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LE
XIX" SIÈCLE
ÈVRELX, IMPKIMUKIE DU CIIAULKS HÉKISSEY
LE
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TEXTE ET DESSINS
A. ROBIDA
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PARIS
(ii:c)Kc;i:s 1)i:c:au.\. koiti-ur
7, RIK ni- CKOISSAST, 7
1888
Toiii droit» riitcr»*»
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JUL1Û19:'
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i(ll58
PREFACE
(1)11 ni siii
iiis un lilii' fiiiilii/ifii.i/iris sini/ih'nu'iil
cnniiiir une ('•l\mioHi' en ili'ijfn's. n'ost. hifii rnh'iiilu. /l'is une
/lisldl/'c, ni un luhli'uii . ni un ri'suuu'. c'i's/ uni' ■•<fri<'il'i'st/ui,sses,
(le n-ofjuis ù lu jihnnr cl ù lu mine di' jihu/ih. <lc /mrlrait.f
/uniilicrs (le noire Sirric ù ililJrirnlcs (''/kii/ui-s ilr su rii' loiir-
ineiili'c.
L<' nioun-nl de Jiii-r uinsi un ruu/i dWil en uivii'i'i' l'st
arrii't'^ il n'est pus si /weuudure (ju'il /leid le purailro nu
premier abord, le .y/a' Sièele sera bientôt nonat/énaire. les
premières heures de ses derniers lustres vont sonne)'. On l'a
remarqué déjà , presc/uc tous tes siècles finissent mal. te nôtre
setnble donc subir la loi cnmniune : • co))ime on /'ait son lit on
se couche, » déclare la Sufjesse des nations, le lit de rieillesse
de notre Siècle étant rembourré de baïonnettes, le repos nnhio'
lui est douloureux. Le A/.V Siècle a commencé par un bonnet
à poil, il finit par un shako; tout l'indique, hélus. il e.rhalera
son dernier scui/'/le duns une indiijesliiai île fer. de fonte
et lie priiiluits eliiuiii/ues eoncenableinenl anuib/ann-s .félon
lu nu-illeure fu)nule de luirnuble et Iriianphante scietwp
mnderne.
Mois e/nissnns bien rile ces rdaines inun/es d'une fin inéri-
luble : ce Sièele. s'il nous a fuit ennnuHre des Jours noirs, a
l'ii ih- hnns inniiioils ri <lcs rni/nits ih' f/ai soiril. ('<' inro es/
mil' rrrur à graii'lt's lignes ries firrirules sonihres ou joijenses
tie la /lièce à ijrond spectacle qui s'esl Jouée sous nos ijeiu\
lies événeinenls inijtorlanis et fies menus /ails, des hommes et
lies e/toses, (les hjpcs noissanl, prospérant et n'isparaissant.
lies morles cl îles caraelères, — un roi/age en somme ou plutôt
une rroisière île cent années sur le fleuve éternel de la eie.
Ah ; h' /leuee de la vie ! Qu'est-ce gue le Niagara ou le Congo
au.r rapides innombrables, aujtrès de ce fleuve tumultueu.r et
tourbillonnanl ! i'n Siècle:' .Vo/^ u)te minute décomposée en
rent 11)1 nées ! Avec des allures torrentueuses, le fleuve coule de
lustre en lustre, de chute en calaracte. et laisse rapidement en
arrière, ainsi que des visions entrevues, sauf à les retrouver
parfois à des coudes inattendus, les gens et les choses, le décor
et les personnages de la pièce à mille transformations , à mul-
tiplies tableaujc^ la pièce jamais finie, jouée sur l'immense
scène du monde par un fourmillant personnel d'acteurs gui
se renouvelle sans cesse.
Fi.rons u)i instant, avant qu'elles disparaissent, les sil-
Itnuettes de nos fugitifs contemporains, des figures oi-iginales.
des types sociaux au,r modifications si rapides et marquons de
distance en distance la place de quelque idée plus ou ynoins
grande, d'un changement de tableau ou de quelque grave
péripétie qui fut émouvante un jour. La vie de notre Siècle a
été bien remplie. Hourra l les événements vont vile! Après les
grands et terribles jours de l'Empire, la galopade effrénée de
loule une génératio)! à travers la flamme et te feu des batailles,
voici le repos, la Restauration et -"ies préoccupations littéraires.
le mouvement romantique, le coup de soleil de 1830!... Voici
la Locomotive, la prodigieuse bêle de fer créée par l'homme,
le }ilus grand agent de transformation sociale, dont l'appa-
rition à l'horizon marquera le commencement d'une période,
l'âge de la vapeur... ]'oici la .seeou.<ise de 48. puis l'Empire, .<tes
qloiros et si's rrrrys. Ii's tnrrurs nouvelles
lioilli'm-sciiii'iils hi iisi/i/i:-< ou Iriih's iimiH liriiHtnia . ijui'l
nin-ssdiil reiKiinfiiii. i/iic/.s r/nnit/riiirii/s (liiiis 1(1 VII' sijiiiili\
lin IIS li's l'nriiii's l'.rti'-i'ii'iiri's à r/inijiir ImiriKiiil ilr sinfi'l
f'r que ce roi mue essaie, c'i'sl un ilé/ilé de fin île reriii'. —
une série de croquis sur le sahle, — les gens, les idées l'I les
choses de notre temps indiqués ruitidmu'nt d'un simple Irnil
de plume ou de crntfnn .
ruMMKM I i;i:iu.i;h. i'umo
Treuil cumpjgnos, vlngl blossuroa
j.
LE REQUISITIONNAIRE
Dans raIVriMiv toiirliilloii d'iiiio IcnipiUc
di' jH-iipli-s rués les uns sur U-s aulros.
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<i Le Di.i-neuvume Sirclr.
dans le saiifr. dans li's larmes, dans les flannm'S, Ã travers la foudre cl
Ifs érlairs. sous riiorrihle prtMe des boulets, des bombes cl des biscaïens,
un sii'rle naissait. L'autre, le dix-liuilièmc, qui avait eu de joyeuses
ann^'es. venait de sVleindre Ira.niquement snus li- rouperel de ÃŽt3, et une
sorte de brutal.- i.pératinn eésari.-nne avait jeté au niunil.' !.■di\-ncu-
vif-me siècle lamenl.ible et pantelant.
Pauvre petit, e.imme les autres tu grandiras; peut-ùtre seras-tu. loi
aussi. Tun de ces grands siècles qui marquent une étape de la pauvre
humanité et rayonnent sur l'iiistoire avec l'éblouissant éclat des lumières
apportées, des bienfaits répandus, des progrès accomplis ; peut-être
verras-tu naître des choses imprévues ou surgir quelqu'une de ces décou-
vertes qui lancent les hommes dans une voie nouvelle et marquent le
couronnement d'une ère.
Peut-être, hélas! seras-tu seulement le pivot sur lequel l.mrnera le
nionile pdur (juelque lirusque retour en arrière, peut-être marqueras-tu
comme un relhn de la vieille barbarie, noyant tout ce qui existe cl fai-
sant place nette pour un reconimencemenl mystérieux !
Et malgré tout, malgré les grands égorgements commencés dans notre
coin de la vieille Europe, malgré les boulets rouges tombant ça et là en
rafales, écrasant bien des villes, ou trouant au loin sur les mers la coque
des vaisseaux de guerre, une aube d'espérance se dessinait peu à peu.
La France, où l'incendie qui embrasait le monde avait commencé,
la France, comme une ville assiégée, tonnait par tous les bastions de ses
frontières et lançait, par ses portes ou ses brèches, des sorties furieuses
parfois Iriomphantrs, coupant les lignes ennemies, et parfois ramenées
la baïonnette aux reins.
Une de ces sorties, uue de ces poussées en avant sur le territoire
ennemi, avait mal tourné, l'armée de Sambre-el-Meuse, sous les ordres
de Jourdan, essayait vainement d'opérer sa jonction avec l'armée du
Rhin en retraite. La saison était rigoureuse : la fatigue de tant de
marches el contremarches, le froid de décembre, la faim et l'Autrichien,
quatre ennemis à la fois. L'ancien enthousiasme des campagnes heureuses
s'était évaporé, laissant à sa place l'inquiétude dans le cœur du soldat.
Devant Meisenlieim, un gros village des environs de Kreuznach, des
soldats quelque peu déguenillés, soufflant dans leurs mains rougies par
une bise cinglante, se hâtaient à la pâle clarté de l'aube, une aube triste
de frimaire, de faire sauter les planches dun vieu.x pont de bois jeté sur
les eaux troubles crime petite rivière, affluent de la Nnlii'. Kfiayaril par
(les plaisanteries leur l)eso{.'ne de destrucliim. tout en pnHant l'oreille Ã
une canonnade lointaine agrémentée de coups de fusils plus rapprochés,
ils (iisjoisinaienl les poutres à firands coups de pics et jetaient les
— Seri^enl Pcinlii! dit m surt;issanl de l'onihre des jiremières maisons
du villat-'e un officier dont le manteau, couvert de boue juscpn- dans le
dus et déchiré en maint endroil, découvrait par instant le bras LMUihe en
écharpe.
— Capitaine? répondit iiii lintiiinc très jeune cl très mai,t:re. mais
solidement bà li, debout sur la partie du pont non détruite.
— C'est assez connue cela, eideve/ les planches jusqu'à l'endroit où
vous êtes et laissez le reste, nous devons
conserver la possibilité de rétablir vive-
ment le pool au besoin. Vous IVnv reii-
Irer les vedettes de l'autre rivi" et vous
\oMs maintiendrez ici avec vos hommes.
Aver le rosle dc l;i compaunieii' me porte
>uile,né>i,^tialeà ranlre bout .lu vilia.^e.
— Oui. mon capilaine.
— \oiis;,M./ ciiiiiini^'.' Oiioi iiu'il arrive,
le pou! doit nous rester.
— Nous le tiarderons. i.niii.i.'i.
Sans en dire davantai;e, le capitaine tourna le dos. lue cinquantaine
de soldats qui si^ massaient un peu plus loin emboilèrenl le pas ([uaml il
passa devant eux, et toute la troupe s'enfonça dans la L'raiule rue du vil-
lage silencieux.
Le serirent l'onto était di-jà sur l'autre rive avec ipiaire houmies ; Ã
cent mètres eu avant des prenùers escarpements de collines ondulées
dominant une route, quelipies vedettes françaises veillaient. Le serjienl
d'un (l'il attentif inspecta l'horizon du coté de la canonnade et ramena
les veilettes. (pii durent s'accrocher aux poutres pour passer la coupure
<1" I l-
Le jour liait veiui tout a fait, une lumière terne loiub.iil ilu ciel où
couraient très b.is de lourds luiai^es j;ris;Ures cpii send)laient devoir s'ef-
lilocher aux dernières branches îles .irbres ainsi (pi'aux toits aii;us des
maisons.
\ Le IH.I -iicui'iniir Sirrir.
Le sorKfiil l'onlo, apn'-s avoir placiî- qiielqiifs rai-liomiairps, fit «'iilrer le
reste «11' P<*s lioiiiiiiPS dans «iif sorte de .t:ran,i.'C qui romniandail la liHe du
pont cl se |ininuMia i»liilo«i»iilii(|nenient de Inni: en lari;e. Ir m/ en l'air et
les mains derrière le dos en attendant les événements.
Knlevé. |)ar la ré<|uisilion de !»:{. de la tranquillité d'un villaïre de
Pirardie, et ji-té tout de suili- dans l'immense batrarre, le sergent Frédéric
IVmto, à vinirt-deux ans, était déjà passé vieux soldat. 11 avait encore
dans la tête l'élourdissemenl du soudain changement d'existence et le
lapa<:e des premiers coups de fusil reçus ou tirés, dès son arrivée avec un
bataillon de récpiisitionnaires noyonnais à l'armée du Nord et il se per-
dait déjà dans les souvenirs de luarches. de passages de rivières, de cam-
pements et de retraites, d'escarmouches et de batailles, de sièges et de
blocus, confusément entassés dans Sun esprit pendant ces deux années
de vie à outrance.
Car il v avait juste deux ans qu'il avait quitté le pays, et laissé la
charrue à conduire dans les tranquilles labeurs des champs, pour le fusil
et le terrible travail de la guerre; juste deux ans qu'il courait sans trêve
des champs de la Flandre aux plaines de la Belgiqui', des forêts des Ar-
dennes aux collines rocheuses des pays du Rhin, passant des belles jour-
nées d'enthousiasme aux heures sombres du découragement, tantôt battu,
tantôt battant, triste parfois, joyeux souvent, mais toujours de bonne
volonté.
C'était deux ans auparavant, par un pareil malin de novembre, triste
et blafard, qu'il avait fait sa première marche dans le rang, après une
dernière caresse de l'œil aux sites familiers, au ciel natal, aux clochers
de Noyon. Tous les réquisilionnaires, s'arrétant d'instinct à la sortie de la
ville, avaient jeté comme lui ce profond et triste regard qui devait être
pour beaucoup un regard d'adieu. Et c'est alors que, dans le demi-jour,
sur le côte de la route, une femme, repoussant le fusil qu'il portait encore
maladroitement, lui avait sauté au cou en pleurant, tandis qu'un homme
lui prenait la main. L'homme, c'était son aîné. Jean-Baptiste Ponto, que
la réquisition avait épargné à cause d'une boiterie venue à la suite d'un
coup de pied de cheval. La femme, dont le baiser mouillé de larmes, fai-
sait sauter le cœurde Frédéric, c'était Claudine, ou plutôt Dine. une cousine,
l'amie des belles années d'enfance, devenue tout doucement une promise.
La Révolution, qui bousculait les trônes, coupait les têtes des grands et
bouleversait l'Europe, tranchait brutalement aussi les rêves du petit
|taysaii picard cl rliavirail ses luimblfs tîsprratu-fs ilc Imiiliciir. Il lui
lallait laisser (llamlinc, lout ahaiulunniT et s"<'ii aili-r à la fruiilitTi- ap-
pniidrc à dt-rliiror la cartoinlKi cl à inaiiicr la haïoiiiicllt'.
La joiitii- paysaïuin, pour assister au départ des Noyoïinais et eiidirasser
une diTnit'ro l'ois le, réquisitioiinairc, avait pris h- pn-ti-xli- du uiinin' île
NcpyoM et lait qualri; lii'uos dans la nuit avpr Jcan-ltapti-tc.
— Miiu pauvre Frédéric, mou pauvre Frédéric ! (lélail \
tout le que dans son naïf cliafrrin la jeune fille trouvait Ã
à (lire fil iiianli.iiil à rnlr. de Frédéric, en lui udissant
nii pain et un nionciii de lard, tandis (jne de l'autre
coté Jeau-I5aplistc, qui n'en disait pas plus loii^\ portait
en soupirant le fusil de sou frère.
Deux ans s'étaient écoulés depuis la séparation en
haut d'une cote de la route de Saint-Quentin, le petit
paysan picard avait vu bien du pays et s'était consci(Mi-
ciensenient mis à son nouveau métier. Viconreux. at;i!r
elailroit, habile chevalierde l'arc dans son villa^'e. il a\ail.
par nue aptitude naturelle, pris peut au fusil ; parti .
presque illrltré du pays, ofi jamais livre ni i.'a/etle
n'avaient pénétre, il avait, dan> les courts niomenl< de
repos entre deux combats ou deuv siétres, trouvé le i... r...iiiisiiioniiairf
moyen d'apprendre. Il fallait bii'ii lire les journaux d»^ hreiii-ric l'.mt.i.
l'aris arrivant dans h^s canqis plus réiruliérement (lue le pain ou
les v(MeMieiits, et les pimlamalions i-t les ordres du jour renqtla-
çant Inip souvent la s.iupe ; un l'uurier éruilit lui avait donné le
si'cret des paraphes andaejeux, îles fioritures à panaches, et enseigné
les belles idu-ascs, le style naïvement boursouflé dont les proclamations
(piolidiemu^s des citoyens généraux ou représentants du peuple en nn's-
sion, dormaient d'ailleurs de superbes exemples. I, 'écriture et le stvie
faisaient rémerveillement du villa,t.'e ; de tous les i:arçons partis en même
trnip> que hii. l'iiileric était pour ainsi dire le seul à écrire sans
emprunter la ni.iia du fourrier écrivain public, et à dire autre chose que
l'éternel : « l.a présente est jiour vous faire savoir (|m' je me porte assez
bien '. Aussi, (|uand la nouvelle arriv.i (pi'il était l'ail seruenl. tous .ses
concitoyens furcul-ils unanimes à prédire pour [V.nlo cadet les plus
hautes destinées, au grand soupir de la seide Diue.
LE PONT COUPÉ ET RÉTABLI
Le sergonl Ponlo fiil tiré de ses réflexions par l'appel d'un de ses
hommes placr à une lucarne de grenier devant le pont.
— Les Kaiserlicks ! cria le soldai.
Depuis une heure le roulement de la canonnade avait augmenté dans
le lointain etla fusillade qui devenait aussi plus nourrie s'était rapprochée.
Par-dessus un mamelon cernant sur la gauche un coude de la rivière,
des colonnes de fumée blanche montaient.
De l'autre côté de la petite rivière, sur la route d'Alzens, venaient de
paraître cinq ou six cavaliers galopant à toute bride. A la peau de mou-
ton voltigeant en manteau sur leurs épaules, à leurs talpaks à hautes
aigrettes, on reconnaissait des hussards.
Le sergent Ponto eut une inspiration.
— Des éclaireurs! dit-il à ses hommes, vite, du mouvement, une cha-
rctte, ayons l'air de barricader le pont, ne leur laissons pas voir qu'il est
coupé !
Les soldats avaient avisé déjà une charrette et des instruments de labour
sous un hangar. Quelques hommes s'y attelèrent et les poussèrent jus-
qu'Ã la coupure du pont.
— Montrons un peu de désordre, de la précipitation, là , c'est bien...
/,<• l'ont coupé et rétabli.
alli-nlion, iiiiiinU;nanl, ne laissons pas 1rs Kaisi-rliks apiiroilicr plii> près,
ils s'aperreviaiiitit di- la lani' !
Les i'flair<!urs s'étaii'iit arrôlés dans, un pli di- terrain, quand leurs
talpaks parurent au-dessus des talus, une volée de coups de fusil les
salua ; l'un des hussards se uiuiitra tout entier, lit par bravade caracoler
son cheval sur la roule, et se n-tira au grand galop dirrrière ses caiiia-
radiis après avoir tiré un coup de pistolet sur les défenseurs du pont.
Les manteaux noirs sautaient et voltigeaient au loin. Cinq minutes ne
sciaient pas écoulées depuis leur disparili(jn, que la vedette du grenier
signala leur retour; luie niasse rouge avançait en trollanl, c'était [esca-
dron <pie les érl.iirenrs avaient rejoint.
— Attention cette fois, c'est pour de bon. dit h- sergent.
En arrivant au pli de terrain ipie les édaireurs n'avaient pas dépassé,
les hussards poussant <le •iraiids hourras accélérèrent leur galo|». Frédéric
(lislinuii.i |,cini.iiil lesp.irc duiir di-mi-seconde un tourbillonnement de
dohii.iii- r(.n-e< r\ de ni.iiiteaux noirs avec des éi'lairs de sabres brandis,
|Mii> luiit .r lundii d.uis la r T iImuI >..u.lain le< ddVnsenr- du p..nt
^M^
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•,N ri^|M
s'enve!
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Il di
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ses ; il
S ar
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ieni :
noires
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.il la
arrière
' et 1
'OUI
""â– i'
,a i'iimee s'en\ola. le |otirl»ill..nneiiienl «le dolmans
sloipié; quelques chevauv gisaient avec leurs ca\aliers
es arrêtaient h'ur élan pour éviter le groupe des ide.-
aii ponl. lorsiprun grand oflicier à longues niouslaclies
léle lil cabrer son che\al et parul un instant renversé en
i.prté avec sa luontuie par les hussards ipii le sui\ai<-nl.
Le Dix-ncuiuèmc Siècle.
L;i fusillade, plus inrunliùri'
Il nvnil ai)en;u la roupnrc du pont ix-ante al la rivirn' ])rcs(pie sous les
pieds des chevaux; il y l'ulun niouveincul de eoiifusiou terrible, des cris,
des chocs violents, une poussée des derniers rangs de l'escadron contre
les i»reiniers, puis une nouvelle dédiarge, quarante ou cinquante coups
de fusil dans la cohue d'honiuics et de chevaux entassés au bout du pont.
L'officier gisait à terre avec une jaiubc prise sous son cheval, parmi les
ruades des autres chevaux affolés; quelques hommes, démontés aussi,
l'aidaient à dégager sa jambe, pendant que des blessés cherchaient Ã
sortir de la liagarre.
, cuntinuait, les hussards, se npuudaut
sur les côtés du pont, répondaient a
coups de carabine. Enfin l'officier fut
debout, la mine furieuse, ses mous-
taces noires tremblantes; il resta au
milieu du poiil. en criant des ordres Ã
SCS homiiii's. Kn un clin d'œil, avec
une agilité de chats sauvages, une qua-
rantaine di' hussards eurent sauté Ã
liMi-e et donné la bride de leurs che-
vaux aux camarades restés montés qui
iMUtinuérent à faire le coup de feu.
Sautant sur les poutres du pont, s'ac-
crochant aux garde-fous restés en place,
les hussards s'avançaient en s'encou-
rageant par des clameurs terribles. Sur
les dernières planches du pont en dos d'une, l'officier dominait la légère
barricade élevée par les Français : il resta un instant connue une cible
vivante devant les fusils, puis tout à coup, le sergent qui, sans avoir le
temps de penser, distinguait cependant et admirait, entre deux éclairs de
flaunne, l'homme superbe, sa belle figure martiale, son teint coloré, ses
longues moustaches, son uniforme flamboyant et chamarré, le vit brandir
quelque chose en l'air et lancer ce quelque diose sur la barricade en
criant un hourra qui se perdit dans la terrible et générale clameur. Ins-
tinctivement Frédéric suivit des yeux l'objet lancé par le hussard, il le vit
tomber à terre dans un espace découvert à la gauche du pont ; sans réflé-
chir, le sergent sauta hors de la barricade et se précipita sur l'objet qu'il
rapporta sans le regarder sous les coups de feu des hussards de la rive.
Il resta un in^lanl
c
8'
*^
Le Pont coupé et rétabli.
puis le la(ia;;e rcdniihla, la hairiiadc et le poiil se couviireril de ruinée,
loul disparul pendant cinq niiniites, deux uu trois hussards arrivèrent
jusipi'aux voilures, des sabres hrillèrenl et s'abattirent, puis disparurent.
Enfui une é<lair<ie se produisit, b;s clameurs cessèrent subitement, les
Français aperçurent les hussards en désordre de l'autre coté du pont; iU
remonlaienl à (lu-valet lournaienl bride au galop.
Uuehpics (.'adavres Ki^'iieiil desaiit la liarricaile, ipiehpuîs blessés s'ae-
rniihaient péniblement aux puulns du punt pour ne pas tiMnbi;r à l'eau.
Le lomriiaiiilaiit ilcs hussards n'était pas parmi les blessés, il
n'itail pas iinti pins parmi les morts, à moins cpi'il ne fût tuinbé
a liaii. Kiidiiic en lui liciiieiix, c'eût été donunaye, un eniienn, mais
im >i bil iiniiiiiir 1 Prndaiil cpie les soldats, sur Sun ordre, Iranspor-
taii'iit l.> blessés dans le villayi-, où cpu-hpies tètes elfaréos parais-
saieril iiiaiiitenant, Frédéric regardait l'objet lancé [»ar l'oriicier. C'était
mil' pijie. une grosse et superbe pipe en bois dont le fourneau repré-
.«enlail une lèle de hussard à fortes moustaches tondjanles, à longues
cadenellcs. avec un laipaU IVirinant couvercle, monté sur une charnière
d'argent. In cercle irar:;rnl critonranl le tuyau portait i;raNe, en bellrs
lrlliv> alluiigço. le t .. l'r,n:;/. llUli ■■.
'ici'r
"<ti;
Zr
fanla>>in> lil.iMt
-P--
III
UNE PIPE D'HONNEUR
Le sorfronl n'eiil j»as Ir tciiips d'exainiinT plus lnnuliMiip? sa conqmHo.
un f:alop de cavalerie retentit derrière lui dans le villai:e. rrédéric se
retourna, aperçut un groupe et une eseorte.
— Mareeau ! c"c?t Marceau ! dirent les soldats en reconnaissant Ifirénéral.
— Qui commande ici? demanda un jeune homme d'environ viiiirl-cinq
ans, à belle figure régulière et calme, en arrêtant son ilnval devant la
barricade, après un coup d'ceil au pont.
— Moi. mon général ! répondit le sergi-nl i-n faisant le salut niililairr.
— Très bien, sergent, nous avons entendu votre fi'u tout à Dieure.
nous recauserons de cela. Maintenant il faut me rétablir ce pont, vous
avez quinze minutes, l'infanterie sera ici dans nn quart d'inniri'.
— Je n'en demandi' qui' dix.
Frédéric passa la pi[)e du hussard dans son gilet, un regard du ji'une
général tomba sur elle.
— Inc belle pipe, dit-il d'un air étonné.
— Mon général, c'est la pipe de l'officier conuuandant les hussards Ã
qui nous avons eu affaire... si elle vous fait phiisir. moi ji- ne fume pas 1
— Voyons ?
Ponto lendit silencieusement la pipe et tourna le dos sans mot dire
pour exécuter l'ordre ; devant le pont, les soldats enlevaient déjà les
charrettes et commençaient à remettre les planches.
Une Pijjc dhoni
— Scrucrit, apprla Man-.-aii, r.|(n'iii'z votre |)i|j.-, ].• nom LTasc Mirl'ari-
iicau (l'aificiil « l'rat zij » est crliii d'un roniinaiidanl de hussards hon-
grois l'aincuv i)ar son audace dans l'arniét; aulrirliii-nnc... gardez-la dour
celle iiijM', ciiinine un lro|ihée, cuninie une pipe d'honneur in altrndanl
autre cliosi- que je vous promets.
— Je ne fumais pas, mon j;énéral. mais je lunierai 1 s'écria Freth-rii-
enlliousiasrné.
In oilicier, sur un signe de Maneau, prit le nom du sergent, puis le
-iiHial et l'escorte tournèrent hridc et dis[iarurent dans le village.
On reposait déjà les [ilanclies du pont. Le sergent envoya deux liomincs
dans le village pour réipiisilionner tles clous clnz un maréchal dont on
avait aperçu l'enseigm; dans la grande rue. Les honnnes se liûlèrenl el
les diîrniers coups de marteau eid'onçanl les clous retentissaient cunune
l'inianlcrie annoncée débouchait de la grande rue de Meiseidieim.
Les l'anlassins, couverts de bouc, fdant d'un jias ra|iide, avaient Ã
jn-ine paru sur la berge ennemie, (pi'un prcnuer coup de canon retentit
lies collines situées à quelque quatre cents toises du pont, un llocon de
lumée s'éleva lenliMuenl dans le ciel, puis un secoml et un troisième. Les
.\ulricliiens venaient d'amener une li.iltirie pnur apiiuver sans doute un
retour ollensif contre le pont.
Di;s lroui)es délilaienl toujours; après rinl'anteiie deux escadrons de
dragons passèrent, de vieilles moustaches, drhris de l'ancienne armée
d'avant la Hévolntinn. imis une batterie ipii tniirul au galop se |>lacer sur
11- premier esi arpetnint ijnniin.int la rivière cl qui m- mit aussitôt à ré-
lininlic a i'arlillerii- aiilrii liienne. Sur la gauche du ciité do kreu/.nach la
iMniiimaile >'acieiiluail el roulait sans inlerv.alles, faisant le fond sur
lequi! >e ililailiaieiil les cciu[»s des batteries plus ra|qirochées. l'onto et
ses honuues regardaient maintenant iiler l'infanterie sur la route et les
dragons se masser à l'abri d'un pli de terrain ; on ne voyait (pie des
liu-nes de casipies el les sillioueltes tle ipielque» ofliciers se délaclianl en
Il Mil li'un rayon sm* le fond gris du ciel.
An loin, la colomn- d'iidanlerie iiariil loul à coup enveioppee de fumée.
les lirailleiii- qui la llaïupiaienl avaient ouvert le feu. Trois quarts d'heure
lie riisillaile el de caiionnaile dans les bois couvrant les collines, dans les
nie- d'un peiii village (|u'.iii deviii.iit au-dessous de son clocher. A nue
di'iiii-lieui' liiul au |(lu> ; du p<>nl i>n ne voyait rien qu'une grande fumée
dans laquelle luiil ;,N;iil ili:.pMru.
12
Le Dix-neuvième Siècle.
— On dirait qu'ils se dispiilcnt, li'<; auln's ! ilit avoc l'arcml liaîiianl
de Normandii' un soldat irriinpi' sur le toit d'iint' irraiiirr.
lu l'clat de rire acnieillit !.• iimt.
— V/A ne va pas très bien pnnr lunis, dit nn antre m dr'sii;nant la liat-
terie française où la moitié des pièces se taisaient, démontées sans doute.
Le serircnl l'onlo avait tiré maeliinalemenl la pipe du hussard et la
letrardait.
onl se prodiusil parmi li's ilraj.'i
— Vovdez-vous du tabac, sergent ? fit nn soldat campé sur le pont parfaite-
ment à l'aise pous le débraillé d'un uniforme outrageusement déchiré et la
mine gouailleuse sous im vieux bonnet de police qui lui tombait sur le cou.
— Merci, je ne commencerai pas aujourd'hui, si j'attrapais mal à la
tête, ça me gênerait pour l'ouvrage que nous allons avoir tout à l'heure.
La fusillade et la fumée se rapprochaient. Tout à coup un mouvement
se produisit parmi les dragons, on vit les officiers se dresser sur leurs
étriers. tirer leurs sabres et agiter les bras, toute la ligne des casques
oscilla et se hérissa instantanément d'éclairs de sabres, et sur un nouveau
mouvement des officiers, soudain tout l'escadron jaillit de son pli de ter-
rain et prit le trot dans la lumée.
... Un quart d'heure ne s'était pas écoulé (|ue le pont voyait repasser
les débris de la colonne française repoussée ; trois pièces d'arlillerii' sur
t'iip l'ipe d'honneur 1H
six, Ifs aiiln-s L'is.iiil (Ifinoulro-; sur r.-iulrr rivt\ s'en \inrfnt s*; plariT
fil UiUfiic sur laiilri- n'.li' du puiil. |)uis lirifanlerif un peu ahlmée pae«a
li-nlonicnt, ramenant beaucoup de hlessés, tandis (pie les drapons rliar-
L'cait'nl à pou do distance pourdt'paL'or los derniers pelotons. Quand iU
iiMciil repassé à leur tour, le si'rfient l'ontoet «es lioninios. reromnii-n-
raiil JiMir liav.-til du matin firent rapidement sauter les planches de la
pioinièiT anlie du pont et le passapo se retrouva coupé.
Il était temps, les liahits blancs paraissaient «nr la route, un apercevait
même les hussards du malin, qui venaient d'avoir un viT en^aceim-nt
avec les dragons. L'infanterie avait filé pour défondre le frué à l'autre
iiniii du village et l'artillerie après qiiel(]iios salves la suivit bientôt,
le sergent l'onlo resta seul avec ses lioiiimes abrités par des murs ou
derrière la petite barricade reconstituée. Il tenait à «on puni, il ne le
lAchorait pas. Et pendant tout le reste do la journée, il resta sur sa petite
barricade, faisant le coup de feu avec le plus do régidarité possible pour
économiser les cailuuclies ; snii petit délachoment éprouva des pertes
sensibli's. il oui à rc|iiiiisser cpielipies attarpies sérieuses des .\utrichiens
essayant aviT (le- plamlies (1(» IVaiicliir la i-niipure. Puis, dans l'après-midi,
il lui r.iiliil rnii>ri' nlahlir Ir jiassage pour un retour offensif des troupes
IVaiiçaises. Mariraii, i|iii iil un -i-iiede léteau sergent comme pour leféli-
l'iler, passa avec denv ileiiii-hriL;ailes et de la cavalerie, mais la tentative
ne rc'ussil jias da\anla:;i', et vers le soir, le sergi-nt coiipa encore
une l'ois le puni sons l<' Ini drs liahils iilaiw-. qui a\aieiil <ui\i île (oui
V(Mili'/-v<)iis lin l.il>,i<\ MTK<'Hl 'â–
DEUXIEME RENCOMR E
Miiii rlier fière.
.. Ji- IVuiuls la liLeilc de lï'crin.' [luur m'iiiruinier de la ^aiilù de ma
Mère, de la saiilé à loi el de luule noire lainille sans oublier Dine.
Ne me sais poinl mauvais gré si j'ai lanl lardé, l'esl que je voulais le
donner connaissance d'une arme d'honneur promise depuis longlemps.
Le litoyeu Donaparle, noire général en chef, rien n'échapi>e à sa Mé-
moire el il sa Bienveillance, vient d'après le compte qui lui a élé iïiiuiii
di- ma conduite aux armées du Nord el de Sambre-ct-Meuse, el notam-
ment ù l'affaire de Meisenheim sous les ordres du général Marceau, de
me faire adresser un fusil d'honneur.
« Les Trois Capucines, la Conlre-platiue, la Sous-garde, la Sous-crosse
el la Plaque de couche sont en argent, sur cette dernière pièce sont
gravés les motifs pour lesquels Ma Patrie m'a décerné cette Arme. Je
jouis en outre d'une haute paye d'un sou par jour.
■■Fais-moi Réponse lorsque tu auras le loisir, marque-moi ce qu'il y
a de nouveau au pays, si la Récolle est bonne cette année et ce (pie
pense Dine du cadeau du citoyen général là ®uiiaparle
Deuxième Renconlt
\.r srr:.'(iil-iii;ijor l'niit.i rcriv.iit rcttc IcHr.- avfr â– dti-n\i\]ii\>in,-\\u'ni Ak
Kniiidc-; iii.ijiisnilrs cl di* (iuiitiiri's lrir)rii[.li,-intcs, sur un taiiiliour, Ã
IViiliiiip. dans un cloilrf» aljaiidoniir- nù ranipail sa (•oiiiitaf:ni<-. I»cn\ ans
sVîtaii-nl (•cuiilrs dciiiiis Ii- puni de Mt-isr^nhi-im. Lrjfiinc ««Tf-'cnl d'alurs,
vieilli par les l'alif^ui-s dn la i:iii'rro. avait, niaintriianl les lonfruos nioiis-
lachcs hlnndi'S ot l((iid)aiili's d"iiM vion\ suidât L'anluis. Smi nniforriM! iHail
aussi usé cpi'à Mciscidii-ini. sou uraiid cliapi-au pnnail di- Ini-nn^iuo di-s
airs pciiclM'"; t't pitiulait «os di'ii\
••ornos \.Ms le sip| ciiuiiiii' dPM\
jj;oultit>res . i'iiiir dans !(• dos.
l'aiilrc sur le noz. au-dessus de la
sniicrlie pipe du hussard Iioiif^ruis;
lar, pMiir iain- hiinneur à son tm-
plirc.iiii>i ipi'à son |iréci'drnl pr^-
prirl.iiie. I,. |,ia\e i'r.i./v. l'ir.
délie, i'i.iiln avail .ii.pri^ à inin.-!'.
i.a (Inni-hriLiail.' dr i'n-dr-rie.
liive a\ic liiiili' 1,1 divisiiiu Uerna-
d..tle (!,â– l'aniMT de Sand)re-el
Meuse, venait d'arriver à l'arnne
d'Italie, en assez mauvaises dispu-
siliuns. I.es bruyants succès de
celle-ci, les noms rctciitissanK di' -m
ses viclcires. Kivoli. Arc, je, |.o,li,
Millési ,M.,nl,l;,l.|esà desc„nps " '■■■'■■■""•-•"' -•"""-
de clain.ii . les pn.claMialions llirà lrales de leur L'en.-ral. avaient fait
"iiiiiicr un iiKTnniiailre a\er inju-lice les |,,ni;s et durs travaux des
armées ((.inhallanl dans le Nord el sur le Kliin, leurs danu-i'rs. leurs
batailles, et rejeté leurs jrénéranx. Mai au. Ilnclie. J.iurdau. M'>reau. Ã
rarrière-plan. Aussi. ;\ peine la <livisinn Rernailolte eut-elle rejoint à l'ad
les ré-iments de ilonaparle ipie les ipierelh's éclatèrent entre s..ldal>
d'Italie el soldats du llliin.
I.e seri-eiil avait eu son allaire dès le premier j(»ur ; plaisanté sur sa
pipe i-olossale par un sons-olTicier, un petil méridional à la lant;ue preste.
Frédéric sans mol dire a\ail rauj;é sa pipe et tiré sou sabre pour s'aligner
en riioniieur des anciens de Sambre-d-Meuse.
Le i;énéi;d i'.iinaparle, pour eiiraver celte manie de duels ipii menaçail
-iieiiviriiic aià cle.
(i.- faire (K'vorer ses ^ulllalsl<•< lins par les antres, jtril la nieillenre niesnro :
il entra brnsqnenïcnl en eanipaiino après avoir, pour ya^rner lespril des
soldats du lUiin. mis au rouraul toutes les promotions en retard et dis-
Irihné des récompenses dès longtemps promises.
Le fusil dliiinneur promis par Marceau arrivant enfin, les sentiments
de Frédéric pour le trénéral des armées d'Italie étaient devemis tout autres :
la lettre à son frère en témoi,i:nail.
Celle lettre inadievée resla dans son sac et elle le suivit détape en
étape sur les routes italiennes et tyroliennes. Frédéric y pensait de temps
en temps, entre une escarmouche avec les Autrichiens, un enlèvement
de jiostc avancé ou un passage de petite rivière aux allures de torrent
desceiulanl des Alpes neigeuses. Une recrue du village, arrivée avec
quelques Noyonnais à la demi-brigade, lui avait apporté des nouvelles
des êtres si chers laissés là -bas, en Picardie, depuis les jours déjà lointains
de Îl3. La vieille maman n "était guère gaillarde, elle avait dû cesser
d'aller auN champs, et maintenant, c'était Jean-Baptiste l'aîné qui faisait
tout l'ouvrage ; heureusement Dine était là , Dine allait vendre au marché
de Noyon le beurre, les œufs et les Jégumes des Ponto en même temps
que les siens. Jean-Baptiste ne se mariait toujours pas, et l'on disait dans
le pays qu'il devrait bien épouser Dine, puisque Frédéric le sergent était
destiné à poursuivre sa carrière de soldat et à devenir un jour ou l'autre
général connue tant d'autres.
Ces nouvelles rendaient Frédéric soucieux et l'image de celte Dine,
aimée jadis dans la paix des bonnes années de sa jeunesse, image un peu
estompée par le temps, le suivait partout, occupait sa pensée pendant les
longues étapes et ne disparaissait que lorsqu'il fallait donner un coup de
collier, déployer ses hommes en tirailleurs, courir, faire le coup de feu ou
enlever à la baïonnette quelque bicoque défendue par ses vieilles connais-
sances, les Kaiserlicks. Après l'afTaire, le souvenir de Dine reparaissait.
Frédéric en était tout troublé, ses espoirs de retour au pays, ses plans,
les nouvelles apportées par la recrue avaient tout dérangé. Le retour
triomphant, le retour au village, à la tranquillité, à la vie paisible, espéré
si longtemps, lui paraissait maintenant bien problématique. Et cependant
après cette campagne qui devait, selon le citoyen Bonaparte, forcer
l'Autriche à nous donner la paix, il serait probablement licencié, et alors...
Frédéric n'osait pas pousser plus loin sa pensée, bah ! il serait peut-être
tué avant !
IW
LA COLOMNE E>
Deuxième Renconti
l-i's liuslililcs (HaiiMil uiivi-rtcs (it'piiis quinze jours à |ii'irii- ol dt'jà les
troupes de rarcliiiluc Cliarles, rompues el<lisloquces,balUienl en relraile
|)ar corps st-parés les uns des autres, sans possibilité de s'appuyer, défcn-
daiil pied à pii-d chaque défdé, chaque village, charjue rivièn-, mais toujours
bousculées et poussées presque irrémédiablement vers le désastre final
l)ar l'activité de Bonaparte.
("était le lendemain du jour où. arrivant au Ta.Kliameiilo, l'armée loul
entière en colunni's était ilescciidin' dans la rivière sous le feu di'S batteries
''^^S^-^^^^'/^ •
Km
le tri
â– l'nUtC \'.
petit ,|u
Ta- lia
M-, .-.p
â– i,- iV.iil^
â– nin, ap
Die un liain IVoid avant la saison I disaient les soldats.
réchauffer en sortant de l'eau,;! recevoir la cavalerie
laïonneltes, puis, la cavalerie repoussée, à courir en
re avec rinlaulerie dans un corps à corps terrible.
iMi |iusition parmi les ruines des villatjes retranchés.
ime [laitie di- la nuit furent ainsi employées, et au
iie|ipie> heures d'un rejios bien j:aj:né, il fallut se
nr li's laluiis des colonnes ennemies.
iniiaiit avei- une portion de sa compai:nii' l'extrême
• du inriis IJernadotle, s'occupait au lendemain du
ipiiii/e heures de marche ou plutôt de course, à poser
•Il i;iaiid'i;arde pniii- pinlét;er le repos bien uagne
Le Dix-neuiuème Siècle.
qu'il i>sj)(Tail |HTii(hi' .ivec sa troupe liarassi-e dans les niini's d'une vioilli-
tour, vrai nid d'aiirle planté au soniuirt d'un csiarpiiucnl, presque dans
les nuages, au-dessus d'un bois de sapins craïupunnés au rocher par
tous les bras de leurs racines.
Le paysage était bien alpestre, c'était dans tout le développement de
l'horizon un hérissement de montagnes bleuâtres au\ cimes blanches
s'égouttant par des torrents gros ou minces, des fdets d'eau que l'on
franchissait d'une enjambée ou des rivières glacées dont les Autrichiens
par bonheur n'avaient pas toujours brillé les ponts.
Ponto plaçait ses vedettes au bas de son mamelon, lorsque tout à coup,
derrière lui, d'un sentier du bois de sapins, sortirent quelques cavaliers
à pied traînant péniblement des chevaux édopés ; dans la pénombre
du bois, le sergent les prit pour des hussards français, il allait leur
parler, mais sur un brusque arrêt des cavaliers, il reconnut des Autri-
chiens.
Les cavaliers essayaient de monter en selle, un des homme» de l'outo
lira sur le groupe, un cheval s'abattit, jetant le désordre dans la petite
troupe et barrant le sentier.
— Fonçons ! cria Ponto à ses trois hommes en relevant un l'usil qui
allait tirer, ils sont à nous I
Les hussards autrichiens lâchaient les chevaux et sautaient, le sabre Ã
la main, en avant d'un des leurs, un officier, qui cherchait à fouiller dans
les fontes du cheval blessé. Mais au bruit du coup de feu, des Français
dégringolaient du campement à travers les sapins, une vingtaine de fusils
maintenant allaient barrer la route aux cavaliers armés seulement de
leurs sabres.
— Allons, rendez-vous ! cria Ponto en leur faisant signe de jeter leurs
armes.
Les hussards se consultèrent, il n'y avait pour eux aucune possibilité
de passer. Celui qui essayait de prendre ses pistolets dans ses fontes
abandonna son cheval et regarda un instant de tous cotés comme pour
chercher une voie de salut.
Enfin il dit quelques mots aa\ autres et jeta son sabre sur la route.
Ponto fit entourer ses prisonniers et remonta avec eux la pente du ma-
melon après avoir placé ses vedettes. 11 était embarrassé de ses cinq .\u-
trichiens et se demandait s'il n'allait pas les expédier en arrière au gros
du corps d'armée, mais pour cela, il lui fallait fournir uue escorte et dé-
DeuTit^me Rencontre.
jrainir son poste. La nuit qui Iniiibail rapidcim-nl fil cpsslt scsliésilalions,
il se décida i\ garder ses prisonuiiTS jusqu'au It-nderuain.
Dans les ruines les soldats rlierriiaienl tant bien que mal à se caser
pour la nuit; il était défendu de faire du feu, mais ils avaient découvert
(|ueiques chambres à peu pr("!s couvertes et après avoir mangé les croûtes
restées au fond des sacs, s'apprêtaient à dormir au\ siffli-rnents de la
bise ùprc qui faisait longuement et hii^Mbreiuent t:émir au-di'ssous d'eu\
les grands sapins du bois.
Frédéric Ponto et l'officier prisonnii-r s'installèrent sur des |iierre>
éboulées, dans le fond d'une grande cliambn' ouvi-rlt; à la bise par une
large brèche qui laissait voir les cimes des sapins balancées à tous les
souffles.
Le sergent oltiit la ilir- de -a iiiaign- [>
sans doute par la laiiii, ne si' fit pas prier
.•1, tous (lcu\ rnle à ro(,', je français >•[
\.v (li'inii'r iiione.Mi a\alé, l'rédrri.-.
piiur Iroiiipcr sa faim, lira (!<â– <^m <m- li
pipe de Mi'ismiii'iiii i-l la bnuria il'iin
ince à l'officier qui, poussé
reste de tabac
Comme il se rasseyait à ciité du prison
nier, un rayon de lune se glissant par la
brèche, tomba sur le l'ouruerui de la pil»»'-
Le prisotuiier (jui se lirait riiélancolique-
menl les mousiai-lies, sursaula tout à coup
eu étendant la main.
— Vons \nnlr/ vnir • ,iil j'réderic éluni.
— Mais... celle pip,- til l'oflic
dérii', oui, c'est elle, c'est la mienne
— «'.ounnenl'.' di-manda Frédéric.
— D'où la tene/vous? Qui vous l'a donnée?
— On ne me l'a pas donnée, répondit Frédéric en regardant alti<ntive-
nienl son interlocuteur, je l'ai gagnée A l'arméi» de Sambre-el-Meusc, l;\-
bas, en .MIemagne, à la défense d'un pont attaqué par...
— Par mes hussards, du cAlé de Kreuznach ! .Mors c'était vous qui
conunandie/ les défenseurs ilii puni et qui ave/ r.nn.i-isé ma pipe... jo
vous ai aperçu ilaiis l.i fumée...
nin'' et (latte.
•u la pren.int des m
•si ma pipe!
Le Dix-neuvième Siècle.
Les tU'ux iKimim-s s'flaionl levés. L'officier tendit la main au sergent.
— On peut se battre et s'estimer, dit-il.
Il s'était avancé vers la brèche et regar-
dait la pipe au clair de lune.
— Oui, voilà mon nom « Praczi/, 1790 »
uravé sur l'anneau et celui-ci au dessous :
" Po/Uo, 17 friiiiairi' un IV », c'est le votre?
— Oui, mon commandant.
— Ecoutez, reprit le Hongrois après un
instant de silence, consentiriez-vous à me
la rendre ?
Ponto n'hésita pas.
— Ah ! impossible, j'y tiens trop... vous
devez comprendre. Ça, c'est un souvenir !
J'y liens presque autant qu'Ã ce fusil
u\ ans... Tenez, c'est un souvenir de la
Le lioiilcnnnl l'onlo
d'honneur que j'ai attendi
même affaire...
Le sergent montrait la plaque de son iusil au commandant hongrois.
— Mais pour moi aussi cette pipe est un souvenir, reprit le Hongrois;
en 1790, quand je quittai le service pour m'en aller cultiver mes vignes
dans mon pays, au fond de la Hongrie, un de mes vieux hussards me
sculpta cette pipe et me la remit au nom de tout l'escadron en souvenir
des campagnes que nous avions laites ensemble contre les Prussiens et les
Turcs. Je ne croyais, ma foi, plus jamais reprendre le harnais, mais je me
suis ennuyé et le bruit de vos guerres, à vous Français, que nous ne dé-
testons pourtant pas. nous autres Hongrois, la clameur de vos batailles me
tenta...
Frédéric Ponto, pour montrer qu'il ne voulait pas se déposséder de sa
pipe, devenue plus glorieuse à ses yeu\, la rangeait dans son sac pendant
que l'officier parlait.
— Si je vous l'achetais? reprit le Hongrois.
Frédéric fit un geste indigné.
— J'ai encore quelque argent, tenez, tout est pour vous si vous me
la rendez, dit le hussard en sortant de ses poches une poignée de pièces
d'or.
Le sergent l'arrêta.
— Et moi, je n'ai que ça. dit-il en tirant de sa poche quatre ou cinq
I)fu.rii''in'' Rencontre.
suiis (le Fr.iiiic iin'IariLrcs à di-s pclits Kreiil/.i-rs vert-de-uTiscs, mais ji'
(Ir IIKI
l.ipc
l'rarzy n'insista plus i-l apivs un instant dr >ilrnci- n'|)ril la r.jnviT^a-
iii avec l*<iiitu.
— Nuus no (l(Hi'stiins pas la Fiamr et pourlanl nuus lui faisons la
::uiMTe, ri'piit II- lion,L'roi>. ah, nmis ainiuns
aussi la liberté... I.a Mljcrtr 1 Jo m; dis pas
^ ([ue ce soit tout a lait la nièiue qui- la
votre, mais (jue do lluni^rois loniliés p(jur
i' rllc!... Knlin ! vulre .l/M«t'<//M/.vc, nous la
^^ V' j .--
r»wl»i" • '•li'ii'""'^ '"ussi. un «lo nos poùH-s Ta Iraduito on lion-
i-'rojs. cllo lait vibror nos cœurs aussi bii-n (|mc lis
Vôtres:... Cl' (pio j'adniiro, C(> sont ces lionnnos (|ui so sont tlrossos tout
à coup (lu/, \ous, CCS Marceau, ces Hoche, ces Honaparto ol tant daiitres .'
Dos sor-onts (|ui battont nos viou\ j:onirau\. dos jeunes ijens qui font
n'.iiior ll'.nrop.'! Quoilo ■.•ni.ration : Un.llr poussée soudaine d'hommo-
I.e Dix-neuvii-mc Sircle.
ilo guoiTf 1 Kl viiiis. qn'iHiPz-vnus d.ins vntri- pay* avant ri'xjilosion du
volcan ?
— Paysan! répondit Ponlo. lalxnirciir sur nn-s Icrn's... ,i:randi>s un
ppu plus qu"un mouclinir de pocliP 1
— Moi aussi, j"ai des terres et des vignes, et nn^nie quelques villages
à nini... Après la guerre, venez nie rapporter ma pipe, et vous goûterez Ã
nos vins et je vous trouverai une situation là -bas...
Sous la protection des vedettes, la petite avant-garde liarassre s'en-
dormit sur les pierres de la ruine, dans les trous, par petits paquets
d'hommes serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid. Après
quelque temps de conversation, Frédéric Ponto et le Hongrois sentirent
aussi leurs lAtes tomber de sommeil; le sergent fil une ronde, s'assura
que ses factionnaires veillaient et compta ses prisonniers couchés frater-
nellement .ivec leurs vainqueurs. Quand il revint près du Hongrois, celui-
ci dormait déjà , la tète sur h- porto-manteau do son cheval. Ponto s'al-
longea tout à côté do lui. dans lo court espace un peu abrité du grand
courant d'air de la brèche, et s'endormit appuyé sur son sac,
11 était trop fatigué pour rêver, à peine si l'image confuse de Dine passa
dans son sommeil mêlé à de monstrueuses figures de hussards cheve-
lus et moustachus qui ressemblaient à la tête de hussard de sa glorieuse
pipe.
In coup do feu écialanl dans lo huis au-dossous do la ruine loroveilla on
sursaut. Il fut debout immédiatement en soldat habitvié aux alertes. Quel-
ques hommes près de lui avaient déjà saisi leurs fusils. 11 faisait noir dans
la ruine, la lune ayant tourné ne glissait plus ses rayons par la brèche
et par tous les trous. Frédéric tà ta sur les pierres à côté de lui, le porte-
manteau était toujours là . mais lo hussard avait disparu.
— L'officier! s'écria-l-il, échappé!
Sa main rencontra quelques pièces de monnaie ; c'était l'or oDert par le
Hongrois; un éclair traversa l'esprit du sergent, à tâtons il fouilla dans
son sac, et ne sentit plus sa pipe. Il comprit tout, le hussard avait profité
de son lourd sommeil de fatigue pour attirer peu à peu le sac et enlever
la pipe. Se glissant ensuite jusqu'à la brèche, il s'était à tous risques
lancé au dehors dans le vide ellrayant, en se cramponnant aux pierres,
aux végétations poussées dans les trous.
Le sergent et ses hommes descendirent rapidomenl dans le bois de
sapins au bas do l'escarpement; ils trouvèrent la vedette qui rechargeait
iJeuxième Rencoitti
Sun arnii'. Ij; suidai disliiiguant vaguciuent uni; uniltir dans les rochers
avait lire. Mais l'oniliri! avait disparu dt-f^rin^ulant, de pit-rrc en pierre
siiu^ les sapins. Coninii;nt fouillt-r le buis dans l'ubscurité de la nuit.' D<;
(iml enté diri^jer les n-clierches '.' Tout se nuyait dans le nuir, un perdit
rniiMv qiii'l(iues balles tirées sur quelques fantastiques silbouetles d.-
\iru\ sapins brandissant comme des sabres leurs branches cassées. Fré-
déric l'onto, après avoir vainement cherché sous les arbres, n.-monta tuut
hirioux au campement cl distribua aux soldats l'or du llungrois sans en
liiii -aidi T. Jus(ju ïi l'aube, il marcha de long en large parmi les ruines
en driuulanl tout ce qu'il pouvait savoir de jurons. En même temps que
le petit jour apparurent sur les routes les léles de colonnes frantjaises ;
Frédéric, après une dernière recherche dans le buis, remit ses prisonniers
el, la tète basse, rendit conqile à son capitaine do l'évasion de leur chef.
— Vous avez manqué de vigilance. L'nc mauvaise affaire pour vous,
sergent, dit l'offlcier. Vous alliez passer sous-lieutenant! Enfin, ne par-
lons pas de l'évasion, vous aurez l'occasion de vous rattraper !
liiiil jours après, Frédéric, toujours furieux de la perte de son trophée
lie .Meisenheim, toujours cherchant du regard maintenant l'uniforme rouge
des hussards hongrois, était nommé sous-lieutenant pour sa belle audace
au combat du cul de Tarvis.
— (Jh! je la retrouverai : dit Freilr'ric (piand. devant le front do >a
cuiiipagnie, il l'ut reconnu dans >un nouveau ,i;rade.
— (Juoi? lui demanda son cafiilaine.
— La [lipe du hussard, ma pipe de Meisenheim I
Au premier bivouac dans les montagnes aulrichiemies, le sou>-lieu-
lenanl i'onlu reprenait sa leiiie à son frère :
" ....Vprès nu'u'es rellexions. mon cher frère, je i)ense que nous n'avons
• pas assez de terres pour nos bras i-l ntis ai»pétits à nous deux, liardc-
• les donc délinitiveinenl pour toi tout seul, puisque tu nourris notre
" mère, moi, j'ai un autre étal, le général Itonaparte m'a nommé sous-
'â– lieutenant. Depuis si longlem|is epie je suis parti, Dine doit m'avoir un
« peu oiililié. Oui peut dire si je ri' viendrai jamais de toutes ces guerres?
'■J'.ii ouï dire par des recrues du pajs que Dine était toujours bonne
I' poiu- notre mère et pour toi. Epouse-la si elle y consent, mon cher
" frère, ne le toin-mente pas de moi, ni elle non plu- i '.iiiiii toujours
>> de la salisfai'tiou à la savoir deveime ma sœur.
I.e Dix-neuvième Siècle.
<• Sur ma (iiMiiaiidi'. iiiaintinaiil <|iir' je no |)iirl<> plus le l'usil. mon
Armo dlmnnL'ur h- .-ira onviivcc par le Conseil irAilniinisIration de mon
Corps ; je désirerais qu'elle fùl conservée pour donner exemple à mes
pelils-neveux qui seront par la suite Appelez à la Dcirinse de leur
Patrie.
" Assure mes respcels el mes ei\ilili'< Ã .Maman, Ã nus nmles. tantes,
cousins el cnusines et je suis imiir la \ir. en rmilirassaiit ainsi (pic
Dine. ton frère.
" Frédéric INimo.
« Sous-Hfulrnnnt à la Si)' dcini-hriijtidr. >t
llui^saril il'Ilal
l-
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LE CIMETIERE O'ASPERI
•iil, par \m lli
Arriilo dans un roin ilu
cirni.'liùrc d'Aspcrn, au pi<'d
ilu clocher, diinl Icsunimel
>c pi-rd dans les (uurbilluns
(If funicc. parmi de? U>m-
l)i's liuuloversies, des amas
de deciimhres, des poulres
el des débris de tmiles
stirles, parmi les las de ca-
,, «lavres français el aulri-
rhiens, le commandant Fré-
ileric l'uni»! blesse d'une
halle dans lepaule el de
deux coups «le baTonnelle.
presipic cloué au nmr avec
l.s sept ou huil hommes
lialelants el pour la plupart
Ir i;reuadiers aulricliiens aniuu-s par
huil heures de furieu>e l»:il.iillf, sieiit de leler
litre a Icniiemi.
Il l'sl pris ; UUanl de Icmps à autre avfc uiif f.'riniar(! son (-paulc où
(le lancinnnlos (Intilriirs i-ommcnceiil à percer le premier eiifrourdisse-
nieiit apri'S le dior de la balle, le coiiiiiiandaiit regarde les Aulricliiens
serrés dans le ciineliérc réparer lià tivenient les brèches et se préparer Ã
le défendre contre un retour des Français. Le clocher est déjà garni de
tirailleurs (pii, par toutes les ouvertures d'où s'envolaient naguère les paci-
fiques appels des cloches ouvrent un feu infernal sur les Français massés
encore dans les jardins au bout du village. Dans la grande rue, s'agitent
comme une houle les bonnets à poils des grenadiers autrichiens et hon-
grois, les bouquets de plumes vertes des tyroliens, les baïonnettes, les
guidons, les drapeaux. Toutes les maisons s'emplissent de soldats, des
officiers passent au galop, on entend le roulement saccadé des canons et
des caissons et par-dessus tous ces bruits, le tonnerre de la bataille enve-
loppant le village.
Toujours maigre et sec comme autrefois, la moustache blonde tom-
bante, le teint hà lé. Frédéric Ponto est maintenant un vieux soldat ; il a
trente-si\ ans et seize années de service. Douze ans se sont passés depuis
sa première campagne en Italie avec Bonaparte, depuis sa deuxième ren-
contre avec le Hongrois Praczy. Bonaparte a eu de l'avancement, il est
empereur et ses armées comme une marée furieuse viennent encore une
lois battre leurs flots contre la vieille maison d'.\utriche.
Soldat par occasion, Frédéric est devenu, comme tous les hommes de
sa génération, soldat de métier. Il ne cnnnait plus d'autre existence
maintenant que la vie des camps et des ciiauips de bataille, les longues
campagnes suivies de courts repos dans les garnisons ; pour liens de
famille et pour relations sociales, il a la camaraderie du régiment. Habi-
tué maintenant à la permanence de ces guerres toujours entretenues, au
sud ou au nord, à l'est ou à l'ouest, il ne s'en étonne ni ne s'en inquiète,
il lui semble que c'est la vie ordinaire, le train habituel des relations
internationales. La paix maintenant le surprendrait presque comme un
phénomène social, comme une dérogation aux lois naturelles. Presque
tous les anciens soldats de 92. partis pour la conquête de la liberté et de
la paix, en sont arrivés là ; à la place de l'ancienne idole, la liberté, ils en
ont élevé une autre, leur empereur, un terrible Moloch auquel ils ne
songent à refuser aucun sacrifice et pour le culte duquel les grandes héca-
tombes humaines leur paraissent très légitimes.
Frédéric Ponto n'a point tout à lait ce fanatisme, il est indillerenl cl
|ni--i|iii" |i.i<^ir; ••iM|i(iili" |i.ir le CMiir.irit ilaiis Iiî luiirljiHuii. il va sans broii-
• liiT, avec iiii ralalisiiii' iinonsiifiil, où le sort iiiipcrifux ji- roudnil. S'il
lirtise tMiidri- au villni:i' lniiilaiii i-l à l)iiii-, si aiim-t; aux jours paisibles
(raiitri'fdis, l'est satis aiiiciluiiii- ; ii^ sarrifn^e nrcc.^iU-, il »«• lui en «-si resté
dans l'cspiit ([uuiitî vauui- trisli-sse, ••nf.'ourtli»' à l'uriliMaire et ne »<•
n'NciiJaiit un |hii i|iii' tiaiw If-* passfs luauvaisrs i\o snu exisli-ni-e di- sol-
ilat.
Jamais il n'a rrsn Dinc; il iia vuniu pMliler d'aucun ii)nj;r puur aller
•■inhiasscr smi tivit! fit sa hfllr-sii'iir, il i-crit plus ran'incnl d'anné»-
rii annii- cl ni' ifcuil i\r Icnr^ iinn\f||."> cpic par de ran'* «irra-
C.onnni- lnn> ii> jeunes imunurs .ralni-, l*..ntn s'est pli.- rapiilenienl
au\ cunditions iiniivciles de la Nie fait.- au\ nation-;. S.ms eliaipie Ciaulois,
il y a, si les cirnmstanres re\ii;i-nt, un si>ldal. Tel cpii à une autre épuque
eiU louti- sa vie sans prnle-lalioii. aum- de In t<>il<' i«n ^Tilltinné des pa-
perasses. di'\eiiail i<il«>ni-l de urenadier^, j.M^néral de ravaleric. snlireur
ou slraléL'isle. ini enlevfiM- de plares fortes, un rlief de ees escadrons
foreenrs, enfonicnrs de rarrcs ennemis!
Quelle érl.ision sponlanéi- il"' soldat-^ ailmirables, de lira\es suhliniPs!
Dans les premii^n-s années ec fut une vt-ritable f;riserif de tonte une g«^-
nérali<in, un.- surexiilalion de tontes les énorgies physiques, un joyeux
afllux satiL'uin. une dilatation de toute-; les poitrines niasenlines. I.a vie
à l'air lilirc au i:rand soleil, le linuullr di-> arnu-es. le mile de la lor.e.
Le Dix-neuvième Siècle.
livrosso (1(> la i-'loin'. la folie des panaches livn'-s au veut, di'S chamar-
rures couvraut lnus Irs torses, des sabres trainaul sur les paves, enfin la
fringale do l'action à outrance cniporlant à travers la fumée une généra-
lion liéroïque, au bruit formidable des tambours, avec les drapeaux cla-
quant sur les hampes dans l'étincellement des baïonnettes ! El tous les
i-œurs remués, et les retours solennels avec les arcs de triomphe, les
liarangues, les banquets et les femmes éblouies t(iiii]);iiil d.iiis les bras
des vainqueurs...
^' V*r-
V.n lipnc sous le feu.
La belle existence quand on pouvait durer, quand on ne tombait pas
aux premières batailles, aux premières caresses sanglantes de la gloire!
Mais la médaille avait son revers, il y avait les jours sombres, les batailles
jierdues, les retraites, les jours funèbres après les grands jours ; après
les musiques et les accords << du beau Diinois », les râles de cinquante
mille hommes étendus par les blés écrasés ou dans les neiges rougies.
Sans attaches d'aucune sorte à aucun sol, toujours prêt, infatigable,
rompu à toutes les nécessités, Frédéric Ponto est parfaitement à l'aise
partout, aussi bien en ligne sous le feu que dans un logement réquisi-
tionné chez quelque bourgmestre. 11 évolue avec la même tranquillité
dans la splendeur des uniformes de parade aux revues de l'Empereur ou
des maréchaux, dans les bas de soie de la tenue de ville aux bals des mu-
nicipalilés amies ou ennemies, devant les dames, qu'en bottes boueuses
Cimelifirf <l i
dans li'^ loiif-'iH-s iiianli:
ani|iaf.'tn*«i
M^^i^^
ili- jiiruns
l.- i-apidr.
itlir
(lil'ti
Oflii-ii'i- ;iii rc^'liiK'iil
(â– â– nnrvaiil, d'aiipils, ili'
lamhoiirs et de ilairniis.
Son avaiu'cnicnl n'a |
quand ils onl lii>s<iin il'iin
dacit'ux piiiM- Mil cdiip ili-
ciledi' nuil nu do jour, pnur nn cMip
df force dans unt- airain" dunleiise,
il est lonjniirs rlinisi, mais un le li^nt,
a luil iiti à raison. |Hinr nn iMnidinr
(pii a const-rvi'' les vieilles idri-s rrpn-
hlieainrs an inilim des triomphes
impériaux. Il a ttr df lonics les
grandes L'UiTrrs; après l'ilalir el le
Hliin. 1.' Nil ri l'K^-yple l'onl \n,
idlicirr an ri\s:inM>nl des dromadaires,
prendre sa jiarl de toutes les falijjues,
dis snei-ès el des revers de l.i
iam|>ai;ne. Ilenlré en Kran
au camp de l!onlo.i:ne a Ta
nterniinabics; il conserve
son oalnii' et son hu-
meur <!'gale, nusçti bien
danf; la housculail).- de
la bataille que dann le
(uiuulte et les mille em-
barras des armée'» en
marelle, parmi li-s co-
lonnes couvrant les rou-
les, les trains irartille-
rie. les four>.'ons. le*
andiulanccs. les voitures
de vivres, les convois
di- prisonniers, lesescor-
les des grands chefs, les
estafettes , les fourra-
irenrs. se démêlant dans
nn tapage, joyeux ou
querelles, de musique, de
chefs lestim.-nl j.ourtanl et
itran<l
la démonslralion contre la vieille Albion
battre sonco-nr, mais à défaut de la fjuorr»'
/.'• Di.r-iiriii
anglaise, il a la pinTro aulriiliienno; il ropasse encore une fois le Kliin,
il voit rini. Vienne, puis se heurte aux Russes en Moravie, dans les
marais irAu-liilii/; rannée suivante la Prusse reçoit à son tour le choc
de .Naiitilii.n. l'ndcric l'onti» est dans les carrés de Davoust sous les
charges désespérées de la cavalerie prussienne à Auerstadt et sous la
pluie de mitraille du cimetière d'EyIau. Du nord, un ordre du grand chef
transporte larniée au sud, l'Espagne sent tomber sur elle les bandes
victorieuses de l'empire, les armées cosmopolites réunies sous la main
du mailre de l'Europe. Français. Italiens, Belges, Suisses. Allemands,
l'olonais... Le capitaine Frédéric Ponlo, à l'enlèvement d'un paquet de
maisons et de couvents crénelés, dans Saragosse défendue et arrachée
morceau par morceau, reçoit dans le corps les balles de dix tromblons, il
tombe, ni' meurt pas tout à fait, est évacué en France, et se trouve guéri
juste à point pour reprendre encore une fois le chemin de l'Autriche et
liuiir arriver, en (lu.ililt' de cmmiiandaiit de voltigeurs, smis les murs de
Vi.'mir.
El il se tniuve aujourd'hui, encore une fois blessé, pris comme dans
une ratière dans le cimetière d'Aspern, devant le Danube que l'armée
française est en train de passer. Cette bataille, malheureuse pour Napo-
léon, prendra, en France, le nom de bataille d'Essling et en Autriche
celui de bataille d'Aspern. en s.iuveiiir de deux villages, pris et repris,
perdus, regagnés et laissés inliii aux Autrichiens avec une population de
cadavres suffisante imiir rciiiplir deux grandes villes.
Le tumulte est à son cniiihle dans Aspern que les Autrichiens s'elîor-
cent de mettre en état de défense. Les prisonniers, presque tous blessés
et couchés dans un coin du cimetière sous la garde de quelques hommes,
voient passer des généraux, des cavaliers, des canons. On perce des trous
dans tous les murs, on éventre des maisons ; au bout du village, la
fusillade s'est tue subitement.
Debout devant le groupe des prisonniers, le commandant Ponto soute-
nant son bras blessé, regarde quelques officiers supérieurs en conférence
dans le cimetière. Un général arrivé avec un peloton de cavaliers parle
avec animation et fait de grands gestes en montrant la rue, un autre
général monté sur des pierres tombales regarde avec une lorgnette par-
dessus le mur du cimetière.
Le général à la lorgnette saute en bas des pierres tombales et griflonne
des ordres que des officiers emportent vivement, l'autre général tourne le
/. '• cimetière d'Atpern 31
(Ii)s cl, aiirt*s uni' j>i»i;.'ii('c de iii.titi à son com|)affnon, sVn va douri-nicnl
vers SOS cavaliers en hniirranl une {.'msse |ti|ic qu'il a tiréo de «a houp-
pelande Idaticlie.
Frédéric l'untM, jusijue-là 1res calme cl rej.'ardant les iiréparatifs ilcs
LMincMiis coninie un spectacle, Iressaillil tout à coup; hruMiupnionl il
écarta un fironadier aulrirliien (pii le ropoussait avec la crosse de son
fusil, il (il un pas en avant et coiiune le f^énéral aulrichii-n passait devant
lui. il lui dit en portant la main à son front pour le saint militaire :
— (Jénéral l'raczj , auriez-vons l'olili^jeance de me rendre ma pipe?
A son tour le f,'énéral eut un sursaut d'étonnement.
(/était bien le llon^Tois du pont di- Meisenheim. le commandant de
hussards du Tatiliamento. cpie le hasard mettait pour la troisiî-me fois en
présence de l'onto ; il n'était plus frin>:ant comme en 97, il avait vieilli
et f.'rossi et ses lnn).Mies moustaches hoiiLToises pendaie[it pres<pn'
lila!iclies.
Praczv . devenu tout rou'je. rcL'arda un instant l'oulo ^ans trouMT un
mot à repiimiie.
— (lomnnnl, c'est vous, dit-il enliti. von>. l'onlo?... plus serj:enl .'...
— Commandant, répondit laconiipiement l'onlo.
— l'.li hien, commandant l'onlo, nies félicitations! (l'est donc vous
ipii leiiie/ le cimetière si dur à enlever? Connue le pont de là -has, liein?
.\llons. une poiiiuée de main, entre si vieu\ ennemis?...
— Kt ma pipe, dit le rancuneux l'onlo avant i|e tendre la main.
— l-a voiii, parhieu, je vous la rends de homie i;rà ce, mon camarade!
Tenc/, toute hourrée !... Si je vous disais i\\w j'ai eu souvent des remonis
de vous l'avoir enlevée autrefois d'une façon un peu indélicate... Allons.
|i' \uiis la cède, noire pipe, vnus ne nu" ferez, pas jrrise nune...
l'onlo lit un mouvement pour saisir la pipe de In main droite, ntie
xinjente douleur dans l'épaule lui rappela sa blessure; il la prit de la
main ;;auche et la remania un instant. Hien de changé, l'rac/j avait
respecté l'inscription «< /'ont». 17 friiitnirr un IV ••. Le commandant
llallé mit la pipe ilans une pocln- sur - 1 |...iiroi.' . i i.n.lli la m. on .oi
Ilo[n.'rois.
— Vous êtes blessé? dit celui-ii.
— niessé et pris, répondit l'onlo. c'est mon tour aujourd'hui, mais ce
u'esl rien, une ou tieux é^r.ilii.Muires...
Irisle len4w ! lit l'rar/v . II. in. xou^ n<- la chant.'/ plus, volrv-
Le Uix-ncuvième Siècle.
W^&'^i^
^X
5*^,
^^»»-"^^. --
\..i d.fcllM.- llll cillUlUll.
Miirsfilluise ? C'est vous mainlriianl li's /<'â– -
roccs soldats de voire chanson, c"e>t \ un? qui
nniijissez dans les campagnes de? autres...
^^^^-fO"-' — * l'atience, votre maître tombera, il sera cul-
buté comme jious le lûmes jadis!... Mais je pars, excusez-moi, je
retourne à mes hommes. Je vais donner des ordres pour que vous soyez
traité convenablement... Après l'affaire nous nous reverrons!
l'raczy chercha des yeiLV un officier, l'appela, lui dit quelques mots
en montrant les prisonniers et sortit rapidement du cimetière.
Les prisonniers restèrent quelque temps dans leur coin, serrés contre
cimetière d'Aspei
ri
\ ;
II' mur |i.ir la masse (li-> Aiilii<liipiis qui se rasscinblaionl sous ri''^lisp.
I.i's oiïiiiyal)lcs f;i(inilemi'nls des halli-riis aulriiliiennos sur la ilroilo
(I Asporti n'iMiiitlanl auv lanoiis Iranrais di' l'Ile l.obaii fais.iitMil trombler
h' cliiiliiT (>l \il)riT tous Ifs i-arreau\ ilf l'i^jîliso ; fn avaiil du villagi* la
iiisiliadi' avait ic|»ris furii-use olcllf sVtPudail niainlonant surtout lo cùl*
uauclif. l'ar iiistauls.A travers le ruuleuieiit on enlemiail éolater de grands
imurras dans la plaine, et les tirailleurs du clticlier s'étaient n-mis A tirer.
L'oriirifr A i|iii \<- u'éni-ral l'rac/y avait reetiuiniandè Ponto per\M les
ranfjs des grenadiers.
— .MessiciMs l-'ran/o^en, dit-il en ninntrant In grande rue du «Vite des
lignes aulriiliiennes. mauvais par là . non passer. nlta(|iié au--i. venez.
irons dans l'éulise, vvollen-sie".*
Le Dix-neuvif'me Sièclr.
«:iicvau-lci;er.
Les prisonnier?, presque tous blessé;
Dans la pclilc église déjà dévastée par un |>reniier assaut, des soldats
entassaient des bancs, des meubles, des ninfessionnaux les uns sur les
autres, pour parvenir aux fenêtres ;
l'officier autrichien fit entrer ses
prisonniers dans une sacristie en
contre-bas, éclairée seulement sur
la nnf. tl rabattit sur eux les dé-
bris de la porte enfoncée précé-
>77 - 1^ - .leM.MK-nl.
*^i;^ ^^. •' " — Attends un peu ici. mes-
-'■"•• sifursl dit l'officier en saluant poli-
ment ses prisonniers.
'â– ttiient assis par terre, le dos
au mur, la tête basse, et écoutant d'un air inquiet le fracas de la ba-
taille. Ponto marchait à grands pas devant eux ou regardait dans l'é-
glise par la porte brisée. Tout à coup cinq ou six obus arrivèrent en même
temps dans le clocher, des morceaux de la voûte tombèrent et l'église s'em-
plit de fumée ; on entendait crier des ordres au dehors, des pas précipités
de colonnes en marche retentissaient sur le pavé de la rue. Puis la fusillade
éclata par feux de peloton au dehors, à coups irréguliers dans l'église.
Quelques prisonniers, inquiets, s'étaient rapprochés de Ponto.
— Chut: ne bougez pas, dit celui-ci, tâchons de nous faire oublier!
Tout à coup résonnèrent à très peu de
distance les roulements de la charge bat-
tue par des tambours français, on dis-
tingua un tumulte effroyable au dehors,
des cris, des commandements dans les
deux langues, puis les tirailleurs de '
l'église sautèrent en bas de leurs fenêtres •' '
et gagnèrent une petite porte du côté
opposé au cimetière. L'église resta un
moment silencieuse et vide, seuls des
morts restaient et quelques blessés qui Hussard.
se rangeaient dans des coins. Soudain, dans la baie de la porte don-
nant sur le cimetière, une baïonnette élincela. un shako se montra et
quelques fantassins français surgirent brusquement.
Ponto d'une puussée ouvrit sa purte.
I.e Cimetière d'ÀMpern. :Vi
— Vive ri-m|Mrt'iii ! rrit'Ti-iil \f- l)lr>-.i-s (liTrii'-n' lui.
A'|M'iii l'Lâil ri'|iris ! Dans le; (iiiiiflitT»', «ù les cailavr<"s i-lai«iil plti-
iiDiiilin-iix, les Franrais réparaii-nl A leur luur les brèclies de* murs. Ucn
(-<)|iiiiiii-s |iiiussaii-iit )-ii avant par la ^raiiili' rue ilaiis une cunrusiuri
liMiilile av.'i- tics iris, de |()ii;.'s Imurras; les si.ldals au\ figures endani-
iii,T>. -i-rns les uns iiinln' les autres, passaii-nl et ilis|)araissaiiMil.
I.i's ):reiia<lii.T» autricliion».
1,1' i)ruil lie la rliar<;e battue par tous les lainlxmrs niini-. ri-in"ni.iii
je village, il rouvrait par instants !•■tapage de la fusillade un peu éloi-
;^iié ; on faisait tiler en arrii're di-s prisonniers et des lilessrs, des canons
.ivaneaient à grand'peine dans la loluic furieuse.
hii pirroii ilu i-inietièr.\ i'oiilo rlienhait son régiment . ses yeu\ loni
iièniil Mil- iiii Lioiipe di' ipialre huss.inls nutrieliiens portant sur de»
liranrliaL;e> un lionnue rouvert d'un .urund manteau taelii> de sant;- Il eut
un pressentiment et s'avança. I.e blessé était Prac/y. Comme les husMrds
le déposaient dans le cimetière juste à la place où. moins de deux lieur<?.s
auparavant, il avait rencontre Ponto. il ouvrit les yeuv et n-connut le
coinui.'indanl.
— Je \oii, ;i\ais dil ipie Mous noiis reverrions, dit-il avec un sourir»*
Le Dix-neuvième Siècle.
lri<le, mais l'osl la tloniièn- luis!... J'ai iiiuii aiïaire, cV-sl fini, je ne
chargi'rai plus avec mes braves hussanls... La pipe est bien à vous, celle
lois!... N'imporle, voire empereur, malgré ses vicloires, lonibera... j'au-
rais voulu voir la fin...
Ponto .serra la main ilu pauvre l'raczy (pii l'aisail des <'llurls pour par-
ler encore, l'n rellux des Iroupes l'rançaises le sépara du moribond. Il se
Irouva rejelé dans la mêlée, emporté comme une paille dans l'effroyable
bagarre, parmi les incendies, les écroulements, la fusillade, Ifs chareres
à la baïonnette et les hurlements de la bataille.
Lne terrible nouvelle circulait dans les masses délirantes. Le ijonl de
l'île Lobau venait d'être détruit par les brûlots autrichiens ; ce (|ni avait
passé de l'armée française devait se maintenir coule que coule cram-
ponné au\ villages, pour n'être pas noyé dans le Danube.
sous LA TOURMENTE
l'ied A pictl (levant rt-nmiiii snitiissaiit par UiuUs les rronli^res, pi^n»'-
tiaiil par luiiti'S IfS lissiircs df la l'raiHT i-piiisi'-f demi li* sol cracpu' sous
le poids di's lioiiiiiics i-l dfs canons. Ii-s ilri)ris dfs ^randi-s arnuM's Tran-
c;aiscs rcrulenl en dispulanl vilh^ i\ vilii-, rivière à rivii">ri\ h-ur lern* en
iliiiil. (",Vsl la lin di* la fahnirust' épopée. Tons los peuples cpie le talon
(!.• Napoléon jiéirissait depuis (piinze ans, tous, ardents, enfiévrés par la
lutte, couvrent de leurs fourmillants bataillons le sol de eelte France »a-
«iifre reine des halailles. .\vec les morceaux réunis de plusieurs ri'^i-
nieiils de la jeune ^arde écliarpés dans les champs de carnage d'Alle-
iiiaL;iie et de France, avec «les lialaillons d'adolescents, enfants arrachés
aiu iiiéres douze mois auparavant e( qui ont déjà \u le feu de di\ ha-
lailles, h' colonel Frédéric l»onlo hat en n-traile de llam sur r.ompiét;ne.
Le sort le ramène après \ ingt ans d'ahsence dans ce villaire qu'il a quitté
iMijcpiu- de lan II avec l'esiiérance au coMir et qu'il n'a jamais revu. Vingt
aimées ont passé pendant lesquelles il a participé A des triomphes inouTs,
enlevé dix capitales ««t de son pas infatigable arpenté l'F.urupe, et le voici,
comme son empertiir. ramené au gîte par les baïonnelles étrangères.
/.'■Dix-neuvième Sièclr.
Li's |ii'tils soldais, maigres, liarassés. la figure tiréi'. iiiarclii'nt pesani-
iin'iil dans la huiic, enfuiii-rs dans les lunrdos tapulcs, les iiauls shakos
affaissés cl ternis. Ce ne sont plus les brillants nnifornies ni les beaux
soldats dos années précédentes, les uniformes sont usés, les hommes
sont morts. Les officiers marchent silencieusement enveloppés dans leurs
manteaux ; à l'entrée du village, le colonel l'onto rétablit les lignes de la
colonne, il l'ail signe aux tandiours de battre, et, derrière eux, dressé sur
un petit cheval à longs poils,
il avance, le cœur étreint par
une poignante émotion, dans
i-e village où il est né.
Au bruit du tambour, il sort
peu de monde des maisons :
des enfants, des femmes, quel-
ques vieux ; depuis la frontière.
Ponto ne traverse ainsi que
des villages silencieux, aux
grandes rues mornes ; malgré
quelques victoires arrachées
encore par des bandes gau-
loises obstinées, le vent de la défaite souffle sur les plaines de France et
la crainte des Cosaques fait se terrer les habitants.
Le colonel a beau regarder, dans le village natal, il ne reconnaît que
des pierres; enfin, sur la place, devant l'église, il fait former les fais-
ceaux pour un repos de deux heures et envoie des vedettes sur la route
aux deux bouts du pays. Tout à coup sa figure hà lée pâlit, derrière un
cercle de paysans sortis des maisons, ses yeux ont aperçu enfin une figure
connue. C'est une femme qui descend rapidement la grande rue, une
paysanne d'une quarantaine d'années, grande et forte, l'air avenant, une
blonde d'une fraîche carnation, aux traits réguliers, encore belle dans la
plénitude de l'ûge. Les soldats ont alors une surprise, ils voient leur
colonel descendre de cheval aussi vite que peuvent le permettre des rhu-
matismes rapportés de Russie, percer le cercle, saisir les bras de la pay-
sanne blanche d'émotion et l'embrasser sur les deux joues.
— Frédéric, c'est vous, c'est toi, Frédéric! balbutie la paysanne, que
Ponto est obligé de soutenir pour qu'elle ne défaille pas tout à fait.
— Dine ! Dine ! réjjèle le colonel.
.V'/M« ta Tourment 30
("l'Sl IHrn", l'.iriiic ih's jours «l'i-nfarirc, rd\o que Fn-déric ilnvail épou-
siT si |fs mands biiulcvfrsi'iiH'iits ne sVlaienl pas produits, c'esl la
jtotilo paysanm- qui l'a ciitiduit jadis jusqu'à Noyon avec les réquisilion-
naircs de Tau II, ii-ljr' qui |diurail, l<'S liras dt-scspéréiiiPiil arrroi-hi-s Ã
son ciiu on ce jmir Idintiin du dt'|iarl. «f^lh- quil n'a plus r<.'\ue depuis et
(pi'il a laissée avec les Icrn-s à suii [n'-n- Jean-llaplislc.
— Où osl Jean-Haptiste .' doniandf-l-il enfin.
hiiif fait siffne à un jrarçon d'une quinzaine d'années qui de loin rcpar-
dail la scène, la ruine elTarée. Le f^arçon s'éloigne en courant.
— (^csl un neveu? demande Frédéric.
— Oui, répond Dine.
I,e colonel et la paysanne, sous lis regards des soldats «l des paysans,
nianlionl côte à côte sans parler ; d'une maison que Frédéric reconnaît
de loin, sort tout à coup un lioruiue en tenue de travail, qui accourt en
boitant, prend li-s luaitis du colonel et le rei:arde sans rien dire, sans
oser l'euiiirasser.
— C'est toi, c'est toi ! dit-il eirfin, tu reviens donc.'...
— Oui, mon vieux Jean-Maptiste, je reviens, mais pas |)oiir lonv't<-mps.
il faut que nous soyons à Compiègne ce soir, si nous ne trouvons pas les
Prussiens devant nous...
Il n'y a presipie rien de changé dans la maison natale, quelques n-pa-
ralinns çà i-t là , un hangar pour les travaux «le cliarronnage de Jean-
Haplist»» et c'est tout. Frédéric reconnaît même (piehpies vieux meubles.
Pendant que les deux frères causent d'une voix cassée par l'émotion,
Itiiie a ramené trois garçons dont l'alné compte une quinzaine d'annéesel
lieux petites filles et elle les jette d.ius les bras de cet oncle de qui tout le
village leur a tant parlé. Après les |ireiuières nouvelles données, les ques-
tions, les exilamations, tous se reL:ardent et toud)ent dans un silence
attristé.
Le coloinl l'otilo songe ;ivec mélancolie eu regardant cette maison,
cette lenuue aimée jadis et ces enfants, à ce qu'il aurait |iu être si la ter-
rible aventure de la llévoiution n'était veime tout bouleverser, l'enlever
au lo|)in de terre picartle «pi'il cidtivait, pour lui donner l'F.urope entièn*
à labourer tle sillons sanglants et faire de lui, au lieu d'iui paisible Ira-
vailji lu- des champs, un colonel îles armées impériales.
nue! changement 1 CiMubien d'autres, des millions tlautres, en France,
eu Mlema,i;iii'. eu Italie, dans les plaiuis brrtlautc^ d.- l'Andalousie et
I.f Dix-neuvième Siècle.
dans les slcppi-s blanches de la loiiilaitn- l'uissir. i.nl eu coninn' lui, en
niùnic temps que lui. leur exisleme buuleveisée, leurs rùves délruils,
leurs espoirs tranchés, et. moins heureux que lui, ont été couches sous
terre avant l'heure... Combien, des amis levés en même temps que lui,
ou connus dans ses premières campagnes, combien sont mûris à 1 aurore
du siècle, fauchés en pleine jeunesse, en pleine vaillance !
Mais le colonel secoue la tête, il lui parait inutile de se révolter contre
le destin, il y a des générations sacrifiées. Il a confusément le sentiment
d'une fatalité inéluctable qui pèse sur l'homme; depuis longtemps se sont
envolées les vagues idées humanitaires des premiers temps de la Ilépu-
l)lii|iie, il ne irnit plus guère à ces grands mouvements qui dans losang
el les larnii's, à travers les résistances, préparent aux peuples un avenir
Le ponl de Conipioi;nc.
lilus heureux ; non, il croit à la brutalité, au déchaînement de laninial
humain sous la direction de quelque grand carnassier supérieur, qui n'est
au fond d'aucune race ni d'aucun pays et qui obéit lui-même à un ins-
tinct.
— Nous n'avons que des neveux, nous autres 1 dit-il en regardant les
enfants de Dine.
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â– JihJf
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CAMI-AGNC Ut tKANCK
Tolirmehté.
— Alluns, mon »;.ip.
.li-iii.ji 1..11 fii>
— nspiToiis qu'ils scruiit plu» heureux que vous.
Diue, i.l (jue vos guerres ne vont pas nie les prendre
Le colonel jeta un regard circulaire autour de lui <
claire et j,'aie où tout respirait le calme el la paix, le
rite.
— Je ne vois pas mon fusil, fit-il.
— Ton fusil d'honneur, dit Jean-Baplislc, Dine l'a
— C'est juste, à cause de 1 ennemi .'
— Non ! fil Dine, l'ennemi u'éUiil pas encore che
ans ! mais quand j'ai vu mes enfants grandir cl les
toujours, toujours, el prendre tous les iiar^ons dôs
l'Age d'hoiiuuf, ce fu.^il-la n>'a lait peur et horreur iV
répond
aussi !
lans la
travail
/ nou<i.
guerre
qu'ils
la fois :
petite pièce
et la prospà -
il y a douv
s conlinuer.
arrivaient a
Chaque foi5
qiio niP? veux t"Hil).iiiMU ?nr lui. mon rœnr nie saiilail dans les naiirs...
Je l'ai cadir ! l,t In inrii vinidras iiout-Mre, Fn-déric. j'ai défcinlii à Jcaii-
Haplisle d'on ii.uli r...
— Ah oui, dit .Ican-lîaptisli'. tous io? ans les irarrnns do la rommiuip
s'en vont, <'l jamais il n'en revient maintenant, sauf un de temps en
temps avec ime jambe ou un bras de moins ! 11 n'y a plus chez nous que
des p6res et des migres sans enfants ou des fdles sans maris... C'est tout
ce que ton empereur a laisst^!...
— Mon empereur, dit Frédéric. Ah ! j'ai fait conmie les autres, je l'ai
suivi avec enthousiasme autrefois, mais comme je me le reproche! Il est
à bas aujourd'hui et la France avec lui, je ne pe;i\ pas me retirer de la
bagarre au moment supn^me...
— On dit qu'il est jiris, tant iniciix. s'écria Dini^. l'iMun^mi c'est lui!
Les tueries continuernnt tant qu'il sera là ! Cinq conscriptions l'annco
dernière et ime cette année ! Tous les garçons depuis dix-huit ans ont été
enlevés, il y en a qui se sont rachetés quatre fois et qui sont partis tout
de mi^me... Pourvu qu'il ne mange pas les miens!
— Regarde mes soldats, dit le colonel, il n'y en a pas dix qui aient
plus de vingt ans!...
— Depuis la grande conscription de janvier !8IIÎ, à cliaque appel les
conscrits du pays font clianter la messe des morts et creuser une fosse
dans le cimetière et tous l'un après l'autre y descendent, au milieu di^s
pleurs de tout le monde, pères, mères, sœurs et frères dont le tour viendra
bientôt. .\près cette messe, ils trouvent sur la place les conscrits du canton
qui en ont fait autant dans leurs villages, et tous partmil en chantant :
N.ipdléoii nous appelle.
Il nous l'aul mniirirl
On entend le refrain s'en aller sur la route; il s'éloigne, il diminue, on
pleure et c'est fini ! Jamais on ne les entendra, jamaison ne les reverra,
jamais, jamais !
Ils restèrent encore silencieux. Puis le colonel, passant la main sur son
front, se leva.
— II faut partir! dit-il.
— Déjà ! s'écrièrent Dine et Jean-Baptiste.
— Il le faut!... Mais tout est fini maintenant, on dit Napoléon prison-
nier et Paris pris... Encore quelques jours, quelques combats peut-être
Tourmente
et les survivants ri;vitiiilniiii.. . (Jul- ferai-je .' je n'en sais rien... j« re-
vii-mlrai ici vous n:vuir el r»;vuir vos cnfanls... Allons, adieu!
Au dehors les pelis soldais s'ali^jnaienl jiénihleuienl el les laiulxjurs
exécutaienl quelques roulenicnls iiréparaloires sur leurs caisses.
Lo colonel enihrassa I)ine, son frère cl ses nevi;u\, el, donipLanl loule
éniuliun, d'un pas saccadé mais ferme, il sorlil de la maison. Il fui bien-
loi à cheval, il lira sou .sabre el lit un {;esle. Les tambours batlirenl el
tout le délacliemeril s'ébraida.
l M dernier regard m arrière avant de >ortir ihi villa;.'i-, un dernier
liattcnient de cujur el ce fui lini. Jean-itapliste et se> L'anons marchèrent
(im-hiue temps à coté du colonel, mais a un kilo-
mèln- du village, celui-ci les fon.-a à rebrousser
chemin. On pouvait ù tout moment se heurtera
l'ennemi (|ui de toutes parts marchait sur l'aris.
A tmis heures du soir la jeune garde arrivait
en vue de Conqiiègne. Il était temps, la ville,
dépourvue de garnison, était attaquée du cote
de la forêt par une forte colonne prussienne.
Du pont sur l'Oise, barricadé, de> volontaires
el des gardes nationaux venus du fond de la
Uretagne liraillaienl avec un parti de Cosatjues.
Li; colonel l'onto prit aussitôt la direction de
la défense el refoula l'ennemi avec ses jeunes gens harasses.
... Au coucher du soleil, après avoir inspecté les délenses de la ville,
le colonel l'onto se [iromène sur la terrasse du château. Il a ullunié la
grande pipe de l*rac/y el songe mélancoliquement uu passé, ù tout ce
qu'il a vu el soullert, aux grands jours d'autrefois, aux lolies guerrières,
aux tueries, aux revers, aux désastres lamentables... Fumée, fumée, luutc
celle gloire. Kl c'est pour celle fumée (ju'on a versé tant de sang el con-
duit à l'inmiolalion loule une génération.
l.ii liant (lu grand escalier, devant le palais impérial, quelques canons
rn li.illirie menacent la noire forêt pleine d'ennemis. Tout le long de
la liahistrailf de marbre dominant une charmille construite peu de temps
auparavant pour rappeler la glorietle de Schonbruun ù Marie-Louise, au
pied de chaipie statue dont la blancheur blafarde se détache presque si-
ni>tre sur le bleu soudire du parc, la baïonnette d'un soldai oUncolle...
r.n ariièiv. de l'..iilre cote d.- la vide, un village brûle...
j| lie ilrcU^jDr.
u
Le Dix-neuvième Siècle.
A la miil loinhante, la fusillade rcpnïnd tout à coup dans le parc. I,o.
colonel descend aussilol le jjrand escalier sous la ballcrie. A quelque
distance une premifrc ligne de tirailleurs abrités derrière les gros arbres
escarmouche avec les Prussiens, qui essayent encore »inc fois d(^ gagner
le château sous le couvert des arbres ; le colonel avise aux pieds de la
statue d'un guerrier grec un tout petit soldat imberbe qui charge mala-
droitement son fusil.
— Des enfants ! de vrais enfants ! groiumellc le cnlunel. allons, mon
garçon, prMe-nioi ton fusil, je vais le montrer comment on se sert de
cet outil...
Le colonel charge méthudiqucmcnt son arme, chcnlie \m instant de-
vant lui, épaule et tire.
Comme il remet la crosse à terre et regarde du coté de l'ennemi, une
balle prussienp<^ 1»^ frappe en plein front, il tournoie et s'abat sur l'angle
du piédestal, sous le giierrier grec qui brandit justement du cùté de l'en-
nemi son glaive de marbre.
... .\insi niûvirut le colonel Frédéric Ponto, le jour même où il avait
revu, après vingt et un ans écoulés, son village natal, sa famille et la
femme qu'il avait aimée.
/>- .. '^ ..'' ' ^ .. __ ~ ~r
I.A CnNKKSSKiN
\m:ii:\m: .ii;i m: a< i nier.
Ami mis nuii.
Oui. t'est hifii in.ii. rVsl hion votre l'al-
injTP (/'/. pliit«">t. (lis. IVlms. to souviens-tu .'/
qui vous écrit tlu fond île r.\llcmat;no. de
Sy./,T/_' \:\ S r.initale du LTaiiil dui'liô de S
^'nth-'i-' -^ \ '^ .ilirt''s di\-lniit nmis
%^ /ÎX» . _^ ^'-^~~ (11- disparition 1
4U Le Dix-neuvième Siècle.
Ali 1 niuii ami, [iivir'/ voire courage à deux uiaiii>, étei^;iK7. vile les
quelques nauuuèches di- ranciennc jalousie qui iiuurrail renaître des
cendres mal éleinles de voire ancien niellons 4V'///////c/(/pourôlre conve-
nable. lcne/-vous bien, lenez-vous bien el oyez la nouvelle : Je me marie !!!
Halle là . réprimez les railleries qui poinlenl sur vos lèvres contre
mon futur el ne hasardez môme pas le moindre compliment galant, vous
pourriez manquer de respect à moi et à mon très auguste époux. Cher
l'élrus, je deviens gross-herzogin, vous ne savez pas ce que c'est? triple
ignorant ! une gross-herzogin c'est l'épouse d'un gross-herzog, el un gross-
herzog c'est un grand duc! J'épouse le gross-herzog Franlz Karl de S
C'est à Bruxelles où j'étais en représentation il y a huit mois que je fis
sa conquête. Je ne sais pas ce qu'il pouvait y avoir ce soir-là dans mon
œil. mais il parait que mon premier regard le rendit malade. Pauvre
Franlz Karl I 5 pieds 6 pouces, deux brassées de tour, une santé jusqu'a-
lors florissante, un appétit sérieux, un cœur qui n'avait jamais battu que
pour la bière, les bonnes el fraîches saucisses et les candides. \llemandcs,
tout cela n'avait pu tenir contre un clin d'œil de votre servante, l'artiste
parisienne. 11 perdit immédiatement l'appétit, le sommeil, la tranquillité et
sa maladie commença. Il ne consulta môme pas de médecins qui n'y
auraient rien compris, car celte maladie, c'était l'amour !... Voilà huit
mois que cela dure el depuis ce temps, moi, la cause de cette maladie,
j'ai l'horrible courage de tenir rigueur à ce cher prince, de laisser gémir
le pauvre malade sans lui rien donner de plus que de platoniques éniol-
lieuls... Depuis huit mois je me montre d'une vertu féroce et je resterai
féroce jusqu'au lo du présent mois, jour de la noce !
Ainsi vous le voyez, mon ami, la vertu trouve toujours sa récompense ;
le li) prochain, Franlz Karl sera guéri, du moins je n'aurai plus le droit
de lui tenir la plus petite rigueur et le traitement deviendra plus éner-
gique. Je serai gross- herzogin, grande duchesse si vous aimez mieux.
Ce n'aura pas été sans peine ! Savez-vous que j'ai failli être l'occasion
d'une révolution ? Des ministres ont comploté contre moi et contre mon
auguste malade! Connue si je n'étais pas aussi apte qu'une autre à faire le
bonheur de Franlz Karl el de son peuple ! Enfin Franlz Karl a balayé ses
ministres el maté la révolution. J'ai un parti puissant à la cour, le parti
des jeunes, aujourd'hui tout est arrangé, je triomphe! Il reste une petite
difficulté. Vous savez que la cour de S est très catholique. La cérémo-
nie du mariage doil être précédée de la conlession. Aïe! un peu scabreux !
I.ii l'nnffMgtoH d'une anriennf jeune actrirr ;',
IV.itil/ Karl m a l'ii riiitiiilinn. i-o i|iji psl IrAx «li-licat ilf <i,-| pnrt. Je ne
|iniivai-i vrairiii-nt sonf^i-r à me r(iiilcs<si»r au ffrand ntiiiiùnier «le In rour ou
a l"ar.li.'V(V|ne, di's v'«'ns liotil j.- suis In bfMc noire et qui voulaient ma-
rier iiinii IVant/ Karl à ji- n<- sais rpiflle nrrliiilurhesse C'est gentil
li's anliidiirlir-ises. tuais ji- ilcssiis du jinnier est pour les n>is et i-iui»-
n-urs. Ii's simples L-raniIs ducs n'ont que du troisième »li<»i\. Frnnli KnrI v
prrdrail.
iN.ur lie pas rec.urir an\ pnials df la niur ou du pays, nous avons
rlierclii' un hiais et voiii re que j'ai trouvt'-: J'envoie à un nini déviun' ma
fouri-ssion écrile, eel ami la Iransm.-l à un pnHre de Paris ou d'niili'urs
el il lui' la renvoie par le retour «lu fourrier avce l'indiiation di-s p<^ni-
lirircs iuq)os«''es par le hon «un'' »'l l'ahsiilulion m'-i-essnire A mon mnrin^'<>.
Cet ami di'-voui', c'est vous, n'fst-if pas '.' Vous tnnsenle/ Ã faire ma petite
ciimmission, i\ ptirler .'i un hou curé le rouleau ri-j.>inl ipii rnntient ma
i-iiufession. Soyez discret surtoiil. ualiiise/ pas de la confiance «^norme
«pie je mets en vous, n'ouvrez pas le |ia«piet. Le dif;ne curé tlevrn vou*
donner un reçu el aura l'ohlifreance «le me dire si les douze rarhets
riaient hien intacts. Nalurellemenl il brûlera In confession nussilùt lue.
J'allenijs aMc iiiipatieme mnn alisolution. Vile ! vite! vite!
l'ALVvnr CIIASTKI.IS.
l'.-S. - Muii ami, Muus avuns trois ,,rdres de chevalerie dans le praml
(luclié de S dont im pour les «lames. Mmi premier acte cnuuue umss-
lierziiv'" "^''i'» de viius faire envoyer les deux pn-miers el de mettre le Iroi-
si(">me à volri' dispnsilion pour une dami' à voire ilioix. Si ce raileau peut
vi>us faire faire un heau mnriaf:e. j'en serai lr(*s heureuse.
.v^.._
Soll^(.•llil■^ cl culilrilion.
PREAMBULE.
Uu'oii n'accuse personne de
ma naissance ! Je suis née d un
coup de soleil et d'un rayon de
i^ioire. Je n'ai jamais eu d'aulrc
\ père; parles aveux de ma mère,
i j'ai appris que j'étais la suite
d'une revue de la garde impé-
riale. Les splendides chevau-
légers lanciers I ils revenaient de
je ne sais plus quelle guerre
et partaient pour je ne sais
trop quelle campagne, une fai-
ble femme ne pouvait pas leur
résister 1 Mon père était chevau-
léger, <;a ne m'étonne pas. El
ensuite, hélas 1 pas la moindre
nouvelle ! Ma mère avait le droit
de supposer que son séducteur,
maréchal-des-logis en 1800, avait été fait lieutenant en 1807, puis capitaine,
commandant, colonel, etc. Lorsquen 1816, en prenant la gérance de sa
maison meublée, elle s'intitula veuve de colonel, c'était donc pure modestie,
car le chevau-léger pouvait très bien avoir sauté plus haut que ça.
Je remonte peut-être trop loin dans ma confession, mais c'est pour
Les splendides clicvau-Iëperi
t?
lt.> MuUisIka
La l.ijiiffSMion li une an ri en ne jeun'.
iiicltn; un pcMi d'onlre dans mes aveux, car je
fariiti roniiiicnrer. Ju n'eus jamais liuntc
(l'avouiT <|ue jt; suis issue d'un eniuurafie-
nii-nl palriuti(|uc protli^Miù à un ^'uerrier
vulanl au\ iiérils et à la^'luirc, ce qui prouve
<|ue je n'ai pas lrans;,Tessé au qualrième
loniniantli'Mii'iil île Dieu : Tes prrr i-t incrr
luiiinrrrus...
Jf n'ai rien de f.'rave à me n'prochi-r <ii
iT ipii loncerne les Iruis premiers cunuiian-
ili-nients; pnur le i-inquièni<; non plus, je
n'ai pas été liouiieide, Itien <pie certain \ilain
jaliiu\ beaucoup trop aimé m'ait accuséi- jadis
de l'assassiner à pi-tit feu, de le tuer mora-
lement, de massacrer son ;\iiu', de hrovi-r
son cujur, etc., etc.
Cela nous a coûté ([uelques cheveux arra-
chés dans les diseussions trop vi\es. mai-*
persoime n'en est mort et cela ne l'a pas
empêché de se marier, le traître !
I.es deux commandements consacrés aux
hiens d'aulrui me laissent tranquilh-. je n'ai
jamais rien dérohé à personne. Je me trompe
et ji' dois coiirher la tête, le vilain jaloux de
qui je viens de [larler. c'était le liien d'aulrui
(piand je le conmis, car il ap|)artenait en
toute propriété à l'une de mes amies. <l
j'avoue en rougissant que je l'ai un pi'U aidé
■\ se détacher de cette amie, l'eul-on appeler
cela déroher? Hélas! le hien d'aulrui ne
prolUe jamais, car une Iroisiénu" larronne
me l'enleva avec l'autorisation oflicii-lle des
autorités céleste» el terrestres.
Je dois réiléchir avant d'ahorder le hui-
tième conunandement : lùnu It'inoii/iitnjr
iir /Kirlrru.s... .Vie! j'avoue avoir plusieurs
lois cerlillé, alleste. jmv même, des chose» dt
'. ;
ni ji- n'iUai» pas Irè» >ùre.
ii/'uvirme Siirle.
Cola pcul-il pnssor |iniir faux trmnifjnngi^? Je ne dis pas que j'aie feint
tout à fait des sentiments que je n'éprouvais pas. seulement je fus quel-
quefois portée à amplifier, à exagérer ces sentiments. Peut-on sérieuse-
ment me le reprorlier, puisque c'était pour faire plaisir à mon prochain ?
Parfois, j'ai juré que jetais, ou que j'rt'v//.v été, ou que je semis fidèle...
J'ai attesté le ciel que j'avais fait ou que je n'avais pas fait telle ou telle
chose sans prendre un trop grand souci de la vérité et sans regarder Ã
un serment de plus ou de moins. Fau\ témoignage ! je m'accuse et je
me rt'pens 1
Restent les deu\ aulri's cnmmandi'inonls, le sixième et le nruviéme.
Je m'arrête toute confuse, rougissante même. Ah ! c'est le point délicat
de la confession... Je n'ose même pas les répéter, ils sont un peu légers...
Chut! j'aime mieux dire en me frappant la poitrine: hélas! hélas! oui,
j'ai péché !
Je m'aperçois en ce moment que ma méthode pour l'examen de ma
conscience laisse à désirer, c'est un filet à mailles trop larges ; en jetant
le filet dans ma conscience, je ne ramène, malgré mon courage et ma
bonne volonté, qu'une très minime partie de mes fautes, trop de péchés
passent à travers les mailles et non pas des moins gros ! Comment faire ?
si j'essayais de les rattraper en passant la rcMie des sept péchés capi-
taux !
L'orgueil? Dame, après tout, quand on se considère, malgré mes réso-
lutions présentes et toute l'humilité que je veux y mettre, je suis bien
forcée de m'apercevoir que je suis assez jolie et pas trop bête... on me
l'a assez répété. Seigneur !
L'envie? J'ai connu des chapeaux qui m'ont fait rêver, et des chiffons
et des robes qui m'ont empêchée de dormir.
La lux...? Nous en avons déjà parlé...
L'avarice? Connais pas. Je suis absolument pure sur ce chapitre.
Jm fjounnandise ? Oh! celui-là peut s'avouer dans le monde. C'était et
je crains que ce ne soit encore mon faible malgré mes bonnes résolutions.
Gourmandise de jolie femme, je vous prie de le croire, la qualité et non
la quantité, petits plats fins, friandises délicates et soignées...
La colère? Vous savez qu'il y a aussi des moments où l'on ne peut se
retenir, on a tant d'occasions, hélas ! tant de motifs parfois, et très légi-
times, pour monter sur ses grands chevaux !... Je suis vive, je le recon-
nais, emportée même, si vous voulez, et quand on me froisse, dame, je
La Ciiiifrifi
•H ni" jruiir at In
lie |ii-ii\ pas me laisser faire ! Dans ces monients-lA, je crie, je baU,
j'iLTaliKiif, je piiiui-, je iiinct-, ah! j'avoue, je nuirds iiiénie... Tant pis
pour eeu\ ([ui nie nn-lleul dans ces ùlals-là !
Li' moins, tout à fait le moins ([ue je puisse faire, cV>l de jurer... L"n
pelil juron ^-entil, qui me vienl de famille, ma mère le lenail de sa wùre
qui fui danseuse à l'Opéra sous Louis \V, et ma graiid'mère devait le
tenir de queNpi'un de la rour : Jour de l>ini ! Voilà , c'est élégant et ancien
régime !
ht j/tinssi-.' Ali! celui-là , [leul-on li' n-proclier à une jeune et jolie
femme ?.. C'est presque l'accompagniMnent obligé delà beauté. Le malin
dans mon lit. j'adore paresser, morllousi-ment, doucement, longuement.
Je nii' repeiis, mais je sens que j'aurai de la peine à me corriger.
M'" l'.iliiivr.' (:iiii>.lilii
J'ENTRE DANS LES DÉTAILS
Mon premier péché sérieux date de 1824.
J'avais dix-sept ans. l'âge des premiers batte-
ments du cœur, des premières aspirations de
l'à me et des premières faiblesses qui sont la con-
séquence de ces aspirations et de ces troubles.
Ma faiblesse fut d'écouter les brûlantes insi-
nuations d'un jeune rapin qui passait des heures
en mon honneur à contempler la devanture du
magasin où j'apprenais les modes. Chaque soir Ã
la sortie, je le retrouvais là , et il me recon-
duisait jusque chez maman en murmurant à mon
oreille des choses poétiques ; d'abord il se con-
tenta de marcher derrière moi, puis il s'avança
un peu; — ou peut-être oubliai-jede nie reculer
— enfin, il en vint à m'offrir son bras, que je
finis par accepter. Dieu ! qu'il me paraissait joli garçon, avec ses grands
cheveux bouclés et ses yeux noirs! Je m'ennuyais tant chez ma modiste
et Pétrus me glissait h l'oreille des choses si ["drôles ! J'avoue avec ;le
Je descendais chcrcli
le café au lait.
in r„„f>
jeune ttctrtrr
roii^c du la confusion sur lo viiiagp, qu'un beau soir au lieu dn revenir
(lin'rlotiipnl ciic/ iiiainan je consi-rilis A faire un pclil ih'lour jusque chez
IV'lrus qui voulait ww. fain; admin-r son atclit.T, Sfs truvn-H el surtout
un piirlrait de moi qu'il avait f\tH-utr de niénioirc. Ce fatal détour me
jfla hors (lu droit rliemiii. Je restai trop longtemps chez l'étru?, car di\-
/ r imil iii'.isaiir^s j'y étais encore.
-^ Ç. I/alflier de IVHrus était une simple chambri* au
'i*Lj'}^ sixième étaf.'e, un peu mansardée mônif,
i'/ "" • , - mais on y était si hit-n !
.': ' l'i-lnis était si fiai ! Kn ce tLMUps-lÃ
«-/efc-
^4
â– ^^^\
il s'appelait Piirro ItiiiLMrd i>t il n'avait pas le sou. I.a ville d'An^nuMmo
lui faixait uiii> pension de iOO francs par an pour étudier la peinture
dans l'atelier du liaron (îros; seulement, au moment où j'oubliais mes
devoirs |iour lui, celle pension allait lui être retin'-e pan'e que l'on
trouvait A Ani:oidénie que l'élrus tournait mal, — en peinture — ce qui
n'était pas vrai du tout.
Amour et misère! Heureux (emp< de mes premiers ptVhés ! Nous n"^
Le Dis-neuvième Siècle.
lions difficiles ni l'un ni l'aulre, et nous nous contentions fort bien, quand
nous ne pouvions l'aire autrement, d'un hareng arrosé d'eau claire pour
diner. Mais quelle j^aité ! L'existence de l'étrus était une chanson perpé-
tuelle el moi, en ce tfmps-là , je crois que je chantais en dormant. Les
camarades de Pclrus l'avaient surnonuiié Meurt d'amour, l'élrus i)rélen-
dait que c'était à cause de moi el de ses stations prolongées à la devan-
ture de mon magasin, mais je ne suis pas certaine d'avoir été la cause
unique de ce surnom.
Dans tous les cas, Pélrus m'aimait bien el il n'en mourait pas du tout.
Chaque malin, les chansons commençaient, pendant que nous faisions
noire toilette devant notre petite glace; puis je descendais chercher le
café au lait, el le déjeuné expédié, nous partions tous les dcu.x. Pélrus
allait au Louvre ou chez M. Gros, et moi, je courais à mon magasin ;
c'était le moment douloureux, nous ne nous retrouvions pas avant le soir.
Comme c'était long! Enfin, à 7 heures, Pélrus se promenait au bout de
la rue, el je tombais dans ses bras. J'avais refusé de veiller sous pré-
texte que la lumière me faisait mal aux yeax. De temps en temps, une
partie à Tivoli, avec montagnes russes el consultation du sorcier, et le
dimanche, grande promenade, toujours à Meudon, soit dans les bois, soit
sur les bords de la Seine, où Pélrus peignait des vues d'Italie qui nous
aidaient à mettre les deux bouts.
Pélrus avait des camarades el moi des amies; nous étions cinq au ma-
gasin et à la fin cinq aux parties de Meudon. Tout le magasin sacrifiait
aux Beaux-.\rts ! Bien entendu le lundi, en tuyautant la gaze el la mous-
seline, nous dormions toutes les cinq sur nos ch<aises.
Pélrus n'aimait que moi elles Grecs. Oh! les Grecs! J'en étais presque
jalouse. Pélrus un beau jour résolut de voler au secours de la Grèce. Il
s'enferma chez nous au lieu d'aller au Louvre dessiner des Romains qui
l'ennuyaient ou des Grecs anciens pour lesquels il restait plus froid, el il
trouva l'idée de son fameux tableau : La /tancée du Clepide. Un Clephle
est étendu mort; sa fiancée, demi-nue, échevelée, farouche, a ramassé ses
armes, et, agenouillée près de son cadavre, elK- l)rû!<' la cervelle d'un
pacha qui la croyait déjà tenir pour son sérail.
Vous pensez bien que c'est moi qui posai la fiancée du Clephle. Aurais-
je laissé mon Pélrus recourir à une autre femme ! Jamais ! D'ailleurs il
trouvait que j'avais tout à fait le type. Ah ! que de crampes me procura
cette fiancée du Clephle ! La pose était si dramatique el si fatigante et
I.., (■„„(.
l'ilriis se iiiuiilniil >i iliflirili- suiis |f r.i|.(iiirl tlii Iji-au tUsordr»:, Uv licite-
vcllcriicrit r>l dr IVxprestddn.
Oiifl sii(Ci"'s ail Salon df 182."»! l'iHrus fut arcnhl)'- d'injures par loul Ip
iiiciiidi-, sauf |»ar Ir f.'ii)ii|»c drs jciinos rùvoliilionnaireH do l'Art. \a villi-
d'.\(i;(iiiiIt^iiio sii|i|iriiiia la ponsiun. IV-lriis n<i fit qu'en rire, l'ourle ron-
siiliT, niiiis (••'•IchrAiiK's saffloirc future par une f:rande partie dans un Imn
ri'-itaiirant A 28 sous. Nous étions uni- bande; A la fin du dîner, les amis
(Ir Prlriis, dans l'excès de leur enlhousiasiiie, nous port^'^rcnl en triomphe
Ions II»; diMi\ sur les ((liais di'vaiil i'iiisliliit, et nous railllmes loua COU-
cliiT .luipiKli- piiiir cause île tapage nocturne.
A i|ihii lient la vie? Si l'rirus ne m'avait pas reuiarqutV au niasnsin cl
s'il n'.ivail, par ses iiMlladeshrrtlantes, caiwé rèerouleini'nl de ma vertu, je
M aurais sans iloiite jamais ou l'occasion d«" rencontrer le député d'.Xn^on-
léine. je ne serais pasi'iitréi- au théAtre, et, pas di- lliéAtre, bien des Tantes
de iiiiiins à conressi-r, mais aussi, pas de poète, pa^ d'écrivain et pour finir.
pas de|irince! l,es émotions poignantes de l'aiiKinr tr.alii, jo ne les oussi-
pas commes, ni les joies de l'amour partagé I l'étrus fut l.i muse première
de tout. temps lieiireiiv! ô souvenirs! Tout me vint de Pétrus, les larmes
dans lesfpielles je me noyais, les san.nlots qui m'étoiilTaient dnns le*
nuits de lièvre, lorsque toutes les passions se dispiiUienl mon «riir, les
hléiii.s désespérances ^v.iilà que j<> parle connue Pétni»), le» jalousies
D ijc - Il c K l' ic m c ,S iùcle .
grinçantes, les rages furieuses cl les folles ardeurs, les joies paradi-
siaques, les éclats de rire, les journées embaumées!... Pélrus, que n'es-
tu 1,'rand-duc 1 O mon gross lierzog, que n'es-tu Pélrus !
Je dois dire (jue du moment où Pétrus perdit sa pension d'Angoulôrae,
nous fûmes forcés d'introduire beaucoup de poésie dans notre nourriture.
Ce fut le temps des harengs saurs et des vers romantiques ! Pauvre Fiancée
du Ciep/itc, après avoir présidé longtemps à nos repas de poissons secs
et de ballades, elle en vint à nous horripiler, et Pctrus, lassé d'attendre
^ . .._ .^^ des offres de l'Etat, courut
'^^
.. .ifj ÎT^^ÇlLr-
la Fi
de marchand en marchand
pour essayer de la vendre...
Hélas! hélas! personne n'en
iillril plus de trente francs.
Pélrus finit i)ar accepter cette
somme d'un étalagiste du
quai, car les temps étaient
durs el il ne pouvait plus
\inir à lioul de placer ses
vues d'Italie prises à Meu-
don. On avait assez de l'Italie.
La Suisse devenait à la mode,
Pélrus fil de la Suisse, cela
nous coûtait très cher de voyage; il fallait aller à Marly et quelquefois
plus loin chercher des motifs faciles à transformer en torrents, cascades,
picsel chalets avec un vieux barde barbu ou un troubadour pinçant de la
lyre sur un rocher ou bien encore une châtelaine captive au sommet d'une
tour dans un coin. Que de bons souvenirs de bouquets et domelcttes, de
longues courses et de repas sous bois !
Le départ de la Fiancée du Clcphtc nous porta chance, car Pétrus eut,
peu après, une forte commande de natures mortes pour salles à manger,
à 15 francs le panneau; ce n'était pas cher, mais le marchand fournis-
sait les sujets, il venait tous les deux ou trois jours avec un chargement
de melons, de homards, de poissons, de fruits et quelquefois de gibier.
Ces victuailles nous faisaient envie, mais cet affreux marchand, en appor-
tant les modèles pour un panneau, reprenait les autres; Pctrus fit exprès
de garder longtemps ses victuailles pour les lui rendre avariées et à la fin
il obtint de les garder à condition de consentir à un rabais sur le prix des
- '3
^^
Confetiion d'une ancienne jeune
57
|ii)- t.ihliMii lui |)<iyi- II) Francs ; c'ûUil ai»Hez puisque nous
fjiiaml il avait du imis^oii à purlraicluriT, iV-lni!» m; dépé-
-^^ «liail, mais quand arrivaient !<•» pannuaux d« gibii-r,
il pouvait t-n prendre plus u son aise, el lai$iM>r
faisander ses modèles. Que de panneaux l'étru$
ahaltil en ic temps-là , tout en travaillaul pour lui
a deux firands tableaux : La mort dr l'uulu et de t'riin-
(fsiiJ di Hiiiiimi el une llaUiUle iioctuine de Truands nie
/'tiri'f-d'Andoui/lrx au \ \ ' sU< le. Ce sonlrcsdeux tableaux
(|ui devaient «Hre grouillants, élincelanls, truculents, pour
l'aire crever de lureur d'un seul coup, s'il était jws-
sible, tous les bourgeois idiots el tous les criliques
infâmes... Pétrus le jurait chaque fois qu'il prenait le
pinceau, les épiciers, bourgeois ou criliques éclateraient
tous, il le fallail !
l'ar malheur noire juif de marchand aux panneaux de
salles a manger, pour nous exploiter, ne nous apporta
bienltJl plus cpie des polirons et des moules. Li; marché
était lait : dix francs el les modèles A manger, le niar-
1 liaiiil n'en voulut jias démordre ; au bout de quelque
tiiiips j'en avais assez, des potirons el des moules, je ne
voulais plus y mordre, moi, et je me disputais lous
- -] les jours avec l'elru> qui désirait patienter pour al-
idru les i)atineau\ il
lii enfer, u>
>*-^
88
Le Dix -neuvième Siècle.
jours rester en lèU- à tète avcr iVlriis et ses alfri-ux jiutiions et se
nourrir cxclusivemeul de ces derniers! Je suis vive, je crois me souvenir
qu'un beau malin je lui en envoyai une tranche à la tôte. Et je partis !
Adieu, amour et mansarde, peinture el misère!
Hélas, j'avais quitté ma modiste au moment de nos grandes prome-
nades pour les vues de Suisse, je dus rentrer chez maman el allVonter
sa morale.
.Nalures iniirles pour salles à niansi
<
l>...-M.- .1 lli
rfv
III
PEINTURE, POÉSIE, ROMAI
Si j'fl.à is rt-sliT (lit'/, iii.'i iiirTi-, m.i cnnrcssi.in s'nrrAIrrail là . mais je
n'y nsslai |)as ! (I iiinti papirr! ilr\icii-; rcarlalf [KHir nniiitror comine je
roiif,'is!
Ma vocalinii ilrainatiinift-lail m'-i-dii tiMiipsili* IVlriis, il avait lanl (rnmis
dans la lillrraluii' ! Mni, j'aimais Imil. Ii's mrlmliamos oîi l'on sani;lotfflil
«l'iiii IhiiiI à l'aiilii' <'l ios v.imli-vill.'s où l'on pleurait aussi, A force j|o
iii-.\ Mais ].• mi-indrami! surtout un- fais.iil lialtre lo rœur et tourner la
trie, (■.'fiait II! bon temps du vT'i-* inrit classique, di'S traîtres poij^'nar-
diiil (!.• lions sciijneurs et retenant par la terreur i\ leur place, le temps des
or|ilielines assassint''es, des massacres, des empoisonnements, des ven-
geances, des ranlômes di! la vieille t<iur, des vieillards cllnr^l^sdc chaînes,
des ermites de la forint... Kii ai -je vu avec IHUrus. A l'Ambiiai, Ã laCnH*.
A la l'orte-Sainl-Marlin!... I..a 7'«> itflinmzf, la Morlf Virtmlr,\Viilltrlt
rniil, la .\fii>/tr ,/,- h fur^t, V Mijle des PijnWm, la T^tr dr mort, le
lO'iHitiils. le \'iini/)irr, le Solitnirr, li> Corrnjidor, llmi «/'/.«///*»/r, Sr/tt
/iritrrs, Vllonnrur ilum If rnmr!... etc. l'iMrns riait quelquefois, umije
frissonnais! J'en rtHais, j'ai toujours adon^ avoir peur!
«lonunent je devins actrice, c'est plus difllcile A ilin«. VoilA : le t\>'>\»\[é
d'Angouli^me qui f.iisait seinltlant d'aimer la peinture do IVtrus, m'avait
Le Dix-neuvii'tne Sit-cle.
déjà |irii|i(isi' lie ino faiii- riilror au ('.uiist-rvaluiri'. Il «■lail trop laid, le
di'pult', j'avais refusf. Mais quand je quittai IN-trus. un de ses amis,
M. Cussemard. qui avait toujours été très pcntil pour moi, sans récipro-
cité encore, je vuus jure, me fil travailler et parvint à nhlniir une pro-
messe d'enira.i^eiiii'iil à la l'drtr-Sairit-Martin...
Mon poêle, .Marc Cussenard. ou jjlutr.l M/ircus MriicrisxKs IWijresti'
comme il signait ses vers, était beau comme Pétrus, mais dans un autre
genre, le genre terrible et fatal ; il visait même
à la beauté sinistre, presque macabre, avec
son toupet pointu, sa barbiche en poinlr
infernalp, ses dents blanches qu'il décou-
vrait toujours dans un sourire dont il s'eflor-
çait de faire un rictus ironique. Je le revois,
serré dans un pourpoint noir Henri 111. ou-
vert largcinenl sur un gili't l'nnleur /Idiiuiir
d'en/cr. Il n'avait pas de montre et pour
cause, mais sur son gilet fauve, on entre-
voyait, lorsque le pourpoint s'écartait, deux
petites têtes de mort en ivoire suspendues
ù un vieux chapelet porté comnie une chaîne.
Mareus Marcassus l'Agreslu riinail des vers aussi truculents que les
toiles de son ami Pétrus.
L.V VILLE \ SAC
« ... Les braves lansquenets à rouge hallebarde,
De crever des bourgeois saoulés depuis l'assaut.
Veulent enfin s'ofTrir vie aimable et paillarde,
Femmes de cardinal, vins forts à plein boisseau.
Aimer, se dilater, devant Rome qui arde !... »
et il accumulait sur sa table des monceaux de drames en prose et en
vers que les directeurs de théùtre, hélas ! s'obstinaient à refuser. Enfin,
un jour, une de ces pièces, portée sans grand espoir à la Porte-Saint-
Martin, fut acceptée et mise en répétitions tout de suite ; c'était La fille
de l'alc/iimisfe, un drame très moyen Age, très noir et très féroce, où
il n'v avait guère moins de dix-sept crimes variés, écrit en collaboration
avec un autre ami de Pétrus, Alfred Boguin. qui signait Yvonnic Guin-
La Confettion d'une ancienne jeune aeiriee. 61
(Iiiiilas, lies riniiain-iaiirhcm.irs en six volmiics, à iluiiiitr la riî;\ri- quar-
taiiii- Ã tniis les lialiitiK's di-s lahitu'ts di- li-<-liiri-.
Dli ! les sratii'fs de ciillahurution, la nuit, a\<-i' du lafi' A pleine eafflière,
di's tTlals de M)i\ pour si» tiifttre i-n Irain. fl des nnips frappt-s par le»
voisins qui' n<ius i-in|iiVliions di- dormir! Je dis iioux, car je cullaliorais
aussi, en pr«''paranl le rad' !
lHi ! les riaiiieurs dr iiic< dt'u\ rninanliqu.-;. les belles discussions di-lxir-
â– Ic ...iml...l,.l.
dant d'ontliousiasiut'. Ii-s superbes rliaiils d'ori:ii.ii .irti-iniiic. les cris de
raf^e contre b- vil bour;.'eois !
— A outrance ! criait Manassus r.\f;reste, tous l'un aprt^s l'autre, je
les défie en cliaiup ilos, ces bideu\ et >.'rotesques bourgeois, et ces clas-
siqui's ridicules, tous, les jeunes comme les vieux, empaillés sous
Louis XIV!... Je demande leurs télés, diadénu'es de Ixtnnel.s de colon,
Ciiindoulas, il me les Tant !
— Ce qu'il me faut à moi. clamait duindoulns, c'est le mass.icrc des
coii\ entions sociales, l'ultime soupir, b- dernier rAle des pnjngés Iniur-
p'ois ! ô rêve, ô douce sensation ! m'nsseoir un jour, a\ec les .lulrcs grands
et purs artistes, sur les ruines de nos institutions...
— Non. je reviens aux sentiments doux de ma nature, reprenait Mnr-
cassns après un instant, certes, le \entre de la bourgeoisie aplatie doit
très justement nous servir de Tauteuil, mais je lui laisserai sa lélo e(
me coiiteiiler.ii d'un cbapelet il'on'illes bii-n cbnisies ipie je clouerai »ur
ma |inii.- i>n |iiiil<r,ii en breloipies...
Le Dix-neuvième Siècle.
— ('ontemplpz le vrrilahle tahlt'.iii ilti iiionili' : en lia< lliumanitr' épicc-
niarde, les l)oiirt::eois, viilfraire troupi'aii ili' t-Tcnniiilles coassant dans les
marais de rinibécillilé sénilo;t'n liaul. iarliste planant comme l'aigle,
rugissant comme le lion...
— El ne payant jamais ses conlriliutions 1
— Ni électeur, ni éligible !
— Seigneur suzerain de tous les cœurs de Icnimes 1 Ecrémant pour ses
harems, les maisons, hôtels et palais!...
— Halte-là ! m'écriais-je en sentant les pointes de la jalousie percer
mon sein, halte-lù! Je vous accorde tous les droits possibles sur les bour-
geois, mais sur les bourgeoises, c'est trop !
Oui, j'étais jalouse et jalouse des deux ! Ah je m évanouis de confusion,
vous avez deviné, n'est-ce pas ! Comment avouer, comment faire com-
prendre que j'avais le droit d'être jtalouse deMarcassus l'Agreste etd'Yvon-
nic Guindoulas ? Ne m'accablez pas. Ils étaient si beaux tous les deux, et
si pareils d'esprit, de cœur, de caractère ! Guindoulas comme Marcassus
avait vingt-cinq ans, une âme fougueuse de poète, de longs cheveax noirs
toujours voltigeant comme les serpents de la tète de Méduse, une redin-
gote élégante serrée à la taille, avec les larges revers de son gilet rouge
fièrement rabattus.
Ne leur devais-je pas à tous deux de la reconnaissance ? Tous deux
s'employaient à réaliser mon rêve, tous deux tourmentaient le directeur
de la Porte-Saint-Martin pour m'obtenir un engagement. Enfin, comme
la Porte-Saint-Martin attendait une pièce de Casimir Delavigne, roman-
tique en baudruche , (Quasipire, prononçait Marcassus), cinq actes en
vers que l'auteur n'en finissait pas de raboter, la direction monta en deux
semaines notre drame à nous, La fille de l'alchimiste.
On me donna donc un rôle de jeune ribaude amoureuse et naïve,
qui n'avait guère que trois phrases à dire au quatre et à mourir traîtreu-
sement poignardée au cinq. Eh bien, ce rôle infime, quand vint le jour
de la représentation, faillit sauver la pièce qui succombait sous les sifflets
d'une cabale. Il parait que j'étais très joHe en ribaude, que je dis très
bien mes trois phrases, et aussi que je reçus d'une façon très romantique
le coup de poignard destiné à un jeune seigneur pour lequel j'étais férue
d'amour.
Mon Costume de ribaude, c'était, comme tous les costumes de la pièce,
l'œuvre de Pétrus Ringard, gloire naissante du romantisme. Ce pauvre
/.'< Confetêion d'une am
l'i lui-, il iii'avail soi^'iu-i; aiitaril iiu'iui |<r<-iiiiL'r rôle, il mo disait en
iirL-iiil)iassaiil clans les «oins, — |i«»u\ais-i«- lui refuser cela ! — que j'élais
ruissrlaule d'iMouïsme. U e\a;{érait, rinsliiirl dranialiquu el l'Iiabitudc de
puscr venaient en aide à nicspeliles qualités physiques, j'étais siinpleineut
très Ix-lle, je piiiirrais uiùine dire très impressionnante, car je re«;iis après
Cille -il uli- scin-e jms mal de «liaiides déclarations, tant de mes camarade*
ItiK'icK', uiiiliro riitii-iilc, je tu Uclic en i'<iiiib.it >in(;iilicr.
de lliéà tre et de messieurs di- la lillératurr t|ue de fashiouablfs du bou-
levard, jeunes ou vieux.
Palmyre Cliaslelus, abandonner l'art et la poésie, allons donc! DOdai-
i;iiaiit mes adorateurs de la fasliion, ces fades belliUres pommadés, je
iniii lus souper avec mes romantiques, pour célébrer coura^:eu^emen^
Il c liMle héroïque el noble de Im /illr »/'■fiilc/iiiiiisti: Nous étions toute
une bande, tous jeunes, tous romantii|ucs i\ tous crins, el si le Cham-
pagne ne coula [tas i\ Ilots, c'est (pu> la bande entière manquait du
capitaux ; on se contenta d'un petit >in quelconque et de punch, et l'on
se rattrapa sur les toasts ipii m- coûtaient rien, ytielles ucdamalions,
quels cris, quel tapate !
Marcassus en faisant llamber un bol de punch proposait, avec uu rictus
salanique sur sa l'iKure, de marcher le punch en main sur r.\cadéniic
pour la brûler. Tous se levèrent enthousiasmés. Vengeance ! Vengeance !
.Mais (iuimloulas, bléuje encore des douleurs de la soirée. Qt observer
que les académiciens devaient A celle heure être couchés bourgeoisement
Le Dix-neuvième Siècle.
cl viTliieiisi'iiioiil rliiv. ru\. (l.iiis loiirs lits, et ()m'ciii lie l)rillor;iil que des
bà limcnls liidcux, mais rt'lativeiiienl innocents.
— Soit, laissons vivre encore MM. Aniault, l'iauMi- l.nnuian, Lava et
autres, cria Marcassus, aussi bien leurs flas(jues diairs de classiques
mollasses et vides ne sont pas un fourreau diurne de ma lame de Tolède,
je ne tremperai pas mon noble poignard dans la tisane de guimauve
qui coule lentement dans leurs veines, mais leur dieu, l'idole
horrifiquemenl emperruquce du temple, Racine, comment, messcigncurs,
comment nous venger de Racine ?
— A toi, Racine ! si tu as existe, et j'en doute parfois, car il est des
limites en scélératesse, si tu n'es une invention monstrueuse et baroque
d'académiciens délirant sous leurs bonnets de coton, à toi, Racine ! hurla
Guindoulas debout sur la table avec un couteau de cuisine à la main,
je te défie en combat singulier, ombre ridicule, à pied ou à cheval, à l'é-
pée, à la hache, à la plommée, à la francisque, à la dague, à la vouge, Ã
la roncone, à la guisarme, au fauchart. au godendac, au fléau, au gou-
pillon d'armes !
— A la bassinoire !
— Eh bien soit, à la hassmoire, quoique cotle arme à lui si familière
l'avantage considérablement!... Qu'il se montre, qu'il ose paraître, et je
le pourfends, je l'assomme!... S'il ne se rend à merci et ne consente
faire amende honorable en chemise et la corde au col, je le tranche en
deux hémistiches de la nuque aux talons, je l'écorche vif cl je rempaille
pour faire un exemple! ! !...
Racine n'osa point paraître, le lâche, et Guindoulas épuisé retomba sur
sa chaise. Seigneur! dans quel embarras me trouvais-je ! Guindoulas el
Marcassus, enflammés par le punch et la colère, dévorés par un fiévreux
besoin de consolations, me serraient dans leurs bras et pleuraient presque
dans mon corsage. Pctrus Ringard, aussi ému qu'eux, me disait à l'oreille
des choses que je n'entendais pas dans le tapage, mais dont je comprenais
fort bien le sens, de bien douces choses! L'ancien amour, il parait, s'é-
tait réveillé et mugissait dans son cœur, car Pctrus regardait les autres
avec des yeux terribles.
Pouvais-je abandonner des amis dans le malheur? Non, c'était impos-
sible ! Je profitai du moment où le restaurateur nous faisait des obser-
vations sur le tapage et menaçait d'aller chercher la garde, j'entraînai
Marcassus qui voulait descendre dans les catacombes pour essayer, Ã
La Confetâion d'un'
rorci: U'injiiri:s. de faire sur^^'ir l'uinljre de Itacinc. Nous rcnlrAiiicii épui-
sés dans tiolrc duiiii(;ilt;.
Le lendemain, lulas ! je (luiniais encore lursqu'un bruil de dispute me
révi;illa. C'élail (Juiniluulas el IV-lriis qui avaient pa<-»é la nuit à errer en
|iailaiil (le nmi el à maudire eu cliieur l'amour, la poésie, Kacine et la
paiivr»! l'almyre !
Mieiulés, aif-'ris, furieux, ils arri\aiiiil pnur rherclier (|uerell.' à Mar-
eassus.
Je ne compris rien d'abord aux explications embrouillées, aux reproches,
qu'ils se lan(;aienl l'im à l'autre, mais comme je m'étais levée pour les
séparer, je fus bieuliit ropoussée, brutalisée par eux, puis saisie par mes
i'Ik'Vi'ux i-n désordre et jtresque traînée sur le plancher dans une rage
leiriliiinc. dans une frénésie de jalousie féroce !...
tn^
^^ t^ >'
'â– ^'
LES VERS DU SÉPULCHRE
piralion de mon cœur. Hélas! hélas
Tout de même, faut-il aimer
une femme pour la traîner sur
le sol par sa pauvre chevelure
blonde ! Celui qui mavait tirée
le jjjus brutalement, c'était le
romancier Guindoulas , aussi
fut-ce avec lui que je m'enfuis
après cette terrible scène.
Mettez-vous à ma place, je
me trouvais cruellement em-
barrassée , pouvais-je savoir
au juste lequel, du peintre,
du poète ou du romancier,
possédait des droits plus cer-
tains ? Mon cœur sauta du côté
de Guindoulas, j'obéis à l'ins-
croyez-moi, jeunes Olles, pauvres
innocentes, le cœur est vraiment If plus mauvais conseiller que puisse
I.a Coiifeision d'une anciennr jeui
rlmioir une femme. Ab! je m'en aperçus bit- n l
rahlf ! <'.el liomiiic qui m'avait arrachée h ses rivaux |iaf 1.» clii:%cu\
avec urnr hrulaiili- (|ui- je pris, dans ma naheté, pour une puuMutu
marque d'amour, cd liommc me trompait!
Sous prétexte d'études sur le cœur des femmes du monde, sur leur*
mœurs i-t leurs sentiment», et sur les façons de tromper les maris prati-
quées dans la bonncsociété, — éludes indispensables, [nrall-il. pour faire «lu
mmau, — mon Tiuindoulas
me trahissait épouvantable-
ment avei- une dami; mys-
térieuse, la fenniie d'un
banquier, une furie liriuie
d'au miiinstrentc-cinq ans.
i'ourquoi m'avait-il traî-
née par les cheveux alors .'
pour ses études aussi jicul
être, sur le cœur di>
fenuues aimantes qui ne
sont pas du monde et ne â– - .
fardent pas leurs senti-
ments ni leur visafje!
In jour, la fenuue du
nimiile ayant voulu, parja-
lousii- ou sim|ile curiosité, surprendri- Ciuindoula- (iaii< <i>u petit loge-
ment d'écrivain, nous nous trouvâmes face h face. Deux lionnes, ou
plulnt une lionne et une tif,'resse ! La lioimo c'était moi, b tigresse
c'était elle, elli- qui, surprise de me voir lA, essaya un instant de
s'en prendre aussi .'i mes iheveuv et n'y pouvant parvenir se mit A
ravau'i-r parmi les iiapiiM< di- Ciuindoulas ! Le lAche, r«»slé tout in-
terdit devant sa femuji* du monile, «piand elle ne menaçait que m<>i.
retrouva tout son couraiie .i la vue du péril que couraient ses niaims-
irils et les couvrit de son corps.
A la suite de cette terrible scène, je me réfugiai toute «uingloLinie d»e«
Marcassus; il avait bien l'Auu' d'un poêle, lui. car il pardonn.i tout do
suite t't mêla ses larmes aux mieniu-s. Il m'avoua que lor* do la grande
scène doni ma chevelure avait tant soullerl, l'idée do m'assassincr ri de
se hu-r ensuite h- hanta peiulanl quelques jours. .\b ! qu'il est doux à une
IViimic (l'iii-iMiiM (lo tels sentiments ! Comme il m'aimait, lui ! Et il avait
litiiiiilù (l'a van» r la scène du meurtre dans une pièce de vers qui nie
parut un vrai chef-d'œuvre quand il me la déclama :
Avant que il'rli-nnjiler Ouolria la belle,
Ccsl la faux île la mort (lui tranche les amours,
Le paie Sléiiio voulut rêver prés d'elle ;
Aimer encore, aimer, ronfié par cent vautours!...
C'est la fau.\ de la mort iiui tranche les amours !
Je revenais ; tout était oidîlié. Duublc
bonheur pour lui, je l'aimais
encore et son volume de
vers « Feux et Flammes ! »
allait paraître. Il nageait
dans la joie. Il avait 800
francs, extirpés à la sueur
de son front à des oncles
et des tantes peu littérai-
res, et cet argent devait
servir à faire imprimer
luxueusement son volume.
Le soir, pour célébrer mon
retour, nous prîmes quel-
que chose sur l'argent du volume et le lendemain, comme il faisait
un temps superbe, nous partîmes cacher notre bonheur dans le sein
de la nature. Nous restâmes tant qu'il fit beau, c'est-à -dire pendant
trois semaines, à rêver dans les blés ou la verdure et à manger
des omelettes dans les auberges de village. A'i'e ! les huit cents francs
étaient un peu écornés quand la pluie nous fit rentrer à Paris. Marcassus
devint soucieux, il avait changé, comme le temps, et se mit à me tracasser
avec des scènes de jalousie flatteuses mais absurdes. Il me parlait tout
le temps de Guindoulas ou de Pétrus, et je ne pouvais, moi, prononcer
leurs noms sans qu'il me regardât soudain avec ses yeux terribles en mur-
nuiranl dans ses moustaches :
Orages et tempêtes.
Avant i|uc d'étrangler Onofria la belle.
Brrr ! On a bien raison de le dire, il faut se défier des gens dont les
sourcils se rejoignent en forme d'accent circonflexe au-dessus du nez. Les
I.ii ('on /''•Knioii il'iini' aiirieiinf jeune ariricr. HJ
soiinil-i (If Manassiis ili-vinronl de jour en jour plu- mj.- la
une fxislcnrr l'iK.uvaiilahlf. <Jm;relli;s fl rO|iroclie!*, <:ris cl Urin.-», J.:»i-.-
|Hiirs cl rngi-s, puis rhan^'L-iiiL'iit di; loii, protcstalion*), !><-riiii.-nt*, par-
tlmis accordés... Tous les jours culail nu^im- air, int^ino chaiiooti, non»
.lilimis di? la [lainoisoii à la violcncfi cl d<: la fureur à raUcndri.sç<-ni<-iil.
Il sf roulait à mes pieds ou liicn il nienaçail de nie poi;;nardcr ! Ht il
rm- Itallail! Oui, Man-assus me huilait. J'ai porté l<-s uiarques de s.s
4 ^^'
On (1 rociiur» au <-li«rboiuii. i
riiaitH cl il a jiliisieurs fois pu nioulrcr les Irnccs do mes onf;les. Mois il
INI- iliMiiaudait ensuite pardon en vers, en si boaux vers !
nul. lie, iiiipo ddon', pniTiim, (leur «livinc,
Un hi.r, Kriii<;niit d«» dmib, j'ni hlauplivim' l'onioiir!
I.iiliii. à force de >!rincer des dénis, comme il disnil. arrivi\s tous 1rs
il.iu A réiiervenienl, — il |iron>inçait désespérance — nous primes le seul
parti (pii nous parut raisonnable pour en finir, nous convînmes de nous sui-
ciiler euscinliie. (irandc discussion pendant huit jours sur le moyen A eni-
pl"\i'r p.iur sortir de ce triste nionde. l'oifinartl, noyade ou pol.son? Tout
cela était tii>|i dnuli.ureux ou pas assez propre. Je proposai le charbon.
70 Le Dix-neuvième Siècle.
(tii s"oncl>rl après avoir alhimé son piMit foiirni'au don quille celle vallée
de larmes sans Irop s'en apercevoir, c'csl 1res convenable et c'est poé-
tique. Le charbon ou rien. Marcassus qui préférait le poignard fut obligé
de céder.
Un soir après un bon souper pendant \i'(\\ir\ Marcassus cul des éclats
de gaieté macabre, tandis que je soupirais plongée dans une mélancolie
bien naturelle, j'allumai le charbon. Marcassus arrangea une mise en
scène sinistre; avec son poignard il cloua sur la table, parmi les assiettes,
le manuscrit de son volume de vers dont il avait changé le titre: Li/rc
posthume! puis avec un charbon il écrivit sur le mur en grandes lettres :
Mort au dix-neuvième siècle !
Je me réfugie dans ton sein, ô Néant !!!
11 marcliail à grands pas en déclamant des vers, dans la chambre ini'n
calfeutrée ; je m'étais étendue sur le lit, assez coquettement habillée avec
ma plus belle robe et ma plus belle collerette. Une petite fumée bleue
sortait du fourneau et je la regardais, avec un redoublement de mélanco-
lie, tourner, virer, monter lentement au plafond. Ma vie filait avec elle;
je sentais déjà un violent mal de tète; d'ailleurs les préparatifs seuls
m'avaient donné la migraine.
Tout à coup, comme je soupirais malgré moi, Marcassus bondit sur
son manuscrit et arracha le poignard.
— Ce n'est pas ça ! ce n'est pas ça ! rugit-il.
J'eus un instant de vive terreur. Je crus que, renonçant au charhnn
trop lent à son gré, il voulait me poignarder et se percer le cœur ensuite,
mais c'était autre chose.
— Lyre posthume ! grondait-il, c'est plat! c'est bourgeois! c'est épi-
cier ! Je déchire ce titre et j'intitule mon œuvre poétique :
LES VERS nu SÉITLIilIIIK
Entends-tu. ô ma Palmyre. quelle belle inspiration! « Les vers du
sépulchrc! C'est romantique, ça, Mort de vie! Ce qu'il faudrait, c'est une
vignette ù la Devéria ou à laCélestin NanteuU. Je la tiens, je la vois : un
spectre soulevant la dalle du tombeau, un spectre aux yeux caves qui me
ressemblerait, avec un poignard planté entre les côtes cl une niandnliiie
La Confennioit il'
Je vulc chez IV-lrus lui ruiniuander ma
il.m-i ses doif;ls de snuolelt<
\ii.'iieUe !
l'.l Marcassiis, oiivranl préripilanuiienl la porle, descendit au prand
L'.ilii|t, sans plus penser îi moi, oiililianl que j'étais là , en train de uj'as-
piiyxier à cause de lui!... G's poètes, qui;ls éfjoïsles! Ah! c'est conime
cela, je m'en irais sans lui dans l'autre monde.' Mourir seule, jamais
tic la vie ! Ah mais non, je ne pars jilus! Tout riourdie déjà , je me jetai
en lias du lit, je portai le four-
neau dans la cuisine et j'ou-
vris les lentHres toutes fzran-
des! L'uir frais entrait A fluls,
et en mèrm* temps dans mon
cœur l'amour de la vie. (l'est
beau et c'i'st lion, la vie, le
soleil , les champs , les petits
oiseaux!... Affreux Marcassus!
ail. il est allé chez l'étrus, eh
liien, j'y vais aussi !
I",n trois mimites, j'eus faituii
p iipiet de ce (pii m'apparlenail
cl après im coup d'œil à !af.'lace
pnur Voir si je n'étais pas Imp
déniilfée, je quittai celte mai-
son où j'avais failli trépasser.
Huelle scène chez l'étrus où
je Irouvai Marcus Marcassus en train do détailler son idée de vignette
à soti amien ami. quelle scène! (piello explication 1 l'étrus prit mon
parli, II- feu couvait toujours sous les cendres. l'our en finir il consentit
à exécuter la vignette. Marcassus partit tranquille et consolé avec son
maimscril el je restai chez l'étrus, luun premier amour !
hroiiUspl
I |mh>sio> lie Marra»»
Uuai-je encore A vou.i avouer sur cette époque de ma vie? Je vivais
tiaus un milieu aimable et charmant d'artistes ji-mies. chevelus et éche-
velés, étiucelanls, frénétiipiement romantiipies ou romantiquement frt^né-
licpies connue vous voudrez, dans un milieu qui pouvait passer iH>ur le
rovaume ou plutôt pour la répuhlitpie de la fantaisie. On n'avait pas tou-
jours le sol. mais ou s'en vengeait noblement en ne le plaç.int pas sur
Le Dix-neuvième Siècle.
le graïul livre. Tanl pis. au iliahlf les l)uiii'L'ei)i?, les bourgeoises el les
hoiirgcoisilions !
Pélrus avait en ce lemps-là un alelicr somplui-usemcnl meublé de ses
toiles, de deux ou trois salades et de quelques hallebardes bien fourbies ;
ses amis y arrivaient tous les soirs par bandes et nous donnions des soi-
rées littéraires tous les dimanches depuis midi jusqu'au lundi matin, avec
rafraîchissements suivant l'état de nos finances. Quelles bonnes soirées !
Quel entrain et quel train, lorsque après une lecture de poésie ou de
prose également truculentes, également « cauchemar de juste milieu, » Ã
faire dresser des crins sur des crânes de notaires chauves, on se trouvait
un peu surexcité. Il n'y avait pas à se gôner, puisqu'il n'y avait dans la
maison du haut en bas que des épiciers qui nous considéraient comme
une bande de sauvages et nous ne nous gênions point.
Nous étions avec eux toujours en guerre ouverte, naturellement, surtout
avec le monsieur de l'appartement immédiatement au-dessous de l'atelier,
un ancien magistrat, triple bourgeois enfilé dans sa cravate blanche, sec
et raide comme l'injustice, qui voulait absolument nous faire décamper
sous prétexte que nous troublions ses insomnies. Il passait, le pauvre
homme, ses jours et ses soirées ù ruminer dans les recueils de jurispru-
dence les doux souvenirs de sa belle jeunesse au palais de justice. Est-ce
que ça nous gênait, nous ? est-ce que nous nous en plaignions ? nous n'in-
tervenions pas dans la vie privée de ce reraâcheur de codes, pourquoi se
mêlait-il de la nôtre, je vous le demande ?
Henry Monnier qui était des amis de Pétrus et venait souvent nous
voir, se chargea de nous venger.
Un jour notre voisin reçut la visite d'un horrible individu, bouffi, rasé,
l'œil ignoble, traînant la jambe et liideuseraenl accoutré.
— Mon magistrat, dit-il, quand il eut, malgré la bonne, pénétré dans
le cabinet de travail du voisin, c'est moi, vous ne me reconnaissez
pas?
— Non, dit le voisin étonné et déjà effaré de la visite.
— C'est étonnant, voyons, mon juge, regardez-moi bien?... cinq ans
qu'vous m'avez adjugés autrefois, il y a longtemps, cinq ans pour une
vétille, une affaire d'effraction, la nuit, dans une cambuse habitée, que
je m'y étais laissé entraîner, vu ma jeunesse et que je ne possédais pas
mon code sur le bout du doigt, comme vous !... Me remettez-vous, main-
tenant? après ça vous me direz que vous en avez administré autant à bien
Il
IN» Looi vv ]o\:t !>i mxitiir »ovi»M!>ii»
<>• anetenti'
CJ«-«»^>t;S
(1, mires! Mais moi, je m'ai loujoiirs souvenu de vous, quand on a débuté
avec quelqu'un ça vous lie pour la vie ! c'est sacré !
— Enfin, qu'esl-ce que vous voulez? dit le mag^islral songeant déjA Ã
se débarrasser du j.'redin avec urn; pi^-cc de quarante sous.
— Voili^, mon juge, voilà , reprit l'autre avec une voix pleurarde, v..ilà ,
après mes cin(| ans, j'ai
encore fait des béliscs, mais
j "avais compris votre leçon .
j'ai risqué que de siinpl- ~
escroqueries toutes pures,
mais sans gros hénéfice,
vu (juc la vie est si clière !
riii-; de (|Uoi joindre les
deux bouts !... I)i\-huit
mois ou deux ans tout au
plus, d<! temps en teMq>s,
que ça m'a valu en f.'uise
de boni!... maiiileiiaii'
vcius voyez conimi! y- sm
iii|ipé,ladôclie, (pioi, vf>ii-
Cl innaissez ça, si ce n'est
p.ir vous, par des amis au
11)1 il IIS... Plus même moyen
di- iVicuter de la siuqjle
el honnête escroquerie...
avec mes frusques, ça ne
pniidrait pas... j'ai donc
pensé avons, mon |iremier
juge.A vousipii m'a ajqtris le code, et je m'ai dit qu« vous no luo laisse-
riez pas retiunber dans les afTaires d'escalades...
Le voisin ahuri réllécltissail. S'esquiver pour envoyer la bonne clior-
ciier la police, c'était peut-iHrc «Inngereux, le gredin pouvait se fdchor ;
d'un autre côté, capituli>r et donner au forçat «pielques bardes de .«a
garde-rob.' ainsi qu'il send)lait le demander, c'était grave. \"*''^'"- ""••
vieille redingote de juge entraînée A des actes criminels, p i
escroqueries, les aidant puissamment même, grûco A sa ri-,
revenant en>uite au tribunal, du mauvais cùlé, non, c'clail iinp
li<>iiiaiic<< di^dièc k l'almyr».
Le Dix-neuvième Siècle.
— Vlà donc, reprit li- furçnl, ce que ji.' vous dciiiamlorais, de nie
iT(|iiinqiier, c'esl-à -dire de n)"aider à me requinquer jiar le travail, car
je ne connais que ça, moi, le travail ! J"ai une belle écriture, on me l'a
déjà reprochù pour des affaires de sif^natures en imitation, vous me trou-
veriez une place, pas bien grosse, car je ne suis pas exigeant, que je la
remplirais en conscience, et que je vous ferais honneur pour sûr... vous
me devez bien çà , voyons, à un ancien client...
L'ancien juge eut beaucoup de pi-ine, avec quelques vagues promesses,
à se débarrasser du (luidaiii ((ui parlil en proineltaiit de revenir dire un
petit bonjour à son bienfaih'ur »■( se rappeler A son souvenir ([naiid il
passerait dans le quartier.
Quinze jours après un gaillard barbu, l'air brute et insulcnl. la li-nre
allumée par l'ivrognerie et par tous les vices, se présenta un jour que le
magistral était sorti, inquiéta longuement la bonne par ses questions sur
les habitudes de son maître, sur sa fortune, sur son argenterie, et s'en
alla en laissant des traces de cire à la serrure d'entrée. Il vint ensuite et
successivement à quelques jours d'intervalle deux autres individus à mine
d'escarpes ou de filous qui eurent de longues conversations avec le
portier et se donnèrent l'un pour le Ois naturel et l'autre pour le neveu
de notre voisin.
La Confession d'une
Cl' qui sliipéfln le plus li; pauvre portier, c'est qu'il vil monter le»
(Ilmi\ (!scot;rilles el ni;l<!s vit Jamais rtMicsrcnjIrc. bien que chaque fois il
l'iil Tait liî guel à la porte de sa In^i-.
1,1' Turçal liliérr, le ^'aillanl hurl)U, le fils naturel «-t le neveu, c'était
loiil siinplenii-nt notre atui Monnier qui se costumait dans l'atelier de
l'rtriis i-l aprùs la visite au-dessous remontait chez nous sans bruit. Notre
voisin, h-t'-s inquiet, se cadenassa chez lui et fit enqih-tled'un (.'rand chien
diiiit Ifsahoirrnenls acconqiau'naicnl souvent, en sourdine pour nous, nos
criais de ^'aieté ct devaient bien ennuyi*r son maître! Nous étions ven^én !
Je me suis laissé entraîner (lar cette lii>toire île mystification parce
que je voulais relarder un aveu (|ui me i:oùte ! Je l'ai dit, nous étions
louli' inie bande d'artistes aimables... et aimants. Chacun avait son
.unie, sauf un, le musicien Sléjilian Mirai, doux et timide, fientil ^'arçon.
mais éié^'iaque connue im jour sans pain. Il m'accablait de déclarations
nmsicales au ne/ et à la barbe de l'étrus, i|ui ne comprenait pas et qui
il'ailleurs se mo([uail bien de la musique. Sléphan avait fini par appor-
ter son piano à l'atelier sous prétexte di; l'enlever à ses créanciers.
— C'est (pie je ne réponds pas des miens, avait dit l'étrus pour toute
nbjei'liiin.
Doiii- fi' Sléphan élncnbrait chez nous un tas de romances ou de
valses inlilulées: IV/A/'^/ev »v//«/y//v<,le Sijwli'iii' df hi Fiaiin'i', romance,
hjiiui'i rt /mi/t/is, vii\ Il avait mis en musique toutes les poésies de .Mar-
cassus et l'élnis lui dessinait des en-tétes en lilho^raphie. Lor^squc Sté-
plian, [iris du mal de c.inqiosition, se mettait au piano, l'étrus Ir^s cou-
raf^eux continuait à peindre sans broncher. Tape, mon bonhonune, ça ne
me (.,'éne pas plus cpie si l'élait Au rlnir tir lu hiitr! Va pourtant, «l'il
a\ait su que clia(|ue note do Stéphan était ime déclaration d'amour et
(|ii'il cliercliail à m'attendrir en nmsique. Oh ! craigne/ la musique, c'est
lin art daiiyereiix ; bien lertainement le serpent (|ui tenta Eve dut lui
chanter quelque langoureuse romance. Je résistais, mais je sentais mal-
gré moi la musii|iie de Sté|ihan m'eni;ouniir le cœur, d'autant plus qu'il
est tout de même llalteur de voir chaque morceau paraître avec une
deilicace imprimée:" /•.< Tî/iomim, romance dédiée A M"* l'alniyrc, de la
l'cirte-Sainl-Martin. •• Je ne sais ce qui serait arrivé si tout A coup
Sléphan ne s'élail laissé pincer par les recor«el mettre A C.lichy pour de»
billets oubliés.
l.e cliartiii- elail rompu, je ris au ne/ de Stéphan quand il <
Le Dix-neuvième Siècle.
mois aprO* avoc un opôra compos(5 sous les verrous. J'aurais dû rire éga-
lemenl au ue/ de Garrigues, le sculpteur, qui ne pouvant me témoigner
sa flamme en musique, cherchait à me la montrer par des petits cadeaux
gracieux, tels qu'une ti^te de mort arrangée en vide-poche ou le moulage
de la main de Papavoine monté sur salin rouge. Mais je venais de me
disputer avec Pétrus et aujourd'hui encore je ne sais vraiment pas tout
à lait jusqu'où j'ai pu aller dans ma colère et mon égarenirnl. Pourvu,
Seigneur ! que ce ne soit pas trop loin.
Heureusement Pétrus ayant témoigné du repentir, je laissai mon
incandescent sculpteur m'atlcndre à la voiture de Sceaux pour une par-
lie projetée à Robinson et je me jetai dans les bras de Pétrus. J'appris
plus tard une chose horrible : Garrigues sculptait les portraits de ses amies
en gargouilles de cathédrale; on en peut vdir toute une série le long
d'une balustrade à l'église de X...
Je l'avais échappé belle !
imisicicn Sleplian Mirai.
~n
LE DEPUTE-BANQUIER
A la l'ortt-Saint-Martiii on npOtail la Tour de Nc<le. U bonlicur ! on
m'avait distinguùc dans le drame do Guindoiilas cl j'avais un r<'>Ic, pas bien
long encore, mais un vrai rôle. Dans le jour ji' jiosais Iai Fiancée d'A-
In/ilox itliiinint sur le corps iff smi nniuiil, nii (ahleau dont l'idt^c était
venue à l'élnis m me eontemiilanl pendant une crise de larmes, l'n
lahleau superbe, Pétrus le disait bien. Jamais Delaeroix, Dév^ria ou Bou-
langer n'avaient mis de les nililances sur la toile, jamais ils n'avaient
fait llandjoyer et rugir les roub-urs tonuue elles nambi'vaitnt il rugis-
saienl dans rolla /imirrr t/'.[f>;/i/i)x.
Le soir, au tlu^Alri', je paraissais dans le nMe de la Femme milèe qui
vient dans la lavcrnc d'Orsini donner rendi-it-vous aux jriuicsgculiUiionmics
distingués par Marguerite de Htiurgiigue :
• — Seigneur capitaine, une dann- <pii ainn- l'épOc vous Irtiuve bonoc
n Devant la seionde lour du Louvre, A llieure ilii couvre-fou... un
lionune vii-ndra A vous el dira : Votre main?... Vous lui niontrorci celte
bague et vous le suivrei... •>
Surees entrefaites, le banquier député d'.Vngoul^me qui jadis m'avait
voulu faire entrer au t'.ouservaloire, m'ayaul revue A la IV»rlc-Sainl-Mar-
liii, n-viiil rlnv. l'itrus sous un fallarieuv prétexte.
Le Dix-neuvième Siècle.
— Jeune homme, dit-il, j'ai vu vos œuvres, vous ne suivez pas la voie
ilroite et saine indiquée par vos illustres raailres de l'école, mais enfin,
sous vos égarements picturaux, à travers les tendances fâcheuses d'un pin-
ceau emporté par une fougue tumultueuse et quelquefois indécente, l'œil
du critique, de l'impartial critique, dislingue quelque chose... j'oserai dire
un je ne sais quoi... une sorte de... enfin, qui fait que je m'intéresse encore
à vous et que je pense obtenir delà haute munificence de noire beau dé-
partement une commando importante pour l'holel de ville d'Angouléme.
Pétrus était content. Pendant qu'il retournait des toiles pour les mon-
trer au député, le vieux serpent trouva le moyen de me glisser quelques
mots à l'oreille:
— Je vous ai vue, bel ange, vous êtes adorable !...
Puis à Pétrus qui se retournait, car il avait l'oreille fine : Hem ! hem !
oui, mon jeune ami, travaillez, progressez... hem! hem! faites de la
peinture moins... plus... en quelque sorte plus distinguée... le départe-
ment aura l'œil sur vous !... — Adorable, bel ange, et adorée !... hem !...
hem ! Travaillez, jeune homme!
A partir de ce raomenl-là , plus de tranquillité. Le député d'Angoulème
venait nous tanner à tout instant; il demeurait justement dans la rue Ã
quatre maisons plus bas. El il fallait le ménager, car c'était un homme
considérable, un gros banquier, un monsieur du gouvernement, le dis-
pensateur des commandes rôvées, des grandes décorations pour les
édifices et les palais, dans lesquelles Pétrus pourrait étaler toutes ses
grandes idées à la flamme de son génie. Cela semblait dur à Pétrus et
surtout aux amis qui venaient à l'atelier, tous romantiques ou bou-
singots; la présence du député les gênait dans l'expansion de leurs
enthousiasmes, les forçait à modérer un peu l'outrecuidance de leurs
théories, et cela leur était d'autant plus douloureux que Pétrus avait
défendu de le faire poser, trop visiblement du moins.
Comment, sans un esclandre préjudiciable à Pétrus et à l'art romanti-
que dont Pétrus voulait planter le glorieux drapeau chez les bourgeois
ennemis, dans Angoulérae épouvanté, comment me débarrasser de ce
monsieur qui n'était ni jeune, ni beau, ni artiste, et qui s'obstinait à sou-
pirer sur mes talons, à m'écrire des petits billets que je ne lisais pas, et
à m'cnvoyer des bouquets dont je rafraîchissais régulièrement le nez du
brave savetier notre concierge, enluminé par cinquante ans de gouttes
matinales !
/. " ConfetHion d'une ancienne jeune aetrirr
Qn.mrl je voyais arriver ce (l(;|iut6 avec son loupel pr/iU-nlieux el »c«
airs iiii|iorl.iiils, ji- frùmissais d'horreur, il rac semblait apercevoir la
qiiiiiti'ssoiice Je citui cenls épiciers ! Kl sa mhu- f.:^rave quand il parlai! Ã
l'iHnis, l'I ses cli^^ru-nienls d'œil f;r"lcsqiies de mon côlé, el ses diklara-
lions piUeuscs! Cane pouvait pas durer! Itijour il alla trop loin. Sachant
(pio IV'lrus devait sahsenler pour aller entendre chez Victor Hugo la lec-
ture d'un drame nouveau, il m'envoya un joli chapeau et me pria de
le rerevoir le soir dans l'atelier de l'étrus.
Je montrai la lettre à l'étrus qui hoiidil furieuv. Ah! misérable bour-
^'eois, double notain;, triph; épi-
cier, tu oses t'attaqui-r aux arts,
à l'artiste sacré ! l'ar notre bonne
dat^ue de Tolède, lu en f;ardoras
éli-rneileiiient ri-iiieiidirance il re-
p.nlir!
Sur mes iiislanifs, l'clrus cun-
-iiilil ccpeiidanl à ne point faire
Iniiiner |i;s choses au lra^ilple, il
iir piiiuTendrait pas le député, il
s'en \eii-;erait par le rire, humé- i.,., i.,.,„ ,. ,i„ .i,.,.„i.- ,i .\ntfn„io,„r,
liialetiii'ut (piehpies amis l'ureiil
ntiivMipiés, Ions pfiiitres, poêles ou étudiants, et l'on prt-para une petite
mise en scène. Je m'habillai coquetteuuMit, je mis le chapeau envojé
par mou soupirant, je plaçai sur mon canir di's (leurs de son bou(piel et
J'allendis en ré|iétant sur ma chaise les petites mines cnfuses et embar-
rassées avec lescpielles je devais recevoir le ridicule roquanlin. l'étrus
et ses amis s'étaient dissiuudés ilerriùre des chevalets ou sous des dra-
peri<-s; dans les coins snudires. une petite lampe éclairait îi peine le
;;rand atelier, un simple lumiuuou «pie le député devrait pn-ndn' en
l'iilranl pour l'éluile du ber;;er.
A l'heure iuiliqui'i' par sa lettre, un petit coup frappé A la porte
annonça l'arriNée du grotesque chevalii-r. Ji* nie lev.ii el j'allai ouvrir
duiitemi-nl. C'était lui, be.ui comme mi astre, la min<' triomphante, une
lleur à la louilonniére et un gros bouquet A In main. Je ne dis p«» un
mnl p.iur hi« pas lui éclater di" rire A la figure, mais j'eus la force do
minauder, de p.iusser de grands soupirs en plaçant n«a main sur mon
cicur ci.inm.' p«>in- en comprimer les battements.
80 • Le Dix-neuvième Siècle.
— Bel angr ! bel niiirc ! tlil le dépuU' en e^ssayanl de iiremlre ma main
pour la porter à ses lèvres.
Je m'assis devanl la lainiie sur le divan. Il se laissa lonibcr lonrdenienl
à cùlé de moi. Gros éléphant, va !
— Bel ange ! bel ange! répéta-t-il... il est parti 1
— Oui, soupirai-je tout bas.
— Chez ce poète, entendre la lecture de cette horreur?
— Oui...
— Bel ange ! bel ange !
Il ne trouvait rien autre chose à dire, l'éloquence ne l'étouffait pas, il
lui fallait sans doute la Chambre ou les réunions d'actionnaires, mais il
couvrait ma main de baisers. Cela ne faisait pas l'aCTaire de Pétrus qui
avait espéré s'amuser aux discours préliminaires du monsieur, aussi
avança-t-il le moment de son intervention.
Tout à coup, le député répétant encore son « bel ange ! bel ange ! » un
jet de flamme brilla, une douzaine de fusées, sifflant à travers l'atelier,
éclatèrent à la fois; en même temps des roulements de tambour, des
sonneries de cors de chasse, des coquericos de coqs enroués et des beu-
glements musicaux sortirent de tous les coins, et Pétrus se montra avec
sa demi-douzaine d'amis.
Pétrus pour la circonstance s'était coiné d'un casque du moyen âge et
brandissait une farouche colichemarde.
— Ha ! ha ! ha ! clama-t-il pendant que ses amis reprenaient leurs
musique.
Mais le député renversé sur le divan semblait à moitié mort de peur,
on n'avait pas le temps de s'amuser avec cet homme, il menaçait de
s'évanouir pour tout de bon.
— Tète bleue ! Ventrebœuf ! Cornes du diable ! Par la belle-mère de
messire Belzébuth ! s'écria Pétrus cherchant des jurons terribles, il me
semble, beau seigneur, que vous manquez notablement de ce que j'ap-
pellerai le vrai courage civil... Notre sire le roy est bien loti s'il n'a dans
ses conseils que des cadets de votre trempe !... faites donc tête, cornebœuf!
faites donc tête !
— Je vais vous expliquer... gémit le député, je vais vous expliquer...
ne faites pas de scandale, c'est un quiproquo...
Le tambour battait toujours, les cors sonnaient et les instruments bi-
zarres, les vieux serpents de paroisse beuglaient à réveiller toutle quartier.
r^'mwi
*T-^—
La Cuttfeation d'une
\.\', (It'-pulùni- Iruuvuit pan plu» fucilciiK'nt ses iiioU pour ses cxplicaliun»
<|iii! polir SCS (Icclaraliotis. Il n'j;.ir(lait la port»* fl ilicrcliait le; moy«-n de
s'rs(|uivcr.
IVHrus eiil uii<; idée,
— Très dallés de voire gracieuse visile, illusln* !>ei(i;Tieur, inelTuljle el
séiénissiiiie hélllre, nous voulons vous rendre politesse pour politesse,
nous allons vous reconduin' en grande eérénionif eluv. inadume votre
"'|Miii<i'... à seule lin (|u'elle n'iMi if;ni>ri' ! déilara-t-il.
Les autres appuyèrent
instruments. 'Tv;''"^' ~
— Vive le députe 1 sive le u.iuMrnenieul !
C.iiKl minutes aprt»s Unis étaient dans la rue. iVlriis tenait le député
par II- liras, ses amis suivaient en lornant eflrojaltlenient, mi grand
ilialii^senient des voisins. I,e député ne demeurait pas loin ; les fanfare-
axaient attiré le eoncierge et sa fainille devant la porte, la thuipe n'eut
«luïi prendre l'escalier. Sur le palier du pn-iuier étage, aprt^s a\oir sonné.
luute la liaiide s'arrêta pour une dernière aubade. Toutes les jKirles
s'ou\raieiil daii- la maison mise sens de^slls dessous pur cette luusique
It
Le Dix-neuvième Siècle.
clIrnN.ililc: siMil.- la |initc (In (l(|iiilc notait IVniirc: cmI'ui ellr s"oiivnl...
Di'S cloiiii'sli(|Uc's. la II' (• lin (lr|iulr cl iiii iiiùiisifur jpariirciit. la mint;
efTaréc...
Lo nionsirur. t-"rlail (luiiidiiulas ]>' n.iiiaiiciiT. nuire ainiiii ami.
Pi'lriis le ronanla un inslanl. Timl ,'i iun|i il cuniiirit. il iclala dr iin>
et drgrinunla rcscalicr avoc sa haiidi-.
Panvrr dr|Milr : nMH< (■•lii.ns vcn-r-s d'a\aiii-i\ Cniiidoulas ('■ludiait les
femmes Ju uiunde cIh/ lui ;
Pétriis Kingard.
PRINCESSE!
■< — Tipii -crrcl esi lin ilo ics puisuns, Itiiritl.in... Il y a dans celle
|iri-iiii un amiciii de Icr pan'il à celui-ri, des murs aussi sourds cl aussi
tpais ([ui- iru\-ri. des iiiuis qui t'-louircnl l<-- ■••- •■'-•• '■-
saUL'Iuls, ahsorheul rat-'ouie... •â–
'• ... Il vuiiilriiit iiiirux |iiiiir vnus ii
Aiiachcr leurs pi-lils citià iimi .-.lii
^ nir/.-vou« co que c'esl qui' iliiiVi ~
ligri'» nu-nii'
t'.rst iimi i|ui dis i-i-lu, «-'est iimi i|ui lai- Miiuu' rili' iji- lUmr^o^no
dans la Tniir di- N<'sii> et iloùa Sol dans llt-rnani. non pas îi Paris, mais
à lîruM'Iifs, i»ii j'ai liinivé un enjjajçt'nifUl pour jiuiiT l<'s prt>mit>r( nMc»
ijuaiid je iiif suis l>riiuillt'M> avrc IV-lrus, rnr, nmins df (jualrc ou cinq
iiiiiis aprt-s l'alTain' du drpuli! d'.Xn^oulAmo, nous eânios «•noor».* quoliiuos
pi'lilcs «piiTflU's à la suili» dfsquflli's nous primes n<ilrf vol. moi pour
l'.ruxoili's, lui pour l'Ilalio, à pifd a\i-c un ami »'l I ,'»(»(> francs A «-uv
(liMi\ — di' ipioi vivri' un an dan> la palrio du Tilion <'l du maianuii.
Oiifi succès i\ KruM-llt's ! Ne ri-grellfrai-jr pas oos applaudi»SfnuM)ts
d'un pulilic idohUn; lorsque i«i si-rai ^rando-duclifsso. no rfj;rollorni-ji«
pas, quand la froidi- (''liqui'Ui' dos cours p(>.sora sur moi, ma Im-IIi'
liliorlo, au dnii\ li'inps di' ma jounosso .'
I.e nix-neuvième Siècle.
lu jouiii' prince allrmand, le i:raii(l-iluc de S..., qui s'ennuyail en son
grand-duché, faisait son tour d'Europe ; il passa par Bruxelles, me vit
dans doiia Sol et dans Marguerite. Le premier soir il me fit complimen-
ter par un chambellan, le second soir il vint lui-mi'^mi' m'apporter le
témoignage de son admiration, le troisième soir...
Le troisième soir il se roulait à mes genou.\, me déclarait son amour
tantôt en français, tantôt en allemand, avec des soupirs, des sanglots et
des rires... Il était à la fois gai, élégiaque, passionné, larmoyant, naïf,
malin, rêveur... 11 arrosait mes mains de larmes, il menaçait de mettre
le feu au théâtre pour m'enlever, il me faisait des vers allemands très
tendres à ce qu'il paraît, mais qui pour mon oreille en disaient tout
autant que :
« Ouachte ouaclite ouachte ouachte... «
OU des vers français un peu irréguliers mais bien tendres aussi :
« L'amour tout plein mon cœur, eliérie, douce petite colomlie. «
J'arrive à la fin de ma confession, je n'ai plus rien à me reprocher,
pas ça!... Malgré ses transports, malgré ses vers français et allemands,
je tins rigueur au grand-duc. Le ciel récompense toujours la vertu, je le
vois bien, car l'amour du grand-duc a grandi et s'est purifié à ce point,
que rompant avec toutes les traditions de son antique race et avec les
vains préjugés de sa caste, il m'a demandé ma main, — pour de bon.
Après avoir essayé, avec une magnanimité dont le ciel me tiendra compte,
de le détourner de cette idée qui pouvait lui susciter des embarras dans
son grand-duché ainsi que dans sa famille, j'ai fini par me laisser tou-
cher. Je vais être grande-duchesse. On nous marie dans deux semaines.
J'écris cette confession dans le petit château de Z..., que Frantz Karl
m'a donné en y joignant, par une attention délicate, le titre de baronne,
qui me va bien... en attendant. J'ai avoué toutes mes fautes avec une
parfaite contrition et une résolution très ferme de ne jamais retomber
dans ces abîmes où le péché se dissimule sous des buissons de fleurs
embaumées.
Toutes ces pâquerettes, toutes ces roses, toutes ces branches de lilas
qu'il me semble voir quand je jette un regard en arrière, ce sont, malgré
leurs grâces et leurs parfums, autant de péchés dont je dois me repentir,
dont je dois demander pardon au ciel, avec une contrition aussi parfaite
/.'( Conff sinon d uni' ancienne jeune artriee. K5
(|ue jMissil)!»', el enfin — ic qui nu- *ora |M-iil-^lre la jjIih dun* \i(:n\-
li-nce — que jf di-vrai uiiblier, ouMier i jamais !...
l'almvn- <;iiasthis, It.iMnri'- «If Z...
La ronfi'ssion qu'on vient de lire a éU- IrouvC-e dans 1rs pa|>iers de
M. l'ifrn- Itin^'ard, un vieux peintre qui dunnuit des leçons de dessin dans
qiiil(|ui> |Mii>iiiiiii.ils de jt'Uiie«; (It-nioiselIfS, déct'di'- vers JHT'J, en lais-
sant M. Pont.i, son arriîre-r.iusin. pour unique lii^rilier de lous se»
liiens, les(juels consislait-nl surluut en vieilles toiles empik^es dans son
petit atelier.
IVtrus IlinLianl avait-il donc ahusé de la lonfianri! de M"* Polmyre
Cliasti'lus l't fjardc sa eonfession '.' Cela semble Irùs probable. A ce
manusiril élaii-nl joints : 1" un petit portrait sur aoier extrait de r,-l/»Mrt-
luirlt tli' (inlhn de IKtlD n-présmlant. .S". A. S. Palmyra ijrou llerzoyiit
ion S.... uiif viiiil.' dame ii figun- majestueuse; 2* une lettre ainsi
Mnnsi.ur,
" Iii hasard a fait pnmonrer aujounriuii votre nom devant moi el co
nmii a rappeli» soudain toute saji-unesse au vieillard mon»»o el t;rugnon
Di.r-nriivirmr Sii
« Ktes-vuus U' lils, le parcnl ou ^implciin'iil riiniiiunymc tle l'rlrus
Hinyanl. in-inlri' roiiiaïUiqui- dus L'iivinms de 18."10, celle helle, lieuieusi.-
et Imnineiise époque qui. dans notre triste, et ora.siMiv xix" sifrie, lait
l'.-llVl d'un Mip.Tl) n|> dr s.dcil ? Kles-vons P.Hriis lni-ni.-ini- ? S..i-li
• If 1.1 iutli-. ilisparii i-.iiiqdèlfiiieiil ilepnis vinji^t-einq nu Ironie .ms. je !.â–
ri..\.ii~ iiiml, r u- liii-niéuH- a pu ■min- ciiti-irr dfpui^ plus Inu^i-
l.Mup> .•ii.uiv. Si NOUS (Hes Pétms Kintiurd. si lu .-s P.-tni.-. umhi \iril
auii. piTUii-t> ([u'-iprès (piaranle années ji- !.• -itii' la ui.iin .ui~-i \i::nu-
reusenieat que je pourrai.
» Je suisTex-poi-te .^fnr(lls J/«/vy/.v.v«.s l'AijrrsIc, aetuclleuient M. Marc
Cussemard, ancien préfet de Tarn-el-Garonne
et conseiller d'Etat en retraite 1 ! ! Pélrus.
qui Teùt dit, au temps ou je rimais des vers
flamboyants d'inouïsme et de? drames horri-
liques, au temps où Ih dessinais les costumes
de La fille de l'alchinnsle, une pièce écrite ou
plutôt rugie en collaboratii>n avec ce pauvre
r.uindoulas! Qui l'eut crul... J'ai mal tourné,
j'ai abandonné la poésie pour l'adniinistraliuu
l't la politique, j'ai l'ail ce qu'on appelle un
beau mariage, je suisd((venu riche... et je crois,
M.ircus Mjixassus. Dieu me damne (pardonne ce juron à l'ancien
romantique), que je le regrette, car je suis au-
jourd'hui veui', sans enfants, après trente-cinq ans d'une union sans
orages, mais criblée de giboulées, et j'ai collectionné un tas de maladies
désagréables dont je t'épargnerai le catalogue.
« Je viens réclamer de la vieille amitié un immense service. En ta qualité
de peintre lu dois avoir conservé dans tes carions d'études quelque por-
trait de Palmyre Chaslelus... Permets-moi de prononcer ce nom, après
tant d'années la jalousie serait ridicule, tu l'as aimée, mais je l'ai aimée
aussi. Admettons, si lu v(!ux, qu'il y avait deux Palmyres et que nous
conservons chacun le souvenir d'une Palmyre différente. C'est le meilleur
souvenir de ma vie; si tu m'envoies ce portrait que je le demande, un
crayonnage quelconque, les derniers jours qui me restent à vivre en
seront embellis, j'oublierai que j'ai gouverné un département, que j'ai
été conseiller d'Etal, je supprimerai quarante ans de ma vie, M. Marc
Cusseraard disparaîtra, et le i)oèle Marcus Marcassus l'Agreste achèvera
'7
/.'/ Confestitm <i
tr.irii|iiillriiMtit ili' \i\tr .ivi-r )<â– |i<irtniit dp l'aliiiyre ^'
scpincnir de l'aiiii l'<lrii> ilaii- !<• iti-iir.
" J'alloiiils.
•■Marni» M\u< v>>si
'• Kl j'iiiihliais di- le pailrr di> (iniiidoulas iiulrc vieux loiiipainK ! Sai>-Ui
<(• (lu'fsl dfvi-mi le farmiflic r<>tiiani-ii-r Vvonnii- Giiindoiilns? Toiil sim-
lilriiM'iil M. AITrcd Il<><:nin, ^rand tartiiiier pnlitiqiie l'I K-dacleur en chef
du •", jiiiinial idlra-l)iiiir>:eois ! N'almse |ias de ma i-onlîaiire pour le
l'uiniH'iiliT. snii^T{|iiellc pluie dVpif:rarmues dans la presse si l'on vpn«it
lelpiuver le iiiuian<icr ji-une France smis la vieille perruque politique.
sniis l'éconouiiple dislin^rur ! Au temps où j'administrais le Tarn-*-!-
(Jaroiiiie, le '** m'ayanl pris à partie, j'ai menacé son rédacteur en chef
di- (oui dire, (iniiidnnias é|ii)uvanlé lit volte-face inunédiatemenl et les
li>Maiii;es (pii accucillircnl à parlir de ce moment tous mes actes ne
furent pas pour pi-u de chose dans mon entrée au conseil d'Ktat.
'• Kn\oif-Mioi le porlrail de Palmvre. et si tu es en veine de Iwnlé.
donnes. -Il nii au^si a V\..imi.> Cuiudoulas. •â–
n
2?
'-7
%
i.i:s Mi.M(iii;i> Il im: mai^hn
ri 1^
^v-!--'^^y Dr Imilr la luiliini- qiif (li\ail un- It'guer el que ma
î X^ n^, léguée le vénérahie cousin IVnilo, la pièce |iriiKi|Mile,
!<• L'ios morceau, élail une uiaisoi) de rapport à l'ari.*,
hiiii placée, je vous prie de le croire, car elle élevait ses
iiii(| »-tai,'i's au-dessus de l'entresol, siuis compter les
lansardes. — dans le plus bel empla-
TvT^^- —
Le Dix-neuvième Siècle.
cciiuMit (lu buiilcvanl du T('ni|ili'. eu encoignure sur une largo rue. en
plein cœur du Paris vivant de I8'M).
Hélas! Hélas! Le digne parcnl (|ue pendant toule sa vie je considé-
rai d'avance comme un bienfaileur, l'austère cousin Ponlo avait des
vices cachés, il spéculait, il jouait à la Bourse, il entretenait sur ses
vieux jours des agents de change et des coulissiers. mon cousin ! que
ne vous ai-je fait de la morale quand il en était temps encore, que n'ai-
je connu vos débordements financiers pour vous en faire rougir!
Lorsque j"ai recueilli la succession du vénérable cousin, il ne restait
guère de la superbe maison en si bel emplacement qu'un carton plein
de vaines paperasses ! Mémoires d'entrepreneurs, — ces apothicaires des
immeubles, — factures, avis ou quittances de monsieur le percepteur
des contributions, réclamations, lettres de portiers, de locataires de toute
catégorie, etc., etc. On devine avec quelle mélancolie je jetai tout cela
au feu et regardai mon héritage se dissoudre en légère fumée !
Cependant, sur toutes ces paperasses que je faisais flamber agsez tris-
tement, en marge de ces factures ou de ces lettres, la main du vénérable
cousin Ponto avait çà et là griffonné quelques notes ou réflexions qu'au
fur et à mesure je pris la peine de transcrire et qui, réunies, me sem-
blèrent former à peu près quelque chose comme les Mc'?7ioires d'une
maison parisienne.
J'aimerais mieux certainement les cinq cent mille francs qu'Ã l'heure
actuelle l'immeuble doit valoir, c'est-Ã -dire trente raille francs de choses
délicieusement superflues à m'ofirir bon an mal an. mais le sage doit se
moquer de ce qu'il n'a pas.
M"" Libcrlù, Kgalité, Fralernité.
l
,ï> -Jj.r^./., „... ...--fe^- ^^
BEAUX JOURS ET DATES LUGUBRES
l,a iiiiil ilrs li'tii|i-i |iniir ma niaisitii. r'i'<l la fin ilii siùclc dernier. Je *ais
siiiliiiienl ipir le riliiyii Arsène l'onto, nxin père, nviiil nrlietù le lermin
iiinyennant nne furie smiune. — en assi^'imls. l'ar suite d'heureuses
>|iétiilaliuns, il se trnnvait alors nrclii-inillionnaire en petits luipiers;
l'était un iiiiinnie sai.'e et prévnyant. pour Atre rertain il'nvoir du |»ain
sur ses vieux jours, il il 1res hien plaeé ses millions en juipier. Co citoyen
Arsène Poiilo. dit Arsniic Murl-uiis-Hnis, suivant tni ealeinhour du joyeux
roiiquier-Tinvillcélail lui malin. Kn!»."!. il réussit A se tirer d'affaire «uis
ai'i'iilent et pourtant il \ivait au milieu de la rournaise, il était l'ami de
Danton, l'ami de Itohispierre (hrrr); il eonnaissjiit le doux Maral. l'nnii
ihi peupl<\ .t l'ouipiier-Tinville dînait elie/ lui tous les décadis. Il rou-
>erva sa léli- et ne eonpa relie tle personne; toutes ses iuan|ues de
rivisme consistèrent il donner à la patrie, de «»2 A 96, Iroi» flilo» quil
liaplisa : l,il»erlé. F.iralitè. Fraternité.
Il m'avoua |ilus lard ipi'A la (|uatrième ollrande A la |>nlrie. il fut Irf»
rmharrassé, car enfin, si c'était encore luie fille, connue la citoyenne
l'niito semhiait en avoir pris l'Iialiitude, ipiel niun donner A I curant .' Il
ne p'slail pins ipie ini lu mort pour compléter la devise n^puhlicaine.
ll.nriMiscmenl ce fut un ,i;ar(;on, ce fut moi. Mon p^re nvoil du choix
Le Dix-neuvième Siècle.
|i(>nr li's iiiiiiis. Il
Cassiiis, (jracrlms
niir. (îahricl. de mi^iiK
n'rii (lipiina i;(TH'rfii«onipril qnalM' : Jiiliiw. liiulns.
pic vers 1802 il (ransfnrnia en .Iiaii-I!a|ili>ti'. Casi-
qiio ma sœiir IMicrtr drvitit l-niiisi-. ma sœiii
Eiifilili'. F-iiui'iiic, ol Fmtrruitr. Ft'licili'.
Lo chaud pnlriolo qui donnait à ?os onfanls des noms aussi n'-pulili-
cains no pouvait rtro qu'un pur, son civisme ne fut jamais mis on doute,
et tout doucement mon père gagna au complet des temps plus tran-
quilles. En 9G ou 97. il eut lidéo de Mtir sur son terrain et s'occupa
des plans avec un architecte élôve de Percier. Grave affaire. La discus-
sion dos plans et devis
dura deux ans. Mon père
voulait d'abord quelque
chose de romain, mais il
réfléchit et s'enflamma
ensuite pour la Grèce,
mère des beaux-arts, la
Grèce qui avait Sparte
mais (pii brillait avec
Athènes ! Au cours de la
discussion, mon père
changea encore d'idée et
voulut définitivement .lu
Hou do la maison à pé-
ristyle athénien, une niai-
s(m de rapport étrusque.
On commençait les fon-
dations quand, aux pre-
mières victoires de Bo-
naparte en Egypte, l'enthousiasme de mon père changeant encore une
fois d'objet devint tout égyptien.
Sésostris, Cléopà tre, les Mamelucks, le Caire, les Pyramides, les qua-
rante siècles contemplant les domi-brigades de Bonaparte, comment faire
entrer tout cela dans rarchiteclure d'une maison? Il le fallait pourtant.
L'architecte reprit ses plans. Mon père voulait lutter avec le passage
du Caire alors en construction et faire quelque chose de mieux. Après
six mois d'interruption les maçons se remirent au travail, un rez-de-
chaussée égyptien sortait de terre, on allait passer aux étages supérieurs,
M. Arsène Ponto.
I.f» Mémoiret d'une Maimn
iiii\riml iiilrt- <li' hauts pilar^ln-s nnuorU d'Iii/TOplyphes. suriiiûnU-» t-n
;;iiiM' tir i-|ia|iiloaii\ <li' liMi-s di- dii-iiN i-l »!•• «U-c!»«r««, lor«qiii- l> - r. i.r.
Minirirnit. IMiis irK;:\|tl.-. han* sa Irisli-sne |talrioli(|iii-.
rimn p^ri- ilrriila l'aliaiHlun ilii slyli- «'•f.'yplir'n. If n-z-do-
<liaiissi'-<- p'sla ciimiiH' il riait, a\i'i* uni* porte flariipiri-
lie paiiH's di' iiuimicx. mais les iMajrfs supérieurs riireril
siiiipleiiierit parisiens.
Ih'-s (pie les plAtres furent siTS. les premiers lnrataires
arrivèrent, l'n café sinstalla au re/.-de-cliaussée. Il ;«inli-
tida natnreljeiiienl Cufr lCi/i/pll''n et |(,ir sa di^i-onitiuu
intérieure s'elltirça de donner A ses liahilués l'idée rpi'ils
prenaient des liavarnises ou des punelis dans la t-liaïuhre
sépulcrale d'ini Cliéops (pielconquo. Que de fois, polit
i.'arron. atnené par mon papa, jai |mssé, avec une rerlain
n'exrluail pas l'adniinition, la revue des t/^tes de sphinx, d'oiseaut ou
de chiens, et des fli'urs de lotus, des sj^rnes mv-^tériiiix peints >ur les
lambris du Ctifr fù/i//itir/i.
Ce fut d une fenêtre de lentresol du (' tifr H</i//iti>ii i\ui' jassi^lai avec
mes parents et mes sœurs A lentrée soIenn<'lle di* la (îanle iin[)érinlo
au retoiu' de la c.nnpaLMie de l'rnssi'. Ji> vois encore s'avancer les bon-
nets A poil, hriller les castpies, les cuirasses et les sabres, se iNdnncor
les hauts plumets nudlicolores sendilahles A un champ de (leurs invrai-
semblables afiitées par le vent. Quels transports! Quels
cris de: « Vive lemperenr! Vive l'armée! Vive lapirde! »
Mon jiére, l'ev-ciloven .lr<e/*/V Mnrt-aiis-l\ois. Iiomni)-
d'enllioiisia^me avant Imil. atlra|».i une telle e\(inrlion
(le \i>i\ i|n'il fui pendant ipiin/.e jours obli^A de ne cnii
\er-;ir ipian moyen d'une ardoise.
IHOi». — Notre premier portier vient île |»asser de vie
à trépas. C'était un .incien clubisle de ÎKl. un vrai s.ui*-
cidolle celui-lA, uni' aucieiuie iulluence de quartier ; bien
cpie h" régne lies roliespierristes frtl |»assé. mon p^h> !•
craignait encore un peu. C'était surtout un fainéanl .j :
s'était imposé A mon p^re en souvenir de leurs ancienn
relations au doux tem|)s di> la Tern-ur. Il tenait horriblement In mni«<in en
dépit di's réchunations des locataires. Mon iM^re |H)uvail-il riiiro de<t oh'«en-n-
tiunsà nnhommeav |ui maintes fois il avait dîné cliei Fouqtiier-Tinville .'
Le Dix-nevviùme Si/'cle.
— l'>l-ct' iiiii- lu iiit' pronds iioiir ton ()t'lici(.'ii\, cildyi'ii Arsenic'.' dil
le pdiliiT cil revenant à l'ancien lutoienienl, une fuis que mon père
essayait tiniiiienieiil de lui insinuer que l'escalier de sa propriété deman-
dait à être balayé de temps en lenqis.
Le citoyen Arsenic se le tint pour dil. J'ai assisté plusieurs fois à de
r-"^~"^-MÂ¥v^'f':M
lirillanls in.Ti'iapcs.
curieux dialogues entre mon père cl lui; ([uand l'ex-sans-culotte. ([ui
aimait à bougonner politique, pouvait l'altrapper dans sa loge, il le tenait
par un bouton et ne le lâchait qu'après avoir dégoisé ses idées sur les
affaires publiques, assaisonnées de regrets pour la belle époque robes-
pierristc.Mon père n'osait trop le heurter et cherchait à s'en aller. Et le
portier, repris par les souvenirs, tutoyait son propriétaire qui lui disait
timidement l'OJw.
Le successeur de notre terroriste est un vieux soldat réformé, quinze
ans de service, trente campaijnes et suffisamment de blessures, rhuma-
tismes et douleurs. 11 est cordonnier, le brave homme, et fabrique de
ses grosses mains lourdes de tout petits souliers pour dames. Il a de
I.ft Mémoire» d'une Mut
lorifiiirs iiioiislai-lii's, iiin- i|iii'iii- i-i un énorme bonnet de |>olico. (>â–
ri'fsl pins coniHH- rf\-c|iilii»l<'. «inand mon jièrc arrive, noire nouveau
|H»rlier se met presque an port ilarmes, et i)orte la main à w)n bonnet
(le police; de ni/'iiie pour maman on pour les dames qui l'honorent de
leur ••otilianee. Il ei'a (pi'nri défanl. il est joueur, mais il n'y a jios Ã
eraindre qu'il maiip- son arp-nl dans les lrip(jts ou à la loterie, il ne
jour (pi'aviT sa lemme, le soir apr6s le travail, et seulement d la drojnie.
pom- ne pas nirllic d'argent an yn. Il faut voir les deux é|Kiux droguant
avec entrain, chacun avec un pin- <in nioin> f.'raml nondtre de chevilles
eiiroincliées sur le nez.
1810. — .Ma sa«nr Liherlé-Louise se marie. Klle 6|Hiuse un officier d'or-
ilonnance du maréchal Davoiist, décoré par la main de l'emiM-reur sur
le champ de bataille df Waiiram. Il a vu Louise au Ixd donné [uir la
nmnicipalité en l'honiniir di- nos victoires et il en est tondié é|H'n!u-
ment amoureux. — Il élail superhe. élincelant. il faisait, je m'en sou-
viens, mou admiration de jeime homme de treize ans et je l'.-idoniis tout
comme ma siein- Louise, qui n'<Mi dormait |i!us; quand il venait nous
voir, je tournais autour di* lui sans me lasser pour le contempler sur
tontes ses faces, pour admiriT ses chamarrures, son sabre et sa sid)ro-
laclie. — Le maria.^'e de Lonisr e-^l ,'i peine décidéi|ne la main de ma su?ur
Kf,'alilé-Ku,L'énie est aussi demandée par nu ann de mon futur bcau-
l'rére. oflicier aussi, bel lionnne aussi et brillant cavalier, M. de Lojtals.
lientenanl-coinnel à vinf:t-neid' ans. On décide que les deux mariages se
leronl en même temps. Connue ma sœur Fraternité-Félicité, qui n'a que
cpiinze ans, soupire en revardanl ses futurs beaux-frères, ceux-ci lui ont
promis en riant de lui rapportiT nu mari d'Ks|Mii;ne où ils vont partir
aussitôt après leur niariai:e.
.\ l'occasion decedoidili- mariage, nous allons habiter le ^nuid np|Mr-
lement du premier éla^'e de notre maison. Mes ixirenls donnent quelques
soirées, 'l'onli' la maison est sens dessus dessous. Je .suis aux anges.
mes deux beanx-fréres ont auH'né des échantillons de toute l'année, des
oflh-iers de toutes arnu's et île tous grades, depuis des lieulemuil» jus-
ipi'A des gém-raux. lue fois même. A la soirée de contrat, nous avons
■Il un maréchal. Oavoust. duc d'Auersladl ! l'u ileminlieu! un lieutoiuinl
de Jupiter tonnant, canonnant et mitraillant ! Il faut savoir quelle quan-
tité (le pondre, de boulets et de balles ce mot maréchal représenijiil en
ce Icmps l.i .1 il.' qn.llr •.plciidid'' aur('ole de (lumnie il éUlil enlourô.
lieu V i r m I
Je m'attoiulais. je cruis. à vuir le iiiaréelial due (rAiiei>tadl iicnclrer ù
clieval (laii; notre a]>|)arlemeiil. à la lèle d'un escadron de cuirassier:?;
mais pas du luut, il entra dans le salon
eonnne tous les autres, en simple mor-
tel, à jiicd sans môme la moindre bat-
terie d'artillerie à sa suite.
La duulili' nuée se lit au eélèbre
liocliei-dc-Cunculv . rue Mandar. Ce
fut mairnifique ! Une d'officiers, que
de plumets, que de sabres ! Pour fes-
toyer dignement tous ces militaires,
mon père avait bienfait les choses. J'ai
bu beaucoup de chami)agne avec mes
beaa\-frères. Je voulais nrengagcr.
Toute la noce porta des toasts au bonheur des jeunes ménages, à la
beauté des épouses, aux succès, à la gloire des époax, à l'espérance I
Quelle ivresse !
Huit jours après, chacun avait le cœur gros à la maison; mes beauv-
frères partaient pour l'Espagne; leurs congés étant expirés, ils allaient
rejoindre, l'un, le général Suchet et l'autre son régiment à Tolède. Ils
emmenaient mes sœurs. Mon père les conduisit avec moi jusqu'à Orléans,
mais il fallut se séparer.
Par tous les dieux de l'Olympe ! connue j'aurais voulu les suivre vers
la gloire et les combats !
Nous avions dans un petit appartement au cinquième, M"° Rose Cabry,
une petite actrice de Montansicr, gentille, tranquille, tout à fait conve-
nable. Vrai, mon père disait que malgré sa profession dangereuse, il lui
aurait donné sa voix pour un prix de vertu. Elle vivait là -haut avec sa
maman et sa chatte Blanclictte. La maman, une très grosse dame à l'air
respectable, ne descendait que tous les deux ou trois jours pour les pro-
visions et par prudence emportait dans ses courses sa chatte dans un
jmnier bien fermé, ou donnait en garde au portier le panier et son con-
tenu quand les courses étaient trop longues.
Comment cela s'est-il fait, je l'ignore ! Toujours est-il que le lendemain
du mariage de mes sœurs un général qui avait honoré la noce de sa pré-
sence et qui sans doute avait rencontré M"° Rose dans la maison, en-
levait la petite actrice. M"° Cabry ne voulant pas se séparer de sa maman.
I.et Mémoiret d'une Maiêon. ••'
il •■iili-vait lu ;;rus>«r- ilarin- cl la f^rosKC dariio ne voulant pa>« davantage
(|iiill<'r Hlanclii'llf, il t-riU-vail Hlaiichelle ! Ce» iniliUiircs ont louU-<t le»
hravoiires. Qm-lqui-s jours après le K<5n6ral eninenail en Esfa^'ne, atla-
il»';s i\ son éUil-inaJor, M'" Rose Cabry. la grosse dame sa maman, cl
Itlanrlii'tlc dans suii panier.
IKII. — l'reiiiièreslrislesscs de la maison : un<' lellre d'Es(»apne ! C'est
il.' ma >ieiir LiliiTté. Quelle caUislrophe ! Ma mùn- maliule. alilc^e depuis
le d< pari de ses deux aînées, Taillil en mourir sur le coup. En arrivant
en Ks|iaf.'ne. la ;,'Uerre avait loul de suite séparé les époux, mon heau-
frère avait dil n-jujudre l'élal-major du général Suchet au siège de Tor-
lose, laissant sa frnuiir à Tolède avec Eugénie; après Tortose, il allait au
siège deTarragone, ensuite à celui de Sagonleet dans la Irancliée de\ant
Sagonle un boulet espagnol venait
lie le conprr m deux !
El ijuand la nouvelle était tom-
bée sur ma pauvre sœur folle de
liimleiir, à Tolède, chez Eugénie,
<elle-L-i se trouvait aussi dans les
plus grandes incpiiéludes. Elle éUiit
sans nouvelles de son mari, le
colonel de Lozals. parli dejuils
six semaines avec une colonne Ã
la poursuite des guérillas du Capiicino , dans la Sierra Morena.
Dans (|uelles angoisses vécûmes-nous après cette lettre, dans rallenlc
dune seconde ipii ntms dit ce que Louise allait faire et qui nous rassu-
rât sur Eugénie! Hélas ! Je me rappellerai l'arrivée de celle seconde
lettre, je verrai toujours le vieux solilal noire portier, son l»onnel de [mlire
à la main, nous remellant le fatal carré de [tapier cliargé de tiudires, de
nieiilioiis et mou père, les mains Irenddantes, >elTorçanl. de rumpn- le
cachet >ans pouvoir y par>euir.
Eugénie aussi élail \eu\e ! Le détachement rentrait A Tolède écliarj»^.
réduit de |ilus d'mi tiers de son elTeclif laissé dans les rta-hers de la Sierra.
le colonel de l.o/als a\ait été lue dau> un pli de montagne en lanç.int ses
honunesà la baionnelte sur les guérilleros cndiusqués! .\insi mes deux {miii-
vres suiurs restaient veuves. i\ la fleur de l'Age, après quelques moi» do
mariage ! Le grand jour où tant d»- l)elle» espériuices et do présages do
bonheur avaient paru luire an-de»sus do leurs loto», la noce brilItuUe et
13
98
Le Dix-neuvième Siècle.
joyousi', remoiilail à iM'iiic à six mois, cl loiil ce Ijoiihriiisï'lail écroulé,
los épouv vaillants cl forls. pleins de vigueur el de santé, étaient
couchés sanglants dans des coins inconnus de terre étrangère et les deux
épouses revenaient enveloppées pour toute la vie de leurs voiles de
deuil. Hélas, en ce temps-là , que de bonheurs ainsi fauchés chaque jour!
Mes sœurs sont revenues. Jours de tristesses cl d'angoisses ! Tout ce
que ma mère, touchée aussi par la mort, a pu faire, c'a été de les atten-
dre, de se cramponner à la vie jusqu'à leur retour. Elle les a vues, elle
a pleuré avec elles, et à son tour elle est partie...
1812. — Par mesure d'économie, nous avons loué l'appartement du prcMiiier
et transporté nos pénates au second. Mes sœurs ont repris leurs anciennes
places à la maison, iln'yarien de changé, si ce n'est, dansleurs chambres,
des panoplies d'armes de toutes sortes, épées, sabres, pistolets ayant
appartenu à leurs maris, et un berceau d'enfant dans la chambre d'Eugénie.
Il n'y a pas de berceau dans la chambre de Louise et c'est son déses-
poir et des larmes coulent de ses yeux quand elle voit sa sœur Eugénie
donner le sein à une charmante petite fille, blonde comme son père et
rose comme sa mère. Malheureuse Louise, rien ne lui restera de ses
1
Le$ Mémoireê d'un'- 1/
(|iii'l(|iii-s iiiiiis ili- lioiilii-iir, mil aiitro <<oiiVfnir qu'un [lauvrft \>e\H |tor-
trail (lu iiininiaïulaMt it i-f^ salin-s qu'il a uianic^^ (Inn«li>H ïiaUilIcx.
Li- localairc (!•• Ufiln* ancien appartfnu'ut du priMuiercsl un gro« maçon
(|ni a Tait rurtune dans les hii-ns nationaux en achoUnt pour les démolir
les vii'u\ rliAleaux, jadis vivanls, fif-rs pl fjlorii-ux. aujourd'hui grands
cadavres de |)ierre abandonnés à la pioche. Je n'aime [>as noire locataire,
ce l)(inlioiniiief,'i(><sieret hrulal. et son argent méfait horreur. Il a exercé
un métier de ravageur presque d'assassin. A vil prix, pour quelques cen-
taines d'écus, il achetait une grande vieille demeure seigneuriale, se jeLiit
dessus avec une rapacité de bandit, abattait les tours, rasjiit les liAtiments
et transformait en carrière de pierres A bà lir ces donjons planant sur les
[daines qu'en d'autres temps ils avaient glorieusement défendues.
Ce démolisseur nous a confié qu'en mainte» occasions la vente du seul
pliind) des toitures lui payait le prix de ses acquisitions. Tout le reste
des matériaux et le terrain fournissaient le bénéfice.
1811. — Défilé de troupes. (>e n'est plus la garde impériale comme il y a
six ans. Où sonl-ils, les vieux grenailiers.où sont-ils, les beaux cuinissiers.
les hussards, les ilragonsqiie nous vîmes passer sous nos fenêtres en 1808.'
i)i\ et li\ par l'Kurope. sous des tertres g.uonnés bosselant les plaines!
Aiijourrrimi. ce sont les Cosaques el )••< \'rn<^,.n^ nul .|. l'il.iii .n ,,,\,„,i„-i
joyeuses siu- nos boulevards.
REPOS ET TRANQUILLITE
1813. — M"° Rose Cabry vient de rentrer d'Espagne avec sa mère.
Elles sont venues nous reprendre leur ancien logement. Et la chatte Blan-
chetle ? Sur cette question qu'on lui pose, la maman lève les bras au ciel;
^ ^ l'inlorlunée Blanchelte n'a môme pas vu les Pyré-
nées ; avant la frontière, les ordonnances du géné-
ral avaient volé le panier et fait un civet delà chatte.
Ces dames ont raconte leurs aventures, leurs
voyages à travers l'Espagne ; leurs campagnes,
dois-je dire, à la suite des armées, tantôt pous-
sant en avant et s'établissant avec le quartier gé-
néral dans un palais de grande ville, ou suivant le
général à quelque expédition, à quelque siège;
logeant dans des couvents abandonnés, dans des
bicoques plus ou moins délabrées, s'accoramodant
forcément de tout et chantant à l'état-major les
refrains des Variétés, aussi bien sous les om-
brages des patios mauresques qu'entre les quatre murs de quelque fonda
dévastée, près des tranchées de siège, au bruit des canonnades. Elles
ont vu le feu, assisté à des batailles, souflerl de la faim, mangé du
L'Émigré.
/. '•» Mmiiiirm tt uv
rhoMtl, (ciijrii lies )lati;:crs <■( failli plii^ (i'unf luis être enlevées par lea
^Mi.-iillas.
A vivi'- irllc cxislfrii-c. la;.'rossc tnaiiiaii, si jwséc aulrefoi», a pris l'air
l'I 1rs Taçiiiis diin viiMix troiipiiT, rlie jure en français, en Cf«pa|rnol i-l
iiH^iiic liii |)n|uiiais ; cllf a dû, dans lu relraile, aitprc-ndre à iiioiitiT à r|i<--
\al cl, Irollaiil i'|MTdiiiii<'iit avoirles convois, laissi-r socoiier ses ICUlivrey
juMiilanl l)ii,'n des iHa|irs.
Nous avons pour localairc aii-dfssiis de nous un vieil émigré renlré
depuis quelques mois, après \inf,'l-deu\ ansd'exil. l neniino, uniléhris !
Cesl un vieux, uiai^^re et eouriié, flottant dans un iiabità j.'randes Imsqiies:
sa culotte nankin et ses bas lire-houchonnent sur ses j.uiihes sèches,
il a un grand chapeau A cornes en liataille sur une ]M-rriic|ne poudrée
à longue queue. Le pauvre liomme, revenu tout seul après avoir hiissé
tous les sienslii-bas, sous la terre d'exil,
attend dans son petit a|ipartement sa
part de l'indeuniité nationale. Après les
premiers jours passés ;\ courir Paris
dans une sorte d'ivresse mélancolique,
le vieil émigré a senti monter dans sou
Ame et la sul)merger peu .'i peu des
Uni- d'amerimue. Quel cliangemeni
"Il .-i peu de temps! ^iiel Itonloer-
semenl ! (<e p.iys est-il bien le sien? De
la société (pie cet liomme du xvui" siècle
a eonniie il ne reste rien; les gens,
les iiisliliitidiis, les iiui'iirs, tout a disparu pour fiiire place à un monde
iiuiiMMii qu'il regarde ellrayé et dé|mysé.
l'.l par lin cnup du hasard, comme le hasard en produit plus souvent
qunii iir pense, cet émigré qui végète misérnblement depuis si longlemp*
et \il aujourd'hui de ses di-rniers éciis eu allendant st>n indenuiité. cel
lioiiime ne se doule pas qu'au-dessous de lui, dans le luxueux ap|uirte-
ni du premier étage, ré|(ais bonhomme gonflé de richesse el de goin-
frerie ipi'il croise parfois dans l'escalier, doit une |Kirtii> de sa furlunc
à la démolition de sou cliAleau pjilriinonial. il ni< se doule |>as que cet
homme a brisé A coups de pioche l'érusson de sa famille, el n^nverw^
pi>nr en vendre les pierres, la demeure »i|e\ée |iar se» ancêtres.
IHI7. — l.i- r»i/f''/',"«/y/(/iV/j arrivé A fin de bail ferme. Il élail dénuHlé.
^"'^^:^'''
l.rt<in« ilr Irclurr.
102
Le Dix-neuvitHne Sif^cle.
Le patron, fervent bonapartiste, n'avait plus pour clients que des officiers
en demi-solde, l'n niaf;asin de denrées coloniales s'installe à sa place.
Noire démolisseur du premier a été emporté par iiin' atlaque d'apo-
plexie, occasionnée non par une indigestion, mais par la fureur de
n'avoir pu se faire admettre malgré de longues instances aux mardis
dinatoires et chantants d'une Société de gastronomes émules de Grimod
de la Reynièrc et du fameux Jiir;/ dégustateur.
Le vieil émigré vient enfin de loucher son indemnité, elle est moins
forte qu'il ne le souhaitait, mais comme il est seul, sans famille, elle
va lui permettre de vivre convenablement. Il a renoncé à l'idée de
retourner dans sa province et de chercher la place de son château pour
^^'—
en réédifier au moins une tour; il reste à Paris, il prend l'apparte-
ment du démolisseur. Chassé-croisé.
La maison est très tranquille : l'émigré au premier, nous au second,
et dans les étages supérieurs, rien que des employés de ministère logés
ici pour être plus près de la campagne, des bosquets de Belleville et
des champs de Ménilmontant. Nous avons un chef de bureau et un
sous-chef, et quelques commis à 2.000 ou 1,800 francs. Quelques-uns
de ces messieurs, tous très comme il faut, viennent le dimanche faire
la partie de cartes avec mon père. 3Ies sœurs ont pris la direction de la
maison ; après quelques années leur chagrin est devenu mélancolie rési-
gnée. Leurs six mois de mariage, la transplantation en Espagne à la
Leê Mémoirei d'un '/ J03
-iiili- (li's npiiiiiiils iiii|aTiaux, les Icrrible» épreuves, tuiil cela doit leur
r.iii»' l'eiret d'un riHf. Mais le« sabre» accrochés dans leurs clianitires,
la préscnci- d'une adoraliie petite fdie blonde k-ur rappellent que tout
isl vrai, (|ue tout a ("'lé v«''cu.
Ma sœur Ku^éuie a duniié à sa liili- je nom de Dolorès en souvenir
di-s calastniplies d'Ksi)af,'ne. Dolorès de Nozals est bien le plus cliarinanl
petit (iial)lf ((ue l'on puisse imaginer; vive, rieuse, toujours en courses
et en jeu\ Ã travers rapparlenii'iit, faisant voltiger ses cheveux blonds
dans des sauteries qui bousculent les meubles, elle est l'animation cl la
jnje (il' la maison.
Hiii croirait à voir li- bon j/rand-papa faire danser la petite fille sur
ses f;enoiix que cet honnne a connu l'ouquier-TiM\ille et Hobespierre
aux mauvais jours de la Terreur?
(lliaipie malin, pendant qu'Kui:énie s'occupe de Dolorès, l'habille, lu
coiffe et lui donne une leçon de lecture très mouvementée qui conuuence
lians une cliand)re et linit A l'autre bout de l'appartement, Louise, (pii a
jiris la direction du ména^îe, s'en va aux Halles avec notre petite bonne
faire les jirovisions de la journée.
l/après-midi on sort. Mes sœurs promènent Dolorès sur le boulevard,
a la place Iloyalu ou, dans les grands jours, aux Tuileries. Mon père
\a lire les gazettes, le Comtitutiuimct surtout, car il est libénd, gnuul
partisan de Decazes et chaud admirateur de Héranger. il pousse quelque-
fois jusipi'anx Tuileries avec mes sœurs, mais s'éloigne avec horreur do
la Terrasse du bord de l'eau, rendez-vous des ultras, des voltigeurs de
Cobleiilz, abonnés du Dni/ieaii hlanc et de In Quotidienne.
IHI8. — l'ne nouvelle figiu-e dans la maison. Nous avons comme loca-
taire, tout en haut, un vieux monsieur toujours en habit d'une vieille
coupe et en culotte courte. Je le prenais d'abord |»our un émigré pauvre,
mais il parait que c'est un peintre jadis célèbre, aujourd'hui oublié cl
dédaigné ; il était à la mode i\ la fin du règne de Louis \V, ses scène»
Lialantes et légères, ses fines estampes ravissaient le monde frivole du
x\ur siècle, ci'lle belle et légère société se retrouvait lA-dediUis comme
tians un miroir. Il est bien ipiestion aujourd'hui de frivolité et de légè-
reté! Ce pauvre monsieur est une é|Hivo du siècle dernier, il y n un air
de ilésolatiou lamentable «lans se» traits tirés, tIans lu grimace do m
lèvre, ilans toute sa personne.
Ces jours-ci, il est rentre furieux avec deux petits cadre» sou» le bras
I)ix-iu-t<cir m e S irclc.
Cl une vieille toile A la main. — Croiricz-vous, messieurs, nous dit-il en
nous croisant dans l'escalier, croiriez-vous ? J'en éloulle, parole d'hon-
neur ! Je les retrouve dans le bric-à -brac, sur le pavé du Pont-au-Change !
— Quoi donc, monsieur!
— Ceci, deux œuvres de moi. deux gouaciies que je fis au hnn leiii])s
de ma jeunesse, vers 1764, Je crois, et que M""" de Ponipadour me paya
Deu\ choses très rcmarfpiablcs, j'ose le penser
encore, et que je retrouve dans la boue pôle-
môle avec des horreurs étalées par les marchands
de bric-Ã -brac des ponts ! Et savcz-vous pour
combien cet ignoble marchand me les a cé-
dées ? Pour sept livres dix sous les deux 1
i Abomination ! Et avec les cadres, lesproprcs
cent louis chacune !.
cadres exécutés pour M"" de Ponipadour !... Ce qui peut me rnnsoler, c'est
que j'ai acquis du môme revendeur pour onze livres cette toile de mon
maître Boucher. Le grand Boucher ! onze livres ! Une toile couverte de
boue, maculée, raaisqueje'vaisnettoyeravec respect... Onze livres! Bou-
cher ! Leur révolution, je l'avais préviie, je l'avais prédite dès les premiers
tableaux de leur David ! Quel symptôme! Et ils n'ont pas voulu me croire !
De temps en temps le vieil artiste et l'émigré causent enseïnble. lis
doivent gémir en duo ; l'émigré charge Voltaire de tous les excès de la
Révolution, le vieax peintre n'accuse que David; pour lui, le serment des
Horaces annonçait clairement la guillotine.
1824. — Masœur Félicité se marie, un fort joli mariage, mais amené si
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Les Memijireë tl'ui
ilrijleiiient ! Mon bcuu-rrèrc, riche et joli garçon, est le flls» d'un ancien cun-
M'iilioiiiirl préfet de l'empire. Kn i)li, mon père, le citoyen Arsenic Morl-
iiu\-lliiis, a beaucoup connu certjiin député de Picardie, pur entre U-*
purs, lo farourlif rituym Mesnil, ultra-Duntoniste, puis ltolie!>picrri!<le
forciMié ju!-t|u'en i'iiermidor, devenu <ous l'empire le luron Mesnil de
la llu;;notière, très dévoué préfet de S. M. l'empereur et roi, l'un de
SCS meilleurs fournisseurs de conscrits-cliair à canon.
C'est dans les <|uel(pies soirées où nuus allons cbatiue hiver (|ue nous
avoeis connu le lils du baron de la llugno-
liére, Irùs séduisant valseur qui plut tout d<'
suite à Félicité. Le jeune lionune étant devenu
noire ami après toute une saison de sauteries,
nous ne fûmes pas étonnés de voir un jour
M. de la Iluj.'noliére chercher à faire la con-
naissance de mon père. C'était dans une soirée
liiez noire ban<iuier, les deux, pères présentés
l'un à l'autre par le mallre de la maison cau-
saient pendant une valse.
— Vujons, il me semble... il me semble...
nous devons nous être rencuntrés jadis, à une
Irisle éiio»|ue...
— C'i'sl [tossible ! Kn effet, votre iif,'ure ne m'est pas inconnue...
— Je imis vous avoir vu chez Fou(|uier-Tinviile.
— Cet abominable Fouquier! Il fallait bien faire preuve de civisme!
— Oui, (lit mon père, il y avait li\, dinunt régiUièrenienl tous les
décadis, un ciloyen Arsène...
— Une canaille! il doit avoir été guillotiné avec les autres, dit lu baron.
— Non, fit mon père.
— C'est douunage ! Avez-vous coniui alors, puiscpie vous fréiiuenlie/
Fonquier-l'inville, un nonnné Me>nil. «léputé à la l'4)nvenlion ?
— l'arlailemenl. un gredin ! répondit mon |>ère, a-l-il 6lù raccourci .'
— C'est moi le gredin! s'exclama le lumin.
— ICt moi, je suis le ciloyen Ar>ène, la canaille I
— Ilien, nous tenions autant l'un que l'autre A nos listes! dit le
iianm, ji* vois iiue nous avons besoin de renouer connaisMince |MUir
iiiius a|qirécier mieux... j'ai l'homieur di* voU'« demander la main de
mademoiselle voire lille pour mon llls.
Le fl«nc« de Ktlirilt.
Le l)ix-7icuvi('me Siècle.
Les jeunes gens assistaient épouvantés A l'entretien; à cette conclusion
qu'ils n'attendaient plus, ils poussèrent un soupir de soulagement et
Félicité se laissa tomber sur la banquette.
Et c'est ainsi qu'un mois après, vme belle voiliirc liianrlio oiumenait
à l'église la petite baronne Mosnil de la Hugnoliére.
1828. — Le temps passe. Pendant quelques années, la vie de la maison
a continué sans rbangement. Mes sœurs ne se sont jias remariées.
Comme il y a ([iiinze ans, tous les matins, ma sœur Louise s'en va aux
Halles, pendant que ma sœur Eugénie s'occupe du ménage, et l'après-
midi est consacrée à la promenade. Dolorès est maintenant une belle
jeune fdle de seize ans que Ton nous demandera en mariage un de ces
jours. Nous sommes redescendus au premier étage. Tout le monde
vieillit, hélas ! Coup sur coup, de grands changements sont survenus,
mon père, longtemps vert et solide, baisse bien depuis quelque temps.
Le vieil émigré et le vieux peintre sont partis presque ensemble, puis
le portier lui-môme, le père Schmidl, l'ancien soldat.
Xt-'
El moi. je SUIS le ciioyen Arsène, la c.inai
M^/
ÉPICIERS ET ROMANTIQUES
Jiiill't 18.1(1. — llravos rvcniMm-nls. lu or.if,'»- |mrisii'n a ••iiij»orU^ les
(Ir(li)inian(-rs. Ir iiiini>U'>rc Poli;;iiac ol la moiuircliic. La iimisun IVnilu a
nrii le Iiapli^mc iln ffii. yiiflh's joiirnéfs cl qiiolK's miil.'» 1 Lo 28 ati
Miatiii, le suli-il oclaiic ï<(iiis nos ffiitMrrs une barricatle, élevée |R'mlanl
la iiiiil. De nuire balcon, nous eu apercerons d'aulrcs fermunl les oarre-
fiiuis lies rues avoisinanles et daiilres encore à perle de vue sur les
lioiiievaids. On a forcé les liouliques des armuriers, des fusils reluisent
diMiiéro ces Uis de pavés (pie surinoiitenl les Iruis couleurs; toUH les
drfeuseurs des harricades iiorlenl la cocanle proscrile depuis quiniv juis
et dans la foule apparaissenl des iiuiforiiies de la ptrde nationale, licen-
ciée depuis ses cris de Vin- in Charte îx la n-vue de 1827. Il fait
(liaud. des dames desceudeiU des rafralclusseiuents uu\ défenseurs do
mis lilierlés. Tout ;\ coup la fusillade éclale du c«\lé du QiAteau-<l'l-luu.
C'est une colonne de trou|ies en marche sur In Ikustille. La t'iunie
royale! Les femmes se sauvent, quelques-unes continuent i\ foire
des cartouches. Dans les liouliques. uu soniniet des iNirricudes, les
liiimmi>s. I(> fusil à la main, attendent. .. Le canon gronde, les bouirt»
écorchent les forteresses |Mirisiennes, font sjuiler les |iavés, puis la
charge retentit et la troupe |Mtralt. De toutes les luaisuns un tire sur
elle, un mia^e île fumée enveloppe tout. Ui>'»id tl se di»si|H* un {m'U.
Le Dix-neuvième Siècle.
la hanirado osl ilésorle; il y a du ?ang ?ur les pavés. La troupe csl dt-
1 autre C(Mé, aux prise? avec la barricade suivante; une demi-heure après,
le drapeau tricolore est relevé et la barricade rcoccupée, derrière la
troupe, tenue en échec place de la Bastille.
Notre maison est criblée de balles. Mes sœurs ayant déjà vu lo l'on en
Espagne et ma nièce, en qualité de fdle de militaire, nont pas eu trop
^t\Jm-
peur. Mes sœurs acclamaient les trois couleurs, le drapeau de leurs
maris et s'occupaient des blessés.
Coût des trois glorieuses pour la maison Ponto : quarante bouteilles
de vin aux insurgés et 990 francs de réparations à la maison.
1831. — M. Goussard, l'épicier du rez-de-chaussée, commerçant ncLable
est officier de grenadiers dans la garde nationale réorganisée et devenue
le plus ferme appui de nos institutions. Il est superbe avec son ours m et
martial ! Sa femme dit qu'il fait honneur à la maison. Moi, je no suis que
simple voltigeur en raison de ma taille modeste et de mes goûts pacifiques.
1832. — Encore un artiste dans la maison, M. Pétrus Ringard qui a
pris le logement et le petit atelier de M. A..., l'élève de Doucher. Je dois
dire que tout le monde se plaint du voisinage. M. Morel, l'ancien chef
de bureau, un locataire de trente ans, lève les bras en l'air quand on
prononce le nom du peintre qui loge au-dessus de lui, et M. Goussard, l'é-
picier, déclare que M. Petrus Ringard déshonore une maison tranquille.
M. Pétrus Ringard est un romantique, il reçoit toutes sortes de monde.
Le» Mémoire* d'une Mat
ili"- in[iianti(|ii('s comnio lui (« (I<-h (1imi\ scxch. •* m'a dil l'ancien chef
(If hiinaii. qui If dislirif.ni(' au liniil des f»as sur l« plafond). El do» ci^an-
licrs ! ajoute M. Goussard (|ui s'avann- un peu i-n disant (pu- M. IV-Inn
rrçoil des m'anciors. rar ninn locatain' no lus reçoit pas loiil A fait, il
les laisse rarillonnrr A sa jHirlo sans ré|»ondro ou leur donne audience
sur son palier. Il doit avoir en ce moment des diflirulK^s d'ordre finau-
l'ier, car ses amis ont un mot dr- passe [lour se faire reconnaître.
— Suaviti'! ! Délice ! crii- le survenant dans la sernire.
— Qu'est-ce rpii est suave ? demande la voix de Pétrus de l'autre
c(M6 de la porte.
— La potence !
— Pour qui ?
— Pour ces idiots de hourfieois ! clame le visiteur.
— Kntre, tu es un fr^re ! dit Pétrus en ouvrant la porte.
Mon portier, un Iionnéte et paisiltle petit Uiilleur qui a remplacé le
vieux soldat, a entendu une luis ce dia-
lii;,'ue et il est descendu terrilié, pendant
ipie Pétrus, penché SIM- la rampe, lui criail.
avec un organe de mélodrame :
— Kt pour les crétins d'épicier-i et je-
estimables portiers !
Le |iortier tout ému vint me faire smi
rapport.
— Monsieur, il faut s'attendre A l.iiii
«•'est !(."l (|iii va revenir !
\HX\. — Ces arli-les! M. IVliU'^ Hin
irard ne se p^ne vraiment ps assez. {'.>-
matin, le conuuissaire de police m'a en-
voyé chercher; im Jeiuie homme, mis au
posti' i\ la descente de la Courtille pour
ilmts carnavalesques exagérés se récl.imail de moi. Je n'ai pas do fils,
ni de ui'veu, je m* connais jmis de jeune honune qui ait do pareil» droit.*
sur moi. Knllii j'y vais. Le conunissiiro me |Kirle sév^ronient. — C'eM
lioiileiix, vous devriez Taire cumprendre A ce monsieur qu'il y A de»
limites aux saturnales permises ! Vous ne lui faites donc pa» de rao-
rale? Tenez-le plus sévèrement, sapri>ti !
Je prutestr, moi, je m'indigne, je n'ai pas de morale A fairt' A |H"rsonne
no
Le Dix-neuvième Siècle.
Pctriis persécuté.
l'.nRii on nraiiu'Mii' le drliiKiiiaiil cl je ircuiinais. iioii sans (lirricullé,
iiiuii lucaUiirc l'clrus l'ii î^auvaye, laluiié, oinpluuiù el ilcljrailli'...
j^. t_ Nous avons dû revenir ensemble d iinidaiil
loullelrajcl, cramponné à mon bras, le sauvaizc
n'a pas cessé de me jurer une amitié éternelle.
— Je le ferai ton portrait, avec ta bonne, avec
Ion cliicn, en liuste, en j)ied, Ã cheval, comme
lu voudras 1
1833. — I.e iii'intrc Pélrus lUnuanl continue
à faire des siennes. Un do ses créanciers s^t
filché et a obtenu contre lui un jugement de
prise de corps. Pétrus est menacé de Clichy,
mais il se moque desgardes du commerce comme
des créanciers. Dans le jour il ne sort plus et
n'ouvre à personne. Il a collé sur sa porte une pancarte portant
celle inscription :
DO.MICILE I.NVIOLABLE
Du CITOYEN PÉTRUS RiNGABI), .\RT1STE.
fermé de 6 heurcsdu matin à 8 heures du soir pour cuuac de créancier
iurbare.
Avis. — M. Potriis UingarJ, lioinme du monde quand mémo, n'in-
terronipt pas ses réceptions quotidiennes, il reçoit ses amis et amies de
8 h. 1 m. du soir à o h. oo m. du malin.
Dans le jour on est prié de glisser les communications pressées ou
les déclarations sous la porte.
Ce malin, comme je me mettais <à ma fenêtre, im panier descendant
des étages supérieurs par une ficelle m'a effleuré le bras ; un garçon mar-
chand de vins attendait le panier en bas, il a mis dans le panier deux
plats soigneusement couverts, un pain et deux bouteilles do vin. Le
panier est remonté et en levant la léte, j'ai pu le voir arriver chez Pétrus
Ringard ; un bras blanc et rond qui ne devait pas appartenir à Pétrus
saisissait la ficelle; c'est tout ce que j'ai vu avec quelques boucles
blondes voltigeantes. M. Pétrus Ringard donnait à déjeuner. Maintenant,
à toutes les heures de repas, en regardant vers ma fenêtre, je suis cer-
tain de voir le panier aux victuailles descendre et remonter ; cela n'est
pas bien gênant, ce qui l'est davantage, ce sont les sorties nocturnes de
Pétrus ou les visites éi:aleuient nocturnes de ses amis. La maison ne
Lis M'hiifiirru iluur tlainon. 111
iliirl plus, \e portier ^émil. maix jn ne puis mo résoudre à donner rongé
à (T loraUiirc l)ruyatit, j"ai Ht.' jeune aii«si... La puerrc est tout à Tait
(iii\erle enlrc le peintre i-t le portier; nn de ces matins, comme Pétrus
rentrait im |ieii avant le lever du soleil, le [tortier l'a laissé frappi'r et
rarill(»nner dans l'espoir de voir tomber sur lui
messieurs les recors. Ce portier est devenu la lièle
noire des amis de Pétrus ; eonmie il ;i un écriteau
.'i 1.1 |i(irte de sa lo^'e aniinneant i\\\'- :
Li; l'iiIlTIKn KST TAII.LEI It
ces jeunes },'pnsenlùvent 1 écriteau. ajoutent (luehpies
leltres et le remettent ainsi modifié : le portier
e-l raiiieiu-, — bailleur. — ripailleur, etc..
... lin oncle de Pétrus. curé dans une bonne ville ' J
de province, ayant a|»pris (|ue son neveu se trouvait '•^^■J jJ
ainsi exposé aux foudres de la loi, a fait payer le
créancier de son neveu. Pétrus est furieux, on Ta 'f""""
enlemlu déclarer A ses auùs que son oncle, puiscpi'il voulait l'accabler
de ses bienfaits, n'avait qu'A lui en\-oyer personnellement l'arjîenl de sa
dette, au iiinins ce bon arfçenl eut été mieux employé.
IS.'li. — Cin-iifirul. Mon locataire Pétrus, pour célébrer la mi-can^mo.
donne un liai nias(|ué A ses amis. Les autres locataires s'étaient endor-
mis sans défiance, lorsipu" vers onze beures les premiers invités du
peintre ont [laru dans l'escalier, line violente «lispute sur mon palier m'a
fait sortir, ('/était mon portier rpii défendait l'escalier marcbe A marche
«unlre den\ jeimes |)ersonnes babillées en pierreltes, poussées on avant
|iar im monsieur déffuisé en sauvage. Je refermai doucement ma jKirle
piiur n'avoir pas A intervenir, mais je restai A écouter.
Pour obtenir le |tassaf,'e. les deux pierreltes voulaient alisolumenl em-
iirasser le portier, qui reculait d'étape en étape pendant que le v.im :,•.•,-,
fiirmant l'arriére-^'arde, tenait en rt-specl la jMirliére .
il'un balai.
D'autres invités de Pétrus survenant, le portier dul rek;.»j;ncr !si lu»;»-
ni'i il se barricada. Kl ju^cpi'au malin la nniison fui livrée aux pierrots.
pierreltes. débardeurs, débardeuses, siuiva>;es et wniva^este*. I>ans le
tiés petit apparlement de Pélrus, ils étaient bien viu^l-cinq >ur no>
Le Dix-neuvième Siècle.
léles qui faisaient du bruil comme deux cents. Confiant dans la solidité
de mes plafonds, je finis par m'endormir, et jusqu'au matin je rôvai que
je faisais moi-môme, déguisé en ribaud, ma partie dans la fétc.
Au malin, une dépulation de mes locataires tranquilles vint me
sommer de débarrasser mon immeuble de cet artiste romantique et
tapageur, et je dus céder devant la menace d'un déménagement général.
Il fut entendu que j'enverrais l'huissier à mon peintre pour le sommer
de déguerpir au prochain terme.
15 avril. — Un duel! Goussard et Pétrus se sont rencontrés au bois de
Vinccnnes pour un combat singulier. Singulier est le mot ! Depuis le
congé donné à Pétrus à l'instigation de Goussard après le bal de la
rai-carômc, la guerre était allumée entre mes deux locataires. Pétrus
et ses amis avaient couvert les murailles du quartier et jusqu'aav pan-
neaax de sa boutique de dessins représen-
tant un pain de sucre coiffé d'un bonnet Ã
poil, avec celle inscription :
HUYAL-EI'ICIER
-ocataires Iranquilles.
Le modèle fourni, les gamins s'étaient
empressés de le reproduirejà profusion jus-
que par delà les limites du quartier, dans
des parages où le nom de l'honorable mar-
chand de denrées coloniales demeurait
pour les passants une obscure énigme. Bien-
loi le pain de sucre de Goussard, capitaine au Ro>/al-Epicier fut aussi
répandu que le nez de Bouginier, le « Crédeville voleur » ou la poire
de Louis-Philippe.
Pétrus et ses amis affeclaienl, en passant devant Goussard, de faire le
salut militaire en chantonnant :
Ne raillons pas ceux d'ia gariie épicière!...
Guussard a\ail beau elTacer lui-même ou faire utlacer par ses garçons
I.fs Mimoirei d'une Maison. H3
le |i.iiii (le s||i-r<- i-n li(iiiiiit .1 |i<>il. il r<-|Mraiss-iit toujours. |^ litlio-
j;ra|iliic s'rii rst ni^li'-*». La (Liriiahirc (!<• l'hili|H)ri vit-nl (!<• |iuliliiT un
(ii-ssiii «]r- IV-trus n'prt'-si-ntant nn<> |i<-i(riiuill<' de pains di> surri* A buffl*--
IcrifS f*t à bonnets à poil, coriuiiafidi'i- par iiii (ioussard héroTipn- très
riM-onnaissahlf.
Kl fioMssard aHolé, après nii «'•rlianf,M' «le Irtln-s injnri*>nsi'> avrr l'ar-
tisti*. parla le pn'niirr d un dm-l p<jnr en finir. l'étrus sauta sur l'idtM'.
hnniédiatctncnt dt'ii\ (!<• ses amis, boutonnés juscju'au col «>l priMiant dt-s
mines fùrocfs, arrivèrml iIh-/ IV-piiitT cl li- sonmièront di- constituer
des témoins. Après trois jours di- pour|Mrl(TS et de disputes entre les
témoins des deux aiiversaires qui prétendaient chacun à la ipialité
d'odensé, (ioussard et deu\ amis, négociants et oniciors couime lui, par-
tirent un beau matin pour Viiicennes. l'étrus sortit derrière eux, rejoif;nil
ses témoins qui l'attendaient dans un fiacre. On arriva dans le bois. Les
témoins de Goussard, pemlant cpie celui-ci restait fièrement les bni*
croisés, examinaient deux sabres d'officier apportés sous un mantrau.
I. idversaire et ses témoins descendirent de leur fiacre à qiielipie ilistance
i-l l'étrus, marchant le premier, s'avança, une hallebarde à la main, la
pojiiii- l'ii avant, vers le f,'roupe (Ioussard stupéfait.
Iri li'iiuiin de Ciou-sard ma rap|Hirté le di.iln-ue échaiii-'é entre les
• ienv rMllrlIlis.
— (Ju'csI-ce que c"e>t que ça. iiiniisicnr .» demanda (ioussanl.
— Çn. c'est la hallebarde de mes pèri's, répondit IVlnis. c'est mon
arme 1
Vulre arme! lit (Hiu-sard reciilaiil de\anl l'elrii- loujour» en }:iinb'.
— Oui!
— Vous prétende/, vous battre à la hnllelinrde'.'
— Vous prétende/ bien \ons l)attre nu sjibre ! Vous ^tes un honuiio
de guerre, vous, monsieur (•otissanl. le sjibrt* est |M>ur vous une nnno
r.imilière. tandis (|ue moi. |misible hounu*> d'étude, je n'ai jnnuiis pnili-
qm- ipie les sabn-* de bois et encore dans ma plus extrt^me jeunesse!
h.ins ce-i eotidilions. >i je croisais le fer a\ec vous, vous miriez bien vite
rai-i.ii t\v mou inexpérience, vous m'embrorheriex rumme iino mnu-
vielt.'! Ji- ^uis brave, mais soi^Mieiix de ma |H'nu, je ne mi« loisitorai
pas é^or^iT par uti bretteur sans ess^iyer «le me défendre. VoilA!
— Monsieur ! Imibulia (ioussard, il était convenu avec voh l^moiiiii...
— S'il;- ont consenti au -abre, je les di^MVuue! Ilex-vous donc u l u-
15
lU
Le Dix-neuvième Siècle.
lIiMiroiisoiiii'iil. si iiR's liMMuins sont ilisjxjsés à iiio laissiT éven-
oiger, on osliopior. iiiui. je m'insurge!... Ecoulez, loul ce que je
puis vous concéder, c'est ceci,
vous combattrez au sabre, puisque
vous tenez au sabre et moi à la
linllebarde qui rétablit un peu
l'équilibre entre votre force et mon
infériorité... allons, en garde!
Les témoins se précipitèrent
entre la hallebarde de Pctrus et
Goussard. qui ne trouvait plus un
mot à dire. On discuta longtemps
et chaudement. Pétrus cria plus
fort que les autres, puis Goussard
et ses témoins rengainèrent leurs
t chacun partit de son coté.
— Mon toit a l'honneur d'abriter M. Frederick Lemaitre, le
acteur. Frederick, le grand Frederick est mon locataire depuis
'. Il me tutoie depuis dix-huit mois ; cette familiarité avec un grand
fait ma joie, aussi je passe sur certaines choses que je ne pour-
licpélitions i\ doiiiirili'.
sabres, Pétrus releva sa hallebarde
1842.
célèbre
deux an
homme
rais permettre à d'autres locataires. Certes, ma maison est une maison
tranquille et mes locatiiires sont des gens sages et paisibles, du rez-de-
chaussée, occupé parla grande épicerie Goussard fils, audcaxième, et du
troisième aux mansardes, mais le deavième étage, en saquahté de sanc-
tuaire d'un grand artiste, a droit à des licences, à de nombreuses
licences. Ce deuxième étage est bruyant, irrégulier, fantaisiste, noclam-
Le» Mémoires d'unr M
htili>, n'-voliition nuire ; sa dovisc est : désordre cl génie ! Il y vient, il y
ili-iin'iirf des iu;lrii-es... Ir^s vari(^p« ! Penl-on exiger d'im artiste b
sévérité de mœurs ilim ixin huiir^euis ! Fermons les yeux ou |»iut«<t
ouvrons les tout f^ninds quand nous rencontrons ees dames (Uns l'eîwra-
lirr. Klies sont loiiles helles cl toutes reinarqiulhles iKir linéique atlrait
{larlieulier. de» yen\ noirs — des yeux de drame — des cheveux extraor-
dinaires, de grands airs ou des mines drôles quand i7 est |M>ur lagaietd-...
que sais-je. il a tant de goût !
Le grand artiste donne parrois des déjeuners tllnatoires et son|ialoiros.
romme il dit en me Uq»ant sur le ventre, des déjeuners qui durent jus-
([[l'ii deux heures... de la matinée du lendemain.
Le grand artiste étudie ses n'iles i\ des heun-s indues {Mrfuis, el jo
suis réveillé m sursaut au milieu de la nuit (Nir <les cris, des hurIcmcnU
ou des |ileins i|ui m'in(|nii'>tent dahord. mais il travers
lescpiels je distingue bientôt des tirades en prose ou en
vi'rs <|ui me tranquillisent. Je tends l'oreille pour écouler .
tl j'ai ainsi par hrilii-s la primeur du grand drame qui î^^ \
va hienlôl fiiire courir Innl Paris, à la l'orle-Sainl-Marlin N"^ ■*>
ou à l'Amhigu. ^
Personne ne se |i!aiiil I 11 v a un aiici^^-ii magi>trat (pi
diiiHUP' |irécisémenl sur le palier de Frederick; ni le m.,
u'islral ni sa femme, uni' vieille dame sévi>re puiirtant, ii.
l'iint la moindre observation ii leur voisin. Je ne ilis \tn>
' Non. 1,
iiiiils ne soient queliiuerois ennuyés la nuit quand Fré- |>«. i. ,
u.i»;
dérick est en veine de ta|)iige. mais h- matui venu ils
sourient avec indulgence. Ce diable A quatre de Frederick n conquis
loiile la maison I
IfailleiMs Ions mes localiiires sont amateurs forcenés de s|iccIacIo.
Prul-il en Atre autrement quand on habite le iHiulevnnl du t>ime. au
iiiilieii de tons les Ihéjltres, en face ou A deux |nis du cirtjuo Olym-
pique, des Folies-l)ramalii|ues. des iKMassemonls-Ouuiques, lors4]ue le»
afliches di's pièces en vo^-ue vous tirent |Mir les yeux, lorsque tous les
jours à imrlir de ipialre hi'ures on voit les queues se former devant les
barrières, el. tranquilles d'abord, devenir bientôt agitées, gouailleuses.
I.ipageuscs ; lorsque l'on croise tous les jours sur son trolloir tous les
jeunes premiers, tous les traîtres, tous les comiques. Utules les jeunes
premières et ingénues de Paris, lorsque, le» soirs do pri'miére.on entend
116
Le Dix-neuvième Siècle.
dai-lf fil acte, les six-clalciiis. «'ncuro rimis l'I traiisiMirlés. raconliT la
pièco, l'NiiliiiiR'r la inaiTlu' dus ('Vi'iK'iiicnls. (■(niiiiiciili'r. (lisciilcr. iaiic
des supposition!; sur la suite, chercher à deviner le déiiouenu'iil. réjHler
les mots de la pièce ou les grandes tirades à ell4'l...
Frederick appelle le portier Piiirlct e| le portier ne se l'Ã clie pas; an
contraire, il paraît flatté.
— Pipelet, quand lu recevras du pajiier timbré, tu lue feras le plai-
sir de ne pas le monter, n'est-ce jtas, vieux clupurte ?
— Oui, monsieur Frederick!
Oh ! si c'était un autre !
r,J^
J|me Eusébie Lamissc.
IV
INÉES AGITÉES
l'iMi.r 1818. — r.ritcs. |.iis(|iii' a\ci- les forlos t«M.'s di- ma i-uiii|i.it:iiir
je n'-rlaiiiais la {{rfiniiic. ji- m" pi'iisais pas du tout ronvfrîior L<iiiis-Plii-
li|i|i<'. Quels ('•VftH'iiictilsl yiiflli' .alaslrctidio ! J"«'lais |>oiir los ItuiiqucLs.
jr sdiiliailais la cliiitr du iiiiiiislèro fiiiizut, — j'ullais dire PoliKonc.
vieux souvenir de 18.10. Je vdidais l'adjonclion de» cu|Ni(*iU^. ruiiiiue
(III (lisait dans un jar^'on |iolilii|iie duiil je sens aujimnl'liui (mil k> ridi-
nile, mais je voulais l'oidir siirlonl, l'ordre dans la lifM»rti\ Tordr.- av..-
le lloi!... Patatras! tout «-si |wir terre!
Kt dire ([iriiier soir, je me suis rituelle ronlent. triompliaill. .
la réforme avee un minisli'>re vraiment lihénd... el toul A coup des rln-
meiirs épouvantables uio réveillent eu sursiiul. je cours à uia fen.Mre .t
j'apeieois sur le bouli-vard noir de monde une chose liorrili!
lincle daliord. savaiiçant A la lueur rouRe des torches...
In lomhereau mareliant lenleuieul dans la foule, aux «piatre «oin-. de
ce toniliereaii. un liomnie armé, aecrorh*^ dune umin l'I hrandi>'>iUil de
laiilie une torelie, et dans |i' tomliereau plein jusi|u'au\ bonis, do*
cadavres, des cadavres sanglants. convulsionniSs. horribles. onUi»!M>s lo»
un-* sur les antres, des cadavres au\«pie|s les sectuisM-s du |»viV donnent
Le Dix-neuvième Siècle.
des Ircssaillemonis tni^iiiucs (jui soiiilili'iil vrainn-nt dos appi'ls di' la
mort à la vcngoanco.
La funèbre vision passe lentement, elle passe coninic nn taiicliemar.
le boulevard redevient noir. Non, je n'ai pas rêvé, en nie penchant
j'aperçois au loin vers la Dastillc les teintes ronges des torches et j'en-
tends courir la grande clameur : Vengeance ! Vengeance !
... Aujourd'hui tout est fini. L'échauflourée du boulevard des Capucines
a mis le fou à la mine; ces cadavres des victimes, promenés à la lueur
des lordies avec une mise en scène farouche,
ont donné le signal de l'insurrection, les barri-
f cades semblent aAoir poussé d'elles-mêmes dans
v^ fV^ le noir de la nuit, au coin de chaque rue. Ã
/ W chaque carrefour, et les premiers rayons du jour
ilairont sm- les pavés amoncelés un fourmille-
iiiil d'insurgés de tout âge, de toute condition.
en blouse, en veste, en redingote, on tunique de garde national...
A l'angle de mon balcon, lorsque j'ouvre ma fenêtre, je trouve un
gamin de seize ans installé sur la corniche, les pieds posés sur les pre-
miers pavés d'une haute barricade, un bras passé dans les barreaux du
balcon et l'autre appuyé sur un fusil de munition.
— Bonjour, citoyen, fait le gamin en riant, ça va chaufîer tout Ã
l'heure, vous dérangez pas. vous pourrez, si le cœur vous en dit, tirer
sur les cipaux de votre fauteuil !...
. . . Pourvu que Lamartine nous sauve maintenant !
Le» Mén. If
10 iiiiin*. — l'Iiinl»! lui arljff di- lu libcrlû devant ma porte. L'n la« de
^t-ns ([11»! jo in' cuimais pas sont arrivés avec un pcupliiT arraclié y m-
sais où. C\'sl un arliri! di; lilji-rlo ipie les citoyens ont l'aïualiiiitc de
iii'uiïrir. J'ai dûi les aider à faire un f^rand trou dans mon trottoir, |(ui<>,
(•iiiiniit! j<! eonnaissais le cérémonial, je suis allé chenluT M. le curé de
Saiiite-KlisalK-lli pour hénir noire arhre. Après la Ijénédiclion, |K-ndaal
lacpielle les citoyens ont été très convenables, ceux qui fumaient ayant
même éteint leurs pipes, arrosaj,'e de l'arbre, il était très altéré, cet
arbre de liberté, car il m'a bu une i|uarantuine de bouteilles.
I."» mars. — Les maçons réparent les avaries de mu maison. J'en
aurais au moins pour l.'iOO francs, c'est plus cpi'en I8:i0.
I.'i mai. — Que de transes, t|uo il'émotions depuis fé\rier. Tous les
jours prestiui' c'esl une manifestation, une émeute ou une fêle, un défilé,
un corléj^'e, un banquet,
uiieilluminalion, une bous-
culade, une descente des
faubourgs ou une mon-
tée des ateliers nationaux,
([uc sais-je ! De ma fenêtre
sur le boulevard, je \ ois le
ciimmencement. le milieu
ou lafm detuut cela. Kien
(11! trop i^rave jusipi'à pré-
sent. iiiais([ue sera la (iu .'
J'.ii |pc'iil-tMri' été trop
piniiipi a faire ré|iarer les
avarii's de février.
Je ne reconnais plus ma
ê^t 'N'isvi
aison m mes locataires. ( TjkC w V
(â–
""cor
(ioussard lils. le grand — -' , f| ,' Jy r> L . 'K.'Jia.\
épicier, iwrle dans les
clid)s; ce gan;on est am- /
bilieux, il est déjA capi- ^* «^—
laine de la garib* naliiiuale,
président de plusieurs co-
mités électoraux et autres. Il Mie traite do vieux réac. L'ancien aiM^jiiitnil ,
r.imi des artistes, s'est sau\e en province; ihivail laissé »oa a|i|Nir(tMueiU
/,'■Di.i-ncuvième Siècle.
en gardf à un jonnc ncvrn l)asui'lii(:n (|ui a ]»lanté là ses éindes (H sVsl
onf^afrc dans la niol)ilc. A cùlé. l'ancien apparleinenl de Frederick ôlait
occnpc depuis deux ans par une dame Euscbie Lamisse, rentière fort Iran-
(piille, encore assez jolie personne, bien qu'ayant visiblement dépassé
les trente-cinq printemps qu'elle se donnait, un peu boulotte peut-être,
mais de belles mains et un visajje dun ovale grassouillet très agréable,
d'un joli teint et encadré de loiii;ues anglaises splendidement blondes
cl bouclées.
Je savais vai^uemenl (pic celle daim» s'occupait de lillérature et publiait
de temps en temps dans des revues qu'on ne lisait guère des vers qu'on
ne lisait pas. Voilà tout à coup que cette rentière tranquille, ce bas-
bleu jusqu'alors inoffensif, se transforme en ardente révolutionnaire,
en réformatrice de la société ! Cela lui a pris vers le 13 mars. Ce jour-lÃ
je fus surpris, en rentrant d'une promenade, de trouver sur ma porte
une phupie portanl i'iiidiciitiun suivante :
LE DROIT DES l-EMMES
JijitriHil des revendications politiques et sociales des femmes françaises.
Ri'daclrice en chef, M"" Ei^sébie La.missk
— Qu'est-ce que c'est que ça'.' demandai-je à mon portier, le père
Boulard, le vieux tailleur jadis molesté par Pétrus.
— Ça, monsieur, c'est encore une de leurs abominations, répondit
r.diilanl rn nie présentant ime petite feuille, tenez, lisez, c'est votre
lucalaire qui écrit de ces choses-là ! Une dame si tranquille, elle veut
renverser la société et que les feumies portent des culottes... Lisez,
c'est dessus !
En eflet, le premier numéro du Droit des femmes portiiit en tète un
article tnanifestc contenant un certain nombre d'aberrations qui me
firent rire au premier abord. La femme égale de l'honmie. Ah ! M"" Eu-
sébie Lamisse. nous y gagnerions, vous aspirez à descendre!... La
femme citoyenne et électricc ! La femme garde national même !
Mais huit jours après, je ris un peu moins. Deux autres numéros
avaient paru et fait leur petit effet; des allées et venues de femmes
jeunes ou viiMlles, mais toutes excentriques d'allures, remplissaient la
maison. 11 venait iiièiiie des luuiiMies très barbus apporter sans douli'
IZO'
Leê Mémoire$ d'une Maiion.
ISi
ili's arlirlcs au juiiriial. Jii«i|iitj-Ià ce uY-lail rii-ii, mais un hi-au *oir le
|HTt; lioulanl inunla rllaré.
— Savoz-\ous, iiiuii!sii-ur, la iiouvi-llt; inventiun de la citoyenne I^-
Miisse? L'n cluli, uniii^ii'iii . illi' a Iniiili' un rluli' ii-i. <-li<'/. \iiii>. il.iii>
\utrn maison !
— Ifi clul) ■!
— Oui, monsieur, lui rlul) ilr fciunn-s !
Ji- montai iiiiiiK'cli.il.riiriii an -(•.•i.iiil (tUxiiis. Itonl.inl ili-.iil vr.ii. Il \
>-t?r.
I.c rhilt (lu llroll lies ffinini'
av.iii -m 1.1 |Mirt'' ilr M'"" Kuséliii' l.amissi' une f^i.iu.i. imului. .i».
1111)1- :
CI. III III DUMIT IIKS b'KMMKS
7V<«s 1rs soirs fi huit /ifiirrs. lùitrrr librr pour les citoyennes.
(In •'iili'iiilail un iiiurmuri- il>- v<ii\ dans l'iiitériour; sans r(*n(!>cliir i|ue
jr n'a\aisaurun ilioil au litre tle riloyenni', je jHiusinii vivoniont la juirte.
l/ancii'ii a|i|iartemi>nt de i-'rédt^riek nvuil éUS IninHronm^ le |M>lil miIou
était deMMiu la salle de rédarlion ilii joiiriiiil et la sJiJle A nuinf^er «lont
les i;ros meiihles asaienl été enlevi^ ><erviii( de cluh. On avnil |M)!i«> ilotiii
l<- liind, sur une estrade, une laide n>pri^en(an( la Iriliiine et A relie tri-
liiiiie M"* KusiM)ie pérorait devant une dizaine de renune;! et deu\ me<t-
>ieurs. Les femmes pouvaient eneore prétendre A la jeun.--
122 Le Dix-neuvième Siècle.
(\c\\\ ou trois iiiatronos o|ml('iit('s de l'onnos essayant (\>^ iiaraitro scii-
lonionl entre deux à j;es; les citoyens Iransfujîes du sexe fort, tous doux
jeunes, éljiienl noirs de cheveux et de liarbes, 1res remuants et très
à leur aise au milieu des révoltées. Je n'eus pas beaucoup le loisir
d'étendre mes observations, car mon entrée avait interrompu l'oralricc
et fait retourner tout le monde.
— Que désirez-vous, citoyen ? demanda >!"" Kuséi)ie Laniisse à travers
la salle.
— Madame, je désire savoir de quel droit vous établissez un club
d<ins ma maison ? M'en avez-vous demandé Tautorisation ?
— Hein? Qu'est-ce que c'est? s'écria l'un des citoyens en sapprorhant.
— Attendez, citoyen ! fit M"" Eusébie frappant sur la tribune avec
ime règle, attendez, ceci me regarde, laissez-moi répondre ! Vous deman-
dez de quel droit ! D'abord, de par le droit des femmes dont nous avons
planté le drapeau sur les débris de l'ancienne société... La femme libre.
la femme égale de l'homme !
— Je ne vois pas... essayais-je de dire.
— Ensuite, de par le droit de réunion conquis en Février ! Les
citoyennes ne sont-elles pas libres d'en user comme les citoyens? Main-
tenant que j'ai condescendu jusqu'à vous donner ces explications béné-
voles, vous pouvez vous retirer, vous avez dû voir sur la porte que
l'entrée du club était libre seulement pour les citoyennes!
Des dames me poussaient déjà vers le palier.
— Mais... ces messieurs?
— Ces messieurs sont le secrétaire du jnnrnjil et mon secrétaire jiar-
ticulier ! s'écria Eusébie d'un ton (Fimpatience en donnant nerveuse-
ment des coups de règle sur la table.
Je résistais lâchement aux ciluycniies, mais devant l'intervention des
secrétaires, je pliai et regagnai l'escalier.
Eusébie Lamisse avait raison, on possédait pleinement le droit de
réunion depuis Février et elle avait le droit de faire un club de son
appartement particulier. Et je dus subir le club, voir monter dans mon
escalier toutes les citoyennes révoltées de Paris, entendre tous les soirs
piétiner au-dessus de ma tête la foule des dames revendicatrices des
droits du sexe faible, et je dus apprendre à m'endormir au bruit de
leurs discours, de leurs disputes mêmes, qui perçaient le plafond et me
faisaient sauter dans mon lit.
20 niui. — En voilù bifo d'une aulrc! Le citoyen Goiusord a prâlé &
M"° Kiisébie l>uiuisse un petit niugusin dans lequel il rangeait et empilait
autrefois des caisses de marchandises (le cutuiuerce va si |)eu)cl M"' Eu-
si-bii" Lamisse va en faire un corps de garde ! Eusébie ne se contente jas
de sou journal et de son club, elle organise un bataillon de femmes ! Il
y a déjà un crliiin nombre de volontaires inscrites, le corps de garde
est prôl cl l'un a monte dans la siille du club une caisse de fusils et un
taiiiliour sur lequel une femme s'exerce toute la journée sous la direction
d'un t;ipiri de la garde mobile... l'n tmubour au-dessus de ma tête!
Il parait que l'on n'attend plus que les uniformes.
2.'j mai. — Le corps de garde est occupé. Cin(| ou si\ fenmies se
sont colletées avec Uoulard (pii lenr défendait l'entrée et elles ont con-
quis le poste. Il y a une factionnaire à la porte. Ce n'est que le pre-
mier noyau du bataillon d'Eusébie, on attend de nombreuses adhésions.
Ensébie se démène beaucoup, l'hostilité des autorités masculines lui
crée des embarras, [»aralt-il, mais elle les surmontera et le bataillon
des Vésuvieiuus délilera devant le gouvernement, avec la mobile et la
garde nationale à la |irochaiue fête.
Juin. — Quelles journées! J ai eu bien lorl de reparer trop vite les dégâts
lie février, ma maison est dans un bel état I Du haut au bas mouchetée
par les balles, elle semble avoir uni; violente éruption de |M.'titc vérole
et sur cerUiins points elle est trouée comme une écumoire ! J'ai eu trois
bciulels dans ma chambre à coucher; heureusement que je n'étais pas la
et ([ue mes pauvres sœurs s'étaient réfugiées dans la cave avec les
autres locatiiires. Enfin, les insurgés s'étant emi>arés des fenêtres
pour tirer sur la troupe, il ne me reste pas un carreau.
Je conmience à connaître le programme : à chaque révolution j'ai nia
granile barricaile en lra\ers du boulevard à l'angle de ma maison et
uni- autre en retour sur la i)etite rue. Ce sont le» mêmes ptt\és que je
retrouve entassés de façon dilTérente avec de» |K'rfectionnemenls chaque
fois. Cette fois-ci, il y avait une plate-forme et des manières d'embra-
sures en haut de la barricade, avec un grand dnqH*au rouge pliuilé au
milieu : Ce nouveau drapeau couleur de su)g fit une sinistre impression
sur mes siuurs <piand elles l'aperçurent flottant dtuis l'air lounl ; comme
les insurgés s'inst^dlaient sans façon dans nos fauteuils. A nos fenéirv» et
i;.irnissaient nos Iwlctuis de piivés et de projectiles, elles donnèrent pni-
di'mmiMit le signal de la retraite dans nos caves |K>ur laisser passer l'orage.
124
l.r Dix-ufut
Les Vésuvicnnos n'avîxicnl ml^mc pa? songé Arli-fondrc la maison, ollos
sV'Iaicnl toulos onvoU'os, probablcmont cheziours spcr(:'tair('sparliniliors.
El hienlôl la hasarrc coninionra. La fusillade el la ranonnado apW's
avoir fait raere dans le lointain se ^app^ocll^renl de nos barrirades. Lo
moment difficile était arrivé. De la cave on entendait des pas. des cris.
r,^
.m
Les insursés s'inslallaienl sans façon dans nos faiilciiils.
des appels. jMiis un peu plus loin des roulements de tambour, des son-
neries de trompettes et soudain la fusillade éclata devant la maison.
Toute la soirée et toute la nuit elle continua irrégulière, saccadée, s "ar-
rêtant et reprenant, entrecoupée de coups de canon. De temps en temps
une secousse, im bruit d'écroulemnt sourd, le fracas terrible d'un boulet
frappant les pavés de la barricade ou perçant ime muraille, et alors des
cris borribles, comme des hurlements danimal égorgé, des plaintes, des
soupirs, que les sens aiguisés par l'horreur percevaient à travers les murs.
On avait soigneusement bouché les soupiraux des caves, et à la faible
lueur d'une lanterne, les réfugiés se regardaient les uns les autres,
effrayés par leurs figures blêmes, par leurs yeux effarés. Au milieu de
tout cela, les lamentations du portier qui gémissait depuis la veille de
manquer de tabac à priser; le père Boulard, très poltron, ne serait pas
LeK Mémoire* d'une Main»,, |J5
r.MKinl"' flans sa lo^rr pdiir -aiiM-r sa fcninK-, mais il jiortnit dp lcin|>«i en
liiiips. (|iian(l il s<' jir<iiliii-<ait iint- arraltiiif. pour ropanlor du côli» du
inaiclianil di- tahar an limit {]<• la nio. Aiirnit-il le Irriips do courir ju»-
(pio-lA ri do so faire ouvrir.'
La rrpriso des coups do fusil lo fai»ail redcHCondre bien vili", il nip-
jiorlait do cos rourlos sorlios dos histoires lorriblop. plus ou moins in-
vraisoud)Ial)los. qui donnaiont la cliair do poulo.
Kl moi pondant i-o loiniis-IÃ ji- jinornijais |o moins mal possible. Ap-
pelé au pnniior ninniml par lo rappol ot la f;ônôndo. j'avais cmloss*^
mon nniftirmo do f:ardo national ol rejoint ma lôpon. Je no dirai pas
rpio iiour mes dt'diuls A la piiorre je me suis rouvert de ploire. mais j'ai
fait do mon mieux, jai bivouaqui''. j'ai manlié. j'ai tirailh^ j'ai donn*
dos roups do collier; (|uatre fois, en colonne avec une com|Kig^nie du
11" lép-r. ma conipaf:nio s'est élano-o A l'assaut dos barricades, sous la
ffnMe des balles, ot enfin je me suis trouvé devant ma maison pleine d'in-
surpés, devant ma barricade. Je ne protendnii certainement jms que cotte
barricade valait la prodigieuse forteresse de fKivûs défendant l'entrée du
laidinurp Sainl-Aiitoino. mais enfin elle était déjA gentille et nous donna
du mal. Il fallut liiut un bataillon do ligne et doux com|uignies de notre
légion entraînés par Lamoriciéro et par des représentants du peuple, pour
enlever le morceau. J'eus la joie de retrouver mes pauvres scrurs s^iines
el sauves ol ilapparallro A leurs yeux dans lnulo ma gloin- ilo guerrier
ou |ilulnl de \ieux conscrit.
Va onsuili' (|uo||e grimace à la vue di- ma maison criblée de halles
et de boulots 1 Je n'en sortirai pas A moins de 10,(100 fmncs. Mais
celte fois, sapristi, je no me presserai plus. J'attendrai. jK»ur réjwrer le
donunago, le retour complot do la tranquillité.
Octobre \H. — Congé dtmné A M"' Kiisébio I.ami<se. IocIuIk» eslfenmV
18'iO. — (ioussnrd. le gros négociant, orateur do clubs, sorinliiite pen-
dant trois mois, officier de la gnnie nalitmale Iréslu^uillanl jusqu'en juin,
pou brillant ensuite, candidat aux élections do iHi'.i ((."lUGO voix!). c*t
do\omi lui séide ilu prince Louis. L'onire el la déniiM-ratie. la jmix avec
la gloire, la liberté a\oc un |>ou\oir fort el des inslilnlions sévères, etc.,
ji' ne comprends pas très bien les beaux discount île (îon^sinl qui me
traite do \ieux pliilippiste ! Je ne dis po.<« lo eontrniir !
\^^
M^^-'
*â– ;â– â– - ^iM/m- Jfr- 4%fl
l
"â– <'.'â– â–
i'i W^') mn'^'f 4''
^^^,<
v---^
Les tui'cos bonus.
NOUS VIEILLISSONS
18."jl. — Encore! Cette nuit j'ai été réveillé par un bruit de pavés sous
mes fenêtres. C'était la barricade, réternelle barricade, que l'on recora-
mençail. Je m'y attendais d'ailleurs, le prince Louis a fait son coup
d'Etat et loule la journée nous avons eu du bruit sur le boulevard.
Goussard rayonne. Ce matin il rentre son enthou-
siasme à cause de quelques insurgés qui conti-
iHient à entasser des pavés. Ils ne sont pas très
nombreux, à moins d'imprévu, ce sera moins
urave. la maison, je l'espùre, s'en tirera plus fa-
cilcment <ju'en Juin.
. Peu de chose, comme je m'y atleiulais, une
dizaine de coups de fusil à peine. J'en aurai pour
cmquantc francs.
-aujourd'hui mes balcons sont occupés mili-
lairemenl par la troupe qui surveille le boulevard
pendantqu'on enlève çà et là quelques petites barri-
tadettes. L'empire est fait. La grande révolution
attendue pour 52 est étouflée dans l'œuf. EnGn. j'en
^'""*'*^'"''- avais assez! Nous allons être tranquilles, dit-on !
\S:\'j. — llenlrée des Iroupes de Crimée. Sous nos fenêtres pavoisées
Le» Méin. 1/ 1<-
(I.Cik'iil 11". v«»i|ii.'iir-. (le St'ha^lupul. le» soldais ili; l'Ainia. d'Inkermiinn el
«l.- MalakolT !... Traris|Mirls. onlliDiisiasinc, j<iii> folle ! Le rœiir me i^aiile
à voir jiassiT l»s l>ra\<'« enfariLs barbus, niaifircs et hà lé*. Ir-» <lni|H-aii\
noirs el dérliirés. les baïonnelte.s élincelanles. les canons luisants <|ui
nu- seniblcnl aussi des ôlres animés, de vieux troupiers de cuivre... J»-
bals des mains, je crie... Mais je me retourne el je vois derrière moi
mes deiu xirilles sœurs, la fiu'ure inondée de larmes. El je me rap|tolle
nii's driix lii-aux-frères rentrant Kl"rieusemrnt des tueries de Wapram
|i(iiii- allir mourir six mois après en d'autres hératombes !
18:;'.». — Rentrée des troupes d'Italie. Le défdé d'il \ a qiulre ans avec
encore plus d'ivresse et de transports! l/llalii- dé|i\rée. la nation-SŒur
chantée depuis 1820 par tous nos poètes, célébrée partons nos écrivains, par
tous nos journaux, enfin arrachée aux Pandours ! Les vieux souvenirs de
i!t remués dans les cœurs, el le soleil, el tous ces noms de batailles
éclatants comme des coups de cymbales !...
J'ai entendu di's p^ns emballés parler de courir maintenanl A la déli-
vrance de la Hoii;:rie. de la l'olopne. et enfin de tout ce qu'il jvut rester
de peuples à délivrer dans la vieille Kurope. N'imporle, celte fois, mes
pauvres vieilles sœurs n'ont pas voulu ref,';irdcr !
('■rave événement. La femme du successeur de Goussard disparue,
enlevée a\ec sa bonne ! Elles allaient trop souvenl rendre visite au
lanip (le Saint-M.iur. où les vaincpieurs d'Italie se reixisenl de leur>
fali-in -. Ce c.imp de Saint-Maur. la fo|i.> de tout un élé parisien! IVnns
nnti.' (piartier pas trop éloif;né de Vincennes. les pelils JMmliquiers
parlent le matin à l'iinbe, font leurs peliles |»olitesses aux Turcos bonos
el re\iemienl pour muf ou ilix heures. L'épiciére esl resiée trois jour>
tiehors el il linntie n'est |mis rentrée du tout. Il y a eu je crois des
explicaliuiis lin peu chaudes au retour; l'épicier prélemi nminleiuint que
!..i femme iivait reçu uiu- lettre press4uile d'une tante mabule, mais le
ipiarlier demeure persuadé que In tante élail im officier de (uunvcs,
de même que l'onde de la bonne devait ^tre un Turco.
IHtii. — C.umme tout se renouvelle, comme tout change! ^unndjefenne
les yeux et que je pense A ce qu 'élail ma maison il y a In-nle ou qu«-
raiite ans. je di-^linpie plus nelliMuenl In Inmsformalion qui s'est opér*c
|ieii A |ieu, ici connue |mrtout. Je n'ai plus ces lions litcalain-* lran<|uille->
d'aiilreftiis. ces ^ros bourf;eois vivant sims fasle. sans osleiilAlion, mai*
jo\euseiiienl rt s.iiinMiieiii d.tu« uiie large nboudiutce. avec un rvx-rnu
ïi»
Le Dix-neuvième Siècle.
lixi- ol ccrlain. se IVsloyaiil lo (liiiianchf ain^i qu'aux anuiversaircs, duin-
laul au tlo^sL'il les ii'l'iaius du Ciiccau. Ic^ chansons de Desaugiers cl de
Bérangcr; je n'ai plus ces em-
ployés plus modestes mais te-
nant rang de petits bourgeois,
à l'abri des soucis, joyeux aussi
et amis des plaisirs peu coû-
teux, comme la poche à la ligne
le dimanche ou le jeu déboules
dans un café-guinguette; ces
commerçants modestes aussi,
ennemis de la poudre aux yeux,
travaillant tranquillement sans
iïprelé au gain, sans ce furieux
J^rTZi, ^'* ^^'Y besoin de faire fortune très vite
^*^»9u-at^ " >c^ "^ *^'- " importe comment qm tient
^ , js»=^^*^- çgy^ jj'^ présent.
Maintenant, bourgeois gros
Mailanu'. ^ . . , ,
et mmces ont la même morgue
de grand d'Espagne, de la suffisance et de la raideur, avec des prétentions au
grand luxe ; le sans-façon d'autrefois est parti, tout le monde pose pour son
voisin, madame ruine monsieur en toilettes, elle a son jour, on donne
des soirées. Et ces prodigalités en poudre aux ycax sont payées par
une mesquinerie lamentable dans les dépenses d'ordre intérieur. Us ne
ressentent aucune faim intellectuelle sans doute, car il n'entre pour
ainsi dire pas de livres chez eux', pas de rc\iics, ils se contentent d'un
journal pour pâture quotidienne et madame ne connaît que son Moni-
teur de la Mode ou sa Gazette du Monde Élégant.
El plus de stabihté dans les situations, tout le monde a des hauts et
des bas. Le commerçant plus exposé qu'autrefois a perdu la belle tran-
quillité d'à me que la marche régulière du commerce lui permettait, il a
mille tourments : la concurrence, le bouleversement apporté par les
chemins de fer, l'exportation, l'importation, les questions de douanes qui
peuvent tout d'un coup l'enrichir ou le ruiner, les échéances, les fail-
lites... S'enrichir vite et se retirer de la bagarre, c'est le plus sûr. Le
rentier est touché par les fluctuations de la bourse ; le mois dernier son
capital prospérait, le mois prochain, il sera en danger. Les obligations
\lï'
loireu d'une Maitot
rum
^)
nicxiaiino» sont en Imusso. braMi!
(Irand Dieu ! le on'ilil iiiol)ilior
qui haissi' cncuro.
Qii.iiil au\ [M'iUs ompltiyi^. coinnio lo<
pauvres ilial)lrs onl lonjoiirs U-s mkMiu'>
a|i|ioinl<'iiu'nls t|u'«'ii 1820, il-* oui liifii ili-
la |»i'iiii' A \i\i,'il<T.
Mon i-oni'i*TK<' (on n<> dit plu** portier) vient de nie donner «on ronipte
Il se retiri' A la eam|wiKne dans uiu- jolie |M'lile maison que lui oflr»' mi
liile, danseuse A l'Opéra. Quelle ««ali^raction |»<uir un \^t\' et une nii^rt» !
Ji- nii' rappelle la deiuoiselle, une mièvre |K>lile l'ari?«ienue ;ui\ roudtf5
pointus, à l'œil hardi, vive, leste du l>eiM|ue je voynis |Nirlir tous les juur>
a\ec sou petit paipiet en grignotant un petit |Mtin; le^ |Mirciil». conflAUl.i
dans ses hautes destint^es, lui fuiMiient donner de roAleuson '.
iuusi<|ue et de rraui,\iis. •■Oui, uiousiour, il faut mivoir fuin- <:
Le Dix-neuvième Siècle.
ficcs quand on a une enfant que tout le monde vous en fait des compli-
ments, » me disait la maman. El [lour veiller sur celte précieuse enfant,
la prudente mère ne manqua jamais d'acconipaj:ner sa fille, les jours
d'Opéra, il y a des gens si pernicieux dans les coulisses !
Enfin tous ces soins ont eu leur récompense, mademoiselle a réussi Ã
ses examens, elle est coryphée du premier quadrille et promise à un
brillant avenir. Elle a pris son vol grâce à un monsieur qui lui veut du
bien, et elle a pu donner à ses bons parents une modeste i)elile cam-
pagne près Paris avec une petite rente.
1865. — Le successeur de Goussard, l'épicier parli il y a trois ans
pour s'établir dans une rue qui devait être expropriée prochainement,
d'après des renseignements confidentiels, voudrait bien revenir. On ne
l'exproprie pas là -bas et d'autres renseignements également confidentiels
lui ont donné la certitude que c'était ma maison que l'exproprialion
devait toucher.
La vérité est qu'il est au bout de son rouleau et que cette chimériqiu^
expropriation, le rêve de tant de gens aetnellement. pourrait seule le
sauver.
La demoiselle de la concierge.
VI
lE CATASTROPHE EH CATACLTSHE
i\, lirla-*. cl vuiri i|iril me st'tnhie r<»i-om-
l«s imiiiuli's. les Iriuiii-
|«7(l. _ J,. <,iis lii.-n
iiirticor la vie. j ai n-vii les jours brillniils
plii'S (lu proniHT <'rn|iirt' avec li* soroiid.
il j.' ii'vuis aussi, Iiôlnsl li-s tristcssi-s di-
ISIV. 1,1' ranon aura l'-li^ la iiiiisi(|iii- <!<•
ma jciini'sso cl i'a(-i-oiii|)a,i;ticin(-iil fniit-ltn-
(II- ma vieillossc, je suis ne au Icnips des
tiii'rii's n'voluliomiain's, cl nous rcvcrri<ins
IIS cf;arcmcnts linrrihlcs cl slupidos que
je n'en serais pas surpris. Mes pjuivrcs scpurs
siiiit miirles A (einp>', luoi j'aurai ramerttnne
lie liiiir dans les liiiuli\ ersemenis, |M'ril» dan
lin lirn^ipie relliiN de la l)arlNirii< liuuiaitu'.
Jaiisier IK7I . — Nouscnav«>ns\»dp Im'IIci. !
D.iliiird piiiir euuuncnrcr |mr la tt^te de ro-
litiinc de la maison, mon conrier^e esl sitoiu-
linie ! Dcpiiis les premiers troubles, il pértin* dans les réunion» piihliqur*.
et peu i\ peu il est de\i<iui l'uno des furies lAlesdes roniitiS dt^niormliqiir*.
lin des meneurs diitpiartier. .\nssi jamais la maison n'a «Mi^ plusiiMlloniir.
iV /irnu-, cl Ml fvninii'. uccup^^o A n'fopior ws ^luciibralion» ol m coitp»-
132
Le Dix-neuvième Siècle.
pondancc. n'a jjiièrc le temps de ildii
ci les cilovciis loralain
hal.'i
rr's.-alicr;
veiileni avoir \vm< li'Un.';* Ã riicure. ils |i(M1-
viiil iiien descendre à la loge. Je n'ose pas
ivoycr. il ne rarlie pas le profond mê-
lais t\ur je lui inspire en qualilé d'exploi-
Iciir du peuple el m'a l'ail comprendre que
je n'en avais pas pour longtemps, le joug de
rinlVmie capital devant être brisé procliaine-
Ilienl.
J'ai d'étranges voisins en ce moment. Au
premier étage, dans l'appartement à côté du
mien, au second, dans les dca\ grands appar-
tements donnant sur le boulevard, les locataires
^ étant partis au commencement du siège, la
. ^ .„ , ' municipalité, prévenue par mon concierge so-
Le vibrant Saillanl. i i i o
cialiste, m'a fourré des gens de la banlieue,
.l'ai à eùlé des clnirunniers de Clichy dont les cahutes ont été démolies
par raulurilé niililaire, une famille nombreuse, doux vieux, leur gar-
çon et sa femme, trois grandes filles et deux enfants, plus dea\
chiens, tout ça en tenue de chiffonniers, se servant de tout comme
en pays conquis , mangeant avec la vaisselle , s'allongeant dans les
fauteuils et couchant dans les lits de mes pauvres locataires. C'est
comme un rêve pour ces gens-là , ils souhaiteraient un siège à perpé-
tuité. Les hommes touchent trente sous, les femmes quinze sous par
jour, ils reçoivent des bons de pain, des bons de fourneaux municipaux
et ils travaillent encore \m peu, pour s amuser spulement, dit le
vieux, qui ne sort jamais sans sac. Que font-ils de tout ce qu'ils
ramassent ainsi par les rues, je les soupçonne d'avoir converti une pièce
de l'appartement en dépôt de chiffons. Au second étage, autre transfor-
mation, ce n'est pas un entrepôt de chiffonniers, c'est une ferme. J'ai
des gens de Noisy-le-Sec, une famille de paysans réfugiés avec toute
leur basse-cour. Ils prétendent avoir mangé tout de suite leurs lapins
et leurs volailles, mais j'ai entendu longtemps au-dessus de moi des
coins-coins de canard et sans nul doute ils les ont gardés le plus long-
temps possible pour les vendre aux prix de famine. Mes pauvres pla-
fonds !
Enfin au troisième, j'ai deimis deux ans le célèbre Saillard père, le
I.'s Mr moire» d'une Maiton.
i:b
p'-voliiliuiiiiiiirr à la li<-||i> liarbc.démocrato, iiocialisto.commnni-
niiil avfc mon (.•oncicrf,'!', tous ilciix se traitent on-tlfs-ioii!* ili- m
Mais auprès di' l'iniinonsi' Saillanl pi^n-, mon soriulistv tic .
n'i'st i|n'iin liron. Saillanl \ii'vr est un «ifs trois ou quutn- â–
('•luilcs (1rs réunions pul)li(|in-s — tics dieux p<iur le pauvre Iri-u,
moulons enragés cpii les écoule |i lie héaiile. — sa présence amioiitti
sur rallielie fait -^alh- nmdde.
^'
^
iM'W^
^^
i
Saillanl pén- me léuioi^ne enrore pins iIp mépris «pie mon r«»n-
— Monsieur, me dit-il avee son nroiMil m^ridinnnl ^i! m« dnign** \w*
m'appeler eiloyen), votn* liiempie l'sl bit-n pincée. cVsl nn |ioinl slralé-
Li«|ui>, ipiand la caust' du peuple IVxigorn, nous %ons IVnipninloronM
I r en faire le centre d"une piisiUon forlifléo... El si ça «i mal. ch
liieii, nous sauterons tous avec!
Il remui- '•a l)arlie imirc on débitant ses doucoiini o( mo it'ganlo aviv
134
Le Dix-neuvième Siècle.
ses \(Mi\ niilli'iiis ; il t'uMiiliii iciidlc il iimis IVr.i siiiiliT |içut-iMn'. mais
je juifiais bien qu'il ne suiU-ra pas.
Mars 71. — DiTidémcnt je rogri-lk' ma \ éMnii'iiiii' ilf i8, la ciloycnno
Eusébie Laniisso ! Saillard osl parti babilor les lianlours, mais il a cédé
sou lofcemont à un citoyen phis farouche encore, qui organise dans mon
ininieuble un corps franc, les Enfants perdus, composé, à ce qu'il me
semble de jolis chenapans. La maison est pleine de chassepols cl de
revolvers; siu- le trottoir, devant l'ancien poste des Vésuviennes trans-
formé en bureau d'enrôlement, auprès des fusils en faisceaux avec des
-U'
jiains embrochés dans les baïonnettes, les Enfants perdus boivent et
fument. Dans l'escalier, on marche sur d'autres Enfants perdus couchés
en travers des marches. Encore si ces Enfants perdus n'avaient pas
de cantinières, mais le bataillon en possède trois, toutes trois cons-
tamment munies de leurs chassepots, trois drôlesscs sortant de je ne
sais où, qui boivent et fument avec le bataillon, qui s'amusent à perqui-
sitionner, à désarmer ou à arrêter les gens suspects de .tiédeur vis-à -
vis de l'aimable Commune. Déjà les Enfants perdus, en réponse à des
observations polies, ont parlé de me fusiller en me traitant de Versaillais.
Comment tout cela finira-t-il ?
Mai. — C'est fini. Ma maison et moi. nous sommes encore vivants ou
à peu près. Ma maison a retrouvé sa barricade de chaque révolution,
J
Le» Mémoire» d'une Mai»on.
iTVur cl au;.'iiiriil«;e cliaiiiir fois. Celle «le Juin éUiil un
|i(iilii' auprès de la l'iladelle conr^lruite ainsi «ju'il nie ra\ail \>t> :
!<• ciloyen Saillard père. El celle fois, nous avions du canon, di n.
Iiiai|uées sur le Clià leau-d'Eau. Dès l'entrée des Iroupes de Ven«iille.-. nui
mai>on a élé envahie par les rédérés, (pii onl percé le» murs cl borde
les lialcons avec Ions les nialelas de la maison. C'osl ù ja-ino si j'en ai
|in sauver un pour m'inslaller dans un pelil cabinel de dètuirnis sur la
cour. La lialailli- a ùlé dure. Jeu ai suivi de l'oreille loutcs les péri|i^*-
lies, lualleridaiil avec pliiloM)|»liie à allraper i|ue|()ue èclal des nondircun
olms qui uni pcnélré clic/ moi avec elTracliun.
Uuand nos braves pclils Inuipiers sonl entrés à leur l<»ur — |i;ir h»
lirèclies — j'avais pris inacliinalenicnl un livre; c'élail Rabelais, cl dans
li> vacarme de la balaille. mes yux éluienl tombés sur celle phrase :
« J'appelle pantai,'ruélisme certaine ^'aieté d'espril coniite en mépris des
choses rortuiles. .. Esl-il rien tie plus fortuit i|u'une balle pénétrunl
loiil à coup dans l'habitai de l'ilnu- et la chassant d'un vieux corps usé ?...
Celle simple phrase me rasséréna. Itah ! tout ça passera! le soleil luira
encore après l'orap-, il naîtra encore des millions et des millions de Ihjiis.
braves et honnèles Français pour nous consoler des vilains citoyens de
l'heun- présriilr.
La balle ne viiil pa^. Apn-s, nu ill'r.iyalili- tintamarre du coups dv fu-
sils, do cris, de vociférations, de courses éperdues, des fruco-s de
portes enfoncées cl de fenêtres volant en éclats, In porlo do mon
reluj,'e s'ouvrit brustiuenienl et dans la fumée apjwrut un brave garçt'U
en pantalon riiu.L,'e, se présentant la baïomiette en uvanl.
— .Ml ! lit-il en la rele\ant,il n'y l'u a plus.'
- l'nibahlemi-nt, répondis-je, puisipie vous v.'i: ,
Nous nous élion> compris. Je le suivis, la barricaili- ei.ni cui|H'rt<c,
1.1 maison prise. .Maluré li< mépri.H des cliuses furtuitcs pr^cli^ pur Ha-
lielais, mon cu>ur saigne. Quelle dévusIuUonI des Iruus imrtoul, cl
tl.uis toutes les chambres, des fusils jetés, des uniformes, el même des
cadavres.
Juin 71. — D'après devis d'architecte, j'en aurai |K)ur lU.UUU francs
lie léparaliims. .Me! Qui va nn- les prêter'.'
Juillet. — .Mon ancien concierge le sucialiste qui a réussi d s«lirvrde
la bauarre, pose sa candidature au conseil munici|Nil. Je ne lui donnerai
certes |ms ma voi\, mais il peut la dédaigner, pluMeurs millier» d'eU'<-
136
Le Dix-neuvième Siècle.
loiirs porloidiil irrliiiiKMiiriil son iiuiii ;iii\ urnes, l'aris. lu Villc-Lu-
iiiiilro (apri's lo !:niiid c'clairiigc au pétrole de la Sriiiaiiie san^laïUo, on
Candidat au conseil.
peut San? niaiTliaiuli'i- lui donner ce nom), aura Thonneur deleconipler
parmi se? édiles.
Note fin compilateur.
1887. — Mon vénérable cousin Ponlo n'ctiint plus, les Mémoires d'une
maison parisienne s'arrôlenl ici. Je ne trouve après juillet 71 que des
mémoires, des devis, des papiers timbrés, des assignations, des signifi-
cations d'avoué, mille autres paperasses désagréables et cnGn, der-
nière relique, l'affiche de la vente au Palais de justice, tout cela péle-
mèle avec des paquets d'actions dont je tirerai bien vingt-cinq centimes
au poids. Mais j'ai voulu revoir la maison dont mon vénérable cousin
m'a légué tout au moins le souvenir et j'ai rapporté de mon douloureux
pèlerinage les éléments d'un petit appendice à ces mémoires.
La maison a toujours belle apparence, avec un aspect de bâtisse
neuve dû au.\ grandes restaurations de 71. Au rez-de chaussée, aucune
trace du style égyptien primitif. J'ai vu le concierge, le successeur du
portier jacobin, du vieux soldat, du portier molesté parles rapins, etc., etc.
Ce concierge trônant majestueusement dans une loge ou plutôt un
écrin tout en glaces, acajou et velours rouge, est un monsieur très chic
que mon cousin aurait certainement pris pour un ancien magistral s'il
I.f* Miiinnrrg il'uiif Mi
\3-.
avail |iii le voir hulunccr son lorgnon Kur Kon doigt toul eu liitniuinl n
sa lutniK- rli's onlrcs relatifs aux lapis de l'i-scalier.
\.r r<'z-(le-(liausséc est ocriipé par mu- brasserie moyen ûge. avant
la prélriiliuii de (i;.'iirer la Taverne du Roy des Ribaiuls di- la nu- l»av*^e-
d Aridimillrs an xv' sit-rh-. Mais comme elle ne fait fws h<-aiieoup d af-
fairi-s à lansi- de la (|nanlilé dV-lablissemi-nts analogues que le »uecè>
du supere()i|nentifU\ Chat noir a fait éclore, le juitron s.> pro|M»se déla-
''«nrtiK-inciil
lilir à sa pla<-i< un |)anoriima ou tout au moins un dioniniu... »'il
tic.MM- di's bailleurs de fotui-*.
(Juand If eoncierge eliic a su c|ui> la maison n'pn'^sentail pour moi un
lit-rita^'i' (>n\ol<\ il m'a douni<i inuutWliatenienl sa ronflanro. Lui aussi <i
en des nialhcur». e'est un ancien prtipritMaire ruim^ |mr le Krach, pinr*
l.i par le propriëlaire actui-l de la nmison, un hnni|uier enrichi par le
rni^me Krach !
Avec le r<^cit de ses midlieurs. j'ai obtenu de nombreuses confldenres
sur ses locataires, avec des diMails sur leur vie privée, sur leun» wn-
liiuents cachi^'s, sur leurs caract»">res, sur leurs ressources vmies, sur leur»
défauta et leurs vices, les di^fauls et les vice* de leur» «mis et runiuiis-
sances... Les rt^pi^terai-je '.* tue petite e»<iuis»e îles habitant» actuel» de
l«
138
Le Dix-neuvième Siècle.
la maison Ponlo tcrniiiicrail bien ces mémoires, mais non, j'aime mieux
ne rien dire, je soupçonne ce concierge d'Clre en proie à un noir pessi-
misme, et de voir du naturalisme partout. Tout ce que je puis dire, c'est
que d'après lui le toit de la vieille maison n'abrite actuellement qu'une
seule personne absolument respectable, digne et intelligente, et que
cette personne, c'est le concierge !
5 i.i:s MFi \ nr i.\ virii 1 1
(jiiand arrivait le premier jour île
. liaqin» Iritueslre. les grandes i''|(o-
(|iii'S (le lannée pour loiis li-x n-lnii-
, I l'-* ou pensionn*^
/ 1 l'.lal. I.' petit An-
- - 1 • .. . - - ' ■^t.M
~- - iiiiiic l'ontii, assis _BPzp-*-'^->. .*V*
au foml (le IVtuile. f^^ m^ /f/
140 ' Le Dix-neuvième Siècle.
ruisseau (Hi ilc (lualiièinc clore. |Miii\ail |iie<(|iic se eunsidérer cKinnic It-
successeur de Naiioléon le Grand, empereur des Français, roi d'Itiilie.
protecteur de la Confédération du Rhin. etc. ; car il passait en re\nie. ce
jour-là . tout ce qui restait dans la ville de S... des années de Sa Majesté
l'Euiperenr et roi, tout ce qui. parmi les vieux débris des anciennes
guerres, revenus au pays natal ou échoués dans la petite ville, avait jus-
qu'alors échappé aux coups de la faux régulière et infatigable du Temps.
Ce n'était pas la grande revue nocturne du poète, mais c'était presque
aussi macabre, dans son réalisme cruel, ce défdé devant le pupitre du
petit clerc des vieux soldats courbés par l'âge, fatigués, amaigris, dessé-
chés pour la plupart, ou, — plus rarement, — gonflés et empâtés, abîmés
parfois, enlaidis et dépoétisés par les infirmités et les décrépitudes, les
vulgarités et les misères de la vie.
Parmi tous ceux qui venaient signer leur certificat de vie et toucher
le trimestre des maigres pensions, salaire de peines et de dangers inouïs,
indemnité des pintes de sang versé ou des membres perdus en de loin-
taines batailles ; parmi cette cohorte de vieux de la vieille, il y avait de
vigoiu-eux et nobles spécimens de ce tj-pe du vieux soldat, un des quatre
ou cinq grands tj-pes éternels de tous les âges et de tous les pays, de
vieilles moustaches énergiques, de superbes têtes blanches frappées
comme des médailles et dignes du crayon de Charlet ou de Raflet.
Le petit clerc, assez dédaigneax des clients ordinaires, paysans ou
citadins, se montrait poli et plein d'égards pour tous ses visiteurs tri-
mestriels, pour les pauvres invalides, impotents, sourds, à demi tombés
en enfance, ne comprenant ou n'entendant plus guère, comme pour
certains autres aux nez rubiconds, vieax drôles dépourvus de toute ver-
gogne, qui avaient dû, certes, en leur temps, en faire de belles, lâchés par
toute l'Europe. Mais, lorsque se présentaient devant son pupitre quelques-
uns de ces grands \ieillards droits et fiers, héros obscurs de la prodi-
gieuse épopée, il laissait voir une particulière et respectueuse admiration.
Il les rédigeait de bon cœur, les certificats de vie des vieax braves
aux rangs éclaircis à chaque trimestre ; cela seul lui agréait de toute
l'insipide besogne qui lui étJiit dévolue d'un bout de l'année à l'autre,
du grossoyage assommant sur lequel il dormait à l'ordinaire. Au diable les
actes et le papier timbré, cette revue des vieux pensionnés, c'était de la
belle et bonne poésie, c'était un écho afTaibli des jours terribles et des
grandes guerres passées qui roulait soudain dans l'étude, comme nn
ilirnier éduir de» unciens canons (|(ii vvnail illuminer le» c.ri'XiH
moisis.
l'diir se roiisolci- (je |a liiso^ïiii- |ir<)siïqin' ou ri'-iui^nontc, d-
fl lii's liiiin, ilrs parlufÇfs ilr paysans où i-liaqia- lambeau de i
A|H<'mftil dis|iiilt'! ri «•oinnie lirt- aii\ di-nls pjir i-liacun. drs liiju
li.nvriii'iiiriil élahoiLM's, de rcnlorlilli-iiK-iil forinalisti; des iiioitidn-s affair«->,
du spcrtacli- des inlrn^ls en liill»', dt-s p-iis cpii m» (liniiiaillrnl. qui
s II iiicln'iiloii (pdsi- pilh-nl, ji- priil rli-rr avail ainsi, Ã jour fiM-. runime
uni- rnsoli-f dans nn idial siniunnain. If diliic di-s viru\ dt'-lm» el la
«■oiiM-r^atiiiii du runiiiiaiidaiil llcrlur l'.l.in^-'.
Anrirn iillirii'i- d'arlilli-rii' dr la pareil* inipi^rial*-, li'roniniainl.iiil ll< < I<t
(Hausse, une di-s plus liautrs tailles de l'ancienne année, maigre el
<-niiiMii> di-sséclié, se tenait ilroit encore el porlailliaut une t^le nu\ niêplals
l'iiiliiiirnl accusés, aux lif;nes franclics qui senddaienl creusée» dans un
iiliic de cliéne, par le cisraii \ip>urcu\ d'un sctdpleur. Des yeux vifs cl
rlaiis qui iliercliairnl loujours I'qmI di* rinlerlocnlenr. une huuclie quel-
qu(> peu railleuse s<ius la lirosse blanche îles mon^Uiclies. corrigeaicnl
If que l'i-nsendde des (niils pouvait inonlrer de mideur et appelaient la
>Niiipatliie. l.oKé dan» un petit ap|Mirlemenl A deux |iaa de l'cv ' - '
roinniaiidant C.lausse arrivait toujours le prtMuior, le jour du tr
devant le pupitre du clerc el, son paraphe dndt runune une
-ahre apposé au bas ilu certillcat de vie, il s'asseyait volontiers ;
nue heure ou deux pour assister au délllé des ancien» cum|Ni(!n»i.-
lues en causant avec le petit Antoine l'unlu. Enln» le |»lil clerr ot le
142 Le l)ix-nrui
vieux soldai srjiarôs parprOs do soixante aiuircs. un courant de sympalhic
s'était ('tahli ;'mal£rré la différence des ùges, deux natures pareilles s'étaient
devinées et comprises, deux Ames chaudes et enthousiastes, montrant
pour les banalités et les platitudes sociales un dédain calme et railleur
chez le vieux soldat, violent et emporté chez le rageur petit clerc.
Fils de tout petits commerçants, petits épiciers dans la petite ville,
qui rêvaient de faire de lui un homme de chicane, un greffier, ou peut-
<^tre. gloire suprême, un notaire, Antoine Ponto. par une loi de con-
traste que l'atavisme seul expliquerait, était un garçon bouillant, nerveux,
un brin exalté, qui faisait aussi bon marché du notariat que de l'épi-
cerie, mettait au môme rang les chandelles et le papier timbré, et ne
demandait au Ciel d'autre grâce que de faire arriver au plus vite le
premier jour de sa dix-huitième année, jour béni et très prochain, qui
lui permettrait d'envoyer promener le Code et lui mettrait en main, au
lieu d'un porte-plume de clerc, un fusil ou \xn sabre de troupier.
Depuis son enfance, les récits d'im grand-père, vieux soldat, les sou-
venirs d'un oncle paternel, officier supérieur à la fin du premier Empire
et mort dans les derniers jours de la grande tragédie, la -vaic des soldats,
les passages fréquents de troupes dans la ville d'étape, les retraites
avec les tambours et les trompettes de la garnison éclatant chaque soir
au premier coup de huit heures, tout avait contribué à faire naître et Ã
entretenir le fanatisme militaire du garçon. Les premières victoires du
second Empire l'avaient encore surexcité ; il se les rappelait^ ces victoires
dont le nom éclatait soudain dans une apothéose de drapeaux et de
lanternes vénitiennes à toutes les maisons; il se rappelait les tambours
des pompiers parcourant la ville par une belle après-midi de soleil, ou
le soir à la lumière des torches, et sur toutes les places, le maire, ceint
de son écharpe, lisant après les roulements des tapins civils, les
dépêches annonçant la victoire d'Inkermann, la prise de la tour
Malakofl ou la victoire de Turbigo, la victoire de Magenta, la victoire de
Solférino et enfin, la plus récente de toutes, la prise de Pékin après
Palikao. Et les pavoisements soudains, les illuminations spontanées et
les salves d'artillerie de la garde nationale en l'honneur des soldats de
France, des braves petits pioupious toujours dehors, combattant un peu
partout sous tous les ciels, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique,
répandant leur sang sous tous les climats et pour toute autre chose
souvent, hélas ! que l'intérêt sacré de la France.
Let Vieux de la Vieille. 143
Oli ! ti's ruiili'iiii'ntH viclurifiu des Uiiiilxiiirs au\ ^rauili'?* journée!),
les cœurs IfS plus eniluriiiis sursuuUiiit soudain, luute la ville »enUinl
[(iisscr au-di'ssus d'eili- coiiuiii; un siuifll'- d'ivresse lu'-roîquc el planer
lùnie de la vieille Gaule guerrière, euinnie ils ennanunaienl, ces joyeu»
laiidjoius, le cœur et la tiîle du petit l'ontu ! C'est déjà bien lointain,
liélas, mais leur relentisseiueul n'est pas tout ;'i fait éteint, et (Kirroisson
oreille croit encore entendre vaguement leur sourde rumeur... Roule-
ments du pas>é ou roideniiMits de ravenir, i|iii i"iii -.n-ii au ju-te ?
> ... Nulilc» laiiil>caux, •li>rro(|ua «|>ii|ur ;
>. Snliilo liaillmi» i|uV<toilc une crult... »
ll'aiiln- <'iiiolioii>', les l.'i août, Taisaient rôver le jeune gurçui). C'élail le
délîlé des \ieu\ ih- la vieille idiant entendre la niestse solennelle A la cathé-
drale, dans leurs unirormes usés, devenus trop étroits ou trop large»,
chamarrés du dorures ternies, avec de vieux plumets mélancolique»
ayant, connue les lionunes, lu colonne vertébrale fatiguée. Les anciens do
la cavab'rie faisaient instinctivement bande A |Kirl et «te tenaient dans les
premiers bancs, A la droite du chœur, l'arnù les huss^inls jm-u fringants
et les lanciers au lourd schaspka. des cascpies brillaient ; «pie|«|ues dra-
gons, trois cuirassiers et un iunneuse carabinier, nuiign* et desséché,
s'appuyaient, pour se redresser, sur leur> grandes lattes auv fourn'«u\
Le Dix-neuoième Siècle.
hos>selcs ; des' arlillpuis à runifonuo t^onibro se groupaient autour du
Iiaul bonnet à poil d'un grenadier à cheval dont les joues glabres, rasées
de frais, disparaissaient jusqu'aux oreilles dans le col carcan de son uni-
forme. A gauche, c'étaillinfanlerie, un colonel de voltigeurs en lùte,
rouge, apoplectique, étouffant dans son uniforme trop étroit ; derrière
lui se serrait un état-major de vieuv officiers, de petits hommes rûblcs,
quelques-uns presque verts encore et qui n'avaient dû servir que dans
les vélites ou la jeune garde, aux derniers jours de l'Empire ; des habits
bleus, passés et plissés, des shakos de toutes formes, immenses, évasés,
garnis de torsades, avec l'aigle sur la plaque, passée au tripoli pour ce
grand jour. Il y avait dans le nombre quelques uniformes incomplets et
quelques habits civils aax derniers rangs ; mais tout ce qui n'était
pas trop invalide parmi les vieu.x ayant tenu le fusil ou brandi le sabre
dans les grandes guerres était là ; certains n'habitaient pas la ville et
venaient des villages d'alentour, pour se retrouver avec leurs anciens
compagnons. Mais tous les ans l'effectif diminuait, il se faisait des vides
parmi les hauts plumets ; les groupes se tjissaient devant le chœur de
l'église et semblaient serrer les rangs comme autrefois sous les volées
de mitraille. D'un regard mélancolique, on se comptait; cette année-ci,
la cavalerie avait souffert, il manquait quelques casques parmi les cui-
rassiers, ou l'infanterie perdait un banc tout entier. Résignés, les vieux
^e la vieille relevaient la tête en mâchonnant leurs blanches moustaches
et essayaient instinctivement de cambrer leurs vieilles poitrines pour
faire bonne contenance sous la faux invisible.
Et l'orgue emplissait l'église de sa grande voix roulante, les chants
montaient vers les voûtes, graves et pleins, coupés par le fausset aigu
des enfants de chœur. Dans la nef où s'alignait une compagnie de la
garnison en grande tenue, éclatait à l'élévation le commandement: Garde
à vous! lancé par un jeune offlcier sur qui, pendant tout l'office, les
regards des anciens restaient attachés — Genou... terre !
Toutes les crosses de fusil sonnant sur les dalles, puis des bruits plus
clairs, les fourreaux des sabres tintant à leur tour, et tous les soldats,
dans le grand silence de l'église et le frémissement des cœurs, un ge-
nou en terre, les fusils baissés devant l'autel...
— Ail 1 niuii f.'arçon ! disait le coiiitiiunilaiil lloclor Cjaiisse. moi je
suis un vieux n-froidi ol le temps est passé où je partiiis coiiime un
cheval éiliappi-, sans réflécliir. sans Ii-L'anjer. Ii..p ! Imp ! Kii ,i\:inl' J'ai
pialTé dans niun liel Af;e, je ni-
piaiïe plus et je regarde di'rriùre
moi, j'examine la route faite, le
long ruhan d'étapes pareourui's !...
liimil nous avons eu terrililemeni
du mal, nous avons récolté il nous
tout seuls de la gloire et des coup-,
la suflisance de cinquante ans...
i'oiu' ipiel résultai au l'oml, ji' l<'
clierdie encore... luiu ou mauvais,
je me |f demande! Nous avons
cogné comme des sunrds, sans
nous demander pourquoi ; j'ai dans
l'idée ipie uiiiis a\tins eu lorl !
f.eci, je mi- permets parfois «li'
l'insinuer i\ quelques amis qui
m.- regardent de travers, et pour-
l.uil, parmi Ions ci-s \ienx dél)ris
(pii vont tout A l'heure venir le ré-
pondre .■/VAe/j/ • , coudMou
rlai.iil d.jà r..urlm- eu IKOH. dégortié
\^
-^
cuniniantUnl «'.l«ii»*r.
IKII'.I. el nUlIldisNiienl l<
146
Le Dix-neuvième Siècle.
Vieux de la Vieille. Delmas cl Lacoclic.
Irailer do girouettes ; on oliantant h
iiir jn-(iii'rii 1812; ini.ii oiitl -
i^iasnio, intact au iléparl do la
grande armôo. a olé gelé en Rus-
sie 11 ôtail pourtant solide, sacrc-
l'ii 1 et ne le cédait A aucun;
mais dans les neiges moscovites,
j'ai rénéchi! C'élail la première
l'ois ; jusque-là , comme les autres,
je m'étais trouvé si occupé ! Oui !
quand j'y songe maintenant, il me
semble que c'est un rêve, ces an-
nées ont passé comme des charges
de cavalerie ; ça semble très long
quand on y est, Ã cause des bou-
lots, des balles et de tout le trem-
blement, mais quand c'est flni,on
est tout surpris de la rapidité avec
laquelle tout a filé. La vie est
tout en pente, mon ami, les an-
nées coulent et s'écoulent ! sur-
ut les années pendant lesquelles
un a de l'occupation, et cela ne
nous a pas manqué ! Pour en re-
venir à nos gaillards, si chauds
uapoléonistos actuellement, beau-
coup liraient la langue à la fin et
auraient volontiers changé le ser-
vice de leur Empereur pour celui
du roi d'Yvelol, si le grand honmic
lavait permis. Puis la tranquillité
revenue, changement de front, re-
our de l'enthousiasme ; nous
avons oublié qu'il nous avait tous
éclopés et notre Empereur est re-
devenu notre Dieu ! Au fond, tout
s'explique, et il ne faut pas nous
gloire du Petit caporal, c'était
Leê Vieux '
tuiil siiiiplfiiii'iil la ni)tr<> qm* noii^
iliatitiuiis, c'tHaii'iil nos proiio-
M> qui' iiiiiis (••'•li'Ijrions, i-l Imit'
la Fraiii'i' faisait clionis ! Les f;t'-
nératiotis faiichr-cs , r<'irr«iyalil<'
('•p'iiilt'difnl (lu pays, tiiiil riail
oiililii- |iai' (-i'ii\ qui asaii'nl iii la
cliaiici' ili- siirvi\n', cl l'iiii m-
(|i-iiiaiiila pas inir avis aux (!i-ii-
laiiu's (II- iiiilii' pauvp-s diahlt-s
que la révolution i;t le grand
honniK' avaient i-onrht.^s dans des
trous irensés dans toutt-s sorti--
di' ti'rrcs et j'iniagini' qm-,
parmi cnux-lA, beaucoup se sc-
raii'ul volontiers passé do toute
«cttp filoire, di' Colonne et d'Are
de Trioinplie !
Iri petit homme tout rond ei
Iniil niM^-e, Ã l'air solide eneore
et même fiuilleri-t, entra dans
I élude et interrompit ('.lan<<se, Ã
ipii iii pa-sani il lll je sdul mi-
lil.liiv.
— itonjour! Innjours luron,
vieux Nolli^eiu' .' dil le conmiau-
danl penilaiit que le clrre fai^ail
si,i;u-r le eerlili.at d.- vie.
— I.e plus lon^temp'^ po^^illle,
mon eonuiiandant.
— C!elui-ei, reprit le fonunan-
daiit ipiand l'anrien fut |Hirti. a
dit rire quand même jusqn'A la
lin. Jean-l'ram;ois hoimy. prévôt
de danse, prévôt d'armes breveté.
J .li eonnu ses équivalents, so-
lides au posie . mais rii:o|eur>
^•ÉM^k^- '
y^
m.
^-i
^
J48 Le Dij-neuvtrtne Siècle.
l't Itintlciirs i-n diiiMf!... Il ny a pas hii-n lonpieiniis fine j.' lai
rcnciiiiliT Ã nno fiMi^ de ramiiapiic alliiltk" avi-c un aulrn ancien lequel
n"a i>as ilîl hiillor dans 1rs années do Napoléon le Grand, car ccsl bien
tout le (uniraire d'un vieux suidai maintenant, une espèce de pii|)pe-sou
devenu vieil usurier de villa-c^... Le IVicleur avait séduit l'usurier.
s'clait fait payer à boire je ne sais comment, et tous les deux, à peu
près ivres, chantaient la larme à l'œil une chanson idiote:
Napoléon plein de vaillance,
Comme Jésus il fut vendu
Par les mains de Judas de France ;
Il fut trahi comme Jésus !
Quelques pensionnés se succédèrent et le comman(hmt Clausse cessa
de parler. Les vieux avaient pour la plupart l'air un peu intimidé en en-
trant dans l'étude, surtout ceux qui louchaient les plus petites pensions;
assis devant le pupitre du clerc, ils tiraient leurs lunettes et traçaient
péniblement d'une main incertaine, comme un enfant qui fait des bâ-
tons, quelques lettres d'une grosso et lourde écriture.
Des pensionnaires civils, d'anciens employés de l'Etal venaient aussi,
mais plus rares; les anciens mililnires, par im accord tacite, pour le
plaisir de se rencontrer sans doute, arrivaient presque tous en môme
temps, le matin. Quelquefois le commandant Clausse leur serrait la main,
acceptait une prise de tabac, ou bien il rappelait en deux mois quel-
que vieux souvenir, quelque Irait de l'iiisloire de tel bonhomme cassé et
alTaissé, gauche et embarrassé aujourd'hui, qui avait été un vaillant
soldai, un troupier audacieux, résistant, infatigable à fatiguer la victoire.
'le la Vieille
149
un liiii (!>• r.> iiilr«|»ii|.s (.fli.i.T"* tli; ravalcrif des grandes cliorgcs c*l*-
liirs. ,1,. Wav-raiii. <!•■la >ln-k<>\sa ou
.If Wal.TJo...
— Ji'an-riaiii;<tis Larncln'. ainifu
ia|iilainr, (•i)iiil)icii de l)lfssijrcs .'
— Ni-nf. iiiuri i-uiiiiiiaïuiaiil, mais
luiilcs siiiipliiiifiil dans li- cuir, (|Ui-
j'avais trùs dur... Rude avantage dans
!<■niélier que nous Taisluns, mon com-
mandant.
— Ilul.eit .Maillard, rlirvali-r de la
l.t>'ion d'honneur, aneien trieur |)ui)|ie
et tandiour de ville... Il a longtemps
anuuni-é <|u'il avait été jierdu « un
laiiicliv n'intudunt nu nom d'Azur •>,
avec des haguetles dliomii-ur gagnées
en battant la eiiarge tout seul i\ la
tête de son lialaillon dans un niomml
diUieile !
— Cillrs-là , mon (-onnuandani, je
ne ni'in servais i|ue dans les gran-
des occasions. C'est tout ce que j'avais rapporli
ma caisse crevée et hrùlée.
— .\li ! voilà Delmas, dit (ont bas le conunnndanl C.lau.tso on vovanl
eiilrcr nu grand vieux A longue moustache l)lanche, appuyé sur une
laniK- <i traînant pénildemenl la jand)e. e\-lieul<-nMnl nu\ rarubinien».
-al)r>' di- première classe, et bourreau «les cu>urs... « In vriii gaillard! «
m'ont dit autrefois des anciens de sou régiment. |Kirlonl et toujours.
i\\ canqiagne connue en garnison, nu nord connue au sud. ovec le.<» Polo-
iiai>es, connue avec les Ks|mgnoles. nu les Italiennes... .Injounlbui tenu
■n laisse, et très court. |Kir sa gouvernante, une ancienne farrouse de-
Mime dévote quanil elle a pris sa retnùle avec le lieutenant.
Le défilé contiiuiait. le clerc pointait les signatures .sur s<i liste pl
rangeait les brevets des pensions, de vieilles feuilles de papier jauni.
froissées, salies, macidées de tiudires et de cachets.
— C.'i'sl tout pour la ville, dii-il; il eu viendni encore Invis ou quatre
ou j ai eu
Le Dix-neuvième Siècle.
la rnmpîigne cette après-midi : il no im> n-st
(fier ceux qui ne peuvent pa?; venir.
plu? qu'Ã m'en alliT faire
il la froutte, puis le pc-re
laisse tous les jours; je
— Les éclopés, dit le commandant.
— C'est le plus triste ; il y a M. Maz.'lle qui
Knopfer qui ne peut plus se porter ; iiliii-lÃ
crois que c'est son dernier trimestre...
— Du tout, du tout, Knopfer durera encore, tu verras! Nous autres,
vois-tu, nous les derniers, qui avons survécu à tant de choses, nous sommes
fabriqués avec une pûte si résistante que la camardc y regarde à deux
fois avant de nous mordre, par crainte de se casser les dents !
— Il y a aussi M. Clarambault qui est tout à fait en enfance.
Le commandant soupira
— Quel âge a-t-il au juste ?
— Né en 1772. dit le clerc en consnltanl le brevet de la pension.
— L'ancien des an-
ciens, celui-là , major dans
les grenadiers de la vieille
garde, engagé en 90 au
régiment de Picardie, il
a tout vu, de Jcmmapes
à Waterloo ; il a été en
Italie, en Egypte, en Al-
lemagne, en Russie. Tu
sais ce qu'il a fait en Rus-
sie ?
— Non, je ne sais pas;
ai toujours connu en en-
fance, bégayant des mots sans
signification , quand je vais lui
demander, pour son certificat de
vie, une signature que je n'ob-
/•. ^•*^ 0^r^ tiens qu'avec beaucoup de peine, en lui parlant
~fVj' »^ ' comme à un petit garçon...
— Pauvre Clarambault ! cette existence à l'air libre, sous le soleil, le
vent, la neige ou la pluie, ces quinze ans de marches continuelles sur
les grands chemins de l'Europe, malgré les fatigues, les peines écrasantes,
les accablements, ça vous a lrem]ié pour un siècle les hommes assez
Krenatlior
licille garde.
I.rs Virux de ta Vieille.
fiiils |Miiir n'-sisliT Ã la
|)rrmii'-ir |i<Tiuil<' ilrifiii-
ti-nu'iil! Vois iiits vinix
j-'i-iii-raux (|iii n-^lfiil jii<-
(|ii'i\ soixank'-qiiiii/r ans
sons le harnais, qui-lif
aidfiir ! Ça lii-iil encore
à (lifval el c'est solide,
li's accès de gouUe A pari ;
rompare-moi ci>s gaillards-
\\ aux bureaucrates dé-
catis avant la soixantaine,
collés dans leurs fauteuils
et incapables de soulever
autre chose (pie leur pa-
rapluie ou leur honnet d<-
iiitun. Hein! ai-je raison
cil' chanter la vie militaire?
l'iiiu- en revenir à (:iarand)ault.
ipii Inni'he i\ ses (juatre-vinfit-
ili\ an-, redevenu un petit en-
fant depuis ipiatre ou cinci
hisers. dire (pie cette triste
carcasse falote, agitée par un
lri'nd)leinent séiiile, est l'enve-
>ppe
d'un
vrai
héros.
mais
d'un héros trop complet, trop
naïf et trop simpli*. pour avoir
su tirer d<> son héroïsme les
avantages ipi'avec un peu moins
de naïveté et de désintéresse-
iiienl, il en ertt pu exlrairel
fini, l'ilme (pii s'est en\olée d
ci.rps encore deliuiit. c'élail une
ment |>iire. une Ame de
sortie asec le numéro m» il
teiir. Ji- l'ai i-onnu dans
Ancien «olligfiir.
Le Dix-neuvième Siècle.
\i.;ii\ ('.laïaiiiliJiiill. <■! |iariiii la jcli.' n.llrcli.iii de saluviii- dr loiili- ralr-
{.'iirie cjui' nous faisions, jf jnr<' (pu- j'i-n ai \)vn vn de paiiiU Ã lui. Il
lui a nianqui- la clianrn ponr jiarvi-nir aux iireniiers irradt'^. An liiii di-
violenter la chance, ces homnies-lA. c'est la chance qni doit l^s \iokn-
Icr ! Je ne te raconterai pas. garçon, tout ce que Clarandjault a fait à ma
connaissance, tous les traits d'héroïsme que je sais de lui... Dans la vie
de tous les vieuv soldats qui le viennent à chaque trimestre, il y a des
traits d'héroïsme du môme genre, mais les siens étaient plus complets,
avec je ne sais quoi de plus particulier, de plus naturel pour ainsi dire.
Pas de bravade du tout, pas d'accès de cette belle folie héroïque qui
saisit à certains moments difficiles les natures sanguines, pas d'intérêt
personnel surtout, ni d'idée d'avancement ; non, sa marque ù lui,
c'était le dévouement pur et simple, il se dévouait sans s'en apercevoir
pour ainsi dire. Écoute seulement ce qu'il a fait à la Bérézina... Mais
d'abord il faut te dire qu'à Moscou, son régiment, attribuant des priva-
tions endurées depuis l'entrée en Russie, à je ne sais quel rogne-por-
tions, officier d'administration. Clarambault. ftitigué de réclamer pour
ses hommes, prit l'affaire à son compte et provoqua l'ofGcier. Au lieu
d'aller sur le terrain, celui-ci, par son influence sur son général, fit
mettre Clarambault aux arrêts pendant tout le séjour à Moscou. Cela ne
porta pas bonheur au rogne-portions, car. la retraite à iteine commencée,
il fut massacré par les Cosaques...
El l'hiver russe qui tombe sur nous tout à coup, un sombre soir,
après une longue étape, alors que trempés jusqu'aux os, par des
passages de petites rivières, nous allumions nos feux; la tourmente
de neige qui s'abat sur nos bivouacs, glace nos moelles et notre sang
et, laisse voir le matin, après de longues nuits de dix-huit heures,
autour des feux étoulTés des rangées de petit monticules formés de
cadavres gelés ! Le long martyre commence; plus d'ordre, plus de cohé-
sion; plus de cavalerie ni d'arlillerie, il ne reste pas serrés autour
des drapeaux un quart des effectifs armés... Et il faut marcher, se
battre, repousser l'ennemi...
Après quarante jours de marche dans la neige, la grande armée,
devenue la grande cohue, arrive à la fameuse rivière. Dans la pre-
mière journée du passage, lorsque s'est produit sous les boulets russes
l'effroyable encombrement du pont de bateaux d'Eblé, Clarambault
étant passé, s'est aperçu que l'aigle de son régimint était restée
â– lis ilr lit Vi
dans la liagarn* »!•• l'antn- lolé cJi- la rivière. Aucun • -,
la fiiiili' pour rclitiinifr en arriiTi- ; (llarariiliaull n'a pas li.-iu-, il - .--i
jflc dans la ii\it'Tc. l'a pass»*'»' A la naj;»' parmi IfS plaçons, i-t ayant
pris 11' tirapfan, l'a rapport)'; par \v ni^im' clit-niin. Le Icnili-uiain
i|naiiil Oudiniil a fait n-passcr |i- pont pour r<-jftrr nri p<Mi U'i Itusses <'l
protéger le passait-, Ciarainbanll i-n était; il était di- l'arriéro-ganlf et n'a
passé (pu! If malin dn Iroisionu- jour, par !<• L-lifuiin (jn'il avait pris iMiur
It! draiieaii. (;'fsl-à -diri-' par la riviéro, après être resté uno heure dans
l'ean pour sauver quelques malheureuses fenuues aventurées sur les
f.'la(;ons. trélail trop; en arrivant de l'autre eûlé, Clarambaull. épuisé,
trempé et fielé jusqu'aux os, allait périr, si l'une des femmes qu'il avait
sauvées, la fennue ile lonieier d'ailministratiou de Moscou justement, ne
l'avait sauvé îi son tour en lui donnant ime couverture et l'un do ses
jupons. Ils ont tenu ensendile jusqu'en France, se traînant sur les routes
de l'olofrne et d'Alli'maf,Mie, lui à moitié mort et la femme ne valant
guère mieux... Mais l'hiver russe les avait mal gelés, car la vieille femme
qui soigne acluellenienl ce «pii reste de Ihéroïtpie Claramhaull, la l)unnc
vieille toute blanche et loule ratatinée (jui soutient le corps branlant du
vieil erd'anl...
— Madame ClarambauU .'
— (l'est la feiimie de la Itéré/ina, ipie Clarambaull a épousée après
181 i. Pauvre Clarambaull, il aimait i\ raconter rhislorielle ; dans nos
dîners, aux anniversaires, quand nous nous sonunes retrouvés; il disait
toujours, en parlant de M"' Ciarandiaull : •< Ma femme, dont j'ai fait
connaissance sur un gliinm, au milieu tie la itéré/ina... » El dire que
c'est fini. i|u il a tout oublié et ne connaît plus sui femme que (oui juste
connue il connaissait sa nourrice Atrois ans!...
... Allons ! dit le coniniandanl C.lausse en se levant, je le laisse, mon
garçon, lu peux prendre les feuilles et t'en aller faire signer le |iauxn>
r.larand)ault el les autres éclopés. 'l'u siiis, tout ce que je l'ai dit «le nos
misères, ce n'est |ms pour te dégortter du métier si tu en as rt^ellement
envie. S'il faut compter forcément sur de vilaines journées de temps en
l«'inps, cond)ien aussi de belles et do bonnes en com|M'nsation !... S«>l-
ilall mais c'est une des trois ou quaire carrières |Hiur lesquelles on
peut sentir réellement la vocation ; il y a la vocation militaire comme il
\ a la vocation religifuse et la vocation artistique ou scientifique: loulos
lis anlns carrières sont de* professions qu'«>n ombrasse |Hir occasion...
Le Dix-neuvième Siècle.
\;\. laiit (|iril \ ;iura un rliiini|i l'I une iiiaiscm sur li'iii'. il l'aiiilia un
soliliit puiir lo> ili'lViulic ; M>i> i;ai. lupiiiiètc i-t brave, cl eu a\anl, iiiuii
i^arçon !
— F.l moi aussi, un jour, dit lo cliTi'. jiiai sium-r dan- (jnclijui- ilndc
jinur tuneliur ma pension de reiraile.
— Cesl la grâce que je le souhaite.
III
i;; a.. lit l8Tt). — F.nr..r«' iiin» fois In ftHo ilf rF.iiipcroiir. Mai» anjonr-
il'liiii. il n'y a pas df incssf solennelle t\ la rallu^dralc. pas dp atré-
iiKinie oflîfiollo. aniMin dépliiiiMiient de drapeaux. <•! enfin, pas de réunion
(je- \i>ii\ de la vieille, ear il nen reste |)hisou dn moins si peu <pie o'esl
à |Mii près connni' s'il n'\ en avait plus. Sepl ou huit eu tout, sur
lesipiels trois seulenienl sont eiieorc valides el se truluent sur leurs
vieilles jninitos lo long des anciens remparts, aux jours de soleil.
Disparu, tout !>â– bataillon des vieux A grands casi|ues et A shakos
aniiipies. i'e>t liiii. de tous ees honunes, acteurs ou figurants du grand
drame, de tous ces durs A tuer, le temps a eu mison ; lA-bas, dans lo
\auue royaume des omlires, lienri'usemenl sans rronli»>res. .\a|»oUv«)u
peut maintenant recoii^tiltier <e-, cailres au roui|)lel [lour
nocturne.
I,e pins solide des trois restants, c'est encore |o conuuandnnt « Im--.-.
mi peu pins dess/'chù ipie huit ans au|Niravant, In |>eau de la figure uu
peu plus collùe sur les os, mais encore haut et droit, luttant avec
éiiergii' contre ses (iuatrc-\ingt-deux ans, marchant avec des mouve-
ments secs de tout son corps aux articidations niidies. Le» autres sont
Maillard, l'ancien tapiu decorè, et un \iei| Alsiicieu, le p^re Wolter, qui
a servi dans li-s cuirassiers.
La ville est lugubre en cette matini^e du L'i aoAl, si joyeux tou-
jours; les l>oiitiipies restent fermées, les maisons closes; |«r le» portes,
entre-biiillées seulement. <|uelipies figure» eflurC-es |i4iraissenl el dis|w-
Le IHx-neuvicme Siècle.
raisscnt, l'ennemi est proche. La veille au soir, quelques débris du corps
de Mac-Mahon. une centaine de zouaves se rabattant sur Chûlons, ont
passé en ville. Pauvres zouaves, noircis, exténués, enragés, étourdis par
le sentiment inconnu de la défaite, ils ne comprennent encore rien Ã
leur malheur, Ã ces milliers et milliers de Prussiens qui leur tombent
sans arrêt sur le dos, à ce bouleversement de la fortune. Ils reculent,
non sans se retourner avec fureur quand l'occasion le permet, contre les
avant-gardes ennemies qui les talonnent. Ils ont deuvofflciers avec eax,
tous deux blessés et l'un des deax, un lieutenant de vingt-cmq ans,
fortement bronzé, n'est autre que le petit clerc d'autrefois, Antoine
Ponto. 11 est parti huit ans auparavant pour l'Algérie, engagé aux
zouaves le jour même où ses dix-huit ans eurent sonné, et il n'a
qiiitté le pays arabe encore remuant, que pour une dure campagne de
trois ans au Mexique. Les deux officiers, pour faire respirer leurs hommes,
ont décidé qu'ils passeraient la nuit à S... Sans entrer en ville, ils se
sont installés dans des granges du faubourg après avoir à la hâte bar-
ricadé la route. Et c'est là que le commandant Clausse a retrouvé
son ami, l'ancien clerc. Triste entreMie. Le commandant Clausse en est
sorti blême et les traits tirés, son grand corps plu? raide ne se mainte-
nant droit qu'au prix d'efforts plus visibles.
— Pauvres enfants! pauvres enfants! c'est eux qui payent nos folies,
c'est sur eux que tombent les revanches de nos quinze années de gloire
à outrance... L'Europe, mise sens dessus dessous quinze ans durant,
la course à la victoire, les nations culbutées, les royaumes coupés en
tranches comme des parts de galette !...
Le vieux commandant ne put dormir; toute la nuit, les tristesses du
jour pesèrent sur lui comme un cauchemar, et il mâchonna entre deux
sursauts de rêve des imprécations à travers lesquelles revenaient comme
un refrain: C'est eux qui payent, les pauvres enfants, c'est eux!
Au petit jour, des coups de fusils le firent se dresser dans son lit. 11
se leva en toute hâte et descendit aussi vite que ses jambes pouvaient le
porter vers le faubourg. Les zouaves avaient disparu. Par le vieax tam-
bour Maillard qui demeurait près de là , le commandant sut qu'un peloton
de uhlans. se heurtant à la barricade aux premières clartés de l'aube,
avait été reçu par une fusillade qui l'avait fait se repUer au galop, non
sans perte. Et les zouaves s'étaient aussitôt remis en marche pour ne
pas se laisser couper.
Let Vieux de ta Vieil h
\.c snli'il ri-moniail à Hiorizon. Devant la Ijarricad»' abandonnée, le
<-..iiiiiian<lanl Claussc se pr.iinona di- long en larp»- avec l'ancien lapin
Maillard ft lAIsu-icn Waltor, venu lui aussi aux nouvelle». La roule se
dépliiyail lilanclie et \id<' au loin, en avant de» cliarrellcs jetée» sur le
jiavé ; pas de riiuuvenienl, un grand silence planant sur le» cliamps, les
cloches d églises <|ue Ion viiyail poindre çA et lii, ne jetant même pa»les
carilinriN d'appel | r la LTaiirliiiesse de rAssomplion. Un instant, dan»
le liiiiilaiii, nu a eiiiore eiilemlu ipielques coup-i di- fusil, puis (oui s'est
In de nouveau.
Les heures passaient. Les trois vieux, fatigué», allaient r»'nlr»T cliei
eux. lorsipTun peu de poussière parui au lioul de In roule. Du Imiil. de»
pas de chevaux, di's roulenieulx et encnre de la poussière au loin. Quel-
cpies galo|mdes dédaireurs. des uhlaiis «pii |Hnètrenl en ville |>nr de»
mes détournées, puis de» pelotons plus considérables, et enfin une trou|M'.
iiilanlerie et casalerie.
138
Le Dix-neuvième Siècle.
Los trois vieux de la vieille se redressant de leur inirii\. l<s lèvres ser-
rées, étaient encnri' là . drvani les iliarrcttes di' la liarriradc inainlenanl
jetées en tas sur nn inté il'' la n.nlc
— Eh bien, leur dit au passage, en exrellenl français, un jeune offi-
cier prussien, ((ue les grandes niouslaclies blanches, les médailles et la
tenue militaire des trois hommes ont frappé, hé, les anciens, est-ce que
vous allez nous tirer aussi di's coups de fusil, comme vos zouaves ce
malin ?
— Ma foi non. jeune honune. répondit le commandant en s'avançant
d'un pas, c'est l'affaire des jeunes, et d'ailleurs nous, les vieux, nous
avons une bonne raison pour ne pas le faire.
— Ah! et pourrait-on la connaître, cette bonne raison?
— Dame ! fit le commandant en s'inclinant d'un air gracieux, nous
sommes restés si longtemps chez vous, nous autres, vieux de la vieille,
que nous avons peut-être bien chacun (pieiques pdits-fiis parmi vous !
^r1
^,f l>"'
i.iNoi ami: a\s m i»\\in^\ir.
I,a pelile fille, une blondinelle de quatre ans, sus-
petulue au bras du fauteuil dans lequel le gros niou-
"^ ^i ' v "/r~ ï^ieur s'était airalé, jasait euninie elles jasent toutes A
et à gc-lù — et uiiMiie plus lard, ajoutent les u>é-
liatiles gens.
— Je vai>j II- raeiinliT uni- liislnire : j'avais un beau
iUO
Le Dix-neuvième Siècle.
jardin avor un hean msior <iui imiissail si iiaul. si liaul (in'il faisait
un Irou au ciel; il y avait dedans un lapin qui se déiiiMJiait de rentrer
elle/, lui parce que c'était le soir et qu'il y avait beaucoup de nuages
devant le soleil, alors il ne faisait plus clair. Et puis la maman du petit
lapin lui décrochait sa balançoire parce qu'elle voyait encore clair, et
puis dans le jardin il n'y a pas de gens méchants...
Le petit garçon, un grand, ûgé d'au moins six ans, accroché à l'autre
bras du fauteuil, interrompit la petite fille :
— Non, c'est moi qui vais en raconter une au monsieur : « J'étais plus
riche qu'un roi, alors des voleurs m'ont volé plus de mille francs et sais-
tu ce que j'ai fait? je les ai tués et je suis allé en Amérique, c'est loin,
dans une carrière d'or où j'ai trouvé plus de trente-six millions de mille
francs !
— Allons, vilains enfants, interrompit à son tour la maman des deux
narrateurs, laissez monsieur Chaligny tranquille, dites bonsoir et venez
vous coucher.
— Mais non, mais non, madame, dit le gros monsieur, ils sont char-
mants et leurs histoires m'intéressent !
Après quelques vaines protestations, les deux enfants suivirent leur
maman et les messieurs restèrent seuls dans le salon de la villa dont les
fenêtres ouvertes laissaient voir, brillant sous les rayons de la lune ainsi
qu'une corne d'argent, la boucle de la Seine au-dessous des bleuâtres
coteaux de Marly.
Le gros munsieur, dans son fauteuil, semblait gagné par de profondes
el mélancoliques réflexions, — peut-
être dormait-il, — les autres conti-
nuaient la conversation commencée.
— Et moi, je pense, dit un jeune
homme, que dans tous vos phénomènes
de suggestion et d'hypnotisme, il entre
trois quarts de supercherie consciente
ou même inconsciente...
— Parbleu! dit un autre, et fort
heureusement! Toutes ces questions
deviennent furieusement agaçantes, si la moitié de tout ce qu'on raconte
était vrai, si des gens, avec un regard et quelques passes, pouvaient réel-
lement se rendre maîtres du corps et de l'ùme d'autrui et faire agir cet
Chaligny.
.'iiilnii I iiiiiiiif mil- siiii|ili- iiiarionniMUr, ce sérail Unil iHinnenicnt elTroyable
ail |Miinl <K' mu; iIos ri(ii'«''(|iir>n<-cH ! Aver iiti bon n-voUer j»- puin nu'
iiii'llri' i-ri >.'aril<' curUrc lo «riiiii' hriilal el vimix ji-ii, mai-» avi-r quoi im-
l>ri>lcj,MT l'onlrt- li-s sii';f,'ftslioiinislfs ! Brrr! j"i'!*|M"'ro qui; •••• n'est au font!
(|ii'iiiM' ili- n-s iilaisanlcrics tie savants qui \ous Tunl froi«I dans le dos,
mais rffffl csl |)ro(liiit. r'csl assi-/, n'en parlons plus!
— N'en parlons plus, dit un troisiônu». mais pour d'autres motifs. parr«î
quf rotilrairriiicnt à vos o|iinions, je pense umi que tout est |»ossible,
|iarie que toutes ces expériences (iu<; l'on raconte son! réalisables!
— Vous i-irnin-z, dit le maître de la maison aux deux premier» inlerlo-
niliiMs (iiie iiolri' .uni Fou^eray est lui-uiéuie un su^s^estionnisle... Et
je ne vous conseille plus de rire, car il \a tout .i l'heurt*, pour se xenper,
vous ordoiuier des choses terribles, vnus, Montai, d'épouser, dans la
(liiiiizaine, le ricln' parti (pi'on vous a proposé. \ous sa\e«, retle demoi-
s.lle Auiéricaini- peu séduisante, et vous, jeune l'onlo, de payer demain
toutes vos dettes...
\a' jeime l'onto éclata de rire.
— t'.eitt, je l'en défle i)ien, dit-il. i-l pour eau»»' !
FouRiTay avait, sans broncher, laissé passer l'interruption.
— Oui. reprit-il, je pense que s'il en est temps enrore, il Taul laiucr
(itiiilier tuules ces questions, laisser éteindre le bruit rommenré, fairo lo
silence lA-dessus, car il y a l\, enleude/-vous, un inunense danger sus-
ai
Le Dix-neuvième Siècle.
]ii'iulii sur le inonde ! Pour le nionicnl, les savants seuls s'occupent de
la forii> encore presque imonnue et innonmiée, mais par l'énorme besoin
de bavardage (pii lient notre époque, les discussions, les expériences et
les résultats sont innnédialemenl criés sur les toits par les académies et
les gazettes. C'est livrer à la foule la porte d'une poudrière ! Jadis la
science restait la science, un temple majestueux dont l'accès était inter-
dit aux profanes; jadis des savants auraient poursuivi leur enquête, cher-
ché, vérifié, expérimenté sans s'ouvrir à d'autres qu'à des initiés comme
eux; aujourd'hui, bien qu'on ait conscience du danger, on met tout le
monde dans la confidence. Gare au jour où cela sera tombé dans le do-
maine public ! Comme le dit Monta), le revolver sera d'un faible secours
contre la suggestion !...
— Allons, allons, fit Montai, tu poursuis la plaisanterie ! La suggestion,
puisque décidément suggestion il y a, n'est possible que sur certains
êtres, sur les nervosiaques, quelque peu détraqués, mais sur des gens
sains et normalement équilibrés, elle fera long feu !
— Erreur! elle est moins facile, voilà tout! Je vous déclare que depuis
près de dix années sans en rien dire à personne, tout seul, en silence, j'ai
fait bien des expériences, et le vaste champ des possibilités dans cet
ordre de faits m'épouvante aujourd'hui !... Eh ! parbleu l'homme qui veut
se faire aimer d'une femme ou la femme qui veut séduire un homme,
que font-ils sans s'en douter, sinon de la suggestion ? Mais voyez-vous le
danger quand l'homme saura et voudra ?
Oui, pétrir à sa volonté un être quelconque, entrer de force dans son
cerveau, tirer les fils, faire agir et parler cet être dominé, possédé, oui.
tout cela est possible...
Fougeray s'était levé, il parlait en marchant lentement de long en
large, devant le canapé où le gros Chaligny s'était aBaissé après le départ
des enfants.
— Et je vous le prouve, dit Fougeray s'arrètant enfin el parlant tourné
vers Chaligny, je vous le prouve avec cette grosse masse de chair, avec
ce mastodonte engourdi qui ne peut certes passer pour un organisme
affiné par les nerfs... Regardez-le...
— Il dort, dît Montai.
— Non, il est éveillé, allons, Chaligny, levez-vous et marchez pour
prouver à ces messieurs que vous ne dormez pas.
Le gros homme, sans faire la moindre objection se leva, marcha et
'andytmt
toiirn.i »iii\;iril les iiiiiicnlions qu'en k-vanl siniplcment ledoi).! I
lui iluriiiait.
— Monsieur (llialipiiy se prtMi- à la (ilaisanti-rie, comme un bon gar-
i.un qu'il est, et voilà loul ! reprit Montai.
— Monsieur (Ihaligny, re Itoti ^-arron, re vieux gommcut c$$oufn«>,
tTi'iix fl vide, (lit FouptTay se retournant enfin,
rsl artui'lleinent ma fliose, vous voyez que je parif
<le lui sans me f,'i^n<'r; inutile de dissimuler mmi-
unîmes vulri- opinion sur son compte, il lU' -'■m
souviendra pas demain... Vous le ronnaisse/ t(ju- â– !
longue date, vous savez rpi'il est devenu pour ii.
If mondf un honlionnue ridicule, <c vieux beaureiar-
ilataire, cet invalide des .salons à la ti^te d»- carton...
— Dis donc, fit le maître de la maiinu <riin
air inquiet, ménafre-le... \ i 1..1. ,.,[..
— F.aisse, je puis lui dire ses vérités, il les aura oubliées demain....
au fait, il va te les dire lui-même, il va parler, ce sera plus drôle et plus
concluant pour vous autres, sceptiques Thomas! ll\pnoti.sé d^s sa jeu-
nesse par le fauv brillant des ultra-civilisés, par tout le Taclicc social,
voilà lui liommc ipii n'a jamais vécu la vie vraie, vous allez voir... Cha-
lif^iiy écoule/-moi ! Vous ave/ vingt-cinq ans ce soir mon ami, enlemlez-
\nu>.' vous ave/ viiij.'1-ciiiq ans, je le veux! Kn ipielle année sommes-
IhiU^ .'
— Kn 18.17! dit le f;ros homme se redressant tout à coup comme nul
par une secousse électrique. J'ai \inf;t-cinq ans! Vinf.'t-cinq ans! viniit-
ciiiq atis ! Je suis un lion parmi tous les
lions, un l'iirinij: connue on dit!...
.Ml ! ah ! je ris quand je songe au bon
jeune liomiiH- (pie j'étais il y aura sept
ans bientôt, lorsque ji* débutai <lans le
monde à ma sortie du collège ! ait ! ah !
j'ai même, ma parole, chanté la ro- , f\f
malice tout un hiver dans quelques sa-
lons " l-'lriivr du Ttuje... » mais la
société des dandiesel des fashionables Alamodem'a bien vile d^niaiftiy....
.\ujoiird'liiii nous sommes une bande de Fiiririix, Lion» ii lou.« crin», on
Ir.iiii de croquera nous six, le plus joyeusement possible avec no.» Pan-
A^
164
Le Dix-neuvième Siècle.
lliùrcs ou nos rais, cinq oniles cl Irois tanles! Dormez en paix, oncles
hionlaisanls cl lanles vénérahk's, vos ocus vontsauler! Ah! c'est que les
vieilles lanles sont coriaces au possible, j'en ai encore une, moi, une respec-
lable chanoinessequi n'en finit pas de finir! Baste! croquons toujours les
autres en attendant! Joyeuse existence! Il y a deux ans on m'a présenté
à Lord Seymour! Quel gaillard, ce lord Seymour ! Voilà deux carnavals
que nous faisons ensemble... J'ai payé d'un commencement de dyspepsie
l'honneur de figurer à coté de lui à I"Opéra, au café Anglais et à la Cour-
lille... Des dettes? serais-je un vrai lion si je n'en avais pas? Rugissons
Lions cl Panthères.
en chœur, o nia Panthère aux boucles brunes, croquons, ô mon délicieux
petit rat d'Opéra!... Cet Ilumann nio coiite h'S ymix de la lêle avec ses
habits, mais quelle coupe idéale !
Le gros Chaligny marchait et se cambrait comiquemcnt, li> nez
en l'air, le bras arrondi comme s'il tenait sous le bras un slick
invisible.
— Chaligny, prononça Fougeray d'un ton bas mais impératif, vous
n'avez plus vingt-cinq ans.
— Non, je n'ai plus ving-cinq ans, répondit docilement le vieux beau.
— Vous en avez trente-cinq !
— J'en ai trente-cinq... ah!
La voix du sujet n'avait plus l'éclat de tout à l'heure, elle s'était voilée
Ciii'i»''' dandysme. \>\:,
••l riiornnie s»-niblail dfM'iiir soucifux à vue dteil. Il s'étaii
rroisdil les bras.
— Kli l)irn, vous ne parle/ pas? (Icmanda Fougeray. ou et'
— A Clicliy, n'-pondil C.liali^ny la lùle basse.
l'ti f'iu rire s'empara des amis de Fougeray devant la niio'
(°.liali^'n>.
— A C.liiliy ! (ladi'Nait arriver!... On i-n sorl. on en sort, cela vous fsl
V^-VlK:.
tlr^rrille <lr la Ciiurtille.
r.i>'ili> Ã iliri' il Miu>. iiiai> du dialili' si ji- sais nimnienl j'en ><>r(irai, iu<<i '
\\e/-V(>us siiixante inillc frnnes i\ m»- pri^liT .' l'arblo». r'esl une Miis<'>n»,
!•• If sais bien, i-t j'ai drt bien davanlaKi'. "'•'•''* «'t'*''^' f'»"* j"* •>*' *«i* pl»»
Mil diantre jr pourrais Ipuivit b* premier louis de la somme... (^ qui
ilfvrail uit> ronsojcr, r'esl )pii> ma prison a fait manquer mon mariage.
im mariaf.'!' nt^iîocio par ma tanle, ma n-sperlablo tanlf, qui m'alMn-
il>>iini' el iiif di'sln''riti'... Ha."!!'! le niariatte ne devait pas me r^uMÙr, je
I(J6
Le Dix-netivième Siècle.
n'aurais pas 6l<^ Ironipc!', car j'en suis sûr, la fiiliire riail trop Inido. mais
j'aurais l'iô sans douti" trop mallicuroux !
Merci, canaille d'iisurierl J'en ai connu quelques-uns, mais celui-
là qui m'a l'ail niellre dedans,
est le plus complet! Défiez-
vous de lui, mes enfants ! Quel
Arabe ! C'est lui qui a inventé
le truc des voitures de pavés ou
des dromadaires donnés avec
deux mille francs d'argent en
échange d'un billet de quarante
mille, et rachetés quinze cents
francs ])ar un compère! Avec
moi. il ne s'est pas servi des
dromadaires, quand de remise
en remise il m'a senti tout Ã
fait étranglé, il m'a livré pour
soixante mille francs, six mille
francs en espèces et le reste en
un chargement de racahout des
Arabes .ivarié. qu'il a bien
voulu me reprendre prmr huit
mille francs... pour le replacer
ensuite trois fois en un an Ã
des amis à moi pinces de la
môme façon ! Le plus bète c'est
qu'en réahté ce n'est pas moi
qui ai mangé les héritages de
mes estimables parents, moi,
Grands Dieux, qui depuis quej'ai
voulu faire du sport et de l'an-
glomanie, vivais parfois quinze
bons jours durant de salade pour maigrir en vue d'un steeple à cou-
rir! Non, c'est le cheval, qui m'a mangé ce que m'avaient laissé mes
panthères et mes rats... Au diable la zoologie! au diable le cheval,
maintenant que je suis un horseman à pied! au diable les paris et les
courses, et les combats de coqs et les combats de cochons d'Inde! Hélas !
Ji- iii'-riraiK c]'<-riniii ici, tlirriùn; iin^s ^IIIch, si «les nuit* fl .iiiiios np vc-
ri.iiciil (!<• tiMiips (Il Iciiips organiser dos déjeuners de cunt^'li'i"" ••■•■t
II' pauvre insulvahle, avi.'c des paniers de Champagne... M> i
fulèies el c-unipalissaiils...
Clialigny, assis, l)aissailia l^le el suiipirail.
— Aucun argt'ut en perspective el des .\nglais parluul!... yuaud «or-
lirai-ji'/ ce Ijéilouiu d'usinier esl capahli* dir me nourrir ici longU-nipH
pour servir d'exemph; à ses autres débiteurs... Oli ! si je quille Clirliy.
u, i, c'est fini, plus de bêtises, plus desport, plus de lionnerie, je fois
(|ucl(pu> cliuse, — du diable si je sais quoi, — et je me marie, oui, je
me marie, — du diable si je sais contre qui, comme disent les vaude-
villistes !... Mais sorlirui-jf jamais de Clicby ?
— Sortez-en, je le veu.x! nuirumra Fougeray h l'autre bout de la pièce,
d'une voix si basse que ses amis près de lui l'entendirent à pfine cl
(pi'aucuu son ne put parvenir ù l'oreille de Chaligny.
(lelui-cicepi'iulaut se redressa brusquement avec un long soupir.
— Oïd'! lit-il eu respirant avec force, culiu! il était tenips.je devenais
ili>'ia(iue à force de faire mon Silvio Pcllico. Enfoncé Clicby! Mon Arabe
ma là clié subitement, lui-même i-st vemi, pb-in de politesse, me faire
ouvrir grilles et verroux!... J'étais reib'veuu riche, ma tante, la dernière
que je jiossédasse sur la planche, venait de trépasser sans avoir eu h' temps
de me déshériter. — c'était une femme négligente, — el cet oubli me
donnait trente mille livres de rentes ! I.e temps de lui verser soixante
mille francs el soixante coiqis de botte et mon usurier se déclare conleni
el tout il ma disposition pour l'avfuir : Va-t'en voir si je signerai jamais
de lettres de change maintenant, mes six mois de Clicby m'onl rendu rai-
sonnable, tout i\ fait raisonnable... Mais me marier, un instant, nou.i
avons le teuqis! Suis-je donc si décatir Allons donc! j'ai Irenlc-six an»,
\i' suis frais et vif, Clicby m'a reposé, d'ailleurs j'ai besoin de com-
liensations, je veux des louqieusalions, il me faut des compensations,
nous verrons après!... Ilieu entendu, me voyant insolvable et penlu. rai»
.1 panthères m'ont abandonné avec en.sendile, tant mieux, bisloin'
.iiicieime ! Voilà ci- qui vient de paraître : Voyages, «venlurt's el
ilicouvertes du jictit banm de Cliolignv au pays des lorcUes... Hrcda-
slreel !
— Passons! dit Kougeray toujours entre ses dents, pelil baron do Cha-
Uluv, mou liou. vous avez ce soir quarante-cinq ans.
Le Dix-neuvième Siècle.
- ^y^:^
hors lie prix à Paris
Msaîço do Chaligny
im»ci (1 ( \prcs'^lon, de
\oii\ ol mI il doNinL grognon.
— 1 11 finir inlc cinq ans! prononça-
1 nlomt ni (oniine si chaque syllabe
I ml iil i\OL un poids de cent kilos sur
se'^ Lpiulo's qui rinte-cinq ans! Fichtre!
1( m le di> i personne, je n'avoue
pis ' Dins le nnnde comme dans le demi-
mon.k, un g..ndm de quarante-cinq ans passe
bientôt père noble ! on me donne trente-huit
ans, je les garderai le plus longtemps pos-
sible... Non, je ne me marie pas, eh, mes
bons, j'ai tout juste pour moi avec les raille
louis de rente qui me restent, me voyez-
vous avec femme et enfants sur les bras,
brrr, j'en frissonne ! J'ai assez de peine à me
donner mes petites fantaisies, — à propos,
c'est étonnant comme la fantaisie devient
où en serais-je, je vous prie, s'il me fallait en
re faire marcher une maison, assurer la vie d'une femme légitiine
et (Ir Cl- (|iii s'iii-uit l'Mijuiir-;, k's i-nfanls «riardî», f^ihianU, (oujouni
li.irliitiiillûs di' riiiililiircs i-l si coùh'iix .' Non! (l'ailleiirs avt-c la famille
\iininMil aussi i»it'ri dos lourmi-iUs. dr*s ini|nitHiidi-s, di-s maladies; j'ai
il- id'ur londii' iimi au fond cl loul fcla me pïlerail l'exislem-e.
Pour jciiuarl d'iuMire je n'ai (lu'unepnlile sanlé à défcndn', la mi)-nn<-.
r'fsl l)ien assi'/ ! l'arhlou ! ji- nrollnn-o de nie donner le plus daprément
|)ossil)li' cl sans les rùrlieuscs lendanccs de mon eslomae A la d\>|ic|i-
sie, je rue déclarerais parfailcnienl heureux. Amélia, mon anf;e depuis
cinq ans, nu* Ironiiie, c'csl pcjssihle et probahle, mais je vous en prie.
mes rliers amis, m; me diles pas avec (|ui, ça me fr^nerail ! L'élé, de
Kursaais en Casinos, de Hade i\ Trouville el Biarritz, l'hiver dans mon
petit cercle ;\ l'aris. je vis plein <it! sérénité, laissant l'eau couler, le monde
tourner cl Amélia me tromper... A bas les raseurs, voyez-vous el vive la
lr.iti(|iiillilé !
— Cli;ili,i:in. iiiUTroiiiiiit roiii;rr;i\ se rappi-dcliiml. iiiini piiuvre ami.
voici riicure delà soixantaine (jui \a snnner, attention 1
— Iléias! fit Chalipny (l'unr \n\\ lamentable, de 1812 à 1872. liMumpIc
yeslbien! Le vilain cbillrc ! Est-ce possible! Quoi j'aurais soixante ans
moi, si fringant encore il y a quelques années, moi qui luttais et dissimu-
lais bier encore avec assez de succès ! J'avouais quarante-six et quelques
mois, on en ajoutait quelques autres et ça faisait juste la cinquantaine.
Aujourd'bui, c'est réglé, je suis fini, il m'a fallu abandonner les gilets
baleinés, le corset, enfin, qui maintenait mon torse dans des proportions
raisonnables, car je frisais l'apoplexie fout simplement ! Certes, avec mon
corset, je ne brillais plus comme trente ans auparavant et le lion que
j'étais en 1840 m'eut traité de baderne, mais avec un peu d'effort, j'arri-
vais à faire encore passable figure au Bois, aux premières du boulevard,
à Trouville dans la saison, devant les petits camarades du club, devant
les cocodettes des plages, devant les petites actrices des opérettes ou des
féeries, soupeuses ou farceuses...
Les longs soupers, les joyeuses chansons !
Vous souvient-il, ma belle,
D'un homme qui s'appelle...
N'en parlons plus, cet homme est fini ! C'est depuis mon duel avec le
petit Lacoste... Vous savez l'histoire ? cet animal, il y a trois mois, tient
i\ me prouverparA plus R que Georgette me... enfin se moquait de moi!...
Est-ce que ça le resardail? Et il me fait ces belles révélations, j'en suis
siir. jianc qu'il avait inuliic'iiif ni vniilii aidrr laditi' Ceorgctte à se moquer
Cinquante an» de '' I7|
rli' moi ! Vitiis voyez ma Ir^lc, moi qui aimai-* laiil ma bonn» cl pliilo»4>-
|ilii(|iii- traiiquillilt'-! Jo «li-vii-iis roii^i; coaiiiic un liotiiani, )'•• «iiit ruri«-u\,
I rtiiiiHi', j'< rIaU- l'I ma «ulèrc tombo sur Lacoste, l'n duel ! Il y a dit an»
(|iif ji- ne fais plus (l'escrinie pour cause d'cssoufneinenl. >'iniporl«', il le
faut, je mi- sui< laissé entraîner par la colère. Et nous nous rencr>nlruns
le lendemain matin, sur le pré avec les témoins, tous raides cl graves,
tous boulonnés jusqu'au menton, l.c petit Lacoste, — le grcdin, je suis sûr
([u'il n'a pas trente-cinq ans — jette habit bas, et se canq)e 1res crâne en
maniIies de chemise... Aïe, il faut faire comme lui, retirer pardessus, re-
dinifole et aussi le ^ilet, mon bon et fidèle k'IcI balriné, solide comme
un corset! J'avais birn la ti-ntalion de le garder, mais, sapristi, c'est
ime cuirasse, je ne peux pas rester cuirassé devant Lacoste en plastron î
Kl je raf;e et je sens que je deviens roupe en déboutonnant mon appa-
reil... Oe grcdin de Lacoste a mis son monocli; cl sourit, ji- m'em-
brouille dans nii's boucles, je me liAle pour échapper à ce monocle rail-
li'ur, je lire, je décroche, enfin, vlan! mon yilet est enlevé et lloc ! me
voilà devant lui tout confié, soufllé et souffianl, énorme, ventru, ridicule,
i;ro(eï<que, je le sens, je le vois !... et le monocle aussi le voit et les témoins
du monocle et les miens, tous, éclalenl de rire A ma barbe, d'un rire
qui roule et n'en finit plus! (Jue faire.' .Me fâcher.' Je conunençais déjà ,
mais la pensée de ra|»op|e\ie me passe dans la lélo, du calme, llchlro !
du ealme ! Je prentls le parti île rire comme eux, autant qu'eux! On se
Inid davantage. Lacosli- renu'alne son épéeet vient A moi, la main tondue
avec des exruses...
Nous nous réconcilions si bien que le misérable tient A m'aidor lui-
même à relioucler mon appareil, tjnelle rage ! Je succombe sous le ridi-
cule, jamais je n'oserai m>' remontrer au Club ! .\u déjeuner de réconcilia-
tion, parbleu, je cIhtcIii' à m'élourdir, je bois plus qu'eux, les jeunes, et
je suis malade pemiani ipiinze jours ! Kt mainlenani pour tout le momie,
je lie suis plus f|u'iin c/rrc idiot, un vieux cocodès absurtie et déplumé,
pis que cela, un é|ioiivanlail A petits crevés, celui que les pères ou le»
nulles monlri-nl. en les morigénant, aux jeunes étniirneaux r^fraclaires
.lu mariage :
" — Tiens, regarde, voilA comme tu seras dans une petite pièce de
Mente ans ! •>
— .MIons, allons, Clialigny, dit Foiigeray. ce n'est pas soixante ans
ipie vous ave/ aujourd'hui, c'est, si je compte bien, soixante ol on«e!
Le Dix-neuvième Siècle.
— Soixante et onze ! ah! jeunes gens, puisque vous le savez, autant
ne vous rien radier, c'est soixante et onze et demi ! Où est le temps où
dandy imberbe, je chantais la nnn.inco devant des dames à toques empa-
nachées? Dandy, lion, gamliii. nevc. voilà mon histoire en quatre mots,
le turf, le bois, le club, voilà le cercle dans lequel s'est déroulée mon
existence longue et vide... Ce qu'il y a de plus béte, c'est que parti dans
la vie avec le plaisir pour hnl. jai surlmil rencontré l'ennui ! Je suis resté
garçon, pis que cela, tout cr (|u'il \ a de plus ridicule dans la famille
des vieux garçons, un vieux beau, la joie des petits gommeux. une bonne
cible à railleries, une \ieille pelot(! dans laquelle chacun enfonce son
épingle !...
Chaligny prit une voix pleurarde.
— Oh ! la première fois que je me suis entendu appeler le père Clin-
Ufjnxj ! A cette blessure cuisante, le voile s'est déchiré pour moi et je me
suis compris : le père! ô ironie, le père!... Et c'était vrai que depuis
quelque temps, sans m'en apercevoir, je prenais des façons paternelles
avec tout le monde, avec les jeunes gens, avec les femmes,... qui se
flchaient gracieusement du père Chalifjny ! Pas dangereux, le père Cha-
ligny, on peut se conOerà lui... Le père Chalirjny? un vieux rasoir!... oui,
on m'a appelé rasoir !... Quand on en a assez, du père Chalirjivj, on le
' 1<L
W^ ^
^\
^'"^
F^V*a.>*^'
.^>J
Cinquante an» de dandy»ine.
canipi! dans un fauteuil où il fait un somme ! Et lt; pire, c'crI qiitf je $uis
K-elIcmonl travaillé par je ne sais qui-ls vieux besoins tl'alTci'tion. rentrt-s
fl compriim'-s pendant si longtemps et qui se font jour maintenant Ã
travers le vieux i iiir de mon vieux cceur !...
La vie Ix'^tc que j'ai menéf les avait emptS
elles de f.'ermer et fleurir en li-ur teiiqis,
n'importe, ils perfcnl, ils poussent sur le
lard, en plein frimas, et me tourmentent
liien davantage, fauti- d'ohjel pour les satis-
faire ! Voyez-vous ça? Je repense h tous
les mariages manques jadis, je me prends i\
re<.'ri'ller niAme la femme laide «pie ma tante voulait me faire éjKtuser,
car à relit; heure il n'y paraîtrait plus gut>re, nous serions vénérables
tous les deux!... Oui, ji" me prends A aimer bêtement ma roncierge,
la petite fille de ma conriergc, mon ehien et ma perruche, des l>*tcs
à qui je doiin»! en cachelte des mots d'amitié!... Quand Je ne pourrai
plus sortir et me rouler jusqu'aux divans de mon cercle, j'aurai des
chats sur lesquels je rcjiorlerai mes sentitnenls d'alTeclion. oui. j'aurai des
chats ciimme inie vieille purliére et pour lout dire, je jure que si seule-
ment mon valet de chand)re, un <Hre iusupp<iri.ililc- < einiuliiit. i i.iil
une cuisinière, je l'épouserais !!!...
— Allons, dit Fougeray en conduisant sans I.- i-o. h.é. i..;. .,.■....■.•
doigt tendu, le piteux t'.lialigny \cr> un fauteuil, allons, il va Innnoyer.
eu Miilà bien assez 1
(.li.iiii:iiy se lui, sa léie se pencha un p«'U sur son plastron cl il parut
ilnrmir.
- I.li bien .' (lit l'iiugeray se retouriianl \cr-
— Ivh bien, lu es un homme dangereux ! Cummeul, tu as le pouvoir
lie forcer <pielqu'un A se confesser ainsi devant tout le monde, A ouvrir
ce qui lui sert de c(i«ur, pour laisser bien voir \ tous ce qu'il y a dedans !
Mais, terrible ami, nous préférons nous brouiller iuuuédiatemeni axec i<>i
piiur ne plus le n-voir jamais !
— Moi, s'écria Montai, le père C.haligny m'a fait froid dans le do» et
|e déclare que pour éviter de songer A épouser ma gouvernante plus
lard, je \ais me marier toul de suite, je ne sais enc«»ro a\cc qui. mais je
\.iis me marier ! Kl pour mellrc les talents <le Kougi-ray A une nouxelle
Le Dix-neuvième Siècle.
â– \m
r lui ilrinaiidcr.u di'-- (pii' j'aniai clnii^i ma luluif. de lui sup-
.nrriT l'iilcr (k- ^c nii'ltrc à m'aduicr !
— El moi, dit le jiniiic l'onlo, y vais rriinir nus ciramiiTs, un las
d'usuriers, vous savez, et je chargerai iicitre ami Knii.i;i'ra> de les l'urcer
par suggeslion à confesser leurs loris el à me dunner qnillaiK e ! Je suis
sûr que c'esl eux qui me redoivcnl!...
Fougeray s'élail baissé vers Chaligny. Celui-ri releva soudain la (iHe cl
regarda aulour de lui d'un air élonné. puis il se fruda les \eu\ el se
mil lourdemenl sur ses jambes.
— Je vous demande pardon, dil-il, il me semble que j'ai dormi...
Tiens, les enfants ne sonl plus là , ils sonl couchés ? Ils sonl gcnlils.
Sacrisli, quel dommage que je ne sois sculcmenl pas l'oncle de la pelilc
blondinette !... Mais quelle heure est-il? Dix heures ! oh! je dors depuis
le dîner !... ça ne m'arrive jamais... j'en suis honteux... j'ai dîné
comme un boa, parole d'honneur, l'.t le train, n'est-il pas temps de rega-
gner le train, messieurs?
— Le Z(iiia\.' lypi", K» zouave qui. lûr*«|uo
4|\ ^ '} stius la pouiln- des sièclos U-s vraies pranclf»
fiK"i'i'^ ''l' tlf^siTont, sera pour l'avenir II' M».i\<-
// /' ^ , *\ <l<' lu lé^entle, le représeulanl original li'uii
\^ ejcie iiérnïipie, un soldai à niellre A eûU^ <iu
lioii clievalier pourieiuleur. vaillant el loyal,
ilii l,iii-(iii.iiil (lu wr si(\.le. ilu <a<lel de fa-
HiJ»
I.C l)ix-)iriiviriiii
iiiille mousquetaire du
wii"" siècle et du grenadier
di' l'Empire, ce zouave,
je l'ai connu, me disait
mon ami A..., officier al-
gérien en congé à Paris.
— Oui. reprit-il, le
zouave du commencement
de la conquête, lithogra-
ir Charlet vers 1835, le
uave de Kabylie illustré par Rafiel, le
zouave des tranchées de Sébaslopol peint par
Bellangc, ou d'Italie chanté par Pierre Dupont :
" On va voir les nouveaux anciens
« I.a France a lâclié ses zouaves ! »
Et ce zouave des jours de malheurs écrasé 'par
le nombre et la mitraille, dont l'héro'isme a été
célébré par Déroulède et raconté par les pinceaux
épiques de Neuville et de Détaille, pour moi ce
zouave se résume en Jean Ijernille. (|ue j'ai en
I.e zouave J
\r,
»-i(*'if^:>
rimnni'ur do ffinnalln', /
ainsi quo y te li- ilisai-
liiiil à riioiirt'...
— Ali. le jdiir oîi jai
l'ail la connaissanfo •!<
Jran iE<niill<>, il n fait ihaii>r
r( j'ai liion poiisé que c'Olail If
fli'rnior do ma vii' !
l"if;iir<'-loi. cVlail A Sedan, ji'
hiilniii mal dans le mi'-lier. il faul en
convenir, je lomhais dans la dt'Taile el l'écrasomenl sous
le nombre; pour ne pas rcsler dans la raliiTe de Sedan,
le '.V zouaves fil uni' tentative désespérée el réussil
à pi-n-er \i-< ii-ncs piii>;^i(Mmi'-. Ce ne fui pas sati<
ITS l.r Di.r-ueuriritic Sirilr.
mal et sans laisser une longue traînée de morts cl de blessés. A un certain
moment, je ne sais plus où vraiment, car tout cela m'est resté brouillé
comme le souvenir d'un accès de fièvre, comme nous arrivions à un petit
bois, nos fusils brûlants, nos sabres-baïonnettes rouges ou tordus, je jetai
un regard en arriére et je vis. encore en plaim'. uii \i(ii\ zouave qui se
retournait vers les batteries prussiennes avec un geste de moquerie bien
soldatesque... Au même instant des dragons prussiens qui venaient de
nous charger reformaient leur escadron un peu abîmé et un ofûcier se
lançait au galop sur le zouave. Celui-ci rechargeait son arme, je le vis
laisser venir le cavalier sans broncher, plier les jambes en levant le bras,
le fusil tendu horizontalement pour parer le coup de sabre, et quand l'offi-
cier emporté par son cheval l'eut dépassé, l'abattre de son coup de fusil.
Les dragons prussiens revenaient, je n'en vis pas davantage, tout dispa-
rut dans la fumée; le vieux zouave devait avoir été sabré ou écrasé sous
l'escadron. J'entendis A-aguement dire autour de moi que c'était le vieux
Jean Bernille, un ancien, décoré, couvert de médailles, rengagé pour la
guerre et arrivé d'Afrique depuis huit joiu-s avec le dépôt. Et ce fut tout.
Des anciens zouaves, des vieux de tous les champs de bataille d'Afrique,
de Crimée ou d'Italie il n'en restait guère ! Presque tous tombés en Alsace,
dans les Ardennes ou sur la Loire. Nous n'étions plus qae des jeunes,
cependant j'entendis plusieurs fois parler de Jean Bernille par les quel-
ques anciens que balles et obus avaient épargnés, mais pour eux comme
pour moi il était bien mort.
La guerre terminée, on nous embarque pour l'Algérie en insurrection
sans que nous ayons le temps de souffler; j'étais tout jeune, un imberbe
sergent de zouaves de vingt et im ans et je voyais pour la première fois
le ciel d'Afrique, mais j'étais enchanté de venir guérir mes engelures au
soleil africain.
Notre colonne manœuvrait en Kabylie à la poursuite du chef de l'in-
surrection Bou Mezrag et l'on venait de me laisser avec une quinzaine
d'hommes, zouaves et mobiles du Tarn, dans un vieux blockhaus gar-
dant une route du Djurjura. Depuis deux jours nous étions seuls, sur-
veillant les pentes désertes, écoutant le bruit lointain des canons de la
colonne el regardant monter des fumées de villages incendiés. L'ennui
commençait à nous gagner dans notre isolement et nous portions envie
aux camarades de la colonne, malgré leurs fatigues et leurs dangers...
Tout à coup quelcjnes déluiialiuiis nous font regarder luut près de nous
Jean Bernili'
iJii i.'.t<' d'iiii jirlil bois d'oliviers el nous ajKTccvons alors de» burauuA
Ijliincs .xV'ilaiil Immiilufusi'fiiciil cl h cent mètres en avant d'eu\, un
i(idi\iilii iiiarcliaiil ù côlé d'un |ti'lil Ane charge de [taniers. L'indiwdu ne
se pri'î^sail pas, il arri^lail de temps en temps son âne et abrité derrière les
paniers (irait un coup de fusil sur les Ijurnons. Je courais déjà avec
(|ue!ipies luohlols p(Mir dé,i:aj.'er l'homme poursuivi, lorsque celui-ci don-
nant un coup de trirpie à son lioiirri(|uot, se mit à trotter vers nous en
riuiis faisinl <iu'ne de retilier. I.e^ iMinioii^ blancs •^'étaient ina-»i'.; à cinq
K^
•iils inèlre^
il >enil>l.l
•n sortir do
M-lr
I, liniiiine piiiii>iii\i arrivail >iir ii">n< Je n'onblienii jamais >a figure.
l'flail un ^aillard a-^se/ ^irand, 1res barbu, sec et liAlé, déjA vieux, niâi»
lie structure solide et raide encore, lui de ces honunes tuul en w> cl
nuiscles avec juste ce (|u'il faiU de chair Jiour maintenir le tout et pas
une once de plus. C'était un ancien suidai, son costume le disait : il
eiail mMu d'un veston blanc et d'un lar^e iianlahm de coutil retenu |mr
une ceiiihire roui^e et si-rré an uiolb-t dans de |M<liles giiètres. l'ne chè-
ihiatle zouave posée de côté dérouvniil une partie de son crAno ftnrni
d'inie végétation ron<>se dure comnn> des crins de brosse ; rousse èf^e-
nienl avec quelques bouquels de |Hiils fjris. la longue Iwirln' qui lui Inni-
bait sur la poitrine. Je n'iiis vuère le temps alors de l'evaniiner; |K>iirtanl
lié» le premier in>laiil Ion» le» dél.iils me «.mlérenl aux yeu« : je vis »on
180 Le Dix-neuvième Siècle.
re.eanl ciiriL'iiiin'. !'â– niljaii ili- la Lrizioii (l"li(imiriir sur son veston et la
couilt' iii|if incnisln' dans le cuiii de sa lumi-lie au milieu des crins
rouirrs.
— Vile, ilil-il en imussanl son hunniiiiiut. renln'z le |Mjnt, les petits,
ou les arbis nous lombenl dessus !
Notre bloekhaus ctiiit une construction carrée en f:ros madriers élevée
sur un soubassement de pierres qu'elle surplombait sur les quatre faces.
Un ouvrage en terre et pierres sèches défendu par un fossé entourait ce
réduit.
On entrait dans l'ouvrage par une coupure fermée d"une barrière en
simples chevaux de frise ; par bonheur, en nous laissant dans le block-
haus, on avait par précaution coupé le fossé et jeté une sorte de petit
pont de planches posées sur un chevalet.
En un clin d'œil, sous la direction de l'arrivant, les planches furent
rentrées et nous bouchâmes notre porte avec des pierres et de la terre.
— Maintenant nous avons le temps de respirer, mais ouvrez l'œil et
préparez vos chassepols, dit l'homme en allant à son bourriquot.
Pendant que nous surveillions les Arabes du haut de notre rempart, il
enlevait les paniers du bourriquot et les montait par récliclie dans le
réduit du blockhaus. Il redescendit ensuite et vint à moi.
— Puisque nous allons avoir à travailler ensemble, il est bon que
nous nous connaissions, me dit-il en dégageant un peu son ruban rouge
des crins rudes de sa longue barbe, Jean Bernille, ex-sergent de zouaves,
cinq citations à l'ordre, trente-cinq ans d'Afrique et solide au poste en-
core !
— Jean P.ernille ! m'écriai-jc en reconnaissant tout à coup le vioux
zouave de Sedan, vous êtes vivant ?
— Un peu, mon neveu !
— Vous étiez à Sedan, à notre trouée après la bataille?
— Oui, j'étais rentré en amateur aux zouaves.
— Alors, c'est vous qui avez abattu cet officier de dragons... Je vous
croyais bien mort, vous aviez disparu sous les chevaux.
— Dame, quand j'ai ra. venir les cavaliers, je me suis cru fricassé
aussi, mais je me suis flanqué à terre le long d'un cheval mort, les autres
dadas ont sauté par-dessus leur camarade sans appuyer, j'en ai été quitte
pour quelques coups de sabre dont un m'a Irisé la coloquinte juste assez
pour me barbouiller de rouge sans me faire trop de mal. Me voyant ainsi
/.,• ;.,»-/. . Jean Oernille- |m|
arraii^'i-, les (lr.ii.'Mn-i in'.iil laissé. La nuil vi-nue, quand tnés écorchure»
ciiil ilf un |ifii fnf,'<)iirilies, je suis parli u la bc-douine, A quatru paUi-»
il'alinrd, itiiiir f,'agn(T k-s bois, puis sur les guibolles avec mon rhasseiKjl
|Miur canne i-l ma baïontiflli- A fourrer dans le ventre à relui qui m'aurait
ctnlxMc en roule, cl j'ai eu la veine de gagner les anibulanres de lU-l-
girpie où l'on m'a dorloté tant que je n'ai pas élé sur mes paît.
Canaille de temps, va ! Plus moyen de se voir
les ycu\ dans les \cu\, on est ilémoli à dis-
tance!...
Jean llerniile ap|iu>é au parapet me cunla
son histoire.
X
11 iiir^KJiii:. ^ .MiW/
Itilrailé d.-puis di\-huil mois, il a\ail -i^^J^^^^J^
iildenu une petite concession du coté d'Au- '^l |'i^'^^*^
maie et plantait trancpiillcment ses choux, P^'^.,><
lorsque les nouvelles de 70 lui étaient tombées
sur la télé lonmie un coup de massue. Il y,^ ,\ . , _
avait été malade pour la première fois de sa -*s;«r*s,_^\ i '^
vie, les reins cassés, les jandies molles et la ^ ^^^ÎTN
télc A moitié fêlée par les invraisemblable- \)
défaites, auxquelles il ne pouvait se résigner < , / /- ' J ^
Al ' ^"^
à croire; puis, lors(pie la solidité lui était un IC ^^v »«,
peu ri'venue, il avait laissé la clef de sa mai- >'. Vr '
son à un colon voisin cl s'était end)arqué pour
., .,, , /ounve de» premier* lemp».
Marseille. On le connaissait, il avait olilenu
(le leiilier liaiis les rangs juste <piel(|ues jours avant Sedan. Kl il avait
eiiciiii' pu, en sortant des ambulances de Belgique, gnguer l'orméo de
la l.oire el faire trois mois de cam|mgne d'hiver, dans In liuue, la neige
et pire que cela, la défaite, trois mois de rage et de niisi^re!...
La guerre terminée, il avait regagné sa vieille Afrique ei son gourbi
(le colon. Il tombait en pleim* insurrection, cel,-i ne l'inquiétait pn», il
en avait vu lant d'autres, tant de révoltes, tant de chefs déployant l'éten-
dard vert, et soulevant les tribu-; mais A peine réinstallé cbet lui. envc-
l<q»pé dans le soulèvement, dans les ratiius. dans les incendies de femir»
<'l de villages français, il avait dû battre en retraite, emmenant sur son
bourricot loute sa forluiie. deux |KU«iers. l'un n-mpli de ses frusquo».
l'autre d'iiii:ni)iis.
— In peu plus j'étais rase, dit Jean llerniile, au gué Aune lieue d ici,
182 Le Dix-neuvième Siècle.
je lombc dans les Onltnl-el-Aziz, je reconnais l'agha Bcn-Kasscm, avec
(|ni j'avais pris le café il y a trois semaines, et l'animal me crie en
riiiiil : — Jean Bernille, rends-loi, ou je le coupe le cou ! — Rends-moi
mon café dahord, Ois de cliien ! que je lui crie en me défilant derrière
mon bourricot. 11 m'envoie un coup de fusil qui louche Jacquot à l'oreille
cl le fait trotter, moi je cours pour rattraper le bourricot en réservant
les deux coups de mon flingot... Voilà tous les Ouled-el-Aziz à nos
trousses, nous trottons dans les pierres où les cavaliers ne peuvent pas-
ser et je gagne un peu d'avance par bonheur. Ils me canardent, je
réponds, mais à ma fantaisie, suivant les bonnes occasions, j'en décroche
deu\ ou trois et j'arrive ici sans avaries. Voilà 1 Mainlenant. attention
au coup dur !
— On cognera sergent !
— Combien sommes-nous ici? Zouaves cl nioblots, di\-sept en me
comptant, bon ! Eh bien, les garçons, attention à ouvrir lœil et laper
dur, il ne faudra pas nous effaroucher si nous avons tout à l'heure sept
ou huit cents arbis sur les bras, j'ai vu mieux que ça, moi dans les
temps, sans remonter jusqu'Ã Constantine, et nous nous en tirerons si
nous avons du nerf!
— Nous en aurons ! déclarai-je.
— Ces arbis que vous voyez là -bas, dit-il. c'est un contingent des
Ouled-el-Aziz qui s'en va rejoindre Bou-Mezrag. ils vont essayer de nous
avaler, mettons-nous en travers et nous leur casserons les dents, fiez-
vous à moi, je m'y connais, et dans quelques jours la colonne rapplique
par ici et te vous les cueille en douceur !...
L'attaque annoncée par le vieux zouave vint. Je no le la raconterai
pas. Tu peux te figurer ce que fut cet assaut donné par cinq cents
Bédouins à notre pauvre petite fortification. Il est certain que si nous
n'avions pas été prévenus, conseillés et puissamment aides par Jean
Bernille, nous étions pris et passés au fil des (lissas. En un quart d'heure
nous avions devant nous deux cents cavaliers et deux ou trois cents fan-
tassins, une fraction de la tribu des Ouled-el-Aziz qui, ayant attendu les
premiers succès de l'insurrection avant de se soulever, désirait se faire
pardonner son retard par une petite victoire. Nous étions dLx-sepl fusils
en comptant celui de Jean Bernille qui en valait plusieurs. Nous ne
devions courir à l'échelle du blockhaus qu'en cas de malheur et comme
dernière ressource, lorsque le retranchement serait pris. Par bonheur
Sjialii.
iKilif fiiiliti rliiil |in;sqiii- inabordahk* sur trois cMé* et nou» ne pou-
\ii)iis Alrt- assaillis (|iii- df faa*. En laissant un liuminc pour 8urv«-iller
Irscarpenii-nl. fions pùnn-s rt-ci-voir l'alLKim'
a\rc sfi/c fusils.
Il \ cnl un niiinicnl d<' Imusculadc Icr-
lililr. les lU'duuins jtarvinri'nl jusrpi'au pa-
rapet fl sans la haïonnctl»' do Jean ltiTnill<>,
i'(-lait Hni de nous. Krcinlés, U-s .\ral)es
ri-noncèrent à l'cscaladi', les plus enraj^t-s
n-sti'-ri'nt sur lescarpcnit-nt à tirailler, pen-
dant que d'autres, dans \o Tossé, enlevaient
les morts cl aidaient les blessés ;\ re-
monter.
Nos hommes enrore tout enrafrés tiraient
dessus, Jean Hernille fil eesser le feu.
— Voulez-vous leur fiiher la tranquillité ïi
ees braves Bédouins, s'écria-t-il en arrêtant
les moblols, ils ont l'attention d'enlever
eeux qui onl le eoio elacpié et vous leur
envoyez encore des primes! (lomprenez donc, las do jultanis. que
s'ils les laissaient pourrir dans le fossé, demain nous ne saurions |ihis
i|Uoi faire île notre nez, ea manquerait joliment de vinaigre de Bully
dans l'établissement !
De notre eôté, nous avions un mort et trois égratignés. Nous enler-
rAmes le mort ilerrière le blockhaus et les blessés, poussés |»ar Bernille.
monlèreiil eux-mêmes se coucher.
— lia ii'e^l pas tout, nous dit Jean Hernille quand le soir tomba, je
connais ni.> ltéd<.uin<. ils viendront encore nous faire une pclilo visite
celle iniil. ils sont furieux et voudront se mttra|M-r de U danse qu'ils
ont re(;ue tout A l'heure. Je vous en préviens, ça sera plus sérieux que
dans le jour, mais après non-* avon-< ib-s chances pour qu'ils nous lais-
sent Iranipiilles...
I.es midtiles se re^'ardaient en faisant la grimace. I*au\res garçons.
jetés tout i\ coup en .M^érie. ils sentaient encore dans lesjamiK-s le rtiu-
lis du bateau, (lomme ils crovaient rentrer chei eux après les terribles
aventures de la canquigne de France, au lieu de les licenrier, on les
.iN.iil rnili.iiipies et laucé» , Il,, les tribus révoltée». Ils ne lounai*-
Le Dix-neuvième Siècle.
saionl rien du pays où ils se Irouvaionl comino (''gan'-s cl iravaicnl
aucune idéo de la guerre africaine.
— Allons donc! s'écria Jean Bernille qui s'aperçut de l'effet produit
par SOS paroles, voilà -t-il pas ! Nous en avons vu bien d'autres, nous, les
vii'u\ (l'AIVique! Voyons, vous venez de la grande guerre, avec le grand or-
I -^r i X ''^'^t -^ ~ -=^^ chestre des canons Krupp et tout le
V\ ,.;./' %^- hn â– - tremblement! Le gouvernement vous donne
une contre-marque pour une pantomime mili-
<-^^'^C_,^'i^ : v-j. taire à grand spectacle et vous vous plaignez! Vous
\^^fe|*^ êtes bien dégoûtés, mes canards! nous avons eu de
^Î^V//.-^ plus mauvais morceaux à avaler dans les temps, nous autres!
/" ' Voyons, il s'agit de montrer que les troupiers d'à présent
valent les anciens, crebleu ! et que vous avez les dents solides aussi !
C'est entendu, n'est-ce pas, on leur flanquera un coup de torchon remar-
quable, des atouts à ramasse tes qiiilles et fiche le camp, une pile telle
que le diable en prendrait les armes !
— Oui ! oui ! firent les moblols enlevés par le discours du vieux soldat.
— Et d'ailleurs vous savez, avec les Arabes, pas de milieu, il faut en-
lever le pompon, sinon, couic!
Jean lîernillc passa la main sur son cou d'une façon significative.
— Un homme prévenu comme ça en vaut quatre ! dit-il en enlevant
son fusil d'un geste énergique, d'ailleurs, mes petits, nous sommes en-
core des bons et ils ne nous feront pas passer le goût du clia;nporoau. Je
iiir Mii^ In.iiM' dans nin- iliaMniii-ril jilus fichuf pa- s..u«
parir II ji' suis encore li ! tenez, rc^'ardez la preuve !
Jean llernille souliîva sa f.'ranile barbe et nmis munira sur les ronles
tiiTNeuses de son rou la ricalriee diin<- lon^nie pslafijade,
— Oui. vous voyez j'ai eu le eoii mal euupê dans les temps. Et save/-
\HUs d'où ra vient?... C'est un souvenir de la retraite de Cons-
laiiline!... J'étais romme \im< nl.ir-:. tm j.iin.- Ii inm.-. un rons.-ril du
l.a liriiliL- lie i:un»(antini'.
2° léf:er, j'arrivais en Alfçérie et je n'avais jamais rien vu !... Vous avejt
l'avanlap- sur luni. vous n'iHes plus desrlampins, puisque vous avet dëjA
si\ mois de rampa,i:ne... moi j'étais tout neuf, innocent comme ma
pelile su'iir! A l'atlaipie de la porte d'AUKanlara j'attrape une balle,
je loiid)e et je ferme I'umI... Je n'étais |uls mort tout A fait, mais
dame, je ne valais (^ui're mii-ux!... Quaiv) je me sentis revenir
peu i\ peu, je somnolais bercé p;ir je ne suis quoi, je rêvassais, mais
voilA qu'un tintamarre de tous les diables i\ mes oreilles, des hiirle-
iiii-nls et des couiis de fusils me font rouvrir tout à fait l'opil el je
me \ois avt'c d'autres bli'ssés eucaqués dans une prolonp' d'Artil-
lerie el Inul autour, dans la bousculade, les AhiIm'S A rlieval toiirbillun-
iiant et loudiant sur nous et le bataillon du 2' lé;;er en rarrt^ avec Cluui>
^•arnii'r sur >ou cliexal au milieu... (Vêtait la retraite! Quelle iNi^nrre.
mes enfants, une fiiNillade du iliidtle. un froid de chien et nous anirt's
186 Le Di.r-nruvirmc Sirrh
les l)lcs?('s, nous rciranlaiil ciran'-s. avec la (iC-vro. socles, fricassés jus-
qu'aiix moelles! Les anciens allendaient sans rii'ii dire les jennes déli-
raient, appolaieiil leurs mfimans!... Tonnerre! hkiI je liiiiiais encore les
yenx de temps en temps et j'onbliais l'afTaire... Tout dnn coup il y a
du nionvement, je vois de grands diables d'Arabes arriver sur notre pro-
longe, leurs grands couteaux à la main... Mon voisin de dioile avail
reçu un atout et passé l'arme à gauche, mon voisin di' ,i;auilii'. un an-
cien, pipait dans ime pipe éteinle... il monte un Bédouin sur notre pro-
longe, des bras nus tirent la lèle des l)lessés en arrière et les (lissas se
lèvent... Aïe! C'est alors que je me sens saisir tout d'un coup par les
cheveux... pas moyen de bouger, bzignn, je vois briller une Kime
et je me sons entamer le cou... corbleu de corbleu ! Mais la canaille de
Bédouin ne me décolle pas tout à fait, il lâche sa flissa et me tombe
sur les épaules enfilé d'un bon coup de baïonnette et saignant sur moi
tout le sang de son ùme ! C'était le bataillon Changarnicr qui nous déga-
geait, juste à temps pour ma boule crebleu ! et notre prolonge reprend
sa marche, nous emmenant avec tète ou sans tête, toujours dans les
coups de fusil... J'en suis revenu, au premier bivouac les majors m'ont
recollé ce qui me sert à fumer ma pipe, et vous voyez que ça tient tou-
jours depuis trente-six ans !
Les moblots se mirent à rire, ils étaient rassérénés, le vieux soldat
leuravait insufflé son énergie et sa confiance.
Jean Bernille avait pris le coraniandcracnt du blocUlians : le soir venu, la
moitié des hommes monta se coucher et l'autre moitié veilla. A deux heures
du matin les hommes reposés redescendirent, le vieux zouave les espaça
sur le talus en leur recommandant la vigilance et lui-même resta appuyé au
parapet le fusil prêt, ses petits yeux de chat s'eflorçant de percer le noir de
la nuit. Pendant quelque temps rien ne bougea, nous commencions Ã
espérer qiiela nuit se passerait tranquillement, lorsque Jean Bernille me
toucha le bras. On ne voyait rien, mais dans le grand silence le bruit
d'une pierre roulant sous un pied nu lui était parvenu, les Arabes se
glissaient vers le blockhaus, il n'en doutait pas.
El l'attaque de la journée se renouvela plus furieuse et plus obstinée.
Au premier bruit les hommes d'en haut étfiient descendus. Malgré notre
fusillade, les Arabes descendirent dans le lossé et grimpant les uns sur
les autres escaladèrent notre talus ; nous sautâmes dessus comme des
ennigcs, à la baïonnette, je ne ressentais aucune crainte ni luème au-
Jean Item il te.
riiii i-miiii (II- iiif liniiMi- dans i-fU"- liaf-'arn-, j'agisMiii» avec une iorlc
il l'iilriiid riirii'iix (|iii m i-iii|i^i'liait il*- srniir iiit^iiie |e<< cou|m. El il faut
riiiii"- i|ii<' j'iM r<'i;iis i|iifl(iucs-uiis car ji- un- rt'lruuvai plu-^ lar<l avec de»
iiiiiliir-iiiii<, mu- éiiaiili' à luoilié (léiiiaricliée et quelques eoupures légère*.
Oiiaiiil la baïunrirtti' de Jean lliTiiilh' eut eiubroclié le dernier Aralte
entré elle/ imiis, quand nous eilnies le temps de itouffler, nous étions
tous à jHMi près de nif^nie, tous éreintés, suants et siiignanl;». Celle foi«
mms a\ii)iis deux morts et (pielipies blessures sérii-uses.
Les Arabes avaient emporté leurs blessés et même les cadavres restés
«liez nous (|ue nous avions rejetés dans le fossé. Quand ils eurent dis-
paru. Ji-an ISernille demanda im homme de bunne volonté pour aller
avec lui clierelier quelques léf,'unies dans un mai^n- petit cliauqi cultivé
■«iiMS lis rochers à deux cents mètres du blockhaus.
— l'ouripuii faire? lui dis-je. pourquoi risquer de vous faire tuer |K)ur
quelques malhi-urenses <aladi->. i|nand nous avons ici des rations pour
iiM mois?
}>• naiiiie pas les linricolK,
lùicorc moins les lenlilles,
clianlomia le /ouave. Non, ji- me fiche bien d<-s (piaire salades de lA-bas.
c'i-sl pour faire semblant seulement ! Vous ne conqircne^ pas la petite
iritiii', jeune innocent? Les arbis nous voyant risquer notn* peau pour
~i |.>ii de chose, vont en conclure cpie nous n'avons plus rien A nous
melire sons la dent.
— l'.l puis après '
l'A puis après? Kh bien ils si- «liront qu'il est inutile de |H>rdre encore
du iiiiiiide dans une troisiènn- altaipu' quand avec un peu de |Nitience ils
peuvent nous avoir par la famine. Kt pendant qu'ils |H'rdront leur lcni|>s,
nous croyant affamés, la colonne re\ienilra. Voila ! maintenant quand nous
allons revenir au fjalop, attention lUirer sur ceux qui nous |M)ursuivrt>nl.
Jean Mernilli' desci-ndit avec précaution dans le fossé. sui\i d'un mo-
bile nnmi d'im vratid sac et se perdit dans l'obscurité, l'endnnl dix niinu-
tes qui nous parurent bien lon^'ues. nous ne vhues ni n'entendîmes rien
puis tout à lonp des c.tips île feu éclatèrent suivis de gnuuls cris. Des
ondires reparurent eu haut du fossé et se laissèrent glisser |M'ndant que
iion> lirions à notre Inur sur des formes blunclies.
I.f lt<-i|iiinii rst là .
Il l>jusli<rA.
.Mai!i il le rnlcrn !
I.e Hi\c-neuiu'ihnr .siècle.
Le lour est joiu- ! dit Ji'.iii r.criiillr cii >aul,iiil (I,in< !<• lurtin. r[ <nn>
hnbo pinir nous !
J, ;in l'.iiiiilli' '. ' li.i iii fiançais un Arabe que nous ne ]iouvions
apercevoir, loi faim mainliMiant, loi
ficlui. je le couperai li' cou !
— C'est encore Ben-Kassem, dit
le vieux zouave en riant tout bas,
lu uic paieras mon café, vieille ca-
naill.' :
Comme l'avait prévu Jean Bcr-
nillc, le siège se changea en blo-
cus. Nous n'en fûmes pas fâches ;
ércintés comme nous l'élions, je
ne sais trop si nous aurions pu
sortir vainqueurs d'un troisième as-
saut. Nous nous contentâmes de
faire bonne garde et de tirer sur
luul Arabe se montrant à bonne
portée.
Dans l'inaction du blocus, tout en
surveillant les Arabes, nous passions
notre temps autour de Jean Bernille
qui réchauffait tout le monde de sa
verve et vous mettait du cœur au
ventre des moins dégourdis. Nous
étions pleins de confiance cl très
^ gais, malgré notre situation vrai-
"• ment aventurée. Jean Bernille avait
défendu de chanter pour ne pas
manquer à notre rôle de faux allâ-
mes, sans quoi nous aurions chanté.
Nous fredonnions seulement, le
A Za.-iiciia. tcmps était beau, le soleil agréable,
rien ne nous manquait; baste, nous pouvions attendre.
— Patientons, la colonne reviendra, elle a un tout petit tour à taire
dans les montagnes, des villages à enlever, des tribus à razzier, ensuite
/,* zouave Jean Hrriiitl-
iTi roiilc pour nous d('f;afriT, iir* nous laissons pas couper la KU? avant
son arrivéi', ça ne serait pas poli !
Il y a Irois lieues il'Alger U la maison Carre*?,
« I.c'i petits iliasseurs font m dans leur journée '. •
Jf.iii Iti'inillf nous c\plii|uail l'Algérifs A nous les nouvi'au\ venus, et
nous racontait le» roups durs, roinine il ilisaji, au\<piels il a\ait pris
(larl depuis son arriNée en IS.'lt).
^^^':
V-^:.
9F
Criait un Lyo^Ilai^. je l'avais deviné à son accLMit de la Cniix-Rousse.
un fils de viea\ soldat de l'Empire ; dès ses dL\-huit ans, il s'était enrôle
dans lin régiment d'Afrique pour voir du pays. Pour ses débuts au
2° léger, il avait eu la première expédition de Constantine, la retraite et
sa décollade mal réussie, comme il disait. L'année suivante, la deuxième
expédition de Constantine lui avait fourni l'occasion de prendre sa
revanche ; il venait alors de passer aux zouaves, dont la réputation
commençait et qui, dans l'assaut de la brèche et la halailli' dr rue en
rue, firent honneur à leur chef Lamoricière.
— J'étais revenu à Constantine au deuxième siège, nous dit Jean Ber-
nille, je faisais partie de la colonne d'assaut avec le 47% et en arrivant
en haut, j'étais rudement content, je prenais ma revanche de l'année
d'avant et de la peur que les Moricauds m'avaient faite dans la prolonge
aux blessés ! Je sautais donc de joie, patatras, voilà les ruines qui éclatent,
et je saute en l'air pour de bon, je reçois un tas de briques sur le dos qui
me flanquent par terre et me mettent le nez en capilotade... Je n'étais
pas mort, je me relève avec quelques autres, je me tà te, rien de cassé !
L'ne seconde colonne arrive à nous heureusement et nous nous lançons
dans leurs satanées rues embrouillées, canardés de partout et enlevant
les maisons l'une après l'autre, lapant comme des sourds et chargeant
à la baïonnette dans les cours et sur les terrasses, vous voyez ça
d'ici :...
Le iouane Ji-nn /IfriitUr l'M
La \il|.' ii.Udji'c, 1,1 kasii.ili prise, luus les drapeaux arlniK-H pour
iiHiis iiarfiiier alialliis, Miilà les aiilorités A nos f^enoux, les vieux ù
•-■rainles Imrlios lilainhes, les belles Mauresques.., Ah! h |iru|M>s d.-
Maures(|ues, les Muriiauils pris de venelle les dcscondaicnl connue des
|ia<|uets avec des cordes, dans le ravin i\ pic, el il y en avail des di'-grin-
Kolades, des écraboiiillenienls. des femmes qui reslaienl accrochée
;\Mii>ilié roule el qui criuicnl ! .Nous nous mêlions au sauvela^e, voilà le
plus drôle ! les camarades avaienl déjà lire de là qucUpies odalisques,
des jolies el des huppées, cl moi j'en remonlais une qui allait loniber
daiK le ItiiiiiiiK'l. un |.a(|ii.l li.ul liiaiic. d.-s voiles jusqu'aux yeux, main
lie raiiieux liracrlils aux bras o( aux jaud)es, oh hisse, oh hisse I si le
cd'iu' me ballait, je vous li> demande ! Quelle aubaine ! Elle doit à lre
m'Mlille, scra-l-elle reconnaissante .' J'en oubliais mou museau ablni*^ A
l'assaut, oli hisso ! voilà le paipu'l arrivé au nive.iu de la paierie, se»
Voiles s'écarleul et je manque de la laisser n-tomber. lue vieille juive
avec un nez crochu suflisaul pour six ! Le pire, c'est que les camarades
la poussaient dans mes bras pour la forcer A m'embrasser... J'en ai pris
la |ioudre d'escanqtetle I lleureu>cment qu'un a eu de meilleures occa-
vious, mais c'est de l'histoire ancienne, m«itus, ne jiarlons pas de mes
1 .lucpiéti's !
Kt le vieux zouave, sous prétexte de ne pas parler de ses conqui'^lcs.
entremêlait au contraire le récit di* ses exploits iruerriers du détail de m'S
bonnes fortunes. C'était son faible, il faisait toujours upparaltri*, miMéc
A ses aventures d'expédition, quelque Mauresque aux larges yeux uuirs ;
192
Le Dix-neuvième Siècle.
il nous la iinuilrail. dcpcii^nail ses fliarincs. jniis, aprt's un dijincmcnl
d'oeil iuystrrii'u\ à mon adresse, il s'arrèlail : « Suffil ! » cl il reprenait
SCS histoires d'expéditions, de razzias, de surprises nocturnes, d'enlève-
ments de villages kabyles, ou de pitons de montagnes fortifiés.
C'était le vrai zouave, tel que cette guerre d'Afrique l'avait fait, un fier
soldat, bon pour les coups d'audace rapides et les coups de collier vigou-
reux, homme de ressources, héroïque et chapardeur, aventureux et fan-
taisiste. Ce Jean Rernillc avait été en son temps le digne compagnon de
ce zouave <iiii vi'iul.iil cnmnie sa iimpriélé à un cnlon nouvellement
débarqué, la salle de police dans laquelle il était enfermé, ou de ceux
qui fournissaient à un ofQcier amateur de curiosités naturelles les fameux
rats à trompe, étrangeté zoologique confectionnée au moyen d'une queue
de rat greffée sur le nez d'un rat vulgaire.
Les états de service de Jean Bernille étaient inscrits sur sa peau, en
commençant par la coupure de la retraite de Constantine. Il avait deux
ou trois estafilades provenant de Zaatcha, une fêlure du crâne de Laghouat,
les cicatrices de deux balles rencontrées en Crimée, à Inkermann, et de
plusieurs coups de baïonnette reçus en Italie, à Magenta, des contusions
rapportées de l'expédition contre les Beni-Ralten en 57 et quelques autres
menues broutilles.
— Vous pariez de moments diliiciles, nous en avons en nuire
Le souave J'
n»iii|ili'. iiitiis les aiii-iens tli- l'arii»''!' (l'Afriqu).- ! Croyez-voii!» qu'AlMl-fl-
K.hIci- nous faisait rire.' In ^'aillanl qui avail des canons, de» artill<'urs.
tl"-i fanUissins orf,'anisést'n liataillons t-l de la ivivalerie n'-ffiiliùrc !... L-s
rasalici-s d'AI)d-tl-Kad<'r, vous n'aM-z pas fonuu ça! des gaillards! Je
roiisiTvcrai loiile nia vio une drnl toriln- eux. In jour, surpris en é«:lai-
leurs avec deux taiiiarades, nous avons dû nous former en carré, à Irois
i|ue nous élions donc, contre une trentaine de cavaliers roupes et nous
étions aplatis et flaïuhés si les chasseurs d'Afrique ne leur étaient lunibés
dessus !... Nous n'avions pas en ce leni|)S-lù vos cliassepots qui débitent
liiiil JMJles à la ininnle, le l.nips de dir if. nous n'avions que le vieux
llinijul ,1 pieire; il fallait dicliirer la cartouche, enfoncer In bngtietio et
|irridanl ce lenips-li\ renneuii nous tond)ait dessus. N'empêche que nous
lui en faisions voir de toutes les couleurs tout de même, ù l'ennonii. et
l'est avec ce hou vieux flinirot que nous avons ImjuscuIù les MaMcaim».
pincé la Smalah et «•nievé toute l'Algérie, morceau par niorctau, juMpi'uu
diinier nid de Kabyles !
Voje/.-vous, auprès des tcmp> de la conquête, ce n'est plus que des
roses maintenant, nous avons arraché les épines, nous, les vieux Afri-
cains ! Pour mon compte, j'étais au col de Mouzala, oCl le duc d'DrIéans
cl le duc d'Aumale grimpaient avec nous connue des lapins, j'étais A la
prise des forteresses de l'émir. A Isly et A l'infi-rnale poursuite des nV"-
licr> dMid-el-Kadir ipii nous a fait mander des kilomètres dans le dés«Tl
19t
Le Dix-neuvième Siècle.
sans hoiri'. par iiiallimr. cl lir.T la lanj^iie sous le solfil |icii(liiiil ili'>
années... coninie dit la romance :
l'ii giUMix (le soleil qui vous lai»- sur la boule
Qu'est liien capable de vous dessécher Iteiut...
J'élais à Zaalcha el à Laghouat, deux morceaux durs à avaler, mais
nous (!'lions connus pour noire coup de gosier. A Zaalcha, après la
bataille dans les palmiers, il y eut le siège el l'assaul, nous ne sommes pas
entrés comme dans du beurre, je vous prie de le croire, mais nous sommes
Devant Scbaslopol.
entrés... Quelle marmelade! Il fallait faire sauter les maisons par la
mine, même que c'est moi qui ai réussi, après bien des camarades
escoffiés, à porter un sac à poudre à la maison de Bou-Zian, leur grand
chef, el qui ai fait le trou dans lequel nous nous sommes lancés, la
fourchette en avant !... Il y avait du sexe dans la cambuse de ce vieux
farceur de marabout, de belles femmes, mais des enragées (|ui vuiis brû-
laient la moustache à coups de pistolet!...
C'est dans ces promenades que je les ai tous connus, nos kébirs, les
grands chefs d'Afrique, depuis le père Bugeaud, Changarnier, Lamo-
ricièro. Yousuuf. Négrier. Jlac-Malion. Canruberl. Ruurbaki, Martnieritte.
\r If's ai vus coiiiiiii'iirtT imiir la pluparl, les iinti aux zouaves, le* autres
aii\ ijia«isciirs <rAriii|iir, daim la ligin; ou les lurco.H.
l'A la Ciiiiii'c ri rilalic? Croyi-z-vous (|ui; ça rliaufTail, nialf^ré |i- fniid,
ilaiis Ifs Iraiii-lir-rs sous Sùliaslopol ! <îes sacré» (lusses élaicnt «h-s ifoo'
prilis, ils vous n-ndaii'iil hoiiilji- punr hoiiilio, no voulant rien av<»ir à nous.
liifiMi irartiiii-i- (|t> |iin;,'u<'ur ! Kt nous avancions ronnuc ilrs tau|M>s, Min-»
MalaKoir, sons If luiiint-lon Vi-rl ou li- bastion «lu mât, mais les (lu<.^4
lonjoius polis vcnaii-nl an-«l<'vant ili- nous ; nous commencions un ouvrage,
crac, ils m iiioiilai-'iil un autn- rn face, nous armions une batterie.
l.cs Irons lie loup.
Clic. IN en tiéinasquaient une devant. In di^luce ili* prum-s! On >v
lait. iin^Mie t\w ça devient monotone! .Moi, pour moffrir un peudechan-
;:enn'iil, j'étais [lassé aux enfanls perdus, où les dislniclions ne man-
quaient |ms : des petites promenades nocturnes en avant de nos lignes,
des embuscades, on des nnils [wssées dans les trous de loups sou» le*
iialleries ennemies. i\ tirer dans les embrasures... Savex-vous ce que
c'est d'avoir pour dodo un trou dans la terre A trente mètres des iNitlc-
ries eimemies et d*' guetter sans montrer le nuiseau les canunniers danii
les embrasures, ou les enfants perdus rus.«es qui se glissiient à plat
ventre pour venir nous pincer au gîte.'... Et je n'ui rien nttni|M\ mes
deux machines d'Inki-rmann étaient guéries, et A l'assaut de Mulakofl.
le bonquel du feu d'artilice, un tn-mblement du diable A croire que la
terre •*!• cassait en morceaux pour s'en aller élnirgner le soleil et la lune.
lii'ii non plus!... c'est-A-dire si. je me trompe, des égratignur«*s faites |Mir
lin chat... oui. Ilgiirez-vous, un petit chat resté dans une rasematc où
dans h- grand chambardement de la tour nous venions de nous c<»gner
.i\ec II > Hii--.s:,.. \,,ns iiiitres les Muaves, nous étions entr<y» «voc les
Le Dix-neuvième Siècle.
^^-i^;:^^^
Crimée et Ilalie.
l'hasseurs par la batterie Gervai?
it nous foncions dans la grande
liousculade au milieu des coups
de fusil, de sabre ou d'écouvillon
et des retours des Russes qui tom-
baiont sur nous en niasses...
elle casemate oii des obstines s'étaient
délendus. je sortais le dernier peut-être lors-
quelle petit chat affolé me saute à la figure,
Éj^ , „, je l'empoigne, je reste une minute en ar-
"pii;!' . rièro et... bataboum ! Cinq cent luilJe ton-
'^ _^ ^ ncrres lapent à la fois, je tombe par ti-rre.
'^ff^ ' ^ ^^ ^^^^^^ toujoius accroché à la frimousse,
roussis tous les deiLX, tandis que tous les
camarades sautent en l'air, avec les canons
et les aflùts ! Une mine venait d'éclater, le
petit chat russe m'avait sauvé ! .\mour de
minet ! Je te l'ai pris délicatement cl fourré dans la doublure déchirée
de ma veste. Par reconnaissance je lai apprivoisé et gardé jusqu'à la
fin, je l'ai ramené en France, et en décembre .55 il a fait, couché sur
mon sac, son entrée triomphale à Paris. Et voulez-vous savoir la suite .'
Vous ne dormez pas, les garçons ?
— Cric, crac ! sabot ! dirent les moblots.
— Cuiller à pot ! acheva Jean Bernillc en homme respeclinMiN des tra-
ditions de la caserne; donc, avec mon chat cosaque, baptisé Malakoff
et qui s'était très bien mis à apprendre le français, je défilais sur les boule-
vards lorsfiu'un iiarticulier andais me demanda de le lui vendre. Ma foi.
Le souave Jean Bernitle.
m
roiiinir Malakoff riiiiiiiii-ni;ait à drcouclior [)Our courir lu préU-nlain** «-l
(pu- j<- «raigriais di- !•• |nr(lr'' ponr rien, y me suit» laiit-ni U'iiU-r. —
Oiiil fraiirs ! c'c-t urn- Id-lli- •'uiiiiiu', ça va ! Nuii?» noij* i'inl)rai«»on'« clia-
nin la iiioiislaclu-, au ri'\oir iiniii vieux, U' voila r<-*nti<T, bien dr» rlioM-.
aux rhallfs aiif;lai^i's! i-l voilà Malakoff vfiwlu ! O* n'cï-l [ta* Hiii. !<•.
caiiiaiJuU's avaiciil ouvfrt l'œil. Tit-ns, lirus, joli ••oiiiiiutcc ! Ojiiiiih-
nous allrndioris |r (lv|iarl |i<iiir Al^ff A la casiTin- ôv la Nouvfllc-Franci?,
|ts /oiiavfs sulaJjli^Miil iiianliaiuN il<' rlials. <ii Iiuil jour* il- fi-iil iim-
i
mj
'â– ..y.
^^>^
SMiivrnir ilo UnInkiilT.
ia/;/.ia ili> niirii'ls dans ii- qnarliiT i-l vondonl A d'aulro^ aiiialni
• hais di- St:-liasl()|io!, dis matoiis i|ui n'avaicni jaiimis (|ui(l(^ li' rniilMtiir^-
l'oissoiini(''n' !
Kt rilaili* iMisiiili- ! l>i-< nioMiriils liiuronipiils rliaitd!», A Ma^nil.i |Mr
i'\crii|ilf où li-s habits hlaiics nous oui doiint^ «lu fil A rt*lonlri<, niaio
i|Uf||rs ri''i-i>|ilions dans les villes el |mrloiit!... Les Frnnçni» t^taiciil )<">
sauveurs, hs lihéraleurs, j'ai vu ça d^s je di^lMin|uemenl A (ît^ney, où le»
lininies venaii-nl embrasser nos crins «le Muaves... Ali! c'esl roiiiiiieça.'
Mors nous nous serions fournis «lans lu v'ueule «les canons aulrirhieii».
\iva rilalial et il Tallail \oir avec quel entrain nous filions en nvnnl.
|i<.iu- L'a;;ner les arcs île lri<>ni|ihc. les fjuirlandes «le fleurs «l«tnl «m m>us
198
Le D
I x - Il r uvif m I
avait couvert? davancc... Le plus bel arc de triomphe, c'est encore les
bras d'une feniinc, hé? C'était mon opinion particulière et il y a dos
camarades cpii n'ont pas manqué de ceux-là , des arcs de triomphe avec
des bras de grandes dames... et moi qui vous parle, à cause d'une piqûre
reçue à Magenta, j'ai eu l'honneur d'être bordé, soigné et dorloté dans
mon lit par une marquise italienne qui m'avait rapporté elle-même Ã
Milan dans sa voiture, avec un officier atteint d'une prune à l'épaule,
même que notre sang à tous les deux a quelque pou gâté les capitons
de notre équipage... oh, cette marquise italienne ! clic avait une femme
de chambre rudement bien... une crinière et des yeux... noirs comme ma
pipe! Elle a bien pleuré au départ. Enfin, suffit !...
— Cric, crac, sabot ! dimes-nous quand le vieux zouave s'arrêta.
— C'est fini, motus sur les dames ! Me prenez-vous pour un bavard?
Rcloiir de Magenl
^ *7.
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''1
^l|i^^^|
III
Nous t'iions l)lii(|ii«-. ,i. iMii- |MM- Il iiiii -.111. nue cl nous pas<«ion!( nos
jours cl siiilnul nos nuits A vrilliT |iour éviU-r une de ces surprises
aiai)es couiiue Jeau llernille en avait vu |).-is mnl. De la colonne pas île
noiivi'llos, on n'enteminil niAine plus son canon clans la nionlaf;n(>. In
malin, nous aper(;ùiui's des cavaliers f:jdo|Kinl dans les défiliS et du
niouvenient i-lie/ les assiéf^eanls. Les Arabes se ^'roujiaient sous les oli-
\iers. Notre ca>ur liattil. Il y avait du nouveau évidenimiiî' I' â– â– â– â–
mauvais ?
— Veillons au urain. dit Jean llernille.
Les Arabes se pré|iaraient visibleuieni A une allaque, une miiion que
nous ne conn;u^sions |»as les avait dt'cidi^s. ils ne cliercboienl niAïuo |m«
à nous (b^niber la vue île leurs pri^|mmtifs el leurs tirailleur» nous
envoyaient des balles bors de porliV.
l'.l nous autres, rihuiis sur notre (alus. nous prenions nus disjiusiliuns
pour les recevoir comme les deux prenii(^n<s fois, nous serrions nen-eu-
-i-ment nos Tusils tout en riant des quolibets en langue sabir que le vieux
/ona\e criait déjA au\ llédouins. Nous cunuuencions t\ *"• r sur i.-, pbis
rappio. liés, lorsque de grnud» cri» «'iMevant du rôle ■: i..u^
Le Dix-neuvième Siècle.
vîmes (oui à cuiip un escadron ilf ciivalin- lilcns cl iuulivs a|iiiaiiiiliL'
dans tin lourl)illon de jioussière...
— Les chasseurs d'Afrique !
Nous eûmes à peine le temps de les reconnaîlrc el de songer cpie
nous ('lions sauvés, les chasseurs lombaienl comme la foudre sur les
Arabes qui essayaient vaincracnl de résister. Culbutés, sabrés, dispersés,
ils s'éparpillèrent dans toutes les directions. Le blockhaus était dégagé,
la niasse des assiégeants avaient fondu comme beurre en la poôle; il y eut
peu de coups de fusil, en un instant on ne vit plus, en fait d'Arabes, que
des fuyards grimpant au loin les rochers, des burnous blancs disparaissant
sur les crêtes.
La colonne était encore dans la nionlayne à i)lus de trente heures de
marche, mais on nous savait en danger et l'on avait lancé en avant les
chasseurs d'Afrique. Quelles poignées de main avec les chasseurs et
quelle émotion, deux jours après, quand la petite garnison du blockhaus
défila devant la colonne pour recevoir les félicitations du général. Jean Ber-
nille était là . serré dans sa petite veste et la cliediia iTà neiiienl penchée
sur l'oreille gauche.
— Ah! ah! fit le général qui reconnut son homme, c'est toi, vieux
dur-Ã -cuire, lu fais encore le jeune homme, tu vas donner tes nom et
prénoms pour l'apprendre à le mêler de nos alTaires, toi, un simple pékin!
Et ce fut de la sorte que le civil Jean Bernille, e\-zouave, obtint sa
sixième citation à l'ordre du jour de l'armée.
— Ah ! les vieux soldats d'autrefois ! continua mon ami quand il eut
achevé l'histoire de Jean Bernille, on ne connaît plus guère cela aujour-
d'hui, pour le moment ! Mais viennent les circonstances et les Jean Ber-
nille surgiront. Le présent, c'est le conscrit à éduquer, c'est la caserne,
le piétinement sur place, le défilé par centaines de milliers de conscrits
ennuyés, surmenés, éreinlés parce qu'il leur faut apprendre vile le métier,
mal nourris parce qu'ils sont trop nombreux. Le passé cl malgré tout
l'avenir, c'est le soldat, le soldat par goût, par vocation véritable. Au
diable les idées actuelles el les systèmes à la prussienne. Le service
militaire ne sera pas toujours, il faut l'espérer, comme une corvée
qu'on doit infliger sous prétexte d'égalité à tout le monde pêle-mêle, les
/ ..i.ivr J,-,ut Itmiilli- i.»l
viiillanl- alrrh- a\.r |.s |ia<i(ii|ii.':* Cl li's iiilirmi-s in.ii,. >
liiii|)< (liiirra ce s\>lt''mf i|iii l'-m-rvi- ITiiroiM'. je Vx^nat*-, ii iiit|iurU-. tl
|ia«is.Ta <'l l'on rcvii-ndra aii\ armées moins noniltrcusex, con)|»U!«^-<,-<i •!••
soldais (l.'carrii>ri-.(lf IroiipiiTs scmhlahlfs Acouxquc noii.s a\on!» connu*.
Irs vii'illes barlu's lirùlérs i\ Ions les «•liamps (!»• IwUille. J'enlendH K-s
l'iud'lionnues s'érriiT: Sondards, gladialfiirs, |irétorifns!... Fl (mis après .'
I.i- mélier des armes, i-onime on disait autrefois, du lemps où l'on ainioil que
les vailles fussenl liien gardées. vi\e le mêlier des armes! C"e«l un niélier
où dans Ions les cas les profils sont moindres que dans celui d'Iioninie
poliliijue ou di' boursier, r'esl un niélier où sur la |af.'0 du Ihtil il y a
" la \ie .1 i-l sur la pas.'e de \'.\ii,tr, deu\ sous par jour el l7/o/<«/'Mr .'
y ^ I \ m i:mi 111 un im n-
^ y Ji' ili.iiil.' lu s|ilcnii»Mir l'I I.« pro*|MTiU' «lu .SW»-#Y
il <n\ ilii f,'|.irii'ii\ >»<//•// f/'or, li>ul aussi fi«T, solidf «'1
^lalllid '"''i'I'"" •!"•' '•''"" '''■'' •"ï'ii'l'* <»rf:iipillrn<i'iiu'iU imtcIu'-s iI<--
; 'flli 1'"'"^ ''''^ sii'cli-s sur l<-urs wwK.W-f féocliiU-i!. Aiirun f"**!-
l 'Il
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*K ^^:
r-s
^^^'^S
trlTc^
\ ^
i '
^,r.:
I.e Dix-nenvirme Sh'cle.
nVuloure d'une ceinture de iiriiupliar* fjarnie de f;renouilles Ifs
murailles du Soleil d'or, aucun jiniil-lcvis n'obstrue son seuil liosfiila-
lier ; ni crc-neaux, ni niadiicoulis pour la défense, le Soleil d'or, à ren-
trée de la ville, ouvre ses portes à deu\ batlanls sur le pavé de la route
royale et montre joyeusement sa façade accueillante, sa grande enseigne
dorée et cliquetante, au bout de la longue fde de peupliers, à deux pas
de la Poste aux chevaux.
Le Soleil d'or n'en a pas moins ses quartiers de noblesse et ses par-
chemins ; il ne remonte peut-être pas aux croisades, bien que, si quelque
chercheur retrouve un jour le Guide du voyageur en Palestine du temps,
il ne soit pas impossible d'y voir le Soleil d'or mentionné et recommande
aux croisés de passage, pour sa cuisine et son confortable de famille, —
mais on sait qu'il existait à la fin du xvi' siècle et qu'Henri IV y a
couché (où le Béarnais n'a-t-il pas couché ?). Et si par hasard des habitués
du Grand Cerf, — la concurrence, une auberge de troisième ordre qui
date seulement de 1810, — essayent d'élever un doute, on leur montrera
la chambre et le lit du bon roi, c'est une preuve, cela ? Donc, non seule-
ment les origines du Soleil d'or se perdent dans la nuit des temps, beau-
coup plus profondément que celles de bien des fausses baronnies fondées
par quelque maltôtier enrichi, ra.iis encore ce Soleil d'or est, depuis 1650
environ, comme un fief héréditaire se transmettant aux aines dans la
famille Le Bègue.
Les Le Bègue du Soleil d'or, une race de grands, gros et forts gail-
lards, devenant tous un peu trop gros et trop rouges vers la cinquan-
taine, et tous joyeux vivants, amis de la bonne chère, des francs vins de
pays, du large rire et de la grosse plaisanterie ! La vie leur était si
facile aussi. La route royale n'ctail-elle pas là pour amener chaque jour
au Soleil d'or son flot de voyageurs et dans l'escarcelle des Le Bègue son
petit ruisselet d'argent? Tout ce qui passait sur le pavé du roi était plus
ou moins tributaire du Soleil d'or; comme les Burgraves d'autrefois, les
Le Bègue prélevaient sur les gens un droit de passage, mais personne
ne s'en plaignait, la cuisine du Soleil d'or étant fameuse d'un bout de la
route à l'autre et célébrée par les voyageurs et les conducteurs de toutes
les diligences, des messageries royales, générales ou françaises, même
par ceux qui ne faisaient que passer et ne goûtaient que pendant les
courts instants du relais à cette cuisine, la franche et classique cui-
ine du vieux temps, si différente des mystérieuses triturations et
n>iiil)iii,iiso(is i;uliii.iin"< iiivi-itti'-<-^ (iki lu» cuii>iiiiori> cliiiuii>l«s d •!
|ii('scnl.
Knlrons un insl.ujl il.ins la ^'ranili: pièrc où se préparent lapoulanlcÂ
la l)oiirKP"is«' cl le f.iiiioiix niaramni A l'italionne, le Irioinplu* <iii So/rit
i/'iir ; la cuisini' i-xl uni' '.'laiicli' -aile- |ir.'^i|iii> .arri'i- île huit iii<''lr>s «inr
<-i^^....-
me
•li.'i
a une extri^iiiiti^ cl des fourneaux i^ur
iiii (I. s inlrs. Klle inspire lin n-speil niélariKi^ d'un dmix i^p.inuui^s^'nion»
iiilinif, ii'lte tuisine du Su/ri/ d'oi; par ses pn^porlions, par Tonlre ol la
ii.ll.'lr, par l'éilal de sa diiianderlf el de sa ferninucric. par le n.iiulMiir-
MMiil <les fiiurneaux el par les rèj'iuissaule» iWunualious de^plat.* ipiinii-
joliMil sous l'iL'il atleiilir du rlier. Df lar;:es rayons de luuiii^n* entrent par
ilnix liaulos feniMrcs donnant sur la eour de rh.Mol. il» font iHincflor le
riiivre des easserolt's aeeroelaVs en li^'lie de bataille au-dessu» d'une gar-
niture de earreaux de ralonee, ils font luire li-s pla<pu-s d'arior du four-
neau, li's hauts laudiers de la eheniint^e. et \onl acrroelier des |Millellos
aux grands plats, aux liassiues, aux Imies rangi^s sur des (abIcUcs tout
iOi) Le Dix-neuvième Siècle.
en liant près du plafond aux poutres apparcnlos qu'auciuic toile d arai-
i-'née ne déshonore. La clieniinée est d'aspect seigneurial, elle porte en
armoiries au-dessus de son large linteau le soleil aux rayons dorés de
l'enseigne. Large et profonde comme une pi-lite iiièce. elle est garnie
d'une grande crémaillère, de landiers de fer forgé compliqués d'un tourne-
broche à ressort qui fait exécuter de lentes cabrioles à trois beaux pou-
lets enfilés. La flamme d'un feu clair lèche une plaque de cheminée du
XVI'' siècle où se distingue vaguement une figure de sirène entourée de
rinceaux. Devant la cheminée quelques habitués du Solri/ d'or, de vrais
gourmets ceux-là , sont venus humer les apéritives émanations du rôti en
causant avec le chef et le patron qui tous deux sont des gaillards à langue
bien pendue, vifs à la riposte et ne laissant pas tomber une plaisanterie
tout en gardant l'œil sur les femmes de service et sur les casseroles.
Clic ! Clac ! Coups de fouets, airs de trompette, tintamarre montant
crescendo depuis le coude de la route et s'arrètanl brusquement entre le
So/eil d'or et la poste aux chevaux. C'est la diligence, le gigantesque
monument roulant, immobile pour une demi-heure au relais. Le postil-
lon à fortes bottes se met lourdement à terre, le conducteur en veste
soutachce de hussard, le cornet en bandoulière, descend de son siège, les
portières du monument s'ouvrent et les voyageurs sautent sur le pavé,
s'étirent un instant, dérouillent leurs jambes engourdies, puis se hâtent
vers la salle à manger. Tout est prêt, tout est servi, le loyal So/eil d'or
n'est pas de ces auberges fallacieuses où l'on s'arrange pour faire payer
aux voyageurs un diner qu'ils ont à peine eu le temps d'apercevoir avant
d'être rebouclés en diligence. Au Soleil d'or on a le temps de savourer
le repas copicax et soigné, le père Le Bègue fourrera le dessert dans les
poches des voyageurs qui n'ont pas la dent rapide et sûre, plutôt que de
les voir, aux appels du conducteur, quitter la table non rassasiés.
Le postillon est en selle, le monument s'ébranle, l'impériale accroche
au passage de menues branches de peupliers, clic, clac, airs de trompette
et coups de fouet distribués à une bande de canards sortis de la basse-
cour du Soleil d'or, la diligence roule à grand fracas, elle est partie.
Clic ! clac ! clic ! clac ! Nouveau tintamarre sur la route, c'est le cour-
rier ou c'est une chaise de poste, les postillons s'annoncent plus ou moins
bruyamment au relais, et les camarades savent avant que le voyageur soit
descendu s'il paie de bonnes guides, s'il doit être classé lUns les ?ni lords.
dans les ordinuire» ou dans les j/int/res. Un seul et maigre claquement de
La demi
t\u\\u; ! Il" voya^our aiin<iiK<> est un |»inf,'rf qui ne dunnc que le pour-
lioiic rù^^lenn-nUiire aux postillons. Aucun cmprussi-nicnl h la porle.
ti'lui-là n'aura pas li; li-mps de t:oûl<T îi la cuisina du pt-n; 1^- lU'^j.'u.-.
Trois salves de foui'l, soif^nons le inilord ! el les garçons d'éruric s'eni-
pri-ssi-nl auloiir de la chaise el le inilord est hicntûl installé devant un
poulet roli flans la salle ;\ nian;;er du So/fi/ it'or. Autres coups de fouet,
I -i-sl la iiialli>-posle. conduite par deu\ postillons, c'est une autre dili-
Liuce, c'est une berline, c'est une tilitrmnisr ili: vuijmje •> qui mène
M-rs df's eau\ lointaines (|uel(pie nohli- dame souifrant de vapeurs ou
iim-lipif \icu\ ricliard f,'outteux.
I.<s véiiiculi's variés se succèdent, la route n'est jamais vide, toujours
i|ueli|Ui- tourliilloii de poussière au loin annonce quelque arrivée. Ne
parlons pas des rliarrclles de paysans, des roulottes de baladins, des
rjiariols di' roidicrs, rciix-l.i ne s'arn^lent point an Snlril t/'or qui ne
brille pas pour i ii\...
Ml.,.. ..â– ....; â– -^'
r|v4« il« la •llliiir
l^:-:#'Si; 4^v« .^
X+^v'.v_
Le So/ei/ (l'or na pas que ces passées rapides des voyageurs du relais.
Non, le Soleil d'or a des hôtes moins prompts à s'envoler, il a ses
voyageurs à lui, qui font séjour en ses trente ou quarante belles cham-
bres. La ville d'ailleurs est jolie, et les environs remarquables; il faut
entendre le père Le Bègue quand il fait faire à quelque hôte nouveau le
tuur des lithographies accrochées aux lambris de la salle à manger.
— Voici des vues de notre forêt, vous savez, huit bonnes lieues de
tour, des futaies séculaires, des eaux vives, des étangs, du gros gibier,
beaucJup de sangliers... des rochers, des gorges, voici le chêne d'Agnès
Sorel, un arbre magnifique comme nous en avons beaucoup, il faut
six hommes pour embrasser le tronc... Voici les ruines de l'abbaye de
Croix-S'-Yvclin, un site très romantique, Monsieur ! Tous nos artistes
vont en faire le croquis... voici le lac de Soisy, on a découvert sur les
bords dis ruines romaines, parfaitement romaines, Monsieur!... et enfin
voici le donjon de Rocquigny, quelque chose de sauvage ([uc je vous
r commande, il faut une journée, on emporte son déjeuner, un joli pâté
dans un panier et on di^^jeune dans les ruines... Ce donjon de Rocquigny,
a été démantelé par Henri IV, quand il vint coucher ici... à propos,
avez-vous vu sa chambre? Je vais avoir le plaisir de vous la iiiunlrer...
un gaillard, Henri IV, hé. hé !
(ii-la liiiissail Imijuiiis aiii>i, loiiL \<>\.i^'< iir il4- iii.iri|iif ilcvail a|iri'o Min
lin'iiiiiT rt'|tas an ,SoA'/7 //W. niontor i\ In <-|iainlirc dr lli-nri IV i!.'Vfn»»<-
la |iiii|ir Iiamliii' dit piTi- !..• lît-u'iir; itlni-ci faisait pasM-r li
f
s *||| tl'lll|l^.
il lo lil du
Ih'tiri IV, aiillii-iilii|iii
vT^^^V Miiins .111 lioii roi Henri |>iMulniit s
i|uoii|iriiii pou di> slylu
•lUurcs siir-
-isT^^^K Miiins .111 lioii roi Henri pcmlniit son séjour.
Km on- un p«ii i.mi> l.> i-vt ii. iii.nls «lu rt>>;n«' «If Henri IV h,. $oraionl
liasses dans .•«•lie cliainiin', sauf bien enlondu l'nlTairo «le la rue do In For-
roiinerie. Ali ! |ionri|iioi Henri IV a\ail-il «piiltè le SuteU d'ur ce mnlliou-
reiiN joiir-là ! On n'était pas non plus sans parler de Gabriollo qui bien
ecrlainenienl avait aussi liahité lliotel. la tr.-idili«in il osl vrai, no lui
.illrilinait pas île chandiro. mais élait-ee bien une raison. h«v .'
1,0 pi^ro !,e ll(\f;ue .liijnait de lu'il et riait de ee irrand rire ipii faisait
tressauter son resjieetaltle Mutre.
(.hi.iii.l .m .initiait la «liandtre de ll.-nri IV, ou emportait la convirliou
iïo
Le Dix-neuvième Siècle.
que le père Le Repue du temps avait dû dire au bon roi : « Sire, nous
avons lUitquigny i)as loin il'iei. un site romantique (]ue ji- vous recom-
.*, . mande, e'esl l'aiïaire d'une jour-
née, M"'' Le Dègue vous fera
un joli pâté... par la même oc-
casion, le donjon étant mal
liahilé par un tas de ligueurs,
vous pourriez amener du canon
et nous faire une belle ruine... »
El alors Gabrielle avait souri et
Henri IV s'était écrié : « Ventre
S' Gris, vous avez raison, père
Lv r.égiie ! »
A la table d'hôte, quand par
suite de l'arrivée de nouveaux
voyageurs, un petit froid se fai-
sait sentir, ces souvenirs
Kn excursion an vicnx donjoi
historiques habiiomenl jetés sur le lapis, niellaient la conversation en
train; ce diable de Henri IV a toujours eu le don d'enliardir les timides
et de dégeler très vite les renfrognés !
Que de figures défilaient à la table d'iiole de ce Soleil d'or, si bien
placé sur la grande roule de l'Est.
Les Anglais d'abord, si nombreux depuis 181;j, sur toutes les grandes
roules de France ; au Soldl d'or, sans parler des milords mangeant Ã
part avec milady, le fond de la table d'hôte était toujours formé par une
bonne demi-douzaine d'insulaires baragouinant, maslicant el consultant
sans cesse leurs guides, même en faisant travailler les mà chuiies nalio-
La dernière ddi
iialc-i. Kri CI' (••iii|is-li'i If» Anglais A lou» crins que nous connaissons
ii".\istaioiil pas, la harhc fHnit iinprnprr, ils étaient tous t!\^H comme
(lis (li|il<i(iialis ii<i[it ils a(Ti-ilaii-nl la f.'ravilé. Le père Le Itègue ne le»
aimait pas, en mitre des raismis «riniiiiilic nationale, iU avaient (li-!>
lurts partifiiliers, ils pronunraieiit /Iciiiicraïtjiiftiit et disaient thokuuj au
seul nuiu de (Jabrielle. Mais ces Anglais ruiirnissait'nl au Soleil d'or quel-
(pies-uns di's ses rayons suiis lu roriiic de j^uint^es, et le père Le Bèiunie,
à ce point de vue, leur accordait sa considération. De plus les misses
aidaient i\ supporter les raides j^entlemen, les Anglaises s'efforçaient alors
de ressembler aux romanesques vignettes gravées sur acier de leurs
keepsakes, les longues boucles blondes tombant sur les épaules leur
iluiuiaicrit un air rllnrc. rt^cur et mélancolique; on les app<-lait les
lill.'s d'Ossian...
Voici maintenant, à côté du groupe anglais, des Parisiens en roule
|ioiir Hade, un gros liancpiier et sa femme entraînant dans son sillage un
Siuisbée compromellanl. I.e père Leilègue en souvenir du Vert-dalanl rit
du gros bampiier qui se ligure que c'est pour le cliarnie de sa conversn-
lioti personnelli- que le brillant dandy l'accompagne. Hier pendant que
!>■bampiier était p-lemi à l'iiôlel par sa correspoiulance, sa fenime est
allée à Itocqiiigny avec le Sigisbée... A l'autre bout, quelques lions du
lintilevard en déplacement Tout sauter des bouteilles couvertes d'une mdile
poussière, extraite du caveau réservé du Solril tfor. Ce» deux person-
nages replets el gravi's i\ côté du groupe bniyant, sont des diplomates
■illeiiiands en train de causer des petites affnin>s de Ittoonfédérnlion, des
inhigiies de la l'nisse pour gagner quelques voix A la Diète, de M. de
Mellernicli et des finesses de la piditique autricliienne. l'ne man|ui»o ita-
lienne inainlcnaiit, à moins que ce m* soit une dianteuse, lu |ièro Le Kègue
hésite encore, jolie, dans tous les cas, une brune aux ycu\ immense»
Le Dix-neuvième Siècle.
au iiiifiix avei- un siiporhi' marron, un Franrais du niiili. toujours itenclu'
vers SCS boudes nnires el lui contant des douci-urs jjresque à haute voix,
ce qui scandalise la laniille anglaise de tenue si correcte et si digne Ã
table, mais qui va tout à l'iieure emporter dans ses chambres six bou-
teilles de Porto et que les garçons et filles de service de l'hôtel seront
obligés de fourrer au lit. Voici la célf-hre M"" A. et le non moins célùbre
Voyapeiirs pour la lable d'InMe.
M. R. .deux comédiens de la Comédie-Française appelés pour des représenta-
lions à Bade. Quelques jeunes gens de la ville sont venus dîner à la table
d'hôte du Soleil d'or pour contempler ces deux astres à l'aise. Et tout
autour de la table, des négociants, des fonctionnaires en tournée, un peu
de menu fretin, puis le groupe des pensionnaires du pays : M. de B. un
jeune viveur en train de croquer une fortune de quinze mille livres de
rentes et qui va prochainement s'engager aux chasseurs d'Afrique ; un
gros réjoui de célibataire oisif qui passe sa vie au J^oleil d'or, arrivant Ã
onze heures du matin et ne parlant que le soir après dix heures ; puis
M. le directeur de l'enregistrement les jours où il ne dine pas en ville
La Jernii-re diligem'- il3
il.iiis li-s ni.âiv.ris c.ù l'on clierche à le iiinricr, cl enfin un rharnianl f:at-
«.'.ii ijui va prendre prrKliainiMucnt la ineilli-up' étuil<-«lr noLaire de la \ille.
Oiir|(|ucs vijjageurs «lint-nl dans les ilianilires. Il y a (lour le momenl
au .W//7 (l'nr lin nionsii-ur el une jt-une dame, Irès mystérieux d'dlure*>
ri i|ui III' SI' iiH.iilienl <|u<' le ninins possible, l'n enlt-veiuenl. le ijèn- Ia-
Iti'-;.'!!.' a vil (•••la du premier i-..ii|t d'a-il. Kt vraiment il a Hù sur le point
de leur dniiiier la i liaiidiic d.- Ihiiri IV.
I.a < li.iinliri- <li- Mrnri W
Le père Le Bègue vieillit et grossit encore. Le seigneur vontripolont
du Soleil d'or initie sagement son fils à tous les détails de la direction
de l'hôtel : les voyageurs, le personnel, la maison, la cave, gouverne-
ment important. Le père Le Bègue songe qu'avant peu d'années il lui
passera le sceptre du Soleil d'or ; mais auparavant il doit marier sa fille
Julie, élevée dans le meilleur pensionnat de la ville, une charmante en-
fant qui se tient au bureau à côté de sa mère.
L'avenir de Julie est arrôlé d'avance ; dans trois ans, quand elle entrera
dans sa vingtième année, elle épousera Casimir Bardin, le fils d'un gros
marchand de vins de Mà con, une des premières maisons de Bour-
gogne, qui depuis quarante ans fournit le Soleil d'or.
La prospérité du Soleil d'or continue. On parle beaucoup cependant de
la fameuse invention moderne des chemins de fer, prônés par les uns,
attaqués et ridiculisés par le plus grand nombre.
Ces chemins de fer ! Une folie ruineuse et dangereuse! Les casse-
cou seuls confieront leurs os à ces absurdes machines. 11 y a bien une
petite ligne qui marche dans les environs de Paris, mais qu'est-ce que
cela prouve, chacun sait que les Parisiens sont des risque-tout. Pour le
moment ce petit chemin de fer est un joujou à la mode comme autrefois
les montagnes russes, mais cet instant de vogue passera et les vieilles
diligences continueront à rouler sur toutes les grandes routes.
Les diligences ont aussi leurs accidents, c'est vrai, elles versent quel-
quefois, mais bien rarement. Le personnel est soigneux et dévoué. Vous
\<ius ra|i|ii-l<-/ i-i-lt<- ililif:f^nrc' ihs I^alTitti* i-t Caillard Kurpritu; (]<• nui( par
ntie iiiiiiidalion df la lAiire? IMiis dr nailc, plus rien. L'eau iiionk* ]u*-
iiu'auv mues, di- vi'Tila|j|<.-s va^Mios Italtcnt In voilure i-t nii-nacent d'eiii-
|)«)rlfr II! vi'liiiiilf avi'c les v«»\af;f»rs épouvantés; mais le conducU-ur.
rurnnic un capilaim; ;'i bord il'un navire i-n détresse, contii-nl son inondi-,
apaise les (;lanit'iirs. rassure li-s feinnu-s; le postillon prend un dietnl,
s'en va iherrlier à la na:.'e du secours à une lieue di- là cl revient avec
lies hanpics...
Kl i-epeiidanl, voilà que la Chambre vient de discuter une loi sur les
rlieniins di- fer et de voter lui eréditde 12)i millions, destiné aux premiers
travaux d'un f.Tand réseau de voies ferrées. Des ingénieurs parcourent le
pays, plantant des piquets, traçant des plans, étudiant des projets de
litrnes, conpanl la roule ici, plaçant un viaduc là , traversant telle ville
el laissant de côté telle autre qui pousse des furibondes réclamations;
tout est sens dessus dessous, tout le |iays est remué par d'inlerniinnbles
discussions, des intrigues locales, des disputes qui gagnent conune une
traînée de poudre et font explosion au fur et à mesure que les lignes
avancent... IJien di's gens haussent les épaules de tout ce tintamarre
pour une invention destinée à tomber misérablement après avoir dévoré
des sonunes folles, njais d'autres, moins nombreux il est vrai, combat-
lent énergiqucnient pour l'idée nouvelle. Uah ! ils ont à cela un inlérOl,
ipielconipie, ils ont ih>s terrains à céder ou du fer A fournir pour les
Kn atl.iiilanl l<> ,)n\.ii\ p..slil|oMs et les conducl.'iir- d«s Nationales ..u
des concurrences se rient bien des fameuses locomotives qui menacent
lie lis remplacer, ils font claquer gaillardement leurs fouets el les
tiioiit ilaqiier longtemps encore sur les gramles roules.
I.is ingénieurs et les capilalisles onl Iraxaillé cependant. Il onl log^au
So/ri/ d,„- el le bon .W//7 «/"r;/- les a nourris. .\li. pérc Le IK-giio, que
iias-tupiiur ii>> gens-là pris nii chef de l'école des llurgia? L'élat de légi-
liiue défense eiil excu-é celle ilin.i;ali>>n aux lois do lliospilalit*) de la
\iiille auberge.
I,es lenqis sont venus ! l'Ieiuons mainliMiaiil la dccnlence .1 1 1 ruine
soudaine du Suli-il dur.
C'est fmi. ce chemin de fer doul on avait tant ri entre la mai)«>n de
posie el l'hôlel. ce cliemin ib» fer est fait! Kl non seulement il eM fait.
mais , e qui rs| bi'.nnoup plus f.irl c'est i|ue les trains rirciitoill. Il *'<nX
2IG
Le nix-»euvit';me Siècle.
Iniiivf tli'S vuy;i,i!;curs pour risquer leurs os, les premiers trains ont
|i.issi'', el les horribles locomulives n'ont dévoré personne. La preuve est
On ne ril plus inainlenaiU au So/ri/ i/'ur w à la maison de poste;
depuis dix-huit mois une inquiétude de jour en jour grandissante s'est
emparée du père Le r.èiîue, depuis dix-huit mois on ne reconnaît plus les
IHislillnns, les hmis ilrillrs dautrernis, dans ces mélancoliques cl silen-
cieux cavaliers.
€ l,e chafiriii iiKnik- en i riiupf avec eux. »
Plus de claquements de fouet joyeux sur les grandes roules, plus de
i;aillardi>es lancées aux jolies filles en ]>assant. plus d'airs de bravoure
.#£ K
mè
Les poslillon;- se rii'iil liien îles fameuses loconiolivcs.
sur la trompette en arri\aiil au relais, la liompette s'est tue le jour où,
croisant une ligne ferrée, elle a entendu le sifflet de bêle d'apocaljT)se de
la locomotive!
La dernière diligence va passer devant le Soleil d'or.
Le service finit aujourd'hui faute de voyageurs. La lutte est désormais
inutile, la diligence s'avoue vaincue et la maison de poste ferme aujour-
d'hui...
Une amère tristesse poigne le cœur du père Le lîégue. Voyez-le sur le
pas de la porte du Soleil d'or, la mine défaite, le regard fixé sur la
grande route déserte. Il n'a plus l'aspect prospère d'autrefois, et son
gilet flotte sur son ventre autrefois si majestueux.
Tout est triste autour de lui. Au lieu de la réjouissante mu^ique des as-
siettes et des casseroles reiiuiées dans la cuisine et dans l'office, des allées
pr'^'^':
>
ilffnière JUtyr,,',- ^17
.•l vi'iiiifs ilaiis lai<iiirl)riiy.itile,ili;shenniss<.*nienlsdc chevaux, de» rire»
(li's siTvanlrs, (Ii's a|i|M-ls des voyapMirs, un silence morne règne dan<i
la iMiiir fl par Imil I'IhMi-I. Plus de (landk-es dans la grande L-heniinée,
|iliis de (liais rissiilanl et clianlanl sur li> rotirncau, le» assietles sont ran-
t;ées dans les ariiii)ires elles casseroles reslenl suspendues û leur» clous.
On Iniiivcrail iiu'^nie, ri- qui ne s'psl jamais vu depuis deux cents ans.
iliii|(|ii.- L'raiiis il- p(jussiùre ternissant les rayons du soleil sculpli- sur
"\}t^^^
le iii.iiileau delaclieminée. Ildas, l'iKilelii-r n'est pas atteint seul, le cœur
lin pi ri- sunirn- aussi. l/épiKpie li\ée avec les Ilardin pour le mariage de
Jiilii- rst passée, les I5ardin tiTuiversenl depuis tanl«M un an, et sous des
prélt'Nti's s|M''eieu\ n-rulent celle union dt-puis si longtemps convenue.
Julie 1res liîTriueiil a lait écrire au lils Hanliii (pi'elle lui rendait sa parole.
I.e pi're Le Ilé.L'ur espère eiicire. il s'alleiitl va,i;uenienl à \uir arriver son
\ii'il ami haiiliu avi r le jeuiir iii>miiie, el sans le dire Julie clle-nit^me
espère aussi.
Si il- Snlril ,l'„r 1-1 \i.l.', le n'i'sl pas ipie les voyageurs manquenl A
il Mlle, il \ m a plu- ipiaulrefois, au cunlraire. mais c'est désormais le
« liiiiiiii .le tVr <|ui les amène, et le chemin de Ht passe de Tautro c.Mt* du
|>.n- à il.ii\ kil.iiiit'tres du So/ril ii'„r et de l'ancienne grande n.ute.
Ccsl le C/irrtit lUiiw , lancienue cuncurrenc»' du Soleil, une miséralile
auherge où ne descendait ipie le Tn'lin des voyageurs et les riaudi>sar(<*
lie seconde catégorie, qui a hérité tle la vogue du Solri/ tfur. a>ec un
lulre holel tout neuf liAti A colé de la gare el baptisé du nom |»r*-
leiilieux d'//«'/e/</e\ riitif pnrlirs ilii moiulf !
Plus de \oyaueurs ilans l'inuuensilé du vieil holel, A |>cine deux ou
Irnj. |ii>r>..iuies qui -.r ^e^arllaienl hiur (i'un air effara. Itenhies AUX
•Jis Le Dix-neuvième Siècli'.
ciiialiv cnins ilr la lahl.- (riiùlc. Uiu-ls iliiins lii-nliirs iiiaiiileiiaiil Lt-s
licnsiuiinaircs ili' la ville t'U\-iiiOmes, les; ingrats, sonl allés où va le
mondt', à riiùtcl de la gare ! Enfin suprême tristesse, personne ne de-
mande plus à voir la chambre de Henri lY.
M. I.e Bègue a dû vendre six de ses clievauN, un ne ((imliiit jiliis per-
sonne à la forêt, au l'hùne d'Agnt's Sorel, au croulant donjon de Hucqui-
gny... Quand par hasard il pense à lîocquigny. le père Le Bègue ne peut
s'empêcher de regarder sa maisim, le plus croulant du donjon et du Soh-il
d'or aujourd'hui, c'est bien le Soleil d'or ! Ce qui le navre, c'est que des
promeneurs vont toujours et iront encore pendant des siècles contempler
la vieille ruine, mais ce sont les voitures du Cheval Blanc ou de V Hôtel
de laijare qui les conduisent el les conduiront, tandis que plus jamais le
Soleil d'or ne reverra les départs bruyants, les joyeuses cavalcades d'au-
trelbis.
Lu piUé /joar Itm )/iilt/iii/. un des triomphes de la maison, fini ! Le chef
d'ailleurs est parti. La nécessité de se séparer de ce vieux collaborateur,
un des rayons dt; la vieille gloire du Soleil d'or, a été pour le père Le
Bègue horriblement douloureuse. Mais il le fallait bien, le chef se croi-
sait les bras devant ses fourneaux éteints ; et il est parti et le père Le
Bègue a su peu de jours après, qu'il était entré à l'Hôtel dea cinrj parties
du monde, près de la gare, c'est-à -dire qu'il avait capitulé devant la loco-
motive triomphante et passé à l'ennemi !
Le vieux pavé du roi, l'ancienne grande rouli-. est abandonné peu Ã
peu. Plus de diligences, plus de roulage même, les marchandises pre-
nant le chemin de fer, elles aussi. Sur la route silencieuse et déserte le
regard morne du père Le Bègue n'aperçoit que des bandes d'oies, un
chien errant et une petite voiture de paysan traînée par un une, descen-
dant la cote d'où jadis dévalaient avec tant de fracas diligences, landaus,
berlines et chaises de poste, se suivant, se pressant, se dépassant et s'ac-
crochant quelquefois.
Désolation des choses, le vont soufde et lait -rincer au houl di' sa po-
tence de fer forgé el tortillé, la vieille enseigne, le soleil qui se balance
là depuis plus de deux siècles ; le père Le Bègue lève machinalement les
yeux, ces grincements de l'enseigne lui semblent des gémissements et
lui vont douloureusement au cœur.
Enfin, au sommet de la crête apparaît la diligence, elle descend, elle
se rafiproche rapidement, mais quel changement, hélas, plus de l'an-
r.irr ili' lr<»Mi|)i.-lli' ni (le i.la<|uciii<iiii> île fuuul , t-lli; nrrivi- < '
lin |H're l.i- IIÎ'v'im- ru> |MTÇ<iil qin' des Kririrciiicnl.s «l'essieiix ii
(il- l'iTraille el de i-.irreaiix scniiiés partirulier aux xéliiiuli-» uili». I..
|iuslilliiii esl descendu loiirdeuietil à lerre, les derniers ^'arron^^ de< urii-
de la maison de pusli; causent avec le conducteur au lieu de s'eroprciutcr
à ditfliT les chevaux.
I.e père I-e Bi'pue s'est avancù,oui, la diligence estliicn vide, personne
dans le coupe'-, personne ii la rotonde, aucun édifice de uialle< s..iis la
Ità ilie et dans l'inlériiur, un seul vnxaL-eiir. un vieux curé replet qui
terme son bréviaire.
Le père Le Héizue le connaît, ils se saluent.
— Bonjour, monsieur Le IU>f,'ue, <lil le tiros |irélre en desccndnnl, cV»i
la dernière fois, vous savez, j'ai voulu i-n profiler, j'avais affaire A l'arclie-
\èi|ié, je me suis dépêché pour revenir avec la dili^ence ar a mon
iij:e, voye/.-\oiis, on n'aime pas le chan;.'enient et je nie défie encore de
leur ihemin de fer! Nous sommes en relard, le conducti-ur restait des
lemps itilinis an\ relais; ave/-vous encore une petite place à la tahie
dilnle .'
S'il y avait une pi-lite place à lahlo d'hote !
— Monsieur le curé, vous aurez la tahli- tout entière, dit le père Le
r«èi;ue en s'eiïor^-anl de rire.
Son dernier espoir s'était envolé; jusipi'à la dernière minute il s'éUîl
t'iL-uré ipie son vieil ami Rardin allail descendre de la diligence |Miur l'ac-
i-.iliier lie reproches amicaux sur sa susceplil)ililé et arranger le niariape
<le Julie.
I',i- lie rép.iiise à 1,1 letlre i|ni l.nr rendait leur parole, c'esl que le
père el le lils préféraient venirpour s'expliquer de vive voix. Kl |»orsonne !
Comme le père Le Itènue se ilirij;eail avec son unique voyageur vers l.i
salle i^ maiif^er, le facteur venait d'entrer, et tirait une lettre de s,i luille.
Le père Le Hèiziie, le cd'ur saillant, reconnut sur l'enveloppe je liuibn* de
la maison Itardin.
Aliaiidomi.'int le curé qui s'installait A un l)out de l'immense Inhie
d'hôte, le père Le Itèpiie rentra dans son hureaii où sa femme, son fil* et
Julie elle-même accouraient, ayant vu le fadeur.
l'ersiiuiie ne dit mol. Julie, sans soiinie, adoss«V an f;rnnil pupitre
pnrtanl les livres du Sn/,i/ il'nr, re^ardait la lettre que «on p^r»' |wrroH-
r.til d nn iril r.ipide.
220
Le Dix-neuvième Siècle.
— C'est le dernier roup, dil le père Le Repue d'uiir voi\ que r;iii,i;ipis*p
faisait trembler, écoule/,, je passe les balivernes:
« Vous avez eu raison, mon eher Le Bi-pue, d'examiner froideinrul il
sérieusement si nous ne nous étions pas trop laissé entraîner par iiin'
vieille synipalliie el si les mollis rpii nous avaient fail aulrrlois son^rr Ã
ce mariage présentaient en réalité pour nos enfants des garanties suffi-
santes de bonbeur. Le mariage est une chose grave, etc., etc., les pères
de famille ont pour devoir, etc., etc.. J'avais aussi de mon coté fait ces
réflexions, je ne vous le cache pas, mais notre parole étant donnée, nous
nous considérions comme liés; vous nous la rendez, je vous ronds la vùtrc
et nous n'en resterons pas moins bons amis... »
Le Soleil d'or a vécu.
Les temps sont écoulés. La vieille enseigne qui pendant deux siècles et
plus, avait vu des générations de voyageurs passer sur la route royale
est décrochée et sans doute se rouille par terre au fond de quelque bou-
tique de ferrailleur. Les Le Bègue ont disparu. Les bùliraenls de l'hôtel
ont été achetés pour un marchand de grains, et transformés en magasins,
de même que la maison de poste a été arrangée en raffinerie de sucre.
La route déserte, le vieux pavé du roi, s'allonge toujours entre ses
deux lignes d'arbres qui ne voient plus passer personne et qui semblent
se demander avec étonnement l'un à l'autre, quand bruit le vent dans
leurs branches, où 'sont allées ces grandes circulations d'hommes, de
^- J
\.\.> ii;ii;i lAiitiNs
D'UN HOMME DE GOUT QUI N'EN AVAIT PAS
^ J'i'Uiis i-iicuiv un ciiraiil iluiu; duii/uiiia- il'aiiiK-cs.
•lu liiisiiu'iiii jour, i-i'Iail <|ik-I(iiic Umii|ih aprt's iH.M. inoii
|H'ir, iii<> l•oIl(lui^alll ilu'z iiion cousin l'oulli-litT,
(li-|tosa dans mon cspril li- premier ^erme df ce
^ 'I"' devait i^lre ma vuraliuii dans la \ic. (> gernu*
y W ■' '"'"^ l<"iij:leni|is i\ se dévelop|K'r. mai
i
->Wci.^^:,'^-
4>^
âi4 Le Dix-neuvième Siècle.
(|Miiii(l si's racinos l'iiri'iil Icnlciupiil inMirlri". i-iilair i-l {â– iilmlilh- li's fibres
ili' mon indiviilii. (iiicllf pcnissùc vii^ourciise au cK'liors loiil à ciuiii !
— ïii sais, Tancrùde, me dit mon père, lu es le seul héritier df lun
cousin. On doit toujours avoir le respect des parents à succession, je me
suis plu à l'inculquer ce précepte, mais comme la succession de celui-ci
ne se composera guère que d'un las de vieilleries, de bêtises sans
valeur, c'est à loi de mesurer la dose de ce respect à la juste valeur
successorale de noire vieux parent. Kn un mot, il est inutile de lui
marquer de la vénération, tout à fait inutile ! Songe que ton père est
millionnaire, et que le cousin Poullelier doit posséder dans les deux
mille francs de rente, le malluureux !... Je t'entends, mon enfant, tu
vas me dire : « Mais pourquoi, papa, me conduisez-vous, moi, fils de
millionnaire, faire visite à un cousin de deux mille francs de rente"? »
— Enfant, j'ai le sentiment de la famille autant que personne, mais je
comprends, en eflet, que je serais parfaitement ridicule si je n'avais un
but en te menant chez lui. Notre cousin Poullelier est un drôle de corps,
il a gâché sa vie... Nous avons commencé ensemble dans le même
bureau, et s'il avait voulu faire comme moi, il serait peut-être parvenu
presque au même point que moi. Voici mon but : Mon exemple t'enseigne
ce qu'il faut faire dans la vie pour arriver à la considération et au mil-
lion, ou pour les conserver, je veux que notre visite chez Poullelier te
montre ce qu'il ne faut pas faire.
Ainsi préparé par ce discours, j'arrivai chez notre parent. De la per-
sonne de M. Poullelier, je ne dirai pas grandchose. C'était un petit
homme maigre à l'air très vieux, vêtu d'un vieil habit rûpé qui avait au
moins trente ans de date, d'une culotte courte, également râpée, et de
bas bleus fortement reprisés. Ce qui me frappa d'élonnement, ce fut
l'appartement. Figurez-vous cinq ou six immenses pièces, hautes de
plafond et éclairées par de larges fenêtres, remplies jusqu'au plus invrai-
semblable encombrement de vieux meubles, de tableaux, de statuelles
de toutes tailles, d'armures, de bibelots qui me parurent inouïs et lan-
lastiques.
— Hein! quel bric-à -brac! me dit mon père, annise-lui, regarde tout
ça, on te le permet...
— Mais ne casse rien, me dit M. IVailletier en me jelant un regard
effrayé dans lequel je lus clairement qu'il .uuait [irélVré niatlaiiier avec
une corde sur le palier.
Le» Tribulations d'un homme de goût //.'
Aiijdiinl Inii (|ii<' jai aiipris à toimaUn- tout ça, coiniiie .
|i.Ti-. j.- n-v.iis, lorsrjii.' j.' rcpcnsi' i\ l'api«irU'iiu;nl de mon ......m. ;. «
. li.l-du'iiviv ilis DlivritTS arlisl.s ilii iiioy.'ii am-, de» hiichii'rs-nipniii-
>-iirs qui fiinMil de si étonnanls snilpl.-iirs sur brjis, l.-s ni-ilL-iu
itahuls. i.'s .T.Mk'n.H's. l.-s roiïr.-s à r.-rriir.-s. l.-s ^rAw\,< rhair.- s4-ui|,-
l.-.'s. Its paim.aiix .1.- hois.^ri.-s d(:'MioiiU-.-s. .. Sur l.-s UibiuUcs dts drtsM.irs
l)iillai.iit l.> liiiii.s ,1,. ,-iii\rf. les plats iVussonntl'S, les vidrecomeg. les
Ih #â– "
m&4^
Toiirni'o ili- l>ri<
-, lis ailuaiiiaiiili's, éliiicelaienl les t^iimux
iiiniislés ou pi'iiils iIc Liiiiuges, les grès de
llamlir .1 il Allciiia^iif émaillos ourolorios. \ibraifnt les reli(|iinirt>s. Ioî»
iiiiirislraiiccs, le» verreries de Venise el de lloli^nieaux formes i^tranges...
l'iie pii-ce ùUiil ronsacrée uu\ faïences de loules les i^|HN|ues el de
lonles les proNenanees. Je ne fis (pie les entrevoir. lnlerrom|MU)l ni
roiiNersalion avec mon pf-re, M. l'onllelier se prtVipilii [lonr en fermer
Il porle el me eonduisil dans une anire salle f;arnie d'urnmres de clie-
Naliers, (larmes aeeroclu'es aux nuirs el de ferronneries de loule* M»rlei«.
\ieilles enseignes. colTres de fer. uppli(pies. serrures. Iieurloir'. elo. Au
moins li^, je ne pouvais rien casser, je ne pouvais f;u(Ve faire de nuil
.pia iih.i-nièiif. M l'oull-lier elail plu- lr..ii.pnll.'
Le Dix-neuvième Siècle.
Ji' rt'slai là -dedans um- dcini-licinr, jtiiis mon pèie n.'vinl me |piinili<'.
Il jrla nn iTi;ard do dédain sur loules ces vieilleries. ÙNita de <c IriptliT
;iii\ aiiiiiires à cause de la poussière, el nous parlimes.
— An revoir ! dit négligcmmenl mon père sur le pas de la porle.
liien du plaisir I... Vieux maniaque, ajoula-l-il en entendant M. Poulle-
tier faire grincer derrière nous les pênes d'une serrure ullra-compliipiée
et pousser des verrous formidables, croit-il pas que des voleurs seraient
assez botes pour s'attaquer à ses vieux bibelots !
— Eh bien, tu l'as vu ! continua-l-il quand nous lûmes dans la rue,
quel toqué ! Et dire pourtant que Poulletier était un garçon bien doué
et qui aurait pu arriver à quelque chose s'il avait voulu appliquer ses
facultés et sa persévérance au commerce!... 11 a été trente ans employé
de ministère, petit employé môme, car il n'a jamais pu devenir sous-
chef de bureau et tel que je le connais, toujours dans les brouillards,
absorbé par sa chasse aa\ bibelots, je pense que le gouvernement qui
le payait n'a pas dû y trouver son compte. Toujours est-il qu'avec les
petits héritages qu'il a recueillis et sa retraite d'employé il aurait pu
tenir actuellement sept ou huit mille livres de rente ; au lieu de cela,
il n'en possède peut-être pas dix-huit cents, car il a tout dépense à me-
sure, courant les ventes, les marchands de bric-Ã -brac, fouillant les
boutiques de ferrailleurs, et poussant môme parfois jusqu'en province
quand il apprenait qu'on démolissait un couvent, un chùteau, une vieille
église, ou qu'on débarrassait les greniers d'un vieil hôtel... Le vois-tu,
penché sur le papier du gouvernement, rôver à ses trouvailles au lieu
de travailler sérieusement, au lieu de faire du zèle el de songer à son
avancement ! Le vois-tu attendre avec impatience l'heure de quitter son
bureau pour faire sa tournée sur les quais et chez les revendeurs ! Dis,
le vois-tu? Combien de fois, au risque de mécontenter ses chefs, a-t-il
dû arriver en retard, partir trop tôt, prendre des congés et feindre môme
des maladies pour donner plus de temps à sa passion. El le voici sur
ses vieux jours, réduit à la portion congrue, rognant môme sur celle
portion pour se payer encore quelque vieillerie de temps en temps ; le
voici, vivant seul dans ce grand appartement encombré, frottant ses
bibelots, balayant ses chambres et faisant sa cuisine lui-même, car il ne
peut môme pas se faire préparer sa nourriture par sa portière... 11 s'en-
(lammait tout à l'heure en me racontant ses trouvailles, ses bonnes
occasions, les aaliquités achelées à vil prix, les hahnls gothiques écliaii-
/./•s Trihilhition» flun hnmme de goûî qui n'en avait pa$. til
'^r- |Miiii' mil- liDiiri)- ninimodc d'acajou, U'* i>aints de boii« trouvé* dan*
Irx iiiairriain «If ilfiiiolilions on les fi-rrurp» l'nlcvJ^i'» au |K>ids ! Soit.
il il l'ii Iniit it'lii |iiiiir pas fjiaiiirrhose, inai« à sa mort cela «• vendra
|M>iir ri'ii. j'- !<• lui ai dit <l ikhis nous sonunox quittéo un [wu en
In.i.l...
ir m- iivjs jairiai-; li- \iiii\ M. l'oiill<-lii-r. Il mm-uI onrorc une quin-
zaiii"' <raiuiii< ; rciir (|.i iiii'-ii- piTiodo (|f son ••xisli-nco fut, ni'a-t-on
^^-â– :
Une trouTaille !!!
ilil, ;;Alr(> par If s^nliiimnl di- la iiiori procliaiin" «'l |Mir le d^sC!«noir
lialiaiidoimcr srs coljcclions, la i-liair do sn rliair, l'Ame de son Aine;
ridiii. Ml' pouvant Ifs i-mpoiliT dans li- urand vo\aj;o, il K^hiia A IVure
di- lir|iassrr, plein d'auicrluine ri non ri'signtS lonle» -ios anliquitt^A A
IKlal. Miiii pi'-if riail inui'l (pii-lt|iit> l<Mnps un|mra\an(, me laissant encore
arrondi If million dunl il m'avait parli^ le jour île la visite rlie/ mon
cnnsin. Hélas, il iif nif Ironvail i;\ibrv à son f;ré, mon [wnivre [n'^re. il
sf plaignait df nii>u pi ii d'fnliMitf aux affaires, df ma froideur |iour l«'
I- iirni' fl lindiislrif . ri liii-n souvent, il en vint A me jeter A la fan*
iimiiiif uiif iujurf des :
lifiis, lu rfssfuililes prescpie A l'oulli-lif r !
h..ii.- jf luf trouvai. A sa mort, A la liMi' de Miixantenlix mille livr<>«
df renti', d'nuf rfiuarquahli' inaptitude eonunerciale. d'ime forte ten-
dan.i- A l'fiuiui el «l'un mauvais estomae. Que |Hnivms-je fain* et devenir
a\f.- un -iiii av;uila^o compeusi^ [nir de tels dc^fauts ? IK< quel cdié me
Le Dix-neuvième Siècle.
Idiiini-r? Qiio tlov;iis-je tlomander à la vie? ApiL'? mûres réflexions, je
coinpiis que je ne pouvais guère romiiler (jue sur les pures jouissances
inlellecluclies. Mais lesquelles ? Je ne nie sentais ni arlislc, ni poèlc, je
n'avais aucun j^nûl pour la science. La politique? S'agiler, se remuer
comme im écunnil en caL:r. adoplcr une crécelle quelconque el l'agiter
frénétiquement, faire beaucoup île bruit pour faire croire qu'on est
quelque chose, qu'on pense quelque chose, qu'on vaut quelque chose,
secouer nos institutions comme on secoue un prunier pour ramasser des
prunes. C'était tentant, puisque je ne me sentais bon à rien. C'était à la
l)orlée de mon intelligence, mais j'étais déjà riche, j'avais l'âme douce,
et je m'ennuyais tant niùi-iuènu'. (ju(^ je ne tenais pas à ennuyer les
autres.
Tout à vv\\\). le siiuvenir dr nmn vieu\ parent le collectionneur tra-
versa ma pensée. \hl il u\ait été heureux celui-là , heureux et sage, il
s'était donné des goûts, une manie, une bonne toquade, et, sacrifiant
tout le reste à la satisfaction de cette toquade, savourant tous les jours
les âpres sensations d'une chasse jamais fermée, les battements de cœur
du Peau-Rouge sur une pisie et h-s joies du triomphe après la conquête
d'une pièce rare, il a\;iil jniii ju-(inà la ■lin du lioiilieur le plus complet
qu'il soit donné à riiouunc dr -dùhr mu- nilr Icrrc Si je me faisais
collectionneur'? Tous les ddails de la \i>ilr lailr avec mon père au vieil
antiquaire me revinrent, .le mr rappelai l'air parfaitement guilleret de
cet lioniiiie maigre et râpé, buvant de l'eau claire el se fricotant lui-
même en un coin de son musée un œuf sur le plat pour son diner, je
me rappelai ses manières, sa façon de glisser, en causant, une main
caressante sur ses bibelots, el lorsqu'il i)assail d'une pièce dans une
autre, l'éclat de ses yeuxipii révélait des jouissances inconnues au reste
des mortels.
Si je me mariais aussi '.' .le n'avais jias de goûts mondains, j'aimais la
vie tranquille, le mariage devait tout à fait me réussir. Une collection,
une l'enmie aimante, les joies calmes et reposantes du foyer, les douces
mais intenses émotions artistiques, oui, le bonheur était là !
.le m'ouvris de mes projets à quelques amis. Collectionner, c'est bien-
tôt dit, mais quoi? Se marier, avec qui? Je manquais de connaissances
spéciales et même, je dois l'avouer, de goût artistique. Cela me viendrait
plus lard, avec rexi)érience évidenuuent, mais en attendant cela me
nian(piait totalement. In de mes amis me frappa sur le ventre.
lin homme de goût «/>'
— Jf vous Iroiivi-rai mu-
|iliilt», (lit-il, i-iilli-clinniKV, I«'m
riKTVoilifs (y|Mi^'raplii(|ii<->^
— Mais j'avuiir à ma Imnl)
loiilainos,
ri'iiiiii)* , cri atlcnilaril riiiU'K-v<tu<« liililio-
livn-s ntc*, li'« ••ilitioii*» in(ruii\u)i|r><t, W',
V(jil.l uni' sourco d'émoliun!» <li*liirali'» !
<|in' j<' in' puis lire îhiiis niigraim* que |i-.
rinill<'l(»n« d<! iiu-s journaux ; après ma
luiili(li(»nn<;dos Mijitrrrs de Pari*
s Trois Moiiff/iirtairrs, mon <■«-
litlt^rairc o»l ra!^«a.sié...
— Qu'i'sl-ce que ça fait ! Vous vou«
ntrntiTi-'/. de ri>'unl<'r W* n-liuros !
Ci't ami p'vinl qui-lcpics jours après,
la iiiiiK- affairéi'.
Prt'iU'z \otri* clia|K'au,
fl !iuivcz-mui. Ji"
viens de dire
A votre riH-her
tlallelcr : Ai-
ptV'lions !
— Où niions -
ll-iUS?
— Vous le ver-
re/. Ku attendant,
sacliez que j'ai voire
nllaire, rapporleï-vous-
rn i\ moi, vous serex
(i.iilenl ! Nous allons
I ami. un monsieur Ã
i|ui j'ai déjA parli^ de vous...
le mon ami ètail un collection-
mur ; sa spiH-ialili^ c'était la faïence ; je
ne vis, di'-s l'entrée, aceroeliés aux nuin« ou
lanirés tians des vitrines que plaLs, assiettes,
plais i\ harhe, cruelles, flascones. flgurines.
aiymeies, |
médaillons, etc.. ele. Le collectionneur, aidé de sii fille, jolie et dis
linuiiée. nous faisait les honneurs de ses faïences; la jeune fille don
liait des détails sur les provenances des olijet», leurs qualités, leu
|iiUe. leur ilr»iii, lii-.f, im vèrilaMe «•.uir-.. M.nlal.nniil j.- prenai» dei
230 Le Dix-neuvième Siècle.
notes. Rouen, Delfl, Faenza. Gubbio. N'evers, Pesaro, dccdi lilin,
polyehronie, style persan, émail, couverte, tout eela dansait dans ma
ti^te. Enfin mon ami m"iMitraina : jetais charmé, je commençais à être
connaisseur.
— Eh bien ? me dit-il dès l'escalier.
— Délicieuse, exquise, superbe ! m'écriai-je.
— Vous prenez feu plus ra|)idement que je ne pensais avec votre
caractère... très jolie, en effet!
— Et si bien conservée!...
— Comment, conservée, si fraîche, vous voulez dire?
— J'en suis ravi, transporté, merci, mon ami, de nie lavoir fait con-
naître ! Voyons, il faut aller rapidement en besogne, ne me faites pas
languir, je sens que j'en tomberais malade...
— Fichtre ! Quelle flamme ! Calmez-vous donc un peu !
— Non, dites-moi tout de suite combien?...
— Je vois que dans vos transports l'esprit positif ne vous abandonne
pas tout à fait. Vous pensez bien que je n'ai pas été sans prendre quel-
ques petites informations avant de vous amener. La dot est de...
— Comment, la dot? Le prix voulez-vous dire? Je veux acheter...
— Conmient, le prix? Comment, vous voulez acheter? De quoi par-
lez-vous ?
— Et vous-même ?
— De la jeimc fille!
— De la collection !
11 y avait quiproquo. Je fus presque forcé de m'asseoir dans l'escalier.
J'étais désespéré, plus de collection, une fausse joie!
— C'est dommage, dit mon ami, M"° Locoudray faisait bien votre
alTaire, elle est charmante, la dot est faible, mais vous m'avez dit l'aiilre
jour que vous cherchiez le bonheur et non un supplément de
richesse...
— Je n'ai eu d'yeux que pour la collection, mais en effet je me sou-
viens, la jeune fille est charmante... mais les faïences mon ami, les
faïences ! ! . . .
— Eh bien, tout peut s'arrauper ! Vous-même, vous n'avez pas l'ait
mauvaise impression. M. Lecoudray me la dit. Epousez et un jour von-
hériterez des faïences !
— .\ltendre ! impossible, le père est jeune encore, je n'anrais pas la
Le H Tribulali
palirlicr. Je ni- Vfll\ pas lllt\pii-.| ,i tl.sini ImiIJI iimii lit-,ii|-|>.Ti: lllii-
IxiniK- fluxion (II- |Miilriii)-...
Mdii ami réfléiliil iitn- iiiiiiiili-.
— Kfoiile/., (lit-il, liiiil pi.-ul sarraiit:! r, lais>('z-nii*i TaiiL- !
Toul s'arraiif-'i-a si hii-ii que liuil jours après la irolleclion élail chez
moi el quL' nous élions mariés, la jciini- (illc el moi, avaril que si»
semaines se fussent écoulées! J'avais pajé la collection et s;ins niar-
cliander, vous pensez bien ; mon heau-père ne lésina ikis davanla^'e sur
la dot, mais il néi:li).'ea de la verser. Il me j-'li^^sa ilans l'oreille qu'il élail
sur la piste d'une affaire superbe, une vraie trouvaille, des objets d'arl
éloimarils !
A
V^«|'l
nT--
Ma liiiu' tU' mie-l de mari tliira iiiuiiis lon.alcnips que ma lune de miel
de collée Honneur. Chose étonnante, ma femme qui jadis faisait valoir
devant les visiteurs avec tant d'amour les faïences de son papa, ne leur
donna jilus un coup d'œil quand ces délicieuses majoliques et faïences
apparlinreul à son mari. Elle avait bien d'autres choses en tôle. Hélas!
ma femme était mondaine ! 11 me fallut courir les soirées, les bals, les
réceptions ; il me fallut donner moi-même des soirées et des bals ! ! !
Ah 1 IcNistence tranquille que j'avais rôvée ! Ah! les joies du foyer! Le
travail mondain sans trêve, au contraire, exécuté en habil noir sous la
direction de ma femme qui me lirait durement par la bride quand
j'essayais de regimber ! La lutte quotidienne, les disputes, l'enfer ! J'en
vins rapidenunent à maudire ma collection ; mes faïences m'exaspéraient
et je ne pouvais manquer d'avoir à tout instant leur miroitement sous
les yeux, puisque mes lambris en étaient garnis du haut en bas. Enfin,
un soir que des notes de couturières s'étaient mêlées à une discussion
sur la nécessité de courir à im concert et deux soirées, ma femme, dans
un mouvement d'exaspération, envoya promener sur le parquet une
buire italienne et deux cornets de Delft. Justement exaspéré, je cassai Ã
mon lour deux ou trois de mes vieux Rouen et je refusai de bouger.
C'était le commencement, ma rcnMiif avail pris goût à la casse qui sou-
i.< >/ un hnm Wf '/'â–
lapeail M-s nerfs liii-n iiiiriix i|iii- iVaii di- lli-iirr- il Ki-iin^er ; en huit
jours, un liers di- ma i-ollrclioti lui i-n iiiiellcs. l'uiir sauver le resle, je
pris le parti de filer doux, el sans niurniiirer je suivis dot-ileuienl ma
lenuiieà loiiles les soirC-es où il lui |ilul de me traîner. Mais retle tardive
"Soumissionne suMisail sans dmile jtas ;imon allière C-pouse, car à chaque
instant je rouslalai^ une avarie dan» mes raïenoes rares. (Jue faire? Je
consultai encore mon ami.
— Ne vous tourmentez pas, la l'aïiiice i-sl Imp IVat-'ile. il \ou» faudra
*^:y -
*^:.^'
>^
l'ii lion ralin.inl.
liuUM T aiilii' clidse à cnllerlidniier. l'.ii alliiid.ml. je vais Vous chercher
un amateur pour ce ipii n-^le de votre lolleclion.
.Mon olili^eanl ami allait vile en liesouue ; une semaine apr(''s. nu>s
faïences élaiiiit vejidues, avec une iiolahle perli-. il est \rai. pendant (pie
ma femme était eu coidV'rences chez: >a luoiliste.
— Consolez-vous, me dit mon ami, elles étaieni fausses!
— Fausses !
— Oui, votre Iteau-pire avait élé cliar>;é de leur piucemenl |K«r des
faliricants d'antiquités... Je l'ai su trop lard, je n'ai pas voulu vous le
dire avant de vous avoir trouvé un amateur... Ne von- plai^nex |ms. kvA
votre apprenli>sa.i;e île colleclionneur...
— Mai>. lamateiu- à (|ui je viens de les repasser?
Le l)ix-ucuvivmc Siècle.
— Bah ! c'osl iiiuk'l)ulaiil aussi, quand il s'y cunuailia, il les ropassera
à un autre.
Ainsi mon beau-père ni'avail berné, ainsi iicndanl quelques mois j'avais
admiré des imilalions frauduleuses. Ilélas ! ma ienune n"élail-elle pas,
elle aussi, une imilalion frauduleuse d'épouse honnête et tranquille?
Comme j'étais plongé dans ces pénibles réflevions, elle revint de chez sa
modiste.
— Votre ami que je viens de rencontrer, m'a dit que vous veniez de
faire une bonne affaire avec nos faïences, peut-être douteuses... Je suis
enchantée que vous soyez en fonds, j'aurai à vous parler ces jours-ci de
quelques petites notes...
Je frémis en dedans; après une réponse évasive, je pris mon chapeau
cl je sortis. J'avais l'argent sur moi et j'étais décidé à ne pas rentrer
avant de l'avoir dépensé. Une idée m'était venue. Je m'étais souvenu
tout à coup de la sage précaution de M. Poulletier, mon cousin, qui
m'avait jadis, lors de ma visite avec mon père, tiré de la chambre aux fra-
giles faïences pour me conduire dans la salle aux armures où je ne pou-
vais rien casser. J'abandonnais la faïence pour le fer ! Le lendemain pro-
filant encore d'une absence de ma femme, les acquisitions que j'avais faites
un peu partout, aidé par l'infatigable goût de mon ami, étaient rangées
dans mon appartement transformé en musée d'artillerie. Panoplies d'ar-
mes de toutes sortes, épées à deux mains, rapières du xvi" siècle,
dagues, poignards, miséricordes, pertuisanes, hallebardes, fauchards, arba-
lètes, mousquets, entassement d'armures de toutes les époques, c'était
superbe ! Un reitre du temps de la Ligue et un chevalier du xiv" siècle
montaient la garde de chaque côté de ma porte, ma salle à manger était
garnie d'une rangée d'hommes de fer, la lance en main ou appuyés sur
leurs bonnes épées; enfin aux quatre coins d'un grand lit gothique acheté
par la même occasion, quatre guerriers \eillaient, graves et la visière
baissée.
Oui, c'était superbe ! Et je comptais beaucoup sur la fréquentation de
ces hommes de fer pour m'endurcir dans les luttes de la vie conjugale,
pour me faire à leur exemple une poitrine d'acier, une à me dure et résis-
tante sur laquelle glisseraient toutes les attaques.
Quel coup de théâtre à l'arrivée de ma feMinic ! l'ondant (lui'lipiL's mi-
nutes elle resta muette d'ahurissenniit.
— Kl moi qui u'ainu' que le LuuisXVl sécria-l-illi' quand l'ile recouvra
/./-
t Tributationt d'un homnt'
n'en aoait pa$. 235
la par*
\ullS Vl
'• 1"'^
jll'liMIU
ci'ilaiii.
1<-, (|iii'lles vifillen liorriMir*» (|iii' (oiis ces linni^liomnioi de fcrî
iiilfv «lotir iiip fairi' mourir ilf rrayotir qu«! vous m'imposez leur
iiir jiis(|ii<' dans ma rhaiiibre à rourlicr!... El moi qui voulai*
ni vuns fair.' iiri'- jolii- <iiriiri«- ! Sarhanl que nous avions une
-'Ji" l'\anl rioii-. j ai mmiIii .hanger noire ameublement ei
non- arran.irer nii nid l'onipadonr '. M«'s aclials sonl faits, les tapissiers
\ieiuirnl dfinain.jai di-s boiseries I.onis XV, des panneaux <lélicieu\, des
dessus de portes de Itoueher, des meubles lloi-oeo de toute lienutiV..
Je vous déclare que vos troupiers de tôle et fer ballu vont d<^niénnger!
S'ils couiiienl iri, je pars tout de suite! Ku\ ou moi. rlioi>issex.
O vieilles arnuMi's qui ave/, résisté j\ Unit de rliors, tl bonnes cuini»ses
sur lesquelles tant di- roujis ont été frappés dans les dures batailles,
donne/.-moi done un peu de votre vaillanre et de votre solidité !
— Non, madame! ma collerlion dannures ne déména^'era |»n.s ! Elle
-f rit de vos eoléres et vous ne la ensserei |kis ou moroeaux runime les
fauv en <éramique privée de monsieur votre |m|Ki !
Après une lull*' île trois heures, ime transarlion fut sij;née eulrv mu
r<'inmf et moi. J'ajoutais à notre ap|mrtement relui A'à r«Sté, plus priil,
el ma fiMunir tiail libr<' di- b- di>po»fr à sou t'ré, en >t>le aussi l'omp.i-
dour «lu'rllf \oudrail
236
l.i' nix-iieuvicine Siècle.
C/esl iiin-i (iiif j'riis dnix rnlli'clinii- iiu lii'ii irnno. car lorsque» je
r;i])porlai!; do l'iidi'l Dnuiut uu dr rluv, les luarcliiiiids (jurlquo morimi
ou quoique perluisnno. jo croyais devoir acheter pour ma femme quel-
que hibelol \vui° siècle. Ah! je n'étais pas encore en pur acier comme
mes armures ! El c'est étonnant comme le xvni" siècle était déjà cher.
Je me rappelais le temps où les cnmniodos à venire ol les pendules
rocailles se donnaient pour rion...
Hélas! rinfluence du style I-nni- \V dovail rapidement se faire sentir
sur ma femme; on no vil \y,i< iin|iumint'ul dans des meubles ayant peut-
être appartenu à la Dubarry, ou Lieu à M"" Dulhé, Guimard et autres
folâtres personnes très tendres quoique de stylo rocaille. Quelques doutes
avaient déjà traversé mon Ame, un jour vint où il me fut impossible de
liitiuiinairi->
douter, ma femme était tout à fait Louis XV! Et moi qui vivais lionnèto-
ment pendant ce temps-là sous la garde de mes quatre chevaliers ! Inu-
tile, n'est-ce pas, d'entrer dans les détails très Pompadour de mon mal-
heur, les juges et avocats qui s'occupèrent de mon procès en séparation
me témoignèrent unanimement, en pouflimt de rire il est vrai, une
douce commisération et m'accordèrent, après do joyeuses audiences, la
séparation sans marchander.
Par malheur, notre contrat de mariage avait été tellement soigné par
mon beau-père, qu'il fallut tout vendre chez moi. Les casques et les ar-
mures qui m'avaient si peu défendu, suivirent à l'hôtel des Ventes les
bibelots Louis XV à l'influence corruptrice. Et je me retrouvai garçon
comme devant, avec beaucoup de rentes, beaucoup de cheveux, beau-
coup d'illusions en moins. Je restais collectionneur, mais sur quoi, sur
quelle branche du colleotionnismo allais-jo me jeter? Je possédais des
I.fx Trihulationê d'un h m
arail pa$. i'
tiTiiiins A Pa!«sy, ji' im- fis Initir un pdil \\ùU'\ lA-ha* (laiiH I
ji- iiu' mis A clurrlifT <tv<'c qiini je le riMiiplirais.
Muii ami JdIhi-, !<• |M'iiilri' Irv- rorimi iiiainlirianl, alors bien ignoré,
irili(|iia l)raiH(iu|i ma liAli^sf.
— (ypsl i^'Holili', ('('«il rrTlin, <lil-il, l'i-sl ilii pur \ix* !«ièrlf, \<\\ti-
Imlli! A ilomiiiMS pfri.i'i' ilr rciitMn-^. il n'y a vraim<iil (|n'nn nni\<-n dar-
ranj-'or n-la !
— (Jm-I miiyn ? I>il«'s \ilc '.
— Vnila. r.sl (i'\ lirlii-r \>- li-n. ninnami. i.n, si le r<'m^<lr> vous parait
Ui.
tro|) radiral, ilf hmirrrr l'intcricnr «le lalil<<nii\. oui. rVsl votn* uniqu<*
rcssoiirri'. si vous n»- voiiliv. pas i^in- irn'>v<ii-ahli-ui)M)l ranp^ pamii Ic!»
iiliols !
J'(''tai> naviv. mai- ipi nul \v Ini iu>* nriiclt^ (|Uclipic- loilo)», Jobir
s'atloiicil uii pin.
— Ce u'i'sl pas viilrr lanlc. si vous ua\«'/. pas do t'oùl. dil-il, rVM la
fanlf du si^i-li' ! ('.«• siiVlf i-sl slupidc. vous ^iv* i-ouinn- lui. c'»*sl loul
nalurcl ! Il lui a uiauqni^ uu pi-inln- p<iur lui lrat-*>r S4i voie. Yoy«>i !miu!>
Louis XIV par oNouipIc, li- viVilaldi- aulourduvrand si»V|o. rVsl Lobrun.
r'i'sl Ini qui a invonlt^ volrc jiraud roi. i>t los frrnudos |M*rruquf>!«. ri
ViT-ailli'-... I.rlirnn a ordonm'' cl !«• siî«r|f a uianhi^ dnu'l dans la voie
ti'iniip Siècle.
Iracôc par le |K'inlre. El ce poliî^son de xviii' siècle, c'est Boucher qui l'a
fait, c'est lui qui a mené la grande larandole. Louis XV avec ses Pom-
padour cl ses Dubarry. les grands seigneurs et les grandes dames, les
danseuses, les financiers, les actrices, les petits abbés, les Manons !...
David arrive avec ses Romains et ses Grecs, avec la sévérité et la ligne,
raide comme le couperet de la guillotine, et voilà les falbalas, le rococo,
et toute la société par terre. Voltaire n'y a été pour rien du tout, croyez-
moi, la peinture suffisait! A certaines époques, en signe de deuil on
se rasait la tôte, David a tellement bouleversé les gens du xvni" siècle
qu'ils se sont mis à se raser la tête... jusqu'au cou! David passé, notre
xix" siècle n'a pu trouver le peintre conducteur, il est resté embourbé,
allant à hue, tirant à dia, donnant des coups de tète à droite et à gauche,
en avant et en arrière, sans parvenir à se constituer un style pour ses
monuments, ses maisons, ses meubles et ses habits... Le grand peintre du
xix° siècle, c'est Meissonnier avec ses bibelots de tous les styles et de
toutes les époques, donc le siècle ne peut être que bibelolier; renonçant
définitivement à faire quoique chose lui-même, il se dépouille de toute
personnalité et s'installe en garni dans le mobilier des autres siècles...
Et il a raison ! Collectionnez, collectionnez, entourez-vous d'un entasse-
ment de vieilles jolies choses, pour tâcher de ne pas voir les platitudes
toutes neuves, les rangées de boites carrées qui constituent nos villes
modernes, habitées par des gens qui se passent des tuyaux de drap aux
jambes, s'enfournent dans un sac noir, se mellent encore un tuyau sur
la tôte et se croient habillés !
JP^..
rruiinvric, iJinanJrnr
^
III
Toiil iiillaniiiii' li anliiir, ji' ni"- misa «oiirir li's vfiitf- avr<- iii<>ii ami
Jnhio qui ilai^'nait mrUie sud flair arlisti(|ii<- A ma(lis|)osilion. Maish^ias.
(-(iinmc (i)iit avait reiu-lirri ! O qu'on avait |Kiur cent suus du t«>m|ts de
M. l'oulK'liiT SI- M'iidail milli- fraufs maintmaiil ! JVssajai do la jiro-
viiiri-, il était passt' aussi !•• lriii|is des IrouvailU's dans li'S formes, dos
lialuits pilliiquos servant do colTros A avuino trotjuôs jtour ua bon colTro
fil 1)1 lis blanc par do naïfs paysans, tout otail raflt^. Co qui |K>uvait ros-
liT, tout cv (|iii- los manliantls avaionl dotlaij;u<>, i^lail colù A do» prix
fabiilcn\. Jo rovins un pou doouura;io. l'onnpit»! uo m'y olais-jc pas pri*
A temps? ynollos lioilos oooasions A l'fpoquo .u'i jo no m'y connaissais
pas! (Ifpondant ma maison s'i-mplissail do potitos piècos A la |K»rloo do
mos moyns, bnus, plats d'i-lain, ruivrcs, forniillos, landiors. olr.. muii
«alun a\ait l'air d'um- iiiisino nni>on Asjo J'avais rompli diMi\ pi^ro« d'nno
iiillrcliiin di- bassinoires diVoroos d |iis|ori<>os, sur losquollos jo nio pro-
p>psiii>i xaLiuiiii'iil d'<<rir<' un li\r<".
I.!;S IJASSIMUHKs
DK I.A HKNAISSANCK AU XVIII' SIKCLK
Hr.< Il »: l\ i; H I! •• il l^lon I^^IEI, ^HTMII^I «• IT ABCHÉotn.iWI «•
-iiic i|i- bas>inoiros >;alanlos A dfssius ot do\isc<< du !»iiVlo dornior
â– xtri^iiii-minl ri-niari|uabli'. an din-don bi-tlorioiis ol doit urIiMos qui
vonaicnl parfois la consultcT cl cependant je m'en si-jiaiai. car elle nie
rappelait ma femme el les malheurs conjufianx que je devais à l'influence
dévergondante du xvm" siècle. J'avais des velléités de retourner à la
faïence, on venait de découvrii' une nouvelle série, les fuïcncrs rrrolii-
lionuaires. Je m'en ouvris à Jobic.
— Oui, ces assiettes à bonnets rouges et à guilluline. ça fait Inrenr...
Si vous y tenez, achetez-les plutôt en fabrique, je me charge de vous en
trouver une collection remarquable pour huit cents francs, on vous en
fera môme de tout à fait inédites par-dessus le marché !
— Honte et malédiction au\ truqueurs! Au diable les faïences! Mais
que collectionner alors? La i)einture ? Si je lrijusai> (inr|(|ue liluii unii-
veau, quelque peintre bien iiicoinui niaiiilcnant mais destiné à la gloire
dans l'avenir, quel triomphe !
— Et aussi quel bénéfice! dit Jobic, à notre belle époque, mon ami, la
suprême gloire pour un peintre, ce nesl pas d'entrer à l'Institut, c'est
de devenir une valeur de Bourse, cotée à des chiffres vertigineux. Mais
pour le spéculateur, à la Bourse de la peinture comme à l'autre, il faut
entrer dans une valeur à son début, tous les ans la valeur gagne, la
hausse continue; quand on la juge arrivée à son iiia\iinuiii, on réalise.
et avec le bénéflce on entreprend une autre valeur jeune et pleine de
promesses... On a ainsi fait dans les Théodore Rousseau, Troyon, Millet,
Corot, etc., des affaires aussi belles que dans les pétroles ou les chemins
de fer... Tenez, les Millet, les bonshommes en sacs de pommes de terre,
voilà une valeur, ça ne valait pas cinquante francs au début el tout le monde
trouvait ça fort laid, maintenant que ça vaut mille francs le centimètre
le respect s'impose, on ne prononce plus le nom de Millet que d'une
voix mystérieuse et sur un ton religieux, en ajoutant : « L'homme à la
houe, quel clief-dœu.. .leu... œuvre ! .. Bée! bée! les amateurs de l'anurge!
l-KI ItLLt OCCAttOM
Leê Tribulalion» d'un hninmfi de goût qui n'en avait pas. 241
— Je lomiais iiii muiisirnr, dis-jo, qui possède cinquanlc-ilt-ux Corut
iliiii- une armoire el qui Ii's iaissi- \ieillir...
— Il a lorl, le Corot [lerdra en vieillissant, parce qu'il y en a trop sur
la |ilac(! et qu'il y en aura bien davantage dans vingt ans, puisqu'il s'en
fabrique encore tous les jours pour les amateurs nouveaav... Le Corot
jrurif, e\('(ul<'' alors qu'il avait tout son talent et qu'on ne lui en recon-
lain|M'-
ii;ii>sail pas ilii luul, se Ijeinlra davantage... Mai» j'y pense, si vou-
Miiile/des Cunil, r.iiles-les d.ine \<>iis-ni<^nie...
— Vous vous moquez !
— l'as du (oui ! Hien île plus simple, avec quatre 1. ... ,. .
verez : une leçon de frollis pour le brouillard, une leçon de frottis jKHJrlc»
arbres vaporeux, une leçon pour faire les bnuubes d'arbre d'un seul ImilA
main le\ée cl uii<- leçon de laelies |H)ur les petites figures. Il no »ou3
faudra pa* plus ilr Iroi- nioi!< pour ptiysi-l. r nu,- „,\„' ..,ll..ii.,n .1. r^.r.a
très poéliiiui» :..,
Le Dix-neuvième Siècle.
Apivs mainti's irilunlirs cl rc(lf\iniis, je nu?; avuir Irouvô ce qiiil
iiK' lallait. cl (niaïul je lus bien rOsulii. jo nio brouillai avec mon ami
pour ne jias nie laisser décourager dès le commencement par ce lueur
d'illusions.
La valeur toute jeune et toute neuve en laquelle j'avais placé ma foi,
c'était l'impressionnisme î Pourquoi pas? Millet et Corot ont été dédai-
gnés à leur naissance, mais le corotisme est un culte maintenant, et le
raillctisme une religion jusqu'en Amérique. Manet devient une valeur sé-
rieuse, pourquoi les impressionnistes ne deviendraient-ils pas quelque
chose, ea\ aussi? Un monsieur lancé dans l'impressionnisme m'a dit
qu'avant peu cela deviendrait im placement de père de famille.
Je me suis donc lancé et j'ai réuni environ cent cinquante toiles im-
pressionnistes, des échantillons de tous les maîtres. Je n'y voyais d'abord,
je l'avoue, que des marmelades bleues, rouges ou violettes, surtout vio-
lettes, mais les premiers mois d'initiation passés, j'ai commencé à m'y
reconnaître ; oui c'était bien la mer ou le ciel, oui, les arbres de mes
tableaux étaient bien des arbres, — à peu de chose près du moins!
Tout alla bien pendant quelque temps, je passais de longues heures
dans la contemplation de mes chefs-d'œuvre et je faisais tous mes ef-
forts pour en extraire les sensations exquises dont on m'avait parlé. Ma
galerie augmentait tous les jours peu à peu, je cédais les bibelots dont
j'étais fatigué pour acheter quelques-unes de ces toiles magistrales et
suggestives : carrés de choux, bords de rivière, marines, etc., etc.. D'un
seul bloc je vendis ma collection d'estampes modernes, de gravures et
eaux-fortes précieuses des maîtres contemporains, et ma collection de
livres illustrés, mes chers exemplaires sur hollande, vélin ou japon, Ã
grandes marges, avec états des gravures espacés depuis le moment où
il n'y a encore presque rien sur le cuivre et celui de la dernière mor-
sure, avec remarques, dédicaces, etc., avec le prix je pus m'offrir
encore une trentaine de séduisants morceaux de peinture de l'avenir.
Un coup terrible me frappa subitement. Je m'aperçus un matin que
j'avais sinon tout à fait des hallucinations, du moins des troubles de la
vue très sérieux. Les pavés me semblaient bleus et les visages des pas-
sants violets, les arbres me paraissaient avoir, au lieu de feuilles, des
pains à cacheter de couleurs crues et je voyais des bateaux-mouches,
fanaux allumés, naviguer sur le boulevard...
Sur l'ordonnance d'un oculiste qui diagnostiqua un empoisonnement
Le» Tribulations d'un homme de goût </'
<lf Ifi'il par Ifs vcrl-* tiiiri<'niii\, jo vendis ma collection, — à forte perte,
ln'-las!— cl je in'i-nrfrmai Iristemonl dans mon musée \ide. Hélas, que
faire? qin- devenir? Je n"avais plus de goût pour aucun biU-loI ou objet
d'arl, liMil me «einblail blafard el décoloré. Le monde jiour moi n'était plus
qu'une rolleclion de piïles pierrots. Un ami ron)pati>t«ant me donna une
idée. — Failés une collection d'affichei», me dit-il, couleurs vives mais
franches et saines pour l'œil, et c'est tout neuf, il n'y en a encore qu'une
cinfiuanlaine damali-urs sur celle pisle...
Je coniMiençai le jour mémo en aciielaiil à mon ami un fonds de coUer-
I €
lion commencée et en allant le soir enlever sur les boulevHr>:
avec un pol d'eau chaude et une éponge dos affiches de Ihe.nf iiin-
Irées. Ah, je me sentais renaître! Ces délicieuses émotions de In chasse
el du danger, je les savourais dans leur plénitude, car il y avait peine
cl danger dans mes expédilioiis A la recherche de l'affiche curieuse !
Mais peu i\ peu mon musée se garnissait : affiches de hids avec danseuses
fanlai-^istes. de magasins de nouveautés donnant des toilettes grandeur
nature, annonces de romans terribles avec |iortraitsderhéruTne et scènes
d'horreur, affiches p(ilili(|ues. révolutionnaires, socialistes, anarchiques,
je recueillais loiil. Duis-je dire que je recueillis aus«i dans les premiers
si\ mois deux condamnations A vingt-quatre heures de prison? G* fut A
cemoment-lA que je m'aperçu-^ que je n'avais plus le sou. me» coUeclions
diverses achetées dans les hauts pri\ et revendues chaque fois A perte
244
Le Dix-neuvième Siècle.
m'aviiiiMil loiil dôvort-. Soil. jo vivrai de privations, il n"y a pas besoin
dùlre un Valcl pour accommoder ça soi-niôme elje m'en tiendrai aux affi-
ches qui ne coulent rien à collectionner... quand on ne se fait pas pincer
par les sergents de ville.
« Dégradation de monuments publics, » un mois de prison! jai été
pris on train d'enlever toute une bande d'affiches collées sur les planches
entourant un monument de grand homme politique en construction.
^
^•r#
é^ "^-
â– A
1-<
Pontl.inl (\\io jo faisais mes Ircnio jours do prison, la fortune envolée
revenait rlipz moi. On perçait une nif ;\ traM-rs mes terrains de I»a5sy
fl iiiii< Socid'té financière nrolliiiit qiiin/e cent mille francs de tout le loi.
lii mois l'n prison, c'est iontr, on a largement le temps de se refroidir
pour une collection ! Quand je fus lihre et que mon aiïaire avec la Sociélt*
financière fut réglée, je résolus de me séparer, au mieux, de mes
arfnlies. Hélas! je ne trouvai (ramaleiir ({u'aii |H)ids. Néanmoins ce fui
la seule affaire ofi je ne perdis pas Imp, puisqu'il |»nrl le premier fonds
je n'avais payé ma collection qu'en journées île prison.
Mais (|u'allais-je faire de mes loisirs et de ma nouvelle fortune? (Jrave
problème ! Hecommencer ma vie de collectioimeiir, |tarbleu, maintenant
que j'avais la science, le goût, revpérienre ! l'ar exemple, rien que du
pur, du vrai, d<< rinsiiU|>çonnal)le ! Pour commencer, je devais me fuir»'
hiUir un conli-nant digni- de recevoir le contenu, une sorte de coffret
pour ma collection fuliire. Je découvris un arcliilecle élève de VioUol le
Duc, ipii eut véritaltleinent mérité de vivre au \iii* siècle.
— Monsieur, me dit-il. notre architecture nationale a Mibi une dure
maladie de quatre siècles, mais 1» convalescence commence. Olle m«-
la<iii'. M'iiiii' illl.ilie. de lloiiie, • l'uniipie olijet de iixin ressentiment ••.
iW Le Dix-neuvième Siècle.
une espèce de clinléra des édifiées, a eoiiimencé avec la prétendue
Renaissance el ses placages romains. Elle éclata hrusquenienl avec
François 1", arrêtant la vieille sève française el corrompant notre sang;
les ordres poussaient sur les façades el gagnaient, gagnaient toujours.
Deuxième jOiase. La maladie donne son maximum d'intensité sous
Louis XIV: tout l'organisme est atteint, il y a partout enflure, boursou-
flure, délire et folie... Sous Louis XV, troisième phase de la maladie, la
peau des édifices crève, les efflorescences du style rococo sont véritable-
ment des ecchymoses et de l'cxfolialion épidermique. Le cycle est
parcouru, l'architecture est à plat, elle ne souffre plus, mais elle est
incapable d'un effort el ne peut même ouvrir l'œil. On a essayé de loul
dans notre siècle pour la galvaniser, rien n'a réussi, impuissance abso-
lue à créer le moindre style, rien que des placages, restes confus de la
terrible maladie, ou des boîtes carrées. C'est la mort ! Allons-nous donc
6lre obligé pour réagir de revenir franchement au commencement, Ã
la hutte de feuillage des temps préhistoriques? Enfin, à force de penser
à ces choses douloureuses, les yeux fermés pour ne pas voir les hideux
produits des maçons modernes, des esprits sages ont trouvé le remède.
Rayons ces quatre siècles de maladie de notre mémoire, faisons comme
s'ils n'avaient pas existé el reprenons la tradition interrompue à la fin
du xv° siècle, retournons à notre vieux style national laissé de côté
depuis la maladie el redevenons franchement ogivaux el flamboyants!...
El ça commence, el vous verrez ce que nous donnera de beau, de
grand, et aussi de neuf, le développement logique el régulier de cette
vieille architecture, saine, forte el solide, employant logiquement les
ressources modernes suivant les besoins modernes!... Laissez-nous faire
et vous verrez dans cinquante ans nos gares gothiques, nos ponts, nos
marchés, nos bourses, nos maisons de rapport gothiques...
— Pour le moment, je désire seulement un petit hôtel pour loger
moi el ma collection future...
Nous passâmes deux bons mois penchés sur les plans de mon petit
hôtel, à discuter, arranger, ajouter, améliorer, transformer ; deux mois
de terrible occupation, d'entretiens qui n'en finissaient plus el de courses
d'études. Enfin l'Å“uvre fut attaquée, les murailles commencèrent Ã
sortir de terre au milieu d'un jardin bouleversé et à se dresser fière-
ment, dominant des hauteurs de Passy l'immense gâteau de pierre étalé
sur les deux rives de la Seine et formé de somptueux hôtels lourds et
ihulalion» il un tiomme de ijuût nui n'en avai
(islnilatil-i cl «II- iiiai^iiiH plali'i, iianalus vcrilablcment avec oulrecui-
(laiiii- l'I pruvoculiuii.
Mon éilifu-o prenait de Juur eu jour huiiiie tournure, il nionliiil et
piiinlail gaiement ses clocli<-tons dans je eicl, il di-itoitsail un peu en
iiii(i<)rtiincu mes intentions premières, mais j'étais eml)ullù. J'avais voulu
une tourelle d'escalier très décorative, et Tait ajouter une galerie à jour
par i<-i, uu iialcou rernié en encorbellement |>ar là , des lucarnes trèii
iirnécs plus haut, des sculptures dans ii-s pignons, des crêtes aux
combles...
J'avais t'ait soi:.'ner la salie i\ mander, mou intention étant de recevoir
Sous lO TC!lUhulC.
la fourclielle à la main les collectionneurs mes confrères, pour leur
donner < asioii d'admiror l'impeccabililé actuelle de mon goùl artistique.
hès r.ulrée dans la maison, dès la iiorle. ornée de ferrures en char-
dons de fer forgé et d'un marteau provenant dune vieille niai»on de
l'Iaiidre. ils devaient être saisis. j'> comptais bien, |«r une admiration
non cvmpl.' de jalousie. Je dois dire avant de |«iss.'r cette |K.rte qu'au
début j axais demandé im pont-levis et en guiso de sonnette un cor
alla, lie à une .iiaiue. Huù- luoii architecte avait conibattu v ictoricuso-
llielll lllull i.l.r.
ils
Le Dix-neuvième Siècle.
'0%
^^â– u'i
"^«.^
^.x.^
— Je ne vous fais pas un château, mais un liùld ijouipouis, soyons
logique, me dit-il.
Et tout ce que j'avais pu oblenir, c'était de faire du vestibule une
espèce de corps de garde.
— Ça, c'est possible, il est permis de supposer qu'un jour de trouble,
vous pouvez avoir besoin de repousser une attaque ; donc, je puis vous
fortifier votre vestibule !
De sorte qu'il renforça la- porte cavalière et perça une meurtrière Ã
coté de la porte réservée aux piétons. Je devais placer à cette meurtrière
un arquebusier du xvi'' siècle et sur un banc de pierre ù cùté toute une
/.rs TrihulnlioiiK il'tin homme de goût f/n .'«y
raiif,'<'o (If soiitlanis arim-s de luuti;!* pièces, ayant A |»<>rl«-t-' d
lies riUelieis tie liallebariles el une vieille coiileiivrine du xvi' »jétlc
trouvée en huii étal dans une petite ville de Siiistio. De pliK la loge du
roncier^e donnant suns la vuùle serait aménagée comme un [tetit corps
de garde. Cet ensenihle me paraissait assez salisfaisanl i"t propre Ã
ilniiniT aii\ vi«iliiii< mil' Ixuun' idée do limmeulile ol do son proprié-
laiiv.
Ji> pa>si- (oui (II- siiitr à la salle A manger ; sa princi|Milo décoration.
t'est la rlu'minée, une rlieminéiï si haute qu'un uionMiMir en chapeau
lie haute forme modi-rne s"y ment A l'aise >«nH se baisser el si largo
(|ue l'on peut tenir A (piatro sur les Imncs placés de cliai|ue c6\é de
l Aire et se chautter les pieds sur les landiors, conrorlahlenienl assi» el
récréé par la \ue du grand tournant de la Seine qu'inie pflile fen^ln*
sous le manteau permet d'aperce\oir.
Le Dix-neuvième Siècle.
Celle cheminée est un pclil iiionunu'iil, ww \uA\w pircc dans la
grande ; elle poiie sur deux jand)a,ii;es 1res avancés à belles (-ulonnelles
sculptées. Le linleau surmonté d'un gable flcuronné est décoré par trois
médaillons sobrement exécutés, le plus grand placé au milieu du gable
représente Mcssire Gasfer, premier niakre es arts de ce jyionde, comme
dit Rabelais, et les deux autres Souffreté, mère des Neuf Muscs et Caresme-
prenant, patron des Chicanons.
N'allez pas croire que nous ayons négligé la cuisine, pièce importante
et pourtant beaucoup trop sacrifiée dans les maisons modernes ; bien au
contraire, la mienne devant être à la fois laboratoire et musée culinaire
a été l'objet de tous nos soins. Une cuisine doit être gaie ; dans la
mienne, l'air circule, la himiére jonc partout, apportant son allé-
gresse rayonnante.
La vaste cheminée est déjà pourvue de tous ses engins, la grande
table de chône massif occupe le milieu de la pièce, je compte accrocher
aux murailles les plats, les lèchefrites, les bassines, acheter de grands
vaisselliers bretons et les garnir de faïences à décors bleus et rouges et
compléter l'ensemble par une grande horloge dans sa boite et une ou
deux fontaines de cuivre portées sur des pieds de fer forgé. Si ma cuisi-
nière n'est pas contente!... Il me faudra une cuisinière digne du cadre,
c'est-à -dire savante et gaillarde à la fois, une provinciale surtout, quel-
que grande et forte Normande, haute en couleur, fine de bec et figno-
leuse de petits plats. On m'en a signalé une qui vient de perdre son
maUre,im vieux médecin célibataire de province et qu'un évoque cherche
à s'attacher. Elle hésite parce que son ancien maître était voltairien. Je
serai tout ce qu'elle voudra, mais je la veux ! et nous la verrons à l'œuvre
quand l'heure d'allumer les fourneaux sera venue.
La salle à manger donne dans la grande salle, le hall, comme disent
les anglomanes. Ce sera la pièce principale de mon musée, je distribue-
rai là -dedans les vieux bahuts, les dressoirs, les armures, les statuettes,
les bois sculptés, lés tapisseries, les portraits des ancêtres que j'aurais pu
avoir. 11 n'y a encore rien de tout cela; quand l'hôtel sera prêt, je partirai
à la chasse aux antiqiùtés, je connais les bons endroits maintenant. Ma
grande salle a aussi ime grande cheminée, c'est la troisième de la mai-
son et c'est la plus importante, elle se relie à la balustrade ajourée
en quinte-feuilles d'une tribune placée à quatre mètres du parquet sous
le plafond à grosses poutres, en pendant avec une seconde tribune plus
L't» TrihiitttlioH» il un Immtiif de yoiit 71/1 n'en avail pat. 2S1
largi- à raiilrc huiil «le la salli-. Au-<k-«i»iis d'un^' frise symbolisanl le»
douze mois df l"anin';i' sur le linl<*au de la chtMuinijf, ^e dresse un écu
arinnriù ! Hélas! je n'ai pus iraniioiries de ramillc, mais, me »ouvcnant
(|iie mon grand-père éUiil un soldai du premier Empire, j'ai placé en
rimicr son casque de dragon à la crinière échevelée ; pour support»,
jai |iris Adam el Kve, nos 1res aiillii'iili(|ues ancêtres, et dans le champ
de l'écii. à défaiil d'antre cliose, j'ai inscrit tiia d>-vi>e :
\ ivt; lAlils
Quand j'atirai dit qiio ma grande salle, éclairi^e par de larges fencs-
trages à \itran\ hiancs laissant passer toute la lumière, possède un grand
balcon fernit'', une cage vitrée portée en dehors sur un encorbellemenl,
et dans un angle, A droite de la cheminée, une délicate petite tourelle
où je m'en irai lire en regardant fder par-dessus les arbres les bateaux
sur la Sein. .j'aurai montré, je pense, que je suis maintenant un homme
de goùl. Hrrr ! ([uand je pense aux glacials salons Louis XiV ou même
aux boudoirs Louis XV d'une si mièvre coquetterie!... \ l'extrémité de
la grande salle, en lace de la cheminée, mon architecte voulait placer
un |iiano. Oui, un piano! Mais un piano arrangé dans le style fninçais
XV' — xx° siècle, non pas la hideuse caisse à lapins en i»alissnndre.
mais qneUpii' chose dans le genre des beaux buffets d'orgncs gothiques.
Malheiuenseiiienl je ih' ~iiis pas musicien... néanmoins nous repenserons
au piano ogival.
Mon architecte lient à me prouver que le style ogival, non pas celui
des brasseries moyen Age, nées des confuses aspirations artistiques qui
travaillent la foule, mais le vrai, le pur style repris au point mémo où il
fut délaissé, peut s'appliquer à tout et répondre aux besoins les plus
modernes. Ainsi il a tenu A me donner le gaz dans le jardin el les pièce»
de service et m'a dessiné pour cela de» becs très simples, mais d'une
jolie courbe ; il a tenu A mi> donner une salle de billanl comme on aurait
|iu posséder (pielipie riche bourgeois de la belle é|HM|ue. Ma clinmbn* Ã
couclu-r est luxui'usp et pourvue de toutes les richesses du confortable
moderne, mais elle a du stvle el j'aurai plaisir A la considérer quand jo
me réveillerai ilans le grand lit exécuté sur ses dessins qu'on vienl
d'apporter avec «piehiues bancs et quelques tables... C'esl le conunence-
nniit du m'-bilier. je vais avoir à m occuper <le n'Uiplir d'objets d'nri, de
255
Le nix-neuvicme Siècle.
-At.,
La cheminée de la grande salle.
curiosités de haut ijoùt mci superbe maison, je veux dnns trois mois
pendre la rrémaiiière avec mes amis et confrères les collectionneurs...
si deux ou trois ne vont pas se pendre eux-mêmes de dépit en sortant
de chez moi j'y perdrai mon nom. Ah ! il faut que j'écrive à ma cuisinière
pour la faire venir, elle devra songer dès maintenant à ce fameux dîner
de crémaillère, consulter ses auteurs, méditer, réfléchir...
... Malédiction! En additionnant les comptes de mn maison, je m'a-
perçois que presque tout mon capital va y passer ! Quelle catastrophe '.
I.f'.i Trihultiliotm d'un /miti ii)>- ,!,• tjoilt qui «>n wail pOM. i53
>!<• p-slcra-l-il !*fiiliTiii-nl Iroi;* eu qualn- mille rranc!* de renies lorM|ue
j'aurai payi"' l<'s t'tilr*'iircinMirs cl h's artisle», j'ose à peine IVspérer!
C.'vA ma failli', r'csl moi i|iii ai (h- jour en jour agrandi je plan primilif,
ajoult-, amélioré, emliejli... Mdh |n-lil holel niode^le e!*l devenu pres^que
un momimeiit de Kramlarl des caves au grenier!... Ali I pourquoi faul-il
(|u'après lnules nie» trilmlatioiis antérieures le \nii poûl me soil enfin
venu I...
Hé liien, non, je ne regrette rien, je vivrai dans mon coffrel arlis-
lifjue, mémo vide, comme jadis a vécu mon cousin Poullelier au milieu
de sa collection. IVnirvu qui! me reste assez de revenu |H»ur avoir tous
les jours tin œuf -iir le plat nu un liareng saur à deji-uuer j«' s.rai encore
lieiireux !
Je viens décrire en étouiïaril mes regrets îi la fameuse cuisinière; je
lui rends sa parole. (|u'elle entre che/. Monseigneur!
... Li- iliiier de rniiiaillère ,i eu lieu, j>' n'a\ais pas d'autre inviU^ que
mon ami l'architecte. J'ai fait moi-même sauter une omelelle nu lanl
dans la grande cheminée ; des sardines et du gruyère compléliiionl le
dîner arrosé d'un joli pilil cru à ipialm/e sous le liiri-.
In vrai fesliii
'-K^
Li' 2.'j juin 1818, v»-'r< on/c laiiros. M. Alexandre
• lolohi y, lie la maison Colobry el C", Dentelles et barhjes, au carré
Sainl-Denis, dehunl devant une pelilc glace accrochée à nu.' f. n.'ir.-
î^e faisait la Itailn' d'une façon nerveuse el saccadée.
< â– -^^=:a^\^_',iri:?r?-j
Le Dix-neuvième Siècle.
-Non
, Octave c^^l m
(l'accord!
.. coiilimia M
C(.ill|l lie
\\\<o\v. mais...
— Non. iKiii. (lit-il. sanclaiil Idiil à coiiii cl se ictoiiinaiil le rasoir
à la main, vers sa l'cniiiic cl sa lille assises loiiles deux dans le fond de
la pièce, non, non. non et lum!
Lajeunc fille avait la l(}le Ijasse. M""' Colobry, au coniraire. Ic\ait Tk'to-
nient la sienne, coilT(;'e d'un bonnet anx vastes niches, avec des |i(iiiitis
de rubans dressées vj\ cl là .
ciianuaiil gar(;on... luiil ce qtic vous voudrez!
('.iiiul)r\ . scandant cluuinc bout de jiiirasc dun
en un mot... il ne iir(;'sente pas une surface
suffisante pour en faire un gendre de la
/ i&\ maison Colobry et C'% la première dans
/ j^HI les barètres!... D'ailleurs, nous avons le
temps, le moment n'est guère joli et le
conunerce est trop malade pour qu'on
puisse songer... Allons bon, encore des
braillards !
\.c< accents d'une Marseilhisr mvigis-
saule et peu harmonieuse venaient d'éclater
du C(jté du boulevard à travers les roule-
ments des voitures et presque aussitôt
dr boucha une troupe d'hommes en blouse,
se tenant tous par le bras ; tous criant et
chantant, ils s'arrêtèrent tumultueusement
devant la porte Saint-Denis et. la Marseil-
laise terminée, commencèrent le Chaitt des
Girondins.
— Encore les ateliers nationaux ! fit
M. Colobry, reprenant son rasoir, toujours
du bruit ! comment ça finira-t-il ?
— Pourquoi avez-vous laissé commencer,
vous autres, en février? dit aigrement M""-" Colobry, mais laissons ces
braillards et discutons, car il faut en finir! Octave ne peut pas toujours
attendre, tu le lanternes depuis assez longtemps, ce garçon, et puis, pour
tout dire, Louise n'est pas de ton avis sur Octave, n'est-ce pas, ma
Louison? ne rougis pas, Louisette, et parle, tu en as bien le droit!
— Tiens ! tiens! tiens ! fit M. Colobry en laissant définitivement son
rasoir et en se penchant pour voir, oh ! oh ! ça devient sérieux!
Tiens! liens! liens! fil M. Colobrv.
— Tu \iii\ iiicdic r\itrr la iliscii>t!tion ! /c-rria M"* Cilulin
Il -a^il iiii-ii (II- ili-)-ii>siuii ! ^'éiiiit M. (lululin, ailoriii, un <iiiiiiil)ii>
in.iiiili'iiaiil t'I If-i (oiiiitMiiv (K-s purtciirs ilVaii! |Mr-t|i><>4ii!t k* iiian-li»'- ! . .
— I'>l-il i|iii->(i(iii il'uiiiiiiljiis ri (If |>urti-iirs «l'eau ilil M"*Oj|ijbr) im-
|ia(icnléL-, il s'a,L''l '' ^■"•«^'"''■'' '•"'* n'i''"'!'' •!'• I.<»iiise... el UcUivi- «a \fiiir.
laijr lui ai |iiiiinis di- lairaflicr iiiu' irpinisf ik-finitivf ci' nia!)!
I.- M.ila!
La |iiiii.- M'iiait ili' -uiniir il Ortavi-. l'ohjrt il>- la i|ii<r<ll>
^ ^
m '^*
lail: lin joli ^'ar^in à lair niivi-rl cl inlfllif:fnt. ijiii. ••n i-nlranl. jola un
ii';,'aril inU-rroj-'aU-iir vers M"' ol M"' Colulin . Ali 1 If i-oiip (IumI il la r«>i»
(If soif fl encuiiraj;fanl df l-uiiisf ! CoUihiy a\ail lifaii ctiinbaUrv. il élail
fvidi'iil (|iri)Lia\f a\ail des rliaiiffs.
— \»\U\ Oflavf i|iii niiiiilf |i.iiir If dfiiiaiidfr la ré|ion!»c. mon aiui.
if|.iil M"' «;..|..l)i\.
— Miin sliaKi». inon sahii'. mon iiniforinf 1 i^'i-mii M. <l»>lobry. iU M'H-
Vfrsfiil If s oniniliiis, ils fiil(">\fnl If s pavés. cVsl une iKirricadi'!...
— CCsl l'aiïaii-f (If la u'anlf niohilf ! Voyons, uiuii lUiii, non- il. \..iis
iiiif ifponsf à nohf ami Oi'la\f. jf t'ai dil mou scnlinient
mainlfiiaiil de...
— ynand j'ai dil non. cCsl non! Jf ne suis donc riou ici? i:V!»l donc
aussi une iiisurrfclion ? Soil. jf suis di-olf d'fii. ..Mij. df |iarior nussi
iifl. jf (•oiisid«"«if l)ila\f (dinnif nn iKiifail < n. u» l'xccllonl
33
Le Dix-neuvième Siècle.
cumim'iranU soiU loul cela csivrai, mai» ji' iH' \\\\\< lui donner ma fille,
là ! j'ai iraulres cngagcnienls ! Sur ec inini cinr Oilavc. sans rancune
et consitU'rcz-vou? toujours connue un auii et un |>ili('r de la maison
Colobry et C"'.
— Mais, monsieur... jespérais... j'avais espéré. .. Vous ne m'aviez
pas paru hostile... Enfin, vous comprenez qu'il ne m'est pas permis de
rester un instant de plus dans la maison oîi...
Un petit sanglot s'entendit derrière la porte que M"' Colohry venait
de fermer en se sauvant. M"" Colobry, très animée, leva la main et ou-
vrit la bouche pour parler... Les roulements de la générale éclatant sous
les fenêtres accompagnés de coups de feu tirés à quelque dislance lui
coupèrent la parole cl les arguments cpi'elle allait sans doute faire valoir
en faveur d'Octave.
— Vous voyez, les rassemblements et les essais de barricades, c'est
sérieux, celle fois! s'écria M. (-olobry en se précipitant vers la fenêtre,
presque heureux de la diversion.
— Vous l'avez dit, c'est une insurrection, dit amèrement Octave, cl
puisque par votre refus ma vie est perdue, ch bien, je trouverai l'occa-
sion de m'en faire débarrasser sur les barricades ! adieu !
M'" Colobry était rentrée les yeux rouges et se tenait cflarée près de sa
mère dans le coin le plus éloigné des fenêtres. Octave avait bien mal
choisi son moment pour une demande en mariage ; il est vrai que depuis
un an il i ii parlait presque tous les jours, soutenu par l'assentiment
(U' la mère et fortement encouragé par les doux regards de M'"^ Louise,
mais depuis un an M. Colobry cherchait des prétextes pour répondre
évasivement et se rejetait sur l'étal précaire des affaires pour remettre
toute réponse à plus tard.
On entendait maintenanl de tous les côtés les coups précipités de la
générale, du côté du boulevard, en arrière dans la rue Saint-Denis, en
face dans les rues Bourbon- Villeneuve et deCléry el une tiraillade inler-
millonte roulait vers le Chà tcau-d'Eau.
— Adieu, répéta Octave, voyant (jur sa plua^' avait lail de l'ellet. je
vais parmi les insurgés et les désespérés, adieu !
M""' et M"" Colobry poussèrent le môme soupir et la même exelama-
lion. étuuflée aussitôt sous l'enragée musique de la générale.
— Pas de bêtises. Octave, s'écria M. (Colobry, vous êtes venu avec
nous au\ précédentes journées comme vuloulaire à la 0' compagnie, la
Vietoiret et conqut'l' > ' ' ',7 J".'
;,'i''ti('Tal<' nous a|i|M'llf, roimii.- caiiilaiiif, j.- vous garde ! Prenez voir»* j:i-
lirrin' l'I viilrc lii-^il (|iii sont là i|(irii''ri' voln- bureau el nUi-nii)-/ (|»i' ji-
|ias>r riiiin iiiiir<iitiii' !... l-.iiiisr. l'iiiilirii-, ne le laissez |ias |».irlir !
M. Colnliiy. pii'iii il'iiiiv aidiiir liéroïi|iii-, ni' resta pas l<jnj;teni|.s ali-
si'iil. Il a|)|iariil i»ii'<i|iic aiissilol saii;:!»'- dans son nniforine ilt- rapitaine
<|i' la C" n.inpa;:riii- ilr la ••" \i-'/\nn de la f,'ard<- nalionair cl allarlii- au
sahie ;^loriiMi\, ave- |)>(|ni-l il avait déjA attaqué on d<-frndu, di'Mii<di ou
soutenu suivant les dccasions. K-s institutions de son |mivs.
— Soit! dit Oclavi-, après avoir ri-llrclii (picicptc |mii. avi-e vous
ou avri- iu\ , IomI m'i-sl inrlillériMil ! Kn avant
al..i-:
M. C.olohry. i-aliuant d'un f^cstc niaji>lui'n\. «ii
v'urrriiT habitué an conuiiandi-nn-nl, Irs alarmes de ,
sa lennue et de sa fdle, n.iira son sliako el (il sii.'ne
il Ortave de le préeéiler. ^ ^■'•.
M. Alexandre Colnbry. Ih-nlrllrs vt lianyrx. élail '■Vr '
lin vienv s(ddal «itoyen. Vinfrl-deu\ ans de loyaux
services parmi les Imïonuettes inte|lii;entes de la
•1" léyion. les épaidettes de rapilaim- f:a;;nées eu
niontani la L'arde tanlùl pi>iir tantôt rontrr le -.'on- 1 K . i /
vernemeut. suivant <|ue son .lionvi-rni-menl, adop- /' V , ■/çV
lanl ou néL'li;.'eaut ses avis, si" edininisait bien un ' r« »^
mal, tels étaient b-s titn-s dWlexamlre (^dobry à P ^
notre alteiition. Kntré eonune simple •.•reiiadier dans [j^
la yardi- nationale en IH:2(i, alor^ «pi'il n'élait en- *V
fiire que premier roimuis de JanlTre. Dupont et C",
ses prédécesseurs, il s'était si bien disliu>;ué en 1
criant avec énerf;ie : Vin- lu C/mrtr el ti fuis l'iV- '.rfÀ*,^
/rlr ! siu- 11' passafie de tlharles X A la célèbre
revue de IN27. qu'il allait |K«sser caporal, lorsque b*
roi lédant à ses nérnstes ministres, prononça la HissoluUoii de la fmtt\r
nalioiiali-.
I,e roi Cbarles X ne devait pas l'eiuporler en piinidis. .\levindre Colo-
bry le repiu^;ait en juillet IH.'Itl A la seconde journée des Trois j{lorien!«e'».
Ce inatin-lA Alevaudre Colobry. cédant A la biuiillanle anieur de la jeu-
nesse, leineltail sou vieil uniroruie cl descendait en annes sur le ImuiIc-
vaid. Dans l'espril d'Alexandre Culobry. ceci ne devait èiro qu'une »iniplc
Èi
Le Dix-neuvième Sièch
drnionstnition pour f.iiro cuii:|iii'nilrr ;iii i:iiiivi'iiiiinriit (|iril n'clJiil f|iio
tonips (le charifîerrlc conduilc. Mais des cituNcns (|ni (1( IViidaiciit mu- barri-
cadp à la porlo Saint-Martin, furent saisis d'nn tel enthousiasme à la vue de
l'uniforme proscrit delà milice parisienne, qu'ils remirent à Colobry. mal-
pré les elTorls de sa modestie, le commandement de leur barricade. El le
chef d'insurgés improvisé dut se couvrir de gloire pendant toute la jour-
née, soutenir le feu de la garde royale, montrer une belle altitude dans
les moments difficiles. |ini-irpril était le dief. el. idiijimrs pnnr la même
mimm
\
raison, quand les troupes se furent retirées, suivre ses hommes contre
les Suisses retranchés dans le Louvre.
Ces journées parurent un peu longues à Colobry. rien de plus fati-
gant que de se couvrir de gloire ! La fin arriva tout de même, Cliarjes \
partit el .\lexandrc Colobry rentra chez lui. victorieuv, éreinté ri Inul
ahuri. Huit jours après sa légion réorganisée le comptait au nombre
de ses officiers. Il clail lieutenant. L'ordre, la tranquillité du pays, la
charte et le trône de Louis-Philippe se reposaient sur son sabre.
Jours de gloire pour la garde citoyenne ! Lorsque les ennemis de
l'ordre des choses, les bousingots, les sectaires des sociétés secrètes,
des Droits de l'homme ou des Saisons, les répiddicains de Barbes et de
nianqui tentaient un mouvement contre la royauté, la milice parisienne
roriiiait ■«(■« halaillon-< i-t nianliait avi>i; la li^rrir ronlri' le* tiarncadcHi.
L<>s laiiilMiiirs dr-^ |i'-^iiiii'< liallmt li- ni|>|H-l |ioiir \r* MiItlaU riloycn» !
C'est IH.'{2. Tiiiilt's li's \irilli-s |i<"lilfs rues du (juarticr Sain(-N«*rry »ont
roiipiM's i-l harrii-ailrcy, riiiMirn-iMiuii ^rmiiilr !siiii>lri>iiiriil dan» ce di-duli-
d'aiitiiincs et sombres ruelles du iiKiyen à ur. l/iiisiir^'é Jeanne el *<•«
lioiiinies rt'-sislent à oiilrano-. Kn a\aril sur le cloître Sainl-Merr\ a\e<-
la Iri.npe! C'est la leiitativ.- d'Avril IK.H. C'est réiliaiiffuiinV de Uarïti^
et de lu Société des Saisons en 18.IM. Dex barricades à enlever a\cc In
Il a <li^jpunè avrc If rui !
li^iii'. >\i> |lo^les .1 «arder. de-* éineiiliers à iioiir-nixre. di'« mssoin-
hlenieiils à disperser.
I.e salire dé Tendait U"^ inslilnliitio et ne le< condiallait |ni.s tMirort*. Il
L'ardail l'IiiMel de \ille el le judais du roi citoyen l.oni>i-l*liili|t|M\ (Jiiand
l.i rm- élail lrani|uille. lorsi|iie ro|i|Mioilion cond^tllail «im|deniiMil |inr In
Presse, le capilaine Colohry iivait di* ltoii>< inoineiils. Les rt'Viies du
T'inai, le déiile à la léte de «a roni|Mi^'nie, devant l<- mi et «m rnniilU*.
les jeinies |iriiice'< si |Hipiilaires el si acclamés, ot le!« f{nnle!i A monliT.
Les fjardes ré^Milières étaient les Itien-veniies, c'est chose afti^aiile cl
forl li>;;iénii|ne de passer une journée tout enli«'*re et une nuit hors de
cluv soi, bien en dehors des préiM*cii|mlions commerciales; le ctrur «lu
capilaiiii' Cololirv -e dilatait ii In |M*n!téo des joyrUM*» caili«orii»5 ailloiir
Le Uix-neuviètne Sircle
ilii iMH'lc ilu [iiisle, dos plaismtciios un prn t'nrlo i\\\v la licence du
ciiips lie ,i.'aide aulorisc, car la i^ardc iialii)nali' iniii|ilr des f^aillards dans
SCS rangs, des jolis petits déjeuners bien arrosés, entre camarades heu-
reux de se rencontrer en celte bonne journée de i;arde. et des longues
parties de billard ati cal'é de la T.MUvIle devant riiotel de \illr. Ir- uni-
l'ornies déboulonnés et les sabres accrochés aux patéres... Kl lcirs(ini' le
loin (Ir la i" compagnie arrivait de mouler la i:;\vt\i' an\ 'l'nileries. le
eapilaiiie Colobry avait l'honneur de déjeuner avec le roi el de boire le
vin du monarque à la santé des institutions libérales cpie la France
s'étaient données. On en avait pour rpiinze jours à se raconter tous les
détails de ce déjeuner au carré Saint-Denis, entre voisins et amis.
Alexandre Colobry était dynastique, philippiste. certes, mais de ce
qu'il dînait quelquefois avec le roi. conime représentant de la milice
parisienne, il n'en conservait jias nmin^ luule la liberté de ses opinions
politiques.
— Je suis lil)éral. moi. je ne suis pas une eironelle. iionr ce (jni est
des opinions, je suis de fer et de bronze !
Il demandait la réforme, limitée nalurellemenl à radjonclion des capa-
cités, et bl;\mait l'obstination des ministres et du roi à refuser ces salis-
factions à l'opinion publique... Plusieurs fois même, pour donner une
leçon au pouvoir, il banqueta, revêtu de son imiforme. avec Odilon Rar-
rot et les députés de l'opposition. Le gouvernement ne comprit pas.
Fatal aveuglement qui amena le sabre d'Alexandre Colobry à cesser de
défendre le gouvernement el enfin à le comballrc. Ceci, bien entendu,
est ime manière de parler. Ce sabre parut sur les boulevards en février,
mais sans sortir du fourreau. Il pactisa moralement avec l'émeute,
assista sans sourciller à la construction des barricades, patrouilla et repa-
trouilla dans le quartier, croyant seulement renverser un ministère cl
se montra très surpris, le 24 février au soir, d'apprendre que l'émeute
réformiste à laquelle il avait pris ime part effective, quoique inactive,
était une révolution qui. brisant le tn'me dn roi citoyen, venait de pro-
clamer la République !
— .\llons bon, avec ça que le commerce allait déjà bien ! pensa le
sabre intelligent, sans oser toutefois émettre une protestation au milieu
des flots d'insurgés armés passant sur les boulevards après le sac des
Tuileries, des faubouriens déchaînés allant triomphalement brûler le
troue devant la colonne de juillet.
\ ,.i. .,,.-. .1 ronfjuéteê d'Alexii,, - SKJ
Oui, l'i-L'iil liifii liiii. !•■i-oiiiiiii>rcc ! El le capilniiiv Coluiiry |iouvail
iiiunlrr traii(|iiilli-iiicn( st-^ pinlfs sans qui- se» aflairtrs en souflrifik'nl.
Il l'-lait liicn qni-sliuii ilr diMilellfs i-t de harèges. inainU-naiil que rluiqiK-
malin raiiu-nait son i'-iiiimiU*, sa iiianirestatioii ou coiUre-umnireslaliitii,
-la |iri>iiii-iiail<- arniiM- à l'IuHel di- ville, el (jue, f;rûce à la |ires»e il aux
rhilts, les journéi-s so siiccédaienl niellanl en iM-ril la sociélé tout
fiilièic. Quelles ai^iUilioris ! quelles bourrasques ! plus de gardes aux
Tuileries el de di-jeuners a\ec le roi, plus d'lionn6les |iar(ies de billard
au ral'é de la ^arde naliouale !
Ku desei'tidafil, ee malin du 2H Juin à l'appel de lu ;.'<^uérale, le capi-
tain<- (Àil(d)ry Inuiva dans la rue itourlion-Villeneuve les liouimes de
sa eompa^nle tpii s'assendilaienl ; ils arriNaient par Irois ou quatre, en
se dépficlianl, avec rirré;,'ularilé d'équipement de soldats en ranqui^lio.
yuel(pies-uns. de nouveaux enrôlés, n'avaient pas encore d'unirornie cl
étaienl venus en bizi-ls. Les figures étaient inquiètes. On se donnait des
nouvelles. La voilà doue eette ]>:rande insurreetion annoncée depuis des
semaines et des mois. Les reni mille hommes des ateliers nationaux
se ruent sur l'aris avee le dra|)eau riiujje. C'est lu revanclu' du !.*> mai,
la Sociale annoncée jiar les clubs et les journaux ! Il y a des chefs et
l'insurrecliun a un plan de bataille très étudié. On dit même que les
lésions nouvelles de la j-'arde nationale sont avec les insurgés... N'im-
piirle, (lavaifjuac a pris le cumniaudement, avec la mobile el la ganie
nationale des bons (piarlii-rs on en viendra à bout!
.\u Inr et à mesure ipie les hommes arrivaient, lu compagnie so for-
mait derrièri' ses tauduiurs. Le capitaine cuusuit uvec un sergent qui
avail i\(\ passer devant la barricade conuuencée porte Suint-Denis avec
des onmibus et les loimeaux des porteurs d'eau. Il y avail dos foniino»
parmi les insurgés, des femmes plus exaltées que les liummes ; Tune
d'ell<-s, brandissant le drapeau rouge, avait inlcr|iollè li< iiorgrnl, qui
s'était échappé en |ilaisanlaul.
I.i- capitaine Colobry fut abordé |Mir deux honunes accourant le funil
sur l'épaule ; l'un portail l'uniforme du :;.inlc' n.iiioiiul, cl l'aulre était
un -impie bi/el armé d'un fusil de clia-
l'.li bien, capitaine, vous vo)ez qo' ^i |H)ur do bon. je
ne me fais pas prii'r, dit le garde national, vous navet |Ni<t bcitoin relie
fois-ci de me menacer du conseil de discipline, je vion» de buniie
volonté, el bii'ii mieux, jc voUi» fournis deux hommes |iuur un, car mon
Le Dix-neuvième Siècle.
Wvïv iir;ifconi]iajiiii' ni iiiiialciir. ikhis sdiiiiia-s lii-s aiislus Ions li's ilriix
l'I les tléniuf-soi's nous l'iiimiciil...
— Jf vous fc'licilc. iiiuiisii'iir noiiia^inirrc. ii'|iipiiili( (',(ilul)n.
— Alk-ndrz. mon i-iillioiisiasiiR' pour le si-ivicc na pas aui^iiii'iili-. ji-
vii'iis à uiU' ioiuliliun, continua le i^anlf national, c'est (jue (,a me vau-
dra (|ualre i-'ardcs ordinaires que j'aurai le droit de inauquer sans faire
d.' la piillr humide! Vous sa\e/. luoii cher perseculeur. Jeu ai tnut Ã
llialiitnui â– l-'/iii(advtZ
mmëîm%
fait assez de l'holel des Haricots, où \ous m'avez fait fourrer pUisi 'urs
fois sous le tyran ! Est-ce dit, i)his de Haricots ?
La compagnie, malgré sa mine allongée, partit dun éclat de i-ire.
M. Romaguièrc était un homme de lettres, garde national malgré lui
depuis près de trois ans. Tous les prétextes et tous les subterfuges lui
avaient été bons, d'abord pour n'être pas inscrit sur les cadres, et
ensuite pour esquiver le service. On l'avait vu présenter au conseil de
discipline des excuses invraisemblables, apporter des certiûcats de toutes
sortes de maladies plus ou moins incurables. Par plaisanterie, un jour
que la compagnie s'en allait prendre garde, il s'était fait arrêter sous
les armes par des artistes de ses amis jouant le rôle de faux gardes
\ iiloire» et eonqut'h
(In rimiiiKTif. Tout ci-ci lui avait \alii d'être devenu J'un de« pilii-r»
(If I'IkMcI des liuricuts. Ooiiiinc il iiiaiiiuil un |ieu U; pinceau, la c<*lèbre
maison d'arnH de la {.'arde nationale lui dc\ait quel(|ui-!«-une!i des pein-
tures ranlaisisles accunipu^n(!-es de poésies non moins funlaici^tei'. di»-
ti(|ui-s rrondi-ins ou (^-lé^ies plaintives, qui décoraient les lambris de >e»
cachots.
— Kn a\anl contre lis dcnioc-socs ! dit l'ancien réfractaire, quand la
conipaf.'nie fut à peu près au complet.
— Oui, s'i'cria Octave, le jeune lionune au\ peines de cœur de la mai-
son Col(jl)ry. en avant !
— In instant ! dit s(''V(''renient le capitaine, c'est moi qui conun.inde,
attciidi'/ ipic II' moment r-oit \enu.
'mVO
\d
Au café de la (.'ardc nalionalc.
Après diverse? raardios ilans le? rue? du quartier, dû elle s'était mise
en communication avec les autres fractions de sa légion, après avoir
tiraillé quelque temps du coin des rues avec les insurgés de la porte
Sainl-Denis, la compagnie Colobry débouchait tambour ballant par la
rue de Cléry cl s'élançail sur la grande barricade de la porte Sainl-Denis,
attaquée également par le boulevard et par la rue Saint-Denis.
Le volontaire Octave, de qui le capitaine avait dû modérer déjà l'ardeur
marchait à côté de? tambours. Il y eut d.' la l'iiuKr. des cris, un vacarme
de coups de fusil, des hommes roulèrent à terre lues ou blessés, puis
une poussée violente, une escalade des tas de pavés la baïonnelte en
avant et tout à coup la masse des gardes nationaux se trouva dans la
barricade parmi les morts.
Le gros des insurgés fuyait vers les barricades coupant le faubourg
Sainl-Denis. Le capitaine Colobry essoufflé et s'épongeant le front regarda
autour de lui, Octave éliiit là , déjà tourné vers le faubourg. Son patron
lui serra les mains avec effusion.
— Ouf! Vous avez recule ba|)lèmi' du iVu. O.iavc ! dil-il. très bien.
Je suis content...
— Nous allons conlinut-r. dit le jeune homme en niontranl le fau-
biHirs.
Vicloiret et conquétei d' Alexandre Cotohrif. itH
— Atli-iilinti, lil U' caitilaim- i-n ratiieiiaiit m»ii «olonlairc «liTri^re un
aliii, alli'iilion, >a<ii-lil<'ii. il |i|*miI iIi-s halli-* î... E«t-il eiir.ij:»'. i-.- nut-
r> ICI !
1,1's (li'iiN frt''ri'^ llipiiia^iiii-ri' i-lainil .'i n'iU' du <M|ii(ain<>.
— Kli liif'ii, (lil II' partie nalional, ça lii'iil toiijniirx noln- inarrlu-.
(■a|ii(aiiio rulohiy ' <;a <oin|>li' |iiiiir <|Malri> ganlos iiia(U|iii'-<-« ' >i \
Vdiili'z t-riiiiri" iiif li'iiir i|iiilli' il'iirH- t^artU' |Kir liarricati)- <'iil< \
aviiii< (|iii'|i|m's-iincs «laiis le faiiliourf; i-l ji- suis pn^l!
— Ihii, uni, uni, ninn avons |i> tiMnps, boulonna lo capiUiino.
Dis tri)n|ii's niMilnilf» par li- ;,'én(;ral I.iiinorii-it'rc arrivaii*nl par !<•
iiiinli'varti, ili> la ^ardn naliiMiale, il«>s fanlassins lin I i* li'-;j;i-r. dr- In ^'ard<>
iiioliilf il (ji's lanciers. Lfs nfllcicrs si- ri'Minis$aienl cl prenaient \>-s
iinlrt's.
— In viiMix Itravi*. le i-a|iilaini' Colohry ! liirenl les gardes nntionain
en voyant après lapelileronféreiiec leur elief ronge el loul gonflù revenir
en resserrant son eeinlnron, vous savez (pi'anx Irois glorieuses il a fail
(les rlioses (^lonnanles ?...
— Parbleu, il va vouloir reeoinnienier el il nous feni casser les os!
grommela un ('-picier de la rue Ilourlion-Villeueuve.
— A vos rangs ! dil le capitaine en assurant son hausse-col.
Oitavr. riiahilni' ili- lliolel des Haricots et son frère l'iaieiit dèjA en
avant. Culnluv retint Octave par le liras.
— Tn peu lie calme, sicrelilcii, dit-il. vous i^les trop viT, Dclave.trop
liiinillant ! que dialile ! le courage, sacrelileii, nesl jms la lenu''rilc\ In
ItMiiériti- n'est p.i< la hravonre... Knliii, vous nie coniprenex, il faut »e
battre en risipiant le moins possible, c'est un principe, ça, d'aiitrt>s
vous le diront, tandis (pie >ous ave/ l'air de vous présenter roinnie une
cible ! Si vous étiez, le général Luiioricière, ce sérail une auln* alTain'.
vnii» devriez donner l'eveiiiple, mais vous <*les un simple ganb*... K«l c
ijih' \ous avez par hasard des jambe» el de» bras de rechange .'
— Ah! s'écria Octave, pour ce ipie je liens aux bra* aux janib«-!
Vous le savez bien, piiisipie c'est vou» qui |Mir voire dur<*té in'avei Ma
toute espérance...
— Allons! allons! allons! pas d'eMigi>niliun !
— M'avez-vous défendu d'espérer'.*...
— Ne faites donc pJis l'enfant!...
Nous \oycz bien!... Alors n'en [«irions plus, el en avant !
Le Dix-neuvième Siècle.
Lanioricière et sa colonne niarchaienl sur la porte Saint-Martin, la
compagnie Colobry se lança en courant dans le faubourg Saint-Denis
pour soutenir d'autres gardes nationaux qui s'élaii iit. piiidanl !<■dia-
logue, précipités sur les premières barricades.
I/uue après Taulro. parni
les coups de fusil, les barricades étaient
enlevées à la baïonnette, les insurges
avaient à peine le temps de tirailler
(piekpie peu, puis de sauter de leurs
pavés pour s'enfuir devant l'élan des
gardes nationaux.
Tous arrivèrent bientôt, suants et
essoufflés, en haut du faubourg. On
avait fait quelques prisonniers et cette
brusque attaque n'avait coûté que cinq
fSi VJi^^^i - ', "" ^'^ ble??és éparpillés dans le fau-
, S| ' y^B- '-:; linurg. Mais en haut du faubourg on
' -' '"™ ' illait se heurter à de sérieuses barri-
cades que les insurgés nombreux et
il If'' B'^'IIH '; ^ ilïlll "'limés avaient eu le temps de garnir
IriSt.illH -j, M solidement. On entendait la fusillade
du côté du fauboiu-g Poissonnière, dans
le faubourg Saint-Martin et vers la Vil-
Irtie ; l'insurrection présentait une ligne
iTmidable appuyée à la barrière de-
puis le clos Saint-Lazare jusqu'Ã Belle-
ville.
Octave et quelques gardes, parmi
lesquels l'homme de lettres et son
frère l'amateur, marchaient on tirail-
leurs, longeant les maisons et l'œil au
guet. Le brave capitaine Colobry était soucieux.
— Oh 1 la guerre civile ! dit-il en arrêtant sa colonne dans une petite
rue débouchant faubourg Saint-Martin pour laisser passer un bataillon
de garde mobile, oh! la guerre civile!...
— Bah! dit l'homme de lettres, ne vous reprochez donc pas cette petite
distraction, capitaine ! D'ailleurs, rien de plus sain, voyez-vous, nous
croupissions dans l'ennui, nous prenions du ventre, notre sang s'épais-
Virioiri-s ri eonijuétgi d'Alexandre
H/^
>issail «lans ri)i!*iv4-li-, ilaiis IV|iir<'iiianJ«Tir el la Icclun' tU-* i.iri.n. •
siiporifiiiiK'x <l<-s journaux Kravfs, i>li l)i<Mi, uid- |R*(ili- iKiUill)- |h.iii •!•
Iiitii tl<' l<Mii|is «Il li'iii|is, «;"fsl i-xcc||i-iit jHiiir nous* fnuetler le Miip. nou»
lotiilMT ri rfrnlri* Ã nos miiscli-s la vigin-ur |)<tcIui>, A no!< cararli'^ri-*
ri'iHT^'ifcinoiissi!'»' ! Kl puis roiruiD-nt vouli'Z-vou» (|u<' le réfe'ime iiiodeme
(le la lilin- ilisciissidei u'aiiièiU' pas celui de la libre distrihulion des r«iu|i«
de fusil i-ntre eoni-ituyeris .' Tu n'es |as de mon avis, je ne suis [las du
lieu, niati^eons-nous le ne/, pour voir un peu ! Je irouvc ça très justo el
je n'en vi'ux pa-; an\ dénioc-sois, loul en lapaiil agréablcmcnl dessus !
It"-
— ii.iu: h
! lil (...lohr) en regardant il<' «raxers son inlcrlocu-
— (■e^t Ir^s ■.jnipii'. i-es ven>* veulent sa|>orles bases do I'omIm» social,
piiur parler i-onune les journaux, nous ne voulons |wis qu'on y lonrho,
nous eo^Miono sur les sipeurs I Voyex-vous, rapilaine, coninio nous avons
entre eoneiloyens lui grand nonihre do sujets sur lesipiels nous ne
"i tînmes pas d'aeeord, il est certain ipie nous avons |uis mal de guerres
civiles sur la planche. Nous nous lNiltn>ns de me i\ rue. de niairion Ã
maison. dVlage A (Mage niiMno. connue dans les r(^pui)lii|ues italiennes
lin moyen Age. f.es perspectives ne sont pas jx.ur vous d^plain^. capi-
Le Dix-neuvième Hiècle.
laiiK', vous, 1111 vrli'ian di* juillet.., vniis dcvicinlri'/ l'iirf do balaillon...
— Merci liii'ii !
— Moi. j'en ai pris ninn |iaili ! (Mi no sortira plus de chez soi sans
un arsenal à la ceinture, un aura dis surprises, des alertes, des moments
Icrrilili's à passer qui feront paraître pins douces les heures de tranrpiil-
lile I Et, toujours comme dans les républiques italiennes, apri's un siècle
ou deux d'écrabouillements sur écrabouillements, vous verrez tout Ã
coup surgir à Thorizon une pléiade de génies et pousser par-dessus
le gâchis sanglant, des chefs-d'œuvre nouveaux et superbes... En allen-
danl ce glorieux moment, luttons pour notre parti! Voici là -bas en tra-
vers de la rue Saint-Laurent une jolie barricade qui nous fait de l'œil...
Les gardes nationaux masses à l'encoignure de la petite rue se taisaient
et prêtaient l'oreille aux bruits sinistres de la bataille, engagée mainte-
nant à peu près partout. De tous les côtés, de très loin ou de très près,
des roulements de tambours, les coups saccadés de la générale ou le
grondement de la charge battue par les colonnes engagées dans les
grandes voies. Des sonneries de clairons éclataient lointaines et légères;
dans les faubourgs, le toscin sonnait, des bourdonnements lugubres
de cloches tombaient du ciel par volées par-dessus les quartiers barri-
cadés, scandés par des fusillades intermittentes.
Des nouvelles, venues sur les ailes de l'inquiétude sans doute, passaient
dans les groupes. On disait les insurgés vainqueurs sur la rive gauche
et les hommes du faubourg Saint-Antoine en train de forcer l'hôtel de
ville. On citait déjà des noms de généraux tués, on parlait de bataillons
de mobiles écharpés.
Enfin on disait que le gouvernemenl réclamait en toute hâte le
secours des provinces pour Paris à peu près perdu.
— Pour que le capitaine Colobry, qui a vu Juillet et Saint-Merry, se
morde la moustache, murmura un garde, il faut que ce soit grave !
— Mais nous sommes vainqueurs, nous avons pris le faubourg sans
trop de mal. cl nous allons continn(>r. dit riioniine de lettres, en avant,
hardi !
— En avant ! hardi ! enlevons ! répéta Octave.
— Monsieur Colobry, ajouta-t-il en dégageant son bras de l'étreinte
du capitaine, que nous soyons vaincus ou vainqueurs, ça m'est bien
égal, c'est votre rigueur, en me poussant au désespoir, qui me donne
cette indifférence... .\près cette barricade, il y en aura d'autres, nous
1 iiluiif» ri roni/" imlre ( ol',>
irons sur les autres, mais ne vous donnez pas la peine de teiller i<ur
niiii, je vous prie, ne nie retenez pas, vous n'avez aucun dn^il sur ma
pi-rsonne puisque vous refusez d't^trc mon heau-père... donc, lai«s«z-
moi marcher et m'exposer si cela me plall...
— Voyons, vojiins. lit le capilaim-.
— Non! Itiiui du tout! Kn avant! tcm-z, voilà la mohile et une autre
compagnie de la (tarde nationale qui marchent sur la harrirade, un nous
fait sif;ne, il ne sera |ias dit que nous resterons en arrière, sacrebleu !
Les f,'ardi;s nationaux s'élancèrent avec Octavi' en avant.
— Animal ! il va nous faire tous escoflier ! ^'ronda le capitaine en cou-
rant comme les autres.
La harricade s'était couvi-rle de fumée, les halles sifflaient et déjà des
mohiles et des ^lardes nationaux gi.saient sur le pavé.
— Octave! (Iclase! cria le capitaine dans le tapage.
— Je n'écoiili- rien ! Vous na\e/. amim droit sur moi... je ne suis |ta>(
votre prendre !
— Si ! cria le capitaine, si ! tu es mon gendre ! sjicré animal ! es-tu
content, sauvage féroce, je t'accorde ma liile !
— l'Iall-il .' lit Octave, arrêtant tout net la lile tles gardes qui veiiaieut
derrière lui. le long des maisons.
— (Test dit. ji; vous accorde Louise, li\!... c'est entendu., mais pas
de liétises, maintenant, hein .'
— Vivi- lu Uépuhiiiiiii'. le carré Saint-Denis, les dentell' -
cria Octave en liondissaiil dans la fumée.
In instant après ils gravissaient les las de |Hivés pèle-mélt .ne. le>
petits mohiles et le drapeau rouge de la harricade londiait. Kl le capi-
taine Colohry recevait eiisiiile les félicitations «les oHlciers de la niidiile
et de ses collègues de la garde nationale |K)ur la crAn*'rie avec laquelle
il avait enlevé sa conqiagnie.
Octave lonrnait autour de lui.
— (l'est sérieux, ce que vous m'avez dil .* je ne me suis jmis lri>m|i^.
j'ai hien entendu .'
— Oui, mon cher Oclave. vous avez liien entendu! c'est dil, vous
êtes mon gendre... Votre élan, voir»' hravoure. vous wivez, je m'y con-
nais, ça m'a louché!... Oui. vraiment, vous vous êtes Itien conduit.,
trop hi<-n peut-être, il y a une nuance... Kcoulet ! vous aviez déjd lnule
mes s\iii|i;iihie> et je n avais conire vou» cpie des raisons ronunerrialr5...
Li- hix-nrui'icme Siècle.
Los airairos vonl iii.il. el puis, mon gendre (levant être mon associé,
j'aurais désiré un ii|i|Miil un peu jdus considérable que le vôtre, mais
enfin...
— Je travaillerai et je iu\'irurcerai par mon zèle et mon intelligence
de compenser la difTérence...
— Oui, oui. je n'en doute pas... mais je vous le répète, c'est surtout le
triste état du commerce qui me portail à reculer le mariage de Louise ..
Harile mobile de 48.
ça va si mal, mon ami, si mal, cl voilà ime insurrection qui ne va pas
mettre des roulettes aux aflaircs... Voyez-vous une noce en ce moment-ci,
hein ?
— Vous avez promis !
— Oui... Nous attendrons un peu le calme...
— Plutôt ce sera fini, mieux ça vaudra pour les affaires et pour la
noce, n'est-ce pas?
— Certaineracnl !
— Eh bien alors, dit Octave en faisant déjà un pas en avant, conti-
nuons tout de suite, poussons jusqu'aux barrières, cognons, tapons pour
amener la tranquillité, bousculons les insurgés.
-^.I
''•' '/ Alexandre Colobry.
273
— Ilalltf I i-ria !•' caiiitaiin- (^nlohry. on fi-ra ta noco loiil de «uilc!...
Va- nV-lait pas pour la rfculfr, et- «pu- jVn ilisaii*. rV'lail |»our voii»
expliquer mes inoliN...
— Je roiiipremi* très liieii \o-i iiiolifs... Vuus avez raison... Oui. oui.
au^-si je sui-i furifii\ inaiiiliiiant après les insurgés, je voudrais niarclier
pour en finir plus \ile...
— Je ne veux |ias d'un f.'endre ennifié. saerebleu ! mais je \ais Irem-
liler pour iii.i lilli' iii;iirili'ri.inl In miiv ilutn-. animal. ni<- fairi- re|K-nlir
A^^.v _ -.
I.a cumitagnlc Ooloury.
iliiMiir ilil tini .' Mai- jai ilil «ini. al..r> jai pi.nr di-v.iir di- xoiller sur
lui niainlenanl. malgré tui. et je remplirai mou dexuir!
— C'esl bon. e"esl bon, je ne dis plus rien, dil Oclave eu renlrant
dan-- les rangs des gardes.
I.e capitaine C^ilobry respira. Il profila du repil jHiur delMahli-r un
peu M»n reintumn et |Miur s'essuyer le fri>nl.
- lié bien, eapilaiue, dit une \ui\ derrièrt» lui. est-ro que nous
resloiiH lii .' Quels sont les oniri's .' \oilA les mobiles qui filent dexanl...
i'i-ndanl que nous sonuues en Iniin. nous prendrions bien enr«irt< uni*
.ouple .le liariirades...
Le Dix-neuvième Siècle.
Lo capilaine Colohry se ri'loiirii;i. l'clail inaititciianl son l'x-rOrraclaiic,
riiomme do lellres, qui parlait tic imiissci' in avant.
— Kncorc un enragé ! grogna-t-il en tU'ilans. Je n"ai \m< une ilrnxiènn-
fille à lui donner, à celui-là !
— Monsieur, cria-l-il en renronçaiil m.u sliaKo. je j'ai déjà dil. il y a
une nuance entre la tiMiiérité it la hravuurc 1 Je sais ci' (|uc j'ai Ã
l'aire 1... Nous allons nous établir iei pour tenir le quartier en cas de
retour ollcnsif des insurgés.
Tournant le dos à smi inlrrldiulfur. le eapitaiiie jirit une dizaine
d'hommes et alla réquisitionner une lioutique vide au bout de la rue
pour en faire un poste avancé ; il plaça des factionnaires partout, occupa
la barricade avec le reste de sa troupe et s'établit avec Octave dans une
autre l)outique pour attendre les événements en veillant avec sollicitude
sur son futur gendre.
h . i-s I
y* ^vj' U Bén«r»le.
^''
'V^^—
m
n.iii- 1,1 iM'lili' lM>nlii|n<- au ii
ilirii (lu l.r.'iilialia des ^anlos vniranX n
...riant, .l.-s p-ns a|.|...rtaiit .l.s n..uv.ll.s •■rwr.xU'mvni invrais.Mi.blahks.
le lapilaiiic (".Dlnlirv tS-ii\ail à >a ffiiiuK.' :
(â– .li.'ii' \iiiii'.
|t.ii\ m.il^ Ã la liAI.' I"'iir l<' rassurer, loi ol Louisdlo. Nous avons
,,ri. M-j.l l.arii.Nul.'s el n.-IU.>é iliusurKés tout l.' faubourf; Sainl-Denis.
N.Mis .ourlions sur nos posilions. C.nke A notre «Man. nous navons que
irni. hl.'ss.-s. «Ktav.- s'.'sl si bien .oniporlù que. ma foi. je suis rt-venii
Mir .e (lu.- javais dil. Oui. sur uiu- barricade que nous venions de con-
,p„.rir. j.- lui ai a.'.-onie la main d.> u-.lr.- I.ouison. EUe m'embrassern
iluubl.- au r.-lonr. j'es|i.''re.
i:nv..ie-nou> a s„n|..r. Uuelq.i.- b-um-s bouleiHes MirU.iH. Les hommes
,1,. li, rompannie voul manu-er .bms une ^ar^ole de la me. mais en
r,,i...n des ,i rronxlau.es j.- li.-ns A dîner un |k'U plus ^onlimenl «ver
in..n lî'iidr.' .'1 que|.|ue*-uns de eeiu qui se s..nl di^^in|:UlS.
l'ar la ui.Mue ..ira^ion. r.-communtU'J! «b.n.- un i»cu la prudene.- A r.-
.lial.l.' d(».lav.'. eesl voire r.Me A I.ouison el A loi mailennni !
.Mevundro i.«u)Mv.
i7ti
Dix-neuvième Sirrip.
^w'
L'cnicvcmcnt de la harricadc.
Le garde nalionnl qui porta le billet du capitaine à sa femme revint
ail bout d'une heure avec la bonne de Colobry. Outre les provisions,
celle-ci apportait deux lettres, ime pour le capitaine cl une pour
Octave :
Mon Ami.
Tu as pris sept barricades. C'est ta part, tu as fait bien assez pour
la société, je te défends d'en prendre une de plus. Laisses-en aux
autres. Je t'en supplie, songe à ta famille et veille sur Octave... Le
pauvre garçon, j'en ai peur, cherche à se distinguer pour gagner les
bonnes grâces, empêche-le de s'exposer. Veille sur lui, c'est ton droit
et c'est ton devoir. 11 arrive des troupes et des masses de gardes natio-
naux de province, vous pouvez vous reposer, revenez le plus tôl pos-
sible.
Mon cher Octave.
Je connais mon mari, il est liduillaiil et iiudacicux comme à vinpl-
cinq ans. 11 ne songe pas que moi et Louise nous vivons dans des
I Àtexaiidr-
tr.ins»;" lnniiltl» •< «l il \,i ilc I .iv.iiil mit les canons! OcUvi-, v«iu* pIps
son K«'n(lri' iii:iinli>naiit, \oiis ave/. !«• ilroil «le lui faire den obftonaliun».
•Il- iiiiKlt-riT son anliMir, <l<' If n-ti-nir tn^nic... CVsl sur vous «|ue je
<oin|ilf. Veillez >nr lui. je vous i-ti prie, r'esl voire devoir et revene/-
ri.ill^ li.ll^ lis ijeiu le |i|||> vil.' |(.,,si|,|i-.
Votre l)f||i--rnrre.
J. (^II.UHHY.
F'endant les deux jours île halaille qui suivirent, !<• en|iilain<- (lolu-
liry exfinla rif.'oureusement la i<>ii«if;ne donnée |i.ir sa femme, il »«illa
iiM-.- «i.in sur la santé de son cendre et réprima toute \eliéité d'impru-
iltni >•. (»ila\e, obéissant aux reeommandalions de sa belle-niére, fit «le
Miéiin- it ne ipiitla pas son ln-au-père d'une lij;ne pour l'eniiH^lier île
•M' lais-ir -nrprendre eneore par sa \iiil|e ardeur.
La lonipa^nie «".ololtry ne prit d • plus aueun.- Iwrrirade. elle m-
fonlenla de faire un jielil ser\iie d'ordre en seeunde lifine. Klle eut
• iiniri' lependaiit dis lionunes mis liors de eomliat, mais ces blessés
liireiil des im[irudenls cpii siii\irenl en volontaires des colonnes lancée»
dan- le- iii.nivais quartiers. Le réfraifaire lialiilné de l'Iiôlel des Haricots
fnl Mil (le reiiv-là . il n'avait pas de heau-père ni de gendre pour le
retenir.
lu mois .iprès la iiiai>ioii Ccilnlir) portail sur >on enseigne :
Citl.np.in . Ck^i.iik kt C"
DENTELLES ET n\llR>.K-<
^r^rf 'v:-^^'^!^:^^^ .
ri:
IV
Ayant donné sa démission de capitaine de la garde nationale quelque
quinze années après 48, M. Alexandre Colobry croyait à bon droit sa
carrière militaire bien finie. Depuis longtemps retiré des affaires, il vivait
tranquillement de ses renies dans un appartement de la rue ***avecsa
femme, sa fille, veuve d"Octave, passé malheureusement de vie à trépas
en 186o, et son petit-fils Gustave, né au commencement de l8o2. gentil
garçon, beau parleur, et déjà étudiant en droit.
Mais 70 arrivant avec sa terrible série d'épreuves et de malheurs,
M. Cululiix -(• Irnuva par les circonstances, malgré ses droits incontes-
tables au repos, malgré ses soixante-huit
ans. amené à reprendre le harnais, suivant
son expression de vieux capitaine. Trente-
cinq ans de service dans la garde nationale,
trente-cinq ans de gardes consciencieuse-
ment montées aux Tuileries du temps de
Louis-Philippe, à l'hôtel de ville ou à lElal-
major, sous la République et l'Empire, avec
les campagnes de 18:i0 et 1848 pour ou
i,tuar.KiK.iion,-ii(.oi..i.iy en 70. ^-Q^ire Ic gouvernement, c'était bien suffi-
sant, mais il était écrit qu'à ces beaux états de service M. Alexandre
Colobry devait encore ajouter quelque chose.
Quand on organisa les nouveaux bataillons de la garde nationale.
M. Colobry ne fut pas le dernier à olfrir ses services d'ancien officier, il
sùUil daillfurs acquis uiu- ••.•rlainc ri'|tiilali<»n cLiris ^m noiivi-au quartier
en rausanl slralé^ic cl plans d»- i-aiii|ia^n*; di-puis le coiiiiiK-ncenii-iil de
la fîuerre. I.cs nuineaiu purdos nationaux, fi |mmi pn^s lou* en l»i/els
dans li!S premiers jour-*, écoutiiienl avec considération ses avis el, pleins
de lionne Milonté, manœuvraient sous ses ordres, occu|Kinl des postes.
patrouillant riùvreusenuMit et apprenant nii^me les prenii<>rs mouvements
de reserinic à la liaîonnelte. l'our commencer timlalla bien, le capitaine
(^oluliry n'eut qm- de la satisraclioii avec ses hommes, ils étaient sérieux,
presque graves, ils furent infatigaliles tant que l'école de ficlotun eut
pour eux les attraits de la nouveauté, mais quinze journées ne s'étaienl
pas écoulées, que lu situation changea. M. Alexandre Colobrj", nommé
capitiiine d'acclamation et considéré d'abord connue un vieux lapin,
devint jKiur ses hommes un raseur, un ratapoil et toute sa popularité
passa subitement à un sergent, qui travaillait la compagnie en sourdine
depuis les premiers jours.
I.e sergent était manhainl île vins, il est vrai, et b-s exercices avaient
lieu di-vaiit sa boutique, de sorte que les ganles nationaux, tout en
manœuvrant, en apprenant à marcher, à doubler les files, ne pouvaient
s'enqiécher de regarder du coté du comptoir de mu-. Ils devenaient
inattentifs, plaisantaii'nt, s'otrraienl des tournées et ipiund l'allraction
des litres rangés en bataille sur le conqitoir était trop forte, ils
cpiittaienl les nings peu A peu, l'un après l'autre, avec une cer-
taine vergogne d'abonl, |iuis ouvertement. I.e capitaine (luiobry criait
i\ l'indiscipline. On riait. (Jue diable, on n'était |mis des préturion» de
rr.nqiire !
Knliu la coiupagnie, habillée, équipée, marchant sunis<uunieul en ligne.
!«'cn l'ut prendre sa première garde aux renijarts, A la |iorte de Monlrunge.
pour assurer l'ordre dans la lamenlable cohue de pays.-ins de la Uuilieiie
qui rentraient dans l'aris a\ec leurs meubles enqiilés dans tous les véhi-
culiîs possibles.
I.e capitaine (lolobry avait mis son vieil uniforme; sa luiilipie el ses
épaulettes de l'ancienne garde nationale détonnaient au luitieu di>«
vareuses de la nouvelle, l'opposition profita tie celte faute et la coni|Ml-
guie i\ peine arrivée A son poste décida sur la pnqMisiliun des nieneiin
que di> bons répuitlicaius ne |H)uvaienl cou'^erxer un capitaine A tendances
nailionnaires. Séance tenante les gardes procédén-nt A de nouvelles
eliTlion- et M. .\lexaudre f.ololirj apprit a\ec slu|M>facliun au milieu
280
(U's qiiolibels i-l des gouailleries. que son sorgciU [lassail r a|iilainc i-l
(|n(' lui-iiu^iue nï'lail plus que siin])le garde.
CerlainemeiU il y avait là un motif plus que suffisant pour rentrer sous
sa tente, mais M. Colobry jugea qu'il devait à ses anciens subordonnés
l'exeiniile de la discipline et il monta stoïquement sa première garde sur
le rempart pendant que le sergent allait se faire mettre des galons d'or
à son képi.
En rentrant au logis bien décidé à ne plus retourner à la compagnie,
1*
K-^.^^
En patroiiillo.
comme il se préparait à dire à sa femme v[ à sa fille la conduite indigne
de ses ex-subordonnés, ces dames ne lui laissèrent pas le temps de
parler, son petit-fils Gustave était là et Gustave parlait de s'engager dans
la mobile. Ah, comme on reconnaissait bien dans cet écervelé de dix-
huit ans le sang bouillonnant de son grand-père, le tempérament risque-
tout de ce chercheur de coups ! Puisque c'était la faute du grand-père,
c'était au grand-père à lutter contre ces velléités guerrières, il allait
prendre Gustave dans sa compagnie p(jur le tiarder sous son aile l'I
refréner son ardeur à l'occasion...
— Mais je n'ai plus de compagnie !
Il allait dire que ses hommes lui avaiciil ciileNé son gradr. mais \H>nr
sauvegarder sa dignité devant sa l'amilic il arrangea un imii la chose.
Vietoirei el eonquoi.
— J'iii iliiiiiif ma iK'Miiis«iuri. ilit-il, |»;i* de (li^L■iIllinl■. iiiaiivai<( r-tiiril,
«li'lf!.l,il)lc Iriiiir ?iiiiis 11» airiH-», ail, ii- n'ol plus là raiicii-iinc ^'anle
national)- !
— Tu vas n-prfndri- ladrniissiun, dit M"* Odubry, qui ne connaissait
pas d'ohstarifs. In te niniitri-ras st-vîre avec les hununes et ça nian-liera.
voilà tout ! il Tant (pie tu gardes (justave, car enfin c'est toi qui as fait
II' mal i-n lui pa-i>ant les idées de plaies el bosses, c'est à toi de l'eni-
pt^cliiT lie faire des folies... Sa mère est dans les transes comme je l'élai»
anlr.-fois, iorsrpie tu marchais sur les barricades en entraînant ce |iauvrc
Octave.
— Viiuî* \\f iniinai>isc/. rien à ti.nl c<|a, dit .M. t:olobrv. ma d^•mis^ion
u w
M,:p^
m
Le» |>arlii
r-l duiiiiir. jr nr |iui- la npniidn'. irailleiir^ ils ont nommé un autre
capitaine. Je m- suis pins ipie simple ^-arde el je refus<'rai (ioW>navanl
tons les jalons, ti.n>* les irrades. c'e>l loul à fait fini, je ne veu» plus
r(Mnmander à ces hommes! Mais je vais faire inscrire (lUsIave A la
compagnie, nous monterons nos gardes au bastion ensemble et je veil-
lerai sur lui !
(instave discuta longuement, il voulait njoindre un i>ataillon do In
mobile où il avait des amis du quartier Uilin. il voulait goûter A la vie
de siège tpii commençait, camper dans les villages alKindonnés do la
banliein-. guerrover |Kiur de bon. enfin. Mais sur les instances «le sa
mère, il finit pnr accepter la cundiinai-on.
Les événement^ marchaient. Paris était fermé. O qu'il y avail do
troupes, soldats ou mobiles arrivés de leurs pruvim*es on |»auvrr«
Le Dix-neuvième Siècle.
blouses d'uniforme lenail les villai:i's en ;i\;iiil ile> inniiails. les nial.'-
lols occupaient les forts, navires de iiierrc à i'ancri' autour de la ville.
I.e canon des forts avait coniuiencé son formidable concert de tous les
jours et de toutes les nuits, il tonnait sur la campagne en apparence
déserte, sur les jolis villages, maintenant drvaslcs, l)arricadés et remplis
d'ennemis.
M. Colobry et son petit-fils Gustave, simples gardes, allaient réguliè-
rement tous les quatre ou cinq jours au rempart avec leur compagnie.
Le reste du temps était aussi bien employé; le domaine de la compagnie,
la rue depuis le marchand de vins du coin jusqu'Ã la boutique d'un dis-
tillateur devant laquelle s'assemblait une autre compagnie, était comme
une petite place de guerre ; la garnison, la 6° compagnie du ""' bataillon,
l'emplissait journelleiiunl du bruit de ses tambours ou des sonneries de
ses clairons.
Tous les matins coup de clairon pour l'appel en armes dans la rue et la
distribution de la solde ; quand il n'y avait pas de service commandé,
longues dissertations politiques ou stratégiques menant jusqu'à midi,
exercices de temps en temps suivant la fantaisie du capitaine, quand il
faisait beau, par exemple, et reprise jusqu'au soir de la discussion des
actes du gouvernement ou du général Trochu. A certains jours, gardes Ã
monter à la mairie, aux boucheries, au secteur, marches et contre-
marches, élections d'officiers, revues passées par le chef de bataillon.
C'était la vie de toutes les rues et de toutes les compagnies dans ces
premiers jours du siège. Partout c'était la même agitation, les mêmes
clairons, les mômes tambours, partout des compagnies montant ou
descendant de garde, des factionnaires, des postes, des rassemblements
et des discussions politico-militaires devant les cafés et les débits, dans
les réunions où les meneurs, les faiseurs de grandes phrases, les dan-
gereux débitants de balivernes, tous les terribles raseurs déchaînés par
les événements, s'en donnaient à cœur joie et commençaient leur œuvre
d'affolement de toute une population.
Au rempart. M. Colobry et Gustave, leur faction de jour faite, commen-
çaient à s'ennuyer; d'abord on avait eu la mise en état de défense, les
sacs à terre, les casemates, les traverses, les canons, tout un décor
étrange et nouveau qui évoquait des idées terribles d'écrasement sous
les bombes, de pluies d'obus et d'assauts furieux comme à Sébastopol ;
mais on se familiarise vih' avec tuuL; déjà blasés, voyant le siège tii\u-ner
Victoirei et eonqu-'
<Mi lilixus, ils ira>aiiMit plus iii.iiril'-n.itil imiir tlistraction que le» parties
(11- liiiiK-liiin des (-aniarnrii-s.
La unit, cnnire une lic-un- de farli-iti dans li- noir, sur !•• talus, du
haut duquel on distinguait au loin la silhoui-tle d'un Tort, illniiiini<'e d<'
(••inps à autre par un roup di- ranon dunt la détonation roulait lufiuhr*--
nii-nt, suivi»! à quelques secondes de distance comme un écho par l'explo-
siitn de l'olius, là -has, dans la mystérieuse campagne pleine di- Pnissiens.
!, hiver vint, jetant sur la ville assiégée son grand manteau blanc;
reiicrinle déroulait suus le ciel gris ses lignes brisées et les triangles de
tous ses bastions de neige, avec des renlli'menls, des ballonnements, des
bosses qui étaient des casemates, des abris, des traverses ou des bara-
(piemeiit>; les faclioiinaires eminilounés, encapuchonnés, le nei rouge
et les mains engiiiinlies marchaient lourdement dans la neige le Ions; îles
courtines, en sourilant des nuages de vapeur. I,es nuils longues et noires
étaient sinistres, avec les coups sourds du canon roulant de plus en plus,
et l'on s'attendait A recevoir bientôt les premiers obus des batteries prus-
siennes en construction sur les h.uiteurs .
Comme M. f.olobry ne cachait pas son m^ronlentenient de la tournure
(pie prenaient les événements et déblatérait hautement conln* le gouver-
neiu>-iit, il avait retrouvé qui-hpie popularité dans la couq)agnie; on savait
(pi'il s'était batluauv journées de juin, — il ne disait pas coutrequi — crt-
neineiit battu, cela suflisait. On l'écoutait lorsque devant le itui^le du bara-
«piement il développait d'inraillibles plans pour briser le cercle d'invc»-
tissement. «'.ustave. très lionne langue de futur avocat, se lançait aussi.
mais il était irrégulier, il manqua plusieurs fois la garde. dis|Mirai9Mnl
pour aller promener son unifurme embelli par truis mois de siî^ge dan»
Le Dix-neuvième Siècle.
les café? ilu (|ii;irliiT l,;ilin. il loti-duvail là ilrsaiiiis, tdiisiuilit.'irisr's conuiie
lui, des gardes nalionaux, dos nioblols en permission. Tout avait cliangé,
les garçons de eafé eux-mtMiics servaient en soldats citoyens, quelques étu-
diantes seules étaient restées, désorientées et délaissées; il fallait apporter
son pain pour dinar et se contenterd'une nourriture quelque peu coriace,
croquée à grand eflorl, à la lumière de chandelles plantées dans des
bouteilles. N'importe, on riait. Gustave y re-
(urna trop souvent, laissant son grand-père
monter tout seul sa garde. Un jour son capitaine
prévint, il allait faire quelques jours de pri-
son au secteur, Ã moins, puisqu'il avait une
belle écriture, qu'il ne consentît à se laisser
nommer caporal-fourrier. La prison ou l'avan-
cement, Gustave préféra monter en grade ;
nommé fourrier, il prit tous les matins le livre
des ordres chez le marchand de vins capi-
Giistave. taine, et s'en alla au secteur dans l'arrière-
boutique d'un autre marchand de vins, écrire l'ordre du jour sous la
dictée d'un sergent-major. Plus de gardes à monter; l'ordre copié, le
livre reporté chez le premier marchand de vins, il était libre.
A la fin de décembre, la 4° compagnie fut transformée en compagnie
de marche. C'est ici que M. Colobry se montra héroïque : sur les objur-
gations de sa femme et de sa fille, il ne suivit pas les sédentaires versés
dans les autres compagnies. Cela ne l'entraîna pas trop loin, car le
bataillon ne fut pas désigné pour la sortie de Buzenval et continua sim-
plement à monter ses gardes au bastion, au-dessus duquel passait main-
tenant avec régularité les obus prussiens. Son petit-fils ne faisant plus
de service, M. Colobry prétexta des rhumatismes pour laisser la compa-
gnie toute seule coucher aux remparts.
La fin était arrivée, M. Colobry dans ses discours se montra sévère ;
on n'avait pas voulu se servir de la garde nationale, on avait tout fait
pour endormir son héroïsme, on l'avait trompée, bernée, livrée! C'était
bien la peine que des vieux comme lui eussent repris le fusil pour être
contraints de le déposer aussi honteusomont. 11 ne servirait plus, il
abandonnait le bataillon !
Et ainsi, se promenant (>n aniiilour a\i'c Guslavi- dans l'après-midi du
18 mars, il oui i'im[iru(l('ii(0 do critiquer h^s dispusilions dos barricades
Victoirei et comi
rn ...n.liii.li..ii aux «L'iix l>"iil^ do «a rue. Il s'y roimaissail, «im-liUru.
„ii !<■sHvail lii.n, il .11 avait vu .Icimis juill-'l IB-'JO! Giinlave no jK-nlil
pas locaMon .!.• plar-r .|.icl.i...'s l)Hl.s liru.Ls il lui fallait bi.-n «Vter-
(HT. cssayiT r.lT.l (!.• sa paroi.- sur les tnas'îMî», lui, futur avocat, lioiiinie
polilirpn; do l'avi-nir.
_ In vir.ix lapin. 1.- im't- Cul-hry !... Tr*s crtn--. L- IH.-Iit. il a un
lii-aii hattaiil.
Tdl.- fm-Ml 1.- in.pn-i....- -l-^ , .m-inKl-ir- -l.- Inrri.-ad.v 0„
'f<
•Ç^^'j^'*
'-V '^
miInII I.-^ aM> .!-■M. «...l'd.ry. «m di^plnça qu.'lqu.-s Lis d.- |miv«^!». I^-*
fc.rl.s Imnirados dr juin iH — " l"'"* «'ilndoll.><* du pruplc : ■• rbni.i
«inslavc — .'lairnl ainsi. .Il.-s d.fondai.'nt les cnrrofunr» do lolli» façon.
fai-iins foninu' t-n juin IHV81
!,.. l.nd.Miiain. In viiloir.' de l'insurriTlion i^anl d.Vidi4ncnl incon-
i.sl.i'. Ii<s insur^t'-s frili'-ri^ d«'v«>nant lt« gouvornoniont, il > nMiil enron'
moins i\ s.« K.\n.'r pour dir.' son fait au poux.TUomonl UmM', M. (U)lo-
l.i\ pn>*s,» la journt^.< A contoinpler nvco «los rocanis dr |M\n« lo» hnrri-
, ail.s d.' sa ru.', - srs tMrriatdes, » allant di' lune A lautn». fniMnl
ni...lill.r niu' cnibrasun* ici. creuser un foss* lA. I.e marrluuid do \in*
Le Dix-neuvième Siècle.
cnpilaine ne posï^odail plus qu'iiiir liiililc liribe d'autorili', il n ;i\iiil pas
vu les harricades de 1830. ni cclks do 481 D'ailleurs il coinplail inain-
lenant des détracteurs dans la compagnie, ce capitaine, c était un faux
IVrre. un réactionnaire à son tour évidemment, n'avait-il pas refusé des
rndils à ses hommes, de nombreux crédits! On proposa donc à M. Co-
IiiImv de lui rendre son ancien grade, mais im éclair de prudence l'oni-
pécha d'accepter le chassé-croisé.
— Non, je suis vieux, mes force? nie trahiraient peut-être, jr resie
simple combattant...
Gustave enrageait de n'avoir pas cinq ou six ans de plus, l'ne révolution
aussi complète, un pareil bouleversement, quelle aubaine pour un aspirant
homme politique ! Mais hélas, il était venu au monde trop tard, tout lui
jiasserait devant le nez ! Etait-ce désolant que ses parents n'eussent pas
eu l'intelligence de le mettre au monde quelques années plus tôt! Pour
se consoler, il retourna plus souvent au quartier Latin, qui coniiiniiçait
à se repeupler. Là aussi tout était en effervescence, on se retrouvait, un
se contait ses aventures, ses dangers, ses espérances ; le quartier arrivait
aux honneurs avec la nouvelle révolution qui comptait parmi ses chefs
des notabilités bien connues sur le Coul' Mich' et même à Bullier.
Gustave, accablé sous le poids de cette gênante jeunesse qui lui fai-
sait si bêtement manquer le coche, fit une rencontre sur le trottoir du
boulevard Saint-Michel. C'était un nommé Nivettc, ancien ami, ou plu-
tôt une simple connaissance, un brave garçon extrêmement bohème,
qu'on appelait l'ingénieur Nivette parce qu'il était ancien élève de l'école
centrale ; Gustave l'avait connu autrefois traînant sa grande barbe noire
du matin à la nuit dans tous les cafés du quartier, et révolutionnant
Bullier par ses audaces chorégraphiques. Sous l'Empire, entre deu.v
séances de café, la célébrité de Bullier écrivait des articles scientifiques
pour les journaux révolutionnaires et vivotait assez maigrement. Comme
ils avaient pris en ce temps-là quelques bocks, ils se tutoyaient, ce dont
Gustave n'était pas peu fier. 11 l'avait perdu de vue pendant le siège
et le retrouvait revêtu d'un uniforme à larges revers rouges, en képi
galonné et en bottes fortes, mais la figure mélancolique, ce qui n'était
pas jadis dans ses habitudes.
— Qu'est-ce que tu fais '? dit l'ingénieur Nivette, comment, simple
caporal, quand tu devais être quelque chose comme secrétaire de membre
de la Commune au moins ?
Victoireu et coit'j'
— Kl loi !
— Oli moi, dil n<'>ni>;«'iiim<Ml l'irifir-nifur Nivi-lli?, lu vois, rajiiuine
(Itlal-inajor déUrhé au nuuilé ceniral, «urvice des niine!< el fouga«.4es,
iliar;;»'' pour le (|uarl d'heuri- d'étudier s<:Tieusemenl différenU {iroji-U
pour la ddTense... J'ai élu réquisilionné. forcé d'apporter le s«rcours de
nifs lumiùrfs, mais c'esl loul à fail provisoire, luon petit, je vais Uclit-r
les mines cl fougasses, ça m'cnibéU*, y: mr suis pas en train de faire de
la science... La prcs.s»;, vois-tu, il n'y a que ça, i;n tt.-mps de révolution
siiit4>ul, il n'y a que ça pour vous pousser un homme. J«; me sens lior-
rihlemenl ambitieux! Tu me vois dans un état transitoire el passager,
uriiriiT suiiérifur tout bonnement, mais je serai niicuv que ça avant sit
1,'iiiKvnii
sciiiainrs. car je va[s avoir U' It^vier <pii soulùvi' b' monde, car je fonde
un journal ! Vi-uv-tii en Aire .' Saisis le chignon de l'occasion qui passo !
I'kihius tttujoius im bock !
— Voili^, reprit ringénicur Nivetlf quand il eut installé parmi les
chaises du café ses bottes, ses é|icrons cl son saiire qui l'embarrassaient
délicicusemenl, mon journal s'appelle l'Escuntioiicfir. Iloin ! joli litr«'
|Mini' la silu.'ilion actuelle, titre de condial. V Ktranituurhe ! avcr des
liln-, de iiibrii|ues épatants : >■En mlrHr, • •• hi tnitiiU/r, » * Hn Itrtiil-
/riir\, .. • Coiijis df clairon, » etc. Vois-lu ça dici .' Qu'esl-ce que lu
\eii\ (pie je le réserve? .\vec VEncnnitourhe, je ne nie «lonne |»a> trois
iii'iis |iour (b'venir unMubre du gou\ernemenl. Toi aussi, liens, je le pr<>-
nuls nue sous-|»réfecluri" pour connuencer ! Mon premier numéro e«l
pnH, nous i';nuns fail .t den\ ou trois copains, mais ce qui me défris**.
Le Dix-neuvième Siècle.
c'csl que mon bailleur de foutls m'a glissé dans les doigts, une canaille
qui s'est vendu sans nul doute à la réaction, et il me manque trois
cents francs pour rimprimeur l'I le i»apier... oh I \'K^iiiriii<>iii},p arrêtée
jtour trois cents misérables francs! Mais j'y priisi', la laiiiilie est calée,
lu es d'une race de propriétaires, loi, puisque justement notre ami
Fauque, mon second à \ Esc ar moue lu', mon second aux mines el fou-
gasses, car je l'y ai fait iiilrci-. (iimiqu'il n'y connaisse rien, ni moi non
plus, du reste, noire ami Fauque a l'honneur d'èlre locataire de ton
grand-père, rue d'Assas, el je me rappelle qu'ils sonl en froid parce que
ton grand-père a encore le préjugé du terme... Eh bien ! quelle occasion
pour ton grand-père de laver la lâche imprimée sur son front par sa
silualion de vil proprio el de se créer des amis dans le camp de la Révo-
lution ! En subventionnant légèrement X Escarmouche, il sauve sa lêle
et du même coup il assure Ion avenir ! Allons lui proposer l'affaire, hein "?
— Non, non, dit Gustave, je lui en parlerai ce soir el je le reverrai.
L'ingénieur Nivelle ayant demandé deiLx autres bocks développa son
plan de journal el commanda tout de suite au moins dix articles à Gus-
tave. La misérable difficulté des trois cents francs pour le premier
numéro devait être surmontée, VEscunnouchc paraîtrait. La vente paie-
rail les numéros suivants. Gustave ferait la politique extérieure et sur-
veillerait les infâmes menées des puissances étrangères. De plus l'ingé-
nieur Nivelle lui trouverait une silualion plus relevée que celle de
caporal. 11 allait s'en occuper pendant que Gustave traiterait avec son
grand-père l'affaire des fonds. Rendez-vous fut pris pour le soir.
— Allons, chaud ! chaud ! dit l'ingénieur Nivelle en se levant, le temps
presse ! Je file, moi, je suis accablé, j'ai rendez-vous avec un colonel au
café de Madrid.
%::^^-:
Jiisli- ruiniiif Ir piiMiiitT tmiin'iD tic V K<ciiniioiir/ir |tar.ii«>ail, le»
iiirain-s se ifà laiciil |i.)iir la Coiiiimitio. I-os balaillons ^di^rés en marrlic
sur ViTsailU's avait-ril été ciillnilés au lieu de riiihnier le gouvernement
ii^gal t|ui s'ol)slinail, «lulilii-uv do In Iradilion, A no pas acoepli-r bi»nne-
nietil sa rinile ainsi (pie le Taisnienl de si liunne urdco ceux que Paris
rliani,'eail depuis le iitinuionienienl du
siei
— Tant iiiiniv ! ilil riiiirénieur Ni-
velle (pii dans sa riiamlire meublée, rue
de Seine, présidail la lalili- de la ré
dai-lion, taiil mieiiv. Paris allail surtir
imprudenuuent de son nMo et njéion-
nallre sa missiun en s'nmievanl Ver-
sailles. C.'éUiil une erreur, une forte
liDulelle ! Je lrou\p, nmi, que In st^pn-
ralitiu entre Paris et la pruvinee n'est
pas nsseï cumplMe, la province doit
élre l'élran^er pour nous! Paris, \i||e
libre, a tranelié tous les liens qui l'atlm-haient nu n'!i(o de U France,
il cel iuuuense Iroupeau ruiiiinier «pi'il lui fallait traîner et n'nior«|uer
j:
l>licaMkM» tlralvfHiar*
:290 Le Dix-neuoième Siècle.
dans la voie (lilTK-iiUiu'Usi' du ]n-ui,'iès ! Uik-IIi-? Itflk-s deslinées pour
l'aris, ville libre, autunonic! C"csl joli, l'aris, villi; libre, i;uuvcrnéc i)ar
un bourgnicslrc, avec colonies à Notent cl à Asnières...
— Kn allendant, on se bal à Neuilly.
— lîelrenipons nos couraj'es, ciloyeiis, qu'ils soient à la hauteur de
uiilre mission ! c'est la grande lulle, la lutte suprême qui commence!
dit ringùnieur Nivelle, mais ne gâchons pas de la copie, note ce que je
viens dédire, Gustave, cl lais un article pour le numéro prochain... chaud !
chaud ! il faut que V Escarmouche ait l'air d'cHre écrite avec une plume
trem])ée dans le cratère d'un volcan, du l'eu ! di- la flamme ! Paris a soif
de notre parole, six mille vendus pour milrr premier numéro ! Immense
succès! soignons notre second. Hraule-bas de combat sur le vaisseau de
Lulèce ! avant partout! l'eu par tribord et bâbord!...
— Mais, dit Gustave qui avait l'air ennuyé, c'est que mon bataillon
est désigné pour aller à lioulogne ou Issy, au\ avant-postes attaqués par
les Versaillais...
— Il ne faut pas y aller! dit énergiquement l'ingénieur Nivelle; d'abord,
ne sommes-nous pas sur la brèche, nous autres, au premier rang, armés
de nos plumes, nos redoutables plumes!... J'arrangerai ça, liens, veux-
lu être aide de camp d'un général? mon ami le colonel est passé géné-
ral... G'esl gentil ça, aide de camp, un bel uniforme dans le genre du
mien, ça le va-l-il ?
Gustave réfléiiiit nu nniuienl.
— Ma foi, dit-il. Jai des scrupules, les Versaillais après tout sont des
soldats français...
— Mais rien ne dit que mon ami le général voudra commettre des
imprudences et s'en aller là -bas où ça chauffe... Voyons, veux-tu être
aide de camp?
— Non, merci, j'aimerais mieux autre chose, une petite sinécure dans
l'enregistrement ou ailleurs. Qu'esl-ce qu'une bonne révolution? C'est
celle qui fournil à tous les citoyens l'emploi de leurs facultés, moi je
suis sinécurisle ])ar vocation, la révolution doit me fournir une siné-
cure...
— Kt loi, Taucpie, veu\-tu le sabre d'aide de camp?
— Mui, fit le nouvel interpellé, je tiens à ma tranquillité, j'ai ileinandé
à l'iui.ul Iligaud une carte de mouchard, je suis tranquille, si l'un m'eii-
miie puur me l'niurer de la garde nationale, je montre ma carte. Vuilà ,
Vicloirei et conqun n-ire Colohr
Il m- ililis [las (!.• mal lU- ces jolis cocos de la Commune, ou je vousfai*
fiiiirrcr (l<M!ati>i...
— Ils sonl Jolis, Ifsmi'Uibrcs de laroiiiinune, s'écria l'inp^-nieiir Nivelle,
tous à peu |iri''s lailU^ sur li* iiiAiin^ palron, des bon*li«mmcs harlni*
jii>i(|iraii\ \rii\, dis rrAm-s rlrojls d'ahuris révolutionnaires, villes ou
fAli^s, l't tous. saiiri|iii'l<|ii«-s iiiiMiiMirs, inà ciiaiil ot n'iiiArliant les phrases
qu'ils ont lues daus nos journaux...
— {'rends garde. Nivetle. je sors ma rarle !
— Voyons, laissons ces grands hommes!... Comme çn m'a l'air de
se gAler, j'en ai assez du ••omilé central, j'ai demandi^ A un ami de la
Couuuune — pas un des ahuris, non, lui pas bAte avec qui j'ai pris pas mal
d'alisintiies — ime situation dans un ministère, \ l'instruction puldi<|ue.
ou une place daus les tabacs, ipielque chose de cunrorlable. Si la C«»m-
lunne Iriouipbe, je garde ma place, si elle tondie, on respectera peul-
•''tri' les siliiations acquises...
— Voilà l'idéal, dit le sinécurisle. demande deu\ places el passe-m'en
lUle.
J'en ai demaiulé six... pour avoir le choix, j'en |Nisserai au\ amis.
Kn attendant, mon petit Custave, pour qu'on ne l'ennuie pas A la jianle
nationale, lu viendras avec moi, je te n^quisilionne au nom du romit<>
central !
I.e lendemain, un m.iriii de la C.omnnme, un imJM^rbe fnuiM<urien de
di\-sepl ails, arme d'un s.dire de ravalerie et tie deux rt»volvers |»as«és
•2[i-2 Le Dix-neuvième Siècle.
coiiitnrr, ipiiioUail chez Gustave, au frrand riiKii dt; sou cnncierf^e,
iiiiMiciisc lellrc carhelor do roui^o et iiorlanl le timiirc d» comité
l'.il d'ailillfrii'. LViiveloiipc iiniinsantc coiUciiail sinipleinciit ceci :
(^'DiiDiiiiii' dr Paris
(''>//iifr cfiilnil (l'iirtillrrir
Au 1101)1 du comité central le citoi/en Gistave est requis de venir
prendre un vermouth à quatre heures au café de Madrid.
Tour le Comité
NiVETTE.
D'autres estafettes, tantôt des marins, tantôt des cavaliers, apportèrent
des ordres du même genre les jours suivants ; Gustave eut soin d'en
semer les enveloppes dans le couloir de sa maison. Bien que Ton pour-
chassât les réfractaires, personne n'inquiéta Gustave. Allez donc tour-
menter un citoyen qui reçoit des lettres aussi importantes. Chaque jour
Gustave sortait d'un air affairé et s'en allait rejoindre l'ingénieur Nivelle
au comité central ou au café. \.' Escarmouche était morte malheureuse-
ment au bout de quatre numéros, mais Nivelle en projetait un autre,
un journal d'opposition, car en altendanl sa place dans un ministère
tranquille il se sentait devenir réaclionnaire. Nivelle ne pouvait non
plus décrocher une situation pour Gustave. Pour le tranquilliser du côté
de la lourmenlanle garde nationale, il lui fabriqua une réquisition poiur
le service des poudrières. Gustave parut môme dans le courant du mois
de mai revêtu d'un uniforme à revers rouges, chaussé de superbes boites,
et galonné comme Nivelle ; il était attache au bureau de son camarade.
L'ingénieur Nivelle devenait mélancolique ; depuis quinze jours il cher-
chait son titre de journal et ne le trouvait pas ; c'était la faute du grand
branle-bas de la bataille, ça devenait séricax, horriblement sérieux, on
se bombardait, on se fusillait! Commenl ça finirait-il décidémenl? Et il
faisait son absinthe d'un air soucieux, en regardant cavalcader les géné-
raux de la commune avec leurs étranges escortes el passer les bataillons,
— enfants perdus, lascars ou simples gardes nationaux — les renforts
pour Neuilly qui suivaient le boulevard à grand fracas de tambours et
de clairons, très crânes jusqu'à la place Vendôme, puis qui modéraient
leur allure en arrivant aux Champs-Elysées el finissaient souvent par
}ii>>lr* il ' M >• .1- Il n il r '' ( i,l„l,ru
rrliruiissiT ilM'iiiiii sons un (inli-xle <|in'lri,n(|n<-. I,.i ('.i>Minnin<- .oiil |i')ur
lint promis ilc Tairo insi-rir*- li-s noms «les Ik'tos tomb<'-s au i-liamp d'Iion-
ni-nr sur de» laides df marlin-s t'rip'-es dans les niairic!», mais c<^\{c
S('-dnisantc amorn; Icnlail [len de monde ; m^nio les ardi-nLs, rem qui
tonnaient dans les rjubs, les patrouilleurs ou piTquisilionneurs li-s plus
lonvaincus y regardaient A deux fois avant de •*!• risipier dans les para^'es
\\\\ hnrrirnilc».
malsains hantés par les ohus versaillais. La compagnie de Gustave ayant
eu linii)ru(Ienee de dépasser l'assy, derrière elle un avait levù le ponl-
lovis, et elle ne rentrait pas, forcée de se couvrir de «loire sous llergercl
liii-miUin\ dans les cond)ats dont rendaient compte si éloqueiumenl les
léléL'ranunes de :
(iiirirr II Eri'nilif,
conunençaut toujours par ces mots :
M IJrillanti- victoire. Attaque des C.liounns sur notre gnurhe — ou sur
notre droite — repoussée... les Versaillais ont pertlu I.MM». «u 1,800, ou
U, .'!(>() honunes, etc.. ..
I»e victoire eu victoire cependant la lin élail arrivée, l'arnuV é(«il
entrée dans l'aris et n-foulail de quartier en quortier les di^bris dos
bataillons di* manlie, de francs- tireurs ou de marins qui depui.s deut
mois défendaient Neuillv et le périmètre allaqut>. Os malheun^uv. dcve-
Le Dix-neuvième Si
mis (les soldais par une campagne de deux mois, formaient encore le
principal noyau des conihallanls sur les innombrables barricades dont
Taris s'était liérissé, lorsque le grand branle-bas de la nuit du 21 Mai,
le tocsin, la générale cl le canon avaient annoncé l'entrée des colonnes
versaillaises.
I,a bataille prenait de> ]irôj)nrliiiiis f'nrmidahlcs ; par-dessus la fusillade
allumée sur une ligne inmiense. le tonnerre des canons secouait les
maisons. Des flammes cl des tourbillons de fumées noires ou blanches
montaient dans le ciel rouge. Les Tuileries flambaient en un colossal
brasier, le Palais de Justice brûlait, l'Hôtel de Ville commençait à s'allu-
mer. Les chefs de la Commune réunis sur les hauteurs de Belleville. tout
prés des Prussiens, chez qui, la besogne faite, ils devaient trouver un
refuge, faisaient tirer par bordées les gros canons de marine échelonnés
des Buttes-Chaumont au Père-Lachaise. Des rafales d'obus tombaient sur
les points incendiés; Montmartre occupé par la troupe répondait.
Gustave, pùle et la léle basse, était rentré chez lui le lundi, ramenant
l'ingénieur Nivelle aussi décontenancé que lui, et tous deux dépouillant
les iniiformes galonnés avaient repris des Vêtements civils. Dans la rue
en émoi, la garde nationale occupait les barricades reconstruites exacte-
ment comme elles étaient le 18 Mars, lorsqu'on les avait élevées sur les
indications de M. Colobry, et en allendant l'attaque, buvait, se chamaillait,
pérorait, perquisitionnait et recherchait les réfractaires. Les hommes
faisaient ouvrir toutes les persicnnes et enlever les rideaux des fenêtres,
patrouillaient ou s'étendaient sur le trottoir, écoutant d'un air effaré le
bruit des obus qui passaient heureusement par-dessus les toits. Plusieurs
fois déjà des officiers haletants étaient venus chercher la compagnie pour
la conduire comme renfort sur des points où les fédérés faiblissaient. —
« Ordre du général ! — Ordre du colonel ! » Mais chaque fois, ces officiers
avaient eu beau conférer avec le capitaine, prier ou menacer, la com-
pagnie n'avait pas voulu bouger de la rue. Elle défendrait son quartier,
sa barricade, que chacun en fasse autant et que les généraux aillent au
diable ! Tout de même, pour faire semblant d'être occupés, les hommes
reprirent la chasse aux réfractaires ou se mirent à remuer des pavés et Ã
créneler des maisons. Quelques hommes trouvèrent le moyen de dispa-
raître, d'autres prirent prétexte de l'aggravation de la situation pour boire
davantage .
L'ingénieur Nivelle était furieux; justement il venait de se faire nommer
te$ d' Alexandre Cotobry.
inf^i'Miii'ur dans les laliai'. — la jilaci; traiiquilli; de se* révc* — cl iiiaiii-
iLMiaiil <|iiL' les redérés résislaidil à outrance cl brûlaient i'aris, il devenait
Ijien |)(*ii |irtilial)lir (|u'une fuis l'insurrectiun (l-tuniTée, lu guuvernenient
légal respecterait les situations acquises, oui, bien peu probable.
— Les brutes ! disait-il .i M. (^olobry, en recroquevillant son grand
corps dans les babils un peu étroits pnHés par Gustave, les brutes !
Toul<- cette bélltraille de l'Hôtel de Ville, un tas de grossiers Turbans
sans aucun sens politique! Ficher U: feu partout, en voilà des manières I
Ils appellent 1,-a une révolution, c'est une démolition plutà t, une marme-
lade apocalyptique, un escarbouilleuient colussalement idiot ! Ils nous
gûtenl nos révolutions, voilà , si \'liirtinnotn/ie vivait encore, je le leur
dirais... Mais j'y pense, pourvu qui; les Versaillais ne nous clierclient pas
chicane pour nos articles de VEsntnnuuche? Ah, si j'avais pu faire mon
secouil journal! j'a\ais enlin trouvé le titre : Eit arrièrr ! un litre
superbe, lela rachetait VKsairiiunichc, qui n'était plus qu'une simple
bélise de jciMie honuiie. En ///r/è/v.' joli litre! oui, mais les fédérés
ui 'auraient hisillé...
Ooniuie il evpectorait encore un lus ilr hnilfs '. vigoureux A l'adresse
des citoyens de la t^unuuune, descoiqis sourds d'abord elencore étouffés,
puis plus violents, retentirent dans le nuir mitoyen entre la maison
tlolobry et la voisine ; c'était la péripétie, tous prêtèrent l'oreille, évideni-
uieul ou travaillait à ouvrir à coups de pic et de pioche un passage dans
le nuir. Cela dura lun- bonne demi-heure, puis tout d'un coup une pierre
céda et une tète de gardi* national apparut ilans l'ouverture.
— As pas peur ! c'est les amis ! dit-il eu éclatant de rire H la vue des
visages pAlis de la familbr Colobry, c'est pour mieux recevoir les Ver-
saillais que nous abîmons un peu les baracpies...
I.es pierres coiitiuuaiiMit à toudier, enlin un passage sufllsanl fui ouvert
et ipialre gardes naliouauN plus ou moins animés par le travail, ou avinés.
|ieuétrérent dans rappartemeiit.
— Là ! dit en jetant miu pic sur le punpiel l'un d'eux, uu gros rou({0
enroué, d'un air plus jovial que méchant, en place, repos! Ça va bien,
quatre maistiiis de trouées do|iuis la barricade, nous verrttns tout û
l'heure à continuer pourconuuuniquer avec l'autre niederrièn". Je connais
la b.'tr.iipie. plus rien (pi'un mur à percer pour avoir une n'Iraito... Ikm,
aiiln* affaire maintenant! ca sent diantn>menl le rt^fracLain*. le pmprié-
t.iire. et le réactioimaire ici ! l'.h bien, citoyen Colubr). c'est doue comme
296
Le Dix-neuvième Siècle.
ça (iiùm abaiuloniic Irs amis? cl vous ôlt's tics officiers encori'. des
f?rossos lùgumcs, si c'csl gentil, je vous deniande? Voyons, vous, le papa
dos barricades? Nous laisser en plan, vous un ancien de 30 el de 48 !
C'est-il convenable !
— Qu'esl-ce que vous voulez? demanda M. Culohrv.
— Parbleu ! C'est bien simple, Ces barricades, c'est de la belle ouvrage,
vous nous avez aidés à les faire, faut maintenant donner un coup de
main aux amis pour ne pas les laisser prendre ! Voilà les Versaillais
dans le quartier, on dit qu'ils sont cernés, nous allons défendre noire rue
crânement!... Vous voyez le feu d'artifice, ça devient rigolo...
— Où sont les Versaillais, sergent? demanda Gustave, qui connaissait
l'homme depuis le siège.
— Ali, vous voulez en manger, vous, le polil. \uus i)rccii)ilc/. pas, ils
s'amèneront tout seuls avanl peu, ils sunl Ã
deux rues d'ici...
La mère de Gustave, (jui ne penlail pas
la tète, venait de sortir des verres el une
bouteille de cognac.
— Une politesse ne se refuse pas, dit le
sergent, avancez, les autres ! c'est que la
soif donne rudement depuis quatre jours...
Trinquons toujours en attendant que nous
descendions tous ensemble pour la grosse
besogne, car moi, voyez-vous, je ne con-
nais que ça, vous nous avez aidés à la
faire, noire petite barricade, el des con-
vous nous aidiez à la dé-
— lîrùlons loiit !
seils par ci el des conseils par là . faut
fendre !... à la vôtre, citoyenne !
M"" Colobry avait tiré son mari à part.
— Tu vois, c'est ta faute ! Qu'avais-tu besoin de te mêler encore de
garde nationale et de barricades, de recommencer tes anciennes impru-
dences de 48! Toujours ta rage de combats et de bagarres ! En Juin, tu
as entraîné Octave, lu as failli, avec tes folies de risque-tout, faire tuer
le père de Gustave, et maintenant, c'est Gustave lui-même, ton pelil-fils
unique, que lu vas faire fusiller !... Mon Dieu ! Mon Dieu I Non, ça ne se
peut pas, c'est à loi de le tirer do là , trouve un moyen !
Les gardes nationaux buvaient le cuL:nar que leur versait iibéralenienl
la miTi- <!<• (iuslavc Pi Nivi-ltt- l.-ur U'iiail tèln. ToU'* |ir«Haient l'orcillti
ri;|ii'iidaiil à la riisilladi* qui so rapprucliail.
'i'iiiil à i-diip M. r.iilolin frappa sur la Ulili*.
— Ki-.iuli'/, liil-il, vuiis sa\«'z, r.iliiyens, qu<; jf suis un anri.-n ! L>-
laoïiiPiU osl vt'tiu de Itiul vuus din', la barriiadi- que \0usvuule2 (]i-r<-ndrc
va sauliT, flic l'sl sairilii-c... T.'esl un pi^^'f, demandez au riloyon qui
esl \i\, le riloyii .Nivelle, du cuiuilé i-enlral...
— Hein.' IMall-il .' lit Nivelle inlerluqué, moi je ne sui» rien il je ne
sais lieu...
— Iinilile de hTfjivfrser, i.il«i\i-u .Nivelle, le lunmenl i-st venu, puisque
les Versaillais sonl îi deux pas...
— Dépèiliuus-uous . dit uu L-anli' qui n-ardail p.ir l.i f.in'lr.-.
voilà lis (•aiiiaiai|i-> qui nous appellent, c'est l'attaqui' >ans doule...
— La liarricadi' va suuler, s'êrriu M. Cololiry. elle a iMé mim-e |>ar
i'»>'onl qui liasse dessous, quanit les Versaillais l'esealaderonl. loul «lu-
tera ! Vous iinupreu)'/ que le eituyen Nivelti- ne pouvait |mis le dirv
d'avauee, eraiulc de trahison... Coure/, prévenir vos eaniarades...
— Sapristi! dit le serju-nl tii ri-tournant à son verre [Kiur If vider,
vous i^les sûr de la eliose .'
— Oui.
— Kli liien, aile/ li-s |(rrv «-nir vous-nuMuf. alors, nous, nous filons en ar-
ri»"'re...liousi: les enfants, en rerfs! Vous,ranii«'n. allci fain- filer les autrt>9.
— |li''pé(-|ic-toi I dit M"' (lololiry en poussant son mari, vite, cf^l \»h»t
l'.ll-I.IVr.
298 Le Dix-neuvième Siècle.
— Mais... fil M. Colobry, liésilanl à sortir.
— .Mloiisl allons! dil le sergent, courez iluni;. tonnerre de sort! Faul-
il qu'on vous pousse ?
Quand il arriva dans la rue, M. Colobry décontenancé aperçut la bar-
ricade en grande agitation, des gardes nationaux embusqués derrière les
pavés, le fusil baissé, d'autres hésitant et regardant en arrière.
— Ohé! ohé! cria le sergent en détalant vers le bout de la rue.
attention, les autres !
— Qu'esl-ce qu'il y a ? demandèrent les gardes se retournant le doigt
sur la détente.
— 11 y a que la barricade est ininrc. dil M. Colobry haletant, on
vient de prévenir du comité central, iniiiée par l'égout, elle va sauter...
— Cré tonnerre! Qu'est-ce qu'il dil, le vieux blagueur.' demanda un
caporal aviné.
— Laisse donc parler, dirent les autres inquiets, le citoyen est un an-
cien, un bon!
— La barricade doit sauter, fit M. Colobry d'une voix saccadée, dès
que les Versaillais seront dessus, vous n'avez pas un instant à perdre...
filez vile !
— Ohé! ohé! cria de l'autre bout de la rue le sergent qui se déman-
chait le bras à faire des signaux d'appel.
— Vous voyez bien...
Sans en demander plus, les gardes dégringolèrent des pavés et se
mirent à fuir en deux files sur les trottoirs et M. Colobry se trouva seul.
Comme il levait la tête par-dessus les pavés, il vit de l'autre côté des
troupiers en pantalon rouge en file aussi sur les trottoirs accourant sur
la barricade.
Les Versaillais! Enfin! 11 était temps ! D'instinct M. Colobry tira
son mouchoir de sa poche et l'agita au-dessus des créneaux pendant
que de l'autre main il abattait le guidon rouge oublié par les insurgés.
Une minute après il était entouré de lignards surpris à la vue de cet
homme en veston, coiffé d'une pacifique calotte grecque.
— J'ai fait sauver les fédérés, dit M. Colobry en remettant le guidon
rouge à un officier, je leur ai dit que la barricade minée devait sauter Ã
votre arrivée et ils ont décampé...
Gustave était sauvé. Le vétéran de Juin, rinlréjùde M. Colobry. avait
couronné sa carrière en enlevant à lui tout seul et sans coup férir une
Victoire» et conf/w' ' . '
l)arrii-iiil<- tli-fi-miiif par iiin- i:iiinna>.'ni<' cnli/Tf. Kl (tcnilanl que la bataille
ronliniiuil, lu-mlatil que (ji-filaii'eil !<•> li^Miards ili- rariin^'*- rit- Vi'rsaille*,
les hrnvt's soldais sorlaiil à |H'iiii' «li- la grandi- guerre H des rarales de
plomit cniKMni pour venir alTroiiler les halles el les bonilws française»,
pi-udant que la 1res iiinlile, très (■neonil)ranle,et très nuisible institution
de la garde nalioiiah- ailx-vail de sV-teindrc et que Paris ronlinuait Ã
lirrtler, M. (lololtry rhaudi-Mn-iil félicité pour sa courageuse eon<luite par
les braves lrou|iiers. n-nlrail rlie/ lui avec l'allure niodctf qui convient
aux héros.
(lustave et lingénifur Nivilte passèrent encore de mauvais quarts
d'heure; par bonheur ils en furent quittes pour rinquiélude, l'affaire de
la barricade prise par M. Colohry ayant fait fermer les yeux sur leur»
erreurs de jeunesse. (Gustave d'ailleurs atout nichetè en devenant pen-
dant trois ans le secrétaire d'un député de la droite à IWssemblée na-
tionale, re qui a depuis, il faut le dire, considérablement nui à sa for-
tune politique.
Il n'est pas devenu (lé|)ulé de Paris, ni mente conseiller numici|«il. et
s'en console en vivant des rentes à lui laissées par son grand-|ièrc.
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â– r l.alin, aux grandes vieille!* maisons
semblables A de \ieu\
nids pleins de jeu-
nesse.
eommo la nie de
Seine, la rue Sainl-
André
-des-Arls el bien d'autres, lo vieux
café Ji
annisson esl une
vùrilable insUlulion
(|iii a vu, tout aillant que IVeole de droit
DU l'ffole de médecine, défiler dans ses murs
des générations d'étuilianls. suuveni plus
ê
Il ^!
V
302 Le Dix-neuvième Siècle.
empressés à s'asseoir sur ses banquettes, — les bancs de la faculté
de boire et de manger à discrétion, du moins dans les premiers jours
du mois — qu'à s'en aller hà iil.T aux leçons de droit ou [lerdro TapinHit
à celles de nu'docine.
Prenons le café Jeannisson au temps de la Restauration au moment où
par la coquetterie de M""" Jeannisson il vient d'être remis de fond en
comble à neuf; nous sommes en 1828, Paris est prospère et gai, il a un
ministère libéral, Martignac en attendant Polignac, il a une préoccupation,
à la fois poétique et guerrière, et assez lointaine pour ne pas être une
inquiétude : la Grèce révoltée ! On demande une expédition, on ne parle
que de Missolonghi et de Morée, de Canalis et d'Ibrahim, de paihas, de
clephtcs et de belles jeunes captives.
M""" Jeannisson vient de tout rajeunir chez elle, dans l'antique
gargotte d'écoliers nommée Ca/fi' de Picardie avant la Révolution et
baptisée ensuite le Veau qui boit à l'imitation du Veau qui telle et du
Veau qui maiiffc, les deux célèbres restaurants de la place du Chà telel.
Cette appellation démodée ne convenant pas du tout à la jeune M°" Jean-
nisson, elle vient de profiler de la remise à neuf pour décorer son
établissement du nom plus simple et plus comme il faut de « Café
Jeannisson ».
Les peintures sont fraîches, la décoration toute neuve ; à la place des
vieilles gravures à la manière noire représentant Echo, Zéphyre et autres
figures mythologiques qui ornaient la salle du Veau qui boit, M°" Jean-
nisson a suspendu quatre lithographies de la Nouvelle école dont
il suffit de rapporter les légendes pour faire concevoir l'échevellement
poétique :
Première lithographie, à droite: ciel , l'infâme!
Deuxième lithographie, à gauche au-dessus du comptoir et du peigne Ã
la girafe de M""' Jeannisson : Encore un moment de bonheur, c'est peut-
être le dernier !
Troisième et quatrième lithographies, au-dessus de la grande table
de la pension : La mort attend le parjure .'et Sanra-t-il, époux et père,
réparer les torts de ramant:'
M""" Jeannisson serait-elle romanesque? On prétend qu'elle a été
guidée dans ses choix par un client, rapin de l'atelier Gros.
Du mobilier du Veau qui boit il ne reste rien qu'un habitué de
trente ans, un vieux célibataire ancien employé qui |.end;uit trente
/. '• Café Jeannitton. •W'3
aiiiK^'cs, ur<sis sur un roiK) de i-uir fuiirui jwir les dilTi'reiils f^oiiverneinent!)
qui se suerédait-nt. |»in(;a iiiiperturhabU-iiient de la lyre el aligna sur le
papiiT des iunlrilmtinns des ('•l('>f;ies, des éf.'lo;.'UOs el des odes sur
mille sujets intérossauts et neufs rouuue la pluie et le beau temps. Il
rhenlie depuis les preitiieis balbutiements de sa muse, r'esl-Ã -dire
depuis sa sortii; de nourrice, un sujet de poème descriptif dans la
manière de Uelille et il ne l'a pas encore trouvé. Ses longues méditations
•\ la poursuite de ce poèmt.> ont été dans son bureau la cause de bien
des erreurs qui ont torturé les cerveaux de toute l'administration et mis
en mouvement toute la macliini» bureaucratique, jusqu'à la cour des
coiiiplrs inclusivement. La rruncc y a perdu l'argent de quelques
contribuables oubliés par le poète élégiaque, mais elle n'a pas eu un
poème descriptif de plus, ce (pii fait plus que compensation, .aujourd'hui
le poète est presque découragé, la nouvelle école le terrifie et il est sur
le point, di'puis six mois, de se décider A quitter le café Jeannisson.
horrible résolution, pour ne pas se rencontrer avec un autre poète,
jeune et chevelu celui-là , et prêt à se livrer avec les autres romantiques,
à tous les excès qui se peuvent conunettre à l'aide d'un dictionnaire de
rimes!
Toute la pension est à table et lait disparaître le dîner à belles denLs.
On cause, on rit, on s'interpelle, malgré la dureté des côtelettes. O vail-
lantes dents de la jeimesse, ne bronchant jamais devant aucune besogne !
— Je constate (pie notre ami Dulm-q. le philhellène distingué, n'est pas
encore parti pour la Grèce.
— Je dois trente francs à mon tailleur, je ne partirai que lorsque
j'aurai trouvé cette souune, qui veut me la prêter.' J'avais déjà r^uni
sept livres dix sous, mais ayant connnis linqirudence de laisser voir mes
capitaux, il m'a fallu lis employer en une partie de campaune à Meudon.
— Avec Malvina .'
— l'rends garde, Outocq, il dit Malvina loni court.
Je le lui ai permis... Du n'ste, les Grecs n'ont rien perdu à mon voyage
à MiMidon, j'ai composé sur Missoloiighi une oile emnanuuée...
— Uni a fortement eiid)élé Malvina.
— yu'en save/.-vous, jeune carabin .*
— Ji' l'ai appris par une amii- d'une amie de .Malvina. laquelle amie
en lià illail par contre-coup, tant l'efTel de vos vers est violent!
— lUi! mex>ieiirs, une idée sublilue qui me p.isse par la USIe, une
Dix-neuvième Siècle.
invenlion dcslinî'C à roiidic (rinimi-nsi'S serviros à l'iiunianilé souffranle,
j'invente le II ii/fnmè/ie, dcsliné ;\ mesurer l'ennui qui se dégage d'un
ouvrage qucleonque en vers !
— Bravo !
— Désormais, avant d'acheter un livre ou de s'engager imprudemment
dans la lecture d'un poème ou mùmc d'un sonnet, on éprouve ledit poème
ou le dit sonnet au b/'iUlomèlrc et l'on est fixé !
l'ius de malheurs dans les familles !
— l'Ius de léthargiques enterrés vivants !
— Mais comment trouver le zéro ?
— J'y arriverai ! Je braverai tous les périls !
pour conmicncer j'essayerai avec une douce
élégie de notre ami M. Francolin, élève de
Delille et de l'administration des contributions
directes...
— Essaye avec Delille lui-même, tu trouve-
ras le zéro !
— Oh ! messieurs ! respect au génie !
— Ne faisons pas de peine à M. Frandolin.
— Crisli, que cette côtelelle est dure! M. Francolin, vous me four-
nirez une élégie pour mon B'iillomc Ire. Vous n'aurez pas à vous plaindre
de ma magnificence, je vous récompenserai royalement... tenez, je vais
vous payer d'avance, je vous offre le sujet de poème épique après lequel
vous soupirez inutilement: La Côtelcltiade, poème en douze chants, c'est
à -dire la lutte d'un jeune homme plein d'appétit contre une coleletle
de M°"= Jeannisson , lutte pleine de péripéties dramatiques et d'acci-
dents...
M"" Jeannisson, intervenant dans la conversation : Est-il méchant !
— Madame Jeannisson pour le punir, servez-lui une seconde côtelette !
— Monsieur Francolin, vous savez que mon volume de vers va paraître,
mon éditeur se traîne jiresque à mes genoux pour obtenir les dernières
pièces...
— Je vous félicite, moi je n'ai publié que quelques élégies dans les
gazettes et, il y a dix-huit ans, une ode sur la naissance du roi de Rome!
— Conspirateur ! Monsieur Francolin, si on savait ça !
— J'en ai fait une plus longue sur la naissance du duc de Bordeaux !
— Silence! messieurs! J'ai trouvé un titre admirable puur mon volume
Le poète Francolin.
/. /• Ciifi- Jfimniiton. •''<•"»
iiti lilrr iili'-al pour cslmirbir l>-s li<)iir;.'i->ji . et putir riin- ^c |>Aiiii-r le«
ilaruL's cl li.'-i ili-rm.isfllrs r<iiiiaiili(|iif> :
1 •< mauuk.sm:, f.Ai.M; dk imiu.n un. â–
l*ar Kariljcrt Dirruu.
M. l'rancoliti , avalant iini' Imiicliri- di' tiavi'r> : Oli ! 1 ! >1..ii»ii-ur
l)iil<H(|, v.jus fl tous It's jriiiu's, vous <>tcs ilcs lluns. dfs Barbares, des
sauvages! Quellir génération, ^'rands dieux, quelle génération!
Dutuc<| se penchant niystérieusi-nienl A l'oreille île Francolin :
— Vous savez la nouvelle, on dit qu'après la lecture des dernières
œuvTCs de nos poètes roniantiipies. les neuf nuises se sont pendues avec
les cordes de leurs lyn-s :\ la plus v'rosse bran.lii- d'un laurier du Par-
nasse ! Çu sera decnain dans li;s journaux 1
— M*' Jeunnisson, avons-nous de la salade aujourd'hui'.'
— Dis donc, (Juichard, et la tiHe de mort que tu m'avais promise pour
orner ma cheminée? lu sais, je m- veux pas une lélc qtielconque, un
i-rà ne de portier, il me faut mieux que ça... ce que je révérais, ce serait
une léle de jeune fille avec tous ses cheveux...
M. Franeolin, se levant et roulant préripilammenl sa serviette :
— Non, j'aimi; mieux iii'<n aller... Vous me eoupez l'appétit!
II, séparez les deux peintres.
183;
La môme salle sans aucun changement. Le personnel seul s'est re-
nouvelé ; comme jadis, des étudiants, des rapins, des écrivains.
— Pà sques-Dieu, raesseigneurs ! J'ai rencontré ce jourd'hui dans Paris
le fantôme d'un homme bien connu de maistre Jeannisson ! Holà , Jean-
nisson, double empoisonneur, j'ai rencontré l'ombre de Dulocq !
Jeannisson, de la cuisine: — Ah!
— 11 n'y a guère ici que les anciens qui aient connu le poète Karibert
Dutocq .
— Ses vers ne manquaient pas d'ampleur, ça débutait bien toujours,
puis tout à coup le souffle manquait...
— Ne bêche pas ton confrère, il n'en fait plus! Vous ne devineriez
jamais quel est l'endroit hanté actuellement par le fantôme de Karibert
Dutocq, ex-poète romantique? Par ma bonne dague de Tolède, j'en fré-
mis encore ! Honte ! abomination !
— La Chambre des députés ?
— La Bourse! oui,chevaliers, je l'ai rencontré à la Bourse, sousla colon-
nade môme, un carnet à la main, un crayon derrière l'oreille et hurlant
avec les autres ! Pouah ! ! !
— Impossible ! tu as eu la berlue !
— Qu'alliez-vous faire vous-même là -dedan? .'
— Placer ses économies, parbleu, acheter du cinq puur cent avec ses
droits d'auteur !
/.«• Café Jeannition
— Horreur : (".'••si scandaleux!
— Nous siKiiiiloiK notre ••\-.uni Marulas au iui'|iri> île lou* U-» |»«)-tf!>
cl arlislfs Jfune Kranci" ! r'csl un Irallrc !
— Sili-ncc. mcssirfs, vi tlaivn<'/, ni'i-n('-n(ir<> ! J'allais à In B«nir«e chot-
cliiM- rinspiralion...
— Horn-ur! rinspiralioii pour \iw s|ici:ulaliou sur It-s fouils pulilirrt?
— Non ! rinspiralion pour une lialiadc ^ur l^s ihnes t/rs usuriert
rin>i/>ires mire les i/i'i//rs de Sulunns, une \pnf:fan<;« jicrwinni'll»'...
— Bravo! très liii'ti ! pas de pilii- surloul!...
— IlaconU'-nous ce qu'ils l'ont fail, ces usuriers vampires?
— J'il'prouvais un Apre besoin de deux cents malheureuses livre»...
— Tu dis toujours la m^ine chose !
— l'arhlt'u ! Je soiilTre toujours de la nii^nie démangeaison 1 Donc, il
me Tallait absolument mes deux cents francs, on au moins deux cent
cinquante...
— Tu voulais payer les dettes ?
— .\llons donc. Je ne les paieraiquedansmaxieillesse, lorsque je serai
parvenu A la plus exlrénie décr(''|iitude ! Je voulais en faire de nouvelles,
au contraire, car avec ileux cents francs comptant, im homme inlelli^'ent
peut faire six cents francs de dettes avec facilit»'... Donc, souffrant de la
terrible maladie appelée fuiilte d'iinjenl, je suis allé frapper au Monl-de-
l'iété avec trois maimsiTits, trois volumes inédits, vers et prose, et
l'infAnie usurier léi:al refusa de me préti-r un sol sur mes chefs-il'uîuvre !
Pour l'attendrir, je lui ai expliqué qu'il avait déjA en garde tous mes
vétemeiil-i d'hiver : » .\pporte/-nioi ceux d'été ! <> Horrible! Il ne me
resterait que le co-lume adami(jue réprouvé par les sbires gouvernemen-
taux cl d'ailliMirs dépourvu de poches... Kt c'est ainsi que je rôtlais du
coté de la Hoiirse pour saisir d'après nature cl les clouer dans mes vers
des traits de linanciers, banquiers et usuriers, lorsque j'aperçus Ihilorq.
|ioéli' en faillite, lionune d'idéal passé A rciiiniiil ' l'..ii.ili ! Ir,.!- fois
pouah ! ! !
— l'.st-ce qu'il n'a pas été saint-simoniiii '
— On m'a dit qu'il avait fait un an de noviciat au couvent de Ménilmon-
lant; six mois A cirer les chaussures de toute In conununaulé. six mois S
éplucher des légumes, et il en est sorti associé du banquier! Il flnira
mal, vous le verre/ millionnaire et député du centre!
- Moi au-xi. je suis saint-sinionieu au fond du cœur; j'ai pris la
Le Dix-neuvième Siècle.
rrî-inc tlf la tlnctriiic : l'ns </r i/iari/if/cs, rien que (1rs ilivorccs ! Ceci me
v;i, le rt'stc m'est iiidlirérenl I
— Les saints-simonien? onl (ri>p do j-'oùt, ils ne vuiulraient pas de
loi, lu es Irop laid!
— Noire ami n'est pas laid, vous n'avez nul sentiment esthétique, vous
autres, si vous le trouvez laid ! Non, consolez-vous, mon cher, vous n'ôtes
pas laid, vous êtes mieux que ça, mon ami,
vous ôles affreux !
— Une laideur romantique !
— Voux-tu te taire, toi, là -bas, triste In-
£:riste !
— Tais-toi, d'abord, truand à l'huile, bar-
bouilleur de la cour des miracles, insurge,
cosaque romantique !...
— Jeannisson, séparez les deux peintres,
ils vont se dévorer ; tout à l'heure, si on
uuiocqsainisimonien. j^^ ,^^5^^^ ^^^^^^ jjg g^ mangeront le nez
jusqu'aux talons en l'honneur d'Ingres et de Delacroix, et il n'en restera
rien !
— Kt comme c'est la Gn du mois, vous serez obligé de faire vendre
leurs œuvres pour vous payer de leur pension!... Mauvaise opération!
— Roblin, quand pars-tu, définitivement?
— La semaine prochaine.
— Et à quand le festin de l'élrier ?
— Quand j'aurai les fonds du paternel... Vous savez, j'ai un tas
d'affaires à terminer avant mon départ...
— Compris, affaires de cœur, bravo, chevalier!
— Allons donc, c'est tout arrangé, ses affaires de cœur, Roblin est un
malin, pour éviter les scènes et les larmes, il a présenté lui-même un
successeur.
— Très fort.. Et qui hérite de la petite ?
— Parbleu, c'est ce cachottier là -bas qui met le nez dans son assiette !
— Toujours malin, ce Roblin ! Et dire que dans six mois il sera magis-
trat, lui, l'ancien bousingot, lui, le conspirateur...
— Halte ! bousingot, oui, conspirateur, non !
— Tu étais toujours fourré avec les meneurs du quartier... Tu ne
diras pas le contraire ! Les jours de tapage et de manifestation, lu en
I.e Café JeannUêou 309
éUiis ! Tu le raiipelles la rameur; ballf ramassée h l'entenvroenl du
pén/Tal l,aiiian|iie, ci'll»; halle que lu as monlK'C dan« t •■' --' -:
pendaril trois mois '.'
— Kinlx^li-r l<'s hour^fois, c'élail di- noire ûg<\ alors, mai- • •> '■' r' ""
pas toujours dun-r, il faut se nm^er !
— Kl il va <li;\i;iiir uu <!(''vèr<' magislrnl, il aura mi plarc au lianr-
d "œuvre de sa paroissi-, il épousera une hérilière 1res collfl-monlé cl il
reniera ses belles années... nous ni- lui pardonnerons que si le feslin du
dépari esl eopieuv.
— El ricliemenl arrosé! Tu «-ntends, ll<il»lin. si tu ne fais bien li-s
choses, nous prenons tnus la diliirenee, nous débarquons dans la pelile
ville, nous la scandalisons par des lapaKes diurnes el nocturnes pour
être traînés devant toi et nous révélons tes furfaits du quartier en pleine
audience ! Urrr !
â– H- -
l.r ««nvr»«riir
y 'tr-
La nir-mc salle, les Jeannisson ont virilli. Aux palères. clos rasquottes,
des bérets rouges et quelques chapeaux. 11 y a encore un poète, mais il
appartient à 1 "école du bon sens.
— Mes enfants, vous savez que je déménage, j'ai une chambre superbe,
à moi cédée par un compatriote, vous savez, le grand Lebègue ! Reçu
docteur aux derniers examens ,
il s'en va exercer chez nous. . .
— Gare à tes concitoyens!
— Je lui ai recommandé
ma famille, il m'a juré de ne
pas la soigner, je ne lui per-
mets que les oncles à héri-
tage... Oui, il m'a fait cadeau
de sa chambre. Splendide,
messieurs, au cinquième, rue
de Seine, au carrefour, vue
sur les mansardes de deux
rues, je plane sur trois dou-
zaines de griseltes, une col-
lection de Mimis Pinson pour me rafraîchir l'œil quand je me sentirai
Iroj) abruti par nos bouquins de droit !
— J'irai te voir!
Ronsingots.
/.'■Café Jeannittou.
311
Ml/Ur,
— Nous irons Ions !
— UiUis donc, avez-vous vn Kn'd<'Tirk dan* I
— Et savez-voiis (•<• (|nt'
j'ai aperçu aujourd'luii . en
pii'nant possession de la siis-
dilfî rliamiiie? Kn fari'. clic/
une de CCS Mirnis Pinsun .'
Alil ail ! lulclroul)lcs,Cliarl<s,
lu pAIis? J'ai le sccrd de les
dcliiirdciiicnts! J'ai vu notr^
caiiiaradi- Charles, ici pi'
seul, qui di'-vidail un écln -
veau de lîl avec Minii... c'i-
lail cliariiiaiil, une idylle,
quoi! Je vais liini m'aniuser îx surveiller loutes les idylles d'en Tac
— Klle élail Monde, lidylle de C.liarl. - '
— Non, brune 1
si liien plus nions
Murs. Cliail.
rroye/ que Charles se coiilnile ih
' >"ii- M< |i.'ii«i./. : \ 1
Charles! dévider des
C-cheveauv de fil avec
une Miini brune, el rou-
lerauv monta gnesrusses
de la Crande-Chauniii^re
ave.- une Minii liloiide,
c'est de la dépravation
toute pure et de l'acca-
|>areinent !
— Voyons, qu'est-ce
'|ui vient ce soir A la
orlc-Snint-Martin .♦
— Meri-i. les fonds
sont Inis. jepuifi tout au
plus Uie|ui>er lesplarps
A siv s«ius au\ Kunnnih
ou un parterre de Iruis
sous au Potil-I^aj !
sa Miini blonde des mon-
;^I5 Le Dix-neuvième Siècle.
lai.'ncs russes el île la brune aux écheveaux? El l'autre jour qu'il pinçait
un cavalier seul idéal à la Closeric vis-à -vis d'une Mimi châtain clair!
— Et moi, je l'ai rencontré dînant avec une Mimi rousse dans l'arbre
de Robinson à Sceaux, il y a quinze jours !
— Epouvantable !
— Il aime à nuancer ses Toiles passions I Tiens, un vers... de l'école
du bon sens, je l'offre à notre ami Crouzet. le iirand poète du café
Jeannisson !
— Refusez-le, Crouzet, on peut dédaigner les vers des autres quand on
est l'auteur de ce beau distique :
Ce grand seigneur porlail, en arpentant ?a terre.
Redingote opulente à la propriétaire...
— Tu sais, Charles, il était joli ton pas de la Puce enrhitinêe à la
Closerie, ta tendre Mimi châtain clair, — adnaire ma discrétion, je ne dis
pas son petit nom, bien que je le connaisse — elle vous détaillait un
petit cancan gracieux à faire battre le cœur de l'autorité !
— Histoire de dérouiller nos élégants tibias ! ... k propos, messei-
gneurs, Chicard m'a envoyé une invitation pour son prochain bal aux
Vendanges-de-Bourgogne ...
— Chançard, ce que c'est que d'avoir des talents! Laquelle emmènes-tu?
— Et dire que ça sera notaire ! l'n émule de Chicard et de Balochard !
— Avez-vous vu M"' Dorval Aa.n?, Marip-Jeaiuie?
Toujours la im^mi- salle. yii('l<|iifs loili's, fif:iiri's. natures niurk'S ou
paysafjos, arrroclu-cs an mur. Sur un paniu-au. carii-alures piquérs avi-c
des <'|iinf.'li-s. l'oiir ciiculs. (|ui'l(|ut's pus iK' Icllres, des pfiiilrfs de la
nouvolji- l'i-oli; réalisli- cl i|uol(|ui>s éludianls à Icndanccs liltéraircs.
— J'ai fait un article là -dessus, l'.ourltet est un artiste génial, c'est le
urand peiiilre niuderiie, à lias les autres, les mièvres et les fadasses du
L'eiue, les |iom|)ii-rs de l'Inslitul! Le réalisme, vuilA la funnuli! du siècle!
— Hein ! les Cussi-itis ilr pirrrr, (|uel mon-eau !
— l'Ius de tartines soi-disjiut liistoriijues ou de vieux sujets mille fois
rclapés, on |iciiit ce i|n'iin voit, (le n'est pas plus malin que çn cl co
système renouvelle l'art et vous déuuilil joliment tous ces farceurs du
salon. Courbet le dit liien : .\ve/.-vous jamais vu des anges ovec dos ailes
dans le dos. ave/,-vous jamais vu le l'ère Klernel ou la sainte Vierge?
Non! Kli bien, plus d'auges ni de l'ère Ktemcl ! Peignez-moi donc pUiltM
ce joli eliillonuier ipii passe la hotte sur lo do» ! VoilA un crAne nior-
eeau d'une jolie rouleur I
— J'ai pris l'absinllie à la brasserie des Martyrs avec un «mi retour
lie Uelgique. lu sais, qui travaillait eu .'iu m Sii//iii</r tnnirrtrl'.'
— Où écrit-il maiulenaiii '
— Au Tinliiniiiirr .
- Alil l'ai unariiile an l-'n/nm; iUaul ipii- j'aille demain voir s'il p«»so...
Le Dix-ni'in
•le.
— Père Jcannispon ! 0I16, gargoltier inlellecluel ! Vous avez donc été
chef sur le radeau de la Méduse? C'est de la vraie nourriture, ça, celte
supposition de liiftcack, cette côtelette fallacieuse?
— Autant mastiquer de l'idéal, ça n'est pas plus nourrissant !
— Coubôs ne dit rien, toujours mélan-
colique, Coubôs ! Ce sont tes amours qui
II' navrent ainsi ? Ce gredin de cœur !
liince ton à nie avec quelques bonnes
stroplies, dis des injures à Cupido en
rimes flamboyantes, tu seras soulagé tout
de suite, mon vieux ! C'est le remède que
j'emploie en pareille occurrence, et ça me
réussit toujours! Les vers, c'est la limo-
nade Roger de l'Ã me!
— Iiiraniicl .le dirai à Sun éditeur de
iiieUri' ça l'ii épii;ra]ilic sur son prochain
\ulniuc de v.Ts !
— Je suis luélaui'oliqiK! parce que je
me sens pour l'instant en veine de pro-
digalités, oui, posiliveniemt, j'ai besoin de
]■lirl'or par les fenêtres et je n'ai pas le
-uu!
— Mon bon ami, on vient au monde sans
porte-monnaie dans sa poche ; la condition
naturelle de l'homme, c'est d'être sans le
sou, dis-loi bien qu'Ã partir d'un sou toute
richesse est un accident !
— Posséder des rentes est une déro-
gation aux lois de la nature qui comporte pour châtiment rimbécillilé,
les rhuçiatismes, le service dans la garde nationale, le mandat de con-
seiller municipal, etc., etc..
— Ça ne fait rien, je suis furieux, j'ai été roulé par un marchand, un
tableau qu'il a vendu 600 francs et qu'il ne m'a payé que 120... et en
fournitures de cadres encore ! Et j'ai promis d'éblouir par mes prodi-
galités de grand vizir certaine sultane f|ui va me faire un joli pieil de
nez.
— L'homme n'est plus le haip de i'iKMiiiin'. riuminie <'st le renard de
Je lui chanlcles beautés du \
/.<• ( .,fr J.-.,„n,
riioiimic, <:'i->l iilu> (larif-'iT-ux ! Il fallail pjiiKt 1<jh iiiarthand el ne pa»
tt! laisser rouli-r!
— Dis dont-, Kiiiili-, toi qui a» un»- toiirmif «-i urn- pdurL* de rirhard.
entre donc y\wi mon iiianhand cl fai^-liii Ir tnonsifiir qui désire un
Coubès pour sa galerie. " Il nie faut un Couhès, je meurs si je n'ai pas
de (-ouhôs ! » (/i l'engagera à venir me faire une eoniniande el A l'arro-
ser d'une pelile avance ! C'esl ça (|ui me rendrait service ! Voilà , c'esl
que J'ai ime |iarlie de cam|iagne promise à ma sulUim; elj'ai |M'ur d'en
Aire encore réduit à la lui faire faire dans les vieilles rues... Je lui clinnle
les beautés pittoresques du vieux Paris que l'un cuulinue A nous dé-
molir, mais ça ne prend pas !
— 'l'ii-ns, le long des quais, sur les berges de la Seine, c'est charmant,
iiiiii. l'y pas^se des journées i\ regarder fder dans l'i-au les cadavres do
chiens crevés, les vieux bouchuns et miroiter les maisons de la cité, la
vieill»! carcasse de la pompe Notre-Dame et flolter les lignes des cen-
taines de pécheurs attirés par l'espoir de conquérir de jolies fritures de
goujons nourris des cataplasmes de l'Ilotel-Dieu. Kl ensuite quand on c^t
fatigué de ces spectacles enivrants, on peut |»hilosopher avec quelque
iiohèmc de la Seine ou quelque vieux chilTotinier se chaulTant au soleil...
& l'^f^-a
Sur kl lieriiv*.
V
1865
La m(*nie «aile remise à neuf. Plus de tableaux, mai? beaucoup de
dorures.
— C'est décidé, Machin, tu sais bien, Machin, qui faisait depuis sept
ans au moins sa médecine...
— El de la gobichonnade...
— Oui, gobichonnade et médecine mêlées, des dettes et la malédiction
de sa famille ! flùlc il en a assez, il va se lancer dans la philosophie et
la politique.
— C'est depuis qu'il a parlé au congrès des étudiants à Liège, cette
belle résolulion ? Cet infâme gouvernement qui ne l'a pas coffré en ren-
trant, comme il l'espérait!
— Ne blague pas! Dans tous les cas il fonde un journal, l'tVe maté-
rialiste, organe de la ponxcc nourrllr, un jiuirnal de philosophie trans-
cendante, je ne te dis que ça, et qui va en casser, des vitres ! j'en suis,
et gare dessous, lu vas voir !
— Et Bobino, qu'en fais-lu ?
— Pour le quart d'heure nous raclions une sourdine à nos sentiments
bobinoïens, austères penseurs républicains dans le jour, bobino'iens et
bulliérisles le soir ! Je vais te révéler nos plans ! Nous aspirons à devenir
des hommes politiques, notre Ère matérialistr à grand orchestre se
répand du quartier Latin dans Paris, de Paris dans le monde, nous
lo Café Jeannt*>oi,. ;i|-
soiiiiiics athées, Irnnsfonnisle», — la st'-Icclion naliin-llc. l'hoiiime cs-l
iiii sin>,'f qui a eu ilo l'a\ani-i'iueiit — on nous discute, on nous allAque.
un nous lonibi- dessus, mais nous avons la noloriét*^ et nous nous lan-
çons dans la politii|ui^. IMace aux jrunes 1 Nous rcs|ie(-tons les vieilles
harlies. les honzes. les iionlifi-s. mais nous voulons leur donner f:vî\\\-
menl une lionne poussée pour mettre à leur place la génération nou-
velle ! Voilà ! En e<-tu ?
— J'aimais mieux le Cri-cri dm votre dernii-r journal, la Pinare iitcan-
dr-itrnte, rrancliemenl bulliérescpie. celui-là !
— Fini de rire ! C'est le chahut ]iolitique que nous commençons ! Le
quartier Latin, ce cerveau de la France, entn' en éhullition, la jeunesse
se lève et secoue le despotisme des idées... en attendant l'autre! Au
milieu de la corruption générale, l'ardente et pure jeunesse, etc., etc.,
tu entends les tartines, en avant la musique! In rigodon qui doit me
conduire h la Cliaudire! Tiens, fais-pous quelques articles à l'œil et nous
te promettons une préfecture quand nous serons d'un couvernement
provisoire ou définitif...
— .\li, voilà Massicot. Qu'est-ce que le paquet que lu tiens là . Massi-
cot? F.ncore une pièce analomiipie, je parie.' Cet animal s'entend avec le
|M're Jeannisson tpii lui fait une remise pour nous couper l'appétit ! C'est
encore un morceau de cadavre que tuas disséqué, carahin de malheur!
— C'est quol([ue cliose de 1res joli, du uanau, un superhe cas de...
— Veux-tu Itif'n te taire! Pas ile détails! Pus un mot, ou nous le
décunpMus aussi... Credin ! range ça tout di' suite dans un coin... et ne
le mels |ias à c.'.lé di- moi, je (tii di>pense, j'étudie le droit el pas la
charcuterie.
— Celail piMirlaiil liien inléres<aiil, cette maladie-là !....
— Tu sais. Illaueli.- .'
— Oui, eh liieu ?
— C'est fini tout à fait! Net! Figure-toi qu'hier je ujonlc fumer une ci-
garette chez Custave.il y avait là une fenuuc qui dés mon entrée, me tourne
le dos et s'enfonce dans im li\re... Tiens, une blonde, |o mois dernier
c'était une brune... je ne fais pas attention, chei Custave, toujours des
|»lmnages nouveaux, j'y suis habitué, jnmais la nu^me ! Mais celle-ci s'obs-
liue à ne pas soufller mot. elle tourne toujours son livre, je suis dis-
cret, mais ça me parait louche et en regardant d'un peu plus prùs je
recoiuiais Itlanche !
Le Dix-neuvième Siècle.
— Pauvre ami !
— J'ai accepté mon malhour avec philosophie! Le pkis drùic, c'est
qu'à la fin c'est Blanche qui s'est fâchée quand j'ai tourné derrière le
livre et qui m'a cherché querelle! Ce que Gustave s'est fait de bon sang !
— Qui est-ce qui vient à Bullier ce soir? I! ne l'.iut [)as manquer!
— 11 y aura quelque chose?
— Oii. un cancan monstre !
— Moi. je ne bouge pas, je me couche à huit heures, j'ai encore mal Ã
la tête de la thèse à Marcstang, voilà trois jours que ça ne va pas !
— Matin, il devait être joli, ce dîner de thèse ! Quel malheur que je
l'aie manqué !
— Ah, c'est vrai, vous étiez en Bourgogne, vous, chez la paternité ?
Vous ne savez pas? Il était gentil, oui, mais c'est la suite qui ne Tétait
guère 1 Après avoir arrosé le doctorat de notre ami très agréablement...
— Abominablement!
— Non, agréablement, c'est après que c'est devenu abominable!
Nous étions tous carabins avec quelques potards... Figurez- vous qu'un
ami de Marcstang nouvellement établi pharmacien, — où? je ne sais, je
serais incapable de le retrouver — ... nous emmène chez lui; nous avions
soif, nous cherchons des liquides, rien que des liqueurs, des éli.xirs,
des vins médicaux au fer, au quinquina, à la coca, est-ce que je sais!
Toute la nuit nous nous sommes livrés à une ripaille pharmaceutique, Ã
la fin, nous étions, je crois, tous bien incapables de distinguer l'huile de
foie de morue du quinquina... et voilà trois jours que je végète dans le
marasme, sans appétit et avec une tète, oh, mai? avec une tête!
— C'est bien fait.
V'ià c'que c'est.
Fallait pas qu'y aille !...
3i^-/
\)o/Ji
M
l,L' rcslaiiraiil Jcaimissiin est loin d'iUrc IxnuK'. il y .» loiit au plus
une (li)uzairii' di- diiicurii. l'as de ;;a/, des bougies planti>es dans des
Lonleillfs éclairent vauMicment la salle. Tous les dîneurs sonl en unirurmc.
<|iielques-uns en niuliilcs, d'autres en j^ardes nationauv.
— Quel l>ri.i;anil de hifteack ! je suis sûr qu'il est de fiacre ! Celui
d'oninihns esl dr|iciiMi\. Miai< le pèn- J<Mnnisson nnus d.mn»' toujours du
fiacre !
Ji- jiarie i|ue je l'ai cninui, ce clie\al-lA! Je lo sens!... C'est celui
(|iir imiis avons pris à la sorlii- de Hidlier au uiardi-grus dernier... Nous
étions sept empilés dans le fiacre, tu le rappelles, A In fin nous voulions
le porter, avec la voilure et le cocher... Avons-nous ri! Il y avait Bou-
lotte, la grosse hloiide, et Julia...
— yu'esl-ce (pi'elles peuvent l)ien élre devenues. celle»-liV.' Mangées
aussi, comme l<' cheval !
— lié ! je ne dédaignerais pas Itoulotle, A celle heure!
— Ji- l'ai renconlrée avec HiKanl, le journaliste!...
— Dis donc, loi, simple mol(li>l. tu pourrais bien dir«> lo rommandanl
lligard ! Il est fortement gradé, ce héros, il conuunnde im iKil.iillon de
guerriers très nambards, i\ Charoune... la guerre i\ oulr.-inoe, la sorlie
m Mi.ix-e. les autres eu asani !
— Mais non, il est n-voqné...
— Ali oui, pour sa dcrniùri' inaiiirr-l.ilion
— .r.-.i \,v\< un lincK a\rr lui il \ a ,|iuu/(
'luuH'ul iluur.',|in r>l N,-.,^iir m auilHila
lie rilntrl ,1,. Villo.
i'air-. avec le iidil Chose,
iiii'i'. lu -ais, ii'liii qui se
l'aisail si bien flanquer au posU' par les municipaux di; Huilier il y a
deux ans... il esl aujourd'hui de je ne sais quels comités, il ])arle dans
les clubs cl demande la ('.nninuiiio !
— l'auvre Boulollo !
— BouloUe, elle m'a pmuiis sa prolcctitm quand t-lie serait dn trou-
vernemeut.
— Allons bon, une denl qui remue, maintenant ! Ce cheval en avait-il
traîné pour être si musculeux que ça!... Enfin, je pourrai toujours dire
avec une légitime fierté à mes descendants : Tel qm- vous me voyez, mes
enfants, j'ai perdu une dent au sii'-ge de Paris !
^r
-^7'.'
^-^z
^-â– '<i...C
^.
VII
lîicn «lian.L't' If raiï' Jrannissoii. l.i- siiiT(<>(iir di- Ji-annisson on a fail
uni- l)rasscr'n' moyen Af;c ; I4II llnt.isrrie l'unurt/r, mauvaise imitation tlu
(.'/ifit noir. Il a di-s vilraiu miilli<<il«)ri-s sur losqm-ls «les lansquenets, «le
;;nis moines et des riliaudos du xv' sitVIe se livrent A des libations fop-
midahlcs. Il a des situes m faux vieux clu'^ne. un mobilier nmyi'n Afje,
des |>eintiui's à sujets un peu vifs. Knfin, les fiarçons ont été rcmplnr^s
par «les demoiselles i'i jupes cnurtes. di-s |ioupées poudrederi«ées A fri-
mousses hardies ou prélentiousemeiit ian^nureuses.
— An^élina. d.-ux hoek< l.l..ude !
Tiens, bonjour, mon pilil, ji* ne vous reronnaissais |mi8, voijd |i>s
deux boek<i, on tu- vous vuil |ilu>; depuis des temps, ulTrei-nioi donc une
eigarclte...
— J'étais en |irovinee, ma pilite !
— Dis dnne. f.liarips. In plaides déjA?
J'espère bien ne jamais plaider! je t.Me le terrain politique, jetais
parti piiur une ;;réve... de braves mineurs rt rhoulTer. i\ em|M*olier de
eaiier, liisloin- di- préparer une randidature futur*'!
— Moi, mon iber, j'ai paxse la Stini'. M.iintenant j'Iiabite la haut.
Montmartre.
il
3-22 Le Dix-neuvième Siècle.
— Le rentre inlcIlocUii'l ! Tu fais (li'cidéiiii-nl de la lillrraliiie ?
— Tout à la liUéralure ! J'écris çà et là ... (|u'esl-(e que tu lis donc
que lu m'ignores aussi lionteuseracnl?
— Qu'csl-ce que je lis? Rien que les journaux |Milili(|iip< ! Je suis
toujours à la Chambre, mon pauvre vieux...
— Pour quiéter tes cervicales circonvolutions, lais rouler dessus le
ruisselel de mes vers...
— Je t'en prie, ne parle pas volapuk 1
— Soit, c'est pour te dire que je suis décadent et même symboliste...
Veux-tu que je le lise quelques-uns de mes poèmes? Je n'ai pas ma lyre,
mais je peux les dire tout de même.
— Fumiste !
— Tu as tort! J'en ai dit quelques-uns dans une soirée l'autre jour
pour réagir après de la musique russe et des monologues de Coquelin...
mes vers ont fait beaucoup d'effet...
— Il y a eu bousculade dans l'escalier pour se sauver?
— Tu l'as dit! C'est un succès très flatteur pour moi. La musique que
Ton déchiffre à première vue, c'est de la musiquette; ainsi de la littéra-
ture, je l'ai proclamé dans la Revue pessimiste et décadente!... non.
laisse-moi te lire quelque chose :
Mire, perçant les iiubes estelées
Dans leur orbe parabolant
Virantes comètes échevelées
Carambolant et convolant
Emmi planètes lunelées !...
— Au revoir !
— Avez-vous vu Sarah dans le drame de Sardou?
— J'ai perdu trois louis hier soir, à un petit bac de famille assez gen-
til, il va falloir que je tape encore papa, ça sera dur, je tâcherai de me
rattraper aux courses dimanche prochain !
— Mon vieux, certainement je suis content d'avoir quitté la boite et
d'avoir passé mon bachot, mais d'un autre côté ça m'embête. Ainsi j'a-
vais une réponse : « — Qu'est-ce que vous faites, jeune homme? — Je
prépare mon bachot!... » Maintenant je ne peux plus invoquer le bachot
pour me donner du bon temps, ah, j'aurais dîi le rater encore cette
année! Haie le lien, mon ami, ralc-le avec soin!
/.'• ( ii/f Jrfiiinisnon 311
— Mcni. Kinori' ilcin moi» à Tt'*lfT fMjlathc d (•n<<ui(r li- volorilariiil.
Si jr ru- vt-nais tlo li'iiips iii icmps si-cIht un bock ! Angélina, ht- ma pt-lile,
— Viiilà , fais-moi ilmic im<' rif:ar<-tto.
— Kl qiirlli's nouvellps do la holti*, infurlmn- potai-lii; ?
— Tu II- rappi'ilt's, W pi'lil <;aslon.'... Il avait pn-sque fini son roman
naluralishî cl pcssimisli-, lorsqu'on l'a pincé... tu sjiis qu'il aura du
Lilfnt... vrai, il y avait di-s seôncsà enfonoiT Zola... t;l trè« empoignant,
je l'assun-, (puiiiin- rhose (l<' T'iuilif. d'iHudiù !... un l'a flanqué à la
porte ml!
— Miiiijnur.rDimni'iit vas-lu.'nui>l-rt' que lu fais depuis qu'on n<- l'a \u '
— J'ai perclii (ruis louis hier soir !
— Je lommeiKo ma médecine! Uudcmenl tannaiil. mais i| faut
ariiser !
— Moi, je vais faire mon droit, en doueeur, par exemple !... j'ai une
respeclablo ianli- qui me fora liien l'amitié d'avaler son râtelier d'ici
peu, niellons trois ans, je patienterai jus(pie-lA, je pourrai i-nsuilc en-
\n\ei- promener mes juriseonsulles...
— Moi. j'ai une idée de ^énie! Je fais ma médecine, soit! C'est dur.
mais la vie n'est pas dorée pour loul le monde. .Vussitot reçu, je m'élahlis
que|(pie part, dans im lion endroit, et je m'arrange pour épouser la
première cliente riche ipii réclamera mes soins! Tu vois, je n<> sui> pas
tro|i and)ilieux, je ne demande qu'une cliente, une seule, jeune, jolie,
riche, demi»ise||e ou divorcée! l>h! si je pouvais deviner pour quelle
maladie elle viendra me considier, celle cliente idéale dans l'œil de qui
J'ai pris la résolution de taper, mais je n'étudierais que celle nialadie-lA
el me moquerais bien ties autres !
l'rès bien, el si malgré tes bonnes résolulionii, elle no veut \u\s de
loi, ta dienli' idéale?
Le Dix-neuvième Siècle.
— iLl la suggestion? Je l'hypnotiserai, mon ami, je vais dans cotte
intention étudier spccialeniont l'hypnotisme chez Charcol, on (ail bien
prendre des médicaments par la suggestion, je ferai prendre le médecin!
Et je lui suggérerai, à cette chère cliente, ma fiancée future, l'idée de
m'adorer, de me choyer, de me mettre dans du coton, ça sera tout bon-
nement délicieux !
3i6 Le Dix- H en vil- me Sircle.
gros bourg de basse Normandie, le 1" mars 1848, en rntranl darx la
chambre de son fils Ihiherl. éliidianl en médecine.
Ce ne fut pas de rélonnomcnl, mais de la stupéfaction, de l'ahurisse-
ment et presque de l'effroi, une combinaison de sentiments variés d'une
telle intensité, qu'il en demnira rldué devant la porto sans pouvoir
avanier.
— Malheureux enfant ! balhutia-t-il. et moi qui venais ti' rherrlifr,
farrachrr à ce terrible Paris, au\ dangers de la Révolution !... ('.<' fusil,
malheureux garçon, ce fusil, que fais-tu de ce fusil ? il n'est pas chargé ?
— Il ne l'est plus, répondit Hubert en riant, il ne me reste pas môrae
une cartouche....
— Mais... mais... d'où vient ce fusil ? demanda M. Gandeiot. restant
planté sur la porte; enfin, qu'est-ce qu'un étudiant en médecine peut
faire d'un fusil de munition ?
— Ma foi, papa, je l'ai ramassé sur une petite barricade devant le poste
du Chiiteau-d'Eau, au Palais-Royal, dans im moment où ça chauffait un
peu...
— Imprudent! Aller dans ces endroits... en des moments pareils...
Que dira ta mère ! Et tu l'as rapporté, ce fusil ?
— Dame, s'il faut tout avouer, je m'en suis servi d'abord un pelilpeu...
il venait de tomber des mains d'un pauvre diable qu'une balle en plein
front avait renversé. J'ai ramassé le fusil, j'ai pris sa giberne, et ma foi,
j'étais lancé, j'ai fait comme les autres dans la bagarre...
M. Gandeiot se décida enfin à s'avancer, il prit une chaise, la cala sur
ses pieds pour s'assurer de sa solidité et se laissa tomber dessus plutôt
qu'il ne s'assit.
— Envoyez donc vos enfants à Paris, des jeunes gens tranquilles, de
famille respectable, pour qu'ils y deviennent des insurgés ! C'est la faute
à la mère ! Moi je peux m'en laver les mains, je voulais te mettre à Caen,
mais madame a voulu Paris! « Mon fils est éliidianl à Paris!» oh ! les
femmes! oui, je le lui dirai, étudiant en barricades, voilà ! Une honte !
— Pourquoi ça ? Vous retardez joliment en Normandie ! fil le jeune
Hubert, ici, au quartier, nous sommes tous pour la Révolution, pour la
liberté, qui reprend enfin son essor et va briser les fers des peuples, de
tous les peuples ! Tu ne suis donc pas la marche des événements, tu ne vois
donc pas toute l'Europe en rumeur, et prise à notre exemple de la
grande fièvre ! ...
yv/,- /,./,,. m:
Irir .illaiiiK- lie fn'-vn' tliaiidc !
— (l'est le ^'lancl iiiuuvt'iiifiil di- n-nuvaliun de 8'J, élciuffL- |»ar la Sainlc-
Allianoe, qui n-pn-nd, pour Irioiiiplier CflU> fois!
— I,es l)<^li>iL's qui reconinu'uriTil !
— Li'S f.'randes choses au ronlraire ! Tout ce (|ui l)ouilli)iniail dans les
ûmcs des peuples, dans les cervcauv des poêles et des |MMi8e«rs depuis un
donii-sit'cle, luules les aspirations de In ffénéralion précédente vers un idéal
de justice et di- liherlé. vers la Iralernilé di-s nations, le r.-n\ersenienl
Il 'N'ini'iira rlmit^ ilnvAnl la (lorlc.
des si.ilje- i)arrièrc>. — IVoulitTcs qui séparent les peuples ol prt^'jufjé»
(pii ilivisent les castes — la main oiïerte aux peuples de bonne volonlty,
la pointe des baïonnettes mise sous le ne/ des tyrans ! Le réveil des
nations écrasées, l'union des peuples libres ! Kl le prourùs so«-inl. In vù-
rilable éj^alilé, les Imniéres répandues, les luis refailes. une réparlilioii
plus équitabli! du travail de luus...
— Socialisle maintenant ! Ce n'est pas assez déire insurgé, le voilA
qui devient siicialiste, un enfanl tie lumne ramille, trois générations de
pliariiiacieiis... Mallieureuv garçon, et tes éludes ? el les inscription» A
l'Kcole de médecine ?
— Mes études? lit Hubert en riant, vraiment, papa. jusqu'U pK'senI U
médecine ne m'a jamais séduit el m.iinteiiant je me sens moins que
jamais en train.
— Il n'est que temps de le tirer de \t\ '. Dans quelles Ininses sommes-
nous, ta mère el moi, depuis huit piurs I Dés que nous avons su la bataille
3S!8
Le Dix-neuvième Siècle.
finie. ([iiaïKl les diliiîoncos onl repris loiir service', Je suis parli pour
venir le chercher ! Allons vite, fais la malle, j'ai relenu la place aux
messageries...
— Mais je ne pars pas !
— Commenl, lu ne pars pas ? Nous élions Irois pères dans la
diligence, qui venions chercher nos garçons, M. Dcgove, donl le fils fuil
son droit, et M. Morel, qui a un garçon commis...
— Degove et Morel partiront s'ils veulent, moi je reste... Quitter Paris
maintenant, alors que loul est en effervescence, que les événements sont
déchainés... ah, mais non ! Je te demamlc Lien iiartliMi. mais c'est impos-
M. Siilfiice CaïKk'Iol.
sible 1... au\ vacances prochaines tu verras comme je serai sage là -bas...
si nous ne sommes pas aux frontières, alors !
— Tiens, veux-tu que je te dise, tu es une tête fôlée !
El la pauvre poule effrayée de l'imprudence de son iils le canard, le
pharmacien épouvanté d'avoir couvé un insurgé, dut après s'être bien
convaincu de l'inutilité de ses efforts pour enlever son fils, reprendre le
chemin de sa petite ville, avec le chagrin de voir à la diligence les fils
Degove et Morel revenant au bercail sous l'aile de leurs pères. Pendant
tout le trajet il demeura songeur, absorbé péniblement et comme
perdu dans des recherches difficiles, jusqu'au moment où loul à coup il
se frappa le front. Il y était ! il avait trouvé ! C'était la faute de sa femme.
Jadis un oncle de M°" Gandelot, poussé par l'esprit d'aventures, s'était
enrôlé au moment de l'expédition d'Egj-pte ; il n'était jamais revenu, on
ne l'av.iit jamiiis revu, sa femme ne l'avait pas connu, n'élaiil pas même
Télé (Hit
3?J
('ii(c)ic iii'f, (riiii|i'>ili\ tuul Ir mal vi'iiail il<- rpl omle, cl c'élail ainki
<|iit' l'espril d'iivi-nliiri's iin>tiri('useiiionl transmis dants le garifç, •MiiiUint
|iar-(lt'ssiis loiile iiiic (.'•'•m'-ralinti, vctiail tniirinonler le fil» de Irois ^i^n^-
raliiins df trarii|iiill<>'< (iliariiiai-iriis.
lliiIxTl (iaiidrJDt |iiiiir rii-n an nionrli» n'uiirail r.mM-nli à ({uitter i'ari<i.
1,0 sdir nit^Miodn junr où son pire avait tenté de l'arrailitT an l'aris révo-
hitionnairi', il devait prendre part, ù côté de Itarhès, de Martin Iternanl
et do (|iii-i(|nos antres répnhiicains aussi ramonx, l'i nn ^'rand diner donné
pour l'élélirer l'étunnanto snrprise, le triuniplie inattendu de la cause.
l/aiiip!iylrii>n était le parenl il'ii: ' kIi-- d'Iiuhorl. nndi^'neel
mm '^^
Dinvr |ioli(ii|ur.
exroilenl liuMuno (|ni s'était pris d'amitié pour le jeune étudiant. Fils de
IK.KI. de celle roiif;uensc Kénéralion lancée lï la hussarde A travers la
pDJitiipie. l'art ou la littérature, sabrant toutes les vieilles idées du vieux
monde, Marc Ciuilpin, un rouiantlipie connue les autres, mais un roninn-
tiipie de la politiipie, avait été mêlé A toutes les conspirations. Imtaillcs
on ha^arres du régne de Louis-Philippe. La période militante de sa tic
semblait passée, cependant; établi, devenu commerçant notable, il éllll
resté aussi ardent ipi'au jour où, dans le cloître Saint-Merry. il faisait te
coup de feu avec un groupe d'étudiants, ou (pi'en .1*J, lors«]ue après la
condamnation A mort de BJirbés il coopérait, pour empêcher l'exécution,
A l'enlévemenl du bourreau de l'aris, la nuit même où le roi signait la
grAce do l'insiirué.
Les convives du dlm'r triomphal étaient tous d'anciens comballants
Le Dix-neuvième Siècle.
par la plume ou le fusil, tous d'anciens conspirateurs, quelques-uns
nit^me des vùlêrans du carbonarisme de la Restauration. C'était la vieille
génération devant la jeune, représentée seulement par Hubert qui regar-
dait de tous ses yeux ces bommes dont il connaissait,
par la légende formée autour de leurs noms, les hauts
laits et les épreuves. Tous étaient des vaillants et comme
ils n'avaient été qu'à la peine et jamais à la victoire,
comme ils n'avaient jamais tenu un instant le pouvoir,
cette chose terrible, et facilement salissante, ils étaient
restés les purs, les intègres, les héros poétisés par le
malheur.
Tous avaient pour la cause versé leur sang et donné une part de leur
vie, leur jeunesse à tous passée dans l'exil ou les prisons. Quelques-uns
avaient été condamnés à mort. Combien d'jinnées de prisons comptaient-
ils tous ensemble? Il y avait un Polonais échappé aux mines de Sibérie,
où il était resté de 1831 à 1840, et un Italien, un ancien carbonaro de
Milan, qui avait résisté à quinze années de Spielberg.
Barbes et quelques autres sortaient à peine du romantique Mont-Saint-
Michel, une prison bien mal choisie, car le vieux Mont-Saint-Michel sem-
blait une prison de mélodrame, une sorte de Bastille, plus terrible que
l'autre, avec la mer pour horizon et les sables mouvants pour fossés et
l'abbaye-forteresse donnait de sa poésie aux prisonniers politiques que
l'on conflait à ses hautes murailles battues depuis des siècles par les flots
et les brises. Barbes était devenu sujet de romances, Hubert avait entendu
sa mère, femme de bourgeois, chanter doucement la Sœur du prison-
nier :
bon geôlier, laissez-moi voir mon frère,
C'est du pain blanc que je veux lui donner !...
Et il avait plus d'une fois franchi avec son père en des jours de fête
les quelques lieues qui séparent le mont de sa ville natale, pour contem-
pler les sombres et mystérieuses constructions que l'on disait pleines de
cachots et il avait frémi à tout ce que l'on racontait des vaines tenta-
tives d'évasion des prisonniers politiques, de Barbes, entre autres, descen-
dant avec une simple corde dans l'abime et se cassant la jambe sur les
rochers.
Tous ces échappés de Sibérii-. du Spi.'Ib.-rg mi du Mont-Suliit-Micliel
Tête filée 331
v.-ivoiin-iii-nl la j>>ic du lri<>in|ilir. |>i>iir la |ilii|tart, i!'iHail la Iii)crt6 riiaté-
rirlli- rclroiivcn siihili-ini-nl; |M.iir li's clnirih'ers, cVlail rt-spéraniM'. La
KisuiiitiiiM sfciiiiail cni-urt' iiiir* Fuis |r vi<>ii\ iiioiido, l'Ilalic rroiiii-oante
sfr i»r»''|taiait; aliail-cllr l'iilin briser !•-' joii^ di's Tcticsrhi .' la l'olomie érra-
sro ri iiiorrcléi' ailait-rlle se redresser sur sa r,ouclie san^'ianle ?
Mais déjà lepi-iidaul des di-lianees et des colores se dc\iiiaieii( à la
faeoii i|iifliiin' peu ainf-re dont dm parlail du K0uv<Tueinenl |ir<j\is«ire ;
•m disculail h-s a<les t-l les iioninies, on n-iriininait, on touehail in^^nie
à Lamartine, à l'idole Lamartine, on traitait d<' réactionnaire l'auteur dos
— C'est la fnuto 'li' mnil.irni' O.inilelot.
liiroii-liifi, dont llul)erl tout endauuné smtail encore les grandes phrases
liiiiiiT dans sa léte 1 C'était donr ainsi (|ue déintlait cette llépuliliqne
rpi'il croyait (^tre le commencement dune i^re de ronconlc ! Kl le jeune
iiommc, tout ncuT en politique, fut trôs surpris d'apprendre de ces vieux
lullfurs (pu* la vraie liataille allait conunencer.
Aurait-il jamais fait un parfait liourgeois, le ranani couvé par M. (".an-
d<doi, poule pai>ihlc l'I même mouillée, s'il ne s'était trouvé sur le brû-
lant paxé de l'aris à une époipic où ccu\-ri s'arrangeaient d'eux-niAuies
en liarricadfs i-t où s'échappait îles cerxeanx en éruption comme une
la\e d'idées généreuses, d'ulupies plus ou moins folles et plus ou moins
dangereuses, loules bouillonnantes, embrouillées, et mêlées fon-émenl A
bien des scories. La lave coulait et déji\ les incendies s'allumaient par toute
rKurope. déjà le volcan projetait des blocs qui devaient fon-émenl retom-
ber ei' écraser tpielque chose. L'incendie et l'écra.semenl ne feraient-ils
que ueltoyer et ns.saiair la vieille Kurope, ce la» d'édifices euchevAlrè»,
332
Le Dix-neuvième Siècle.
élayés tant bien que mal depuis le gruntl (ri'iuijleiiienl? Que resicrail-il
après la crise? Secret de l'avenir.
Rempli déjà de confuses mais violentes aspirations vers ce qu'il croyait
ôtre la justice, naïvement et résolument idéaliste, Hubert, sous la
secousse de Février, fut précipité tout à fait hors de la vie régulière et
bourgeoise pour laquelle il avait été élevé. Aiguillé par le hasard dans
une direction et vers un milieu qui convenaient sans doute à sa vraie
nature, la couche d'idées reçues craqua bientôt et il devint de plus en
plus, sous le souffle des événements, l'aventureux canard quilaisail trem-
bler le pacifique pharmacien Gandelot.
1,'ccliappé (lu Spielbcrg.
/\
i
— Ils IIP' traitt'iit do vieux réai: ! VoilA où nous on somnips après trois
mois (II" Kc^publiquc, disail le bouillant Marc Cuilpin A Hubert, cpiandje
disiuli- avcr nu-s amis les balivi-rncs socialistes du jour et qui- je leur
dis fpio tout le socialisme mt- parait consister en l'iHudc d«'s moyens
[ios!-iblt's pour arriver à faire de tout travailleur travaillant un petit bour-
geois sur la fin do sa carrière, les uns me répondent conununisnic cl
li(luidaliou sociale, les autres fiuirniérisme, phalanstère, Icarie, etc., puis
tous s'entendent pour me traiter de rùac ! Vous verrez. Hubert, çn finira
mal! Tenez, ils *onl tnujuurs A parler des haines do classes! Est-co que
vous croyez i\ la haine des classes? Allons donc, on la fait nnltro A force
d'en p.irlor ! Il n"y a plus do castes ! Ksl-ce qu'il existe entre la liour-
KOoisie et le peuple une liv-ne do démarcation infranchissable ? S'il y n
im fossé, les pouls ne manquent pas. nu plutôt le fossé est si mince qu'il
l'st incossanunent franchi îles deux eûtes, par du pi-iqdo cnriclii par le tra-
vail (pii passe bour^enis et par des bourgeois appauvris qui retournent
au peuple... La noblesse elle-même me parait très légitime, aussi bien
cille des rois et dos croisades, que colle créée par Napoléon sur les
champs «le bataille de l'Hiupire. l'Ilo représente du sang versé et dos ser-
vices rendus il y a quatre siècles ou bien hier... Maintenant qu'elle ne
possède auciuj privilège injuste ou abusif, la noblesse est décorative el
archéologique, luiiHue nos cathédrales! V.l elle est ouverte c<imme la
Le Dix-neuvième Siècle.
bourgeoisie, parbleu ! Que reux qui désirent des lilres se préparent, si la
grande guerre qui nienaee ériale. il y en aura à enlever à la pointe du
sabre !...
Hubert et Marc C.nilpin causaient ain>i li' l.'l Mai, en revenant ensem-
ble de la Chambre où la tumultueuse journée d'émeute, prélude des
journées sanglantes du mois suivant, venait de s'achever par l'entrée
tambour battant de la garde mobile et de la garde nationale dans la
salle de l'assemblée envahie, par la bousculade du gouvernement établi
pour deux heures à la place de l'autre et par l'arrestation de Barbés et
d'Albert.
— J'ai suivi toute l'affaire d'aujourd'hui, j'ai vu à la Bastille le com-
mencement de la manifestation en faveur de la Pologne.
— J'y étais aussi, dit Hubert, et, ma foi, je me suis laissé entraîner...
— Vous êtes jeune, moi je suis un vieux renard fort méfiant, reprit
Marc Guilpin. je sympathise avec la Pologne, mais je me suis contenté
de regarder, j'ai vu déGler par les boulevards avec leurs bannières,
les manifestants bras dessus bras dessous aux cris de Vive la Pologne.
Secours à nos frères d'Allemagne et d'Italie! La guerre!... C'était le
prétexte, mais bientôt, quand j'ai vu arriver et se mêler aux premiers
manifestants très sincères, les bandes des clubs, les montagnards, avec
les manches relevées, et des pistolets et des baïonnettes passées dans
leurs grandes ceintures rouges, j'ai bien compris que mon ami Barbes
allait faire des bêtises... C'était la revanche du 16 Avril! Mais la garde
mobile et la garde nationale ont montré les dents, vous les avez \'ucs
tout à l'heure marcher avec des volontaires bizets dans leurs rangs
contre l'Hôtel de Ville ? Il n'y a pas eu de sang versé parce qu'il n'y a
pas eu résistance, mais gare aux procliaines rencontres!
— Mais l'Europe! dit Hubert, voilà l'Italie en grand péril, et silaP^-ancc
ne s'en mêle pas, la liberté sera écrasée partout, à Francfort comme Ã
Vienne, à Pesth, ou à Milan! La manifestation a été détournée, noyée
dans la démagogie... Ce que nous demandions, c'était l'intervention de
la France, avec cette déclaration de Lamartine sur nos drapeaux : « La
seule confjuête que nous voulions au delà du Rhin et des Alpes, c'est
l'amitié des peuples affranchis! » Ce matin, à la Bastille, j'ai serré la
main à votre ami Colorabani, l'échappé du Spielberg, j'ai \n des Polo-
nais, des Allemands, des Italiens, tous pleins d'espoir, et à celle heure
probablement bien attristés!...
■/>/'• f.h-.- XV,
— CtTlaiiiciiicnl, car avaul \m\ los cliibistes de Blanqui, les nionla-
^'iianls ili- Caiissiilit're fions iloiiin'ruiil assez d'ocru|)alion, croyez-moi.
pour (|ui' nous n'ajoiis |ia-. le Icrups de rt-frard'-T du côlé des fron-
liùrfs!...
— Tanl pis ! nous en avons assez de toutes ces agitations stériles,
assez de manifestiitions et assez de fêtes de la Concorde, du Travail, de
la Fraternilt^ etc., de processions de jeunes filles en blanc et de plan-
tations d'arbres de liberté, nous avons assez entendu de déclamations
dans les clubs, clubs des Mitntaijnfs, club Des droits df l'/iotiuue. Club
des cluhs, trop de clubs ! Nous avons assez admiré les bomnies de Caus-
sidière et ses umnicipaux à clieval, en blouses, avec leurs ceintures et
leurs cravates rouges et leurs grands sabres! J'ai eu un instant la pen-
sée de m'engager dans la garde mobile, où j'ai des amis, liier étudiants
comme moi ou bonunes de lettres, (pii ont été élus officiers...
— Et votre médecine .' Pourquoi ne continuez-vous juis tout simple-
ment vos éludes.'
— Parce qu'elles m'ennuient ou m'écœurent ! Je ne suis pas fait pour
l'aire médecin, j'ai l'épiderme trop sensible, dit Hubert en riant, je ferais
un étrange guérisseur, je crois que j'acbéverais mes malades |»our leur
éviter des souffrances !
— Diable! je ii<- mmh cunlicrai pa> ma |>iau (|uaiiil vou-* serez doc-
teur!
— Je ne le serai jamais I Tenez, tout A l'heure, en sortant de la ('liambre
avic les ban<les de démoc-socs, j'ai pris une résolution... je ne senii
pas e\|iiisé i\ me trouver dans l'aris le fn-il à la main, d'un ciité ou de
l'autre des barricades...
— Uiielle résiihilidii .'
— l'ermelle/ (pie je me liiise eiiciire. je \ou> la dirai bientôt.
Hubert (iaiideliit, tempérameiil impalieiit, quand il avait pris un |Nirti.
pa'%sait \ite A revécution ; le l(i mai au matin, quand l'aris était encore
>eiis dessus dessous des boiisculaiies de la » journée des deux gouver-
iieiiieiils ». il donna congé de sa chambre d'étudiant, vendit les meubles
envoyés jadis |iar le (uipa (iandi-lul, vendit ses livres de médecine —
liés peu coupés — el partit pour la Normandie.
Son père, dont le I.*; mai avait renouvelé les transes, A son as|K«cl
parla de Iner le veau gras. Kiilin. h" garçon cédait A ses objurgalionii
repeires. eiiliii, la iiieiiace «le couper les vivri's «viiil produit son effet l
:«6
Le bix-neuvième Siècle.
Le bon pharmacien dans sa joie voulut aussitôt faire oublier cette grave
mesure qu'il menaçait de prendre pour le mois proctiain, depuis des
mois, et il mil loul de suite ceiil lianes dans la main
de son fds.
— Tu ne dois pas avoir la poche bien garnie! Tiens,
fais des parties de billard si tu veux, mais ne fais
pas de barricades ici. mon garçon, ah! ah!
Et deu\ jours après, Hubert disparaissait sans tam-
bours ni trompettes. La veille, après avoir bâillé toute
la journée dans la pharmacie, il s'était, pendant toute
la soirée, montré très cxpansif avec ses parents, il
les avait embrassés avant de gagner son lit presque
aussi longuement qu'au temps où il n'était encore qu'un petit enfant...
Ainsi il était reparti pour Paris! M. Gandelot n'y comprenait plus rien.
Décidément, c'était la faute de sa femme, le sang de l'oncle qui repa-
raissait chez sa tète fôlée de fils.
Hubert n'eut rien à apprendre à Marc Guilpin quand il le revit à Paris,
celui-ci connaissait par l'ex-prisonnier du Spielberg la résolution d'Hubert.
El d'ailleurs que pouvait dire l'ancien conspirateur ? le républicain assagi
soudain par trois mois de République, ne s'était-il
l)as en son temps jeté lui-môme dans les dange-
reuses aventures ? Colombani partait poiu- l'Italie ;
resté à Paris parce qu'il pensait pouvoir y servir
plus utilement sa cause par ses relations avec les
hommes au pouvoir, l'impatience le rongeait main-
tenant et il partait avec un jeune fils de dix-huit
ans, rejoindre dans Milan, enfin délivré des griffes
de Radetsky, les bandes italiennes réunies aux
Iroupes iiiémontaises.
11 rapatriait avec lui une dizaine d'ouvriers ita-
liens, tous ayant plus ou moins eu maille à partir
avec les Tedeschi, parmi lesquels un ancien chas-
seur de chamois de la région des Alpes, obligé de se sauver après
une rixe avec les habits blancs, rixe où le couteau avait joué un rôle,
et devenu, de libre coureur de montagnes, froltcur à Paris depuis des
ans et des ans.
Hubert ne fit que toucher à Paris; après le diner d'adieu chez Marc
Le Polonais.
53
réle fêlée.
â– X\l
(:iiil|iin il prit a\i-r les iI<mi\ (l<i|i)iiil):iiii le Irain île Lyon. Lc« rapatrti-s
('•laifiil |i;iilis df-iix jniirs av.inl, mi les ivjoi^nit à Turin; en rûuli.- Colom-
it.'ini avait rt-rnitt' un l'ulonais. ri-fuj-'ié «icpui» lonf;leni|i<» d^jù en France
i-l ilfvi'iiii i'iii|)liiM' il.' iii.iiri>- iliii- h ■'■■'!.• du rentre; lui au-.-i
\
Vr V
■M >•
m^^ w
..^'•>--i»ii
\h
n'avait pu rrsistrr plus iiint:li<uips à la lièvre, il avait ahandonni^ sa
plar.', le foji-r qu'il s'était irtV< dans la petile ville et. il défaut d'insur-
nctinn dans la l'iilxirnc nii^nie, il s'en nllail romhatlrc l'Autriche m
l.iiudiardii'.
Iluliirt tundiait en arrivant A Milan au milieu d'un honleventcnicnl
iinnn-uxe. d'une ronfusiim ini-xpriiuahle ; la joie de la délivranrc, la plus
i-\lréni<- riiid'mni'i', les apprélii-nsiuns 1rs plus vives, la tern-ur d'un
n-liiiu- iilTfiisir de l'Aulrirln'. l'entliousiasuie. les plus snniliri's pn'ssen-
linieul^, 1rs sentinu'nts les plus divers éclataient et cniisaieni leun>
11
Le Dix-neuvième Siccle.
maniresUxlions. Toute rilalie en fennenlalion envoyait vers le nord ses
volontaires ; les régiments du pape libéral allaient opérer leur jonction
avec les Toscans et les Piéraonlais. Seules les troupes napolitaines
attendues n'arrivaient pas; le général Pepc, malgré ffTorls et suiipliia-
lions, ne pouvant leur faire dépasser Bologne. n';i|i]iiirlail à la cause
que le secours de quelques bataillons fidèles.
Le canon grondait de nouveau, le vieux feld-marécliai Hadelsky,
refoulé sous Vérone, lançait de nouveau les Autrichiens furieux de leurs
premiers revers. Escarmouches, petites victoires, défaites et déroutes,
les nouvelles fausses ou vraies tombaient d'heure en heure sur les popu-
lations affolées. Colombani, qui avait fait de ses rapatriés le noyau d'une
compagnie qu'il comptait mener à Venise enfin libérée, n'eut pas la
patience d'attendre d'avoir complété sa troupe. 11 partit avec son monde
et réussit, après avoir évité les Autrichiens, à gagner les avant-postes
vénitiens le jour même où Charles-Albert remportait la victoire de
Goïlo.
Pauvre Colombani ! Il n'eut guère de temps à donner au bonheur de
revoir sa Venise, le lion de Saint-Marc enfin démuselé, la piazza enfin
dégarnie d'habits blancs, les couleurs italiennes flottant devant la basi-
lique aux antiques mâts de la sérénissirae République et sur tous les
Campaniles! Toutes les minutes étaient précieuses, il fallait songer à la
défendre, cette liberté reconquise, à seconder le successeur des doges,
le dictateur Manin dans sa terrible tâche, et pendant que celui-ci armait
la population et couvrait de redoutes et de batteries la face de Venise
tournée vers la terre ferme, il fallait courir sus aux Autrichiens mena-
çant Vicence et Padoue .
Hubert se promenait depuis deux jours dans Venise ; sans uniforme
encore, en redingote comme à Paris, ayant pour tout signe une cocarde
italienne à son feutre et pour tout appareil guerrier un pistolet à deux
coups acheté à Paris avant le départ, passé dans une ceinture rouge, il
arpentait les quais et les places de Venise, l'âme enflammée par tout ce
qu'il voyait, par le spectacle de cette ville appartenant à cette heure Ã
deux divinités, l'art et la guerre, par les sublimités de ce palais sans
égal, de cette basilique mystérieuse et dorée comme une légende, de
cette Venise romantique en pleine effervescence, une belle sur les vagues
dormant, qu'on disait morte, et soudain réveillée, debout et toutes ses
chaînes brisées!
339
R6vail-il'.' Celle Venise avec son fantaslique décor d'un autre Age élail-
flle ri^'elle'.' N'élail-il [las au Un^-Alre cl n'assislail-il pas h la rfprt?»en-
lalion de quelque splendidc opéra, avec loiil ce peuple, tous ce* gardes
nationaux, ces soldats, ces volontaires, ces gondoliers pour figurants?
Non, tout était vrai, il foulait hien les dalles delà vieille Venise, |e décor
était réel, c'était le même qui depuis des siècles avait vu s« dérouler les
innombrables actes di- bien d'autres tragédies, de bien des dninies ter-
ribles cl sanglants, et il allait encore servir pour une pièce non moins
sérieuse dans Ia<(uelle la vie ou la mort d'une nation allait »<• décider,
avec l'elTroyable nnisique du canon pour acconqiugnemenl aux grandes
scènes.
— Est-ce bien moi, moi. Hubert (laiulelot, qui arpente en chair el en
os le quai des l'sclavons, qui admin^ les merveilleuses galeries de ce
palais ducal atix nuirai Iles roses ilerrièrc lesquelles délibère en ce mo-
uieul un gouvernement provisoire assis dans les fauteuils du conseil
des l>i\'.' Kst-ce bien réellement moi, étudiant il n'y a pas quin/e jours
i-ncori^ el vivant dans les iirosaûpies parages de la firande Chaumière el
du restaurant l'Iicoteauv, jouant au billard avec les camaratles, culollanl
des pipes ou suivant les grisellcs sous les arbres du Luxembourg ?... Oui,
disait le jiMuie hiiiume A peu près ivre d'enthousiasme cl sentant la tèlo
lui toinner. c'est bien moi. je me lAte, j'ai très réellomenl des bras dis-
posés A bien faire, je suis vraiment A Venise, en volontaire de la Liberté!
Il se retourna vivemeiil tout A coup, une main venait de s'appuyer
sur Miii épaule. C'étail (lolnmbaui en costume encore A demi bourgeois
avec un ^abre et d<Mix pistolets passés dans une grande écbarpe en
ceinlure.
— Allons, amiio, recevoir le bapléme du feu, dil-il. Vicence esl alU-
quce. un train cliaulTe où s'entassent tous les volonliiires, en «vanl!
Kn avant! dit Hubert, «uiNant son ami qui avait hélé une gondole,
mais les armes.' les imiforme«i .'
— Nous avons les fusils, le rote viendra plus tard, nous nous iMlImns
a demi étpiipés, .Manin m'a donné un iialaillon d'étudiants do l'ndouc
que nous allons trouver lA-bas prêts A n^covoir l'Autrichien...
ilid»erl, ainsi jeté dans une existence plus que mouvementée, Imn»-
porlé d'iuje lièvre perpétui-lle, avait A peine eu le lemp» de |>enser
ilepuis le dépari de l'ari-.. l'endanl le séjour A Milnn il avait écril A la
liAie tme Iriire à ses parents et un mot A Marc Guilpin. Dui» le Irain de
Le Dix-neuvième Siècle.
secours envoyé à Vironro le calme lui revint el il s'interrogea curieuse-
ment, cherchant à se reconnaître au milieu des sensations étranges cl
nouvelles se succédant sans relAche depuis quinze jours. Il allait voir le
feu, risquer sa vie dans une bataille sérieuse, faire le plongeon dans les
dangers dune guerre qui serait peut-être longue et cruelle? Eprouvait-
il quelque regret pour sa vie tranquille d'étudiant? Sa chair ne frémis-
sait-elle pas à celte entrée dans la vie périlleuse? Eh bien non, il ne
ressentait rien de pareil à un regret ou même à un frémissement, bien
au contraire, il sentait qu'il lui serait impossible de reprendre maintenant
l'existence monotone et plate d'autrefois. Décidément le sang qui circulait
dans ses veines était le sang rouge et fort d'un soldat peu fait pour la
vie d'un bourgeois casanier. Cette constatation le remplit de joie, une
intime confiance en soi rayonna sur son visage et il regarda fièrement
par la portière du wagon du côté de la bataille à venir.
Dans le train les volontaires, pleins de confiance aussi, chantaient des
hymnes guerriers ou des chansons railleuses contre Radetsky ; seuls
Colombani et quelques chefs, des hommes mûrs qui avaient déjà vu bien
des événements, restaient plus réservés quoique aussi résolus.
Vicence était menacée, mais non attaquée encore, les volontaires demeu-
rèrent quelques jours dans l'attente, placés en première ligne et chargés
de la défense, en tète d'une porte, d'un groupe de maisons crénelées et
reliées par des barricades armées de canons. Enfin les colonnes autri-
chiennes rabattant vedettes et grand'gardcs parurent, gagnant les hau-
teurs, établissant des batteries; puis le canon tonna, une pluie d'obus
creva sur la ville, la fusillade s'engagea, et pendant trente heures qui
lui parurent passer avec une vertigineuse rapidité, Hubert Gandelot, en
rase campagne, derrière les barricades, dans les jardins, dans les rues,
dans les débris des maisons évenlrées, se démena, tirailla, courut, se
rua comme les autres à la baïonnette sur des bataillons croates, roula
sous des poussées terribles et se trouva, lorsque enfin la garnison abîmée
capitula, coupé de la ville dans des jardins de faubourg, avec des débris
de tous les corps, avec quelques volontaires toscans et quelques suisses
pontificaux. Ces hommes, malgré leur harasscment, battirent en retraite
droit devant eux avec la seule préoccupation d'éviter les cavaliers ennemis.
La marche immédiate des Autrichiens sur Padouc les empêcha de rega-
gner Venise, ils furent rejelcs vers le sud et durent faire un immense
crochet pour gagner un territoire libre.
Oii'tlai.'til (I. •venus CiiloiiiLiiii père cl fil», Hubert nV-n «ivail rirn, il
If- Jivail piTiliis dans la liagarn-, ili" tous sos compagnons A*- voyage, |f
l'uliinais cl If cliassfnr ilf ilianmis fUiienl seuls restés avec lui. Après
•Ifiix jours (If rf|ins à Ffrrare, lliilterl, voyant A son grand regret qu'il
riail iiii|inssi|,l,. (|r ffgagner Venise, prit le parti de rejoindre l'arniC-e
pifiii'irilaise.
S^/
t^
y.
Iluberl oniré d;in< un halaillon de l'univorsilô de Milan où servaient
comme soldats ou officiers de vieux professeurs, était retourné au feu ;
il avait pris part aux combats livrés sur le Mincio, aux chocs terribles
des soldats de rindépendancc contre les troupes de plus en plus achar-
nées et confiantes de Radetsky. Enveloppé dans les désastres de l'armée
piémontaise, il avait suivi la lamentable retraite sur Milan, il s'était
trouve jeté au milieu des scènes révolutionnaires qui suivirent la capi-
tulation et qui se terminèrent, après le départ du roi sous les coups de
fusil, par l'évacuation de la ville par les débris de l'armée. Une partie
du bataillon d'Hubert, au lieu de suivre les Piéraontais, gagna les
montagnes où un chef de partisans, un homme dont le nom commençait
à faire vibrer les cœurs patriotes, inaugurait contre les Autrichiens la
guerre de guérillas, de surprises et de brusques coups de main. Ce chef,
c'était Garibaldi. Il n'était pas encore le prestigieux aventurier, le dernier
des chefs de bandes à la façon du moyen âge et le dernier héros de
roman vrai de notre époque horriblement régulière, l'étonnant condot-
tiere qui, admiré ou détesté, a pendant vingt-cinq ans occupé toutes les
imaginations du vieax et du nouveau monde et hanté les rêves de
jeunesse d'une génération aujourd'hui si lamentablement désenchantée.
11 préludait alors par la petite guerre, par des tentatives hardies contre
les petits corps détachés de Radetsky, par des attaques de postes fortifiés,
aux grandes entreprises qui devaient plus tard, après Magenta et
SiiM'ii'iiio. si |iuiss;iiitiii<!nl iunlriltiior A achever l'œuvre d'édificalJon d<>
l'Ilali)-. Uès le [in*riii(-r jour où il ronconlra Garibaldi, IIuIhtI fiandelol
M)> si-nlil pris cl ^'.i^'iit- par ccl Iidiiiiik; )';tranp<* qui r<-uiii<'!«ait cl fi\ail
pour ainsi dire m sa pcrsoiiric. lous les Irails, élarffis el i;inl)elli!i. d'un
t\pc idt-al inciiriipli''tenicnl éliauclié en des milliers d'exemplaires, celui
df ravfriliirii-r «lierde partisans, du (Micrillero de l.i Liberté.
Hubert, ipii i-i>niaiandait alors en second une petite ronipa^'nic de
volontaires uîi sr trouvaient réunis des ^ens rie toutes les nationalités.
Français, Allemands, l'olonais ou Suisses, suivit Garibaldi dans sa lutl<*
'^/
â– â– m-
ln*iirgi^« llonKrnl*.
discsp« I. ■|M-.|ii ut moment où. pourchnssés A outrance par les
Aulricliifeis, les débris de la fjiiérilla ilurent se réfugier en Suisse.
r.n Italie Venise seule tenait encore, la lléxolution bouleversait Florence
ri Home, les garibuliliens appelés |Nir la république romaine it'en nllaieni
lltili
Coqurriro I
1 i.iiicc, n*iiiel« ton «liAko !
resté seul avec le Pulonuis, attendait plein d'anxiété une inler>
Li- liix-ncuvi
venlion frjinçaisc qui Scimerail rilalioetne savait trop quel parti prendre,
lorsque les nouvelles de Hongrrie vinrent donner une nouvelle direction
à ses idées.
La Hongrie ! Les héroïques Madjryars, jadis écrasés et cduipriiués,
liraient le sabre contre FAulriclie et refoulant les Croates de Jellacliitch
marchaient sur Vienne soulevée !
La partie perdue en Italie pouvait se gagner à l'autre bout de
l'empire autrichien dans les plaines hongroises, la Liberté pouvait
remonter le Danube au lieu de le descendre.
— Si nous y allions? dit-il au Polonais un jour ([ue celui-ci. dans un
café de Zurich, lui traduisait les nouvelles données par les journaux
allemands.
— Ma foi, répondit le Polonais, j'y pensais! Qu'est-ce que je ferais?
Rentrer en France? et ma place de mairie', la relrouverai-je? Je suis
en train, je continue ! Vous, Hubert, en retournant en France, vous rentrez
chez vous, tandis que moi, en allant en Hongrie, je me rapproche de
chez moi... Qui sait!
Hubert, quelque temps auparavant, avait songé ù regagner Paris, cédant
aux objurgations répétées de son père, mais à sa dernière lettre, le brave
papa Gandelot, pour faciliter la rentrée au bercail de l'aventureux canard
battu par l'orage, avait joint une bonne somme ; cette précaution eut un
résultat tout opposé aux intentions du pacifique pharmacien, le canard,
refait de ses fatigues, séché par le soleil, n'aspirait qu'à de nouvelles
aventures et humait l'air pour sentir de quel côté l'on brûlait encore de
la poudre. Les six cents francs envoyés paieraient le voyage à Pesth.
— Si nous y allions? avait dit Hubert. Et il avait ajouté tout suite :
Partons !
Gagner la Hongrie était phis romiiiudi' à i)rojeler qu'à exécuter par ce
temps de bouleversement général ; à moins de se résigner à un détour
formidable, on devait trouver toutes les routes barrées. L'Autrichien
n'était guère commode ; alors, pour les enfiévrés de liberté comme pour
les simples libéraux, le nom était synonyme de Pandoiu- et rappelait tous
les écrasements et toutes les compressions.
Mais le Polonais était homme de ressources, il avait appris jadis à une
rude école à filer à travers ou sous les obstacles trop hauts pour être
franchis. Huit jours après il apportait à son ami deux passeports pour
Vienne, pour deux professeurs di- langues riloyens de (ionève.
Trl^ frl.
:ur.
W.m:M>.
^>^.^'a
^^^•^li^^
i;i toujours cl pnrlout 'le la innsi(|ur.
— Voilà , nous allnns professer lo français à Vionno, mais lo vrai fran-
çais, II' français de la Liberté! ilil-il, A Vicnnf, avec de ladresse. nous
passerons facilement en Honf:rie !
Les deux voyaf;eiirs tond)aient mal, lorsqu'ils arrivi^rent en .\ulrii-he.
Vienne venait d'ôlre l)ond)ardée et prise par Windischf.'rai»lz ; m^inniuins,
en lourant le danger dV^lre pris et fusillés, ou plus simplement pendus,
les deux professeurs de français parvinrent A gagner l'resbourg, oecupù
par un corps hongrois formé surtout de lionveds A peine équipés cl de
paysans armés de faux.
C'était A i'estli ipi'il fallait aller, A Peslii, où s'organisait la défense, où
se formaient, A enté de l'armée nationale, des corps de volontaires inter-
nationaux. .\ Pestli, comme A Presbourg et A Comorn, Hubert retrouva
en partie ses premières sensations d'iLidie, devant le spectacle A |»e»
prés semlilahlu d'un peuple en révolution. Mais condtien plus étranges,
|ilus inconmi"*, plus nouveaux pour lui tous ces llongntis de ditTeri'nttfs
classes cl de provinces diverses, accourus sur le Danulie. ces |aysans aut
Le Dix-neuvième Siècle.
longs cheveux, aux mines farouches, en culottes de hussards sous des
grands manteaux de laine, ces magnats au costume théâtral, ces faucheurs
à la polonaise, ces csikos, bergers à cheval de la puzta, armés de cara-
bines ou maniant avec une redoutable adresse leurs lacets à boules,
comme des Gauchos d'Amérique. Et toujours et partout de la musique ,
des tziganes accompagnant les colonnes, marchant devant les régiments
en tirant de leur? violons endiablés des airs compliqués à la fois joyeux
et farouches, mélancoliques comme un coucher de soleil et enlevants
comme des fanfares, des tziganes agents de [recrutement, entraînant
par la musique les jeunes et les vieux
à renrolcment, et des danses, une
révolution en Ichardas guerrières,
dansées avec accompagnement de
cliquetis d'éperons et de sabres bran-
dis, et des acclamations et de lon-
gues chansons patriotiques, bien
dillérentcs des airs sautillants qu'Hu-
bert avait entendus dans les bivouacs
italiens.
Qu'aurait dit le pauvre M. Gan-
delol, un dimanche de septembre 49
â– qu'il faisait avec ses amis le notaire
et le percepteur sa partie de dominos
c^jkos. hebdomadaire, si par les yeux de
1 ame il avait pu voir en quelle situa-
tion terrible et désespérée se trouvait son fils ce jour-là . 11 parlait juste-
ment de lui en poussant ses dominos.
— Et votre garçon? disait le percepteur.
— Pas de nouvelles depuis deux mois, répondit M. Gandelot, vous
savez, c'est un peu l'habitude, deux ou trois lettres coup sur coup, puis
trois mois de silence. Les lettres n'arrivent pas toujours et il n'a guère le
temps d'écrire... Il est capitaine. S'il nous avait parlé de son goût pour
la carrière militaire, nous l'aurions poussé dans les écoles, est-ce que ça
ne vaudi'ait pas mieux ?
— Satanée tête fêlée! Allons, du six, du quatre... double-six !
A cette heure môme, sur les bords du Danube, un homme courait, pour-
suivi à moins de cent mètres par des soldats en tunique blanche et par
Tête (êUf.
ili's Ij.illrs siffliinl (uiloiir de lui. Il tli''|)lt>yail loiil re qu'un orKariit^nie hu-
iiiain |icul (ioriner ilr vilfsst- fiira^rc i|uan(l il s'a).'il dp la \ie ou de la
iiiorl, il volait. Le Oanuhe n'éUiil |)lu>i qu a tiii(|uan()! uièlres, un \io|fnl
eiïort en vingl siToridi-s. il y arrive et <*a\\W du liant de lu berf,'e. re|>arall
dans un éclabousseinenl d'eau et lile, naL'i-anl avi-»; la nn^mc énergie qu'il
courait tout <\ l'heure.
Les soldats poussent des clameurs et tirent .«ur le fugitif qu'ils aper-
i.oivent encore; lieiu-eusement la nuit est noiri', les halles frappent l'eau
(iivaiil iiii di-rritre le nagi-ur sans l'atteindre. Encore un eiïort, et il sera
1.0» «olilats lirfnl sur \v fiiuilif.
hors de vue, les soldats courent sur la rive A la recherche d'une barque,
le l'ui:itir les entend se h(''ler. Il se liAte, mais la fatigue le gngne ; tout A
cuii[i, nmuni' il se retournait pour se reposer, ses pieds ont senti la terre,
il a nu iiistiint d'tHonnement, il i>8t i\ peine au milieu du fleuve, mois il
comprend hien vite, c'est un hanc de sable qui ne doit alTIeurer qu'aux
liasses eaux. Apr^s une seconde de rt^flexion, l'homme se met debout, el.
la t<^te seule hors de Tenu, il marche, il suit aussi vile qu'il peut le banc
de sable. ApriNs avoir descenilu le Danube pendant quelques centaines
de mitres, il perd pied et se remet A nngcr, le bnnc de sjible repr«Mid
plus loin, il marche encore el recommence ensuite A nager. Depuis long-
temps les cris des soldais ont cessi^ ila, Ir^s loin en arri«'*re. H|iorçu une
barque avec des torches, il n entendu des coups de fusil lir<>s (tans doulr
sur ipielqui' morceau de bois (|ne l'on pn<nait pour lui, puis, A |uirl dos
galopadi's de cavalerie sur les«|eux rives, le silence s'est fuil.
Le fiiuilir va le plus loin po-x-ilile, eiilln le banc de sable cesse tout A
Le Utx-ncuvicme Siècle.
fait, il faut nager maintonant, nager toujours. Il fait la planche de temps
en temps pour se reposer et cherche quel parti prendre. La fatigue le
gagne, ses tempes batlent, il faut se décider vite et se risquer à travers
les patrouilles. En avant de lui des masses noires se dressent dans le
courant, ce sont des moulins, une douzaine de moulins ancrés dans le
fleuve et formant une espèce de petit village; le nageur passe se reposant
à des pieux, enfln, comme il longe le dernier moulin, une femme parait
sur le plat bord, une lanterne à la main, elle écoute un instant, regarde,
lève sa lanterne et l'aperçoit. Elle va pousser un cri, le fugitif, s' accro-
chant à la chaîne du moulin, fait un geste de supplication, la femme se
lait, appelant tout bas un homme qui la rejoint, regarde aussi et lui
prend bien vite sa lanterne pour la rentrer dans le moulin.
L'homme est revenu, agenouille sur la petite platc-furme, il tend la
main au nageur.
— Un patriote, dit-il, avancez, ami.
Tête-fèlée, il méritait bien ce nom maintenant, car une balle lui avait
effleuré le crâne et iin filet de sang lui rougissait tout un côté de la
face, Tôte-fôlée tendit la main à l'homme qui le hissa, aidé de la jeune
fille, à bord du moulin. Hubert ruisselant entra dans l'intérieur et se
laissa tomber sur un tas de sacs vides; si la jeune fille ne l'eût soutenu,
sa tôtc eût glissé sur le plancher et il se fût évanoui. L'homme avait
rapidement cherché une bouteille et lui faisait boire un verre d'eau-de-
vie.
Le pauvre Hubert depuis un an se battait pour la Hongrie. Entré
avec son ami dans une légion composée surtout de Polonais, avec quel-
ques Français et quelques Anglais, il avait pris sa part de l'existence
agitée de la Hongrie pendant la mémorable campagne de 48-49, des
fatigues terribles et des dangers de la lutte sans merci, sa part des
revers d'abord, car dans le premier assaut donné par les armées du
ban de Croatie et de Windischgraetz, la légion avait beaucoup souffert,
dans sa retraite de Presbourg au delà de Pesth et dans les marches
d'hiver dans la neige et la boue. Pour champ de la bataille, l'immense
plaine hongroise, la puszta d'hiver blanche et glacée, et les petites
armées hongroises faisant tête partout, tantôt victorieuses et poussant en
avant, tantôt battues et refoulées au loin. Sur ce vaste damier, Hubert
s'était battu, il avait marché, marché longuement et souffert; il avait
connu les horreurs du froid et les horreurs des ambulances évacuées en
3i0
hâte !<0U!< la neige, devant les atUrjucH suuduine.s, et les suqiriiie» cl les
massacres de nuit, a larme blanche dans les villages incendiés. El il
avail [111 voir les polciices dressées par les vainqueurs el les exéculions
des patriotes... Quand vint le renouveau de i'J, li-s premiers sourireu du
soleil el de la victoire, il était aux premières batailles gagnées jtar les
Hongrois, à la grande poussée rejetant l'ennemi sur Vienne ; il escaladait
avec les Iionveds, les brèches do la citadelle de lUide. Puis lors(|ue les
Russes passèrent les Karpathes pour secourir l'Autriche aux al>oi«, encore
ili- iii.ucliis l'i (lus coiilre-marches, des victoires cl des revers avec
— El volro Korcon î diMit le percepteur.
Georgey, des revers surtout, car malgré la vaillance désespérée des hon-
vcds et les charges folles des escadrons de hussards, la Hongrie écrasée
pliait sous les Austro-Russes.
Aux sitiiilires accenls de la nmrche deKossulh, requi restait d'hommes
valiilfs iiiix armées nationales luttait encore, toute espérance morte.
Ko!isii(li l.njon nou» a ^cril
Jo n'ai plu« ilr !«nlda(<...
l.ors(pie la capitulation de Georgey A Villngos brisa les armes de la
llnrigrii", Hubert se trouvait enfermé dans Koniorn avec le corps de
Mapka. I,e canon de Koniorn tonna longtenqts, le jour vinl ofl il se
tut. I,es fusillades el les pendaisons conunencèrenl. L'ami d'Hubert, lo
Polonais parti de France avec lui. avait été pendu; lo mémo sorl lui
él.iii prohablemcnl réservé lorsque, proillant d'un moment de négligence
Le Dix-neuvième Siècle.
pendant qu'on le transférait de Komorn à Pesth avor d'autros prison-
niers, il avait pu s'échapper du camp autrichien.
Assis sur un banc dans la salle du moulin, la léle appuyée contre
l'armoire, Hubert, débarrassé de son uniforme ruisselant et habillé en
paysan, sentait ses forces lui revenir. 11 avait bien fait de perfectionner
en toute occasion depuis un an ses aptitudes pour la natation, il devait
la vie à cette précaution.
Les volontaires avec qui, d'octobre 48 Ã septembre 49. il avait fait
campagne formaient un véritable bataillon de Babel, il entendait donc
très peu le hongrois, langue difflcile aux latins, et il le parlait encore
moins. Il s'efforçait de saisir ce que lui disaient ses hôtes et cherchait
ses mots avec beaucoup de peine pour les remercier.
Le vieux hongrois et la jeune fille étaient aussi des victimes de la
guerre, le vieux tenait le moulin à la place de son fils, un honved pri-
sonnier après Villagos et enrôlé de force maintenant dans l'armée autri-
chienne ; la jeune fille, sa nièce, avait perdu son père et son futur, tués
tous deux quelque part pendant une bataille ou peut-ôlre. hélas! pendus
après.
Hubert comprit vaguement tout cela, en mangeant avec un appétit
d'affamé le repas que la jeune fille lui servait. Dans le conseil tenu
après le repas, il fut convenu qu'Hubert resterait à bord du moulin, se
montrant le moins possible jusqu'Ã ce qu'une bonne occasion de fuir
sans danger se présentât. Cette occasion, on demanderait à un magnat
patriote, rentré dans son château à une dizaine de lieues vers Bude, de
la faire naître ; il saurait bien sauver le gentilhomme français qui avait
risqué sa vie pour la Hongrie.
Le lendemain, après avoir dormi dans le lit du vieux Sandor qui coucha
sur des sacs vides, Hubert se réveilla garçon meunier, habillé en paysan
hongrois. Comme il était noir de cheveux et fort basané par ses dix-
huit mois de grand air, sa figure ne détonnait pas. D'ailleurs aucune
recherche ne fut faite, les Autrichiens l'avaient cru noyé ou tué, les habi-
tants du moulin ne furent môme pas interrogés. Sa blessure n'était rien :
un simple éraflement de la peau sous les cheveax.
^ r'^ -'^'^•"^ — -14^, I
''â– '^N'i^ 'â– >: "Icbarnucintnl en Sicile. ^n*^'*'~
IV
lluliorl avait ru birn des avciiluros dt; toulcs les couleurs depuis un
.111 ri (Icini, les piiasi's de son existence si agitée se déroulaient couune
les actes d'un drame militaire h grand spectacle ; par moments, aux
journées les plus terribles, il s'était cru au cirque el avait regardé pas-
ser les événements en se demandant s'ils étaient réels. Tout était vrai
pourtant, dans la pièce, le drame et même l'idylle. — car il en était alors
i\ une sorte d'idylle fraîche et reposante, un simple entr'acle peul-tftre.
après lecpiel le drame reprendrait.
Des semaines s'étaient écoulées, l'hiver venait, le vieux Sandor élail
allé trouver U' magnai, prévenu <léji\, pour aviser avec lui au moyen de.
l'aire passer le jeune lionune A travers Croates el gendarmes. Il y avait
des difficultés, le pays était gardé sévèrement, il faudrait patienter sans
iloute tpu'lipie temps. INiiir toute «lislracUon. Iluhert avait le Danube Ã
regardiT oiiler el Maria, la nièce de Sundor, A contempler ; le Danube
était monotone, la pèche peu émotionnante, et la ronver»alion avec
Maria assez diflicile. Il devait se contenter de la regnnier. Avec ses
jupes larges et courtes laissant juisser des bottes ruiige.s ou Sfs jambes
nues, sa veste de mouton galonnée et ses grosses nattes noires, la jeune
hongroise élail jolie, d'une beauté pittoresque el robusle.
l'ii -itiir qu'lluliert, après une journée d'inaction un peu longue, regar-
dai! par une |ii'lite fenêtre le oolnl plotiviT r<>OL'i> i>l i.ioin- il.iiis I.-
I.e Di.c-neuvit'tne Siècle.
Danube du côté de Koniorn, il senlil les deux bras nus de Maria se
nouer autour de son cou.
Il se retourna, la fijrure de la jeune fiili', très rouge, était près de la
sienne.
— En avez-vous tué, dites ? fit-elle tout bas.
— Quoi ? demanda Hubert étonné.
— Des soldats de l'empereur? En avez-vous tué, des Croates ou des
Russes, des pendeurs, des fusilleurs, en avez-vous tué, vous qui êtes
venu de France pour nous aider ?
— Probablement, répondit-il, car j'ai fait de mon mieux pour cela!
— Eh bien, merci 1 dit-elle en approchant ses lèvres et s'abandon-
nanl.
Sandor revint au bout de quelques jours. Le magnat conseillait au
Français de rester encore quelque temps caché, il allait tout arranger
pour son départ, avant peu il le ferait prévenir. En attendant, pour qu'il
ne s'ennuyât pas trop, il lui envoyait quelques livres de son pays. Trois
semaines passèrent encore, puis un jour Maria, qui était allée à Koniorn,
revint avec un nuage de tristesse sur la figure.
— C'est pour demain matin, dit-elle, à cinq heures, un grand train
de bois passera devant le moulin...
Elle ne dit rien de plus, Hubert, gagné malgré lui par sa tristesse,
li'- 1
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Ti'le fëléf.
ri'sla sijn>:eur loiilt! la soirée t-n rcganlanl par la Toni^lrt- le<t silliuucUi*«
(li's iiiniilins |»i(|iUM's Al-. qui*li|ucs luiiiii'Te.<!, apiiarallre de lernpt» en Uuiip*
i|iiaii(l la liiiu" soilaiil ilrs niia^cs éclairait un inslanl le aiorne (taya^e.
Saiidur rniiiail sa |tip<' en silence, songeant li son garçon. Maria s'éUit
jetée sur son iil, niais ne donnait pas.
Le lendemain avant le jour, apré-* nm- niausaise nuit sins iMjmnieil,
llnlicrl descendit avec Maria et Sandor dans le batelel du moulin. Tous
truis étaient silencieux. Sandor ramait duucenient, remontant du côté de
KniiKirii. Ils atleniliretil tniis tpiarls d'Iieure dans l'obscurité froide de
''''' ' • l'aube s-MislaiLTe hise >imanle; enfin une longue forme
noire apjiarut glissant sur le l>aiud)e, c était le train de bois qui devait
-inniener Hubert. In long radeau articulé s.- pliant aux sinuosités du
ll.nve, avec une cabaiu- en madriers au centre, et à l'arriére montés sur
une sorte de passerelle élevée, des lioinnies manu'uvrant d'inunenses
rames. Samlur, d'im liabile coup d'aviron, aborda le flanc du radeau.
Maria sauta la première «'l llid)ert suivit, l'n bomme. une lanti«me A la
main, les reçut. Hubert, très énm. se préparait A faire ses adieux, il serra
\ivemeiil la main tie Sandor et se retourna vers Maria.
— .MIons \.rs la cabane, dit celle-ci, moi jo vous accompagne jus<|u'A
Waïl/en, où nous descendrons. Si nous rencontrons des gendarmes, nous
nnuiis lair de mari et femme, je reviendrai quand je vous aunii vu avec
l'intendanl du magnai.
I.a Itartpie était partie, les rives du fleuve filaient dans le jour nais-
>.uil, el l.i.iil.M. les moulins dépassés, le coin de paysage fluvial devenu
4>
familier à llultorl iiis|i.Hiil. C.'tHail fini, le riiloaii allait IuiiiIht >iir un
acte do sa vie.
Les années passent. Voici I8G0. Comme c'osl déjà loin, celle îivenlun;
de Hongrie, el comme le villaj^H' de moulins cl le vieux Sandor el la
j)auvre Maria s'eslompenl dans les brumes du passé. Hubert est resté
tout un hiver au château du magnat passant pour le précepteur de son
fils, puis, le printemps de 18;j0 venu, le magnai l'a conduit jusqu'en
Bavière, el Hubert a repris le chemin de Paris. Quelle joie à la maison,
dans la petite ville normande, lorsqu'on a pu le serrer vivant dans ses
bras, après l'avoir tant de fois vu par la pensée étendu râlant sur
quelque coin de terre sanglante ! Mais que pouvait devenir dans le
calme plat de la petite ville, l'homme habitué depuis deux ans aux agita-
lions et au tumulte matériel et moral de la lutte ? 11 semblait que le grand
mouvement de 48 l'avait pour jamais jeté hors de la vie ordinaire ; mal-
gré ses efforts pour se reprendre, il ne se sentait nulle ambition per-
sonnelle. Que faire? que devenir? La tristesse de l'immense avortement,
du naufrage de toutes les grandes espérances d'émancipation et de
renaissance le tenait tout enlicr et il revivait par la pensée les scènes
du grand drame qu'il avait vu se dérouler à Milan, à Venise, à Bude...
Puis il était parti pour Paris à la recherche d'une position sociale et
cette recherche l'avait conduit jusqu'en Amérique. La Californie, comme
im phare éblouissant, attirait tous les aventuriers el tous les aventu-
reav. Aux placers, Hubert n'avait fait que de maigres trouvailles, mais
l'existence accidentée et primitive, toujours sur le qui-Aiye, ne lui avait
pas trop déplu. Après bien des explorations, tantôt mineur, tantôt chas-
seur, passant des saisons entières dans les solitudes en coureur des
bois avec quelques compagnons d'aventures, il était tombé en 1854,
dénué de ressources, avec un seul ami, ancien élève de l'Ecole poly-
technique, dans une petite ville en Irain de naître à 50 lieues de San-
Francisco. Le polytechnicien s'était fait pâtissier pendant qu'Hubert
devenait imprimeur. Après un an ou deux, l'imprimeur était devenu le
propriétaire d'un journal que son éditeur abandonnait pour courir Ã
une mine récemment découverte. Le journal tombait d'abord à rien,
comme la ville, quittée subitement par la plus grande partie de sa popu-
lation. Puis, après dix-huit mois, un reflux d'habitants remontait la
ville abandonnée, les maisons se rouvraient, les constructions laissées
en plan étaient reprises et Hubert, cpii avait tenu bon. se trouvait en
|ia-sc (if filin- forliiiH- lor^qm* li-^ i'\i'iifnipiilî« de I8.VJ lui avai<>nt loul
.1 1(111(1 iliiiuir la nosUil(:io i\t- rKiiro|ii-. Kt r<^<iafit riiii|iriiii(>ri(> cl le
|iinriial, il l'-lail n-vcriii cii Fram-i' avec une »oi«anlain<' tir iiiill»' Tranrs.
(laitiii*'.' Iniii(|iiill<- iiiaintrnniil? Ali bien oui! Le |>a|tu Gandciot. •!■mihi
tri's \ii-ti\ et ayant <-é(lé sa [thariiiurie h son second fils, avait >
rrnotions sur la plandu' avec Tt.*l('-f<^iéi-, son aîné, l'enfanl |
nnml.
N',i\,iiil |iii imiiilri' pail à la rapide rampairne de 18"'». i'
tiiaiiiiiiiiiis i-i'iuiiii||i> sou ancien cluT de I84!l, tinriha'
(pn'lt|ue rhosc. Aprt's avoir f-té i\ In peine, aux sond)res drf.ni. », i,.iril>.i|<li
arrivait à l'Iioruieiir uutiiileunnl; sou nom, nunWik^ de ^luire, élail un dra-
peau et valait une armée pour l'Italie eu tniiu de se faire morreau par
morceau. Il faut se reportera ces années hrillnnles pour se n'udn* cunipic
ilr l'eirel d'eutrnineujent ma^i(|ue ipie les «pialrc syllabes de re nom
liiéAlral et rnsoleillé produisaient sur les iniaf;inations, on Franco au»si
liien (pi'i-u Italie.
Vive l'Italie, la lerro de l'histoire, du soleil ol des aris '. l^s volontjUros
afiluaii'iit à Céiirs, où Carilialdi a\ait établi son «piarlier gént^ral. Il en
Le Dix-neuvième Siècle.
VL'iiail un peu de partout; Hubert s'était fait reconnaître de son ancien
chef de 48, qui lui avait confié tout aussitôt une compagnie de volontaires
internationaux. Hubert se trouvait soudain rajeuni de douze ans, il ren-
trait dans le régiment de Babel, comme en Lombardie et en Hongrie et
instinctivement il cherchait autour de lui ses anciens amis : Colombani,
dont il avait appris la mort aux batteries de Venise et dont le fils venait
de rejoindre Garibaldi, le Polonais, mort en Hongrie, et jusqu'au pauvre
chasseur de chamois-frottcur, perdu il ne savait où.
Lorsque, par un beau jour de mai, Hubert, avec les Mille, qui étaient
onze cents, débarqua à Marsala, quel afflux de sang joyeux et d'espé-
rances au cœur ! En avant avec Garibaldi pour la liberté ! On allait com-
mencer par arracher la Sicile à la dynastie du roi Bomba, on lui enlèverait
Naples ensuite... et qui sait, une fois la cavale débridée et lancée dans
ses premières galopades, ne bondirait-elle pas par-dessus les collines et
les Alpes, ne franchirait-elle pas les filets d'eau qui servent de frontières
pour courir d'un bout à l'autre des vastes plaines européennes ? N'était-
ce pas enfin l'aube d'une belle revanche de l'avortement de 48.
Hubert avec entrain se lança en avant. Une belle campagne, du soleil
et la victoire ! On n'avait pas d'artillerie, on enlevait celle de l'ennemi,
on manquait d'armes pour les volontaires siciliens, pour les levées de
milices, on en prenait aux royaux Napolitains; une à une, on leur empor-
tait les villes de Sicile. Les Mille étaient déjà plusieurs milliers et au coup
de collier qu'il fallut donner à l'attaque de Reggio, dans l'enlèvement
des barricades et des obstacles accumulés dans les rues en avant du vieux
château à tours crénelées, Hubert faillit rester sur les canons d'une batterie,
parmi les cadavres des volontaires cramponnés à leur prise.
Et quelque temps après Hubert était dîins Naples conquise, installé
dans un palais du gouvernement, organisant un bataillon pour des aven-
tures ultérieures, car on comptait bien n'avoir pas fini.
11 y avait un peu de tout dans ce bataillon, de jeunes Anglais riches
arrivant avec des cargaisons de carabines et de revolvers et leurs domes-
tiques, des officiers ou sous-officiers espagnols échappés après quelque
pronunciamiento, quelques Polonais naturellement, des Hongrois, des
Américains et beaucoup de Français, des anciens soldats qui s'étaient
pris d'amour pour l'Italie après Solférino, des jeunes gens et des anciens
de 48 qui n'étaient pas encore de vieilles barbes.
Pour fourriers, Hubert avait im commis vova<;(Mir d'une maison do
357
Maixrille (|U)' h' s|M-cta<-|i- avail t-iilntiiic ei i|ui tonliniiail A rairu les af-
faires d»! sa maison en iitiirnrtiit' garil)aldi*-n el un jeune peintre venu
(le Paris, aver juslc !•• prix du VMyaf,'e d<' Naples dans sa |K>chc.
Ci'lui-ci, rcneuntp- par llulx-rl le jour môme de l'enlil^e de Garibaldi &
>'aples, rarotilait s(jn avr-nlure d'une façon plaisante :
— Mon romiiiaiidatil, dil-il. <'n -^e faisant in^iTirc rommi' volontaire.
A Naple* stcc Garilxldl.
A -m^ ; >„■\ voilà Iri'is mois que je Itrillais du dt^sir di' rejoin-
•^ ^" drr l'.arilialdi, mais je navals jkis le son!... Si
iiiliii j>' >ui> arri\«-, il n'a fallu rien moins que l'inlenenlion de lu
sainte Vii-rge l'Il.'-miMiic, diies-l.- aux Italiens, si dr\ots A la madone,
ça h'ur fi-ra plaisir...
— Comment cela ? lit llultert.
— Vous allez voir ! Pour prmdn' les chemins de fer ••! Ifs lialt>au\, il
faut de l'argent, n'cst-re pas, or je manquais totalement de capitaux, ot
penilanl cpie je n-nuiais eiel el terre pour en trouver, vous prenie» In
Sirile... Kiifin je di-nirlie dcrrit^re Saint-Sidpice un vieux prétro qui
voulait (li's images i\ bon rouqite |Miur une vie do In sainte Vierge, je
me mets A la besogne, j'abats mes dessins... ex^rraldes, je le suis bien.
mais jViais presstV.. Je tourh<> mon nrgenl cl je m'envoie ! J'arrive A
Naples avant von-, lont mon saint frusipiin dt^pons*. plus un radis !
Le Dix-neuviètiif
Impopsihli" d'aller von? rojoindrc et vous ne veniez pas ! Pour vivre en
vous allontlanl. je me suis fait cicérone. J'ai montré les curiosités à une
famille anglaise !... d'une dnJle de façon vous vous en doutez. Heureu-
sement, mes .\nglais ne sourcillaient pas à mes plus formidables erreurs,
ils se moquaient bien des curiosités, ils étaient comme moi. ils atten-
daient Garibaldi... J'avais quatre longues et blondes misses étagces de
dix-sept à vingt-huit ans qui ne rêvaient que de Garibaldi et qui, je
crois, voudraient toutes les quatre l'épouser ... Avertissez-le pour qu'il se
défende ! Enfin vous voilà , je peux envoyer mes Anglais et mes Anglaises
se promener tout seuls, mais c'est bien Uird, pourvu que toute la besogne
ne soit pas faite ? Dites au général que s'il veut marcher sur Rome,
le Saint-Père est flambé, puisque la sainte Vierge a fourni un volon-
taire...
On ne marcha pas sur Rome, cette fois-là , l'édifice italien resta en
train avec les pierres d'attente préparées. Hubert après quelque temps
revint en France. Dès son retour, il revit Marc Guilpin, très vieilli, mais
cependant pas trop fatigué. Les hommes de 18-30 étaient maintenant des
ancêtres. La bonne et toujours souriante figure de Marc s'encadrait
d'une longue barbe blanche.
— Qu'est-ce que vous allez faire ? dit-il au bout de quelques jours Ã
Hubert, vous n'allez pas retourner dans votre Far-West, et le magot
rapporté de là -bas doit avoir été quelque peu écorné en Italie, hein '.'
Voici donc ce que je vous propose : Mon commerce va bien, la porcelaine
prospère, j'ai maison à Paris et fabrique à Limoges, mais je suis un
vieux, un burgrave, bon maintenant à rester étalé dans un fauteuil... les
voyages de la maison à la fabrique et ensuite de la fabrique à la maison
me fatiguent, mon fils est au collège et ne pourra pas me seconder avant
quelque temps, il me faut donc un second moi-môme pour me sup-
pléer... Je vous choisis, je vous donne aussi peu d'appointements que
possible, et, sous couleur de vous offrir une situation, parbleu, je vous
exploite ! Est-ce dit ?
— Je ne connais rien à la porcelaine...
— Avez-vous déjà cassé des assiettes? Oui, eh bien, ça suffit, c'est le
commencement, vous apprendrez le reste... D'ailleurs vous ferez la corres-
pondance, vous porterez mes instructions là -bas, et vous en surveillerez
l'exécution... Vous avez besoin de mouvement, vous vous en donnerez,
voilà 1
m,' f.i.r r,'.»
Iluixrt ,-ivail mu- siliialiini.
M. Gaiitlelul p^rc, quand il a|i|)ril la nouvelle en Normandie, hocha la
— liw trie aussi ri^léerjue celle dlliilji-rl ne sc raccommode pas. Je lui
ilunne trois mois à rester tranquille ; dans Irois mois s"il n'y a pas de lioule-
versement quelque jiart sur notre houle, il ira faire une révolution dans
la Ituie 1 Je le enrinais, c'est triul à fait le lempi'Tamenl d'un oncle de
ma femme... Il m faut un comme ça dans toutes le» familles, que voulez-
VUU^ 1
Kl cipeiidanl. au j.'iariil élonnemciil du (lapa (Jandelol. trois mois, %\\
mois, des années passèrent sans (ju'lluherl lui donnât de nouvelles
transes. Hubert restait chez Marc (uiilpin, prenant tous les ans des
vacances qu'il venait passer dans sa ville natale.
— Vous savez, disait-on en le voyant passer sur la promenade des
remparts ouverte devant la vaste haii' où ptiinle au loin le Mont-Sainl-
Micliel, vous savez, c'est le fils Gandelot, le garihaldien...
— In roufïc ! disaient les vieilles dames avec horreur.
— Oh ! pas méchant tout de niAme. un toqué seulement !
1,1' i)apa (Jandelot commençait A se sentir rassuré et se félicitait avec
ses amis de voir son lils enfin rassis. Qui sait, l'oncle lui-même, s'il
n'avait pas été tué qui'lque part, se serait calmé aussi. Mais en 00.
IIuImmI ne prit pas de vacances; comme on rattendait en juin, une lettre
di- lui arriva lind)rée d'Italie. Aïe ! Ilulurt était encore traxaillé par le
san^' de loncle. Cela reconuuençait !
Oui. Iluliert. que Marc Cuilpiii avait eu beaucoup de peine A retenir
au iiiumi'iit di- riiisurrection ih- l'olof,'ne. était, aux premiers coup» de
clairon en Italie, parti rejoindre Garibaldi. sur celte terre où tous les
souvenirs dir sa jeunesse, ••mbellis encore par l'éloignemenl, raltiraienl.
(laribaldi .ivait vieilli, le siqierbe el romantique condottiere de 48 s'était
bien alourdi, mais c'était la \ieillesse du li(m. il était resté henu et de
sou front dr^arni i-l grisonnant jaillissait toujours l'étincelle qui éveillai»
les sympathies et allumait les courages. L'uMixre de cinquante années
d'agitation se complétait peu A peu. la période de chance pour l'Italie
continuait, les défaites même apportaient un profil. Hubert, sorti sans
égralignure d'une courle canqiat.'ne dans la montagne, du côlé du Tyrtd
italien, put revoir Venise, pour lui la \enisede Manin, Idchée enfln par
l'.Vigle ir.\ulriclie.
Dix-neuoièiae Siècle.
Ses iiarenU nioururoiil deux ans après, A quelque dislaiifc l'un de
l'autre. Le papa Gandt-lol désormais ne connaîtrait plus l'inquiétude.
Hubert, avec cinq à six mille livres de rente, resta chez Marc Guilpin,
vivant en vieux garçon, campé dans un petit appartement près de Marc
et sans autres attaches (\m' l'amitié.
Venues pour Garibaldi
â– n
^•^■>Zrl- j,
y ., ,Z) Kr,i...s-t,rcM.r» [-
^-^••rr-
«Juarul l<'s ralaslro|i|iPs (!.• IK70 lomliiVi-nl sur la France, il eûU-lé trop
iiivraist'Miblahli; ini'lliiheil, inalf,'rt' ses qiiaranle-rinq ans. fùl autre
• licisf (\\if coimuanilanl lif francs-tireurs, l'arli do l'aris ;\ la fin d'août
pour Kiiurroycr sur li-s flancs dr l'invasion, rejeli^ sur la l.oire, il fil
loulc la longue el terrible rampapne d'lii\fr i\ la Ic^lc d'une troupe dont
les rangs s'édain-issaienl peu il pou.
Le pauvre papa (landelol iHail mort à leuips.
Par ini énorme revirenieiil des choses. Hubert, avec ses francs-tireurs,
parmi lesrpiels d'anciens garihaldiens connue lui et môme des garibal-
diens de la tentative sur Rome de 18»i7, se trouva en d«Vembre marcher
à l'enniMui côte H côte avec les zouaves ponlificauN de t'.harelle, sous le
même drapeau ré|)ublicain.
Tout semblait si étrange A Hubert dans le bouleversement qu'il consi-
dérait pres(pie comme un reversement do la nature, qu'il ne songeait
pas i\ s'en étonner. Tout était changé, tout avait cnmié. Knvolées, se»
vieilles i«lées, ses illusions sur la perrectibilité humaine, sur le progri^s,
sur la Un des guerres, apri^s un dernier assjuil donné aux idée* n^'lro-
grades ! |,es peuples se tendant des mains fraternelles |wir-dcssu» Ic«
rn.nliéres, ah bien oui h-s poing- pIrttiM. avec des fusils au bout! la
IV.iiiriii^.iliou a coups de canon, la haine toujours, do nation A nation.
Le Dix-neuvième Siècle.
riioninio ayant toujours au fond de lui la bftle que les rôvcurs croyaient
douiplée. les peuples, troupeaux féroces, se lançant les uns sur les autres
pour s'entre-déchirer au gré de quelques grands fauves humains, tout
comme au temps d'Attila et de Napoléon. La grande faillite d'un siècle,
tous les beaux rêves fauchés par la hideuse Réalité, victorieuse des
penseurs et des humanitaires !
Le jour de Palay, quelques francs-tireurs môles aux zouaves pon-
tificaux, luttèrent longtemps sur une position qu'ils avaient enlevée
d'assaut, mais qu'ils ne purent conserver. Dans l'action, Hubert frappé
d'une balle à la tête tomba comme une masse. II ne vil rien de la fin
de la lutte et se réveilla le soir venu, étendu le long dune haie avec la
double sensation d'une douleur confuse au crâne et d'une énorme gêne
à la poitrine. II porta la main à sa tête et la ramena couverte d'un sang
coagulé. Il était blessé à la tète. Comme il n'en souffrait pas trop, ce
n'était sans doute pas grave. Restait la poitrine. Là ce devait être plus
sérieux. Il pouvait à peine respirer, une oppression terrible le tenait, il
étouffait. Il songea d'abord vaguement à un éclat d'obus qui lui aurait
enfoncé les côtes. Il essaya de bouger, il ne le put, il étouffa davantage,
avec une véritable sensation d'écrasement. II ne se sentait pas de jambes
du tout, la douleur s'arrêtait à la poitrine, au delà plus rien. Résigné, se
sentant retomber dans le vague anéantissement dont il sortait à peine,
il regarda un instant les étoiles avant de refermer les yeux. Brusquement
l'énergie lui revint, il réussit à se soulever sur un coude et s'aperçut que
l'étouffcraent venait d'un corps étendu en travers sur lui. Il reconnut un
zouave pontifical d'une trentaine d'années, pas tout à fait mort non plus,
car il remuait aussi.
Sur une nouvelle tentative d'Hubert pour se dégager, le zouave ouvrit
les yeux cl contempla son voisin d'un air étonné. Le souvenir lui revint
tout de suite avec le sentiment de la situation, il eut un hochement de
tête qui signifiait : « — Ah oui, je comprends! » Et tout aussitôt, douce-
ment, lentement, avec des grimaces de douleur arrachées par le mouve-
ment, il glissa sur Hubert et tomba sur le sol à côté de lui.
Ouf! Hubert respira. Il avait encore des jambes, il le sentit aux pico-
tements qui le firent grimacer à son tour au fur et à mesure que le sang
se remit à circuler. Il se tûta, il remua successivement, avec effort, il
est vrai, chaque jambe; en dehors de la blessure de la tête, il n'avait
rien. 11 s'assit à côté de son voisin en respirant largement.
llulK-rl roniinan<Unt.
— J<- VOUS diMiiantli' liien iianlnn, dit le zouave, je vouii avais priit
jirdir nialola!», mais c'est bien sans le vouloir.
— Ji" dois vous n-tucriior au ronlrair*-, rL-{Mjnilit liubvrl, car vou»
tii'avi'Z tenu chaud, niaiuti-naut que je
^uis dcpai-'r. je sens le froid m'cnvahir!...
Mais nous n'allons pas rester ici à peler...
d'autanl plus que, si je ne me trompe,
nos troupes ayant été refoulées, nous
sonunes en plein dans les lignes prus-
siennes...
— Vous juiurrez jieul-élre vous tirer
d'ici, mais moi, je suis Itien fore»'* de
rester, dit le zouave, j'ai une jambe cassée,
outre quelque chose d'alilmé à l'épaule.
Hubert s'était levé, à part un étourdis-
semenl contre lequel il s'elTctrçait de
réarpir, les forces lui revenaient, il pouvait marcher. Il fil quel-
ques pas avec précaution à travers le jardin dans |,.|ih! il .'t.iit tnnilH\
passa par-dessus des cadavres amis ou ennein
débris d'une grange enfoncée par les obus.
Il nvini un instant après vi'rs \r zouave, qui veunit de réussir a s ns-
Miiir il qui se baiidail la jambe |Hiur arrêter l'hémorrhapie.
— Kcoulez, lui dil-il ;\ voi\ basse, nous ne pouvons pas resi.r l.i.
nous serons gelés ou pris...
— Parle/, dit le zouave, puisrpie vous avez la chance d'avoir encore des
jand,es...
— Oui, mais je ne partirai pas seul, vous ne iwiivei marcher ni vou»
Iralner, mais je puis vous porler... Voyons, il vous reste des bnis...
— Un seul, le droit, je dois avoir ime balle dans l'épaule gauche.
— Cela siiriini ! Moi je me sens solide, la Imlle que j'ai reçue m'a
siiiiplemeut labouré le crAiie sans le casser, une vraie chance! J'ai la
léir- dure, ce n'est pas la première fois que je le con»lale... >l voiw
p<Mi\e/, réussir i\ vous installer -ur mon dos. je rt^|H>nd9 de loul...
— ImposMble !
— Hall ! vous ne me paraissez jwis chargé d'emlM>n|H»inl. je vou»ns>ure
ipie je suis capable de vous porler, dit Huiierl eu e«.nvtinl le sang qui
conliiiuail à lui cmUr sur la ligure justpie daii- .w.us. je le
Le Dix-neuvième Siècle.
Ypux, dailk'urs! Qu'csl-cc que vous êtes? licutcnanl de zouaves, il
me semble ? Moi je suis commandant, vous devez donc m'obéir. Allons,
essayons. Dépôchons-nous pendant que je
me sens un peu surexcité, plus tard je
ne pourrai peut-être plus... Ecoutez,
voili\ ce que nous allons faire, je vais
vous porlerjusqu'aux pierres là -bas, c'est
un petit mur, vous vous asseyez, je me
baisse, vous vous mettez sur mon dos,
\ -y*^ l^^^^'^V je nie relève et je vous emporte; ce ne
' ^™°''^ sera pas plus difficile que cela... Mais
doucement, car j'ai entendu tout à l'heure
des bruits à quelque distance et nous
pourrions attirer sur nous quelque grand'-
garde ennemie...
Hubert se baissa et après bien des ef-
forts qui arrachaient au zouave de sourdes
exclamations, il réussit à l'enlever de
terre et à l'asseoir sur le petit mur. Le zouave s'accrocha de son bras
valide au cou d'Hubert qui se releva d'un vigoureux coup de jarret avec
son fardeau sur les reins.
— En route, dit-il, c'est la fable de La Fontaine, l'aveugle et le para-
lytique, moi je tâte le sol, vous, surveillez le chemin.
Ils descendaient dans les terres labourées heureusement gelées, le
zouave regardait de tous ses yeux, essayant de deviner la position des
troupes françaises, Hubert ménageait son souffle, allait aussi vite que
possible en s'efforçant d'éviter les secousses. Le fardeau était lourd,
mais il sentait ses forces doidslées par une fiévreuse excitation.
Tout était calme maintenant dans cette campagne dévastée où le
tonnerre des canons avait roulé toute la journée ; de temps en temps
des bruits éloignés ou rapprochés, sourds comme un écroulement ou
clairs comme un roulement de charrette sur une route lointaine, s'en-
tendaient dans le noir profond, puis tout retombait dans le silence.
Hubcrl, après vingt minutes de marche, put se reposer à bout de souffle
sur un arbre abattu, mais voyant que le pauvre zouave fatigué menaçait
de s'évanouir et de desserrer son étreinte, il se remit bien vite en route.
11 marchait haletant, frissonnant, les tempes serrées et le sang lui
Tête fêlée. :*«
(iiiilaiU !<• Iimp; drs juiifs. il marchait r('!<i»ril un peu i-fçaré iiiainteniinl
ri ne sailiaiil plus où il ("'lait, où il allait, st-nlanl si-uii-niiMit que fil
lornhail il ne pourrait plus sf rfl<-v<-r. .-i (pu- s'il s'arrètail il ne pour-
rait SI- rcniftlre en route.
Coiuljien de minutes dut-il encore marelier comme cela, il n'en eut
pas conscience; à un moment donné, il entendit un hnlte-là français,
puis il se vit entouré par des soldats ù pantalons rouges, il sentit cpion
lui enlevait son fardeau et qu'il s'écroulait lui-même A terre.
Ilnljcil III' leiiuiiva la perception vraiment nette des choses que cinq
lliiliiTt nu-nnKcail non soumc.
ou six jours après. Il se réveilla tout surpris dans un lit d'ambulance au
Mans par un jour clair de déceiiihie. l'endant ces quelques jours il avait
été ramené des avant-postes A Orléans, pansé, soigné, puis évacué sur
le Mans, il avait senti vaguement tout cela siuis s'en rendre compte.
Maintenant la fièvre était passée, il avait l'esprit débrouillé et reposé, la
liMe liliie, (pioirpie encore un peu douloureuse sous les bandages qui
reiilouiaic'iil.
Il r<gaidail autour de lui. liril encore étonné; il se Irnuvnil dan» «ne
I liaiiiliie très claire et très propre, eu face d'un atilr.
duquel la tête pAle d'un autre l»le>.sé le regardait au>-;
— V.\\ bien, commandant, lui dit le camarade d'nmltulaii. •• .ipi" «m
instant, je suis enchanté de \oir «pie vous aile/ mieux... cette diablesse
de fièvre est partii'.'
— Merci, répondit lluberl. j'ai eu la fièvre .il^r^ '
— Uni. d'une jolie forci' même! Moi aussi pendant un jour ou deux.
Le Dix-neuvième Siècle.
mais cela n'a pas duré, maintenant je vais très bien, et je vous prie de
croire que j'avais grande hâte que vous fussiez en étal de recevoir mes
remerciements...
— Vos remerciement?? fit Iluhort.
— Vous ne me reconnaissez pas? Il est vrai que vous ne m'avez guère
vu qu'au clair des étoiles... Je suis le zouave pontifical de Patay...
— Quel zouave?
— Vous ne vous rappelez pas? L'autre semaine, le soir de Patay, après
le combat, nous nous trouvions couchés tous les deux l'un sur l'autre,
vous, avec un trou à la tête, moi avec une jambe cassée et une contusion
à l'épaule...
— Ah oui, oui, cela me revient, dit Hubert, vous étiez tombé sur
moi et vous m'étouffiez si bien que je me croyais mort...
— Et vous vous rappelez que lorsque le froid de la nuit nous eut
tirés tous les deux de notre évanouissement, vous m'avez rapporté sur
votre dos jusqu'aux lignes françaises, malgré votre blessure... vous
m'avez sauvé, sans vous j'étais gelé ou prisonnier... Quand nous avons
rencontré les lignards, il était temps, j'étais en train de m'évanouir sur
votre dos et vous étiez à bout, vous êtes tombé comme une masse...
— Je me rappelle tout maintenant, sauf la fin de l'aventure... Vous
allez bien maintenant ?
— Aussi bien que possible, mais à cause de ma jambe, hélas, j'en
ai pour quelque temps à rester ici, tandis que vous allez pouvoir
bientôt retourner là -bas, vous !
La convalescence d'Hubert fut rapide. Après quelque? jours de repos
et de longues conversations entre le zouave pontifical et l'ancien gari-
baldien, celui-ci fut sur pied et en état de rejoindre ses francs-tireurs.
Les deux nouveaux amis se quittèrent en se promettant de se revoir après
la guerre, si le sort le permettait.
'V.' i
lliilicil liaiiili-lui fsl iii.iintfiiatit uiu- vii-illi- harl)i-. un vioiix inoii«ieur
iiiurose t't assombri, peu parleur, lrt>s rentré en liii-ni*^mc, sauf quand
il se Iroiive avec d'anciens amis ; il a quille depuis quf !fiii»>" nnr^A,.,* la
maison Guilpin fils et C" el vil en vieux
garçDn à l'aris, sauf pendanl l'été, con-
sacré aux voyages. Comme il faut, aussi
alisolumcnl que du pain au cor|is. un ali
ment à l'esprit, il s'est mis i\ l'arcliéoldirir,
im peu par goùl naturel peul-élre, mai^
lieaucoup par haine du présent.
'l'éle-félée, malgré des périodes de m<>
rosité el de nmtisme. s'cnllamme toujours
i\ l'occasion ainsi qu'au temps de sa jeu-
nesse, mais c'est en riioimeiir du passé,
pour des choses bien éteintes el des gens
ensevelis sous la poussière des siècles. Les Iximmes, les mœur^. les iiu-
litulions, les arts d'autrefois, voilA ce qui l'intéresse, il n Aujounfhui, l«
présent amer et désenchanté, en une telle horreur, qu'il laisM l««
journaux s'accumuler sans les ouvrir pen<lanl des semaines el ne »o dé-
cidr a les parcourir en une fois que lor- ' vraiment Irup. Il
lluberl eti mtiuU'uaiii
une «ieillp karb».
Le Dix-neuvième Siècle.
lifjuide alors la situation, comme il dit, et finit généralement sa lecture
par une migraine ou un accès de colère.
Toutes les belles illusions qui avaient l'ait battre les cœurs de sa géné-
ration et de la précédente, tout cela envolé ou écrasé! Toutes les espé-
rances mortes ! Le mieux était d'oublier tout cela par un bon plongeon
dans le passé. L'archéologie est un excellent chloroformant.
11 avait revu le blessé de Patay. Les deux camarades d'ambulance
s'étaient retrouvés après la guerre, dans Paris dévasté par la Commune.
L'ex-pontifical et l'ex-garibaldien s'étaient liés, et du souvenir de leur
course dans les champs de Patay, l'un portant l'autre, était née une
solide amitié. L'ancien zouave, Auguste de Brignol, n'était pas très
riche, à peu près autant de rentes qu'Hubert, plus une ferme et un
vieux castel du côté de Caen, dans lequel il allait passer l'été à côté
d'un frère marié.
Les deux vieux garçons se voyaient beaucoup à Paris, et plus d'une
fois Hubert avait dû aller passer quelque temps dans le castel patrimo-
nial de son ami, resté indivis entre les deux frères.
Hubert avait gagné son ami à l'archéologie et l'entrainait en longues
promenades aux alentours plus ou moins immédiats du manoir, vers
toutes les vieilles pierres encore à peu près debout, églises de village
ou débris de tours. Mais lorsque le temps était mauvais, lorsque la
mélancolie tombait du ciel avec la pluie, tous deax restaient à bou-
gonner ensemble, ressassant leurs souvenirs et se donnant la réplique.
Le zouave parlait de Castelfldardo et de Porta-Pia, Hubert répondait
Hongrie, Venise et Naplcs...
— Quand je pense, disait Hubert, que j'ai pris le fusil contre la
monarchie de Louis-Philippe en Février, dans cette journée de surprise
qui a été le premier pas sur la pente oîi nous avons fini par glisser !
— Moi j'avais alors dix-huit ans. En Juin, quand les gardes nationales
de province ont marché sur Paris, j'ai suivi, et j'ai passé avec les autres
par-dessus quelques las de pavés.
— J'étais alors en Lombardie avec les Piémontais et j'allais rejoindre
Garibaldi... C'était le commencement pour moi et je devais le suivre
encore à deax reprises dans les grandes luttes de l'Italie ; il s'en est
fallu de bien peu, en somme, pour que nous nous rencontrions alors et
que nous engagions des relations à coups de fusil... J'y serais allé de
bon cœur alors, je vous l'avoue.
Irlr fri.-.- M.
— nii>li' ; ht I «v/ciuavr, iHiii- rii.li> lu-iiiioii* aiiir- l'iri' <nnciiii-, nou«.
|iiMisions combultre pour des idéals iliirér<>nt!<, el ils nous onl anivné»
liiiis deux juste au nn^me point, dans les i-liamps de Palay, !>ous un
drapeau i-oniiiiiin. Ã recevoir, sous Tonne de balles prussiennes, un
avcrti-oiinril litiilal ij.' la n'alitt- : duni', au fuiid, cV-tait à peu pré» le
iiiAiiM" iiiial, \\\\ itiiai de justice et de vérité, un idéal d ordre social
Aujfiurd'lmi (|iu' nous sommes vaincus tous les deux, il nous faut clia-
«iiM ren;.'aiiier nos vieilles idées et nous habituer A la conception réaliste
d'un monde où le seij;ni'ur Obus el dame Hynamite douuueront tout et
réL'leriiul tout, même les traités de comnuTce!
— L r.urope, fttrét de Bondy en f<ii ! Klle est jolie, la Sainle-Allianro
des peujiles révéi' au temps des folies généreuses el des utopie». Que
diraient li-s gens dautrernis, eux «jui chantaient: .. Les peuples sont |>our
nous dis frère-il .. Je l'ai chanté. nu)i, en marchant contre lladetzky I
Anjnurd tiui i\-A mie ère de barbarie scieutilique qui couuuence |iour
les pi'uples. conduits avec une brutalité railleuse et féroce |wr des houimes
d'I'.lat et des feld-maréchaiix ipd seuddenl les meneurs d'une dan»o
macabre pin- a|.oial\pti(iMe \\\\>- celles irilolbeiii ! Les doux savants
r
l.c Di.i-ncuvh'inc Sii-cle.
uscnl leurs veilles à eherclior des explosifs plus cHroyables que ceux
des voisins, les peuples armés jusqu'aux dents, énervés par les cxcila-
lions, se guellenl pour s'entr'égorger, brûler les villes et forcer les
caisses. Ah! ce n'esl pas précisément l'amélioration paciOque, le progrès
civilisateur que nous rêvions autrefois! Quel beau rêve brisé! El dans
tout cela, ce qui est surprenant au premier abord, mais qui cesse d'éton-
ner quand on songe que c'est l'argent qui fournit le fer, voici, sous ce
Il laisse les journaux s'accumuler sans les ouvrir.
régime de fer, cet autre métal dangereux, l'argent, se dressant quand
tout ploie, gagnant extraordinairement en puissance, se hissant, orgueil-
leux et impératif, arrogant et international, sur les ruines des vieilles
aristocraties! Supposez un Charlemagne futur, ses douze pairs seront
douze banquiers. Décidément le passé valait mieux, il avait ses incon-
vénients, ses vices cl ses misères, mais aussi ses grandeurs et ses
beautés. Le troupeau humain, qui sera toujours troupeau, paissait plus
ou moins paisiblement, mais n'était pas transformé en cohue de mou-
tons enragés. Décidément je deviens réactionnaire au point de regretter
le temps de Philippe-Auguste ou de Louis XI.
— Voici notre ami Hubert, dit le zouave à son frère, qui va nous
chanter: Page, écuyer et capitaine et réclamer le rétablissement de la
féodalité...
— Ma foi, elle n'est pas si loin, la féodalité, il est tel serf d'usine.
s;i-«;il <1>' piii«sanl<' Suci(;-lé anonyiiif, (|ui n"- pourrail que gagner Ã
rli,itif.'T tli' sn/crain ! IV-ne/., ratitniiin*' venu, n'cntondez-vous pas d'ici
Ir-s rors do rliasso cl les meules d'un liaul liaron de la finance qui (ail,
|iresr|ue aussi si''vèrenienl que le sire de Couey, pirder ses forAls cl qui
rclal)liiail volontiers. A eoups de procès, des droiU seigneuriaux sur «es
It'ires ?... Qui sait, on verra peul-<^tre un jour les grande fiefs reuiplacé»
par les grandes ronipagnies, les Sociétés en commandite cl les banque?...
Descendants des Montmorency, faites-vous commis d'agents de change et
salue/ le Progrés! Vous avez jadis |)ayé vos privilèges par le courage, en
lomltanl, génération après génération, sur les ciianips de bataille pour la
défense comnume, la Science va supprimer le courage. Iji Science
moderne ! la célèhre-l-on assez? On croirait que les siècles [Misses
n'étaient «pic des ânes! La fameuse Scir-nce moderne, qui devail ame-
ner le règne de la douceur, la Science, «|ui pour quclrpies progrès réels
a déj;\ gAlé bien des choses, au lieu de supprimer la guerre, comme on
le proclamait, ne fait qu'élargir son champ d'action, et elle en a supprimé
la poésii' en auniliilanl la part de la bravoure et de l'élan... U>ii sail, les
I iigins seront bicnlM telleuienl perfectionnés qu'on se pulvérisera û
distance sans se voir, el sjins distinction possible de civils ou de mili-
laires, d'Age ou de se\e. Plus de soldats, mais lous, du vieillard :\
reiifant à la mamelle, tous chair à torpille. Comme cette perspecliNc est
peu enchanteresse, nous allons, si vous voidez, faire une excursion
pisqu'aux ruines de la vieille tour pour regarder un peu du côlé du
|ia>^>é... Ku ruule ! Moi je vous soutiens, par l'examen des mâchicoulis,
«pi'elli; doit dater du coiumencenient du mu° siècle !
— Du XIV". dit le /ouave.
- Nom, Veiiire Malioiii!.. du \ui". du lioii temps des croisjides !
"'-^IC'^
'// I.A I II \ 11.1. MM hl. l'I.nl im.
'^
Il \ I II II iiK i>i(M lin.
'<•'
iir> I «().'(, le villa,t:t' lit; IMoiiliic, aujourd'hui cilè
^ \^j bainéairo en plein ûclal (voir les afruhes), rcpré-
' ^ j) sentait adiniralileincnt ce qui s'appelle, en langage
le l)ai,i:neiir, un iroii. ('/était un Nrai Imu, le
374 Le Dix-neuvicme Siècle.
type du trou do pécheurs, mais un trou admirable et tout à fait idéal.
En terre bretonne, pas trop loin, Ã mi-chemin entre Saint-Brieuc et
Saint-Malo, dans la Bretagne plantureuse et gaie, figurez-vous dans une
échancrurc do rochers, une s]tlondido plago de huit cents mètres de
sable fin et doux, une simple crique en croissant, dominée à chaque ex-
trémité par un promontoire de hauts rochers déchiquetés et bouleversés,
descendant jusqu'aux vagues par assises chaotiques. Accrochées aux
rochers du promontoire de droite, les maisons du petit village de Plouhic
se pressaient autour d'un vieux clocher du xui" siècle, dont lèvent de la
mer secouait parfois de façon inquiétante la flèche aux charpentes vermou-
lues. Tirés sur le sable de la plage, quelques bateaux dormaient au
soleil à côté des las de goëmon ramassé dans les rochers à marée basse.
A l'ombre de ces bateaux dos femmes faisaient du filet, et des vieux, trop
anciens pour aller encore à la mer, raccommodaient des casiers à ho-
mards. D'autres bateaux péchaient au large. Presque toute la popu-
lation plouhicaise vivait do la mer. La terre, près du village, était cul-
tivée par les femmes; deux ou trois fermes éparpillées dans les champs
représentaient presque seules l'élément terrien, avec l'unique et cumu-
latif commerçant de l'endroit, à la fois épicier, mercier, boucher, auber-
giste, marchand de tabac, de grains et autres denrées.
L'hiver, au moment des coups de bourrasque, la petite crique do Plou-
hic, secouée par les vagues folles accourant du large et battant la côte
avec une obstination farouche, aspergée par les panaches d'écume tour-
billonnant jusqu'aux maisons, prenait un aspect formidable et formait
un décor à souhait pour le drame de la mer; mais l'été, sous la caresse
du soleil, quand sous le ciel bleu la mer s'azurait aussi, le paysage semblait
itahen et méditerranéen et à l'horizon de la pclilo crique de Plouhic
on cherchait machinalement Gênes ou la Spezzia.
Plouhic vivotait tranquille sur son rocher; jamais do visites, on parlait
encore dans les veillées, depuis trois ou quatre ans, do doux messieurs
venus à pied, le sac au dos, qui s'étaient installés à l'auberge du pèro
Malo et qui pendant deux liiois restèrent à Plouhic, tirant le portrait do
tout le village et de toute la côte, des maisons, des bateaux, dos gens,
et môme des rochers. On avait été inquiet d'abord, le bruit ayant couru
que les deux inconnus relevaient les plans du pays pour l'administra-
tion des contributions en vue d'une augmentation d'impôts, mais on
s'était rassuré bien vite, ces tireurs do i)orlraits étaient do braves gens
i|iii lr;ivaillai<'ril n. HuiuliiI a l.ur drol.- de niclkr |>..ur It-iir coiiiplc.
l II Ijcau jour (le l'élu do Ci, antre visite jilus ^;traiigc encore : un
iiii.nsieiir et une ilaiiie, arrivés en voiture do Sainl-ltrieuc. Du inonsieur,
pas firaiiircliiisc A iliie : un mince gringalet à petite moustache qui
n'avait trevlranrilinaiie qu'une limellc ronde sur un seulu*il, mais quelle
(lame! (Jiandf, hi-ile, su|ifrbe, des veux immenses, une chevelure
V
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K-.
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deux inconnu* relcTaient
les pUni du p*y».
rons>e éiiornie suus un UH|uet à oigretto.
un ctirsage cuinme on en n'avait jamais vu
à IMoidiic, ime jupe courte lioulTant sur une
crinoline de deux mètres et laissant voir de
holtiiies très ornementées cl des bas rayés
■l noir. Tout IMouhic étonné vint contempler
visiteurs dans leur voiture cl les suivit dans leurs
courses à pied à travers le village et sur la plaire. On sut bientôt par le
|ière Malo, dont l'aulH-rge avait rei;u les élranuers, que la dame arrivait
\ Plouliic sur les indications de l'un des peintres venus quatre an» Aupa-
ravant. I.a dame expiurait le pays et les environs, entrait dans le« mai-
sons sans façon . nionlrail les meubles ou les gens du Iwul de son
Le Dix-iieuvi
oiiilirello ;"i son compagnon, qui ne disail jamais que : Trhjoli^ char-
mant, délicieux, cl surtout : E/fct bœuf! Que voulait dire effet bœuf?
Ce groupe de chaumières au pied de l'église faisait un effet bœuf ! ces
rochers produisaient un effet bœuf! ces pCcheurs, ces femmes en cos-
tume breton, effet bœuf !
Vers midi, Plouliio fui litltTiili'iiii'iil almii. On vil li? dciiv Parisiens
Ulanche Saladin et le vicomte Gac'tan.
descendre vers la plage, suivis de leur cocher portant un panier, s'as-
seoir grav'ement sur le sable à l'ombre d'un bateau, déplier une nappe, et
se mettre à manger un pâté tiré de leur panier. Ils avaient des four-
chettes et des couteaux en argent dans une belle boite. Quand ils eurent
soif, ils sortirent du panier des bouteilles à goulot d'argent qui faisaient
le bruit d'un coup de pistolet quand on les débouchait.
Les courses reprirent après déjeuner. Les Parisiens firent une grande
tournée en voiture dans la campagne. A quatre heures on les vit revenir
sur la plage suivi? du père Malo portant une valise, il était rentré
/ </ ( hllhh
r.-
ilfs liutoaiix avec lu murée. \ù\ |)o|iulatiun, uu^Tin-nUM» des inatcluls qui
n'avaient pas i-iii-on! vu les l*ari>it'ns, se groupa sur la pla(;<'. (JualUiviil
iiinirt- faire les visiteurs? I,e père Malo les lit entrer clans un vieu»
lialt-aii. lu Marie Urine du Ciel, tiré h terre el senaul de magasin, il leur
niiiil l.i valJM- cl rej-Mi-'iia ^DU aiiherge. l'Ioullic intrigué scdei
Kll.- .mil .lé>.hal>ill
%.^-
qii.' tiiaiiie les Parisiens |iiMivairii( faire dans
lialeau eiicunihré de curdaices. de filels. de Imrils ou de vieilles misse*.
el à peine éclairé par une pi-lile fenêtre percée i\ l'arriére.
L'attente dura l)ien un «piarl il'lieure.
Tout \ coup la porte enIre-bAillée s'ouvrit toute grande el In l\iri-
sienne sauta légèrement sur le salde. Klle était déslialùllée. hrns el jnnilM*^
niis. épaules nues, les elieveu\ dans un fliel, et \élue soulemeni d'un
.•ni-.a--'<- el diiii.' peiiie l'ulolle r.iu,i;e vif. IMuullic nluiri |K)UsNi dc» ctcla-
«8
;J78 Le Dix-neuvième Sivcie.
malions (rélonncmcnl cl se rapprocha. Derrière la dame, le monsieur parut
liienlùl. (léshabillé lui aussi el couvert seulement d'une espèce de caleçon
rouge à jambes el à manches, avec une ancre bleue sur la poilriiii'.
Les deux Parisiens passèrent au milieu des groupes aux yeux écaïqiiilli ■-
sans paraître remarquer l'elTaremenl tprils produisaient. On les vit
entrer dans l'eau en sautant et en riant, et se mettre à barboter dans
la bonne petite vague d'été. La dame nageait, elle laissa le monsieur
s'ébattre ù quelques mètres du rivage et pointant au large, dépassa
bientôt la pointe du Trou à f/iomard.
— Comme elle va. comme elle vire, un vrai poisson ! (lisaient les
Ploubicais ; le monsieur barbote comme un pingouin, mais la dame,
c'est quasiment une dorade!
Mais que venaient faire ces gens-là en Plouhic? Arriver en Plouhic
sans motif, sans connaître personne, se déshabiller, s'en aller devant
tout le monde se mettre à l'eau comme des canards ! Quelques femmes
trouvaient cela très indécent et voulaient entraîner les hommes loin de
ce spectacle de perdition. Montrer comme ça ses bras et ses jambes au
grand soleil, se promener quasiment en caleçon devant toute une popu-
lation 1 Ces Parisiens sont bien eflrontés ! On parlait d'aller chercher
monsieur le maire pour réprimer ce scandale et faire rhabiller les bai-
gneurs. Cependant des matelots qui avaient été à Saint-Malo et en
Normandie donnèrent des explications. Ils avaient vu par là des choses
semblables. C'était une idée des Parisiens. Vous savez que les Parisiens
vous ont comme cela un tas d'idées inexplicables, ils se rassemblent par
bottes, des messieurs et des dames, très bien gréés et suiffés tous, et se
déshabillent dans des petites cabincttes sur les grèves pour le simple
plaisir de piquer des têtes tous pôle-mêle.
Au bout d'un quart d'heure le monsieur et la dame sortirent de l'eau,
ils passèrent tout ruisselants à travers les groupes. Le monsieur, la tête
basse, soufflait comiquement, la dame riait et se redressait, s'arrôtant très
à l'aise devant les groupes pour tordre ses longues tresses rousses en
cambrant son torse sur lequel plaquait maintenant la flanelle rouge mouillée.
Après s'être rhabillés dans le bateau du père Malo, les deux Parisiens
se remirent à explorer le village et les rochers. On les aperçut long-
temps au sommet d'un escarpement dominant la mer, juste au-dessus
du centre de la crique; ils allaient et venaient, la dame traçait des lignes
dans la terre avec son ombrelle, le monsieur semblait prendre des
/.'( Châtelaine de Plouhtr .ITî»
iiusurcs avec «a cnniif. Enfin ils revinrent chez le |)*re Malo el Ir
ji'li'Tfnl dans un profoml miliarras en lui annonçant «ju'iU !»'inHtiillaien(
rliiv. lui. (lonuncnl loger un*- si ijelli* dume avec un monoii-ur ^i éton-
nant? Li's pi'intres autrefois sï-laienl contentés de deut p<.>lites ciuunbres
à peine meublées donnant sur la cuisine, mais on ne |touvail songer
même A les jtroposer ù ces Parisiens, qui traînaient avec eux de la vai*-
silli? d'argent el des nécessaires de lûiK;tli' pli-ins d'ustensiles étranges,
l'.iifin le pi^re Malo songea qu'à cf'ilé de son auberge il y avait une grande
cl anli<iui' maison auln-fois babiléc par un vieux <-apitaine. Il alla trouver
II- |>riipriclairr (|ui consentit à la lui prêter pour quelque temps ; il so
mil cnsuilc à la reclierche des meubles strictement indispensables.
pan-ouiiil luiit le village, réquisiliuima cbez ses amis et le soir venu,
pi-ndant que les Parisiens dînaient à l'auberge devant quelques malelots,
il acbeva l'inslallalion en faisant transporter les Imgîiges dans la vieille
maison du loup de mer décédé.
El Plouliic, considérablement intrigué, i-ul deux babiUints de plus ;
Icius les jours maintenant ils les vit (là ner dans les prés en fleurs
au-dessus du village, descendre dans les rocliers, lézarder sur le sable
parmi les maleluls nccupés autour de Inirs barques el s'en aller à la
vague dans le costume flambojanl qui effarouchait les Plouhicaises.
Les Parisiens paraissaient devoir rester qnel(|U(î temps, le pérc Molo
venait de vider sa banpie magasin la Mmir-U'ine ilii Ciel de tous les
agrès, filets el barils qu'elle contenait pour la leur arranger en cabine de
bain. H avait percé deux petites fenêtres dans la membrure, agrandi et
réparé la porte, qui fut ensuite surmontée d'un auvent el drapée de .serge
rouge. Devant la barque il planta un mal dans le sable et tous les jours.
lors(pie les Parisiens arrivèrent pour le bain, le gars du père Malo vint
lii>ser un grand |)aNillon lnul neuf.
l'ont A coup, la >lnpéraclioM de Plouliic fui portée au condde, le*
Parisiens ai'helaienl im grand terrain en pente sur le r«Sté du vill.ige
au-dessus de la crique, des piUures assez méiliocres app.irtenant à plu-
sieurs iiropriélaires. C'était li- père Malo qui traitait laffairo. «n apprit
pu- lui que les Parisiens allaient se faire biUir un château qu'ils habile-
raieiil tous les étés. I, 'acquisition avait été faite au nom de M"* lllanchc
Saladin ; le monsieur n'étail rien, il n'avait mémo pas signé les actes el
s'élail contenté d'apporter l'argent, .\insi les Parisiens se fixaient dan*
le p,i>s. Il venait (le leur arriver tout.- une voiture de coisses. drpaqut-U.
de meubles môme et la vieille maison louée par le père Malo se garnis-
sait et se transformait avec rapidité 1 Le père Malo, constitué majordome
et intendant des Parisiens, leur procura deux bonnes qui sur l'ordre de
madame gardèrent tous les jours le grand costume de félc de leur village.
Ces bonnes d'ailleurs n'avaient rien a faire, le père Malo continuant Ã
cuisiner pour les Parisiens; elles n'avaient qu'<\ suivre monsieur et ma-
dame sur la plage à l'heure du bain, à les attendre sur le sable pour
leur donner les peignoirs quand ils sortaient de l'eau.
Plouhic, qui dans les premiers jours n'avait pas manqué un bain, com-
mençait à se blaser, les gens n'accouraient plus se ranger en si grand
nombre devant la Marie Reine du Ciel,
lorsque le drapeau montait au sommet du
mât; ils ne marquaient plus la même stu-
péfaction scandalisée à l'aspect des deux
baigneurs folâtrant dans les premières
vagxies. Madame pourtant ne se gênait
:^X^o 'fô^ "_ S^'-'^ pas, en allant à l'eau, elle s'arrêtait parfois
_ V ^ "" pour causer avec un matelot qui tout ahuri
k-rio .',n.Ai,i ^ „' o,„c„n ,,.. ne savait que faire de ses yeux.
tlle s arrclait pour causer avec * •>
un matelot. Tout de même ils étaient bien gen-
tils, ces Parisiens, madame surtout. Elle n'était pas fièro, elle entrait
dans les maisons, regardait les meubles, interrogeait les gens; sur la
grève, elle montait dans les barques comme un homme, sans souci de
sa grande crinoline, et voulait tout voir, les engins de pêche et le pois-
son. Et puis il pleuvait de l'argent sur Plouhic; ce pays où il ne se
dépensait pas quarante francs par jour avant l'an-ivée des Parisiens,
voyait circuler les louis et les pièces de cent sous.
— Gaëtan, donnez cinq francs à cette brave femme !... Tiens, la jolie
assiette, je l'emporte, Gaëtan, dix francs, donnez dix francs!.. Mon gars,
voulez-vous porter ces crevettes chez le père Malo? Gaétan, donnez
cent sous...
On n'entendait plus que cela au cours des promenades de M"" Blanche.
Tous les jours maintenant il fallait luie barque pour conduire les Pari-
siens en mer. Encore une jolie source de profits! Une gaillarde.
M"' Blanche, solide et gaie et très à l'aise à bord malgré le roulis qui
vous balance si gentiment parfois, ou les lames qui vous tombent sur
la lèU" au moiuenl oîi l'on s'y allond le moins cl vous trempent d'écume.
\r de Plonhit
\x l'ari>i<ii iin<' fois assis à son ban»", sy iraiiipoiuiuil i-l ne k«u(:cait
|iliis. il ponlait la parole sur nuT Undis qii<- M" Rl.'in<-hi> siir<-\riu>«> M-ni-
lilait vivn- doiililc i-n dunsnnl sur la va^itr». I.cs ruupH dr roulii» l'ainu-
saifiil. l'ilf riail aux éclats lors<|u"unc vaf,'uc trallro!<!w lui jplail une
dninlio dV-riimi- sur la fif-'iirt'.
— Allons. vi<'u\ Maliiiirin. passe-moi un suroil! As pas peur, nous
ne sommes pas des poules niouilk-O!*, nVst-cp pas, Gai*tan?
(îaiUan n<- rô|iondail pas, son monocle était tombé, il moliis«ail «ur
>V^^^^'^
^â– **
ir^
;*-
IK'ji'iincr !<iir In plaur.
sf.n iiam-. <>ii p<^«liail aiis>i. M"' RInmiii' apprenait i\ filer de» ligne» de
Tond, elle a\ail pris sa première raie un jour et dans sa joie avait fait
donner cle suili- un louis au matelot cpii la i;uidait de ses conseils.
Ciat'lan ne prenait jamais rien, pas niAnn" un petit conpre. Tout à fait
incapable, ce Cai'tan ! (,>uel»pief..is on allait au long de la c«'ite. an-4le»sus
des grands éboulis de rochers, relever des casiers A honianl». Le homanl
abondait cette année-lA, tiai'lan conunençail A en avoir assex ! El tous le»
jours h mer I)asse on pécliail crevettes et salicoques. M"* lllanche avait
un costume spécial pour ces parties : plus de crinoline, un jujM.n roiim'
très court, qu'elle relevait jus(|u'au-de?sus du genou, laissant voir candi-
dement ses mollcis de hiane chasseresse im peu gra-^se. un loquet
marin, un lorsage i\ grand cd matelot, i\ manches courte- —
Le Dix-neuvième Siècle.
nvanl li> coude. Avec cela, M"" Blanche, armée d'un grand filet, pouvait
sauter dans les flaques, descendre dans les trous de roches, plonger ses
bras dans l'eau, donner des coups de filet prudents ou rapides suivant
qu'elle voulait surprendre la salicoque ou lutter avec elle d'adresse et de
vivacité.
Le vicomte — Gaétan était vicomte — se mettait tout en bleu pour
les parties de poche : maillot bleu, veston bleu, chapeau de paille ù
ruban bleu. Il entrait dans les flaques avec moins d'enthousiasme que
Blanche et ne prenait que les crevettes portées à la distraction. Son
monocle tombait toujours au bon moment et le gibier s'évadait.
Us étaient à Plouhic depuis quinze jours lorsqu'il leur arriva une
visite. Un troisième Parisien, un monsieur que Blanche annonça au
père Malo comme son architecte. Qu'était-ce qu'un architecte ? On n'en
savait rien à Plouhic. Pendant quelques jours les promenades cessèrent.
Blanche et le vicomte passèrent leurs journées avec l'architecte à mesu-
rer leur terrain, à discuter, à planter çà et là des bâtons dans le pré.
Ici la maison, là les communs, une volière de ce côté, un belvédère sur
ce monticule... L'architecte prenait des notes, dessinait des croquis.
Enfin, au bout d'une huitaine une foule d'avant-projets ayant clé étu-
diés et rejetés, on tomba d'accord sur un croquis et l'architecte s'enferma
pour élaborer le plan définitif.
M"" Blanche et Gaétan battaient la côte ou restaient pensifs à regarder
la mer du haut des rochers. Ils cherchaient un nom pour la future mai-
son que les Plouhicais, éblouis d'avance, appelaient déjà le château. Le
vicomte tenait d'abord pour un nom anglais en Lodge, House, ou Manoir,
Blanche pour un nom italien, mais Gaëlan eut une idée de génie et pro-
posa Castel-Plouhic. Voilà qui ferait bien en tête de lettres. C'était arrêté.
« Madame Blanche de Saladiii, à Castel-Plouhic, en Plouhic {Cô/cs-
du-Nord). » Admirable! simple et très chic! Avant que l'architecte eût
terminé ses plans, M"° Blanche avait déjà commandé et reçu son papier
à lettres avec armes gravées : une mouette d'argent sur champ d'azur
avec ces mots : Castel-Plouhic, en Plouhic.
Les plans achevés, les parties de pêche recommencèrent. L'architecte
était retourne à la ville pour recruter des entrepreneurs. 11 revint avec
eux, passa des marchés, choisit des matériaux, donna des instructions
et repartit après avoir laissé la surveillance des travaux à un confrère du
déparlement.
%
l)iMi\ m.iUluU tlo ri..iilii. qui ifvcnaii-nl du senifo d.- TKUil dans le»
Miois df la Chine au couuui'riffmcnl de juilNl 180.*», se mirent le jouet
li'iui luira^i! en lournanl le dernier coude de la roule qui uiî»ne de Sainl-
nrieiic à IMouliir. Devant eux. juste dans l'échancrure entre les deux
puinles de roclicrs, une uTande construction sYlevail, un vi-ritalde rliA-
leau tout ballant neuf, hianc, rose, luisant, avec des lourellcs, des bal-
lons, des lucarnes, des balustrades scuIpliVs, des peintures fr.njrhes, do5
uirouellcs élincelanlcs. Tout cela sur^'issant au milieu d'un janlin «m
allées contournées (|ui descenilail en terrasse vers la mer. jusqu'A un
belvédère surmonté d'un luAl de pavillon.
Les deux j;ars se frollérent les yeux, ils s'étaient trompés, ro n'élail
pas Plouliii-, le Plouliic ipi'ils avaient vu deux ans auparavant, loujour»
le même, im bon village perdu, un nid sauvaue de gens de mer port-hé
sur un roc ! Non, deux ans auparavant, i\ la place du cliAleau |w\luraicnl
deux ou trois [letiles vaches noiraudes... Mais si, cVlnit pourlAnI IMouhir
et son clocher, même que les deux gars reconnaissaient leur» \leu\
toits A Coté de (piehpies petites InUissos neuves, l'n cliAlcau el de»
biUisses neuves dans IMoidiic. c'était presque surnaturel !
Les tliMix L-ar-i eurini |iii<u d'autres étonnenients en suivant
Le bid-ncuviinne Siècle.
qui dominait la plage. En bas sur la grève, une lente était dressée, Ã
cùlé de quatre cabines en bois, et, spectacle plus surprenant pour, eux
qu'un débarquement de Caraïbes tout nus ;\ Plouliic, des dames à crino-
line et des messieurs en paletots blancs erraient parmi les bateaux Ã
Partie de pcclic.
l'échouage et regardaient d'autres dames et d'autres messieurs en train
de se baigner.
Le château, c'est Caslel-Plouhic, les dames à flamboyantes et mirobo-
lantes jupes courtes ballonnant sur d'étonnantes crinolines et les mes-
sieurs en vestons blancs, ce sont les invités de M°" de Saladin venus
de Paris pour la solennelle pendaison de la crémaillère et la fêle d'inau-
guration de Castel-Plouhic.
Plouhic est absolument révolutionné, il est accouru des gens des petits
trous voisins, de trois lieues à droite et de trois lieues à gauche pour
contempler ces échantillons d'une espèce jusqu'alors absolument incon-
iiiic dans ces paragf'*, l<- l'arisicn vl la l'arisionne. Il est vrai qu»* ce»
t'ilianlilinns en valfiil la |>('ine, toutes les retninos sont jolie», ék-^'anle»,
tlianinc d'une éléf.'an<T parlifuliùre et portant à sa façon l'énorrae elii-
j^iiiin (^•bi)iiriiïé sous la loque ù aif,'ri'tte ou le petit chapeau, — la veste ou
le saule-en-harque >.'arni de soutaclies, galons, effilés et pani|>ille!>, la
liante canne ou l'onilirelle. Les fines bottines sautillent sur le s-ible,
inan|uant l'enqtreinle de leurs talons dorés, les crinoline:» ondulent,
laissant Miir (li'> iiiolleN cambrés ;\ ba'< niiiiticnlores. Toutf? les (lani'"<
sont (.'aies, \ivrs cl pardiil à tout iuslanl en rires clairs connue jamais
les échos de i'ioiihic n'en ont entendus.
Rassemblés A la limite des vau'ues, les messieurs, des ^rros et des
minces, des ji-unes et des ■< marqués », plaisantent avec ceux ou celles
ipii s'olTrent le plaisir d'un bain a\anl le dîner. Des matelots de IMuuhic
ont été inqirovisés guides baigneurs ; comme ils manquent d'habitude,
il faut les voir, tout roufjos d'émotion, pnqiurtant dans leurs bras, avec
(les précautions maladroites, connue s'ils avaient peur de les casser, les
Parisiennes (pii s'anmsenl à pousser de peliLs cris de frayeur au\ pre-
mières caresses de la'vaJK'ue.
In uTouiie d'autres l'arisieim<-i. des feunnes de chambre |M>rtAnl les
pi-iiitioirs de ces danu'-i, reu-ardenl dédaigneusement l'iuuhi. -
Le Dix-neuvième Siècle.
roc el les Plouhicaises ébahies réunies à quelque dislance. Sous la tente,
un peu plus haut, un grand domestique en culotte courte et bas blancs,
en livrée rouge, prépare des rafraichisseinents ou des réconfortants pour
les baigneurs. M""" de Saladin a aussi songé en ce jour à la soif des
Plouhicais, maître Malo a charrié sur la plage deux tonneaux de cidre i/l
surveille les libations des marins.
Le père Malo a voulu faire comme Plouhic et s'embellir, il est allé ù
la ville et s'est acheté une redingote. vieille terre celtique, contemple
eelle redingote ! La redingote du père Malo et le château de M"" Blanche
de Saladin vont marquer le commencement d'une ère pour l'arriéré
Plouhic. Les temps modernes commencent !
Le père Malo, maire de Plouhic, s'était contenté jusque-là de présider
aux destinées de sa commune en simple veste bretonne. Désormais son
autorité va s'envelopper de sa prestigieuse redingote. D'ailleurs il a gagné
beaucoup d'argent depuis un an en logeant et nourrissant les nombreux
ouvriers qui ont construit et décoré Caslel-Plouhic, sans compter quinze
cents francs de terres vendues au château. Un vrai richard maintenant,
M. Malo !
Tout Plouhic nageait dans la joie. Depuis huit jours les matelots pé-
chaient pour le château. Le poisson donnait, justement, et le homard
venait avec complaisance visiter les casiers mouillés le long de la côte.
Quand on ne péchait pas, on promenait en barque les invités de M""' de
Saladin et l'argent pleuvait sur le monde.
Pour terminer la fête d'inauguration, le soir, quand dans la grande
salle à manger de Caslel-Plouhic, les invités en furent au dessert, M"' de
Saladin parut au balcon et la première fusée d'un brillant feu d'artifice
s'éleva dans les airs aax cris d'admiration de la population.
Pièces tournantes, pluies de feu, embrasement des rochers aux flammes
de Bengale, le vicomte Gaëlan, organisateur de la petite fête, avait bien
fait les choses. Aux acclamations populaires, les invités répondaient en
faisant détonner les bouteilles de Champagne et en poussant des cris
variés : — Vive Blanche ! Ilip ! bip ! hurrah for M°"^ de Saladin ! Vive la
châtelaine de Plouhic !
Le châtelaine criait comme ses invités. On l'embrassa même quelque
peu sur le balcon, les dames d'abord, les messieurs ensuite, tous un
peu lancés. Le vicomte Gaétan fit bien quelques observations, mais on
le repoussa dans un coin, où il s'endormit presque aussitôt.
La Châtelaine de Plouhi
Départ pour la jttehc aux rrvvctlv
l.i' Ifiiili-main «li< cotli' nn^moral)lc ftU<«, on so li-va lanl an rliA-
Iraii, avri- (les niigraini-s nombrfiiscs. M"* de Saladin-IMoiiliir, tiiiijoiir>
\aillanli' cl la l^lo iiilarlf, déclara (|U(' !<• seul remède éUil une ^ninde
|>arli<' de \t(ir]u' aii\ salieoqnes.
— D'ailleurs, mes enfanls, dil-e!le en réunissanl ses invil»^* et invi-
li'es, vous ne eonnaissez pas toutes nos curiosili^ ! Nous avons la noch*^
l'rrri'v, la terrihli- (îmllr niix Kinriijnii.i, le Trim à l'Iloinard, un >Tai
;;iMifTre, ainsi niinnnr parce qu'il est plein de pieu\res ! Nous vous ferons
Vdir loul ça. IMouliie est un pays si en relard «lu'il n'y a pas onrorc de
léfjendes sur la Hoclie-IN-reée ou la (îrotle aux Korrinans, mais non*
siininie-i li\ et nous allou'i en Tahriquer! Allons, A trois henrt's, di^piirl en
f(i>i|iiuie !
Le Icmps (Mail A snnliail, le riel hieti, la nier verte, d'un lieau vcrl
Iniilre loiirnant i\ ri^mi>rauil<' A rht)rizon. Quand la marine diVouvril le*
pi l'init^res roelies, entre trois et quatre heures, toute une earavane pitt»»-
ir-qui-nienl écpiipée ipiitta li' eliAteau sous la din'oti«<n d<' -iti. 'mu. s
piSiiiMM-s et. laissant l'anse de IMouhie, >'.-ii\Mt;.M derrièn> la p'
nu ilédale de eouloirs. <|e eriques et de Irons ereiisi^s |Mir la i
les nxlics éerouli^es. Il f.illait criiup<-r, descendre, tourner.
Le Dix-neuvième Siècle.
un ppu. Toute la bande s'espaça bientôt sur une longueur d'un kiio-
nièlre. Quels costumes ! Si les Korrigans raehés dans les grottes ont pu
voir les Parisiennes, ils ont dû tomber dans un ahurissement aussi pro-
fond que celui des gens de Plouhic l'an passé ; peul-ôtrc même ont-ils
été quelque peu scandalisés, ces honnêtes Korrigans, habitués aux façons
des naïfs Plouhicais, par la conversation un peu légère des invités du
château, par les plaisanteries assez vives, ainsi que par les allures et
les costumes.
Les légendes qui manquaient aux curiosités de Plouhic furent trou-
vées ce jour-là . On décida que les
korrigans saisissaient les femmes
infidèles qui s'aventuraient hors des
maisons passé huit heures du soir
et les entraînaient dans la srotte.
pour les tourmenter inhumaine-
ment jusqu'au matin. La Roche-
Percée tint son nom d'une histoire
du temps des croisades. Une châte-
laine injustement soupçonnée par
•■''''''^•'' ' *' son époux au retour de Palestine,
Deux tonneaux pour la population. „ . . ■•, r r.
^^ fut précipitée par ce féroce seigneur
du haut des rochers. miracle ! La vague se haussa pour la recevoir dou-
cement sur un lit d'écume, le roc se fil sable, une ouverture se creusa dans
la falaise à pic, donnant accès dans une grotte spacieuse où la châtelaine
vécut vingt années, jusqu'au jour où son époux, poursuivi par le remords,
s'étant jeté lui-même du haut des rocs, retrouva l'épouse innocente, tou-
jours jeune et belle, miraculeusement conservée. Quant au Trou à l'ho-
mard, c'était là que venaient finir, sous les tentacules des pieuvres, les
pêcheurs coupables d'avoir offensé les korrigans ou korriganes.
Un panier de Champagne apporté dans la grotte de la Roche-Percée
fut vidé en l'honneur de la châtelaine persécutée et de sa descendante
indirecte M"" de Saladin-Plouhic. La pêche se ressentit un peu de ces
réjouissances; avec dix-huit filets, on réunit à peine une quinzaine de
salicoques, on s'en consola en entonnant des chœurs d'OSenbach, tou-
jours au risque d'offusquer les korrigans de la côte. Le retour fut mou-
vementé, il fallut presque rapporter un des guides de la caravane qui
portait mal le Champagne.
La Châtelaine de Plouht
-^â– W
A IVcolr.
On causait beaucoup des lirtU-s de M"' d«r Saladin clu-z le» pécheum.
Il n'y avait qu'une opinion sur U-ur compte, A siivoir que le* nieMieur^
ilait-nt l)ir'n dn'iles et les fciiiines bien gentilles; seul le niallre d'érole,
qui avait éludiii A Hennés,
faisait ses réserves sur les
(lanu's qui le scandalisaient
dans le jour et luuitaient ses
nHes la nuil.
— Voulez-vous que je vou-
dise, M- de Saladin .-t 1- -
autres, ce sont des cocotte^ !
Maître Malo ne savait pa-
tres bien ce que c'iHail.
n<''annioins il comprit ([u'un
offensait la dame du cluUeau.
la bienfaitrice du pays, et il rabroua vertenn-iU le maître d'école.
I.es invilt's de M°" de Saladin partirent au bout d'une quinzaine, deus
ou trois seulement restèrent au chAteau jusqu'A la fin de l'été.
Le patron du pays étant saint Séraphin, IMuuhic avait sa petite fétc au
premier dimanche de sejitembre. M"" de Saladin résolut de donner nu
pardon de saint Séraphin une solennité inconnue jusqu'alors. Elle fil
venir un manège de chevaux de bois, organisa des jeux pour les gar-
çons cl pour les demoiselles et décida que l'on danserait sur In pelouse
devant le cliAteau illuminé. délices ! les Plouhicais ignoraient le»
beautés de la course en sac! .\ussi le succès fut-il complet; le soir, lors-
que M"* de Saladin-IMouliic daigna ouvrir le Ik»I avec le fils Malo. de»
acclamations retenlin-nt et l'enthousiasme fut A tel point surexcité, que la
chAlelaine. douiement émui', donna l'ordn- au père Malo d'npiwrler deux
loiineanx de son ineiileiir «idre pour faire honneur A ces lémoigDage«
d'affection.
TRANSFORMATIONS
La saison d'après fui également brillante. 11 y eut deux séries d'invi-
tés au château et les Plouhicais revirent les mômes parties de pêche ou
de bain, la même exhibition de costumes étonnants. Le vicomte Gaétan
manqua. Le père Malo s'étant hasarde à demander de ses nouvelles,
M"" de Saladin répondit que Gaétan était un paltoquet. Que s'était-il
passé? Mystère! M. de Saladin, cette année-là , était un gros homme
à moustaches et favoris très opulents, mais à cheveux très rares. On sut
par les domestiques du château que c'était un ancien agent de change.
Los Plouhicais, très discrets, n'en demandèrent pas davantage.
Le père Malo s'enrichissait. Il était revenu des peintres dans le pays,
par bandes, tout à coup. Plouhic, paraît-il, cUiit devenu célèbre, à cause
d'une série de toiles d'un des artistes qui l'avaient découvert jadis. La
maison du père Malo devint rapidement une auberge à peintres, ils
arrivaient en juin avant M""° de Saladin et restaient jusqu'en novembre.
Pour cinq francs par jour ils avaient droit à une chambre et à quatre
repas, ou même cinq s'ils poussaient l'appétit jusque-là . Des mottes de
beurre, du poisson à profusion, du cidre à discrétion. Le soir, les peintres
restaient quelquefois à table un peu tard: c'était l'heure de la gaieté et
des discussions artistiques ; dans la fumée des pipes ils parlaient, criaient,
riaient ou chantaient tous à la fois; souvent ils criaient si fort, avec des
voix si enflammées, en tapant sur la table à faire sauter les pots de
cidre, que les matelots plouhicais buvant silencieuscnionl dans une salle
/. '/ t hiilelti 1 1
à ti'tU- Ai- (ÎKiiraiftil «lu'ils allaient sVnln'-dt'îVorer. puis loul a coup de»
rires (■•rlaliiiiMil i-l loule la Ijarnle fiiluiiiiail une curnplainle.
On nr Voyait plus dans les rues, sur la plage ou dans les environs que
des parasols de peiriln.-s par groupes ahrilanl des pensionnaires du père
Malu etilrain de Taire une élude de (pielque crique, de cjuehpie barque Ã
l'écliuua^e, ou de ([uelque ravin ondjreiix. Sur la plage même il y avait
toujours un ou deux ^'rands tableaux en cours d'exécution et quelque
péi heur ou pêcheuse posant pour quelque scène bretonne ou luarilinie.
Le père Malo avait dû ajouter ù sa maison
luie aile à droite et ensuite une aile Ã
gauche ; il fut bientôt forcé d'en bâtir une
troisième en arrière, sur sa cour.
D'ailleurs l'Iouhic se transformait, on pou- ' *
\ail admirer quelipies maisons neuves, et
enlin une veuve andntieuse venait d'ouvrir f^'^ ^*^ ^^ .^
une petite épicerie dans la(piellc maître Malo (
devina le germe d'une concurrence future. *'*"'''' "*' "
.M°" de Saladin continuait A honorer IMouhic de sa présence pendant les
trois mois d'été, elle continuait A faire pleuvoir les bienfaits sur la com-
mune, l-'enlretiendes chemins était au compte de M"* de Saladin. elle avait
renouvelé le mobilier de l'école et parlait de faire venir des soBurs pour
ouvrir une école de fdles,ce qui serait plus moral que de laisser les deux
douzaines d'écoliers mêlés, l'iouhicais et Plouhicaises, apprendre leur
alphabet ensemble. Tous les ans, en arrivant, elle donnait une j^tite fôle
à ses vassaux, avec feu d'artifice et tonneaux de cidre, et faisait ensuite, en
septembre, les frais du pardon de saint Séraphin. Les lots pour le» jeux.
canards, paires de bottes, montres d'ari;ent, etc.. pnivenaient dosa muni-
ficence; enfin elle s'occupait avec M. Haoul, l'ex-boursier, d'organiser des
régales à la voile comme dans tous les porLs de mer qui se res|K'clcnL
Parmi les peintres. M"' de Saladin avait ses partisans et ses détracteur».
Les uns la traitaient de poseuse, les autres soutenaient que c'était une
femme charmante. Des farceurs préti-ndaienl reconnaître en elle la daiue
aux t.anu-lias (pii n'était pas morle. Tous les ans quelques |»ointre»
entraient en rapport avec le chiUeau; ils y dînaient de temps en leoip».
et même, entre deux séries d'invités, faisaient des partie> de p^he avec
M"* de Saladin. On parla mystérieusement un jour d'une hisluirv ter-
riliir, dune altercation ép.»uvttntable, presque d'un duiJ eut!
Raoul el un jeune pelniro blond qui s'en allait trop souvent avec madame
pocher des salicoques dans les roches el qui vraiment devait la compro-
mettre aux yeux des Korrigans.
Sur CCS entrefaites, un monsieur de Paris amené on ne sut par qui
acheta des terrains à l'extrémité de la plage et fil construire une habitation
tout à fait en face de Plouhic. Ce n'était pas tout à fait un château, c'était
un chalet en briques et pans de bois, mais très grand et très tarabiscoté.
Dès la première année le château el le chalet refusèrent de frayer
ensemble. M""" de Saladin s'était offusquée de voir ce monsieur s'installer
ainsi sur sa plage ; le monsieur et sa famille regardaient avec des airs
méprisants ou scandalisés la dame de Plouhic passant sur la grève
devant le chalet accompagnée de sa bande d'amis en costume de poche.
M°"= de Plouhic furieuse acheta tout le terrain entre le château et le
chalet et fil élever juste sous les fenêtres du chalet un petit vide-bou-
teilles en belvédère, où elle vint chaque jour prendre le café avec ses
invités. Elle fit ouvrir devant ce belvédère un petit sentier en escalier
pour descendre à la plage et désormais les invités du château ne prirent
plus d'aulre chemin pour le bain ou les parties de pêche. Les cabines
de bain du château furent rapprochées de ce point, les cabines du
chalet furent reculées. Les gens de Plouhic tenaient tous pour M"" de
Saladin, le conseil municipal décora du nom de boulevard Saladin le
chemin en corniche qui menait de Plouhic au nouveau chalet en passant
devant Castel- Plouhic. Ce témoignage de reconnaissance attendrit telle-
ment Blanche qu'elle donna aussitôt quatre mille francs pour construire
l'école des filles et réparer la fontaine publique.
— Qu'ils en fassent autant, les autres ! avait dit Blanche à M. Malo.
Ce mot rapporté à la dame du chalet ne fit pas d'effet. La dame du
chalet se contenta d'appeler M"" de Saladin cocotte en retraite! M"" de
Saladin fut deux jours malade de cette expression en retraite! Com-
ment s'en venger? Comment punir l'outrecuidante pimbêche qui lan-
çait pareille injure à la bienfaitrice de Plouhic? M"" de Saladin arbora
des toilettes plus étincelantes encore et défila devant le chalet dans ses
plus ravissants déshabillés de pêche. Le chalet ferma ses volets quand
elle passa et les rouvrit aussitôt après.
— Si je donnais le gaz à la commune? se dit M""" Blanche, Plouhic
éclairé au gaz. voilà qui serait chic, la pimbêche du chalet en attraperait
la jaunisse !...
I.n (â– fifllrltlinr ilr- l'h.uh
l/iiiiiiicciilc Hlaiicli*' sf (igiirail qu'il i«uni!iail d<' |ilaiilLT di-» raiitlf-
\,\h\i'> irlit's |iar lie* luyaiu, t-llc pri-viiil l<> ccinsfil el écrivil d M. Houul
i|iii t^-lail alors à Paris ; iclui-ci, au lieu JV-hvovlt les canilélahri'S. expliqua
qm- les hocs ni- «nflisaicnl pa>- cl qu'il fallait «'iicorc une usine. Le
ili-sipiioiiiti-ini-iii tli- IMiiuliic Tul •ruol à la pauvre Blanche et (Il (aire
ilf- gor^çrs rliautli's au cliali-l.
i'iMiilaiit rauliiiiMii' lie rfUf aiuiéc-là , (ruis auln-s villas furi'nl nni»-
truiti-s eu arrière du clialel. l'Iituliie ilevenail une pla|:e s«-rieu'>c, il
vint ui^^ine ù la saison suivante, outre les peintres, dent (amiile!< de
Keniies ([ui se logèrent dans le village. Une nouvelle édition du Guide
Jixinne idusacra une denii-roloniie à IMouliic-les-lkiins : .. 500 liahitanl».
honne |»lage de salde, rochers iuagniti(|ues, CasIel-IMuuliic, joli ch&teau
moderne à M"* de S..., curiosités, dolmens, la Rochc-I'ercêe, grulte aut
Korrigans, etc. ■> Suivaient les légendes composées par les uniis de
Caslel-Plouliic et rindicaliun d.- l'Iiold Mal.>.
AH
''?. ^?..
-^^ 4 xiÂ^
>l. Crouzi'S aux icfjales.
V^iz
IV
PI..\r.E liLKGANTE
petit Plouhic que non? avons vu nailre, IMduliic brelonnant. village
autrefois candide el naïf, comme tu changes avec le? années, comme
lu le Iransformes, comme tu l'agrandis! Remarque que je ne dis pas
que lu l'embellis, car je l'aimais mieux autrefois, sauvage nid de male-
lols, serré sur Ion coin de roche au venl de la mer.
Les villas normandes, les chalels parisiens, les collages anglais se
sont multipliés, il y en a maintenant tout une agglomération après le
chalet ennemi de Caslel-Ploiihic ; sur le promontoire qui ferme l'anse
de Plouhic, il y a même un hôlel, le r/ra/id hôtel de la Plage, une
haute construction à quatre étages inaugurée à la saison dernière. Mais
le développement de Plouhic est arrêté par le grand parc de Castel-
Plouhic qui borde la plage el accapare pour de simples arbres une situa-
lion de première classe en vue de la mer. M""" de Saladin-Plouhic.
malgré les offres les plus tentantes, ne veut pas vendre une bribe de son
parc; M. Malo et le conseil lui battent froid maintenant el se tournent
contre elle, bien qu'elle ait récemment institué un prix de vertu pour
les Plouhicaises, lequel prix, délicate intention, ne se décerne qu'après
la saison, pour éviter les plaisanteries des baigneurs sceptiques.
Avec les années, elle change aussi, hélas, W de Saladin-Plouhic.
Ce n'est plus tout à fait l'éblouissante Parisienne débarquée douze ans
I.n Châtelaine de Plouhi
aiiparavani sur la pctito plage, lu huigncii*«c enlevant dans l«« plU de
sdii |n-iaiii>ir li-s cfEiirs de tons m'<< inviti'^s fl ceux dc« bon« Pluiibir«i«
par-dessiis ji* iiiarriiô. Sim rorsago a fail romnie Plouliic, il »V»l <'\at^i
iii)(ahli-[iifnt. Rll<* va moins houvcrI Ã la p/^ciir aux crevcUes el elle met
pour SI' Imi^ruT im rorscl spi'i-ial sous «on costume.
Tout aulom- dt» Pluuliic clfs plages se sont créées cl se sont dévelop-
pées plus ou moins vile, (l'est la concurrence, les Plouhicais nVn parlent
rpiavec dédain. Tout est de qualilé in-
férieure, chez la ronciirrence. je salile ^
e>l lr..p gros, les roches trop peu s.,li- J^f^^' VJ^ V
des, les hahilations laissent heauconp '^^«| '^' O ^T
à désirer; les hôtels écorcheiil \rai- ' ' •^-
menl trop le pauvre Itaigneur et le hai-
gneur lui-mômc no vaut pas graiidcliose
connue élégance ou comme moralité. -' *tf
IMouhic est bien lancé et n'aurait
rien i\ craindre des plages rivales, 4'*''
n'était ce diable de parc d.; Castel- ,^ ^^^, „^,^^,
IMouhic rpii lient la moitié de la plage
eli-iiraye le dévi'lo|ipement naturel du pays, lue Société des terrains de
l'Iduhic montée par de gros spéculateurs s'est heurtée à l'obstinnlion de
M"' de Saladin-lMouliic, qui ne vent pas vendre une parcelle de terre.
Itlanche ne cédera pas, les chalets ennemis seraient trop contents.
I,a Société allait se dissoudre nu entreprendre une plage concurrente,
lorsipie l'un des associés — poiircpioi ne pas dire tout de suite que cVlail
llaoul, 11' gros boursier, liMuillé maintenant avec M"* de Saladin — eut
une bonne iilée. il dénicha sitiis les arcades de la Bourse un gardon
intelligent et adroit, mi (In matois, dont il avait eu l'occasion d'apprécier
les ressources de toute sorte, attendu ipi'il u>ail été gentiment (loué
|iar lui i\ la Bourse et chez luie petite actrice du boulevard Ai.r. - I .i\..ir
mis au courant de l'alTain', il le lança sur Plouhic. ni
iléUillées, de pleins pouvoirs, av«>c quelipies avance» . :
d'une pari dans les bénéfices.
Heau garçon, décnré de |ilusicurs ordres .-ir r j>.ir-
dessus le marché, c'est-A-dire éloquent, persu.i- le |M<lil
t'.rouzés avait de grauiles chances de réussir en {• mdIquN*
par le bitiquier. Iieliarqué à IMouhic en »iin|ile lounsie, en l*ari»icnAl^<
atm
Le Dix-neuvième Siècle.
gant qui fait sa petite tournée d'été sur les plages bretonnes, il fut bien-
lot présenté à M"" de Saladin par un associé de l'aflaire des terrains.
Les amis se faisaient rares à Castel-Plouhic, le temps avait éparpillé les
anciens et les nouveaux n'étaient que d'assommants petits gommeux.
Crouzés fut bien accueilli, il dina plusieurs fois à Castel-Plouhic et trouva
moyen de distraire Blanche un peu engourdie, d'organiser quelques
petites parties, excursions avec pèche aux crevelles ou luttes courtoises
a la nage.
— Toi, mon cher, se dit Crouzès, quand après une
dizaine de jours à Plouhic il eut bien examiné l'affaire
et que l'heure de dresser ses batteries fut arrivée, toi.
si tu ne réussis pas cette fois-ci, c'est que tu n'es
décidément bon à rien ! Tu as raté bien des coches,
laissé envoler bien des occasions, gâché bien des situa-
tions... Propre à tout, tu n'as été bon à rien, puisque
tu n'as même pas su devenir un homme politique, le
moment est venu de racheter toutes tes bôliscs par un
coup de maître ! La Fortune est ici, il s'agit de jouer
serré et de lui enlever d'un seul coup la délicieuse
corne d'abondance ! Hardi-là , houj) !
Il allumait un cigare avec une lettre de Raoul qui le pressait d'agir :
« Il parait que vous avez fait bonne impression, mon gaillard ? La pliige,
« me dit notre ami, vous admire tous les jours piquant des tètes sur le
i< radeau avec M"" de S..., péchant la salicoque avec M"" de S..., ou
« jetant au sortir de l'eau le peignoir sur les nobles épaules de M"" de S...
« Les mauvaises langues prétendent même que vous êtes déjà fort avant
» dans ses bonnes grâces ! Oh ! oh ! Le moment me parait venu d'en-
i< tamer la petite négociation... Chaud! chaud! Frappez fort! Ces ter-
<( rains vont causer un tas d'ennuis à 3/°"° de S... Le conseil municipal,
« furieux de son opposition aux intérêts de Plouhic, va débaptiser le
« boulevard Saladin, il y aura peut-être des procès... l'intérêt bien
<< entendu de M'^" de S... serait de se débarrasser d'un parc dispen-
i< dieux et inutile, etc., etc. Proposez- vous comme intermédiaire, faites-
" vous fort de tirer un bon prix de ces terrains qu'elle a payés jadis
i< 3.000 francs, dites que vous obtiendrez en nous serrant la gorge deux
« cent mille et faites valoir le joli bénéOce. »
— Oui. mon bonhomme, pensait Crouzés, deux cent mille, c'est joli,
I.n rhiitelaine de Plouhu- .T/J
lomm*' lu dis, ft <«nsiiili- ro« torriiinn divit/'s i-n traiirho», avec un prlil
lann-mcnt, .ivff un pou dr boniment dans li'* (.•.•u<'lli><», donneront bii'n
(|uin/i' cent niilli' francs ! tîi-ntillo sp(:'culation ! Mais ronimo jo n'ai
(lu'uti dou/ièino dans I»- h(';nrfi<i'. ma part serait trop nuiigrc ! Je veu\
llMlt !
r.l I.- |i.lil Cniu/i»; .-nlarna poin- son compl.- le siège de M"' do SaUdin;
il commença par lui faire peur, |>.ir lui montrer une bande d'liomme«
d'aiïaires li;;uéf conire elle, avec ses vieux ennemis des rtiaicts et ne »e
pnipu-aiit il. Il iiiiiiiiv (pir <!.■i'.xpuhrr par de ténébreux moyen» de ce
l.e |iciKn<)ir île lllam-hi-.
l'Iiiiiliic (pi'elie avail découverl, iiixcrité, de ce piiys ipii iMdt son wutn*.
(le la forcer i\ vendre Cislel-IMouliic pour construire A la place un grand
liolel-Casino et trois dou/.aines il<' petits chalets bourgeois... U* hasard
l'avait mis \ m(>me de comialire tous les plans do la ronspirnlion.
poussé par une chaude sym|iatliie pour M** de Sidadin, il lui dévoilait
le danf,'er, il mettait louli- sou e\|>érience h son service et lui offrait »es
conseils désintéressés....
Les parties de bain et de pé<lie continuaient. Croiitès passait moinlr-
nani ses journées A Castel-IMouliic. Il y illnail tous les soir* et faisait de
la nmsitpii' avec Blanche. Il devenait indispensMible. tnii« Ir« j.-.urs il
parlait de partir, «le reprendre >a tournée de plages int' ' 'Us
les jours, sur les instances de Itiandie, il remettait rc .:
Kaotil s'iiKpiiélait de n'avoir pas do nouvelles direclei» de m>ii uMuda-
Inire, il connaissait |>ar ses associés de IMoubic tous ses U\\\* et getles
el coiiiuiencail \ craindre de voir définitivement rater l'affairr de» 1er-
Le Dix-neuvième Siècle
rains. On polit filou de Crouzès ! Le v«^rilablc but poursuivi par lui ne
(li'vcnail que trop visible, il fallait se mettre en travers de ses plans au
plus vile et tout d'abord révéler à Rlanehe sa qualité d'agent de la Société
des terrains de Ploubic. On n'avait malheureusement pas de lettres de
Crou/és. le madré eompére s'était bien gardé d'écrire;
n'importe, Raoul aiïronterail lui-même M""" de Saladin
^- ^-.-miB '^' trouverait bien le moyen de ruiner les espérances
^ j de son coquin d'agent. Le gros Raoul prit le train de
y» Hrelagne qui n'allait pas encore jusqu'à Plouhic, et il
arrivait, décidé à tout risquer, lorsqu'on descendant de
voiture une nouvelle lui fit presque sacrifier de fureur
M Croiizcs ^'' dernière mèche de cheveux. Crouzès et la châte-
laine de Plouhic venaient de partir ensemble ! Les
domestiques restés à Castel-Plouhic ignoraient dans quelle direction,
Madame n'avait rien dit, elle n'avait pas môme emmené sa femme de
chambre, enfin c'était presque un enlèvement !
Chaque année toute plage qui se respecte a son gros scandale ; nous
ne parlons pas des petits qui sont la monnaie courante de la conversation
sur le sable, mais il en faut un gros, un sérieux, quand il manque on
est obligé de l'inventer. Cette fois Plouhic n'avait pas besoin de se mettre
en frais d'imagination, il avait le sien, l'enlèvement de Rlanehe de Sala-
din ! Comme le gros Raoul, dans sa colère, n'avait pu s'empêcher de
parler, on connut bien vite tous les détails de l'histoire. Inouï! mons-
trueux! un si joli garçon, trente-cinq ans à peine, enlever Rlanehe de
Saladin, une vieille garde, ayant tourné la quarantaine, une ancienne Ã
ce gros boursier de Raoul qui jadis avait payé une partie des terrains,
qu'il briilait de racheter pour refaire sa fortune entamée ! Et le plus
joli, c'est que cet enleveur avait été envoyé par Raoul lui-même pour
négocier l'affaire des terrains !
Raoul était reparti pour Paris dans l'espoir de rencontrer Blanche on
son petit hôtel du quartier Monceaux, mais, de même qu'à Plouhic, il
trouva le nid vide. Crouzès et Rlanehe voyageaient. C'était le classique
voyage de noces, un peu en avance, voilà tout, car la mairie venait de
publier les bans de M"' Blanche Saladin, rentière, avec M. Paul-Victor
Crouzès, également rentier.
L'affaire dos terrains était définitivomonl manqnée. Le gros Raoul,
renonçant à une lutte inulili', rcluurna promener sa mélancolie sur la
|)la;.'r tir l'ItMillic. La ^>ai^0II -"rruiila, les baigneurs rei»nrviii
If tlifiiiiii (le li'iirs foyt'is.
yiiand vint oclohn', le- diTiiiiT!* Iiaigriciirs i»urti», l<?!* chai-
la plafit' lai'SCM- aux liar(|ii('s des pAclifiir;', la bonne odeur «in
iioyaiil les di-rniiTs crniivu!» de Tylaiig-ylanK, Caïklvl-Plouhic rouvril
luiil à <uiip SCS fiMuMrt's ! M. cl M"' (>ouz6s venaient d'arriver.
Ltlaiidic iiit lu au «iuMiali-r si m irtuiir par une libérulilé au profit de
la ciiminmic. — un lahicau tic sainte Madeleine peu, une
rar^'aisiiii de livres |»our l'éculc — M. Malo et les l'Umlui.u> dutunM?il
hallii-cnt l'roid d'alionl A leur ancienne cliAteluine. Uluneiie tenait admim-
lilciuciil ptiuitanl son nouveau rtMe, eo n'ôtuit plus lu coeodette au%
folles allures d'aulrclois, mais une bonne bourgeoise si^rieuso, tendn*-
uicnl serrée au bras de son mari, égulenienl correct et di);np.
Maisloul riiatiiîca et b's res|)cclneuses syni|Ki(bies revinrent quand on
sut ilans le pays que le seigneur cluUelain avait Toit enlendn* raiMin A
sa fcnnui- sur lairairc des terrains cl ipimid on vit un «rrhitecte et un
arpcMicur, amenés de Paris, relever les plans du |Mirc de C^stel-IMuuliir
cl procéder, sous la lianic direction de Monsieur, A une division en
lois grauils et pelils, avec tracé d'une larije voie lraven>ant le parc ri
rcliiuil les deux uK.n eaux de IMouliic. le villajçe et le cbalet» «i incuin-
UKidcuicnl Hcparo anlreroi».
Le Dix-neuviùme siècle.
El le gros Raoul eut le chagrin de voir, dès le printemps suivant,
l'alTairc des terrains de IMouliic, convenablement lancée dans la presse,
arriver rapidement à une pleine réussite, et les villas pousser comme
jiar enchantement dans l'ancien parc. Castel-Plouhic semblait littérale-
ment faire des petits.
De dépit le gros Raoul jeta le reste de sa Idrliiiii' dans l'cnlreprise
hasardeuse d'une nouvelle plage à deux lieues de Plouhic. Mais l'étince-
lant IMouhic se rit de ses efforts, celte concurrence tomba vite à plat,
^% ^ '
Raoul resta tout seul sur sa plage déserte, avec les villas qu'il avait
construites et tous les terrains que par prévoyance il avait achetés.
Plouhic poursuit sa marche Iriumjilialc. Tout le long du boulevard
Saladin en corniche au-dessus de la mer, de l'un à l'autre promontoire,
les cottages anglais aux larges fenêtres en saillie encadrées de lierre
succèdent aux villas à l'italienne et aux maisons normandes à grands
pignons en pans de bois; les tours, les tourelles, les campaniles pointent
à travers la verdure. Au centre, à côté de Castel-Plouhic, se dresse un
Casino d'une folle architecture, pourvu d'une salle de concert, d'un salon
de jeux et des indispensables petits chevaux. Il y a trois hôtels en pleine
exploitation, outre plusieurs Familij-hoiise à l'usage des Anglais, et il
va s'en élever un quatrième sur une éminence dominant Plouhic un
peu en arrière.
Tous les ans au lo août, les régates de Plouhic fondées par M. Crou-
zès attirent les yachtmen,et l'on parle de créer une Société des courses.
El chaque année, dans la i)remière quinzaine de juin, pendant qu'Ã
La Châtelain
(Icu\ lic-iK's (]<• là le ^To* Ituoul coiilinuc h se raorfundre »ur M grtvr
solilain-, la saison do l'Iouliic coimiiriiiT, li-s villas se renipli»««nl l'unr
après laiilri- d'un inonde joye»\ fl renmaiil, 1rs hôtel» dél>ordenl. Toul
Les petils chevam
le luuj; (if^ rii.|ii.-^ >nr lesquelles lu ville -â– |ii..,..iil. .l- ,m.i.i..-
résonnent; le Casino étincelle, les petits chevaux tournent incessamment,
la plaf;e étale ses cabines et ses tentes dans mi fourtnillomenl de toilettes
«.«^ ««S»n>«
.^1
/?â– -'
claires, d.- fainillrs étalées sur des chaises, d'enrunls l)Ati»Mnl de» for-
teresses dans le subie, de vestons bleus fonnuiil au\ prrinièrcs Untr»
402 Le Dix-neuvième Siècle.
des groupes que Iraversenl dos défilés de cosUimcs de l)ain. de maillots
cl de peignoirs.
El M. et M°" Crouzès, de leur balcon de Caslel-Plouhic, jouissent
délicieusement de leur triomphe. Madame a renoncé à la pêche aux sali-
coques et se consacre de plus en plus aux œuvres sérieuses, comme les
écoles, le bureau de bienfaisance et les prix de vertu; elle est toujours
pour ses vieux amis les matelots « la dame de Plouhic ». Monsieur est
plus mondain, il surveille le Casino, dirige les édiles, étudie les amélio-
rations en projet, les questions de courses, de régates et autres attrac-
tions, il papillonne aussi quelque peu autour des baigneuses, et on l'ac-
cuse de proléger les chanteuses en représentation au Casino, mais il
s'arrange en homme de tact pour que madame n'en sache rien.
Le vicomte Gaétan, actuellement diplomate et rhumatisant, est venu
passer la saison dernière sur la plage qu'il avait découverte jadis avec
Blanche de Saladin. Il ne reconnaissait pas son vieux Plouhic.
Il a tenu à se faire présenter à M. Crouzès, mais il a eu la discrétion
do ne pas accepter à diner à Castel-Plouhic.
(invvi:in:s hoks texti:
Mnr.-.-nu .
I.a Imtnillr
La coloiiiu! l'ii iiwip lii-
l,c ijuarliiM- ^'iMiiTal
Enlréi" tiioiiipliale
Campanile «le France. ...
Les modisli'S
Les ruiiiauti(|ucs
Lecture iluii poiMin-
Une l<)(,'e un jour île piiMiiicir riiiii.'iiitii|tir.
L'atelier ilf IVlrus
Débuts ilraniatii|ues ....
L'tl<|iliant Je la liastille. . .
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Paris en flammes 290
L'arbre de Robinson :i()4
Fondation d"un journal .... 312
Brasserie artistique 320
Le raont Saint-.Michel 336
Avec tîaribaldi ... 3,r2
Le champ de bataille 360
Le triomphe de l'industrie 368
Découverte de Plouhic 380
Pèche aux crevettes 384
Plouhic dans sa gloire 392
La plage 396
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lAhi.i; i)i:s MMn:Ki:s
Cotnincnt Fn-déric Ponlo. Ircnli* cainpngnos, vingt blpssum ne devint pu
maréchal de Krnnce I
l.a confession d'une ancienne jcuno nclricc . 43
\.l•^ mrnioiri'!» d'une maison. ...... M
L.-svi.Mix d.- la vieille «39
<'.in(|uaiilc ans de dandysme . •*•
l.e zoimvc Jean Hornille. . . •*'•
l,a dernii-re diligence. . *3
l.es tribulations d'un lionime de goût qui n'en avait ]• i- *î3
Victoires cl conquiMes d'.Vlexandrc (â– .olnll^^ ^^^
l.e café Jeannisson 301
Télé fêlée lî'-
l.a .'h.M.'laine de l>l.>u!n
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ÊVBEUX, IHPRIUERIE DE CIIAILRS HtRtSSEY
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PQ Robida, Albert
2388 Le XIX* aiecie
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