir. Le but réel de 
l'existence, c'est l'élévation par l'effort, par 
l'accomplissement du devoir, par la souffrance 
même. Plus cette vie est semée d'amertume, 
plus elle est féconde pour celui qui la sup- 

17. 



298 JEANNE d'arc MEDIUM 

porte avec vaillance. Elle est comme un champ 
clos, où le brave montre son courage, conquiert 
un grade plus élevé ; c'est un creuset où le 
malheur, où les épreuves font pour la vertu 
ce que le feu produit sur les métaux qu'il af- 
fine et purifie. A travers des vies multiples et 
des conditions diverses, l'homme précipite sa 
course terrestre, passant de l'une à l'autre, 
après un temps de repos et de recueillement 
dans l'espace ; sans cesse, il avance sur cette 
voie d'ascension qui n'a pas de terme. Doulou- 
reuses et pénibles sont presque toutes ces exis- 
tences ici-bas, mais fécondes aussi, car c'est 
par elles que grandissent nos âmes, que s'ac- 
croissent force et sagesse. 

Une telle doctrine peut fournir aux sociétés 
humaines un incomparable stimulant pour le 
bien. Elle ennoblit les sentiments, épure les 
mœurs ; elle éloigne également des puérilités 
du mysticisme et des sécheresses du positi- 
visme. 

Cette doctrine est la nôtre. Les croyances de 
nos pères reparaissent élargies, appuyées sur 
tout un ensemble de faits, de révélations, de 
phénomènes constatés par la science moderne. 
Elles s'imposent à l'attention de tous les pen- 
seurs. 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 299 



Les existences antérieures de Jeanne se sont 
effacées de sa mémoire à chaque renaissance. 
C'est la loi commune. La chair est un éteignoir 
qui étouffe les souvenirs ; le cerveau humain, 
sauf des cas d'exception (1), ne peut reproduire 
que les sensations enregistrées par lui. Mais 
toute notre histoire reste gravée dans notre 
conscience profonde. Dès que l'esprit se dé- 
tache de sa dépouille mortelle, l'enchaînement 
des souvenirs se reconstitue, avec d'autant plus 
d'intensité que l'âme est plus évoluée, plus 
éclairée, plus parfaite. Malgré l'oubli tempo- 
raire, le passé est toujours vivant en nous ; il 
se retrouve dans chacune de nos vies terrestres, 
sous la forme des aptitudes, des facultés, des 
goûts acquis, dans les traits de notre caractère 
et de notre mentalité. Il suffirait de nous étu- 
dier nous-mêmes avec attention, pour recons- 
truire les grandes lignes de notre passé. Il en 
était de même pour Jeanne d'Arc, en qui on pou- 
vait retrouver les traces de ses vies celtiques 
et celles, moins anciennes, de ses existences de 
patricienne, de grande dame, éprise de cos- 

(1) Voir : le Problème de VÊtre eî de la Destinée, chap. XIV. 
Rénovation de la mémoire. 



300 JEANNE d'arc MÉDIUM 

tûmes éclatants et de belles armures. Ce qui 
persiste en elle, surtout, de ses premières vies, 
c'est cette forme particulière et bien accusée 
du mysticisme des druides et des bardes, c'est- 
à-dire l'intuition directe des choses de l'âme 
qui réclame une révélation personnelle, et n'ac- 
cepte pas la foi imposée. Ce sont ses facultés de 
voyante, propres à la race celtique, si répan- 
dues aux origines de notre histoire, et que l'on 
retrouve encore aujourd'hui dans certains mi- 
lieux ethniques, particulièrement en Ecosse^ 
en Irlande et dans la Bretagne armoricaine. 
C'est par l'usage méthodique de ces facultés, 
qu'on peut expliquer la connaissance approfon- 
die qu'avaient les druides du monde invisible 
et de ses lois. La fête du 2 novembre, la com- 
mémoration des morts, est de fondation gau- 
loise. On pratiquait l'évocation des défunts dans 
les enceintes de pierres. Les druidesses et les 
bardes rendaient des oracles. 

L'histoire en fournit des exemples (1). Elle 
rapporte que Vercingétorix s'entretenait, sous 
la sombre ramure des bois, avec les âmes des 
héros morts pour la patrie. Gomme Jeanne, 
cette autre personnification de la Gaule, le 
jeune chef entendait des voix mystérieuses. 

(1) V. Bosc et BoNNEMÈRE, Hisîoire nationale des Gaulois. 



JEANNE d'arc ET l'idÉAL CELTIQUE 301 

Un autre épisode de la vie de Vercingétorix 
prouve que les Gaulois évoquaient les Esprits 
dans les circonstances graves. 

A l'extrémité du vieux continent, au point où 
finit l'âpre plateau de la Gornouaille bretonne, 
de hautes falaises se dressent sous un ciel 
chargé de nuées. Les vagues courroucées y 
livrent aux rocs gigantesques une bataille éter- 
nelle. Rapides, écumantes, semblables à des 
murailles liquides, elles accourent du large et 
se ruent sur les remparts de granit. Ceux-ci, 
rongés par l'action des eaux, sèment la plage 
de leurs débris. Au sein des nuits d'hiver, le 
roulement des blocs entrechoqués, la clameur 
immense de l'Océan se font entendre à plu- 
sieurs lieues à l'intérieur des terres. Ils éveillent 
dans les cœurs une crainte superstitieuse. A 
peu de distance de cette côte sinistre, au mi- 
lieu des écueils blancs d'écume, s'étend une 
île, jadis parsemée de bosquets de chênes, sous 
lesquels s'élevaient des autels de pierre brute. 
C'est Sein, antique demeure des druidesses, 
Sein, sanctuaire du mystère, que le pied de 
l'homme ne souillait jamais. Pourtant, avant de 
soulever la Gaule contre César et, dans un su- 
prême efîort, tenter de délivrer la patrie du 
joug étranger, Vercingétorix s'y rendit, muni 
d'un sauf-conduit du chef des druides. Là, au 



302 JEANNE d'arc MÉDIUM 

milieu des éclats de la foudre, dit la légende, 
le génie de la Gaule lui apparut, et lui prédit 
sa défaite et son martyre. 

Certains faits de la vie du grand chef gaulois ne 
s'expliquent que par des inspirations occultes. 
Par exemple, sa reddition à César, devant Alé- 
sia. Tout autre Celte se serait donné la mort, 
plutôt que de se livrer au vainqueur et de ser- 
vir de trophée à son triomphe. Vercingétorix 
accepte l'humiliation comme une réparation de 
fautes graves, commises dans ses vies anté- 
rieures et qui lui avaient été révélées. 

Tels furent les principes essentiels de la phi- 
losophie druidique : en première ligne, Tunité 
de Dieu. Le Dieu des Celtes a pour temple l'in- 
fini des espaces ou les retraites mystérieuses 
des grands bois. Il est, par-dessus tout, force, 
vie, amour. Ces espaces sont parsemés de 
mondes, étapes des âmes dans leur ascension 
vers le bien, à travers des vies toujours renais- 
santes, vies de plus en plus belles et heureuses, 
suivant les mérites acquis. Une communion 
intime relie les vivants de la terre aux défunts, 
invisibles mais présents. Cet enseignement dé- 
veloppait dans les esprits de hautes notions de 
progrès et de liberté. C'est grâce à lui que 
le Celte a introduit dans le monde ce goût de 
l'idéal, que le Romain, plus attaché aux réalités 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 30^ 

positives, ne connut jamais. Le Celte est porté 
vers les grandes et généreuses actions. De la 
guerre, il aime la gloire et non le profit. Son 
âme est magnanime. Il sait pratiquer le renon- 
cement, mépriser la peur, défier la mort. De 
là, son attitude au sein des combats. « C'est en 
costumes étincelants, chevauchant des montures 
dignes des dieux, que les chefs de guerre vont 
à la mêlée », dit le colonel Biottot (1). 

Etudiez bien Jeanne d'Arc et vous retrouverez 
en elle tous ces sentiments, tous ces goûts. 
Jeanne d'Arc est comme une synthèse de l'âme 
celtique et de l'âme française, dans ce qu'elles 
ont de plus pur et de plus élevé. C'est pourquoi 
son souvenir rayonnera toujours comme une 
étoile au firmament assombri de la patrie. A 
toutes les heures de détresse nationale, la France 
se tournera instinctivement vers elle, comme 
vers son palladium vivant et protecteur. 

Nouvelle Velléda, dernière fleur éclose parmi 
les touffes du gui sacré, Jeanne personnifie le 
génie delà Gaule et l'âme de la France. 

Toutes les formes, tous les signes caractéris- 
tiques des facultés dont les voyants et les drui- 
desses étaient doués, se retrouvent en elle ; elle 



(1) Colonel Biottot, les Grands Inspirés devant la Science. 
Jeanne d'Arc, p. 224. 



304 JEANNE d'arc MÉDIUM 

est le médium par excellence, et les Esprits 
protecteurs de la Gaule, devenue la France, se 
sont servis d'elle pour la sauver. Or, pour sau- 
ver un peuple^ il faut être du plus pur de sa 
substance, se rattacher aux racines vivaces de 
ses origines et de toute son histoire. Jeanne 
fut cela au degré le plus éminent ; c'est pour- 
quoi elle incarne en elle le double génie de la 
Gaule celtique et de la France chrétienne. 

Une partie de notre race a perdu sa nationa- 
lité distincte, pourtant l'âme celtique survit dans 
la nation française. Elle en est, disions-nous, la 
conscience profonde, et, de même que les puis- 
sances accumulées en nous au cours des âges 
et endormies sous la chair, ont des réveils écla- 
tants, de même l'âme celtique reparaîtra en 
une résurrection splendide, pour sauver, non 
plus, comme autrefois, la vie matérielle de son 
peuple, mais sa vie morale compromise. Elle 
viendra réveiller, dans les âmes lassées, l'amour 
de la connaissance et la volonté du sacrifice. 
Elle nous redira les paroles consacrées, les 
appels émouvants, qui faisaient retentir les 
grèves sonores et les échos des forêts. Elle 
rendra aux esprits hésitants, ballottés sur l'océan 
de l'incertitude, la vision des horizons où tout 
est calme et splendeur. 

Ce qui manquait à la France actuelle, c'était 



JEANNE D ARC ET l'idÉAL CELTIQUE 305 

la science supérieure des destinées, la divine 
espérance, la confiance sereine en l'avenir infini. 
Ses éducateurs n'ont pas su lui donner ces 
choses essentielles, sans lesquelles il n'est pas 
de véritable grandeur, pas de nobles élans de 
l'âme. De là vient la stérilité relative de notre 
époque, l'absence d'idéal et de génie. Mais voici 
le remède. 

En même temps que les courants de la démo- 
cratie nous ramènent aux traditions politiques 
de la Gaule, le spiritualisme expérimental nous 
ramène à ses traditions philosophiques. AUan 
Kardec, inspiré par les grands Esprits, a res- 
tauré sur un plan élargi les croyances de nos 
ancêtres. C'est véritablement l'esprit religieux 
de la Gaule qui se réveille en ce chef d'école. 
Tout en lui, son nom d'emprunt, absolument 
celtique, le monument qui, par sa volonté, re- 
couvre sa dépouille mortelle, sa vie austère, son 
caractère grave, méditatif, son œuvre entière, 
rappelle le druide. Allan Kardec, préparé par 
ses existences passées à la grande mission qu'il 
vient d'accomplir, n'est que la réincarnation 
d'un Celte éminent. Lui-même l'affirme par le 
message suivant, obtenu en 1909 : 

« J'ai été prêtre, directeur des prêtresses de l'île 
de Sein, et j'ai vécu sur les bords de la mer furieuse, 



306 JEANNE d'arc MÉDIUM 

à l'extrême pointe de ce que vous appelez la Bre- 
tagne. » 

« N'oubliez pas le grand Esprit de vie, celui qui 
fait croître le gui sur les chênes, et que consacrent 
les antiques pierres de vos aïeux. Je suis heureux de 
vous assurer que toujours vos pères ont eu la foi ; 
gardez-la comme eux, car Tesprit celtique n'est pas 
éteint en France, il a survécu et rendra aux fils la 
volonté de croire et de se rapprocher de Dieu. » 

« N'oubliez pas vos aimés qui sont autour de vous, 
comme les étoiles du ciel que vous ne voyez pas en 
plein jour, quoiqu'elles soient toujours là. » 

« La puissance divine est infinie ; elle rayonne 
jusqu'à vous à travers les brumes de la terre, et vous 
en recevez les rayons épandus et affaiblis. » 

« Écoutez la voix de votre cœur, quand, devant 
l'océan où les vagues furieuses se poursuivent, vous 
vous sentez étreintsde frayeur et d'espoir. Elle parle 
haut à ceux qui veulent l'entendre. Vous devez la 
comprendre, car pour cela vous avez eu tous les 
enseignements de la terre réunis. » 

« Aimez-nous, nous les anciens hommes de la 
terre, nous avons besoin de votre souvenir, mesbien- 
aimés. Que vos âmes viennent nous visiter pendant 
le sommeil que Dieu vous donne ! » 

« Vous voulez savoir qui je suis : je vous dirai 
mon nom, mais qu'importent les noms ! Nous avons 
laissé sur la terre, avec notre corps, le souvenir des 
noms et des choses, pour ne plus nous rappeler que 
les volontés de Dieu et les sentiments qui nous 



JEANNE d'arc ET l'iDÉAL CELTIQUE 307 

portent vers Lui, pour ne plus connaître là-haut que 
son amour et sa gloire, car, dans l'infinie lumière, 
toute flamme semble s'éteindre : le soleil de Dieu la 
rend moins visible et la fond dans un éternel rayon- 
nement. » 

« La terre n'est qu'un lieu de passage, une forêt 
profonde et obscure, où ne résonnent plus qu'assour- 
dis les échos de la vie des mondes. » 

« Nous serons toujours là, les grands guides qui 
conduisent l'humanité soull'rante vers le but inconnu 
des hommes, mais que Dieu a fixé ; il brille pour 
nous dans la nuit des temps comme une torche lumi- 
neuse. » 

« Nous attendons le moment où, enfin libérés, vous 
pourrez revenir à nous, pour chanter l'hymne éternel 
qui glorifie Dieu. » 

« Ames de France, vous êtes filles des Gaules. Sou- 
venez-vous des croyances de vos ancêtres qui furent 
aussi les vôtres. Remontez quelquefois par la pensée 
vers les sources salubres de nos origines, vers les 
traditions fortes et les hauteurs de notre histoire, 
pour y retrouver l'énergie et la foi, pour raviver 
votre esprit et réchauffer votre cœur, dans l'air pur 
et la beauté des cimes et dans la lumière infinie. » 

Allan Kardeg. 



XVII. — Jeanne d'Arc et le Spiritualisme 
MODERNE. Les Missions de Jeanne. 



Quand tout semble obscurci, la foi, les mœurs, les lois, 
De Jeanne, à l'horizon, monte la blanche étoile : 
Sachons lever vers elle et nos yeux et nos voix. 

Paul Allard. 



La Gaule ne fut pas le seul théâtre des ma- 
nifestations de l'Au-delà. Toute l'antiquité a 
connu les phénomènes occultes. Ils formaient 
un des principaux éléments des mystères grecs. 
Les premiers temps du christianisme sont 
remplis de visions, d'apparitions, de voix, de 
songes prémonitoires (1). Les initiés et les 
croyants puisaient en eux une force morale, 
qui communiquait à leur vie une impulsion 
incomparable, et leur permettait d'affronter 
sans défaillance les épreuves et les supplices. 
Depuis les temps les plus reculés, l'humanité 
invisible a toujours communiqué avec la nôtre. 
Sans cesse un courant de vie spirituelle s'est 

(1) Voir: Après la Mort et Chrisîianisme eî Spiritisme, passim. 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 309 

répandu sur rhumanité terrestre, par l'inter- 
médiaire des prophètes et des médiums. C'est 
lui, c'est cet influx vital, venu des sources éter- 
nelles, qui a donné naissance aux grandes reli- 
gions. Toutes, à leur origine, trempent dans 
ces eaux profondes et régénératrices. Aussi 
longtemps qu'elles s'y abreuvent, elles gardent 
leur jeunesse, leur prestige, leur vitalité. Elles 
s'affaiblissent et meurent, dès qu'elles s'en éloi- 
gnent et en dédaignent les forces cachées. 

C'est ce qui arrive au catholicisme. 11 a mé- 
connu, oublié ce grand courant de puissance 
spirituelle, qui fécondait l'idée chrétienne à son 
berceau. 11 a brûlé par milliers les agents du 
monde invisible, rejeté ses enseignements, 
étouffé ses voix. Les procès de sorcellerie, les 
bûchers de l'Inquisition ont dressé une barrière 
entre les deux mondes et suspendu, pendant 
des siècles, cette communion spirituelle, qui, 
loin d'être un accident, est au contraire une loi 
fondamentale de la nature. 

Les effets désastreux s'en font sentir autour 
de nous. Les religions ne sont plus que des 
branches desséchées sur un tronc privé de 
sève, parce que ses racines ne plongent plus 
aux sources vives. Elles nous parlent encore 
de la survivance de l'être et de la vie future, 
mais elles sont impuissantes à en fournir la 



310 JEANNE d'arc MEDIUM 

moindre preuve sensible. Il en est de même 
des systèmes philosophiques. Si la foi est 
devenue chancelante, si le matérialisme et 
l'athéisme ont fait des pas de géant, si le doute, 
les passions ardentes, si le suicide exercent 
tant de ravages, c'est que les ondes de la vie 
supérieure ne rafraîchissent plus la pensée hu- 
maine, c'est que l'idée de l'immortalité manque 
de démonstration expérimentale. Le dévelop- 
pement des études scientifiques et de l'esprit 
critique ont rendu l'homme de plus en plus 
exigeant. Les affirmations ne lui suffisent plus 
aujourd'hui. Ce qu'il réclame, ce sont des 
preuves et des faits. ■ ^^^ 

Considérez de quelle importance serait, à 
l'heure présente, une science, une révélation, 
basée sur un ensemble de phénomènes et d'ex- 
périences, qui nous apporteraient la démons- 
tration positive de la survivance et, en même 
temps, la preuve que la loi de justice n'est pas 
un vain mot, chacun de nous retrouvant dans 
l'Au-delà une situation proportionnelle à ses 
mérites. 

Or, c'est là précisément ce que le spiritua- 
lisme moderne vient nous offrir. Il contient les 
germes d'une véritable révolution : révolution 
dans les idées, les croyances, les opinions et 
les mœurs. De là, la nécessité d'étudier ces 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 311 

faits, de les classer, de les analyser avec mé- 
thode, eux et renseignement qui en découle. 



La situation morale des sociétés est devenue 
grave et inquiétante. Malgré l'instruction ré- 
pandue, la criminalité monte ; vols, meurtres, 
suicides se multiplient. Les mœurs se corrom- 
pent. La haine, le désenchantement pénètrent 
toujours plus avant au cœur de l'homme. L'ho- 
rizon est sombre et, dans le lointain, on entend 
des grondements sourds qui semblent présager 
la tempête sociale. Dans presque toutes les 
classes, le sensualisme a envahi les caractères 
et les consciences. On a éteint tout idéal dans 
l'âme du peuple ; on lui a dit : mange, bois, 
enrichis-toi, tout le reste est chimère. 11 n'y a 
pas d'autre dieu que l'argent, pas d'autre but 
à la vie que les jouissances! — Et les passions, 
les appétits, les convoitises se sont déchaînés. 
Le flot populaire monte comme une vague im- 
mense et menace de tout submerger. 

Pourtant, beaucoup de bons esprits réfléchis- 
sent et s'attristent. Ils sentent bien que la ma- 
tière n'est pas tout. Il y a des heures où l'hu- 
manité pleure l'idéal perdu, où elle sentie vide, 
l'instabilité des choses terrestres. Elle près- 



312 JEANNE d'arc MEDIUM 

sent que renseignement donné n'a pas tout dit, 
que la vie est plus ample, le monde plus vaste, 
l'univers plus merveilleux qu'on ne l'a sup- 
posé. L'homme cherche, tâtonne, interroge. 11 
cherche non seulement un idéal, mais plutôt 
une certitude qui le soutienne, le console au 
milieu de ses épreuves, de ses luttes, de ses 
souffrances. Il se demande ce qui va succéder 
à cette époque de transition qui voit la mort 
d'un monde de croyances, de systèmes^ de tra- 
ditions, dont la poussière s'éparpille autour de 
nous. 

Par son obstination à s'enfermer dans le 
cercle étroit de ses dogmes, par son refus 
d'élargir sa conception de la destinée humaine 
et de Tunivers, la religion a éloigné d'elle 
l'élite des penseurs et des savants, presque 
tous ceux dont l'opinion fait autorité dans le 
monde. Et la foule les a suivis. Le regard de 
l'humanité s'est tourné vers la science. Depuis 
longtemps elle lui demande la solution du pro- 
blème de l'existence. Mais la science, celle 
d'hier, malgré ses magnifiques conquêtes, était 
encore trop imbue des théories positivistes, 
pour fournir à l'homme une notion de l'être et 
de ses destinées qui exalte ses forces, ré- 
chauffe son cœur, lui inspire des chants de foi 
et d'amour pour bercer ses petits enfants. 



JEANNE d'abc ET LE SPIRITUALISME 313 

Or, voici que ce monde invisible, dont Jeanne 
fut un des interprètes, ce monde que l'Église 
avait combattu, refoulé dans Fombre pendant 
des siècles, entre de nouveau en action; il se 
manifeste sur tous les points du globe à la fois, 
sous des formes sans nombre, et par les 
moyens les plus variés (1). Il vient montrer aux 
hommes la voie sûre, la voie droite qui doit 
les conduire vers les hauts sommets. 

En tous milieux, des médiums se révèlent, 
des phénomènes troublants se produisent, des 
sociétés d'étude et des revues se fondent, 
constituant autant de foyers, d'où irradie, de 
proche en proche, l'idée nouvelle. Elles sont 
déjà assez nombreuses, ces sociétés, pour for- 
mer un réseau qui enveloppe toute la planète. 
Et par elles, depuis cinquante ans, on a pu 
voir germer d'abord, se préparer, s'accentuer, 
grandir ensuite, le travail sourd, obscur, de la 
floraison du siècle qui va venir. C'est là ce 
que nous appelons le nouveau spiritualisme, 
le spiritualisme moderne, non pas une reli- 
gion dans le sens étroit du mot, mais plutôt 
une science, une synthèse, un couronnement 
de tous les travaux, de toutes les conquêtes de 
la pensée, une révélation qui entraîne Fhuma- 

(1) Voir : Dans l'Invisible ; Spiritisme et Médiumnilé. 

18 



314 JEANNE d'arc MEDIUM 

nité hors des sentiers et des voies, qu'elle a 
parcourus jusqu'ici, agrandit ses horizons et la 
fait participer à la vie des larges espaces, à la 
vie universelle, infinie. 

Le spiritualisme moderne, c'est l'étude de 
l'homme, non pas dans sa forme corporelle et 
fugitive, mais dans son esprit, dans sa réalité 
impérissable, et son évolution à travers les 
âges et les mondes. C'est l'étude des phéno- 
mènes de la pensée transcendantale et de la 
conscience profonde, la solution des questions 
de responsabilité, de liberté, de justice, de de- 
voir, de tous les problèmes de la vie et de la 
mort, de l'en-deçà et de l'Au-delà. C'est l'appli- 
cation de ces problèmes au progrès moral, au 
bien de tous, à l'harmonie sociale. 

La vie matérielle n'est qu'un passage, notre 
existence présente, un instant dans la durée, 
notre demeure, un point dans l'immensité. 
L'homme est un atome pensant et conscient sur 
le globe qui l'emporte, et ce globe n'est lui- 
même qu'un atome, roulant dans l'univers sans 
bornes. Mais notre avenir est infini comme 
l'univers, et les mondes qui brillent la nuit sur 
nos .têtes sont notre héritage. 

Le spiritualisme moderne nous apprend à 
sortir du cercle restreint de nos occupations 
quotidiennes, et à embrasser le vaste champ de 



JEANxNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 315 

travail, d'activité, d'élévation qui nous est ou- 
vert. La grande énigme se dissipe, le plan di- 
vin se révèle. La nature prend un sens ; elle 
devient à nos yeux l'échelle grandiose de l'évo- 
lution, le théâtre des efforts de l'âme pour se 
dégager de la matière, de la vie inférieure, et 
monter \ers la lumière. 

Une communion d'harmonie relie les êtres à 
tous les degrés de l'immense échelle d'ascen- 
sion, et sur tous les plans de la vie. L'homme 
n'est jamais seul, quand il lutte et souffre pour 
le bien et la vérité. Une foule invisible l'assiste 
et l'inspire, comme elle assistait Jeanne et les 
vaillants qui combattaient sous ses ordres. 

Cette solidarité se fait sentir puissamment au 
temps présent. Aux heures de crise, quand les 
âmes s'abandonnent, quand l'humanité hésite 
sur la route ardue, le monde invisible inter- 
vient. Les Esprits célestes, les messagers de 
l'espace, se mettent à l'œuvre ; ils stimulent la 
marche des événements et celle des idées. Pré- 
sentement, ils travaillent à rétablir le lien brisé 
qui unissait deux humanités. Eux-mêmes nous 
le disent en ces termes (1) : 

« Écoutez nos voix, vous qui cherchez et pleurez ! 



(1) Communication obtenue au Mans, en juin 1909. Médium : 
Mlle L. 



316 JEANNE D ARC MEDIUM 

Vous n'êtes pas abandonnés! Nous avons souffert 
pour établir une communication entre votre monde 
oublieux et notre monde de souvenir. Nous avons 
établi un lien d'abord fragile, mais qui deviendra 
puissant : la médiumnité. Désormais, elle ne sera 
plus méprisée, honnie, persécutée, et les hommes ne 
pourront plus la méconnaître. Elle est le seul inter- 
médiaire possible entre les vivants et les morts, et 
ceux-ci ne laisseront pas refermer l'issue qu'ils 
avaient ouverte, afin que l'homme inquiet puisse 
apprendre à lutter, à la lueur des célestes clartés. » 

Jean, disciple de Paul. 

Elle vient à son heure, la nouvelle révéla- 
tion, et elle revêt le caractère qu'exige l'esprit 
du temps : le caractère scientifique et philoso- 
phique. Elle ne vient pas détruire, mais édifier. 
L'enseignement du monde invisible va illumi- 
ner à la fois les profondeurs du passé et celles 
de l'avenir ; il fera surgir de la poussière des 
siècles les croyances endormies, il les fera re- 
vivre en les complétant, en les fécondant. Aux 
sombres paroles de l'Eglise romaine, paroles 
de crainte et de condamnation, disant : « Il faut 
mourir I » il vient substituer ces paroles de 
vie: « Il faut renaître! » Au lieu des terreurs 
inspirées par l'idée du néant ou l'épouvante de 
l'enfer, il nous donne la joie de l'âme, épa- 
nouie dans la vie immense, radieuse, solidaire, 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 317 

infinie. A tous les désespérés de la terre, aux 
faibles, aux désenchantés, il vient offrir la coupe 
des forts, le vin généreux de l'espérance et de 
l'immortalité. 



Revenons à Jeanne d'Arc. Il semble, à pre- 
mière vue^ que les développements auxquels 
nous venons de nous livrer, nous aient éloignés 
de notre sujet. 11 n'en est rien. Ces considéra- 
tions feront mieux comprendre le rôle et les 
missions de Jeanne. Nous disons missions, car 
son œuvre actuelle, quoique moins apparente, 
a autant d^importance que celle du quinzième 
siècle. Parlons d'abord de celle-ci : 

Qu'était Jeanne, en réalité, lorsqu'elle appa- 
rut sur la grande scène de l'histoire? Jeanne 
était un messager céleste et, suivant l'expres- 
sion d'Henri Martin, un « messie ». Comment 
définirons-nous ces termes ? Laissons ce soin 
aux Esprits eux-mêmes. Voici ce que nous di- 
sait, par l'incorporation, un de nos guides : 

« Lorsque les hommes sont oublieux du devoir, 
Dieu leur envoie un messager, un aide, pour l'ac- 
complissement plus facile, mais aussi plus actif de 
leur tâche. Ce sont ceux-là que vous pouvez appeler 
les messies. Ils ont, à l'heure grave où les âmes s'ou- 
blient dans la lâcheté, montré de leur voix inspirée, 

18. 



318 JEANNE d'arc MEDIUM 

la vérité appelant les hommes. Remarquez, en effet, 
qu'ils apparaissent toujours aux heures de crises, 
lorsque tout semble s'écrouler sous la lutte ardente 
des intérêts et des passions. Ils font un peu comme 
le vent du soir, qui vient pacifier les vagues houleuses 
et révoltées, pendant la tourmente de la journée. 
Paix à vous qui cherchez votre voie, vous qui n'avez 
plus assez de force pour aller à votre Seigneur. De- 
mandez et il vous sera accordé l'aide divine, ainsi 
que notre Maître vous Ta promis. Mais ne repoussez 
pas le messager ; sachez le comprendre ; respectez 
sa pensée et son âme : il est l'envoyé de Dieu, son 
être est revêtu de la lumière de sa vérité, aussi vous 
lui devez votre reconnaissance. » 

« Les peuples ne savent pas toujours découvrir au 
front de ces êtres supérieurs l'éclat surhumain et 
charitable, dont rayonne leur âme. Ils se rendent 
compte que les messies sont autres que les hommes 
de la chair, mais ils ne comprennent pas, et c'est 
pourquoi, toujours, vous verrez l'envoyé du Seigneur 
clôturer son enseignement suprême, en signant son 
œuvre de la suprême douleur. Cherchez et vous ver- 
rez que tous ceux que l'humanité a enfin honorés, 
sont morts oubliés, ou plutôt trahis et sacrifiés. 
C'est que leur enseignement devait montrer aussi la 
grandeur de la douleur, et leur dernier mot, que vous 
retrouvez sur les lèvres du Maître et de tous les 
grands suppliciés, a été : « Pardonnez à ceux qui 
«ignorent!» La souffrance est encore un acte 

d'amour. » 

Jean, disciple de PauL 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 319 

Jeanne est un de ces messies, envoyés pour 
sauver un peuple qui agonise et que, pour- 
tant, de grandes destinées attendent. La France 
était appelée à jouer un rôle considérable dans 
le monde. Son histoire Ta prouvé. Elle avait 
pour cela les qualités nécessaires. Certes, on 
peut dire que, parmi les autres nations, il en 
est de plus sérieuses, de plus réfléchies, de 
plus pratiques, aucune cependant ne possède ces 
élans du cœur, cette générosité un peu aventu- 
reuse qui a fait de la France l'apôtre, le soldat 
de la justice et de la liberté dans le monde. 
Toutefois, ce rôle auquel elle était prédestinée, 
la France ne pouvait l'accomplir qu'à la condi- 
tion de rester libre et, cependant, ses fautes 
l'avaient conduite à deux doigts de sa perte. On 
croyait, lorsque Jeanne apparut, on disait déjà 
dans toute l'Europe, que la mission de la France, 
de ce grand peuple qui s'était illustré par tant 
de hauts faits, était finie. C'était elle surtout 
qui avait enfanté la chevalerie, suscité les croi- 
sades, fondé les arts du moyen âge. Elle avait 
été l'initiatrice du progrès en Occident. Et 
voilà que toutes les ressources humaines étaient 
devenues impuissantes à sauver notre pays. 
Mais, ce que les hommes ne peuvent plus faire, 
un esprit supérieur va l'accomplir, avec le se- 
cours du monde invisible. 



320 JEANNE d'arc MEDIUM 

Ici, une question se pose. Pourquoi Dieu a- 
t-il choisi la main d'une femme pour arracher 
la France au tombeau? Est-ce, comme l'a pensé 
Michelet, parce que la France est femme, femme 
par le cœur ? Serait-ce, comme Font dit d'autres 
écrivains, parce que la femme est supérieure à 
l'homme par les sentiments, la pitié, la ten- 
dresse, Penthousiasme ? Oui, sans doute, et 
c'est là le secret du dévouement de la femme, 
de son esprit de sacrifice. 

Au quinzième siècle, dit Henri Martin, toutes 
les énergies du sexe fort, du sexe fait pour la 
vie extérieure, pour l'action, sont épuisées. La 
dernière réserve de la France est dans la 
femme, soutenue par la puissance divine. C'est 
pourquoi le ciel nous délègue celle que ses voix 
nomment « la fille de Dieu ». 

Mais, à ce choix, il y a une raison plus haute. 
Si Dieu, se jouant par là de la faiblesse des 
forts et de la prudence des sages, a voulu sau- 
ver la France par la main d'une femme, d'une 
jeune fille, presque une enfant, c'est surtout 
afin que, comparant la débilité de l'instrument 
à la grandeur du résultat, l'homme ne doute 
plus ; c'est afin qu'il voie clairement, dans cette 
œuvre de salut, l'action d'une volonté supé- 
rieure, l'intervention de la puissance éternelle. 

On nous demandera sans doute: Si Jeanne 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 321 

est une envoyée du ciel, si sa mission est pro- 
videntielle, pourquoi tant de vicissitudes, de 
difficultés dans l'œuvre de délivrance? Pour- 
quoi ces hésitations, ces intrigues sourdes, ces 
défaillances, ces trahisons autour d'elle? Quand 
le ciel intervient, quand Dieu envoie ses mes- 
sies sur la terre, peut-il y avoir des résistances, 
des obstacles à leur action ? 

Nous touchons ici au grand problème. Avant 
tout, il faut se pénétrer d'une chose : c'est que 
rhomme est libre, l'humanité est libre et res- 
ponsable. Pas de responsabilité sans la liberté. 
L'humanité, libre, subit les conséquences de 
ses actes à travers les temps. Nous l'avons vu : 
ce sont les mêmes êtres qui reviennent de 
siècle en siècle, dansThistoire, recueillir, dans 
une vie nouvelle, les fruits doux ou amers, fruits 
de joie ou de douleur, qu'ils ont semés dans 
leurs vies précédentes. L'oubli de leur passé 
n'est que temporaire et ne prouve rien contre 
la loi. L'humanité est libre, mais la liberté sans 
la sagesse, sans la raison, sans la lumière, la 
liberté peut la conduire aux abîmes. L'aveugle 
est libre, lui aussi, et cependant, sans guide, 
à quoi lui sert sa liberté ? C'est pourquoi l'hu- 
manité a besoin d'être soutenue, guidée, pro- 
tégée, inspirée dans une certaine mesure par 
la Providence. Mais il faut que cet appui ne 



322 JEANNE D ARC MEDIUM 

soit pas trop ostensible, car, si la puissance su- 
périeure s'impose ouvertement, elle se change 
en contrainte ; elle amoindrit, annihile la li- 
berté humaine; l'homme perd le mérite de son 
initiative; il ne s'élève plus par ses propres 
efforts ; le but divin est manqué, l'œuvre de 
progrès est compromise. De là, les difficultés 
de l'intervention aux heures troublées. Que 
fera donc l'envoyé d'en haut, le ministre des 
volontés éternelles? Une s'imposera pas, il s'of- 
frira; il ne commandera pas, il inspirera; et l'in- 
dividu, la collectivité, l'humanité entière res- 
teront libres de leurs déterminations. 

Ainsi s'expliquent la mission de Jeanne, ses 
triomphes et ses revers, sa gloire et son mar- 
tyre. Et de même, s'explique la loi des influen- 
ces spirituelles dans l'humanité. La puissance 
que Dieu envoie n'agit dans le monde, que dans 
la mesure où elle est acceptée par le monde. Si 
elle est accueillie, obéie, soutenue, elle devient 
active, fécondante, réformatrice. Si elle est re- 
poussée, elle reste impuissante. L'envoyé, le 
messie, s'éloigne de la terre. 

L'humanité est en marche à travers les siè- 
cles, pour conquérir elle-même les biens su- 
prêmes : la vérité, la justice, l'amour. Ces 
biens, elle doit les atteindre par ses libres ef- 
forts. C'est la loi de sa destinée, la raison même 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 323 

de son existence. Mais, aux heures de trouble, 
de péril, de recul, à l'humanité qui s'égare, 
s'oublie, se perd, le ciel envoie ses mission- 
naires. 

Jeanne est de ceux-ci. Gomme presque tous 
les messagers divins, elle est descendue parmi 
les plus pauvres et les plus obscurs. Son enfance 
a cela de commun avec l'enfance du Christ. 
C'est une loi de l'histoire et une leçon de Dieu ; 
ce qu'il y a de plus grand vient de plus bas. Le 
Christ fut l'enfant d'un humble charpentier ; 
Jeanne d'Arc une fille des campagnes, issue 
du pauvre peuple de France. Ces deux messies 
n'ont choisi ici-bas ni la science, ni la richesse. 
Qu'en auraient-ils fait? Les fils de la terre ont 
besoin de la puissance matérielle ou scientifique, 
pour accomplir de grandes choses. Ces messies 
n'en avaient que faire. Ils possédaient la force 
par excellence. Nés et restés humbles, ils n'en 
étaient pas moins supérieurs aux plus nobles, 
aux plus savants. 

Jeanne avait à remplir une double mission, 
qu'elle poursuit encore aujourd'hui sur le plan 
spirituel. A la France, elle apportait le salut; à 
la terre entière, elle apporte la révélation du 
monde invisible et des forces qu'il contient; 
elle apporte l'enseignement, les paroles de vie 
qui doivent retentir à travers les siècles. 



324 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Cet enseignement, au moyen âge, l'humanité 
n'était ni apte à le comprendre, ni capable de 
rappliquer. Il a fallu, pour rendre cette révéla- 
tion possible et profitable, plus de quatre siè- 
cles de travail et de progrès. C'est pourquoi la 
Volonté suprême a permis que Tombre envelop- 
pât pendant quatre cents ans la mémoire de 
Jeanne, et qu'un réveil éclatant se fît. Aujour- 
d'hui, cette grande figure se dégage, resplen- 
dissante, de l'obscurité des temps. La pensée 
humaine va pénétrer ce problème, et plonger 
dans ce monde des Esprits, dont la vie et la 
mission de Jeanne, dont sa communion constante 
avec l'Au-delà sont une des affirmations, un de& 
témoignages les plus éloquents de l'histoire. 



Jeanne avait ses protecteurs, ses guides in- 
visibles; or, il est bon de le faire remarquer : 
dans un ordre moins élevé, il en est de 
même de chacun de nous. Tout être humain a, 
près de lui, un ami invisible qui le soutient, le 
conseille, le dirige dans le bon chemin, s'iL 
consent à suivre son inspiration. Le plus sou- 
vent, ce sont ceux que nous avons aimés sur la 
terre : un père, une mère disparus, une épouse, 
décédée prématurément. Plusieurs êtres veil- 



JEANNE D ARC ET LE SPIRITUALISME 325 

lent sur nous et s'efforcent de réagir contre les 
instincts, les passions, les influences qui nous 
poussent au mal. Et que ce soient là nos gé- 
nies familiers, comme les appelaient les Grecs, 
ou bien les anges gardiens du catholicisme, 
peu importe le nom qu'on leur attribue. En 
réalité, tous, nous avons nos guides, nos inspi- 
rateurs occultes; tous, nous avons nos voix. 

Mais, tandis que, pour Jeanne, ces voix étaient 
extérieures, objectives, perçues par les sens, 
chez la plupart d'entre nous, elles sont inté- 
rieures, intuitives et ne retentissent que dans 
le domaine de la conscience. 

N'en est-il pas parmi vous, lecteurs, qui les 
aient entendues, ces voix ? Elles parlent dans 
le silence et le recueillement ; elles disent les 
luttes à poursuivre, les efforts à faire pour nous 
élever en élevant les autres. Bien certaine- 
ment, tous, vous l'avez entendue, la voix qui, 
dans le sanctuaire de l'âme, nous exhorte au 
devoir et au sacrifice. Et quand vous voudrez 
l'entendre de nouveau, recueillez-vous, élevez 
vos pensées. Demandez et vous recevrez. Faites 
appel aux forces divines. Cherchez, étudiez, 
méditez, afin d'être initiés aux grands mystè- 
res, et, peu à peu, vous sentirez s'éveiller en 
vous des puissances nouvelles ; une lumière 
inconnue descendra à flots dans votre être ; en 

19 



k 



32G JEANNE d'arc médium 

VOUS s'épanouira la fleur délicieuse de l'espé- 
rance, et vous serez pénétrés de cette énergie 
que donnent la certitude de l'Au-delà, la con-« 
fiance en la justice éternelle. Alors, tout vous 
deviendra plus facile. Votre pensée, au lieu de 
se traîner péniblement dans le dédale obscur 
des doutes et des contradictions terrestres, 
prendra son essor; elle sera vivifiée, illuminée 
par les inspirations d'en haut. 

11 faut se rappeler qu'en chacun de nous dor- 
ment inutiles, improductives, des richesses infi- 
nies. De là, notre indigence apparente, notre 
tristesse et, parfois même, le dégoût de la vie. 
Mais, ouvrez votre cœur, laissez-y descendre le 
rayon, le souffle régénérateur, et alors une vie 
plus intense et plus belle s'éveillera en vous. 
Vous prendrez goût à mille choses qui vous 
étaient indifl'érentes, et qui feront le charme de 
vos jours. Vous vous sentirez grandir ; vous 
marcherez dans l'existence d'un pas plus ferme, 
plus sûr, et votre âme deviendra comme un 
temple rempli de lumière, de splendeur et 
d'harmonie. 



Jeanne d'Arc, avons-nous dit, était la messa- 
gère du monde des Esprits, un des médiums de 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 327 

Dieu. Les facultés qu'elle possédait ne se re- 
trouvent que de loin en loin, à un degré aussi 
éminent, et l'on peut dire qu'elle a réalisé dans 
notre histoire l'idéal de la médiumnité. Pour- 
tant, ce qu'elle possédait à titre exceptionnel^ 
peut devenir le partage d'un grand nombre. 

Nous avons déjà cité ailleurs ces prophétiques, 
paroles : « Quand les temps seront venus, je 
répandrai mon esprit sur toute chair : vos 
jeunes gens auront des visions et vos vieillards 
auront des songes (1). » 

Tout semble indiquer que ces temps sont 
proches. Cette parole se vérifie peu à peu au- 
tour de nous. Ce qui a été, dans le passé, le 
privilège de quelques-uns, tend à devenir le 
bien de tous. Déjà, partout, au sein du peuple, 
il y a des missionnaires ignorés; partout il y a 
des signes, des indications qui annoncent des 
temps nouveaux. Avant peu, tout ce qui fait la 
grandeur et la beauté du génie humain, toutes 
les gloires de la civilisation, tout sera renou- 
velé, fécondé par cette source immense d'ins- 
pirations, qui viendra ouvrir à l'esprit de 
l'homme un domaine, un champ sans bornes^ où 
s'élèveront des œuvres qui éclipseront toutes 
les merveilles du passé. Tous les arts, les phi- 

(1) Actes, II, 17. 



328 JEANNE d'arc MÉDIUM 

losophies, lettres, sciences, niusique, poésie, 
tout s'abreuvera à ces sources intarissables, 
tout se transformera sous le souffle puissant de 
rinfini. 

La mission du nouveau spiritualisme, comme 
celle de Jeanne, est une mission de lutte, tra- 
versée par de dures épreuves. Elle est marquée 
par des indices, des présages, et porte Fem- 
preinte du sceau divin. Son rôle est de com- 
battre, de chasser l'ennemi, et l'ennemi, au- 
jourd'hui, c'est le néantisme, le pessimisme, 
c'est cette philosophie froide et sombre, qui 
ne sait faire que des jouisseurs ou des déses- 
pérés. 

Tout d'abord, il lui faudra parcourir la voie 
douloureuse. C'est le sort réservé à toute idée 
nouvelle. En ce moment, l'heure de son pro- 
cès a sonné. Gomme Jeanne devant ses exami- 
nateurs de Poitiers, la nouvelle révélation se 
tient debout devant les croyances et les systèmes 
du passé, devant les théologiens, les représen- 
tants de la science étroite et de la lettre. En 
face d'elle se dressent toutes les autorités, les 
mandataires de l'idée vieillie ou incomplète, de 
l'idée devenue insuffisante et qui doit céder le 
pas au verbe nouveau, réclamant sa place dans 
le monde, au grand soleil de la vie. 

A l'heure présente, ce procès solennel se 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 329 

déroule à la face de l'humanité, spectatrice in- 
téressée et dont l'avenir même est en question. 
Quel sera le résultat, le jugement ? Aucun 
doute n'est possible. Entre l'idée jeune et fé- 
conde, pleine de vie, qui monte et s'avance, et 
la vieillesse, décrépite, afFaiblie, qui descend 
et s'affaisse, comment hésiter ? L'humanité a 
besoin de vivre, de prospérer, de grandir, et ce 
n'est pas dans les ruines, qu'elle trouvera un 
asile pour sa raison et son cœur. 

Le nouveau spiritualisme est debout devant 
le tribunal de lopinion. Il s'adresse aux Églises 
et aux puissances terrestres, et leur dit : « Vous 
possédez tous les moyens d'action que pro- 
cure une autorité séculaire, et vous ne pou- 
vez rien contre le matérialisme et le pessimisme, 
contre le crime et l'immoralité, qui s'étendent 
comme une plaie immense. Vous êtes impuis- 
santes à sauver l'humanité en péril. Ne restez 
donc pas insensibles aux appels de l'esprit 
nouveau, car il vous apporte, avec la vérité et 
la vie, les ressources nécessaires pour relever, 
régénérer la société. Faites appel à ce qu'il y a 
de grand et de beau dans l'âme de l'homme, et, 
avec moi, dites-lui : 

« Prends ton essor, élève-toi, âme humaine î 
Avance dans le sentiment de la force qui te 
soutient ; avance avec confiance vers ton ma- 



330 JEANNE d'arc MÉDIUM 

gnifîque avenir. Les puissances infinies t'assis- 
tent; la nature s'associe à ton œuvre ; les astres, 
dans leur course, éclairent ta marche ! 

« Va, âme humaine, forte du secovirs qui 
t'appuie ! Va, comme la Jeanne des batailles, à 
travers le monde de la matière et les luttes des 
passions ; à ta voix, les sociétés se transfor- 
meront, les formes vieillies disparaîtront, pour 
faire place à des formes nouvelles, à des orga- 
nisations plus jeunes, plus riches de lumière et 
de vie. » 

Quant à Jeanne, nous l'avons vu, son in- 
fluence, son action ont persisté dans le monde 
après son départ. C'est par elles, d'abord, que 
la France a été délivrée des Anglais, non pas 
en une seule campagne, non pas par une pous- 
sée semblable à celle des vagues de l'Océan, 
balayant le sable des grèves, comme cela au- 
rait eu lieu si les hommes avaient eu autant 
de confiance et de foi qu'elle-même, mais à tra- 
vers des vicissitudes nombreuses, des alterna- 
tives de succès et de revers. L'âme de Jeanne, 
si pleine d'amour et de volonté pour le bien, de 
dévouement pour son pays, une telle âme ne 
pouvait s'immobiliser dans la béatitude céleste. 
A l'heure présente, elle revient vers nous avec 
une autre mission, pour accomplir dans un do- 
maine plus vaste, sur le plan spirituel et moral, 



JEANNE d'arc et le SPIRITUALISME 331 

ce qu'elle a fait pour la France au point de vue 
matériel. Elle soutient, elle inspire les servi- 
teurs, les porte-paroles de la foi nouvelle, tous 
ceux qui ont au cœur une confiance inébran- 
lable en l'avenir. 

Sachez-le : une révolution plus grande que 
toutes celles qui se sont accomplies dans le 
monde, est commencée, révolution pacifique et 
régénératrice ; elle arrachera les sociétés hu- 
maines aux routines et aux ornières, et élèvera 
le regard de Fhomme vers les destinées splen- 
dides qui l'attendent. 

Les grandes âmes qui ont vécu ici-bas repa- 
raissent ; leurs voix retentissent ; elles exhor- 
tent l'homme à se hâter dans sa marche. Et 
Pâme de Jeanne est une des plus puissantes, 
dans la foule de celles qui agissent sur le 
monde, qui travaillent à préparer une ère nou- 
velle pour l'humanité. C'est pour cela que la 
vérité s'est faite à cette heure précise, sur le 
caractère de Jeanne et sur sa mission. Et par 
elle, par son appui, avec l'aide des grands 
Esprits qui ont aimé, servi la France et Thuma- 
nité, les espérances de ceux qui veulent le 
bien et cherchent la justice s'accompliront. 

La légion radieuse de ces Esprits, dont les 
noms marquent, comme des foyers <ie lumière, 
les étapes de l'histoire, les grands initiés du 



332 JEANNE d'arc MÉDIUM 

passé, les prophètes de tous les peuples, les 
messagers de vérité, tous ceux qui ont fait 
l'humanité avec des siècles de travail, de médi- 
tation, de sacrifice : tous sont à l'œuvre. Et au- 
dessus d'eux, Jeanne elle-même, Jeanne nous 
conviant au labeur, à l'effort. Tous nous crient : 
« Debout ! non plus pour le choc des épées, 
mais pour les luttes fécondes de la pensée. De- 
bout! pour la lutte contre une invasion plus 
redoutable que celle de l'étranger, la lutte 
contre le matérialisme, le sensualisme et toutes 
leurs conséquences: l'abus des jouissances, la 
ruine de tout idéal; contre tout ce qui, lente- 
ment, nous déprime, nous énerve, nous affai- 
blit, nous prépare à rabaissement, à la chute. 
Debout ! travaillez et luttez pour le salut intel- 
lectuel et le relèvement de notre race et de 
l'humanité ! » 



La grande âme, dont ce livre évoque le sou- 
venir poignant et glorieux, plane au-dessus de 
nous. En bien des circonstances, elle a pu se 
faire entendre et dire ce qu'elle pensait du 
mouvement d'idées qui se porte vers elle, de 
tant d'appréciations diverses et contradictoires 
sur son rôle, et sur la nature des forces qui la 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 333 

soutenaient. Cédant à notre prière, elle a con- 
senti à résumer toute sa pensée dans un mes- 
sage, que nous nous faisons un devoir de repro- 
duire avec une fidélité scrupuleuse, comme la 
plus belle conclusion que nous puissions don- 
ner à ce chapitre. 

Ce message porte en lui-même toutes les ga- 
ranties d'authenticité désirables. L'Esprit qui 
Ta dicté, a choisi pour interprète un médium 
ayant vécu au quinzième siècle, et conservant, 
dans son moi profond, des souvenirs, des rémi- 
niscences de cette époque. C'est ce qui lui a 
permis de donner à son langage, dans une cer- 
taine mesure, les formes du temps (1). 

Message de .Jeanne, 15 juillet 1909. 

« Doulce m'est la communion avec ceux qui, 
comme moi, aiment notre Seigneur et Père — 
et point ne m'est dolente la vision du passé, 
car elle me rapproche de vous, et la souvenance 
de mes communications avec les morts et les 
saints, me fait la sœur et l'amie de tous ceux à 
qui Dieu dévolut la faveur de connaître le se- 
cret de la vie et de la mort. » 



(1) On m'objectera peut-être que Jeanne ne savait ni lire 
ni écrire. Je répondrai qu'après sa mort tragique, à son 
retour dans l'espace, elle a retrouvé toutes ses connais- 
sances antérieures. 

19. 



334 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Je rendrai grâces à Dieu de me permettre 
de vous donner ma créance et ma foi, et de pou- 
voir encore dire à ceulx qui savent un peu, que 
les vies que le Seigneur nous donne doivent 
«tre utilisées saintement, pour être en sa 
grâce. Pour nous, toute vie doit être doulce qui 
nous permet de faire la tasche assignée par le 
tout puissant Juge et Père, et nous devons bé- 
nir ce que nous recevons de sa main. » 

« Il a choisi toujours les faibles pour réali- 
ser ses voies, car il sait donner la force à 
l'agneau, ainsi qu'il l'a promis, mais il ne doit 
pas aller avec les loups, et l'âme éprise de foi 
doit se garer des embûches, et souffrir avec pa- 
tience toutes épreuves et châtiments qu'il plaît 
^u Seigneur de donner. » 

« Il nous apporte sa vérité sous les formes les 
plus changeantes, mais tous ne pénètrent point 
sa volonté. Soumise à ses lois et cherchant à 
les respecter, j'ai cru plus tôt que je n'ai com- 
pris. Je savais que de sidoulx conseils ne pou- 
vaient être l'œuvre de l'ennemi, et le réconfort 
qu'ils m'ont toujours donné, a été pour moi un 
soutien et la plus doulce des satisfactions. Ja- 
mais ne sus quelle était la volonté lointaine du 
Seigneur. Il me cacha par ses envoyés la fin 
douloureuse que je fis, ayant pitié de ma fai- 
blesse et de ma peur de la souffrance; mais. 



JEANNE d'arc ET LE SPIRITUALISME 335 

quand l'heure vint, j'eus, par eux, toute force 
et tout courage. » 

« Il m'est plus doulx et précieux de revenir 
aux heures où j'entendis premièrement mes 
voix. Je ne peux dire que je craignis. Je fus 
grandement étonnée et même un peu surprise, 
de me voir l'objet de la myséricorde divine. Je 
sentis subitement, sans que les paroles encore 
me fussent advenues, qu'ils étaient les servi- 
teurs de Dieu, et je sentis grande doulceur en 
mon cœur qui s'apaisa enfin, lorsque la voix du 
saint résonna à mon oreille. Vous dire ce qui 
était alors en moi, point n'est possible, car je 
ne saurais vous dire ma joie paisible et si 
grande, mais j'éprouvai si grande paix, qu'à leur 
départ je me sentis l'orpheline de Dieu et du 
ciel. Je comprenais un peu que leur volonté de- 
vait être la mienne, mais si je souhaitais grande- 
ment leur visite, je m'étonnai de leurs ordres et 
craignais un peu de voir leur désir s'accomplir. 
Il me semblait une belle œuvre, certes, de de- 
venir la sauvegarde de notre France, mais une 
fille ne va point parmi les hommes d'armes. En- 
fin, dans leur habituelle et doulce compagnie, 
je vins à avoir plus de confiance en moi-même, 
et l'amour que toujours j'avais porté à Dieu me 
dicta ma conduite, car il n'est poiM séant de se 
rebeller contre la volonté d'un père. » 



336 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Cela fut pénible et aussi pour moi une joie 
d'obéir, et je fis premièrement enfin la volonté 
de Dieu. De cette obéissance, je suis heureuse, 
et en cela aussi je trouve une raison de faire ce 
que Dieu veult, de pardonner à ceux qui furent 
l'instrument de ma mort, car je crois qu'ils 
n'avaient point de haine pour mon âme en lui 
donnant sa liberté, mais surtout pour l'œuvre 
que j'accomplis. » 

« Cette tasche avait été bénie de Dieu, aussi 
étaient-ils grandement coupables; mais, comme 
eux, je n'ai nulle haine pour leurs âmes. Je 
suis ennemie de tout ce que Dieu réprouve, de 
la faute et de la méchanceté. C'est leur œuvre 
qui est hors la grâce ; ils y retourneront tou- 
jours, mais le souvenir de leur passé, point ne 
s'effacera en eux. Je pleure sur la haine qu'ils 
ont laissée parmi leurs frères, sur la mauvaise 
graine qu'ils ont semée parmi l'Eglise, et qui 
apporta, à cette mère que tant j'ai chérie, plus 
de recherche de la foi que d'amour du pardon. 
Il m'est doulx pourtant de les voir s'amender et 
déclarer un peu leur erreur ; mais ce ne fut 
nullement comme j'aurais souhaité, et mon af- 
fection pour l'Église se détachera de plus en 
plus de cette ancienne rectrice des âmes, pour 
ne plus se donner qu'à notre doulx et gracieux 
Seigneur. » Jehanne. 



XVIII. — Portrait et Caractère 
DE Jeanne d'Arc. 



Vive labeur! 

Jehanne. 

Il n'est pas de sujet qui ait excité au même 
point que la personne de Jeanne, l'émulation de 
nos poètes, de nos artistes, de nos orateurs. La 
poésie, la musique et l'éloquence rivalisent 
d'éclat et s'exaltent en la chantant. La peinture 
et la statuaire font appel à l'inspiration et s'ef- 
forcent, sans y réussir, de fixer son image. De 
toutes parts, le marbre et le bronze cherchent 
à reproduire ses traits, et, un jour, sa statue 
s'élèvera dans toutes les villes de notre France. 
Mais hélas, dans la multitude de ces reproduc- 
tions fantaisistes, que d'œuvres médiocres ou 
franchement mauvaises ! 

En réalité, nous ne possédons aucun portrait 
authentique de Jeanne. Parmi les œuvres mo- 
dernes, la physionomie qui paraît la plus res- 
semblante, est celle que lui a prêtée le sculp- 
teur Barrias, dans le monument de Bon-Se- 



338 JEANNE d'arc MEDIUM m 

1 

cours, à Rouen. C'est du moins ce qu'affirment 
les voyants à qui elle est apparue. Les grands 
artistes ont parfois des intuitions sûres ; ils 
perçoivent des lueurs de la vérité et, à ce point 
de vue, eux aussi sont médiums. 

Jeanne s'est rendue visible à plusieurs repri- 
ses, en des circonstances qui ne permettent pas 
de douter du phénomène. 11 est vrai que, dans 
cet ordre de manifestations, les erreurs et les su- 
percheries abondent. On pourrait citer de nom- 
breux cas imaginaires ou frauduleux, où on la fait 
intervenir indûment. Il n'est pas de personna- 
lité psychique dont on ait plus abusé. Dans les 
exhibitions de tel simulateur célèbre, il y avait 
aussi une Jeanne d'Arc. Elle avait l'accent 
anglais, celui de l'opérateur, et se livrait à des 
démonstrations excentriques. En réalité, ses 
manifestations sont rares. Nous en connaissons 
pourtant de bien authentiques. Nous les avons • 
signalées. Ajoutons que, dans certains phéno- 
mènes d'incorporation, elle se révèle avec une 
puissance, une grandeur impressionnantes. Je 
la vois encore envahir brusquement le corps de 
son médium favori, au milieu d'une discussion 
politique, se dresser d'un mouvement plein de 
majesté, avec un geste d'autorité et un éclair 
dans le regard, pour protester contre les théo- 
ries des sans-patrie et des sans-Dieu, Elle n'est 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 339 

pas moins véhémente dans les discussions reli- 
gieuses. A certain ecclésiastique, assistant par 
exception à nos séances, elle disait : « Ne par- 
lez jamais de peines éternelles ! Vous faites de 
Dieu un bourreau. Dieu est amour ; il ne peut 
infliger des souffrances sans utilité, sans pro- 
fit. En parlant ainsi, vous éloignez l'homme de 
Dieu ! )) 

Quand elle intervient, la voix du médium est 
généralement d'une suave douceur ; elle a des 
inflexions mélodieuses qui pénètrent, émeuvent 
les plus insensibles. La manifestation est si 
impressionnante, qu'on éprouve comme un désir 
de s'agenouiller. Au moment de paraître dans 
les séances, Jeanne est annoncée par une har- 
monie qui n'a rien de terrestre, et que, seuls, les 
médiums perçoivent. Une grande lumière se 
fait et, pour eux, elle devient visible. Il y a, sur 
son front et dans ses paroles, comme un reflet 
divin, et des battements d'ailes dans l'air qui 
l'entoure. Nul ne peut résister à son influence. 
C'est bien réellement la « fille de Dieu ». Elle 
n'est pas la seule. Il existe bien haut, au-dessus 
de nous, une région supérieure et pure, où 
s'épanouit toute une création angélique que les 
hommes ignorent. De là viennent les messies, 
les agents divins à qui incombent les missions 
douloureuses. Ils s'incarnent sur les mondes 



340 JEANNE d'arc MEDIUM 

de la matière et se mêlent souvent à nous, pour 
donner aux fils de la terre l'exemple de l'amour 
et du sacrifice. On peut les rencontrer dans les 
rangs des humbles et des plus obscurs ; mais 
ils sont toujours reconnaissables à leurs nobles 
sentiments, à leurs hautes vertus. 



De Jeanne, avons-nous dit, il ne reste aucune 
image contemporaine. On a cependant retrouvé, 
dans les fouilles effectuées à Orléans pour le 
percement de la rue Jeanne-d'Arc, la statuette 
ancienne d'une femme casquée, dont le fin profil 
se rapproche sensiblement des traits de la sta- 
tue de Barrias (1). 

D'autre part, les documents historiques con- 
tenant des descriptions de la Pucelle, sont peu 
nombreux et peu précis. 11 faut citer tout d'abord 
une lettre des comtes Guy et André de Laval à 
leur mère, écrite le 8 juin 1429. Ils l'ont vue à 
Selles en Berry : « armée tout en blanc, sauf 
la tête, une petite hache à la main, sur un grand 
coursier noir ». Et, ajoutent-ils avec enthou- 
siasme, « ce semble chose toute divine, de son 
fait, de la voir et de l'ouïr » (2). 

(1) Varl golhique, Dictionnaire encyclopédique : Musée 
archéologique d'Orléans, par L. Gonse. 

(2) Wallon, Jeanne d'Arc, p. 100. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 341 

Un chroniqueur, picard d'origine, parle de 
Jeanne en ces termes, d'après les témoignages 
de plusieurs personnes qui l'avaient vue, che- 
minant entre Reims et Boissons (1) : 

« Et chevauchait devant le roi, toute armée de 
plein harnais, à étendard déployé. Et quand elle était 
désarmée, si avait-elle état et habit de chevalier, 
souliers lacés hors le pied, pourpoint et chausses 
ajustées, et un chaperon sur la tête, et portait très 
nobles habits de drap d'or et de soie bien fourrés. » 

D'après la déposition du chevalier Jean d'Au- 
lon, « elle était belle et bien faite » (2), « ro- 
buste et infatigable », selon les dires du prési- 
dent Simon Charles (3), « ayant à la fois l'air riant 
et l'œil facile aux larmes », d'après la relation du 
conseiller-chambellan Perceval de Boulainvil- 
1ers (4). « Elle a bonne prestance sous les armes 
et la poitrine belle », dit son compagnon le duc 
d'iVlençon(5). « Ses sourcils, finement dessinés, 
ombrageant de beaux yeux bruns, donnaient 
une expression de douceur infinie à son regard 
inspiré », ajoute un écrivain de notre temps (6). 

(T) Chronique picarde, Bévue hebdomadaire, 17 avril 1909. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabililalionA. I. 

(3) Id., Ibid.,i. I. 

(4) Id., Jeanne d'Arc libératrice, p. 263. 

(5) Id., Procès de réhabilitation, t. I. 

(6) Le Portrait de Jeanne d'Arc par un Essénien du dix-neu- 
vième siècle. Chamuel, éditeur. 



342 JEANNE d'arc MÉDIUM 

Les débats du procès nous apprennent que 
ses cheveux, teintés en blond par tant de pein- 
tres et déroulés sur ses épaules, « étaient noirs, 
taillés courts en écuelle, de façon à former sur 
la tête une sorte de calotte, semblable à un tissu 
de soie sombre ». 

Le colonel Biottot, résumant les relations de 
divers chroniqueurs, s'exprime ainsi, au sujet 
du costume et du maintien de la Pucelle (1) : 

« Le visage de rhéroïne, dans ses traits réguliers, 
était empreint de douceur et de modestie. Le corps 
se développait en lignes pleines et harmonieuses. Dès 
les premiers jours, les gestes aisés de l'enfant, sa 
grâce souple en toutes circonstances et particulière- 
ment sous le costume de guerre, en selle, la lance ou 
la bannière en main, étonnent et charment les yeux. 
Enfin, sur l'ensemble, le candide éclat de sa virginité 
et la flamme de son inspiration répandaient « une 
« vertu secrète qui écartait les désirs charnels », 
commandant aux plus grossiers le respect et les 
égards. » 

« Elle revêt de brillants atours de guerre. Ses vê- 
tements, sa bannière sont de tissus précieux etblancs, 
comme il convenait pour rappeler sa chasteté et la 
mission angélique qui y était liée. » 



(1) Colonel Biottot, les Grands Inspirés devant la Science, 
pp. 123, 125. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 343 

D'après toutes les descriptions, il y avait 
comme un suave reflet sur ce visage qu'illumi- 
nait une pensée intérieure. L'âme, dans une 
certaine mesure, façonne elle-même les traits 
de son enveloppe. Par là, nous pouvons nous 
faire une idée de la beauté de cet être excep- 
tionnel, du foyer caché en lui, foyer qui éclaire 
son visage et rayonne sur ses actes. 

Il émanait d'elle une sérénité, une radiation 
qui s'étendaient sur tous ceux qui l'appro- 
chaient, et apaisaient les plus farouches. Dans 
le tumulte des batailles et des camps, elle garde 
ce calme imposant qui est le privilège des 
âmes supérieures. A Gompiègne, au plus fort 
du combat, lorsque les Bourguignons lui cou- 
pent la retraite, sur le point d'être prise, elle 
est plongée comme dans un rêve et dit aux 
Français qui l'entourent et s'affolent : a Ne son- 
gez qu'à férir ! » 

A travers les documents les plus variés, 
Jeanne nous apparaît comme une fleur des 
campagnes de France, svelte et robuste, fraîche 
et parfumée. x4ussi est-ce une chose lamentable, 
de voir de quelle façon la plupart de nos pein- 
tres et statuaires l'ont affublée, sans nul souci 
de la vérité et de l'histoire. Certain critique parle 
ainsi, non sans raison, de la statue xle Frémiet, 
érigée place des Pyramides, au cœur de Paris : 



344 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Il fil un garçonnet, ennuyé, mécontent, avec de 
longs cheveux ainsi qu'une crinière, un bras de bois, 
tenant une longue bannière, une couronne en l'air ! » 

Quoi d'étonnant ? fait-il remarquer : Frémiet 
est un animalier, aussi sa Jeanne est-elle « un 
être hybride, de petite taille, sur un cheval 
énorme » (1). Cette statue est une parodie, une 
honte pour les Français, surtout à l'endroit où 
elle se trouve, exposée aux yeux de tous les 
étrangers. 

Celle de Roulleau, à Chinon, est pire encore, 
lourde, massive, aussi matérielle que possible. 

D'autres artistes ont mieux réussi, sans mon- 
trer plus de scrupules au point de vue du res- 
pect de l'histoire. Charpentier nous la repré- 
sente en prière. La physionomie est gracieuse 
et touchante. Mais pourquoi ce livre tombé à 
ses piedSv alors qu'elle ne savait pas lire, et à 
une époque où l'imprimerie n'était pas inven- 
tée ? 

Les peintres ne sont pas plus soucieux de la 
vérité historique : M. Jean-Paul Laurens a signé 
le triptyque qui orne une des salles du nouvel 
hôtel de ville de Tours, et reproduit trois scènes 
de la vie de l'héroïne. Le dernier panneau nous 



(1) Le Portrait de Jeanne d'Arc par un Essénien du dix- 
neuvième siècle. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE D ARC 345 

montre, sous la nuit, la place où eut lieu le 
supplice. Elle est vide maintenant, et, du bû- 
cher qui achève de s'éteindre, un peu de fumée 
monte vers le ciel. Le dernier des juges se re- 
tire. M. J.-P. Laurens n'a pas lu. Il ignore que 
les Anglais, aussitôt que Jeanne fut morte, 
firent éteindre le feu, de telle façon que son 
pauvre corps carbonisé resta exposé, pendant 
huit jours, à la vue du peuple, et que tous pu- 
rent s'assurer qu'elle n'était plus de ce monde. 
Au bout d'une semaine, on ralluma le bûcher 
jusqu'à destruction complète, et on fit jeter à la 
Seine les cendres de la victime (1). 



L'étude des âmes est une des plus belles qui 
s'offrent aux recherches du penseur. Celle de 
Jeanne d'Arc est captivante entre toutes. Ce qui 
surprend le plus en elle, ce n'est pas son œuvre 
d'héroïsme, pourtant unique dans l'histoire, 
c'est ce caractère admirable, où s'unissent et 
se fondent les qualités en apparence les plus 
contradictoires : la force et la douceur, l'éner- 
gie et la tendresse, la prévoyance, la sagacité, 
l'esprit vif, ingénieux, pénétrant, qui sait en 

(1) Voir H. Martin, Histoire de France, t. VI, pp. 304, 305. 



346 JEANNE d'arc MEDIUM 

peu de mots, nets et précis, trancher les ques- 
tions les plus difficiles, les situations les plus 
ambiguës. 

Aussi, sa vie offrira des exemples de toutes 
sortes. Patriote et française, en toutes circon- 
stances elle nous apprendra le dévouement 
poussé jusqu'au sacrifice. Profondément reli- 
gieuse, idéaliste et chrétienne, dans un temps 
où le christianisme est la seule force morale 
d'une société encore barbare, elle montrera les 
qualités élevées, les hautes vertus du croyant 
exempt de fanatisme et de bigoterie. Dans la 
vie intime, familiale, elle se révèle douée des 
vertus modestes qui sont la richesse des hum- 
bles : l'obéissance, la simplicité, l'amour du 
travail. En un mot, toute son existence est un 
enseignement pour celui qui sait voir et com- 
prendre. Mais ce qui la caractérise par-dessus 
tout, c'est la bonté, la bonté sans laquelle il n'est 
pas de véritable beauté morale. 

Cette alliance harmonieuse, cet équilibre par- 
fait de dons qui, de prime abord, semblent de- 
voir s'exclure, font de Jeanne d'Arc une énigme 
que nous avons pourtant la prétention de ré- 
soudre. 

C'est un témoignage que lui rendent tous 
ceux de ses contemporains qui l'ont approchée : 
à une ferme volonté que rien, dans l'action guer- 



PORTRAIT ET CARACTERE DE JEANNE d'aRC 347 

tière ou au milieu des épreuves, ne fera fléchir, 
elle joignait une grande douceur. Les bourgeois 
d'Orléans s'accordaient à dire, dans leurs dépo- 
sitions : « C'était grande consolation d'avoir 
commerce avec elle (1). » Nous retrouvons 
encore tous ces traits de caractère chez l'Esprit 
qui s'est manifesté plus d'une fois sous son 
nom, dans notre cercle d'études. En lui aussi 
les vertus, les sentiments les plus variés se 
fondent en une parfaite harmonie. 

Pour bien juger cette grande figure, il con- 
vient de la dégager des querelles de partis, et 
de la contempler dans la pure lumière de sa 
vie et de ses pensées. Un rayon de l'Au-delà 
nimbe son beau front grave. Elle inspire une 
émotion mêlée de respect. Malgré le scepti- 
cisme de nos temps, on ne peut se défendre 
du sentiment qu'il existe, au-dessus des condi- 
tions habituelles de la vie humaine, des êtres 
de choix, qui sont l'honneur de notre race, et 
Téternelle splendeur de l'histoire. 

L'existence de la vierge lorraine est compa- 
rable à une symphonie, où les voix émouvantes 
et tragiques de la terre se mêlent aux appels 
mystérieux du monde invisible. 

Gomme toutes les grandes âmes, elle croyait 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 266. 



348 JEANNE d'arc MÉDIUM 

en elle-même, à sa haute mission, et elle savait 
communiquer sa foi aux autres par toutes les 
radiations de son être. 

Toujours mesurée et sage, elle sait allier 
l'humilité de la fille des champs à la fierté 
d'une reine, une pureté absolue à une audace 
extrême. Vêtue en homme, elle vit dans les 
camps, tel un ange sur qui repose le regard de 
Dieu, et nul ne songe à en prendre scandale. 
La gloire qui l'environne lui paraît si naturelle 
qu'elle ne saurait en tirer vanité. N'est-elle pas 
venue pour accomplir de grandes choses, et 
l'honneur ne doit-il pas suivre la peine ? De là, 
l'aisance dont elle fait preuve au milieu des 
seigneurs et des nobles dames. Devant Dieu 
seul, elle courbe le front; elle aime à se faire 
petite avec les petits qui lui offrent leurs hom- 
mages : à l'église, c'est parmi les enfants qu'elle 
élève de préférence son âme vers le ciel. 

Jeanne n'est pas moins admirable dans ses 
propos que dans ses actes. Au milieu des discus- 
sions les plus confuses, elle apporte toujours le 
mot juste, l'argument précis. Sous une certaine 
naïveté gauloise, perce en elle un sens profond 
des êtres et des choses, et, aux heures décisives, 
elle trouve les accents qui raniment l'ardeur 
dans les âmes, les sentiments puissants et géné- 
reux dans les cœurs. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 349 

Gomment croire qu'une enfant de dix-huit ans 
ait pu trouver d'elle-même des paroles comme 
celles que nous avons citées ? Gomment douter 
qu'elle fût inspirée par des génies invisibles, 
comme le furent, avant et après elle, tant d'au- 
tres agents de l'Au-delà ? 

Les paroles sublimes, nous l'avons vu, four- 
millent dans cette courte existence, et nous ne 
manquerons pas d'en reproduire quelques-unes 
encore. Ges lèvres de dix-huit ans ont proféré 
des jugements, qui méritent de figurer à côté 
des plus beaux préceptes de l'antiquité. 

« Elle était moult sage et peu parlant (1), » 
disait la Ghronique, mais, quand elle parlait, sa 
voix avait des vibrations qui pénétraient au plus 
intime de l'auditeur, sensibilisaient en lui des 
fib^^es qu'il ne se connaissait pas, et qu'aucune 
puissance n'avait pu émouvoir jusque-là. G'était 
là le secret de son ascendant sur tant d'âmes 
rudes, mais bonnes, au fond. 

Et ces paroles ne profitèrent pas seulement 
à ceux qui les entendirent. Recueillies par l'his- 
toire, elles iront, à travers les siècles, consoler 
les âmes et réchauffer les cœurs. 

En toutes circonstances, elle a l'expression 
qui convient, et les images dont elle se sert 

(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I, p. 135, note 1. 

20 



350 JEANNE d'arc MEDIUM 

sont riches de relief et de couleur. 11 en est 
de même aujourd'hui, dans les messages qu'elle 
dicte à quelques rares médiums, et que nous 
avons reproduits en partie. Ce sont là, pour 
nous, autant de preuves, autant de révélations 
de son identité. 

Rappelons quelques-unes de ses paroles, à la 
fois ingénues et profondes. On ne saurait trop 
les redire, ni trop les proposer comme préceptes 
et leçons à tant de gens qui, tout en honorant 
Jeanne, s'efforcent peu de lui ressembler sous 
le rapport du caractère et des vertus. Nous 
avons tous un intérêt personnel à étudier cette 
vie, à nous hausser à la hauteur des enseigne- 
ments qu'elle contient, par les exemples qu'elle 
offre de vie intime et de vie sociale, de beauté 
morale et de grandeur dans la simplicité. 

« A partir du moment où je sus que je devais 
venir en France, je me donnai peu aux jeux et 
aux promenades (1). » 

L'insouciance et la légèreté sont habituelles 
à l'enfance, et elles persistent chez un grand 
nombre jusqu'à un âge déjà avancé. Jeanne, 
au contraire, a le souci de l'avenir, la préoccu- 
pation constante de la grande mission qui lui 
incombe, le souci des charges qui vont peser 

(1) Troisième interrogatoire public. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 351 

sur elle. Elle a été touchée par l'aile des créa- 
tures angéliqiies, et sa vie a reçu une impulsion 
qui ne cessera qu'à la mort. Elle a perçu l'ap- 
pel mystérieux d'en haut, et ses entretiens avec 
l'invisible ont déjà donné, à son attitude et à 
ses pensées, cette gravité qui se mêlera tou- 
jours, en sa personne, à la grâce et à la dou- 
ceur. 

A l'interrogatoire de Poitiers, Guillaume 
Aimery lui dit : « Jeanne, vous demandez des 
gens d'armes et vous dites que c'est le plaisir 
de Dieu que les Anglais s'en aillent. Si cela est, 
pas n'est besoin de gens d'armes, car Dieu seul 
y suffit. — En nom Dieu ! répond-elle, les gens 
d'armes batailleront et Dieu leur donnera la 
victoire (1). » 

Ces paroles renferment un grand enseigne- 
ment. L'homme est libre. La loi suprême exige 
qu'il édifie lui-même sa destinée à travers les 
temps, au moyen de ses existences innom- 
brables. Sans cela, quels seraient ses mérites, 
ses titres au bonheur, à la puissance, à la féli- 
cité ? Ces avantages, s'il pouvait les acquérir 
sans effort, seraient sans prix à ses yeux. Il n'en 
comprendrait pas même la valeur. Car Thomme 
n'apprécie les choses qu'en raison de la peine 

(1) Procès de réhabiliîalion. Déposition du frllre Seguin. 



352 JEANNE d'arc MÉDIUM 

qu'elles lui ont coûté. Mais lorsque les obstacles 
sont insurmontables, et que sa pensée s'unit à 
la volonté divine, les forces, les secours d'en 
haut descendent vers lui, et il triomphe des plus 
grandes difficultés. C'est le principe de l'inter- 
vention divine dans l'histoire, que Jeanne affirme 
en ces termes. C'est la communion féconde du 
ciel et de la terre, qui aplanit nos voies et four- 
nit à nos âmes, aux heures désespérées, la pos- 
sibilité du salut. 

Chose étrange ! l'homme méconnaît et, sou- 
vent, dédaigne ce qui lui est le plus nécessaire. 
Sans ces secours d'en haut, et en dehors de la 
solidarité étroite qui relie la faiblesse humaine 
aux puissances du ciel, comment pourrions- 
nous poursuivre, par nos propres ressources*, 
cette immense ascension qui nous élève du fond 
des abîmes de vie jusqu'à Dieu ? La seule pers- 
pective de la route immense à parcourir, suffi- 
rait à nous décourager, à nous accabler. L'éloi- 
gnement du but, la nécessité de l'effort persis- 
tant, paralyseraient notre activité. C'est pour- 
quoi, sur les premiers degrés de la prodigieuse 
échelle, aux premières étapes, le but lointain 
nous reste caché, et nos perspectives de vie sont 
restreintes. Mais, sur la voie âpre, aux passages 
périlleux, des mains invisibles se tendent vers 
nous, pour nous soutenir. Nous sommes libres 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRG 353 

de les repousser. Si, au contraire, nous nous 
prêtons à l'aide qui nous est offerte, les entre- 
prises les plus ardues peuvent se réaliser. 
L'œuvre de beauté et de grandeur qu'élaborent 
nos vies, ne saurait s'accomplir sans l'action 
combinée de Fhomme et de ses frères invisibles. 
C'est ce que Jeanne affirme encore en ces autres 
paroles : « Sans la grâce de Dieu, je ne saurais 
rien faire. « 

Elle accueillait toujours avec bonté les cu- 
rieux qui venaient la voir, surtout les femmes. 
Elle leur parlait si doucement et si gracieuse- 
ment, dit la Chronique, qu'elles les faisait pleu- 
rer. 

Toutefois, simple et sans prétention, elle eût 
préféré éviter les « adorations » de la foule ; 
elle en sentait le péril et disait : « En vérité, 
je ne saurais me garder dételles choses, si Dieu 
ne m'en gardait (1). » « On me baisait les mains 
le moins que je pouvais », affirme-t-elle au cours 
de son procès (2). Et quand, en la cité de Bourges, 
des femmes du peuple lui apportaient de menus 
objets pour qu'elle les touchât, Jeanne, en riant, 
disait : « Touchez-les vous-mêmes. Ils seront 



(1) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. Dépositions de 
l'avocat Barbiii et de Simon Beaucroix. 

(2) Sixième interrogatoire public. Voir aussi ses paroles à 
la lecture de Tacte d'accusation. 

20. 



354 JEANNE d'arc MÉDIUM 

tout aussi bons par votre toucher que par le 
mien (1). » 

A côté de cela, Jeanne possédait un sens esthé- 
tique remarquable : 

« Elle aimait passionnément les belles armures, 
racontent ses historiens, et elle révélait un goût fort 
pur et distingué dans les moindres détails de sa per- 
sonne et de sa mise. Les courtisans en étaient dans 
Tadmiration ; les dames elles-mêmes Teussent volon- 
tiers prise pour une des leurs, tant elle avait de grâce 
et de distinction. 

« Cette vaillante, qui, dans les combats, bravait 
gaiement la mort sans jamais la donner, adorable- 
ment femme, se montrait contente d'avoir de belles 
armes brillantes et de beaux chevaux noirs, surtout 
« tels et si malicieux qu'il n'était nul qui osât les 
chevaucher (2). » 

Ses juges lui firent un crime de son goût 
pour les costumes élégants et les chevaux de 
race. Mais, comme le dit Henri Martin (3) : 
« Son mysticisme élevé, associant le sentiment 
du beau à celui du bien, n'avait rien de com- 
mun avec cette espèce d'ascétisme qui fait une 



(1) J. Fabre, Procès de réhabilita! ion, t. I. Déposition de 
Marguerite la Touroulde. 

(2) H. BoissoNNOT, Jeanne d'Arc à Tours. 

(3) H. Martin Histoire de France, t. VI, p. 234. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 355 

vertu de la négligence corporelle et de Texte* 
rieur sordide, et qui semble poursuivre l'idéal 
du laid. » 

Fait particulièrement pénible : dans sa courte 
carrière politique, ce furent ceux qui lui de- 
vaient soutien, reconnaissance, amour, qui la 
firent le plus souffrir. 

Son caractère n'en fut pas aigri. Elle n'en 
concevait aucune humeur. Quand elle avait à 
subir quelque amère déception, elle montrait 
une constance inébranlable et avait recours 
à la prière : « Quand je suis contrariée en 
quelque manière, disait-elle, je me retire à 
l'écart et je prie Dieu, me plaignant à lui de 
ce que ceux à qui je parle ne me croient pas 
facilement. Ma prière à Dieu achevée, j'en- 
tends une voix qui me dit : Fille Dé (de Dieu), 
va, va, je serai ton aide, va (1) î » 

On l'accusa d'avoir voulu se suicider, au 
château de Beaurevoir. C'était un mensonge. 
Il est vrai que, captive de Jean de Luxembourg, 
elle tenta de s'évader, estimant que tel est le 
droit de tout prisonnier. Bien loin de vouloir 
se détruire, comme on essaya de l'insinuer au 
procès, elle avait, dit-elle, « l'espérance de 
sauver son corps et d'aller secourir tant de 

(1) Procès de réhabililalion. Déposition de Diinois. 



356 JEANNE d'arc MEDIUM 

bonnes gens qui étaient en péril » (1). Il s'agis- 
sait des assiégés de Compiègne, dont le sort lui 
tenait tant au cœur. Elle réfléchit, mûrit longue- 
ment son projet et ne sauta pas follement dans 
le vide, ainsi qu'on le croit en général. Un cor- 
dage qu'elle assujettit à la fenêtre de son ca- 
chot, lui permit de se laisser glisser vers le bas 
de la tour ; mais, trop court ou rompu sous 
l'effort, il ne put l'empêcher de tomber rude- 
ment sur le roc. A demi morte, elle fut relevée 
et réintégrée dans sa prison (2). 

C'est surtout à Rouen, devant ses juges 
fourbes et astucieux, qu'éclatent ses répliques 
fines et primesautières, ses ripostes brèves, 
incisives, enflammées. Guido Goerres le cons- 
tate en des termes qu'il est bon de citer : 

« A chaque question, Jeanne avait le plus rude des 
combats à soutenir. Toutefois, la simple jeune fille, 
qui n'avait appris de ses parents que le Pater, Y Ave 
et le Credo, fixait sur ses ennemis un regard ferme 
et tranquille ; et plus d'une fois, elle leur fit baisser 
les yeux et les remplit de confusion, en déchirant 
tout à coup la trame de leur perfidie, et en leur appa- 
raissant dans tout l'éclat de son innocence. Si, na- 
guère, les plus braves chevaliers avaient admiré son 
courage héroïque au milieu des batailles, elle en 

(1) Sixième interrogatoire secret. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. II, p. 142, note 2. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRG 357 

montrait un bien plus grand encore, maintenant que, 
chargée de fers et en face d'une mort horrible, elle 
attestait à ses ennemis eux-mêmes la vérité de sa 
mission divine et prophétisait à ce tribunal, prêt à 
la condamner au nom du roi d'Angleterre, la chute 
complète de la puissance anglaise en France et le 
triomphe de la cause nationale. » 

« Savez-vous, lui demande-t-on, si les saintes 
Catherine et Marguerite haïssent les Anglais ? 

— Elles aiment ce que Dieu aime et haïssent ce 
que Dieu hait (1). » Et le juge reste interdit. 
Un autre interroge : « Sainte Marguerite parle- 
t-elle anglais ? — Gomment parlerait-elle an- 
glais, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais ! 

— Saint Michel était-il nu ? — Pensez-vous 
que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ? — Avait-il 
des cheveux ? — Pourquoi lui auraient-ils été 
coupés (2) ? » 

Elle déjoue d'un mot les pièges qu'on lui 
tend. On lui demande si elle est en état de 
grâce : « Si je n'y suis, Dieu m'y mette ; si j'y 
suis, Dieu m'y garde (3). » 

Pvappelons encore la digne et fîère réponse 
qu'elle fit, quand on lui reprocha d'avoir, au 
sacre de Reims, déployé son étendard : « Il 

(1) Huitième interrogatoire secret. 

(2) Cinquième interrogatoire public. 

(3) Troisième interrogatoire public. 



358 JEANNE d'arc MEDIUM 

avait été à la peine ; c'était bien raison qu'il fut 
à rhonneur (1). » 

Un des inquisiteurs semble la narguer au su- 
jet de sa captivité et du supplice qui l'attend. 
Elle lui répond sans hésiter : « Ceux qui vou- 
dront m'enlever de ce monde pourront bien 
s'en aller avant moi (2). » 

L'évêque de Beauvais, inquiet, tourmenté 
par sa conscience, lui demande : « Vos voix 
vous parlent-elles jamais de vos juges ? — J'ai 
souvent, par mes voix, nouvelles de vous, mon- 
seigneur de Beauvais. — Que vous disent-elles 
de moi ? — Je vous le dirai à vous, à part (3). » 
Et, par ces simples mots, voilà un prélat rap- 
pelé au sentiment de sa dignité, par celle dont 
il a résolu la perte. 



Comment expliquerons-nous, chez Jeanne 
d'Arc, les contrastes qui prêteut à cette grande 
figure un si puissant éclat : la pureté d'une 
vierge et l'intrépidité d'un capitaine ; le recueil- 
lement du temple et de la prière et le joyeux 
entrain des camps ; la simplicité d'une paysanne 



(1) Neuvième interrogatoire secret. 

(2) Cinquième interrogatoire public. 

(3) J. Fabre, Procès de condamnation, p. 244. 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE D ARC 359 

et les goûts délicats d'une grande dame ; la 
grâce, la bonté, jointes à l'audace, à la force, 
au génie ? Que penser de cette complexité de 
traits, qui font de notre héroïne une physio- 
nomie sans précédent dans l'histoire ? 

Nous l'expliquerons de trois façons : tout 
d'abord par sa nature et son origine. Son âme, 
nous l'avons dit, venait de haut. Ce qui le dé- 
montre, c'est que, dépourvue de toute culture 
terrestre, son intelligence s'élevait jusqu'aux 
conceptions les plus sublimes. Ensuite, par les 
inspirations de ses guides. En troisième lieu, 
par les richesses accumulées en elle, au cours 
de ses vies antérieures, vies qu'elle-même a 
révélées. 

Jeanne était une missionnaire, une envoyée, 
un médium de Dieu. Et comme chez tous les 
envoyés du ciel pour le salut des nations, on 
rencontre en elle trois grandes choses : l'inspi- 
ration, l'action, enfin la passion, la souffrance 
qui est le couronnement, l'apothéose de toute 
noble existence. 

Domremy, Orléans, Rouen furent les trois 
scènes choisies pour l'éclosion, le développe- 
ment et la consommation de cette destinée mer- 
veilleuse. 

Cette vie offre des analogies frappantes avec 
celle du Christ. Colnme lui, Jeanne est nce 



360 JEANNE d'arc MÉDIUM 

parmi les humbles de la terre. L'adolescent de 
Nazareth répliquait aux docteurs de la loi dans 
le sanhédrin ; de même, elle confondra ceux de 
Poitiers en répondant à leurs questions insi- 
dieuses. Quand elle chasse les ribaudes du 
camp, nous reconnaissons le geste de Jésus 
expulsant les marchands du temple. La passion 
de Rouen n'est-elle pas le pendant de celle du 
Golgotha, et la mort de Jeanne d'Arc ne peut- 
elle être comparée à la fin tragique du fils de 
Marie ? Gomme lui, elle est reniée et vendue. 
Le prix de la victime sonnera dans la main de 
Jean de Luxembourg comme dans celle de Ju- 
das. A l'exemple de Pierre dans le prétoire, le 
roi Charles et ses conseillers détourneront la 
tête et ne sembleront plus la connaître, lors- 
qu'on leur apprendra que Jeanne est aux mains 
des Anglais et menacée d'une mort affreuse. Il 
n'est pas jusqu'à la scène de Saint-Ouen, qui ne 
présente des analogies avec celle du jardin des 
Oliviers. 

Nous avons longuement parlé des missions 
de Jeanne d'Arc. Qu'on ne se méprenne pas-^ 
sur le sens de ce mot. Nous croyons opportun 
de dire ici, qu'en réalité chaque âme a la 
sienne en ce monde. La plupart ont en partage 
des missions humbles, obscures, effacées ;' 
d'autres ont des tâches plus hautes, appropriées 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE d'aRC 361 

à leurs aptitudes, aux qualités acquises dans 
leur évolution à travers les siècles. Aux nobles 
âmes seules sont réservées les grandes mis- 
sions, couronnées par le martyre. 

Chaque existence terrestre, nous le savons, 
est la résultante d'un immense passé de travail 
et d'épreuves. Cette loi d'ascension à travers le 
temps et l'espace, que nous avons déjà expo- 
sée (1), Jeanne n'avait nul besoin de la con- 
naître au quinzième siècle, pour accomplir son 
œuvre ; car elle n'entrait pas dans les vues de 
son époque. La conception de la destinée était 
fort restreinte ; les vastes perspectives de l'évo- 
lution auraient troublé, sans profit, la pensée 
d'hommes trop arriérés encore, pour connaître 
et comprendre les magnifiques desseins de 
Dieu sur eux. Et cependant, en cet esprit supé- 
rieur de Jeanne, qui subit comme tous, pen- 
dant l'incarnation terrestre, la loi de l'oubli, un 
passé grandiose se révèle encore ; vertus, fa- 
cultés, intuition : tout démontre que cette âme 
a parcouru un vaste cycle, et qu'elle est mûre 
pour les missions providentielles. On peut 
même, nous l'avons vu, reconnaître plus parti- 
culièrement en elle un esprit celtique, tout im- 



(1) Voir plus haut chapitre XVI et Problème de VÊlre et de 
la Destinée, passim. 

21 



362 JEANNE d'arc MÉDIUM 

prégné des qualités de cette race enthousiaste 
et généreuse, passionnée pour la justice, tou- 
jours prête à se dévouer pour les nobles causes. 
Familiarisée, dès l'aube de l'histoire, avec les 
grands problèmes, cette race a toujours possédé 
de nombreux médiums. Jeanne nous apparaît, 
au milieu du sombre moyen âge, comme une 
renaissance de quelque voyante antique, à la 
fois guerrière et prophétesse. 

Mais ce qui domine en elle, dans tous les 
temps et les milieux où elle a vécu^ c'est l'esprit 
de sacrifice, c'est la bonté, le pardon, la charité. 
Dans toutes les tâches qui lui ont été dévolues, 
elle s'est montrée ce qu'Henri Martin a su dé- 
finir d'un mot : « la fille au grand cœur ». Ces 
tâches n'ont pas pris fin à ses yeux. Elle se con- 
sidère toujours comme obligée envers ceux que 
Dieu a placés sous sa protection. Son amour 
pour la France est aussi ardent aujourd'hui 
qu'au quinzième siècle, et ceux qui, à cette épo- 
que, étaient l'objet de sa sollicitude, sont encore 
ses protégés à l'heure présente. Parmi ceux qui 
ont participé à sa vie héroïque, soit en bien, 
soit en mal, plusieurs revivent actuellement sur 
la terre, en des conditions bien diverses. Char- 
les VII, réincarné en un bourgeois obscur 
accablé d'infirmités, a reçu souvent la visite de 
la « fille de Dieu ». Initié aux doctrines spiri- 



PORTRAIT ET CARACTÈRE DE JEANNE D ARC 363 

tiialistes, il a pu communiquer avec elle, rece- 
voir ses conseils, ses encouragements. Elle ne 
lui a jamais fait entendre qu'une parole de re- 
proche : « C'est à vous, lui dil-elle un jour, 
que j'ai eu le plus de peine à pardonner. » Par 
des moyens et à l'aide d'influences qu'il serait 
superflu d'indiquer ici, elle avait su rassembler 
sur un même point, il y a un certain nombre 
d'années, ceux qui furent ses ennemis, voire 
ses bourreaux, et, par son ascendant, elle cher- 
chait à les entraîner vers la lumière, à en faire 
des défenseurs, des propagateurs de la foi nou- 
velle. C'était alors un émouvant spectacle pour 
celui qui, connaissant ces personnalités d'un 
autre âge, pouvait comprendre sa façon sublime 
de se venger, en s'efForçant de faire d'elles des 
agents de rénovation. 

Pourquoi la vérité m'oblige-t-elle à dire que 
les résultats furent médiocres ? Tous, sans 
doute, l'écoutaient avec une déférence admira- 
tive, sentant bien qu'il y avait en elle un esprit 
de haute valeur. Mais le poids des soucis mon- 
dains, des intérêts égoïstes, des préoccupations 
d'amour-propre, retombait aussitôt lourdement 
sur ces âmes. Le souffle d'en haut, qui, un ins- 
tant, les avait fait tressaillir, s'éteignit. Jeanne 
ne se révéla qu'à un petit nombi^. Les autres 
ne surent pas la deviner. Bien peu purent la 



364 JEANNE d'arc MEDIUM 

comprendre. Son langage était trop grand ; les 
cimes où elle voulait les attirer, trop hautes. 
Ces stigmatisés de l'histoire, qui s'ignorent eux- 
mêmes, n'étaient pas mûrs pour un tel rôle. Tou- 
tefois, ce qu'elle n'a pas réussi à faire au cours 
de cette existence, elle l'obtiendra dans celles à 
venir, car rien ne saurait lasser sa patience ni 
sa bonté. Et les âmes se retrouvent toujours sur 
les chemins de la destinée. 



i 



XIX. — GÉNIE MILITAIRE DE JeANNE d'ArC. 



Le principal mérite de la victoire 
revint à la Pucelle. 

Colonel E. Collet. 



Les contempteurs de Jeanne d'Arc : Ana- 
tole France, Thalamas, H. Bérenger, Jules 
Soury, etc., s'accordent à nier ses talents mili- 
taires. A. France, surtout, ne néglige aucune 
occasion de rapetisser son rôle, de restreindre 
sa participation à l'œuvre de délivrance. 11 fait 
peu de cas des dépositions de ses compagnons 
d'armes au procès de réhabilitation, sous pré- 
texte qu'ils sont mêlés à ceux d'une « honnête 
veuve ». 11 raille les historiens qui ont vu en 
elle « la patronne des officiers et des sous- 
officiers, le modèle inimitable des élèves de 
Saint-Gyr, la garde nationale inspirée, la canon- 
nière patriote » (1). Et plus loin, il dit : 

« Elle n'avait qu'une tactique, c'était d'empêcher 

(1) Anatole France, Vie de Jeanne d'^rc. Préface, p. xxxviii. 



366 JEANNE d'arc MEDIUM 

les hommes de blasphémer et de mener avec eux des 
ribaudes... 

« Mener des gens d'armes à confesse, c'était tout 
son art militaire (i). » 

A notre tour, quel cas devons-nous faire de 
ces jugements ? Dans quelle mesure des pro- 
fesseurs, des romanciers, des journalistes, qui 
n'ont peut-être jamais porté une arme, sont-ils 
compétents pour apprécier les opérations mili- 
taires de la Pucelle ? 

Dans son ouvrage intitulé : Jeanne d^Arc, 
r histoire et la légende, M. Thalamas nous con- 
seille, avec raison, de nous en tenir aux témoi- 
gnages directs et de négliger les autres. Cet 
avis nous paraît surtout applicable à la ques- 
tion qui nous occupe. Les témoignages concer- 
nant les aptitudes militaires de Jeanne sont 
formels. Ils émanent de gens qui l'ont vue de 
près, ont partagé ses dangers et combattu à ses 
côtés. Le duc d'Alençon s'exprime ainsi (2) : 

« Dan* le fait de la guerre, elle était fort experte, 
tant pour porter la lance que pour réunir une armée 
ou ordonner un combat et disposer l'artillerie. Tous 
s'émerveillaient de voir que, dans les choses mili- 



(1) Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 309. 

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I. 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRG 367 

taires, elle agit avec autant de sagesse et de pré- 
voyance que si elle eût été un capitaine ayant guer- 
royé vingt ou trente ans. C'était surtout dans le 
maniement de l'artillerie qu'elle s'entendait bien. » 

Un autre capitaine, Thibauld d'Armagnac, sire 
de Termes, dit de son côté : 

« Dans tous ces assauts (au siège d'Orléans), elle 
fut si valeureuse et se comporta de telle sorte qu'il 
ne serait pas possible à homme quelconque d'avoir 
meilleure attitude dans le fait de la guerre. Tous les 
capitaines s'émerveillaient de sa vaillance et de son 
activité, et des peines et labeurs qu'elle supportait... 
Dans le fait de la guerre, pour conduire et disposer 
les troupes, pour ordonner la bataille et animer les 
soldats, elle se comportait comme si elle eût été le 
plus habile capitaine du monde, de tout temps formé 
à la guerre (i). » 



Parmi les écrivains contemporains qui se 
sont occupés de Jeanne d'Arc, les plus aptes à 
apprécier son rôle militaire sont évidemment 
ceux qui ont exercé la profession des armes, 
commandé des troupes, dirigé des opérations 
de guerre. Or, tous sont unanimes à reconnaître 
les talents de Jeanne dans l'art de combattre, 

(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I. 



368 JEANNE d'arc MÉDIUM 

son goût pour la tactique, son habileté à utiliser 
l'artillerie. 

La campagne de la Loire reste, pour eux, un 
modèle du genre. Le général russe Dragomi- 
row la résume ainsi : 

« Le 10 juin seulement, on lui permit de marcher 
avec l'armée du duc d'Alençon, pour dégager les 
points que les Anglais continuaient d'occuper sur la 
Loire. Le i4 juin, elle prit d'assaut Jargeau ; le i5, 
le pont de Meung ; le 17, elle occupa Beaugency ; le 
18, elle défit Talbot et Falsiolf, dans une rencontre 
en rase campagne. Résultat pour les cinq jours : 
deux assauts et une bataille ; voilà qui n'eût point 
déparé la gloire de Napoléon lui-même,çt voilà ce que 
Jeanne savait Faire quand on ne l'entravait pas (1) ! » 

Ce qu'il faut remarquer dans cette action 
foudroyante, c'est l'ardeur mêlée de prudence 
qui l'inspire et la dirige. Ces mouvements ra- 
pides ont pour but d'atteindre et de frapper 
l'ennemi au plus fort de sa puissance, sans lui 
laisser le temps de se reconnaître, suivant la 
méthode des grands capitaines modernes. 

Ce fut encore le sens stratégique de Jeanne, 
qui dicta la marche sur Reims et poussa en- 
suite le roi sur Paris. La grande ville eût été 
prise, sans l'inqualifiable abandon du siège 
ordonné par Charles VIL 

(1) Dragomirow, Jeanne d'Arc, p. 37. 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 369 

Ajoutez son courage héroïque et son con- 
stant sacrifice d'elle-même. Elle ne connaissait 
ni la peur ni la fatigue, dormant tout armée et 
se contentant d'une frugale nourriture. Elle 
avait surtout un don merveilleux pour entraîner 
les troupes. A Troyes, selon le témoignage de 
Dunois, elle déployait plus d'énergie et d'adresse 
pour organiser un assaut contre les remparts 
de la ville, que n'auraient pu le faire les meil- 
leurs chefs d'armée de l'Europe entière. Le 
maréchal de Gaucourt, vétéran de la guerre de 
Cent ans^ s'accorde avec Dunois sur la conduite 
admirable de Jeanne en cette circonstance, où 
il se trouvait mêlé en personne. 

Le souci de Théroïne pour la discipline était 
constant, et sa sollicitude pour le soldat dénote 
une connaissance approfondie de la vie mili- 
taire. Aux Tourelles, quoique blessée, elle 
prescrit que les troupes se restaurent avant de 
retourner à l'assaut. A propos de son antipathie 
pour les pillards et les ribaudes, de son désir 
que les soldats s'abstinssent de débauche, de 
sacrilège et de brigandage, il est facile à M. Ana- 
tole France de railler sa pruderie de « béguine » ; 
avouons pourtant que c'était là le seul moyen 
de rétablir l'ordre et la discipline, conditions 
essentielles du succès. 

« Elle se préoccupait, dit Andrew^ Lang, aussi 

21. 



370 JEANNE d'arc MÉDIUM 

bien des âmes que des corps de ses hommes 
ce qui semble aujourd'hui enfantin et absurde 
à l'esprit scientifique de l'école de M. France; 
mais il faut se rappeler qu'elle était une femme 
de son temps et que sa méthode était celle de 
Gromwell, celle des plus grands conducteurs 
d'hommes de toute l'histoire de jadis. » 

Son entente, sa prévoyance, son discernement 
des choses de la politique n'étaient pas moins 
remarquables. M. A. France semble parfois la 
considérer comme une sorte d'idiote. Qu'il 
veuille bien se rappeler son accueil au conné- 
table de Richemont, maladroitement repoussé 
par le roi, et dont les huit cents lances contri- 
buèrent largement à la victoire de Patay ; puis, 
les stratagèmes qu'elle employait pour tromper 
les ennemis au sujet de ses messages, dans les 
cas où ceux-ci pouvaient tomber entre leurs 
mains. N'oublions pas non plus avec quelle 
subtilité elle sut deviner, longtemps avant les 
politiciens les plus sagaces, la fausseté des né- 
gociations entamées par le duc de Bourgogne, 
après le sacre de Charles Vil. Elle disait alors : 
« On ne trouvera point de paix des Bourgui- 
gnons, si ce n'est par la pointe de la lance (1). » 



(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 6« interrogatoire 
publie. 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'arC 371 

Joseph Fabre fait ressortir en traits vigoureux 
ce don de pénétration qu'elle possédait : 

« Forçant le succès à force d'y croire, avec quel 
fier instinct elle brise les toiles d'araignée de la 
diplomatie pour se jeter dans l'action à outrance ! 
C'est un oiseau de haut vol qui déconcerte victo- 
rieusement les politiques à ras de terre, lâches fau- 
teurs de la paix à tout prix (i). » 

Consultons maintenant les écrivains militaires 
qui nous paraissent avoir étudié, avec le plus de 
sagacité et de conscience, le rôle de l'héroïne. 
Le général Ganonge s'exprime ainsi (2) : 

« Jeanne imprime aux opérations, autour d'Or- 
léans, une activité jusqu'alors inconnue et, au bout 
de neuf jours, le siège, qui durait depuis six mois, se 
terminée notre avantage. 

<i Conduite offensivement, la campagne de la Loire 
réussit avec une rapidité imprévue ; la journée de 
Patay y met fin le 18. Vainement on a essayé de nier 
contre toute vérité la part que prit Jeanne à cette 
victoire décisive : elle avait fait le nécessaire pour 
que le contact des Anglais ne fût pas perdu, elle 
annonça la lutte et, tout en donnant la formule de la 
poursuite, la victoire. 

« A la fin de juin, Jeanne cesse d'être « chef de 

(1) J. Fabre, la Fête nationale de Jeanne d'Arc. 

(2) Général F. Canonge, Jeanne d'Arc, chef de guerre. Le 
Journal 15 avril 1909. 



372 JEANNE d'arc MÉDIUM 

guerre » et, par suite, distinction importante, n'est 
plus responsable. 

« Au cours de la chevauchée vers Reims, du 
29 juin au 16 juiDet, devant Troyes, la force morale 
de Jeapne intervient efficacement au moment même 
op l'entourage royal ne songea rien moins qu'à faire 
rétrograder l'armée sur la Loiîe. On le sait, laîiborlé 
d'action pîlensement accordée à la Puce) Je fut suivie 
à bref d'"loi de lu chute de Troyes. 

« A partir du sacre, Jeanne est négligée. Il est 
ccpendi'ut prouvé qu'elle s'opposa à la marche 
ondoyante sur Paris et que, bien inspirée à tous 
égards, elle pr^oonisa la marche directe. 

« Quant à l'échec devant Pari«, il ne saurait lui 
être imputé. Si le faible Charles VIT l'eût écoutée au 
lieu de la réduire à l'impuissance, l'insuccès du 8 sep- 
tembre aurait éié promptement réparé. 

« Sur la haute Loiie, pendant les sièges de Saint- 
Pierre-le-Moutier et de la Charité. Jeanne, placée en 
sous-ordre, n'agit que par son merveilleux exemple, 
comme un capitaine. 

« Enfin, dans sa dernière campagne si brutale- 
ment terminée, Jeanne joua le rôle d'un chef de par- 
tisans. 

« Au moment où elle fut faite prisonnière, elle 
était à peine âgée de dix-huit ans et cinq mois ; son 
rôle militaire n'avait donc duré que treize mois. 

« Il était inutile de s'attarder à démontrer que la 
libération complète de la France ne coïncidera point 
avec la disparition de la Pucelle. Cependant, il est 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 373 

indéniable que, grâce à Jeanne, l'indolent monarque 
avait recouvré la majeure partie du pays compris 
entre Orléans et la Meuse, que la confiance était 
revenue, enfin que la libération définitive résulta de 
l'élan patriotique prodigieux communiqué par elle. 

« Le rôle militaire de Jeanne d'Arc peut être envi- 
sagé de deux façons : 

« Le « soldat » se distingua par des qualités dont 
la réunion est rare. 

« Chez tout observateur loyal, non disposé à nier 
même l'évidence, le « chef de guerre » provoque un 
véritable étonnement. 

« C'est ensuite un ensemble de qualités qui se re- 
trouvent chez les quelques victorieux dont l'histoire 
a enregistré les noms. Chez Jeanne, en effet, la con- 
ception et l'exécution marchent de pair. Sa concep- 
tion aboutit à une offensive audacieuse, opiniâtre, 
de la nature de celle qui, admise depuis Napoléon, 
fixe sur place l'ennemi, ne lui laisse pas le temps de 
se reconnaître et réussit à le briser matériellement 
et moralement. 

« L'exécution est fougueuse mais tempérée au 
besoin par la prudence. 

« 11 suffira d'énumérer les autres qualités qui lui 
permirent de violenter la victoire : science du temps, 
prévoyance, bon sens peu commun, foi impertur- 
bable dans le succès, exemple entraînant, réconfor- 
tant, grande puissance de travail, esprit de suite 
secondé par une volonté inébranlable, connaissance 
du cœur humain, d'où une influence morale que 



374 JEANNE d'arc MEDIUM 

quelques grands capitaines seuls possédèrent, avec 
le temps, au môme degré. 

« Le caractère de la guerre au quinzième siècle 
ne fournit pas à Jeanne Toccasion de faire œuvre de 
stratégiste. Par exemple, il est certain que tous ses 
contemporains ont reconnu en elle une tacticienne 
remarquable et redoutée. 

(( L'origine, l'ignorance et l'inexpérience des choses 
de la guerre, le sexe et la jeunesse de Jeanne ont 
dérouté bien des esprits. 

« S'il ne saurait être question ni de comparer 
notre héroïne avec tel ou tel grand capitaine, ni même 
de lui assigner un rang dans la glorieuse phalange 
des hommes de guerre, il est juste, pour une excel- 
lente raison, de l'y placer : les talents qu'elle déploya 
sont ceux qui, de tout temps, ont procuré la vic- 
toire. 

« Abordons maintenant la recherche du pourquoi 
de l'initiation subite de Jeanne aux secrets les plus 
délicats de l'art de la guerre. 

« A vrai dire, cette recherche serait inutile s'il 
était vrai, comme on l'a avancé bien légèrement, que 
l'art militaire n'existait pas au quinzième siècle^ qu'il 
suffisait alors de monter à cheval, enfin que, en ce 
qui concerne Jeanne, son art militaire se réduisait à 
mener les gens d'armes à confesse. Ici, parlons net. 

« La première négation provient, à n'en pas dou- 
ter, d'une ignorance complète de la question. La se- 
conde est stupéfiante : Dunois et quelques autres 
capitaines joignaient, en effet, à l'expérience et au 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 375 

savoir une science équestre plus que suffisante pour 
vaincre ; or, le succès leur fît défaut jusqu'à l'arrivée 
de Jeanne. Quant à la dernière allégation, — d'ail- 
leurs en complet désaccord avec les faits, — elle est 
tout au moins singulière. 

« Arrivons donc aux objections formulées par des 
historiens sérieux et dignes de tous égards, parce 
qu'ils ont cherché la solution avec une incontes- 
table loyauté. Toutefois, cet examen sera rapide. 

« Nier l'incompréhensible dans le rôle militaire de 
la Pucelle, est faire bon marché des difficultés du 
problème. 

K Le (c bon sens », cette qualité maîtresse que 
l'on a invoquée, était impuissant à donner, du jour 
au lendemain, les connaissances techniques néces- 
saires pour conduire des opérations. 

w La foi ardente qui régnait au quinzième siècle 
put-elle fournir à Jeanne un levier suffisant? Le 
doute est permis. 

« On a aussi invoqué l'obéissance ; or, elle n'est 
réellement venue qu'après la délivrance d'Orléans. 

(( Dire que Jeanne réalisa l'unité d'action qui, jus- 
qu'à elle, manqua, c'est reconnaître un fait; ce n'est 
pas le rendre compréhensible. 

« Dunois est un témoin avec lequel il fallait comp- 
ter. Cependant il se montra bien petit garçon vis-à- 
vis de la Pucelle, le 7 mai 1429, lors de l'attaque de 
la bastille des Tourelles. On sait avec quelle fougue 
elle attaqua. Le procédé fut le même à Jargeau, à 
Patay et devant Troyes et Saint-Pierre-le-Moutier. 



376 JEANNE d'arc MÉDIUM 

u Enfin, on s'est cru en droit d'attribuer « unique- 
ment au sentiment de révolte patriotique » les 
succès de Jeanne. Certes, le patriotisme peut, soit 
collectivement, soit individuellement, enfanter des 
miracles : mais il est impuissant à transformer en 
chef d'armée, du jour au lendemain, une jeune fille 
ignorante et âgée de moins de dix-huit ans. Jeanne 
constitue un phénomène véritable, unique dans son 
genre ; à ce titre, elle occupe une place exception- 
nelle en France et dans l'histoire de tous les peuples. 
Le rapprochement suivant est digne de réflexion. 
En 1429, le patriotisme, dont Jeanne hâta le déve- 
loppement, commençait seulement à naître. Pour- 
quoi en 1870-1871, alors qu'il était plus éclairé, plus 
ardent et plus répandu, a-t-il été manifestement 
impuissant à sauver la France qui se trouvait réduite 
aux abois ? 

« En somme, il semble qu'aucune des raisons 
humaines produites ne fournit la clef de victoires 
remportées en employant, consciemment ou non, les 
principes appliqués, sur des théâtres d'opérations 
plus ou moins vastes, par de grands capitaines. 

« Soldat, je me déclare incapable de résoudre, 
humainement parlant, le problème militaire de 
Jeanne d'Arc. » 

Et le général Ganonge adopte, en terminant, 
la solution que Jeanne elle-même a fournie, en 
signalant comme origine de ses actes princi- 
paux (( le secours de Dieu ». 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRG 377 

A ces considérations d'un écrivain dont Fau- 
torité en pareilles matières ne saurait être con- 
testée, nous joindrons les citations suivantes, 
empruntées à un travail inédit et dont la publi- 
cation est prochaine (1). Elles sont dues à la 
plume de M. le colonel E. Collet, vice-prési- 
dent de la Société des Études psychiques de 
Nancy, et répondent de point en point aux cri- 
tiques de MM. Anatole France et Thalamas sur 
la levée du siège d^Orléans, dont il faudrait, 
selon eux, attribuer le mérite bien plus aux 
assiégés qu'à Jeanne elle-même. 

L'auteur énumère les événements du siège, 
puis ajoute : 

« Il est donc bien établi que la Pucelle, dès le pre- 
mier jour, montrait un sens militaire infiniment 
supérieur à celui des meilleurs capitaines de Tarmée, 
en disciplinant les troupes et en voulant marcher 
immédiatement sur le point où les Anglais avaient 
leurs principales forces. Les capitaines d'un esprit 
élevé ou droit, comme le Bâtard d'Orléans, Florent 
d'Illiers, La Hire, etc., et les hommes d'armes qui 
n'étaient ni orgueilleux ni jaloux, ne tardèrent pas à 
le reconnaître. 

« La milice communale la reconnut, sur-le-champ, 
pour son véritable chef et fut persuadée qu'elle serait 

(1) Colonel E. Collet, Vie militaire de Jeanne dArc. Con- 
sidérations sur le siège d'Orléans. 



378 JEANNE d'arc MEDIUM 

invincible sous ses ordres. — C'est un fait de psy- 
chologie militaire qui s'explique facilement dans ce 
cas, mais dont la cause est plus mystérieuse dans 
beaucoup d'autres cas dont l'histoire fait mention. 
Par quel instinct de juste discernement la foule 
ignorante des soldats a-t-elle souvent reconnu, sans 
aucun signe apparent, celui qui était réellement 
capable de la guider et de lui procurer le succès ? — 
Elle contribua, en effet, plus que les troupes sol- 
dées, à la prise des Tourelles, et montra toute la 
valeur et la force dont sont capables ceux qui se 
battent pour la défense de leurs foyers et de leur 
liberté ; c'est ce qui donna à la Pucelle la première 
idée d'une armée nationale permanente, instituée, 
plus tard, par le roi Charles VU, devenu plus sage 
et plus patriote. 

« Nous avons déjà parlé des raisons intuitives qui 
la déterminèrent à continuer l'attaque des ouvrages 
de la rive gauche, malgré la décision contraire des 
capitaines paraissant basée sur la prudence ; l'évé- 
nement prouva que ces raisons d'ordre psycholo- 
gique étaient bonnes. Lorsque, blessée pendant l'ac- 
tion, ellesurmonla sa souffrance, encouragée par ses 
voix, et accourut auprès du Bâtard d'Orléans pour 
l'empêcher d'ordonner la retraite et pour diriger, 
ensuite, elle-même, l'assaut décisif, elle obéit encore 
à la même intuition de psychologie militaire et au 
principe le plus rationnel d'une bonne offensive de 
tactique, celui de la persévérance. On peut, à ce 
sujet, faire une observation intéressante. En disant 



GÉME MILITAIRE DE JEANNE d'aRG 379 

au Bâtard d'Orléans : « Faites reposer nos gens ; 
« faites-les boire et manger », ne montrait-elle pas 
le sens pratique d'un vieux capitaine, s'occupant des 
besoins matériels de ses soldats avant de leur de- 
mander un nouvel effort ? Cela fait penser à Bugeaud 
et aux praticiens instruits à la vieille école de la 
guerre, qui seront toujours nos maîtres dans l'art 
difficile de conduire les troupes. 

« On peut donc affirmer, avec toute certitude, que 
le principal mérite de la victoire revint à la Pucelle^ 
bien secondée parles vaillants capitaines et hommes 
d'armes qui la suivirent sur la rive gauche, et puis- 
samment aidée par les Orléanais, agissant avec 
autant d'habileté que de vigueur dans l'attaque des 
Tourelles par le pont de la Loire : sans elle, Tattaque 
n'aurait pas eu lieu ou aurait échoué. 

« 11 faut rappeler que, dès le 3 mai, Jeanne avait 
annoncé que le siège serait levé dans cinq jours. (Dé- 
position de frère Jean Pasquerel et aveu de Jean de 
Wavrin du Forestel, chroniqueur du parti anglais.) 

« M. Anatole France se méfie du témoignage du 
frère Pasquerel, bien qu'il soit corroboré par un autre 
témoignage. Les prédictions de la Pucelle lui sem- 
blent suspectes et, pour justifier son scepticisme, il 
cite celle-ci : 

« Avant que le jour de la Saint-Jean-Baptiste 
« arrive (an 29), il ne doit pas y avoir un Anglais, si 
« fort et si vaillant soit-il, qui se laisse voir par la 
« France, soit en campagne, soit en bataille. » Source 
citée : Greffier de la Chambre des Comptes de Bra- 



380 JEANNE d'arc MEDIUM 

bant dans Procès, t. IV, p. 4^6 {Vie de Jeanne d'Arc, 
t. I, p. 402). 

« Or nous avons cherché cette prétendue prédic- 
tion dans Je document cité {Procès, t. IV, p. 426), et 
nous ne l'y avons pas trouvée. On y voit, au con- 
traire, que la prédiction de Jeanne au sujet de la 
délivrance d'Orléans, de sa blessure et du sacre de 
Reims s'est parfaitement réalisée. Et les fourberies 
de ce genre abondent dans le livre de M. France : 
on ne peut pas saboter plus indignement l'his- 
toire . » 

M. le colonel Collet cite ensuite le document 
suivant, qui démontre, une fois de plus, com- 
bien les critiques de MM. France et Thalamas 
sont peu justifiées : 

« Et combien que les capitaines et autres gens 
de guerre exécutassent ce qu'elle disoit, la dicte 
Jehanne aloit tousjours à l'escarmouche en son har- 
nois, combien que ce f ust contre la voulenté et oppi- 
nion de la plus part d'yceulx gens de guerre ; et 
montoit sur son coursier, armée aussytost que che- 
valier qui fust en l'armée ne en la court du roy. De 
quoy les gens de guerre estoient courouciez et moult 
esbahiz. » 

Jean Chartier. 

Et M. le colonel Collet conclut en ces termes : 
« En résumé, le siège d'Orléans, conduit sans 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 381 

habileté et sans vigueur par les Anglais, se serait 
néanmoins terminé à une date plus ou moins rappro- 
chée, par la capitulation de la ville, dont les res- 
sources auraient fini par s'épuiser, malgré le coura- 
geux dévouement et la constance de ses habitants, 
parce que la place ne recevait plus que des secours 
insuffisants et perdait peu à peu ses forces dans des 
actions partielles, conduites sans méthode et sans 
esprit de suite par des capitaines abusant trop sou- 
vent de leur initiative. Mais Tarrivée de la Pucelle 
changea la face des choses par l'efTet moral qu'elle 
produisit inversement sur les deux armées, et la force 
irrésistible qu'elle apporta à la défense. Et cette 
force, la jeune guerrière sut admirablement l'utili- 
ser. En disciplinant les troupes par le puissant 
moyen de la foi religieuse dominant tout à cette 
époque, elle en devint le véritable chef et les rendit 
capables de l'effort prodigieux que la victoire de- 
mandait. Elle leur imposa sa volonté par la parole 
et par l'exemple, leur donna l'unité d'action et de 
direction qui leur faisait défaut, et leur enseigna 
l'offensive hardie, calculée et persévérante qui force 
le succès. Enfin, dans toutes les circonstances où 
nous l'avons vue, elle agit en chef ayant une con- 
naissance parfaite des hommes, l'intuition des prin- 
cipes régulateurs essentiels, l'expérience des choses 
de la guerre et une bravoure extraordinaire. » 

i. 

Ajoutons encore le tableau suivant, plein 
d'entrain et de couleur, que M. le colonel Col- 



382 JEANNE d'arc MÉDIUM 

let trace du rôle de la Pucelle au siège de 
Troyes (i) : 

« La Pucelle, à cheval, un bâton à la main, accou- 
rut aussitôt dans les campements pour faire prépa- 
rer, en toute hâte, les engins et les matériaux néces- 
saires à Tattaque de vive force de la place. Elle eut 
bientôt communiqué son ardeur aux troupes, et cha- 
cun s'empressa à la besogne qui lui incombait : che- 
valiers, écuyers, archers, gens de toutes conditions 
mirent une activité prodigieuse à disposer, sur des 
points bien choisis, les quelques canons et bom- 
bardes que l'armée possédait, à transporter des fas- 
cines, madriers, planches, ais déportes, volets, etc., 
et à construire des couverts et des approches, en vue 
d'un assaut imminent et terrible (2). 

« Jeanne encourageait les travailleurs, stimulait 
leur zèle, veillait à tout et faisait, dit Dunois dans sa 
déposition, si merveilleuse diligence, que deux ou 
trois capitaines consommés n'auraient pu faire da- 
vantage. 

« Et cela se passait au milieu de la nuit, qui don- 
nait un aspect fantastique à ces préparatifs extraor- 
dinaires : mouvements d'hommes, de chevaux et de 
charrois, à la lueur fumeuse des torches, dans un 
vacarme assourdissant de cris, d'appels, de hennis- 
sements, de coups de hache et de marteau, de cra- 

(1) Voir Bulletin de la Société d'Études psychiques de Nancy, 
décembre 1907. 

(2) Chronique de la Pucelle. 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 383 

quemenls et d'écroulements, de grincements d'es- 
sieux, de cahotements, etc. 

« Le spectacle n'était point banal, sans doute, 
pour les hommes d'armes de la garnison, veillant 
derrière les créneaux, et les bourgeois de la ville, 
montés au plus haut des maisons et des monuments 
publics, et nous pouvons facilement nous imaginer 
leur étonnement et leur épouvante. Quel change- 
ment s'était donc opéré dans le camp français plutôt 
découragé ? Que voulaient dire cette étrange agita- 
tion, cet effrayant tumulte ? Mystère diabolique ne 
présageant rien de bon : une formidable catastrophe 
planait sur la ville, c'était certain ! 

« Les bruits les plus sinistres circulaient parmi 
les gens du peuple terrifiés ; on se pressait dans les 
églises ; on se lamentait ; on clamait qu'il fallait se 
soumettre au roi et à la Pucelle, ainsi que le con- 
seillait frère Richard dans ses prédications (i). 
L'évêque et les notables bourgeois étaient dans une 
cruelle perplexité : ils s'étaient engagés à résister 
jusqu'à la mort ; mais ils commençaient à entrevoir 
les avantages de la soumission. Quant aux seigneurs 
et aux hommes d'armes de la garnison, ils étaient 
peu rassurés sur l'issue de la lutte, si la terrible 
Pucelle les assaillait. 

« Cependant, l'effroyable tumulte cessa peu à peu 
dans le camp français ; les torches s'éteignirent les 



(1) Ipsi cives perdiderunt animum nec quœrebant nisi 
refugium et fugere ad ecclesias. (Déposition de Dunois.) 



384 JEANNE d'arc MEDIUM 

unes après les autres, et la nuit sembla plus noire. 
Les assiégés angoissés ne voyaient plus que des 
masses sombres et confuses, qui semblaient grossir 
et se mouvoir sur quelques points rapprochés des 
fossés ; ils n'entendaient plus qu'une vague rumeur 
de voix étouffées, d'armes entre-choquées, de pas mal 
assurés, de branchages froissés, etc., sinistre gron- 
dement, précurseur de la tempête. 

« Mais à l'aube, tout se dessina plus nettement 
aux yeux troublés des Troyens ; le fantastique dis- 
parut peu à peu pour faire place à la réalité non 
moins menaçante, à savoir : le dispositif complet 
d'un assaut qui ne pouvait être que furieux, obstiné, 
implacable ! 

« L'armée française, munie de son matériel d'ap- 
proche et d'attaque, était disposée en ordre parfait 
sur les points les plus favorables , car la Pucelle, 
comme de coutume, avait mis le temps à profit pour 
reconnaître la place ; les trois ou quatre pièces d'ar- 
tillerie, bien placées et bien abritées, s'apprêtaient 
à ouvrir le feu et à suppléer au nombre par la rapi- 
dité et la justesse du tir; les groupes de porteurs de 
fascines et d'échelles, les archers et arbalétriers, 
embusqués derrière les abris, les colonnes d'assaut 
et les réserves, silencieuses et recueillies, attendaient 
le signal, et la Pucelle, debout au bord du fossé, son 
étendard à la main, donnait un coup d'œil satisfait à 
cet ensemble imposant, avant de faire avancer les 
« trompilles » pour sonner l'attaque : c'était d'un 
effet saisissant. » 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRC 385 

Enfin, le colonel Biottot, dans ses Grands 
Inspirés devant la Science : Jeanne d^Arc, 
s'élève à des vues d'ensemble, que nous croyons 
devoir reproduire, en terminant ce chapitre (1) : 

« Les inspirations militaires de Jeanne d'Arc, nous 
dit un critique éminent, lui furent galamment prê- 
tées par les gens de métier, ses compagnons d'ar- 
mes. 

« Les faits témoigneront à l'encontre de la thèse, 
mais dès maintenant nous voyons la raison qui la 
fait insoutenable. La guerre est un acte qui, comme 
tous les actes, est commandé dans ses formes par 
son objet. — Héréditairement, les seigneurs, les 
chefs de bandes qui seront les collaborateurs de 
Jeanne, ont une conception de l'objet de la guerre 
diamétralement opposée à celle qu'énonce et mani- 
feste l'héroïne. 

« National est pour elle cet objet et elle s'efforce 
à créer instruments et procédés adéquats. Elle 
s'adresse de préférence, pour constituer ses armées, 
à l'élément national, aux bons Français ; ceux-ci, 
déjà compréhensifs de la cause, seront compréhen- 
sifs des procédés qui y conviennent. Ces procédés 
seront d'invention simple et de compréhension 
facile. Il s'agit de faire vite et décisivement ; on 
frappera avec énergie, ténacité, rapidité et avec 
suite, et là où l'ennemi « a sa plus grande puis- 
sance ». C'est toute la stratégie et la tactique des 

(1) Pp. 150, 155, 158,211, 213. 



386 JEANNE d'arc MÉDIUM 

guerres de Nation, c'est la stratégie et la tactique 
de Napoléon, qui en reçut l'inspiration de la natio- 
nalisation des causes et des instruments de la guerre 
de son temps. 

« Mais ce ne peut être stratégie et tactique des 
professionnels du quinzième siècle. Ils se laisseront 
entraîner à appliquer cette stratégie et cette tac- 
tique ; ils ne peuvent les imaginer, les souffler. Elles 
rompent avec leurs traditions, leurs routines ; elles 
doivent ruiner leur métier. 

« Napoléon, s'il eût eu Frédéric parmi ses lieute- 
nants, eût-il pu être suspecté de tenir ses inspirations 
de ce génie de la guerre géométrique, à acteurs mer- 
cenaires ? Il est moins possible encore que Jeanne 
ait été l'inspirée d'un Dunois, d'un La Hire, maîtres 
peut-être en la petite escrime de leur siècle, mais 
d'autant plus incapables d'une largeur, d'une ingé- 
niosité, d'une nouveauté des vues qui pouvaient 
seules découler de l'extension, de la diversité, de la 
nouveauté de la scène où le nationalisme se déga- 
geant enfin portait la guerre 

« Son instrument pour guerre nationale Jeanne 
doit l'inventer. Il faut à œuvre nationale, artisans 
nationaux. Elle réunit l'armée de Gien qui, dans sa 
foi patriotique, son ardeur civique, est le prototype 
des armées de citoyens. Il n'y a pas là mince mérite, 
quoi qu'on soit tenté de croire d'abord. 

« Combien ne devait-il pas paraître plus expéditif , 
plus sûr et plus simple de ne faire appel qu'aux 
bandes professionnelles, toutes militarisées, ou du 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANNE d'aRG 387 

moins de leur donner dans la composition de Tarmée 
toute la place qu'autorisaient leur nombre et les 
finances. C'est le contraire que fait Jeanne; elle 
exclurait plutôt les bandes. 

« Jeanne imagina ou créa donc l'instrument con- 
venable à la guerre qu'il lui fallait faire et en cela^ 
déjà, son génie résolut victorieusement une difficulté 
avec laquelle n'eut pas à compter le génie de Napo- 
léon. Napoléon, en effet, reçut comme entrée de jeu, 
nous l'avons dit, la nationalisation à laquelle la 
France avait été conduite, de la guerre et des armées. 
Il n'eut pas à montrer d'intérêt national, l'objet qu'il 
proposait aux efforts : la défaite de la volonté enne- 
mie prétendant attenter à la liberté et à la vie de la 
Nation. Gela allait de soi plus clairement que du 
temps de Jeanne. 11 ne manqua pas, pourtant, de le 
rappeler, de le répéter comme l'héroïne. Il avait com- 
pris, il avait pu observer que là était la force morale, 
supérieure à la force numérique et mécanique de 
l'adversaire. Il avait reconnu la nécessité, pour le 
chef de guerre, de faire commune dans sa généra- 
lité, vitale dans son intérêt, la cause à débattre. 

« Le génie de Jeanne avait conçu cela spontané- 
ment, parce qu'il était directement et véritablement 
inspiré d'une cause générale 

« Si l'on ne juge pas du génie d'après l'importance 
des moyens mis en œuvre, si on ne doit le recon- 
naître qu'à la nouveauté, l'originalité de ces moyens, 
le génie de Jeanne est aussi indéniable que celui de 
Napoléon. 



388 JEANNE d'arc MEDIUM 

« Avons-nous vu, au cours de ces derniers événe- 
ments (i), que le génie de la Pucelle ait subi une 
éclipse, s'en soit remis aux inspirations de l'entou- 
rage? Ce génie nous est apparu, au contraire, plus 
trempé que jamais d'énergie et de ténacité, de 
volonté, plus que jamais souple, ingénieux, fécond 
dans l'adaptation des moyens aux circonstances, plus 
que jamais personnel et faisant de soi. 

« A Saint-Pierre-le-Moutier, à la Charité, comme 
devant la bastille Saint-Loup, il ne faut qu'audace, 
domination de la volonté adverse par la manifesta- 
tion d'une volonté de puissance et d'essence supé- 
rieures. Plus qu'à la bastille Saint-Loup, Jeanne 
est audacieuse et de volonté dominatrice. 

« Devant Franquet d'Arras, elle inaugure une tac- 
tique qui sera celle de Napoléon, le plus souvent, et 
lui vaudra ses plus grands succès. Elle immobilise, 
elle fixe un ennemi supérieur en nombre jusqu'à ce 
qu'elle puisse l'écraser, énervé, décimé, avec le con- 
cours de troupes accourues. 

« Pour délivrer Choisy, elle imagine, puisqu'elle 
ne peut frapper, elle imagine des coups et ma- 
nœuvres indirects, ce qui deviendra, deux siècles plus 
tard, la guerre d'évolution, la guerre des Turenne, 
Montécuculli, Frédéric le Grand 

« Au cours des derniers faits d'armes de l'héroïne, 
et même à Compiègne, le génie de Jeanne resta égal 
à lui-même. Et comment ne l'eût-il pas été, procé- 

(1) Il s'agit de la retraite effectuée après lattaque de Paris. 



GÉNIE MILITAIRE DE JEANINE d'aRG 389 

danl d'une même inspiration, d'une même passion, 
plutôt exaspérée qu'affaiblie. » 

Notre histoire est riche en grands capitaines : 
gentilshommes ou fils du peuple, tous preux à 
la vaillante épée. Jeanne d'Arc, on le voit, les 
égale et, en certains points, les surpasse. Elle 
a toutes leurs qualités militaires, et elle a plus 
encore : Thabileté dans la préparation, et l'au- 
dace, la fougue irrésistible dans Texécution. 
Elle sait d'instinct que le soldat français excelle 
dans l'offensive, que la faria est un des privi- 
lèges de notre race. Aussi cinq jours lui suffi- 
sent pour débloquer Orléans, huit jours pour 
dégager la vallée de la Loire, quinze pour con- 
quérir la Champagne : en tout, deux mois à peine 
pour relever la France abattue. C'est en vain 
qu'on chercherait un fait semblable dans l'his- 
toire. Les guerriers les plus illustres peuvent 
s'incliner devant cette jeune fille de dix-huit ans, 
dont le front s'auréole du prestige de telles vic- 
toires ! 

On ne rencontre pas un seul. moment de dé- 
faillance physique ou morale dans cette carrière 
étonnante, mais partout et toujours l'endu- 
rance, l'intrépidité dans le combat, l'insouciance 
du danger et de la mort, la grandeur d'âme 
dans la souffrance. Sans cesse, l'amour du pays 



390 JEANNE d'arc MÉDIUM 

vibre et palpite en Jeanne, et aux heures déses- 
pérées, il écla