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Full text of "Le chat botté"

Digitized by the Internet Archive 

in 2012 with funding from 

University of North Carolina at Chapel Hill 



http://archive.org/details/lechatbottOOperr 



JH398.2 
Perrault 




LE CHAT BOTTÉ 



Un meunier ne laissa pour tout bien à ses trois 
enfants que son moulin, son âne et son chat. Les par- 
tages furent bientôt faits : le notaire n'y fut point 
appelé ; il eût bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. 

L'aîné eut le moulin, le second eut l'âne, et le 
jeune n'eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se con- 
soler d'avoir un si pauvre lot. 

« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie 
honnêtement en travaillant ensemble : pour moi, lors- 
que j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un 
manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. » 

Le chat qui entendait ce discours, mais qui n'en 
fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux : « Ne 
vous affligez point, mon maître ; vous n'avez qu'à me 
donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour 
aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes 
pas si mal partagé que vous le croyez. 

Quoique le maître du chat n'eût pas grande con- 
















LE CHAT CONSOLE SON MAITRE, 



4 LE CHAT BOTTÉ. 

fiance, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse 
pour prendre des rats et des souris, comme quand il 
se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la 
farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en 
être secouru dans sa misère. 

Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se 
botta bravement; et, mettant son sac à son cou, il en 
prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en 
alla dans une garenne où il y avait grand nombre de 
lapins. Il mit du son dans le sac, et, s'étendant en fai- 
sant le mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu 
instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer 
dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. 

A peine fut-il couché, qu'un jeune étourdi de 
lapin entra dans son sac; et le maître chat, tirant 
aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde 

Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et 
demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement 
de Sa Majesté, où, étant entré, il fit une grande révé- 
rence au roi, et lui dit : « Voilà, Sire, un lapin de garenne 
que M. le marquis de Garabas (c'était le nom qu'il eut 
l'idée de donner à son maître) m'a chargé de vous 
présenter. — Dis à ton maître, répondit le roi, que je 
le remercie et qu'il me fait plaisir. » 




LE CHAT APPORTE UN LAPIN AU ROI 



6 LE CHAT BOTTÉ. 

Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant 
toujours son sac ouvert; et, lorsque deux perdrix y 
furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. 
Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait 
du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir 
les deux perdrix. 

Le chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, 
à porter de temps en temps au roi le produit de la 
chasse de son maître. 

Un jour, apprenant que le roi devait aller à la pro- 
menade sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus 
belle princesse du monde, il dit à son maître : « Si vous 
voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite ; vous 
n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que 
je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. 

Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui con- 
seillait, sans savoir à quoi cela serait bon. 

Pendant qu'il se baignait, le roi vint à passer, et le 
chat se mit à crier de toute sa force : « Au secours ! au 
secours ! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie ! » 
A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant 
le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, iU 
ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de 
M. le marquis de Carabas. Tandis qu'on retirait le 



7V1 h 




LE CHAT APPELLE AU SECOURS. 



8 LE CHAT BOTTÉ. 

pauvre meunier de la rivière, le chat, s'approchant 
du carrosse, dit au roi que, dans le temps que son 
maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient 
emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute 
sa force; le drôle les avait cachés sous une grosse 
pierre. 

Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde- 
robe d'aller chercher un de ses plus beaux habits pour 
M. le marquis de Garabas. 

Le roi lui fit mille politesses; et, comme les beaux 
habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne 
mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la 
fille du roi le trouva fort à son gré ; et le marquis de 
Garabas ne lui eut pas plus tôt jeté deux ou trois regards 
fort respectueux et un peu tendres, qu'elle en devint 
amoureuse à la folie. 

Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et 
qu'il fût de la promenade. 

Le chat, ravi de voir que son dessein commençait 
à réussir, prit les devants : et, ayant rencontré des pay- 
sans qui fauchaient un pré, il leur dit : « Bonnes gens 
qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fau- 
chez appartient à M. le marquis de Carabas_, vous serez tous 
hachés menu comme chair à pâté » . 



LE CHAT BOTTÉ. 9 

Le roi ne manqua pas de demander aux faucheurs 
à qui était ce pré qu'ils fauchaient. 

« C'est à M. le marquis de Carabas », dirent-ils tous 
ensemble ; car la menace du chat leur avait fait peur. 

« Vous avez Là un bel héritage, dit le roi au marquis 
de Carabas. — Vous voyez, Sire, répondit le marquis, 
c'est un pré qui ne manque point de rapporter abon- 
damment toutes les années ». 

Le maître chat, qui allait toujours devant, ren- 
contra des moissonneurs, et leur dit : « Bonnes gens qui 
moissonnez, si vous ne dites pas que ces blés appartiennent à 
M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu 
comme chair à pâté. » 

Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir 
à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait. 

« C'est à M. le marquis de Carabas, » répondirent 
les moissonneurs ; et le roi s'en réjouit encore avec le 
marquis. 

Le chat, qui allait devant le carrosse, disait tou- 
jours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait, et le 
roi était étonné des grands biens de M. le marquis de 
Carabas. 

Le maître chat arriva enfin dans un beau château, 
dont le maître était un ogre, le plus riche qu'on eût 




LE CHAT EFFRAIE LES FAUCHEURS. 



LE CHAT BOTTÉ. li 

jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé 
étaient de la dépendance de ce château. Le chat eut 
soin de s'informer qui était cet ogre, et ce qu'il savait 
faire, puis il demanda à lui parler, disant qu'il 
n'avait pas voulu passer si près de son château sans 
avoir l'honneur de lui faire la révérence. 

L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un 
ogre, et le fit reposer. 

« On m'a assuré, dit le chat, que vous aviez le don 
de vous changer en toutes sortes d'animaux ; que vous 
pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en 
éléphant. — Gela est vrai, répondit l'ogre brusquement, 
et, pour vous le montrer, je vais devenir lion. 

Le chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, 
qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et 
sans péril., à cause de ses bottes. 

Quelque temps après, le chat, ayant vu que l'ogre 
avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu'il 
avait eu bien peur. 

« On m'a assuré encore, dit le chat, mais je ne 
saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de 
prendre la forme des plus petits animaux, par exem- 
ple, de vous changer en rat, en souris ; je vous avoue 
que je tiens cela tout à fait impossible. 




LE CHAT DANS LE CHATEAU DE L OGRE. 



LE CHAT BOTTÉ. 43 

— Impossible, reprit l'ogre, vous allez le voir » ; et en 
même temps il se changea en souris et se mit à courir 
sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plus tôt aperçue, 
qu'il se jeta dessus et la mangea. 

Cependant le roi, qui vit en passant le beau château 
de l'ogre, voulut entrer dedans. Le chat, qui entendit 
le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, cou- 
rut au-devant, et dit au roi : « Votre Majesté soit la 
bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas. 
Comment, monsieur le marquis, s'écria le roi, ce châ- 
teau est encore à vous ! 11 ne se peut rien de plus 
beau que cette cour et tous ces bâtiments qui l'envi- 
ronnent; voyons les dedans, s'il vous plaît. » 

Le marquis donna la main à la princesse, et, suivant 
le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une 
grande salle où ils trouvèrent une magnifique collation 
que l'ogre avait fait préparer pour ses amis, qui de- 
vaient venir le voir ce jour-là, mais qui n'avaient pas osé 
entrer, sachant que le roi y était. 

Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le mar- 
quis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, 
et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit : Il ne 
tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, de devenir 
mon gendre. 




LE CHAT DEVIENT GRAND SEIGNEUR.