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Full text of "Le cardinal de Bernis depuis son ministère, 1758-1794: La suppression des jésuites; Le schisme ..."

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\ 



/ 



LE 



CARDINAL DE BERNIS 



\ 
1 



DEPUIS SON MINISTÈRE 



^ 






L'anteoT et h$ ^tanri dMarant réurrer lenri droit* de mdnction et d* 
reprodncdon k l'élniigcr. 

Ce voinme ■ ili dipoti an BiDiitini de fiolérimir (iMiion de la librairie) «d 
octobre 188t. 



^'. DU MÊME AUTEUR 






tturwné ptr rAt^imie friifaiim.) I ibI. ia-S*. 
Lm a^l— 1«« <e U Révatattoa. {Hugou de Bainîtte d Rome. — Ben<m*itle 

i r><nn>.) 1 tdL ia-8*. 



■éMMircB M L««fr«* de Fmwyl» fo«whlM de Pierre eardlaal de 

•ertfa (1115 — 1758), (ttc Introdumion il nolei. 3 toi. in-8*. 
■■■■'■■1 iB«dlt de Jeas-B^paliMe C^lbcat, ■ear^aU de Tere7, BtalMre 

«(1706 — 1711), ■Teclnlrodaclion Cl nom. I lal. în-S*. 



}i-v\'.tJL C'r.:,' ^ 



CARDINAL DE BERNIS 

DEPUIS SON MINISTÈRE 

1758-1794 
U SUPFKESSION DES JÉSDITES - LE SCHISME COKSTiniTIOIOlEl 



FHEDERIC MASSON 




PARIS 

LIBRAIRIE PLOM 

E. PLON, NOURRIT et C", IMPRIMEURS-ËDITEURS 

10, RVB OARANCIÂBB 



/ 



1884 

roui droiti rélt\ 



^Xy<:^h^c- 









... ) 



I 



INTRODUCTION 



Les Mémoires du cardinal de Bernis q.ue j'ai publiés il y a 
six ans ont contribué à rétablir dans leur vrai jour certains actes 
pen connus de la politique française au dix-huitième siècle. 
Le rôle que Bernis avait joué, défiguré jusqu'ici par les écrivains 
aux gages ou à la suite de la Prusse, s'est trouvé par là explique 
et justifié. J'essaye aujourd'hui de compléter ces Mémoires 
et de raconter quelle a été la vie du Cardinal depuis son exil 
en 1758 jusqu'à sa mort en 1794. 

6r&oe aux documents que la famille de Bernis a bien voulu 
me confier y j'ai pu suivre le Cardinal dans toutes les pérégrina- 
tions de sa longue vie , dans toutes les évolutions de sa pensée, 
dans toutes les hésitations de sa politique. Par une étude atten- 
tive qui dure depuis plus de huit ans, j'ai cherché à vivre dans 
ce milieu où il vivait, à saisir les doctrines qu'on y professait et 
qui étaient devenues la loi de cette société. J'ai eu à parler d'in- 
stitutions mortes; j'en ai parlé d'autant plus librement que je ne 
suis point de ceux qui prétendent les faire revivre. J'ai dû, sur 
divers points, exprimer des opinions qui paraîtront peut-être 
étranges à quelques lecteurs : j'ai la preuve que ces opinions 
étaient celles du Cardinal, comme elles étaient celles de la 
plupart de ses contemporains. Il ne s'est point agi pour moi de 
savoir quelles sont, en notre temps , les idées reçues sur tel ou 
tel personnage, telle ou telle institution, mais de prouver, par les 
documents, quelles ont été les idées du cardinal de Bernis. De 



r 



U INTRODUCTION. 

même pour les foits : je ne juge point s'ik sont bons ou mau- 
vaiSy j'ëtablis qu'ils ont ëtë. Le lecteur est libre ensuite de tirer 
telle conclusion qui lui plaît. 

Le procédé de publication que j'ai adopté permet de contrôler 
à chaque instant mes affirmations. Pour ne point charger le livre 
de pièces justificatives sans nombre, j'ai dA me contenter d'indi- 
quer les sources lorsque les documents cités proviennent d'un 
dépôt public y mais j'ai publié en notes et in extenso un très- 
grand nombre de pièces qui se trouvent dans les archives de la 
famille de Bernis. Si je n'en ai point donné davantage encore» 
c'est que, par la difficulté de faire un choix, cette pubUcation 
aurait pris des dimensions démesurées. Que l'on veuille bien 
songer en effet que, pendant vingt-trois ans que dura son 
ministère à Rome, le Cardinal a écrit chaque semaine au seul 
Ministre des Affaires Étrangères deux, trois, et quelquefois 
quatre dépêches officielles, quelques lettres officieuses et au 
moins une lettre réservée: Je ne parle point de ses autres cor- 
respondants qui sont sans nombre.* Presque toutes les lettres 
réservées mériteraient d'être publiées comme l'ont été celles 
écrites à Ghoiseul en 1758, mais ce ne sont pas là des entre- 
prises privées. 

J'ai donc dû me restreindre singulièrement, prenant seule- 
ment dans ces documents que tous j'ai analysés la plume à la 
main ce qui était le plus nécessaire à mon récit : mais j'ai 
cherché à y fondre constamment les mots, les formes, les expres- 
sions même du Cardinal. Si je me suis émancipé à certaines 
inductions alors que, par une discrétion bien entendue, les cor- 
respondants s'étaient abstenus de désigner d'une façon précise 
des personnages dont ils craignaient ou dont ils déploraient les 
actes, je ne l'ai fait qu'avec une extrême réserve, en indiquant 
toutes les autorités sur lesquelles je m'appuyais, et en évitant 
de laisser ma plume aller jusqu'au bout de ma pensée. 

Quelque réserve que j aie apportée dans l'appréciation de cer- 



r 



INTRODUCTION, m 

tains caractères , dans le récit de certains évënements , dans 
rindication de certaines influences, il se rencontre, dans 
l'histoire qae j^ai eu à raconter, tant de points qui peuvent 
donner lieu à controverse et émouvoir les scrupules, que je me 
crois obligé de réclamer Tentière responsabilité de ce livre. H 
n'eût point été entrepris si la famille de Bernis ne m'eût, avec 
nne libéralité extrême, ouvert ses archives et permis de con* 
sbter une fois de plus que l'histoire feite uniquement avec les 
documents officiels ne peut jamais atteindre une exactitude 
même relative; mais il eût été certainement abandonné, si 
M. le marquis de Bernis et M. le général vicomte de Bernis ne 
m'avaient point accordé la plus entière indépendance. Ma 
reconnaissance pour eux en est d'autant plus vive, et je suis 
eonyaincu que la mémoire du Cardinal n'a rien perdu à la 
liberté qu'ils m'ont laissée. 

Les archives de la famille de Bernis sont la source principale 
où j'ai puisé; mais je n'ai point négligé de contrôler au moyen 
d'autres documents les renseignements que j'y rencontrais. Au 
dépôt des Afiaires Étrangères à Paris, j'ai dépouillé la corres- 
pondance de Rome de l'année 1758 à l'an V {vol. 826 à 927) ; 
les séries Rome manuscrits, France, Frange et divers États, etc. 
La tâche m'y a été rendue singulièrement facile par l'obligeance 
des conservateurs. Aux Archives nationales, j'ai eu communica* 
tion d'une intéressante suite de lettres adressées par le Cardinal 
à M. Marquet, receveur général des finances (k. 1368) ; à Albi, 
grâce à M. Jolibois, archiviste du département, j*ai pu faire 
copier les pièces qui ont trait à l'administration de Bernis. A 
Rabastens, M. le comte de Combettes du Luc s'est dépouillé en 
ma faveur d'imprimés introuvables. A Glermont-Ferrand , 
M. François Boyer ne s'est point contenté de me donner accès 
aux précieux autographes qu'il possède, mais il s'est associé à 
moi pour copier les manuscrits du comte d'Espinchal que 
possède la bibliothèque de la ville. A Orléans, M. l'abbé Gochard 



. I 



» 



IV 



INTRODUCTION. 



a bien voulu me mettre sur la trace de pièces importantes. A 
Londres y le garde des manuscrits du British Muséum s'est 
prêté avec une grâce particulière à mes recherches dans la 
collection Egerton, et, par l'entremise de M. A. W. Thibaudeau, 
M. Morisson, le propriétaire de la plus riche collection d'auto- 
graphes qui soit au monde , m'a communiqué un dossier 
d'autant plus intéressant qu'ila trait à une époque moins connue 
de la vie du Cardinal. A Brescia, où M. Soncini, bibliothécaire 
de la Quirinienne, a mis un véritable empressement à retrouver 
pour moi les lettres de Bernis à Quîrini ; à Rome, où mon ami le 
comte Joseph Primoli amultiplié lesdémarches pour me procurer 
des pièces authentiques et des renseignements inédits ; à Sens , 
où Sa Grandeur Mgr l'Archevêque a bien voulu prendre intérêt 
à mon travail et faire rechercher les documents qui se trouvaient 
dans ses archives ; à Paris, où M. Edmond de Concourt et M. le 
comte Boulay de la Meurthe m'ont, avec une confiance et une 
amitié qui m'honorent, fait profiter de leurs trouvailles person- 
nelles ; partout, pour ainsi dire, — car je neveux point récriminer, 
— j'ai rencontré un accueil dont je suis profondément recon- 
naissant, et j'allongerais indéfiniment cette liste si je citais les 
noms de toutes les personnes à qui j'ai obligation; mais je ne 
saurais trop répéter que sans le concours de M. le général de 
Bernis, sans son inépuisable complaisance, sans les éclaircisse- 
ments qu'il s'est plu à me fDurnir, sans le zèle qu'il a mis à 
rechercher les papiers du Cardinal dispersés dans les diverses 
branches de la famille, jamais ce livre n'aurait pu paraître. C'est 
là même ce qui m'empêche de le lui dédier : ce ne serait que lui 
rendre ce qui lui appartient. 

F, M. 

aos des Fées, 1878-1884. 






LE 



CARDINAL DE BERNIS 



1758-1794 



CHAPITRE PREMIER 



l'exil ' 



1758-1764 



Le Cardinal choisit Vic-sur-Aisne pour lieu de son exil. — Le château de Vie. 

-^ L'abbaye de Saint- Médard de Soissong. — Revenus du Cardinal. Ses 

dettes. — Sa vie en exil, — Correspondance avec M. de Saint-Florentin- 
avec le duc de Choiseul. — La Famille Boyale et fiernis, — Le Cardinal se 
prépare à prendre les ordres. — Sa lettre au Pape. — Première ouverture sur 
le ministère de Rome. — Mort de Madame Infante. — Profession de foi 
adressée à Rome. — Réponse de Clément XIII. — Demande d*un siège épi- 
soopal. — Le Cardinal reçoit le sacrement de l'Ordre. — Permission de 
voyager. — Bernis en Languedoc ; sa vie. — Ses correspondants. — Retour à 
Vie. — Séjour au Plessis. — La grande maîtrise des compagnies de jeu de 
l'arc. — Les Quatre Saisons, — Rentrée à la cour. — Mort de madame de 
Pompadonr. -* L'archevêché d'Albi. — Sacre du Cardinal. 

Lorsque, le 13 décembre 1758, le cardinal de Bernis reçut 
il*un Roi qu'il avait voulu trop bien servir, Tordre de se rendre, 
avant le terme de quarante-huit heures, dans une de ses abbayes 
à son choix, bien qu'il fût à ce moment titulaire de deux 
abbayes : Saint-Médard et Trois-Fontaines, et d'un prieuré : 
la Charité, il n'hésita point sur le lieu où il se fixerait. 

A la Charité*, il trouvait trois habitations : le prieuré h la 

I Sources : Archives de la famille de Berris, Archives des Affaires Étran- 
gères, Aome, vol. 825 et saiv. Correspondance de Bernis avec VoUairCy éd. 
BoDRGOiio; avec Paris^Duvemay, éd. 1791, etc., Archives d'Albi. 

* Déclaration des revenus du prieuré de la Charité , 6 octobre 1790. (Arch 
àtb\) 

1 



\ 



2 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Gharitë même, ud château à Charly, un troisième à Dompierre; 
mais les bâtiments étaient en mauvais état et voisins des forges 
qui fournissaient le principal revenu du prieuré. La Charité 
était, de plus, loin de Versailles, hors des routes fréquentées, 
dans un pays perdu où l'exilé n*aurait trouvé aucune ressource. 

A Trois-Fontaines, c'était pis encore'. On était là en pleins 
bois; or l'Abbé, au temps même qu'il fréquentait la muse boca- 
gère, ne l'avait jamais aimée qu'entourée de quelques humains. 
Il n'était guère probable qu'on en rencontrât dans la Taillotte, 
le Bouquet de Fontaine Effiat, le bois Dallieu, la Queue des 
Moines, les Crouillis-Queues et la Forêt de Trois-Fontaines. 
Par contre, il fallait vivre avec les religieux, car il n'y avait pas 
de logis abbatial, et cette cohabitation n'aurait point été plus 
agréable aux moines de Saint-Bernard qu'à l'abbé commenda- 
taire. 

Restait Saint-Médard de Soissons, l'abbaye que le Cardinal 
avait, en 1756, échangée contre Saint-Arnoul de Metz*. Saint- 
Médard avait pour dépendances, en dehors de sept prieurés et 
de douze canonicats, un château assez éloigné de l'abbaye pour 
que abbé et moines pussent conserver leur entière indépendance. 
Jadis, la jouissance de ce château avait tenté Bernis. Il avait 
compté, dit-il lui-même, s'en servir comme maison de campagne 
tant que sa faveur durerait, et il avait pensé que, lorsque sa 
faveur serait passée, il serait plus agréable d'être exilé dans une 
maison de campagne que dans une ville de garnison telle que 
Metz». 

C'était, proche la rivière d'Aisne, bâti sur un coteau qu'avec 
son parc il garnissait comme en entier, un petit château d'aspect 
féodal, formant un quadrilatère presque parfait dont chaque 
angle était défendu par une tour. La façade qui regardait la 

1 Déclaration des revenus de Tabbaye de Trois-Fontaines, 4 novembre 1790. 
(ircA. i4/6i.) 

' Déclaration des revenus de l'abbaye de Saint-Médard faite à Moulin-sous- 
Touvent, le 7 octobre 1790. {^Arch. AlbL) Poquet, Pèlerinage à fancienne 
abbaye de Saint-Médard de Soissons, Soissons, 1849, in-8<^. Poquet, Précis sur 
ViC'Sur»Àisne, Paris, 1854, in-8<*. 

' Mémoires, t. I9 p* 276* 



L'EXIL. 3 

place d'armes était coupée par deux tours, qui marquaient le 
réduit de la forteresse et auxquelles était adossé le donjon. 
Les autres façades étaient moins belliqueuses ou mieux appro- 
priées à la vie moderne. Néanmoins, sur trois côtés, les fossés 
subsistaient : par le quatrième, on accédait à un parterre, au 
milieu duquel se dressait une borne milliaire de l'époque de 
Marc-Aurèle, et, de là, aux écuries et aux communs. Avec ses 
tours, ses fossés, ses remparts crénelés, le château aurait paru 
rébarbatif, si ses possesseurs successifs n'avaient peu à peu élargi 
les meurtrières jusqu'à en faire des fenêtres, éventré l'enceinte 
pour la commodité des services, construit pour leur habitation 
personnelle des bâtiments d'aspect moderne; enfin, si le village 
d'un côté, le parc de l'autre, l'un avec ses maisons de chaume, 
ses bonnes gens et ses gais propos ' , Tautre avec ses grands arbres, 
ses oiseaax et ses frémissements, n'avaient peu à peu escaladé 
la colline y poussé jusqu'au pied des tours l'activité de la vie 
paysanne et noyé dans la verdure le vieux donjon couvert de 
lierre. 

Au temps où Gresset passa par là, où il décrivit 

.../e vieux château^ monacal édifice, 

Dont Cair triste et sauvaye annonce un bénéfice '; 

au temps où l'abbé de Pomponne, ce survivant d'un âge aboli, 
achevait d'y vivre et s'y décidait lentement à mourir, la mai- 
son se conformait comme de juste à son propriétaire et avait 
pris l'aspect de ses quatre-vingt-dix ans. Avec Bernis, son 
visage épanoui, sa bonne humeur souriante, elle s'ouvrit à la 
gaieté et se fit douce à tous comme était le Cardinal. 

C'était en 889 que Eudes, comte de Paris, avoué de Saint- 
Médard, avait construit le château de Yic-sur- Aisne pour la 
défense du monastère. Du dixième au quinzième siècle, l'abbaye 
n'avait gardé sur Yic qu'un droit nominal ; mais au seizième 
siècle, l'abbaye fut mise en commende, et des abbés tels que 
Charles de Luxembourg, évéque de Laon, François I"* de 

> Voir sur la natare aimable des habitants de Vie, les Mémoires du duc de 
GaêUj qui s* y était retiré pendant la Terrear. 

^ Le Parrain magnifique, cb. ii, Paris, 1810, in-8*>, p. 71. 

I. 



/ 



4 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Rohan, archevêque de Lyon, le cardinal de Lorraine, les deux 
cardinaux d'Esté, le cardinal Mazarin et Philippe de Savoie 
étaient gens à se faire justice. Ils surent s'y prendre de telle 
sorte qu'on restitua à l'abbaye la plus grande partie de ses 
biens. 

Du reste ils se souciaient peu. Ils laissaient aux moines les 
pierres que le temps émiettait, les vieux manuscrits que 
rongeaient les rats, l'ëglise immense et vide, plus vide chaque 
jour, car le temps ëtait passé des ferveurs qui jadis emplissaient 
les monastères. Que leur importaient les reliques de Saint- 
Médard et les souvenirs : Glothaire V fondateur de l'abbaye, 
Sigebert enterré, Ghilpéric déposé. Pépin sacré par le légat 
Boniface, le pape Léon III tenant sa cour, Louis le Débonnaire 
emprisonné et mourant? Ce qu'ils regrettaient, c'étaient, s'ils 
le connaissaient, le royaume de l'abbaye carolingienne : les 
deux cent vingt villages, fermes et manoirs, les deux fiefs impé- 
riaux, les sept prieurés, les sept prévôtés \ les six abbayes, le 
couvent royal avec ses sept cents familles de serfs', les 
bénéfices sans nombre, le droit de battre monnaie, l'exemp» 
lion de toute charge publique ; tout cela avait fondu peu 
à peu : pillé par les Armagnacs, par les Anglais, par les 
Espagnols, incendié par les Huguenots, miné par les Ligueurs, 
canonné par les Frondeurs, le monastère n'était plus au com- 
mencement du dix-septième siècle qu'une ruine désertée par 
les moines qui y mouraient de faim. En 1621, la plus grande 
des sept églises s'écroula tout entière. L'argenterie religieuse 
s'en allait peu à peu', aussi les cloches^, et aussi les moines^. 

^ Cf. Leoouble, État religieux ancien et nouveau des pays qui forment 
aujourd'hui le diocèse de Soissons, Soissons, 1880, in-8<*, p. 79. 

2 Les sept maisons dépendant de Saint-Médard étaient Saint-Serain au dio- 
cèse de Troyes, Saint-Donatien et Sain t-Roga tien au diocèse de Nantes, Marval 
au diocèse du Mans, Notre-Dame en Aquitaine, Saint-Étienne de Cboisy-au- 
fiac, Saint- Pierre de Uethondes et la Groii-Saint-Ouen au diocèse de Soissons. 
(Ledouble, p. 59.) 

3 II ne restait en 1789 que 79 marcs 3 onces d'argent et 3 marcs 4 onces 
d'argent doré. {Buil. ArchéoL de Soissons, t. XII, p. 27.) 

^ Il ne reste en 1789 que quatre cloches pesant 1,490 livres. {BuU, ArchéoL 
de Soissons y t. VII, p. 79.) 

^ Treize moines en 1790. (Leoooble, p. 58.) 



L'EXIL. 5 

Il restait pourtant beaucoup de biens, tnais les abbés commen- 
dataires n'étaient point si sots que de dépenser leurs revenus 
pour Tabbaye. Ils les gardaient pour eux-mêmes et avaient soin 
de n'en rien perdre. Aussi, la recherche des propriétés était-elle 
le seul objet auquel ils se fussent appliqués. On trouve d'eux un 
terrier de 1618, un arpentage de 1626, un nouveau terrier de 
1666, un nouvel arpentage de 1667, encore un arpentage 
de 1669 et des terriers de 1695 et de 1 703. Ces soins n'avaient 
pas été inutiles, et malgré les pillages et les incendies, le revenu 
allait encore à 64,391 livres 7 sous 3 deniers'. Les charges 
montaient au plus à 19,000 livres, si bien qu'il restait net à 
l'abbé 45,034 livres 4 sous 6 deniers. Le château de Vie 
venait par surcroit, et il est inutile de parler des immenses 
avantages que l'abbé pouvait procurer à sa famille et à ses amis 
par le droit de nomination à quantité d'excellents bénéfices. 
A ces 45,000 livres, le Cardinal ajoutait 52,989 livres de 
Tabbaye de Trois-Fontarnes et 28,282 livres du prieuré de la 
Charité : c'était au total un revenu annuel de 126,305 livres'; 
mais il &llait compter les dettes. Bernis ne s'était jamais 
épargné pour les siens, et alors qu'il pouvait se fier à la 



' La ferme de Touvent, celle des Logea et de Puiseuz qui valait pour la moi- 
tié de Tabbé 11,320 livres 19 sous il deniers; la ferme de Coofrécourt avec 
les carrières, 9,855 livres 3 sous 10 deniers; la ferme de Forêt, 8,688 livres 

2 sous 2 deniers; la ferme de la Mouflaye, 5^000 livres; la ferme de Soucy, 
4,400 livres; Saint-Mard, 4,100 livres; la Croix Saint-Ouen, 1,609 livres; Saint- 
Mard-les- Anges, 860 livres; la seigneurie de Bétancourt, 1,100 livres; la ferme 
de Saint-Marc, 1,200 livres; le moulin de Fauquerolle, 1,100 livres; et après 
des objets de moindre importance, des rentes sur le Roi et rilôtel de ville 
produisant 2,650 livres, et d'autres sur le duché de Valois de 1,500 livres : 
le tout, compris droits de lods et ventes, cens et prestations, droits de languéage 
et mesorage, quint, requint, dîmes, bacs, etc., allait à 64,391 livres 7 sous 

3 deniers. Dans les charges, on comprenait d*abord les frais d*ezploitation, puis 
les réparations d'églises et de presbytères à Vic-sur-Aisne, Berny-Rivière, Mor- 
sain, Bemy Saint-Christophe, Puiseuz, Emeville, La Croix Saint^Ouen, INouvron, 
Presnoy, Damery : ces réparations allaient de 23 livres 2 sous 8 deniers 
aimée commune, à 16 sous 8 deniers. Ensuite arrivaient les frais de Vic-sur- 
Aiane, qui montaient à 1,700 livres, et Tentretien de Tabbaye et des lieux 
claustraux de Saint-Médard, qui avec la pension des enfants trouvés ou délaissés 
et les frais des procès crimÎDels allait à 14,000 livres année commune. 

^ Dans sa lettre du 3 novembre (Mémoires, t. II, p. 326)j Bernis n'évalue 
•on revenu qu*à 113,000 livres; ailleurs (14 octobre) il dit 96,000 livres seu- 
lement. 



6 LE CABDINâL de BEBNIS. 

solidité de sa fortune , il avait pris des engagements pour 
plus de 100,000 livres. La réception du comte Archinto, le 
camérier chargé par le Pape de lui porter la calotte, l'avait 
encore endetté de 100,000 livres. C'était au moins 
200,000 livres à amortir avec un revenu inférieur de 
30,000 livres à la portion congrue attribuée d'ordinaire aux 
cardinaux'. Dans ces conditions, l'exil était l'économie forcée 
et la libération à court terme, car que dépenser à Vie? Il était 
interdit à Bernis de recevoir qui que ce fût. Pour société, il 
avait l'abbé Desbaises, le confident de ses jeunes années, qui 
l'avait accompagné à Venise, et l'avait suivi comme secrétaire 
intime au ministère des Afifoires étrangères, puis tout au plus 
quelques gens de sa famille. Nul ne pouvait venir en ce château, 
sis hors des routes, sans une permission expresse du Roi. Le 
frère et les neveux du Cardinal étaient, il est vrai, autorisés aie 
voir, mais le frère habitait Saint-Marcel, et, pour les neveux, ne 
fallait-il pas qu'ils suivissent leur carrière militaire, et ne pou- 
vaient-ils, aux armées de terre et de mer, trouver en ces années 
de guerre un emploi plus noble de leur temps que celui de 
tenir compagnie à un oncle exilé ? 

Point de visiteurs donc^ point de correspondants non plus. 
Les lettres n'avaient point de secrets pour le Roi, et le ministre 
exilé aurait eu peine à ne point parler de sa disgrâce'; le 
mieux était donc d'écrire le moins possible, et si le Cardinal 
n'en avait point eu l'instinct de lui-même, M. de Saint-Flo- 
rentin, ministre de la Maison du Roi, chargé du département 
des exilés, n'eût pas hésité à le lui inculquer. C'était un maître 

^ Cinquante mille écus. 

* J'en ai one preuve [dans le billet suivant que Bernis écrit le 16 décembre, 
le surlendemain de son arrivée k Vie, à l'avocat général Joly de Fleury : 

« Vous étiez cbez moi, Monsieur, quand je re<;us les ordres du Roi. Mon pre- 
mier soin fut de me rappeler 2i votre amitié; notre amie m*accase de ne pas 
connaître mes vrais amis; elle se trompe; les détails ne conviennent pas aux 
exilés. Personne ne donnera plus que moi l'exemple de la soumission aux 
ordres et aux volontés du Roi. Daignez vous ressouvenir de moi dans la petite 
église des bonnètes gens. Mes amis doivent compter sur mon courage et ma 
patience. Rien n'en donne que rinnoce[nce] et les vues droites. Faites mention 
de moi anprès de monsieur votre frère et de M. d'Ormesson. J'écris 2i M. Mole. » 
(Original en ma possession.^ 



L'EXIL. 7 

homme en fiait de lettres de cachet. Il n'hësitait point à déclarer 
que plaindre Bernis et s'occuper de lui était manquer au Roi. 
Il ne voulait pas seulement que Bernis fût discret, il voulait 
que ses amis le fussent. Des amis indiscrets! le Cardinal ne 
s'en connaissait point; « ceux qui le plaignaient étaient ses 
ennemis » , et dans une humiliation de soumission , il se disait 
« prêt à prendre pour satisfaire le Roi, tous les partis que Sa 
Majesté jugerait décents et convenables, fussent-ils contraires 
à son inclination et à son goût ^. » . 

Pourtant le Ministre eut quelque occasion de réprimander 
Texilé. Bernis avait entr'ouvert sa porte aux gens qui étaient 
venus y frapper ; il avait fait bon visage à fceux qui n'avaient pas 
eu peur de la contagion de sa disgrâce. Ensuite, mais ensuite 
seulement, il avait demandé permission. Ce n'était point ainsi 
que M. de Saint-Florentin entendait que les choses se passas- 
sent. Le marquis de Bernis, M. de Narbonne et M. de la Fare, 
c'était la famille, et il fermait les yeux. M. de Brige encore, 
c'était un allié; mais l'Évéque de Soissons accompagné de 
l'abbé des Gars, son grand vicaire, et de l'Intendant de la géné- 
ralité, c'était superflu. L'évéque de Soissons était ce François 
de Fitz-James, premier aumônier du Roi, qui, en 1744, à Metz, 
avait prétendu convertir Louis XY et l'arracher à madame de 
€hàtcauroux. « Le Roi, écrit Saint-Florentin, trouve que vous 
pouvez vous passer de vous lier avec quelqu'un qui lui a déplu. » 
Et, de lettre en lettre, entrant plus avant dans le détail de la vie 
du Cardinal, il en trace le programme, recommande d'éviter 
le plus possible les visites campagnardes du voisinage, ne 
permet que les lettres d'affaires pour les ministres, les lettres 
d'usage et de compUments pour le Pape, le Sacré Collège, les 
princes étrangers et les membres principaux du clergé. Ces 
dernières sont toutes dictées par le protocole ; la formule n'en 
a rien qui puisse compromettre, et, d'ailleurs, le secrétaire 
d'Etat des Affaires étrangères a soin de garder celles que répon- 
dent les cardinaux romains ^. 

' Correspondance avec M. de Saint-Floreotin. (Archives Bernis.) 
^ Abchivbs des Affaires Étrakgères, Rome, supp. vol. 519 et 30. 



a LE CARDINAL DE BERNIS. 

Saint-Florentin, c'est le ministre charge officiellement de 
Bérnis. C'est donc à lui que Bernis doit s'adresser pour tout ce 
qui est officiel : dëlais à obtenir pour démeubler le logement 
de Fontainebleau que M. de Montmorin, gouverneur du châ- 
teau, veut reprendre de vive force; délais pour évacuer le loge- 
ment du Palais Bourbon dont les meubles pourront convenir 
soit au Roi, soit au grand chancelier de Russie; désaveu à 
infliger à une Épître sur l'amitié qu'on fait courir sous le nom 
de Bernis et dans laquelle on n'a point épargné les allusions 
malignes ; éclaircissements à demander sur Tenvoi de l'argen- 
terie à la Monnaie ; car on est encore revenu à cette déplorable 
et inutile mesure de destruction pour tâcher de trouver quelque 
argent, et le Cardinal n'est point des derniers à marquer son 
zèle et à se conformer au vandalisme commandé. 

Les lettres du Cardinal sont soumises ; les lettres de Saint-^ 
Florentin sont correctes. L'un et l'autre font leur devoir, 
mais ce n'est pas certainement sur le Ministre de la Maison que 
Bernis doit compter pour adoucir et surtout pour terminer 
son exil. 

Heureusement il a Choiseul, et Choiseul semble n*avoir pour 
objet que de se disculper aux yeux de son prédécesseur, de 
lui rendre la vie facile, de sauver à Rome ce que cette disgrâce 
a pu avoir de choquant '• Dès le lendemain du jour où la 
bombe a éclaté, il écrit au Cardinal ', et ce n'est point pour 



' Correspondance de Choiseul avec Bernis. Les lettres de GboiseuL Archives 
de Moucky; les lettres de Bemis. (Archives Bernis,) 

9 • Paris, 16 décembre 1768. 

« Soyez persuadé, Monsieur le cai'dinal, que j*ai pris toute la part possible à ce 
qui est arrivé hier. Peut-être que dans le premier moment d'un événement 
pareil, vous n*avez pu préserver votre cœur d'injustice. Je serais très-affligé si 
ma façon de penser pour vous et mon caractère eussent été en butte à un pareil 
sentiment, mais j*espére que le temps effacera ce tort et que Votre Éminence, 
mieux informée, rendra justice à mon amitié et k mon dévouement pour vous. 
J'ai demandé au Roi, ce matin, la permission d'écrire à Votre Éminence. Sa 
Majesté m'a permis de lui mander qu'on ferait pour le camérier ce qui avait été 
arrangé d'avance ; le Roi a aussi trouvé bon que je lui présente dans chaque 
occasion ce que Votre Éminence pourra désirer, soit pour elle, soit pour sa 
famille. Nous sommes séparés, Monsieur le cardinal, de fait, mais je n'en suis 
pas moins uni À Votre Éminence par tout ce qui dépendra de moi pour lui 



L'EXIL. 



a 



offrir banalement ses services ; il invoque le nom du Roi auquel 
il a demande permission d'écrire cette lettre, et le Roi a trouvé 
bon que Ghoiseul lui présentât dans chaque occasion ce que 
Son Éminence pourrait désirer, soit pour elle, soit pour sa 
famille. Huit jours après, il envoie copie de la dépêche qu'il a 
expédiée à l'évéquede Laon, ambassadeur de France à Rome, 
pour expliquer l'exil de Remis '. Il se multiplie pour obtenir 
des grâces ecclésiastiques au comte Archinto, pour lui con- 
server le logement que Remis lui avait donné au Palais Rour- 
bon. Il assiu*e le sort de Rrun et de Deshaises, les secrétaires 
du Cardinal; il parle à l'ambassadeur de Malte de la comman» 
derie que Remis a demandée pour François- Augustin de "SaV" 
bonne ; il transmet au Cardinal les lettres de M. de Montazet, et 
à M. de Rrekenroode, ambassadeur de Hollande, les lettres du 
Cardinal. On refuse à Malte une commanderie à M. de Nar- 
bonne; Ghoiseul lui assure au moins le prieuré de Quiberon, ce 
prieuré de Rretagne que Renott XIV avait accordé en 1749 à 
Remis débutant, et qui a déjà passé sur la tête d'un autre 
Karbonne *. En un mot, le duc se fait, comme il le dit, le 
commissionnaire très-empressé du ministre disgracié. 

N'y a-t-il là que de la politesse et n'y doit-on pas voir un 
peu de prévoyance? A la Cour, les jeux de bascule étaient ordi- 
naires, et tous les ministres étaient égaux devant la lettre de 
cacliet. Certes, pour madame de Pompadour, il n'y avait 
plus que Choiseul; mais, pour la Famille Royale, n'y avait-il pas 
Bernis? Celui-ci, qui avait été l'homme de la maltresse, était 



montrer rattachement sincère avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Emi- 
nence, le très-humble et très-obéissant serviteur. 

(« Signé : le duc de Ghoiseul. ») 
(^Archives de Bernis.) J'ai publié la réponse à cette lettre (^Mémoires, t. II, 
p. 355) diaprés les Archives de Mouchy, 

* Mémoires, t, II, App. XIII. 

* Cf. Mémoires, t. I, p. 86. Bernis l'avait résigné une première fois, en faveur 
de François-Hippolyte de Narbonne Pelet, tué en Allemagne en 1759, et en 
demande la collation pour François- Augustin de Narbonne Pelet, clerc tonsuré 
du diocèse de Mende et chevalier de Saint-Jean de Jérusalem , qui, entré fort 
jeune dans la marine, devait être tué quelques années après à l'affaire de Lar- 
racfa. Voir Abchives des Affaires Étraroèees, Rome, 826. Dépêches des 13 
et 28 février, et 7 mars 1759. 



10 



LE CARDINAL DE BEBNIS. 



devenu presque l'homme de cette petite coterie qui était l'avenir. 
Comment cela s'ëtait-il fait? Sans doute, le caractère et les actes 
du Cardinal n'y avaient point nui; sans doute Madame Infante, 
liëe avec lui depuis Colorno, et toujours restée sa correspon- 
dante', avait dû s'entremettre; sans doute, la duchesse de 
Luynes, si influente sur la Reine, et le président Hénault, si porté 
pour Bernis ^, avaient pu être de quelque poids pour tourner 
Tesprit de cette Princesse; le Dauphin n'avait point oublié les 
scènes qui avaient suivi l'attentat de Damiens et avait peut-être 
gardé quelque souvenir reconnaissant de ce bel épithalame que 
Babet consacra à ses premières noces ' ; mais ce n'était point 
là ce qui avait fait le rapprochement : c'était l'ennemie com- 
mune. 

Entre Marie Leczinska et le Cardinal, Tablme semblait pro- 
fond et presque infranchissable. L'exil le fit lestement franchir, 
et, moins d'un knois après, la correspondance était établie entre 
la Reine et Bernis : correspondance tout intime où la Reine 
écrit d'un ton de familiarité qui montre une amitié véritable. 
Elle introduit le Cardinal dans l'intimité de sa famille et dans 
le secret de sa conscience. Elle l'initie à ses scrupules et aux 
étranges pressentiments qui parfois se font jour dans son esprit^. 



^ Les paquets passent par Choiseul et l'abbé de la Ville, une fois que Bernis 
est exilé. 

' Archives des Affaires Étrangères, France, Mss. 220. Introduction aux 
lettres de Bernis. Le président Hénault se plaisait à répéter que Bernis avait 
une tète carrée, c'est-à-dire profonde et sensée ; il est vrai que dans ses Mémoires 
^Paris, 1855, in-8<*, p. 208) il ne le traite pas des mieux, mais il donne pour 
causes de la disgrâce du Cardinal « Tintimité de sei liaisons avec Tlnfante... et 
une protection assez ouverte du Dauphin et de la Dauphine » . 

' J'ai trouvé au British Muséum, Mss. Egerton, t. XVI, p. 120, une lettre 
curieuse de Bernis à un censeur, relative à cet épithalame. 

^ Je trouve à Saine-Marcel pour Tannée 1759 seulement six lettres de la Reine 
en date des 13 janvier, 21 janvier, 13 mars, 8 mai, il septembre et 11 octobre. 
Je ne retiens que cette dernière, qui est caractéristique : 

K Je reviens du salut. Cardinal. J'y ai senti mieux que jamais combien vous 
vous étiez trompé. Je suis bien aise pour vous que vous l'ayez deviné. Je suis 
occupée plus que j^imais de tout ce que je dois à Dieu et lui devrai, j'espère, pour 
l'autre vie. Ce sera une double grâce, si mes peines de celle-ci peuvent en éviter 
à mes enfants, sans leur ôter la gloire éternelle. Bientôt je serai tranquille sur 
ma fille. J'espère qu'avant de mourir, je le serai aussi sur les deux autres. On 
me donne toujours les plus grandes espérances pour mon fils, qu*il fera un bon 






L'EXIL. 11 

La Reine sans doute croit voir se dessiner peu à peu chez ce 
mondain une. vocation religieuse qu'accentue Tisolement dans 
lequel il vit et que doit rendre en quelque façon inévitable le 
brusque contraste entre son élévation et sa chute. 

Sauf la Dauphine, toute Saxonne, tout Autrichienne, toute 
pour la guerre ', la Famille Royale était donc entièrement favo- 
rable au Cardinal. Remis devenait pour Ghoiseul un homme à 
ménager dans le cas où la succession à la couronne se trouverait 
ouverte, dans le cas même où le Roi se rapprocherait de sa 
famille et laisserait son fils et ses filles reprendre au gouverne- 
ment la part qu*y prenait la maîtresse. 

Enfin Ghoiseul, malgré ses défauts d'âme, était homme du 
monde; il se devait, une fois le Cardinal disgracié, de ne point 
lui tenir rancune et de le traiter avec courtoisie. Qui sait? peut- 
être, au fond, l'aimait-il? En tout cas, pourvu que Bernis ne le 
génàt point, il était prêt à tout faire pour lui être agréable. 

Au début, ce tout se réduisit à peu de chose : des lettres à 
transmettre à Parme et à Rome, quelques visites à faire auto- 
riser, celles du comte Archinto, de M. de Cambis, de M. de 
Mirabeau, de M. de Montazet; il s'employa pour obtenir au 
camërier une pension de six mille livres, mais chacun s'y 
employa avec lui, la Reine, le Dauphin et madame de Pompa- 
dour. Cela n'était rien. Il fallait pour que Choiseul pût rendre 
service à Remis d'une façon qui ne pût lui nuire à lui-même, 
c'est-à-dire sur le terrain ecclésiastique, que le Cardinal com- 

snjet; je soubaîte que vous en ayez le pressentiment. Pepa (la Dauphine) se 
porte \ merveille. Vous savez comme elle s'est tirée de sa couche. Elle est pour- 
tant tr^changée. Un enfant et deux années de plus sont bien assez, surtout 
dans le moment où l'on quitte la jeunesse pour la maturité. Les comédies com- 
mencent aujourd'hui, PiWon, je n'y vais pas. Le Poi est à Ghoisy. Je vais tâcher 
d'être endormie à neuf heures du soir. Bonsoir, Cardinal, je vais voir où en est 
aM>n souper. Je vous embrasse de tout mon cœur. » 

' La Dauphine avait pourtant été en correspondance avec le Cardinal. Plu- 
sîears lettres d'elle provenant des Archives de Saint-Marcel ont été publiées 
par le P. Rcobault, dans la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe, Paris, 1877, in-12. 
Mais je me crois fondé à penser qu'elle n'en était pas moins hostile à Bernis. 
Mitchell écrit à lord Holdemess, le 17 janvier 1759 : « Madame la Dauphine and 
madame de Pompadour uniting their "whole strength against him (Bernis), he 
was obliged to quit his employment as minister. » (Rritish Muséum, Mss. 6807, 
fol. 102.) 



it LE CARDINAL DE BERNIS. 

meoçàt par se mettre en bons termes avec le Pape^ sans pourtant 
s'engager dans ses querelles. Le départ du comte Archinto 
fournit pour une explication une occasion excellente. Le Cardi- 
nal, en effet, ne pouvait se soustraire à l'obligation décharger le 
camérier de ses remerciments pour le Pape^^et pouvait marquer, 
en même temps, que sa disgrâce lui retirait, pour le moment, 
tout moyen de s'occuper activement des affaires de l'Église. 
Dans la lettre qu'il écrivit, il commença donc par parler de la 
résignation avec laquelle il s'abandonnait à la volonté de la 
Providence. « Rassuré, ajouta-t-il, par les témoignages de ma 
conscience et par la bonté et la justice du Roi, je souffre sans 
me plaindre et j'adore les desseins de Dieu sur moi sans cher- 
cher à en pénétrer la profondeur. Mon seul regret, Très-*Saint 
Père, est de ne pouvoir, dans les circonstances présentes, donner 
à Votre Sainteté, en servant l'Église et la religion, des témoi- 
gnages éclatants de mon zèle et de mon respect filial pour votre 
personne sacrée. » 

Le Cardinal n'ignorait pas que son exil avait été entre Rome 
et Versailles l'occasion d'une discussion qui avait failli s'enve- 
nimer et que Choiseul avait close en écrivant à M. de Roche- 
chouart : k La dignité de cardinal ne donne aucun droit au 
Saint-Père d'entrer dans les résolutions du Roi relativement 
aux sujets de Sa Majesté, qui d'ailleurs ne sont décorés de la 
pourpre romaine que parce qu'elle a daigné leur permettre de 
la recevoir * . » 

Il n'était pas sans pressentir que de graves difficultés allaient 
surgir; il redoutait, comme sujet du Roi et comme membre du 
Sacré Collège, d'être mêlé à des débats qui ne pouvaient qu'être 
nuisibles aux deux parties et où il n'avait pas le moyen de jouer 
utilement un rôle. Au temps de son ministère, il n'avait pas 
manqué de s'entremettre; exilé, il suivait encore, par ordre du 
Roi, une négociation avec M. de Condorcet, évéque d'Âuxerre, 
qu'on voulait détourner de rentrer dans son diocèse; mais 
qu'était cela à côté de ce qui se préparait? En se réservant, 

* Affaibbs Étbâvoëres, Rome, vol. 8S6. DépêcKe da 30 janrier 1750* 



L'EXIL. 13 

Bernis ne rendait-il pas un meilleur service qu*en se jetant 
dans la bataille; ne pouvait-il pas, quelque jour, être désigné, 
lui qui serait demeuré neutre entre les combattants, pour les 
rapprocher et éteindre des querelles aussi dangereuses pour la 
papauté que pour la royauté même? 

Choiseul le comprit; les affaires de l'Église, avec un pape 
comme Clément XIII, exigeaient que la France eût à Rome, pour 
la représenter, un ministre qui ne fût point suspect au Saint- 
Siège et qui fût en même temps inébranlablement attaché aux 
maximes de l'Église de France. Peut-être cet homme-là pour- 
rait-il, avant qu'une rupture éclatât et devint irrémédiable, 
apaiser les discussions et expliquer les malentendus ; Bernis y 
était admirablement propre, lui qui avait ses preuves avec le 
Parlement; d'autre part, Choiseul aurait ainsi écarté le Car- 
dinal, qu'il trouvait encore trop près de Versailles; enfin, il le 
faisait son obligé en lui procurant un établissement convenable 
à sa dignité. 

Cette idée ne mit pas beaucoup de temps à germer dans le 
cerveau du Ministre, car six mois après la lettre d'exil, il 
chargea l'abbé Deshaises de s'en ouvrir à Bernis. Lui-même en 
parla au Roi qui, sans répondre, ne parut pas désapprouver cette 
idée. C*en fut assez pour que Choiseul promît formellement au 
Cardinal que, au retour de TÉvéque de Laon, il ferait de lui-même 
toutes les démarches pour lui procurer cette grande place * . 

En l'attendant, Bernis n'avait qu'à se laisser vivre : il se 



* Lettre de Bernis du 14 mai, i laquelle Choiseul répond le 22 mai; Bernis 
réplique le 15 juin. (Mévnoires, t. II, p. 363 et suiv.) Voici, d'après les Archives 
de Saint-Marcel, le passage important de la lettre de Choiseul du 22 : « Pour ce 
qui est de Rome, il m'a semblé que c'était le seul parti honnête qu'il y avait à 
prendre. Le séjour que vous y ferez sera convenable à votre dignité; il vous 
remettra dans la position où vous devez être; il est analogue à votre considéra- 
tion et, selon les circonstances d*aIors, vous constituera une situation qui assurera 
votre carrière avec honneur et tranquillité. Voilà ce que mon amitié m*a sug- 
géré. J'en ai parlé au Boi, qui, sans me répondre, n'a pas paru désapprouver cette 
idée. Lorsque M. de Laon reviendra, si ce projet vous convient, vous n'aurez 
nulle démarche à £aire, je les ferai et les dois faire (si toutefois je suis encore en 
place dans ce temps), et je vous prie d'être persuadé qu'elles seront faites dans 
l'envie de tous obliger et de vous marquer reconnaissance, et point du tout 
selon le désir de vous éloigner. • 



U LE CARDINAL DE BERNIS. 

reprenait à l'existence tranquille et douce de la famille, entre 
sa belle-sœur et ses nièces; il chassait dans son parc ' ; il jouait 
au billard comme il faisait à Venise ; il plantait son jardin et y 
acclimatait toutes sortes de jolies plantes d'Espagne que Paris- 
Duvernay se faisait un plaisir de lui envoyer. Il soignait son 
estomac, mangeait les cardons de Toui's et les ananas de l'ami 
Paris, buvait l'eau de Seitzdont Montmartel lui faisait présent, 
se portait fort bien et se félicitait chaque jour que Dieu l'eût 
enlevé de l'abîme comme par les cheveux*. Repassant en sa 
mémoire les événements auxquels il avait assisté, les périls 
auxquels il avait échappé, la fortune qu'il avait faite, il se 
laissait aller peu à peu à dicter ses Mémoires à sa nièce, la 
marquise du Puy-Montbrun '. C'était moins une justification 
et une apologie qu'il préparait pour la postérité, qu'une satis- 
faction personnelle qu'il s'accordait. Il ne voulait point dire du 
mal des autres, mais seulement dire du bien de lui-même. Il ne 
comptait point s'embusquer derrière sa tombe pour fusiller ses 
anciens protecteurs ; il ne prétendait que se prouver, et prouver 
à ses neveux, son heureuse destinée. C'est pour cela que ses 
Mémoires ne sont ni un pamphlet, ni un recueil d'anecdotes , 
ni un répertoire de faits poUtiques, mais l'expression toujours 
vraie d'une âme aimable. 

Aussi bien, comment le Cardinal aurait- il pu aiguiser des 
méchancetés posthumes, alors qu'il pensait sérieusement à 
recevoir la prêtrise et à s'engager d'une manière définitive 
dans l'Église? 

Depuis vingt ans et plus, il hésitait et reculait. Jadis, il 
n'avait point voulu se faire prêtre par intérêt, et il n'avait point 
hésité à sacrifier tous les bénéfices à la dignité de sa conscience. 
S'il s'engageait à présent, ce n'était pas pour des abbayes, car 
il en possédait trois; ce n'était pas pour des dignités, car il 



1 Bbierse, Notice et lettres de l'Infant. 

^ Correspondance avec Paris^Duverm^, p sslm. 

3 La rédaction dei Mémoires est en tout caf antérieure à 1765, car (t. I, 
p. 101) n parle de l'Infant, duc de Parme, au présent et comme d'une personne 
vivante, et Tlnfant mourut le 18 juillet 1765. 



L'EXIL. 15 

était parvena au sommet de la hiérarchie catholique ; c'était 
par des raisons supérieures à l'ambition, des raisons de con- 
science ety en quelque feçon, d'obligation. Un cardinal ministre 
et non prêtre pouvait justifier son état : il y en avait d'illustres 
exemples; mais un cardinal qui n'était que cardinal, qui 
n'avait ni les charges, ni les obligations, ni les tentations du 
pouvoir laïque, et qui persistait à se soustraire à tous les devoirs 
ecclésiastiques, était une étrangeté qui n'était plus du temps et 
que Bernis, avec son bon sens, ne pouvait admettre. Il sentait 
que, quelque chose qu'il fit, on ne le prendrait au sérieux 
comme cardinal, on ne cesserait de croire à son ambition poli- 
tique que du jour où il serait engagé, lié à vie, par la prêtrise. 
S'il devait aller ministre à Rome, c^était une nécessité, c'en 
était une encore plus si Rome lui échappait, car quel autre 
moyen de sortir de Vic»sur-Âisne que d'obtenir un siège épi- 
scopal? 

Cette détermination était prise par le Cardinal ; un malheur 
inattendu ne put que l'y confirmer. Le 2 décembre 1759, 
Madame Infante fut atteinte à Versailles de la petite vérole. 
Tenu chaque jour au courant par Choiseul ou par l'abbé de la 
Ville ' des progrès de la maladie, Bernis apprit le 7 la nouvelle 
de la mort. Ce fut pour lui une grande et véritable douleur : non 
pas qu'il y ait eu entre la fille du Roi et le Cardinal autre chose 
qu'une amitié confiante de la part de la femme, respectueuse de 
la part de l'homme ; mais, depuis le temps où Bernis, ambassa- 
deur à Venise, avait été reçu à Colorno, il portait à Madame 
Infante une affection profonde et qui sera mieux justifiée à 
mesure que l'immense correspondance de cette princesse sera 
plus connue. Le Cardinal n'était point en relations intimes avec 
elle seule; il ne se passait guère de courrier qu'il n'écrivît à 
rin£Eint demeuré à Parme et qu'il ne reçût une lettre de lui '. 
Cette intimité était si connue de toute la cour de France que 
Bernis ne put se dispenser de faire marquer au Roi et à la 

< Lettres de Vabhé de la Ville. (Àrch. Bernis.) 

« Archives BernU. Peut^tre y aurait-il lieu de revenir, grâce à cette correa- 
pondance, sur les jugements défavorables qu'on a portés de Tlnfant. 



16 LK CARDINAL DK BERNIS. 

« 

Famille Royale, officiellement, c'est-à-dire par Saint-Florentin, 
combien il « était touché et accablé du malheur qui venait 
d'arriver » . Leurs Majestés et toute la Famille Royale, répondit 
le Ministre, m'ont paru fort sensibles et bien persuadés des sen- 
timents de Votre Éminence sur un événement aussi affligeant 
pour eux ^ 

La mort de Madame Infante ne fut point, comme on l'a dit, la 
cause de la disgrâce de Demis, puisque le Cardinal était exile 
depuis un an lorsque Madame Infante mourut; elle n'amena 
aucun redoublement de sévérité contre Texilé ; elle n'interrom- 
pit aucune de ses correspondances avec les membres de la 
Famille Royale, ce qui n'eût point manqué d'arriver si le Roi 
avait, comme on Ta prétendu, trouvé dans la cassette de sa 
fille des lettres compromettantes. Jamais les lettres de l'Infant 
ne furent plus affectueuses*. Le Roi, au renouvellement de 
l'année 1760, accueillit fort bien le compliment que lui adressa 
ie Cardinal. Il n'y a rien de vrai dans cette légende. 

Le coup qu'avait porté au Cardinal la mort si subite de son 
amie n'en fut pas moins dur et n'en dut pas moins le faire 
réfléchir et le tourner aux choses étemelles. Cette disparition 
d'ailleurs lui enlevait le meilleur appui de ses espérances mon- 
daines et devait le confirmer dans sa résolution de ne plus cher- 
cher sa voie hors de l'Église. Pour parcourir cette voie, il ne 
suffisait pas qu'il reçût le sacrement de l'Ordre, il fallait que, à 
Versailles, il ne rencontrât point d'ennemi assez puissant pour 
lui barrer la route, et il fallait que, à Rome, on lui donnât 



1 Correspondance avec Saint-Florentin. (^Arch, Bernis.) 

* Les lettres de l'Infant sont en nombre si considérable, qu'il est impossible 
de les citer toutes ; je prends seulement celle-ci du 23 décembre : 

• A Sala, le li décembre. 

■ J*ai reçu vos deux lettres, Monsieur, dans un terrible moment. C'est ce qui 
m*a empêché d'y répondre plus tôt. Jugez de ma douleur : je ne sais comment 
j'y résiste. Il n'y a que la tendresse que j'ai pour mes enfants qui me soutienne 
dans l'accablement où je suis. On m'a forcé de venir ici pour respirer un air 
plus pur, mais j'y suis tout aussi renfermé qu'à Parme, et quelque part que 
j'aille, j'y porterai le souvenir de tout ce que j'avais de plus cher au monde. 
Adieu, Monsieur, portez-vous bien et songez quelquefois à un malheureux qui 
sera votre ami jusqu'au tombeau. « (Arch. Bernis.) 



L'EXIL. 17 

une sorte de passe-port. Il se mit en règle avec Versailles en 
priant Cboiseul ' de « témoigner à madame de Pompadour les 
sentiments de reconnaissance qu'il devait à Tamitië dont elle 
l'avait honore pendant tant d'annëes et aux services qu'elle 
lui avait rendus « , et en recevant de Ghoiseul l'assurance « qne 
madame de Pompadour était infiniment sensible à son souvenir, 
et que l'éloignement n'affaiblissait pas en elle les anciens senti- 
ments qui les unissaient autrefois ' » . 

Avec Rome, la négociation était plus difficile, et Bernis avait 
pu constater combien son crédit y était tombé, lorsque, à la fin 
de 1759, au lieu de recevoir à l'occasion des bonnes fêtes des 
lettres de tous ses confrères du Sacré Collège, de tous les 
princes, de toute la Ville, il avait en tout reçu dix pauvres 
lettres'. C'est que, à Rome, Bernis n'était pas seulement un 
exilé, un disgracié, qui avait usurpé un chapeau extraordinaire ; 
il était gallican et passait pour janséniste. De la disgrâce et de 
l'exil, la faveur du Roi aurait suffi amplement pour le justifier; 
mais être soupçonné de jansénisme, cela eût été irrémédiable. 

Le Cardinal écrivit donc au Pape une longue lettre qui était 

un exposé de doctrines et une profession de foi. Tout y était 

passé en revue : les recueils de poésie qu'on lui attribuait et 

qu'il désavouait; ses sentiments théologiques, qu'il déclarait ne 

pouvoir être suspects, attendu son éducation; les doctrines 

jansénistes au sujet desquelles il adoptait les sentiments du 

clergé de France. « Il protestait que dans sa vie privée ou 

publique il n'avait rien pensé, rien dit, rien écrit, rien fait, ni 

rien conseillé qui n'eût pour fondement, pour motif et pour 

objet les mêmes sentiments; qu'il n'avait rien projeté qui ne fut 

conforme à l'esprit de l'Église et aux maximes du clergé de 

France et du Royaume, qu'il n'avait rien proposé qui ne tendit 

à faire cesser l'obstination des esprits indociles au Saint-Siège, 

à les plier au joug de la soumission et à les réunir au centre de 

l'unité. » Tous ses efforts avaient tendu à purifier les écoles et 

' Lettre da 97 décembre 1759. (Àrch. Bernis.) ' 
' Lettre da 21 janvier 1760. (Àrch, Bernis,) 
' ApruAES Étbabcàees, Rome, supp. 29 et 30; 

S 



18 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



à ramener les hérétiques. S'il s'était trompé, il n'en feUait 
accuser que la faiblesse de l'humanité; si sa profession de foi ne 
suffisait pas, si le Pape trouvait quelque chose à y changer, à en 
retrancher ou à y ajouter, le Cardinal se soumettait entièrement 
à son jugement et adoptait avec respect, obéissance et amour 
toutes les réformes que le Saint-Père désignerait y faire ^ 

Cette lettre, dont les termes avaient été soigneusement pesés, 
produisit à peu près l'effet que Bernis s'en était promis. Clé- 
ment XIII, dans sa réponse en date du lendemain des kalendes 
d'avril (31 mars 1760) *, s'apitoya sur la douleur qu'avait dû 
ressentir le ministre disgracié, et applaudit à chacune de ses 
déclarations apologétiques ; mais il eut soin en même temps de 
noter que jamais le bruit de semblables accusations n'était 
venu jusqu'à lui, et il ajouta que jamais il n'aurait conféré le 
chapeau à Bernis s'il avait eu le plus léger soupçon de pareilles 
imputations. Les textes de l'Écriture que le Pape citait abon- 
damment ' avaient comme une tournure d'épigramme. Pas un 
mot qui indiquât un sentiment d'affection du créateur pour la 
créature ; la chancellerie romaine n'avait même fourni aucune 
de ces expressions tendres, caressantes et presque câlines, 
dont elle est si prodigue d'ordinaire ; on sentait une hostilité 
sourde, et le Pape n'avait pas assez dissimulé son dépit d'avoir 
inutilement donné un chapeau extraordinaire à un ministre 
qui devait si promptement tomber. C'était là la suite néces- 
saire de la disgrâce, et le Roi n'avait qu'à en relever Bernis pour 
que le Pape redevint tout charme. L'important était l'approba- 
tion des doctrines du Cardinal ; or l'approbation se trouvait 
dans le bref, et elle suffisait pour établir l'aptitude de Bernis à 
toute dignité ecclésiastique. 



> Tbeivbb, Clément. XIV Epistolœ et Brevia, p. 331. 

* Theinbk, Epistolœ et Brevia, p. 33^. 

3 Scriptum est : GuramKabe de bono nomine... Si adhac hominibus placerem, 
Ckristi lerviu non essem... Gam modestia et timoré consdentiam habentes 
bonam et in eo quod detrabunt vobis confimdantur... Dum te monemus, ne tibi 
unquam ex animo excidat : non recedam ab innocentia mea; juatificationem 
quant cœpi tenere non deseram... Ces textes, qu'ils vinssent de Pierre, de Paul 
ou de Job, étaient d*une application forcée. 



L*EXIL. 19 

Le Cardinal, ne voyant point jour immédiatement à son envoi 
à Borne, et désirant sortir au plus tôt de Yic-sur-Âisne, avait, 
en effet, forme le dessein d'obtenir quelque siège ëpiscopal, 
quitte à prendre ensuite et par surcroît le ministère de Rome. II 
avait chargé M. de Montazet et M. de Narbonne de faire part de 
cette idée à Choiseul. Le Duc se permit quelques objections \ Il 
voulut d'abord être fixé sur la province et sur le revenu que 
Bemis souhaitait, et insista sur l'avantage qu'on aurait à 
attendre Rome. Pourtant il se mit à la disposition du Car- 
dinal pour demander Lisieux ou Condom. Restait à savoir si le 
Roi n'aurait pas de la répugnance à nommer Bernis par la 
crainte que sa dignité ecclésiastique ne lui causât de l'embarras. 
À. cela, le Cardinal eut réponse toute prête ; il présenta un plan, 
qui devait satisfaire tout le monde et lui-même, mais qui par 
malheur ne satisfit pas le Roi. ^ , 

« Le Roi, écrit Choiseul le 27 juin, est persuadé des senti- 
ments de Votre Éminence et ne doute pas de la pureté de ses 
intentions. Sa Majesté a même écouté avec satisfaction ce que 
l'amitié et mon attachement pour vous me font penser de. 
favorable à votre égard, mais il m'a paru qu'elle répugnait 
dans ce moment-ci à vous nommer à un évéché, et les diverses 
tentatives que j'ai faites à cet égard n'ont pas réussi. » Au 
moins ce n'était pas un refus définitif, provenant d'un éloigne- 
ment invincible pour la personne; Choiseul espérait qu'avec le 
temps il parviendrait à triompher, mais pour le moment il n'y 
avait pas à y songer. 

Bernis y pour n'être pas évéque, allait-il différer de recevoir 
la prêtrise? Pouvait-il subordonner ainsi le sacrement à 
Tévêché et faire attendre Dieu à la porte de M. de Choiseul? Il 
écrivit qu'il prendrait la prêtrise à l'époque qu'il avait fixée 
Tannée précédente', et il reçut en effet le sacrement de l'Ordre 
le 6 septembre 1768 dans la chapelle du palais épiscopal de 

> Lettre de Choiseul du Î6 mai 1769. (Àrch. de Saint-Marcel.) La réponse de 
Bemis que j ai publiée (Mémoires, t. II, p. 868) d'après les arckiTes de 
Bfoochy est en date du 10 juin. 

^Mémoires, t. II, p. 371. 

3. 



20 LE CARDINAL DE BEBNIS. 

■ 

Soissons, des mains de M. de la Rochefoucauld, archevêque de 
Rouen, en présence de M. Fitz-James, ëvéque de Soissons. 

Cette cërëmonie terminée, le Cardinal espérait qu'on lui 
rendrait la liberté d'aller et de venir, et de résider où il lui 
plairait. Â coup sûr, depuis un an, sa situation s'était amé- 
liorée. Quiconque le demandait obtenait d'aller à Vie. Les 
correspondances s'étaient renouées, et, ce qui montrait bien 
que la disgrâce n'était plus si profonde, les gens de lettres 
s'étaient repris à écrire à Bernis et à lui adresser leurs œuvres ', 
mais ce n'étaient point eux qui pouvaient donner Yexeat. 

Pour préparer sa sortie, le Cardinal avait à différentes reprises 
parlé à Ghoiseul de la nécessité où il était de prendre les eaux. 
Pour y suppléer, il s'était, disait-il, mis au régime du lait 
d'ânesse ; il ferait ensuite une cure de bouillons de tortue, mais 
cela ne remplaçait pas les eaux. Choiseul en était convaincu, 
car les eaux, c'était la Uberté ; mais si le Premier Ministre était 
acquis, il fallait que le Roi et Saint-Florentin voulussent bien 
se laisser prendre. 

Aussitôt après son ordination, Bernis écrit au Ministre de la 
Maison du Roi : il lui conte tous ses maux, lui étale toutes les 
ordonnances et les consultations, l'avis de Falconet, celui de 



1 Le 30 août 1760, CaracioH envoie au cardinal son livre sur les Caractères 
de Vamitié, avec la lettre suivante : 

• Paris, hôtel Port-Mahon, rue Jacob, le 30 août 1760. 

« Monseigneur, Votre Éminence a trop bien écrit sur Tamitié et elle en connaît 
trop le prix, pour ne pas avoir un droit acquis sur tous les ouvrages qui traitent 
un pareil sujet. Il est juste d'ailleurs que les Caractères de f amitié soient envoyés 
de préférence à la personne la plus digne d*avoir des amis. Daignez donc les 
agréer et vous souvenir que j*ai l'honneur de vous les offrir dans un temps où les 
courtisans ne me soupçonnent pas de flatterie, et où je ne pense qu'à rendre 
hommage au véritable philosophe, etc. • 

Le 5 octobre 1760, Voltaire écrit (inédite^ Arch, de Saint^Marcet) : 
« Vous m'avez ordonné. Monseigneur, d'envoyer du sérieux à Votre Eminence 
quand j'en aurais : la préface est pourtant un peu plaisante; elle se sent da 
parti que j'ai pris de rire de tout, et je ne crois pas qu'il y en ait un meilleur. Il 
n'appartient peut-être pas tant de rire à un cardinal, mais il lui appartient d'être 
content, et je crois que vous l'êtes. C'est un honneur que je vous fais, et je me 
flatte que vous le mériterez toujours. Mens sana in corpore sano, tous les dons de 
l'esprit, les dons solides de la fortune, la première des dignités, la force de 
l'âge, tout cela compose un lot qui est à peu près le gros lot dans la loterie de 



L'EXIL. ti 

Petit, de Fournier, de Boyer, de Gombalusier ; c^est le tuer que 
le laisser passer les hivers à Vie. Il faut qu*i] voyage dans le 
Midi, qu'il aille à Vichy et à Baréges, qu'il change d'air et 
d'objets ; la vie sédentaire l'achèverait. Voilà pour le printemps 
prochain; mais, avant l'hiver, il faut qu'il fasse la visite de ses 
bënéficeSy et, par raison de santé toujours, il faut qu'il ait per- 
mission de voir, dans ses environs, les personnes de sa con- 
naissance et, dans les villes voisines, ce qu'il peut y avoir de 
curieux. 

De cette dernière médication, le Roi ni Saint«Florentin 
n'avaient jamais ouï parler; le Ministre, en accordant permis- 
sion d'aller aux eaux et permission de voyayer, refusa l'auto* 
risation de voir des curiosités, « ne croyant pas cela nécessaire, 
dit-il, pour le soulagement de votrei santé ' » . 

Maigre cette épigramme à laquelle Bernis se crut obligé de 
répliquer par une apologie, c'était la liberté, et le Cardinal se 
hâta d'en profiter. Après avoir donné part de la bonne nou- 
velle à ses correspondants, il partit. pour son abbaye des Trois- 
Fontaines, y arriva le 21 octobre (1760) après un fort heureux 
voyage, visita ses forêts, se trouva fort content de ses religieux 
et fort mécontent de la diminution de ses revenus, repartit 
le 28, et en quatre jours regagna Vie. Ce n'était là que pour se 
mettre en train. Bernis espérait bien, comme le lui écrivait son 
ami l'Infant, que sa demeure sous les vieux lambris de Tabbé 



ce bas monde. J*aurais souhaité que vos grosses abbayes eussent été situées vers 
le midi de la Bourgogne ; j*aurais eu le plaisir de vous demander votre bénédic' 
tion que je n'ai jamais demandée qu*au feu Pape. Je me sens plus digne que 
jamais des bontés d'un cardinal, depuis que je me suis mis à bâtir une église, 
mais j'en suis encore plus digne par mon estime infinie pour votre mérite et par 
mon très-respectueux attachement pour Votre Ëminence. 

« Le vieux Suisse V. 
■ A Feniej, par GenèTc, le 6 octobre 1760. ■ 

Cette lettre ne fait pas partie de celles publiées par Bourgoing : de celles que 
Boui^oing a imprimées, une partie considérable (quinze lettres de Bernis a Vol- 
taire) a passé dans une vente publique, faite par M. Etienne Charavay, le 
17 avril 1880. Il n'y avait dans ce lot que deux lettres inédites^ dont une seule, 
celle du juin 1758, présentait quelque intérêt. J'ai parlé des rapporU entre 
Bernis et Voltaire dans l'introduction aux MémoireSy t. I, p. xcii et suiv., note. 

> Lettre du fk septembre. (Àrch. de Bernis,) 



M LE CARDINAL DE BERNIS. 

de Pomponne ne serait pas plus long^ue que l'hiver. Au mois de 
janvier 1 761 , il commença donc les préparatifs pour son voyage 
de Languedoc. Il partit en février, emportant les consultations 
de tous ses médecins et comptant sur Tair natal pour conjurer 
les premières atteintes de la goutte, ce mal qui châtie les fous 
devenus sages. Au mois de mars, il arriva à Saint*Marcel 
d'Ardèche, dans ce château dont il avait fait le chef-lieu d'un 
marquisat et où le cadet de Languedoc eut sans doute quelque 
légitime orgueil à se retrouver. Hélas! la goutte l'y attendait, et 
pendant dix-sept jours il eut à gémir des soupers de Babet '• 
Autre ennui : les moines de Saint-Médard, profitant de son 
départ, lui réclamèrent un partage dispendieux, et il fallut écrire 
au Chancelier et à Ghoiseul pour demander l'attribution de 
l'affaire au Conseil du Boi '. 

A peine rétabli, au mois d'avril, le Cardinal court à Lyon 
pour refaire connaissance avec son chapitre, puis il commence 
une longue tournée de visites en Gévaudan et en Languedoc. 
Gela prit près de trois mois : ce furent des stations prolongées 
dans les petites villes comme Alais où jadis on avait choyé le 
petit Abbé et où l'on fêta le Cardinal, des séjours dans les chà-» 
teaux : à Manillargues, chez M. de Clavisson; à Gailliargues 
chez madame de Narbonne, à la Yerune, l'ancienne terre des 
Pelet : on voyageait en famille; avec le Cardinal, sa sœur, son 
frère, son beau-frère le comte de Narbonne. Peu de domes- 
tiques, on les avait laissés à Saint-Marcel. On y revint le 29 juil- 
let, et l'on s'y installa de nouveau. Bernis était heureux. Sauf 
quelques petites attaques de goutte, sauf l'ennui de ne pou- 
voir chasser, vu que ce divertissement n'était point de mise 
dans le Midi, la vie passait douce pour lui. La vue du pays 
natal, la pureté de l'air, le chant des rossignols égayaient 
son esprit et ses lettres. Surtout il aimait les siens, sa sœur , 
madame de Narbonne, ses nièces, mesdames du Puy-Mont- 
brun et de Narbonne-Fritzlar'. Toutes deux étaient enceintes, 

1 Lettres à Paris^Duvernaj, t. II, p. 230. 

^ Berhis, Mémoires et lettres, t. II, p. S72. 

3 LouisMIharloUe-Pbilippme de Narbonne- Pelet, épouse de Jean-FrançoU, 



L'EXIL. 28 

et bientôty dès octobre, on dut songer à quitter Saint-Marcel, 
où chacun n'avait point ses aises, pour rentrer en ville, à 
Montëlimart, où les du Pay-Montbrun avaient un bel hôtel. 
Ce que Bernis venait chercher dans la vieille cite des Âdëmar 
ses cousins, ce n'était ni la société de la petite ville, bien 
que madame d'Aubay par exemple ne fût point à dédaigner, 
ni le voisinage d'Avignon où résidait le vice-légat, mais cette 
vie douce, hors de toute intrigue et de toute affaire, qu'il avait 
menée à Saint-Marcel. Aussi court-il après tous les prétextes 
pour éviter la visite des grands personnages d'Avignon. Il ne 
veut point être mêlé dans cette question des Jésuites sur laquelle 
chacun commence à s'aigrir. « Jus^'à ce que le Roi, écrit-il, 
ait fixé mon langage par sa déclaration, je ne dois parler 
des Jésuites que comme le Pape et la majeure partie du clergé 
de France n ; il lui plaît mieux encore de n'en rien dire et de ne 
s'en point occuper ^ 

D'ailleurs n'a-t-il pas moyen d'occuper son temps? Il a 
repris avec Voltaire ces correspondances qui lui rappellent sa 
jeunesse^. Voltaire lui envoie ses œuvres nouvelles; Bernis 

comte de Narbonne-Pelet, surDoiniiié Fritziar à cause de sa brillante condaite à 
la journée de ce nom. Le vicomte CKarles de Bernis a bien voulu dans quelques 
notes résumer pour moi ses traditions de famille, et voici le passage relatif à ce 
surnom de Fritziar : « Le soir de son retour de Tarmée, M. de Narbonne était 
au coucber du Roi, et, suivant Tusage, on donnait le bougeoir à un gentilhomme 
que Sa Majesté désignait. Le Roi nomma M. de Narbonne-Pelet : ils étaient 
deux, tous deux présents. Voyant l'hésitation, le Roi ajouta : « M. de Nar- 
■ bonne-Pelet que j'aime tant. ■ L'indécision ne fut que plus grande. Elle cessa 
quand le Roi dit : « M. de Narbonne-Pelet Fritziar. » M. de Narbonne pria le 
Hoi, puisqu'il l'avait ainsi nommé, de lui permettre de continuer à porter ce nom 
de Fritziar. Le Roi répondit : ■ Oui, vous êtes le comte de Narbonne-Pelet 
« Fritziar. • Désormais, aussi bien dans ses dignités, comme celle de grand-croix 
de Saint-Louis, dans les listes et les almanachs, comme plus tard en émigration, 
ce nom fut celui du comte de Narbonne. ■ 

* Pourtant, il écrit à Voluire, le 4 juin 1702 : « Je ne crois pas que la des- 
truction des Jésuites soit utile à la France : je crois qu'on aurait pu les bien 
gouverner sans les détruire. • (Bodrgoing, p. 75.) 

• On me pardonnera de transcrire ici les trois lettres suivantes de Voltaire. 
(Ârch, de Saint-Marcel.) Il n'est point de ceux dont on doive dédaigner les 
pages inédites : 

m Aux Délices, par Génère, M juin 1161. 
■ Eh bien, Monseigneur, Scipion est donc à Linterne, et gaudet tellus cardia 
noie araiore. En votre qualité d'homme retiré du monde, j'ai dioit à vos bontés. 



n LE CARDINAL DE BERNIS. 

critique ex professa, et envoie au maître de Femey ses objec- 
tions. Voltaire n'est point seul ; il est une nuée d'amis à qui il 

J*en ai encore plus comme tuteur de mademoiselle Corneille. Vous savez que 
l'Académie se propose de donner les auteurs classiques du siècle de Louis XIV, 
avec des remarques. Elle et notre siècle seraient honorés si vous daigniez vous 
charger des oraisons funèbres de Bossuet. Je n*ai pris la liberté de me faire le 
commentateur de Corneille, qu*en me flattant qn'un de ses faibles élèves, qui a 
chez lui rhéritière de ce grand nom, serait plus excusable qu'un autre. Je compte 
mettre des notes histori'^ues et critiques au ba^ des pages dans les pièces qui sont 
dignes du père de notre siècle. Cet ouvrage pourra être utile aux étrangers et 
même aux Français. On imprimera par souscription ; on ne payera rien d*avance. 
Toute r Académie souscrit. M. le duc de Nivernois souscrit pour dix exemplaires. 
Le bénéfice sera pour le père et pour la fille, seuls restes de la famille Corneille; 
vous savez dans quelle misère affreuse cette demoiselle est née, et quelle triste 
éducation elle a reçue. Elle est arrivée à dix-huit ans sans savoir ni lire, ni 
écrire, mais son âme est celle de Cornélie. Quand les Anglais apprirent qu*il y 
avait une fille de Milton dans la pauvreté, elle fut riche en une demi-heure^ J'y 
étais, je m'en souviens et j*espère que notre nation égalera l'Angleterre en géné- 
rosité. L'exemplaire coûtera quarante* francs; on ne payera rien d'avance. On 
n'attend qu'un nombre convenable de souscripteurs pour commencer. Votre nom 
imprimé à la tète du prospectus encouragera la nation. Cette entreprise terminera 
heureusement ma carrière. II est dur de la finir sans revoir Votre Ëminence. Je 
ne vois pas ce qui vous empêcherait de passer par la Bourgogne, quand vous 
repasserez, car il faudra bien que Votre Éminence repasse. Elle est encore jeune, 
Elle a un beau présent et un bel avenir. Si alors Elle daignait 

Corusctim vider e seneni eut pauca beati 
Jugera ruris erant, 

je mourrais content. 

« Agréez le tendre respect de votre vieux serviteur et indigne confrère, 

a Voltaire. ■ 

Le Cardinal était parti de Vic-sur-Aisne pour le Languedoc, au moment «ù 
cette lettre lui fut adressée. Il ne se pressa point de répondre, et le i^^ août Vol- 
taire revint à la charge : 

«1 Ferney en Bourgogne, par Gcnè?e, l*' août 1761. 

« Je suis affligé. Monseigneur, de n'avoir point reçu de réponse de vous, dans 
une occasion qui intéresse notre Académie. Je serais fâché que ma lettre eût été 
perdue. Votre Ëminence se joindra sans doute aux autres académiciens. Le Roi, 
noire protecteur, a permis que son nom fût à la tête des souscripteurs pour 
deux cents exemplaires. Mgr le comte de Clermont me fait l'honneur de me 
mander qu'il souscrira pour un aussi grand nombre. Vous savez combien il 
serait flatteur pour moi d'avoir votre nom. Si le cardinal de Richelieu persécuta 
le Cid, M. le cardinal de Remis protégera Polyeucte, 

• J'aurais voulu faire sous vos yeux l'ouvrage que j'entreprends. Je ne peux en 
être consolé qu'en sachant qu'au moins vous approuvez mon projet. 

« Je vous demande en grâce de m'apprendre vos volontés et d'agréer les res- 
pects de votre vieux et attaché serviteur. 

« VOLTAIRK. » 

Cette fois, Bernis répondit, en antidatant peut-être sa lettre pour se douoer 
un peu d'avance. Voici cette lettre 



L'EXIL; . Î5 

finit écrire, puis des lectures choisies, et la dictëe des Mémoires, 
voilà plus qu'il n'en faut pour occuper la journée, surtout 

« A Saint-Marcel, par le Pont-Saint-Eiprit, le 4 août 1761. 

« J^amve, mon clier confrère, d*iin voyage de six semaines <]ue j*ai fait dans 
ma parenté; j*ai tronvé les deax lettres dont vous m*avez honoré le 25 juin et 
le 1*'' de ce mois. Vous n'avez pas sûrement douté de Tempressement avec lequel 
je souscrirois à Tédiiion que vous préparez des œuvres du grand Corneille. Tout 
est beau dans le projet. Vous seul étiez digne de marquer les défauts, et de con- 
sacrer les beautés des ouvrages de ce grand homme, et de servir de père à ses 
petits-enfants. Je pense que cette entreprise sera la plus utile de toutes pour 
notre langue et la plus glorieuse pour vous. 

• Il serait bien à souhaiter que TAcadémie prit le même soin des ouvrages de 
nos grands écrivains, mais où trouverait-elle des hommes capables comme vous 
de remplir cette belle idée? 

« Je vous prie d*inscrire mon nom à côté de celui de M, de Nivernois, pour 
donze exemplaires. Il ne me convient pas d'en faire plus, ni moins que mon 
ancien ami. 

• Vair natal a presque entièrement rétabli ma santé ; depuis que je me porte 
bien, je monte quelquefois sur mon observatoire, et, après avoir considéré bien 
des choses, je vois que j*ai des grâces infinies à rendre à la Providence. 

• Je ne désespère pas d'avoir le plaisir de vous rencontrer et de vous dire 
bien franchement, mon cher confrère, que personne ne vous est plus tendrement 
attaché que moi. ■ 

Voltaire fut satisfait, et le témoigna au Cardinal, mais sans lui reparler de 
Bossaet ou de Richelieu : 

« A Femey, par Genève, 8 septembre 1761. 

■ Monseigneur, vous avez dû recevoir l'esquisse d'une dédicace dans laquelle 
Voire Eminence entre pour un quarantième; mais dans le fond vous y avez une 
plus grande part. Nous sommes quarante, il est vrai, mais nous ne sommes pas 
quarante connaisseurs, ni même quarante amateurs. 

,,.Pauci quos œ^tu amavil 
Jupiter. 

Vous êtes un des plus grands protecteurs de notre entreprise, mais aussi qui est 
plus capable que vous de juger et de mettre le prix aux vers de Corneille, de dis- 
tinguer d'un coup d'oeil le bon, l'excellent, le médiocre, le mauvais ? Permettriez* 
vous que je vous envoyasse mes notes sur les principales pièces? Votre Eminence 
contre-signe; ce petit commerce serait aisé, il ne s'agirait que de transcrire 

OmitU mirari beaVe • 

Funum et opes strepitumque Paris. 

Les lettres ont fait le charme de votre jeunesse, vous les aimerez toujours. 

Oserai-je vous demander si vous comptez rester longtemps dans vos terres, si 

vous vous y amusez, si vous avez une bibliothèque, si vous êtes heureux. 

Est Ulubris,.. est hic... 

Je ne date mon existence que du jour de ma charmante retraite sur le bord de 

mon lac, et je n'ai jamais tant travaillé. Quel sort charmant que le vôtre avec la 

philosophie ï les plus grands honneurs de ce bas monde, 

Gratin, fmma^ vaUtmdo coniingit abunde 
Et domus et victus non déficiente Crumena. 

Et vous avcx tout cela dans la force de l'âge. En vérité vous ne pouvez jeter un 



tt LE GABDINAL DE BERNIS. 

quand on approche de la cinquantaine» et que tantôt un gros 
rhume, tantôt une attaque de goutte vient donner un prétexte 
pour se dorloter. 

Au printemps, les nièces accouchent, et le Cardinal n*a plus 
le temps de penser à lui-même. Ses lettres ne sont remplies 
que des petits enfants qui lui arrivent. Le 28 avril» madame de 
Narbonne accouche d'un garçon très-joli et très-vigoureux, mais, 
le jour même où Ton baptise l'enfant, la mère meurt. Madame 
du Puy-Montbrun est en même temps si malade qu'on déses- 
père presque de sa vie. « Mon cœur est encore flétri de la perte 
que je viens de faire , écrit le Cardinal à Voltaire ; ma nièce 
était mon amie ; sa sœur qui seule peut me consoler a été pen- 
dant trois semaines dans le plus grand danger, et ce n'est que 
depuis quelques jours que j'ai l'espoir de la conserver. » Heu- 
reusement pour la santé de Bernis, à peine madame du Puy- 
Montbrun est-elle en convalescence, qu'il faut la changer d'air, 
et le Cardinal l'accompagne dans les environs de Montpellier. 
Puis après un séjour à Gailliargues, il se remet en route pour 
regagner Vie, où pendant son absence on a fait de grands 
travaux de restauration '• 

Une mauvaise nouvelle l'attend encore à son arrivée (com- 
mencement de juillet 1762); un de ses neveux, un frère de 

coup d'œil sur ce qui se passe ailleurs que pour sentir des mouvements de com- 
passion. Cionservez-moi tos bontés. 

« Je voudrais avoir l'honneur de vous revoir avant de tomber dans la décrépi- 
tude, et vous renouveler les assurances de mon attachement et de mon respect. 

« Voltaire. • 

Cette lettre inédUe du 8 septembre 1761 précède immédiatement dans la cor- 
respondance entre Voltaire* et Bernis, la lettre du 7 octobre 1761, la première 
que Bourgoing ait publiée. Il ne manque que la réponse de Bernis k la lettre du 
8 septembre, pour compléter cette partie de la correspondance; mais ce n*est 
pas à dire qu*on ne doive pas espérer de retrouver des lettres des deux corres- 
pondants, de dates antérieures. Une lettre de Bernis ^ Voltaire, en date du 
21 février 1743*, a passé dans le catalogue 194 de Gharavay. (Extrait dans VAma'- 
teur (T autographes, du 1^ décembre 1862.) Une autre, prose et vers, apparte- 
nait ^ mon pauvre ami Fernand de Marescot et a passé ^ sa vente (février 1881} 
sous le n9 7. 

* C'est sans doute de ce temps que datent les nouvelles' écuries où l'on voit 
encore la trace de ses armoiries et au-dessous du râtelier le nom d'une de ses 
juments : Marquise. Cf. PoguBT, Précis sur Vû>sur^Aisne, 00-54, note 2. 



L'EXIL. tr 

madame deNarbonneFritzIaryFrançois-Hippolyte de Narbonne 
Pelet, colonel des grenadiers de France , a été tué en Hesse à 
l'affaire du 24 juin. Il avait trente-deux ans. Des Narbonne il 
ne reste qu'un fils, Claude, enseigne de vaisseau , et une fille, 
madame du Puy-Montbrun ' • 

Quelque douleur que le Cardinal eût éprouvée de ces morts 
successives, il était trop doux à la vie pour pouvoir longtemps 
lui fiEÛre mauvais visage. Il revint à ses chers amusements litté- 
raires, à ses correspondances avec Voltaire, à ses livres surtout. 
Ce n*est point qu'il eût une bibliothèque, mais un simple 
cabinet de livres qu'il lisait ou qu'il consultait. « Je n'aime 
point, disait-il, ce qui est plus de représentation que d'usage '. » 
Aussi n'étaient-ce point, sauf sur les volumes qu'on lui dédiait, 
de ces reliures superbes où les armoiries font sur le maroquin 
un si bel effet, mais des habillements ordinaires et solides, 
propres à l'usure des tables de travail. Il aimait lire ou plus 
encore entendre lire, et se bercer aux cadences des vers. Il n*est 
point à dissimuler qu'il était paresseux quand il pouvait, mais 
de cette paresse intelligente qui sait faire des loisirs un agré- 
ment et n'y trouve point l'ennui. Aussi ne se contentait-il pas 
des livres imprimés : il s'était pris d'un bel amour pour sa 
campagne, il chassait; les médecins le lui avaient ordonné, et 
il en était bien aise; il plantait, il arrosait ses prairies, il 
soignait ses potagers, « ses nourrices » , comme il les appelait, 
car, par terreur de la goutte, il avait renoncé à manger de la 
viande, et il persista jusqu'à sa mort, — trente années durant, 
— dans ce régime purement végétal. D'ailleurs, il ne chômait 
pas de visites : tantôt c'était M. de Montazet, l'archevêque de 
Lyon, cet ami de jeunesse et ce camarade de Saint-Sulpice, 



> Un antre, capitaine de cavalerie an régiment de Montcalm, avait été tne 
1758. Le qnatrième fils, François-Gabriel Mathias, né en 1736, était mort en 
. Des denx antres filles, Tainée, Marie-Hélène-Élisabeth, née le 12 avril 1732, 
de Saint-Gyr en 1741, avait épousé, le 16 octobre 1755, Pons-Simon-Frc- 
de Pierre de Bemis, comte de Bemis, de la branche des Ports, et était 
rte le 10 avril 1756. (V. Mémoires, t. I, p. 3663.) La seconde, madame de 
5ari>onn«-Fritz1ar, était morte en 1762. 
* Boi»GOIHO, p. 81. 



28 LE CARDINAL DE BERNIS. 

tantôt Duclos, le secrétaire perpétuel de rAcadémie française, 
cet ami de tout temps, celui pour qui, en pleine séance de 
l'Académie, l'abbé de Bernis avait si agréablement confessé son 
amitié '• Quel plaisir de mesurer avec ces vieux compagnons le 
chemin parcouru! Montazet savait mieux qu'homme du monde 
le point de départ, et n'était-ce pas hier que l'Abbé-comte (comte 
de Brioude, hélas!) terminait son épitre à Duclos par ces vers : 

Ton esprit brillant et fertile 

A le droit d*6lre difficile; 

Mais c'est à ton cœur que j'écris. 

L'hiver arriva pourtant, et Vic-sur-Aisne, à l'hiver, était bien 
loin de Versailles. La conduite du Cardinal depuis 17S9 n'avait 
point donné prise à la moindre critique; la paix entre la 
France et l'Angleterre allait être conclue, les préliminaires 
ayant été signés à Fontainebleau le 3 novembre 1762; le prin- 
cipal obstacle au retour de Bernis avait donc disparu. Aussi 
aspira-t-il à se rapprocher de Paris. 11 obtint à la fin de 1762, 
ou tout à fait au commencement de 1763, l'autorisation de 
s'établir au château du Plessis près de Senlis. 

Ce château a eu des fortunes diverses. C'était au temps de 
la Ligue un vieux manoir qui subit des escalades; à la fin du 
dix-huitième siècle, c'était une maison construite en briques et 
pierres, à laquelle s'adossait un grand pavillon de même style. 
Plus tard, sous les ombrages où se promena le Cardinal, passa 
un homme à qui son caractère n'avait laissé pour occupation 
que de bâtir des maisons, alors qu'il se croyait propre à gou- 
verner les nations. Lucien Bonaparte posséda ce château. Il 
construisit le second pavillon qui donnait à l'habitation un air 
de régularité. Chateaubriand vint y faire sa cour au frère de 
l'Empereur; il vit dans le parc le tombeau de la première 

1 Bernis avait dit : a Quel heureux moment pour vous et pour moi ! Je n*ai 



mais l*ami ne suppose rien dans son ami, il sent tout ce qu'il exprime, et s'il s* 
trompe quelquefois sur Tétendue du mérite, il ignore toujours qu'il s*est trompé. ■ 
(Œuvres de Bernis, éd. Delargls, p. 461.) 



. 1 "• \ 

1 

' 1 

■ I 



L'EXIL. 2ff 

femme de Lucien ' ; il y évoqua le souvenir du poète car*- 
dinal*. 

Ce château n'appartenait point à Bernis comme Chateau- 
briand l'a cru. Il était à un de ses parents qui le lui prétait six 
mois de l'année. Le pays qui s'assombrit un peu plus loin, 
qui, dans la forêt de Gamelle, a gardé la tristesse mystérieuse 
et les profondes retraites des temps druidiques, est là, vers 
Sealis, tont ouvert. Les bois d'Hallatte et de Chantilly n'ont, 
sauf en leurs coins ignorés, que des airs dépare. La nature âpre 
et rude dans les montées qui plus bas délimitent le bassin de 
rOise et marquent l'antique frontière des Belgiques, est là 
tout aplanie et aimable. Bernis avait été frappé, comme il le 
dit à Voltaire, « parla situation riante à côté de la forêt d'Hal- 
latte que Pierre le Grand appelait le jardin de la France t . Il 
avait été attiré par le voisinage du prieuré de Saint-Christophe 
d'Hallatte, une dépendance de Saiot-Médard; mais il avait été 
séduit avant tout par le voisinage de Paris, par les dix lieues- 
qui l'en séparaient. 

Il passa au Plessis les six premiers mois de 1 763, et ce fut là 
que vint le trouver une dignité nouvelle et assez inattendue :. 
celle de grand maître des compagnies de jeux de l'arc ^. On 
n'a point oublié encore, en ce coin d'Ile-de-France, que jadis 
les Francs archers sauvèrent la nation à Bouvines. On y aime 
encore ce noble divertissement, et ce n'est pas un petit éton- 
nement pour les étrangers que de rencontrer les compagnies, 
carquois au dos, allant au tir les dimanches. Bernis les vint 
voir, et on l'acclama grand maître. La dignité était médiocre 
pour un cardinal, mais le Cardinal l'agréa de bon cœur. Il en 
fit part à son correspondant, l'Infant de Parme, et plus tard, 
bien plus tard, en 1789, V Almanach des compagnies (Tare, arba- 

I Voir les vaes des jardins et du cbâteau dans Laboroe, Description des nou" 
veaux jardins de la France, Paris, 1808, fol. Âajourd*bui, le Plessis-Chamans est 
derena ane sorte de haras. Je l'ai souvent regardé — de loin — et toute l'habi- 
tatîoD m'a semblé moderne. 

^ Mémoires cTotUre-tombey éd. Mélihe, 1849, în-12, t. II, p. 194. 

' M. Dinanx et certains auteurs veulent que cette dignité fût attachée à celle 
d*abbé de Saint-Médard. Peut-être est-ce Tamour de mon clocher qui me fait 
préférer l'explication que je donne. * 






I 



I 
I 



30 LE CARDINAL DE BERNIS. 

lêie et arquebuse ' lui fut dédié et perpétua le souvenir de cette 
fugitive grandeur. 

Le retour du Cardinal aux environs de Paris présageait une 
rentrée à la cour. Le moment parut bon aux spéculateurs en 
librairie pour mettre au jour quelques-unes de ces malheureuses 
poésies dont on poursuivait Bernis à chaque étape de sa car- 
rière. Cette fois, on n'avait plus à ménager en lui Thomme qui 
pouvait monter ; Bernis ne pouvait que descendre : on ne cou« 
rait aucun risque à mal parler de lui '• Il faut voir ce que dit 
le critique assermenté des cours allemandes et russes , le baron 
de Grimm : « Jamais stérilité n*a été plus abondante ou, si tous 
voulez, abondance plus stérile. Cela ne coûte que douze sous, 
dit-il ailleurs. Sans doute que Son Éminence ayant considéré 
que sa prose nous coûte assez cher, veut par un mouvement de 
conscience nous dédommager par ses vers '• » Il s'agit des 
Quatre Saisons, qui ne sont point entre les meilleures pièces de 
TÂbbé-poëte et qui portent cet ambitieux sous-titre : ou les 
Géorgiques françaises. Ces Quatre Saisons parurent pour la pre- 
mière fois en 1 763 ; on put donc penser que le Cardinal se 
remettait à la poésie, Voltaire lui-même le crut ou feignit de 
le croire, car il savait à n'en pas douter que « c'était Babet 
qui remplissait son beau panier de cette profusion de fleurs » • 
Il n'en demanda pas moins que Bernis, cardinal, donn&t la 
dernière main à «ce charmant ouvrage » . Bernis répondit d'un 
ton dégagé et libre que depuis près de vingt ans il n'avait pas 
vu ces Saisons de Babet qu'un libraire venait d'estropier, m A 



> Par Pelletier, membre de Tacadémie d'écriture, Parin, 1789, in-ljl. Je n'ai 
pu trouver jusqu'ici ce livret. 

^ Par contre, au moment de sa chute, les épîgrammes avaient été assez rares. 
En voici une pourtant : 

Moins reli,7ieuz que profane 
A la Cour, Bernis en soutane 
Monta ti TÎle qn'on Tonfait. 
11 y fit, puisqu'il le falluti 
Éclater sa ma^tficence. 
De sa chute est-ce le signal? 
On dirait que Son Éminenoe 
N'eut le ehapean de cardinal 
Que pour tirer sa rcrérenoe. 

3 Première partie, t. III, p. 458. 



L'EXIL. 31 

ma mort, ajoutait-il, quelque âme charitable purifiera les amu- 
sements de ma jeunesse qu'on a cruellement maltraités et con- 
fondus avec toutes sortes de platitudes. Pour moi, je ris de la 
peine qu'on s'est donnée inutilement pour me faire des niches. 
On a cru me perdre en prouvant que j'avais fait des vers jusqu'à 
trente-deux ans, on ne m'a fait qu'honneur, et je voudrais de 
tout mon cœur en avoir encore le talent comme j'en ai conservé 
le goût ; mais je suis plus heureux de lire les vôtres que je ne 
l'ai été d'en faire. Si vous voulez que je vous dise mon secret 
tout entier, j'y ai renoncé quand j'ai reconnu que je ne pouvais 
être supérieur dans un genre qui exclut toute médiocrité. Il 
faut que l'envie ronge toujours quelque chose, disait>il ailleurs ; 
j'aime mieux qu'elle ronge mes vers que mes os. » 

Par fortune, cette niche, comme dit Bemis, ne lui nuisit 
point. A la Cour, chacun savait à quoi s'en tenir, car il n'était 
pas une femme connaissant son monde qui n'eût entendu jadis 
PAbbé lire ses Quatre Saisons. Il fallait être M. de Grimm pour 
les croire nouvelles. On ne les lut point sans plaisir, car pour 
beaucoup de ces femmes, c'était quelque chose de leur jeunesse, 
et pour les hommes, ils n'étaient pas si sots que de trouver que 
ces vers fussent mauvais. Qu'aurait-on dit des leurs ' ? 

Sans s'en occuper davantage, laissant les éditions de ses 
poésies se multiplier si bien qu'avec un peu de chance et de 
manie, on peut en garnir quelques rayons de bibUothèque, le 
Cardinal alla et vint. Au mois de juin, il fut à Yic-sur-Aisne 



1 Au moment où j*ai publié les Mémoires^ j*ni donné une note bibliographique 
fur les éditions des poésies de Bemis, mais j*ai dû me convaincre depuis que 
cette note était ridiculement incomplète. 11 faudrait pour donner cette énuméra- 
ûon un appendice particulier. De cette paxsion qu*eut le public pour ces petits 
rers, on trouyera un singulier témoignage dans les Mémoires de PhÛarèie 
Ckasies (t. I*'). Sa mère, dit-il, portait partout avec elle les œuvres du Cardinal. 
J'ai sons les yeux une marque d'enthousiasme qui n'est pas moins frappante : 
c'est un exemplaire des Quatre Saisons, le livret à douze sols (Paris, 1763, in-12) 
superbement relié en maroquin rouge aux armes de madame la duchesse de 
Gramont, la sœur de M. de Choiseul. Ce n'est point une médiocre preuve 
d'estime qu'une telle reliure sur une si mince brochure. Je me contenterai de 
dire en passant que j'ai pu réunir dès à présent vingt-six différentes éditions des 
Œuvres du cardinal de Bemis, et neuf éditions différentes de la Religion vengée. 
Je craint bien de n'être pas au bout. 



3S 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



OÙ il passa l'été, et en septeqfibre il retourna au Plessis. Cette 
fois, il ne devait point s'arrêter à Seniis. Ses amis, M. de Choi» 
seul à la tète, demandaient qu'il lui fût permis de reparaître à 
Versailles. On n'avait rien à reprendre dans sa conduite : point 
de demandes indiscrètes, point de démarches irréfléchies. On 
n'avait entendu parler de lui officiellement que pour une récla- 
mation au sujet du droit de collation de la prévôté d'Hauzine, 
dépendant de l'abbaye de Saint-Médard, et contesté par l'évéque 
de Liège ^ Il s'était tenu si soigneusement à l'écart de toutes 
les affaires relatives aux Jésuites que lorsque, le 7 juin 1763, 
le Roi fit communiquer aux cardinaux français la lettre qu'il 
écrivait au Pape au sujet du décret du Saint-Office sur l'instruc- 
tion pastorale de l'Évéque de Soissons, Bernis seul fut exclu 
de la communication '. Ce n'était pourtant pas une marque de 
défaveur, car moins de six mois après, le Cardinal reçut la per- 
mission de venir faire sa cour au Roi et à la Famille Royale. La 
nouvelle, comme de juste, attira à Bernis de nombreuses féli* 
citations; on vit s'empresser ces serviteurs zélés qui, comme 
l'écrivait Voltaire, prennent la part la plus vraie, la plus tendre^ 
ont toujours eu l'attachement le plus inaltérable, qui ont été 
pénétrés, qui seront pénétrés, etc., etc., et qui pendant les cinq 
années d'exil n'avaient pas donné signe de vie; mais Bernis 
avait publié une amnistie générale pour les déserteurs ; il était 
tout à la joie de sa rentrée et ne pouvait tenir rancune. 

Il arriva le 9 janvier à Versailles, et, dit la Gazette de France^ 
« il eut l'honneur de faire le même jour sa révérence à Leurs 
Majestés et à la Famille Royale »• C'est là le mot officiel, mais 
il faut entendre le commentaire. On lit dans la Gazette de Leyde : 
« Le Cardinal est rentré en grâce ; le 8 de ce mois, il arriva de 
son abbaye de Saint-Médard près de Soissons ^ à celle de Saint- 
Denis où il reçut les visites et les compliments de plusieurs de 
ses amis. Son Éminence y passa la nuit et alla le 9 à Versailles 



1 Affaires ËTBincÈRES, Borne, 836, 28 novembre 1763. Cette affaire ii*était 
pas terminée vingt ans plus tard. 

^ Affaires Étravoères, Rome, 834 et 835. 
3 G*est une erreur, Bernis était parti du Plessis. 






I 

t 



L*EX1L. 33 

rendre ses respects au Roi et à la Famille Royale, qui lui ont fait 
un accueil très-gracieux, y* Puis le gazetier ajoute: « On s'attend 
à le voir rentrer dans le train orageux des affaires publiques ; 
d'autres le donnent pour successeur à M. de Beaunoiont, qui 
semble ne demander pas mieux qu'à se décharger de ce pesant 
fardeau pour aller, décoré de la pourpre, fixer son séjour à 
Rome et se consoler des désagréments que lui attire son atta- 
chement aux maximes ultramontaines. » Ainsi la place de pre- 
mier ministre ou le siège de Paris, voilà ce que les gazettes 
donnaient à Bernis, et on le chantait \ et on le chansonnait ', 
et c'étaient a mille almanachs plus extravagants les uns que 
les autres » . En réalité, s'il avait été question de quelque place, 
ce n'avait été que d'un siège dans le Midi, Mende par exemple, 
que M. de Ghoiseul-Beaupré eût volontiers, malgré son grand 
âge, cédé pour un évéché plus important; mais Mende était 
bien médiocre pour un cardinal. Peut-être le duc de Ghoiseul 
noua-t-il dès ce moment quelque échange entre son frère, 
l'Archevêque d'Albi, et le Cardinal; mais, pour satisfaire M. de 
Stainville comme M. de Beaupré, il fallait qu'on leur assurât 
un déplacement avantageux. Or nul évêché ne vaquait : Bernis 
dut donc attendre. 

Il fallut pourtant couper court à ces bruits com plaisamment 
enregistrés par les journaux étrangers : le duc de Praslin, 
ministre des AfiEaires étrangères, se chargea d'annoncer aux 
ambassadeurs de France que « le retour de cet ancien ministre 
à la cour ne devait pas donner lieu aux spéculations d'un 
changement dans aucune des parties de l'administration ^ » ; 



1 Voir en 6n de la plapart des éditions des poésies de Bernis, le Retour (TApol^ 
lony par Blik de Sainmore. 

^ Je troave dans un Ms. du dis-huitième siècle en ma possession le couplet 
suivant qui est reproduit par Bachaumont à la date du 27 janvier (t. II, p. 14) : 

Un jonr sar an canapé 
Au lever de l'Aurore 
Un monarque inocenptf 
Disait : Toi que j'adore, 
Souvieot>toi du Cardinal-abbé* 
Le verrons^nous encore? 

(3f adame de Pompadonr était peinte en Aurore dans le cabinet du Boi.) 

* Affaires ÉTiiASoèBE8,^ome, vol. 837. Nàples, vol. 84. G*est un article circulaire. 

3 



34 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



et il nota soigneusement que le Cardinal était retourné dans 
son abbaye. Gela fîit une nouvelle occasion de chansons^ car on 
ne comprit pas ce prompt départ ^ 

C'était pourtant fort compréhensible. « Après avoir remercié 
le Roi, Bernis, comme il le dit, était venu remercier la campagne 
qui lui avait rendu la santé et dont le séjour avait achevé de le 
désabuser des grandeurs humaines. • Il s'était réinstallé au 
Plessis, fort aise de son voyage, fort content de madame de 
Pompadour et de M. de Choiseul. Désormais, il ne se priva 
plus d'aller, à son temps, à Paris et à Versailles. Le Plessis était 
son quartier général, mais il faisait des sorties. Ainsi, le 2 février, 
jour de la Purification, il est à Versailles, à la procession du 
Saint-Esprit, et assiste à la réception du comte de Saulx-Ta- 
vannes et du comte du Muy. Ce fut la dernière fois peut-être 
qu'il vit madame de Pompadour. Quelques jours après (28 fé- 
vrier), elle tomba dangereusement malade, traîna plus d'un mois 
pendant lequel son frère, M. de Marigny, eut soin de donner 
fréquemment des nouvelles au Cardinal ', et mourut enfin 
le 15 avril. Pour Bernis, la douleur fut véritable. « Il n'avait 
jamais mis en oubli les très-grandes obligations qu'il lui avait, 
et, depuis la bonne réception qu'elle lui avait fute au mois de 
janvier, il avait chassé de son cœur les aigreurs qu'il aurait 
pu garder de sa disgrâce. » 

Néanmoins, on ne saurait pleurer toujours, surtout quand on 
est d'une Cour, et le Cardinal avait arrangé son été pour con- 
cilier ses amitiés et ses obligations. En mai, il devait aller à 
Crécy, chez son vieil ami le duc de Penthièvre; vers la mi-juillet, 
il comptait être à Compiègne, où le même prince lui prétait son 
appartement pendant le voyage du Roi ; mais voici que, le 9 mai , 
le bâtard du Régent, Charles de Saint- Albin, archevêque duc 



Voici donc Tenir l'Abbé 
An lerer de l'Aurore. 
Depuis, il t'est échappé; 
La raison, je fi^pore. 
Où. va-t-iJ, le Gardbal-abbél 
Le verrons^noos encore? 



< Lettres des 13 et 17 mars. (Àrch. de Bemis,) 



(Ms. déjà cité.) 



L'EXIL. 35 

de Cambrai, meurt subitement. Aussitôt, le duc de Ghoiseul 
expédie un courrier à son frère, l'archevêque d'Albi, pour lui 
proposer ce grand siëge et fait en même temps pressentir Bernis 
sur Âlbi; il en parle au Roi, qui y a songé de son côté et à qui 
Mesdames ont vivement recommandé le Cardinal. Louis XY, 
timide incurable, n'ose en parler le premier à Tévêque d'Or- 
léans, chargé de la feuille des bénéfices. Il faut que l'Évêque 
d'Orléans poussé par Ghoiseul propose de lui-même Bernis; 
pendant ce temps, l'Archevêque d'AIbi a accepté Cambrai'; la 
chose se trouve faite (29 mai) ^ 

Le Cardinal était à ce moment chez son parent, M« de Brige, 
au Haras, entre Argentan et le Meiro. Il soignait un gros rhume 
et ne comptait rentrer à Paris que le 4 juin. La bonne nouvelle 
lui parvint le 30 avec des paquets de lettres de félicitation ^ ; 
ool de ses correspondants ne manqua à le complimenter. Aussi 
bien, à ce qu'il semble, la nomination ne déplut pas, et les 
gazettes étrangères, de même que les nouvelles à la main, se 
montrèrent favorables '. 

Un mois et demi après la nomination du Roi, dans le con- 
sistoire du 9 juillet, le cardinal Colonna di Sciarra , protecteur 
des églises de France, proposa pour l'archevêché d'AIbi Fran- 
çois-Joachim de Pierre de Bernis, cardinal de la sainte Église 
Bomaine, et fit ensuite en sa faveur instance pour le Pallium^. 

Restait le sacre , c'était une grosse affaire : ne fallait-il pas 
combiner un cérémonial nouveau? Ne fallait-il pas que le 
prélat consécrateur fût lui-même cardinal et archevêque, et 
qu'il fût l'ancien de Bernis dans le Sacré Collège? Depuis trois 
siècles, disent les gazetiers, pareil événement ne s'était pré- 
senté. Le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, était le seul 

* Le brevet de don des fruits de rarchevêché d'AIbi est du 10 juin i764| 
(Arch. d'AIbi.) 

' Lettres du duc de Penthièvre, de l'Infont, de Voltaire, etc. 

* Affaires ÉTiuNoèRBS, Rome, vol. 837. Gazette de France du i«' juin; 
OaietUs de Leyde et d'Amsterdam du 8. La Gazette tT Amsterdam dit que le Roi 
accorda sur les revenus de l'archevêché d'AIbi une pension de 8,000 livres au 
coré de Saint-Sulpice qui se démettait de sa cure. V. aussi lettre de madame du 
Def&nd à Voluire. 

^ Afpâibbs ËTR&iioèRES, Rome, 838. (11 juillet^) Gazette de France, page 487. 

3. 



i • 



36 



LE CARDINAL DE BERNIS 



en situation de sacrer Bernis; il était d'autant mieux désigné 
que des rapports d'alliance et d'ancienne amitié existaient entre 
eux ^ Le lieu choisi fut donc Sens, et cette merveilleuse cathé- 
drale de Saint-Étienne, un des plus admirables édifices de Tart 
gothique du treizième siècle. 

Le vendredi 5 août , vers les six heures du soir, Bernis, qui 
venait de passer quelques jours à Gompiègne, arriva à Sens, 
accompagné de M. de Bausset de Roquefort, évéquede Béziers, 
et de M. Champion de Cicé, évéque d'Auxerre. Le cardinal de 
Luynes alla à sa rencontre avec l'abbé de Gabriac, vicaire géné- 
ral, allié aux Luynes et aux Bernis. Une décharge de boîtes 
annonça l'entrée des prélats. Aussitôt que Bernis fut installé 
au palais archiépiscopal, les corps de ville vinrent lui rendre 
leurs devoirs. Il les reçut avec sa grâce habituelle et invita les 
chefs à sa table, où plus de cinquante couverts furent servis avec 
autant de goût que de profusion. Le cardinal de Luynes, qui se 
piquait d'émulation, tint table ouverte ainsi que son confrère, et 
ce fut pendant les trois jours une succession de festins. 

Le dimanche 5, entre dix et onze heures du matin, le cortège 
se rendit à l'église métropolitaine. Dans le chœur se tenaient 
les chanoines, vêtus de rouge suivant leur ancien privilège; 
des détachements de Mestre de camp général en uniforme bleu, 
doublé de chamois, avec collet et revers noirs, boutonnières et 
agréments aurore, faisaient la haie dans la nef; dans l'église^ 
toutes les compagnies et la noblesse des environs avaient pris 
place ; sur des amphithéâtres dressés autour des grilles du chœur^ 
un peuple innombrable se pressait; des musiques militaires alter- 
naient avec l'orgue et les chants religieux ; au dehors, les canons 
tiraient, et la foule poussait des acclamations. C'est un jour qui 
marque dans les annales de Sens. 

Le soir, grande illumination au palais archiépiscopal^ 
cinquante convives â la table du cardinal de Luynes; des corps 
de musique jouant sans interruption et le peuple admis à défiler 

' Ces rapports se sont perpétués entre les deux familles, puisque mademoiselfe 
de Narbonne-Pelet, arrière-petite-nièce du Cardinal^ a épousé fe duc de Che* 
vreuse. 



L'EXIL. zr 

dans les salles pour admirer, comme dit Mauclerc, le chro- 
niqueur de Sens, tant de grandeur unie à tant d*aménité ^ 

Le 9 août, Bernis était de retour à Compiègne, et, pendant 
la messe, il prêta serment de fidélité entre les mains du Roi en 
présence de Charles- Antoine de la Roche-Aymon, grand aumô- 
nier de France, archevêque et duc de Reims. Le serment prêté *, 
les bulles vérifiées, l'acte de serment enregistré au Contrôle 
général dés finances et à la Chambre des comptes, les 33 livres, 
montant du droit de serment, payées au Trésorier général des 
offrandes, aumônes, dévotions et bonnes œuvres du Roi, il ne 
restait plus qu'à faire vérifier les lettres patentes par le Viguier 
de la ville et viguerie royale d'Albi et du pays d'Albigeois, et 
par le Garde et conservateur du scel mage royal, rigoureux et 
authentique de la ville et viguerie d'Albi, ce qui fut fait le 
13 février 1765^. Maintenant que Bernis prit possession, et il 
serait bien et dûment archevêque et seigneur d'Albi. 

' Je dois sur le sacre de Bernis quelques précieux renseignements à Sa Grandeur 
MoDseigneur rArchevèque de Sens. Cf. Almanach historique du diocèse de Sens, 
poor 1765. Sens, in-32. Mercure de France de septembre 1764. Mss. Mauclerc, 
coosenré 2i la Bibliothèque de Sens. 

* Voici le texte du serment : « Je, François- Joachim de Pierre, cardinal de 
Bernis, archevêque d'Albi, jure le très-saint et sacré nom de Dieu et promets à 
Votre Majesié que je lui serai, tant que je vivrai, fidèle sujet et serviteur, que je 
procurerai de tout mon pouvoir le bien et le service de son État, et que je ne me 
croQverai en aucun dessein ni entreprise au préjudice d'iceux, et que s'il en vient 
(pelque chose à ma connaissance, je le ferai savoir à Votre Majesté. Ainsi Dieu 
me loit en aide et ses Saints Évangiles par moi touchés. » 

' Archives d'Albi. Gazette de France du 11 août. Gazettes d'Amsterdam et de 
leyde du Si août. 



»1 



CHAPITRE II 
l'archevêché d'albi '• 

1764-1769 

Le siège d'Albi. — Grandeurs de l'évèque* — L'arckevèclié d*Albi. — Droits» 

— Palais. — Les Petits États d'Albigeois. — Les États de Langnedoc. -— > 
Entrée da Cardinal à Albi. -» Sa prise de possession. — Vicaires généraux. 

— Ordre et tenue de maison. — Le catéchisme de Remis. — Le séminaire. 
*- Les églises. — Les pauvres. — L'instruction publique. — Administration 
de la commune d*Albi. — Rôle du Cardinal dans la tenue des Petits États. — 
Finances. — Emprunts. — Routes. — Maréchaussée. — Indigents. — Agri- 
culture et industrie. ^- Idées politiques de Remis. — Le Roi. — La Famille 
Royale. — Correspondances avec 9e% divers membres. — Autres correspon- 
dants. — Voltaire. — Vie à Albi. — L'intérieur du Cardinal. — Occupations 
de Remis. — Sa famille. — Absence d'ambition. — La terreur du conclave. 

Le siëge épiscopal d'Albi est un des plus anciens de France. 
Fondé, suivant la légende, par saint Clair, au temps où 
saint Auspice établissait l'église d'Apt, saint Flour celle de 
Lodève, saint Nicaise celle du Yexin, c'est-à-dire vers l'an 250, 
il fut occupé à partir du sixième siècle par une succession 
d'hommes distingués qui exercèrent une influence considérable,^ 
non-seulement sur le Languedoc, mais parfois sur la France 

^ Sources : Archives de la fomilie de Bemis, Archives ^Albi, Je dois an 
tribut particulier de reconnaissance à M. Jolibois, archiviste du département du 
Tarn, qui, avec une obligeance inSnie, a fait copier pour moi une quantité de 
documents inédits. Principaux ouvrages consultés : Compatré, Études sur rAlbi" 
geoisy Albi, 1841, in-4<»; Crozbs, le Diocèse d'Albi, Albi, 1878, in-12; Histoire 
de l'ancienne cathédrale et des évêques d'Albi, par E. d' Aubiac , Paris, 1858, 
in-S*'; Description naïve et sensible de la fumeuse église Sainte- Cécile d'Albi, 
Paris, 1867, in-18; Histoire littéraire de la ville d'Albi, par Jules Rolland, Tou- 
louse, 1879, in-8^; Massol, Description du département du Tarn, Albi, 1818^ 
in-8o; Rossignol, petits Étais de V Albigeois, Paris, 1875, in-S»; Sabbast, 
Recherches sur Albi, Albi, 1860, in-8'; Crozbs, Monographie de Vintigne eoUé^ 
giale de Saint-Salvi, Toulouse, 1857, in-12. 



L*ARCHEVÉCHÉ D'ALBI. 80 

entière* Tel fut en particulier saint Salvi, Tami de Grégoire de 
Tours, sous l'invocation duquel s'ëlève un des monuments 
les plus anciens et les plus intéressants de la capitale de 
l'Albigeois. 

Jusqu'à la fin du dixième siècle, le gouvernement d'Albi fut 
à la fois épiscopal, municipal et populaire. L'évéque était 
élu par le peuple; il gouvernait d'accord avec les consuls. Puis, 
l'aristocratie s'empara de l'évéché. On vit un vicomte de Tou- 
louse et d'Albigeois donner successivement pour douaire à ses 
deux femmes la moitié de l'évéché d'Albi avec la monnaie et 
le marché. Le siège épiscopal fut aux enchères. En 1038, on 
l'acheta moyennant moitié du revenu et 6,000 sous d'or; 
en 1062, on donna pour l'obtenir quinze chevaux de grand 
prix. Au douzième siècle, ces honteux trafics seoiblent cesser, 
mais le siège d'Albi est devenu pour toujours une sorte de fief 
noble. Il y avait de quoi tenter : année à année les privilèges 
s'étaient accrus, les prétentions s'étaient affermies. Dès 985, 
les évéques possédaient de fait la justice criminelle; en 1188, 
le droit leur en a été formellement reconnu par les prud'hommes 
d'Albi; depuis l'an 1221, moyennant la reconnaissance de 
leurs privilèges, les habitants d*Albi viennent rendre l'hommage 
à l'évéque ; en 1229 et en 1 264, le Roi lui-même a transigé avec 
Tèvéque et Pa avoué pour seigneur haut justicier ^; en 1269^ 
les droits et les devoirs de l'autorité consulaire ont été définiti- 
vement réglés; le rôle important que l'évéque devait jouer dans 
les affisiires générales de la province a été affirmé aux premiers 
États de la sénéchaussée tenus à Garcassonne, les premiers États 
du Languedoc. Il est vrai que l'évéque a dû se reconnaître 
vassal de l'archevêque de Bourges, mais ne fallait-il pas qu'il 
s'assurât un allié et un protecteur pour le seconder dans les 
luttes continuelles qu'il soutenait contre des coseigneurs peu à 
peu évincés, contre les abbé^ du voisinage et, au besoin, contre 
le Roi lui-même? Un des évêques qui contribuèrent le plus à 
établir la grandeur du siège d'Albi fut Guillaume Y Pétri 

' Cette concession est renouvelée et confirmée par lettres patentes de 1463, 
1563 et 176S. 



40 LE CARDINAL DE BERNIS. 

(1185-1227), un membre de cette famille de Pierre déjà 
puissante au douzième siècle , et d'où, six cents ans plus 
tard, devait sortir François-Joachim de Pierre, cardinal de 
Bernis. 

Bernard III de Gastanet (1275-1308) ne se contente pas 
d'édifier la nouvelle église Sainte-Cécile, que Richelieu appelait 
une des merveilles du monde et Chateaubriand un magnifique 
musée, il achève d'organiser la puissance temporelle de Févéché. 
Il est bien vu du Pape, près de qui il a négocié la canonisation 
de Louis IX, et bien vu du Roi de France, auquel il a rendu de 
nombreux services : il obtient donc la sécularisation du chapitre 
de Sainte-Cécile jusque-là composé de moines Augustins, et 
dans le partage des biens, il fait bonne part à l'évéque. Il a 
pour lui le palais épiscopal ! La Besbia, les châteaux de Com«> 
befa et de Villeneuve, et de grandes possessions territoriales qui 
ne furent aliénées qu'au seizième siècle pour payer la rançon de 
François I^. Du pape Jean XXI, il reçoit le droit de conférer 
les bénéfices qui viendront à vaquer dans son diocèse et le 
droit de nommer à deux offices de tabellion et de notaire. Sous 
le consentement tacite ou exprès du Roi, il établit rigoureuse- 
ment la perception de ses droits pécuniaires, recouvre les dîmes 
usurpées, exige que le viguier royal, à son entrée en fonction, 
vienne lui jurer de garder intacts les privilèges de l'église 
d'Albi, exerce son droit de haute justice et ne recule pas plus 
devant les décisions singulières que la coutume autorise ' que 
devant les terribles sentences que lui permet de rendre sa 
qualité d'inquisiteur de la foi et de vice-gérant de l'inquisition 
du royaume de France. 

C'est de Bernard de Castanet que la ville d'Âlbi tient ses 
armoiries. Les Castanet portaient, dit-on : de gueules, à une tour 
d'argent; Bernard y avait ajouté une croix pommelée d'or issant; 
il donna ces armes à sa ville en sommant la tour d'un léopard 



^ En 1278, le ja^e de la cour séculière de l'cvèque rend une ordonnance por- 
tant que tous ceux qui seront surpris en adultère devront courir entièrement nus 
dans Les rues de la rille. Après cette course, ^tte selon ta coutumt;, la justice 
était satisfaite. 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ÂtBI. 41 

i*OT marchant sur les créneaux et en raccompagnant d'un soleil 
d'argent et d'une lune d'or. La devise fut : 

STAT BACULUS, VIGILATQCE LEO, TURBESQUE TUETtJR *. 

Après Bernard de Gastanet, crée cardinal en 1316 par le 
pape Jean XXII, les plus célèbres des évéques d'Albi furent 
les cardinaux Joffroi, d'Amboise, Duprat, les deux cardinaux 
de Lorraine; puis Laurent Strozzi, Julien de Médicis, les deux 
D'Elbène et Gaspard de Daillon du Lude, qui laissa à ses suc- 
cesseurs la magnifique maison de campagne appelée de lui le 
Petit Lude. 

L'évécbé d'Albi fut érigé en archevêché par bulles du pape 
Innocent XI en date du 5* jour des calendes d'octobre 1678, 
confirmées par lettres patentes du Roi datées du 14 octobre 1 680'. 
Le premier titulaire fut Hyacintlie Serroni; en 1747, Domi-> 
DÎque de la Rochefoucauld était archevêque d'Albi; il fut 
en 1 759 transféré au siège de Rouen et nommé cardinal ; son 
successeur Léopold-Gharles de Stainville, frère du duc de Ghoi- 
seul, trouvait Aibi bien éloigné de Paris ; d'ailleurs le titre de duc 
et les grands revenus attachés à l'archevêché de Cambrai ne 
pouvaient manquer de le tenter; aussi, quelques projets qu'il eût 
pour l'embellissement d'Albi dont il voulait transformer les 

' Gattellier de la Tour, dans V Armoriai des états de Languedoc (Paris, 1767, 
iii<4^), blatonne de la façon suivante l'écu d*Albi : de gueules à la croix arcki~ 
épiscopale d'or; un portique a deux portes ouvertes d^ argent, les herses levées, à 
quatre créneaux; un léopard du second émail ayant les quatre pattes posées sur 
Us créneaux; le tout Itrochant sur la croix; un soleil aussi du second émail à 
dextre en chef et une lune en décours du troisième émail à senestre en chef, 

* L'archevêque d* Albi avait pour suffragants les évéques de Castres, de Mende, 
de Rodez, de Gahors et de Vabres. Son diocèse était borné par ceux de Toulouse, 
de Lavaur, de Vabres, de Rodes, de Cahors, de Montauban et de Castres; il com* 
prenait deux cent treize paroisses et cent vingt-quatre annexes. Le chapitre de 
la métropole avait pour dignitaires un prévôt, quatre archidiacres, un trésorier, 
an grand chantre, un succenteur, un pénitencier ; il comprenait douze chanoines, 
dont Tarchevéque, six hebdomadaires, quarante-hnit vicaires bénéficiaires et un 
corps de musique. Les dignités et les canonicats étaient à la nomination de 
l'archevêque. Le revenu du chapitre était de 132,216 livres, dont il fallait pré- 
lever 60,000 livres pour les officiers du bas chœur. Le surplus, 72,000 livres, 
était partagé en vingt et une parts, dont une revenait h Tarchevéque. En dehors 
du chapitre de Sainte-Cécile, le chapitre collégial de l'église Saint-Saivi, la plus 
ancienne église d'Albi, avait aussi son importance. 



it LE CARDINAL DE BERNIS. 

antiques remparts en une riante promenade, il accepta, sans se 
faire prier, rechange que son tout-puissant frère lui proposait, et 
céda de bonne grâce la place à Bernis. 

Sauf certains droits, tels que celui de pezade, dont Texercice 
avait été abandonne, Tarchevéque ayait conserve la plupart 
dss privilèges, honneurs, droits et prérogatives qu'avaient suc- 
cessivement conquis les évéques du moyen âge. S'il ne battait 
plus monnaie comme au treizième siècle, il était toujours sei-* 
gneur haut, moyen et bas justicier ', et un récent arrêt du 
Conseil garantissait ses officiers contre les entreprises du juge de 
la viguerie royale d'Albi*. L'archevêque confirmait et ratifiait 
toujours le choix des consuls; ses officiers de justice présidaient 
toujours le conseil politique et renforcé de la ville d'Âlbi ; c'était 
de lui que les consuls recevaient les clefs de la ville, et à lui 
qu'ils promettaient de les rendre chaq ue fois qu'ils en seraient 
requis. Gomme aux temps anciens, les consuls étaient tenus de 
venir deux fois l'an, le jour de Noël et le jour du de Fructu •, 
lui présenter leur hommage et le reconnaître pour seigneur 
temporel et spirituel ^. Bref, il était demeuré un quasi-souverain, 
et les artisans de la ville s'appelaient eux*mêmes ses sujets. 

Les droits honorifiques supposaient et accompagnaient les 
droits réels, et l'archevêque tirait bon parti des lods et ventes. 

' La basse justice en partage avec le Roi. 

* Arrêt du Conseil d*Etat en date du 6 octobre 1754 qui annule Tordonnance 
du juge de la Tiguerie royale, lequel s'est emparé, pendant la racance, de la 
justice de la temporalité du siège archiépiscopal et statue que les officiers établis 
par les prélats et autres bénéficiers dans les terres et seigneuries de leurs béné- 
fices continueront à remplir leurs fonctions même pendant les vacances. 

3 Le dimanche après la Sainte-Croix. 

4 L'hommage rendu par les consuls vêtus de leurs manteaux et livrées consu- 
laires et accompagnés des notables de la ville, parlant debout et non à genoux, 
était ainsi régie depuis Louis d'Amboise T*'' : « Monseigneur Tévêque, nous 
venons ici pour vous offrir et présenter les clefs de la ville et cité d*Albi et vous 
reconnaître pour seigneur spirituel et temporel, dans laquelle vous avez toute 
justice haute, moyenne et basse, et nous vous prions de vouloir maintenir et 
conserver nos anciennes libertés et privilèges, écrits et non écrits, et prions Dieu 
qu'il nous donne les bonnes fêtes. ■ Les jours d'hommage, les consuls dînaient à 
la Besbia; la desserte de la table appartenait aux prébendes et au bas chceur de 
Sainte-Cécile; on distribuait aux invités un millier de gimblettes; on jetait au 
peuple par les fenêtres cinquante-qnatre livres de dragées, et les consuls offraient 
À l'église de Sainte-Cécile cinquante livres de cire. 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 



4a 



Les terres qui lui restaient étaient médiocres, mais la dîme 
était d*excellent rapport. Bref, ses revenus étaient évalués à 
120,000 livres, mais ils étaient presque doublés par les droits 
seigneuriaux et n'allaient guère au-dessous de 200,000 livres' : 



' La décUradoD faite au nom da Cardinal le 27 février 1700 porte les revenus 
à 213,368 livres 2 deniers, et les charges à 70,109 livres sols 4 deniers, ce 
qui, net, donnerait 143,168 livres 10 sols 10 deniers; mais ce chiffre parait 
an-dessoiis de la vérité. Voici le détail des Revenus : i** La vigne de la Brévial 
(24 arpents) donnant cinquante pipes de vin dont l'archevêque donne quatre pipes 
aax GordeÛers, six pipes aux religieuses de Sainte-Claire et une barrique en 
anmône aux Gapncins, net 600 livres ; f9 plusieurs fiefs dans les communautés 
d'Albi, Andouque et Gastelviel, revenu annuel 221 livres 17 sols 11 deniers; 
3' la dîme en vin sur deux petits vignobles : Lendevès et Burgayrolles , net 
environ 120 livres; 4» la prébende de chanoine de la cathédrale, 2,400 livres; 
5* le droit de Leude sur le sel du grenier à sel d*Albi, 608 livres 12 sols 
9 deniers; 6* la dîme sur les prieurés de Gestayrols et de Roumanou, 
600 livres; 7** la dîme sur l'abbaye de Gandeîl, 117 livres; %o la dîme 
sur l'hôpital de Gaillac, 240 livres; 9** une albergue de cinquante livres de 
are pour la chapelle archiépiscopale payée par le seigneur de Marsac : 1 00 livres ; 
10^ cent livres payées par le receveur du clergé pour l'abonnement du droit 
de testament; 11*» la dime et la codîme avec les curés, les chapitres ou prieurs 
de cent seize paroisses, soit année moyenne : 198,499 livres 10 sols; 12® la 
ferme de Gastelnau : 1486 livres; 13^ la terre et seigneurie de Villeneuve et 
MîlnaTet avec toute justice (il y avait autrefois à Villeneuve un château dont 
on n*a gardé que les greniers), revenu : 3,430 livres; 14» la baronnie de 
Monestiès dont les censives ont été aliénées pour le rachat de François I'' ne 
fournit plus que 66 livres, mais donne suzeraineté sur neuf terres environnantes 
et tonte justice; 15^ la terre et seigneurie de Gombefa dont le château est 
déclaré en vétusté : 800 livres; 16<> la terre de Montiral et Lagarde Viane : 
produit des censives : 1882 livres 16 sous 6 deniers. Il y a à Montiral un ancien 
château déclaré en vétusté. 17<» haute justice de diverses terres aliénées pour 
le rachat de François ]•''; fermage de quelques lopins de terre abandonnés par 
des carés qui ont fait l'option de la portion congrue : 97 livres 3 sols; soit 
9n total 213,368 livres 3 deniers. On voit que dans cet état le produit des 
justices et la plupart des droits seigneuriaux non affermés ne se trouvent 
compris que pour mémoire ; on ne fiait de même entrer qu'en dépense la 
Besbia et le Petit Lude. (On va voir que, de même, les chai^ges se trouvent 
grossies d'objets étrangers au siège.) On distrait du revenu : l** pour les décimes 
et impositions dn clergé 20,159 livres 13 sols 1 denier; 2» pour les intérêu k 
2 pour 100 du capiul de 33,931 livres dû par l'archevêché au clergé d'Albi : 
678 livres 12 sola 6 deniers; Z^ pour les intérêts à 5 pour 100 de la somme de 
60,000 livres due par le siège archiépiscopal pour l'acquisition de la mairie 
d'Albi : 800 livres. 4o Taille d'une partie des jardins du Petit Lude et capita- 
tion des gens de rarchevê<iue, 304 livres 8 sous 6 deniers; 5® pension annuelle 
aux deux hebdomadaires d'Âmboise : 100 livres; ^^ pension annuelle au cha- 
pitre métropolitain d'Albi : 140 livres 5 sols 4 deniers; 7« pension à l'Univer- 
sité de Tonlouse : 160 livres; 8<> pension aux religieuses de Sainte-Glaire d'Albi : 
130 livres; 9^ au sacristain de Sainte-Gécile pour la distribution des saintes 
huiles : 5 livres ; 10<* au maître de musique de Sainte-Gécile pour le vin de la 



■' I 



44 LE CARDINAL DE BERNIS. 

ce qui, en 1789, plaçait, comme revenus, Albi au troisième 
rang parmi les évéchés de France. 

De plus, Tarchevéque avait la jouissance de plusieurs rési- 
dences vraiment princières. M. de Ghoiseul-Stainville avait 
obtenu le 31 octobre 1761 un arrêt du conseil qui l'autorisait à 
démolir le château fort de Gombefa, sis à quatre lieues d'Albi, 
dont l'entretien lui semblait trop onéreux, mais il restait encore 
à son successeur une habitation dans la ville : la Besbia, et une 
autre aux portes : le Petit Lude. 

La Besbia, construite ou du moins considérablement aug- 
mentée dans les dernières années du treizième siècle par Ber- 
nard de Castanet, était une sorte de forteresse qui embrassait 
jadis dans ses murs Téglise cathédrale et les maisons des cha- 
noines. L'enceinte était défendue par le Tarn, munie de tours, 
de herses et de ponts-levis, bâtie avec des briques dont Taroon- 
cellement semblait défier toute attaque de vive force. L'édifice 
est autant enfoncé dans la terre qu'il est élevé hors d'oeuvre : 
avec ses tours irrégulières, ses massifs de maçonnerie où 
M. de Stainville avait pu sans imprudence faire tailler à pic deux 
chambres, il présente encore l'aspect d'un palais électoral de la 
vieille Allemagne. Chaque génération d'évéques qui y a passé 
y a marqué ses goûts différents et ses diverses aspirations : les 
uns, originaires d'Italie, ont construit les vastes salles, les 

Sainte-Cécile : 15 livres; il» censives du Petit Lude : 8 livres; ±9p aux bénéfi- 
ciers de Sainte-Cécile pour Tobit du de Jruciu : 51 livres 15 sois; idP pour les 
cierges du candélabre et les cierges de Tautel quand Tarchevêque officie à Sainte- 
Cécile : 230 livres ; 14<> pour quatre pensions accordées par le Roi sur Tarclie- 
vèché d*Albi, à M. Du Lau, ancien curé de Saint-Sulpice : 5,600 livres. 
A M. Du Lau, archevêque d*Arles, 1,680 livres; à M. Tabbé Barthélémy, 
2,800 livres; k M. l'évèque de Saint-Omer, 8^0 livres, au total iO,95M) livres. 
15» Pour rhonoraire des prédicateurs du carême et de TAvent à Albi et en 
quatre autres paroisses : 603 livres 7 sols 6 deniers ; 16® aumdnes d'obligation 
aux pauvres malades d*Albi : 1,200 livres; 17^ gages des concierges des prisons : 
60 livres; IS** frais de procédure : 600 livres; 19<» honoraires des curés et 
vicaires à portion congrue : 16,95^ livres 5 sous 5 deniers; 20° nourriture et 
entretien des enfants exposés dans les lieux enclavés dans la haute justice de 
M. Tarchevêque : 2,337 livres 2 sols; 21<» gages des gardes-cl|as9e : 420 livres; 
22^ entretien et réparations de bâtiments : 6,000 livres; 23<* entretien ou répar 
ration des églises dont Tarchevêque est décimateur : 3,665 livres; 24® messes de 
fondation : 84 livres; 25<> frais du secréuriat : 600 livres; 26c> i-emises faites aux 
fermiers, etc., 4,000 livres. 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 45 

grands escaliers, les doubles terrasses sur la rivière ; d'autres 
ont bâti la chapelle et l'ont décorée, ont fait peindre à fresque 
les salons et taillé des corridors et des cabinets dans le massif 
des murs. Ce n'est plus un palais, c'est presque une ville; les 
constructions sont à l'infini : voici les pressoirs, les porteries, 
le volailler, le bûcher; voici les écuries, et au-dessus, et partout, 
des chambres sans nombre. Dans le palais même, trois grands 
corps de logis : dans le principal, au rez-de-chaussée, cuisines, 
offices, rôtisseries, pâtisseries; au premier étage, grand escalier, 
vestibule, chapelle, scdle à manger, chambre dite de la croix, 
salon de compagnie, grand cabinet, galerie, cabinet octogone, 
bibliothèque; au second, les appartements; aile dite des sufifra- 
gants, avec cinq grandes pièces à chaque étage, sans parler 
des cabinets ; appartements avec le même nombre de chambres : 
enfin, et pour tout dire, les bâtiments à trois étages couvrent 
345 toises; les autres à deux et à un étage, 276; la cour et le 
jardin ont une superficie de 1 ,598 toises. 

Quant au Petit Lude, ce magnifique palais de campagne que 
Gaspard de Daillon du Lude légua â ses successeurs et qui 
aujourd'hui appartient aux Dames du Bon-Sauveur de Gaen, il 
n'était pas moins remarquable par ses constructions que par ses 
jardins et son orangerie, sur laquelle le comte de Bristol, ami 
du prélat, avait fait graver ces deux vers : 

Semper hic invito fuUjet poma aurea cœfo ; 
Sic sœvcu kiemes iudit Ludovicus et omat ' . 

Les larges parterres à la française coupés d'allées droites, les 
quinconces de grands arbres, les charmilles agrémentées de 
pièces d'eau, les avenues allant à la route de Castres et se déve- 
loppant jusqu'à la route du Yigan et au Cours, tout planté aussi 
et feuillu ^, donnaient au Petit Lude un aspect de palais 

< Ceê orangers, lorsque vint la Révolution, avaient conservé assez de valeur pour 
qae, en ce temps de misère générale, alors que les biens d'émigrés se vendaient à 
vil prix, on en tirât ^,413 livres. 

* Sur l'aspect d*Albi à cette date, cf. Plan de la ville et des faubourgs d'Albiy 
dédié à S» É. le cardinal de Bernisy par l'ingénieur Laroche, {p'avé par Ghal- 
mandrier et Berthault. Je suis redevable de ce plan à M. le comte de Corabettes 
dn Lac, à qui je dois encore bien d'autres précieuses communications. 



46 LE CARDINAL DE BERNIS. 

moderne, tandis que la Besbia, qu*on nommait encore la Yerbie, 
demeurait Thabitation féodale. Ces deux demeures d'apparence 
si différente représentaient bien le double caractère qu'avaient 
adopté à travers les temps les seigneurs d'Albi. L'une disait 
les luttes farouches, les guerres sanglantes, l'asile ouvert aux 
populations épouvantées : les évéques soldats ; l'autre racontait 
la vie molle, luxueuse, artistique, les agréables loisirs dans un 
beau lieu : les évéques grands seigneurs. C'étaient bien aux 
deux époques, comme on disait, les princes de l'Église. 

Et la domination princière de l'archevêque ne s'arrêtait 
point aux murailles d'Albi ; le groupement, auquel la commu- 
nauté des intérêts et la nécessité des transformations sociales 
avaient obligé les populations albigeoises, avait assuré à l'ar- 
chevêque de nouveaux droits qui n'étaient pas de médiocre 
importance: le 30 janvier 1612, Alphonse d'Elbène II avait 
obtenu des lettres patentes qui lui assuraient la présidence de 
toutes les assemblées générales et particulières du diocèse. Ces 
assemblées, les petits États de F Albigeois y connaissaient non- 
seulement du vote et de l'assiette de l'impôt demandé par le 
gouvernement central, mais du vote et de la répartition de 
l'impôt diocésain, et délibéraient par suite sur toutes les affaires 
di; diocèse : agriculture, industrie, commerce, sûreté publique, 
assistance publique, instruction, canaux et chemins. Les trois 
ordres étaient représentés dans ces assemblées qui ne tenaient 
in pleno que deux séances, consacrées, la première, au vote de 
l'imposition ; la seconde, à la nomination des officiers du diocèse 
et à la discussion des afiaires générales ; le détail était ensuite 
réglé par le bureau des comptes, formé d'un petit nombre de 
représentants des baronnies et des communes, présidés par 
l'archevêque; dans l'intervalle des sessions, le diocèse était 
administré parle bureau de direction, composé de l'archevêque, 
du viguier, du premier consul d'Albi, du syndic et du greffier. 
L'autorité de l'archevêque était donc, sinon absolue, au moins 
prépondérante. 

Ainsi l'archevêque réunissait aux privilèges d'un seigneur 
féodal les droits d'un gouverneur de province, d'un gouver- 



L'ARCHEVÊCHÉ D»ALBI. 



47 



neor iDamovibie, puisque sa présidence était attachée à sa 
dignité d* archevêque. Il n'était point indépendant du gouver- 
nement central qui l'avait nommé, mais il empruntait à son 
caractère sacré, à la double institution qu'il avait reçue, au 
Tote des États dont il était le président et qui, à cause du nom- 
bre considérable de représentants du tiers état, donnaient une 
image assez fidèle de la nation, une autorité bien supérieure à 
celle d'un gouverneur révocable, uniquement délégué par le 
pouvoir royal. 

Ces États d'Albigeois, retranchement suprême des vieilles 
libertés, étaient encore défendus par les Etats de Languedoc où 
l'archevêque d'Albi avait sa place marquée après les deux 
autres archevêques, avant les vingt et un évéques. Là encore, 
le tiers état était prépondérant ' ; il avait, dit Lamoignon de 
Bayille, « autant de voix que le clergé et la noblesse ensemble, 
parce que les peuples supportent la plus grande partie des char- 
çes • . Or, il ne faudrait pas penser que le vote des États fût de 
pure forme. S'ils ne pouvaient s'assembler légalement sans un 
ordre écrit du Roi, le droit qu'ils avaient à cet ordre avait été 
reconnu d'une façon constante, et, par un édit du mois d'octobre 
1649, Louis XIY avait enjoint qu'ils se réunissent chaque année 
au mois d'octobre pour une session d'un mois. Leur droit au vote 
de l'impôt avait été affirmé de même '. « C'était, dit Baville, 

' La Doblease avait dans I* Assemblée vingt-trois places occupées par un comte, im 
TÎoomte et vingt et un barons. Le marquis de Bernis, Pbilippe-Ghartes-Fran- 
çois de Pierre de Blou, marquis de Pierre Bernis, frère du Cardinal, eut entrée 
aux États depuis 1765, en qualité d'acquéreur du droit d'entrée de la baronnie 
de Castelnau de Bonnefonds. 11 transporta ce droit sur la seigneurie de Cadalen, 
qu il acquit du Boi et à qui il donna le nom de Pierrebourg. 

^ La multiplicité presque în6nie des différents modes d*impôu mérite au 
moins une énumération. Les impôts étaient divisés en deux catégories : les Hxe» 
et les arbitraires ou incertains. Les fixes comprenaient : l'aide, la crue, le taillon, 
les réparations des places frontières, les gages des gouremeurs, les frais des 
États, le préciput de Téquivalent, les mortes-payes et les garnisons. Les arbi- 
uaîrea étaient le don gratuit, les dettes et affaires de la province, les taxations 
d« trésorier de la bourse, le comptereau, les dettes des comptes et des étapes. Le 
vote des États ne s'exerçait en réalité que sur les impôts arbitraires, les autres 
étant considérés comme inscrits d'office au budget. En dehors de ces impôts, le 
Koi avait de plus établi dans ses domaines certains droits sur lequels les Ëtau 
n'exerçaient aucun contrôle : les domaines, albergues et péages, les droits de 
giefiiB, les amendes, le contrôle des exploits, les formules, le contrôle des actes 



48 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



un principe fondamental qu'il ne pouvait être rien impose sans 
le consentement des États, de même qu'il ne pouvait être rien 
imposé sans le consentement du Roi. » Donc les premières 
occupations des États étaient le vote de l'impôt et le règlement 
des comptes, mais ils avaient par suite à connaître de toutes les 
affaires de la province. Ils consignaient dans un cahier présenté 
au Roi leurs plaintes, leurs demandes et leurs remontrances ; 
ils clôturaient leurs séances par le vote du Don gratuit qui est, 
dit Baville, une marque de cet ancien usage suivant lequel les 
provinces qui ne sont pas tributaires ne sont obligées qu'à des 
contributions volontaires. 

A coup sûr, pas plus dans les États de Languedoc que dans 
les petits États d'Albigeois,' on ne trouvait trace d'attributions 
politiques proprement dites : mais la politique même pouvait 
trouver sa place dans le cahier des doléances et dans la discus- 
sion sur le don gratuit ; néanmoins on ne l'y rencontre pas 
d'ordinaire; on considérait alors que la direction du royaume, 
le soin de la paix et de la guerre regardaient le Roi et ses minis- 
tres. Les États provinciaux se contentaient de ce rôle restreint, 
qui, dans l'étendue de la province, leur assurait une puissance 
presque souveraine. Ils avaient maintenu entier le principe du 
vote et du contrôle de l'impôt par les contribuables ; ils avaient 
fait accepter la double représentation du tiers état; ils étaient 
enfin une assemblée délibérante où la tradition, la possession 
et l'élection avaient leurs places respectives et pouvaient défen- 
dre également leurs droits et leurs intérêts. 

Dès que le cardinal de Bernis eut été nommé à l'archevêché 
d'AIbi, les différents corps de la ville s'empressèrent de lui pré- 
senter leurs respects et de lui demander sa protection. Bernis 
répondit avec sa grâce ordinaire ', mais les détails de son sacre, 

de notaires, les postes et messageries, le droit de sei^euriage des orfèvres, la 
marque de l'étain et des chapeaux, la veate du bois, du tabac, du sal|>étre et de 
la poudre; enfin les gabelles, droits de lods et ventes, etc., droits de foraine, 
traite foraine, etc., équivalant aux droits de douane, ^iéanmoins, en dehors de 
ses privilèges intérieurs, la province avait l'avantage que les étapes des troupes y 
étaient fixées par les Etats, et, moyennant le don gratuit, elle était exemptée de 
fournir les quartiers d*hiver« 

> 30 juin. Dans une lettre au syndic de la direction de l'Hôpital, il dit des 



I , 



\ 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 49 

VobUgation d'aller foire sa cour à Gompiègne, ne lui permirent 
de se mettre en route pour son diocèse qu'au commencement 
d'octobre \ Il arriva à Aibi le 19, vers midi et demi La 
grosse cloche de l'église Sainte-Cécile, la cloche donnée le 
18 avril 1527 par l'évéque Aymar de GoufBer, sonnait en 
branle par ordre du chapitre, et les cloches de toute la ville l'ac- 
compagnaient. Les pièces de campagne appartenant à la com- 
mune tiraient des volées retentissantes. Des violons, des fifres 
et des tambours accueillirent l'Archevêque à son entrée dans les 
murs, et sur la porte de la ville se dressait, en un cadre, l'écus- 
son de ses armes. Les consuls en robes mi-parties d'écarlate et 
de drap noir, doublées de satin blanc, le chaperon en tête, le 
manteau comtal aux épaules, le reçurent, lui offrirent les cîefs 
et lui rendirent hommage suivant les termes réglés par Louis 
d'Amboise ». A travers les rues où les artisans en armes for- 
maient la haie à côté des dragons du régiment du Roi, le Cardi- 
nal alla d'abord, d'après l'usage, à l'église Saint-Salvi, où il fit sa 
prière, puis à la Besbia, où il remit aux consuls les clefe et la 
trompette de la ville, sous promesse de les rendre à la première 
réquisition. Bientôt arriva le chapitre de l'église métropolitaine, 
et, après des harangues sans nombre, le jour de la prise de 

pauTre. : . Je wrai leur père .atant par inclination que par devoir, et tous me 
mmyerez toujours d«po«» à .econder et à p«-tager votre zèle pour cette partie si 
precteuae de mon diocèse de laquelle la direction vous a été confiée » 
«Le ï septembre, Mgr Jean de Brunet de Pujols de Ca.telpe« de Panât 

^ "*.^'.^' ;/?""*« ''•.- P~<=°"«on, avait pris po«,e„ion au nom du Cardi- 
!io3le " '~"'" ^'"" "*" '** **'"'" '" P"" ^^ powession réelle et 

« *,W°' J- A n°"°"'' ■*' V*"*"""^ '••'«» «=«>•""'. »y"*c et député de l'universalité 
M cite d Albi reconnais et confesse que vous, Révérendissime Père en Dieu 
Mpo-eneur Françow-Joachim de Pierre de Bernis, archevêque d'Albi Z\ 
.agneup .pmtuel et temporel de ladite cité, et vous promets et jure, touchant el 
,«.» Evangiles d. Die» le Te igitur et la croix, que toute VuLeLmTcU- 
p«« d .celle vous «ront loyaux et francs «.jets, et vous garderont et procure 
™« vos droiu, profiu et honneurs, et éviteront vos dommage, à notre poCv e 
obettont * vos commandements et à ceux de vos officiers; et si aucunes cho,!, 
«von. contre vous, vot« église et seigneurie, no« y résisterons et vou" L 1^ 
B«M.spar notre loyal «e.«.ge incontinent et sans délai, et toutes et chacuuls 
autres cho«« q„ ont accoutumé de jurer pour et au nom de ladite univer.alUé e 
cUcune d .celle, en cas semblable, je promets et jure faire tenir, garder et acco..!- 
phr avec l'aide de Dieu et des Saint». > • "> " " accoiu- 



50 LE CABDINAL DE BERNIS 

possession fut fixé è huitaine. Le soir, dix mille cent lampions 
où brûlaient deux pleines comportes de suif furent allumes en 
signe de fête. Toutes ces réjouissances de jour et de nuit ne 
coûtèrent pourtant à la ville que 440 livres 19 sous 9 deniers. 
Le 25 octobre, jour de la prise de possession, la solennité 
fut encore plus grande. Vers dix heures du matin, la grande 
cloche de Sainte-Cécile commença à sonner en branle; les 
chanoines prébendiers, les chanoines honoraires, les vicaires 
bénéficiers, les prêtres habitués se rangèrent en haie le long 
des cinquante degrés qui mènent au porche de l'église. Le Car- 
dinal revêtu du rochet et du camail, précédé de la croix archi- 
épiscopale, accompagné des Évêques de Castres etd'Evri, sortit à 
pied de son palais : derrière lui, se pressait un nombreux cor- 
tège, toutes les autorités d'Albi, toute la noblesse des envi- 
rons ' ; les dragons, commandés par le chevalier de Gambîs, 
proche parent des Bernis, formaient l'escorte. Au bas du degré, 
le Cardinal trouva la croix du chapitre, et à mesure qu'il gravit 
les marches, les prêtres le suivirent chacun selon son rang. En 
haut, les chanoines attendaient : l'Archevêque s'agenouilla sur 
un prie-Dieu couvert d'un tapis rouge; l'archiprêtre Breuil, 
député du chapitre, lui présenta la croix à baiser et le requit de 
prêter le serment accoutumé'. Il le lui lut. Bernis, la main sur 

1 Le comte de Bernis; le comte de Panât, ckef d'escadre, beau-frère de M. de 
la Bochefoucauld, archevêqae de Bouen; l'abbé de Panât, ancien chanoine 
d*Albi; le comte de Lautrec, colonel-lieutenant de Gondé cavalerie; l'abbé de 
Gandeil; M. d'Hauterive, brigadier des armées du Roi, etc. 

S ■ Vous promettez, Monseigneur, et jurez sur les saintes Écritures de bien régir 
et gouTcmer votre diocèse d'Albi et particulièrement de faire tenir en bon état 
les églises qui en dépendent, de les pourvoir de pasteurs et autres prêtres propres, 
capables et de bonne vie, de faire en sorte que le service divin soit fiit exacte* ' 
ment et que toutes les autres fonctions qui regardent la charge des âmes y soient 
exercées ainsi qu'il appartient, afin que votre peuple reçoive la nourriture spi- 
rituelle qu'il attend de votre heureuse promotion k cet archevêché d*Albi : de 
garder et défendre les biens de votre archevêché, de ne les vendre ni aliéner, 
mais plutôt de tâcher de tout votre pouvoir de racheter et de réunir à l'ancien 
domaine de votre archevêché ce qui en a été distrait et aliéné jusques à présent; 
de payer tons les subsides, pensions et droits accoutumés k être payés à votre 
chapitre et église métropolitaine par les seigneurs évêques et archevêques dndit 
Albi, vos bons anciens prédécesseurs; de donner à la sacristie pour votre 
joyeux avènement à votredii archevêché, les omemens d'une chapelle complète 
de l'étoffe et qualité requise pour servir k la célébration du service divin dans 



I 



ladite église métropolitaine, les fêtes solennelles, lorsqu'on y officiera pontificale- 
Hient ; de maintenir et garder votre chapitre et église métropolitaine en ses hon- 
Bcors, prééminences, prérogatives, franchises, immunités, libertés, privilèges 
aecordés tant par nos Saints-Pères les Papes, nos Très-Ghrétiens Rois de France 
^e par nos seigneurs évêques çt archevêques vos prédécesseurs : et, ce faisant, 
observer et faire observer les statuts et règlemens de votredite église métropoli- 
taine; de ne contreyenir en aucuns pactes, accords et transactions faites entre 
Tosdits prédécesseurs et votre chapitre et église métropolitaine on leurs pro- 
coreurs ï ce spécialement constitués ; de ne conférer les di{;nités et personnats de 
votre %lise métropolitaine à autres personnes qu'aux chanoines actuellement 
prébendiers en ladite église ; de n'exiger ou faire exiger aucun droit de sceau par 
vos officiers, de visa et titre, des bénéfices qui seront expédiés auxdits chanoines 
et autres habitués de ladite église, soit pour cause de permutation on autrement 
ta quelque manière que ce soit; et finalement vous promettex et jurex de soute- 
nir et défendre les bons ecclésiastiques de Totre clergé, de toutes vexations et 
•ppressions, et pareillement tous les bons ecclésiastiques de votre diocèse, lequel 
nws purgerez autant qu'il vous sera possible de toutes,hérésies,£iusses doctrines, 
libertinages, simonies, confidences, scandales et autres abus que votre vigilance 
roiif fera remarquer. Ainsi vous le promettez et jurez. » 

4. 



1 



1 



L'ARCHEVECHE D'ALBI. 51 

la Sainte Croix et sur les Saints Évangiles, promit et jura ; puis il 
fiit harangué au nom du chapitre. On le conduisit ensuite dans «, 

le vestibule de la trésorerie, on le revêtit des habits pontificaux, ^ 

et la procession, où les dignitaires du chapitre portaient leurs i 

bourdons d'argent, se déploya alors à travers cet immense 
édifice sans piliers et sans transept, qui lance Togive de ses 
voûtes à quatre-vingt-douze pieds au-dessus du sol , où la pein- 1 

tare et la sculpture ont entassé tous leurs trésors; elle passa 
sous ce merveilleux jubé que le cardinal de Richelieu voulut 
tàter pour s*assurer qu'il était bien de pierre, et où Cécile, con- 
duisant le divin concert, mène la mélodie des anges distribués 
sur chacune des stalles du chœur. Arrivé devant le mattre-autel, 
TArcbevéque s'agenouilla pour faire sa prière ; après qu'il eut 
baisé l'autel, il fut conduit par les archidiacres à son trône. On 
chanta le Te Deum, l'hymme Beata Cœcilia; le Cardinal dit 
l'oraison de sainte Cécile ; il reçut au baiser de paix les chanoi- 
nes, il présenta son anneau aux autres prêtres. Après la béné- 
diction, le Cardinal déposa ses ornements; la procession se 
reforma, et, passant par la grande place, entra au palais et péné- 
tra dans la grand'salle. Là, le chanoine Breuil fit asseoir le 
Cardinal dans un fauteuil et lui déclara au nom du chapitre que 
« par lea susdites cérémonies* le chapitre métropolitain l'avait 



52 LE CARDINAL DE BEHNÏS. 

reçu et le reconnaissait pour archevêque d*AIbi et seigneur 
temporel et spirituel de la ville, qu'il l'avait mis et le mettait en 
la réelle et personnelle possession dudit archevêché » . 

Cet acte solennel dont le détail était soig^neusement réglé par 
le rituel et qui donnait a l'archevêque présenté par le Roi, pré* 
conisé par le Pape^ une consécration qui rappelait les formes 
anciennes de l'élection, constituait un contrat bilatéral à date 
précise. A partir de ce moment seulement, l'archevêque était 
vraiment investi de ses pouvoirs et pouvait exercer ses triples 
fonctions de chef spirituel du diocèse, de seigneur temporel de 
la ville, de président des états. C'est dans le détail de ces 
actes ^ qu'il convient de rechercher quelle fîit la conduite du 
Cardinal de Bernis. 

Son premier soin fut nécessairement de composer sa maison 
et sa cour ecclésiastiques. Parmi les vicaires généraux ' qu'il 
trouva attachés au siège d'Âlbi, il eut un choix à faire. L'Évé- 
que d'Evri, par exemple *, avait approché de trop près la dignité 
archiépiscopale et était trop âgé pour être un collaborateur bien 
actif. Il fut maintenu ad honores y mais ne survécut que deux 
années. M. Jean de la Croix de Castries avait promesse d'un 
des premiers sièges vacants : il eut celui de Yabres et fîit 
sacré le 9 septembre 1764. M. de Stainville emmena à Cam- 
brai ses créatures : MM. de Cléry, Taré, Guérin, de l'Étang, 
de Cape , de Blanquet ; bref, des anciens vicaires généraux , 
il ne resta que M. de Lastic ^, M. de Combette, abbé de . 
Saint-Hilaire de Carcassonne, * et l'abbé de Pradine, prévôt de 

^ Les arcliives de rarchevéché ont été dispersées pendant la Révolution; les 
archives de la famille de Bernis sont fort pauvres sur cette période, et il eat 
impossible après cent vingt ans de recourir à la tradition. Néanmoins j*ai pu 
suppléer en partie au défaut de documents, grâce aux archives départementales 
et aux communications de M. le comte de Combettes. 

* État général du clergé de France de 1764 à 1790, vol. in*12. 

' Jean-Pierre de Bruoet de Castelpers de Panât, grand vicaire de M. de Cas- 
tries, sacré en 1740 évèque d*£vri m partibus infidelium avec administration du 
diocèse d*Albi, devenu en 1749 prév6t du chapitre collégial de Saint-Salvi, 
mort le 18 juillet 1766. 

* Ils sont deux de la même branche, Pierre-Joseph, qui devint évèque de Rieux, 
et Henri, abbé d'Hauteval. 

•Mort en 1781. 



L'ARCHEVÊCHÉ D'^LBI. 



53 



relise d'Albi et aumônier de Madame, comtesse de Provence ^ 
Une place fut nécessairement réservée à l'abbé Deshaises^ 
qui depuis douze ans était attaché à la fortune du Cardinal. Il 
ht vicaire général et chargé des affaires temporelles du dio- 
cèse ^. Son frère, qui devint bientôt son collègue et partagea 
ses fonctions, était connu de longue date par Bernis, ayant été 
avec lui à Saint-Sulpice. Le Cardinal appela auprès de lui 
Tabbéde Fraigne, frère de ce marquis de Fraigne dont les aven- 
tures avec la princesse d'Anbalt-Zerbst avaient été si éclatantes 
etles disgrâces si imprévues^; puisTabbé de Vilievieille, son 
parent, fils d'une La Fare. L'abbé de Vilievieille représenta 
rÂTchevéque aux états de Languedoc de 1769 à 1784 *, L'abbé 
Gunau, l'abbé de Blanquet Amanzé de Rouville, l'abbé de 
Honcrot» l'abbé de Puységur ^^ l'abbé Gabriel Cavaziez, prieur 
de Limargne et CestayroUes, Tabbé de Rochemore, Tabbé de 
Gognart, l'abbé de Séré de Rivière, l'abbé de Boyer d'Anti * 
furent successivement nommés vicaires généraux. L'élément 
noble fut donc en majorité. Le Cardinal dans ce nombreux 
clergé qu'il réunit à Albi n'admit presque que des parents et 
des amis. Ceux*là ne prirent que le brillant des fonctions, le 

* « Je me souviens avec grand plaisir de l'abbé de Pradine, écrit Tlnfant le 
S9 mars 1765. Je vous prie, Monsieur, de lui faire mes compliments. • 

* Voir Mémoires, t. I, p. 175, note 1. J*ai retrouvé sur Deshaises quelques 
nouveaux renseignements; Christophe-Gabriel Deshaises, fiLs de Pierre-Marie 
Deshaises et de Marie-Madeleine PouUier, était né à Paris, sur la paroisse Saint- 
Eostacbe, le 3 mars 1718. Il fut ordonné prêtre le 23 mai 1750, partit en 1752 
pour Venise avec les bagages de Bernis, fut employé en 1755 aux négociations 
avec Vienne, et quand son patron arriva au ministère, devint son secrétaire aux 
appointements de 6,000 livres. Le 16 mai 1762, ses appointements supprimés 
forent remplacés par une pension de 3,000 livres réduite à 2,400 livres par la 

etenue des trois dixièmes. Nous le retrouverons k Rome. 

' Bernis obtient en 1765 pour Tabbé de Fraigne l'abbaye de Nizeray, au dio*- 
cèse de^Boui^es, d*un revenu de 2,800 livres, et demande à Rome une diminution 
sur la taxe des Bulles. (Aff. Étb., Borne, vol. 839.) 

* Etienne-Joseph de Pavée de Vilievieille, né le 30 décembre 1739, sacré 
é?6que de Rayonne le 11 janvier 1784. La propre tante du Cardinal avait épousé 
Joseph de la Fare. Bernis était ainsi cousin du cardinal duc dé la Fare, mort 
en 1829. 

* Armand-Pierre de Chastenet de Puységur, né en 1736 , prêtre chanoine et 
archidiacre de Sainte-Cécile, abbé commenda taire de l'abbaye de Val magne. 

* Il fut chaiigé pendant toute la Révolution et jusqu'en 1817 de l'administra- 
tion du diocèse d'Alby. 



54 LE CARDINAL DE BERNIS. 

titre, les avantages pécuniaires ; ils laissèrent aux autres, aux 
roturiers qui avaient gagne là leur bâton de maréchal, la beso- 
gne courante. Ceux-ci sont les gens utiles et en même temps 
les gens agréables; les commensaux, mais du bas bout de la 
table, un peu amis et quelque peu domestiques. Ainsi, parmi les 
jeunes gens que le Cardinal s'attacha et à qui il donna une part 
intime dans sa confiance, il ne faut pas oublier Tabbé Gabriel, 
qui fut d'abord secrétaire, bibliothécaire, puis vicaire général. 
C'était un protégé particulier de la marquise de Narbonne. 

Le Cardinal apporta dans le choix de sa maison un soin 
extrême : il exerçait sur ceux qui l'entouraient une surveillance 
continuelle, voulant que rien dans son intérieur, dans sa façon 
de vivre, dans les allures de son personnel, ne choquât les usages 
ecclésiastiques et la bienséance. L'abbé Gabriel qui vit dans la 
maison est-il souffrant et ne peut*il supporter de faire maigre? 
il fera gras, mais dans sa chambre; il n'y aura de gras à la table 
du Cardinal que pour sa nièce seule ^ Le maigre n'était rien 
pour Bemis, qui depuis plusieurs années ne se nourrissait que 
de légumes ; mais il avait dû renoncer à la chasse, et il l'avait (ait 
de bon coeur ; u la vue des bécasses et des perdrix ne lui cau- 
sait plus de regrets ' ». Il ne se contentait pas de résider dans 
son diocèse (ce n'était point déjà un médiocre sujet d'admi- 
ration pour tous les gens de sa connaissance ^), il visitait toutes 
ses paroisses et poussait la préoccupation du bon exemple jus- 

^ « J*ayaîs oublié de tous dire, écrit-il, qu'il ne faut plus les jours maigrts 
que TOUS fassiez gras à la grande table. On vous servira, ainsi qu'à tous ceux qui 
sont incommodés du maigre, dans votre chambre. Il n'y aura de gras à ma table 
que pour ma nièce seule. • 

^ L'Infant de Parme loi écrit, le 21 décembre 1764 : « Quand on a l'esprit 
aussi bien fait que vous, Monsieur, on s'accoutume plus feicilement h la privation 
des cboses qui nous ont fait le plus de plaisir. Je vois avec admiration que la vue 
des bc'casses et des perdrix ne vous cause plus de regrets. Je crois qu'il me fau- 
drait plus de tempu. pour m'y accoutumer. » 

* L'Infant, écrivait : « Vous êtes donc. Monsieur, dans la résolution de passer 
une année entière à Alby; cela est admirable et digne d'un bon archevêque. » 
Joly de Fleury, parlant au Cardinal d'une de leurs amies qui regrettait d'être 
revenue de la campagne et se plaignait des nuées d'orage qui grondaient toujours 
sur Paris, ajoutait : « Cette manière de penser n'est pas dissonante avec celle 
d'un grand archevêque qui, revêtu de la pourpre, aime mieux visiter son diocèse 
albigeois que de recevoir dans la capitale les respects de tout le monde. • 



L'ARCHEVËGHS D'ALBI. 55 

qa'à ne point vouloir être en route un jour de fête. « Bien faire 
ma besogne et me faire respecter et aimer de mes diocésains 
est, disait-iiy mon but unique. » 

C*est pour cela qu'il ne perdit point de temps pour affirmer 
devant les peuples sa doctrine religieuse. Moins d'un an après 
sa nomination, il publia le catéchisme qu'il voulait qu'on 
enseignât dans son diocèse '. Dans ce petit livre, il est difficile 
de méconnaître la main qui a écrit les Mémoires. C'est le même 
esprit modéré et droit qui estimait à bon droit que, en matière 
religieuse y toute controverse sur les dogmes, toute discus- 
sion approfondie des points litigieux n'est que pour obscur- 
cir les crovances et diminuer la foi. Des définitions d'une 
netteté extrême, des questions précises, des réponses simples 
et formelles, une doctrine inattaquable par les ultramontains, 
mais où certaines réticences habiles réservent les droits parti- 
<:uliers de l'Église de France et sauvegardent les prétentions 
gallicanes, voilà ce qui fait l'intérêt et la valeur de ce caté- 
chisme. 

Ainsi, dans l'explication du Credo, lorsque Bernis arrive au 
paragraphe concernant la sainte Église catholique, il commente 
chaque mot, mais il n'en introduit aucun mot nouveau. « Sous 
la conduite de ses pasteurs légitimes m ^ dit-il, et cela suffit. Lorsque, 
une fois seulement, il invoque une autorité à l'appui de sa 
théorie sur l'attrition, c'est l'autorité de l'Assemblée du clergé 
de France de l'année 1700. 

Nulle trace de jansénisme à l'article de la Grâce, mais nulle 
concession dans tout le livre aux nouveautés ultramontaines* 
Bernis a fait efiFort pour se conformer exactement à la doctrine 
exposée par Bossuet, à celle que les grands pasteurs de l'Église 
de France, forts de leur bon sens, sûrs de leur foi, convaincus 
des vérités qu'ils enseignent, ont établie et maintenue sous le 
contrôle et avec la participation des Bois Très-Chrétiens, évêques 
de Textérieur. 

* Catéchisme ou abrégé de lafoi, publié par ordre de S. E. Mgr François- 
Joachim de Pierre de Bernis, cardinal diacre de la Sainte Église Romaine, 
archevêque et seigneur d*Alby, comte de fyon, commandeur de P Ordre du 



1 



56 LrE CAHDINAL DE BERNIS. 

Un article qui a disparu depuis près d'un siècle de l'enseigne- 
ment religieux et que le Cardinal iîit obligé d'aborder dans son 
catéchisme, puisque l'Église en avait fait un de ses commande- 
ments \ était la dtme. 

Payeras la dtme justement, 

disait l'Église, et Bernis n'hésita point à déclarer que, de droit 
divin, il était dû un honoraire aux prêtres, et que cette obli- 
gation était aussi ancienne que l'Église '. Ce point n'a pas 
sans doute été pour peu de chose dans les résistances du clergé 
au moment de la Révolution. 

Le Cardinal n'avait point seulement pour mission de résumer 
la doctrine qu'il voulait être enseignée par les prêtres de son 
diocèse, il avait encore à former ces prêtres, et surtout, au len- 
demain de l'expulsion des Jésuites, qui avaient eu jusque-là 
presque le monopole de l'instruction secondaire, il était néces- 
saire d'ouvrir une institution où les jeunes gens qui se destinaient 
à la prêtrise fussent assurés de trouver un enseignement 
orthodoxe. A défaut des Jésuites, qui de 1684 jusqu'au moment 
de leur expulsion avaient eu la direction du séminaire diocésain 
en même temps que du collège d'Albi *, devait-on rappeler les 
sulpiciens qui, les premiers, sous la direction de M. du Ferrier, 



Saint-Esprit, ministre d'État, etc, pour être seul enseigné dans son diocèse. 
Alby, 1765, in-lS. Je dois communication de cette pièce d'une insigne rareté à 
M. le comte de Gombette du Luc. 

1 Ce commandement a été supprimé par le Concordat, ainsi que celui-ci : 

Hors le temp$ nopces ne feras. 
* tt R. L'Église a fait ce commandement pour rappeler aux chrétiens que, de 
droit divin, il est dû un honoraire plus ou moins abondant à tous les ministres 
de l'Évangile qui travaillent suivant Tordre et la distribution des saintes fonctions 
du sacerdoce qu'il a plu à l'Église de distribuer à un chacun d'entre eux pour 
la plus grande gloire de Dieu et l'avantage spirituel des fidèles. 

« Q. Ce commandement est-il ancien dans l'Église? 

■ R. Ce commandement dans son principe est aussi ancien que l'Église, car 
l'apôtre saint Paul ordonne à toute personne qui reçoit les instructions sur la 
foi et la religion d'assister de ses biens en toute manière celui qui l'instniit, et 
les chrétiens remplissent cettQ obligation en payant la dîme exactement. ■ 

' M. de Serroni, premier archevêque d'Alby, confia en 1684 la direction du 
séminaire aux Jésnites, les installa dans un vaste enclos en dehors des murs, au 
lieu dit le Tbéron de la SaWagne, et agsura leur existence par l'union au sémi- 
naire de nombreux prieurés. 



L'ARCHEVECHE D'ALBI. 



57 



avaient tente au temps de M. du Lude de fonder un séminaire 
à Albi ' ? Le Cardinal n'aimait guère Saint-nSuIpice et avait gardé 
un médiocre souvenir de l'enseignement qu'il y avait reçu. Lors 
donc qu'il futparvenuàdébrouillerlescomptes fort peu clairs du 
séminaire et du collège» qu'il eut liquidé les dettes, fait entre 
les deux établissements le partage des biens et des revenus, 
et obtenu des lettres patentes qui légalisaient cette séparation 
nécessaire *, il fit appel à la congrégation de la mission de Saint- 
Vincent de Paul, aux Lazaristes, dont il connaissait l'esprit de 
piété, d'humilité et de détachement. 

Quant au mode d'enseignement qu'il adopta, il n'est point 
difficile de s'en faire l'idée. Le Cardinal n'aimait point les 
querelles sur le dogme, il dédaignait la scolastique et préférait 
qu'on poussât les élèves dans la connaissance de l'Écriture, des 
Canons et de l'histoire ecclésiastique. Pour faire de bons 
prêtres, il croyait qu'il fallait leur apprendre plus de religion 
que de rhétorique. Il ne négligeait pourtant pas la culture de 
l'éloquence, car u il avait toujours désiré qu'en préchant ou 
unit la solidité des raisonnements aux charmes du style, et 
qu*on sût également prouver et faire aimer la religion et la 
vertu * » ; mais on peut être assuré qu'il bannit surtout la 
superstition dans les pratiques de piété et l'hypocrisie dans les 
relations habituelles. 

Après les prêtres, les églises. Son prédécesseur, M. de Stain- 
ville, lui en avait laissé un grand nombre à réparer, plus de 
soixante, et, de ce chef, Bemis avait encore plus de 30,000 livres 
à payer, cinq ans après son installation. 

S'il n'avait pu encore s'acquitter à cette époque, c'est que les 
pauvres avaient mangé le meilleur de son revenu. Des désastres 
inattendus avaient fondu sur son diocèse : d'abord une inon- 
dation qui détruisit toutes les usines construites sur le Tarn, 
l'église des Carmes et un grand nombre de maisons; ensuite le 



< V. vu de M. (Hier. Mémoire de Du Ferrier, p. 384. 
* Lettres patentes du 21 mai 1768, enregistrées le 13 jnin suivant an parlement 
de TcNilonse. Toulouse, yeure Pijon, in-4^. 

' Lettre à l'abbé Poulie dans OEuvres, éd. Lottin, in«4o, t. I, p. 70. 



58 LE CARDINAL DE BERNIS. 

terrible hiver de 1766, qui rëduisit au désespoir la plus grande 
partie de la population ^ Bernis non-seulement donna aux 
pauvres ce qu'il possédait, mais il s'endetta pour eux sans 
compter. Au l" mars 1769, il devait 207,643 livres, dont les 
deux tiers, 147,000 livres, avaient été dépensés en aumônes. 
Gela est un fait acquis, et qui du reste n'a point été contesté 
même par les ennemis du Cardinal '• 

L'instruction publique se rattachait par un lien intime aux 
fonctions épiscopales que Bernis avait à exercer, et son double 
caractère de seigneur d'Albi et de président des États lui 
donnait les moyens d'y veiller de près. Aussi y consacra-t-il 
ses premiers soins. Pour l'instruction primaire il y avait peu à 
faire. Depuis 1748, deux Frères Ignorantins étaient établis à 
AIbi, et dès l'année 1754, ils réunissaient deux cent cinquante 
élèves. Leur enseignement, peu onéreux à la ville et au diocèse, 
se continua sans interruption jusqu'à la Révolution. Les filles 
étaient moins bien traitées : vers 1750, on avait songé à 
établir à AIbi trois dames noires, mais ce projet ne s'était pas 
réalisé : le Cardinal ouvrit une école gratuite tenue par une 
maîtresse d'école dite de la Marmite, à qui il assura un traite- 
ment suffisant. 

Pour l'enseignement secondaire, tout était à faire; car le col- 
lège tenu depuis 1623 parles Jésuites avait, malgi*é la protes- 

' Le selier de blé, qui 8e yend 14 livres sur la place d*Albi en 1762, se vend 
en 1765 24 livres, et 23 livres en 1766. Le setier de méteil coûte 13 livres 
en 1764, 21 livres en 1765, 19 livres 10 sous en 1766* (D'Auriag, loc, cU,, 
in fine, p. 276.) 

' L*abbé Georgel, dans ses Mémoires (t. I, p. 133), dit : « Le Cardinal depuis 
sa disgrâce était devenu arcbevèqae d*AIbi : soit politique, soit persuasion et 
retour aux vrais principes, il portait dans le gouvernement de son diocèse cet 
esprit de religion et de zèle qui a illustré les Bossuet et les Fénelon ; sa rési- 
dence forcée ne paraissait pas lui déplaire; il vivait paternellement avec son 
clergé; ses abondantes aumônes le rendaient le père des pauvres; ses diocésains 
ne cessaient de bénir son nom. m L'Annual Résister for 1767 (F^ondres, 1768, 
in-8<*, p. 113) dit : «Le cardinal de Bernis, arcbevèqae d*Albi, a donné der- 
nièrement une grande preuve de son bumanité en renvoyant tous ses domes- 
tiques, excepté trois, à cause du prix élevé des provisions qui lui rendait impos- 
sible Texercice de sa cbarité accoutumée à Tégard des pauvres* 11 secourt chaque 
jour deux cents pauvres gens qui viennent dans ce but à son palais, sans compter 
les malades et autres malbeoreux qu'il soulage dans sa métropole et dans les 
autres villes de son diocèse. ■ 



L'ARCHEVÊCHÉ D*ALBI. 59 

talion du conseil renforcé^, été fermé le 26 février 1763. La 
ville avait tenté d*y suppléer en subventionnant quelques écoles 
particulières y mais ces efforts individuels n'avaient pas abouti. 
Dès son arrivée, le Cardinal s'employa avec un zèle méritoire à 
remédier à cet état de choses. Dès 1766, il rétablit provisoire- 
menty de son chef, les classes élémentaires, et le 21 mai 1768, 
il parvint, après de nombreuses sollicitations, à obtenir des 
lettres patentes, portant confirmation du collège d'Albi, orga- 
nisant l'enseignement gratuit et réglant dans le plus minutieux 
délai les appointements du principal, des professeurs et des 
régents. La prospérité du collège sous l'administration de 
Bemis (ut telle que, en 1790 par exemple, l'excédant de 
recettes ne fut pas moindre de 14,799 livres*. La ville, par 
Torgane du corps consulaire, ne se fit pas faute de reconnaître 
qu'elle devait à l'Archevêque le maintien et la prospérité de son 
collège *. 

L'effort iîit moindre pour l'instruction supérieure : néan- 
moins, le Cardinal rétablit une école de chirurgie, qui, fondée 
en 1751, n'avait point réussi à cette époque, et il fonda une 
école gratuite d'accouchement, où quarante-trois femmes assis- 
taient régulièrement aux cours. 

Dans sa seigneurie d' Albi, l'Archevêque porta le même esprit 
de sagesse, de conciliation et de prévoyance. L'administration 
de la commune était aux mains de six consuls composant le 
conseil poUtique et de vingt-quatre conseillers formant le conseil 
renforcé. L'archevêque avait le droit de présider les assemblées, 

' En date du 6 novembre 1761, par laquelle il reclamait le maintien des 
Jésnites et sollicitait la protection de l'archeTêqae pour appuyer cette requête 
auprès du Roi. 

'Dépenses: 1S,482 livres. Recettes : S8,S82 livres. Un pensionnat payant avait, 
suivant l'autorisation donnée par les lettres patentes, été joint à Texternat y ratuil. 
' • C'est i Votre Éminence, disait le consul Philippe Boyer en complimentant 
le Cardinal aux fêtes de Noël de l'année 1768, que cette ville, cette contrée, 
dnivent l'instruction publique que Tautorité du plus cbéri des Rois vient d'y fixer. 
Heureuse cette ville dans l'impuissance de peindre à Votre Éminence la vive 
reconnaissance qu'un bienfait si distingué lui inspire; heureuse cette ville de 
pouvoir lui présenter la reconnaissance des générations futures qui béniront d'Age 
en âge le nom illustre, le nom cher à tous les cœurs albigeois qui perpétuera 
dans son sein la lumière, le goût des sciences et des arts ■ 



60 



LE CAilDINAL DE BERNIS. 



mais les conseillers n'étaient pas nommés par lui, non plus que 
le maire, le lieutenant de maire et le syndic des syndiqués. 
Les membres du conseil étaient élus par un mode de suffrage 
restreint qui tendait à assurer de plus en plus la prépondérance 
des bourgeois ^ Les artisans dont on prétendait réduire le 
nombre dans les conseils durent réclamer la protection de leur 
seigneur dès l'arrivée de Bernis à Albi, et le Cardinal trancha 
la question en Faveur «des artisans malheureux, ses plus fidèles 
sujets » • 

Plus tard, le Cardinal eut à maintenir son droit de présidence 
contre les usurpations du syndic des syndiqués; mais, à ce 
moment, il ne résidait plus à Albi, et cette tentative dénotait 
l'approche de. la Révolution. Elle Fut d'ailleurs isolée : en toute 
occasion y on voit au contraire l'Archevêque et le corps consu- 
laire agir dans une parFaite entente. Bernis n'intervient que 
pour apaiser les diFFérends entre les deux conseils ', ou pour 
édicter des règlements nécessaires au maintien du bon ordre '. 

Dans la commune d'Albi, le rôle de TArchevéque était sur- 
tout de protection et de surveillance; c'est aux États d'Albi- 
geois qu'on peut juger l'administrateur. 

Les petits États n'exerçaient leur droit de vote que sur les 
impôts diocésains. Pour les impôts royaux et provinciaux, ils 
étaient seulement chargés d'en établir la répartition , Vasstetie, 
De ] 762 à 1788, les impôts directs payés par le diocèse varient 
de 800,000 livres en 1762 a 1,134,000 livres en 1788. Sur 
ces 1,100,000 livres, 300,000 à peine revenaient à l'État; 



^ An treizième siècle, les consuls au nombre de douze pour chaque conseil 
étaient nommés par le suffrage universel; chaque gâche ou quartier nommait 
deux consuls et deux conseillers ; au quinzième siècle, le suffrage restreint pré- 
valut. Les conseillers désignaient quatre candidats par gâche pour les fonctions 
consulaires, puis ils élisaient quinze électeurs dans chaque gâche, et le corps électo- 
ral ainsi formé n*avait le droit de donner ses suffrages qu'aux candidats désignés. 

' Par exemple dans Taffaire de l'union des paroisses Saint- Julien et Saint- 
Âffric, le Cardinal dut prendre une décision contraire à celle que sollicitait 
M. Gosse, régent, parce que les habitants des deux paroisses faisant partie du con<- 
seil renforcé s'opposaient à la réunion, que les curés protestaient et que l'Arche- 
vêque, en bon administrateur, ne voulait point obérer les finances de la ville en 
la chargeant des réparations considérables k faire dans l'église de Saint- Af fric. 

' Arrêté relatif aux troupes en garnison h. Albi. (Albi, imp. J. B. fiaurens, f».) 



I 
I - 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 6i 

tout le reste était affecté aux besoins de la province et du dio- 
cèse. Quant aux impôts indirects, le seul département de la 
pezade (imposition sur chaque setier de g^rain, béte de charge 
ou âne) coûtait au diocèse 17,700 livres. Le Languedoc étant 
pays de petite gabelle, le quintal de sel n'était fixé qu'à 33 li- 
vres 10 sols, et la consommation obligée n'était que de onze 
livres de sel par tête; mais la province entière était assujettie à 
l'impôt dit d'équivalent et de préciput de l'équivalent qui allait 
à 1,112,000 livres par an. Or le diocèse, qui ne s'était point 
relevé du coup que lui avait porté, suivant Baville, l'ouverture 
du canal de Languedoc, était incapable de supporter des charges 
aussi considérables. Quantité de biens étaient abandonnés par 
leurs propriétaires qui ne pouvaient payer la taille, et, depuis 
1717, le Roi était obligé de tenir compte au diocèse d'une 
somme de 50,000 livres, réduite graduellement (de 1717 à 
1742) à 12,000 livres pour la taille des terres en friche. 

Le diocèse était de plus chargé de dettes « provenant des 
guerres de religion, de diverses calamités, des contributions 
extraordinaires et de plusieurs procès » , et montant à 729,979 
livres, dont on payait l'intérêt à 3 pour 100. 

La situation était donc médiocre, et l'on comprend quel 
intérêt présentait dans ces conditions la bonne répartition de 
l'impôt ; combien il était désirable que les députés des villes, 
plus nombreux dans les États que les députés ruraux, ne fussent 
pas tentés de ménager leurs commettants aux dépens des habi- 
tants de la campagne. Bernis croyait à la vérité que chaque 
citoyen devait au Roi sa fortune tout entière, si l'État en avait 
besoin ; mais le Roi seul pouvait demander ce sacrifice, et il ne 
se fit pas faute de rappeler aux collecteurs de l'impôt que toute 
préférence, toute partialité ' leur était interdite, et que ceux 

' « Il n*est pas besoin de yoas exhorter, messieurs, dit-il aux États de 1766, à 
sacrifier sans murmure le reste de yos facultés échappé au malheur des temps ; le 
Rd est le chef d*une grande famille, tout se partage, tout est commun entre le 
père et les enfants. Le yrai patriote ne refuse rien à TÉtat qui lui demande; il 
se donne loi-mème quand ses ressources sont épuisées. Mais en louant votre 
zélé, je De saurais me dispenser d'encourager votre justice à répartir avec la plus 
iempaieuse exactitude les charges de l'imposition. Toute préférence, toute par- 



6â LE CARDINAL DE BERNIS. 

qu'il fallait ménager bien plus que les bourgeois, c'étaient les 
artisans et les cultivateurs. Dans ses discours d'ouverture qui 
ont le ton et comme l'allure de discours du trône, il se fit avec 
une grande hauteur de vues et une véritable éloquence l'inter- 
prète de ces pensées généreuses ' . 

On ne pouvait songer à augmenter considérablement des 
charges déjà si lourdes, et pourtant Bernis emprunta; il n'hésita 
point à charger le diocèse d'une dette de 339,31 7 livres ; mais le 
fonds de remboursement de ces emprunts avait été si bien calculé 



tiaitté, toute fausse compassion en ce genre est un vol sacrilège dont Dieu se 
réserve spécialement et d'autant plus expressément la punition qu'une forme 
légale en apparence lui assure presque toujours l'impunité. * 

' « ?)*oubliez jamais dans la répartition des charges publiques, dît-il, que 
rhomme aisé ne met dans la balance économique que son argent, tandis que le 
laboureur et Partisan y mettent leurs sueurs; que de ménager la richesse seule, 
c'est dépouiller le pauvre. Ah! messieurs, nous sommes tous frères comme chré- 
tiens, amis comme hommes et membres du même corps comme citoyens. Non ! 
les différentes productions du sol ne constituent pas nos véritables richesses; ce 
sont les mains nerveuses, brûlées par le soleil, endurcies par le travail , ce sont 
les bras infatigables qu'on ose nommer mercenaires qui fécondent la terre et qui 
nous enrichissent. SoufFrirons-nous que la misère, cause principale de la dépopu- 
lation, affaiblisse, énerve et dévore la classe d'hommes qui nourrit tous les 
hommes ? 

H Quoi! nous ne ferions pas vivre ceux qui alimentent notre vie!... Ah! si 
l'humanité, si le patriotisme cessent de parler à nos cœurs, du moins ne soyons 
pas sourds à la voix de notre intérêt ! Les temps sont malheureux, disons-nous ; 
et pourquoi notre luxe s'accrolt-il en proportion de la misère publiquet Ce 
que nous donnons à la vanité, donnons-le aux cultivateurs, répandons-le dans 
le sein de la terre. Elle ne produit d'elle-même que des ronces; c'est en la 
retournant, en l'engraissant, en l'arrosant, qu'elle nous rend au centuple ce 
qu'elle a reçu de nous. Couvrons-la d'arbres utiles : enlevons à l'Italie ces peu- 
pliers qui croissent rapidement sons la main qui les plante et qui payent avec 
usure les frais de leur éducation. Démêlons dans i'habitade et la coatume qui 
nous asservissent ce qui est fondé par l'expérience ou par le préjugé. Défions- 
nous des nouveautés, mais embrassons-les quand nos voisins ont reconnu leurs 
avantages. Tournons notre effort du c6té de l'augmentation des productions 
rurales. Le prix d'un seul festin, où l'ennui rè^ne encore plus que le £ute, nourri- 
rait toute l'année une famille de cultivateurs. Que le pain soit le salaire du tra- 
vail et non la récompense de l'oisiveté; que l'aumône ne prodigue ses ressources 
qu'aux seuls infirmes et aux vieillards. Facilitons, multiplions les mariages cham- 
pêtres ; réfléchissons qu'en dotant les filles de nos laboureurs, nous augmentons la 
force primitive de nos biens ; qu'il est doux de penser que notre nom sera béni 
dans les chaumières, derniers asiles de la vérité; que le père de famille apprendra 
à ses enfants à le prononcer et à y joindre les noms de sauveur et de père I 

« On n'est bon, on n'est grand, on n'est heureux que lorsqu'on aime la patrie 
et qu'on nourrit dans son cœur le désir et le courage de se sacrifier pour eUe ! » 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 6a 

que, en 1788, le diocèse ne devait plus de ce chef que 41,666 
livres qui auraient été remboursées Tannée suivante. 

Cette somme considérable avait passé presque entière à la 
confection des routes et à la canalisation du Tarn et de la Yère. 
Le réseau des chemins de terre en Albig^eois Fut Tœuvre presque 
exclusive de Tadministration de Bernis *. Établies au moyen 
d'ateliers de charité, où les indigents trouvaient des secours 
assurés, les grandes voies étaient terminées quand la Révolution 
survint, et ce sont les projets des Petits États que Ton a repris 
plus tard pour compléter le système des routes dans le diocèse. 

Le Cardinal assura leur sécurité en triplant le nombre des 
brigades de maréchaussée *, pour qui il fit bâtir des casernes 
spacieuses et à qui il fit allouer à diverses reprises des gratifi- 
cations extraordinaires. 

En même temps que, par les ateliers de charité, il fournissait 
du pain aux indigents valides, il s'occupa de débarrasser les 
campagnes des aliénés que leurs parents laissaient vaguer sans 
secours et à qui (1776) il ouvrit un asile à l'hôpital d'Albi. 
Dans les années si fréquentes de mauvaises récoltes, il amena 
les États à subvenir aux besoins urgents des cultivateurs et à 
leur fournir des semences dont ils s'engageaient à rendre la 
valeur après la récolte. Ce n'étaient là pourtant que des remèdes 
passagers, et le Cardinal se préoccupait surtout d'assurer la 
prospérité future de son diocèse et de prévenir ainsi les misères 
à venir. C'est pourquoi il prétendait changer les procédés de 



* « Vous devez, di$ait-il aux États de 1766, prêter une atteotion particulière ii la 
confection prompte et solide des différentes routes de communication qui sont 
ouvertes. Le flux et le reflux des denrées d*abord converties en aident, méta- 
morphosées ensuite par Tindustrie, échangées par le commerce, rapportées au 
sein de la terre et reproduites enfin par le travail, nous ouvriront dans ce diocèse 
une soarce abondante pour fournir aux besoins ou pour augmenter les richesses, n 
n disait aux États de 1767 : « Portons une attention particulière non-seulement 
à la confection, k l'entretien des grandes routes, mais aussi à la réparation dea 
diemins des communautés. Les routes sont les veines du corps économique ; ce 
n'est qu'en les désobstruant qu'on peut rendre la circulation libre et générale. • 

* Le nombre des brigades fut porté de un à trois. Elles eurent des casernes k 
All»i, à Rabastens et à Monestiès. Les troupes régulières avaient leurs casernes 
depuis Je commeneeuent du dix-huitième siède dans les principales villes; le 
Cardinal n'eut à fâlrè voter que les frais d'entretien. 






64 LE CAHDINAL I>E BERNIS. 

culture, introduire des assolements nouveaux, favoriser réta- 
blissement de nouvelles industries. Tantôt il fait semer de la 
graine de mûriers blancs, et distribue à bas prix la pourette et 
les jeunes arbres aux habitants qui en demandent ' ; tantôt ce 
sont des graines de chanvre, de lin, de pastel et de safran qu'il 
Élit venir et qu'il distribue. Il recommande les ruches à miel ; il 
encourage les efforts des éleveurs du haut Albigeois et fonde 
pour les cultivateurs du diocèse des concours qui sont de véri- 
tables comices agricoles. Il obtient des États de Languedoc des 
secours en faveur de la manufacture des bougies d'Albi, et de 
différentes filatures nouvellement établies; il appelle d'Angleterre 
une maîtresse fi leuse qui apporte des procédés perfectionnés; 
il prêche la substitution du charbon au bois de chauffage ; il 
établit un dépôt de taureaux et de béliers, subventionne un 
haras, entretient des élèves à l'école vétérinaire de Lyon; 
s'acharne à développer les ressources du pays et y parvient. 

Pourquoi Bernis faisait-il tout cela? par ambition? Il est 
permis de croire qu'il n'en avait plus pour la Cour. Si, en toute 
occasion, par ses discours et par ses actes, il se platt à affirmer 
son dévouement à la Monarchie et au Roi, ce n'est point par 
flatterie, c'est par conviction. La royauté est pour lui un dogme 
religieux, une nécessité sociale, un fait qui n'a point été con- 
testé et qui ne peut pas Fétre. Le Roi est son bienfaiteur; Bernis 
lui doit tout, et il n'a point l'âme si basse qu'il évite de le 
reconnaître. « Notre première ambition , dit -il aux États 
de 1766, est de plaire au Roi; le sentiment le plus impétueux 
et le plus incorruptible de nos cœurs est de le servir aux dépens 
de nos biens et de nos vies. • Ce n'est point là encore tout le 
fond de sa pensée. Il faut entendre son discours de 1767 ; c'est 
l'année où les querelles des parlements et l'affaire de Bretagne 
semblent devoir porter un coup sensible à la royauté : « Mes- 
sieurs, dit le Cardinal, vous venez d'entendre les volontés du 



' £o 1766, après le terrible hiver qui a détruit les vignobles, le Cardinal, pour 
déterminer les cultivateurs à planter des mûriers qui ne pouvaient être d*un rap* 
port immédiat, obtient des Etats qu'ils payeront une gratification de trois sols 
pour chaque pied de mûrier ayant poussé la première feuille. • 



L'ARCHEVECHE D*ALBI. 65 

Roi ; je ne yoas exhorterai pas à accorder unanimement les 
secours que Sa Majesté attend encore plus de votre zèle que de 
votre obéissance. Où règne l'amour patriotique, les exhortations 
sont inutiles. Il ofFre ce que la soumission accorde; il ne com- 
pare point l'étendue de ses dons avec celle de ses forces; il 
laisse au Chef paternel de la nation le soin de calculer les pro- ' 
duits et les charges, de concilier les besoins des peuples avec 
les nécessités de l'État. Il n'examine pas si de nouveaux tributs 
sont nécessaires lorsqu'un Prince juste les demande : sa con- 
fiance dans le Souverain est le vrai caractère du patriote : elle 
(ait sa gloire, elle est presque toujours sa récompense... » « Le 
Languedoc, dit-il plus loin, ne séparera jamais la Monarchie 
du Monarquc.U regardera toujours le Souverain comme la tête 
du corps politique. C'est d'elle que doivent partir le mouve- 
ment, la direction, l'action et le concours de tous les membres; 
résister au Chef, c'est rompre l'harmonie des parties constitu- 
tives de rÉtat, c'est conduire son Guide et commander à son 
Maître. Obéir et représenter avec respect, voilà le devoir d'un 
sujet fidèle et la ressource d'un citoyen libre et patriotique. 
Telle a été, messieurs, la marche constante des États de cette 
province. Leur confiance dans la bonté de nos maîtres ne les 
a jamais trompés ^ » 

Si l'on trouve quelque emphase dans les termes dont se sert 
le Cardinal, c'est que cette fin du dix-huitième siècle est déjà 
le règne de l'emphase ; si l'on peut y critiquer quelque exagé- 
ration, c'est que tout discours officiel comporte une dose néces- 



^ Il ajoute : ■ Si par des secours prompts et efficaces, ils ont souvent favorisé 
les opérations les plus importantes du gouvernement, à son tour le gouvernement 
a ranimé leur crédit, défendu, protégé et maintenu leur sage administration. 
Ainsi par un concours récipro<|ue de zèle et de bienfaisance, les États en assu- 
rant au Koi des moyens puissants nous concilient sa protection, et sa bienveil- 
lance. L'audace et la déclamation répètent trop souvent que les princes sont 
ingrats et que leur indifférence insulte sans cesse à Tin fortune publique : 
reproches outrés, accusations injustes; en effet, quel souverain est insensible aux 
services qu'on lui rend? Quel monarque refuse d*essuyer les larmes qu'il voit 
répandre? Les tyrans sont encore plus rares que les bons rois. Tous les princes 
sont hommes : ils font des fautes par ignorance ofi par séduction; il est rare 
qu'ils résistent à la vérité quand on* a l'art et le courage de la présenter. Bénis* 
sons le ciel de nous avoir donné un maître qui la recherche et la récompense. » 



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66 LE CARDINAL DE BERNIS. 

saire de rhétorique; mais lès idées que Bernis a exprimées sont 
bien celles qu'il a retenues et qu'il professe. Les louanges qu'il 
donne au Roi sont un tribut naturel, en quelque façon obligé, 
de même que les louanges que le prêtre donne à son Dieu. 
Le Roi n'est point Dieu, mais il est envoyé de Dieu, il a été 
désigné par Dieu, il a été sacré par Dieu. L'onction de Reims 
a achevé ce que la naissance avait commencé. Jusqu'au sacre, 
il n*y a qu'un dauphin, un homme qui, à la vérité, est propre à 
devenir un Roi, mais à partir du sacre, il y a un Roi. Alors le 
caractère du souverain est plus qu'humain; l'obéissance qu'on 
lui doit est presque religieuse; l'attentat contre sa personne est 
sacrilège. 

Tels étaient les sentiments de Remis pour le Roi. Pour la 
Reine et pour les princes, c'était de l'affection, de l'amour, du 
respect à coup sûr, mais non plus de l'adoration. La distance 
était moindre; l'intimité était possible, permise même, et l'abbé 
de Bernis l'avait éprouvé au temps où il était à Venise. A Albi, 
il ne manqua point une occasion d'affirmer le dévouement qu'il 
professait pour la Famille Royale. Lorsque le 20 décembre 1 765, 
le Dauphin mourut, le Cardinal ne se contenta point d'écrire 
à tous les princes pour leur témoigner sa douleur ' , il fonda à 
perpétuité un service solennel dans son église métropolitaine. 
Chaque année, il y officiait pontificalement, et le 23 décem- 
bre 1766, l'abbé Rousseau, prédicateur du Roi, y prononça 
l'oraison funèbre. A l'ouverture des états de 1766, Bernis lui- 
même consacra une grande partie de son discours à l'éloge 
de celui qui, dit-on, voulait l'appeler au premier ministère. 

* Le roi Stanislas lui répondit la lettre suivante : 

« C'est une consolation véritable, autant que je suis capable d*en sentir dans 
ma cruelle douleur, que le souvenir de Votre Eminence à Toccasion de ce funeste 
événement. Personne ne pouvait mieux juger d'une perte si irréparable. Votre 
souvenir, à cette triste occasion, adoucit ma douleur et m*obli§e à vous marquer 
l'estime infinie et l'amitié avec laquelle je suis, de tout cœur, 

« De Votre Eminence, 

« Le très-affectionné cousin, 

■ Stanislas, Roi. 

• Le 9 de janvier n6f . (Àrchivet de Saint- Marcel.) 

Cette lettre doit être une des dernières qu'écrivit le roi Stanislas , qui mourut, 
comme on sait, le 23 février 1766. 



' ' , A 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. «7 

Cet éloge prit même de telles proportions qu'il peut passer pour 
une déclaration de principes» pour une éclatante affirmation 
de l'intimité du Cardinal avec la Famille Royale. Peut-être 
Bemis qui croyait, à ce moment, avoir à se plaindre des . len- 
teurs qu'apportait le duc de Ghoiseul à rendre libre l'ambassade 
de Rome n'était-il pas fâché de nommer les protecteurs dont il 
entendait se servir au cas échéant '• 

Cette intimité, au surplus, n'est point affectée; elle est bien 
véritable : les continuelles correspondances avec l'Infant et 

' « La plaie profonde faite au cœur de TÉtat se rouvre tout entière à nos yeux. 
Le temps, ce consolateur, ce médecin de nos âmes, n'a pu encore les guérir; la 
nation a payé son tribut par nos larmes; les convulsions de la douleur sont 
passées, la pompe funèbre est finie ; l'encens de nos prières s'est perdu dans le 
del, ponrqnoi donc l'affliction est-elle encore peinte sur nos visages? pourquoi 
règne->t^Ue si profondément dan» nos cœurs? Le Boi dont les jours nous sont si 
cbers n'est-il pas dans Tâge de la maturité et de la force? Ses petits-fils croissent 
comme des plants d'olivier autour de la table royale; ils apprendront de lui à 
régner par l'amour; leur auguste mère les formera à la vertu et au courage; tout 
nous annonce, tout nous promet un règne long et des jours tranquilles. Oui, 
messieurs, telles sont nos espérances, mais l'espoir du bonheur console-t-il de la 
perte? Non , jamais la France n'oubliera que le Roi avait un successeur digne 
du trône, que la religion a perdu un disciple et un appui, le Conseil un ministre 
sage et instruit, la vertu un ami, le vice un juge, les malbeuieux un consolateur^ 
les lettres et les arts un protecteur éclairé, les princes un guide^ les hommes enfin 
on modèle de toutes les vertus sensibles ! 

■ O grand prince! les Français, les étrangers, les ennemis eux-mêmes ont 
pleuré ensemble sur votre tombeau. Votre mort sera à jamais une calamité 
publique; tout ce qui honore la vertu se plaindra au ciel de votre perte; la cor- 
ruption seule avait le droit de vous haïr ; qu'elle seule triomphe de votre mort, 
mais tout insolente qu'elle est, sa joie n'osera éclater que dans les ténèbres. 

« Grand Dieu! qui tenez dans vos mains la destinée des rois et le sort des 
nations, ne rejetez plus nos vœux, daignez rendre la Reine à notre amour ! La 
mort d'un fils adoré de la France, la mort d'un père admiré de l'Europe ont tour 
i tour déchiré son cœur; elle est tombée au pied de leur tombeau; la mort 
n'attend plus que votre ordre pour le frapper. Oh ! Seigneur , n'épuisez pas la 
source de nos larmes; conservez sur le trône une princesse courageuse dans 
l'adversité, modeste au sein des grandeurs, humble au pied de vos autels, sen- 
sible sans faiblesse, instruite, éclairée, mais toujours soumise à vos lois. Laissez- 
nous encore jouir de ses bienfaits et profiter longtemps de son exemple ^. » 



> Marie Lecùatkà moanit le 85 jaio 1768. Bemis éeri?it k cette oecaslon à Mesdames, et Madame 
Adâmde lui répondît la lettre suivante : 

• A ConpiiiM, b S êoit 1708. 

■ Je SQÎs bien pcrsoailée, Monsieur, je ?oas assure, de la part que vous prenes à la perte que nous 
venons de faire : je connais depuis longtemps vos sentiments, et on ne peut en être plus touchée que 
je le sois. Je vous prie en même temps d'être bien convaincu de ceux d'estime et d'amitié que j'ai 
pour vous et qui ne changeront jamais. 

■ Marie Ad^ijudi. • 

5. 



68 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



avec le duc de Penthièyre le prouvent d'une façon péremptoire; 
mais, si le Cardinal se prodame ainsi le serviteur de la Famille 
Royale, il ne dit rien qui puisse faire penser qu'il se rattache 
aux idëes politiques ou religieuses de Mesdames. Il ne se com- 
promet pas plus de ce côté que d'un autre, n'ëcrivant rien qui 
ne puisse être lu à la poste, ne disant rien dont on puisse 
retenir une arme contre lui. 

Ainsi, il a conservé ses relations avec Voltaire; mais s'il était 
réservé jadis quand il écrivait au vieux Suisse, combien Test-il 
plus encore à présent! Il a soin d'indiquer à son interlocuteur 
que Babet est bien morte, que l'Abbé^s'est métamorphosé en 
Cardinal et que le Cardinal est devenu Archevêque, a J'espère, 
dit-il, que vous me ferez part de tous les petits ouvrages qu'il 
sera convenable d'envoyer à un çardinal'^Lrchevéque, » Et 
ailleurs faisant finement sentir la rêne à un correspondant tou- 
jours prêta s'émanciper : a Si vous m'envoyez des vers, écrit-il, 
feites en sorte que je puisse m'en vanter; je ne suis ni pédant ni 
hypocrite, mais sûrement vous seriez bien fâché que je ne fusse 
pas ce que je dois être et paraître. » Un jour que Voltaire se 
permet une incartade contre la religion et les prêtres, contre 
le fanatisme, a l'horrible fanatisme du peuple qui séduit 
quelquefois jusqu'aux magistrats », Bernis répond : « Je ne 
veux pas croire que votre projet soit de bannir la religion de 
la surface de la terre : vous avez toujours été l'ennemi du 
fenatisme, et vous pensez sûrement que si le fanatisme qui 
s'arme en faveur de la religion est dangereux, celui qui s'élève 
pour la détruire n'est pas moins funeste. » 

L'ennemi deV Infâme supportait fort bien ces petites leçons, 
de même que celles qui portaient sur ses œuvres. Bernis disait 
franchement que les Scythes lui semblaient un peu jeunes, qu'il 
trouvait les commentaires sur Corneille fort sévères, qu'il était 
loin d'accepter les certificats de renommée que Voltaire déli- 
vrait à ses jeunes adorateurs, ces lettres de change sur la pos- 
térité, que la postérité a presque toutes protestées ^ . 



^ Dans U correspondance de Bernis avec Voltaire (éd. Bourgoing), comparer 



L'ARCHEVÊCHÉ D'ALBI. 69 

Et pourtant ils restaient bons amis. C'est peut-être qu'ils 
avaient besoin l'un de l'autre : le Cardinal n'ignorait point la 
puissance de ce grand faiseur de gazettes; Voltaire, dans sa 
yanitë sans mesure, ajoutait avec plaisir un prince de l'Église 
à la liste des autres princes, ducs et marquis qu'il avait pour 
correspondants. Cela Baisait bien à dire et pouvait servir à 
l'occasion. 

Si le Cardinal ne se livrait point avec Voltaire, il ne se 
livrait pas davantage dans ses lettres à Joly de Fleury et à 
Paris-Duvernay : il se renfermait obstinément dans les bana- 
lités de santé, de littérature et de société. C'était le moyen de 
faire croire qu'il ne pensait pas à autre chose, et c'était la meil- 
leure façon de plaire au Roi. 

Pendant les deux années 1765 et 1766, le Cardinal résida à 
Âlbi, soit à la Besbia, soit au Petit Lude, ne s' écartant que pour 
les affaires du diocèse et la tenue des États de Languedoc. Il 
avait commencé à restaurer ses deux palais, apparemment 
assez négligés par ses prédécesseurs, et poursuivait en même 
temps la démolition de Combefa, Les matériaux du vieux châ- 
teau servaient à la reconstruction des demeures épiscopales. 
Bernis avait de tout temps aimé à bâtir : c*est un goût de gen- 
tilhomme et de prêtre; pour les prêtres, les bâtisses sont comme 
une descendance qui témoigne d'eux à défaut de race. Le Car- 
dinal avait toujours aimé de même les installations commodes 
et les recherches de mobilier : on l'a vu à Venise. A Albi, il 
n'y avait pas apporté moins de soins, et les procès-verbaux des 
ventes fSeiites à Albi en juin 1 793, vendémiaire an III et vendé- 
miaire an IV, témoignent de la quantité de meubles accumulés 
dans les deux palais : encore n'est-ce que le fretin qu'on vendit 
à Albi. 

Tous ses meubles ont été dispersés; il n en est pas même 
resté un inventaire exact et détaillé. Cela en valait-il la peine? 
Le prix des vacations de l'expert n'eût point été couvert par les 
enchères : toute une galerie, cent soixante-neuf tableaux, que 

la lettre du 11 janvier 1767 avec les deux chapitres des Mémoires sur les gens 
de lettres et sur la noblesse. 



70 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



le citoyen agent national n'a pas pris la peine de designer 
autrement, sont vendus moins de 800 livres. Que devait être 
pourtant le bureau du Cardinal qui atteignait 1,200 livres 
le 17' jour de vendémiaire an III, et ce cabinet poussé jusqu'à 
600 livres? On voit passer dans les procès-verbaux de vente 
les lustres, les tables de marbre, les encoignures de laque, les 
toiles peintes, les grands portraits du Roi, les fauteuils couverts 
de velours cramoisi, de velours écarlate, de velours noir, de 
satin rouge et jaune, de panne rouge, blanche, verte, bleue, de 
panne à fleurs ; les fauteuils couverts de velours écarlate garnis 
en or; toutes les sortes de sièges : dormeuses, dauphines, cra- 
pauds, bergères; les écrans de toute espèce, les grands arme* 
riaux dorés, les bras de bronze doré, tout cela péle-méle, si 
bien que le commissaire-priseur inscrit côte à côte ces deux 
articles : 

Un christ et quatre chandeliers hots doré. 

Une paire de bottes fortes. 

Et de tout cela, il n'est resté à Albi que quatre jolis groupes 
de biscuit qui font un des ornements du Musée et la chaise à 
porteurs du Cardinal, toute dorée et peinte, avec ses armoiries 
et sa devise. 

Malgré ce désordre, on devine le cadre que Bemis s'était 
fait. L'existence était grandiose; l'intérieur était princier. Ce 
n'est point une raison pourtant pour que le Cardinal s'y plût. 
On a dit même qu'il s*y ennuyait fort, qu'il passait une partie 
de sa journée à végéter dans sa chambre sur une chaise ; qu'il 
disait « Je ne sais que faire, je ne puis faire un vers, et la lecture 
me répugne '• » Mais cela est-il vraisemblable? Si Bernis ne 
faisait plus de vers, pouvait-il le regretter après ce qu'il avait 
écrit à Voltaire? Il dictait ses Mémoires juste à ce moment, 
et le ton enjoué de certains chapitres, le détachement des 
affaires qu'on sent à chaque page, jusqu'à cette satisfaction 
parfois exagérée de soi-même, ne sont pas d'un homme qui 



1 Affaires ÉrfUMoà^ES^ fonds France, Mss. n^ 220 et 821. Volume contenant 
ïet copies des lettres de Hernis à Choiseol. Introduction faite sans doute par un 
premier commis de M. de Ghoiseul. 



• / 



L'ARCHEVECHE D'ALBI. 



71 



s'ennuie. Quant aux lectures, elles étaient infinies : chaque 
brochure que pubhait Voltaire, tout ce qui paraissait à Paris, 
les pamphlets, les pièces de théâtre, tout lui était bon, et il allait 
aussi au sérieux; il se fait envoyer à la campagne V Histoire de 
la noblesse de Provence et V Histoire des variations de la monar^ 
chie. « Gela nous amusera » , écrivait-il. Sa bibliothèque à pré- 
sent n'était plus un simple cabinet comme à Vie; il y avait un 
bibliothécaire, et à juger du fonds par les débris qui s'en trou- 
vent à Albi et à Toulouse, on ne croirait vraiment pas que 
l'ancien propriétaire n'ait point aimé lire ' . 

Outre la lecture, la correspondance et les affaires qui, 
comme on l'a yu, n'étaient pas sans être pressantes et nom- 
breuses, le Cardinal avait une occupation et une société dans sa 
famille. La société était douce, et l'occupation fut souvent 
très-réelle. Dès la première année de son séjour à Albi, il eut à 
pleurer son neveu, le dernier des Narbonne, le chevalier, enseigne 
de vaisseau dans l'escadre de M. du GhafFault, tué à l'affiaire 
désastreuse de Larrache le 27 juin 1765 ^. Il n'y eut personne, 



' Le Cardinal écrit le 7 août 1768 à Tabbé Gabriel : « Je voudrais que vous 
fassiez rendu à Albi vers le 10, afin de mettre en ordre ma bibliothèque et de 
disposer tout pour en faire un catalogue en laissant à chaque article de la place 
pour inscrire les livres nouveaux. Je voudrais aussi que les in-douze qui valent la 
peine d*ètre reliés fussent remis au relieur d*Albi, les in-quarto et les in-folio au 
relieur de Toulouse. Vous joindrez ensemble les brochures analogues et qui 
méritent d*ètre reliées. Tout cela demande votre présence et votre intelligence. 
Sans nn catalogue, mes livres s'égareront, et on aura de la peine à se reconnaître 
dans la bibliothèque. » Les livres n*en furent pas moins égarés. En 1791, les plus 
précieux furent transportés à Toulouse où ils furent confisqués; « 776 volumes 
et une quantité de livres dépareillés » furent laissés à Alby et attribués en 1792 
à l'évèque constitutionnel. 

^ François- Augustin de Narbonne-Pelet, dit le chevalier de Narbonne, fut 
nommé à son arrivée de Malte, en 1755, garde de la marine au département de 
Toulon. Embarqué en avril 1756 sur V Hippopotame, aux ordres de M. de Roche- 
more, il assista an combat de Minorque. Enseigne de vaisseau le 1'^ mai 1757, il 
prit part à toute la guerre (sept campagnes) et assista ^ trois combats. Embarqué 
en 1764 sur la Terpsicfiore, il fut de l'expédition de M. du Ghaffault contre les 
Saletins et périt glorieusement au combat de Larrache le 87 juin 1765. {Àrchioes 
de la Marine,) L'éditeur des lettres de Bernis à Paris-Duvernay ignorait qu'il 
y eât une expédition contre Salé et suppose que le chevalier de Narbonne périt 
dans une querelle particulière (t. II, lettre du 19 aoât 1765). On peut consulter 
snr ce combat où trente officiers de la marine furent pris ou tués, la Goxeffe de 
France du 5 août 1765, p. 496. 



751 



LE CARDINAL DE BEBNIS. 



ni dans la Famille Royale, ni parmi les anciens amis deBernis, 
qui ne s'associât à sa douleur ^ Cette épreuve ne fit que le 
rapprocher plus intimement de sa sœur et de son frère. On a 
vu que sa nièce, madame du Puy-Montbrun, afeit l'habitude de 
sa confiance et lui servait de secrétaire. C'était madame de Nar* 
bonne qui, installée tantôt à la Besbia, tantôt au Petit Lude, 
fiiisait les honneurs du salon. C'était chez elle, au château de 
Saïgas, que le Cardinal allait passer la belle saison. Il y deineura 
en belle santé et en belle humeur pendant tout l'été de 1768, 
fort occupé de caser les siens, les Bernis et les La Fare, cousins 
et petit-cousins, sollicitant pour les uns, conférant à d'autres 
des bénéfices, gai, recevant, ayant parfois cinquante maîtres à 
table, et ne craignant point le propos salé, comme quand il 
écrit à l'abbé Gabriel : « Il y a plus de vingt-quatre heures 
qu'il pleut, et mon croupion s'en ressent, n 

Son frère était moins l'ami du cœur sans doute que ne l'était 
sa sœur ; mais le Cardinal n'en avait pas moins une vive affection 
pour lui et pour sa femme, mademoiselle de la Cassagne *. Il 
l'avait fixé près de lui, en le déterminant à acheter le droit 
d'entrée aux États de Languedoc de la baronnie de Gastelnau 
de Bonnefonds, mais, par malheur, ce marquis n'avait point 



I Voici seulement une lettre du duc de Penthièvre ! 

A Crécy, le 90 «eptembre 1766. 

« Votre Ëminence n'a point encore entendu parler de moi au sujet de la triste 
affaire de Salé, parce que j*avais toujours voulu conserver quelque espérance. Je 
serais bien fàcbé de renouveler sa douleur, mais je ne puis m*empêclier de lui 
répéter en toute occasion que personne ne partage plus que moi les événements 
qui la touchent. • 

' On nous permettra de citer ici la très-jolie lettre par laquelle Tabbé de Bernis, 
demeurant à Paris, cul-de-sac Saint-Vincent, fait son compliment de bienvenue 
à sa nouvelle beile-sœur : 

• A Paris, cul-de-Mc SaintrViacent, ce 19 Mptembre 1746. 
« J*ai dit à tout le monde, ma chère sœur, que vous m*aviez écrit la première. 
Je ne suis pas fâché qu*on sache qu'une jolie femme m'a fait des avances. Gela a 
bon air dans tous les pays du monde, mais surtout dans celui-ci, et je n'ai pas 
été fâché de m'en faire honneur. Vos procédés avec moi sont si bons que vous 
jugez bien qu'indépendamment de vos grâces, je dois vous aimer beaucoup. 
Aussi, j'ai ennui de ne point faire connaissance avec vous. Je savais en gros que 
vous êtes trcs-aîmable, et je vous aimerai en héros de roman. Peut-être de plus 
près ne serais-je plus en sûreté avec vous. On m'a dit que vous aviez de grands 



L'ARCHEVECHE D'ALBI. 73 

d*enfants. A quoi bon avoir ëlevé la famille, l'avoir décorëe 
dun marquisat et d'une baronnie, l'avoir illustrée, l'avoir 
enrichie, si tout cela devait s'éteindre ? Le Cardinal, s'il professait 
la religion de la royauté, professait en même temps la religion 
de la noblesse. Il ne voulait point que son nom s'éteignit, et^ 
pour en assurer la perpétuation, il reporta sur une branche col- 
latérale de sa femille toutes ses vues d'avenir. Déjà, il avait fait 
épouser à Pons-Simon- Frédéric de Pierre de Bernis, de la 
branche des Ports, sa nièce, l'aînée des filles de madame de 
Narbonne. Ce mariage n'avait point été heureux; la jeune 
femme était morte moins d'un an après ses noces. Le Cardinal 
se rejeta alors sur le rameau de la Loubatière, qui, bien que 
séparé au commencement du seizième siècle, avait été fréquem- 
ment alUé aux autres branches. Son chef avait épousé une 
demoiselle de la Cassagne, sœur de la marquise de Bernis , mais 
cette alliance ne faisait point une parenté. Le Cardinal parvint 
par des mariages avec ses petites-nièces de Puy-Montbrun à 
faire héritiers de sa fortune ceux qui portaient son nom, à fondre 
tous les Bernis existants en une seule famille dont il fiit le chef, 
car tous se trouvèrent être ses neveux ou ses petits-neveux '. 
Ce grand amour que l'Archevêque avait pour les siens ne le 

yeux noirs et de belles paupières. Voilà mon écueil. Il n'est pas sage de s*y 
eiposer. Cependant, si vous m'assnrez, ma chère sœur, que vous aurez plus de 
soin de ma tète qae vous n*en avez eu de celle de mon frère, je viendrai vous 
voir cet hiver. En attendant, je vous prie très-instamment de ne point faire de 
tinsses couches, de vous bien porter mais surtout de ne point embellir, car je 
veux voos aimer tranquillement. Si même vous vouliez me faire grand plaisir, 
voos devriez vous enlaidir un peu : vous seriez encore assez jolie, et je serais tout 
à hii en sûreté. J'envoie ma lettre à votre mari toute décachetée; c'est pour 
établir la confiance. Nous l'accoutumerons à un commerce de galanterie qui 
deviendra dans la suite un commerce de sentiment. En attendant que je vous 
adore, je vous assure bien sincèrement, ma chère sœur, qu'on ne peut être plus 
prévena que je ne le suis en votre faveur, que j'estime mon frère fort heureux de 
vous posséder, que je souhaite et que j'espère qu'il vous rendra aussi heureuse 
que vous le méritez. Du bonheur de l'un et de l'autre dépendra celui de ma vie. ■ 

L'Abbé était depuis deux ans entré à l'Académie, mais sa lettre n'était-elle pas 
galamment tournée, même pour un académicien? 

' Pons-Simon de Pierre de Bernis, de la branche de la Loubatière, épousa 
successivement les deux petites-nièces du Cardinal, mesdemoiselles du Puy-Mont- 
brun. C'est de l'aînée que descendent les rameaux subsistants de la famille de 
Bernis. 



74 LE CARDINAL DE BEBNIS. 

rendait faible pourtant que lorsqu'il lui plaisait de l'être. Il 
n'abandonnait à personne la conduite des affaires et ne laissait 
point volontiers prendre d'influence sur ses décisions. Il 
entendait demeurer le mattre et au besoin ne se faisait point 
faute de le dire ^ Il était dont; bien le chef de famille, non par 
droit de naissance, mais par droit de bienfaits. Gela l'obligeait 
d'autant plus et lui était sans doute d'autant plus doux. 

Quant à sortir de cette vie calme et heureuse pour rentrer 
dans la politique, et se remettre à courir les dangers inséparables 
des grandes fonctions, il n'y songeait point. Lorsque quelques 
prélats de sa région, et en particulier l'évéque d'Apt, M. Bocon 
de la Merlière, songèrent à lui pour la présidence de l'Assemblée 
du Clergé, il se défendit avec une sincérité qui ne peut être 
jouée : « Je suis bon serviteur de l'Église, du Roi et de l'État, 
écrivit-il, mais je ne désirerai jamais et j'éviterai toujours, 
autant qu'il me sera possible, de jouer les grands rôles. Le 
mieux quand on est évéque, dans des circonstances orageuses, 
est de n'être chargé que des seuls soins de son diocèse. » 

C'est pour cela qu'il redoutait particulièrement que la mort 
du pape Clément XIII ne l'appelât à exercer ses fonctions 
d'électeur dans le Sacré Collège. Sa vie était à présent orga- 
nisée, il s'y était fait et en était content. Il en avait été de 
même dans toutes les périodes de sa vie; à chaque station de 
sa carrière, il s'était installé et ne désirait rien de plus, 

> Il écrit à Tabbé Gabriel le 24 jaillet 1768 : 

« Ma sœur qui s^tntéresse k vous me laisse entendre quelquefois que voqs êtes 
inquiet sur mes dispositions à votre égard. Vous ne me connaissez pas, mon cher 
abbé. Je me déterminerai toujours par des principes : mes idées sont arrangées ; 
les sollicitations et les entours sont inutiles avec moi. Il y a plus à perdre qu*li 
gagner à employer tous ces moyens si puissants vis-à-vis de presque tout le 
monde et si inutiles vis-à*vis de moi. Je vous estime, je connais votre mérite; 
vos défauts ne sont point en proportion de vos bonnes qualités. J*ai un plan 
pour ce qui vous concerne. Il faut me laisser le temps de le remplir et m'en 
laisser la liberté, et, si vous voulez que je vous donne un bon conseil, il ne faut 
employer auprès de moi que moi-même. Pour être heureux dans votre situation, 
il faut comparer le passé avec le présent et même avec ce que raisonnablemeut 
vous pouviez attendre de Tavenir. Voyez MM. Deshaises! Ils ne m'ont jamais 
rien demandé ni fait demander directement ni indirectement. Ils m'ont assez 
connu pour croire que plus on s'attachait à moi seul, plus on avait de droits k 
mon amitié et à ma confiance. ■ 



I/ARCHEVECHE D'ALBI. 75 

Sans ses dettes qui Tavaient contraint à un efFort pour se 
libërer, parce qu'il était honnête homme, il aurait trouvé fort 
bonne la vie d'académie. A Venise, il se plaisait fort, et il aurait 
voulu demeurer à Parme près de Madame Infante. A Ver- 
sailles, il s'étonnait d'entrer au Conseil et en était foii; aise, 
mais n*aspirait nullement à un portefeuille. Ce portefeuille lui 
tomba, il le prit, mais s'en débarrassa le plus tôt qu'il put. 
L'exil même, les premières rigueurs passées, ne le trouva point 
revêche. Pourquoi cette existence nouvelle et princière n'aurait- 
eUe point eu d'agréments pour lui? Il s'était vite fait à ses 
fonctions nouvelles, étant de nature fiicile et un peu molle, 
aimant à regarder de préférence le bon côté des choses. Il 
avait près de lui ceux qu'il affectionnait; sa représentation était 
grande, sa réputation considérable; on l'estimait à la Cour et 
dans son diocèse. Gela n'était-il pas pour lui suffire? Aussi le 
voyage de Rome, dans l'éventualité d'un conclave, lui apparais- 
sait-il, maintenant qu'il n'espérait plus y aller ministre du Roi, 
comme une corvée onéreuse et fatigante. 

Dès 1766, sur le bruit qui courait d*accidents arrivés au 
Pape, il écrivit au duc de Ghoiseul pour être dispensé du 
voyage : mauvaise santé, toux opiniâtre, rhumatisme universel, 
asthme goutteux, il avait toutes les maladies, et les médecins de 
Paris et de Montpellier le certifieraient au besoin. Il lui fallait, 
pour le moins, quelques saisons de Baréges et de Gauterets pour 
se remettre, et en attendant il demandait que le Roi le dispensât 
d'aller à Rome '. Ghoiseul ne se paya point de ces raisons. « Le 
Pape est mieux, répondit-il, soignez-vous donc; mais lorsqu'il 
sera question de procéder à l'élection d'un Souverain Pontife, 
le Roi attend du zèle de Votre Éminence qu'elle se rendra à 
Rome, où sa présence sera d'autant plus nécessaire qu'il n'y 
aura vraisemblablement que MM. les cardinaux de Luynes et 
de Ghoiseul qui seront en état de faire le voyage, n 

Il ne fallait donc pas songer à se dispenser du conclave. Ge 
fiit là désormais une inquiétude : Bernis dut se considérer 

' Affaihbs ÉTRANoàiiBS, Bome, vol. 841. 



76 LE CARDINAL DE BERNIS. 

comme à la merci de la santé du Pape. Lui qui aimait les choses 
fixes et précises, qui volontiers se faisait pour toutes choses 
des plans qu'il suivait plus ou moins, d'ailleurs, il se trouvait 
par sa dignité même l'esclave d'un incident. Il faut bien que 
les honneurs se payent. 



CHAPITRE III 

LE CONCLAVE DE 1769 \ 

Mort de aément XIII. — État de l'Église. — Les Jésuites. ^ L'Infant de 
Parme. — Occupation du Comtat et de Bénévent. — Le Roi d'Espagne. -^ 
Instances pour la suppression des Jésuites. — dément XIII meurt à temps. 

— Quel sera son successeur? — Cardinaux romains et étrangers. — Cardi- 
naux français. — Luynes et Bemis partent pour Rome. — Sentiments de 
Bemis. — Quel appui trouvera-il à Rome? — L'Ambassadeur de France et 
son secrétaire. — D'Aubeterre empêche l'élection précipitée. — Joseph II à 
Rome. — Sa visite au conclave. — Voyage de Bemis. — > Ses instructions. — 
Les idées de la cour d'Espagne. — Lettres de ChoiseuL — Bemis entre au 
conclave. — Lutte contre d'Aubeterre et les Espagnols. — Les cardinaux 
français approuvés par Choiseul. — ^Négociations des cardinaux espagnols. •— 
Inquiétudes de Bemis. — La négociation espagnole aboutit. — Ganganelli. 

— Bemis et Ganganelli. — Convention conclue. — Exaltation de Clément XIV. 

Le carnaval avait été ouvert à Rome le samedi 28 jan- 
vier 1769 : il y avait eu courses de chevaux au Corso le 28, 
le 30 et le 31 ; peu de masques dans les rues, parce que le temps 
était orageux et qu*il faisait grand vent. Le 2 février, jour de 
la Purification, Sa Sainteté le Pape Clément XIII alla comme 
d'ordinaire à la Pauline, où vingt-quatre cardinaux lui ren- 

* Sources : Sur ce sujet fréquemment traité par les historiens, en particulier 
par M. le comte de Saint-Priest, le Père Theiner et M. Crétineau-Joly, je n'ai 
voulu me servir que de pièces originales dont Tauthenticilé ne pouvait être sus- 
pectée. Je n*ai donc employé pour ce récit que les documents conservés aux 
archives des Affaires Étrangères, au château de Mouchy et dans les archives de 
Bemis. La gravité de certaines allégations m'a contraint à noter, en assez grand 
nombre, mes références en bas de pages. Les principaux ouvrages consultés en 
dehors des livres cités plus haut sont : les Gazettes de Leyde, d^ Amsterdam et 
de France, Glbuert, Journal de voyages et de correspondances pour la paix de 
FÉglise, 3 vol. in-8®. Dans les dépôts publics, les manuscrits les plus fréquem- 
ment consultés sont aux AFFàiBBS Étrangères, Borne (Corresp,), vol. 848, 849 
et 850. Mémoires et Documents, vol. 9 et 95. France et divers États, vol. 178 
et 179. Papiers de finances (Carton Rome). Madrid, vol. 524 et 525. 



78 LE GABDINAL DE BEBNIS. 

dirent l'obédience; il bénit et distribua les cierges de la Chan- 
deleur et, le cierge allumé, suivit la procession, assis sur la 
sedia, sous un dais porté par huit prélats référendaires de la 
signature. Après la messe, la bénédiction, la publication d'une 
indulgence de trente années pour les assistants, Clément XIII 
f*entra dans ses appartements. Il soupa avec un de ses neveux, 
se coucha et bientôt se sentit incommodé. Un chirurgien 
accourut, tenta deux saignées. A onze heures du soir, le Pape 
était mort. 

En temps ordinaire, c'est sans doute un événement consi- 
dérable que la mort d'un pape, mais la mort de Clément XIII 
pouvait avoir des conséquences incalculables. Sous son pon- 
tificat, le Saint-Siège s'était mis en lutte ouverte avec la plupart 
des gouvernements catholiques, avec le Portugal, avec la 
France, avec l'Espagne, avec les Deux-Siciles, avec l'Infant duc 
de Parme, avec la République de Venise. La Bavière fermen- 
tait. Dans le rire narquois de Joseph II, on pouvait deviner que 
l'hostilité de la maison d'Autriche n'était retardée que jusqu'à 
la mort de Marie-Thérèse. Si Clément XIII trouvait un conti- 
nuateur duns son successeur, un schisme était probable, le 
domaine spirituel du Saint-Siège pouvait se trouver réduit au 
patrimoine de saint Pierre, et ce patrimoine lui-même n'était 
pas sans courir de grands risques. Le successeur du Pape per- 
sévérerait-il à refuser aux souverains européens l'abolition de 
la société des Jésuites? 

Ce n'est point le lieu de rechercher par quelles causes l'an- 
cienne et universelle domination s'était changée en une univer- 
selle proscription. Jadis, la Compagnie confessait les fiois, et les 
Rois lui obéissaient. Jadis, elle instruisait la jeunesse, et ses élèves^ 
à travers la vie, gardaient pour elle cette reconnaissance crain- 
tive qu'on a pour ses premiers maîtres. Jadis, elle conquérait 
des empires par ses missionnaires, fondait des colonies et sub- 
juguait des peuples. Il semblait que le monde lui appartint et 
que son règne dût toujours durer. Ses triomphes furent sans 
mesure; sa tyrannie finit par peser aux consciences; aux anciens 
adversaires : les jansénistes, de nouveaux ennemis : les philo- 



I 



LE COIÏCLAVE DE 1769. 79 

sophes, vinrent se joindre. Des scandales «éclatèrent qu'on ne sut 
pas ëtouiFer à temps. Étant depuis trop Iong[temps puissante et 
se croyant assurée de l'être toujours, la Compagnie ne voulut 
point s'abaisser à des ménagements : son sort lui sembla défi- 
nitiyement lié au sort de la Papauté, à laquelle elle s'imaginait 
avoir rendu assez de services pour avoir droit à quelque cbose 
de mieux que de la reconnaissance. N'avait-elle pas sacrifié à 
la volonté de la Papauté les missions florissantes de la Chine et 
l'espoir même de convertir l'immense empire? N'était-elle point 
la milice toujours fidèle, toujours prête, plus papaline que le 
, Pape si l'on peut dire, ne reconnaissant point d'autre maître, et 
perinde ac cadaver, exécutant les ordres du Général, cet assis- 
tant du Saint-Siège dont le titre militaire indiquait assez le 
pouvoir et la subordination? 

Et pourtant, de tous côtés, autour de la Compagnie, les 
nuages s'amoncelaient. Le premier, le Roi Très-Fidèle avait 
engagé le combat. Les Jésuites avaient-ils ou non la main dans 
l'attentat dirigé contre la personne de Joseph I"? N'aurait-on 
pas pu y trouver des causes plus naturelles, telles que la ven- 
geance d'un mari trompé? N'était-ce point la volonté de sup- 
primer des obstacles gênants qui découvrait à Pombal tant de 
complicités dans un crime si simple et en même temps si peu 
démontré? Il n'importe : il s'agissait du monde américain 
catéchisé par les Jésuites; il s'agissait du pouvoir suprême 
assuré : les biens des Jésuites furent confisqués, et eux-mêmes, 
embarqués à la bâte, furent jetés sur les côtes d'Italie. Le 
Nonce qui avait essayé quelques remontrances fut expulsé du 
royaume (1759), et le ministre de Portugal rappelé de Rome. 
One rupture s'ensuivit qui durait encore en 1769. 

En France, le Roi Très-Chrétien n'avait point envie à coup 
sûr de renouveler, sur un nouveau terrain, la querelle toujours 
pendante du molinisme et du jansénisme, mais les parlements 
ne trouvaient point les ruines de Port-Royal assez vengées ni 
leurs victoires sur la bulle Umgenitus assez complètes. La ban- 
queroute du Père Lavallette offrit une occasion : ils ne la lais- 
sèrent pas échapper, et l'enregistrement des édits bursaux était 



80 " LE CARDINAL DE BERINIS. 

entre leurs mains une arme toujours prête pour contraindre le 
Roi à cëder. Ils s'en servirent pour paralyser les influences de 
Cour. Madame de Pompadour, elle aussi, avait une vengeance 
à tirer de ces confesseurs trop scrupuleux qui avaient failli lui 
enlever la place de dame du palais de la Reine. Elle se flatta 
de regagner les philosophes en leur jetant cette proie : on laissa 
donc faire. De 1753 à 1761 , le Parlement chemina pas à pas; 
puisy les événements qui se produisaient en Espagne lui four- 
nissant l'appui d'un souverain de la Maison de France, il mit 
le feu à la mine, et bientôt retentirent du haut du prétoire les 
réquisitoires de Monclar, de Didon et de La Ghalotais. Tout 
n'était pas conquis pourtant; les évéques (cinquante et un 
d'entre eux au moins) protestaient. Le Roi tenta avec le Pape 
un accommodement qui pouvait sauver la Société : il s'agissait 
que le Général nommât un vicaire résident en France; on sait 
la réponse de Ricci : Sint ut sunt aut non sint. En 1763, la 
Compagnie fut dissoute en France par arrêt du Parlement. 

Le Pape avait répondu à l'expulsion des Jésuites de Portugal, 
à la dissolution de lu Société en France par la Bulle : Aposto- 
licum pascendi (7 janvier 1765), qui, rédigée, dit-on, par Ricci 
lui-même, était une apologie formelle de l'Institut. Le Sacré 
Collège n'en eut connaissance que lorsqu'elle (ut publique; 
vingt-trois évêques seulement, dans le monde entier, y adhé- 
rèrent, et, au lieu de sauver la Société, elle acheva de la perdre. 
Dans toute l'Italie, à Naples, à Venise, à Florence, à Parme, à 
Modène, en France et dans chaque parlement de France, la 
publication de la Bulle fut interdite, la Bulle fut condamnée, 
et dans les Deux-Siciles, Tanucci en prit occasion pour ordonner 
un examen attentif des Constitutions de la Compagnie. 

L'Espagne était donc l'unique refuge des Jésuites, et, aux 
nationaux, des Français étaient venus se joindre en grand 
nombre. Ils se croyaient là dans leur citadelle et traitaient la 
Péninsule en terre conquise. Charles III leur déplaisait; ils 
l'attaquèrent dans des pamphlets où ils exaltaient en même 
temps leurs actes et les persécutions qu'on dirigeait contre eux. 
Une émeute, dont on les prétendit les instigateurs, éclata à 



I 



LE CONCLAVE DE 1769. 81 

Madrid; un trouble vag^e, une inquiétude générale s'empara 
de TEspa^e : il semblait qu'on fût à la veille d'une révolution. 
Le Roi Catholique, dominé par des moines ' , examina scrupu- 
leusement et pesa les charges. Le 27 mars 1767, les Jésuites 
Furent chassés des terres de sa domination, soit en Espagne, soit 
en Amérique. Ceux d'Espagne devaient être transportés dans 
les États du Pape, mais Clément XIII, sur le conseil de Ricci, 
refusa de les recevoir. 

Désormais, pour le duc de Choiseul, la question des Jésuites 
fîit surtout un moyen de flatter l'Espagne, l'Espagne du Pacte 
de famille. Jadis, il avait cédé au Parlement parce qu'il avait 
besoin du Parlement; aujourd'hui, pour maintenir l'unique 
alliance, base de sa politique extérieure, que n'était-il point 
disposé à faire? C'était l'union de la Maison de France qui, à 
la fin de la guerre de Sept ans, avait apporté le salut. Cette 
union, la lutte commune engagée Contre les Jésuites la resser- 
rait encore. D'ailleurs, Choiseul ne demandait point un éclat; 
il avait tout fait pour amener, par là douceur, le Pape à la 
solution nécessaire à la politique française. La nationalisation de 
la Province jésuitique de France n'avait en soi, au début, rien 
de contraire aux statuts de la Compagnie ; si la souveraineté 
temporelle du Roi s'était ensuite exercée dans la mesure du 
Droit RégaUen, la souveraineté spirituelle du Pape n'avait 
jamais été contestée; si les Jésuites, qui n'avaient point voulu 
se soumettre aux ordres du Roi , avaient été expulsés du royaume, 
c'était là un fait de police intérieure qui n'atteignait en rien la 
reUgion catholique. Le Saint-Siège avait eu, en d'autres occa- 
sions, des difficultés bien plus graves avec la France pour des 
questions intéressant bien autrement le spirituel. Les négocia- 
tions avec la cour de Rome restaient ouvertes ; elles étaient loin 
d'avoir pris un caractère aigu, et il pouvait facilement en sortir 
on de ces modus vivendi familiers à la Papauté, qui, réservant à 



' On sait Tinfluence exercée sur Charles III par son* confesseur, Fray Joaquin 
d'Eleta, appelé ordinairement le Père Osma, moine Récollet qui fut plus tard 
archeTècpie de Thèbes in partibus. Cf. Gozb Muribl, Histoire ÎTEspagne, t. V, . 
p. k$. 

6 



82 LE CÂBDINAL DE BERNIS. 

la fois les droits et même les prétentions de chacune des par- 
ties, aurait laissé subsister le fait; mais ce fut ce moment même 
que choisit Clément XIII pour attaquer avec une violence inouYe, 
dans sa souveraineté temporelle, l'Infant Ferdinand, duc de 
Parme. 

C'était le petit-fils de Louis XV, le fils de la fille chérie : 
Madame Infante; c*était le neveu de Charles III d'Espagne, le 
cousin germain de Ferdinand lY de Naples, le futur gendre de 
Marie-Thérèse d'Autriche. L'Infant, élève de l'abbé de Condil- 
lac, avait sinon de lui-même, au moins du fait de ses ministres, 
prétendu réformer dans ses États la juridiction ecclésiastique, 
imposer une borne aux privilèges du Saint-Siège qui faisaient 
de ses duchés une sorte d'annexé tributaire des États de l'Église. 
Le Pape saisit cette occasion de se venger sur un faible et de 
répéter, à la fois, des droits spirituels qu'il prétendait lésés et les 
droits temporels que la Papauté réclamait sur l'héritage des 
Farnèse démembré en 1545 du domaine pontifical. Par un bref 
du 30 janvier 1768, il annula tous les décrets de l'Infant, 
rétablit dans les États de Parme la juridiction ecclésiastique, 
menaça d'excommunication le Prince et ses ministres, reven- 
diqua hautement Parme et Plaisance, déclara la guerre non 
pas seulement à l'Infant, mais à toute la Maison de France 
signataire du traité d'Aix-la-Chapelle, à tous les souverains^ 
contre qui se trouvait renouvelée par une échelle minuscule, 
mais avec les mêmes prétentions et les mêmes violences, une 
sorte de querelle des Investitures. 

Clément XIII pouvait avoir la foi de Grégoire VU, mais les 
adversaires qu'il rencontrait n'avaient rien de Henri IV, et 
sept siècles avaient passé depuis que l'Empereur d'Allemagne 
était venu k Ganossa. En face de cette royauté spirituelle qui 
prétendait briser les Rois, il vit se dresser cette royauté tempo- 
relle que la Papauté aurait dû pourtant connaître, car, dans 
chacun de ses périls, elle lui a adressé un appel qui n'a jamais 
été en vain; dans chacun de ses empiétements, elle l'a rencontrée, 
barrant la route et revendiquant le droit de César. Au Pape 
contestant le traité d'Aix-la-Chapelle, Ferdinand de Parme 



LE CONCLAVE DE 1769. 83 

répondit par l'expulsion des Jésuites. Les cours de Bourbon 
l'appuyèrent d'abord par des protestations formelles, puis par 
une convention en vertu de laquelle Avignon et le Comtat 
Yenaissin devaient être occupés par les troupes françaises, 
Bénévent et Ponte-Gorvo par les troupes napolitaines, Castro et 
Bonciglione par les troupes espagnoles. Toute relation fut 
rompue entre les ambassadeurs de la Maison de France et le 
cardinal Torregiani, secrétaire d'État de Sa Sainteté, auquel 
Negroni fut substitué pour les rapports diplomatiques. Negroni 
ou Torregiani, peu importait : c'étaient, de la part du Pape, 
les mêmes protestations hautaines et obstinées ; aux mémoires 
des trois cours, aux notes, aux ultimatums. Clément XIII 
répondait par des affirmations sans preuves ou des divagations 
sans suite. Si les ambassadeurs refusaient de transmettre ses 
lettres à leurs souverains, il essayait de les faire remettre par 
ses Nonces. « Les violences, écrivait Torregiani, ne l'empêche* 
ront pas de parier toujours hautement avec une liberté aposto- 
lique et de rappeler les Rois, ses fils, à leur devoir. » 

Devant cette résistance, Choiseul pensait qu'il n'y avait qu'à 
attendre un nouveau pontificat que les soixante~quinze ans de 
Clément XIII ne semblaient pas rendre très-lointain, mais la 
cour de Madrid, emportée par la lutte, n'admettait point de répit 
et ne consentaitpas à ce quasi-désarmement. C'était aux Jésuites 
que Charles III attribuait toutes les répliques et toutes les vio- 
lences du Saint-Siège. Il les rendait responsables aussi bien des 
affiiires de Parme que des troubles intérieurs qui agitaient les 
Espagnes ; et puis, il songeait aux Rois assassinés. Esprit étroit 
et court, Charles III, catholique fervent, voyait dans l'abolition 
des Jésuites prononcée par le Pape, à la fois le salut de ses 
États et de son âme. L'ardeur qu'il portait dans la poursuite 
de son but était la preuve la plus éclatante de sa foi. Combien 
d'autres eussent simplement prononcé l'expulsion , se fussent 
contentés de l'assurer et eussent ensuite vécu tranquilles? Le 
Roi d'Espagne ne se contentait pas d'agir; il était si convaincu 
de Texcellence des motifs qui l'avaient déterminé, qu'il voulait 
convertir à sa thèse non-seulement les Rois ses frères dont 

6. 



*, 



84 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Tappui lui était utile et l'alliaDce nécessaire pour raccomplisse- 
meut de ses desseins, mais surtout le Père commun des fidèles, 
celui à qui sa conscience de catholique demandait l'absolution, 
l'approbation de l'acte d'expulsion. Maintenant cette approba- 
tion du Pape, qu'on l'obtînt de gré ou de force, peu importait, 
pourvu qu'on l'eût. 

Louis XV laisse aller les choses, cède aux Parlements, cède à 
l'Espagne, obéit à la double nécessité qu'il rencontre à la fois 
dans sa politique intérieure et dans sa politique extérieure. Il 
trouve dans les droits de sa souveraineté temporelle la justifi- 
cation suffisante de ses actes. Sa conscience n'est pas d'ailleurs 
si facilement alarmée, son confesseur n'a pas avec lui tant d'ha- 
bitude , l'approche des sacrements ne lui est pas si fréquente, 
que les scnipules religieux soient de nature à contre-balancer 
en lui les nécessités de la politique. Charles III porte dans sa 
conduite l'ardeur d'un Espagnol, le fanatisme d'un moine, 
le despotisme d'un petit-fils de Louis XIV. Pour Louis XV, 
chef de la Maison de France, le grief principal contre le pape 
Rezzonico, c'est l'insulte faite au duc de Parme. Pour 
Charles III le grief capital, c*est le maintien des Jésuites. Tandis 
qu'aux revendications temporelles du Saint-Siège, Louis XV 
répond par l'occupation temporelle du Comtat Yenaissin et 
d'Avignon, Charles III continue son travail, pousse avec une 
invincible ardeur les princes de sa Maison à exiger, d'accord 
avec lui, l'abolition de la Compagnie, envoie à Versailles 
mémoire sur mémoire, obtient enfin que d'Aubeterre, l'ambas- 
sadeur de France, et le cardinal Orsini, ministre des Deux-Siciles, 
présenteront au Pape un mémoire identique avec celui que 
remettra Azpuru, chargé d'affaires d'Espagne. Azpuru a 
audience le 16 janvier (1 769) ; Orsini le 20 ; d'Aubeterre le 24. 
Le mémoire présenté est net, clair et formel '. Cette fois, il n'y 
a plus à reculer, tant la mise en demeure est positive. Le Pape 
pourtant n'eut pas à répondre : sa mort, survenue le 2 février, 
cette mort qu'on a voulu attribuer aux persécutions exercées 

> Voir le Mémoire d* Espagne dans la Geaette de Leyde du 3 mars; le Mémoire 
de Napies dans la Gazette du 7 mars. 



« 



LE CONCLAVE DE 1769. S5 

contre lui, que l'âge et l'apoplexie suffisent à expliquer, épargna 
Traisemblablement à l'Église catholique de terribles dissensions 
et peut-être un schisme. 

Restait à savoir si le successeur de Clément XIII conserve- 
rait à l'égard des princes de la maison de Bourbon l'attitude de 
son prédécesseur; si, dans le conclave qui allait s'ouvrir, le 
parti des zélés, celui qui avait dominé pendant le pontificat de 
RezzonicOy garderait son influence et constituerait son règne 
sous le nom d'un autre pape. Le moment était solennel, car, 
battue par le flot montant de l'incrédulité philosophique; 
chaque jour harcelée par les brochures de Voltaire ou canonnée 
par les in-folio de Y Encyclopédie; seule contre cette ligue où 
les fermiers généraux comme Helvétius donnaient la main aux 
parlementaires, à Montesquieu comme à la Ghalotais; seule 
contre cette école où les Rois, comme Frédéric et Catherine, 
débauchaient des précepteurs pour leurs peuples, et, comme 
Stanislas-Auguste, venaient eux-mêmes s'inscrire en disciples; 
seule contre tous, et n'étant point même assurée des soldats 
qu'elle payait, l'Église romaine , depuis trop longtemps floris- 
sante, endormie dans son luxe, dans Tignorance peut-être 
préméditée du monde extérieur, se figurait pouvoir encore ce 
qu'elle pouvait au moyen âge, être au moins ce qu'elle était au 
temps de la lutte avec Louis XIY, avoir maintenu intact ce 
pouvoir de lier et de délier que Jésus-Christ avait conféré à son 
Vicaire. Pour les cardinaux zélés, Rome seule existait. Dans la 
ville qui vit passer César et Constantin, qui vit régner Grégoire 
VII, cela est une illusion naturelle de croire que rien ne peut- 
être hors la Ville, XUrbs. Les cardinaux n'étaient point pour la 
plupart sortis de Rome; ils ne savaient rien du reste du Monde, 
le centre était là, le centre du Monde, le Monde même. Par- 
fois, à de longs intervalles , chaque fois qu'un pape mourait, 
des étrangers, revêtus aussi delà robe rouge, venaient des pays 
lointains, parlant une langue inconnue, armés de prétentions 
étranges, ne sachant rien des finesses exquises, des démêlés 
intimes, des factions singulières dans lesquelles s'usait et s'amu- 
sait la vie des cardinaux romains. Quel plaisir de les tromper. 



86 LE CARDINAL DE BERNIS. 

ces barbares, de les jouer habilem.ent, de leur faire exiger ce 
qu'on De voulait point demander soi-même, de les Toir exclure 
ceux-là dont on souhaitait l'exclusion! Quelles belles parties 
d'intrigue, contre ces nouveaux venus, mal renseignés, mal 
ëduqués, mal accompagnes, tombant deux mois après la clôture 
première en pleine activité du conclave, s'embrouillant dans les 
fils tendus et se prenant aux filets préparés! 

Ce plaisir, pourtant, n'était pas pour payer la mortification de 
partager avec eux le pouvoir suprême. Ils étaient les étrangers, 
les barbares, les ennemis ; ils reconnaissaient un autre souve- 
rain que le Pape et prenaient ses ordres ; ils professaient des 
doctrines qui faisaient horreur et que la peur seule empêchait 
de déclarer hérétiques ; et c'était la peur aussi qui forçait à les 
convoquer, bien plus que les constitutions de Nicolas II qui ont 
remis aux seuls cardinaux le droit de suffrage. Si l'on ne convo- 
quait point les cardinaux leurs sujets, les Rois reconnattraient-ils 
l'élection? continueraient-ils à remplir le trésor apostolique? 
respecteraient-ils les États de l'Église? Les Ultramontains donc 
se sentaient obligés d'admettre les cardinaux étrangers, mais 
tout leur rêve, en tout conclave, était d'avoir fait le Pape avant 
que les étrangers fussent arrivés. 

Et pourtant, d'élection en élection, de conclave en con- 
clave, les étrangers étaient moins nombreux. Le voyage, si 
long, si cher, si fatigant pour des vieillards, en arrêtait un 
grand nombre. Les uns ne se sentaient point le courage de 
se mettre en route et attendaient tranquillement dans leurs 
palais épiscopaux ou dans leurs hôtels de Paris que le Sacré 
Collège leur eût donné un pape. D'autres se disaient qu'ils arri- 
veraient trop tard, et ne partaient point. D'autres enfin, cardi- 
naux par la grâce du Roi de Pologne ou du prétendant 
d'Angleterre, cardinaux français pourtant, n'étaient point de 
ceux dont le Roi pût désirer le voyage. 

Ainsi, en 1769, il y avait en France six cardinaux : Paul 
d* Albert de Luynes, archevêque de Sens; Étienne-René Potier 
de Gesvres, évêque de Beauvais; François-Joachim de Pierre 
de Bernis, archevêque d'Albi; Antoine-Glériadus de Ghoiseul- 



LE CONCLAVE DE ITÔQ. 87 

Beaupré, archevêque de Besançon; Jean-François-Joseph de 
Rochechouart, évéque de Laon, et Louis-Gonstantin, Prince de 
Rohan , évéque de Strasbourg. Or, les cardinaux de Gesvres et 
de Rohan avaient soixante-douze ans; le cardinal de Roche- 
chouart, ambassadeur à Rome pendant huit ans, ne pouvait 
venir au conclave qu'à condition d'être chargé du secret du 
Roi. Il ne restait donc que Ghoiseul, Luynea et Remis; mais 
le cardinal de Ghoiseul tomba malade fort opportunément pour 
les cent mille écus que lui eût coûté son entrée publique. De 
Paris, un seul se mit en route : Luynes, dont les soixante-six 
ans étaient fort ingambes; qui, au début de sa vie, s'était 
endurci dans le métier militaire et qui avait à se faire par- 
donner aussi bien l'opposition qu'il avait faite aux Parlements, 
que la protection accordée aux Jésuites sur son instigation par 
le haut clergé. Quant à Remis, la nouvelle de la mort du Pape 
et la lettre qui lui ordonnait de se rendre au conclave lui par- 
vinrent, à Albi, le 21 février; il écrivit immédiatement au duc 
de Ghoiseul que, malgré les chemins affreux, la neige dont les 
montagnes étaient couvertes et les rivières débordées, il parti- 
rait le 25 et marcherait avec toute la diligence possible ^ 

Remis n'avait point pris parti dans la lutte que certains 
membres de l'épiscopat avaient soutenue en faveur des Jésuites '• 

1 Lettre du 22 février 1769. (Arch. de Mouchy,) 

^ Le Cardinal n*avait, comme on I*a vu dans ses Mémoires, aucune hosti- 
lité formelle contre les Jésuites. Il avait même, au temps de son ministère, été en 
correspondance avec Ricci. Le général des Jésuites lui écrivait de Rome le 
11 octobre 1758 : 

• Monseigneur, le haut rang auquel vos talents, tos vertus, l'estime de la cour de 
Prance et de Vienne vous ont élevé, exige de ma part les pins sincères félicitations. 
La reconnaissance même m'impose ce devoir. Je sais, Monsieur, que vous honorez 
la Compagnie de votre bienveillance et de votre protection. Je sollicite plus que 
jamais l*une et l'autre. Ne nous refusez pas, je vous en supplie, cette double grâce, 
sortout dans des circonstances où la Compagnie a à essuyer de violentes tempêtes. 
J'espère, Monseigneur, que vous écouterez nos humbles prières; nous redouble- 
rons nos vœux pour la conservation et la prospérité de Votre Eminence. Telles 
sont les dispositions d'un corps qui vous est dévoué et qui s'empressera toujours 
de vont rendre ses plus respectueux hommages. 

■ J'ai l'honneur d'être, etc. 

« Signé : Laurens Ricci. • 
Bernis répondit le 31 octobre : 

• Je soit vériublement touché, mon Très-Révérend Père, des sentiments que 






88 LE CARDINAL DE BERNI6. 

En 1762, lors des représentations de TAssemblée du Clergé, il 
était encore en exil. Le Pape, il est vrai, avait par son bref 
du 6 septembre 1762 fait appel aux cardinaux français, mais 
ce bref avait-il été envoyé? Bernis l'avait-il reçu? Il est permis 
d'en douter ' ; ce qui est certain , c'est que le Cardinal ne 
fit pas de réponse. En 1768, lors du monitoire du Pape contre 
rinfant de Parme, il envoya à Avignon un de ses affidés pour 
se tenir au courant des nouvelles , mais il se garda de se com- 
promettre '• Il n'avait d'ailleurs point à émettre d'opinion dans 
une querelle qui n'intéressait en rien le pouvoir spirituel du 
Pape, et quand/ le 22 juin 1768, Clément XIII adressa aux 
cardinaux français un bref par lequel il se plaignait de l'occupa- 
tion d'Avignon, Bernis ne crut pouvoir rien faire de mieux que 
de renvoyer au Ministre l'original du bref et de prendre les 
ordres du Roi. Sur la réponse à faire, Choiseul lui manda qu'il 
devait écrire « qu'occupé dans son diocèse au ministère sacré 

vous m*avez fait Ilionneur de me témoigner au sujet de ma promotion an cardi- 
nalat. Je dois mon éducation aux Pères de votre Compagnie, et je conserverai 
toujours pour eux Testime, TafFection et la reconnaissance qu'ils m'ont inspirées. 
Ils pourront toujours s'adresser k moi avec confiance, et je profiterai avec plaisir 
des occasions de leur prouver l'intérêt que je prends aux avantages de votre 
Compagnie. Je serais très-flatté de pouvoir vous marquer en particulier la consi- 
dération distinguée et tous les sentiments avec lesquels je fais profession, mon 
Très-Révérend Père, de vous honorer très-parfaitement. • (Apfaihes ËTRANcèRES,. 
Borne, Mémoiresy vol. 23.) 

1 Lettres du 23 septembre, 11 octobre 1762. Affaires Etranobres, Romcy 
vol. 833. Correspondance de M. de la Houze, chargé d'affaires. 

' On pourrait supposer que Bernis fut pour quelque chose dans la composition 
faite par l'abbé de Joubert, fils du président de la Cour des aides et finances de 
Montpellier, ancien syndic des États de Languedoc, d'un ouvrage intitulé ; 
Jugement impartial sur les lettres en forme de Bref que (a cour de Borne a 
fait publier y où elle entreprend de déroger à quelques édits du Sérénissime Infant, 
duc de Parmcy et de lui disputer a cette occasion sa souveraineté temporelle; 
mais ce remarquable ouvrage, dont je possède plusieurs copies manuscrites, est un 
peu trop janséniste pour Bernis. Sa véritable opinion, il l'exprime dans la lettre 
suivante adressée à l'abbé Gabriel : • Les raisonnements d'Avignon ne sont pas 
trop bons, écrit-il le 3 juillet. L'accommodement avec le Portugal n'est pas fait. 
Le roi de Naples s'est emparé des duchés de Spolète et de Bénévent. Il y a 
apparence que Castro et Ronciglione seront également pris, sans compter peut- 
être le duché de Ferrare. Le Pape est affligé et point ébranlé. Le noviciat des 
Jésuites où il va souvent entretient son courage. Il fait jouer gros jeu à l'État 
ecclésiastique et même à la religion. Il est difficile que tant de malheurs ne 
portent pas le coup mortel à Sa Sainteté. Voilà ce qui m'intéresse plus person- 
nellement à cause du conclave. » 



LE CONCLAVE DE 1769. 89 

et éloigné de la Cour, il ne pouvait répondre pertinemment au 
Pape, mais que, connaissant la piété véritable du Roi» son 
respect pour la Religion et pour rÉglise, son attachement au 
Saint-Siège, il était persuadé que le Saint^Père, profitant de 
sentiments aussi heureux qu'ils étaient vrais, trouverait dans le 
cœur de Sa Majesté la consolation qu'il désirait ' » • ' 

Cette réponse officielle n'avait point été sans doute pour 
plaire aux zélés, Bernis, soupçonné jadis de jansénisme, atteint 
et convaincu à présent de tiédeur, était au moins suspect à 
Rome. De plus, il y était nouveau. S'il avait eu jadis quelques 
correspondances pour terminer l'affaire du décret de Venise, ce 
n'était point de quoi le mettre au courant de la cour pontificale 
qu'on n'apprend que par l'usage. Depuis dix ans, il n'était mêlé 
à rien de la politique ; il était épuisé d'argent et ne pouvait 
guère en attendre du Roi. Enfin, on lui ordonnait de partir 
directement d'Albi, sans passer par Paris, sans Venir prendre 
langue au ministère, près de Ghoiseul et de l'abbé de la Ville. 
Echouer, c'était se perdre sans espoir ; c'en serait fait de toute 
carrière politique et de cette ambassade de Rome promise 
depuis dix ans comme une compensation de l'exil. 

Ainsi, deux cardinaux pour la France; sur trois Espagnols, 
Charles III n'en pouvait envoyer que deux. Il était à craindre 
qu'il n'en vînt point de Portugal et d'Allemagne : c'étaient pour 
la Maison de France quatre voix, à qui il fallait joindre la voix 
du duc d'York et les cinq voix napolitaines, en admettant que 
les Napolitains fussent fidèles. 

Au moins, à Rome, les deux Français, dont l'un, au jugement 
deBernis, n'avait point grande valeur intellectuelle *, allaient-ils 
trouver en l'ambassadeur de France un homme capable de les 
diriger dans le dédale du conclave ? Certes, ce n'était pas un 
homme vulgaire que Joseph-Henri Bouchard d'Esparbès de 
Lussan, marquis d'Aubeterre. Gentilhomme de bonne race, il 
avait, comme il convient, bien servi à la guerre; à Vienne, où 

> Archives de Mouchy et de Saint-MarceL Lettre de Bemît da SO juillet. -» 
Réponse de Ghoiseul en date du 6 août. 
* Mémoires et Lettres, t. II, p. 310. 



yO LE CARDINAL DE BERf^IS. 

il avait déployé le caractère de ministre plénipotentiaire (1753 
à 1756); à Madrid, où il avait été envoyé ambassadeur extraor- 
dinaire (1757 à 17 60) y il s'était fait hautement apprécier; mais, 
bien qu'il résidât à Rome depuis 1763, il ne semble pas qu*il 
eût pris le tour et l'habitude d'esprit nécessaires pour y réussir. 
Il était trop soldat, trop net, trop franc, trop porté aux extré- 
mités, trop disposé à ces mesures violentes qui gâtent tout ; trop 
dépourvu des finesses lentes qui sont le fait des femmes et des 
prêtres. Pour peu qu'on hésitât à lui céder, qu'on laissât passer 
le temps sans lui répondre, il s'emportait et se préparait aux 
coups d'éclat. De théologie, il ne savait que ce que savent d'or- 
dinaire les lieutenants généraux et trouvait que c'était bien 
assez. Il semble que, pressentant son prochain départ, il aimât 
peu ouvrir sa bourse et ne se prêtât qu'avec une peine infinie à 
ces cérémonies grandioses et coûteuses qui flattaient la cour 
pontificale, et où les envoyés des souverains, en déployant leur 
magnificence, affirmaient par leur luxe la grandeur et la richesse 
de leurs maîtres. Peu ou point de relations nouées avec les 
membres du Sacré Collège, sauf nécessairement avec Orsini, 
ministre du roi des Deux-Siciles, et le cardinal d'York, protégé 
de la France; point de canaux ménagés parmi les amis de cœur^ 
point de rapports établis avec la domesticité : tout au plus, un 
ou deux agents entretenus, et encore d'infime espèce : au sur- 
plus, point d'argent pour les dépenses secrètes, et cela dit tout. 

Pour secrétaire, il n'avait pas non plus un de ces. anciens 
serviteurs du département, qui, immobilisé à son poste depuis 
des années, pût lui servir de guide et corriger ses fausses impres- 
sions. C'était avec lui, en 1763 seulement, que Jean-Henry 
Melon, ci-devant commise la régie desdroits réunis, avait débuté 
comme secrétaire particulier dans la carrière des ambassades '. 

La France avait depuis plus de quinze ans abandonné Rome. 

1 II convient d'insister, car le Père Theiner lui donne du Momei^neur, et cette 
fausse indication pourrait induire en erreur. Jean-Henry Melon, fils de Jean 
Melon, bourgeois de Paris, qui, d'après quelques renseignements, serait l'auteur 
de V Essai politique stw le commerce, Paris, 1734 (voir Quérard, France iiué- 
raire, t. VI, p. 29), naquit à Paris le 14 septembre 1731. Il entra à la régie des 
droiu réunis en 1759, fut secrétaire de M. d'Âubeterre de 1763 à 1769, chargé 



I 



LE CONCLAVE DE 1769: 91 

Elle avait laisse grandir dans le Sacre Collège une gënëration qui 
l'ignorait ou la détestait. Pourrait-elle avec les éléments dont 
elle disposait, sinon reprendre entièrement sa légitime influence, 
du moins empêcher qu'un pape, résolument hostile aux Cou- 
ronnes de la Maison de France, vint porter un coup suprême 
aux liens qui les attachaient au Saint-Siège et déterminer un 
schisme dont l'esprit timoré de Louis XY ne voyait que les 
inconvénients ? 

M. d'Aubeterre ne devait avoir qu'un but : gagner du temps. 
Il fallait donner aux cardinaux des Couronnes le moyen d'ar- 
river à Rome ; il fallait empêcher l'élection précipitée que médi- 
taient les dévots et les Jésuites. Ce résultat, il fallait l'obtenir 
coûte que coûte, en négociant d'abord, et, si les négociations 
échouaient, en menaçant de sortir de Rome. Dès le 6 février, 
tel était le plan de l'Ambassadeur, mais il se lassa vite de négo- 
cier, et, devant *les instances que Ricci adressait aux cardinaux 
pour qu'ils procédassent immédiatement à l'élection, ce fut le 
mode comminatoire qui se présenta de préférence à son esprit ' . 
Le conclave n'était pas encore fermé qu'il songeait à des mesu- 
res de violence. Suivait*il en cela les conseils d'Azpuru, le chargé 
d'a£Faires d'Espagne, ou d'Azara, l'agentd'Espagne? En tout cas, 
ses déclarations menaçantes produisirent l'effet qu'il en espé- 
rait. Les cardinaux romains protestèrent qu'ils attendraient les 
cardinaux des Couronnes et qu'ils n'avaient nulle intention de 
précipiter l'élection* 

Le conclave n'avait été fermé que le 15, vers deux heures de 
la nuit, et, à ce moment, les cardinaux n'étaient qu'au nombre 
de yingt-huit sur cinquante-sept vivants. Ce n'était qu'une 
minorité. Il est vrai que le 21, on ouvrit les portes pour le car* 

d'affaires à Liège en 1771 ; puis, après avoir accompagné M. d*Aubeterre anx 
Etats de Bretagne de 1775 à 1779, il fut, en 1784, commissaire du Roi aux iles 
de France et de Bourbon pour l'extinction du papier-monnaie. Il avait obtenu, 
par décision du 20 mars 1774, une pension de 4,000 livres sur les Affaires Étran- 
gères, et, par lettre en date du l**" mars 1787, un traitement de 6,000 livres sur 
le Trésor. Melon vivait encore en 1792. 

' Dépêches des 6 et 15 février. (Tbeireb, t. I, p. 179 et 183.) Dépêche de 
Saiot-OdiJ au comte de liozemberg dans Petrucblli della Gastina, Histoire des 
Conclaves, t. IV, p. 179. 



92 LE CARDINAL DE BERNIS. 

dinal des Lances, mais, bientôt, l'arrivée à Rome du grand-duc 
de Toscane ', suivi quelques jours plus tard par TEmpereur, son 
frère ', jeta dans le Sacré Collège et dans la ville une animation 
qui paralysa les entreprenants. L'Empereur se montra défièrent 
pour les cardinaux, dont quelques-uns poussèrent vis-à-vis de lui 
la flatterie à ses dernières limites. Il visita, l'épée au côté, en 
petit uniforme de son régiment, les cellules et la chapelle du 
scrutin, se fit expliquer chaque cérémonie, et, sceptique, passa, 
lui l'empereur romain, comme devant le spectacle d'un mys- 
tère antique, dans cette assemblée qui jadis avait fait trembler 
les empereurs '• Point d'éclat, point de négation hardie, point 
de déclaration hautaine, mais quelque mot pointu comme celui 
dit à Ricci qui montrait les richesses du Gesu provenant « de 
la piété des fidèles » : « Dites plutôt des profits des Indes. » Ce 
n'était que par un sourire, à peine de temps en temps par un 
mot qui semblait échappé, que le fils de Marier-Thérèse, encore 
retenu par la piété de sa mère, laissait deviner Tardent cham- 
pion avec qui l'ultramontanisme allait avoir à se mesurer. Par- 
faitement correct d'ailleurs, mais à la façon d'un souverain 
moderne modelé sur Frédéric II, pour qui la religion est affaire 
de convenance comme la royauté affaire de naissance; rien 
d'un empereur, hors le despotisme déjà transparent : un type 
étrange à tout prendre et qui devait singulièrement modifier les 
idées que les cardinaux romains s'étaient faites de la toute- 
puissance impériale. 

L'incident du voyage de Joseph II n'en servit pas moins les 
cardinaux des Couronnes. Luynes était à Lyon le 27 février e 

' Incognito soas le nom de comte de PetigUano. Dép. de d*Aubeterre da 
8 mars. 

^ Dépêche du 15 mars. L'Empereur prit à Rome le nom de comte de Faic- 
kenstein. 

^ Voir les dépèches de d*Aubeterre citées par Thbieibr, et particulièrement 
celle du 31 mars 1769 (t. I, p. 206). Joseph II écrit à sa mère le 18 mars 1769 : 
« Nous ayons vu le conclave. Priés par tous les cardinaux, nous nous sommes 
laissé persuader d'y entrer. Gela est assez curieux à voir, mais plus parce qu'on 
le voit rarement que par la chose elle-même. J'ai tenu différents propos a ces 
Ëminences dont j'espère qu'ils ne seront pas mécontents. » (A. Rittervoii Arhbth, 
Maria Teresia itnd Joseph IL Ihre Corresponde nz, Vienne, 1867, t. I, p. 243.) 



r • 



LE CONCLAVE DE 1769. 93 

faisait diligence ^ Quant à Bernis ^, outre que les chemins 
étaient moins bien entretenus à mesure qu'on s'éloignait de 
Paris, il ne se dissimulait pas que son séjour à Rome allait l'en- 
detter de nouveau, grever d'une dépense de près de cent mille 
écus des revenus déjà fort engagés. Depuis sa nomination à 
Albi,il avait, pour les besoins de son diocèse, emprunté près de 
200,000 livres; or, disait-il, un honnête homme et un évéque 
ne peuvent en honneur et en conscience prendre des engage- 
ments sans avoir la certitude de les remplir '. Il prétendait donc 
obtenir du Roi quelque promesse formelle, quelque assurance 
positive au sujet de ses dettes, avant de s'embarquer dans des 
énormes dépenses qu'occasionnait, non pas le voyage, mais 
l'entrée d'un cardinal venant pour la première fois à Rome. 

C'était là sans doute le motif principal de sa lenteur. La ques- 
tion des passe-ports que Ghoiseul avait omis d'envoyer, qui ne 
furent signés que le P' mars ^ et ne iîirent expédiés que le 4 ^, 
les mauvais chemins et une impression de goutte qu'avait res- 
sentie le Cardinal, suffisaient d'ailleurs à expliquer le retard. 
Bernis n'arriva à Lyon que le 3 mars; les visites à ses confrères 
da Chapitre le retinrent jusqu'au 5 ; le 8, il alla de Montmélian 
à Aiguebelle; le 15, il arriva à Parme, où il ne s'arrêta point; 

1 Choiseui à d'Âubeterre, k mars. 

* Je trouve dans un manuscrii du dix-huitième siècle, eo ma possession, les 
Tcrs suirants, adressés par M. de la Louptière à Bernis au sujet de son départ : 

Illustre cardioal qui fàtes à la fois 
L'oracle des auiears et l'organe des rois, 

Qa'an destin prospère voas gnide 

Dans cet agréable pays 
Oà les mânes fameux de Tibnlle et d'Ovide 
Seront jaloux du talent de Bernis. 

Que la plus aimable guirlande 

Orne toujours votre chapeau. 

Rome orpheline vous demande. 

Le choix d'un pontife nouveau; 

Si son propre intérêt le touche, 
S'il veut qu'un consistoire ait pour lui des attraits, 

Qu'il vous ouvre toujours la bouche 

Et ne TOUS la ferme jamais. 

^ Lettre- du 4 mars citée incomplètement par M. Grétineau-Joly, qui essaye 
d*en tirer des armes contre Bernis : . il aurait pu méditer cette phrase : « J.*ai été 
obliflé depuis cinq ans de nourrir pour ainsi dire en entier mon diocèse accablé 
par les maoTaifles récoltes et les inondations. » 

* Beasue des passe-ports à la bibliothèque du ministère des Affaires Étrangères. 

* Dépêche de Ghoiseul du 4 mars. 



i 
I 



94 LE CARDINAL DE BERNIS; 

le 21 ) il était à Rome et vint à huit heures du soir descendre chez 
le marquis d'Aubeterre '. 

Pendant ce Toyage où son incognito ayait été respecte 
partout, sauf dans les États du roi de Sardaigne '» Bernis avait 
eu le temps de méditer les instructions que Ghoiseul lui 
avait adressées le 4 et qui lui étaient parvenues le 8 à Mont- 
mélian '. 

L'abbé de la Ville, qui les avait rédigées, débutait par expo- 
ser sommairement les origines de la querelle entre les cours et 
le Saint-Siège; il insistait particulièrement sur celle des condi- 
tions d'accommodement proposées au pape Clément XIII qui 
était relative à la cession d'Avignon et du Gomtat à la France* 
Il recommandait aux deux Cardinaux chargés conjointement du 
secret de la Cour, une union étroite avec le marquis d' Aube- 
terre et avec les cardinaux espagnols et napolitains. « Les car- 
dinaux de Luynes et de Bernis, disait-il, doivent parler et agir 
dans une parfaite conformité de principes, de sentiments et de 
vues avec les cardinaux espagnols et siciliens, qui auront de 
leur côté les ordres les plus formels de leurs cours respectives, 
de se conduire de concert, soit conjointement, soit séparément, 
et dans la plus intime confiance avec les Cardinaux français,' 
non-seulement par rapport aux objets dont on a parlé ci-dessus, 
mais aussi relativement au choix du prélat qui doit remplacer 
Clément XIII. » 

Quant à ce choi^ en lui-même, le Roi s'en déclarait fort 
désintéressé. Il se contentait de recommander l'élection « d'un 
homme assez sage pour diriger sa conduite par les règles de 
modération, de prudence et de douceur qui sont également 
conformes à la religion divine et à la politique humaine » • Il 
désignait bien le cardinal de Sersale, archevêque de Naples, 
candidat des rois d'Espagne et des Deux-Siciles, mais cette invi- 

i Lettres de Bernis des 4, 8, 251 mars, de d*Aubeterre du 22 mars. Ga%ette de 
France. Gatette de Leyde^ n^XXXI; Ga%ette <C Amsterdam y n<* XXX. 

* Lettre de Bernis, d*AifpiebeiJe, le 8 mars soir. 

' Dépftche de Ghoiseul du 4. Lettre de Bernis do 8. Les instructions ont été 
publiées in extenso par le P. db Ratiouah, Clément XIII et CUment XIV , 
Tol. supplém. Paris, 1854, p. 363. 



LE CONCLAVE DE 1769. 



05 



tation glissëe par Ghoiseul dans les instructions ^ après TafEr* 
matîon que le Roi n'avait point de préférence, ne constituait 
Duilement un ordre. Les Cardinaux devaient de même éviter les 
exclusions authentiques et ne se servir de ce moyen suprême 
que contre Torregiani, Boschi, Buonacorsi et Gastelli. D'ail- 
leurs, le duc de Ghoiseul s'en remettait à d'Aubeterre pour four- 
nir des notions particulières sur le caractère, le talent, les affec- 
tions et le crédit de chacun des membres du Sacré GoUége. 

D'Aubeterre avait, à coup sûr, ses renseignements sur les 
cardinaux papables, mais ceux qu'il avait transmis à sa Gour 
en 1765 et qui avaient probablement été fournis par un agent 
secret nommé l'abbé Dufour^, ne furent même pas commu- 
niqués à Luynes et à Bernis, bien que, dans l'opinion de Ghoi- 
seul, ils eussent conservé leur valeur. G'est que le Ministre du 
Pacte de Famille voulait laisser à la cour de Madrid à la fois 
l'embarras et l'honneur de faire le pape. Par le désintéresse- 
ment de la France, il donnait des preuves péremptoires de sa 
bonne volonté et de sa bonne foi ; en même temps , il occupait 
le Roi Catholique, le passionnait pour une affaire que lui, 
Ghoiseul, trouvait relativement peu importante et qui, si 
l'Espagne eu obtenait le succès par la France, consoliderait 
d'une façon définitive l'alliance entre les deux puissances. Il 
laissait donc Grimaldi , le ministre de Charles III , proposer les 
candidats. Il laissait Azpuru débattre leurs titres avec d'Aube- 
terre et le cardinal Orsini ^. Il se contentait d'annoter légère- 
ment la Uste d'Espagne, d'en retrancher un nom, d'y ajouter 
quelques notes, tantôt ironiques, tantôt prophétiques \ La cour 



' Dans la minute {^Affaires Étrangères)^ la note relative au cardinal Sersale 
eit en sorcbarge et de la main du duc de Ghoiseul. 

' Grand vicaire d* Angers employé à Rome par le ministère des Affaires étran- 
gères de 17(M> à 1767. Ces renseignements ont été publiés par SuAT-PaiBST, éd. 
de 1846. Appendice V. La rédaction est de Melon. 

' Ces documents ont été publiés exactement par le P. Theihbb (t. I, p. 109 
et suivantes). ^ 

^ Dans la liste de 1765, on insistait sur Ganganelli : « Il est l'ami de M. Tévèque 
d'Orléans, écrivait-on ; il a toujours marqué de l'affection pour la France, et 
cberehe à lui rendre des services. Il est théologien, ,èt ses principes de modéra- 
tion et de sagesse conviennent fort. • En 1769, Grimaldi écrivait de lui : « Il 



96 LE CARDINAL DE BERNIS. 

d'Espagne excluait vingt et un cardinaux. « D'accord sur la 
deuxième classe », écrivait Ghoiseul, et aux vingt et un noms 
proscrits il en ajoutait simplement un vingt-deuxième , celui 
de Durini. 

La question pour lui n'était pas une question de personne, 
mais une question de principes : ce n'était pas l'élection de tel 
ou tel cardinal qu'il souhaitait, mais, quel que fût l'élu du Sacré 
Collège, un changement radical dans lapoUtique du Saint-Siège. 
« Il serait dangereux pour la religion et pour le centre d'unité, 
écrivait-il \ qu'il y eût sur la chaire de Saint-Pierre un pontife 
dans les mêmes principes que Clément XIII et un ministre 
comme Torregiani. Tout le monde ne pense pas comme moi à 
cet égard, et les fanatiques contraires à la cour de Rome, qui, 
selon moi, sont aussi à craindre que les Jésuites, regrettent le 
Cardinal Torregiani et auraient voulu que Clément XIII régnât 
encore dix ans. Il est plus que vraisemblable que, dans ce cas, il 
y aurait en un schisme et même la destruction temporelle de la 
puissance papale Il faut sans contredit pour pape, ajou- 
tait-il, un homme qui connaisse l'esprit des cours et l'esprit 
actuel, tout différent de celui du dernier siècle. Il faut un homme 
qui, en conservant la dignité et l'apparence de la puissance, tâche 
de se prêter aux circonstances et accorde même des fantaisies 
pour ne pas perdre des réalités ; il faut créer un nouvel ordre 
de choses et de conduite, avec sagesse, sans entêtement et sans 
prévention. L'on doit penser que le règne du (îitur pape sera 
une époque mémorable dans la catholicité; s'il se conduit sur 
les anciens principes romains, tout est perdu pour lui. i> 

Quant aux Jésuites, Choiseul n'avait contre eux nulle ani- 
mosité personnelle : il s'abstenait de les juger; il se contentait 
de constater que, à tort ou à raison, ils avaient encouru 

y a des lettres qai disent qu'il est Jésuite • , ce qui n'empêchait pas Choiseul de 
mettre : Très^bon en face de son nom. Au surplus, Ganganelli était de longue 
date en relation avec l'Ambassade de France. Ainsi en 1767, d'Aubeterre écrit 
que Ganganelli lui a lait dire qu'il trouvait l'affaire de l'union de l'Ordre de 
Saint-Ruf, à laquelle Clément XII I s'opposait, absolument conforme aux règles de 
l'Église. (APF. Étr., Rome, vol. 848. Dépêche du 87 mai.) 

^ Lettre particulière au cardinal de Bernis, en date de Versailles le 10 avril 1769. 
(Àrch, Bernis,) 



LE CONCLAVE DE 1769. 97 

l'animadversioD de presque toutes les cours catholiques, et que 
leur existence devenait dans ces conditions aussi nuisible à la 
relig^îon même qu'aux souverains qui les avaient proscrits. 
Il demandait si, toutes les puissances étant d*accord pour 
demander la dissolution de la Compagnie, « le Pape ne pour- 
rait pas, sans inconvénient et avec avantage , produire ce bien 
réel aux Couronnes et à la Papauté ' » . 

Au surplus, cette dernière question lui paraissait secondaire. 
Il ne doutait pas un instant qu'il ne triomphât, pourvu que le 
Pape fût un peu raisonnable : ce n'était pas d'ailleurs qu'il y 
tint : qu'on abolit les Jésuites ou qu'on les transformât, peu 
lui importait, pourvu que l'Espagne fût satisfaite. 

Ce qui lui tenait bien plus à cœur, c'était Avignon et le 
Comtat. Aux douteux résultats que pouvait produire l'abolition 
des Jésuites, il préférait infiniment un avantage immédiat et 
tangible tel que cette annexion, qui, outre la gloire d'avoir 
joint une province nouvelle aux États du Boi, lui assurerait 
l'alliance définitive des Parlements, qui, par la voix de 
Monclar, insistaient pour que le Roi maintint l'occupation et 
démontraient ses droits formels. « Par considération plutôt que 
par justice, Choiseul était déterminé à payer à la cour de Rome 
un prix qui lui donnerait une aisance qui lui était nécessaire 
sans qu'elle aliénât un fonds qui ne lui appartenait pas*. » 

Ainsi, pour tout ce qui était religieux, Choiseul laissait la 
direction à l'Espagne, se réservant uniquement un point poU- 
tique, néanmoins, il ne fallait pas que les conditions imposées 
par l'Espagne aux Cardinaux français allassent jusqu'à choquer 
la religion et l'honneur. 

Le 25 mars, Bernis entra au conclave où se trouvaient alors 
trente-neuf cardinaux '. Il fut mis par le cardinal de Luynes au 
courant de ce qui s'était passé avant son arrivée *, et reçut de 
tous un excellent accueil. L'Empereur, qui vint voir les Émi- 



' Lettre particulière du 9 mai. (Àrch^ Bernis.) 

* Lettre particulière du 9 mai. (Arch, Bernis,) 
' Berni« à Cboiseul, 25 mars. (A. E.) 

* Luynes k Choiseul, 28 mars. (A. E.) 



V^8 LE GAHDIISAL DE BEKNIS. 

nences entrées au conclave depuis sa première visite, le traita 
avec une distinction particulière'. La faction des Couronnes 
comptait maintenant presque assez de membres, non pour faire 
le Pape, mais pour empêcher qu'on le fit. Si elle ne pouvait 
s'assurer V Inclusive y c'est-à-dire cette majorité d'où dépendait 
l'élection, elle avait à sa disposition dix-neuf et même vingt et 
une voix, et il n'en fallait que seize pour {'Exclusive^ . Bernis 
pensa donc qu'il suffisait de négocier, de gagner du temps ; on 
ferait tomber l'un après l'autre les candidats hostiles, et, sans 
recourir aux grands moyens, c'est-à-dire aux exclusions pro- 
noncées et au départ des ambassadeurs, on arriverait au but. 
« Le temps et la patience, écrivait-il, seront les meilleures 
armes'. » Le Pape ainsi élu serait un modéré ou aurait passé 
pour tel dans le conclave ; car pouvait-on deviner ce que devien- 
draient ses idées après son exaltation? On pouvait obtenir qu'il 
ne fût ni zelante, ni Jésuite déclaré, mais c'était tout. Les sou- 
verains de la Maison de France négligeaient depuis trop long- 
temps le Sacré Collège pour y avoir une influence sérieuse. Après 
le conclave où l'on ferait pour le mieux, ce serait affaire aux 
Couronnes de maintenir leur union, d'agir sur le Pape, de s'atta- 
cher dans Rome des fidèles par des récompenses ou des distinc- 
tions bien placées^. 

Ces réflexions et ce mode de conduite n'étaient pas pour 
plaire à l'Espagne. L'Espagne prétendait qu'on négociât, dès à 
présent, avec le conclave, les demandes soumises à Clément XIII 
par les Couronnes, qu'on obtint du Pape futur une promesse 
par écrit ou devant témoins qu'il abolirait la Société des Jésuites. 



t Bernis h Cboiseul, 30 mars. Dépêche d^ i. (A. E.) Joseph dans sa lettre à 
Marie-'riiérèse du 29 mars dit : • J*ai déj^, avant d*avoir reçu les ordres de Votre 
Majesté, exécuté vis-à-vis du cardinal de Bernis, avec la modération requise pour 
un ministre disgracié, ses désirs, et j'espère qu'il sera content de moi, » 
(D'Arretu, loc. cil.) 

* Bernis à Choiîieul, 5 avril. (A. E.) Voir Traité de V élection du Pape, par 
Jérôme BicnoR, réimpression faite en 1874, avec un soin particulier et une science 
remarquable, par Auguste Péoo€L, p. 26 et 95. Le Pape ne peut être élu que 
par la majorité des deux tiers des suffrages des cardinaux présents au conclave. 

> 5 avril. D'Aubeterre dit la même chose à la même date. (Thbieier, 1. 1, p. 216.) 

^ Bernis à Cboiseul, ^ mars. (A. E.) 



k / 



LE CONCLAVE DE 1769. 



90 



Bernis n'eut pas de peine à démontrer qu'il était impossible 
d'admettre la première condition : la base même de l'organi- 
sation du conclave, la constitution Ubi periculum, promulguée 
par Grégoire X en 1274, interdisant formellement aux cardi- 
naux assemblés de s'occuper d'autre chose que de l'élection. 

L'Espagne dut donc céder sur ce point; mais sur celui de la 
promesse à exiger, elle ne voulut point entendre raison ; elle 
entraîna à sa remorque l'Ambassadeur de France, et, dès que 
les cardinaux de Luynes et de Bernis furent arrivés à Rome, 
d'Aubeterre, secondé par Azpuru et par Azara, tenta de les 
convertir à cette théorie. Il échoua et jugea à propos d'en 
référer à sa cour et d*exposer ses motifs à Ghoiseul, qui, sans 
doute, connaissait déjà les instructions données par Grimaldi 
aux agents d'Espagne '. 

c Je voudrais, écrivit-il le 12 avril, s'il est possible d'y par- 
venir, et l'Espagne le désire ainsi, qu'avant que l'élection fût 
décidée, on tâchât d'engager le sujet qui devrait être élu à 
donner une promesse par écrit que, dans un temps limité, il 
séculariserait en entier et par toute la terre la Société des 
Jésuites. C'est là le moment le plus favorable pour obtenir d'un 
pape ce qu'on veut, et c^est ainsi que les TempUers ont été 
détruits : mais nos deux cardinaux français s'y refusent, par 
scrupule de conscience, prétendant qu'un tel pacte tiendrait de 
la simonie et de la confidence. Pour moi, qui ne connais que 
la théologie naturelle, je n'entendrai jamais qu'un pacte qui 
n'a pour objet que la sécularisation d'un Ordre religieux, qu'on 
ne saurait nier devoir entretenir la division et le trouble dans 
l'Église tant qu'il subsistera, puisse être regardé comme un 
pacte illicite. Au contraire, une telle démarche ne saurait être 
envisagée que comme méritante et tendante au bien de la reli- 
gion et du Saint-Siège, d'autant qu'il ne s'agit ici d'aucun 
avantage temporel, mais d'une pure spiritualité, d'une chose 
déjà demandée et qu'on peut demander dans tous les temps. 
Je sens bien que deux cardinaux-évêques ne sont pas faits pour 



' Dépédie de Grimaldi à Azpnru, ap. Pktrugblli, Condaves, t. IV, p. 172. 

7. 



100 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



s'en rapporter sur pareille matière à mes raisonnements, mais 
je leur propose de s'en ouvrir confidemment au cardinal Gan- 
ganelli, un des célèbres théologiens de ce pays-ci, et qui n*a 
jamais passé assurément pour avoir une morale relâchée ' . » 

La réponse de Bernis avait été très-nette et paraissait défi- 
nitive : « Demander au Pape futur, avait-il écrit à Choiseul *, 
la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des 
Jésuites serait exposer visiblement l'honneur des Couronnes par 
la violation de toutes les règles canoniques. Si un cardinal était 
capable de foire un tel marché, on devrait le croire encore 
plus capable d'y manquer. Un prêtre, un évéque instruits ne 
peuvent accepter, ni proposer de pareilles conditions. » 

Devant l'insistance de d'Aubeterre, qui ne voulait pas en 
démordre, Bernis crut devoir plaider sa cause devant le Roi et 
la plaider avec développements : « Sa Majesté a vu, écrivit-il ', 
que MM. les cardinaux de Luynes, Orsini et moi, pensions que 
l'arrangement proposé par le ministère de Madrid pour obtenir 
du Pape futur une promesse. par écrit ne peut s'accorder avec 
les lois canoniques, adoptées en ce point par les tribunaux 
séculiers et confirmées par plusieurs ordonnances de nos Rois. 
M. le cardinal de Luynes a communiqué ses réflexions sur cette 
matière délicate à M. le marquis d'Aubeterre dans plusieurs 
Mémoires qui nous ont paru aussi sensés que théologiques. 

« Le Roi ne nous ayant remis aucune instruction à ce sujet, 
sa religion et celle de son Conseil nous est trop connue pour 
craindre jamais que Sa Majesté nous donne des ordres con- 
traires aux règles de la conscience. 

« L'espérance de procurer aux États catholiques un repos 
assuré par la sécularisation des Jésuites a pu faire croire au 
ministère de Madrid que cette intention rectifierait l'irrégula- 
rité d'un pareil pacte. Cette même raison a pu frapper aussi 
M. le marquis d'Aubeterre et M. Azpuru, mais il est de prin- 



> D'Aubeterre à Qioîseul, 18 avril. (A. E.) Cette dépêche n*a été publiée 
que par fra^euts. (Theiher, t. I, p. S22.) 

^ Bernis à Choiseul, 18 avril. (A. E.) 

> Bernis k Choiseul, 19 avrU. (A. E.) 



LE CONCLAVE DE 1769. 101 

cipe qu*on ne doit pas violer des règles positives dans l'intention 
de procurer un bien. S'il était permis de se mettre ainsi au- 
dessus des lois canoniques 9 on rendrait leur observation arbi- 
traire. Les intentions justifieraient toujours les infractions, et 
les abus prendraient la place des règles. Les exemples qu'on 
peut citer de pareils engagements prouvent seulement que 
l'ambition est bien forte et les hommes bien faibles. Clément Y, 
en détruisant TOrdre des Templiers, n'a pu dérober aux yeux 
de la postérité, malgré l'appareil des procédures juridiques et 
la tenue d'un Concile, le secret de cette affaire. D'autres exem- 
ples plus récents doivent inspirer d'autant plus d'éloignement 
pour de pareils moyens que l'honneur des souverains se trouve 
lié dans ces sortes de pactes avec celui des cardinaux chargés 
de leurs ordres. » 

Si Ghoiseul avait laissé agir l'Espagne, s'il avait permis que 
cette proposition fût faite aux Cardinaux français, il ne se sen- 
tait aucun goût pour contraindre leur conscience et leur imposer 
une obligation qu'ils jugeaient contraire à l'honneur. Il écrivit 
donc k d'Aubeterre le 2 mai : « C'est aux casuistes à décider 
s'il y aurait un pacte illicite et simoniaque à exiger, comme une 
condition sine qua non, du sujet qu'on se proposerait d'élever 
au souverain pontificat, l'engagement formel d'abolir dans 
l'univers entier la Société des Jésuites ; mais je suis très-persuadé 
que les cardinaux qui sont les plus dignes de la tiare la refuse- 
raient si on ne la leur offrait qu'à cette condition qu'ils regar* 
deraient conune une tache originelle qui déshonorerait leur 
personne et leur règne. Ceux mêmes* qui pourraient être inté- 
rieurement les plus disposés à se porter eux-mêmes à ce qu'on 
désirerait d'eux à cet égard ne voudraient pas y être forcés et 
encore moins y paraître déterminés par un motif personnel 
d'ambition. Au reste, je crois que l'exécution de ce projet souf- 
frirait des difficultés et des obstacles insurmontables, si j'en 
juge par la manière dont les deux Cardinaux françcds pensent 
sur ce sujet. » 

D'Aubeterre ne se tint point encore pour battu ; il avait pour 
lui d'abord sa théologie naturelle, dont il faisait si grand cas. 



V 



102 LE CARDINAL DE BKRNIS. 

puis la théologie d'Azpuru et d'Âzara, celle de tous les Espa- 
gnols à la suite, et enfin, ce qui ëtait plus grave, celle des cardi- 
naux espagnols qui venaient enfin d'arriver à Rome, après 
un voyage qui avait été une véritable Odyssée : ils devaient en 
effet venir par mer, et Charles III avait mis un vaisseau de 
guerre à leur disposition, mais, à Âlicante, le bruit des vagues 
leur avait fait peur ^ On avait dû. les débarquer*. Ils avaient 
pris la route de terre et ne purent entrer au conclave qu'à la 
fin d'avril ^. 

Or, le cardinal de Solis, chargé du secret de la cour de 
Madrid, avait déclaré aux ministres de France, d'Espagne et de 
Naples qu'il était déterminé à ne laisser tomber l'élection que 
sur un cardinal qui se serait engagé à la destruction des Jésuites 
par un écrit signé, ou tout au moins par une déclaration faite 
en présence des cardinaux des Couronnes, et que ceux-ci certi- 
fieraient immédiatement à leurs cours ^. D'Aubeterre, se sentant 
appuyé, tenta sur Bernis un effort suprême. II mit en réquisition 
des théologiens pour démontrer que l'extinction de la Société 
des Jésuites, étant nécessaire au bien de la religion, entrait essen- 
tiellement dans l'ordre des devoirs du Pape futur, et que, par 
suite, la promesse faite à cet égard ne pouvait être regardée 
comme un pacte simoniaque. Bernis et Luynes, las de cette 
discussion, s'adressèrent de nouveau à Choiseul. Ils lui décla- 
rèrent que ne pouvant agir contre les règles de l'Église, ni 
donner des leçons aux cardinaux espagnols qui étaient évéques 
comme eux, ils ne s'opposeraient pas à leurs démarches, mais 
qu'ils n'emploieraient pas eux-mêmes un moyen qui leur 
paraissait réprouvé par les canons et impossible à mettre à exé- 
cution, tt Dieu veuille, ajoutait Bernis, que le secret ne s'en 
divulgue pas ! Nous perdrions dans un moment toutes nos 
forces et toute notre considération. » Choiseul eut le bon esprit 
de donner pleinement raison à l'honorable résistance des Cardi- 



« D'Aubetcire à Choiseul, 12 avril. (A. E.) 

2 D'Aubetcrre à Choiseul, 19 avril. (A. E.). 

' D' Aubeterre à Choiseul, 3 mai (A. E.), GateUe d* Amsterdam, 19 et 30 mai. 

* Luynes à Choiseul, 2 mai. Bernis à Choiseul, 3 mai. (A. E.) 



LE CONCLAVE DE 1769. 103 

naux français. « Il serait extrêmement fâcheux, rëpondit-il, 
que les cardinaux espagnols ne se réunissent pas de principes 
et de vues a^ec Vos Éminences, mais j'espère qu'elles seront 
parvenues à leur démontrer qu'il serait également contraire 
aux lois de l'Église et même de l'honnêteté de prétendre 
exiger du Pape futur l'engagement simoniaque qu'on voulait 
lui proposer de contracter relativement à la Société des Jésuites ; 
le Roi persiste a regarder cette abolition comme utile et néces- 
saire au bien de la religion, au repos des États catholiques* et 
aux individus qui composent cette société religieuse, mais Sa 
Majesté ne veut faire usage pour cet effet que des moyens qui 
sont compatibles avec les lois canoniques et qui ne peuvent com- 
promettre ni la dignité, ni la considération de sa Couronne et 
des souverains de sa Maison '. » 

Même en admettant que les Espagnols parvinssent à obtenir 
d un cardinal cet engagement déshonorant et simoniaque, 
Bernis ne voyait pas où cela les mènerait : le conclave était 
ouvert depuis plus de deux mois; depuis ce ten^ps la lutte entre 
les zélants et les Couronnes avait été quotidienne : d'abord, 
latte soutenue par d'Âubeterre pour qu'on attendit les Français ; 
puis, lutte soutenue par les Français pour qu'on attendit les 
Espagnols ; or, malgré ces renforts, le parti des Couronnes n'était 
qu'à l'état de minorité et de minorité qui ne devait plus gros- 
sir. Cette minorité, il est vrai, était imposante, puisqu'elle dis- 
posait de dix-huit voix, qu'elle s'appuyait sur l'extérieur, sur le 
bras séculier,' sur la terreur qu'inspirait la Maison de France; 
mais elle n'en était que plus odieuse aux Romains véritables : 
elle pouvait exclure les candidats de la majorité; elle ne pouvait 
faire un pape. Et, dans les cellules du conclave, avec l'été sur- 
venant, Tair s'épaississait, « la clôture devenait chaque jour plus 
pénible pour les vieillards et plus encore pour les jeunes cardi- 
naux ' * . La liste des exclus, à qui les Espagnols ajoutaient 
chaque jour quelques noms, était si longue qu'il ne restait, pour 
ainsi dire, plus de cardinaux passables. Les candidats, que les 

* Gbobeal à Laynes et Bernis, 23 mai. (A. E.) 

• Bernis à Cboiseal, 19 aTril. (A. B.) 



104 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Couronnes consentaient à admettre, étaient pour la plupart d^une 
absolue médiocrité, fort pieux, fort édifiants sans doute, mais 
ignorant tout de l'extérieur, renfermant toute leur politique 
dans l'enceinte de Monte-Cavallo, ne s'occupant que de l'intri- 
gue et ne sachant qu'elle '. 

Qui d'entre eux avait une valeur? Stoppani? Mais Stoppani 
que Choiseul regardait comme devant être élu, avait-il le carac- 
tère assez décidé pour ce qu'on attendait du Pape? Gavai- 
chini? mais ses quatre-vingt-six ans ne promettaient pas un 
long règne, et avait-il oublié l'exclusion dont la France l'avait 
frappé au précédent conclave? Spinola déplaisait à l'Espagne ; 
de Rossi était douteux, Torregiani impossible; Malvezzi sem- 
blait trop attaché aux Couronnes ; Pozzobonelli était chargé du 
secret de la cour de Vienne et exclu par cela même ; Pallavi- 
cini était désigné pour secrétaire d'État, non pour pape, et, 
d'ailleurs, on le disait lié aux Jésuites. Pourtant c'était dans 
cette assemblée qu'il fallait trouver un homme qui eût le cou- 
rage de détruira un ordre dévoué au Saint-Siège *. A force de 
faire tomber l'un après l'autre tous les candidats, ne pouvait-il 
pas, quelque jour, par surprise, surgir un pape, grâce à la lassi- 
tude des uns et à la complicité des autres ? Pourquoi s'obstiner 
à la poursuite d'un idéal impossible? En dehors des quatre 
cardinaux formellement exclus, on ne rencontrait chez les 
autres ni grands vices ni grands talents. « Un peu plus ou 
moins de fanatisme en faveur des maximes ultramontaines 
était la seule nuance qui distinguât les acteurs du conclave. Ils 
ne voulaient pour pape ni des jeunes gens, ni des vieillards, ni 
des imbéciles. Cette volonté arrêtée de leur part rend l'élection 
du Pape fort difficile, disait Bernis '. » 

D'ailleurs, que savait-on ? Était-on plus sur de ceux qu'on 
préférait que de ceux qu'on proscrivait ^? Il faudrait finir quel- 
que jour, et l'on s'arrêterait sur un partisan secret des^ Jésuites 



' Bernis à Choiseul, 12 avril. (A. E.) 
^ Berais à Choiseul, 19 avril. (A. E.) 
3 Bernis à Choiseul, 19 avril. (A. E.) 
* Bernis à Choiseul, 26 avril. (A. E.) 



LE CONCLAVE DE 1769. 



105 



OU sar quelque homme faible à qui les amis des Jésuites feraient 
peur ^ Était-on si sur des candidats qu'on soutenait? Sans 
parler de Sersale qu'on n'avait jamais appuyë sérieusement, qui 
n'avait d'ailleurs ni valeur ni réputation, que penser de Gan- 
ganelli, le favori de M. d'Aubeterre? Il avait certes du mérite 
et du savoir théologique, mais n'appréhendait-il pas toute com- 
munication apparente avec les Français'? N'était- il pas moine, 
donc secret, craint, peu considéré? Pourquoi ne pas accepter 
simplement le premier candidat passable qui se présenterait? 
Pourquoi, après avoir fait tomber le cardinal Fantuzzi, ne pas 
le relever*? « Il est à craindre, écrivait Bernis, qu'à force de 
proscription nous ne perdions les voix qui font notre Exclusive. » 

Bernis désespérait donc. Quant aux cardinaux espagnols, qui 
avaient senti dès le début Thostilité des Français contre leur 
projet, et qui avaient été mis au courant par les ministres de la 
résistance opposée, ils avaient, pour la forme, tenté un dernier 
assaut contre la conscience de Luynes, de Bernis et d'Orsini, 
puis s'étaient, sinon séparés de leurs confrères, au moins retirés 
de leurs conciliabules *. Pendant que les zéUs proposaient suc- 
cessivement Fantuzzi et Golonna, qu'on faisait échouer l'un en 
disant que son élection ne serait pas reconnue par les Couronnes, 
l'antre en ébruitant le secret de sa présentation, un coup de 
désespoir des Jésuites qu'avait trahi J. F. Albani , les Espagnols 
négociaient à force avec les Âlbani, dont le parti volant pouvait 
donner la majorité aux Couronnes ^. 

Solis et la Gerda avaient trouvé un candidat : Ganganelli ; 
c'était de sa valeur qu'ils convainquaient les Albani, au moyen, 
dit-on, d'arguments de bon poids. Ganganelli était toujours le 
candidat fiavori de M. d'Aubeterre, et l'on se souvient que c'était 
loi que l'Ambassadeur proposait de consulter sur la légitimité 



1 Bernis à Ghoiseni, 10 mai. (A. £.), Crédneau-Joly donne à cette dépêche 
la date fausse du 3 mai. 

« fieniifl k Choiseal, 12-19 avril. (A.E.) 

MO mai. 

* Don ABfTOsrio Fbrber dbl Rio, Histoire de Charles III, citée par Viirdot, 
Us Jéxuites jugésy etc,, Paris, 1857, in-12, p. 55. 

^ fieniii à Ghoiseni, 10-17 mai. (A. E.) 



106 



LE CAKDINAL.de BERNIS. 



du fameux pacte. Grimaldi, dans la première note qu'il avait 
communiquée à Ghoiseul, avait si^jnalë que quelques lettres le 
disaient Jésuite. Bernislui reconnaissait de Tesprit, des connais- 
sances et un caractère décidé : il le sentait ambitieux, et dès le 
commencement du conclave il l'avait ménagé, car c'était lui qui, 
à chaque scrutin, faisait, par le cardinal André Gorsini, donner 
quatre voix à Gan(janelli '. Néanmoins, il était loin de se fier à 
ce moine, et, lorsque la négociation entre les Espagnols et les 
Âlbani commença à prendre tournure, lorsque le bruit courut 
que Rezzonico lui-même allait proposer Ganganelli, Bernis crut 
devoir se dégager vis-à-vis de Choiseul en motivant son opinion : 
ft Gomme Ganganelli se trouve sur la liste des bons sujets, écrit 
Bernis le 17 mai, nous seconderons son élection; mais comme 
aussi nous devons la vérité au Roi, nous ne pouvons lui cacher 
que ce Gardinal par sa vie mystérieuse nous a donné des soup- 
çonsy et qu'il est impossible non-seulement de répondre affir- 
mativement de ses principes, mais même de deviner quel serait 
son système de gouvernement. Sa liaison avec Jean-François 
Âlbani est certaine, mais nous aurons une règle infaillible pour 
juger si le cardinal Ganganelli est lié avec nos ennemis. Le 
nombre de suffrages qu'il réunira dans le parti contraire 
prouvera démonstrativement la justesse ou la fausseté du juge- 
ment que nous avons porté sur la manière de penser de cette 
Éminence. Au reste, ajoute-t*il, si les Espagnols ont gagné les 
Âlbani et qu'ils se soient assurés des sentiments de Ganganelli, 
tout s'explique. Je n'ai point cherché à approfondir les négocia- 
tions mystérieuses des cardinaux espagnols : ils ont sans doute 
leurs raisons de ne nous parler que par énigme ; nous irons d'ac- 
cord avec eux, et nous suivrons à la lettre nos instructions 
sur ce point-là. » 

Bernis se dégageait donc de toute responsabilité au point de 
vue des opinions du candidat; il ne tenait point à être mis 
dans le secret d'un pacte qu'il soupçonnait, mais dont il fui 
devenu complice s'il l'avait connu ^. Il constatait que les Âlbani , 

' Bernis à Choiseul, 28 juin. (A. E.) 

* Plas tard, Bernis eat par le Pape lui-même connaissance formelle de Técric 



LE CONCLAVE DE 1769. 107 

qui passaient pour Jésuites, que Rezzonico lui-même, le cbef 
de la faction, se prononçaient pour Ganganelli. Qui ailait-on 
jouer? Les Couronnes ou les Jésuites? Les Espagnols 
semblaient avoir pris leurs précautions, mais ils ne s'ou- 
vraient pas aux Français, qui avaient bien l'ordre de les 
suivre, mais non la défense de les éclairer. Bernis voulut avoir 
le cœur net de tous ces doutes et s'expliquer avec le candidat 
(17 mai). Comme il avait eu l'attention d'envoyer souvent chez 
Ganganelli son conclaviste, l'abbé Deshaises', il songea à l'y 
faire aller dans le jour même. Ayant rencontré Ganganelli 

âigné par Ganganelli. Dans une lettre particulière à Gboiseul en date du 28 juil- 
let 1769, il écrit : c II y a longtemps que je sais qu'on se défie de moi en 
Espagne. Les cardinaux de Solis et de la Gerda, avant d'entrer au conclave, 
avaient dit assez imprudemment qu'ils ne seraient pas la dupe des Français. Ils 
ont voulu que nous fussions la leur. Le contraire est arrivé : l'écrit qu'ils 05T 

FAIT SIGNER AU PAPE k'eST NULLEMENT OBLIGATOIRE ; LE PAPE LUI-MÊME M*EN A DIT 

LA TB9EVR. » Dans la dépêche officielle n® 28, en date du 20 novembre 1769, il 

dit : ■ Les cardinaux espagnols s'étaient contentés d'un écrit par lequel le 

cardinal Ganganelli, en qualité de théologien, disait qu'il pensait que le Souverain 
Pontife pouvait en conscience éteindre la Société des Jésuites en observant les 
règles canoniques et celles de la prudence et de la justice, » On sait que le billet 
original de Ganganelli a disparu des Archives Espagnoles, et que M . Grétineau- 
Joly a affirmé l'avoir eu entre les mains; mais, à défaut de ce document dont 
l'authenticité est discutable du moment qu'on ne peut en indiquer la provenance, 
les témoignages officiels de Bernis ont la valeur historique la plus probante. Je 
dois faire remarquer que les historiens se sont extrêmement divisés sur cette 
question que je ne discute point ici, puisqu'il est en tout cas démontré que 
Bernis et Luynes n'ont eu aucune part à la signature du pacte. Ainsi, l'écrivain 
espagnol qui s'est le plus récemment occupé de la question, don Ferrer del Rio, 
nie absolument le pacte et prétend que c'est Bernis, avec sa proverbiale légèreté, 
qui a inventé celte histoire. Le P. Gollombet, dans son Histoire critique et géné- 
rale de la suppression des Jésuites au dix'kuitième siècle, est extrêmement ardent 
dans le même sens (t. II, pass,), M. de Saint-Priest lui-même (éd. de 1846, p. 102) 
s'abstient de se prononcer. Theiner naturellement nie absolument. Restent donc 
uniquement, affirmant le pacte, Grétineau-Joly ^Clément XIV et les Jésuites) et 
le P. Carayon {le Père JUcci). Encore M. Grétineau-Joly, après avoir établi, dans 
l'ouvrage cité, la réalité du pacte, a-t-il cherché dans sa Polémique avec le Père 
Theiner à en atténuer certaines conséquences. 

' M. de Saint-Prîest a eu connaissance de cette dépêche, mais il la rapporte 
inexactement et, à ce qu'il semble, de mémoire. Crétineau-Joly et le P. Garayon 
n'en parlent pas, non plus que le P. Theiner. Ils savent par un billet de Bernis à 
d'Anbeterre qu'une entrevue a eu lieu entre Ganganelli et le conclaviste de Bernis ; 
mais'ils ignorent ce qui a été dit et ne savent point qu'une seconde entrevue a eu 
lien. Ils veulent que ce conclaviste soit l'abbé de Lestache, tandis que c'est 
Deshaises. Le document ici a, à mes yeux, une si grande importance, que je le 
donne presque in extenso» 



108 LE CARDINAL DE BERISIS. 

dans les corridors, il lui annonça cette visite pour le soir; puis il 
alla trouver les cardinaux espagnols, leur déclara qu'il ëtait au 
courant de leur négociation; en6n, il appela à lui le cardinal 
Pozzobonelli, chargé du secret de la cour de Vienne, se laissa 
questionner par lui sur Ganganelli, lui affirma que les Cours 
n'élevaient aucune difficulté au sujet de ce candidat, et le chargea 
de s'entendre avec Rezzonico. Rendez-vous fut pris pour Rezzo- 
nico et Remis chez Pozzobonelli à une heure de la nuit. 

« Pendant que Ton agissait avant-hier dans les différentes 
factions, écrit Remis le 19 mai, l'abbé Deshaises était de ma 
part chez le cardinal Ganganelli qui lui montra la plus grande 
reconnaissance de ce que les Couronnes le portaient au pontifi- 
cat. Il se défendit avec modestie et parlait même de se refuser 
à être proposé. L'abbé Deshaises, après avoir combattu ce des- 
sein et le félicitant sur ce qu'il paraissait devoir réunir les voix» 
lui déclara en mon nom que les trois Couronnes et le Roi plus 
particulièrement devaient attendre de sa reconnaissance qu^il 
ferait les choses qui pourraient leur être agréables et s'occupe- 
rait d'abord de la destruction des Jésuites et de la satisfection à 
donner au duc de Parme : il répondit qu'il avait un moyen pour 
contenter la Maison de France sur ce dernier article, que, quant 
aux Jésuites, il était convaincu que leur destruction était néces- 
saire, et qu'il y travaillerait avec les formes indispensables. L'abbé 
Deshaises lui ayant demandé quelles formes il voulait y mettre, 
le Cardinal lui répondit qu'il demanderait le consentement des 
puissances catholiques et de leur clergé. Après avoir traité ces 
deux principaux points et parlé de l'élection projetée, mon 
conclaviste se retira et vint me rendre compte de la conférence. 

« D'après son récit et ne voulant laisser aucun doute au car- 
dinal Ganganelli que la France avait joué le principal rôle dans 
la négociation, pour fixer aussi, d'une manière formelle, non- 
seulement les deux points essentiels qui sont rapportés ci-des- 
sus, mais encore plusieurs autres points qui peuvent intéresser 
l'Église et la France, j'ai fait hier ' un mémoire que Fabbë 

' 18 mai. 



LE CONCLAVE DE 1769. 109 

Deshaises lui a porté hier au soir, dans lequel il est d'abord 
démontré que tout ce qui s'est fait de la part des Cardinaux 
français a contribué essentiellement à placer ce Cardinal sur la 
chaire de Saint-Pierre, et que cette Éminence doit conserver 
éternellement le souvenir de cette faveur; sur quoi, elle a 
répondu qu'elle avait toujours été dévouée à la France, qu'elle 
portait le Roi dans son cœur, le cardinal de Bernisdans sa main 
droite : ce sont ses propres paroles. 

« Par rapport aux Jésuites, je lui faisais sentir le risque qu'il 
courrait, en prenant des voies de forme pour les éteindre, de 
faire soupçonner qu'il voudrait éterniser cette affaire et par là 
laisser subsister cette société, qu'il était important pour son 
honneur et pour sa gloire de marquer promptement ses vraies 
dispositions par un coup d'éclat. A quoi il a répondu qu'il ne 
s'en tiendrait pas aux paroles, et que les fait^ justifieraient bien- 
tAt ses intentions. 

« Sur l'affaire de Parme, en s'expliquant comme je l'en faisais 
prier, il a dit confidemment et en demandant le secret qu'il se 
proposait d'engager l'Infant à venir épouser à Rome l'Archidu- 
chesse, et qu'il ferait lui-même la cérémonie du mariage. 

« Mon mémoire lui annonçait que le Roi voulait user des 
droits imprescriptibles de la Couronne sur Avignon, et, pour le 
bien de la police du Royaume et du commerce, se proposait, 
de concert avec les trois monarques, de traiter cette affaire et 
celle de Bénévent amiablement avec le Saint-Siège. A quoi le 
Cardinal a dit pour toute réponse qu'il s'en remettrait entière- 
ment à la conscience du Roi : ce qu'il a répété plusieurs fois. 

« Comme je parlais aussi dans ce mémoire du besoin qu'a 
l'Église de France que le Souverain Pontife, à l'appui de la loi 
que le Roi a établie, dirige dans la voie de la concorde et du 
silence les deux partis qui l'ont divisée, le Cardinal a promis 
de donner à ce plan si sage de Sa Majesté les soins les plus 
efficaces. 

« J'ai trouvé comme vous voyez, Monsieur le Duc, dans un 
espace de temps très-court» le moyen d'annoncer et de pré- 
parer les af&ires recommandées par nos instructions. » 



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MO LE CARDINAL DE BERNIS. 

Ce n'était pas tout encore : restaient les questions de per- 
sonnes. Bernis demandait la secrétairerie d'État pour le car- 
dinal Pallavicini, la daterie pour Cavalcbini et après lui pour 
Malvezzi, la secrétaire des Brefs pour Negroni, la légation de 
Bologne pour Branciforte; il demandait, au nom de d' Aube- 
terre, la destitution d'Antonelli, prélat employé au Saint-OfHce, 
et de Garampi, secrétaire du Chiffre; il demandait la préfec- 
turie des signatures pour André Gorsini; il demandait des 
grâces particulières pour des personnes recommandées par 
TAmbassadeur, pour d'autres qui s'étaient adressées directe- 
ment à lui. 

Et à chaque demande nouvelle Ganganelli acquiesçait. Il 
tentait de disputer un instant la secrétairerie d'État, disait que 
« ce serait un pacte de convenir de mettre Pallavicini à cette 
place » ; alléguait qu'il avait déjà promis à Albani de faire son 
ami Spinola secrétaire d'État ; proposait d'en faire deux : un 
pour l'extérieur et un pour l'intérieur; et, finalement, déclarait 
qu'il ne donnait nulle exclusion à Pallavicini, que tout ce qui 
regarderait cette place ne s'arrangerait que de concert avec 
Bernis. Aussi bien, sous son pontificat, la secrétairerie d'État 
n'aurait que peu d'importance; il était décidé à faire tout par 
lui-même. 

Sauf ce point où la mollesse de la défense annonçait une 
capitulation prochaine, Ganganelli accordait tout, et la daterie, 
et la secrétairerie des Brefs, et la légation de Bologne, et la pré- 
fecture des signatures, et les destitutions, et les grâces particu- 
lières. Bien plus, cherchant à prendre le négociateur lui-même, 
il réclamait Bernis comme chargé des affaires du Roi à Rome 
et recommandait expressément à l'abbé Deshaises d'exprimer 
ce désir au Cardinal. 

Bernis n'avait donc plus à hésiter : s'il ignorait encore quelles 
garanties avaient obtenues les Espagnols, n'avait-il pas con- 
quis des promesses verbales autrement explicites et complètes 
que les petits billets que le cardinal de Solis avait pu faire 
signer? C'était à la France, à Bernis, que Ganganelli devait son 
élection : c'était la France qui avait imposé au conclave l'obli- 



LE CONCLAVE DE 1169. 



111 



gation d'attendre les étrangers; c'était Bernis qui, sans vio- 
lence, sans simonie, par ce)a seul qu'il savait profiter des cir- 
constances, avait peu à peu et sourdement élevé ce candidat, 
qui avait tiré de lui toutes les promesses compatibles avec son 
état, et qui, en s'assurant toutes les garanties raisonnables, 
avait prouvé une fois de plus que, en diplomatie, rhonnétetc 
est la meilleure des habiletés. C'était avec Bernis que Ganga- 
nelli avait eu les seules communications qu'il pilt avouer. Enfin, 
c'était Bernis qui, s'étant avec sa modération et sa douceur 
habituelles ménagé des relations avec les diverses factions^, 
pouvait seul à présent les grouper : mais il fallait se hâter si 
l'on ne voulait tout perdre. La place était à demi ouverte, c'était 
le moment de donner l'assaut. 

Bernis, assuré de Ganganelli, se rend à une heure de nuit 
dans la cellule de Pozzobonelli, où il trouve le cardinal Bezzo- 
nico. Rezzonico crovait-il encore jouer Bernis? faisait-il contre 
fortune bon cœur? avait-il reçu quelque gage, quelque pro- 
messe qui le rassurât et le mit en joie? Quoi qu'il en soit, on 
tombe d'accord. Les Couronnes et Rezzonico voteront pour 
Ganganelli. On est assuré des Âlbani; tout est conquis; c'est 
l'unanimité. Bernis court chez les Espagnols, puis chez Orsini ; 
ii pousse les uns, il excite les autres : si l'affaire n'est point 
enlevée cette nuit même, une cabale peut se former, et tout sera 
remis en question : mais non, Bernis triomphe : sortant bruyam- 
ment de leur cellule, tous les cardinaux vont baiser la main du 
Pape désigné, et aux Cardinaux des Couronnes qui reviennent 
encore lui demander la secrétairerie d'État pour Pallavicini, 
Ganganelli répond u qu*il ne peut parler en Pape avant que de 
Tétre, mais qu'ils seront contents » . 

1 M. Crétineau-Joly (p. 202, 3<^ cdîtioD) produit contre Bernis une prétendue 
injure que lui aurait adiessée le cardinal Alexandre Albani. Il fait un grand 
homme de cet Albani dont les Espagnols surent le prix, et il se Hgure qu'un car- 
dinal ayant le secret de France, un ministre du Roi, un archevêque, un gentil- 
homme aurait toléré une insulte qui ne se serait pas moins adressée au Roi qu'à 
Bernis lui-même. J'ignore où- M. Crétineau avait pu trouver cette anecdote que 
je ne veux même pas rapporter. On sait par le livre de l'abbé Maynard de quelle 
façon on lui procurait des documents : on pouvait bien inventer pour lui des 
anecdotes, de même qu'on vulait pour lui des papiers. 



112 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Le scrutin du lendemain était de pure forme '. Sur qua- 
rante-sept bulletins, Gang^anelli eut quarante-six suffrages : 
lui-même avait donné sa voix au cardinal Rezzonico. 

Alors, pendant que le nouveau Pape se dépouillait de ses 
habits de cardinal pour revêtir la soutane de sergette blanche» la 
ceinture blanche à glands d'or, le rocbet de dentelles, la mosette 
de soie rouge et Tétole, pour chausser les bas blancs et les souliers 
de velours rouge à croix brodée d*or, pour se coiffer de la calotte 
blanche, le premier cardinal diacre, précédé d'un maître des 
cérémonies portant la croix, montait à la loge de la Bénédiction 
au-dessus du grand portail de Saint-Pierre, et, par la fenêtre 
grande ouverte, il jetait à Timmense place pleine de foule, à 
Rome frémissante, au monde attentif, les paroles sacramen- 
telles : ANNUNTIO VOBIS GAUDIUM MAGNUM, PAPAM HABEMUS : EMINENTIS- 
SIMUM AC REVERENDISSIMCM DOMINUM FRANGISCUM LAURENTIUM SANGTiE 
ROMANiE EGGLESIiE PRESBYTERUM TITULI S. S. XII APOSTOLORGM, GAB- 
DINALEM GANGANELLI, QUI SIBI NOMEN IMPOSUIT GLEMENS XIV. 

1 Le lecteur pourra comparer le texte ci-des8us de la dépèche de Bernis avec le 
récit du P. Theiner (t. I, p. 239 et 240). Le P. Theiner a eu entre les mains les 
dépêches de d'Aubeterre; il a donc eu aussi celles de Bernis qui, au dépôt de 
Saint-Louis des Français comme au dépôt des Affaires Étrangères, sont reliées 
dans les mêmes volumes : comment expliquer qu*il ait passé sous silence ce docu- 
ment, le plus important de la correspondance? 



\' 



CHAPITRE IV 

LE MINISTÈRE DE ROME '. 

Le Cardinal n'ayait point Tidée de rester à Rome. -^ Ses projets. — Ghoiseul lui 
propose la légation de Rome. — Conditions mises par Bernis à Tacceptatiou. 

— Choiseul veut se réconcilier avec le Cardinal. — Lettre du Roi. — Quelles 
étaient les négociations à suivre. — Effet produit par la nomination de Bernis. 

— Affaire du Nonce Giraud. — Installation à Rome : le logement. — Per- 
sonnel et domestiques. — Carrosses. — Réceptions. — Traitement du Cardi- 
oal. •^- Le protectorat des églises de France. — Auditeur de Rote. — Consul. 

— Poste française. — Pieux établissements. — Académie de France. — La 
remise du chapeau. -^ La Facciata, — Première audience du Pape. — Remise 
des lettres de créance. 

Lorsque le Cardinal partit pour le conclave, it n'avait nulle 
idée qu*ii dût rester à Rome. Les projets dont le duc de Choi- 
seal l'avait entretenu semblaient abandonnés. Âlbi n'était 
point une résidence désagréable ; Bernis y avait commencé des 
travaux en vue d'une installation définitive ; il avait contracté, 
pour soulager ses diocésains, des dettes qu'il ne pouvait éteindre 
que par des économies bien entendues; le climat allait à sa 
santé; sa famille était dans le voisinage : son frère venait de 
s'y fixer. Il était si loin de penser que le Roi put l'appeler à 
résider à Rome, qu'il avait bataillé pour se rendre au conclave. 
De Lyon il écrivait encore « qu'il suppliait Sa Majesté, si Elle 
n'était pas dans l'intention de subvenir aux dépenses qui sui- 

' Sources : Affaiaes ETRA:ioÈitES, Rome, vol. 849 et suiv., passim. Il se 
tri^uve beaucoup de renseignements dans le vol. 918. Papiers de finances. 
Mémoires et Documents, Dossiers personnels, Espagne, vol. 524. Pour les impri- 
més, je citerai seulement : Pierre Lacroix, Mémoire historique sur les institutions 
de France à Rome, Paris, 1868, in-S**. Hért, Institution nationale de Saint- 
Louis des Français à Rome, Paris, 1853, in-8*. Castaii, la Confrérie, Véglise et 
l'hôpital de Saint-Claude des Bourguùjnons à Rome, Besançon, 1881, in-8<>. 
Lecot db la Marche, V Académie de France à Rome, Paris, 1878, in-12. J*ai 
utilisé de plus la plupart des relations de voyages en Italie. 



114 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



vent le conclave, de le rappeler sous quelque prétexte d'affaires 
après l'élection du Pape, afin de lui épargner des dépenses 
excessives qui ne pouvaient dans sa situation s'accorder avec 
rhonneur ni la probité » . Le jour même de son arrivée à Rome, 
le 25 mars, en prévision de l'entrée qu'il serait obligé de faire 
après le conclave, il demandait que M. d'Aubeterre fût autorisé 
à lui prêter les carrosses qui appartenaient au Roi, afin qu'il 
n*eùt pas à en acheter qui lui coûteraient fort cher. Le 26 avril, 
il mettait, par une longue lettre, le duc de Choiseul au courant 
de ses projets : il fallait après le conclave qu'il fit son entrée, 
qu'il prît possession de son titre et séance au consistoire et aux 
congrégations, qu'il reçût et rendît in fiocchi quantité de visites. 
Il ne pourrait donc partir que plus de deux mois après Luynes, 
et, dans ces conditions, il était inutile qu'il se rendît à Versailles, 
où « l'histoire du conclave serait bien refroidie »» . D'ailleurs, il 
avait à prendre les eaux et à présider les États d'Albigeois dont, 
en son absence, le procès-verbal pourrait être chargé de 
quelque matière inutile ou dangereuse à remuer. A son retour, 
il comptait arrêter le marché de réparations urgentes à faire 
dans une soixantaine d'églises du diocèse, terminer ainsi une 
affaire qui intéressait aussi son prédécesseur, M. de Stainville ', 
passer l'hiver à Albi, achever de payer ses dettes; puis, à l'été, 
il viendrait à Versailles faire sa cour et irait jouir un peu de sa 
maison de Vic-sur-Aisne *. 

Son plan était donc fait; mais, au moment même où il écrivait 
cette lettre, il reçut du duc de Choiseul une dépêche en date 
du 10 avril dans laquelle il trouva, non sans étonnement, l'offre 
du ministère de Rome. Le Ministre lui rappelait ses anciennes 
propositions, lui exposait qu'il trouvait les affaires du Roi mal 
conduites, et lui demandait s'il lui conviendrait de passer deux 
ou trois années à Rome et d'y être chargé d'affaires. Il atten- 
dait une réponse du Cardinal pour parler au Roi et terminait 
sa lettre par l'assurance qu'il n'avait en vue que de plaire à 

1 Bernis s'était chargé des réparations en échange des mcables de M. de Staîa- 
TiUc. Il restait environ 60,000 livres à payer en 1769. 
* Archives Bernis, 



LE MINISTÈRE DE AOME. 115 

Bemis, « de lui marquer, disait-il, mon attachement très-tendre, 
très-ancien et très-vrai, que Votre Éminence a méconnu long- 
temps, mais que j'aurai toute ma vie pour elle » . 

Cette lettre du 10 avril, arrivée le 26, contenait la première 
ouverture qui eût été faite à Bernis, et déjà pourtant, dans la 
ville, le bruit courait que le Cardinal était chargé des affaires 
de France. D^Aubeterre, à qui Bernis fait confidence de la 
dépêche du Ministre, lui écrit le 27 avril : « Le secret que m'a 
confié Votre Éminence est déjà connu depuis plusieurs jours ' . » 
Le principal intéressé ne le connaissait, lui, que de la veille, 
et il n'avait point encore accepté. Dans une longue lettre écrite 
à Choiseul dès le 26, il avait détaillé ses répugnances et posé 
ses conditions : sûreté pour ses dettes, rétablissement de sa 
pension de Ministre, « sinon, comme il le disait à d'Aubeterre, 
il rejoindrait avec plaisir ses moutons ' » . 

Le 10 mai, c'est au Roi lui-même qu'il se détermine à écrire : 
« Je ne désire rien, dit-il, que de pouvoir payer mes dettes, 
soutenir ma famille, faire du bien à mon diocèse et vivre tran- 
quille. Les affaires à traiter avec le Saint-Siège sont très -impor- 
tantes, très-difficiles et très-délicates surtout pour un Cardinal 
qui est évéque. Tous les moyens politiques ne sont pas prati- 
cables pour les gens de mon état. Il faut se concilier le ministère 
des trois Cours ; il y a donc plus à perdre qu'à gagner au point 
de vue de la réputation » ; de plus, iV faut à Rome une grande 
dépense; l'air est fort épais; le Cardinal est habitué à vivre 
avec sa famille et désire l'avoir près de lui; il se sacrifiera pour- 
tant, à condition que le Roi lui permette de mener la même 
vie et de recourir directement à lui dans les cas nécessaires, 
qu'il lui donne des assurances pour ses dettes, et lui rétablisse 
la pension de Ministre « qui est le gage de sa fidélité, qui tient 
à l'honneur et à la considération ' n . 

Ce n'est point là de l'ambition ; mais on a dit que c'était de 

* Billet pabl. par Garâton, jRi'cci, p. 160. Dans ce recaeil se trouvent par ordre 
•bronologique la plupart des extraits publiés des docoments diplomatîijues. 

'CuuToa, p. 160. 

*La qualité de Ministre d'â^^tat était indélébile. Les Ministres rece%'aîcnt une 
pension de 20,000 livresi mais cette pension pouvait 6tre suspendue par le Roi. 

8. 



lia 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



Taviditë ; od a trouvé que Bernis s'occupait trop de, la question 
d'argent. Il est vrai que, dans ses lettres, l'argent revient à 
chaque page : au contraire des grands seigneurs à la Guéménë 
qui, sans honte, font des banqueroutes de 33,000,000 de livres, 
au contraire des ducs et pairs à la Saint-Simon qui meurent 
insolvables, Bernis, qui est de famille pauvre et qui n'a point 
eu de patrimoine, est hanté par l'idée bourgeoise de payer des 
dettes dont il a la petitesse de savoir le chiffre. Des dettes! en 
ce temps-là, la phipart des grands seigneurs en ont, mais 
Bernis est une exception, parce qu'il les paye '. 

Par une lettre du 16 mai, le duc de Choiseul régla avec le 
Cardinal cette question qui lui tenait tant à cœur : le Eoi promit 
de payer à M. de la Borde les 150,000 livres que Bernis devait 
d'ancienne date. Le traitement de ministre à Rome fiit fixé 
a 100,000 livres par an, plus les propines, c'est-à-dire la taxe 
attribué au cardinal protecteur sur chaque évéché ou bénéfice 
préconisé ou proposé au consistoire : ce qui pouvait aller à 
50,000 livres. La question de la pension fut réservée, mais 
Bernis fut autorisé à faire venir à Rome ceux de ses parents 
qu'il lui plairait d'appeler. 

Choiseul saisit cette occasion pour essayer de convaincre 
Bernis qu'il ne lui avait fait que du bien et pour dissiper les nuag^es 
qu'on avait élevés entre eux. Il s'appuya sur le témoignage du 
Roi : € Le Roi sait parfaitement et se l'est rappelé, dit-il, que 
c'est moi qui lui ai parlé le premier du retour de ses bonnes 
grâces pour Votre Éminence. Il se ressouvient de tout ce que 
j'ai fait pour qu'on ne lui ôtàt pas ces mêmes bonnes grâces; 

' M. Crélineau-.luly fait grand bruit de ces dettes. Il s'est procuré, on ne sait 
comment, tous les papiers de Bernis, « jusqu'à ses passe-ports français, sarde et 
milanais. jusqu*auz minutes même de ses lettres les plus secrètes », et il s*esclaffe 
de rire à la pensée que Bernis ne voulait pas mourir banqueroutier. Cette gaieté 
sied à l'apologiste des Jésuites. Il affirme que Bernis, avant son départ d'Albi, 
avait reçu du Roi 130,000 livres. Le Cardinal avait eu en effet de M. de 
La Borde des lettres de crédit pour 130,000 livres, mais non pas du Roi. Le Roi 
«Kmnait à chaque cardinal allant au conclave par ses ordres 5'J,000 livres. Ces 
ÔO,OOJ livres furent comprises dans les 150,000 livres que Louis XV donna au 
Cardinal postéricui*ement, et, sur ses fonds personnels, Bernis remboursa les 
130,000 livres à M. de La Borde qui était son banquier en même temps qu^îl 
était le ban(|uier du Roi. (Cf. Grétineau-Jolt, p. 21.3.) 



I 

I 



LE MINISTERE DE ROME. H7 

enfin, de lui-même, il m'a dit qu'il avait très->-présent à l'esprit 
que c'était moi qui avais demandé et obtenu pour Votre Émi- 
nence l'archevêché d'Âlbi. » Il se plaignit d'être calomnié par 
les gens qui se^ donnaient pour être attachés au Cardinal ; « mais, 
ajouta-t-il, comme je sais qu'un ministre est livré aux imputa- 
tions les plus injustes et aux spéculations les plus Fausses, je 
prends patience avec la sûreté intérieure que je ne veux point 
flaire de mal, que je ne suis ni jaloux, ni envieux, ni craintif, 
ni intrigant, et surtout on ne peut moins attaché aux places et 
au crédit, et ennemi de tous les arrangements pour cet objet. 
Je me suis aperçu, sans être bien fin, que j'étais mal avec vous; 
j'ai vu, et je m'en suis tenu là, que je n'avais pas l'honneur 
d'être connu de Votre Éminence, et que je ne me ferais pas 
connaître à elle d'aussi loin. Je me suis tenu tranquille... Je 
supplie Votre Éminence, dit-il en terminant, si elle veut savoir 
le vrai et juger d'après lui, d'être persuadée que je n'ai d'autres 
vues secondes relativement à elle que le désir du service du 
Roi et celui de marquer à Votre Éminence mon véritable et 
sincère attachement. » 

Bernis n'avait plus de raisons ni pour refuser, puisqu'on lui 
accordait tout ce qu'il avait demandé, sauf la pension de 
Ministre; ni pour continuer à bouder Choiseiil après cette lettre 
vraiment belle. Il accepta donc le «31 mai la légation de Rome, 
en insistant encore néanmoins sur le rétablissement de la pen* 
sion, et répondit franchement aux assurances d'amitié que lui 
avait données le Ministre. Il admit que ses amis avaient cherché 
à lui inspirer de la défiance, mais cette défiance, les amis de 
Choiseul avaient bien fait tout ce qu'il fallait pour l'augmenter. 
« Gomme je n'ai aucune espèce de vue pour l'avenir, ajoutait-il, 
que celle de vivre tranquille avec quelque considération, que 
je ne suis point défiant et que j'ai toujours eu pour vous beau- 
coup d'attrait, beaucoup de goût pour votre esprit et une véri- 
table estime de vos talents, j'aime mieux croire à ce que vous 
me fiutes Vhonneur de me dire qu'à ce que pensent quelques- 
nus de vos amis et les miens; ainsi, je renouvelle bien volontiers 
et de tout mon cœur avec vous un bail d'amitié qui ne finira 



•«• I I 



118 LE CARDINAL DE BERNIS. 

♦ 

qu*avec ma vie. Vous pouvez me parler avec confiance, parce 
que vous devez être sftr de ma fidélité et de mon honnêteté, et 
tout aussi sûr que je n*ai ni n'aurai aucune autre ambition que 
celle d*étre estimé et aimé. » 

Ghoiseul se considérait comme assuré de l'acceptation du 
Cardinal, car, dès le 30 mai, il avait Fait expédier les lettres de 
recréance du marquis d'Aubeterre et les lettres de créance de 
Bernis. Néanmoins, ce ne fut que le 18 juin que le Roi, par la 
lettre suivante écrite tout entière de sa main, donna ses ordres 
au nouveau Ministre ' : 

• A Marly, ce 18 juin 1769. 

u Mon cousin, celle- cy sera différente de la dernière que je 
vous ai écrit *. Le bien de mon service et celui de la religion 
exige que vous restiés à Rome où vous scaurés concilier le sacer^ 
doce et UEmpire, puisque vous avés été Ministre de l'un et que 
vous estes celuy de Vautre, et je m'en repose sur vous. Je vous 
permets aussy de m'escrire, et je serai très-aise d'avoir un com^ 
merce de lettres direct avec vous. Je ne vous laisseray pas mourir 
banqueroutier. Reposés vous en sur moy. Si je ne vous ay pas 
continué voire pension de Ministre, cest que j'ay cru que les 
bénéfices que je vous ay donnés en estaient bien F équivalent, ei 
de plus vous scavés testai du Trésor Royal, qui me prescrit de 
me restreindre autant qu'il m'est possible. Ainsy, ne vous en 
prenés à personne. Je vous ay rendu mes bontés. Vous venés 
de rendre, j* espère, un grand service à la Religion. Comptés sur 
moy. 

« Signé : LouiS. » 

Le matériel de la mission avait été ainsi réglé, mais il ne 
faudrait point penser que l'on eût omis de se mettre d'accord 
sur le moral, c'est-à-dire sur les négociations que le Cardinal 
aurait à poursuivre avec le nouveau Pape et sur le but qu'il 
était chargé d'atteindre. Au conclave, avec Ganganelli, Bernis 
avait abordé quatre questions : celle des Jésuites, celle de 

^ Archives Bernis, ortliographe conseryée. 

' La leltre da 13 décembre 1758. {Mémoires, t. II, p. 346.) 



LE MINISTERE DE ROME. 119 

Parmey celle d'Avignon, celle de Bénévent. C'était sur ces 
quatre points que devaient se concentrer ses efforts. « Les 
Cours veulent) écrit Choiseul le 9 mai', et veulent d'une 
manière qui n'admet aucune modification, que le pape tel qu'il 
soit : 1"^ anéantisse par une dissolution l'Ordre des Jésuites. 
2* La cour d'Espagne veut réunir Bénévent et Ponte-Corvo au 
royaume des Deux-Siciles en abandonnant absolument et irré- 
vocablement au Saint-Siège les droits de Castro et Ronciglione, 
droits incontestables lorsque la maison Farnèse rendra le ftiible 
prix de l'engagement. 3* La France veut conserver la possession 
et la jouissance de ses droits sur le Comtat Yenaissin et la ville 
d* Avignon; mais, par considération plutôt que par justice, le 
Roi est déterminé à payer le prix du Comtat et de la ville 
d'Avignon au Saint-Siège, et ce prix sera convenu amiable- 
ment entre les deux Cours. 4^ Enfin, les trois Cours demandent 
an Pope une satisfaction ou un arrangement satisfaisant relati- 
vement à l'Infant duc de Parme. * 

Ces quatre conditions étaient incommutables. Chôiseul 
n'admettait pas la discussion sur l'affaire des Jésuites. « Il est 
aisé de sentir, disait-il, que l'existence d'un corps de religieux 
qui, à tort ou à raison, a encouru l'animadversion de presque 
toutes les cours catholiques, devient presque aussi nuisible à la 
religion même qu'aux Souverains qui l'ont proscrit. « Les 
Jésuites n'existaient plus qu'à Rome, dans les États de la maison 
d'Autriche, en Pologne, et dans une partie de l'Allemagne. Or, 
la Pologne avait à s'occuper d'autre chose que d'un Ordre 
Religieux ; l'Impératrice Reine ne refuserait pas son consente- 
ment à l'abolition, et l'Allemagne y applaudirait. Tout se 
trouvait donc dépendre du Pape, qui n'avait besoin de l'agré- 
ment de personne pour résoudre les trois autres questions. 

« Si le Pape, ajoutait Choiseul, suit les principes de Clé- 
ment XIII et de Torregiani, les Couronnes feront par la force 
ce qu'elles demandent de la bonne volonté du Saint-Père : les 
demandes des puissances sont trop politiques et trop néces- 

' Archives Bernis» 



I 



I 
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120 LE CARDINAL DE BERNIS. 

saires pour qu'elles puissent reculer, mais, en employant la 
force et le mépris, ce qui ne peut manquer d'arriver quand 
la force n'est pas repoussée par la force, la Religion souiTrira, et 
le Pape en sera la cause et en aura été prévenu, n 

Ainsi, les demandes de la Maison de France étaient si nettes 
et si formelles qu'elles revêtaient sous la plume de Ghoiseul, 
avant même que l'on connût à Versailles la nouvelle de Texal- 
tation du nouveau Pape, l'aspect d'un ultimatum. Ce que les 
Couronnes n'obtiendraient pas de gré, elles le prendraient de 
force. Or, l'emploi de la force ne pouvait manquer d'amener 
une rupture violente dans la catholicité et un schisme religieux. 
D'autre part, aucune des quatre conditions exigées par les Cours 
ne touchait aux dogmes ou à la discipline de TÉglise. AAvignon, 
à Bénévent et à Parme, les intérêts temporels de la papauté 
étaient seuls en jeu. Bernis ne voyait donc nulle difficulté a 
présenter ces demandes : il voyait, au contraire, un immense 
avantage à écarter le péril qui aurait menacé l'Église si le 
Pape n'avait point cédé; et il se flattait d'obtenir par la 
douceur ce que les Puissances étaient résolues de prendre au 
besoin par la force. 

Quant aux Jésuites, Bernis, d'accord avec son confrère 
français, avait eu Toccasion d'écrire à Choiseul, le 19 avril, 
qu'il « était bien convaincu, d'après la conduite que les trois 
Monarques avaient tenue à l'égard des Jésuites, conduite dont 
ils ne devaient compte qu'à eux-mêmes, qu'il serait très-avan- 
tageux au repos des États catholiques et à la tranquillité du 
Saint-Siège que le Pape se décidât à sécularis^er les Jésuites. La 
politique, avait-il ajouté, exige qu'on coupe la racine de l'arbre 
dont on a cru devoir couper les branches. » 

Bernis était donc tombé d'accord avec le Ministre. Agent 
d'exécution, il n'avait point à examiner si l'impulsion générale 
donnée à la politique était bonne ou mauvaise. Dans la sphère 
restreinte où il avait à évoluer, il pouvait prévenir des malheurs 
irréparables pour la Religion, en obtenant de la papauté des 
sacrifices qu'il s'efforcerait de rendre le plus modérés qu'il 
pourrait. Par sa douceur, par sa flexibilité, par son adresse, par 



LE MINISTÉBE DE ROME. IJl 

sa haine des moyens violents, par rattachement qu'il professait 
pour ie Roi et pour l'Église» il était à coup sûr un des meilleurs 
négociateurs qu'on pût employer. Sa nomination était de 
nature à satisfaire tous les esprits modérés , tous ceux qui sou- 
haitaient sincèrement une réconciliation entre la Papauté et la 
Maison de France, et qui ne préféraient point les Jésuites à la 
Religion. Les parlementaires comme Joly de Fieury ' et les poli- 
tiques comme l'abbé de la Ville', les catholiques comme Mes- 
dames de France et les philosophes même comme Voltaire', 
tout le monde applaudit ou parut applaudir : tout le monde en 
effet croyait avoir Bernis à soi ; il était assez modéré pour que 
chacun pût le réclamer; il était assez habile pour n'appartenir 
à personne qu'au Roi et à lui-même. 

Au dehors, on n'éprouva point la même satisfaction. Â. 
Rome, les amis des Jésuites sentirent le coup et comprirent que, 
pour l'Institut, un Bernis avec sa douceur était plus redoutable 

> Joly de Fieury écrit au Cardinal le 5 juin 1769 : « Il faut ayant tout que la 
cliose publique soit satisfaite, et personne ne peut mieux concilier tous les inté- 
rêts qui se trouvent réunis ; TaFfaire de Parme, celle de Portugal et celle de 
France qui frappent et touchent différents objets; les pauvres Jésuites, Avi{rnon 
et des principes raisonnables à greffer dans les têtes de certains membres du 
clergé français. Ou se bat et on se dispute sur des mots, et ces mots donnent 
occasion à toutes sortes de plaies... Je vois en tout cela du désordre, et j'ai peine 
à me persuader que le désordre soit bon h quelque chose. Un Pontife sage doit 
aimer l'ordre et chercher à le rétablir partout. Lorsque la foi est à couvert, il 
fiittt être flexible dans toute chose. Tous nos liens avec la Papauté, disait-il le 
19 juin, sont furieusement affaiblis, et en vérité on ne peut les fortifier que par 
cette bonne et entièrç intelligence. Il faut être soigneux de les entretenir, dit le 
dernier article de nos Libertés, par les mêmes moyens qui les ont fait durer jus- 
qu'ici. Il faut supporter les imperfections qui pourraient y être, plutôt que de 
roidir outre mesure les cordes d'un nœud si franc et si volontaire. Je trouve ce 
style de nos pères mâle et énergique. Ils ne donnèrent point dans la philosophie 
do jour qui gâte tout, qui gâtera et perdra tout, si l'on n'y prend garde. » (Arch, 
Btmvs,') 

> L'abbé de la Ville (ex-Jésuite) écrit au Cardinal le 17 juillet : « C'est avec 
les sentiments d'un ancien serviteur du Roi dans le département des Affaires 
étrangères et d'un citoyen zélé que j'applaudis au ministère que Votre Emi- 
iience exerce à Rome. Les intérêts de la Couronne de Sa Majesté ne pouvaient 
dans des circonstances aussi délicates être confiés à des talents plus sublimes et 
\ des sentiments plus élevés que ceux de Votre Éminence, Vous négociez, Mon- 
seigneur, avec la noblesse, la franchise et la dignité qui conviennent à un aussi 
grand seigneur que Votre Éminence l'est par sa naissance et par ses dignités » , etc. 
(ircA. Bemit,) 

' Voir Correspondance, publ. par Bookooiro. 



12Î LE CARNINAL DE BERNIS. 

1 

peut-être qu'un Aubeterre avec ses violences. Â Madrid, on 
s'imagina que le Cardinal n'apporterait pas assez de volonté, de 
persistance et de passion dans la poursuite des Jésuites'.' 
M. d'Ossun, ambassadeur de France, écrivit même à Choiseul 
que Sa Majesté Catholique trouvait fort dangereux qu'on 
employât un cardinal auprès du Saint-Siège. Charles III disait 
qu'il en avait l'expérience, et avait chargé d'Ossun d'en infor- 
mer confidcmment le Ministre (12 juin). Il fallut que Choiseul 
rassurât le Roi d'Espagne et répondît de la fidélité de Bemis. 
m Si les cardinaux sont mauvais, écrivit-il, c'est à cause de 
leur caractère et non à cause de leur dignité. » 

Ces défiances et ces hostilités, Bemis devait les rencontrer 
pendant tout le temps que dura la négociation. 

Cet échange de lettres avec Choiseul, la discussion des con- 
ditions, l'acceptation définitive avaient pris plus d'un mois qui 
avait été perdu pour les affaires. Bernis, après une première 
audience, dans laquelle il n'avait naturellement pu aborder le 
fond des choses, s'était abstenu de demander au Pape de nou- 
veaux entretiens, afin de ménager l'esprit soupçonneux des 
autres Ministres et de ne point empiéter sur les droits du marquis 
d' Aubeterre. Il s'était appliqué à faire connaissance avec le pays 
et à y plaire. Les dîners, les concerts en son honneur se suc- 
cédaient chaque jour, tantôt chez M. d'Aubeterre, tantôt chez 
I es cardinaux, tantôt chez le prince de Kaunitz. Au milieu de 
ces fêtes, il n'était point question des Jésuites. 

M. d'Aubeterre de son côté n'avait obtenu du nouveau 
Pape que des assurances vagues, des politesses exagérées, des 



' Leur destruction était en effet le but unique du roi d'Espagne Cbarles III 
écrivait k Louis XV dès le 7 juin : « Nous avons un pape; nos cardinaux et nos 
ministres à Rome paraissent contents de ce choix. C'est leur concours principa* 
lement qui a contribué à son élection. Je désire ardemment que ce nouveau pon* 
tife se détermine à éteindre FOrdre des Jésuites : Tesprit de parti qu'ils ont laissé 
dans les États mêmes d'où ils ont été expulsés est certainement contraire à^ la 
Religion et également préjudiciable à la tranquillité de nos royaumes. Cela fait^ je 
me flatte que tous les autres petits différents avec la cour de Rome seront bien 
arrangés, afin d'affermir de plus en plus cette union avec le cbef de l'Eglise qui 
est si nécessaire pour la conservation de notre sainte religion. • (Original 
Autour,, Aff. Étr., Espagne, 52^.) 



LE MINISTÈRE DE ROME. 153 

affectations d'humilité et d'iotimité, mais> sauf pour l'affaire de 
Parme, aucune affirmation ^ D'ailleurs, averti de son rappel, 
il n'avait point à eng;a{][er la négociation dont Bernis serait 
chargé dès qu'il aurait reçu ses lettres de créance. 

Avant qu'il fût accrédité, le Cardinal eut pourtant à traiter 
nne affaire particulière à laquelle le Roi paraissait s'intéresser 
singulièrement et qui mérite l'attention à cause des développe- 
ments qu'elle prit par la suite. Depuis le 22 avril, un astre nou- 
veau s'était levé officiellement sur Versailles. Madame la com- 
tesse du Barry avait été présentée à Sa Majesté et à la Famille 
Royale. La nouvelle maîtresse eut dès le début, pour son cour- 
tisan le plus empressé, le Nonce du Pape '. C'était un nommé 
Giraud, fils d'un négociant de Lyon, à ce que disait le prince 
Doria. Il avait été auditeur de Rote et, proposé au Roi, comme 
ambassadeur, par la Gourde Rome le 19 mai 1766, il avait été 
agréé le l'^'juin*. Choiseul n'avait pas tardé à se dégoûter de 
lui. Il était excédé « de ce sot Nonce qui certainement ne pou- 
vait être bon dans aucun temps en France » , au point que, pour 
se débarrasser de lui, il avait songé à le faire faire secrétaire 
d'État à la place du cardinal Torregiani *. Tant que madame 
da Barry resta dans la coulisse, Giraud ne fut pas dangereux; 
mais il flaira vite, dans la nouvelle favorite, l'instrument de sa 
fortune et l'auxiliaire de son parti. Madame du Barry , élevée 



' népêclie du 80 mai, publ. par Theimer, t. I, p. 287 et 321* 
' J'aTaia eapéré que M. Vate, dans son Histoire de madame du Barry (Ver- 
sailles, 1882 et suiv., 3 vol. în-lS), apporterait quelques documents intéressants 
sur le rôle politique de la Favorite : mais je n'ai rencontré dans cette compila- 
tion apologétique ni un seul fait à retenir, ni une seule indication dont rbis- 
toire puisse profiter. 

* D'Aubeterre écrit le l»' janvier 1766 : « A Tégard de M. Giraudi, il a été 
fort connu de M. le duc de Choiseul lorsqu*îl était ambassadeur k Rome. Je le 
connais aussi beaucoup. Je puis vous dire que c*e9t un très-honnête homme. Il a 
de Tesprit et de la capacité; son caractère est modéré. Je le crois propre à entre- 
tenir la paix et Tunion, et k diminuer autant qu'il sera en lui nos troubles ecclé- 
siastiques. La seule chose qui lui manque est la naissance. La sienne est très- 
médiocre ; mais, outre qu'il est déjà auditeur de Rote, place d'une grande consi- 
dération, le caractère de Nonce achèverait de tout couvrir. Il est très-lié avec le 
Cardinal, secrétaire d'État. (Torregiani.) » Affaires ETRAKciass, Rome, 841, 
«•108. 

* Dépêche du 27 décembre £768. (Aff. Étr.) 



• / 



iH 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



contre les Ghoiseul et malgprë eux, enDemie déclarée du premier 
Ministre, ennemie de ce passé qu'il représentait dans le cœur 
du Roi, c^est-à-dire du souvenir de madame de Pompadour,. 
devait nécessairement être hostile aux entours de Ghoiseul, à 
ses prôneurs et ses amis, les philosophes, et devait songer à 
détruire ce qu'il avait édifié. Ghoiseul avait chassé les Jésuites; 
c'en devait être assez pour que, en manœuvrant bien, on 
amenât madame du Barry à désirer les rétablir. La maîtresse 
était uû bon instrument entre des mains habiles : le meilleur, 
un instrument inconscient. Pour abattre Ghoiseul, on pouvait 
grouper une coalition ; on pouvait réunir à la maîtresse du Roi 
Mesdames de France et le parti dévot. La fin excusait les 
moyens. Giraud sentit tout cela : ce qui n'est point d'un sot. 
Il n'hésita point à se prosterner devant l'idole; ce n'est point au 
figuré, si la fameuse anecdote des mules chaussées aux pieds nus 
de la Dubarry n'est point apocryphe. Il ne tarda point à avoir 
sa récompense, puisque, avant même qu'on connût à Versailles 
l'exaltation du Pape, Bernis fut chargé de solliciter le chapeau 
pour le Nonce de Paris. 

Le Gardinal avait personnellement de nombreux griefs contre 
Giraud et éprouvait une vive répugnance à se faire le protec- 
teur d'un tel candidat. Il exécuta les ordres qu'il avait reçus, 
mais y mit quelque mollesse : il se contenta d'envoyer l'abbé 
Deshaises à Monte-Gavallo, où le Pape s'était rendu, et le chargea 
de communiquer à Glément XIY le mémoire de la Gour. 

Gette démarche que la favorite avait arrachée à Ghoiseul 
marquait Tinfluence que le parti jésuitique était en train de 
reprendre, mais n'indiquait pas encore une modification dans 
la conduite générale des affaires. 

Les lettres de recréance de M. d'Aubeterre et les lettres de 
créance du Gardinal, expédiées de Versailles le 30 mai, parvin- 
rent à Rome le 13 juin '. Mais Bernis dut encore attendre, pour 
remettre ses lettres, qu'il eût accompli certaines cérémonies qui 
tenaient à sa dignité, qu'il se fût installé d'une manière con- 



^ Goxetfe de France du 14 juia. 



LE MINISTERE DE ROME. 



1S5 



forme k son rang et qu'il eût pris une connaissance exacte des 
fonctions qu'il avait à remplir et des divers rôles qu'il était 
appelé à jouer. 

La question de logement l'avait d'abord occupé. A son arri- 
vée, avant d'entrer au conclave, il était descendu chez M. d'Au- 
beterre. Mais l'Ambassadeur étant logé trop à l'étroit pour don-* 
ner place aux équipages et aux gens de ses hôtes, le prince de 
Palestrina avait offert aux Cardinaux français le palais Sciarra, 
qui se trouvait inhabité. Leur suite s'y était établie ^ Lorsque 
Choiseul parla à Bernis du ministère de Rome, il lui proposa 
de prendre, au sortir du conclave, la maison de M. d'Aubeterre 
avec les meubles qu'elle renfermait ; c'était cette maison que 
Choiseul lui-même avait habitée au temps de son ambassade à 
Rome. Bernis la trouva d'une tristesse affreuse et préféra louer 
le palais qu'avait occupé jadis l'abbé de Canillac, auditeur de 
Rote pour la France de 1735 à 1761 *, le palais de Carolis 
situé dans le Corso, vis-à-vis de la petite place Saint-Marcel. 
Construit à la fin du dix-septième siècle, pour les seigneurs de 
Carolis, sur les plans du célèbre architecte romain Alessandro 
Specchi, élève de Carlo Fontana, cette maison était devenue la 
propriété des Jésuites ' ; elle ne devait être libre qu'au mois d'oc- 
tobre, et le Cardinal profita jusqu'à cette époque de Thospitalité 
du palais Sciarra. 

Bernis, en même temps, sur le conseil de Choiseul, s'assura 
une maison de campagne : il loua une villa près de la porte 
Pia. Plus tard et jusqu'au moment où il établit sa résidence 
d'été à Albano, il habita pendant la saison chaude le palais du 
Yascello, hors de la porte de Saint-Pancrace. On sait par 
Mathieu Mayer et par J. P. Erico quelles curiosités singulières 
renfermait cette maison, embellie par l'abbé Ëlpidio Benedetti, 
agent de France à Rome, léguée par lui à Louis XIV, donnée 



* D'Aubeterre h Choiseul, 19 avril. (A FF. Étr.) 

* Le président de Brosses parle avec éloges de ce palais et de la chair qu*y 
faUaii Tabbé de Camiliac. (Éd. de Tan VII, t. JJI, p. 91.) 

' Ce palais qui appartint ensuite au marquis Simonetti, dont il a gardé le nom, 
pois à don Félix de A(;uirre, est depuis 1833 la propriété des princes Buoncom- 
pagni. 



126 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



par le Roi aux Mancini, et presque entièrement détruite lors 
des deux siëges de Rome '. 

Le palais de Garolis une fois conquis, Bernis s'y installa : le 
premier ^tage fut entièrement consacre aux réceptions ; le second 
servit à Thabitation du Cardinal et de sa famille *. On a vu que 
le Roi l'avait autorisé à faire venir à Rome ses parents ; mais il 
fallut encore que le chevalier de Bernis obtînt son congé, et ce 
ne fut que le 25 juin que des passe-ports furent expédiés au che- 
valier de Bernis, à la marquise du Puy-Montbrun et à l'abbé 
Deshaises, prévôt de Marisy, le frère du secrétaire intime '. 

Pour le personnel et le domestique de l'Ambassade, le Cardi- 
nal avait amené ou trouvé sur place le nécessaire. L'abbé Desr 
baises, le fidèle compagnon de ses grandeurs et de ses disgrâces, 
était destiné aux fonctions de secrétaire, car Melon rentrait en 
France avec M. d'Aubeterre. Les autres employés étaient anciens 
à Rome : un des plus utiles était Alphonse-Timotliée Bernard^, 
qui comptait déjà dix-neuf ans de service : secrétaire de cabinet 
sous M. deNivernois en 1750, il avait depuis 1763^ le brevet 
de secrétaire italien près les ambassadeurs de France à Rome. 

L'étiquette romaine, si particulière et si difficile, demandait 
que les ambassadeurs comme les cardinaux eussent pour les 
commissions, les visites, les cortèges, tout le détail de la vie, 
un maître des cérémonies qui prenait le titre de maître de 
chambre. Cette place était remplie depuis 1761 par le che- 
valier de Laparelli, commandeur de Tordre de Saint-Étienne *^. 

Après le maître de chambre écuyer, venait le décan, officier 
subalterne qui dirigeait les gens de livrée et « influait immédia- 
tement dans le cérémonial » . Depuis 1738, le décan de l'Am- 
bassade se nommait François Torcbiotti. 



* Voir Rapport de la Commission mixte, instituée à Bome pour constater Us 
dégâts, etc,„ Paris, 1850, in-4^. 

* Gela est contraire à Thabitude, si Ton en croit Luyneg (Aff. Étr. Borne, 
Mémoires et Documents, t. XCV); mais cela semble résulter des documenu. 

' BiBLiOTBàQUE DBS AFFAIRES Etrargkrbs, Be^, des Passe-ports. 
^ Né à Livourne le 13 mars 1728, fils de Joseph Bernard, de Marseille, et de 
Dorothée-Thérèse Barbet de Longpré, de Beauvais. 
» 28 juillet. ^ 
^ Affaires Étrasgères, Dossiers de finances. 



LE MINISTÈRE DE ROME. it7 

Les carrosses de l'Ambassade appartenaient au Roi ; ils 
étaient sta nombre de quatorze. Quatre, les plus beaux et les 
plus riches, avaient été envoyés de Paris en 1 749 pour l'entrée 
de M. deNivernois; les dix autres avaient été construits vers 
1725 lors de Tambassade du cardinal de Polignac. C'étaient 
des machines hautes, larges et pesantes, plus ou moins sculp- 
tées, dont la forme traditionnelle se perpétuait depuis Tinven- 
tion des carrosses et qui ne pouvaient être guère fabriquées 
qu'à Rome. Elles servaient dans toutes les fonctions des car- 
dinaux, des ambassadeurs et des princes romains, pour les 
entrées, les audiences, les chapelles, pour toutes les cérémonies 
qui faisaient la vie et la joie de Rooie \ Ces carrosses étaient 
sous la garde d'un premier cocher payé par le Trésor royal, 
mais Bernis n'en avait pas moins, comme de juste, ses voitures 
particulières, et, chez lui, le domestique était en proportion des 
carrosses. Aussi bien, le domestique innombrable, la famtffUay 
était d'obligation pour un ambassadeur. Lorsqu'un ambassa- 
deur du Roi faisait son entrée, il fallait qu'il habillât quatre- 
vingts personnes : valets de pied, coureurs, pages, suisses, 
cochers, postillons, palefreniers, etc. Son cortège, quand, sui- 
vant l'expression usitée, il se mettait en public, se composait 
de deux décans, trente-deux valets de pied, huit coureurs, huit 

' Dans les grandes cérémonies, les qnatrrs carrosses d'entrée marcliaient les 
premiers, précédés de la berline où su trouvait le grand carreau de velours 
qaVxigeail Tétiquette romaine Dans les fonctions ordinaires, rAuibassadeur 
D*aTait qu*un cortège de dix carrosses. If se plaçait dans le premier, appelé la 
Siuffa, «yeccinq prélats : deux personnej s'asseyaient sur la banquette du fond, 
deux sur celle de devant, et deux se plaçaient au milieu, assises dos à dos sur 
on banc garni. Cette première voiture, peinte et dorée, coûtait extrêmement 
cber : on ^ citait qui avaient été payées 80,000 livres. Après elle, venaient 
deux carrosses contenant la maison cardinalice et les sept autres où prenaient 
place les personnes de la nation qui se trouvaient ù Rome, les gentilshommes et 
les domestiques. Bien que ces carrosses eussent été renouvelés en 1772, et que 
le Cardinal eût £sit construire à Rome quatre voitures moyennant 15,000 livrei» 
et l'échange des anciennes ; bien qu*on eût envoyé à Rome les deux superbes 
carrosses qui avaient servi à M. de Durfort pour son entrée à Vienne, lors de 
son ambaSMde extraordinaire pour demander la main de l'ArcLiduehesse, un 
voyageur qui se trouvait à Rome en 1773 déclare que les voitures du Cardinal 
d'Vork e£fiiçaienl totalement celles du cardinal de Remis en magnificence et en 
beauté. (Leiires contenant te j'ournn! (fun voyage fait à Borne en 1773, Genève, 
1773, in-12, t. I, p. 908.) 



128 LE CARDINAL DE BERNIS. 

pages, dix suisses, quatorze cochers, quatre postillons, huit 
palefreniers, un écuyer à cheval, un maître de chambre, quatre 
gentilshommes, deux chapelains et huit valets de chambre. C'est 
d'Aubeterre qui l'affirme ', et il n'exagère point : lorsque le 
comte de Castelmaiue, ambassadeur de Jacques II d'Angleterre 
près le pape Innocent XI, fit son entrée à Rome, son cortëge, 
dont on a les représentations *, se composait de plus de cent 
personnes, dont soixante en livrée, et de dix carrosses. Le Roi 
Très-Chrétien, fils atné de l'Église, pouvait-il se laisser passer 
par le roi d'Angleterre? 

Le Roi payait le maître de chambre, le décan et le premier 
cocher, mais tous les autres serviteurs étaient aux gages de 
l'ambassadeur. Or, au dire des contemporains, Remis ne lési- 
nait point sur ce chapitre. Un peuple de laquais emplissait la 
maison : il y en avait, dit Roland de la Platière, dans les por- 
tiques, les escaliers, les antichambres. On était annoncé suc- 
cessivement, et de pièce en pièce, par la livrée, par les décrus, 
par les valets de chambre, par les gentilshommes et par le 
maître de chambre. Il faut avouer mén[ie que le passage d'un 
nom par tant de bouches donnait parfois lieu à d'étranges 
quiproquo '. 

Si encore cette livrée avait été comme chez les princes 

1 Dépêche des 29 mars et 12 avril 1769. 

■ An account of H. E. Roger, Earl of Castelmaines Embassy from //. S. M, 
James the 2^ to H. H. Innoce ni XI, publislied by >1. Micbabl Wrigut, chief 
Sleward of H. Ë. house at Rome, Londres, 1688, f^ grav. L'abbé Richard 
(Description histori(jue de riiatie, t. VI, p. 59) dit qu^il faut à un cardinal de 
rétat le plus médiocre : un mnitre de chambre, deux gcniiishommes, des chape- 
lains, des secrétaires, une livrée nombreuse et au moins douze chevaux Je 
carrosse. 

* On sait ce qui arriva au président de Montesquieu, appelé successivement : 
Montedieu^Monlieu-Mordieu et entin : Forbu! Quand le docteur Tissot, ce spé- 
cialiste littéraire, vint chez le Cardinal, le premier domestique crie : le docteur 
TissonI le second : Tosson; le troisième : Tossodi, et le quatrième : Tassoni. 
Voilà des annonces qui renseignaient aussi bien que des réclames. Voir : Gorani, 
Mémoires^ t. II, p. 24. Lettres <f Italie, etc. (de Kolârd), t. V, p. 55. Mémoires 
d'un vieil avocat, par le comte A. de B., t. I, p. 140 et suiv. Borstbttbv, 
Mémoires, etc. Je ne peux citer tous ceux qui ont jKirlé du Cardinal. Tous les 
voyageurs à Rome dont le journal a été publié, sauf Gœthe, lui ont consacré au 
moins un paragraphe ; mais, hélas ! dans ce paragraphe, c'est toujours la même 
louange, et nulle part on ne trouve un détail descriptif. 



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LE MINISTERE DE ROME. 



129 



romains presque gratuite! Mais Bernis, bien qu'il n'eût pu 
empêcher ses laquais d'aller mendier un pourboire chez les 
étrangers nouvellement présentés ' , — ce qui était, bien plus que 
les gages, le revenu de la domesticité romaine, — n'aurait pu se 
contenter, comme le faisaient les princes romains, de valets qui 
lui auraient donné leur présence dans ses antichambres et 
l'auraient accompagné dans ses sorties : au contraire de l'usage 
de Rome où presque personne ne donnait à manger, où c'était 
une nouvelle qu'un repas d'invitation, le Cardinal eut chez lui, 
dès le début, table ouverte '. Le lundi, il donnait à dîner aux 
ministres de la famille de Bourbon et aux princes romains par- 
ticulièrement attachés à la France; le mardi, à tout le corps 
diplomatique et aux étrangers; le mercredi, à la Prélature; le 
dimanche, aux cardinaux et aux princes romains : chaque jour, 
de trente à quarante couverts pour le moins. Et ses dîners 
n'étaient pas de ceux qu'on oublie. Près d'un siècle après, le 
pape Pie IX disait au colonel de Bernis que la cuisine du Car- 
dinal était encore à Rome en odeur de sainteté. Ce qui parais- 
sait de plus beau sur les marchés de Rome était pour sa table, 
et, s'il se rencontrait quelque ambassadeur qui prétendît lutter 
de magnificence ', le cuisinier de Bernis était si bien stylé et si 
bien armé qu'il assurait toujours la victoire à son maître. Au 
surplus, le Cardinal n'en faisait pas meilleure chère; quel que 
fût le menu présenté à ses invités, il ne touchait jamais qu'à 
deux petits plats de légumes. Ce luxe n'était pas pour lui ; il 
n'en avait ni besoin, ni souci : il tenait comme il le disait lui- 
même l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe. 

Et ce n'était pas seulement la table : les mardis et vendredis 
soir, les salons de l'Ambassade étaient ouverts, et il y avait 
conversation sans jeu. Outre le peuple de laquais, une illumi- 
nation éclatante et multipUée ^, on trouvait là des rafraîchis- 
sements sans nombre, toutes les glaces qu'a inventées la gour- 

' Madame Vigbb-Lbbruei, Souvenirs, t. I, p. 157. 

* Lettres à Cboiseul (^Arch, Bernis) ^ passim, 

' Voir laoecdote contée par Arcberholtz, dans ses Lettres stw f Italie, à 
propos de la latte entre les cuisiniers de Bernis et de Grimaldi« 

* ROLASID, t. V, p. 56. 

9 



iSO LE CARDINAL DE BEBNIS. 

mandise italienne et que les officiers du Cardinal excellaient à 
préparer ', des sucreries exquises et auxquelles certains invités 
ne se privaient pas de revenir '. Tout Rome était là : cardinaux, 
princes, princesses, ambassadeurs; tous les étrangers de pas- 
sage : rois, princes, simples gentilshommes, ecclésiastiques, 
gens de lettres, quiconque avait une fois été présenté. La con- 
versation commençait à six heures et finissait à neuf heures et 
demie '. Au reste, sauf les jours de musique ^, on s'y amusait 
médiocrement : les dames en grande toilette étaient rangées 
cérémonieusement autour des différentes pièces, et les hommes 
causaient au milieu de l'appartement; mais le Cardinal avait pour 
tous un mot gracieux, une attention, une flatterie particulière 
qui faisaient croire à chacun qu'il avait été le plus distingué. 

Totis les jours, cette vie recommençait : le Cardinal levé à 
cinq heures du matin se couchait à minuit, et ce (ut ainsi pen- 
dant vingt-deux ans; car le plan de vie qu'il exposait à M. de 
Ghoiseul le 5 juillet 1769, il le remplissait encore, s^ns chan- 
gement pour ainsi dire, en 1791. Cette habitude de luxe, ce 
grand train de maison n'étaient point venus peu à peu : dès le 
mois de septembre 1 769, les choses étaient si bien établies qu'on 
en jasait à Paris et à Versailles, et que le Cardinal se croyait 
obligé d'émettre à ce sujet une sorte de déclaration doctrinale ^. 

Bernis était passé maître dans cet art difficile et perdu, d'être 

' y oir Mémoires de madame de Genlis et plus loin à Tarticle du coriclaTe de i774« 

2 « J'ai vu un chanoine de Saint-Pierre prendre tous les jours à la conversation 
du cardinal de Bernis une douzaine de tasses de glace beaucoup plus fortes que 
les nôtres, » Lettres sur C Italie en 1773, t. Il, p. 128, note. 

3 Mémoires Ms, du comte d*Espinchal, (BiBLiOTaÈQUE de Clbrmoht-Fehrakd.) 

^ Je trouve dans la Corte e la Societa romana nei Secoli XV III e XIX y de M. Sil- 
VàGNi (Florence, 1882, 1. 1, p. 291), l'indication des principaux artistes qui ont chanté 
aux concerts du Cardinal : la fameuse Gabrielli, qui plus tard lit courir tout Milan ; 
Ruffina Battoni, la fille du peintre célèbre; Marchesi, Benucci, Babbini, etc. 

* a Je vous promets, écrivait- il à M. de Ghoiseul, que j'éviterai toujours le 
faste et toute sorte d'excès en ce genre. Un bon ou mauvais cuisinier £ût qu*on 
parle beaucoup de la dépense d'un ministre ou qu'on n'en dit mot; mais il n'en 
coûte pas moins d'être bien ou mal servi, quoique le résultat soit fort différent. ■ 
Ghoiseul mettait en marge, de son écriture gribouillée, cette annotation pointue : 
« Je n'ai jamais entendu parler de sa dépense que par lui. » (Arcb. des Aff. 
Éth., Rome, 850.) Mais l'abbé de la Ville, dans une lettre particulière, s'employait 
à rassurer le Gardinal : « Je n'ai point entendu dire, Monseigneur, écrivait-il le 
3 octobre, que Votre Ëminence fit une dépense excessive à Rome; mais sans qu'on 



LE MINISTERE DE ROME. 181 

ffTHud seigneur. Il serait inutile d'y insister : on ne peut se 
donner une idée nette de ce qu'ëtait le luxe déployé par le§ 
bommes qui avaient, en ce temps, l'honneur de représenter la 
France à l'étranger; toute comparaison prendrait des airs d'épi- 
gramme : mais les quelques détails fournis par les contempo- 
rains suffisent à montrer que ce n'était pas trop pour un tel 
train que 150,000 livres de traitement, en admettant même que 
la valeur de l'argent fût alors quatre fois ce qu'elle est de nos 
jours. Il est vrai que Bernis avait d'autres ressources : qu'en 
dehors de ses bénéfices et de son archevêché dont on connaît 
les revenus, il eut bientôt à remercier le Roi du rétablissement 
de sa pension de ministre ', et que, pour lui tenir lieu d'ameu- 
blement ', le département des Affaires étrangères lui accorda 
en 1769 une somme de 50,000 francs qui lui servit à acheter 
la plus grande partie du mobilier de M. d'Aubeterre. 

Les fonctions que Bernis avait à remplir à Rome n'étaient 
point purement politiques; comme cardinal, il pouvait occuper 
certains offices qui ne pouvaient convenir à des ambassadeurs 
lidcs ou à des prélats non revêtus de la pourpre : ainsi des 
fonctions de protecteur des églises de France, qui n'étaient 
exercées par un Italien qu'à défout d'un Français résidant à 
Rome*. Le protecteur était l'agent de la nation pour les 
affaires ecclésiastiques et bénéficiales, et en particulier pour 

m'en ait parlé,je suis bien assuré qu*elle y tient sans faste et sans ostentation Tétat 
GonTenable à sa naissance, à son rang et à la dignité du maître que Votre Ëminence 
représente avec une si grande supériorité de vertus et de talents. • ÇÀrch, Bernis,) 

* Lettre au Roi du 26 juillet. (Aff. Étr., Morne, 849.) 

* Le Roi ne possédait comme objets de mobilier à Rome , en dehors des 
carrosses, qne vingt-huit pièces de tapisserie des Gobelins, huit portières de même 
tapisserie et deux petits upis de pied de la Savonnerie. 

* Ces fonctions étaient remplies par intérim par le cardinal Orsini, depuis la mort 
du cardinal Sciarra. Parmi les cardinaux qui ont occupé cette fonction, j'ai retrouvé : 

Le cardinal Orsini, protecteur en 1616 ; 
Le cardinal de Savoie^ protecteur en 1624; 
Le cardinal Barberini, coprotecteur en 1633 ; 
Le cardinal Antoine, coprotecteur en 1636; 
Le c^ardinal Barbani, protecteur en 1639 ; 
■ Le cardinal d*Este, protecteur en 1645; 
Le cardinal de Médicis, protecteur en 1680; 
La cardinal Ottoboni, protecteur en 1709; 
Le cardinal Sciarra, protecteur en 17... 

». 



13% LE CARDINAL DE REUNIS. 

celles qui se décidaient en consistoire : il visait toutes les lettres 
de nomination du Roi, préconisait et proposait en consistoire 
les évéchés et les abbayes à la nomination du Roi, sollicitait la 
diminution et la condonation des taxes, poursuivait les sup- 
pressions et réunions, demandait la réforme, la rédaction des 
nouveaux statuts pour les Ordres religieux, veillait enfin aux 
atteintes contre les droits respectifs et surtout contre les maximes 
nationales. Réduites à un pur cérémonial quand elles étaient 
exercées par un ultra montain, ces fonctions pouvaient avoir une 
importance quand elles étaient aux mains d'un Français; mais 
on appréciait surtout les proptnes qui y étaient attachées '• Un 
secrétaire, appelé : Auditeur de la Protectorerie, était chargé 
des affaires spéciales. C'était en 1769 Tabbé Charles Ferri, 
lequel, cette même année, eut pour survivancier l'abbé Nardini, 
premier aide d'études de l'Auditeur de Rote français. 

L'Auditeur de Rote pour la France ne relevait point de l'Am- 
bassade pour les fonctions juridiques qu'il exerçait ^, mais il 
était parfois arrivé qu'il cumulât celles de chargé des afiaires de 
France '. Bernis eut soin que le fait ne se renouvelât pas et sut 
maintenir à son rang cet employé dont le but était d'ordinaire 
de parvenir au chapeau par un moyen détourné, comme par 
exemple une nomination polonaise ^. 

Lé consul de France était nommé par le ministre de la 
Marine, et non par celui des Affaires étrangères; mais le titu- 
laire du Consulat, le sieur Digne, était de plus conseiller secré- 
taire garde des Archives du Roi dans la ville de Rome ^ et 

> Ce traitement ne sortait pas du Trésor royal. C'étaient des épices ; c'est-à- 
dire une rétribution de quinze pour cent sur la taxe des bénéfices taxés en cour 
de Rome au-dessus de soixante-six ducats deux tiers. 

' Il dépendait pourtant du ministère des Affaires Étrangères, et recevait sur les 
fonds de ce département un traitement de 9,000 livres. L*abbé de Veri occupait 
cette place en 1769; il est k penser que le Cardinal ne fut point satisfait de lui, 
car peu après il lui fit donner sa démission. 

' Particulièrement en 1068, en 1742 et en 1748. 

^ Le rôle peu important et nullement politique du clerc national du Sacré 
Collège et du Consistoire pour la France me dispense d'entrer dans le détail à son 
sujet. De 1765 à 1814, cette place fut occupée par Tabbé Etienne Landot. 

* La place d'archiviste avait été créée en 1670 pour un sieur de la Chausse. 
Joseph Digne lui avait succédé en 1733 et avait été chargé en même temps de 



LE MINISTÈRE DE ROME. 133 

directeur de la poste française. L'utilité de la poste, établis- 
sement des plus anciens ', n'était point douteuse, puisqu'on 
était assuré que toute lettre expédiée par d'autres courriers 
que les courriers de France était ouverte. Chaque grande puis- 
sance avait à Rome sa poste particulière, et le directeur de celle 
de France dépendait naturellement de l'Ambassade, bien que 
ce fût au directeur de la Ferme Générale qu'il rendit ses 
comptes financiers. 

C'étaient là des établissements d'ordre politique; l'ambassa- 
deur avait de plus à exercer une surveillance sur les Pieux Éta-^ 
blîssernents appartenant à la nation et destinés, selon la pensée 
de leurs fondateurs, soit uniquement à un but religieux, comme 
la maison des Feuillants ', le Couvent des Trinitaires de Pro- 
vence ', celui des Minimes français * , celui des religieux du 
Tiers Ordre de Saint-François de la Congrégation Gallicane^; 
soit à un but à la fois religieux et hospitalier, comme l'Œuvre 

rinstallation et de la direction d*ane imprimerie. « M. Digne, bonhomme très- 
officieux, mari d*une très-digne femme que je m'approprierais volontiers, dit le 
président de Brosses, si la place n'était déjà prise... Du reste, Ja plus grande 
preneuse de chocolat et la plus grande joueuse de Menthiales qui soit au monde. ». 
(Lelir^s, III, 91.) Le fils succéda à son père en 1749; Tabbé Bichard (V, 159) 
parle eo excellents termes de lui et de sa maison, et se hasarde même à lui donner 
des titres auxquels il n*a aucun droit. Môme éloge fait par Roland (V, 55). 
D*Aiibeterre, dans ses dépèches, particulièrement celle du 22 mars 1769, se 
montre infiniment moins satisfait de Digne. 

* Pendant la Ligue elle fut réunie à la poste papale, et rétablie en 1588 dans 
ses droits et privilèges par un motu proprio de Clément VII. 

' Les Feuillants français possédaient à Rome une maison où habitait leur Pro- 
curenr général, et un grand monastère où ils eurent la faiblesse d'admettre des 
moines italiens qui s*en rendirent maîtres moyennant une rente perpétuelle de 
1,000 lirres. 

' Les Trinitaires de Provence de l'Ordre de la Merci possédaient depuis 1619 
une église sous le vocable de saint Denis, un couvent et des biens-fonds d*un 
revenu de 7 à 8,000 livres tournois. 

^ Les Minimes français, établie à Rome par Charles VI II, enrichis par tous les 
rois de France, possédaient l'église du titre cardinalice de la Trinité du Mont- 
Pincîo, des ornements sacerdotaux d'une richesse incomparable, des tableaux de 
maîtres, un très-grand couvent et des biens rapportant environ 100,000 livres 
tonmois. Les minimes Jacquier et Leseur, mathématiciens célèbres, dont Tun fut 
le commensal habituel du Cardinal, recevaient du Roi une pension de 100 écus 
romains chacun. 

* Depuis 1620, ces religieux, appelés vulgairement Picpus, possédaient à Rome 
un couvent et une église, près de la place du Peuple, mais ce couvent mal admi- 
nistré fit banqueroute peu avant la Révolution. 



i. 

\ 



134 LE CARDINAL DE BERNIS. 

pie de Lorette ' , les hôpitaux et les églises de Saint-Nicolas des 
Lorrains, de Saint-Claude des Francs-Comtois *, de Saint-Yves 
des Bretons '; surtout comme l'Institution nationale de Saint- 
Louis des Français, comprenant un hospice, un hôpital et une 
église *. 

Les Pieux ÉtabUssements, dont, dès le temps de Bernis, on 
avait oublié l'objet primitif, dont on recrutait difficilement les 
desservants, dont les administrateurs cherchaient surtout à se 
ménager de gros émoluments, des places honorifiques ou des 
agréments temporels, n'en étaient pas moins pour l'ambassa- 
deur de puissants moyens d^action : ils lui assuraient une 
clientèle, mettaient à ses ordres, sans bourse déher, une quan- 
tité d'agents dévoués, augmentaient sa représentation et gros- 
sissaient son cortège. 

L'Académie de France à Rome fondée en 1 666 par le Roi 
Louis XIV M en vue de perfectionner dans leur art les jeunes 
gens qui avaient eu des succès dans la peinture, la sculpture 
et l'architecture ^ » ^ ne relevait point directement de TAmbas- 

> .Le cardinal de Joyeuse, par son testament du 22 août 1615, laissa 6,000 écus 
romains pour Tentretien de trois cYiapelains, chargés de célébrer chaqae jour 
deux messes pour le repos de son âme dans la basilique de Lorette. Le surplus 
du revenu devait être employé en secours aux pauvres pèlerins français. 

' Ces deux églises possédaient à elles deux environ 30,000 livres de revenu. 
L'église Saint-Claude était abandonnée à des prêtres italiens patentés par la pro- 
vince. On ne soignait plus les malades : on les envoyait simplement à rbdpital 
général. 

3 I/hospice avait été supprimée, et les Bretons durent être admis à SaîntrLouis. 

^ Pour les détails de fondation, voir : Pierre Lacroix, Mémoire sur les 
Institutions de France a Rome y Paris, 1866, in-8^. Je ne fais que rectifier 
d'après les documents des Affaires Étrangères certaines assertions de ce livre 
d*ailleurs estimable, et auquel je renvoie pour les détails relatifs au Chapitre de 
Saint-Jean de Latran. I^es Oratoriens avaient longtemps dirigé Saint-Louis des 
Français, mais, sous prétexte de jansénisme, ils avaient peu à peu été supplantés 
par des prêtres libres; Téglise est demeurée le monument national de la France 
religieuse à Rome, mais dès 1769 i*h6pital avait disparu : la maison de Saint-Louis 
avait abandonné à ThApital général du Saint-Esprit une créance de 12,000 écus 
romains, à condition qu'il recevrait les malades français. Quant aux pèlerins, on 
ne les logeait plus à Tbospice que pendant trois nuits, et l'on avait remplacé par 
une aumône en argent la feuillette et demie de vin, les deux pagnottes, les trois 
onces de fromage et la salade qu'on devait donner chaque jour aux voyageurs. 
Les revenus de Saint Loub, employés à des objets fort différents de la piété, 
étaient au moins de 60,000 livres. 

* Voir Lbcot de la Mabchb, C Académie de France k Rome, Paris, 1878, in-12. 



LE MINISTERE DE. ROME. 135 

Sade. Le directeur, un des peintres du Roi (Charles Natoire 
en 1 769), dépendait du directeur des bâtiments du Roi, mais 
il était souvent obligé de réclamer pour les pensionnaires et 
pour lui-même la protection du représentant de la France. Il 
était nécessaire, déplus, que les rapports de subordination fussent 
exactement maintenus, et que les jeunes gens de l'Académie gar- 
dassent vis-à-vis de l'ambassadeur le respect qu'ils devaient à 
son caractère. Bernis dut donc dès le début rompre avec certains 
usages qui avaient été introduits par Wleugels et le duc d'Antin, 
et qui tendaient à faire du palais de l'Académie, palais Mancini, 
fort bien situé d'ailleurs au coin du Corso et de la Via Lata, 
le palais officiel de la France '. C'était là en effet que, pendant 
les huit derniers jours du carnaval, l'ambassadeur offrait des 
rafraîchissements à la noblesse romaine '. Cette coutume pou- 
vait avoir sa raison d'être lorsque l'ambassadeur n'habitait 
point sur le Corso, mais le palais de Carolis y était situé, et dès 
la première année, Bernis y transporta la réception du car- 
naval. Sans entrer dans le détail d'une administration dont il 
n'était pas chargé, il sut, durant tout son séjour, exercer, en 
grand seigneur ami des arts, une surveillance éclairée sur les 
directeurs et sur les pensionnaires. Il ne manqua point d'aller 
voir les expositions annuelles; il ouvrit aux jeunes artistes les 
salles les plus secrètes du Vatican, obtint pour eux des permis- 

* M. Lecoy de la Marche dit (p. 31, 185, note 1, p. 223, note 1} qae le 
palais Mancini, loué en 1725 pour le service de l'Académie, avait été acheté le 
6 leptembre 1737, moyennant la gomme de 190,000 livres. Cela est exact, mais 
n'est pas complet : le palais Mancini était frappé par le testament du cardinal 
Mazarin (1661) d*une substitution au profit de la branche cadette, issue de Phi- 
lippe-Julien Mazarini- Mancini, son neveu. Philippe-Julien eut pour second 
fils Jacques-Hippolyte Mancini, dit le marquis Mancini, lequel, de son mariage 
avec Anne-Louise de Moailles, veuve de Jean-Fninçois Le Tellier, marquis de 
Louvois, n'eut qu*une fille, Diane-Âdélaïde-Marie-Zépfayrine, qui épousa le 
vicomte de Poli^ac. Par les contrats du 6 septembre 1737 et du 6 octobre 1740, 
le palais Mancini avait bien été acheté par le Roi, mais en tant qu'il pouvait 
être vendu, et la somme de 200,000 livres, prix de Tachât, restait entre les 
mains du Roi, Une somme de 100,000 livres fut accordée en 1777, en supplé- 
ment, au comte Jules de Polignac, seul mâle descendu du marquis de Mancini. 

^ Le président de Rrosses avait déjà constaté le ridicule que se donnait le 
directeur de TAcadémie : « Detroye, directeur de TAcadémie au palais de 
France, dit-il (t. III, p. 91), se pique surtout de faire les honneurs de la ville 
aux gens de la nation. C'est presque un seigneur. » 



136 LE CARDINAL DE BERNIS. 

> . 

sions qui jusque«là avaient éié obstinément refusées, les reçut 
dans ses salons et consacra même un jour pour les avoir à sa 
table, fit donner aux malades les soins de son médecin, et bien 
qu'il ne se fût point mis sur le pied d'avoir à Rome un cabinet 
et d'acheter des tableaux , ne manqua point d'acquérir les bons 
morceaux qui lui plaisaient ' : c'est de sa maison et de sa domes- 
ticité qu'est sorti, grâce à ses encouragements, un des maîtres 
de l'école moderne : le peintre François Gérard. 

Tous les détails d'aménagement avaient pris du temps : déjà 
une partie des cardinaux qui avaient assisté au conclave étaient 
dispersés ; les uns, comme Malvezzi, avaient regagné leurs villes 
épiscopales ^; les autres, comme Luynes, se disposaient au 
départ. M. d'Aubeterre avait eu, le 13 juin, son audience de 
congé '; le 12 juin, au premier consistoire de Clément XIV, le 
cardinal Orsini avait suppléé pour la dernière fois les fonctions 
de protecteur des églises de France, etBernis n'était pointencore 
installé dans sa dignité cardinalice et n'avait point encore 
déployé de caractère ministériel. 

Enfin, la cérémonie de la remise du chapeau fut fixée au 
consistoire public que le Pape devait tenir le 22 juin à Monte- 
Gavallo. Bernis, qui par une faveur particulière du Pape avait 
été dispensé de la cavalcade ordinaire et de la visite au Cardinal 
doyen ^, se rendit in fiochi au Palais avec ses confrères les car- 
dinaux de SoHs, de la Cerda et Molino. Il trouva sur la place 
les troupes papales rangées en bataille, qui rendirent les bon- 



' Je relève dans le livre de M. Lecoy de la Marche les tableaux snivants 
achetés par le Cardinal ou par son neveu, Tabbé de Bernis : Bélisaîre, par 
Peyron ; la Charité, par Lagrenée ; Jacob ramenant Lia à Lahan et lui deman- 
dant Racket, par Fabre, etc. ; de plus, le Cardinal achète à Gagnereaux VÉduco' 
tion d* Achille, V. Baudot, Éloge de Gaçnereaux, Dijon, 1847, in-8«. 

' Malvezzi, en arrivant a Bologne, le 12 juin, écrit à Bernis une lettre dont 
voici le post-scriptum en français : ■ Permettez -moi que je vous dise s'il a été 
facile après avoir sondé le fond de votre esprit prévoir le bonheur de la mano- 
veur que vous avé usé dans Texaltation du Clément XIV. Il a été aussi difficile 
de prévoir quel qu* vous mavé procuré. L*un farat que je publirai toujours votre 
mérite, Tautre rendra moi toujours très-affectionné et obligé serviteur et ami. • 

> Sa dépêche publiée par Thbihbii, t. 1, p. 321. Gazette de France du 14 juin. 
(Borne.) 

^ Gazette de Leyde. 



LE MINISTERE DE ROME. 137 

neurs ; il fut conduit dans la chapelle où il prêta le serinent requis 
entre les mains du Cardinal doyen, puis dans la salle du con- 
sistoire où le Pape attendait revêtu de ses habits pontificaux. Il 
reçut le chapeau ainsi que les Espagnols, et, après un discours 
prononce par un avocat consistorial, il embrassa tous les car- 
dinaux, et baisa la main du Pape. Le Sacré Collège assista 
ensuite au Te Deum dans la chapelle papale; puis, Bernis et 
les Espagnols furent reconduits chez eux en carrosses. Dans 
l'après-midi, il fallut aller à l'église de l'Oratoire et à Saint- 
Pierre adorer le saint Sacrement, et, vers le soir, le maitre de 
la garde-robe du Pape apporta à Bernis le chapeau dans une 
grande corbeille, doublée d'une soie rouge bordée de dentelle 
d'or, couverte d'un voile de taffetas rouge '. 

Il était d'usage que le soir de cette cérémonie, les cardinaux 
qui avaient reçu le chapeau, non-seulement illuminassent leur 
palais — ce que faisait toute la ville — mais y pratiquassent 
toute une décoration de peinture, y installassent des orchestres 
et y donnassent des rafraîchissements à Rome entière. C'était 
la facciata. Certaines, comme celle du cardinal de Roche- 
chouart, en janvier 1762, sont demeurées célèbres *. On abat- 
tait des maisons, on perçait des murs, on nourrissait la ville; 
tout le quartier était illuminé, et une sorte de gigantesque décor 
transformait l'aspect de la rue et des rues avoisinantes : c'était 
une dépense excessive et où les cardinaux étrangers appor- 
taient une émulation singulière. Bernis avait résolu de différer 
sa facciata jusqu'à ce qu'il fût installé au palais de Carolis, mais 
le cardinal de Solis dépensa tellement d'argent pour la sienne, 
que le Ministre de France, ne voulant pas être dépassé en splen- 
deur, ne trouva, comme il le dit, d'autre moyen de s'en tirer 
que de donner 20,000 livres aux pauvres. Cela valait mieux 
que de brûler des chandelles; au moins en jugea-t-on ainsi en 
Europe '. 

' Lei détails les plus carieux sur une entrée du Cardinal à Rome se trouvent 
dans un Ms. du cardinal de Luynes aux Affaires Étrangères. Borne, Mémoires, 
95, pièce 42. 

' Voir RicBARD, Description historique de r Italie, V. p. 70 et suiv. 

S Galette de Leyde, Rome, 12 août 1769. 



138 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Le lundi 26 juin, le Pape, dans le consistoire secret, fit la 
cérémonie de fermer la bouche aux nouveaux cardinaux, puis, 
après avoir de'claré légat de Bologne le cardinal de Branciforte, 
il rouvrit la bouche à Bernis et à ses confrères, leur donna Tan- 
neau cardinalice et leur assigna leurs églises titulaires. Bernis 
eut le titre de saint Sylvestre m capiie; il passa le même jour 
dans Tordre des cardinaux prêtres, et le Pape lui assigna les 
congrégations de la propagande, du cérémonial et du consis- 
toire. 

Le 27, Bernis eut enfin sa première audience comme ministre. 
Il se rendit en grande pompe au Vatican, accompagné de sa 
maison et des gentilshommes de la nation qui se trouvaient à 
Rome , et remit au Pape, en même temps que ses lettres de 
créance d'une forme inusitée et infiniment flatteuse ', la lettre 
particulière que Louis XY avait écrite à Clément XIV sur son 
exaltation '. Le Roi n'avait point manqué d'y indiquer le ter- 
rain des négociations ultérieures. Il marquait son désir « de 
rétablir entre le sacerdoce et l'empire ce concert de pensées et 
de vues si convenable et si nécessaire, disait-il, à la gloire et 
au bonheur de deux puissances qui viennent également de Dieu 
et qu'elles ne peuvent franchir sans déranger l'ordre de sa pro- 
vidence » . Il insistait sur la nécessité que le Saint-Siège montrât 
plus de condescendance aux États qui lui étaient attachés, et 
terminait par cette phrase remarquable : « Il est du bien de la 
Religion d'accommoder les principes d'administration et de pure 
police aux désirs des souverains qui sont l'ornement et le sou- 
tien de cette Religion. » 

Le Cardinal n'avait qu'à développer ces différents thèmes ; 
mais le Pape ne lui en laissa pas le temps : avec une volubilité 
tout italienne, une exubérance de paroles, de gestes, de 

> Les lettres de créance ont été publiées par Thbikbr (t. I, p. 320). En voici 
le passage le plus frappant : « Nous sommes persuadé qu'en nous donnant dans 
les fonctions qu'il va exercer de nouvelles preuves de son attachement à notre 
personne et à notre couronne, de son intelligence, de sa sagesse et de son zèle 
pour notre service, il chercViera à rendre son ministère agréable à Votre Sainteté 
et justifiera de plus en plus les sentiments particuliers d'estime, de confiance et 
d'affection que nous avons pour lui. • 

* Publiée par Tbeirer, t« I, p. 319. 



LE MINISTERE DE ROME. 



139 



démonstrations, une humilité trop apparente pour n'être pas 
affectée ; avec les mots, les phrases, les allures d'un moine qui 
se trouve devant son supérieur et non avec la courtoisie d'un 
prince, d'un souverain, d'un pape qui s'adresse à l'ambassa- 
deur d'un Roi ami, Ganganelli traduisit à haute voix en italien 
la lettre de Louis XY ; il la baisa plusieurs fois avec le plus 
grand respect; il exalta la confiance qu'il avait dans le cœur du 
Roi; il déclara qu'il se mettait sous sa protection, qu'il avait 
le cœur français et espagnol; il revendiqua son origine, disant : 
« La Providence m'a choisi dans le peuple comme saint Pierre. 
Elle s'est servie de la Maison de France pour m'élever sur la 
chaire des apôtres. » Puis, le Cardinal eut sa part de caresses : 
« La Providence a permis, lui dit le Pape en l'embrassant, que 
vous fussiez le Ministre du Roi auprès du Saint-Siège », et ce 
furent sans fin des affirmations de confiance : « Je vous com- 
muniquerai tout ; je ne ferai rien par rapport à la France sans 
vous consulter. » Remis « lui rappela qu'il lui avait promis de 
travailler à un plan sur les affaires de la Maison de France et 
de le concerter avec le Roi. Le Pape l'assura que c'était son 
intention et lui répéta plusieurs fois qu'il ne ferait rien sans sa 
participation '. » Puis, on parla de quelques affaires, entre 
autres du chapeau de Giraud. La conversation revint sur le 
conclave ; le Cardinal se vanta des quatre voix que depuis le 

10 avril il faisait donner à Ganganelli, du coup d'audace de la 
déclaration dans la nuit : le Pape s'étendit. sur sa reconnais- 
sance éternelle, sur les obligations essentielles qu'il avait à la 
France et à l'Espagne. 

L'audience dura plus d'une heure, et quand, après avoir 
présenté sa suite à Clément XIV, Remis sortit pour rendre 
visite au secrétaire d'État, Pallavicini, il était comme enivré. 

11 se sentait ou se croyait le maître du Pape et de Rome. Gan- 
ganelli, de son côté, s'imaginait avoir conquis la France. Qui des 
deux avait raison? 



' Cette dépêche a été publiée par Theiheh (t. I, p. 325), qui n'a omis que ce 
passage, le plus important. 



CHAPITRE V 

l'affaire des jésuites jusqu'à la chute du duc 

de gh01seul '. 

1769-1771 

Clément XIV. — Son caractère. — Son entourage. — Les agents d'Espagne. -- 
Le parti des Jésuites. — Diverses affaires ii résoudre par le Pape. — La ques- 
tion des Jésuites prime tout. — Première démarche de TEspagne. — Ce qu'on 
pense de Bernîs à Madrid. — Bernis a ordre de présenter un mémoire. — 
Audience du Pape. — Réflexions du Cardinal. — Avignon. — Nouveaux 
soupçons du roi d'Espagne. — Ultimatum de Ckoiseul, — Son opinion sur les 
Jésuites. — Scène violente avec le nonce Giraud. — Le Pape promet de tout 
céder. — Il offre d'écrire au Roi. — Remis lui demande un bref approuvant 
l'extinction. — Il le promet. — Bref adressé au Roi. — Nouveaux soupçons 
de l'Espagne contre le Cardinal. — Tanucci. — Gentomani. — Condition 
mise par le Pape II l'expédition du bref d'approbation. — Choiseul la refuse; 
l'Espagne l'accepte. — Malentendu entre Rome, Madrid et Versailles. — 
Bernis, agissant de lui-même, obtient une lettre du Pape pour le roi d'Espagne- 

— Force de cet engagement. — Malf;ré cela, on retire ii Bernis la conduite de 
la négociation. — Bernis subordonné aux agents de l'Espagne. — Il ne doit 
rien faire sans eux. — Le Pape demande que le bref d'approbation reste secret. 

— Négociation directe entre Charles III ei Clément XIV. — VImmaculée 
Conception. — Les Jésuites affectent de triompher. — Nouvelles attaques de 
l'Espagne contre Bernis. — Bernis pose le dilemme : ou les Jésuites, on Avi- 
gnon. — Réponse de Choiseul. — Difficultés entre l'Espagne et TAngleterre. 

— Lettres de Choiseul. — Disgrâce de Choiseul. — La politique va-t-elle 
changer? 



Giovanni-Yicenzo- Antonio Ganganelli ëtait né le 31 octo- 
bre 1705 à Sant*Arcangelo près de Rimini, où son père était 
médecin. Il fit ses études chez les Jésuites de Rimini, puis chez 
les Piéristes d*Urbino, et, à Urbino même, il entra dans le 
noviciat des Gordeliers ou Frères Mineurs de saint François 

1 Sources : Affaires Etrârgères, Rome, vol. 849, 850, 851, 85t. Espagne, 
vol. 524, 525, 526. Archives Bernis. Les pièces exactement publiées par Theiner 
sont simplement notées pour indication. 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 



141 



d* Assise : il y prit l'habit le 17 mai 1723 et y fit profession 
solennelle le 18 mai 1724. Il n'est pas uo Gordelier que ne 
hante le souvenir de Sixte IV et de Sixte V. Fra Lorenzo, 
c'était le nom que Ganganelli avait pris en religion, compléta 
ses études à l'Académie de San-Bonaventura, et après avoir reçu 
en 1731 le grade de docteur, il alla professer la théologie dans 
les principales écoles d'Italie. Rappelé à Rome en 1741, il fut 
bientôt nommé définiteur général de son Ordre. Benoit XIV le 
remarqua et, en 1746, le fit consulteur du Saint-Office. Cette 
charge pouvait mener Ganganelli au cardinalat, mais à condi- 
tion qu'il parvînt à se soustraire aux dignités monacales : il 
refusa, en 1753 et en 1759, le généralat des Gordeliers, et, 
poursuivant déjà la tiare, il s'attacha aux Jésuites après la mort 
de Benoit XIV. Il semble avéré que ce fut sur la recommanda- 
tion de Ricci que Clément XIII le déclara cardinal dans le con- 
sistoire secret du 24 septembre 1759. Ganganelli, cardinal, 
continua à mener dans son couvent la vie que menait Fra 
Lorenzo : même pauvreté, même négligence extérieure, même 
afiectation d'humilité. Cette humilité était-elle jouée? il est 
permis d'en douter : le caractère est étrange : Ganganelli est 
un moine greffé sur un Italien. Le moine n'a point de vices, 
mais, malgré tout, il est moine, c'est*à-dire craintif, caché, 
retors, amateur des petits moyens et des médiocres finesses; il 
ignore le monde, la politique, le langage qu'il faut tenir, le 
point où il faut s'arrêter. L'Italien apporte son exubérance, sa 
profusion de mots, ses câlineries, sa dissimulation native, les 
traditions d'astuce qu'il tient des élèves de Machiavel. 

A cet Italien et à ce moine, la dignité papale, l'égalité tem- 
porelle avec les Rois, la suprématie spirituelle sur le monde 
donnent un éblouissement. Fra Lorenzo a atteint le même but 
que Fra Felice Peretti; sera-t-il lui aussi un Sixte-Quint? Il 
faut vouloir pour cela, et Clément XIV ne sait pas vouloir. Il a 
peur de tout ce qui l'entoure, peur des cardinaux, peur de la 
noblesse, peur des Jésuites, peur des Rois; il n'a confiance qu'en 
lui-même. Alors, il ruse, il dissimule, il atermoie, il prend 
les loges du Vatican pour les corridors de son ancien couvent. 



Ui LE CARDINAL DE BERNIS. 

Les Rois lui ëcrivent, les Rois le cajolent, les Rois lui envoient 
des présents : le voilà ravi et transporté d'aise. Les Rois le 
menacent : il s'abat et se déconcerte. Il se croit plus fin que 
tous; il ne se fie à personne, il écrit lui-même : sa lettre est 
une arme qu'il donne. — Mais il a bien recommandé le secret ; 
tout est mystère en ce qu'il accorde, et comme cette concession ^ 
il ne l'a faite qu'à l'oreille, il croit ne l'avoir point faite. Oui, 
mais c'est écrit ; c'est lui-même qui a écrit : l'ongle est pris 
dans l'engrenage, il faut que le corps y passe tout entier. 

A côté de lui, point de cour; point de cardinaux à con- 
quérir, point d'intrigants à déjouer, point de neveux à gagner : 
Clément XIY va vivre seul. Il n'aura pour compagnons et pour 
confidents qu'un frère de son ancien couvent, qui fera sa cui* 
sine, et son confesseur. Qu'on acquière ces deux hommes, et l'on 
a tout l'entourage ; qu'on les tienne par la crainte ou l'intérêt, 
et l'on tient le Pape. 

Clément XIY n'aime point les plaisirs luxueux, les repré- 
sentations grandioses, les bâtiments gigantesques. Il est simple, 
pieux et honnête, il n'a point de vices et pour ainsi dire point 
de passions : sa joie est de galoper en habit court blanc, en 
bottes blanches, en chapeau rouge, si vite que ses écuyers ne 
peuvent le suivre, d'aller à la villa Patrizzi jouer au trucco ou 
de jouer au billard à Castel-Gandolfo. Là, dans la salle où il 
s'est fait peindre se promenant dans les paysages qu'il aime, 
accompagné des cardinaux et des prélats ses plus familiers, 
tous en habit de campagne et aveo l'attitude ou le geste le plus 
habituel à chacun d'eux * , le successeur de Pierre se tient pour 
le plus heureux des hommes; mais il fiaut rentrer au Vatican, 
faire le pape, se replacer sous le joug. Et ce joug, si c'était le 
cardinal de Bernis, ce grand seigneur à la voix douce, à 
l'exquise politesse, aux rondeurs un peu grasses, qui était chargé 
de le conduire! Si c'était encore le cardinal Orsini, ministre de 
Sa Majesté Sicilienne , tout harcelé qu'il est par Tanucci, le 
premier ministre de son maître, c'est un grand seigneur au 

1 RoLAifi», t. v, p 463. 



L'AFFAIRE DES JESUITES. i4a 

moins, et il est des menaces où il ne voudrait pas s'abaisser! 
Hais Bernis et Orsini ne sont point seuls; voici M. Azpuru^ 
auditeur de Rote pour TEspagne, charge des ^affaires de Sa 
Majesté Catholique, et son acolyte, Joseph-Nicolas d'Azara, 
agent d'Espagne près la Daterie. Ceux-là n'entendent point la 
politesse et n'admettent point les tempéraments. Ils dédai- 
gnent les paroles engageantes et les phrases mielleuses qui font 
trouver moins amer le breuvage qu'il faut boire. Ils vont, comme 
le cardinal de Solis, droit à leur bujt, soupçonneux, hargneux, 
impérieux, ayant en leur poche le fameux billet et ne se faisant 
pas &ute de le rappeler. Leur Cour les pousse, leur fortune les 
presse, toute leurvie dépend d'un succès à conquérir. Qu'importe 
le Pape? il faut qu'ils vainquent. 

Voilà en quelles mains Clément XIV est prisonnier. Il appar- 
tient aux étrangers et ne peut même songer à s'évader. Où 
irait-il d'ailleurs? En face d'eux, il n'y a que les cardinaux de 
la faction des Zelantiy ce qui tient de près ou de loin aux- 
Jésuites, ce qui a horreur des barbares; nulle chance de trouver 
les éléments d'un tiers parti qui permette de se sauver sans se 
déshonorer. Tout est aux Jésuites : le cardinal Albani, qui, à 
ses dignités de protecteur des égHses d'Allemagne et des églises 
de Sa Majesté le Roi de Sardaigne, joint la qualité de Ministre 
plénipotentiaire de Leurs Majestés Impériales et Royales; le 
marquis Antici, à la fois chargé des affaires du Roi et de la 
République de Pologne, agent de l'Électeur de Cologne et du 
prince-évéque de Liège et Ministre de l'Électeur Palatin; le 
comte de Rivera, Ministre plénipotentiaire du Roi de Sardaigne, 
toute la foule des prélats chargés ad honores d'une représenta- 
tion princière, qui doivent pour la plupart cette faveur aux 
Révérends Pères ^ Aux Jésuites, les administrations de l'État 



I Void pour n*y plus rercnîr quelle était, en 1769, la composition du corps 
diplomatique résidant à Rome, en dehors des ministres déjà cités : 

Le cheralier Erizzo, ambassadeur ordinaire de la République de Venise; — 
le bailli de Rretenil, ambassadeur ordinaire de TOrdre de Malte; — le com- 
mandeur d'Almada, ministre de Sa Majesté Très-Fidèle; — le baron de Saint- 
Odile, ministre de l'Archiduc Léopold, Grand- Duc de Toscane; — 1« comte 
Bianconî, résident de l'Électeur de Saxe; — le prélat Marcbisio, ministre du 



t ■ 



f 



144 LE CARDINAL DE BERNIS. 

pontifical où ils ont été maîtres absolus sous Clément XIFI ; aux 
JésuiteSy les salons de Rome, car ils sont les confesseurs de toutes 
les femmes et ils ont été les instituteurs de tous les hommes. 
Ils tiennent tout, ils disposent de tout, et qu'iraient-ils faire de 
fournir des armes au Pape pour les tuer? 

Et ce n'est pourtant qu'en abandonnant les Jésuites que Clé- 
ment XIV a chance de sauver ce qui tient le plus à son cœur 
de souverain; ce n'est qu'en cédant sur l'Institut qu'il peut 
essayer de rattraper les lambeaux arrachés à son domaine tem- 
porel et d'obtenir aux yeux des Romains et à ses propres yeux 
cette réhabilitation. Il est vrai que le Roi de France semble 
vouloir disjoindre complètement l'aflaire d'Avignon de celle 
de la suppression, mais on peut espérer un bon mouvement, 
une effusion de cœur, une restitution généreuse. Les autres 
difficultés pendantes s'arrangeraient d'elles-mêmes si l'afGaiire 
des Jésuites était réglée : les démêlés avec le Portugal, les Deux- 
Siciles, riniant duc de Parme, s'y rattachent par un lien si 
étroit qu'elles y semblent connexes. La réforme des Ordres reli- 
gieux en France, l'induit à accorder au Roi pour l'île de Corse, 
l'abandon même du droit de régïile ne sont point des questions 
difficiles; les canonisations arrêtées par l'Espagne se poursui- 
vraient si les Jésuites étaient abolis; et, quant aux affaires avec 
Venise et la Toscane, bien qu'elles prouvent un singulier 
esprit de résistance et de liberté, c'est le courant de la Chancel- 
lerie pontificale : le Pape n'a rien à cacher et rien à redouter ^ 
Les Jésuites sont la grosse, l'unique question. Elle domine 
toute la politique, elle passionne tous les esprits, elle occupe 

duc de Modène; — le comte de Lagnasco, agent du prince Clément de Saxe; — 
l*aTocat Figari, agent de la République de Gènes; — M. Buonamici, agent de la 
République de Lucques; — Nf. Pfiffer, agent des cantons suisses catholiques; 

— l'abbé Gordien, agent, cTiargé des affaires de l'Électeur de Bavière; — Tabbé 
Spedalieri, agent de l'Infant, duc de Parme; — le prélat Stay, agent de la Répu- 
blique de Raguse; — Tabbé Ciofani, agent privé du Roi de Prusse; ^ le comte 
Isolani, ambassadeur de l'État de Bologne; — > le prélat Tedeschi, ministre de 
l'État de Ferrare; — l'abbé Zampini, agent de la République de Saint-Marin; 

— l'abbé Alessandrini, agent privé de l'île de Corse. — La plupart des puissances 
catholiques avaient de plus des agents près de la daterie, et ces agents, fort 
remuants, actifs et intrigants, étaient d'ordinaire Romains. 

1 Dépèche de Bernis du 7 juin, d'Aubeterre, 7 juin. (Aff* Éra.) 



t 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. 145 

seule tous les ambassadeurs. Gang^anelli s'est engagé à. la 
résoudre, comment s'y prendra Clément XIV ? 

Dès les premières audiences qu'il a données, le Pape a fait 
entendre à d'Âubeterre, à Bernis, à Azpuru, à Almada, qu'il 
a pris son parti et qu'il est déterminé à abolir les Jésuites ' . II 
a dit avoir fiiit son plan et n'a demandé que du temps pour 
l'exécuter. Le Cardinal a cru raisonnable d'accorder du temps 
et a prétendu seulement obtenir que Clément XIV retranchât 
certaines formes qui paraissaient inutiles et dangereuses; mais, 
dès ce moment, Solis, Azpuru et Orsini s'impatientent et deman- 
dent pourquoi Bemis n'attaque point. Azpuru, qui a reçu d'Es- 
pagne l'ordre de marcher et de présenter au Pape un double du 
mémoire qu'il a remis à Clément XIII ', écrit à Madrid que le 
Cardinal ne cherche qu'à traîner les choses en longueur. Sans 
le prévenir, il somme le Général des Jésuites de retirer les com- 
missions de provincial, de recteur et de supérieur données 
aux Jésuites espagnols réfugiés à Rome, comme s'ils étaient 
encore établis dans leurs maisons d'Espagne et des Indes; il 
obtient du Pape qu'il ordonne au cardinal Boschi d'accorder 
aux Jésuites, qui la demanderont, la dispense des trois premiers 
vœux, et qu'il se réserve à lui-même d'accorder la dispense du 
quatrième vœu. Bernis trouve ce résultat déjà considérable, il 
y voit l'espérance d'une solution en quelque sorte normale de 
la difficulté, il juge que, par l'extinction graduelle de la Société, 
les Cours arriveront à leur but sans violence et sans éclat, et il se 
déclare ouvertement pour ce mode de procéder. 

Il ne sait pa3 que la cour de Madrid se plaint de lui par 
chaque courrier, que M. d'Ossun n'est occupé qu'à transmettre 
les doléances du Roi Catholique, et que, chaque semaine, Choi- 
seul doit fournir une justification en règle ^. Il n'a pas encore 

* Choiseul II d'Aubeterre, 17 juin. (Aff. Etr.) 

* Bernis à Choiseul, 22 juin. (Aff. Etr.) 

* Espagne, vol. 524. Dépêches de Choiseul à d'Ossnn, 13, 20, V juin. Choi- 
seal, dans une lettre particulière du 24 juin, écrit au Cardinal : • Quant aux 
afEures, il y a un marquis de Tanucci qui certainement brouillera tant qu*il 
pourra, car il ne sait qne cela. La cour d'Espagne, de son côté, croît toujours, 
ainsi que celle de Portugal, que Ton ne presse pas assez Textinction des Jésuites. 
L*oo vous fera des reproches et l'on s'en prendra très-injustement à vous quand 

10 



s 

1 



146 



LE CARDINAL DE BERRIS. 



eu sa première audience qu'il est atteint et convaincu à Madrid 
d'être l'ami des Jésuites. Qu'a-t-il fait? Quel crime a-t-il com- 
mis? Le 17 juin, Gboiseul lui a écrit qu'on soupçonnait que la 
négociation avait été entamée par les Espagnols et qu'elle se 
suivrait en Espagne. Bernis a-t-il lâché cette information 
devant Azpuru? A-t-il insisté sur la nécessité de donner du 
temps au Pape et d'attendre son plan au lieu de lui en fournir 
un'? Quoi qu'il en soit, le 27 juillet, d'Ossun rapporte au 
Ministre ces paroles textuelles de Charles III : « Je crains Fort 
que M. le cardinal ds Bernis ne soit ami des Jésuites et qu'il ne 
cherche à éloigner la demande de l'extinction de cette Société. 
Il prétend que je fais suivre une négociation par un canal 
indirect et secret : cela est faux. Pourtant, l'affaire reste sus- 
pendue, et le Cardinal n'exécute point les ordres de sa Cour. » 
D'ordres, le Cardinal n'en avait point. On n'avait pointa Ver- 
suilles cette hâte fiévreuse. Choiseul se préoccupait avant tout 
d'Avignon qu'il ne Voulait pas rendre, et il craignait avec raison 
qu'on ne cherchât à Rome à établir une solidarité entre cette 
question et celle des Jésuites. Ce ne fut que le 4 juillet que, 
harcelé par l'Espagne, il prescrivit à Bernis de s'entendre 
avec les Espagnols pour remettre à Clément XIV un double 
du mémoire présenté à son prédécesseur, et qu'il lui envoya 
copie de la dépêche écrite de Madrid le 19 juin par M. de 6ri- 
maldi à M. de Fuentès, ambassadeur du Roi Catholique à Paris, 
pour demander que la France renouvelât son instance pour la 
suppression des Jésuites '. 



les clioses n*iront pas aussi vite que l'imagination les présente en Espagne. Ne 
vous inquiétez pas, je vous en conjure, de toutes les pîcoteries qui vous entou- 
reront : allons au but sagement, et je me charge de ramener l'Espagne et de 
donner sur les doigts à Tanucci quand il tracassera. Dans le fond, il faut I extinc- 
tion des Jésuites, car le roi d'Espagne vient encore depuis deux jours d'euvoyer 
au Roi un courrier, par lequel il lui mande, par une lettre de sa main, que la 
tranquillité de son royaume et de sa personne est intéressée à cette extinction. 
Vous jugez de la chaleur de cette assertion pour un prince qui a une volonté 
décidée, comme le Roi d'Espagne. » (Arch. Bernis,) 

< Bernis à Choiseul, 5 juillet, ap. Theiiieii, t. I, p. 354. 

* Cette dépêche, expédiée de Versailles le 4, ne put parvenir à Rome avant 
le 19. Le roi d'Espagne ne pouvait donc savoir, le 27, si Bernis avait ou non 
exécuté les ordres de sa cour. Le 13 juillet, Bernis écrit à Choiseul dans une 






L'AFFAIRE DES JESUITES. 447 

Ainsi on se lançait ouvei-tement et publiquement dans la 
D^ociation, sans plan concerté, sans entente sur les moyens 
à employer, sans idée du chemin à parcourir. Dès le début, 
l'Espagne recourait à une sorte de mise en demeure officielle, 
à un quasi ultimatum. On traitait Clément XIY, qu'on avait 
feit élire, dont on n'avait point à se plaindre, qui avait tout 
promis, qui ne demandait qu'un peu de temps, exactement 
comme on avait traité Clément XIII après la bulle Apostolicum, 
après ses provocations sans nombre, après l'affaire de Parme. 
L'Espagne commandait, le Cardinal dut obéir : piais, au moins, 
fallait-il un clou pour accrocher ce mémoire qu'on lui ordonnait 
de remettre. 

Ce clou, le Pape le fournit : le 12 juillet, sur la demande 
de Ricci, il accorda à des Jésuites qui partaient pour les Mis- 
sions, les facultés qu'il était d'usage de donner aux mission- 
naires. Ce bref qui contenait certains termes affectueux, de style 
dans la chancellerie pontificale, fut imprimé à un grand nombre 
d'exemplaires et répandu à profusion par les Jésuites, qui cher- 
chèrent ainsi à faire passer Clément XIV pour leur protecteur. 

Le Cardinal ne pouvait rencontrer meilleure occasion. Le 
19 juillet, il écrit au duc de Choiseul pour l'instruire de 
la démarche qu*il va tenter, et, le 22, après avoir conféré 
avec les ministres de Naples et d'Espagne, il remet au Pape 
on mémoire qu'il a rédigé et que ses collègues ont approuvé '• 
Le Pape se défend d'abord de le recevoir ; il le trouve pré- 
maturé, il n'a eu nulle intention d'écrire dans le bref du 
12 juillet ce que les Jésuites y ont lu; il donnera bientôt deux 

lettre particulière : « M. Azpuru m'a montré aujourd'liuî une lettre de M. le 
marquis de Grimai di, qui dit que je dois avoir reçu des ordres pour renouveler 
la demande de l'extinction des Jésuites : cela ne s'accorde guère avec une négo- 
ciation secrète, mais, d'un autre côté, je m^étonne qu'on n'envoie pas an ministre 
d'Espagne une instruction sur la manière de traiter cette affaire, qui doit être 
bien digérée avant d'être proposée au nouveau Pape. Pour moi, je dis toujours 
que lorsque l'Espagne aura décidé de la commencer, je ne resterai pas en 
arrière, mais qu'il faut décider auparavant si elle sera suivie secrètement avec 
le Pape ou avec cet éclat et cette publicité qui ne peuvent rien faire pour le 
iQccès et qui peuvent au contraire faire naître beaucoup d'ennemis et susciter 
beaucoup d'obstacles. ■ 

> Publié par Theihbr, t. I, p. 360. 

10. 






»•» 



148 LE CARDINAL DE BERNTS. 

autres brefs qui rabattront l'orgueil des Rëvérends Pères. S'il 
est obligé vis-à-vis de la Maison de France, ne doit-il pas des 
égards aux États qui ne réclament pas la suppression? Il offre 
d'approuver ce que les trois souverains ont fait dans leurs États, 
se réservant seulement de demander l'avis des clergés natio- 
naux. Si le Général meurt, il ne le remplacera pas. Toutes ces 
tracasseries, il le sait, ne viennent pas de Bernis; Bemis est 
l'ami de Fra Lorenzo; c'est par Bernis qu'il veut que toute la 
négociation passe désormais : il veut que Bernis l'écrive au Roi, 
a à notre Roi » ; avec Orsini, il n'a point de sécurité ; il a peur; 
on va l'empoisonner. Et il embrasse Bernis, il le reconduit à 
la porte de son cabinet; il l'assure de son respect; il lui dit 
qu'il est son serviteur et que Fra Lorenzo prouvera qu'il mérite 
sa confiance. II croit avoir tout gagné, et peut-être au moins 
aurait-il gagné du temps s'il n'avait eu affaire qu'au Cardinal 
qui au moins avait pitié de lui, quoique, en rentrant dans son 
cabinet, il résumât fort nettement les points qu'il avait pu 
dégager de ce verbiage et qu'il écrivit : « Il y a toujours quelque 
chose de comique dans la manière de traiter des Italiens. » 

Pour être flatteuse, la proposition que Clément XIV venait 
de faire à Bernis n'en était pas moins embarrassante. Se charger 
de toute la négociation alors qu'il était déjà suspect à l'Espagne 
et que la France ne faisait en réalité que suivre dans cette affaire 
' l'impulsion de l'Espagne, c'était s'exposer à des soupçons et à 
des tracasseries sans fin, qui se termineraient sans doute par 
une nouvelle disgrâce. Loin de chercher à accaparer la direc- 
tion, Bernis, dès le 26 juillet, écrivit au Roi pour lui rendre 
compte de la situation et pour demander que l'affeire se traitât 
en Espagne ou à Rome par les seuls ministres espagnols. Il ne 
consentait à s'en charger que « si la cour d'Espagne voulait 
bien lui rendre justice, adopter les principes de modération et de 
prudence qui conviennent si fort aux grandes puissances et lui 
donner une autorité raisonnable sur les ministres ». — « J'ai en 
horreur l'esprit de parti, disait-il; je déteste les intrigues, le 
despotisme et le fanatisme des Jésuites; je ne suis pas moins 
convaincu des dangers et des inconvénients sans nombre qui 



' -. . ' ' ' \ 

1 I • ■ 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 149 

résulteraient du triomphe du parti janséniste ^ » — « On ne 
forcera pas le Pape d'un coup de main, ajoutait-il. Il est trop 
éclairé, trop prudent et trop peu affermi sur la chaire de Saint- 
Pierre pour s'y résoudre. » Avec Ghoiseul, Bernis était plus 
explicite encore. « L'écrit que les cardinaux espag^nols ont fait 
signer au Pape, disait-il, n'est nullement obligatoire : le Pape 
lui-même m'en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison. 
Elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne *. » 
Gela revenait à dire que Clément XIV, entre l'arme émoussée que 
l'Espagne avait aux mains et celle qu'il croyait voir aux mains 
des Jésuites, hésiterait longtemps, chercherait à s'échapper, 
ruserait sans cesse pour gagner du temps, sacrifierait peut-être 
enfin les Couronnes aux Jésuites. 

Le temps, Ghoiseul ne le comptait pas ; il n'avait rien à perdre 
à ce que du temps passât, car la domination française s'affer- 
missait ainsi à Avignon. L'annexion définitive du Gomtat était 
le but principal qu'il poursuivait, et la longue possession habi- 
tuait l'Europe à celte idée. « Nous avons besoin de cette réu- 
nion, écrivait-il ', et je vous confierai que j'ai fait passer au 
Conseil que jamais nous ne rendrions cet État au Pape. » La 
question, pour lui, n'était plus que de régler le prix à payer à 
Rome : cinq millions par exemple payables en cinq ans. Il se 
feisait vivement appuyer par les Parlements, commandait à 
M. de Monclar un mémoire sur les droits du Roi ^, le répandait 
par toute la France. La dignité ecclésiastique dont Bernis était 
revêtu lui permettait-elle de partager cette façon de voir? Il est 
permis d'en douter, car le Cardinal se refusa à engager la 
négociation, disant qu'il était sûr que le Pape répondrait comme 
au conclave : « Je laisse cette affaire sur la conscience du Roi » ; 

* Plus tard, le 9 septembre, Bernis écrivait à CboiseuL: « Sans toucher à la 
Religion, on peut supprimer un Ordre devenu redoutable par ses intri^es et qui 
est aujourd'hui fort décrié en Europe ; mais je ne veux pas et je ne crois pas 
qu*à la place des Jésuites, il faille établir les Jansénistes, dont la théologie n*est 
pas exacte et dont la politique est de tendre à la république en rendant les 
parlements trop puissants et le clergé du second ordre Tégal des évêques. » 

^ Lettre particulière du 28 juillet. (Aff. Étr.) 
' Lettre du 24 juin. (Arch, Bernis,) 

* Lettre de Monclar du 7 juin. (Aff. Étb.) 



150 LE CARDINAL DE BERNIS. 

conseillant au moins d'attendre que le Pape réclamât sa pro- 
vince * . 

Le Cardinal avait raison au point de vue diplomatique. 
Engager parallèlement les deux négociations, c'était les lier, 
et, si on les liait, il faudrait céder un point pour gagner l'autre. 
C'était, de même, à ce point de vue, une faute considérable 
que de charger un même négociateur des deux affaires. Pour 
réussir, le vrai moyen était que l'affaire des Jésuites fût traitée 
par les Espagnols avec le seul consentement de la France. Les 
Espagnols n'avaient rien à y perdre, et a le confesseur du Roi, 
ce moine ennemi des Jésuites qui soufflait sa haine monastique 
et croyait que tout devait céder à son impulsion * » , n'aurait 
rien à dire. 

Cependant, à Madrid, on vivait toujours sur l'impression 
que Bernis trahissait la cause des Couronnes. Par chaque cour- 
rier, d'Ossun transmettait les plaintes du Roi Catholique. 
Charles III en arrivait à douter de la sincérité de l'alliance fran- 
çaise. Un jour, Choiseul, qui jusque-là avait traité de bagatelle 
cette affaire des Jésuites, s'aperçut qu'elle pouvait compromettre 
son système extérieur. Brusquement, le 7 août, il ordonna au 
Cardinal de présenter un nouveau mémoire et lui déclara que, 
si le Pape continuait à vouloir gagner du temps, le Roi serait 
obligé de retirer son ministre de Rome : l'affaire des Jésuites 
devait être terminée avant le terme obligatoire de deux mois '. 

La dépêche était à l'adresse de Madrid plus qu'à celle de 
Rome, car Choiseul savait bien qu'il demandait l'impossible, 
mais il était bien forcé d'agir : « Les Jésuites me persécutent 
depuis dix ans, écrivait-il au Cardinal dans une lettre intime ^. 

' « Il y a trop peu de temps, ajoutait-il, que le Pape a juré de ne point aliéner 
de quelque manière que ce soit aucun de ses États pour qu'il ose dans ce 
moment éclianger le comtat d'Arignon contre de l'argent. Mais dès que Sa 
Majesté est résolue de garder cette province et quelle y est fondée en droit et en 
raison, il faut, ce me semble, attendre que le Pape la réclame. Alors on établira 
les droits du Roi et sa Tolonté décidée. 0n million de plus ou de moins termi- 
nera l'affaire. • (Lettre du 28 juillet. Aff. Étr.) 

' Lettre particulière de Bernis à Choiseul en date du S8 juillet. (Aff. ëtr.) 

3 Publ. par Theisbr, t. I, p. 370. 

* 2 août. (Arch. Bernis, 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. 151 

J*en ai par-dessus la tête. L*on dit en France et l'on est per- 
suadé que je les ai fait chasser, etc., etc. En Espagne, Ton publie 
que je les aime, que je les soutiens; je crois même que je suis 
aiBlié. Ni les uns ni les autres ne disent vrai ; je le jure à la face 
de l'univers. Rien au monde ne m'a été plus indifférent toute 
ma vie que les Jésuites; mais, à présent, je suis au terme d'en 
être excédé, car ils sont devenus la démence des cours, au point 
qu'à Madrid, on oublie l'Angleterre, M. Pitt, les intérêts les 
plus grands et les plus chers, pour songer aux Jésuites et m'en 
tracasser. Je les donne à tous les diables. J'y joindrai notre Pape 
s'il ne m'en débarrasse pas ! » 

C'était là le fond de sa pensée. Il voulait avant tout contenter 
l'Espagne, et le moyen de la satisfaire était d'aller pkis loin 
qu'elle n'allait elle-même. Ghoiseul ne s'en tint donc pas même 
à la dépêche qu'il avait écrite à Bernis; il fit à Giraud, devant 
l'Ambassadeur d'Espagne, une scène d'une violence extrême à 
propos du bref du 12 juillet ^ De cette façon, il espérait être 
quitte à la fois des soupçons de Charles III et des intrigues de 
Clément XIV *. 

Bernis de son côté n'avait point attendu les nouveaux ordres 
de sa Cour pour rappeler au Pape sa promesse de rabattre 

1 Voir la dépêche de Giraud dans Theietbii, t. I, p. 369. 

* Il écrit à Bernis dans une dépêche ostensible du 2 août dont la minute est 
entièrement de sa main : « Je ne serais pas étonné que le Pape, tenant beaucoup 
de la motnerie, embarrassé d'ailleurs des circonstances où il se trouve, ayec la 
crainte pusillanime d*ètre empoisonné, ait entamé une petite négociation sourde 
avec le confesseur du roi d'Espagne, k qui il aurait pu faire entrevoir la calotte 
ronge. Quoi qu'il en soit, nous dérangerons par nos instances les négociations 
deifli Fratacci; nous nous garantirons des tracasseries que Ton tente pour ce 
misérable objet entre les Cours, tracasseries qui deviendraient sérieuses si nous 
n'en coupions pas le nœud; nous empêcherons surtout celles de M. Tanucci; 
nous éteindrons k jamais les soupçons injurieux qu'on nous marque en Espagne, 
à Naples et même à Lisbonne sur notre indifférence pour Textinction des 
Jésuites, nous opposerons des motife de crainte à ceux du Pape, nous anéantirons 
les petites finesses, romaines et nous saurons à quoi nous en tenir bien décidé- 
ment sur les sentiments du Saint- Père dont je me méfie beaucoup . car il est 
difficile qu'un moine ne soit pas toujours moine, et encore plus difficile qu'un 
moine italien traite les affaires avec franchise et honnêteté... Attachez-vous à 
Azpnru, dit-il encore : il a toute la confiance de M. de Grimaldi. Quant aux 
cardinaux espagnols, ce sont des espèces de singes qui ne sont bons à rien, a 0ae 
partie de cette dépêche a été publiée par Thkiiier, t. I, p. 371. 






152 LE CARDINAL DE BERNIS. 

prochainement l'orgueil des Jésuites. Le II août, près de dix 
jours avant qu'il eût pu recevoir les ordres de sa Cour, il avait 
présenté un nouveau mémoire ^ Le Pape avait répondu qu'il 
ferait bientôt paraître deux brefs où il serait parlé de la Com- 
pagnie. 

Le Cardinal crut que cette réponse suffirait en ce moment 
au Roi Catholique; il s'imagina que la cour de Madrid approu- 
vait sa conduite. D'ailleurs, Azpuru lui avait communiqué des 
dépêches de Grimaldi qui paraissaient formelles : «On laisserait 
au Pape tout le temps qu'il désirerait; le Ministre d'Espagne 
serait en quelque façon aux ordres de Bernis ' » . Choiseul écri- 
vait, d'autre part, que le Roi d'Espagne était a très-content des 
sentiments et delà conduite du Cardinal » . Bernis s'imagina donc 
qu'on n'avait prétendu, en le poussant, que détourner l'attention 
de la véritable négociation qui, suivant lui, se poursuivait en 
Espagne. Il croyait savoir que Charles III et son confesseur 
avaient çvec le Pape une correspondance directe, et que celui-ci 
leur avait envoyé son plan. Il se reposa sur la démarche qu'il 
avait faite et qui constituait un gage suffisant de sa fidéUté ', ne 
prit point au sérieux le délai de deux mois imposé au Pape par 
la dépêche du 7 août, et continua à « espérer que sans y mettre 
d'humeur, de précipitation et encore moins d'éclat et de rupture, 
il viendrait à bout de satisfaire l'Espagne avec le temps ^ n . 

C'est dans cette disposition d'esprit qu'il célébra en grande 
pompe la fête du Roi dans l'église nationale de Saint-Louis; 
qu'il jouit sans inquiétude des honneurs qu'on lui rendit, de la 
présence du Sacré Collège et de la noblesse romaine, de la 
musique exécutée par la Chapelle du Pape, de la grand'messe 
célébrée pontificalement par l'archevêque d'Athènes. 

Quant au Pape, .son anxiété était à son comble. Il pouvait à 
la rigueur se rassurer sur les menaces écrites par Choiseul à 
Bernis ; mais la scène faite à Giraud à Versailles l'épouvantait. 

* Voir ce Mémoire, Thbiner, t. I, p. 368. 

• Voir cette dépèclie, Thbiher, t. I, p. 374. 
^ Bernis à Choiseal, 23 août. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à Glioiseul, particalière, 83 août. {Arck. Bernis,) 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. 458 

Il se défiait du Nonce, il ne Tavait pas mis dans son secret, et 
Toilà que non-seulement Ghoiseul lui avait lâché tout le projet 
de suppression, mais la dépêche de Giraud avait été communi- 
quée aux Jésuites par le secrétaire du chiffre. Que venait-on lui 
parler de l'Espagne! disait-il '. Il avait dans sa poche une lettre 
d'Espagne qui lui accordait du temps. Or était-ce du temps 
que deux mois? C'était un manque d'égards vis-à-vis de lui, 
vis-à-vis des princes catholiques qui ne demandaient pas la sup- 
pression. Il lui fallait le concours de l,a France et de l'Espagne, 
Il allait défendre aux Jésuites de précKer dans leurs églises pen- 
dant le jubilé, préparer la censure de leurs livres, la suppression 
de quelques-unes de leurs maisons : on n'obtiendrait rien de 
lui par la force, mais il serait toujours docile aux ordres du Roi. 
Il dit tout cela à l'abbé Deshaises que Bernis lui avait envoyé ; 
il le répéta avec bien plus de véhémence au Cardinal lui-même, 
qui eut audience le 29 août. Bernis répondit que ce n'était pas 
lui qu'il fallait convaincre, mais les Rois de France et d'Espagne. 
« Que faut-il faire? répliqua Clément XIV; aller à Versailles et 
à Madrid en personne? Ce voyage ne me coûtera rien, et je 
rendrai l'hommage de mon respect à ces deux grands princes, 
et je les convaincrai de ma bonne foi et de la nécessité de pro- 
céder avec prudence, secret et pas à pas, dans une affaire de 
cette nature. Faut-il que j'écrive à notre Roi et au Roi d'Espagne 
mes vrais sentiments? J'écrirai de ma propre main, et je vous 
remettrai la lettre avec une copie pour le duc de Choiseul. » 
Bernis accepta avec empressement. De lui-même, le Pape 
allait où l'on n'aurait osé le conduire. Il offrait de renouveler 
comme pape, solennellement et formellement, l'engagement, 
assez vague sans doute, qu'il avait pris comme cardinal. Cette 
fois la victoire était assez complète, et Bernis était déterminé à 
ne pas aller plus loin pour le moment, à ne point contraindre 
le Pape, par des moyens violents, à une décision immédiate. 
« Je vous avoue, écrivit-il à Choiseul, que si les choses s'aigris- 
saient, qu'on refusât au Pape le temps qu'il demande et qu'on 

* Toat ceci extrait de la dépêche de Bcniis à Choiseul en date du 30 août. 
(Aff. Étr.) 



15^ 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



en vînt à une rupture, je ne pourrais me dispenser de 
demander au Roi, avec la dernière instance, de me rappeler 
avant cet éclat, parce que je serais au désespoir, étant prêtre, 
cardinal et évéque, d'être forcé de poser la première pierre de 
division entre la France et le Saint-Siège, n 

Le plan qu'il se proposait de suivre était d'engager d'abord 
le Pape à approuver la suppression dans les États de la maison 
de Bourbon ^ La lettre que Clément itiV avait offerte était un 
premier pas dans ce sens. Le 18 septembre, le Cardinal, qui 
entre temps avait obtenu que le bref contenant ouverture du 
jubilé ne contint aucune mention de la bulle In cœna Domini, 
présenta un nouveau mémoire par lequel il demanda au nom des 
trois Cours que Clément XIV par un bref mo/u proprio approuvât 
tout ce qui s'était passé dans les trois Royaumes et dans les États 
de Parme relativement aux Jésuites. Il demanda de plus que la 
minute du bref lui fût communiquée avant qu'on l'expédiât. Le 
Pape répondit qu'il se souvenait de ses promesses, qu'il était 
résolu à les exécuter, maisil exprima le désir que les souverains 
de la Maison de France lui fissent remettre un mémoire sur les 
moti& de l'expulsion, et qu'on joignît à ce mémoire quelques 
témoignages d'évêques et de théologiens ^. Muni de ces pièces, il 
parlerait en son propre nom, anéantirait la Société dans les 
trois Royaumes et approuverait l'usage qu'on avait fait de ses 
biens. Les brefs seraient dressés de concert avec les puissances; 
tout serait à leur gré, pourvu qu'on lui donnât du temps '. 

Pour témoigner de ses intentions, il remit à Bernis, huit 
jours après, le 25 septembre, la lettre suivante qu'il adressait 
au Roi : 

GLEMENS p. p. XIV 
GHARISSIHO INGHRISTO FILIO NOSTRO LUDOVIGO FRANC0RU1CRE6I. 



Charissime in Christo fili noster, salutem et apostolicatn bene- 
dictionem! — Le dernier projet nous manifesté au nom de Votre 

* Remis à Chnîseul, 6 septembre. (Aff. Étr.) 
' Bernis ^ Choiseul, 18 septembre. (Aff. Étr.) 
3 Bernis II Choiseul, 24 septembre. (Aff. Etr.) 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 155 

Royale Majesté par le cardinal de Bemis touchant le commun 
connu affaire, a été par nous avec agréement accueilli : nous 
semblant beaucoup à propos pour le bien conduire à sa fin avec 
satisfaction réciproque. Cependant nous serons en attention de 
recevoir par le même Cardinal les monuments qui sont néces- 
saires pour cela, afin de pouvoir après examiner C affaire : ce 
qui ayant été accompli, nous donnerons une marque constante de 
notre paternelle affection avec laquelle donnons à Votre Majesté 
et à la Royale sa famille V apostolique notre bénédiction . Datum 
apud Sanctam Mariam Major em pridie calendas octobris 1769, 
Pontificatus nostri anno primo ' • 

« Ce style fera rire le Roi » , ëcrivaît Bernis. Peut-être aurait- 
il plutôt dû faire pleurer. Le Pape ne savait pas le français; il 
n'avait voulu consulter personne. Il avait craint d'en trop dire, 
car les Jésuites pouvaient surprendre sa lettre; d'autre part, il 
avait voulu faire à Louis XV la gracieuseté de lui écrire dans 
sa langue : de là un italien embrouillé traduit en un français 
inintelligible. Néanmoins, c'était un engagement, conditionnel 
à la vérité, mais dont les conditions paraissaient fociles à 
remplir. Enfin, c'était la marque positive d'une entente établie, 
la preuve que, dans cette négociation. Clément XIV et Bernis 
étaient de bonne foi. 

Il était temps que le Cardinal remportât cette victoire, car^ 
a Madrid, l'excitation contre lui, au moment même o'ù Choiseul 
la croyait calmée, avait pris des proportions inouYes. Le 9 sep - 
tembre, le comte de Fuentès avait, par ordre, communiqué au 
Ministre des AfGaires Étrangères une dépêche de Grimaldi en 
date du 28 août, dans laquelle celui-ci s'exprimait dans les 
termes les plus durs sur le compte du Cardinal '. Grimaldi 
reconnaissait que le mémoire rédigé par Bernis et présenté par 
lui le 22 juillet était fort bien écrit, mais qu'importait cette 
démarche en face de sa lenteur, de son obstination à s'emparer 
delà négociation, des indignes propos qu'il tenait? Sa conduite 
pouvait troubler l'union intime qui régnait entre les deux cours ; 

" Original. (Aff. Étr.) 

^ Affaires ëi-raucèrks, Espagne, 524'. 



156 



LE CARDINAL DE BEKNIS. 



Fuentès devait ouvrir les yeux à Choiseul. Puis après s*étre 
longuement étendu sur les propos attribués à Bernis, Grimaldi 
terminait ainsi : «c Tout cela marque bien dans ce Cardinal ou 
beaucoup d'ignorance ou beaucoup de malignité mêlée d'un 
intérêt caché. Il serait, je crois, bien mieux pour Son Éminence 
que nous pussions croire qu'il n'agit en cela que comme un sot. » 

Choiseul s'était hâté de donner avis au Cardinal de cette 
reprise d'hostilités et lui avait recommandé de garder le plus 
profond silence sur la négociation directe engagée entre Madrid 
et Rome. En même temps, il avait écrit à d'Ossun une dépêche 
très-forte dans laquelle il justifiait Bernis, assurait que, d'après 
ses rapports mêmes, le Ministre de France à Rome vivait dans la 
plus étroite intimité avec celui d'Espagne. Ces accusations 
contre Bernis devaient donc émaner, non d'Azpuru, mais de 
quelque correspondant secret, ennemi du Cardinal, qui prenait 
à tâche de le déconsidérer à Madrid. Comme les idées et les 
intentions du Roi étaient entièrement conformes à celles de Sa 
Majesté Catholique, il était nécessaire qu'on lui confiât la source 
de ces ombrages mal fondés. 

D'Ossun ne put obtenir cette communication '• Il eut seule- 
ment occasion de découvrir à ce moment que Bernis avait rai- 
son lorsqu'il disait qu'une correspondance secrète existait entre 
le Pape et le confesseur du Roi d'Espagne. Il est vrai que, selon 
lui, dans cette correspondance, il était surtout question de la 
béatification de Marie d'Agréda et de la déclaration de l'Imma- 
culée Conception '• 



^ « Le marquis d*Osaun , dit une relation contemporaine, réside aujourd*huî 
auprès du roi d'Espagne depuis plus de vingt ans, sans interruption et sans être 
revenu en France. Le roi d'Espagne s'accoutume facilement à ceux qui rentou- 
rent. Il a, avec raison, bonne o^jinion de la droiture de M. d'Ossun ; il le traite bien 
personnellement et se l'est encore attaché par ses bienfaits. Une si longue habitude 
a rendu M. d'Ossun plus Espagnol que Français. Il regarde la protection parti* 
culière du roi d'Espagne comme l'appui le plus sûr pour conserver son ambas- 
sade, et elle lui a effectivemept servi plus d'une fois à prévenir son rappel. En 
conséquence il ne s'occupe essentiellement, comme M. de Grimaldi, qu'à plaire 
aui Espagnols. » (Aff. Etr., Espagne, Mémoires et Doc,, 213 A.) Voir aussi 
un curieux portrait de M. d'Ossun dans la Société béarnaise au dix-'huitième 
siècle, Pau, 1876, in-12. 

* Dépêche du 2 octobre. (Aff. Etr.) 



' I 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 157 

Bernis fut plus heureux : il reconnut d'où partaient ces rap- 
ports : le coup venait de Tanucci, premier ministre à Naples, 
qui poursuivait contre le Saint-Siëge une campagne fort diffé- 
rente de celle que Grimaldi avait entreprise. Il voulait afFran- 
chir son pays de l'obédience religieuse et de la vassalité poli- 
tique, enrichir le Trésor par des suppressions d'abbayes, 
agrandir le royaume par l'annexion définitive de Bénévent, 
rattacher au Roi les évéques, en enlevant au Pape le droit de 
nomination, et il redoutait que le Cardinal, en menant à bien la 
négociation des Jésuites, ne calmât l'eau trouble dans laquelle il 
se proposait de pécher. Tanucci avait pour agent à Rome un 
certain Gentomani, « homme de néant, dont, au dire du Car- 
dinal, la vie et les intrigues étaient connues • . Ce Centomani, 
en correspondance réglée avec Emmanuel de Roda, ancien 
agent d'Espagne à Rome, n'avait pour objet que d'entraver la 
négociation ; mais il commit la faute de trop se lâcher contre 
Remis et, par suite, de se découvrir. Le cardinal Orsini, 
ministre de Naples, étant allé passer un mois à la campagne, 
Centomani fut accrédité par Tanucci comme chargé d'affaires. 
Il crut avoir ville gagnée, s'abstint de venir au palais de France 
et se répandit contre le Cardinal en propos odieux. Bernis ne 
crut point de sa dignité de tolérer les injures de « ce Cento- 
mani encore tout couvert de la boue dont il était sorti ». « Il Faut 
tout sacrifier au service du Roi, écrit-il, mais Sa Majesté ne 
désapprouvera pas que j'apprenne à des subalternes le respect 
et les attentions qu'ils doivent à ses ministres '. » Il écrivit en 
même temps à Tanucci une lettre des plus vives, qui prouva au 
Premier Ministre de Naples que son intrigue était découverte. 

Les intrigues de Naples déjouées, restait à savoir si les deux 
Cours accepteraient la condition imposée par le Pape, c'est-à- 
dire la remise d'un mémoire sur les motifs de l'expulsion des 
Jésuites. Choiseul s'y montra, dès le début, fort peu disposé. Il 
ne vit dans cette demande qu'un nouvel ajournement. D'ailleurs, 
dit-il, le Roi n'avait d'autres motifs que ceux qu'il avait donnés 

* Dépèclie du 4 octobre, (Aff. Étr.) 



158 LE CARDINAL DE BERNIS. 

dans l'édit \ Le comte de Fuentès fut du même avis que Ghoi- 
seul. « Il jeta feu et flamme contre la demande du Pape, dit 
que le Roi d'Espagne avait déclaré au feu Pape, qui lui deman- 
dait ce motif, que jamais il ne le dirait et qu'on serait bien 
étonné à Madrid de voir renaître sous ce pontificat les mêmes 
questions qui avaient été refusées à Clément XIII *• » Quel que 
fût l'avis de Fuentès, il fallait que Charles III décidât. Choiseul 
envoya à Madrid les dépêches du Cardinal et attendit une 
réponse pour régler la marche ultérieure de la négociation. 

La France, donc, se suboVdonnait de plus en plus à l'Espagne» 
et voici les raisons que Choiseul en donnait : u Je serais très- 
aise, disait-il, qu'il n'y eût plus de Jésuites, mais je suis encore 
plus attaché à ce que le Roi d'Espagne n'ait pas à se plain- 
dre de la France. Je crois que, dans la circonstance présente, 
l'intérêt du service du Roi nous oblige à ménager le désir effréné 
de l'Espagne sur Tabolition des Jésuites, et que le point de satis- 
faction que nous donnerons à Sa Majesté Catholique ne com- 
pensera pas encore la perte passée de la Havane et les pertes 
futures que l'Espagne pourra faire '. » 

Au contraire de ce que supposait M. de Fuentès, la cour de 
Madrid se détermina à remettre au Pape un mémoire revêtu 
de l'approbation des évêques sur les motifs de l'expulsion ^; 
mais, sans doute par suite d'une erreur de chancellerie, le 
Ministre d'Espagne à Rome reçut de M. de Grimaldi avis qu'il 
ne serait pas présenté de mémoire, et défense lui fut intimée en 
même temps de faire de nouvelles instances officielles pour 
obtenir le bref d'approbation *. 

Soit que les Ministres se fussent mal expliqués, soit qu'ils 
eussent été mal compris, il règne à partir de cette fin d'octobre, 
c'est-g-dire à partir du moment où les choses semblent devoir 
aller d'elles-mêmes, une obscurité et un malentendu complet 
dans la négociation. Chacun tire de son côté, et les contradic- 

* CboUeu] à Bernis, 9 octobre. (Aff. Étr.) 

' Choiseul à Bemis, 9 octobre, particulière. (Àrch. Bernis,) 

* Même lettre particulière du octobre. 

* Dépêcbe de M. d'Os^un du 9 octobre. (Aff. Etr.) 
^ Bemis à Gboiseul, 22 octobre. (Aff. Étr.) 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. , 150 

tioDS abondent : en Espagne, on travaille à rédiger le mémoire 
demandé par le Pape et à obtenir les adhésions des évéques; 
en France, on est déterminé à refuser, et le mémoire, et les avis 
du clergé, et le Roi, en répondant au Pape^a soin de l'en infor- 
mer ' ; à Rome, Bernis rédige, d'accord avec ses collègues 
d'Espagne et de Naples, des r^exibn^ dans lesquelles il prétend 
démontrer qu'il est impossible de fournir les mémoires deman- 
dés, d'abord parce que c'est le Pape qui a proposé le bref, 
ensuite parce que les Rois n'ont agi que d'après l'avis des cours 
souveraines et des évéques ; enfin , parce que, rédigé ainsi sur 
instance, le bref ne serait plus motu proprio '. Il présente au 
Pape ces réflexions et l'amène à renoncer h sa prétention '. 
Il obtient même que Clément XIV, sans plus s'occuper des 
mémoires et des avis du clergé, écrira directement au Roi 
d'Espagne *. 

Ce n*est pas sans peine qu'il est parvenu à ce résultat : le 
Pape est terrifié * : tous ses officiers, dit^il, sont vendus aux 
Jésuites; depuis que les Jésuites connaissent le secret de la négo- 
ciation, ils font tout contre lui. Ils menacent tous les jours sa 
personne du fer et du poison. Le marquis Antici, que Choiseul 
a traité avec trop de dédain parce que, dit-il, « il n'y a ni Roi, 
ni République de Pologne » , est vendu aux Jésuites. Il s'entend 
avec les officiers de la flotte russe qui hiverne en. Toscane. 
Ceux-ci, d'accord avec les Jésuites, cherchent à soulever les 
Grecs. Alexandre Albani, qui est corps et âme aux Jésuites, 
reçoit de l'argent de l'Angleterre. On fait des enrôlements secrets, 
on accumule des armes; on cherche à fomenter la guerre entre 
les princes chrétiens. Le Pape voit des périls partout, nulle part 
de protection. Le Cardinal essaye de lui démontrer que tous ces 
dangers ne sont que des fantômes créés par les Jésuites. Clé-* 
ment XIV répond qu'il sait à quoi s'en tenir, qu'il exécutera ses 
promesses, mais qu'il faut que les monarques de la Maison de 

' Voir cette lettre ap. Theimbii, t. I. 

^ Dépèche et Mémoire du 25 octobre. (Aff. En.) 

3 Dé|)èche du 1*' norembre. (Afp. Étr.) 

* Dépécbes des 20 et 22 novembre. (Aff. Etr.) 

* Dépêche du 15 novembre. (Aff. Étr.) 



160 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



France, dont il est la créature, le mettent à Tabri. « Il a trop 
examine la profondeur du fossé qu'il a à francliir, écrit Bernis ' ; 
il a perdu du temps à sentir la médecine au lieu de la prendre 
sur-le-champ, n Aussi, pendant tout ce mois, ses hésitations ont 
été continuelles : tantôt, il s'engage, il donne des lettres, il est 
courageux, il rêve à Sixte-Quint; tantôt, il essaye de se retirer, 
interprète ses promesses, veut en restreindre l'effet, considérer 
les lettres qu'il a écrites comme de vagues assurances de 
dévouement; il a peur, il parle des périls qu'il court, de la 
nécessité d'obtenir le consentement des grandes puissances et 
surtout de l'Autriche *. « C'est la fièvre tierce, dit le Cardinal, 
un jour bon, un jour mauvais. » 

Enfin cette lettre à Charles III, le Pape se décide à la signer 
le 30 novembre'. Cette fois, l'engagement est formel et dételle 



' Bernis à Choiseul, 15 novembre, particulière. (Àrch. Bernis,) 

* Bernis à Choiseul, 22 et 29 no\*embre. (A FF. Ëm.) 

3 L'original est en italien. Voici la traduction française d'après la copie des 
Affaires Etrangères : « Nous pensons qu'il est de notre devoir de faire part à 
Votre Majesté de nos intentions, dont l'objet a toujours été de lui donner des 
preuves manifestes du désir que nous avons de remplir nos obligations. Nous 
avons eu soin de rassembler les pièces dont nous devons faire usage pour com- 
poser le motu proprio convenu, lequel servira à justifier aux yeux du monde 
entier la sagesse de la conduite que Votre Majesté a tenue dans l'expulsion des 
turbulents et dangereux Jésuites. Gomme nous supportons seul tout le poids de 
cette affaire et que nous sommes accablé d'un autre côté de beaucoup d'autres 
embarras, c'est ce qui est cause, non pas d'aucune négligence de notre part, mais 
d'un retardement qui, d'ailleurs, était nécessaire pour conduire heureusement à sa 
fin une affaire aussi intéressante. Nous supplions Votre Majesté de ne pas coii-> 
cevoir de méfiance contre nous, attendu que c'est notre résolution, comme en 
effet nous nous y préparons, de donner au public un témoignage incontestable de 
notre véracité. Nous soumettrons ensuite uu plan que nous avons aux lumières 
et à la sagesse de Votre Majesté touchant l'extinction totale de cette Société, et il 
ne se passera pas beaucoup de temps avant que nous le lui fassions parvenir. Nous 
terminerons encore d'autres affaires dont a été chargé notre cher Azpura, 
Ministre plénipotentiaire de Votre Majesté; enfin nous ne cesserons de signaler 
notre zèle et notre attachement pour Votre ]\Iajesté, à laquelle nous donnons 
avec l'abondance de notre affection paternelle notre bénédiction apostolique pour 
qu'elle se répande sur toute la Famille Royale. ■ Le Roi d'Espagne répondit, le 
26 décembre : • Très-Saint Père, la lettre de Votre Sainteté en date du 30 du 
mois dernier, dans laquelle elle daigne me donner les assurances les plus positives 
du désir qu'elle a de satisfaire k la demande que je lui ai faite avec les Rois, 
moD cousin et mon fils, a rempli mon cœur de consolation. Je rends grâces à 
Votre Sainteté de la peine qu'elle a bien voulu prendre, de réunir et d'examiner 
elle-même les pièces dont elle doit faire usage pour Texpédition du motu proprio 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 161 

nature qu'il ne peut être esquivé. Clément XIV approuve expli- 
citement l'expulsion des Jésuites d'Espagne, s*excuse de ses 
retards, promet de la façon la plus absolue l'extinction totale de 
la Société et s'engage à présenter un plan à ce sujet dans le plus 
bref délai. « Je trouve, écrivit Ghoiseul \ que le Pape s*est fort 
engagé avec le Roi d'Espagne, et d'une telle manière qu'il lui 
sera impossible de reculer, car il fout le prévenir que Sa Majesté 
Catholique est Thomme le plus exact que j'aie connu et à qui il 
est fort dangereux de manquer de parole. A la place du Pape, 
je me tirerais cette épine du pied et je détruirais ces moines 
pour n'en entendre plus parler. Il n'y a qu'à leur donner des 
constitutions un peu différentes, les habiller de blanc et les 
vouer à la Vierge, gagner les supérieurs pour cette métamor- 
phose. Ceux qui voudraient conserver les Jésuites dans leurs 
États les auront sous le nom de Yirginiens; nous n'en rece- 
vrons ni en France ni en Espagne, et tout serait dit. » 

Si cet engagement existait, c'était bien à Bernis qu^on le 
devait : c'était bien lui qui avait déterminé Clément XI Y à 
écrire à Charles III, de même qu'il l'avait amené à écrire à 
Louis XY. Cette lettre qu'il avait obtenue, on lui en cacha le 
texte pendant deux mois; on lui retira la conduite de la négo- 
ciation, et on le subordonna entièrement pour le fonds et pour 
la forme au Ministère espagnol. « Je ne suis plus responsable 
des événements » , écrit Bernis le 27 décembre. « Le Roi, dit 
Choiseul *, laisse avec une entière confiance aux lumières et à 
la prudence de Sa Majesté Catholique le soin de conduire ainsi 

coDTenu, et la formation du plan conreraant Textinctlon entière de la Société 
que Votre Sainteté promet de me communiquer. Si la pnix et l'union sont le 
soaTerain bi«;n de l'Église et celui dont je souhaite avec le plus d'ardeur de la 
▼otr jouir, nous serons redevables k Votre Sainteté par Textinction de cette 
Société du rétablissement d'une félicité dont on ne jouissait plus. La confiance 
que je mets dans Votre Sainteté est si grande que je crois déjà que nous possé* 
dons ce bonheor depuis que Votre Sainteté elle-même a pris la peine de me 
Tannoncer. Je prie Votre Sainteté d'être persuadée de ma plus vive reconnais- 
sance et d'écouter favorablement ce que don Thomas Azpuni est chargé de lui 
dire en mon nom. Je demande de nouv«>au à Votre Sainteté pour moi et pour 
toute ma famille la bénédiction apostolique. • 

* Lettre particnliére du iO janrier. (Àrch. Bernis,) 

3 Ghoiseul à d*Ossun, 16 janvier 4770. (Aff. Étr.) 

Il 



162 



LB CARDINAL DE BERMS. 



qu'elle le jugera convenable la négociation que les trois cours 
suivent de concert à Rome '. » 

Bernis n'a . donc pas d'opinion à émettre et d'opposition à 
formuler lorsque Azpuru qui» le 13 novembre, a contre-signe 
avec ses collègues de France et de Naples le mémoire en forme 
de réflexions pour refuser au Pape les pièces qu'il demandait, 
qui, quelques jours après, a déclaré au Pape qu'on rédigeait 
ces pièces à Madrid et qu'on allait les lui envoyer, prévient 
Clément XIY qu'on a interrompu la rédaction de ces pièces et 
que la cour d'Espagne refuse de les remettre tant que le Pape 
n'aura pas donné son bref d'approbation et communiqué le plan 
d'extinction totale *. Pourtant, voyant que la négociation ne 
fait plus un pas, que l'Espagne ne donne plus signe de vie, 
qu' Azpuru, nommé archevêque de Valence, mais maintenu à 
Rome par son gouvernement ', vient de tomber malade et est 
en danger ^, Bernis sort de la passivité qui lui est commandée, 
et, à l'occasion du nouvel attentat commis contre le Roi de Por- 
tugal ^y attentat que l'on attribue à l'instigation des Jésuites, 
il présente au Pape un mémoire dans lequel il lui rappelle ses 
promesses. La cour de Madrid approuve le mémoire, mais ne 
donne aucun ordre pour une instance sérieuse. 

Le mois de janvier passe, puis le mois de février. Azpuru 
ne reçoit que les lettres signées par trente-quatre évéques 
d'Espagne ayçnt pour objet de démontrer la nécessité de 
l'extinction totale ^. L'affaire se traîne interrompue par la 
réconciliation du Pape avec le Portugal. Par chaque courrier, 



' Choiseal à Bernis, 20 décembre 1760. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Choiseul, 3 janTier 1770. (Aff. Etr.) 

> Bernis h Choiseul, 10 janvier 1770. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à Choiseal, 2V janvier 1770. (Aff. Étr.) 

^ Voici en quels ternies Choiseul en informe le Cardinal : « J'ai reçu, par un 
paquebot, une lettre de Lisbonne qui me mande que le roi de Portugal a été 
attaqué le 4, étant à la chasse, par un homme déguisé en paysan qui lui a voulu 
donner un coup de masque sur la tête. Le Boi Ta évité, mais il est gravement 
blessé aui deux bras. On ne sait pas les suites de cet attentat affreux. M. de 
Clermont me mande que ce paysan a été arrêté et qu'il a été conduit à Lisbonne. 
Votre Ëminiince ne doute pas que Ton publie en Portugal que le crime a été 
commis par les Jésuites. « (Sans date. Àrch, Bernis.) 

• Choiseul à Bernis, 6 février 1770. (Arr. Étr.) 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 163 

• 

Bemis rapporte de nouvelles promesses du Pape, de nouvelles 
déclarations au sujet du bref motu proprio ' , mais on ne voit 
venir aucun résultat. Le Cardinal Fournit au Pape une copie du 
bref de Clément XI sur la suppression de Port-Royal; il annonce 
que le prélat Marefoschi, sur qui il croit pouvoir compter, a ordre 
de travailler au fameux bref ', mais tout cela n'est point ce 
qu'on demande. Tout ce qu'il a obtenu en trois mois, c'est que 
le cardinal d'Tork reçoive un bref enlevant aux Jésuites le sémi- 
naire et le collège de Frascati, et interdisant leurs catéchismes 
ordinaires pendant le carême. « C'est une dérision, griffonne 
Cboiseul en marge d'une dépêche où le Cardinal affirme pour 
la dixième fois que le Pape travaille toujours au bref ' : c'est 
une dérision que cette espérance donnée, depuis quatre mois, 
tous les huit jours, de l'envoi d'un bref proprio motu dont la 
substance est conTenue. On ne peut pas se dissimuler que le 
Pape par ces délais donne à soupçonner au moins sa résolu- 
tion. Quoi qu'il en soit, j'en écris en Espagne afin que Sa Majesté 
Catholique soit prévenue qu'il est très-possible qu'on amuse sa 
bonne foi. » 

Pas de réponse d'Espagne. Â la fin de mars, le Pape annonce 
que la rédaction du bref touche à sa fin , que la minute sera commu- 
niquée au Roi d'Espagne qui l'enverra à Louis XY. Seulement, 
il demande que le bref reste secret jusqu'à ce que le plan d'extinc- 
tion soit convenu ^. C'est retirer au bref toute valeur, toute 
utilité. L'Espagne pourtant consent à garder le secret et à ne 
point publier te bref ^. Avril se passe, et à la fin du mois le Pape 
déclare qu'il est mécontent du style du bref^ et qu'il va le refaire 
lui-même*. L'Espagne ne réclame pas. Bemis, qui commence 
à n'y plus rien comprendre, adresse au Pape des billets pour le 
presser d'en finir \ Choiseul désapprouve cette démarche. Il 

> Dépêches des 14 et 20 férrier 1770. (Aff. Étr.) 

* Dépêche du 14 mars 1770. (Aff. Ëtr.) 

^ Dépèche da 21 m^rs 1770. (Aff. Étr.) 

^ Bernisà Choiseul, 2S mars 1770. (Aff. Étr.) 

^ D*Oi»san à ChoiseuU 10, 23 avril 1770. (Aff. Étr.) 

^ Remis à Choiseul, 23 ami 1770. (Aff. Étr.) 

■^ 29 avril, 9 juin 1770. 

M. 



1«4 LE CARDINAL DE 9EBNIS. 

rappelle au Cardinal que la né^^ociation est remise entièrement 
auRoi d*Espagne, que lui seul doit prescrire l'attitude des Minis- 
tres» et qu'en attendant ses ordres, il Faut adopter une conduite 
purement passive; l'Espagne ne demande rien ; donc il ne faut 
rien Faire '. 

On finit à la mi-juillet par avoir le secret de ce singulier chan- 
gement. A Rome, Bernis découvre que le Pape a obtenu du temps 
du Roi d'Espagne par le moyen de son confesseur '. La corres- 
pondance que la France a soupçonnée l'année précédente con« 
tinue à exister : le confesseur de Charles III n'a point cessé 
ses démarches en vue d'obtenir, avec l'approbation du livre de 
Marie d'Agréda sur la mysticité de Dieu ', la canonisation de cette 
Religieuse et la déclaration, comme mystère de foi, de l'Imma- 
culée Conception de la Vierge. On prétend, écrit d'Ossun, qu'il a 
réussi : « Les Franciscains professent un fanatisme étrange au 
sujet de l'Immaculée Conception. » Le Pape en est imbu, et il a 
su se servir près du Roi d'Espagne des espérances qu'il donne 
au Confesseur. 

Choiseul, quelle que Fût sa légèreté native et quelque désir 
qu'il eût de plaire au Roi d'Espagne, crut devoir déclarer de la 
façon la plus nette que toute tentative d'introduire dans la reli- 
gion catholique un dogme nouveau était inadmissible pour la 
France; que, en 1696, un grand nombre de propositions 
extraites de cette vie de la Vierge avaient été condamnées par 
la Sorbonne, et qu'il lui était impossible de penser qu'on pût 
songer sérieusement à cette afiàire de l'Immaculée Concep- 
tion ^. Quant au Cardinal, il se contenta de lui répéter que 
le Roi d'Espagne était juge du temps à accorder, et ne lui 

* Cboîseal à Bernis, 3 juillet. (App. Étr.) 

* Beriiis à Choiseul, 18 juillet 1770. (Aff. En.) 

^ Mystique Cité de Dieu, miracle de sa toute^puissance et abtme de sa grâce. 
Histoire divine de la Très-Sainte Vierge Marie, mère de Dieu, notre reine et 
maîtresse, manifestée dans ces derniers siècles par la Sainte Vierge à la Sœur 
Marie de Jésus, du couvent de CImmaculée Conception de la ville d*Agréda de 
f Ordre de Saint'François, et écrite par cette même Sœur, par ordre de ses supé- 
rieurs et de ses confie seurs, L'édiiioa que j*ai vue, traduite par le Père Thomas 
Grozet, est de Marseille, 1696, 3 vol. iQ-4°. 

* Choiteul à d'Ossun, 30 juillet (ArF. £tr.) 



L'AFFAIRE DEâ JÉSUITES. 165 

donna point part à la communication reçue de d'Ossun '. 

Cependant à Rome, les Jésuites très-bien informés de ce qui 
se passe dans les cours et surtout en Espagne ont repris cou* 
rage. « Depuis quelque temps, écrit le Cardinal le l*' août ', 
ils affectent une grande gaieté et marchent la tête fort haute. Je 
ne sais si c'est eux qui répandent sourdement que la conscience 
timorée de Sa Majesté Catholique commence à être alarmée de 
porter le dernier coup à leur Société, que le confesseur de ce 
Prince fortifie de pareils scrupules, que le Pape est d'accord 
avec le Confesseur, et que le Roi d'Espagne finira par aban- 
donner l'instance formée contre ces Religieux. » Bernis ajoute 
que, Charles III ayant laissé au Pape tout le temps que celui-ci 
avait désiré, il sera nécessaire de parler ferme après ce délai ; 
que, si l'Espagne ne le (ait point, la France pourra, en mainte- 
nant l'instance, conserver Avignon et le Comtat, ce qui est un 
objet secondaire pour la cour de Madrid. Il termine par dire 
que Marefoschi lui a fait confidence de la fermeté inébranlable 
de la cour d'Espagne, et qu'Âzpuru le lui a confirmé. 

C'était là une dépêche d'information dans laquelle le Car- 
dinal, comme c'était son devoir, avait simplement noté les 
bruits qui couraient à Rome. Choiseul eut la légèreté d'envoyer 
à d'Ossun, le 20 août, un extrait de cette lettre; il lui recom- 
manda de n'en faire usage qu'avec beaucoup de ménagement 
et de circonspection, et il ajouta qu'il attendrait de nouvelles 
instructions du Roi d'Espagne pour envoyer des ordres à 
Rome. Par sottise, par jalousie, ou simplement par faiblesse, 
d'Ossun communiqua tel quel à Grimaldi l'extrait envoyé par 
Choiseul. Ce fut comme une émeute à Madrid : non-seule- 
ment le Roi chargea d'Ossun de témoigner son étonnement 
qu'on eût pu le soupçonner d'avoir changé d'avis alors que 
l'Espagne n'avait fait que mettre dans cette affaire les ména- 
gements indispensables ', mais Grimaldi écrivit au comte de 
Fuentès une longue dépêche dont copie fut laissée à Choiseul : 

1 Choiseul À Bprnîs, 30 juillet. (Aff. Étr.) 

* Affaires ÉTRAiioèRBS. 

3 D*0s8iiD à Choiseul, 3 septembre. (Aff. Étr.) 



-.V 



\ 



\ 



166 LE CARDINAL DE BERNIS. 

après avoir exposé que le plaa de son maître n'avait subi 
aucune variation, le Ministre espagnol ajoutait qu'il ne pouvait 
dissimuler les sentiments que lui avait inspirés la dépêche de 
Bernis. Bernis était vendu à la cabale qui avait pour point 
d'appui madame du Barry. Il se proposait de brouiller l'Espagne 
avec la France pour renverser Choiseul. Le Roi Gatlioltque avait 
été sur le point de demander son rappel; s'il ne l'avait pas fait, 
c'était par égard pour Ghoiseul, par crainte d'un échec qui 
aurait déterminé une rupture avec la France, pour ménager enfin 
une ressource à Ghoiseul au cas d'un péril extrême. Grimaldi 
s'exprimait sur le compte de Bernis en termes aussi contraires 
au flegme espagnol qu'aux usages diplomatiques '. 

Et pourtant qu'avait fait le Cardinal? Rien que son devoir 
d'observateur. De même qu'il avait noté dans ses lettres pré- 

^ « Nous remarquâmes très-bien dans cette dépèche, écrit Grimaldi, en pre- 
mier lieu, la bavarderie du Cardinal et ensuite les impostures dont il nous 
chaqie^et nous découvrîmes f|u 'il vise ses idées à s'emparer d'abord des affaires de 
Rome, et peut-être ensuite de toutes les affaires de la Monarchie, en retournant au 
ministère. A cet effet, le Cardinal a imaginé sans doute qu'il lui conviendrait de 
détruire la confiance qui règne entre nos deux cours, et de discréditer le duc de 
Ghoiseul en discréditant le système que ce Ministre tient si fort à cœur; et nous 
croyons par conséquent que ledit Cardinal aura bien quelqu'un avec qui 
s'entendre à la Cour à ce sujet, attendu U cabale qui a pour point d'appui 
madame du Barry. Si comme le Roi se fixa d'abord dans cette idée, s'eût laissé 
entraîner par son premier mouvement. Sa Majesté aurait écrit au Roi son cousin, 
pour lui demander ouvertement de retirer les affaires de Rome d'entre les mains 
du cardinal de Bernis, en satisfaction des impostures offensantes dont ce Cardinal 
est l'inventeur; et celui qui les a fait courir, ayant ajouté à l'imposture de la né<;o- 
cîation secrète celle de dire que le Minislèie espagnol était fâché que la France 
fût réintégrée dans le comtat d'Avignon, sans que je vous rapporte ici d'autres 
inreniions du même Cardinal, non moins ridicules et infondées; mais Sa Majesté 
s'arrt^ta et pensa que ce serait compromettre le duc de Choiseul, qui nous avait 
confié la susdite dépèche. Elle réfléchit aussi que, la passion du Roi, son cousin, 
pour madame du Barry étant si vive, il pourrait arriver que Sa Majesté ne réussit 
pas dans sa drmande, ce qui lui causerait un vrai ref^ret qu'il faudrait bien témoi- 
gner. Sa Majesté s'arrêta à faire savoir au Roi, son cousin, qu'Elfe n'était nulle- 
ment satisfaite dudit Cardinal et qu'Elle serait très-fàchée qu'il put retourner 
près de sa personne. Sa Majesté se réserva donc pour un cas plus urgent de 
demander form<*tlement la séparation du Cardinal. « La dépèche se terminait par 
des vœux en faveur du duc de Choiseul pour lequel, disait Grimaldi, nous ferons 
tout ce qu'il y aura à faire. « Nous croyons, ajoutait-il encore, que ce Ministre 
connaît le Cardinal aussi bien ou mieux que nous, mais nous sentons ausRÏ qu'en 
bonne politique, il ne peut l'attaquer à découvert comme il le mériterait. • 
Affaires ëtraucères, Espagne, 527, dépèche sans date, mais probablement du 
3 septembre. 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. 167 

oédentes l'interruption des démarches de l'Espagne, il annonça, 
le 15 août, qu'Azpuru lui avait communiqué des ordres pour 
suivre avec activité l'effet des promesses du Pape; il manda, le 
29 août, que, d'après les instructions de M. de Grimaidi, il avait 
vivement pressé le Pape dans sa dernière audience; enfin, le 
5 septembre, dans une long[ue dépêche, il rappela l'historique 
de la négociation et exposa quel était le véritable moyen 
d'obtenir une solution. « Ce n'était point sa faute, disait-il, si les 
choses n'avaient point marché plus vite. On l'avait tenu pen- 
dant deux mois dans l'ignorance du texte du bref adressé par 
Clément XIY au Roi d'Espagne le 30 novembre précédent; 
on l'avait subordonné à* un ministre valétudinaire, exact à la 
vérité et fidèle à sa cour, fort jaloux de lui faire jouer le pre- 
mier rôle sans être en état de lui en indiquer les moyens. » Ces 
moyens, quels étaient-ils? Ce n'étaient pas seulement des créa- 
tions de cardinaux qui donneraient au Pape des appuis dans le 
Sacré Collège; cela était utile, mais facile, et ne dépendait que 
du Pape; ce n'était pas non plus la disgrâce de quelques indi- 
vidus ouvertement partisans des Jésuites; cela pouvait être fait 
sans attendre ; mais le Roi de Prusse, l'Angleterre et les pro- 
testants agissaient sérieusement en faveur de la Société; à Vienne, 
on désirait la conserver ', et à Rome on l'adorait. Vienne, disait 
le Cardinal, on en aurait raison ; et, d'ailleurs, qu'importait que la 
Cour Impériale continuât à se servir des Jésuites? Sans institut, 
sans général, sans règle, sans vœux, ils ne seraient plus qu'une 
assemblée de prêtres tels que ceux de Saint-Sulpice. Mais res- 
tait Rome, et Rome était toute aux Jésuites : Rome ne pardon- 
nerait au Pape la suppression, que s'd obtenait la restitution 
d'Avignon et de Bénévent. 

Cela, dans la dépêche du Curdinal, était entortillé et noyé 
dans des apologies personnelles; mais c'était le fond de sa poli- 
tique. H n'ignorait pas que Clioiseul avait affirmé dès le début 
qu'il entendait avant tout conserver Avignon; mais, dès le début 

' Le Cardinal ne savait pas que, comme je l'explique plus loin, la coar de 
Vienne arait, depuis le 23 janvier 1770, donné son consentemenl formel à la 
suppression.. 



168 . LE CARDINAL DE BERN1S. 

aussi y Bernis s'était refusé à discuter la question. Il n'avait ni 
approuvé, ni blâmé, s'était incliné devant la volonté du Roi, 
s'était réservé seulement l'avenir. Aujourd'hui, le dilemme lui 
apparaissait avec une netteté absolue : il fallait ou conserver 
Avignon, ou poursuivre la suppression : on n'aurait l'un que 
moyennant Tautre. Si l'on ne rendait pas Avignon, ce seraient 
des lenteurs interminables; le Pape pouvait mourir, et qui 
garantissait les bonnes intentions de son successeur? 

Cette idée ne pouvait entrer dans la tète de Ghoiseul : il vou- 
lait que les deux points demeurassent absolument distincts. Sur 
l'affaire des Jésuites, il s'en rapportait entièrement à l'Espagne; 
quant au Gomtat, il ne le rendrait jamais '. Le Cardinal dut se 
le tenir pour dit. 

Il venait d'ailleurs de recevoir de Cboiseul l'extrait de la 
dépêche de M. d'Ossun en date du 3 septembre*, et, fort ému de 
l'idée qu'on l'avait perdu à Madrid, bien qu'on ne lui eût point 
communiqué la terrible dépêche de Grimaldi, il n'avait d'autre 
pensée que de satisfaire l'Espagne, d'aider Bernard del Campo, 
un des premiers commis de Grimaldi qui étiit venu, disait-on, 
pour traiter directement avec Marefoschi ', d'obtenir victoire 
de son côté dans l'affaire d'Avignon. Le 24 octobre, il demande 
des instructions pour traiter du Gomtat, puisque le Roi est 
déterminé à le garder. 

Mais, à ce moment, l'attention de l'Espagne est violemment 
détournée de Rome par l'occupation des Malouines et la possi- 
bilité d'une guerre avec l'Angleterre. Chaples 111 a pris cette 
affaire fort vivement, et bien qu'il ne perde point de vue les 
Jésuites et qu'il continue à correspondre directement avec 
Clément XIV, il est hors d'état de pousser les choses avec 
l'énergie que donne une préoccupation unique. Peut-être a-t-on 

* Dépêclie du 25 septembre. (Aff. Étr.) 

' Lettres particulières de Bernis à Ghoiseul du 19 octobre et de Cboiseul k 
Bernis du 7 novembre. Choi.seul se bâte de s*excusor, affirme au Cardinal qu'il a 
tort, lui reproche sa susceptibilité exagérée : • Vous avez si tort, lui écrit-il, 
qa*eQ recevant votre lettre je nr savais pas de quoi vous parliez. » Gela était fort 
de dissimulation, (Arch, Bernbt,) 

' Bernis à Ghoiseul, 17 octobre. (Aff. Etr.) 



L'AFFAIRE DES JÉSUITES. 



169 



exagërë le dësir que Ghorseul a pu, à ce moment, avoir de la 
guerre; sa correspondance avec M. d'Ossun est toute pacifique, 
et cela est si vrai que, le 18 décembre, il songe à aller passer 
huit jours à Madrid pour arranger avec Grimaldi la querelle 
entre l'Angleterre et l'Espagne, et se disculper du dësir qu'on 
lui prête de faire la guerre par ambition personnelle '. 

Un événement éclate alors, qu'on ne peut pas dire inattendu, 
mais qui, à force d'avoir été prévu et retardé, a fini par paraître 
douteux aux politiques les mieux avisés. Le 25 décembre, l'abbé 
de la Ville informe le Cardinal par un court billet que les ducs 
de Choiseul et de Praslin sont disgraciés et exilés '. 

Cette nouvelle n'était point pour surprendre Bernis : il ne 
manquait point d'amis à la Cour qui l'avaient tenu au courant 
de la mémorable lutte engagée entre Jeanne Bécu et le duc de 
Choiseul. Dès le temps de son arrivée à Rome, n'avait-il pas 
dû lui-même solliciter pour ce Giraud, ce plat valet de la favo- 
rite? N*avait-il pas dû continuer sans relâche ses démarches 
sur les pressantes instances de Choiseul, qui rêvait de se débar- 

* Affaires ÉTRAKoènfiS, Espagne,S3^^» Je me permets de penser que le tableaa 
Cracé par M. le duc de Broglie dans son livre : le Secret du Roi n'est pas peut- 
être tout à fait exact, ncm plus que Tanecdote qu'il rapporte d*après Besenyal. 
Le Roi, dit- on, aurait fait rédiger par l'abbé de la Ville la minute d'une lettre 
aa roi d*Es|iagne que Clioiseul avait en quelque façon refusé de faire. Il existe, 
«n effet, un projet de lettre du Roi au roi d'Espagne, rédigé par l'abbé de la 
Ville le 21 décembre; mais, de la même date, existe aussi la minute autographe 
•d'one lettre de Louis XV à Charles III, que l'on trouvera plus loin. L'affaire des 
Malouines a été, je crois, pour fort peu dans la disgrâce de Cbo-seul. Peut-être 
sa réputaiioQ de brouillon lui nuisit-elle, et cmt-on, en le renversant, renverser 
l'homme en qui Ton incarnait les projets de guerre, mais c'était alors une pore 
satisfaction «lonnée à 1 opinion, à l'opinion anglaise. Gc qu'on peut dire, je crois, 
«'est que l'Espagne comptait sur Choiseul au cas où elle serait amenée à la 
guerre par les exigences inouïes de l'Angleterre, et que, devant la chute de 
Choiseul et les instances de Louis XV, elle se déterminera à faire à l'Angleterre 
des concessions qu'elle avait jugées jusque-là incompatibles avec la dignité 
nationale. 

' « M. le duc de Choiseul donna hier sa démission de ses deux places de 
secrétaire d'Eiat, et il se retira à Paris, d'où il doit aujourd'hui partir pour Chàn- 
4elonp. M. le duc de Praslin a quitté également le ministère de !a Marine et va 
se rendre a Praslin. Votre Éminence connaissait mon respectueux aitachement 
à ces deux ministres et jugera aisément la douleur dont je suis affecté. Le Roi 
fie leur a pas encore nommé de successeurs. On croit cependant que M. le comte 
du Muy aura le département de la Guerre; quant aux Affaires Étrangères et à la 
Marine, Sa Majesté ne s'est pas encore expliquée à cet égard. • (Arch, Bernis,) 



170 LE CARDINAL DE BERNIS. 

rasser de cet avide intrigant? Le duc lui-mérae, dans de lon- 
gues lettres pleines de confiance, lui avait à diverses reprises 
raconté ses dégoûts, ses écœurements, ses colères'. Il l'avait 

* Aa temps où Gboiseul et Bernîs éclaircisfiaient leurs anciens grieFs , le 
24 juin 1769, Ghoiseul écrivait : « Je suis humilié qu'on m'attribue joui-n«'Ue- 
ment très-mal à propos les défauts assez communs aux places que j'occupe. 
Cependant je sépare bien distinctement depuis dix ans mes sentimens de mes 
places. Je tiens infiniment aux premiers, et je ne porte la chaîne des seconde» 
qu'avec dégoût et horreur. Je vous prie de ne pas regarder ce que je vous mande 
comme un mot : rien n'est plus vrai. Je suis dans le cas des soldats qui ont la 
manie de déserter, mais votre exemple me fait frémir, et si je désert<f, je crains 
pour ma liberté. Je passe ma vie a calculer ces deuK précipices, et je reste daos 
celui où je me trouve, où vous m'avez placé en me rendant le plus mauvais de 
tous les services, et où j'attends un moment favorable, que mon étoile me pré- 
sentera, j'espère, pour m'enfuir sain et sauf. » Remis en lui répondant^ le 5 juil- 
let, ne lui dissimula pas que le mezzo termine lui paraissait impossible à trouver, 
et qu'il fallait ou rester ministre ou accepter l'exil : • Croyez-moi, lui dît-il, 
attachez -vous à votre place. Les gens médiocres peuvent quitter sans péril. Ceux 
qui ne le sont pas n'ont pas de sauvefjarde que dans le siège qu'iU occupent. » 
11 revient encore sur ce sujet dans sa lettre du 25 octobre. Chuiseul a érrit au 
Cardinal : « Les nouvelles faveurs ne paraissent pas produire de grands effets, et 
je doute qu'elles en produisent jamais... Je ne puîs pas me plaindre qu'on 
empiète sur ce qui me concerne. Je le maintiendrai intact, je l'espère, tant que 
ma santé me le permettra, main je deviens vieux, et je me trouve quelquefois 
fatigué du fardeau du jour. Quand je ne pourrai plus le porter, je le remettrai à 
des plus jeunes et plus forts que mui au moral et au physique. » Remis répond : 
■ Il n'est pas honnête à vous de me dire que vous devenez vieux, car kî je m'en 
souviens, j'ai six ans plus que vous. Je n'ai jamais craint pour vous les nouvelles 
faveurs. M. d'Argenson, qui cependant av lit de l'esprit, se serait soutenu s'il 
avait été un autre homme. Ne vous dégoûtez pas. Il en est de la sortie do 
ministère comme de celle de ce monde, la première couchée est embarrassante. 
Les gens médiocres peuvent se retirer tranijuillement. Ceux de voire ei(|»ece 
risquent beaucoup à le tenter. « Les plaintes de Choiseul sont continuelles; 
chaque fois, le Cardinal essaye de le remonter. Lorsque M. d'Invau, le pro- 
tégé du Premier Ministre, est remplacé par l'abbé Terray, Bernis, bien qu'il 
sente la défaite de Choiseul, essaye de prendre la cho!4e p'aisamm^nt. « Je ne 
connaissais point du tout M. d'Invau, écnt-il le 3l janvier 1770, et presque 
point M. l'abbé Terray. Je suis ainsi que vous. Monsieur le Duc, et à 
l'exemple du maréchal de Villeroy, le serviteur né de tous les gens en place et 
l'ami seulement de ceux qui m'aiment et <mi sont aimables. « Mais Choiseul 
n'entend point la plaiianterie : « La machine va mal, écrit-il le 6 février. Je 
trouve qu'elle va ignominieusement, ce qui est pire selon moi que d'aller mal, et 
quelquefois cette situation me révolte parce que je suis dans la machine. 8i je 
n'y étais pas, je crois que je serais heureux. 11 nous est arrivé ici un abbé Terray 
qui lîiit des choses incroyables. 11 culbutera, mais il aura, avant sa chute, culbuté 
le crédit. CJn grand État cependant ne peut subsister sans crédit, et comment 
ferons-nous la guerre, si on nous la fait? « Cette fois, le Cardinal s'émeut : n Je 
vous assure, écrit-il le 81 février, que je partage bien vivement le chagrin que 
vous donne l'état présent des choses. Il est impossible d'avoir un amour-propre 



L'AFFAIRE DES JESUITES* 171 

consulté sur des projets de démission dont Bernis Tavait sans 
cesse détourné. A mesure que croissaient ses embarras, que 
s'accentuaient ses échecs, il lui avait marqué plus d'ouverture. 
L*afFaire de la communication des dépêches du Cardinal à la 
cour de Madrid avait refroidi un peu, au mois d'octobre, Tinti- 
mité de la correspondance. D'ailleurs, la prolongation de la 
latte rendait les bulletins moins intéressants. Ghoiseul, on peut 
le croire, s'habituait à vivre sur ce pied dé guerre sans triomphe 
formel et sans défaite positive; le 28 décembre, attendait-il 
plus la lettre de cachet qu'il reçut le lendemain que ne l'avaient 
fait, la veille de leur chute, les ministres ses prédécesseurs depuis 
le duc de Bourbon jusqu'à Bernis lui-même? Ces coups d'État 
qui, par leur brutalité même, marquent si bien la singulière 
timidité du Roi, qui donnent si bien la clef de son caractère, 
ne sont annoncés par rien , sinon parfois par une apparence de 
redoublement de faveur. Brusquement, la bombe éclate : une 
simple note au bas des dépêches en fait part aux ministres du 
Roi à l'étranger ^ Ce Ministre dont le crédit semble inébran* 
lable, l'homme qui depuis dix ans tient sous sa main la France, 
qui a conclu le Pacte de famille, qui a marié le Dauphin, qui 
a des rois pour créatures; l'homme qui semble dans le royaume 



koooète et de partager sans beaucoup souFfrir la tionte d*ane mauTaûe conduite. 
Je me souviens d'avoir été près cKen mourir en 1758. Soyez moins sensible que 
moi et rappf*lez-'Vous que les ÉCaU, comme les bommes, sont sujets à des maladies 
TÎolentes: ma'S quand la constitution est bonne, ils s*en tirent tes uns et les 
autres. Toute l'Europe est malade comme la France. Toutes les finances sont 
dérangées, |iarce que, d'une part, le luxe est augmenté et qu*on est, en paii, armé 
à peu près comme en guerre. Les embarras de nos voisins nous sauveront des 
accidents qui ne sont que trop U craindre. • Ces déses|)oirs n'étaient pas dans le 
tempérament ordinaire de Ghoiseul. Volontiers, il laisse aller les choses; se 
fiant à l'avenir, au hasard, à .son étoile. « Il Faut espérer, écrit-il le 3 avril 1770, 
qu'à force d'aller mal, tout ira bien. J'en doute quand je me donne la peine da 
réfléchir sur les choses et les hommns, maiv je crois que le mieux est de faire 
comme c*uz, de ne point réfléchir et de mc bien porter. La barque ira comme elle 
pourra. Quand elle n ira plus, elle s'arrêtera. » Toute la correspondance (Arch, 
Bernis) est pleine de ces alternatives. 

^ s M, le duc de Ghoist^nl ayant donné hier la démission de ses places de 
secrétaire d'État, M. le duc de la Vrillière a si;né par ordre du Roi les lettres 
qui étaient déjà expédiées, et fera les fonctions de Ministre des Affaires Étran- 
gères jusqu'à ce que Sa Majesté ait nommé un successeur à M. le duc de Ghoi- 
seul dans ce département. » 



17Î 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



plus maître que son maître n*est plus qu*un exile, et il n'a pas 
même, comme un mort, Thonneur d*une oraison funèbre. 

Devant cette disgrâce, Bernis allait-il se jeter d*un bond 
aux victorieux? Allait-il tenter par Madame Adélaïde, avec 
laquelle il entretenait une correspondance ', de se faire propo* 
ser au Roi pour le premier ministère? Après s'être réconcilié 
avec Choiseul , allait-il lui tourner le dos? Il ne fut point si Til. 
Il écrivit immédiatement au Ministre exilé à Ghanteloup : « Si 
vous avez bien connu mon caractère, Monsieur le Duc, vous 
serez persuadé que personne n'a pris un intérêt plus sincère à 
ce qui vient d'arriver. Vous avez du courage et des ressources 
dans l'esprit; je suis sûr que vous en ferez usage, et que vous 
serez aussi tranquille et aussi heureux que je le désire. Soyez 
persuadé à jamais. Monsieur le Duc, de la sincérité de mes 
vœux et de la Bdélité de l'attachement que je vous ai voué*. » 
Cette lettre, suivant l'usage reçu, le Cardinal dut la communi- 
quer à son supérieur hiérarchique, le duc de la Vrillière, chargé 
par intérim des Affaires étrangères. Il le connaissait de longue 
date, ce comte de Saint-Florentin , duc de l'année précédente , 
le geôlier des ministres en exil; il savait trouver en lui un 
ennemi , mais il n'était point homme à reculer devant un danger 

^ Cette correspondance n'a pas été retroavée. Elle a sans doute été rendue à 
Madame Adélaïde, à Rome, après la mort du Cardinal; mais elle existait d'une 
façon suivie. C'était Madame Adélaïde qui, en 1769, s'était chargée de remettre 
au Roi le mémoire dans lequel Bernis posait ses conditions pour l'ambassade de 
Rome. Le Cardinal ne cessait do faire ses commissions, de lui envoyer de petits 
cadeaux qui passaient par la valise diplomatique et devaient nécessairement être 
recommandf^s au Ministre. 

^ 9 janvier 1771. (Aff. Ern.) Le Cardinal écrit, le 10 janvier, au baron 
de Choiseul, ambassadeur à Turin : « Je vous assure que je partage sincèrement 
votre douleur. Un changement si considérable peut être dangereux dans les cir- 
constances. Je connaissais et j'honorais M. le duc de Prasiin depuis bien des 
années. Je croyais pouvoir compter sur l'amitié de M. le duc de Choiseul : il ne 
me voulait pas à Versailles; mais comme je pensais de la même façon, je ne pou- 
vais lui en savoir mauvais gré. D'ailleurs, il m'a traité à Kome à merveille, et je 
lui en serai reconnaissant toute ma vie. Je puis juger par ce que m'a valu le 
traité de Versailles, de ce qu'a pu produire le Pacte de famille contre le Ministre 
qui l'a établi. Il faut être philosophe et voir ces révolutions comme des maladies 
du corps politique, et songer h se bien porter soi-même. Je ne sais quel sera notre 
supérieur. Quel qu'il soit, je le plaindrai et ne l'envierai point. Vous aurez en 
moi. Monsieur l'Ambassadeur, un serviteur bien inutile, mais qui vous sera 
fidèle. I» (Àrch» Bernis,) 



L'AFFAIRE DES JESUITES. 



178 



probable pour accomplir un devoir nécessaire. Si cette lettre 
n*ëtait qu'une politesse , Ghoiseul y répondit {j^alamraent : 
« Yotre Éminence, écrit-iP, n'aura pas de reproches de ma 
part de m'avoir engagé^ il y a plus de douze ans, d'occuper un 
emploi qui conduit à l'exil. Je ne regrette rien , et je crois que 
si je recommençais avec l'expérience que j'ai , je me conduirais 
encore de même. Votre Éminence a dû s'apercevoir que je 
prévoyais depuis quelque temps ce qui est arrivé. Je puis l'as* 
sorer que je m'en tirerai à merveille, et que, de ma vie, je n'ai 
été plus heureux. Je la prie de me conserver son amitié. Si j'ai 
jamais l'honneur de la revoir, nous parlerons d'exil, car nous 
sommes profès dans cette matière. En attendant, je vous 
demande en grâce d'être persuadé que mon sincère attache- 
ment pour Votre Éminence durera toute ma vie. » 

Le système du duc de Ghoiseul, celui au moins qu'on lui 
attribuait pour la politique extérieure, allai t*il s'écrouler avec 
lui? Les dévots étaient victorieux des philosophes : par quelles 
armes? avec quel secours? avec quelle alliée? Il n'importe : la 
fin justifie les moyens. Si Ghoiseul était l'unique ennemi des 
Jésuites, si lui seul était encore leur persécuteur, on allait les 
rappeler, ils allaient rentrer en triomphateurs; on abandon- 
nerait à Rome l'instance pour la suppression, et tout serait 
sauvé I 



1 De Ghanteloup, le 14 février. (Arch, Bernis.) 



CHAPITRE VI 

LE DUC o'aICDILLON ET ROME '. 

4 

Décembre 1770. — Mars 1772. 

Lettre de Louis XV aa roi d'Espagne. — Réponse de Charles IIL — Le Pacte 
de famille subsiste. — Que va devenir Taft'aire des Jésuite»? — Les Jésuites 
sont dans la joie. — > Pourtant, Louis XV semble persister dans ses intentions. 
— L'Espagne complique la négociation di^s Jésuites de la canonistation de don 
Juan de Palafox. — Bernis revient à parler de la restitution d'Avignon. — 
Arignon réclamé par le Nonce. -—On ne parle point à Bernis de cette démnrcbe. 
Bernis reparle du bref d'approbation. •— La cour de Versailles refuse di* rec6> 
voir ce bref. — Bernis reparle d'Avignon. — On lui dt'voile enfin la demande 
du' Nonce, qu'on communique aussi à l'Espagne. -— L'Espagne refuse nette- 
ment qu'on rende Avignon avant la suppression des Jésuites. — Le Pa|ie 
ordonne la visite du Collège Romain. — Lutte entre Grimaldi et Giraud. — - 
Puissance de Giraud à Versailles. — Giraud, néanmoins, vaincu par Grimaldi. 
Il faut en finir à Rome. •— Nécessité de changer les agents. — Azpuni, très- 
malade, et séduit par un chapeau. — Bernis emplové par d'Aiguillon à pour- 
suivre un chapeau pour La Roche-Aymon et pour Giraud ; — à obtenir quan- 
tité de grâces pour madame Louise. — Il n'a plus ni le temps ni le moyen 
de s'occuper des Jésuites. — Azpuru demande à être remplacé. — Le comte 
de Lavaôa nommé ministre d'Espagne à Rome. Il meurt. — Clément XIV 
redouble de grâces pour Bernis et pour la France. — Don Joseph Monino 
nommé ministre d'Espagne. 



Le 2] décembre 1 770, Louis XV écrit au Roi d'Espace la 
lettre suivante : 

« Monsieur mon frère et cousin, Votre Majesté nignore pas 
combien Cesprit d'indépendance et de fanatisme cest répandu 
dans mon royaume. La patience et la douceur mont conduit 
jusqu'à présent, mais poussé about et mes parlemens s*oubliant 
jusqu'à vouloir me disputer l'authorité souveraine que je ne tiens 
que de Dieu, je suis résolu a me faire obéir par toutes les voies 

< Sources : Affaiiuis ÉTRARoàiiESy Espagne, volumes 528, 529. Borne, ?ol. 853 
et suiy. 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 175 

possible. La guerre dans cet état seroit un malheur affreux pour 
moy et pour mes peuples. Mais ma tendresse extresme pour Votre 
Majesté, Funion intime qui règne entre nous cimentée par notre 
pacte de famille me Jaira toujours tout oublier pour Elle, Mes 
ministres ne sont que mes organes; ainsy quand je me crois obligé 
d'en changer, rien ne peut apporter de changement dans nos affaires, 
ef tant que je vivrai nous seronts unis. Si Votre Majesté peut faire 
quelques sacrifices pour conserver la paix sans blesser son hon-- 
neur. Elle rendra un grand service au genre humain et à moy en 
particulier dans les circonstances pressantes où je me trouve. Sur 
ce je prie Dieu qu'il vous aie '... » 

Cette lettre est expédiée à M. d'Ossun par un courrier extraor- 
dinaire. L'Ambassadeur de France a ordre de la remettre aTec le 
plus grand secret et de garder avec tout le monde un silence 
absolu. Le courrier arrive à Madrid le 30 décembre; le 31, 
d*Ossun accuse réception, et, le 2 janvier 1771, Charles III 
répond par le canal de M. de Fuentès '. Il ofFredes secours pour 
mettre les parlements à la raison; il déclare qu'il fera tout ce 
qu'il pourra pour éviter la guerre, mais il craint que ses conces- 
sions ne fassent qu'augmenter les prétentions de l'Angleterre. 
■ C'est pourquoi, ajoute-t-il, il eût été heureux de pouvoir dif- 
férer la juste résolution de Votre Majesté vis-à-vis des parlements 
jusques à passer ce moment si critique, et je suis bien fâché 



• Affaires ETRAKcènE^, Espagnr, voL 528. {Orthogr. conservée.) C'est ta lettre 
dont il est question dans les Mémoires du duc d^ Aiguillon^ et ^ laquelle, sur la 
foi de ces mémoires, on assigne la fausse date du S3. L'original de la minute est 
de la main du Roi : il convient de comparer cette lettre à celle qu'avait rédigée 
Tablié de la Ville. (BorTAnic, Correspondance seaète, t. 1, p. 412.) l/abhé de 
la Ville s*ex|>lique sur le d.mgcr prochain d*une nouvelle guerre, affirme le Pacte 
de famille et l'allinnce intime, entre dans le déiail des forces qu'on pourrait 
mettre à la disposition de l'Espagne, puis demande si le motif de guerre est suffi- 
sant, engage Charles 111 à accepter les propositions des Anglais pour prolonger 
la paix et donner le temps de se préparer. Puis il allègue l'épuisement des 
finance^, le désordre et l'insubordinat'on de Tiiitérieur, et termine ainsi : * Je 
n'ai communiqué à aucun de mes ministres la lettre que j'écris à Votre Majesté, 
et je lui demande de vouloir bien auxsi en réserver la connaissance pour sa seule 
et secrète information. » La lettre rédigée par l'abbé de la Ville est d'un com- 
mis; celle de Louis XV est d'un loi. Cette lettre a été publiée par Fbi7ILLet de 
Co5cuES, dans Louis XYi, Afarie^ Antoinette, etc., t. !, p. 454. 

* Affaires ÉTaiTtoèiBS, Espagne, vol. 529. 



iT6 LE CAUDINAL DE BERNIS. 

aussi par la même raison que le Duc de Ghoiseul ait déplu à 
Votre Majesté dans ce moment-ci, puisque nos ennemis jugeront, 
quoique sans fondement, que comme il a été l'instrument du 
Pacte de famille, son éloignement du ministère puisse amener 
du refroidissement entre les deux Couronnes, que c'est à quoi 
ils aspirent depuis longtemps. » Le même jour, Charles III donne 
à Louis XY une preuve éclatante de son affection en acquies- 
çant aux propositions de l'Angleterre. 

Malgré la chute de Choiseul, le Pacte de famille subsiste donc 
jusqu'à nouvel ordre» et l'on peut être assuré que l'Espagne» 
quelle que soit d'ailleurs la justice de ses griefs, n'entraînera pas 
la France dans une guerre européenne; mais, sur l'alfuire des 
Jésuites, le Roi n'a donné aucune assurance nouvelle à son 
cousin. Or, l'avènement désormais certain d'un ministère 
appuyé à la fois par le parti dévot et par la favorite donne à 
penser que la France va abandonner l'instance pour la sup- 
pression et rappeler les Jésuites. « Depuis les changements que 
le Roi a jugé à propos de faire a la Cour, écrit Bernis le 16 jan- 
vier I77I, les partisans des Jésuites affectent de répandre que 
cette Société n'a plus rien à craindre, et la ville de Rome presque 
entière s'attend à la restitution d'Avignon, n 

Ce n'est un secret pour personne que le chef du nouveau 
ministère sera le Duc d'Aiguillon, l'ami de madame du Barry, 
aussitôt que sa réputation aura été reblanchie par arrêt. « Il a 
passé et passe encore, écrit Giraud, non moins que le Chance- 
lier, pour être un défenseur des Jésuites '. » Les Jésuites sont 
dans la joie : un d'eux écrit à d'Aiguillon pour lui rappeler ses 
anciennes promesses ^. Personne ne doute des intentions du 
successeur de Clioiseul. 

> Theirbr, t. II, p. 40. Theiner (t. II, p. 105) cite une longue lettre écrite au 
Pape par un sieur du Pinier pour lui faire part des espérances que donne aux 
Jésuites la chute de Choiseul. 

' Le Père Crouxt, Jéj;uite, confesseur de feu madame la Danphine, réfugié à 
Porentruy, écrit au duc d*Aiguillon : « Monseigneur, je voudrais ^tre en état de 
TOUS exprimer, sur la fin de mes jours, comliien je suis lîrappé des prodiges que 
vous opérez dans le royaume et que je regardais comme un songe. Lorsque nous 
revînmes de la table de la Reine et que vous y alliez, en vous faisant mes plaintes 
de ce que tout le monde nous abandonnait, vous me fîtes entendre que Diea 



LE DOC D'AIGUILLON ET ROME. 177 

Reste à savoir s'il lui sera matëriellement possible de se sous- 
traire aux promesses faites à l'Espagne; si, à ses yeux, l'intérêt 
de la Compagnie prévaudra sur celui de la France ; s'il sacrifiera 
l'unique allié sur lequel le Roi puisse compter, dans un moment 
où la France épuisée peut avoir à lutter contre toute l'Europe. 

Le Roi a bien donné l'ordre à M. de La Vrillière de témoigner 
à M. de Fuentès et d'écrire à M. d'Ossun que rien n'est changé 
dans ses intentions, et qu'il s'en tient pour les Jésuites aux pro- 
messes Faites au Roi d'Espagne '. Malheureusement, l'Espagne 
a encore compliqué la négociation d'une négociation acces- 
soire : le confesseur de Charles III ne se contente plus de 
demander la béatification de Marie d'Agréda et l'approbation 
de ses doctrines; il a inspiré à son royal pénitent une passion 
extraordinaire pour la gloire céleste de Don Juan de Palafox, 
évéque d'Angelopolis au Mexique et d'Osma en Espagne. Il est 
vrai que la canonisation de cet évéque, célèbre surtout par ses 
démêlés avec les Jésuites, peut paraître se rattacher k l'affaire 
de l'extinction, mais l'expédition du bref mo^ti proprio ne s'en 
trouve pas moins subordonnée à l'issue d'un procès de canoni- 
sation, toujours fort long en soi, et où les délais s'offrent pour 
ainsi dire d'eux-mêmes à l'irrésolution et à la faiblesse du Pape. 

Il résulte de ces déluis et de l'absence de toute démarche 
nouvelle qu'on est convaincu à Rome du refroidissement de 
Charles III; Remis a de bonnes raisons pour ne pas céder à 
l'opinion courante; mais, s'il n'obandonne point la négociation 
engagée, il ne cherche pas moins à donner une satisfaction à la 
faction qui vient de triompher à Versailles. Dans l'esprit de 
Ghoiseul,un point était absolument arrêté : la volonté de con- 
server Avignon. Plusieurs fois. Remis avait insinué que la res- 
titution faciliterait singulièrement l'abolition; mais, chaque fois, 
Choiseul avait très-vivement et très-nettement rejeté cette pensée. 
Aujourd'hui, le Cardinal la reprend : il propose à La Vrillière 

nous avait encore conseryé des amis et des protecteurs. Je vous répondis que je 
Toas mettais de ce nombre, vous suppliant de ne pas nous oublier dans Tocca- 
sion, ce que vous m*avez Î9Ât espérer, n (A FF. Étr., France, Série ordinaire, 
Tol. 631.) 

* 7 janvier 1771. 

12 



178 LE CARDINAL DE BERNIS. 

de restituer Avignon au Pape ou d'échanger le Gomtat contre 
la Corse '. Ce serait satisfaire le Pape et les Romains, par suite, 
les ultramontains de Paris; en échange, on obtiendrait Tabo- 
lition des Jésuites, ce qui plairait à TEspagne, et tout le inonde 
ainsi aurait sa victoire. Les parlements crieraient, mais n'allait- 
on pas les dissoudre, et Maupeou n'était-il pas chancelier? La 
France en souffrirait; mais, il faut Tavouer, Bernis ne semble 
pas plus songer aux avantages immédiats et certains que le 
Royaume peut tirer de Fannexion du Gomtat qu*à ceux qui 
résultent de la possession de la Corse. 

La Vrillière répond en enjoignant à Bernis de garder le 
silence. Si le Pape parle le premier d'Avignon, Bernis prendra 
ad référendum ce qu'on lui dira et répondra uniquement qu'il 
rendra compte au Roi et lui demandera ses ordres. (5 février.) 

* • A l*égard de Tarticle d*Avîgnon, dont on espère à Rome la restitation, 
écrit le Cardinal le 16 janvier, j*ai eu ordre d'offrir au Pape, soit à titre de com- 
pposation, soit cumme une simple marque de galanterie et de générosité de la 
part du Hoi, une somme en premier Hpu de cinq à six millions, en dernier lieu 
de quatre à cinq millions qui seraient fournis au Pape, million à million par an 
jusqu'à parfait payement. J'ai eu ordre pareillement d'attendre pour entamer cette 
affaire que 1^ Pape m'en parlât de lui-même , ce que Sa Sainteté a évité jusques 
ici de faire. J*ai du supposer que le noi était pleinement convaincu que, par la force 
des droits que Sa Majesté a toujours conservés sur ce p^tit État, elle était auto- 
rUée 'A le garder, malgré une possession de plus de quatre cents ans de la part des 
Pa|>ei«, possession qui peut avoir légitimé le vice du premier titre, malgré le traité 
de Piiie et trois restitutions faites au Saint-S'ége de ce même État par Louis XI V. 
J*ai dû croire pareillement qu'on avait regardé dans le Conseil du Roi celte affaire 
comme consommée sous le dernier pontificat, puisque le Pape présent ne s*est 
point refusé à donner une satisfaction raisonnable à Plnfaut, duc de Parme, au 
sujet des censures qui avaient été prononcées contre lui et ses Ministres par 
Clément XIII. La France et TËApagne ont pensé que lesdites censures étant 
nuPes de plein droit, il était au moins inutile de réveiller cette a'f.iire. • Dans 
le cas oii le Roi se déterminerait à garder Avignon, le Cardinal fait obsener que le 
Pape et le Sacré Collège paraissent fort peu disposés à admettre qu*on puisse le 
leur acheter, et il propose d'écbanger le Comtat ■ contre la Cor^e, qui excite la 
jalousie di*s princes d'Italie, qui fournit des prétextes aux ennemie* de la Fiance, 
qui coûtera beaucoup pour la soumettre, la peupler et la défendre •• Dans le 
cas où le Roi se déterminerait à rendre Avignon, Bernis fait remarquer que le 
Pape ne se plaindra pas que la France garde Avignon tant qu'il n'aura pas 
rempli les promesses par rapport aux Jésuites, parce qu'il se regardera en ce cas 
comme débiteur des trois Couronnes avec lesquelles il a pris des engngi'ments 
par écrit : • A coup sâr, ajoute-t-il, la négo<;iation touchant les Jésuites n*a 
auouoe relation ni dépendance avec celle d'Avignon, mais il est heureux que le 
Pape ne pense pas devoir demander la restitution du Comtat tant qu'il ii*aara 
pas rempli ses engagements. » 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 179 

Mais cette affaire de la restitution est tellement dans l'air, les 
Romains ont si grand'peur que le Roi n'en fasse une condi- 
tiofi de la suppression, que, pour prendre les devants, dès le 
11 Février, le Nonce remet, avec le plus grand secret, au Ministre 
intérimaire des Affaires étrangères un mémoire destiné au Roi, 
et par lequel il réclame, au nom du Pape, les États d'Avignon 
et du Cnmtat ^ Moins d'un mois après, le 3 mars, à l'occasion 
des fêtes de Pâques, Giraud insiste par une lettre singulière- 
ment |>ressante ^. 

Ni La Vrillière, ni le Pape ne disent mot à Bernis de ces 
démarches du Nonce. Le Cardinal doit croire, d'après la dépêche 
du 5 lévrier, que son ouverture n'a pas été agréée. Il se rejette 
donc sur l'affaire du bref motu proprio dont il est chargé. Le 
Pa|)e dit qu'il va l'expédier, mais il veut y insérer un para- 
gra|>he relatif à la France. C'est mettre )en question le pouvoir 
juridique du Roi, répond La Vrillière; en effet, la Société a été 
dissoute en France; les Parlements ont prononcé sur les vœux, 
des Jésjuites, et le Roi a confirmé les arrêts des Parlements. En 
Espagne, dans les Deux-Siciles, dans le duché de Parme les 
Souverains ont simplement chassé les Jésuites. Il est possible 
que res États aient besoin d'un bref qui prononce sur les vœux 
des Jésuites, la France n'en a nul besoin. Mais, objecte Bernis ', 
c le Roi n'a prétendu délier les Jésuites de leurs vœux que par 
rapport au civil. Le lien spirituel subsiste, et il importe que les 

^ ifi ne ▼eux citer qu'une pbrase de ce mémoire : • La détention des États de 
l'iiglise a toujours été préjndidahle aux bouverains qui Font tentée... Votre 
Bfajesité, Siie, en cédant sans délai aux instances que rarchevèque de Damas 
(Ginud) est expressément c1)ar{;é par le Saint-Père de lui faire à ce sujet, attirera 
sur Klle et sur la Famille Royale les dons célestes, qui mettront le comble à sa 
gloire et à sa félicité, et m'Vitera qu'après un règne sur la terre le plus long et le 
plus heureux, Dieu, dans sa miséricorde, lui donne une couronne incorrn|)tib]e 
dans le ciel. ■ 

* • Nous sommes, dit-il, dans le temps de grâce, dans les jours de salut où le 
Dieu de mîi«éricorde se plaît- à écouter plus favorablement les prières des fidèles. • 
N*a»-je |ias lieu d*espér»*r que te Roi qui U représente sur la terre, que le Roi 
Très-Ckréti^o voudra bien Miivre Son- exemple et donner an chef visible de son 
Église un nouveau motif de réjouissance pour le grand jour que le Seigneur a fait 
le jour de son triomphe, où Tfiglise même invite ses enfants à participer à ses 
transports de joie et d*allégres8eT » 

* Dépêche du 20 février. (Apf. Éti.) 

IS. 



ISO LE CARDINAL DE BERNIS. 

t 

Jésuites en soient relevés. » Il faut donc un bref particulier pour 
la France ', et Bernis propose une formule qui, dans sa pensée, 
répond a toutes les objections. A Versailles, on refuse absolu- 
ment toute formule et tout bref : « En anéantissant dans son 
Royaume la Société des Jésuites, écrit le 12 mars Tabbé de la 
Ville, le Roi n'a fait qu'usage d'un droit qui appartient essen» 
tiellement à son autorité souveraine et indépendante, et ce n'est 
que par complaisance pour le Roi son cousin qu'il a donné 
ordre à son Ministre de joindre son instance à celle de Sa 
Majesté Catholique pour la suppression *, » Ainsi, ce bref que 
Bernis sollicitait depuis deux ans, à propos duquel il avait écrit 
des volumes, ce bref qui avait été l'objet de toutes ses nég[0-> 
ciations, il était chargé de le refuser. 

Que lui restait-il à faii'e à Rome si l'affaire d'Avignon conti* 
nuait à lui échapper? On tramait quelque chose : il le voyait 
bien ; mais il n'était pas dans le secret. Le 1 8 mars, il se déter- 
mine à renouveler sa demande d'instructions *. Il entre cette 
fois dans le détail des arguments, ne craint point d'indiquer 



» Dépêche du Î6 février. (Aff. Éth.) 

^ L*abbé de la Ville, chargé en réalité da porteFeuille, écrit encore le 19 mars : 
« Le Roi a ordonné, par son édit du moiii de novembre 1764, que la Société des 
Jésuites n'eût plus lieu dans ses États, mais elle a permis aux membres qui la com- 
posaient d*y vivre en particuliers, et comme bons et fidèles sujets sous raiitorité des 
évèques, et n*a absolument rien statué sur leurs vœux ni sur leur institut. Quant 
aux biens dont ils jouissaient en France, le Roi n*a rien prescrit à cet égard. Ils 
ont été destinés par les Parlements du royaume à acquitter les dettes de leur 
Société et ne suffiront pas pour remplir cet objet. Il n*y a certainement en tout 
cela rien que Tautorité souveraine ne soit en droit de faire indépendamment de 
la juridiction ecclésiastique. « On voit que c*et(t encore là une nouvelle théorie. 

3 « En usant de toute la rigueur du droit, dit-il, il est possible de justifier la 
retenue du Comtat Venaissin, mais la rigueur a toujours Pair de la violence quand 
elle est employée par le plus fort contre le plus faible. Une possession paisible de 
quatre cenu ans peut bien ne pas détruire un droit primitif et naturel, mais on 
ne peut nier que cette même possession ne soit un titre bien fort, que tons les 
souverains ont intérêt qu'il soit respecté, sans quoi ils pourraient être inquiétés 
après plusieurs siècles sur une partie de leurs possessions. Il n*est pas moins vrai 
que les rois de France, fils aines de TÉglise et monarques très-chrétiens, se sont 
toujours fait gloire d*ètre ses bienfaiteurs, que les droits du Roi sur Avignon le 
mettront toujours dans le cas de se faire rendre justice par la cour de Rome 
quand elle s*écartcra des règles et des égards ; qu'il serait heureux que le Pape 
voulût vendre Avignon au Hoi, mais que le coeur de Sa Majesté s'opposera tou- 
jours à employer pour cet objet des moyens violents ni le droit du plus fort. * 



Ï.E DUC D'AIGUILLON ET ROME. 181 

« qu'il a eu de temps en temps quelques doutes » sur la déci- 
sion ferme et constante du Roi de conserver Avignon; il en 
arrive à plaider directement la cause du Pape, à chercher à 
émouvoir le Roi, à lui inspirer des doutes sur la légitimité de sa 
possession. Il atténue à peine ses arguments en Faveur de la 
restitution immédiate par un projet de négociation assez vague 
où il expose les diificultés sans indiquer le moyen de les 
résoudre. 

Sur cette dépêche, La Vriliière sort enfin de son silence 
(9 avril), mais c'est simplement pour donner avis au Cardinal 
des démarches que le' Nonce a faites deux mois auparavant et 
qu'il a encore réitérées le 30 mars, et pour l'inFormer que le Roi, 
avant de donner une réponse, désire connaître l'opinion du 
Roi d'Espagne. 

Depuis le mois de janvier, la correspondance entre les 'deux 
cousins s'était un peu refroidie. Les lettres étaient encore fré- 
quentes, les marques extérieures d'affection n'avaient jamais 
été plus grandes ', mais les deux souverains n'avaient point 
abordé le sujet qui leur tenait le plus au cœur. Louis XV avait 
prodigué à Charles III ses reraerciments au sujet de la termi- 
naison pacifique de l'affaire de Port-Egmont (lettres des 24 et 
27 janvier); mais Charles II ( avait marqué ouvertement son 
déplaisir de la chute de Choiseul en ne répondant pas Ce ne fut 
que le 16 mars, après deux mois presque entiers, qu'il se déter- 
mina à écrire à Louis XV ^. Il commençait, par exposer la 
nécessité de se mettre, par des armements sérieux, en état de 
lutter contre les Anglais; puis, passant à l'objet de ses préoccu- 
pations les plus vives, il demandait que le Roi affirmât à Rome 
que ses intentions n'avaient point changé; il insistait sur le 

^ Ainsi, le 21 janvier, i*envoi de la Toison d*Or au comte d'Artois. 

* Il avait, à diverses reprises, chargé M. d*Ossun de nier la correspondance 
secrète qu'on prétendait exister entre le Pape et lui, el il avait communic|ué à cet 
effet la lettre qu'il avait écrite le 5 Février à Clément XI V, pour prouver qu'il 
D*en avait pas écrit d'autres. Dans cette lettre où il remerciait le Pa|)e de lui 
avoir ac>cordé des indulgences et de lui avoir envoyé un tableau de Guido Reni, 
il ajoutait : ■ Et je supplie Votre Sainteté de vouloir bien se souvenir des affaires 
auxquelles elle sait que je m'intéresse si particulièrement et qui deviennent tous 
les jours plus urgentes. « 



iSS 



LE CARDINAL DE BERMIS. 



regpret qu'il avait de la disgrâce de Choiseul, et il exprimait le 
désir que la situation de l'exile fût adoucie '. Louis XV répondit 
le 8 avril : il partageait les sentiments du Roi d*£s|>agne sur la 
nécessité de préparatifs contre l'Angielerre. Sur les affaires de 
Rome, ses principes étaient invariables et n'avaient pu être 
modifiés par le changement des ministres. Quant à Glioiseul, il 
était impossible de le traiter plus doucement ^. 

Dans cette lettre, pas un mot de l'a^Fuire d'Avignon. D'Ossun 
avait pourtant, par dépêche en date du 2 avril, été chargé de 
pressentir la cour de Madrid sur l'opportunité de la restitution. 
Devant cette communication, l'étonnement de Charles III (ut 



' Voici le passage le plus important de cptte lettre : « Le comte de Fuentèt 
aura informé Votre Majesté dts promesses que le Pape fait toujours d'éteindre 
rOidre des Jésuites sans jamais les n-roplir. Je ne suis pas plus informé du fond 
des intentions du Pape à ce sujet que Votre Majesté, malgré ce qu'on a voula 
faire entendre. Mon Ministre à Rome a dit tout ce qu'il savait au cardinal de 
Bemis. Le Saint-Père pourtant a déclaré lui-m^me qu'il convenait au bien de la 
religion et des États catboliques de dissoudre cette Société. Je pense que cela est 
nécessaire pour la tranquillité de nos personnes et de nos royaumes, mais il me 
revient de Rome que le cbangeroent de ministère en Fiance a fnit penser à cette 
cour- là qu'on pouvait aussi changer de mnsinies à IVgnrd des Jésuitrs. Us igno- 
rent que Votre Majesté suit ses propres pnnci|>es, et non ceux de s^s ministres; 
rbabileté, le concert et une sage conduite de ctnx-ci contribuent seulement à les 
faire réussir; ce sont les qualités que j'avais remarquées dans M. de Cbuiseul, et 
qui me le faisaient recommander à Votre Majesté en tant qn'il ne pût -lui 
déplaire. Avec cette même réserve et eu égard à sa bonne conduite pansée pour 
nos affaires politiques, j*ose encore intereéder auprès de Votre Majestté en sa faveur 
pour qu'il éprouve quelques traits de sa bonté et de son indulgence dans ce qu'il 
peut en être susceptible, et je fais des vœux pour que Votre Majesté le remplace 
avec un successeur qui ail la même élévation politique et qui acquière le môme 
crédit chez l'étranger. » 

' Voici le passage capital de cette lettre envoyée par un courrier extraordi- 
naire : « A l'égard de nos affaires de Rome, l'Ëdit que j*ai rendu il y a quelques 
années abolit pour jamais l'Ordre et Société d«^s Jésuites en France. Voti-e Majesté 
. en a demandé l'extinction totale : je me suis joint à lui pour la demande à en 
faire au Pape, et j'ai donné au caidinal de Remis les ordres les plus précis de 
ooncerter ses demandes avec les ministres de Votre Majesté. Les embarras où se 
trouve le Sgint-Père au milieu de sa Cour et de scn pays peuvent l'excuser jusqu'à 
présent dans ses délais, mais je le crois honnête homme. Il a promis à Votre 
Majesté, et il lui tiendra sûrement paiole. Je voudrais que cela fût déjà f:iit, et je 
me Batte que cela ne tardera plus; en attendant. Votre Majesté peut être bien 
persuadée que je convaincrai la cour de Rome de l'invariabilité de mes principes 
et de leur indépendance des idées personnelles de mes ministres. Il faut que 
j'aie eu de bien fortes raisons pour prendre le parti que j*ai pris avec le duc de 
Cboiseul. H est dans sa terre avec ses parents, et je ne pouvais le traiter plus 
doucement. • 



LE DUC D'AIGUILLON ET BOME. 



iS3 



extrême. II n'ignorait pas que, pour GhoiseuJ, la conservation 
d'Avignon était en quelque Façon un article de foi, et que le 
Conseil du Roi avait, à plusieurs reprises, dans des actes solen- 
nels, pris l'engagement de ne jamais délaisser le Gomtat. 
D'autre part, si le Roi de France restituait Avignon, le Roi de 
Naples serait obligé de rendre Bénévent. Or, Gliarles III savait 
toute l'importance que son fils, le Roi des Deux-Siciles, et le 
Minidtre dirigeant, Tanucci, attachaient à la possession de cette 
principauté* Pour obtenir qu'ils les remissent au Pape, il fau- 
drait sans nul doute une pression énergique de sa part. Et, 
depuis deux mois, Clément XIV faisait des démarches à Ver- 
sailles pour Avignon, et nulle instance n'avait encore été tentée 
ni à Madrid, ni à Naples, pour Bénévent et Ponte-Gorvo. Il était 
impossible que Charles III ne vît pas dans la façon dont cette 
négociation avait été engagée une preuve nouvelle de cette 
duplicité dont il accusait la cour de Rome. Le Pape savait que 
l'aiTuire des Jésuites dépendait uniquement du Roi d'Espagne : 
il ne lui avait pas redemandé ses provinces parce qu'il craignait 
que, à Madrid, on ne fit de la suppression des Jésuites uiie 
condition formelle de la restitution ; mais il s'était, en grand 
secret, adressé à Versailles, espérant que Giraud, par ses 
canaux particuliers, obtiendrait de Louis XV une promesse 
formelle ou même un acte immédiat : du même coup, il mor- 
tifiait Remis; il refroidissait, s*il ne brisait pas, Tunion entre 
les deux Cours, et il s'imaginait que, une fois l'union rompue, il 
lui serait loisible de traîner l'aflaire en longueur et, au moyen de 
quelques menues douceurs qu'il glisserait sous le (roc du confes- 
seur, de faire perdre de vue à Charles III le but qu'il poursuivait. 

Peu s'en fallut qu'il né réussit; car ce ne fut qu'après deux 
mois qu'on se décida à Versailles non pas à communiipier à 
Charles III les mémoires de Giraud, mais à lui donner avis des 
démarches du Nonce et à lui demander conseil. 

La cour de Madrid prit les choses encore mieux qu'on n'eût 
pu l'attendre \ Sans s'engager à une restitution parallèle de 



^ Tbbibbr (t. II, p. 61) me paraît îcî complètement daas le faux. J*igiiore où 



' , 



■ / 



184 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



Bënëvent et de Ponte-Qorvo par le Roi des Deux-Siciles^ en 
maintenant même que le Roi Ferdinand aurait toute raison de 
conserver les principautés qu'il occupait, Grimaldi envisagea la 
restitution d'Avignon exactement au même point de vue que 
l'avait fait Bernis. L'extinction des Jésuites, répondit-il, n'est 
point faite malgré les promesses réitérées du Pape, et, si telle est 
la conduite du Pape quand ces territoires sont sous la main des 
puissances, que sera-t-elle quand ils lui auront été restitués? 
Donc, si Louis Xy n*est pas décidé à garder Avignon, il Faut au 
moins procéder à la restitution avec une lenteur qui Fasse con- 
naître au Pape que, pour obtenir ce qu'il désire, il Faut qu'il 
commence par exécuter ses promesses, a Peut-être que par ce 
moyen, ajoute Grimaldi, nous obtiendrons le succès, qui 
devient tous les jours plus nécessaire, des justes instances que 
nous avons Faites à ce sujet. » 

On ignorait à Rome que la négociation se portât sur ce ter- 
rain; on était convaincu que la restitution aurait lieu dans un 
breF délai, et que Louis XV l'accorderait sans condition. On se 
tenait assuré de traîner en longueur le Roi d'Espagne : Azpuru 
se mourait; Bernis, devenu complètement passiF, semblait 
acquis; d'Aiguillon allait arriver nominativement au ministère : 
les Jésuites étalèrent leur triomphe; ils saisirent une occasion 
pour établir dans Rome leur dévotion Favorite et pour provo- 
quer uue manifestation qui paraissait s'adresser au Sacré-Cœur 
de Jésus et profitait en réalité à la Compagnie '. 

il a pu trouver la lettre de d'Ossun en date du l^*" mai 1771 sur laquelle il fonde 
son raisonnement. 

' Il est nécestsaire de relever le récit que fait Bernis de cette manifestation. et 
l'appréciation qu'il donne : « On sait, écritril le. 8 mai, que Benoit XIV à l'insti- 
galion lie quelques personnes pieuses Ht bâiir une chapelle au milieu du Colysée 
dans la vue de consacrer cette terre arrosée autrefois du sang des martyrs et pro- 
fanée depuis par le libertinage des filles de mauvaise vie dont cet amphithéâtre 
était devenu le rendex-vous. Le cardinal de l'ossi^ ami, dit-on, des Jésuites, et 
qui pa8:4e ici pour avoir bien de l'intrigue et de la rutte, fut nommé p éfet de 
cette institution. En conséquence, il obtint du pape Benoît XI V la permission 
(pour une fois seulement) de faire élever plusieurs autels dans le milieu du cirque, 
d*y éUiblir des confessionaux et de distribuer la communion et des indulgences 
au peuple qui y viendrait faire ses dévotions le jour même de la fête. Ledit Car- 
dinal, en citant l'exemple du passé, a obtenu dernièrement du Pape la permission 
de renouveler cette triste cérémonie. A cette occasion . il a été frappé un grand 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 185 

Le PapCy averti que l'Espagne était au courant de l'afFaire 
d'Avignon, ne pouvait partager ces illusions. II sentit qu'il 
fiillait marcher. Pendant que le Nonce renouvelait à tout propos 
ses instances pour la restitution \ Clément XIV déclara visi- 
teurs du Collège Romain, le collège par excellence des Jésuites, 
les cardinaux d'York, Colonna et Marebscbi. Les sentiments du 
duc d'Tork et de MareFoschi n'étaient pas plus douteux que 
ceux du prélat CarraFFa de Golombrano, nommé secrétaire 
de la Visite '. Or, les Cardinaux avaient les pouvoirs les plus 

nombre de médailles qui portent d'an c6té les armes du pape Benoit XIV accom- 
pagnées du cœur de Jénus et de Marie, et de fautre une légende qui annonce la 
protection qa*accorde à cette bonne oeuvre le Pape actuel. Sur le principal autel 
élevé dans le Colysée, on a eu soin d'ei poser un tableau du Sacré-Cœur de Jésus 
et de Marie, en sorte qu'il a paru au pul>lic que le principal motif de cette fête a 
été de solenniser la dévotion du Sacré-Cœur de la manière In plus éclatante et de 
pouvoir prouver un jour, par les médailles, que les papes Benoit XI V et Cléme-t Xi V 
avaient contribue à rétablir, tandis qu*il est notoire que Benoit XIV n*ap|iroa- 
vaîl pas cette dévotion par Tabus qu*«n pouvaient faire les peuples toujours trop 
aitacbés aux objets matériels qu*on leur présente. Il est rp,alement certain que, 
lorsque Clément XIII proposa dans une conf,rpgation d'établir un ofHce parti- 
culier en Tbonneur du Sacré-Cœur, le Pape aujourd'hui régnant fut d'un avis 
contraire, mais les amis de^ Jésuites l'emportèrent sur les théologiens du Sacré 
Collège, il est aisé de juger du bruit que cette dernière fonction a fait dans ces 
circonstances. On Ta regardée comme un triomphe public des Jésuites, et, comme 
il s*y est passé beaucoup d'indécences et dn désordres à cause de la grande 
afBoence du peuple, on dit que le Pape est très-fâché d'avoir donné dans le piège 
qu*on lui a tendu. » Le tableau exposé sur le principal autel, le jour de la fête, 
repréjtentait Jésub-Christ la poitrine ouverte : de son cœur sortait une multitude 
d'hoities de Tune desquelles le Christ Ci»mmuniait une religieuse agenouillée à ses 
pieds : cette religieuse était' Marie Alacoque. Le tableau avait été fourni par un 
nommé Collet, évèque in partibus d*Adras, qui, à la suite de la fête, reçut l'ordre 
de quitter Home, Dans une dépêche postt^rieure (22 mai), Bernis rend compte de 
l'impression par ordre du Pape d*uo livre sur la vraie dévotion au Sacré-Cœur. 
Dans ce livre, ajoute-t-il h* 29 mai, on a soin d 'exposer que l'office du cœur de 
Jésus a été approuvé sous Clément Xlll par la Congrégation des Rites après avoir 
été rejeté sous Benoit XIV, et d'éclaircir les doutes qui pourraient naître au sujet 
des médailles frappées sous Benoit XIV et sous le Pape régnaut à l'occasion des 
deux fêtes célébrées au Colysée. ■ Rien n'est si facile pour le peuple, dit le Car- 
dinal, que de se méprendre et de croire qu'on expose à sa vénération le cœur 
charnel de Jésus-Christ, tandis qu'il ne doit être question que de sa chanté 
envers les hommes. » £t, après avoir expliqué les motifs rel'gieux pour lesquels il 
désapprouve absolument rétablissement de cette dévotion, il ajoute : « Les héré- 
tiques et les impies se moquent de ces nouveautés, et les fanatiques s'en servent 
pour grossir leur parti. • (Aff. hlTR.) 

' Mémoire remis le 14 mai, à l'occasion du mariage du comte de Provence ; 
autre remis le 28 mai. 

* Dépêche du 26 mai. (Aff. Étr.) Marefoschi créé cardinal m peUo, au com- 



186 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



amples : Us devaient inspecter la discipline, les études, l'admi- 
nistration temporelle et spirituelle : et Ton disait que des fonds 
considérables avaient été dissipés : il est vrai qu'on préten- 
dait que les recteurs pouvaient se couvrir avec une bulle de 
Clément XIII légitimant l'emploi des biens affectés à l'entre- 
tien des séminaristes* Néanmoins, l'émotion fut très-vive à 
Rome, et, le jour où s'ouvrit la visite du collège, une foule con- 
sidérable, qu'on disait aimée, s'assembla dans la maison des 
Jésuites. Les Cardinaux ne reculèrent point devant les menaces; 
ils commencèrent résolument leur besogne. 

Elle devait être longue; et qui pouvait dire si Ton aurait à 
Versailles un sens assez exact de ce qu'on devait à l'Espagne 
pour ne pas se dessaii>ir du gage qu'on avait entre les mains? 
Ne se tiendrait-on pas satisfait de ce premier pas officiel vers la 
suppression, et ne s'empresserait-on pas de saisir cette occasion 
pour accomplir la restitution? C'était à cniimlre, car Bernis le 
conseillait ', et d'Aiguillon, qu'on flattait infiniment à Rome*, 

mencement de 1770, est déclaré avec Bor{>Yie8e et Rezzonico, le 10 septfmbre 1770. 
Maierosclii honorait les grands solitaires de Purt- Royal, pour qui il avait une 
vénération particulière. 

I II écrivait : « Sa Majesté sera toujours la maîtresse de TÉiat d'Avignon dans 
le cas où la cour romaine nianqni-rait aux é{\md« dus à sa Couronne. Par cette 
raison il est peut-être plus politique de rfudrr celte province au 8aint-Sié{;e que 
de la {>arder ; il est du moins plu.'« |;l(irieux et pluK juste de la resiiiui'r ^ un Pape 
qui ne désire que Tamilié du lloi et le i ien spirituel ta temport- 1 de son royaume. * 
Cette df'pôche, en date du S6jtiiii, est la pn-mière que Bernis adresse à d'Aiijuil- 
Ion; d* Aiguillon a annoncé à Beriiin son arrivée aux affaires par la lettre sui- 
Tanté (^Arrh, Bernis)^ en date de Versailles, le 10 juin 1771 : « Le Roi vient de 
me confier une place dont Vorre Ëuiinence connaii mieux que personne les dan- 
gers et les diFKcullés, mal{;ré la {;lt)i.e qu'elle a su y acquérir pendant i|u'élle Ta 
occupée. Je ne me dissimule pas combien je suis peu capable de fa remplir, et 
j'ai lait tout ce que je devais faire pour que le Koi ne jugeât pas mes talents sur 
mon zèle pour son service et mon dévouemeni pour sa personne, ma's il a 
ordonné, et j*ai oliéi. Je ne dois plus pr'nser désormais qu*à faire tons mes efforts 
pour justifier son choix et miTiter le siiffmge dt* Voire Lminence. J'espère qu'elle 
Toudra bien m'y aider elle-même, en me guidant dans la besoi{;ne qui m est confiée. 
Je me ferai gloire de suivre exactement ses avis et les leçons qu'elle dai,;nera me 
donner avec la déférence que je dois à la supériorité de ses lumières et de ses 
talents. J'ose dire qu'elle doit cette marrjue de bouté au désir bien sincère que 
j ai de mériter l'estime dont elle veut bien m*honorer depuis longues années, à 
1 attachement inviolable que je lui ai voué et à mon respect pour elle. • 

^ Bern s lui écrit que « les bons jiriiu ipes qu'on lui connaît sur les alfa-res de 
1 Église ont disposé la cour romaine en sa faveur, et que le Pape en particulier 

applaudi sincèiement au choix de Sa Majesté » • 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 



187 



pouvait s'y trouver porté, mais il fallait compter avec FEspagne, 
et, le 21 juillet, Grimalcli chargea d*Ossun d'écrire que Sa 
Majebté Catholique n'approuvait pas la restitution prématurée, et 
qu'il ne convenait de la faire que lorsque le Pape aurait rempli 
ses engagements. Les deux restitutions, disait Charles III ', c'est- 
à-dire celle de Bénévent et de Ponte-Corvo, et celle d'Avignon, 
doivent avoir lieu simultanément; elles sont nettement enchaî- 
nées a la suppression, soit qu'elles la précèdent, soit qu'elle^s la 
suivent. Au cas où elles la précéderaient, une clause réso- 
lutoire prévoirait le cas où le Pape ne remplirait pas ses enga- 
gements. 

Giruud, qui était devenu une puissance à Versailles, s'imagina 
qu'il pouvait lutter de front avec l'Espagne, et, pendant que le 
Pape cherchait à gagner Charles III par des attentions de toutes 
sortes, comme de lui proposer d'être le parrain de l'enfant dont 
allait accoucher la Princesse des Asturies "*, le Nonce présenta 
au Roi un mémoire dans lequel on lisait cette phrase : « Si des 
raisons politiques continuaient à suspendre l'exécution d'un 
acte d'équité si convenable à deux si religieux Monarques, nous 
ne pourrions alors sans trahir les devoirs de notre ministère 
nous empêcher de rappeler à Votre Majesté que toute politique 
qui n'est pas conforme à la loi de Dieu, juge unique et suprême 
des Rois, expose ceux qui en usent à son indignation divine; 

' Dépèche de M. d*Ossun du 21 aoât. 

* Le rcti d'Espagne accepta et offrit à Clrment XI V d'être lui-même parrain en 

second. Voici la lettre par lacjut'lle le prince des Astiiries fait part à Louis XY 

des coucbfs de sa femme, la(|iielle, comme on sait, était Klle de Madame Infante, 

et par conséquent petite- fi Ile du Uni, avec f|ni elle correspondait régulièrement 

cbaque semaine : « Monsieur, ici, {grâces à Dieu, tout continue à merveille, ma 

femme a commencé déjà à man[*er de la soupe, et le lait va très-bien. Elle vous 

demande pardon si elle ne vous a pas fait écr're ce qu'elle n'a pas osé, mais 

dorénavant je le fairai pour < l'e, ce qui m'est d'un (;rand plaisir. Le nouvellement 

né se I orte à merreille, et de même que lui je suis, Montiieur, de Votre Majesté 

le très- affectionné frère et cousin. 

■ Si^né : GaàRLES. 
• A rKtcarial, ce M tcptembre 1771. 

« Au roi de France, Monneur mon frère et grand'père, » 

Cet enfant mourut en 1774. Remis écrit à d'Aigu' lion le 30 mars : « Le Pape 
est très-afUigé de la mort du fils du prince des Astnries qui était son filleul. Ce 
lien avec le roi d'Espagne était cbfr à Sa Sainteté, et il est certain qu'il lui assu- 
rait plus de confiance et du crédit de la part de Sa Majesté Catholique. • 



i8S LE CARDINAL DE BERNIS. 

que les bonnes intentions qui demeurent inexëcutées n'arrêtent 
pas l'effet de sa justice et, que ceux qui sont capables de 
sugg[ërer des réflexions pareilles seront impuissants à protéger 
devant le tribunal de Dieu les consciences de ceux qui se 
seraient laissé induire à les adopter '. » 

Il fallait que le Nonce Fût bien sûr de ses appuis pour oser 
ainsi parler au Roi de France. Il est vrai que Giràud n'était 
point le premier venu pour l'intrigue. Dès Tannée 1769, il était 
parvenu à obtenir de Ghoiseul que Bernis sollicitât pour lui le 
chapeau de cardinal, et Bernis avait eu à ce sujet une promesse 
formelle '. À chaque courrier, Ghoiseul, bien qu'il sût que 
Giraud était à Versailles l'agent des Jésuites ', avait été con- 
traint de revenir sur ce sujet, et de presser le Cardinal *. De 
tous côtés les lettres de recommandation pleuvaient. Bernis se 
défendait comme il pouvait ', mais Giraud ne se lassait pas. Le 
Roi répond-il au Pape sur un bref contre les mauvais livres? 
Giraud fait insérer dans la lettre du Roi une recommandation 
expresse en sa faveur ^. Madame liOuise entre aux Carmélites; 
le Pape lui écrit; Madame Louise répond en parlant du chapeau 
de Giraud. Giraud donne le voile à Madame Louise : nouvelle 
recommandation, et cette fois ce n'est pas le chapeuu seul 
qu'on demande, on veut que Giraud soit remboursé des frais 
qu'il a pu faire pour la prise de voile ''• Le Pape enfin par le 
bref du 26 septembre 1770 s'enjjage à comprendre le Nonce 
dans une prochaine promotion ^ ; Giraud ne se tient pas encore 

' Mémoire remis le 25 août. 

2 « Clément XIV n*aime pas le Nonce; il a de lui ei de ses mœurî» ropinion 
la plus désavantageuse; mais bien qu'il se iléHe de ses- relations ayec les Jésuites, 
il le fera cardinal (lar respect |K>ur la volonté du Roi. » Dépêche de Beroift du 
24 septembre. (Aff Etb.) 

* Dépèche de Remis du 18 octobre 1769. (Aff. Etr.) 

* Lettre du 16 janvier 1770. 

' Dans la lettre du 7 février, Bernis demande instamment qa*on calme Giraud, 
dit que sa promotion est assurée, mais (|iie le Pape ne veut |>oint qu^il soit le 
chef de Hes créatures, qu*il ait par suite une sorte d*autorité au conclave; le 
14 février, Bernis dit que le Pape est embarrassé [>our pourvoir Giraud, et qu'il 
faut attendre que certains bénéHces soient vacants. 

* 24 avril, 

7 Dépêche de Ghoiseul du 18 septembre 1770. 
' Tbbiner, Epistoiœ, etc», p. il2. 



LE DUC D^AIGUILLON ET ROME. 189 

pour satisfait. La première dépêche que signe La Vriilière est 
uniquemenlconsacréeàGiraud ',et, à partir du 1*' janvier 1771, 
il n*est pas un courrier qui ne porte à Rome de nouvelles 
lettres en sa itiveur. Bernis vainement essaye d'arrêter le déluge 
en écrivant « qu'il espère que les fortes instances faites en 
bveur de M. Giraud ne lui nuiront pas près de Sa Sainteté ' » , 
Giraad ne comprend pas ces finesses. Toute occasion lui est 
bonne pour solliciter. Dans toute lettre que le Roi écrit au Pape, 
voici le paragraphe sur Giraud ^ ; dans tout mémoire que Giraud 
remet au Roi, voici la sollicitation habituelle ^. Si, par hasard, 
Giraud ne demande point qu'on écrive à Rome, si même il 
arrête les instances en sa faveur, c'est qu*il chasse quelque 
autre lièvre, par exemple l'abbaye de Gorze au diocèse de Metz, 
70,000 livres de revenu ', ou qu'il veut passer un hiver déplus 
à Paris '; ou qu'il craint que le Pape ne lui donne un emploi 
qui lui déplaise. Il ne veut point de l'archevêché de Ferrare ^ : 
lettres de d'Aiguillon, lettre du Roi ^, lettre de Madame Louise * ; 
il ne veut point de l'Archevêché tout seul, mais il en veut bien 
si la Légation y est jointe '^. On le voit, Giraud est le maître, 
il a pour secrétaire Louis XV et Madame Louise; il mène 
comme il lui plaît les ministres. Il est l'ami, le serviteur de 
madame du Barry : cela dit tout; il peut tout oser et il peut 
tout faire. 

' i" Janvier 1771. 

•30 janvier 1771. 

' Le Pape a félicité le Roi de la réconciliation entre l'Espagne et TAngteterre. 
Le Roi va répondre : Giraud, le 1^ mars, écrit à La Vriilière pour demander 
me dans sa réponse le Roi ajoute quelque chose en sa faveur. Louis XV insère 
le paragraphe demandé dans sa lettre du 18 mars, 

^ Mémoires des 30 mars et 28 mai pour la restitution d'Avignon. 

* Le 31 mai, Giraud demande le secret sur la faveur qu'il vient d'obtenir du 
Roi, parce qu'il sollicite du Pape une autre pension. Il est probable qu'il l'obtient^ 
car Bernis écrit le 26 juin : « M. Giiaud sera le mieux traité des nonces. • 

* D'Aiguillon écrit le 9 juillet : « M. Giraud désire qu'on suspende en ce 
moment les démarches en sa faveur. • 

"^ Billet de Giraud en date du 13 septembre par lequel il demande d'urgence 
une audience à d'AigudIon. Mémoire pour refuser l'arcbevécbé de Ferrare. 
Lettre de d'Aiguillon à Remis du 17 septembre. 

* 17 septembre, en réponse au bref sur la profession de Madame Louise. 

* 17 septembre. 

10 Bernis à d'Aiguillon. 



) I 



190 LE CARDINAL DE BERNIS. 

A Versailles, soit y mais pas à Madrid. D'Â^iguillon a commu- 
niqué à Grimaldi par riotermëdiaire de d*Ossun le mëmoire du 
Nonce. Aussitôt, Grimaldi écrit à Fuentès : « Le Roi ayant 
entendu cette lecture a été frappé et f&ché de quelques expres- 
sions qui ont blessé su délicatesse et sa probité... Vous tâcherez 
de foire échouer ce Nonce dans l'objet de ses machinations et 
de faire les démarches convenables pour qn*on arrête les pro{frès 
des Jésuites qui sont déjà rentrés en France et même dans 
Paris ' . » 

Dès son entrée au ministère, au mois de juin, d'Aif[ui1lon a 
en effet fait signer au Roi un édit qui rouvre la France aux 
prêtres exilés depuis 1756. Le Pape en a été fort satisfait ', 
mais le Roi d'Espagne s'en est plaint amèrement. Grimaldi a 
demandé ' que le Ministère déclarât au moins que les Jésuites 
n'étaient point compris dans ce rappel. D'Aiguillon a transmis 
la réclamation à Maupeou, qui a simplement répondu que l'édit 
n'avait rien à voir avec les Jésuites. Le Roi d'Espagne, à ce 
moment, a dû. se contenter de cette explication. Depuis^ les 
Jésuites sont rentrésen grand nombre : un d'eux même a prêché 
à Saint-Étienne des Grès. Charles III profita de Toccasion que 
fournissait le Nonce pour demander d'où pouvait venir cette tolé- 
rance. Il n'eut point raison sur ce point : d'Aiguillon répondit ^ 
que le Roi avait supprimé la Compagnie |)ar son édit du 
mois de novembre 1764!, mais, en même temps. Sa Majesté, 
qui n'avait à se plaindre d'aucun des individus, leur avait 
permis de continuer à résider sous l'habit séculier, en se con- 
duisant en bons et fidèles sujets. Il n'y avait rien de commun 
entre la résidence en France « des ci-devant Jésuites qui y 
étaient sous la protection et sauvegarde du Roi, et les instances 
faites à Rome pour l'abolition de la Compagnie • . Ces instances 
continuaient à être suivies par le cardinal de Demis, qui avait 
reçu l'ordre d'agir dans le plus étroit concert avec l'Ambassadeur 

^ Dé|)ècbe de GrimaMi du 16 septembre* 

* Bemis à d*Ai(piilloD, 8 juillet. 

* Lettre confidentielle au comte de Fuentès (juillet). 
' 7 octobre. 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 191 

du Roi d*Espagne, et, s'il y nvait des retards, Bernis n'en était 
nallement responsable. « D'ailleurs, disait d'Aiguillon en ter- 
minant, c'est une partie de l'administration intérieure qu'il 
appaitient au Roi seul de régler suivant qu'il le juge convenable 
à la justice et au bien de son royaume. » 

La phrase était médiocrement courtoise et marquait une mau- 
vaise humeur évidente; mais, quels que fussent les sentiments 
de d'Aiguillon sur l'Espagne ', il ne pouvait, sur l'afFaire du 
Nonce, opposer ainsi une fin de non-recevoir. Le mémoire remis 
par Grimaldi à d'Ossun était en elTet des plus probants : « Sa 
Majesté, disait d'abord Grimiddi, voudrait que les ministres 
do Pape lorsqu'ils traitent de matières temporelles abusassent 
moins des termes de conscience, de religion, de scandale des 
hérétiques, parce qu'ils s'exposent à des répliques désagréables, 
mais méritées. » Le Ministred'l^spagne examinait ensuite chacun 
des points abordés par le Nonce; il disait que les Cours n'avaient 
point eu satisfaction de l'injure Faite au Duc de Parme; que 
Rotne n'avait donné avis de ses instances pour la restitution ni 
à Madrid, ni à Naples; que le Nonce outrageait le Roi de France 
lorsqu'il disait des Jésuites « qu'il eût été à désirer que la chose 
fût finie pour la satisfaction du Roi Catholique » : il ne s'agis- 
sait pas seulement de l'Espagne, mais des trois cours de la 
Maison de France et de la cour de Portugal. On voulait Faire 
croire à Rome que le R(»i de France ne suivait cette négocia* 
tion que pour complaire au Roi Catholique^ C'était une offense 
aussi bien pour la France que pour l'Espagne qu'on taxait de 
vengeance et non de raison. Grimaldi refusait nettement la 
restitution : « Cette matière exige du temps, disait-il, elle doit 
être traitée par les trois Cours; la religion et la décence n'y sont 
point aussi intéressées que le Nonce le suppose. * Il terminait 
par un réquisitoire extrêmement violent contre Giraud. 

D'Aiguillon répondit ^ qu'il prendrait les ordres du Roi rela- 

^ Madame du Deffand (Correspondance^ éd. LRScrnB, t. II, p. 186) rapporte, 
▼an le moii de «eplPinbre 1771, que rAoïbaMiiadeur d'f^pa{;ne refusait tous les 
dincTt ofFfrts au duc d'Aijpiîlloii par leii in:fiai>res du corp^ diplomaticjue, et 
l'arrangeait |>oar ne jamaî« se renconirer avec madame Dubarry. 

* 7 octobre. 



, 1 



192 LE CARDINAL DE BERNIS. 

tiveraent à Avignon ; il déclara qu'on ne déciderait rien sur la 
restitution que de concert avec l'E.spagne, et, au cas où Grimaldi 
désirerait que sa note fût communiquée au Nonce, il demanda 
la permission d'en adoucir les termes. 

L'intrigue de Giraud avait donc échoué, et, grâce à la vigueur 
de l'Espagne, le gage restait aux mains des Rois. Il est vrai 
que Charles III avait dû constater que le gouvernement et le 
ministère non-seulement toléraient, mais protégeaient les 
Jésuites à l'intérieur ; que le Nonce du Pape était assez puis- 
sant à Versailles pour outrager impunément les Rois de la 
Maison de France dans un mémoire officiel auquel il n'était 
pas permis de répondre; mais, au moins, il avait emporté l'assu- 
rance que les ordres donnés à Bernis n'avaient point été modi- 
fiés, et il avait gardé Avignon. Désormais, sans s'arrêter aux 
bagatelles, sans se soucier de ce qui se passait à l'intérieur de 
la France, il fallait, si l'on voulait un résultat, marcher crâne- 
ment en avant et grimper à l'assaut de Rome : les instruments 
que l'Espagne avait employés étaient mauvais, il fallait d'abord 
les changer. 

Azpuru était hors d'état de continuer sa gérance; il venait de 
subir une troisième attaque d'apoplexie; d'ailleurs le Pape, sui- 
vant l'usage de Rome, où il n'est guère de diplomate dont on 
n'ait raison avec quelque titre, faisait depuis deux ans danser un 
chapeau rouge sous les yeux de l'Archevêque de Valence. Gela 
n'avait pas peu contribué à l'adoucir sur l'article des Jésuites. 
En même temps, Clément XIV multipliait ses villégiatures à 
Gastel-Gandolfo et s'y rendait invisible. Si Azpuru faisait mine 
de bouger, le Pape lui dépéchait son confesseur Buontempi qui 
garantissait à la fois le chapeau et la suppression ; si le Portugal 
réclamait, il envoyait à d'Almada le Frère François, son cuisinier 
et son confident intime. Azpuru était satisfait, et le Portugal se 
tenait pour content. 

Quant à Bernis, passif par ordre dans l'affaire de l'extinction, 
il ne recevait plus d'instructions d'Espagne et ne se souciait point 
de faire du zèle. Il se laissait bercer par les confidences du Pape, 
ses affections, ses caresses, et tâchait d'avancer certaines affaires 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 



193 



qui semblaient intéresser prodigieusement le duc d'Aiguillon . 
En dehors de Giraud^^n'avait-il pas à s'occuper du chapeau de 
M. delà Roche^Â^ymon, de ce Grand aumônier de France, dont 
l'éclatante fortune était, comme dit madame du DefFand, le 
triomphe de la médiocrité. C'était, cet archevêque de Reims ' , 
le camarade de Giraud aux petits levers de madame du Barry ^, 
d'ailleurs un sot, le plus sot qui fût à Versailles et dont les naïvetés 
étaient pour égayer toute la Cour, mais point un sot lorsqu'il 
s'agissait de demander; à cela, il s'entendait mieux que qui que 
ce fût ^. L'étonnement de Bernis n'avait pas été petit quand il 
avait reçu une dépêche de d'Aiguillon, en date du 29 juillet, lui 
annonçant que le Pape était dans l'intention d'accorder indé- 
pendamment de la promotion des Couronnes un chapeau de 
cardinal à l'Archevêque de Reims. C'était la première nouvelle 
qu^en avait sans doute le Pape lui-même ; mais comme d'Aiguil- 
lon ne doutait point qu'il se disait assuré du consentement des 
cours de Vienne et de Madrid, qu'il chargeait Bernis d'engager 
le Pape à exécuter promptement ce projet, qu'il désignait mém<; 
le comte Riva, auditeur du Nonce, pour porter la barrette à 
Versailles, il n'y avait point a hésiter : Bernis fit les démarches 
nécessaires, et le Pape promit, mais il fallait le consentement 
formel des puissances ; d'Aiguillon disait l'avoir obtenu, et rien 
n'était moins exact ^. Si le Pape donnait ce chapeau à la France, 

' Pai'il de la sacristie des Minimes, suffragant de Limoges et évêqne in par- 
tibus de Sarepte en 1725, évéque de Tarbes en 1729, abbé de Sorde en 1731, 
archevê(|ae de Toulouse en 1740, archevêque de Narbonne, primat de la Gaule 
Narbonnaise, président-né des Etats de Languedoc en 1752, commandeur du 
Saint-Esprit en 1753, abbé de Beaulieu en 1757, grand aumônier de France 
en 1750, archevêque de Reims en 1762. 

~ Je ne garantis pas Tanecdote des mules présentées à madame du Barry (V/V 
privée de Louis XV, t. IV, p. 264« NonveUes a la maiHf p. 263. Anecdotes, etc. 
(Londres. 1776), p. 223. GoxGOunT, la du Barty, p. 151), mais je déclare qu'elle 
me parait absolument vraisemblable, et je ne doute pas que ie lecteur ne partagn 
mon avis. 

' 11 demande en 1774, pour son neveu, le comte de la Roche-Aymon, la faveur 
d*être otige de la Sainte- Ampoule au sacre de LouisXV I. u Monseigneur, lui dit M . dr 
Maurepas, le feu Koi vous lavait-il promis? — Sûrement, Monsieur le comte. » 
Après le sacre, au nouveau Roi qui lui dit : « Vous devez être bien fatigué. — Oh ! 
non! Sire, prêt à recommencer. • (Paris, Versailles el les Provinces, t. I, p. 242.) 

* Dépêches de Remit des 14 août, 4, 25 septembre; de d'Aiguillon, 4 sep- 
tembre. (Aff. ëtb.) 

13 



194 LE CARDINAL DE BEUNIS. 

il serait forcé (l*en cionner un à TEspag^ne, un autre à rAutricbe. 
L'Autriche voulait que cette promotion fût celle des Couronnes ' ; 
elle consentait seulement à ce que le Pape avançât un peu la 
nomination de M. de la Boche- Aymon '. Le Portugal voulaitatissi 
un chapeau ' : avec un peu de temps, Vienne en voulait deux *. 
D'Aiguillon n'admettait point tous ces retards; dès le 24 sep- 
tembre, il écrivait que la grâce perdrait tout son prix si le Pape 
dil^Férait de l'accorder : deux mois après, il en arrivait aux 
paroles aigres. Cétait, disait-il, une humiliation pour M. de 
Reims : le Roi en était réellement affligé. Quant à Remis, où 
donc était cette prétendue confiance que le Pape lui témoi- 
gnait *? Jamais Lisbonne et Vienne n'avaient demandé de cha- 
peau extraordinaire ^. C'était vrai pourtant ''. Mais d'Aiguillon 
ne le voulait point admettre. Pour ce chapeau, le chapeau de 
M. de la Roche-AymonI il songeait à imiter Madrid et Lis- 
bonne dans leur conduite vis-à-vis du Pape ®, et Remis, excédé 
des lettres du Grand aumônier et de l'abbé de la Ville, voulait 
sérieusement demander son rappel. Devant ces menaces. Clé- 
ment XiV s'exécuta. Le 1 1 décembre, il fit remettre à Remis 
une lettre à cachet volant, adressée au Roi ^. Le commencement 
et la fin étaient de sa main; le corps, de la main du Père Ruon- 
tempi '^. il lui fallait d'abord un secret absolu. « Nous préve- 
nons Votre Sacrée Majesté Royale, disait-il ensuite, que sous 
peu de jours nous créerons cardinal de la Sainte Église Romaine 
ce sujet qui se trouve cbargé d'années et de mérite. » Il était 
peut-être inutile de chercher cette formule, pour désigner 
M. de la Roche- Aymon, car il fut créé cardinal au consistoire 

> Remis, 25 octobre. (Aff. Étr.) 

3 On trouvera l'explication de cette affaire dans une lettre de Marie-Thérèse 
au corate de .Vlercy du 10 février 1772, publiée par d'Arnbth et Gbopfrov (c. I, 
p. 270 et 289). 

3 Remis, 6 novembre. (Aff. Étr.) 

4 Remis, 13 novembre. (Aff. Etr.) 

^ D* Aiguillon, 11 novembre. (Aff. Étr.) 

^ D*Ai{;uillun, 26 novembre. (Aff. Étr.) 

7 Remis, 27 novembre. (Aff. Étr.) 

^ D*Aiguillon a Remis, 3 décembre. (Aff. Étr.) 

^ Bt'riiifl, 4 décembre. (Aff. Étr.) 

^^ Omis par Theirer (Epistolœ); en original aux Aff. Étr. 



LE DUC D'AIGUILLON ET ROME. 195 

du 1 6 décembre \ et le comte Riva fut chargé de lui porter la 
barrette. 

Et ce n'est point que la Roche-Aymon! Giraud, l'insatiable, 
l'incontentable Giraud, continue pendant toute cette fin de 
l'année 1771 à harceler le Cardinal. Son affaire de Ferràre est 
le cauchemar des nuits de Bernis. Il ne veut point de l'arche- 
véché de Ferrare parce que le climat ne lui vaut rien, et il en 
veut bien si on lui donne rarchevéchc et la légation. Il ne veut 
point être créé cardinal in petto; puis il veut bien, pourvu que 
le Pape en écrive formellement au Roi ^, puis à condition que 
sa promotion soit publique avant son départ de Paris. C'est, dit 
d'Aiguillon, le droit absolu du Nonce accrédité en France ^. 
A chaque courrier, ce sont des instructions nouvelles, et, pour 
récompense des pas que fait Bernis, Giraud écrit à ses amis 
« qu'il espère que si Bernis ne fait point réussir ses démarches, 
il ne s'opposera point à leur succès ^ » . A peine une chose est- 
elle obtenue que Giraud change d'avis et veut autre chose *. Il 
faut agir comme il l'entend; obéir à ses ordres, harceler le Pape 
à sa convenance. Ce ne fut que le 1 2 octobre 1772 que Giraud 
céda avec résignation , qu'il daigna accepter l'archevêché de 
Ferrare qui valait 40,000 livres de rente. Il fut proposé le 
15 mars 1773, mais il demeura à Versailles^, il fut enfin' 
déclaré cardinal au consistoire du 20 avril, et le Pape put alors 
se venger. Il est d'usage que le Souverain Pontife fasse l'éloge 
des sujets qu'il décore du chapeau. Clément XIY en parlant 

' Bernû, 14, 16 décembre. (Aff. Ktr.) 

' D*Aiguiiloa à Beiois, 21 octobre. (Aff. Etr.) 

^ • Lq Boi regarde comme un droit attaché à sa couronne que le Nonce qui 
réside auprès de tui ne quitte point son royaume sans avoir reçu cette dignité. » 
(D* Aiguillon à Bernis, 28 octobre.) 

* Bernis à d* Aiguillon, 6 novembre. (Aff. Étr.) 

^ Le Cardinal obtient le 13 novembre qiie Giraud sera créé cardinal avant le« 
Nonces de Vienne et de Lisbonne, seulement on ne lui enverra pas le billet de 
nomination avant qu^il soit parti de Versailles. Giraud de plus n'ira pas à Fer- 
rare. Mais le 26 novembre, Giraud déclare qu*ii acceptera Ferrare. Le 10 dé-* 
cembre, il écrit pour demander que le Roi s'abstienne de nouvelle» démarches; 
il ne veut point revenir en Italie avant le printemps. Le 7 avril 1772, il recom- 
mence les sollicitations; le 10, il demande qu*on exige de Bernis qu'il fasse des 
démarches en sa faveur. 

• Bernis, 17 mars 1773. (Aff. Etr.) 

13. 



t 



196 LE CARDIINAL DE BERNIS. 

de Giraud insista sur sa dextérité et son adresse dans le manie- 
ment des affaires et surtout des siennes propres. En sortant, il 
dit à Bernis qu'il espérait qu'on ne l'ennuierait plus avecGiraud, 
mais que dans le cas où celui-ci ne serait pas content, il s'en 
expliquerait avec lui '. 

Ce n'est point assez de la Roche-Aymon et de Giraud, de ces 
deux individus qui occupent Versailles, pendant les deux plus 
brillantes années de madame du Barry, plus que les Jésuites, 
l'Angleterre et la Pologne ensemble : Bernis a encore sur les 
bras les affaires de Madame Louise de France : là, la corres- 
pondance est presque hebdomadaire; brefs, reliques, corps 
saints, permissions, réformes, indulgences, sécularisations, il 
faut à Madame Louise toutes les grâces que le Pape peut accor- 
der ^. Madame Louise est avec madame du Barry, tantôt avant, 
tantôt après, la grande puissance. Aussi n'est-ce rien quand 
elle demande des choses possibles ; mais l'impossible ne l'effraye 
pas : elle est possédée de la passion de canoniser : elle entre- 
prend à la fois trois canonisations de Carmélites. Elle amène le 
Roi lui-même a reprendre un procès de béatification, à en écrire 
de sa main au Cardinal '. Tout est rais en branle pour décou- 
vrir les vertus héroïques de Jeanne de Valois, cette fille de 
Louis XI et de Charlotte de Savoie, cette épouse infortunée de 
Louis XII, dont le Pape Alexandre VI rompit le mariage et qui 
occupa son quasi-veuvage en fondant l'Ordre des Annonciades ^. 

» Bernis, 21 avril 1773. (Aff. Étr.) 

^ Je n'insisterai que fort peu sur les relations de Madame Louise avec le Car- 
dinal en ce qui touche la dévotion. Elles ont été suffisamment traitées dans un 
volume de M. Tabbé Gillbt, la Vénérable Louise de France, Paris, 1880, in*8°. 

3 Le 9 décembre 1771, Louis XV, répondant au Cardinal qui lui a demandé 
son agrément pour le mariage du vicomte de Bernis avec mademoiselle du Puy- 
Montbrun, ajoute à sa lettre : « M. d* Aiguillon doit vous faire ressouvenir de ma 
part de la Bienheureuse Jeanne de Valois. La Reine s'y intéressait; Mesdames 
m'ont chargé de vous en écrire, et les Dames Annonciades le désirent vivement. « 
Le procès avait été entamé en 1739 par l'abbé Ozenne; le duc de Saint-Aignan, 
alors ambassadeur à Rome, avait été chargé par une lettre du Roi, en date du 
4 mars, des premières démarches. L'affaire, suspendue en 1740 par la mort de 
Clément XII, fut reprise le 14 avril 1742 par Benoit XIV, mais ne put aboutir 
parce que le cardinal de Tencin refusa aux Annonciades une lettre du Roi. 

* PiERQciii DE Gemblocx, Histoire de Jeanne de Valois, reine de France, 
Paris, 1842, in-12. 



LE DUC D'ALGUILLON ET ROME. 197 

Le trésor royal paye sans se plaindre le chocolat nécessaire 
pour découvrir les quatre miracles ' : il est vrai que tes reli- 
gieuses de r Annonciade ont envoyé à Madame Louise le chapelet 
de la Bienheureuse '. 

Faut-il croire que la fille de Louis XY ne se soit pas occupée 
seulement de canonisations et que, par scrupule de conscience, 
elle ait sérieusement sonfjé à faire rompre le mariage de 
madame du Barry et à lui faire épouser le Roi? Ce ne sont pas 
des pamphlétaires seuls qui l'ont dit ', les diplomates s'en sont 
émus et les souverains en ont été intrigués. Le 4g décembre 1771, 
le baron Pichler écrit au comte de Mercy : « On dit que le Roi 
et le duc d'Aiguillon ont de fréquents pourparlers avec 
Madame Louise, la carmélite, qui doit fortement travailler à 
engager le Pape à dissoudre l.e mariage de madame du Barry 
pour la mettre à portée d'épouser le Roi ^. » Si ce bruit a été 
fondé, si une communication de cette nature a été faite à Bernis, 
le Cardinal eut la pudeur non-seulement de n'y pas répondre, 
mais d'en détruire toute trace. . 

On conçoit qu'au milieu de ces tracas divers, auxquels 
s'ajoutaient sans cesse une multitude de petites affaires ^, Bernis, 
même s'il en eût eu la volonté, n'aurait pu suivre attentivement 

' Ea 1771, 186 écus romains pour le chocolat donné en présents; par année 
«aivance environ 200 écus; à Tavocat chargé de la soutenance : 1,179 écus, 
87 baïoqaes; trois chasubles pour les prélats employés dans la cause; un rochet 
pour le prélat non prêtre; au total 538 écus; de plus, on entretient à Paris le 
Père Bonhomme, Gordelier, correspondant de la cause. 

* PiBRQui;! DE Gbmblocx, p. 305. 

3 Mémoires de F abbé Terray, t. I, p. 97. — Fastes de Louis XV y t. II, p. 368. 

— Lettres originales de madame du Barry, VII» lettre, p. 163. — Anecdotes sur 
madame la comtesse du Barry y Londres, 1776, p. 178, 191. — Nouvelles a la 
main de la comtesse du Barry, p. 280. — Cotillon III, par G. d'Hbtlli, p. 141. 

— La du Barry, par Edmond db Gougodrt, p. 168 et 169. — Le Château de 
Versailles, par Dcssieux, t. I, p. 482. — Mémoires de madame du Barry, t. III, 
p!53. 

^ Marie^Thérèse et Marie^ Antoinette, Correspondance du comte de Mercy» 
Argenteau, t. I, p. 275. 

^ Bernis, voyant Buontempi et le Père François en intimité avec Azpuru et 
Almada, a voulu acquérir à la France quelqu'un des entours du Pape. Il a décou- 
vert un certain fiischi, mari d*une parente de Ganganelli et ami intime de Buon- 
tempi. Ce Bischi, sur lequel on consultera utilement Silvaori, la Corte et la 
Socieîa Bomana nei Secoli XVIII e XIX (Florence, 1880, t. I), était chaîné de 






198 LE CARDINAL DE BERNIS. 

l'affaire des Jésuites. Au commencement de 1 772, heureusement 
pour l'Espagne, l'occasion se présenta d'elle-même de remplacer 
Azpuru par un ag^ent plus actif. L'Archevêque de Valence, de 
plus en plus malade, comprenant en6n que le chapeau qu'on lui 
promettait depuis si longtemps n'était qu'un leurre ', eut une 
explication très-vive avec le Pape et le Père Buontempi, et 
demanda à Madrid qu'on lui donnât un remplaçant. Grimaldi, 
pour gagner du temps, songea d'abord à envoyer à Rome M. de 
Gevallos qui était à Parme pour les affaires de l'Infant ^, puis 
^ laissant courir le bruit que le cardinal Orsini allait remplacer 
Azpuru, il expédia des lettres de créance a M. de Lavana, qui 
remplissait à Naples les fonctions de Ministre d'Espagne. M. de 
Lavana, frère du prince de Masserano, était un homme sérieux, 
honnête dans le commerce de la .vie, parfaitement instruit des 
choses d'Italie et qui avait ù Rome beaucoup de parents. Il était 
en ce moment en congé en Espagne, mais il se mit en route aus- 
sitôt, comptant arriver à son nouveau poste à la fin de février'. 
La nouvelle de cette nomination troubla profondément le 
Pape. Azpuru, désespéré d'avoir tout perdu à la fois, préparait 
un mémoire dans lequel il cassait les vitres, prouvait que le 
Pape avait manqué à sa parole en ne finissant pas l'affaire des 
Jésuites avant la Congrégation préparatoire à la béatification 
de Palafox ^. Ce mémoire pouvait dévoiler tout le jeu de la 

la manutention des grains et n'avait garde d'oublier que les Papes sont mortels. 
Bernis se promit de profiter de la première occasion. (Dép. du 9 novembre 1771.) 
Cela vint à propos d*une extraction de grains que le Roi demanda au Pape. 
Bernis, d'abord repoussé par sa cour (3 décembre), revient à la charge et propose 
qu'on décore Bischi. D'Aiguillon propose la croix de Saint-Michel, mais le Car- 
dinal veut une commandent de Saini-Lazare ou une d« Saint-Louis; les couleurs 
voyantes, dit-il, font plus d*effet à Rome; d'ailleurs, il ne s'agit que des insignes, 
rien de plus. Il obtient (7 avril 1772) la croix de Saint- Lazare. En 1773, la faveur 
de Bischi grandit; le Pape demande qu'il soit présente aux coiwersadons, Bernis 
sollicite pour lui et ses enfants, nés ou à naître, des lettres de naturalité qui |e 
placent, lui et ses enfants, sous la protection de la France. Il les obtient 
(8 août 1773). On verra le râle que jouera ce Bischi. 

' On lui avait promis qu'il serait cardinal en même temps que la Roche- Aymon, 
et il l'avait annoncé dans tout Rome. Dépèche de Bernis du 8 janvier 1772. 
(Aff. Étr.) 

* Bernis, 15 janvier. (Aff. Étr.) 
' Bernis, 12 février. (Aff. Étr.) 

* Bernis, 5 février. (Aff. Étr.) 



LE DUC DAIGUILLON ET ROME. l99 

cour romaine. Pourtant tout n'était pas encore perdu pour 
Clément XIY : ie fond de l'affaire n'avait pas encore été traité 
avec l'Espajjne; les Cours n'avaient pas encore sollicité la sup- 
pression totale de la Compagnie ; le Pape leur avait offert le 
bref mo/u proprio et, depuis trois ans bientôt, les faisait courir 
après cette ombre; mais, en admettant même qu'il donnât le 
bref, en quoi le bref avançait-il la suppression? Il fallait le con- 
sentement des autres cours; ce serait long, difficile, presque 
impossible à obtenir : cela n'arriverait qu'après la béatification de 
Palafox. Or, dans un procès de cette nature, combien de moyens 
n*a-t-on pas de tirer en longueur? D'ailleurs, si le Pape était 
acculé à une décision, qui pouvait affirmer qu'il prononcerait la 
suppression? Une réforme semblait bien plus probable; le Pape 
diminuerait les pouvoirs du Général, interdirait le commerce aux 
Révérends Pères, les soumettrait aux évéques pour la théologie 
et la morale. Bernis ne voulait point qu'on en parlât à Madrid,, 
mais telle lui semblait devoir être la solution à la fois utile et 
honorable pour les Jésuites, et satisfaisante pour les Couronnes * . 
Tout à coup, on apprend à Rome la mort du comte de La vana, 
qui, frappé d'apoplexie à Turin, y a succombé le 23 février. 
C'est encore du temps de gagné pour le Pape, qui redouble de 
grâce h l'égard de Louis XV et de son Ministre. Au Roi, il écrit 
un bref enthousiaste *, à l'occasion de la suspension de l'arrêt 
du Parlement du 26 février 1768 sur la vérification de tous les 
actes, brefs et bulles venant de Rome. Il s'est imaginé que la 
suspension est définitive : mais dès le 8 mars, le Roi a rendu 
de nouvelles lettres patentes qui exceptent uniquement de la 
vérification en. parlement les dispenses de mariage et les actes 
qui concernent le for intérieur '. Louis XV est obligé de ne pas 
répondre au bref. C'est une fausse démarche qu'a faite Clé- 
ment XIV. Avec Bernis il est plus heureux. Il lui fait présent 
du Recueil des Bulles relatives à l'évêché d'Albi ^, et à cette 

' Bernis, 17 février. (Aff. Étr.) 
« Î4 février 1772. 

' D'Aiguillon à Bernis, 17 mars. (Aff. Éth.) 

* Bullarinm Sanctae Ecclesi» Albiensis. V. d'Auriac, Histoire de tancienne 
cathédrale et des évéques d^Àibi, p. 24. 



200 LE CARDINAL DE BERNIS. 

occasion lui adressie un bref dans lequel il dépasse la limite des 
louang^es permises; bref à d'Aiguillon qui a envoyé au Pape la 
suite des médailles frappées en Thonneur de Louis XV; brefs, 
cinq ou six brefs, à Madame Louise; compliments particuliers 
au vieux maréchal de Biron, colonel des Gardes françaises, qui a 
commandé son régiment de service pour la communion pas- 
cale, et, d'autorité, force ses soldats à faire leur salut : c'est la 
mode à Versailles d'être dévot, comme c'était la mode au début 
du règne d'être incrédule; le Pape en profite et s'imagine qu'avec 
des brefs il gagnera toute la Cour. 

Mais, le 23 mars, d'Ossun annonce la nomination, comme 
ministre d'Espagne à Rome, de don Joseph Monino, un des 
fiscaux du conseil de Castille. C'est un homme de peu, le fils 
d'un huissier de la Chambre épiscopale ' ; c'est un avocat 
célèbre, un défenseur obstiné des droits de la souveraineté 
royale, l'homme le plus décidé qui soit en Espagne sur la 
question des Jésuites *. Sa nomination marque la victoire 
définitive de Grimaldi sur le confesseur du Roi '. Monino est 
de ceux qu'on n'intimide point et qui ne se laissent point 
acheter. La lutte, avec lui, va prendre une tout autre allure, et 
ia suppression n'est plus désormais qu'une question de jours. 

' V. CoxE McBiEL, Histoire tTEspagne, V. 153. Don Joseph Monino, ne 
en 1728 à Hellin en Murcie, mourut à Sévîlle en 1819. 
2 D'Aiguillon, 7 avril. (Aff. Étr.) 
^ D'Ossun, 30 mars. (Aff. £tr.) 



CHAPITRE VII 

LA SUPPRESSION DES JÉSUITES ' . 
Mai 1772. — Aoât 1773. 

Poavoirs et instructions de Monino. — Terreur à Rome à son approche. — 
Bernis a peur. — Le Pape cherche à se ménager des protecteurs. — Arrivée 
de Monino. — Sa première entrevue avec Bernis. — Plan de Monino. -^ 11 
remet ses lettres de créance. — Le Pape essaye de gagner du temps. — Pre- 
mière audience f]u*il donne à Monino. — Monino remet le plan de suppres- 
sion. — Rôle dont Bernis est chargé. — Rôle de Monino. — Iloff^re la restitu- 
tion d*Avignon. — Mesures prises contre les Jésuites. — • Nouvelles instances 
de la cour de Madrid. — Ordres donnés par Louis XV. — La villégiature 
interrompt la négociation. — Le Pape annonce qu'il va communiquer .son plan. 

— Attaques de .Monino. — Zelada chargé de travailler au plan de suppres- 
sion. — Secret absolu recommandé. — Conférences de Monino et de Zelada. 

— Ils rédigent le bref de suppression. — Fermeture de divers établissements 
des Jésuites. — Les archevêques des États Pontificaux et les Jésuites. — On ne 
croit pas que le Pape se décide. — Il se décide. — La copie'du bref à Madrid, 
à Versailles, à Vienne. — Le consentement de Marie-Thérèse obtenu dès le 
mariage de Marie-Antoinette. — Quand doit se faire la restitution d'Avignon? 

— Kxpédients proposés. — L'Infant de Parme. — L'Espagne ne veut restituer 
Avignon qu'après la suppression. — Le bref est signé. — Nouveaux retards 
dans la publication. — Le secret éventé. — Le bref e.st enfin expédié aux 
diverses Cours. — Il est exécuté. — Analyse du bref : Dominus ac redemptor, 

— Effet en France. — Diverses opinions sur l'utilisation du bref. — - Restitu- 
tion d'Avignon. — Rôle de l'Infant de Parme, —r- Tanucci. — La restitution 
offerte par la France. — Conditions posées. — Bernis, trop empressé, annonce 
au Pape Ja restitution. — La restitution. — Les conditions mises par la France, 
violées trois jours après la restitution. — Réparations demandées. 



Moniôo emportait d'Espagne les pouvoirs les plus étendus. 
Ses instructions *, rédigées de façon qu'elles pussent au besoin 
être communiquées à la cour de France, n'étaient remplies que 

^ Sources : Affaires Ethaeioères, Borne, vol* 858 et suiv. Espagne, 552 et 
suiv. Dans le vol. Rome, 861, Correspondance interceptée du Nonce à Paris avec 
le Cardinal secrétaire d'État, et grand nombre de lettres curieuses relatives à 
Berois. France et div., 9; France, série ordin,, 631. Rome, Mémoires et docu- 
ments, 9 et 95. Surtout : Archives Bernis, 

* En date du 5 mai« 



202 LE CARDllNAI. DE RERÎSIS. 

de généralités sur le concert à observer avec les autres puis- 
sances, sur le manque de sincérité du Pape \ Au fait, ce n'était 
pas des instructions qu'il fallait : on n'en chômait pas depuis 
le commencement de la négociation, mais de l'énergie et de 
la suite. C'étaient là les côtés dominants du caractère de. 
Monino; aussi, à Rome, tout trembla à son approche : le Pape, 
les cardinaux et Remis lui-même. Chacun d'eux avait quelque 
peccadille sur la conscience. Remis dans ses dernières dépê- 
ches n'avait ménagé ni Azpuru, ni la cour de Madrid. Il avait 
qualifié de radotage le mémoire qu' Azpuru voulait remettre au 
Pape *, avait ajouté que l'idée de présenter ce mémoire était 
d'autant plus étrange que, à en croire Clément XIV lui-même, 
Charles III, dans une de ses dernières lettres, avait garanti au 
Pape qu'on ne l'importunerait plus par de nouvelles instances : 
c'était dire que la correspondance secrète continuait à exister 
entre le Pape et le Roi d'Espagne. D'Aiguillon avait communi- 
qué cette dépêche de Remis à Fuentès, et il n'en avait pas fallu 
davantage pour renouveler tous les soupçons qu'on avait eus à 
Madrid contre le Cardinal; Grimaldi en écrivit toute une lettre 
indignée, niant qu'Azpuru dût présenter un mémoire et que le 
Roi d'Espagne eût écrit au Pape '. Il chargea de plus Moniôo 
de s'expliquer avec Remis des paroles attribuées par lui au 

' Elles visaient encore le procès de béatification de Palafox, le rèf^tement du 
tribunal de la nonciature en Espagne et la réduction du nombre des aniles, mais 
c*étaient là des points secondaires, et qui d'ailleurs ne touchent pas à la France. 

^ Bernis à d'Aiguillon, 5 février. (Aff. Étr.) 

^ ■ Cet artifice étant si grossier, dit Grimaldi, on ne doit pas l'attribuer à Sa 
Sainteté, mais au cardinal de Bernis, lequel a bien fait voir par ses démarches 
précédentes qu'il a l'objet et le dessein de désunir nos deux Cours pour s'eD 
faire un grand mérite vis-à-vis de celle de Rome. • M. Crétineau-Joly (p. 285) 
et M. de Saint- Priest (p. 13-5) sont d'accord pous affirmer que d'Aiguillon, afin 
de se ménager l'appui de Charles llf , livra à l'ambas-sadeur d'Espagne les dépêches 
de Bernis. M. Crétinenu-Joly ajoute : « Quand cette lâcheté fut consommée, 
Charles III et le duc d'Aiguillon concertèrent un nouveau plan de campagne. » 
— ' « Telle est, dit M. de Saint-Priest, l'allure des gouvernements faibles et par 
conséquent perfides. » Il n'y a là pourtant ni lâcheté, ni perfidie; tout au plus, 
imprudence. Depuis le début de la négociation commune, les dépêches de 
Bernis, placé sous la direction d'Azpurn, étaient communiquées à la cour de 
Madrid. Il en était résulté des inconvénients, parce que Charles III ne voulait 
pas admettre qu'un ambassadeur est un informateur et non un complaisant, mais 
l'usage n'en avait pas moins été maintenu. Quant à un plan nouveau, commeot 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 203 

Pape, et si le Cardinal aFFirmait que le Pape les eût proiioncéesy 
de s'en expliquer avec Clément XIY lui-même. 

Le Cardinal n*y avait point mis tant de malice et n'avait 
point cru que les choses dussent aller si loin. Il avait pense que 
cette communication ne déplairait point à Versailles, et l'envoi 
immédiat d'un nouveau ministre d'Espagne lui paraissait alors 
au moins problématique. Comprenant maintenant l'imprudence 
qu'il avait commise, il ne devait être que plus empressé à se 
conformer aux ordres que d'Ai^juillon lui adressa le 5 mai : 
d'appuyer de tout son pouvoir les démarches de Monino '. 

A Rome, on sentait que la terminaison était proche : une 
estampe circulait * parodiant la scène de VEcce Homo. Au cen- 
tre, le Général des Jésuites, les mains liées; le Pape à côté de 
lui; à gauche, les Rois de la Maison de France; à droite, TEm- 
pereur, le Roi de Sardaigne et le Roi de Prusse. Qiâ.d ego faciam 
de Homine isto? disait le Pape. Crucifigaturl Crucijigatur ! 
criaient les Rourbons. Quid enim malifecit? demandait Clé- 
ment XIV. Nullam causam mortis in eo invenio, déclarait le Roi 
de Sardaigne. Innocens sum a sanguine justi, prononçait l'Em- 
pereur ; et Frédéric : Quid vultis mihi dare? et ego tradam eum 
vobis. La conclusion : Consilium tenuerunt ut eum dolo tenerent 
et occiderent. Cette image, qui occupa toute la ville, en dit plus 
sur l'état des esprits que toutes les phrases. 

A mesure que Monino, parti de Madrid le 18 mai ', appro- 

peut-on dire qu*OD en a arrêté un? Dès le 5 mai, Bemis avait reçu l'ordre le 
plus formel d'appuyer Monino; cet ordre n'était que la répétition de tons le» 
ordres précédents : jamais les instructions n*ont varié. Or la dépêche en date du 
5 MAI n*a pourtant pas pu être inspirée par cette lettre de Grimaldi, qui est en 
date du 18 mai et qui fut communiquée a d*Ai(;uillon le L^^Jciv. 

' « Votre Éminence, écrit d'Aiguillon le 5 mai, sait d'avance les intentiouii 
du Roi par rapport aux affaires dont M. Monino sera chargé, et elle ne loi lais- 
sera rien à désirer sur sa façon de penser conformément aux ordres de Sa Majesté 
Catholique. C'est par complaisance que le Roi a adopté le système de ce Prince 
relativement à la Société des Jésuites, et Sa Majesté persévérera constamment 
dans les mêmes principes jusqu'à la Hn de cette affaire. > (âff. Étr.) 

^ C*est le temps des estampes satiriques : à Bassano dans l'Etat Vénitien, on 
en imprimait une représentant le jugement dernier. Charles III était dans l'enfer ,^ 
et Ricci dans le ciel. On exposa cette estampe à Rome, où elle fut saisie en 
février 1771, sur la plainte des ambassadeurs de la Maison de France. 

' D'Aiguillon à Bernis. 2 juin. (Aff. Étr.) 



204 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



chait de Rome, le Pape était plus inquiet. Il avait attendri 
Bernis, qui, à son tour, cherchait à émouvoir d'Aig[uiIlon, 
garantissait les bonnes intentionsde Clément XIV, déclarait que 
a si on violentait sa sensibilité, on pouvait le tuer » . A l'occa- 
sion de la Saint- Pierre, le Pape faisait frapper une médaille 
le représentant avec une femme qui lui offrait un enfioint : 
en exergue : Deus nova fœdera junxit; c'était une allusion à 
son parrainage en Espagne : une flatterie à l'adresse de Char- 
les III '. Sur la cassette contenant les médailles que Louis XV 
lui avait envoyées, il faisait graver une longue inscription 
témoignant de son amour pour le Roi de France*. 

Il n'était pas de petits moyens qu'il n'essayât. Il ne dédai- 
gnait point les grands : il cherchait partout des alliés et était 
prêt à se jeter dans les bras des Anglais pour peu que les Anglais 
s'y prétassent. A Rome, tout ce qui était jésuite était anglais : 
il était de mode de détester la France. Le cardinal Albani 
disait hautement : Nos bons amis les Anglais, et poussait à un 
traité '. Caprara, Nonce à Cologne, partait pour l'Angleterre * ; 
tout était pour les princes anglais quand ils passaient à Rome ; 
c'étaient de bien autres réceptions qu'aux catholiques : on ne 
voyait d'appui contre les catholiques que chez les hérétiques. 

Au milieu de ces inquiétudes, Moniôo arrive à Rome : la date 
vaut d'être retenue : c'est le 4 juillet *. 

' Bemis, 17 juin. (Aff. Etr.) 
' Voici cette inscription : 

CLEMENS XIV P. M. 
LUDOVICI REGIS CHR I STI ANISSIMI 

Aurea numismata 
Sibi a Francisco Joachino S, B, E, card, de Bernis 

Begio notnine oblata 
Ad perenne nominis ejus muluiqtie amoris 

Monumentum 
Museo Vaticano addixit A, />. MDCCLXXJL 

(fiernis, 3 juin. Aff. Étr.) 

' Dqtrrs, Mémoire d*un voyageur (ful se repose^ Londres, 1806, t. I, p. 2&5. 

4 Bei-nis, 24 juin. (Aff. Étr.) 

^ M. de Saint-Prient a publié en appendice la plupart des dépêcYies de Monino 
à sa conr (éd. de 1846, app. VJ). D'autre part, le Père Theiner a donné les 
extraits les plus importanu des di^pêches OFFiciBLLifS de Bernis à d* Aiguillon. Je 
me contente donc de résumer rapidement cette première partie de la négociation. 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 205 

On ne prit pas la peine de dissimuler la terreur qu'il inspi- 
rait: le Pape se cacha et prétexta un rhume; le cardinal Orsini 
alla visiter un couvent de relig^ieuses ; Bernis organisa une par- 
tie de campagne ; quant à Azpuru, il prit le bon moyen pour 
disparaître : il mourut le 7 juillet : on lui avait ordonne des 
fumigations aux jambes avec de Tesprit-de-vin ; Tétoupe qui 
entourait ses jambes prit feu, et il expira dans d'effroyables souf- 
frances. Sa mort qui eût fait tant de bruit un an auparavant, 
dans laquelle on n'eût pas manqué de voir un châtiment céleste, 
passa inaperçue. Monino trouva quelque peu étrange que tout 
le monde partît alors qu'il arrivait. Heureusement Bernis se 
ravisa et, sans attendre la visite du Ministre d'Espagne, il lui 
envoya les présents d'usage, lui fit demander son heure et se 
rendit chez lui. 

L'entrevue de ces deux hommes fut décisive ; l'un, froid, 
réservé, sec, savait son but et y allait irrésistiblement; l'autre, 
beau parleur, aimable, gracieux, rond, ennemi de toutes les 
violences, partisan de tous les atermoiements, habitué par trois 
années de Rome aux lenteurs et aux minuties, ignorait ce que 
voulait au fond sa Cour, n'osait prendre sur lui d'interpréter 
des intentions, voulait tout sauver, tout calmer, tout pacifier, et 
se heurtait à des ordres formels qui lui commandaient d'obéir. 
Bernis crut avoir raison de son interlocuteur avec des politesses 
et des grâces : l'autre le laissa à son aise parler, se justifier, 
raconter la négociation dans ses mentis détails, s'en donner 
tout l'avantage jusqu'au moment où elle lui avait été retirée. 
Puis, il l'interrogea, précisant ses questions : Où en était-on ? 
Que voulait le Pape? S'il hésitait, était-ce par faiblesse? Avait-il 
changé d'avis? Alors Monino « n'entendit plus qu'un galima- 
tias, une volubilité et un flux de paroles qui ne signifiaient 
rien » . Bernis termina la conférence par une longue apologie 
de ses actes que personne ne lui demandait. C'était bien ce que 
le ministre de Portugal avait dit; aux conférences des ministres 
des quatre Cours, on s'asseyait autour d'une table : Bernis 
disait : Per omnia sœcula sseculorum ; Orsini et Azpuru répon- 
daient : Amen, et la séance était levée. 



S06 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Le plan de Monino fut immédiatement arrêté. Il déclara à 
Bernis que Sa Majesté Catholique ne changerait jamais d'avis 
sur l'affaire des Jésuites, et qu'il fallait la finir au plus tôt dans 
l'intérêt commun. Or, depuis trois ans, on était sur une fausse 
piste : il fallait reprendre les choses ab ovo, au lendemain du 
conclave, sauter à pieds joints sur ces incidents qui n'avaient 
fait qu'encombrer la négociation : le bref motu proprio et la 
canonisation de Palafox, et attaquer d'un coup droit le Pape 
qui cherchait à se dérober. 

Le 7 juillet, Monino' devait avoir audience; le Pape prétexta 
un rhume. La remise des lettres de créance n'eut lieu que le 
12 '. Ce ne pouvait être qu'une audience préparatoire; néan- 
moins, dès ce jour, le Pape put mesurer l'abîme. Le Ministre 
d'Espagne ouvrit le feu : Clément XIV répondit que tout 
dépendait du temps opportun, du secret, de la confiance. Il 
s'étendit sur les dangers qu'il courait, les individus dont il 
devait se méfier. Monino, sans se laisser arrêter, poussa en 
avant, parla des promesses faites. Ganganelli se rejeta sur ses 
mystérieuses lettres au Roi d'Espagne et les réponses qu'il avait 
reçues. Monino répliqua qu'il avait lu les lettres et les réponses. 
Le Pape alors chercha à l'intimider : « Le Roi mon maître, 
répondit Monino, est un prince ferme, et si, par de trop longs 
retards, la défiance entrait dans son esprit, tout serait perdu ^. » 
Il termina en demandant un jour fixe pour ses audiences hebdo- 
madaires, mais le Pape allégua qu'il était obligé de prendre les 
eaux et qu'il ne pouvait par conséquent régler immédiatement 
ce détail. 

C'était la seule échappatoire qui lui restât : il en usa, se 
dérobant à Monino et essayant de le gagner par Buontempi, 
chargé de commissions secrètes; mais Monino ne se laissa pas 
prendre. Pour s'assurer des alliés, il fit peur à Bernis de son 
rappel, lui prouva qu'il était joué, l'échauffa sur un refus 
d'audience du Pape, lui montra que sa place dépendait de sa 

' Bernis, 15 juillet. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à d'Aiguillon, 15 juillet; Monino à Grimaldi, 16 juillet. (Aff. 
Etr.) 



LA. SUPPRESSIO]S DES JÉSUITES. 207 

bonne conduite. Dès le 22 juillet^ Becfiis était retourné', il ne 
se souciait point de servir de bouc émissaire, d'être le paravent 
derrière lequel se cacherait Clément XIV. Il comprit la néces- 
sité d'en finir et écrivit à d'Aiguillon. Cette nécessité, on la 
sentit à Versailles; le Ministre écrivit que la volonté invariable 
du Roi était que l'afFaire fut entièrement soumise à la direction 
de l'Espagne, et qu'il ne pouvait qu'approuver le silence gardé 
sur le bvef motu proprio, puisque la France avait, de son côté, 
refusé de recevoir un bref analogue*. 

La fin de juillet, le moisd'août presque entier passent sans que 
Monifîo puisse avoir audience. Le Pape prend toujours les 
eaux. Le Ministre d'Espagne emploie ce temps à reconnaître 
soigneusement son terrain; il remonte aux origines de la négo- 
ciation, s'en fait raconter toutes les phases, inspire à ses 
auxiliaires une si grande confiance que Bernis écrit le 29 juil- 
let : a Le moment de la crise est arrivé. » Pourtant Monino n'a 
encore vu que Buontempi, mais il lui a déclaré* qu'il faut que 
le Pape s'explique franchement dans un sens ou dans l'autre. 
Buontempi a insinué qu'on pourrait remettre la solution de la 
question à une congrégation de cardinaux^ mais Monino s'y 
est opposé formellement comme à une violation absolue de la 
parole du Pape. Sachant à qui il a affaire, il a pris avec le con- 
fesseur le ton d'autorité, lui a demandé s'il voulait être ami ou 
ennemi de la Cour d'Espa^jue : il lui a dit que les risques d'un 
favori ne se bornaient point à une retraite, et que la protection 



^ ■ Je voudrais bien, écrit-il, que le Pape, pour sa propre gloire et peut-être 
pour son repos, changeât de méthode à Ta venir sur l'affaire concernant les 
JésDÎtes. Le style d'oracle n'a qu'un temps. Il faut parler avec franchise au bout 
de troij années de délai, et c'est la seule manière pour le Pape de sortir d'embarras 
en conservant sa réputation. On a pu croire que le Saint-Père s'entendait avec 
la cour d'Espagne, et alors la conduite mystérieuse de Sa Sainteté pouvait 
s'expliquer; mais aujourd'hui qu'il est clair que le roi d'Espagne n'a patienté que 
l>ar respect pour le chef de l'Église, qu'il a mieux aimé soupçonner les Ministres 
qui traitaient cette affaire que la bunne foi du Souverain Pontife, qu'il per- 
siste dans la volonté de faire accomplir au Pape ses promesses, Sa Sainteté se 
trouvera plus embarrassée que jamais si elle continue de vouloir encore tempo- 
i-iser. ■ (Aff. Etr.) 

3 fiernis à d'Aiguillon, 27 juillet. (Aff. Etr.) 

* Berois, 19 août; Monino, 20 août. (Aff. Etr.) 



208 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



d'un prince tel que le Roi d*Espagne valait infiniment mieux 
que toutes les autres liaisons. Buontempi, effrayé, s'est engagé 
à servir Monino en tout ce qu'il voudrait : il amène le Pape à 
promettre audience; Bernis se remue de son côté, obtient des 
jours fixes où Ganganelli recevra le Ministre d'Espagne. 

Le 28 août, le Pape se décide enfin à cette audience si sou- 
vent retardée ^ Il promet à Monino qu'il va terminer l'afFaire 
de PalaFox; puis, pour les Jésuites, il expose longuement ses 
embarras, propose de fermer le noviciat de Rome, d'interdire 
la réception des novices. C'est reprendre le plan d'Innocent XI, 
lequel supprimait le noviciat, les collèges et les congrégations, 
interdisait aux Jésuites la confession et la prédication , et abolissait 
legénéralat. Monino répond qu'il ne veut pas une réforme, mais la 
suppression. Le Pape, alors, se rejette sur ses craintes. On veut 
l'empoisonner; les évéques d'Allemagne protesteront. Il s'égare 
en plaintes « inconséquentes » . Monino, avec le calme qui ne 
l'abandonne point, réplique que si le Pape veut lui expliquer ses 
intentions, il lui proposera un plan. Le Pape, croyant gagner du 
temps, accepte, après quelques résistances dont Bernis a raison^. 

Ganganelli a fait un faux calcul : dès le 6 septembre, Monino 
lui remet le plan qu'il a rédigé. Ce plan, il ne l'a point commu- 
niqué à Bernis, non qu'il se défie de lui : il a hautement 
reconnu et déclaré que tous les soupçons qu'on a, à Madrid, 
contre Bernis et Orsini sont dénués de fondements'; mais 
Bernis est obligé de rendre compte à sa Cour, et Monino sait 
que, à Versailles, on n'a point de secret pour le Nonce *. Aussi, 



^ Bernis, 23 août; Monino, 27 août. (Aff. Étr.) 

• Bernifl, 2 septembre. (Aff. Étr.) 

'Monino, 6-13 août; Bernis, 6 septembre, (âff. Étr.) 

^ Bernis écrit le 9 septembre : « Il y a des gens en France fort instruits et qui 
ont ici des relations intimes non-seulement avec le Cardinal secrétaire d*Etat, 
maïs avec tous les préfets et secrétaires des congrégations, qui écrivent d*avance 
sur tous les objets que je dois traiter avec le Pape et qui font naître par leurs 
réflexions et leur attachement aux maximes romaines, des préventions, des objec- 
tions qui se répandent ensuite dans le public, et que le Pape n*ose heurter de 
front de peur d'être accusé d'abandonner et de sacrifier les droits et les maximes 
du Saint-Siège à nos idées particulières. Voilà la véritable cause des itrésolutions 
du Pape sur nos affaires présentes. Dans peu de temps, comme m*a dit fort bien 
le Saint-Père, cette source desdifficultés quej'éprouve n'existera plus. • (Aff. Été.) 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 209 

tout en faisant servir Bernis à ses démarches, ne lui dit-il que 
ce qu'il veut perdre, et lui cache-t-il ses dépêches avec le même 
soin que Grimaldi les cache à d'Ossun '. 

Bernisy pour le rôle qu'il a à jouer, n'a point à connaître le 
plan qu'il doit seconder. Il est chargé de provoquer les confi- 
dences du Pape, d'écouter ses doléances, de lui montrer que 
le seul moyen d'en finir est de bien traiter le Boi d'Espagne. 
Il lui inspire confiance en Monino, le rassure sur les périls qu'il 
redoute, sur les dix mille Jésuites de ses États *. 

Monino s'est réservé le râle actif : c'est lui qui impose ses 
idées au Pape, qui lui fait peur, qui le menace. Il parle avec 
chaleur, il nedissimule point son impatience: «Ce qu'on n'obtient 
pas par la douceur, dit il, on tentera de l'obtenir par la rigueur. » 
En même temps que la terreur, il fait agir l'intérêt. Il a bien 
compris que la restitution d'Avignon est le nœud de la question, 
et il ne pense point que Ganganelli, le Gunganelli du conclave, 
puisse s'indigner si on lui présente les deux affaires comme 
inséparables. Le Pape pourtant parut se récrier. « Il répondit 
sans hésitation qu'il ne trafiquait pas dans les aflaires, et que 
jamais il ne ferait une chose pour en faire une autre '• » Néan- 
moins, on s'était entendu. 

Le 1 6 septembre, le Pape suspend provisionnellement le sémi- 
naire et le pensionnat du Collège Bomain, et, en même temps, 
enlève aux Jésuites l'administration du collège des Hibernois. 
11 parait qu'au Collège Bomain, les cardinaux chargés de la visite 
avaient découvert des abus inouïs et des dettes pour plus de deux 
millions^. C'était une carte de plus dans le jeu des Couronnes. 

 Madrid, cependant, on s'impatientait : Charles III, assuré 
par Moniûo que ce n'était point Bernis qui entravait la négocia- 
tion *y cherchait quel motif pouvait encore arrêter la Cour de 

I D'Aîgailloo à d'Ossun, 17 août. O'Osftiin à d'Aiguillon, même date. Ce n'est 
que le ^ octobre que les dépêches de Monino sont communiquées à Versailles. 
(Aff. Étr.) 
^ Bernis, 9 septembre. (Aff. Étr.) 

3 Bernis, 9 septembre; Monino, 10 septembre. (Aff. Étr.) 
^ Bernis, 24 septembre; Monino, 17 septembre. (Aff. Étr.) 
^Monino, 10 septembre; Grimaldi à Magallon, 21 septembre. (Aff. Étr.) 
Bernis explique dans une dépèche du 18 novembre que tous les soupçons qu'on 

14 



( 



\ 



310 LE CARDINAL DE BEHNIS. 

Rome. Il se prit à penser que Ton comptait, autour du Pape, 
sur l'irrésolution de Louis XV. Il écrivit donc au Roi son 
cousin pour lui demander d'envoyer à Remis l'ordre formel de 
travailler « partons les moyens possibles et équitables à obtenir 
Textinction des Jésuites ' » . 

Louis XV répondit en donnant l'assurance la plus positive que 
ses ordres n'avaient jamais varié, et que Remis devait se confor- 
mer entièrement aux instructions que lui transmettait Mon ifio*. 

avait contre lui à Madrid Tenait d*Azpuru, qui cherchait à se réserver le pnD- 
<-ipal rôle dans la négociation pour forcer Charles III à lui donner le chapeaa. 
Azpuru s'entendait avec le confesseur du Koî, fort désireux d*ètre cardinal et 
mêlant à ses ambitions personnelles les ambitions de son Ordre. 

' Voici cette lettre : « Monsieur mon frère et cousin, le comte de Faentès 
aura rendu compte à Votre Majesté des premières démarches de mon Ministre à 
Kome, pour obtenir l'extinction des Jésuites que le Saint-Père nous a promis 
tant de fois. J'ai ordonné que l'on communique é{>alement au ministère de Votre 
Majesté toutes les dépèches et conventions de M. de Monino. Mais comme il 
parait que le système qu'on a adopté à Rome sur cette affaire est de nous traîner 
avec de bonnes parolfs sans rien conclure, j'espère que Votre Majesté voudra 
bien faire renouveler les mêmes ordres qu'elle avait déjà donnés au cardinal de 
Remis, aBn que ce Ministre travaille de concert avec le mien, emploie tous les 
moyens possibles et équitables pour parvenir à ce but. Ce qui me détermine à 
désirer avec autant d'empressement l'extinction du susdit Ordre religieux, ce 
n'est pas que je veuille aucun mal à leurs individus : au contraire, je voudrais 
rontribuer à leur bien-être ; mais la connaissance que j'ai et dont je fais Texpé* 
rtence, du désordre que peut causer dans un État l'esprit de parti et de division, 
me persuade que tant que cet Ordre existera, quoique hors de nos royaumes^ 
nous ne parviendrons pas à éteindre cet esprit de parti et de division qui trouble 
et inquiète; d'ailleurs le Pape lui-même nous a déclaré à plusieurs reprises que 
cela convenait au bien de la Religion et des États catholiques que cet Ordre 
n'existai plus. Je profite, etc. — Saint- Ildefonse, 21 septembre 1772. « (Aff. Eth.) 

' Voici la réponse du Roi; la minute est de l'abbé de la Ville^ mais le Roi y a 

fait quelques corrections. 

« S octobre mi. 

« Monsieur mon frère et cousin, depuis tfueje me suis conformé aux désirs de 
Votre Majesté, qui demandait au Pape l'extinction des Jésuites, j'ai cru devoir 
laisser aux lumières et à la prudence de Votre Majesté le soin de diri,;er cette 
négociation, mais j'ai constamment donné au cardinal de Remis les ordres les 
plus précis de concourir en mon nom à toutes les démarches que Votre Majesté 
prescrirait à ses Ministres relativement ^ cet objet. Son premier devoir a été 
d'en prévenir le sieur de Monino, qui en a sans doute rendu compte k Votre 
Majef»té. Ce Cardinal est trop instruit de mt*s sentiments pour ne pas se conduire 
dans cette affaire conformément aux défirs de Votre Majesté. Elle sait que je 
regarde ses intérêts comme les miens, et elle doit compter sur le concours le plus 
entier et le plus constant de ma part à ses intentions et k ses vues. Ces disposi- 
tions seront toujours dans mon cœur une suite nécessaire du tendre et inviolable 
attachement avec lequel, etc. • 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 



2H 



Bernis n'avait pas besoin de cette injonction nouvelle; mais, 
au moment où elle lui parvint, Rome était déserte ; toute l'ad- 
ministration était en vacances; le Pape était parti pour Gastel- 
GandolPo, où il avait emporté, sur la demande expresse de 
Bernis, le plan que Moniôo lui avait remis. Il fallait attendre le 
mois de novembre pour la reprise des affaires, et le Ministre 
d'Espagne put, sans inconvénients, aller passer quelques jours 
à Naples. 

Au retour, dès la première audience, le Pape annonça qu'il 
communiquerait avant peu au Roi d'Espagne, qui en ferait 
part aux autres Cours, un plan qu'il avait conçu : il demanda 
seulement qu'on lui garantit que les puissances catholiques ne 
feraient pas d'opposition. Or, parmi ces puissances, il ne rangeait 
pas seulement Vienne, mais Turin, Venise, Gènes, Florence, 
Hodène, tous les princes d'Italie. Il remettrait ce pian, disait- 
il, après qu'il aurait fait une promotion de cardinaux et frappé 
un coup d'éclat sur les Jésuites. Il termina en demandant à 
Monino le secret le plus profond, même pour la Cour de 
Madrid, C'était demander l'impossible : Monino ne se fit 
aucun scrupule de raconter cette conversation à Grimaldi et 
à Bernis ^ . 

Ces promesses nouvelles ne constituaient point un engage- 
ment, mais il était possible de leur donner cette tournure : 
Clément XIV dçvait réponse à une lettre par laquelle Charles III 
le remerciait d'un bref relatif aux lieux d'asile , lui rappelait 
la promesse d'extinction et y insistait vivement. Le Pape 
dans sa réponse pouvait être amené à répéter ce qu'il avait dit à 
Moniôo. 

Buontempi fîit chargé de communiquer au Ministre d'Espagne 
la minute de cette réponse. Elle était conçue dans ces termes 
vagues que le Pape affectionnait. Les Jésuites n'y étaient même 
pas nommés. Ganganelli disait « qu'il était occupé de la con- 
sommation de l'ouvrage » . Monino se fâcha, avertit le confes- 
seur que si ces retards continuaient, si le Pape persistait dans 



Bernis, 11 novembre. (Apf. Étr.) 



U 



21t 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



ce langage énigmatique, ce serait à lui, Buontempi, qu'on, s'en 
prendrait; le dimanche suivant, 15 novembre, il mit résolument 
Clament XIV au pied du mur. Le Pape avoua ses retards, les 
excusa par des motifs de conscience, dit qu'il ne voulait pas 
faire penser que la suppression des Jésuites eût été une condi- 
tion de son exaltation. Monino réfuta en riant ces scrupules, et 
le Pape 6nit par déclarer qu' « ayant mis en balance le bien 
qui pourrait résulter de la suppression des Jésuites et le mal 
qu'occasionnerait la conservation de cet Ordre, il s'était décidé 
à le supprimer • . C'était là une affirmation, mais en huit jours 
cette affirmation ne produisit qu'un ordre envoyé aux églises de 
Rome de faire des prières pour le besoin de l'Église. 

Moniôo revint donc à la charge et, dans son audience sui- 
vante (22 novembre)', menaça le Pape d'une rupture. Clé- 
ment Xiy s'avança alors un peu plus, parla de la bulle de 
suppression, indiqua en substance le préambule, dit qu'il 
communiquerait prochainement la minute au Roi d'Espagne. 
Avec Bernis il fut moins afBrmatif : il lui raconterait tout, lui 
dit-il; le chemin était frayé; que Louis XV seulement daignât 
être son garant près de Charles III ^. Louis XV ne s'en souciait 
point, et d'ailleurs Charles III ne voulait rien entendre; par 
chaque courrier, il renouvelait à Monino l'ordre d'en finir'. 

Avant la fin de l'année de 1772, Clément XIV dut se déter- 
miner à donner un gage pubUc de ses intentions : il ôta aux 
Jésuites portugais la pension de 9,500 écus que Clément XIII 
leur avait assignée sur les fonds de la Chambre apostolique. £n 

secret, il accomplit un acte bien autrement important^ : il 

. • 

* Bernis, 24 novembre. (Aff. Étb.) 

* Rem 8, 2 décembre. (À FF. Étr.) 
«^ Bernis, 16 décembre (àFF. Étr.) 

^ A partir de cette date, les dépêches ofticielles ne ^ont plus qu*un paravent 
derrière lequel passe par lettres particulières la négociation secrète. Bien ne s* en 
ironie aux Affaires Etrangères; toutes les pièces citées, (fui détruisent absolu- 
ment le récit de Tbeiner, proviennent des Archives Bernis. fierniâ écrit le 16 dé- 
cembre : « Les ordres. Monsieur le Duc, que M. Monino a reçus dernirrement 
«rËspagne, sont si instants que ce Ministre a fait sentir au Pape la nécessité de 
prendre un parti qui dissipât les soupçons que le roi d*£spagne avait conçus de 
la conduite équivoque du Saint-Père sur cet objet. En conséquence, hier matin, 
te Pape enroya le Père Buontempi chez le Ministre d*Espagne pour lui dire qu*ii 



. . « 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 813 

chargea le prélat Zelada de travailler dans la plus grande con- 
fidence avec Monino h régler la suppression d'après le plan 
remis au mois de septembre par le Ministre d'Espagne. 

C*était là un secret de véritable importance, et le Pape aussi 
bien que Zelada et Monino avaient demandé avec insistance que 
la nouvelle ne Fût pas ébruitée. Bernis n'en avait point dit mot 
dans ses dépêches ostensibles et avait supplié d'Aiguillon de 
n'en parler qu'au Roi seul '. Tout Paris ne le sut pas moins *, et 
cela alla au point que Grimaldi écrivit au chargé d'affaires 
d'Espagne en France, M. de Magallon , qu'il eût à se plaindre 
de ces indiscrétions , et qu'il eût à demander à d'Aiguillon la 
plus absolue discrétion pour le présent et pour l'avenir sur les 
noms et qualités des personnes chargées de dresser le bref. 
D'Aiguillonyt/ra de n'en rien révéler ni au Nonce, ni à qui que , 
ce fut*. 

Le 23 décembre, les négociateurs sont en présence, Monino a 
remis à Zelada le plan de la suppression, et l'on semble d'accord ^. 

ue pouvait seul trayailler au projet de bulle de suppression, et qu*il lui fallait un 
aide qui fât agréable h. la cour d'Espagne et au courant de ces sortes de rédac- 
tions; que le prélat Zelada, quoiqu'il ait eu anciennement des relations arec les 
Jésuites, lui paraissait rhomme le plus propre à bien remplir cette commission; 
que ledit prélat traiterait Taffaire à fond et dans les formes avec le Ministre 
d'Espagne, mais que Sa Sainteté exigeait le secret le plus absolu, quVIle donne- 
rait ses instructions à M. Zelada, et que la bulle se minuterait d*après le plan que 
M. Monino présenta an Pape au mois de septembre dernier, et que je lui fis 
accepter. M. Monino, après y avoir un peu réfléchi, est convenu de travailler avec 
M. Zelada, né sujet du roi d'Espagne, qui, à ce que je vois, irait assez vite en 
besogne, si le Pape ne lui ordonne pas secrètement de procéder avec lenteur, 
Aujourd'hui, le véritable secret de TafFaire commence; il est si fort recommandé 
par le Pape et par le Ministre d'Espagne que je prends le parti de vous instruire 
de tous ces détails par lettre particulière. « (Arch, Bernis,) 

^ m J'ai lu au Boi seul, écrit d'Aiguillon le 4 janvier 1773, la lettre que Votive 
Éminence m*a fait l'honneur de ra'écrire le 16 du mois dernier, et Sa Majesté 
m'a chargé de lui mander qu'elle apprend avec beaucoup de plaisir la fin de 
l'affaire des Jésuites, mais qu'elle la croyait encore fort éloignée, malgré les 
promesses du Pape. » 

' Le Nonce (Theikbr, t. II, p. 234) était arrivé à avoir communication de la 
plupart des lettres interceptées à la poste, même des dépèches que l'Ambassadeur 
des Denx-Siciles à Paris recevait de sa cour. 

'Grimaldi à Magallon, Il janvier. (Aff. Étr.) 
^ * Magallon à Grimaldi, 15 Février (dépêche interceptée à la poste). Affaires 
ËTRànoèiiES. 

^ « Lundi dernier, après mon audience, écrit Bernis, dans le travail que le 



214 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Bernis n'a point eu communication de ce plan. Il laisse, dit-il, 
à l'Espagne tout l'honneur de la négociation , toute la res- 
ponsabilité, devrait-il dire. Quant à Avignon, il propose, d'ac- 
cord avec Monino, que, aussitôt la suppression prononcée, le 
roi d'Espagne fasse auprès de Louis XV une démarche pu- 
blique pour obtenir la restitution des États confisqués. Le 
Pape semble avoir été sondé sur cet arrangement et Tavorr 
approuvé'. Il n'ignore donc pas que la restitution dépend de 
la suppression. D'Aiguillon n'en disconvient pas, mais il 
diffère d'avis avec Monino et Bernis sur l'intervention du roi 
d'Espagne : la restitution suivra la suppression, c'est une 
affaire entendue^. 



Pape a le même jour avec M. Zelnda, Sa Sainteté exigea de lui un serment dans 
toutes les formes de ne rien dire à qui que ce soit sans exception de la négocia* 
tion dont on le chargeait vis-à-vis du Ministre d*Espagne... L'archevêque de 
Petra (Zelada) fut un peu surpris du fond et de la forme de cette commission. 11 
se rendit hier chez M. Monino, lequel lui remit le plan plus étendu dont il avait 
présenté Tabrégé au Pape au mois de septembre. Ce plan est assez goûté de Sa 
Sainteté, mais il faut convenir de la forme pour la rédaction de la Bulle. • 
(Àrch, Bernis,") 

^ • Je ne me suis pas trompé, écrit Bernis, quand j*ai eu l'honneur de vous 
informer il y a quelque temps que le roi d*Ëspagne serait bien aise après la déci- 
sion de l'affaire des Jésuites et en même temps que cette décision serait rendae 
publique, de jouer en quelque sorte le r6le de médiateur pour la restitution d'Avi- 
gnon et de Bénévent. J'ai été confirmé dans mes premières idées par les confi- 
dences nouvelles de M. Monino. Il me semble toujours que le Roi en bonne 
politique et avec décence et dignité pourrait s'arrêter à ce désir du roi d'Espagne 
et même le prévenir. Le Roi ne perdra rien auprès du Pape dans cet arrange* 
ment. Sa Sainteté étant bien persuadée par notre accord avec l'Espagne qu'à sa 
seule prière Sa Majesté aurait rendu Avignon au Saint-Siège. Au surplus, les trois 
monarques de la Maison de France satisfaits sur l'objet qui avait décidé de l'occu- 
pation des États d'Avignon et de Bénévent, il serait tout simple que Sa Majesté 
Catholique eût prié le Koi (qui, à l'exemple de ses glorieux ancêtres, s'était tou- 
jours fait gloire d'être le défenseur et le bienfaiteur du Saint-Siège) de donner à 
Clément XIV une nouvelle preuve de son attachement, de son respect filial et 
de son estime, en demandant la re^ttitution d'Avignon et du Gomtat Venaissin 
sur le pied du Traité de Pise. Un mémoire qui contiendrait la substance de ce 
peu de paroles tiendrait lieu d'une convention ou d'un traité. • {^Arch. Bernis.) 

^ ■ Le Roi, écrit d'Aiguillon le il janvier, ne refusera jamais ni la^médiation, 
ni les bons offices du Roi son cousin ; mais je dois faire observer à Votre Émi- 
nence qu'il ne peut en être question relativement à la cession d'Avignon. Le Roi 
ne s'est emparé de cet Etat que parce que la Maison de Bourbon était mécon- 
tente dr^s procédés du feu Pape envers Tlnfant, et ne l'a gardé que parce que le 
roi d'Espagne l'a prié d'en différer la restitution jusqu'à ce qu'il eût eu satisfac- 
:ion du Pape sur l'affaire des Jésuites. Dès qu'il l'aura obtenue, le Roi rendra 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. Îl5 

Le' 30 décembre, Zelada, après avoir examiné le plan de sup- 
pression remis par Monifio, en rend compte au Pape, qui lui 
ordonne de travailler avec le Ministre d'Espagne à la rédaction 
de la bulle ^ Le 6 janvier 1773, la rédaction est terminée, 
approuvée par Monino et remise au Pape ^. 

Il ne reste plus à régler que le mode de communication aux 
différentes cours, et ce n|est point sans quelque difficulté qu'on 
y parvient. Zelada, ancien protégé des Jésuites, veut à tout prix 
éviter d*étre compromis; le Pape se défie des indiscrétions du 
cardinal Orsini et du commandeur d'Almada. Il redoute surtout 
ses Nonces : Giraud à Paris et Yisconti à Vienne. Il croit que 
si l'affaire s'ébruite, tout sera perdu. On finit par s'arrêter à ce 
moyen : envoyer le projet de bulle à Charles III, qui le commu- 
niquera à Louis XV et au roi de Portugal. Le Pape veut encore 
changer le préambule et étendre davantage quelques articles ' ; 
mais, dès ce moment, les Ministres se tiennent assurés du succès, 
et Bernis demande à sa cour la récompense de Zelada : une 
abbaye de 12 à 15,000 livres de revenu^. 

Les Jésuites ont été prévenus, probablement par Giraud, de 
l'approche de la catastrophe; à défaut d'autres indices, la fer- 
meture du Collège Romain, les humiliations de toute sorte que 



Avignon et a*aura pas besoin d*y être incité par aucune sollicitation. Un siiQpie 
consentement du roi d*ËS)iagne sufHra pour l'y déterminer, et le Pape doit se 
borner à demander ce consentement s*il veut absolument Faire des démarches à 
ce sujet auprès du roi d'hispagne, ce qui me paraît superflu, mais à quoi le Hoi 
ne mettra aucune opposition. • (^Arch, Bernis.) 

I Bernii écrit le 30 décembre : u Le Ministre d'Espagne ayant remis à 
M. Zelada, il y a dix jours, selon l'intention du Pape, le plan plus étendu de la 
Bulle de suppression des Jésuites, ce prélat l'a examiné sérieusement et n'y a 
trouvé que quelques difficultés auxquelles M. Monino a répondu d'une manière 
satisfaisante. Lundi soir, le Pape a entendu le rapport de .M. Zelada et en a été 
content. Le Pape a ordonné en conséquence à M. Zelada de travailler à la 
rédaction de la Bulle. Ce travail doit être un peu long. 11 sera concerté avec 
M. Monino et communiqué tous les lundis au soir à Sa Sainteté. • (Arch. Bernis.) 

^ Bernis écrit le 6 janvier : • Le prélat Zelada a achevé avec sa diligence et sa 
capacité ordinaire le projet de Bulle concernant la suppression des Jésuites. Le 
cbevalier Monino Ta approuvé autant qu'une lecture rapide a pu le lui permettre; 
et landi passé, M. Zelada a remis ce projet au Pape, qui Ta gardé pour faire ses 
observations. » (Arch. Bernis.) 

3 Bernis, 20 janvier. (Arch, Bernis.) 

^ Berpis, 37 janvier. {Arch. Bernis.) 



2J6 



LE CAKDINAL DE BERNIS- 



le Pape leur inflige et que Bernis blâme comme inutiles ', la 
visite du collège Fucioli , le collège dirige par le Général lui- 
même ', sont autant de présages auxquels il ne leur est pas 
permis de se tromper. Ils essayent donc de mettre à Tabri leurs 
effets les plus précieux ; mais les archevêques des États de 1* Église 
ne se soucient point de voir détourner des biens qu'ils convoitent 
et qui doivent leur revenir. L'Archevêque de Bologne , le car- 
dinal Malvezzi, prévient le Pape que les Jésuites de son diocèse 
vendent jusqu'à l'argenterie de leurs églises. Clément XIV 
expédie immédiatement à Malvezzi un bref portant faculté de 
visiter les maisons des Jésuites et de séculariser ceux de ces 
religieux qui demandent à l'être. 

Gela n'est point dans le plan de Monino. Si ces visites s'éten- 
dent successivement à tous les diocèses de l'État pontifical, ce 
sera une nouvelle cause de retard. Le Pape reculerait-il? Le 
Ministre d'Espagne n'est pas loin de le penser. A VersailleSy on 
en parait convaincu. A Paris, les partisans des Jésuites semblent 
plus rassurés que jamais, et d'Aiguillon a peine à croire que 
leur extrême sécurité ne soit fondée sur les avis secrets de leurs 
correspondants à Rome, qui, dit-il', sont mieux informés que 
les nôtres des résolutions du Pape. 

C'est une erreur. Le 17 février, Bernis écrit que le Pape a 
fait remettre par Buontempi à Monino la copie du bref, et que 
cette copie a été expédiée le même jour à Madrid ^. Dès le 
5 mars, Grimaldi envoie à Magallon, à Paris, le projet de bref 
approuvé par le Roi d'Espagne, et que Charles III soumet pour 
la forme à l'approbation de Louis XV '^. Le 14 mars, Louis XV, 

* fierais, 6 janvier. Offic, (Aff. Étr.) 

' Bernis, iO janvier. Offic, (Aff. Éth.) 

3 D'Aiguillon, 26 février. {^Arch, Bernis,) 

^ « EuHn le Pape envoya jeadi dernier à M. Monino'par le Père Baontempi une 
copie du Bref portant suppression des Jésuites, et cette copie partit le même jour 
par le courrier ordinaire d'Espagne. Sa Sainteté a exigé que cette communication 
se fit de souverain à souverain, sans que les Ministres qui résident eo eussent 
connaissance. » 

'* Voici la lettre du roi d'Espagne en date du Pardo, le 5 mars : ■ Monsieur 
mon frère et cousin, le Pape vient enHn d'achever son ouvrage pour l'extinccion 
de l'Ordre des Jésuites ; mais comme il croit nécessaire de conserver le plus grand 
secret jusques à l'exécution, il n'a pas voulu confier à personne la minute du 



' LA SUPPRESSION DES JESUITES. 217 

sans même examiner le bref, répond au Roi d'Espagne et lui 
témoigne sa joie que la négociation ait réussi '. De Paris, le 
bref est communiqué à Vienne. C'est la seule Cour qui puisse 
faire des objections, car Frédéric II, que les Jésuites ont solli- 
cité de se faire leur protecteur, a déclaré par une lettre quasi 
publique adressée à d'Alembert qu'il ne se croit pas plus le droit 
d'intervenir près du Pape, s*il lui plait de supprimer les Jésuites, 
que près de Louis XV, s'il plaisait au Roi de France de suppri- 
mer le régiment de Fitz-James ; on est assuré h Madrid que 
la Cour de Turin ne s'opposera point; quant aux princes d'Alle- 
magne, ils s'y attendent, et plusieurs ont déjà Fait des' arran- 
gements en conséquence. Les Jésuites comptent sur l'Impéra- 
trice Marie-Thérèse, mais ils ont tort. Choiseul a obtenu son 
consentement : c'a été les épingles de mariage de Marie-Antoi- 

Bref, et il vient de me la remettre directement, me priant de la communiquer à 
Votre Majf»9té, au Koi de Naples, à celui de Portugal et à la cour de Vienne, qui 
noua avait déjà assuré qu'elle ne s'ojiposerait pas, pourvu qu'on Tinstruisit préa- 
lablement du projet et de la forme qu'on suivrait pour cette extinction; je 
m'acquitte donc de cette commission envers Votre Majesté et avec les susdites 
cours, et je joins ici une copie de cette minute; j'espère qu'elle en sera satisfait^. 
Il me parait qu'elle remplit tout ce que nous pouvons désirer. Je me flatte aussi 
que la cour de Vienne n'y trouvera pas à redire, et que nous obtiendrons la con- 
clusion de cette affaire qui doit procurer beaucoup de tranquillité dans nos États 
et éteindre re«prit de parti. Jo délire ce bonheur chez moi et chez Votre Majesté, 
à qui je renouvelle, etc. • (A FF. Érn.) 

' l>*Aiguillon écrivait le 25 janvier : ■ Si l'Espagne est contente, nous le serons, 
sa satisfaction étant notre seul et unique objet. C'est un système dont nous ne 
nous départirons jamais, et, en conséquence, nous n'entrerons ici dans aucune 
discussion sur la rédaction de la Bulle d'extinction. Nous l'approuverons sans la 
lire, si l'Espagne l'approuve. Votre Éminence ne peut trop le ré|>éter au Pape et 
à M. Monino. » D'Aiguillon renouvelle cette affirmation dans toutes ses lettres. 
Voici dans ces conditions la réponse du Roi au roi d'Espagne : • Monsieur mon 
frère et cousin, je reçois avec la lettre de Votre Majesté, du 5, la minute qu'elle 
s bien voulu me communiquer, à la demande du Pape, du bref qu'il a projeté 
coocernant l'extinction de l'Ordre de» Jésuites. J'ai toujours désiré trop sincère- 
ment que Votre Majesté eât une entière satisfaction à cet égard pour ne pas 
approuver la résolution que le Pape vient de prendre. Votre Majesté a été exacte- 
ment informée du zèle avec lequel le cardinal de Bernis a constamment dirigé sa 
conduite sur les démarches du Minisitre de Votre Majesté. Je vois avec un vrai 
plaisir qu'elle a lieu d'être contente du dénoûment de cette affaire, et je suis 
persuadé qu'elle éprouvera les mômes sentiments de la part des autres souverains. 
J'observerai le plus grand secret jusqu'à la parfoite exécution du bref qui doit 
rendre aux Euts de Votre Majesté la tranquillité qui fait l'objet de ses désirs et 
des miens. Je renouvelle à Votre Majesté, etc. • (Aff. Étr.) 



21S ' LE CABDINAL DE BERNIS. 

nette d'Autriche avec le Dauphin. Mercy, qui à ce moment 
alla en congé à Vienne, a envoyé, dès le 28 janvier 1770, une 
déclaration assez positive pour que Choiseul put écrire : 
u Nous avons des nouvelles formelles que leurs Majestés Impé- 
riales verront sans peine la dissolution des Jésuites '. » Mercy, 
de plus, a rappdirté l'assurance officielle a que la Cour impériale 
ne s'opposerait pas à l'extinction, et que, lorsque le Pape leur en 
parlerait, l'Empereur et l'Impératrice condescendraient avec 
grand plaisir aux vues de Sa Sainteté et des Cours de France 
et d'Espagne* ».' D'ailleurs, Marie-Thérèse est seule en 
question. Joseph II ne s'est point gêné pour cacher son opi- 
nion, lui qui écrit à son confident intime : n Nous serons enfin 
débarrassés de cette race et nous pourrons dire en prenant leurs 
biens : Rediit ad Dominum quid ante fuit suum^, » Les trois 
, Cours sont d'accord depuis le 16 mars 1770 où il a été convenu 
entre Fuentès et Mercy que l'Impératrice consent d'avance à 
ce que le Pape voudra faire pour les Jésuites^. La communi- 
cation du bref à Marie-Thérèse peut donc être considérée comme 
de pure forme. Magallon remet à Mercy le projet avec une lettre 
autographe de Charles III; et, le 17 avril, Mercy reçoit la 
réponse de l'Impératrice. Elle approuve dans tous ses points le 
bref de suppression et consent à son exécution, mais elle se 
réserve lu faculté de disposer des biens que les Jésuites possèdent 
dans ses États ^. Le 23 avril, Charles III a cette réponse et 
donne ordre à Monino défaire les sollicitations nécessaires pour 
obtenir les changements demandés ^. 

Reste à régler la forme et l'époque de la restitution d'Avignon. 



^ Glioiseul à Beniîs, 23 janvier 1770. (Arch, Bernis.) 

^ Choiseul à Bernis, sang date. (^Arch. Bernis.) 

' Le prince de Rohan, pendant son ambassade k Vienne, était parvenu à se 
procurer les documents les plus secrets de la Chancellerie Impériale et du Secré- 
tariat prive de TEmpereur. Cela, peut-être, explique hien des choses. La pièce 
citée Affaires Étrangères, Vienne, vol. 3i)3, pièce 169. 

^ Grimaldi à Magallun, 5 mars 1773 (Aff. Étr.). Dans ces conditions, je crois 
inutile d'insister sur le roman d*une confession divulguée qui aurait détermine 
Marie-Thérèse k ne point s*opposer à la suppression. 

** D^Âiguillon à Bernis, 18 avril. {At'ch, Bernis.) 

* Grimaldi à Magallon, 26 avril. (Aff. Étr.) 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 219 

Bemîs, dès qu'il a eu connaissance des résolutions du Pape, aémis 
l'aTis de procéder immédiatement ', et a trouvé d* Aiguillon 
parfaitement disposé. Mais la situation politique de l'Europe 
obligée Louis XV à d'extrêmes ménagements vis-à-vis de 
TEspagne, la seule alliée de la France, dont le Roi a « trop à 
se louer pour ne pas lui donner dans toutes les occasions les 
preuves les plus signalées de sa sensibilité à ses procédés et de 
sa ferme résolution d'agir toujours avec elle dans le plus par- 
Fait conrert * ». Il ne reste plus à Bernis qu'à espérer que 
Charles III ne se laissera pas vaincre en générosité : mais il ne 
tarde pas à apprendre ' que le Roi d'Espagne ne veut intervenir 
pour la restitution de Bénévent qu'après la publication de la 
bulle. Or, il est de nécessité que les deux restitutions aient lieu 
simultanément. De plus, Monino cherche le moyen de couvrir 
le Pape, d'empêcher qu'il ait l'air d'avoir fait un marché. Il 
prétend , non pas réduire au silence les mauvaises langues, 
mais mettre de la décence dans la restitution ^. Il a conçu 
un projet « qui semble à Bernis bien délicat pour les Cours 
et bien honorable pour le Pape ^ » . Le duc de Parme est 
en ce moment, suivant son constant usage, brouillé avec le 
Roi d'Espagne. Le Pape s'offrira pour médiateur, et, cette 
affaire terminée, la restitution d'Avignon et de Bénévent 
s'effectuera naturellement et dignement, a Sans cet expédient 
ou tout autre convenable, écrit Bernis, le Pape aura toujours 
l'air et nous aussi d'avoir fait un marché pour la suppression 
des Jésuites. » 



> ■ Le Pape, écrit Bernis le 17 février, a su, lorsque la négociation fut enta- 
mée parle Nonce, combien le Roi était porté à faire celte restitution si conforme 
à la piété de ce monarque. Il est au reste très« poli tique à la France d'avoir tou> 
jours an moyen ssûr entre les mains de remettre la Cour de Rome dans la bonne 
Toie si elle venait à s'en écarter. On prend Avignon quand on veut, et cette faci- 
lité en imposera toujours ^ ce pays-ci. Le Pape d'ailleurs, par ses sentiments pour 
Sa Majesté et sa conduite dans nos affaires ecclésiasti(|ues, mérite que le Roi 
le traite favorablement. Un mot d'amitié et de confiance au Roi d'Espagne suffira 
pour terminer cette affaire. » (^Ârch, Bernis.) 

' D'Aiguillon k Remis, 8 mars. (Àrch, Bernis,) 

' Bernis à d'Aiguillon, 10 mars. (^Arch. Bernis.) 

* Monino à Grimaldi, 15 avril. (Aff. Étr.) 

* Bernis à d'Aiguillon, 24 avril. {Arch, Bernis.) 



220 



LE CAT^DINAL DE BERNIS. 



La Cour d^Espag^ne approuve l*idée de Moniuo', car elle 
éprouve des scrupules analogues; mais, dès le premier abord , 
la pensée de faire intervenir Ganganelli dans les afFaires de son 
petit-Bis choque Louis XV. Du moment que l'Infant est déter- 
miné à donner au Roi d'Espagne, son oncle, toute la satisfaction 
(|ue celui-ci peut exiger, qu*a-t-on à faire de la médiation du 
Pape *? Bernis s'essaye vraiment à vaincre cette répugnance : 
dans la médiation proposée, dit-il, on ne cherche qu'une appa- 
rence; moins Sa Sainteté trouvera de difficultés, mieux ce 
sera; le public ne saura jamais où les choses en étaient quand 
le Pape aura employé sa médiation'; Louis XV persiste. 
L'Infant, répond-il, ayant autant de parents qu'il en a, ne doit 
pas recourir à un étranger, quelque respectable qu'il soit, pour 
rentrer dans les bonnes grâces du Roi son oncle : cette discus- 
sion doit être concentrée dans le sein de sa famille. Il est inutile 
d'ailleurs que l'Infant emploie ses bons offices pour déterminer 
la restitution d'Avignon et de Bénévent, dont l'occupation n'aura 
plus d'objet dès que le Pape aura donné satisfaction au Roi 
d'Espagne. Le Roi a donc enjoint à d'Aiguillon d'écrire à Madrid 
pour faire part à Charles III de ses réflexions, en subordonnant 
néanmoins sa résolution définitive au jugement de son cousin^. 

Pendant que Louis XV délibère, l'approbation donnée par 
la Cour d'Espagne est arrivée à Rome^, et le Pape, qui n'a 
d'autre objectif que la restitution, a adhéré immédiatement au 
projet de Monino. Il insiste vivement pour qu'il soit mis immé- 
diatement en œuvre, de façon que la restitution précède la 
publication du bref®. Les pouvoirs du Ministre d'Espagne ne 
vont point jusque-là; son maître ne veut restituer qu'après 
l'extinction prononcée ^. D'ailleurs, Charles III, devant les ré- 

' D'Aiguillon à Bernis, 18 avril. (Arch, JBernis.) GiimMi à Magallon^ 20 mai. 
(Apf. Étr.) 

* D* Aiguillon à Bernis, l*' mai. (Aff. Étr.) 

3 Bernis à d'Aiguillon, 19 mai. (Arch. Bernis.) 
^ D* Aiguillon à Bernis, 7 juin. {Arch. Bernis.) 

* Bernis à d'Aiguillon, 26 mai. (Arch, Bernis.) 

^ Bernis à d'Aiguillon, 2 juin (Arch. Bernis)^ et surtout Monifio à Grimaldi, 
2 ju'n, communiqué par Magallon le 11 juillet. (Aff. Etr.) 
7 Grimaldî 2i Monino, 22 juin. (Aff. Etr») 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 221 

pugnances de Louis XV , a abandonné Fidée de la médiation '. 
Le Pape doit renoncer à Tespérance dont il s'est flatté. 

Il faut en 6nir; car les événements de Bologne, où Malvezzi 
a expulsé les Jésuites de leur établissement de Santa Lucia, les 
a dépouillés de toutes leurs fonctions et même de l'administra- 
tion de leurs biens, les a traités avec une dureté étrange * , ont 
donné l'éveil. A Rome, les esprits fermentent, les personnes 
sages partent pour la campagne, le Pape est profondément 
inquiet ^. 

En6n, le 16 juin, Bernis écrit à d'Aiguillon : « Le Pape a 
signé le bref d'extinction des Jésuites^. » Il reste encore 
quelques mesures à prendre : il faut donc qu'on garde le secret. 
Le 25 juin, le prélat Aliani est chargé d'apposer les scellés sur 
les papiers du noviciat des Jésuites; le cardinal Borghèse, légat 
à Ferrare, le cardinal Parraccioni, le cardinal Acquaviva, prési- 
dent d'Urbino, reçoivent l'ordre démettre en sûreté les archives 
des Jésuites dans leurs légations. Le Pape défend qu'on admette 
dans l'État ecclésiastique les Jésuites sécularisés des autres 
pays^. Toutes les excuses sont épuisées, mais le Pape ne publie 
pas encore le bref; il attend, il espère, il mendie la restitution; 
il a peur, s'il fait la suppression d'abord, que Tanucci trouve 
moyen ensuite de ne pas rendre Bénévent^. 

Moniôo reparaît alors. Il suit que le Pnpe qui, à l'occasion 
de la Pentecôte, a déjà fait une retraite de piété, se dispose à en 
faire une autre pour la fête de Saint-Pierre^ et qu'ensuite il 

' Grimaldi à Magallon, 28 juin. (Aff. Étr.) 

^ Beruiit, oFKcieK 16 et 23 juin. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à d*Aiguiilon, 9 juin. (Arch, Bernis.) 

^ On doit croire qu*il Ta signé le 8 juin. En effet, Bernis écrit le 9 : « Le Pape 
A promis à M. Monin9 de signer hier le bref de la suppression des Jésuites. » 

^ Bernis à d'Aiguillon, 16 juin. (^Àrch. Bernis.) 

^ Le 26 juin, Bernis écrit : » Il est plus que vraisemblable que Sa Sainteté, à 
qui on a persuadé nouvellement que si la restitution de Bénévent ne précédait 
pas la suppression des Jésuites, le marquis Tanucci pourrait bien trouver les 
moyens de Téluder, veut être assurée de ce .point avant que de faire un coup 
d'État qui sera désapprouvé universellement dans Rome s*il n'est pas précédé ou 
accompagné de la restitution d'Avignon ou de Hénévent. M. de Monino pense que 
c'est ce qui retarde aujourd'hui la publication du bref définitif qui est signé et 
prêt à paraître. Le Pape n'ose pas demander la restitution avant la suppression, 
mais il reut sans doute qu'on devine sa pensée à cet égard. » (Arch, Bernis.) 



y • 



2S2 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



preadra les eaux pendant six semaines \ Il craint que ces 
visites ordonnées aux cardinaux légats, tousdévoués aux Jésuites, 
ne soient encore un moyen de gagner du temps'; il prend à 
part Buontempi et le secoue avec une telle violence que le 
Pape arrête l'envoi des brefs pour les visites aux évéques et aux 
légats de l'État ecclésiastique, et se détermine à instituer une 
congrégation composée au gré du Ministre d'Espagne et chargée 
de prendre aussitôt après la publication du bref toutes les 
mesures nécessaires'. 

Gela fait, le Pape attend encore. En Espagne, on ne com- 
prend rien à ce retard, car, le 7 juillet, Bernis a annoncé de la 
part de Clément XIV « que, cette semaine, le bref qui doit 
être adressé à la Congrégation sera expédié, et que M. Monino le 
confrontera avec le bref de suppression » • De fait, l'extinctioo 
des Jésuites s'opère , puisque l'ordre a été donné de (aire à 
Ferrare, à Urbino et dans toutes les autres villes de l'État 
ecclésiastique, ce que Malvezzi a fait à Bologne, mais le tronc 
subsiste toujours *. Clément XIV ne peut se décider à prononcer 
la suppression sans avoir repris ses provinces. 

Il est impossible pourtant qu'un secret confié à tant de 
monde soit bien gardé. Le grand-duc de Toscane, qui a eu copie 

' Bernis, 30 juin, ofBc. (Aff. Etr.) 

* Bernis à d* Aiguillon, 16 juin. (Arch, Bernis.) 

' « Il serait trop long, écrit Bernis le 30 juin, de faire le détail de cette con- 
versation, mais elle fut si offensante de la part du Miinsire espagnol que le Pape, 
après en avoir été instruit, chargea le cardinal Zclada de dire à M. de Monino 
qu'il n'enverrait plus de bref» aux évèques et légats des Etats ecclésiastiques (lour 
faire les mêmes opérations qui ont été pratiquées à Bologne, qu'il ordonnait 
au cardinal Negroni, secrétaire des brefs, d'en dresser un pour établir une Con- 
grégation composée de cinq cardinaux, à savoir du cardinal Marefoschi qui sera 
le président de celte Congrégation, du cardinal André Corsini, du cardinal de 
Zelada, du cardinal Casali et du cardinal Cazzoli Borghetto. Cette Congrégation 
des Jésuites sera instituée le même jour que le Bref d'extinction des Jésuites aura 
été signifié en forme au Général de cet Ordre. Tout de suite après cette significa- 
tion, la Goniîrégation des cinq cardinaux ci-dessus sera assemblée. Le Bref de 
suppression des Jésuites leur sera adressé avec tous les pouvoirs nécessaires pour 
l'exécution. Par ce moyen, le Pape sera délivré de tous les détails immenses 
qu'entraîne après elle la suppression d'un Ordre aussi étendu... Ce plan avait déjà 
été proposé par M. Monino, mais le Pape, peut-être dans la vue de terminer en 
même temps l'affaire de la restitution d'Avignon et de Bénévent, cherchait des 
moyens de différer. > (^Areh. Bernis.) 

* Bernis, 7 juillet. (^Arch. Bernis.) 






LA SUPPRESSION DES JESUITES. «3 

(lu bref par sa mère, l'Impératrice, le communique publique- 
ment à l'ambassadeur de Venise ; celui-ci en fait part à sa cour. 
Bientôt tout le monde est dans la confidence ; le Pape ne se 
détermine pas encore. Il allègue qu'il veut connaître la nature 
des biens que les Jésuites possèdent dans les États ecclésiasti- 
ques et s'en mettre en possession avec les formalités néces- 
saires ^ Puis, il faut bien que les Jésuites célèbrent la fête de 
saint Ignace. Enfin, peut-on interrompre les études dans les 
collèges '? Il aime mieux qu'on connaisse sa résolution, qu'on 
s'y habitue : cela l'enhardit, dit-il. La semaine suivante, autre 
excuse : il faut que le bref soit imprimé, que l'Impératrice ait 
reçu réponse à la lettre par laquelle elle demande certaines 
modifications. Tout cela le conduit au temps des eaux, « où il 
compte se cacher dans un nuage, croyant peut-être que de 
cette manière les Jésuites le perdraient de vue ' » . 

Il faut encore que Monino revienne à la charge. Il écrit un 
billet très-fort à Buontempi, auquel de son côté Bernis fait des 
observations *. Le 29 juillet, le confesseur apporte enfin au 
Ministre d'Espagne deux exemplaires imprimés, destinés à la 
cour de Madrid. Des paquets semblables sont expédiés à Ver- 
sailles, à Naples, à Lisbonne, à Vienne. Cette fois le sort en 
est jeté •, il faut que, avant quinze jours, le bref soit publié à 
Rome. Le Pape assemble chez lui les cardinaux Marefoschi, 
Casali, Zelacla®, Corsini et Caraffa, les cardinaux qui lui appar- 
tiennent, il leur fait prêter serment de garder un secret invio- 
lable et leur remet un bref qui les déclare membres d'une congré- 
gation particulière : Macedonio est secrétaire. Al fan i assesseur, 
Mamacbi et Christophe de Casai théologiens consulteurs ^. 

Le lundi 16 août^, au soir, le href Dominus ac Redemptor est 

* Beraiâ, 14 juillet. (Àrch. Bernis,) 

* Bernis, 21 juillet. {Àrch. Bernis.) 
3 Berois, 28 juillet {Arch. Bernis,) 

* Beinis, 4 août. (Arch, Bernis.) 

^ Le lecteur peut comparer Theirer, t. Il, p. 334 et suiv. Il ne reste absolu- 
iiicDt rien de son récit. 
^ Zebda a eu le chapeau le 19 avril. 
' Bernis, 4 aoât. (Arch. Bernis.^ 
^ Bernis, 18 août, ofUc. (àfp. Étr.) 



224 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



signifié au Génëral des Jésuites. Des dëtachements de soldats 
corses cernent le Jésus. Âlfani et Macedonio y pénètrent et 
apposent les scellés ; puis ils se transportent avec leur escorte 
au Collège Romain, au noviciat de Saint-André, à la péniten- 
eerie de Saint- Pierre, à l'hospice des Portugais in Trastevere, 
au Collège Germanique, au Collège Grec, au Collège des Anglais. 
L'habit de Jésuite est proscrit à Rome, et les Pères ont dépense 
de sortir jusqu'à ce qu'on leur ait confectionné les cinq cents 
habits d'ètamine à dix-huit écus la pièce, avec lesquels on 
doit les habiller en séculiers et auxquels on travaille jour et 
nuit'. 

Dans le bref, Clément XIV, après avoir établi que son minis- 
tère est, avant tout, un ministère de réconciliation, insiste sur 
le droit que possède le Pape, d'arracher et de détruire, comme 
de construire et d'édifier, pour soutenir l'édifice de la religion 
chrétienne. Les Ordres religieux en sont, à coup sûr, un des 
fondements principaux, mais certains de ces Ordres, établis par 
le Saint-Siège, ont dû à diverses époques être réformés et 
même abolis. Clément XIV alors énumère les Ordres dissous et 
supprimés : la plénitude de puissance dont les Papes jouissent 
» comme vicaires de Jésus-Christ sur la terre et comme admi- 
nistrateurs suprêmes de la chrétienté » est donc aussi indis- 
cutable que le droit qu'ils possèdent de dissoudre les Ordres 
religieux sans avoir à écouter leur justification. 

Passant à la Société de Jésus, le Pape rappelle quel a été le 
but de son fondateur, énumère les privilèges qu'elle a reçus et 
les troubles dont elle a été l'objet. La nature et le caractère 
des vœux des Jésuites, le pouvoir conféré au Général d'admettre 
les novices à prononcer ces vœux, de les renvoyer ou de les 
élever aux Ordres sacrés sans qu'ils aient un titre et sans qu'ils 
aient prononcé des vœux solennels, la puissance absolue que 
le Général s'arroge, la prétention des Jésuites de se soustraire 
entièrement à l'ordinaire, ont amené des plaintes sans nombre 
de la part des princes chrétiens. Sixte-Quint fut sur le point 



1 Gazelle de Leyde du 20 août 



La suppression des jésuites. sîs 

de reformer l'Institut sur la demande de Philippe II. Paul Y ne 
Ta approuvé que moyennant l'adoption, par la cinquième con- 
grégation générale, du statut par lequel la Société s'interdit et 
interdit expressément à tous ses membres de s'immiscer dans les 
affisiires du siècle et celles qui concernent la politique et le gou- 
vernement des États. Puis, après avoir indiqué les diverses 
constitutions que les Papes ont été obligés de donner pour 
arrêter les abus de la Société, soit dans la doctrine, soit dans 
la pratique, Clément XIV entre dans le détail de la querelle 
entre Clément XIII et les souverains de la Maison de France, et 
des instances faites en vue de l'abolition de l'Institut. Ces 
instances ont été renouvelées près' de lui après son exaltation : 
il s'est donc déterminé à examiner avec le plus grand soin la 
Société des Jésuites, et, pour être éclairé par Dieu, il a fait 
appel aux prières de la chrétienté tout entière. Il a constaté 
qu'il est absolument inexact que le Concile de Trente ait 
approuvé et confirmé d'une manière solennelle l'Institut des 
clercs de la Compagnie de Jésus. Cette approbation n'existant 
pas, le droit qu'a le Pape de le supprimer n'est pas contestable : 
tant que cet Ordre subsistera , il est impossible que la chrétienté 
jouisse d'une paix solide et véritable. Donc, attendu le canon du 
Concile de Lyon interdisant l'établissement de nouveaux Ordres 
mendiants, le Pape «après un mûr examen, de sa certaine science 
et par la plénitude de su puissance apostolique, supprime et 
abolit la Société de Jésus, anéantit et abroge tous et chacun de 
ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, col- 
lèges, retraites, hospices et tous autres lieux qui lui appartien- 
nentj de quelque manière que ce soit, en quelque province, 
royaume ou États qu'ils soient situés, tous ses statuts, usages, 
décrets, constitutions même confirmées par serment et par 
l'approbation du Saint-Siège ou autrement; ainsi que tous et 
chacun des privilèges et induits tant généraux que particuliers » • 
Il déclare cassée à perpétuité et éteinte à jamais l'autorité du 
Général, des provinciaux, des visiteurs et de tous les supérieurs, 
et transfère cette autorité, sans restrictrion aucune, aux ordi- 
naires des lieux; il interdit de recevoir qui que ce soit dans la 

15 



I 



s '. 



St6 LE GARDIMAL DE BERNIS. 

Société, d'admettre personne au noviciat et défaire prendre 
Thabit; ii ordonne que les novices soient immédiatement ren* 
voyés; il délie des vœux simples tous ceux qui les ont pro- 
nonces ; il permet à ceux qui ont été élevés aux ordres sacrés 
de quitter leurs maisons et d'entrer dans quelque Ordre 
approuvé par le Saint-Siège, ou, s*ils le préfèrent, de rester 
dans les maisons de la Compagnie, à la condition qu'ils n'y 
conservent aucune administration et qu'ils soient entièrement 
soumis à l'ordinaire des lieux. L'ordinaire pourra accorder ou 
refuser aux ex-Jésuites la permission de confesser et de prêcher, 
mais seulement à ceux qui auront quitté les maisons de 
l'Institut. Le Pape règle ensuite ce qui touche les collèges et 
réserve l'article des missions. Il déclare les ex-Jésuites propres 
à recevoir les bénéfices et les dignités, et leur permet de toucher 
les honoraires des messes. Enfin, il impose le silence à tous les 
ecclésiastiques sur la suppression de l'Institut, et interdit de 
même toute attaque contre la Compagnie supprimée; il fiait 
appel aux souverains chrétiens qu'il prie d'exécuter le Bref; il 
recommande la paix à tous les catholiques, et, sous les menaces 
les plus sévères, en insistant de la façon la plus vive, il défend 
qu'on attaque le Bref, qu'on en sollicite l'invalidation, qu'on le 
rétracte, discute ou porte en justice, qu*on essaye de quelque 
manière que ce soit d'y porter la moindre atteinte. 

Charles III avait triomphé. Le 20 septembre, il écrivit à 
Louis Xy pour le remercier de l'appui qu'il lui avait prêté ' et 

> Lettre du Roi d'Espagne : « MoDsieur mon frère et cousin, les lettres de 
Rome auront informé Votre Majesté non-seulement du Bref d*extinction de la 
Société des Jésuites expédié par le Pape, mais même de ce que la Congrégation 
des cardinaux et prélats établie pour régler l'exécution a découvert depuis sur la 
conduite de quelques-uns d'entre eux, et de ce qu'elle a jugé nécessaire de res- 
treindre, même dans les Etats du Pape, les facultés ecclésiastiques qu'on laissait 
dans le Bref aux individus de cet Ordre; cette démarche d'une Congrégation dont 
une partie est encline et favorable aux Jésuites prouve bien l'équité et l'impar- 
tialité du Saint'Père dans la résolution qu'il a prise, et que le long examen qu'il 
en a fait l'a convaincu que le bien de l'Église et la tranquillité des États catho- 
liques exigeaient cette suppression, comme il le déclare dans son Bref; je penite 
que nous devons en être bien contents, non que j'aie quelque animosité contre 
les personnes qui composaient cet Ordre, voulant au contraire que, quant à la 
vie et au temporel, tous ceux qui étaient de mes sujets soient bien traités et pour- 
vus du nécessaire, mais parce qu'il me révèle que, pour leurs vnes mondaines, ils 



LA SUPPRESSION DES JÉSUITES. 



M7 



pour l'assurer de sa reconnaissance. Sa lettre était un chant 
de victoire. En France, on fut beaucoup moins enthousiaste. 
Louis XY se contenta, en répondant à son cousin ', de lui 
exprimer par quelques phrases banales le plaisir qu'il avait eu 
à lui être ag^réable. A Bernis, d'Aiguillon fit compliment, mais de 
son habileté à mener la négociation bien plus que du résultat de 
cette négociation '. Au Pape, Louis XV devait un remerctment; 
mais, dans sa lettre (7 septembre), il ne parla pour ainsi dire 
que du Roi d'Espagne et de l'union de sentiments et de vues 
qu'il n'avait cessé d'avoir avec son très-cher frère et cousin '. 
C'est qu'en effet on ne savait trop à Versailles que faire de ce 
Bref. La congrégation chargée dès affaires des Jésuites l'avait 
expédié aux évéques de France, d'Espagne et de Portugal avec 
une circulaire conçue dans les mêmes termes que celle adressée 
aux évéques des États Pontificaux. Dans cette circulaire, on 
réglait l'emploi des biens. C'était remettre en question ce qui était 
accompli de longue date. Bernis dut se plaindre officiellement ^ ; 
le Pape s'excusa, disant que c'était une sottise de CaraFfa; mais 
cette expédition faite directement aux évéques n'en compliquait 
pas moins étrangement les choses. Un Bref en France n'avait 
autorité légale, que lorsqu'il avait été reçu par lautorité civile 
et enregistré aux parlements. Jusque-là, il était lettre morte. 
D'autre part, Tenregistrement du Bref Dominas ac Redemptor 
pouvait souffrir des difficultés; le Roi songea donc à l'accom- 
pagner de lettres patentes qui seraient enregistrées et qui don- 
neraient satisfaction aux Gallicans sur les points où le Bref 

fomentaient la division dans lei États et soutenaient des principes et des maximes 
très-préjudiciables aux sonyerains et à la tranquillité des peuples. J*espére que 
le calme s'établira à cette heure, et je ne dois pas laisser de remercier Votre 
Majesté pour ce qu'elle a contribué à cet ouvrage salataire, soit en découvrant lé 
premier les maximes de cet Ordre et l'expulsant de son Royaume, comme par son 
concours, afin que le Père de l'Église examioât l'affaire et décidât ce qu'il croyait 
convenable. Je souhaite que Votre Majesté soit aussi persuadée de mes sentiments 
de reconnaissance comme de ceux du tendre et inviolable attachement ■ , etc* 

(ArF. ÉTÉ.) 

' il octobre. 

* Lettres particulières des 4 juillet et 8 août. 

^TaBiRsa, t. Il, p. 386. 

^ Bernis, t4 août, offic. (Aff. Etk.) 

15* 



228 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



devait les choquer. Deux projets furent même rédigés à ce 
sujet ' ; mais on ne tarda point à y découvrir de nouveaux 
inconvénients. D*Âiguillon fit remarquer au Conseil * que la 
partie du Bref intéressant le for intérieur était la seule qui pût 
être applicable en France, parce qu'il y avait des Jésuites qui 
ne se croyaient pas suffisamment déliés de leurs vœux par les 
arrêts des cours, et qu'il se trouvait même des évéques qui 
pensaient comme eux. Quant au for. extérieur, le seul objet qui 
intéressât la puissance temporelle, tout était terminé en France 
à l'égard des Jésuites; cet Ordre n'y existait plus, et le Roi s'était 
expliqué à ce sujet de la manière la plus précise par un édit qui 
avait été enregistré dans tous les parlements. «Les personnes les 
plus attachées aux maximes ultramontaines, ajoutait d'Aiguil- 
lon, n'ont jamais osé avancer qu'un Ordre peut exister dans le 
royaume sans le concours de l'autorité royale. » Les biens des 
Jésuites avaient été utilisés sans que le Pape eût eu à inter- 
venir; d'autre part, les inconvénients qui résulteraient de 
l'enregistrement pouvaient être considérables '. Il proposa donc 
que le Roi adressât le Bref imprimé aux archevêques et aux 
évêques, et qu'il l'accompagnât d'une lettre où il expliquerait 
les raisons pour lesquelles le Bref, n'intéressant que le for 
intérieur, n'était point revêtu de lettres patentes et ne pouvait 
avoir dans le Royaume aucune exécution publique. On recom- 
manderait en même temps la paix et le silence ; car « les par- 
fisans des Jésuites dans le haut clergé commençaient à jeter les 
hauts cris contre l'extinction et prétendaient que le Pape n'avait 
pas le droit de détruire un institut déclaré pieux par le Concile 
de Trente * » . D'Aiguillon craignait même que les archevêques 
de Paris et d' Auch n'en appelassent au futur Concile. Le Conseil 

* Affaires ÉTRA!vcÈnKs, France (série ordinaire), vol. 631. 

2 D'Ai(jtiilIon à Bcrnis, 23 août. (Arch, Bernis.) 

' « Il serait fort à craindre^ disait d'Aiguillon, que cbaaue Goar ne youlât 
insérer dans son arrôt d'enregistrement des modifications conformes aux arrêts 
(|U*e11e aurait rendus ù ce sujet. Il y en a eu de toutes sortes, et qui peat-étre 
ont été un peu trop loin, mais dont rc\écution a été tempérée ou oubliée; enSn 
<'e serait réveiller une affaire finie et renouveler des embarras et des difficultés 
r|U*on ne peut trop éviter. ■ 

^ D'Aifrnillon à Bernis, 30 août. {Arch, B^rnix,') 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 



229 



décida daas le sens indiqué par d'Aiguillon : le Bref fut sim- 
plement communiqué aux évéques k titre officieux ; il n'eut en 
France aucune exécution, et sa publicité qu'il reçut, si grande 
qu'elle put être, ne fut point légale. La suppression des Jésuites 
en France continua à dater de 1763. 

Restait à régler la question d'Avignon. Sans nul doute il 
fallait restituer Avignon au Pape, puisqu'on l'avait promis; 
mais en quel temps, de quelle Façon, en quels termes la resti- 
tution devait-elle s'accomplir, on ne l'avait point encore réglé. Il 
fallait évidemment attendre quelques jours pour garder les 
convenaiices; d'ailleurs, le Cardinal avait demandé un congé, et 
il n*y avait rien à Faire en son absence. 

Bernis, en efFet, n'aimait pas à s'avouer la part qu'il avait prise 
au désastre des Jésuites : il plaignait les particuliers, et s*il ne 
plaignait point le Général et ses conseillers, c'est qu'ils avaient 
toujours embrassé les plus mauvais partis '. « Les moines, 
disait-il, devraient apprendre par cet exemple à être plus 
modestes et moins intrigants. » 11 désapprouvait ce déploie- 
ment de sbires et de soldats autour des maisons des Jésuites; 
« ce qui a l'air de la violence révolte toujours un peu » , remar- 
quait-il. Cette impression était partagée à Versailles : le Roi 
aurait désiré que le Pape eût employé des Formes plus douces, 
qu'il n'eût point empêché les Jésuites de dire la messe dans leurs 
chapelles et oratoires intérieurs^. Bientôt, le Général fiit trans- 
féré au château Saint-Ange ; on l'y garda à vue ; on le resserra 
diaque jour davantage. Bernis n'assistait pas sans ennui à ces 
cruautés inutiles, ir résolut de s'absenter de Rome pendant le 
mois d'octobre. D'ailleurs, bien d'autres motifs le poussaient à 
chercher des distractions. Il avait la goutte et pensait que le 
mouvement le soulagerait. Rome allait être vide, car le temps 
de la villégiature approchait, et le Pape allait partir pour Castel- 
GandoIFo ; enfin, il y avait à régler à Lorette la nouvelle orga- 
nisation de l'Œuvre pie. Bernis, laissant les afFaires h l'abbé 
Deshaises, partit donc le 23 septembre avec le cardinal Orsini, 

^ Bernbà d*Aiguillon, IS août. (âff. Étr.) 

* D'Aiguillon à Berois, 6 septembre. (Aff. Étr.) 



no LE CARDINAL DE BERNIS. 

la princesse de Santa-Croce ' et quelques autres amis. De Pesaro, 
où il s'arrêta le 30 septembre, il alla à Ferrare et à Bologne, et 
visita les principales villes des lëg[ations. Il ne revint à Rome 
qu'au commencement de novembre. Il y trouva Tordre de pro- 
céder sans retard à la restitution d'Avignon. 

Louis XV n'avait point admis que le Pape pût servir de 
médiateur entre l'Infant, duc de Parme ^^ et le Roi d'Espagne. 
Il pensait que les affaires de famille devaient se régler en 
famille. Il chargea d'Aiguillon de faire comprendre à rinfant 
que, pour se réconcilier avec Charles III, il devait d'abord 
réparer ses torts envers lui, et rappeler dans son conseil M. de 
LIano, le Ministre que le Roi d'Espagne lui avait donné, après 
que l'Archiduchesse Infante', dont le caractère singulier n'a 
pour ainsi dire pas son semblable dans l'histoire, eût forcé 
M. du Tillotà se retirer. L'Infant consentit, mais il demanda 
que son oncle lui promît que le séjour de M. de Liano à Parme 
serait extrêmement court. Charles III en convint, mais il ne 
voulut point que le rappel de Llano en Espagne fût une des 
conditions de la négociation; la soumission de l'Infant devait 
être pure et simple *. Charles III pria Louis XV de feire une 
derpière tentative pour engager l'Infant à rentrer dans son 
devoir. Le Roi de France promit d'écrire au Prince son petit- 
fils avec la plus grande fermeté, en lui déclarant que, s'il ne 
donnait pas toute satisfaction au Roi d'Espagne, il l'abandon- 
nerait entièrement et romprait à jamais avec lui toute corres- 
pondance quelconque^. D'Aiguillon invita en même temps Bernis 

' « La princesse de Santa-Croce, fort liée avec ce prélat, Taccompagne, ains^ 
que le cardinal Orsini et plusieurs personnages de distinction. M. de Bernis fait 
tous les frais; ce Toyage ne parait être qu'une partie de plaisir. • (Gatette de 
Leyde,) 

^ Ferdinand-Louis-Marie, duc de Parme, était fils de Philippe I'^', dac de 
Parme, et d'Elisabeih de France (Madame Infante), fille de Louis XV. Phi- 
lippe ly^ éuit le troisiènie lils du second mariage de Philippe V, Roi d'Espagoe, 
avec Elisabeth Fainèse, et avait pour frère aîné Charles, d'abord duc de Parme, 
puis Roi des Deux-Siciles et enfin Roi d'Espagne sous le nom de Charles IH. 

3 L'archiduchesse Marie-Amélie, fille de François 1*^, Empereur d^AlUmagne, 
et de Marie-Thérèse, et sœur de Marie- Antoinette de France. 

^ D'Aiguillon à Remis, 12 juillet. (Àrch, Bernis,) 

* D'Aiguillon à Remis, 17 juillet. (Arch, Bernis.) 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. Î31 

à agir sur l'esprit de l'Infont au moyen d'un Dominicain, le 
Père Ferrariy qui avait été déjà exilé de Parme lorsque M. de 
Ghauvelin y avait été envoyé par le Roi, et dont le crédit à 
Parme était incroyable. Ce religieux fut averti par le Père de 
Boxadoro, général des Dominicains, que s'il continuait à 
donner de mauvais conseils à l'Infant, il s'exposerait à éprouver 
des marques fâcheuses du mécontentement des Cours. L'effet 
fut immédiat : Ferrari donna toutes les assurances qu'on 
voulut '. Dès le 2 août, Tlnfant écrivit au Roi d'Espagne pour 
lui demander de lui remettre M. de LIano'. Charles III se 
déclara satisfait. C'était d'ailleurs pure satisfaction d'amour- 
propre : il était décidé à laisser désormais l'Infant gouverner à 
sa façon. « Il vaut mieux, écrivait d'Aiguillon *, que les finances 
de Parme soient dérangées, qu'il n'y ait ni règle dans l'admi- 
nistration, ni étiquette à la Cour, que de donner une nouvelle 
scène à l'Europe. » 

Les choses s'étaient donc passées comme Louis XV l'avait 
désiré; le Pape n'avait pas eu à intervenir. Pourtant, pour 
couvrir la restitution, il fallait que Parme fournît le prétexte, 
puisque Parme avait été l'occasion de l'occupation. C'eût été pro- 
céder avec une grossièreté compromettante pour le Pape qu'agir 
comme avait fuit Tanucci. Nul, si ce n'est Ghoiseul, n'avait été 
plus contraire que ce Ministre à toute idée de restitution^. Il 
avait déclaré qu'il ne se rendrait que sur les ordres positifs et 
réitérés du Roi d'Espagne; il avait chargé l'ambassadeur de 
Naples à Paris de tenter l'impossible pour détourner Louis XV 
de restituer Avignon ; il ne s'était décidé à céder que devant 
une lettre impérative de Charles III à son fils*. Encore avait-il 
disputé, insinué qu'on pourrait au moins obtenir quelque com- .* 

pensation au sujet de Castro, de Ronciglione, et des autres pré- ! 

tentions de la Cour de Naples '. Repoussé encore sur ce point, 'i 



' Remis à d'Aî^illon, 4, iS août. (Àrch. Bernis,) 
^ Bernîs à d'Aiguillon, 25 aoi1t. (iircA. Bernis.) 

* D*ÂiguîlIon à Bernis, 6 septembre. (i4rcA. Bernis.) 

* D*Aiguillon à Bernis, 17 juillet. (Àrch* Bernis.) 
^ D*Aiguillon à Bernis, 8 août. (Àrch. Bernis.) 

* Bernis à d'Aiguillon, il août. (Àrch, Bernis.) 



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V 

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Ca.^ 



t32 LE CARDINAL DE BERNIS, 

car Charles III voulait agir noblement et restituer purement et 
simplement les possessions du Pape, Tanucci avait trouvé 
moyen de marquer par ses procédés la connexité des deux 
opérations et de prouver à la chrétienté que la restitution était 
bien la conséquence de la suppression. Le 23 août, le cardinal 
Orsini, après avoir demandé au Pape Téglisede la maison pro- 
fesse des Jésuites pour église nationale des Deux-Siciles \ lut 
a Clément XIV une lettre de Tanucci où le Ministre disait que 
le Roi des Deux-Siciles remerciait le Saint-Père d'avoir supprimé 
les Jésuites, et que, pour montrer sa reconnaissance à cet égard, 
il lui offrait la restitution de Bénévent et de Ponte-Corvo, en se 
réservant les droits qu'il avait sur ces États, ainsi que sur ceux 
de Castro et Ronciglione. Le Pape se débattit, déclara que cette 
restitution ne devait pas se faire sitôt, qu'elle devait être com- 
binée avec la France et l'Espagne, qu'elle paraîtrait le prix des 
Jésuites, qu'à l'égard de la réserve dont parlait M. de Tanucci, 
le Roi de Naples était maître de la faire. 

Orsini reprit alors qu'il ferait bientôt une instance formelle 
au Pape de la part de Sa Majesté Sicilienne pour la restitution 
de Castro, de Ronciglione et des autres effets de la succession 
Farnèse. M. Monino, dit-il, avait ordre de protéger cette 
instance. Le Pape, surpris et alarmé, ne comprenant rien à cette 
déclaration nouvelle, répondit que le Roi de Naples était le 
maître de réclamer au Saint-Siège Castro et Ronciglione, mais 
que cette possession était garantie par les Cours de Versailles 
et de Vienne. 

Tanucci,àcequ'il semble, avait pour but de se vengerd'abord, 
puis de brouiller les cartes. Peut-être espérait-il que Clé- 
ment XIV, heureux de rentrer à Bénévent, se montrerait facile 
pour Castro et Ronciglione; en se servant du nom de Monino, 
il comptait le rendre suspect au Pape; car, d'ailleurs, personne 
ne l'avait autorisé à se prévaloir de l'autorité de l'Espagne. A 
ce moment même où Orsini parlait, Monino rédigeait un plan 
pour la restitution pure et simple, sans conditions, plan qui fut 

' Cette éç^Vise avait été construite par un Farnèse. Orsini la <)emande à l'au- 
dience du 2S août. (Bernis à d'Aiguillon, 25 août.) 



LA SUPPRESSION DES JESUITES. 23» 

expédié à Yersailtes par le courrier du 25 août. Louis XV ne 
refusa de Taccepter que parce que dans ce plan était comprise 
une déclaration où il était question des Jésuites ' . Le Roi était 
d'ailleurs fort désireux d'en finir, et jugeant comme l'Espagne 
qu'il fallait un prétexte pour ôter à la restitution l'air d'un 
marché brutal, il n'était point éloigné de penser que l'Infant de 
Parme devait le fournir. L'Espagne proposa que l'Infant écrivît 
aux trois souverains pour le leur demander. Gela semblait d'au- 
tant plus facile, que le Roi des Deux-Siciles venait d'offrir au 
Pape par une lettre autographe la restitution sans conditions '. 
On ne s'arrêta pourtant pas encore à cette idée. 

D'Aiguillon proposa alors que le Pape fit le premier pas et 
envoyât la Rose d'Or* à Tlnfante de Parme, qui venait d'accou- 
cher. Ce don serait accompagné des expressions les plus cor- 
diales de la part de Clément XIV, et Tlnfant se chargerait alors 
de solliciter la restitution. Le Pape refusa : c'eût été reconnaître 
l'Infant pour duc de Parme, bien qu'il n'eût pas demandé 
l'investiture au Saint-Siège. Monino, qui était un des auteurs 
de ce plan, se retourna. II y eut des lettres de M. de Liano, de 
la part de l'Infant, qui furent très-agréables au Pape, des 
réponses de Clément XIV qui furent bien accueillies à Parme, 
des envois de chapelets à l'Infant, et, sur cela, sans négocier 
davantage, Tlniant écrivit à son grand-père, à son oncle et à 



* ■ Sa Majesté ne pense pas, écrit d'Aiguillon le 13 septembre, qa*il soit juste 
d'attribuer aux Jésuites les procédés du feu Pape vis-à-vis de la Cour de Parme, 
d'autant que nous n'avons aucune preuve qu'ils y aient influé. » 

^ D'Aiguillon à Bernis, 27 septembie. A ce moment se place un incident assez 
singulier. L'Infante est accouchée, le 5 juillet 1773, d'un fils (Louis, le futur Roi 
d'Étnirie) auquel le Roi d'Espagne, en gage de réconciliation, a envoyé la Toison 
d'Or enrichie de diamants. Louis XV doit être parrain du petit prince. Bernis, 
sur les indications de Moniiîo, croit qu'il va être chargé de représenter le Roi au 
baptême. Bernis le désire-t-il, ou le craint-il? En tout cas, il en écrit des lettres 
fort longues à d'Aiguillon, qui se contente de répondre que des ordres ont été 
envoyés sur ce sujet à M. de Flavigny, Ministre du Roi à Parme. 

' On sait que l'usage de la bénédiction de la Uose d'Or remonte au pontificat 
de Léon IX, en 1050. Ija Rose d'Or bénite par le Pape le quatrième dimanche 
de Carême est envoyée aux princes et princesses que le Pape veut particulière- 
ment honorer, à moins qu'il ne se trouve à Rome quelque personne royale à qui 
Sa Sainteté veuille l'offrir. (Morori, Histoire des chapelles papales, Paris, 1846, 
ÎD-So, p. 233.) 



t34 l.E CAIIDINAL DE BERNIS. 

son cousin pour les prier de restituer Avignon et Bénévent au 
Pape '. Cet empressement satisfit médiocrement d'Aiguillon, qui 
avait adopté avec empressement l'expédient de la Rose bénite, 
parce que ce présent aurait constaté l'indépendance des souve- 
rains de Parme ^, mais l'Espagne était contente; Orsini avait 
offert de nouveau Bénévent et Ponte-Corvo*; le Pape s'était 
hâtéde répondre à l'Infant par un Bref particulièrement élogieux 
et de prendre acte de ses offres, tout en lui refusant le titre de 
duc de Parme pour ne lui donner que celui d*Infant d'Espagne^ ; 
d'Aiguillon n'avait donc plus à hésiter : « Votre Éminence, 
écrivit-il à Bernis le 7 décembre, peut annoncer au Pape, dès 
qu'elle le jugera à propos, que le Roi est déterminé à lui rendre 
Avignon. » Il ajouta qu'il faisait travailler à la rédaction des 
déclarations nécessaires pour consommer légalement cette opé- 
ration. Il promit d'envoyer ces projets à Rome aussitôt que le 
Roi les aurait approuvés^. 

Bernis, impatient d'en finir et de satisfaire le Pape, n'attendit 
pas de nouveaux ordres ^. Il se concerta avec Moniiio sur la 
forme de la déclaration à faire au Pape , et arrêta une formule 
qui, à son avis, sauvegardait les droits des deux parties ''. Le 

* Les lettres de l'Infant au Pape, du 6 novembre 1773, dans la Gazette de 
Leyde (art. Parme), 24 janvier 1774. Ces lettres furent envoyées à Monifio et 
ne furent remises au Pape qu'après qu'on se fut assuré d'une réponse convenable. 
(Bernis à d'Aiguillon, 24 novembre, âff. Etk.) 

* D'Aiguillon à Remis, 6 décembre. (^Arch, Bernis,) 
' Bernis k d'Aiguillon, 17 novembre. (Aff. Étr.) 

* Thsirbr, Epistoim, p. 271. 

* D'Aiguillon à Bernis, 6 décembre (Àrch, Bernis)^ 7 décembre. (Aff. ëth.) 
^ Bernis à d'Aiguillon, 15 décembre. (Àrch. Bernis,) 

7 • Le cardinal de Remis déclare de vive voix au Pape, au nom du Roi, que 
tant par attachement et respect blial pour Sa Sainteté et pour le Saint-Siége que 
par égard pour la médiation de l' infant, duc de Parme, Sa Majesté Très-Gbré- 
tienne est déterminée à remettre dès à présent Avignon et le Gomtat Venaissin à 
tel des délégués du Pape qui sera nommé par le Saint^Père pour prendre posses- 
sion de cet État au nom de Sa Sainteté, laquelle en jouira à l'avenir comme en 
ont joui ses prédécesseurs par le passé, sans préjudice des droibt dtr la Couronne de 
France,* (Bernis, 21 décembre. Aff. Étr.) Dans sa lettre du 3 novembre, Bernis 
ATait proposé cette autre version (Àrch. Bernis) : «Les motifs qui avaient 
déterminé le Boi à se mettre en possession de l'État d'Avignon ne subsistant plus, 
et Sa Majesté ayant reçu des preuves multipliées de l'amitié du Pape, et pleine 
de yénération pour les vertus de ce pontife, d'amour et de dévouement filial 
pour le Saint-Siège, se détermine bien volontiers à restituer au Pape l'Etat 



LA SUPPRESSION DBS JÉSUITES. Î35 

Pape auquel il la communiqua répondit qu'il tenait la décla- 
ration pour faite , qu'il ne voulait pas donner un air de né- 
gociation à cet acte de pure générosité de la part du Roi, 
qu'il le remerciait, qu'il ferait chanter le Te Deum le 17 jan- 
vier à l'église des Saints Apôtres, le 18 à Saint-Pierre, et 
qu'il déf^larerait trois Cardinaux réservés m petto, dont le 
président de la Légation d'Avignon. En effet, le bref de 
remerctment pour le Roi partit le 29 décembre ^ Le Pape 
s'était arrangé de façon à rendre ainsi la restitution irrévo- 
cable *. V 

Bernis avait en celte occasion singulièrement dépassé ses 
pouvoirs en prenant sur lui de rédiger des actes qui deman- 
daient à être mûrement réfléchis et que d'Aiguillon lui avait 
enjoint d'attendre. Au moment même où il rendait compte à 
la Cour de la déclaration qu'il avait faite au Pape, le courrier, 
arrivant à Rome le 22 décembre, lui apporta des instructions 
rédigées le 7 décembre par l'abbé Terray, contrôleur général, 
et subordonnant la restitution d'Avignon au règlement de deux 
affaires difficiles : la gabelle du sel dans le Gomtat, le transit 
du commerce d'Avignon par le Dauphiné*. Bernis dans son 
empressement avait oublié de stipuler quoi que ce fût, non-seu- 
lement sur ces deux points, mais sur la conservation ou l'aboli- 
tion des institutions nouvellement établies, dans le Gomtat 
comme dans toute la France, à la suite de la destruction des 
Parlements. Ce sont là des chicanes, répondit-il, et il n'était 
pas éloigné de voir dans ces réclamations de l'abbé Terray un 

d*ATÎgnoii, pour qu'il en jouisse tranquillement comme par le passé, et sans pré- 
judice cependant des droits de la Couronne de Sa Majesté. » 
' Thbiiibr, Epistolœ, p. S79. 

* Bernis à d'Aiguillon, 21 décembre. (Aff. Étr.) 

* Je n*ai pu insister ici comme il aurait convenu sur cette nécessité de. garder 
Avignon à la France. Il est presque impossible d*imaginer à combien de diffi- 
cultés Avignon a donné lieu pendant le dix-septième et le dix-huitiême siècle. Le 
Comiat était le refuge de tous les banqueroutiers du Midi, de tous les faillis, de 
tous les repris de justice ; le repaire d*une colonie juive qui dévalisait le Midi 
(banqueroute des Juifs de Lisie), Tasile ouvert h tous les contrebandiers. Entre 
les Comtadins et les Français les rixes étaient de chaque jour, et jamais les Com- 
tadins ne furent punis. Il serait nécessaire qn*iin écrivain impartial écrivît This- 
toire du gouvernement des Papes h Avignon. 



• 

k 



286 LE CARDINAL DE BERNIS. 

moyen de se faire gratifier du chapeau ^ Il avait pour lui 
l'opinion de Moniôo, lequel ne se fit pas faute de déclarer 
que ces articles de la gabelle et du commerce étaient contraires 
aux engagements pris par la France, qu'il était possible d'en 
faire l'objet d'une négociation particulière, mais impossible d'en 
faire une condition sine qua non ^. Le Pape, qui voulait avant 
tout qu'il n'y eût pas de retard, donna toutes les assurances de 
sa bonne volonté, dit qu'il envoyait à Avignon le prélat Durini 
parce qu'il était agréable au Roi, promit d'accorder tout ce 
qu'on lui demanderait, de donner des pensions, de supprimer 
toute contrebande '. Sans attendre la réponse de d'Aiguillon, il 
rendit publique la nouvelle de la restitution, et, le 17 janvier, 
après avoir assisté au Te Deum à l'église des Saints Apôtres, il 
l'annonça au Sacré Collège réuni en consistoire par un discours 
solennel^. Le 18, il se rendit au milieu des acclamations du 
peuple à l'église Saint-Pierre, où il assista à la grand'messe célé- 
brée par le cardinal Braschi, et, au retour, il fit monter dans son 
carrosse les cardinaux de Bernis et Orsini ^. En même temps 
qu'il prenait ainsi ses avantages en public, il Faisait, en particu- 
lier, supplier le Roi de mettre toute la bonne grâce possible 
dans le dénoûment de cette affaire et de suspendre pendant 
quelque temps les arrangements que provoquaient les fer- 
miers généraux ®. Pourquoi négocier? disait-il. L'archevêque 
d'Avignon va prendre possession en mon nom. Durini se 
rendra à Versailles, où il arrangera tout au gré du Roi "^ . 
Durini ne sera que le subordonné de Bernis. Ce n'est pas 
moi qui lui donnerai des ordres, ce sera vous, disait-il au 
Cardinal^. Retarder la restitution d'Avignon, n'était-ce pas 
enfin retarder la remise de Bénevent? Tous les arguments, 

* Ce bruit courut. Voir Mémoires de Fabbé Terrai. A là chancellerie, 1776,, 
in-12, t. I, p. S83 et suiv. 

^ Bernis à d'Aiguillon, 26 décembre. (Aff. ëtr.) 
^ Bernis à d'Aiguillon, 28 décembre. (Aff. liTn.) 

* Tbeinbr, Clément XIV, t. II, p. 46i. 

^ Bernis à d'Aiguillon, 19 janvier. (Aff. ëtr.) 
^ Bernis à d'Aiguillon, 19 janvier. {Arch. Bernis.) 
"^ Bernis à d'Aiguillon, 26 janvier. (Aff. Étb.) 
^ Bernis à d'Ai^illon, 9 février. (Aff. ëtr.) 



LA SUPPRESSION DES JÉSUITES. Î3T 

toutes les supplications étaient successivement employés. 

D'Aiguillon, certes, était bien disposé et l'avait prouvé ; mais 
il ne pouvait admettre qu'on traitât à l'aveugle et sans prendre 
des arrangements préalables. Le Roi avait créé à Avignon de 
nombreux établissements; il avait changé la forme de la magis- 
trature. Le Pape maintiendrait-il ces établissements? S'il devait 
les supprimer, il était plus convenable que le Roi ftt lui-même 
cette révolution avant d'accomplir la restitution '. Sur les autres 
questions, d'Aiguillon consentait à s'entendre avec Durini, mais 
il trouvait que la dignité du Roi serait compromise si le Pape, 
en rentrant à Avignon, commençait par détruire ce que le Roi 
avait établi. 

Pour Remis, il n'y avait point là d'intérêt. Il n'y avait que 
l'opinion de Rome et de l'Italie : il n'y avait que Tanucci 
retardant la remise de Rénévent. u Au nom de Dieu, écrivait-il, 
terminons l'afFaire d'Avignon. Comment peut-on craindre que 
le Pape dans les circonstances présentes se refuse à donner 
satisfaction au Roi sur des ordres introduits dans le Comtat? 
Les intérêts de Sa Majesté sur cet objet sont en sûreté : le Pape 
a donné sa parole'. » Gela était solennel, mais peu explicite. 
Bernis ne voulait donc pas se rendre compte, que, en restituant 
Avignon, le Roi violait les engagements qu'il avait pris vis-à-vis 
de son peuple, représenté par les parlements. Ces parlements 
étaient supprimés comme corps judiciaires, tnais les anciens 
parlementaires existaient; ils étaient les plus ardents dans leur 
opposition contre d'Aiguillon , les maîtres de l'esprit public. 
Rendre Avignon, c'était détruire une œuvre qui leur était chère; 
mais si, dans Avignon rendu au Pape, le premier acte de 
Clément XIV était de détruire les Institutions Maupeou 
pour rétablir l'ancienne administration, quel nouveau triomphe 
pour les parlements ! quel échec pour Maupeou ! quelle honte 
pour d'Aiguillon ! D'Aiguillon ne demandait au Pape qu'une 
réponse nette : conserverait-il ou détruirait-il? C'était là ce 
qu'on ne pouvait obtenir : et pendant ce temps on déchirait 

' D'Aiguillon à Brmis, 15 fé^Tier. (Aff. Étr.) 
' Bernis à d*Aiguillon, S mars. (Àrch. Bernis.) 



X 



298 



LE CARDINAL DE BERNIS 



d'Aiguillon à Rome, on l'accusait à Naples de retarder indéfini- 
ment; lui à qui, seul, le Pape devait la restitution, lui, qui se 
vantait de n'avoir consulté que la dignité du Roi, de n'avoir 
mis ni finesse ni trigauderie : lui enfin qui n'avait voulu que 
prendre les précautions indispensables '• 

Que Tanucci déblatérât, cela se comprenait. Il avait toujours 
été l'ennemi de la France, l'ennemi du Pacte de famille, encore 
plus l'ennemi de d'Aiguillon ', mais Rome, mais le Pape lui- 
même ! Enfin, sur une question plus catégorique encore et plus 
formelle ', il obtint le 23 mars cette déclaration : Le Pape 
recevra des mains du Roi Avignon et le Gomtat in statu quo, 
et l'administration présente subsistera après la restitution. 
Aussitôt, les ordres sont donnés : le 25 avril, le marquis de 
Rochechouart, commandant en chef en Provence, délie les 
habitants du Gomtat du serment de fidélité qu'ils oat prêté au 
Roi, remplace les armes de France par celles du Pape, et après 
avoir signé le procès-verbal de la restitution faite à l'Arche- 
vêque d'Avignon, il se retire avec ses troupes. 

Trois jours après, et pendant qu'à Rome le Pape accable 
de tendresses le Roi à qui il envoie un camée antique repré- 
sentant le serpent d'airain élevé par Moïse dans le désert, 
l'archevêque d'Avignon, Manzi, sans tenir compte des repré- 
sentations de Rochechouart, supprime toutes les institutions 



* D*Ai^îllon à Bemis, i*' et 8 mars. {Arch, Bernis,) 

* D* Aiguillon à Bernis, 14 ma». (Arch. Bernis.) « Le Roi, écrivait d'Aiguillon 
lé 21 mars, est personnellement très-mécontent de cevieui Ministre et n'entend' 
pas que Votre Éminence lui témoigne aucun égard. Je le lui ai fait déclarer très- 
positivement par M. de Caraccioli et par M. le baron de Breteuil, et le Roi 
d'Espagne en est instruit depuis longtemps. Il n'est sorte d'injustice qu'il ne fasse 
aux sujets du Roi et de mauvais propos qu'il ne tienne. Les Français sont mieux 
traités à Alger qu'à Naples, et si le Roi n'était pas aussi tendrement attaché qu'il 
Test au Roi son neveu, les Napolitains s'en ressentiraient. C'est ce que Votre 
Eminence peut dire hautement au cardinal Orsini lorsqu'il lui parlera au nom 
de ce méchant et radoteur Ministre, dont la fin ne sera jamais aussi prompte que 
je le désire pour le bonheur de l'humanité. » D'Aiguillon écrit encore le 4 avril : 

« M. de Tanucci est le plus méchant, le plus menteur et le plus tracassier de 
tous les hommes. 11 est impossible de négocier avec lui et d'y avoir la moindre 
confiance. • (Arch, Bernis.) 

3 Dès le 23 mars, la ville et le duché de Bénévent avaient été restitués par 
l'ordre formel du Roi d'Espagne. 



LA SUPPRESSION DES JÉSUITES. 23V 

nouvelles ëtablies dans le Gomtat et rétablit l'administration 
telle qu'elle était au 11 juin 1768. 

Bernis qui, par la mort du cardinal Gavalchini, doyen du Sacré 
Collège, s'est trouvé en situation d'opter pour l'évéché d'Albano, 
peut, après cela, s'enorgueillird'avoir fait, le jour de Pâques, les 
fonctions de cardinal-évéque assistant; d*avoir été proposé par 
le Pape lui-même pour l'évéché d'Albano au Consistoire du 
1 7 avril ; il peut se vanter de son évéché composé de neuf vil- 
lages et rapportant 800 livres de rente, mais dont dépend Castel- 
Gandolfo, de sorte que Ganganelli appelle Bernis son évéque; il 
peut raconter que le jour où la restitution fut connue à Rome, 
le Pape est venu, accompagné de plusieurs prélats» le recevoir 
à la porte de son antichambre, et qu'il l'a conduit, en le prenant 
sous le bras, jusque dans son cabinet; l'échec, s'il ne le ressent 
pas, n'en est pas moins profond. La dignité du Roi et de la 
Couronne est blessée au vif, et d'Aiguillon, qui a cru prendre 
toutes les précautions nécessaires, en éprouve une mortification 
infinie. Il exige que les choses à Avignon soient rétablies telles 
qu'elles étaient, que l'Archevêque soit puni et destitué de son 
office de vice-président du Comtat. Bernis ne comprend pas 
encore : il est pour la douceur, pour que l'on se contente de 
la révocation des ordonnances ' ; mais d'Aiguillon ne cède 
point'. Manzi est exilé; Durini a ordre de se rendre à Com- 
pîègne pour régler avec d'Aiguillon les divers points relatifs au 
Comtat, pendant que Doria, le successeur de Giraud, ira à 
Avignon, cassera et annulera tous les actes de Manzi, remettra 
toutes choses comme elles étaient avant la restitution et éta- 
blira un nouveau commissaire. Cette satisfaction si naturelle, 
d'Aiguillon ne l'obtient qu'à grand'peine, par des menaces; 
c'est là ce que lui a valu sa complaisance vis-à-vis de Rome *. 
Au reste^ il n'en était plus, ce Ministre des dévots, à compter 
les embarras que les dévots lui avaient causés. 

^ BeroU, il mai. (Aff. Etr.) 
< D'Aiguillon, 10-14 mai. (Aff. Étr.) 

' L'affaire n'est point terminée à la mort du Roi. C'est Vergenoes qui la ter- 
mine en août 1774. 



CHAPITRE VllI 

TENTATIVES POUR LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES '. 

Août 1773. — Avril 1774. 

InflueDce de Madame Louise. — Esprit du haut clergé. — D'Aiguillon essaye 
de gagner du temps. — Louis XV, ses filles. — Projet de rappel des Jésoitet. 

— Bernis annonce Tenvoi de pièces accusatrices. — *Ses affirmations à ce sujet. 

— Les Jésuites de Silésie. — Le Pape demande au Roi de relarder la décla- 
ration en faveur des Jésuites. — Les Jésuites sollicitent rétablissement d*une 
Gongrégration où iU seront tons réunis. — Arguments opposés par Bernis. — 
La crise à Versailles. — Madame Louise et les chandeliers du Collège Homain. 

— Plan de la Congrégation à former. — Bernis défend le Bref de suppression. 
' — Il demande une déclaration au Pape. — Le Pape promet d'adresser «n 
Bref au Roi. — Il adresse le Bref à Bernis. — D'Aiguillon seul lutte ^à Ver- 
sailles. — II di'tourne les efforts des partisans des Jésuites. — Le Pape 
expédie enfin le Bref à Bernis. — Analyse du Bref. — Dépèche de Bernis sur 
le Bref. — On n'en fait rien à Versailles. — Puissance du duc d'AigaiiloD» 

— Maladie et mort de Louis XV. — Uetraite de d'Aiguillon. 



Pendant les longs mois qu'avait duré la négociation d'Avi- 
gnon , les affaires des Jésuites avaient pris un tour surprenant. 
Après avoir poursuivi avec tant d'ardeur la suppression de la 



' Sources : Archives Bkrnis. On ne trouve aux Archii'es des Affaires Étran- 
gères qu'une seule pièce qui puisse faire soupçonner cette négociation. C'est la 
dépèche de d'Aiguillon n® 47 bis, en date du 23 novembre 1773, répondant à la 
4ettre particulière de Bernis n^ 42 bis, en date du 3 novembre. Le Cardinal 
ayant reçu par les bureaux réponse à sa lettre, s'en plaignit le 8 décembre, et 
d'Aiguillon répondit le 27 : « Je prie Votre Éminence d*6tre tranquille sur MCê 
lettres particulières, elles ne sont lues que du Roi, et je ne parle au Conseil que 
des articles qui n'exigent pas le secret. Il est vrai que j'y ai répondu une ou 
deux fois dans la dépêche ordinaire. En voici la raison : l'abbé de la Ville est si 
prodigieusement tombé depuis quelque temps, et sa tête est quelquefois si 
embrouillée, que ses dépêches s'en ressentent, quoique j'en concerte toujours préa- 
lablement la substance avec lui. Je le tuerais si je les faisais refaire par un autre, 
et^ pour éviter ce désagrément mortel, je prends alors le parti d'en écrire moi- 
même la minute, que je lui remets pour la faire mettre an net, en lui disant que 
j'ai pris cette peine pour former mon style, et que je soumets mon ouvrage à sa 



-( 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JÉSUITES. 241 

Société, la Cour de France avait été sur le point d'en demander 
le rétablissement. L'influence que Madame Louise avait prise 
sur son père était devenue si puissante que la Carmélite n'avait 
point hésité à prendre en main cette cause que tout le monde 
devait croire perdue. 

Le travail datait du lendemain de la publication du Bref. 
Pendant que les philosophes et les Jansénistes se réjouissaient, 
les gens de sens froid n'avaient point vu sans regret les mesures 
coercitives employées par le Pape pour s'assurer les biens de la 
Société supprimée. Cette impression^ ressentie par Bernis lui* 
même, avait été partagée par le Roi et ses conseillers. Un 
certain mouvement s'était produit dans l'opinion : Clément XIV 
avait rendu les Jésuites intéressants en faisant d'eux des victimes. 

Le haut clergé, pour sa part, n'avait point à changer d'opi- 
nion ; il comptait un nombre considérable de partisans des 
Jésuites : car, depuis un siècle, les doctrines ultramontaines 
avaient pris faveur, et les Gallicans avaient perdu chaque année 
du terrain. Or, les ultramontains français n'avaient jamais cru 
que le Pape pût être amené à signer la Bulle d'extinction '. La 
puissance des Jésuites semblait si bien établie, leur domination 
à Rome paraissait si solide, leurs correspondants se croyaient 
si bien informés, que jamais ils n'eurent sérieusement peur. Le 
secret fut si bien gardé que le Bref les surprit profondément. 
D'Aiguillon fut pour eux un traître, et ils se prirent à se demander 
s'ils n'auraient pas eu meilleur parti à garder M. de Choiseul. 
Choiseul n'eût point rendu Avignon, et sans Avignon point d(^ 
suppression. Or, que leur importait à eux que le Pape rentrât 
dans le Comtat Venaissin et dans le duché de Bénévent? que 

révision. C'est une attendon que je crois devoir ^ ses lon^s services, à sa probiti: 
et à son amitié pour moi. Dans ces cas, j^ai répondu à la fois à la dépêche ordi- 
naire et à la lettre particulière parce que j'avais l'une et l'autre sous les yeux, 
mais il n*en peut résulter aucun inconvénient, l'abbé et le copiste ignorant la 
teneur de cette dernière et ne pouvant pas la deviner sur le peu que je dis dans 
ma réponse. » Vola Texplicaiion de l'ignorance dans laquelle on est générale- 
ment resté de ces intrigues, auxquelles le Pcre Collorobet (/Ti^lo/re de la suppres- 
sion des Jésuites, Paris, 1846, in-S^, t. II, p. 54 et suiv.) s'est contenté de faire 
une trèt-«onrte allusion. 

' V. le P. Rbghault, Christophe de Beaumont, t. Il, p. 228. (Lettres de M. de 
la Motte, évêque d'Amiens, etc.) 

16 



2«t LE CARDINAL DE BEKNiS. 

leur importait le chapeau de M. Giraud et la robe rouge de 
M. de la fioche Aymon? ils n'avaient point d'autre ambition 
que celle de maintenir les Jésuites : cela, au moins, n'était ni 
temporel, ni personnel. DeTunt ce brusque dénoûment, ils 
jetèrent les hauts cris, prétendirent protester auprès du Pape, 
appeler au futur concile. D'Aiguillon ne jugea point que ce 
premier feu fût redoutable, pourvu que le Pape ne répondit 
point aux lettres des évéques '. Des brefs, en effet, étaient 
toujours susceptibles d'interprétations dangereuses, et la paix 
du Royaume en aurait pu être troublée. Il comptait que le 
temps suffirait pour apaiser cette fermentation, et il était d'avis 
que toute explication ne pourrait qu'embrouiller les questions. 
Il avait soin de rejeter sur l'Espagne, sur les nécessités de la 
politique extérieure, la part que la France avait prise dans la 
suppression, de se dégager lui-même, de dégager formellement 
Bernis ^. Mais si ces finesses contentèrent les gens de la Cour, 
elles ne satisfirent point les sectaires* A la fin de septembre, la 
situation avait empiré; d'Aiguillon pourtant espérait encore 
qu'avec du temps et quelques douceurs, il aurait raison des oppo- 
sants. L'Archevêque de Paris avait en effet promis de ne pas 
écrire an Pape et de contenir les prélats de sa connaissance '• 

* D'Aiguillon à Bernis. (Ârch, Bernis,) 

* « Il disait bien hautement que le Cardinal n'avait en aucune part i la rédac- 
tion du Bref, et qu'il s'était borné à déclarer au Pape, conFormément à ce qui lai 
était presciit, que le Roi désirait que le Roi son neveu fût pleinement satisfait. » 
Lettre de d'Aifruillon, 6 septembre. (Àrck. Bernis.) 

^ « Les partiaans des Jésuites, écrit d'Aiguillon le 27 septembre, font tous 
leurs efforts pour engager les évéques qui pensent comme eux à écrire au Pape 
sur le Bref d'extinction, mats j'ai lieu d'espérer que si quelques-uns se déter- 
minent à fkire cette démarche imprudente, leur ezem|ile ne sera pas suivi du 
plus grand nombre. M, l* Archevêque de Parix, tout affecté qu'il est de la deS' 
truction de la Société, a promis de garder le silence et de contenir les prélats de 
sa connaissance qui voudraient écrire, n ÇArch, Bernis.) Le passage que je sou- 
ligne ne permet guère d'admettre l'authenticité déjà contestée parTBBi?(ER (t. Il, 
p. 475) de la lettre de M. de Beaumont au Pape que Crétinean-Joly a publiée 
(Clément XIV, p. 334), dont il a soutenu imperturbablement l'authenticité dans 
ses Lettres au P, Tkeiner et que Le P. Régna ult vient de republier (Christophe 
de Beaumont, t. Il, p. 234) avec quelques restrictions. Nulle part, ni dans la 
correspondance officielle, ni dans la correspondance intime, dans aucun dép6c 
d'archives, je n'ai trouvé d'indication relative à cette lettre, et je suis amené à 
affirmer qu'elle est aussi apocryf^ie que la lettre attribuée à l'Archevêque 
d'Arles. 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. W^ 

Le Roi pourtant ëtait vivement préoccupé. On lai représen- 
tait sans cesse la triste position des Jésuites chassés de France. 
C'étaient de b part de Mesdames et surtout de Madame Louise 
des attaques continuelles. Devant lui, en chaire» dans sa cha- 
pelle, des prêtres prêchaient contre lui. Or, Louis XV était 
dévot : il l'avait toujours été. Sa dévotion, s'il parvenait par- 
fois, à des moments opportuns, à la renforcer, ne disparaissait 
jamais entièrement et remontait vite à la surface. Enfant, il 
faisait des vœux; vieux, pour expier, il eût bâti des églises. Il 
n'en persévérait pas moins dans son péché qui, alors, s'appe- 
lait madame du Barry, mais il était toujours disposé à le 
racheter. Pour d'Aiguillon, il y avait donc habileté à contenter 
l'esprit du Roi, à lui ménager quelque bonne œuvre ; de plus, 
il y avait nécessité de calmer les dévots, Mesdames, l'Arche- 
vêque de Paris, le haut clergé, et d'empêcher les protestations 
des évêques. 

D^accord avec Maupeou, d'Aiguillon prépara une déclaration 
par laquelle le Roi rappelait les Jésuites expulsés par les arrêts 
des parlements et permettait qu'ils fussent employés, par les 
évêques et sous leur autorité, dans les fonctions du ministère 
ecclésiastique. Pour que le Roi pût en conscience et en hon- 
neur signer cette déclaration sans contredire tous ses actes 
antérieurs, et sans rompre formellement avec l'Espagne, il 
fallait qu'il pût croire que les Jésuites avaient formellement 
renoncé à être Jésuites, qu'ils s'étaient soumis au Bref, qu'ils 
n'avaient nulle intention de perpétuer la Société éteinte. Or, ù 
ce moment même, Bernis écrivit à d'Aiguillon qu'on venait de 
découvrir à Rome une circulaire du Général invitant les Jésuites 
à suivre leurs constitutions et à recevoir des novices, et qu'on 
avait trouvé quantité de pièces terriblement accusatrices pour 
la Société détruite (22 septembre) ^ Bernis le tenait du Pape 
lui-même. 

< Bemîs ^ d*Aifpiillon, 22 septembre (Àreh.' Bemis) : <• On & trouvé In 
imiMite d*Qiie instruciion da Général, qui ordnane à tous les Jéeuitee, en cas- que 
la Gompaignie soitsupprineéey de vivre selon leurs coosiicntioDS et de continuer a 
recevoir des novices. Je tien» ce fait bien extraordinaire du Pape lui-même» On 
a découvert d'nutres documents qui consoleront, lorsqu'ils seront connus, ton» les 

16. 



244 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Le Roi, très-frappé de cet avis, se hâta de demander qu'on 
lui procurât ces documents, et suspendit la sig^naturede la décla- 
ration ' ; mais il fallait que Bernis se hâtât, car c'était la promesse 
de la déclaration qui seule avait arrêté les entreprises du haut 
clergé '• Or, Bernis s'était vraisemblablement trop avancé, car 
de courrier en courrier il devint moins affirraatif, et on a le 
droit de se demander si , prévenu par ses correspondants de 
Versailles des efforts des Jésuites, il n'avait pas pris sur lui de 
donner comme certains les bruits vagues qui couraient à Rome '. 
Il y avait bien, disait Monino, une lettre de Ricci, mais datant 
du temps où la Société avait été dissoute en France : le Général 
avait ordonné aux Jésuites français de vivre toujours sous les 
lois de leur Institut et, autant qu'il se pourrait, d'agir sur les 

honnêtes gens de la destruction d'un Ordre devenu remuant, ambitieux et superbe 
moins de quarante ans après son établissement. Philippe second^ Roi d'Espagne, 
avait demandé à Sixte-Quint la reforme de cette Compagnie presque naisnante. 
Toute la négociation (qui fut longue) se trouve ici dans les archives d'Espagne. 
]l est singulier que la cour de Madrid d'alors ait donné les mêmes instructions et 
presque les mêmes ordres qui ont été adressés à l'archevêque de Valence et à 
M. de Monino, et que Sizte-Quint, religieux conventuel comme le Pape, ait fait à 
peu près les mêmes réponses que Clément XIV a faites aux Ministres actuels des 
Trois Couronnes. • 

< H Le Roi a été très-frappé de l'avis que Votre Éminence m'a donné par la 
lettre particulière dont elle m'a honoré le 22 du mois dt*rnier relativement à 
l'instruction dont on a trouvé la minute dans les papiers du Général des Jésuites. 
Sa Majesté m'a ordonné de mander à Votre Éminence qu'il est essentiel qu'elle 
se donne tous les soins possibles pour tacher de se procurer une copie de cette 
instruction et de découvrir si elle a été envoyée aux Jésuites, et s'ils sont déter- 
minés à s'y conformer. » D'Aiguillon, 11 octobre. (Arch, Bernis.) 

' Même lettre : « On avait déjà commencé à faire une réfutation du Bref, 
mais j'en ai été heureusement averti avant qu'elle fût achevée, et l'auteur a aban- 
donné son ouvrage et a promis de le jeter au feu. Il est vrai qu'il ne s'est déter- 
miné à ce sacrifice que par l'espérance que je lui ai donnée que les Jésuites 
expulsés de France auraient bientôt la liberté d'y rentrer et y seraient employés 
en raison de la déclaration dont je viens de parler k Votre Éminence, et je ne 
pourrai pas lui tenir parole si l'instruction existe et doit être suivie, w 

' Il écrit te 3 novembre : « Je n'ai de moyen d'avoir de véritables notions 
sur l'insti'uction qu'on prétend s'être trouvée dans les papiers du Général des 
Jésuites, qu'en priant le Pape de la communiquer au Roi, et je crois que Sa Sainteté 
ne s*y refusera pas si la pièce exixte comme on tn^en a assuré. Rien ne ferait plus 
de tort aux Jésuites qu'un semblable document. Les Jésuites ne reconnaissaient 
donc le Pape que lorsqu'il prononçait en leur faveur. Le Roi a raison de vou- 
loir être instruit sur cet objet avant de rendre aucun édit ou déclaration trop 
favorable aux ex- Jésuites. » (^Arch. Bernis,) Cf. le passage souligné au passage 
cité plus haut de la letti^ du 22 septembre également souligné. 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. 245 

ordres des supérieurs qu*il leur nommerait \ mais le Ministre 
d'Espagne n'avait pas connaissance d'une instruction nouvelle. 
Il est vrai qu'un ami intime du prélat Macedonio, secrétaire de 
la congrégation dite des Jésuites, avait affirmé qu'on avait 
trouvé une lettre de Ricci où il ordonnait à tous les supérieurs 
de son Ordre en tous pays de ne pas regarder la Société comme 
détruite si le Pape venait à la supprimer, de continuer à vivre 
selon les constitutions et à recevoir des novices. Une autre 
personne, qui se donnait pour bien instruite, avait ajouté que 
dans cette même lettre ou dans une autre, Ricci avait indiqué 
la manière de nommer son successeur si la mort venait à le 
surprendre. Mais ce n'était' là que des on dit dont le Roi ne 
pouvait se contenter, et d'Aiguillon envoya à Bernis l'ordre 
formel de s'adresser au Pape pour obtenir des renseignements 
certains*. Le Pape se contenta de répondre qu'il avait des 
indices % qu'on n'avait pas encore « retrouvé ces prétendus 
ordres, mais bien une lettre du Général qui ordonnait, dans le 
cas de la suppression, de continuer à confesser malgré la révo- 
cation des pouvoirs. On interrogeait en ce moment le Père 
Ricci sur cette pièce, et le Pape ferait part au Roi, sous le secret, 
de tout ce qui aurait rapport à la conduite du Général. » 

La conduite des Jésuites dans les États de Frédéric II 
donnait, il est vrai, une singulière probabilité à l'existence de ce 
document, mais eh rendait aussi la découverte plus urgente. Au 
début, Bernis avait traité légèrement le refus que faisait le Roi 
de Prusse de laisser exécuter le Bref dans ses États. « C'était 
seulement, avait-il dit, parce que ce prince voulait que le Pape lui 
donnât le titre de Majesté Prussienne, et que les grandes cours 
le priassent *. » Mais les Jésuites se maintenaient néanmoins en 
Silésie, et l'on disait qu'ils avaient élu un vicaire général pour 

* Cf. Interrogatoire de Ricci ap. GiRATOR, le Père Bicci, Paris, 186d, p. 108, 
et la lettre de Ricci aux Jésuites français ap. Gollombet, Histoire critique, etc., 
t. II, p. 107. 

' C>*Àiguillon à Bernis, 23 novembre (Aff. Étr.), publié par Garator {Ricciy 
p. 273) avec la fausse date du 23 septembre. 

* Bernis à d'Aiguillon, 10 novembre. (Arch» Bernis,) 

* Bernis k d'Aiguillon, 3 novembre. (Àrch, Bernis,) 



246 LE CARDINAL DE BEUNIS. 

le temps de la détention de Ricci. Si l'on parvenait à trouver la 
circulaire du Général autorisant cette résistance, quelle arme 
merveilleuse à opposer aux ultramontains de France! 

 la fin du mois de novembre^ le Pape n'avait pas encore la 
circulaire, mais il promettait de donner prochainement la copie 
d'une lettre attribuée k Clément XIII qu'on avait trouvée dans 
les papiers de Ricci et qui prouvait que te système des gêné* 
raux était de croire ou de (aire croire à leurs reii(fieux que leur 
Ordre ne dépendait véritablement que de Dieu ^ 

Cette pièce n'avait point de rapport avec celle que le Roi 
demandait, et il est probable que Louis XV, las d'attendre, eut 
fini par signer la fameuse déclaration, si quelque renfort n'était 
pas venu au Pape. D'abord la persistance des Jésuites de Silé- 
sie; la protection que les Jésuites de la Russie Blanche demaii* 
daient k Calherine II, laquelle calquait sa conduite sur celle 
du Roi de Prusse^; puis, certaines intrigues ourdies en Aile» 
magne par des Jésuites français ', fournirent k Clément XIV 
des arguments sérieux. Le Pape chargea donc Remis de supplier 
le Roi d'attendre qu'il fût pleinement instruit du procès fait au 
Général et k ses assistants, avant de rendre un édit favorable 
aux Jésuites. Il n'en voulait point aux individus de la Société 
détruite; il désirait adoucir par tous les moyens leur situation 
comme particuliers ^ ; il ne s'opposait point k ce qu'on les 

* Bemis à d*AigailInii, S4novetnbre. (Arc7i. Bernh,) 

* • La protection de cet deux Court, écrit Bemis le 1^'. décembre, a Fauiaaé 
tout le parti qui était au désespoir et qui était fort asé..« il serait pusillanime de 
s'efFrayer des conséquences qui peuvent résulter de toutes ces intrigues sourdes, 
mais il serait également imprudent de ne pas y faire une sérieuse attention. Le 
Roi de Prusse et la Russie, en protégeant les Jésuites, ont acquis en France et 
dans les États de Tlmpératrice-Rcine six à sept mille espions qui les serviront 
ndeux que s'ils étaient payés. * (^Arch. Bemis.) 

' L'électeur de Mayence envoie au Pape « une lettre qu'il a reçue écrite «n 
français, timbrée et datée de Rome, signée les Jésuites et cachetée avec le cachet 
de la Société, dans laquelle avec mille éloges on Teihortait à se déclarer contre 
le Bref de suppression et à s'opposer k ceUe violente injustice en Tassurant qne 
deux cents évèques s'uniraient à lui ainsi que quelques puissances respectables » . 
{Ut supra,) Cette lettre avait été attribuée h l'ex-Jésuite Forestier. 

^ Le 3 novembre, Bemis envoie À d'Aigaillon la liste des Jésuites français et 
corses qui se trouvent dans les États du Pape. Dans ses lettres suiTanies, il 
recommande h la charité et a la grandeur d'âme du Bot les membres de la iSaciété 
détruite, dont la plupart ne savaient pas ce qui se passait dans l« cabinet de leur 



TENTATIVES POUK LE UETABLISSEMENT DES JESUITES. tk7 

employât dans les diocèses, mais à ce qu'ils fassent réunis en 
corps de oommanautë ou de conFrërie. Si on les établissait dans 
les sëminatres, il fallait au moins que les supérieurs ne fassent 
jamais choisis parmi eux '. 

Or, c'était là maintenant le champ de bataille; les Jésuites 
ne se contentaient plusd'unedéclaration leur rouvrant la France 
comme particuliers; il leur fallait l'établissement d'une con{]^ré- 
g^ation où ils seraient tous réunis '• Devant celte prétention 
nouvelle dont il comprenait tout le danger, d'Aiguillon demanda 
avec instance (6 décembre) qu'on lui fournit enfin les armes 
qu'on lui promettait depuis si longtemps; qu'on lui envoyât 
une consultation du Pape qu'il pût mettre sous les yeux du 
Roi et qui réduisît au silence Madame Louise et rArcbevéque 
de Paris, qu'on lui donnât surtout copte des instructions de 
Ricci, le seul document qui pût convaincre Lonîs XY . 

Bernis n'avait à sa disposition que des appréciations, des 
bruits et pas n« fait. Il répondit (29 décembre) que la congre-- 
gation ne serait jamais approuvée à Rome, qu'elle déplairait 
profondément au Roi d'Espagne, qu'elle ranimerait en France 
toutes les querelles théologiques'. Il annonça que le Pape 

Général (10 noTembre). Il insiste au nom da Pape pour que le Roi continur à 
les traiter avec bonté, etc. 

^ Bernis à d'Ai^uîflon, 24 novembre. (Arch. Bemh.) 

* « Il y a scission, écrit d*Aiguîllon le 6 décembre, entre les es-Jésuites et 
leurs partisans relativement an parti que le Roi a à prendre pour décider dt^fini- 
tÎTement et irrévocablement leur sort. Les uns demandent une déclaration qui 
annule les arrêts rendus contre eux par les anciens parlements et leur permette 
de vivre en France sous le^ conditions prescrites par le bref d*extinclion. Les 
autres à la tête desquels sont Madame Louise et M. TArchevêque de Paris ne 
veulent point de cette déclaration, dans l'espérance d*obtenir rétablissement d*ane 
congrégation dans laquelle tous les ex-Jésuites seraient réunis. Votre Eminence 
seotira parFaitement Tobjet et le danger de cette congrégation, et je ne pense pas 
que le Koi y consente. Je crois que la prudence exige que nous nous tenions en 
paix jusqu'à ce que cette fermentation soit calmée, et il me parait que Votre 
Eminence est de cet avis. EKle voudra bien me le mander positivement dans ses 
lettres particulières que le Roi lit toujours avec attention et y ajouter que c'est 
celai du Pape, s'il Test efFectivement comme je l'imagine, et que Sa Sainteté 
serait Fort éloignée d'approuver la congrégation projetée. > fin terminant, 
d'Aiguillon dit qu'il informera Bernis des manoeuvres des Jésuites en Russie : 
• On doit tout attendre, écrit-il, de gens aussi intiîgants , réduits au désespoir. • 
(iircA. Bernis») 

* « Une déclaration, écrit-il, aurait beaucoup de dangers dans les cîrcon- 






248 LE CARDJINAL DE BERNIS. 

fournirait bientôt ^es éclaircissements utiles, insista sur Taffaire 
des Jésuites de Russie qui suffisait» selon lui, à prouver la culpa*- 
bilité de ces religieux; raconta l'arrestation ë Rome même d'un 
Jésuite qui cabalait; mais, pour l'instruction de Ricci, le Pape 
ne l'avait pas encore. Il passe pour constant, disait Bernis, 
que les Jésuites romains ont, avant la publication du Bref, 
renouvelé entre les mains de leurs supérieurs la promesse d'être 
toujours fidèles à l'Institut ' ; mais de tout cela point de preuves! 
Le Cardinal avait attendu toute une semaine pour répondre à 
d'Aiguillon ', et il ne lui envoyait que des mots. 

Pendant ce temps, on est à Versailles en pleine crise : <c la 
fermentation du parti jésuitique » est arrivée à sa période la 
plus violente. D'Aiguillon, attaqué de toutes parts, n'ayant 
avec lui que le cardinal de la Roche-Guyon, lutte encore, mais 
s'attend à être prochainement vaincu si le Pape ne l'aide pas à 
défendre son Bref, si Clément XIY ne témoigne pas de sa 
constante volonté par un acte de vigueur, par une explication 

âtances présentes. Klle réveillerait peut-être la fermentation des anciens parle- 
ments et le Fanatisme des Jansénistes. Il serait encore plus dan;]ereux de réunir 
les eznJésuites en con{rrégation ; on courrait risc|ue de n'avoir plus de paix dans 
le royaume. Toutes les anciennes disputett et querelles théolo^ipues se ranime- 
raient aussitôt. Le Pape n'approuverait jnmais l'établissement d*uiie pareille cod- 
gréfiatiun. 11 me Ta dit Formellement. Cette même congrégation serait diamétrale- 
ment opposée à l'esprit et à la lettre de son bref. Je connais la façon de penser 
de Sa bainteié à cet égai-tijCt je vcus assure qu'elle ne rliaogera pas. D'ailleurs, 
le lloi d'Espagne n<; pourrait que désapprouver un clablissement qui ferait 
renaître en France les Jésuites sous une autre forme. Le meilleur parti, ce me 
semble, ce serait de laisser bien évaporer tout ce feu en temporisant. » (^Arch. 
Bernis.) 

' « Qui répondra, ajoutait-il, que la même protestation n'ait pas été faite à 
l'ancien Général par les Jésuites des autres pa^s?... L'intérieur du Royaume ne 
peut être tranquille que lorsque le jansénisme et le molinisme ne seront plus en 
fermentation. Le concile, de Trente, me disait l'autre jour le Pape, en matière 
de dogme est la règle qu'il faut suivre ; il a décidé de toutes L's questions sur 
lesquelles on se débat encore en France depuis plus de ceut ans. Il faut s'en 
tenir aux décisions de ce concile et non aux systèmes opposés des écoles jésui- 
ti(|ue et auguàtinienne. Faites-y attention. Monsieur le Duc, et vous verrez que 
les ex-Jésuites sont plus remuants que jamais. Ils soutiennent hautement que le 
Pajie n'avait pas le pouvoir de supprimer leur Ordre, que le Bref est nul. Ces 
messieurs ne reconnaissent donc l'autorité du Pape .qu'ils soutenaient autrefois 
être au-dessus des conciles) que lorsqu'elle leur est favorable. » (< l supra.) 

- D'Aiguillon a écrit le 6 décembre; sa lettre est parvenue; à l\ome le 2i, ayant 
le départ du courrier pour la France; Bernis ne répond que le 29. 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. 24» 

haute et claire. Il Faut que le Pape instruise le Roi de tout ce 
qu'il a pu découvrir des intrigues des Jésuites, qu'il lui fasse 
sentir le danger de rétablissement projeté, qu'il tonne contre 
ceux qui, malgré lui, veulent se soutenir dans les États russe 
et prussien. « Le mal est trop pressant pour user de temporisa- 
tion , et un acte de vigueur est absolument indispensable '. n 
On en est au point à Versailles ou plutôt à Suint-Denis, car 
c'est duGarmel de Sciint-Denis que part toute Tintrigue, que l'on 
y est tenté de regarder comme relique ce qui vient des Jésuites. 
C'est dans cet esprit que Madame Louise demande officielle^ 
ment la croix et les chandeliers qui étaient sur le maitre-autel 
du Collège Romain et dont elle veut orner son église. Bernis, à 
qui Madame Louise n'écrit plus parce qu'elle le trouve hostile 
aux Jésuites, est chargé de faire réussir cette négociation, ce à 
quoi il ne parvient point sans des difficultés de divers ordres et 
de grosses dépenses ^. 

^ • Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Ëminence, écrit-il, que la fermentation 
du parti jP8uiti(|ae est plus violente que jamais, et que je commence à en craindre 
les suitf'S. On persécute le Roi pour le faire consentir à rétablissement d'une 
congrégation dans laquelle tous les ex-Jésuites seront rassemblés; on excite les 
évêques à les employer dans leurs diocèses, à les y faire prêcher, confesser, 
diriger les couvents; on déclame hautement contre le Pape, on fait scission avec 
!Jon N(inc(* et on on parle indécemment. Votre Ëminence est trop bien instruite 
pour ignorer les personnes puissantes qui sont à la tète de ce parti fanatique. Je 
lutte seul contre eux avec le faible secours du cardinal de la Hoche-Guyon, et je 
Tai contrarié jusqu'à présent; mais je ne serais pas étonné que le clergé, échauffé 
et poussé comme il l'est, ne se portât à quelque éclat scaudaleux dans sa première 
Assemblée. Je confie sous le plus grand secret à Votre Ëminence mes embarras et 
mes inquiétudes, et j'espère qu'elle voudra bien m'aidcr de ses sages conseils et 
de son secours. Si elle juge à propos d'en parler confidentiellement au Pape, je 
l'en laisse absolument la maîtresse. C'est l'ouvrage du Saint- Père, c'est son auto- 
rité que je défends. 11 est juste qu'il y concourre en annonçant la plus grande 
fermeté et sa résolution invariable de soutenir ce qu'il a fait en grande connais- 
sance de cause et après l'examen le plus réfléchi. Il faut absolument qu'il instruise 
le Roi sans p!us de délai, etc.. Tant qu'il ne s'expliquera pas hautement et clai-> 
rement, on espérera de lui faire peur et on aura l'air de croire qu'il ne s'est porté 
à ce qu'il a Fait contre les Jésuites que par déférence pour le lioi d'Espagne et 
qu'il s'en repent... Je n'ai jamais été l'ennemi des Jésuites, dit encore d'Aiguil- 
lon, mais je déteste les gens de parti, les fanatiques et les cabaleurs, et sans être 
fort dévot, je crois qu'il faut être soumis aux décisions du chef de la religion, et 
qu'on ne peut pas penser autrement quand on a des principes d'administration. » 
(Arch. Bernis,) 

' Je voudrais pouvoir donner les très-nnmbrcuses lettres qne j'ai sur cette 
affaire et entrer dans le détail des démarches auxquelles la Princesse oblige 



250 LE CARDINAL DE BERNIS. 

La question des chandeliers est un hors-d'œuvre. Si d'Aiguii- 
lon a cru détourner de ce côté l'attention de Madame Louise, 
il doit vite reconnaître qu*il s'est trompé. Le 24 janvier, il 
annonce au Cardinal que la bombe a éclaté. « 11 n'est plus 
question de déclaration en Faveur des eK-Jésuites. Leurs parti- 
sans l'ont rejetée avec la plus (prande hauteur, et persistent à 
demander une congrégation. » L'Archevêque de Paris a remis 
un projet à cet égard que d'Aiguillon envoie à Bernis, non pour 
avoir son avis, mais pour lui faire voir à quel point ce parti 
pousse l'extravagance. Madame Louise l'appuie Fortement. 
« Gomme elle me témoigne assez de confianœ depuis quelque 
temps, ajoute le Ministre, quoiqu'elle sache bien que je ne suis 
pas de sa religion, j'ai pris le parti de combattre son opinion, et 
j'ai fini par lui dire que je ne conseillerais jamais au Boi de 
consentir à cet établissement s'il n'était préaiabiement approuvé 
par le Pape : ce qui ne lui a pas plu et me Fait persécuter par 
tous les ex-Jésuites qui m'obsèdent continuellement. Le Roi ne 
faiblira point, mais il n'imposera pas silence et se bornera à 
répondre comme il fait que c'est son affaire. Mes conFrères se 
tiennent à l'écart, le clergé se tait, et tout roule sur nous. Je ne 
suis point alarmé de mu position, surtout dans le moment pré* 

Bernis. Je me contente d*affirnier que ces pièces, dont je ne citerai qa*one seule, 
donnent an démenti absolu aux assertions de Tabbé Gillet (/a Vénérable Louise 
de France, p. 4*20), qai prétend que le don du Pape n'a nullement été provoqué. 
Le même document montre ce qu'il faut pen^r de l'insinuation dn P. Collombet 
(Histoire de la suppression, 1. 1^^. 230), qui, d'après V Ami de la Religion (XVlf, 
275) et le livre du P. Gahonr (Des Jésuites, 2* partie, p. 291), dit que ce fut pour 
empérber la réussite du projet du rétablissement de l'Institut que les ennemis des 
Jésuites envoyèrent à Madame Louise les magnifiques cbandefiers du Collège 
romain. Voiri la lettre de d'Aiguillon du 11 janvier : 

« Madame Louise désire vivement d'avoir la croix et les chandeliers qui étaient 
sur la maitre-autel du Collège romain, dont on lui a dit que le tmvail était 
admirable, pour en décorer son église. On Ta assurée qu'ils avaient été portés an 
mont-de-pitié et qu'on pouvait les en retirer en payant leur valeur. Je prie 
Votre Ëminence de vouloir bien se donner les soins nécessaires pour remplir les 
désirs de cette princesse à cet égard et d'en garder le plus profond secret, 
attendu qu'elle me l'a expressément recommandé. Je l'ai cependant prérenue 
que je devais le confier à Votre Ëminence, ne pouvant espérer de réussir dans 
cette négociation que par son moyen. Si elle y réussissait, comme je n*en doute 
pas, elle aurait la bonté d'ordonner qu'ils me soient envoyés par Marseille et de 
porter sur l'état de ses frais extraordinaires le prix de l'acquisition , de l'embal- 
lage, etc. ■ (Archives Bernis.) 



TENTATIVES POUll LE RBTABLISSEMEiNT DES JESUITES. 251 

sent, mais j'aî besoin que le Pape Tienne à mon secours, et il 
me ie doit, puisque je combats pour lui ^ » 

Le projet ^ que d'Aiguillon envoyait à Bernis, et qui lui avait 
été remis par M. de Beaumont, comprenait si:c articles : les deux 
premiers rétablissaient les maisons des Jésuites sous 1 autorité 
des provinciaux; le troisième instituait un supérieur général; le 
quatrième autorisait l'admission des novices : c'était, purement 
et simplement, le rétablissement des Jésuites avec un supérieur 
spécial pour la France : c'est-à-^ire que les Jésuites réclamateiit 
à présent ce qui avait été refusé si brutalement à Louis XV au 
début de la négociation. M. de Beaumont, leur porte-parole, ne 
disait pas comme Ricci : Sint ut suni, pourvu qu'ils fussent ' . 

I s Je f3DiB{)te trop^ ajoute d^Aigaillon, sur 1 amitié de Voire fimtiience pour 
a*étre pas persuadé (fa'eile ie hii fera sffntîr (a a Pape) et qu'elle iroudra bien 
m'aider elle-même de ses bons et sages avis La noasination d'un yicaîjre itérai' 
en Sii4*aîe a fak U plus forte impression sor ces Êina tiques, ils ont poassé 
Taudace jusqu'à vouloir justifier devant moi cette insolente et schisnatiqnie 
démarche, et me soutenir que le Pape ne pouvait pas la désapprouver. Ils pré- 
tendent également que le iloi n a fias besoin de son coasenitenent pour éiabtir la 
confrr|{aiion qu'ils denuin4^t, et que son autorité suffit. Ils ne parlaient pas de 
mèaie îl y n dis an8« Je ne discute point avec eux les lîmiccs des deux ancotricésy 
et je me borne li répondre que je suis soumis an ckef de f£gliae et que je pen- 
serai touiours qu'en pareille matière le Roi ne doit cendre de parti qne de con- 
cert avnc iaî« « {Arck. Bernis.) 

* G'eat II ee projet qne le P. Gollombet fait aUusion. (Il, Sd.) il ajoute qne 
pour perer I? coup, Montaset, archevêque de Lyon, oonseiiia li 4' Aiguillon de 
sollîcîcer un Bref confirmatif. Je n'ai trouvé nulle part le nom de Jilontaxet) dont 
d'AignîUon n'eât pourtant pas manqué île parler à Bernis, son plus vieil ami. 
Qnant aux cnaséquences que le Père Gollombet veut tirer de la remise de ce 
projeC, en faveur de sa Compagnie, elles me paraissent bien peu logiques, car la 
démarche de Madame Louise suffit pour prouver la désobéissance manileste de 
ws protégés et leur résistance au Bref dogmatique. 

* ie publie ici ce document, que je considère comme d'une importance consi* 
décable, et qui est absolument inédit : 

Pua o'ONB OORGRBGATIOir A FOanER KH FB4IICB TOUB TWBII UTILITB DB8 AHŒSHB 

JisorrBS. 

II s'agirait pour cela de les ériger et éublir en cuyngrégation sons i'anterité 
dmévéqoes; ainsi : 

1^ On distribuerait le parta{»e en six provinces, de Paris, de Lyon, de Ton- 
lente, de B<irdeaux, de Champagne et do Flandre, et l'on rastemhierait ies 
Jésniies de chaque province dans les principales maisons, car, vu la diminution 
de leur nombre, ils ne sont pas en état de remplir celles qu'ils ont perdues; cela 
ne M peut faire qne peu à peu, à m(*sure qu'ils recevront des sujets* 

S^ ClHM|oe province aura son provincial et antres supérieura. 

3* Afin de conserver l'unité d'esprit et de gouvernement, on étaUsrait «n 



252 



LE GABDINAL DE BERNIS. 



Lorsque le Cardinal reçut cette lettns, il en était encore à 
chercher des arguments contre cette déclaration dont il n'était 
déjà plus question à Versailles ' , et à réunir la preuve des 
intrigues des Jésuites en Silésie et à Vienne^. Dès qu'il eut 
entre les mains le projet de M. de Beaumont, il fit front vigou- 
reusement. Pour arrêter l'Archevêque et Madame Louise, Bernis 



supérieur général, de qui dépendrait toute la congrégation^ qui créerait les pro- 
vinciaux et autres supérieurs. L'élection de ce su[)érieur général se ferait dans 
une congrégation composée des votants des six provinces. 

4" On ferait des maisons de noviciat, et les novices feraient au bout de deux 
ans les trois vœux simples. Ils ne pourraient en être relevés que par leurs supé- 
rieurs. Le vœu de chasteté ne serait pas perpétuel, mais seulement pour autant 
de temps qu'on demeurerait dans la congrégation. Il est clair que Tobligation de 
ce vœu cesserait par la sortie seule, et qu'il ne serait pas nécessaire de recourir 
au Pape pour en avoir la disjpense. 

5° Quant à la [irofession solennelle, il ne parait pas que suivant le droit com- 
mun, elle puisse avoir lieu dans une congrégation qui n^est pas approuvée par le 
Saint-Siège comme formant un corps religieux. 

6° Les provinciaux auraient la faculté de transporteries sujets d'une maison à 
une autre. (^Arch, Bernis.) 

* Remis h d'Aiguillon, 5 janv. [Arch, Bernis.) 

^ Mernis h d'Aiguillon, 12 janvier. (Arch, Bernis,) « Le Pape donnera ordre 
au prélat Alfani de ne communiquer les pièces authentiques qui peuvent prouver 
qu'avant la suppression des Jésuites, leur ancien Génénal les avait autorisés à 
suivre leur institut, à recevoir des novices et à confesser même quand le Bref de 
suppression leur en interdirait le pouvoir. C'est ce que font aujourd'hui les 
cx-jésnitps de Silésie. Le Ministre d'Espagne ma promis de m'envoyer la rela- 
tion du Vicaire apostolique de Breslau qui donne une idée assez claire de cette 
conduite schismatiquo et des intrigues qui ont acquis en faveur des Jésuites la 
protection du Roi de Prusse. Je ne sais si je pouriai vous adresser par ce cour- 
rier la lettre du Vicaire apostolique dont le Ministre espagnol a fait une copie sur 
l'original cértitic par le Pape. Sa Sainteté ignore que cette copie existe. On me 
communiquera successivement et sous le secret les pièces légales du procès fait à 
l'ex-Général de Ricci. Un prince d'Allemagne qu'on croit être l'électeur de 
Bavière a envoyé au Pape un livre ou plutôt un libelle sanglant contre le Bref de 
suppression. Il y a en tète de ce livre une estampe avec des citations des pro- 
phéties dont l'application fait horreur et piiouve le fanatisme le plus violent. Ne 
pouvant avoir ce même livre, on m'a promis la description de l'estampe qui est 
à la tête. Le cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, intrigant qu(^ le Pape 
connaît de longue main, cabale tant qu'il peut en faveur des Jé«»uites qu il détes- 
tait autrefois. Toutes ces intrigues exigent de l'attention et surtout du flegme et 
de la patience. Le mieux pour la France, selon le sentiment du Pape, est de ne 
rien faire par rapport aux Jésuites, jusqu'à ce que la fermentation soit passée. Sa 
Sainteté prend l'intérêt le plus vif à la tranquillité et au bonheur du Roi. En 
général, on peut dire qu'il n'y a jamais eu de Pape qui ait désiré autant que 
celui-ci l'union entre les souverains et qui les ait respectés aussi sincèrement. Le 
Saint-Père me disait avant-hier à ce sujet que s'il faisait connaître ses véritables 
sentiments par rapport aux monarques, on le lapiderait à Rome. « 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES 253 

avait deux allies : l'Espagne et le Pape. Rétablir les Jésuites en 
France, c'était blesser au cœur Sa Majesté Catholique, délicate 
sur l'article de là conscience et bieiï persuadée que les Jésuites 
avaient été les vrais auteurs de la sédition de Madrid . Il était 
inutile de déduire tous les inconvénients qu'aurait une brouille 
avec l'Espagne, mais y insister ne pouvait pas nuire, et Bernis 
n'y manqua point. Quant au Pape, il disait lui-même ne pou- 
voir comprendre « que le clergé de France n'eût fait aucune 
démarche contre les arrêts du Parlement et l'édit du Roi qui 
ordonnait la dissolution de la Société des Jésuites, et qu'il songeât 
actuellement h s'élever contre un Bref émané de l'autorité pon- 
tificale qui confirmait, quant au spirituel, Touvrage de l'auto- 
rité temporelle » . C'était pour lui une contradiction étrange, et 
il ne croyait point au danger, parce qu'il ne connaissait point 
la puissance de cette faction infime en France, mais maîtresse 
à la Cour. Aussi « se fiait-il entièrement à la piété, au bon 
esprit du Roi, à son amitié pour Sa Majesté Catholique, aux 
lumières et au courage de d'Aiguillon' », et jugeait-il inutile de 
donner en ce moment une déclaration nouvelle. 

Bernis, alors, s'imaginant peut-être un peu trop que sou 
opinion avait la même valeur quecelledu Pape, prenantau sérieux 
son titre de Ministre d'État, envoya à Versailles un mémoire 
fortement raisonné dans lequel il développa ses idées sur la 
conduite à suivre par rapport aux Jésuites '. Il écrivit en même 

^ Post-scriptum à la lettre du 12 jaovier. 

^À'FF. Étr., Rome, Mémoires et documents, t. IX. Les Jésuites, dit-il, dissous 
par le Roi et relevés de leurs vœux par le Pape sont rebelles s'ils ne se sou- 
meUent point, et il faut les poursuivre sévèrement, eux et leurs adhérents. S'ils 
se soumettent^ on peut les employer dans les diocèses, mais à condition de les 
Horveiller exactement et de ne pas permettre qu'ils vivent en communauté. Le 
Pape permet pourtant à ceux qui ont prononcé les derniers vœux d'habiter 
ensemble, mais avec des supérieurs séculiers, reconnus non Jésuites, et sans 
former ni communauté, ni congrégation. Cela ne pourra durer que jusqu'à leur 
mort. Les évèques seront responsables, L'éditdu Hoi ne sera pas révoqué, et les 
ex-JésuîCfs ne seront que tolérés. « D'ailleurs, il faut leur assigner des pensions 
raisonnables et suffisantes, occuper ceux qui ont des talents au culte des lettres 
plus encore qa*2k la théologie ; surtout il faut suivre leurs correspondances dans 
l'intérienr et au dehors dn royaume. On y trouvera certainement des motifs de 
la pins grande réserve à leur égard. Il faut surtout défendre qu'il soit question 
du bref de suppression dans les assemblées provinciales ou générales du clergé. 



1 
I 



»4 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



temps lettres sur lettres» menaçant la vieillesse du Roi du 
réveil du fanatisme janséniste» si Fod favorisait eu France le 
ianatisme des Jésuites '. Il ne négligea aucun moyen» et, secondé 
par le Ministre d'Elspague^» il revint à la charge à chaque 
audience pour obtenir de Clément XIV la déclaration néces- 
saire. 

Ce n^était point que le Pape fût indifférent sur l'exécution du 
Bref. Il prouvait Tintérét qu'il y portait» par le Bref qu'il adres- 
sait le 32 janvier à l'Électem* de Saxe '» par la lettre qu'il 
faisait écrire sur les Jésuites de Siiésie au Vicaire apostolique de 
Breslau» pur les démarches qu'il tentait auprès de l'Empereur 
et de l'Impératrice-Reine pour les déterminer à persuader an 
Roi de Prusse de faire exécuter dans ses États le Bref de suppres- 
sion, par l'arrestation ordonnée à Rome de l'ex-Jésuite Forestier 
soupçonné d'intrigues en Allemagne. 

Rien ne pouvait donc le choquer davantage que la conduite 

des Jésuites et de leurs partisans en France; mais si Ton ne se 

soumettait point à son premier Bref» pourquoi se soumettrait* 

on à un second où il ne pourrait que répéter les raisons déjà 

données ^? 

Enfin poussé par Monino qui avait reçu de sa Cour Tordre 
formel d'appuyer les démarches de la France» harcelé par 
Bernis qui voyait avec inquiétude approcher l'époque de l'As- 
semblée du clergé et qui craignait non sans raison que le Bref 
n'y fût discuté *» le Pape promit « un écrit où il ne laisserait 



Un silf*nce absolu sur cette matière doit être prescrit dan* le royaume^ et les 
écrits soit pour et contre doivent être soigneusement réprimés. » 

1 Bernis à d* Aiguillon, 19 janr. {^ÀrcU, Bernis,) 

* Bernis à d'Aigaillon, 2 fév. {Àrck, Bernis,) 

^ TuBiNBR, Epi^tolœ, S89« 

^ Bernis à d'Aiguillon, 9 février. (Arch, Bernis.) 

^ 9 février (3^ suite). • Le silence ne doit pas s'imposer si l'on B*est sur que 
les assemblées provinciales et générales du clergé ne se mêleront pas de l'affaire 
<ie la suppression des Jésuites et ne s'occuperont pas du. projet insensé qui les 
ressuscite sous d'autres formes. Mais si plusieurs provinces ecclésiastioiiea don- 
naient des ordres ou des pouvoirs à leurs députés pour porter l'assemblée géné- 
rale à examiner le Bref du P<ipe» vous pouvez vous attendre à une division 
affreuse dans le clergé. Le jansénisme se rr veillera avec fureur» et tous les partis 
qui divisent la Cour et les sociétés se réuniront à celui des Jésuites ou à co^qI 



TENTATIVES POUH LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. Î55 

aucun doute sur la fermeté de ses résolutions» ni sur les maximes 
que le Roi devait embrasser par rapport aux Jésuites v . Le 
9 février, Bernis crut pouvoir annoncer qu'il enverrait bientôt 
ministériellement cette nouvelle déclaration. 

Le cardinal Zelada avait en effet été chargé de la rédaction 
d'un Bref adressé à Louis XV «idans lequel les vrais sentiments 
du Pape par rapport au Bref de suppression, à la conduite des 
ex-Jésuites de Silésie et au projet peu réfléchi -et dangereux v 
d'établir des congrégations devaient être exposés avec force et 
dignité ' » . La minute fut communiquée à Bernis» qui l'approuva, 
et remise au Pape le 15 février au soir. On devait donc 
compter sur une prompte solution. Le 23 février, le Cardinal 
s'imaginait expédier le Bref par le courrier de France : sa 
dépêche était faite ; il s'y félicitait d'avoir triomphé des incerti- 
tudes du Pape; il ne manquait que la signature. 

Tout à coup Clément XIV déclare qu'il n'enverra point de 
Bref au Roi. « Il a fait réflexion que ce Bref, s'il n'était pas 
publié, serait inutile pour faire connaître ses intentions inva- 
riables par rapport à l'exécution de la Bulle, et que, s'il était 
rendu public, il serait critiqué, mal interprété, et ne ferait 
qu'augmenter la fiermentation des esprits et animer les contra- 
dictions et les disputes ^. » Il s'est souvenu des troubles qu'ont 
excités la Constitution Unigenùus, et les différentes explications 
que le Saint-Siège en a données; il renonce donc au Bref, mais 
il écrira à Bernis un billet qui contiendra ses véritables inten- 
tionSy et il le chargera de faire connaître sa façon de penser au 
Roi, à son Conseil et à ceux des évéques du Royaume qui 
auraient besoin d'en être informés. 

qui se déclarera en faveur du Pape. L'on verra alors un speclacle tout nouveau. 
Les Jansénistes défendront leSaînt-Siége, et les MolinÎAtes Tattacfueront : il fau- 
drait du moins, sans parier deTaffairedes Jésuites, que le Roi s'assurât d'avance 
qu'il ne srra pas question du Bref dans les assemblées métropolitaines^ ou qu'il 
ordonne ans archevêques de déclarer que Sa Majesté n*entend pas que dans les 
assemblées provinciales, il scMt question de traiter aucune matière étrangère aux 
arrangements économiques du clergé. Quand les députés n'auront ni commission 
ni pouvoirs, il sera plus aisé d'empêcher l'assemblée générale de traiter l'affaire 
dea Jéauitea. » (^Àrch. Bernis,) 

^ Bernis à d'Aiguillon, 16 février. (Àrch* Bernis,) 

' Bernia ii d'Aiguillon, iZ février, (Àrck* Bernis,) * 



256 



LE CARDINAL DE BERINIS. 



Cet expédient flnttait la vanité de Bernis, mais il désappointa 
fort d'Aiguillon. Qu'avait-il besoin d'un billet secret, adressé 
au Ministre qui avait eu le plus de part à la suppression des 
Jésuites, d'un billet que tout le monde croirait dicté par Bernis? 
Et ce billet, quand viendrait-il? Décidément, le Pape l'aban- 
donnait à « cette cabale jésuitique beaucoup plus dangereuse 
que la ligue du Nord ' » . Il n'y avait aucun secours à attendre 
de sa part pour défendre sa propre autorité : eh bien ! soit ! 
D'Aiguillon la défendra seul; il se passera du Bref, comme de 
ces fameuses pièces promises depuis si longtemps, et la Société 
dissoute ne ressuscitera pas ^. 

Sans plus s'occuper de Rome, d'Aiguillon dispose donc ses 
batteries. S'il attaque de front Madame Louise et l'Archevêque 
de Paris, le choc sera rude et la victoire est incertaine, mais ne 
peut-on les détourner sur d'autres pistes, leur faire prendre le 
change en donnant pâture à leurs vanités et en satisfaisant 
leurs fantaisies? Madame Louise ne se contente plus desolliciter 
la croix et les chandeliers du Collège romain, il lui faut aussi 
une lampe qu'on lui a dit être d'un travail admirable. Elle 
l'aura, et sans retard '. Madame Louise a sur la maison des 
Carmes de Charenton toutes sortes de projets : elle veut tout 
réformer, elle réforme, et sa réforme est médiocrement appré- 
ciée des Carmes, qui, sauf trois, quittent tous leur couvent; il 
y a alors nécessité de repeupler la maison. C'est une affaire à 
laquelle elle semble se donner tout entière. Si seulement on 
parvient à engager le Pape à lui faire renvoyer son confesseur 
Jésuite et à lui faire prendre, suivant la règle, le confesseur de 
la communauté, il n'y aura plus rien à craindre de ce côté *. Il 



* D* Aiguillon à Bernis, l*' mars. (Arch, Bernis,) 

* « Je vois, écrit-il le 14 mars, que le Pape n*écrira point an Moi, qu*il ne fera 
rien contre les Jrsuites de Silésie, et que je ne dois attendre aucun st^cours de sa 
part pour défendre son autorité. Je suis affligé de cette pusillanimité, mais elle 
ne me gagnera pas et ne m*empèchera pas de soutenir de toutes mes forces 
Texécution des définitions du Bref d*ex.tinction. Je me borne à le prier de ne me 
point déjouer. » (^Àrch. Bernis.^ 

3 • C*est une grande affaire pour celte religieuse princesse, écrit d*AiguUlon, 
et il serait À souhaiter qu'elle y donnât toute son attention, m 

* « Madame Louise, écrit d'Aiguillon le i'^ mars, a pris un peu de confiaDce en 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES .TliSUITES. 257 

n'y a à l'éxecution des projets de Madame Louise sur les Car- 
mes d'autre inconvénient que la destruction de cet Ordre, ce 
qui, au dire de d'Aiguillon , n'en est pas un bien grand en poli- 
tique. On lui livre donc les Carmes '. 

Quant à M. de Beaumont, il s'est engagé dans une discussion 
relative à l'enregistrement de lettres patentes accordées au 
Séminaire des Missions Étrangères. Il fait rédiger mémoire sur 
mémoire, écrit lettre sur lettre ; cette question sur laquelle on 
le chicane le passionne tout entier '. 

Reste à détruire l'argument sérieux invoqué par les protec- 
teurs des Jésuites en faveur de leurs clients. Il est certain que, 
depuis l'expulsion, les collèges sont dans un état déplorable, 
que tout le monde reconnaît l'impossibilité de les soutenir sans 
de nouveaux moyens; que l'administration de l'enseignement 
par les parlementaires a donné les plus piteux résultats. On 
n'a nul besoin d'être partisan des Jésuites pour se plaindre de 
la direction donnée aux enfants. D'Aiguillon, pour y remédier, 
propose au Roi, de concert avec le cardinal de la Roche-Guyon, 
de créer une congrégation nouvelle qui sera uniquement des- 
tinée à former des sujets pour diriger les collèges. Louis XV 
approuve cette idée; l'Archevêque de Toulouse travaille à en 
faire le projet, et Ton annonce à Bernis qu'il aura bientôt à le 
présenter au Pape '• 

Les partisans des Jésuites semblaient donc battus, mais par 
d'Aiguillon seul; car, de Rome, on n'avait fourni que des paroles 
et des encouragements, pas une des armes qu'on avait pro- 
mises. Ces fameuses pièces trouvées, disait-on, chez le Général 
des Jésuites et qu'on faisait attendre depuis six mois, on avait 
toujours quelque excuse pour ne les pas envoyer, et quelles 



moi depuis quelque temps et se conduit mieux, relativement aux Jésuites, mais 
elle en a deux auprès d*elle qui Tobsèdent continuellement, et son confesseur est 
on terrible homme. 11 serait bien à dédirer que le Pape pût l'engagera le renvoyer 
et à prendre, suivant la règle, celui de la communauté, n (iircA. Bernis,) 

> D'Aiguillon à Bernis, 28 mars. (Arc^i, Bernis,) 

^ D'Aiguillon à Bernis, l*'' mars et suiv. (Arch, Bernis,) 

' D'Aiguillon à Bernis, 12 février. (Arch, Bernis,) Dans la lettre du l*** mars, 
d*Âiguillon informe le Cardinal qu*on a adopté toutes ses idées pour l'Assemblée 
du clergé, 

17 



\ • 



258 LE CARDINAL DE BERNIS- 

excuses! la maladie de la mère du cardinal Zelada, par exemple. 
Quant à ce Bref primitivement destiné au Roi, transformé en 
billet à l'adresse deBernis, il éttiit redevenu brefsur lessupplîca- 
tions du Ministre de France; mais on ne l'avait point. A pré- 
sent la Cour impériale en voulait un semblable pour déjouer les 
intrigues du cardinal Migazzi, arcbevéque de Vienne'. Le Pape 
le relisait, hésitait, prenait son temps, et, à mesure que le temps 
s'écoulait, le Bref perdait tout intérêt pour la France : il est vrai 
qu'il conservait tout son intérêt pour Bernis. Rien ne flattait 
plus sa vanité : le Bref lui serait adressé; « le Pape lui donnait 
des pouvoirs pour faire connaître ses sentiments au Roi et aux 
évéques de France. Il veut me faire en cette partie, écrivait-il, 
son interprète et son ministre plénipotentiaire pour parler en 
son nom quand cela sera néces.^aire '. » 

Le 9 mars, le Pape signa enfin ce fameux Bref * : il conte- 
nait l'affirmation la plus nette que le Pape entendait maintenir 
et faire rigoureusement exécuter le Bref Dominus ac Redem/4or. 
a Vous exigerez en notre nom, disait Clément XIV, que les 
évéques de France ne souffrent rien dans leurs diocèses res- 
pectifs qui ne soit entièrement conforme auxdites lettres. Ce 
n'est pas que nous doutions de leur sagesse et de leur respect 
pour le Saint-Siège, ou que nous puissions nous défier qu'ils nous 
soient aussi soumis qu'ils l'ont été au Roi dans une semblable 
occasion ; nous avons voulu seulement prévenir toute interpréta- 
tion qui pourrait nuire à l'exécution de nos lettres apostoliques, 
que nous voulons être exécutées avec la plus grande ponctualité. » 

Le Cardinal, prenant au sérieux le rôle que le Pape lui assi- 
gnait, accompagna Tenvoi du Bref à Versailles d'une longue 
dépêche dans laquelle, reprenant toute l'histoire de la négocia- 
tion, tous les arguments invoqués par les souverains, il expli- 
quait les motifs religieux qui avaient déterminé Clément XIV à 
signer le Bref de suppression *. 

' Bernis k d*Aigaillon, 2 mars. (Arch. Brrnis.^ 
* BernU k d'Aiguillon, 9 mars. (Àrcfi, Bernis.) 

3 A FF. Éni. publié par TuKiREn, Epixtolœ, p. 297, et récemment par Wallon, 
Un coHége de Jésuites, Paris, 1880, p. S63. 
'Cette dépèche Fréquemment reproduite, notamment par Glémemt (Journni 



i : 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. 259 

Après avoir rappelé que par l'édit du mois de novembre 1 764, 
le Roi s'était déterminé à dissoudre dans ses États la Société 
des Jésuites, que les tribunaux avaient prononcé que les Jésuites 
ne pourraient être employés dans les fonctions ecclésiastiques 
qu'après avoir prêté un serment conforme aux Maximes du 
Royaume, à cause de leur dépendance d'un Général étranger, 
Berais établissait que les Jésuites liés par des vœux dont n'avait 
pu les relever le pouvoir temporel, avaient besoin d'être sécu- 
larisés par l'autorité pontificale^ et que, dès lors, l'instance 
formée près de Clément XIII pour la suppression de la Compa- 
gnie Tavait été dans l'intérêt des Jésuites eux-mêmes. Le 
conclave était arrivé : Clément XIY avait été élu. Le nouveau 
Pape n'avait point contre les Jésuites d'aniraosité personnelle, 
mais il pensait d'eux ce qu'en pensait saint Charles Borromée, 
qui deux siècles avant avait annoncé la suppression nécessaire 
de la Société ^ Les souverains avaient renouvelé leur demande. 
Clément XIV l'avait examinée ; il avait compulsé dans les 
archives de la Propagande les documents secrets qui pouvaient 
éclairer son opinion sur les manœuvres qu'on reprochait aux 
Jésuites. Théologien, il connaissait leur doctrine; religieux, il 
savait leur puissance et leurs ressorts, et, bien que dès le début 
il fût convaincu de la nécessité d'une réforme, il avait employé 
quatre années à réfléchir, à balancer, à comparer le pour et 
le contre, et surtout à prier Dieu de lui inspirer le parti qu'il 
avait à prendre. Jamais il n'eût supprimé l'Institut, si les 
Jésuites, au lieu de se soumettre, n'avaient formellement et 
ouvertement engagé le combat avec les Bois d'Espagne et de 
Portugal, avec le Saint-Siège lui-même et la congrégation des 

de voyages, etc.), Tabaradd, Silvt (Henri IV et les Jésuites, p. Si), Walu» 
{Utc. cit.p 263, etc.), et dont l*authenticité n*e8t nullemeot doatease, quoi qu'en 
dise le l*. GoUombet (II, 87), a été exactement reproduite à Texception d*un pan- 
graphe, omis par la plupart^ sauf Clément. (Aff. Étr.) 



« < 



creuii lui rBraii ucs «iiuiv i«iu<iu«|uc«cLuoscuuciui9aiTc«;uiivtu«iuics, qu eue wvumtmm 

goarerner les Rois et les Pontifes, régir le temporel et le spirituel; que cet «sprit 
étranger et opposé à la religion altérerait Tiostitut pieux de saint Ignace, et 
qn'une société si utile serait enfin supprimée. • 



11. 



ÎJW LE CARDINAL DE BRRNIS. 

Rites ; mais le Pape avait compris que a des religieux proscrits 
des États les plus catholiques, violemment soupçonnés d'être 
entrés autrefois et récemment dans des trames criminelles, qui 
n'avaient en leur Faveur que Textérieur de la ré{i[ularité, décriés 
dans leurs maximes, livrés pour se rendre plus puissants et 
plus redoutables au commerce, à l'af^iotage, à la politique, ne 
pouvaient produire que des fruits de discussion et de discorde, 
qu'une réforme ne ferait que pallier le mal sans arracher la 
racine, et qu'il fallait préférer à tout la paix de l'É^ylise univer- 
selle et du Saint-Siég[e, le repos et la satisfaction des princes 
catholiques qui en sont les soutiens » . Le Bref ne blâme point 
les constitutions de saint I(jnace, mais l'esprit dans lequel elles 
étaient appliquées par le Général et le conseil politique. Ceux 
qui n'étaient point membres de ce conseil, qui n'en étaient que 
les instruments, n'étaient point coupables et ne sont pas frappés. 
Le Pape ne parle point de la doctrine : il ne la condamne point; 
il ne rompt pas la loi de silence imposée sur cet objet; il permet 
que les évéques emploient avec discernement les ex-Jésuites, 
mais il entend que jamais on ne puisse en former de congréga- 
tions, quejamais on ne puisse les nommer supérieurs d'aucun 
ëtabltssenrvent pieux, d'aucun séminaire ni corps de inission- 
naires. « Quant à croire que le Pape est en secret partisan des 
Jésuites et qu'il ne serait pas fâché, après avoir satisfait les Sou- 
veravRS, que la Société conservée en Silésie pût renaître un jour 
et se rétablir, cette supposition est absurde, contradictoire et 
également opposée à la vérité et au respect dû au chef de 
l'Église. « Si le Pape n'a pas encore prononcé l'excommunica- 
tion contre les rebelles, c'est qu'il craint de faire persécuter les 
catholiques de Prusse et de Russie. Loin de se repentir de ce 
qu'il a lait, « il en sent plus que jamais la justice » , parce qu'il 
a trouvé dans les papiers du Général. 

A coup sur, nul mémoire ne pouvait être plus probant, et il 
est certain que si Louis XV eût permis qu'elle fût livrée au 
public, cette pièce eût produit un immense effet. Bernis voulait 
que sa dépêcht.' lût le canevas d'une circulaire qu'il comptait 
envoyer à tous les évéques de France avec la copie du Bref que 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. 

le Pape lui avait adressé. Mais, d'une part, c'eût été réveillelr 
une guerre qu'on pensait avoir momentanément calmée; d'autre 
part, c'eût été fuire de Bernis l'intermédiaire entre le Pape et le 
clergé français, le reconnaître pour Ministre à la fois du Roi et 
du Pape, pour chef véritable de l'Église de France. Bernis pre- 
nait un peu trop au pied de la lettre ce que le Roi lui avait écrit 
jadis, qu'il le « chargeait de concilier le sacerdoce et l'empire ^ • 
On lui fit les plus grands compliments sur sa dépêche ', que l'on 
tint soigneusement secrète, et on lui défendit d'envoyer aux 
évéques aucune circulaire. 

En réalité, la dépêche était arrivée quand on n'avait plus 
qu'en faire : Madame Louise élait toute à son nouveau projet, 
auquel d'Aiguillon se prêtait complaisamment. Les Jésuites se 
bornaient à attendre avec la plus grande confiance, mais avec 
tranquillité, leur résurrection dont d'Aiguillon, n'avait aucune 
inquiétude, au moins pour le moment '. Les membres du 



' ■ Le Roi, écrit d'Aif^uilIon le 4 avril, a été parfaitement content de ht 
dépêche aussi adroite qu*éloc|uente dont Votre Eminence m*a honoré en consé- 
quence du Bref qu*elle a reçu du Pape, et m*a dit qu'il était impossible de 
traiter une matière aussi délicate avec plus d'art et de force, et de justifier plu» 
complètement la conduite que le Saint-Père a tenue dans l'affaire des Jésuites. 
Le Conseil de Sa Majesté à qui j'en ai fait lecture par son ordre en a porté le 
même jugement, et elle m'a ordonné d'en informer Votre Eminence et de lu» 
témoigner toute l'étendue de la satisfaction qu'elle en avait, mais elle m'a chargé 
de lui mander que quelque désir qu'elle ait que les évêques de son royaume 
soient instruits du contenu de cette dépêche, elle ne penise pas que Votre Ëmi<> 
nence doive leur en écrire circulairement à ce sujet. Elle craint qu'accoutumé» 
comme ils le sont à recevoir directement du Pape les décisions et avi^, soit ei» 
corps, soit en particulier, ils ne commençassent à réclamer contre cette forme 
nouvelle, qu'ils ne voulussent contredire certains faits qui leur ont été exposé» 
d'une manière toute différente et les conséquences qu'on en tire, et qu'il n'ei» 
résultât une controverse par écrit qui attiserait et rallumerait le feu que nou» 
lâchons d'éteindre et qui pourrait s'étendre jusqu'à l'assemblée prochaine dan» 
laquelle nous avons lieu d'espérer au moyen des précautions prises d'après le» 
sages conseils de Votre Kminence qu'il ne sera pas question de l'affaire de» 
Jésuites. Elle ne veut pas d'ailleurs embarquer Votre Eminence dans une discus- 
sion qui pourrait indisposer contre elle une partie considérable du clergé dont 
elle désire qu'elle acquière de plus en plus la confiance. D'api es cette déciûoi» 
si sage et si honnête pour Votre Eminence, je me bornerai à communiquer con* 
bdentiellement sa sublime dépêche à ceux de nos prélats sur lesquels je suis sûr 
qu'elle fera l'impression que nous désirons, et si quelques-uns d'entre eux lui ei» 
écrivent, elle aura la bonté de leur répondre en conséquence. • (^Arch, Bernis»^ 
^ D'Aiguillon à Bernis, 10 avril. (Arch, Derniî,) 



\ ' 



262 LE CARDINAL DE BERNIS. 

haut clergé s'étaient dégoûtes de suivre celte aiTaire et avaient 
passé à d'autres projets '; bref, à Paris, on avait tout gagné en 
gagnant du temps. 

Au dehors, dans les Cours que le projet des Jésuites aurait 
pu inquiéter, l'habileté de d'Aiguillon avait fait merveille. A 
Naples, où Ton avait d'abord pris très-vivement l'alarme, les 
explications fournies à M. de Garaccioli avaient tout apaisé. A 
Madrid, il avait sufB d'un mot dit à M. d'Âranda pour dissiper 
toute crainte. Les Ambassadeurs de Famille ne cessaient à pré- 
sent de chanter les louanges de d'Aiguillon. Après cette crise, il 
était plus fort qu'il n'avait été : il était parvenu à se dégager 
des liens qui au début l'attachaient aux dévots, faisaient de lui 
leur créature. Depuis le mois de janvier, il avait joint le porte- 
feuille de la Guerre à celui des Affaires étrangères '. A la Marine, 
il avait mis un commis tout dévoué, M. de Boynes, et, sous ses 
ordres, la flotte était en train de se rétablir. Son oncle, La Vril- 
lière, avait la Maison du Koi; Paris, les affaires de la Religion 
prétendue réformée : c'étaient les quatre secrétariats d'État 
entre ses mains. La grande réforme Maupeou, si attaquée au 

1 • Je croîs, écrit d'Aiguillon le 17 avril, qae le meilleur moyen de conduire 
les liommes et surtout les Français est de les laisser se déjjoûter de leurs idées 
sans les contredire dans le premier moment. Comme il en est peu qui ineiteot 
de la Suite dans leur conduit**, qui prennent un intérêt rel aux affaires de PEMt, 
ils s'ennuient bientôt de s*en occuper et Hnisseni, après avoir bien bavardé, par 
se laisser mener par ceux qui ont le malhrur de le< gouverner. C'est d'après ce 
principe que j*ai écouté toujt les beaux projets de congrégation. On n'en parie 
plus, et tout est dit à ce sujet. ■ ÇArch, Bernis.) 

* Il avait écrit à cette occasion k Bernis, le 31 janvier : « Le Roi a fait 
demander ii M. de Monteynard sa démission et lui a défendu de paraîti^ à la 
Cour. Votre Éminence n'ignore pas qu*it n'entendait rien à sa besoigne, et qu'il 
avait fomenté une intrigue dont l'objet était de nous entraîner dans une guerre 
que le Roi cbercbe depuis longtemps à prévenir et qui aurait eu lieu malgré tous 
mes siiins h seconder les vues pacifiques de Sa Majesté, si elle n'eût heureu;»e- 
ment découvert les menées qu'on faisait à cet effet tant en France que dans les 
pays étrangers; on applaudit généralement au parti qu'elle a pris à ce sujet. 
Elle s'est déterminée à me chargrr du département de la guerre en attendant 
qu'elle ait pu faire un clioix digne d'elle. Cette nouvelle marque de sa confiance 
est très-flatteuse, ma's j'avoue à Votr« Kminence que je suis effrayé du poids et 
de l'étendue des devoirs qu'elle m'impose, et que j'ai bien de la peine à me sou- 
mettre À sa volonté. Les premiers embarras de cette nouvelle besoigne ne me 
permettent pas de répondre à la lettre particulière de Votre Eminence, etc. ■ 
(^Àrch, Bernis,) 



TENTATIVES POUR LE RETABLISSEMENT DES JESUITES. Î63 

début, pouvait passer pour établie; il ne fallait plus que du- 
temps pour la consolider : c'était un organisme bien supérieur 
à celui des parlements, et avec lequel le ministre n'avait plus 
à compter. EnBn, à la Cour, le parti Ghoiseul n'avait plus 
d'influence * , et le Roi, satisfait de la tournure que prenaient les 
affaires, se prétait volontiers à l'étude de certains projets, 
qui, on n'en peut douter, eussent profondément modifié les 
événements postérieurs. Jamais, d'Aiguillon n'avait paru plus 
affermi dans son pouvoir qu'en ce mois d'avril 1774. Il était 
pourtant h la veille de sa chute. 

Le 27 avril, Louis XV, quoique indisposé depuis la veille, 
veut néanmoins chasser à Trianon. H ne peut monter à cheval, 
reste dans son carrosse et rentre à cinq heures et demie, se 
plaignant de violents maux de tête. La nuit, la fièvre se déclare; 
on appelle en toute hâte les médecins. Le 28, la Martinière, 
premier chirurgien du Dauphin, que son maître a envoyé 
près du Roi, décide le transport à Versailles. Le 29, mal- 
gré deux saignées, la fièvre persiste. Le 30, les douleurs 
augmentent, des rougeurs apparaissent sur la face; il n'y a 
point à douter : c'est la petite vérole*. C'est la mort : un vide 
se fait autour du lit du Roi ; la peur chasse les uns ; l'ambition 
entraîne les autres. Le 1*' mai, on essaye des vésicatoires qui 
prennent mal : alors, le parti Ghoiseul songe à renouveler le 
coup de Metz, ce coup qui a failli tuer madame de Chàteauroux, 

' • Je méprise souverainement, écrit-il le 10 avril, les intrigues du parti expirant 
de mon an ti prédécesseur, lorsqu'elles n'ont {)Our objet que de me faire perdre la 
confiance et les bont**8 du Koi. C'est presque toujours par lui que j'apprends les 
menéf*s qu'on fait à cet effet, et la fa ..on dont il m'en parle et la conduite qu'il 
tient aTec moi ne me permettent pas de douter du peu d'impression qu'elles lui 
font. • {Arch. Bernis,) 

2 Bulletin de la maladie du Roi. 30 avril. — Le Wo\ étant mercredi dernier, 
27 de ce mo s, à Trinnon, se trouva incommodé. Il alla néanmoins à la chapse, 
mais ne monta pas à cheval. Sa Majesté rentra de bonne heure et se coucha. Le 
lendemain jeudi, la fièvre continuant, le Roi revint à Versailles 2i cinq heures du 
soir. La nuit fut foit agitée, et la fièvre étant accompagnée de pesanteur de tète, 
Sa Majesté fut saignée au bras une première fuis à quatre heures du matin, et une 
seconde fois i quatre heures du soir. 

L'état du Koi est anssi bon aujourd'hui que les circonstances peuvent le per- 
mettre. 11 a la tête libre et n'a de fièvre qu'autant qu'il en faut pour effiectner 
réniptîoD. Imp, (Aff. Étr.) France^ série ord,, vol. 636. 



tu LE CABDINAL DE BEBNIS. 

à amener le confesseur au lit du Roi, à chasser la du Barry; 
mais on n*a pas, comme à Metz, un Pitz-James sous la main ; on 
ne peut, comme le jour de l'attentat de Damiens, mettre en 
avant le premier prêtre venu. La mission de parler des sacre- 
ments revient à M. de Beaumont. Or, M. de Beaumont, si 
refroidi qu'il soit avec d'Aiguillon, n'est pourtant pas aux 
Ghois'ul. Lui parla-t-on, comme on Ta dit, d'un chapeau? Fit- 
on appel à son ambition personnelle ou à son esprit de parti? 
Ce qui est sûr, c'est qu'il vint parce qu'il fallait qu'il vint, 
mais qu'il ne parla point de sacrements. D'Aiguillon espère 
encore. Le 3 mai au matin, il l'écrit à Bernis', il n'y avait 
point à craindre la confession : le Grand aumônier, le cardinal 
de la Boche-Aymon est près du Roi et écarte les importuns : 
mais, dans la journée, les progrès du mal sont incroyables. La 
npit, Louis XV est pris du délire : le matin du 4, il se sent 
perdu. Le soir, il fait venir madame du Barry, lui dit adieu, 
l'invite à se rendre à. Rueil chez d'Aiguillon. Dans la nuit du 5 
au 6, de lui-même, le Roi demande son confesseur, et après 
l'avoir vu, déclare qu'il recevra les sacrements. Le 6, à sept 
heures du matin, il reçoit la communion des mains de la Boche- 
Aymon . Le Grand aumônier se tourne ensuite vers les assistants : 
« Messieurs, dit-il, le Roi m'ordonne de vous dire, ne pouvant 
le faire lui-même, qu'il se repent de ses péchés, et que s'il a 
scandalisé son peuple, il en est bien fâché. » Le Roi fait répéter 
cette phrase. Le Cardinal ajoute : « Le Roi est dans la ferme 
résolution de rentrer dans les voies de sa jeunesse et d'employer 
tout ce qui lui reste de sa vie à défendre la religion, n 

' • Votre Eminence apprendra par ma dépêche la situation cruelle dans laquelle 
nous sommes, et je suis bien sûr quVIle partai^era nos alarmes. Le Roi est aussi 
bien qu'il peut être, mais il nV^t encore qu'au quart de la maladie, et nous ne 
pourrons être tranquilles qu'après le 9. Mesdames se sont enfermées avec le Roi 
et témoignent autant de courajre que de tendresse, surtout Madame Adélaïde. 
Tout ce qui se pense et se dit dans ce moment à la Cour fait horreur à tons ceux 
qui aiment le Roi et TÉtat, et malheureusement ils ne sont pas le plus grand 
nombre. On ne peut répondre de rien dans cette affreuse maladie, mais les appa- 
rences sont ti es- favorables. Il n'y a eu jusqu'à présent aucun accident. Le Roi a 
toute sa tète, une force singulière, et j'espère que nous le conserverons. Votre 
Eminence ne s'étonnera pas si je ne lui parle pas d'autre chose aujourd'hui. » 
(Af'ch. Bernis,') 



TENTATIVES POUR LE BETABLISSEMENT DES JESUITES. 265 

Tout semblait fini. L'agonie pourtant dura trois jours 
encore. Le 9 mai, à sept heures du matin, les dix médecins 
donnaient encore un bulletin imprimé. Ce fut le dernier. On se 
contenta d'ajouter à la main, avant que de le répandre : « Le 
Roi est mort le mardi 10 mai 1774, à trois heures vingt après 
raidi, n 

Le Roi de France se nommait Louis XVL Avec lui, Ghoiseul, 
qui l'avait marié, allait-il revenir au pouvoir'? Mesdames 
auraient-elles l'influence d'y pousser quelqu'un de leurs pro- 
tégés? songeraient-elles à Remis que le Feu Dauphin avait 
recommandé si chaudement à son fils? Quel système, quel prin- 
cipe, quelle influence allait prévaloir? En tout cas, la réaction 
devait emporter Maupeou, Terrai et d'Aiguillon. Pour d'Aiguil- 
lon, il aurait pu peut-être se retenir au nouveau règne, s'appuyer 
sur son oncle Maurepas, que Louis XVI venait d'appeler au 
Conseil ; sur son oncle, La Vrillière, qui gardait son portefeuille 
et son influence '; mais d'Aiguillon était resté fidèle à ses 
amitiés; il n'avait point abandonné madame du Rarry ; au len- 
demain des scandaleuses obsèques que Louis XVI avait permis 
qu'on fît à son grand-père, il avait pleuré ouvertement le Roi 
mort^, et n'avait point voulu le renier. Il sentit bientôt que tout 

' Le duc d*AiguilIoii avait épousé I.ouise-FéHcité de Bréliant«Mauron, Hlle 
unique de Louis-Robert- Hippolyte, comte de Plélo, ambassadeur de France en 
Danemark, le héros de Dantzick, et de Louise- Françoise Phélypeaux de La Vril- 
lière; celle-ci était sœur : 1® du comte de Saint-Florentin, duc de La Vrillière en 
1770; 2o de Marie-Jeanne Phélypeaux, mariée au comte de Maurepas. 

' « Je connaissais trop bien, écrit-il à Remis, l'attachement de Votre Eminence 
au feu Roi et les bontés qu'il avait pour elle, pour n*ètre pas bien persuadé qu'elle 
partai^ela douleur profonde que sa perte a causée dans tout le Royaume, et je suis 
bien convaincu qu'elle imagine aisément que personne n'en ressent une plus vive 
que moi. La confiance, et j'ose dire l'amitié dont il m'honorait souvent, surtout 
depuis quelque temps, et dont il m'a donné les preuves les plus étendues dans ses 
derniers moments, avaient fait sur mon cœur une impression si forte que je 
n'existais que pour lui. Je le regretterai le reste de ma vie, et j'avoue à Votre 
Eminence qu'il me sera bien difficile de me déterminer à continuer les pénibles 
fonctions dont il avait exigé que je me chargeasse, et dont il savait alléger le 
pesant fardeau par une confiance sans bornes, une facilité singulière dans son 
travail avec moi, et l'accès le plus libre auprès de lui k toutes les heures de la 
journée. Quelcfue attaché que je sois à la personne et au service de notre nouveau 
maître, je sens que je n'aurai pas le courage de continuer ma carrière si je ne puis 
espérer d'avoir les mêmes secours et les mêmes agréments, et j*ai cru devoir à 
Tamilié et à la confiance dont Votre Eminence m'honore de la prévenir de ma 



266 LE CARDINAL DE BERNIS. 

dans le Royaume allait courber sous une domination qui lui 
^tait profondément hostile et qui ne pouvait être que désastreuse 
pour l'État. Il ne voulut point lutter. Le 2 juin^ il donna la 
déinission de ses deux charges de secrétaire d*État '. 

résolution. Je ne Texécuterai cependant qu'après qae le Roi aura eu le temps de. 
choisir celui ou ceux qu*il juj^era capables de me remplacer. Nous ne l'avons 
point vu depuis la mort du t'eu Kui, et nous ne pourrons le voir que jeudi pro* 
cbain. En attendant, il nous a permis de prendre ses ordres par écrit, et il nou.H 
les donne avec autant de justesse que d'exactitude. Il s'est déterminé, dans 
l'embarras où l'a jet(* sa séparation d*avec ses Ministres, k mander auprès de lui 
M. de Maurepas, qui s*y rendit hier et a été enfermé une heure avec Sa Majesté. 
J'igniire encore ce qui en résult'Ta, le degré de conKance quVIle lui accordera et 
le titre sons lequel elle jugera à propos de remployer si elle le garde auprès d'elle. 
Il m'a paru déterminé à n'en accepter aucun, et à se borner à donner son avis, 
soit dans le Conseil, so't dans le cabinet du Roi s'il y est appelé. Voilà notre 
position actuelle, et il est bien dilKcile de prévoir les changements qui pourront 
y survenir. Mais Votre Éminenre en sait assez par ce détail pour pouvoir régler 
sa conduite en conséquence, et c'e.st l'ol jet et le motif de cette lettre particulière, 
dans laquelle je me borne à lui donner cette nouvelle preuve de l'attachement 
tendre, fidèle et re»ipectueux (|ue je lui ai voué pour la vie. » Le 23 mai, il écrit : 
« De nouveaux malheurs achèvent de nou< accabler, et Votre Ëminence parta- 
gera certainement le surnoit de douleur qu'ils me causent. Mesdames ont toutes 
trois la petite vérole. Leur état est dans ce moment aussi bon qu'il peut être, 
mais je suis bim éloigné d't^tre tranquille sur leur sort. Le Roi et la Famille 
Royale sont à la Muette d<-puis ce tiiste événement. Notre nouveau maître se con- 
duit à merveille. Il travaille du matin au soir avec une patience admirable. Il 
cherche à s'instruire, aFHcbe de ne rien vouloir changer dans le système et les 
arrangements de sou grand-père, témoigne de la conKanre et de Tlionnèteté à 
tous ses Ministres, parait inaccessible à l'intrigue et montre beaucoup de bon 
sens, de juKte^se dans l'esprit et de déMr de rendre ses sujets heureux. Si je 
n'avais à regretter qu'un Roi qui m'honorât de sa confiance et de ses bontés, je 
pourrai» espértr de me consoler; mais j'ai perdu un ami, j'ose le dire, et cette 
perte irréparable fera à jamais le malheur de ma vie. « (Àrch, BeruisJ) 

^ Je n'ai point retrouvé la lettre que le Cardinal écrivit au duc d'Aiguillon au 
moment de sa retraite, mais voici la réponse de l'ancien Ministre : 

€ (S. L.) 10 juillet 1774. 
■ On ne peut être plus touché que je le suis des nouvelles a<isunnces que 
Votn* Ëminence a la bonté de me donner des sentiments dont elle m'honore. Je 
me flatte qu'elle connaît depuis longtemps le prix (jue j'y attache, et (|u*elle me 
rend tro|> de justice pour n'être pas bien perf^undée qu»* je n'oublii-rai jamais les 
preuves que j'en ai remues, et qu'elle doit autant compter «ur ma reconnaissnoce 
que sur la fidélité invariable du tendre et respectueux attachement que je lui ai 
voué pour la vie. « 

{Arch, Bernis,) 



CHAPITRE IX 

MORT DE CLÉMENT XIV '. 
Mai-septembre 1774. 

Louis XV et le cardinal de Bernis. — Effet produit à Rome par la maladie et 
la mort du }\o\. — Louis XVI et Bernis. — Service funèbre côlébré à Rome. 

— Bernis et la nouvelle Cour. — Le Pape demande c|ue Remis conserve son 
ministère. — Bernis protecteur des éjjlises de France. — Sa grande situation 
en Europe. — Les affaires ont plus que les |;randes négociations établi sa 
réputation. — Dt'tail des affaires de 1769 h 1774. — Les Stuarts. — La 
famille de Bernis. — La vie et la représentation du Cardinal. — AfRuence de 
voyageurs. — Malndie de Clément XIV. — Origines de cette maladie. — Etat 
physique et moral du Pape. — L*anonie. — La mort. — On parle d*un 
em|>oisonnement« — T<^moignages pour et contre Tempoisonncment. — Qui 
aurait eu intérêt k Tempoisonnement? — La mort de Clément XIV eipliquée. 

— Clément XIV n'a pas été empoisonné. 



La nouvelle de la muladie de Louis XV frappa douloureuse- 
ment le Cardinal. Depuis plus de vingt ans, il était attaché à la 
personne du Roi; il lui devait toute sa fortune, et son âme n'était 
point si basse que la reconnaissance lui parût un fardeau et 
Tingratitude une vertu. Royaliste par instinct, par éducation, 
par raisonnement, il avait la religion de la Royauté; ayant 
approché le Uoi, Tayant connu, ayant tout reçu de lui, il éprou- 
vait de plus pour Louis XV un sentiment de dévouement 
passionné. Servir le Roi était pour Bernis le devoir; servir 
Louis XV était comme un plaisir. Toutes sortes de liens joi- 
gnaient ce serviteur à son maître : les anciennes habitudes, 
l'âge presque pareil, les lointains souvenirs de personnes aimées 
et disparues, les épreuves passées, la fortune éclatante que l'un 
devait à l'autre et qui attache si fortement le bienfaiteur à 

' Sources : Affaires ÉTnà^vGF.RES, Borne, passim depuis 1769, et vol. 808; 
Gm%. de Leyde, et surtout Archives Bernis, Pour les imprimes, \'oir les notes au 
bas des pages. 



5KC8 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



l'obligé, les longues correspondances', rintimité familiale où 
Berois s*ëtait trouvé introduit. Il est des hommes qui en tout 
cela n'auraient vu que le moyen, le Cardinal y avait vu un but. 
Les circonstances le lui avaient fait atteindre, et, à l'aurore 
d'un règne nouveau, il n'eut point la pensée de renier le Roi 
qui allait mourir. Il fit exposer le Saint Sacrement dans toutes 
les églises protégées par la France, dans toutes les églises du 
diocèse d'Albano. Il se fit imiter par tous les cardinaux attachés 
à la France; le Pape vint lui-même à Saint-Louis des Français 
et resta pendant trois quarts d'heure prosterné devant l'autel. 
Jusqu'au jour où l'on apprit la mort du Roi, Clément XIV dit 
chaque matin la messe pour sa conservation. Quant la triste 
nouvelle fut enfin arrivée à Rome, Bernis sut mettre en relief 
« la mort vraiment chrétienne de Sa Majesté *. » Il fit part de ce 
a grand malheur» au Pape, qui s'était flatté jusqu'à ce moment 
d'une prompte guérison , et il s'acquitta ensuite de son devoir 
envers son nouveau maître : mais ce ne fut point pour se jeter 
à sa tète, pour renier le passé, pour se poser en victime; ce fut 
pour affirmer devant cette jeune Cour, où on ne le connaissait 
que de réputation, le dévouement absolu qui l'attachait au mort. 
Il parla à Louis XVI et à Marie-Antoinette de la douleur qu'ils 
devaient éprouver *. 

* Ces lettres n*ont pas été toutes retrouvées, je n*en ai vu que six : quatre de 

176U, une de 1771 et une de 1772, et je n'ai cilé que celles qui présentaient un 

intérêt politique. Il faut croire pourtant qu'il en exi:»tait d'autres, car le C'irdinal 

écrit à Louis XVI le 21 juin 1774 : « Vous clierchcz la vérité. Sire; vous aimez 

à Tcnteiidre. Je Tai toujours dite au Roi votre aïeul, et je crois devoir instruire 

Votre Majesté qu'il m'avait ordonné depuis que je réside à Home, de lai écrire 

directement non-seulement sur mes intérêts personnels et sur ceux de mes 

parents, mais encore sur les affaires les plus délicates que me confiait le Pape, 

sur de certains détails qui ne peuvent que difficilement entrer dans les dépêches. • 

^ Au Roi : 

• Rome, ce SI mai 1774. 

• Sire, la vive affliction que me cause la mort du Roi, votre auguste grand-père, 
me laisse à peine la force d'exprimer à Votre Majesté combien je partage la 
douleur dont Elle est accablée, .le dois tout aux bontés du feu Roi, et je n*ai 
d*autre ambition que celle de mériter par mes services, par mon zèle et |)ar mon 
obéissance à vos ordres que Votre Majesté me fasse l'honneur de me regaider 
comme le plus obéissant de ses sujets. ■ 

A la Reine : 

« Madame, la France vient de perdre un bon Roi, et Votre Majesté un père bien 



. \ 



MORT DE CLEMENT XIV. 



269 



Ce Fut de leur douleur et non de leur pouvoir qu'il demanda 
sa part. Bernis avait à Versailles de chauds et de nombreux 
amis dont il eut pu se réclamer; il ne se réclama que de 
Louis XV. Quels que fussent les sentiments de Louis XVI, cette 
façon de faire ne nuisit pas au Cardinal. Le Roi lui répondit 
« qu'il connaissait l'estime que le feu Roi lui portait, qu'il était 
instruit de son dévouement et de son zèle, que son aïeul lui 
avait transmis ses sentiments » . La Reine, assurément plus 
froide ', ne mit pourtant aucun obstacle aux grâces accordées à 
la famille de Bernis : à la nomination de la marquise de Nar- 
bonne comme dame de compagnie de madame la comtesse 
d'Artois, en remplacement de la marqnise du Barry, née de 
Fumel; à la continuation en faveur de la marquise du Puy- 
Montbrun de la pension de 1,500 livres sur la cassette, la pre- 
mière faveur que Bernis eût reçue de Louis XV *. 

A Rome, les honneurs rendus à la mémoire du feu Roi furent 
plus grands certainement qu'à Versailles. Dans le consistoire 
du 6 juin, le Pape notifia au Sacré Collège la mort de Louis XV, 
prononça un discours plein de sensibilité et désigna l'abbé 
Lelio Falconieri pour faire l'oraison funèbre'. Le cardinal 
d'York et le prince son frère, les Palestrina, les Salviati, 
les Lante prirent le deuil. Toute la ville s'inscrivit au Palais 
de France. Le chapitre de Saint- Jean de Latran annonça 



" \. 



tendre. Qu^il soit permis à un ancien serviteur comhlë de bienfaits d'offrir a Votre 
Majesté l'hommage de sa douleur, de son obéissance, de son admiration pour 
V08 vertus et du profond respect avec lequel je suis, etc. » 

1 ■ Mon cousin, je suis pins touchéi; que je ne puis vous le dire, de l'intérêt qnn 
vous prenez aux événements qui m'arrivent; ce sent'mentde votre part m'était Ai y 
connu, et je vous rends à cet égard tonte la justice que vous méritez. Vous devez 
de votre côté être bien persuadé du désir que j'ai de trouver des occasions de 
vous convaincre de l'estime particulière que je vous conserve. Sur ce, je prie Dieu 
qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. 

« Écrit à Gompiègne, le 15 août 1774. 

« S'ujné ; MàRiE-ARTOiKETTE. ■ (ilrc/i. Bemis.) 

3 Voir Mémoires y t. I, p. 115. Bernis avait d'abord fait passer cette pension 
sur la tête de ses neveuiL Narbonne, tués les uns et les autres à Tennemi ; puis 
il en avait obtenu la réversion sur la tète de la marquise du Puy-Montbrun. 

* L'abbé Falconieri fut à cette occasion élevé à la dignité de prélat domes- 
tique. L'oraison funèbre de Louis XV prononcée en latin le 4 juillet eut le plus 
grand succès. 



Î70 



LE Cardinal de bernis. 



un service solennel , où labbé Borgia fut charge du discours. 
Quant à Bernis, pour donner aux obsèques qu*il voulait faire 
en Tëglise Suint-Louis toute la pompe désirable, il dut, à cause 
des préparatifs, retarder jusqu'au 28 juillet. La façade de 
l'église nationale fut ce jour-là toute tendue d'étoffe noire avec 
des pentes d'hermine et de velours, garnies de galons et de 
crépines d'or. Au-dessus du grand portail, deux figures : la 
Force et la Prudence, soutenaient les écus accolés de France et 
de Navarre; des Renommées assises sur des trophées décoraient 
les portes latérales ; au milieu de la nef, s'élevait une pyramide 
peinte, dorée et sculptée, ornée de bas-reliefs représentant les 
principaux faits de la vie du Roi , entourée de quatre statues 
symbolisant la Religion, la Justice, la Bienfaisance et la Paix, 
et terminée par un globe d'or portant les armes de France et de 
Navarre, sommées de la couronne fleurdelysée. Sur les quatre 
faces de la pyramide, la même inscription était répétée : 



LUDOVICO XV 

REGI CHRISTIANISSIMO 

PATRI PATRICE. 



Au-dessus, était jeté un immense dais noir, doublé d'hermine, 
garni de galons et de crépines d'or, suppoi*té par des trophées 
et des génies. Une profusion de candélabres et de lustres, un 
immense chœur de musique, la messe célébrée par le prélat 
Mattei, archevêque de Rhodes, l'absoute donnée par deux 
archevêques et deux évêques; pour assistance, les cardinaux, 
les ambassadeurs, la noblesse romaine, telle fut la grandiose 
façon dont la Bernis témoigna son respect et ses regrets. La 
mauvaise santé du Pape ne lui avait point permis de se rendre 
a Saint-Louis : il s'en excusa par un Bref spécial par lequel il* 
témoignait au Cardinal son atfection particulière. 

Clément XIV avait en effet le plus grand désir que Bernis 
continuât à être chargé des affaires de France. Il craignait que 
le nouveau règne n'amenât un changement, et, ignorant comme 
il était des choses de Versailles et de certains usages diploma- 
tiques, il crut rendre service à son ami en saisissant l'occasion 



i 



MORT DE CLEMENT XIV. t71 

d un Bref qu'il adressait à Madame Louise ' pour le recom- 
mander chaudement à la Cour : « Plus notre liaison avec lui 
est agréable et douce, disait-il, plus il nous parait convenir et 
être utile au service du Roi dans les fonctions qu'il remplit 
actuellement, plus aussi nous désirons voir se prolonger son 
^ séjour à Rome et pouvoir nous flatter qu'il restera chargé du 
même ministère tant qu'il plaira à Dieu de nous conserver de 
jours. » C'était là une maladresse; l'intermédiaire était mal 
choisi; et Bernis lui-même, tout flatté qu'il Fût du Bref que le 
prélat Stay lui avait communiqué, ne manqua point de se 
défendre de l'avoir provoqué, tant il sentit qu'une telle démar- 
che était déplacée, contraire aux usages, et propre à éveiller 
les susceptibilités de la France*. M. de Vergennes, qui venait 
d'être appelé à la place de d'Aiguillon, écrivit en effet au Car- 
dinal que le Bref adressé à Madame Louise serait d'un si dan- 
gereux exemple qu'il avait dû en suspendre la remise *. 

Clément XIV, malgré ses bonnes intentions, aurait donc pu 
causer à Bernis de sérieux embarras, si le Cardinal n'avait eu 
à Versailles des appuis véritablement puissants : Mesdames, 
d'abord, qui avaient songé à lui pour le premier minis- 
tère; puis Vergennes, qui avait été son subordonné, qui lui 
demandait en arrivant a la communication de ses opinions, 
l'appui de ses lumières, même sur des objets étrangers au 
ministère de Rome >» ; toute la vieille Cour enfin, si influente 
encore à ce commencement de règne et dont il n'était guère de 
personnes en vue dont il ne fût parent ou ami. Aussi ne Faut-il 
pas s'étonner si Bernis obtint bientôt une marque de la faveur 
royale : il reçut au mois d'octobre 1774 le brevet de Protecteur 
des Affaires de France en cour de Rome dont il n'avait jusque- 
là exercé les fonctions que par intérim *, 

' TuEiSER, Epistofœ, p. 323« 

* Bernis à Vergennes, 17 août. (A FF. Etr.) 

3 Vergennes à Bernis, 6 septembre. (Aff. Étr.) 

* Voîci le texte de ce brevet : « Aujourd'hui, 3 octobre 1774, le Roi étanl à 
Versailles, les preuves multipliées que le cardinal de Bernis a données au feu 
Pioi de son attachement à sa personne et pour sa couronne, les services signalés 
qn^il a rendus dans les différents emplois qui lui ont été confiés, et le xèie, l'intel- 



' I 



272 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



C'était la dernière dignité qu'il pût recevoir : cardinal, 
ëvéque, ambassadeur réputé inamovible du Roi Très-Chrétien, 
Ministre d'État, Protecteur des églises de France, aucune des 
grandeurs que l'Église et l'État peuvent donner h un homme ne 
lui manquait. A Venise, il était, comme jadis les Rois de 
France, inscrit sur le livre d'or de la noblesse ' ; à Malte, il 
n'avait qu'à parler pour obtenir aux siens, aux Puy-Montbrun 
et aux Narbonne-Pelet, la grand'croix héréditaire. Il n'était 
point en Italie de compagnie littéraire qui ne cherchât sa pro- 
tection : Académie de Rome, de Florence, de Cortone, de 
Bologne; Académie des Arcades où le Cardinal portait le nom 
pastoral de Lerino Cefisio, où sa nièce mademoiselle de Puy- 
Montbrun s'appelait Temira Ajacidense. En France, même 
empressement : en 1770, à la mort du duc de Yillars, protec- 
teur de l'Académie de Marseille, le Cardinal le remplace. 
« L'honneur qu'on lui fait flatte plus son amour-propre que 
toutes les dignités dont il est revêtu *. » Son portrait est dans 
la salle des réunions, et le suisse de l'Académie est vêtu d'une 
livrée que Bernis a envoyée. En 1771 , à la mort du président 
Hénault, le Cardinal est tout d'une voix associé comme hono- 
raire à l'Académie des Inscriptions, et son éloge retentit dans 
les salles du Louvre chaque fois qu'il s*agit de recherches à 

ligence et l.i sa(*esse avec lesquels il remplit depuis plusieurs années les fonctions 
de chargé d'afFciircs auprès du Saint-Siège, ont détermine Sn Majesté à lui donner 
une marque partirulière de sa satisfaction ainsi que de son estime et de sa con- 
fiance, en lui accordant comme elle lui accorde par le présent brevet la charge 
de protecteur des affaires de France en cour de Home, vacante par la mort du 
cardinal Sriarra Colonna, pour dessei^ir ladite charge et en jouir à l'avenir aaz 
mêmes honneurs, autorité, pouvoir, [iréscances, prééminences, droits, fruits, 
profits, r«venu8 et émoluments qui y sont attachés, et tout ainsi qu'en a dû jouir 
le cardinal Sciarra Colonna, dernier pourvu de ladite charge, «ans aucune diffi- 
culté, m'ayant Sa Majesté, pour assurance de sa volonté, commandé d'en expédier 
Je présent brevet qu*elle a signé de sa main et fait contre-signer par moi, con- 
seiller secrétaire d*£tat et des commandements et finances. 

■ Si^né : Louis. 
K Contre 'S igné : GRàViER de VeROBNNBS. » 

• Gaz. de Leyde. 

* Voir des détails vraiment intéressants à ce sujet dans Texcellent livre de 
M. J. B. Lautaro (^Histoire de CAcadémie de Atarseil/ey Marseille, 1826) 
2 vol. in-8<>). On y trouvera un grand nombre de lettres du Cardinal qui prouvent 
qaesa protection ne fut point sans utilité ponr les études historiques en Provence. 



MORT DE CLEMENT XIV. 27» 

feîre à Rome et pour lesquelles on ne s^adresse jamais en vain 
au Ministre de France *. Par toute l'Europe où les voyageurs 
répandent son nom, il est parvenu à un point de considération 
inusité * : c'est qu'il est poli et serviable pour tous, Français et 
étrangers, qu'il ne néglige aucune question, qu'il est à la fois 
le plus magnifique des grands seigneurs, et le plus appliqué 
des Ministres. 

C'est que si les grandes négociations font la réputation d'un 
ambassadeur devant l'histoire, ce sont les petites affaires qui 
font sa popularité et son utilité dans le présent. Or, loin que la 
suppression des Jésuites ait été l'unique occupation de Bernis, 
depuis le moment où il a pu se décharger sur Moniiio, il s'est 
presque uniquement consacré à des négociations moindres 
comme apparence, mais qui, par leur résultat, intéressent l'État 
et les particuliers. Qu'on essaye depuis 1769 d'en faire le 
compte : ce ne sont pas seulement les chapeaux de Giraud et 
de la Roche- Ay mon, les chandeliers, les portraits, les reliques 
et tout le tracas de Madame Louise; ce n'est pas seulement la 
bulle In Cœna Domini qu'on ne cite plus dans la bulle de Jubilé, 
qu'on ne lit plus solennellement le jeudi saint; c'est l'Induit 
obtenu pour la Corse, ce sont des livres poursuivis ', les dis- 
penses sollicitées pour les mariages royaux, les places données 
aux protégés de la France, les nonciatures distribuées aux 
ennemis des Jésuites ^ ; il faut avoir satisfaction des excès 
commis à Marseille par les matelots et les soldats des galères du 



' Voir en partîcalier \eé rapports de La Porte da Tbeil sur ses missions à 
Boine (Mém. de CAc, des Inscriptions)^ et au British Musecm, vol. 22S85, de 
curieuses lettres de Berais à propos de fragments inédits de Tite»Live. 

* Je voudrais, pour en donner la preuve, pouvoir citer le portrait très-curieux, 
mais par malheur trop long, que fait de Bernis Tautear inconnu d'une très-rare 
brochure intitulée : lu Cour et ses révolutions, Cologne, 1771, in-4<>. Je n'en don- 
nerai que le dernier paragraphe : « Ceux qui déterminèrent sa chute ne purent 
point lui 6ter l'estime du Uoi et l'amour des Français. C'est le seul Ministre qui, 
après sa disgrâce, ait rendu des services à F Etat* • 

3 Par exemple, le Traité de la dévotion au bon larron. 

^ En 1772, Bernis a la faiblesse de permettre l'envoi comme Nonce en Pologne 
du prélat Garampi, dont il avait exigé la destitution en 1769. Cette faute , grosse 
de conséquences, ne fut point pour peu dans la résistance des Jésuites de 
Pologne. 

18 



J74 LE CARDIISAL DE BEKNIS. 

Pape; il faut empêcher Tenvoi de visiteurs pour la reforme 
monastique et, en même temps, faire dresser des bulles pour la 
réunion ou la suppression d'Ordres qui n'ont plus d'objet ou 
qui ne parviennent plus à se recruter : ainsi, pendant toute 
l'année 1771, c'est une interminable négociation pour l'union 
de l'Ordre Saint-Ruff à l'Ordre de Saint-Lazare ' ; c'est une 
autre négociation pour la suppression de l'Ordre des Gélestins; 
il faut enlever 25,000 livres de rentes à l'abbaye de Saint-Ger- 
main des Prés pour en doter les Carmélites de Saint-Denis ; il 
s'agit des Cordeliers Conventuels, des Dominicains de l'Ordre de 
Grandmont ' ; c'est avec la commission des Réguliers une cor- 
respondance infinie. Ce n'est rien encore : d'avril 1772 à la Fin 
du règne, il n'est question que de l'Édit qui soumet les Régu- 
liers aux Ordinaires. L'afiaire d'abord a été traitée par Giraud, 
mais la Roche- Aymon soutient avec une telle vivacité les droits 
des évéques que d'Aiguillon doit intervenir et renvoyer le projet 
à Bernis *. 

Il y a les nominations d'évêques inpartibus dans les colonies, 
les affaires des missionnaires en Cochinchine, en Amérique, 
dans le Levant surtout où les différents Ordres se disputent 
les dépouilles des Jésuites. Il y a des extractions de blé a 

I L'affaire de Saint-Buff est des plas compliquées : la Cour sollicite un Bref 
d'union à Saint-Lazare, mais, ce Bref une fois obtenu, l'Assemblée du clergé y fait 
une telle opposition qu'il faut solliciter que le Pape le rapporte et y substitue une 
bulle déclarant Saint-Lazare incapable de posséder des biens d'Église. Il faut en 
même temps que le Pape renonce à sa juridiction sur un ordre exempt tel que 
Saint-Buff. La bulle, telle qu'on la demande, est en6n, grâce à Zelada, obtenue 
le 16 décembre. 

' M. Louis Guibert a publié tous les documents relatifs ^ cette affaire dans 
son livre : Destruction de C Ordre et de C abbaye de Grandmont y Limoge», 
i8T7, in-8^ de 1000 pages. M. Gbarles Gérin a publié dans la T^evue </ef <jue$tions 
historiques (1875-1876) de très-savants articles sur les Bénédictins et Francis- 
cains. Je n'insiste donc point sur ce sujet, bien que les conclusions que j'ai 
tirées de l'étude des documents soient diamétralement contraires à celles qu'en 
ont tirées ces deux écrivains. 

' Ge projet est réfuté et annoté à Borne par Zelada, mais on répond h Paris 
que ce qu'on veut est un consentement tacite plus qu'une approbation formelle. 
On est pressé de faire enregistrer l'édit. G'est une simple consultation qu'on 
demande, et, sans tenir compte des observations du Pape, on se contentera de 
garder des ménagements dans le préambule et dans la rédaction, sans rien céder 
sur le fond. 






MORT DE CLEMENT XIV. Î75 

demander au Pape, qui craint toujours la famine pour ses États : 
20,000 nibbes en 1771 pour Tapprovisionnement de Paris, 
20,000 en 1772, 20,000 en 1773, et à ce sujet des correspon- 
dances immenses avec le sieur Pascaud et le sieur Guys, de la 
maison Guys Rémusat et compagnie de Marseille; il y a 
l'affaire des Listes^ des quartiers privilégiés où les ambassa- 
deurs, les cardinaux et les princes ont seuls droit de juridic- 
tion : aiTaire née à Venise où le Sénat veut les supprimer, et 
bientôt portée à Rome où les abus sont bien plus criants. Il y a 
la révocation de l'Ëdit d'août 1683 qui interdit en Alsace les 
mariages entre protestants et catholiques. 

Certains grands seigneurs, les Rohan par exemple, deman- 
dent des brefs d'éligibilité qui leur permettent de posséder plu- 
sieurs évéchés à la fois : il faut les soutenir. Le comte de Pro- 
vence est grand maître de l'Ordre de Saint-Lazare ; il lui faut 
des bulles. Sans cesse, il faut compter les chapeaux vacants,. 
en attraper pour les Français, traverser les autres puissances 
qui en demandent. Il faut des dispenses de mariages et des 
dissolutions de mariage. Il faut surtout des diminutioi;is sur le 
prix des bulles de nomination aux évéchés et aux abbayes. 
Chaque évéque ou abbé nouveau persécute le Cardinal : celui-ci 
invoque l'exemple de son prédécesseur qui a obtenu une dimi- 
nution; celui-là ne veut point payer parce qu'il est parent 
d'un Ministre, parce qu'il a charge à la cour, parce qu'il a 
rendu, rend ou rendra service au Pape. Nul ne paye de bon 
cœur ce gros impôt qui chaque année fait sortir de France 
environ 600,000 livres \ Le Cardinal, à force d'instances, 
obtient une économie annuelle de près de 200,000 livres; mais 
ce n'est point sans peine, car partie de cet argent va au Sacré 
Collège, et les cardinaux romains se révoltent contre l'étranger 
qui refuse ce qu'ils sont habitués à regarder comme le tribut. 

Ce n'est pas tout : le Roi est curieux de remèdes ; Mesdames 
de France cherchent des distractions; le Pape aime les livres, 
les médailles, les bons vins, les belles étoffes. Il faut ménager 

1 En 1771, 76S,719 lÎTres; en 1779, 395,299 livres; en 1773, 443,300 Uvres. 



876 LE CARDINAL DE BERNIS. 

au Pape les livres imprimés à l'imprimerie du Louvre, la suite 
des médailles d'or frappées par Louis XY, du vin de Bourgog^ne 
et des soieries de Lyon ; il faut envoyer à Mesdames des jeux de 
Mincbiate et tous les joujoux qu'on fabrique en Italie ' ; il faut 
procurer au Roi la recette de l'eau vulnéraire pour arrêter les 
hémorrhagies, une recette infaillible que Clément XIV fait 
copier dans sa secrétairerie privée et qu'il expédie avec des hrek 
explicatifs. Si le Pape fait un présent au Roi, c'est affaire à 
Bernis que son maître ne soit point en reste : il fournit des 
projets, donne des idées, insiste à chaque courrier, car il ne 
veut point que Louis XY soit passé en magniBcence par les 
autres souverains. 

Et ce n'est point seulement de France que viennent les 
requêtes. Les Bourbons ont à Rome des cousins dont l'illustre 
destinée s'achève dans de lamentables catastrophes. Triste fin 
que celle des Stuarts, race condamnée et proscrite qui après 
avoir promené par le monde ses ardeurs de vengeance, ses pro- 
jets de conquêtes, ses entreprises, tantôt victorieuses, tantôt 
néfastes, mais toujours surprenantes, chassée de cette France 
où elle croyait au moins trouver un asile, est venue chercher 
un refuge auprès du chef de cette religion à qui elle a tout 
sacrifié, et se demande parfois si ce refuge ne lui sera pas 
enlevé. Au début, de là part du Pape, ç'avaient été des flatteries 
sans nombre, des honneurs sans mesure. Les Stuarts étaient 
traités en Rois, en souverains légitimes de la Grande-Bretagne. 
Le temps avait passé, et c'était tout au plus si on les tolérait à 
présent, si on leur permettait chez eux ces titres que jadis on 
leur prodiguait dans les palais pontificaux. La France, qui 
croyait n'avoir plus besoin d'eux, pensait s'acquitter avec une 
modeste pension. Un desfils de Jacques III, pour soulager et aider 
les siens, avait dû s'engager dans les Ordres : il était reçu et 
agréé comme cardinal, non comme duc d'York, et, quand il 



' Je ne parle pas de Madame Louise : il lai faut tout. L'Ambassadeur est son 
commissionnaire. J'ai indiqué quelques traits, mais il faudrait des volumes pour 
montrer l'activité dévorante de la Carmélite qui s'est attribué le département des 
affeires ecclésiastiques. 



MORT DE CLEMENT XIV. 277 

plaisait aux fils hérétiques du Roi hérétique d'Angleterre de 
visiter Rome, c'était aux Stuarts que le Pape imposait V incognito, 
Bernis était dans des termes de confiance et même d'intimité 
avec le cardinal d'York ; c'est que le cardinal d'York semblait 
avoir pris son parti de sa déchéance , vivait en Italien et en car- 
dinal, s'engageait dans les factions du conclave, prenait part aux 
congrégations, jouait son rôle dans l'affaire des Jésuites, se laissait 
désigner pour les besognes désagréables, comme la visite du Col- 
lège Romain, ne paraissait plus avoir, au moins pour le moment, 
d'autre ambition que de vivre à Rome et de satisfaire la France. 

Avec le prince Edouard, ce Prétendant dont les aventures ont 
jadis ému toute l'Europe et passionné toute la France, les rap- 
ports sont tout autres. C'est un vieillard à présent, le vainqueur 
de Preston Pans, le vaincu de Culloden. Il n'a que cinquante 
et un ans, mais il est courbé sous le poids de la fatalité, bien 
plus que sous le fardeau des années. Il vit seul, triste, oublié ^ 
Quand ii vient à Rome, c'est sous le nom d'un baron écossais. 
II mange à la table de son frère à la dernière place '. Nul ne 
s'occupe de lui, à peine veut-on savoir qu'il existe. N'est-il pas, 
lui, le vivant reproche adressé aux Rois, aux Papes, qui ont 
abandonné la cause de la légitimité royale? Il est plus simple de 
le calomnier que de le secourir, de le traiter d'ivrogne que de 
le recevoir en roi. 

En 1771 ', brusquement, le prince Edouard, qui vit habituel- 
lement en Toscane, part de Sienne dans une mauvaise chaise 
de poste, accompagné d'un seul valet de chambre. Il ne dit à 
personne, pas même à son frère, où il va. Il va en France; il en 
a fait demander permission par le duc de Fitz-James. Il arrive 
à Paris, descend dans un hôtel garni, et, après quelques entre- 
vues avec M. de Fitz-James, repart pour Rome^. D'Aiguillon, 

' Je ne trouve nulle part, ni dans la correspondance de Bernis, ni dans celle 
de Gustave III, ni dans aucun des documents français ou italiens que j'ai vus, la 
confirmation des calomnies lancées par les Ministres anglais contre le Prétt'ti^ 
danU (Voir Saint-René Taillandier, la Comtesse tfÀlbany, p. 31 et suiv.) 

^ Bernis à Glioiseul, 28 juin 1769. (Aff. Êtr.) 

' Bernis à d'Aiguillon, 28 août 1771. (Aff. Étr.) 

^ D*Aiguillon à Bernis, 17 septembre 1771. Charles-Edouard à son passage à 



S78 LE GAKDIISAL DE BEHNIS. 

qui pressent une reprise de la lutte avec l'Angleterre, qui s*y 
prépare en restaurant la marine et en relevant l'armée, a com- 
pris que ce nom de Stuart pèserait encore de quelque poids 
dans une guerre; il a résolu de perpétuer cette race dont 
l'existence seule est pour la maison de Hanovre à la ibis un 
péril et un remords. Il a trouvé une femme à ce vaincu. Charles 
Edouard à son retour à Rome fait part à Bernis de ses projets : 
il destine sa main à la fille d'un petit prince allemand, prince 
dont les États ont quatre lieues de long et trois de large, mais 
prince souverain au moins : ce n'est point déroger; le fils d'une 
Sobieska peut épouser une Stolberg. Louise-Maximilienne-Caro- 
line-Emmanuelle de Stolberg est chanoinesse du chapitre de 
Sainte-Waltrude de Mons ' ; elle est jeune, jolie, spirituelle, 
intelligente; elle est absolument pauvre. Ce n'est point la for- 
tune ou la beauté que le Prétendant recherche, mais la conti- 
nuation de son nom. Avant donc de conclure, il veut assurer un 
état à sa femme et aux enfants qu'il peut avoir d'elle. 

Il demande au Pape, non pas de le reconnaître ouvertement 
pour Roi d'Angleterre et de lui faire donner de la Majesté par 
ses sujets, mais de le traiter en roi dans le téte-à-téte. Il 
demande à la France et à l'Espagne de lui assurer une pension. 
C'est Bernis qu'il charge d'exposer ses prétentions, mais Bernis 
y met peu d'entrain : combien le cardinal d'York est plus com- 
mode et plus facile à vivre ! A coup sûr, le prince Edouard est 
fort dévoué à la France, « mais il ne sait pas se faire respecter 
et il se compromet* » . A Rome, le Prétendant échoue dans ses 
demandes; à Paris, il réussit un peu mieux, mais tout subside 
doit être secret; rien n'est assuré. Il passe sur tout : au mois 
de janvier 1772, il fait prévenir Bernis de son prochain 
mariage; il demande des dispenses au Pape, et Clément XIV 
tout entier aux flatteries qu'il prodigue au duc de Glocester qui 
à ce moment est à Rome, prétend que ces dispenses soient 

Gènes rencontre le duc de Glocester. Il est de retour à Rome à la mi-octobre. 
(Bernis à d'Aif^iiillon, 16 octobre.) (Aff. Étr.) 

I V. sa généalogie dans : DucàS, les Chapitres nobles de Dames, Paris, 18M, 
in-8». 

* Bernis à d'Aiguillon, 23 octobre. (Aff. Ém.) 



MORT DE CLÉMENT XIV. t79 

expédiées par la voie ordinaire ; il faut que d'Aiguillon, rappelle 
la Cour de Rome aux conven^ces pour que le dernier des 
Stuarts ne soit pas, à la daterie, traité comme un bourgeois 
quelconque. Bernis n'en a point été choqué : il a approuvé la 
prudence du Pape; comme il a mis toute sa maison aux ordres 
du duc de Glocester, il n'a qu'une seule idée, c'est que la prin- 
cesse de Stolberg n'arrive à Rome qu'après le départ du Prince 
anglais; autrement, il pourrait en résulter un conflit gênant 
aux réceptions du palais de France. Bernis blàme toutes les 
prétentions de Charles Edouard; « la Majesté Royale, dit^il, 
s'avilit quand elle ne peut être soutenue avec éclat » . Il discute 
ce titre de Roi, le seul bien qui reste aux Stuarts. Le Pape, dit- 
il, ne peut le reconnaître; le mariage n'apporte au Prince aucun 
nouveau droit; le Prince n'a pu promettre à la princesse de 
Stolberg qu'on la reconnaîtra pour reine; cela ne dépend pas 
de lui; elle sera reine pour sa maison et pour la noblesse 
romaine, c^est bien assez. Et Bernis, sans se lasser, invoque le 
témoignage du cardinal d'York, qui critique et blàme toujours 
son frère, qui l'écrase de sa richesse, de ses pensions, de ses 
abbayes, de son cardinalat. Charles Edouard écrit à Louis XV 
pour lui faire part de son mariage ^ : point de réponse. Bien 
mieux, Bernis invite lord Carisie, l'homme de confiance du 
Prétendant, à s'abstenir de venir chez lui. Bernis est tout à 
Glocester qui ne manque pas une de ses assemblées, qui dîne 
chez lui, qui, des fenêtres du palais de France, voit les courses 
de chevaux barbes. Bernis trouve à redire à tout ce que (ait 



' ■ Monsieur mon frère et cousin, ayant pris la résolution de faire alliance avec 
la princesse Louise de Stolberg, mon premier soin est d*en faire part à Votre 
Majesté. L*amitié qui règne entre nous et le sang qui nous lie me font croire à 
Tintérèt qu^elle voudra bien prendre h cet événement. Votre Majesté doit sentir 
en même temps que la perte de mes royaumes me met hors d'état de soutenir le 
rang que ma naissance me donne, sans avoir des subsides capables de le mainte- 
nir. Ma reconnaissance ne peut être mise en doute, et je ne regretterai jamais que 
de ne pouvoir en donner des preuves aussi promptes et aussi effectÎTes que je le 
voudrais. 

« De Votre Majesté, 

« Le très-affectionné frère et cousin, 

« Charles R. 
• A Rome, le 18 avril 1773. • 



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280 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Charles Edouard. Il revient sans cesse sur ce litre de reine 
demandé pour la Princesse. Il a des sourires en annonçant que 
le 14 avril, le Prince va au-devant de sa fiancée; il insiste sur 
le niariafje célébré, le vendredi saint, à Macerata, dans la 
chapelle domestique du cardinal Marefoschi, sur la lune de 
miel qu'on va passer à Albano dans une maison de campagne 
qui appartient au Saint-Siège. Quand le Prince revient à 
Rome, qu'il demande audience au Pape, Bernis admire la 
réponse de Ganganelli : u Qu'il se réjouit de l'arrivée du baron 
de Rinfron et de son épouse, et qu'il les fera avertir *. » Cela 
est superbe, le cardinal d'York en juge ainsi. La Princesse sera 
traitée de Majesté par la noblesse : « Elle est fort jolie, dit 
Bernis, et on viendra chez elle. » 

Voilà tout ce qu'il y voit : le dernier représentant de cette 
race de Rois, à qui la religion catholique a coûté tant de sang et 
un trône, ne peut obtenir du chef de la religion catholique les 
égards qu'on prodigue au premier hérétique venu. L'Ambassadeur 
du Roi de France, du successeur de Louis XIV, met hors du palais 
de France l'envoyé, le confident, l'ami du petit-fils d'Henriette 
de France, et c'est pour mieux faire sa cour au duc de Glocester*. 
Le temps n'est pas loin où les Bourbons, eux aussi, erreront par 
le monde sans trouver une nation qui les accueille et un souve- 
rain qui les reconnaisse. Ils demanderont leur trône comme 
les Stuarts réclament le leur; leurs envoyés seront chassés par 
les ambassadeurs officiels des Rois qui jadis les nommaient 
leurs frères; ils mendieront des subsides comme en mendient 
les Stuarts, et la terre quelque jour semblera manquer à leur 
exil. Les Rois sont sohdaires ; Louis XIV avait donné un grand 
exemple. Ses descendants sont plus coupables encore de ne 
l'avoir point suivi. 

1 La seule faveur que le Pape accorde à la Princesse, c*est, suivant le Gazeitm 
de Borne, de lui conserver son canonicaC de Mons. 

^ D'Aiguillon est mieux inspiré : à propos du mariage de Charles-Edouard, il 
(lit au Cardinal que « Sa Majesté ne répond pas, quelque part qu'elle prenne a 
tout ce qui peut intéresser le bonheur et la satisfaction de ce Prince, qui connaît 
aussi les raisons qui me privent de l'honneur de lui témoigner en cette occasion 
les sentiments de mon respect et de mon dévouement sans bornes » . (5 mai 177Sy 
A FF. Etr.) 



MORT DE CLEMENT XIV. 281 

Bernis n'aimait point les tristesses même grandioses : ce Roi 
déchu lui semblait une gène; cette Reine manquëe lui parut 
un agrément : à condition qu'on n'eût point le mari, la femme 
était pour orner un salon. C'était là le principal. Quant à 
réfléchir sur cette décadence et à s'attendrir, c'eût été presque 
de la philosophie, et Bernis était cardinal. 

Il avait d'ailleurs bien trop à faire : ne fallait-il pas qu*il 
poursuivît rétablissement et l'agrandissement de sa famille? La 
marquise du Puy-Montbrun, sa nièce, qui fait les honneurs du 
Palais de France, sera grand-croix héréditaire de Malte ^ Le 
chevalier de Bernis, son neveu, sera colonel dans les grenadiers 
de France, brigadier d'infanterie pour venir à Rome, et, au 
retour, commandant en Yivarais; le vicomte de Bernis, premier 
page du Roi ', aura une compagnie dans les dragons du Roi et 
sera gentilhomme d'honneur du comte de Provence. Le comte 
Jules de Narbonne, lieutenant général et Gordon rouge, com- 
mandera en Corse et recevra de Malte la croix de dévotion. 
Le marquis de Monteil va être Ministre à Gênes; il n'est point 
un La Fare ou un Narbonne, pas un parent, pas un allié des 
Bernis qui ne s'adresse au Cardinal, qui ne demande par lui les 
grâces de la Cour et qui ne les obtienne. 

Et, après les parents, les relations et les connaissances : 
Bernis sollicite sans cesse à Versailles ou à Rome, et presque 
jamais il n'échoue. Que de soins aussi, que de pas et de 
démarches, quand il arrache par exemple en quelques jours les 
bulles d'évêques m partibus pour l'abbé de la Ville*, ces bulles 

' Le marquis de Puy-Montbrun était de la maison du premier Grand maître 
militaire de TOrdre, Baymond du Puy. Le Cardinal obtient d*abord pour sa 
nièce la permission de porter la croix de Malte; en 1776, il revient à la char^^e, et 
enlève la grandVroix héréditaire. 

3 Pons- Simon de Pierre, qui épousa successivement les deux filles de madame 
de Puy-MoDtbrun. C*est du premier de ces deux mariages que descendent les 
branches actuellement existantes de la famille de Pierre de Bernis. 

' Je ne résiste point à placer ici une lettre qui montre la façon dont les 
Ministres d'autrefois traitaient et récompensaient les vieux employés. Le 29 no- 
vembre 1773, le duc d'Aiguillon écrit : « Votre Eminence honore Tabbé de la 
Ville de ses bontés* Elle connaît ses bons et anciens services, et je suis persuadé 
qu'elle applaudira au parti que le Boi a pris de les récompenser convenable- 
ment et de lui procurer le repos et la tranquillité dont il est juste qu'il jouisse 



t82 LE CARDINAL DE BEBMS. 

qui, grâce à l'activité du Cardinal, arrivent à temps pour que 
le Directeur général des Affoires Étrangères puisse avant de 
mourir être sacré ! 

Enfin viennent, sans parler des devoirs du prêtre, de l'évêque, 
du cardinal, les obligations de cette représentation qui, à Rome, 
conservée par une étiquette étroite qui en règle minutieusement 
les détails, a comme les airs d'un culte : dtners à rendre et à 
recevoir, fêtes d*obligation et de circonstances, cérémonies 
nationales où à la Saint-Louis et à la Sainte-Luce il faut 
héberger toute la ville ; fonctions cardinalices à Saint-Sylvestre 
in çapùe * ; envois de bassins de comestibles aux princes en 
voyage ; réceptions pour le baptême des enfants que le Roi 
nomme ou dont le Cardinal lui-même est parrain *. Pour 
chaque événement dans la Maison Royale — France, Espagne, 
Deux-Siciles, Parme, — dîners, illuminations, concerts; à 
chaque promotion de cardinaux, illumination ; à chaque anni- 
versaire du Pape, sa fête, son exaltation, la fête de Saint- 
Pierre, illumination simple, double ou triple, suivant l'impor- 
tance du fait; au carnaval, trois jours de réception, et, tous les 
soirs, tous les jours plutôt, le palais grand ouvert et l'Europe 

après avoir travaillé aussi longtemps, sans cependant le mettre hors de portée 
de le servir encore autant que son grand âge peut le lui permettre. Pour rem- 
plir ce double objet, Sa Majesté est déterminée à le nommer directear des 
Affaires étrangères, et elle désire qu^il soit en même temps décoré du titre 
d'évèque, pour le rendre plus susceptible de la place qu'elle se propose de créer 
en sa faveur. Le Roi m'a chargé en conséquence de mander à Votre Ëminence 
que son intention est qu'elle demande en son nom au Pape de conférer à l'abbé 
'de la Ville un évèclié in pariibus. Elle pourra, si elle le juge à pro|>os, lui en 
expliquer les motifs et l'objet, mais je la prie d'en garder le silence vis-à-vis de 
tout autre que le Saint- Père, auquel elle aura la bonté de recommander de n'en 
point parler. » La lettre de remercîment de l'Abbé au Cardinal, en date du 
4 avril, est d'une écriture presque indécise et toute tremblée : l'écriture d un 
moribond. L'abbé fut sacré le 10 avril, mais mourut quatre jours après. (Voir 
plus haut, p. 240 [note], la lettre du 27 décembre 1773.) 

^ Chaque année, le Cardinal envoie aui, religieuses de Sainte-Claire, au couvent 
de Saint- Sylvestre, vingt-cinq bassins de comestibles. 

* Au nom du Roi, le Cardinal tient le fils du prince Lante. C'est lui qui 
nomme, le 4 juin 1770, le fils du prince Santa-Croce, Valère-Balthasar-Melchior- 
Marieu-Esprit-Franrois-Jean-Raptiste, premier -né de dona Julienne Falconieri, 
princesse Santa-Croce. (Gatette de Leyde du 16 juin.) Le 17 mars 1771, la Prin- 
cesse accoucha d'un second fils qui fut baptisé le 18 et nommé Scipion-Josepb- 
Marie-VineentpFrançois-Joachim-Patcal. 



MORT DE CLEMENT XIV. 283 

y passant : diplomates, marins, officiers, gentilshommes, gens 
de lettres, artistes, toutes les nations, toutes les professions, 
tousjes partis : nul n'est un homme en ce temps-là s'il n'a 
fait son voyage d'Italie, s'il n'a vécu à Rome, s'il n'a fait son 
entrée dans les salons de Bernis. Comme si l'on eût senti que 
ces choses allaient disparaître, chacun s'empresse au spectacle. 
Rome est encore VUrbs, la ville par excellence, la ville des 
pompes éclatantes, des cortèges grandioses, des entrées majes- 
tueuses, la ville où, parmi les débris de l'omnipotence antique, 
le Pape, souverain des âmes, promène, pour l'amusement de ses 
contemporains, les splendeurs du moyen âge et de la renaissance. 
Déjà l'édiBce branle ; déjà par les crevasses toutes prêtes à s'élar- 
gir, on sent passer le vent de l'esprit moderne, mais, d'exté*- 
rieur, rien encore n'est changé. Les chapelles papales se tiennent 
avec la même régularité et le même cérémonial ; les cavalcades 
des cardinaux parcourent la ville dans le même ordre ; les/ac- 
date avec leurs illuminations et leurs musiques étalent un luxe 
toujours croissant; les mêmes carrosses, aux formes antiques, 
tout chargés de dorures, tout encombrés de laquais aux livrées 
voyantes, vont par les rues au pas relevé des lourds chevaux capa- 
raçonnés d'or. On supplée par une mise en scène chaque jour 
mieux réglée à la pièce que personne ne parait plus écouter. La 
foi est partie, mais le culte est demeuré ; le fond a disparu, mais 
la forme subsiste, et c'est cette forme qui attire encore ceux 
qui déjà ne croient plus au fond. A ce carrefour de l'Europe, 
Bernis tient l'auberge de France, et nul ne sut la tenir comme 
lui, cette bonne auberge où chacun, même les Français, est 
assuré de trouver bon accueil et bon gîte, un sourire et un 
dîner \ une protection le cas échéant, des facilités pour tout 
voir, un passe-port pour aller partout. On y rencontre tout 

1 Quelque luxe qu'il désire pour sa table, Bornin ne manque jamais aux règles 
religieuses. Ainsi, en 1774, quand le duc de Cumberland vient à Rome, le Car- 
dinal écrit : « Je l'inviterai à dîner après Pâques, parce qu*on ne sert jamais de 
gras à ma table pendant les jours d'abstinence. • Il est vrai qu*on pouvait se 
contenter de ce maigre. Au surplus, rien n'arrêtait les réceptions, pas même quand 
on volait au cardinal, comme en novembre 1769, son linge, sa batterie de cuisine 
et sa vaisselle. Il écrivait seulement : « Un des voleurs est arrêté; il fera con- 
naître ses camarades », et n'en parlait plus. 



284 LE CARDIISAL DE BERKIS. 

Rome^ car si au début le Cardinal déclarait « les Romains et 
les Romaines assez plats, assez maussades et Fort mal élevés » » 
s'il se plaignait alors « de Tignorance aussi générale que la 
corruption » , s'il ne trouvait en ce temps-là personne qui sût 
aimer, il n'a point tardé à se faire des habitudes, des relations, 
des intimités '; il a compris ce qu'il faut pour réussir à Rome; 
il y a réussi et il s'y plaît. 

Mais que de dîners ! Les récits qu'on en fait emplissent les 
Gazettes de Hollande; les dîners du Cardinal sont une des 
récréations de l'Europe : veut-on une idée des convives, non 
des Romains, mais des étrangers de passage : voici entre mille, 
en 1 769, le duc de Bragance, frère du Roi de Portugal, le prince 
Xavier de Saxe *, frère de la Dauphine, le marquis d'Havrin- 
court, le baron de Puységur, MM. Clément, Clément de 
Fallet, conseiller au Parlement de Paris, et son frère l'abbé du 
Tremblay, tous deux chefs du parti janséniste en France, tous 
deux éconduits dès qu'ils prétendent intriguer*; en 1770, 
c'est une foule d'Anglais , c'est Bernard del Campo, pre- 
mier commis des Affaires Étrangères d'Espagne, le comte 
d'Osten, ancien Ministre en Danemark, M. Pattison, général 
d'artillerie au service de Venise, M. Husson, intendant de la 
marine h Toulon, qui depuis trente ans est lié d'amitié avec le 
Cardinal; c'est le comte de Kaunitz qui va et vient deNaples 
à Rome, le baron de Gleichen, l'ami des Choiseul *, le comte 
de Bollogne, l'abbé de Flamarens, grand vicaire de Bourges, et 
son frère, grand vicaire de Chartres; c'est la princesse Jablo- 
nowska qui vient se démener en faveur des Jésuites, c'est M. de 

> Voir dans le Fanfutla délia Dominica du 24 février 1884 un très-curieux, 
article de M. A. AdencoUo sur la princesse Santa-Croce. 

* V. Tbévbhot, Correspondance du prince Xavier de Saxe, Paris, 1875, in-8®. 

' V. CLÉMB!fT, Journal de correspondance et de voyages pour la paix de l'Église 
de 1758 à 1771. Paris, an X, 3 vol. in-S». Le père Collombet prétend, d*après 
ce livre, que Bernis était Janséniste. Il résulte au contraire des déclarations de 
Clément (t. III, p. 22, 33, 71, 98) que ce fut le Cardinal qui le fit sortir de 
Rome. Ces deux Clément, d'après une lettre de Choiseul du 20 décembre 1769, 
étaient fils d'un ancien accoucheur de la Reine. 

^ Il passe un mois en 1770. V. ses Souvenirs, publiés par Grimblot. Paris, 
1868, in-12. Voir aussi stir la même année les Mémoires de Casanova, qui, il 
faut bien en croire M. Armand Baschet, sont décidément authentiques. 



MORT DE CLEMENT XIV. 285 

Trudaine, et le chevalier de la Golinière. En 1771, le prince de 
Saxe-Gotha, les princes d*HoIstein-6ottorp, le duc de Glocester, 
le marquis de Fitz-James, la famille de Durfort, le comte de 
Montboissier, le vicomte de Ghoiseul; en 1772, l'Électrice de 
Saxe, qui veut marier sa fille au comte d'Artois et qui, rebutée, 
emporte de Rome des reliques de Ganganelli : un chapeau, une 
calotte et des pantoufles; après TËlectrice, le comte Alexis 
OrloFf, le Favori de Catherine, qui, sous couleur d'archéologie, 
surveille d'Italie la révolte des Grecs; puis le duc d'Arcos, le 
chevalier de Piolenc, le baron de Breteuil. La cour du Cardi- 
nal s'an;nr.c:nte cette année de l'abbé de Lattier de Bayanne, 
nomnjc* auditeur de rote français en remplacement de Tabbé de 
V^ri; ce Bayanne est promis aux plus hautes fonctions de 
l%lise et de l'État ^ En 1773, le prince Pignatelli, fils du 
comte de Fuentès et gendre du comte d'Egmont, le marquis de 
Llano et sa femme ^, le comte de Flavigny et sa famille, milord 
Hamilton, le futur mari de cette miss Harte qui fut Téblouisse- 
ment et le scandale du Monde ; le chevaUer du Tillet, brigadier 
des armées du Roi ; M. de la Borde, le banquier de la Cour, 
l'amateur éclairé des arts, Thomme aimable entre tous ; en 1 774, 
le duc de Cumberland avec sa famille, le duc de Luxembourg, 
le comte du Barry déguisé sous le nom du comte de Lisle; que 
dire? Tout un monde et tout le monde. Et nul salon à Rome 
pour faire concurrence à celui de Bernis : point de ces ambas- 
sadeurs grands seigneurs qui tiennent maison et dont la splen- 
deur fait ombre. Monino, tout comte de Florida Blanca qu'il 
est, est de trop petite race, trop pauvre, trop ambitieux ; il 
s'attache à la réalité du pouvoir, laisse à Bernis les agréments 
extérieurs. Rien à craindre du côté de l'Autriche : Albani, 
perdu de dettes, est écrasé par la déroute de ses protégés; 
d'ailleurs, il est vieux et maniaque. La noblesse romaine ne 

' Cardinal, sénateur et comte sous Napoléon l""; dac et pair de France sous 
Louis XVIII. Il mourut en 1818. 

* M. de Llano, comme on a vu, était ministre de 1* Infant. Il écrit à Bernis 
pour lui annoncer les couches de sa femme : • Si mon fils pouvait, il dirait arec 
son père et sa mère qu'il n*a trouvé dans le monde une personne plus re8|)ectaLle, 
plus aimable que le cardinal de Bemit. • (Àrch, Bernis,) 



286 ' LE CARDINAL DE BERNIS. 

donne point à dîner, et sans diners, point de salon. Bernis est 
donc seul. Depuis l'abolition des Jésuites, il semble établi pour 
tout le pontificat de Clément XIV dans Une situation prépon- 
dérante. Tant que le Pape vivra, Tautorité du Cardinal, sa 
domination d'apparence sera sans partage; mais, à Rome, peut- 
on jamais compter sur l'avenir ? Un conclave remet tout en 
question, bouleverse tout, change toutes les conditions de la 
vie, fait naître quelque rapide fortune, comme celle d'un neveu 
de Pape, d'autant plus bruyante qu'elle est plus neuve. Il 
importe à la Maison de France que Clément XIV vive pour 
continuer son œuvre et maintenir l'abolition ; il importe aussi 
à Bernis, car de la vie du Pape peut dépendre l'ambassade, 
avec sa renommée sans pareille et ses splendeurs sans rivales. 
Le 16 août 1774, Bernis a audience. Il trouve Clément XIV 
maigri et même vieilli. Le Pape pourtant assure qu'il se porte 
bien, mais Bernis, d'après des avis positifs, écrit à sa Cour qu'il 
craint que l'humeur dartreuse qui ne s'est pas manifestée au 
dehors n'agisse intérieurement. D'ailleurs, le Pape est moins gai 
et moins actif qu'à l'ordinaire '. Bernis le voit deux fois dans 
cette semaine, et le 24 août, il écrit qu'il l'a trouvé maigri et 
abattu de corps. « L'humeur dartreuse qui le travaillait inté- 
rieurement s'est manifestée pourtant au-dessus de l'estomac, et 
le dévoiement qui ne l'a pas abandonné pendant les chaleurs 
excessives de l'été paraît s'être modéré. » L'air de la campagne 
lui fera grand bien, et le danger paraît si éloigné que le Car- 
dinal demande la permission de s'absenter de Rome pendant 
que le Pape sera à Castel-Gandoifo*. Quatre jours après, la 
situation a empiré, et, malgré les rapports optimistes du médecin 
du Pape, Bernis demande des ordres pour le cas d'un conclave. 
En même temps il rend compte de l'origine et des progrès de 
la maladie : « La santé de Sa Sainteté, dit-il, a commencé à 
se déranger vers le mois de février dernier : le retardement de 
la restitution d'Avignon que le Saint-Père s'était trop pressé 
d'annoncer au public et la conduite singulière que tint en 

* Bernis h. Vergennes, 17 août. (A FF. Étr.) 
^ Bernis à Vergennes, 24 août. (Aff. Étr.) 



MORT DE CLEMENT XIV. Î87 

conséquence le Ministre de Naples par rapport à Bénévent, 
causèrent au Pape un chagrin d'autant plus dangereux pour sa 
santé qu'il ne voulut pas le manifester; des prophéties fana- 
tiques qui annoncèrent ensuite sa mort prochaine, de fréquentes' 
menaces de fer et de poison qu'on eut l'imprudence de lui faire 
parvenir ajoutèrent encore aux vives impressions du chagrin 
qu'il avait trop renfermé en lui-même. L'affection dartreuse à 
laquelle il est sujet en fut aigrie et, au lieu de se porter à la 
peau, attaqua l'intérieur de sa bouche et les glandes de sa gorge ; 
son humeur devint plus sombre et plus inquiète avec ses domes- 
tiques, car elle a paru toujours la même aux Ministres étrangers, 
lesquels ne furent instruits que bien tard de la légère altération 
de la santé du Souverain Pontife; mais tout le monde s'aperçut 
que Sa Sainteté qui, deux mois auparavant, marchait avec une 
grande légèreté, était devenue plus pesante et plus faible; cet 
état, qu'on pouvait attribuer aux grandes chaleurs, n'a pas 
inquiété jusqu'à ce que le Pape, renfermé pour prendre les 
eaux, ne s'est plus manifesté ni k ses propres Ministres, ni à 
ceux des cours étrangères. Il s'est pourtant montré au peuple 
tous les jours en allant se promener ou faire ses prières dans 
les églises. Pendant cette solitude, un parti nombreux a affecté 
de répandre avec intention et avec affectation que le Pape, 
livré à des terreurs ridicules et superstitieuses, ne jouissait plus 
ni de la même santé ni de la même humeur, et que sa tête était 
considérablement affectée. Depuis huit jours, Sa Sainteté se 
communique aux Ministres étrangers : aucun d'eux n'a aperçu 
ce prétendu changement que ses ennemis ont supposé, mais 
tous ont jugé que sa santé était notablement altérée, que sa 
maigreur était très-grande, et que cet état devait changer en 
mieux eu peu de temps ou se déterminer par une mort plus ou 
moins prochaine, mais déjà annoncée par le dépérissement. 
C'est le jugement que je porte moi-même de l'état présent du 
Pape, quoiqu'il n'ait point de fièvre et qu'il mange avec assez 
d'appétit'. » 

> Bernis à Vergeniies, particulière, 28 aoât. (A FF. Étr.) 



«88 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Cette maladie n'était donc point nouvelle ; le moral du patient 
l'avait aggravée, mais parce que le physique avait toujours eu les 
[ mêmes dispositions. De longue date, le Pape était obligé à des 

saignées périodiques ^ En juin 1771, Bernis avait signalé des 
vapeurs, des vents, une humeur dartreuse qui se portait à la 
peau, et qui menaçait l'intérieur. Les nerfs étaient délicats ; la 
bile s'enflammait aisément; un violent chagrin, surtout si le 
Pape le concentrait, pouvait, disait Bernis, avoir sur son orga- 
nisme une action fatale '. Pour combattre cette humeur dartreuse, 
chaque année, pendant un mois. Clément XIV prenait les eaux : 
Vaqua acetosa, eau purgative naturelle, fort en usage à Rome*. 
Quand l'humeur, à la suite de cette médication, sortait sur les 
bras, sur les mains, et, comme il arrivait, sur tout le corps ^, le 
malade était sauvé ; mais, si l'humeur ue sortait pas, quel devait 
' en être l'effet sur un corps de près de soixante-dix ans, débile 
et épuisé ' ? 

La maladie, en elle-même, aurait pu être bénigne si le Pape, 
\ depuis cinq ans, n'avait pas été en proie à des terreurs perpé- 

tuelles. Depuis le moment de son exaltation, il avait peur : en 
vain Bernis cherchait à le rassurer; il ne se reprenait à la 
confiance que pour un jour, et la rechute en était d'autant plus 
pénible. En septembre et octobre 1769, il s'était remis un peu 
avec le grand air et l'exercice du cheval^; mais à peine rentré 
à Rome, en novembre, il disait ^ que tous ses officiers étaient 
vendus aux Jésuites, que les Jésuites menaçaient chaque jour sa 
personne du fer et du poison, annonçaient chaque jour Tépoque 
de sa mort. Pour obtenir la suppression, il fallait que les Cou- 
ronnes lui fissent plus peur que les Jésuites ^, et, entre ces deux 

' Bernis à d'Aiguillon, l**" mai 1771. (Aff. Etr.) 

* Bernis à d'Aiguillon, 12 juin 1771. (Aff. Étb.) 
^ Voir sur cette eau et la façon dont on la prenait au dix-huitième siècle, 

Richard, Description de ritalie, Paris, 1770, in-lS, t. VI, p. 243. 

* Bernis à d'Aiguillon, 29 juillet 1772. (Aff. Étr.) 
^ Je me trouve ici, sans l'avoir cherché, complètement d*abord avec Picot, 

Mémoires pour servir à V histoire ecclésiastique, Paris, 1815, in-S**, t. IF, p» ^^^' 
^ Bernis à Choiseul, 27 septembre 1769. (Aff. Etr.) 
"^ Bernis à Choiseul, 15 novembre 1769. (Aff. Étr.) 
^ Bernis à Choiseul, 20 novembre 1769. (Aff. £tr.) 



MORT DE CLEMENT XIV. 289 

\ 

terreurs, le malheureux vieillard, ballotte, sans parents, sans 
amis, sans confident, n'avait à choisir qu'entre la mort, dont il se 
voyait menacé par les Jésuites, et le déshonneur dont l'Espagne 
le menaçait. Puis des accidents lui arrivaient : le dimanche 
26 novembre 1769, en allant prendre possession à Saint-Jean 
de Latran, il tomba de cheval sur le pavé, à la descente du 
Gapitole : il ne se blessa point, mais une telle chute, dans ce 
lieu, dans ces circonstances, dut profondément l'impression- 
ner '. Au mois de janvier 1770, l'attentat contre le Roi de Por- 
tugal l'épouvanta de nouveau. Les contrariétés, les douleurs 
lui arrivaient de tous côtés : lui qui fondait le musée Glémentin, 
qui aspirait à y réunir les débris artistiques de la Rome antique, 
il voyait en 1 770 le Grand-Duc de Toscane dépouiller pour 
Florence le palais Médicis, et le Roi de Naples transporter dans 
sa capitale les trésors du palais Farnèse *• Ces terreurs conti- 
nuelles auxquelles il était soumis Ténervaient, l'usaient, le 
tuaient. Il en arrivait à craindre la visite de Remis comnie celle 
d'un créancier implacable : il pensait par instants à abdiquer 
la papauté, à se retirer au château Saint-Ange '. Il avait peur 
de tout et de tout le monde, des Russes, des Grecs, des Jésuites, 
de Venise, de Naples, des cardinaux, des Princes romains^. 
Plus il avait peur, plus il se renfermait, ne se laissant plus 
approcher que par le Père Ruontempi et le Père François \ 
Son alimentation était déplorable; sa nourriture indignement 
préparée par ce cuisinier de couvent* ; encore, l'idée du poison 
le poursuivait à tous ses repas. Ghoiseul ne voulait point 
admettre ses terreurs, disant qu'elles étaient jouées. Il se trom- 
pait. Le Pape, persécuté dans le sens médical du mot, voyait 

I Beniî» à Choîseul, 29 novembre 1769. (Afp. Étr.) Voir dans Silvaohi, La 
corte e la societa fiomana nei secoU XV III e ^/JT (Florence, 1882, in- 12), le 
récit de cette cavalcade. Malheureusement, M Siivagni, qui prétend écrire 
d'après des documents authentiques, fait ti({urcr dans cette cérémonie « le 
machiavélique comte d«t Florida Blanca », lequel n'était alors que Moniiio et, 
n'arriva à Home qu'en 1772. Cela retire quelque autorité à ses récits. 

S Bernis à Ghoiseul, 7 mars 1770. (Aff. £tr.) 

3 Bprnis à Ghoiseul, 7 mai 1770. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Ghoiseul, passim et surtout 20 juin. (Aff. Étr.) 
^ Bernis à Ghoiseul, 20 juin 1770. (Aff. Étr.) 

• Bernis à Ghoiseul, 25 juillet 1770. (Aff. Étr.) 

19 



S90 LE CARDINAL DE BERNIS. 

dans les Jésuites ses, persécuteurs : il leur attribuait tout ce qui 
arrivait de fâcheux dans ses États, jusqu'à la révolte des forçats 
à Givita-Vecchia '• li n'avait de bon que le mois qu'il passait & 
Castel-Gandolfo. En 1770, il prolongea sa villégiature du 
26 septembre aux premiers jours de novembre : là» personne, 
point diaudiences, point de cérémonies, des promenades à 
cheval, des parties de billard, une alimentation meilleure. Il 
revint frais, gaillard, l'esprit ouvert; mais à peine à Rome, il se 
retrouve pris entre l'enclume des Jésuites et le marteau des 
Couronnes. Pour échapper, il rêve des voyages par l'Europe, à 
Madrid, à Versailles, les voyages d'un moine, non d'un Pape*. 
Partout il sent la trahison : le Préfet de l'Annone, par ses fausses 
mesures, amène à Rome la disette de bois, de charbon et 
d'huile '. De là, une émeute, des récriminations adressées au 
Pape quand il sort. Gomment n'y pas voir la main des Jésuites? 
Puis, c'est l'affaire du chevalier du Yernev, secrétaire de la 
légation de Portugal ; on l'arrête, on trouve sur lui la preuve 
qu'il est vendu aux Jésuites *. Le Pape n'a*t-il donc pas raison? 
En 1771, il écourta son séjour à Gastel-Gandolfo*, n'y resta 
que du 23 septembre au 28 octobre : la campagne ne pouvait 
plus guérir ces invincibles terreurs. Au retour à Rome, les accla- 
mations du peuple ne purent le rassurer. En 1 772, il eut Monino 
et sa continuelle persécution'. Il n*y avait plus à hésiter, il fallait 
sauter. Son tremblement redoubla. Que fût-ce, quand, au com- 
mencement de 1773, les partisans des Jésuites se mirent à 
répandre les prophéties de la prétendue inspirée de Yalentano, 
qui annonçaient sa mort prochaine^? 

* Bernisà Ghoiseul, 29 août 1770. (Aff. Eut.) On prétendait qu'ils avaient 
deA Jésuites pour confesseurs. (2 janv. 1771.) 

* Bernis à Ghoiseul, 14-21 novembre 1770. (Aff. ëth.) 
s Bernis à La Vrillière, 23 janvier 1771. (Aff. Étr.) 

« Bernis à La Vrillière, 12 juin 1771. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à d'Aiguillon, 25 septembre 1771. (Aff. Etr.) 

* En particulier Bernis à d'Aiguillon, 9 septembre 1772. (Aff. Etr.) 

^ Bernis à d'Aiguillon, 3 février 1773. (Aff. Etr.) On trouvera ces prétendues 
prophéties dans Protart, Louis XVI détrôné avant d'être Boi, Londres, 1800, in-8*, 
p. 240 et suiv., et de curieuses lettres de l'abbé Maury sur la prophétesse de 
Yalentano dans Boots, Nouvelles Considérations sur les Oraciesp les SibyUes et 
Us Prophètes, Paris, 1806, in-8*. 






MORT DE CLÉMENT XJV. 



291 



Pourtant, quand, après le BrePpublië, il se vit en bonne santé, 
survivant à Tëpoque fixée par la prétendue prophétesse, débar- 
rassé des Jésuites, sur le point de rendre h TÉglise Avignon 
et Bénévent, il se crut sauvé. Lorsqu'il revint de Gastel-6an- 
dolFo le 28 octobre, sa gaieté était plus marquée qu'à Tordi- 
naire et sa santé était parfaite'. Mais, des émeutes qui durèrent 
pendant huit jours, au commencement de Tannée nouvelle, le 
troublèrent profondément. Gela commença la nuit de Noël. 
« On insultait les femmes; on attaquait les passants sans les 
voler, on jetait des pierres dans les carrosses *• » C'étaient, sui- 
vant Bemis, les fanatiques qui tentaient de soulever le peuple. 
A plus forte raison, le Pape crut-il que c'étaient les Jésuites. 
On fit quelques exemples, et les désordres cessèrent, mais Clé- 
ment Xiy avait perdu toute confiance : il se crut dès lors for- 
mellen»ent menacé. 

Pendant la semaine sainte, il eut une fluxion à la joue : en 
même temps, une attaque de goutte *. Néanmoins, le 25 mars, 
il se rendit à cheval à Téglise de la Minerve : une grosse pluie 
survint qui dispersa son cortège; il n'en continua pas moins sa 
route et, sans pouvoir changer de vêtements, assista à toute la 
fonction. Au mois de juin, Thumeur dartreuse, au lieu de se 
porter à la peau, attaqua à plusieurs reprises l'intérieur de la 
bouche ^. A la fin de juillet, le Pape était malade, car il ne put 
se rendre aux obsèques de Louis XV. A partir de ce moment 
jusqu'au 16 août, les Ministres étrangers ne le virent point: 
il prit les eaux. On a vu quelle impression ressentit le Car- 
dinal à la reprise des audiences. Cet état de santé de Clément XIV 
lui parut parfaitement explicable : il en résuma les causes 
qu'il connaissait de longue date et qui, d'ailleurs, étaient des 
causes naturelles. Il ne se permit alors aucune supposition, il 
ne laissa échapper aucune insinuation *. 

1 Bemis à d'Aîgaillon, 3 novembre 1773. (Aff. Étk.) 

* BernU à d'Aiguillon, 5 janvier 1774. (Aff. Eut.) 
'Bemis à d'Aiguillon, 13 avril 1774. (Aff. Étr.) 

* Bemis k Berlin (intérimaire en attendant l'arrivée de Vergennes), 15 juin 1774. 
(Aff. Été.) 

* Je ne saurais .prendre pour une insinuation cette plirase dans la dépêche du 

19. 



1 

1 



202 



LE CARDINAL DE BEBNIS* 



Le Pape n'était point alité; il sortait même : le 25 août, il 
Tint à Saint*Louis des Français, après le Te Deum chanté en 
l'honneur de la fête du Roi, et fit Ipng^uement sa prière. Il n'était 
lii triste, ni enfermé en lui-même : il s'intéressait vivement 
aux présents que le Roi devait lui envoyer en échange des 
chandeliers et de la croix du Collège Romain. Bernis avait 
demandé à Versailles le portrait de Louis XVI, des tapis de la 
Savonnerie, un service de porcelaine de Sèvres, des livres, des 
estampes. Eût-il pensé à tout cela pour un moribond '? Le 
7 septembre, il y avait encore amélioration, bien que grande 
faiblesse : le Pape se proposait de partir le 1 2 pour Gastel-Gan- 
dolFo. « Jamais il n'avait eu l'esprit plus sain et la tête plus 
nette. « Le 8, il fut extrêmement fatigué de la fonction qu'il 
avait remplie à Sainte-Marie du Peuple * ; mais il sortit encore 
le 9 à son ordinaire. Au retour de, sa promenade, il fut surpris 
d'un frisson violent et d'une défaillance qui firent craindre pour 
sa vie. La fièvre se déclara, mais, moyennant une saignée et une 
sueur, on en eut raison. La fièvre tomba le dimanche soir, mais 
l'extrême faiblesse du patient empêcha de le transporter à la 
campagne. Son médecin ordinaire, qui passait pour le plus 
ignare de Rome ', appela eu consultation quelques-uns de ses 
confrères, entre autres le médecin de Bernis ^, mais, en 
quelques jours, la maladie fit des progrès inouïs. Le corps 
commença à enfler, la fièvre revint; on dut craindre une 
inflammation du bas-ventre ^. On pratiqua une saignée le 19 au 
soir, mais alors on eut à redouter l'hydropisie. On fit pourtant 
une seconde saignée le 20 au matin. Clément XIV était tout à 
fait abattu : il avait défendu qu'on laissât pénétrer dans sa 



28 août : « Ceux rjuî jugent avec imprudence ou malice ne voient rien de 
naturel dans l*éiat du Pape; on hasarde de^ raisonnements et des soupçons avec 
d'autant plus de facilité que certaines atrocités sont beaucoup moins rares dans 
ce pays-ci que dans beaucoup d'autres • 

> Bernis à Ver{;ennes, 31 août 1774. (Aff. Étr.) 

* Chapelle papale pour la fête de la Nativité de la Sainte Vierge. 

3 Lettres contenant le journal iC un voyage fait à Rome en 1773. Genève, 1783, 
in-12, t. II, p. 56. 

^ fiemis à Vergennes, 14 septembre 1774. (Afp. Étr.) 

* Berois à Vergennes, 20 septembre 1774. (Aff. Étr.) 



MORT DE CLEMENT XIV. 293 

chambre aucun cardinal, pas même le Secrétaire d'État. Pour- 
tant, le 20, Malvezzi força l'entrée, supplia le Pape de déclarer 
les cardinaux réservés in petto. Clément XIV ne répondit pas. Le 
21 septembre, à sept heures du soir, il reçut l'extréme-onction ; 
il avait toute sa connaissance, dit Bernis. On le saigna une 
troisième, une quatrième fois : le bas-ventre était entièrement 
pris. Il expira le 22 septembre, à huit heures du matin, ayant 
conservé, dit Bernis, sa présence d'esprit jusqu'au dernier 
moment. Il était âgé de soixante-*neuf ans et onze mois, et avait 
régné cinq ans et quatre mois. 

Le cadavre du Pape fut, dans la nuit du samedi au dimanche, 
transporté suivant l'usnge à la chupelle Sixtine. Mais on ne 
put l'exposer à visage découvert, parce que dans un instant son 
corps tomba en lambeaux. Aussitôt, grand bruit : le Pape a été 
empoisonné. La joie des cardinaux, des nobles, de tous les 
partisans des Jésuites était indécente. Les satires d'une atrocité 
inouïe pléuvaient contre le mort. II n'en fallait pas plus. « Le 
genre de la maladie du Pape et surtout les circonstances de sa 
mort, écrit Bernis \ font croire communément qu'elle n'a pas 
été naturelle... Les médecins qui ont assisté à l'ouverture du 
cadavre s'expriment avec prudence^, etles chirurgiens avec moins 
de circonspection. Il vaut mieux croire à la relation des pre- 
miers que de chercher à éclaircir une vérité trop affligeante et 
qu'il serait peut-être fâcheux de découvrir. » Bientôt cette 
insinuation ne sufBt plus : Bernis affirme que le Pape a été 
empoisonné. Il le dit, il le répète, il y croit fermement, il ne 
cesse à aucun moment de sa longue carrière de le déclarer; 
son opinion, dit-il, est partagée par tous ceux qui ont pu 
s'instruire des circonstances de la mort de Clément XIV, par- 
ticulièrement par son successeur, mais il n'en donne aucune 
preuve, ou, s'il en a donné, la dépêche où il a consigné « les 
vérités qu'il ne pouvait dissimuler au Roi » a disparu de tous 
les dépôts où elle pouvait être conservée *. 

* Remis à Vergennes, 28 septembre 1774. (Aff. Étr.) 

* Le 26 octobre 1774, Bernis écrit : • Les circonstances qui ont précédé et 
accompagné la mort du feu Pape excitent également Thorreur et la compassion. 



tn LE CARDINAL DE BEBNIS. 

Il n'est point a se dissimuler que ce sentiment fîit partagé par 
un grand nombre de contemporains. Ainsi, le 29 septembre, 
Monifio, quoique moins affirmatif que Bernis, écrit pourtant à 
Grimaldi : « Je me suis procuré le rapport du médecin et des 
chirurgiens, lequel est si court qu'il m'a paru suspect, et quoique 
je me sois donné d'autres mouvements pour éclaircir l'affaire 
autant que je le pouvais, ils ont été jusqu'à. présent sans effet. 
Je n'abandonnerai pas le projet de découvrir ce que je pourrai 
au moms pour notre repos et notre tranquillité '• » Le chargé 
d'affaires de France à Naples, M. Béranger, est bien plus net. Il 
écrit : « Le Père Parisi, Gordelier, qui a assisté le Pape dans 
ses derniers moments, écrit au chevalier Bottola, son ami, que le 
Général de l'Ordre lui a dit sous le sceau de la confession qu'il 
avait ordonné d'empoisonner le Pape, et par qui le poison 
avait été donné '. » Cette opinion est si accréditée que la 
Gazette de Leyde Tenregistre et y insiste d'une façon particu* 

Soyez assuré qu'il faut bien du courage et du zèle pour le repos de TEglise et 
pour l'exécution des ordres du Roi pour s'opposer à la faction fanatique qui vou- 
drait régner dans le conclave et qui est animée et excitée par d'autres fanatiques 
externes qui se communiquent leurs passions d'un bout du monde à l'autre. Je 
rassemble actuellement les vraies circonstances de la maladie et de la mort de 
Clément XIV, qui, vicaire de Jésus-Christ, a prié comme le Rédempteur pour ses 
plus implacables ennemis et qui a poussé la délicatesse de conscience au point de 
ne laisser échapper qu'à peine les cruels soupçons dont il était dévoré depuis la 
fin de la semaine sainte, époque de sa maladie. On ne peut dissimuler au Roi 
des vérités quelque tristes qu'elles soient qui seront consacrées par l'histoire. • 
J'ai vainement cherché la pièce qu'annonce ici Remis. Elle n'est ni aux archives 
des Afl^ires Étrangères à Paris, ni au dépôt de Saint-Louis des Français à Rome, 
ni dans les archives de la famille de Remis. 

Le 28 octobre 1777, le Cardinal écrit : « Je sais mieux que personne jusqu'où 
s'étend l'affection de Pie V I en faveur des ex-Jésuites, mais il. les ménage encore 
plus qu'il ne les aime, parce que la crainte a plus d'empire sur son esprit et sur 
son cœur que l'amitié. Le Pape a de certains moments de franchise dans lesquels 
ses vrais sentiments se développent. Je n'oublierai jamais trois ou quatre effu- 
sions de cœur qu'il a laissé échapper avec moi, par lesquelles j'ai jugé qu'il était 
fort instruit de la fin malheureuse de son prédécesseur et qu'il voudrait bien ne 
pas courir les mêmes risques. » Le Si mars 1781, il écrit : • Il parait que Pie YI 
ne doute pas de la vraie cause de la mort extraordinaire de son prédécesseur, et 
que cette crainte, encore plus qu'un peu de partialité, rendra toujours sa conduite 
envers les Jésuites faible et timide. » (Aff. Etr.) 

1 Affaires Étrirgèrbs, Espagne , vol. 541. 

3 Aff. Étr., France et divers États, vol. 179. Un certain nombre d'autres 
assertions relatives à l'empoisonnement et émanant, dit-on, de Tanucci, se ren- 
contrent dans les Jésuites jugés par les Bois, les évêques et le Pape, Paris, 1857, 



MORT DE CLEMENT XIV. . 295 

Hère. Elle raconte même, le 22 mars 1775, que le successeur 
de Clément XIV a eu au sujet du prétendu empoisonnement 
un long entretien avec le médecin Adinolfi, un des consultants 
appelés dans la dernière maladie, le Frère François, cuisinier 
du Pape, et le Père Buontempi ^ En vain le médecin Saliceii 
publie une brochure pour démontrer que la mort a été natu- 
relle •. En 1775, à Paris, Garaccioli imprime avec appro- 
bation du Roi la Vie de Clément XIV, et parle ouvertement de 
l'empoisonnement. Il Taffirme dans les Anecdotes relatives à la 
famille et à la personne de Clément XIV qui se trouvent à la suite 
des prétendues Lettres du Pape Clément XIV imprimées aussi 
avec approbation et privilège du Roi *. 

Tout cela est vague comme accusation ; mais voici des gens 
qui précisent : l'abbé Roman, qui se trouvait en Italie à cette 
époque, affirme que le Pape a été empoisonné le mercredi 
saint, à la communion, avec de Vacquetta *. 

Un autre prétend que c'est bien avec de Vact/uetta, mais 
injectée dans des figues*. Mais voici Gorani qui n'est point 
suspect et qui déclare que le Pape n'a pas été empoisonne, 
qu'il est mort d'une fièvre putride occasionnée par ses insom- 



in-12, p. 177, note i, rapportées d'après Ahtonio Ferrer del Rio, Histoire du 
règne de Charles III en Espagne, 

* La Gazette de Leyde donne un extrait cnrieax d'une lettre de Rome en date 
du 24 septembre : « Jusqu'à présent personne n'a pu déterminer le genre de 
maladie qui a conduit le Pape au tombeau. Les uns prétendent que c'est une 
affection dartreuse, d'autres une inflammation de poitrine, d'autres un dépéris- 
sement (général des intestins. Mais cette incertitude de la cause de la mort prouve 
qu'on l'ignore. Â l'inspection du cadavre qui a été faite à la réquisition du Car- 
dinal camerlingue, on a trouvé le cœur rétréci, privé de tous seê vases lympha- 
tiques et déssécbé, en sorte que son volume ne dépassait guère celui d'un 
demi-baïoque : un des poumons devenu solide comme une semelle de cuir et 
sans la moindre goutte d'bumeur; les intestins en grande partie affectés; la vessie 
pleine de tumeurs ou la gangrène avait commencé à se former, le cerveau pareil- 
lement desséché. • L'affirmation relative à l'empoisonnement se trouve dans une 
correspondance de Rome en date du 5 octobre. 

* Cette déclaration se trouve dans le Tartuffe épisiolaire démasqué, ou Épttre 
très'familière à M, le marquis Caraccioli, Liège, i777, in-S**, p. 156. Ce très- 
corieuz volume de l'abbé J. B. Bonnaud mérite une étude particulière. 

* Tome III, p. 301. 

^ Mémoires inédits et historiques , etc., Paris, 1807, in-S**, p. 232. 

* Samto Domihoo, Esprit des Papet, Paris, 1839, in-S», p. 321. 



S96 LE CARDINAL DE BERNIS. 

Dies et l'état d'afFaissenaent où la terreur l'avait réduit ' . Son 
opinion est partagée par Roland , qui parle de plus des contre- 
poisons qui ont pu porter au Pape une atteinte mortelle. Or, 
Roland était à Rome deux ans après la mort de Clément XIV, 
et il paraît avoir fait une enquête sérieuse *. 

Ainsi, les témoignages se contredisent : Remis affirme, 
Moniuo nie'; l'abbé Roman est pour l'empoisonnement, 
Gorani contre. A Rerlin, on nie; à Naples, on croit; à Madrid, 
on doute; à Paris, on affirme ^. Démontrer scientifiquement 
l'empoisonnement est impossible ^ ; déterminer nettement le 
genre de maladie, d'après des documents dénués d'exactitude, 
et en tenant compte des modifications qu'a dû produire un 
traitement contraire à tous les principes médicaux, est extré* 
mement difficile; mais, à défaut d'arguments scientifiques, res- 
tent les preuves morales. 

Qui avait intérêt à empoisonner le Pape? Qu'on l'eût fait 
disparaître aussitôt après son exaltation, au moment où les 
Jésuites savaient que la pression des Couronnes allait amener 
leur suppression, cela pourrait se comprendre; mais, un an 
après la suppression, à quoi bon? La mort du Pape ne pou- 
vait leur servir de rien, et l'on a tort de dire qu'en le tuant ils 



* Mémoires secrets et critiques des cours , des gouvernements et des mœurs tks 
principaux États d*llalie, Paris, 1793, in-8o, t. III, p. 61* 

2 « Bien des gens, dit-il, prétendent que ce Pontife a été empoisonné, quelque»-unâ 
cependant avancent qu'il a cru l'ôtre, qu'il est mort de cette crainte et des pré- 
cautions qu'il a prises en conséquence. » Lettres écrites de Suisse, etc., à made* 
moiseUe •»• à Pari^ en 1776, 1777 et 1778, Amsterdam, 1780, in-12, t. V, 
p. 117. 

• Les Jésuites jugés, etc., p. 176. 

^ J'essaye vainement de trouver une opinion anglaise : Moore, A vtew of 
Society and manners in Ilaly, London, 1781, in-8°, qui était à Rome en 1775, 
parle longuement de Ganganelli qu'il appelle le Pape protestant, mais non point 
de sa mort. 

^ On n'a pour cela que la relation de Saliceti, la relation envoyée par le 
Ministre d'Espagne (publiée par l'abbé Komav, in fine) et les procès-verbaux 
d'autopûe : on a pourtant tenté en Allemagne de formuler une opinion, et voici 
la conclusion du docteur Maschka : « Les indications peu précises et entière- 
ment dénuées de caractère scientifique des médecins relatives aux différentes 
pbases de la maladie et aux résultats de l'autopsie ne permettent pas de donner 
un avis motivé sur le genre de mort du Pape. » (Hober, les Jésuites, Paris, 
1875, in-8^, t. II, p. 370.) Il aurait fallu Littré pour éclaircir ce problème. 



MORT DE CLÉMENT XIV. Î97 

étaient assurés de conserver leurs établissements de Silésie et de 
Russie. Ne sayaient-ils pas, comme tout le monde, que Clé- 
ment XIV était retenu dans ses démarches près de Frédéric et 
Catherine par la crainte de nuire aux catholiques des deux 
États en insistant pour l'exécution du Bref? Les Jésuites de 
Silésie et de Russie étaient en révolte contre le Saint-Siég^e, 
mais le Saint-Siège n'avait aucun moyen de coercition contre un 
Roi hérétique et une Impératrice schismatique qu'il ne recon- 
naissait même pas. La preuve que le Pape n'a pas été empoi- 
sonné en 1774, c'est qu'il ne Ta été ni en 1770, ni en 1771, 
ni en 1773. 

Faut-il admettre maintenant, avec les apologistes de l'In- 
stitut ', que Clément XIV est mort fou, fou de douleur d'avoir 
détruit les Jésuites, fou de terreur de l'enfer? Faut-il discuter 
les phénomènes de bi-ambutation que les mêmes écrivains 
prêtent à saint Alphonse de Liguori*? Faut-il opposer les 
témoignages très-nets, très-positifs et très-concordants des 
témoins oculaires, aux assertions controuvées d'illuminés qui, 
peut-être, sont de bonne foi? Non. L'histoire a sa dignité. 

Clément XIV, ame faible et esprit médiocre, s'est trouvé 
dans une place pour laquelle il n'était point fait. L'ambition 
l'a entraîné à des démarches compromettantes qui ont pesé 
sur toute sa conduite. Les responsabilités l'ont écrasé; les incer- 
titudes au milieu desquelles il s'est débattu ont troublé profon- 
dément un organisme déjà épuisé par Tàge et par les obliga- 
tions monastiques. Habitué à la vie du cloître, à l'existence 
retirée et paisible, humble et pauvre des Cordeliers, il s'est 
trouvé brusquement porté sur un théâtre où il a cru que ses 
finesses de couvent lui suffiraient pour se concilier tous les 

* Crbtineau-Joly, Clément XIV et les Jésuites, pass. in fine. Le P^re de Ravi- 
CîiAK, Clément Xlll et Clément XIV, Paris, 1854, in-8». 

' On sait que, suivant le procès de canonisat'on d'Alphonse de Liguori, le 
21 septembre. 1774, le saint aurait éprouvé une sorte d'évanouissement qui dura 
deux jours, et que, étant revenu à lui, il annonça à ceux qui l'entouraient qu'il 
était allé assister le Pape. On semble un peu embarrassé de ce prodige dans la 
Vie de saint Alphonse de Liguori, la dernière publiée (Paris, 1879, in-8<*). On y 
consacre à peine une page (p. 4V)4). 11 est bon de remarquer qu'Alphonse de 
Liguori était entièrement dévoué aux Jésuites. \ 



298 LE CARDINAL DE VERNIS. 

partis et s*assurer tous les suffrages. Ses petites roueries ont 
échoué devant les volontés inébranlables des souveraips. Il a 
eu affaire d'abord à des diplomates consommés, qui, sans qu'il 
s'en aperçût, l'ont peu à peu engagé au point qu'il lui fût 
impossible de rompre les chaînes dorées dont on l'avait chargé. 
Puis, quand il pensait que, avec ses promesses, il avait au 
moins gagné du temps, Monino est arrivé, sec, sévère, froid, 
inflexible, qui a emporté de haute lutte la signature. Au moins, 
Ganganelli s'est flatté de rendre Avignon au Saint-Siège ; mais 
que de temps ne lui faut-il pas pour que la restitution s'opère? 
Il sent dans tout Rome, la Rome des cardinaux et des princes, 
dans ce monde dont il n'est pas, où il n'est jamais entré, — 
car il était trop bas comme moine et il est trop haut comme 
Pape, — une haine féroce contre lui, le fils du médecin de 
campagne qui opprime Rome, les vrais Romains, au profit des 
étrangers. Et, pour lutter contre cette universelle hostilité, celte 
hostilité qui se marque aux Chapelles et aux Fonctions par 
l'absence de la plupart des cardinaux et des prélats, il est seul, 
tout seul, seul avec Buontempi qui est aux gages de l'Espagne, 
le Frère François qui est payé par le Portugal, et Bischi qui se 
vend à tout le monde. Il est honnête, il est pieux, il est modeste, 
il est probe, il est économe : vertus de moine; il ne sait point 
donner, s'entourer, se faire une cour, s'attirer des dévoue- 
ments. Et c'est lui qui a touché à l'Arche sainte, à la milice 
fidèle, à cette Société des Jésuites, l'avant-garde de l'armée 
catholique : c'est lui qui l'a supprimée. Ignore-t-il donc leur 
pouvoir? Ne sait-il pas leur puissance? Gomme homme, ne doit- 
il pas les craindre? comme Pape, les respecter?. Les remords lui 
viennent, la peur le torture. Et personne pour le rassurer, 
personne que des hommes vendus ou les Ministres des Cou- 
ronnes. Et ses ennemis, s'amusant de ses terreurs, sèment par 
la ville les prophéties menteuses; et cette mort qu'il redoute 
est chaque jour escomptée, annoncée, promise. Le peuple qu'il 
aime, dont il espère être aimé, car il a fait tout pour lui et il a 
cru être le Pape du peuple, lui échappe comme le reste et, 
fanatisé ou abusé, n'a plus pour lui d'acclamations. Il cherche 



MORT DE CLEMENT XIV. 209 

le poison partout et il le trouve partout. Son tempérament est 
épuisé, son âme est flétrie, son corps est malade : la proie est 
bonne pour la mort. 

Voilà pourquoi Clément XIV est mort. L'empoisonnement 
est une hypothèse dont l'histoire n'a pas besoin, qu'elle doit 
absolument et nettement rejeter. Les Jésuites et leurs partisans 
n'ont pas commis ce crime inutile : le jugement de Ghoiseul est 
équitable, et il convient de le répéter : « La Société des Jésuites, 
écrivait-il le 13 août 1770, a été regardée par ses doctrines, 
son Institut et ses intrigues comme dangereuse dans les pays 
d'où elle a été expulsée, mais on ne l'a point accusée d'être 
composée d'empoisonneurs, et il n'y a que la basse jalousie ou 
la haine fanatique de quelques moines qui puisse Ten soup- 
çonner '• » 

> Ghoiseul II Bemis, 13 août 1770. (ÂFF. Étb.) Quelqu'un qui connaissait bien 
Glioiseul, qui a vu Bemis, le baron de Gleicben, Ministre de Danemark, a écrit 
ce jugement qui me parait absolument exact : ■ On croit presque généralement 
que Clément XIV a été empoisonné par les Jésuites^ Pour moi, je n*en crois rien. 
Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes inutiles. Ge poison aurait été mou- 
tarde après dîner. Le marquis de Pombal, Gharles III et le duc de Ghoiseul sont 
morts fort naturellement. Voilà les preuves de mon opinion. Glément XIV est 
mort de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la putréfisction subite 
de son cadavre n*a été que Teffet de Tàngoisse horrible qui Ta tué. m ^Souvenirs 
Ed. Grimbloi, p. 33.) 



. f 



CHAPITRE X 

EXALTATION DE PIE VI '. 
Septembre 1774 — février 1775. 

Insultes à la mémoire de Clément XIV. — Persécutions contre ses confident:». 

— Quel parti a eu intérêt à accréditer le bruit de Tempoisonnement. — 
Obsèques du Râpe. — Plan de campagne de Bernis. — Opinion des Souve- 
rains. — Intrigues pour une élection précipitée. — Bernis se défend. — Arriérée 
de Luynes. — Formation de {'Exclusive. — Pamphlets. — Leur répression. 

— Négociations. — Bernis propose Brascbi. — Bernis reçoit Tambassadeur 
extraordinaire de TEmpereur. — Il faut renoncer à Braschi. — Etat du con- 
clave au l**" janvier 1775. — Conférences pour Tcxamen des candidats. — On 
revient à Braschi. — Son élection. — Pie VI. — Triomphe de Bernis. — 
Calomnies contre lui. — Nécessité d'une victoire pour conserver le Ministère 
de Rome. — On ne songe plus à le lui disputer. 



Aussitôt après la mort de Clëment XIV, les insulteurs se 
donnèrent carrière. On ne pouvait accuser le Pape d'avoir 
thésaurisé, d*avoir, comme tant d'autres, enrichi ses neveux 
et gorg[é ses partisans. Ses neveux, il ne leur avait rien donné 
de son vivant, il ne leur laissa pas même les effets qu'on trouva 



' Sources : Affaires Étraroères, i?ome^ vol. 869 k 87Î; Espagne^ yoI, 5^1 oi 
suiv., Borne : Mémoires et documents, vol. 77. Rome y consulats; Ms^. sanx 
numéro contenant des copies de lettres de Vergennes faites par M, de Beauchrsne. 
Archives iiATionALES : Correspondance du Cardinal avec M. Marqnety receveur 
général des Finances (R. 1368). Archives Berkis : Correspondance particulière 
avec Vergennes, et surtout Lettres à tabbé Deshaises. Cette source, de beaucoup 
la plus importante, permet de suivre heure par heure les impressions du Cardinal. 
Gazette de Leyde. Les renseignements sur Bome pendant le conclave y abondent. 
Bourgoing a eu communication pour se% Mémoires philosophiques sur Pie K/, Paris, 
an VII, 2 vol. in-8% de la Correspondance officielle. On peut consulter encore : 
Fasii del S. P, Pio VI con note critiche, etc., del Dott. Gio. Battista TAVAsm. 
Italia, 1804,3 iu-f*. Oraison funèbre de Pie VF, par Mgr de Brancadoro, trad. par 
d*Ubsmivt d*Aurirbau. Venise, 1800, in-f^. Histoire civile, politique et religieuse 
de Pie VI, par un Français catholique romain. Avignon, s. d., in-8®. Storia impar^^ 
ziale di Pio VI Braschi, Poschiavo. Anno l'^ délia Republica cisalpina. In-8*.Etc. 



EXALTATION DE PIE VI. 301 

dans son appartement au couvent des Saints-Apôtres : 538 billets 
des monts-de-piëtë, 1,500 ëcus, quelques tableaux, trois cents 
onces d'argent travaillé, quatre caisses de tabac d'Espagne, 
quelques porcelaines de diverses fabriques ' ; c'était là le trésor 
du Pape défunt. A défaut des neveux, on se rabattit sur ceux 
qu'on appelait les favoris, sur Buontempi et Bischi. Des sonnets 
lancés contre eux, on pourrait faire des volumes '. L'insulte 
alla déterrer leurs parents morts, fouetter leurs ambitions pré- 
tendues : le chapeau qui avait échappé à Buontempi, le titre de 
duchesse qu'avait vainement espéré Vittoria Bischi. En prose, 
en vers, en italien, en latin, on accusa la Bischi d'avoir été la 
maîtresse du Pape, de s'être vendue à un banquier juif nommé 
Cohen. On bafoua Buontempi, on le dçsigna aux vengeances 
du peuple. Lui et Bischi étaient les accapareurs, les oppres- 
seurs, les traîtres enrichis par la misère et la famine de Rome. 
Bien leur en prit alors de s'être mis sous la protection des Rois 
de la Maison de France, car au moment où l'on allait passer 
des paroles aux actes, Bernis et Monino déclarèrent qu'ils 
prenaient l'ancien confesseur et son ami sous leur sauvegarde. 

Clément XIV, lui, resta sans défense : nul ne songea à pro- 
téger sa mémoire. Il n'avait point laissé de créatures qui le 
soutinssent, de faction qui se réclamât de lui. Les cardinaux 
qu'il avait faits étaient en trop petit nombre pour s'organiser et 
combattre. Pourquoi n'avait-il pas nommé les onze réservés m 
petto P Voici qu'on attaque ses mœurs. Il avait une maîtresse, ce 
vieillard débile, que rongeait la maladie. Voici qu'on attaque sa 
doctrine, qu'on met dans la bouche de saint Pierre un dis- 
cours en quarante octaves où on lui reproche chacun des actes 
de son pontificat, de a n'avoir point fait de largesses à son pro- 
pre sang! • C'est un crime pour Ganganelli de n'avoir point 
pratiqué le népotisme I 

C'est bon de piétiner sur un mort, mais on garde autre chose 



1 Gazette de f.eyde. 

* y al en ma poiiseMion un manuscrit in-4^ de plus de cinq cents pages écrit par 
un Espagnol et renfermant une partie des satires qui ont couru à Rome. On con- 
sultera utilement sur ce sujet Siltacni, ouvr. cité. 



SOS LE CARDINAL DE BERNIS. 

pour les vivants. Partout, des vers courent qui disent que le 
Pape a été empoisonné. Sont-ce les partisans ou les ennemis des 
Couronnes qui les répandent? Les Couronnes ne peuvent rien 
gagner à laisser ou à faire croire que Clément XIV n*est pas 
mort naturellement. Gomment obtiendraient-elles du Pape 
futur qu'il maintint Tœuvre de Ganganellii s*il était avéré que 
Clément XIV est mort pour leur avoir cédé? Cette vague terreur 
qui plane sur les États après la mort mystérieuse d'un person* 
nage éminent, cette terreur qui met si facilement dans la bou* 
die du peuple des accusations d'empoisonnement, tient en ce 
moment à la gorge tous ceux qui habitent Rome, les plus sots 
comme les plus éclairés : ce n'est un doute pour personne : Clé* 
ment XIV a été empoisonné; il a été empoisonné parles Jésuites, 
et les Jésuites laissent dire; ils n'ont garde de se justifier. Qui 
donc à présent osera lever la main contre eux? 

Comme pour donner raison à la foule, et prêter une réalité 
h tous ces bruits, les obsèques ne peuvent être laites avec le 
cérémonial accoutumé. On ne peut exposer le cadavre à visage 
découvert, tant la corruption a été rapide '. On le transporte 
la nuit de Mont-Cavallo à la Sixtine; on prétend même un 
instant le priver des suprêmes honneurs. On les restreint au 
moins autant qu'on le peut. Les Zelanti sont redevenus les 
maîtres : c'est Rezzonico, le neveu de Clément XI!I, qui est 
camerlinguei ; c'est lui qui rédige les inscriptions du catafalque; 
qui charge un de ses affidés, le prélat Buonamici, de pronon- 
cer l'oraison funèbre. On n'ose point aller jusqu'au bout, Bernis 
et Monino se sont fâchés, ont fait, d'autorité, enlever du céno-- 
taphe un bas-relief insultant pour les Princes de la Maison de 
France ' : les choses au moins se passent à peu près convena- 
blement. Ce n'est point sur ce terrain qu'on veut attaquer. On 
réserve pour le conclave le suprême effort du parti jésuitique. 

]^a bataille qui va- s'engager a donc pour les Couronnes un 

* Bernis ^ Vergenaes, 28 septembre. (Aff. Étr.) 

2 Bernis à Verigennes, 4 octobre. (Aff. Étr.) Le bas-relief symbolisant U 
restitution d'A vi^^non montrait un homme, en manteau royal fleurdelysé, à genoux 
devant le Paj>c. 



EXALTATION DE PIE Vf. SOS 

intërêt essentiel, et Bernis, qui doit y jouer un rôle principal, a 
de longue date préparé son plan de campagne et fait le dénom- 
brement des forces respectives. Dès le 30 septembre, il a envoyé 
à Versailles deux mémoires sur ces diverses questions. Il y a, 
dit-il, trois partis à prendre : ou laisser faire le conclave sans 
s'embarrasser du choix du Pape ; ou se rendre maître par la 
force ouverte ; ou renoncer à l'inclusive pour s'assurer Vexclu" 
srve, c'est-à-dire, renoncer à faire le Pape, mais empêcher 
qu'on en fasse un qui déplaise. Le premier parti peut conve- 
nir à des philosophes, mais ne convient pas à des chrétiens ; 
le second offre beaucoup de dangers, et le succès en est peu pro- 
bable; le troisième, à condition qu'on s'assure le concours de 
Haples, de Madrid, de Vienne et de Turin, est de beaucoup 
préférable : mais il faut alors entrer dans tout le détail des ques- 
tions de personnes, obtenir que les cours de Vienne et de Turin 
empêchent certains cardinaux de venir au conclave. Enfin il 
Êiut de l'argent, car on n'aura Âlbani, le doyen du Sacré Col- 
lège, qu'en l'achetant. 

Quels sont les candidats à soutenir ' ? Bernis et Moniûo en 
sont tombés d'accord. Nul des cardinaux dont ils disposent ne 
peut réunir les suffrages : Stoppant se meurt depuis quatre 
mois; Zelada n'a aucun parti; Malvezzi a soulevé trop de 
haines; Marefoschi est d'une inconséquence terrible; Gasale et 
Simone sont impossibles : reste Negroni, qui est pacifique, 
condescendant et honnête '• Son secret est profond, sa sagacité 
extrême. Il est extrêmement lié avec Moniûo, mais il n'y a 
point à espérer qu'il puisse passer. Il faut donc se rabattre sur 
les moins mauvais des Zelanii, sur Boschi par exemple. Bras- 
chi aussi est à ménager; c'est une créature de Torregiani, et 
Ganganelli l'a élevé à la pourpre : « Il est suffisamment lettré ; 
il a une conduite régulière, et la vie retirée qu'il mène lui a 
donné une sorte de crédit. Cependant, dit Monino, malgré 
l'union qui a subsisté entre ce Cardinal et moi, et quoiqu'il 

1 SecoDcl mémoire du 20 septembre. (Aff. Etr.) 

* Beniie à Veiiifennes, 15 septembre. (Aff. Étr.) On trouvera des extraits 
dans BooilOOIRG, toc. ciU 



\ , 



\ 



I 



304 LE CARDINAL DE BERNIS. 

m'ait donné la plus grande preuve d*attachement et d'amitié, 
je ne me fierai jamais à lui relativement aux Jésuites et aux 
Immunités, tant à cause de ses liaisons que de Tidée que m'ont 
donnée de lui la nature de sa doctrine et l'espèce d'études 
auxquelles il s'est livré. » 

Que conclure? Qu'il faut tout craindre d'un coup d'audace 
des Zelanti qui vont essayer d'enlever l'élection par surprise, 
qu'il iaut gagner du temps, obtenir qu'on attende les cardi- 
naux étrangers, porter tout son efFort sur le candidat quel 
qu'il soit qui promettra « un pape prudent, impartial et paci- 
fique » • 

Ce sentiment des Ministres est partagé par leurs Souverains '. 
Charles II 1 écrit le 15 octobre cette phrase remarquable : « Je 
n'ai ni aiTection ni aversion pour aucun des candidats, pourvu 
que celui qu'on choisira ait les qualités requises pour bien gou- 
verner l'Église sans troubler les puissances séculières dans leurs 
justes droits. Nos intentions à cet égard peuvent être publiques, 
et on ne pourra que les approuver '. » C'est dans cet ordre 
d^idées que sont rédigées les instructions données aux cardinaux 
français. Louis XVI n'exclut personne ; il se confie absolument 
à Bernis pour la marche à suivre. 

Bernis n'a donc qu'à former son exclusive et, pour cela, à 
obtenir du Sacré Collège qu'on attende les étrangers. De 
France, Luynes viendra seul; mais on espère deux Espagnols, 
et, étant donné le petit nombre des cardinaux, trois voix ont une 
importance. Bernis croit être assuré, le 4 octobre, que Ton 
attendra, et que l'élection se fera de concert avec les Gou- 

' Louis XVI écrie à Charles HI, le !•■' octobre 1774 : ■ Monsieur mon frère 
et oncle, je viens d'apprendre que le Pape est très-mal et qa*on a grand' peur pour 
lui. La parfaite intelli{;ence que je désire maintenir toujours avec Votre Majesté 
m'en{;age à lui mander cette nouvelle pour lui dire que dans le cas où Sa Sain- 
teté viendrait à mourir, mon choix, et je pense aussi le bien de la chrétienté, me 
porte ^ m*unir avec elle pour le choix du successeur. Les liens d'union qui me 
joignent à Votre Majesté sont profondément gravés dans mon cœur, et je vois 
avec le plus grand plaisir que cela contribue au bonheur de nos sujets respectifs 
et à la tran(|uillité de l'Europe. • (A FF. Étr.) 

> Malgré cfla, Charles 111 exclut formellement Castelli, Bossi, Buffalini, Pam- 
phili, Paraccîani, Borromei, Spinola, Calini, Torregiani, Buonacorsi, Giraud et 
des Lances. 



EXALTATION DE PIE VI. 305 

ronnes '• Mais, à peine est-il entré au conclaTe, dont les portes 
ferment le S à dix heures du soir, à peine est-il dans u son tom* 
beau » , comme il appelle sa cellule (la cellule n* 46) , que la scène 
change brusquement. Les Albani, qu'il croyait tenir, sont d'ac- 
cord avec les Zelanti, et les deux Factions unies pour ëlire un 
Pape par surprise et d*acclamation, malg^ré les Couronnes, se 
croient tellement sûres du succès que, pour justifier leur pro- 
cédé, elles ont Fait imprimer une longue liste des Papes élus 
de cette Façon. Bernis est averti ; il se Fâche, démasque les 
Âlbani ; mais, pour se venger, c'est Bernis, ce sont les par- 
tisans des Couronnes, que les Zelanti accusent d'avoir voulu 
surprendre l'élection. Ils emplissent les gazettes de cette 
calomnie ^. Ils ajoutent qu'une discussion violente a eu lieu 
entre Rezzonico et Bernis, que le prince Ghigi, maréchal 
du conclave, a été obligé de s'interposer, que, chaque nuit, 
les épigrammes les plus injurieuses sont affichées sur la 
porte de la cellule n* 46. Ils espèrent ainsi ôter quelque 
autorité à Bernis, sinon dans le conclave^ au moins dans 
les Cours. 

Us ne peuvent point Faire qu'il n'ait gagné la première man- 
che. Bernis a réglé sa conduite, établi avec Orsini et Monino 
le concert le plus absolu, désigné les candidats contre lesquels 
il Faut prononcer l'exclusion ' ; il est décidé a ne proposer aucun 
sujet, à attendre que les Zelanti aient épuisé leurs ressources ; 
il a institué dans sa cellule des conversations où viennent tous 
les cardinaux, attirés par les friandises, les corbeilles de pains 
d'Espagne, de gauFres, de pâtisseries de toute espèce, les 
sucreries à la mode d'Italie, le caFé, le chocolat, la limonade 
sciolta à la glace, que Gournault et Marque, ses deux maîtres 
d'hôtel, apportent chaque jour au tour : malgré la concur- 
rence qu'essayent de lui Faire le prélat Archinto, gouverneur du 
conclave, et le prince Ghigi, qui tiennent tous deux des tables 

> BernU à Vergennes, 4 octobre. (AfFé ëtr.) 
' Gazette de Leyde, passim à partir du 8 octobre. 

' Il s est réduit à Torregiau', Castelli, Buonacorsi, Reuonico, Pamphili, et 
aux deux Coloona^ 

«0 



806 LE CARDIISAL DE BERNIS. 

magnifiquement servies, sa cellule est chaque soir aussi pleine 
que pourrait l'être son salon. 

Tout cela n*est que rextërieur, et si l'on s'endort, tout est 
perdu* Brusquement, le 13 octobre, Golonna, un de ceux qu'il 
faut exclure, monte à neuf voix au scrutin. Dix-sept voix lui 
sont acquises, et il en suffit de vingt pour faire le pape. Sans 
hésiter, Bernis rédige un mémoire qu'il fait approuver à Monino 
et à Orsini, et qu'il remet signé au Cardinal doyen. C'est un 
acte inusité, une forme nouvelle. En même temps, Monino 
enjoint à Orsini de donner au nom des deux cours, Madrid et 
Naples, l'exclusion à tout candidat dont on voudrait faire une 
élection précipitée. Au besoin, le Ministre d'Espagne est décidé 
h quitter Rome. Tout le feu des Zelanti tombe alors. Corsini 
vient déclarer que son parti attendra, « mais qu'à la vérité, on 
ne peut répondre qu'une inspiration instantanée n'opère la 
réunion de plusieurs suffrages » • Bernis répond poliment que 
les inspirations divines ne peuvent jamais être à craindre, mais 
il tient pour suspect ce langage mystique; il répugne aux 
moyens extrêmes, et pourtant il sent la faiblesse et l'isolement 
du parti des Couronnes. Voici Migazzi, un Autrichien, qui 
arrive, il a reçu l'ordre formel de suivre les avis de Bernis, 
mais il est tout Jésuite, et la preuve que la faction peut compter 
sur lui, c'est qu'il vient, quelque effort que la Cour de Vienne 
ait fait pour le retenir, au point de lui refuser les six mille 
écus d'usage, de donner son secret non à Migazzi, cardinal et 
archevêque, mais à l'abbé de Herzan, auditeur de rote. 

Se voyant découverts pour Golonna, les Zelanti se retour-- 
nent, et dès le 21 octobre pensent à Braschi. Gela se fait timi- 
dement : quatre voix qu'on lui ménage : mais ce n'est que pour 
tâter; le 25, après l'entrée de Buffalini, le nom de Braschi dis- 
parait des scrutins. Gela ne peut durer : si Bernis ne reçoit 
point de renfort, il est perdu. Heureusement Luynes annonce 
sa prochaine arrivée. Il est parti aussitôt qu'il en a reçu l'or- 
dre * ; s'est arrêté un jour à Sens pour les afiFaires de son diocèse, 

1 Vergennes à Bernis, t octobre, (âff. Étb.) 



EXALTATION DE PIE VI. 307 

et, le 24 octobre, il est à Turin ; mais ses voitures sont brisées, il 
faut qu'il attende. Ce n'est que le 4 novembre qu'il entre à 
Rome dans la belle berline attelée de six chevaux que Bernis lui 
a envoyée au delà de Ponte-Molle. Il descend au Palais de 
France où Deshaises lui a préparé une splendide réception, où, 
le 6, on lui donne un grand dîner '. Mais Luynes voudra-t-il se 
suborbonner, ne point inventer quelque négociation ? L'abbé 
Deshaises et Monifio le sermonnent, et, le 8, tout à fait acquis, 
mis en garde contre les Jésuites, convaincu que Bernis « doit 
avoir dans le conclave toute l'autorité du Ministre de Sa 
Majesté ' » , mais désireux pourtant de jouer un rôle et de tenir 
sa place, — ce qui plonge Bernis dans des terreurs incroyables^ 
— Luynes entre au conclave. 

La physionomie des partis s'est un peu modifiée : Gastelli, 
le chef des Inspirés^ est sorti le 2 novembre, sous prétexte de 
santé, peut-être parce qu'il a senti l'impossibilité de donner la 
loi aux Couronnes. BufFalini le remplace, comme chef de la 
faction; mais c'est une voix perdue pour les Ze/an/i. Or, suivant 
le compte de Bernis, il ne viendra pas plus de quarante-quatre 
cardinaux : donc, il faut trente voix pour l'inclusive, quinze 
pour l'exclusive. Dès à présent, Bernis en a dix-sept : bientôt 
il en aura vingt. Les Ze/an/t peuvent proposer qui il leur platt, 
pousser Golonna, qui, le 6 novembre, arrive à douze voix, peu 
importe. Les Couronnes qui ne proposent personne sont sûres 
de faire tomber leurs adversaires. 

La certitude d'un échec redouble les violences du parti jésui-* 
tique *. Rome est inondée de satires et de pasquinades : le 
Sermon de Saint-Pierre, le Secrétaire, le Songe, surtout le Coji* 
elave de 111 4y drame en musique, pour être représenté sur le 
Théâtre des Dames pendant le Carnaval de 1775. On l'affiche 
pendant la nuit : les sbires ont beau l'enlever, le placard 
reparait audacieusement, et la foule empêche qu'on l'arrache. 

* Gazette de France à la date. 

* Correspondance de Luynes. (Aff. Étr.) 

' Le 10 novembre, le courrier de France est dévalisé. Bernis est convaincu que 
e*ctt on coup du parti jésuitique, qu'on a voulu prendre ses dépêches. 

20. 



308 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



Bernis y est pris directement à partie^ et, par allusion à son 
intimité avec une princesse romaine, il a toujours la Sania-Croce 
entre les bras : et, à ce moment, la princesse de Santa-Groce est 
si malade qu'on désespère de sa vie. Dans ce pamphlet, les 
cardinaux de la faction des Couronnes sont insultés de la façon 
la plus basse, Zelada surtout, et cela, avec cette forme 
comique du libretto italien, dans des duos, des trios, des 
chœurs, avec des ballets coupant les airs \: des ballets que 
dansent les monsîgnors, les conclavistes et les abbés. Rien de 
si perfide, rien qui soit plus pénétré de cet esprit pointu du 
dix-huitième siècle italien ; rien qui porte mieux. 

Aussi, quand, le 16 novembre, Bernis est, à son tour, chef 
d'Ordre et, comme tel, chargé du gouvernement, « il donne une 
bonne poussée aux satires qui inondent le public » . D'accord 
avec les cardinaux Gasali et Giraud qui forment avec lui la Con- 
grégation, il ordonne que la Comédie du Conclave et les autres 
principales satires soient brûlées le 19, à midi, sur la place 
Colonne, par la main du bourreau. Il menace le Barigel de 
destitution s'il ne découvre pas la source de ces pamphlets dont 
on paye les copies jusqu'à vingt-cinq écus. 11 fait arrêter le 
docteur Gaétan Sartori, prêtre florentin, soupçonné d'en être 
l'auteur. 

Il est vrai que ces mesures énergiques amènent contre Bernis 
une recrudescence d'injures. On répand que le cardinal Fantuzzi, 
préfet de l'Immunité, a prononcé la censure contre les cardi- 
naux chefs d'Ordres qui ont agi sans consulter le Sacré Collège; 
on prétend que Bernis est excommunié ipso facto pour avoir 
procédé contre un prêtre, ce que le cardinal vicaire a seul le 
droit de faire, et que, par suite, sa voix est nulle dans le con-- 
clave; on affirme que le cardinal Marefoschi, le prince Chigi et 
le duc d'Arco se plaignent qu'on ait choisi pour le lieu de 
l'exécution la place Colonne, où sont situés leurs palais. Bernis 
a fait son devoir : il laisse les gens crier. 

D'ailleurs, il a entamé en ce moment une négociation qui 
mérite toute son attention : les Albani ont formé un parti 
volant qui se porte tantôt vers les Couronnes, tantôt vers les 



I 



EXALTATION DE PIE VI. 309 

inspirés, el qui sert d'interniédiaire. Ils reçoivent de toutes 
mains et ne se font craindre que pour grossir leur prix : c*est 
le centre du conclave. Or, en ce moment, ils semblent se rappro- 
cher de Bernis. BufFalini, de son côté, a fait des ouvertures à 
Luynes« et voici Borghèse qui parait traitable. Ne pourrait--on 
tirer parti de tout cela? Bernis songe à Braschi : « C'est un 
homme d'esprit et de mérite; le cardinal Giraud, qui est son 
ami, désirerait bien qu'il parvînt à la papauté. C'est un des 
sujets du parti des Rezzonico qui pourraient le mieux convenir. 
Il est des amis de Bernis, et le Ministre d'Espagne en a assez 
bonne opinion ; la réverbération des Rezzonico dont il est la 
créature est ce qui le rend suspect ' » , maison peut prendre ses 
précautions. Yergennes tombe d'accord avec Bernis que Braschi, 
à cause de ses vertus et de ses qualités, mérite la préférence sur 
les autres Zelanti, mais il subordonne toutes les démarches du 
Ministre de France aux vues et aux désirs du Roi d'Espagne '. 
Il faut donc, pour continuer la négociation, l'aveu formel de 
Monino. Voilà encore Bernis en tutelle, et, bien qu'il écrive qu'il 
laissera volontiers la. gloire de l'élection au Ministre d'Espagne, 
son ami ', il n'eût point été fâché de jouer authentiquement le 
premier rôle. Il s'incline pourtant, prend l'avis de son collègue : 
Monino n'a pas lieu d'être opposé à Braschi, qui, à Velletri, lors- 
qu'il était auditeur de l'évéque, a rendu à Charles III le signalé 
service de sauver ses archives et sa correspondance; plus tard, 
à NapleSy à propos d'un procès de l'Inquisition, il a montré un 
esprit éclairé et une certaine largeur d'esprit. Monino consent 
à ce qu'on porte Braschi. Bernis alors dresse toutes ses batte- 
ries. Migazzi, l'Autrichien dontilavaitsi grand'peur, vaétre, pour 
correspondre avec les Zelanti, un intermédiaire précieux. Ceux- 
ci d'ailleurs sont découragés : Colonna, leur candidat, est défi- 
nitivement écarté; Boschi qu'ils ont proposé est tombé, le 
21 novembre, sur une déclaration de Bernis. Les Âlbani eux 
aussi sont usés, se déclarent las et fatigués. Le moment est donc 

> Bernis à Vergennes, 16 novembre. (Aff. £tb.) 

' Vergennes à Bernis, 6 décembre. (Apf. ëfr.) 

' Bernis à Vergennes, i.k décembre. {Arch, Bernis,) 



.310 LE CARDINAL DE BERNIS. 

propice pour lancer la candidature de Braschi, d'autant que le 
cardinal de Solis Ta entrer au conclave (14 décembre) et que, 
tous les étrangers étant arrivés, il .faudra que l'inaction cesse. 

Ce sera donc Bernis qui aura inventé le Pape et qui le fera; 
quelle satisfaction pour son orgueil ! Et, pour combler sa vanité, 
c'est lui qui, comme cardinal-évéque, est à la tête de la Congré- 
gation des Chefs d'Ordres lorsque, le 18 décembre, le prince 
Corsini, ambassadeur de Leurs Majestés Impériales près le 
Sacré Collège, vient faire son compliment à la porte du con- 
clave ' . C'est donc à lui que s'adressent les splendeurs déployées 
par Corsini : ce cortège, où figure d'abord une riche diligence 
neuve, tirée par deux chevaux et entourée de quatre laquais; 
puis, trente pas plus loin, ÏOmbrello avec ses ornements d'or; 
puis le premier carrosse, une berline à sept glaces ornée de 
peintures représentant les noces de Psyché et de l'Amour; puis 
la foule des serviteurs des prélats; puis les laquais de l'Ambas- 
sadeur, en livrée rouge galonnée d'argent, un bâton d'argent à 
la main, le bonnet brodé des armoiries des Corsini et orné d'un 
panache blanc, rouge et vert ; puis une foule de domestiques, 
les uns en livrée verte, d'autres portant des bandoulières; puis 
la voiture de l'Ambassadeur, un char de triomphe au-dessus 
duquel s'envole, doré et peint, l'aigle impérial avec la couronne, 
le sceptre et l'épée : six chevaux frisons le traînent; vingt pages, 
vêtus de velours ponceau, l'entourent; à la portière, l'écuyer de 
Son Excellence escorté de quatre estafiers, parade sur un 
cheval superbement harnaché. Deux carrosses contenant la 
suite viennent encore. 

Au bas de la Scala Regia, le prince Chigi, maréchal du con- 
clave, à la tête des gentilshommes et des gardes, reçoit l'Ambas- 
sadeur : les tambours battent; le prince Corsini, vêtu d'un 
habit de velours noir à Timpériale, garni des plus riches den- 
telles, l'épée au flanc, un panache blanc au chapeau, tout écla- 
tant de nœuds et de boutons de diamant, monte à Papparte- 

^ Relazione delTudienze publiche che la mattina de i^ e i.% décembre deliTTh 
ehbe del Sacre CoUcgio in conclave Sua Excellensa ilsignor principe D. BarUdo^ 
meo Corsini, grande di Spagna, principe dî Sixmano, Rome, 1774, in-4*. 



EXALTATION DE PIE VI. 311 

ment du Maréchal. De là, il se rend à la porte du conclave 
derrière laquelle attend le Sacré Collège. Il fait devant la fenêtre 
la génuflexion ordinaire que les cardinaux lui rendent en étant 
leur barrette. Il remet à Bernis ses lettres de créance, et c*est à 
lui qu'il adresse son discours en langue latine. Bernis répond en 
italien, et dans ce discours, bien qu'il parle au nom de ]ses con- 
frères, il ne peut s'empêcher de se mettre en scène : il parle de 
lai; c'est sa propre gloire qu'il célèbre, et jamais, on le sent, il 
ne fut plus heureux. « La divine Providence, dit-il, qui a per- 
mis que l'honneur de parler au nom du Sacré Collège, dans cette 
fonction solennelle, me fût réservé, aurait pu choisir un inter- 
prète plus éloquent des sentiments du Sacré Collège. Je parle, 
il est vrai, une langue qui m'est étrangère, mais je parle d'une 
grande Reine dont personne n'a été plus à portée que moi de 
connaître l'étendue des lumières, la générosité des sentiments, 
l'humanité, le courage, la fidélité à ses alliés et à ses amis, et 
qui, la première de son sexe par les grâces, a mérité]d'être placée 
parmi les grands hommes, soit par la supériorité de son génie, 
soit par la sublimité de ses vertus. » 

Quelle journée, et quel beau rêve Bernis fait ce jour-là tout 
éveillé! Mais le lendemain, quelle chute! Migazzi, d'après les 
ordres de sa Cour, soulève la candidature de Visconti, ancien 
Nonce à Vienne ' ; Monino n'est pas fort loin de l'accepter, et 
Vergennes n'y contredit pas. Braschi, à qui Bernis fait, comme 
invite, donner une voix à chaque scrutin depuis le 1 6 décembre, 
est convenu de tout avec Solîs et a promis de maintenir l'œuvre 
de Clément XIV et de conserver les titulaires en charge, mais 
Jean-François Albani ébruite la négociation. Tout Rome en 
parle. Le Ministre de Portugal qui croit Braschi jésuite parce 
qu'il est créature des Rezzonico, et le prince Gorsini qui a de 
vieilles querelles avec lui, vont trouver Moniûo, se plaignent 
avec aigreur. Monino, qui n'a été convaincu qu'à demi par 
Bernis, se retourne, déclare qu'il faut renoncer à Braschi, 
ordonne de proposer Pallavicini, cousin germain de son princi- 

^ Bernis, 30 norembre; Vergennes, 20 décembre. (Aff. Étr.) 



81S LE CÂRDI^AL DE BEBNIS. 

paly le marquis de Grimaldi '. Toute Tœuvre de Bernis s'ef- 
fondre. Il faut recommencer tout le travail , et pour un candi- 
dat médiocre, peu sûr, sans valeur, sans amis, qui n*est 
recommande que par sa parenté, pour un Génois! On comprend 
que Bernis écrive à Tahbé Deshaises : « Le Ministre d'Espagne 
est honnête homme et homme d'esprit, mais il est tenace dans 
ses idées et veut toujours gouverner '. » 

Ainsi, au l*' janvier 1775, après trois mois passés, on n*est 
pas plus avancé que le premier jour. Migazzi travaille pour 
Visconti ; Solis, qui veut plaire à Grimaldi, négocie pour Palla- 
vicini; Bernis attend. De temps en temps, un candidat nouveau 
apparaît pour amuser le tapis : tantôt Borromei, cousin des 
Albani, tantôt Garacciolo Santobone, un pur imbécile qui adopte 
sans exception le sens littéral de toutes les bulles avec autant 
de foi que l'Évangile même. On est si las, que le parti des Cou- 
ronnes songe à le porter, a cet honnête gentilhomme » , parce 
qu'il faut bien en finir. La clôture menacé d'être éternelle : les 
cardinaux tombent malades : Luynes est fort incommodé ; le 
Cardinal-vicaire est obligé de sortir; Bernis souffrant lui-même 
a dû renvoyer son domestique de confiance dont l'état était 
grave. De plus, il sent qu'on s'égare ; il voit qu'on manque le 
but; quoi qu'on dise de Braschi', il le regrette. Il revient dans 
chaque dépêche, dans chaque billet sur son candidat. Hors 
Braschi, point de salut; car l'Espagne exclut tous les candidats 
que les zélés désirent, et les zélés excluent les candidats que 
l'Espagne recommande. Après Colonna, voici Giraud qui va, 
peut-être, être obligé de quitter sa place. Bernis lui-même n'est 
pas en bon point; ses yeux sont malades : la cellule où il dort 

^ Bernis âi Vergennes, 28 décembre. (Aff. Étr.) 

^ Bernis ^ Deshaises, 28 décembre. (Arch. Éernis,) 

' Difine, le consul à Rome, qae les afFaires poHtiqaes ne ref;ardent point, se 
permet d'écrire le 4 janvier au Ministre de la Marine : « Il eût été étonnant, 
Monseigneur, que dans les circonstances présentes on eût fait choix d*un pareil 
sujet. Grand partisan des Jésuites, il a désapprouvé publiquement la suppression 
de cet Ordre et peu ménagé les cours qui Font demandée. Ingrat envers ceux qui 
ont toujours été les moteurs de sa fortune, il aurait oublié en un moment ce qu'on 
aurait fait pour Télever au pontificat. Homme violent et plein de projets, il aurait 
tout bouleversé sans faire aucun bien à cet État. » (Aff. Étr.) 



EXALTATION DE PIE VI. 813^ 

est très-petite, très-malsaine, sans air^ empestée par la braise 
delà petite cuisine. Bernis est fort enrhumé; il doit se faire 
soigner. Tout cela ne peut durer : il faut en finir. 

Le 17 janvier, Bernis lâche Zelada sur les Albani et sur les 
Rezzonico. Un rapprochement s'opère : on se parle à présent; 
on sent la nécessité de s'entendre; il y a un air de confiance et 
d'harmonie entre les deux partis. Bref, on se détermine à une 
conférence, où l'on examinera de concert les chances de chacun 
des candidats (21 janvier). Â la couférence se trouvent Zelada, 
les deux Rezzonico, Torregiani et Jean-François Âlbani. On fait 
l'examen secret par la voie des suffrages : on prend d'abord six 
candidats, trois pour les Zelanti : Golonna, Pamphili, Torre- 
giani; trois pour les Couronnes : Simone, Negroni, Gasali. 
Aucun ne peut réussir : celui qui a obtenu le plus de voix est 
Colonna, mais il n'arrive pas à l'Inclusive : vingt et une voix 
seulement. Quant au candidat des Couronnes, celui qui a le 
plus de voix, Negroni, en a seize. 

On recommence la recherche avec six autres candidats : 
même échec. Il n'y a décidément qu'une solution : c'est Braschi. 
Le Ministre d'Espagne y revient, mais il veut avant de le pro- 
poser tenter un dernier effort pour Pallavicini. Cette marche 
peut être dangereuse, car elle peut amener une coalition contre 
Braschi, mais Bernis agit; il pousse Pallavicini qui le lO février 
déclare qu'il ne veut pas être élu et laisse la place libre. Solis 
incline à Braschi; quant à Bernis, il ne se lasse pas de vanter 
son candidat « qui est porté par inclination comme par système 
à respecter les souverains et à ménager leur appui au Saint- 
Siège; qui, quoique créature de Rezzonico, est élève de 
Benoît XIV et plus décidé pour les maximes de son maitre que 
pour celles de son créateur ' » • 

Une nouvelle négociation est entamée avec les zélés par 
Giraud et Zelada. Braschi se réconcilie avec le cardinal Corsini 
et, par lui, avec le prince son frère. Rezzonico, qui croit tenir 
Braschi, recueille les suffrages de son parti : tous ou presque 

* Bernis à Vergennes, 8 Février. (Aff. Étr.) 



314 LE CARDINAL DE BERNIS. 

tous se rëanissent sur Braschi. Le 14, la distribution du suf- 
frage du matin ne varie point , mais, dans la journée, Bernis 
annonce au Sacré Collège que les Couronnes consentent à l'ëlec- 
tion de Braschi ; le soir, tous les cardinaux vont baiser la main 
du nouveau Pape. Le 15, après la messe du Saint-Esprit, le 
scnitin a lieu pour la forme : Braschi a toutes les voix. Quand 
les cardinaux des Couronnes viennent le complimenter, il leur 
accorde la Secrëtairerie d'État pour Pallayicini, la Secrétairerie 
des Brefs pour Negroni, la -Légation de Bologne pour Branci- 
forte. Malvezzi aura la Daterie , mais seulement dans quelque 
temps; Giraud sera auditeur; Gonti aura de l'influence; quant 
à Bernis, il sera l'ami du Pape, de Pie YI, car Braschi prend ce 
nom à cause de sa dévotion pour saint Pie Y, et aussi parce qu'il 
prétend être allié à la famille Ghislièri. 

ft Sire, écrivent à Louis XYI les deux Cardinaux français ' , 
après cent trente-sept jours de demeure dans le conclave, le 
cardinal Braschi vient enfin d'être placé par le vœu unanime 
du Sacré Collège sur la chaire de Saint-Pierre. Le caractère 
qui sied si bien à la papauté est peint sur son visage. Il est issu 
d'une famille noble qui était établie à Gésenne, ville située dans 
la Romagne et dont la noblesse est très-ancienne. Il est le der- 
nier de son nom : ainsi, il n'y a point de népotisme à craindre. 
Il est édifiant dans ses mœurs et dans sa conduite. Il a été à 
portée d'acquérir les connaissances nécessaires pour bien gou- 
verner. Il a une tète bien faite, de la fermeté dans l'esprit, 
d'excellentes intentions, et désire beaucoup de mériter la bien- 
veillance et la protection des souverains catholiques. Il joint à 
ces avantages celui de n'avoir que cinquante-sept ans révolus 
du 27 décembre dernier. Il n'est point évéque, mais il ne 
manquera point ici d'évéques et d'archevêques pour le sacrer. « 
C'est là le style de Luynes à qui Bernis a laissé l'honneur d'écrire 
au Roi : pour lui, il est moins enthousiaste et plus réservé : 
« Le règne du nouveau Pape , écrit-il, fera juger si avant son 
élection on avait vu son visage ou son masque, w 

' Luynes et Bernis au Roi, 15 feTrier. (Aff. Etb.) 



EXALTATION DE PIE VI. S15 

Il n*a point tort, car la responsabilité est grande : c'est lui 
seul qui a fait le Pape. C'est lui qui au début Ta inventé; c'est 
lui qui l'a soutenu envers et contre tous, contre l'Autriche qui 
prônait un autre candidat, contre l'Espagne méme^ ^ qui pour- 
tant il avait ordre de se soumettre. C'est lui a qui l'a ressuscité 
alors que chacun le croyait mort » , et qui, par son habileté, a 
amené tous les partis à se ranger à son opinion. Il peut être 
modeste, enjoindre à Deshaises ^ qu'on parle modestement 
dans sa maison » du rôle qu'il a joué, faire tomber les éloges sur 
Monino et Migazzi. C'est lui seul qui a fait le Pape, a II a donné 
la loi au point de fixer à son gré le jour de l'élection qu'il a 
retardé de vingt-quatre heures à cet effet. » Les Zelanti ne s'y 
trompent pas. Ils comblent Bernis de louanges. Il a tout con- 
cilié. Quand il sort du Conclave, la prélature, les cardinaux, 
les princes romains viennent lui faire compliment. Le 1 7 février, 
il a audience du Pape. A eux deux, ils arrangent les places; 
Bernis fait des concessions, le Pape en fait d'autres : c'est un 
assaut de courtoisie. On convient que Malvezzi n'aura pas la 
Daterie, que Négroni Taura. Conti sera secrétaire des Brefs. 
Bernis avait deux conclavistes : l'un sera camérier secret, l'autre 
aura une pension. Saliceti, le médecin de Bernis, sera médecin 
du Pape. Le chirurgien de Bernis sera chirurgien du Pape. 
Le prince de Santa -Croce sera capitaine honoraire des 
chevau-légers de la Garde. Ce n'est point assez : Pie VI veut 
rendre de Bernis un témoignage public, et dans la lettre qu'il 
écrit le 22 février à Louis XVI pour lui donner part de son 
exaltation, il insère cette phrase : u Notre très-aimé le cardinal 
de Bernis à qui nous protestons avoir les plus grandes obliga- 
tions, r) 

En Europe c'est un concert d'éloges. Marie-Thérèse; qui 
jadis a critiqué Bernis lors de l'affaire du chapeau de la Roche- 
Aymon, est retournée aujourd'hui par Migazzi qui est tout à 
Bernis et qui mange chez lui régulièrement. Elle écrit à Mercy 
pour témoigner la satisfaction entière qu'elle a de la conduite 
du Cardinal. Elle écrit même à la Reine sa fille, « quelque 
éloignée qu'elle soit d'ailleurs de s'intéresser pour aucun sujet 



31.6 LE CABDINAL DE BERNIS. 

étranger. : Mais, dit-elle, je crois devoir en excepter M. le car- 
dinal de Bernîs que je regarde toujours comme le premier 
auteur de l'heureuse union entre ma Maison et celle de 
Bourbon '.» 

Que sera-ce quand tous ces voyageurs venus à Rome pour le 

conclave seront disperses et raconteront non-seulement la gloire 

politique de Bernis, mais le luxe qu'il a déployé? car, pendant 

les cent quarante jours de claustration , sa maison a été ouverte, 

sa table a été servie comme s'il eût été présent. Et ce n'étaient 

point de médiocres convives que l'Électeur Palatin, le duc de 

Wurtemberg, le duc de Luxembourg, pour ne citer que les plus 

grands, et sans parier de 1' « inondation d'abbés français » les 

plus nobles qui soient en France, l'abbé de Beauvau, l'abbé de 

Yillevieille, l'abbé de Glermont- Tonnerre, l'abbé de Pleumartin, 

l'abbé de Beaumont, l'abbé de Séguiran, Tabbé de Caux, qui, 

après avoir mangé à sa table, lui font cortège aux audiences et 

aux cérémonies, et qui tous, par son canal, demandent et 

obtiennent quelque grâce. 

Bernis avait besoin de ce grand succès, car pendant le con- 
clave l'envie s'était déchaînée contre lui. Dans les gazettes de 
Hollande, la chronique scandaleuse de Rome avait sa place 
toute marquée. Un trou ayant été fait dans la clôture du con- 
clave vis-à-vis le couloir de Gléopâtre, on prélendit (on pré- 
tend encore à Rome) que le Cardinal y passa pour aller voir 
son amie la princesse Santa-Groce; or, la princesse était tom- 
bée malade au mois de janvier et chaque jour on attendait sa 
mort. Par des insinuations d'une perfidie achevée, le gazetier 
trouva moyen de désigner Bernis^. Bernis se plaignit à Ver- 

> Marie- Thérèse à Migazzi, 3 mars. (Aff. Étr.) 

' Le gazetier écrit entre autres clioses : « On tâchera d*a8Soupir cette affaire 
d'autant plus scandaleuse qu*on ne craint pas dans le public, tu plusieurs cir« 
constanoes rapprochées, de faire tomber les soupçons sur deux personnes émi- 
nentes que pourtant il serait téméraire de nommer. » Ceci expliqué, Tanecdote 
est-elle vraisemblable? Deux foii«, trois fois par jour, Bernis écrit du conclave à 
Tabbé Oeshaises. Certes, il lui parle de la princesse et de sa maladie, mais d*un 
ton tout paiernel et amical. « Dites-lui de ma part, écrit-il le 23 janvier, que je 
ne la reconnaîtrai plus pour ma fille, si elle m'écrit deux lijjnes tant que la lièvre 
subsistera, et que je ne lui ferai de réponse que quand elle 8era|san8 fièvre. » Le 25, 



EXALTATION DE PIE VI. 317 

genneSy qui donna sur les doigts au pamphlétaire^ mais qui né 
put « imposer silence aux bulletins de Paris, lesquels, dit-il^ 
semblables aux insectes prenant leur origine dans la fange,, 
échappent à l'observation et aux recherches de ceux qui pour- 
raient les réprimer n . 

Ces sottes calomnies avaient leur danger* Bernis se sentait 
quelque peu miné à Versailles. L'arrivée au pouvoir de M. de 
Maurepas n'avait point été pour le rassurer. Il avait été trop 
des amis de madame de Pompadour pour être beaucoup de 
ceux du nouveau Ministre. Il savait qu'il avait été question de 
le transférer d'Albi à Cambrai, pour lui enlever Rome que de 
très-grands seigneurs désiraient. Le brevet de Protecteur ne 
signifiait pas grand'chose : ce pouvait être une compensation : 
on alléguerait le cumul, l'incompatibilité des fonctions. Pour 
garder Rome et toutes ses places à Rome, il fallait qu'il affir- 
mât sa puissance avec un tel éclat que nul ne put songer à le 
remplacer. Le Pape fait, et fait par Bernis, c'était la partie 
définitivement gagnée. Vergennes , qui à certains moments 
avait peut-être hésité, écrivit que « ce succès était plus qu'hu- 
main. Vous devez être content, ajouta-t-il, de la justice qu'on 

il écrit : ■ Si on n'applique pas des vésicatoires à temps à cette pauvre 
femme, elle mourra.» Le 30, il ordonne h Deshalses de remplir, « après le triste 
événement qui se prépare, tout ce qu*il doit au prince de Santa-Croce et à la 
famille Falconieri. Vous assurerez le Prince, dit-il, de la continuation de mon 
affection et de mon amitié pour toujours. » Le 31, la Princesse va mieux, elle est 
sauvée : Bernis 8*en réjouit, cela est vrai, mais faut-il lui faire un crime d'aimer 
ses amies? Autre chose serait aller, comme le veut la légende, chez une maîtresse 
bien portante et aller chez une amie mourante : mais cela même n'est point vrai : 
faire un trou dans la clôture du Conclave, risquer sa considération, sa place, 
l'honneur des Couronnes, l'élection même du Pape pour un tel objet, cela n'est 
pasi croyable. Mais est-ce possible? Bernis a soixante ans, il est fort gros et peu 
leste. Il est affligé, juste à cette fin de janvier, de fluxions sur les yeux; on lui a, 
le 14, tiré dix-huit onces de sang. Il est accablé d'écritures, tiraillé par tous les 
partis, obligé d'être toujours présent, car, à tout instant, il est à la merci d'une 
surprise. 11 a dû changer sa cellule pour celle du cardinal Stoppant, afin d'avoir 
un peu d'air pour respirer. Il est épouvantablement enrhumé, et voilà l'amoureux 
qu'un fait courir, passer par des brèches, et revfUir, en se cachant, prendre sa 
place au scrutin. Je dois signaler dans le Fanfullu delta dominica du 24 février 1884 
un très-curieux article de A. Ademollo sur la princesse Santa-Croce. Il y a à 
prendre et à laisser dans des assertions trop souvent appuyées uniquement sur le 
témoignage de Casanova, mais ce n'en est pas moins la première étude sur cette 
curieuse figure. 



1/ 



318 LE CARDIISAL DE BEKISIS. 

VOUS rend ici. Il en imposera aux contradicteurs dont vous 
savez que les cours ne manquent jamais , et vous ne pouviez 
détruire plus victorieusement tous les abominables pamphlets 
dont on a inondé le public et qui ne pouvaient que faire gémir 
la raison et l'honnêteté ' . » La lettre que Louis XY I adressa 
le 7 mars aux Cardinaux français vint affirmer cette victoire 
définitive ; ce passage, en eflet, visait directement Bernis : « La 
conduite sage', éclairée et habile que vous avez tenue dans 
cette circonstance, disait le Roi, a mérité une entière approba* 
tion de ma part, et ces nouvelles preuves de zèle et d'attache- 
ment ne peuvent que fortifier les sentiments d'estime et de 
bienveillance que je vous porte et dont je vous donnerai tou- 
jours avec plaisir des marques particulières*. » . 

1 Vergennes à Bernis, 27 feTiier 1775. [Arch, Bernis,) 
' Le Roi à Luynes et à Bernis, 7 mars. (âfp. Étb.) 



CHAPITRE XI 

LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI ^ 

1775-1786. 

Pie VI. — SoD caractère. — Affaires pendantes avec la France : Avignon ; les 
Jésuites. — Solution de l'affaire d'Avignon. — Les Jésuites. — Pie VI et 
Tempoisonnement de Clément XIV. -^ Le procès de l'ex-général Ricci. — Mort 
de Ricci. ^^ Punitions infligées aux autres accusés. — La mémoire de Ganga* 
nelli. — Fabri Ganganelli. — Procès de fiischi. -^ Les Jésuites de Silésie et 
de Russie. — Garampi. — Pouvoirs donnés aux Jésuites insoumis. — Lettres 
«t contre-lettres. — - Opinion de Vergennes. — Poursuites contrôles Oratorîens 
de Rome. — Rescrits donnés aux Jésuites. — Protestations de l'Espagne. — 
Suppression de la Haquenée. — Les Rescrits sont retirés. — Disgrâce de 
TanucGÎ. — Florida RIanca, premier Ministre à Madrid, remplacé à Rome par 
Grimaldi et Azara. — Disgrâce de Pombal. — Les Jésuites reprennent la 
lutte. — Affaire de Palafox. — Les Jésuites de Pologne. — Leur marche. ^ 
Veqjennes ouvre les yeux ^ Remis. — Promesses du Pape. — Expédients pro- 
posés par Vergennes. -» L'Espagne se fôche. *> Le Pape a l'air de céder. — 
Ses actes. ^— Grimaldi à Rome. — Nouvelles promesses de Pie VI. — > Nouveaux 
actes. — Révolte des Cours catholiques. — Nouvelles promesses du Pape. — 
L'Espagne essaye de le tenir. — Consistoire du 25 décembre 1778. — La daterie 
et l'Espagne. -» Maladie de Pie VI. — Éventualité d'un conclave. — Union 
projetée entre les Couronnes. — Noviciat des Jésuites en Russie. — - Négociation 
mal conduite par Vergennes. — > La Ligue des neutres. — Inaction de la maison 
de France. — Correspondance de Pie VI avec Catherine. ^^ Promesses du 
Pape. — - Lettre à la Czarine. — Rref aux souverains catholiques. — Les 
Jésuites rétablis de fait. — Labre. •— Sa vie. — Sa mort. — Labre* opposé à 
Palafox et canonisé par les Jésuites. 



Jean- Ange Brascbi n*a que cinquante-sept ans et quelques 
mois lorsqu'il s'assied sur le trône pontifical. C'est un homme 
robuste, d*une haute stature, d'une santé admirable; la tête est 

1 Sources : Affaires Étrangères : Home, vol. S73 à 903. Archives Bernis : Cor- 
respondance du cardinal de Bernis avec le comte de Vergennes. La Compagnie 
de Jésus eotiservée en Russie après la suppression de 1772. Récit d'un Jésuite de 
la Russie Blanche, Paris, 1872, in-i2. Un Nonce du Pape à la cour de Cathe^ 
rine II, Mémoires dÀrchetti. Paris, 1872, in-12. Ouvrages sur Pie VI cités aux 
sources du précédent chapitre. 



3tO LE CARDINAL DE BERNIS. 

belle, le port majestueux, les habitudes de corps lentes et 
comme rhytlimëes. Ses mœurs sont pures; sa table est relati- 
vement frugale. Là n'est point son vice : son vice, c'est la 
vanité; il aime et veut qu'on l'admire : déployer dans les 
cérémonies ses grâces pontificales, se montrer aux Romains et 
aux étrangers dans sa gloire de Vicaire du Ghrist, étonner par 
sa souplesse, surprendre par l'éclat de sa voix, charmer par la 
beauté de son visage, jouer au Pape comme d'autres jouent au 
Roi, voilà son goût dominant. Il est coquet, mais d'une coquet- 
terie de Pape, coquet de sa calvitie, de ses cheveux blancs, 
longs et soyeux, qui tombent de deux côtés de ses tempes, 
coquet de son costume traditionnel qu'il porte exactement, 
mais en relevant un peu la soutane pour laisser voir sa jambe 
qu'il a belle. Il aime les inscriptions à sa gloire, les monuments 
sur qui l'on met son nom, les entreprises qui doivent l'immor- 
taliser. Il se croit grand architecte, grand ingénieur, grand 
savant, protecteur des lettres et des arts. Il joue au Léon X et 
parfois même au Jules II. A quoi ne joue-t-il pas, ce glorieux, 
qui, non satisfait de son modeste écusson familial *, a pris ces 
armoiries étranges et presque prophétiques : De gueules, au 
lys au naturel courbé sous le souffle (T argent d'un borée de car^ 
nation usant d'un nimbe d'argent. Il veut être seul maître, n'ad- 
met ni contrôle, ni conseil, non pas comme Clément XIV, par 
défiance ou par crainte, par cette haine des nobles qui perce à 
dès instants chez l'ancien moine, mais par confiance en soi, 
parce que, élu Pape, il se sent autocrate, qu'il n'admet rien 
au-dessus de lui, qu'il est l'émanation directe de la Divinité. Il 
ne laisse rien à faire au secrétaire d'État qui lui a été imposé 
par les Couronnes; il craindrait de lui abandonner une parcelle 
du pouvoir dont il n'a pas assez pour lui seul. Il sent devant 
lui de longues années, car jamais, pour ainsi dire. Pape n'a été 



' Brasclii porte : écarielé au L et au k d*or, à l'aigle à 4eux têtes éptoye'e, de 
sable, couronnée d'or. Au % et au *^ d'azur à ta fasce d^ argent chargée de trois 
étoiles d'or et accompagnée de deux lys tlu même posés un et un. Je laisse les 
fautes de iilason à V Annuario dellà noùilità Italiana, anno 1880, Pise, 1879, 
in.l2. 



I 

l 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. gîi 

élu à son âg^e, avec un€ santé pareille à la sienne. Il peut donc 
entreprendre, car il a un lendemain, mais ses entreprises sont 
mal conçues ou mal exécutées. Elles n'ont d'ordinaire pour but 
que sa vanité, et c'est pour la satisfaire qu'il ruine son État. Il 
est vrai qu'il enrichit ses neveux, car jamais plus que sous son 
pontificat le népotisme n'a fleuri à Rome; mais ce que le Pape 
fait dans le patrimoine de saint Pierre ne regarde point la 
France, et Bernis n'a à s'inquiéter que de ce qui a rapport aux 
Couronnes. 

Or, au moment de l'exaltation de Pie YI, les affaires qui 
avaient occupé les pontificats de Clément XIII et de Clé- 
ment XIV, étaient pour ainsi dire réglées. Les querelles avec 
la Maison de France étaient terminées; le Saint-Siège était 
rétabli dans la souveraineté du Gomtat; il ne s'agissait plus^ 
pour ramener les choses en l'état où elles étaient avant l'occu- 
pation française, que d'abolir h Avignon les institutions du 
chancelier Maupeou, qui n'avaient plus de raison d'être depuis 
que Louis XVI avait détruit en France l'œuvre de son aïeul 
et rappelé les parlements. La cour de Versailles voulait qu'on 
sauvegardât sa dignité, qu'on évitât surtout que les Avignon- 
nais pussent appeler au Pape des arrêts rendus contre eux en 
dernier ressort par le parlement de Provence, ce qui aurait 
réveillé d'anciennes querelles, aurait mis en doute le droit sou- 
verain du Roi sur le Comtat et aurait frappé de nullité toutes 
les décisions rendues entre les parties pendant dix ans. Le 
Nonce en France, Doria, fut chargé de traiter cette affaire, 
mais Pie VI ne lui envoya les pouvoirs nécessaires pour con- 
clure qu'après que tout fut définitivement arrêté. Il en résulta 
donc des allées et venues interminables. Enfin, la France pro- 
posa que le Conseil des Parties fût juge suprême des demandes 
en cassation formées par les Comtadins '. Le Pape accepta, et 
vers le mois de mai 1776, le Roi donna son consentement à la 

1 Le conseil privé ou conseil des parties, composé du chancelier, d'un certain 
nombre de conseillers d*Ëtat et de maîtres des requêtes qui rapportaient les procès 
instruits par les avocats du Conseil, connaissait, comme on sait, des évocations 
sor parentés et alliances, des règlements de juges, etc. 

21 



322 LE CAUDINAL DE BERNIS. 

suppression des sénéchaussées. L'ancienne administration 
papale fut rétablie à Avignon. 

Pour que rien ne vint désormais troubler les relations de la 
maison de France avec le Saint-Siège, il suffisait que Pie VI 
maintint fermement l'œuvre de Clément XIV. Les Zélanii 
étaient, il est vrai, très-puissants, les Jésuites avaient de nom- 
breux amis, et Braschi leur devait beaucoup : mais Ganganelli, 
aussi, avait été leur protégé, ce qui ne l'avait pas empêché de 
les détruire. La paix de la catholicité valait bien le sacrifice 
de sentiments personnels. Mais si, comme il ne cessait de le 
répéter, Pie VI croyait fermement que son prédécesseur avait 
été empoisonné, il avait de bonnes raisons pour ne pas suivre 
son exemple : en tout cas, l'empoisonnement de Clément XIV 
(ut pour lui le meilleur des arguments pour se défendre contre 
les violences, prouver l'impossibilité de pousser les Jésuites 
dans leurs derniers retranchements. Ainsi, il parvint à ména- 
ger l'Espagne et à ne point se brouiller avec les Jésuites. Que 
pouvait, en effet, répliquer l'Espagne, lorsque le Pape disait 
qu'il ne voulait point mourir comme Ganganelli? 

En 1775, deux affaires se rattachant à la suppression des 
Jésuites étaient encore pendantes et exigeaient une solution : 
le procès instruit contre l'ex-général Ricci et ses assistants, et 
le maintien de la Compagnie dans la Silésie et la Russie Blanche. 

Sur le premier article, les Cours étaient certaines que Clé- 
ment XIV ne se serait point relâché. II avait déclaré, à plu- 
sieurs reprises, que certaines pièces trouvées dans les papiers 
de Ricci justifiaient entièrement le Bref. II avait promis de 
communiquer ces documents aux Couronnes : quelque retard 
qu'il y eût apporté, il aurait bien fallu qu'il les fournit. Il avait 
un intérêt de conscience à trouver la vérité ; il avait un intérêt 
d'honneur à la dire. Le procès du Général était la conséquence 
nécessaire de la suppression : renvoyer Ricci absous, le ren- 
voyer sans jugement, c'était condamner le Pape qui l'avait 
emprisonné. Les Jésuites pouvaient-ils compter qu'ils force- 
raient Pie VI à flétrir la mémoire du Pape, son prédécesseur 
ot son créateur? 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI, 3Î8 

Dans le conclave, Braschi n'avait point pris d'engagements. 
Il avait accorde les places que les Couronnes lui avaient 
demandées, mais il n'avait rien promis relativement aux 
Jésuites. H est vrai qu'en ne publiant pas la bulle Itl Cœna au 
lendemain de son exaltation, il avait paru se rattacher aux 
doctrines de Ganganelli, mais, de ce qu'il n'affichait point la 
prétention de dominer tous les trônes du haut de la chaire de 
Saint-Pierre, était-ce à dire qu'il y renonçât? La bulle In Cœna 
était l'ombre qu'il abandonnait volontiers aux Couronnes. Les 
Jésuites étaient la proie, qu'il se réservait. Dès le mois de 
mars, le bruit courut qu'il allait faire élargir Ricci et les pri- 
sonniers du château Saint-Â.nge. Bernis considéra presque 
comme une victoire que, pour les mettre en liberté. Pie YI 
demandât le consentement de Moniiio; d'ailleurs, il trouva 
tout simple que, sans autre forme de procès, si l'on jugeait 
l'ex-Général assez puni, on lui ouvrit sa prison et qu'on se con- 
tentât de le bannir de Rome'. C'était une large concession 
faite aux zélés que Bernis avait fréquentés au conclave; le 
Ministre d'Espagne fut plus ferme, et grâce à lui le projet n'eut 
point de suite. Au mois de mai, les prisonniers obtinrent pour- 
tant une liberté presque complète dans l'enceinte du château, 
mais, avant de faire sortir définitivement Ricci, on voulait être 
assuré qu'il n'irait pas se mettre à la tête des Jésuites d'Alle- 
magne, de Silésie et de Russie; on pensait à l'obliger à vivre 
en Toscane, sa patrie, sous la surveillance du Grand-Duc. 

Monino se mit encore à la traverse, et disputa le terrain pas 
à pas. L'Espagne, appuyée par la France dont la politique sous 
le nouveau règne était demeurée traditionnelle, en ce point du 
moins', voulait que le Pape maintint le bref de suppression, 
respectât la mémoire de Clément XIV, laissât en paix ses créa- 
tures et ménageât les droits des Couronnes. Pie YI déclara 

1 Bernis à Vergennes, 5 «yril 1775. (Aff. Étr.) 

^ • Quand il serait démontré, écrit Vergennes le 1*' mai 1775, que l'extinetion 
de cette société aarait été faite contre toute raison et convenance, je maintiendrais 
encore qa*il serait contre les règles d'une saine politique de rétablir un corps qui, 
ayant des ressentiments à satisfaire et des passions à venger, allumerait le feu de 
la discorde d'un bout de Tunivcrs à l'autre. • (Ai'ck, Bernis,) 



/ 



324 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



a qu'il ne se prêterait sous aucune forme au rétablissement de 
la Société n ; pour prouver sa bonne foi, il communiqua à 
Monino les pièces de la procédure instruite contre Ricci et les 
prophétesses de Yalentano, mais il insinua ensuite qu'il fallait 
remplir avec justice et prudence ce que la charité ordonnait 
envers les personnes : s'il ne le faisait point, c'est-à-dire s'il ne 
relâchait pas Ricci, n'aurait-il pas le sort de Ganganelli? Monifto 
ne se laissa point surprendre. Il établit dans un mémoire, 
d'après les pièces mêmes que le Pape lui avait remises, quels 
soupçons il y avait lieu de faire peser sur les prisonniers du 
château Saint-Ang^e. Le Pape, battu, dut convenir que la Con- 
grégation de cardinaux, dite des Jésuites, à laquelle Giraud 
avait été adjoint, reprendrait l'information et donnerait son 
avis, qui ne pourrait être exécuté qu'avec l'approbation de 
l'Espagne et le consentement des autres Cours. Par contre, il 
obtint que l'Espagne ne s'opposerait pas à la mise en liberté de 
quelques individus que Bernis, pour diminuer la concession, 
traite d' « imbéciles visionnaires ^ » . 

L'activité rendue à la Congrégation obligea de reprendre le 
procès de Ricci. Les charges ne manquaient pas. « Il n'y a peut- 
être pas assez de preuves pour des juges, écrit Bernis le 5 juillet, 
mais il y en a assez pour les honnêtes gens et les gens raison- 
nables, n Néanmoins, serait-il possible de vaincre les sentiments 
qui avaient été inspirés au Pape dès son enfance : « le respect 
et la crainte des Jésuites? » Serait-il possible de conjurer la 
terreur vraie ou feinte qu'il disait éprouver"? Pie VI était 

« sagement favorable n aux Jésuites ; il était leur amant hon- 



9 

1 Bernis à Vergennes, 14 juin 1775. (Aff. Etr.) 

' Bernis à Vergennes, 5 juillet 1775 {Arch. Bernis,) Vergennes répond le 
24 juillet : ■ Si tout ce qu*on a débité, Monseigneur, au sujet de la mort du 
dernier Pape n*est pas fabuleux, je ne suis pas surpris que le régnant, en dimi 
nuant du respect auquel il était accoutumé pour la Compagnie des Jésuites, coo 
serye encore la crainte qu'elle a pu lui inspirer dans les temps de son influence. 
Le sort d*un Souverain Pontife n*est pas si peu agréable qu'il lui soit indifférent 
de multiplier le nombre des Parques, et comme notre intérêt propre doit néces» 
sairement influer sur nos actions et sur nos vues, il ne me parait point du tout 
étonnant que Sa Sainteté cherche à concilier celui de sa sûreté personnelle avec 
les ménagements qu'elle doit aux grandes puissances. ■ (Arch, Bernis,) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 3t5 

teux^. Il ne s'indigfnait pas de la rébellion schismatique des 
Jésuites du Nord. Il discutait tranquillement avec Monifio et 
BerniSy laissant s'user Tardeur déjà bien ralentie des deux 
Ministres qui , satisfaits du résultat obtenu , se gardaient de le 
compromettre en engageant une négociation nouvelle et se con- 
tentaient à peu de frais. 

Bernis avait pour cela de bonnes raisons; si la France avait 
sollicité la suppression des Jésuites, c'avait été par complaisance 
pour l'Espagne; d'Aiguillon n'avait cessé de le répéter, et cette 
politique était encore celle de Louis XVI et de Vergennes. Ver- 
gennes même y apportait de plus une pointe d'ironie et de 
scepticisme, une sorte de laisser-aller philosophique qui ne pou- 
vait laisser aucun doute sur son indifférence. Même lassitude en 
France, où les Parlements rétablis n'étaient nullement disposés 
à entamer une lutte nouvelle. A la Cour, on ne s'occupait point 
de ce genre de questions. Dans l'Assemblée du clei^é, les doc- 
trines ultramontaines étaient en faveur, et l'Archevêque de 
Toulouse, dans le discours qu'il avait adressé au Roi, comme 
président, avait déploré la suppression des Jésuites^; cela 
n'avait point même ému les gens du Roi, tous philosophes à 
présent. A quoi bon Bernis se serait-il donné du mal? Gela 
était fort triste, à coup sur, et « si M. Bossuet ressuscitait, il 
serait étonné de bien des choses * » , mais cela était si bon de se 
reposer et de ne se point faire d'ennemis : « Il faut songer à la 
tranquillité pubHque, écrivait-il ^, et ne pas faire la guerre aux 
individus, n 

Il est vrai que si Ton ne faisait point la guerre aux individus, 
c'est-à-dire si l'on relâchait Ricci et ses assistants, la victoire 
obtenue sur les Jésuites devenait assez problématique, puisque la 
Société continuait à exister et pouvait se prévaloir de l'assenti- 
ment tacite du Pape. Il est encore vrai que dans le cours du 
procès des prophétesses de Valentano, on avait découvert des 

' BcrDÎi à Vergennes, 19 juillet 1775. (^Arch* Bernis,) 

' C'est Loménie de Brîenne, celui qui plus que tout autre devait contribuer h 
la perte de la monarcbie. Bernis à Vergennes, 11 octobre 1775. {Ârch, Bernis.) 
3 Ibid. 
^ Demis à Vergennes, 9 août 1775. {Arch. Bernis,) 



326 LE CARDINAL DE BEBNIS. 

choses étrangles : que le directeur de ces prophëtesses ëtait en 
correspondance avec deux Jésuites, à qui il faisait passer leurs 
prétendues révélations ; que le Général était instruit de cette 
correspondance, qu'il s'était entretenu avec ce directeur et 
l'avait affilié aux prières de sa Société : cela suffisait à coup sûr 
« pour ne pas se méprendre au compère qui faisait agir ces 
marionnettes ' , » mais cela était bien dangereux à montrer, 
« même en coupant le fil de correspondance de ces propbétesses 
avec les Jésuites » . Il valait infiniment mieux faire suivre cette 
odieuse affaire par le tribunal du Saint-Office, dont au moins 
toutes les opérations étaient secrètes. « Il serait très-imprudent, 
écrivait Bernis^, de mettre sous les yeux du public un texte si 
abominable et dont les ennemis de la religion ne manqueraient 
pas de profiter. » Le Cardinal se connaissait bien quand il 
disait : « J'ai eu de mon temps le zèle qui fait les martyrs, je 
me contente, aujourd'hui que j'ai plus d'expérience, de celui 
qui fait les confesseurs '. » 

Donc, Moniiio n'exigeant rien, Bernis se garda bien de rien 
presser. Le juge chargé de l'instruction dans le procès Ricci 
put tout à son gré suspendre les interrogatoires pendant six 
semaines^, faire traîner la procédure de mois en mois; le 
Ministre de France ne fit aucune remontrance. La mort de Ricci, 
survenue le 24 novembre, aurait été un malheur irréparable si 
l'on avait eu à cœur de laver entièrement la mémoire de Clé- 
ment XIV. A Bernis, elle parut une délivrance. « Le Pape, se con- 
tenta»t-il de dire, ne doit pas être fâché de la mort d'un homme 
fort embarrassant * ; la Providence arrange tout pour le mieux *. » 

La mort du principal accusé rendait le procès à peu près 
impossible. Pie VI ordonna bientôt la mise en liberté des assis- 
tants du Général ^ : il ne resta au château Saint-Ange que deux 



' Bernis à Vcr(»ennes, 20 septembre 1775. (Arch. Bernis.) 
^ Bernis à Vergennes, 25 octobre 1775. {Arch, Bernis.) 
S Bernis à Vergennes, 16 août 1775. (Arch, Bernis,) 

* Bernis k Vergennes, 31 octobre 1775. (Arch. Bernis,) 

* Bernis à Vergennes, 22 novembre 1775. (Arch. Bernis,) 
^ Bernis à Vergennes, 21 novembre 1775. (Aff. Étr.) 

"^ Bernis à Vergennes, 7 et 14 février 1776. (Aff. Etb.) 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. ZtJ 

Jésuites et deux prêtres compromis dans l'affaire des prophé^ 
tesses de Yalentano : ils furent renvoyés devant le Saint-OfBce 
et en (îirent quittes pour quelques peines et pénitences '. 

Telle fut la fin de cette première affaire : si Clément XIV a 
été empoisonné , il faut avouer que sa mort fut médiocrement 
vengée. Qu'il Teût été ou non, il avait été indignement outragé 
par des fanatiques , et à coup sur les Cours de Bourbon mirent 
peu d'empressement à défendre sa mémoire. Au reste, ce ne 
fut point la seule marque d'ingratitude envers Ganganelli. Il 
n'avait point enrichi sa famille, ne lui avait rien donné, n'avait 
rien demandé pour elle. Aussi, point de chapeaux pour ses 
neveux, malgré l'usage constamment suivi, point de pensions 
et point de titre : tout au plus, en 1778, une de ces petites 
missions qui, si l'on était poussé, donnaient entrée dans la 
prélature, sinon, rapportaient un peu d'argent. L'abbé Fabri 
Ganganelli fut chargé, lors de la promotion des Couronnes, de 
porter la barrette à l'archevêque de Séville, patriarche des 
Indes ' : encore reçut-il de Vergennes la défense de passer par 
Paris, de crainte qu'il ne rencontrât et qu'il ne gênât le comte 
Onesti, le neveu de Pie VI, qui portait la barrette au cardinal de 
La Rochefoucauld et au cardinal de Guéméné '. Fabri ne tira 
de sa mission que les présents du Patriarche des Indes; il en 
eut pour 50,000 écus ^, et peut-être obtint-il une abbaye en 
Espagne. 

Si Pie VI ne fit pas de bien à Fabri, au moins ne lui fit-il pas 
de mal : mais il n'en alla pas de même pour Nicolas Bischi, un 
des seuls hommes auxquels Clément XIV eût témoigné quelque 
confiance, et que la France et l'Espagne avaient cherché à 
s'attacher en lui donnant, l'une la croix de Saint-Lazare et des 
lettres de naturalité, l'autre la clef de gentilhomme ordinaire. 
Dès les premiers jours de son pontificat. Pie VI autorisa le 
préfet Livizzani, préfet de l'Annone, à répéter contre Bischi des 



' Bernis à Vergennes, 6 mars 1776. (A FF. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, juin 1778. (Aff. Étr.) 

'* Vergennes à Bernis, ào juin 1778. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 30 décembre 1778. (Aff. Etr.) 



328 LE CARDINAL DE BERNIS. 

sommes importantes qu'on l'accusait d'avoir détournées de 
l'approvisionnement des États Pontificaux. En août 1777, le 
jugement allait être rendu sans que Bischi eût été entendu; le 
Ministre d'Espagne dut intervenir et eut grand'peine à obtenir 
un délai de deux mois pour permettre à l'accusé de fournir ses 
réponses ' . Bischi produisait un bref motu proprio par lequel 
Clément XIV l'avait chargé de l'administration des blés dans 
Rome et dans tout l'État ecclésiastique, et l'avait dispensé de 
rendre des comptes k tout autre qu'à lui-même. Croyant, dès 
lors, qu'il n'avait à fournir au tribunal de l'Annone qu'un 
aperçu sommaire, Bischi démontrait que ses cinq années 
d'administration avaient été les moins dispendieuses dans tout 
l'espace d'un demi-siècle. Mais Livizzani, préfet de l'Annone, 
était le familier de Torregiani, le frère de deux Jésuites. PieVI, 
au temps où il était trésorier de la Chambre apostolique, croyait 
avoir eu à se plaindre de Vittoria Bischi. Le Pape autorisa le 
tribunal de l'Annone à exiger un compte détaillé. Alors, il n'y 
eut plus de mesure : les mémoires publiés contre Bischi par le 
tribunal furent de véritables réquisitoires contre le dernier 
pontificat. Bischi eut grand'peine à trouver un avocat, et cet 
avocat dut apporter dans ses répliques une modération infinie. 
Le compte, quelque effort qu'on fit, ne put être fourni que le 

19 janvier 1778. Le jugement devait être rendu le 20, et Liviz- 
zani avait trouvé un prétexte pour obtenir du Pape que Palla- 
vicini, qui, comme secrétaire d'État, avait seul connu les inten- 
tions de Clément XIV, ne siégeât point comme juge. L'injustice 
était criante : les Ministres de France et d'Espagne sollicitèrent 
pour Bischi un délai de huit jours : tout délai fut refusé. Le 

20 janvier, la congrégation condamna sans appel Bischi à payer 
la somme de 282,000 écus romains ^, réservant en outre de pro- 
noncer sur divers autres articles ^. 

Le Roi d'Espagne ne pouvait sauver la fortune de Bischi, il 
sauva du moins sa tête. Mais, s'il interdit à Livizzani toute place 

> BeruU à Vergences, 27 août 1777. (Aff. Étr.) 

* Plus de quatorze cent mille liyres de France. 

' Bernis à Vergennes, 20 janvier 1778. (Aff. Éth.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 321^ 

cardinalice ', il ne put empêcher que les meubles de Bischi ne 
fussent vendus sur la place publique ^^ que le Pape pour marquer 
sa satisfaction ne nommât promoteur de la foi l'avocat Campa- 
nella'y l'auteur des mémoires contre Clément XIV. Charles lU 
n'eut d'autre ressource que d'accorder k son protégé ^ une pen- 
sion de 7,500 livres et de nommer son défenseur, l'avocat Zano* 
betti, avocat consultant de l'Ambassade d'Espagne avec mille, 
écus de traitement*^. De satisfaction, il n'y eut point à en 
espérer du Pape. Un jour vint pourtant où les Bischi trouvèrent 
moyen de se venger de Pie YI. Ils furent parmi les plus ardents 
partisans de la révolution et ne contribuèrent pas peu à détrôner 
le Pape qui les avait ruinés '. 

La conclusion donnée par le Pape au procès des Jésuites de 
Rome indiquait d'avance la marche qu'il devait suivre dans 
l'affaire des Jésuites de Silésie et de Russie. 

Dès le 26 septembre 1775, Yergennes fut averti qu'une négo- 
ciation secrète était engagée entre le Pape et le Roi de Prusse 
relativement aux Jésuites''. Le fait était si hors des usages de la 
cour de Rome qu'il sembla incroyable à Bernis. Le Saint-Siège 
ne reconnaissait point le Roi de Prusse comme Roi; le Pape 
n'avait point d'agent accrédité à Berlin ; Frédéric n'entretenait 
à Rome qu'un agent officieux, un certain abbé Ciofani, tout 
livré aux Jésuites , il est vrai , mais trop bas placé pour qu'on 
négociât avec lui. Néanmoins, une fois, cet abbé avait parlé au 
Pape par ordre de sa Cour, et l'avait entretenu des idées de son 
mattre sur les Jésuites de Silésie. « Le Pape affirma qu'il n'avait 
répondu que des choses générales, en faisant comprendre à 

1 Bemis à Vergennes, 8 avril 1778. (Aff. ëtr.) 

* Beniis à Vergennes, 3 juin 1778. (Aff. Étr.) 

* Il fut depuis auditeur du Pape et cardinal. Bernis à Vergennes, 89 juillet 1778» 
(Aff. Étr.) 

* Vergennes à Bemis, 4 août 1778. (Aff. Étr.) 

^ Bernis k Vergennes, 9 septembre 1778. (Aff. Étr.) 

* Voir sur Bischi en 1793 mon livre : les Diplomates de la Révolution, Paris, 
Ckaravay, 1882, p. 252. M. Silva{>ni, dans son ouvrage : La Corte, etc., nous 
apprend que Tainé des Hls de Bischi fut secrétaire général de la mairie de Rome 
et conseiller de préfecture du département du Tibre. Un autre, soldat dans les 
années de Napoléon, fut tué en Espagne. 

"^ Veigennes à Bernis, 26 septembre 1775. (Aff. Éth.) 



330 LE CARDIISAL DE BERNIS. 

l'Envoyé qu'il ne changerait rien à ce qui avait été décidé par 
son prédécesseur '. » 

Ce n'était pas à Rome qu'il fallait chercher : c'était à Var- 
sovie. Là était installé comme Nonce une créature de Clé- 
ment XIII, un affilié des Jésuites, Garampi, ce prélat dont, en 
1769, la France et l'Espagne avaient exigé la destitution et 
dont, par une singulière faiblesse, Bernis et Moniiio avaient 
permis en 1772 la nomination en Pologne'. C'était lui qui était 
chargé des communications du Pape « aux Princes hérétiques ou 
schismatiqueschez qui la Société avait recherché un asile ou une 
protection qu'elle n'avait pu obtenir dans aucun des États 
catholiques' » . Le négociateur était bien choisi, et l'on pouvait 
être assuré que ce ne serait point lui qui exigerait la soumission 
des rebelles. 

Non-seulement cette soumission , le Pape ne lu poursuivit 
pas, mais il approuva en quelque façon la révolte : par le Bref 
même , les Jésuites qui ne se soumettaient point formellement 
étaient interdits de toutes les fonctions sacerdotales. Lorsqu'ils 
se soumettaient, il leur Fallait pour exercer leurs fonctions des 
pouvoirs donnés par l'Ordinaire du lieu. Or, le Pape, par l'inter- 
médiaire de Garampi, autorisa les évéques de Silésie et de 
Pologne prussienne à donner des pouvoirs aux Jésuites malgré 
qu'ils refusassent de se soumettre au Bref ^. 

C'était la violation la plus formelle du décret de Clément XIV : 
mais Bernis trouva au Pape toutes sortes d'excuses : Pie YI 
devait-il donc abandonner les catholiques? Les Jésuites, c'étiiit 
incontestable, subsistaient comme corps religieux; le Roi de 
Prusse les considérait comme tels dans des actes publics, comme 
sa lettre au supérieur de Wurtemberg, et le nouveau plan 
d'études qu'il avait ordonné dans ses États. Les Jésuites rece- 

* Bernis à Vergennes, Il octobre 1775. (Aff. Etr.) 

* Voir la carieuse notice sur le cardinal Gîuseppe Garampi, dans Ciampi, 
Bibliograjia critica délie antiche reciproche corritpondenze delVltalia colla Riusia, 
voila Polonia, etc. Florence, 1834, in-S», t. I, p. 113. On y trouve un passage 
des Commentaires inédits du Jésuite Jules-César Cordara extrêmement précis sur 
les relations intimes de Garampi avec les Jésuites. 

* Bernis à Veiigennes. 8 novembre 1775. (Aff. Etr.) 

* Bernis à Vergennes, 15 et 27 novembre 1775. (Aff. Etr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE \l. 331 

vaient des novices, et, à la mort de Ricci, allaient, dit-on, pro- 
céder à l'élection d'un Général, mais il n'y a, disait Bernis, qu'à 
les envisager comme particuliers, et alors, tout devient facile. On 
exagère, ajoutait-il ; on abuse de paroles de pitié qui sont échap- 
pées au Pape dans la chaleur de la conversation. « Le Pape a 
cru que, ne touchant pas à l'essentiel du Bref, il ne déplairait pas 
aux Cours et satisferait en même temps le Roi de Prusse et le 
parti des Jésuites. » D'ailleurs, il est tout disposé à révoquer 
les ordres qu'il a donnés à Garampi. Déjà Moniiio a entre les 
mains copie d'une lettre que Pallavicini doit adresser au Nonce 
de Pologne, et dans cette lettre, tout à fait conforme aux idées 
de Bernis, le Secrétaire d'État déclare qu'il ne peut admettre 
que les Jésuites subsistent comme Ordre religieux '. Pie VI écrira 
une nouvelle lettre au Nonce, si on le désire. L'abbé CioFani n'a 
rien dit. Le Pape est prêt à tout. Bref, Bernis est heureux :• 
c Tout est éclairci, dit-il , et le mal est réparé. Il résulte même 
de tout cela une plus grande sécurité pour l'avenir '. » 

De fait, Pie YI n'avaitrien révoqué de ses ordres, et Garampi 
savait ce qu'il devait penser de certaines lettres. Peut-être Bernis 
le savait-il aussi, mais il n'ignorait pas que pourvu que ces 
intrigues ne déplussent pas au Roi d'Espagne, Yergennes con- 
sidérait que « la forme sous laquelle les Jésuites existaient en 
Prusse et en Russie devait être parfaitement indifférente au 
Roi • » . Or, l'Espagne s'étant contentée d'un projet de circu- 
laire ^ , que Monino avait présenté , que le Pape s'était hâté 
d'accepter, et par lequel le Souverain Pontife, sans rien révo- 
quer, se contentait d'imposer sur la Suppression le silence 
prescrit par Clément XIV , Bernis n'avait plus pien à demander 
et se félicitait de rester tranquille ^. 

> Bernis à Yergennes, 8 novembre 1775, et lettre de Pallavicini à Garampi 
fie même date. (âff. Étr.) 

* Bernis à Yergennes, 6 décembre 1775. (Aff. Etr.) Bernis à Yergennes, même 
date (Àrch, Bernis.) 

3 Yergennes à Bernis, 5 et 19 décembre 1775. (Aff. Étr.) 18 décembre. (Arch, 
Bernis,) 

^ Bernis h Yergennes, 13, SO, 27 décembre 1775. (Aff. Étr.) 

& « L'Espagne, écrit-il, a toujours été ma règle dans les affaires des Jésuites... 
J*ai moins pensé aux Jésuites dans tout le cours de cette négociation qu'à l'impor- 



332 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



En un an, quoi qu'en dit le Cardinal, et malgré le décret 
rendu par Frédéric pour séculariser les Jésuites de ses États ', 
le terrain gagné par les partisans de la Compagnie avait été 
considérable. Si les Jésuites avaient disparu en Prusse, ils avaient 
en Russie conquis une sorte d'existence légale. Le Pape n'avait 
rien fait contre eux, rien dit, rien ordonné qui montrât s'il 
partageait ou non les opinions de son ^prédéceseur. La Cour 
d*Espagne avait donc bien raison de commencer à le tenir pour 
suspect. D'ailleurs, les Jésuites n'étaient pas gens à se contenter 
de cette première victoire. 

Au mois d'avril 1776, Bernis est obligé d*intervenir pour 
empêcher une grave condamnation contre trois Oratoriens 
suspects de jansénisme; malgré ses instincts pacifiques, il est 
contraint d'écrire que « les partisans des Jésuites ont toujours 
les armes à la main ' » • 

Au mois de juin, on voit paraître à Rome des copies de pré- 
ttendus rescrits, émanés de la Secrétairerie des mémoriaux dont 
J. B. Rezzonico est président; ces rescrits permettent aux 
ex-Jésuites de réciter l'office propre de leur société comme si le 
Pape la regardait encore comme existante. Les Ministres de la 
Maison de France réclament ; Pie Y I leur communique la copie 
du rescrit authentique en date du 1 1 mai, dans lequel il est dit 
expressément que la Société est éteinte. Mais les rescrits con- 
traires au Bref de suppression n'en ont pas moins pu être expé- 
diés, car les Ministres subalternes des mémoriaux sont tous 
vendus aux Jésuites, et on cite des rescrits encore plus extraordi* 
naires en faveur des Jésuites de Gênes. Monino présente un 
mémoire à ce SLujet ', mais le Pape proteste que ses intentions 
sont pures, annonce qu'il va donner ordre à la Secrétairerie des 
mémoriaux d'être plus circonspecte à l'avenir et de refuser aux 
Jésuites les grâces collectives. Il faut, à moins de briser les 

tance de notre parfaite harmonie avec Sa Majesté Catholique. » 3 janvier 1775. 
(Àrch, Bernis.) 

< Bernis à Vergennes, 13 mars 1776. (Aff. Etr.) La nouvelle est fausse : ce 
n*est qu'en 1780 que le Bref fut promulgué en Prusse. 

^ Bernis k Vergennes, 5 juin 1776. (âff. Etr.) 

' Bernis à Vergennes, 3 et 10 juillet 1776. (Aff. Etr.) 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 333 

vitres, se contenter de ces déclarations officielles, et c'est ce que 
fait Bernis dans ses dépêches ostensibles , mais dans ses lettres, 
particulières, il montre qu'il voit clair : a Le Pape, dit-il, ne 
tentera pas le miracle de la résurrection des morts, mais il fera 
bien des choses qui en nourriront l'espërance, et cela suffit pour 
entretenir la fermentation du fanatisme ' . » 

C'était à l'Espagne de décider si elle voulait être prise pour 
dupe : ce râle ne lui convint point. Sans attendre même les 
instructions du Ministère espagnol, la Cour de Naples, se tenant 
assurée qu'elle serait suivie et prenant prétexte d'une insulte 
feite à Rome à Moniâo, lors de la présentation de la haquenée ^, 
déclara « que pour éviter toutes les occasions qui pouvaient 
amener quelque refroidissement entre elle et la Cour de Rome, 
elle ne ferait plus présenter à Sa Sainteté par le connétable 
Colonne, revêtu le jour de la fête de saint Pierre du caractère 
d'ambassadeur extraordinaire, la haquenée et les dix mille écus 
romains que le Roi des deux-Siciles, uniquement par dévotion 
pour les apôtres saint Pierre et saint Paul, était dans l'usage de 
faire remettre tous les ans à la Chambre apostolique; l'agent de 
Naples serait désormais chargé de cette fonction, ou tel autre 
procureur que nommerait le Ministre de Sa Majesté Sicilienne » . 

Nul désagrément qui pût être plus sensible au Pape et sur- 
tout à Pie VI, si amoureux de la représentation, que la suppres- 
sion de la pompe qui entourait la présentation de la haquenée : 



' Berpis à Vergennes, 3 jaiilei 1776. {Àrck. Bernis,) 

* « Le jour de la fête de saint Pierre, le connétable Colonne allant en grand 
cortège au Vatican, les gentilshommes du prélat Cornaro, gouverneur de Rome, 
disputèrent le pas, contre Tusage, aux gentilshommes du Ministre d*£spagne. 
Cette contestation dura assez de temps, interrompit l'ordre de la marche, et finit 
par une espèce d'insulte que fit au cortège du comte de Floride-Blanche un offi- 
cier suisse envoyé exprès pour déclarer aux Espagnols de céder le pas ou de 
retourner chez eux. Le connétable Colonne prétend avoir chargé cet officier de 
dire aux contendants des deux partis que pour ne pas faire attendre le Pape, ils 
eussent à finir leur contestation, sans quoi il les remerciait et les priait de s'en 
aller. » (Bernis à Vergennes, 17 juillet 1776. Aff. Étr.) On trouvera un très- 
curieux et très-complet tableau de la cérémonie de la présentation de la haquenée 
dans la Promenade utile et récréative de deux Parisiens en cent soixante^cinq 
jours, Avignon, 1768, in-12, t. II, p. 8. On sait que la cour de Rome voyait 
dans la présentation de la haquenée le tribut de vassalité du royaume des Deux- 
Siciles. 



334 LE CARDINAL DE BEBNIS. 

aussi, dès que la déclaration de la Cour de Naples lui eut été 
remise, il s'empressa de demander à Moniiio de s'interposer. 
Monino répondit qu'il ne pouvait garantir le succès de ses 
démarches, que sa Cour n'était nullement satisfaite de la con- 
duite du Pape à l'égard des Jésuites. Le Pape répliqua qu'il 
chargerait son Nonce à Madrid de faire une déclaration for- 
melle de ses intentions, que cette déclaration, il la minuterait 
lui-même et la communiquerait aux Ministres de la Maison de 
France; mais il supplia qu'on ne supprimât point la cérémonie. 

La démarche de la Cour de Naples avait été approuvée à 
Madrid, d'où Grimaldi envoyait des « dépêches fulminantes ' » ; 
à Versailles, où Yergennes applaudissait à l'excellente leçon 
donnée à l'arrogance romaine'; à Lisbonne, où Ton suspendait 
le payement de la pension des Jésuites portugais. Le Pape, 
devant cette unanimité, retira les rescrits en faveur des Jésuites. 
Gomme l'écrivait Bernis : « Quand ce Pape serait assez insensé 
pour travailler au rétablissement de la Compagnie, il trouverait 
une opposition universelle et invincible de la part des Cours 
ennemies ou amies des Jésuites. » 

Si donc Pie VI ne rencontrait plus cette résistance unanime, 
n'y avait-il pas lieu de tout craindre? Or, à la findeTannée 1776, 
trois des principaux adversaires des Jésuites disparaissent de la 
scène politique : à Naples, Tanucci tombe et est remplacé par 
le marquis de la Sambucca'. On est aussi heureux de ce chan^ 
gement à Versailles qu'à Rome, car Tanucci a tout fait pour 
refroidir les relations entre la France et les Deux-Siciles *. Mais 
à Madrid, Grimaldi demande sa retraite et obtient l'ambassade 
de Rome en échange du premier ministère où Monino est 
appelé, Monino, le principal sinon l'unique auteur de la sup- 
pression. D'Espagne, il ne pourra plus continuer cette exacte et 
nécessaire surveillance qui a tant gêné Pie YL II ne sera plus là 
pour fouetter Bernis et le réveiller. Grimaldi ne regarde Rome 

* Bernis k Vergennes, 24 juillet 1776. (Aff. Étr.) 

* Vergennes à Bernis, 6 août 1776. (Aff. Étr.) 

3 Bernis à Vergennes, 6 novembre 1776. (Aff. Étr.) 

* Vergennes k Bernis, 26 nr>Tcmbre 1776. (Aff. Ern.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 335 

que comme une sioëcure ag[rëable, où il ne compte s'occuper 
d'affaires que le moins possible. Moniôo laisse, il est vrai, 
derrière lui, un homme adroit, intelligent, qui a son chemin à 
faire, qui ne négligera point les occasions de parvenir, et qui 
sera le vrai ministre d'Espagne : mais don Nicolas de Azara, 
malgré son intelligence, son instruction*, sa connaissance de 
Rome, où il réside depuis 1765 comme agent d'Espagne, n'a 
point comme Monino une autorité indiscutée, conquise par une 
victoire mémorable. Ses commencements n'ont point été par- 
faitement honorables, et, à diverses reprises, Bernis, qui depuis 
est devenu son ami, s'est plaint de lui en termes assez forts. Il 
ne porte point à tout cette attention scrupuleuse qui dans un 
fuit insignifiant fait deviner la relation avec d'autres faits et 
prévoir les conséquences ; il parle beaucoup et il aime à parler : 
Monino, lui, ne parlait qu'à coup sûr. Ce n'est point un mau- 
vais choix , c'est peut-être le meilleur qu'on puisse faire ; mais 
pour traiter avec Rome, ce n'est rien qu'un homme soit dis- 
tingué, instruit, aimable; avant tout, il faut qu'il se fasse 
craindre. 

Tanucci tombé , Monino éloigné ' , ce n'est rien encore : la 
mort du Roi de Portugal va amener la disgrâce, celte fois ter- 
rible, du marquis de Pombal. Celui-là , de tous les adversaires 
des Jésuites, est le plus détesté : c'est lui qui a donné le 
branle. Il s'est montré violent, passionné, peut-être injuste. 
Le Roi mort, la Reine, toute livrée aux moines, va faire 
payer cher à Pombal l'expulsion des Jésuites; elle fera de sa 
Cour « une véritable capucinière » , et qui peut dire si bien- 

> Azara était d*ttDe instruction peu ordinaire : en dehors de son ouvrage sur 
Mengs (0/>ere di Antonio Raffaello Mengs, primo putore delta maesta di Carlo II I^ 
rediSpagna, pubblicate da D. Giuseppe Niccola J* Azara, Parme, 1790, in-4<'), il a 
publié un certain nombre de travaux dont on trouvera la liste dans la Notice 
anonyme fur le chevalier don J, N, d^ Azara. Paris, an Xll, in-S^ (en français et en 
icalien). J'ai ouï dire que d' Azara avait laissé des Mémoires. 11 serait bien digne 
de l'Académie royale d'histoire d'Espagne de retrouver et de publier cet impor^nt 
document. 

' Je lui ai conservé jusqu'ici, pour la clarté du récit, le nom de Monino, qu'il 
porta à son arrivée à Rome et jusqu'à la fin de 1773; mais dans l'histoire le 
premier Ministre d'Espagne n'est connu que sous son titre de comte de Fiorida- 
filanca. C'est par ce titre que je le désignerai désormais. 



^36 LE CAKDINAL I>E BEKNIS. 

tôt elle ne demandera pas le rétabliteement de J'Institut'? 

Ainsiy les cartes sont brouillées et l'Europe paraît retournée. 
Bernis reste seul à Borne pour soutenir l'efFort, et de la société 
romaine, où l'on n'aurait pas trouvé trente personnes qui ne 
fussent pas livrées aux Jésuites , et du Portugal , et de la Pologne, 
et de toutes les puissances hérétiques, car l'Angleterre s'en mêle, 
et) pour apaiser les catholiques d'Irlande, elle va dépécher au 
Pape un évéque anglican tout dévoué aux Jésuites : et Bernis 
ne peut pas même compter qu'à Versailles on prendra grand 
intérêt à ses efforts : on y dédaigne les questions religieuses, et 
Ton croit y faire de la politique. 

Au mois de janvier 1777, la lutte recommence; et dès ce 
moment, les Jésuites la portent sur deux terrains différents. Ils 
recherchent contre l'Espagne une satisfaction d'amour-propre, 
une victoire théologique en empêchant la béatification de 
Palafox à laquelle Charles III n'a nullement renoncé. Ils pour- 
suivent en Bussie le rétabUssement authentique de la Compa- 
gnie, et ils ont trouvé en Catherine II un protecteur infiniment 
plus sérieux que Frédéric, qui est vraiment trop sceptique, 
qu'on ne prend point avec des phrases et qui se soucie peu des 
inscriptions latines. 

L'affaire de Palafox, il suffit de la traîner en longueur, de 
lâcher aux moments opportuns des libelles contre la mémoire de 
Tévéque d'Osma. La congrégation générale des Bites assemblée 
devant le Pape pour juger les vertus du Vénérable ' in gradu 
heroico se partage : vingt- six consulteurs, dont cinq cardinaux, 
se déclarent pour; quinze, dont quatre cardinaux, se déclarent 
contre^. Mais ces quinze ne ménagent rien : ils concluent qu'il 
faut recommencer tout le procès, examiner à nouveau les quinze 
in-folio ^, renfermant les écrits de Palafox, déjà approuvés par 
Benoit XIV, Clément XIII et Clément XIV. Le Pape laisse 
échapper quelques paroles qui font soupçonner sa partialité : il 

> Bernis à Vergennes, 30 juillet 1777. (Aff. Étr.) 

> Vie du vénérable don Jean de Palafox, dédiée à Sa Majesté Catholique, 
Cologne, 1767, gr. in-8», et Morale pratique des Jésuites, t. IV, p. 6, i690,in-lJi 

* Bernis à Vergennes, 29 janvier et 5 fcTrier 1777. (Aff. Etr.) 

* Madrid, 1762. 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 337 

dit à Azara qu'il veut examiner de nouveau toute l'afFaire. Azara, 
inquiet, trouble, qui sait l'importance que sa Cour et les évéques 
d'Espagne attachent à cette béatification, va trouver Bernis, le 
prie d'ëcrire au Pape. Le Cardinal envoie à Pie YI une lettre 
d'un ton pathétique, où il lui parle « comme au lit de la mort« 
des dangers auquels le Saint-Siège s'expose en mécontentant la 
Cour d'Espagne. Le Pape défend qu'on touche au procès ^ et 
déclare qu'il se décidera par les principes de l'équité et de 
l'impartialité'. Cela dit, il se renferme dans un mutisme com- 
plet. Si Bernis l'interroge, il répond qu'il ne s'agit que de 
prouver les vertus in gradu heroico ', Deux mois se passent : le 
Pape ne promet plus que vaguement d'examiner l'affaire et 
n'indique plus de congrégations ^. On fait courir le bruit que le 
Roi d'Espagne ne tient point à Palafox'. Il faut qu'un démenti 
• vienne de Madrid, et c'est encore un mois de gagné*. L'année 
s'écoule, et rien n'est fait. 

On a su marcher d'un autre pas en Russie^. 

Lors du partage de la Pologne, les Jésuites établis dans la 
Russie Blanche et la Livonie, provinces dévolues à Catherine, 
étaient au nombre de deux cent un, répartis entre quatre 
collèges, deux résidences et plusieurs missions. On ignorait 
quel serait leur sort, car un ukase de Pierre P' interdisait aux 
Jésuites l'entrée de l'empire, mais ils surent s'attirer la bien- 
veillance des conquérants en prêtant les premiers le serment de 
fidélité à la Czarine. Leur exemple entraîna les populations 
polonaises : on leur en sut gré \ leurs supérieurs ' furent de la 



> Bernii» à Vergennes, 5 mars 1777. (Afp. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 19 mars 1777. (A FF. Etr.) 
3 Bernis \ Vci^gennea, 2 juillet 1777. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergeunes, 27 août 1777. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à Vergennes, 17 septembre et i*** octobre 1777. (Aff. Étr.) 

^ Bernis à Vergennes, 28 octobre 1777. (Aff. Étr.) 

7 En dehors de la correspondance de Bernis, les documents les plus importants 
à ce sujet ont été publiés par le Père Gagarin. (Vide supra aux sources,) Je dési- 
gnerai dans les citations par le mot : Jésuite, le livre intitulé : la Compagnie de 
Jésus conservée en Russiei^v le mot Àrchetti, le livre intitulé : Un Nonce du 
Pape à la cour de Catherine IL 

' Le Père Gzemieirici, recteur du collège de Poloçk, les Pères Lenkiewicz et 
Katenbring. 

«2 






838 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



députation qui alla à Pétersbourg renouveler à l'Impëratrice en 
personne Thommage de la Pologne conquise. Ils furent bien 
reçus et surent s'acquérir la bienveillance du gouverneur de la 
Russie Blanche, le général Tcbernycbef. Lorsque parut le Bref 
de Clément XIV, Tchernychef défendit sous les peines les plus 
terribles qu'on introduisit en Russie aucun décret émané de 
Qome. Les Jésuites n'en eurent pas moins connaissance de la 
suppression de leur Ordre ; mais, se fondant sur une lettre écrite 
au nom de Tévéque de Yilna, ils continuèrent à vivre en com- 
munauté, sans tenir aucun compte du Bref. Le Nonce Garampi 
ne les pressa point, ne répondit point à leurs lettres. Ils firent, 
disent-ils, une tentative auprès de Catherine pour obtenir la per- 
mission de se soumettre aux ordres du Pape; mais Tlmpératrice 
orthodoxe leur ayant fait répondre qu'elle entendait conserver 
la Compagnie telle qu'elle existait, ils obéirent à l'Impératrice. 

Elle savait bien qu'il en serait ainsi , car à ce moment même 
elle demandait à Garampi qu'un nommé Stanislas Siestrzence- 
wicz fût nommé évéque de M allô in partibusy et visiteur apos- 
tolique dans la Russie Blanche. Or, cet individu qui, né calvi- 
niste, s'était converti au catholicisme et avait été ordonné 
prêtre après la mort de sa femme, avait signé entre les mains de 
Catherine la promesse formelle de maintenir les Jésuites dans 
l'intégrité de leur état ^ Sacré par Garampi à Varsovie, il se 
mit aussitôt à l'œuvre. Non-seulement la Russie devint un 
refuge pour les Jésuites expulsés de Pologne, d'Allemagne et 
d'Italie, mais l'évéque de Mallo ordonna prêtres un certain 
nombre de scolastiques '. C'était, dit Bernis, un acte de schisme 
formel. 

Il est vrai que pour se mettre à couvert du côté de Rome, le 
vice-provincial Czerniewicz avait envoyé, le 15 octobre 1775, 
au cardinal J. B. Rezzonico, un mémoire par lequel il deman- 
dait qu'il lui fût permis d'agréger aux Jésuites de Russie 

* Jésuite^ p. 29. 

* La Compagnie comprend : des prêtres, des scolastiques et des coadjuteurs 
temporels. Bernis dit que l*£vèque de Mallo ordonna prêtres vingt scolastiques : 
Gagarin (Jésuite, p. 40) dit qu'il en ordonna deux : peu importe. L'acte est 
identique. 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 339 

quelques anciens Jésuites, et que le Pape indiquât par un signe 
quelconque qu'il ne voyait pas avec déplaisir la Compagnie se 
maintenir en Russie. Il est encore vrai que, le 15 janvier 1776, 
Rezzonico répondit un billet dans lequel se trouvait cette 
phrase, que les Jésuites trouvèrent significative : Precum tuarum, 
ut auguro et exoptas, felix exitus. Ce billet du Secrétaire des 
mémoriaux suffisait, parait-il, pour infirmer le Bref de Clé- 
ment XIV. 

Telle était, en 1777, la situation dont Bernis ne connaissait 
que quelques points. Il savait que des ordinations schisma- 
tiques avaient été Faites par un évéque de la Lithuanie mosco- 
vite ; il ignorait ce qu'avait fait Garampi et ce qu'avait écrit 
Rezzonico. Par contre, il était au courant de toutes sortes de 
bruits vrais ou faux, mis en circulation à dessein : ainsi, on 
parlait de l'arrestation à Milan d'un individu porteur d'une 
encyclique d'un prétendu nouveau général des Jésuites; on 
disait que le marquis Antici, un des plus furieux partisans des 
Jésuites, déjà ministre du Roi de Pologne, de l'Électeur de 
Cologne, de l'Électeur de Bavière et de l'Électeur Palatin, 
avait obtenu du Roi de Prusse le titre de conseiller intime, et 
allait revenir à Rome, chargé des affaires ecclésiastiques de Su 
Majesté Prussienne, pour donner aux Jésuites ua coup d'épaule. 
Des libelles paraissaient où Ton prétendait démontrer la nullité 
du Bref, entre autres la Lettera del vescovo di N, in Fruncia al 
cardinale N. in Roma, où le Ministre de France était directe- 
ment pris à partie. On faisait tout pour persuader au public 
que Clément XIV avait commencé par la simonie et fini par 
l'insanité*. On racontait ouvertement les circonstances de 
l'empoisonnement. On annonçait que la prophétesse de Yalen- 
tano avait prédit qu'au mois de juin, Pie YI mourrait '. Tout 
était en fermentation : Bernis devinait une intrigue formidable^ 
mais il ignorait sur quel point allait précisément se porter 
l'attaque. 

Le 24 janvier, un numéro de la Gazette de Cologne vint 

* Bfirnis à VergeDoes, 29 janvier, 10 février 1777. (Aff. Étb.) 
3 Berois à Vei^fennes, 86 février 1777. (APF. Éim.) 

22« 



340 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



apporter une brusque lumière dans ces ténèbres. On y lisait une 
lettre du comte TchernychefF • annonçant de la manière la 
plus précise au prétendu provincial des soi-disant Jésuites 
dans cette province ci-devant polonaise, l'intention où était 
l'Impératrice de Russie de laisser subsister cette société éteinte, 
et, pour cet efFet, de l'autoriser à établir une maison de novi- 
ciat *• » En transmettant cette pièce à Rome, Vergennes écrivit 
ic qu'il était impossible que cette entreprise si irrégulière fût 
autorisée même tacitement par le Saint-Père, et par conséquent 
que Sa Sainteté ne prit pas les mesures les plus fortes pour 
faire avorter un dessein qui, très-naturel de la part d'une Sou- 
veraine qui n'était pas en communion avec Rome, ne pouvait 
être regardé que comme un acte scbismatique de la part des 
religieux réfractaires ' » . Ce document éveilla en même temps 
l'attention du Ministre sur une sorte d'association qu'on pré- 
tendait qui se renouvelait en France en faveur des Jésuites. 
« Nous savons à peu près où en est le foyer, écrivit-il à Bernis '; 
nous sommes après à le dépister, et il y sera porté un prompt 
remède^. » L'intrigue était partout, car on parlait de l'élection 
d'un Général qui aurait eu lieu à Raguse. Le Ministre recom- 
manda au Cardinal « d'y avoir l'œil » . 

Il se chargeait des Jésuites de France, c'était au Pape à sf 
charger de ceux de Russie. 

Pie yi, quand Bernis l'entretint de cette affaire, répondit 
qu'il userait des moyens qu'il avait sur les vicaires aposto- 
liques et sur les évéques, mais qu'il n'avait aucun pouvoir à 
exercer chez des princes schismatiques ou protestants. Il promit 
pourtant d'écrire au Nonce en Pologne, et de communiquer sa 



' Gagarin (Jésuite, p. 50) place cette lettre au 8 mars; comment se feit-il 
qu'elle ait été publiée le 24 janvier à Cologne? 

* Vergennes à Bernis, 4 février 1777. (Aff. Étr.) 

* Vergennes à Bernis, 10 février 1777. {Arch» Bernis,) 

* Il s'agit ici du fameux séminaire des aumôniers des armées du Roi fondé pat 
Saint-Germain, ex- Jésuite, devenu comme on sait, ministre de la Guerre, de con- 
cert avec Tarchevêque de Paris, Beaumont. Voir Mémoires de M. le comte de 
Saifit'Germain, Amsterdam, 1770, in-S^, p. 40; Commentaires des Mémoires de 
M, le comte de Sainte Germain, Londres, 1780, p. 75, et surtout Rbcnault, 
Christophe de Beaumont, t. II, p. 336 et suiv. 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 341 

lettre ^ Bernis insista sur la nëcessité d'employer des procédés 
plus énergiques, mais le Pape allégua qu'il ne pouvait laisser 
les catholiques de la Russie Blanche sans prêtres et sans instruc- 
tion : c'était a la France et à l'Autriche de guérir là Gzarine 
de cette fantaisie; pour lui, il avait fait arrêter les auteurs des 
libelles contre Clément XIV, et si chaque souverain faisait ce 
qu'il faisait , la paix de l'Église ne serait que légèrement 
troublée. Ce n'était pas sa faute si Clément XIV n'avait pas 
suivi les formes ordinaires et légales. Bref, il n'y pouvait rien. 
Bernis vit bien d*oii partait le coup : J. B. Rezzonico, écarté 
pendant quelque temps, était rentré pleinement en faveur. 
C'était lui qui menait le Pape. Bernis ne put que se déses- 
pérer *. 

Vergennes ne comprenait pas encore : Qu'a-t-on à s'embar- 
rasser? disait-il. Le Pape ne peut négocier avec la Russie, État 
schîsmatique; qu'à cela ne tienne! Les catholiques de Russie 
sont catholiques. Si les Jésuites contreviennent au bref de 
Clément XIV, il faut d'abord tenter de les ramener par la 
douceur; puis, au besoin, les juger à la rigueur et les déclarer 
schismatiques, puisqu'ils adoptent pour règle de leur conduite 
la volonté du chef de l'Église grecque^. Aussi ne pouvait-il 
admettre que la lettre que Pie VI écrivit au Nonce de Pologne, 
quoique approuvée par Bernis ^, ne fdt pas embarrassée et 
confuse. Le Pape « cherchait à y allier ses sentiments secrets 
avec l'obéissance due au bref ». — « La charité envers les 
Jésuites, écrivait-il, a un terme au delà duquel elle n'est plus 
qu'une faiblesse *. » 

Bernis ne se dissimulait point ces vérités, mais il ne voulait 
pas avouer que le Pape, le Pape qu'il avait fait, cherchait à 
tromper les Couronnes. Il se rejetait sur les difficultés qu'on 

* Bernis à Vergennes, 19 février 1777. (Aff. ëtr.) 

^ • L'affaire des Jésuites, écrit-ii, est pour moi un purgatoire anticipé... J'ai 
été destiné à combatti-e un fanatisme toujours renaissant, moi qui suis peut-être 
de tous les hommes le plus éloigné de toute espèce de fanatisme. » Bernis k Ver- 
gennes, 5 mars 1777. (Aff. Étr.) 

^ Vergennes à Bernif;, 11 mars 1777. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergeimea, 26 février 1777. (Aff. Etr.) 
^ Vergennes k Bernis, 18 mars 1777. (Aff. Étr.) 



342 LE CARDINAL DE BERNIS. 

rencontrait, sur la nécessité de ne pas employer les grands 
moyens. « La persécution, disait-il, ferait des martyrs, et les 
martyrs feraient des prosélytes. » Il expliquait que Pie VI ne 
pouvait rien à Pétersbourg, qu'il fallait une action commune 
de tous les États européens. Il ne dissimulait point la puissance 
des Jésuites, qui, disait-on, s'étaient choisi pour générai un 
nommé Andria, natif de Tile de Chio et demeurant à Rome '. 
Il avouait que leur audace et leur fanatisme étaient au comble ' ; 
mais que pouvait-il y faire? Le Pape répondait à toutes les 
observations qu'il ne voulait point être empoisonné comme 
son prédécesseur', et comment forcer la main à un homme 
qui, en signant l'excommunication des Jésuites de Russie, 
aurait cru ou fait croire qu'il signait son arrêt de mort? 

Vergennes ne voit plus qu'une issue pour le Pape, c'est 
qu'il confie au Roi Catholique ses embarras et ses craintes^. 
Quant à lui, le conseil qu'il a donné a épuisé l'attention qu'il 
veut porter aux Jésuites. Il se demande si a le moyen le plus 
efficace de faire tomber cette affaire n'est pas de s'y montrer 
extérieurement très-indifférent » ; il met cet axiome en pra- 
tique, et, tout en empêchant en France la création du séminaire 
d'aumôniers militaires, qui fait ombrage aux Parlements, il 
favorise ouvertement les Jésuites des Échelles, et répond par 
des fins de non-recevoir aux plaintes que Bernis est chargé 
d'en porter *. 

• fierais k Vergennes, 2 avril 1777. (A FF. Etr.) 

• fierais à Vergennes, 15 avril 1777. (Aff. Etr.J 

' « Il serait très-possible, écrit fierais, ou que la peur que l'on cherche à 
inspirer au Pape par des menaces atroces ou des moyens indignes ne lui Ht trop 
d'impression et ne finit par le compromettre avec l'Espagne, ou que le fanatisme 
ne se portât comme il Ta fait tant de fois à quelque résolution funeste très-aisée 
à exécuter ici avec la certitude de l'impunité. Si le Pape Pie VI avait fait 
quelque exemple de sévérité et de justice à l'égard du malheureux Ganganelii, il 
aurait intimidé ceux qui osent menacer sa vie par des placards, des prophéties et 
des lettres anonymes où on le prévient quil reste encore de ta liqueur donnée à 
Clément XIV, Quelque accoutumé que je Sois à ces horreurs, j'avoue que, sans 
les craindre, elles me noircissent bien souvent l'imaginatioii, non par rapport i 
moi, car il y a longtemps que j'ai pris mon parti, mais par rapport au Pape qu'on 
rendra malheureux, faible et vacillant, et peut-être tout différent de ce qu'il est 
par nature. » fierais à Vergennes, 15 avril 1777. {Arch, Bernis.) 

• Vergennes à fierais, 5 mai 1777. (ilrc/i. Bernis,) 

^ fierais écrit le 23 avril que les Jésuites des Echelles se flattent de n'être 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 343 

Bernis en arrive à penser que la résurrection de la Société 
est proche, et il s'en console rapidement. «Gomme je n'ai jamais 
été homme de parti, écrit*il, je verrai sans surprise et sans 
passion le flux et le reflux des intrigues de ce siècle *. >» 

Tout dépendait de l'Espagne : elle se mit en travers ; mais 
Monino n'était plus à Rome, et en prenant le ministère, le comte 
de Florida-BIanca semblait avoir perdu la juste notion de la 
manière dont il convient de négocier avec le Saint-Siège. A la 
première demande du Pape, il avait fait rétablir par le Roi de 
Naples l'hommage de la haquenée '. Il avait toléré que Pie YI 
donnât, dans un Bref, au connétable Colonne le titre d'Ambassa- 
deur extraordinaire pour la présentation de la haquenée, lorsque 
la Cour des Deux-Siciles lui avait retiré ses pouvoirs. Tout cela 
n'avait servi de rien, et Ton ne lui en avait su aucun gré. Il 
reconnut alors la faute qu'il avait commise, et, revenant à son 
ancien système, il menaça de supprimer la pension des Jésuites 
espagnols résidant dans l'État Ecclésiastique. Aussitôt le Pape 
fait, en paroles, toutes les concessions désirables., Il dit à Azara 
« qu'il ne voit pas la nécessité de renouveler tous les quinze 
jours des déclarations si catégoriques; que, si l'on doute de ses 
premières paroles, on pourra tout aussi bien douter de celles 
qu'il donnera de nouveau ». Il a déclaré publiquement qu'il ne 
permettra pas qu'on donne atteinte au Bref de suppression : il 
le déclare de nouveau. Les Jésuites, auteurs de libelles, seront 
enfermés dans des forteresses jusqu'à ce que le Roi Catholique 

point supprimés, et qu*ils se font des querelles avec les autres moines. Vergennes 
répond le 12 mai qu*il connaît l'esprit des moines que la Congrégation envoie au 
Levant; que la conduite des Jésuites, leurs travaux, leur assiduité à l'observation 
de leur règle fait une critique trop amère de la manière de vivre peu régulière 
des autres religieux pour que ceux-ci ne soient pas ardents k les déprimer. « Vou& 
pouvez être assuré, Monseigneur, ajoute-t-il, que les Jésuites du Levant ont cessé 
d'être, mais ils continuent leurs fonctions de missionnaires à titre de prêtres 
séculiers. C'est ce qui ne plaît pas aux Ordres qui voudraient leur succéder. Ils 
trouvent de l'appui auprès de la Congrégation qui voudrait fort s'emparer de nos 
missions à titre de décliéance. » (^rcA. Bernis.) Ce que Veiigennes affirmait n'était 
pas absolument exact; mais il parlait en bomme qui a été ambassadeur à Constan- 
tinople; les impressions qu'il avait reçues là, presque au début de sa carrière, ne 
s'étaient point effacées, et, par malbeur, il n'avait jamais résidé à Rome! 

' Bernis à Vergennes, 23 avril 1777. (Arch, Bernis,) 

• Bernis k Vei^ennes, juin 1777. (Aff. Étr.) 



344 LE CARDINAL DE BERl^^IS. 

demahde leur liberté. Quant aux Jésuites espagnols, les plus 
remuants de tous, il demande en grâce que Charles III les 
rappelle dans ses États '. Avec Bernis, il est tout aussi affirma- 
tîF; il se dit résolu à laisser les Jésuites dans la situation où il 
les a trouvés, à ne pas les persécuter, mais à punir leurs excès. 
Il n'a rien (ait, il ne fera rien contre le Bref; il renouvelle toutes 
les promesses faites à Azara '. 

C'est pour remplir ces promesses que Archetti, qui, en 
avril 1776, a succédé comme Nonce en Pologne à Garampi, 
récompensé par la nonciature de Vienne, autorise, le 14 avril 
1777, l'évéque de Mallo à donner aux Jésuites la permission 
d'exercer le ministère bien qu'ils vivent dans leur collèges, en 
communauté, sous l'habit et dans la règle de Saint-Ignace '• 
C'est là Texécution, parait-il, de la lettre dont Bernis a été si 
satisfait au mois de février. Pour remplir ses promesses, le Pape 
disperse les Oratoriens de Rome, renvoie brusquement le Père 
Belloni soupçonné de doctrines antijésuitiques, fait travailler 
à un nouveau plan pour la maison de l'Oratoire en vue d'en 
faire un Institut à la jésuite^. Dans le même but, sur le bruit 
que le crédit de Florida-Blanca semble baisser à Madrid, le 
Pape lui manque d'égards et donne tous les désagréments ima* 
ginables au prince Pio, ami du Ministre d'Espagne ^. Chaque 
fois qu'on revient sur Braschi, qu'on le met en face de ses actes, 
il proteste de ses bonnes intentions et s'indigne qu'on le soup- 
çonne : aussitôt qu'il croit échapper à la surveillance^ il se 
rejette aux Jésuites : u Son cœur est aux Jésuites autant qu'il 
peut l'être, écrit Bernis®, mais, en lui parlant avec fermeté, 
nous lui avons jusqu'ici fait changer ou modifier sa résolu- 
tions » : simple apparence que ces changements; le vrai, c'est 
que, comme le dit encore le Cardinal, « le Pape sait parfai- 
tement jouer la comédie quand il veut » . 

* Berais k Vergennes, S juillet 1777. (Aff. Etb.) 
2 Bernis à Vergennes, 13 août 1777. (Aff. Étr.) 
5 Jésuite, p. 60. 

^ Bernis à Vergennes, 3 septembre 1777. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 17 septembre 1777. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 29 octobre 1777. (Arch. Bernis,) 



' / 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 345 

Heureusement, au commencement de décembre, Grimaldi 
arrive pour prendre possession de son ambassade. C'est un 
grand seig^neur qui ne se laisse point intimider; il sait assez de 
politique pour ne point être pris pour dupe ; et sa parenté avec 
le secrétaire d'État Pallavicini doit lui faciliter les affaires. On 
lui a recommandé avant tout la bonne harmonie avec Bernis, et 
au début il s'entend, on ne peut mieux, avec le Ministre de 
France. 

Grimaldi, donc, mis au courant de la situation, parle très- 
vivement au Secrétaire d'État des tentatives dirigées contre 
l'Oratoire; d'accord avec Bernis, il sait augmenter et bientôt 
rendre insurmontables les difficultés que rencontre la négociation 
engagée par M. Harvey, évéque anglican, au sujet des catho- 
liques d'Irlande ^ Bientôt, il se sent assez fort pour s'attaquer 
à l'entourage du Pape, en imposer aux zelarui. Le marquis 
Antici, le Ministre œcuméniquey comme l'appelle Bernis, se 
démène pour obtenir, sur la demande de l'Électeur de Cologne, 
un Bref qui permette à des Jésuites qui vivent à Cologne dans 
une sorte de communauté, d'administrer les Sacrements, d'ensei^ 
gner et de prêcher. Déjà la demande a été présentée et rejetée 
grâce à Âzara, mais cette fois Antici est sur le point de 
l'emporter. Par J. B. Rezzonico, par Livizzani, préfet de 
l'Annone, l'ennemi acharné de Bischi, il obtient le Bref. Gri- 
maldi alors élève le ton, Bernis vient à la rescousse, et Pallavicini, 
demandant pardon, déchire le rescrit en présence de Bernis'. 
Ce n'est là qu'un premier pas; il faut profiter de l'occasion pour 
marcher sur la camarilla et la réduire. C'est J. B. Rezzonico qui 
dresse les décrets furtifs et les présente au Pape; c'est l'ex- 
Jésuite Zaccaria, celui que Pie Vl considère comme le premier 
théologien de Rome et qu'il a nommé lecteur d'histoire ecclé* 
siastique et directeur des études dans le nouveau séminaire, qui 
conseille la signature; ce sont Antici et Livizzani qui cher- 



' Bernis à Vergennes, décembre 1777. Vergenues par dépêche du 23 décembre 
a ordonné de faire échouer une négociation qui diminuerait les embarras de 
r Angleterre. (A FF. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 3 février 1778. (A FF. Etr.) 



' 



346 LE CARDINAL DE BERNIS. 

cheut tous les moyens d'atteindre la mémoire de Clément XIV 
ou de ménager quelque faveur aux Jésuites. II. faut que Liviz- 
zani soit renvoyé de la Congrégation, qu'Antici, qui poursuit un 
chapeau, apprenne que sans les Cours il n'y parviendra jamais '. 
Grimaldi, au nom de son maître, déclare au Pape que l'Espagne 
interdit à Livizzani toute place cardinalice, et qu'elle ne consen* 
tira jamais à ce qu'il soit cardinal ^. Pie VI proteste, dit que 
l'exclusion de toute charge pour Livizzani serait une injure 
faite à la Congrégation des cardinaux', mais il consent à faire 
dépendre sa promotion du consentement des Couronnes, et il 
demande à le faire passer à la présidence d'Urbin où il n'y a 
point d'affaires de cette nature ^« Comme Florida-Blanca lui a 
écrit une lettre où tous les griefs de l'Espagne se trouvent 
réunis, le Pape répond, et, dans sa réponse, il renouvelle 
authentiquement, formellement, absolument, les promesses 
qu'il a faites au sujet des Jésuites ^. Ces promesses, jusqu'ici, 
n'ont été que verbales; les voilà écrites. L'Espagne a un gage; 
elle tient le Pape : elle croit le tenir. 

Ce n'est point assez d'une lettre : la correspondance continue 
entre Pie VI et Florida-Blanca. Le Pape écrit qu'il ne décidera 
désormais les affaires des Jésuites que d'accord avec Bernis et 
Grimaldi ^. Comme l'Espagne consent que Livizzani passe à la 
présidence d*Urbin, le Pape, avec une grâce particulière, 
avance de quelques jours la promotion des Couronnes ''. Ce sont 
de sa part des flatteries sans fin, toutes sortes de belles paroles, 
et, pendant ce temps, à Rome, les pamphlets contre la mémoire 
de Clément XIV se vendent publiquement; la Secrétairerie des 
Mémoriaux expédie en faveur des Jésuites qui vivent en commu- 
nauté au Gesu des rescrits qui infirment le Bref de suppression ; 
les Jésuites de Liège ont l'autorisation de recevoir des novices 

* Bernis h Vergennes, 18 février 1778, (Aff. Etr.) 
2 Bernis à Vergennes, 17 mars 1778. (Aff. Étr.) 
' Bernis à Vergennes, 25 mars 1778. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 7 avril 1778. (Aff. Étr.) 

^ LeUre du Pape en date du S avril en copie aux Affaires ETiurfCÈBES. 
c Bernis à Vergennes, 80 mai 1778. (Aff. Étr.) 
'' Bernis à Vergennes, 1«' juin 1778. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 17-24 juin 1778. (Aff. Étr.) 



8 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 347 

et c'est là ce qu'on sait; ce qu'on ignore, ce qu'on découvrira 
plus tard est autrement grave. 

Bernis essaye des représentations à propos de Taffaire du 
Gesu; mais, avec Bernis, le Pape a un argument tout prêt. Il 
lui parle de la mort de Clément XIV et des dangers que court 
sa propre vie. Il ne veut pas ôter aux Jésuites toute espérance : 
il est bien assuré de ne se prêter jamais à leur résurrection, 
mais cette illusion leur fait prendre patience, et chaque jour 
leurs chefs meurent'. D'ailleurs, Bernis a bien raison à propos 
du Gesu : comment le Pape n'a-t-il pas vu cela? Jamais désor- 
mais on ne donnera aux Jésuites du Gesu que des permissions 
particulières de prêcher ou de confesser au dehors*. C'est fini, 
absolument fini. 

Le lendemain y la place de Commandeur du grand hôpital 
du Saint-Esprit vient a vaquer. Elle est aussitôt donnée à 
M. Sampieri, promoteur de la Foi, celui qui a fait échouer la 
béatification de PalaFox. La place de Sampieri est donnée à 
l'avocat Campanella, le rédacteur des mémoires contre Bischi. 
Le Pape fait cela au moment même où il demande à Florida- 
Blanca ses bons offices pour la haquenée. Pourquoi le fait*il? 
Parce que les zelanti le veulent. « Leur système est de pousser 
tous les ultramontains vigoureux dans les places pour arriver 
au Conclave à défier toutes les exclusives. Si un pareil système 
n'est pas contrarié, écrit Bernis, toutes les places appartien- 
dront aux ennemis des Cours, qui n'auront plus pour ressources 
que les partis violents, que je redoute surtout dans ce siècle, 
dont l'esprit ne tend trop qu'à toute espèce d'affranchis- 
sement'. » 

Cette fois, Grimaldi se fâche tout de bon, prend la promo- 
tion comme une insulte faite à l'Espagne, dit au Pape qu'il 
tremble pour lui. Vergennes lui-même, abandonnant sa belle 
indifférence, écrit une dépêche très-vive * : « Si la Cour d'Es- 

1 Bernis à Vei^ennes, 1«' juiUet 1778. (Aff. Etr.) 
3 Bernis à Vergennes, 2S juillet 1778. (Aff. Etr.) 

* Bernis à Vergennes, 29 juillet 1778. (Aff. Étr.) 

* Vergennes à Bernis, 18 aoât 1778. (Aff. Étr.) 



1 

■ 



il 



348 LE CARDINAL DE BERNIS. 

pag[ne exige, dit-il, que la France fasse des démarches d*éclat, 
le Roi ne les refusera pas, et Pie VI éprouvera le chagrin de se 
voir dicter la loi. » L'Espagne avant tout veut une satisfaction 
complète sur Taffaire du Gesu; Bernis écrit au Pape une longue 
lettre dans laquelle il lui montre les dangers auxquels il s'ex* 
pose ', et Pie VI répond : « Nous avons fait appeler le Président 
de la maison du Gesu et nous lui avons ordonné de signifier à 
tous les Jésuites qui y demeurent de se désister de confesser et 
de prêcher, ou de décamper de cette maison. On verra par là 
s'il y a de la partialité dans notre fait, ou si nous avons agi 
pour tranquilliser l'esprit de quelques particuliers^. » 

Cela semble une victoire des Couronnes : nul événement n'a 
fait plus de bruit depuis la suppression ; le Cardinal-vicaire en 
est malade; plusieurs couvents de religieuses menacent de ne 
plus se confesser si on ne leur rend pas leurs Jésuites; mais ce 
n'est là qu'un incident; cela ne change ni les idées, ni les ten- 
dances du Pape. Cela ne lui enlève point son grand argument 
que Bernis résume ainsi : a La mort de Clément XIV épouvan- 
tera toujours ses successeurs *. »» 

A Madrid pourtant, on est las de ces infractions continuelles 
faites au Bref; on emploie enfin le bon moyen : le Roi d'Espagne 
ordonne au Conseil de Castille de rechercher les abus qui ont 
pu se glisser dans les frais des procès de canonisation, des 
bulles, des induits, des dispenses, et, en attendant, il suspend 
tous les procès de canonisation en cours ^. Or, de ce chef, il sort 
d'Espagne et il entre à Rome chaque année plus d'un million 
de livres. Cette suppression doit être d'autant plus sensible à 
la Cour pontificale, qu'une autre source de ses revenus va 

* Bernis à Vergennes, 18 août 1778. (A FF. Étr.) 

> Billet de Pie VI à Bernis en date du 12 août 1778. Eu copie. (Aff. Étr.) 
^ Il ajoute : « Il faut considérer que le parti de cette société éteinte est plus 
fort à Rome qu'il ne l'a jamais été, et que s'il perdait l'espoir d'être protégé par 
Pie VI, il lui serait très-aisé de s'en défaire : tout ce qui approche le Pape, tout 
ce qui travaille dans ses offices et ses cuisines est totalement vendu au parti des 
Jésuites et dépend de lui. Je dois dire de pins que tous ces gen»>là ont été tirés 
de la lie du petit peuple. Quand un pape est mort, on ne recherche jamais ici 
les causes de sa maladie, et tout le monde se réjouit du changement. • Bernis à 
Vergennes, 18 août 1778. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 9 septembre 1778. (Aff. Étr.) 



. LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 349 

peut-être se trouver tarie, si la Pologne adopte les lois nouvelles 
rédigées par Tex-grand chancelier, le comte Zamoyski; lois qui, 
outre qu'elles introduisent les maximes gallicanes, abolissent 
le tribunal de la Nonciature, interdisent les appels à Rome, 
coupent les vivres à la Daterie. 

Le Pape essaye de faire adoucir Florida-BIanca par BernSs, 
mais Florida-Blanca se souvient du temps où il était M oniiio. 
« Il sait qu'on ne peut venir à bout de Rome qu'en lui mon- 
trant les enfers ouverts '. » Le Pape se débat, dit que, à moins 
qu'il n'obéisse comme un enfant à toutes les lois que la Cour de 
Madrid voudra lui imposer, l'Espagne ne sera jamais contente, 
se détermine à faire déclarer à Grimaldi par le cardinal Gonti 
qu'il est prêt à entrer en explication sur tous les griefs de la 
Cour de Madrid, dès qu'elle lui en fera connaître les objets et 
les motifs*. On entre donc en négociation; on cherche les 
moyens de corriger les abus de la Daterie : c'est un travail 
infini, qui exige beaucoup de temps, une attention soutenue. 
Or, ce n'est plus Monino qui est là, mais Grimaldi. Grimaldi se 
lasse de ce long travail ; après avoir obtenu un semblant de 
satisfaction pour les dispenses, il laisse reprendre les procès de 
canonisation. 11 ne demande plus rien. L'argent espagnol 
commence à'rentrer dans le Trésor pontifical, épuisé par les 
gigantesques travaux que le Pape a entrepris. Tout est pacifié 
du côté de l'Espagne, c'est le moment de faire quelque chose 
pour les zélés. 

Pie VI indique un consistoire pour le 25 décembre, pour le 
jour de Noël * : c'est un fait pour ainsi dire sans exemple : un 
seul consistoire a été tenu le jour de Noël, celui où Sixte Y a 
fulminé l'excommunication contre les meurtriers du cardinal 
de Lorraine et du duc de Guise. Il y a, ce jour-là, les fonctions . 

> Remis à Yergennes, 30 septembre 1778. (Aff. £tr.) 

* Dans ia dépêche du 7 octobre 1778 (Aff. Etr.), Bernij revient sur inexis- 
tence tolérée par la France, non plus aux Échelles, mais à la Chine, de Jésuites 
protégés et pensionnés, qui reçoivent des novices. Vergennes répond le 27 octobre 
en se justifiant, mais non de façon à détruire les faits allégués par le Pape et par 
la Propagande. 

' Bernis à Vergennes, 29 décembre 1778. (Aff. Étb.) 



350 LE CARDINAL DE BERNIS. 

des vêpres de la fête de la Nativité, les matines de Noël, la messe 
de la nuit, la grand'messe pontificale que le Pape doit chanter. 
IL n'importe : après la messe, Pie VI, revêtu de ses habits pon- 
tificaux, passe, encore tout en sueur, dans la chapelle de Saint- 
Léon, préparée pour le consistoire. Il y trouve les cardinaux* 
évéques en chapes, les cardinaux-prêtres en chasubles, les 
cardinaux-diacres en dalmatiques; il s'assied sur son trône et 
y prononce avec une force incroyable et d'une voix de tonnerre 
un discours dans lequel il annonce que l'évêque sufFragant de 
Trêves, celui qui, sous le nom emprunté de Febronius, a écrit 
depuis quinze ans des livres contraires à la juridiction papale 
et aux maximes et usages de la Cour romaine, s'est volontai- 
rement rétracté, et qu'il confesse ses erreurs dans un écrit 
raisonné. Benoit Stay, secrétaire des Brefs aux princes, lit les 
pièces; le Pape reprend la parole pour dire que tous ces docu« 
ments vont être imprimés, puis il rentre au Vatican d'un air de 
triomphe. 

Qu'est-ce que Febronius? se demanda-t-on : un particulier 
nommé Hontheim, qui a fait des livres qui ne contiennent rien 
de nouveau; « ce qu'il y a de bon est conforme aux doctrines 
gallicanes » . C'est donc de ces doctrines que le Pape a voulu 
triompher, c'est pour cela qu'il a machiné cette cérémonie dans 
laquelle on n'eût pu mettre plus de pompe s'il se fût agi de 
célébrer la réunion des protestants ou des schismatiques. Que 
diront les Parlements de cette fastueuse apologie des doctrines 
ultramontaines, de cette attaque déguisée contre les maximes 
de l'Église de France? Penseront-ils, comme Bernis, » que cette 
scène prête plus au ridicule et au mépris qu'elle ne peut ni ne 
doit exciter d'indignation » ? Diront-ils seulement, comme Ver- 
gennes, « qu'il est très-fàcheux que Pie VI se soit permis ce 
coup de tête dans un moment où tout Paris prétend qu'il la 
perd ' » ? Il n'en est pas plus en effet, u Le Pape, qui, après 
avoir donné ce grand coup d'épée dans l'eau, meurt de peur*» , 
peut se rassurer. Malheureusement, les Parlements ne s'occupent 

* Vergennes à fierais, 19 janvier 1779. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, 6 janvier 1779, (Aff. Étr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 351 

plus des questions religieuses, et, en Espagne, personne ne sait 
si Febronius existe, |)ersonne n'a lu les cinq volumes in-8* 
imprimés à Bouillon : De statu presenti Ecclesise et de légitima 
potestate Romani Pontificis, Liber singularis cum appendicibus et 
operis vindictis. Peut-être quelque philosophe se plaira-t-il à les 
feuilleter à présent \ 

Après cet éclat qui termine si singulièrement Tannée 1778, 
an silence pendant les deux premiers mois de 1779. L'Espagne 
continue à négocier avec la Daterie, mais cela passe par Âzara 
et non par Grimaldi. Ce sont toutes sortes de petites chicanes , 
un débat honteux sur les tarifs. Bernis que, comme prêtre, ce 
genre de marchandage révolte, conseille au Pape d'en agir 
noblement, de mettre fin à l'agiotage de grâces que le Concile 
cle Trente a déclaré devoir être accordées gratis. Mais Pie Yl 
répond que c'est impossible , que pas im Pape ne l'osera, m II 
iaut se borner, dit Bernis en rendant compte de cette conversa- 
tion, à tirer le meilleur parti d'un pays où le pharisaïsme (s'il 
m'est permis de me servir de ce terme) règne plus que partout 
ailleurs *. » La Daterie traîne, consulte, ne veut point céder. En 
attendant , Azara retient par devers lui les demandes qui vien- 
nent d'Espagne; il espère prendre les Romains par la famine; 
mais le Portugal fournit infiniment : en moins d'un an , on y a 
expédié plus de sept mille Brefs pour grâces spirituelles ' : 
cela permet au Pape d'être patient. 

Vers le 1 5 mars, brusquement, le bruit se répand que Pie VI 
est très-malade, qu'il est pris d'un rhumatisme universel. Des 
prophéties sinistres circulent,' on se rappelle Clément XIV. Mais 
pourquoi le Pape, qui a tant ménagé les Jésuites, serait-il empoi- 
sonné? « C'est, dit Bernis, que quand on ne isîxi qu'à demi les 
choses, on ne contente personne^. » Les médecins s'empres- 
sent : en une nuit, ils pratiquent quatre saignées. Il y a un peu 
d'amélioration, mais on ne peut encore répondre du malade, et 



' Voir Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. VIF, p. 30S, 387. 
^ Bernis à Vei^ennes, 20 janvier 1779. (Aff. Étr.)' 
' Bernis à Vcrgennes, 24 février 1779. (Aff.^ Étr.) 
* Bernis à Vei^gennes, 17 mars 1779. (Aff. Étr.) 



352 LE CARDINAL DE BERNIS. 

au cas où Pie VI mourrait, qu'arriverait-il d'un conclave? Il y 
a quelque refroidissement entre le Ministre de France et 
l'Ambassadeur d'Espagne. Ce n'est pas que Grimaldi ne soit 
pas fort attaché à l'union des Couronnes, « mais il a plus 
d'adresse de courtisan que de sagacité de Ministre ; d'ailleurs, 
il n'est nullement secret et confie tout au Secrétaire d'État, son 
cousin 1» . Il s'est éloigné du chevalier d'Azara, « qui a bien plus 
de lumières, bien plus d'instruction et de nerf, et qui a pour les 
affaires de Rome la confiance de Florida-Blanca ' » • C'est un 
premier point noir pour Bernis. Puis, il s'agit de savoir qui la 
France enverrait au conclave. M. de la Rochefoucauld et M. de 
Guéménéy sans doute : M. de la Rochefouchauld est bon : Bernis 
le connaît depuis le séminaire ; mais pour M. de Guéménë, le 
prince Louis de Rohan, outre qu'il est entièrement livré aux 
Jésuites, il a, au moment de sa nomination, lui qui devait son 
chapeau, dans la promotion des Couronnes, au pouvoir expirant 
du Roi de Pologne^, traité Bernis avec une hauteur si insultante, 

> Bernis à Vergenne«, 17 juin 1779. (A FF. Etr.) 

^ Le prince Louis de Rohan, celui qui devint si fâcheusement célèbre, voulait 
que le Pape lui adressât son bref de nomination avec cette suscription contraire 
à toutes les bulles et à tous les précédents : Ludovicum ex principibus de Rohan. 
fiernis ayant démontré que c'était impossible, M. de Rohan Taccusa d*étre 
Tennemi de sa Maison, etc. Pour terminer raffaire, il écrivit à M. de Vergennes 
la lettre suivante, qui mérite d*ètre gardée comme un chef-d'œuvre d'infatuation : 

« Je vous remercie, Monsieur le comte, de m*avoir communiqué la lettre de 
M. le cardinal de Bernis. Ce grand ambassadeur donne bien de l'importance aux 
plus petites choses, et ce grand bruit qu'il annonce pourrait être traduit par le 
parturient montes. Du reste, tout a été terminé poste pour poste. J'ai écrit à 
mon agent de ne pas donner suite à la prétention qu'il avait élevée , en lui fai- 
sant sentir la différence qu'il y avait entre les Brefs adressés aux cardinaux et les 
Brefs que l'on m'adressait avant que je fusse cardinal... Les exemples que Ton 
cite ne seraient pas une raison déterminante, et, de ce que mes parents auraient 
été trompés ou se seraient trompés, je n'en conclurais pas que je dusse renoncer 
à une distinction qui m'appartiendrait. J'aurai l'honneur de vous voir. Monsieur 
le comte, un de ces jours, soit à Marly, soit à Versailles, où j'irai vous chercher, 
et je vous prierai, dans votre réponse au cardinal de Bernis, de vouloir bien 
y insérer un mot pour que cet Ambassadeur sente que vous n'avez pas adopté 
l'impression de tort qu'il voudrait me donner. Je vous demande aussi, Mon^tieur 
le comte, si vous approuverez que je mande à M. le cardinal de fiernis que vous 
m'avez donné communication de sa lettre et de son mémoire, 
« Je vous prie, etc. 

■ Le card. de Gububub. «• 

(A FF* Étr.) 



< 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 353 

que Bernis a dû s'en plaindre à la Cour, et d'un ton qui ne lui 
est pas ordinaire. « Le bien des affaires, a-t-il écrit, me fera 
tout oublier, et je suis disposé d'être bon serviteur comme par le 
passé de M. le cardinal de Guéméné, mais en même temps je 
dois me souvenir que je suis gentilhomme, et que, jusqu'ici, je 
n'ai jamais fait de bassesses, ni souffert d'injures \ » Le prince 
Louis a du céder, mais il l'a fait de mauvaise {jrâce; il n'a point 
cessé de dire du mal de Bernis; sa haine personnelle est encore 
fomentée par son confident intime, l'ex-Jésuite Georgel. Gom- 
ment, avec un tel auxiliaire, se tirer d'un conclave? et, pour 
achever le désastre, Bernis n'a plus son vieil ami, l'abbé 
Deshaises, mort le 1 5 février. 

L*état du Pape empire : « ce sera un miracle s'il échappe à 
cette maladie extraordinaire. Il a autant à craindre des médecins 
qui l'entourent que des domestiques qui le servent. Les détails 
intérieurs de ce qui se passe autour de lui font sur les âmes 
honnêtes l'effet d'une bonne tragédie : horreur et pitié» On avait 
espéré que le Pape se laisserait gouverner par ses anciens amis, 
et qu'il rétablirait les Jésuites : il n'a pas voulu ni osé le faire. 
H faut que son règne finisse'. » Nul ne s'intéresse au Pape dans 
Rome; ceux qui ne sont pas indifférents sont satisfaits'. 

A la fin de mars, le malade est un peu mieux, mais il est 
affaibli, aigri par le mal, inquiet, livré à la superstition des 
petites gens qui l'entourent. Même s'il réchappe, il est à 
craindre qu'il ne revienne jamais dans son état ordinaire^. Le 
régime auquel on le soumet est d'ailleurs des plus étranges : après 
une médication extrêmement violente dans laquelle on a prodi- 
gué les saignées et les vésicatoires, on Talimente avec des 

> Bernis ^ Vergennes, 16 mars 1778. (Aff. Etr.) 

' Bernîi écrit encore : « Tout ce qui i*entoure esC gngné et concourt de son 
mienx à Texécution de ce projet. On écarte ses Ministres de sa clinmhre. Ce nVtt 
qu'au bout de douze jours qu'il en a vu quelques-uns un moment pour leur 
donner les facultés ordinaires. Les prélats qui devraient commander dans sa 
chambre n*y entrent que de loin en loin; il reste livré à des médecins politiques 
et ignorants qui ne conuai-^sent de remèdes que ceux qui peuvent Taffaiblir. Je 
vous dépêcherai un courrier aussitf^t que le Saint-Père aura reçu le Viati(|ue. • 
Bernis à Vei-geunes, 24 mars 1779. (^Arch, Bernis,) 

• Bernis à Vergennes, 24 ninrs 1779. (Aff. Ktr.) 

4 Bernis à Vergennes, 7 avril 1779. (Aff. Ktr.) 

23 



S54 LE CARDINAL DE BERNIS. 

potages au riz, du lait coupé, du sirop de paTot et de la limo- 
nade glacée. La maladie d'ailleurs pouvait être venue des 
antidotes que le Pape avait pris en grande quantité et dans les- 
quels il entrait beaucoup de mercure. Gela expliquerait la simi- 
litude des accidents qu'avaient éprouvés Clément XIV et Pie YI ; 
tousdeuXy par crainte d'être empoisonnés, s'étaient empoisonnés 
eux-mêmes : seulement, grâce à son âge et à la force de sa 
constitution , Braschi avait résisté ' • 

Au moment où le Pape entra en convalescence , les négocia- 
tions relatives à l'union des Couronnes dans le conclave qu'on 
croyait si prochain, avaient abouti. 

Malgré Tindifférence et même la mauvaise volonté du premier 
commis, chargé au Ministère des Affaires Étrangères de la cor- 
respondance de Rome ',* malgré les singulières théories qui 
semblaient prévaloir dès ce moment à Versailles et qui ont amené 
à bref délai la ruine de l'Église gallicane *, Vergennes, pour 
donner satisfaction à l'Espagne, avait dû se prêter à former, 
d'accord avec les Cours de Vienne et de Turin, un parti des Cou- 
ronnes. Il n'avait point, à coup sûr, porté à cette négociation 

* Kernis à Vei^renDcs, avril, passim. (Aff. Étr.) 

* J'ai parlé longuement de P. M. Hennin dans mon livre le Département det 
Affaires Étrangères pendant la Révolution, Paris 1877, in-8®, auquel je me per- 
mets de renvoyer le lecteur. Un trait pourtant n*avait point assez attiré mon 
attention : c'est la baine de Hennio contre la i*eligion catholique. Correspondant 
de Voltaire, marié sans dispense, et, je ne sais trop comment, à une protestante 
(Fait presque inouï au dix-huitième siècle), il ne manque point une occasion, dans 
la conespondance de Rome, de lâcher quelque boutade contre le Pape. Ver- 
gennes les bâtonne d'ordinaire, mais le Ministre a en ce moment tant d'affaireis 
sur les bras qu'il laisse passer cette singulière théorie sur le conclave. Hennin, 
charge de la correspondance de Rome de mars 1778 jusqu'à l'époque de la 
rupture, a joué un rôle plus important qu'on ne croit dans la direction des 
affaires. 

-^ • Si nous étions seuls, écrivait Hennin au nom du Ministre, je crois que 
nous offririons l'exemple d'une politique nouvelle relativement à l'élcciion du 
Pape. Assuré de n'avoir rien à craindre d'un Pape quel qu'il fut, et de le mettre ù 
la raison quand il serait le pire de tous, le Roi donnerait pour instructions à 
Votre Ëraineiice ce peu de mots : « Laissez faire le Sacré Collège* » Dès lors, aucune 
exclusion, aucune contre-batterie; les Romains seraient bien étonnés, et peut- 
être, en nous épargnant bien des peines, obtiendrions-nous par ménagement et 
par reconnaissance un Pape à notre gré. « Vergennes à Remis, 17 avril 1779. 
(ÂFF. Ktr.) Je m'abstiens de tout rapprochement entre ces doctrines et celles 
qui ont prévalu, de nos jours, au concile du Vatican. 



] 



LES JÉSUfTES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 355 , S 

a 

l'ardeur qu'on y mettait en 1769 et même en 1774, il s'en 
était rapporté entièrement à Bernis, ne lui avait pas même 
donné d'instructions, et Bernis, Fort éprouvé par la mort de 
sa nièce, la marquise du Puy-Montbrun, n'envisa(][eait pas sans 
terreur la perspective d'une affaire aussi longue et que les cir- 
constances rendaient particulièrement difficile. Pourtant, quand 
le Pape fut rétabli, le Ministre de France résolut de profiter de 
cette entente ménagée entre les puissances catholiques en vue 
du conclave , pour imprimer une action commune à leur poli- 
tique h Rome. Il voulut prendre ses précautions pour ne pas 
être surpris une seconde fois par une nouvelle maladie du Pape 
et déblayer les obstacles qu'il avait rencontrés et qu'il devait 
rencontrer de nouveau si une semblable occasion se présentait \ 
Il prétendit surtout se débarrasser de Grimaldi de plus en plus 
livré aux zelantiy qui étaient parvenus à lui donner pour confi- 
dent un ex-Jésuite. La base de la politique de la France à Rome 
était l'alliance intime avec l'Espagne. Bernis démontra* que 
cette alliance était compromise par Grimaldi, et il traça en même 
temps tout un plan de conduite en vue d'empêcher que le Pape 
pût, sans que les Cours y missent obstacle, continuer à prodi- 
guer ses faveurs aux Jésuites. Malheureusement, Vergennes, 
tout entier en ce moment aux affaires d'Amérique, ne porta 
point son attention sur le mémoire que Bernis avait envoyé * : 
il le laissa à un commis philosophe qui avait sur les questions 
religieuses des idées étranges et qui le mit au panier. La pro- 
position de Bernis fut enterrée, et cela juste au moment où un 
feit très-grave démontrait son utilité. * 

Les Jésuites de Russie, pour n'avoir pas fait parler d'eux 
depuis quelque temps, n'en avaient pas moins continué leur mine. 
Leur établissement était précaire tant qu'ils n'y auraient point 
ajouté un noviciat^. Dès 1777, Catherine avait ordonné l'ou- 
Terture de ce noviciat; mais, pour avoir l'air de procéder cano- 

I Bernis à Vergennes, 14 juillet 1779. (Afp. Utb,) 

* Mémoire en date du 4 août 1779. (Aff. Étr.) 
' Vef^ones à Bernis, 24 aoAt 1779. (Aff. Étr.) 

* Jésuite, p. 60 et suir. Archettiy p. 12 et 9ui?. 

23. 



I:-. 



356 LE CARDINAL DE BERNIS. 

niqueraenty les Jésuites avaient besoin de l'autorisation deTOr- 
dinaire; et, pour que rOrilinaire, e'est-à-dire TÉvéque de Mallo, 
pût, à peu près, donner cette autorisation, il lui foUait un sem- 
blant de pouvoir venant de Rome. Donc, TÉvéque de Mallo 
sollicita un rescrit qui lui donn&t la (acuité d'exercer sur les 
religieux la juridiction ordinaire ; Archetti demanda le rescrit 
à la Propagande, et la Propagande l'expédia. Seulement, en 
l'expédiant, elle y introduisit l'autorisation de réformer, modi- 
fier, fonder à nouveau les Ordres religieux existants en Russie : 
corrigerez mutare, de novo condere. Ce rescrit est en date du 
1 5 août 1778, postérieur par conséquent de trois jours au billet 
adressé par Pic YI à Demis au sujet des Jésuites du Gesu. Après 
sa lettre à Florida-Blanca du 2 avril, après son billet à Bernis 
du 12 août, le Pape avait-il, en connaissance de cause, signé le 
rescrit du 15 août? Il ne convient pas de le supposer. 

Quoi qu'il en soit, le rescrit fut envoyé à Archetti par les 
soins de Borgia, secrétaire de la Propagande, transmis par 
Archetti à l'Évéque de Mallo, qui le promulgua solennellement 
dans la Russie Blanche au mois de mars 1779. Le 30 juin de 
la même année, Siestrzenciewicz publia un mandement dans 
lequel le rescrit était inséré textuellement, et par lequel il auto- 
risait les Jésuites à ouvrir un noviciat. 

Ces faits ne semblent avoir été connus du Pape que le 24 août. 
Les Ministres des Couronnes ne pouvaient manquer d'en être 
promptement informés ; Pie VI eut l'habileté de prendre les 
devants. Il écrivit à Grimaldi qu'il avait appris avec le plus 
grand chagrin l'acte de rÉvéque de Mallo; il affirma que cet 
évéque ne pouvait justifier sa conduite par des instructions, j 
des ordres ou des pouvoirs émanés de Rome; il annonça quil 
communiquerait à Grimaldi et à Bernis toutes les lettres 
qu'il écrirait à Archetti et à Siestrzenciewicz; il demanda le 
concours de la France et de l'Espagne pour détourner la Russie 
d'accorder à cet évéque aucune protection *. 

Que devaient faire les Cours? Elles ne devaient pom^ 

* Bernis à Vergennes, 25 aont 1779. (An-. Étr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 357 

admettre que le Pape eût été de connivence avecTÉvéque; elles 
devaient s'en prendre à celui-ci, à ses protecteurs à Rome, trai- 
ter l'affaire directement avec Pie VI, lui faire renouveler ses 
anciennes promesses, l'aider auprès de la Cour de Russie dans 
le cas où rÉvéque refuserait de se rétracter, et, si Catherine ne 
voulait point céder, obtenir un décret du Pape, dressé par son 
ordre, concerté par les Cours et approuvé de la Propagande, 
qui improuverait TÉvéque et les Jésuites, serait envoyé à tous 
les Nonces, publié dans les Gazettes et communiqué au Roi de 
Prusse et à la Czarine. Le Pape annulerait tout ce qui avait été 
fait d'irrcg^ulier et déclarerait que si les Jésuites persistaient, ils 
étaient schismatiques '« 

Pour l'exécution de ce pian que Remis venait de tracer, il 
fallait le concours de trois volontés, de deux au moins. Il 
(allait que l'Espagne et la France s'accordassent pour obliger le 
Pape à respecter ses promesses. Dès le 11 septembre, sans 
attendre d'instructions. Remis obtient l'insertion dans leDiario 
Ordinario de Rome ' d'un démenti officiel, « au bruit du réta- 
blissement des Jésuites » , mais il est contraint de suspendre ses 
démarches, parce que l'Ambassadeur d*Espagne refuse de les 
appuyer. Grimaldi s'est en effet presque absolument brouillé 
avec Remis. La rivalité d'influence qui était entre eux s'est 
doublée d'une rivalité de représentation *. Grimaldi n'ignore 
point la liaison du Ministre de France avec Azara qu'il déteste. 
Il connaît les tentatives faites pour l'écarter, et il sait que Flo- 
rida-Rlanca, dont il a fait la fortune, ne peut honorablement le 
déplacer. Les Jésuites qui l'entourent profitent de ces picote* 
ries, enveniment des blessures déjà saignantes, s'efforcent 
d'amener une rupture ouverte qui ne peut servir qu'à leurs 
intérêts. Au lieu d'insister auprès du Pape et de suivre le plan 
tracé par Remis, Grimaldi réclame de nouvelles instructions à 
Madrid. 

* Bemifl à Vergennes, ik septembre 1779. (Aff. Étr.) 

* Diario ordinario, n** 490. 

3 Voir l'histoire d'un certain poisson, marchandé par le cuisinier de Grimaldi, 
acheté par le cuisinier de Bernis, dans Abchbrholtz, Tableau de l'Angleterre et 
de riiaKe, Gotha, 1788, in-lS, p. 163. 



358 LE CARDINAL DE BERN1S. 

Or» à Madrid et à Versailles, on est fort embarrasse. La 
grande guerre dans laquelle les deux puissances sont engagées 
les oblige à ménager avec un soin extrême les puissances du 
Nord. Si les Ministres de France et d'Espagne à Rome avaient 
agi d*eux-mémes, et enlève, d'autoritë, l'annulation par le Pape 
de l'ordonnance de TÉvéque de Mallo, tout eût été pour le 
mieux; on aurait rejeté sur Pie YI le désagrément occasionné à 
Catherine; mais, du jour où l'afFaire entre en négociation, ce 
sont la France et l'Espagne qui deviennent responsables vis-à- 
vis de la Russie, et quelles conséquences ne peut-il pas en 
résulter pour la politique générale? 

Le Pape comprit rapidement le parti qu'il pouvait tirer de 
cette situation nouvelle. « Il n'était point fâché qu'on conser- 
vât de la graine des Jésuites dans les pays éloignés ' », et il 
en voyait le moyen. Au lieu d'agir vigoureusement contre 
Siestrzenciewicz, il fit écrire à Archetti qu'il eût à obtenir la 
rétractation de FÉvéque de Mallo, et quand Bernis se présenta 
pour réclamer le décret d'annulation, il lui opposa qu'il fallait 
attendre les réponses de Varsovie. 

Or, l'Évéque de Mallo ne répondit pas. L'Espagne et la 
France avaient chargé leurs agents d'agir auprès de l'Impéra- 
trice, mais ceux-ci ne trouvèrent sans doute pas la commission 
assez importante, et ils s'abstinrent. Ce (ut par Antici, devenu 
le très-humble serviteur des Cours depuis qu'on l'avait menacé 
dans son ambition, que Bernis apprit, au milieu de décembre*, les 
termes de la réponse faite à Archetti, nonparrÉvéquede Mallo, 
mais par M. de Stackelberg, Ministre de Russie à Varsovie. 
Catherine déclarait que Siestrzençiewicz n'avait rien fait que par 
ses ordres formels, qu'elle trouvait les Jésuites plus propres que 
d'autres à l'enseignement et que leur établissement était pure- 
ment civil et n'appartenait pas au dogme. 

Désormais, il était impossible au Pape, à moins de rompre 
entièrement avec l'Impératrice et de sacrifier les catholiques 

> Bernis It Vei||éDnes, 1*^ septembre 1779. (Aff. Étr.) 

* Bernii k Vei^gennes, Si décembre 1779 (Aff. En.) Confirmé pmr Areketit, 

p. to. 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 359 

de Russie, de fulminer un décret destructif des actes de TÉvéque 
de Mallo. 

Sans aller jusqu'au décret d'annulation, ne pouvait-on du 
moins trouver un modus vivendi qui donnât satisfaction à tout 
le monde? Antici, qui se disait chargé de la négociation, proposa 
que Catherine abolit le nom des Jésuites dans ses États, et, le 
Bref une fois publié, qu'on formât avec les ex-Jésuites retirés 
en Russie un nouvel Ordre pour perpétuer renseignement de 
la jeunesse catholique. Il invoqua l'exemple du Roi de Prusse 
qui avait permis à l'évéque de Gulm de publier le Bref, avait 
autorisé le changement d'habit et de dénomination, mais avait 
ajouté que « pour le reste de l'Institut, il fallait qu'il restât 
intact et sur le même pied qu'en Silésie ^ » . 

Vergennes trompé par les renseignements erronés et tardifs 
que lui avait envoyés Corberon, chargé d'affaires de France à 
Pétersbourg, convaincu « que la Russie n'avait nulle intention 
de soutenir les Jésuites et que rien n'était plus simple que d'obte- 
nir satisfaction » , rejeta absolument ce projet d'Antici; si on 
l'admettait, le Bref d'extinction, dit-il, deviendrait nul. Il vou- 
lut que le Pape agît de lui-même et qu'il fulminât un décret 
contre l'Évéque, si l'Évéque ne se rétractait pas *. En même 
temps, il enleva la négociation à Antici et la fit remettre entre 
les mains d'Archetti. 

Nulle faute ne pouvait être plus grossière. Archetti était à 
Varsovie où personne ne pouvait le surveiller. Il n'avait rien à 
attendre des Couronnes et pouvait se ménager ailleurs des 
protecteurs efficaces. Antici était à Rome, sous la main des 
Ministres des Cours; il avait tout à craindre pour son chapeau 
et était disposé à tout faire pour l'obtenir. C'était un grotesque, 
« un arlequin » ; il était dangereux de lui donner trop d'im* 
portance, soit ' ! mais Archetti était la cheville ouvrière de l'in- 
trigue; depuis qu'il était à Varsovie, il n'avait point discontinué 
son travail en faveur des Jésuites, et c'était à lui qu'on se confiait I 




360 



LE CARDINAL DE BERINIS. 



Le Pape, se sentant maître de In situation, n'exige plus de 
rÉvéque de Mallo une rétractation formelle, il lui demande un 
simple mandement destructif du premier ^ Il charge Archetti 
de l'obtenir. Mais avant que cette nouvelle demande ait pu 
parvenir à Varsovie, avant que la négociation soit rouverte, 
Catherine fait dire officiellement au Nonce qu'il ne lui plaît 
point de discuter, que l'Évéque de Mallo a simplement exécuté 
les ordres qu'elle lui a donnés, et que rien ne la fera changer 
d'opinion. C'est contre l'Espagne qu'est dirigée cette déclara- 
tion. Des vaisseaux russes ont été arrêtés à Cadix par les Espa- 
gnols qui les soupçonnaient de porter de la contrebande de 
guerre aux Anglais. Il est résulté de ce petit fait, d'une part, la 
Ligue des Neutres qui groupe presque toute l'Europe autour de 
la Russie, devenue puissance dirigeante ^ ; d'autre part, le 
rejet absolu par l'Impératrice des demandes formées par le 
Ministre d'Espagne à Pétersbourg contre les Jésuites. 

On craignit à Paris que cette affaire n'eût des conséquences 
encore plus graves. Vergennes se hâta d'écrire à Bernis qu'il 
ne poussât point l'affaire de l'Évéque de Mallo avec trop de 
vivacité, qu'il n'insistât pas pour obtenir une réponse décisive 
de l'Impératrice. IHui ordonna de modérer l'empressement du 
Pape *• L'Espagne, de son côté, ne dit rien ^, et Bernis fut 
chargé d'empêcher qu'elle dit quelque chose. L'affaire sembla 
donc presque abandonnée. « Il résultera de tout cela, écrivit 
Bernis, que, dans les pays catholiques soumis à des princes qui 
ne sont pas de notre communion, il subsistera un jésuitisme 
bâtard et, dans le fond, schismatique, qui attendra des circon- 
stances favorables pour s'étendre de proche en proche, qu'il 
entretiendra une liaison et correspondance étroite avec les 
autres membres dispersés de l'ancienne Société et surtout 
avec ceux qui résident à Rome, dans l'espérance d'obtenir 

* Bernis à Vergennes, 15 février 1780. (Aff. Étr.) 

* La première déclaration est en date du 28 février 1780 : ligue des Neutres 
entre le Danemark, la Russie, la Suède, la Prusse, TAutriche, le Portugal et les 
D(?ux-Siciles, 

* Vergennes à Bernis, 4 avril 1780. (Aff. Étb.) 

* Vergennes à Bernis, 12 avril 1780. (Aff. Étr.) 



LES JÉSUITES SOUS I^E PONTIFICAT DE PIE VI. 361 

un jour leur légitimation et leur rëtablisseraent légal '. a 
Ces considérations, dont la justesse prophétique n'est que 
trop frappante, n'avaient aucune influence sur Vergennes, uni- 
quement absorbé par la guerre contre TAngleterre. Il était 
décidé à voir les choses en beau; il s'imaginait que la Russie 
allait suivre l'exemple de la Prusse; il se disait que, si les 
Jésuites n'avaient plus de Général, mais un administrateur pro- 
vincial, si leurs vœux, leur hiérarchie, leur nom, leur habit 
étaient dénaturés ou disparus, ils n'auraient plus aucun moyen 
de rentrer dans les pays catholiques ; il se berçait de l'idée que 
les puissances seraient toujours en état d'empêcher la résurrec- 
tion '. Il ne voulait point voir. 

Pendant ce temps, Catherine, parcourant ses États, venait à 
Polotzk* Elle y vit « en arrivant ce qu'elle n'avait jamais vu, 
des Jésuites, des Dominicains et des Juifs rangés en parade ; 
les derniers horriblement crasseux, les autres faisant une 
auguste mascarade' » . Elle alla visiter le collège des Jésuites, et 
ceux-ci, pour montrer « leur grande allégresse » , entonnèrent 
le Te Deum, quand la Czarine entra dans leur église; ils Brent, 
l'ofBcial à la tète, une procession dans l'intérieur de l'église, 
passèrent trois fois avec le Saint Sacrement devant l'Impéra- 
trice, et chaque fois ils la saluèrent avec l'ostensoir ^. 

Vergennes écrivait : « Le séjour de l'Impératrice à Mohilow 
décidera l'affaire des Jésuites. » Il la décida en effet. Le noviciat 
avait été ouvert par les Jésuites le jour de la Purification (2 fé- 
vrier) : quatre jeunes gens échappés du noviciat de Wilna y pro- 
noncèrent leurs premiers vœux; tous les profès renouvelèrent en 
même temps leur profession. Bernis avait espéré que la gravité 
de ce nouvel attentat déterminerait le Pape à publier de lui- 
même le décret abolissant ce qui avait été fait en Russie Blanche, 

^ Bernis à Vergennes, 19 avril 1780. (Aff« Etr.) 

' Vergennes à fiernis, 9 mai 1780. (Aff. Etr.) 

' Mémoires de la Société Impériale £ Histoire hisse, C. V, Saint- Pétertboui|;, 
in-8<>. Lettres de Catherine au Grand-Duc. 

^ • Ils passèrent trois fob devant la place qu'ils avaient dressée pour moi avec 
le Sacrement; tous les catholiques se mettaient à genoux, et nous les saluions 
parce qul's en faisaient autant, » (Ibid.) 



362 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



mais tout se réduisit k une nouvelle lettre adressée par Archetti 
à Siestrzenciewiczy le mettant en demeure de se rétracter et 
de représenter à l'Impératrice qu'il n'avait nul pouvoir pour 
ouvrir un noviciat '. L'Évéque de Mallo ne répondit pas plus 
que par le passé. Peut-être s'y attendait-on à Rome. 

L'année 1780 ne devait pas se terminer sans que le Pape 
eût affirmé par une démarche d'autant plus éclatante qu'elle 
était contraire à tous les usages, la singulière duplicité dont il 
avait fait preuve dans toute cette affaire. Le 16 septembre, il 
écrit de sa main à Sa Majesté Impériale Catherine II, pour lui 
demander d'accorder aux catholiques du rite grec la même 
protection qu'elle accorde aux catholiques du rite latin. Il ne 
parle de ce Bref ni à Bernis, ni aux Ministres d'Espagne ; ce 
n'est que le 23 novembre que Bernis en est informé, au moment 
même où il se demande si le Pape ne pourrait pas écrire à la 
Czarine pour lui demander l'abolition des Jésuites, et où il est 
arrêté par des questions de forme et d'étiquette, résolues depuis 
deux mois *. Ce n'est qu'au milieu de mars 1 781 que le Ministre 
de France apprend que Catherine a répondu de sa main à Pie VI 
le 31 décembre précédent. Il ne parvient même pas à avoir 
communication du texte de cette lettre : il sait seulement que 
l'Impératrice demande l'érection de Mohilew en archevêché en 
faveur de TÉvêque de Mallo, avec juridiction sur tous les catho- 
liques de Russie, qu'elle demande le Pallium pour Siestrzencie- 
wicz, qu'elle demande en outre qu'un suffragant qu'elle dési- 
gnera soit donné au nouvel archevêque de Mohilew. 

De telles faveurs seraient l'approbation non plus secrète^ 
mais publique et solennelle, du rétablissement des Jésuites en 
Russie. Bernis ne manque pas de le dire ' : il fait observer que 
u pendant la guerre, ces affaires semblent petites, qu'à la paix 

1 Remis à Vei^gennes, 15 août 1780. (Aff. ëtr.) 

* L'inflaence de fiernis se borne à présent à faire supprimer des pamphlets 
injurieux pour la France, comme le Mémoire catholique qui doit être présenté au 
Pape, ou V Histoire de la Société des Jésuites (sans doute Histoire du Paraguay 
sous les Jésuites, Amsterdam, 1780, 3 vol. in-8^, indiquée par Caratoii, Biblio^ 
graphie y etc., n<* 3780); encore ne peut-il pas en faire poursuivre les auteurs. 
Remis à Vergennes, 10 et Vk janvier 1781. (Aff. ëtr.) 

^ Bernis à Vei|[ennes, k avril 177l« (Aff. Étr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 363 

elles gêneront, et qu*il sera trop tard » ; mais Yergennes, dans 
chaque dépêche, répond « qu'un intérêt majeur impose le 
silence sur les affaires catholiques en Russie » ; on verra ; il y 
aura peut-être un moment; d'ailleurs, la question des Jésuites 
et celle de Tûrchevêché de Mohiiew sont fort distinctes aux 
yeux de la Cour de France ; il n'y a aucune connexion entre 
elles : comme si Tune n'était point la conséquence, la récom- 
pense de l'autre ' ! Il est impossible qu'on soit involontairement 
si naïf à Versailles! 

Néanmoins, Bernis espère encore que l'érection de Mohiiew 
en métropole sera subordonnée à la destruction préalable des 
Jésuites ; mais, à la fin d'avril, il apprend que l'Impératrice parle 
seulement de certains avantages à faire aux Grecs-Unis. Alors, 
il essaye d'intervenir : il écrit au Pape un billet privé dans lequel 
il lui rappelle ses promesses, lui montre quel sera le juste ressen- 
timent des grandes Cours, si l'Évêque de Mallo devient métro- 
politain sans avoir donné la moindre satisfaction ^. Pie YI 
répond qu'il a toujours tenu toutes les promesses qu'il a faites, 
qu'il est né honnête homme et qu'il avait cette qualité avant 
d'être Pape ; irdit qu'il n'a traité avec l'Impératrice que l'affaire 
des Grecs-Unis, et que, quant à la demande d'un archevêché, il 
n'a rien répondu. Bernis, alors, conseille au Pape de gagner du 
temps, de ne rien faire sans le consulter, de tenir ferme, de 
ne pas accorder l'érection tant que l'Évêque de Mallo ne se sera 
pas rétracté* 

Il faut avouer que dans la lettre qu'il répond h l'Impératrice, 
le 27 octobre, Pie YI n'accorde pas encore les demandes qu'on 
lui a faites, mais, symptôme caractéristique, il ne communique 
point au Ministre de France le Bref qu'il vient d'expédier. Le 
26 décembre, lorsque Bernis lui demande s'il a écrit à l'Impé- 
ratrice, il répond qu'il faut d'abord que l'Évêque de Mallo se 
range à son devoir. Ce n'est que le 9 janvier 1782 que le Car- 
dinal obtient par Antici une copie de la lettre du Pape. 

Pie YI, à ce moment de son pontificat, n'admet pkis qu'on 

^ Jésuite, p. 73' 

2 Bernis à Pie VI, 29 avril 1781. (Aff. Étb.) 



364 



LE CATIDIISAL DE BERNIS. 



le conseille. Flatté de cette correspondance qu'il a engagée avec 
la Czarine, se figurant que nul ne pourra résister à son esprit et 
à ses charmes, il a imaginé, non-seulement de faire ses affaires 
lui-même, mais de négocier directement avec les souverains. Il 
décide, sans prendre avis de personne, ce fameux voyage à 
Vienne où Braschi satisfit sa vanité, mais où le Saint-Siège 
trouva tant de déboires. Avant de partir en Autriche, il voit à 
Rome le Grand-Duc et la Grande-Duchesse de Russie, qui font 
le tour de ritalie; il les comble d'attention, il croit que par eux 
il va conquérir l'Impératrice; qui sait? qu'il va réconcilier les 
deux Églises. 

Or le Comte et la Comtesse du Nord, — c'est sous ce nom 
que voyagent le grand-duc Paul et sa femme, — arrivent à 
Rome le 6 février 1782, et, huit jours avant, le 27 janvier, 
Catherine a publié un ukase en vertu duquel l'Église de Mohilew 
est déclarée archiépiscopale, Tévéque deMalio est promu arche- 
vêque, et un nommé Benislawski, ex-Jésuite, lui est donné 
comme coadjuteur. Elle a fait cela, de son autorité privée, sans 
aucun concert avec Rome, et, le 30 janvier, elle répond au Pape, 
simplement, qu'elle maintient toutes ses demandes ^ 

Vergennes écrit alors qu'il est impossible que Pie VI laisse 
passer cette affaire sans protester, « que le Roi désire que le 
Pape prenne le meilleur parti pour constater les principes de 
l'union, sans lesquels il n'y^a plus de catholicisme ^ » . Tout ce 
que Remis peut obtenir, c'est que le Pape ne reconnaisse pas 
l'Archevêque de Mallo jusqu'à ce qu'il ait rempli son devoir 
envers le chef de l'Église. Il y a des difficultés insurmontables 
à un éclat : ce serait un schisme; l'Eglise perdrait la Pologne; 
mais, au moins, le Bref de Clément XIV est immuable et irré- 
vocable. Le Pape le déclarera expressément; Bernis est chargé 
d'en informer les Cours'. 

« 

Pendant que Vergennes s'applaudit d*avoir arraché cette 
promesse, les Jésuites de Russie obtiennent, le 4 juillet, de 



\ 



1 Bernîs à Veiigennes, 9 et 16 avril 1782. (A FF, Étr.) 
* Vergennes k fierais, 14 mai 1782. (Aff. Étr.) 
' B«inU k Vergennes, 28 août 1782. (Aff. Étr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 365 

Catherine II, le pouvoir d*ëlire un vicaire g[énëral; le 9 octobre, 
ils se réunissent en congrégation à Poiotzk, et élisent pour vicaire 
général , avec tous les pouvoirs du Général , jusqu'à ce que celui-ci 
puisse être élu à Rome, le Père Stanislas Gzerniewicz. Bernis, sur 
cette nouvelle, demande que le Pape sorte de son silence, qu'il 
fasse la déclaration qu'il a promise : Pie VI répond que c'est 
inutile. Tout ce qu'obtient Grimaldi, c'est un article dans les 
gazettes de Rome pour démentir la connivence avec l'Évéque de 
Mallo'. 

Cette fois, à Versailles et à Madrid, on est déterminé à ne 
point laisser passer un acte qui non^seulement invalide le Bref 
de Clément XIV, mais porte atteinte à la doctrine catholique. 
Vergennes déclare qu'il faut que le Pape parle non-seulement à 
la Cour de Russie, mais à la chrétienté tout entière; sans cela, 
les Cours de Bourbon seraient obligées de se faire justice elles- 
mêmes*. Il faut, dit-il, que ce scandale finisse avant que les 
deux Cours, débarrassées de soins plus importants, ne se réu- 
nissent pour l'exiger '. Florida-Blanca n'est pas moins net : il 
réclame pour le Roi Très-Chrétien et pour le Roi Catholique des 
Brefs confirmatifs du Bref de suppression, Brefs qu*on rendra 
publics à l'occasion^. Les deux Cours semblent déterminées à 
employer tous les moyens nécessaires pour obtenir ce qu'elles 
demandent. 

Or, à ce moment même (31 décembre 1782), arrive la ' 
réponse de l'Impératrice^. Elle est dure et menaçante» Si le 
Pape n'accorde pas les demandes présentées, Catherine retirera 
à ses sujets la liberté de faire profession publique de la religion 
catholique. 

Voilà donc le dilemme posé : ou céder les Jésuites et main- 
tenir les bonnes relations de la Papauté avec les puissances 
•catholiques ; ou se jeter, avec les Jésuites, dans les bras de l'Impé* 
ratrice schismatique. Il n'y a point à hésiter, car Catherine ne 



^ Vergennes à Beriiiâ, 3 décembre 1782. (Aff. Étr.) 
^ Ver(jenne8 à Bernis, 24 décembre 1782. (Aff. Etr.) 

* Bernis à Vei-(»enne8, 24 décembre» 1782. (Aff. Étr.) 

* En date du 15 novembre 1782. V. Arrhetti, p. 47. 



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* Demis à Vergennes, 13 et 26 novembre 1782. (Aff. Etr.) J 



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366 



LE CARDIJNÂL DE BERINIS. 



\ 



menace point en vain, et, d'autre part, Bernis, d'accord avec les 
Espagnols, ne demande plus, mais exige un Bref confirmatif '. 

Il semble qu'il n'y ait que ces deux solutions : le Pape en 
trouve une troisième : comme il est brave jusqu'à dégainer^, il 
cède des deux côtés. 

Le 11 janvier 1783, il écrit à l'Impératrice de Russie une 
lettre suppliante : il implore son pardon; il déclare qu'il va 
élever l'église de Mohilew à la dignité épiscopale, nommer 
Siestrzencîewicz archevêque et Benislawski évéque, qu'il va 
envoyer à Pétersbourg^ un ambassadeur spécial chargé de ter- 
miner toutes ces affaires sous les yeux de l'Impératrice; il espère 
qu'en échange, Catherine voudra bien donner aux Grecs-Unis 
un archevêque de leur communion. 

Le 29 janvier 1783, il adresse au Roi de France et au Roi 
d'Espagne un Bref par lequel il confirme de la manière la plus 
solennelle le Bref Dominus ac redemptor, et par lequel il con- 
damne en termes formels les actes de l'Évéque de Mallo con- 
traires au Bref de suppression '. 

Les deux Cours n'avaient qu'à publier ce Bref du 29 janvier 
pour enlever au Pape toute considération en Europe. Vergennes 
fut sérieusement tenté de le faire * ; mais Florida-Blanca, soit 
pour éviter de nouveaux démêlés avec la Russie, soit plutôt par 
un sentiment de pitié religieuse, conseilla l'ajournement^. Les 
Brefs demeurèrent secrets, et, chose étrange, ce mystère ne 
transpira point. Sauf pour Pie VI et sa conscience, le triomphe 
des Jésuites fut éclatant. 

Pour le rendre plus complet encore, Benislawski, le coadju- 
teur donné par Catherine à l'Archevêque de Mohilew, arriva à 
Rome. Il avait pour instructions de ne céder sur aucune des 
demandes antérieures de l'Impératrice et de réclamer, de plus, 
la ratification de tous les actes des Jésuites dans la Russie 



' Bernis à Ver{;ennes, 31 décembre 1782. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Yergennes, 28 janvier 1783. (Aff. Étr.) 

^ Le texte in extenso ap. TaEiRER, Epixtolœ, p. 378. Des Brefs analogues sont 
envoyéd le 20 février 1783 au Roi des Deuz-Siciles et à Sa Majesté Très-Fidèle. 

* Verpcnncs à Bernis, 29 janvier, 15 février 1783. (Aff. Ktr.) 

* Bernis à Vergennes, 12 février 1783. (Aff. Etr.) 



LES JESUITES SOUS LE PONTIFICAT DE FIE VI. 367 

Blanche ^. II fiit conduit à l'audience par l'agent de Russie, et là, 
— suivant ce que Pie VI dit à Bernis ", — le Pape lui reprocha 
la conduite de l'Évéque de Mallo et déclara qu'il ne lui accor- 
derait rien avant d'avoir reçu une réponse de Catherine. 
Benislawski raconta l'entrevue d'une tout autre façon : il 
annonça partout qu'il avait tout obtenu : deux ans plus tard, il 
afBrmera par serment que Pie YI lui a dit par trois fois : 
Approbo Rossos Jesuùas ^ , 

Et l'on rédige à Rome les lettres d'ambassadeur pour Archetti ; 
on lui envoie les pouvoirs de légat a latere, Archetti va à 
Pétersbourg donner le PaUium à Siestrzenciewicz ; il va sacrer 
Benislawski ; il va se rendre le spectacle de la Cour de Catherine, 
humilier le Pape catholique devant l'Impératrice orthodoxe, 
mais, et c'est ce qui importe, prouver à tous la victoire des 
Jésuites. Il aura le chapeau ; il l'aura avant les Nonces près les 
Cours catholiques. Peu s'en faudra que Catherine ne veuille 
s'amuser a lui mettre la barrette; peu s'en faudra qu'elle n'exi{;e 
la pourpre pour le nouvel Archevêque de Mohilew^. Elle se 
contenta du chapeau d' Archetti. C'est qu'elle le voulut bien. 

La victoire des Jésuites ne pouvait être plus brillante. On ne 
sut point — ou l'on ne voulut point savoir, — à Rome, à quel 
prix elle avait été obtenue : que le Pape avait dit à la fois blanc 
et noir, qu'il avait signé son propre déshonneur , et qu'il suffi- 
sait pour le perdre aux yeux de tous les honnêtes gens, d'une 
indiscrétion commise dans une des quatre Cours, de Versailles, 
de Madrid, de Lisbonne ou de Naples. Mais, l'eût-on su, il est 
douteux qu'à Rome, on eût considéré sa conduite autrement 
que comme une habileté. Il avait trompé les Barbares, cela 
était de bonne guerre, il les avait leurrés avec une ombre, 

^ Jésuite, p. 92. 

2 Bernis h Vergennes, 4 et 12 mars 1783. (Aff. Étr.) 

' Jésuite, p. 98. 

* Stanislas Siestrsenciewicz prit plus tard le titre de : Unique métropolitain 
des églises catholiques romaines en Russie, et envoya à Grégoire, avec ses œuvres^ 
un portrait où il est représenté décoré de la pourpre comme les cardinaux. On 
trouvera sur cet individu, qui ne mourut que le 13 décembre 1826, de curieux 
détails ilans Mabul, Annales hiographitjues, année 1820, p. 251» Je ne serais pas 
étonné que Particle fut de Grégoire. 



368 



LE CAKDINAL DE BERNIS. 



tandis qu'il donnait la proie aux Jésuites : cela était du bien 
joué, tout uniment. Il y avait trop longtemps que ce joug des 
Couronnes françaises pesait aux Romains : ils en étaient enfin 
débarrassés. Pie YI les avait vengés de Clément XÎV. 

Les Jésuites rétablis, ce n'était pas tout encore. Depuis cinq 
ans, on faisait le silence sur l'affaire de Palafox ; plus de con- 
grégations préparatoires, plus de réunions des consulteurs de la 
cause ^ Cela était bon et avait réussi, mais il ne fallait point se 
contenter de cet échec indirect donné au Roi d'Espagne : en 
face de ce prétendu saint, victime des Jésuites, qu'on faisait 
attendre depuis si longtemps aux portes du paradis, il fallait 
élever un autre saint, véritable celui-là, créature bien authen- 
tique des Jésuites et qui, lui, entrât tout droit au paradis. Cela 
montrerait bien à ces Espagnols que c'était fini d'eux et de 
leur règne; cela les mortifierait plus encore que le rétablisse- 
ment des Jésuites dans la Russie Blanche; cela se passerait sous 
les yeux de l'Europe entière; cela aurait, à travers les temps, 
un retentissement singulier; cela scellerait la victoire et achève- 
rait le triomphe. 

Depuis neuf ans vivait à Rome un mendiant français nommé 
Benoit-Joseph Labre ^, qui, par le désordre de ses habits, sa 
malpropreté, ses longues stations ai|x portes des églises, avait 
peu à peu attiré l'attention et s'était Tait une façon de réputation. 
Cet individu mourut le 16 avril 1783. Aussitôt, comme sur un 
mot d'ordre, Rome s'agite : on déclare que ce mendiant est un 
saint, qu'il a lui-même prédit sa mort, qu'il fait des miracles. 
On transportée cadavre à l'église de la Madonna de Monti. Le 
cadavre a gardé toute sa flexibilité et ne dégaje aucune odeur. 



* En janvier 1786, TEspagne semble vouloir reprendre la caase avec vivacité. 
Elle déclare même que si le Pape se refuse, elle n*aura recours qu'aai évêques 
et se passera de la Congrégation dos Rites. 

• Il existe sur Labre loute une biblio^jraphie, mais je rroisque le seul livre con- 
temporain, celui sur lequel tous les autres me semblent copiés, est la Vie de 
Benoit'Joseph lAibre^ par Marcosi, dont les éditions furent extrêmement roulti- 
pliées. La première française est, je crois, celle de Pari-«, 178'*, f»r. in-12, J*ai 
suivi pour moi, uniquement, les dépèches de Bernis cjui |)onr la plupart ont été 
publiées par M. db Saint-Priest, Histoire de la chute des Jésuites^ éd. de 1845, 
app. XI V, p. 335. 



LES JÉSUITES SO0S LE PONTIFICAT DE PIE VI. 369 

La foule s'empresse , si considérable qu'on est obligé d'envoyer 
une garde : bientôt, la garde ne suffit plus pour contenir \a 
multitude; il faut fermer l'église pendant quatre jours, établir 
une balustrade autour du tombeau et y mettre des soldats en 
faction. Alors, de nouveaux miracles s'accomplissent; le con- 
fesseur de Labre annonce qu'il va publier des prophéties que le 
mendiant lui a confiées avant sa mort. A^ant le temps prescrit, 
avant d'avoir reçu des informations de France, le Pape autorise 
l'introduction de la cause de béatification. On presse la Congré- 
gation des Rites de rendre un décret; on quête pour le procès 
dans toutes les maisons de Rome ; quiconque doute des miracles 
du Saint français est un impie. Le Cardinal-vicaire^ le chef des 
zélanis, est à la tète de cette intrigue; Marconi> le confesseur de 
Labre, est un adhérent dévoué des Jésuites ; c'est l'ex^Jésuite 
Zaccaria qui écrit la vie du Saint avec une liste de ses « pré- 
tendus miracles » . Labre est la chose des Jésuites, et « Rome, 
comme le dit Bernis, est tout entière la maison professe des 
Jésuites 9 . 

De Rome, le mot d'ordre est donné à tous les amis que les 
Jésuites ont en France : Madame Louise est tout enQammée '. 
Elle a, comme il est juste, été informée des premières; elle a 
reçu de Rome des médaillons du Saint Pauvre, mais cela ne lui 
suffit pas, il lui faut des détails, toutes sortes de détails. 
L'évêque de Boulogne, M. de Partz de Pressy, connu pour ses 
opinions ultramontaines et ses relations avec les Jésuites, publie 
un mandement enthousiaste. Tous les parents de Labre dont 
beaucoup sont dans les Ordres, prévoyant de bonnes aubaines, 
se donnent un mouvement infini. L'affaire est lancée. 

Pourtant il se trouve uii temps d'arrêt. Par une curiosité, à 
coup sûr déplacée, Vergennes demande qu'on lui procure 
quelques lignes de la main du mendiant. » Quelqu'un croit 
avoir une lettre de lui de juillet 1766 : elle n'est pas signée, 
mais parle de son dessein prochain de se retirer à Sept-Fonds. 
Elle est écrite de Nancy. On Fait des recherches pour s'assurer 

' GiLLET, Vie de Madame Louise, p. 500. 

2t 



870 LE CARDINAL I>E RERNIS. 

de l'identité du personnage qui écrivait avec celui^qui vient de 
mourir à Rome. En attendant, dit Vergennes, on ferait bien de 
suspendre la canonisation, parce que cette lettre rendue publique 
pourrait jeter un ridicule sur la Cour de Rome et même sur la 
religion '. » 

A Rome, il est impossible * de découvrir une ligne de l'écriture 
de Labre : c'est le cardinal Archinto, préfet de la congrégation 
des Rites, qui le certifie à Remis; mais en France on trouve une 
lettre que le mendiant a écrite à ses parents le 2 octobre 1769. 
Grand émoi : Labre , dans cette lettre , recommande vivement 
les ouvrages d'un certain Père Lejeune, ami du Père Quesnel et 
de M. Arnauld, et fortement suspect de jansénisme*. Gela 
refroidit les Jésuites; la foule diminue autour du tombeau; 
Zaccaria retire son manuscrit des mains de l'imprimeur. 



- > Voici cette lettre (Aff. Étr., Rome, vol. 842) : « Monsieur, voici quelques 
lignes que je prends la liberté de tous faire tenir par obéissance et pour faire la 
volonté de Dieu. C'est à vos pieds que je me jette pour obtenir mon pai'don. 
C'est moi qui vous a servi, dont vous m*avez pris à Vienne, et je vous ai quitté 
la Teille de votre départ pour Genève par une dispute causée par ma faute avec 
le valet de chambre et Etienne contre moi, qui, voyant que cela ne pourrait 
jamais bien réussir ensemble, cela m'a déterminé à prendre mon parti dont j*en 
ai été très-fâché de quitter un maître aus^i bon et aussi affable que vous. C'est 
moi qui a le plus perdu, quoique cette dispute ait été très-violente pour moi; 
Ton m'a jugé d'avoir cassé plusieurs couteaux de chasse et épées, mais cela est 
fauK, car je n'en ai cassé qu'un qui appartenait h Etienne dont il m'en avait 
menacé ; je vous avais écrit une lettre dont je vous avais marqué que Faber vous 
avait été infidèle dans ses mémoires et vous avait marqué quelque chose de plus; 
c'est pour vous dire que j'en ignorais et que je n'ai pas dit la vérité dont j*en 
imposais, et moi je ne vous ai pas été fidèle. Je vous ai fait infidélité sur quelque 
petit mémoire et n'avoir pas eu soin de votre intérêt : la valeur de six livres au 
moins. J'ai la volonté de vous les réparer. Je désirerais bien que vous m'écrivis- 
siez quelques lignes de votre consentement si vous voulez me pardonner ou de 
les donner aux pauvres à votre intention, car pour moi, je n'ai plus besoin que 
de la grâce et miséricorde de Dieu pour m*aider dans une très-grande entreprise. 
Septfonds en Bourbonnais est l'endroit où je destine de faire pénitence le reste 
de mes jours, dont j'y suis déjà été neuf mois et j'en suis sorti pour régler 
quelque affaire. J'espère, Monsieur, que vous me pardonnerez. Si mes vœux et 
prières sont agréables à Dieu, je ne cesserai de prier qu'il comble de bénédictions 
ses bons et fidèles serviteurs. Je suis pour quelque temps à Nancy, chez M. Leusin, 
maître tailleur, rue Saint-Michel, à Nancy. 

' Cf. Fie populaire de saint Benott- Joseph Labre, par un prêtre mariste, 
Paris, s. d., in-i2, p. 61-65. 

* Voir cette lettre, Vie, etc. (ut supra), p. 38. Les Œuvres du Père Lejeune, 
Toulouse, 1668 et suiv., forment dix volumes in-8<>. 



LES JÉSUITES SOUS LE PONTIFICAT DE PIE VI. 371 

Le curé de Saint-Martin aux Monts, paroisse de Labre, 
voyant que Tenthousiasme se calme un peu, explique pourquoi 
il ne s'est point soucie de revendiquer le corps du mendiant : il 
dit que Labre n'a jamais voulu faire ses pàques à l'église parois- 
siale, qu'il approchait très-rarement des sacrements, et que, loin 
de pratiquer Tabstinence, il allait souvent manger et boire à 
une hôtellerie où cet homme s;i austère ne donnait point des 
marques de sa frugalité. On est assuré que Marconi, qui se dit 
son confesseur, ne Ta entendu que deux fois en confession : bref, 
il y a lieu d'espérer qu'on pourra « éviter à la Congrégation des 
Rites le ridicule et la honte d'être induite en erreur par l'enthou- 
siasme et le fanatisme » . 

Mais, soit que les Jésuites aient craint que, à leur défaut, les 
Jansénistes ne reprisent l'affaire à leur compte, soit que le mou- 
vement fût trop bien donné pour pouvoir être supprimé, ce 
temps d'arrêt dans l'enthousiasme est fort court, et on ne le 
ressent pas hors de Rome. Bientôt les miracles abondent : Labre 
n'en fait pas seulement à Notre-Dame des Monts, mais par 
toute la France. Un Bostonien se convertit : c'est un miracle ' ; 
M. Fontaine, procureur général de la mission dite de Saint- 
Lazare, l'affirme'. Une religieuse de Boullène en Gomtat est 
guérie : autre miracle ; l'Évéque de Saint-Paul-Trois-Ghâteaux 
l'atteste par un mandement spécial. De tous côtés on demande 
des médailles du Saint; les évêques attachés aux Jésuites veulent 
tous quelque relique. Plus de règle, plus de loi : le Pape lui- 
même, transgressant tous les décrets d'Urbain VIII et de 
Benoit Xiy sur les canonisations, engage de fait le procès de 
béatification en octroyant à un libraire le privilège exclusif 
d'imprimer la vie de Labre et tout ce qui a rapport au procès. 

Bernis tente un dernier effort pour « couper s'il est possible 
le fil d'une intrigue qui peut avoir en France des suites encore 
plus fâcheuses qu'en Italie * ». Il propose qu'une personne judi- 



^ • L*Américain, dit Bernis, nie que son abjuration ait eu un pareil motif. Les 
Anglais disent que c'est un incrédule qui ne s'est fait catholique que pour avoir 
de l'argent dont il avait un besoin extrême. > 

^ Bernis à Vergennes, 16 septembre 1783. (Aff. ëtr.) 

24. 



an tE CARDINAL DE BERNIS. 

cieuse et active soit chargée de faire une enquête sérieuse sur la 
vie du mendiant. Yergennes convient que cette instruction est 
nécessaire^ et il en charge un ecclésiastique sur la prudence 
duquel il peut compter. En attendant que ce travail soit fait, il 
n'y a point lieu pour la France d'intervenir. 

Ce ne fut que le 31 mars 1792 que Pie YI, par un décret, 
ouvrit le procès apostolique et déclara Labre vénérable. A ce 
moment, il n'y avait plus de Ministre de France auprès du Saint- 
Siège. La politique de la Maison de Bourbon était morte, le 
Pacte de famille était déchiré, l'Eglise gallicane se préparait au 
martyre. Les Jésuites purent compléter leur triomphe. Le 
7 mars 1801, ils furent rétablis en Russie. Le 7 août 1814, 
quand se fut écroulée la puissance de l'auteur du Concordat, 
quand Napoléon I*', le dernier soutien des doctrines gallicanes, 
le dernier . appui du Bref bourbonnien de Clément XIY , fut 
tombé sous l'effort de la Sainte-ÂlIiance, la Société de Jésus fîit 
solennellement restaurée aux applaudissements de ces Bourbons 
qui jadis avaient poursuivi sa suppression et qui, maintenant, par 
un singulier oubli de leurs traditions et de leurs principes, 
allaient lier leur cause à celle des Jésuites. 

Dernier triomphe : Benoit-Joseph Labre à été canonisé 
le 8 décembre 1881 ^ 

* Il avait été béatifié le 80 mai 1860. 



CHAPITRE XII 

l'auberge de FRANCE AU CARREFOUR DE l'eUROPE^. 

1775-1787. 

Le rdie de Bernis comme Ministre d*Ëtat. — Sa correspondance avec M. de 
Vergennes. — Informations qu*il est à même de recueillir. — Les voyageurs 
français. — La duchesse de Chartres. — Le duc de Chartres. — Projets de 
voyages en Italie des Princes du sang. — Le chevalier de Pougens. — L'abbé 
de Bourbon. — Relations de Bemis avec la Cour de Versailles. — Fêtes qu'il 
donne à Toccasion de la naissance du Dauphin. — Hernis et les princes d'Es^ 
pagne. — Bernis et les princes de Russie. — Bernis et les princes de Suède. — 
Gustave II f. — Ses démarches en faveur de Tévêque d'ApoUonie. — Bernis et 
le:f princes de la maison régnante d'Angleterre. — Les Stuarts. — Les Alle- 
mands. — Joseph II. — Beniis n'intervient point dans la lutte engagée entre 
TEmpereur et le Pape. — Son opinion sur le voyage de Pie VI à Vienne. — 
La France obligée d'arrêter les empiétements de l'Autriche. — Les coadjuto- 
reries. — Parme et l'Archiduchesse infante. — Affaires de Naples. •— Marie- 
Caroline. — Brouille avec l'Espagne. — Voyage de Bernis à Naples. — 
Correspondance avec la reine de Naples. — Changement de scène. — Marie- 
Antoinette et le Pacte de famille. — Bernis lutte en vain. — Triomphe de 
l'influence autrichienne. 



De toutes les affaires que le Cardinal eut à traiter à Rome, la 
plus importante, politiquement, fut sans contredit celle des 
Jésuites, qui rattacha si étroitement l'Espagne à la France, que 
Charles III n'hésita pas plus tard à suivre Louis XVI dans une 
guerre où il n*avait rien à gagner et tout à perdre. Une telle 
négociation, par Tinfluence qu'elle avait sur les affaires gêné* 
raies, devait déjà donner à celui qui en était chargé un droit de 
conseil et une autorité; mais, à partir du moment où Florida- 
Blanca fut chargé à Madrid du premier ministère, l'influence de 



* Sources : Affàiiuss ÉTRAiioàBBS, Borne, vol. 874 à 907. Naples, vol. 94 et 
saiv., iiO. 

AncHivES Bbbkis, Correspondance avec M, de Vergennes, avec Gustave JIJ, etc» 



374 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



Bernis s'accrut d'une façon singulière. Il fut entre Yergennes et 
Florida-Blanca l'intermédiaire nécessaire, dissipant les soupçons 
et les jalousies, arrondissant les angles» rapportant à l'un le 
bien que l'autre en avait dit, flattant leurs vanités , excitant 
leur patriotisme, resserrant chaque semaine avec une ingénio- 
sité et une grâce particulières les liens de l'alliance entre les 
branches de la Maison de Bourbon. Il (ut comme le directeur 
de conscience du Pacte de famille, et cette position que les 
circonstances plus encore que le caractère de Ministre 
d'État, liii avait donnée, l'amena, dans la correspondance 
intime qu'il entretint pendant treize ans avec M. de Yergennes, 
à formuler son avis sur toutes les questions qui pouvaient inté- 
resser la France, assurer sa sécurité et préparer sa grandeur. 

Gomme tous les hommes qui ont fait leur étude principale 
des affaires étrangères, Bernis est disposé d'ordinaire à juger 
un peu trop les actes de l'administration intérieure au point 
de vue de la politique extérieure. L'armée le préoccupe; la 
marine l'inquiète. Il voudrait avant tout que l'on mît la France 
en état de faire figure au dehors. Il suit d'un œil attentif les 
tentatives du comte de Saint-Germain, et il n'est point malaisé 
de retrouver dans ses jugements d'homme d'État le sens des 
choses militaires qu'il tient de ses ancêtres, tous soldats ; par- 
fois, il s'indigne contre les lésineries qui atteignent l'honneur 
du Royaume et compromettent son avenir; il ne veut point 
compter avec les embarras financiers, et, par le fait même de 
son long éloignement, il ne connaît point les idées qui depuis 
dix ans ont fait en France un si rapide chemin. Mais s'il est 
sujet à s'égarer dans les conseils qu'il donne sur le dedans du 
Royaume, personne n'est mieux placé que lui pour parler de 
ce qui se passe ou se prépare en Europe. 

A cette fin du dix-huitième siècle, comme si l'on pressentait 
que cette Rome pontificale allait bientôt disparaître, les Rois, 
les Princes, les Ministres, les personnages élevés en dignité 
dans tous les pays, viennent regarder le vieil édifice, encore 
imposant malgré les lézardes profondes qui annoncent sa ruine 
prochaine. A certaines époques, c'est une affluence de voya- 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 375 

geurs ; ils arrivent en quelque sorte par troupes, et tous sans 
exception se retrouvent chez Bernis. 

A coup sâr, dans le nombre des passants, il en est beaucoup 
qui se contentent de remercier des bons dîners et des belles 
soirées, et qui ne sont pas d'autre usage. Il en faut pour rem- 
plir les appartements et donner au palais de Garolis cet air de 
fête qu'il a comme dénature. Il y a bien des Français qui, à bon 
droit, réclament leur place et qui n'ont point d'autre raison 
d'être là que le fait quMis sont Français. Il y a bien des intrigants 
qui se faufilent : ils apportent de belles lettres de recommanda- 
tion : on les présente comme diplomates, et il se trouve que ce 
sont des gens de lettres, de ces correspondants à tant la ligne 
qui inondent l'Allemagne de calomnies contre la France et qui 
servent de trompettes à la gloire prussienne ou à la gloire russe ' . 

Ceux-là sont l'exception, et ce n'est point cette vilenie d'âme 
qu'on rencontre d'ordinaire chez les hôtes du Cardinal : mais, 
de tous les passants, il convient à l'histoire de ne garder que 
ceux qui ont joué un rôle historique. S*il plaft à la chronique 
d'apprendre qu'en 1775, par exemple, le comte de Boisgelin, le 
comte de Gramont, le vicomte de la Bourdonnaie, M. et madame 
de Ramsay, le marquis et le comte de Cassini ' ont séjourné à 
Rome et dîné chez le Cardinal, une semblable énumération pour 
chacune des vingt années que Bernis tint maison serait fasti- 
dieuse. 

Les rapports établis entre le Cardinal et la plupart des 
princes de l'Europe ont un autre intérêt. Il faut d'abord par- 
ler de la France ; sans la mode des voyages en Italie, personne 
ne connaîtrait le Cardinal, et grâce aux voyages il a maintenant 
même dans la Famille Royale de nouveaux amis. 



^ Voir Carrespondanee de Grimm, éd. Tourneux, t. I, p. 118; t. II, p. 19; 
t. IV, p. 232; t. V, p. 22, 354, 459. Le voyage de Grimm est d'avril 1776. 
Bernis écrit à Vergennes le 10 avrii : « Je tous ai une véritable obligation de 
m'avoir procuré la connaissance et l'amitié de M. Grimm; c'est un homme aussi 
honnête que spirituel et instruit; il est de plus très-reconnaissant. » Vergennes 
répond en parlant « du grand fonds d'honnêteté de Grimm, qui l'a toujours 
rendu cher à ses amis » . (Areh, Bernis.) 

^ Je signalerai pourtant dans Dbvic, Histoire de ia vie et des travaux de 
Jm D, Cassini IV, Clermont (Oise), 1851, in^-S®, p. 64, un passage assez curieux. 



376 



LE CARDINAL DE BERNIS; 



En 1776 ^ sana prévenir qui que ce soit, pas même son 
père, le duc de Penthièvre, la duchesse de Chartres, poussée 
par cette madame de Genlis qu'elle croit son amie et qui a toute 
influence sur elle, fait une escapade en Italie '• Elle n'a que 
dix-huit personnes de suite, et pour compagnons M. et madame 
de Genlis et la comtesse de Ruliy, née de Blot* C'est le Nonce 
qui donne cette belle nouvelle. Bernis, aussitôt, emprunte,, pour 
se tenir en mesure, le palais Sciarra et le fait meubler. Bien 
lui en prend, car ce n'est que deux jours avant l'arrivée de la 
Duchesse qu'il reçoit une lettre de la Genlis lui annonçant qu'on 
vient à Rome : n'importe, tout est prêt : à Terni, la fille du 
duc de Penthièvre trouve le chevalier de Bernis avec deux car- 
rosses, l'un superbe, qui servira pour entrer à Rome, l'autre 
plus modeste, mais chargée d'un -excellent dîner. A Primaporta» 
le Cardinal l'attend avec tous ses parents et le prince de Pales- 
trine. Les carrosses de l'Ambassade, ceux des Doria études 
Palestrina font cortège pour l'entrée ', et pourtant, la Princesse 
garde un incognito absolu. Bernis Ta demandé en grâce et le 
duc d'Orléans l'a prescrit : c'est que, outre la dépense excessive, 
les présents considérables auxquels elle serait obligée si elle se 
mettait en public, elle risquerait de compromettre les préroga- 
tives des Princes du sang, qui prétendent au même traitement 
que les Archiducs. Or, à Rome, outre qu'on hait la France, on 
n'est disposé à rien accorder aux Princes français, vu le fâcheux 
précédent du duc de Penthièvre ^, et, de plus, l'ignorance est 
au point que fort peu de gens savent que le duc de Chartres est 
le fils du duc d'Orléans. 

Malgré V incognito, le duc et la duchesse de Glocester, toute 



1 Voir Mémoires de madame de Genlis, t, IIJ, p. 39. 

' La Dachesse, dans V Explication de l'énigme du roman intitulé Histoire de la 
conjuration de Louis- Philippe Egalité, dit que son mari devait à ce moment 6tte 
envoyé avec l'escadre sur les côtes d*ltalie, etqu^elle était partie pour le rejoindre, 
que la Cour changea la destination de Tescadre pour être désagréable au duc 
d'Orléans. 

» 5 juin 1776. 

^ Lors du voyage du Duc à Borne, le comte de Choiseu^l-S tain ville, alors ambaa» 
sadeur du Roi, avait pris la main sur lui en public et en particulier, et l'avait pré- 
senté k fienoit XI V comme un simple voyageur. 



« » 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 377 

la noblesse, tous les cardinaux, se font inscrire chez la Princesse, 
mais elle ne reçoit que quelques dames attachées à la France. 
De même, à Saint-Pierre, le jour de la Fête-Dieu, elle refuse la 
tribune réservée que le Pape lui a fait offrir, mais elle est partout 
escortée d'officiers et de soldats. Elle s'appelle la comtesse de 
Joinville, mais Bernis la reçoit en reine. Tous les jours ce sont 
des dîners dont madame de Genlis est demeurée éblouie ^ ; dans 
les appartements, c'est une profusion de rafraîchissements sans 
cesse renouvelés; c'est chez Bernis une amabilité pleine de 
Knesse et de bonhomie , de magnificence et de simplicité ; ce 
sont des petits soins presque féminins, et, avec cette grâce 
infinie de conversation et de langage, une bonne grâce aussi 
presque physique, de rondeur, d'éclat, de fraîcheur qui, dans 
le Cardinal de soixante-six ans, fait retrouver les belles couleurs 
de la Babet d'autrefois. 

C'était une charmante femme que cette duchesse de Chartres, 
a véritablement charmante par la douceur, la sensibilité et 

* J*ignore si les relations du Cardinal avec la Genlis furent très-suivies, mais 
voici iune lettre d^elte qui touche à des faits historiques et qui mérite d*étre 
publiée : « Vous m'avez témoigné tant de bonté, Monseigneur, et le souvenir 
m'en est si cher que j'ose me flatter que vous voudrez Lien prendre quelque part 
à un événement très-iniéressant pour moi. Je suis depuis trois ans gouvernante 
de Mesdemoiselles d'Orléans, et dans cet instant M. le duc de Chartres vient de 
me charger encore de l'éducation des trois Princes, ses fils, dont l'aine est âgé 
de dix-huit ans. Ainsi jamais ces Princes n'auront de gouverneur, puisque je leur 
en tiendrai lieu. Je passerai tous les ans huit mois avec eux à la campagne ; les 
quatre mois d'hiver, ils resteront à Paris, et tous les jours on me les amènera à 
Bellechasse, et je les garderai trois heures chaque jour pour leur donner les instruc 
tions dont je me charge personnellement. Du reste, je dirigerai toutes leurs études, 
je conduirai leur maison et j'aurai la même. autorité que j'ai dans celle des Prin 
cesses, leurs sœurs. Quand ils seront en âge d'aller à la Cour, M. le duc de 
Chartres nommera deux personnes pour les suivre, mais qui n'auront aucun titre 
et aucun droit sur l'éducation. En acceptant cette marque de confiance jusqu'ici 
sans exemple, je n'ai demandé que deux choses : d'être maîtresse absolue et de 
n'accepter pour prix d'un semblable dévouement que l'honneur si distingué qui 
s'y trouve attaché. Je me flatte que Monseigneur daignera me pardonner ces 
détails. Je mets un si grand prix à son estime, qu'il m'est impossible de ne pas 
l'instruire de tout ce qui m'y donne de nouveaux droits. Adieu, Monseigneur, 
daignez me donner quelquefois de vos nouvelles et ne pas oublier entièrement 
une personne qui vous conserve rattachement le plus vrai et le plus tendre que 
vous ayez jamais inspiré. 

a De BeUeohauCi ce 4 janvier 178S. » 

(Archives Semis,) 



378 IK CARDINAL DE BERMIS. 

l'honnêteté de son caractère n « Le Cardinal la jugea ainsi, et dès 
lors ce fut entre eux et jusqu'à ce qu'ils fussent séparés par la 
mort, une amitié confiante, une correspondance intime qui, chez 
la Duchesse, prend à quelques moments des allures de confes- 
sion. Elle est encore , cette jeune femme , dans toute Tillusion 
de la jeunesse : elle croit à l'amour de son mari; elle croit à 
l'amitié des gens qui l'entourent ; elle croit au bonheur. Vien- 
nent les jours de désespérance où tout sera perdu pour elle 
jusqu'à l'honneur de son nom, elle se souviendra de ce vieil- 
lard qui a été son hôte, et, dans une plainte éloquente comme la 
vérité, elle lui dira ce qu'elle a souffert. 

Après la Duchesse, le Duc : celui-ci arrive à son tour à Rome 
le 7 décembre 1782 '. Il a rencontré sur sa route le prince de 
Guéméné*, et le mène avec lui. « Je vous avoue, écrit Bernis, 
que mon cœur français est à la torture ! Gomment paraître sur 
le théâtre de Rome qui est aujourd'hui celui de l'Europe dans 
de pareilles circonstances ' ! » À son débotté, le Prince, qui n'a 
point accepté de logement au palais de France, vient y dîner; 
c'est dès lors une habitude prise : il y dîne tous les jours pen» 

* Vergennes avertie Berais, le 21 octobre 1782, dans les termes suivants : 
« M. le duc de Chartres m'envoie en ce moment demander des passe-ports poar 
rjialîe où le Roi lui permet de voyager. Il mène avec lui M. le duc de Fîtz-James 
et quelques autres jeunes seigneurs. Je ne sais si cette noble compagnie laissera 
une grande opinion de régularité dans les lieux où elle passera. » Dans la lettre 
du 2 décembre, il dit encore : « Ce ne sera pas pour le cérémonial, Monseigneur, 
que M. le duc de Chartres vous embarrassera. Ce n'est probablement pas Tenvie 
de voir le Pape qui le conduit en Italie. » Et le 31 décembre : • Il parait que le 
duc de Chartres ne veut pas vieillir en Italie. Il a déjà demandé qu'on lui envoie 
un bâtiment k Livourne, d'où il compte revenir par mer dans la fin de janvier. » 
{^Àrch, Bernis.) 

^ La banqueroute était toute récente ; Bernis écrit le 30 octobre 1782 : « La 
fameuse banqueroute me fait rougir et gémir sur nos mœurs et sur l'aveuglement 
de tant de personnes ruinées de tous états. » Et le 19 novembre : ■ La banque- 
route de la maison de Rohan produit le plus mauvais effet au dehors, et elle 
retombera par cascades au dedans sur tout le monde. « (^Àrch. Bernit,) 

' Il écrit encore : « M. le duc de Chartres choisit bien mal son moment pour 
venir en Italie. En temps de guerre et n'étant pas employé, il sera témoin de 
l'anglicisme de Rome, il s'ennuiera ici, et s'il veut s'amuser, il n'édifiera pas la 
Cour romaine. D'ailleurs, la compagnie qu'il s'est choisie est déjà trop connue à 
Rome. Tout cela m'afBige et dérange mes plans de conduite et de finance. 
Louis XIY avait raison de ne pas permettre aux princes de son sang de voyager. » 
(0 novembre.) Gomme le Duc n'a pas retenu de logement à Rome, Bernis lui 
offre sa maison, « mais sans instances >. (iircA. Bernis.) 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 379 

dant un mois « avec les cardinaux, les ministres, la principale pré* 
latureet noblesse de Rome, etc., etc. » Les ambassadeurs et les 
ministres s'empressent à faire la première visite, mais les cardi- 
naux ne viennent pas, à cause du strict incognito. Pourtant, le 
comte de Joinville voit le Pape sans cérémonie. Il a une audience 
qui dure trois quarts d'heure et où il est accompagné par le duc 
de Fitz-James et le comte de Genlis. Pie VI est fort aimable ; il 
ordonne qu'on illumine, dans l'église de Saint-Pierrre, une grande 
croix qu'on n'allume que les jeudi et vendredi saints; il enjoint 
au Sacré Collège de faire au Prince la première visite; il fait 
avancer l'époque ordinaire de l'ouverture des théâtres, et, tout le 
temps de l'audience, il donne de l'Altesse au duc de Chartres : tout 
est donc au mieux. Le Prince a pour divertissements la Chapelle 
cardinalice tenue pour la fête de saint Luce dans la basilique de 
Latran ^; les chapelles papales pour les fêtes de Noël, les dîners 
et les conversations du palais de France. Ce n'était point là son 
goût ordinaire, mais Bernis ne pouvait faire mieux. Malheureu- 
sement, à l'une des assemblées du vendredi, le cocher du' duc 
de Chartres fut insulté dans la cour par deux cochers de la 
maison Ciojà. L'un empêcha de force le carrosse de prendre 
place dans la cour; l'autre tira un couteau de chasse et en 
donna de si furieux coups sur la tête des chevaux qu'il les obligea 
à sortir. Le marquis Ciojà fit le soir même des excuses, mais 
Bernis ne s'en contenta pas et exigea que les deux cochers 
fussent condamnés aux galères. 

Le comte de Joinville part pour Naples le 26 décembre; il 
en revient le 15 janvier 1783, et la même existence recom- 
mence pour Bernis : tous les jours , matin et soir, quarante 
personnes à table, sans compter les domestiques à contenter, 
et ils sont plus difficiles que leurs maîtres. Quand le Prince 
part, il faut charger ses carrosses de provisions d'après In 
note qu'il a lui-même fournie. Au reste, ce second séjour fut 
court. « Je m'estime heureux d'être quitte de ce passage sans 
désagrément » , écrit Bernis : il y a loin de cette réflexion aux 

^ Lé 13 décembre, jour anniversaire de la naiuance de Henri IV, qui avait 
donné Tabbaye de Clairac au chapitre de SaintJean de Latran. 



380 LE CARDINAL DE BËRNIS. 

éloges si justement prodigués à la duchesse de Chartres. 

Heureusement pour la bourse du Cardinal, les autres Princes 
de la Maison de France ne suivirent pas l'exemple du duc de 
Chartres. Encore , il aurait passé l'argent, car cette plaie n'est 
point mortelle ; mais si le duc de Chartres ne tenait point au 
cérémonial, il n'en était point de même de Monsieur, Comte de 
Provence, et, à ses heures, de Monseigneur le comte d'Artois. 
Aussi Bernis redoutait-il fort que l'idée ne prit à ces Princes 
de venir en Italie. Il savait que la question des privilèges de la 
Maison de France était de celles sur qui Vergennes n'admettait 
pas de transaction, et, un jour qu'il était question d'un voyage du 
comte d'Artois, il avait reçu une lettre où, à propos de l'éti- 
quette du Vatican, le Ministre des Affeires Étrangères menaçait 
le Pape « de le réduire à l'état d'un vieux prêtre, qui ne mérite 
ni égard ni ménagement ' » . Le Cardinal ne vit donc point 
sans satisfaction s'écarter ce danger; mais lorsque ces diffi- 
cultés n'existaient pas, il était tout au plaisir de recevoir ceux 
qui lui étaient recommandés et de leur faire les honneurs de 
Rome. 

Quel bon accueil fait pendant trois années, de 1776 à 1779, 
au chevalier de Pougens, fils naturel du Prince de Gonti, ce 
même Pougens qui, devenu .aveugle, ayant tout perdu par suite 
de la Révolution, sut se créer une situation personnelle et mérita 
d'entrer à l'Institut ! Quant Pougens tomba malade de la 
petite vérole, non-seulement le Cardinal envoya savoir de ses 
nouvelles toutes les deux heures, mais madame du Puy-Montbrun 
et l'abbé Deshaises vinrent le voir et le soigner*. Ce fut peut- 
être à son chevet que la Marquise gagna la petite vérole dont 
elle mourut le 3 mai 1779, au grand désespoir de Bernis, qui 



1 Vergennes à Bernis, 9 décembre 1782. (Àrch, Bernis.) « Si la férule de 
TEmpereur loi fait une impression flatteuse, ajoute le Ministre, nous en pren* 
drons une encore plus pesante pour captiver son cœur. Je prie Votre Éminence 
de ne point être indulgente pour ces absurdités du Souverain Pontife; trop de 
bonté nuit quelquefois, et je vous préviens que nous ne sommes nullement dispo» 
ses à souffrir et à dissimuler des écarts, surtout ceux qui attaqueraient la dignité 
de la Maison de France. • 

* Mémoires et souvenirs de Charles de Pougens, Paris, 1834, în-S». 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 381 

avait TU disparaître la même année (13 février) son fidèle com- 
pagnon Deshaises. 

Quelle réception faite au fils authentique et quasi reconnu de 
Louis XY, à cet abbé de Bourbon, le fils de mademoiselle de 
Romans, le seul entre les bâtards du Roi bien-aimé qui portât 
le nom de la Maison ^ et eût approché de la légitimation ! 
C'étaient Mesdames de France qui s'étaient chargées de sa for- 
tune : seulement, elles comptaient la faire aux dépens de 
l'Église. Déjà il était (Faveur médiocre I) chanoine honoraire de 
Notre-Dame de Paris. Ce fut sûrement pour l'approcher du 
chapeau que Madame Louise le fit partir pour Rome au mois 
d'octobre 1785 ^. Le Cardinal, qui n'avait pas été consulté sur 
l'opportunité du voyage, et qui y aurait peut-être fiiit des objec* 
tions, n'admit point que l'abbé de Bourbon eût à Rome d'autre 
maison que la sienne *, et se fit scrupule de marquer sa recon- 
naissance envers le feu Roi en dirigeant de son mieux la con- 
duite du jeune prélat^. Il n'y eut pas grand mérite, car, malgré 
les inquiétudes de Madame Louise^, malgré quelques petites 
vanités bien naturelles , l'Abbé était plein de franchise, de 

' Néanmoins Yergennes écrit le 19 leptembre 1785 : « M. Tabbé de Bourbon 
n*a rien k prétendre en raison de son nom; c*e8t un homme de qualité qui a 
droit aux égards, aux attentions, mais à nulle autre pérogative. s (Arch, Ber^ 
nisJ) On prétendait que sa mère, sur qui il faut consulter Edmond et Jules de 
GoNCOORT, Portraits intimes, Paris, 188l,in-12, lui inspirait des idées singulières 
sur ses prérogatives. 

3 Voir la lettre de Madame Louise à Bernis, publiée par le P. Sommervogei., 
Gustave III et le cardinal de Bernis y dans les Etudes religieuses^ etc,, par des 
Pères de ia Compagnie de Jésus, 4* série, t. IV, p. 197, et republiée dans le 
même recueil par le P. Régetault, la Vénérable Louise^Marie de France, 5« série, 
t. IV, p. 837. Ménageot, le fiitur directeur de l'Académie, accompagnait l'abbé 
de Bourbon. 

* ■ Le quartier des voyageurs, écrit Bernis à Yergennes, est fort éloigné et entouré 
de filles de joie, de filons et d'espions. Il aurait été indécent de placer ainsi un 
jeune homme. » (Arch, Bernis,) 

^ « Je dois tant à l'auteur de ses jours, écrit-il, que je marquerai bien volon- 
tiers la reconnaissance que je dois à ce monarque en dirigeant de mon mieux la 
conduite de ce jeune prélat. • (/6t</.) 

* ■ Prébervez-le, Monsieur, écrivait-elle, des sentiments chimériques de la reli- 
gion en grand qu'on lui a persuadés depuis qu'il est au monde. Persuadez-lui 
qu'il ne doit avoir d'autre ambition que d'être bon prêtre, devenir bon évêque 
un jour. Quelle gloire peut-il avoir de sa naissance?... hélas!... Des richesses, 
e1lo< ne ppiivont que le perdre, m (Sommbrvogrl, loc, cit.) 






38Î LE CARDINAL DE BERNIS. 

noblesse, de droiture , d'honneur, de la plus exacte probité ; il 
travaillait beaucoup, et le Pape disait qu'il voudrait bien que 
tous les ecclésiastiques de Rome le prissent pour modèle. 
Bernis demanda même qu*on le lui laissât à Rome jusqu'à 
ce que le Roi Teût nommé a un évéché ou à une coad- 
jutorerie , car , disait-il , « si on le laisse à Paris , les bras bal- 
lants, dans la foule des abbés aspirants, il pourrait se laisser 
entraîner » . 

Pendant tout un an, Remis, sans se lasser, répète ses éloges ', 
mais le pauvre abbé ne semble plus avoir de protecteurs à Ver- 
sailles. L'évéque d'Autun qui est chargé de la feuille des béné- 
fices se refuse à toute proposition ; Mesdames et même Madame 
Louise sont tout absorbées par un nouveau favori, l'abbé Le Duc, 

* • Plus j*étudie le caractère et la façon de penser de M. Tabbé de Bourbon, 
écrit-il à Vergennes le 20 décembre 1785, plus j'y trouve de la franchis*?, de la 
noblesse, de la droiture, de l'honneur et la plus exacte probité. *Le séjour de 
Rome à son âge aurait pu être dang^eux pour lui s'il ne m'avait pas fait l'honneur 
de loger chez moi et de me demander mes conseils. Le grand point sera de lui 
donner le plus tôt possible de l'occupation. II n'a rien à faire au cloître Notre- 
Dame. L'oisiveté est k craindre partout pour un jeune homme, et surtout à Paris. 
Je ne connais pas de compagnie plus dangereuse pour un jeune ecclésiastique que 
les camarades du même état. Leurs jalousies sont aussi k craindre que leurs 
exemples. La plupart ne songent qu'à plaire dans les sociétés par un ton et un 
maintien plus faits pour de jeunes colonels que pour des grands vicaires. L'ambi- 
tion les dévore ; ils ne se font pas scrupule de desservir par des noirceurs leurs 
camarades quand ils peuvent être leurs concurrents et d'abuser de leurs con- 
fidences. D'ailleurs, il n'est que trop commun dans notre jeune clergé de préférer 
la lecture des philosophes modernes à celle des Bossuet, des Fénelon et des 
anciens Pères de l'Eglise dont il ne connaît plus les noms. Ici, au contraire, 
M. l'abbé de Bourbon a trois fois la semaine de longues conférences sur les objets 
les plus intéressants de l'Église avec le célèbre Père Jacquier. Il ne saurait avoir 
un maître plus savant, ni un guide plus sûr... Je vois qu'il attend toujours avec 
impatience l'heure de ses conférences, et qu'il m'écoute avec attention et intérêt 
lorsque je le mets au fait des affaires importantes dont il n'avait que des notionv« 
imparfaites. » {Àrch, Bernis.) Je relève encore ce témoignage dans une lettre du 
l»»" février 1786 : « M. l'abbé de Bourbon m'étonne et m'édïHe. Il craint l'ennui, 
et la vie que je lui fais mener est fort ennuyeuse. Je craindrais moi-même pour 
sa santé à la longue; ainsi, ce ne sera qu'après y avoir bien réfléchi que je vous 
manderai s'il conviendrait de lui faire encore passer T hiver prochain à Borne. Il 
ne sort jamais le soir; les sociétés de Rome sont dangereuses pour un jeune 
homme; les Romaines sont agaçantes, et quand on est sérieux avec elles, elles 
font des histoires que les bavards et les écrivains répandent partout. » (Àrch. 
Bernis,) De cela, le Cardinal en savait quelque chose. Voir le Philosophe cynique, 
imprimé dans une île qui fait trembler la terre ferme, s. d., în-S**, p. 78, et 
RoRiQCET, Theveneau de Morande, Paris, 1883, in-8% p. 97. 



L'AUBEUGE DE FIU.NCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 383 

fils de Louis XY et de mademoiselle Tiercelin ', pour qui Ton 
demande toutes sortes de dispenses. Les absents ont tort» l'abbé 
de Bourbon s'en aperçoit. Mais comment retourner en France, 
pour rentrer simple chanoine au cloître Notre-Dame alors qu'on 
a pensé revenir évéque et cardinal? Qu'il voyage en Italie, 
répond-on. Le pauvre Abbé s'en va (avril 1786) de Rome à 
Naples, de Naples à Venise. A Venise, les banquiers lui refusent 
de l'argent : on a oublié à Bellevue d'en envoyer ; de Venise, il 
va à Gènes, à Turin, à Lausanne (août) : rien n'arrive : Ver- 
gennes promet, l'évéque d'Autun refuse; et Rome même ne 
va*t-elle pas être fermée à l'abbé de Bourbon, s'il plait à l'abbé Le 
Duc de venir y montrer sa nouvelle fortune? Heureusement 
Bernis prouve l'inconvenance qu'il y aurait à cette rencontre, la 
disparité qu'il serait obligé de mettre dans le traitement des 
deux abbés à cause du nom de Bourbon. L'abbé Le Duc ne vient 
pas à Rome. L'abbé de Bourbon peut donc y rentrer. Il repasse 
par Turin, Milan, Florence. « C'est le Juif errant. Je souffre, 
écrit Bernis, de voir un homme d'un tel nom promener son 
oisiveté dans toutes les auberges d'Italie ; il fallait ou lui défendre 
de porter un nom auguste, ou le faire plus respecter dans sa 
personne. J'avoue que sur ce point-là et sur quelques autres je 
pense un peu à l'antique, mais je suis antique moi-même. » 

Le 20 novembre, l'abbé de Bourbon est à Rome. Va-t-on 
enfin le placer, ou devra-t-il encore « postillonner » en Italie? 
Il n'est question de rien. « Les ennemis et les jaloux » l'empor* 
tent. Le 20 décembre, il part pour Naples, et là, seul, quasi 
abandonné, il meurt de la petite vérole le 27 février 1787** 
On l'enterra à l'église de Santa Maria Nova, et il ne fut plus 
question du fils de la m grande ^ » . Madame Louise écrivit pour- 

^ Voir Bacb&vmobt, t. XIV, p. 109, et t. XXX, p. 12. Dans une dépêche de 
Vergennes en date du 1*' février 1785, je relève ce passage à propos d'une dis- 
pense demandée pour l'abbé Le Duc : « Ce jeune ecclésiastique dont Votre Émi- 
nence ignore peut-être l'existence appartient à la Famille Royale à un titre qui 
l'empêcherait de se voner à l'Eglise si Sa Sainteté ne lui accordait pas la grâce 
qu'il demande. Il aura vingt et un ans le 7 de ce mois. » 

^ Bernis transmet le 7 mars à Madame Adélaïde une lettre qui contient les der^ 
nières volontés de l'abbé de fiourbon. 

' C'est le nom dont Louis XV appelait mademoiselle de Romans. 






384 LE CARDllSAL DE BEKNIS. 

tant au Cardinal une lettre attristée', mais elle se consola en 
pensant que « le Seigneur avait des vues de misëricorde sur lui, 
et qu'il avait cueilli cette jeune plante de crainte que le grand 
air ne lui fît tort n . Elle songea à lui faire « faire une petite ëpi- 
taphe seulement pour qu'on sût qu'il avait existé » ; mais c'était 
un danger» paraît-il, de parler de ce pauvre mort. La Carmélite 
n'osa dire à personne son idée d'épitaphe. 

Voilà passés à Rome tous les membres de la Famille Royale 
qui doivent y venir pendant qu'il y a une Royauté. Ce ne sont 
pas des personnages bien importants, ni dont l'amitié puisse 
beaucoup servir. Le duc de Chartres est déjà odieux autant que 
méprisé; la Duchesse n'eut jamais aucune influence, et elle est 
obligée de faire passer par sa belle-sœur, la princesse de Lam* 
balle, les requêtes du Cardinal. Il n'y a point à parler de 
Mesdames : si , au début du règne, elles ont eu quelque puis* 
sance, depuis 1778 elles sont reléguées à Bellevue et ne parais- 
sent plus guère à la Cour. Leur liaison avec Remis est ton- 
jours aussi intime, mais cette amitié n'est point pour être 
utile. Elles donnent à mademoiselle du Puy-Montbrun , deve* 
nue la vicomtesse de Remis, une place de dame pour accom- 
pagner Madame Victoire (1775). Elles procurent au vicomte 
de Remis une charge de gentilhomme d'honneur de Monsieur, 
comte de Provence (1771), mais ce n'est point là de la poli- 
tique. 

Avec la vieille Cour, Bernis a des liens intimes et amicaux, 
il n'en a aucun avec la nouvelle Cour, dont plus d'une (bis il a 
à combattre les projets et dont il déplore les extravagances. Le 
Roi, par respect pour la mémoire du Dauphin son père, lui 
témoigne, il est vrai, de la considération; Vergennes professe 
une grande confiance en ses lumières ; Remis est depuis trop 
longtemps en possession de sa place pour qu'on puisse le 
rappeler sans lui donner une éclatante compensation ; néan- 
moins, pendant ces vingt années qu'il demeure à Rome, il n'est 
jamais assuré du lendemain. Les bruits de son rappel, enregis- 

' SOMMBRTOCEL, loc. Cit., p. 19S. 



L*AUB£RG£ DE FRANGE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. :^5 

très avec soin par les nouvellistes ', sont presque continuels et, 
quoiqu'il s'en inquiète souvent , bien plus sérieux encore qu'il 
ne le croit lui-même. 

Ce n'est pas pourtant qu'il manque à marquer en toute occa- 
sion, par des démonstrations éclatantes, son respect pour le Roi. 
A la Saint-Louis, à la Sainte-Luce, ce sont des dîners et des 
réceptions merveilleuses. On a gardé mémoire des fêtes qu^il a 
données à l'occasion du sacre de Louis XVI et de la naissance 
du Dauphin : celles-ci surtout. Il a employé à trois cents dots 
distribuées aux jeunes filles pauvres des paroisses françaises de 
Rome et du diocèse d'Albano, les 60,000 livres que la Cour a 
allouées pour la célébration « de l'beureux jour qui a comblé les 
vœux de la France » . Les trois cents couples, vêtus uniformé- 
ment, ont été bénis par l'évéque d'ApoUonie. Puis, aux frais du 
Cardinal, il y a eu Te Deum à l'Église Nationale, décorée pour 
la circonstance de frises de velours cramoisi garnies de crépines 
d'or et de tentures de damas cramoisi. Au palais de France, 
pendant deux jours ' illumination des trois étages avec de grands 
flambeaux de cire blanche. Sur la place Saint-Marcel, interdite 
à la circulation, se dresse un portique, portant les chiffres du 
Roi et de la Reine, des emblèmes de toutes sortes : des dauphins, 
des lys, des aigles impériales. Tout le quartier, jusqu'à la place 
Colonne, est éclairé par des pots de feu portés sur des pals, 
ornés de fleurs de lys et de dauphins. Trois orchestres de quatre- 
vingts musiciens amusent le peuple jusqu'à minuit. A l'intérieur, 
après avoir traversé le grand appartement, on pénètre dans une 
immense salle carrée, construite tout exprès. Dans les ii^ter- 
valles d*une quantité de glaces pendues aux murs, sont peints 
en camateu sur un fond d'or « des emblèmes allusifs au 
bonheur de la France sous le règne du meilleur des Rois et de 
son auguste épouse » . De la salle, on passe dans une galei ie 
également ornée de glaces et de peintures, dont le plaFoikl 

' Voir Correspondance secrète inédile, publiée par M. dk Lescure, Paiid, 
Pion, 2 vol. in-8<>, paxsim. 

^ Les 2 et 3 mars 1782. Il y avait eu déjà, à roccasion de la naissance du Dau- 
phin, illumination les 10 et 13 décembre 1781. 

25 



386 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



reyétu de stuc est parsemé de fleurs de lys » d'aigles et de dau- 
phins dorés. Au fond de la galerie, s'élève un anaphitbéâtre, 
dont les gradins et la balustrade sont dorés > et sur lequel qua- 
rante musiciens en uniforme bleu, rouge et argent exécutent une 
cantate. Le premier jour, les paroles sont de Monti et la musique 
de Buroni ; le second jour, les paroles sont encore de Monti et la 
musique de Gimarosa. Après la cantate, concert et bal. 

Gela, certes, est assez élégant, et c'est modestie au Cardinal 
lorsqu'il se plaint u de ne pouvoir faire du beau à cause de la 
comparaison avec les fêtes données jadis en pareilles occasions 
par le cardinal de Polignac et le duc de Nivernois » ; pourtant 
celé ne fait pas grand bruit à Versailles. La Gazette de France 
en enregistre à peine la nouvelle, et c'est comme à contre-cœur 
que Yergennes en fait compliment. 

Peut-être Bernis paraissait-il trop puissant, trop grand, trop 
roi de Rome. On ne l'y laissait que parce qu'il y était moins 
gênant qu'ailleurs ; mais lorsque, après ces dépenses énormes, 
ces réceptions sans fin, ces hospitalités données aux Princes, il 
demandait non une augmentation de traitement, mais quelque 
abbaye régulière en Flandre ou quelque pension sur les écono- 
mats, comme en avaient tous les cardinaux français, on le traî- 
nait en longueur et, finalement, on le refusait. Pour les plus petites 
grâces, il fauta présent qu'il revienne à la charge, qu'il insiste, 
qu'il supplie. Ce n'est point par lui-même et pour ses services 
qu'il obtient les faveurs, c'est par quelque souverain étranger 
qui a agréé son hospitalité et qui se souvient. 

Bernis a pour lui le Roi d'Espagne à qui il n'a demandé ni 
grandesse,ni Toison, et qui sait que le Cardinal est un ami fidèle, 
un partisan dévoué du Pacte de famille qu'il a été le premier à 
nouer *. Tout est de politique en cette relation, car les princes 
espagnols ne voyagent pas, mais Bernis peut compter sur 
Madrid, comme, à Madrid, Charles III compte sur Bernis. 

il a la Russie, non Catherine, mais le Grand-Duc héritier, 
Paul Petrov^itz, et la Grande-Duchesse, Sophie-Dorothée de 



1 Voir Mémoires, t. II, p. 97. 






L'AUBERGE DE FRANGE AU CARREFOUR DE LEUROPE. 387 

Wurtemberg^ ^ Le 5 février 1782, ils ont traversé Rome sans 
que le Cardinal ait eu le temps de leur présenter ses hom- 
mages * ; mais à leur retour, le 23 février, il est reçu par eux 
avant les autres Ministres, a une audience de deux heures, 
invile les Princes russes aux fêtes qu*il donne pour la nais- 
sance du Dauphin. C'est de chez Bernis qu'ils tirent toutes 
leurs provisions, quand ils ne dinentpoint au palais de France. 
Aussi, que d'attentions : un neveu de Bernis est malade; le 
Comte du Nord envoie aussitôt son premier médecin. Lorsque 
Paul quitte Rome le 15 mars, Bernis a un ami de plus, un ami 
qui ne se contentera point de chanter ses louanges à Versailles, 
mais en qui la famille du Cardinal trouvera un protecteur 
lorsque les mauvais jours seront venus. 

Il a la Suède et, en Suède, toute la Maison royale '. Dès 1 776, 
Bernis a fait accueil au duc d'Ostrogothie, frère cadet de Gus- 
tave III, qui parcourait l'Europe pour tenter de recouvrer une 
santé délabrée. Le Cardinal était à Rome chargé de protéger 
les sujets suédois; il était donc naturel que le duc d'Ostrogothie 
fût bien reçu ; mais on multiplia les prévenances autour de lui : 
le chevalier de Bernis fut chargé de l'accompagner ; tous les 

* Voir Mémoires de la Société Impériale d* Histoire ru^se, t. V, p. 113, el 
Mémoires de la princesse Daschkoff, t. H, p* 93. A propos de celle-ci, Bernis 
écrit le 21 novembre 1781 : « £lle a bien de l*e9prit, mais est fort extraordinaire 
et a trop de choses dans la tête. Elle ne sera pas mécontente de moi, quoique je 
ne sois pas tenté de mériter sa conBance. » 

* Je trouve de curieux détails sur le séjour à Naples du Comte et de la Corner 
tesse du Nord dans la Correspondance de M. de Clermont d'Amboise (Aff. 
ÊTH.^iVa/^/e.c^ vol. 106); en voici Tanalysc: Les Grands-Ducs refusent le palais du 
prince de Stîgliano préparé pour eux et vont loger dans une très-petile maison 
qoils forcent le propriétaire à leur louer. Ils refusent d'aller avec la Reine voir 
pass«'r les masques dans la rue de Tolède sous prétexte qu'ils ont à écrire. Le 
comte du Nord parle d'aller voir Pestum. Le Roi se transporte à Persano, orga- 
nise une partie de chasse, met sur pied le régiment des gardes liparotes, fait venir 
la Comédie française : Paul fait dire qu'il n'ira pas. Le Comte et la Comtesse 
demandent à la Reine de leur donner à dîner, et ils se font excuser par un yalet 
de chambre; une autre fois, pour une course de chevaux ils se font excuser par 
un cuisinier d'auberge, etc., etc. On cherche la raison : il est possible que la 
faveur témoignée par le Roi et la Reioe de Naples à Rasoumowski, ambassadeur 
de Russie, qui passa pour l'amant de la première Grande-Duchesse, ait été la cause 
de cette mauvaise volonté. 

' Je suis fort bref sur la Suède, des Documents relatifs à la liaison entre Ber- 
nis et Gustave III ayant été publiés par le P. Sommbetogsu 

• 

25. 



.4 



"^ 



S 



388 LE CARDINAL DE BERNIS. 

jours, le Prince dîna au palais de France, en compagnie du duc 
de Glocester; le Cardinal lui ménagea même une entrevue avec 
le Pape. Gustave III écrivit à Bernis pour le remercier. Ce ftit 
l'origine d'une correspondance qui, plus tard, devint fort 
active. En 1783, lorsque Gustave accorda quelques libertés aux 
catholiques de ses États, Bernis se trouva désigné pour lui 
transmettre les remerctments du Pape, et quand, la même 
année, le 24f décembre, après ce voyage en Allemagne, dont 
l'histoire cherche vainement le secret, le Roi de Suède arriva à 
Rome, le Ministre de France put réclamer comme un droit de 
lui en faire les honneurs. Ce fut bientôt entre eux une sorte 
d'intimité; chaque jour, on se vit; chaque jour, Gustave vint 
demander à diner à Bernis; il passa chez lui toutes ses soirées, 
il y soupa chaque soir. Bientôt, le Roi entra dans la voie des 
confidences ^ Il désirait aller à Paris, mais il voulait d'abord 
que le Roi et Yergennes connussent ses véritables sentiments; 
il cherchait à savoir quel était le système de la France dans la 
révolution qui se préparait en Orient, si on le comptait pour 
quelque chose ou si l'on voulait simplement s'assurer de lui en 
lui donnant quinze cent mille francs de subside. « Dans la crise 
présente, disait-il, n'y ayant plus de ressource ni dans le Turc, 
ni dans la Pologne, je suis le seul dont vous pouvez tirer parti 
si vous me liez à votre système, si vous me le faites connaître 
premièrement et si vous prenez les moyens de m'y faire jouer 
un rôle utile et honorable. » Yergennes ne répondit à ces 
ouvertures que par une fin de non-recevoir : la Suède, suivant 
lui, n'avait ni hommes, ni argent; elle pouvait à la rigueur 
soutenir une guerre défensive, mais pour l'offensive il lui fau* 
drait des subsides que nulle puissance n'était en état de fournir. 
u Je redoute, ajoutait-il, les révolutions politiques ; je les regarde 
comme la source des plus grandes calamités; tant qu'il sera 
dans mon pouvoir de les éviter, j'en ferai l'objet le plus assidu 
de mes soins. » Le système adopté par le Roi était purement 
défensif. « Son désir était de faire régner la paix partout et en 

1 Bernis à Vei|;eDne», passim, ^Arch, Bernis,) 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 38» 

tout temps. » Gustave dut se contenter de l'assurance que « les 
intérêts des anciens amis de la Couronne étaient aussi chers à 
Louis XYI que les siens propres », et il comprit qu'il n'y avait 
rien à faire avec la France ' . 

A son retour de Naples, il reprit ses habitudes dans la maison 
du Cardinal, qui s'empressa d'autant plus à lui faire fête que, 
excepté les Doria, la noblesse romaine ne donna point au Roi 
de Suède un verre de limonade. Gustave était curieux des 
cérémonies catholiques ; on le fit assister aux fonctions de la 
semaine sainte; on le fit entrer dans les monastères de filles; 
on illumina pour lui le dôme de Saint-Pierre. Bref, il partit 
fort satisfait, laissant au Cardinal son portrait avec une garni- 
ture très-riche de très-gros diamants *. « Il fallait bien, dit-il, 
qu'il lui donnât son portrait, puisque le Roi de France l'avait 
nommé son ambassadeur près de lui à Rome. » 

Pour s'acquitter, il fit mieux. En 1 78 1 , le Cardinal, après une 
longue négociation, avait obtenu que son neveu ', François de 
Pierre de Remis, fût nommé, avec l'agrément du Roi, évéque 
m partibus pour aller faire dans le diocèse d'Âibi les fonctions 
de grand vicaire, et remplir, en l'absence du Cardinal, les devoirs 
épiscopaux. Le Pape proposa lui-même au consistoire du 
10 décembre l'abbé de Bernis pour le titre d'Apollonie en 

^ Je suis ici, par les documents, en contradiction avec M. Geffrot, Ouj- 
iave ni et lu Cour de France y t. II, p. 21, 

' Les autres présents notaient pas moindres. Il y avait pour le Pape les 
médailles d*or et d'argent de tous les Rois de Suède; pour le chevalier de Bernis, 
une boîte en or émaiilé avec un portrait entouré de gros diamants; pour le prélat 
Ouestî, une belle tabatière, et pour tous ceux qui l'avaient servi, des tabatières ou 
de l'argent. 

^ Je suis obligé de conserver l'expression parce que le Cardinal s'en est toujours 
servi, mais elle est inexacte. £n fait, l'abbé François de Bernis, né en 1752, 
évêqae d'Apollonie en 1781, archevêque de Damas et coadjuteur d'Albi en 
1784, transféré à Rouen en 1810, pair de France en 1821, mort à Paris le 
3 février 1823, était cousin éloigné du Cardinal; mais le marquis de Bernis était 
mort sans hoirs ; le comte de Bernis n'avait pas d'enfants. Pour perpétuer son 
nom et pour assurer en même temps la transmission régulière de ses biens, le 
Cardinal avait fait épouser au frère aîné de l'évêque d'Apollonie, Pons-Siinon de 
Pierre, vicomte de Bernis, sa nièce, Jeanne-Françoise-Hippolyte-Sophie du Puy- 
Montbrun, morte en 1782. Elle laissa quatre fils. Le quatrième suivit Bona- 
parte, de Malte en Egypte, et mourut au siège de Saint-Jean d'Acre. Des treis 
premiers descendent les seuls membres existants de la famille. 



I 



8d0 LE CARDINAL DE BEBNIS. 

Macédonie ; il le revêtit du rochet selon l'usage, le sacra lui- 
même en l'église Saint*Louis et prononça à cette occasion un 
discours des plus flatteurs * ; mais cette dignité n'entrat- 
nait ni la coadjutorerie, ni la future succession : l'évêque 
d'Autun, chargé de la feuille, l'avait formellement stipulé; le 
Roi ne voulait entendre que l'évéque d'Âutun, et il paraissait 
impossible de vaincre cette résistance. Gustave s'en chargea, 
en fit son affaire, frappa à toutes les portes, enleva la nomina* 
tion *. Le 20 septembre 1783, le Pape proposa François de 
Pierre à la coadjutorerie d'Albi et lui imposa le titre d'arche- 
vêque de Damas au lieu de celui d'évéque d'Apollonie. 

Gela était un service, mais ne fut pas pour détruire l'amitié. 
La correspondance continua entre Gustave et Bernis non- 
seulement pendant le voyage du Roi, mais lorsqu'il fut rentré 
dans ses États. Gustave lui raconte ce qu'il (ait, ce qu'il pense, 
ce qu'il projette, ses divertissements et ses batailles. En 1786, 
il le nomme membre de l'Académie des belles-lettres et anti- 
quités qu'il vient de fonder. En toute circonstance, il lui iait 
sa confession, — c'est le mot dont il se sert, — et jusqu'à son 
dernier jour, il lui témoigne une confiance absolue. 

La famille royale d'Angleterre — non pas les Stuart, mais 
les Hanovre — avait aussi ses obligations à Bernis. A cette fin 
du dix-huitième siècle, il se trouve presque chaque année à 



> Homilia PU papœ sexti habita in Ecclesia Sancti Ludovici Gallieœ natio^ 
nis in consecratione R*^ P, B, Francisci de Bernis, Episcopi ÀpoUoniœ in Maee- 
doniay Rome, 1781, iQ-4^. 

* Voyez dans Gbfvrot, lac, cit,, t. Il, p. 415, 416, les lettres de Marie-Antoî- 
nette qui montrent bien qu*on n*a cédé qu'aux sollicitations réitérées de Gustave. 
Vergennes écrit à Bernis le 12 juillet : « Avant de répondre à la lettre dont 
Votre Eminence ni*a honoré le 23 du mois dernier, je la prie de permettre que 
je lai fasse mon sincère compliment sur la nomination de M. Tévéque d'Apollo- 
nie k la coadjutorerie d'Albi. C'est hier que le Roi Ta décidée. Votre Eminence 
doit en partie cette grâce aux bons offices de M. le comte de Hâça (Gusuve II1).«« 
Voilà une grande et bonne affaire finie dont je me réjouis avec Votre Eminence 
parce que je sais qu'elle en sera pleinement satisfaite. » (ilrcA. Bernis,) Je n ai 
malheureusement pas le loisir d'entrer dans le déuil de cette curieuse négocia- 
tion qui dure plus de quatre ans et où Bernis finit par triompher du Roi, de 
réyéque d'Autun, de larchevêque de Toulouse, de presque tout le cleiigé. Ce 
serait un épisode singulier de l'histoire des mœurs religieuses au dix-huitième 
siècle. 



L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE. 39! 

Rome un prince anglais : soit la princesse de Galles', soit 
Tévéque d'Osnabrûck, soit le duc de Glocester, soit le duc 
de Cumberland*, et le palais de France est leur maison, même 
aa temps où, sur mer, Français et Anglais échangent des coups 
de canon. Par eux, Bernis apprend toutes sortes de détails 
qu'il se hâte de transmettre à Versailles. Il reçoit d'eux, ou des 
gens de leur suite, des notes confidentielles qui parfois ne sont 
point inutiles au Ministre de la Marine. Mais la politique a 
d'ordinaire peu à faire dans ces relations qui ne passent point 
la liaison de société : il n'y a point trace, après le départ des 
Anglais, de correspondance suivie. 

Avec les Stuart, on a vu quelle était l'attitude du Cardinal. 
Le Prétendant lui semblait un être inutile et gênant : mais il 
n'en fut point de même de la femme '. Gela est naturel : entre 
cette femme jeune, spirituelle, intelligente, qui oublia si vite la 
grandeur du nom qu'elle portait, et cet homme vieilli, malade, 
hypocondriaque, qu'on disait ivrogne et qu'on déclarait brutal, 
entre cette femme qui, sitôt qu'elle se fut rendue libre, qu'elle 
eut rejeté le fardeau de sa royauté d'exil, se montra, se pro- 
digua, se fit toute à tous, tint salon, vint aux conversations, 
eut des artistes pour amants, ravala ce grand nom de Stuart h 
n'être plus qu'un titre de courtoisie, donnant un petit éclat aux 
fètes du Cardinal, et ce vaincu, vivant et mourant de ses sou- 
venirs, écrasé sous le poids trop lourd de cette couronne qu'il 
n'avait, hélas! jamais portée, retiré seul, avec une enfant 
dévouée et triste, dans la sombre misère d'un palais démeublé, 
ne voyant point le monde, rendant aux ancêtres morts le seul 
culte qu'il pût leur rendre : de ne les point renier. Roi pour 
lui tout seul, mais Roi, malgré l'Angleterre, malgré le Pape et 
malgré les Rois; entre Charles-Édouard et la comtesse d'Aï- 
bany, le choix de Bernis ne pouvait être douteux : il alla à la 

^ Voir Autobio^raphy of miss EUis Camélia Knighty lady companion to the 
prineess of Wales, pabl. by sir J. W. Katb, Londres, iS6i, 2 vol. in-S®. 

* Remis dit en 1783 du duc de Gumberland : « Il n'a avant dtner que de la 
bonlioime. » 

* Bernis écrit d'elle, dès le 6 mai 1772 : « On la trouve aimable et polie, et il 
me semble qu'elle montre beaucoup de jugement et de bons sens. » (Aff. Étr.) 



392 



LE CARDINAL DE BERNIS. 



femme. De son temps, tout le monde fit ainsi, et aujourd'hui 
encore, l'histoire semble faire de même. 

En janvier 1781, quand la comtesse d'Albany abandonna 
son mari pour rejoindre son amant, Alfieri, le Cardinal prit 
parti pour elle. Gomment ne pas s'intéresser à une Reine qui 
se disait sa très^humble et très-obéissante servante ^, qui implo- 
rait sa protection, qui le suppliait de la justifier? Bernis insista 
pour que les 60,000 livres que la Chambre apostolique payait 
annuellement au Prétendant fussent attribuées à cette femme. 
Il obtint que ta Cour de France lui continuât la pension qui lui 
avait été assignée lors de son mariage. C'est lui qui la conseille; 
c'est d'elle qu'il tient ses nouvelles, en 1783, lorsque Charles- 
Edouard' est si malade à Florence. En 1784, Gustave III 
essaye d'arranger les affaires du Prétendant; il le voit, cause 
avec lui, s'étonne qu'on lui ait dépeint comme un ivrogne 
abruti ce vieillard en qui il retrouve par instants le héros qui 
a étonné l'Europe. Mais Bernis est là pour plaider auprès du 
Roi de Suède la cause de la comtesse d'Albany; elle veut sa 
liberté à tout prix; elle finit par la conquérir, et Bernis fait 
part à sa Cour des conditions de la séparation en insistant sur 
les mérites de la femme *. Quand le Prétendant appelle auprès 
de lui sa fille naturelle, qu'il la reconnaît, qu'il lui donne le 
titre de duchesse d'Albany, Bernis se moque de cette jeune 
fille et refuse de s'entremettre auprès du cardinal d'York, 
brouillé avec son frère à propos de cette légitimation*. La 
réconciliation se fait pourtant; Bernis, malgré les caresses que 
lui fait le Prétendant^, n'a que des mots aigres pour la nou- 
velle duchesse d'Albany*^. Au contraire, quand la Stolberg, la 



" Lettre du 3 de l'an 1781. Bernis à Vergennes, 3 janvier 1781. (Aff. Étr.) 
Bernis à Vergennes, 10 janvier, 7 février 1781. (Àrch. Bernis.) C'est à la Reine 
Marie-Antoinette que s'adresse en ce moment la comtesse d'Albany. Lettres et 
réponses passent par le Cardinal. En août 1782, Bernis la recommande très- 
vivement au vicomte de Vibraye, ambassadeur de France en Suède. 

* Bernis à Vergennes, 20 avril 1784. (Aff. Étr.) 

* Bernis à Vergennes, !•' novembre 1784. (Aff. Étr.) 

* Le 20 décembre 1785, Bernis annonce que le prince Edouard est renu k 
son assemblée avec sa fille. 

* Il écrit le 13 décembre 1785 : « Le prince Edouard est arrivé ici avec ta 



L*AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE LEUROPE- 303 

comtesse d*Albany, va en France avec son amant, c*est Bemis 
qui l'introduit et qui ]a conseille : a II ne connaît pas de femme 
plus malheureuse, ni qui mérite moins de l'être ' » ; il témoigne 
sa vive reconnaissance au Ministre qui a reçu la Comtesse; il 
est pour l'épouse adultère contre la fille légitimée : « Celle-ci, 
dit-il, est bien plus fine et plus adroite que la Comtesse. » 
Toutes ses lettres sont pleines de. ces perfidies. Le titre de' 
duchesse d'Albany n'existe pas pour lui : il n'y a que lady 
Charlotte Stuart. La Cour le charge de payer une forte pension 
à la Comtesse : Bernis y applaudit des deux mains ; et, lorsque 
le Prétendant tombe en apoplexie (janvier 1788), que sa fille 
demande que le Roi porte à 20,000 francs la pension de 10,000 
qu'il lui a assurée à l'extinction de celle de 60,000 livres qu'il 
faisait au prince Edouard, Bernis a soin d'indiquer que lady 
Charlotte Stuart a déjà du Pape, l'assurance de 3,000 écus de 
pension après la mort de son père et de son oncle. Charles- 
Edouard meurt le 31 janvier; son frère lui fait dans sa cathé- 
drale de Frascati des obsèques presque royales, des