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Full text of "Le capitalisme dans le monde antique, études sur l'histoire de l'économie romaine;"

LE CAPITALISME 



DANS 



LE MONDE ANTIQUE 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 

Le professioni di legete nei documenti medievali italiani {Id., voi. II, 1884). 

La scuola nonantolana di diritto f/d., voi. Vii, 1881). 

La legislazione di Francesco III d'Este (7d., serie IV, voi. IX, 1898). 

I titoli al portatore nella storia del diritto italiano Bologna, Zanichelli, 1883. 
L'assicurazione e il cambio raaritimo nella storia del diritto italiano. Id., 1884. 
Gli statuti inediti di Riraini. Ancona 1880. 

La politica dell'esercito imperiale in Italia nel 1526 e il Sacco di Roma {Arch. 

Veneto, XVI e XVII, 1878). 
Die Vaticanische-Glosse zum Brachylogus (Zeitschrift d. Savigny-Sttftung 

fur Rechtsgeschichle, IV Roem. Abtli., 1883). 

II diritto di guerra secondo gli antichi giuristi italiani. Camerino 1884. 

Le giurisdizioni speciali nella storia del diritto italiano : I. Giurisd. patrim. 
Modena 1884. 

Id. II. Storia delle Immunità, delle Signorie e giustizie delle Chiese in 
Italia {Atti e Memorie della Deput. di Storia patria dell'Emilia, serie III, 
voi. V et VI, Modena 1888). 

11 metodo storico nello studio del diritto civile {Gire, giuria. ^XV!, Palermo 
1885). 

L'epigraûa giuridica {Id., XVII, 1886). 

La dottrina degli atti meramente facoltativi {Id., XVIII, 1887). 

lusiurandum. de calum.nia nel suo svolgimento storico. Palermo 1888. 

I libri giuridici nelle biblioteche medievali [Rivista ital. di scienze giuri- 
diche, II, 1886). 

La responsabilità dell'erede e della famiglia nel delitto del defunto (id., II, 
1886), 

La pubblicità nella vendita secondo gli antichi diritti {Id., XVIII, 1895). 

La dottrina dei padri della Chiesa intorno alla schiavitù (/d.,XXIX, 1899). 

La casa e la sua inviolabilità in Italia dopo il secolo XIII {Onoranze a F. 
Serafini, 1892). 

I politici italiani della controriforma 1550-1700 {Archivio di dir. pubblico, 
Palermo, 1892). 

Le rappresaglie nei Communi ital. {Id., 1895) : Sopra la legge delle guaren- 
tigie {Id., 1894). 

Diritto monetario italiano {Enciclop. giurid. ital., voce Moneta). 

Cavalleria — Composizione — Consolato di mare — Decime — Eribanno — 
Foro ecclesiastico — Fueros — Seminari, nel Digesto Italiano, Torino. 

I pagamenti a rate nei contratti di vendita {La Scienza del diritto privato, 
Firenze 1893). 

Aforismi giuridici [Scuola positiva, Napoli 1891-92). 

I masuirs del Belgio e l'origine delle proprietà comunali in Europa {Id.). 

II lavoro delle donne e dei fanciulli nel diritto moderno {Id.). 

Il progetto di legge agraria per la Sicilia {Riforma sociale, 1894 e Filangieri, 

1894). — Vhomestead in Europa e in America {Riforma sociale, 1894). 
Gabellotti e contadini in Sicilia {Id., 1894). Inchieste sulla Sicilia (/d., 1896). 
Le otto ore di lavoro in Europa (Id.). Il Codice civ. tedesco e le classi 

operaie (Id.. 1896). 
La riforma dell'istruzione superiore {Id., 1901). 
Le latifundium sicilien (Devenir social, 1895). La nationalisation du sol en 

Allemagne {Id., 1896). 
La teoria storica di Marx {Rivista die Sociologia, 1895). 
Miscellanea di legislazione estense (Riv. di storia e filos. del diritto, I, 

Palermo 1897). 
La capacità giuridica delle donne a Genova nei secoli X e XI {Id., 1897). 
Uso della Lombarda presso i glossatori {Studi giuridici dedicati a Schupfer, 

Ad Roih. de fegangi. Studio sul furto secondo le leggi gemi. (Onoranze a 

Pepere, 1900). ^^ 

Le lotte fra pastori e agricoltori (Rivista ital. di sociologia, l, Roma 1808). 
Gli esordi dell'agricoltura {Id., III). Il villanaggio in Sicilia e la sua aboliz. 

(/d., VI, 1902). V ^ 66 

Sulla distribuzione della proprietà fondiaria in Italia al tempo dell'impero 

rom. {Id., 1899). 
Il diritto (li guerra all'epoca dei Comuni {Mem. d. Accad. di scienze ài 

Palermo, 111, 1893). 
Contributi alla storia economica d'Italia : I. Stato e popolazione d'Italia nel 

medio evo {Id., V, 1899). 
Contributi ecc.. II. Città e campagne prima e dopo il mille {Giornale d. 

scienze naturali ed econ , XX, Parlermo 1901), 
I difetti sociali delle leggi vigenti di fronte al proletariato e diritto nuovo. 

Palermo. 1906. od b y 

Manuale di storia del diritto italiano, 5 ed. Torino, 1906. 



-Vb 



BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉCONOMIE POLITIQUE 
publiée sous la direction de Alfred Bonnet 



LE 



CAPITALISME 



DANS LE 



MONDE ANTIQUE 



ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ROMAINE 



AR 



Gf SALVIGLI 

PROFESSEUR A l'UNIVERSITÉ DE NAPLES 



Traduit sur le manuscrit italien 

PAR 

Alfred BONNET 



HOI- 




PARIS (5«) 
V. GIARD & E. BRIÈRE 

LIBRAIRES-ÉDITEURS 
16, RUB SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIBR 

1906 



A MES EXCELLENTS COLLÈGUES 

M. Carlo PADDA 

REGTKUR DE l'uNIVERSITÉ DE NAPLES 



M. Francesco MTTJ 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE NAPLES 
DÉPUTÉ AU PARLEMENT ITALIEN 



G. S. 



INTRODUCTION 



Les phénomènes économiques peuvent être étudiés 
scientifiquement de deux façons : dans leur réalité objec- 
tive, tels qu'ils se sont manifestés dans l'espace et dans 
le temps, ou bien dans leur idéation subjective, tels que 
l'esprit les reflète et les exprime, les sent et les comprend. 
Chacune de ces deux études a ses mérites : la première 
explique le mode et la raison d'être de ces phénomènes, 
les formes qu'ils revêtent, les lois qui les gouvernent ; 
la seconde s'occupe des sentiments et des jugements qui 
constituent et alimentent la civilisation relative à la 
vie économique. Ce dernier genre d'études a été jus- 
qu'ici le plus généralement suivi ; beaucoup d'excellents 
travaux nous renseignent sur l'origine, les progrès et 
les transformations des théories économiques dans le 
cours du temps et dans les différents pays, de telle 
sorte que la pensée des grands écrivains, comme 
aussi, d'ailleurs, celle des écrivains de moindre im- 
portance, de l'antiquité et des temps plus récents, a été 
exposée, retournée dans tous les sens. 11 n'y a plus 
de secrets ni de doutes sur ce qu'ont pensé Turgot ou 
Smith, comme aussi nous connaissons admirablement 
les doctrines économiques d'Aristote et de Cicéron, et 
même des politiques chinois. 

Salvigli i 



INTRODUCTION 



Mais l'étude des faits économiques n'a réalisé jusqu'ici 
que de faibles progrès et il est peu de points sur lesquels 
il n'y ait des incertitudes et des doutes. Et d'abord ces faits 
sont multiples et complexes, et il n'est pas facile de les dé- 
gager et de les réduire en formules simples. Tout ce qui 
se réfère à la production, au commerce, au crédit, pour les 
époques peu éloignées de nous et davantage encore pour 
les périodes lointaines, se présente à l'observateur 
d'uup façon fort obscure, qui empêche la vision nette 
des liens qui rattachent entre eux ces phénomènes en 
apparence hétérogènes, et la mesure exacte des nombreux 
rapports qui naissent et se développent à l'infini. Pour 
l'antiquité, ces difficultés, qui tiennent à la nature même 
des phénomènes économiques, sont augmentées encore 
par le petit nombre des documents : les renseignements 
quantitatifs manquent presque complètement et les ren- 
seignements qualitatifs soni fragmentaires et en général 
insuffisants pour nous fournir un tableau complet du mou- 
vement économique. De plus, dans les renseignements 
transmis, chaque écrivain a déposé une partie de ses pré- 
jugés, difîérents avec sa condition sociale, son parti poli- 
tique, son système philosophique. Par exemple, les écri- 
vains grecs ont fait des recherches théoriques sur les 
phénomènes économiques^ mais toujours en les subor- 
donnant à leurs recherches de philosophie pratique : ils 
s'occupent d'éthique économique et non d'économie po- 
litique, et s'efforcent notamment de démontrer que la 
félicité véritable ne consiste pas dans la possession de la 
richesse. 

C'est par suite de cette insuffisance des renseignements 
et des études sur les faits économiques transmis par les 
historiens ou inscrits sur les monuments, que l'on n'est 
pas encore arrivé à établir, d'une façon précise et con- 
cordante, à quelle phase de développement économique 



INTRODUCTION ó 

étaient arrivées les civilisations anciennes, et notamment 
la civilisation grecque et la civilisation romaine, et si leur 
économie différait de la nôtre et dans quelle mesure. 

On sait que l'histoire économique a été divisée en un 
certain nombre de périodes par les économistes. Nous au- 
rons l'occasion de voir quelle valeur on peut attribuer 
à ces classifications. 11 est certain que l'histoire de l'évo- 
lution économique nous montre que chaque peuple a par- 
couru des phases très diverses et passé par des états éco- 
nomiques et sociaux très différents entre eux. Dans la 
série de ces états successifs on constate un 'progrès des 
formes inférieures aux formes supérieures, progrès qui 
s*est fait graduellement et, parfois, à travers des périodes 
de transition séculaires, de sorte que l'histoire de l'hu- 
manité se 'présente à nous, non pas comme un mouve- 
ment continu en ligne droite, mais comme un mouve- 
ment qui suit une courbe ascendante, avec parfois des 
périodes de regrès. On peut constater ce mouvement 
dans la forme de la production, dans les échanges, dans 
les conditions de la répartition des biens et de leur for- 
mation, dans les façons de satisfaire les besoins maté- 
riels et immatériels, dans la condition juridique, écono- 
mique, sociale et politique, des classes inférieures, en 
un mot dans tout l'ensemble de l'existence humaine, en 
tant qu'elle est déterminée par les conditions écono- 
miques. 

Les économistes ont essayé de ramener la série des 
formes économiques à un certain nombre de phases dans 
lesquelles chaque peuple, avec sa civilisation, doit trouver 
place. En se plaçant au point de vue de la production 
économico-sociale, certains ont émis l'hypothèse qu'il y 
a eu cinq phases nécessaires de l'évolution économique : 
état sauvage, état pastoral, état purement agricole, état 
agricole et manufacturier, état à la fois agricole, manu- 



4 INTRODUCTION 

facturier et commerçant. C'est le système de List, de 
Roscher et de Levasseur. En se fondant sur la struc- 
ture économique et sur les formes et la technique de la 
production, Le Play et son école ont reconnu trois 
phases principales : âge des productions spontanées — 
— âge des productions artificielles — âge de la pro- 
duction capitaliste. La doctrine de Marx et du matéria- 
lisme historique est tout entière basée sur l'influence pré- 
pondérante que la forme de la production a sur l'organi- 
sation et l'évolution générales des sociétés. Marx n'a 
pas proposé de classification, mais il adonné la clef d'une 
explication historique sur laquelle nous reviendrons. 
D'autres économistes prennent pour base de leur classi- 
fication des régimes économiques, la circulation des 
biens, comme De Greef, ou l'instrument des échanges, 
comme lïildebrand : on a alors trois phases, celle de 
l'économie naturelle, celle de l'économie monétaire, et 
celle de l'économie fiduciaire (1). 

Il faut nous arrêter un instant sur ce système parce 
que nous aurons l'occasion de nous y référer dansnotre 
étude. L'économie naturelle caractérise cet état de civi- 
lisation dans lequel les échanges se font en nature ; la 
monnaie n'existe pas ou bien elle n'intervient que dans 
un très petit nombre de transactions. Il n'y a pas de 
commerce d'échange entre les ditférentes économies pri- 
vées. La production est isolée, la consommation immé- 
diate : chaque foyer ou chaque groupe se suffit à lui- 
même, il n'y a pas d'économie urbaine. L'Etat lui- 
même satisfait à ses dilïerents services le plus sou- 
vent directement, ou au moyen de prestations de travail 

(1) llii.DEitHANi), dans les Jalnbilcher fiir Nationalockonomie u. 
Slulistili, II, 18G4. — Dk (ÌHKi.:i., Sociologie économique, 1904, 
th. iv. 



INTRODUCTION 5 

gratuites qu'il impose à ses habitants, ou de ses biens 
patrimoniaux. — — -^^' 

Lorsque la monnaie intervient régulièrement dans les 
échanges comme mesure des prix et comme instrument 
d'échange, c'est la phase de l'économie monétaire. 
Celle-ci naît en môme temps que naissent les villes ; elle 
se développe avec le progrès de la division du travail et 
la différenciation de la production sociale, elle pénètre 
dans les économies domestiques et les transforme. 

Lorsqu'une grande partie des échanges se font à cré- 
dit et qu'une masse considérable de papiers de crédit ser- 
vent de substitut de la monnaie, avec un pouvoir d'achat 
et de payement égal à celui de la monnaie, c'est la phase 
de l'économie fiduciaire. La monnaie continue à être la 
mesure universelle des prix, le moyen universel d'échange 
et le moyen légal de payement, mais beaucoup d'échan- 
ges sont des affaires à crédit et la monnaie comme instru- 
ment d'échange et de payement est remplacée en grande 
partie par le papier de crédit. Cette dernière forme 
ne nait que lorsqu'il y a un large développement de 
rechange monétaire et que les inconvénients du trans- 
port et de la circulation de la monnaie font désirer un 
instrument de payement plus simple. L'échange à crédit 
est à l'origine l'exception, Teffet de l'impossibilité mo- 
mentanée de se libérer, c'est un résultat du besoin et 
non pas de la connaissance de son utilité. 

Nous pouvons rapprocher de ce système celui de Bû- 
cher qui, dans un ouvrage sur les origines de l'éco- 
nomie politique, divise l'histoire de l'humanité en trois 
phases : celle de l'économie domestique isolée, celle 
de l'économie urbaine, et celle de l'économie nationale. 
Dans la première, chacun produirait pour ses propres be- 
soins, sans avoir recours à l'échange et en consommant 
ce qu'il produit. Chaque économie se suffirait à elle- 



Ò INTRODUCTION 

même, et la division du travail rentre dans les attribu- 
tions du chef de la famille, qui règle tout suivant les be- 
soins et la dignité de la maison. Dans la seconde, nous 
trouvons la division du travail, la production spécialisée, 
et l'échange. Les échanges se feraient entre un nombre 
plus ou moins limité de consommateurs habituels, qui 
consommeraient les valeurs acquises sans les céder à 
d'autres : par conséquent les biens passeraient directe- 
ment des producteurs aux consommateurs. Dans la der- 
nière période, la production devient nationale, etles biens 
circulent en grandes masses, et entre les dilïérents Etats, 
^i passent à travers diverses économies avant de devenir 
objet de consommation. Telle est la théorie de Bûcher, 
qui a été fort bien accueillie tout coDime son livre a eu 
un véritable succès, dû en partie à la clarté de l'exposi- 
tion et à la simplicité de la théorie (1). En réalité elle 
est loin d'être nouvelle, parce que non seulement elle re- 
produit des remarques incidentes de Marx, d'Engels et de 
Schmoller, mais elle trouve son point de départ dans 
les conceptions générales de Rodbertus (2). Rodbertus 
n'a pas voula ramener la vie des peuples à des formules, 
mais il s'est efforcé de reproduire la réalité de la vie éco- 
nomique des Romains, et il a avancé cette affirmation, 
téméraire à première vue. que dans l'antiquité toute l'or- 
ganisation était véritablement économique, c'est-à-dire 
basée sur la maison, sur la famille. L'organisation éco- 
nomique dans les civilisations anciennes, notamment 
dans les périodes les plus anciennes du développement 

(1) lîucHER, Bie EnUtchmg der VolksioirtltscJiaft, l*"" édit. Tubin- 
gue, 1893, 2« édit. 1808, 3" 1900 ; trad. franc, Paris, 1900; trad. 
angl., New-York, 1901. 

(2) Rodbertus, Untersuchiingen aiif dem Gcbiete d. Nationaloe- 
konomie des Idass. Altcrth., dans les Jahrhûcher f. Naiionaloek. u, 
Statistik, II, 1864, pp. 208-268; IV, V, 1865; Vili, 1867. 



INTRODUCTION 7 

de la roXi;, reposait sur l'autarchie de la maison, qui 
avait entièrement le caractère d'une économie naturelle. 
La monnaie n'était pas nécessaire pour faire circuler les 
produits, parce que pendant le processus de la production 
ils ne changeaient pas de propriétaire. Tout était dirigé 
parle chef de la maison assisté de ses esclaves, qui trans- 
formaient les produits tirés des terres qui appartenaient 
à la maison, ainsi pourvue parle travail de ses mem- 
bres, qui confectionnaient ses vêtements, ses instruments, 
tout ce dont elle avait besoin ; elle ne dépendait du 
marché que pour quelques rares objets. La monnaie 
n'avait que le caractère de marchandise. Rodbertus attri- 
buait ainsi à toute Tantiquité le caractère de l'économie 
naturelle, tout en admettant que, même avant les inva- 
sions germaniques, la monnaie était intervenue dans les 
échanges. Ce qu'il réservait à l'époque moderne, c'est le 
crédit. Dans le monde romain, le caractère de l'écono- 
mie aurait été déterminé par l'autarchie de la maison et 
d'infinies économies isolées, pour lesquelles les échan- 
ges étaient superflus, puisque tout pouvait être produit 
chez soi. Cet état de choses serait une conséquence de 
l'esclavage ; les riches ayant dans les campagnes et dans 
les villes de nombreuses armées d'esclaves et demandant 
à leur travail tout ce dont ils avaient besoin, conservaient 
ainsi une économie domestique qui ne vivait que de ses 
produits sans avoir recours à l'échange et qui consom- 
mait ce qu'elle produisait, et cela même quand, en dehors 
de cette économie, le commerce se fut développé et qu'il 
exista des manufactures. 

Il est bien évident que les idées de Biicher coïncident 
avec les thèses de Rodbertus, qui s'est occupé spéciale- 
ment du monde romain. Biicher ne rappelle même pas 
comment on peut en faire application au monde ancien, 
mais sa pensée est claire là oii il affirme que la troisième 



8 INTRODUCTION 

période, celle de Téconomie nationale, dans laquelle les 
biens passent par diverses économies avant d'être con- 
sommés, celle d'une économie organisée avec un com- 
merce richement développé et avec un large échange de 
biens, avec une classe commerciale comme intermédiaire 
entre la production et la consommation — que cette troi- 
sième période est toute récente, moderne. Dans un au- 
tre ouvrage, où il critique ceux qui prétendent que le 
monde grec a connu la grande industrie et les échanges 
internationaux, il écrit que le régime économique des 
échanges, fondé sur la circulation proprement dite, est 
d'origine récente, qu'il remonte à la formation des 
Etats modernes, et Bûcher répète que les deux régimes 
précédents sont celui de l'économie domestique fermée 
dans lequel le producteur et le consommateur se confon- 
dent, où les biens sont consommés dans l'économie qui 
les produit, et celui de l'économie urbaine où on travaille 
pour une clientèle locale et connue d'avance, où les biens 
produits passent directement du producteur au consom- 
mateur. Athènes, même dans les périodes de sa plus 
grande richesse, n'a pas dépassé cette seconde période, 
celle de l'économie urbaine, et la Grèce tout entière est 
restée à la première période (1). 

Toutes ces phases de développement, même si on ne 
les considère pas comme des phases consécutives dans 
lesquelles l'historien doit faire rentrer la vie économi- 
que de tous les peuples, et malgré toutes les réserves de 
l'auteur, ontparu à plus d'un artificielles et peu conformes 
à la réalité historique. La plupart des critiques ont été 
tirées du moyen âge allemand et de l'époque moderne. 



(1) Festgabeii fur A. Schaeffle zur LXX Wiederkehi' seines Geburs- 
<ar/es, Tubingue, 1901. Cf. Bììcher, Entstehung d. Volkswirthschafty 
!'• édit., p. 14 ; 2« édit., p. 57. 



INTRODUCTION 



En ce qui concerne l'antiquité, la théorie de Biicher (1) 
était en contradiction avec Topinion courante, à ce qui est 
tenu pour vrai d'après les historiens les plus illustres. 11 
nous faut d'ailleurs faire remarquer que les dissentiments 
sont grands parmi les historiens et les économistes surla 
façon d'interpréter la vie économique de l'antiquité, 
d'expliquer cet ensemble de rapports économiques qui 
nous donnent la clef des institutions politiques, juridi- 
ques et sociales. 

Pour les économistes, l'antiquité est, en ce qui concerne 
la production et la consommation des riqhesses, tout à 
fait différente de l'époque moderne. Roscher, qui a divisé 
l'évolution économique en trois stades, selon que sont 
prépondérants la nature, le travail ou le capital, écrit que 
l'économie antique n'est jamais allée au delà du second 
stade et il affirme que le capital n'a eu qu'un développe- 
ment très faible, ce qui a constitué un arrêt de dévelop- 
pement pour le crédit et pour les institutions qui s'y rat- 
tachent : il a une tendance à élargir le fossé qui sépare 
l'antiquité des temps modernes (2). Nous avons vu quel 
est sur ce point la pensée de Rodbertus et de Biicher : 
pour eux, ce qui domine dans l'antiquité c'est l'économie 
du foyer basée sur l'économie naturelle, caractérisée 
par ce fait que chaque famille possédait les capitaux né- 
cessaires à la production. Chez les Grecs, les Romains, 
les Hébreux, les Egyptiens, les peuples orientaux en gé- 
néral, chaque famille élait son propre entrepreneur et 
consommait ce qu'elle produisait. Schmoller insiste sur 



(1) G. V. Below, dcins VHistor. Zeitschrift,n. s. vol. L, p. 1 et s. 
— SoMBART, Der moderne Kapitalismiis,Leì\}zì§,, 1902, I, p, 50 et s. 

(2) Ueber das Verhàltniss d. Nationaloek. zum klass. Alterthum, 
dans les Amichten der Volkswirthschaft aus dem gescJi. Stand- 
punkte, Leipzig, 1861, p. 1 \ Principes d'économie politique, trad. 
Wolowski, Paris, 1855, I, p. 105. 



10 INTRODUCTION 

les différences,et Karl Marx a mieux encore appliqué ait 
progrès industriel, à la formation du capital, à toute 
l'économie l'idée d'un développement dans le temps. 

Les historiens, au contraire, ont la tendance à ne pas- 
faire de différence entre l'antiquité et les temps modernes, 
et ils multiplient les analogies à ce point qu'en lisant 
certaines descriptions de ïlièbes, d'Athènes, d'Alexan- 
drie, de Gorinthe et de Rome, on s'aperçoit vite qu'elles- 
ont été écrites dans le siècle du capitalisme, des colos- 
sales entreprises financières, de la grande industrie et 
qu'on a devant les yeux Manchester ou Londres, Paris 
ou New-York. Autrefois les historiens ne s'occupaient 
généralement que des guerres et des changements de 
dynastie, et le lecteur s'habituait à croire que les évé- 
nements se sont passés dans des milieux assez peu diffé- 
rents de ceux qui l'entourent. De nos jours ils s'occu- 
pent également des conditions économiques et notam- 
ment pour les peuples méditerranéens on tend à démon- 
trer qu'ils avaient atteint le môme degré de développement 
auquel se trouvent les nations modernes les plus avan- 
cées. C'est ainsi que Mommsen soutient que les opéra- 
tions auxquelles donnent lieu les capitaux sont un héri- 
tage universel de la civilisation ancienne, que le système 
commercial adopté par les Romains avait été conçu 
par les Grecs, que cependant ceux-là le marquèrent 
d'une empreinte spéciale par suite de l'étendue de leurs 
opérations et que l'esprit de l'économie romaine et son 
caractère grandiose se sont manifestés notamment dans 
une économie capitaliste. Il compare Rome à l'Angle- 
terre au point de vue de la supériorité de la circulation 
monétaire, de la puissance des capitaux, et il voit dans la 
grande immoralité toujours inhérente au commerce des 
capitaux ce qui a rongé la moelle de la société et de la Ré- 
publique, en substituant l'égoïsme absolu à l'amour de 



INTRODUCTION li 

ses semblables et de la patrie. Rome est pour lui une 
Babel financière, gouvernée par une oligarchie de capi- 
talistes (1). A la chute de la République et pendant les 
deux premiers siècles de l'Empire, le capitalisme grandit^ 
avec toutes ses fièvres de spéculation, avec la rage de 
l'exploitation, et s'empara de tout, du travail et de la 
terre, de l'industrie et du commerce, de la banque et de 
la finance, de la vie publique et privée. La production 
en grand avec les esclaves, les grandes compagnies fi- 
nancières, les grands accaparements commerciaux, les 
jeux de bourse, l'agiotage, les monopole^, la puissance 
du crédit, telles sont les forces occultes ou visibles qui 
auraient tenu les fils de la politique. Derrière Mommsen 
sont venus se ranger tous les principaux interprètes de 
l'histoire romaine. Pour Marquardt, « le régime capita- 
liste s'empara du commerce et de l'industrie. Artisans, 
marchands, agriculteurs, en subirent les désastreux ef- 
fets » (2).L.Goldschmidt,le savant historien et théoricien 
du droit commercial, parle non seulement d'économie mo- 
nétaire et d'économie fiduciaire, mais même d'une façon 
explicite de capitalisme, de « grande spéculation capita- 
liste qui domine toute la vie économique romaine » (3). 
De même le célèbre historien des mœurs des Romains, 
Friedlaender, tout en faisant de nombreuses réserves 
sur les exagérations qu'on a commises au sujet du luxe 
et de la richesse des Romains, fait reposer la vie sociale 
romaine sur le capitalisme (4), et c'est là, on peut le dire, 
l'opinion de tous ceux qui ont écrit sur la société ro- 
maine (5). Dureau de la Malle s'est montré plus ré- 

(1) Rômische Geschichte, I, 8«édit., p. 845, 847, 854; II, 39o. 

(2) Vie privée des Roinains, II, 18. 

(3) Handelsrechtsgcschichte^ p. 60, 65, 70. 

(4) Mœurs et civilisation de la société romaine, II. 

(5) Demetius, Plautinische Studien, dans Zeitschrift filr Rcchtsge^ 



12 INTRODUCTION 

serve ; il n'examine pas dans ses détails le problème, pas 
plus que le caractère de l'économie romaine, mais on peut 
de certains indices conclure qu'il ne veut pas la comparer à 
l'économie moderne et qu'il n'attribue pas au capitalisme 
une grande importance. Mais la tendance générale des 
écrivains français et anglais a été et elle est encore de 
présenter la société romaine sous les couleurs adop- 
tées par Mommsen (l) ; et en Italie les historiens les plus 
récents ont transporté dans le siècle de César, et même 
avant, ce qui caractérise le mieux le mouvement écono- 
mique moderne, et non seulement ils ont décrit une so- 
ciété gouvernée par un petit nombre de capitalistes, par 
une autocratie toute-puissante qui dirigeait toute la vie 
politique, faisait mouvoir à son gré les leviers de l'Etat, 
mais même une vigoureuse économie fiduciaire, un 
système capitaliste qui s'était asservi l'industrie et le 
commerce, et qui avait transformé toute l'économie pu- 
blique et privée (2). Mais celui qui a pris plus spéciale- 
ment position pour ce que nous appellerons l'opinion 
commune des historiens, c'est Edouard Meyer, un des 
plus célèbres historiens de l'antiquité, qui a soutenu 
énergiquement que l'évolution des peuples méditerra- 
néens s'est faite jusqu'à aujourd'hui selon deux périodes 
parallèles, qu'avec la ruine de l'antiquité, l'évolution 
recommence de nouveau, qu'elle retourne de nouveau 
aux conditions qu'elle avait dépassées depuis longtemps. 

schichte, II, 199. — Nitzsch, Die Gracchen iind ihren nàchsten Vor- 
rjanger, iMl, p. 176.— Pernice, Parerga VIII. Die wirthschaftl. Vo- 
raussetzungender rôm. II., Zcitschr. f.Rechtsgesch., 1898, XIX. 

(1) Economie polit, des Romaim, 1^40. — Cf. Deloume, Les ma- 
nieurs (l'argent à Rome jusqu'à l'empire,2^ édit., Paris, 1892. 

(2) Ferhero, Grandeur et décadence de Rome, Paris, 1905. — 
Masè-Dari, Cicerone e le sue idee sociali ed economiche. — Voir 
aussi les savants cli. v-vii de P. (îuiraud, Etudes écon. sur VAnti- 
quilé, 1905. 



INTRODUCTION 13 

Pour lui, la disparition de l'anliquité n'est pas le produit 
d'un bouleversement extérieur qui détruit tout, mais 
de la désagrégation intime d'une civilisation complè- 
tement formée, complètement moderne dans son essence, 
qui s'épuise en elle-même. Et de cette idée claire, il passe 
à une de ces conceptions de philosophie de l'histoire si 
chères à la pensée allemande, à savoir que la caractéristi- 
que la plus importante que l'évolution moderne a em- 
pruntée à l'antiquité, c'est cette idée d'universel qui, mal- 
gré tout ce processus de dissolution, ne pouvait être 
perdue et qui revit dans l'idée d'une Eglise universelle, 
d'un Etat universel. 

En Grèce, d'après Meyer, l'économie monétaire a dis- 
sous les rapports patriarcaux, et des points de vue capita- 
listes se sont insinués dans l'économie de la grande pro- 
priété foncière. Les prix du marché dépendent du grand 
commerce, de l'importation des produits d'outre-mer. 
L'argent est rare, les intérêts exhorbilants ; il y a eu des 
crises, comme on en retrouve pour les mêmes causes à 
Rome et chez le peuple d'Israël. A Rome, Meyer constate 
la formation complète du capitalisme, peut-être depuis la 
rédaction des XII Tables (1), certainement dans les der- 
niers temps de la République : à ce moment tout est 
attiré dans la sphère du capitalisme et réglé par le droit 
capitaliste, qui bouleverse les conditions de la pro- 
priété foncière et modifie les anciennes relations de vie 
et d'échange, en rendant plus mauvaise la situation de 
la population rurale. Puis vint la grande industrie, la 
production sur une grande échelle, l'accaparement de la 
terre et des moyens de production par un petit nombre 
de détenteurs du capital, qui dirigèrent ainsi toute la vie 
de ce vaste empire. Par conséquent, l'antiquité, d'après 

(1) Die Sklavereiim AUerthum, 1898, p. 7. 



14 INTRODUCTION 

€6 représentant des historiens, n'offrirait aucune diffé- 
rence avec les temps modernes, au point de vue écono- 
mique. C'est une grossière croyance populaire qui a ac- 
crédité la légende que le développement historique des 
peuples méditerranéens s'est fait d'une façon continue se- 
lon une ligne ascendante. Cette croyance trouve un ap- 
pui dans la répartition tripartite de l'histoire en anti- 
quité, moyen âge, temps modernes, et comme on trouve 
dans le moyen âge des conditions de vie très primitives, 
on croit pouvoir en induire des conditions encore plus 
primitives pour l'antiquité. Tout au contraire l'antiquité 
était de beaucoup plus avancée que le moyen âge (l). 

Exposer les idées de ces deux écoles c'est poser la ques- 
tion que nous voulons examiner. Nous rechercherons 
jusqu'à quel point sont fondées les analogies qu'on croit 
trouver entre la civilisation ancienne et la nôtre, et nous 
donnerons au travail et au capital la place qu'ils ont oc- 
cupée, selon les temps et les pays. Il ne s'agit pas d'éta- 
blir, contre Rodbertus et JUïcher, que dans le monde an- 
cien et précisément à Rome, il existait de /'industrie, du 
commerce, du capital. Ce serait se faire la partie trop 
belle. Qui donc, si ce ne sont des maçons, des marbriers, 
des sculpteurs, des charpentiers, a élevé tant de monu- 
ments, construit tant de ponts, tant de navires? A qui 
doit-on tous ces travaux d'orfèvrerie, ces vases splen^ 
dides, ces belles armes qui ornent nos musées, si ce n'est 
à des artistes spécialisés? Il y a donc eu de l'industrie^ et 
personne n'a jamais eu l'intention de le contester. Et 
nous trouvons aussi un commerce, qui reliait les parties 
les plus lointaines de l'empire, qui portait à Rome les 
parfums de l'Orient, les soies de Chine, les tapis de Ba- 



(1) DicwirtltschaftlichcEntivichelung des Altertiiums, dans les Jahr- 
bûcher f. Nationaloek. u. Statistik, série III, vol. IX, 1895, p. 696. 



INTRODUCTION 15 

bylone, la pourpre de Phénicie, les métaux d'Espagne 
«t de la Grande-Bretagne. Les montagnes abaissées et 
ouvertes par les Romains, les ponts jetés sur les fleuves, 
laissaient passer la civilisation qui, suivant les grandes 
routes militaires, pénétrait sur les points les plus so- 
litaires, jusqu'au milieu des populations étonnées et 
domptées par elle plus sûrement que par les armes. Le 
commerce romain rapprocha les peuples et créa pen- 
dant trois siècles, sinon l'idée d'une patrie commune, 
au moins les mêmes intérêts à conserver la « paix ro- 
maine». 

lly eut aussi du capital. De quelque façon que soit 
organisée la production, il y a toujours des capitaux mo- 
biliers. Les différences entre les diverses formes d'or- 
ganisation industrielle ne portent que sur la quantité de 
ces capitaux. Même dans l'industrie domestique, il y a 
les capitaux nécessaires à la production dontla possession 
■est concentrée dans la même famille, qui est son propre 
entrepreneur et qui consomme ce qu'elle a produit. Mais 
ni la nature économique des services des capitaux ni ceux 
de l'entreprise ne sont changés. Le chef de famille ou la 
personne qui dirige la production, tâche de disposer des 
-coefficients de fabrication de façon à obtenir le maximum 
d'utilité : seulement c'est la famille entière et non pas le 
<îhef seul qui ressent les pertes ou les bénéfices des opé- 
rations. Même dans cette forme de la production, le ca- 
pital joue son rôle. 

Quelle est l'importance de cette industrie, de ce com- 
merce, de ce capital ? C'est la question que nous avons 
à examiner. Si la fonction du capital est essentiellement 
la même dans tous les systèmes sociaux et à toutes les 
époques historiques, si toujours il est simplement de la 
richesse employée à la production d'autre richesse^ 
comme les conditions historiques, juridiques et politiques 



16 INTRODUCTION 

dans lesquelles il est employé varient indéfiniment, 
comme varient les formes techniques dans lesquelles 
il est incorporé, de même varient aussi beaucoup son 
importance et sa signification. 

Pour évaluer la place du capital dans la production 
de l'antiquité, et pour voir si Rome, par exemple, a at- 
teint dans son développement économique la forme du 
capitalisme, il faut tout d'abord nous mettre d'accord 
sur la signification de ce mot. Il nous suffit pour cela de 
tracer les lignes fondamentales du mouvement écono- 
mique moderne qui est dominé par le capitalisme, c'est- 
à-dire par la méthode capitaliste. 

Par économie capitaliste on entend ce mode de pro- 
duction qui se fait sous la domination et la direction du 
propriétaire du capital. Ces circonstances que la posses- 
sion du capital est la condition de toute production no- 
table, que le travail sans le capital ne peut vivre^ que le 
capital n'est pas un bien que tous possèdent ou peuvent 
posséder, que celui qui le possède occupe une position 
prééminente, privilégiée par rapport à ceux qui n'en 
possèdent pas, sont autant de caractères saillants de ce 
système. Les entrepreneurs sont à la tète de la produc- 
tion : il décident les genres de production et la quantité, 
ils répartissent les ouvriers selon les besoins de la pro- 
duction, ils règlent les prix, ils dominent les marchés. Ils 
conduisent toutes les opérations industrielles et commer- 
ciales. De pl«y,, les capitalistes sont les propriétaires de 
tout le produit, tandis que l'ouvrier ne touche que son 
salaire. La production se fait pour le compte et sous la 
responsabilité des capitalistes, qui reçoivent en plus de 
l'intérêt du capital un profit industriel. Le développe- 
ment du système capitaliste entraine l'élévation de la 
classe capitaliste, qui s'enrichit des profits de l'industrie 
qu'elle contrôle dans son propre intérêt, et l'abaisse- 



INTRODUCTION 17 

ment de la classe ouvrière, sans terre et sans capital, 
séparée ainsi des moyens de production. La grande 
force du capitalisme est dans l'accroissement de la ri- 
chesse par l'accumulation des profits. Cette accumula- 
tion est assurée par l'appropriation de la plus-value. L'his- 
toire de la méthode capitaliste c'est l'histoire de l'appro- 
priation et de l'accumulation de la plus-value. 

Les conditions nécessaires pour l'existence et l'accrois- 
sement du capitalisme sont : une classe qui a le mo- 
nopole virtuel des moyens de production; une classe 
ouvrière privée des moyens de production ; un système 
de production en vue de l'échange sur un grand 
marché. 

La science économique moderne a posé et étudié ce 
problème : comment ont été établies ces conditions his- 
toriques, comment est née et comment s'est comportée 
cette classe monopolisatrice, jusqu'à quelle limite ont 
existé et agi dans la vie sociale, jusqu'à quelle limite ont 
été possibles le monopole, l'appropriation de la plus- 
value et son accumulation. Tout ce qui concerne le long 
processus qui a amené dans les pays modernes le déve- 
loppement du capitalisme, a été étudié : on a montré 
qu'au moyen âge le paysan et l'artisan étaient proprié- 
taires des moyens de production et qu'ils produisaient 
pour leurs besoins, pour ceux des seigneurs féodaux 
et pour les clients qui leur faisaient des commandes. Le 
surplus, qui était envoyé au marché, était nécessairement 
peu important et techniquement imparfait. A la fin du 
moyen âge, l'organisation féodale tombe en ruines, le 
paysan est exproprié, l'esprit commercial s'applique à 
la terre, une multitude de propriétaires dépossédés est 
réduite au vagabondage ou émigré dans les villes. Le 
prolétariat moderne fait son entrée tragique dans l'his- 
toire. 

Salvigli 2 



18 INTRODUCTION 

C'est là Tessence, l'histoire du capitalisme moderne. 
Quelle est l'essence, quelle est Thistoire du capitalisme 
antique et plus spécialement du capitalisme romain, de 
Rome où pendant quelques siècles s'est concentrée 
toute la richesse du monde ancien connu ? 



LE CAPITALISME 

DANS LE MONDE ANTIQUE 



r 



CHAPITRE PREMIER 



LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 



Ce n'est que dans le courant du lu^ siècle avant Jésus- 
Christ que la richesse commença à se montrer dans les 
pauvres masures qui entouraient le mont Capitolin, une 
richesse sonnante, qui augmenta continuellement dans 
les siècles suivants et qui vint troubler les habitudes mo- 
destes de ce peuple guerrier et agriculteur^ et en triom- 
pher. Caton et les historiens romains ont tracé le tableau 
de cet âge héroïque de simplicité, époque de vertu qui ne 
laissait aucune place ni au faste ni à la paresse, dans 
laquelle bon cultivateur et homme de bien étaient syno- 
nymes ; c'était le meilleur éloge qu'on put faire de quel- 
qu'un. On appelait encore mollesse tout changement 
dans les mœurs qui tendait à adoucir la dure et souvent 
atroce organisation familiale, et luxe tout progrès de la 
civilisation. Les besoins étaient peu nombreux ; le tra- 
vail domestique y pourvoyait, pour la pîus grande par- 
tie, avec quelques produits industriels des Etrusques et 
d'autres peuples voisins qui accouraient aux foires qui 
se tenaient dans le Latium. Bien que Rome eût déjà dé- 



20 cu. I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 

passé la période de l'économie naturelle et que les règles 
de son jus commercii aient eu pour base les échanges de 
valeurs, cependant il n'y avait que peu de place pour les 
échanges et la monnaie était peu employée comme instru- 
ment de commerce. On vendait fort peu contre espèces, 
et la monnaie servait à solder la différence entre les va- 
leurs différentes des produits naturels, objets des tran- 
sactions, ou pour le commerce de détail^ et en général 
elle servait comme instrument de comparaison pour les 
mai'chandises échangées en nature. La circulation était 
donc très limitée et il n'y avait pas de grandes accumu- 
lations pour servir à la production. Pour ces faibles be- 
soins suffisaient les lourdes monnaies en usage, de 
transport si difficile que si la somme à payer était un 
peu importante, il fallait la mettre sur un chariot (Liv., 
ÏV, 60). Aussi les familles n'en conservaient-elles qu'une 
petite quantité dans leur maison, ou chez les argentarli, 
comme réserve pour l'achat des choses nécessaires à la 
consommation et que ne fournissaient pas les économies 
familiales. La richesse consistait en troupeaux, capital 
qui ne peut augmenter indéfiniment et qui est sujet à 
dépérir et à subir des variations de valeur. 

Déjà au moment où les Romains entrèrent dans l'his- 
toire, ils formaient une communauté économique, so- 
ciale et politique, dans laquelle on pratiquait, bien que 
dans une mesure restreinte, des échanges et faisait des 
actes de crédit, qui montrent que déjà l'idée de crédit 
avait apparu de bonne heure, grâce aux liens qui exis- 
taient entre voisins. Môme pour les plus anciens temps 
nous trouvons certains faits qui rompent la symétrie 
des différentes constructions historiques qui veulent 
synthétiser le développement progressif de la vie écono- 
mique des peuples. La formation même de TEtat montre 
qwe les Quirites, tout en étant essentiellement des agri- 



CH. I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 21 

culleurs, avaient dépassé la phase dans laquelle les 
peuples se contentent de la production isolée et où cha- 
que lamille tire directement de la nature, par le travail 
de ses membres, les moyens qu'elle emploie et qu'éven- 
tuellement elle transforme. Les éléments d'où est sorti 
l'Etat romain, ce sont de primitives confédérations do- 
mestiques, dont l'union, imposée par la nécessité de la 
défense, amena des conséquences d'ordre économique. 
Dans les murs de la cité, les groupes domestiques, bien 
qu'ils conservassent toute l'indépendance possible, trou- 
vèrent également nécessaire ou utile de conclure des 
alliances ou associations permanentes, non seulement 
pour l'échange des services^ mais aussi pour l'échange 
des produits. Et ainsi leur activité économique embrassa 
aussi la formation de valeurs d'échange et l'échange 
de ces valeurs. Cet échange se faisait dans les marchés 
qui se tenaient tous les neuf jours, où travailleurs et 
agriculteurs se rencontraient pour échanger leurs pro- 
duits respectifs. Ceux-ci achetaient les produits qu'ils 
ne pouvaient pas fabriquer de leurs mains, les faux, 
les charrues, les outils pour les travaux des champs et 
les bijoux pour leurs femmes ; ceux-là recevaient en 
échange de l'huile, du vin, du blé, delà laine. Généra- 
lement ces objets passaient directement des mains du 
producteur dans celles du consommateur. Mais en môme 
temps et par suite de leur nature même, ces transactions 
étaient limitées et rares, parce qu'il est fort difficile que 
deux jugera de terre laissent, dans les économies do- 
mestiques, du superflu pour les échanges. 

Les relations commerciales avec les cités voisines 
étaient rares, à peine quelques échanges avec les cités 
du Latium. On demandait certains produits spéciaux 
aux foires qui se tenaient près des temples, aux foires de 
Feronia en Etrurie, à celle de Fregelles dans le pays des 



22 CH. i. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 

Volsquesou à Rome même, près du temple de Diane sur 
rAventin. 

Il n'y avait pas seulement des échanges entre les di^ 
verses économies domestiques, normalement ou aux épo- 
que des foires, mais aussi, qu'on le remarque, depuis les 
temps anciens, une certaine différenciation des occupa- 
tions, c'est-à-dire des professions distinctes. Il y avait 
des classes productives adonnées à certains travaux. 
Cette différenciation d'activité économique se retrouvait 
dans la division des tribus en tribus urbaines et tribus 
rurales (1), comme dans l'existence d'une classe d'arti- 
sans libres, ouvriers tanneurs, drapiers, teinturiers, fou- 
lons, etc. (2). Bien que ces professions fussent en petit 
nombre, simples et rudimentaires, leur existence montre 
que les économies isolées , les différents foyers ne suf- 
fisaient pas à produire et à transformer tout ce qui ser- 
vait à la vie, que par conséquent ils devaient avoir 
recours à l'aide des autres, en échangeant avec ceux-ci 
des biens matériels ou des services. La plus ancienne so- 
ciété romaine était par conséquent divisée en de nom- 
breuses classes fonctionnelles différentes, qui produi- 
saient, sur la base de la division du travail, des valeurs 
d'échange, c'est-à-dire des valeurs qu'elles livraient à 
d'autres moyennant une contre-partie ou par l'inter- 
médiaire de la monnaie. 

Dans le cours des siècles et avec l'extension des con- 
quêtes en Italie, ces échanges augmentèrent, de même 



(1) MoMMSEN, Droit public romain, yî, 1, 193,204. 

(2) Voir les sources citées par Bûghsenschutz, Bemerimngen iie- 
bcr die rocm. Volkswirthschaft d. Kunigszeit, 1886.— YoiGT,Romis- 
clœ P riv (liai ter lìiiìmer nnd Kìdtìirrjeschichte, dans le Handbuch d. 
Idass. Altcrth. Wissensch., 2« édit. 1893, p. 279, 281, 290, 302.— 
Waltzing. Ëtiides historiques sur les corporations professionnelles 
(les liomainSj 1895, I, 62. 



CH. I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 23 

que se développa le travail professionnel, sans que pour 
cela fût modifié le caractère originaire des économies 
domestiques, parce que la vie était si simple qu'il suffi- 
sait d'acheter un petit nombre d'objets, et que les objets 
ainsi achetés restaient dans le patrimoine de la famille, 
se transmettaient de père en fils et ne pouvaient être 
aliénés qu'avec des formalités solennelles (1). Les groupes 
domestiques les plus puissants n'avaient pas besoin 
d'aides extérieurs et n'y avaient recours qu'en cas de 
grande nécessité, et la volonté de se sulfire, jointe à 
une grande sobriété et parcimonie, caractérisait plus spé- 
cialement les familles qui habitaient la campagne (2). 
Même alors l'idéal de la domus était de se suffire à elle- 
même et de subvenir à tous les besoins de ceux qui la 
composaient. Les femmes et les filles, assistées par les 
esclaves, filaient, tissaient, cuisaient, moulaient le blé, 
préparaient le gâteau traditionnel ; les hommes se li- 
vraient à d'autres occupations, aidés par les esclaves et 
par les clients. Un petit nombre d'esclaves faisaient éga- 
lement partie des plus grandes économies, et leur force 
était employée, comme celle des autres membres de la 
famille, pour les travaux d'utilité commune. C'était en- 
core un esclavage doux, presque patriarcal, composé gé- 
néralement d'esclaves nés dans la maison, et la diversité 
des races n'avait pas encore différencié les maîtres et les 
esclaves à ce point que les uns et les autres se sentissent 
de nature différente. Grâce au travail servile, chaque mai- 
son conservait une grande autonomie, mais en même 



(1) Voir les preuves dans mon étude, La pubblicità nella vendita 
secondo gli antichi diritti, dans la. Rivista italiana delle scienze giu- 
ridiche, xxvFii, 1895. 

(2) C'est à cela que fait allusion Yarron, Rer. nist., ii, pr. 1. 
« Viri magni nostri majores non sine causa praeponebant rusti- 
cos romanos urbanis. j> 



24 CH. I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 

temps avait augmenté le désir d'avoir recours aux 
échanges et de profiter des produits travaillés à Rome 
ou importés par la grande voie fluviale. Que le travail 
de spécification ou de manufacture ne fût plus à l'époque 
des Douze Tables un travail domestique ou accessoire, 
mais que déjà certains produits spéciaux fussent arrivés à 
être un travail fonctionnel, si primitive que fut la techni- 
que, cela est attesté de divers côtés : il était déjà distin- 
gué en professions, en métiers. Il y avait des artisans de 
profession et des classes d'artisans pour certaines bran- 
ches du travail manufacturier, spécialement pour le tra- 
vail des métaux et du bois, et le travail manuel était 
une source libre de gain. 

Il y avait également un certain commerce. Son heu- 
reuse position sur le Tibre, non loin de la mer^ fit rapi- 
dement de Rome un marché, le grand marché pour les 
populations rurales voisines et pour les cités du Latium 
habitées par des paysans et qui menaient une vie primi- 
tive. Les populations latines, comme les populations ita- 
liques en général, étaient exclusivement adonnées à f agri- 
culture et ce n'est que pour les produits travaillés qu'elles 
ne possédaient pas, pour les outils de fer, qu'elles avaient 
recours à la ville, qui les leur fournissait au moyen 
d'échanges en nature. Elles auraient pu offrir beaucoup 
de blé et beaucoup d'animaux, mais elles n'avaient que 
peu d'argent: aussi leurs achats étaient-ils peu nombreux, 
comme cela est vrai encore pour toutes les populations 
agricoles, qui sont de mauvais acheteurs. C'est pour cette 
raison que, tout en ayant autour d'elle un territoire vaste, 
mais habité par des populations vouées à l'agriculture, 
Rome ne devint pas une ville commerçante comme Car- 
Ihage ou Corinthe, ou un centre de production comme 
Alexandi'ie, et resta au contraire une cité latine surtout 
agricole. Elle ne fut pas l'objet d'une grande demande de 



CH. I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE Zo 

produits fabriqués, qui aurait donné naissance à une 
nombreuse classe d'ouvriers et de marchands. 

11 y avait donc un certain commerce, mais ses pro- 
portions étaient restreintes, il n'y avait pas une vigou- 
reuse classe de marchands indépendants. Tout ce qui 
n'était pas vente au détail et petit colportage, était dans 
les mains des patriciens, c'est-à-dire des chefs des éco- 
nomies rurales les plus puissantes, des maisons les plus 
importantes, qui, dans leurs ateliers domestiques et avec 
l'aide des esclaves, préparaient et transformaient les 
produits de leurs terres, les travaillaient pour la vente 
ou achetaient sur d'autres marchés ce qu'ils ne possé- 
daient pas. C'étaient les mêmes groupes domestiques 
qui, sans perdre leur nature propre et sans modifler leur 
composition intérieure, ajoutaient à leurs précédentes oc- 
cupations de nouvelles fonctions, perfectionnaient leur 
organisation économique. Les pères de famille, les chefs 
des économies domestiques trouvaient que le superflu 
des produits pouvait être utilement employé, échangé, 
que les bras inoccupés pouvaient être occupés, que 
d'autres sources de richesse pouvaient naître. C'est ainsi 
qu'ils concentrèrent certains genres de manufacture et 
de commerce ou tout au moins qu'ils empêchèrent de se 
développer des organes séparés pour des buts écono- 
miques spéciaux. 

Tout affluait à la maison {domus), tout le mouvement 
économique en dépendait. C'est pour ces raisons que, 
dans l'ancienne langue latine, domics avait une signifi- 
cation beaucoup plus large et plus complexe, tout comme 
le fait a été constaté pour d'autres anciennes langues 
italiques, dans lesquelles ce mot signifiait la tnbu,le tem- 
ple, la famille, l'atelier, la propriété (1). Cependant ces 

(1) ZvETAiEFF, Inscrip. ose, 63, 82. 



26 CH. 1. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 

grandes économies domestiques ne purent arriver à une 
accumulation de richesse monétaire un peu importante, 
parce que Rome n'avait pas encore une bonne circulation. 
Ce que les familles pouvaient grappiller dans leurs tran- 
sactions n'était pas employé à une production ultérieure, 
c'est-à-dire ne se transformait pas en capital, mais était 
conservé de préférence dans le coffre domestique, sous 
la garde permanente d'un esclave ou, pour plus de sécu- 
rité, était confié aux banquiers qui le gardaient, l'em- 
ployaient selon les ordres reçus, ou le restituaient dans 
les espèces reçues. 

Ces sommes servaient aux prêts qu'à Toccasion, se- 
lon les besoins, se faisaient entre elles les économies, 
comme aussi à certaines formes de spéculations usuraires. 
Les prêts étaient gratuits ; ils se faisaient entre voisins, 
ils étaient en dehors de la sphère du droit, ils ne néces- 
sitaient aucune solennité et ne recevaient d'ailleurs au- 
cune protection de l'Etat. ÎIs étaient sous la sauvegarde 
de la fides^ une confiance entière, qui était traditionnelle 
chez les peuples aryens. L'exécution était abandonnée à 
la loyauté du débiteur. 

Une autre catégorie de prêts était constituée par le 
terrible nexum, protégé énergiquement par l'Etat, et par 
lequel les débiteurs insolvables étaient réduits en escla- 
vage pour payer leur dette par des journées de travail, 
de sorte que les économies familiales augmentaient ainsi 
leurs forces productives plutôt en vue d'échanges ulté- 
rieurs plus nombreux |que pour constituer un nouveau 
capital usuraire (i). 

Des études récentes (2) ont établi la nature de ce 



(1) Vahhonis, /.. /., vu, i05 : « Liber qui suas opéras in servi- 
tute i)r() pecunia (juam ilebet, dnm solverei. » 

(2) MiTTiiiiis et Lenel, ddua la Zcitschrift f. liechtsgeschichte, Rom. 



CH, I. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 27 

nexum ; c'était une façon de s'obligerparlaquelle le débi- 
teur se donnait lui-même en gage et pouvciit être vendu 
en cas de non-payement. Cela étant donné, il est vrais- 
semblable que cette forme d'obligation n'existait que 
pour les prêts en nature, pour les avances de blé faites 
au cultivateur, et que par conséquent elle n'était em- 
ployée que contre les gens de la campagne et les plé- 
béiens qui ne possédaient que leurs bras, mais qui pou- 
vaient se libérer de leurs dettes par leur travail. Cela 
nous expliquerait également les intérêts très élevés de ce 
genre de dette, intérêts qui dans les prêts en nature vont 
généralement jusqu'au double. 

Ainsi donc, entre voisins et amis, des prêts gratuits, 
des contrats fiduciaires conclus entre personnes solvables 
et appartenant aux classes supérieures chez lesquelles la 
confiance, le respect de la parole donnée et les boni mores 
étaient en grand honneur, des traditions de famille qui 
avaient plus de force que la loi. Chez les peuples encore 
jeunes, la crainte de l'opinion publique, le désir de conser- 
ver l'estime des concitoyens ont un pouvoir suffisant pour 
assurer l'exécution des conventions. Bien que la moralité 
fut certainement inférieure à la nôtre, les conditions spé- 
<îiales de vie imposaient plus de respect aux promesses. 
lies conventions se formaient dans un cercle restreint de 
personnes liées par des liens de voisinage ou de sang, 
vivant en contact continu et dans un échange continuel 
de bons oflices, qui n'auraient jamais songé à s'adres- 
ser à des étrangers, à des membres d'autres groupes 
n'ayant pas le môme culte et les mêmes intérêts. Caton 
enseignait : « Sois en paix avec tes voisins. Si tu cons- 
truis, ils t'aideront de leurs matériaux (1). » Il était 

Alterth., xxii et xxiii, 1901, 1902. - Schlossmann, Nexum, 1904. 
— Kleinèmann, Die Personalexecution der Zicôlftafeln, 1904. 
(1) De agri cultura^ 4. — Plaut., Asin., 229, CurcuL, I, 1, 68. 



28 CH. 1. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 

d*usage que les familles s'aidassent entre elles, en se prê- 
tant de l'argent, des outils, des aliments, gratuitement, 
à charge de revanche, quand l'occasion s'en présentait. 
Le prêt rentrait dans la catégorie des bons offices qui 
se faisaient entre voisins et pendant longtemps il n'eut 
pas de valeur juridique. L'action qui le sanctionnait 
quand il avait pour objet un prêt en argent, fut intro- 
duite par la loi aSì/ì^,' postérieure aux Douze Tables 
et peut-être même la consécration du prêt est-elle pos- 
térieure (1). Jusque-là le prêt resta un service amical, 
gratuit : celui qui prêtait n'avait aucun droit, il s'en était 
remis à la loyauté du débiteur. Le plus ancien document 
dans lequel le prêt est présenté comme un acte juridique 
remonte à 198 avant Jésus-Christ (2). 

A côté de ces prêts gratuits nous trouvons les opéra- 
tions usuraires faites avec les classes inlérieures avec cette 
rapacité et cette cruauté que les Romains avaient contre 
leurs ennemis. (7était le blé prêté au soldat qui n'avait 
pu cultiver, au plébéien tombé dans la misère, aveG 
l'obligation de restituer au moment de la récolte, avec 
un surplus, pour intérêt, calculé à tant par mois. Et si 
la récolte manquait, c'était l'esclavage qui attendait le dé- 
biteur insolvable, c'était le travail forcé dans la maison 
du créancier. L'usure impito3^able était donc exercée 
contre les classes inférieures, qui sont distinctes par suite 
d'une origine difféi'ente et par la tradition, et entre les- 
quelles les procédures du nexnm mettent une barrière de 
haine et de rancune. Dès maintenant se dessine ce qui 
sera le cadre des luttes sociales à Rome : d'un côté, les 
patriciens qui veulent la liberté de l'intérêt, de l'autre. 



(ij Cl o, iiif^titiitions Juridiques des Romains, I, 1891, p. 630. 
^ i'-i) l.iv., xxxii, 2. — Lenkl, Zcitsclirift citée, xxiii, 99, nie 
roxi.stL'iic(i dans le dioil des ol)li-ations du \:>rèl per œs et libram. 



GH. 1. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE 29 

les plébéiens qui proposent des lois contre l'intérêt et 
pour l'abolition des dettes, le grand jubilé qui fut une 
des aspirations des classes déshéritées de Tantiquité. 

Entre ces deux extrêmes de la gratuité et de l'usure, il 
n'y avait pas de place pour des opérations régulières de 
crédit, pour le prêt à la production. L'argent qui servait 
à combler les vides des économies particulières ne ser- 
vait qu'à des buts de spéculation ou pour en tirer un 
intérêt. Pour le prêt gratuit entre personnes honorables 
ou pour le prêt à intérêt servant d'instrument de do- 
mination ou d'exploitation contre les classes inférieures, 
on avait recours de préférence aux prêts en nature. Dans 
les stades inférieurs de l'économie des peuples, les em- 
prunts ne sont pas faits pour servir à la production, mais 
pour servir à la consommation. C'est un devoir de venir 
en aide à ses parents ou aux membres de sa classe, et 
cela ne peut être l'occasion d'une spéculation. Comme il 
n*y a pas d'idée de solidarité entre les classes, on peut 
proQter de la gêne des inférieurs et exiger des intérêts. 
L'organisation du travail industriel ne permettait pas 
l'existence de personnes disposées à acheter l'usage des 
capitaux d'autrui, c'est-à-dire des faibles réserves moné- 
taires, pour les appliquer à la production. De là une 
lenteur dans l'accumulation progressive. Le chef de fa- 
mille ne pouvait accumuler que ces quantités de capi- 
taux qui provenaient du travail associé des enfants, des 
esclaves, des clients, des débiteurs. 

En résumé^ pendant une longue période de son his- 
toire, Rome fut dans la même condition économique 
que les parties les plus intérieures de l'Italie, c'est-à-dire 
que les organismes domestiques y étaient très dévelop- 
pés pour pourvoir aux besoins des habitants, organismes 
qui se complétaient, pour les lacunes possibles, par le 
travail de l'artisan libre et par un mouvement d'échange 



30 CH. I. LES COMMENCEMENTS DE LA. RICHESSE 

qui restait à la surface de l'organisation économique et 
ne touchait pas à l'autonomie des différentes maisons ; 
bien que celles-ci eussent perdu le caractère originaire 
presque corporatif, elles étaient toujours solides et large- 
ment productives pour les besoins les plus urgents du 
groupe domestique. Pour les conserver, il fallait un sys- 
tème rigide de lois et de surveillance publique des mœurs 
privées, mais surtout une pauvreté relative, qu'on appe- 
lait parcimonie, frugalité, et la vie agricole. Celle-ci et 
le travail agricole étaient les seules occupations dignes 
d'un homme libre et d'un honnête homme ; les autres 
professions n'étaient pas honorables, et surtout le prêt à 
intérêt que Gaton assimilait à un homicide. Les tra- 
vailleurs de la terre, voilà les classes vraiment utiles àia 
société, celles qui étaient productrices de richesse. De là 
l'amour de la terre et du pays natal, de là le sentiment 
des liens étroits qui unissent les membres de la commu- 
nauté contre les ennemis extérieurs, de là l'origine aussi 
de cet esprit étroit, égoïste, conservateur, respectueux de 
la tradition, mais en même temps pratique, d'une logique 
sévère et presque impitoyable, dégagé de tout sentimen- 
talisme, uniquement soucieux des nécessités présentes, 
cet esprit que les Romains ont conservé dans leur his- 
toire et auquel ils ont dû leur merveilleux développe- 
meut. 



CHAPITRE II 



LE CAPITAL MOBILIER 



Après les guerres qui ouvrirent à la fortune de Romfr 
l'Afrique et l'Asie, cette Asie brillante, industrieuse et 
artiste, école de luxe et de goût, source de tentation in- 
cessante, irrésistible pour les publicains et les procon- 
suls, la richesse fut à son faite le plus haut. La violence 
la plus impitoyable et la plus brutale dirigeait sur l'Italie 
un fleuve d'or et d'argent^ qui continua à couler tant que 
les sources elles-mêmes ne furent pas taries. Les trésors 
accumulés en Orient, dans les Gaules, dans le monde 
entier, les produits des mines alors exploitées affluèrent 
à Rome, butin ou contribution de guerre, fruit de la ra- 
pine ou des impôts ; les autres parties de l'Italie en eurent 
aussi leur petite part. Rome devint et demeura pour 
quelques siècles le grand marché international de la ri- 
chesse métallique. Ces guerriers et ces agriculteurs, en- 
vahis par un délire de domination et d'enrichissement, 
s'étaient mis à décider de la gloire des généraux par la 
quantité d'or et d'art^^ent qu'ils portaient pour leur triom- 
phe : et ainsi ceux-ci s'habituèrent à ne plus rien laisser 
aux vaincus et à vendre aux peuples amis la faveur de 
Rome au plus haut prix. Plus rien ne fut sacré devant 
cette rage de rapine : la justice et la logique furent sans 
pudeur mises de côté. Ayant appris que Ptolomée de 



32 CH. 11. — LE CAPITAL MOBILIER 

Chypre possédait un trésor bien fourni et de magnifiques 
vases d'or, on n'hésita pas à faire une loi par laquelle on 
attribuait à l'Etat romain la succession d'un homme vi- 
vant et la fortune d'un allié. Pour le Sénat, tous les tré- 
sors du monde appartenaient à Rome, qui ne laissait 
rien aux vaincus. Non seulement l'argent était confis- 
qué mais aussi tout ce qui avait une valeur artistique. 
Les statues et les bronzes servaient à orner les lieux pu- 
blics et les villas des particuliers ; Targent était envoyé à 
l'hôtel des monnaies. 

Aussi longtemps que Rome avait combattu contre les 
populations italiques, on n'avait pas eu de grands bu- 
tins, parce que l'Italie était pauvre, sans mines, sans 
commerce. Même ses plus grandes cités maritimes ne 
pouvaient rivaliser de richesse avec les grands marchés de 
l'Orient. Tarente était une des plus grandes villes de la 
péninsule, une proie depuis longtemps convoitée par les 
Romains, mais ils n'y trouvèrent pour tout butin que 
3.000 talents d'or, à peu près un million et demi de 
notre monnaie. Tant que les armes de Rome ne sortirent 
pas de l'Italie, le Trésor public ne posséda que des 
sommes relativement minimes. R ne s'enrichit que lors- 
que la conquête mit à la disposition de l'avidité italique 
les trésors de l'Orient, et peut-être le plus haut chiffre 
fut atteint en Tannée 91 avant Jésus-Christ, un milliard 
et demi de notre monnaie, d'après le témoignage de 
Pline (//. n.^ 33, 17). Certainement si nous comparons 
ces chiffres avec ceux des sommes conservées aujour- 
d'hui à la Banque de France ou à la Banque d'An- 
gleterre, il y aura une grande différence en faveur des 
temps modernes. Mais le monde antique était plus pau- 
vre que le nôtre (1) et ainsi on peut comprendre combien 

(1) Del Mar, History of the precious metals, 1889. 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 33 

énormes étaient les sommes immobilisées dans le Trésor 
public, quelle masse extraordinaire de métaux précieux 
avait été amenée à Rome au moyen d'un drainage co- 
lossal et ininterrompu, que firent des dépouilles du 
monde ancien les généraux victorieux, les proconsuls et 
les publicains avides des richesses des rois et des peuples 
et les mille marchands ou flibustiers qui suivaient les lé- 
gions, transformant en monnaie le butin distribué aux 
soldats et qui achevaient l'œuvre de spoliation commen- 
cée par les généraux sur les pays conquis. 

Jusqu'à quel point, dans cette brillante période des 
grandes conquêtes, que suivirent la magnifique puissance 
impériale, l'unification des provinces, l'agrandissement 
des marchés, l'abondance des capitaux, le progrès dans 
toutes les branches, une expansion de vie, que l'anti- 
quité n'avait pas connue, jusquà quel point l'originaire 
économie domestique fut-elle transformée? Quelle exten- 
sion et quel caractère prit l'acliviLé manufacturière et 
commerciale? 

On ne peut pas répondre à ces questions en rappelant 
simplement le splendide tableau de la civilisation ro- 
maine. On ne peut arguer l'existence d'une économie ca- 
pitaliste, d'un vaste capitalisme, de ce seul fait qu'un 
peuple a possédé un art et une littérature, qu'il a fait 
des conquêtes^ qu'il a laissé derrière lui de grands mo- 
numents. S'il en était ainsi, on devrait conclure que le 
monde oriental a atteint les plus hauts degrés du capita- 
lisme, qu'il en a été ainsi de l'Assyrie et de FEgypte, 
comme aussi du Mexique et du Pérou. Avant même 
d'être ouverte aux Européens, la Chine aurait été, elle 
aussi, une économie capitaliste. Dans tous ces pays, les 
ruines existantes laissent l'impression d'une extraordi- 
naire puissance mécanique et architectonique, d'une dis- 
tribution inégale de richesse et de pouvoir. Et cependant 
Salvigli 3 



34 CH. II. LE GAPITA.L MOBILIER 

nous savons que chez ces peuples, l'économie était pri- 
mitive, que la production se faisait tout entière à la mai- 
son, que les échanges étaient rudimentaires, que la 
monnaie avait une fonction limitée. 

Nous ne pouvons résoudre le problème qu'en décom- 
posant la vie économique romaine dans ses éléments 
constitutifs ; ainsi seulement nous pourrons saisir le se- 
cret de sa constitution. 

La grande richesse à Rome fut le produit de la guerre ; 
il en fut de même dans toute l'antiquité, il en est encore 
ainsi dans les temps modernes. Les grandes fortunes des 
Etats-Unis tirent leur origine première des spéculations 
de tout genre auxquelles donna lieu la guerre de séces- 
sion : sur cette première base elles ont grandi et se sont 
multipliées dans les chemins de 1er et dans les grandes 
combinaisons manufacturières, spécialement grâce à la 
politique économique suivie après 18()4 et aux mono- 
poles de toute espèce qu'elle a permis de constituer^ 

Dans l'antiquité, au fond de toute grande capitalisation 
il y avait la spoliation violente, le butin de guerre, de 
même qu'à l'époque moderne, il y a l'absorption con- 
tinue d'une partie de la force ouvrière par les entre- 
preneurs d'industrie. De nos jours, la richesse vient 
petit à petit, lentement, et même les peuples y confor- 
ment leurs éducation et y adaptent leur esprit, leurs goûts 
et leur mœurs. A Rome, cette grande richesse pro- 
venant de la guerre surprit tout le monde. C'était une 
inondation soudaine d'argent dans un pays très pauvre 
et privé de toute espèce d accumulation monétaire. Ce 
peuple qui avait passé sa vie dans les champs et à la 
guerre et qui avait tissé son histoire de conquêtes et de 
dévastation sur un fond de frugalité paysanne, qui 
s'était jusque-là contenté des modestes produits de l'ac- 
tivité familiale, ce peuple qui brûlait les navires des 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 33 

vaincus et qui changeait en plats et en vases le premier 
or ou argent qu'il avait pris, qui peut-être ne connaissait 
pas le prêt et l'intérêt de l'argent, ou qui l'employait 
avec grande modération, n'était pas préparé à cette 
masse vertigineuse de trésors qui furent déversés sur les 
bords du Tibre. 11 ne s'agissait pas d'un enrichissement 
méthodique provenant de l'exercice régulier de l'activité 
économique. 

La parcimonie des anciens et l'abstinence de ces te- 
naces agriculteurs, qui jusque-là n'avaient été que des 
peuples simples et grossiers, à peine initiés au com- 
merce, presque privés de métaux précieux, réservés 
aux ornements des femmes et aux rites funéraires, 
furent éblouies par cet amas de richesse et toutes les 
âmes furent assaillies par une espèce de fìèvre pour 
la possession de l'or. Il fut convoité pour les satisfac- 
tions qu'il procure. Le mot d'ordre fut la conquête de 
l'or. Caton est le théoricien de cette tendance générale ; 
il en a rédigé le décalogue, qui commence par ces 
mots : (( le premier devoir de l'homme est de gagner de 
l'argent », et il enseigne quels en sont les meilleurs em- 
plois. S'enrichir par n'importe quel moyen est l'aspira- 
tion de la société impériale : « cit03^ens, dit Horace, 
d'abord il faut poursuivre la richesse, ensuite la vertu », 
« l'argent est tout : la richesse est la seule chose néces- 
saire, indispensable même à la considération person- 
nelle », (( tout plie devant l'or ». « Il est, dit Properce, 
le moyen d'acheter les juges, d'acquérir des honneurs et 
des amitiés. Il est plus puissant que la foudre de Ju- 
piter (1). » 

Personne n'est resté sourd à ces enseignements, d'au- 



(1) Ep., h 1, 53 : 6, 37 ;Saf., I, 1, 62; II, 3, 75; Carm., III, 46, 
9.— Propert., III, 10, 48.— Ovid., Fast., I, 217.— Juvenal., 1,112. 



36 CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

tant plus que les occasions s'offrirent en foule. Les classes 
patriciennes commencèrent à organiser pour elles la 
rapine, puis vinrent les plébéiens qui cherchaient à 
s'élever. Les consuls et les généraux prennent pour eux 
la part la plus importante du butin, et puis ils aban- 
donnent les provinces à des troupes faméliques qui, d'une 
façon systématique, s'en approprient toutes les ressources. 
Par les approvisionnements des troupes, par les fourni- 
tures du matériel de guerre, par l'adjudication des im- 
pôts et des taxes publiques, par les prêts aux rois sou- 
mis à la domination romaine, il se forme une classe de 
financiers assez puissante pour prendre aussitôt une 
place prépondérante dans la vie politique. Et sous ces 
foules il en est d'autres voués aux petits trafics, à la suite 
des armées : ils achètent, ils vendent, ils échangent le 
butin ; ce sont des gens de basse extraction, parce que 
les familles patriciennes et les chevaliers méprisaient les 
opérations du petit trafic, la sordide occupation du col- 
portage. L'instinct d'acheter pour vendre est un senti- 
ment spécifique de Tàme plébéienne, il est la force par 
laquelle les plébéiens veulent secouer le joug des 
classes aristocratiques et s'élever. A Rome, comme dans 
les cités italiennes pendant le moyen âge, partout aux 
temps modernes, Taccumulation capitaliste se fait dans 
les classes populaires et bourgeoises, d'où sortent les 
iiomraes nouveaux^ par les « gains rapides ». Chez ces 
plébéiens, les anciennes traditions de moralité domes- 
tique qui étaient le patrimoine des maisons patriciennes 
n'existent pas, les mœurs sont relâchées et par consé- 
quent il leur est plus facile de mettre tout à l'encan, no- 
tamment l'administration de la justice. Quand ces par- 
venus prirent part à la vie publique, l'action démoralisa- 
trice des richesses mal acquises, augmentées partons les 
moyens, ne tarda pas à se faire sentir. C'est dans l'ordre 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 37 

des chevaliers que sont les initiateurs de ce mouvement : 
c'est chez eux que Ton trouve les premiers signes de 
l'esprit capitaliste, esprit fait d'audace, esprit d'entre- 
prise, de prévoyance, de calcul, de décision, esprit qui 
n'avait jamais auparavant animé les vieilles familles 
patriciennes, pour lesquelles la seule véritable richesse 
c'est la terre, et l'occupation la plus noble, l'agriculture, 
encore pleines de préjugés contre l'industrie et le com- 
merce (1), et par conséquent mal préparées àse jeter dans 
la mêlée désespérée de ces hommes sans scrupules qui 
luttaient dans les provinces lointaines pour la conquête 
de la richesse. 

Tout était bon pour gagner de l'argent, la ferme des 
impôts et des spectacles, la construction de routes ou 
d'aqueducs, l'entreprise des pompes funèbres, les spécu- 
lations les plus audacieuses comme les métiers les plus 
humbles, mais les grandes fortunes se constituaient en 
dehors de l'Italie, dans le gouvernement des provinces, 
en prenant à forfait les impôts, en exerçant l'usure sur 
les rois vassaux. Et on cherchait des emplois rémunéra- 
teurs à tout l'argent qui arrivait en abondance. On pense 
généralement que toutes les richesses conquises par les 
Romains ont été dépensées dans un luxe fou de banquets 
et de plaisirs. Il suftit de prononcer le nom de Rome, 
capitale des Césars, pour éveiller le souvenir d'une foule 
d'anecdotes ressassées, de villas construites sur le fond 
de la mer, de jardins établis sur des maisons gran- 
dioses, de For et de l'argent employés pour la ferrure des 
mulets, pour fondre des vases destinés aux usages les plus 
vils, des pierres précieuses que l'on faisait fondre dans 
les cratères, etc. Mais à y regarder de près, on voit tout 
ce qu'il y a d'exagération, de faits mal interprétés, et 

(1) Cic, de officils, ÏI, 25. 



38 cu. II. LE CAPITAL MOBILIER 

beaucoup de ces récits ne méritent aucune créance. 
Les Romains ont beaucoup sacrifit5 à l'hyperbole, la 
figure Je plus souvent enseignée dans les écoles de rhé- 
torique. L'esprit littéraire romain avait une tendance 
marquée à l'exagération et à la généralisation. Les histo- 
riens de l'Empire sont particulièrement sujets à ce tra- 
vers (1), les uns par hostilité contre le nouvel ordre po- 
litique, auquel ils attribuent le luxe et le dérèglement 
des mœurs, tous les vices des contemporains, les autres 
simplement par amour de Famplification. Dans le pre- 
mier siècle après Jésus-Christ, il était de mode de décla- 
mer contre la concentration et l'excès des richesses, con- 
tre les extravagances des dissipateurs lameux, le train 
de vie princier des grands personnages, dont les goûts 
fastueux ou le raffinement dans les orgies des viveurs 
par excellence étaient généralisés, tandis que nous sa- 
vons que le luxe insensé ne se produisait qu'isolément, 
que ces aberrations, dont la lecture aujourd'hui encore 
provoque le dégoût, étaient môme alors taxées de folie 
et blâmées. Tl y a dans toutes ces anecdotes encore quel- 
que chose de commun ; elles sont faites de on dit, de 
sorte qu'il n'est pas possible de savoir où finit Tinven- 
tion et où commence la vérité. De toutes façons, ces so- 
lécismes de la volupté, comme les appelle Lucien, ne 
peuvent servir à caractériser le luxe de la société ro- 
maine. 

Si cei'taines extravagances du luxe firent alors tant 
d'impression et frappèrent tellement l'imagination, cela 
provenait du faible standard of life de la masse, des ha- 
bitudes misérables de la loule, qui considérait comme 
du \u\() toute consommation dont elle n'éprouvait 



(1) Pktkh, Die (/cscIncJitliclic LUrrainr iìbcr aie rOm. Kaiserzeit ùia 
Thrudi>sins, 1897,1, 37; il, 184. 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 39 

pas le besoin. D'ailleurs Friedlaender a déjà remarqué 
que le luxe romain est fort peu de chose en comparaison 
de celui de maint petit prince d'Allemagne du xvu" et 
du xviii® siècle (t), et nous pouvons ajouter à côté de 
celui des milliardaires d'aujourd'hui. 

Le luxe absorba certainement une partie des sommes 
énormes qui affluaient à Rome, mais non pas la plus grande 
partie. Beaucoup furent employées en dépenses impro- 
ductives, constructions de palais et de villas, de temples, 
de cirques, par cette manie de construire où l'on prodi- 
guait les marbres les plus chers. Mais il y 'avait encore 
une masse de richesse qui s'accroissait d'une façon con- 
tinue par suite des nouvelles conquêtes, par les envois 
incessants des provinces. En un mot il en restait beau- 
coup pour les emplois productifs, pour ceux qui devaient 
contribuer à conserver et à augmenter les richesses qui 
provenaient du butin de guerre ou de spéculations heu- 
reuses. Cicéron disait : « Le patrimoine familial doit être 
cherché dans ces choses qui ne sont pas honteuses, il 
doit être conservé avec diligence et économie. Les 
hommes de bourse et même certains philosophes discu- 
tent sur les meilleurs placements. II ne suffit pas de se 
procurer de l'argent^ il faut encore savoir l'employer 
pour pouvoir faire face aux dépenses quotidiennes né- 
cessaires et libérales » [De officHs, ii,23). 

Gomme nous ne nous proposons pas d'étudier les théo- 
ries, nous n'examinerons pas ce que dit Cicéron de la pro- 
ductivité de l'argent; son système n'est d'ailleurs que le 
reflet de la pensée d'Arislote, qui, tout en consteslant le 
précepte de Solon: « il n'y a aucune limite fixe mise à la 
richesse des hommes », reconnaît que la richesse qui pro- 



(1) Friedlaender, Mœurs romaines du règne (V Auguste, Ilf, 1874, 
p. 6. 



40 CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER 

vient du commerce peut être développée indéfiniment (1). 
Cicéron rie fait que reproduire les idées de la philosophie 
g^ecqlfe ; mais dans ses discours et sa correspondance, 
il nous met en pleine réalité et il nous montre les formes 
variées de spéculations et d'emplois de la richesse qui 
servaient aux chevaliers, à la classe puissante des affai- 
ristes qui dirigeaient alors la politique, à accroître et à 
multiplier les capitaux. 

A l'époque de Cicéron, il s'était constitué une classe de 
negoiiatores et de publicani à la chasse de la fortune 
dans tous les pays, une classe si nombreuse que dans 
certains lieux elle intervenait en corps dans les solen- 
nités publiques {ad Q. /i'atr.,u, 13). Quelle était l'impor- 
tance des sommes sur lesquelles ils opéraient, c'est ce qui 
résulte de ces faits : F. Pinnius, cité par Cicéron {ad 
fam.y XIII, Gl), était créancier de la ville de Nicée pour une 
somme de 8 millions de sesterces (= 2.000.000 de fr.) ; 
ils formaient des associations analogues à nos « Crédits 
mobiliers», avec directeurs, caissiers, agents, etc. A l'épo- 
que de Sylla se constitue la société des Asiani avec un 
capital assez important pour pouvoir prêter à l'Etat 
20 mille talents, c'est-à-dire 125 millions de francs. Douze 
ans après elle faisait monter sa créance à 120 mille ta- 
lents. Les Beguli de l'Asie, analogues aux nababs indous, 
étaient tous débiteurs des chevaliers romains et ils étaient, 
pieds et poings liés, à la merci de telle ou telle maison de 
banque qui avait à Rome son principal siège. 

Les petits capitaux étaient employés en actions de 
grandes sociétés, de sorte que toute la ville, comme 
dit Polybe (vi, 17), était intéressée dans les différentes en- 
treprises financières dirigées par quelques firmes impor- 

(1) Zmauc, Die Geldtheoric des Aristotiles, Zeitschr. f. d. gesammte 
Staalstriss., 1902, p. 48-88. 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 41 

tantes. Les plus petites épargnes avaient leur part dans 
les entreprises des publicains, c'est-à-dire dans le fermage 
des impôts et des terres publiques, entreprises qui don- 
naient des profits extraordinaires. En France, avant la 
Révolution, les impôts étaient affermés et il est constant 
qu'il n'arrivait dans les caisses publiques guère plus de 
la moitié des sommes perçues : le reste couvrait les 
frais de perception et le profit des fermiers de l'impôt (1). 

11 n'y avait pas de spéculation dans laquelle la haute 
banque, qui groupait les capitaux des riches chevaliers 
et de la petite épargne, n'intervint. Elle enserrait ainsi 
dans des mailles de fer inextricables l'Etat et les pro- 
vinces qu'elle exploitait, prompte à violer les contrats 
dès qu'ils ne donnaient pas lès profits espérés, sûre de 
l'impunité, grâce aux patrons puissants et intéressés 
qu'elle avait dans tous les ordres. Par suite de cette 
participation d'un si grand nombre d'individus aux af- 
faires de la haute banque, les krachs qui arrivaient fré- 
quemment et qui précédaient ou suivaient les événements 
politiques, causaient des perturbations profondes dans 
tous les rangs de la société. 

Nous trouvons dans les œuvres de Cîcéron une liste 
très complète des hommes de banque, des préteurs, usu- 
riers, spéculateurs, qui nous font connaître la nature des 
opérations alors pratiquées pour la conquête de la ri- 
chesse, Verres, Pompeius, Brutus, Rabirius, Plancius, 
Sittius, Castricius^ Atticus. Ce sont les grandes maisons 
de banque, les grandes firmes de la fin de la République 
et des premières années de l'Empire, grâce auxquelles le 
capital monétaire des citoyens romains s'intéressait aux 
entreprises les plus variées et s'assurait le monopole des 
ressources financières et patrimoniales de l'Etat. 

(i) Stourm, Les finances de Vancien régime, I, 1885, p. 261. 



42 GH. I[. LE CAPITAL MOBILIER 

Verres ne fut pas seulement le spoliateur de la Sicile^ 
mais un impudent homme d'affaire, disposé à tout 
vendre à qui était disposé à bien payer^ et qui prêtait de 
Targent à ceux qui n'avaient pas d'argent pour le payer 
(// Verr., ii, 76). Il faisait l'usure directement ou par 
personnes interposées, il avait aussi de larges participa- 
tions dans les adjudications des droits de port et des 
terres publiques. Les créanciers de Pompeius étaient 
légion. Junius Brutus avait fait d'excellentes spécula- 
tions en prêtant au roi de Cappadoce et à la ville de Sa- 
lamine : il avait conclu avec celle-ci un emprunt à 
48 0/0 [Ad Atlic.Y, 21 ; vi, 1, 3). La maison C. Rabinus 
était depuis deux générations à la tête de grandes opé- 
rations financières : il n'y avait pas d'entreprise, pas 
d'emprunt qui ne passât par ses mains : « il dirigea beau- 
coup d'affaires, fit beaucoup de contrats, prit part à toutes 
les entreprises des publicains, prêta à des peuples et à 
des rois » ; « il n'oublia pas ses amis qu'il appela à par- 
tager les bons profits là où ils offraient toute sécu- 
rité » (1). Tl fit des prêts importants au roi Ptolémée, 
alors en exil ; il ne lui prêta pas seulement son argent, 
mais celui de ses amis, confiant dans son retour sur le 
trône des Pharaons, et qu'il le lui aurait restitué à 100 0/0. 
Ptolémée retourna, en effet, sur le trône avec l'appui des 
armées romaines, et le banquier romain alla à Alexan- 
drie pour réorganiser les finances de son illustre débi- 
teur, tout comme les grandes puissances l'ont fait avec 
l'Egypte moderne, ruinée par les dettes d'Ismaïl-Paclia. 
11 se soumit à bon nombre d'humiliations, à remplacer 
la toge par le pallium, à faire antichambre, dans l'es- 



(1) « Multa ^^essit, multa contraxit, magnas parles haljuit publi- 
corum, credidit populis : in pluribusprovinciis eius versata res 
est; dédit se etiam regibus.» Gigeu., Pro. Rab. Posth., 2. 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 4^ 

poir de rentrer dans ses fonds ; mais le roi, non seule- 
ment lui £t perdre son temps, mais il le fit mettre en 
prison, et le banquier finalement s'enfuit à Rome, pauvre 
et nu. César lui refit sa fortune en lui donnant de magni- 
fiques fournitures dans les guerres d'Afrique. 

Plancius était lui aussi un homme d'affaires d'une 
grande notoriété ; il constituait des sociétés, il en diri- 
geait [Pi'o Piando, 10). P. Sittius contractait des dettes 
en Italie pour spéculer avec le Maroc : il avait beau- 
coup de dettes à Rome mais il avait des créances pour des 
millions à l'étranger (Gicer., Pro Sîjlla, 20): La crise qui 
frappe, au temps de Catilina, le capital romain ne touche 
pas la maison Sittius, qui fit face à ses engagements avec 
ses réserves et la vente de ses propriétés immobilières. 

L'Asie mineure fut au temps de Cicéron im des plus 
beaux théâtres ouverts à l'enrichissement de ces spécu- 
lateurs, comme les fournitures militaires le furent au 
moment de la guerre civile. Les banquiers romains 
furent en relation avec les Grecs rompus à toutes les 
ruses et à toutes les roueries ; ils apprirent d'eux de nou- 
velles formes de spéculation, notamment en matière 
d'usure, où les Grecs étaient passés maîtres. A ce genre 
appartiennent d'autres figures de moindre importance 
que Cicéron rappelle, comme Heraclides, Castricius, 
Egnatius, Cluvius Puteolanus, qui faisaient des opéra- 
tions de banque entre Rome et l'Asie mineure, en tirant 
des traites sur Rome ou en se chargeant de toucher 
celles qui étaient tirées sur les villes d'Asie, moyennant 
de fortes commissions. 

Mais arrivons à Atticus, dont le sort fut si heureux 
que nous connaissons toute sa vie et les détails de toutes 
ses opérations financières. Sa correspondance avec Cicé- 
ron et la biographie qu'en a donnée Nepos nous mettent 
au courant du genre d'affaires que pratiquaient les cheva- 



44 CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

liers au moment où Rome dominait le marché mondial. 
Atticus est le représentant de cette ploutocratie qui rem- 
plit l'histoire de rapines et de malversations, qui s'em- 
para des réserves métalliques accumulées en Orient^ par 
la concussion, l'usure, par un processus systématique de 
spoliation, semblable à celui des conquistadores du nou- 
veau Monde, de Clive et ses compagnons dans les Indes. 
Nous pouvons apprendre par lui ce qu'était cet ordre des 
chevaliers si puissant à Home, si haï dans les provin- 
ces (1), qui avait usurpé les terres publiques, exproprié les 
anciens cultivateurs, remplacé le travail libre par le tra- 
vail servile, monopolisé les finances et l'administration, 
et qui, pour s'assurer la prééminence économique et ou- 
vrir les sources de sa richesse poussait d'une façon per- 
manente à la guerre. 

Atticus appartenait par sa naissance à l'ordre des che- 
valiers, dont la torce était représentée par les publicains, 
c( la fortune de la république, les ministres fidèles de la 
richesse publique ^) (2), dont Livius écrivait : « partout 
où pénètre l'un d'entre eux, la justice et la liberté cessent 
d'exister pour tous » (XLV, 8). Il avait hérité de son 
père 2 millions de sesterces (= 440.000 francs) ; il avait 
reçu une bonne éducation, comme tous les élégants de 
son temps. Voyant la ville en proie aux factions et esti- 
mant dangereux de se compromettre avec les partisans 
de Marins ou avec ceux de 8)413, en homme prudent et 
soucieux de ses intérêts, il se retire à Athènes sous le 
prétexte de compléter ses études ; ce qu'il fit d'ailleurs, 
sans négliger les bonnes spéculations et notamment les 
prêts qu'il faisait à ses amis, pour leur rendre service. 

(1) AscoN., ad Verrem, II, 3, p. 205 (Orelli) « Odiosissima haec 
(publicaiioruin) sunt nomina Romanorum hominum per provin- 
cias. » 

(2) Cic, Pro lefjC Manilia, 7 ; Pro Fontcio, 11 ; Pro Piando, 9. 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 45 

Athènes avait dû emprunter, et n'ayant pu payer sa dette 
à l'échéance, on avait ajouté les intérêts au capital. 
Atticus intervint ; il chercha un compromis avec les 
créanciers, grâce au crédit dont il jouissait dans le monde 
des capitalistes. Nepos ne nous donne qu'une formule 
obscure de cette opération, par laquelle les Athéniens 
devaient restituer le capital à l'époque fixée, de façon que 
la dette ne vieillit pas et que son extinction ne devînt pas 
plus difficile par l'accumulation des intérêts. Il devait pour 
cela se procurer cet argent en son nom ; il l'obtint 
à des conditions moins onéreuses que ne l'auraient pu 
faire les Athéniens, auxquels il le remit sans stipuler 
aucune commission. Non content de cela, il montra sa 
bienveillance à l'égard des Athéniens en faisant des 
distributions gratuites de blé, et en le vendant à bas prix 
en temps de disette. Il avait eu la prudence, en quittant 
l'Italie, de vendre ses propriétés immobilières et de con- 
vertir toute sa fortune en argent comptant qu'il emporta 
à Athènes, la mettant ainsi à l'abri des violences pos- 
sibles des partisans de Sylla, qui confisquaient les biens 
des ennemis et même de ceux qui restaient neutres 
entre les partis. Avec cet argent et d'autres capitaux 
qu'il acquit par héritage — un de ses oncles lui laissa 
10 millions de sesterces — il chercha des placements 
à Athènes, sans acheter toutefois ni terres ni mai- 
sons (i). A ce moment, en Italie, les confiscations des 
guerres civiles jetaient sur le marché d'immenses quan- 
tités de biens immobiliers qui étaient mis aux enchères, 
et il était facile de s'enrichir. Atticus ne voulut pas de ce 
moyen de parvenir, dans la crainte qu'un changement 
politique ne tournât contre lui et le dépouillât à son 



{\) Nepotis, Atiic, 13, 1 « minus fuit emax, minus aedifi- 
cator. » 



4G GH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

tour : il chercha des placements dans des pays éloi- 
gnés du tourbillon des factions, en Epire, à Chypre, 
dans les provinces balcaniques et dans certaines parties 
de l'Asie mineure (1). Il devint grand propriétaire, mais 
hors de l'Italie, et il consolida ainsi sur ses terres sa 
position de financier.j 

Mais il n'immobilisa qu'une partie de sa fortune, et il 
réserva le reste de ses capitaux à la ferme des impôts et 
au fermage des terres publiques. Atticus spécula avec 
les publicains et peut-être fut-il l'associé de Caton, l'usu- 
rier rompu à tous les genres de rapines, d'une avidité 
brutale et sans scrupules, celui qui formula la théorie de 
l'enrichissement « concentrer terre et argent comme but 
final de la vie, créer au moyen de spéculations moné- 
taires de nouveaux capitaux, les mettre en circulation 
pour les augmenter et puis les placer dans de nouvelles 
acquisitions de terres ». Atticus était appelé le prince 
des chevaliers ; il prit part à toutes les opérations qui 
formaient la force de cette classe ; la Grèce et l'Asie 
constituaient le domaine de ses opérations, il pouvait y 
faire l'usure à éi et 4 0/0 par mois, directement ou par 
des intermédiaires, en prêtant à des villes ou à des par- 
ticuliers. Peut-être n'était-il pas à la tòte de compagnies 
de publicains et était-il simple souscripteur d'actions. 
C'était un homme prudent, qui voulait éviter Tavidité 
des concurrents : il hésitait à paraître en personne, mais 
il était l'allié fidèle et intéressé des publicains, qu'il pro- 
tégeait contre les proconsuls, en se servant de ses nom- 
breuses relations. 



(1) Nepotis. Attic, 14, 13. — Gic, ad Attic, II, G, 2; IV, 8, 26. 
Beaucoup de renseignements sur Atticus dans Drumann, Gesch. 
Rom. ili neiiicii Uebcrgange von d. Republik zur monarch. Verfas- 
siiiig (1834-38), V, p. o-a). — Hoissikr, Cicéron et ses amis, 1882, 



♦ 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 47 

Ses biographes nous le donnent comme très actif, 
l'esprit toujours en éveil, à la recherche de prêts avan- 
tageux, habile calculateur, usurier intrépide. Il prêtait 
aux particuJiers et aux corporations (1), et ses clients 
étaient à De'los, en Macédoine, en Epire, en Grèce, à 
Ephèse. Peut-être que comparé aux autres chevaliers, 
<;es clients trouvaient Atticus si honnête qu'ils lui éle- 
vaient des statues : ce qui ne fait pas que, comme l'assure 
Cicéron (Ad Attic, Tl, 1, 12; Y, 13, 2), il ne fût aussi 
intéressé dans de grandes et de petites affaires et 
qu'il ne sût exiger jusqu'au dernier as les intérêts men- 
suels, évaluer les solvabilités et intervenir à temps ou 
en ouvrant sa bourse ou en la fermant ou en exigeant le 
remboursement de ses prêts. U exigeait de solides ga- 
ranties, bien qu'il comptât plutôt sur l'intervention de 
Rome toujours prête à intervenir en faveur de ses ci- 
toyens contre les débiteurs étrangers. Nepos veut nous 
faire croire que, à Rome, on ignorait la participation 
d' Atticus à des entreprises usuraires et qu'on le tenait 
au contraire pour une lettré généreux, qui n'avait rien 
de commun avec les publicains et les affairistes. Mais 
personne n'ajoutera foi à cette petite histoire de pané- 
gyriste. 

D'ailleurs ses opérations ne scandalisaient certaine- 
ment pas les Romains, qui avaient vu bien d'autres 
usures, qui avaient servi à élever des fortunes colossales 
et respectées. Le 4 0/0 par mois était de règle dans les 



p. 123-426. — Grèves, Etudes sur r histoire de la propriété romaine 
<en russe), Saint-Pétersbourg, 1899,1, 237-438. 

(1) CiGER., Ad Attic, IV, 5 ; II, 1, 12 ; IV, 16, 4. — Corn. Nepos. 
{14, 13) dit que la fortune d'Atticus consistait uniquement en biens 
ruraux et en maisons urbaines. Ici comme en beaucoup d'autres 
points il se trompe, et les lettres de Cicéron lui donnent un 
démenti. 



48 CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

prêts aux villes de l'Orient. D'autres ne leur prêtaient 
qu'à 75 0/0 par an, ou même plus (1). L'exagération du 
taux dépendait de la rareté de l'argent, du risque de 
l'opération, de l'absence de concurrence entre prêteurs, 
parce que les chevaliers, voulant monopoliser les affaires 
de prêts, s'étaient constitués en syndicat qui réglait le 
taux de l'intérêt. 

On pourrait croire qu'Atticus se contentait de ce 
genre d' affaires. En aucune façon : il prend la charge de 
s'occuper des affaires des sénateurs qui résident à Home, 
il se met au service du premier venu, dans l'espoir d'en 
tirer profit, ou des cadeaux : tous les gains, petits ou 
grands, le tentent ; de tout il espère tirer profit : et à 
Cicéron qui lui reprochait celte faiblesse, il répondait 
que les grands fleuves sont formés de petits ruisseaux 
(Ad Âtlic, II, 1). Il se fit entrepreneur de jeux de gla- 
diateurs, propriétaire d'écoles pour les esclaves, où ils 
apprenaient à combattre et à mourir avec élégance et 
dignité dans les cirques {id., IV, 4), et de bureaux où 
l'on copiait les manuscrits (2). C'est le seul moment de 
la vie d'Atlicus où nous le voyons entrepreneur d'indus- 
trie, cest-à-dire devenu libraire et éditeur. Faire copier 
par des esclaves les œuvres de quelque poêle d'amour 
ou de satires et en vendre les exemplaires, c'était une 
excellente entreprise quand l'œuvre était dans le goût 
du public : on pouvait gagner jusqu'à 100 0/0 (Mart., 

(1) BoissiER, Bnitus d\tprès les lettres de Cicéron, dans la Revue 
des Deux Mondes, 1863, VI, p. 60 et 71. — Drumanin, op. cit. — Grè- 
ves, op. cit. — Savigny, Ueber die Zinswucher des Brutiis, dans 
Vermischten Schriften, 1, 38. — Hugues, Une province romaine sous 
la liépuhliqne, 1876, p. 310. — Billeter, Gcsch. d. Zinsfiisses im 
grieck-rôm Alterthum, Ì89S, p. 350. 

(2) Geuaui), Essai sur les livres dans l'antiquité, 1840, p. 1% et 
s. — DziATZKO, Autor. VerUujsrecht im Alterthum, dans Rheiu, 
Muséum, 1894. 



CH. H. LE CAPITAL MOBILIER 49 

XIII, 3) : et il n'y avait jamais de perte, même si l'ouvrage 
ne plaisait pas, parce que ce qu'on ne vendait pas à Rome, 
on le vendait en province, où l'on était moins difficile 
et où l'on achetait même les exemplaires peu soignés 
(Hor., Ep.,l/20,i3; Ars p., 345).Le commerce des livres 
était de bonne exploitation, et Atticus ne le négligea pas. 
Cela même ne lui suffit pas. Pour augmenter sa for- 
tune il eut recours à un bas expédient, courant à son 
époque (Tacit., Ann., Xllt, 42) : il accepta des héri- 
tages de mères sans enfants, de veuves et de vieilles 
filles en cherche d'amants. Cicéron déjà vieux se vantait 
d'avoir tant reçu par testament de ses amis,' que ces legs 
dépassaient 20 millions de sesterces (Philip., II, 16). 
L'empereur Auguste aurait en legs reçu, d'après Sué- 
tone (Aug., 101), 4 milliards de sesterces. Atticus hérita 
d'un vieil usurier de Rome environ 10 millions de ses- 
terces en plus d'une grande maison. 

Ainsi enrichi il retourna à Rome, domicile de toutes 
les nations, dit son biographe. Là, en jouant entre les 
partis, en se montrant humble avec les vainqueurs, en 
se retirant à l'écart à l'occasion, en se faisant passer 
pour un homme d'études, un bibliomane, en augmen- 
tant le nombre de ses amis par des dons ou des prêts, 
il vécut tranquille, et il administra une énorme fortune, 
sans prodigalité, sans étalage d'un luxe asiatique. A ses 
placements immobiliers en Egypte il en ajouta d'autres 
qu'il fit à Rome, maisons de bon rapport, et non de luxe, 
parce qu'il voulait des emplois productifs, et non la sa- 
tisfaction de ses caprices ; il acheta des terres pour les 
. mettre en culture, et non pour les transformer en parcs; 
il aimait la vie commode, mais non la prodigalité ; il 
achetait volontiers de belles statues, mais non de colossals 
vases d'argent ou de pierres précieuses, ni des tables de 
cèdre d'un million de sesterces, ni des tapis qui valaient 
Salvigli à 



50 CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER 

un patrimoine. 11 savait mettre son goût au service de spé- 
culations heureuses, de bons profits. Dans sa vieillesse 
il devint encore plus prudent, parce qu'il reprit les capi- 
taux employés en opérations de crédit, en prêts peu sûrs, 
pour acheter au contraire des terres et des maisons de 
rapport à Rome et à Naples (Cicer. , ad Att., l, 6, i), ovi 
les loyers étaient chers. Ainsi, après avoir exprimé le 
sang des provinciaux, Atticus se mit à traire ceux qui, 
expropriés de leurs terres, et chassés de leurs villages, 
venaient augmenter la population urbaine (l). Contre 
ces malheureux il continuait le travail de compression 
commencé par le^ grands propriétaires fonciers dans 
les campagnes, fournissant ainsi un excellent argu- 
ment aux orateurs populaires qui demandaient Tinter- 
vention de l'Etat pour diniinuer le taux des loyers. 

11 acheta également des terres dans les faubourgs, qui 
donnaient d'excellents revenus, parce qu'on y faisait des 
cultures appropriées au grand marché de Rome, des 
terres aussi dans le Numantin, fameux par ses vins, en 
Toscane, en Apulle, dans les montagnes de Reate, eu 
Calabre : il afferma également des terres publiques eu 
Italie, ces terres qui furent ensuite la proie des sénateurs 
et des chevaliers, données d'abord à titre de jouissance 
précaire et appropriées ensuite par ceux qui les déte- 
naient. 

Devenu ainsi un très grand propriétaire foncier, il ar- 
rondit lentement ses domaines ; il acheta alors également 
des maisons de campagne à Antium, Baies, Cumes, sta- 
tions de bains renommées. Il montra pour administrer ses 
propriétés la môme habileté que pour gérer ses affaires 
d'argent: il louait ses terres, et persuadé de l'infériorité du 
travail servile, il divisait ses fonds entre de petits colons 

(1) PoHLMANN, Die Wuìuìdugsnot in Alterthum iind Gcgemcart, 
2<Ji 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 51 

partiaires ; il en abandonnait d'autres au pâturage; qui 
conquérait de plus en plus certaines régions de l'Italie. 

Comme les grands propriétaires dont parle Sénèque 
(^;?.;89, 20), Atticus avait des biens partout, et il ne 
pensait qu'à agrandir l'étendue de ses terres. Etre riche, 
tel était le but de toute activité dans cette société où le 
cens déterminait le rang. L'accumulation progressive 
était rendue facile à Atticus par ses habitudes parcimo- 
nieuses, parce qu'il ne dépensait pas plus de 3.000 ses- 
terces par mois (= 600 fr.). Dans cette somme n'étaient 
sans doute pas compris les produits de ses terres qui ali- 
mentaient sa maison et pourvoyaient aux différents be- 
soins de son économie. Son revenu était de 12 millions 
de sesterces (= 2.400.000 fr.) ; il était donc avare mal- 
gré les euphémismes de ses panégyristes (Nep., 5, 14), 
alors qu'ils déclarent qu'il était splendide mais non pas 
somptueux, élégant mais non pas magnifique^, avec une 
maison modeste et une vie simple. Cela confirme encore 
que le luxe extravagant n'était le fait que de quelques- 
uns. 

C'est là le portrait de l'un des plus grands affairistes 
de cette époque si mouvementée, qui va de la chute de la 
république à la naissance de l'empire. Ce résumé des 
opérations de celui qu'on a appelé le prince des cheva- 
liers peut nous donner une idée du genre des emplois et 
des affaires en vogue au i®"" siècle avant Jésus-Christ. 
L'histoire d'Atticus est sans doute celle de ces deux 
milliers de riches que l'on trouvait à Rome, au dire de 
Cicéron, et qui étaient les maîtres de l'Etat romain, l'his- 
toire de ces chevaliers qui, sortis d'une modeste origine, 
après avoir monopolisé la richesse monétaire, s'étaient 
mis à acheter des terres, détruisant ainsi les bases de 
l'ordre politique, faisant acquérir à l'argent la supréma- 
tie surla naissance, transformant la constitution politico- 



52 CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER 

économique de la société, qui devint une ploutocratie, et 
créant ainsi une oligarchie qui^ avec Pesclavage et le 
paupérisme, formaitles trois anneaux d'une chaîne, dont 
aucune partie ne pouvait être enlevée sans entraîner les 
autres. 

Nous avons maintenant assez de documents pour juger 
du caractère des spéculations de banque et des emplois 
du capital mobilier. 

Les capitalistes romains se jetèrent avec fureur sur 
les opérations de prêt^ et ils demandèrent à l'usure la 
multiplication de leurs richesses, ou bien ils se tournèrent 
vers la terre, et ils en poursuivirent l'accaparement. Ils 
ne conçurent pas d'autre emploi avantageux que celui 
qui a pour lui la sécurité, c'est-à-dire la terre, et celui qui 
donne d'énormes bénéfices, c'est-à-dire l'usure. Le ca- 
pital mobilier ne prit ainsi que la forme de capital usu- 
raire. L'usure est ainsi la grande spéculation des Italiens 
au i^^ siècle avant J.-C. et pendant l'Empire. L'usure est 
pratiquée sous toutes les formes, et du prêt pur et simple, 
de la versura (1), et du prêt à la grosse, par la haute ban- 
que et parles petits préteurs à la semaine, à la journée^ 
un nuage de sauterelles capables d'appauvrir les pays 
les plus riches, de vrais eldorados, comme l'Asie. Les 
grands usuriers s'appelaient équités, les plus modestes se 
qualifiaient de negotiatores, et tels sont les Italici qui ne- 
gotiantur des inscriptions grecques (2), mais cette masse 
de négociants, qui se jetaient sur les Gaules, en Alle- 
magne jusqu'au Samlad, en Espagne, en Asie mineure, 
en Extrême-Orient, et qui poussaient jusqu'aux côtes 
de Norvège, au Nil jusqu'aux grand lacs, à Madagascar, 

(i) Bekker, Zeitschr. f. [icchtsf/csch., xxiii, 1902, dit que la na- 
ture de ce contrat est obscure, mais il est certain qu'il était très 
onéreux. 

(2) MoMMSEN, Ephem. epigrapli., iv, 42. 



CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER 53 

dans l'Inde, en Chine, ou qui se répandaient jusqu'aux 
coniins des pays non conquis, faisant un peu de tout, 
le change des monnaies, la vente à crédit, achetant les 
peaux, les parfums, etc., se déguisant à l'occasion en am- 
bassadeurs [libera legatio), c'étaient aussi des usuriers. 
A en croire certains chiffres, ces italici auraient élé très 
nombreux. On dit par exemple qu'en Asie mineure on 
tua en un seul jour, par l'ordre de Mithridate, 80.000 
italici (88 av. J.-C), d'après d'autres 150.000. On peut 
être sceptique au sujet de ces chiffres, comme au sujet de 
la plupart des renseignements statistiques qui proviennent 
des auteurs anciens. Nous savons combien le nombre 
des morts augmente en passant de bouche en bouche, par 
exemple pour les massacres d'Arménie. S'il nous fallait 
croire tout ce que nous en disent les journaux, toute la 
race arménienne aurait disparu depuis longtemps. On en 
pourrait dire autant des Européens tués en Chine. Con- 
naissons-nous le nombre exact des victimes de la Saint- 
Barthélémy? Bien évidemment Mithridate n'a pas fait la 
statistique des morts, et les Romains n'avaient aucun 
moyen de le faire. On grossissait le chiffre pour faire 
plus grande impression sur la capitale et la pousser à en 
tirer vengeance. 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le nombre 
des italiques répandus dans le monde était considérable : 
c'est ce que prouvent les inscriptions funéraires de Dé- 
los, le fait que dans la ville de Certa en Numidie ils purent 
organiser la défense contre Jugurtha. Mais ce qu'il im- 
porte de relever c'est plus encore leur esprit d'entreprise 
et d'avidité, qui savait pouvoir s'appuyer au besoin sur 
les légions de Rome, et ce fait que toute violation de 
contrat de la part de leurs victimes était punie par la 
guerre et le pillage. 

L'économie monétaire avait pour objet principal les 



54 GH. l[. — ' LE CAPITAL MOBILIER 

affaires de prêt et consistait surtout dans les opérations 
des publicains, dans des adjudications de tout genre, dans 
des entreprises de mines et de salines, de construction de 
ports, d'aqueducs, en spéculations édilitaires. Le com- 
merce ne venait qu'au second rang, et après lui seule- 
ment certaines entreprises de caractère industriel. 

La spéculation édilitaire qu'Atticus a également prati- 
quée, était justement considérée comme une des plus 
lucratives, notamment à Rome, où afQuaient des gens 
de tous les pays. Il fallait des villas pour les riches étran- 
gers, les ambassadeurs, de bonnes maisons pour les ma- 
gistrats, des casernes pour les prolétaires. Et aussi tout 
ceux qui le pouvaient habitaient leur propre maison ; c'est 
aussi l'ambition de tout bourgeois, même aujourd'hui, 
dans les pays où la richesse mobilière est peu appréciée. 
Ceux qui ne pouvaient satisfaire leur ambition, s'asso- 
ciaient avec d'autres pour faire construire une maison 
qu'ils se partageaient ensuite (1). C'est pour cela qu'il y 
avait à Rome tant de maisons indivises, et que la juris- 
prudence nous fournit tant de dispositions sur cette pro- 
priété. En résumé, les spéculateurs avaient de bonnes 
occasions de s'enrichir, en construisant des maisons pour 
les revendre ou les louer. 

La spéculation commença à l'époque de Cicéron (ad. 
fam., xiu, 2 ; ad Q. frat., ii, 3) ; on construisit de grands 
îlots à six ou sept étages, avec de très petits appartements 
souvent d'une pièce ou deux. Les Romains vivaient la 
plus grande partie de la journée dans la rue, et la mai- 
son ne leur servait que pour la nuit. Même pour ces 
pauvres habitations on payait des loyers élevés. Un ma- 

(i) L. 3, §7. Difj., xLiii, 17 ; 1.2, D<V/.,viii, 1. — Sknkc, Ep., 70. 
— A Pompei, une maison de moyenne grandeur était divisée en 
30 habitations séparées: Nissen, Pompcjuii. Studiai, 378. — Lange, 
lluiis u. Halle, z. Gesch. d. antih. Wohnhauses, 188o, p. 53. 



CH. II. — LE CAPITAL MOBILIER 55 

gistrat devait dépenser pour se loger au moins 30.000 
sesterces =6,300 fr. (Cic, Pro Coelio, 7). Le prix moyen 
d'un logement était de 2.000 sesterces = 420 fr. (1). 

On réalisait ainsi des gains magnifiques, soit en cons- 
truisant de grands bâtiments pour les pauvres gens, ou 
de beaux palais pour les gens riches. On se livra rapi- 
dement à l'accaparement des terrains dans les quartiers 
où la ville pouvait se développer, et les capitalistes se dis- 
putaient le terrain occupé par les maisons incendiées pen- 
dant que le feu les dévorait encore, et aussitôt après 
Tenlèvement des décombres venaient les architectes et 
les maçons. A ces spéculations vinrent s'ajouter celles 
des propriétaires qui entouraient leurs maisons de bou- 
tiques où les esclaves et les affranchis vendaient les 
denrées produites sur les terres du patron ou les objets 
fabriqués dans sa maison (2). 

Aussi la spéculation sur les terrains prit-elle une place 
importante à côté de Tusure. AuluGelle(Aoc/. Att.^ xv, I) 
écrivait que si ce n'était le danger des incendies, si fréquents 
et si terribles alors, le meilleur emploi de l'argent serait 
l'achat de maisons : « Je vendrais lesfonds ruraux et j'achè- 
terais des fonds urbains ». Et aussi il constatait la baisse 
de la rente foncière, tandis qu'augmentait la rente urbai ne. 
C'est ce qui nous explique la grande mobilisation des 
maisons, et en effet, Strabon (v, 3, 7) avait été frappé de 
la fréquence extraordinaire avec laquelle on achetait et 
on vendait les maisons à Rome. Les capitaux s'em- 
ployaient volontiers en achats de maisons ou en construc- 
tions, et, à Rome, on disait dans le monde des affaires 

(1) Dion., xLn,51. Sur la difficulté qu'avaient les pauvres gens 
pour ?e loger, v. Suet., Tt6.,35. Cf. Pohlmann, Uebcrvolkerung der 
antiken Grosstàdte, 1884, p. 36, 74-106, et Wohniingsïwt. —Grèves, 
op. cit., 293. — Becker-Goll, Gallus, ii, 219-224. 

(2) Cic, Ad Âttic, i, 14 ; xii, 32 ; xiv, 9. 



S6 CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER 

que la possession d'un îlot était l'emploi le plus solide, 
avec une rente élevée et peu de risques (1), pourvu que 
l'on s'en tint aux réparations les plus urgentes (2). 

Un ilôt donnait un revenu de 40 à GO. 000 sesterces (3)- 
Cicéron en possédait plusieurs, et l'un d'eux lui donnait 
un revenu annuel de 80.000 sesterces = 16.800 fr. {Ad 
Attic, XVI, 1). Crassus tirait de la location de ses maisons 
des revenus considérables (Plut., Crass.y 2). Souvent 
ces propriétaires, pour ne pas avoir d'ennuis avec ce 
grand nombre de petits locataires, louaient tout l'îlot à 
une seule personne, qui sous-louait : c'était ouvrir la 
porte à une nouvelle sorte de spéculation, qui se faisait 
au détriment des locataires pauvres, au moyen d une 
hausse des loyers, que le jurisconsulte Paul évaluait à 
33 0/0 (4). Il faut rappeler que, par suite de l'absence de 
bons moyens de communication, il ne pouvait y avoir un 
grand développement des faubourgs. La plèbe infime de- 
vait s'entasser dans de misérables logements, comme 
le montrent les ruines de Pompei, et cette surpopulation 
urbaine élevait extraordinairement la rente urbaine (5). 

11 existait encore un autre genre de spéculation, mais 
elle n'avait pas l'importance et l'étendue des prêts et des 
achats d'immeubles. Par exemple, Gaton l'Ancien, qui 
fut un grand déclamateur de patriotisme, mais un usurier 

(1) Cic, De offic, II, 25, où il explique les avantages des vec- 
tigalia urbana sur les vectigalia rustica. 

(2) G. Nepot., Attic, 13, 2. — Cic, ad Attic, xv, 1. 

(3) L. 30, Dig., xix,2; l. 7, Dig., xii, 2. 

(4) L. 30, Dig. xix, 2; 1. 7, Dig. xix, 2. 

(ô) Celte spéculation ne pouvait se faire dans les petites villes, 
où le prix des maisons et des loyers était peu élevé. C'est ce qui 
résulte de la Lex miniicip. tavcntina, v, 27 (Bollettino deWlsliiuio 
(Udir, rumano, 1896, ix, 8), qui met comme condition, pour as- 
pirer au décetnvirat, de posséder une maison dont le toit com- 
prit au moins l.oOO tuiles i^uwLOj A, Rendiconti Accad. Lincei^ 
1898, série V, vol. Vil, 21 G). 



CH. 11. — LE CAPITAL MOBILIER 57 

implacable, spéculateur très expert en matière d'argent 
et riche propriétaire foncier, unissait à l'exploitation de 
la terre par le travail servile etauxopérations de banque, 
d'autres spéculations, comme l'élevage des esclaves, pour 
les vendre ensuite, et le prêt à la grosse. Un bon es- 
clave, habile ouvrier, instruit dans les belles lettres, at- 
teignait un prix fort élevé sur le marché ; un bon dan- 
seur, un cuisinier habile, un musicien étaient payés à des 
prix fabuleux, et aussi les eunuques, les copistes, les mé- 
decins, les pédagogues trouvaient facilement des ache- 
teurs disposés à payer un bon prix. Gaton se livra à cette 
spéculation : il achetait des esclaves ou instruisait les 
meilleurs parmi ses propres esclaves, et il les revendait en- 
suite. Cette spéculation ressemble plus à celle de nos 
éleveurs, qu'elle ne résulte d'une bonne administration 
des terres, pour laquelle, d'après Golumelle (I, 8), un 
maitre intelligent doit encourager la proli fication de ses 
esclaves, en dispensant du travail celles qui ont beaucoup 
d'enfants et même en affranchissant celles qui en ont 
quatre. 

Gaton ne néglige pas non plus la navigation, en pra- 
tiquant le plus usuraire des prêts, le prêt à la grosse. Il 
prêtait volontiers aux peuples adonnés au commerce ma- 
ritime, qui réalisent d'ordinaire de gros profits, et pour en 
diminuer les risques, il imagina la pratique suivante parmi 
les négociants ses emprunteurs : il imposait la constitu- 
tion d'une société d'iine cinquantaine de personnes, qui 
devaientéquiperautantde navires, et sur chacun de ceux-ci 
il avait, outre sa part de bénéfice comme associé, égale- 
ment une part spéciale. Sur chacun des navires il y avait 
un de ses affranchis, qui veillait à ses intérêts. Ainsi il ne 
courait des chances de perte qu'au cas où la société au- 
rait été ruinée par la perte de tous les navires, hasard 
vraiment impossible (Plut., Cat. i/., 21). Sous cette 



58 CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

forme d'assurance mutuelle, Caton trouvait emploi de ses 
capitaux. 

D'autres se livraient à l'exploitation des mines, dont 
quelques-unes occupaient jusqu'à 40.000 hommes, comme 
les mines d'argent près de Carthagène en Espagne. On 
constituait des sociétés par actions pour leur exploita- 
tion. 

Dans sa classification des diverses activités commer- 
ciales^ Aristote donnait la première place à l'agriculture, 
puis au commerce, enfin à l'industrie : dans le commerce 
il faisait rentrer le commerce de Targent, l'usure ; mais au 
lieu de le considérer comme fécond, comme augmentant 
la masse des ressources pour l'entretien des hommes, il 
le déclarait stérile. 11 ne tire pas du sein de la nature de 
nouvelles richesses ; il ne sert qu'à l'exploitation de 
l'homme. Du moment où la monnaie n'a plus pour 
unique objet l'échange entre individus de choses de la 
même valeur qu'ils possèdent respectivement en plus ou 
en m.oins, et que l'objet de l'échange est, au contraire, 
le gain, l'art de s'enrichir n'est plus que la guerre de 
tous contre tous, l'art de se dépouiller réciproquement. 
Aussi n'hésitait-il pas à condamner l'usure, grande ou 
petite, le prêt à la petite semaine et les gros placements 
à intérêt (Polit., m, 12 ; iv, 2). 11 blâmait ainsi les em- 
plois qui consistaient dans l'exploitation de l'homme 
<H qui tendaient à l'accumulation indéfinie de l'ar- 
gent. 

vXristote a fait la critique de l'économie de l'antiquité 
en expliquant la condition de cette exploitation de 
riiomme par l'homme, comme Marx a fait celle de l'éco- 
nomie moderne. Aristote a constaté que de son temps 
l'usure était parmi les principales branches d'acquisitian, 
coninic si la base de l'économie antique avait été le prêt 
de consommation. Ce qu'il donnait pour la caractéris- 



CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 59 

tique de Téconomie grecque s'applique également à Téco- 
noniie romaine. Que faisait Atticus, qu'écrivait Cicéron 
sinon la justification des méthodes de spoliation des che- 
valiers romains ? 

Qu'on lise les poètes de l'empire et on verra que, 
après les emplois immobiliers, ils ne connaissent d'autre 
emploi pour le capital mobilier que l'usure. Pour Mar- 
tial, est riche celui qui possède une maison de cent co- 
lonnes et qui a son bureau plein d'or sans emploi, 
ou qui est propriétaire de grandes étendues de terre, 
même sur le Nil, ou de nombreux troupeaux (V, 13), qui 
a son argent employé en terres, en maisons ou en usures 
et qui a autour de lui un cortège de débiteurs (III, 31). 
11 voit le type de l'homme d'affaires, de l'homme riche 
(le pecuniosus, comme Nepos appelle Atticus) dans celui 
qui prête (V, o, 20 ; Vllf, 37 ; IX, 104 ; X, 14, 18), qui 
achète des terres, qui prête ou change les monnaies (VI, 
30), qui recueille par tous les moyens de l'argent pour 
remplir sa caisse et pour avoir une longue liste de per- 
sonnes auxquelles il a prêté de l'argent. Quels sont les 
plus beaux modes d'emploi de l'argent, d'après Martial? 
Il n'y en a que deux, ou prêter ou consommer (Vili, 
16), c'est-à-dire rester oisif sur le forum, à faire le ban- 
quier, à battre les monnaies sur le banc, à les changer 
avec un agio, à faire des prêts (XII, 57), ou vivre luxueu- 
sement, avoir des lits magnifiques, des coupes de cristal 
de murrhe, une excellente cuisine, une longue suite de 
clients, des chevaux, des maîtresses et des damoi- 
seaux (IX, 23 ; XI, 71 ; XII, 66), et dissiper ainsi les 
richesses accumulées par les ancêtres. A ceux qui fai- 
saient un tel emploi de l'argent, le poète donnait cette 
dernière consolation : « Tu n'auras pas à craindre 
le feu, les voleurs ou les naufrages, ou à te mettre 
«n colère contre le débiteur qui conteste le capi- 



60 CH. II. LE CAPITAL MOBILIER 

tal et les intérêts (V, 42), contre celui qui ne te paie 
pas, contre le fermier qui a suspendu ses paiements » 

(II, 11). 

La richesse oscillait ainsi entre deux pôles, l'usure et 
la terre. 



CHAPITRE 111 



LES PLAGEiMENTS FONCIERS 



L'importance de la terre est ancienne à Rome. Alors 
que sa puissance était circonscrite au Latium, les patri- 
ciens s'emparèrent, au moyen de l'usure, du petit nombre 
de jugera qui appartenaient aux plébéiens auxquels ils prê- 
taient de l'argent. C'est ainsi qu'ils accrurent Tétendue 
de leurs domaines. Après la conquête de l'Italie méri- 
dionale et ensuite de l'Italie septentrionale, puis de la 
Gaule, de la Grèce, des provinces balcaniques, de l'Asie 
mineure, ils s'attribuèrent par divers moyens les meilleures 
terres de ces provinces ; cette appropriation se fit de con- 
cert avec les chevaliers, qui, enrichis dans les périlleuses 
opérations usuraires, cherchaient de plus solides place- 
ments fonciers. Ainsi prit naissance le latifundium, c'est 
ainsi que se forma cette puissante classe de grands pro- 
priétaires fonciers qui eut une si grande influence sur 
l'économie romaine.. 

L'idée du latifundium se développa parallèlement à la 
concentration progressive de la propriété foncière dans un 
petit nombre de mains et aussi en relation avec la façon 
dont fut conçue la propriété agricole. Dans les Etats de 
l'antiquité, l'appropriation individuelle du sol eut une 
base historique qui diffère de celle des Etats germaniques 
et médiévaux, etconséquemment on se fit une idée diffé- 



62 CH. m. LES PLAGliMENTS FONCIERS 

rente de la propriété foncière. Daas le monde romain^ 
ridée de la propriété privée s'appliqua à la quantité de 
terre qu'une famille pouvait cultiver, c'est-à-dire kVhere- 
dium de deux jugera = 0,50 hect. Cette étendue aug- 
menta au cours de la civilisation fondée sur l'esclavage 
et devint petit à petit un latifundium. Et par antithèse 
on considéra comme latifundium tout ce qui excédait les 
besoins ou la possibilité de culture directe par la famille. 
Avant Caton on considérait comme des latifundia des 
terres fort peu étendues : 200 jugera = 50 hect. consti- 
tuaient déjà un latifundium. Le domaine décrit par Caton 
n'était que de 240 jugera = GO hect. Au tenips de Varron, 
c'est-à-dire un siècle avant Jésus-Christ, l'idée du lati 
fundium avait complètement changé. Pour cetagronome^ 
mille jugera =250 hectares constituaient un latifundium. 
Un siècle après Jésus-Christ, c'est-à-dire au temps de 
cet illustre agronome que fut Columelle, cette propriété 
était insignifiante : il y avait dès lors des domaines si 
vastes que le maître ne pouvait en faire le tour à cheval 
dans une seule journée (Colum., prœf.), Les personnes 
riches voulaient posséder des provinces entières, et elles 
avaient comme une maladie inguérissable, ingens cupido 
agros continuandi (Liv., XXXTV, 4). Leur vanité se 
complaisait à posséder des domaines considérables et 
dans toutes les provinces (Colum., 1, 3, 11, 12). 

Les lois liciniennes avaient été écartées par une petite 
oligarchie de capitalistes, composée de quelques nobles 
d'ancienne race — cette noblesse était de beaucoup réduite 
puisque, après la chute de Carthage, il n'y avait plus à 
Jlonie ([ue 15 familles vraiment anciennes — de beau- 
coup d'ullVanchis, de parvenus enrichis dans les affaires (1). 



(1) Voir une belle et vivante description de la société à cette 
épo(]ue dans Fehukho, Grandeur et décadence de Rome, 1905, 123. 



CH. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS 6S 

Tous ils s'étaient jetés sur la terre avec une avidité insa- 
tiable, dépouillant les paysans, chassant les petits pro- 
priétaires et les remplaçant par des esclaves, que la 
guerre fournissait en abondance et à bas prix avec les 
prisonniers et les populations vaincues. Les contempo— 
rains ont décrit cette odieuse expulsion systématique des 
paysans de leurs foyers. Salluste {Jugurt., 41) plaignait 
le sort des pauvres vieux parents du soldat qui se battait 
au loin pour la gloire de Rome, tandis qu'ils étaient 
chassés de leur petit domaine par un voisin puissant. 
Horace [Carm.y 2, 18) décrit les usurpations du riche qui 
enlève les bornes des champs de ses clients et la misère 
de Fagriculteur qui s'enfuit avec sa femme, ses enfants et 
ses pénates. Tite-Live (YI, 12) parle avec tristesse de 
la campagne des Yolsques, autrefois peuplée d'hommes 
libres, et maintenant habitée par des esclaves, les seuls 
êtres qui rompent la désolation de ce désert. Cette con- 
centration se faisait avec une rapidité vertigineuse ; elle 
suivait la concentration de la richesse mobilière, de 
sorte que le tribun Philippe pouvait dire un jour : il n'y 
a pas à Rjome 2.000 personnes qui possèdent des terres 
(Cic, de off., Il, 21). L'exagération est évidente, et nous 
le démontrerons plus loin. De même les écrivains latins 
ont beaucoup exagéré la concentration foncière. Au pre- 
mier siècle après Jésus-Christ, il était de mode de décla- 
mer contre les grands propriétaires fonciers : l'avidité des 
riches impitoyables et les expulsions des paysans proprié- 
taires étaient un thème de rhétorique sur lequel s'exer- 
çaient les jeunes gens dans les écoles, comme celui de la 
vestale qui laisse éteindre le feu en écoutant les douces 
paroles de son amant, et sur ces deux sujets se dispu- 
taient également les esprits avancés et révoltés. Des rhé- 
teurs comme Quintilien [Orat.^ XIL 2) et comme Sé- 
nèque, des romanciers comme Pétrone trouvaient là 



64 CH. III. LES PLACEE EiNTS FONCIERS 

un thème à leur goût. Les hyperboles de Sénèque 
le Père {Controv., V, 5) sur la possession privée de 
terres autrefois habitées par des peuples entiers, et celles 
de son lils : « des troupeaux immenses paissent là où 
s'étendaient autrefois des provinces et des royaumes » 
[Debenef., VIF, 10); « un pays où habitait un peuple 
semble n'être qu'à un seul maitre », « ce qu'on appelait 
un royaume, n'est plus qu'un domaine » {Ep., XLTX), 
— ces hyperboles font pendant à celles de Pétrone dans 
son banquet de Trimalcion : « Aux calendes de juin il y a 
eu, sur le domaine de Cumes, 30 naissances du sexe mâle 
et 40 de Fautre sexe ; on a transporté sur Taire 400.000 
boisseaux de grains, 500 bœufs ont été mis sous le joug » 
[Satyr., 53). Trimalcion voulait ajouter la Sicile à ses 
biens pour pouvoir passer en Afrique sans sortir de ses 
domaines. Et ce n'est pas là la plus énorme de ces cari- 
catures ; le riche dont parle Sénèque était encore plus 
ambitieux puisqu'il voulait enfermer dans ses domaines 
la mer Méditerranée. 

Il nous faut donc éliminer ce qui est du ressort de la 
rhétorique et de l'amplification, et dont nous trouvons 
de nombreux exemples pour tout ce qui concerne la ri- 
chesse et le luxe romain. Ammien Marcellin (xiv, 9, 10) 
reconnaît la vanité des sénateurs romains qui exagéraient 
leurs biens et s'accordaient volontiers des revenus im- 
menses. Les écrivains eux-mêmes ne savaient pas se dé- 
barrasser des généralisations exagérées, et bien que n'ayant 
que des renseignements peu nombreux et insuffisants des 
conditions disparates de ce vaste empire, ils étendaient 
facilement à une région ce qui pouvait être arrivé en 
telle ou telle autre, et à toutes les parties de l'Italie ce 
qui était propre aux alentours de Rome. Nous savons 
quelles difficultés rencontrent les économistes actuels, 
malgré les grandes enquêtes qu'ils ont à leur disposi- 



CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 65 

tion, pour évaluer avec exactitude l'état de la répartition 
de la propriété foncière dans les différents pays de l'P^u- 
rope, ou bien le montant et la distribution de la ri- 
chesse mobilière. Quelles ne devaient pas être les dif- 
ficultés des historiens romains, qui ne disposaient que 
de renseignements incomplets et en petit nombre ? 
On ne peut donc accepter leurs opinions qu'avec la plus 
extrême prudence. 

Les écrivains modernes ont eux aussi généralisé par- 
fois avec trop de hâte. Ils ont invoqué par exemple le 
témoignage de saint Cyprien [Ep. i ad Dqnat., 12), qui 
n'est jamais sorti de l'A-frique, en citant le passage où il 
reproche aux riches Africains de chasser les pauvres de 
leurs terres pour augmenter indéfiniment leurs domaines. 
Que TAfrique fut le pays du latifundium, c'est ce que 
nous dit Pline [H. /2.,xvin, 6) et c'est ce qu'ont démontré 
de récentes découvertes épig-raphiques, qui nous ont 
donné de véritables lois pour les grands domaines africains 
des particuliers ou de l'empereur (l) ; mais l'Afrique 
n'était pas l'Italie'oula Gaule et les conditions de la pro- 
priété foncière en Tunisie et sa constitution économique 
ne peuvent être généralisées. 

Sous ces réserves nous ne nions pas l'existence du la- 
tifundium et même sa grande importance dans l'éco- 
nomie romaine : importance pleine de dangers, dont a 
parlé non seulement Pline dans son célèbre Latifundia 
perdidere Italiani et provinciaSy mais aussi Tibère quand, 

(1) MoMMSEN, Dekret des Commodus fur den sallus Buritanus, 
Hermes, xv, 385. — Seek, Pachtbestimmungen eines roem. Chites in 
Africa, Zeitsch. f. Social, u. Wirlhschaflsgeschichle, VI, 1898, pp. 303- 
368. — TouTÀiN, Le colonat paritaire dans l'Afrique romaine, 1897. — 
TouTAiN, Vinscription d'Henchir-Mettich (Extraits des Mémoires 
présentés à l'Acad. des Inscriptions, I, série XI], et dans la 
nouvelle revue historique de droit, XXI, 1897. — Ramsay, The Cities 
and Bishûpies of Phrygia, Oxford, 1895, 1, 278 et s., 321 et s. 

Salvigli 5 



66 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

dénonçant au Sénat les maux qui frappaient la société, 
il évoquait les infinita villarum spalla qu'il fallait 
chercher à diminuer (Tacit., Ann., m, 53), et aussi le 
luxe des vêtements, le faste des repas, le nombre des es- 
claves (1). 

Les premières régions oii se développa le latifundium 
en Italie, ce furent celles des peuples qui s'armèrent contre 
Rome dans l'insurrection des Italiens, les terres de la 
Sabine, du Latium et des Abruzzes, de la Lucanie, de 
l'Apulie, du Samnium, du Picenum, de la Campanie. 
Les populations indigènes rebelles furent exterminées 
ou dispersées et d'immenses territoires furent confisqués. 
De même les guerres puniques qui coûtèrent tant de vies 
à Pltalie méridionale amenèrent la formation du latifun- 
dium. C'est ce que firent aussi les guerres d'Annibal, 
qui détruisirent, au sud de l'Italie, des peuples et des 
villes (2). D'ailleurs la population y était très clairsemiéé 
par suite des guerres de la Lucanie contre la grande 
Grèce (3). C'étaient des régions dépeuplées par les 
guerres, par la malaria, toutes prêtes à recevoir l'inva- 
sion économique des capitalistes romains. Elles s'of- 
fraient pour ainsi spontanément au latifundium. 

Ce mouvement de spoliation ne se dirigea vers le Nord 
et vers les Gaules que plus tard, quand déjà Rome avait 
ouvert à l'avidité et à la vanité des sénateurs de vastes 
régions presque abandonnées, comme la Thrace; la Bi- 
thyniè et l'Afrique. Ce n'est qu'au second siècle avant 
J.-C. que les Romains, militairement maîtres de l'Italie 
jusqu'aux sommets des Alpes, établirent une série de co- 
lonies pour défendre l'œuvre de la conquête. Telle fut la 
poliliquc romaine dans la plaine du Pô et dans les Gaules, 

(1) DuAMAiiD, Eludes sur les laiif., Acad. des sciences morales, 1895t 

(2) NissKN, Jlalische landcslainde, II, p. 57, 1902. ^ ..,..'-.-' 

(3) NiTzsGH, Die Gracchcn, 1847, p. 43. 



CH. III. LES PLACEMENTS FONCIERS 67 

tandis que dans le Samnium les colonies avaient pour 
objet de repeupler un territoire dévasté par la guerre 
(Liv., xxvii, 9) et dans la Campanie pour remettre les 
terres en culture et pour fournir du travail aux citoyens 
non propriétaires. Vers le nord, des raisons militaires 
imposaient la colonisation ; au sud de la péninsule, au 
contraire, Rome établissait les bases de sa constitution 
économique (1). 11 y avait une différence essentielle, ad- 
ministrative et économique, entre ces deux parties de la 
péninsule : et quand Sylla sépara, au point de vue poli- 
tique, la Cisalpine de l'Italie proprement dite, il recon- 
nut que cette dissemblance dans l'organisation adminis- 
trative correspondait à Tattitude différente de Rome à 
regard de ces deux régions et aussi aux conditions so- 
ciales différentes des populations du Sud et de celles du 
Nord. 

Pour comprendre comment se fit ce processus de con- 
centration de la propriété foncière, il faut se rappeler les 
différents systèmes de conquête des Romains et leurs idées 
sur la condition des peuples vaincus. 11 ne faut pas nous 
en tenir aux jurisconsultes classiques, parce qu'ils re- 
présentent un droit déjà éloigné de l'époque où se firent 
les conquêtes de l'Italie et des provinces ; il nous faut 
avoir recours à d'autres sources qui nous permettent 
d'établir pourquoi Rome changea d'attitude à l'égard des 
populations italiques et fit une distinction entre la pro- 
priété italique et la propriété provinciale. 
- 11 semble que lorsque fut commencée la conquête de 
l'Italie, toutes les terres des populations vaincues, qu'elles 
aient èi^ assignées à des citoyens ou à des colonies, 
^qu'eUes aient été vendues par les questeurs {ager quaes- 

(1) Gic, de.offìc, I, 12, 38 k cum Celtiberis, cum Gimbris liter 
€sset, non uter imperaret. ^) Cf. Rudorff, Gromat. Instit., 305. 



68 CH. m. LES PLACtMENTS FONCliiRS 

torius), avaient été remises aux concessionnaires moyen- 
nant le payement d'annuités (vectigal) à l'Etat, en re- 
connaissance de sa souveraineté. Mais ces annuités dis- 
parurent par l'effet de la loi agraire de llO avant J.-C, 
la troisième des lois agraires qui eurent pour but de 
détruire toute l'œuvre des Gracques (1). On assimila 
ainsi à Vager romamis une grande partie de Yager ila-^ 
licus^ en le faisant comme celui-ci objet de dominiurrif 
et marquant ainsi un pas décisif dans la romanisalion de 
l'Italie, qui fut terminée avant la chute de la Républi- 
que. 

Au contraire, en dehors de l'Italie, les immeubles 
étaient considérés comme un fruit de la conquête, par 
conséquent ils entraient dans le domaine de l'Etat et 
étaient concédés par lui aux particuliers par une espèce 
de contrat analogue au contrat de louage et à l'usufruit, 
avec obligation de verser au Trésor une somme annuelle 
(Gai., ir, 7) en reconnaissance de ce dominium. 

Cette conception des droits qui appartenaient à l'Etat 
sur les territoires conquis, offrait un champ large qui 
pouvait satisfaire la cupidité des sénateurs et des cheva- 
liers désireux de posséder de la terre. 

En Italie, Rome n'a pris aux populations vaincues 
qu'une partie du territoire, généralement un tiers, par- 
fois la moitié ou même les deux tiers. La conquête to- 
tale était fort rare, et toujours comme une punition; 
elle fut appliquée à Gapoue (Liv., xxvi, 16) et à bon 
nombre de municipes de l'Elrurie, du Samnium, de la 
Lucanie, quand Sylla voulut punir les villes qui avaient 
pris part à la guerre civile. La plupart des guerres contre 
les populations italiques se terminèrent non par leur 

(1) Voir « Lex agraria » dans le Corp. insc. lat., 1, n. 200 (avec 
un commentaire classique) et dans Bruns, Fontes iuris rom. anti- 
qui, 5« édit., p, 74. — Karlowa, Roem. Rechtsgesch., I, 315. 



CH. m. — LES PLACEMENTS FONCIERS^ 69 

<îestruction mais par rapplicalion d'une simple amende 
(Flacc. SicuL, 155, 6) : elles n'étaient pas éliminées, mais 
souvent elles recevaient des terres, et les anciens pro- 
priétaires étaient assignés à quelque centurie ou on les 
laissait tranquilles dans les campagnes voisines que Ton 
qualifiait de agri limitanei et on les appelait des cives 
sine suffragio et iure honorum (id., 160, 11-12). 

Par conséquent, les conquêtes ne provoquèrent pas en 
Italie de grandes innovations dans la constitution de la 
propriété foncière, parce qu'on laissa aux populations 
indigènes de grandes étendues de terre, libres de toute 
charge. Dans les provinces, les anciens propriétaires 
demeurèrent par tolérance, et soumis à un tribut ils 
<îultivaient leurs terres à titre précaire, simples usagers, 
mais à titre onéreux, de la terre qui avait été autrefois 
leur propriété, avec une jouissance, en somme, qu'ils 
pouvaient perdre d'un jour à l'autre, selon les besoins 
et les caprices du véritable propriétaire, le peuple ro- 
main, dont ils étaient les locataires. C'était l'application 
de la vieille règle de droit public qui déclarait dépossédés 
tous les vaincus, parce que la conquête avait rompu 
tout lien légal entre le sol et les personnes. Cependant, 
bien que les habitants des provinces ne fussent pas pro- 
priétaires, mais de simples possesseurs, en pratique 
c'était la même chose, parce que toutes les formes de la 
possession foncière s'adaptaient, au moins extérieure- 
ment, aux idées juridiques romaines sur la propriété, la 
possession, les servitudes, le louage. 

En Italie, la terre était répartie en deux catégories : 
Vager puhlicus, qui appartenait à l'Etat romain et qui 
fut colonisé ou loué, et Vager privatus, qui fut laissé aux 
anciens possesseurs, auxquels Rome enleva le droit de 
vendre les terres. La raison de cette disposition est 
restée obscure: on dit qu'elle le Qt pourles affaiblir et les 



70 CH. HI. — LES PLACEMENTS FONCIERS 

empêcher de devenir des rivaux, et que, en supprimanlla 
concurrence, elle était sûre de pouvoir aciieler les fonds 
à son heure (Liv., viii, 14; xlv, 30), mais on ne com- 
prend pas une mesure à si longue portée, quand Rome 
aurait pu, tout simplement, appliquer le droit de con- 
quête, c'est à dire confisquer toutes les terres et les louer 
ensuile aux indigènes. 

V a ger pubi icus embi'dii^sàit des éienànes. considérables 
de terre, et en plus des terres provenant de la conquête, 
il s'était augmenté en Italie et dans les provinces des 
biens vacants et des legs et hérédités, provenant de libé- 
ralités ou autrement, des rois tributaires. Les forêts et les 
pâturages qui le composaient avaient été exclus des dis- 
tributions parce que l'usage en restait commun à tous, et 
que tout citoyen pouvait y envoyer son bétail et prendre 
le bois nécessaire à sa consommation. Ce n'est que rare- 
ment que l'Etat concédait des forêts ou des pâturages à 
titre individuel, dans la forme consacrée aux assigna- 
tions : le plus souvent il les louait à tant par tête de bé- 
tail. La redevance était, comme tous les revenus de 
Vager publicus, affermée à une compagnie de publicains, 
dont le droit était garanti par le droit de prendre un 
gage contre les fraudeurs et de confisquer le bétail 
introduit en contrebande. Pour donner une idée des 
expédients employés par ces compagnies pour augmenter 
leurs profits, nous dirons seulement qu'elles avaient 
assez de crédit pour demander à l'Etat que l'adjudica- 
tion fut recommencée quand ils n'étaient pas satisfaits 
(Liv., xxxix, 44 ; xlui, 16). V ager publicus éiei'dune miuQ 
très fertile pour les chevaliers. Aussi les lois agraires qui 
transtormaient les possessions en assignations gratuites, 
n'eurent-elles pas d'adversaires plus violents que les 
chevaliers adjudicataires des redevances. 

Ce mode d'exploitation du sol avait pris sous la Repu- 



CH. IH. LES PLACEMENTS FONCIERS 71 

bliqueune grande importance. La location des terrespubli- 
ques représentait pour le Trésor public une source abon^ 
dante de recettes ; par contre le droit de pâture était une 
partie considérable de la fortune privée. Les mesures or- 
données par les lois agraires pour en assurer une équitable 
répartition auraient suffi à le prouver ; mais d'autres faits 
attestent l'immensité des pâturages, comme le grapd 
nombre des gardiens de troupeaux (Liv., xxxix, 29). llest 
certain que déjà au temps de la guerre civile, ces pâtu- 
rages étaient devenus le monopole des riches. Ceux-ci les 
avaient accaparés. Le bœuf du paysan et la chèvre du pau- 
vre avaient du abandonner les prairies communes devant 
les grands troupeaux des publicains et du riche éleveur. 
Les lois agraires avaient cherché à remédier à cet état de 
choses, sans y parvenir. Toutes les lois étaient éludées ,; 
nourrir son bétail sur ses propres terres, au lieu de l'en- 
voyer aux pâturages publics, semblait une négligence 
indigne d'un propriétaire économe (Ovid., Fast., v, 286). 
En attendant, un certain nombre d'individus avaient 
obtenu la possession perpétuelle, héréditaire et gratuite 
des droits de pâturage sur X'ager publicus^ et ce principe, 
une fois consacré par la loi Thoria^ devait amener sa 
disparition inévitable. \Iager publicus fut la source des 
grands latifundia des sénateurs et des chevaliers, qui, 
de cette façon, acquirent la prépondérance économique 
et politique en Italie et dans les provinces. Et cette 
acquisition ne leur coûta aucun sacrifice, pas un sou, 
mais simplement un acte violent d'appropriation, ne plus 
payer la redevance annuelle et transformer ainsi en terres 
privées les terres qui étaient du domaine public. 

Ils arrivèrent, d'ailleurs, par d'autres moyens encore 
à la formation de grandes propriétés foncières. 

On sait qu'une partie de Vager publicus avait été 
assignée aux citoyens romains ou avait servi à établir 



72 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

des colonies. Ainsi Rome créait sur ses frontières, au 
milieu des populations récemment conquises, des forte- 
resses avancées pour imposer le respect et une cité qui, 
constituée sur le modèle de la mère-patrie, devait répan- 
dre autour d'elle la civilisation latine. Le territoire occupé 
par la colonie n'était jamais conside'rable, il conser- 
vait toujours le caractère d'un camp retranché et d'un 
comptoir commercial. Dans les assignations de terres, les 
Romains appelaient autant de citoyens qu'il y avait de 
terres à partager ; les colonies occupaient un espace 
déterminé, de sorte que la part de terre qui revenait à 
chacun dépendait de la quantité des immigrants (Sicul. 
Flacc, 135). Chaque colon recevait une quantité de 
terre qui variait avec la quantité des terres à distribuer 
et le nombre des colons. Plus tard s'exercèrent égale- 
ment l'influence de la condition de la plèbe toujours 
davantage habituée à l'oisiveté et la condition plus 
difficile faite au travail libre par le travail servile, ce 
qui obligea à augmenter la terre disponible afin de mieux 
aguerrir le colon pour cette concurrence. 

Ainsi au milieu des populations indigènes on créa de 
petites oasis de propriété romaine, constituées par les 
meilleures terres, les plus fertiles, les agri culti (ì)^ à 
l'exclusion des marais, des terres de montagne, des 
terres impropres à la culture. Il s'ensuivit que les 
colonies et par conséquent les petits fonds des colons, 
sous forme de carrés ou de rectangles ou de bandes de 
terre qui se suivent, s'établirent dans les plaines où 
mainlenanl encore le réseau géométrique dessiné par les 

(1) Hygin., de limit. agror., 199, 13; de cond. agror., H2, 22; 
201 ; L<7/erco/oîi.,246, 18. (Pour les gromatiques je cite l'édition de 
Laclimanii, 1848). Sur les colonies consulter les travaux définitifs 
dans le Dizion. epigr, de Ruggiero et l'article de Humbert dans 
le Diction, des antiq. grecques et romaines de Daremberg et Saglio» 



CH. IH. — LES PLVCKMENTS FONCIERS 73 

moyens de viabilité témoigne de l'origine romaine et 
révèle la limite extrême des terres cultivées par les 
Romains. Celle remarque a son importance pour l'histoire 
de la romanisation des populations conquises. Les mon- 
tagnes furent laissées de coté. A propos de la colonisation 
des plaines des Romagnes, Elisée Reclus (1) écrit : « En 
suivant la voie Emilienne entre Cesena et Bologne,~le 
voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, 
tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendicu- 
laires à la grande route, se diriger au nord-est vers la 
Polesine ; ils sont tous coupés à angles droits par 
d'autres routins également réguliers, de sorte que les 
champs ont exactement la même surface. Vues des con- 
treforts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des 
damiers de verdure ou de moissons jaunissantes, elles 
cartes détaillées prouvent qu'en effet le solde ces districts 
est découpé en rectangles d'une égalité géométrique, 
ayant 714 mètres de côté et près de ol hectares de 
superficie. 3> 

Ces assignations de parts de superficie égale portaient 
en elles le germe d'oii devait, avec le temps, naître le 
latifundium, et voici comment. En fondant leurs colonies, 
les Romains n'avaient pas cherché à éloigner les causes 
qui pouvaient troubler le développement régulier, 
progressif des différentes économies, en empêchant les 
usurpations des terres publiques qui pouvaient être 

(i) Géographie universelle^ I, 343 — L'honneur de cette décou- 
verte appartient au célèbre hydrologiste Lombardini, Studi idrolo- 
gici e istorici sopra il grande estuario adriatico {R. Istituto lombardo^ 
Classe scienze matematiche,X\).Cïr. Rnhhìdinì, Atti e Memorie d.Deput, 
di storia patria per leprov. di Romagna, série III, vol. I. — Ricci-Bittî, 
»rf., vol. XX, 1892. — Legnazzi, Del catasto romano, Padova, 1887, 
p. 247 II faut ajouter des remarques importantes de Brugi, Istituto 
veneto, 1900. Tout ce qu'on trouve chez les autres écrivains n'est 
que la reproduction des découvertes de ces auteurs. 



74 CH. m. LES PLACtMENTS FONCIERS 

nuisibles à leur prospérité : bien plus, dès le moment de 
la fondation, on ne respecta pas toujours, dans la distri- 
bution de la terre aux colons, le principe de l'égalité, le 
seul qui aurait pu donner une certaine sécurité à la colonie. 
En effet, non seulement on donna aux citoyens méritants 
des assignations doubles et triples sur les terres publi- 
ques ou des pâturages réservés (Frontin., 48, 24), mais 
on réserva certains fonds à des personnalités politiques 
(Sicul. Flacc, 157, 6), sans les obliger à s'établir sur ces 
terres et à venir résider dans la colonie. C'est ainsi que 
beaucoup de familles patriciennes eurent la part du lion, en 
même temps qu'une prépondérance indiscutable ; c'était 
admettre officiellement le principe de l'absentéisme. 

Ces distributions spéciales furent le point de départ 
d'inégalités futures et plus grandes. Sylla, après avoir 
distribué des terres à ses 120.000 soldats, donna à ses 
amis les terres conlisquées aux municipes qui avaient 
pris parti contre lui. Non seulement beaucoup de terres 
appartenant à ses adversaires politiques changèrent de 
propriétaires, mais ces distributions faites sur les terres 
publiques créèrent une classe de riches au sein même des 
colonies. César suivit cet exemple, et ainsi beaucoup de 
bonnes terres qui auraient pu servir à la colonisation se 
concentrèrent dans les mains d'un petit nombre de fa- 
voris. 

De plus on avait réservé et excepté de la distribution 
de grandes étendues de terre, comme les champs non 
cultivés, les pâturages, les forêts, qui constituèrent le do- 
maine public (C. 1. Z., 11, 5 439, c. 82), et comme sur 
ces pâturages ceux qui avaient reçu des assignations 
spéciales avaient un droit de parcours proportionnel à 
l'étendue de leur propriété, et par conséquent beaucoup 
plus étendu que celui qui appartenait aux simples colons, 
il en résulta qu'il leur fut facile, grâce à la prépondérance 



CH. m. LES PLACEMENTS FONCltRS iO 

qu'ils avaient sur les terres à pâturage, de se les appro- 
prier et de les soustraire à la jouissance commune (1). 

Ces considérations nous permettent d'établir que le 
latifundium romain, puisque ces assignations particu- 
lières étaient déjà véritablement des latifundia, est né 
originairement comme une unité primordiale, et que ce 
n'^st que dans la suite qu'il s'est étendu par l'accumulation 
des fonds. Du jour oii la Volonie était fondée, le fait que 
certains recevaient de vastes étendues de terres puLliques, 
mettait à côté des colons la pieuvre qui devait les en- 
gloutir. Le latifundium naquit donc au moment même 
où naissait la colonie : il devait se développer en absor- 
bant les propriétés plus petites, par la force d'attraction 
qu'exerce fatalement la grande propriété sur la petite. 
Ainsi donc c'est au sein même de la colonie que se trou- 
vait l'élément qui devait la transformer en vastes lati- 
fundia. 

D'autres causes, d'ailleurs, amenèrent cette transforma- 
tion. Un bonnombre de colonies, étant donnés les éléments 
dont elles se composaient, eurent un succès éphémère. Les 
premières colonies étaient composées d'une plèbe coura- 
geuse et féconde de paysans, qui employaient leurs res- 
sources, devenues plus abondantes, à élever des généra- 
tions toujours plus nombreuses de paysans et de soldats, 
poussés qu'ils étaient par l'abondance des terres à avoir 
beaucoup d'enfants ; ils augmentaient ainsi le nombre 
de ceux qui parlaient latin dans ce mélange confus des 
races et des langues. Mais lorsque les conditions du travail 
eurent changé en Italie, ces paysans connurent des jours 
tristes. Ils n'avaient ni moyens, ni capitaux. Leur cul- 



{\) Weber, Rœm. Agrargesch., 1891, p. 36 et s. Sur la colonisa- 
tion romaine en Afrique, cfr. le savant ouvrajze de Toutain, Les 
cités romaines de la Tunisie, 1896, cti. vni et ix. 



76 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

ture dissociée et isolée devait être facilement battue par 
les organisations supérieures du travail associé et con- 
centré des économies à esclaves. C'est ainsi que beau- 
coup de terres cultivées disparurent lentement. 

Les colonies postérieures étaient composées de gens 
qui avaient consacré leur vie au métier des armes, qui 
aimaient le butin et les aventures, beaucoup plus que la 
culture pacifique des terres. C'étaient des vétérans qui 
n'avaient aucune préparation et aucune aptitude à la cul- 
ture, qui souvent conservaient pour emblème bien plus 
l'enseigne surmontée de l'aigle que les bœufs à la charrue. 
C'étaient des éléments turbulents, qu'avaient accrus les 
factions et les perturbations politiques de la capitale, habi- 
tués à vivre à la suite des politiciens, dans les clientèles 
des scélérats, citoyens sans propriété^ ouvriers libres sans 
travail, prêts à se jeter dans n'importe quelle aventure. 
Il est probable que souvent ils demandèrent des terres 
<lans l'intention de les céder à d'autres le plus tôt pos- 
sible. Peut-être aussi la nature des terrains, mais cer- 
tainement les frais de défrichement et l'éloignement des 
centres habités, rendaient-ils malaisé et de succès dou- 
teux pour des familles de prolétaires qui venaient de 
Rome, de s'établir sur les terres assignées. 

Lorsque Rome introduisit la solde pour les soldats, 
l'ordre social fut bouleversé, parce qu'ainsi la vie mili- 
taire et la guerre prirent la place que l'agriculture avait 
occupée jusque-là dans le système économique. La plèbe 
n'eut plus aucune raison de chercher dans le travail des 
champs l'indépendance et les commodités de la vie^ que la 
guerre lui offrait avec plus de probabilité de s'enrichir. 
Ceux qui avaient vécu de la vie militaire s'accommodaient 
mal de la vie du paysan, et ainsi la foule des déclassés et 
des iîibusliers augmenta à mesure que devinrent plus fré- 
quentes les guerres hors du Latium. Etant donnée cette 



CH. 111. — LES PLACEMENTS FONCIERS 7T 

répugnance à travailler la terre dans la plèbe romaine, 
il est probable que le mouvement agraire à Rome était 
plus factice que réel ; ce devait être une excellente plate- 
forme électorale pour les politiciens. Mais lorsque les 
terres étaient concédées et que ceux qui les demandaient 
au forum partaient avec leurs familles, bientôt épouvantés 
par le travail, par les désillusions qui attendaient les 
premiers fondateurs des colonies, ils revenaient décou- 
ragés et mécontents. Ils avaient simplement abandonné 
à l'Etat les terres qui leur avaient été concédées, ou 
bien au riche créancier qui avait consenti des avances. 

Dans les colonies les plus récentes il n'y avait pas un& 
véritable population de colons, la terre manquait de 
bras. Généralement les vétérans restaient volontiers dans 
les pays où ils avaient servi pendant de longues années^ 
et où ils contribuaient à l'augmentation de la popula- 
tion (1), tandis qu'en Italie ils se montraient mauvais 
pères de famille. « On ne pouvait pas avec eux remédier, 
dit Tacite, à la dépopulation du pays: ils se dispersaient 
presque tous et retournaient dans les provinces oii ils 
avaient vécu. Ils répugnaient au mariage et à la famille. 
Ce n'étaient plus ces colonies unies de cœur et de volonté 
qui formaient rapidement une cité ; c'était un rassem- 
blement d'individus qui ne se connaissaient pas, sans 
chefs, réunis par le hasard, une foule sans cohésion » 
{Ann,, xiv, 27). 

En effet, les terres de Campanie, assignées par César 
à la foule turbulente et vicieuse de ses soldats, fiirent 
bientôt désertes. Le fameux territoire de Falerne, réparti 
à la plèbe en lots de 3 jugera, en 340 avant J.-C, passa 



(1) Oq trouvera des renseignements intéressants sur les co- 
lonies de vétérans dans Wilmans, Comment, philol. in honorem, 
Mommsenit Berlin, 1877, p. 200. 



78 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

quelques années après entre les mains de quelques gros 
propriétaires. C'est ainsi que Préneste, colonisée par les 
troupes de Sylla, perdit en moins de quatre lustres suc^ 
cessivementtous ses colons. Les colonies militaires, quand 
^lles ne mouraient pas aussitôt nées, devenaient des 
hospices d'invalides ; et celles qu'avait fondées Auguste, 
et dont le marbre d'Ancyre (C. I. Z., ii, 2, 769) célèbre 
Fétat florissant, étaient des cités mortes, et on disait que 
Casilinum était mourant, Tivoli vide, Acerres et Cumes 
déserts (l). Les vétérans morts, comme le dit Tacite 
{Ann,^ XIV, 27) pour les colonies de Antium et deTarente, 
n'avaient pas de successeurs ; et les colonies restaient 
désertes [Liber colon., 223, 3, 224, 3), Beaucoup de co- 
lonies eurent une éphémère splendeur, comme Este (2) ; 
d'autres brillèrent un moment pour s'éteindre aussitôt. 
Crémone, la colonie célèbre pour sa fertilité, sa richesse 
en blé, reçut, en 222 avant J.-C, un envoi de G. 000 fa- 
milles de vétérans : 32 années après, c'est-à-dire 
en 190, on dut envoyer 6.000 familles nouvelles pour 
la repeupler. S'il s'agissait de colonies militaires, les ha- 
bitants étaient toujours exposés à être rappelés sous les 
armes et beaucoup ne retournaient plus (Sicul, Flacç., 
162, 12). : : 

Les établissements militaires sont toujours voués à la 
mort ou à une vie misérable ; au contraire les colonies 
agricoles prospèrent, parce que la terre ne s'acquiert et 
ne se conquiert définitivement que par la charrue, le 
travail et la population. Ce n'étaient donc pas les mî7//e^ 
sine iixoribiis (3), errants et fatigués qui pouvaient 

(Ij Plin., //. n., III, 5, 7 ; Horat., Ep., I, 7, 45; Virgil., Georg., 
11, 22o; JuvenuL, Sat., 111, 2. 
■ (2) MoMMSKN, Corpus inscript. lat., V, p. 224, 240. - : :. 

('^) Sur tous ces points, voir Tertull., Exhortât, ad' castitateinj 
12; llvKRONiM., Epist., 123. ; . .. ; ....":_ 



CH. III. LES PLACEMENTS FONCIERS 70 

créer des colonies florissantes, semblables à celles du 
Canada, oii les familles françaises et anglaises des tra- 
vailleurs de la terre avaient de quinze à vingt enfants. • 

De plus, comme nous l'avons vu, les parts assignées 
étaient généralement trop petites pour pouvoir com- 
penser le travail qu'elles demandaient. Ou il s'agissait de 
terres déjà occupées, et alors elles n'avaient pas la pro- 
ductivité des terres vierges. Ou il s'agissait de terres à 
défricher, et alors elles ne disposaient pas des forces de 
travail nécessaires. En principe, l'Etat ne faisait pas 
d'avances en argent, ni en instruments de travail : c'est 
seulement l'empereur Constance qui décida de remettre 
aux vétérans une somme d'argent pour les travaux de 
mise en culture, 2 bœufs et 100 boisseaux de blé (1. m, 
€, 7%., vil, 20). Beaucoup épuisaient leurs maigres res- 
sources avant de rien retirer de la terre qu'ils abandon- 
naient, comme cela est arrivé aux premiers colons du 
Far West, du Canada et de l'Algérie. C'est là le sort des 
premiers colons qui, par manque de moyens suffisants, 
sont obligés de renoncer aux concessions obtenues et à 
laisser la place à d'autres qui trouvent déjà les premiers 
travaux terminés, et peuvent attendre le résultat des 
-dépenses qu'ils feront, et jouir ainsi de leur travail et 
de celui des autres. • 

Ce fut ainsi que les plus faibles, les colons plébéiens, 
^'est-à-dire la grande majorité, durent abandonner la 
partie (1), renoncer à une propriété qui ne les nourrissait 
pas, devenir locataires, métayers, colons partiaires ou 
ouvriers. C'est ce qui explique ce fait dont nftus avons 
plus d'un témoignage, que les assignations militaires 
de Sylla, vingt ans après, étaient passées dans les mains 

' (J) « Propter plebitatem agro expulsi »,Cassius Hèminà, «dit» 
ICrahsEj F/^apm. hist. rom., loo. ^ . .: . 



80 CH. m. LFS PLACEMFNTS FONCIERS 

des grands propriétaires, qui les avaient achetées des 
vétérans moyennant une rente viagère. Les terres dis- 
tribuées par Auguste avaient de même changé de pro- 
priétaires (Tacit.^ An7i., xvi, 27; Hygin., 131). 

Ce furent donc de nouveaux latifundia qui furent créés 
par les colonies militaires. Ce fut une proie magnifique 
offerte à l'oligarchie ploutocratique. Les guerres et no- 
tamment les guerres asiatiques avaient mis à sa dis- 
position de très nombreux esclaves à bon marché, qui 
remplaçaient les travailleurs salariés. Par suite de la 
guerre, on faisait la traite sur toute l'étendue de l'em- 
pire romain ; on n'avait pas toujours besoin d'aller bien 
loin, sur le marché de Délos, où 10.000 esclaves dé- 
barqués le matin étaient vendus le soir, parce que les 
riches propriétaires, sous prétexte qu'ils étaient entourés 
de voleurs, obtenaient des consuls de véritables razzia 
contre les populations autochtones des Apennins, des 
Alpes, des montagnes de la Sardaigne et de la Corse. 
C'était une épouvantable chasse à l'homme. Les fa- 
milles n'étaient en sûreté ni dans leurs maisons, ni sur 
les routes : des émissaires armés les arrêtaient pour les 
marquer et les enfermer dans les ergaslules (Sueton., 
Aiig., 32 ; Tiber., 8). Sur les côtes de T Afrique, la traite 
était organisée comme elle l'était il n'y a pas très long- 
temps encore. Des marchands de chair humaine enga- 
geaient les indigènes, enlevaient par ruse, ou par force 
de chez eux pour les transporter sur les latifunda oii les 
bras manquaient. Ce commerce avait rendu célèbres les 
corsaires de Crète et de Cilicie en relation avec les né- 
gociants romains. 

C'est de cette façon que les patriciens mettaient en 
culture ces parties des terres publiques qui étaient 
abandonnées par les colons et qu'ils s'appropriaient, et 
celles dont ils n'auraient dû être que de simples fermiers» 



CH. III. LES PLACEMENTS FONCIERS 81 

En droit, ils n'auraient dû être que des colons de la 
République, possessores el non domini, mais en fait on 
pouvait les considérer comme propriétaires, au point 
-qu'ils pouvaient vendre et faire des donations, protégés 
qu'ils étaient par l'interdit du prêteur et par la bonorum 
possessio. Donc si leur titre était sans valeur à l'égard 
de l'Etat, il ne l'était pas à l'égard des particuliers. Leur 
jouissance n'avait d'autre limite, comme le dit Flaccus 
Siculus (138, 11-17), que les possessions voisines et les 
obstacles de la nature. 

Voici ce que nous pouvons dire des procédés qui con- 
duisirent à la formation du latifundium sur les terres pu- 
bliques : il re'sulte de l'usurpation et de l'occupation des 
parts assignées aux colons et abandonnées par ceux-ci. 

«Anciennement, dit Appien {de b. c, i, 7), le Sénat 
avait permis à tout le monde de défricher les terres in- 
cultes qui appartenaient à l'Etal; il espérait ainsi suffire 
aux besoins des Romains maîtres de Tltalie et à ceux de 
la patiente et laborieuse race italique. » Les terres non 
cultivées, c'est-à-dire la parila lapins considérable de 
ce vaste domaine étaient l'objet, au profit des citoyens, 
d'un droit particulier appelé possessio. Rien de plus 
simple que l'acquisition de ce droit de possession : on 
prenait par droit d'occupalion tout ce qu'on pouvait 
cultiver. Cette forme élémentaire d'occupation et l'ab- 
sence de fermasse réirulier semblaient froisser les classes 
qui étaient capables de s'en prévaloir. Pour l'histoire de 
la propriété il nous faut rappeler que les possessiones 
n'existaient qu'en Italie : toutes les parties des terres 
publiques avaient, dans les provinces, leur destination 
propre et d n'y avait pas de ces terres vagues qui pou- 
vaient faire en Italie l'ub et d'une occupation privée. 

L'inégalité des fortunes fournit aux riches plus d'un 
•moyen d'accaparer les possessiones au détriment des ci- 
Salvioli 6 



82 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

toyens pauvres : et tous les expédients étaient bons ! On 
élevait les redevances à un taux inaccessible aux petites 
bourses et auquel les accapareurs étaient surs de ne pas 
trouver de concurrents ; on achetait bon gré mal gré les 
terres vacantes et celles abandon nnées par les colons. Et 
puis le cours du temps couvrait le tout, et à un certain 
moment il n'était plus possible de reconnaître ce qui 
appartenait à l'Etat et ce qui appartenait aux proprié- 
taires privés, lorsque les limites avaient disparu, et que 
les traces de l'ancienne limitation étaient complètement 
perdues. « C'est surtout la consécration donnée par le 
temps aux possessions et aux droits créés à leur abus 
qui rendit impossible une revision sérieuse de ces occu- 
pations. Cette longue possession, à l'ombre de laquelle 
s'étaient formés tant d'intérêts, avait aussi sa légitimité. 
Cette terre, les possesseurs l'avaient fécondée par de 
longs travaux, enrichie par des plantations, embellie 
par des édifices ; souvent ils l'avaient achetée : c'était 
l'héritage paternel, la dot des enfants, celle des femmes, 
le gage des créanciers. Que de titres ! Aussi, par la force 
des choses et tout en gardant son nom, la possession se 
transforma en propriété (1). » 

D'après les indications des historiens romains nous 
pouvons nous représenter tout le processus de cette 
usurpation. Nous avons dit que les riches surélevaient à 
dessein le prix du fermage, pour le rendre inaccessible 
aux pauvres. C'est Plutarque qui l'atteste [Tib. Grâce. y 
8). Les publicains passaient avec les autres capitalistes 
un bail d'où avaient été éliminés les concurrents : une 
fois en possession, le fermier temporaire s'éternisait. La 
complaisance qu'il trouvait parmi les siens qui étaient 

(1) Lahoulaye, Histoire du droit de propriété foncière en Occi- 
dent, 70. — lIuMDERT, V Agrariae loges dans Daremberg et Sa^'Iio, 
Diction., etc. — De Ruggiero, Leggi agrarie, dans Encicl. giiirid. 



CH. m. LES PLACEMIiNTS FONCIERS 83 

au pouvoir, transformait sa possession en propriété. 
Ces heureux usurpateurs des terres publiques apparte- 
naient à la même classe que ces patriciens et ces che- 
valiers qui avaient pénétré dans les colonies comme élé- 
ment perturbateur d'égalité, en obtenant des parts plus 
grandes. Ces familles ainsi favorisées absorbaient petit 
à petit tout le territoire de la colonie, qui restait aban- 
donné pour diverses raisons. Les terres abandonnées 
furent ainsi réunies aux gros lots qui les entouraient. 
C'étaient des usurpations sous le coup de revendication 
possible, mais toute occupation devenait légitime avec 
le temps et conférait presque un droit héréditaire (1). 
Ce processus de constitution de la grande propriété res- 
sort avec évidence de ce passage d'Appien {de h. c, T): 
« Dans les conquêtes des différentes régions de l'Italie, 
les Romains avaient l'habitude de s'approprier une par- 
tie du territoire et de fonder de nouvelles villes, ou d'en- 
voyer dans les villes existantes des citoyens. Les terres 
étaient mises à l'encan et affermées moyennant le paye- 
ment d'un cens en nature. On espérait ainsi favoriser les 
intérêts de la race italique. Mais c'est le contraire qui ar- 
riva. Les riches capitalistes avaient accaparé la plus 
grande partie des terres, sans que l'Etat s'assurât qu'ils les 
mettraient en culture. Bien qu'ils les tinssent en fer- 
mage, ils espéraient qu'avec le temps on ne les leur en- 
lèverait plus. Bon gré mal gré, ils achetèrent leurs 
champs aux petits propriétaires, ou bien ils les occu- 
pèrent violemment. Ainsi ils n'eurent plus des villae mais 
des latifundia. Alors les troupeaux et les terres furent 
confiés à des esclaves achetés dans la crainte que les 
hommes libres n'abandonnent les champs pour se faire 

(l) Voir, pour le côté juridique, le savant ouvrage de Brugi, Le 
dottrine degli agrimensori, p. 280, et les travaux de Beaudouin, Les 
limitations des fonds: Les grands domaines, Nouv. Rev. hist., 1897. 



84 CH. m. LES PLACEMENTS FONCISRS 

soldats. Il en résulta que les riches devinrent plus riches, 
et que la multitude des esclaves Ut de rapides progrès 
dans les campagnes ; leur nombre augmenta, et parce 
qu'ils avaient beaucoup d'enfants et parce qu'ils échap- 
paient au service militaire, tandis que les Italiens, peu 
nombreux, souffraient de la misère et du service mili- 
taire : et quand ils étaient libérés, ils se corrompaient 
dans l'oisiveté, ne sachant à quoi s'occuper, parce que 
les travaux agricoles étaient dans les mains des esclaves, 
qu'on préférait aux prolétaires pour la culture des champs 
et la ffarde du bétail. » 

Cet exposé clair et exact de la formation du latifun- 
dium résume les points fondamentaux de l'histoire éco- 
nomique de Rome. Enrichis par les guerres puniques et 
asiatiques, les patriciens s'emparèrent des territoires 
fertiles des colonies et de celles qui constituaient Vager 
publicus. Au moyen des intérêts prélevés sur l'argent 
prêté, ils enlevèrent aux paysans libres le fruit de leur 
travail et, ayant augmenté la masse des capitaux, ils 
cherchèrent des placements dans l'achat de propriétés 
foncières. Il était inutile et peu pratique de continuer à 
prêter à de petits propriétaires qni ne produisaient plus 
aucun surplus appréciable, parce qu'avec l'extension de 
la culture du blé et d'autres céréales, la baisse des prix 
et la difficulté de la vente furent telles que le débiteur 
ne pouvait se libérer de ses obligations. Alors intervint 
l'expropriation. Les cultivateurs libres furent expulsés 
et remplacés par des esclaves. Ainsi une partie de la po- 
pulation agricole libre fut réduite à la condition de sa- 
lariés, et ainsi disparut une partie des descendants des co- 
lons dans ces colonies où ils auraient dû prospérer. 

Les conséquences en furent formulées par Pline dans sa 
phrase célèbre : « Le latifundium a perdu l'Italie et les pro- 
vmcus ». Il chassait le travail libre, dépeuplait les régions 



CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 85 

et réduisait cette vigoureuse race italique qui avait fourni 
pendant des siècles les légionnaires de Rome (Liv., vu, 
25 ; Plin., Hist, n., m, 20). Les colonies et les assigna- 
tions désormais transformées en grands domaines ne don- 
naient plus à l'empire les contingents de troupes néces- 
saires à sa sécurité. Avec le dépérissement et l'extinction 
de ces citoyens dans les colonies disparaissaient les 
soldats qui peuplaient les légions, la classe moyenne qui 
est la base des états'militaires. Ce que, au temps de Pline, 
le latifundium avait de plus dangereux, de plus ruineux 
pour la prospérité publique, ce n'était pas la transfor- 
mation des cultures et la substitution du pâturage à la 
culture du blé. Même avec le latifundium, l'Italie et les 
provinces ne souffraient pas de la pénurie du blé. La 
production était plus que suffisante pour ses besoins, et 
c'est ce que Pline reconnaissait lui-même, ce qu'il con- 
sidérait comme un des éclatants résultats de la politique 
impériale [Paneg., 30). Les conséquences sociales de la 
grande propriété foncière se présentaient à l'esprit de 
l'historien dans ce qu'elles avaient de plus immédiat et 
de plus saisissant, c'est-à-dire la diminution des cultiva- 
teurs libres qui étaient le nerf des armées. Quoiqu'il soit 
surtout un compilateur et un assez mauvais critique, 
Pline n'ignorait pas que le latifundium peut être pro- 
ductif, pourvu qu'on ne conserve pas systématiquement 
les méthodes et les formes inférieures d'exploitation. Si 
certains préféraient l'étendue au revenu, il en était 
d'autres qui avaient organisé le travail sur le latifundium. 
Aucune société ne peut se développer sans augmenter et 
féconder les fruits du travail et de la richesse. Pline ne 
pouvait pas faire allusion à une décadence économique 
de l'Italie et des provinces parce que de son temps celles-ci 
et celle-là étaient en pleine efflorescence et la richesse 
circulait abondamment. Quelles que fussent ses prédilec- 



86 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

tions pour la petite culture et pour les temps anciens, 
il ne voulait pas se faire le prophète d'une ruine pro- 
chaine, qui ne devait se réaliser, d'ailleurs, que trois ou 
quatre siècles plus tard : et il ne parlait pas de maux 
futurs mais de maux passés et présents. Si ses récrimi- 
nations sont exactes, c'est qu'elles ne s'appliquent pas 
aux conséquences économiques de la grande propriété : 
s'il en était ainsi, on devrait dire que la culture des terres 
par les hommes libres était encore assez forte pour 
fournir à l'écrivain un terme de comparaison pour sa 
supériorité sur la culture servile qui dominait sur le lati- 
fundium. 

La pensée de Pline, au contraire, porte exclusivement 
sur la diminution de la population libre, chassée et rem- 
placée par les esclaves : c'était là une question qui pré- 
occupait les classes dirigeantes, parce qu'elle avait son 
contre-coup sur l'organisation de l'armée et la défense 
de l'empire. C'était là le danger que faisait naître le lati- 
fundium et que constatent les contemporains. Caton y 
fait allusion quand il parle des campagnards qui four- 
nissent de robustes soldats [de r, r., praef.), et plus tard 
Appien regrettait la disparition des ruraux libres où se 
recrutaient les milices. La raison en est évidente: sur un 
latifundium de 200 à 240 jugera qui est pour Caton une 
moyenne, il compte de 10 à 15 esclaves non mariés. Or, 
ce fond aurait suffi à nourrir deux fois autant d'hommes 
libres avec leurs enfants. Pour un peuple qui avait un 
système militaire tel qu'un homme sur huit devait le 
service militaire del" à 45 ans, — ainsi qu'aujourd'hui 
dans les Etats les plus militarisés, au moment de la 
mobilisation — il était de la plus grande importance 
d'avoir un grand nombre de soldats : c'était le seul fait 
à relever dans les vicissitudes économiques. Quand les 
classes dans lesquelles on recrutait les troupes furent 



CEI. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS 87 

affaiblies par les guerres civiles, quand le peuple 
romain fut un corps sans tête et une tête sans corps, 
comme disait Catilina, une foule immense de pauvres 
avec quelques nobles riches, personne ne vit le danger 
qui résultait de cette répartition défectueuse de la 
richesse, on ne vit que celui qui venait d'un recrutement 
insuffisant des légions ; et c'est cela que Pline déplore 
dans la formation du latifundium. 

D'ailleurs le latifundium n'était pas un fait général 
dans tout l'empire. Cette concentration morbide de la 
richesse ne se manifestait pas dans toutes'les provinces 
avec la même uniformité et avec la même intensité : 
dans l'empire romain il n'y avait pas qu'un seul régime 
économique. En Grèce et en Egypte c'était la petite pro- 
priété quidoniinait ; en Tunisie, au contraire, c'était la 
grande propriété. Eu Afrique, les cultivateurs étaient en 
majorité libres, soumis à des prestations ; ailleurs 
ils étaient esclaves. Dans certaines parties, la grande 
propriété s'était constituée en englobant les petites pos- 
sessions, les terres assignées aux colons, ou en usurpant 
les terres publiques, les pâturages communs, les biens des 
cités ; dans d'autres, elle représentait la part de butin 
qui avait été attribuée aux généraux, aux consuls, aux 
préteurs, ou bien elle avait pour cause les placements de 
capitaux, la vanité des familles (Colum., i, 3 ; Sicul. 
Flacc, 137, 9), la nécessité légale d'avoir une partie de 
la richesse immobilisée en terres; ailleurs elle était le 
fruit de la conquête violente, d'une administration frau- 
duleusement spoliatrice. Dans certaines provinces où la 
notion de propriété privée n'était pas bien nette, les 
sénateurs romains s'étaient partagé les cultivateurs, dont 
ils exigeaient des prestations et des cens ; ils étaient 
comme autant de seigneurs féodaux. En Gaule^ par 
exemple, ils ne firent que se substituer à l'aristocratie indi- 



88 CH. m. LKS TLACliMENTS FONCIERS 

^cne tuée ou expropriée, de borle que les populations- 
agricoles ne s'aperçurent pour ainsi dire pas du change- 
ment, elles continuèrent à être soumises à une espèce de 
patronat, accordé en échange de certains services (1). 
Ces fonds continuèrent à être peuplés de colons libres^ 
puisque la redevance ne modifiait pas leur condition, soit 
parce que le concept précis de propriété manquait, soit 
parce que même avant la domination romaine les culti- 
vateurs étaient dan^ des relations de clientèle et qu'ils 
les continuèrent également après cette conquête, se 
considérant comme détenteurs du sol à titre d'usagers. 
Probablement ces relations existaient également dans 
certaines parties de l'Italie, et tels étaient sans doute ces 
colons dont parle Pline, qui payaient un cens et culti- 
vaient les terres avec des outils leur appartenant (2). 

Partout la terre était devenue l'objet de désirs insa- 
tiables, et la terre eut, dans cette société, une importance 
prépondérante. Par suite des nécessités mêmes des 
formes de la production, les idées traditionnelles, d'après 
lesquelles seuls les biens immobiliers constituaient une 
vraie richesse, persistaient. Les lois rappelaient les séna- 
teurs dégénérés à ces principes en les obligeant à placer 
en terres les richesses acquises, pour les mêmes raisons 
qui faisaient considérer chez nous le commerce et l'indus- 
trie comme incompatibles avec la noblesse du sang. Et 
avec la considération, tous les privilèges étaient accordés 
à la grande propriété foncière, notamment pour l'exercice 
des fonctions publiques. Les propriétaires de latifundium 
furent par suite considérés comme des principes loci 
(C. J. L.^ X, 1201) ; à eux furent réservées les meilleures 
charges (id., V, 4332, 4341, — Orelli, 3177), et une es- 

(1) Corpm inscription, lat., xi, 600 ; x, 1201 ; viii, 8270. 

(2) Plin., llist, n., m, 24. — Plinius Gaec, Epist., m, 19 ; x, 24. 



CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 89 

péce de protectorat ou de patronage sur les villages des 
hommes libres, qui les faisait considérer en quelque sorte 
comme les maîtres des populations au milieu desquelles 
ils vivaient : en effet ils exerçaient sur elles la police, ils- 
les défendaient contre les collecteurs de l'impôt, accor- 
dant leur protection aux collèges, aux villes, aux plèbes. 
Comme autant dé petits seigneurs de l'époque féodale^ 
ils rançonnaient les petits agriculteurs sans défense, ils 
résistaient aux autorités municipales, et poussaient, 
comme le raconte Appien (ix^ 35), leur effronterie jusque 
dans les cités, parce qu'il n'y avait pas de mauvaise en- 
treprise qui leur fit peur. 

Ces privilèges, ce prestige poussèrent les personnes 
riches à faire des placements fonciers. Posséder beau- 
coup et partout, être puissant et plus puissant comme 
on le disait du propriétaire de latifundium, avoir beau- 
coup dihommes à soi — appellations et choses qui sem- 
blent celles d'une société féodale — c'est la suprème 
ambition des parvenus, en opposition avec l'ancien pré- 
cepte qui voulait qu'on possédât peu, mais qu'on culti- 
vât bien. De là la fièvre des acquisitions, et même les 
violences dont nous avons de nombreux témoignage» 
(Sic. Flacc, 161, 3-10). Les narrations de ces violences- 
se réfèrent le plus souvent à l'Italie, mais elles peuvent 
bien s'appliquer à Fœuvre de spoliation qui se lit dan& 
toutes les provinces : ce que l'on dit de l'expulsion des 
petits propriétaires des territoires de Hirpinum et de Ca- 
sinum (Cic, de lege agraria^ 3, 4), des villageois chas- 
sés de leurs cabanes (Sallust., Jugurth,^ 41 ; Horat., 
Ep,^ 11, 18), du pauper dominus pai'vulae casae tué par 
le riche propriétaire pour le dépouiller (x\pul., ix, 35), 
ce que l'on nous dit de la façon dont les terres incultes 
furent envahies par les troupeaux des riches (Festus, 
V* Saltus) concorde avec ce que Sidonius nous raconte^ 



90 CH, m. LES PLACEMENTS FONXIERS 

bien que pour une époque postérieure, des usurpations 
commises en Haule. Ce que certains patriciens firent à 
Pompei, où ils profitèrent du désordre causé par le 
tremblement de terre de l'année 63 av. J.-C. pour s'em- 
parer de la meilleure part du domaine municipal, ils le 
faisaient également dans toutes les provinces, dès que 
Toccasion s'en présentait. 

Mais pour l'histoire économique, il ne suffit pas d'éta- 
blir l'existence du latifundium ; il est beaucoup plus im- 
portant de montrer quelle part de la superfìcie cultivée il 
occupe par rapport à la petite propriété. Or, on s'est gé- 
néralement trompé sur ces deux points, quand on a 
cru que tout l'empire romain était couvert par d'im- 
menses latifundia, et que la petite propriété avait dis- 
paru presque complètement ou tout au moins n'était pas 
un élément économiquement important. Rien de plus 
faux. Môme en cela, les écrivains romains ont exagéré 
en généralisant à toutes les provinces ce qu'ils avaient 
constaté aux portes de Rome, dans l'Italie méridionale 
et insulaire et en Afrique. On sait toute Finsuffìsance des 
données statistiques qu'eurent à leur disposition les au- 
teurs anciens ; et nous avons déjà dit combien les Ro- 
mains ont sacrifié à l'hyperbole. 11 faut avant tout ne 
pas oublier que les fortunes antiques étaient loin d'être 
égales aux fortunes modernes. On nous dit que Crassus 
était un des personnages les plus riches qu'ait connu le 
monde romain. Il possédait une fortune immobilière de 
200 millions de sesterces, à peine plus de 40 millions de 
francs. En acceptant même sans bénéfice d'inventaire ce 
chiffre qui est donné par Pline {H.n., xxxui, 134), 
d'ailleurs contredit par Plutarque (Crass., 2, 2) qui 
donne un chiffre moindre, deux écrivains qui re- 
cueillaient non seulement les opinions de gens disposés 
à exagérer les richesses mais même des traditions déjà 



CH. ai. LES PLACEMENTS FONCIERS 91 

anciennes, et en songeant qu'il comprend toute la for- 
tune de Crassus, c*est-à-dire ses maisons de campagne, 
achetées à des prix d'affection^ et ses casernes à loyer 
de Rome, on peut penser qu^environ 100 millions de ses- 
terces, c'est-à-dire 20 millions de francs, étaient repré- 
sentés par des latifundia. Si on calcule le jugerum à 
mille sesterces (Colum., m, 3, 8), Crassus aurait pos- 
sédé 25.000 hectares (250 kmq), mais comme il avait 
beaucoup de terres à pâturage, dont la valeur est moin- 
dre, il faut augmenter l'étendue de ses propriétés. Mais 
quel que soit cet accroissement, ces chiffres n'ont rien 
d'impressionnant pour caractériser l'extension du lati- 
fundium, l'importance de la grande propriété foncière et 
de l'économie servile, quand on pense que dans la seule 
Campagne romaine avant 1870, la famille Borghése avait 
22.000 hectares, Sforza Cesarini 11.000, Pamphili et 
Chigi 5.000, le Chapitre de saint Pierre et l'hospice du 
Saint-Esprit 20.000, que 113 familles possédaient 
126.000 hectares (1.260 kmq) et que 64 corporations 
étaient propriétaires de 75.000 hectares. Et Crassus, 
comme Atticus, avait des terres un peu partout. 

D'autres renseignements relatifs à l'étendue des pro- 
priétés foncières ont été inexactement rapportés, ou 
bien on leur a attribué un sens qu'ils n'ont pas. On 
cite, par exemple, Domilius qui, en 49 av. J.-C, aurait 
distribué à chacun des soldats de ses trente légions 
4 jugera de ses propriétés (1), mais César {de beli, civ., 
I, 17) dit seulement qu'il promit de les distribuer; or, 
pendant la guerre civile, qui entraîna des ruines im- 
menses, on était fort enclin à promettre ce qui vous ap- 
partenait comme aussi les biens d'autrui. César avait, 
d'autre part, tout intérêt à augmenter les forces de ses 

(1) NisSEN, Italische Landeskunde, ÎI, 91. 



92 CH. lil. — LES PLACEMENTS FONCIERS 

adversaires et à montrer par quelles promesses et par 
quels mensongesj ils attachaient des partisans à leur 
cause. On cite également le passage où Pline (H. n,, 
xxiii, 135) parle du testament de l'affranchi Cecilius 
[sidore, de l'an 8 av. J.-C, qui laissa une fortune de 60 
millions de sesterces, 4.11() esclaves, 3.600 bœufs, 
257.000 brebis, autant qu'il y en a aujourd'hui dans les 
Fouilles. Mais Pline était un témoin d'une crédulité 
incroyable, et d'autre part pour posséder de pareils trou- 
peaux on n'était pas nécessairement propriétaire des pâ- 
turages nécessaires à leur entretien. On cite Agrippa qui 
aurait été propriétaire de la Chersonèse de Thrace, c'est- 
à-dire de la péninsule de Gallipoli, sur les Dardanelles, 
d'une étendue de 2.475 kilomètres carrés, mais Dion 
Cassius dit simplement qu'il y avait de grandes pro- 
priétés, ce qui est fort différent. 

Mais même en acceptant ces chiffres et tous ceux qui 
se réfèrent aux latifundia africains, nous ajouterons qu'ils 
ne sont ni les seuls ni les plus grands. Aujourd'hui en 
Bohème, le prince de Schwarzenberg possède 1.778 kilo- 
mètres carrés et d'autres biens en Autriche ; le duc de 
Cobourg possède 1.600 kilomètres carrés en Hongrie; 
le duc de Richmond, 978 kilomètres carrés et Gor- 
don Gasile en Ecosse ; et dans ces terres se trouvent 
d'importantes exploitations minières ; le duc d'Argyle 
est propriétaire de 681 kilomètres carrés de terres 
situées en Angleterre ; le prince de Pless, de 701 kilo- 
mètres carrés en Prusse. Le nouveau monde compte 
certains propriétaires qui ont de très vastes étendues de 
terre, et il y a de nombreuses fermes de 200 à 300 ki- 
lomètres carrés. On connaît au Canada la célèbre 
Chency-Farm de 30.000 hectares. Dans l'Argentine, 
au Brésil, au Mexique, il y a des fazendas tout aussi 
vastes. 



CH. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS 93 

La notion du latifundium est d'ailleurs relative. En 
Russie comme au Brésil et en Australie 60 kilomètres 
carrés constituent à peine un latifundium, parce que la 
valeur de la terre est faible et que beaucoup de terres sont 
encore incultes. Dans ces pays, le latifundium s'est formé 
sans expulsion de paysans et sans suppression de la 
moyenne et de la petite propriété, deux circonstances qui 
ont accompagné sa naissance en Italie, oii le régime ancien 
avait été celui de la petite propriété jusqu'aux derniers 
temps de la République. Les plaintes des écrivains 
anciens sur le paysan chassé de son foyer se réfèrent à ce 
qui était arrivé autour de Rome et dans certaines parties 
de l'Italie. En Afrique, dans certaines parties de l'Orient, 
le latifundium était antérieur à la conquête romaine, et 
les sénateurs n'avaient fait que se substituer aux 
aristocraties indigènes. 

De plus, le latifundium tire spécialement son caractère 
économique de la densité delà population, c'est-à-dire du 
mombre de ceux qui restent sans terre, et de la quantité de 
terre cultivée par rapport à la superficie du pays. C'est 
pour cela qu'il est fort grave pour l'Angleterre qu'avec une 
population de 39 millions d'habitants, 2.000 familles 
possèdent la moitié du territoire, et que le sixième du 
royaume soit dans les mains de 91 individus. C'est un 
vrai pays de latifundia celui où 47 propriétaires possèdent 
chacun de 24.000 à 40.000 hectares; 25, de 40.000 à 
60.000; 10, plus de 60.000 ; 8, plus de 80.000 hectares 
chacun. Au contraire, la Chency-Farm du Canada, où il 
y a 0,6 habitant par kilomètre carré, et les vastes fermes 
du Queensland, avec une population de 0,2 habitant par 
kilomètre carré, ont une signification tout autre que 
celle des latifundia de l'Ecosse, de la Bohême, de la 
Hongrie, de la Prusse, où il y a 52,79, 54,96 habi- 
tants par kilomètre carré ; la richesse des propriétaires 



94 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

de la vieille Europe est ainsi de beaucoup supérieure à 
celle des planteurs du nouveau monde. 

Comparons maintenant les vastes possessions foncières 
des sénateurs avec la population de l'Empire. On calcule 
qu'à la mort d'Auguste (14ap.J.-C.) la Gaule narbonnaise 
avait 1.500.0U0 habitants, et le reste de la Gaule jusqu'au 
Rhin 3.0OO.OOO ; les pays du Danube 2 millions, l'Espagne 
6 millions, l'Italie G millions, y compris les esclaves. 
Tout l'empire d'Occident avaitenchitrresronds20. 000. 000 
et avec ses parties orientales il atteignait 35 millions (1). 
Pour nous en tenir à la haute Italie, l'Etrurie aurait eu 
200.000 hommes libres, l'Ombrie 100.000, le Picenum 
300.000, l'Apulie 250.000, la Lucanie 160.000, le 
Brutium 75.000, le Latium et la Campanie 640.000, la 
Cisalpine, la Ligurie et la Vénétie un million, et autant 
les îles. Les esclaves auraient été au nombre de 2.000.000. 
En résumé, environ 24 habitants par kilomètre carré, un 
peu plus que la densité de la population du Montenegro 
(22) et de la Russie (I8), tandis que la population de 
l'Italie est actuellement de 107 habitants par kilomètre 
carré. Il est évident que si la distribution de la propriété, 
comme aussi l'étendue et l'importance des propriétés, 
doivent être évaluées en relation avec la population, le 
latifundium romain n'est plus aussi impressionant qu'il 
Test à première vue. 

De plus, pendant l'époque romaine, il n'existe pas de 
région ou de canton entiers qui appartiennent à une seule 
personne : on n'en a aucun exemple ni en Gaule, ni en 
Espagne, ni en Italie. Les classiques anciens ne nous 
parlent de rien de semblable, ni les écrivains du v^ et 
du vi^^ siècle comme Sidoine et Salvien, ou le pape 
Grégoire, ^yous pouvons évaluer l'étendue des latifundia 

(1) IJklocii, Die Hevdlkcruny dcr griechisch. roem. Welt, 1886. 



CH. III. — LES PLACEMENTS FONCIERS 95 

romains, en tenant compte de ce fait que ces latifundia 
portaient le nom de leur propriétaire, auquel on ajoutait 
le suffixe anus en Italie, acus en Gaule. Ces noms sont 
devenus des noms de villages, dont le terril oire a donc 
rétendue du latifimdium qui leur a donné son nom. Les 
villages français et italiens n'ont généralement pas plus 
de quelques milliers d'hectares. Les plus considérables 
sont dans l'Italie du Sud et dans les îles ; et c'est là que se 
trouvaient e'galement les latifundia les plus étendus. 

La population moindre avait pour conséquence une 
moindre étendue de terres cultivées, et la culture s'était 
conQnée sur les terrains les plus fertiles. Il est vrai que 
les écrivains anciens ne nous donnent sur ce sujet aucun 
renseignement, et nous n'avons pas de données si atistiques 
sur les quantités de terres mises en culture et sur les sur- 
faces occupées par les bois et les marais, mais nous savons 
que ces dernières avaient des étendues très considérables, 
que les montagnes étaient la plupart incultes et que les 
parties cultivées et ensemencées étaient les parties les plus 
fertiles des plaines et celles qui étaient les plus voisines 
des villes, des grandes routes ou des fleuves. Par exemple, 
les célèbres champs léontins en Sicile occupaient au 
temps de Gicéron 30.000 jugera, tandis qu'aujourd'hui 
les territoires de Francofonte, de Carlentini, de Lentini,au 
milieu desquels se trouvaient ces champs, couvrent une 
superficie cultivée d'environ 80.000 jugera, exactement 
19.392 hectares. De mèmeles champs modicains avaient 
70.000 jugera, tandis qu'aujourd'hui le seul territoire 
de Modica a une superficie plus considérable et tout 
autour se sont formés les domaines des communes de 
Scicli, Spaccaforno, Rosolini, Ragusa, c'est-à-dire qu'on 
a mis en culture des terres qui, au temps de la domination 
romaine, étaient abandonnées. 

Ce sont toutes ces conditions qui déterminent l'impor- 



96 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIERS 

tance et le rôle du latifundium dans réconomie antique, 
^t qui nous font présumer qu'il s'étendait de préférence 
là où la densité de la population était peu considérable et 
où les terres incultes étaient en grand nombre. Probable- 
ment les domaines qu'on dit grands comme des royaumes, 
étaient composés en grande partie de forêts et de terrains 
marécageux, de terres que la malaria vouait au pâturage 
ou à la désolation. Si Ton pouvait établir la carte topogra- 
phique de la grande propriété, on verrait qu'elle s'éten- 
dait surtout dans les régions où la guerre avait détruit 
les populations originaires, c'est-à-dire dans le Latium, 
aux portes de Rome, dans la Lucanie, dans le Brutium, 
le Picenum, en Sicile. C'est dans le Picenum qu'un 
certain Ruffus acheta pour 100 millions de sesterces de 
terres ad gloriam^ c'est-à-dire par ostentation (Plin., 
77. ?i., xviii, 17). C'est dans le Samnium que les par- 
tisans de Sylla obtinrent de vastes domaines. L'ager de 
Prénesle était occupé a paucis (Cic, de lege agr., ii, 28 ; 
m, 1). Les plaines jusqu'à Tarente et au Tyrrbénium 
étaient louées à des publicains qui y élevaient des trou- 
peaux. Le latifundium s'étendait le long des côtes de 
TAdriatique, où quelques esclaves faisaient paître des 
troupeaux bôlantset mugissants, sans étables, sous le soleil 
et la pluie, dormant aux étoiles, sur de vastes territoires 
sans route, sans commerce, aux cités en ruines. Nous trou- 
vons là les prisons pleines d'esclaves prêts à la révolte. Il 
n'y avait en Lucanie que des latifundia et par conséquent 
des esclaves et des émeutes, comme en Sicile, la terre 
classique des insurrections serviles, comme en E^rurie, 
où TihcriusGracchusne vitque des cabanes d'esclaves (1). 
Ijo lalifumlium triomphait aussi daas le Latium et aux 



(1) I'liï., 7V/>. Grâce, 10. —Martial., ix, 22, dit :« Sonet iiinu- 
meia coinpedo liiscus ager. » 



CH. IH. LES PLACEiMENTS FONCIERS 97 

portes de Rome ; et c'est de ce fait que les écrivains 
romains tiraient cette fausse conclusion que la grande 
propriété dominait dans toute la péninsule. La république 
avait aliéné les pâturages publics dans le Latium ; les 
plébéiens écrasés par l'usure avaient cédé aux patriciens 
leurs heredia qui, épuisés par une culture trop intense 
de six siècles de céréales, ne les récompensaient plus de 
leurs peines. Ainsi autour de VUrbs, dans un rayon de 
70 à 100 kilomètres, les petites propriétés avaient disparu 
devant le latifundium, qui absorba les terres publiques et 
privées, qui remplaça le travail des hommes libres et des 
clients par celui des esclaves. C'est par ce processus d'ex- 
propriation que là où se trouvaient les 23 cités florissantes 
des Volsques, Pline [H. n., m, 5) et Tite-Live (vi, 5) 
ne trouvait que les marais pontins insalubres qui ap- 
partenaient aux patriciens romains ; les antiques cités 
du Latium étaient en pleine décadence : de certaines il 
ne restait que le nom (l). Rome, dans ses alentours, 
n'avait que des troupeaux et des brigands, des solitudes 
et la malaria (2). La campagna romana était alors ce 
qu'elle était au xviii® siècle (3). Du côté de la mer, le 
latifundium existait depuis les guerres puniques (4) ; 
il était confié à des esclaves sous la surveillance d'un 
intendant, aidés à l'époque des travaux par des ouvriers 
venus des monts ombriens et qui vendaient leur travail 
moyennant salaire (5). 

(1) NissEN, Ilalische Landeskunde, ir, 1902, p. 667-684. Sur la 
malaria, id., p. 416. 

(2) Sur le brigandage aux portes de Rome, voir Frontonis ad 
M. Caesarem et invicem ep., 2, 12. 

(3) Voir les preuves dans Tournos, Etudes statistiques sur Romey 
liv. I, ch. IX. Cf. Bunsen, Bcschreibung d. Stadt Rom., 98-106. 

(4) Plin., h. n., xviii, 35. — Liv., vi, 12. — Plutargh., Tib. vi 
Grâce, vni, 7. — Appian., i, 7, 11. 

(5) Gic, de orat., ii, 22. — Varrox, R. r., iir, 13. — - Macrob., 
Sat., 11, 21. 

Salvioli 7 



98 CH. m. LES PLACEMENTS FONCIEHS 

Bien que les familles impériales et le fisc fussent 
parmi les plus grands propriétaires fonciers, un peu par- 
tout, cependant, c'est en Apulie, en Calabre et dans le. 
Picenum qu'ils avaient le plus grand nombre de terres, 
puisque pour celles-ci il y eut des procurateurs spéciaux. 
Le domaine impérial comprenait les terres publiques 
encore existantes (Sicul. Flacc, 137), Vager albanus 
(i. 8, Dig.y XXX, 39) et les pâturages publics du Bru- 
tium, et ailleurs d'autres terres publiques et d'autres 
pâturages. De même dans le Latium, en Etrurie, en 
Campanie, en Sicile et en Sardaigne, il y avait des lati- 
fundia donnés par Constantin au pape Silvestre (1) ; et 
c'est dans ces régions qu'étaient les biens les plus con- 
sidérables des Ostrogoths (2). 

En Gaule, les régions et latifundia possédés par l'an- 
cienne aristocratie ou par de nouveaux enrichis se 
trouvaient en Aquitaine, dans la Lugdunaise et en 
Belgique. Au contraire, dans la Gaule narbonnaise où 
les colonies avaient été nombreuses, le sol était divisé en 
petits lots, et aussi dans certains territoires du Nord-Est 
près de la frontière, où on avait fondé des colonies et où 
les Germains s'étaient établis. Là encore on trouvait la 
moyenne et la petite propriété. Dans les autres parties, 
au contraire, la terre n'était pas beaucoup morcelée. Il 
est vraisemblable qu'il y avait un certain nombre de pe- 
tites propriétés, mais ce qui dominait c'était le grand do- 
maine. La petite propriété était répandue çà et là sur le 



(1) Yita s. Silvestri, dans Liber 'pontifie.^ édit. Ôuchesne, et 
introd., p. cix. — Voir Légrivain, De agris publicis imperatoriisqiie 
ab Amjusto, 1887, p. 31-36, 49-30. — His, Die Domdnen der roem. 
Kaiserzeit, 1896, p. 46, 35. — Hirschfeld, Grundbesitz der roem. 
Kaii^er, dans Deifràge zur alten Gesch., u, 1902, p. 42-71. 

(2) Cassiod., Variar., i, 16 ; v, 7, 9, 18 ; xii^ 3. — Procop., de b. 
goî., I, 4. 



cu. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS 99 

sol gaulois, mais n'en occupait qu'une faible partie ; la 
moyenne et la grande couvrirent presque tout (1). 

Nous pouvons donc conclure que toutes les parties de 
l'empire ne furent pas couvertes de latifundia, et que 
dans certaines, c'est la petite propriété qui était prédomi- 
nante, — qui ne fut ni chassée ni absorbée entièrement, 
comme nous le verrons plus loin, — et que les grandes 
fortunes foncières n'étaient pas constituées par d'im- 
menses étendues de terres d'un seul tenant. C'est plutôt 
par l'acquisition de nombreux domaines situés dans les ré- 
gions les plus éloignées les unes des autres qu'elles étaient 
constituées. Les familles les plus opulentes de cette époque 
ne possédaient pas un canton entier ou une province, 
du moins en Italie et dans les Gaules (nous ne sommes 
pas bien renseignés sur la nature juridique des vastes do- 
maines situés en Orient et en Afrique). Elles possédaient 
vingt ou trente ou quarante domaines dans des provinces 
différentes, quelquefois dans toutes les provinces de 
l'empire. Ce sont là les patrimonia sparsa per orhem 
dont parle Ammien Marcellin. Telle est la nature de la 
fortune immobilière d'Atticus, comme celle de la famille 
des Anicci, qui possédait des terres en Italie, en Gaule, 
en Afrique, ou celle de ïertullien, de Symmaque en 
Italie, de Syagrius, de Paulin, de Ecdicius, de Fer- 
reolus en Gaule (2). 

(1) FusTEL DE CouLANGEs, Vcilleu et le domaine rural pendant 
l'époque mérovingienne, 1889, p. 34, 35. 

(2) Id,, p. 37. Tertullien donna à saint Benoit 34 fiindi ou 
iu//ae, situés en Apulie, Campanie, Ligurie et près de l'Adriatique, 
et 18 en Sicile {Vita Placidi, 16-18, dans Mabillon, Acta SS., 
I, 52). 



CHAPITRE IV 



LA PETITE PROPRIETE 



Bien que les lois qui limitent l'étendue des propriétés 
foncières soient tombées dans Toubli, et que les patriciens 
et les chevaliers tirent vanité de leurs vastes domaines, 
fruit d'usurpations et d'expropriations, cependant une 
partie fort importante de la petite propriété a survécu à 
toutes les crises. C'est devant cette persistance de la 
petite propriété que les historiens ont voulu fermer les 
yeux et soutenir qu'elle avait disparu, alors qu'elle 
constitue un des côtés les plus caractéristiques de la vie 
romaine, et même la base fondamentale de son économie. 
Sans doute, dans le cours de tant de siècles, il y eut des 
propriétaires expropriés pour dettes, des cultivateurs 
chassés par la fondation de colonies militaires, d'autres 
ruinés par le service militaire ou par les guerres civiles, 
qui devaient produire d'immenses ruines dans les sociétés 
anciennes, mal pourvues de capitaux, et où ce capital 
était rapidement consommé ou détruit. Sans doute les 
paysans autour de Rome soullrirent beaucoup, refoulés 
sur les montagnesjpar les patriciens qui transformaient 
les anciennes pet ites propriétés en villas, en parcs. Mais il 
ne faut ni exagérerjni généraliser. A côté du latifundium il 
reste encore beaucoup de place pour la petite propriété 
qui , aussi bien au temps de la République que del'Empire, 



CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 101 

existait non seulement en Grèce, en Egypte, mais encore 
dans les Gaules et en Italie, et notamment dans l'Italie 
du Nord, où la densité de la population était beaucoup 
plus grande que dans le Sud. 

Frontin assure qu'en Italie il y avait une densilas 
possessorum (56, 17), et cette expression il Toppose à 
Vexiguitas agrorum, dont il parle également. Ager a ici 
le sens de grande étendue de terre ; il faut y com- 
prendre également les terres à pâturages. 11 est bon 
de remarquer que le mot latifundia ne se rencontre pas 
dans les sources du droit classique, qui se servent sim- 
plement du mot agri (1. 9, Dig,, i, 8 ; 1. 15, § 2, Big,, 
u, 8) ; il n'est pas non plus employé par les arpen- 
teurs qui se servent de la circonlocution agri laie con- 
tinuati. Ailleurs, Frontin alfîrme que multi sèment 
(multi serunt, 57, 10), et ces multi ce sont précisément 
de petits propriétaires cultivateurs qui, à l'occasion, 
n'hésitent pas à mettre la main sur les biens des temples 
et à les joindre aux leurs, et qui envahissent les terres 
incultes et boisées aux environs dés villes (57, 18), qu'ils 
transforment ensuite en jardins potagers. De petits pro- 
priétaires sont aussi ces diligentes agricolae qui voient 
les bornes de leurs champs enlevées par leurs riches 
voisins et qui s'efforcent de les replacer et de les rendre 
plus solides (Front., 42, 10). Il parle également des petits 
fonds de terre, auxquels se rattachent quelques terres en 
colline, dans la Campanie (id., 15, 1). Ce même Frontin dit 
qu'en Italie il y a rarement des contestations entre l'Etat 
et les propriétaires [de controv. agr,, 53, 3), et cela s'ex- 
plique par l'absence de ces grands domaines {sallus) qui 
sont nombreux dans les provinces et notamment en 
Afrique, où quelques particuliers possèdent des étendues 
vastes comme les territoires de la République, sur 
lesquelles habite une nombreuse population plébéienne. 



102 CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 

avec des vici autour de leur villa ou en guise de re- 
doutes. Et cela n'existait pas en Italie — dans un des 
pays que l'on considère comme envahis par le latifundium 
à économie servile — et il n'y avait pas non plus de 
contestations entre les particuliers et l'Etat pour ces 
domaines. Le Libe?- coloniarum ne décrit pas de grandes 
propriétés foncières. 

Aussi bien au temps de la République comme à celui 
de l'Empire on trouve un bon nombre de mesures pour 
constituer une classe de petits propriétaires cultivateurs, 
au moyen de paysans libres. Dans la fondation des colo- 
nies on éleva les étendues de terre à distribuer de 7 ju- 
gera à 10, à 15, à 20, à 30 et même à 50 ; on les cédait 
en fermage héréditaire, inaliénables pendant les vingt 
premières années, protégées par conséquent contre toute 
absorption possible par une espèce de homestead. En 
Sicile il existait une classe de aratores importante et 
nombreuse, comme cela résulte du témoignage de Cicé- 
ron. La politique impériale ne perdit jamais de vue la 
création d'une classe de petits propriétaires. Auguste prit 
un certain nombre de mesures dans ce sens, soit par des 
droits protecteurs qui frappèrent les importations, ce 
qui augmenta la valeur des terres (Dion., li, 21 ; Suet., 
Oct., 41), soit par l'institution du crédit foncier en faveur 
des petits propriétaires (Suet., id). Il aurait voulu abo- 
lir les distributions de l'annone pour favoriser l'agricul- 
ture ; certainement il les diminua. Tibère conçut égale- 
ment des mesures en faveur de la petite propriété (Tac, 
Ann., VI, 1 ; Suet., Tib., 48). Nerva acheta des terres 
et les distribua aux citoyens pauvres pour augmenter la 
force et l'importance de la classe rurale (Dion., lxviii, 
2). Alexandre Sévère autorisa les pauvres à emprunter 
sans iulérèl à la caisse de l'Etat pour acheter de la terre : 
les emprunts étaient remboursés sur les produits des fonds 



CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 103 

achetés (Vita Aleœ., 2i). Même Pertinax s'occupa avec 
soin de semblables mesures. 

Au temps de Trajannous avons connaissance de Texis- 
tence d'une classe de petits propriétaires sur le territoire 
de Bénévent, et avec cet instinct de conservation qu'ils 
ont toujours eu, ils cherchaient à proliter des sources 
de crédit instituées en leur faveur par les empe- 
reurs qui avaient ajouté aux fondations alimentaires un 
service de crédit foncier (i). Les Tables d'Héraclée (C.l.L,, 
T, 206) nous apprennent que dans la Lucanie, une 
des régions classiques d\i latifundium, il y. avait de no- 
tables traces de petite culture et de fermage à long terme. 
Celles de Tegiano et de Volcei (id., x, 290, 407) nous 
montrent que la terre était divisée en de nombreux 
fundij qui appartenaient à de nombreux propriétaires. 

Et ce passage de Pline (Ep., 3, 19, 7) oii il nous dit 
qu'à l'époque de Trajan, dans la Gaule cisalpine, près de 
Corne, l'emploi des esclaves pour cultiver la terre était in- 
connu, signifie bien que l'économie agraire reposait sur 
d'autres bases que sur l'esclavage. Les petits proprié- 
taires cultivateurs, comme aussi ceux qui habitaient or- 
dinairement dans les villes, pouvaient avoir recours aux 
classes ouvrières libres, c'est-à-dire à des mercenaires 
[operarii) qui vendaient leur travail à temps (Cato, de r. r., 
I, 1) et que l'on employait à des travaux spéciaux et ex- 
ceptionnels, classe d'individus qui affermait également 
ou tenait à colonat partiaire les terres des autres, sys- 
tème qui convient mieux à la petite propriété, tandis 
que dans le latifundium il y avait des esclaves surveillés 
par des villici, ou le système du colonat. 

Les arpenteurs [Grommatici) font parfois allusion à 
deii particulae (Flac. Sic, 145, 19), « particulee inmediis 

(1) HmscHFELD, lioem. Verwalt., l, 114, 125. 



104 CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 

aliorum agris » (Hygin., 130, 5). Ce que Siculus Flac- 
cus dit (152,5) des possessores qui ont « non terras con- 
tinuas sed particulas quasdam diversis locis intervenien- 
tibus compluribus possessoribus » répond parfaitement 
au tableau que nous fournissent les tables dlléraclée et 
de Tegiano, de sorte qu'il faut tenir pour des hyperboles 
et des exercices de rhétorique ce que Quintilienmet dans 
la bouche d'un propriétaire dépossédé: « Je ne pus trou- 
ver aucun petit fonds [agelliim) qui n'eût pour voisin 
une personne riche ((^/ec/., 7, 13). Au contraire^ lesagelli 
et les petites propriétés étaient nombreux dans les 
montagnes et dans les plaines, aux portes des villes et 
ailleurs, objet de soins assidus de la part de leurs pro- 
priétaires, qui les voyaient menacés tantôt par des voi- 
sins puissants, tantôt par les eaux déréglées des torrents 
et des fleuves (Front., 50, 8 ; Hygin., 124, 41)^ 

Que, d'ailleurs en Italie, autour de la propriété fon- 
cière se groupaient les intérêts d'un grand nombre de 
personnes, beaucoup plus que cela n'était vrai en Afri- 
que, cela est démontré par ce lait que les empereurs ne 
purent revendiquer ces lambeaux de terre restés en dehors 
des limitations et usurpés ensuite par les propriétaires 
limitrophes ; il en serait résulté un véritable bouleverse- 
ment. Nous en avons la preuve encore dans l'agitation 
générale que provoqua l'introduction de l'impôt foncier 
et par les difticultés que rencontra même le despotisme 
impérial toutes les fois qu'il eut à toucher à la propriété 
foncière. Dès qu'un de ces intérêts se trouvait atteint, 
la commotion était si profonde et si étendue que les em- 
pereurs n'osaient pas passer outre « quia quassabatur 
universus possessor » (Front., 54, 9). 11 est donc certain 
que lorsque les arpenteurs parlent de celte classe ou des 
multi possessores, des plures possessores (Sicul. Flacc, 
142, G, 14; 151, G), ils ne peuvent faire allusion à un 



CH. IV. — LA PETITE PROPRIETE 105 

nombre restreint de personnes, mais à une classe nom- 
breuse qui, par la multiplicité de ses intérêts, avait une 
certaine action sur l'Etat et pouvait même le mettre en 
danger, moins par Timportance que par la diffusion de 
la fortune immobilière qu'elle avait dans ses mains. 

Les descriptions de la vie agricole que nous donnent 
les poètes de l'époque d'Auguste, se réfèrent de pre'lé- 
rence à la petite propriété. Le poète, fatigué du mou- 
vement et des plaisirs de la urbs, rêve d'un petit coin 
solitaire, au calme et à la verdeur des campagnes, 
il envie la simplicité des cultivateurs qui savent se con- 
tenter de peu et qui vivent près de la nature. O rus^ 
douce vie champêtre ! Heureux laboureur qui vivez des 
produits des champs, de lait frais ! C'est là la thèse d'un 
grand nombre de compositions poétiques ; un petit fonds 
bien cultivé mis en antithèse avec l'agitation du forum et 
le luxe des villas pleines de statues et d'esclaves si nom- 
breux qu'il fallait un personnel spécial pour les choisir 
elles appeler par leur nom. Horace rappelle avec com- 
plaisance les parva riira {Cann,, ii, 16, 37), la villida 
oii il peut reposer dans l'oisiveté {Sat., ii, 3, 10), Yagel- 
lus où il peut se soustraire aux soucis de tout genre et 
s'appartenir vraiment {Epist., i, 14, 1), un petit fouds qui 
lui suffit et qui fait même qu'il se sent riche {id., \, 7, 
15), parce qu'il ne désire pas de vastes doaiaines (mo- 
dus agri non ita magmis), mais un jardin avec une fraî- 
che fontaine et un petit bois. Si Auguste lui a donné 
beaucoup plus, tel n'était pas son désir ; il se serait con- 
tenté de beaucoup moins {Sat., ii, 6, 1) : et maintenant 
il ne changerait pas son vallon de Sabine [Carni. ^ ni, 
18, 14) pour les plus grandes richesses {id.^ m, 1, 47), 
parce qu'il éprouve une sorte d'horreur pour les vastes 
domaines, pour les palais fastueux {Carm,^ ni, 1,45; 
m, 16, 18). Ses goûts sont modestes, comme ceux d'un 



106 CH. IV. — LA PETITE PROPRIETE 

petitpropriétaire^qui aunpetit foyer, «parvuslar» (C«rm., 
m, 29, 14), sans marbres, sans vases volés sur la côte de 
l'Asie (iW.,11, 18,1), niais garni de meubles modestes 
(Sat., I, 6, 116). On y trouve aussi de bon miel, des 
buissons de roses odorantes {Carm., iv, 11, 2; m, 29,1) 
et s'il n'y a pas des mets exotiques, qui sont le signe de 
la richesse, et pour lesquels on dépense de vrais tré- 
sors, il y a de bons plats de fèves, des olives et des paniers 
de fruits savoureux {Sat., i, 4, 107 ; Epist., i, 16, 1) et 
un vin doux qu'il obtient lui-même de ses vignes. Comme 
fait tout petit propriétaire, Horace s'occupe de ses terres; 
il surveille ses colons [Epist., i, 8, 3 ; i, 7, 84) parce 
qu'il doit retirer de son champ tout ce qu'il lui faut pour 
vivre {Epist., i, 16, 1) et que sur la récolte repose la 
tranquillité de son lendemain {id., i, 14; i, 18, 109). 
Son fonds n'est pas cultivé par des esclaves, mais par 
des rustici [Carm,, m, 23, 1) qui travaillent la terre 
avec la charrue ; et Horace a des bœufs dans son étable, 
des brebis dans sa bergerie {Epist., i, 14, 27 ; Epod,, i, 
24), et une petite forêt {Sat., ii, 6, 1) comme tout pro- 
priétaire (1). Horace est le type du petit propriétaire, qui 
vit heureux à côté de ces grands propriétaires qui pos- 
sèdent en Lucanie d'immenses pâturages et dont les gre- 
niers regorgent de blé. 

Martial et Juvénal, qui sont les plus véridiques dans 

• leur description de la société impériale, où la valeur des 

individus se mesurait au nombre de leurs esclaves, à 

l'étendue de leurs domaines, au faste de leurs soupers, 

(1) Fhontix., 115, 8. — Hygin., 116, 23. — Sicul. Flagc, 57, 9. — 
Fkst., 40. — Sur les agiH sompascui, voir Hygin., 201, 12, et Sicul. 
Flagc., H.j, 8 ; Voigt, Die staatsrechtiiche possessio und der acjer - 
compi is<-uiis (Abliandl. ph. hist. Classe d. sâchsT Gestii, d. Wissensch., 
X, 1888, p. 229-233 ; Weber, Roem. Agrargesch., 120-121. — Sur 
le petit domaine d'Horace voir (îreve, op. cit., 73-131. 



CH. IV. LA PETITE PROPRIÉTÉ 107 

à l'importance de leurs créances (Juv:, Sat., m, 140), 
n'ont pas oublié le petit propriétaire indépendant, qui 
vit du produit de son champ. Certainement il y a des 
individus qui possèdent des centaines de villas {id., iv, 
26; XIV, 27o), qui ont autant de terre qu'en labourait 
autrefois le peuple romain (xiv, lo6), de nombreuses 
maisons^ de nombreux débiteurs, et qui vivent dans un 
luxe fou (iir, 23), mais à côté nous avons de petits ta- 
bleaux de la modeste vie rurale (Mart., m, 58, 1), où 
s'épanouit le travail agricole : voici la breve ries (x, 79) 
qui prospère et résiste à l'insatiable aVidité du riche 
(adqidrendi insatiahiie votum : Juven., xiv, 12o), voici 
le petit champ que Taffranchi de César voudrait absor- 
ber (Mart., II, 32, 3). Ils nous parlent du proprié- 
taire qui met en pratique le précepte de Virgile exi- 
guiim colilo^ et de cet autre qui, au lieu d'améliorer 
ses cultures, cherche des placements commerciaux, ou 
urbains, ou achète une autre villa, parce que Viiniim 
rus qu'il possède ne lui suffit pas et qu'il envie le 
champ voisin (Juven., xiv, 138), tout prêt même à 
faire appel à la violence {Id., loO). Martial a un parvinn 
rus (\\i\ lui donne des légumes, des œufs (m, 27; xii, 
37), un rus minimum (iXy 19), un jardin suburbain (vu, 
49 ; X, 58 ; xi, 19) de quelques jugera (xii, 72) qui 
lui fournit des produits frais et parfumés. 

La pensée de ces poètes s'arrête aussi sur les cultiva- 
teurs des champs ; mais ils ne nous présentent pas des 
foules d'esclaves, mais plus fréquemment des colons 
libres (Mart,, ii, ll,9;viii, 31, 9) et Horace s'atten- 
drit sur le pauper colonus {Carm., i, 35, 6), sur les 
inopes coloni (id., ii, 14, 12). Le petit rus di son colon 
[id., II, 14, 12; Sat.^ ii, 1, 35) qui travaille avec sa fa- 
mille, aidé par des ouvriers salariés quand les travaux 
sont urgents. Il y avait des propriétaires qui cultivaient 



108 CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 

leurs terres, loin- des villes et fuyant les risques des com- 
merces lointains {Epod,, 2, 1 ; Carm., i, 1, 11), mais il 
y en avait d'autres qui confiaient le travail des champs à 
des colons, avec lesquels ils partageaient les produits. 
Ce sont là les tenues rustici qu'une inscription rappelle 
{C.I.L., vili, 10570); c'est bien rarement qu'il est 
fait mention de ces foules actives qui de génération en 
génération fécondaient le sol, entretenaient dans les 
villes la classe oisive des possessores, et qui arrivaient 
rarement à la propriété. Il faut que le paysan salarié 
trouve un trésor pour pouvoir acheter un petit champ 
(Sat., 11, 6, 10). 

Au contraire, il arrive des villes toujours de nou- 
veaux éléments en quête de placements ruraux. Ce sont 
des clients ou des affranchis que leur maitre a gratifiés 
de quelques fonds, ou des boutiquiers enrichis, des in- 
dividus appartenant aux professions libérales qui ont 
réalisé des épargnes et qui achètent de petits lots de 
terre. Des couches inférieures de la population urbaine 
on passe à la propriété foncière qui a toujours en ré- 
serve de petites parts pour ces nouveaux venus. On peut 
ici citer Fhistoire, racontée par Horace, de ce client qui, 
enrichi par le commerce, acheta à son patron un fonds 
qu'il se mit à cultiver avec passion, remplissant les 
étables, refaisant le vignoble. Mais son inexpérience 
aidant, le succès ne vint pas : les maladies décimèrent 
ses troupeaux; alors il abandonna l'entreprise et re-^ 
tourna à ses affaires coutumières (Epist., i, 7, 80-89). 

Ceux qui soutiennent la disparition de la petite pro- 
priété citent Virgile {Georg. ^ iv, 125-133) qui en parle 
comme d'une exception, d'un phénomène, c'est-à-dire 
un fait ni général, ni journalier. On fait remarquer aussi 
que Juvénal (xiv, 161), comparant l'économie rurale ar- 
chaïque et celle de son temps, oppose les petits pro- 



CH. IV. — LA PETITE PROPRIÉTÉ 109 

priétaires d'autrefois aux grands barons fonciers de 
l'époque imperiale. On a également cherché dans Ho- 
race des preuves de la prédominance de la grande pro- 
priété. Mais Horace parle aussi souvent des petits pro- 
priétaires et des colons libres, et de même Martial (vi, 
1 6 ; VI, 73 ; xi, 49 ; xii, 72 ; viii, 40) et Tibulle [Priapea, 
81, 1), et Properce (m, 12), et Catulle (20, 3), qui re- 
produisent la réalité des conditions économiques mieux 
que les regrets de Juvénal, qui ne sont que des lieux 
communs poétiques. 

Non seulement en Italie, mais dans les provinces et 
même en Afrique (Aggenus Urb., 8o), il y avait une 
classe assez importante, un peuple de petits proprié- 
taires, de plébéiens, de cultivateurs libres, qui sinon à 
Rome, certainement dans les autres parties de l'Empire, 
formaient l'élément le plus important de l'économie. On 
ne peut rien expliquer de la vie de l'antiquité romaine 
si on n'admet pas l'existence de cette classe^ qui forme le 
noyau économique et politique des villes et des cam- 
pagnes. Dans les villes, où la population se partage en 
plebs urbana, aratores, negotiatores (Suet., Oct., 42), 
les aratores ou possessores étaient les détenteurs de la ri- 
chesse foncière et constituaient une classe nombreuse, 
elle aussi divisée d'après le cens, appelée aux fonctions 
municipales et aux hautes charges de l'Etat. Parmi les 
possessores il y a aussi bien des propriétaires de lati- 
fundium comme aussi des propriétaires qui n'ont que 
2o jugera de terre : tous sont possessores, bien qu'ils ne 
forment pas une classe unique, mais une gradation de 
classes, d'après l'étendue et l'importance de leurs pro- 
priétés foncières. Aux uns, aux propriétaires de latifun- 
dium, on donne le nom de potentiores, les autres s'ap- 
pellent propriétaires moyens ou petits, ou simplement 
possessores. Tous vivent du revenu foncier, tandis que 



HO CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 

les negotiatores et les artifices vivent de leur négoce ou 
de leur industrie-; puis viennent la plèbe infime et les 
pauvres, parmi lesquels on distingue encore ceux qui 
avaient quelque ressource [rem familiarem) et ceux qui 
n'en avaient aucune {Cod. Th.^ ii, 31, 1). Le fait qu'ils 
ne vivaient pas de leur travail, comme les commerçants 
et les artisans, les réunissait dans une même catégorie, 
malgré les inégalités de leurs propriétés ; ils restaient 
toujours séparés des couches inférieures, dont ils se dis- 
tinguent par un titre honorifique. Vivre de ses rentes, 
qu'elles soient grandes ou petites, c'est ce qui donne de 
la considération dans cette société qui a avili et méprisé 
le travail. Vivre de ses rentes, même si le cens est &i 
faible qu'on ne peut arriver aux charges, c'est là l'essen- 
tiel. Posséder un peu de terre et la faire cultiver par un 
colon, habiter la ville, fréquenter le forum, vivre des 
produits de la terre obtenus par le travail d'autrui et ne 
rien faire, telle est l'ambition de cette classe que nous 
pourrions appeler la bourgeoisie de l'époque romaine. 
Comme la bourgeoisie moderne elle habite la ville 
(Plin., Ep..^ X, 43) ; elle est fière d'être parmi les cives, 
les iiîcolae, qu'on oppose aux agricolae (l. 239, § 2, 
Dig., 1,. 16) ; l'été elle va à la campagne (1), un des 
plaisirs les plus grands des Romains d'alors, comme 
des peuples latins d'aujourd'hui, et elle retourne à l'au- 
tomne, laissant àia campagne les colons, les esclaves, les 
fermiers^ les salariés et les petits cultivateurs qui ont des 
terres à eux [vicani propria habentes). Les possessores, 
qui ressemblent aux possidenti des villes italiennes du 
Nord et de la Toscane (c'est un nom qui n'existe pas 
avec une signification spéciale dans l'Italie méridionale), 



(1) llusticari. Frontonis ad Antonium imp. Epist.^ ii, 4 (éd. 
Moi 1823, p. 160); Tertullian., de idolatria, 11. 



CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 111 

se considèrent comme les vrais citoyens, et cela explique 
le sens qu'a eu dans le monde romain le mot citadin et 
combien anciennes et enracinées sont, dans cette sépara- 
tion de la ville et de la campagne, les rivalités entre 
citadins et ruraux, parce que leur situation vis-à-vis de 
FEtat était différente (l. 1, § 2, Dig., l, 50). 

Cette classe n'était pas fermée ; en faire partie était l'as- 
piration des plébéiens, des négociants enrichis, de tous 
ceux qui avaient fait fortune dans l'exercice d'un art ou 
d'une profession civile, dans le petit commerce, dans la 
vente au détail, dans l'adjudication des pompes funèbres. 
Militaires en retraite du grade de centurion, employés 
de bureau, pédagogues et professeurs, enrichis dans 
des professions avilissantes, tous cherchaient la no- 
blesse et le respect dans cette possession de la terre, 
qui leur ouvrait la porte des charges municipales, qui 
leur donnait le droit de porter l'anneau équestre, et qui 
à l'occasion leur faisait trouver du crédit (Mart., xii, 23). 
Tous ceux qui par leur talent ou par la ruse avaient fait 
fortune aspiraient à avoir un morceau de terre (1. 72, 
C, Th., XII, 1), et les affranchis eux-mêmes croyaient 
mettre une pierre sépulcrale sur leur modeste origine, 
s'ils pouvaient arriver à acheter un morceau de terre ou 
mieux encore un vignoble (Plin., xiv, 18). 

Dans les campagnes il y avait d'autres propriétaires 
qu'il faut distinguer des propriétaires urbains, petits 
propriétaires {agricolae^ vicani propria possidentes) qui 
cultivaient leurs agelli et les fécondaient de leurs sueurs. 
Varron [de r, r., i, 17) et Columelle (i, 7) en parlent ; on 
en trouve dans toutes les parties de l'Empire (Aggen. 
Urb., 85; Joseph., xiv, 72; Orelli, 4561). 

Pour mieux démontrer l'existence de la petite pro- 
priété et de cette classe de propriétaires, nous pouvons 
©iter les sources législatives de l'époque impériale, dans 



il2 CH. IV. LA PETITE PROPRIETE 

lesquelles les allusions abondent. Bien qu*elles se ré- 
fèrent aux iii^, iv^ et Y^ siècles, elles peuvent être invo- 
quées même pour prouver un état de choses antérieur, 
parce que la distribution de la propriété foncière ne se 
modifie pas d'un moment à l'autre, elle a des racines pro- 
fondes et elle remonte toujours très loin dans le temps. 
Cela est vrai également pour les temps modernes, mais 
plus encore pour l'antiquité, où les transformations éco- 
nomiques se faisaient avec plus de lenteur, au point de 
nous paraître presque imperceptibles. C'est pour cela 
que ces témoignages, que je citerai encore ailleurs, ser- 
viront à renforcer les arguments qui précèdent pour 
démontrer l'existence et l'importance de la petite pro- 
priété aux derniers jours de la République et au début 
de l'Empire. 

D'ailleurs la grande propriété a besoin, pour vivre, 
d'institutions propres à la soutenir, et elles n'existaient 
pas dans le monde romain : il faut avant tout que le 
droit successoral soit réglé de telle sorte qu'il assure 
l'indivision de la propriété. 11 en était tout autrement à 
Rome, et les grands domaines ne trouvaient pas dans les 
lois ces forces qui servent ailleurs à les conserver intacts. 
Par les lois successorales, la propriété se trouvait exposée 
à se diviser toujours davantage (Frontin.,40, 5). Tl y avait 
dans le droit une forte tendance, continue, au partage 
des hérédités, d'où devait résulter inévitablement le 
fractionnement de la terre. Il y eut même alors des lois 
contre ces conséquences, peut-être dictées par des inté- 
rêts de classe. Il y avait encore une forte tendance à faire 
des legs (Gaii, ii, 225), et la loi Voconiay apporta des res- 
trictions ; et comme les biens sortaient des familles par 
les femmes, la loi défendit à tout citoyen propriétaire 
d'un cens de cent mille as (à peu près 20.000 fr.) d'ins- 
tituer pour héritier une femme. Pour empêcher qu'on 



GH. IV. LA PETITE PROPRIÉTÉ 113 

n'éludât cette interdiction en instituant des légataires, on 
défendit aux testateurs possédant ce cens, de léguer à 
une femme plus de la moitié de leurs biens {id,, ii, 226). 
Ce remède ne produisit aucun effet et la loi qui voulait 
restreindre la liberté de disposer de ses biens et de les 
fractionner, parut cruelle et inique. Beaucoup préférè- 
rent se faire inscrire dans les dernières classes du cens, 
en dissimulant leurs richesses, afin de pouvoir en dispo- 
ser librement (Gic, in Verr,, i, 41); d'autres eurent re- 
cours aux fidéicommis. Enfin une autre loi votée pour 
empêcher la dissémination de la propriété dut se con- 
tenter d'assurer un quart aux héritiers. Ce fut plutôt la 
reconnaissance de la liberté de tester, c'est-à-dire de 
diviser le patrimoine. 

On a soutenu la disparition de la petite propriété en 
invoquant la loi d'attraction exercée par le latifundium, 
mais les déductions qu'on en a tirées, reposent exclusive- 
ment sur des erreurs. Nous les examinerons plus loin, 
lorsque nous exposerons les conditions de l'économie 
agraire. Pour le moment disons seulement qu'on exa- 
gère beaucoup Faction funeste du latifundium. Dans les 
périodes où la population est peu dense, le latifundium 
n'est pas une calamité pour l'économie nationale : il est 
bien plus une grande étendue de terre qu'une puissante 
unité industrielle. Le latifundium ne pesait pas alors sur 
la propriété voisine par l'intensité de la production, les 
grands emplois de capitaux, la rente foncière plus éle- 
vée, comme il Fa fait en Angleterre, le pays classique 
de la grande propriété. Nous verrons que n'existaient pas 
dans l'antiquité romaine ces causes économiques spé- 
ciales qui découlent du latifundium et qui aujourd'hui 
amènent la ruine et la disparition de la petite propriété. 
Celle-ci se maintenait, car on n'avait pas beuoin de fortes 
avances et de puissants moyens de production, de même 
Salvigli 8 



114 CH. iV. LA PETITE PROPRIETE 

que se conservait la petite culture indépendante san» 
l'aide d'esclaves ou de salariés, qui sont la base de la 
propriété capitaliste, moins exposée aux crises, peu trou- 
ble'e par l'allure du marché, auquel elle n'apportait 
presque rien, parce que le plus grand consommateur de 
ses produits c'étaient le propriétaire lui-même et sa fa- 
mille ; c'est là la principale raison qui l'empêchait d'êtra 
frappée par les importations des grains étrangers et les 
distributions gratuites. Même aujourd'hui la petite pro- 
priété vit à l'abri des événements politiques et écono- 
miques, mais cela était beaucoup plus vrai autrefois que 
maintenant. Sans doute les écrivains romains parlent de 
paysans expulsés, de propriétaires expropriés : cela arri- 
vait alors comme cela se produit de nos jours, mais il ne 
faut pas conclure à l'extinction totale de la petite pro- 
priété. Peut-être que les écrivains avaient en vue des 
faits qui se passaient aux portes de Rome, où les séna- 
teurs et les chevaliers voulaient agrandir leurs villas et 
arrondir leurs domaines. Si le latifundium s'étendit 
ailleurs, ce fut en grande partie là où les guerres avaient 
détruit les villes et raréfié la population. Mais là où 
la violence n'intervint pas, et où n'entrèrent en jeu 
que les forces économiques, la petite propriété se main- 
tint sur une grande échelle, parce qu'elle était la seule 
possible et la seule qui convînt à la société rurale et à 
l'économie principalement naturelle qui domine dans le 
monde antique. 



CHAPITRE V 



LA PRODUCTION DES BIENS 



La forme de production qui avait des racines pro- 
fondes dans la vie sociale antique, c'est la production 
familiale. C'est un fait, et nous l'avons déjà indiqué, que, 
aux premiers temps de Rome, l'organisation économique 
était tout entière basée sur la famille et se faisait, de la 
production à la consommation, dans le cercle domes- 
tique, sous l'autorité du chef de famille. Tous les mem- 
bres concouraient à la production dans la mesure de 
leurs forces, sans division des fonctions et du travail, sans 
spécialisation, sans échange régulier des biens entre les 
unités économiques autonomes. Le fils devait travailler 
sous l'autorité de son père, toujours : un travail exécuté 
hors de la famille n'était pas reconnu juridiquement^ 
n'était pas protégé, et c'est pour cela que le droit ancien 
ne connaissait pas la location d'ouvrage, parce que le 
travail humain n'était dans l'économie domestique, prin- 
cipalement occupée àia production agricole, ni différen- 
cié ni particulièrement qualiûé et par conséquent il 
n'était même pas protégé dans son usage pendant des 
périodes de temps courtes et interrompues, mais seule- 
ment dans sa totalité. Cela au contraire ne peut pas 
suffire dans les périodes de civilisation où le travail ma- 
nuel constitue un moyen pour vivre, et oii il existe 



116 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

des ouvriers qui offrent leur force de travail et qui 
vivent en dehors de ces économies pour lesquelles ils 
produisent : alors ses prestations sont rétribuées et pro- 
tégées par la loi, parce que le temps pour produire 
une valeur industrielle particulière est mesuré, tandis 
que le travail de l'homme qui produit pour sa propre 
économie et pourvoit à ses besoins, est ininterrompu 
et ne peut être évalué que dans sa prestation totale. 

Pour les temps anciens on peut se représenter la vie 
économique de la façon suivante : le peuple tout entier, 
comme chaque famille et chaque individu, pourvoit lui- 
même aux plus importants de ses besoins, à sa nourri- 
ture quotidienne, presque exclusivement végétale ; les 
différentes économies sont indépendantes les unes des 
autres, de môme que chaque peuple est indépendant des 
autres peuples. 

Il est incontestable qu'un changement se produisit 
dans ces conditions, notamment à Rome, et dans les cen- 
tres urbains. L'augmentation de la population et Tac- 
quisition des forces de travail servile modifièrent la 
composition des groupes de la gens^ en même temps 
qu*elles eurent pour résultat de dissoudre le commu- 
nisme familial des biens. Beaucoup de ^en^e^ avaient été 
décimées par les guerres et les membres qui survécurent, 
constituèrent autant d'unités économiques indépen- 
dantes. Les grandes familles patriarcales disparurent des 
villes, mais elles continuèrent à exister, au moins spo- 
radiquement, dans les campagnes, où les agents de dis- 
solution de l'antique constitution économique pénétrè- 
rent plus lentement, et dans les colonies où l'élément 
agricole était prépondérant. Même à l'époque impériale 
on pouvait voir sur les routes qui menaient à Rome des 
processions de gentes qui venaient des campagnes itali- 
ques rendre hommage à l'éternelle dominatrice, pour 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 117 

ramusement des habitants raffinés de la ville éternelle, 
pour lesquels les mœurs simples, les manières d'un autre 
temps, la rusticité étaient un objet de risée. 

Là où de nombreuses familles se trouvèrent réunies 
sur un territoire restreint et constituèrent une ville, 
l'économie domestique fut beaucoup plus atteinte par 
re'conomie urbaine ; les métiers se multiplièrent, on 
eut une division du travail, une classe d'artisans, d'ou- 
vriers, de travailleurs salariés ; en un mot les activités se 
difïérencièrent, comme les fortunes et les classes. Mais 
jusqu'à quel point l'économie domesliq^ue fut-elle mo- 
difiée ? Jusqu'à quel point fut-elle absorbée par l'économie 
urbaine ? Afin de pouvoir établir leurs rapports mutuels ' 
il faut préciser leur champ d'action réciproque et leur 
mode de fonctionnement. 

La maison ancienne était dominée moins par les tra- 
ditions et la religion que par les conditions matérielles 
de la production, et pour qu'elle changeât et que son 
organisation économique cédât la place à de nouvelles 
formes d'entreprise, il eût fallu avant tout des progrès 
matériels techniques, qui ne se réalisèrent jamais, la 
technique étant restée la même pendant de longs siècles. 
C'est pour cette raison surtout que la production domes- 
tique resta pendant toute l'antiquité l'élément principal 
de l'économie privée ; et si l'on peut constater certaines 
transformations à Rome, s'il semble parfois que l'éco- 
nomie de la maison se suffisant à elle-même a cédé la 
place à des formes plus avancées, il s'agit là de manifes- 
tations superficielles, limitées à des centres urbains, con- 
séquences d'une augmentation passagère de la richesse, 
qui s'affaiblirent avec la disparition de celle-ci : de là la 
plus grande persistance des économies domestiques dans 
les campagnes et son retour dans les périodes de déca- 
dence. 



118 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

Même dans les derniers temps de la République et 
pendant l'Empire, c'est la femme avec les esclaves qui 
travaillent sous ses ordres, qui filent et qui tissent dans 
Fatrium de la maison. On fait encore à la maison beau- 
coup de choses qui, à notre époque, sont le fait de mé- 
tiers spéciaux, parce que la technique en est simple et 
que l'imagination y tient une grande place. Si au temps 
-de Golumelle (xii, praef. 9) la vie frivole de la société 
élégante empêchait les femmes de s'occuper du tissage 
des laines, la plus grande partie tenait encore le fuseau 
et le métier comnie à l'époque ancienne. C'est toujours 
un titre d'honneur d'être appelée lanifica. La petite mé- 
nagère file, tisse la laine de ses brebis, et son travail 
habille sa famille. Quand la patricienne riche ne s'oc- 
cupa plus du métier domestique, Fatelier ne fut pas 
fermé ; on y travailla sous la direction d'un lanipendius 
ou d'une lanipendia. Dans des chambres spéciales il y 
avait des tisseurs et des tisseuses, et dans toute maison 
patricienne il y avait un atelier domestique pour le tis- 
sage. Le plus souvent ces ateliers étaient situés à la cam- 
pagne, afin que les esclaves occupés au tissage pussent 
également travailler la terre, et ne rester jamais inoccu- 
pés. 

La simplicité du vêtement, la stabilité des mœurs, 
Fabsence de mode facilitaient le travail de la mère de fa- 
mille qui, avec quelques coutures et quelques épingles, 
préparait, avec les étoffes qu'elle avait lissées elle-même, 
les vêtements des hommes et des femmes de la maison. 
Toute une branche d'industrie se trouve pour ainsi dire 
absente. Plus simple encore est Tameublement de la 
maison ; les anciens se passaient d'une quantité de 
meubles, d'étoffes et d'objets de lingerie qui figurent 
aujourd'hui dans les maisons les plus modestes. Tout 
cela rendait la famille plus autonome, plus indépen- 



CH. V. LA PRODUGTLON DES, BIENS 119 

dante du marché, moins sujette à avoir recours à des 
achats. Même le petit propriétaire peut tirer de ses bre- 
bis tout ce qu'il lui faut pour se vêtir, lui et toute sa fa- 
mille, et aussi sa nourriture, qui consiste principale- 
ment en végétaux, en farine, en légumes, en vin, vi- 
naigre, huile et viande de porc. 

Gela est vrai pour les villes. Dans les campagnes, où 
la population est disséminée, où la famille comprend 
un plus grand nombre de membres, on est encore 
bien plus indépendant du marché : chaque groupe 
familial tire de son travail intérieur • les matières 
premières pour sa nourriture, pour ses meubles et 
ses vêtements. D'ailleurs l'autonomie domestique plus 
grande entraine certainement une plus grande pé- 
nurie. 

Si nous passons ensuite aux familles qui avaient des 
esclaves, nous voyons plus nettement encore chaque 
maison s'efforcer de se suffire à elle-même. Si la maison 
sans esclaves était forcée de sortir parfois de son cercle 
«t d'avoir recours au commerce, celle qui avait des es- 
claves trouvait dans la main-d'œuvre servile tous les 
moyens de production nécessaires, et elle pouvait aug- 
menter son bien-être ou môme produire dans un but 
lucratif. L'esclavage diminuait les besoins réciproques 
des memnres de la famille et permettait de combler les 
lacunes de la production domestique. S'il s* agit de la 
maison d'une personne riche, nous trouvons alors un 
organisme complet qui se suffit à lui-même. En effet, 
les grandes maisons avaient non seulement des ateliers 
de tissage, mais des tailleurs, des forgerons^ des charpen- 
tiers, des foulons. Elles possédaient le moulin, le four, 
un coiffeur et même un orfèvre. Il y avait pour les fa- 
milles riches une espèce de vanité à pouvoir dire que 
tous les besoins de la maison pouvaient être satisfaits 



\20 GH. Y, LA PRODUCTION DKS BIENS 

par le travail intérieur lui-même (1) : ainsi tout se fai- 
sait à la maison, même les objets de luxe. Les tombeaux 
des esclaves de Livie Augusta et des Césars romains 
portaient de nombreuses instriptions funéraires consa- 
crées à des esclaves brodeurs, doreurs, ciseleurs, pein- 
tres, architectes, sculpteurs. Caton avait enseigné que le 
père de famillç devait vendre et non pas acheter, et 
Varron, qu'on n'achetait pas les choses qui pouvaient 
naître sur le fonds ou être faites par les domestiques 
(R. r., I, 22, H). Ce précepte fut observé par les petits 
propriétaires comme par les grands, les premiers avec 
l'aide de leurs colons et pour leurs besoins, les seconds 
avec le travail servile et même dans un but de lucre. En 
effet, les grands propriétaires, pour augmenter leur re- 
venu et tirer profit de leur famille servile nombreuse et 
exercée, avaient l'habitude de faire travailler les es- 
claves pour la vente, en exerçant sur leurs terres des in- 
dustries accessoires (Colum., xi, 3, 1-3, 6), en faisant 
tiavailler le bois, en construisant des chariots et des ins- 
truments agricoles, et, là où existaient quelque carrière 
de pierre ou des puits d'argile, ils entreprenaient la fa- 
brication des briques, des tuyaux, des amphores, des 
poteries. L'opus doliare était précisément une spécula- 
tion qu'on faisait sur beaucoup de grandes propriétés ; 
on connaît un certain nombre de marques de fabrique et 
certains produits avaient une large diflusion dans tout 
l'empire. L'esclave qui y était occupé, unissait au travail 
industriel le travail agricole et il consacrait à la manu- 
facture le temps que lui laissait la culture des champs 
(1. 2.J, § 1, Dig.y xxxiii, 7). Ce genre d'industrie était 
en principe destiné aux besoins de la maison, puis il 



(1) Pr.iN, //. n., xviii, 40 « nequam agricolam esse quisquis 
emoret quod praestare ei fundus posset. » 



CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS 121 

avait pris de l'extension et le surplus fut destiné à la 
vente (1. 6, />i^., viii, 3). Le grand propriétaire remé- 
diait ainsi à un des graves inconvénients de l'esclavage 
et de la culture extensive qui laissait pendant de longues 
périodes Tesclave inoccupé. Ainsi Téconomie domes*- 
tique étendait son activité, mais sans perdre son carac- 
tère originaire, parla coopération de tous ceux qui com- 
posaient la familia. 

On connaît le passage de Pétrone (c omnia domi nas- 
cuntur )). Dans sa satire il y a beaucoup d'exagération, 
mais au fond il est vrai que les Romairis achetaient 
moins que les Grecs et produisaient dans leur maison 
tout ce qu'ils pouvaient. En haut et en bas, directement 
ou avec des esclaves, chaque maison était un atelier 
toujours actif: et le maitre qui avait des esclaves et des 
terres n'achetait rien pour eux, les femmes esclaves fai- 
sant les vêtements des esclaves (1. 12, §§ 5 et 6, Dig., 
xxxm, 7). S'il en avait été autrement, si on avait acheté 
ce qui était nécessaire aux esclaves, le travail servile 
n'aurait pu durer. Au contraire, ils étaient nourris avec 
les produits de la terre de leur maître et ils les transfor- 
maient pour le marché, s'il y avait du superflu. Il y avait 
une étroite dépendance entre l'esclavage et la propriété 
foncière : celle-ci ne pouvait exister sans celui-là, et c'est 
pour cette raison que ceux qui n'avaient pas de terre 
n'avaient généralement pas d'esclaves. 

11 était aussi déshonorant pour une personne riche 
d'acheter quelque chose au dehors, que d'habiter une 
maison louée. Horace décrit ainsi ce qu'est une maison 
pauvre et sans ressources : « exilis domus est ubi non et 
multa supersunt» {Epist., i, 6, 45). Au contraire, tout 
ceux qui possèdent, dans la mesure de leurs forées, doi- 
vent avoir une domus ins trucia ou recla (Senec, Ep,, 
100, 6). C'est la maison que doit avoir tout père de 



122 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

famille pour pourvoir aux besoins de celle-ci ; et pour 
qu'il en soit ainsi, il doit ordonner son fonds de telle sorte 
qu'il ait peu à acheter et, s'il a beaucoup de fonds, qu'il 
puisse vendre au besoin. La maison bien ordonnée est 
celle qui a pour base le fundus instructus, Ulpien nous 
dit ce que doit contenir un fonds : il doit y avoir un bou- 
langer, un meunier, un forgeron, une femme qui a le 
soin du feu, et la villica, les femmes qui font le pain, puis 
d'autres qui occupent d'autres charges, qui filent, qui 
tissent, qui aident les hommes, qui préparent les repas ; 
il doit y avoir également des hommes pour fabriquer 
les meubles, pour confectionner les harnais pour les 
chevaux. Ainsi domus instructa, fundus instructus^ 
c'est la maison, c'est le fonds qui se suffit économique- 
ment à lui-même, qui a des esclaves urbains ou ruraux 
qui produisent ce qui sert à la consommation de tous 
ceux qui habitent la maison ou le fonds, artifices qui 
peuvent être occupés, suivant les circonstances, à des mé- 
tiers variés et même dans d'autres fonds. A propos de 
celui qui fait le drap, c'est-à-dire de celui qui prépare 
les vêtements, le jurisconsulte se demande s'il fait partie 
des instruments du fonds, et il répond d'une manière 
affirmative pour le fonds dans lequel le maître a son do- 
micile habituel. Le fundus instructus doit avoir un ate- 
lier de tissage, dans lequel travaillent les cultivateurs 
quand ils ont termJné les travaux des champs. 

Plus le fonds était grand, plus facilement il pouvait se 
suffire, et il en était ainsi pour le latifundium sur lequel 
vivait une population servile apte à la production ma- 
nufacturière et à la transformation des produits qui dé- 
dépassaient la consommation intérieure et qui étaient 
destinés à la vente. Mais le petit fonds, quelque active et 
diligente que fut l'industrie du propriétaire, ne pouvait 
rester isolé, et il devait avoir recours aux économies 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 123 

voisines ou au marché voisin. La présomption est que 
tout doit être produit dans la maison^ et que le bon père 
de famille, s'il manque de quelque chose, a recours à 
l'échange atee les économies domestiques voisines. 
C'est ce que recommande Juvénal : ci Quidquid domi non 
est et habet vicinus, ematur m (vi, loi). Il est bien clair 
que cela se réfère à la maison qui est jointe à la pro- 
priété foncière d*où l'on tire les produits naturels que le 
travail servile transforme ensuite. Le Romain ne pou- 
vait concevoir une dormis instriicta sans terre : c'est pour 
cette raison qu'on voyait dans la terre ce qui" donne l'in- 
dépendance et la dignité, l'autonomie à chaque économie 
domestique, tandis qu'aujourd'hui tout repose sur le ca- 
pital mobilier, et le capital est la base de toute entreprise. 

Sur le latifundium, l'organisation économique, au 
point de vue de l'autonomie, est aussi plus vaste et plus 
importante. Le propriétaire est entrepreneur de manu- 
facture et commerçant. Il vend directement l'excédent 
de ses produits, comme le font encore aujourd'hui les 
grands propriétaires dans les villes de Toscane. Autour 
de leurs maisons urbaines il y avait des boutiques où des 
esclaves vendaient le grain, le vin, l'huile produits sur 
les terres du maître. Les produits qu'il ne vendait pas, il 
les transformait au moyen de ses esclaves en produits 
industriels qu'il portait sur le marché. 

L'activité économique du grand propriétaire comme 
industriel est un des faits les plus importants qui déter- 
minent le caractère de l'économie dans le monde ancien. 
C'est à elle que se rattache étroitement le rétrécissement 
de la ville avec sa propre économie, qui fut empêché là 
où dominait le latifundium, tandis qu'au contraire on 
peut dire que là où fleurit la ville avec ses manufactures, 
le latifundium eut une diffusion et une importance moins 
grande, et la petite propriété devint prépondérante. 



124 CH, V. LA PRODUCTION DES BIENS 

Le caractère industriel du latifundium a été mis en évi- 
dence par Rodbertus, mais avec beaucoup d'exagération. 
Avec plus de pénétration et de vérité Marx a écrit : « Dans 
l'économie naturelle proprement dite où aucune partie ou 
seulement une partie insignifiante du produit agricole et 
même une fraction sans importance de la partie consti- 
tuant le revenu du propriétaire est mise en circulation, 
comme par exemple dans les latifundia de l'ancienne 
Rome, les Villas de Gharlemagne et plus ou moins du- 
rant tout le Moyen Age^ le produit et le surproduit des 
grands domaines ne résultent pas uniquement du travail 
agricole, mais également du travail industriel (1). » La 
culture de la terre est incontestablement la base de cette 
économie, mais elle se complète par la transformation 
économique de ses produits. 

La puissance des riches maisons romaines est connue : 
de nombreux esclaves, des affranchis, des clients étaient 
au service des grands propriétaires. Les ergastules étaient 
des ateliers où on travaillait, quand les travaux des 
champs étaient finis ou suspendus ; on remédiait ainsi à 
un des inconvénients de l'économie servile, celle de nour- 
rir, môme quand il ne travaillait pas, l'esclave occupé 
aux travaux des champs : on le changeait d'occupation. 
Comme tous les matériaux nécessaires à la fabrication se 
trouvaient dans la domiiSy comme même dans la familia 
urbana il y a des esclaves artifices (1. 12, § 42, Dig.^ 
xxxiii, 7), l'instinct économique et la nécessité appren- 
nent à tirer profit de ces circonstances. Et pour mieux 
exploiter ces matériaux, on instruisait les esclaves pour 
les rendre plus habiles et augmenter ainsi le profit. 

De cette façon la rente et le profit étaient dans les 
mêmes mains ; tout, fabrication, commerce et usure, se 

(Ij Le Capital, îiv. III, tome II, p. 382. 



CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS 125 

concentrait chez le riche propriétaire foncier, et cela 
nous explique ce que dit Rodbertus, qu'il n'y avait pas 
de distinction entre le capital et la propriété foncière. 
Tant que, avec les produits du sol et avec ceux fa- 
briqués par la famille, on pourvoit aux besoins de 
celle-ci, la maison du petit propriétaire comme celle 
du grand propriétaire, mais dans une mesure diffé- 
rente, étaient soumises principalement à l'économie na- 
turelle. 

Mais tout ce qui est nécessaire aux économies disso- 
ciées ne peut pas être produit dans la maison, et no- 
tamment dans les maisons peu importantes. Puis il y a 
une foule nombreuse d'individus, et notamment ceux 
qui n'ont pas de propriété foncière, qui ne produisant 
pas, doivent avoir recours au travail des autres. De plus, 
à mesure que la famille se disloque et se restreint, le 
nombre des collaborateurs diminue et la capacité pro- 
ductive du groupe domestique devient moindre. Ainsi 
naissent les métiers, ou mieux les métiers se détachent 
de la famille et se mettent au service du public. Cette 
dissociation se produit déjà aux premiers jours de l'his- 
toire romaine ; nous y trouvons des métiers et même 
des corporations de métiers : ce qui nous prouve que la 
division du travail avait déjà fait de grand progrès. La 
division du travail ne resta pas rudimentaire, elle pro- 
gressa, car on ne tarda pas à constater que plus l'indi- 
vidu se spécialisait, plus augmentait son habileté. Il ac- 
quérait l'habileté nécessaire pour satisfaire les progrès 
du goût et pour lutter contre la concurrence. La spécia- 
lisation pouvait seule perfectionner le processus de fa- 
brication^ renouveler les modèles, s'approprier les se- 
crets des autres, produire rapidement et bien. De là la 
croissante division du travail, la spécialisation de l'acti- 
vité individuelle, notamment dans les villes, mais cepen- 



126 CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS 

dant d'une façon beaucoup plus restreinte que dans la 
société moderne. 

Même l'ouvrier de l'époque romaine reconnut la vé- 
rité de cette observation de Platon : « on fait plus, 
mieux et plus facilement si l'on s'en tient à sa propre 
spécialité ». Cependant il n'arriva à cette spécialisation 
que par degrés, et jamais il ne perdit sa propre initia- 
tive ; d'ailleurs la division du travail ne se produisit pas 
partout, parce que dans les petits centres urbains où le 
marché était restreint, les métiers devaient nécessaire- 
ment rester réunis dans la même personne. 

Nous trouvons donc à Rome, de bonne heure, une 
nombreuse classe industrielle, et déjà au ii° siècle avant 
Jésus-Christ toutes les professions manufacturières 
étaient représentées par une spécification croissante du 
travail (1). Celui qui ne pouvait pas préparer dans sa 
maison la nourriture, les vêtements, les meubles, pou- 
vait en confier le soin à un personnel technique qui 
exerçait les différents métiers et qui vivait de son tra- 
vail. Les petites gens des villes n'ont pas de provi- 
sions dans leurs maisons : elles vivent non seulement au 
jour le jour, mais elles s'adressent au boulanger pour 
avoir du pain, à d'autres marchands pour avoir du pois- 
son frit. La farine qui est distribuée gratuitement est 
portée au boulanger pour qu'il en fasse du pain, et les 
boulangers vendent également du pain fait avec de la 
farine achetée dans les greniers publics ou dans les ma- 
gasins des marchands en gros. Après qu'on eut organisé 
les distributions, les boulangers furent placés sous la sur- 
veillance des autorités publiques, organisés en collège, et 
leur importance découle de ce fait que le blé était l'ali- 
li) Voir [ÌL\jE^NE^,op.cìt.^YoiGT,Alterthumer,d3ins\eHandbuch 
d. Mass. Altert.,\\,2^ édit., pp. 307, 370, 442. — Marquardt, Vie 
^privée des Bomains, ii. — Dezobry, Rome au siècle d'Auguste, 1886. 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 127 

mentalion principale des anciens italiques. Au iv® siècle 
il y avait à Rome 254 boulangeries. 

Si l'on excepte les boulangers, les autres industries 
alimentaires qui occupent dans les sociétés modernes un 
très nombreux personnel, existaient à peine ou n'avaient 
aucune importance. Le lait^ le fromage, les légumes, les 
fruits étaient apportés chaque matin par les paysans des 
campagnes voisines. Il y avait des auberges où Ton pré- 
parait la nourriture pour le menu peuple, les ouvriers, 
les esclaves, les étrangers, pour toute la masse oisive 
qui vivait du blé public, pour les clients qui dépen- 
saient dans ces tavernes fumeuses les sesterces qu'ils 
avaient reçus, et aussi pour les classes plus élevées, 
parce que personne n^avait de cuisinier, et si on en 
avait besoin pour quelque occasion rare, on en louait 
un (Plin., H. n., xvm, 38). La cuisine de la population 
urbaine et rurale n'avait rien de commun avec celle pour 
laquelle Apicius écrivait des traités, pour laquelle les 
cuisiniers étaient payés plus que ne l'était un philosophe 
grec, et pour laquelle on mettait à contribution le ciel, 
la terre et la mer. Quand, outre la farine on fit à Rome 
des distributions d'huile, de viande, l'industrie de l'ali- 
mentation perdit encore de son importance, et elle resta 
confinée dans de petites boutiques, où on vendait au dé- 
tail les aliments achetés en gros dans les maisons des 
riches. 

L'industrie du vêtement n'eut pas un développement 
plus considérable. Certainement le luxe avait, pour 
rhabillement des femmes, inventé une foule de métiers. 
Plante cite vingt-six métiers différents pour la toilette 
d'une dame, en plus d'une multitude de femmes de 
chambre. Mais tous ces métiers constituaient l'oc- 
cupation d'autant d'esclaves, qui étaient en si grand 
nombre dans les maisons riches. Les noms de vesti fici 



128 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

et de vestificae apparaissaient dans la liste des esclaves 
chargés de la garde-robe du maitre (1). Mais dans les mai- 
sons de moindre importance, la femme, et ceux qui ne 
pouvaient pas ou qui n'avaient pas de famille, le menu 
peuple, les prolétaires et les esclaves s'adressaient à des 
négociants qui avaient toujours des tuniques, des toges, 
des chaussures (Gato, /?. r., 135), de qualité ordinaire 
ou de fabrication soignée (Mart., xi, 27, 11). C'est le 
commerce que faisait ce Remmius Palemon qui, esclave 
occupé au tissage, devint plus tard un grammairien 
fameux, et après avoir accumulé une certaine fortune par 
son enseignement, l'employa partie en vignes, partie 
dans un magasin de vêtements tout confectionnés (Suet., 
De gramm.^ 23). Ces vestiarii ow negotiatores vestiarii 
avaient des ateliers où des esclaves et des affranchis con- 
fectionnaient des vêtements, mais plus généralement ils 
n'étaient que marchands, c'est-à-dire ils achetaient les 
étoffes et les vêtements déjà confectionnés dans les cam- 
pagnes, où les préparaient les différentes économies do- 
mestiques^ qui vendaient ce qui dépassait leurs besoins, 
ou recueillaient les produits tissés, confectionnés et prêts 
à la vente dans les grandes maisons, où des esclaves les 
préparaient pendant la saison d'hiver. Tl y avait égale- 
ment des marchands de vêtements spéciaux, et au der- 
nier degré de l'échelle, les marchands de vieux habits 
qui avaient pour clientèle les esclaves et la populace des 
gueux. Mais il faut remarquer que les anciens ne taisaient 
pas une grande consommation de vêtements : à la mai- 
son ils ne portaient qu'une tunique ; les fem.mes étaient 
aussi simplement vêtues, et la toge ne servait que pour 
sortir. Us couchaient nus. L'esclave recevait une tunique 



(1) Ferratius, De re vestiaria. — Friedlaender, Bluemner, Becker, 
Gallus, 1882, ni, 303 et s. — Marquardt, Vie privée, ii, 10o-2o3. 



CH. V. LA. PRODUCTION DES BIENS 129 

par an, et une saga tous les deux ans (Cato, de r. r., 59) • 
Il n'est pas nécesssaire de dresser la liste des métiers, que 
nous ont donnée les écrivains anciens et les inscriptions. 
Dans les cités antiques, certaines rues ou ruelles grou- 
paient la plupart des métiers et des ouvriers, souvent 
constitués en collèges. Il y avait les teinturiers, les fou- 
lons, les charpentiers, les orfèvres, les ouvriers en fer 
et en cuivre, en bois, en ivoire, les ouvriers en meubles, 
en poteries d'argile, en vases de verre, en amphores, 
candélabres, en verrous, en faux, les fabricants d'on- 
guents, les pharmaciens, etc. A Rome, na-turellément, 
le nombre des métiers est très grand, Rome étant le 
marché le plus considérable de l'Italie, mais il l'était 
également à Pompei (I). On peut dire que chaque ville 
avait ses fours pour les briques, les tuiles, les amphores, 
les lampes, les vases et aussi pour les statuettes, les 
amulettes, des fonderies 'pour métaux, des teintureries, 
des ateliers de menuiserie, de forgerons, la boutique du 
coitfeur, la tannerie pour les peaux et aussi des bazards 
où l'on vendait des merces popularibits usibus aptae, des 
marchés d'objets d'usage domestique. En résumé, il y 
avait un exercice permanent des métiers, une classe in- 
dustrielle d'artisans, à la disposition du public, la vente 
de produits fabriqués, tout ce qui, en un mot, avec des 
marchés périodiques, caractérise l'économie urbaine. (2). 
La question importante pour nous est d'établir comment 
ces métiers étaient exercés, si la fabrique était née, si 
le capital servait à des usages industriels, si c'est la 

(1) OvERBEûK, Pompei, 3^ édit., p. 114-118. — Fiorellf, Descri- 
zione dì Pompei. — NissEN, Pompeianische Studien, 1877, p. 287, 
294, ô4o-668.— Helbig, Wandgemdlde d.SUidte Campaniens, 1489- 
1500. 

(2) Voir DÉzoBRY, Rome au siècle d'Auguste, 1886. — Becker- 
Goll, Gallus, 1890. — Marquardt, op. cit. 

Salvigli 9 



130 CH. V. LA PRODUCTION DES BIEiNS 

grande ou la petite industrie qui prédominait, et dans 
quelle mesure elle employait le travail des salariés el des 
hommes libres. 

Nous ne parlons pas des fabriques impériales, fa- 
briques d'Etat destinées à la production des armes et des 
habillements pour les troupes, et établies par suite de 
l'absence de grands ateliers privés qui fussent en mesure 
de fournir ce qui était nécessaire pour l'armée impériale. 

Les métiers que nous avons énumérés étaient exercés 
par des hommes libres, par des esclaves et des affran- 
chis ; mais dans l'industrie isolée, dans la boutique, l'ar- 
tisan travaillait-il sur commande, d'après les ordres re- 
çus de son client et se contentait-il de satisiaire aux be- 
soins particuliers, comme le font encore aujourd'hui nos 
menuisiers ou nos cordonniers de village? Ou bien n'at- 
tendait-il pas les commandes, et produisait-il pour la 
vente? L'industrie en grand existait-elle, la fabrique qui 
produit, domine le marché et exporte au besoin? 

D'après les écrivains et les juristes, comme aussi d'après 
les monuments épigraphiques et tigurés, nous voyons 
que l'artisan travaille dans sa boutique, aidé d'un ouvrier 
ou d'un enfant, avec un petit nombre d'instruments, ou 
bien qu'il va de pays en pays et que notamment il par- 
court les campagnes ; à côté de lui nous trouvons aus&i 
l'artisan qui livre son travail àia journée aux économies 
domestiques, et qui va de l'une à l'autre emportant avec 
lui les outils spéciaux à son métier; il est payé en na- 
ture. Dans beaucoup de métiers l'artisan travaille donc 
sur commande, d'après les ordres reçus du consomma- 
teur, suivant les goûts de celui-ci, avec des matériaux 
fournis par lui, ou bien le travail est fourni dans la 
maison même du consommateur^ la matière première 
étant fournie par celui-ci ; c'est le système pratiqué encore 
aujourd'hui dans les campagnes, pour le cordonnier, le 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 131 

tailleur, le menuisier. C'est seuleuient dans les métiers 
qui demandent peu d'avances et dont les produits sont 
de vente certaine, ou pour les produits artistiques et de 
luxe, c'est-à dire dans la production des poteries et des 
objets d'art, que l'ouvrier produit en vue de la vente et 
pour le marché. Quelque soit l'objet qu'il fabrique, c'est 
essentiellement le produit de son travail, obtenu à l'aide 
d'instruments et d'outils très simples, c'est-à-dire que le 
capital n'a aucune importance ou fort peu. Quand nous 
avons affaire à un de ces nombreux artisans mentionnés 
dans les inscriptions, nous pouvons être sûrs qu'il s'agit 
d'un petit artisan, qui ne diffère pas de celui qu'ont 
connu le moyen âge et les temps modernes, jusqu'à ce 
que la grande industrie les ait fait disparaître (1). 

Il n'y a rien à ajouter à ce qu'ont écrit MM. Ciccotti, 
Francotte, Guiraud sur l'existence et le développement 
progressif d'une classe d'ouvriers libres dans l'antiquité 
grecque et romaine (2). Ils ont démontré que le travail 
libre a subsisté et progressé même devant la concurrence 
servile_, et qu'il profita de toutes les circonstances qui en 
favorisaient le développement. Toutle menu peuple n'était 
pas composé de gueux oisifs, de citoyens incapables de 
tout métier et profession, et vivant au jour la journée de 
la sportule du patron ou des distributions de l'Etat. Mais 
dans le petit peuple beaucoup travaillaient, et il est fait 
perpétuellement mention d'ouvriers libres. Nous en 
avons une preuve encore par l'existence des collèges, qui 
les organisaient et les soumettaient à une certaine disci- 
pline, afin d'assurer le fonctionnement régulier de cer- 

(1) L. 5 § l,S)ifj., xii:, 6; 1. 7. Duj., l, 6. — C. 1. L., II, 2772 
X, 7296 ; VI, 9556. 

(2) GiGGOTTi,!/ tramonto della schiarità nel mondo antico, ÌÒ9S. — 
Francotte, Vlndiistric dans la Grèce ancienne, 2 voi. 1900. — Gui- 
raud, La main<V œuvre industrielle dans V ancienne Grèce, 1900. 



132 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

tains services publics. L'importance du travail libre est 
également démontrée parles impôts qui le frappaient. 
Et non seulement il existait, mais nous verrons qu*on 
lui donnait la préférence sur le Iravail servile dans les 
professions et les arls les mieux rétribués, les moins pé- 
nibles, les plus considérés. 

Môme dans les périodes de la plus grande abondance 
de la main-d'œuvre servile, il y eut des artisans, c'est-à- 
dire des travailleurs libres, qui possédaient, outre leur 
art, les instruments de production. La tecbnique était 
très simple, par conséquent il suffisait d'un capital de 
roulement très faible, qui constituait le patrimoine de 
l'artisan et celui de sa famille, parce qu'il exerçait son 
métier par tradition de famille et héréditairement. Il 
fabriquait, il dirigeait la production, il vendait. 

L'histoire du développement de ce travail libre est on 
ne peut plus simple. Avec la croissance de la ville et la 
dissolution des grandes familles, on voit les métiers se 
détacher de la famille et les individus se mettre au service 
du public. Beaucoup d'hommes libres, sansterre ou possé- 
dant une petite propriété foncière, cherchent à tirer profit 
de leurs aptitudes spéciales. Pendant quelque temps ils 
joignent la pratique de l'agriculture à celle d'un art, mais 
ensuite, comme ils perdent leur propriété foncière, ils res- 
tent de simples artisans. La minorité qui n'avait pas de 
terre trouvait une occupation dans les arts. La prépon- 
dérance de la petite industrie, qui n'a besoin que d'un 
petit capital^ taisait que l'ouvrier libre pouvait facilement 
s'établir et que le consommateur ou l'industriel qui n'a- 
vait pas les capitaux nécessaires à l'achat d'esclaves^ 
préléiait recruter des ouvriers libres. De là la multi- 
pliealion des petits métiers, qui n'exigent que peu de ca- 
pitaux et quelques outils ; de là une organisation écono- 
mique qui résistait facilement à la concurrence servile. 



CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS 133 

Ainsi l'organisation du travail ne dépassa pas en géné- 
ral la phase da métier, qui se bornait à satisfaire aux be- 
soins locaux. Ainsi le salaire occupa une large place et 
offrit un refuge aux non-possédanis_, que nous nous re- 
présentons trop facilement comme une troupe de men- 
diants nourris par l'Etat. Et que la rémunération lût faite 
en nature, ou qu'elle fût mixte^ elle était suffisamment 
élevée, comme cela est toujours vrai dans les Etats de ci- 
vilisation inférieure dans lesquels il y a peu de capital cir- 
culant et où la rente foncière n'enlève presque rien au 
revenu. L'esclavage agissait comme élément modérateur, 
et les classes improductives pouvaient ainsi exploi- 
ter lapopulatioa travaileuse. Quand le capital augmenta 
plus rapidement que la population, il ne rechercha pas un 
emploi industriel, et il ne se produisit pas ce qui carac- 
térise l'économie capitaliste moderne, où il y a plus 
d'emplois du capital que du travail : d'où résulte une 
baisse du profit et une augmentation du salaire du tra- 
vail, bien que celui-ci puisse être forcé de laisser une 
partie de son accroissement àia rente foncière qui a éga- 
lement augmenté.. 

Mais, dit-on, et les esclaves ?Et la concurrence servile? 
Et le taux moins élevé du travail servile n'empécha-t- 
il pas le développement du travail libre? 

Il est utile que nous examinions dès maintenant la po- 
sition et l'influence économique du travail servile dans 
l'antiquité parce que, cette question élucidée, nous pour- 
rons évaluer ^importance de la classe ouvrière libre et 
l'organisation des formes de la production. 

La part prise par les esclaves et par les affranchis dans 
la production était certainement importante. Il est évi- 
dent que quand l'esclave est considéré comme un ca- 
pital, le maître veut qu'il lui rapporte un revenu. C'est 
par l'esclavage que commence l'intérêt capitaliste : et 



134 GH. V. — LA PRODUCTION DES BlfiNS 

c'est là probablement la première marchandise qui 
s'achète, qui se vende et qui se loue dans un but de lucre. 
Avec lui commence donc le profit du capital. Or, il n'y 
a que trois moyens d'exploiter les esclaves : le maître 
peut les employer à quelque travail productif; — ou les 
louer h d'autres ; — ou les louer à eux-mêmes, c'est-à- 
dire leur imposer un cens ou une participation, en leur 
accordant l'autorisation d'employer à leur gré leurs apti- 
tudes naturelles ou acquises. 

L'économie domestique qui dispose d'un ou de deux 
esclaves ne produit pas systématiquement des marchan- 
dises dans le but d'en retirer un profit, mais seulement 
par accident et après avoir satistait à tous les besoins 
de la maison. C'est une production qui s'ajoute au tra- 
vail domestique afin d'utiliser complètement les forces de 
travail qui appartiennent à la maison après que tous les 
besoins intérieurs ont été satisfaits. Mais quand le 
nombre des esclaves dépasse ces besoins, et cela se pro- 
duit lorsqu'il s'agit d'une riche maison ou lorsque le 
maître veut tirer profit du capital employé dans l'achat 
des esclaves, il met alors en valeur leur habileté. Ce fut, 
à Rome, une spéculation courante d'instruire des es- 
claves dans quelque art ou profession, ou de les acheter 
déjà instruits, soit pour les faire travailler directement, 
soit pour les louer. L'emploi des esclaves, dont il est fait 
mention au Digeste comme d'un fait courant, se ren- 
contre déjà, sous la forme du comniodat ou de la loca- 
tion d'ouvrage, chez les jurisconsultes de la Républi- 
que (1). Au commencement, on avait rarement recours 
au travail des autres, et les renseignements les plus pré- 
cis que nous ayons se réfèrent à un cas particulier, la cé- 
lébration des funérailles : c'était le seul luxe permis. 

(1) l5i(K.MER, Jurisprud. autel, adrianea, 1896, pp. 185, 208. 



CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS 133 

Avec l'accroissement de la richesse, on eut recours lar- 
gement soit aux services des affranchis, soit à ceux des 
esclaves. Artifex fut aussi synonyme d'esclave (i); les 
personnes riches en avaient un très grand nombre dans 
leur maison^ chargés des travaux les plus variés, et elles 
les louaient à qui le voulait, fixant les conditions par une 
lea: localionisy ou bien elles ouvraient boutique et met- 
taient à leur tète des esclaves et des affranchis. Ainsi 
ces deux catégories de travailleurs envahirent petit à 
petit les métiers, principalement le^ plus humbles et les 
plus pénibles ; mais il n'y eut pas de profession, si élevée 
qu'elle fût, où ils ne pénétrèrent. Galon indiquait l'éduca- 
tion de l'esclave pour en tirer profit comme une excellente 
affaire. En effet, tous les profits.du travail revenaient au 
propriétaire qui, pour stimuler l'activité de l'esclave, l'in- 
téressait à l'entreprise, lui permettait de faire quelques 
épargnes avec lesquelles il pouvait ensuite se racheter. 
L'institution du pécule, qui fut le point de départ d'un 
changement profond dans la condition juridique de l'es- 
clave, exerça son influence sur l'organisation du travail 
industriel, parce que l'esclave trouva, dans la possibilité 
d'accumuler, un stimulant à son travail, la condition pour 
acquérir des habitudes d'économie et de diligence, et pour 
atteindre à la perfection techique. Ce n'est pas seulement 
dans la culture des champs, mais aussi dans la produc- 
tion des objets manufacturés que le propriétaire d'un es- 
clave habile dans une profession lui permit d'installer 
une entreprise autonome, de travailler pour son compte 
et de recevoir en échange un tant pour cent sur les bé- 
néfices (1. 14, Dig., XL, 7) ou une somme fixe annuelle. 
L'esclave cessait d'être un instrument matériel dans les 
mains du maître pour prendre à son égard, malgré son 

(1) L. \2 § 42, Big., xxxiii, 7 ; 1. 6. Dig., vu, 7; 1. 13 § 4, 
Big., XIX, 1 ; 1. 26,'§ 1 Cod., iv, 32. 



136 CH. V. LA PRODUCTION DES BiENS 

absence de personnalité', tout au moins l'aspect d'une 
partie dans un contrat. Les textes juridiques font claire- 
ment allusion à ces économies serviles, non seulement 
séparées, mais on peut dire opposées à celles du maître, 
dont la fonction n'était plus d'employer directement Tes- 
clave, mais qui lirait un bénéfice indirect d'une espèce 
de contrat de louage. Ce n'était plus l'esclavage mais le 
servage, tel qu'il existait dans l'économie manufactu- 
rière et commerciale russe avant l'abolition du servage. 
« Ainsi s'était formée à Rome, par une hybride transfor- 
mation, sous une forme hybride, mais qui correspondait 
à une époque de transition, une catégorie d'artisans et 
de salariés qui tenait du passé et de l'avenir, du travail 
libre et du travail servile ; débarrassés désormais de toute 
étroite dépendance personnelle, ils remplissaient la fonc- 
tion de celui-là et conservaient de celui-ci l'origine et la 
condition juridique (1). » 

Les affranchissements furent un autre moyen em- 
ployé pour remplacer l'emploi direct des esclaves par 
l'utilité indirecte qu'on pouvait en retirer par une parti- 
cipation aux fruits de leur activité indépendante. Le 
maitre trouvait avantage à accorder spontanément la li- 
berté à son esclave, ou à prendre sur son pécule le prix 
de son rachat, puisque l'affranchissement faisait sortir 
l'esclave de la famille, mais non de la maison du maitre. 
L'affranchi était, par rapport à celui-ci, dans une situa- 
tion analogue à celle de l'esclave, sauf qu'il n'était plus 
considéré comme sa propriété. On a mêuie pensé que le 
mot serviis a été pendant longlemps la classification lé- 
gale de l'affranchi, auquel on n'aurait donné le nom de 
lihcrlus qu'au iv° siècle. Peut-être cela n'est-il pas 
exact ^2), mais il est certain que l'affranchi faisait par- 
Ci) CiccoTTi, 01). Cit., p. 210, 219. 
(2) MoMMSK.N, liocm. Gcsch., IIL 428. 



CH. V. LA PRODUCTIO.N DES BlhNS 137 

tie de la famille, qu'il était soumis à la juridictiou du 
maître, qui conservait sur lui le droit de vie et de 
mort (1) : seulement le maitre était tenu envers lui à des 
devoirs analogues à ceux qu'il avait envers ses clients. 
L'avantage du maitre qui lui donnait ce simulacre de li- 
berté, consistait en ceci que l'esclave devenu libre em- 
plo3'ait d'une façon plus intense son activité économique, 
son industrie, son métier, et qu'ainsi la part de profit 
qui revenait au maitre s'en trouvait accrue d'autant, car 
celui-ci restait toujours associé aux revenus profession- 
nels et aux bénéfices de l'affranchi (2). En plus des 
operae officiales, il devait les operae f abrites ; celles-ci 
consistaient dans l'exercice d'un art ou d'une profes- 
sion, généralement dans un but lucratif, aussi bien dans 
la maison du maître qu'au dehors, appris pendant l'es- 
clavage ou postérieurement (l. 16, Dig., xxxviii, 1), et 
le maître pouvait louer à n'importe qui ces operae 
(l. 25, id.)^ exploiter comme il le voulait son artifi- 
cium (1. 38, id.)f le faire venir de la province à Rome, 
où le travail était plus apprécié et mieux rétribué, l'obli- 
ger à travailler jusqu'à concurrence de la part ou somme 
promise sous serment : et ces operae étaient considé- 
rées comme une 7'es certa, une pecunia eredita, bien 
que consistant en une obligation de jacere\ et d'autre 
part il n'était plus tenu à le nourrir. 

11 n'y eut pas de métier, d'art ou de profession, où on 
ne trouvât des atlranchis. Il yen avait parmi les méde- 
'cins, les architectes, les musiciens, les tisseurs_, les for- 
gerons, les boulangers, les teinturiers, les aubergistes, 
les vendeurs d'huile et de vin, les copistes ; ils vivaient 

(1) SuETON.,' Cae8., 48. 

(2) Lemonnier, Étude historique sur la condition privée des affran- 
chis aux trois premiers siècles de l'empire romain^ 1887, p. 120, 
144. 



138 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

dans leur maison, avec leur femme et leurs enfants, aux- 
quels ils transmettaient les professions qui les avaient 
fait passer de l'esclavage à la liberté, et qui souvent leur 
avaient procuré la richesse et la considération. 

Avant d'examiner les raisons données pour démontrer 
que le travail servile tuait le travail libre, essayons d'éta- 
blir si le nombre des esclaves était tel qu'il put influer 
d'une façon permanente sur l'organisation économique. 
Certains les ont évalués à des chiffres très élevés, beau- 
coup plus nombreux que la population libre ; d'autres, 
au contraire, en ont réduit le nombre au cinquième, et 
même à moins. Beloch a fait des recbercbes minutieuses 
sur ce sujet; ses conclusions peuvent être acceptées, 
elles font partie désormais de la science historique. Tl a 
établi que le nombre des esclaves était de beaucoup in- 
férieur à ce que l'on croit généralement. D'après lui, au 
premier siècle avant Jésus-Christ, c'est-à-dire au moment 
où la richesse était la plus considérable et oii les guerres 
avaient jeté sur le marché, à vil prix, des quantités 
énormes de travail servile, il y avait en Italie une popu- 
lation de un million et demi d'esclaves, et de quatre 
millions et demi d'hommes libres : la distribution de 
ces deux groupes était fort inégale, et, par exemple, la 
Sicile, pays de latifundium, absorbait le quart de tous 
les esclaves, puisqu'il y en avait 400.000 (1). On a cer- 
tainement beaucoup exagéré le nombre des esclaves, en 
prenant pour point de départ certaines grandes maisons 
et en généralisant, ou en appliquant à l'industrie et à la 
vie urbaine ce qui a pu exister, à certains moments, 
dans l'agriculture. Les écrivains romains appuieraient la 

(1) Belogii, Bevôlkevung der griecidsch-rocmisclicn Welt, 1886, - 
p. 416. — Mkyer, dans le Handwôrterbiwh d. Staatsiviss., V, 682, 
dit qu'en Italie le nombre des esclaves était é^al à la moitié de 
celui des hommes libres, en Sicile il lui était égal. 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 139 

thèse du grand nombre, qui est celle qui est à la base 
des hypothèses de Rodbertus et de Bûcher sur la 
grande importance de l'économie domestique et la pré- 
supposent (1). Pline, en effet, parle de légions d'es- 
claves et compare le luxe de son temps à la parcimonie 
des temps anciens^ où même les riches se contentaient 
de quelques esclaves, de ceux qui étaient absolument 
nécessaires {H, «., xxxni, 26). Tacite apporte éga- 
lement son témoignage dans ce sens, et de même Sé- 
nèque (t/e /r«n^., 8), Apulée, Cicéron, Ce dernier parle 
de grands cortèges d'esclaves des deux Sexes, de trou- 
peaux d'esclaves, de grandes foules d'esclaves, selon ses 
habitudes de rhétoricien. Il est certain qu'il y avait des 
riches qui possédaient des esclaves par milliers, et il y 
avait de grands latifundia sur lesquels il y avait de très 
nombreuses familles d'esclaves, rendues encore plus 
nombreuses par ce fait que l'économie servile réclame 
un nombre de bras supérieur aux formes du travail libre. 
En somme, le grand nombre des esclaves doit plutôt se 
référer à l'agriculture. 

Que l'esclavage conduise à développer outre mesure 
les services improductifs, c'est un fait confirmé par 
l'histoire ancienne et moderne. De même en Russie avant 
la suppression du servage, les maisons des riches four- 
millaient de gens occupés à des services ridicules, et 
ainsi beaucoup de bras vigoureux qui, avec un autre 
ordre de choses, auraient été productifs, étaient con- 
damnés à l'inaction et consommaient au lieu de pro- 
duire. Aussi n'est-il pas étonnant si à Rome et dans les 
centres urbains les plus importants et dans les villes des 
riches Romains, ceux-ci disposaient d'une familia ur- 
bana composée de très nombreux esclaves des deux 

(1) Rodbertus, Jahrbucher, etc., XV, 203. 



140 CH. V. LA. PRODUCTION DES BIENS 

sexes, avec une extraordinaire spécification des fonc- 
tions, en commençant par les ordinarii pour finir aux 
qiiales quelles (l. 15, Dig., xlvii, 10). Les grandes la- 
millcs avaient des domestiques de confiance, des procu- 
rateurs,, des médecins, et même des musiciens, des 
gladiateurs, des danseuses, en outre des artisans qui 
pourvoyaient à l'économie de la maison. Mais ces fa- 
milles étaient-elles nombreuses? et y avait-il des esclaves 
dans toutes les maisons? On peut en douter. Beaucoup 
de familles n'en avaient pas ; d'autres ne disposaient 
que d'un esclave pour tous les emplois, et Cicéron nous 
dit que Pison n'avait qu'un seul esclave qui lui servait 
de cuisinier et de concierge [in Pisoii., 27). Hurace avait 
en tout trois esclaves à son service dans sa maison, et 
huit pour les travaux des champs [Sat., i, G, 116 ; ii, 
7, 118). Horace nous parle d'un préleur, c'est-à-dire 
d'un personnage pourvu d'une 1res haute charge, qui 
considérait comme suffisant pour son décorum do venir 
de sa villa à Rome accompagné par cinq esclaves {Sat., 
1, 3, 12). La classe moyenne n'avait pas d'esclaves ou 
tout au plus en avait-elle un, comme ce Cotta, cité par 
Martial (xii, 87), parce qu'il fallait Irop dépenser à les 
nourrir (Juven., m, 106), bien que leur nourriture lût 
plus que simple, 33 kilogrammes de blé par mois et un 
peu d'huile. Les prolétaires n'avaient, eux non plus, pas 
d'esclaves (Mart., xii, 32). 

On ne peut pas non plus admettre que toutes les 
grandes familles aient eu une familia urbana très nom- 
breuse. Les satirique snous parlent de tous ceux qui vou- 
lant laire figure louaient des esclaves à l'occasion, ou 
demandaient qu'on leur en prêtât, ou les employaient 
aux travaux les plus disparates. On se servait de ces 
expédients quand la main-d'œuvre servile affluait en Ita- 
lie et que son prix était bas : combien le nombre dut 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 141 

en être réduit, quand furent épuise'es les sources qui ali- 
mentaient la population servile! Ajoutons que, au té- 
moignage de GoJumelle, les grands propriétaires avaient 
toujours besoin d'esclaves pour leurs terres, et qu'ils en 
manquaient; d'où il n'est pas possible d'admettre que les 
plus avisés les aient gardés dans les villes à ne rien faire. 

Il ne faut pas oublier que même l'antiquité se rendit 
parfaitement compte des inconvénients du travail servile, 
et qu'il était plus coûteux et moins avantageux. Colu- 
melle l'avait constaté pour l'agriculture. Il était facile 
de voir que Findustrie ou la manufacture qui emplo3'ait 
des esclaves devait leur assurer du travail toute l'année, 
sous peine de nourrir des bouches inutiles, et courir ainsi 
le risque d'une surproduction et d'être encombrée d'ob- 
jets fabriqués avant d'en avoir trouvé le débouché. Il est 
vrai que dans cette société esclavagiste on avait remédié 
à cet inconvénient de la surproduction par le moyen du 
louage. La main-d'œuvre servile était organisée de telle 
sorte que ceux qui en avaient besoin pouvaient louer des 
esclaves, ou engager des salariés libres, sans être tenus 
d'avoir un personnel stable et de l'occuper d'une façon 
continue; et ainsi ils pouvaient restreindre le travail, 
l'intensilier ou le suspendre suivant les exigences du 
marché. Cependant ce remède était insuffisant, parce que 
s'il laissait tous les risques de Tentretien des esclaves, 
alors même qu'ils ne travaillaient pas, au maitre qui les 
donnait en location, ce genre de spéculation ne devait 
pas être très courant, d'autant que les esclaves ne pou- 
vaient pas facilement passer d'un métier à un autre. 

De plus le travail servile n'avait pas une grande capa- 
cité productive, et il n'était pas susceptible de s'amélio- 
rer. La quantité de travail et la quantité de richesse né- 
cessaire à l'entretien des esclaves sont fixes, tandis que 
la valeur de ces richesses varie; aussi cette valeur aug- 



142 GH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

mentant avec la productivité décroissante de l'industrie, 
le travail servile devient moins avantageux, et alors 
arrive un moment oii il coûte plus qu'il ne rapporte (1). 
On a dit que celte perte pouvait être compensée par 
la fécondité plus grande de la terre et par la faible 
quantité de capital employé à son achat, de sorte qu'il 
existe toujours une difîérence de valeur entre le coût et 
le produit. Mais si ces deux circonstances se rencontrent 
dans les pays neufs, elles ne sont pas vraies pour l'an- 
tiquité, oii déjà on constatait l'épuisement de la terre, 
et si dans quelques occasions les esclaves furent ven- 
dus à des prix très bas, c'était par exception et après des 
guerres, tandis que généralement le prix des esclaves 
était élevé et notamment s'ils avaient quelque habileté. 
Les observations faites dans les pays esclavagistes ont 
démontré que le profit obtenu par les esclaves est infé- 
rieur à celui du travail salarié, et aussi que le prix de 
location de l'esclave est plus élevé que le salaire, par suite 
de la propriété exclusive du monopole dont jouissent les 
propriétaires d'esclaves. Storch^ Cairnes ont calculé que 
le travail de ceux-ci est inférieur des deux tiers à celui 
d'un ouvrier libre^ par conséquent excessivement cher. 
Ce n'est donc pas le haut profit qui est peut-être la cause 
déterminante de l'esclavage. On a également remarqué 
que son travail n'augmente pas d'intensité et d'efficacité, 
et qu'il se limite à ce qu'il est forcé de faire, non seule- 
ment parce qu'il n'est pas un producteur intéressé, mais 
aussi parce qu'il sait que^ valeur marchande, on ne le 
poussera pas au delà d'une certaine mesure. C'est pour 
cela qu'il n'est approprié qu'aux industries de peu d'éten- 
due et pour l'agiiculture à ces cultures qui nécessitent. 



(1) Caiums, 'I'Iic Slacc Poircy, p. 234. Voir l'excellente étude 
de NioiJOER, Slarcrii as an Indmtiial System, 1900. 



cu. V. LA PRODUCTION DES BIENS 143 

sur une petite échelle, un groupement de travailleurs 
faciles à surveiller. En etïet, la limite de l'esclavage n'est 
pas déterminée par le climat, mais par la nature de la 
culture. Là où il faut un travail dispersé, le travail libre 
est toujours plus avantageux : et Gairnes a constaté que, 
au centre même des Etats esclavagistes, les terres à blé 
étaient cultivées par des hommes libres. Ce môme au- 
teur nous dit que le travail servile est sans instruction, 
inhabile, impossible pour des opérations délicates : il 
est impossible de l'employer dans une industrie de spé- 
culation. L'indocilité des esclaves est telle qu'on ne peut 
en retirer aucune utilité à moins de ne leur apprendre 
pour toute leur vie qu'une seule chose. 

Ces vices de l'esclavage ont été constatés dans l'anti- 
quité avec cette même intensité, et nous en avons une 
preuve dans le rude et cruel système de surveillance des 
esclaves, qui, d'ailleurs, fait augmenter les dépenses de 
production. Pour toutes ces raisons, le travail servile 
était frappé d'une improductivité inguérissable : le travail 
apparaissait comme une peine sans compensation, et 
resclave dépensait toute son ingéniosité pour s'y sous- 
traire. Entre lui et le maitre, les intérêts étaient opposés. 

Nous avons déjà dit que pour lutter contre la fai- 
néantise, et rendre le travail plus productif, l'antiquité 
grecque comme l'antiquité romaine ont eu recours à 
des expédients variés, soit en faisant participer l'esclave 
aux bénéfices de l'entreprise, soit en lui confiant la direc- 
tion du commerce ou du métier et en prélevant simple- 
ment une somme fixée d'avance. On espérait ainsi le sti- 
muler au travail par la perspective d'une rémunération 
ou de sa liberté à racheter. Ces expédients ne remé- 
diaient qu'à une partie de ces inconvénients : le maître 
ne supportait pas la responsabilité du travail mal fait, 
mais il perdait l'intégralité du produit ; il devait toujours 



144 CR. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

supporter les dépenses d'apprentissage et l'usure de la 
machine humaine, les fuites, les suicides fréquents et la 
mort naturelle ; il était donc toujours en perte et la pos- 
session d'esclaves à louer cessait d'être une spéculation 
lucrative. 

Toutes ces raisons nous font comprendre pourquoi la 
main-d'œuvre servile, plus coûteuse, moins productive, 
inférieure, n'arriva jamais à supprimer la main-d'œuvre 
libre^ moins coûteuse, plus productive, plus habile. De 
là la grande importance que les hommes libres eurent 
dans les métiers, et l'existence de toute une classe d'arti" 
sans, à laquelle on refuse de reconnaître d'ordinaire l'im- 
portance qu'elle avait réellement dans l'antiquité. Nous 
nous sommes habitués à croire que la population était 
divisée en deux catégories : les esclaves, qui travaillaient 
partout et pour tous, les hommes libres, qui vivaient du 
travail des esclaves. On a dit que la société antique et les 
Etats de l'antiquité n'avaient été possibles que grâce à 
l'esclavage (I). Ce sont des opinions qui tirent leur ori- 
gine de certaines assertions des philosophes sur la di- 
gnité du travail manuel, mais elles sont sans fondement. 
La réalite' de la vie quotidienne était tout autre, les tra- 
vailleurs libres y avaient une large place. 

Tout d'abord le nombre restreint des esclaves 
ne put exercer une pression considérable sur le travail 
libre. S'il y eut un moment où ils furent nombreux 
dans les villes, cela ne dura pas et même on manqua 



(1) C'est l'opinion de ÏREiisûHKn: et de Seegk, Gcschidite des Un- 
lcr</'iiifjs der roem. Welt, I, 293, 30o. Blîcher lui aussi exagère le 
travail servile, et dit que l'autonomie de la maison et l'esclavage 
nous (expliquent toute l'histoire sociale et politique de Rome. Ces 
idées ont été tort justement combattues par Schmoller, Preuss. 
Jahrln'icifjr, XXXIV, G* et Jaìirbilcher fïw Nathìialoelwìiomie und 
SlatislU;, XXIV, 81. 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS ^ 145 

bientôt d'esclaves, comme le prouve le haut prix qu'ils 
atteignirent. La coexistence du travail servile et du 
travail libre est un fait commun aux sociétés esclava- 
gistes, l'esclavage n'étant en lui-même ni cause ni effet 
d'une constitution économique déterminée, et pouvant 
s'adaptera toutes. Il naît et se développe, non parce que 
l'oisiveté, comme le dit Bagehot (l), est nécessaire aux 
sociétés naissantes et que l'esclavage seul en permet 
l'existence, — et Aristote (2) qu'on cite à ce propos ne dit 
nullement cela, — mais parce que les salaires sont élevés 
et que le travail de l'artisan est coûteux et parce qu'on ne 
peut pas réaliser des profits sur les salariés. Sa présence 
nous atteste l'existence d'une solide production indépen- 
dante, rémunératrice pour qui l'exerce, mais peu nom- 
breuse en comparaison de la richesse nécessaire, des exi- 
gences dos consommateurs qui se contentaient jusque-là 
d'un standard of life moins élevé. On le trouve par con- 
séquent dans les périodes de transition d'une richesse 
peu abondante au grand luxe, notamment quand le drai- 
nage des capitaux métalliques répand dans un pays le 
désir de vivre et de jouir, multiplie les besoins, auguiente 
les consommations. L'ancienne organisation écono- 
mique est bouleversée, les formes antérieures de la pro- 
duction deviennent insuffisantes ou mal préparées aux 
besoins nouveaux. Jusqu'alors les besoins matériels 
avaient été satisfaits par le travail familial et les artisans 
libres, qui ne trouvaient pas dans les faibles exigences de 

(1) Bagehot, Lo/s scientifiques du développ. des nations, 79. 

(2) Aristote, Polit., I, 2, o : « Si chaque outil pouvait, sur uii 
ordre reçu ou deviné, se mettre de lui-même en marche, comme 
les statues de Dédale, ou comme les trépieds de Vulcaiii, qui 
d'eux-mêmes allaient aux réunions des dieux ; si la navette tis- 
sait d'elle-même, si l'archet de lui-même frappait les cordes de 
la cithare, alors les entrepreneurs n'auraient pas besoin d'ou- 
vriers, et les maîtres n'auraient pas besoin d'esclaves. » 

Salvioli 10 



146 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

vie commode de stimulants à augmenter leur nombre. 
Tout à coup les exigences augmentent et l'équilibre 
entre l'oiïre et la demande de travail libre est rompu, et 
la rareté de celui-ci a pour effet de développer la main- 
d'œuvre servile. Mais il ne s'agit pour celle-ci,nousle ré- 
pétons, que d'une ascension transitoire, parce que l'équi- 
libre se rétablit avec l'accroissement des classes tra- 
vailleuses et du prolétariat, qui s'augmente de nouvelles 
recrues, des nombreux déclassés, et ainsi s'affirme défi- 
nitivement dans l'industrie le règne du travail libre. 

Nous avons ainsi repoussé la thèse courante que le 
travail libre a souffert de la concurrence servile. La vérité 
est que la main-d'œuvre servile n'a pas déprimé les sa- 
laires, n'a pas chassé les hommes libres des boutiques, 
n'a pas encombré les carrières. Les deux forces produc- 
tives ne se sont pas partagé les branches de la produc- 
tion, mais elles se sont rencontrées dans tous les métiers 
et dans toutes les professions, et un certain équilibre 
spontané s'est réalisé. Gela nous explique également le 
caractère de la question sociale dans l'antiquité ; ce ne 
fut pas la lutte du travail libre et du travail servile, mais 
la lutte entre les propriétaires fonciers et ceux qui 
n'avaient pas de terre. Jamais il ne s'est élevé un cri de 
guerre contre ces foules achetées qui dépréciaient le tra- 
vail manuel, l'avilissaient et enlevaient le pain aux tra- 
vailleurs ; jamais les plèbes n'ont demandé l'expulsion 
en masse des esclaves. L'ouvrier libre se plaignait non 
pas du manque de travail, mais d'être obligé de travailler, 
do ne pas être aussi riche que les classes dirigeantes, de 
n'être pas propriétaire foncier. Ce qui empêcha Pescla- 
vage de devenir un élément dangereux pour les sociétés 
antiques, de servir de plate-forme dans les luttes sociales, 
dans li's antagonismes de classe, ce fut le petit nombre 
des esclaves, conséquence du faible développement de la 



CH. V. r,A PRODUCTION DES BIENS 147 

richesse. Dans la sociélé grecque comme daasia société 
romaine,les esclaves sont peu nombreuxdans l'industrie, 
d'une façon normale et permanente, et cela parce qu'il y 
avait également offre de travail libre (i). Si Rome nous 
donne à certains moments le spectacle d'une foule oisive 
entretenue par l'Etat, d'un prolétariat qui dédaigne le 
travail manuel et qui préfère faire la queue devant Les 
portes des maisons riches, si par conséquent le travail 
servile, dans cette ville, trouble l'équilibre et oblige le 
Trésor public à eatretenir les- hommes libr^ iion-f)ossé- 
dants, ce spectacle ne se présente pas dans les nombreux 
petits centres urbains, où les non-possédants et les pro- 
létaires n'étaient pas à la charge de l'Ktat (les distri- 
butions gratuites ne se faisant que dans la capitale), 
mais étaient occupés aux différents métiers. Toutes 
les petites gens exercent un métier ; or, ceux-ci n'exi- 
gent qu'un petit nombre d'outils, presque aucun capital, 
pas même de matières premières, parce que, comme nous 
l'avons vu, celles-ci sont fournies par le client lui-même. 
La forme d'économie qui complète les économies domes- 
tiques et pourvoit aux besoins, ce n'est pas le salariat, 
mais celle où l'artisan travaille dans sa boutique ou va 
travailler dans les maisons, sur commande, et auquel on 
fournit les matières premières ; ce n'est qu'exception- 
nellement qu'il venda des marchands ses produits manu- 
facturés ; il est aidé par ses fils, auxquels il trans met son 
art et ses secrets ; dans les moments de presse il emploie 
quelques esclaves, qu'il n'achète pas parce qu'il manque 
de capitaux, mais qu^il loue et qui mangent avec lui dans 
la cuisine de sa boutique (2). Cet artisan libre constitue le 

(1) WiLKEN, Giieclu'sche Ostraka aus Aegypten und Nubien, Ber- 
lin, 1899, p. 681 et 703. Pour la Grèce, voir Francotte, op. cit., 
p. 27-29. Pour l'Empire romain voir Cicgottf, op. cit., 183 et s. 

(2) FiORELLi, Descrizione di Pompei, 1875, p. -283. 



148 CH. V. LA PRODUCTION DZS BIENS 

type du citoyen antique, qui croit subir une diminution 
de sa dignité et de sa liberté s'il vend ses bras, comme 
le fait l'ouvrier moderne. Un tel contrat aurait rapproché 
sa condition de celle de l'esclave. 11 voulait, au contraire, 
conserver toute sa liberté personnelle, son autonomie, 
c'est-à-dire travailler quand il le voulait, quand ses de- 
voirs de citoyen le lui permettaient ; il voulait concilier 
son travail avec toutes les autres occupations qui rem- 
plissaient la vie de l'homme antique, c'est-à-dire parti- 
ciper aux élections, aux débats judiciaires, aux fêtes re- 
ligieuses, aux réunions du forum, aux jeux, interrompie 
son travail quand ses amis l'appelaient pour aller aux 
thermes, ou quand ses collègues se réunissaient dans un 
banquet, toutes choses qui étaient incompatibles avec un 
contrat de salaire. 

L'artisan était maître dans son petit royaume, et de 
ses mains sortaient les produits les plus courants et 
d'usage quotidien comme aussi les merveilles d'art les 
plus raffmées. Certainement son autonomie économique 
était plutôt de surface, parce que tous, plus ou moins, 
et notamment ceux qui se livraient à des industries de 
luxe, dépendaient de leurs clients, et par conséquent 
des classes les plus riches. Celles-ci pouvaient seules 
fournir aux artisans la mise de fonds indispensable, les 
avances nécessaires et la plupart des commandes ; seules 
elles alimentaient les métiers qui produisaient les beaux 
vêtements, les meubles sculptés, les métaux ciselés. Et 
de plus ces artisans avaient tout intérêt à être attachés 
aux maisons riches, à faire partie de leur clientèle, afin 
de s'assurer leurs commandes, c'est-à-dire pour écarter 
le danger de la concurrence servile. En effet, ce qui 
constituait une vraie menace pour les artisans, c'était 
de voir les maisons riches acquérir des esclaves habiles 
dans les métiers exercés par les artisans, et les charger 



w 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 149 

des travaux qu'ils confiaient auparavant à ces derniers, 
ou môme accaparer les commandes des étrangers pour 
augmenter le travail dans leurs ergastules ou louer leurs 
i esclaves à des tiers. Pour écarter ce danger, qui aurait 
amené la ruine des artisans, ceux-ci se mettaient sous 
le patronage des grandes familles, qui trouvaient parmi 
les hommes libres, ainsi placés dans une dépendance 
obséquieuse, les artisans qui leur fournissaient ce que 
ne produisait pas la famille servile. Ce sont ces artisans 
libres qui savaient répondre aux désirs de luxe et de 
jouissance de leurs protecteurs et donner ainsi naissance 
à de nouvelles industries, auxquelles se prête mal le tra- 
vail servile, plus grossier et insouciant, tandis que les 
mains agiles des artisans se meuvent avec plus de dili- 
gence, avec la passion et le plaisir créateur de l'artiste. 
On les payait d'ailleurs de façon à leur permettre de vi- 
vre, et aussi d'avoir leur part dans les jouissances. C'est 
ainsi que Caius Gracchus payait fort cher sa vaisselle 
ciselée, io fois la valeur du métal, et L. Crassus, 18 fois 
cette valeur. Tl n'est pas nécessaire d'insister sur la part 
que les affranchis prenaient à l'exercice" de ces métiers, 
étant donné qu'ils n'avaient pas d'autre moyen de vivre 
que de devenir artisans. 

Nous avons déjà parlé de la division des métiers. Elle 
fut d'abord assez restreinte, mais, avec l'accroissement 
de la richesse, elle augmenta considérablement dans les 
villes. Là où la demande augmente, les travaux se spé- 
cialisent, là où elle est faible, le même individu exerce 
de nombreux métiers. Tout dépend de la demande de 
travail et des exigences de la clientèle. Ce que Xénophon 
dit des petites villes grecques, où le même ouvrier fabri- 
que des lits, des portes, des charrues, des tables, et s'es- 
time heureux quand tous ces métier le font vivre, et des 
grandes cités, où la foule à des besoins identiques^ et où 



150 cu. Y. LA PRODUCTION DES BIENS 

un seul métier peut nourrir son homme, oùparfois même 
une partie d'un métier y suffit, nous pouvons le dire de 
toute l'antiquité, des pays où la production repose sur 
le travail des artisans. L'industrie antique n'arriva ja- 
mais à une grande spécialisation, qui ne se produit que 
lorsque les marchés sont étendus et que leur débouché 
est grand. Il y a eu certainement, même dans l'antiquité, 
pour certains produits, des spécialisations notables, non 
seulement dans les métiers, mais même dans les produits : 
par exemple, certains genres d'étolTes, de céramiques, de 
tapis, de vases, d'amphores, de lampes ont constitué la 
spécialité de tel ou tel artisan, qui reproduisait toujours 
le même type, de tel ou tel atelier qui ne fournissait 
que telle ou telle spécialité, — et c'est ce que nous appren- 
nent les noms inscrits sur les objets en terre cuite, — de 
même qu'ils constituèrent ensuite la spécialité de telle 
ou telle région, comme les candélabres d'Egine, de Ta- 
rente, etc. (1). Mais cette spécialisation se concilie fort 
bien avec le régime de l'artisan, comme le prouve ce qui 
est arrivé au moyen âge et jusque de nos jours, ce qui 
arrive actuellement en Orient, où les métiers qui ont on 
large débouché, connaissent également une assez forte 
spécialisation, comme ils l'avaient dans le passé quand 
ils importaient dans le monde romain les anneaux de 
Bïthynie, les fers ciselés de Cibyre, les tapis de Laodicée, 
les vases de Tralles, etc. iMême en Occident, telle ville 
était célèbre pour les armes, telle autre était renommée 
pour d'autres produits, façonnés tous de la même façon, 
parles mêmes procédés, avecune formeet une décoration 
identiques. Il y eut des cités qui donnèrent à leurs pro- 
duits des formes caractéristiques et qui ne les changèrent 
jamais : c'est là un fait qui n'est pas propre à l'antiquité 

(1) Buni^Eii^Dicr/eiverbl. Thatlgheitcl. Vôlker des î;Iass. Alt., 1869. 



CH. V. • — LA PRODUCTION DES BIENS lol 

et qui s'est reproduit même dans les temps modernes, 
où, en plein développement industriel, certaines villes 
possédaient le monopole de la fabrication de certaines por- 
celaines (1). Ces fabriques disparurent avec la grande in- 
dustrie, qui s'établit sur la destruction des monopoles et 
en adoptant des modèles variés. 

La spécialisation de chaque artisan et la ressemblance 
de ses produits avec ceux de ses confrères dénotent une 
petite industrie sans capitaux, sans main-d'œuvre abon- 
dante et sans débouchés larges et assurés, limitée à la 
région ou à la ville, comme aussi l'absence de mode et 
une extraordinaire immobilité du goùt;^ 

Si l'on fait exception pour certaines industries de luxe 
ou pour celles que centaines conditions naturelles cons- 
tituaient en monopole, la métallurgie par exemple, on 
peut dire que le métier avait un caractère strictement 
local. Cependant certains produits inférieurs, comme les 
terres cuites d'Arezzo, se trouvaient répandus partout. 
Pour l'expliquer on a supposé qu'il s'agissait d'imita- 
tions, ou de produits d'ouvriers d'Arezzo qui émigraient 
et couraient le monde en marquant du nom de leur ville 
d'origine leurs travaux de type traditionnel. Admettons 
que ces coupes, ces amphores, ont été fabriquées à Arezzo 
dans de petits ateliers par des ouvriers indépendants. Mais 
elles ont été recherchées pour la beauté de leur patine. 
Le commerçant a réuni le produit des petits ateliers et 
par les voies de mer il en a porté un peu partout : ce 
sont des bibelots prisés par les riches et les dames, 
comme certains bronzes et étoffes, et non des ustensiles 
pour tout le monde. 11 n'y a pas eu dans l'antiquité une 
grande industrie de la poterie. Il n'y a pas en Chine une 
production en grand de vases, ni en Perse de tapis, et 

(1) FrangottEjI, 295. — BLUMiiERy Kuntsgewerbe in Alter th^iHSo. 



152 cu, V. LA PRODUCTION DES BIENS 

il en arrive néanmoins sur les marchés les plus lointains 
et ils se répandent sans que pour cela le métier qui les 
produit perJe son organisation primitive^ qui repose sur 
l'artisanat et sur les petits ateliers de famille. 

En ce qui concerne les relations de l'artisan et du con- 
sommateur, nous avons déjà dit que le consommateur 
commande l'objet dont il fournit la matière première, ou 
fait venir l'artisan chez lui, où celui-ci travaille avec sa 
famille, et il le paye en nature. Les contrats varient et 
l'industrie en offre des types variés : d'une part, le tra- 
vail dans la maison avec des produits domestiques, de 
l'autre, le travail à ses propres risques dans la boutique, 
et enfm la production en vue de la vente. Entre ces 
types s'intercalent des modalités nombreuses ; il suffit de 
noter leur existence. Aussi longtemps que les formes les 
plus simples persistent à côté d'autres formes plus avan- 
cées, il est certain que la société ne s'est pas débarrassée 
encore des formes économiques primitives. 

Quant aux relations des artisans entre eux, le fait le 
plus remarquable c'est l'organisalion en collèges. La 
corporation antique n'est pas cependant semblable à la 
corporation médiévale ou moderne, parce qu'elle n'avait 
aucun caractère professionnel et ne servait pas davantage 
à la résistance ou au relèvement des salaires. Elle était 
sans contenu économique et par conséquent sans vie. Il 
nous suflira de constater que les artisans ne trouvèrent' 
dans l'association aucune protection, qu'aucun contrôle 
ne fut exercé, qu'aucune mesure ne fut prise pour régle- 
menter la concurrence. Chacun organisait son atelier 
comme il l'entendait, chacun fixait lui-même ses prix. 

A côté de l'artisan, il y avait place pour le salarié, 
dernier refuge des pauvres, employé cependant plus 
spécialement pour les travaux intermittents et pour 
les travaux agricoles et les travaux de construction. 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 153 

Le grand développement du métier exclut la grande 
industrie et la fabrique au sens moderne du mot. Et 
il en fut ainsi : l'antiquité romaine comme Tantiquité 
grecque (l) n'ont connu ni la grande industrie, ni la 
fabrique d'une façon générale, de même que nous ne les 
retrouvons pas pendant l'antiquité orientale, et s'il en 
existe des traces en Egypte, ce sont de grandes industries 
d'Etat, exercées par le roi qui occupe des ouvriers 
libres (2), et celles d'Athènes sont des exceptions. 

L'antiquité n'a pas connu la grande industrie et n'est 
pas sortie du métier. C'est là une différence importante 
avec la société moderne. Il est vrai que certains estiment 
qu'il n'y a entre l'une et l'autre qu'une dilTérence exté- 
rieure, du plus au moins, la fabrique étant un métier 
exercé en grand, l'artisan étant un petit entrepreneur. Mais 
c'est là s'en tenir à la surface des choses, bien que celle-ci 
présente également des différences, en ce que l'industriel 
moderne fait l'avance de la matière première, qu'il pos- 
sède en provisions considérables, et delà main-d'œuvre, 
tandis que l'artisan ne fournit que la main-d'œuvre. Ce 
sont de bien plus profondes différences qu'a signalées 
Marx et plus récemment Sombart, en ce qui concerne la 
formation de la plus-value et du capital, la division du 
travail, la position des classes ouvrières et leur dépen- 
dance. La fabrique exerce son influence sur tout l'orga- 
nisme économique, et son action se répercute sur toute la 
société : elle transforme non seulement les moyens de 
production, mais même les consommations, et c'est un 
élément qui ne peut échapper à personne. 

La première cause qui empêcha le développement 
d'une véritable grande industrie ce fut la grande force 

(1) Gl'Iraud, op., cit, p. 87. — Francotte, op. cit., I, 27 ; II, 18. 

(2) WiLKEN, Griechische Oslraka ans Aegypten, p. 688. 



154 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

que conserva l'économie productrice familiale, tin fort 
organisme industriel ne peut exister qu'avec la produc- 
tion d'objets de large consommation, et ceux-ci étaient 
ou bien produits pour la plupart dans chaque maison, 
ou bien échangés contre d'autres produits fournis par 
les économies domestiques. 

Par rapport à nous, les sociétés antiques avaient des 
besoins limités et consommaient peu, et la consomma- 
tion dans les grandes villes était encore réduite par la 
composition de la société, la grande majorité de la po- 
pulation étant composée de non-possédants qui n'ache- 
taient rien. Dans les maisons rurales, le travail de la 
famille pourvoyait à des besoins très restreints. Les vête- 
ments, fort simples, étaient tissés par les femmes, tout 
au plus les envoyait-on au teinturier du voisinage, et 
Caton nous apprend que les petits meubles, les instru- 
ments de travail, et même les poteries en argile ou en 
bois étaient fabriqués dans la maison. Les petits proprié- 
taires avaient le moins possible recours au marché et aux 
artisans, et ils faisaient rentrer dans la production do- 
mestique un très grand nombre d'objets. Les mœurs 
dans les petites villes étaient simples, l'art de conlection- 
ner les vêtements rudimentaire, chacun s'habillant à sa 
fantaisie, le corps n'étant pas emprisonné dans des 
étoffes ou des tuniques ajustées, mais les étoffes étant 
drapées et retenues au moyen de quelques épingles ou de 
quelques coutures. 11 y avait bien les personnes riches, 
mais l'organisation économique de leur maison ne lais- 
sait que peu de place à l'industrie privée. 

Le peu de stabilité des fortunes empêcha la constitu- 
tion de la grande industrie. Celles-ci avaient des origines 
assez impures, elles provenaient de la guerre ou de ra- 
pines dans les administrations. Elles ne faisaient pas 
naître le désir de les conserver avec parcimonie et par le 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 155 

travail, parce qu'on savait qu'il suffisait d'occuper à 
nouveau un poste dans l'administration pour s'enrichir. 
De plus, les commotions politiques et les confiscations 
faisaient en quelques jours disparaître de grandes for- 
tunes, de même que la faveur du prince en constituait 
rapidement d'aussi grandes. Or, les grandes entreprises 
industrielles ne s'improvisent pas et elles ne peuvent pas 
reposer sur un terrain aussi fragile ; pour s'étendre et 
prospérer, elles doivent durer. Elles sont l'œuvre de 
nombreuses générations et leur prospérité n'est pas con- 
ciliable avec une excessive mobilité des fortunes. Seule 
la certitude que le capital employé dans l'industrie est 
aussi bien protégé que celui qui est employé en terres, 
peut fournir des capitaux à l'industrie. La grande indus- 
trie entraine avec elle l'association des capitaux et les 
sociétés par actions, pour constituer un capital anonyme : 
ce sont là des faits et des institutions que la société an- 
tique n'a pas connus. 

Une autre cause, qui est d'ailleurs une conséquence 
de la précédente, ce fut la faible productivité de l'indus- 
trie ; aussi les capitaux ne furent-ils point attirés et la 
transformation du petit métier en fabrique avec des es- 
claves ou des hommes libres ne se lit-elle pas. Le faible 
commerce ne procurait pas des gains élevés^ qui auraient 
été diminués encore si on avait employé de grands capi- 
taux à l'achat d'esclaves. L'absence de machines y eut 
aussi sa part ; chacun pouvait^ en effet, ouvrir boutique 
et exercer un métier sans mise de fonds. Les instruments 
étaient très simples : aucune force motrice, pas même 
l'eau ; tout se faisait au moyen des bras. Or, la machine 
a certainement une grande influence sur la transforma- 
tion industrielle. L'histoire de tous les temps montre 
qu'il y a un rapport étroit entre le développement des 
machines et le progrès de la grande industrie. Le petit 



150 CH. V. Li PRODUCTION DES BIENS 

métier n'a besoin que d'un petit nombre d'instruments 
et le travail des bras suffit, et il vit aussi longtemps que 
la machine ne le détruit pas. Il ne peut pas lutter, en 
effet^ avec ces puissants engins qui permettent la produc- 
tion rapide et à bon marché, mais qui souvent sacrifient 
le goût, l'élégance, à la reproduction des mêmes formes, 
où la personnalité de Tartiste n'est plus pour rien. 

L'esclavage lui-même, qui semble en apparence favo- 
riser dans l'antiquité le développement de la grande in- 
dustrie (1), fut un obstacle et contribua à maintenir l'or- 
ganisation par métier. L'économie servile, qui montra 
son improductivité dans l'agriculture (Columel., i, 77), 
devait avoir la même conséquence dans l'industrie. Nous 
savons que les arts mécaniques naissent insensiblement 
à côté des travaux rustiques et se perfectionnent en s'en 
séparant. Or, comme l'esclavage empêche cette sépara- 
tion, il retient les arts éternellement dans l'enfance, parce 
que la division du travail, qui seule peut perfecfectionner 
ces arts, devient impossible là où l'homme est esclave ou 
attaché à la terre. Soit que le maître organise une cer- 
taine division du travail dans sa maison, ou qu'il retire 
du travail des champs un certain nombre d'esclaves pour 
en faire des maçons, des cochers, des tailleurs, des for- 
gerons, le travail ne se perfectionnera pas sous le ré- 
gime de la contrainte : cela n'arrive pas davantage pour 
le travail industriel. Ici on ne reçoit aucune aide de la 
nature et si imparfaite que soit la méthode de production 
agricole, le produit ne s'en ressent que par rapport à la 
quantité. Au contraire, les produits industriels dépendent 
entièrement du travail de l'homme et^ par consécjuent, ils 

(Ij Voir sur Tesclavage, Bûgiisenschutz, Die HauptstiUten d. 
(kircrhi-ficsses in Jiiass. Alterili., p. 6 ; Bcsilz u. Erwerb in griech. 
Allevili., 11)2, 3:K), appuie sa manière de voir sur l'existence d'une • 
grande industrie et de fabriques. 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 1 o7 

ne peuvent être perfectionnés que grâce au zèle, à Tac- 
tivité, aux efforts des ouvriers. Or, la contrainte ne pro^ 
dùit jamais cet efîet ; si elle peut arriver à faire travailler 
les hommes, elle ne les rendra jamais ni actifs, ni in- 
telligents, ni zélés. 

On a vu l'agriculture florissante dans certains pays 
à esclaves, jamais Pindustrie, et si Rome n'avait pas eu 
une classe d'artisans libres et l'importation étrangère, 
ses arts et son luxe n'auraient pas fait beaucoup de 
progrès depuis les origines. 

L'esclavage agit d'ailleurs d'une autre façon délétère 
sur le développement de l'industrie, c'est-à-dire par son 
coût élevé, le patron devant tenir compte de l'intérêt 
des sommes employées à l'achat, à l'instruction et au 
perfectionnement de l'esclave, des dépenses d'entretien, 
d'amortissement du capitul employé, de la prime d'assu- 
rance sur la vie, des frais de surveillance et d'adminis- 
tration. Tout cela rendait plus coûteux les produits de 
l'industrie qui employait la main-d'œuvre servile que 
ceux des artisans libres. 

Entin, c'était la composition même de la société qui 
rendait incompatible un haut degré de développement 
dans l'industrie. Cotte société n'avait pas une large classe 
de consommateurs, composée d'un tiers-état riche, d'une 
nombreuse classe d'artisans aisés. Les grandes villes 
étaient pleines d'esclaves, de clients, de non-possédants, 
d'une plèbe misérable et affamée, comme l'appelle Ci- 
céron {Ad Ait., i, IG, 6). Leur augmentation était un 
phénomène morbide, qui dépendait de l'émigration des 
gens de la campagne, non pas à la recherche d'un emploi 
mais d'une aumône, tandis qu'aujourd'hui c'est l'indus- 
trie qui les appelle (I). Ce prolétariat sans activité indus- 
si ) PoHLMANN, Uebenulkerung der antiken Grosstadten, 1884, 
p. 28. 



158 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

trielle n'achetait rien. Quant à l'oligarchie des riches, qui 
produisaient dans leur maison le plus qu'ils pouvaient et 
qui n'achetaient au dehors que les objets de luxe, la 
grande industrie ne^ pouvait pas conapter sur eux. II n'}^ 
avait de débouché ni en haut ni en bas^ 

On a voulu voir dans les corporations le symptôme 
d'une hauîe potentialité productive (I), des indices d'une 
forte organisation économique, constituant des orga^ 
nismes de défense^ qui assuraient l'indépendance profes- 
sionnelle, ce qui suppose une vigoureuse classe ouvrière. 
On a ainsi méconnu le caractère des corporations, qui 
n'étaient pas, comme on le croit généralement, des asso- 
ciations faites pour conserver la technique ou pourvoir, 
par la division du travail, à certaines industries qui de- 
mandent de la technique, de l'habileté, de l'habitude, un 
apprentissage. Rien de tout cela n'est vrai : les collèges 
romains n'étaient pas des instruments de politique indus- 
trielle, mais d'économie d'Etat, qui se rattachaient au 
système des impôts en nature et des prestations ; c'est 
pour cela qu'ils comprenaient d'autres personnes que 
celles qui se livraient à l'exercice du métier. Le but de 
ces collèges était d'assurer certains services publics, 
moyennant certaines immunités, services de ti'ansportet 
vente d'objets fournis à titre d'impôts. Ils n'ont donc 
rien à voir avec l'organisation industrielle. 

L'Etat ne favorisa jamais le développement des in- 
dustries, il ne s'en préoccupa que pour le service de 
l'armée et de l'annone. Si à certains métiers il fournit 
des locaux et des instruments, s'il donna aux boulan- 
gers le capital de roulement et des dotations spéciales, 
s'il donna à certains des privilèges et des immunités, 
en les obligeant cependant à ne vendre qu'à prix ta- 

(1) M.MitjL'AUUT, .MOMMMSKN, KaRLOWA, LlEBEMANN, /{OCW. Veveiìl- 

nwacii, 0. 



CH. V. — LA PRODUCTION DES BIENS j 59 

rifés, ce fut toujours pour faciliter l'aliinenlation des 
grandes masses populaires, non pas pour amener la 
transformation du métier en fabrique. 

On ne peut pas non plus soutenir que Rome était 
un centre industriel, avec des fabriques de tissus, de mé- 
taux, d'objets d'art (1). La vérité est que Rome n'avait 
que l'apparenoe d'une cité industrielle, et qu'elle fut une 
cité improductive, une grande pieuvre. 

Dans la grande ville, la richesse était mal divisée : à 
un pôle, la ploutocratie avide de luxe, en vain combattu 
par des lois somptuaires, par la censure publique ; à 
l'autre pôle, la misère, une souveraineté couverte de 
haillons, qui vivait des distributions publiques ; au mi- 
lieu, rien. Généralement on parle de la Rome riche, 
éblouissante, des repas magnifiques, des spectacles gran- 
dioses, des villas immenses, des palais de marbre, de 
prodigalités insensées. Ce tableau ne donne qu'un côté 
de la vie sociale, celui qui est artistiquement beau, mais 
à côté il y a d'autres perspectives plus profondes et 
économiquement plus intéressantes, celles où grouillent 
les foules anonymes. 

Martial et Juvénal, qui ont connu par expérience 
tous les côtés de la société et qui vécurent des jours 
heureux avec les jouisseurs et des périodes de misère et 
d'humiliation avec les misérables, ont fait une analyse 
minutieuse des uns et des autres et ils nous fournissent 
des données utiles pour évaluer la richesse de la capi- 
tale. Ici, dit Martial (m, 38), on vit à l'aventure ; les 
foules sont pâles de faim, et on passe les journées à mon- 
ter et à descendre les escaliers en solliciteur (x, 58). 
Ici nous vivons tous dans une pauvreté ambitieuse, dit 

(i) Marquardt, Vie privée, II, 1-18. — Blììmner, Die gewerhlicho 
Thàtigkeit, 112 — BûcnsENsciiuTz, Die Hauptstàtten der Gewerhe- 
fleissesiïi klass. Alter th., iSQ9, p. o. 



160 cu. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

Juvénal {\u, 180). La cité regorge d'une masse enorme 
de misérables qui ne peuvent apaiser leur faim : parmi 
eux il y a des citoyens qui portent des noms illustres et 
qui prétendent descendre des Troyens (i, 109). C'est 
beaucoup d'avoir un plat de légumes mal assaisonnés 
(i, 139). Et pour les clients, quelle misérable condition, 
obligés de courir toute la journe'e et souvent de reve- 
nir le soir les mains vides (i, 117). La plupart rece- 
vaient 10 sesterces par mois (= 2 francs. M art., iv, 26). 
Avec cette somme ils ne pouvaient cerlainement pas 
payer leur loyer, leur nourriture, leur cbaufîage, leur 
éclairage, leurs vêtements (1) : c'était plutôt un moyen 
de se les attacher, et celui qui recevait cette aumône vi- 
votait d'un métier. Si on leur donnait des aliments, 
c'étaient des restes, des aliments gâtés et corrompus 
(Mart., XIII, 123). Ceux qui étaient favorisés recevaient 

2 à 3 (( denarii » par jour (= 1 fr. 06 : id., m, 7 ; iv, 68 ; 

3 fr. 25 : id., ix, 103), mais c'étaient les grands agents 
électoraux. D'autres n'étaient payés que quand ils ren- 
daient quelque service, toute la journée à la recherche 
d'un morceau de pain, et ils n'élaient pas beaucoup au- 
dessus des mendiants. En un mot, la grande masse 
était composée de gens qui avaient à peine de quoi 
vivre et qui n'avaient pas de moyens pour acheter des 
marchandises et alimenter l'industiie. 

La ploutocratie se composait d'ailleurs de véritables 
riches, de chasseurs d'héritages, de dissipateurs et de 
prodigues par ostentation. Juvénal nous avertit que 
c'était une habitude des personnes riches de s'attribuer 
des richesses qu'ils n'avaient pas et de spéculer sur 
leur faste (vu, 138). Le grand luxe donne du crédit et 



(1 ) Cf. JijvEXAL., IV, 2G. Au temps de Cicéron (in Pison., 27), il y 
^ri avait qui recevaient fv. OG par jour ! 



CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 161 

tire de l'argent des usuriers. De là les grandes dettes et 
la disparition rapide des patrimoines. Les grandes ri- 
chesses dissipées en dépenses improductives, qui non seu- 
lement empêchaient l'accumulation mais qui poussaient 
à la ruine, ne servaient jamais au développement de 
rindustrie, qui ne vit pas sur les extravagances, mais 
sur une large et sûre demande. 

La fabrique ne peut prospérer que là où le débouché 
est abondant et continu, ce qui arrive dans les sociétés 
modernes où la richesse est diversement répartie entre 
un très grand nombre de personnes, de sorte que du 
milliardaire on passe au dernier mendiant par une 
échelle infmie de fortunes qui se diversitient en qualité et 
en quantité. Plus la richesse est divisée, plus aug- 
mentent les consommations : quand elle est concentrée 
à un pôle, le luxe rompt l'équilibre de la production, en 
diminuant la production des objets de consommation 
courante et en augmentant celle des objets de luxe. 
Mais ceux-ci ne pouvaient dans l'antiquité, par suite 
du petit nombre des possédants, alimenter de grandes 
industries, et Rome, de plus, les importait : les vases 
venaient de Chios, de Rhodes, de Samos, de Cnide, les 
verres d'Alexandrie, les bronzes et les objets d'or de 
Corinthe, de Délos, de Golchide. La Sicile et la Calabre 
envoyaient des tapis et des étoffes, la Gaule cisalpine 
des laines. La production indigène ne pouvait pas lutter 
contre ces produits étrangers, parce que le marché lo- 
cal étroit ne pouvait soutenir des industries de luxe, 
et Rome n'avait autour d'elle que des déserts et une 
faible population rurale. Les riches romains satisfai- 
saient à leurs goûts et à leurs jouissances esthétiques en 
achetant des produits d'origine diverse, là où les ateliers 
florissaient, parce que leur clientèle n'était pas seulement 
à Rome, mais partout où il y avait des personnes riches. 
Salvigli 11 



162 CH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 

Ces centres d'importation étaient à l'étranger, et Rome 
possédait une classe de négociants {negotiatores) qui 
tiraient de larges, profits de l'importation de ces mar- 
chandises étrangères. On pourrait se demander si la 
grande industrie se développa pour ces produits de luxe 
préparés pour l'exportation ; nous répondrons qu'ici 
encore une circonstance l'empêcha de se développer et 
ce fut la nature du commerce ancien qui exigeait, sur 
les marchandises étrangères, des gains élevés pour l'in- 
termédiaire, le marchand voulant pour lui un bénéfice en 
dehors des intérêts du capital employé et des frais de 
transport, qui étaient très élevés. De là, l'élévation des 
prix, dont une part minime allait au producteur, et qui 
faisait que ces produits ne pouvaient devenir l'objet d'un 
grand trafic et restaient réservés à un petit nombre de 
privilégiés. Certains lieux renommés pour leur tradi- 
tion artistique ou pour leurs dons naturels exportaient, 
mais en petite quantité et avec de faibles profits, autant 
d'obstacles au développement d'une grande industrie. 

Toutes ces circonstances variées retenaient l'industrie 
dans les limites du métier : chaque localité a ses arti- 
sans qui suffisent aux besoins locaux, qui fabriquent sur 
place les objets de consommation courante. Si cer- 
taines grandes familles exploitent au moyen d'esclaves 
les carrières de leurs latifundia et y établissent des fours 
à briques, cela ne modifie pas l'allure générale de l'in- 
dustrie. Et la petite industrie triomphe même dans la 
construction des maisons publiques et privées, comme 
dans les mines, quand on n'emploie pas des condamnés 
ou des prisonniers de guerre (1). La multiplicité des 
puits, le réseau serré des galeries laissent supposer que la 



(1 j niJiMNEH, Die (jewcrhl. Thàthjkeit cler Vulker dc^ Idass. Alier- 
Ihutns, 18G'J, p. IX. 



GH. V. LA PRODUCTION DES BIENS 163 

division des terrains miniers était extrême et les conces- 
sions très nombreuses (1), de sorte qu'elles étaient à la 
portée de toutes les bourses, même des plus petites. On 
peut en dire autant des ateliers de métallurgie, où l'exa- 
men des lieux a conduit à conclure qu'il n'y avait pas de 
vastes ateliers organisés sous une même direction et par 
un seul maître, mais plutôt une foule de petits ateliers 
appartenant à des propriétaires indépendants. Quant 
aux constructions, il suffit de rappeler que pour la cons- 
truction de Taqueduc de Marcius à Rome, le gouverne- 
ment passa des contrats avec 3.000 maîtres-maçons, dont 
chacun se mit au travail avec l'aide de ses esclaves. Le 
fractionnement des lots dans les adjudications de travaux 
publics atteste la prédominance de la petite industrie (2). 
D'autres grandes constructions publiques furent faites 
par l'Etat en employant les esclaves publics^ au moyen 
desquels l'Etat pourvoyait à de nombreux services pu- 
blics et qu'il possédait comme un grand propriétaire (3). 
C'est ainsi que l'Etat romain, comme les monarchies 
orientales, étaient de grandes économies qui produi- 
saient ce dont elles pouvaient avoir besoin au moyen 
d'esclaves qu'elles nourrissaient, logeaient, habillaient (4). 
L'ancien empire égyptien avait aussi sous sa dépendance 
des troupes d'ouvriers libres non salariés, mais rétri- 
bués en nature. Ce n'est que lorsque les esclaves ne 
suffisaient pas qu'on avait recours aux salariés, par des 
contrats à forfait, à la journée, à des entrepreneurs qui 
cédaient le travail à un grand nombre de petits sous-entre- 
preneurs. 

[\) Cf. Ardatllon, Les mines du Ldurium dans V antiquité, p. 181 
«174. 

(2) De même en Grèce. Voir Mauri, I cittadini lavoratori 
dell'Attica, 1895, p. 25. 

(3) Hatkin, Les esclaves publics, dans Vempire romain, 1897. 

(4) LuMBROSo, L'économie sous les Lagides, p. 20. 



CHAPITRE VI 



LA PRODUCTION AGRICOLE 



Nous devons maintenant rechercher dans quelle me- 
sure le capitalisme a pénétré dans là production agricole 
et l'a intensifiée. C'est ici que se place l'étude des spécu- 
lations faites, notamment par les latifondistes, dans l'ex- 
ploitation du sol, de la formation de la plus-value foncière, 
de la part qui revient au capitalisme agricole et pastoral 
dans la ruine des petits propriétaires et des classes ru- 
rales. Nous rencontrons ici les prohlèmes les plus impor- 
tants et les plus complexes de l'histoire économique du 
monde antique, et il serait téméraire de vouloir les 
éclaircir entièrement. La vie économique, à la différence 
des manifestations juridiques, ne peut pas être étudiée 
sous toutes ses faces, beaucoup échappent au regard ; 
même la vie économique qui se déroule sous nos yeux 
est si pleine d'incertitudes et de contradictions que pour 
beaucoup de faits on n'a pas pu arriver à se mettre d'ac- 
cord sur leur interprétation ; nous avons des théories 
optimistes et des théories pessimistes, et les mêmes faits 
sont invoqués, par exemple, en faveur du protectionnisme 
et contre lui. Aux difficultés inhérentes au sujet lui- 
même viennent s'ajouter pour l'antiquité celles qui dé- 
rivent du défaut de renseignements ou de leur insuffi- 
sance. Les écrivains anciens n'ont exprimé qu'incidem- 



cu. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 165 

ment leur pensée sur tei cu tei fait économique, et 
généralement il s'agit d'impressions provoquées par des 
phénomènes transitoires et observés sur un champ très 
étroit, à Rome et dans ses environs, rarement dans toute 
l'Italie, des impressions faussées le plus souvent par la 
passion politique et plus encore par la rhétorique. Aussi 
comment ne pas douter, devant ces affirmations si sou- 
vent répétées des causes de la grandeur et de la déca- 
dence de Rome, que le capitalisme dans ses formes les 
plus modernes a imprimé son caractère à l'économie 
agraire et que les latifondistes ont exploité leurs terres 
avec des méthodes capitalistes (1). On retrouve cpuram- 
ment ces expressions, de même qu'on dit très souvent 
que sur le marché de Rome les terres des royaumes 
conquis étaient objet de spéculation, de jeu, se ven- 
daient et s'achetaient, comme on le fait aujourd'hui en 
Australie, que l'on jouait sur la hausse et la baisse des 
produits agricoles, qu'on accaparait les denrées des pays 
lointains, que la terre était cultivée de façon à obtenir le 
produit brut le plus faible et à restreindre les dépenses 
de culture. De môme on dit encore que l'industrie agri- 
cole trouvait un encouragement dans l'industrie com- 
merciale, qui aurait également poussé au développement 
de l'industrie manufacturière. L'esclavage est présenté 
comme un moyen de production capitaliste^ et Ton voit 
dans les importations de blé d'Afrique et les distribu- 
tions gratuites de blé à Rome la cause directe de la ruine 
des agriculteurs italiens. 

Les formes de production capitaliste, en général, si 
l'on fait exception pour les colonies, se développent 
d'abord dans les villes, c'est-à-dire dans l'industrie. 

(1) MoMMSEN, Roem. Gesch., 8® éd., I, 855. Voir surtout l'excel- 
lente et originale étude de M. G. Ferrerò, Grandeur et décadence 
de Rome, trad. franc. 3 vol. 



166 GH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

L'agriculture n'en subit pas d'abord l'influence, et cen'esl 
que lorsque le progrès industriel est avancé, qu'il réagit 
sur la production agricole, en lui imprimant un autre 
caractère. 

Nous avons déjà parlé de l'économie domestique des 
familles rurales qui pourvoyaient à leurs besoins par le 
travail de leurs membres et qui allaient au marché vendre 
leur superflu et acheter les quelques objets indispensa- 
bles, notamment en fer, qu'ils ne pouvaient produire. Des 
oscillations du marché pouvait dépendre leur luxe, mais 
non pas leur vie matérielle. Nous avons pu constater 
l'existence d'une classe de petits propriétaires, qui ne 
travaillent pas la terre, qu'ils louent à colonat partiaire, 
et qui vivent modestement, mais avec dignité, du produit 
de leurs terres et qui vendent leur superflu au marché 
local. Ils constituaient l'élite des nombreux petits centres 
urbains d'Italie, ils prenaient une part active à la vie 
politique, mais ils n'avaient pas de capitaux pour les 
spéculations agraires. Leur existence ne dépendait pas 
non plus du marché ; ils n'avaient pas de payements 
à faire, ni à payer d'impôts. Ils manquaient de tout 
aiguillon pour augmenter une production que le marché 
n'aurait d'ailleurs pas pu absorber. 

La première règle de toute agriculture capitaliste c'est 
de produire pour vendre, d'intensifierles cultures quandon 
prévoit des prix rémunérateurs sur les marchés. Or, toute 
la question est de savoir si les marchés pouvaient offrir 
ces prix, s'il existait de grands marchés prêts à absorber 
toute surproduction agricole, et à encourager l'augmen- 
tation d'activité et l'esprit d'entreprise du propriétaire. 
Or, ce sont précisément ces causes et conditions qui 
ont manqué dans l'antiquité. La population était faible, 
les centres urbains insigniflants, les habitudes de vie 
frugales et très faible la capacité d'achat des classes non 



CH. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 167 

possédantes, pour pousser le propriétaire à intensifier les 
cultures, à spéculer. Les transformations agraires qui 
demandent des emplois de capitaux peuvent se faire 
quand il n'y a pas surabondance des produits par rap- 
port aux besoins, sinon les progrès de l'agriculture 
amènent la ruine des propriétaires. L'état stationnaire 
des cultures jusqu'à ce que la consommation ait atteint 
le niveau de la production et fait monter les prix, l'uti- 
lisation des conditions de fertilité naturelle, c'est encore 
le système le plus avantageux, quand les producteurs ne 
peuvent compter que sur uu étroit marché local, et 
c'était là le cas de l'antiquité. 

Ce qui semble certain pour l'Italie romaine comme 
pour la Gaule, et cela devait être vrai pour d'autres ré- 
gions, c'est que normalement les produits dépassaient les 
besoins et que les prix des denrées alimentaires étaient 
bas. On y constatait ces bas prix qui, dans une économie 
naturelle, assurent le bien-être de tous, et rendent, d'autre 
part, impossibles les transformations agricoles. Sur cette 
abondance et ce bon marché relatif nous pouvons citer 
Polybe (il, 15), qui parle de la facilité de vie dans la 
vallée du Pô comme d'un lait constant. On y trouvait à 
se nourrir et à se loger dans les auberges pour un demi- 
as, c'est-à-dire pour fr. 025 par jour. De son temps 
(il mourut en 123 av. J.-C), le médimme sicilien de 
blé valait 4 oboles, soit 1 fr. 21 l'hectolitre, de sorte 
que si l'on compare la dépense d'un voyageur au prix 
du blé et si on prend celui-ci comme indice de valeur au 
prix de 20 francs l'hectolitre, la dépense correspondrait 
à moins de fr. 40. 

Le renseignement de Polybe se rapporte à l'Italie et 
non pas à Rome, dont le marché était absolument indé- 
pendant des prix des provinces, de même que celles-ci 
étaient économiquement séparées et indépendantes de 



168 GH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

Rome. Aussi n'avons-nous pas à tenir compte des prix 
que Marquardt (1) nous donne pour le blé à Rome, où, de 
203 à 196 av. J.-C, l'hectolitre valait de 2 fr. 64 à 2,50, . 
parce qu'il s'agit là des conditions spéciales du marché 
de Rome, qui était sous l'influence des arrivages des na- 
vires de l'Espagne, de la Sicile, de la Sardaigne et de 
l'Afrique, et qui était étranger aux prix que l'on trouvait 
dans les campagnes de la Gaule transalpine et cisalpine. 
Les prix à Rome variaient et même donnaient lieu à des 
jeux de bourse : on jouait à la hausse et à la baisse, sui- 
vant que l'arrivée du blé était plus ou moins probable, 
que la mer était bonne ou mauvaise, que les réserves des 
greniers publics étaient plus ou moins abondantes ; mais 
ces variations de prix ne dépassaient pas un cercle res- 
treint, et ne changeaient rien aux conditions des marchés 
lointains. Nous ne pouvons donc suivre ceux qui, comme 
Marquardt, étendent à toute l'Italie le prix atteint à 
Rome par le blé au commencement du u^ siècle av. J.-C. 
et qui appliquent le renseignement fourni par Pline au 
marché romain et en tirent la preuve de la baisse des 
prix par suite de l'importation des blés étrangers, pour 
conclure que la culture du blé en Italie n'était plus ré- 
munératrice. Cette confusion ne peut que nous faire 
commettre des erreurs, et la nécessité de distinguer tous 
ces faits sera plus loin rendue plus évidente encore. 

Ce qui est certain c'est le bas prix des denrées. Même 
le vin se vendait les 3 litres pour un as {= fr. 05 : Plin., 
H. n. , xviii, 17). Martial, qui venait des campagnes 
d'Espagne et qui avait vécu en Italie, le constatait : « Le 
paysan, dit-il, peut bien se rassasier^ mais il n'a rien. 
Les bas-prix des denrées rendent l'agriculteur pauvre » 
(xn, 76). 

(1) Vie privée, II, 14. 



CH. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 169 

La condition du producteur était celle-ci : il ne pou- 
vait transporter que les produits supérieurs, très recher- 
chés ; la plus grande partie des produits devaient être 
vendus au marché local, où l'offre était plus grande que 
la demande ; il n'avait donc aucun intérêt à augmenter 
la production et à employer de nouv^eaux capitaux dans 
l'exploitation agricole. 

Examinons successivement chacun de ces points. 

On affirme couramment que les importatitns à Rome 
de blé d'Afrique fermèrent le marché de Rome aux pro- 
ducteurs italiques et les ruinèrent. Cela suppose qu'au- 
paravant les blés italiques venaient à Rome, et que toute 
une agriculture pouvait tirer de celte vente des prix ré- 
munérateurs. 11 n'est pas vraisemblable a priori qu'une 
ville qui, à l'époque de son plus grand développement, 
consommait environ 4 millions de quintaux, ait pu avoir 
de l'influence en bien ou en mal sur toute l'agriculture 
d'un Etat. Mais voyons les choses de plus près. 

Dans les premiers temps, l'histoire économique de 
Rome et du Latium est étroitement unie : les citoj^ens 
du Latium produisent pour la consommation de Rome, 
qui est leur plus grand marché pour le blé. Le pain, le 
principal aliment des Romains, vient des campagnes la- 
tines (Cic, Ad Att., XIV, 3), comme de la zone plus 
proche de la ville viennent les légumes, les fruits, le lait. 
Au delà de la première zone circulaire, cultivée, d'après 
la loi de Thùnen, en jardins et en potagers destinés aux 
produits soumis à un rapide dépérissement, au delà de 
la zone du paysan qui le matin, à Taube, réveille la ville 
par ses cris (1), s'étendait la zone aux céréales, aux sys- 
tèmes de culture qui devenaient toujours plus extensifs 



{\) Calpurn., Eglog., 4; Apulej., ix, 32; Horat., Epist., i, 18, 
36; ViRGiL., Georg., i, 279. 



170 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

à mesure que l'on avançait vers des zones plus éloi- 
gnées. 

Du Latium, Rome tirait sa nourriture, jusqu'au mo- 
ment où s'étant emparée de pays qui n'avaient pour 
richesse que du blé, après les avoir privés de toute 
richesse métallique, elle dut se contenter de recevoir 
d'eux des tributs en nature. Ce fut l'économie qui prédo- 
minait en Sicile, en Sardaigne, en Afrique, qui obligea 
Rome à prendre du blé. Et c'est pour cela que fut dirigé 
sur Rome ce torrent de blé qui bientôt submergea la 
zone à céréales du Latium et la transforma presque en 
un désert qui s'étendait jusqu'aux portes de Rome. 

Il est donc bien évident que les importations de blé 
étranger et les distributions gratuites ont ruiné l'agricul- 
ture dans le Latium, de même qu'il est invraisemblable 
qu'elles> aient ruiné celle de l'Italie, comme le disait 
Suétone {Aug., 42), qui y voyait la cause de la dispari- 
tion de la cultura agroì^um, et comme tout le monde le 
soutient, y compris Mommsen (1). Ce grand historien 
attribue la ruine de la propriété foncière aux importations 
de blé d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne ; il soutient que 
les paysans italiques furent sacrifiés aux prolétaires de la 
capitale et que, avec l'inondation du marché de Rome 
et la pression du blé étranger, l'agriculture italique fut 
obligée de se transformer, c'est-à-dire d'adopter des cul- 
tures intensives, la vigne, les fruits et les légumes. 

C'est sur ce point des importations étrangères que 
se concentrent toutes les questions relatives à la produc- 
tion agricole, à sa ruine d'une part, aux emplois de ca- 
pitaux de l'autre, et il est nécessaire de l'éclaircir afin de 
pouvoir apprécier le caractère de la production. 

Suétone, qui le premier releva le fait, le faussa en 

(1) Mommsen, Roem. Gesch., I, 8° édit., p. 839; II, 339. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 171 

l'attribuant à l'Italie tout entière ; le dommage ne 
s'étendit que sur une région assez petite. Et d'abord es- 
sayons de préciser le total de ces importations de blé 
étranger. L'annone, aux temps d'Auguste, recevait par 
la voie de mer 60 millions de « modii )> par an, c'est- 
à-dire 5 millions 200 hectolitres (un peu plus de 
4 millions de quintaux) : 20 millions étaient fournis par 
FEgypte, les autres 40 millions par la Sicile et la Sar- 
daigne (1), ces greniers de la République, les fidèles 
fournisseurs de l'annone (2). La consommation journa- 
lière était pour Rome de 79.000 « modii» à l'époque de 
Cicéron (3) et de 75.000 à l'époque de Sévère (4), de 
sorte qu'environ la moitié du blé importé servait aux 
besoins de la capitale : l'autre moitié était vendue par 
les édiles dans le territoire environnant (5). 

Que ce blé importé fut distribué gratuitement ou 
vendu à un prix inférieur à celui qu'il coûtait pour le 
produire, c'était là un fait dont l'influence ne se faisait 
sentir qu'à Rome et sur les marchés voisins. Aussi est-il 
sans intérêt de savoir que les distributions gratuites 



(1) A. Victor., EpiY., 2. 

(2) Cic, leg. Manil., 12; Verr.y ii, 2. — Valer. Max., vu, 6. 
— TiT. Liv., xxvii, 2. 

(3) Cic, Verr., m, 30. 

(4) Spartian., Sever., 23. 

(5) De ces chiffres sur la consommation du blé à Rome, con- 
naissant ce que consomment aujourd'hui les villes italiennes du 
Midi, on arrive à établir que la population de Rome était infé- 
rieure à un million. Et qu'on remarque qu'on consommait au- 
trefois plus de blé que maintenant, non seulement par suite des 
mauvais procédés en usage pour la mouture et la panification, 
mais surtout parce que le blé était la base exclusive de l'ali- 
mentation, parce qu'on n'utilisait pas les céréales inférieures, 
l'orge, l'avoine, et que l'on ne connaissait pas le maïs, la 
pomme de terre, et qu'on ne consommait que peu de légumes. 
Il faudrait donc évaluer la population à moins d'un million. 



172 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

étaient faites en moyenne à 200.000 personnes (1) et que si 
Fon dépassa parfois ce chiffre, ce fut accidentellement, 
à la suite de disettes ou d'autres circonstances. César, 
au moment de sî? dictature, y admit 320.000 personnes, 
mais il en réduisit ensuite le nombre à IdO.OOO (2). Sous 
Auguste il y en eut 200.000 (3). L'influence de cette au- 
mône d'Etat fut désastreuse pour Rome, non seulement 
sur la culture des terres environnantes, mais sur son 
économie générale. L'espérance d'avoir le pain gratuit 
attirait dans ses murs des masses de misérables, de pa- 
resseux, elle poussait la plèbe à dédaigner le travail, et 
les maîtres d'esclaves eux-mêmes, pour avoir le pain 
gratuit, affranchissaient leurs esclaves à condition que 
ceux-ci leur apporteraient le blé reçu (4). On peut saisir 
ici l'enchaînement des faits économiques et comment ils 
agissent réciproquement les uns sur les autres. Les im- 
portations et les distributious gratuites ruinaient 
l'agriculture dans la campagne romaine qui se dépeu- 
plait et se transformait en pâturages, et cette dépopula- 
tion augmentait le nombre des sans-travail urbains, de 
ceux qui devaient être nourris par le blé public, dans la 
capitale. Là, en effet, tout languissait, tout dépérissait, 
tout travail était abandonné, toute industrie, sauf la 
mendicité, était interdite aux pauvres. Les professions 
destinées à pourvoir aux besoins des agriculteurs étaient 
abandonnées. Quand on chasse la population des cam- 
pagnes, on condamne toute la population urbaine à vivre 
dans l'oisiveté, on lui interdit tous les métiers qui ali- 
mentent le premier des commerces, le. commerce entre 
la ville et la campagne. Mais, nous le répétons, cet effet 

(1) Monum. anciran., 3, 19. 

(2) SuET., Aiiy., 41, 42. 

(3) Dion., lv, 10. 

(4) DiONYsii IIaligarn., IV, '24. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 173 

était propre à Rome, comme l'était la cause elle-même, 
parce que les distributions gratuites n'avaient lieu qu'à 
Rome (Ì) et que la répercussion des importations exté- 
rieures ne se faisait pas sentir au delà des campagnes 
du Lalium. 

Si l'importation du blé ruina l'agriculture, ce fut celle 
du Latium, de même que la constitution des pâturages 
dans les campagnes de l'Italie méridionale date des 
guerres d'Annibal, qui les ont dépeuplées. Rome ne fut 
jamais le marché du blé italique, parce qu'il n'y avait 
pas de routes faciles et commodes pour apporter à Rome 
de grandes quantités de blé. Autre chose sont les routes 
militaires sur lesquelles on peut taire le commerce 
d'objets précieux, de luxe et peu volumineux, autre 
chose les routes sur lesquelles peuvent passer de grandes 
quantités de blé et de vin dans des récipients d'argile. 
Même au moyen âge, il arrivait que le blé ne pouvait 
pas rapidement être transporté au loin, et de là des di- 
settes effroyables dans les provinces voisines d'autres 
provinces où il n'y avait pas pénurie, et séparées à peine 
par une chaîne de montagnes. Enormes auraient été les 
frais de transport des produits du nord de l'Italie ou des 
Gaules à Rome, et c'est pour cela qu'il n'y eut pas dç 
service régulier de commerce pour les denrées volumi- 
neuses entre ces régions. Ce fut pour Rome une néces- 
sité que de pourvoir à ses besoins exclusivement par la 
voie maritime, même si son alimentation était ainsi 
laissée à la merci des vents et des pirates. 

Voyons si l'existence de ce grand centre urbain peut 
exciter la production à donner, sinon du blé, au moins 
d'autres denrées et notamment des denrées de luxe, et si 
cela entraîna la transformation du latifundium, si des 

(1) Appian., de beli, civ., u, 120. 



174 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

méthodes intensives de production s'introduisirent, si 
on fit des emplois de capitaux dans les spéculations 
agricoles. 

On dit que la demande de produits de luxe, vin, 
légumes, etc., aurait amené la transformation des cul- 
tures du latifundium et encouragé à substituer au blé 
des cultures intensives (1) ; on dit que, pour avoir des 
produits spéciaux, il fallut diviser le latifundium et le 
donner en petits lots à des fermiers, obtenant ainsi une 
plus grande intensité de travail et un arrêt dans l'appau- 
vrissement des classes travailleuses (2). Le capital aurait 
été appliqué à la terre, le colon se serait livré à des 
cultures intensives et aurait amené une transformation 
dans la production agricole. 

La grande augmentation de la production à Rome, 
Fimmigration des riches de la Méditerranée devaient, 
selon Rodbertus, provoquer une augmentation dans la 
demande et des goûts différents de ceux de la Rome an- 
tique. Mais à combien de personnes s'étendait ce pou- 
voir d'absorption? Ces objets dont les prix étaient décu- 
plés et davantage par les frais de transport, étaient des- 
tinés à un petit nombre de personnes riches, à quelques 
centaines de richards et de dissipateurs, et ce n'est pas 
cette consommation restreinte qui peut tranformer les 
cultures. Ce n'était pas la demande de quelques produits 
spéciaux, des roses, des lis et des violettes (3), des lé- 
gumes cultivés en serre (4), des poires de Vérone, des 
asperges de Ravenne qui figuraient sur les tables des 



(1) Uoi)i?ERTus, dans les Jahrbûcher f. Nationaloek. u. Statistik, 
II, i8()4, p. 218. 

(2) WisKEMANN, Die antikc Laiidwirtiischaft und das von Thiinen 
Gcsciz, IHjD, p. 39. — IlEisTEunKRGK, Entstehiing des Colonats, 92. 

(3) V.MiuoN, I, IG. — Plin., Hist. nat., xxi, 7. 
(i) Plin., JJist. mit., XIX, 19, 20. 



CH. VT. — LA PRODUCTION AGRICOLE 175 

riches comme des raretés et des merveilles, avec d'autres 
excentricités de prodigues dissipateurs, les langues de 
perroquets, les roses de Pestum, les champignons de 
Bithynie, les huîtres de Brindisi^ les oiseaux de Numi- 
die (1), ce ne pouvaient pas être ces demandes qui 
changeaient les cultures de toute Tltalie et qui pous- 
saient à la production et à la spéculation. 

Il est certain que le revenu de ces produits devait 
être beaucoup plus grand que celui du blé (2), mais 
combien pouvait-on en vendre ? Ils arrivaient à Rome 
en très petite quantité, et les difficultés de transport et 
de conservation en haussaient extraordinairement le 
prix. Nous savons par Pline que les fruits eux-mêmes 
étaient au-dessus de la bourse des pauvres (xvii, 1), bien 
entendu les fruits qui venaient de loin. Aucune produc- 
tion industrielle en grand ne pouvait prospérer pour les 
objets de luxe ; il en était de même en agriculture pour 
les aliments destinés à la bouche d'une infime minorité 
de riches. Aujourd'hui seulement la production de coû- 
teuses raretés agricoles est possible parce que, avec les 
rapides moyens de transport, le marché mondial leur est 
ouvert. 

Imaginer, comme le fait Marquardt, que pour rempla- 
cer la petite culture qui n'était plus rémunératrice, on 
essaya la production en grand des viandes de choix, des 
fruits délicats, des vins supérieurs, c'est pour le moins 
commettre un anachronisme, tout comme nous ne pou- 
vons souscrire à cette opinion de Rodbertus (3) : « Rome 
opérait sur l'Italie comme la ville de Thiinen, et toute 
l'Italie sur le reste des pays méditerranéens. Puisque le 



(1) NissEN, Itaiische Landeskunde, I, 113, 457 ; II, 56. 

(2) Varron, m, 2, 

(3) Jahrbûcher, II, 22^. 



176 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

blé venait de loin, l'Italie se livrait à d'autres cultures 
qui dépendaient d'une économie parcellaire. » 

Qu'il nous soit peraiis d'insister sur l'examen de ces 
affirmations qui ont été acceptées sans discussion et qui 
sont devenues un lieu commun de l'histoire économique 
de Rome. Il ne nous paraît pas douteux qu'elles repo- 
sent sur une inexacte appréciation de la réalité. 

Pour que la production intensive de produit^ agricoles 
spéciaux put se développer sur une large échelle, il eut 
fallu de nombreux marchés avec une grande capacité 
d'achat, et il n'y en avait pas. On ne peut pas tenir 
compte des nombreux centres urbains où vivait une 
classe nombreuse de petits propriélaires, de curiales, 
d'artisans, de non-possédants. Il ne restait que Rome, 
où se concentraient les grandes fortunes mal accumu- 
lées et prêtes à être dissipées par des héritiers prodi- 
gues. 

De même que son approvisionnement par les marchés 
d*outre-mer n'avait pas d'inQuence au delà du Latium, 
c'est-à-dire dans ces régions qui n'avaient jamais envoyé 
et ne pouvaient envoyer du blé à Rome, de même la 
demande de produits supérieurs qu'elle pouvait faire ne 
pouvait modifier sensiblement les formes de production 
dans ces pays éloignés. La population de la capitale 
était composée d'une multitude de non-possédants qui 
n'avaient pas d'argent pour acheter des objets deluxe. 
Quelle quantité pouvaient-ils bien absorber, nous ne di- 
rons pas, de gibier, mais simplement de viande, ceux 
qui, comme tous les Italiens de ce temps et d'aujour- 
d'hui, se nourrissaient presque exclusivement de blé (1), 

(i) Les alimenta Italiae des médailles de Trajan sont repré- 
sentés par des épis de blé : Borghesi dans le Bollettino deWIsti- 
tulo dicorrisp. archeolog., 1839, p. loo {Œuvres épigraph., l\, 212). 
Aux entants nourris selon les prescriptions d'Adrien (1. 14, 



GH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 177 

la viande étant réservée aux soldats, aux matelots, aux 
athlètes, aux rhéteurs, aux mineurs et à d'autres per- 
sonnes appliquées à des travaux pénibles (1). 

La viande n'était pas de consommation ce ui ante ; 
pour les personnes riches, la viande de porc était déjà 
une grande gourmandise. Le menu peuple ne mangeait 
de la viande que lorsqu'on en faisait des distributions 
gratuites à l'occasion des fêtes, des triomphes, des funé- 
railles, des sacrifices. 

L'Italie pouvait envoyer à Rome des échantillons de 
sa production agricole, par mer ou par la grande voie 
fluviale du Pô, le fidèle transporteur auxiliaire des 
routes maritimes (2), mais rien de plus. Grâce au Pô, on 
pouvait satisfaire aux caprices des riches, à leurs plai- 
sirs de bouche (3), mais on ne pouvait ni approvisionner 
Rome de blé italien ni augmenter l'envoi des produits de 
luxe de façon à transformer les cultures de régions en- 
tières. Les difficultés et le coût des transports enlevaient 
au prix de vente toute marge de profit, toute possibilité 
économique de vente. Le paysan du Pô touchait le 
dixième du prix que le blé, le vin et ses autres produits 
pouvaient atteindre sur les marchés lointains (4). Et c'est 
précisément parce que le transport coûtait plus que les 
produits eux-mêmes, qu'on avait décidé de consommer 
sur place les impôts en nature et qu'il était défendu de 
transporter ceux qui étaient loin des ports de mer (o). 

Dig. xxxiv, 4) on ne donnait que du blé : Fabretti, Inscript, do- 
mest.y 23 ; Orelli, III, 305; Aux esclaves on donnait du blé, des 
olives, de l'huile, du vinaigre, du vin. 

(1) HiERONiM., in Jovinianj u, 45. 

(2) Ambrosii, Hexameron, ii(Migne, XIV, 151). 

(3) SiDON. Apollin., Epist., 1, 5, 6, sur la difficulté de voyager 
par voie terrestre, id., m, 2, 3. 

(4) NissEN, Hai. Landeskunde , II, 56. 

(5) L. 9, Cod. X, 16. 

Salvigli 12 



178 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

L'influence de Rome ne se fit sentir^ comme pour la 
ville deïhûnen, que dans la zone voisine et non pas sur 
toute la péninsule. Elle se limita aux campagnes envi- 
ronnantes, et elle fut bienfaisante, en transformant les 
plus voisines en jardins potagers, et mauvaise pour les 
plus éloignées en les obligeant, sous la pression des im- 
portations, à abandonner la culture des céréales. Cette 
production locale suffisait aux exigences de la consom- 
mation (1), et luttait avantageusement contre celle des 
régions plus éloignées, dont les prix étaient surélevés 
par les frais de transport et qui entraient en concur- 
rence avec les importations étrangères venues par mer. 
Dans l'antiquité comme dans les temps plus récents, 
c'est-à-dire quand les mo}^ens de communication et de 
transport étaient imparfaits, l'influence égalisatrice de 
la concurrence entre les lieux de production et les lieux 
de consommation éloignés les uns des autres n'agissait 
pas ou n'agissait qu'accidentellement. 

L'influence du marché de Rome ne se faisait sentir 
que sur un rayon limité (2). C'est à cette zone environ- 
nante que se limitait son pouvoir d'absorption pour les 
denrées de large consommation, tandis que son marché 
était vite saturé des produits rares et coûteux qui ve- 
naient de loin. Par conséquent Rome n'avait aucune in- 
fluence sur la production agricole de la péninsule et no- 
tamment de la haute Italie. Quand sa population aug- 
menta et aussi les difficultés d'approvisionnement, Rome 
devint un marché maritime détaché du continent, un 

(1) Home tirait beaucoup de la Sabine, moritueuse mais fertile 
en troupeaux (Strabon, v^, 228), en oliviers et en vignes (Golum., 
V, 8, — Plin., llist. nat., xv, 3). 

(2) La limite comme disent les lois. Cfr. 1. 1, Cad. Just., xi, 60, 
où il est dit que les marchés manquaient de blé, que cependant 
il y avait la possibilité de les approvisionner : Tlbcrianus statuii 
ccrtas po^scssioiics quae ad iiinitem frumenta convehcrcnt. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 179 

immense ventre urbain qui était plus éloigné de TEtrurie 
et de la vallée du Pô que de TEgypte, parce qu'il était 
relié à celle-ci par les voies de mer, et séparé de celle-là 
par des routes escarpées à travers les Apennins, sur les- 
quelles circulaient mal le froment et le vin portés sur le 
dos des ânes et des mulets dans de fragiles vases de terre. 

Rome était séparée du reste de l'Italie, tout comme 
par le luxe de ses millionnaires et les goûts de ses 
raffinés elle était devenue une ville d'Orient. De même 
que pour ceux-ci elle lirait des parfums de TArabie, des 
perles de l'Inde, des soies de la Babylonie, de même son 
domaine agricole ce n'était pas l'Italie, mais, comme le 
disait le rhéteur Aristide dans l'éloge prononcé l'an 145 
après J.-C, la Sicile, l'Egypte, les terres cultivées d'A- 
frique (1). Les vins, les huiles, les olives, le miel, les con- 
serves de poisson, les viandes salées arrivaient par voie 
de mer, de toutes les régions, comme des routes de terre, 
des campagnes environnantes, et précisément parce 
qu'elles affluaient de tant de lieux divers^ le marché en 
était suffisamment pourvu, et on n'y constatait pas ces 
demandes qui influent sur les formes de la production. 

On peut affirmer que l'économie de Rome et celle de 
l'Italie se développèrent séparément. Les campagnes 
éloignées du grand centre (2) ne ressentaient pas les effets 
de l'agglomération de Vurbs. Ils se faisaient sentir aux 
portes de Rome (3), ou dans les campagnes situées le 
long des fleuves et qui envoyaient leurs produits in ur- 
bem (4). Le reste de l'Italie était économiquement étran- 

(1) Ed. Jebb, i, 200. 

(2) Cf. la lex Julia miinicipaUs, 20 (C. I. L., I, 206). Juvénal 
(m, 223) nous apprend que les terres avaient baissé de valeur à 
Sora, Fabrateria età Fresinone. 

(3) GiCER., Ad Attic, XIII, 33; Horat., Carm.j n, 3, 18. 

(4) Plin., Epist., V, 6, 12 ; Golum., i, 2. 



180 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

ger à Rome, qui, comme le dit Symmaque (x, ep. 34) 
c( pesait sur le corps de tout l'Empire ». En 385 on avait 
eu une année d'abondance dans toute l'Italie (1) et Rome 
seule était en proie à la disette et chassait les étrangers 
et les pauvres (2). Le blé d'Afrique lui avait manqué. Si- 
doine Apollinaire ne compta jamais sur le blé italien, 
bien que dans ses préfectures à Rome il ait eu souvent 
à lutter contre la disette qui menaçait la ville (3), et ja- 
mais il ne lit des achats de blé en Ligurie et en Gaule, 
même quand les soulèvements populaires mettaient sa 
vie en péril ; mais il se mettait en vedette sur le haut des 
collines du Tibre pour épier les navires qui devaient 
rassasier ses administrés et le délivrer, lui, de mortelles 
inquiétudes (4). Auguste lui aussi faillit se suicider parce 
que le peuple romain manquait de blé (o), et cependant 
l'Italie, malgré la décroissance naturelle inévitable de la 
production agraire, avait du blé pour sa consommation, 
pour celle de ses villes et même pour Rome, à l'occasion 
elle aurait pu venir au secours des provinces ravagées par 
la famine (6). 

L'Italie ne jouait pas non plus le rôle de la ville de 
Thùnen sur le reste des pays méditerranéens. L'Italie 
agricole se suffisait, il n'arrivait rien dans ses provinces 

(1) Ambrosii, Epist., I, 18 (édit. Migne, XVI, 970). 

(2) id., De officiis ministr., m, 8 (id., XVI, 159) ; Symmaghi, Epist. , 
11, 8 ; Lybanius, in Antiochico (édit. Riese, I, 239). 

(3) SiDON. Apollin., Epist., I, 16. 

(4) Symmaghi, Epist., m, 55 (édit. Seek, Mon. Gcrm. Script, 
ant., VI). 

(5) A. VicTORis, Aug., i. 

(6) Quand sous Trajau, l'Egypte, la clef de l'annone, comme 
rappelle TsicAie {Hist., m, 8) fut frappée d'une disette extraordi- 
naire par suite de la non-inondation du Nil, l'Italie put lui ex- 
pédier des navires chargés de blé- Pline (Paneg., 30) célèbre ce 
pacifique tiiomphe comme une des plus grandes gloires de 

Vrajan. 



CH. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 181 

des importations africaines (1), parce que la production 
courante suffisait à satisfaire aux besoins locaux. Si ses 
villes, à Texemple de Rome^ consommaient des produits 
exotiques, c'était pour le luxe de ses riches. Tl nous faut 
ici examiner l'état de l'agriculture italienne à l'époque 
romaine. 

Une description de l'Italie, faite en 345 après J.-C, cer- 
tainement d'après des renseignements plus anciens mais 
postérieurs à Strabon, présente ainsi les différentes ré- 
gions de l'Italie : « La Calabre produit du froment et elle 
est riche de tout ; dans le Brulium il y a de l'excellent vin 
et beaucoup. La Lucanie est une région féconde, riche 
de tout et qui exporte beaucoup de lard, ses montagnes 
sont couvertes de riches pâturages. Puis vient la Campa- 
nie qui n'est pas très grande, mais où il y a beaucoup de 
propriétaires de latifundia (2) ; elle se suffit à elle-même 
et elle est le grenier de Rome (3). » L'auteur anonyme de 
cette courte description n'insiste pas sur les autres ré- 
gions : il cite la Toscane, cette belle province riche de tout, 
il parle du vin de Toscane, du Pixenum, de la Sabine, 
de Tivoli, et il conclut que l'Italie est piena omnibus bonis. 

Ce tableau concorde avec les données qui nous sont 
fournies par ailleurs. Les terres italiques continuèrent à 

({) Mommsen (Rocm, Gesch., I, S^édit., 840) dit au contraire que 
le blé d'outre-mer inondait le péninsule. Et Pôhlmann (Die Ueber- 
vôlkerung d. antiken Grosstàdte, p. 69) dit que Rome avait accru 
sa population d'une façon disproportionnée au développement 
de l'agriculture italienne ! Les terres italiques consistaient en 
jardins, en parcs, en pâturages pour la production de la viande. 
La production du blé avait par conséquent diminué ! 

(2) L'écrivain dit : divites aiitem viros pos>iidens. L'auteur men- 
tionne l'existence de latifundia dans la Campanie, dans le Sud, et, 
cela confirme ce que nous avons dit précédemment. V. notre 
étude : La distribuzione della proprietà fondiaria in Italia al tempo 
dell'Impero romano {Archivio giuridico ^ LXII, 1899). 

(3) Geographi latini miììores^ed. Riese, 1878, p. 119. 



182 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

être cultivées en blé pour ses consommations locales, 
comme, d'autre part, elles furent laissées incultes ou 
transfoimées en pâturages, là oi^i, comme dans le Sud, la 
population avait beaucoup diminué. Mais précisément 
parce que partout la population était peu nombreuse, et 
que les 434 centres urbains, qui faisaient que les histo- 
riens voyaient dans l'Italie un Etat couvert de villes (1), 
n'étaient que de petites bourgades, et non des centres de 
grande consommation, les agriculteurs se contentaient 
de ce que la terre leur donnait spontanément.^ C'est une 
légende sans réalité qui fait de l'Italie un pays d'une 
grande fertilité (2) : si Ton fait une exception pour la vallée 
du Pô, alors couverte encore de marais en grande par- 
tie, elle est dans de fort mauvaises conditions. Elle 
est presque tout entière couverte de montagnes, pauvre 
en humus ; le Sud souffre de la sécheresse. Nous ne 
devons pas être étonnés de ce que nous rapportent Var- 
ron et Columeile de la production des céréales, c'est-à- 
dire que la moyenne était du quadruple de la semence, 
et que seules quelques plaines de la Toscane donnaient 
de dix à quatorze fois la semence et la Sicile huit fois en- 
viron (3). En réalité, le manque d'engrais, par suite du 
petit nombre d'animaux conservés dans les étables (4), 
les assolements mal compris, la culture du blé trop fré- 
quente sur les mêmes terres, les rotations biennales (5), 

(1) Aelian., Variac Hist., ix, 16. 

(2) Tagit., Ann., xii, 43. 

(3) GoLUM., III, 3. Sur la Toscane, Varron, de r. r., i, 44. Sur la 
Sicile, CiCER., In Vcrrem, m, 47. 

(4) Cat,, der.r., iO, 11, Cf. De la Malle, Econ. romaine, II, o7. 

(5) Varron., de r. r., i, 44.— Rodbertus (Jahrbûcher, II, 213-219) 
soutient que les Romains connaissaient les bons assolements, etc. 
11 n'est pas douteux que Varron et Columeile les connais- 
saient, mais les agriculteurs mettaient-ils en pratique les pré- 
r.entp.e «le ces écrivains? 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 183 

la profonde ignorance, Fimperfection des instruments 
agricoles (1), Finsuffisance des prairies artificielles, les 
vols de semences par les esclaves (2), la mauvaise situa- 
tion faite aux colons (3), tout cela ruinait la culture. 

Mais ce qui empêchait Tamélioration des méthodes de 
production, l'application des enseignements des agro- 
nomes et l'emploi de capitaux à la culture des champs, 
c'était l'impossibilité de trouver des débouchés. Pour- 
quoi augmenter la production quand déjà on ne trouvait 
pas assez d'acheteurs, qu'on devait vendre aux en- 
chères (4), et quand on devait consommer sur place parce 
que la demande était insuffisante, et que les frais de 
transport dépassaient le coût de la marchandise ? 

Aussi l'agriculture restait-elle stationnaire, et rester 
stationnaire c'est la décadence. La terre exploitée 
s'épuise (3), et c'est ce que constataient les contempo- 
rains (fi). Lucrèce (vi, 1168) affirmait que l'agricul- 
teur ne retirait pas de quoi vivre misérablement, après 
beaucoup de travail. Avec un si faible revenu, la situa- 
tion des colons était très mauvaise, le propriétaire ne 
pouvait épargner et il n'était pas encouragé à dépenser 
ses capitaux en améliorations^ il préférait prêter à inté- 

(1) Varron, I, 44 ; Virgil.. Georg., i, 71 ; Colum., ii, 9, 4. 

(2) GoLUM., I, 77. 

(3) Au colon partiaire on donnait sur les bonnes terres i/8 ou 
1/7, sur les terres inférieures i/6 et 1/5. Il faut au contraire au 
minimum 3/9 du produit brut pour le loyer, 4 9 pour les dé- 
penses de culture, nourriture des hommes et des animaux, 2/9 
pour son travail, l'intérêt des capitaux engagés, le profit légitime 
dû à ses soins et à son intelligence. Le colon de Gatonne pouvait 
cultiver avec zèle. Il était dans une situation inférieure à celle 
de l'esclave. 

(4) Cato, r. r., 2. 

(5) LiEBiG, Dî'e Chimie in ihre Anwcndung aiif AgricuUur, 7^ édit. 
p. 123. 

(6j GoLUM.,praef.,l, 2. 



184 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

rèt : il était ruiné s'il devait d'ailleurs coniler la cul- 
ture de ses terres à des esclaves, qu'il devait nourrir, lo- 
ger et surveiller. La terre lui rapportait moins que ce 
qu'il donnait de pain à ses salariés. 

Même au commencement du xlx" siècle, le tableau de 
Tagriculture italienne ne peut pas être plus désolant. La 
terre dans le duché de Modène rendait trois fois, au 
maximum quatre fois la semence, dans les montagnes 
deux fois. Les paysans mangeaient du pain de froment à 
Noël et à Pâques : leur nourriture quotidienne consistait 
en galettes de blés inférieurs et en farine de maïs. Ils ne 
conservaient de blé que ce qu'il en fallait pour la se- 
mence, leresteétait vendu pour acheter des blés inférieurs, 
payer les impôts, acheter aux foires ce que leur industrie 
domestique ne fournissait pas. La terre ensemencée se 
reposait Fannée suivante. On trouvait partout de grands 
chênes à glands pour nourrir les cochons, mais c'était là 
une cause de diminution des produits. Très peu de vignes, 
sauf celles qui poussaient spontanément et qui montaient 
le long des ormes. Le gros bétail était en petit nombre, 
l'engrais faisait donc défaut et de larges et profonds la- 
bours étaient impossibles, avec des instruments primitifs 
d'ailleurs. Le paysan dépensait une très grande quantité 
de temps à ses fêtes religieuses, pour se rendre aux mar- 
chés, afin d'avoir un peu de monnaie parla vente des pro- 
duits de ses industiies auxiliaires. Il travaillait peu, il ne 
cultivait que les terres situées autour de son habitation, 
les autres restaient incultes. Sa misère était extrême. 

Ni Tantiquité, ni les époques plus rapprochées de nous 
n'ont connu Tagriculture intensive, rationnelle, exposée 
dans les livres d'agriculture. 11 n'y avait rien de commun 
entre les enseignements des agronomes, les expériences 
faites sur une petite échelle, et la réalité. Celle-ci nous 
montre un paysan qui demande à la terre ce qui lui est 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 185 

nécessaire pour ne pas mourir de faim, un propriétaire 
qui se contenîe de cultures épuisantes, et qui se refuse à 
faire des avances, d'autant plus que les revenus des capi- 
taux ainsi employés ne viennent qu'à longue échéance. 
Columeile déclarait que partout on trouvait des écoles 
de rhéteurs et de saltimbanques, mais que partout on 
abandonnait Fart qui fertilise les champs. Etant donné 
le taux élevé de Targent, il n'était pas sage d'employer 
des capitaux pour améliorer les cultures, dont les pro- 
duits n'avaient pas de débouché. En Ihéorie, Caton et 
Columeile pouvaient démontrer que la vigne et l'olivier 
étaient rémunérateurs, mais ils n'avaient jamais réussi à 
prouver que toujours les producteurs auraient obtenu les 
prix promis. L'agriculture consistait à exploiter la fer- 
tilité naturelle du sol : les produits servaient aux besoins 
locaux, et la classe des propriétaires, qui ne prêtait au- 
cune coopération active àia production, se bornait à re- 
cevoir l'argent que lui donnaient ses fermiers ou ses co- 
lons, de consommer, impuissante qu'elle était de mettre 
en œuvre les systèmes propres à l'économie capitaliste. 
Si l'Italie antique, dans la plus grande partie de ses 
terres, ne donnait que quatre fois la semence, cela ne si- 
gnifie pas que cette agriculture ne se suffisait pas à elle- 
même, à la consommation de ses villes, de même que 
cela ne veut pas dire que la culture du blé était reléguée 
sur les terres les moins bonnes, les terres lesmeilleures 
étant réservées aux cultures de choix. C'est là la base d<3 
l'opinion de Rodbertus, de Pôhlmann (1), etc., mais elle 
est inexacte. Si le prix du vin, de l'huile, de la viande, du 
lait, des légumes était élevé, c'était là une raison pour 



(1) Rodbertus, Jahrbiicher, If, 220 et Ziir Gesch. cl. roem. Tribui- 
steuer, dans les Jahrbiicher, Vili, 1867, p. 418, n. 68. — Pohlman.x, 
Uebervôlk.j 45. 



186 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

cultiver ces denrées dans les environs de Rome, mais non 
pas plus loin, et c'est certainement à ces environs de 
Rome que Pline fait allusion quand il parle du revenu de 
certains arbres aussi élevé que celui d'un fonds de terre. 
Là seulement et dans la zone environnante se faisait 
sentir le grand accroissement de la population et l'im- 
migration à Rome des riches de la Méditerranée, qui 
provoquaient des augmentations de la demande. 

Toutes les causes que nous avons énoncées expliquent 
les crises chroniques dont souffrit l'agriculture italienne 
— malgré les éloges que Tacite (Ann., xii, 43) et d'autres 
faisaient de la fertilité du sol (1), — bien mieux que les 
importations de blé d'Afrique ou l'introduction de cultures 
de luxe pour les millionnaires. Je n'insisterai pas davan- 
tage sur ce que j'ai déjà dit sur les importations et les 
distributions gratuites de blé, dont jouissait un peu plus 
du i/o delà population de Rome, mais j'ajouterai qu'elles 
n'empêchèrent pas la Campanie d'envoyer à Rome, no- 
tamment par ses ports, certaines farines spéciales et 
même de la farine pour le pain (2); l'Espagne (3), la 
Chersonèse Tauriqae, Chypre, la Béotie, etc. (4), en fai- 
saient tout autant, et le commerce privé pouvait encore 
spéculer sur les blés, non seulement à l'occasion des re- 
tards et des Interruptions dans l'importation faite par 
l'Etat (5), mais d'une façon normale sur les blés qui 

(i)Les opinions des poètes sur l'agriculture sont toujours opti- 
mistes parce qu'ils ne voient que les beaux paysages qu'offrent 
les campagnes cultivées. Cf. Lugret., v, 1366 ; Claudian., de hello 
gildon., n. 103. 

(2)Gic., Vro l. agr., i, 7 ; II, 29. Il l'appelle mbsidium annonae. 

(3) Straron., ni, p. 144; Cic, Pro lege Man., il, 40. 

(4) WlSKEMANX, 57. 

(5) Peti^on., Satyr., 38, 7. — Le système des impôts en nature, 
qui réclamait du blé de préférence, ne permit pas le développe- 
ment d'un grand commerce des blés : d'ailleurs tout ce qui con- 
cernait le blé, son transport, etc. était service d'État. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 187 

devaient être vendus aux riches et sur certaines quali- 
tés supérieures. On peut en dire autant de la prétendue 
action du « libérisme commercial avide de ^ains, qui, 
sans égard pour le bien commun » (1), se serait emparé 
des meilleures terres pour d'autres cultures, supprimant 
les terres à blé et imposant l'importation. Nous répétons 
que les marchés nécessaires faisaient défaut pour des 
efTets si considérables et que notamment dans l'antiquité, 
par suite de la mauvaise distribution de la richesse, les 
demandes véritables ne pouvaient pas amener le libé- 
risme commercial à se détourner des terrés fertiles aux- 
quelles il s'adressait d'ordinaire. 

En réalité, dans l'intérieur de la péninsule, on conti- 
nua à produire, selon les systèmes traditionnels et des 
méthodes épuisantes^ le blé nécessaire à la consomma- 
tion (2), sans se préoccuper du blé d'Afrique et c'est par 
l'efîet de ces méthodes que la propriété agricole tomba en 
décadence (3). L'étude sans parti pris de l'ancienne éco- 
nomie agraire nous montre que les systèmes de produc- 
tion se développent indépendamment du marché de 
Rome, qu'il y a entre celui-ci et les petits marchés lo- 
caux ces sauts de prix qui résultent de l'abondance ou de 
la disette des produits (4). 

(1) RODBERTUS, op. Cit., Wll, 418. 

(2) Strabon, V, p. 128, dit que dans la vallée du Pô il y avait 
beaucoup de blé. 

(3) Tacite (Ann., xii, 42) dit qu'il vaut mieux pour les Romains 
cultiver l'Afrique et l'Egypte ; et i! avait raison, parce que ces 
provinces fournissaient le blé gratuitement, comme impôt, tandis 
qu'il aurait fallu le payer aux Italiens, ou l'exiger comme im- 
pôt, et l'Italie ne payait pas d'impôt. C'est pour cela que Rome se 
tourna vers l'Afrique, pour utiliser le blé que celle-ci payait 
€t non parce que l'Italie n'était plus en état d'alimenter Rome, 
comme le croient de grands savants comme Beloch (Die Bevôl- 
ker. d. griech.-roem. Welt, 1886, p. 416, 417), Liebemann (Fer- 
ivalt., 516) et Pernice (Zeitschr. d. Savigny-Stiftung, XIX, 100). 

(4) Dans les environs de Rome, le blé coûtait plus que dans les 



188 GH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

Les historiens anciens, qui ont concentré dans Rome 
l'histoire politique du monde entier, n'ont pas tenu 
compte de la situation réelle des provinces au point de 
vue économique, et par conséquent ils n'ont pas apprécié 
avec justesse les phénomènes économiques de leur 
époque. Ils se plaçaient à un point de vue inexact et 
confondaient Rome et les autres parties du monde. Au 
contraire, Rome n'était pas toute l'Italie, et les Gaules, 
comme l'Italie, ne constituaient pas les faubourgs de 
Rome (1). Comme on ne pouvait envoyer à Rome de 
grandes quantités de denrées alimentaires, il n'était pas 
possible économiquement de passer de la culture exten- 
sive à la culture intensive, d'appliquer à la terre le sys- 
tème de la grande production avec la division technique 
du travail que celle-ci demande, si ce n'est dans les zones 
les plus proches. Les plus éloignées restaient ensemen- 
cées en céréales, et les moins peuplées, consacrées aux 
pâturages (2). Imaginer une Italie couverte de villas et de 
parcs, de latifundia transformés en jardins potagers, ou 
destinés àia culture des roses, à l'élevage des paons, des 
cerfs, etc., des emplois considérables de capitaux, des 
spéculations en grand, une industrie agricole qui au- 
rait trouvé son aliment et un encouragement dans l'in- 
dustrie commerciale, qui aurait à son tour provoqué le 
développement de celle-ci et aussi de l'industrie manu- 
facturière, c'est composer un tableau de genre, un scé- 



Gaules. Comparer l'inscription alimentaire de Terracine (C. /. L., 
X, 6328 ; Borghesi, OEiwres épigr., II, 272) avec la Table de Veleia 
de l'année 102-113 ap. J.-G. (C. J. L.,XI, 1147). 

(1) C'est l'expression dont se sert Mommsen, Roem. Gesc/t., I, 
8« édit.,p. 854. 

(2) Pline lui-même (xviii, 5) notait que le revenu d'une villa 
dépendait de son plus ou moins grand éloignenient d'une grande 
ville. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 189 

nario purement artificiel, qui ne résiste pas à un examen 
attentif et objectif des faits. 

Voyons un peu ce qui se passait dans le latifundium. 

Un des interprètes les plus autorisés du monde ro- 
main, un de ceux qui ont ouvert la voie à l'explication 
capitaliste de son économie, Marquardt, écrit : « L'agri- 
culture à son tour tombe en proie à cette spéculation 
effrénée. La petite culture ne donnant plus de revenu, 
on essaya de la grande exploitation avec fonds de roule- 
ment et méthodes nouvelles. On commença par réduire 
au strict mininum la production des céréales et l'on dé- 
veloppa au contraire celle de Tolivier, de la vigne, ainsi 
que l'élève des bestiaux, on écartait ainsi le risque d'une 
concurrence étrangère » (1). Comme il était défendu aux 
sénateurs de faire des spéculations financières, commer- 
ciales et maritimes, ils se consacrèrent plus spécialement, 
aux spéculations agraires, et alors on vit sur le latifun- 
dium se développer les productions en grand de la pêche, 
de la chasse, des fruits, des légumes ; on fabriquait des 
chariots, des poteries, on construisait des fours à brique, 
on creusait des mines et des puits de sable, on fabriquait 
du charbon et de la chaux. 

Passons sur la production en grand des fruits, du pois- 
son, des animaux de chasse. L'exagération est par trop 
manifeste. C'est à peine si on peut aujourd'hui, avec les 
wagons frigorifiques et de certaines régions seulement, ex- 
porter des fruits et du poisson, mais la production indus- 
trielle de ces aliments n'est la caractéristique d'aucune 
région en particulier. C'est aujourd'hui seulement que 
l'élevage des animaux est devenu une grande industrie 
et qu'on est arrivé à la production en grand du beurre (2)_, 

(1) Vie privée, II, 16. 

(2) Les Romains ne consommaient pas de beurre, qu'ils quali- 
fiaient de nourriture de Barbares : Plin., Hist. nat.^ xxvni, 123. 



190 CH. VI. LA PRODXJCTION AGRICOLE 

des fromages, etc. ; et cela seulement parce qu'on dis- 
pose de très rapides moyens de transport, qu'il existe de 
très grandes villes oii l'on mange beaucoup de viande, 
àia différence de Tantiquité, et enfin qu'il existe des trai- 
tés de commerce. On peut en dire autant de la produc- 
tion du vin, dont le sort est lié aux consommations ur- 
baines, aux transports faciles, aux accords commerciaux 
avec les Etats qui n'en produisent pas. 

Le point de départ de Marquardt est que la petite 
culture n'était plus rémunératrice. S'il entend par pe- 
tite culture celle du blé qui ne pouvait dépasser la con- 
sommation locale, il a parfaitement raison, notamment 
pour les grands propriétaires qui avaient sur leurs fonds 
une économie à esclaves et qui consommaient toute 
la production du blé, celle-ci, qui ne faisait aucun pro- 
grès, n'assurait aucun profit, le blé n'étant un article de 
commerce que dans certaiues conditions spéciales (l). 
Nous pouvons en croire Caton (r. r., 1), qui déclare 
que le blé ne laissant aucun profit, les propriétaires 
n'étaient pas disposés à consacrer des capitaux à l'amé- 
lioration de leurs terres à blé. La culture au moyen des 
esclaves les mettait en perte„ Quand ils remplacèrent le 
travail libre par le travail servile^ ils firent immédiate- 
ment cette dure expérience, à savoir que celui-ci ab- 
sorbait une quantité excessive du produit brut (2) ; il ne 
dépendait pas d'eux de revenir au travail libre, mais 
c'est à cela que tendirent leurs efforts, et de là la nais- 
sance du colonat. Pour se soustraire à cette perte, ils 

(1) C'est aussi l'opinion de Weber, lloem. Agrargesch., 221, 
225. 

(2) Columelle (i, 7) fait cette constatation qu'un homme peut 
travailler G à 7 jugera, qui donnent environ 8 hect. (= 100 modii) : 
si Ton d(''duit la semence, il reste 6 hect., c'est-à-dire ce que 
consomme un esclave. 



cu, VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 191 

louèrent leurs terres et fixèrent les loyers en argent. 
L'esprit économique leur suggéra tous les expédients 
possibles pour ne pas être en perte : les spéculations 
recommandées par les théoriciens, les vignes qui de- 
mandent beaucoup de bras, les pâturages qui n'en de- 
mandent que très peu. Ceux dont les terres étaient aux 
environs de Rome ou d'autres centres urbains, ou voi- 
sines de la mer ou des fleuves, profitaient de cette cir- 
constance, non seulement pour y cultiver les plantes les 
plus recherchées, mais, quand ils le pouvaient, pour 
fabriquer des briques, de la chaux, etc. Mais ce ne 
sont pas des exceptions qui peuvent caractériser une 
économie agraire. 

Au contraire, ce qui caractérise le latifundium c'est la 
culture extensive, c'est-à-dire produire ce qui était utile 
à la villa, et non pas en vue de transporter les produits, 
à moins que ce ne fut par eau{l), rechercher les marchés 
locaux des environs, l'économie urbaine restant la base 
et le soutien de la production agricole. La richesse des 
grands propriétaires fonciers ne leur venait pas de leurs 
terres, mais des opérations usuraires, de la spoliation 
des provinces, et les achats de propriétés foncières 
étaient moins des moyens de spéculation capitaliste qu'un 
moyen sage de mettre la fortune acquise à l'abri des 
pertes et des dissipations. Ils accumulèrent la terre qui 
créa la seigneurie du moyen-âge ; au fond il y avait 
aussi de la vanité, pulchritiido iimgendi, comme dit 
Pline (2), dans cette manie, qu'entretenait d'ailleurs la 
considération politique et sociale qui était surtout atta- 
chée à la grande propriété foncière. La terre assurait à 



(1) Caton., 1 ; Varron., m, 2. 

(2) Plin., Epist., III, 19 ; Horat., Satyr., u, 6 ; Plin., Hist. nat.y 
xviii, 3o ; CoLUM., I, 3 ; Senec, Epist., 87, 7, 89, 20. 



i92 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

peine un très modeste intérêt au capital employé, et l'ab- 
sence des marchés empêchait le développement de la 
production. D'ailleurs, sur le latifundium, tout coûtait 
fort cher : l'économie servile laissait une très faible 
marge de profit (1) ; grandes étaient les pertes de temps, 
faible la division du travail, on ne pouvait pas inten- 
sifier les forces et les ni03^ens de travail. On ne doit pas 
ouhlier que la population de l'Italie était alors de 
6 millions d'habitants, et que par suite la production de 
l'économie privée ne pouvait pas être avec profit trans- 
formée en industrie. Plus l'esclavage se répandait, plus 
la valeur de la terre baissait (2), et comme l'expérience 
de l'économie servile fut désastreuse, les plus avisés 
eurent recours à l'économie parcellaire, au louage aux 
esclaves (3), et enfin au colonat, qui se généralisa. 

Les grands propriétaires furent amenés par la force 
des choses à se contenter de ce que la terre donnait 
d'elle-même. Ils avaient lu sans doute les beaux pré- 
ceptes de Caton et de Columelle, mais en même temps 
ils avaient dû constater, comme le faisait Palladius, tout 

(1) Bureau de la Malle, Weber, Magerstedt, Dickson, Ros- 
cher, etc., tous ceux qui se sont occupés de l'agriculture antique 
affirment qu'il faut aujourd'hui beaucoup moins de bras à sur- 
face égale. 

{2} Plin., Epist., III, 19. Toutes les mesures de Tibère (Sceton., 
rio., 48 ; Tagit., Ann., vi, 17). de Trajan (Plin., vi, 19), de Marc 
Aurèle {Vita Marci Aurei., M) pour obliger les usuriers à ache- 
ter des terres en Italie, prouvent Favilissement de celles-ci, et 
non pas que leur prix était élevé, comme le pense Nissen, 
op. cit., II, 97. 

(3) Dès l'époque de Pline, l'économie servile avait disparu dans 
les Gaules ; on y trouvait l'économie parcellaire avec des fer- 
miers libres ou des serfs qui payaient un cens en nature. Le co- 
lonat était déjà né {Epist., m, 19, et ix, 37). Cf., 1. o § 2, Dig., 
xiv, 3 ; 1. 16, /%., XV, 3 ; 1. 12, § 3, 1. 18 et 1. 20 § 1, Dig. 
xxxiii, 7. I.e changement dans l'économie des latifundia se pro- 
duisit entre les deux Pline. Cf. Uodbertus, ii, 207, 210. 



CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 193 

ce qu'il y avait d'arliQce de rhétorique dans ces pré- 
ceptes (1), et qu'il ne convenait pas d'élever la produc- 
tivité sur les terres situées loin des centres urbains. 
Certainement là où cela était possible on exploitait 
les qualités spt5ciales du sol, les carrières, les mines, 
on faisait fabriquer par les esclaves des vases^ des jarres, 
des briques, et, plus souvent, on contiait V officina à un 
conductor ou à une coiiductrix, qui y faisait travailler 
des esclaves ou des hommes libres (2). Mais nous 
sommes loin du tableau de AJarquardt, comme de l'opi- 
nion de ceux qui soutiennent que le premier effet du 
rétablissement de l'impôt foncier en Italie, fut de pous- 
ser les grands propriétaires à intensifier les cultures et 
à faire des dépenses de capitaux. L'impôt au contraire 
fmit par les ruiner et les poussa à laisser les (erres en 
friche. 

On en dit autant de la vigne. A lire certains écrivains, 
les latifundia auraient été transformés en splendides vi- 
gnobles, le vin aurait été l'objet d'un grand commerce 
d'exportation, pour lequel la production aurait été in- 
suffisante (3). L'Italie avait le monopole de cette pro- 
duction, et ces prix rémunérateurs auraient encouragé 
la culture de la vigne sur une grande échelle. Cette 
opinion a pour objet de montrer la richesse de l'flalie, 
l'abondance du capital disponible qui fut employé en 

(1) Pallâd., I, 1 « neque enina formater agricolae débet artibus 
et eloquentiae rhetores aemulari, quod a plerisque factum est ». 

(2) Cdq, I, 620. — Dankwart et Ehrenberg, Iherings Jarhbuchei% 
XII XTV XXVII.— Ermann, Théories rom. sur Ventreprise avec les 
matériaux de V entrepreneur, 1892. 

(3) Marquardt, Vie privée, II, 72. — Rodbertus, Jahrbiicher, ii, 
218. C'est aussi l'opinion de Mommsen, Seegk, Gesch. d. Unter- 
gang<i d. antiken Welt,!,^"" édit., p. 372, et de Weber, Roem. 
Agrargesch., 226. On peut citer encore Friedlander et Ferrerò, 
Grandeur et décadence, I, 122, etc. 

Salvioli t3 



194 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

améliorations foncières, les nombreuses populations 
occupées à cette culture. 

Nous possédons les chiffres de Gaton et de Colu- 
melle (m, 3, o) d'après lesquels les vignes rapportaient 
jusqu'à 18 0/0 du capital employé. Mais tout d'abord, 
dans ce calcul on ne tient pas compte des dépenses de 
main-d'œuvre, de l'entretien des esclaves, des mau- 
vaises années, de l'amortissement. Varron (r. r., i, 8, 1) 
écrivait que de son temps la vigne n'était pas rémuné- 
ratrice et Columelle montrait la divergence qu'il y 
avait entre ses calculs de cabinet et la réalité, repré- 
sentée par les agriculteurs qui trouvaient que la culture 
de la vigne ne leur était pas avantageuse. Il raconte en 
effet que les vignes étaient assez mal cultivées, qu'elles 
étaient de mauvaise qualité, qu'elles ne rapportaient pas, 
par suite de l'avarice, de l'ignorance, de la négligence 
des vignerons : ceux-ci étaient d'ailleurs peu estimés. 

Les écrivains anciens nous apprennent que le vin 
n'était pas de grande consommation et qu'il n'était pas 
consommé universellement ; les femmes par exemple 
n'en buvaient pas (I) ; qu'il y en avait en telle quantité 
qu'en certains endroits l'eau coûtait plus cher que le 
vin (2) ; que certaines qualités supérieures, qu'on ne pro- 
duisait pas partout, étaient seules objets de commerce, 
que la culture de la vigne était négligée, qu'on cher- 
cha par des mesures protectrices à l'encourager, mais 
sans succès. 

Rome s'approvisionnait dans les vignobles des envi- 
rons et, pour les qualités supérieures, en Espagne, en 
Grèce, un peu partout (.3) : restait la consommation lo- 
ci) Pl[.\., Hist. nat., xiv, 89. 

(2) A Ravenne : Mart., ni, 56. 

(3) MvHouAiurr, op. cit. — Becker u. Gôll, Galliis, 2e éd., 1890, 
— MÉiNARD, Vie privée des anciens, III, 330. 



cu. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 195 

cale, avec une vente limitée, parce que les petits pro- 
priétaires pourvo3^aient eux-mêmes à leurs besoins et il 
n'y avait pas de ces grands marchés qui concentrent la 
demande et rémunèrent les capitaux employés. Il faut 
être très prudent avant de souscrire à cette idée de l'ex- 
portation en grand d'une marchandise qui était placée 
dans des vases d'argile (1), encombrants, fragiles : et 
si on a trouvé des récipients vinaires dans les parties 
les plus éloignées de l'empire, il est plus prudent de 
penser qu'il s'agit là de quelque provision, que le pro- 
consul avait apportée avec lui ou d'un cadeau offert 
à quelque chef de tribu. Ce qui est certain, c'est le bas 
prix des vins ^n Italie (2). Il fallait l'avarice sordide de 
Caton pour indiquer le moyen de fabriquer du vin pour 
les esclaves avec de l'eau et du vinaigre (o7, 104) et de 
le donner aux moissonneurs ; il est vrai que souvent les 
propriétaires préfèrent jeter les produits plutôt que de 
les donner aux ouvriers. 

On voyait bien dans le latifundium que la culture de 
la vigne était coûteuse et non rémunératrice, qu'elle de- 
mandait beaucoup de bras, de fortes avances (3). Sur 
cette crise permanente, tout le monde donnait son avis. 
Varron conseillait d'autres cultures : les prairies et 
l'élevage du bétail, d'autres celui de la volaille (4), 
conseils aussi mauvais que ceux de Caton et de Colu- 
melle pour la vigne, car les uns et les autres s'ap- 
puyaient sur des cas isolés, sur des essais qui avaient 
réussi en petit, sur des calculs non contrôlés par une 
longue et large expérience, sur ce genre de raisonne- 

(1) L. 3 § 1, Dig., xxxtii, 6. 

(2) Plin., h. n.y VIII, 2. 

(3) CoLUM., iH, 3; Gato., 10 et 11. ^ 

(4) Varron., i, 7,/ m, 2 et 10 ; Colum., vi praef. ; Cic, de o^'fic., 
u, 25. 



19G CH. VI. — LA PRODUCTION AGRICOLE 

ments qui ont été de tout temps la ruine des agricul- 
teurs inexpérimentés. La crise atteignit même les pro- 
ducteurs voisins de Rome, qui voyaient leurs vins rem- 
placés sur les tables des riches par d'autres qualités 
plus appréciées, spécialement par le vin des Gaules. Ils 
demandèrent des mesures de protection contre l'avi- 
lissement des prix, et ils en obtinrent sous la Répu- 
blique, en 129 av. J.-C. (l), sous l'empire avec Domi- 
tien. Comme la culture de la vigne n'avait pas pu 
réussir naturellement, c'est-à-dire grâce à une large de- 
mande, on essaya à différentes reprises de la favoriser 
artificiellement pour élever la rente foncière, en assurant 
à l'Italie le monopole des vins et en interdisant aux 
Gaules la plantation des vignes ou en déclarant la 
vigne une prérogative de Vager iuris italici (2). Domi- 
tien eut la pensée d'empêcher la plantation des vignes 
en Italie et de faire détruire la moitié des vignes dans 
les provinces (3). 

On a attribué à ces interdictions diverses causes : 
d'après les auteurs modernes, la vigne aurait tellement 
envahi les terres et diminué la culture du blé que cela 
aurait obligé les gouvernements à prendre des mesures 
afin que le blé ne vint pas à manquer à Rome et en 
Italie (4) ; ou bien c'est parce qu'on voulut réserver le 
monopole de la vigne à l'Italie, en intensifier la culture 
pour donner du travail aux classes pauvres (3). Il est 
inutile de nous arrêter à critiquer des thèses aussi 
faussf's, non moins fausses que* celle de Stace, qui 
croyait au désir d'imposer la tempérance aux provin- 

(1) Cic, Pro Fonteio, 9, 19 ; de rcpub., m, 9, 6r 

(:.') (-oLUMEL., m, 8, 5. 

(:{ SiJETON., Domit., 7. Cf. Stat,, Silv., iv, 3 et U. 

{'i) MoMMSEN, liocm. Gcsch., Y, 98. — Marqcardt, H, 73. 

{."i; IIkistkhbergk, Enstclnmg des Coloiiats, 92, 



cu. VI. LA. PRODUCTION AGRICOLE 197 

ciaux, OQ que celle de Philoslrate, qui pensait qu'on avait 
voulu supprimer par ce moyen les désordres que le vin 
causait à la paix publique en Asie (1). 

La seule raison de cesjmesures, qui ne fuf^t sous la 
République appliquées qu'aux provinces transalpines, à 
quelques populations ligures à l'ouest du Yar, ce fut 
l'esprit de protectionnisme si souvent appliqué par les 
Romains aux produits agricoles de l'Italie, à la laine, 
aux animaux (2). Elles furent^ d'ailleurs, plutôt es- 
sayées qu'appliquées avec continuité, et comme il est 
arrivé pour d'autres mesures qui défendaient de tuer les 
animaux d'espèce bovine (3), elles tombèrent rapide- 
ment en désuétude ou furent solennellement abolies (4). Il 
est certain que toutes les provinces avaient certaines 
qualités de vins renommés; soumises à l'impôt (5), et que 
le protectionnisme ne parvint pas à détruire la viticul- 
ture en dehors de F Italie et à surélever la rente fon- 
cière d'un petit nombre de petits propriétaires privi- 
légiés. La vigne fut cultivée suspendue aux ormes (6) 
et elle n'eut jamais dans l'antiquité un développement 



(1) Philostrati, Vita Apollonis, vr, 42 et Vitae sophist., L, i2 
(éd. VVestermann-Boissonade, 143, 213). Philostrate dit que la 
défense de la culture de la vigne était accompagnée de la dé- 
fense de pratiquer la castration et qu'elle fut révoquée sous 
rinfluence du sophiste Scopelianus. 

(2) On devait pour les sacrifices se servir de fruits et d'ani- 
maux italiens, d'après un sénatus-consulte de l'année 592 
(AuL. Gell., II, 24, 2; Golum., vi, 2). — Auguste décida qu'aucun 
négociant romain ne pouvait aller sur le forum, si ce n'est re- 
vêtu d'une toge de laine (Suet., Aug.) et Tibère défendit l'usage 
de la soie (Tacit., Ann., n, 33). Sur la protection de l'agricul- 
ture, V. 1. 13, § 3. Dig., vu, 1. 

(3) HiERONYM, in lovinian.^l (éd. Vallarsi). 

(4) VopisG. ProB., 8, 18. 

(3) Kniep, Societas public. , 1896^ 14, 48. 
(6) Herodian., Hist., 8. 



198 CH. VI. LA PRODUCTION AGRICOLE 

qui menaça la culture du ble', ce qui n'est d'ailleurs 
pas même arrivé de nos jours. Si on avait dépassé les 
limites de la consommation locale, le producteur aurait 
été dans l'impossibilité de le vendre comme de le con- 
server (1). Par conséquent il n'y a aucune base à l'opi- 
nion de ceux qui prétendent que la culture de la vigne 
était l'objet d'une grande industrie de spéculation et 
que les capitaux se dirigèrent vers elle en si grande 
abondance qu'ils transformèrent l'agriculture, lorsque 
la culture du blé ne fut plus rémunératrice. 

Quant à l'industrie pastorale, elle était re'pandue dans 
le Latium, dans les provinces de l'Adriatique, dans les 
Fouilles, la Vénétie, la Lucanie, la Sicile, qui s'oc- 
cupaient de l'élevage des cbevaux, des ânes, des 
mulets : les bètes de valeur recherchées pour les courses, 
les postes, les voitures des riches, le service militaire, 
étaient bien payées et constituaient une industrie lu- 
crative. Nous trouvons qu'alors comme de nos jours 
des prix fabuleux sont payés pour certains de ces ani- 
maux. Pour l'élevage de l'espèce bovine, on constate 
qu'on consommait alors peu de viande de bœuf et que la 
viande de veau seule figurait sur la table des riches, 
qu'on ne consommait pas de beurre et peut-être pas 
non plus de lait de vache. On consommait au contraire 
énormément de viande, de lait et de fromage de brebis 
et de chèvre, et les campagnes du Latium fourmillaient 
de troupeaux de porcs et de menu bétail. La production 
de la laine était laissée à la Sicile, à la Calabre, aux 
Pouilles, à l'Etrurie, à la grande vallée du Pô. 

Nous apprécierons plus loin le caractère de cette 
forme de production. 

(1) Reinach, La mévente r/es vins sous le haut empire romain 
{lìcvìic archéologique, XXXIX, 1901, p. 355). 



CHAPITRE VII 



LE CAPITALISME 



C'est une mode aujourd'hui de parler du capitalisme 
des sociétés antiques et d'attribuer à son action les évé- 
nements qui se sont développés au sein du monde grec 
ou romain, babylonien ou phénicien. L'influence des 
conditions économiques, sociales et politiques, au milieu 
desquelles vit l'observateur est toujours si grande qu'il 
est poussé avoir partout et de tout temps les mêmes 
causes avec les mêmes effets, les mêmes institutions avec 
les mêmes avantages et inconvénients. Nous trouvons 
dans l'antiquité des monarchies et des républiques, et 
nous pensons aussitôt à la monarchie allemande et à la 
république américaine ; nous trouvons des antithèses so- 
ciales, et nous pensons aussitôt aux luttes de classes mo- 
dernes ; nous trouvons une production nationale, et nous 
Tassimilons à la nôtre, et nous parlons indifféremment 
de libéralisme, de protectionnisme, de concentration de 
k richesse et de capitalisme pour notre époque comme 
pour l'antiquité. 

On ne répétera jamais assez que, avant tout, il faut dé- 
finir les mots dont on se sert. Nous avons déjà fait re- 
marquer que dans toute forme de production il y a du 
capital, mais que le capitalisme n'existe que quand une 
classe a le monopole virtuel des moyens de production. 



200 CH. VII. — LE CAPITALISME 

que la classe ouvrière est privée de ces moyens et que le 
système de production a en vue rechange sur un grand 
marché. Dans l'économie moderne, il existe un réseau 
extrêmement compliqué de rapports et une extension 
croissante de la circulation des biens. Aujourd'hui per- 
sonne ne produit ce dont il a besoin, et personne ne 
consomme tout ce qu'il produit, et même plus rarement 
on possède ce qu'on produit, et on produit ce qu'on 
possède. Sous nos yeux, les produits passent comme 
des marchandises d'une main à l'autre jusqu'à ce qu'ils 
arrivent à leur destination. Cette circulation est condi- 
tionnée par deux circonstances : le travail salarié et la 
séparation de l'industrie et de l'agriculture. 

L'existence du salaire fait que le produit créé par l'ou- 
vrier reste la propriété des capitalistes, l'ouvrier reçoit 
un salaire en argent pour son travail, et il doit acheter 
avec cet argent aux capitalistes les produits nécessaires à 
son existence. La séparation de l'industrie et de l'agri- 
culture fait que les capitalistes industriels doivent ache- 
ter avec de l'argent aux agriculteurs la matière première 
qui leur est nécessaire pour la fabrication de leurs pro- 
duits, et que les agriculteurs doivent, à leur tour, leur 
acheter les produits fabriqués. 

Une économie dans laquelle le salaire n'a pas une im- 
portance prédominente et où l'agriculture et l'industrie 
ne sont pas séparées, doit avoir sur l'organisation so- 
ciale et sur les institutions politiques et juridiques une 
influence différente de celle qu'exerce une économie 
capitaliste. 

D'ai)rès ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que 
daîis l'antiquité les travailleurs sont ou bien des esclaves 
qui mi reçoivent pas de salaire et sont entretenus en na- 
ture, ou bien des artisans qui possèdent les moyens de 
production, et qui travaillent sur commande ou en pré- 



CH. VII. — LE CAPITALISME ~ 201 

vision de celle-ci. De plus, le propriétaire ancien est 
également un fabricant en tant qu'il fait transformer 
ses produits par ses esclaves : les esclaves sèment, ré- 
coltent le blé, le transforment en farine et en pain ; ils 
tondent les brebis, teignent, filent et tissent la laine. Ses 
esclaves satisfont à tous ses besoins, musicaux, artis- 
tiques, littéraires. Sa maison est une petite économie 
complète, qui vend son superflu et achète seulement ce 
qu'elle ne peut pas produire. Le capital de cette maison 
n'est pas, comme le capital moderne, fait à^ plus-value, 
de valeur qui se reproduit, il n'est pas une marchandise 
qui met celui qui l'emploie en possession de nouvelle 
plus-value. Les produits n'étaient pas des marchan- 
dises, si l'on fait exception pour les esclaves; ils étaient 
produits pour la maison et servaient à la maison non 
pour produire des marchandises destinées à la vente, 
mais des valeurs d'usage à l'usage du propriétaire et de 
sa famille. C\est pour cela que dans le sein de cette fa- 
mille on ne peut pas parler de plus-value et moins en- 
core de profit et de rente foncière. Ce n*est qu'excep- 
tionnellement que le produit devient marchandise. 

Ce que le grand propriétaire fait sur une grande 
échelle, le petit propriétaire le fait sur une échelle plus 
réduite ; celui-ci n'a besoin ni de fortes avances, ni de 
grands fonds de roulement, et il comble les vides de sa 
production avec le travail des artisans. 

Dans cette dernière forme de production, le capital 
technique était presque inexistant et consistait presque 
exclusivement en instruments grossiers et rudimentaires 
et en provisions de vivres consommés par les ouvriers. 
Pas de dépenses pour accaparer les matières premières, 
pas de machines, pas d'importantes mises de fonds, pas 
de fonds des salaires. L'artisan était en contact direct avec 
le consommateur qui commandait le travail et faisait 



202 GH. vu. — LE CAPITALISME 

souvent Pavance de la matière première, et qui payait en 
nature ou en argent : l'artisan exécutait les ordres de 
ses clients et s'il les prévenait quelquefois, il allait lui- 
même au marché vendre ses produits directement, ou 
quelquefois il les cédait au négociant. 

11 existait aussi des artisans qui, pour satisfaire à leurs 
nombreuses commandes, occupaient des ouvriers sala- 
riés, ou achetaient ou louaient des esclaves. L'artisan 
pouvait travailler avec eux ou assumer la direction tech- 
nique ou administrative : mais déjà il calculait, il spécu- 
lait, il organisait la réalisation en espèces des marchan- 
dises, ce qui constitue la première manifestation de l'es- 
prit capitaliste. S'il réussissait par son habileté à étendre 
la sphère de ses opérations, il pouvait cesser d'être un 
ouvrier, et devenir un petit entrepreneur capitaliste, 
en ce qu'il s'appropriait une partie du produit de l'ou- 
vrier qu'il logeait et nourrissait ou auquel il payait un 
salaire, et auquel il fournissait la matière première 
et les outils. Son entreprise dépassait, dans ce cas, 
l'exécution personnelle et la direction technique des tra- 
vaux, parce qu'il faisait œuvre de capitaliste en calculant 
et en spéculant. 

De pareilles entreprises, disposant d'un petit capital^ 
sont des formations hybrides, ayant un caractère de tran- 
sition, et que l'on trouve même dans la période qui a 
précédé la formation du capitalisme moderne, comme 
l'a montré le professeur Sombart, et qui subsistent môme 
de nos jours. Ce sont des exploitations dans lesquelles 
on trouve des éléments de l'entreprise capitaliste et du 
régime des artisans, qui d'ailleurs l'emporte sur le reste. 
Mais il n'est pas douteux que ces cas isolés qu'on ren- 
contie dans les centres urbains les plus importants, dans 
les villes où aboutissent les grandes routes maritimes, 
ou daris cellos (juc des circonstances particulières four- 



CH. VII. — LE CAPITALISME 



203 



nissent en abondance de matières premières, ne carac- 
térisent pas une économie sociale, et ne donnent pas 
leur empreinte au genre de production dominant. S'il y 
eut des artistes fameux qui s'enrichirent dans Texercice 
de leur art ou de leur profession, si les beaux-arts ont 
enrichi certains privilégiés, il faut remarquer que ces 
branches d'industrie ont toujours, dans toutes les socié- 
tés, une portée limitée, parce qu'elles sont au service de 
certaines classes seulement, qu'elles dépendent de la 
renommée de l'artiste, etc., et que ces travaux n'ont rien 
à voir avec la production industrielle, capitaliste, à la- 
quelle est étrane:ère toute idée de création individuelle, 
personnelle de l'ouvrier. 

Nous avons dit que ces entreprises ont un caractère 
transitoire et que c'est d'elles qu'est né le capitalisme in- 
dustriel moderne. Dans l'antiquité elles n'ont pas dé- 
passé cette première phase. Ce fut là la conséquence des 
causes déjà décrites qui empêchèrent le^ développement 
de la grande industrie, et même les entreprises indus- 
trielles disposant d'un petit capital furent l'exception, 
parce que l'ouvrier qui réussissait à épargner et à accu- 
muler, l'atîranchi qui avait augmenté son pécule, ne se 
transformait pas en capitaliste entrepreneur. Obéissant 
aux préjugés de son époque, suivant lesquels la véri- 
table et seule richesse qui donnait des honneurs et de la 
considération, était constituée par la propriété foncière, 
préjugés qui dominent encore de nos jours là où le capi- 
tal mobilier est peu développé et se trouve encore confiné 
dans les opérations usuraires, il cessait d'être ouvrier- 
entrepreneur et il achetait de la terre, pour devenir un 
propriétaire^ comme l'affranchi de la Satire de Pétrone. 
L'affranchi croyait faire oublier son humble origine en 
devenant propriétaire foncier, parce qu'il rentrait alors 
dans la classe respectée des possessores. 11 n'en est pas 



204 CH. vu. LE CAPITALISME 

ainsi dans les pays industriels. Il ne se forma donc pas 
une classe de personnes apportant dans l'industrie un 
capital leur appartenant, classe qui fut si importante 
en France, en Hollande, etc., dans la production indus- 
trielle jusqu'à l'avènement de la machine. 

Il nous faut rappeler ici que, par suite de l'état sta- 
tionnaire des méthodes de production^ de l'absence de 
machines, la technique étant tout entière dans le travail 
personel, l'artisan n'avait pas besoin de grandes réserves 
de capital, à la différence de ce qui se produit aujour- 
d'hui où la science modifie sans cesse l'industrie et la 
tient dans un état de mobilité et de transformation con- 
tinues. Un nouveau procédé chimique, une découverte 
physique, le perfectionnement d'une machine, un moyen 
d'épargner du temps mettent avec une certaine rapidité 
ceux qui ne renouvellent pus leurs moyens de produc- 
tion dans une telle intériorité qu'ils sont ruinés à brève 
échéance. Or, renouveler un système de production, cela 
signifie employer des capitaux considérables, de telle 
sorte que le domaine industriel devient un terrain de ba- 
taille des détenteurs de grands capitaux, les petits étant 
rapidement éliminés. Les éléments personnels, c'est-à- 
dire Fintelligence, l'habileté, ne viennent qu'en seconde 
ligne. C'est le contraire qui arrivait dans Fantiquité, où 
la première place était faite aux qualités personnelles et 
où le capital n'exerçait qu'une fonction secondaire. 

L'autre circonstance qu'il faut toujours avoir présente 
à l'esprit quand on étudie le régime économique de l'an- 
quité c'est qu'il n'y avait pas cette extraordinaire pro- 
ductivité dans l'industrie qui aurait seule attiré les capi- 
taux et amené la transformation du métier en fabrique, 
et absoibc les artisans dans la grande industrie en aug- 
mentant [)roi)ablement le nombre des esclaves. Quand, 
notamment dans les provinces, aux derniers temps de la 



CH. VII. LE CAPITALISME 205 

République romaine, l'intérêt de l'arp^ent était extraor- 
dinairement élevé, quand les entreprises des publicains, 
les fermages des impôts, les placements immobiliers et 
les spéculations commerciales offraient à l'argent d'excel- 
lentes rémunérations, et fort peu de risques, il est évi- 
dent que l'argent ne pouvait afQuer vers les emplois in- 
dustriels, qui exigent des soins vigilants et sont sujets à 
des crises fréquentes. Même aujourd'hui le capital ne va 
à l'industrie que quand les autres champs de spéculation 
n'en demandent plus et le rémunèrent trop maigrement. 
Il ne dépend pas du caprice individuel dé faire naître les 
industries, c'est-à-dire de faire naître le besoin de pro- 
duits industriels : la création de larges consommations 
et la productivité des industries ne sont pas des affaires 
de goût mais de nécessité, et c'est assurément cette né- 
cessité qui a maintenu les industries antiques dans une 
situation telle, qu'elles n'auraient pu fournir qu'un profit 
très faible aux capitaux qui se seraient dirigés vers elles. 
Les capitaux ne pouvaient pas s'immobiliser dans les in- 
dustries sous forme de produits manufacturiers par suite 
du taux généralement élevé de l'argent à Rome et des 
fortes variations qu'il subissait. Pourquoi' préparer des 
objets pour une vente incertaine, quand pour se procurer 
l'argent nécessaire à ces avances il fallait payer des in- 
térêts élevés, et que celui qui le possédait était en me- 
sure de le faire circuler avec des profits plus considé- 
rables ? 

Le trait caractéristique de l'économie antique c'est 
donc l'absence ou la faiblesse du capital employé dans 
la production industrielle, c'est l'absence ou le petit 
nombre de prêts à la production, qui sont la condition 
fondamentale de la production capitaliste. Le petit mé- 
tier qui était prédominant, avec une faible division et 
coopération du travail, et qui caractérisait cette écono- 



206 CH. vu. LE CAPITALISME 

mie, n'en avait pas besoin. Il y avait séparation entre 
ceux qui dans les métiers se livraient à la production et 
ceux qui détenaient la richesse, et si l'industrie était con- 
sidérée comme une occupation vile et sordide, comme 
disaient les économistes et les philosophes de la Grèce 
et de Rome, c'est parce que les profits industriels étaient 
encore trop bas, parce que la production devait rester 
confinée dans le métier et ne pouvait pas s'élever jusqu'à 
la grande industrie, par suite de la faible densité de la 
population, de son peu de richesse, en un mot du faible 
développement économique de la société. 

Partout où nous jetons les yeux, nous trouvons une 
économie où prédomine le travail, de sorte qu*on peut 
dire que la théorie marxiste de la valeur, sans aucune 
correction, est absolument vraie pour l'antiquité. C'est le 
travail, et le travail seul qui crée la valeur. Dans aucune 
forme de production, comme dans celle de l'antiquité, 
le travail n'a tenu une aussi large place. Si nous passons 
à l'agriculture, nous voyons que les petits propriétaires 
emploient beaucoup de travail et peu de capital, et même 
les grands propriétaires n'exercent pas sur leurs latifun- 
dia une exploitation au sens vraiment capitaliste de 
l'expression ; et comme c'était le travail qui consom- 
mait une très grande part du produit brut, la concentra- 
tion du capital et l'accroissement des grands capitaux ne 
se faisaient pas avec la rapidité que nous constatons 
dans l'économie moderne. 

C'est là ce que n'ont pas compris ceux qui ont attribué 
la ruine des petites entreprises agricoles à la constitu- 
tion de grandes propriétés foncières. C'est transporter 
dans l'antiquité des idées et des faits modernes. Dans 
l'antiquité, le produit n'était qu'exceptionnellement une 
marchandise, et la concurrence ne jouait aucune fonc- 
tion dans la vie économique. Aujourd'hui la ruine des 



CH. VII. LE CAPITALISME 207 

petits agriculteurs est due à la concurreuce ; elle était 
due alors à Tusure, au service militaire qu'ils devaient 
supporter, aux guerres intérieures qui consommaient la 
richesse et aux conditions d'existence de la population. 
Aujourd'hui il est de Tessence même de la production 
que la reproduction des différeiits capitaux doit se faire 
dans une proportion toujours plus large, l'expansion des 
forces productives pousse à Taugmentation des capitaux. 
Dans Tantiquité, ces motifs économiques n'existaient pas, 
et un motif psychologique pouvait seul amener l'absti- 
nence, l'accumulation du capital épargne et par suite 
l'augmentation des entreprises. 

Avec celte prémisse, il est possible de préciser les rap- 
ports de la grande et de la petite propriété, et de voir ce 
qu'il y a de vrai dans l'affirmation courante que la 
grande propriété appauvrit les petits propriétaires et 
ruina les cultivateurs libres. IVous devons faire abs- 
traction des expropriations violentes qui accompagnèrent 
les guerres civiles, et dont fut victime Virgile, comme 
des expropriations par suite de l'endettement amené par 
les prêts usuraires, par la décroissance des produits agri- 
coles, autant de causes qu'il nous faut négliger ici. Ce 
dont nous devons tenir compte, c'est de la concurrence 
exercée par la grande propriété. Or, il est certain que 
dans les périodes oi^i la population est faible, le latifun- 
dium ne constitue pas un péril pour Téconomie natio- 
nale : il est plutôt une grande étendue de terre qu'une 
importante unité industrielle, parce que l'industrie a des 
limites d'autant plus étroites que la population est faible, 
le degré de civilisation peu élevé, les besoins limités^ 
les échanges difficiles et restreints. 

Ce que nous avons exposé sur les formes de la pro- 
duction agricole nous a montré que le latifundium ne 
pesait pas sur les propriétés environnantes par l'inten- 



208 CH. VII. LE CAPITALISME 

site de sa production, ses larges emplois de capitaux, le 
taux plus élevé de sa rente foncière, comme cela s'est 
produit en Angleterre, le pa3^s classique de la grande 
propriété foncière. L'esclavage aurait suffi à produire 
ce résultat, parce qu'il laisse un très faible produit net, 
qu'il oblige à limiter l'application du travail aux terres 
les plus fertiles, et qu'il rend psychologiquement et irré- 
vocablement impossible à l'ouvrier de passer d'une spé- 
cialité de travail à une autre. Là où domine le travail 
servile, il est impossible à l'agriculture de pratiquer des 
rotations agricoles, et il est nécessaire de cultiver le 
même produit sur de très vastes territoires et d'aban- 
donner les terres les plus stériles sur lesquelles l'esclave 
ne reproduit que sa propre subsistance. Le latifundium 
ne pouvait pas non plus marquer sa prééminence par 
l'unité de la direction, parce que les propriétaires ne 
s'occupaient pas d'agriculture, comme le disait Columelle. 
Etant donnés ces caractères de la grande propriété, il 
est évident que les petits propriétaires n'avaient pas à la 
redouter, parce qu'ils ne produisaient pas pour vendre 
et qu'ils n'avaient pas beaucoup de superflu, par con- 
séquent ils restaient étrangers aux formes de culture 
du latifundium, comme aux questions de concurrence 
d'outre-mer, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas à s'occuper 
des changements possibles de culture, ni des oscillations 
des marchés, ni des accaparements et des agiotages. Le 
danger n'était pour eux ni dans la répercussion de loin- 
tains phénomènes économiques, ni dans la concurrence 
du grand capital, mais dans la volonté arrogante du voi- 
sin désireux d'arrondir ses domaines, dans le long ser- 
vice militaire obligatoire, dans l'expropriation forcée pour 
dette. Les petits propriétaires pouvaient être forcés de 
vendre non point parce qu'ils ne pouvaient plus travailler 
sur leurs terres ou parce qu'ils devaient faire des amélio- 



CH. VU. — LE CAriTALlSME 209 

rations sur leurs terres et qu'ils ne le pouvaient, ou 
parce que les fonds voisins les ruinaient par leurs em- 
plois de capitaux re'munéraleurs et la concurrence, mais 
par TefFet de ces causes ordinaires qui agissent même là 
où existe seulement la petite propriété. 

La constitution économique de l'antiquité empêcha le 
latifundium d'exercer la force d'attraction qu'il exerce 
aujourd'hui, et ce fut précisément la prépondérance de 
réconomie domestique qui empêcha les antithèses sur 
lesquelles on fait se mouvoir d'ordinaire l'histoire de 
l'antiquité, de prendre un caractère aigu.- 

La prépondérance du travail sur le capital nous est 
attestée par les écrivains anciens eux-mômes. Nous avons 
déjà dit que Columelle constatait que les capitaux ne se 
dirigeaient pas vers la terre (praef,). Il avoue qu'il prêche 
dans le désert et que personne ne tient à la bonne agri- 
culture : « Je vois des écoles de rhéteurs et de saltim- 
banques, mais l'art qui fertilise le sol est complètement 
abandonné. Si vous voulez tirer profit de votre bien, 
personne ne vous comprend et ne vous aide. On accuse 
la stérilité du sol et les changements de température. Au 
lieu de venir au secours des campagnes, l'or est jeté à 
pleines mains dans le luxe et dans les orgies. » Ces 
mots expriment d'une façon énergique l'état de l'agricul- 
ture, purement extensive, pour laquelle on ne dépense 
que du travail et pas de capitaux. Les écrivains donnaient 
les meilleurs conseils, il y avait comme toujours des 
gens attachés à Valmaparens, mais le plus grand nombre 
se contentaient de ce que donnaient la terre et le travail 
servile, ne se laissaient plus émouvoir par les tirades de 
Cicéron, Thabiluel rhéteur, qui proclamait que Tagri- 
ture était l'occupation la plus féconde et la plus digne 
d'un homme libre {de off., i, 42). Nous avons déjà exa- 
miné et exposé les différentes causes qui faisaient qu'il 
Salvigli 14 



210 GH. VII. LE CAPITALISME 

n'était pas avantageux d'élever la productivité et par 
suite les dépenses d'^établissement, et môme sur le lati- 
fundium c'était la production propre à l'économie do- 
mestique et non pas la production industrielle qui s'im- 
posait. 

Les faits recueillis et que nous avons analysés prouvent 
qu'il n'y a aucune base à l'opinion courante qui soutient 
que le capitalisme avait envahi l'agriculture italienne 
par les latifundia et que la terre, achetée et vendue 
contre de l'argent comme un bien quelconque, avait été 
cultivée de façon à obtenir le plus grand produit net ou 
la plus grande quantité d'aliments pour les classes qui 
ne s'adonnaient pas au travail ; que l'industrie agricole, 
qui aurait trouvé des encouragements dans l'industrie 
commerciale, avait provoqué le développement non seu- 
lement de celle-ci mais encore de l'industrie manufactu- 
rière. IXous avons également démontré qu'on ne pouvait 
accepter la thèse de la ruine du paysan italien par le 
latifundium, qui aurait appliqué à la production du sol 
les systèmes du capitalisme et qui lui aurait fait une 
concurrence ruineuse. Le point de départ sur lequel on 
s'appuie, à savoir Texistence d'une large accumulation 
capitaliste et de son application à la terre, est sans fon- 
dement. 

Une agriculture est dominée, comme la manufacture, 
parla production capitaliste, c'est-à-dire est exploitée par 
des capitalistes qui ne diffèrent des autres que par la na- 
ture des éléments sur lesquels ils opèrent, quand existe le 
travail salarié auquel peut s'appliquer le capital. Le point 
de départ de la production agricole capitaliste c'est l'exis- 
tence d'ouvriers salariés qui travaillent la terre pour le 
compte du capitaliste, et de fermiers, pour lesquels 
l'agriculture est une branche spéciale de production qui 
permet l'exploitation de leur capital. Ce fermier capi- 



cu. VII. — LE CAPITALISME 211 

taliste paye à l'échéance, au propriétaire foncier, un 
loyer aQn de pouvoir appliquer son capital à cette pro- 
duction spéciale Cette somme constitue la rente foncière. 
C'est la forme sous laquelle se réalise la mise en valeur 
de la propriété foncière, et nous avions ainsi les trois 
classes qui sont en antagonisme dans nos sociétés mo- 
dernes : l'ouvrier salarié, le capitaliste industriel, le 
propriétaire foncier (1). Or, dans les grandes propriétés 
foncières de Tépoque romaine nous trouvons des foules 
d'esclaves, et ce qui domine ce n'est pas le fermage mais 
le faire-valoir direct sous la surveillance de libertini avec 
le concours aussi à l'occasion de salariés, de merceiiariiy 
auxquels d'ailleurs on donne la préférence sur les petits 
lots pour les travaux occasionnels (Cato., 136, 14o). Mais 
c'est l'économie servile qui triomphe sur le latifundium, 
elle joint à la production agricole la transformation in- 
dustrielle d'une partie des produits du sol. Quant au fer- 
mier capitaliste qui s'interpose entre le propriétaire et 
l'agriculteur, et dont la présence brise tous les liens qui 
caractérisent la production antique, comme cela s'est 
fait dans les Etals modernes, ni Varron ni Columelle ne 
nous en parlent. Ce maître du travail agricole, cet ex- 
ploiteur du surtravail ne figure pas dans l'économie des 
latifundia, parce que c'est le propriétaire absent qui d'or- 
dinaire confie ses terres à des agents, généralement es- 
claves ou affranchis, ou bien il les loue par petits lots, 
ou plus tard il les confie aux colons eux-mêmes en 
s'occupant lui-même tout au plus des oliviers et des 
vignes (2). Ainsi il administre directement les terres voi- 
sines et éloignées, a3^ant des rapports personnels et d'ar- 
gent non pas avec une seule personne, le fermier, mais 
avec un très grand nombre. Ce n'est que sur les terres 

(1) Marx, le capital, III, 194. 

(2) Weber, Roemische Agrargeschichte, 1891, p. 234. 



212 CH. vu. LE CAPITALISME 

publiques que nous trouvons des fermiers^ mais même 
ici nous ne pouvons parler de capitalistes, parce que ce 
ne sont pas des spéculateurs qui s'occupent d'agriculture 
pour produire des marchandises et recueillir de la plus- 
value, mais des usuriers qui prêtent à l'Etat, avancent les 
fonds, dont ils se payent ensuite avec les produits de la 
terre louée, sur laquelle il ont jeté leur dévolu. La cul- 
ture par fermage suppose certaines conditions qu'on ne 
rencontre pas partout : elle suppose des accumulations 
de capital, une large demande de produits, la concur- 
rence, une agriculture industrialisée, et que l'emploi des 
capitaux dans la terre est plus^ rémunérateur que les 
autres. Au contraire, dans l'antiquité romaine rien ne 
vaut l'usure^ \q foenèrare^ la principale opération de cette 
économie monétaire (Plin., Epist.^ in, 9, 8 ; Senec, 

Marx a montré d'une façon merveilleuse les transfor- 
mations que produit dans la nature de la rente l'intro- 
troduction du fermier-capitaliste. Ses observations nous 
donnent également la clef qui nous permet d'interpréter 
les différences que présente l'économie agraire antique 
comparée à l'économie moderne. La nature de la renie 
se modifie, dit-il. Elle était d'abord la forme normale de 
la plus-value ; elle n'est plus maintenant que ce qui 
reste de la plus-value après qu'une partie a été prélevée 
comme profit, après que tout le surproduit a été converti 
en monnaie. La rente n'est donc plus qu'un reste de la 
plus-value que le fermier-capitaliste tire de l'ouvrier 
agriculteur au moyen de son agent. La production se 
transforme également, car le but du fermier-capitaliste 
est d'exploiter la teire pour produire des marchandises, 
tandis qu'autrefois on n'envoj^ait au marché que ce qui 
n'éluil pas consommé directement (.1). 

(1) Maux, Le capital, III, 394, 396. 



CH. VII. LE CAPITALISME 213" 

Toutes ces transformations supposent des condilions 
qui n'existaient pas dans l'antiquité, c'est-à-dire de 
grands marchés pour absorber les marchandises^ pro- 
duites ; c'est pour cela que nous ne trouvons pas de 
fermier-capitaliste ou tout au moins que leur nombre est 
très restreint. Ils auraient dû payer les loyers en- argent, 
ce qui suppose que le commerce et l'industrie ui baine,, 
la production des marchandises et la circulation monc- 
taire ont atteint un grand développement, que les pro- 
duits ont un prix de marché, et qu'ils sont vendus à peu 
près à leur valeur. 

Ces conditions n'étaient pas réalisées dans le monde 
romain, où on n'arriva jamais à transformer en cens en 
argent les ; prestations, en nature. Les colons [jartiaires 
payaient en nature (l), et il en ^tait de même dans les 
locations serviles et ensuite dans le colonati bien que 
toutes les aspirations des propriétaires aient du tendre à 
V la conversion, comme on l'a fait en Angleterre, en Alle- 
.. magne, etc., quand ils s'éloignèrent des campagnes et 
qu'ils se trouvèrent aux prises dans les villes avec des 
besoins de luxe que l'argent seul pouvait satisfaire. 

On rencontrait le fermage sur les domaines de l'empe- 
reur, sur les latifundia de Sicile et d'Afrique (2), mais ces 
fermiers étaient moins des capitalistes que des percep- 
teurs, des adjudicataires des prestations eo nature, de ce 
qui dépassaitla consommation et qui pouvait être converti 
en marchandises et mis en circulation. Ces fermiers sont, 

(i) L. 26, § 6, Dig., xix, 2 ; I. 5, Cod. lust., xi, 48: Domini 
praediorum id quod terra prtiestat, accipiant, pecuniam non requi- 
rant. Cf. Plin., Epist., ix, 37, Y Ara legis Hadrianae (Hermes, 1894, 
p. 204) et la Sententia Minuciorum [C. Ins. Lat., V, 7749, 1. xxv ; 
Bruns, Fontes, o^ édit., 326). 

(2) His, Die Domiinem der roem. Kaiserzeit, 1896, p. 11-1 ^i. — 
Beaudocin, Les grands domaines {Nouvelle Revite historique du droit, 
XX, 673; XXII, 324). 



214 CH, VII. LE CAPITALISME 

pour une époque postérieure, décrits dans les lettres du 
pape Grégoire P^ qui avait loué les vastes domaines que 
l'Eglise romaine possédait en Sicile. Entre ceux-ci et 
ceux de l'époque impériale il n'y a pas de différence et 
personne ne voudra voir dans les conductores siciliens 
du Vf siècle des capitalistes. 

Sous tous les aspects que présente l'antique économie 
agraire, on voit qu'elle diffère de l'économie moderne, 
dans laquelle, comme l'a dit Marx, ce n'est plus la terre 
mais le capital qui tient sous son joug le travail agricole. 
Alors le capital ne jouait qu'un rôle secondaire. 

Et il en fut ainsi de la vigne, de l'olivier, de l'indus- 
trie pastorale, malgré les enseignements des agronomes 
pour augmenter la rente : et c'est un anachronisme que 
de transporter dans le monde romain nos faits économi- 
ques. Nous avons déjà ramené à ses termes vrais tout ce 
qui concerne la culture de la vigne ; voyons maintenant 
ce qu'il faut penser de l'industrie pastorale. Caton y 
voyait une industrie plus rémunératrice que les légumes 
et que la vigne. C'est aujourd'hui une industrie essen- 
tiellement capitaliste, moins parce qu'elle est pratiquée 
par de grands propriétaires que parce que le capital y a 
une importance beaucoup plus grande que le travail. 
Pour Caton lui-même, comme pour tout propriétaire 
foncier, il est évident que les troupeaux ouvrent un 
champ plus vaste à la formation du capital et que l'éle- 
vage du petit bétail, plus productif, permet au capital de 
se reproduire plus rapidement. Mais il faut également re- 
marquer que l'industrie pastorale est une forme de pro- 
duction qui se concilie avec les besoins de consommation 
d'une population peu nombreuse et qu'elle devient une 
nécessité là où il n'y a pas de grands marchés, des mo- 
yens de communication réguliers et faciles, là où la 
main-d'œuvre est rare, là où domine l'économie disso- 



CH. VU. — LE CAPITALISME 215 

ciée. Cela ressort également de l'extension prise même de 
nos jours par l'industrie pastorale dans la Turquie 
d'Europe, dans les provinces balkaniques, en Russie. Et 
cependant cette industrie diffère beaucoup de celle des 
squatters de l'Australie, qui l'exercent dans un but ex- 
clusif de spéculation, et qui ont poussé jusqu'à des hau- 
teurs inconnues les manifestations du capitalisme pasto- 
ral. Mais l'accumulation énorme, l'apport continu de ca- 
pital est dû ici à ce fait que les laines ont trouvé et trou- 
vent un débouché immédiat sur les marchés d'Europe, 
oii les changements de la mode en font absorber des 
quantités toujours plus grandes, invraisemblables si on 
les compare à ce qu'on absorbait dans Tantiquité, où man- 
quait cet élément capricieux, et où les hommes et les 
femmes avaient des vêtements simples, uniformes, tou- 
jours les mêmes. 

L'industrie pastorale dans Tanliquité résulte d'une 
nécessité économique ; il en est ainsi dans les pays où la 
main-d'œuvre fait défaut et où il n'y a pas demande de 
produits agricoles. Dans les environs des villes, elle était 
le fait des petits propriétaires de huit ou dix chèvres et 
non des capitalistes. Varron la déconseille à ceux-ci, 
parce qu'elle est dangereuse et cite un propriétaire de 
1000 jugera dans les faubourgs qui, ayant appris qu'un 
chevrier, qui conduisait ses dix chèvres chaque matin 
dans la ville, en retirait par jour un denarius, acheta 1000 
chèvres, espérant eu retirer 1000 denarii, mais il fut bien- 
tôt détrompé, parce qu'une épizootie les flt toutes mourir. 
C'est le triomphe de la petite industrie. Ajoutons que 
chaque villa, chaque fonds avait les chèvres et les bre- 
bis nécessaires pour satisfaire à ses besoins ; elles don- 
naient le lait, la viande, la laine que l'on filait, tissait 
dans la maison, comme le font encore beaucoup de pro- 
priétaires et beaucoup de paysans dans un grand nom- 



216 CH. VII. LE CAPITALISME 

bre de régions de l'Italie moderne. Quels grands mar- 
chés restaient aux grands producteurs de laine, aux 
squatters de l'antiquité ? En plus des risques spéciaux 
auxquels était exposé le capital pastoral, il ne rencon- 
trait pas les conditions qui dans les pays modernes assu- 
rent à ce capital la plus rapide des reproductions. Les 
anciens mettaient l'industrie pastorale au-dessus de la 
cerealiculture et ils la comparaient, peut-être pour les 
risques, au commerce maritime, mais ils ne parlent pas 
des différences qu'il y avait entre la grande et la petite 
industrie pastorale. Certes la production en grand de la 
laine devait se ressentir d'un état économique dans le- 
quel l'industrie du vêtement était en général confinée 
dans le domaine de la production domestique, de cette 
économie productive dans laquelle non seulement les 
travailleurs mais même les propriétaires capitalistes et 
les entrepreneurs disparaissent du marché. 

Les agronomes parlent également de spéculations qui 
portaient sur la culture des rosiers, de la volaille, du gi- 
bier, des abeilles, etc. lUen de plus vrai : et l'on peut 
facilement croire avec Varron que son Albulius retirait 
plus de la culture de la villa que du terrain (m, 2) ; mais 
sa villa était située à Albano, aux portes de Rome, et là 
la culture était intensive : on cultivait les légumes, et sur 
une large échelle les fleurs et les fruits qui sur le mar- 
ché de Rome atteignaient des prix élevés et qui venaient 
des campagnes du Tibre, de la Sabine, d'Aricie, de Si- 
gna, de Tivoli, de Tusculum (1). Sur ces terres, les fruits 
pouvaient donner ces rentes fabuleuses dont parle Pline 
(xvui, 8), et les abeilles 10 mille sesterces de miel par 
an (Varron, m, 6) ; la tante de Yarron pouvait retirer de 
sa basse-cour dans la Sabine un revenu supérieur à celui 

(1) Mârt., IX, 61 ; XIII, 19, 21 ; Colum., x, xii. 



CH. Vil. — LE CAPITALISME 2i7 

que pouvait donner une terre de 200 jugera (id., m, 2), 
et 100 puons donner en œufs et poussins 60 mille ses- 
terces (id., HT, 6); Seius, dans sa ville d'Ostie, retirait de 
sa basse cour et du gibier 50 mille sesterces par an (m, 
2) ; et de même les viviers de Lucullus rapportaient 40 
mille sesterces par an, et ceux de Irrus furent vendus 
4 millions de sesterces (ni, 2, 17). Mais ces prix étaient 
atteints aux portes de Rome, sub urbe, comme disait 
Varron (i, 13), là où colere hortos late expedit. C'est la 
vérification de la loi de Thiinen. 

Ces mots sub urbe caractérisent nettement l'économie 
agraire romaine. Les agronomes ont toujours en vue 
Rome et ses environs et ils ne parlent pas des cultures 
des latifundia, et généralement les écrivains ont confondu 
la capitale avec tout Fempire. C'est seulement dans les 
lieux voisins de ce grand marché que l'agriculture prenait 
un caractère capitaliste : plus on s'éloignait, plus ce ca- 
ractère disparaissait et alors prédominaient les formes 
de production qui caractérisent le régime féodal. 

L'économie agraire romaine n'a eu, en général, avec 
l'économie capitaliste, que des analogies superficielles, 
et la culture des latifundia se rapproche plutôt du ré- 
gime des plantations. Comme l'a pressenti admirablement 
Marx (HT, 382), les identités ne sont que formelles, « et 
elles n'existent pas en réalité, comme le savent, écrivait- 
il, ceux qui connaissent la production capitaliste et qui 
ne jugent pas comme Mommsen, qui voit la production 
capitaliste partout où il y a économie monétaire. » 

Nous ne saurions mieux définir l'économie du latifun- 
dium que parPexpression d'économie féodale, et nous la 
comparerions volontiers aux villas de Charlemagne, où 
le produit et le surproduit des grands domaines venaient 
du travail agricole et industriel^ où cela seulement qui 
dépassait la consommation était mis en vente : à l'opposé 



218 CH. VII. LE CAPITALISME 

de l'économie moderne, dans laquelle entend à ne pro- 
duire que des marchandises et où ce que l'on consomme 
ne représente qu'une fraction infime des marchandises 
récoltées. De là la vérité de celle observation de Marx, 
que le travail agricole est aujourd'hui sous le joug du 
capital. 

L'économie capitaliste est appliquée à l'agriculture et 
domine dans les campagnes après qu'elle a pénétré dans 
l'industrie et qu'elle domine dans les villes. A la petite 
propriété et au régime des artisans de l'antiquité ne 
pouvait correspondre une agriculture industrielle, une 
production normale de marchandises en grand. Le pro- 
priétaire produit pour lui, le grand propriétaire pratique 
une culture d'exploitation, avec des rotations forcées et 
le travail servile : les richesses qu'il possédait par ailleurs 
il ne les dépensait pas en améliorations agricoles, mais à 
acheter d'autres terres. La grande masse de la population 
avait des idéals très modestes, des désirs très modérés, 
une grande simplicité de vie, dédaigneuse du confort ; 
aussi l'industrie restait-elle réduite au minimun, l'éco- 
nomie était stable, immobile, basée sur la satisfaction 
normale de besoins égaux. C'est cette masse qui donnait 
son empreinte à l'économie générale, et non la petite mi- 
norité de millionnaires qui menaient une vie de luxe ar- 
tificielle, que satisfaisaient seulement les importations les 
plus hétérogènes, mais qui ne modifiaient en rien les éco- 
nomies locales. 

Après avoir démontré que le capital ne se tourne ni 
vers l'industrie, ni vers Fagriculture, étudions son pro- 
cessus de formation, les emplois qu'il préféra, les causes 
qui ont empêché son accumulation. Nous pourrons voir 
ainsi les différences qu'il y a entre les sociétés modernes 
et les sociétés antiques. 

Les premiers no3^aux de richesse accumulée dans 



CH. Vil. LE CAPITALISME 219 

l'antiqulté proviennent du butia de guerre. Si ce n'est pas 
là la loi de la civilisation, ça en est une des principales. 
Nous en avons une preuve avec TAngleterre, dont la 
puissance économique commença après qu'elle se fut 
emparée des Indes, un des pays les plus riches du monde. 
Ce furent les conquêtes qui mirent dans les mains d'une 
petite ploutocratie fmancière, à Rome, une grande ri- 
chesse monétaire, peut-être la plus grande qu'ait pos- 
sédée l'antiquité. Si le sort des armes n'avait pas favo- 
risé les Romains, ce n'est pas sur les bords du Tibre 
que se serait formée une orgueilleuse puissance écono- 
mique, et il n'aurait pas suffi de la parcimonie et de l'abs- 
tinence de ces tenaces agriculteurs pour les élever au- 
dessus des autres peuples agriculteurs ou pasteurs de 
l'Italie. 

L'époque de l'accumulation s'ouvrit avec les conquêtes 
d'outremer et les adjudications des impôts et de la mise 
en valeur des terres publiques aux publicains. Dans 
l'antiquité romaine c'est des adjudications des impôts 
qu'est sortie la véritable accumulation, de la même façon 
qu'au moyen âge le capital se forma dans les cités ita- 
liennes avec les adjudications des dîmes et des autres 
rentes de caractère ecclésiastique dont se chargèrent les 
banquiers italiens (1). Les butins de guerre, les pillages, 
les vols commis dans les temples, dans les palais, par- 
tout, amenèrent à Rome les richesses des peuples con- 
quis, les trésors des nations vaincues. Il y eut à cer- 
tains moments des inondations soudaines, des pluies 
d'or, qui donnèrent à beaucoup de ceux que la fortune 

(1) Pagnim, Della decima, 2, 127 : « La cour de Rome, en se 
servant des banquiers pour faire rentrer ses rentes des divers 
lieux du monde, leur procurait ainsi l'argent qui est la mar- 
chandise dont ils ont besoin. » Voir Sombart, Dcr moderne Kapi- 
«a/iswz<s, I, 1902, p.*23o. 



220 CH. VII. LE CAPITALISME 

comblait en un instant la frénésie des jouissances le& 
plus folles, les plus extravagantes. Ce luxe débordant est 
dû en partie à ces enrichissements subitfv et énormes. Ce 
qui provient de la guerre est généralement consommé 
en dépenses improductives. Aussi une grande partie des 
métaux précieux transportés à Rome fut-elle employée 
à l'achat de marchandises rares et très coûteuses, ou 
bien elle fut transformée en objets précieux ou immobi- 
lisée dans de grandioses édifices, richesse perdue pour 
la production et pour la création de nouveaux biens. Les 
généraux victorieux, qui retournaient dans leur patrie 
chargés d'honneurs et de trésors, dissipaient en peu de 
temps la part de butin qui leur avait été attribuée, en 
grandes fêtes et en distributions de blé et d'argent à leurs 
soldats, à leurs amis, à leurs clients. Il en fut ainsi dans 
tous les grands empires d'Orient, et aussi en Espagne 
où, après la découverte de l'Amérique, affluèrent dans 
les villes des masses énormes de métaux précieux qui 
furent prodigués à pleines mains en dépenses impro- 
ductiv^es, de sorte que, l'inondation terminé(^, l'Espagne 
resta plus misérable qu'elle ne Tétait auparavant. 

Les conquêtes une fois bien assurées, la ploutocratie 
romaine organisa l'exploitation systématique des pro- 
vinces, le drainage méthodique des richesses, qui furent 
amenés à Rome au moyen du fermage des impôts, 
des opérations de crédit, de la fourniture des troupes, 
des grandes constructions publiques, de l'emploi des 
grandes charges publiques, de la mise en valeur des 
terres confisquées dans les pays oii la population était 
dense. C'est par ces moyens que se fit le processus 
d'accumulation, par les mêmes moyens qui ont consti- 
tué le capitalisme en Angleterre et en Hollande à 
l'époque moderne. Après avoir commis des vols de toute 
sorte, au moment môme des découvertes des pays neufs^ 



CH. Vil. LE CAPITALISME 221 

ces deux Etats en entreprirent le dépouillement systé- 
matique en les rendant tributaires, de sorte que ceux-ci 
ne travaillaient que pour la capitale, pour une classe 
parasitaire qui s'était attribué le monopole de tant de 
forces vierges, de tant de richesses inexplorées. La nais- 
sance de la richesse romaine commence avec l'invasion 
de l'Orient par les banquiers. De même la naissance du 
capitalisme médiéval et moderne coïncide avec l'intro- 
ni uction de la civilisation européenne dans des pays riches 
mais inférieurs. Ainsi la richesse des villes italiennes 
ne peut pas être expliquée sans l'exploitation des pays 
méditerranéens par les marchands italiens, de même que 
le développement de l'Espagne, de la France, de la Hol- 
lande et de l'Angleterre ne peut pas s'expliquer sans 
l'anéantissement de la civilisation arabe, la spoliation de 
l'Afrique, sans l'appauvrissement, les pillages, les dé- 
vastations de l'Asie méridionale, de ses lies et des Indes 
<>ricntales, comme l'a démontré Sombart. Quand un 
Etat fait des conquêtes, s'annexe un pa3^s et y établit 
un système administratif et financier qui en exploite les 
ressoui ces d'un mouvement uniforme et continu, ce pays 
travaille à l'accumulation capitaliste de l'Etat dominant ; 
et c'est précisément ainsi que se constitua la richesse 
monétaire de Kome. 

Derrière les légions conquérantes venait une foule de 
spéculateurs qui, poussés par l'instinct de la rapine, 
étaient prêts à toutes les besognes dans le but de s'enri- 
chir. Us achetaient le butin distribué aux soldats, ils se 
chargeaient de l'approvisionnement des troupes, de la 
fourniture du matériel de guerre, ils achetaient, ils ven- 
daient, commençant d'abord par le petit commerce pour 
arriver petit à petit aux grands profits, aux grosses adju- 
dications, aux prêts considérables. C'étaient des hommes 
sortis des couches inférieures de la population, parce que 



222 GH. V]I. LE CAPITALISME 

les faaiilles patriciennes méprisaient ces travaux et ces 
gains, la sordide occupation d'acheter et de vendre. Le 
désir de s'enrichir est un sentiment spécifique de l'âme 
plébéienne, c'est la force par laquelle les plébéiens 
veulent secouer le joug des classes aristocratiques et 
s'élever. A Rome, comme dans les villes du moyen âge, 
partout, à l'époque moderne, l'accumulation se fit dans 
les classes populaires et bourgeoises, d'où sortent les 
homines novi, les couches nouvelles par les gains ra- 
pides. Chez ces plébéiens, les traditions anciennes de 
moralité domestique qui étaient le patrimoine des mai- 
sons patriciennes disparaissent rapidement ; les mœurs 
se corrompent, tout est mis à l'encan, notamment l'ad- 
ministration de la justice, et dans toute la vie de l'Etat 
se fait sentir l'action démoralisatrice des richesses sou- 
daines mal acquises, multipliées par des moyens peu 
honorables. Dans cette phase du développement écono- 
mique, la seule chose qu'on apprécie, c'est l'argent, que 
tout le monde vénère, qui s'asservit les lois et les tribu- 
naux, qui conduit aux honneurs, qui consolide l'amitié, 
qui est plus puissant que la foudre de Jupiter (1). La 
classe des chevaliers a eu l'initiative de ce mouvement 
et c'est d'elle que viennent les premiers indices de l'es- 
prit capitaliste, esprit fait d'audace, d'esprit d'entreprise, 
de prévoyance, de calcul, de décision. Cet esprit ne 
s'était que timidement développé dans les anciennes 
classes patriciennes, qui s'étaient plutôt consacrées à 
l'accaparement du sol qu'aux spéculations usuraires ; 
elles avaient d'abord négligé celles-ci sous F influence 
des préjugés de classe, ensuite peut-être elles furent 
évincées par les plébéiens qui voulaient se réserver la 



(I) lIoRAT., Carm., m, 16, 9 ; Propert., ni, 3, 18; Ovid., Fast. y 
1, 21. 



CH. VU. — LE CAPITALISME 223 

commerce, la navigation, les prêts, le commerce de l'ar- 
gent, et qui, devenus les détenteurs exclusifs de la ri- 
chesse mobilière, occupèrent dans la constitution poli- 
tique de TEtat la place prééminente. 

L'argent se reproduisit grâce à l'usure et au commerce 
et s'immobilisa en placements fonciers et en construc- 
tion de maisons. Nous avons déjà montré le déve- 
loppement de ce dernier mode d'enrichissement ; les 
terres furent accaparées en tous lieux, et la richesse im- 
mobilière fut la plus appréciée. Chez les écrivains de 
l'époque impériale prédomine cette idée que la véritable 
richesse est celle qui consiste en maisons ou en terre 
(Horat., Carm.y ii, 3, 17) : tout d'abord vient la terre, 
puis l'argent employé en bons prêts. Quand on a l'un et 
l'autre, on est riche : Dives agris^ dives positls in foenore 
nummis (id., Sat.,i, 2, 12). Pour Martial, est riche celui 
qui possède une maison de cent colonnes et qui a son 
coffre plein d'or, ou bien qui est propriétaire de grandes 
étendues de terre^ môme sur le Nil, ou de nombreux 
troupeaux (v, 13), qui a son argent placé en terres ou en 
maisons et en prêts, et qui a autour de lui un cortège de 
débiteurs (m, 31). Le type de l'homme d'affaires, de 
l'homme riche, c'est pour Martial celui qui prête (1), qui 
achète des terres^ qui change les monnaies (vi, 50), qui 
par tous les moyens recueille, vole de l'argent pour 
remplir son coffre et pour avoir ensuite un long registre 
de personnes auxquelles il a prêté (2). La société de son 
temps ne connaît que deux emplois utiles de l'argent : 
on doit ou bien le prêter à un bon intérêt ou le consom- 

(1) VI, 5, 20 ; VIII, 37 ; ix, 104 ; x, 14, 18. 

(2) VIII, 44 : 

Rape, congère, aufer, possile .. 
Superba densis arca palleat nummis 
Centum explicentur paginae kalendarum. 



224 CH. vu. LE CAPITALISME 

mer en plaisirs (via, 16) ; ou bien rester oisif sur le forum 
à battre les monnaies sur le banc, à les changer moyen- 
nant un agio et à les prêter (xu, 57), ou à vivre dans le 
luxe, avoir des lils magnifiques, des coupes de cristal, une 
excellente cuisine, un long cortège d'esclaves, de clients, 
de galants, de damoiseaux, des cochers et des chevaux 
(ix, 23 ; XI, 71 ; xu, 66), et s'adonner à tous les plaisirs 
en dissipant, s'il le faut, tout l'argent accumulé par les 
aïeux (ix, 83). « Si tu dépenses et vides ta caisse, tu au- 
ras l'avantage de ne craindre ni le feu, ni les voleurs ; ta 
fortune ne courra pas le danger de périr en mer, tU'ne 
connaîtras pas les sentiers des tribunaux où le débiteur 
conteste ta créance et les intérêts (v, 42), où tu dois dis- 
puter avec le colon qui ne possède rien et avec le fer- 
mier qui a fait de mauvaises affaires » (ii, 11). 

Là où l'économie monétaire est développée, les deux 
premières formes de reproduction que prend le capital 
sont l'usure et le commerce. Le capital productif d'inté- 
rêts, le capital usuraire, appartient, avec le commerce^ 
aux formes primitives du capital, aux phases antérieures 
à la production capitaliste. Le prêt à intérêt et la spécu- 
lation commerciale sont les opérations les plus commu- 
nément mentionnées par les juristes et par les poètes : au 
premier se rattachent un très grand nombre d'espèces 
d'opérations de crédit, qui nous montrent le grand dé- 
veloppement qu'avait pris l'économie fiduciaire, les pa- 
pyrus récemment découverts nous ont apporté des ré-^ 
vélations pleines d'intérêt ; à la seconde se rattache la 
navigation. Horace mentionne à côté de l'usure le com- 
merce maritime comme l'une des deux manifestations 
de l'économie romaine (1). « Navigue et prête à intérêts, 



(1) lIoRAT., Carm., m, 24, 35 ; i, 1, 15 ; i, 31, 11 ; m, 7, 30; Sat.f 
1, 1, 4-lG; m, 3, 106. 



CH. VII. LE CAPITALISME 225 

dit Perse, si tu veux t'enrichir )) (v, 140). Et Juvénal : 
« Tu t'enrichiras en naviguant et en transportant des 
raisins secs et du vin. Pour avoir mille talents et des 
villas, l'homme devint téméraire. Aujourd'hui les mers 
sont pleines de navires, il y a plus d'hommes sur mer 
que sur terre. Partout où on peut espérer quelque gain, 
le navigateur s'en va, loin, sur des mers inconnues, au 
milieu des tempêtes » (xiv, 268). Quand il passe en re- 
vue les différentes professions, l'agriculture, l'armée, la 
profession d'avocat, il trouve que c'est le trafic qui con- 
duit le mieux à la fortune. Juvénal nous a transmis le 
précepte du négociant romain : « acheter des marchan- 
dises pour les revendre le double ». Tl est vrai que cela 
n'est pas honorable, mais le gain exhale une bonne 
odeur, d'oii qu'il vienne (xiv, loi, 198, 203). 

Ces écrivains ne trouvent pas dans la société au milieu 
de laquelle ils vivent d'autres genres d'affaires, et ils res- 
tent étrangers à l'idée d'employer l'argent accumulé à 
des buts de reproduction, à des spéculations incertaines 
et lointaines, d'une façon différente du prêt sur gage, du 
prêt appuyé sur une dfplomatie rusée et sur les armes 
et consenti moyennant des intérêts mensuels, notam- 
ment aux pérégrins, pour lesquels il ii'y avait pas de 
limitation du taux de l'intérêt et contre lesquels, en cas 
de non-payement, on pouvait avoir recours à une pro- 
cédure sommaire et à la confiscation. 

Tous les grands noms de l'histoire romaine sont liés à 
des opérations usuraires. Quand on voit Brutus prêter 
à 48 0/0, on peut imaginer avec quelle fièvre ceux qui 
avaient de l'argent se jetaient sur les prêts à intérêts, 
notamment aux habitants des provinces. Il y avait ceux 
qui prêtaient aux rois et aux villes, c'étaient les princes 
de la finance, et il y avait ceux qui faisaient de petites 
opérations de prêts sur gage. Les premiers travaillaient 
Salvigli ^5 



226 CH. VII. LE CAPITALISME 

à coup sûr, parce qu'ils avaient derrière eux l'appui de 
la puissance militaire et diplomatique de Rome. ParTin- 
termédiaire des uns et des autres, banquiers et mar- 
chands, les richesses publiques et privées de l'Asie et de 
l'Afrique passaient dans les poches des chevaliers, c'est- 
à-dire des usuriers. Ceux-ci se faisaient appeler d'un 
nom plus décoratif, negotiatores — et tels son^ les 
Italici qui negotiantur des inscriptions grecques — mais 
ces foules de négociants qui pénétraient dans les pays 
conquis ou qui s'échelonnaient sur les frontières des ter- 
ritoires où il n'aurait pas été prudent de s'établir, fai- 
sant un peu de tout, l'échange des monnaies, la vente à 
crédit, qui se déguisaient parfois en ambassadeurs [Li- 
bera leyatio), étaient avant tout des usuriers. Tels étaient 
ces Italiens qui avaient absorbé tout le commerce moné- 
taire des Gaules, comme le dit Cicéron avec son exagé- 
ration habituelle, à ce point qu'on ne remuait pas un 
sou sans qu'il passât par leurs mains, tels étaient ces Ita- 
liens que Mithridate ht massacrer. C'est un fait que la 
race italienne manifesta à cette époque une extraordi- 
naire vitalité, et qu'elle eut tonte l'activité, toute l'énergie 
et toutes les aptitudes qui avaient rendu fameux les Phé- 
niciens elles Grecs. 11 n'y eut pas de pays, même très 
éloigné, où il y avait possibilité de réaliser un gain usu- 
raire ou commercial, qui n'attirât les négociants italiens. 
Si ceux-ci s'occupaient des petites spéculations, les 
patriciens se réservaient les grosses. Leur dignité eut été 
un peu éclaboussée par l'usure, que l'on peut comparer à 
l'homicide. Mais l'usure c'est le petit prêt ; il n'en est pas 
de même de l'opération fmancière, du prêt aux villes, 
aux rois. Caton se lit le théoricien de cette manière de 
voir, lui, qui bien qu'il employât sa fortune en entre- 
prises édilitaires, en placements fonciers, dans l'élevage 
des esclaves, en spéculations commerciales et maritimes, 



CH. Vil. LE CAPITALISME 227 

d'affrètement, d'assurance, faisait aussi de grandes opé- 
rations financières. Il restait d'accord avec ses théories, 
parce que n'est usurier que celui qui exploite le menu 
peuple. 

L'usure fut toujours florissante, et le prêt fut toujours 
à Rome Topération la plus avantageuse. Des lois fixèrent 
le taux de l'intérêt, mais on peut affirmer qu'elles ne 
furent jamais observées et qu'elles eurent le sort de 
toutes les lois contre l'usure. Dans les provinces, il était 
entendu qu'on pouvait demander un- intérêt plus 
élevé (1), mais même en Italie le taux de 12 0/0 était as- 
sez courant (2). C'est pour cela que l'argent n'affluait ni 
à la terre ni aux industries. 

Les lois sur l'usure ne furent pas des lois économiques 
sur l'intérêt des capitaux, mais des lois sur la répartition, 
entre l'aristocratie ploutocratique et la plèbe, du produit 
de l'industrie commune, qui consistait à dépouiller l'en- 
nemi. De semblables mesures ne peuvent être jugées en 
se plaçant au seul point de vue de la production écono- 
mique. On ne s'est jamais assez préoccupé de cette lutte 
incessante, qui continue, depuis que l'histoire existe, 
entre les producteurs des richesses et ceux qui se les pro- 
curent par la spoliation, en se servant de la violence et 
des lois (3). A Rome, où la véritable industrie nationale 
fut la guerre, la répartition de ce qu'elle rapportait fut 
inégale entre les associés, l'aristocratie s'attribuant la 
part la meilleure. Et cela ne lui suffisait pas; en obligeant 



(1) Voir BiLLETER, Gesch. des Zinsfusses, 1898, p. 330 et s. Sur 
l'intérêt dans les provinces, voir les Papyrus égyptiens du Bri- 
tish Muséum, n°* 101, 301, 334; Dareste, Nouvelle revue historique 
du droit, XVII, 1894, p. 691. 

(2) Ulpien au Dig., xvii, 2, 1. 52, § 10 ; I. 1, Cod. Theod., ii, 33, 1 ; 
Cad. Itist., II, 11, 20; Paulus, Sen^., ii, 14, 2; Vita Alexandr,, 26. 

(3) Pareto, Cours d'écon., poL, 1, 325, 327. 



228 CH. VII. LE CAPITALISME 

le vaincu à s'endetter, elle se préparait un terrain favo- 
rable pour le dépouiller complètement ensuite. 

C'est ce qui serait arrivé si le luxe n'avait restitué aux 
pays conquis une partie des richesses qui affluaient à 
Rome sous forme de tributs et d'intérêts. Ce fut le luxe 
qui créa et alimenta un commerce d'importation qui 
prit d'assez grandes proportions ; ce fut le luxe qui, par 
suite, donna naissance à l'industrie de la navigation, qui 
disposait d'une véritable flotte marchande, de grands 
dépôts, de courtiers, de commissionnaires, d'agents, de 
toute une organisation au service du commerce. Les 
pays les plus éloignés envoyaient leurs meilleurs pro- 
duits. A la lecture des tarifs de douanes on peut voir 
quelle grande variété de marchandises, mais de luxe, 
circulaient dans l'empire (i), et comment de grandes 
places de commerce centralisaient les produits d'Afrique 
et d'Asie (2) : Carthage, ceux du Nord et du centre de 
l'Afrique (3) ; Alexandrie, ceux de l'Ethiopie, de l'Egypte 
et de l'Arabie (4) ; Antioche, ceux de ITnde et de la 
Perse ; Olbie, ceux des frontières éloignées de l'Asie (5). 

Pline (xii, 18, 84) évalue à 100 millions de sesterces 
les importations asiatiques^ et il reconnaît que le prix 
des marchandises orientales était centuplé parles dépenses 

(1) L. 16 § 7, Dig., XXXIX, 4. — Tarif de Palmyre, dans Hermes, 
XIX, 486 ; Revue de philologie, 1884, VIII, 135. — Tarifs de Zraia, 
dans Corp. ins. lat., VIII, 4508. 

(2) Herodian., vii, 61. 

(3) Peripl., vii, 6, 1 ; Dion. Chrys., i, 413. Gfr. Lumbroso, Recher- 
ches sur l'écon. polit, de l'Egypte sous les Lagides, 1870, p. 130. 

(4) Strabon., XVI, 2, 27; 3, 3 ; 4, 14 ; Plin., Hist. nat., vi, 28, 
144. 

(5) Strabon., vu, 3,17; xi, o,9 ; Plin., Eist. nat., vi, 19, o2. Cf. 
De Guignes, Acad. des Inscriptions, XXXII, 3oo ; Hirt, China and 
the roman Orient, 188o. On dit que des monnaies impériales ont 
été trouvées en Giiine : Voir Revue numismatique, 1864, IX, 481 ; 
Academy, 1886, p. 31 G. 



CH. VII. LE CAPITALISME 229 

de transport, les droits de douanes, les bénéfices des in- 
termédiaires(vi,23, 101). Ces Asiatiques reprenaient ainsi 
une partie des tributs qui leur étaient extorqués, mais 
au fond ils ne s'enrichissaient pas, parce que leur mar- 
chandise était payée avec leur argent, il n'y avait en fait 
qu'une circulation de valeurs. Une chose cependant est 
certaine : si beaucoup de marchandises circulaient dans 
l'empire et s'il s'en était constitué un commerce, celui- 
ci consistait presque exclusivement en marchandises de 
luxe, en objets d'or, de fer, de bronze, envases précieux, 
en bêtes féroces, en pourpre, en esclaves, en eunuques, en 
soieries que l'on payait au poids de l'or, ou bien en vins 
de choix, en poissons salés, en conserves alimentaires. 
C'est là un point qu'il faut avoir présent à l'esprit quand 
on évalue la nature du commerce antique et la quantité 
du capital commercial employé. Si l'on fait exception 
pour le commerce qui servait à l'alimentation de Rome 
et qui était devenu un service d'Etat avec ses propres 
flottilles, soustrait par conséquent à l'activité privée, 
celle-ci ne pouvait se développer que sur un domaine 
commercial peu considérable. Par suite des difficultés 
des voies terrestres, l'exportation des matières de gros 
volume, de prix bas, venues de l'intérieur des pays, 
n'existait pour ainsi dire pas : il n'y avait qu'un com- 
merce fluvial et maritime et pendant quelques mois de 
Tannée seulement (Plin., ii, 47) et ce n'était qu'un 
commerce limité à des objets de faible consommation, 
destinés exclusivement aux jouissances de la classe 
riche, peu nombreuse et confinée dans quelques centres 
urbains. 

On ne peut pour l'antiquité parler de commerce en 
grand, ni par conséquent d'une nombreuse et puissante 
classe commerciale. Nous ne trouvons pas ce commerce 
prospère qui pénètre de son esprit toute la nation, ali- 



230 CH. VII. LE CAPITALISME 

mente les industries, les arts, la navigation, qui est 
alimentée par eux et qui répand la richesse. Naturelle- 
ment nous ne parlons pas ici du petit commerce, de la 
vente au détail réservée, dans l'antiquité, à la plèbe de 
bas étage, aux esclaves, aux affranchis, aux étrangers (1), 
commerce sordide, appelé parCicéron salaire d'esclaves 
{de off.,\y 42), qui fleurit à côté de l'économie domestique 
et la complète. 

C'est le grand commerce qui représente le degré de dé- 
veloppement d'une nation, et celui-ci n'eut pas dans 
l'antiquité une situation prépondérante. Il 3^ a bien des 
tentatives, des faits isolés, des flottilles armées, des facto- 
reries établies à l'étranger (2). Certains papyrus nous 
parlent de spéculations à la hausse, de reports. Les lois 
durent défendre les accaparements de blé et d'autres 
denrées (Plin., xxxiii, 57). Mais personne ne pourrait 
affirmer que le peuple romain devint un peuple com- 
merçant. Et même les preuves ne manquent pas des 
sentiments anti-économiques qui dominaient à Rome à 
l'égard du commerce en grand, comme à l'égard du petit 
commerce. On connaît les décrets qui défendaient aux 
sénateurs d'avoir des navires supérieurs à 300 amphores, 
c'est-à-dire qu'on leur permettait seulement de trans- 

(1) Négociants de Metz à Milan et en Apulie, qui vendaient des 
saies, c'est-à-dire de grossiers vêtements pour les paysans, les 
soldats et le bas peuple : C. 1. L., V, 3925. — Forcella, Indus- 
trie a Milano, 11. 

Voir dans Menard, Vie privée des anciens, III, 313 desseins de 
petites boutiques ambulantes. Sur un monument milanais est 
figuré un vendeur d'étoffes qui offre aux passants sa marchan- 
dise ; les femmes achètent dans la rue (Seletti, Monum., n. 124), 
Sur la spécialisation de ces boutiques, voir Drummann, Arbeiter, 
158, 277 et Voigt, Roem. Privatali., dans le HB. d. klass. Alterth.,. 
IV, 778, 850, 910. 

(2) IloMOLLK, Bullet. de corresp. hellénique, VIII, 1884, p. 75. — 
VoiGT, Jus naturale et gentium, II, 573, 605. 



GH. VII. — LE CAPITALISME 231 

porter les fruits de leurs fonds, et d'être les négociants 
des produits de leurs maisons, comme il« en étaient 
les manufacturiers. Probablement ces défenses, qui 
marquent la rivalité d'intérêts entre la classe aristocra- 
tique et les chevaliers qui exercent le commerce, ne fu- 
rent pas toujours respectées. Cependant il est certain que 
beaucoup d'aristocraties ont trouvé que le commerce et 
la noblesse étaient incompatibles et que l'antiquité a eu 
des préjugés aristocratiques et anti-économiques (I), 
Partout les classes patriciennes tendent à se séparer des 
autres classes. Même aujourd'hui, dans beaucoup de 
pays, la noblesse méprise le commerce et l'industrie et 
préfère ne rien faire et assister, impassible, à la lente et 
inévitable destruction de son patrimoine. Probablement 
les anciennes lois tombèrent en désuétude et beaucoup 
de sénateurs n'hésitèrent pas à déroger ou tout au moins 
à rechercher, par l'intermédiaire de leurs esclaves et de 
leurs affranchis, les profits du commerce. L'écho de ces 
anciens préjugés se retrouve à une époque postérieure, 
encore inspirée par ces idées, que Cicéron formule ainsi : 
« Si le commerce est petit, il est sordide; s^il est grand et 
riche, s'il consiste à transporter des marchandises de par- 
tout, il ne doit pas être décrié. Est même digne d'éloges 
le marchand qui, après avoir accumulé de gros profits, 
se retire des affaires et emploie son argent dans l'agricul- 
ture. » (2) Remarquons que la nature sordide de la pro- 
fession ne dépend pas d'un critère économique, objectif, 
qui aurait en vue l'utilité sociale de la profession, de 
l'art ou du métier. Cicéron, en prenant la quantité de bé- 

(1) RosGHER, Ueber d. Verhàltniss d. Nationalœk., dans Ansich- 
ten der Volksiuirthscliaft, 1861, p. 26. 

(2) GicER., De offic] ii, 42. On trouvera d'autres preuves du mé- 
pris que les Romains avaient pour le commerce dans Liv., vtit, 
20, 28 ; Senec, Ep., 88. 



232 CH. VII. LE CAPITALISME 

néfice comme mesure de l'honnêteté et de la dignité de 
la profession, nous montre bien quelle était la préoccu- 
pation ordinaire, l'aspiration habituelle du Romain : 
s'enrichir rapidement pours'assurerles plus grandesjouis- 
sances matérielles. 

Or, le commerce ne procure la richesse qu'avec beau- 
coup de difficulté, grâce à un travail assidu, diligent, 
persévérant, quand il a des marchés étendus et des con- 
sommations abondantes, autant de conditions qui n'exis- 
taient pas dans la société antique. Le grand commerce ne 
s'alimente qu'avec des objets de large consommation, et 
non pas avec des objets de luxe, dont la vente est capri- 
cieuse et qui peut même s'arrêter complètement et ame- 
ner alors de profondes perturbations. La navigation ne 
pouvait prospérer en transportant de la pourpre et des 
arômes ; elle n'était pas d'ailleurs dans les mains des Ro- 
mains, qui n'avaient de navires que pour le transport des 
troupes et pour celui du froment. Si l'on tient compte 
des grands risques, des dépenses, de la lenteur du trafic, 
comment croire que les Romains, qui avaient tant d'em- 
plois rémunérateurs, faciles et sûrs, préféraient la navi- 
gation qui offrait des profits élevés mais incertains ? 

On s'explique ainsi la situation secondaire du commerce 
dans l'économie romaine, et comment, ne pouvant être 
exercé en grand, il n'attira pas d'importants capitaux (1). 
Il fut plutôt abandonné aux étrangers et notamment aux 
Syriens, aux Juifs (2), qui formaient à Rome une colonie 
nombreuse, aux Grecs, aux Orientaux, qui possédaient 
depuis des siècles des traditions d'aptitudes techniques, 
de même que les Hottes romaines étaient montées par 

(1) Cf. Mrngotti, Du commerce des Romains, 1786. — Une autre 
opinion est soutenue par Goldsghmidt, Universalgcschichte des 
Handcisrec/Us, p. 06. 

(2) Seeck, Gcsch. des Untcrgangs d. roem. Welt, I, 303, 309. 



CH. VU. LE CAPITALISME 233 

des lUyriens, des Grecs, des Egyptiens, des habitants de 
Pergame et de l'Istrie ; ou bien il fut pratiqué par une 
multitude d'italiens appartenant aux classes inférieures 
et par cela même peu considérés, parce qu'on ne faisait 
pas de différence entre le commerce de détail autour 
du forum et le commerce avec les pays lointains. On 
les appelait du nom général d'Italiques, mais plus sou- 
vent à ce nom ils ajoutaient celui d'Espagnols, de Si- 
ciliens, d'Asiatiques, suivant le pays où ils trafiquaient, 
comme si ceux qui allaient dans les provinces pour des 
raisons de commerce devenaient étrangers à leur patrie. 
On en trouve partout : chez les Marcomans (Tacit., 
Ann.,n, 62), en Irlande (id., Agric, 24), dans les centres 
et dans le nord de l'Europe. La conquête de la Gaule 
était à peine commencée que des négociants romains y 
accoururent. Les révoltes des Gaulois commencèrent par 
le massacre des Romains qui faisaient le commerce dans 
ces région^ (Caes., de b. g,, vu, 2). Ils remontaient les 
fleuves des Gaules avec des chariots de vin qu'ils échan- 
geaient contre des esclaves. Les ports de Marseille et de 
Narbonne, d'où ils exportaient des étoffes et du lin des 
Carduciens, du porc salé des Séquanes, et Toulouse et 
Bordeaux étaient visités par les commerçants italiens. 
Chaque année 120 navires allaient sur les côtes de la pé- 
ninsule du Gange. On faisait pour 20 millions de ses- 
terces d'afTaires avec l'Inde. On dit que 70 mille Ro- 
mains ont été tués en Bretagne sous Néron, dix-huit ans 
après la conquête (Tacit., Ann., xiv, 33). Les habitants de 
Trêves voulaient massacrertousles Romains(id., m, 42). 
On trouvait des marchands italiens dans l'Arabie pétrée, 
euTauride, en Egypte, en Numidie, partout. On rapporte 
qu'en un seul jour 80.000 Italiens furent tués en Asie mi- 
neure (an. 88. av. J.-C.), loO.OOO d'après d'autres auteurs. 
Rien qu^à Délos, le marché des esclaves, on en aurait 



234 CH. vil. — LE CAPITALISME 

tué 20.000. Certainement ces chiffres sont fort exagérés. 
Il n'est pas douteux que le chiffre des personnes tuées 
en pays lointain est facilement centuplé par l'imagi- 
nation et par l'intérêt. Les gouvernants ont intérêt à 
exagérer pour exciter le fanatisme patriolique et pousser 
aux armements et àia vengeance. A quel chiffre s'élève 
le nombre des personnes massacrées par les boxers, par 
les Kurdes? Si onMevait additionner tous les chiffres re- 
latifs aux Arméniens tués, ce peuple aurait dû dispa- 
raître delà surface delà terre. Nous ne savons pas davan- 
tage le nombre des morts de la Saint-Barthélémy. Le 
nombre des personnes tuées par Mithridate est certaine- 
ment élevé, mais ce n'étaient pas tous des commerçants. 
Tl s'agit plutôt des vétérans restés en Asie : c'étaient des 
légionnaires qui étaient sans famille et qui restaient là 
où ils avaient été envoyés: par exemple toute l'armée de 
Gsabinius resta en Egypte (Caes., de b. g., m, 110). 

Il est vraisemblable que les soldats congédiés retour- 
naient [dans les pays où ils avaient bataillé^ parce qu'ils 
pouvaient y faire de bonnes spéculations commerciales, 
vendre ou acheter au détail, faire de la petite usure. De 
toute façon il y avait un courant d'émigration italique 
vers tous les pays, mais notamment vers l'Orient, le 
grand réservoir légendaire del'or. ADelos^de nombreuses 
inscriptions tombales attestent la présence des Italiens. 
En Afrique, il y en avait un si grand nombre qu'une ville 
de Numidie, Corta, put être défendue par eux contre 
Jugurtha. A Rome, tous ne se résignaient pas à mendier 
aux portes des riches et à se contenter des distributions 
gratuites: il y avait des esprits aventureux et avides de 
gains, qui partaient pour les pays lointains, faisaient le 
colportage de petits produits italiens et en échange rece- 
vaient des arômes, de la pourpre, des plumes, et tous les 
objets que consommait le luxe romain. C'étaient en gé- 



GH. VU. LE CAPITALISME 235 

néral des plébéiens qui partaient pour faire fortune. Cé- 
sar, pour ne pas diminiîer les contingents militaires, 
chercha, mais en vain, à arrêter cette émigration, en 
décidant que les citoyens âgés de 20 à 40 ans ne pour- 
raient rester absents de l'Italie pendant plus de trois 
années (Suet., Caes., 42). 

Mais bien que les Italiens aient participé en assez 
grand nombre au commerce, il est certain qu'ils faisaient 
plutôt fonction d'importateurs que d'exportateurs, et 
soit comme intermédiaires dans le commerce intérieur, 
soit dans leurs affaires avec Rome, ils se trouvaient 
loin de la mère-patrie et ils consolidaient leur fortune 
dans d'autres pays. Une fois venus à l'étranger, ils y vi- 
vaient et y demeuraient avec leurs familles, travaillant à 
cette œuvre de romanisation qui constitue un des faits 
les plus remarqables dans l'histoire de l'humanité. Mais 
en faisant sortir la richesse de l'Italie et en encourageant 
les emplois improductifs ils rendaient à la capitalisation 
italienne un mauvais service. Le commerce qui exporte 
non des produits mais des métaux précieux, et qui re- 
pose par conséquent non pas sur la valeur de produc- 
tion, mais sur la valeur d'échange, est improductif. 
Rome et l'Italie s'appauvrissaient, tandis que la Gaule 
prospérait, comme le constatait Sacrovir au temps de 
Tibère (Taci t., Aiin., m, 40), tandis que Gorinthe et 
Carthage redevenaient des centres d'approvisionnement 
international et d'intensité industrielle (1), tandis que 
Alexandrie avait des fabriques de papyrus si puissantes 
qu'elles faisaient vivre une armée d'ouvriers : Adrien, 
qui la visita en 134 après J. -G., releva cette différence 
avec Rome ; à Alexandrie, dit son biographe, personne 



(1) Blumner, Die geioerbliche Thatigkeit der \ôlker des klass,, 
Alterth., 1869, p. 8. 



236 CH. vil. LE CAPITALISME 

ne reste inactif, et même les aveugles et les podagres 
travaillent. 

Les commerçants que les civilisations anciennes ré- 
pandaient dans le monde entier à la recherche de pro- 
duits rares et pour l'échange des marchandises ne 
peuvent en rien être comparés aux grands commer- 
çants de l'époque moderne. Ils doivent être comparés 
à ces négociants qui visitent nos foires, portant leurs 
marchandises sur leur dos ou sur des charrettes. En 
Russie et en Orient, une grande partie du commerce est 
dans les mains de marchands ambulants qui transportent 
les marchandises des lieux de production dans les lieux 
les plus reculés. Rien de plus inexact que de peupler 
l'antiquité de commerçants possédant des réserves de 
capital et spéculant comme le font nos commerçants 
modernes. Aujourd'hui le commerçant a un objectif : 
dominer le marché, et pour cela il s'efforce de tenir le 
producteur sous sa dépendance. Dans ce hut il spécule, 
il accapare, il suspend les ventes ou vend au-dessous 
des prix, suivant ses calculs. Dans l'antiquité, le manque 
de débouché est inconnu, c'est-à-dire la difficulté de 
vendre, qui caractérise le capitalisme moderne (I). 
D'ordinaire, dans Tantiquité et au moyen âge il y a plus 
d'acheteurs que de vendeurs, les premiers courent der- 
rière les seconds ; ce n'est pas le travail qui manque 
aux artisans, comme nous l'avons dit. Les marchan- 
dises offertes sont en quantité inférieure aux marchan- 
dises demandées. Aussi le commerçant n'a-t-il pas 
besoin de calculer, de spéculer, d'accaparer, de conqué- 
rir le marché, et cela toujours par suite de la tech- 
nique peu développée de la production. Et cet état de 
choses, qui rend difficile sa transformation en entre- 

(1) SOMBART, op. cit., I, 176.. 



/ 

CH. VU. — LE CAPITALISME 237/ 

preneur capitaliste, le force à exécuter une série 
d'opérations de nature technique dont est exempt le 
commerçant actuel. Le premier doit se rendre aux lieux 
d'origine des marchandises, les négocier, les mesurer, 
les transporter, quand il ne doit pas lui-même s'occuper 
de la fabrication. C'est lui qui court les risques du trans- 
port, de la conservation, et tant que ses provisions ne 
sont pas épuisées, il est dans Timpossibilité de renou- 
veler sa marchandise. Aussi ce commerce n'a-t-il pas 
les caractères du capitalisme moderne ; c'est le travail 
personnel et technique du marchand qui prédomine, 
tandis qu'il diminue d'autant plus que l'entreprise prend 
un caractère capitaliste. On peut dire que dans cette 
phase du développement économique le commerçant ne 
diffère pas de l'artisan, de l'ouvrier technique. Sa na- 
ture spécifique professionnelle se manifeste dans la. 
forme de son activité : lui aussi il est à la poursuite du 
gain et comme l'artisan il demande au travail les 
moyens pour son existence quotidienne, comme celui-ci 
il cesse- de travailler quand il a pourvu à ses besoins. 
C'est pour cela que les philosophes qui méprisaient 
même les métiers les plus nécessaires, qui n'accordaient 
pas la sagesse à ceux qui travaillent pour vivre, confon- 
daient dans le même mépris le commerce et la naviga- 
tion. C'étaient là des industries à peine dignes des per- 
sonnes infimes qui les pratiquaient. Cicéron avait 
écrit : « on ne peut pas commander aux peuples et être 
des bateliers » [de off., i, 42). Si deux juriconsultes, 
Callistrate et Ulpien, eurent plus tard une opinion dif- 
férente, il ne faut pas oublier que le premier était grec 
et le second syrien (1). 

L'histoire économique de Rome confirme entièrement 

(1) L. 2, Dig., L, 11 ; l. 1 § 20, Big., xiv, 1. 



238 CH. vil. LE CAPITALISME 

ce que Marx a relevé dans ses notes historiques sur la 
période précapitaliste (1). A Rome on ne trouve que du 
capital productif d'intérêt, du capital usuraire, et du 
capital commercial, qui appartiennent tous deux aux 
formes primitives du capital, aux formes antérieures à 
la production capitaliste. 

Pour que le capital usuraire naisse, il suffit qu'une 
partie des produits se présente comme marchandise et 
qu'en même temps les différentes fonctions de la mon- 
naie se soient développées. L'existence du capital usu- 
raire est liée intimement à celle du capital commercial et 
souvent à celle du capital du commerce de la monnaie. 
La monnaie avait, dans l'économie urbaine de Rome, 
une grande importance, et par conséquent le capital usu- 
raire fonctionnait largement. Là où la monnaie circule, 
-la thésaurisation se fait nécessairement. Le thésaurisa- 
teur de profession n'acquiert de l'importance que quand 
il devient usurier. Il prête alors sut gage aux proprié- 
taires qui dissipent, aux petits producteurs propriétaires 
des instruments de travail, c'est-à-dire aux artisans, aux 
paysans qui forment une classe importante, il les dé- 
pouille, dissout la richesse et la propriété, ruine la pro- 
duction, détruit tous les organismes où le producteur 
apparaît comme propriétaire de ses moyens de pro- 
duction. Sur leur ruine se fait la concentration du capi- 
tal. 

L'usure, remarque Marx, caractérise le capital produc- 
tif d'intérêts aux époques où prédomine la petite pro- 
duction avec les artisans et les paysans : autant de traits 
qui caractérisent, comme nous l'avons vu^ la société ro- 
maine. Quand la production capitaliste est développée, 
les moyens do travail et les produits existent comme ca- 

(î)Marx, Le capilal, I, 634; III, p. 164, V® part., ch. xxxvi. 



CH. Vil. LE CAPITALISME 239 

pital indépendamment de l'ouvrier, et si celui-ci em- 
prunte, ce n'est pas en sa qualité de producteur. Dans 
l'antiquité, l'artisan et le cultivateur étaient propriétaires 
des instruments de production, et ils étaient comme pro- 
ducteurs en rapport avec le capital du prêteur. Si une 
circonstance quelconque leur, enlevait les moyens de 
production, si un renchérissement des matières pre- 
mières les empêchait de les renouveler par la vente des 
produits, ils devaient avoir recours aux prêteurs et su- 
bir leurs conditions. Ce sont surtout les guerres qui les 
mirent à la discrétion des prêteurs, qui donnaient de 
l'argent dont ils n'auraien4, pas su que faire et qui exi- 
geaient des intérêts qui faisaient de leurs débiteurs au- 
tant d'esclaves. 

Comme l'activité de l'usurier repose sur la fonction de 
la monnaie dans les payements, comme il faut de la 
monnaie pour acheter les marchandises ou payer les 
impôts, on avait recours à Tusurier, et de là l'alliance de 
celui-ci avec le publicain^ Moins le produit constitue une 
marchandise, moins la production fournit des valeurs 
d'échange, plus la monnaie constitue la richesse. Même 
si l'on fait abstraction de sa fonction de monnaie et 
d'agent de thésaurisation, l'argent apparaît, parce qu'il 
matérialise le moyen de payement, comme la forme ab- 
solue de la marchandise. Or, c'est précisément sa fonc- 
tion de moyen de payement qui détermine le dévelop- 
pement de l'intérêt et du capital-argent. Ce qu'il faut aux 
riches dissipateurs et corrompus, c'est l'argent sous la 
forme argent. Ce que veut celui qui thésaurise c'est l'ar- 
gent en tant qu'argent et non le capital. Or, l'intérêt lui 
donne le moyen de faire fonctionner son trésor comme 
capital, de s'approprier, au moyen de l'argent qu'il accu- 
mule, la totalité ou une partie du surtravail ou même 
une partie des moyens de production, bien que ceux-ci 



240 CH. vu. LE CAPITALISME 

ne lai appartiennent pas. Dans la période précapita- 
liste, l'usurier peut se rendre maître, sous Je nom d'inté- 
rêt, de tout ce qui dépasse ce qui est strictement néces- 
saire pour vivre. Plus tard cet excédent constituera la 
rente et le profit (1). 

Si dans l'antiquité on a méprisé l'usurier, que l'on 
comparait à un homicide, cela tient à sa fonction de pa- 
rasite sur les processus de production. Il les exploite, les 
énerve sans les modifier, et il rend plus misérable la 
condition des producteurs. Dans une société dans la- 
quelle la propriété et le cens étaient la source des droits 
politiques et la base de l'autonomie du citoyen, on com- 
prend la haine vouée à l'usurier, dont le but était de 
dépouiller le débiteur de sa richesse^ le producteur de 
ses moyens de production. Et cependant il remplissait 
une fonction importante ; c'est par lui que se formaient et 
s'accroissaient les fortunes monétaires indépendamment 
de la propriété foncière, que s'accumulaient les réserves 
de capital qui, s'il n'était pas demandé par la production 
parce que celle-ci n'était pas oro^anisée selon le mode 
capitaliste, servait cependant aux besoins du commerce 
et aidait à la formation du capital commercial. De là 
les relations étroites qui existaient entre le commerçant 
— qui empruntait de l'argent pour en tirer un profit 
en l'employant comme capital, — et l'usurier, relations 
identiques à celles du commerçant moderne avec le ca- 
pitaliste moderne, de là l'aversion qu'on avait pour le 
commerçant comme pour l'usurier. 

La fonction du capital dans l'économie romaine peut 
être ainsi résumée : par suite du caractère domestique et 
du régime du métier que conserve la production, et par 
suite du manque d'industries, le capital est utilisé à des 

(1) Marx, Le capital, III, p. 169, 171, 166. 



CH. VU. — LE CAPITALISME 241 

emplois improductifs, à Texploitation des paysans, à 
des prêts usuraires aux propriétaires, à la ferme des 
douanes, des impôts, au change des monnaies, aux opé- 
rations financières avec les rois tributaires. L'activité 
des capitalistes romains est étrangère à la création des 
valeurs : le plus grand nombre cherchent à augmenter 
la valeur d'un produit déjà fabriqué par le commerce, 
c'est-à-dire ils trafiquent avec les produits des autres 
et ils convertissent les marchandises en argent. Ce 
commerce n'a rien à voir avec la pro.duction capita- 
taliste des marchandises, dans laquelle le capitaliste 
achète le travail sur le marché, Temploie à la produc- 
tion et en vend le produit ; il opère en trois stades, tan- 
dis que le capitaliste antique a pour objet prmcipal la 
vente du produit d'autrui. Les capitalistes antiques 
essayèrent tous les moyens d'accumulation, associant 
les capitaux, organisant des entreprises maritimes, spé- 
culant sur la hausse et sur la baisse ; ils perfection- 
nèrent les organismes du crédit, ils firent pénétrer l'in- 
fluence du capital mobilier dans toutes les branches de 
la vie publique et privée, la production industrielle seule 
ne fut pas révolutionnée. Le capitalisme ne put boule- 
verser l'économie domestique et le régime des métiers, 
et dut subir les conséquences qui dérivent d'une orga- 
nisation économique dans laquelle chacun consomme 
ses propres produits et achète peu. Tl lui manqua ce qui 
est la propriété la plus remarquable du processus circu- 
latoire du capitalisme industriel moderne et, par suite, 
de la production capitaliste, la dérivation des éléments 
constitutifs du capital productif du marché des marchan- 
dises et leur renouvellement par l'oeuvre des intermé- 
diaires de ce marché. Pour que le capitalisme moderne 
subsiste, il faut que les marchandises soient constamment 
achetées et que le capital soit sans cesse renouvelé. Cela 
Salvigli ìG 



242 CH. vu. LE CAPITALISME 

était impossible dans l'antiquité, l'idée d'un capital 
productif fit défaut, et le capital mobilier resta circons- 
crit à peu près à l'idée originaire de la propriété, au 
butin pris sur l'ennemi (1), c'est-à-dire à l'idée d'exploi- 
tation des^besoins d'autrui. 

C'est dans toutes ces circonstances que nous trouvons 
la cause de la faiblesse du capitalisme antique, au point 
que peut-être ne devrâit-on même pas employer ce mot 
pour désigner l'accumulation du capital-monnaie, ce ca- 
pital usuraire qui a une fonction secondaire dans la pro- 
duction capitaliste, la véritable caractéristique du 
capitalisme. Nous savons que l'accumulation du ca- 
pital-monnaie n'est pas un signe d'accumulation du 
capital, c'est-à-dire de reproduction, il ne représente pas 
la richesse véritable et générale ; cette forme de capital 
fut prépondérante dans l'antiquité. Nous savons que 
l'usure est le plus grand dissolvant de la richesse, que 
les emplois improductifs, le luxe et les achats mêmes 
d'esclaves arrêtèrent l'accumulation, que celle-ci pour se 
réaliser a besoin de forces de travail techniquement or- 
ganisées, de capitaux de production, de larges marchés, 
autant de choses qui manquaient à l'antiquité, par 
suite des formes de production, de l'existence du travail 
servile, par le peu d'importance de la consommation ; 
tout cela avait d'ailleurs pour conséquence une accu- 
mulation difficile et peu de capital, peu de richesse et peu 
de travail : c'est là le secret de l'antiquité. 

Que le capital ait été faible et qu'on ait beaucoup 
exagéré, c'est ce que prouvent différents faits, comme la 
fréquence des crises, l'endettement général, les mesures 
gouvernementales prises à ce propos. Au temps d'Au- 



(1) « Maxime sua esse credebant quae ex hostibus cepissent ». 

(ÌAII, IV, 16. 



CH. VII. LE CAPITALISME 24S 

gusle, les difficultés étaient telles qu'il songea à restaurer 
la République : sur le conseil de Mecenate, il y porta re- 
mède en vendant des terres publiques et avec les fonds il 
organisa une banque qui devait prêter à des intérêts 
modiques et moyennant une garantie (Dion., lu, 2,6, 
28). L'endettement était grand sous l'Empire et sous la 
République : on demandait des jubilés. On obligea les 
créanciers à accepter de la terre au lieu d'argent (Sue- 
ton., Caes., 42; Appian., de h. c, n, 48). Cette mesure 
prise par César fit perdre aux créanciers un quart de l'ar- 
gent prêté (Caes., deb. c, m, 1). Et la disposition paria- 
quelle il défendait à chacun de conserver plus de 60 mille 
sesterces (= 12.009 fr.) en or et en argent, montre com- 
bien le numéraire devait être rare et que celui que les 
conquêtes apportaient, s'il arrosait pour un moment et 
avec abondance le sol desséché, comme une pluie d'été, 
était rapidement absorbé dans quelques mains, dans de 
nombreux emplois improductifs. A des abondances mo- 
mentanées et transitoires de capital-argent succédaient de 
longues crises, alors que les longues guerres, le goût du 
luxe exigeaient toujours de l'argent. Ces abondantes ar- 
rivées d'argent et de métaux précieux amenaient des dif- 
ficultés ; des crises et des désordres mêmes étaient provo- 
qués par les richesses venues si soudainement et qui sem- 
blaient ne devoir jamais tarir. Il suffit d'une révolte de 
Mithridate pour amener un cataclysme à Rome : banque- 
route de l'Etat, faillites et ruines de capitalistes, déprécia- 
tion de la propriété foncière elle-même. Mais il sufHsait 
même de causes moindres et insignifiantes : une de- 
mande plus grande d'argent pour acheter des votes 
(53 avant J.-C.,) suffit à troubler le marché monétaire de 
Rome et à faire monter l'intérêt de l'argent. 11 s'agissait 
d'appliquer pour la première fois les lois judiciaires de 
Pompée. Jamais plus grands scandales ne montrèrent 



244 <^H. VII. LE CAPITALISME 

rinutilité des lois et la fin de laliberté. G. Emilius Scaurus 
avait dépensé sa fortune à donner des jeux au peuple 
romain pendant son édilité (Plin., //. ?2.,xxxvi, 15). Il 
la refit aux de:pens des Sardes^ qu'il pilla pendant sa 
propréture. Accusé, il brigua le consulat pour l'année 
53 avant J.-C. et, avec l'argent des Sardes, il se mita 
acheter les votes des tribus. Sa maison devint un mar- 
ché où les électeurs venaient se vendre (Gic, Ad Attic. , 
IV, 16). Il suffit de cela pour que, à Rome, le taux de 
l'intérêt doublât (id.,iv, 15). Nous ne dirons pas que cet 
incident donne la mesure de la richesse, mais il peut en 
prouver la mauvaise distribution, puisqu'il suffisait de 
la coalition de quelques-uns pour amener de graves per- 
turbations. La richesse mobilière était dans les mains d'un 
petit nombre, ou bien employée à de lointaines spécula- 
tions usuraires, et ces quelques cointéressés tenaient 
dans leurs mailles de fer la société romaine. 

Si nous examinons le cens des difîérenles classes, 
nous voyons qu'il est contenu dans des limites telles qu'il 
est impossible que les très grandes fortunes fussent 
nombreuses et colossales. En effet, après la révolution 
économique de 240 avant J.-G., le cens des classes fut dé- 
terminé de telle sorte que la P^ avait un cens de 400.000 
sesterces (= 80.000 fr.), la JI% 300.000 sesterces 
(60.000 fr.), la IIP, 200.000 (= 40.000 fr.),la IV« 100.000 
(= 20.000 fr.) : avec ce cens on avait le grade de décu- 
rion, avec celui de 800.000 sesterces (= 160.000 fr.) on 
appartenait à la classe des sénateurs (1). Même en te- 
nant compte de la plus grande puissance d'achat de 
l'argent à cette époque, il est évident que la richesse était 
alors très faible. Ge ne sont pas les grandes fortunes 
particulières qui caractérisent une société, mais les for- 

(1) Belgi, Eistoire des chevaliers romains, 1873, II,28a-292. 



CH. VII. LE CAPITALISME 245 

tunes moyennes; or, celte moyenne était basse même à 
l'époque d'Auguste puisqu'on était census si Ton possé- 
dait 100.000 sesterces (= 20.000 fr.) (1). 

Il nous faut laisser de côté toutes les exagérations 
qu'on a commises sur l'évaluation du capital-are^ent ; 
alors seulement, et en considérant que l'accumulation 
n'était ni rapide ni sûre, nous pourrons expliquer les me- 
sures gouvernementales prises pour conserver à Rome 
son caractère de centre du commerce monétaire ;elles con- 
sistèrent à défendre l'exportation des métaux précieux 
(Cic.^ Pro Flacc, 28), à réserver aux- spéculateurs ro- 
mains les bénéfices du commerce monétaire entre Rome 
et les provinces et en d'autres mesures semblables de 
caractère protectionniste (2), qui jettent quelque lumière 
sur le montant de la richesse à Rome. 

Que l'accumulation était difficile et que beaucoup de 
causes y mettaient obstacle, c'est bientôt dit. Les enne- 
mis c'étaient les sources mêmes d'où le capital dérivait, 
le luxe, le peu de sécurité des emplois, les limites de la 
population, l'esclavage. 

1^ Il arriva un moment où les provinces ne purent 
plus être soumises à l'exploitation systématique, et où le 
drainage des intérêts s'arrêta. L'administration impériale 
chercha à sauver les provinces en supprimant les com- 
pagnies de publicains, en réorganisant l'administration, 
en favorisant le développement de la périphérie aux 
dépens du centre. Le fait que le pouvoir impérial passa 
aux mains de personnes appartenant aux provinces n'a 

(1) Vangerow, Ueber die Lex Voconia, d863, p. 11-14. — Belot, 
De la révolution économique qui eut lieu à Rome au milieu du 
II® siècle avant l'ère chrétienne, 1885, p. 106. 

(2) Par exemple en 67 avant J.-C, une loi de A. Gabinius dé. 
fendait aux provinciaux de faire des dettes à Rome. Gic, Ad Attic, 
VI, 21 ; VI, 2. 



246 CH. VII. — LE CAPITALISME 

pas encore été illustré par ses conséquences économi- 
ques. Certainement l'axe de la richesse ne fut plus en 
Italie, qui cessa d'être le centre convergent de la ca- 
pitalisation. 

2o Le luxe eut une influence néfaste sur l'accumulation. 
Beaucoup de capitaux furent immobilisés dans des buts 
improductifs, en palais, en villas, en vignes, à entrete- 
nir des clients, des esclaves. Non seulement l'aristocra- 
tie qui dédaignait le travail était dominée par cette idée 
propre aux époques précapitalistes que le riche ne doit 
pas s'intéresser aux choses économiques, mais même les 
héritiers des chevaliers enrichis manquaient d'esprit capi- 
taliste, ils ne spéculaient pas, mais dissipaient leur for- 
tune. Les fortunes étaient exposées à une rapide décrois- 
sance par suite des grandes dépenses de représentation. 
Les nobles payaient cher le privilège du. cursus honorum, 
les carrières publiques étant dispendieuses : on pouvait 
s'y enrichir^ mais il fallait d'abord dépenser beaucoup et 
beaucoup se ruinaient avant d'avoir réussi. L'opinion pu- 
blique exigeait des fonctionnaires un luxe en rapport avec 
leur charge; elle estimait davantage ceux qui étaient 
prodigues, ceux qui donnaient les plus beaux spectacles, 
qui faisaient les plus grandioses constructions. On ache- 
tait les charges en donnant des jeux coûteux, des fêtes 
continuelles, en faisant des distributions gratuites de nour- 
riture, et avec un tel luxe qu'une seule de ces fêtes coû- 
tait un cens de sénateur. Les fêtes en l'honneur de 
Cybèle à la fin du i^^ siècle après J.-C. coûtèrent au pré- 
teur qui les donnait 100 mille sesterces et elles parurent 
mesquines. Horace se félicitait d'être de modeste origine, 
sinon son cens aurait servi au public. Les riches devaient 
traîner derrière eux un long cortège de clients, de sorte 
que leur revenu était en partie absorbé par une foule de 
parasites ; le revenu réel des propriétaires était ainsi 



CH. VII. LE CAPITALISME 247 

d'autant plus réduit qu'ils avaient plus de clients. Au- 
cune grande fortune ne durait plus de trois ou quatre 
générations : à l'époque de Trajan il n'existait aucune 
grande fortune constituée à l'époque d'Auguste. 

3o Une grande partie des métaux précieux servait à fa- 
briquer des ornements et était soustraite à la circulation; 
une très grande partie retournait à l'étranger pour 
Tachât de marchandises exotiques et servait à la vo- 
lupté. Cela encore nuisait à l'accumulation des capitaux. 
4** Les classes qui vivent de rentes et qui les encaissent 
sans fournir aucun travail productif, ont une tendance 
àia dissipation. Les prodigalités étaient falors encoura- 
gées aussi par une certaine opinion publique à la mode 
qui se formait dans les écoles, et selon laquelle travailler 
n'était pas digne pour un homme libre ou tout au 
moins pour un homme qui aspire à commander. Dans la 
société rafQnée il n'était pas de bon goût de faire des 
épargnes, de s'occuper d'industrie, de commerce, de pro- 
duction : l'argent devait être dépensé et le temps occupé à 
servir l'Etat. Les dépenses dépassant les revenus, l'accu- 
mulation était impossible. L'éducation même des familles 
patriciennes rendait les Romains inaptes à toute entre- 
prise productive : ils étaient plus faits pour tout ce qui 
amuse l'imagination que pour spéculer sur des bénéfices 
dont ils ne sentaient pas le besoin. S'il arrive que les aris- 
tocraties s'occupent d'industries auxquelles elles ne sont 
pa« préparées, alors elles dépensent plus que la chose ne 
le comporte et elles ne cessent que quand elles constatent 
que le capital employé ne donne qu'un profit médiocre, 
même pas l'intérêt courant. 11 faut avoir l'esprit de 
spéculation, qui est la marque du capitalisme, et il 
manque aux classes oppressives qui ne sont jamais de- 
venues les classes capitalistes. Ce n'est pas la tyrannie, la 
rapine, la violence qui conduisent à la capitalisation, 



248 CH. vu. LE CAPITALISME 

qui a toujours été réservée aux classes laborieuses, ou du 
moins à ses membres les plus actifs, les plus intelligents, 
les plus prévoyants. Nous en avons pour exemple les 
bourgeois du moyen âge. 

S'il y a des propriétaires qui essayent de spéculer, ils 
sont toujours loin d'égaler en intelligence les entrepre- 
neurs de profession qui n'existent pas ou presque pas 
dans l'antiquité, à Texceptiondes publicains. Le proprié- 
taire est habitué à employer son argent plutôt en dé- 
penses qu'en emplois utiles, et cela parce qu'il ne récu- 
père que rarement ce qu'il a avancé. Cette circonstance 
le rend timide dans ses spéculations. Pour cette raison 
encore les classes qui détenaient la richesse foncière ne 
pouvaient donner une forte poussée à l'accumulation. 

La division de la société en classes et la possibilité de 
passer de l'une à l'autre constituaient encore des obs- 
tacles. Nous savons que celui qui possédait une certaine 
somme devenait sénateur, c'est-à-dire qu'il entrait dans 
cette caste qui ne devait pas se livrer à l'exercice des 
professions lucratives, et qui était presque obligée au 
luxe et à la dissipation. C'est pour cela qu'un chevalier 
qui avait fait fortune dans les provinces par le commerce, 
devenu sénateur, était obligé de dissiper dans la politique 
les capitaux accumulés ou de les consommer dans la vie 
oisive qui était inhérente à son étal, ou tout au moins de 
se retirer des affaires. C'étaient toujours des capitaux, 
une expérience, un esprit de spéculation qui étaient 
perdus pour la production et pour l'accumulation. 
C'était toujours à recommencer ; ou bien on avait à faire 
à des personnes sans capitaux, sans expérience, et tout 
ce qui se faisait était dans les mains de personnes qui ne 
pouvaient avoir que des entreprises limitées parce 
qu'elles manquaient de moyens et qu'elles étaient presque 
toujours obligées de faire leur commerce avec de l'argent 



CH. VII. — LE CAPITALISME 249 

prêté et à gros intérêts, et par suite de la pénurie d'ar- 
gent et parce qu'elles ne pouvaient offrir que peu de sé- 
curité aux prêteurs. 

5° Opérant sur de vastes territoires, dans des pays 
éloignés et à moyens de communication lents, les ca- 
pitalistes étaient obligés de confier leurs affaires à des 
mandataires qui souvent les trompaient. De plus, bien 
que ces spéculateurs fussent sous la protection de Rome, 
ils n'arrivaient pas toujours à se faire payer le capital et 
les intérêts. Les guerres et les soulèvements renversaient 
toutes choses et on n'eut pas seulement la célèbre crise 
italo-asiatique, qui suivit les guerres de Mithridate, 
dans laquelle beaucoup de capitalistes italiens furent rui- 
nés. Enfin, quand par la loi Gabinia il fut défendu aux 
provinciaux de faire des dettes à Rome, il fut établi 
comme conséquence que l'Etat ne donnait aucune ga- 
rantie légale aux capitalistes, ni de moyens de coercition 
contre les débiteurs. Les risques des prêteurs augmen- 
tèrent par cela même, et le taux de Tintéret fut plus 
élevé. 

6° Dans l'antiquité, la richesse était une fonction cons- 
tante de la population, de telle sorte que celle-là ne 
pouvait augmenter si celle-ci restait stationnaire. Les 
mêmes causes qui maintenaient la population dans le 
même état, rendaient impossible raugmenlation de la 
richesse, qui, à son tour, agissait sur celle-là (1). 

1^ L'esclavage eut une grosse intluence néfaste sur 
l'accumulation. 11 en est ainsi dans tous les pays à éco- 
nomie servile. 

Tout ce capital employé à l'achat des esclaves est sous- 
trait à la production. Il cesse d'exister, tout comme le 
capital dépensé à acheter de la terre n'existe plus pour 

(d) C'est là une observation de G.-B. Ortes, relevée par M. Loria. 



250 CH. VII. — LE CAPITALISME 

l'agriculture : il reprend son existence quand Tesclave 
est vendu. Celui qui achète des esclaves n'est pas en me- 
sure d'exploiter par le seul fait qu'il les a achetés. Il 
faut encore consacrer d'autres capitaux à l'exploitation. 

Puis viennent les dommages causés par le travail ser- 
vile. Bien que le produit intégral du travail soit attribué 
au propriétaire de l'esclave, déduction faite des dépenses 
d'entretien, cet avantage est contrebalancé par de graves 
inconvénients. L'esclave, on le sait, travaille mal, et peu, 
et met facilement le propriétaire en perte. 

Cette machine humaine se détériore par l'usage et 
chaque jour sa force de travail diminue, jusqu'à ce que 
la mort détruise le capital qu'elle représente : elle doit 
être entretenue, surveillée, et toujours, qu elle soit em- 
ployée ou non, parce qu'on ne peut pas s'en débarrasser 
lorsque le travail manque. Le louage des esclaves n'est 
qu'une maigre ressource, parce que s'ils peuvent passer 
d'un maître à un autre, ils ne peuvent pas utilement 
passer d'un métier à un autre, et celui qui les loue se 
trouve avoir un personnel incapable qui le met en perte. 
L'esclave est une charge dont le maître se débarrasse ou 
en renonçant à Tappropriation du profit intégral par 
l'institution du pécule ou des autres modes de participa- 
tion au travail, ou en l'affranchissant. 

L'économie servile est la plus coûteuse, celle dont les 
profits sont moindres. Ceux-ci sont encore plus faibles, 
par suite des hauts prix d'achat, des dépenses d'entretien, 
des accidents, de la mort. De plus, comme l'esclavage né- 
cessite la compression violente de quelques hommes par 
d'autres, il en résulte que ces derniers doivent avoir 
l'appui même de ceux qui n'ont pas d'esclaves et les en- 
tretenir comme clients et parasites. Les hommes libres 
sont les prétoriens des riches, qu'ils défendent contre les 
rébellions possibles des esclaves : les capitalistes doi- 



CH. VII. LE CAPITALISME 251 

vent sacrifier une partie de leurs profits en faveur de 
leurs clients afia de les avoir avec eux contre les esclaves. 
Cela réduit encore les profits et raccumulation. 

On a remarqué que le travail des esclaves est si peu 
profitable que sur les terres peu fertiles ils n'arrivent 
pas à produire les moyens nécessaires à leur entretien, 
et par conséquent on est amené à abandonner les terres 
fatiguées et à s'en tenir aux terres très fertiles. Cela en- 
core réduit le profit et l'accumulation du capital. Il en 
est ainsi dans l'agriculture. Dans l'industrie, les proprié- 
taires sont embarrassés par leur personnel fixe, ils ne 
peuvent profiter des circonstances favorables, ni se sous- 
traire aux crises dont ils supportent seuls les consé- 
quences : ils se trouvent en présence d'une production de 
valeurs d'usage supérieure à celle des valeurs d'échange. 
La faible productivité qui empêche toute concurrence 
leur enlève tout capital disponible, toute possibilité de se 
développer, de s'approprier tout le profit, de suivre les 
oscillations du marché. Il est vrai que le propriétaire n'a 
à partager le profit avec personne (1), mais cela n'est 
vrai qu'en théorie ; en pratique, il n'a rien à partager 
parce que le profit est tout entier absorbé par l'économie 
servile. Là où existent des esclaves, le capital est une 
marchandise rare, il n'y a pas d'industries ; la dissipa- 
tion est fréquente, l'endettement général, il n'y a pas de 
ponctualité dans les affaires, pas de grandes richesses, 
pas d'emplois commerciaux lointains. L'esclavage im- 
prime son caractère anticapitaliste, qu'accompagnent la 
dissipation de la richesse et la réduction du profit (2). 

(1) RoDBERTUs, Zur Gesch. d. roem. Tribittsteuer, dans les 
J ahr bûcher f. Nationaloek., 1865, p. 300. 

(2) Loria, Die Sklavenwirthschaft im modernen Amenca und in 
europaischen Alterthume, dans la Zeitschr. f. Social-und wirths- 
chaflsgeschichtSy 1896, IV, p. 70 et s. 



GH. VII. — LE CAPITALISME 



Le pécule aurait pu être, de la part des esclaves, un 
moyen d'accumulation ; mais cette faveur précaire, su- 
bordonnée à l'arbitraire du maître, devait leur inspirer une 
confiance médiocre et les inciter assez peu à de grandes 
épargnes et à des placements productifs. Ils sentaient 
que plus ils étaient riches, plus ils étaient exposés aux 
extorsions des maîtres, des surveillants, des intendants. 
Il n'y avait pas de lendemain pour eux. Les seules jouis- 
sances qui les tentaient étaient celles du moment pré- 
sent. L'insécurité inséparable de leur état leur donnait 
tous les défauts d'une production sans profit. 

Dans les pays à esclaves, l'accumulation des capitaux 
ne peut se faire que par l'économie, l'intelligence et 
l'application des maîtres. Or, c'est une observation con- 
iirmée par l'expérience que les entrepreneurs de profes- 
sion et les ouvriers qui vivent de l'emploi des capitaux 
sont en général plus portés à épargner que les proprié- 
taires qui vivent de leurs rentes. 11 faut que l'entrepre- 
neur et l'ouvrier aient pleinement gagné par le travail, 
l'un son profit, l'autre son salaire, avant de le dépenser 
d'une façon non productive. Même dans ses dépenses, 
l'entrepreneur conserve l'esprit d'ordre et d'économie 
qu'il doit avoir dans ses affaires. Faisant chaque jour 
l'expérience de ce que vaut l'argent, connaissant tous 
les moyens d'en tirer profit, et étant en mesure de faire 
fructifier les moindres profits, il regrette l'argent qu'il ne 
peut pas employer comme capital. 

Le tableau que nous avons présenté de l'économie 
servile sur le latifundium, nous a montré que la produc- 
tion domestique au moyen des esclaves, la moins fé- 
conde en division du travail, absorbe tout le produit 
brut, que sur le latifundium tout coûte cher, que l'excé- 
dent des receltes sur les dépenses est très faible. Les es- 
claves, dit Golumelle (i, 7), laissent par leur incurie le 



OH. VII. LE CAPITALISME 253 

bétail mourir de faim, ils volent les semences, la récolte, 
ils portent dommage de toute manière aux intérêts du 
propriétaire ; ce sont en un mot de mauvais cultivateurs 
(id., praef.). L'esclavage détruisait donc tout le capital 
qui pouvait être consacré à la production technique de 
richesses d'échange. Le colonat n'apporta pas d'amélio- 
ration, parce que les colons payant en nature, les pro- 
priétaires ne pouvaient capitaliser. 

De tout cela il résulte que les grands propriétaires 
n'étaient pas des capitalistes : on en a la preuve dans les 
lettres de Pline qui fut un grand propriétaire, et rien ne 
nous révèle qu'il possédât de grands capitaux ; il se plaint 
lui-même du peu d'importance de ses ressources pécu- 
niaires [Ep.^ II, 4, 3 ; 111, 19, 18). « Nous avons, dit-il, 
des dignités qui nous coûtent cher, mais peu d'argent et 
les revenus des champs sont incertains et faibles. » 
Même si on avait pu appliquer les préceptes de Caton 
et traiter les esclaves moins bien que les bœufs et que la 
charrue, qui se reposent les jours de fête, tandis qu'il faut 
occuper l'esclave à d'autres travaux^ — il doit travailler 
ou dormir, — on ne serait pas arrivé à augmenter la 
rente du travail servile et à grossir les fortunes par de 
hauts profits. L'antiquitéa sacrifié des millions d'hommes 
sans aucun avantage pour l'accumulation capitaliste. 

Ce que nous dit Pline nous amène à constater un autre 
côté de la vie économique romaine, à savoir l'importance 
qu'on accordait dans l'antiquité à la possession de la mon- 
naie. Comme les Romains cherchaient la base de la va- 
leur non dans la forme antérieure du produit, mais dans 
la forme définitive qui constitue le terme du processus de 
production et son objet, c'est-à-dire non dans le produit 
en soi, mais dans la quantité de monnaie contre laquelle 
le produit peut être échangé, ils manifestèrent l'idée de 
valeur sous la forme de monnaie.. C'est pour cela que 



254 CH. VII. — LE CAPITALISME 

dans le langage juridique valeur et valeur monétaire sont 
synonymes (1). Dans la monnaie donc s'extériorisa l'idée 
de capital, qui apparut en conséquence comme une 
somme de biens d'échange épargnés, non comme moyen 
de production. C'est donc avec raison qu'on a soutenu 
que l'antiquité n'eut pas la notion de capital productif (2). 
A la différence de l'époque moderne où le capital n*e^t 
plus composé de valeurs d'échange, mais de valeurs 
productives, où l'argent est moyen de circulation qui 
achète les moyens de production et devient par con- 
séquent mesure de valeur d'échange et moyen de pro- 
duction, dans l'antiquité romaine, la monnaie resta essen- 
tiellement improductive et fut seulement considérée au 
point de vue de la valeur d'échange. Toujours par suite 
de l'origine qu'eut à Rome la richesse, faite de butin et non 
de travail, de l'exploitation de la production étrangère, 
les Romains virent dans l'abondance de la monnaie, 
dans une large possession de métaux précieux, de va- 
leurs d'échange, le signe de la prospérité, et fébrilement ils 
se jetèrent sur elle. La monnaie fut le principal élément 
de toute la vie économique, mais elle n'eut que la fonc- 
tion de valeur d'échange et non de moyen de production. 
Une comparaison avec l'économie capitaliste moderne 
nous fera comprendre l'importance de cette constatation. 
Aujourd'hui la monnaie n'est qu'une petite partie, non 
seulement de la richesse sociale, mais même de l'épargne. 
La monnaie n'est pas le capital, elle n'est qu'un des ca- 
pitaux et un de ceux qui ont le moins de valeur. Les ca- 
pitalistes modernes sont propriétaires d'une quantité 
déterminée de biens productifs qui sont emplo3'és à la 
production ultérieure, ils prêtent des sommes pour des 

(1) ScHREL, licf/riff des Gcldcs in seiner histor. oekonom. Entwickc- 
lim<jy dans les Jalir/nichcr fur Nationaloekon., 18G6, VI, 23. 

(2) Savigny, Système du droit romain, l, 376. 



CH. VII. LE CAPITALISME 255 

buts productifs à des non-capilalistes qui ont Tintention 
de produire. Au contraire, dans l'antiquité, le capital 
c'est la monnaie, et il n'y a que la monnaie ou le prêt 
en nature (1). Les Romains riches ne possédaient pas 
de capitaux acquis dans la production et de nouveau 
consacrés à la production, en un mot de valeurs pro- 
ductives, mais des quantités de métaux, de valeurs 
d'échange, qui n'étaient pas employées à la production 
économique. Aujourd'hui la monnaie sert à mobiliser 
les capitaux pour la production : au contraire, à Rome, 
la monnaie, étant obtenue d'une façon improductive, 
était regardée comme un produit national, comme une 
valeur nationale destinée à l'achat des biens. En consé- 
quence, par suite de l'improductivité économique, n'ayant 
pas ridée de la valeur de production, du capital pro- 
ductif et faisant consister le capital dans les valeurs 
d'échange, la valeur de la monnaie était représentée par 
la quantité de marchandise qu'on pouvait obtenir avec 
elle, c'est-à-dire qu'une quantité économique avait la 
valeur de la monnaie contre laquelle ella pouvait être 
échangée. 

Prenez en effet les mots sors, caput, pecunia. Ils in- 
diquent précisément la fonction de la monnaie, et voyez 
s'ils comprennent Tidée de valeur de production. Soî^s, 
caput sont employés aussi bien pour une somme d'ar- 
gent prêtée à intérêts que comme la source d'où naît 
quelque chose : leur signification se restreint à une 
application spéciale d'une idée générale, mais jamais 
elle n'indique l'accumulation dans un but de production 
et de profit, les biens accumulés des produits du travail 

(1) Voir HiERONYMus, Ezech.^ vi, 18 : « Soient in agris frumenti et 
milii, vini et olei, ceterarumque specierum uxurae exigi. Verbi 
gratia ut hiemis tempus demus X modios et in messe recipia- 
mus XV. » Cfr. Augustinus, In tertia parte, Psalm. 36. 



256 cu. VII. LE CAPITALISME 

antérieur. Si on oppose caput vivum à pecunia otiosa, 
c'est toujours dans la signification d'argent qui donne un 
intérêt, non de capital vivant, productif. L'intérêt n'est 
pas le fruit du capital : l'argent n'est pas déterminé par 
la production, il est purement consomptible et son usage 
c'est la consommation de valeurs. En un mot, l'argent 
transformé en marchandises servait comme valeur de 
consommation. Alors il était détinitivement dépensé, 
tandis qu'aujourd'hui il est simplement dépensé en 
avances. < 

La langue du droit n'eut pas non plus l'idée du ca- 
pital de production. Les juristes parlent de caput àu sens 
vulgaire du mot, et par suite, à côté des fructus de la 
nature qui dérivent de la propriété foncière, ils mettent 
les usurae de l'argent, et ils considèrent également les 
produits du travail comme des fructus^ c'est-à-dire 
comme une dérivation de la propriété par l'intermé- 
diaire du travail servile. Le droit reflète une économie 
sociale dont la terre est le pivot. 



CHAPITRE Vili 



LA CONSTITUTION ECONOMIQUE 



L'histoire de l'Italie commence par une économie 
sans capitaux : la terre est la propriété commune, indi- 
vise de gentes liées par des liens d'agnation et organisées 
d'une façon patriarcale. L'expression de propriété est 
impropre, puisque, d'après l'usage, nous rattachons à ce 
mot l'idée de force capitaliste capable d'exploiter un bien 
à l'égard d'autres économies moins favorisées. Cette signi- 
fication manque aux propriétés collectives des époques 
dans lesquelles domine l'économie domestique. Par le 
fait que la terre appartient d'une façon indivise au village 
ou aux groupes gentilices, il n'est pas possible à un in- 
dividu d'avoir une suprématie et une indépendance éco- 
nomiques et un groupe même ne peut pas non plus peser 
sur les autres : les individus, comme les groupes, tra- 
vaillent non pour produire des biens pour les vendre 
mais des choses prêtes à être consommées, les aliments 
nécessaires au groupe lui-même. 

Puis les groupes se dissolvent, des gens naissent les 
familles, la terre se partage et la propriété au sens mo- 
derne du mot se forme, la propriété individuelle, diffé- 
renciée sur les fruits, et la production trouve sa limite 
seulement dans l'étendue de la terre et non dans l'éten- 
due des besoins : de là naissent le prêt et l'échange, c'est-à- 
Salvioli 17 



238 CH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

dire l'emploi de biens, qui jusqu'alors étaient destinés 
à la consommation, à des buts productifs, ce qui veut 
dire formation de capital mobilier par l'accumulation et 
échange des fruits agricoles contre des produits étran- 
gers. Ce qui dépasse les besoins individuels est envoyé 
à la ville, où on exerce certaines professions, et ainsi 
se forme dans celle-ci le capital mobilier par le travail 
libre qualifié. L'agriculture, dans ce stade, est fortifiée 
et soutenue par des institutions servîtes peu rigoureuses, 
qui donnent un profit d'exploitation en faveur du maître, 
profit qui ne rentre ni dans la notion de rente foncière, 
ni dans celle de profit du capital^ mais qui représente 
un ensemble de biens multiples qui appartient au chef 
de la maison, en plus des profits casuels de son travail 
et de celui de la famille, principalement par suite de sa 
possession de la terre, des hommes et des moyens de 
production, comme une rente naturelle. 

Si une partie des produits de l'économie domestique 
est vendue contre des marchandises ou de l'argent, cela 
n'en change pas le caractère, aussi longtemps que cet 
échange n'est pas nécessaire à son existence, mais sert 
seulement à acheter certains biens indispensables. 11 ne 
naît pas par cet échange ou ce commerce un profit du 
capital, et l'avantage qui en résulte est toujours et seule- 
ment un avantage naturel, parce que des biens ayant 
une plus grande valeur d'usage pour le chef de l'écono- 
inie domestique sont achetés en cédant d'autres biens 
qui ont pour lui une moindre valeur d'usage. 

C'est en cela que consiste tout le mécanisme de l'an- 
tique économie italique et romaine, qui, si elle était ru- 
rale au fond, y associait déjà les avantages d'une éco- 
nomie ur])aine naissante. L'Italie, disait Strabon, est le 
pays des villes, et en effet on en trouvait un grand 
nombre le long de ses côtes, de ses fleuves, à l'intérieur. 



CH. Vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 259 

Les italiques, adonnés à Tagriculture^ n'habitaient pas, 
par mesure de sécurité, sur leurs fonds, mais ils vivaient 
dans des vici sous la protection d'un château ou sur les 
montagnes^ dans des lieux fortiliés par la nature, et 
ainsi lentement se constituèrent des groupes urbains, et 
leur économie tira profit des échanges et de la division 
du travail, deux conséquences inévitables là où les fa- 
milles vivent les unes à côté des autres ; la différencia- 
tion des activités et des aptitudes y trouve une juste 
compensation. Dans ces vici il y eut des -économies qui 
purent disposer d'un surplus de production agricole et des 
familles qui purent se consacrer aux métiers, et au sein 
de ces groupes locaux se forma une aristocratie foncière 
qui favorisait les productions manufacturières spécia- 
lisées, plus appréciées que les produits naturels, qui 
existaient en abondance môme dans les simples éco- 
nomies paysannes. 

Dans la civilisation italique, c'est-à-dire dans la civili- 
sation étrusque, ombrienne, samnite^ sicule, etc., la 
ville eut une grande importance en ce qu'elle devint la 
base de l'organisation politique ; et nous comprenons 
ainsi la fonction économique qu'elle exerça par ses 
ouvriers libres, ses marchés périodiques, l'échange des 
produits manufacturés contre les produits naturels, contre 
la monnaie. Cette interdépendance réciproque entre la 
ville et la campagne nous la retrouvons dans la consti- 
tution de Servius, où Ton voit le petit Etat romain cons- 
titué par une grande masse de propriétaires cultivateurs 
qui alimentent la productivité de la dernière classe, des 
artisans, c'est-à-dire d'une minorité d'hommes libres 
qui, tout en cultivant de très petites étendues de terre, 
exercent également un métier. 

Plus la puissance romaine s'étendit sur la péninsule, 
plus s'accélér^ le mouvement d'unification des unités 



260 CH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

économiques, originairement séparées, en agrégats plus 
importants, et plus les villes devinrent des centres de vie 
économique. La ville et la campagne se lièrent par des 
liens indissolubles, se complétèrent réciproquement. Les 
campagnards portaient aux marchés hebdomadaires les 
produits du sol et de leurs économies domestiques, et les 
échangeaient contre les produits manufacturés du travail 
urbain ; aux marchés accouraient également ceux qui 
vivaient à l'écart sur les montagnes, dans de petites 
agrégations non organisées en villes, sous l'autorité de 
patriarches féodaux (1). Les uns et les autres échan- 
geaient du blé, du vin et de la viande contre des mar- 
chandises travaillées, et ils alimentaient ainsi les classes 
ouvrières urbaines, les deux producteurs étant en rap- 
ports directs l'un avec l'autre. Il n'y avait pas encore de 
commerçant de profession qui achetait leur superflu aux 
différentes économies et qui le portait ailleurs, le com- 
merçant qui aurait réalisé ainsi un véritable profit du 
capital ; il n'existait pas, parce que sa place était occupée 
par le grand propriétaire (2) qui^ disposant d'importantes 
quantités de blé, les échangeait directement contre les 
produits industriels de luxe_, que des marchands grecs 
importaient en Italie pour obtenir le blé nécessaire à ces 
pays et où la production locale ne suffisait pas à leur 
population (3). Les nobles seuls pouvaient entrer en 
relations commerciales avec les négociants étrangers et 
trouver un débouché à l'excédent de leurs produits 
agricoles. C'est pour cela que nous ne trouvons pas à 
Rome de classe commerçante^ et que les maisons patri- 
ciennes s'efforçaient d'accroître leurs propriétés foncières^ 



(1) Meyer, Geschichte cl. Alterth., 11, 512, 523 et s. 

(2) MUMMSEN, I, 201. 

(3)ld., II, 470,482, 530,701. 



GII. Vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 261 

parce qu'ainsi elles s'assuraient les grandes quantités de 
blé avec lesquelles elles pouvaient obtenir de l'or et des 
marchandises étrangères (1). Et ces riches patriciens 
n'étaient pas des commerçants, parce qu'en échangeant 
les produits de leurs économies, ils n'avaient aucun cri- 
térium pour savoir s'ils gagnaient ou s'ils perdaient, 
ni pour déterminer le montant de leurs opérations : 
peut-être évaluaient-ils le produit du sol d'après le travail 
qui y était incorporé, mais ils ne connaissaient pas la 
valeur des marchandises échangées, et s'ils la connais- 
saient, elle ne pouvait servir de base à l'échange par suite 
du faible développement du commerce et de la concur- 
rence. Aussi, pour un objet de luxe qui ne se trouvait pas 
sur le marché local, donnaient-ils au négociant cmq ou 
six fois sa valeur en produits du sol, parce qu'ils étaient 
principalement poussés par l'intensité du désir. Leurs 
économies ne souffraient pas de ces échanges, parce 
qu'ils n'y employaient qu'une partie de la totalité de 
leur revenu. 

Par suite du caractère même de ces échanges, l'axe au- 
tour duquel tournait tout le mécanisme économique, 
c'était la terre, la possession foncière; la richesse partait 
de la terre et retournait à la terre, tandis qu'au moyen 
âge cet axe fut le travail libre qualifié. C'est pour cela 
encore que, même quand l'économie urbaine fut établie 
et que les différentes économies se constituèrent en un 
tout national, les industries restèrent à l'état rudimen- 
taire, et que le travail productif ne fut pas reconnu juri- 
diquement; cela nous apparaît bien nettement si on com- 
pare l'idée de la propriété dans le droit germanique et 
dans le droit romain : celui qui sème est propriétaire 
des fruits, d'après le droit germanique ; il n'en est pas de 

(1) MoMMSEN, II, 482, 492, 350, 677. 



262 GH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

même dans le droit romain. Et c'est encore par suite de 
l'absence de la notion du travail productif qu'on ne fit 
aucune différence entre le prêt fait à un artisan comme 
capital d'établissement et le prêt fait à un paysan, qui a 
perdu ses récoltes ou qui n'a pas ensemencé, pour pou- 
voir vivre. Le premier est consacré à la production et 
l'emprunteur, en augmentant ses revenus, pourra payer 
les intérêts et restituer la somme reçue, tandis que le pay- 
san, employant cette somme pour sa consommation, se 
trouve dans de tout autres conditions. 

Toute l'évolution se fit dans le sens du développement 
de l'économie urbaine et des métiers, et cela fut la con- 
séquence de l'augmentation de la richesse italique, de la 
formation d'une abondante richesse mobilière et de la 
constitution de l'économie monétaire. Plus grande 
fut la part de la production Collective qui, par l'in- 
termédiaire du commerce, passa des producteurs aux 
consommateurs, plus s'élargit l'économie monétaire. 
Celle-ci est liée étroitement au développement delà ville 
comme organisme économique et l'accroissement de 
Rome et de sa puissance marcha d'un pas égal à celui 
de la diffusion de l'usage de la monnaie, ce qui suppo- 
sait l'augmentation des échanges, de la spécialisation 
des métiers et de la division du travail. 

Néanmoins le développement de l'économie urbaine ne 
fut jamais tel qu'il remplaça la production domestique et 
fit disparaître les nombreuses et persistantes survivances 
d'économie naturelle pour faire place à l'échange enmon- 
naie. Celui-ci resta, même dans les périodes de grande 
prospérité de la République, confiné dans les villes. C'est 
ce que nous prouve ce fait que si dans les villes les loyers 
se payaient en argent, ceux des fonds ruraux se payaient 
en nature. Il était de règle que le loyer des maisons de- 
vait être nécessairement payé en argent, et celui-ci seu- 



CH. Vin. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 263 

lement était compris dans la théorie du droit, tandis que 
les loyers payés en produits étaient mis dans la catégorie 
des contingences de la vie (l). Avec un champ d'action 
si restreint, il était naturel que l'économie monétaire 
n'acquît pas l'importance prépondérante qu'elle a à 
l'époque moderne. 

De même qu'à côté de la ville et de son organisation 
du travail en métiers, il y avait une économie domes- 
tique, de même à côté de l'économie monétaire conti- 
nuaient à vivre les formes les plus anciennes et les plus 
simples de l'économie naturelle, à laquelle on retournait 
en cas de crise ou d'autres diflicultés, tout comme chez 
nous, où il y a tendance à un excès d'économie fiduciaire, 
dès qu'il y a des nuages et que le crédit se restreint, on 
retourne à l'économie monétaire, sur laquelle est assise 
notre économie. La fonction de la monnaie était à Rome 
en harmonie avec cette situation. On était de bonne 
heure arrivé à comparer toutes les valeurs économiques 
à la monnaie ; et comme dans les villes la circulation 
des marchandises au moyen de la monnaie était devenue 
courante, les lois de procédure avaient établi que toute 
dette, même si elle n'était pas convenue en monnaie, de- 
vait après la condamnation se convertir en monnaie 
(Gaii, IV, §48), et cela même quand il s'agissait d'objets 
qui, pour des raisons naturelles ou juridiques, étaient 
soustraits à la circulation. Tout était rapporté à la va- 
leur d'échange de la monnaie, tout pouvait être estimé, 
évalué en argent, tout acheté avec des métaux frappés ; 
par conséquent, de bonne heure, les possesseurs de la ri- 
chesse monétaire avaient obtenu, grâce à l'argent, une 
position indépendante de ceux qui produisaient des biens 
consommables. La monnaie était en somme une puis- 

{i) MoMMSEN, Roem. Gesch., 8« édit., III, 832. 



264 CH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

sance autonome, et par suite de la possibilité de tout 
acheter avec de l'argent, c'est la valeur d'échange et 
non la valeur d'usage qui avait la préférence et qui 
déterminait le prix des choses (1). C'est pour cela que 
les Romains ont eu une idée claire de la fonction de la 
monnaie, la plus précise de leurs idées économiques, bien 
différente de celle que Rodbertus a attribuée à l'écono- 
mie romaine, pour laquelle la monnaie aurait été toujours 
et seulement une marchandise (2). 11 soutient cette idée 
afin de mettre en harmonie la fonction de la monnaie à 
Rome avec ce qu'il a dit de l'unité de la production et 
de l'économie domestique ; si cela peut lui être accordé 
pour les temps antiques, cela n'est plus vrai sous la Ré- 
publique, quand déjî\ l'économie monétaire s'est affirmée. 
Nous avons déjà vu que l'accumulation de monnaie 
n'est pas signe d'accumulation, c'est-à-dire de reproduc- 
tion, et comment Marx a relevé l'erreur de ceux qui con- 
fondent économie monétaire et économie capitaliste. 
Nous devons maintenant noter une autre très exacte ob- 
servation de Marx contre ceux qui distinguent l'écono- 
mie monétaire et l'économie fiduciaire, et qui font de celle- 
ci une phase nouvelle d'évolution : « L'économie fidu- 
ciaire, dit-il, est une forme de l'économie monétaire. 
L'une et l'autre expriment des fonctions ou modes de 
communication entre producteurs, et dans la production 
capitaliste développée l'économie monétaire n'est que la 
base de l'économie fiduciaire. L'économie monétaire et 
l'économie fiduciaire correspondent à certains stades de 
développement de la production capitaliste, mais ce ne 

(1) ScHEEL, Die imrth^chaftliche Grundbegriffe im Corpus iiiris ci- 
vilis, dans les Jahrbiicher f. Nationaloek. u. Statistik, VI, 186'6, 
p. 324-344. 

(2) RonBERTus, Zur Erkenntniss unserer socialwirthschaft. Zus- 
tànde. Heft 1, Abschnitt v, Neu-Brandeburg, 1847. 



CH. Vili. LA CONSTITUTION ECONOMIQUE 265 

sont pas des formes distinctes et autonomes de circula- 
tion s'opposant à l'économie naturelle (l). » 

Cela seul suffit à nous expliquer le développement du 
crédit chez les Romains, la perfection de leur droit des 
obligations, la connaissance probable qu'iis eurent de 
beaucoup d'institutions commerciales que certains con- 
sidèrent comme des inventions modernes dues au grand 
développement du crédit. Toutes les manifestations juri- 
diques propres à l'économie fiduciaire pouvaient fort bien 
se rencontrer dans l'économie romaine. Ainsi on peut 
admettre que déjà, à l'époque de Cicéron, la permutatio 
tenait lieu de lettre de change (2j, qu'on se servait de 
titres au porteur et de titres à ordre, des reports et des 
marchés à terme (3), que l'on connaissait l'assurance 
maritime, le dépôt irrégulier, les sociétés par actions et 
en commandite, et que les opérations de banque avaient 
pris une grande importance (4). Tout ce qui concerne la 
circulation des capitaux avait fait de grands progrès : 
pour le service du commerce monétaire et du crédit, la 
pratique avait emprunté aux Grecs un bon nom'bre d'ex- 
pédients et les avait fait rentrer dans l'antique et étroit 
droit quiritaire, où la doctrine, en les disciplinant, les 
constitua en système ; et déjà à l'époque de Cicéron et 
d'Auguste on cherchait à donner une valeur juridique aux 
actes économiques, réagissant ainsi contre le système an- 
térieur qui ne connaissait que des actes abstraits. C'est de 
cette tendance que dérivent les règles surla conditio dans 



(1) Marx, Le capital, III, 107. 

(2) Becker, Zeitschr. f. RechtSQesch., XVI, 2. 

(3) GoLDSGHMiDT, Zeitschv. f. Handelsrecht, XXIII, 380, 393. 

(4) Sur le droit commercial des Romains je renvoie à l'histoire 
de GoLDScHMiDT et à l'excellent ouvrage du professeur Fadda, Il 
diritto commerciale dei Romani, Napoli, 1904, où toutes les ques- 
tions sont traitées avec une intuition et une compétence rares. 



2GG CH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

ses rapports avec renrichissement injuste, sur les con- 
trats consensuels, sur les tituli possessionis, sur les 
causes d'usucapion ; c'est de là que dérive l'idée d'élever 
à la dignité d'actes juridiques des pactes conclus sans 
observer les formes traditionnelles. 11 est incontestable 
qu'à la fin de la République la notion des obligations 
reçut une extension considérable. La jurisprudence se- 
condée par le préteur réussit à donner une valeur juri- 
dique et une sanction judiciaire à de nombreux actes qui 
jusqu'alors n'avaient qu'une valeur morale. Le mouve- 
ment se continua même sous l'Empire. Le contraste est 
grand entre le nouveau et l'ancien droit. Anciennement 
les droits portaient sur des objets matériels ; ensuite 
ce fut la volonté de l'homme qui devint le principal 
élément du droit (Ij. 

Ce progrès n'empêcha pas qu'on n'admitpas le principe 
delà représentation, si ce n'est fort tard et d'une façon im- 
parfaite, principe si important, notamment en ce qui con- 
cerne le crédit, qui est l'àme d'une société commerciale. 
C'était en effet une restriction au créditdont pouvait jouir 
personnellement le mandant que la règle d'après laquelle 
ceux qui traitaient avec un mandataire ne pouvaientcomp- 
ter que sur lui pour l'exécution de l'obligation. Une autre 
restriction caractéristique c'est la défense de transmettre 
les créances, si ce n'est aux héritiers. Chez nous, où la 
fortune mobilière a pris un développement énorme, on 
dispose des créances comme de la terre. Les Romains 
ne surent imaginer que la délégation, mais celle-ci 
éteignait la créance originaire et il en naissait une autre, 
processus inutile à la vie commerciale, parce qu'il y 
fallait le consentement du débiteur cédé et qu'on pri- 

(1) Voir le bel ouvrage de M. Cuq, Institutions juridiques des 
Romains, vol. II, Paris, 1902, et aussi Costa, Storia del dir. rom.y 

II, liv. IV. 



CH. Vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 267 

vait ainsi le cessionnaire des avantages que pouvait avoir 
la créance originaire. On pouvait se servir encore du 
mandat in rem suam, au moyen duquel le créancier, ne 
pouvant céder sa créance, cédait son action, ou plus exac- 
tement donnait au cessionnaire mandat d'agir devant les 
tribunaux à sa place, en le dispensant de rendre compte, 
expédient plein d'inconvénients parce qu'il exigeait une 
capacité spéciale, celle d'ester en justice pour autrui ; puis 
tant que le cessionnaire n'avait pas agi contre le cédé, et 
il ne le pouvait avant l'échéance, son droit était soumis 
aux causes d'extinction du mandat, c'est-à-dire la mort 
du mandant ou du mandataire et la révocation. La créance 
continuait toujours à appartenir au cédant, qui pouvait 
exiger sa créance, en recevoir le payement, sauf sa res- 
ponsabilité à l'égard du cessionnaire. 

Il y eut à Rome des banques et des banquiers, des 
changeurs de monnaie et peut-être aussi des organisa- 
teurs de grosses opérations financières (1 ) ; et cependant ils 
n'ontpas connu l'escompte des obligations payables dans 
un temps donné au moyen d'obligations payables à vue, 
destinées à circuler comme monnaie, invention qui a 
donné une prodigieuse extension au système du crédit et 
du commerce moderne. Si nous étudions les opérations des 
argentarli, celles qui sont vraiment connues par des in- 
dications explicites des sources, nous devons dire qu'on 
exagère en les comparant aux banquiers modernes (2), 
aux rois de la finance qui exercent dans nos Etats une 
domination occulte mais absorbante, et leurs mansae à 
ces grands établissements de banque de nos jours, 
où d'immenses capitaux dirigent les industries, le 

(1) Deloume, Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à V empire, 2" éd., 
1892. Le meilleur ouvrage sur les banquiers est celui de Mitteis. 

(2) Ainsi Meyer, Die luirthschaft. Entwick. d. Alterth., dans les 
Jahrbiicher f. Nationaloek., 1895, IX, 743. 



268 CH. vili. — LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

commerce, tout le mouvement économique d'un pays. 
La vérité est que nous savons peu de choses sur les 
banquiers et leurs opérations à Rome, que les sources ju- 
ridiques nous renseignent fort peu et que les papyrus 
n'ont pas apporté de nouvelles lumières (1). Le peu que 
nous savons n'autorise pas cette assimilation et nous 
montre la place modeste qu'occupaient les banquiers 
dans l'antiquité. Nous voyons tout d'abord que leur pro- 
fession n'était pas encore distincte de celle des bijoutiers 
et des changeurs de monnaie, les bijoutiers recevant des 
dépôts et ouvrant des comptes. Leur occupation origi- 
naire et principale resta le change des monnaies étran- 
gères, dont ils déterminaient le cours. Puis ils eurent 
dans les mains toutes les affaires de qiierenda^ collo^ 
canda, utcnda pecunia, et on avait recours à eux pour 
avoir de l'argent en prêt sur gage, pour faire des place- 
ments, pour garder l'argent, et en retirer même quelque 
intérêt, pour escompter des créances, pour faire des paye- 
ments à un tiers. De leurs opérations nous connaissons à 
peine le nom, et de même pour leurs opérations relatives 
aux spéculations à la hausse (2), aux jeux de bourse sur 
les blés, aux contrats aléatoires avec prirhes, dépôts 
d'épargnes avec intérêt fixe, opérations de virement, etc. 
Mitteis doit avouer qu'une grande partie ne résultent 
que d'hypothèses par analogie avec les trapézites grecs, 
parce que les indications que nous donnent les classiques 



(1) Même Mitteis (Trapezitika, dans Zeitschr. cl. Savigny-Stift. 
fur Reòchtsgesch. Roem. Abt., xix, 1899, p. 6) admet que nous 
savons peu de chose sur le droit industriel romain et sur le 
commerce de banque parce qu'il était soustrait aux juridictions 
ordinaires et était réglementé par une procédure à demi ad- 
ministrative. 

(2) Voir un papyrus de Genève publié par Nicole, Revue des 
études grecques, 189y, p. 321. 



CH. Vili. — LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 269 

latins elles textes juridiques ne permettent guère de so- 
lides constructions. Ce qu'il a pu vraiment établir ce sont 
des fonctions plus modestes, qui mettent les banquiers 
romains à un degré très inférieur aux banquiers mo- 
dernes. En premier lieu ils sont courtiers pour toutes les 
opérations monétaires des Romains (1); et c'est pour cela 
qu'ils intervenaient dans la stipulation des prêts, dans les 
payements importants, partout où des sommes impor- 
tantes changeaient de mains. Dans l'antiquité il était de 
règle de passer les contrats devant les banquiers qui 
étaient des officiers publics (2), comme aujourd'hui on 
va devant les notaires, et cela, croyons-nous, pour em- 
pêcher les fraudes sur la qualité et la valeur des mon- 
naies, dont il existait d'innombrables modèles,dont beau- 
coup étaient falsifiés ou vernis d'or, et pour garantir les 
parties contractantes. Leur seconde fonction consistait 
à garder l'argent d'autrui. Les riches avaient leurs dépôts 
dans les banques et ils faisaient leurs gros payements par 
mandat, système d'autant plus nécessaire qu'il n'y avait 
qu'une circulation métallique, un mauvais système de 
frappe de la monnaie, et péril à conserver beaucoup d'ar- 
gent chez soi, exposé qu'on était aux vols domestiques, 
qui étaient fréquents. Ils préféraient déposer leur argent 
chez un banquier, qui payait sur Tordre du client ou qui 
à l'occasion donnait à des correspondants l'ordre de payer 
à ses clients, comme on le fait avec les comptes-courants 
modernes et les chèques (3). Môme aujourd'hui les ban- 



(t) C'est à cela que se réfère ce passage célèbre de Cicéron 
(Pro Fonteio, 5, 17) « nullus nummus in Gallia commovetursine 
civium romanorum tabulis ». Et c'est à cet usage que se réfère 
la 1.8, Dig., xvi, 3 « necessarius usus argentariorum ». 

(2) MoMMSEN, Hermes, xii, 99. Gfr. Mitteis, op. cit. 

(3) Leinel, Beitraege zur Kunde des Edicts, iv, § 10, Zeitschr. f. 
Savigmj Stift. f. Rechtsgesch., II, 69. 



270 CH. vili. LA CONSTITUTION ECONOMIQUE . • 

quiers font ce genre d'opérations, mais combien d'autres 
et de plus importantes ne font-ils pas ? 

Quoi qu'il en soit des opérations des argentarii, cela 
n'a pas d'importance pour ce que nous avons dit de 
l'existence d'une économie fiduciaire, forme de l'éco- 
nomie monétaire. Rome eut besoin des institutions ac- 
cessoires au commerce que les Grecs et les Juifs pra- 
tiquaient et elle les adopta pour la circulation de sa ri- 
chesse. C'est fermer les yeux à l'évidence que de le nier, 
comme l'ont fait Rodbertus et Bûcher, tout comme c'est 
tomber dans l'exagération contraire que de se repré- 
senter la société romaine livrée à un capitalisme qui a 
fait disparaître toutes les formes antérieures de produc- 
tion économique. 

Avec le développement de l'économie monétaire ne 
disparurent pas les autres manifestations d'économies 
plus rudimentaires ; celles-ci survécurent et elles res- 
tèrent d'autant plus vigoureuses qu'on s'éloignait de 
Rome, des centres urbains, des côtes. La civilisation de 
l'antique monde européen fut une civilisation côtière, 
comme son histoire est l'histoire des cités maritimes. 
Par suite, Tintérieur des terres, loin des courants du 
commerce, sans facilités pour échanger leurs produits 
avec les produits étrangers, était plutôt sous Tempire de 
l'économie naturelle que sous celui de l'économie mo- 
nétaire. C'est ce que nous confirme l'organisation du 
système d'impôts. Pourquoi, en efïet, les Romains, au 
moment où la République a conquis l'empire du monde, 
du triomphe sur Persée jusqu'au consulat de Irzius et 
de Pansa, ne payèrent-ils pas d'impôts directs ? Pourquoi 
conlinua-t-on dans les provinces à percevoir des presta- 
tions en nature età exiger des services personnels? Il 
est facile de se rendre compte de ces faits si on songe 
que les trois grosses branches des recettes de l'Etat : 



CH. Vin. LA CONSTITUTION ECONOMIQUE 271 

les receltes domaniales, les droits régaliens et les impôts, 
correspondent à trois grands facteurs de la production : 
la nature, le travail, le capital. Les impôts ne peuvent 
s'élever à une somme importante que là où le capital 
est déjà assez considérable. De même aussi les presta- 
tions en nature et les services personnels sont inévi- 
tables à ces degrés de civilisation où prédomine Fëco- 
nomie naturelle, et où il n'est pas possible de les con- 
vertir en monnaie : de là l'insuccès de toutes les tenta- 
tives faites par l'empire romain au sujet d,es impôts, 
comme l'a remarqué Marx (1). 

Et comme on paye les impôts en nature, c'est aussi 
en nature qu'on paie les soldats, auxquels on donne des 
naturalia (2), du foin, du blé, etc. (3), auxquels on 
loue des fonds de terre, avec l'obligation d'entretenir 
leurs compagnons d'armes (4). De même à Athènes, 
dans la période de sa plus grande puissance, la source 
principale des recettes de l'Etat c'étaient les liturgies ou 
prestations en nature, ce qui n'est plus vrai pour aucun 
des peuples modernes, et que l'on ne retrouve qu'en 
Asie. 

Dans l'antiquité il ne pouvait en être auti:ement, dans 
une société où étaient encore si puissants les restes 
de l'économie naturelle et où les latifundia étaient cul- 
tivés sous les systèmes féodaux des prestations, des ser- 
vices personnels à la villa ; dans une société où il y avait 

(1) Marx, Le capital ^ III. 

(2) WiLGKEN, Griec/i. Ostraka, II, 293. Cfr. I, 128, loo, 671. 

(3) Archives militaires du I^'^ siècle, Texte inédit du papyrus latin 
de Gen.ève, par Nicole et Morel, Genève, 1900. — Gagxat, Jour- 
nal des Savants, 1900, p. 37o. — Wilgken, Archiv fiir Papyrus- 
forsch.y I, 1901, p. 545, 

(4) Premerstein, lioem. Soldaten abs Landpachter, dans les 
^Y^ener Studien, XXIV, 1902, p. 379. — Ricci, dans la Revue des 
études grecques, XIV, 1902, p. 196. 



272 CH. vili. LA CONSTITUTION ECONOMIQUE 

un contraste si violent entre la vie simple, occupée à la sa- 
tisfaction des besoins les plus urgents, des campagnes et 
l'activité dévorante de certains centres urbains. Là, la 
rusticité de la maison qui se suffît à elle-même ; ici, le 
capital mobilier de spéculation qui attire tout à lui par 
les rentes urbaines et rurales et qui emploie tout ce qui 
excède la satisfaction stricte des besoins de la popula- 
tion à mener une vie ploutocratique de parasites. 

Du reste, dans toutes les périodes de l'histoire, on 
trouve la coexistence de plusieurs économies ; et c'est 
pour cela que sont fausses les théories qui veulent divi- 
ser l'histoire en grandes époques économiques distinctes. 
Cette coexistence était plus grande encore dans l'an- 
tiquité, où le progrès ne se faisait pas dans toutes les 
couches de la société et où les communications impar- 
faites séparaient des territoires entiers; les anciennes fa- 
çons de vivre se perpétuaient dans les cités aban- 
données. L'antiquité n'eut ni la densité de population 
qui modifie rapidement l'agriculture, ni la machine qui 
révolutionne même les industries domestiques dans les 
centres les plus éloignés. De là la résistance que les 
plus anciennes formes économiques opposèrent aux 
formes plus récentes, l'économie domestique au capita- 
lisme. Celui-ci d'ailleurs, comme nous l'avons vu, 
n'avait pas grande consistance ; il était bien plutôt à la 
surface des choses que dans leur substance, il les revê- 
tait de son vernis brillant, bien plus qu'il ne les 
pénétrait intimement. 

Certaines manifestations de l'économie antique ont 
l'apparence extérieure du capitalisme, mais elles ont es- 
sentiellement une autre nature. 

Nous avons vu, en effet, que les petits propriétaires et ' 
les artisans possèdent leurs instruments de travail, qu'il 
y a une économie intensive de travail dans l'industrie 



CH. Vili. — LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 273 

que le travail l'emporte sur le capital^ qu'il y a beau- 
coup de travail et un petit nombre de producteurs^ que 
la co^icurrence est inconnue, l'outillage étant le même 
pour tous, et la productivité restant la môme. Nous 
avons trouvé une économie urbaine, exercée par des 
artisans, mais nous ne dirons pas avec Meyer ; que les 
villes étaient le siège d'une bourgeoisie active, la- 
borieuse, avide de gains, des centres de vie industrielle 
qui rayonnait sur tout le territoire environnant. La 
classe urbaine dirigeante était composée de proprié- 
taires fonciers, dont les intérêts étaient essentiellement 
agricoles et qui vivaient en grande partie des produits 
du sol et des économies domestiques, qui administraient 
leurs biens situés dans les environs des territoires mu- 
nicipaux, et qui revenaient dans les villes avec le re- 
tour de l'hiver. Si leur domicile était dans la ville, leur 
vie économique était dans le rus, dans la villa, où se 
déployait leur activité ; pour la plus grande partie de 
l'année ils vivaient loin des villes, où étaient les com- 
merçants et les ateliers auxquels ils n'avaient recours 
que dans la mesure où cela était nécessaire pour com- 
bler les lacunes de la production familiale. 

Le peu d'importance de la vie urbaine est due au peu 
de besoins matériels des sociétés antiques, à leur pau- 
vreté, à leur faible capacité d'absorption des produits in- 
dustriels, à l'existence des économies privées qui pour- 
voyaient à l'alimentation et à l'habillement des familles, 
non seulement des plus riches, mais même des médiocres. 
Celte faible vie urbciine réagissait à son tour sur ces 
économies domestiques qu'elle consolidait et leur faisait 
moins sentir le besoin d'une large économie d'échange. 

Qu'il n'y ait pas eu de bourgeoisie industrielle et que 
les villes n'aient pas été de riches centres industriels 
reliés entre eux et avec toutes les parties de l'empire 
Salvigli 18 



274 CH. vili. LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 

par un mouvement économique continu et unifiés par 
suite dans une grande économie nationale, c'est ce qui 
résulte du tableau de la vie romaine et de la composi- 
tion de la population dans les villes, où de grands pro- 
priétaires fonciers étaient entourés d'une foule d'es- 
claves, de clients et de prolétaires oisifs et d'un petit 
groupe d'artisans et de commerçants, de médecins, de 
rhéteurs, de prêtres, de fonctionnaires publics. La plèbe 
urbaine ne possédait aucune force de consommation ca- 
pable d'activer le commerce et l'industrie. Les villes, 
comme Alexandrie d'Egypte, qui alimentaient un fort 
commerce d'exportation et qui donnaient du travail même 
aux malades, étaient une exception : elles se trouvaient 
sur les côtes méditerranéennes, sur les grandes routes 
de la civilisation. Dans toutes les autres, les petits bour- 
geois végétaient dans l'oisiveté, contents des fruits de 
leurs champs, de la production domestique et de 
l'échange des produits locaux, de telle sorte que c'était 
la production locale qui prédominait ou tout au plus la 
production provinciale. Le véritable tableau de la vie 
antique, dans les campagnes comme dans les petits 
centres, est illustré par les mots simplicitas et rusticitas 
par lesquels les écrivains caractérisent les populations 
éloignées de Rome et des villes importantes. Ces mots 
résument les modestes aspirations de la plus grande par- 
tie de la population, qui vit d'agriculture, — la grande 
base de l'économie de cette époque, — qui satisfait à des 
besoins peu nombreux avec des moyens très simples et 
principalement domestiques. Le travail industriel occupe 
dans cette société une place très secondaire, le commerce 
y occupe une place plus considérable : le contraire de ce 
qui csl vrai aujourd'hui. Faible est la demande de tra- 
vail, et de là l'absence de travail dans les villes, le pau- 
périsme, la mendicité légale et le caractère particulier 



CH. Vili. — LA CONSTITUTION ÉCONOMIQUE 275 

de la question sociale dans l'antiquité. Si le travail fut 
peu estimé, si même à Rome on retrouve les préjugés des 
Grecs sur l'activité économique, ou plus exactement sur 
l'activité industrielle, réputée vile,, indigne de l'homme 
libre, propre à Tesclave, si les juristes ne firent pas ren- 
trer les travaux salariés dans les arts libéraux et s'ils pré- 
sument toujours chez l'ouvrier une improbité normale, 
ce fut là la conséquence du peu d'importance réservée 
au travail, de la faible demande des produits industriels. 
Le caractère de l'économie antique nous est donné 
par ces deux faits : l'absence chez les juristes de la no- 
tion de capital comme source indépendante de biens, 
comme facteur de production ; — l'absence de toute 
règle juridique sur le travail libre, à laquelle corres- 
pond dans les langues classiques l'absence d'un mot qui 
traduise exactement l'expression travail. Cette absence 
est due à ce fait que les peuples de l'antiquité n'arri- 
vaient pas à l'expression de l'activité humaine qui est 
contenue dans ce mot : l'idée de fatigue, de peine et 
l'idée de fierté, liées dans l'idée moderne de travail, où 
le même mot s'applique à l'activité du savant, à celle 
du paysan, à celle de l'artiste et du forgeron, à celui qui 
aspire à la gloire comme à celui qui peine pour vivre, 
et cela parce que le travail industriel n'était pas ce fac- 
teur si important dans la production qu'il est devenu de 
nos jours (1). 

(1) Oërtmann, Volkswirthschaftslehre des Corpus iiiris civilis, 
1892, p. 81. — Bruder, Zur oekonom. Charakteristik des roem. 
Rechts, dans la Zeitschr. f. dus gesam. Staatswiss., XXXIII, 1876, 
p, e3o. — ScHEEL, op. cit. — Dankwarï, ISationalockonomic u. 
Jurisprudenz, 1857-59, I, p- 19. — Giccotti, Biblioteca di storia 
economica, II, P. 1% 1905, introd. p. xvi, et pour une comparai- 
son avec la Grèce, lire les fines remarques de Barbagallo> La 
fine della Grecia antica j 1905. 



CHAPITRE IX 



LE GRAND EBRANLEMENT ECONOMIQUE 



Pendant l'Empire, dans Rome même, celui qui aurait 
pu scruter le fond de ce luxe extraordinaire, de cette ma- 
gnificence orientale, aurait constaté une irrémédiable 
faiblesse par suite du caractère improductif de toute 
l'économie publique et privée. Celte grande richesse et 
cette puissance insolente s'étaient constituées et main- 
tenues par la guerre, elles devaient décliner dès que la 
guerre ne leur fournirait plus l'aliment nécessaire. Rome 
non seulement n'avait rien capitalisé des immenses ra- 
pines exercées dans toutes les parties du monde, mais elle 
avait, par suite d'une désastreuse balance du commerce 
constamment défavorable, restitué aux pays conquis les 
richesses volées. Elle avait abattu toutes les barrières 
pour que les productions des autres peuples vinssent 
satisfaire son luxe, elle avait organisé un service postal 
rapide pour transporter les petits mais coûteux objets 
de toilette, les arômes, les onguents, les soies qui valaient 
autant que l'or, les pierres précieuses, recherchées par 
les femmes comme par les hommes. Tacite parle de la 
grande quantité d'argent qui émigrait à l'étranger pour 
acheter des pierres précieuses (Ami., m, 53), un com- 
merce qui, si l'on ajoute tout ce que la religion con- 
sommait de coûteuses marchandises exotiques pour ses 



GH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 277 

rites et ses funérailles, la médecine pour ses besoins, se 
soldait par une très grande perte. 

La lolie de la dissipation venait de haut. Non seule- 
ment les empereurs dégénérés immobilisaient For et 
l'argent en vases, statues, lits, mais même Antonin le 
Pieux avait des statues d'or pour orner ses palais. La 
prodigalité avait atteint des limites invraisemblables, et 
un luxe fantastique, des dépenses folles en divertisse- 
ments, en jeux de bêtes féroces, en constructions, en ban- 
quets dissipaient la richesse de Rome (l). A chaque 
nouvel empereur on vidait les caisses et oh consommait 
des fortunes colossales. Ce que coûtèrent les prétoriens 
est à peine croyable : ils coûtaient plus que les guerres. 
En une seule fois Seplime Sévère leur donna plus de 
400 millions de sesterces, c'est-à-dire 100 millions de 
notre monnaie, si, avec Bureau de la Malle, nous sup- 
posons que la valeur des métaux d'alors correspondait 
à la valeur actuelle, bien que la quantité en circulation 
fût moindre, parce que les besoins généraux de la popu- 
lation aussi étaient moindres, et le commerce et l'indus- 
trie moins actifs. Pour l'adoption d'Elius Verus on dis- 
tribua à l'armée et au peuple 300 millions de sesterces (2). 
Septime Sévère avait pour maxime : « Enrichissez les 
soldats et ne vous occupez pas du reste (3) », et Alexandre 
Sévère disait : « Le soldat doit avoir la bourse pleine (4) ». 
En dehors des prétoriens il fallait pourvoir à une cour 
nombreuse, à des myriades de fonctionnaires rapaces, 
de courtisans avides et malhonnêtes. Sous l'Empire, l'or- 
ganisation administrative elle-même était devenue coû- 
teuse. L'armée et la bureaucratie pesaient lourdement 

(1) A. Mamertini, Pro consulatu gratiarum actio Juliano, 10. 

(2) Aelii Spartiani, A. Veriis, 6. 

(3) Herodian., 111, 25. 

(4) Lamprid., Alex. Sev., 52. 



278 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

sur le budget de l'Etat et répuisaient. Il n'y avait pas 
de différence entre l'état de paix et l'état de guerre, et 
beaucoup de troupes très exigeantes étaient toujours 
sous les armes, comme en France au temps de Louis XIV. 
De plus, ces armées mettaient leur protection à l'encan 
et se vendaient à celui qui les payait le mieux. Les his- 
toriens nous rapportent les distributions faites aux sol- 
dats pour s'assurer de leur fidélité, pour les récompenser 
de la façon dont ils avaient acclamé le nouvel empereur, 
et la contagion avait gagné le peuple qui, en plus des 
distributions de pain, exigeait des distributions d'or (1). 
Les tributs provinciaux disparaissaient en dépenses im- 
productives, et l'Empire fut rapidement aux prises avec 
le déficit. 

Et ce que faisaient la Cour et l'Etat, les particuliers le 
faisaient aussi. L'exagération dans les prodigalités était 
le fait de toutes les maisons, dans l'habitation, dans les 
vêtements, dans la nourriture. Les bois rares ne suffi- 
saient plus, ni les métaux précieux ; on se jetait sur 
l'ivoire. Les Romains en avaient tellement consommé 
que cent ans après Auguste on ne trouvait plus d'ivoire 
qu'aux Indes : même sous Vespasien on se servait des 
os des éléphants qu'on sciait et que l'on travaillait pour 
la marqueterie (2). Massilius écrivait que les ce triclinii » 
semblaient des temples, si grande était la profusion 
d'or (3) ; « L'or, disait Yopiscus {Aurei., 45), servait à 
différents travaux d'incrustation et en filaments ; l'or était 
dans les vases et dans les coupes ; il était dans l'arme- 
ment des soldats, l'argent dans les carrosses. » Dans le 
panégyrique de Théodose on rappelle le temps où on ren- 
versait l'ordre des saisons ; en hiver on avait des roses 

(1) A. SpARTiAN., Bid. Julian., 3 ; Adrian., 7. 

(2) Pcripl. Erythr., cli. m. 

(3) Astron., v, o20. 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 279 

sur les nappes, en été on dissolvait avec le Falerne la 
neige dans des tasses en pierres précieuses. « Le monde 
était petit pour ceux qui ne se nourrissaient que de mets 
exotiques ; on enrôlait dans les provinces des bataillons 
de chasseurs, qui travaillaient pour les tables des 
riches. » 

C'est de cette façon improductive que disparurent les 
richesses métalliques conservées dans les familles, et les 
descendants se trouvèrent rapidement dans une situation 
difficile, obligés à s'endetter et. réduits aux expédients. 
Comme ces familles romaines étaient, après tout, de 
grands propriétaires fonciers, possédant une longue suite 
d'esclaves et de clients, propriétaires de villas et de parcs 
improductifs, ils n'avaient en richesse monétaire que ce 
qui leur venait par divers moyens, mais notamment par 
les vols exercés pendant qu'ils remplissaient des charges 
publiques ou comme fermiers des impôts. 

Mais lorsque la période des grandes cotiquètes en 
Orient fut terminée, les différentes sources d'où Rome 
avait tiré tant de richesses, furent épuisées. Le butin des 
guerres de l'Empire, comme celui qu'on avait trouvé à 
Palmyre dans les coffres de la reine Zénobie (Vospic, 
Aurei. ^ 26,31, 33) était bien insignifiant à côté de celui 
qu'avaient rapporté les guerres de Mithridate et les con- 
quêtes de la Grèce et de l'Egj^pte. Les pays riches avaient 
déjà été dépouillés et exploités ; maintenant restaient les 
régions qui donnaient des vêtements et des tapis, des 
chevaux, des éléphants et des hôtes. Des Germains et 
des Sarmates on ne pouvait rien attendre, peu ou pas de 
richesses métalliques à confisquer. Ils ne pouvaient don- 
ner que des peaux et des animaux, c'est en cela que 
consistait toute leur richesse. 

Aussi les conséquences amères de ces colossales dila- 
pidations se firent-elles bientôt sentir dans l'économie pu- 



280 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

blique comme dans Péconomie privée. L'une et l'autre 
avaient besoin d'argent pour reconstituer le patrimoine 
dissipé, remédier au déficit, combler les vides causés par 
le commerce toujours débiteur, et l'argent manquait. 
On n'exportait rien de l'Italie, sauf un peu d'huile et de 
vin et quelque autre marchandise, mais tout cela en si 
faibles quantités qu'elles ne pouvaient balancer les coû- 
teuses importations qu'il fallait payer en exportant de 
l'or et de l'argent. De plus, il y avait des nations avec 
lesquelles on ne pouvait trafiquer qu'avec de l'argent, 
comme celles de l'Arabie, par exemple, qui n'acceptaient 
que de l'argent en échange de leurs précieuses marchan- 
dises. Nous avons vu que Pline estimait qu'à son époque 
il sortait par an au moins 100 millions de sesterces : et 
son calcul était inférieur à la réalité. Il s'en tient à l'éva- 
luation la plus faible, et ne comprend que les marchan- 
dises qui proviennent des Indes par le Pont Euxin ; il ne 
parle par conséquent ni de Palmyre, ni des autres pays 
d'où Rome tirait ses marchandises pour satisfaire aux 
besoins et aux goûts de sa population décadente. Am- 
mien Marcellin (xxii, 4) écrivait que de son temps s'é- 
taient ouverts des courants et des abîmes de luxe dans 
lesquels disparaissaient les plus grosses fortunes. Et ce 
commerce n'était pas seulement débiteur envers l'Orient 
mais même envers les populations du IXord qui faisaient 
affluer à Rimini et sur d'autres marchés de la haute Ita- 
lie des peaux et des esclaves et qui, n'ayant pas de be- 
soins à satisfaire, ne voulaient pas de marchandises en 
échange, mais de l'argent. C'était en somme un drai- 
nage des métaux précieux de Rome à la périphérie, c'était 
de l'argent qui s'en allait et ne retournait plus. 

Les économies publiques comme les économies privées 
étant ainsi toujours en perte, les crises devinrent fré- 
quentes, et le fisc et les familles qui avaient l'habitude 



cu. IX. LE GHAND ÉBRANLEMENT ÉCO.NOMIQUE 281 

du faste eurent des difficultés inextricables. Certains 
empereurs essayèrent d'y porter remède, mais il était 
trop tard. Les économies d'Alexandre Sévère, qui vivait 
sobrement, diminuait l'or sur les étendards, supprimait 
les vases d'or et envoyait le métal à l'hôtel des monnaies, 
ne pouvaient suffire. Il n'y avait aucun moyen de sauver 
le patrimoine national. Tacite met dans la bouche de 
Tibère une description exacte des maux qui accablaient 
la vie politique et sociale, mais lui-même ne sait pas in- 
diquer le remède efficace. Les pessimistes discutaient et 
se perdaient en récriminations, et le mal augmentait. On 
ne pouvait remédier au déficit du budget par les confis- 
cations, ni aux crises monétaires par les fraudes, qui au 
contraire les aggravaient. On augmenta les impôts, le 
fisc frappa toutes choses, mais la capacité contributive 
de la population était très faible par suite de la prédo- 
minance de l'économie naturelle et du peu d'importance 
de l'économie monétaire. Aussi tous les efforts pour 
transformer le système d'impôts en convertissant en 
argent les prestations en nature se heurtèrent contre 
l'impossible. 

Les difficultés financières sont vivement décrites par 
certains traits de l'histoire impériale : par l'empereur 
Tacite qui dut donner au fisc son patrimoine privé pour 
payer les soldats, et ses terres pour payer les vétérans; 
par Antonin qui, tous les expédients étant épuisés et ne 
sachant plus quoi imposer et devant cependant faire 
face aux dépenses de guerre, après avoir épuisé son 
trésor privé, vendit aux enchères les meubles de son 
palais, les coupes d'or et les vases en murrhe, même les 
vêtements de l'impératrice tissés d'or et de soie (Capitol., 
Anton. y 17, 21). Pour faire face aux nécessités pressantes, 
d'autres envoyaient à l'hôtel des monnaies les statues 
et les objets précieux, s'emparaient des richesses des 



282 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

particuliers et des temples et demandaient de l'argent aux 
proscriptions afm de pourvoir àia pauvreté publique (1). 
Puis on se mit à vendre des privilèges, des immunités, 
les titres et les charges, satisfaisant ainsi à la vanité des 
sujets qui, par l'usure ou par leurs spéculations pendant 
les guerres, s'enrichissaient de la misère générale. Ac- 
corder des titres était devenu aussi un moyen pour rétri- 
buer des services que l'on ne pouvait payer en argent. 

Si quelque empereur réussissait à mettre un peu d'or- 
dre dans les linances et à faire des économies, les guerres, 
les soulèvements du peuple (2) ou les prodigalités de son 
successeur dissipaient tout, comme Vitelliusqui en quel- 
ques mois dépensa 900 millions de sesterces épargnés 
par Galba et par Otton. Au m" siècle, la crise fut station- 
naire : l'empire était ruiné par les tyrans, par les guerres 
civiles, par les invasions, par la nombreuse bureaucra- 
tie qui augmenta encore quand l'empire fut divisé et que 
l'on créa quatre cours, c'est-à-dire quatre centres de luxe 
oriental. L'économie publique était ruinée par les nom- 
breuses dépenses improductives, par la balance du com- 
merce toujours défavorable, par la paresse générale, de 
même que l'économie privée était ruinée par un luxe 
mal réfréné par des lois somptuaires, qui défendaient 
l'usage de l'or dans les vêtements et qui permettaient 
tout au plus l'emploi de l'argent (3). Le menu peuple 
qui, comme le dit Mamertin (4), tirait profit de la ma- 
gnificence des repas, et dont les prétentions avaient 
augmenté, était le plus frappé par la ruine. 

Le fisc se jeta avec une rapacité folle sur les provinces, 

(1) L. Pacati Drepani, 2F). 

(2) Vopisc, racit.y a. 

(3) Pro consulatu gratiarum actio Juliano, 11. 

(4) Manilii, Astron., v, 520 ; Cod. Just., xi, tit. 8 et 11 ; Capitol., 
Marc Aurei., 17. 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 283 

qui furent réduites à une extrême pénurie d'argent. Le 
gouvernement se servit de tous les moyens pour y sup- 
primer la circulation monétaire, qui y avait d'ailleurs 
toujours été faible. On peut dire qu'il n'y avait plus de 
monnaie dans les provinces au iv<^ siècle. Une loi des 
empereurs Gratien, Valentinien et Théodose, de 383, avait 
ordonné que toute somme d'or et d'argent perçue dans 
les provinces à titre d'impôt, devait être portée immédia- 
tement au trésor provincial et de là envoyée au trésor 
impérial (1).A l'époque d'Alexandre Sévère étaient riches 
les temples qui avaient de quatre à cinq' livres d'argent, 
et les collèges avaient été à ce point dépouillés, que pour 
leurs banquets annuels «ils se faisaient prêter l'argenterie, 
comme le font encore maintenant les préfets » (2). Tout 
s'en allait dans le gouffre du déficit, que rienne comblait, 
dans cette Rome, dont Orose parlait comme d'un « ven- 
tre qui jamais ne se remplit, qui consomme tout et qui est 
toujours affamé, qui appauvrit toutes les villes, qui ne 
leur laisse rien, et qui reste toujours misérable, toujours 
poussé par le stimulant d'une faim nouvelle » (3).(( Rome 
avait dévoré les royaumes, conclut tristement Manilius, 
et les astres disent que maintenant elle ne connaîtra que 
la pauvreté » (4). 

11 y a des panégyristes qui réservent à leur héros 
l'honneur d'avoir rétabli l'ère de l'abondance et de l'or, 
l'économie et la simplicité des mœurs, mais leur rhéto- 
rique ne trompe personne ; la misère publique et privée 
est attestée par des faits sans nombre. Le niveau de la 
richesse est descendu pour tous : ainsi, pour obtenir le 
titre de décurion cent mille sesterces suffisent ; pour avoir 

(1) L. 1, Cod. Just., X, 23. 

(2) Lamprid., Alex. Sev., 41, 43. 

(3) Historia adversiis paganos, v, 18, § 27. 

(4) Asimn.f iv, 17. 



284 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

le litre de chevalier, 400 mille sesterces. Cinquante sous 
d'or sont devenus la limite qui sépare les plébéiens des 
honestiores. 

Toutes les classes étaient misérables ; les nobles 
étaient réduits àia misère, les curiales fuyaient les villes, 
les ouvriers étaient sans pain. On avait recours à l'in- 
fanticide_, à Texposition des nouveau-nés pouV se dé- 
barrasser d'une famille qu'on ne pouvait nourrir (1) ; on 
vendait les enfants une fois un peu grandis (2). Lac- 
tance ne trouve rien de mieux que de recommander 
l'abstinence et il formule des préceptes d'un vrai Malthu- 
sien (vi, 20). Les villes se remplissaient de paysans fugi- 
tifs, d'esclaves affranchis, de non-possédants sans travail, 
d'oisifs qui faisaient la queue chaque matin aux distribu- 
tions publiques, devenues générales non point pour la 
raison alléguée par Augustin d'fppone : qu' « il est ex- 
cellent que la plèbe sans terre vive sur le Trésor public » 
{De civil., V, 17), mais parce que le fisc nepouvant exiger 
que des impôts en nature, en blé, en huile, en vin et ne 
pouvant vendre ces denrées à la foule de misérables qu'il 
y avait dans les villes, il ne lui restait qu'à les distribuer 
gratuitement. A cette aumône recouraient aussi beau- 
coup de déclassés (3). La terre rfial cultivée ne produisait 
rien (4). Il n'y avait ni commerce, ni travail. Partout le 
silence d'une société qui souffrait dans sa vie matérielle, 
et au milieu de ces ruines, le fisc implacable qui taxait 
toutes choses, qui dévorait tout ce qu'il trouvait. L'expé- 
rience n'avait rien appris aux gouvernants, et même 
plus tard Justinien disait que le premier devoir du sou- 
Ci) Lactant., Divin. Instit., vi, 18, 20, 21-24. 

(2) Paul , Recep. Sent., v, 11 ; 1. 1. Cod. Theod., \,S;\. i,id., xr, 
27; Frag. Vatic, 26, 34; Basilu, Eomelia contra avariciam. 

(3) Ambrosii, De officiis ministr., ii, 15. 

(4) Orosii, Liber Apolog., 26, § 4. 



CH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMlQUli 285 

verain était de mettre des taxes, d'établir des impôts, 
d'avoir de l'or pour le luxe de sa cour et pour les besoins 
de l'annone publique. Le gouvernement c'était le fisc. 
Sur les pages de la Notîtia dignitalum, là oii sont re- 
présentés les insignes du préfet du prétoire, figurent les 
provinces qui tiennent dans les mains des vases pleins 
de monnaie. C'est bien là l'image de l'empire décadent, 
où Tart de gouverner a été réduit à l'art de faire de 
l'argent. On comprend que beaucoup aient cherché une 
trêve à leurs maux en se réfugiant parmi les barbares, 
tant était grande leur misère, et que saint Jérôme ait vu 
dans les barbares ceux qui pouvaient restaurer la so- 
ciété agonisante (1). 

Dans cette longue époque de décadence, les manifesta- 
tions les plus visibles pour nous, ce qui frappait le plus 
le fisc et certaines parties de l'administration publique, 
ce qui eut bientôt d'importantes conséquences sur toute 
l'économie publique, ce fut la diminution des métaux 
précieux, le grand manque de monnaie. Après Auguste, 
c'est une succession de crises monétaires, aggravées par 
d'impudentes falsifications, qui sèment autour d'elles les 
faillites et les ruines (2). [l n'y avait plus d'or dans les 
mines (3), et dans les caisses publiques et privées, par 
suite des grandes dépenses de guerre, des exportations 
résultant de la balance défavorable du commerce, des 
incessantes dissipations improductives. On avait la paix 
avec les barbares non plus par la guerre mais par l'ar- 
gent. Ceux qui avaient de l'argent le cachaient pour se 
soustraire aux délations et aux proscriptions, aux confis- 



(1) HiERONYMi, Comment, in Ezechielem, c. m ; viii, 21 (éd. Migne, 
XXV, 1«9, 502. 

(2) MoMMSEN, Histoire de la monnaie, 111, 143 et s. 

(3) Flach, La table cVAljustrel. — Seeck, Geschichte des Untergangs 
der antiken Welt, II, p. 201 — Hirschfeld, Die Bergwerke, 72'-9i. 



286 CH. IX. — LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

calions et c'était encore là de l'argent soustrait à la circu- 
lation, et ces petits trésors, après la mort de leurs pro- 
priétaires, restaient souvent dans les entrailles de la terre. 
La rareté de l'argent était devenue telle qu'en avoir c'était 
presque se rendre coupable de lèse majesté. Les agents 
du fisc se faisaient délateurs, et les personnes riches eu- 
rent à redouter leur propre richesse. Toujours pour se 
procurer de l'argent on frappa d'amende et de conlisca- 
tion beaucoup de crimes qui jusque-là étaient punis de 
peines corporelles, et on accorda la faculté de ne pas 
subir ces dernières moyennant le payement d'une somme 
d'argent. Il fut défendu de fondre la monnaie pour en 
faire des ornements, on punit ceux qui l'accaparaient ou 
qui l'exportaient, mesures ordinaires pour combattre 
les effets d'une mauvaise politique monétaire, au lieu 
de s'occuper des causes véritables. De plus, la situation 
était rendue plus mauvaise encore par l'introduction de 
monnaies de mauvais aloi, de pièces d'étain vernis d'ar- 
gent, de véritables assignats, et on soutenait la théorie que 
la valeur de la monnaie est établie arbitrairement par le 
souverain. Le fisc retirait la bonne monnaie, en ordon- 
nant que certains impôts et certaines amendes seraient 
payés en or et en argent, et pour n'être pas fraudé à son 
tour il décidait que les sous seraient convertis en lingots ; 
et les percepteurs de l'impôt versaient au Trésor des 
lingots qu'on pesait; puis ensuite on frappait des mon- 
naies détériorées. La raréfaction de l'or fut extrême et 
son pouvoir s'accrut d'une façon extraordinaire. Symma- 
que (x, 42) a signalé dans ses lettres cette révolution 
monétaire, en disant que^ de son temps^ le pouvoir de 
l'or avait prodigieusement augmenté et que les denrées 
se payaient moins cher parce que le sou avait acquis sur 
le marché une plus grande valeur, mais c'était là la der- 
nière phase de la révolution, commen<3ée déjà au if siècle, 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 287 

et dans les cachettes^ qui appartiennent au m* siècle 
on ne trouve plus qu'exceptionnellement de l'or : au 
lieu de l'or y abondent les monnaies de billon et de 
bronze. 

La mauvaise circulation avait ruiné le commerce, ap- 
pauvri les particuliers et les associations, ruiné les villes 
qui avaient placé les capitaux de certaines fondations et 
dont la valeur était descendue de 20 0/0. On peut dire 
que les empereurs avaient arrêté tout le commerce, 
quand ils avaient défendu aux marchands de porter sur 
eux plus de. 1.000 folles, une petite monnaie division- 
naire qui servait pour les petits échanges dans le com- 
merce courant ;ilen fallait 20.000 pour faire 1.000 francs, 
et elle était si encombrante qu'on la mettait dans de petits 
sacs, qui en contenaient chacun 3.125, et qui servaient 
aux achats. Pour les affaires plus importantes on avait 
recours à l'or et à l'argent que l'on pesait, et c'est pour 
cela que les aurei ont des poids différents les uns des au- 
tres, d'où l'on peut conclure qu'ils avaient perdu le ca- 
ractère de signe représentatif de la valeur pour n'être 
que du métal accepté pour la valeur qu'ils représen- 
taient. Ainsi le commerce rétrogradait jusqu'à l'époque 
oii acheteurs et vendeurs avaient besoin de se munir de 
balances. 

Cette situation désastreuse se répercutait sur la pro- 
priété foncière grevée de dettes, qui' croissaient avec 
l'accroissement de la valeur des métaux précieux et cette 
augmentation n'était pas empêchée par le mauvais état 
de la monnaie. Celui dont les biens étaient hypothéqués 
était frappé de deux façons, parce que la valeur de l'hy- 
pothèque augmentait par suite delà valeur croissante des 
métaux, tandis que la valeur de la terre diminuait. Les 
intérêts qui se trouvaient augmentés, prenaient tout le 
revenu. 



288 GH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

A l'absence de métaux précieux et aux vices de la cir- 
culation, la population avait vite remédié en revenant à 
Féconomie naturelle. Au prêt en argent se substitua le 
prêt en denrées consonimables, comme cela se passe 
alors que n'existent que les échanges en nature. C'est de 
cette façon que furent payés les loyers des locataires et 
les cens des colons : et c'est ainsi que se faisaient les 
prestations aux prêtres païens et ensuite aux prêtres 
chrétiens : les premiers, nourris et entretenus parla com- 
munauté, comme les seconds, après le Concile de Nicée, 
par l'Etat. Cette transformation, qui lentement substitue 
à l'emploi de la monnaie le payement en nature, est si- 
gnalée dans les sources juridiques, là où elles parlent (Je 
l'esclave qui emprunte de l'argent et qui au lieu d'inté- 
rêt consent au créancier un droit d'habitation, ou bien de 
celui qui reçoit de l'argent et restitue du blé, ou paye ce 
qu'il reçoit avec des brebis, etc. (1), ou avec des métaux 
pesés, système de transaction devenu si fréquent à 
répoque de Tempereur Julien, en 363, que dans toutes 
les villes il existait des peseurs publics (2). C'est certai- 
nement à cet état de choses que devait se référer Diocté- 
tien, quand, en 286, il déclare qu'on doit accepter la con- 
vention faite entre les parties de prendre des choses au 
lieu d'argent, et même qu'on pouvait donner en paye- 
ment les prestations d'ouvrage de l'esclave (3). Tout cela 
révèle une économie qui se développe à côté d'une autre, 
prête à renaître sur la décomposition de la seconde, 
c'est-à-dire l'échange en nature qui devient nécessaire 
après la disparition de la monnaie. 

(1) L. G, Cod. Just., IV, 26. Cfr. 1. 1-1, 1. 17, Dig., xxii, 1 ; 1. 11 
§ 1, Dig., XX. 1 ; 1. 12, 14, 16, 17, 23, 25, Cocl, iv, 32 ; 1. 9. Coct, 
IV, 44 ; 1. 17, Cod.y viii, 43 ; 1. 1, § -1, Dig., xviii, 1. 

(2) L. 2, Cod. Just., X, 71 ; 1. 36, id., viii, 54. 

(3) L. 17 et 20, Cod. Just., viii, 43. 



GH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 289 

Ce retour de l'économie naturelle est notamment vi- 
sible dans l'organisation des impôts, qui nous montre 
qu'il est arrivé sous l'Empire ce qui se passe dans tous 
les Etats où la monnaie devient rare, c'est-à-dire qu'on 
remplace les impôts en argent par des impôts en denrées 
et autres objets en nature. Les provinces, en effet, 
payaient une grande partie des tributs avec du blé, du 
vin, de l'huile, de la viande fraîche et des viandes salées, 
du bois et d'autres produits. Certaines régions de l'Italie 
donnaient du blé; d'autres, comme la Campanie, de la 
viande de porc ; d'autres pays donnaient du chaibon, du 
bois, de la chaux^ d'autres des vêtements pourl'armée. Les 
propriétaires, selon l'étendue de leurs terres, donnaient des 
chevaux pour les postes, pour l'armée. De plus, la cons- 
truction et l'entretien des routes, des ponts, des fabriques 
publiques étaient confiés aux populations, et la charge en 
était répartie entre les propriétaires et les corporations. 
Ces dernières devinrent de véritables organismes d'Etat 
et furent chargées de recueillir et de porter dans les villes 
les tributs perçus, c'est-à-dire les marchandises et den- 
rées, de les conserver, de les transformer, à l'occasion 
de les échanger contre d'autres (Symmach., Ep., x, 27). 

En nature étaient payés les tributs, en nature étaient 
payés les traitements des fonctionnaires, des gouverneurs 
des provinces, des soldats, les charges de cour, des mé- 
decins aux coiffeurs, aux cochers, aux professeurs de 
grammaire, à tous sans distinction. Suivant son grade, 
chacun de ceux-ci recevait des magasins de l'Etat, — qui 
étaient devenus les véritables caisses publiques, soumises 
par conséquent à une scrupuleuse surveillance, — une cer- 
taine quantité d'annones, c'est-à-dire du pain, du vin, de 
l'huile, du lard ; les annones se distinguaient en civiles et 
militaires, par différents noms, avec une hiérarchie spéciale 
selon la qualité des personnes : pour tous du blé, de l'orge. 
Salvigli ^'^ 



290 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

de l'huile, du lard, du bois, pour d'autres, selon la dignité, 
des vêtements, des chevaux, des logements dans les pa- 
lais publics, et à l'occasion de la chaux et des pierres 
pour réparer le palais public ou pour le construire. 

Voici comment Valérien fixa le salaire d'Aurélien, à 
ce moment tribun légionnaire et plus tard empereur : 
« Tu auras journellement 16 livres de pain blanc, 40 de 
pain militaire, un « sestarius » d'huile fine et un autre 
d'huile inférieure, la moitié d'un petit cochon, deux 
dindes, 30 livres de viande de porc, quarante de viande 
de bœuf, un sestarius de vin, un de sel, des légumes et 
des olives autant qu'il est nécessaire. » A Probus il 
donna : « chaque jour 30 livres de viande de porc, de 
bœuf et de chèvre, une dinde tous les deux jours ; 
10 sestarii de vin vieux, et ensuite du lard, de l'huile, 
des olives, du sel, du bois à brûler autant qu'il en faut » 
(Vopisc, Aurei., 9). Dans une autre lettre nous voyons 
ce dont a besoin mensuellement un chef de légion pour 
sa maison militaire : 26.000 livres de blé, 52.000 d'orge, 
630 de lard, 1.860 sestarii de vin, 300 peaux pour faire 
des tentes, et en monnaie pour la solde 25.000 sesterces 
(Trebell. Pod., ClaucL, 4). Le tribun militaire devait re- 
cevoir 72.000 livres de blé, 2.000 de lard, 3.500 de vin, 
230 d'huile, 600 d'huile inférieure, 480 de sel, 130 de 
cire. De plus, du foin, de la paille, du vinaigre, du bois ; 
6 mulets, 3 chevaux, 10 chameaux, 30 livres d'argent en 
vaisselle, 130 philippi, et 47 autres pour les dépenses 
de représentation et 160 trientes pour les pourboires; 
11 livres d'argent en amphores et en coupes, 2 tuniques 
militaires, 2 faux de moissonneur, 4 pour couper le foin, 
un cuisinier, un cocher, un charpentier, un pécheur, 
deux esclaves ou concubines a dont ils ne peuvent se 
passer » et enfin les vêtements nécessaires « et s'il veut 
davantage, qu'il ne l'ait pas et qu'il ne puisse l'exiger en 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 291 

argent » (id,, 14). Quand Probus fut nommé chef de 
légion, ses annones furent doublées et il^reçut en cadeau 
trois vêtements (Vopisc, Prob., 4). Après Aurélien, la 
magnificence impériale se manifestait d'ordinaire par des 
dons de tuniques de soie, de vêtements tissés et brodés 
dans les gynécées de l'Etat, des terres et des maisons (1), 
et Julius Capitolinus, en parlant de Tempereur Macrin, lui 
décerne cet éloge : « il distribua largement des annones, 
mais il fut économe d'or à l'excès ». 

L'annone s'était substituée à l'impôt foncier, comme 
le montrent les Codes de Théodose et de Justinien qui 
réunissent l'un et l'autre dans le même titre. Il était en- 
tendu que les propriétaires pouvaient payer tout ou 
presque tout l'impôt foncier en nature (2), comme il est 
certain que la part en nature augmenta toujours, tandis 
que diminua la part en argent, parce que les proprié- 
taires manquant d'argent préféraient fournir des denrées, 
des prestations variées, cuire du pain, fabriquer de la 
chaux, donner des chevaux, du vin, des porcs ; et après 
Alexandre Sévère, les dispositions législatives sur les tri- 
buts en nature augmentent, ce qui prouve leur irrésis- 
tible diffusion. Après la crise monétaire, il fallut bien se 
contenter de ce que les propriétaires pouvaient donner, 
et peu à peu on admit la conversion en nature des diffé- 
rents impôts, et toute l'administration de l'Etat se trans- 
forma en une immense maison. On n'eut plus une caisse 
de l'Etat, mais des magasins, Varca frumentaria, olea^ 
ria, les horrea chartaria, candelaria, piperaioriay les 



(1) Vopisc, Boîios., 15 ; Aurei, j 15 ; 1. 1, Cod. Just., x, i. 

(2) Cfr. RoDBERTUs, Jahrbiicher II, 243 : VIII, 419. — Matthias, 
Grundsteuer, 24-29. — Savigny (Vermischtc Schriften, II, 71) et 
Marquardt <' jRoem. Verwaltung, II, 231) croient au contraire que 
l'annone était un impôt additionnel ou supplémentaire à l'impôt 
foncier. 



292 CH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ECONOMIQUE 

cellae ou caves, les mansiones, les stationes\ pas de 
budget, mais des comptes de magasins pour les cellariae 
species, c'est-à-dire pour le blé, le vin, l'huile, la cire, 
les vêtements, pour tout ce que les provinciaux don- 
naient au lieu d'argent. Le fisc, c'était l'annone ; les per- 
cepteurs avaient un tant pour cent sur les annones, et 
comme les distributions gratuites s'étaient étendues, les 
deux pôles, la plèbe d'une part, et toute la hiérarchie 
administrative et militaire, d'autre part, vivaient des 
denrées distribuées par l'Etat, devenu un immense pha- 
lanstère, plus colossal que ceux des antiques monarchies 
orientales. C'était déjà le moyen âge. 

Le système d'impôts de l'Etat se trouva ainsi tout 
transformé ; il en fut de môme de celui des municipa- 
lités, auxquelles on attribua la charge d'approvisionner 
les troupes, de fournir les magasins placés sur les routes 
militaires, de pourvoir aux transports, aux postes, etc. 
Tous les services publics furent organisés sur la base des 
prestations en nature et des services personnels. L'Etat 
s'en trouvait bien et les contribuables auraient dû être 
également satisfaits, puisqu'ils étaient ainsi dispensés de 
payer en monnaie qu'ils ne possédaient pas ; mais les 
impôts en nature sont pour les contribuables les plus 
ruineux, parce qu'ils laissent la place à l'arbitraire et 
aux vexations de ceux qui les perçoivent ; parce que 
le contrôle étant impossible, ils rendent facile la cor- 
ruption des employés, et leur perception est désastreuse 
parce qu'il faut donner aux percepteurs dix pour un 
de ce qui arrive aux magasins de l'Etat. Le propriétaire 
devait porter le blé aux magasins, et d'autres étaient 
tenus de le transporter sur les lieux de consommation. 
Aujoui'd'hui un hectolitre de blé coûte 16 francs, et le 
transport sur une bonne route fr. 025 par kilomètre. 
Alors les routes étaient mauvaises, et cela augmentait 



CH. IX. — LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 293 

les dépenses de transport^ et mauvaises aussi étaient les 
charrettes. Une loi de Constantin dit que sur un char à 
quatre roues tiré par huit chevaux on ne doit pas mettre 
plus de 326 kilogrammes, soit 40 kUogrammes par che- 
val, tandis qu'aujourd'hui une charrette à un cheval porte 
1.000 kilogrammes, soit vingt-cinq fois plus. La dépense 
était vingt-cinq fois fr. 025, soit fr. 62 le kilomètre. 
Par conséquent, le transport sur 24 kilomètres doublait 
le montant de l'impôt. Et comme les magasins étaient 
éloignés, on peut voir ce que l'impôt coûtait aux proprié- 
taires ; de plus, les animaux étaient ainsi pendant long- 
temps enlevés aux travaux des champs, non seulement 
pour cestransports,mais pour bien d'autres services : pour 
la poste, pour porter des matériaux de construction, du 
bois pour les thermes, etc. Les citoyens furent transfor- 
més en ouvriers dont le travail était gratuit et obliga- 
toire, et s'ils ne voulaient ou ne pouvaient, ils devaient 
envoyer leurs esclaves ou leurs colons, ou payer d'autres 
personnes pour se faire remplc^cer. 

Kennan, dans son ouvrage Siberia, dit qu'un bon moyen 
d'écraser le paysan est donné aux ofQciers de police par 
suite de l'obligation où est chacun de travailler à l'entre- 
tien des routes. Au lieu de le faire travailler près de chez 
lui, on l'envoie à des centaines de kilomètres. Celui qui 
le peut donne un pot-de-vin au fonctionnaire et il obtient 
de lui tout ce qu'il veut ; celui qui ne le peut pas doit en 
subir les caprices et sa prestation d'une ou deux journées 
de travail lui coûte deux semaines de voyage à ses frais. 
Ce qui ruine la Corée ce sont les impôts en nature. 

Le gouvernement ne se préoccupait guère de sous- 
traire les contribuables aux conséquences de ce sys- 
tème d'impôts et aux violences des percepteurs, mais 
seulement à l'adapter aux besoins de l'Etat et à trans- 
former l'organisation basée sur l'économie monétaire 



294 CH. IX. — LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

en une autre basée sur Féconomie naturelle. C'est 
en cela que se révèle, même à l'époque de la décadence^ 
la solidité de l'esprit administratif romain, qui savait 
distribuer les troupes par territoire, cantonnant la cava- 
lerie là où abondaient les pâturages, pourvoyant aux 
réserves pour les subsistances militaires, établissant des 
industries accessoires pour la conservation des denrées, 
la fabrication de vases et de récipients, des manufactures 
impériales d'armes, de vêtements, de teintureries, en un 
mot des arsenaux avec un personnel ouvrier rétribué en 
nature, ovi se transformait la matière première fournie 
par les tributs provinciaux, où se tissaient les vêtements 
de soie pour les hauts fonctionnaires et aussi les tu- 
niques des soldats. 

Nous nous sommes arrêtés à décrire cette grande 
transformation dans les impôts, comme aussi dans les 
traitements et dans toute l'organisation de l'Etat, parce 
qu'elle nous a montré le regrès qui s'était fait dans toute 
l'économie, le retour à l'économie naturelle après l'arrêt 
de l'économie monétaire. 

Nous pouvons maintenant examiner le contre-coup 
que subirent l'organisation de l'industrie, du commerce,^ 
de la propriété foncière, les économies domestiques, le 
capital. 

Beaucoup de causes ont agi sur la dissolution écono- 
mique de l'Empire, et parmi celles qui ont transformé 
les systèmes de production agricole et industrielle, il faut 
placer en première ligne la cessation de l'importation 
des esclaves. L'agriculture s'en ressentit aussitôt^ cette 
grande base de l'économie romaine, à laquelle tous 
étaient plus ou moins intéressés, comme propriétaires 
grands ou petits ou comme travailleurs. Lorsque le tra- 
vail servile ne fut plus abondant et bon marché, on eut 
recours au colonat, aux locations serviles et à d'autres 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCOMOMIQUE 295 

contrats, dans lesquels tous les travailleurs donnaient 
au propriétaire une partie du produit brut. Cette par- 
ticipation aux produits mettait le colon dans une dé- 
pendance étroite du propriétaire, dont les agents sur- 
veillaient son travail pour qu'il fût le plus productif pos- 
sible ; mais une fois donnée la part qui revient au 
propriétaire et après avoir fourni les travaux stipulés 
à la villa du maitre et consistant en services de voiture 
ou autres travaux agricoles, le colon était personnelle- 
ment libre. Il différait donc de l'esclave qui, les travaux 
de la terre terminés, était obligé, dans les ergastules, 
de tisser, de teindre les étoffes, de fabriquer des vases, 
des charrues, des chariots, c'est-à-dire de fournir au 
propriétaire des profits industriels et commerciaux en 
même temps qu'un revenu foncier. 

Et alors il arriva que la villane fut plus ce centre puis- 
sant d'autarchie économique où non seulement on produi- 
sait ce qui était nécessaire à la maison et où on le transfor- 
mait, mais où on produisait aussi pour le marché, à l'aide 
d'esclaves provenant de pays industriellement avancés. 
Elle devint un gros magasin de denrées, — que les colons 
y apportaient et dont les agents du fisc venaient prendre 
une grande partie pour les annones publiques, — avec un 
petit nombre d'esclaves^ ce qu'il en fallait pour les besoins 
du propriétaire, esclaves germains ou sarmates, par 
conse'quent sauvages, querelleurs, ignorants, incapables 
d'être employés à la production manufacturière. 

Ces faits, l'épuisement de l'esclavage et l'introduction 
du colonat, décomposèrent les grandes économies do- 
mestiques et facilitèrent l'expansion du travail libre 
auquel on dut avoir recours^ toujours dans une faible 
mesure, comme le permettaient les faibles ressources de 
consommation. 

Certains faits notables nous permettent de constater 



296 CH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

rélarglssement général de l'activité productrice, c'est-à- 
dire des forces mises en mouvement pour satisfaire, serait- 
ce même d'une façon rudimenlaire, certaines exigences 
économiques. M. Ciccotti a fort exactement montré dans 
son Tramonto della schiavitù (p. 293) que les formes et 
les proportions de cette production ne peuvent être ri- 
goureusement établies et déterminées. Les écrivains qui 
ont étudié le monde classique y ont trop souvent, comme 
on l'a montré, transporté des idées et des formes éco- 
nomiques qui appartiennent à l'époque moderne, et 
lorsque les formes extérieures de la vie antique présen- 
taient quelque ressemblance avec celles de la vie mo- 
derne, ils ont, sans plus, assimilé les unes aux autres, 
procédé inexact et souvent très dangereux. 

Ce que nous montre le tableau du travail à cette 
époque c'est la prépondérance que le travail des artisans 
prend petit à petit sur le travail servile. Les écrivains de 
l'Eglise latine ne donnent plus à celui-ci l'importance 
qu'il avait à Tépoque d'Auguste. Saint Ambroise, là où il 
s'occupe du travail, parle de préférence de Voperaior^ de 
Voperarius^ de Xartifex^ de X agricola, de l'ouvrier 
libre (1) ; et ailleurs, parlant des ouvriers étrangers que 
l'on voudrait chasser en temps de disette, il se demande 
si on pouvait encore les remplacer par des esclaves et où 
étaient ceux-ci (2). Désormais les esclaves on ne les 
trouve plus que dans les familles, occupés aux travaux 
domestiques, et c'est là une servitude domestique fort 
différente de l'ancienne (3). Dans les métiers il y a main- 
tenant des ouvriers libres, des artisans, qui « cherchent, 
comme disait saint Ambroise, à débarquer l'almanach, 



(1) De Noe et arca, eh. xxix (édit. Migne, XIX, 

(2) Id., De officiis ministror., m, 47. — Lactantii, De mort, 
persec, 7. 

(3) Aristidis, Oration., p. 216, édit. Jebb. 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 297 

contents de faire ce qu'il faut pour se procurer du pain ». 
Ils ont remplacé les esclaves dans les métiers. 

Les lois règlent le louage de la main-d'œuvre, dé- 
fendent les affranchis contre l'arbitraire des maîtres, 
établissent la quantité d'operae qu'ils doivent fournir, dis- 
tinguent entre le droit aux operae et le droit de patronage, 
défendent au maître d'obliger l'affranchi à habiter dans 
sa maison et décident qu'il est libre d'aller où il veut. 
Ainsi on sépare l'affranchi de la familia dont il faisait 
partie et on l'élève à la condition d'ingénu tenu à certains 
services à rendre en nature ; et c'est là une disposition 
importante, non seulement parce qu'elle répond aux 
conditions de l'économie qui revient aux échanges en 
nature, mais parce qu'elle tend à libérer l'affranchi du 
danger de s'endetter et de vendre son travail à n'importe 
quel prix pour pouvoir payer le maître à l'époque fixée. 
Cela nous montre Tindépendance économique des affran- 
chis-ouvriers et la fonction sociale que le travail libre 
remplit, et pour laquelle cette indépendance doit être 
complètement assurée. 

La diffusion des artisans est prouvée par l'édit de 
Dioctétien sur les prix et par les taxes sur le travail. 
Dans cet édit, qui fut probablement appliqué aussi en 
Occident (1), avec sa vaine tentative de fixer le rapport 
dans lequel une marchandise doit être échangée contre 
une monnaie de crédit dépréciée, se révèle le dévelop- 
pement qu'avaient pris les professions industrielles, 
c'est-à-dire l'économie urbaine. Le type de l'économie 
auquel l'édit se rapporte est celui de la boutique, où 
l'artisan est aidé par ses fils et par des apprentis, et c'est 

(1) Bûcher {Die Diokletian. Taxordnung, dans la Zeitschr. f. cl. 
gesam. Staatswiss.,L, 1894), 192 croit qu'il ne s'appliquait pas à 
l'Orient, mais Lactance (de mort, persec, 7) montre qu'il s'appli- 
quait à toutes les provinces. 



298 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

celui du salariat pour les travaux de construction, du 
charpentier, du peintre^ etc. La constatation faite de ces 
formes de production est la seule chose certaine qu'on 
puisse extraire de l'examen de ces tarifs, à tort considérés 
comme une preuve d'une économie monétaire, d'une 
grande production de marchandises, d'une activité indus- 
trielle importante. A propos de ce qui paraîtrait être le 
signe d'une économie monétaire, parce que le salaire est 
fixé en monnaie, et parce qu'on parle de monnaie 
divisionnaire pour le trafic de tous les jours, remarquons 
comme preuve de ce fait que même aux époques de grande 
pénurie de l'intermédiaire circulant, la monnaie est prise 
comme terme de comparaison des valeurs ; remarquons 
également que souvent la compensation du travail est 
donnée en nourriture ou en salaire avec de la nourriture. 
Parmi tant de questions que soulève l'édit, il en est une 
pour laquelle la réponse est certaine_, et c'est la consta- 
tation, de la part du législateur, de l'importance des 
artisans et du travail libre, c'est-à-dire de l'économie 
urbaine, qui a remplacé les grandes économies domes- 
tiques des propriétaires de latifundia. 

Aussi dans cette période de décadence l'axe autour 
duquel tourne la société romaine c'est toujours la pro- 
priété foncière^ la terre, dont la possession n'est pas en 
un petit nombre de mains, comme on le croit générale- 
ment. La distribution de la propriété est un élément 
essentiel à connaître dans la phase de l'économie domes- 
tique afin de pouvoir évaluer le caractère et l'extension 
de celle-ci, comme aussi l'importance de la production 
urbaine. 

Or, les sources législatives du bas Empire nous per- 
mettent d'établir que, contre l'opinion courante, la classe 
des propriétaires petits et moyens était importante, et 
que, à côté des richards — potentiores, illustres, sena^ 



GH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 299 

tores (1) — il y avait d'autres classes, qui se graduaient 
suivant l'importance différente de leur propriété foncière. 

Le droit distinguait les personnes en diverses caté- 
gories selon la nature de leurs revenus et leur puissance 
économique : d'un coté il plaçait les propriétaires fon- 
ciers, ceux qui avaient des fundi ou des domus, et de 
l'autre les negotiatores ou mercatores, c'est-à-dire les 
représentants du capital commercial. Parmi les proprié- 
taires oupossessores la différenciation était très grande, et 
l'on se trompe quand on croit que le titre de possessore^ 
ou de domini indique seulement des propriétaires de la- 
tifundia. Au contraire il y a des possessores qui sunt cii- 
riales ou simplement curiales ou honorati (2) et des 
possessores qui ne sont pas curiales, et des propriétaires 
plus petits ou des hommes privés (3), puis môme de la 
plèbe qui a un peu de bien (4), et enfm les colons et les 
ruraux, c'est-à-dire les vulgaires paysans ou ceux qui 
sont asservis à la glèbe ou qui oflrent comme mercenarii 
leur travail sur les places des villages. 

Entre les propriétaires de latifundia et ces derniers il 
y a les possessores qui ne forment pas une classe unique 
mais une gradation de classes d'après l'étendue et l'im- 
portance de leur propriété foncière, de telle sorte qu'ils 

(1) L. 27, Cod. Th., xi, 1 ; I. 2. ici., x, 7 ; 1. 4, Cod. Just., xi, 
6 : (c Principalium domus possessorum », 1. 2, Cod. Th., xv, 
9 ; « domus clarissimorum vel poteiitiura : Nov. Majoriani, ii, 
§ 24. 

^ (2) L. 12, Cod. Th., x, 7 ; 1. 12, id., xi, 7 ; I. 19, C. Just., i, 4 ; 
1. 14, id., IX, 27 ; 1. 7, id., i, oo ; Nov. Valent., m, lit. 33 §§1 
et 2. 

(3) Minores possessores, 1. 12, G. Th., x, 7 ; Tenues : Cassiod., ii, 24, 
25; Médiocres, 1. 27, Cod. Th., xi, 1 ; Cassiod., vu, 45. Possessores 
qui non sunt curiales : Ì. 7, C. Just., viii, 10. Privati, 1. 4, Cod, 
Just., XI, 6;1. 4, Cod. Th., xiii, 9. 

(4) L. 0, Cod, Th., xi, 24. Res familiares : 1. 1, Cod. Th., ii, 
31. 



300 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

peuvent appartenir à la curie si leur propriété est supé- 
rieure à 25 jugera (1), être honorati, ou bien ne pas 
sortir des médiocres. Que tous ceux-ci soient compris 
dans l'expression possessores et que ce nom ne soit pas 
réservé aux seuls propriétaires de latifundia {domini 
possessioniim) comme nous le pensons (2), c'est ce qui 
résulte des expressions des lois qui établissent que seront 
cariales ceux qui possèdent 25 jugera et qui distinguent 
d'après la propriété les propriétaires curiales et ceux qui 
ne le sont pas, qu'ils appellent également possessores, 
mais en ajoutant le qualificatif de médiocres ou minores 
pour indiquer leur exclusion des honneurs et aussi des 
charges de la curie. Possessor a une signification géné- 
rique, on l'applique à tous ceux qui, à la ville ou à la 
campagne, vivent du produit du sol travaillé par 
d'autres, aux grands comme aux petits propriétaires, en 
opposition à ceux qui vivent du profit du travail indus- 
triel ou commercial, et en antithèse à la plèbe, à la po- 
pulace, affirmant encore une fois l'importance de la pro- 
priété foncière comparée aux autres formes de la ri- 
chesse (3). 



(1) L. 23, Cod. Th., xii,4. 

(2) Ainsi FusTEL de Coulanges LHnvasion germanique, 42. — Za- 
CHARiiE VON LiNGENTHAL, ZuT Rciintuiss des vocm. Stcucrwesens in 
d. Kaiserzeit, dans les Mémoires de l'Acad. imp. des sciences de 
Saint-Pétersbourg, série 8, t. VII, p. 3. — Meitzen, Siedelung und 
Agrarwesen der Ostrogerm., Westgerm., 11,280. 

(3) Les possessores ne forment pas un arda, d'après le droit, 
bien que dans la langue courante on les rapproche : c'est pour 
cela que dans les Variar, de Gassiodore il en est parlé comme 
d'un ordre ajouté aux autres et parfois distinct (n, 17; m, 9 et 
49 : IV, 8 ; vi, 24 ; vn, 27 ; viii, 29), d'autres fois séparé (in, 44; v, 
9, 15, 38), d'autres fois en antithèse avec les décurions (ix, 4). 
Dans les lois on distingue ardo et possessores (1. 4, Dig., lix,9 ; 1. 2, 
Cod. Th., XI, 22, IVoi). Valent, m, tit. 6, 2, § 1), c'est-à-dire que les 
possessores qui occupent une situation politique forment un arda, 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 301 

Le fait qu'il suffit de 25 jugera, c'est-à-dire de G hec- 
tares environ pour être curiale, le fait que les curies 
étaient en grande partie composées de personnes qui, 
pour fuir les rigueurs du fisc, — « plus que la perte de leur 
fortune ils redoutaient la prison et les tortures » (C.7%., 
XII, Nov.Maiorani, ili. 10.), — s'étaient mises à cultiver 
leurs terres et se cachaient dans les campagnes (1. 19, 
Cod. Th., xii, 1) et administraient les patrimoines d' autrui 
(1. 92, id.), ou quittaient la ville pour s'établir défini- 
tivement à la campagne dans l'espérance vaine de se 
soustraire aux griffes du fisc (1), ces faits, disons-nous, 
prouvent l'existence d'une nombreuse classe de petits 
propriétaires. Et c'est à cette classe que se réfèrent les 
lois par l'expression de possessores, qui embrasse tous 
ceux qui possèdent de la terre, si petite qu'en soit l'éten- 
due (2), curiales ou non curiales, tout propriétaire non 
cultivateur (3), sans égard à la condition dans laquelle 
il se trouve à l'égard de la curie. L'étendue de la pro- 
priété ne sera prise en considération que pour l'ins- 
cription à la curie, et c'est de là que naîtra la distinc- 
tion en minores et curiales (4). On peut soutenir que 



les autres sont toujours séparés des autres classes au-dessus 
desquelles ils s'élèvent. 

(1) L. 1, 2, Cod. Th., XII, 18; 1. un., C. Just., x, 37. 

(2) Qiiantulacumque possessio., 1. 14, Cod. Th., xi, 1 ; terrida, 
1. 6, § 2, id., XI, 24. 

(3) Cf.l. 6,^5, Dig., L, 4. 

(4) Les lois distinguent entre les posscssores maximae dignitatis 
et pass, minimele (1. 18, C. Th.. xi, 1), distinction qui se rap- 
porte non à la fortune personnelle mais aux charges et dignités 
occupées, de sorte qu'un petit propriétaire pouvait être inscrit 
parmi les poss. maximae dzV/?i., c'est-à-dire parmi \eshonestiores,et 
un homme riche ^nrmi les humiliores, selon qu'il avait ou n'avait 
pas occupé une charge importante (cf. 1. 6, Dig., xlvii, 11). En 
conséquence, possessores' et reiiqui possessorcs distincts des plebei 
c'étaient ceux qui possédaient de la terre. 



302 CH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ECONOMIQUE 

même alors il y avait dans les villes une classe de pro- 
priétaires, de possédants, distincte de la plèbe (1), qui 
était nombreuse dans les Gaules, comme on peut le dé- 
duire de la déQnition que la loi salique donne du Roma- 
nus homo possessor (2), en Italie, comme cela résulte 
d'autres sources (3). Considérant que ne faisaient pas par- 
tie de la curie les négociants qui n'avaient pas de terres 
et les plébéiens, à moins que comme propriétaires ou 
comme possesseurs d'une certaine somme d'argent ils 
n'aient le droit d'être inscrits, et rappelant que le princi- 
pal titre pour y être admis était la possession d'un bien 
familial, il faut conclure que la partie la plus faible mais 
aussi la plus nombreuse de la curie devait ótre formée 
de petits propriétaires, qui étaient ces curiales inférieurs 
que les empereurs cherchaient à défendre contre les com- 
pressions des puissants, et pour lesquels fut constitué le 
defensor civitatis (4). 

L'existence de cette classe moyenne, nombreuse et 
importante, nous est démontrée non seulement par les 
dispositions spéciales prises à propos du defensor 
civitatis, des réformes cadastrales de Constantin qui 
sépara les grandes propriétés du cadastre commun (5), 
reconnaissant ainsi la distinction entre la grande et la 
petite propriété, mais encore par certains traits de la vie 



(1)L. 7, Cod. Th., VII, 13; 1. i33, id., xii, 1 ; 1. 2, id., xi, 22; 
1. 5, id., xiii, 5. 

(2) Lcx Salica xliii, G « Rornanus homo possessor id est qui res 
suas in pago ubi commanet, proprias habet ». 

(3) Voir mon étude Sulla distribuzione della proprietà fondiaria 
in Italia durante l'Impero^ dans Archivio giuridico, LXII, 1899. 

(4) L. 72, 132 et 173, Cod. Th., xii. 1. Cf. Guénon, Etude histo- 
rique sur le defensor cicitatis, dans la Nouvelle revue historique de 
droit, \m, 321. 

(5) Zaciiakiae von Li^GENTu\h,Zeitschr.f.IlecJitsgesch.Roem.Abth. 
XXV, 241. 



CH. IX. — LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 303 

romaine. Meme à l'époque romaine la partie la plus con- 
sidérable, sinon la plus riche des petites villes, ceux 
qui aspirent aux emplois, ceux qui exercent les profes- 
sions libérales, était formée par une bourgeoisie vani- 
teuse et endettée, comme on dit (l), qui met une bar- 
rière infranchissable entre elle et les mercenarii^ la 
plèbe (2), et qui est pleine de déférence pour les classes 
supérieures (3) qu'elle courtise, dont elle voudrait s'ap- 
procher et dont elle attend les faveurs. Elle habile dans la 
ville, et elle s'honore d'être ciuî> ei non africo la, mais elle 
profite de l'emphytéosepourobtenir des terres des grands 
propriétaires, terres qu'elle fait cultiver par des colons et 
qu'elle exploite de la façon la plus dure (4). 

L'emphytéose elles locations héréditaires furent parmi 
les moyens dont se servirent beaucoup de cultivateurs 
pour s'élever et rentrer dans la classe des possédants, des 
petits propriétaires (5), et la législation les protégea, les 
considérant même comme domini, parce que, sauf paye- 
ment de la rente, ils pouvaient vendre, faire donation, 
transmettre par testament les fonds emphytéoti- 
ques (6). En prenant ainsi l'administration de terres im- 
périales ou sénatoriales, beaucoup améliorèrent leur con- 
dition, et on peut croire que la classe inférieure des 

(l) Le biographe de Saint-Martin dit que celui-ci naquit à 
Pavie de parents « secundum saeculi dignitatem non infimis », 
SuLPici Severii, De vita S. Martini, ch. i, édit. Migne, XX, i62. 

(2)Ambrosii, De Tobia, eh. xxiv, édit. Migne, XIV, 712. 

(3) SuLPiGii Sevèri, op. cit., ch. viir. 

(4) Comme le colonat n'était pas compatible avec l'emphytéose 
on doit admettre que la classe des possessores utilisa seulement ce 
dernier contrat. C'est de ces détenteurs de biens emphytéo" 
tiques dont parle la Nov. Valent., m, tit. 18, 1 ; 1. 4, Cod. Just., 
XI, 70 ; 1. 4, id., xi,7i. 

(5) L. 1. Cod. Just., 1, 34 ; 1. 33, Cod. Th., y, 13. 

(6) L. 4, 17, Cod. Just., xi, 47; 1. {,id., xi, 62 ; id., xi, 63 ;1. 1> 
Cod. Th., V, 11 ; 1. 7, id., xi, 1. 



304 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

citoyens, c'est-à-dire la partie industrieuse de la ville, 
attirée par des contrats avantageux, dirigeait vers les 
campagnes cette activité qu'elle ne dépensait pas dans 
l'industrie, soit par suite des préjugés qui frappaient 
celle-ci, tandis que l'agriculture e'tait toujours en hon- 
neur, soit parce que le travail industriel était peu de- 
mandé et de plus que, par suite de l'organisation corpo- 
rative des ouvriers, il n'y avait pas de place avantageuse 
pour ceux qui exerçaient une fonction principalement pa- 
rasitaire. En somme l'emphytéose augmenta les res- 
sources des médiocres et des minores possessores, aux- 
quels fut ouverte une autre voie pour devenir curiales, 
et elle améliora la situation des cultivateurs libres {vi- 
cani) qui purent devenir possessores. Dans les deux cas, 
le dernier effet de l'emphytéose fut de renforcer la classe 
des petits propriétaires. 

Beaucoup de cultivateurs tirèrent avantage de la crise 
monétaire dans laquelle se débattaient les autres classes 
et l'Etat, et du retour à Téconomie naturelle ; ils amélio- 
rèrent leur situation en devenant de petits fermiers sur 
les grands domaines. 

Ce qui paraît vraisemblable d'après les sources, c'est 
que pendant le Bas-Empire, le nombre des personnes qui 
à des titres divers étaient intéressées à la propriété fon- 
cière augmenta et que beaucoup de familles furent en 
contact direct avec la terre. La classe rurale s'enrichit 
de tout ce dont s'appauvrirent les classes qui avaient 
vécu de commerce ou de rapine sur les richesses du 
monde, et qui avaient improductivement dissipé les 
fortunes monétaires. Dans les campagnes où le besoin 
de monnaie se faisait moins sentir, on put pratiquer 
l'économie naturelle sans dommage et mèaie aTec 
proht. Pouvant payer le loyer en nature, comme les 
impôts, pourvoyant directement à des besoins très li- 



CH. IX. LE GRAND EBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 305 

mités^ et payant en nature les artisans, les colons, les 
mercenaires et les marchandises, la classe rurale ne 
souffrit pas de la rareté de la monnaie, dont les mauvais 
effets frappèrent surtout la classe des grands proprié- 
taires, les négociants, les artisans, les plébéiens, tous 
ceux qui devaient payer des impôts en argent, et se ré- 
percutèrent spécialement sur les classes urbaines. 

Non seulement les ruraux ne souffrirent pas de cette 
crise monétaire pour cette raison, et non seulement la 
législation impériale facilita la formation des classes 
moyennes propriétaires, l'élévation des mercenarii en 
agricolae et défendit la simplicité innocente des ruraux 
contre les patentes (1), mais on peut dire que ces mêmes 
mesures fiscales consolidèrent la petite propriété, tandis 
qu'elles sonnaient la ruine de la grande propriété, c'est- 
à-dire qu'elles débarrassèrent celle-là de la menace per- 
manente du concurrent redoutable qui toujours l'avait 
fait tomber dans ses pièges. On sait que les proprié- 
taires de latifundia devaient payer même pour les terres 
incultes (2), qu'ils ne pouvaient réduire le nombre des 
colons qui avaient droit à n^être pas renvoyés, ni celui 
des esclaves qu'ils trouvaient sur le fonds acheté. Dans 
ces conditions, le payement en nature était extraordinai- 
rement ruineux. Au contraire, la petite propriété mieux 
cultivée supportait mieux le poids de l'impôt, qui arri- 
vait toujours à être proportionnel. Quand les impôts 
sont excessifs, la culture du latifundium se réduit aux 
terres les meilleures. Au contraire, le petit propriétaire 
est toujours dans la nécessité de produire pour lui et par 
conséquent il s'étudie à payer sa part d'impôt en s'impo- 
sant les plus grands sacrifices. Le payement des impôts 

(1) L. 5, Cocl. Th., I, 29; 1. 3, id., vu, 16; 1. 3, 8, § 1, Cod 
Just., 1, 55 ; 1. 8, id., xii, 22; 1. 6, Cod. Th., xi, 24. 

(2) L. 12, Cod. Th., xi, 1 ; 1. V, Cod. Just., xi, 11. 

Salvigli 20 



306 CH. IX. • — LE GRAND ÉBRANLEMENT ECONOMIQUE 

en nature est sans doute très onéreux ; cependant il a 
quelques avantages, et même les économistes français, 
à propos des paysans de l'ancienne monarchie, ont re- 
marqué que ce mode d'impôt ne fut pas détesté, comme 
on pourrait le croire, le paysan n'étant pas obligé de 
vendre, de subir le prix des accapareurs, à une époque 
où manquaient les routes, les marchés et l'argent, où 
chacun produisait pour ses besoins et où les échanges 
étaient en petit nombre. 

Les points saillants que l'on peut rappeler dans 
cette rapide analyse sont les suivants : la dissolution des 
grandes maisons par suite de la disparition des sources 
de l'esclavage, la formation d'une petite propriété fon- 
cière, c'est-à-dire de petites économies domestiques dis- 
sociées dans les campagnes, et d'une classe de petits pro- 
priétaires fonciers résidant dans les villes. Coordonnons 
ces faits avec le retour à l'économie naturelle par suite 
de la rareté de la monnaie et voyons les effets qu'ils 
eurent sur l'économie générale. 

Le premier effet fut de renforcer le régime de l'arti- 
sanat, qui devenait nécessaire à mesure que disparaissait 
l'esclavage, et de développer, bien que dans une mesure 
restreinte et rudimentaire, l'économie urbaine, avec les 
métiers et commerces qui servent à compléter les éco- 
nomies domestiques. Dans les centres urbains, dans les 
bourgs se forme le petit métier, exercé par l'artisan ré- 
tribué en nature au moment des récoltes, par l'ouvrier 
ambulant qui va dans les maisons, dans les campagnes 
iournir son travail et qui reçoit en échange des vivres 
et des denrées. Tout le monde a recours à l'artisan, le 
grand propriétaire, les petits et moyens propriétaires, 
les colons, pour tout ce qu'ils ne peuvent produire chez 
eux. Ainsi progresse l'économie urbaine, qui existait bien 
dans la période précédente, mais dont le développement 



CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 307 

était arrêté par l'économie servile. Maintenant les colons 
qui ont remplacé les esclaves sont devenus eux-mêmes 
les clients des artisans : et tous demandent au petit ate- 
lier urbain les produits que la famille ne peut fournir. 

Dès lors progresse rapidement la différenciation entre 
l'activité agricole et l'activité manufacturière^ qui s'éta- 
blit dans les villes, où elle restera désormais. Si ce ré- 
gime des artisans ne sortit pas de son cercle étroit c'est 
par suite de la pauvreté et du petit nombre des besoins 
de travail industriel de cette société. Cependant, même 
alors il eut son importance et c'est ce que prouvent les 
impôts dont il fut frappé et son organisation corporative. 

La crise monétaire et la ruine des grandes maisons 
frappèrent à mort le commerce de luxe qui n'était au 
service que d'une petite minorité de riches. Ceux-ci 
souffrirent plus que les autres de la pénurie des valeurs 
d'échange, ils s'endettèrent par suite des intérêts 
exhorbitants qu'ils durent payer pour avoir de l'ar- 
gent (1) et ils se trouvèrent propriétaires de vastes pro- 
priétés sans avoir l'argent nécessaire à leurs besoins 
les plus urgents (2). Ils durent en conséquence renon- 
cer aux coûteux produits exotiques. Les relations com- 
merciales avec les pays lointains cessèrent et le mot 
negociatio finit par désigner le petit commerce. 

L'argent encore existant ne s'employa ni au commerce 
et moins encore à l'industrie productive, qui, par suite 
dé la simplicité de la technique, n'avait pas besoin de 
grandes dépenses d'établissement ni d'avances considé- 

(1) Ambrosii, De officiis ministr., ii, 15, 76, 77 : De Nebuthe, 
ch. V, n° 21, édit. Migrie, XIV, 736. 

(2) Proba, veuve du préfet Pétrone, chef de la très riche fa- 
mille des Anici qui possédaient des terres en Italie, en Gaule, 
en Afrique, fuyant de Rome devant l'invasion d'Alaric, dut ven- 
dre des terres et des bijoux pour pourvoir à ses besoins età ceux 
des siens. Voir Hieronym., Epist., viii. 



308 CH. IX. LE GRAND ÉBRANLEMENT ÉCONOMIQUE 

rables, mais à l'usure, aux prêts sur gage, acceptant môme 
pour gage des cadavres (l). Le prêt sur gage était la 
seule garantie possible, et il n'y avait pas d'autres formes 
de crédit, alors que les lois défendaient aux décurions de 
vendre sans l'autorisation d'un décret leurs biens, qui 
devenaient ainsi des fidéicommis. 

Le capitalisme qui avait^, dans la forme que nous 
avons décrite, brillé à la surface de l'économie romaine, 
disparut rapidement, aux premiers signes des restric- 
tions qui frappaient l'économie monétaire. Puisque l'éco- 
nomie monétaire représente la manifestation extérieure 
delà vie économique, il est clair que la quantité de mon- 
naie qui sert comme capital circulant, constitue un élé- 
ment principal pour la prospérité matérielle d'un pays. 
Quand celte quantité se restreint au plus strict minimum, 
il n'est pas possible d'accumuler ou de former de nou- 
veaux fonds ou de remplacer les richesses consommées. 
Cela est moins vrai aujourd'hui par suite du grand dé- 
veloppement du crédit et des banques, mais cela était 
vrai dans l'antiquité, où la monnaie était le seul matériel 
représentatif de la richesse et où les métaux précieux 
étaient indispensables pour l'accumulation du capital. Si 
la monnaie, et le capital circulant ne sont pas nécessaires 
àia vie humaine, ils le sont cependant à la vie civilisée. 
Or, non seulement la diminution de la monnaie dispersa 
les derniers vestiges du capitalisme antique, mais elle 
poussa la société vers le prêt en nature, les prestations 
en nature, les rétributions en nature, c'est-à-dire vers des 
formes qui accompagnent la production domestique dans 
une économie naturelle. 



(1) Surles opérations des usuriers, voir S. Ambroise, De offic. 
minist., lu, ch. vr, 41 ; De Nabuthe, ch. v, n. 21 ; De Tobia, eh. x, 
n. 36, ch. XXI, ch. vu, n. 2o-28, ch. viii. — Sidon., Eplst., vi, 8. — 
Tertullian., Liber de patientia, ch. vu ; de idolatria, ch. xxiii. 



CHAPITRE X 



L ECONOMIE ANTIQUE 



Jusqu'à quel point cette analyse de l'économie ro- 
maine peut-elle servir à noter les caractères principaux 
de réconomie antique et la nature de ce qu'on appelle le 
capitalisme antique ? Personne ne peut mettre en doute 
les relations étroites et les affinités qu'il y a entre la ci- 
vilisation romaine et les civilisations antérieures : Rome 
conserve dans son sein les plus grandes conquêtes des ci- 
vilisations antérieures, qu'elle perfectionne même. Certes 
cela n'exclut pas les dissemblances, et il serait absurde 
de rechercher des identités parfaites entre des circons- 
tances et des périodes différentes. Chaque peuple porte 
dans l'histoire son empreinte particulière : les énergies 
et les aptitudes ethniques, la situation géographique, la 
densité de la population ont toujours une influence 
énorme ; et puis il y a l'imprévu, les contacts, les vicis- 
situdes historiques : c'est tout cet ensemble qui donne 
son caractère spécial à chaque civilisation. Mais pourtant 
quand les formes de production sont identiques, les ana- 
logies l'emportent sur les diflérences, et l'ensemble de 
l'économie se présente avec des signes évidents de res- 
semblance. 

Il en est ainsi des civihsations antiques comparées àia 
civilisation romaine. Dans celle-ci domine également 



310 CH. X. — l'économie antique 

réconOmie domestique. Dans les monarchies orientales, 
l'autarchie de la maison est prépondérante et forme la 
base de l'économie publique et privée, ce qui n'exclut pHs 
l'existence de certaines manufactures industrielles, pour 
certains besoins généraux ou pour les besoins de luxe, 
attribut du monarque et des classes privilégiées. La pros- 
périté et la diffusion de ces industries sont en relation 
étroite avec la fondation et la croissance des centres ur- 
bains, qui sont avant tout des lieux de production et de 
marché, et qui deviennent ensuite des centres d'action 
politique et militaire. Civilisation et ville sont en ce 
sens équivalentes, en ce que l'une suppose l'autre, et 
qu'elles dépendent réciproquement l'une de l'autre. L'ap- 
parition des antiques civilisations va parallèlement à la 
formation des centres urbains, où les richesses s'accumu- 
lent, où les trafics affluent, où des productions spéciales 
sont concentrées. Toute l'histoire antique des peuples 
qui ont eu une civilisation nous atteste l'existence de ces 
centres urbains, c'est-à-dire le développement des arts 
mécaniques, des industries, du commerce pour aider et 
compléter les économies domestiques. 

En commençant par les monuments babyloniens, par 
la loi de Hammourabi (2250 ans av. J.-C), jusqu'aux 
monuments de l'Orient et de toute l'époque hellénique, 
nous trouvons les plus évidents témoignages de la pré- 
pondérance de l'économie familiale qui produit et trans- 
forme tout ce qui ne nécessite ni aptitudes ni instruments 
spéciaux, et de l'existence d'une classe d'artisans réunis 
dans les villes, qui travaillent sur commande ou pour le 
marché. Cependant la production domestique est toujours 
la base de toute la vie économique, ce qui l'alimente, ce qui 
donne son empreinte à la civilisation, et si parfois, dans 
les périodes de grande prospérité, elle semble disparaître 
et céder la place à des formes plus avancées, il s'agit de 



CH. X. . — l'Économie antique 311 

changements superficiels, localisés dans les villes, tandis 
que l'antique économie naturelle de la maison persiste 
pour la grande majorité de la population. C'est pour ce 
motif que les civilisations antiques eurent un caractère 
éminemment agricole, qu'elles ne comprirent pas le bon- 
heur domestique sans terre, qu'elles mirent la propriété 
foncière à la base de chaque maison ; par elle ils s'as- 
suraient la production du nécessaire. C'est pour ce motif 
encore que les non-possédants furent dans une position 
dépendante, de clientèle, n'ayant pas l'autonomie de leur 
maison et que les classes moyennes sans terre n'eurent 
aucune importance politique. Enfin c'est pour ce motif 
encore que toutes les luttes sociales eurent pour objet 
la conquête de la terre, c'est-à-dire la condition de la 
meilleure production domestique. 

Cette organisation économique de la production se 
rapproche de celle de Fépoque romaine et représente le 
fond essentiel de son économie. Chacune de ces civili- 
sations a bien des aspects spéciaux, mais cela dépend des 
conditions de milieux, de circonstances de différente na- 
ture. Les plus anciennes économies sont naturellement 
des organismes plus rudimentaires et moins complexes 
si on les compare aux économies postérieures, dans les- 
quelles les phénomènes psychologiques, politiques, juri- 
diques, artistiques, etc., produits et nés sur le sol écono- 
mique, se ressentent des modifications de la structure 
économique. Mais ils n'agissent que peiT ou nullement 
sur les formes essentielles de la production, qui sont, 
comme nous l'avons dit, à peu près identiques pour le 
monde ancien. C'est pour cela que l'analyse de Técono- 
mie romaine nous offre une voie indirecte, mais solide, 
pour pénétrer au milieu des civilisations antiques et con- 
naître l'allure de leurs économies. 

Leurs caractères sont : la spontanéité et la simplicité 



312 CH. X. — l'economie antique 

de leurs moyens de production, une faible domination 
sur les forces de la nature, une circulation restreinte des 
marchandises, une lente accumulation de capitaux, un 
petit nombre de personnes occupées au travail productif, 
peu de riches et beaucoup de clients, qui sont entretenus 
par les premiers, un commerce limité à quelque articles 
de luxe, la richesse sous toutes ses formes constituée par 
la conquête et le favoritisme, alimentée par le parasi- 
tisme, par les spéculations commerciales, par les impu- 
dences de l'usure. 

Dans l'agriculture, l'absence de capitaux nous est ré- 
vélée par la prédominance des pâturages. La richesse 
sous forme de monnaie est appréciée en tant qu'elle peut 
être thésaurisée, et la thésaurisation improductive, qui 
arrête les sources de la richesse elle-même, est le but de 
la finance publique et l'idéal de chaque citoyen : thésau- 
riser afin de dissiper le tout en un moment, dans une 
expédition militaire, dans une entreprise gigantesque, 
dans des orgies sans nom. Et pourtant c'étaient là les 
moyens par où dans l'antiquité les trésors restituaient à 
la circulation les masses métalliques accumulées, par 
lesquels la monnaie se répartissait et se répandait, après 
avoir été cachée, après avoir poussé les populations jus- 
qu'aux limites de l'économie naturelle. 

Qu'on se rappelle les trésors trouvés à Babylone, les 
chariots d'or qui accompagnaient les despotes asiatiques, 
les richesses d'Alexandre, le butin de Darius, les ri- 
chesses des Persagades, d'Ecbatane, de Suse, les butins 
fantastiques qui enrichirent la Grèce, et on verra que 
dans le monde antique ce fut par les conquêtes et les 
grandes commotions politiques que l'or et l'argent, ac- 
cumulés dans les trésors, en sortirent et furent jetés sur 
les marchés. Ils n'en sortaient pas cependant pour semer 
la prospérité et réveiller l'activité, — aussi disparaissaient- 



GH. X. — l'Économie antique 3i3 

ils complètement et ne revenaient-ils que par les voies 
de la conquête, — mais par les excès dans les consom- 
mations auxquels ne correspondait aucune augmentation 
d'activité productrice. Les consommations improductives 
dépassaient et détruisaient les réserves des générations 
avares et déprédatrices. Les civilisations les plus res- 
plendissantes et les plus puissantes se différenciaient des 
précédentes par une augmentation non pas de la produc- 
tion, mais de la consommation, par de plus grands excès 
dans les dépenses de luxe, sans une augmentation pro- 
portionnelle delà richesse générale, et c'est dans ce sens 
qu'on pourrait dire que dans la succession des empires, 
le dernier était moins riche que celui qui l'avait précédé. 

Une des conséquences de la production familiale et de 
l'autarchie de la maison était que les phénomènes éco- 
nomiques ne se mêlaient pas à la vie sociale et n'avaient 
pas l'importance qu'ils ont là où la production est so- 
ciale. Il est arrivé ainsi que les pouvoirs publics ont pu 
agir sur les phénomènes économiques d'une façon qui 
ne serait plus possible dans les sociétés modernes, où 
ce sont au contraire les phénomènes économiques qui 
déterminent les actions politiques. C'est ainsi que les 
despotismes orientaux et les gouvernements d'Athènes 
et de Rome purent mener des entreprises dont on cher- 
cherait en vain les motifs économiques. Cela nous montre 
que la recherche exclusive du facteur économique pour 
l'explication de l'histoire antique, en appliquant les in- 
terprétations que le déterminisme économique — expres- 
sion qui nous semble préférable à celle de matérialisme 
historique — Justifie pour Fépoque contemporaine, peut 
induire en erreur. Il n'y a pas de mesure pour tous les 
âges, ni de cause identique pour tous les effets qui se 
produisent à des époques différentes. 

Tout cela sépare le monde antique du monde moderne. 



314 CH. X. — l'économie antique 

et s'il y a quelque ressemblance, elle est superficielle. 
Quand nous disons monde antique, nous n'entendons 
pas parler de celui qui finit avec la chute de l'empire 
romain. Cette séparation, commode et exacte pour l'his- 
toire politique, ne l'est pas pour l'histoire économique, où 
le monde antique est bien plutôt ce long cours de siècles 
qui va des civilisations orientales à l'avènement d'un fait 
tout moderne, d'un fait qui amène la transformation so- 
ciale la plus radicale et la plus profonde, et qui eut son 
contre-coup dans tous les domaines de la vie morale et 
matérielle, c'est-à-dire à l'avènement du capitalisme. 
Dans cette longue période historique il n'y a pas entre 
les époques de grandes différences essentielles, parce 
que les formes de la production restent identiques. Par 
conséquent, si on veut un terme de comparaison, on peut 
dire que la Rome impériale est plus voisine de l'Europe 
des xvi^ et xvii® siècles que de l'Angleterre et de la 
France modernes, quelle ressemble, économiquement 
et militairement, à ce qu'était le Japon avant sa trans- 
formation, comparaison déjà faite par Vico avec une 
merveilleuse intuition en ce qui concerne l'expansion 
militaire et l'esprit belliqueux. Rien n'est plus vrai que 
le tableau tracé par l'illustre historien de l'économie ro- 
maine, Dureau de la Malle, en 1840, lorsqu'il compare 
l'empire romain à l'empire russe de son temps, et mieux 
encore à l'empire ottoman, où une oligarchie usurpait 
les charges publiques, accaparait les monopoles, s'enri- 
chissait par le pillage des provinces et les pachalats, où 
le trésor se remplissait parles confiscations et où le sou- 
verain frappait monnaie en coupant les têtes. 

Ce qui distingue l'époque moderne de Tantiquité, ca 
sont les formes de production industrielle capitaliste, 
c'est le capitalisme, c'est-à-dire le divorce entre le capi- 
tal et le travail et le monopole des moyens de produc- 



CH. X. — l'Économie antique 315 

tien qui imprime à l'histoire contemporaine une direc- 
tion que ne peut pas avoir eu l'histoire antique. Les 
peuples anciens n'ont pas dépassé la phase du capita- 
lisme commercial et usuraire. L'observation d'Aristote, 
que le commerce est le principal élément de la richesse, 
s'applique à toute Tantiquité. En effet, le commerce 
eut alors la place eminente qui appartient maintenant 
à l'industrie, et visibles et nombreux sont les signes 
de cette activité commerciale dans les expéditions des 
Egyptiens dans la région du Pont, dans l'Arabie du 
Sud, dans les établissements des Phéniciens coalisés 
avec les Etrusques pour se rendre maîtres des mers 
occidentales, dans le commerce du blé par les Hé- 
breux, dans les spéculations des Hellènes^ etc., activité 
commerciale facilitée par une économie monétaire et 
fiduciaire, depuis les billets de banque et au porteur de 
la maison de banque babylonienne Egibi, jusqu'aux 
opérations des trapézites grecs. Le commerce était alors 
une profession mystérieuse, le secret d'un petit nombre 
de travailleurs improductifs, dont l'importance ne peut 
être comparée à celle des commerçants modernes, dont 
on peut s'émanciper, grâce à la facilité des échanges, 
aux renseignements statistiques, et au développement de 
l'esprit coopératif parmi les producteurs. 

Nous ne parlons pas de l'usure, qui eut dans les so- 
ciétés antiques un si: grand développement et qui fut un 
des principaux moyens d'accumulation. Le commerce et 
l'usure sont les deux facteurs de la vie économique de 
l'antiquité, et tinrent la place qu'occupe actuellement 
l'industrie, où se cristallise le travail salarié, où se mani- 
feste l'appropriation capitaliste, l'industrie qui a perfec- 
tionné les échanges et créé de nouvelles formes de cré- 
dit, supérieures aux anciennes formes du capitalisme 
commercial et usuraire. C'est à elle que se rattachent la 



316 CH. X. — l'économie antique 

naissance et le développement du capitalisme qui vit du 
salariat, de l'appropriation de la plus-value, de l'accu- 
mulation automatique des profits. Le capitalisme est 
ainsi lié aux systèmes modernes d'industrie intensive et 
à la domination des grands marchés internationnaux. 

Les mêmes causes, qui ont empêché à Rome la for- 
mation du capitalisme au sens moderne du mot, ont agi 
dans toute l'antiquité, qui n'a pas connu les conditions 
qui rendent possible le monopole virtuel des moyens de 
production, l'intensité extraordinaire de la production 
elle-même. La cause n'existant pas, on n'eut pas non plus 
les conséquences propres au capitalisme moderne, c'est- 
à-dire la production sociale et l'appropriation par le ca- 
pitaliste, la lutte pour les marchés, la concurrence et les 
crises, les sans-travail, les faillites et la rébellion chro- 
nique des forces productives contre les formes imposées 
par le capitalisme. 

Aussi toute l'histoire sociale de l'antiquité a-t-elle une 
tout autre allure que la nôtre. C'est une des conceptions 
les plus solides et les plus originales de Marx que d'a- 
voir montré l'origine récente, le caractère tout mo- 
derne du capitalisme, commencement d'une nouvelle 
époque historique. Marx a lu dans l'histoire moderne 
et dans l'histoire ancienne avec une telle lucidité et une 
telle vérité que les recherches ultérieures n'ont fait que 
confirmer ses merveilleuses intuitions. 

L'économie antique constitue un système indépen- 
dant, relié au nôtre par la série historique, mais gou- 
verné par des lois propres. C'est pour cela que les 
effets d'un système en apparence identiques à d'autres 
appartenant à des époques et à des milieux différents, 
proviennent de causes différentes. Ainsi par exemple la 
concentration de la propriété, l'expropriation des agri- 
culteurs, le développement de la corporation, l'abolition 



GH. X. — l'economie antique 317 

de Tesclavage sont des faits que l'on rencontre chez 
beaucoup de peuples mais il serait faux de les attribuer 
à des causes identiques. De môme il serait tout aussi 
inexact de mettre sur le môme rang les antiques luttes 
sociales d'Israël au temps des Prophètes, de la Grèce au 
temps de Solon, de Rome sous les Gracques aux luttes 
sociales modernes. Celles-ci sont des luttes entre la 
classe capitaliste, qui s'enrichit de ses profits sur l'in- 
dustrie qu'elle contrôle dans son propre intérêt, et le 
prolétariat sans terre, séparé de ses instruments de pro- 
duction ; celles-là sont des luttes entre les propriétaires 
fonciers et les non-possédants, entre les pauvres et les 
riches, entre les créanciers et les débiteurs. C'est pour 
cela qu'on doit repousser les dénominations de féodalité 
ég3^ptienne, de moyen âge hellénique, et autres, qui ne 
correspondent pas à la réalité historique. De là encore 
cette conséquence que le passé ne peut pas nous servir 
d'enseignement pour les crises futures, pour le contre- 
coup des formes industrielles sur la composition sociale, 
et encore moins pour l'évolution industrielle et sociale 
possible^ et pour les effets de l'économie capitataliste 
dans un avenir plus ou moins éloigné. 

Le résultat de nos études comporte aussi une réponse 
implicite à la question des phases à travers lesquelles se 
dirigerait l'histoire des peuples. Il est impossible d'établir 
des formes bien nettes de production qui se succèdent ; 
aucune ne disparait entièrement et pendant un temps 
elle subsiste à côté des formes nouvelles. Le dévelop- 
pement économique ne se fait pas suivant une marche 
rectiligne, et tous les peuples n'ont pas traversé les 
mêmes phases et n'ont pas progressé pour des causes 
identiques. On peut bien accepter la classification fon- 
dée sur des caractères extérieurs : famille, atelier, ma- 
nufacture, machinofacture, mais à condition de n'en pas 



318 CH. X. — l'économie antique 

faire des époques ou des phases de succession. Ces mots 
doivent exprimer des formes de production qui s'entre- 
lacent, des relations technologiques auxquelles corres- 
pondent des relations juridiques et sociales. Autrement, 
on commet une erreur analogue à celle des catégories, 
d'ailleurs commodes, d'économie naturelle, monétaire, 
fiduciaire, autant de périodes d'une série, qui se succé- 
deraient comme les tableaux d'un kaléidoscope ou un 
schéma tout fait pour cataloguer l'infinie variété'des faits 
économiques. 

Ce simplisme superficiel a contre lui l'histoire. C'est 
en vain qu'on essaye de ranger les faits dans une règle 
uniforme alors qu'il n'y a que des tendances. Même dans 
les économies les plus simples, c'est-à-dire dans la pro- 
duction familiale, au-dessus de ce qui est la nécessité 
inéluctable du système, il y a des manifestations régres- 
sives, comme aussi des manifestations progressives vers 
d'autres économies supérieures. Une civilisation existe 
en tant qu'agissent en elle des énergies d'ascension plus 
ou moins fortes, plus ou moins tenaces et durables, 
énergies qui peuvent môme décliner pour revenir au 
point de départ, tout comme elles peuvent triompher. 

Les formes d'économie naturelle et familiale dans 
leur intégrité et leur pureté existaient peut-être dans les 
antiques groupes aryens ou sémitiques, comme on les 
trouve plus tard chez les Germains et les Slaves ; mais 
quand nous nous reportons aux anciennes civilisations 
qui forment l'antiquité classique, nous avons devant 
nous des formes mixtes, c^est-à-dire l'économie familiale 
déjà en partie ruinée ou mieux complétée par la produc- 
tion urbaine avec la division du travail, les échanges, 
l'établissement des marchés, la constitution d'une clien- 
tèle, la monnaie, etc., l'une ou l'autre prépondérante, 
suivant les conditions de temps, de lieu, suivant l'éloi- 



CH. X. — l'Économie antique 319 

gnenient des centres et des marchés, suivant les vicis- 
situdes politiques, qui apportent l'abondance ou la pau- 
vreté. La famille n'a pas perdu toutes ses attributions 
et certains services qui étaient naguère encore accom- 
plis dans rintérieur de la maison, le sont aujourd'hui 
ou vont l'être demain hors d'elle. 

Plus la ville prend d'importance et plus s'étend l'éco- 
nomie monétaire et fiduciaire^ plus apparaissent les 
signes que l'on prend pour des phénomènes d'économie 
capitaliste et on croit voir une classe de capitalistes com- 
parables aux capitalistes modernes. Mais ce capitalisme 
est artificiel, c'est l'effervescence d'une activité commer- 
ciale et monétaire plus intense mais transitoire^ d'une 
afffuence plus impétueuse de la richesse des pays con- 
quis, c'est une armature factice qui repose sur le parasi- 
tisme des entreprises publiques et des adjudications pu- 
bliques. Et cette classe est un agrégat hybride d'indivi- 
dus enrichis par des moyens fort divers, de grands 
propriétaires fonciers, d'usuriers, de possesseurs d'ar- 
gent : d3masties de militaires, de fonctionnaires, de 
prêtres, que la guerre, les fonctions publiques, l'Etat en 
un mot enrichissent. Cette économie n'a du capitalisme 
que les reflets brillants, des fumées vaporeuses aussi 
brillantes qu'inconsistantes, qui se dissipent rapidement 
au premier vent contraire, laissant aussitôt apparaître 
les antiques formes de l'économie familiale, les plus 
résistantes et les plus spontanées, et le métier d'ouvrier 
libre. Sous le vernis passager, la rude écorce est restée 
intacte. 

Ce qui précisément différencie l'économie antique de 
l'économie moderne, les sociétés anciennes des sociétés 
nouvelles, c'est le capitalisme, l'épine dorsale des Etats 
modernes. Cet élément, fruit de la science, du dévelop- 
pement technologique de la production, de l'accroisse- 



320 GH. X. — l'économie antique 

sèment de la population, de l'élévation de la. vie mo- 
rale et matérielle, a donné à celle-ci une orientation 
différente du passé. Non seulement il a révolutionné les 
modes de production, mais il est en train de tout trans- 
former, la société et la famille. La science qui l'a ali- 
menté, la science le pousse en avant, et comme on ne 
saurait prévoir les conquêtes que la science nous réserve 
sur la nature, nous tomberions dans, l'erreur si nous 
voulions tirer du passé une règle directrice et renoncer 
à la certitude dans une société nouvelle et supérieure. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction , . i 

Chap. I. — Les commencements de la richesse. ... 19 

Chap. II. — Le capital mobilier 31 

Chap. III. — Les placements fonciers 61 

Chap. IV. — La petite propriété 100 

Chap. V. — La production des bhéns 115 

Chap. VI, — La production agricole 164 

Chap. VII. — Le capitalisme 199 

Chap. VIII. — La constitution économique ...... 257 

Chap. IX. — Le grand ébranlement économique . . . 276 

Chap. X. — L'économie antique 309 



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