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Full text of "Le Chevalier au cygne et Godefroid de Bouillon, poëme historique"

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Le Chevalier au cygne 
et Godefroid de Bouillon 

Godfrey, Frédéric-Auguste-Ferdinand-Thomas 
Reiffenberg, Adolphe Borgnet _. ^ ,i 



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LE 

CHEVALIER AU CYGNE 



ET 



GODEFROID DE BOURLON. 



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e 

LE 



CHEVALIER AU CYGNE 



ET 



GODEFROID DE BOUILLON, 



VOBMS SUTCMILIQVa y 

PUBLIÉ POUR LA PHBMIÈRE FOIS AVEC DE NOUVELLES RECHERCHES SUR LES LÉGENDES 
QUI ONT RAPPORT A LA BELGIQUE, 

UN TRAVAIL ET DES DOGDMENTS SDR LES CROISADES; 

} - Ce doron Vk jRet&mberg. 



TOME I. 




BRUXELLES, 

M. HAYEZ, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE ROYALE. 



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X 



'^jX'frLf 









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AGADtlII ROTALI 

DES 8GIEHCE8, BE8 LETTBE8 ET DES BEAUX-ARTS DE BELGIQUE. 



COMMISSION ROYALE D^HISTOIRE. 



MM. Le baron De Gerlachb, Président. 
Le baron De Reutenberg, Secrétaire. 
Gachard, Trésorier. 
De Ram. 
De Smet. 
Du Mortier. 

WlIXEMS. 



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MONUMENTS 



POUm SHTIA A 



L'HISTOIRE DES PROVINCES 



DE 



NÂMUR, DE HAINAUT ET DE LUXEMBOURG. 



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(9 

MONUMENTS 



POUR SBftVIR A 



L'HISTOIRE DES PROVINCES 



Min, n HiiuiT n ii huibodig, 



BT PUBLIÉS POCR Là PBBIIIÉKB POIS 



Ce 0ar0ii Bt t&etf&nberg. 



TOME IV. 




BRUXELLES, 

M. HAYEZ, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE ROYALE. 

1IU6. 



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DElIIliilE DIlfISION. 



LÉGEINDES HISTORICO-POÉTIQUES. 



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^\^^^vv^^^^/vvw\^^f^lv^lvvvv\^^^fvvvwvvvv^^^ 



INTRODUCTIOIV. 



DE LA TRADITION DU CHEVALIER AU CYGNE, DE SON ORIGINE, DE SA NATURE 
ET DE SES TRANSFORMATIONS. 



Le poëme que nous mettons sous les yeux des savants, pour satis-Deaxp.rU6iprincipties 
faire à leur longue attente, se compose de deux parties distinctes, qui pubîii* ^°*^"* ^° °" 
elles-mêmes se subdivisent en plusieurs branches : les aventures du 
Chevalier au Cygne et le récit de la première croisade, dont la prise de 
Jérusalem par Godefroid de Bouillon est le glorieux dénoûment. 

Mais ces deux parties s'unissent entre elles par un étroit Jien, puis- 
que la première nous montre en quelque sorte le berceau du héros qui 
combat et triomphe dans la seconde, sans que ce rapport, tout intime 
qu'il est, puisse équivaloir à l'unité rigoureuse que la littérature clas- 
sique a érigée en règle, et qui est, en effet, une source de beautés, lors- 
qu'elle est conçue avec largeur et indépendance. 

C'est la partie pour ainsi dire préliminaire et introductive, que nous 
allons examiner ici. 

Le fond de la légende qui en fait le sujet se réduit à peu près à ces a^umi de i. première. 
termes : un personnage inconnu, jeune, beau, courageux, monté sur 
Ton. L a. 



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II INTRODUCTION. 

une barque que traîne un cygne, ou guidé par un de ces oiseaux sur le 
rivage, arrive dans un pays étranger au moment où son secours pouvait 
tirer d'un grand danger ou d'une situation précaire la dame de céans ; 
il l'épouse et devient la souche d'une race illustre. 

Cette donnée générale a été individualisée de diverses manières, ainsi 
que nous le verrons tout à l'heure. 

N'est-ce pas un thème de réflexion sérieux qu'en des temps où les 
communications politiques étaient si dilBSciles et si bornées, les relations 
intellectuelles presque nulles, une seule idée poétique ait pu faire, en 
quelque sorte, le tour du monde? Voyez ces poèmes répandus partout à 
leur naissance, ces fabliaux répétés presque simultanément dans toutes 
les langues, refaits les uns et les autres dans un même idiome, sous 
diflérentes formes, et dites si, à l'exemple de la chevalerie, il n'y a pas 
eu une poésie errante? 
Quejie esi 1. trace la La questiou oui uous iutércsse d'abord, à l'égard de la donnée que 

plus ancienne de celle ' * ' o ^ 

î^geode. jj^^g venons de formuler, c'est de savoir où l'on en trouve les traces les 

plus anciennes d'une manière positive et explicite. De la certitude nous 
pourrons nous élever à des conjectures plus ou moins fondées , au lieu 
de descendre de l'hypothèse à la certitude. 

Voici la série chronologique des principaux monuments où est men- 
tionnée la légende du Chevalier au Cygne. 

Guillaume de Tyr. XII* SIÈCLE. Guillaumc, archevéquc de Tyr, né à Jérusalem, mais qui, 

selon son propre témoignage, passa les mers pour venir étudier les arts 
libéraux en Occident, et visita plusieurs fois l'Italie, sans pénétrer dans 
le nord de TEurope, florissait en 1187 : il ne vivait plus en 1197. Son 
histoire des croisades s'étend jusqu'en 1183, époque à laquelle il rési- 
dait encore dans sa métropole. Il est le premier en date. Or, ce célèbre 
écrivain, au chapitre VI du neuvième livre de son ouvrage, après avoir 
rapporté la prédiction de la mère de Godefroid de Bouillon, sur ses fils, 
ajoute quHl passe soùs silence la fable du Cygne, bien que plusieurs la 



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INTRODUCTION. m 

considèrent comme vraie: Praeterimm denique studiose, licet id verum fms&e 
plurimorum astnuU narratio, Cygpii fabulam, unde vulgo dicitur semeRtivam 
m fuisse origmem, eo quod a vero videatur deficere taUs assertio *. Tel est 
le premier témoignage écrit et formel qui soit jusqu'à présent parrenu 
jusqu'à nous relativement à la tradition que nous cherchons à éclaircir. 

XIIP SIÈCLE, l"" Hélinaùd, né au XIP siècle, dans le Beauvoisis, d'une uéiinand. 
Êimille originaire de Flandre, écrivit une chronique universelle dont une 
partie n'existait déjà plus du temps d'Albéric de Trois-Fontaines *, et 
dont le père Bertrand Tissier ' a inséré , au tome VII de sa rare Bi- 
bliotheca patrum cisterciensium, les livres XLY à XLIX, qui vont de 634 à 
1204; mais d'autres auteurs ont recueilli de nombreux fragments des 
livres qui précèdent. Hélinand mourut en 1225, d'après La Monnoye, 
ou en 1227, suivant les derniers éditeurs de la Bibliothèque historique de 
la France; il vivait encore en 1229, au sentiment de Dom Brial. 

En invoquant l'autorité d'Hélinand, on ne l'a guère fait que de se- 
conde main. En effet, c'est Guillaume Vander Schueren, secrétaire des ciuuon» fauUT 

certaines. 

^ Recueil des historiens des Croisades, Paris» imprimerie royale, i844, in-fol., 1. 1, p. 571. 

* La Biograph, univers, (art. Hélinand ^ par M. Weiss), t. XX, pag. 5, dit que les qua- 
rante-qaatrc premiers livres étaient alors perdus. Jacques de Guyse, copiant Vincent de Beau- 
vais, se contente de dire : Et hoe quidem opus ita dissipatum est et dispersum, ut nusquam totum 
reperiaiur { Éd. de M. de Fortia, t. XIV, p. 46). D'ailleurs il en cite le 17* et le 20* livre, 
t. II, p. 329; t. m, p. 459. 

• La Biograph. univers, écrit Teissier, t. XX, et Tissier ^ t. XLVÏ. — La chronique d'Hélinand 
renfermait qoatre parties : 1*" Seize livres depuis la création jusqu'au règne de Darius le bâtard; 
2^ seize depuis Darius jusqu'à la naissance de Jésus-Christ; 5<^ douze livres de cette naissance 
jusqu'à l'an 565; 4^ cinq livres de 654 (la Biograph, univ. dit 656) à i204. BibL patrum cis- 
terciensium, t, VII. Rono-Fonte, 1669, in-fol., pp. 73-205. Cf. Vincent. Bellov., Spec* hist., 
lib. XXiX, c. 168. Berwn familiarumque belg, Chron. magnum. Francof., 1656, in-fol., p. 201. 
Fabricius, Bibl. mediae et infimae latinitatis, Hamb., 1754, in-12, t. II, p. 279. Ce bibliogra- 
phe ne donne que 48 livres au lieu de 49 à la chronique d'Hélinand. — Hist, litt, de la France, 
t. IX, pp.59, 151,154,158, 164, 184, 197, etc.; t. XVII, p. 104, 564. ~ Dom Brial hit à l'Aca- 
démie des inscriptions et belles-lettres de l'Institut de France, le 5 mars 1815, une Notice sur 
la vie et les ouvrages d Hélinand, Hist Hit, de la France, t. XVHI, pp. 87-105. 



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IV INTRODUCTION- 

ducs de Clèves et auteur d'une chronique écrite en 1478, qui, rappor- 
tant l'origine de la maison de Clèves à peu près dans les mêmes termes 
que Veldenaer * , cite Hélinand sous le nom d'Helionandus ou Helindanus, 
lequel Hélinand devait avoir été extrait, à cette occasion, par Vincent 
de Beauvais, qui mourut, on s'en souvient, en 1264. 
Vincent de BcuTaisL. IléHuand ct Vinccut de Beauvais ont été depuis cités constamment à 

Mer des histoires. 

propos du Chevalier au Cygne. Néanmoins il y à lieu de redouter les cita- 
tions qui passent de bouche en bouche, qui se glissent sous toutes les 
plumes, sans qu'on se donne la peine de remonter à la source. Gœrres, 
par exemple, allègue le quatrième livre d'Hélinand, et marque en note 
l'édition de Tissier, qui ne contient pas ce quatrième livre ; il indique de 
plus une édition de Vincent de Beauvais de Douai, 1642 (lisez 1624) *. 
Gœrres, répété par Genthe, donne les lignes suivantes, comme tra- 
duites de Vincent de Beauvais, édition de 1642 : « Im Bisthum Coelln ist 
» ein weitberûmhter herrlicher Pallast uber den Rhein hinausgebaut, 
» Juvamen genannt, in welchem, als vor zeiten viel grosse Fursten und 
» Herren beisammen waren , ist unversehens ein Schifflein daher gefahren 
» das ein Schwan zog mit einer Silberkette am Hais. Aus diesem Schif- 
» flein ist ein neuer, mânniglich unbekannter Kriegsmann ans Land ge- 
» stiegen, und darauf der Schwan wieder weggeschwommen. Dieser 
» Ritter nahm sich da eine Frau und zeugte Kinder mit ihr; als er aber 
» einst in seinem Schlosse den Schwan sammt Schifflein sah den Rhpîn 
» herunterkommen, sprang er plôtzlich hinein, und sah man ihn nim- 
» mer wieder. Seine Nachkonunen sind aber noch vorhanden, und im 
» Schloss zu Cleve ist noch ein Scliwanenturm , zum Gedachtenis dieser 
» Begebentheit. » Si ce passage est dans Vincent de Beauvais, nous ne 
l'y avons pas vu, pas même dans l'édition de 1624. Et si Vincent de Beau- 
vais l'a emprunté à Hélinand, en tout état jde cause, celui-ci n'est pas 

* Yoy. YAppend., î, n® 8. 

* Lohengrin, Heidelb., 1813, m-8*, lxxi.- Nous avons rapporté les citations de Gœrres, In- 
troduction au deuxième vol. de Phil. Mouskés, p. xxxvii, note i. 



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INTRODUCTION, v 

l'autorité primitive (HauptqueUe) que Ton puisse invoquer; il est précédé 
par Guillaume de Tyr, qui lui-même n'est que l'écho de traditions anté- 
rieures. 

M. Ideler s'appuie aussi sur le septième volume de Tissier, qu'il ap- 
pelle Teissier *. Les frères Grimm, dans leur recueil de Légendes, invo- 
quent également le quatrième livre d'Hélinand et Vincent de Beauvais. 

Qu'Hélinand ait parlé du Chevalier au Cygne, ce n'est certainement 
pas dans les cinq derniers livres de sa chronique, tels que Tissier les 
a publiés, et, en admettant que Vincent de Beauvais l'ait copié, ce n'est 
pas non plus, à coup sûr, dans les éditions que nous avons consultées, 
notamment l'édition latine de Venise, datée de 1494, ni l'édition fran- 
çaise de Vérard, imprimée en 1495; du moins aux divisions indiquées ^. 

Nous n'avons pas été plus heureux en feuilletant les manuscrits de notre 
bibliothèque royale, quoique le savant philologue Schmidt, toujours d'a- 
près de précédentes indications, renvoie avec une assurance imperturba- 
ble au livre III (De Roisin, xun), chap. 27, du Miroir liistorial, ajoutant : 
tiré d'Hélinand, atis Helinandus^. D'autres renvoient au vingt-cinquième 
livre. C'est vainement qu'à cet endroit on recourrait à l'original. 

La Mer des histoires qu'on allègue également sur ce chapitre, ne nous 
en a pas révélé davantage. 

* J.-L. Ideler, Geseh, der alifr. national Literatur von der ersten Anfangen 6w au f Franz L 
Beriin, 1842, in-8% p. 425. 

* N'oublions pas que les imprimés ne sont pas toujours d'accord avec les manuscrits, déjà fort 
divers entre eux, et qu'on semble y avoir fait des suppressions. 

* Jahrbiicher der Literatur. Wîen,. t. XXXI, 1825, p. 127. Le baron F. De Roisin , les Romans 
en prose, etc., p. 143. — Delrio et Van Spaan citent pareillement Vincent dé Beauvais. Cuill. Van 
Berchem, dans la Chronique de Gueldres, restée manuscrite, et signalée par Valère-André, Fop- 
pens, Pontanus, Van Slichtenhorst, Van Spaan et M. L.-Ph.-C. Vanden Bergh, cite le quatrième 
livre d'Hélinand. W. Van Berchem beroep zig ook , op het vierde boek van denzelve Helinan- 

dus en aldaar sUuU ook dat Elias, de graaf van Lislebonne, in een tweekamp te Nymegen over- 

toon, om de Hertogin van BouUlon te verdedigen, waama hy met haar trouwde. W. A. Van 
Spaan, Oordelkundige inkiding tôt de historié van Gelderland, in 1795. Utrecht, 1804, t. HI, 
p. 141, note 26. 



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VI INTRODUCTION, 

Cependant) après bien des peines inutiles, nous avons enfin déterré 

dans le MaUem maie ficarum^ un passage latin, qui est le texte même traduit 

en allemand par Gœrres, à l'exception des derniers mots concernant 

Clèves, et qui sert de réhabilitation à ce bizarre génie, quoiqu'il nous ait 

Texte d H. linand. kissé Ic droit d'être défiants *. Voici ce passage : 

« Helimandus {Helincmdus), quarto libro quem Yincentius refert, 
» pari ter narrât, cujus verba haec sunt : In Coloniensi dioecesi famo- 
>» sum et immane palatium Rheni fluminis supereminet, quod Juvamen 
» nuncupatur, ubi, pluribus olim congregatis principalibus , improviso 
» advenit navicula, quam coUo alligatam Cyynus trahebat'argentea 
» catena* Exinde miles, no vus et incognitus omnibus, exiliit et cygnus 
» navem reduxît. Miles postea uxorem duxit, liberos procreavit. Tan- 
» dem in eodem palatio residens et cygnum inspiciens adventantem 
I» cum eadem navicula et catena, statim in navem se recepit, et ulterius 
» non comparait; progenies autem ejus usque hodie persévérât. Haec 
» Helimandus. » 

Haec Helimandus. Quoi de plus formel? Toutefois ce texte a échappé à 
nos investigations dans Vincent de Beauvais; il n'est assurément pas, 
nous le répétons, dans ce que Tissier nous a conservé d'Hélinand, dont le 
quatrième livre n'a pas été imprimé par lui, et, à en juger par la partie qu'il 
a publiée, et même par les autres extraits de Vincent de Beauvais, devait 
embrasser une époque bien antérieure à celle du Chevalier au Cygne. 

Encore une fois, sous le rapport chronologique, ces autorités d'Héli- 
nand et de Vincent de Beauvais, de quelque manière qu'elles se présen- 
tent, passent décidément après celle de Guillaume de Tyr. 
Rcn.ut,Gr.iDdor,Her 2** C'cst dc la fiu du XII® ct du XIII* sîèclc que datent les chansons de 

bert de Pari», Philip- * 

pe Mousk('s. 

« Édit. de Lyon , 1669, în-4Ml, 30. 

* Nous oserons avancer que les citations de M. Gœires sont loin d'être toujours fidèles. Poar 
ne parler que de sa mythologie, ouvrage dont la publication afflige si profondément les amis de st 
réputation, des doctrines et des systèmes tout entiers reposent sur des citations impossibles à 
vérifier. 



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INTRODUCTION. tn 

geste françaises sur le Chevalier au Cygne. Le roman qne nous mettons 
en lumière, celui qu*on attribue à Renaut et à Gandor ou mieux Graindor 
deDonai, appartiennent plntôt au XIIP siècle qu^au XIK Une version éga- 
lement en vers, est une des Nouvelles du Dobpathos d'Herbert de Paris, 
poème achevé vers Tannée 1260 *. Philippe Mouskés, trouvère du XIII* 
siècle, a résumé la légende du Chevalier au Cygne dans sa volumineuse 
chronique *. 

S"" A peine la langue d'oU a-(*elle donné une forme k ce sujet, que les 
chanteurs allemands, avertis par la vogue, s'avisent d'une fiction qui leur 
appartenait en quelcpie sorte par son origine, mais sur laquelle ils avaient 
oublié leur droit de possession. Maître Conrad de Wurtzbourir, mort enconr.daeWurubourg, 

^ ^' Wolfram d'EschcD- 

1280, estauteur d'un SeAuvmrtlter', qui a beaucoup de ressemblancearec ^^f^J^'^hengn^^' 
le LokeMgrm, pour le ton et la manière, ainsi que l'a remarqué M. Gervinus *. 
A^ Cette tradition du Lohengrin de Brabant, analogue à l'histoire du 
Chevalier au Cygne, et qui se confond avec elle, a été traitée séparé- 
ment par un anonyme ^; mais antérieurement, croyons-nous, elle avait 
apparu dans le PardtMd de Wolfram d'Escheobach ^, épo^e qui n'a pu 
être achevée que vers 1205 \ Elle s'était transfigurée aussi dans le Tituret, 
autire poème de l'Homère allemand dn moyen âge et qu'il annonce avoir 
imité, comme le premier, du poète provençal Gtàot ou Kyote ^. Nous ne 
voudrions pas décider si la version latine, que nous publions en appendice, 

* Hi$L liu.de la France, t. XVI, p. 170; Roquefort, État de la poésie franc,, etc., p. 17S. 
Voyez Y Appendice, I, n® 4. 

* Voyez V Appendice, I, n" 5. 

' Cette imiution a été imérée pair Goill. Grimai dans ses AMeutechen Wâldem. Frankf^ 1 81 Û, 
t. in, p. 49-5i pour l'introduction , 5^96 pour le texte qui a 1358 vers. 

* Gesch. der nation. Liter. der Deutêchen, 1. 1, p. 467; F. W. Gentfae, Deutsche Dichtungen 
der Mittelalter. Eisleben, 1841 , t. H, p. 280-509. 

* Voir Fédition de Gœrres. 
^ Voy. Y Appendice, I, n» 6. 

' Jen. Liter. Zeitung, 1820, Erg. BL, n° 70, p. 175. A. Koberstein, ^rundris^ , etc. Leipz., 
1850,in-«°, p. 82. 

^ K. Lachmann, Wolfram wm Eschenbaeh. Berlin , 1835, în-8^ pp. xxiv, xxxii. 



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VIII INTRODUCTION. 

est du XIII* ou du XIV* siècle *. Elle a été faite certainement sur un texte 

français, et si nous penchons pour une époque, c'est pour le XIV* siècle. 

5^ Indépendamment de ces monuments littéraires, le XIII* siècle nous 

en fournit d'historiques qui consacrent le souvenir du Chevalier au Cygne. 

Chronique de Brojnc. Lc prcmicr est la chronique de l'abbaye de Brogne, écrite par un reli- 
gieux de cette maison, l'an 1211 *. 

Généalogie des comte« Uu manuscHt d'Arras du XIII* siècle (n* 184, parch., in-fol.) contient 

de Boulogne. 

une genealogia comitum Flandriae, dans laquelle ont lit ceci : 

« De comité Emtachio Aloel (à l'oel) venit comes Eustacfdus as Gemons. 
» Comes Eustachius as Cernons Romam peraegre perrexit. Redeundo de 
» S. Petro Romae venit ad Buillon , ad domum ducissae, quae uxor erat 
» militis, qui vocabatur Miles Cigni, ubi, se quinto milite, tota nocte mo- 
» ram fecit. Requisitus a sua hospita unde esset, respondit dicens se esse 
» comitem Boloniae supra mare. Tandem plurimis inter se locutis, 
>» praedictus comes Eustachius rogavit filiam ducis et eam duxit in 
» uxorem, quae vocabatur Ida. Et de illo Emtachio venit dux Godefridvs 
» de Buillon et comes Eustachius, frater ejus, et Balduinus, qui post fuit 
» rex de Jherusalem. » 

On peut rapporter à cette généalogie un passage de là chronique de 
Lamberi d'Ardre», Gra- Lambert d'Ardrcs, qui vécut de 1180 à 1223 ^, et un autre transcrit par 
Gramaye, mais dont la date est incertaine, puisqu'il se contente de dire : 
Ex veteri MS. Codice. Il s'agit d'Albert III, comte de Namur, fils d'Al- 
bert II et de Reilinde de Lorraine : Albertus comes per uxorem suam Idam 
dictum comitatum (Boloniensem nempe) reclamabat. Hae duae Idae sunt genus 
Heuae militis, quem Cygnus (ut fertur) duait et reduxit *. 

* Voyez Y Appendice, I, n* 5. 

* Appendice, I, n** 1. 

5 Mone, Anzdger fur Eûnde derdeuUchen MittelaUer. 4835, Karlsnihe, iii-4*», p. 347. In- 
troduction au deuxième vol. de Ph. Mouskés, pp. xxvii et cclxvui-ix. 

* ilp/?., I,n'>2. 

« In Namurco, Opéra, in-fol, p. 7.Le Paige, HisU de l'ordre héréditaire du Cygne, 1780, in-8^ 
p. 30, note C. 



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INTRODUCTIW. IX 

Jacques Van Maerland, qui florissait en Flandre vers 1270, a dit en 
parlant de Godefroid de Bouillon : 

( Daer) leghenaers mesdaet an doeo , 
Datsi hem willen tien ane, 
Dattie Ridder metter Sicane, 
Siere moeder vader was cet. 
No wyf 10 man ^ als ict Ternam ; 
Ne was noint sioane daer hi af quam » 
Als eist dat hem Brabanters beroemen , 
Dalsî yan der sioane coemen *. 

XIV* SIÈCLE. Nous plaçons dans ce siècle, où Ton commença à traduire veriion* uune «t .u*- 

* ' , BMndt.Nic.De&lerk. 

en prose les anciennes chansons de gestes rimées par les trouvères , la 
rédaction latine dont nous avons déjà parlé, rédaction faite par une 
plume anglaise, et le texte allemand que nous donnons dans les appen- 
dices * et qui n'est qu'une version d'un des contes du Dolopathos. 

L'auteur des Brabantsche Yeesten, Nicolas De Klerk, si bien publié par 
M. Willems, et qui écrivait en 1318, n'attache pas beaucoup d'impor- 
tance à la descendance des ducs de Brabant, du Chevalier au Cygne, 
mais enfin il la mentionne : 

Om dat van Brabant die hertoghe 
Voermaels dieke syn beloghe , 
Aise dat si qvamen melien suHme '. 

XV* SIÈCLE. Récits de Veldenaer et de Van der Scfmeren. Nous avons vddenter , vm der 

Schueren. 

transcrit le premier *. Le second, à peu près identique, était resté inédit. 

* Spieg. hiêtor., ÎV, 1, p. \ui. Bilderdyk, Verseheidenh., I d., bl. i6S; Introd* ao f* Td. de 
Ph. Mouskës, p. XL. 

* I,n*7. 

s Édit de M. WiUems, 1. 1, p. i. 

* App., I. n* 8. 

Ton. !. b. 



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X INTRODUCTION. 

11 a été publié pour la première fois , en 1824, par le I> Louis Tross, 
érudit exercé et exact ^. 

Gœrres, qui l'invoque en 1815, ne l'a pas pris néanmoins dans l'ori- 
ginal qui n'avait point encore paru, puisqu'il ne fut imprimé que onze 
ans après, mais il le cite d'après un abrégé de E. Hopp *. 

Les livres populaires danois sur Gharlemagne, et dans lesquels la lé- 
gende du Chevalier au Cygne est intercalée, n'ont guère été connus que 
vers cette époque. C'est probablement alors que cette saga pénétra aussi 
en Islande et y naturalisa Hélis^ le Chevalier au Cygne, fils de Jules 
César. 

Caxton, qui avait fait aux Pays-Bas son éducation littéraire, porta 
probablement cette fable en Angleterre, et il est incertain si l'imprimeur 
Wynken de Worde qui la propagea après lui et qui se dit lorrain ou du 
duché de Lothier, n'était pas un belge. 

Jean Le Maire , Marc XVP SIÈCLE. Vcrsious dc Jcau Lc Mairc ^, de Marc Van Waernewyck, 

Van Waernewyck , •-i ■■ « i • • 

Rich.dewassebourç, (Je Richard de Wassebourg *, de frère Trudo de Gemblours, celui-ci sur 

irercTrudo, Juan de O ^ ' 

c.siiiio, Piguius.eic. j^ g^^jj^ d'Anvers ^ de Juan de Castillo, sur le Lohengrin habillé à l'es- 
pagnole ^, de Pighius ^ , et de beaucoup d'autres qui ne sont que les 
échos de leurs devanciers. 
Aniiquu^ de la i.tgcnde. TcUc cst la chaînc de la tradition de XII® au XVP siècle. On voit que 
Guillaume de Tyr en est incontestablement le premier anneau. Mais cette 
tradition, il ne l'avait pas inventée. Longtemps avant lui elle était po- 
pulaire : Licet id verum fuisse plurimorum astruat narratio. Il ne l'aurait pas 

* Gert's Yander Schueren, Chranik von Cleve und Mark. Zuwi êr$un Maie heranMgegebm 
and mit kurzen Anmerkungen versehen von EK Ludewig Tross. Hamm. 4824, in-8*^, pp. 76-84. 

* Kurzen Beschreibung der Grafenund Herren zu Cleve. Cleve, 1655, pp. i48-l50. 
» App,,\, n* 9. 

* Ib., I, n« 10. 
5 lb„ I, n^ W. 
^ Ib., l, n» 12. 
' 76., I, n« 13. 



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INTRODUCTION. m 

d'ailleurs imaginée, pour la nier immédiat^nent. Reste à savoir comment 
elle était arrivée jusqu'à lui. 

Des vingt-deux livres dont se compose Iliistoire de Guillaume de 
Tyr, les quinze premiers ont été rédigés d'après des documents et des 
récits étrangers. 

Il a pu consulter des écrivains arabes , comme il l'avait fait pour écrtT.ins .rabes. 
son histoire orientale. Ces auteurs n'auront pas inventé une fable qui 
faisait presque un être divin d'un des plus redoutables enn^nis de la 
foi musulmane, mais ils auront pu l'apprendre par les Francs venus Fr»». 
dans les contrées d'outre-mer, et, s'ils l'ont mentionnée, c'est pour té- 
moigner probablement la même incrédulité que Guillaume de Tyr. En 
outre, celui-ci a été en position de connaître le poème de Gr^oire Béch.da. 
Béchada. 

Né au château de Las-Tours, en Limousin, ce chevalier avait écrit 
avant lui, vers l'an 1120, une chronique en vers de la première croi» 
sade et de la délivrance de Jérusalem. S'il n'avait pas été lui-même 
témoin de ce qu'il y rapportait, il l'avait incontestablement appris de 
Goufier, son frère aîné, qui avait été de cette guerre et qui revint en 
son pays Tannée 1100, après la prise de la cité sainte par l'armée chré- 
tienne. Il employa douze ans à composer son poème, dans sa langue ma- 
ternelle, à le retoucher et à le polir *. Sans doute il y avait réuni tout ce 

* « Gregorias, cognomento Bechada, de Castro de Turribas, professione miles, sabtilissimi 
» ingesii vir, aliquântokim imbatos Ihteris, horvm gesta praelioram matema, ut ita dixerim, 
» lingua, rythmo vulgari, ut populus pleniter intelligeret, ingens Tolumen décanter composuit, 
» et ut Tera et faceta verba proferret, duodecim annorum spatio super hoc opus operam dédit; 
» ne TeroTÎlescerel propter Terbnm vulgare, non sine praecepto episcopi Eustorgii et consîlio 
» Gaubarti Normanaî , boe ofws aggressum est. » Gtxufiredi prioriê Vosiensiê CoenMi Chnmiea, 
tom. U,,Bibi. man. a PhiL Labbeeditae, cap. XXX, p. 296. Cf. Maimbourg, HUi. des eroisadeê, 
Paris, 1675-i676, in-4<», t. II, pp. i79 et suiv.; Jo. GoUin, Lemovicini muUiplici eruditione il- 
lustres, Lemovicis, 1660, in-i2, p. ^; Hist. liU. de la France, t. VII, p. lui; X, pp. 403-404; 
Raynoaard, Jéumai des Savants, sept. 1853, p. 515. Nous reviendrons sur Becbada au volume 
suivant. 



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XII 



INTRODUCTION. 



Hjpotkèse bytantine. 



Ie« croises. 



La Irgende du chevalier 
au Cygne antérieure 
i Godefroid de Bouil- 
lon. 



qui pouvait flatter Torgueil des croisés et rehausser leur gloire. Il est 
donc vraisemblable qu'il avait touché, ne fût-ce qu'en passant, l'origine 
attribuée à Godefroid de Bouillon. 

Que si l'on soutient qu'un flatteur byzantin, un de ces fanariotes anti- 
cipés, prodiguant de basses adulations à un pouvoir qu'ils détestent, a 
imaginé pour le conquérant de Jérusalem, une origine céleste, on ne 
peut baser cette assertion que sur une pure hypothèse, car aucune au- 
torité, si petite qu'elle soit, ne la confirme, à notre connaissance. Toute- 
fois cette thèse ayant souri à un savant dont nous prisons hautement la 
pénétration, nous attendrons ses preuves avant de nous prononcer dé- 
finitivement. 

A défaut de ces moyens de renseignement, il y en avait un plus simple, 
plus naturel, plus direct, et qui ne devait point manquer à Guillaume de 
Tyr, vivant dans la Palestine sous la domination franque, chancelante, 
il est vrai, mais non anéantie : c'étaient les croisés eux-mêmes. 

Ces fiers chevaliers qui aimaient à se vanter de leur naissance, les 
trouvères qui les accompagnaient et qui étaient leurs poétiques flat- 
teurs, quelques livres apportés par eux et par les clercs, auraient-ils 
laissé ignorer au docte prélat une légende si chevaleresque et qui jetait 
un nouvel éclat sur les expéditions entreprises pour la conquête du 
tombeau de Jésus-Christ? 

Selon toutes les apparences , la légende du Chevalier au Cygne a été 
appliquée à l'origine de Godefroid de Bouillon *, pour combler d'une 
manière brillante une lacune de la généalogie de la maison de Lothier, 
lacune causée par une de ces alliances qui n'étaient pas rares alors, de 
quelque princesse d'un sang illustre et d'un aventurier inconnu, mais 
entreprenant et brave, auquel on ne tardait pas à prodiguer des aïeux. La 
descendance du Chevalier au Cygne fut commune aux ducs de Brabant, 



^ Nous reoTerrons à ce qui est dit dans la suite de cette dissertation sur les êceaux de Go- 
defroid. 



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INTRODUCTION. xiu 

même à ceux qui avaient précédé Godefroid de Bouillon. Nos grandes 
familles ont eu leurs temps héroïques comme celles de la Grèce. 

La légende du Chevalier au Cygne a donc subsisté indépendamment 
de Godefroid. Quoique les croisades aient fait songer à la célébrer et à 
l'employer à l'exaltation du héros de ces guerres sacrées, elle appartient 
à une époque beaucoup plus reculée, et peut-être que Gœrres n'a pas eu 
tort d'en entrevoir les vestiges jusque dans Tacite. Ttcue. 

On lit, en effet, au traité des mœurs des Germains, qu'une opinion 
accréditée conduisait Ulysse, dans ses longues navigations, vers les côtes 
de la Germanie et lui faisait descendre le Rhin, sur la rive duquel il 
bâtit Asdburgium : « Caeterum et Ulixem quidam opinantur longo illo 
» et fabuloso errore in hune oceanum delatum , adisse Germaniae terras, 
> Àsciburgiumque , quod in ripa Rheni situm hodieque incolitur, ab 
» illo constitutum nominatumque Axjïuitùpym. 

» Âram quin etiam Ulyxi consecratam, adjecto Laertae patris no- 
» mine eodem loco olim repertam , monumentaque et tumulos quosdam 
» graecis literis inscriptos in confinio Germaniae Rhaetiaeque exstare. 
» Quae neque confirmare argumentis, neque refellere in animo est : ex 
» ingénie suo quisque demat vel addat fidem *. » 

Voilà bien une opinion qui remonte au premier siècle de l'ère vul- 
gaire. Mais au lieu du roman qui prolonge jusqu'au Rhin l'Odyssée 
d'Homère, est-il déraisonnable de supposer que Tacite a recueilli de 
seconde ou de troisième main une saga germanique, et que, suivant l'ha- 
bitude des Romains, il l'a appropriée aux idées et au style de ses com- 
patriotes? 

Sans vouloir tomber dans les rapprochements si chers à M. De Grave *, 

* De moribtu Germanortun, c. UI. Les frères Grimm renvoient, on ne sait pourcpioi, aux 
histoires de Tacite, IV, 55. Àsc^rgium, détruit par Attila en 451 , n'est plus qu un village des 
États prussiens, province de Clèves-Berg, régence de Clèves. Deux bras du vieux Rhin contri- 
buaient à sa défense. H se nomme A^ferg. 

* Un homme qui n'entre point en comparaison avec M. De Grave, un savant ingénieux a 



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XIV INTRODUCTION. 

sans abuser de Tartifice commode des étymologies, nous sera-lril per- 
mis de remarquer que le nom d'Ulysse n'est pas sans analogie avec 
celui d'Elias ou Hélyas, qui n'est peutrétre qu'un travestissement du mot 
elf, comme Asdburgium remplace Asburg^ la demeure des Asesf Ce ne sont 
là que des conjectures, nous l'accordons volontiers; toutefois elles n'ont 
rien d'invraisemblable et sont en harmonie avec la mythologie du Nord , 
où M. D. Buddingh cherche aussi le berceau des fictions qui roulent sur 
un thème analogue ^. 

M. Mone, sans aller aussi loin que les époques antérieures à Tacite, 
parait rapporter à celle des Francs tout ce cycle épique ®. 

Quoi qu'il en soit, la légende du Chevalier au Cygne est originaire des 
Pays-Bas, de la contrée habitée par ceux que le moyen âge appelait 
Avalais, et on la trouve aussi bien sur les bords de l'Escaut que sur ceux 
de la Meuse, de la Merwede que sur ceux du Rhin \ Les détails que 
contiennent les versions les plus populaires en font une action toute 
belge, et nous aurons bientôt l'occasion de nous en convaincre. 
Celle tradition ne rient Ccpcndaut M. Lc Roux dc Liucy * prétend qu'elle est empruntée 
au génie de l'Orient. Cette affirmation lui a été suggérée par la consi- 

cependant donné dans quelques-unes de ses rêveries. M. le professeur MûUer, de Wurtzbourg, 
ne vient-il pas.de découvrir Tenfer des anciens près de Maestricht? Il est certain qu'on pourrait 
retrou>'er dans les Pays-Bas beaucoup de vestiges du culte i'Belia ou flie/a, reine du ropume 
de la mort M. /. Ab Utrecht Dresselius rappelle des noms de lieux tels que Helvoet^ Helle, El- 
lernuU, dans Ttle de Schouwen; Hellenburgy Ellevoutsdijk, Eliw-erve, dans le Zuidbeveland ; 
Axelle, Hellepoîder, Hellegat, Ellemaar, dans la Flandre hollandaise, etc. 11 va jusqu'à faire 
remarquer que la Notre-Dame de Hal et de Montaigu est noire, que oertaîns crucifix le sont 
aussi, et il n'oublie pas le zwaarte Godvan Hoboken, De Godsdienstleer der aUmde Zeelanders, 
Middelb., 1845, in-8^ pp. 204-206. Nous n'oserions pas, à l'aide de M. Dresselius, établir 
quelque rapport entre Eelîa et Hélya8,\e Chevalier au Cygne. 

* Verhandeling over her Westland, Leyden, 4844, in-8", pp. 86-89. 

* Gesch, der HeiderUh,, t. H, p. 124. 

' N. Westendorp, Over hetgebruik der Noordsch Mythologie, t. ï, p. 103; t. Il, p. 490-91. 
D. Buddingh, (. c, p. 87. 

* Essai sur les fables indiennes. Analyse du Dolopathos. Paris, 1858, p. 138. Dons le MS. de 
la bîbl. royale de Paris, Sorb., p. 381, l'histoire du Chevalier au Cygne est racontée par le scp- 



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INTRODUCTION. xv 

dératioii qu'elle fait partie du Dotopathos^ roman imite des paraboles 
hébraïques de S^idabar. Mais Fimitation porte plutôt sur le cadre que 
sur le fond. Le Dolapathos n'a de commun avec l'ouTrage latin, sur le- 
quel il a été immédiatement calqué, que le sujet, sujet analogue à celui 
des mUe et une Nuits, et quatre contes, parmi lesquels ne se rencontre pas 
celui du Chevalier au Cygne, puisé à une autre source et beaucoup plus 
ancien que TceuTre d'Herbert de Paris. 

Le cygne figure peu dans les symboles de l'Orient, (quoiqu'il serve 
de trône et de monture à Brama ^, tandis qu'il se montre fréquemment 
dans ceux du Nord. Une des Valkyries était appelée Smnhvite et ces Mythologie du Nora. 
déesses portaient des vêtements de plumes de cygne : 

ŒDDor var Svaabyit 
Svanfiathrar dré. 

{Foelundar-Quida '.) 

Le cygne est l'oiseau sacré de Nierd (Niord), le Neptune Scandinave, 
dans VYglinga-Saga; il est celui de Radegast, dans la Mythologie wende. 

Dans les antiques runas de la Frislande, le dieu souverain Waïna- 
môinen a besoin de trois paroles magiques. Il interroge un berger. Le 
berger répond : « Tu trouveras cent paroles, mille matières de chant, sur 
la tête des hirondelles, sur les. épaules des oies, sur le cou des cygnes ^. » 

Uème sage de Rome. Elle eoinnience à la page Âfî et finit à la 437^ Bibl. de ïét(Ac des chartes, 
toffl. U, 4840^1 , p. 438* M. L9 Roui de Liney dit peaitivement : « L'Orient lui a dfimé 
oaissaDce, et de la bouche des conteurs juifs et arabes elle a passé dans le Dolopathos,., Sans 
doute , c'est dans ce livre que Font puisée les romanciers. j> Le même critique est d*avis que le 
Baman du sept sages a été apport en Earope, dans les premières années du XHI^ siècle, par les 
croiaéa qui se rendiretit naUi^ de GonstantiBople. AMU^$e, p. i. 

* Guigniaut, Religions de VarUiquité, planches, sect. r% t. !•', liv. i**, pi. IV, n» 22. 

• Edda Saemundar hins Froda, Hauniae, 1818, in--***, t. U, p. 6. Lexic, mytK, t. III de 
VEdda Saemund., p. 801. Introd. au 2* volume de Ph. Mouskés, p. xxxv. W. Grimm, Die Deutsche 
Heldensage. Goettingen, 1829, in-8% pp. 587, 402. J. Grimm, Deutsche Myih, Goettingen, 1835 , 
in-8«, pp. xxni, 240, 241, 623. 2« éd., 1844, 1. 1, p. 398. Adalb. Kuhn, pp. 67, 164. GottscheVs 
Sagen. Halle, 1814, p. 227. D. Bnddingh, Edda-Leer. Utrecht, 1857, în-8% p. 91, 

' Leouzon Le Duc, la Finlande, Paris, 1845, in-8% t. VIII, p. 66. 



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ivi INTRODUCTION. 

Nous avons déjà fait remarquer que , dans les mythes nordiques et ger- 
maniques, le cygne était en général un emblème de la lumière , tandis 
que Voie se rapportait aux ténèbres. Cette remarque, observe ingénieu- 
sement M. le docteur Coremans *, se trouve confirmée par la circon- 
stance qu'une oie désigne encore aujourd'hui, dans nos calendriers, la 
Saint-Martin, la triste fête du Winterlichty à dater de laquelle, chez nos 
maîtres de métiers , on commence encore assez ordinairement à travail- 
ler à la lumière. 

Picart compte Stvantemt parmi les divinités particulièrement honorées 
jadis au pays de Drenthe K 

Le char de Freia, la Vénus du Nord, était traîné par deux cygnes et 
deux colombes ^. 

J. Grimm * est convaincu qu'Hélyas, Gerhart Swan et Lohengrin, dont 
nous nous occuperons plus bas, sont identiques avec Scôfon Scoup, en 
'""sceaf ^'"^'^"'^ J« anglo-saxon Scâf, en frison Scàfon Sceaf. D'après les généalogies anglo- 
saxonnes, Scâf est l'ascendant de Beav et de Vôden. Or, Beav ou Beov 
l'ancien, en Scandinave Biar, Biaf, est désigné, dans le poëme de Beô- 
vulf , comme fils de Scild ou Skiôldr. 

Cette identité de Scedfet d'Hélyas, indiquée par Grimm et développée 
par M. H. Léo *, s'explique par ces passages rassemblés par M. John 
Kemble et dont l'un est tiré de Guillaume de Malmesbury. M. Kemble, dans 
son livre intitulé : Ueber die Stamtafel der Westmchser (Mûnchen, 1856), 
rapporte les lignes suivantes : « Ipse Scéf cum uno dromone advectus est 
» in insula Oceani, quae dicitur Scani, armis circumdatus, eratque valde 
» recens puer et ab incolis illius terrae ignotus, attamen ab eis susci- 
» pitur et, ut familiarem, diligenti animo eum custodierunt et post in 

' Bull, de la Comm. royal, dhist, t. XI, p. 108. 
* Antiq, van Drenthe, p. 99. 

' C.-A. Vulpius» Hondworterb, der Myth, der DeiUschen, Leipzig, 18^7, iii-8*», p. 150. 
• * MythoU^^ éd., I, pp. 342-43. 

» Veher Beowulf, Halle, 1839, pp. 20 et suiv. 



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INTRODUCTION. xvn 

» regem eligunt. » Le même écrivain domie aussi cet extrait d'une 
ancienne chronique qui finit à Edouard IV, roi d'Angleterre : « Iste 
Sceafeus, ut dicunt, sive quiafortuna commissus, sive aliud quid causa 
fuerit hujus rei, ad insulam cpiondam Germaniae, Scandeam nomine, 
appulsus, puerulus, in nave sine rémige^ inventus est ab hominibus 
dormions, posito ad caput ejus victu frumenti manipulo, exceptusque 
pro miraculo , cognominatus ex rei eventu Sce aff, cpiod latine dicitur 
manipulus frumenti. » Guillaume de Malmesbury s'exprime ainsi : < Iste 
(Sceaf ), ut fertur, in quamdam insulam Germaniae Scandzam, de cpia 
Jordanes, historiographus Gothorum, loquitur, oppulsus navi sine ré- 
mige puerulus, posito ad caput frumenti manipulo, ideoque Scedfnnn" 
cupatus, ab hominibus regionis illius pro miraculo exceptus et sedulo 
» nutritus, adulta aetate regnavit in oppido quod Slasmc, nunc vero 
» HaUheby appellatur : est autem regio illa Anglia vêtus dicta, unde Angli 
» venerunt in Britanniam, inter Saxones et Gothos constituta. » Ici, fai- 
sons-y attention, point de cygne ni de princesse délivrée. II faut aller jus- 
que dans les Pays-Bas pour découvrir ces circonstance essentielles de la 
CaJble, circonstances qui la classent à part. Le point de contact de Sceaf et 
d'Hélyas est le mythe de la barque enchanta qui s'associe à d'autres fictions. 

M. Léo transcrit encore, d'après Paul Diacre (1, 15), l'histoire de La- i^^^jo 
missjo; mais nous n'en trouvons pas l'analogie avec celle du Chevalier au 
Cygne assez apparente, pour que nous la mettions sous les yeux des lecteurs. 
Le chant des cygnes {Schwaenenlied)^ publié par Jos.-Ânt. Henné, n'a 
de commun avec notre objet que le titre *. 

M. Schulz, qui se cache volontiers sous le pseudonyme de San Marte, 
regarde notre légende comme un mélange de traditions frisonnes, fran- 
ques et saxonnes *; peut^tre s'y trouve-t-il, mais fortement déguisée, 
une allusion aux expéditions réitérées des Francs en Belgique '. 

^ Sehweiseriêehe Lieâer und Sagen, Basel, 1824, in-8^ p. 49. 

* Gtidrun, NordteeSage, 1836, p. S79. 

> CoremaDS, f Année de tancienne Belgique, pp. 119-130. 

TOM. I. c. 



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xvni INTRODUCTION. 

Indépendamment de Nimègue et du vieux Megen, le Wurdenburg, 
Noms de lieux et de f.- SUT le Rhiu, TfaLabitation dite liet huis te Mervede, Roozenburg, dans le Schar 
kenbosch, Hemskerk et d'autres lieux de la Hollande, ont des légendes 
chevaleresques qui se rapprochent d'autant plus de celle du Cygne, cpi'ils 
sont plus voisins des rivières ou cours d'eau. M. Buddingh assure que, 
de son temps (avant 1820), les récits où figuraient des chevaliers con- 
duits par des cygnes et de jeunes châtelaines changées en ce bel oiseau, 
étaient encore à la mode dans l'Over-Betuwe ; il rappelle qu'il existe tou- 
jours dans le Brabant septentrional une société du Cygne , qui se livre 
toutefois à des récréations sans aucun rapport avec l'objet qui nous 
occupe *. 

Beaucoup de localités et de familles des Pays-Bas et de l'Allemagne 
ont des noms auxquels s'allie celui du cygne : Zwanenburg, Zwcmepoel, 
Zwanebeke, Ztvanevliet en Hollande, Schwanheim, dans le duché de Nassau , 
Sdituanenberg, Scliwanebeck, Schwanenweiheren et SchuHmenfltOem, en Prusse , 
Schivensee, en Saxe, Schtvandorfy Schwangau, en Bavière, SchwannensUuU^ 
en Autriche, Schwanberg, en Styrie, etc. Qui sait si les Sckwanring qui 
s'établirent à Plesse ne venaient pas de la Belgique ^? Les sceaux, lesar^ 
moiries remplacent les mots par des images \ 
Gndrun. Utt augc OU uu espHt, dans le poëme de Guàruriy apparaît sous la 

forme d'un oiseau, c'est-à-dire d'un cygne, dit IL GuiU. Grimm ♦ : 

£z was in eiaer vasteo umb einea railtentac , 
Ein vogel kam geflozzen bina : Kiidrûn do sprach : 
€ Ovê! vogel schoene, etc. 

(Ad. Ziemann, JTufrun , Quedlinb. , 1835 , in-8% p. 141.) 

« Verhandeling 9ver hei Westimnd^ p. S8. Hobidé Vander Aa , Foiksôv. en h§enâ^ t. i, p. 11». 
Van Alkemade en Vander Schelling, Ned. Dispkgt., 1. 1, p. 359; t. II, p. iO, etc. 

• Deutsche Sngen, t. II, p. 316; tr. franc., t. II, p. 377. 

s Introd. au 2* vol. de Ph. Mouskés , p. rxxix. P. PalUot , La vtaie et parfêëe êoietw 4ês ar- 
moiries. Paris, i65i, in-foL, p. 246. 

* Die Deutsche Heldensage, p. 389. 



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INTRODUCTION. xix 



M. G. Grimm est d'avis que cet ange était primitivement un elf. De 
même, ajoute-t-il, le cygne du Lohengrin est un ange. 
En la marche du Milieu, en Westphalie, les enfiamts chantent : cb.»soas popauim 



Sioane, svoane, pek up de nesen, 
Wanoehr bislu krieger wesen? 

et à Aix-la-Chapelle : 

Krane, krane (kraniehj , wisse êckwanê, 
Uc wel met noh Engeland fahre? *, 

Autrefois, au sommet de Féglise royale d'Aix-la-Chapelle, on voyait ÉgiisedÂixuchapeiie 
vers le nord un oiseau en pierre portant au bec un anneau : c'était peut- 
être un cygne , mais que P. Von Beeck prend pour un perroquet *. 

En effet, le cimier des comtes de Habsbourg-Laufenburg était un 
double bec de cygne avec un anneau '. Celui de la maison de Créquy 
est à peu près de même. 

Dans le poème du roi Ruother, composé du temps de l'empereur Fré- i^ roi Ruoth^r. 
déricll, le duc de Méran est monté sur une selle ornée de la figure d'un 
cygne d'or, ou en ayant peut^tre elle-même la forme : 

Indeme satilbogin fin. 
Stundin swanin guldin ^ 

Bidpaï, dans le Pantcha-Tanira, raconte qu'un aventurier, amoureux Bidp«i. 
d'une princesse, s'introduisit dans son palais au moyen d'un oiseau de 

« J. Grimm, Deulsch. myth., 2« éd., t. I, p. 400. 

* Pétri a Beeck... Aquisgranum. Âquisgr., 1620, iD-4^ p« 53. 

s L. Alb. Gebhardi, Genealog. Gesch, der ErbL Reichitànde in TeuUchland. Halle, 1779, m-4S 
U, 18. 

« H.-F.MassmaDD, Deutsche Gedichte des zwoelfien JahrhunderU.QneàU i837, ia-S^, I, 2^, 
V. 4945. 



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XX INTRODUCTION. 

bois, mis en mouvement par la magie, et se fît passer pour le dieu 
Vischnou *. 

Voilà la seule ressemblance que nous trouvions entre les fictions de 
l'Inde et notre légende, ressemblance trop éloignée pour que nous en te- 
nions compte. 
Noire faUeoa point prif Ccttc fablc u'cst Das uéc uou plus dans le midi de la France, parmi 

naissance dans le midi *■ *" 

de la France. I^g trOUbadOUrS. 

Elle est antérieure aux troubadours, qui ne paraissent pas y avoir 
prêté attention. Wolfram d'Eschenbach déclare avoir traduit le Parcival 
et le Titurel du poète provençal Guiot. Supposé que cette déclaration ne 
ressemble pas à tant d'autres dont nous avons donné des exemples *, et 
que Guiot soit un personnage véritable, nous ignorons, en Fabsence du 
texte roman, si les passages relatifs au Lohengrin de Brabant n'ont pas 
été ajoutés à l'original par le traducteur ou l'imitateur. Mais admettons 
que Guiot et Bechada aient consacré dans leurs vers le nom du Che- 
valier au Cygne, cette fable due à des inspirations étrangères, n'ayant 
rien de local et ne se rattachant à aucun souvenir du pays, aura passé 
avec eux; car les poètes de la langue d'Oc, qui font des allusions fré- 
quentes à toutes les grandes chansons de geste, à tous les sujets héroï- 
ques , se taisent sur celui-ci ^. Il est même constant que dans la majeure 
partie de la France, il n'obtint jamais les honneurs de la popularité. 
Le Fabliau des deux troveors ribauz *, répertoire presque complet de la 
littérature romanesque du moyen âge, garde un silence absolu sur le Che- 
valier au Cygne. 

Toutefois , pour ne rien omettre, je ferai remarquer que le manuscrit de 
la bibliothèque du roi , à Paris, côté n^ 7192, offre ces deux vers au début : 

* Essai sur les fables indiennes. Paris, i838« in-S^ 

* Introduction au S* toI. de Ph. Mouskés, p. ccxxxvi. 

' Raynouard, Choix de poésies orig. des troubadours, t. Il, pp. 282 et suiv. 

* Publié par Robert et réimprimé par M. Achille Jubinal, dans son édition des OEuvresde 
Rutebeuf,\,^M'Zii. 



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INTRODUCTION. xxi 

Car elle est en eacrit » c'est cele véritable » 

En escril le fist (mettre) la bonne dame Orable , Dame onhu dorangc 

Qui moult fut preus et sage y cortoise et aimable, 

Dedens les murs d'Orengc, la fort cité durable. 

Quel est cet Orable d'Orange pour laquelle écrit un trouvère Picard? 

Il nen est pas ainsi, sous le rapport de la célébrité, des bords du cette f«Li«eston.ioa.re 

¥ïl • • 1 1 de* Pays-Bas. 

Rhin, m surtout de la Belgique, dont cette légende retrace et les lieux 
et les mœurs, en s'alliant à son histoire. Une analyse approfondie rendra 
cette thèse incontestable, mais laissera à Fétat d'hypothèse et de con- 
jecture très-hasardée l'opinion de ceux qui, à l'exemple de Palgrave et l 
de W.-J. Thoms *, soupçonnent que la fiction du Chevalier au Cygne Annales longnennes 
dérive en droite ligne des annales des Tongrois , dont s'autorise si sou- 
vent Jacques de Guyse*. Si ces annales, rédigées par Lucius de Tongres Luciu.deTongre*. 
vers le XIV® siècle et par Rethmoldus, mentionnaient le Chevalier au 
Cygne, il est surprenant que Jacques de Guyse, attentif à recueillir tout 
ce que leurs narrations offraient de merveilleux, ait omis celle-ci, car il 
ne dit mot d'Hélyas, du bon Gérard Swan, ni de Lohengrin, bien que 
Gœrres, suivant sa facile méthode, le cite à ce sujet; le bon marquis de 
Fortia, qui ne nous a rien dérobé du moine de Yalenciennes, n'aurait eu 
garde d'omettre le passage relatif à Hélyas, s'il l'avait trouvé. Il est vrai 
que J.-B. Devaddere nous dit que Lucius a parlé de Salvius Brabo , mais 
cette mention manque certainement parmi les fragments réunis par De 
Guyse ^; et, même en ne consultant que l'ordre et l'enchaînement de ce 

* Wîll. s. Thoms, A Collection ofearly prose romans. London, W. Piekering, 1838, 5 vol. 
in-iâ,t. m,préf. 

* (Test probablemeot d'après Gœrres que H. Francisque Michel affirme qu'une des anciennes 
formes sous lesquelles cette saga existe, se trouve dans la Ghron. de Tongres, par mattre de 
Guyse , dont une grande partie fut ensuite incorporée dans la Mer des hist. Collection de docum. 
inéd. sur Vhist. de France. Rapp, aux Ministres , Paris , 1839, in-4% p. 99. 

' Traité de Vorig. des ducs et du duché de Brabant, Bruxelles, 167S , in-4<», p. 6. Ce passage 
de Devaddere est transcrit dans le courant de cette dissertation. 11 Test avec d'autres où Devad- 
dere attribue à Nicolas DeKlerk une opinion puérile qu'on ne rencontre point dans sa chronique; 
de sorte qu'il se pourrait que Devaddere se fût aussi trompé à l'égard de Lucius. 



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xxn INTRODUCTION. 

qui est connu , elle ne semble pas appartenir logiquement à la partie 
ignorée. 

Il faut remarquer, en outre, que de toutes manières, Lucius n'aurait 
pu le premier mettre en circulation la fable du cygne, connue avant 

aetumoidus. lui. Lucius cite Rethmoldus; mais qui sait si celui-ci lui avait fourni 

cette narration, et à quelle époque précise il écrivait? On ne saurait se 
payer de simples conjectures ; en concluant cpie cette fiction est originaire 
des Pays-Bas, ou de la Germanie inférieure, opinion à laquelle l'auto- 
rité même de Lucius de Tongres serait favorable, nous rappellerons que 
cette contrée a vu naître également deux légendes touchantes qui ont 
avec la nôtre un rapport frappant, et qui nous retracent de même Fin- 

Geaeviève de Brâb.nt, noccncc calomuiéc dans Geneviève de Brabant *, et dans Berthe aux 

Berthe aux grands 

pieds. grands pieds. 

Biancheneige. Lc coutc dc Blanchmeiçe , rapporté par les frères Grimm, nous offre 

aussi une marâtre qui, jalouse de sa bru, charge un de ses veneurs d'em- 
mener l'enfant dans une forêt et de l'y tuer. Mais le chasseur, attendri 
par les prières de la jeune victime, lui fait grâce de la vie, et la laisse 
seule dans les bois. Elle en sort pour épouser un fils de roi, et la ma- 
râtre reçoit sa juste punition ^. 

Méumorphoses .ubie. Vovous Ics principalcs métamorphoses subies par cette saqa. 

parla »aga du Cygne; J r r r r "^^ 

dlSMnus7er."ion«*** ^^ vcrsious dlvcrscs peuvent se diviser en cinq classes : 1" celles 
qui en présentent les faits essentiels d'une manière générale; 2* celles 
qui se rapportent au chevalier Hélie ou Hélyas; 3** celles qui aboutissent 
à Lohengrin et à Salvius Brabon; 4^ celles enfin qui sont d'un genre 
mixte et participent de ces diverses sagas. 

* Mich. Hoyeri Historiae tragicœ, sacr. et prof. Bnixellis, 165â, iii-i2, p. 47, cité, d'après 
nos DOtes, par M. Le Roux de LÎDcy. Nouv, bibL bleue on Lég. pcpul. de la France ^ par Ch. No- 
dier et Le Roux de Liocy. Paris, 1843, in-18. Geneviève de BrobarU, introd., pp. xxxiu-xxxvni , 
191-347. H. Léo, Véber Bewoulf. HaUe, 1859, in-S», p. 31. 

^ Contes de la famille, par les frères Grimm, trad. de Tailemand, par N. Martin et PitreChe- 
valier. Paris, 1845, in-18, pp. 15-50. 



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INTRODUCTION. xxih 

Dans la première classe, nous plaçons le récit du Dolapathos, qu'on LeiMopMthos. 
peut lire dans nos appendices avec une espèce de traduction alle- 
mande en prose, que M • Moriz Haupt a publiée d'après un manuscrit &éd.ctioD «uemande en 
de la bibliothèque de SaintrPaul, à Leipzig, n^ 89 (Feller, 292). Les 
personnages n*y sont pas nommés, les idées chrétiennes ont disparu, 
et Termite qui élève le Chevalier au Cygne et ses frères est remplacé par 
un sage, un philosophe solitaire; la pieuse princesse Béatrix, par une fée. 

Hélie ou Hélyas est le héros du po^ne que nous publions, ainsi que 
de celui de Renaut et de Gandor de Douai; il Test également des récits 
fabuleux transmis par OlivÀer de la Marche et par les historiens de oiiTierdei.M.rche 
Clèves * , et dont voici Fabrégé ^. 

En Tannée 711, sous le règne de Tempereur Justinien II, Childe- 
bert étant roi de France, et Pépin de Herstal duc de Brabant (?) vivait l« légende de aèves. 
Béatrix, fille unique de Dieterich, duc de Clèves; son père en mourant 
lui avait laissé pour héritage le pays de Clèves avec d'autres contrées. 

Un jour qu elle était au château de Nimègue (une autre tradition 
place la scène à Megen; la chronique de Brogne, à Mayence), elle 
aperçut un beau cygne qui descendait le fleuve; il avait au cou une chaîne 
d*or et traînait une nacelle dans laquelle était assis un jeune chevalier, 
d'une figure imposante. Cet étranger n'avait pour tout équipage qu'une 
épée, un cor et un anneau; mais sa mine était si séduisante, et il pro- 
mettait d'ailleurs avec tant d'assurance de protéger les domaines de 
Béatrix et d'en chasser ses ennemis, qu'il subjugua cette princesse et 
devint son époux. En s'unissant à elle, il lui imposa la loi de ne jamais 
l'interroger sur son origine. La curiosité Temporta cependant sur la 
tendresse et sur la foi des serments. Hélyas partit, et on ne le revit 

1 Cf. Olivier de U Marcbe» Mémoir09, Uv. U «b. 29; Abel, S^mml. aller Càr&niben; Braun- 
flchw*, 4733, f. U; les (rères GriiMi, Ikmuehe Sagen, t. Il, p. 20o; trad. fraoç. de M. TbeiU 
t U, p. 364; e'est ki ^pie MM. (iriiiiai citeni OéliBand et Vincent de Baauvw, dan« \e% écrite 
deeyieb, êixm ^œ nouslavoD» déjà fait temarquar, on ne trouve rien sur ce chapitre. 

^ Voir aux A^fpend,, I, 8. 



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xxiT INTRODUCTION. 

plus. Il s'était contenté de léguer à ses trois fils son épée, son cor et 
son anneau. Ses descendants furent les ducs de Glèves , les comtes de 
Looz, les comtes de Teisterbant et les landgraves de Hesse. Voici 
comment Gérard Yander Schueren, qui invoque aussi Hélinand, on la 
vu, déduit cette généalogie * : on se souviendra que son Teutpnisia parut 
à Cologne en 1477 *. 

Derick I ou Thierri , seigneur du pays de Clères, lequel portait d*or à la rose de gueules , 
armes des Ursins , famille IHiistre de Rome , originaire de Troie. 

Bimix , dame de Glèves et de Nimègiie, épousa Ëuas, HiuAS ou Hîltas ', 
le Cbeyalier an Cygne. 



Dekick II , épousa une comtesse de Gobebt , hérita du cor merveilleux CoitBAEDT , obtint Panneau , et 
Hainaut ; il eut Tépée de son de son père et fut comte de Loox. fut landgrave de Hesse. 

père et le comté de Clèves. Veldenaer Tappelle Godefroid. 



DiBicK II, épousa une comtesse de Hai- 
naut j il eut répée de son père et le 
comté de Clèves. 

Retkold, troisième comte de Clèves, 
ép.une fille du comte d'Ardennes. 

LoiFF, épousa une fille de Sigisbert , 
duc d* Aquitaine, maison d*où sont 
issus également les comtes de Hol- 
lande. 

Jean I, comte de Clèves, ép. une 
soeur de Tempereur Michel. 

lioFEiT épousa une fille du duc 
de Lorraine. 

Baudouin I' , ép. une fille 
de Philippe , prince de 
Provence , etc. 

* Gert*s Vander Schueren Chronik von Cleve und Mark. Zum ersten Mole herausgegébm und 
mit kurzen Ànmerkungen f)erêehm von IK Ludewig Tross. Hamm., 1824. In-S", pp. 76*84. 

• Saxii OnomasHcon, t. H, pp. 476-77. Foppens, 360. 

' Elias Gracilis était lieutenant oa gouverneur de la Belgique (Bdgicae legahis) sous Néron. 
11 fit avorter le projet conçu par Lucius Vêtus, de faire creuser, avec Taide de ses soldats, un 
canal pour joindre la Saône à la Moselle, à force d*alanner Vêtus sur le danger de porter des 
légions dans une province qui n'était pas la sienne, et de paraître briguer l'affection desGanlois, 
ce dont Fempereur prendrait de Fombrage. Tacite, Ann., XIII, 53. Voy. plus haut, p. un, note i. 



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INTRODUCTION. 



XXV 



Les chroniquairs qui ont suivi le roman, font Bëatrix fille et unique 
héritière de Walgerus, comte de Teisterbant, et de Thiéri, dernier sei^ p«*nté de Béttrix. 
gneur de Clèves de la maison d'Ursini. L'aventure est placée tantôt sous 
l'an 711, tantôt sous l'an 715 *. 

Teschenmacher regarde ERas Graius, Gralius, ou Gracilis, comme 
d'origine grecque. D'autres le font arriver en ligne droite du paradis ter— p.inc dHéiy.». 
restre, et découvrent dans le nom de Gralius une analogie avec le saint 
Gréai et le cycle d'Arthur *; ce n'est pas la première tentative faite 
pour rattacher à ce cycle le chevalier au Cygne, ainsi que nous le 
dirons plus bas. Yander Schueren, pour rendre compte de l'aventure du 
Cygne, balance entre un miracle et les causes naturelles. M. W.-A. Van 
^au, en rapportant la tradition vulgaire qui s'est identifiée avec les 
premières annales de Clèves, cite, entre autres auteurs, Gelenius in Vita 
S. En^lberti, et Rhay, animae illustres '. 

Le baron de La Doucette, ancien préfet de la Roer, raconte l'his- Le baron deLa dou- 

*' celle. 

toire de Béatrix et d'Elie Grail *, telle qu'il l'avait lue dans un ouvrage 
concernant le pays de Clèves, imprimé à Berlin en 1795, avec vingt- 
deux gravures et deux vignettes ^. Son récit est conforme à celui qui 
précède; seulement il ajoute que Béatrix éprouva tant de repentir de 
sa folle curiosité qu'elle voulut l'expier en veillant à la conservation des Damebunchedecwves 
souverains de Clèves, et en annonçant les morts et autres grands événe- 

* Voyez, dans les ilppend., Textrait de Veldenaer et comparez Teschenmacher , ^nal6« Cli- 
viae, pp. 425 et suiv. Inirod. au 2* vol. de Ph. Mouskés, p. ixxiv et xxxvi. Lari de vérifier les 
dales, t. m, in-fol., i787, pp. 164-165. Pontus Heuterus» Opéra histor. Geneal., p. 246. 

* Buddingh, o. c, p. 88. 

' Oordeelkundige inleiding tôt deHist. van Gelderland.Vttechi, 1804, in-8», t. III, pp. 129-30. 

* Selon quelques narrations allemandes, le cheTalier inconpu 8*appelle non pas Hélîe ou Hé- 
lyas, mais Erlinde Schwanenbourg. Il vient d*Antioche et a vu le père de Béatrix en Palestine; 
mais le vieillard s y est voué à jamais au service des chrétiens de la Terre-Sainte. Ërlin apporte 
nne lettre du comte de Clèves , qui désire que Béatrix épouse le chevalier. Celui-ci disparaît un 
jonr et retourne outre mer. Âloîs Schreiber , Trad, popul., à la suite du Manuel des voyageurs 
sur le HAm, 3« édit., pp. 473^74. 

' Voyage fait en 1813 et 1814 dans le pay$ entre Meuse et Rhin. Paris, 1818, in-8^, p. 183. 
Ton. L d. 



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XXVI INTRODUCTION. 

ments qui arrivèrent dans leur maison. « Elle n'est cependant pas, dit^il, 
redoutable comme Yphyctone, prophétesse d'Ecosse, qui nous fait trem- 
bler dans Macbeth. La nôtre se montra en plein jour à une dame qui 
était seule et occupée devant un métier à broder, dans un appartement 
du château. La femme blanche s'avança tranquillement devant elle, exa- 
nnina Touvrage et y passa plusieurs fois la main. Elle se plaça devant la 
fenêtre , comme pour jouir de la vue ravissante qui s'y déploie, revint 
devant le métier, et fit les mêmes mouvements; bientôt la porte s'ouvrit 
d'elle-même, et Béatrix disparut. 

» A la paix de Teschen, en 1779, elle se présenta, au crépuscule, et dans 
ce même château, devant une femme de chambre. «Dépêche-toi » dit-elle 
à cette personne qui était alors occupée, et qui resta immobile de frayeur, 
« dépêche-toi. Finiras-tu, » s'écria-t-elle plus fort; l'autre, demi-morte, 
entra dans l'appartement de ses maîtres, où elle tomba sans connaissance. » 
La Saga de Clèves, après plusieurs siècles, est venue subir un der- 
nier travestissement dans un roman français, rappelé par M. de La 
Roman des cheuaiiers Douccttc. Madame de Genlis étant à Spa, en 1787, avec M. de Roman- 

du Cygne, par M"« JT ' ^ 

de Genlis. ^ow , ct ayant visité avec lui la grotte de Remouchant, où elle courut 

quelque danger, composa, à sa demande, une histoire de revenant, qui 
eut, à l'en croire, un succès fou : « Ce fut, dit-elle, le canevas des Clievor 
tiers du Cygne ou la cour de Charlemagne, que je fis depuis dans l'émigra- 
tion, et le premier roman que j'aie offert au public; car Adèle et Théodore 
n'en est point un. Je le commençai à Bremgarten, je le continuai sur 
les grand'routes, dans les auberges, et en traversant les magnifiques 
bois (coupés depuis) du pays de Clèves. Je m'arrêtai à l'antique château 
de Clèves, situé sur le sommet d'une montagne ^; j'y trouvai des vestiges 
des Chevaliers du Cygne. Je passai devant le couvent de Marienbaum, etc.; 
enfin, j'achevai ce roman dans mon auberge d'Âltona. L'honnête libraire 
Fauche m'en offrit de lui-même 300 frédérics d'or; j'avais, dans ce mo- 

* Voici ce que dit Pierre Langeddyk, delà tour du Cygne, au chàtedu de Clèves, en 1747 : 
Lfl tour du Cygne it a De Zwaancntorcn, daar men wyd en zyds by helder weer het oog kan laaten weiden op 24 



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INTRODUCTION. 



XXTfl 



ment, un tel besoin d'argent que je Taurais donné pour cinquante. Je 
le dédiai, suivant ma promesse, à M. de Romanzow; mais je ne mis 
dans la dédicace qu'une lettre initiale de son nom. J'étais proscrite, et 
connaissant tous les inconvénients de l'esprit de parti, je craignis de le 
compromettre en ce moment. L'ouvrage eut cependant un grand succès à 
la cour de Russie. L'impératrice Catherine en parut charmée; elle fit faire 
des bracelets à la duchesse de Clèves, pareils à ceux que je décris dans le 
roman. Des bijoutiers, venant de Russie, en apportèrent beaucoup à 
Hambourg, et les y vendirent. Dans le même temps, on fit à la cour de 
Berlin, un superbe quadrille, dans lequel figurèrent tous les person* 
nages des Chevaliers du Cygne avec leurs devises. » Tel est le compte 
rendu par madame de Genlîs^ dans ses Mémoires ^, de cet ouvrage qui 
a été traduit en italien , sous ce titre : / Cavatieri del Cigno , romanzo storico. 
Livomo, 1830, 4 vol. in-S** ^. 

Dans le voisinage de la ville de Fûssen, en Bavière, s'élève le vieux l« cheir.iier .u cygnr 
château de Hohenschwangau, situé de la manière la plus pittoresque, et 
que le prince héréditaire a fait réparer et orner avec un goût infini. On 

beoHiurde steden, is voordeezen een oade toren geweest. Men leest op de achtersie plaate» een 
weinig boven den grond , dit volgende : 

» Jn den jair na Goids geboirte en MCCCCXXXIX, op den vit dagh van october , vyel hier op 
deser plaeUe een groet toim. Die daer meer dan CCC jair voir Guides geboirte gestaen had. Und 
die yrste herlogh van Cleve und grève van der Marche, dede die fdaetie rumen, ind desen nyen 
toim uytter eynd bis an desen steen toe, binnen deselven jair weder op muuren. Item ende men 
sagt dat Julius-Cesar had de toim doen maken die doer voir stondt. * 

B Het is aaninerkljk dat op 't hof , in het tertrek daar de Zwaanentoren op ruât , het wetk 
met verwonderingswaardige dikke muureD is opgeboawd, een écho geboord word, die leldzaam 
is. Want indien twee menschen zich plaatsen , ieder in een tegenoverstaanden hoek , met het 
aangezicht tegen den muur gekeerd, kunnen zy malkander ailes inluisteren, waar van anderen, 
die in het midden van 't vertrek zyn, niets kannen hooren. 

» Van de plaats des Zwaanentorens gaat men 295 trappen op tôt aan de spits. » De $tad 
Kkef, haar gezondheidbron en omliggende landsbouwen, in kunstprerUen verbeeld, berymd en 
met aanteek, opgeheld,, door Pieter Langendyk. Haerlem, 1747, in-4^ pp. 42-45, no(c. 

* Bruxelles. P.-J. Demat, 4825, t. III, pp. 488-490. 

« Melzi, Bibliographia dei Romanzi. Milano. 1838, in-8*, p. 302. 



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xxvui INTRODUCTION. 

y a peint, sans doute à cause de la ressemblance du nom, toute Fhistoire 
du Chevalier au Cygne *. 

Le crédule Malbrancq, qui fait descendre saint Bertin de la famille 
du Chevalier au Cygne, admet, comme un article de foi, une partie de 
la tradition de Clèves, et complète la biographie d'Hélyas, comme s'il 
possédait sur ce point les mémoires les plus sûrs. 
Récit de M«ibr.ncq. « Qua ratiouc igitur, dit-il , Bertinici hodiernorum Cliviae ducum scuto 

D gentilitio suum faciunt assymbolum? Beatrix illa, Theodorici Ursini 
» hères unica, nupta est Heliae cognomento Van Gracile^ viro armorum 
» peritia laudatissimo , quique illius ergo, Theodosio III, imperatori, in 
i> paucis carus exstitit : utpote quem, uti et majores, bellicosissimo fa- 
» cinori {fadnore) inclytum pridem orbi donarant. Conunendatitiis anno 
» 7 1 7 ab eo Caesare oneratus ornatusque ad Carolum Martellum tabulis, 
» patrium solum repetiit Alemanniam. Nec mora : beatum illud Beafricis 
» accessit connubium, acprimus Cliviensium comes, onmi acclamante 
» cultu, est salutatus. Cum praeclare 25 annos in eo egisse {egisset) 
» principatu, victoriis et triumphis clams, ad immortalia concessit anno 
» 742, tergeminis a Béatrice Ursinia surculis susceptis, Theodorico, 
» Godefrido et Conrado : quorum singulis cum hereditario jure sua 
s> praedia, insigniaque in posteros transmittenda praefixit. 

» Theodoricum tanquam primogenitum induit Cliviae comitatu, 
x> et iis quae a majoribus in se transfusa servarat, si quidem machaeram 
» dédit inauratam, parmamque stemmaticam , qua deinceps atque etiam- 
» num sua décora extoUunt Cliviae principes : nempe rubra in planitie 
» scutulum argenteum viridi carbunculo dives emicat: quod ex se scep- 
» tra octo aurea evibrans^ quodammodo innuit octo provincias, vel 
» régna quae Helias, cum majoribus bellicam operam navando, impera- 
» toriae adjecerit ditioni : namque communiter area sanguinea hostium 
» fusus sanguis, scutulo argenteo armorum ensiumque splendor, me- 

* C.-W. Vogt , Beschreibung Schlosses Hohenschwangau und dessen Umgebungen. Ern. Foers- 
ter, MoKiCH, Manuel complet de rétranger dans cette capitale. Munich, 1838, în-18, pp. 200-202. 
Hormayrs Golden Chronik von Hohenschwangau der Burg der Welfen, Hunchen, 1842 , 10-4^. 



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INTRODUCTION. xux 

» dio carbunculo augustaea majestas datur adsignificari. Temporis 
» autem rado edocet Heliam a Bertini germano prognatum, cujus qui- 
» dem parens cognomento Van GraUe^ in Yasinia sua agro hereditaj*io (ut 
» ait Yperius ^) degens, complura in iis Alemanniae oris praedia, cum 
» uxore nobilissimanumerabat; ipse vero diutius in oriente sub Cae- 
» saribus meniit, conjugemque nexuit sibi, quae fortissimum istum 
f Heliam enixa , suffecit orbi , qui Europeam in Âsiatica importaret 
» magnitudinem. Hinc chronica Dunensium monumenta natione Grae- 
» cum Tolunt, alii Syriacum, id est, ex iis oriundum partibus, atque adeo 

> hujusmodi sortitum nomen, alioqui Van Gralle cognomentum, e quo 

> originis notitia est ducenda, satis germanicam seu theutonicam 
» progeniem facit exploratam ^. » 

Malbrancq ne s*en tient pas là, et rédige un arbre généalogique Génétiogie dHéiy. 
conforme à ce qu'on vient de lire et dont nous détachons quelques 
rameaux ^: 

Gebbardot I, baro WaMpargensit. 

II btro Waldpur^. 

III btfo Waldpurg. 
lY baro Waldpurg. 

V baro Waldpurg. 

VI baro Waldpurg. 

Faranlpbut, R. cubicularius. 

S.Basious. N. Domiue soror oubit iV. fTin Domita nubit Friulpho. Theodoricns Ursinat, domiDos 

Grallê vcl F^an Graele, dom. — c *" j™-. . ^^:. Cliviae , nubit Beatrici , heredi 

„ . . 5. Âudoinarus epis . -,.... . 

Yasmiae. H . Theisterbaniae. 

i»^. Fan GnUk. S. Bortimu abb. Sîthiu. 

H^ioi Fan Graille. cui uior Béatrix II , hères GUviae et 

Theisterbaniae. 



Theodoricus, cui uior Ida, filia Gooradus. Godefridus. 

oom. HaoooD. 

' Nous avons iDutilement chercbé à vérifier cette citation dans le Chronicon S. Bertini, 
t Ui du Thés, nov. aneedotorum, 
* DieAfonmf, t. I,p. 277. 
» Krid., tl,p. 272. 



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xxz 



INTRODUCTION. 



PoDtanus. 



A. Van Slichleoborst. 



Ainsi donc Hélyas descendait par les femmes des barons de Wald- 
Les b.roas d« Waid- bourff. Tout Cela n'est qu'un tissu de fables, mais ces fables confirment 

Jjourg. D T 7 

Torigioe germano-belge de la tradition. Quant au nom de Gral, Grail, 
Gralius, GracUis, le fil qui unit, quoique de loin, le Chevalier au Cygne 
au cycle de la Table ronde, a échappé à Malbrancq, étranger à la con- 
naissance de cette mythologie, alors entièrement dédaignée. 

J. 1. Pontanus, en marquant sous Tannée 830 la mort de Baudouin, 
septième comte (?) de Clèves et de Teisterbant, qui passe pour avoir as- 
sisté aux obsèques de Charlemagne, dit : Fratrem habuerat Robertum 
improlem; patrem Johannem, avum Curonem, qui Carolo Magno stipendia fecerat 
adversus Saxones; proavum Rinoldum, copiarum Pipini ductorem; abavum 
Theodoricum; atavum denique Eliam GRAaLEM, de quo et Gygno» qui eum 
rexerit, multi muUa fabulantur *. 

Arend Yan Slichtenhorst, traducteur hollandais de Pontanus, ajoute 
à ce passage une note, où il développe son érudition mythologique, et 
insiste pour établir, ce qu'on lui accordera volontiers, que le cygne ne 
pouvait pas être un animal vivant qui traînait Fesquif d'Hélyas, mais 
un ornement de cette légère embarcation. Cette note est ainsi conçue : 
« Deze klucht is zoo oud, gemeen en diep in-geworteld, dat hy ook 
» een angel van waerheyd schynt te hebben. Die van zulk een vonnis 
» zyn, dat het jacht, daer Âelius den Rhyn mede op-gevaeren en te 
» Nymegen, daer Beatrix zich doen op-hield, geland is, niet van een 
» levendigen zwaen zy voortgeschooven, dan alleen aen *t vorste ofte 
» hinderste eynd, als mede (zoo ik giste) in 't zeylen de vaenen een 
» geschilderden zwaen hebben vertoont, ende daer van zyn van ontleent 
» (want, niet alleen in onze, maer ook in oude tyden yeder schip zyn 
» bezonderen naem voerde, als, by voorbeeld, van een Dolfyn, Cen- 
» tauwer, Leeuw, Haen, waer door het van van andere wierd beken- 
» den onderscheyden)slaen de spyker wel op 't hoofd, dan en ontdecken 



Hist. Gelrica, lib.XIV. Hardervici Geidr., 1639, in-fol., p. 53. 



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INTRODUCTION. 



XXXI 



of en weten niet van deze vertelling het pit ofte geheymenis. Myne 
meeninge zoude zyn, dat Aelius ofte Eliae aïs een grick en on-chris* 
ten daer mede heefit willen beteykenen het over-spel van zyn lands- 
man en afgod Jupiter, welke de dichters versiaren onder de gedaente 
van een zwaen te hebben geboeleert met Leda, en deze Leda wt een 
ey-dop te hebben geteelt, behalven Helena, de brand-strooxter van 
den Griexen en Troyaensen oorlog, de tweelingen Castor en Pollux, 
die naderband in den hemel ende tôt sterren verheeven zyn, welke 
men zeyd door hun zoete invloeyingen den schippers op zee en v^eg* 
vaerdige luyden (gelyk Aelius was) behulpzaem te v^ezen en helder 
weder aen te brengen. Hier van heefc men zelf bewys vit de H. Schrift. 
Na drie maenden, zegt Paulus, voeren wy afin een schip van Alexan- 
dryen^ hebben tôt een teeken Castor en PoUux. De Zvraen is op gelyk 
een wyze verheerlykt, 

Quem coelo Jupiter ipse 
Imposuit, formae pretium qua cepit amaDtem. 

(Otibb.) 

» Effen alzoo heeft ook Jupiter Europa op een stier door de zee 
» wech gevoert, dat is, op een schip den stier geheeten. Ideoque Europa 
» poetis dicetuT falso subjegta juvengo. Ende dit is *t geen yk onlanx in 
» beknoopte rymen, geschreeven aen den heer Herm. Theod. Caesar, 
» deken von Cleven, hebbe vervat : 

Turris oloriDae (Schtoanentorren) , valeat, deliria quisquis 

Aestimat et quicquid fabula plebis habet. 
Aelius advenieus pictum praefixit olorem, 

Âgnomen Graiae praesidiumque rati; 
Qao Jovis et ootos Ledae signaret amores, 

Ac geminos nantis , sîdera fausta , Deos. 
Haec vera est, vero vd proxima, gentis origo. 

Vivus at est tester , Clivia , Caesar olor *. » 

' XIV boehen van de Gdderue geschiedmUsen, rAmhem , 1654, io-fd. , II , 57-38. 



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xiMi INTRODUCTION- 

P'gi»»* Ce commentaire est tout à fait dans le genre des explications enfan- 

tines de Tabbé de Tressan , auteur oublié de la Mythologie comparée avec 
rhistoire. Pighius, beaucoup plus savant, n'est pas accouché d'un com- 
mentaire beaucoup plus concluant, quoique curieux, ainsi qu'on peut 
s'en assurer par nos appendices *. 

Adolphe de cièves en La tniditiou du Cyguc n'en resta pas moins dans la maison de 
Clèves, mais on ne peut dire au juste depuis quel temps. En 1455, 
Adolphe de Clèves, neveu de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, étant 
à Lille avec toute la cour, fit crier, au nom du Chevalier au Cygne, ser- 
viteur des dames, que le jour du banquet du Faisan, on le trouverait 
armé de harnais dejouste, en selle de guerre, pour tenir tête à quiconque 
se présenterait. Un des entremets du festin donné quelques jours 
avant par le prince, représentait toute l'histoire d'Hélyas et de Béa- 
trix ^. 

De Rouck prétend que, quelques années avant 1300, Thiéri de 
Clèves changea l'écusson de sa maison, et, au lieu de deux cornes de 
taureau, lui donna pour cimier un cygne, en mémoire d'Hélyas. Le Paige 

Les duc» ou comtes de ajoutc quc Ics ducs OU comtes de Stormarie, qui tiraient leur origine, 

« I,nM3. 

^ Introd. au 2' vol. de Phil. Mouskés, p. ixxviii. Dict. de la conversation, article : Cygne 
(ordre du) , t. XVIH, pp. 395-96. Mathieu de Coucy, HUL de Charles Vil, édit. de Denis Go- 
defroy, p. 665. De Barante, Hist, des ducs de Bourgogne, édit. Lacrosse, t. VI, pp. 9-li. Favin, 
Théâtre d honneur et de chevalerie, Paris, 1620, in-4**, t. II, pp. 1374-75. Trad, angl, Londres, 
1623 , in- fol., t. II , p. 248. Palliot , La vraie et parfaite science des armoiries, p. 496. Griphius, 
Vongeest und weltlichen Orden, Leipz., 1709, p. 188. Hélyot, Hist, des ordres religieux et 
militaires, 1792, in-4^ t. VIII, pp. 454-55. Th. De Rouck. Den NederlBerauld, Arast., 1645 , 
in-fol., pp. 156-57. Schreiber, Trad, popul. du Rhin, Heidelb., s. d., pp. 42-43. Nos Ruines et 
souvenirs, 1832, in-8^ p. 22. Koberstein , Grundr., p. 139. — M. Mone, Uebersicht der Nied. 
VolkS'liier,, p. 72 , cite un MS. de Munich , U 226, welche eine ganz Sagenhafte Généalogie de 
Clèves enthâlt. — Der Schivanenorden (celui de Brandebourg) • seine Ursprung und Zweck , seine 
Geschichte und Alterthiimer, von Rudolf Maria Bemhard Frhrn von Stillfried-Rattonitz. Zweite 
Ausgabe, Halle, 1845, in-8<' maj. (Conf. Neue Jenaisch ÀUg. Liter, Zeitung. Dec. 1845, n"" 312, 
p. 1244.) Hillert, Gesch. der Swan. ord. (Brand.), 1844, in-8^ C.-F.-F. Strante, Gesch. der 
Deutschen Adels. Bresl., 1845 , in-8^, III, 74-75. 



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1 

1 



INTRODUCTION. xxxm 

par la maison d'Oldenbourg et par les anciens landgraves de Hesse, de 
la maison de Clèves, ne prirent d'autres armes, selon Chifflet, qu'un écu 
d'azur, on, selon Imhof, de gueules au cygne d'argent, colleté d'une 
couronne d'or, quartier que les rois de Danemarck adoptèrent, en qualité 

I de ducs de Stormarie. Ces circonstances héraldiques sembleraient in* 

diquer que la tradition du cygne n'était pas nouvelle dans ces maisons ^. 

i Nous avons déjà dit qu'en 1615, Charles de Gonzague de Clèves, a.riei de Gonwgue. 

duc de Nemours, voulut rétablir la chevalerie du Cygne, et que ce 
projet, qui n'eut pas de suite alors, fut repris d'une manière grotesque 

• en 1790, par un curé de village, qui se croyait de bonne foi comte sou- 

verain de Bar et successeur d'un des premiers chevaliers d'un ordre Labb^ Le p.igc 
imaginaire du Cygne, qu'il affirme avoir été institué en 1290, par l'em- 
pereur Rodolphe, lorsqu'il accorda sa fille au comte Thiéri de Clèves ^. 

Le roi de Prusse, héritier des ducs de Clèves, vient de restaurer Le roi uc pru«e. 
ou plutôt de créer l'ordre du Cygne de Brandebourg 5, qu'il destine à 
récompenser des œuvres de charité et de bienfaisance; ce qui vaut un peu 
mieux que les fumées princières du bon abbé Le Paige. Mais celui-ci 
n'est pas le seul qui ait donné dans ces chimères. L'illustre Bilderdyk, BiWeHyk. 
qui pr^ndait descendre à toute force des comtes de Teisterbant, et 
qui plaçait cet avantage très-équivoque fort au-dessus de son talent de 
poète, a traité, en qualité d'arrière-cousin, le sujet du Chevalier au Cygne 
dans une longue romance intitulée : Elius. Ce n'est pas la première fois 
qu'une folle inspiration a produit un bon ouvrage. 

La maison d'Ârkel , en Hollande, avait pareillement son Chevalier du Le cygoe de i« m.iioi 
Cygne. Suivant une tradition ce fut un cygne qui ramena de France 
chez lui Jean II, sire d'Arkel, vivant en 697. Le cygne le conduisit de 
TAlm à la Meuse, et de la Meuse dans la Linge *. 

« Hist. de tordre héréd. dM Cw^ B^* 1780, in-8% 1 1, pp. 34, 36; 

* Ibid., 1. 1, pp. 5, 37, etc. 
' Voy. la note 2 de la p. xixu» à la fin. 

* J.-W. Wolf^iVSM. Sù^m^ pp,,32*4(i(4.Abr.i Kemps, l£vm^ def doorkichti^ hùtreh van Arkel 
ToM. L e. 



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XXXIV 



INTRODUCTION. 



Comparaison du roman Oii remarquera que, dans l'histoire d'Hélyas, envisagé ccMnme protec* 
gende de cièvc. j^yp j^ jg^ prîucesse dc Clèves^ il manque quatre actes des phis importants 
qui forment l'exposition de notre poëme : le mariage d'Oriant et de Béa- 
trix, dont Hélyas est le fils; la calomnie dont Béatrix. est victime, la mé- 
tamorphose en cygnes de ses enfants, à l'exception d'un seul; et le choix 
que le ciel fait d'Hélyas pour venger l'innocence d'une reine infortunée. 

Ce n'est pas non plus la princesse de Clèves que défend ensuite 
Hélyas, mais la duchesse de Bouillon, dont il épouse la fille. Suivant la 
chronique de Brogne, de laquelle on lit un fragment dans nos appen- 
dices *, Béatrix (?) était duchesse de Lorraine. Mais, remarque le curé 
Le Paige , comme les ducs de Lorraine et de Mosellane sont sortis de 
cette princesse, par les comtes de Teisterbant, c'est par anticipation 
que le chroniqueur donne à Béatrix le nom et le titre que ses descen* 
dants ont portés depuis *. 

D'après la légende de Clèves, Hélyas, offensé de l'indiscrétion de «a 
femme, disparait sans retour; notre roman, au contraire, nous ren- 
seigne de point en point sur ce que devient ce preux, et nous le montre 
finissant sa vie dans un monastère. , 

Les frères Grimm, qui ont donné jusqu'à neuf versions différentes de 
l'histoire du Chevalier au Cygne, l'exposent aussi conformément à notre 
chanson de geste ^; leur principal guide a été un livre populaire flamand, 
dont nous allons parier. 
Les frères Grimm. Postérieurcment, Jacques Grimm, cette lumière de la philologie 

germanique, secondé de nouveau par son digne frère, a raconté, pour 
les enfants, des aventures qui ressemblent en plusieurs points à celles 
de Béatrix, sous le titre des Siix> Cygnes {die sechs Scbuane)^ Le grand 

en de jaarbeschryving der stad Gorinchetn, Gorinchem, 1656, p. 5. Note de M. leD' Coremans, 
pp. 107-108 du tome Xf des Builèt. de la Cfmtmis, royale d^hiitok'e. 

M,NM. 

* HisL de tordre héréd. du Cygne, 1. 1, pp. 25-24. 

5 Deutsche Sttgen, i%iS , t. H , pp. 291-504 Trad. franc., t. II , pp. U^U.' 



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INTRODUCTION. 



ixxt 



critique a imité le Sauveur du monde^ en disant, en quelque sorte, avec 
une gracieuse bie»Teillance : « Laissez les enfants venir jusqu'à moi *. » 
La fable des Six Cygnes est ainsi rapportée dans les Coraes de la fiamille ^ : 
« Un roi chassait un jour dans une grande forêt; il s'oublia si bien à 
la poursuite d'un cerf, que pas un de ses gens ne put le suivre. Quand 
vint le soir, s'^nt arrêté, il regarda autour de lui, et s'aperçut qu'il s'é- 
tait égaré. Il chercha une issue, mais sans pouvoir la trouver. Enfin, il 
vit une vieille femme à la tête branlante, qui s'avançait vers lui; cette 
femme était une sorcière. 

— Ma bonne femme, lui dit le roi, pourriez-vous m'indiquer le che- 
min qui conduit hors de cette forêt? 

— Oui, sire, répondit la vieille, mais à une condition; et si vous ne 
la remplissez pas, vous mourrez de faim dans ces lieux. 

— Quelle est cette condition? demanda le roi. 
La vieille reprit : 

— JTai une fille dont vous ne trouveriez pas la pareille en beauté, et 
qui est digne de devenir reine; consentez à la prendre pour épouse, et je 
vous enseignerai la route qui conduit hors de la forêt. 

Le roi répondit oui, dans l'inquiétude de son cœur, et la vieille le 
mena dans sa maison, où sa fille était assise près du feu. 

Celle-ci accueillit le roi, comme si elle s'attendait à sa visite, et il vit 

* Kinder tmd Haumnërchen^ gesanindt dorcb die Brûden Gfrimin. Eereter Band , gro80 Aus- 
gabe, fiiofte, stark vermehneundirerbesserte Âuflage. GôttiDg., i843, pp. 286-292. VeiUées 
allemandes, chroniques, contes j traditions et croyances populaires , par Grimm, trad. par L'héri- 
tier (de I'Aîd). Paris, 4838, t. TI, pp. 348-564. M. F.-G. Gérard a traduit des Contes choisis de 
Grimm. Paris, 1836. Om doit une traductîoD anglaise <to ces contes à M. Ed. Taylor, German 
populçr stories, Lond., 1823 et 4826. La traduction hollandaise est intitulée : Sprookjes-boek 
voor kinderen. Amsterd., 1820, et la version danoise de M. Hegermann-Lindencrone , Borne 
Eventyr. Kopenh., 1820 ou 1824. MM. Ohlenschiager et G. Molheek n*ont rendu qu'nne partie 
de ces récits en dkuaoi& Gf. Karl Gaib» Sagen und Geseh, des Rheinlandes. Marborg, 1836, 
p. 5U. 

* Contes de la famille, par les frères Grimm , trad. de Fallemand , par V. Martin et Pitre Che- 
vriier. Paris, 1845, in-48,pp. 444-1B3. 



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xxxvi INTRODUCTION. 

bien qu elle était belle en effet; pourtant elle ne lui plut pas, et il ne put 
la regarder sans un secret effroi. Lorsqu'il eut fait monter la jeune fille 
en croupe sur son cheval, la vieille lui montra le chemin, et il revint dans 
son château royal où la noce fut célébrée. 

Le roi avait déjà été marié une fois, et il avait de sa première femme 
sept enfants, six fils et une fille, qui lui étaient chers par dessus toute 
chose. Dans la crainte que leur belle-mère n'eût pas pour eux les bons 
traitements que désirait son cœur, il les conduisit dans un château situé 
au milieu d'une forêt. Ce château se trouvait là comme perdu , et le che- 
min qui y conduisait était si difficile, que le roi lui-même n'avait pu le 
découvrir. Mais une fée lui avait donné un peloton doué d'une vertu 
mystérieuse; il n'avait qu'à le jeter devant lui en partant, et le peloton, 
se déroulant de lui-même, lui indiquait la route. 

Cependant le roi allait si souvent visiter ses chers enfants, que la reine 
ne tarda pas à remarquer son absence. La curiosité s'empara d'elle, et 
elle voulut savoir le motif qui conduisait son mari seul dans la forêt. A 
force d'or, elle gagna les valets qui lui révélèrent le secret du roi ainsi 
que la vertu magique du peloton de fil. 

Dès lors elle n'eut point de repos qu'elle n'eût découvert l'endroit où 
le roi cachait ce peloton; quand elle l'eut enfin trouvé, elle fit de petites 
chemises de lin blanc; et comme sa mère lui avait enseigné l'art de la 
sorcellerie, elle eut soin d'y coudre un charme. 

Or, un jour que le roi était allé à la chasse, elle prit les petites che- 
mises, et se dirigea vers la forêt dont le peloton lui indiqua les détours. 

Les enfants, voyant de loin s'approcher quelqu'un, crurent que c'était 
leur père, et coururent tout joyeux à sa rencontre. Alors la reine 
jeta autour de chacun d'eux une des petites chemises, et ces chemises 
n'eurent pas plus tôt touché le corps de ces enfants, qu'ils se chan- 
gèrent en cygnes, et prirent leur vol au-dessus de la forêt. Satisfaite du 
succès de sa ruse, et croyant être délivrée de ses beaux-fils, la reine 
s'empressa de retourner au palais ; mais la petite-fille n'avait pas couru 



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INTRODUCTION. «xvu 

avec ses frères à la rencontre de la reine, et celle-ci n'en savait rien. 
Le jour suivani, le roi se rendit dans la forêt, afin de visiter ses en- 
fants, et il ne trouva que sa fille. 

— Où sont tes frères? 

— Hélas! mon bon père, ils sont partis et m'ont laissée seule. 
Puis la petite fille raconta au roi comment, de sa fenêtre, elle avait 

vu ses frères se transformer en cygnes et prendre leur vol au-dessus des 
arbres. Elle lui montra même les plumes tombées de leurs ailes dans 
la cour, et qu elle avait eu soin de ramasser. 

Le roi s'abandonna à sa douleur, mais la pensée ne lui vint pas que 
la reine pût avoir conunis une action si noire; cependant, connue il crai- 
gnait de perdre encore sa fille de la même manière , il voulut l'enomener 
avec lui. Mais celle^^i avait une si grande peur de sa belle-mère, qu'elle 
supplia le roi de la laisser encore cette nuit dans la forêt. 

Quand le roi fut parti, la pauvre enfant se dit en elle-même : 

— Puisque j'ai si peu de t^oips à rester ici, je veux aller à la recherche 
de mes frères. 

Dès que la nuit fut venue, elle s'échappa du château et s'enfonça au 
beau milieu de la forêt. Elle marcha ainsi, sans s'arrêter, pendant toute 
k nuit et le jour suivant, jusqu'à ce qu'elle se sentît près de tomber de 
Esuigue. En ce moment elle aperçut une cabane d'un aspect sauvage; elle 
y entra et trouva une chambre avec six petits lits; mais elle n'osa se 
placer dans aucun de ces lits; elle se glissa sous l'un d'eux et s'étendit 
sur la pierre, dans l'intention d'y attendre le jour. 

G^>endant lorsque le soleil fut sur le point de se coucher, elle en- 
tendit un frémissement et aperçut six cygnes qui s'étaient introduits par 
la fenêtre. Ils se mirent à se sou£Qer mutuellement sur le corps, et leur 
souffle fit tomber toutes leurs plumes, et leur enveloppe de cygne devint 
souple et flottante comme une chemise. 

En ce moment la jeune fille reconnut ses frères; elle tressaillit de joie, 
et s'empressa de sortir de dessous le lit. La joie des frères ne fut pas 



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xxx?ni INTRODUCTION. 

moins grande quand ils virent leur sœur, mais cette joie fut de courte durée, 

— Tu ne peux pas rester ici, lui dirent-ils; cette cabane est un abri 
de voleurs; s'ils t'y aperçoivent à leur retour, ils te tueront. 

— Ne pourriez-vous pas me défendre? demanda leur sœur. 

— Non, répondirent-ils; car nous ne pouvons dépouiller que pen- 
dant un quart d'heure, chaque soir, notre forme de cygne et revenir à 
notre état naturel; après quoi , force nous est de reprendre nos plumes. 

Leur sœur se mit à pleurer, et leur dit encore : 

— Ne serait-il pas possible de vous rendre la liberté? 

— Hélas! non, répliquèrent-ils; les conditions de cette délivrance 
sont trop difficiles à remplir : il faudrait pour cela que tu restasses pen- 
dant six ans sans parler et sans rire, et que tu nous fisses pendant cet 
intervalle six chemises composées avec des marguerites. Si un seul mot 
sortait de ta bouche, ton dévouement deviendrait inudle. 

A peine avaient-ils prononcé ces mots, que, le fatal quart d'heure étant 
écoulé, ils reprirent leur forme de cygne et s'envolèrent par la fenêtre. 

Cependant la jeune fille résolut de délivrer ses frères, dût-il lui en 
coûter la vie. 

Le matin du jour suivant elle sortit, rassembla des marguerites et se 
mit à les coudre. Elle ne se permettait de parler à personne; quant à 
rire, elle avait le cœur trop triste pour cela; elle ne levait point les yeux 
de dessus son ouvrage. 

Il y avait déjà longtemps qu'elle s'appliquait de la sorte, lorsque le 
roi de cette contrée et toute sa suite, occupés à chasser dans la forêt, 
arrivèrent au pied de la tour où la jeune fille était montée. 

— Qui es-tu? lui crièrent les gens du roi. 
Mais elle ne répondit pas. 

— Descends vers nous, reprirent-ils; nous ne voulons pas te faire de 
mal. 

Elle secoua la tête pour toute réponse. Puis , comme les chasseurs 
continuaient à la presser de ijuestions, elle leur jeta son collier d'or, 



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INTRODUCTION- xxux 

pour se débarrasfier aiosi d'eux. Mais ils ne làchèsreiit point prise; de 
sorte qu^elle leur jeta aussi sa ceinture; et comme cela n'y faisait rien 
encore, elle leur jeta ses jarretières, et successiTement tout ce qu'elle 
avait sur elle, et dont elle pouvait se passer à la rigueur; si bien qu'il 
ne lui resta plus à la fin que sa chemise. Mois les chasseurs ne consen* 
taient point à partir; ils montèrent à la tour, enlevèrent la jeune fille et 
la conduisirent en présence du roi. 

Celoi^i demanda : 

— Qui e*-tu et que fais-tu sur cette tour ? 

Mais elle ne répondit pas« 

Le roi réitéra sa question dans toutes les langues qu'il connaissait; 
elle ne répondit pas davantage. 

Pourtant elle était si belle que le cœur du roi se seatit éma et qu'il 
conçut pour elle un grand amour. U entoura la jeune fiUe de son manteau , 
la fit monter devant lui sur son cheval, et la conduisit dans son palaib* 
Là il lui fit revêtir de riches vêtements, et elle rayotuna daos sa beauté 
comme le jour dans son éclat* Cependant on cherchait en vain à lui arra- 
cher une parole. Le roi la fit asseoir à tahle à son c6té, et ses manières 
gracievuses ainsi que sa modestie lui plurent tant, qu'il ne voulut plus 
avoir d'autre épouse, et que quelques jours après il sem^ia avec elle. 

Le roi avait une méchante mère à qui ce mariage déplut et qui s'ex- 
prima méchamment sur le compté de la jeune reine. 

^'— Qui sait d'où vient cette fiUe dont la bouche n'a pas un mot à 
dire? EULe' n'est pas digne d'un roi« 

Un an après ^ la reine mit au monde son premier enfant; la vieille 
marâtre le lui déroba ^ et petidant que la reine dormait, lui barhonilla 
la bouche dé sang« Puis elle alla trouver le roi, et accusa la pauvre 
reine d'être une anthropophage* Le roi ne voulut point la croire ni souft 
frir qu'on fit le moindre mal à sa femme. 

Quant à celle-ci, elle était toujours assise, occupée à coudre ses cher 
mises, sans pensera Autre cho$e« . . 



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XL INTRODUCTION. 

Peu de temps après, lorsqu'elle devint mère pour la seconde fois, 
la méchante marâtre lui joua encore le même tour, mais le roi ne pou- 
vait se résoudre à croire cette calomnie* 

— Elle est trop bonne et trop pieuse, dit-il, pour commettre une 
pareille action; si elle n'était pas muette et qu'il lui fût possible de se 
défendre, son innocence éclaterait bientôt au grand jour. 

Mais au troisième enfant qu'eut la reine, et que la détestable vieille 
fit disparaître comme les précédents, en renouvelant ses accusations 
injustes, le roi ne put faire autrement que de dénoncer la pauvre femme 
silencieuse à la justice, et la malheureuse fut condamnée à périr par le 
supplice du feu. 

Quand arriva le jour de l'exécution, il se trouva que c'était précisé- 
ment le terme des six années pendant lesquelles la reine ne devait ni 
parler ni rire, et qu'elle avait ainsi délivré ses chers frères du charme 
qui pesait sur eux* Les six chemises de mai^erites étaient terminées; 
seulement la manche gauche manquait encore à la dernière. 

Au moment où l'on vint prendre la condamnée pour la conduire au 
supplice, elle plaça les chemises sous son bras, et quand elle fut par- 
venue au sommet du bûcher, et qu'on se disposait à mettre le feu aux 
fegots, elle promena ses regards autour d'elle, et aperçut six cygnes 
qui volaient dans l'air de son côté. Elle comprît que sa délivrance ap- 
prochait, et -son coeur palpita de joie. Les cygnes battaient des ailes 
autour d'elle, et s'approchèrent successivement, de manière à ce qu'elle 
pût leur passer les chemises autour du corps. Dès que cela fut fait, 
leurs plumes tombèrent, et elle vît ses frères debout à ses côtés, bril- 
lants de jeunesse et de beauté ; seulement le bras gauche manquait au 
plus jeune, qui avait à la place une aile de cygne. Ils se jetèrent dans 
lès bras l'un de Tautre et se donnèrent mille caresses. Ihiis la jeune reine 
s'avança vers le roi, qui était resté tout ébahi, et lui adressant la parole 
pour la première fois : 

^^ Maintenant, cher époux, lui dit-elle, il m'est permig de parler et 



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INTRODUCTION, 



XLl 



de vous prouver que je suis innocente et qu'on m'a calomniée lâche- 
ment. 

Puis elle lui raconta par quelle ruse la vieille lui avait enlevé ses 
trois enfants pour les cacher. 

Alors on alla les chercher, à la grande satisfaction du roi; et Tabo- 
minable marâtre expia son crime, car on la lia à la place de sa victime 
sur le bûcher, où son corps fut réduit en cendres. 

Quant au roi et à la reine, ils vécurent longtemps paisibles et heu- 
reux, avec leurs six frères et leurs trois enfants. » 

Tel est ce récit naïf où le fond de la Saga du Chevalier au Cygne se 
reconnaît à travers les altérations qu'elle a subies. Les esprits vraiment 
sérieux ne s'étonneront point de nous voir, dans des publications aussi 
graves que celles de notre comité historique, attacher tant d'importance 
à des contes d'enfants. La science est sans dédain, et pour trouver les 
vérités qui lui sont nécessaires, elle interroge l'enfance comme l'âge 
mûr, l'ignorance comme l'habileté. 

M. L.-Ph.-C. Vanden Bergh a répété l'aventure de la duchesse de m. vtnden B«rgh. 
Clèves, puis celle de l'épouse d'Oriant, dont le premier modèle, à ce 
qu'il soupçonne, a pris naissance dans le nord de la France ^. 11 cite 
encore, en 1836 et en 1837, Vander Schueren comme inédit, quoique 
publié en 1824 par M. Tross de Hamm, en Westphalie. M. J.-W. Wolf 
s'est calqué sur le livre populaire indiqué plus bas (fi^ 14-18) *. 
Son traducteur hollandais a ajouté au texte quelques annexes intéres- 
santes \ 

Du roman, présenté comme il l'est dans notre poëme, procèdent les 
ouvrages suivants : 

* Nederl. volksoverkveringen en godenleer. Utrecht, 1836, în-8«, pp. 96-213. Le même, De 
Nederlandsche volksromans. Âmsterd., 1837, iD-8^ pp. 23-29. Oude Hollandsche Kronyk, citée 
par M. Vanden Bergh. Cf. Heldring, Geld. alman., 1835. Robidé Van derÂa, Yolksverh. en le- 
gend. aan de Rijnoevers. Ârnh., 1839, in-S"", p. 19. 

* Niederlândische Sagen. Leipiig, 1843, in-8», pp. 173-194. 

' Nederlandsche volksoverleveringen. Groningen» 1843, pp. 192-218. 

TOM. I. f. 



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XLII 



INTRODUCTION. 



Pierre Deirey. 



1. La généalogie avecques les gestes et nobles faiciz d'armes du très preux et 
renommé prince Godeffroy de Boulion : et de ses clievaleureux frères Baudouin 
et Eusiace : yssus et descendue de la très noble et illustre lignée du vertueux Che- 
valier au Cyne. Avecques aussi plusieurs autres cronicques d'histoires miracvr 
leuses : tant du bon roy sainct Loys comme de plusieurs aultres puissans et 
vertueux chevaliers. (Paris) Jehan Petit, achevé d'imprimer le 10 octo- 
bre 1504, in-fol. goth. de 158 ff. à 2 col., avec fig. en bois, sign. 
a. — fe[ui, seconde signât. 

Ce roman a été rédigé par Pierre Desrey de Troyes *, lequel, dans 
son prologue, daté de l'an MGCCCXCIX, dit que ce sont des chapitres de 
Vincent de Beauvais {Spéculum historiale, \ih. XXV, cap. 96 et sqq.) qu'il a 
tramlatés en français, chapitres que, par une fatalité singulière, je n'ai 
pas trouvés non plus dans les éditions que j'ai consultées et que j'ai ci- 
tées plus haut. Les chapitres 96-105 traitent à la vérité de la croisade, 
dans l'édition de Douai; mais il n'y est pas question, je le répète, du 
Chevalier au Cygne. Desrey aura pris quelques fragments de Vincent de 
Beauvais, qu'il aura joints à un extrait du roman en vers, et, pour pro- 
curer à son travail une autorité scientifique, il aura affirmé, à l'exemple 
des trouvères, qu'il était traduit du latin. Nous avons cité ailleurs des 
exemples de cet artifice littéraire ; nous pouvons y joindre un passage 
PartonopeusdeBiois. (Je l'ingéuieux autcur du roman de Partonopeus de Blois. Il s'exprime 
ainsi, presque au début de son poème : 



Cil clerc dient qae n^est pas sens 
Qu'escrire estoire d'antif lens 
Quant jo D*es escris en latin , 
Et que je perc mon tans enfin ^. 

Desrey a ajouté à ses extraits une continuation tirée de divers manuscrits. 

* Paquot, Mémoires, in-fol., 1. 111, p. 7. Cf. P. Paris, Les Manuscrits français, t. VI, p. 158. 
^ Parkmopeus de Blois, publ. par G.-4. Crapelet. Paris, 4854, gr. in-8^ 1. 1, p. 4. 



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I 



/ 



une 
grande bibliothèque. 



INTRODUCTION. ilih 

L'édition de 1504 est la plus ancienne que connaisse M. J.-Ch. Brunet, m. Bruoet 
qui a tout connu en ce genre {Manuel du Libraire, etc., 4« éd. orig., II, 
421 )« Mais^ ajoute-t*iI, la date du prologue en peut £siire supposer une 
antérieure à 1504. WilL Parr Greswell en marque une édition de Paris, 
in-fol. etin-4% de Tan 1500 (Annalsofparisian typography. London, 1818, 
in-8% p. 214). 

Les M^anges tirés d'une grande bibliothèque * contiennent un extrait du Méiunges urés f 

roman du Chevalier au Cygne et de Godefiroid de Bouillon , d'après la 

publication de Desrey. « Je ne peux point, dit le compilateur, parler 

» d'après le manuscrit de ce roman, qui était dans la bibliothèque du 

» roi Charles VI, parce que je ne te connais pas ; mais je possède celui en 

» prose, qui d'ailleurs a été imprimé en 1499, un peu raccommodé par 

» Desrai (sic) y qui a conduit l'histoire des descendants de Godeflfroi de 

» Bouillon jusques aux dernières croisades^ au lieu que les plus anciens 

* manuscrits ne s'étendent que jusqu'au règne de Baudouin, frère de 

» Godeffroi , qui lui succéda au royaume de Jérusalem. Ces additions ne 

^ sont qu'un extrait des Grandes chroniques de France; ainsi je ne les 

* £erai entrer pour rien dans ce qu'on va lire : mais partant exactement 

* de l'ancien manuscrit, qui est divisé en deux parties, je dois prévenir 

* mes lecteurs, que la première et la seconde sont d'un genre assez diffié- 
^ i:*ent : l'une n'est qu'une fiable, la plus absurde et la plus déraisonnable du 
^ '^ifumde, un de ces romans qui caractérisent le mauvais goût des XIII* et 

* XI V« siècles, mais qui inspirent pourtant quelque sorte d'intérêt quand 
^ ils sont bien contés; la seconde partie est une histoire à demi véritable 
^ cie Godeffroi de Bouillon. Ne nous étonnons pas qu'on l'ait traité comme 

* ^hariemagne, et qu'on ait chargé son origine de circonstances extra- 
^ '^agantes. On croyait, dans les siècles d'ignorance, donner du lustre 

* ^ux héros par ces sortes de contes* » Voilà comment on appréciait 
^*oi^ les traditions originelles des nations, leurs croyances et leur my- 

* Recneil F, pp. 4-62. Nauv. archiv. hist. des Pays-Bas, t. V, pp. 62-68. 



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XLIV 



INTRODUCTION. 



Reines Blanches. 



Aulres publications 
françaises. 



Publications alleman- 
des. 



thologic, et Ton assure que ces critiques ont laissé une postérité nom- 
breuse qui décide encore de nos jours suivant les mêmes principes* 

Dans l'extrait, Pierron est roi de YIsle-Forte, et il épouse Matabrune, 
héritière d'un puissant roi de Terre-Ferme. Cette Matabrune y est appelée 
la royne Blanche; et c'est ainsi, remarque l'auteur de l'analyse, sans que 
nous sachions sur quoi il s'appuie, que l'on nommait encore au XIV* 
siècle toutes les reines douairières, soit en mémoire de la reine Blanche, 
mère de saint Louis, soit parce qu'elles étaient toujours entourées de 
guimpes, voiles ou crêpes blancs, et qu'elles portaient ce deuil perpé- 
tuel pendant leur veuvage ! 

2. La généalogie, etc. Paris, Michel Le Noir, achevé d'imprimer le 
24 oct. 1511, in-foL, goth., fig. en bois. 

Édition presque aussi rare que la précédente et qui se compose de 
160 ff. non chiffrés, signât, a. — frnu, seconde signature, y compris 
le titre. Vendu 12 liv. 12 sh, Heber, et 543 fr. en 1841, rel. de mar. 
rouge par Bauzonnet. 

3. La généalogie, etc. Paris, Philippe Le Noir, achevé d'imprimer le 
3 oct. 1523, in-4^, goth,, fig. en bois, 

4. La généalogie, etc. Lyon, François ÂmouUet (imprimerie de Basile 
Bouquet), 1580, petit 'm-S'* de 741 ff., y compris 7 feuillets prélimi- 
naires, plus à la fin 5 ff. pour la table; lettres rondes. 

On trouve à la fin du titre : la CompUmUe de la Terre^Sainte adressante 
aux princes, prélats et seigneurs chrétiens, en vers, pp, 734-41. 

5. La généalogie, etc. Paris, Nicolas Ghrestien, s, d., inr4^ goth., fig, 
en bois. Cette édition a 8 ff. prélim. pour le titre et la table; le texte 
commence par le prologue, daté de 1499, et occupe les cahiers A — 
EELm. 

6. La généalogie, etc. Paris, Jehan Bonfons, s, d,, in-4^ goth., fig, 
en bois. Vendu 23 liv., bel exempL, Roxburghe; 12 liv. 5 sh., Han- 
rott, et 18 liv. 18 sh., Heber. 

7. Hienach volgt ein vmrhaft und bewerte Historié... (s'en suit une authen- 



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INTRODUCTION. 



XLV 



tique histoire comm^it les Turcs et autres mécréants attaquèrent Féglise 
chrétienne; comment le pape Urbain convoqua un conseil et de lexpé- 
dition qu'on fit contre eux..). Augsbourg, Hans Bamler, 1482, in-foK 
goth. à longues lignes, au nombre de 28 aux pages pleines, sans chiff*, 
réel, ni sign. 

Édition fort rare, contenant 94 S. Au verso du premier se voit le 
pape Urbain prêchant la croisade. On compte dans le corps du volume 
47 pL en bois à mi-page. Ce livre est indiqué par Zapf {Hist. de l'impr. 
d' Augsbourg, I, 65, n^ 21), sous le titre de : Historié von der Kreuzfahrt. 

8. 9. Il paratt que l'article suivant en est la réimpression : Hertzog 
Godfrid wie er under die Turgen und Hayden gestritten und das Heytig Grab 
geumnnen hat. (Le duc Godefroid de Bouillon, comment il a combattu 
les Turcs et payens, et gagné le Saint Sépulcre). Augsp. Luc. Zeissen- 
mair, 1602, in-4^ 

Il faudrait comparer ce livre avec celui-ci : Ein hubscher Tractât tvie 
durch Hertzoch Godfrid von BuUen... das gelobte Land und das Heylig Graf 
gewannen ist worden^ etc. Nurenberg, Gatknecht (1472?) in-4^ publications .ogiaiseï 

10. Godefroy of Bologne, or the laste siège and conqueste of Jherusalem, 
vnth many historiés therein comprised, translated and reduced out of french 
in to english by me simple person W. Caxton, Westminster, W. Caxton, 

7 juin 1481, in-fol. goth. 

Ce livre très-rare, composé de 146 ff., a été vendu 215 liv. 6 sh. à 
Londres, en 1816. Voir Dibdin, Typograph. emtiquities, I, 56, 150, 137, 
268; le m^e, Bibliomama, édit. de 1842, p. 197; le même, Bibliotheca 
Spenceriam,l\, 256-262, n^" 851, et Library compagnion, II, 678, note. 

11. The History of Hilyas, knycht of the Swanne, imprynted by Wynkyn 
de Worde, 1512, in-4«*, vélin, fig. Voy. Ames et Greswell, p. 344- Réim- 
primé par William Copland, in-4**, sans date. 

Cette traduction anglaise fut faite par Robert Copland, à Tinstigation 
d'Edouard, duc de Buckingham, descendant du chevalier Hélyas, et déca- 
pité à la Tour de Londres, le 17 mai 1521. 



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XLVI 



INTRODUCTION. 



Elle a été reproduite par M. William J. Thoms dans 

12. il collectwn of early prose romances. LfOndon, 1828, in-12, t. III, 
pp. 1-135. Elle se compose de 45 chapitres. Le dernier traite de Tédu- 
cation de Godefroid et de ses frères Baudouin et Eustache : Uow the 
three noble brethren Godfrey^ Baudtuyn and Eustace appropried and used 
them in ail maner of nobles games and assayes of tvorthinesse. 

13. Chevelere assigne, reprinted by M. Edward Veman Utterson, for the 
Roxburge Club, front a MSS in the Cottonian library, Caligula a, 2. London, 
1820; environ 3000 vers. 

Ce poëme semble avoir été composé sous le règne d'Henri VL En 
voici le début : 



AU weldynge God, whenne il is wylle 
Wole he werelh his werke w^ bis owne horde : 
For oile harmes were hente y^ helpe we ne mygbie, 
Nere the hyzoes of hym y* lengeth in hevene. 
For this I saye by a Lorde was lente in an yle 
Thaï was called Lyor , a londe by hym selfe; 
This kynge belle Oryens, as y* book lellelh , 
And his qwene Betotrys f bryzt was and shene : 
His moder hyzle Matabryne, V made moche sorow, 
For she selle her affye in Salbanas or belle ; 
This was chefe of the kynde of Chevalere assygne. 



Livres populaires hoi- 14. Hier beakofU die prologh van den scoenre hisêorien hertoghe Gadevaerîs 

landais cl flamands. v v »/ 

van Boleen, s. L ni d. (Harlem vers 1486), in-foL, goth. à deux coL, 
fig. sur bois. 

Il existe une réimpression d* Anvers, 1544, in-fol. (Voy. n* 18). 
Vendu 18 sh. Heber. 

La rédaction populaire flamande a été imprimée bien souvent sous la 
forme de ces livres en papier gris, avec de grossières figures en bois, 
destinées à des lecteurs de bas étage, et dont la fabrication existe en- 



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INTRODUCTION- xlvii 

core à Gand, à Anvers et à Amsterdam. En voici trois éditions, entre 
autres : 

16. Eene scfwone historié van den Ridder van avontueren HeHas, genaemd 
den Ridder met de Zwaen. TAntwerpen, by I.-H. Heyliger, op de Groote 
Merkt, in de Pauw, in-4^ goth. à 2 col., figg., dem. sign. B4. 

L'approbation est du 12 février 1610; le censeur estime l'ouvrage 
très-utile pour la jeunesse des écoles. 

Le dernier chapitre porte cette rubrique : Poucius (Poncius) komt te 
BiUœn en brengt tydinge aen de hertoginne van Helias haeren man. 

Ce livre finit donc au retour du chevalier Ponce, envoyé par la 
duchesse à la recherche d'Hélyas. 

Voy. F.-J. Mone, Ueber^lu de Nied. Volks-IAteratur. Tubingen, 1838, 
in.8% pp. 70-72. 

16. Historié of de wonderlycke avontueren van den Ridder met de Zwaen, 
genaemt Helias, overzien, gezuyvert, verbeterd en mag van elk gelezen en ook in 
de schoolen geleert worden aen de jongejeugd. Neuwen druk, 1840. TAntwer- 
den, uytde drukkery V. Josephus Thys , boekdrukker, op de Vlas-Merkt, 
in de Pauw, in-12, figg., 63 pp. 

17. Même texte, avec de légers changements. Édition de Gand, Van 
Pamele. 

18. Eene schoone historié en miraculeuse geschiedenis van den Ridder met de 
Zwaen, die te Nymegen in Geldeland te scheep kwam , by het geleide van eene 
Zwaan, uit den landen Lilefoort, het welk men zegt te tvezen : Ryssel, Douway 
en Orchy, gelegen in Vlaanderen. Dezen laatsten druk van nieuws overgezien en 
met figuren vermeerderd. Te Amsterdam, by B. Koene, in-4^. Il y a une 
édition de la même ville, by Johannes Kannewet, 1763, in-4^, à deux col., 
grav. en bois. 

Le privilège, donné à Bruxelles le 2 fév. 1543 (voy. n^ 14), est conçu 
ainsi : Geviùteerd en geapprobeerd door den eerwaerdigen meester Willem^ 
prochiaen van de Kapellen, te Brussel, en gecomenteerd dit te mogen drukken. 
Gegeven te Brussel, anno MDXLHl, den 2 february. 



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xLviii INTRODUCTION. 

La partie du roman qui concerne les imputations mensongères dont 
Béatrix fut Tobjet de la part de sa marâtre a, nous en avons déjà averti, 
plus d'un rapport avec les malheurs de Geneviève de Brabant et ceux 
de Berthe aux grands pieds. L'analogie est encore plus frappante dans 
ce vieux mystère dramatique : 
MyaèredeNoircDamc. £y commetice uîi mirocte de Notre-Dame, du roi Thierry, à qui sa mère fist 
entendant que Osanne, sa femme, avoit eu Uj chiens; et elle avoit eu iij fils; 
dont il la condampna à mort; et ceulx qui la doient pugnir la mirent en mer; et 
depuis trouva le roy ses enfants et sa femme ^. 

Thierri, roi d'Arragon, va partir pour une expédition lointaine et 
confie à sa mère sa femme qui est au moment d'accoucher. La marâtre 
tient ce propos à sa confidente Béthis : 

Geste femme ne me peut plaire 
Ne De plut ODc en mon aé, 
Jà soit qn*a mon filz espousé. 
Ne scé se. ce fu de par Dieu , 
Car D'est pas venue du lieu 
Que déust estre sa compaigne; 
S'eD ay au cuer dueil et eogaigne, 
Et ce D*est mie de merveilles. 
Je vueil que tautost t'appareilles , 
TaDt dis comme elle est en ce poiDt , 
Qu'elle d'o( ne ne parle poiDt, 
Que ces CDfaDs ici me portes 
Au bois, et là De te déportes 
D'eulx touz les gorges si serrer 
Et après de les euterrer, 
Si que jamais D'en soit nouvelle. 
Au revenir je serai celle 
Qui te pense à donner, par m'ame , 
Tant que te feray riche femme 
Pour touz jours mais. 

* L.-J.-N. Monmerqué et Fi'ancisque Michel, Théâtre français au moyen âge. Paris, 1839, 
gr, in-8^ pp. 654-608. 



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INlnODUCTION. xLix 

La suivante part et la mère du roi se dit à elle-même : 

Puisqu'elle s'en va, quene iray 

Trois des chiens qu*a eus ma chienne ; 

Dont mourir à honte prochaine , 

Se je ne fail , feray ma bruz : 

Mon filz a trop esté ses druz : 

Par dyable Tait-il tantamée! 

E , gar , encore gist pâmée 

Corn la laissay : c'est bien à point 

Béthis emporte les enfants au bois, mais, comme Marc de Saint-Trond, 
elle ne peut se résigner à les faire mourir. Elle s'écrie : 

Doulx enfans , plourer de pitié 
Me faites! De vous que feray? 
A mort pas ne vous metteray; 
Car je tien , se vous y mettoye , 
Pire que meurtrière seroye. 

Cependant le roi est de retour , et sa mère suit en tout la ligne de con- 
duite de la déloyale Matabrune. Elle parle ainsi à son fils : 

Je vous ay piéçà dit^ biau âex, 
Qui ne croit à mère et à père 
11 ne peut qu'il ne le compère. 
Espousée avez une femme 
Que royne avez fait et dame : 
Dont tout le monde se merveille , 
Car n'estoit pas votre pareille 
Ne de lignage ne d'avoir, 
N'aussi de meurs , je vous di voir ; 
Et quant son mal je vous ay dit. 
Vous m'avez touz jours contredit 
Et m'en avez souvent tenu 
Mal gré : dont il a convenu 
Que je m'en soie déportée^ 
ToM. I. a. 



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t INTRODUCTION. 

Or tenez ! vez«ci sa portée : 
En devez-vous grant joie avoir? 
Certes elle eàt digne d*ardoir , 
Quant teulx iij chéaux vilz et ors 
Sont nez et issuz de son corps, 
Con jevoi ci. 

Thierri montre la même crédulité qu'Orient, et laisse à sa mère le soin 
de sa vengeance. 

Or il arrive qu'un charbonnier, appelé Régnier, trouve dans la forêt 
les trois enfants d'Osanne; il les porte chez lui, et, par le conseil de sa 
femme, il les fait baptiser. Pendant ce temps l'infortunée Osanne con- 
jure la Vierge d'avoir pitié de son innocence et de son malheur. Tou- 
chée de cette prière, la mère du Sauveur s'adresse à son divin fils : 

Ghier filz-, ains que plus avant passe 
Heure ne terme de ce jour , 
Plaise vous qu'alons sans séjour 
Conforter en celle prison 
Celle qui est sanz mesprison , 
Que si dévotement me tent 
Cner et corps et à moy s'atent 
Que la sequeure. 

Dieu. 

11 me plaist. A Ions sans demeure, 
Mère, je vueil ce que voulez. 

En conséquence, Jésus et sa mère, accompagnés de Saint-Jean et de 
quelques anges, se rendent dans la prison d'Osanne et lui promettent 
secours et récompense. 

D'un autre côté, la mère du roi, qui craint quetani que sa bru vivra, 
la vérité ne puisse être découverte, redouble de rigueur à son égard. Ce 
qui excite surtout son dépit, c'est qu'Osanne, malgré ses souffrances, n'a 
rien perdu de sa beauté. Aveuglée par la haine, elle charge trois de ses 



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INTRODUCTION. u 

serviteurs de jeter la reine à ht mer. Mais, émus par ses larmes, ils se 
bornent à Tabandonner seule dans une barque, sans voiles et sans 
rames ^. La marâtre, qui se croit mieux servie, va annoncer à son fils la 
mort d'Osanne. Thierri sent, à ce coup, son affection se réveiller. 11 
sattpçcMnie sa fiaère et prie Dieu qoe, si elle a calomnié la reme, elle en 
soit pluie sur-le^^mp, À peine a-C-il prononcé ce vobu, que cette femme 
cruelle tombe morte, et à Finstant tout son corps devient noir. L'inno- 
cence d'Osanne est manifeste; mais où trouver cette victime de tant de 
méchanceté? Heureusement Dieu ordonne à l'archange Michel d'aller 
chercher Osanne et de la conduire, dans son bateau, au port le plus 
proche de Jérusalem. La reine parvient dans une hôtellerie, où elle 
s'engage comme servante, sous le bkhu d'Osannette. 

Sur ces entrefaites, le roi s'égare à la chasse et se réfugie dans la ca- 
bane <iii charbonnier qui avait étevé ses trois fils. Reconnaissance. Béthis 
confirme les dépositioi» àe Régnier, et tout s^achemine vers le dénoû- 
i3^nt, quand on avertit Thierri que les sarrasins sont d^arqués dans 
ses états. Il marche contre emx et les repousse. Voulant rem€9^cier Dieu 
de cette victoire, il se met en voyage avec ses fils pour le Saint-^pulcre. 
Svirla route, il va loger dai» l'auberge oh servait Osanne et que ses mal* 
très lui avaient laissée avfint de partir en pèlerinage pour Rome. Osanne, 
à la vue du roi d'Arragon, tremble et ^e dégnise afin d'échapper à sa 
colère. Thierri, qm ne la reconnaît pas, «perçoit au doigt de l'hètelière 
un anneau qui ramme en lui d'anciens souvenirs : 



Une îbiz je le donnay 
Une dame qte moiiH amy , 
Qui de <est mMm est trely^aaée. 
En paradis soit repassée 



* Dans le roman de ParUmopeus de Blois^ ce prince trouve près i^ rilvage tin Taisseau à 
Fancre, dans leqtrel il mohite^ans yrenoontrer personne , et qiri , "poussé par un vent fcvotable, 
le conduit en pleine mer. Cf. ^-dessus h légende de Sceâf. 



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wi INTRODUCTION. 

De gloire avec les sains son ame! 
Car c*estoit ane vaillant dame ; 
Mais ma mère, par iraïson , 
La fist mourir et sanz raison 

A ces mots plus d'incertitude, Osanne se découvre, la joie est générale, 
et des ménestrels sont appelés pour célébrer sans retard un événement 
si heureux. 

Faites-me tost venir bonne erre 

Les menestères qui joueront 

Ou mes clercs qui bien chanteront. 

Ainsi, la gaie science se mêlait à toutes les chances propices de la 
vie. 
Sainte Anne et lempc H v a aussi uue certaiuc similitude entre Béatrix, persécutée par Mata- 

i-eurFanoaël. •' ^ r r 

brune, et un personnage du poëme de Notre-Dame Sainte-Marie, composé 
par un trouvère du treizième siècle (on présume que c'est Herman ^). Là 
sainte Anne naît de la cuisse de l'empereur Fanouël, qui, honteux de 
cette naissance, ordonne qu'on porte l'enfant au milieu des bois et qu'on 
la tue. Une colombe descend du ciel..,. Anne est épargnée; elle est dé- 
posée dans un nid de jeunes cygnes et nourrie par un cerf, ainsi qu'Hé- 
lyas. En allant à la chasse son père la retrouve ^. 
ht romtn des Sept Sa- D'où vicut ccttc histoirc? on l'ignore. A propos de la naissance de 
sainte Anne , on remarquera que dans le roman des sept sages ^, il est ques- 
tion d'un jeune valet, appelé Jessé, engendré par l'odeur d'une poudre 
confiée à sa mère. La cuisse de Fanouël n'est-elle pas un peu parente de 
la cuisse et de la tête de Jupiter, et sainte Anne ne rappelle-t-elle pas 
jusqu'à un certain point, et toute réserve sauve, Bacchus et Minerve? 

^ Le rapport est plus intime encore avec Geneviève de Brabant. Le Roux de Lincy, Introd, à 
la nouv. bibl. bleue, p. xxxyj. 
^ Le Roux de Lincy, Introd, au Livre de$ légendeê, pp. 24 et suiv. L.-J. Alfred Maury. 
3 Âd. Keller , p. 430; Essai sur les légendes pieuses du moyen d$re. Paris, 1843, in-â^, p. 170. 



ges. 



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INTRODUCTION, un 

GriseUdis, Tinfoituiiée et intéressante Grisdidis, ne peut-elle pas aussi GrMiân. 
se présenter à notre souvenir? 

La comtesse d'Anjou, poâne d'Âlart Peschotte, auteur du XI Y"" siècle, l« comtesse d'Anjou. 
rappelle beaucoup le fond du Ghevalier au Cygne. M. Paulin Paris, 
dont le tact est si délicat, n'a pas manqué de saisir ce rapprochement 

L'héroïne, dont on tait le nom, était fille du comte d'Anjou. Une 
fois, en jouant avec lui aux échecs ^ elle lui inspira, sans y penser^ 
une passion criminelle. Pour éviter Finfamie qui menaçait sa &mille, 
la jeune fille quitta furtivement la maison paternelle , erra longt^nps 
comme une malheureuse; enfin, le comte de Bourges, rendant hommage 
à sa beauté et à ses qualités aimables, la choisit pour ^[>ouse. 

Pendant un voyage que le comte fut contraint de faire, elle devint mère 
d'un fils; mais, seconde Matabrune, la comtesse de Chartres, furieuse de 
ce qu'elle appelait la mésalliance du comte de Bourges , son neveu, donne 
ordre au châtelain de Lorris de précipiter dans un puits la jeune et belle 
comtesse et son enfant. Le châtelain ne peut se résoudre à obéir; il 
épargne les jours de la mère et lui donne les moyens de s'éloigner. Le 
comte revient, découvre la trahison, cherche en tous lieux sa femme et 
la retrouve. Cependant, comme le comte d'Anjou avait expiré de honte 
après le départ de sa fille, et que son frère, héritier de la terre, venait 
lui-même de mourir, la comtesse de Bourges avoue le secret de sa nais- 
sance à l'évêque d'Orléans, et dote de la comté d'Anjou le mari qui avait, 
en s'unissant à elle, cru prendre une infortunée sans naissance et sans 
fortune. La comtesse de Chartres est brûlée vive en punition de son crime, 
et les deux époux vivent enfin heureux, aimés de leurs vassaux, entou- 
rés d'une nombreuse postérité *. 

Nous avons déjà indiqué les auteurs qui ont traité notre sujet sous Lobengm. 
la forme du Lohengrin. Voici comment Texpose le poète publié par 
Gœrres *. 

* Les manuseriu franc, de la MbL du roi, t. YI, pp. 40-44. 

* Grimm, Deutsche Sagen, t. II, pp. 506-510; trad. franc., tom. H, 566*570. Pareival, 



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LIT 



INTRODUCTION- 



Le duc de Brabant et de Limbourg euit mort sans laisser d^autre 
héritier qu'une jeune fille nommée Els, £lsa ou Ëlsam ^ Sur son lit 
Frédéric de Tennonde. de mort, il la recomstauda à un de ses vassaux. Frédéric de Telramand 
(Termonde). Frédéric, qui était d'ailleurs un vaillant gu^rîer, et avait 
tué, à Stockholm, en Suède, un dragon terrible % devint présomptueux; 
il convoita la main et les domaines de la jeune duchesse, sous le faux 
pr^exte qu'elle lui avait promis mariage. Comme elle se infusait obsti* 
nément à Faccepter pour ^poux, Frédéric s'en plaignit à l'empereur 
Henri l'Oiseleur, qui prononça qu'elle aurait à se défendre contre ce 
chevalier , dans un combat judiciaire , par l'entremise d'un guerrier 
chargé de sa cause. 

Personne ne se prés^itant, la duchesse pria intérieurement Dieu de 
la sauver* Alors on entendit dans le lointain, retentir le son des cloches 
de Mont Salvatch {Mons SaluUs) ^, près du Grâal {l'oracle du Saint'^ng 

V. 24634-347^ 5 , et aos Àppend., I , q» a Fuertper bei Hofsiaeler, AUd. Ged, auê tien Zetàen éer 
Tafelrunde, aus Handschriften der K, K, Hofbibl, Wien , iSil. in-8^ t. U, pp. 131-175. 
J.-W. Wolf, Nied. Sagerij pp. 83-87; trad. TïoTl., pp. 94-98. Koberstein, Grundriss zur Gesch. 
der D, nat, Literaiur. Leipz., 4850, iI^-8^ p. 55. Votiéer Hagen vmà Bosehing, LUêerat. Gmnd., 
pp. 98-158. Grimm, Receus., Eeiâe^. Jahrb,, 1815, t. IX, p. 849. 

* Cest celle que MM. Henry et Apffel appellent la Duchesse dElsang, Hist. de la litt. allem. 
Paris, 1859, p. 65. Us disent plus bas que Gœrres a publié une nouvelle (!) édition de ce poème; 
ces mesMeure ne paraissent fas trè94Hen renseigtiés. €f. F.-C. Vilmar, F^êtiemngen ûker éiê 
Gesch, der D* nat LUeralur. Morfa. uod Leipz., 1845, tn-8% p. 175.G.^GerviiMi8, Geseh.,dir 
poetischen nat Literatur. Leipz., 1842, t. 11, p. 57, etc. 

* Ite wai da «D ûéa zkeo K\mi , 
Das derselbe Friilerich vod Telramuot ; 
Zû SteUwltii sckie àeu Wvrin voo Swedeo hndea. 

CL«taiiMUi, lieU«U».,18lt,iB-as p. 11.) 

' €<]^resdii que le lenfile dv MoslmlTRteb ca Moattalvaei, dans k TUttrd, eal une copie 
de celui de Sainte-Sophie à Byzance. Préf. du Lohengrin , p. xviii. 

Yod MuDsalfaescbe wart gesaot 

Der den Sivane brâhU 

(Pargivm. (ploi bas , p. ^06).) 

Le Mont du Salut ne seraît-il pas une nénmorpbose ebrétienne du ro]f«raiiiief>alen^flWba , 



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INTRODUCTION. lv 

on Sfldnt^Galice/ dont la garde éteit oonflée aux ehevalierg de la Table 
Ronde % pour annoncer que quelqu'un était dans uneextrtoe détresse, et 
appeler du secours. Aussitôt le Gràal résolut d'envoyer chercber le fils 
de Parcival, le brave Lohengrin. Celui-ci allait justem^iit mettre le pied 
à rétrier. Il aperçut un cygne qui traînait une barque sur l'eau. A cet 
aspect il s'écria : « Rameness mon destrier à l'écurie; je veux aller 
avec cet oiseau et le suivre où il me conduira ^. » Dans sa confiance 
en Dieu il n'emporta point de vivres avec lui; après cinq jours de navi- 
gation, le cygne plongea son bec dans la mer et prit un poisson; il en 
mangea une moitié et donna l'autre au prince. 

Cependant Eisa avait convoqué à Anvers les princes , ses alliés et secr 
vassaux. Le jour même de l'assemblée, on vit un cygne qui remon- 
tait l'Escaut, tirant une nacelle, dans laquelle dormait Lohengrin, étendu 
sur son bouclier. Le cygne aborda bientôt au rivage, et le chevalier fut 
accueilli avec joie. A peine lui eut-on apporté de la barque son casque, 
son bouclier et son épée, que le cygne repartit. 

Lohengrin apprit l'injustice dont la duchesse était victime, etse chargea 
volontiers d*être son champion. Le roi Gotthart lui-même, aïeul mater- 
nel d'Eisa, arriva d'Angleterre, sur l'invitation de Gundemar, abbé de 

déesse de la nort, d*oà le neiii i^Bélyasf Nom réclamons grâce pour cette coBJectnre, que nous 
pissons en Dole« sans y attacher dlnportanos , et pour ptévaBir que cette interprétation ne smt 
faite par d^autres (voir plus haut, p. xiv). 

* J.-H. Halbertsraa, LeUerk. Naoogst.^ 1. 1, pp. 3, 9. 

Le bassin magique des druides, dit M. A. Maury, Leê Fées, p. 65, parFinfluence du christia- 
niflue est devenu le vase qui renfermait le sang du Sauveur, k saint Gràal, ou Gréai. Ce bassin , 
ou Gedur, inspirait le génie poétique, donnait la sagesse, découvrait la science de Tavenir, le 
myst^ du monde, le trésor entier des connaissances humaines. On pourrait comparer le saint 
Gréai avec le vase Giamsehid , en persan le vase du soleil , symbole de la nature et du monde. 
Sehirin, Leipzig, 1809, t. il, p. 47. D'Herbelot, Bibl. orientale, au mot Giamsehid. 

* Do sprach xu m ber Lobeogrin : 
If u zuech das ross bin wider zu der krippen sin , 
Icb wil mitdisem Togel twa erkeret. 

(Page 18.) 



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Lvi INTRODUCTION. 

Glarbrunn {Qairmarais) *. Toutes les personnes convoquées se mirent en 
route, se réunirent à Sarhruck et partirent de là pour Mayence. L'empe- 
reur Henri, qui faisait sa résidence à Francfort, se rendit aussi dans cette 
ville, et ce fut là que fut dressée la lice où devaient combattre Lohen- 
grin et Frédéric. Le champion du Grâal fut vainqueur; Frédéric confessa 
qu'il avait calomnié la duchesse, et fut condanmé à mourir sous le maillet 
et la hache. Eisa devint la femme de Lohengrin , qui lui recommanda de 
ne jamais lui adresser aucune question sur sa famille et sur son origine, 
si elle ne voulait qu'il la quittât sur-le-champ. 

Les deux époux vécurent pendant quelque temps dans une félicité 
que rien ne troubla, et Lohengrin régna sur le pays avec autant de 
sagesse que de fermeté. Il rendit aussi à l'empereur, dans les guerres 
contre les Huns et les païens, des services signalés. Mais il arriva qu'une 
fois, dans une joute 2, il renversa d'un coup de lance le duc de Clèves, 
qui se cassa le bras , ce qui fit dire tout haut à la duchesse de Clèves : 
« Lohengrin est sans doute un vaillant guerrier, et il paraît avoir la foi 
chrétienne; mais il est dommage que, sous le rapport de la noblesse, il 
soit si peu renommé; car personne ne sait d'où les flots l'ont apporté 
dans ce pays. » 

Ce propos fit saigner le cœur de la duchesse de Brabant; elle rougit 
et pâlit. La nuit, dans la couche nuptiale , elle se mit à pleurer, et Lohen- 
grin lui ayant demandé la cause de sa tristesse, elle répondit : « La 
duchesse de Clèves m'a porté au cœur un bien rude coup. » Lohengrin 
se tut et ne l'interrogea pas davantage. La seconde nuit, elle voulut re- 
commencer, il s'en aperçut bien et se tut encore; la troisième nuit 

4 Voo Clarbriinn abt Gundemar , etc. 

(P»»8« *ï-) 

^ M. J.-H. Halbertsma, qui ne lire pas ce mot du latin Justa (pugna) , lui consacre une longue 
explication pour le faire dériver du tudesque, dans le second volume de ses Letterkund,Naoog$t. 
Deventer, I8i5, in-i8, pp. x-xi,xm-xv. C'est un extrait de son Lexique frison inédit, au mot 
Dust. Dans ce même volume, il donne un fragment de Pardval, avec des notes, pp. 531-563. 
Sur le mot Joute, voir aussi D. Buddingh, Verhandeling overkei Westland, p. 332. 



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INTRODUCTION- lvii 

enfin, Eisa ne put plus se contenir, et elle dit à son époux : « Sire, ne 
vous fâchez mie, je voudrais bien savoir de qui vous êtes né, car mon 
cœur me dit que vous êtes riche en parentage. » Aussitôt que le jour 
commença à poindre, Lohengrin déclara publiquement de qui il descen- 
dait (ce qui n*est point dans la légende de Clèves); il dit que Parcival 
était son père et que Dieu l'avait envoyé du Grâal en ces lieux. Enfin, il 
se fit apporter les deux enfants qu'il avait eus de la duchesse, les baisa 
et leur recommanda de garder avec soin le cor et l'épée qu'il leur lais- 
sait. Il donna à la duchesse son anneau, présent de sa propre mère. 
Alors arriva en toute hâte le cygne avec la nacelle; le prince y entra et 
retourna contre vent et marée au pays du Grâal. Eisa, désespérée, tomba 
évanouie ; on fut obligé de lui déserrer les dents avec un coin pour lui faire 
avaler de l'eau. L'empereur adopta les deux orphelins; ils s'appelaient 
Jean et Lohengrin. Quant à la veuve, elle passa le reste de ses jours à 
pleurer son mari, qui ne revint plus. 

Voilà où M. Mone découvre des allusions aux règnes de l'empereur 
Lothaire I et de son fils Lothaire, roi de Lorraine, ce qui ferait dater 
ces fictions du X"* siècle. Nous convenons que le voile qui couvre les 
faits générateurs n'est pas assez diaphane pour nos faibles yeux. 

Le récit, dans le poème de Parcival (Perceval), est plus simple encore p«rcir.i. 
et d'une extrême concision. Il n'y est pas question de Frédéric. La du- 
chesse est forcée par ses sujets à se marier. Elle rejette tous les préten- 
dants qui se présentent, excepté celui que Dieu lui enverra. C'est dans 
ce moment que le cygne apparaît. 

On s'aperçoit que le trouvère allemand a voulu i^ttacher le mythe Efforupoi.rp.utcherie 
du Cygne au cycle de la Table Ronde. Le poème du Lohengrin répète sans ^j^^^^^^* TmifcRon- 
cesse le nom d'Artus et ceux de ses chevaliers. Ce n'est pas la seule ten- 
tative de syncrétisme poétique, dans le but de réunir et de confondre 
deux ordres distincts de fictions, deux mythologies séparées, celle du 
Nord et celle de la Bretagne. 

Voici, d'après les romans en prose d'Ogier le Danois, deDoolinde noiiv«iu gëncaiogie 
ToM. I. h. **"^^' 



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Lviii INTRODUCTION. 

Mayence et de Meurvin, rédactions pins récentes et qui ont été exami- 
nées par M. Schmidt, la généalogie d'Hélyas ^ : 

Gui rErmile , d*aulres disent Torpio d^Arde noes. 



DooliD de Hayence. — Flandrine, sceor de Naime. 



Huit enfants y dont un fut Geoffroj, roi de Danemarck. 



Ogier de Danemarck ou TArdennois. — La fée Morgane. 

Heunrin. 

Criant. 

Béijat, le Clie?alier au Cjgne. 

Ide, comtesse de Bou- 
bgne , etc. 

Dans cette descendance, que devient le roi Piéron de notre roman? La 

généalogie d'Ogier, qui a été dressée par M. J.-B. Barrois, et qui n'est 

pas conforme* à celle-ci, en omettant Piéron, passe aussi sous silence 

Oriant et le Chevalier au Cygne *. 

L. i/fftodt da cjgn« Malfi^é la tendance que nous venons de signaler et qui a pour but 

n en r«i(« pai moins " * o m. m. 

belge. jç réunir en quelque sorte dans le même lit deux courants poétiques 

partis de sources éloignées Tune de l'autre, malgré la prédilection de 
la muse allemande pour le symbolisme mystique du Saint-Gréal, la 
fiction du Chevalier au Cygne dans le Pardval et le Lohengrin, est restée 
belge par le fond et même par les détails. On dirait que les chantres 
germains ont travaillé sur les antiques chansons populaires qui cou- 
raient jadis FAustrasie \ 

Le poëme de Titurel achève la fable précédente, en lui conservant 

* Le baron F. de Roiàn,Le$ romans enproie du cycles de la table rende ei de Charlemagne, 
par J.-W. Schmidt; inséré dans Y Annuaire de Vienne, 1825 , trad. de Tall. et annotée. S^-Omer , 
1844, in-8^p. U3. 

* La chevalerie Ogier de Danemarche. Paris, 1842, in-4«, fol. xxxvi. 
^ G.-G. Gervinus, Geseh. derpoet. nai. Liter.^ i. H, pp. K7-60. 



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INTRODUCTION. ux 

son caractère prononcé de nationalité, et raconte la fin de Lohengrin 
en LfOtharingie ^. 

Lorsque Loherangrin (Lohengrin), suivant le podte, auteur du Titurel, FindeLohcrtDffri 
fat parti du Brabant, après y avoir laissé son épée^ son cor et son 
anneau, il se rendit dans le pays de Lyzaborie ^, et devint Tépoux de 
la charmante Belaye (Belle Aye?), qui se garda bien de lui faire aucune Beue-Ay.. 
question sur son origine, et Faima au delà de toute expression, si bien 
qu'elle ne pouvait s'en séparer un instant sans être malade. Craignant son 
inconstance, elle ne le quittait pas plus que son ombre. Mais le prince 
ne pouvait souffrir cette espèce de captivité, et il allait souvent à la 
chasse. Tout le temps qu'il était absent, Belaye restait au logis demi- 
morte et sans voix; elle languissait et semblait être sous l'influence de 
quelque charme. Une de ses suivantes, témoin de son chagrin, lui donna 
ce conseil : € Si vous voulez le retenir auprès de vous, il faut, quand 
il sera de retour de la chasse et que la fatigue l'aura fait céder au sonn 
meil, lui couper un morceau de sa chair et la manger. » Belaye entendit 
ces paroles avec horreur. « Quoi! s'écria-t^lle, je me ferais plutôt mettre 
en terre que de lui couper seulement un doigt! » Elle se fâcha contre sa 
chambrière, et depuis ce temps, lui retira ses bonnes grâces. 

La perfide alla , dans son ressentiment, trouver les parants de Belaye , 
qui n'avaient donné qu^à regret la princesse â un inconnu, et leur débita 
d'inâmes mensonges. Les parents de Belaye résolurent de couper un 
morceau de la chair de Loherangrin, afin d'adoucir au moins par là 
les soucis de leur fille. Un jour que, revenu de la chasse, il s'était en- 
dormi, il rêva que mille épées étaient levées sur sa tête. Effrayé de ce 
songe, il s'éveilla, et vit effectivement les épées des traîtres. Tous trem- 
blèrent devant le héros : de sa seule main, il en tua plus de cent; mais 
ils étaient tons ligués contre lui, et ils ne lui laissèrent point de relâ- 

« DeuUcheSagen, t. II, pp.340-5H ; trâd. firanç., t. H, pp. 570-372. J.-W. Wolf, Nied. Sagen, 
pp. 87-88; trad. holl., pp. 98-99. Faertrer bei Hofstaeter, t. II, pp. 174-182. 
* Les frères Grimm expliquent ce nom par Luxembourg. 



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M INTRODUCTION. 

che^ Enfin le nombre l'emporta. Loherangrin reçut au bras gauche une 
blessure si grave, qu'aucun médecin ne la put guérir. Quand ses en- 
nemis le virent mortellement blessé, ils se prosternèrent devant lui, 
désarmés par sa grande vertu. Belaye mourut de douleur en recevant 
la nouvelle de sa mort. Loherangrin et Belaye furent embaumés et en- 
sevelis ensemble, et, dans la suite, un couvent fut bâti sur leur tom- 
beau. On montre encore, dit le poète, leurs corps aux pèlerins. Le pays 
nommé auparavant Lyzaborie, prit du paladin le nom de Lotharingie 
(Lorraine ou Lothier)* Cet événement eut lieu cinq cents ans après la 
naissance du Christ. 

Il est inutile de le répéter : des saga belges forment toujours la trame 
de cette broderie épique. Dans ce concours peut-il y avoir rien d'arbi- 
traire et de fortuit? 

curioiiu punie. - Psy- Uu épisodc iutéressant du sujet ainsi exploité nous apprend comment 
d« Biois. la curiosité de l'épouse d'Hélyas fut punie. Par cet endroit la fable aus- 

trasienne se rapproche de celles de Psyché et de Partonopeus de Blois *, 
sans qu'elle en soit nécessairement une imitation postérieure au fait fon- 
damental de la légende. II n'est pas indispensable que le sou£Be de la lit- 
térature classique ait fait éclore cette fleur, qui a pu naître spontanément 
soys des climats différents. Pighius trouve tout simple qu'un aventurier, 
intéressé à cacher sa naissance, ait imposé la loi du silence sur cet objet, 
à une épouse d'un rang élevé. Quant à sa disparition, circonstance éga- 
lement naturelle et motivée, elle a dû être facilement recouverte d'une 
teinte de merveilleux. 

Autre r.bi« analogue. Molitor, cu SOU traité de Pythonids mulieribus, chapitre VI, transcrit 
une légende analogue qu'il emprunte au MaUeus maleficarum % qui, lui- 

* Voir rédition de M. Crapdet, Paris, 1834, â yoI. gr. in-8^; rarticle critique de M. Ray- 
nouard, dans le Journal des Savants , déc. 1834, pp. 735-734 ; le rapport de M. de Martonne, 
Mém, de la SoeiéU royale des antiquaires de France, nouv. série, 1. 1, pp. 410-42S^. 

^ Mallei maleficarum tractalus aliquot. Lugd., 1669, iD-4^ t: II, p. 29. Nederlandsche volks- 
overleveringen, p« 216. 



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INTRODUCTION. 



LXI 



m^e, déclare là tirer de Vincent de Beauvais, in Naturali, libro tertio, 
c'ést-àniire au livre troisième de son Miroir naturel, où, par uue nou- 
velle fatalité, il nous a été impossible de la découvrir. 

Nous copions, à notre tour, dans le Malleus, Thistoriette rapportée par 
Molitor : 

« Ganfridus {Gaufridm) Athioderus, prout eumdem Yincentius in 
Naturali libro tertio récitât, dicens quomodo quidam decanus sacer- 
dotum cum sorore ducis Burgundiae, régi Siciliae Rogerio despon^ 
sata, aliquandiu regnum inhabitavit, ibi certissime comperit quod 
natabat quidam strenuus juvenis, et, natandi arte peritus, circa cre- 
pusculum noctis. Inculte luna, in mari balneans, mulierem post se 
natantem per crines apprehendit, tanquam unum ex sociis, qui cum 
vellet mergere, eamque alloquens , nuUum verbum extorquere potuit, 
opertamqne pallio in domum duxit, et tandem in uxoretn solemniter 
accepit. Increpatns aliquando a socio quodam quod phantasma acce- 
pisset, expavescens arripuit gladium, minatus, in conspectu ejusdem 
mulieris, iilium quem ex ea susceperat interfecturum, nisi illa loque- 
retur et diceret unde esset. « Quid? inquit; vae tibi misero, utilem 
perdis uxorem dum cogis affari. Tecum essem, et tibi bene foret, si 
injunctum inihi silentium tenere permisisses. Nunc autem deinceps me 
non yidebis. » Et mox evanuit. Puer autem crevit et marinum balneum 
frequentare coepit. Tandem una dierum phantastica illa mulier coram 
multis eundem puerum in eisdem fluctibus occurrentem rapuit : 
quem, si verus fîlius fuisset, mare ad littus expellere debuisset. » 
Un ecclésiastique, revêtu de la dignité de doyen, ayant suivi la sœur du 
duc de Bourgogne, fiancée à Roger, roi de Sicile, et ayant séjourné 
quelque temps dans ce pays, apprit de source certaine qu'un jeune 
homme plein de courage et habile nageur, au moment où il prenait 
dans la mer le plaisir du bain, au clair de la lune, saisit par les cheveux 
une fenune qui nageait derrière lui, croyant que c'était un de ses cama- 
rades qui voulait le faire plonger. Il lui adressa la parole, mais n'en put 



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LM INTRODUCTION. 

arracher un mot, la conduisit chez lui couverte de son manteau et finit 
par répouser* Au bout d'un certain temps, blâmé par un de ses amis de 
s'être uni à un être fantastique, il s'émut à cette idée, prit son ^ée et 
menaça sa femme de tuer le fils qu'il avait eu d'elle, si elle ne parlait 
et ne lui avouait d'où elle venait. « Que veux-tu? s'écria-t-elle; malheur 
à toi qui perds une épouse dévouée en la forçant de prendre la parole. 
Je serais restée avec toi et tu œrais heureux, si tu m'avais permis de 
garder le silence qui m'est enjoint. C'en est fait, tu ne me verras plus. » 
A ces mots elle disparut. 

L'enfant grandit et commença à prendre des bains de mer. Enfin un 
jour cette femme singulière revint et l'entraîna dans les flots. Si c'eût 
été un enfant ordinaire, remarque le narrateur, la mer aurait dû le 
rejeter de son sein. 

Le même Molitor raconte une autre anecdote qui se rattache égale- 
ment à notre roman, mais sous un autre rapport. M. Grimm Fa citée d'à* 
près Afiselius ^. Un adolescent vit trois cygnes qui laissaient sur le bord 
^g^Se?>îi'D«fem^ ^ ^'^'^ ^^^^ blanc plumage, se métamorphosaient en belles jeunes 
E!S~'^"'"" fiU^^ se baignaient ensuite, puis, reprenant leur première parure, s'éloi- 
gnaient sous la forme de cygnes. Il se mit à les épier et enleva la robe 
de plume de la plus jeune, qui se jeta à ses pieds et le supplia de la lui 
rendre. Il fut inflexible, l'am^ avec lui et l'épousa. Sept ans après, 
il s'avisa de lui montrer la dépouille dérobée; à peine cette femme l'eut* 
elle entre les mains qu'elle redevint cygne et s'envola par la fenêtre : 
son mari mourut bientôt de chagrin. 

La tradition prussienne que M. Adalbert Kuhn a recueillie dans les 
pays de la Marche, sous le nom de die Sdiwanenkette (la chaîne du cygne), 
n'a de relation avec notre fable que parce qu'elle nous oflre un cygne 
et une chaîne. La voici, à tout hasard : 



* Nederlandêche volksoverkveringen, p. 217. Afzelius, Sagahâfder, t. H , pp. 145-445. Deutsche 
Jtfy(fto/.,3«édit., 1,4216. 



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INTRODUCTION. vun 

Un paysan d'Heiligensee creusait dans son jardin, situé dans le voi- l. ch.tne .le fer et le 

• -k t *yf "* noir. 

smage de la mer, pour y construire un four. Tout à coup sa pèle heurte 
un corps dur : c'était une lourde chaîne de fer. Charmé de sa trouvaille, j 

il saisit la chaîne, mais il a beau tirer, il n'en trouve pas la fin. Eu ch i 

moment il aperçoit un cygne noir qui se jouait parmi les flots. Daiis sa > 

surprise le paysan lâche la chaîne qui disparaît avec le cygne ^. 

N'est-ce pas là un fragment rustique et tout matériel de notre lé- { 

gende? 

Voyons maintenant comment Conrad de Wurtzbourg , décédé en 1 280, coorad <ie wumiiourg. 
s'est approprié le suj^ de notre chanson de geste , sans altérer son essence 
belge ; car c'est là un point sur lequel il convient d'insister. On n'ignore 
pas que ce chantre des Niebettmgen a traité un autre sujet belge et raconté 
en vers les aventures d'Engelhard de Bourgogne, de Dietrich, duc de '^'J'/^J^' **"^ *^ *"" 
Brabant, son compagnon d'armes, et d'Engeldrut, fille du roi de Dane- 
marck *. 

Le duc Gottfried ou Godefroid de Brabant (?), dit maître Conrad *, <^^Hejroid,ciucdeBr.- 
n'avait pas, à sa mort, laissé d'enfant mâle et avait réglé, par testament, 
que ses domaines appartiendraient à la duchesse et à sa fille. Le frère 
de Godefroid, le puissant duc de Saxe *, ne tint pas compte de cette dis- l« «luc des.xe. 
position, et, malgré les plaintes de la veuve ei de l'orpheline, il s'empara 
de la contrée qui, d'après le droit allemand, ne pouvait pas échoir à 
des fenunes (dos nach deutschem Rechte auf keine Weiber erben kônne). 

* Màrkische Sagen und Mârehen, Berlin, 1845, in-S^, p. 465. 

' Eschenburg en a fait connaître des passages tirés d'un manuscrit conservé dans la bibl. de 
Wolfenbuttel, Èfmée aUem., fév. 1776. 

3 W. Gtimm.ÂUd. Wâléem, Frankf., 4846, t. III, pp. 49-54 ; F.-W. Genthe, DeuUeke Dich- 
ttmgen des MUtehUers, Eisleben , 4844 , t. II, pp. 380-309; Eroed.Gvimm, Deutsche Sagen, i. 11, 
pp. 342-544; tradnct frasç., t. Il,p. 372-575; J.-W.Woir,Aïed.5a^^, pp. 88-90; traduct. hoU., 
pp. 99-402. 

* Un saxon persécute aussi la princesse Béatrix de Glèves, d*après la chronique de Brogne, 
App. , 1, n^ I. L'abbé Le Paige remarque que , dans le canton de Munster , il y a un yillage appelé 
Sassenberg (Mont des Saxons) , et que ce village, peu éloigné du pays de Glèves, apu être le séjour 
de Tennemi de Béatrix. HisL de tordre du Cygne , p. 26. 



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fue. 



LxiT INTRODUCTION. 

La duchesse résolut, en conséquence, de se plaindre au roi Charles; 
charirmagnc à Nimè- et, couime pcu de tcoips après , ce monarque vînt dans les Pays-Bas, 
et tint cour plénière à Neumagen * sur le Rhin, elle s*y rendit avec sa fille 
et demanda justice. Le duc de Saxe y était venu de son côté, déterminé 
à soutenir ses droits. Or il arriva que le roi, regardant par une fenêtre, 
vit un cygne éclatant de blancheur qui se dirigeait en nageant vers la 
rive du fleuve, traînant derrière lui une petite barque attachée par une 
chaîne d'argent qui brillait d'un vif éclat. Dans la barque dormait un 
chevalier, la tète appuyée sur son bouclier, et ayant près de lui son 
heaume et son haubert. Le cygne ramait conmie un pilote habile, et il 
conduisit la barque au rivage. 

Charles et toute la cour furent en ne peut plus étonnés de cet étrange 
événement : tout le monde oublia la plainte de la duchesse et courut 
sur les bords du Rhin. Cependant le chevalier se réveilla et descendit 
de la nacelle; le roi le reçut avec magnificence, le prit lui-même par la 
main et le conduisit au château. Alors le jeune guerrier dit à Toiseau : 
« Poursuis ta route, cher cygne! quand j'aurai besoin de toi je t'ap- 
pellerai. » Aussitôt le cygne s'élança, et disparut bientôt avec sa barque 
aux yeux des spectateurs. €hacun regardait l'étranger avec curiosité; 
Charles revint à son tribunal, et désigna à son hôte inconnu une place 
parmi les autres princes et barons. 

La duchesse de Brabant, accompagnée de sa fille au vis clair, exposa 
d'abord ses griefs; et après elle le duc de Saxe, affermi dans sa derve- 
rie *, prit la parole pour se défendre. Enfin il offrit de soutenir son droit 
par les armes et demanda que la duchesse choisît un champion pour 
défendre le sien. Cette proposition la fit trembler; car le duc était un 

* Dans la plupart des versions de notre légende, c'est à Nimègue que ce débat a lien ; Neuma» 
geiï(Noviomagum) est proprement un boui^ sur la Moselle ayec un vieux château et où Ton voit 
des vestiges assez nombreux des Romains. 

* Ce vieux mot vient p^t^tre du flamand , dief, larron , voleur, dkvery, volerie , qui tient du 
brigand. Nous préférons du moins cette étymologie à celle de M. de Roquefort qui remonte 
au latin deviare. Voy. la note sur le v. 553. 



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INTRODUCTION. 



LXV 



guerrier d'élite, avec lequel personne n*eût osé se mesurer. En vain pro- 
mena-t-elle ses regards dans toute la salle, personne ne r^ondit à ce 
muet appel. Sa fille pleurait et gémissait. Tout à coup se lève le chevalier 
que le cygne avait amené; il promet de la protéger. 

On s'arme de part et d'autre pour le combat; et après une lutte longue 
et opiniâtre, la victoire reste enfin du côté du Chevalier au Cygne. Le duc 
de Saxe perdit la vie et la duchesse et sa fille recouvrèrent leur héritage. 
Toutes deux remercièrent le guerrier, leur libérateur, et celui-ci accepta 
la main de la jeune princesse, à condition que jamais elle ne lui de- 
manderait d'où il était venu, ni quelle était sa famille, attendu qu'il 
serait obligé alors de la quitter pour toujours. 

Le duc et la duchesse eurent ensemble deux enfants, qui furent élevés 
avec soin; mais leur mère était de jour en jour plus tourmentée de ne 
pas savoir ce qu'était leur père. Malgré sa défense elle finit par l'inter- 
roger. Douloureusement affecté de cette indiscrétion : « Tu viens, lui dit- 
il, de faire toi-même notre malheur, et c'est pour la dernière fois que tu 
me vois. » La duchesse se repentit trop tard; tous les gens du chevalier 
se jetèrent à ses pieds, le suppliant de rester : ce fut en vain. Le 
guerrier revêtit ses armes et le cygne vint, avec la même nacelle, l'at- 
tendre ail bord du fleuve. Le duc embrassa ses deux enfants, prit congé 
de son épouse, et donna sa bénédiction à tout le peuple; puis il entra 
dans la barque, suivit sa route et ne reparut plus. La duchesse en eut 
l'âme et le corps brisés : néanmoins il lui restait assez de courage pour 
se consacrera l'éducation de ses enfants. De ceux-ci sont issues plusieurs 
nobles races; les ducs de Gueldre, ceux de Clèves, les comtes de Rei- 
neck, et d'autres encore proviennent d'eux; tous portent le cygne dans 
leurs armes (aile fuhren der Schwan in Wappen)? 

Quoique la scène soit transportée en partie dans le Brabant, Conrad 
se rapproche plus de la légende de Clèves que de celle qui a été adoptée 
par le trouvère, auteur de notre roman. La naissance du Chevalier au obserTiuonsiurceiic 

légende. 

Cygne reste un mystère; il n'est point le sauveur de sa mère. M. P. Paris 
ToM. I. i. 



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Livi INTRODUCTION. 

croit que ces inventioBS sont plus récentes que le reste, et il se fonde sur 
ces vers d'un des manuscrits de Paris : 

SigDor, or escoutés, francegent absolue, 

S'orés bone canchon qui n*est mie séue 

Del Chevalier au GisDe avés canchon oiowe; 
Jl ni a si yiel bi>me ne fenune si créuwe 
Qui oncques en oïst la proumière venue, 
De quel lière il est nés , mais or sera séue. 
Je vous le dirai bien , si Dieu plaist et s*aiue *. 

Si l'on demande quel est le Godefiroid , duc de Brabant, dont le Che- 
valier au Cygne épousa la fille, on peut répondre qu'il ne paraît pas 
que le poète se soit mis en peine de respecter l'histoire. Selon toutes les 
probabilités, et en dépitde la chronologie, Charles estCharles-le-Chauve; 
peut-être Charlemagne, comme dans la légende de Gerhard Schwan; Go- 
defroid semble être Godefroid II, qui mourut en 976, sans lignée, et 
n'a pu vivre contemporain de Charles-le-Chauve, encore moins de Char- 
lemagne. 

saivius BraboD. C'cst dc uouveau dans le Brabant que nous rencontrons la légende 

de Saivius ou Silvius Brabon, telle que Le Maire de Belges et Wasse- 
bourg la racontent^, et telle que l'exposent aussi les frères Grimm, sous 

swan.. le titre de Charles Ynach, Saivius Brabon et Dame Schwan ^ (Swana). 

Le v.i des Cygnes. Sclou ccttc Icçou, le Val (ks Cygnes est Valenciennes , dont un cygne 

orne encore l'écusson municipal ^, comme il sert de décoration aux armes 
duWaterland^. Voilà pourquoi des chroniqueurs ont fait Saivius Brabon 

* Les manuscrits français, t. VI, p. 185. 
» Append ,\, n««9et40. 

3 Deutsche Sagen, t. H, pp. 286-29i. (On y cite, on ne sait pourquoi, Tacite, HisL, liv* IV, 
p. 55, remarque que nous avons déjà consignée plus haut). Trad. franc., J.-W. Wolf, Nied. 
Sagen, pp. 68-76.; Irad. holl., pp. 75-85. Die aider excellente Chronyke van Brabant. Thant- 
werpen, I51i, in-fol., B. H, c. â. 

* J.-W, Wolf, Nied. Sagen. p. 465. Trad. holL, p, 185. 

^ Note de M. le D' Goremans, Bull, de la Commiss. royale dhist., t. XI, p. 108. Les rues, les 
impasses, les maisons du cygne ou des cygnes^ ne font défaut dans aucune de nos villes un peu 



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INTRODUCTION. lxvii 

fondateur de Tordre prétendu du Cygne, opinion contre laquelle s*élève 
sérieusement Fauteur d'un article du Supplément au Dictionnaire de la ordre du cygne. 
conversation. Selon ce grave critique, ce n'est pas Salvius Brabon (qu'il 
appelle Salucius), mais le chevalier Hélie qui a institué cet ordre. Ne 
valait-il pas bien la peine de rédiger un supplément pour débiter ces 
pauvretés, déjà réfutées dans le corps de l'ouvrage *? Il est essentiel 
néanmoins de faire observer avec Paquot ^ que le nom de Valentianae, 
pour désigner Yalenciennes, est beaucoup plus ancien que celui de 
Vallis Cygnorum, et que les inductions qu'on voudrait inférer de cette 
dernière dénomination ne doivent pas aller trop loin* 

L'histoire de la belle Germaine et de l'origine de Yalenciennes est 
racontée, d'après Jehan Le Maire, fol. 31 de la première partie du livret cuiei corrotet. 
fort rare, intitulé : Le catalogue des antiques créations des villes et cités, fleuves 

et fontaines assisses (sic) en troys Gaules Le premier faict et composé par 

Gilles Corrozet^ parisien, le second par Claude Ckampier, lyonnais. Lyon, 
Fr. Juste, in-52 , cart, goth. 

Le rimeur Jean De Klerk faisait allusion au conte de Salvius Brabon j. De Kierk 
ou à une autre transformation du Chevalier au Cygne, dans les vers que 
nous avons transcrits au commencement '. 

Les vers de J. Van Maerlant, sur le noiéme sujet, y ont été rapportés v.n M-erUnt. 
également, ainsi qu'au second volume de Philippe Mouskés ^. 

Marc Van Vaemewyck est conforme à Wassebourg *, et le Luyster v.n v.crnewyck. 
van Brabant copie Van Vaemewyck* 

considérdbles. Une tradition bnndloise, racontée de diff'érentes manières , et dont le Viaemsch 
Belgie a donné une version poétique, se rattache au eygm de la croix (kruù zwaen). 

* Dict, de la conversation et de la lecture, li5* livre. 

* J.-B. Devaddere, Traité de forigine des ducs et du duché de Brabant, édit. de 1784, in-12, « 
t.I,p. 16. 

» Édit. de M. J.-F. Wîllems, 1. 1, p. i. 

* Pag. XL. 

" Die historié van Belgie. Ghendt, 1574, in-fol., fol xci V; réimpression de Gand, 18^, 
1. 11, pp. 45-48. Dans la table de Foppens il est écrit Waemewyck au lien de Faemewyck, 



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Lxviii INTRODUCTION. 

Généalogie. TcUe cst Ih généalogie de cet autre Chevalier au Cygne, d'après le 

Liiyster van Brabant, combine avec Marc Van Vaernewyck : 

Magivs , 18« prince de Toogres et de Brabaot. 



Mbramus, 19* prince de Tongres Clodaickou Cloadic, retenu prisonnier à 
et de Brabant. Rome. ( De Guyse, III, 31 .) Le Luytter 

le fait frère et non pu onde de Oodefroid, 



Léon, tué en combat- GoDEFaoïn, autrement nom- Tectoiucs, . . 

QUI suit 
tant les Saxons. méGoTARBooGaARLES^a- cbefdesCimbres. 

bitait le cbâteau de Megen. 



Charles Yuach ou Inacb, épousa Gerrania, fille de Lucius Julius et 
d*Aurelia , et sœur de Jules César. 

SwANA, épousa Salyius BRAioii,1' prince héréditaire 
de Brabant. 



Le géant Antij^one ou 
Druon. 



Charles Octave Braron, ^ prince héréditaire 
de Brabant , épousa Lucia Doritia. 

Et voilà cependant comme on écrit l'histoire ! 

Celle de Salvius Brabon n'est pas plus invariable que l'histoire d'Hélyas. 
Une autre légende lui enlève l'honneur de délivrer une princesse, mais 
lui accorde la gloire non moins grande de rendre la paix à un pays. Il 
combat un géant qui désolait le canton d'Anvers et en devient vainqueur. 
Cette fois le cygne ne prête plus au héros son mystérieux concours. La 
fable a changé totalement de face. 
Entrée de Philippe à An- Eu 1549, Ic fils dc Charlcs-Quint fit son entrée à Anvers. Il fut reçu 

vers. 

avec une pompe extraordinaire. Graphaeus a décrit ces cérémonies où 
le géant Antigone parut dans toute sa splendeur. Voici comment il en est 
parlé dans la traduction française * : 

« L'on dict communément, qu'ycelluy géant nommé Antigon * sou^ 
loit jadis posséder l'ancien chasteau d'Anvers, que pour le présent on 

* Le triumphe d Anvers faict en la susception du prince Philips , prince '^Espaigne, in-foL , 

sigD. L, verso. Spectaculum in susceptione Philippi Antuerpiae editarum mirifieus apparatus , 

in-fol., fol. L 3 verso. De triumphe van Antwerpen, in-fol., fol. K iiij. 

^ Dans la composition de ce nom entre peut-être le mot anglo-^axon enten, géant. Ph. Mous- 
kés, t. I, 621; t. II, cxix, cxxiii, cxxv. 



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INTRODUCTION. lxix 

dict de Barcht, auquel pour le [urésait est le principal prétoire» la prison 
du prince, le grandt tonlîeu^ et, au lieu du temple du dieu Mars qu'il 
souloit estre, est pour le présent une église dédiée à Thonneur de Dieu 
et de la vierge S^-Walburghs, que communément Ton dicte de Boreht- 
kercke. 

» Icelluy Antigon, soy tenant en ycelle forteresse ou chasteau, pren- 
dant yioUentemisnt toiles et gabelles des passants, commença à exarcer 
moult cruelle tirannie, ostant la main à ceulx qui luy reffusoient ses 
exactions, les laissant en tel poinct aller tout sanglant. 

» Quoi voiant ung moult noble prince de ceste région, nommé Bra- 
bon, duquel la terre en porte le nom Brabant, ne vcaullant endurer la 
crudélité de ce tiran, le a combattu vigoureusement, et par prouesse 
et vaillance virillement survaincu, desconfit et occyst, en délivrant ou 
affrancissant toute la région de sa tirannie. Encore dict-on moult des 
choses d'ycelluy géant, mais le peuple du siècle d'alhors étoit si rude 
d'engin ,*cpi'ilz n'oiit laissiet nulz escripz dignes de foy, combien tout^ 
teffois qu'icelles choses ne sont moins croyables ou dignes de foy, que 
ce qu'ont jadis escript les payens de leur dieu Juppiter, Juno, Saturne, 
de Mars et ÂppoUo. 

» Sur la maison de la ville, en la chambre de Messeigneur^, Ton voidt 
pendant à chayne de fer, de gros ossementz, que Ton estime (selon le 
commun cuydier ou pensement) estre des ossementz dudit Antigonus, 
mais quoy qu'il en soit ou non, ceulx qu'ilz se vœuUent mesler de 
l'anathomie ou disjoincture des corpz humains, afferment estre les osse- 
mentz d'un grandt corpz humain, lesquels ossementz sont ceulx, assça- 
voir : une cuysse, une dent, le plat d'une espaulle et ung os de jambes. 

» Ceulx qui ont mesuré ceulx ossementz disent que selon la pro- 
portion humaine, ce a esté ung homme bien de grandeur de dix-huit 
pieds *• » 

< Yoy. YApp., n^ H, et les notes qui raccompagnent. Noos y citons Gramaye, Albert Durer, 
Scribanins et Bochius. 



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hX% 



INTRODUCTION. 



Le texte latin entre dans de plus grands détails. 

r-rapimus GraphaBUS a composé sur les restes prétendus du géant cinq distiques , 

que Juan Christoval Calvete de Estrella * a reproduits en les tradui- 
sant en espagnol. Voici, d'après cet auteur, la saga d'Antigone ou de 
Druon : 

E^ireiia. « Eu aquclla fortalcza (sur les bords dc FEscaut , aîusi qu'il cst cxpH- 

» que plus haut) estara un ferocissimo gigante, el quai segun unos 
y> fue llamado Antigono et segun otros Druon. Ténia de alto quinze 
» codos, y tyranizava desde aquella fortaleza toda la tierra, y a todos 
» los que passavan por alli; les hazia pagar el passaje por fuerça : 
» y sino guerian pagar cortavales la una mano y arrojavalas enel rio 
» Escalde, y assi los embiava lisiados y malparados. De aquel costar 
» y arrojamiento delas manos, començaron los comarçanos llamer el 
p lugar Hantworp, que quiere dezir Arrojamiento de manos *, y despues 
» corrompido il vocablo se ka llamado en latin ArUwerpia y Andoverpa 6 
» Antorpia, y Anvers en comun vulgar, y en aleman Antorp. Eninemoria 
» d'ello tiene la villa por armas un castillo, y encima del dos manos 
» cortadas. No pudiendo pues sufrir la crueldad y tyrania d*el gigante 
» Antigono , el fortissimo principe Salvio Brabon (d'el quai se dixo Bra^ 

Lechcv.iierGr.Tiu.. » bdute) pclco coucl y lo vêcio y mat6. Otros atribuyen esta hazana à 
• Gravio, un fortissimo cavallero, el quai caso con la hija de Sal- 
» vio Brabon. En testimonio y aprobacion delà grandeza d'el gigante 
» Antigono , tienen oy en dia enlas casas d'el senado de la yilla algunos 
» huessos, de los quales se colige y saca la espantosa estatura d'el 

^ V Annuaire de la kêbUoth. roy. de Belgique pour i843, contient une notice sur Estrella, 
pp. 244-270. 

' Graphaeus,dan8 une petite pièce de vers extraordinairement rare et formant une plaquette 
de 8 pages in-16 (Cat. Yan Hnlthem, n^" 27789) , dit : 

Itte a maDuum jactu me Haotuerpiam aadet 

Dicere, sed Vulgo est fabula nota nidi. 

De nomine florentissimae civUatis Antverp. 1527. 



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INTRODUCTION. 



liXXl 



gigante, les quales son las canillas delà piema^ muslo y braço, y 

un diente, y un husso delà espalda ^. » 

Dans un ancien livre de privilèges de la ville d'Anvers on lit ces vers : 

Postquam res Asiae cecideruot , mille trecentis 
ÂDnis ante Jesum de sacra Yirgtne natam , 
Hic fuit Antigoni castnim insigne gigan lis , 
Quem Brabo devîcît, de qao Brabaulica Teilos; 
Moenibus incoeptutn magnis et turribas altis; 
Gui nomea tribuii manuuin violenta potestas; 
Extra clima jacens, juKla Scaldam pelagosque , 
Fluctibus Oceani quatitarsurgentibus ampli. 
NuDC villa iBsignis , toto notissima mundo , 
Gaesaris exceisis olim dota ta trophaeis; 
Ex pelago et terra , et coelo confisa sereno , 
Per mare, per terras, quae questom gentibM affert , 
Quo multi vivunt, multi ditantur abunde. 
Imperialis hera, sic est Antverpia vera ^ 



Lirre de privilèges 
d*AnTers. 



Beyerlînck, dans son Theatrum vitae humanae, au mot gigas, a réchauffé BcyeHinck 
le conte d'Antigone ', qui ne pouvait être omis par un poète. Aussi 
Jean Molanus en a-t^il* profité dans son Anêwerpias, qui parut en 1605, 
et dont les exemplaires sont si rares que Foppens n'en avait jamais vu, 
ni lui ni ses amis, et que M. Van Hulthem passa une partie de sa vie à moUou.. 
en chercher un *. 

* Ei fsHeissimo viaie det muy alto y tnuy poderùso principe dcn Philippe, En AnTers , 1552, 
ni.fol.,fol.î20\<»et22! r*. 

* BeÉchryving der 9tad Antwerpen, Antw. by P.-J. Parys. (s. a., yeni 1780), p. 4. 

' Bibl. HuUh., n" 27792. Joannis Molani Bredems Antwerpiados Ubri quinque, anno 1605. 
Lagduni Batavomm, in-i2 de 87 pages. 

* Le Magnum theatrum vitœ humanœ, de Laurent Beyerlinck', Colon., 1651 , in-fol., t. UI, 
liU. G, p. 40 F, contient ce chapitre : De gigante Antverpiensi et aliis Belgicae, 

« Caetemm in Belgio nostro etiam proceri prae aliis hominibns nonnttnquam progeniti. Vi- 
» dimus, ait Goropius Becanus, in sua Cfigantomachia, nostra aetate homineiii juvenem R 6i>ropi«i»B«canus. 
> peées, mnlierem X pedes excedentem. 

A Et quidem in ea Batatiae parte quani Wateriandiani Tocant , homines passim aliis Europae 



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Lxxn INTRODUCTION. 

La difficulté de se procurer ce livre fera excuser la longueur de la 
citation suivante : 

His iam forte locis cum Gallis bella gerebat 
Caesar, et immeosi jaciebat semina regni 
Cognatumqae suum (Belgae Brabona voeabant) 
Duxerat hue secum , juyenis que fortior alter 
Non erat Ausonias inter latiaaque phalanges. 
Hic dum forte cupit totam percurrere terram 
Ineultam licet, et dira feritategigantis 
Omnibus invisam populis, cum littora Scaldis 
Invia perlnstrat Jintrem nautamque requirens, 
Eminus in pratis » spissa prospectât ab ulva 
Pastorem puerum parvo sub colle aedentem. 
C!ontinuo mittitjuvenes qui singuladiscant; 
Sitne vadum fluvii , quibus aut sit lin ter in oris, 
Aut qua trajiciant tam latas fluminis undas. 
Nec mora, sic referunt, metuendum corpore vaste 

D hominibus altiores, acin nuper invente novo orbequosdam exsti tisse, etiamnum exstare in- 

» signi corporis magnitudine, ex historiis compertum , et ob id terram ^t^an(um appellari eum 

y> tractum. 

» Quid vero de gigante nostro Antnerpiensi sentiendum vid^tnr, salis iocertnin est , corn 

» quidam fabulis poetanim totam annumerent, quae deea re circurofertur, narrationem. Alii 

» tamen ob solemnem illius memoriam, non ab omni veritate alienam censent gigantis nostri 

y» historiaro; ut cujasdomus et arx non solum sed et ingentisroagnitudinis ea apud nos magno 

D miracnio speetantur. Quin etiam marmoreus colossus Brabonis ducis, qui Brtbantiae nomen 

» dederit, domum senatoriamjam olim ornât, nunc ad portum marînum seostentat, collocata 

» ibi in ejus locnm imagine divae nostrae tutelaris Deiparae, sed et quotannis in solemnibus , 

A quas binas ea civitas habet, processionibus, unam in festo SS. Trinitatis, et infra oclavam 

» Âssumptionis alteram; ingentem colossum antiquum suum gigantem referentem , in specta- 

» culo circumducunt, cnjus basi inscripti leguntur hi versus : 

Cerailis immanem hune immeosa bac mole giganiem , 
Talem olim, ut fama est, tulit Andorerpa t^raDonm. 

(En cet endroit, Beyerlinck tranêcrU les vers de Chraphœus sur les ossements aUribués à An- 
tigone,etil cloute) : 

« Joannes Goropins veto automat isthaec ossa balaenae cujuspiami non gigantis ant ho- 
» minis alicujus esse. Caeterum historia haec ita se habet. (Narration tirée de Goropius.) n 



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INTRODUCTION. lxxiii 

NoD procul hinc habitare vinim, parvaque triremi 

Omoe genus reram médium vectare per aequor; 

Sed oimium populos iilum vexare propinquos, 

Gum mercatores yectigal pendere lanium 

Gogat et innumeros laie populetur agrestes. 

Tum Brabo (uec enim romana in pectore virtus 

Snstiuuit tam grande nefas populique dolores 

Ferre impunediu) : c Nos ibimus, ibimus, inquit, 

Ullores sceierum , nec corpora vasta timemus. 

Quamvis Enceladum spirantem corporevincat, 

Stat conferre manum et vires sentire furentes. 

Jamque giganteam cernebanl eminus arcem , 

Grandibus exstructam saxis, cum martiusberos 

Exspectare jubet socios et cernere pugnam. 

Ipse viam pedibus carpit mediamque per ulvam 

Fertur ad imoianis crudelia tecta tyranni. 

Ad portam clypeos praecisaquetemporacernit 

Gum galeis affîxa suis, parlimque rubebant 

Caede nova et tristi pendebant pallida tabo, 

Partim nigrantem violenlis solibus usta , 

Praebebant speciem : forma est non una , cruoris. 

Haec dum miratur juvenis, tacitusque minatur 

Autori sceleris, cristatam vertice summo 

Induitur galeam , et fidis stans clarus in armis, 

Flaventem pelvim quam parva columna gerebat, 

Ter quater educto festinus verberat ense. 

Ingentem dédit ilia sonum , dominumque ferocem 

Grandibus excivit tectis pugnaeque paravit. 

Interea juvenis Martem per vota precatus , 

€ Romanae pater urbis, ait, si justa volontés 

Aggredimur, da praesenti superare duello, 

Ipse tibi sacra dona feram. > Yix ista loquutus , 

Cernit adesse virum, et vagina libérât ensem. 

Illegerens ferrum dextra clypeumque sinistra, 

Progreditur , damans : c Quismortem hue quaerere venit? 

Tune ades, o miserande puer? trade ocyusarma, 

Ni malis stygias hodie migrare sub undas. > 

Talia clamantem et foedo plura ore vomentem , 

Ton. I. j. 



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Lxxiv INTRODUCTION. 

NoD lulit Aiisonius juveois : sed pauca fremenii 
Reddidit : c Immanis si grandia membra gigantis 
Horrerem , ad pugnam stoiidus non sponte venirem; 
Nunc âge; quid parvo valeaDt in corpore vires 
Experieris, 2» ait, stricto simul irruitense. 
Et cruri vulnas prudens infigit aperto. 
nie ubi stillantem coepit sputare cruorem , 
Protinus ardescens ferrum qaod dextra gerebat, 
Torquet in adversum stridens; hic impiger ictum 
Déclinât saltu et média discarrit arena , 
Nunc hac, nunc illac faciens nova Tulnera monstro. 
Nam clypeo si forte suo galeave micanli 
Ferrum excepisset , viridi prostratus in herba 
Nunquam dilectae vidisset moenia Romae. 
Stat monstrum immotum, nec enim procedere vulnus 
Inflictum cruri sinit et cruor undique manans : 
Non tamen ingentes animi deponere motus 
Suslinet, at massa tenues transverberat auras, 
Et frustra ingeminans ictus sua braccbia lassât. 
Undique prorumpit sudor magnosque per artus 
Non aliter currit, sterilem quatn rivus in agrum 
Deductus sulcis siccas humectât arenas. 
Tune demum juveni felix Tictoria primum 
Ante oculos ftilsit, lassnm fermequelabanlem 
Acrius oppugnat , damans : c Mea tempora portae 
Non figes praecisa tuae, sed si mihi pergant 
Aspirare Dii, caput hoc, cervice revulsum, 
Ostendam populis, quos tu crudelibus ansis 
Consuetas aedes et avitos linquere fines 
Cogebas nuper; nunc te morieute redibunt. t 
Talia dicebat Brabon , dextramque gigantis 
Amputât accurrens: nimio frémit ille dolore, 
Et frustra cunctis maledicit in aethere divis. 
Mox, tauri in morem, mugitibus aéra complet 
Horrisonis, strepitu circum loca vasta tremiscunt 
Jamque videbatur flavas morsums arenas, 
Cum juvenis (nec enim clypeo moritura tegebat 
Ilia, nec poterat yeniens avertere ferrum) 



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INTRODUCTION. lxxv 

Falmineom laleri capolo teoas impulit ensem. 
Dumque cadit vasto tremuit sub pondère tellus » 
logeotemque dédit sonitum , ceu montibus altis 
Magna ruit qaercus^ validis éjecta procellis, 
Dant ca?a saxa sonum, montis quem reddit imago, 
Et percQlsa tremant pavidis animalia terris. 
Romulidae accurrunt juvenes» molemque gigantis 
Immensam adspiciuot , admiranturque videndo 
Grudeles vultus et diri pondéra ferri , 
Victoremqne suum gratulanti voce salutant. 
Interea Brabon dextram tellure jacentem 
Tollit bumOy mediamque tenens haec retalit ore : 
c Tu nunc innumeras tandem cornes ipsa sequeris 
Quas praemisisli spumosas Scaldis in undas. > 
Dixerat , et dextram médium projecit in aequor. 
TuD€ demum Teleres laeti rediere coloni 

Ântiquas habitare domos saevisque periclis 

Ereptiy memores, victoris nomine terram 
Appellanl; vêtus inde tenet Brabantia nomen; 
Constituuntque urbem magni prope littora Scaldis , 
Qoae (si vera ferunt) , quia dextra jaeta gigantis , 
A numnum jactu dicta est Hantwerpia, primum. 
Nunc etiam manuum retinent insignia formam 
Et pia Braboni fertur posuisse vetustas 
Insignem slatuam, summa quae staret in aede; 
Quem morem grati nunquam omisere minores 
El aune Brabonis formam nova curia servat^ 
Transmittens stabilem venturain saecula famam ^ 

Le jésuite Scribanius, que nous citons plus loin *, raille aussi la scrai.nit 
crédulité des Anversois ' : « Sunt qui Antwerpiam a manibus projec- 
» tis voluerunt : ac ne quid fabulae deesset, gigantem repererunt, cujus 
» etiam dentem ostentant palmo majorem. Credamus habuisse duos 

« Pages 20-2i. 

« Page 223. 

^ OrigineiAfUuêrpkniiê. Ant., iM0,in-4% pp. 65-M,66. 



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Lxxvi INTRODUCTION. 

» supra triginta, quantum os illud fuerit, in quo tôt palmarès dentés 

» luserint ? sex pedes justam viri longîtudinem statuunt , quatuor palmi 

» pedem, ut quatuor digiti palmum; palmi ergo xxiv virum dabunt. 

» Hune virum arbitreris ludere inter dentés gigantis nostri. Monstra 

» narro. Propius etiam subducamus calculum. Concedamus in justo viro 

» ordini dentium longitudinem palmorum duorum, quae duodecima 

» justi hominis pars est; necessum erit gigantem nostrum palmos 

» complexum minimum xcvi , qui cubitos xvi statuunt , pedes xxim , 

» licet dentium illius ordini non nisi octo palmos concesserimus. 

» Quid si palmos tribuamus xvi centum, centum et xcn palmos 

» aequaverit, qui cubitos xxxn dabunt, pedes xlvhi. Quanto hic 

» Goliada celsior, quem, Scriptura teste, scimus sex tantum cubito- 

» rum et palmi unius fuisse, pedum nimirum ix et palmi unius? est et 

» aliud in gigante nostro non minus portentosum; dens ille quem ad 

» fidem faciendam ostentant, sedecim uncias appendit : cum intérim 

» dens viri maximus, nunquam aut raro drachmam attingat aut exce- 

» dat : singulae autem unciae cum octo constent drachmis, necessum 

» fuerit gigantis nostri dentem cxxvm drachmas appendisse. Jam si 

» a mole dentis ad reliquum corpus transeamus, cum in viro sex pedum 

» dens maximus drachmae sit unius, quantum arbitrabimur gigantem 

» nostrum, in quo dens unus drachmas pendet centum viginti octo? 

» .... Quantum ergo vulnus, quo periit, accepit gigas noster? et quo 

» ense vastissimi illius corporis amputata manus est? Jam quid potuerit 

» ad omnem fabulam explendam reperiri accommodatius, Brabonem 

» Caesaris coUegam, Alcidem novum, Druonis nostri, redivivi Erycis, 

» manum praecidisse : tam nobile collegae sui factum aut ignorasse 

» Caesarem, aut pressisse silentio, qui non tacuerit Sextum BaaUum, 

» C. Volusenum, T. Pulfioneni, L. Varmum, pluresque inferioris notae 

» et operis ! » 

«0^^*"* Vrai ou faux, grand ou petit, Antigone n'en resta pas moins de 
toutes les fêtes. A la réception de l'archiduc Ernest, en 1595, le géant 



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INTRODUCTION. lkvh 

prit un de ses airs les plus terribles. Au contraire, lorsqu' Albert et 
Isabelle firent leur entrée à Anvers, en 1602, Antigone se montra tout 
entouré de petits amours : jamais il n'avait eu un aspect si gracieux ^. 
Depuis, sauf l'intervalle de la domination française, il s'est constamment 
associé à toutes les grandes solennités dont Anvers a été le théâtre *. 

Le chanoine d'Anderlecht, J.-B. De Vaddere, un des premiers qui D«v.dderc 
aient porté le flambeau de la critique dans nos antiquités, relègue sans 
hésiter Salvius Brabo ou Brabon parmi les fables ^. 

« Le plus célèbre des auteurs , dit-il , qui nous enfilent une liste des j Henningcs 
» descendans de ce monstre, est Hierosme Henninges, qui a vécu en 
» l'an 1598, et fait imprimer en ce même temps le quatrième volume 
* de ses œuvres généalogiques, composées de toutes les maisons illus- 
» très du monde, et entre autres de celle de Brabant, qu'il dérive de 
» Salvius Brabo, sans en donner aucune preuve, ou en alléguer aucun 
» témoin. 

» Le plus ancien de ceux qui en parlent devant lui, venu à ma con- 
» naissance, est Luctitô Tongremis, vêtus msTORicus, dit Valerius Andréas, lucius de Tongr«. 
» scripsU a saecuUs atiquot historiam rerum Belgicarum totam e fabulis corn- 
» positam *. Elle n'a jamais esté imprimée, mais on en trouve divers 
» exemplaires manuscrits. 

» Nicolas Le Clerc, secrétaire de la ville d'Anvers, mort en l'an k.ouj. DeKicrck 
» 1518, en a suivy la piste. Il a escrit la chronique de Brabant en 

* Jo. Bochius, Descriptio publicae gratulatUmis^ etc., in-fol., pp. i08 et 273. 

* Voir 1. 1 , p. ^ , de Geschiedenis van Ànlwerpen, door F.-H. Mertens en K.-L. Torfs. Antw. , 
4844, in-8*. Ces messieurs, qui D*ont pas eu connaissance de ce que nousavons écrit sur ce sujet, 
confondent encore Lohengrin avec Garin le Loherain. 

' Traiié de Corigine des ducs e» du duché de Brabant, Brux., 4784, 1, 12. 

* Nous avons donné ane notice sur Lucius de Tongres au tome l"' de Ph. Mouskés, pp. cgcxl- 
cccxLn. Cf. Paquot, Mémoires in -fol., 1. 1, p. 429. Cette mention de Brabon par Lucius ne se 
troiiTe pas , du moins dans les extraits de Jacques de Guyse, à l'aide desquels seuls nous connais- 
sons cette chronique de Tongres, n'en ayant rencontré de copie nulle part, malgré nos actives 
perquisitions. Yoy. plus haut, p. xxi, et Schayes, Mém. sur les documents du moyen âge rekuifs à 
la Belgique, couronné par TAcad. de Bruxelles, t. XII, 1837, p. 61. 



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Lxxvni 



INTRODUCTION. 



Jean le Maire. 



Massxus. 



fleiHclicnius. 



» vers flamans, et tiré l'origine de ces pièces du temps du déluge, les 
» faisant sortir de l'arche de Noë par une narration ennuyeuse *. C'est 
» contre lui et des escrivains de semblable trempe, que Molanus donne 
» la suivante censure (in Praef. ad Mititiam sacram) : Qui enim a temporibus 
» Juin Caesaris, aut, longiore mendaciorum catenùy a diluvio Noë, Brabonum 
» multorum seriem et historias recentibus scriptis usque ad tempora Pifmù primi 
» deduoœrunty ii non historiam scripserunt, sed in confingendis nescio quibus 
» utopiae monstris eorumque ampuUom nugisy bonas horas mole collocaverunt. 

» Le troisième est Jean le Maire , historiographe de Marguerite d'Au- 
» triche et d'Anne, reine de France, en son livre qu'il a intitulé : 
» Illustrations de la France orientale et occidentale, quoy qu'en effet il l'ait 
» plutôt obscurcie par de sottes et très-impertinentes rêveries : ainsi 
» que Christianus Massseus en ses Chroniques du monde *, dans les- 
quelles il raconte le suivant : 

» Godefridus, cognomento Carie, rex Tungrorum genuit Carolum, qui 
» Romanos juvit in Bello Mithridatico , rapuit fitiam JulH, proconmlis Arca- 
» diae, cum qua fugit per Franciam, Cameracum, VaUemque Cygnorum, ad 
» Montent Frigidum apud Bruxellam. Genuit Octavium et Zuanam : quam 
» Salvius Brabo uxorem duxit Lovami in templo Martis et Plutonis, praesente 
» Julio Caesare, qui dédit ei omnem terrant a mari Nortvego usque ad Tomacum 
» et Scaldam, Hannoniam, SUvam Carbonariam, titulo ducatus Brabantiae. 
» Brabo gigantem occidit, ob id marchio Antwerpiae primus erectus sacri prin- 
» ceps imperii : occisus Romae in conspiratione contra Caesarem. » 

De Vaddere rappelle ensuite qu'Henschenius , dans sa Diatribe de 
tribus Dagobertis (L. 4, p. 150), met tous ces récits au rang des men- 



^ Il n*y a rien de semblable dans les BrabarUsehe Yee$im de J.(N.)DeKIerk, ainsi qa*oii peut 
seD assurer par Tédition de M. Willems. De Vaddere aura été probablement induit en erreur par 
une interprétation trop large de Molanus. 

^ Chronicorum mulHplicis historiae utriusque teêtamenU, Ckriêtiano Mmêœù eameracmaie 
authore, libri viginti. Ântuerp., 1540, in-fol., p. 486. Massaeus allègue ses autorités : « Libet 
M bic altiora de majoribus ejus (Pipini) : qnae partim ex Petro Ta^orea, partim ex Joanne Ma* 
n rio collegi. d 



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INTRODUCTION. 



LXXJX 



songes. Il dit que Barlandus *, mort en 1542, reconnaît aussi les 

Brabons pour les ancêtres des ducs de Brabant, et que Wassebourg a moUous 

adopté cette généalogie, exposée de la sorte par Molaûus dans son flw- 

toire de Lcmvain, manuscrite : SurU qui <mte Pipinum Landensem multos recen- 

sent Brabantiae duces, non obscuri modo scriptores, sed docH quoque vndoctorum 

sequaces : quorum ducum est séries : Saltdus Brabo obiit armo ante Christum 

naium 52. Eum scribunt cum Sumrdana (Swana), JuUi Caesaris nepte, Lovami 

m templo Martis et Plutonis contractis nuptiis, omnem Belgicam gvhemandam 

accepissej etc. C'est une sœur d'un de ces Brabons (Carolus Naso) qui fut, 

disent les romanciers, mère des quatre fils Aymon. Les qu.ire «h xymoD 

De Vaddere ajoute que François de Rosières ^ traite plus ample- 
ment cette même fable, dont se moquent Divaeus ', Pontus Heuterus *, 
Willebrordus Boschartius ^ et Miraeus ^. 

Goropius Becanus, malgré son penchant pour l'extraordinaire, rejette ooropiu» Bccanus. 
la fable d'Antigone, au second livre de ses Origines ArUwerpienses, qu'il 
dédie au terrible duc d'Albe, cet autre géant plus réel et plus redou- 
table ^ Voici le passage textuel : 

« Hoc mihî nunc usu venit, cogorque non solum veritatem aperire 
et in lucem vocare, quod mihi nunc satis in re proposita fecisse videbar, 
sed plebeias etiam et aniles fabulas animis hominum penitus imbibitas, 
atque jam longa audiendi legendique, atque adeo etiam spectandi con- 
suetudine, extra controversiam positas, refellere, ac, si fieri potest, fiin- 
ditus eradicare. Aiunt igitur olim gigantem hanc Scaldisripam tenuisse, 
qui manus iter hac facientium loco vectigalis amputaret; ac venisse tan- 
dem Brabonem, C. Julii Caesaris, si Deus approbat, socium commili- 

* Au commencement de la table de la chronique. 

* Stemmat. Lothar, ducum, t. IV, fol. 256 et S57. 
' Préface de son Hiêt. du Brab, et ailleurs. 

^ Lib. n, Deveterum ae 9ui saeeuU Belgio, cap. 14. 

s Dissert. LXXIl, Deprimiê veteriê Frisiae apoêtolis. Bruxelles, 1672, in-4^ 

® In praef. Donation. Belg. Cf. Traité de ^origine des dues et du duché de Brabant , pp. 6-1 i . 

^ Àntuerp., 1569 , in-fol., fol. i, 37. 



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Lxxx INTRODUCTION. 

tonem, qui, inito certamine, belluam illam superaverit, et talionem 
sceleribus reddens, dextram ejus recisam in Scaldim, quanta vi potuit 
conjecit; atque, ad ejus facti memoriam, castrum esse ab Julio exstruc- 
tum, nomine Hantwerpum , id est manus projectionem : hinc manuum 
amputatarum insignia ; hinc gigantis et filiorum ejus amburbialia peg- 
mata restare : et, quo magis credas, domum hactenus exstare, quae 
Ruesen Huys, id est Gigantis domus, vocatur; et in ipsa curia non tan- 
tum ossa ejus ingentia magno miraculo spectari; sed in marmoreo 
etiam colosso, qui terribili vultu ex alto forum despicit, memoriam 
restare sempiternam. Haec omnia oppido quam probabilia videntur; 
sed cum addunt G. Julium Gaesarem filium esse régis Arcadum, non 
jam obscure ut antea, sed aperte nos derisui habent... Brabonem igitur, 
quem longa série ab Hectore deducunt, non admodum maie de Braban- 
tiae nomine fabricarunt, perinde atque Romani a Roma Romum et 
Romulum sibi finxerunt. Trita enim haec est et regia via in primis con- 
ditoribus indagandis, de regionis urbisve prisca voce cognominem ali- 
quem invenire, qui dicatur lo.co nomen indidisse.... » 

E,t,^„3 L'opinion commune, et c'est aussi l'avis d'Estrella, est que les deux 

mains qui figurent dans les armoiries de la ville d'Anvers, représentent 
soit celles qu'Antigone coupait aux passagers qui lui refusaient le tribut, 
soit la main même de ce géant, amputée par Salvius Brabon. Or, ainsi 
que nous l'avons fait observer *, un sceau de cette ville, figuré dans 
le Messager des sciences et des arts de la Belgique ^ et apposé à un acte de 

Ancien sceau dAnTers. ^'^^ 1231, portc dcs étoUcs SLU Hcu dc wioîiis ^ Cb n'est donc qu'après 
cette année que ce symbole nouveau se sera introduit; par conséquent 
c'est dans le courant du XIIP siècle que l'histoire se sera confondue 

* Introd. au 2* vol. de Ph. Moaskés, p. cxxv. 

^ Année i 855, pp. 557-541 . Dans cet article curieax on a confondu aussi la légende de Garin le 
Loherenc avec celle de Lohengrin. Elles n'ont pourtant aucun rapport entre elles. V. p. lxxyu, no t. 3. 

' Ce sceau est représenté pareillement, t. I, p. 175, de Ckschiedenis van Antioerp,, door 
F.-H. Mertens en K.-L. Torfs. Antwerp., 1845, in-8*. 



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INTRODUCTION- 



LXXXI 



avec une fable en rapport avec le cycle du Chevalier au Cygne et du 
Lohenyrin, dont il doit avoir existe un texte flamand de la même ëpoque, 
qui aura accrédité ce mythe ou cette fiction, à moins que la vogue des 
rédactions françaises dont nous allons nous occuper tout à l'heure, n'ait 
suffi pour cela. 

Il nous reste à examiner rapidement les saga d'un genre mixte des- 
quelles nous avons formé une quatrième et dernière classe. De cette sorte 
est celle qu'a rapportée un chroniqueur espagnol , Juan de Castillo , et 
qu'on peut lire parmi nos appendices ^ Dans ce récit c'est encore une 
duchesse de Lorraine qui doit son salut à la valeur d'un chevalier, mais 
cette fois d'un chevalier espagnol. Telle est encore la saga du Bon Gérard 
Swan ou Cygne ^ que nous ont transmise les livres populaires du Nord sur 
le roi Charles ou Charlemagne *. 

Un jour le roi Charles (ces livres racontent ainsi la chose) était à la 
fenêtre d'un château et regardait sur le Rhin. Il vit un cygne qui nageait 
au beau milieu du fleuve et qui avait au cou une corde de soie remor- 
quant un léger esquif. Dans cette frêle embarcation était assis un cheva- 
lier armé au blanc, un écrit suspendu sur sa poitrine. Lorsque le paladin 
eut mis pied à terre, le cygne, comme dans les autres rédactions, re- 
partit avec la barque, et on ne le vit plus. 

Navilon ou Nibelung, un des vassaux du roi, alla à la rencontre de 
l'étranger, lui offrit la main et le conduisit devant Charles. Celui-ci 
alors lui demanda son nom ; mais le chevalier ne savait point la langue ; 
il lui montra l'écrit dont il était porteur. Cette pancarte indiquait qu'il 
était Gerhard (Gérard) Swan, et qu'il venait s'engager au service du roi, 
à condition qu'on lui donnerait des terres et une femme. Nibelung le 
déchargea de ses armes et les serra; Charles lui fit présent d'un bon 



Légendes d'un genre 
mixte. 



JeandeCasUllo. 



Le bon Gérard Swan. 



* App„l, n^ i2. latrod. au S** vol. de Ph. Mouskes ou Mouskés, p. cxxv. Castillo est cité par 
Scliinidt à propos d'Artus. Le baron De Roisin, Les romans en prose , p. ^. 

^ Cf. f^yeruf., Kabslœsning, pp. 90-91. Deutsche Sagen, t. H, pp. 515-516. Traduct. fran- 
çaise , t. n , pp^ 576-77. Gcerres, Préfaee du Lohengrin, p. lxxi. 

TOM. I. k. 



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Lxxxii INTRODUCTION. 

manteau; après quoi, ils allèrent se mettre à table. Mais quand Roland 
vit lé nouveau venu, il demanda quel homme c'était. Charles répondit : 
« Dieu m'a envoyé ce chevalier. » Et Roland dit : « Il a un air belli- 
queux. » Le roi donna ordre qu'on le servît bien. Gerhard fat un 
homme sage; il fat utile et fidèle au roi et plut à tout le monde. Il 
eut bientôt appris la langue. Le roi lui conserva toujours ses bonnes 
grâces, le maria avec sa sœur Adalis (en danois Élisa, l'Eisa ou Elsam 
du Lohengrin) et le fit duc des Ârdennes. 

Telles sont les transformations multipliées, les altérations succes- 
sives d'une fable qui se lie si étroitement à l'histoire de nos siècles 
héroïques, et qui sert, en quelque sorte, de portique à l'altier monu- 
ment des croisades. Il est temps enfin de jeter un coup d'oeil sur la 
première branche du poème roman ou wallon * que nous mettons au 
jour. Cette analyse rapide nous permettra de faire quelques observations 
qui n'ont pas encore trouvé place dans ce qui précède K 

* M. Â. Rothe, en convenant que le mot waUeh, wallon, désigne le français ou roman et 

s'applique communément à la langue des Français du Nord, au moyen âge, pense que Fauteur 

Sur le mol waisch. du Rcincke Fuchs, en distinguant le waUch du Français (*), entend, par le premier, le flamand. 

Il appuie cette conjecture sur ce que, dans Tayenture du loup avec la jument et son poulain, le 

poète flamand fait dire à Isengrim (v. 4047 ) : 

Ja ic caD wcUêoh, duutscb code iatjn , 

Vers qui, dans le Reineke , est rendu par celui-ci : 

Ja dudescb , waltch , btin ok fnazoH darby . 

Quel que soit le sens que le poète attache à dudesch et à iJoaUch, il est évident, remarque 
M. Rothe, qu*ici il fait une distinction entre Tun et Tautre de ces idiomes et le français. Les ro- 
mans du Renard, p. 7i. 

^ Sur les rédactions en vers romans du Chevalier au Cygne, voir : Roquefort, De Cétat de la 
poésie française, Paris, iSSI, in-8^, j>p. 157, IGâ.ldeler, Gest^. der àU. Franz. lÀteratur, Berlin, 
i842, in-8^ pp. 124-25. Ribl, de Œcole des chartes, t. U, 1840-41, pp. 437-460. Le Bibliophile 
Jacob, Vir dissert, sur quelques points curieuûs de r histoire de France. Paris, 1839, in-8', 

(*) « Der wegen babe icb Lehr uod Hofmeister der Furstenuod Herni Herzogs Lotteringeo, dièses gegeowar- 
• tige Bucb utb wUêeher uod firan%o$i$cher gesucbt, und in deotscbe Spracbe nbersetiet. • tidit. de GoUscbed , 
1759. Préface de Henri d*Alkmar ou de celui qui prend son oom. Cf. Tédit. de Scbekema , p. 4. 



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INTRODUCTION. 



Luxin 



En tète du premier feuillet est cette rubrique : Chi oommenche une AnaijMda 
grande isiaire de Godefroit de BuilUm et i a moult de grandes merveilles si 
corne du Chevallier à Chine. 

Le trouvère apostrophe d'abord ses auditeurs, auxquels il s'adresse 
à chaque instant \ ce qui semble prouver que ce poëme ou chanson de 
geste était fait pour être récité, soit avec accompagnements d'instru* 
ments et par une espèce de mélopée *, ou de déclamation plus forte- 
ment cadencée que le débit ordinaire, soit purement et simplement. 
Ces nombreuses interpellations peuvent indiquer en outre les inter* 
mèdes remplis par les sons du rébec, de la rote ou de la guitare, les 
points de repos et les divisions du récit, divisions assez fréquentes pour 
que les parties du poëme pussent être déclamées musicalement ou non 
sans £adgue. 

L'exposition annonce un sujet très-étendu, qui embrasse non-seule- 
ment Fhistoire proprement dite du Chevalier au Cygne, mais toute celle 
de la première croisade, y compris la conquête de Jérusalem. Un seul 
rimair a donc composé cette double ^>opée, ce que montre d'ailleurs 
suffisamment l'unité du langage et du style. Ce n'est pas tout : en ter- 
Biinant cette longue course, l'auteur annonce une autre chanson, celle 
de Baudouin de Seboui^, nouvellement publiée, et qui ne diffère de 
celle-ci ni pour la forme ni pour le fond. 

L'auteur appartient évideinment à la partie gallicane de la Belgique an- 
cienne ou même moderne. A en juger par sa diction, il doit avoir écrit 
durant la seconde moitié du XIIP siècle. Mais son copste est plus récent; 



roman ea 
ren. 



L'auteur. 



pp. 22, 122. Michaud, Bibl des croisades, t. ï, pp. 273-76. Annuaire de la bibliothèque royale de 
Belgique, i842, p. 265. Âddb. Kelkr, Momvart. Manheim, i844, in-8% pp. 41i-^424. Heidelb., 
Jahrb, 1838, p. 1031. Fr. Michel, Tristan, t. II, p. 219. M. Keller citele Journal des Savants , 
1 842 , p. 54; mais , à cei endroit, M. Lîbri ae noamie foe la Chronique de Geoffroy de Ctmllon 
et non le roman de GodéfroiddeMouUlon.CeU une tuèâ-légère dklraetitn dm sarant qui n*est 
jamais distrait. 

* Voyez la note sor le mot seigneurs, p. 1. 

^ Voyez plus bas, vers 25, 52, 1649, etc. 



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Lxxxiv INTRODUCTION. 

M. Mone le croit du XIV* siècle; il doit être alors de la fin de ce siècle *, 
car il se sert de cette grosse bâtarde employée principalement pour les livres 
copiés du temps de Philippe-le-Bon. L'orthographe et les lapsus calami de 
ce copiste trahissent un flamand ^. Le volume qu il a transcrit a appartenu 
à Charles de Croy, comte de Chimay , qui Ta signé à la fin '• On sait que 
ce seigneur aimait passionnément les livres et favorisait les lettres, au- 
tant qu'il était permis de le faire à cette époque. Il était fils de Philippe 
de Croy, comte de Chimay, et de Walburgede Meurs. Maximilien, roi 
des Romains, érigea son comté de Chimay en principauté par diplôme 
expédié à Aix-la-Chapelle, au mois d'avril 1486. Le volume a été à Paris 
du temps de Louis XV; il en est revenu avec la livrée de ce roi, pour 
retourner ensuite dans la capitale de l'empire napoléonien. La chute de 
Napoléon l'a fait restituer à Bruxelles. Mais quel en fut l'auteur? En com- 
parant son œuvre avec les divers manuscrits de Paris, on s'assure qu'il 
est distinct du poëte que M. Paulin Paris appelle le moine de S*-Trond, 
et qu'il ne peut être confondu avec Renaut ni avec Graindor de Douai, 
attendu que cette œuvre est totalement diflérente des leurs par l'exécu- 
tion comme par l'étendue. 

Les a-t-il précédés ou suivis? Nous toucherons cette question plus 
tard , lorsque toutes les pièces du procès seront entre les mains du lecteur. 
Nous renvoyons la cause après un plus ample informé. 

Les poètes que nous venons de nommer se citent successivement; le 
nôtre ne rappelle le nom d'aucun autre chantre; il se contente d'invo- 
quer l'autorité de la chronique ou de Y histoire : 

Ed la cronicqw en est la vérité trouvée ^ 

Ensi que la cronicque le nons fait raconter ^. 

* Introd. au 2* vol. de Ph. Mouskés, p. xui. Anzeiger, 1834, p. 375. 

^ Yoyei plus bas les notes sur les vers 134, 246, 383, 2333, 2437 et 2577. 

' Nous donnons le fac-similé de cette souscription. 

^ Vers 27. 

5 Vers 259. 



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cfcrc. 



INTRODUCTION. lxxxv 

Or noas dist H estoreei le va tiesmoigoant ^ 
Ly histore nous dist et nous va tiesmoignant *. 

Il en appelle aussi aux romans. 

Ghe (^ou cej dient H romant '. 

Le poème est divise en couplets inégaux monorimes, forme adoptée Fome po^ique. 
par les plus anciens trouvères, mais qui n'est pas à elle seule une preuve 
de haute antiquité, puisqu'elle est employée, entre autres, dans la chro- 
nique de Du Guesclin, composée au XTV* siècle, par le trouvère Cuvelier, 
et publiée en 1839, par M. E. Charrière. 

Entrons dans le récit. 

Le roi Piéron ou Piètre était roi de Lillefort, Inmla-Fortis, une riche Gëogr.phie rom.n- 
contrée, située vers la Saxe, dit le poète, et limithrophe de la gent def- 
faée ou païenne. 

La Saxe est cette Saxe inférieure qui, du temps de Mélis Stoke, c'est- 
à-dire au début du XIV* siècle, désignait le pays en deçà de Nimègue, 
depuis le lieu où la Meuse et le Rhin serpentent pour se jeter dans la 
mer, et de là jusqu'à l'Escaut : 

Oude boeken horic ghewaghen 
Datai tlant beneden Nymaghen» 
Wilen NederZassen hiet, 
Âiso aist de stroem versciet 
Yan der Mazen ende van den Rine, 
Die Scelt was dat Westende sine. 

Die Nederzassen heeten nu Yriesen ^. 

Quant à la gent défaée, c'est sans doute la Prusse .païenne, située un 
peu trop loin pour être réellement marchisante au royaume de Lillefort, 

« Vers 5470. 
« Vers 1887. 

' Vers 1891, 2285 et 3476. 

* B. Haydecoper, Rjftnkronyk van MéUs Stoke. Leyden, 4772, m-¥, 1. 1, p. 9, et la note 
du commentatear sur le vers 43 du liv. premier. 



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LKXYi INTRODUCTION, 

tel que nous le concevons, mais pourtant à une distance raisonnable. 

Jehan de Saintré (dont le roman est du XV* siècle) est requis par la 
Dame des Belles-Cousines d'aller en Prusse, contre les Sarr(mns *. 

De sorte que le royaume de Lille-Fort ne représente pas mal la Flandre, 
et surtout cette partie où, suivant le livre populaire flamand, se trouvent 
Lille, Douai et Orchies^ Landen IMefoort hetwelk men zegt te wesen : Ryssd, 
Douway en Orchie, gelegen in Vlaanderen. 

Cependant les distances géographiques ne sont pas observées avec 
beaucoup de scrupule, car, dans un endroit, il est dît que Lillefort était 
bien à deux cents lieues de la Hesbaie : 

Bien y a ij'' lieues là où nous sommes né *. 

Mais ces erreurs sont communes aux romanciers, qui u étaient ni des 
Santarem ni des Ritter. L'auteur de Partonopeus ne place-t-il pas les Ar- 
dennes au bord de la mer, et son héros ne veut-il pas y aller périr sous 
la dent des bêtes féroces? 

Le trouvère a peut être désigné sa patrie. 

Le texte latin d'Oxford ^ donne pour états au roi Piéron une île de la 
mer appelée Bêle fort, où fut trouvée l'histoire du Chevalier au Cygne, 
primitivement écrite en français. Les îles auxquelles les nations sep- 
tentrionales attribuaient volontiers un caractère sacré, étaient particu- 
lièrement réputées pour être le séjour des magiciennes et le théâtre des 
enchantements et des prodiges *. 

Cependant, les auteurs du moyen âge n'attachaient pas toujours au 
mot île un sens très-rigoureux; ainsi l'édition de Mandeville, Lyon, 1480, 
est intitulée : Ce livre est appelle Mandeville.... et parle de terre de promission, 
c'est à savoir de Jérusalem et de plusieurs autres isles de la mer, etc. 

« Édit. Gueulette, de t^aris, 1724, t. H, p. 400. Édit. de M. J. Marie Guichard. Paris, 1845, 
in-18, p. 174. 
« Vers 5264. 
' Appcnd.,], n« 5. 
* A. Maury, la fies au motfen âge. Parit , iS43, in-lâ, p. 4it Mta 



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INTRODUCTION. lxxxto 

Lillefort est aussi nommé dans le roman en prose de S^-Gréal et Ypo- 
cras y bâtit nn château ^. 

Le roi Piéron épousa Matabrune qtd tenait Orbendée *. M. Buddingh M.ubrunc 
cherche quelque analogie entre le nom de Matabrune et celui de Mat4lo 
de la carte de Peutingér \ N*estK;e pas aller un peu loin demander des 
analogies? Orbendée parait un nom de la forme de ceux de Teister-band, 
Brorband, etc. , et pourrait bien être VOosier^Hmd, ou Ostrevant, partie du 
Hainaut, ce qui répond assez aux conditions géographiques du sujet *. 

Cependant, malgré la probabilité de cette conjecture, nous remar- 
querons que ce serait une vaine tentative que de vouloir toujours ra- 
mener à de véritables termes la géographie romancière. Les chansons 
de geste sont toutes remplies de pays et de villes qu'on ne saurait décou- 
vrir sur la carte ou qui jamais n'ont existé. Où est, par exemple, le 
Punturkùis qui obéissait à ce Brandelichelein, vaincu par Gamuret dans 
le Parcivalf Le même poëme nous offre un royaume de Sassamak (SassenF- 
Mark?). Où sont situés ceux à'Yngulie et à'Amantiste dont parle le Lohen- 
grm^^ celui d'Agramore, dans Ferabras, la rivière Flagot qui passait sous le 
fameux pont de Martiples? Les poèmes du Chevalier au Cygne et de Bauduin 
de Sebourc n'ont-ils pas eux-mêmes Orbrie , Olifieme , etc. ^? 

* Édit. de Paris, Philippe Le Noir, 1523, in-fol. goth., fol. lucvui. Introd. au ^ vol. de 
Ph. Mouskés, p. XLV. 

* Rabelais, dans son buriesque enfer, fait de Matabrune une lavandière de buées, Introd. au 
^ Yol. de Philippe Mouskés, p. ccxxxiii. 

' Verhandeling over het Westland, p. 88. 

* Voyez entre autres la note sur le vers 829. 

' Voir les notes sur les vers 3148, 3i9i , etc., du Chevalier au Cygne : 
« Vers 3137: 

Li 08t nostre seigneur s*tst briefment arroutté 

Hors de ihémsalem, la chité honnorée ; 

Vers Orbwriê (Orbrie) 8*en YOnt à bannière leifée. 

Ne saî que la cbanion vous en fést démenée , 

Car tant ala li ronp, o «a gent redoubtée, 

On^il ont féut Orbrie qui estoit bien fremée 

A le porte de Mièkes , qui fu et grande et lée , 

Fu li rois Gorbarans aveakes son armée. 

XV portes i ot en le cité loée 

(Bauduin de Sebourc, Il , 272.73.) 



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Lxxxvni INTRODUCTION. 

on.niei Béairix. Du mariage de Piéron et de Matabnine naît un fils Oriant [Oriaunt) ^. 

Ce prince, s'étant égaré à la chasse, rencontre une pucelle de grande 
beauté, qui était dame de la forêt où il avait pénétré. Dans plusieurs 
versions, cette pucelle est une fée *, mais, dans notre poème, sauf la 
donnée fondamentale, le merveilleux est aussi réduit que possible. 

On était voisin de Tépoque où Jacques Maerlant reprochait aigrement 
aux romanciers leurs mensonges : 

Hier moetic den boerderes aotworden 

Die vraie historié vermorden 

Met scoenre rime, met scoenre taie ^. 

Frappé de ses attraits Oriant emmène Béatrix à Lillefort et veut l'é- 
pouser. Ce projet contrarie Matabrune , qui voulait donner à son fils la 
fille et le royaume du roi Morghant *, mais Oriant n'écoute que sa 

* Il y a un roi OrierU dans Àrthour and Merlin. Edimburgh ,1838, in-4*, p. 260. 

^ Comel. Kempensis, lib. III, De arig. et situ Frisiae, cap. 31 : « Erant passim in Frisia 
B multa larvanim infemalium spectra (circa tempora Lotharii imperataris) : quae in parvo 
» quodam supereroinentis collis supercilio, subterraneum habebant specum absque humana 
B ope artificio praestîgioso exstructum , in quo residebant ; quas antiqui vocabant Àlbas Nyni- 
Le» Dames blanches de b phos, sive Yulgari gentîs sermone Witte Wywen, Hanim speciem adumbratam, non veram 
B fuisse constat. Quae solebant noctumos viatores gregumque et armentonim intentos excu- 
B biis, et puerperas cum infantibus saepissinie in abdita sua et subterranea antra clanculum 
B abducere : in quibus subinde subterranei murmuris sonus atque etiam Tagitus infantium au- 
B diti sunt et praeterea ingens fletus et gemitus hominum et quaudoque musarum concentus et 
B Yoces dubia aure colligebantur. Qua de causa magna iiebat custodia praegnantinm mulienim 
B et parvulorum infantium, ne ab istis nymphis infernalibus clam abriperentur. Quae omnes 
» daemonum illusiones, post agnitum sincerum Dei evangelium (erant enim tum FrisiiSabd- 
B lîi et Arii erroribus dementati ) evanuerunt et in nihilum redactae sunt. Scripsit enim S. Odul- 
B pbus contra ejusmodi illusiones daemonum chartam de Sancta Trinitate, quam per ecclesias 
B et parochias Frisiae sacerdotibus misit, ut in populo fréquenter publiée legeretur. b Répété 
littéralement par M. DeIrio, Disquis. magie. Col. Agr., 4635, in-4^ p. 977. Rapporté aussi par 
traduction dans Walter Scott, MinistreUye ofthe Scottish barder, 2* édit. ; Édimb., 4805, t. Il, 
p. 488. Chants popul. de T Ecosse; Paris, 4826, in-8«, t. III, pp. 449-420. 

^ J. De Klerk, édit. de M. Willems, 1. 1, p. 215. Hoe Jacob die boerdeerres verspreect, 

* Nous avons, à cette occasion , rapporté une étymologie celtique du nom de la fée Morgan; 



la Frise. 



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INTRODUCTION. lxxxix 

passion et la noce est célébrée. Matabrune en conçoit un vif ressentiment; 
sa haine dure seize années entières. 

Cette reine était vieille et méchante; son âme, comme dit le grand 
tragique anglais, n'était pas pétrie du lait des tendresses humaines. Dans 
ces sortes de peintures on associe volontiers Tâge et la cruauté, car il 
semble que les rides de la vieillesse rendent plus hideux ces défauts du 
cœur. Le texte latin donne cent ans à Matabrune et la représente comme 
une sorcière. Or, par un préjugé que le respect pour les cheveux blancs sorcière». 
aurait dû détruire, et qui n'en subsiste pas moins parmi le peuple dans 
toute sa force, presque toujours les personnes suspectées de magie, sont 
enlaidies et courbées par le temps, et, dans certains villages, la plupart 
des vieilles mendiantes passent pour de vulgaires descendantes des Ca- ^ 

nidies et des Morgan. Qui n'a point dans la mémoire les terribles images 
tracées par Shakspeare : 

Près d'un chêne enflammé devant moi se présentent 
Trois femmes. Quel aspect! non, Toeil humain jamais 
Ne vit d*airs plus afiTreux , de plus difformes traits. 
Leur front sauvage et dur flétri par la vieillesse, 
Exprimait par degrés leur féroce allégresse, etc. 

(Dvcis, Macbeth y act. Il, scèo. 6.) 

What are thèse , 

So wilher'd , and so vi^ild in their attire; 
Tbat look not like tbe inhabitants o' the earth, 
And yet are on 't? — Live you? or are yonaught 
That roan may question? You seem to understand me, 
By each at once her cboppy finger laying 
Upon her skinny lips. — You should be women, 
Ând yet your beards forbid me to interpret 
That you areso. 

(Shakspbake, Macbeth , àcL !«', scèii..3.) 

d'Herbelot le fait venir deHorgiau, nom d*uD6 fée ou enchant^esse dont il est fait souvent y 

mention dans les romans orientaux. BibL orierUale. La Haye, 1778, in-4**, t. II, p. 609. 
ToM. L /. 



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xc INTRODUCTION. 

Béatrix accouche; Delrio, adoptant la légende de Clèves, ne fait pas 
difficulté de croire que Béatrix eut commerce avec un incube : « Ex con- 
1 D cubitu incubi cum muliere aliquando prolem nasci posse, Glivien- 

» sium quoque ducum stemma hue retulit Helinandus liv. lY, apud Belva- 
» censem (id. op., 3, c. 27) *. » Voilà encore en jeu Hélinand et Vincent 
de Beauvais ! Matabrune accuse sa belle-fille d'avoir mis au monde sept 
petits chiens. Ses violences ont, dans le texte latin, un degré de brutalité 
qu'elles n'atteignent pas dans le poâne roman, quoique les mœurs qui 
y sont représentées soient loin d'être très-élégantes. Des emportements 
grossiers, une férocité sauvage, des voies de fait de la dernière vul*- 
garité, se reproduisent souvent dans la version latine, qui probablement 
a été rédigée en Angleterre , où la civilisation ne pénétra pas aussitôt 
qu'en France et dans les Pays-Bas. Cette rusticité rappelle la manière 
dont les chroniques prétendent que Guillaume-le-bâtard traita la fille du 
comte de Flandre qu'il voulait épouser ^. 

Les enfants de Béatrix, voués à la mort, mais épargnés par l'agent de 
Matabrune, sont élevés par un ermite dans une forêt, et nourris par une 
le cerf, syn.hoïc dire- chèvrc, qui Tcmplacc la biche de quelques autres rédactions. Béatrix est 
emprisonnée et se livre à la douleur. 

Dans ces pages existe la seule allusion directe au cycle de la Table 
cvcie .le la Roudc, auqucl nous avons vu que les poètes allemands ramenaient la 
fable du Chevalier au Cygne. 

Aventure ay trouvée qui moult fait à prisier. 
Ains telle ne trouva An$elot le guéroier (guerrier J , 
Gauu)ain ^ ne Pierceval* , ne tout H chevalier 
De la court roy Artus , le noble princier ^. 

* DisquisU. magicar. CoIod., 1633, in-i*», p. 161 (lib. U, quaest. xv). 

* Pli. Mouskés, t. n, introd.y pp. lvi-lvii. 
' Gwakhmai, en breton Vépervier des batailles, dont on a jfait Gauwain, 

* M. J.-H. Halbertsma vient de publier dans le second volume de ses Letterkundige Naoogsl, 
Deventer, 1845, in-18, pp. 531-563, un fragment du Parcivai, avec des remarques. Ce frag- 
ment a été détaché de la reliure d*un ancien volume. 

« Vers 768-71. 



Allusion au cycle de la 
Tnhie Ron 



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INTRODUCTION. xci 

La substitution d'une chèvre à la biche n'est pas indifférente. Le sym- Myihc» urés des 

* •' maux. 

bolisme du moyen âge attribuait en effet au cerf un rôle providentiel , et 
en faisait un ministre des desseins de Dieu ^. La chèvre est ici confondue 
avec la biche, comme le cerf Ta été avec la licorne dans les mythes 
du christianisme. 

Les premiers croisés, ramas de gens grossiers, voués au vice et k la 
superstition, avaient une ote^ et une chèvre qu'ils disaient également 
animées d'un souffle divin, et ils avaient pris ces animaux pour guides 
dans leur voyage à Jérusalem : ils allaient jusqu'à leur porter respect, 
au grand scandale d'Albert d'Aix , qui traite cette action de crime odieux 
et détestable \ 

Nous ne répéterons pas les détails relatifs à l'éducation d'Hélyas, l'aîné 
des enfants de Béatrix {Eneas dans le texte latin), à l'enlèvement des 
chaînes avec lesquelles ils étaient venus au monde, ni à leur métamor- 
phose en cygnes. Ces cygnes s'envolent sur le vivier voisin. Ainsi, les 
lieux où se passent les faits constitutifs de la fable sont les eaux Remarque, sur i«ioca. 
et les bois. Et n'était-ce pas aux bois et aux eaux que présidaient les 
divinités de la Germanie et de la Gaule? n'était-ce pas au fond des forêts 
séculaires, au bord des fontaines, des bois et des fleuves, que se célé- 
braient les cérémonies du culte? n'était-ce pas là qu'habitaient ces divi- 
nités et qu'elles aimaient à se rendre visibles *? L'élément païen de la 
fiction ne perce-t-il pas encore sous l'enveloppe dont on l'a orné? L'/w- 
diculus superstitionum , arrêté au concile des Estines en 743, a un cha- 
pitre de fontibus sacrificiorum (§ 11), et saint Éloi, prêchant les Belges à 
peine convertis, leur interdit expressément les superstitions relatives 

* Maury, Essai sur les légendes pieuses du moyen Age, p. i69 et suiv. 
^ a Leporem et gallinain , dit César en parlant des Bretons , et anserem gustare fas non 

putent. 7» De6e//o belgico, t.V, p. l^.Loie figure dans les monuments sacrés deVancienne Zélande. 
J. ab Utrecht Dresselius, De Godtsdienstleer der aloude Zeeland, pp. 241-242. 
' Liv. I, coll. Guizot, t. XX, p. 44. 

* A. Maury, Les fées au moyen âge. Paris, 1843, in-12, p. 26. Léouzon le Duc, La Finlande. 
Paris, 1845, îll-8^ 1. 1. p. lxxx. 



liUs. 



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xcii INTRODUCTION. 

aux fontaines et aux bois : « Nullus christianus... vel ad fontes^ vel ad 
x> arbores... luminaria faciat... nullus praesumat... pecora per cavam arbo^ 
» rem..i transire... nec per fontes aut arbores... diabolica philacteria exer- 
» ceantur *. » 

Oriant, vaincu par les machinations de sa mère, décide que Bëatrix 
sera brûlée, s'il ne lui arrive un champion. Hélyas, par un avis du Ciel, 
se charge de soutenir la cause de l'infortunée reine. L'ermite lui prédit 
que de son sang sortira Godefroid de Bouillon, et cette prophétie est 
le premier anneau qui rattache cette branche du roman à la suivante. 
jugcmcni de Dieu. Le jugcmcut de Dieu, le champ-clos, cette espèce d'ordàlie si fré- 

quente au moyen âge ^, est ordonnée par sentence rendue le jour de 
l'ascension, une des grandes solennités de l'année ^. Hélyas fait son entrée 
dans Lillefort et donne, dès son début, des preuves de sa force et de 
son intrépidité. Il se présente devant le roi qu'il étonne, dans la version 
anglaise, par des marques d'ignorance et de naïveté que notre poëte 
réserve pour l'ermite, mais avec moins de crudité et de niaiserie. 

Les circonstances qui précèdent, accompagnent et suivent le combat 
sont fort curieuses. C'est la vieille jurisprudence en action. Le poëte ne 
fait pas usage des prodiges racontés par le narrateur latin, des cloches 
qui sonnent d'elles-mêmes, du bouclier au champ d'argent chargé d'une 
croix de gueules et qui, par la volonté de Dieu, fut trouvé dans l'ar- 
senal royal. Le bouclier que notre trouvère remet entre les mains 
d'Hélyas, porte les mêmes armoiries au v. 1810, mais plus loin son écu 
est d'argent à la croix d'or*. 

* Schayes, Les Pays-Bas avant et durant la domination romaine, t. II, pp. 73 et suiv. J. Ab 
Utrecht Dresselius, De Godsdvenstker der aloude Zeelanders. Middelb., 1845, in-8^, pp. 2ii- 
228. 

^ Gerabed Artus Davoud-Oghlou , Histoire de la législation des anciens Germains, Berlin, 
1845, 1, pp. 281 , 365, 443, 632; 11, pp. 154, 242. 

5 Vers 1280 ,1792, 2998, 3443. 

^ H. de Bara, Le blason des armoiries. Lyon, 1581, in-foL, p. 166. Représentation des ar- 
moiries de Godefroid de Bouillon, d*argent à une croix potencée et cantonnée de quatre croisettes 



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INTRODUCTION. xciu 

M. Paulin Paris risque à cette occasion une observation très-fine, conjecture deM j.p. 

« Gomment, dit-il, s^avisa-t-on de rattacher la légende des petits-fils de 

)» la vieille Matabrune à la famille de Godefroid de Bouillon ? Je vais 

» hasarder de le dire. Au moment de la prédication du concile de 

» Glermont, à cette époque où les armoiries héréditaires n'étaient pas 

» encore admises, tous les chevaliers qui fixèrent la croix sur leur poi- 

» trine furent nommés, par allusion à Tune des plus célèbres visions 

• de TÂpocalypse, les dgnati, les signés, les guerriers marqués du signe 

(Tor. Palliot, La vraie et parfaite science des armoiries. Paris, 1661, in-foL, p. 57. De même que 
Galeries hist. dupalctis de Versailles, Paris, 1840, in-S^, t. VI, pp. 81, 99, 149, etc. Cependant 
P. D*Outreman affirme positivement que le scel et le contre*8cel de Godefroid de Bouillon por- 
taient Tempreinte d*un cygne. Vie du vénérable Pierre ïhertnite, Valenciennes, 1652, in-8^, pp. 
147-148. Le chevalier Conrad Grûnenberg, de Constance, blasonne autrement les armes de Go- 
defroid et lui attribue Técu moderne de France, d*azur à trois fleurs de lis d'or. Wappenbiich 
volbracht am nûnden tag des AbriUen,do man zaU tusend vier hundert drii und achtzigjar, 
pi. 2 ; mais Grûnenberg en savait moins que les hérauts français sur cette partie de Y Art royal, 
Malbrancq, De Morinis, t. III, pp. 41-42, donne la figure du sceau de Godefroid de Bouillon, 
comme roi de Jérusalem ; c'est un H traversé d*un I { Hierusalem) cantonné de quatre croisettes Sceaux de Godefroid de 
et entouré d'une couronne d'épines; an-dessus, dans l'espace réservé à la légende, est un petit b<'"'"<'"- 
cygne entre les mots : Godefridus />. G, Jherusalem Rex, Malbrancq ajoute que Nicolaus de 
Gampis et Scipio Mozella, dans la description du royaume de Naples , affirment avoir vu une 
pareille représentation : Sic effietam Godefridi parmam aiunt se vidisse, Malbrancq avoue que Le cygne. 
les chartes et les médailles ne lui ont offert que la croix potencée cantonnée de quatre croisettes 
de même. U donne ensuite-un petit sceau chargé en champ d'un cygne : «c Ait praeterea Scipio se 
i> animadvertisse aliud insigne Godefridi , quo Cygnxis adhaeret utrimque parmis , qua Bulloni- 
» eae dextrorsum, qua laevorsum Bolonicae : cingitur vero orbicularibus lineis hos duos prin- 
t cipatus complectentibus, litteris pariter gothicis : Boullogne- Bouillon. Sed insigne illud anti- 
» sigilli (contre-scel) loco reponit Scipio, quod non facile admiserim, quia pro more sigillum et 
» anti-sigillum proferunt ipsam eodem idiomate inscriptionem : hic in altero latina est, in al- 
» tero vulgaris. Potius dicendus est rex noster parmam illam assumpsisse; cum Bollonico du- 

> catu donatus est ab avunculo, patemoque stemmati junxit maternum. Non desiint qui volunt 

> eam rejicere et cygnum nonnisi jucundioris ornatus gratia majori sigillo additum, quod 
n nempe fabulam oleat ejus, qui scripsit avum Godefridi maternum cum fratribus suis, cygneam 
» metamorphosim paseom fuisse. Idque fabulam etiam volunt Bononienses nosiri, non autem 
» cygnum illum carere fundamento, cum jam diu cygni familiae Bullonicae cognomentum in- 
» crevisset , e quopiam singulari ostento, quod perceperunt majores, prognatum. d Ce troisième 
sceau avec le cygne en plein est reproduit, d'après Malbrancq , 1. 1, p. 154, de Gesehiedenis van 
Antwerpen, door F.-H. Mertens en K.-L. Torfs. 



I 



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Uouclifrs. 



iciv INTRODUCTION. 

» de la croix. Ce glorieux emblème de la rédemption , tracé sur Fécu 
» du chef de l'entreprise, fut^ même après lui, conservé respectueuse- 
n ment par ses successeurs. Dans les miniatures qui remplissent les ma- 
» nuscrits dont nous nous occupons, Fécu de Godefroid de Bouillon, 
» et même celui de son aïeul, le Chevalier au Cygne, est constamment 
» décoré de la croix pleine d'argent? et jamais de la figure d'un cygne, 
» comme l'ont dit les frères Grimm, et, d'après eux, d'autres critiques. 
» Il est permis de conclure de cette observation que la vieille légende 
» des petits-enfants de Matabrune changés en cygnes, fut rattachée à 
» l'histoire de la maison de Bouillon, par suite de la confusion qui se 
» fit aisément, dans les temps d'ignorance et de crédulité, entre un 
» récit de nourrices et la chronique des chevaliers décorés du signe de 
» la croix *. » 

Nous savons qu'un jeu de mots a souvent produit des effets surpre- 
nants, que saint Longin, sainte Véronique, saint Architriclin , doivent 
leur existence à des équivoques, à une espèce de calembourg produits 
par l'ignorance, que des équivoques ont déterminé les offices de beau- 
coup d'autres ^. Mais nous pensons que la généalogie fabuleuse de Gode- 
froid de Bouillon a une autre base , et nous avons aplani cette difficulté 
autant qu'il nous était possible de le faire. Les ducs de Clèves, les ducs 
de Brabant, les sires d'Arkel ont-ils compté parmi leurs ancêtres un 
Chevalier du Cygne, seulement en qualité de signés (signati)'i et n'est-ce 
pas plutôt un moyen d'illustrer une descendance incertaine, de suppléer 
un rameau du vieux tronc? Les races antiques et illustres n'ont-elles pas 
toutes leurs miracles, et n'était-il pas dans les règles d'asseoir sur des 
prodiges, l'époque si prodigieuse des croisades? 

Si le trouvère s'arrête à décrire le bouclier d'Hélyas, il ne faut pas 
perdre de vue que le bouclier était l'arme la plus distinguée, et que les 

* Les manuseriU français de la bibL du roi, t. VI, p. 184. 

* Henri Esiienne , Apologie pour Hérodote, Lyon, 159î2, in-8', pp. 51 3 et suiv. 



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INTRODUCTION. xcv 

poètes anciens se plaisent à détailler les devises qui ornaient celui de 
leur héros. On connaît la description du bouclier d'Achille par Ho- 
mère, du bouclier d'Hercule par Hésiode, et de celui d'Ënée par Virgile. 
Il est vrai que ces descriptions sont en grande partie l'ouvrage de l'ima- 
gination des poètes; ainsi le bouclier d'Achille offrait ailleurs un cheval 
marin, pour indiquer l'origine du fils de Thétis. C'était une Gorgone, 
lançant des regards effroyables, qu'on voyait sur le bouclier d'Agamen^ 
non; celui d'Étéocle, l'un des sept héros de l'expédition contre Thèbes, 
présentait un homme escaladant les murs d'une ville; la devise du bou- 
clier de Parthénopée, l'un de ces sept héros, était un sphinx tenant un 
homme entre ses pattes; un amour armé de la foudre décorait le bouclier 
d'Alcibiade; Hector portait un lion, Idoménée un coq, Ëpaminondas, un 
dragon, Amycus, une écrevissedemer, symbole de la prudence. La de- 
vise du bouclier d'Ulysse était un dauphin ^. 

Macaire, selon le texte latin, frappe par bravade sur la croix du 
bouclier d'Ênéas (Hélyas)^ et il en sort un affireux serpent à deux tètes, 
qui, nonobstant son heaume fermé, se jette à la face de l'impie et lui 
crève les yeux. Notre trouvère n'a pas été jusque-là. 

Pendant le combat la reine invoque la Vierge, et, dans la prière, on 
remarque, relativement à Eve, une légende qui est très-particulière : légende rci.tiYe i fcvc. 

. . Adam à qui fu la pume dévée (dévééej 
Eve Ten fist mengier, qui fu mal enortée, 
S'en fu bien v™ ans en prison enfrumée *. 

Cette captivité d'Eve, si elle n'est pas sortie de la tête du trouvère, d'où 
vient-elle? J. A.Fabricius', qui parle d'un évangile d'Eve, répandu par 
les gnostiques et des prophéties de notre première mère prétendument 

' DetcripHùn deipierreê gravées du cabineî de S. A. S. le due dOrféans, t H , Paris, 17M, 
ra-foL, p. iO. 
• Voyez vers 1775. 
' Codex peeudepigraphus Veteris TestametUù Hamb.et Lips., 1713, 1. 1, pp. 95-404. 



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xcvi INTRODUCTION. 

écrites par Tange Naziel , n'en a pas eu connaissance non plus que 
M. Maury. 

Nous ferons observer que le commencement du poëme du Renard, pu- 
blié par M. Méon, contient une autre légende singulière sur Adam et Eve ^. 
Le duel d'Hélyas et de Macaire a rappelé à M. Van Spaan le combat 

Le ciiien de Bionurgis du chicu dc Moutargis contre le chevalier Macaire^, qu'Albéric de Trois 
Fontaines place dans un roman composé à Toccasion de la répudiation 
par Charlemagne de la fille de Didier, roi des Lombards : super répudia^ 
tione praedictae reginae, quae dicta est Sibilia a cantoribus gallicis, ptdcherrima 
contexta est fabula, etc. ^. Il n'est pa^ impossible que la vogue et la célé- 
brité de cette fable, qu'on a transformée plus tard en fait réel arrivé sous 
le roi Charles V, ait rendu le nom de Macaire en quelque façon populaire, 
pour exprimer le défenseur d'une mauvaise cause, un félon, un traître, 
et que cette considération ait déterminé les divers auteurs qui se sont 
exercés sur le Chevalier au Cygne, à attribuer ce nom à l'adversaire 
d'Hélyas. Ici doit cesser toute analogie. 

Macaire vaincu expie sur un gibet sa complicité dans les crimes de 
Matabrune. Hélyas rend miraculeusement la vue à Marc de S*-Trond, 
à qui celle-ci l'avait ôtée pour n'avoir pas obéi à ses ordres cruels; in- 
vesti de l'autorité par son père qui abdique, il lève des troupes et va 

Le chiteau de Maubrui- assiégcr SOU abominablc grand'mère dans le château de Maubruiant 

■nt. ; 

(Mountebrant, selon la version latine, Mombrun, version hollandaise), 
où elle s'était enfuie dès qu'elle avait pu juger que Macaire allait suc- 
comber. 

Le château de Maubruiant, à en croire le poète, avait été bâti par/onos^* 

* 1,2,5. 

* Page 150, note. 

' La chronique d'Albéric finit à Tan 1241. Bullet , qui découvre dans Plutarque la première 
trace de cette légende, a fait un Mémoire sur le cMen de ManUurgiê, inaéré pp. 64*92 d'un 
recueil aujourd'hui fort rare et fort recherché, intitulé : Dissertations sur la Mythologie fran- 
çaise, etc, Paris, 1771 , in-i2. 

* V. 1876. 



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INTRODUCTION. xcm 

Cette assertioii n'est probablement fondée sur rien et se réduit à un 
caprice de Fauteur : ainsi, dans le roman d*Ogier, ce paladin se réfugie 
dans le château nommé Gastel*Fors, et le trouvère ajoute : 

Castel-Fors est fermés en un valcel, 
Sus une roce qi est du tans Abel : 
Caïns le fisl et 11 fil Ysraël *. 

Ces deux fictions sont de la même famille. 

On fera remarquer que le texte latin s*étend plus que le texte fran- 
çais sur le siège de Maubriant; on peut ajouter que la rage forcenée de 
Matabrune est plus hideuse dans le premier et que la vengeance exercée 
par Hélyas sur sa grand*mère est des deux parts presque également ré- 
voltante par sa férocité. Ces mœurs semblent empruntées à des descrip- 
tions plus anciennes. 

Cependant la sœur et les frères d'Hélyas, à Texception d*un seul, 
Esméré*, avaient recouvré leur première forme. Parmi ces frères on 
distingue Baudouin de Sebourg, héros d'une chanson de geste qui fait 
suite à celle du Chevalier au Cygne et de Gbdefroid de Bouillon. 

Un jour qu'Hélyas était à une fenêtre du donjon principal de son 
palais, il vit son frère Esméré sous la forme d'un cygne et qui avait 
amené une barque avec lui. Hélyas comprit la volonté du Ciel, qui est 
annoncée par un ange dans la rédaction latine, et se résolut à suivre le 
cygne partout où il le conduirait. Son père lui donna, en le quittant, un 
cor, dont la vertu était telle que Thomme qui en sonnerait, ne pouvait cor miraculeux. 
avoir aroy ne damage pesant. Ce cor disparut depuis dans un incendie du 
château de Bouillon, ainsi que le content des manuscrits de Paris, dif- 
férents de celui qu'on va lire. 

* Vers 6664. 

* Esméré de Nimègue est an des personnages de Baudouin de Sebourc : 

Et fi est Etmerét de Nimaie le graot. 

(Touk. i,p. isa.) 

Ton. I. m. 



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xcviii INTRODOCTION. 

Dans le roman de PartonopeuSy Mélior donne aussi à ce chevalier un 
cor qui possède une vertu magique, indiquée plus bas. 

Observons que c'est ici le seul usage de cette sorte de machine poé- 
tique sur laquelle nous ayons déjà longuement disserté. Les autres ver- 
sions françaises mentionnent Farmurier Véland; le texte latin donne à 
Hélyas un coursier appelé Férant. Dans notre chanson de geste rien de 
ces artiûces poétiques : le conteur se déûe de lui-même, il se rapproche 
de l'histoire le plus possible. 

Nous demanderons la permission de . compléter ce que nous avons 
Armes merveilleuses. écHt sur ccttc matière. Cette digression un peu longue fera suspendre 
plus convenablement notre analyse à la fin de la première partie de la 
première branche. 

On a beau dire que nous vivons à une époque prosaïque; quoique 
celte remarque soit vraie à bien des égards, la puissance de la poésie 
Origine de celle croy- pst loiu d'êtrc anéautic. Pour que toute clarté poétique vînt à s'éteindre, 
il faudrait que le monde périt ou que Dieu changeât les lois de l'orga- 
nisation humaine; car la poésie est l'élément le plus intime de notre 
nature. Elle existe encore, n'^en doutons pas, elle nous anime , elle nous 
inspire, même à notre insu; seulement elle s'est déplacée, et, en per- 
dant sa naïveté, elle a adopté d'autres formes, un autre langage. 

La jeunesse des nations, comme celle des individus, est l'âge du senti- 
ment et de l'imagination. Jusqu'à un certain point elles peuvent dire 
avec Ylphygéiie de Goethe : Je ne pense pas, je $en$. Pour elles tout est 
image , individualité. Il semble même que ce monde réel dont elles con- 
naissent à peine une faible parcelle, soit trop petit à leur gré, et elles 
s'ouvrent un monde fantastique , tout peuplé de mystères et de prodiges 
qu'elles se représentent encore d'une manière palpable et visible. En 
général plus l'existence positive des hommes est indigente et bornée, 
plus ils cherchent à l'agrandir et à l'enchanter en s' élançant dans les 
sphères infinies du merveilleux. 

Pour de pareils êtres ce qui les protège, ce qui leur nuit est le ré- 



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INTRODUCTION. xcix 

sultat d'un pouvoir supérieur. Incapables de concevoir la Divinité dans 
sa grandeur abstraite, dans sa simplicité philosophique, ils Téparpillent 
autour d'eux. Ainsi notre regard débile à supporter l'éclat du soleil qui, 
dans son fier isolement, rayonne au centre du ciel désert, s'arrête sans 
peine sur la poussière éparse des étoiles. 

Chez les peuplades guerrières et à peine civilisées, des armes, un 
coursier, c'est l'action, la défense, l'attaque, la richesse, la gloire. De 
là tant de noBles superstitions et de crédulités charmantes, de légendes 
pleines d'attrait et d'originalité. 

Il faut qu'il y ait au fond de ces croyances et de ces fables quelque 
chose qui tienne fortement à l'humanité, puisqu'on les retrouve sous des 
nuances diverses dans tous les temps et dans tous les lieux. Si Yulcain , 
d'après la mythologie grecque et latine, avec ou sans l'assistance des cy- 
clopes Broute, Stérope et Pyracmon *, fabrique des armes pour Achille 
et pour Énée ^, si Ulysse et Ajax se disputent les armes du fils du Pelée ^, 
si Philoctète hérite de l'arc et des flèches d'Hercule, si Hector donne sa 
valeureuse épée à Ajax qu'il vient de combattre ^, Véland, selon les my- 
thologies Scandinave et germanique, forge pour les combattants illustres 
des glaives et des armures qui sont au rang des conquêtes les plus écla- 
tantes, des héritages les plus glorieux, des présents les plus enviés. 

.... Doriis et tautolaetiis honore, 
Expleri naquit, atque oculos per singula volvit; 
Miraturque, interque manus el bracbia versât 
Terribilem crislis galeam flammasque vomenlem , 
Fatiferumque ensem , loricam ex aère rigentem , 
Sanguineam , ingentem : qualis cum eoerula nubes 
Solis inardescit radiis, longeque refulgei; 

« /ïtod.Jib. xvni. 

^ Aeneid.Jxh.ym. 

' Ovid. , Metamorph, . lib. XIU. 

* lliad. , Hb. VU. 



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c introduction; 

Tarn levés ocreas electro auroqoe recocto, 
Hastamqueet clypei non enarrabile textum. 

(ViAG., ubi 9upra.) 

Elias, le gentil , le noble combaUnt 
Bien fu reconforté de son père Oriant. 
Quant il estoit armé du riche jaserant, 
Quant il avoit lachiet le heaume luisant » 
Quant il avoit Fespée et Tescut pardevant , 
Et les kauces kauciés de l'acier ausierquant , 
Quant il estoit montés au boin destrier vaucant , 
Quant le lance tenoit à ung boin fier trençant , 
En li avoit vassal noble, gentil etgrant. 

{LeChevaligrau Cygne, p,7\yy.\6\A et suiv.) 

L'Orient est tout rempli de ces fictions; Tépée du héros Rostem pro- 
vient du trésor de Salomon *. 

Nous-mêmes, malgré notre scepticisme et notre froideur, nous van- 
terions-nous de contempler sans une vénération presque religieuse Tépée 
du grand Frédéric et celle de Napoléon, pourvu qu'on en eût démontré 
l'authenticité? car c'est là le trait caractéristique du siècle : des doutes, 
des preuves, des enquêtes et des doutes encore. 

Les poètes du moyen âge décrivent avec complaisance les armes de 
leurs héros : on lit dans le Beowulf^ : 

E^ was iren 
Attertanumfah 
A-hyrded heathosv^àte. 

c Mucro ferreuserat, 
Yirgultis venenatis versicolor , 
Induratus sanguine in belle fuso. » 

< Schirin. Leipzig, 4809, t. Il, pp. 28, 46. 

* The anglo-saxon poem*s of Beowulf,..,. Edited by John M. Kemble. London, i833, in-f2, 
p. 402, V. 2917. 



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INTRODUCTION, ci 

Véland et ses frères Munificans et Hanissart ou Amseax , occupent véi.nd et se» frère. 
une assez grande place dans notre introduction au second volume de 
Philippe Mouskés ^. Nous citons en note des autorités nouTelles K 

Tyrfing, on le sait, jouissait également de la renommée d'un armu* TjrCng et .utre» .rmu. 

, , '■'^r» fameux. 

rier célèbre '; Sakurés, ou Salatrie, est cité dans une version du Chevalier 
au Cygne, différente de la nôtre *; Matol, fils de Matant, est indiqué par 
le roman de Dame Aye ^ ; c'était un juif de Jérusalem , et nous avons déjà 
fait observer que les Israélites passaient pour des ouvriers habiles en ce 
g^ire. Dans la chanson de Gérard de Vienne, un bon juif, le fanatisme 
ne les condamnait pas tous, un bon juif appelé Joachimy donne des armes 
de prix à Olivier ^. Malakins , autre forgeron juif, mit sept ans à forger 
le heaume de Gomumarant, selon la version du ChevaUer au Cygne que 
nous venons d'allouer. Plus loin un juif est encore Fauteur du heaume 

* iai-€xi. Rooges-LioDS, un des héros du poème de Baudouin de Sebourc, suite de celui de 
Godefroid de Bouillon , possède aussi un glaive, ouvrage de Véland : 

Puis a chaiote Tespée de la forge Gaiant. 

{Édii. de yalencUnnes , 1S41 , 1. 1 , p. 153.) 

> Ferd. Vfo\{,AM. BlâUer von H. Haupt und Hoffinann, I Heft, 34-47. H. Schrtiber, Toê- 
ehenbuch fur GtsehiehUund AUerthuminSûddeutsehland. Freib., 1840, H Jahrg., pp. 67-452; 
m, 4841 , Nachtr. pp. 401-408. Alfr. Maury, les Fées du moyen âge. Paris, 4843, pp. 84 , 83. 
Edw. Le Glay , Raoul de Cambrai. Paris, 1840, in-»", p. 342. E. Du Méril, Hisl. de la poésie 
Scond, Paris, 1839, in-8'', pp. 364-376. — Vœland, Vôland était une ancienne désignation 
du diable en Allemagne; on la retrouve dans la Hesse, et un procès de sorcellerie jugé à Mar- 
burg, en 1635, en fournit la preuve. Proben eines Hessischen Wôrterbuchs von den gymnasial- 
Dir^tor Dr. Wilmar zu Marburg, dans ZeiUchrifi des Vereins fur Hessisché Geseh. und Lan- 
deskunde, B. IV, H. 4 et 2 (Kassel, 1845) ,p. 99. Bmarinnen, le batteur de fer étemel, a, dans 
la mythologie finnoise, la même réputation que Véland. Léonzon le Duc, la Finlande, 1. 1, av , 
33, 35, 85; n, 39, 43, etc. 

' Tyrfing oder dos Zwergengeschmeide, etn Nordiseker Kâmftr-roman. Baicim, 1, 161-192 ; 
n, 103-434. 

^ Depping el Fr. Miehd , Véland, p. 90. 

^ Mém. de la société des aniiq, de France, nouv. série, t. V, 4840, p. 407. 

« Depping et Fr. Michel , Véland, p. 90. 



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cil INTRODUCTION. 

donné par Abrehan&à Baudouin de Beau vais ^ Ira$heU (Israël) qui travailla 
à Recuite avec Véland, semble un juif d'après son nom *. 

Ne peut-on pas dire que saint Éloi est le Véland chrétien, le Véland 
sanctifié par la légende? Le christianisme adopta beaucoup de mythes 
païens, et le peuple, qui prenait à la lettre le sens métaphorique des 
dogmes qu'on lui enseignait, allait visiter au Mont-S^Michel Yépée et le 
bouclier avec lesquels l'archange avait condbattu le démon ^. 

Pour laisser moins de vides dans notre espèce d'anwma poétique, 
nous reprendrons notre première nomenclature de glaives célèbres, 
ajoutant un astérisque au nom de ceux dont nous avons parlé précé- 
denmient. Cette table, ainsi que celle des coursiers merveilleux qui la 
suit, ne se trouve nulle part, et, dans sa première édition, elle a paru 
d'un certain intérêt à cpielques savants *. 

* ÂLMAGE. 

^rm<-/ m poétitue. Angravendil , glaivc fameux dans les traditions Scandinaves et dont 

parlent Torfaeus, Histar. Norv., I, 491, et Tycho Rothe, p. 21. De gla^ 
diis veterum, inprimis Danorum, schediasmfi , Hauniae, vid. Rothen, 1752, 
in-12, de 92 pp. sans les prél. (Rothe cite une dissertation du suédois 
Salanas, De gtadio scythico, dissertation si rare en 1752, qu'il déclare 
n'avoir pu se la procurer, malgré d'opiniâtres recherches.) 

* Balisàkbe. 

* Balmung. 

* Baptisma. 

Besing , glaive trouvé dans le tombeau du héros Scandinave Gerstada 
Ailfs. Rothe, p. 22. 

« DeppÎDg et Fr. Michel, Véland, p. 90. 

* Ibid., p. 89. Introduction au S' vol. de Ph. Mouskés, p. civ. 

' A. Maury, Eisai 8wr les légendes pieuses du moyen âge, p. 146, note 6. 

^ « On trouvera dans ce travail , dit M. Ferdinand Denis, des détails tout à fait neufs sur les 
» animaux revêtus d'un certain merveilleux, et qui animent les épopées du moyen âge, etc. • 
Le mande enchanté, Paris, 1845, in-S"*, p. 340. Une partie des recherches qn'om va lire a été 
imprimée dans les Bulletins de VAcad, royale de Bruxelles, t. XII, n^ 8. 



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INTRODUCTION. cm 

BlTTBIlFER. 

* Blodgang. 

* Brimir. 

* Brinnig. 

Caledywlch, épée d'Artus, dans les traditions galloises (The Mabino- 
^um from the Uyfr Coch o Hergest and other andent melsh manuscripts , mkh 
m engtish translation and notes, by lady Charlotte Guest. London, 1858, 
in-S^). 

Caliburne, épee d'Artus, la même qu'Escalibor. Voy. ce nom. Rothe, 
p. 29. 

* Geselring. 

* CoLABA et * TizoN étaient deux glaives que le Gid avait enlevés ad roi Le cid. 
Bncar, d'autres disent au roi de Maroc Jûnez et au comte Raymond- 
Bérenger. 

Al conde Don Remont à prison le han tomado. 

Hy gan<5 à Colada que mas vale de mill marcos de plata. 

{Poéma del Cid, dans ia collect. de Sancber, \\ 967.) 

Malo a fiocar^ al rey de alen mar, 

E ganô à Tizon que miti marcos d'oro val. 

(/6/d. , p. 522.) 

« En todo este poema, dit Sanch» (p. 401 ), es Uamada Jhan, como 
» si dixwamos la ardienie spada. Despues la llamaron Tizona, porque 
» era spada; y no hubiera perdido su nombre verdadero, si hubiera 
» sido alfiange. * 

Le Gid les donna à ses gendres, les infants de Garlon; nuûs il les leur 
fit restituer devant les cortès de Tolède, après l'outrage qu'ils avaient 
infligé à se& filles* Il remit alors Tizon à son neven Pero Benmidez, et 
Golada à Martin Antolinez. Ckramca del fctmoso cavcUlerù Cid Ruydiez eam^ 
pewior. Nueva edicion con una introd. hist.-liter. por D.-V.-A. Huber; 
Marburg, 1844, in^8% cap. GGLII^t sq., p. 262» etc. Lie Gid, suivïint )e 



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civ INTRODUCTION. 

Romancero, voulut qu'on Fenterrât tenant Fépée Tizon dans sa main droite. 

Y la Tizona que adorna 
Esta mi mano derecha , 
Non pierda de su derecho 
Ni veuga à manos de fembra. 

(Adelb. Kellu, Romancero del Cid. Stnltg., 
1840, in-12,p. 253.) 

* CouRTAiN, en allemand Cortynen. 

* Dainsleif. Rothe, p. 20; G. Grinmi, Heldensage, p. 528. 

* Dhamt, voy. Hamt. 

DoLEREusE (Douloureuse), une des trois épées de Guillaume au court 
nez; elle avait appartenu au roi Gapalu. Voy. Ibeuse. 

DRAGVANBa , glaive dont parlent Torfaeus , Hist. Norveg., 1 , 510 , 
et Rothe, p. 21. 

* DuRANBAL. Dans la Armeria real de Madrid, on conserve une épée dite 
de Roland; elle a été gravée sur bois pour Y Encyclopédie catholique, tom. VI, 
pag. 666, article de Charlemagne, par M. Savagner. 

* DuRissiME. On lit ce passage dans le Chronicon Ademari Chabannensis , 
apud Labbe, Nov. bibl. mon. libr. totn. secundo. Paris, 1657, in-foL, 
p. 167, et dans le mémoire de MM. Depping et Francisque Michel, sur 
Véland, pp. 81, 82. « Willelmus quoque Sector ferri (qui hoc cogno- 
» men indeptus est, quod commisso proelio cum Nortmannis, et, neutra 
» parte cedente, postera die, pacti causa, cum rege eorum Storim sin- 
» gulari conflictu deluctans, ense certe nomine Durisdmo, qaem Wa- 
» lander faber cuserat, per média pectoris secuit simul cum thorace, 
» una percussione), etc. » 

* Ekkesahs. 

'*' EscAUBOR, EsGALiBUR, EsGALn>ARS, épéc d'Artus. Une relation de la 
bataille d'Âzincourt, publiée par M. P. Roger, d'après un manuscrit de 
Tancienne abbaye de Rui^eauville [Noblesse du comté de Flandre, d'Artois 
et de Picardie, p» 167), porte que « Chil de Hesdin vinrent à grant effort 



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INTRODUCTION, cv 

» ens es logeis dou roi d^Engleterre , et pillèrent tout Favoir qu'il trou- 
» vèrent; et premiers, il emportèrent Yépée dou roi Artus, qui valoit tant 
» de finanche que on ne le saroit exposer. » Moùstrelet omet cette cir- 
constance et mentionne seulement l'épée du roi d'Angleterre. 

FeDBREID, FETBKEmR, VOy. FODBRED. 

* FiNEGUERRE. 

FisKHKRYGGR (arête de poisson). Glaive de Magnus, fils d'Erling. 
Snorr., VI, 161. 

* Floberge, Flamberge, etc. Dans le roman des Qwdre fiU Aymon, 
Maugis, ravi par les sarrasins, est élevé par la fée Oriande qui en est 
éprise et qui lui enseigne la magie. Grâce à de merveilleux secrets, il se 
rend maître de Bayard et de la bonne épée Froberge, qu'il donne, plus 
tard, à Renaud, quand il revient en France. Avant Maugis, Floberge 
avait appartenu au duc Bégon du roman de Garin le Loherain (t. I, 
p. 263), puis au roi païen Anthenor. Sur le sens de Froberge, consulter 

i. Grimm, Mytholog., 2"" Ausgabe. 1844, 196, not. xxx. 

* Florence. 

FoDBRED, épée de Thoralf-le-Fort. Snorr. Hist., reg. Norveg., I, 157 
(la table porte 57); Rothe, p. 21. 

* Freise. 

Frotho, épée à la garde d'or ou dorée, nommée par Saxo Gramma- 
ticus, lib. IV, p. 66. Rothe, p. 26. 

Garbain, au puing d'or esmeré, une des épées de Fierabras. Depping et 
Fr. Michel, Véland, p. 84. Elle fut forgée par Hanissart. 
Gleste. 

* Gramanh. 

Gramr. g. Grimm, Hetdensage, p. 182. 
Grettisnôt, épée du héros Greter. Rothe, p. 21. 
GuLDHiALTiN, glaivc dout la garde était couverte d'of, ainsi que l'in- 
dique son nom, et qui est mentionné par Snorron, pp. 21, 300; Rothe, 
pp. 21,28. 

Ton. I. n. 



Oigiti: 



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cvi INTRODUCTION. 

GuNGifER, épée d'Odin, fabriquée par les Efs ou Âlfr. Â. Maury, Les 
Fées du moyen âge, p. 82. 
Hamy. 

* HAUTECLAmE. * 

* Havfut. 

* Hekesas. Yoy. Ekkesahs. 

Hneitir, cimeterre d'Olaus, fils d'Harold; il avait appartenu à saint 
Olaf ou Olaûs. Snorr., Hist. reg. Norv., II, 352; III, 407-8. 

* Hrotte, épée de Fofner. Eddae MythoL^ p. 71 ; Rothe, p. 20. 

' HviTTlNGl, VOy. LlUSINGI. 

Ideuse, épée de Guillaume au court nez, fabriquée à Yalmeu : 

Trois en avoit qui valent Montagu. 
Là fu Recuite, qui Alexandre fu, 
Le meillor roi qui ains fust connéu, 
Et Doloreusey qui roi Capalu fu ; 
Et fu Ideuse y qui fa faite à Valmeu; 
C'est une terre où li homs vont nu. 

(Extrait du Boman âe Guiltaume au court ne% ; P. Puis, 
le$ Manuscrits français, etc. , 111 , 161 .) 

JoKULSNÔT, épée du héros danois Jockul. Rothe, p. 21. 

* Joyeuse. Le trouvère Turold s'amuse à louer cette lame célèbre. 
Fr. Michel , la chanson de Roland, p. 97 : 

Li emperère 

Si ad vestut sun blanc osberc saffret, 
Laciet sun helme ki est à or gemmet , 
Cinte Joiuse , unches ne fut sa per , 
Ki cascun jur muet xxx clartez. 
Asez saviein de la lance parler 
Dunt notre sire fut en la cruiz navret , 
Caries en ad Tamure , mercit Deu ! 
En Foret punt Tad faite manuvrer ; 
Pur ceste hônur et pur ceste bontet , 



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INTRODUCTION. cvii 



Li Qums Joiuse Tespée fut duoet. 
Baruns franceis ne rdeivent ubiier, 
Enseigne en uni deMonjoie crier: 
Pur ço ne 's poet nule genl contrester. 



(Cf. BouRDiLLON , Le poème de Boncevaux, pp. 58 , 59. ) 

Mar /oiou^en so bevinc 
Karel, die stoute coninc, etc. 

(W.-J.-A JoMCKBLOET , Roman van Karel den Grooten en 
%yne xijpairt. Leiden , 1 844 , in-8» , p. 99.) 

On conservait jadis dans l'église du S*-Esprit ou de l'Hôpital, à 
Nuremberg, les joyaux de C empire, la couronne de Gharlemagne pesant 
quatorze livres, le sceptre et le globe ou pumel, en un mot tous les or- 
nements impériaux, à la réserve de l'épée Joyeuse, restée, dit-on, à 
Aix-la-Chapelle. Ils avaient été confiés à perpétuité aux magistrats, par 
lettres patentes de l'empereur Sigismond, en 1424, et ils ont fourni 
l'occasion de disserter doctement à Jean Mûllner, secrétaire du sénat 
de Nuremberg, à Léopold Wurfbain, Ch. Gottlieb Schwarz, J.-P. Roe- 
der : grand et digne sujet de dispute entre la cité d'Agrippine ^ et 
celle de Hans Sachs. 

KvERNBiTR (coupe-meule), cimeterre donné par le roi norwégien 
Adalstein à Hakon ou Haquin. La poignée en était d'or, mais la lame 
plus précieuse encore, puisqu'avec elle Hakon fendit une meule. Snorr., 

IIÏ, 121. Voy. QVERNBITUR. 

* Lagulf. 

Leggbitr (qui coupe les jambes) ; voy. Qvernbitur. Glaive nommé par 
Snorr., III, 227. C'était celui de Magnus aux pieds nuds, roi de 
Norwége; la garde en était faite d'une dent de baleine. Rothe, pp. 21, 
28. 

* Nouveaux souvenirs (f Allemagne. Brux. , 1843, in-8", H, 25. 



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cviu INTRODUCTION. 

LiusiNGi, Tun des glaives d'Haldan; l'autre se nommait Hvittingi. 
Saxo, p. 135; Rothe, p. 20. 

LoGTHi, glaive d'Olon. Saxo, p. 142; Rothe, p. 20. 

Lovi, glaive de Bodvar Biaccon. Saxo, p. 31; Torfaeus, Hist. Norv.^ 
I, 282; Rothe,p. 20. 

LucEBEL (bien luisante), épée de Vivian, dans le Malagys ou Madog fla- 
mand. Mone, Uebersklit der Nied. Volks-Literatur , p. 44 : 

Es \vas geheizzen Lucehel, 

Es was bessen dann Dirrendant {Durandat). 

Mal, épée du duc de Méran, dans l'ancien poëme du roi Ruother, cité 
précédemment : 

Vnde Zvoch ein suert daz hiez Mal. 

(H.-F. Massmar!!, Deutsche Gedichte dee AT//'*" Jahrh., 
Qoedl., 1837, io-8o, II , 319, vers 4153.) 

* Merveilleuse. 

* MlMING. 
MiNNENC. 

MisTiLSTEiN, glaive du héros danois Seming. Rothe, p. 22. 
MoNTAGU, épée nommée dans le Roman de Guillaume au court nez. 
Voy. Ideuse. 

* MuRGLiES OU Murglâie. Voy. plus bas, les extraits des manuscrits du 
Chevalier au Cygne. 

* Musàgine. 

Nadur, cimeterre de Scallagrim. Rothe, p. 22. 

* Nagelring. 

Netter, glaive célèbre dont parle Snorron. Il appartenait au roi de 
Norwége Olaus ou Olaf le saint, et la garde en était recouverte d'or. 
Rothe, pp. 21, 28. 



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INTRODUCTION. cix 

* Pu>iufiGË , épée de Fierabras. Depping et Fr. Michel , Vékmd, p. 84 
(et non 184). Voy, Florence. 

QvERNBiTUR, glaivc du roi Haquin. Hist. régis OUu Trygvesons, c. 10; 
Rothe, pp. 21, 27. Le même que Kvernbittr. 

* Recuite. Elle appartint aussi à Guillaume au court nez. 
Refell, épée de Regin. Eddae MythoL, p. 71 ; Rothe, p. 20. 
RiSANÔT, glaive du géant Grimer, fils de Grimolf. Rolv et GoUrici Saga, 

c. 30,p. 112; Rothe,p. 20. 

* Rose, épée d'Otnit et de Dieterich. G. Grimm, Heldensage, pp. 227, 
254, 250. 

* rosebrant. 
Sarrasine. . 

* Sautaigine. 

ScARDE, glaive dont parle Snorron, IV, 44; Rothe, p. 21. Le roi 
André, se sentant près de mourir, l'envoya au comte de Skuli avec son 
bouclier. 

ScoFNUNG, glaive du roi danois Rolvon Krage. Yoy. Stephanus, in Not. 
ad Saxoemn, p. 73 ; T. Bartholinus, De causis conlemptae a Danis adhuc gen- 
tilibus morte, p. 143; Landnama Saga, p. 88; Rothe, p. 20. 

* ScREP. Rothe, p. 29. 

* ScHRiTT. Les vers du Biterolf relatifs à ce glaive, rapportés par 
M. Grimm, dans les Deutsche Heldensage, p. 148, ont été trancrits pp. 78, 
79 du mémoire de MM. Depping et Francisque Michel sur Yéland. Paris, 
1833, in.8^ 

SiGRLiOM, glaive nommé par Torfaeus, Ser. reg. Dan., p. 491; Rothe > 
p. 21. 

* Skoffnung. Voy. Scofnung. 

SoRTiBRA, épée mentionnée par Arngrim Jonas. Spécimen Islandiae, 
p. 54; Rothe, p. 21. 

Thegne. Tor(Bdus, Hist. Norv., I, 324. 

TiG Atesch, répée foudroyante des quarante (d'autres disent soixante- 



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ex INTRODUCTION. 

douze) Solimans ou monarques universels de la terre avant la créa- 
tion d'Adam, laquelle, avec leyr bouclier magique et le gebch, ou 
cuirasse, les rendait victorieux dans tous les combats qu'ils livraient 
aux Danois. D'Herbelot, BibL orientale. La Haye, 1808, in-4'', III, 
538-539 , dans le Schirin on a imprimé Fïg Atesch. 

* TiZON. Voy. GOLADA. 

* Tyrfing. Olaûs Rudbeckius, Allant., III, 402, explique ce mot par 
épée de Mars, ou glaive du belliqueux Tyr. Rothe, p. 22. 

Waïnàmoïsen MiEKKA, uom de la constellation d'Orion, dans les plus 
anciennes runas finnoises, c'est-à-dire glaive de Waîmmoinen, le dieu 
souverain de la Finlande (Léouzon le Duc, La Finlande, I, LXXIX). Cet 
astre est aussi appelé la faux de Wàinamôinen ou Waînamôisen Viitake. 

Wasken, ou Waschen, nommée dans les Nibelungen. Épée d'Iring de 
Danemarck. V. l'édit. de Von der Hagen, 1820, p. 248. 

* Welsung. 

Parmi les épées qui n'ont point de nom déterminé , on peut compter 
les suivantes, qui viennent s'ajouter à celles que nous avons déjà énu- 
mérées^ : 

L'épée enchantée qui défendait la chasteté d'une fée contre les entre- 
prises de Gauvain et qui devait épargner le meilleur des chevaliers. 

L'épée de Raoul de Cambrai , forgée par Véland. 

Li rois li çainst Fespée fort et dure. 
D*or fu li poDs ^y et toute la hendure ^ , 
Et fu forgié en une^ombe * oscure. 
Galans la fist, qui toute i mist sa cure, 
Fors Durendal qui fu li esliture, 

* Voy. entre autres le grand d'Aussy, Fabliaux ou Contes, Paris, 18^9, in-4**, 1. 1, p. 1, et 
à la fin p. 9: le Chevalier à ïépée. Méon, Nouv. recueil, 1, 127. 

* Pomeau. 

' Poignée, du teutonique Aand, main. 
^ Grotte, excayation, en espagnol, comba. 



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INTRODUCTION. cxi 

De toutes autres fu eslite la pure. 

Arme eu cesi rnool contre H rien ne dure : 

Ileles armes sont bien à sa mesure. 

(Eow. Le Glay, Baoulde Cambrai^ pAd. 

L'épée de Charles Martel, l'épée avec laquelle il arrêta Tennemi 
(Fan 732), Tarabe, qui , passant la Garonne et la Charente, avait franchi 
déjà Àngouléme et Poitiers et s'avançait en hurlant vers la Loire. Charles 
court à sa rencontre, et, à deux lieues de Tours, il bat, écrase, anéantit 
le sarrasin féroce et sauve la France et la Belgique du joug odieux qui 
les menaçait. Uépée du héros fut ofiterte à Dieu en signe de reconnais- 
sance du secours prêté d'en haut, et déposée dans l'église de S**-Cathe- 
rine de Fierbois, en Touraine. Elle était sous l'autel, et, sept siècles 
plus tard, Jeanne d'Arc alla l'y prendre pour combattre les Anglais 
et délivrer encore la France. 

« N'est-ce pas là, demande M. Grille d'Angers, dans une lettre qu'il 
nous écrit, une belle épée et d'un glorieux destin? Hélas! où estrelle, 
qu'en a-t-on fait, qu'est-elle devenue? Widford et les évêques l'ont-ils 
brûlée à Rouen avec l'héroïne, la sainte fille? l'ont-ils fait fondre et 
suis-je le seul en ce monde qui en ait souvenance? » 

Le aMETERBE de Godefroid de Bouillon, ce cimeterre avec lequel il 
fendait un homme en deux, fut suspendu au-dessus du S*-Sépulcre et 
servit à armer les chevaliers qu'on y créait. « Quo robur illud ingens 
» Deo referret acceptum, ensem illum in Sancti Sepulchri tholo, in 
» perenne Divinae virtutis suis facinoribus bellicis propitiae, anathema 
» appendit, quo etiamnum, ait Yillamontius, Solymaei équités incin- 
» guntur (Malbrancq, De Morini$, III, 47). » 

L'épée du roi Scandinave Suafurlami. Ce prince, revenant de la 
chasse, s'égara dans les montagnes. Au coucher du soleil, il aperçut 
une caverne dans une masse énorme de rochers et deux nains assis à 
l'entrée. Le roi tira son épée, ^, s'élançant dans la caverne, il se prépa- 
rait à les frapper , quand ceux-ci demandèrent grâce pour leur vie. Les 



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cxii INTRODUCTION. 

ayant interrogés, Suafurlami apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyerin et 
Dualin. 11 se rappela aussitôt qu'ils étaient les plus habiles d'entre tous 
les Elfes à forger des armes. Il leur permit donc de s'éloigner, mais à 
une condition , c'est qu'ils lui feraient une épée avec un fourreau et un 
baudrier d'or pur. Cette épée ne devait jamais manquer à son mattre, 
ne jamais se rouiller, couper le fer et les pierres aussi aisément que le 
tissu le plus léger, et rendre toujours vainqueur celui qui la posséde- 
rait. Les deux nains consentirent à toutes les conditions, et le roi les 
laissa s'éloigner. Au jour fixé, Suafurlami se présenta à l'entrée de la 
caverne, et les deux nains lui apportèrent la plus brillante épée qu'on 
eût jamais vue. Dualin, montant sur une pierre, lui dit : « Ton épée, 
ô roi , tuera un homme chaque fois qu'elle sera levée ; elle servira à 
troi* grands crimes, elle causera ta mort. » A ces mots, Suafurlami 
s'élança contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au milieu des 
rochers, et les coups de la terrible épée fendirent la pierre sur laquelle 
ils étaient tombés ^. 

L'épée de Gwrnach , géant des Mabmogion, la seule qui pût tuer le 
sanglier Ti'wyth. 

L'épée terrible et maudite des seigneurs de Fontan, en Normandie *. 

L'épÎe donnée par le roi Amfortes au brave Perceval (Pardval), dans 
le poëme de Wolfram d'Eschenbach. Cette épée était merveilleuse ; elle 
pouvait être brisée une fois, mais ses morceaux, plongés dans l'eau 
d'une certaine source, désignée par Sigure, sœur d' Amfortes, devaient 
se ressouder à l'instant et former un glaive qui ne se romprait plus, ni 
sur le fer ni sur le diamant, de quelque force qu'il y frappât. 

La LANCE de l'empereur Constantin, de laquelle Sigebert de Gemblours 
fait ainsi l'histoire, sous l'année 929 : « Lanceam mirandi operis et 
» clavis Ihesu Christi crucifixi sanctificatam , quae dicitur primi et 

* Hervarar Saga, ok Heidreks Kongs, Hafniae, 4785, în-4*», p. 9; Le Roux de Lincy, Le 
livre des Légendes, introduction. Paris, 1806, in-8<>, pp. 163 et i6l. 

' Oct. Féré, Légendes et traditions de la Normandie, Rouen, 4845, pp. 235-266. 



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INTRODUCTION. cxih 

» magni Gonstantini imperatoris fuisse, donatam Rodulpho, régi Bur- 
» gundionum et Italiae, a Sansone comité, rex Henricus, precibus, 
» minis, muneribus, addita etiam parte provinciae Suevorum, a Rodul- 
» pho comité extorquet, et banc ad insigne et tutamen imperii posteris 
» reiinquit. » C'était payer un peu cher une relique très-suspecte: de 
riches présents et une partie de la Souabe ^ ! 

Helinandus, au livre 47 de ses chroniques ^, si souvent mal citées 
et oii Ton prétend trouver des choses qui n'y sont pas, rapporte la dé- 
couverte que l'on fit à Antioche de la lance qui perça le côté de Jésus- 
Christ. Voici ses paroles : 

« Tredecim homines laboriosi et strenui foderunt a mane usque ad 
» vesperum , et invenerunt lanceam Domini nimis alte infossam. 

» Nunc apparet illam opinionem falsam esse, quam superius posuit 
» Guillelmus Malmesberiensis, de lancea Caroli magni ^, quae fereba- 
» tur eadem esse, quae dominico lateri centurionis manu impacta, pa- 
» radisum mortalibus aperuit. Haec enim lancea modo inventa, ut ait 
» Sigebertus , a tempore apostolorum visa non fuerat. Quomodo autem 
» ibi infossa fuerit, vel a quo, vel quando, non memini me legisse *. » 

* Rhongomyàrt, la lance d'Artus, dans les Mabinogion, appelée quel- 
quefois simplement Ron. 

Caknwenhau, son poignard. 

Wynebgwrthccher, son bouclier. 

Le poiGNAAi) d'Osla Gyllelvawr, dans la quatrième nouvelle des Mabino- 
gion^ lequel servait de pont sur les torrents à Artus, et aurait suffi, 
pour cet usage, aux armées des trois îles de la Grande-Bretagne et des 
trois îles adjacentes, avec leur butin. 

* Voy. plus haut au mot Joyeuse; Helinand, dans la Bibl.patr. cistere., Vn, 466 B, et Vincent. 
Bellov., Spee. hist. . Kb. XXV, c. iOO. 

* B. Tiseier ^ ^eterum patrum et antiq. script, cistercens. opéra historica, 4669. In-folio, 
p. 466. 

' Introduction au second volume de Pb. Monskés, p. ex. 

* Cf. Vincent. Bellov., Spec. hist., lib. XXV, C. 100. 

Ton. I. 0. 



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Gxiv INTRODUCTION. 

Le COUTEAU de Teithi Hên, fils de Gwynhaii, selon les mêmes tradi- 
tions galloises. La mer engloutit les possessions de Teithi Hên, lui-même 
eut peine à s'échapper, et il dut chercher un asile auprès d'Artus. Son 
couteau avait cela de remarquable, qu'à partir de ce moment, aucun 
manche ne put y rester. 

Emma, cuirasse d'Harald-le-Sévère. Script. Island. hist.y VI, 333, 385. 

La première armure de Frégus, dans le roman de ce nom, publié par 
M. Francisque Michel , pp. 20-23. 

Celle d'Auboin, fils de Pinabel, dans le poëme de Dame Aye. Voir 
l'analyse de ce roman par M. de Martonne, Mém. de la Soc. des anùq. de 
France, nouv. série, tom. V, 1840, pp. 398-434. 

La HACHE de saint Olaf , roi de Norwége, appelée Hel et que son père 
avait possédée. On dit qu'elle fut conservée longtemps parmi les reliques 
de l'église principale de Nidaros. C'est cette hache sacramentelle qui 
meuble probablement, mais modifiée en sa forme, l'écu du royaume 
de Norwége. Snorr., Hist. reg. Narw.^ III, 33. 

Le COR donné par la bonne fée Mélior à Partonopeus de Bloîs et 
dont le son enfantait des meutes magnifiques et des troupes de veneurs. 

N'oublions pas, en passant, cette coutume singulière des anciens Nor- 
végiens, chez lesquels, prendre par la garde une épée, c'était se recon- 
naître l'inférieur de celui qui la présentait ^. 

Chez ces mêmes peuples un glaive était un objet sacré. Les Scandi- 
nives juraient sur leurs épées ^. 
Hippologie poc'uquc. H en cst des destriers comme des armes. Le sentiment qui confond 
le guerrier avec son coursier, et dont la fiction du Centaure est la 
figure, a été exprimé par Millevoie dans le chant qui conmience ainsi, 
espèce de duma des cosaques de l'Ukraine, et qu'il prête à un arabe : 

Voix du désert, redis au loin mon deuil, 
L*ami du brave est au fond du cercueil. 

* Snorr., I, JI9. 

* Th. Barlholinus , Th. fil, Anliquilaies danicae. Hafn^ie, 1690, ia4% pp. 78 et 79. 



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INTRODUCTION. 



ex? 



Pendant la guerre de trente ans, le peuple et le commun des soldats 
croyaient qu'un esprit était caché dans le corps du cheval de combat de 
Wallenstein, et nous avons été témoins, il n'y a pas longtemps, d'une 
démonstration à l'endroit d'un autre cheval de bataille, dans laquelle 
quelques-uns eurent la prétention de mettre de la politique, mais où la 
plupart ne mirent en réalité que de la sensibilité et de la pitié. 

M. Loiseleur Deslongchamp a cru trouver dans l'Inde l'origine des 
chevaux magiques *. De son côté, M. J.-J. Hanusch a recherché quel 
était le rôle du cheval dans les mythes slaves, qu'il fait dériver de la 
même source *. Le savant Van Wyn, moins épris de l'Orient, avait déjà 
écrit quelques lignes sur le prix des coursiers au moyen âge ^ Les sagas 
norwégiennes nous apprennent que les rois Âllrek et Eirek mettaient 
leur ambition à dompter des coursiers, à les dresser, à les monter, 
qu'ils surpassaient tous les autres dans l'art de l'équitation , et qu'ils 
rivalisaient entre eux à qui l'emporterait par leur adresse comme cava- 
liers, ou par la beauté de leurs montures. Il arriva qu'un jour les deux 
frères, entraînés par l'ardeur de leurs palefrois, ne revinrent plus. On 
les chercha et on ne trouva que leurs cadavres. Ces écuyers intrépides 
étaient victimes de leur passion favorite ^. 

Ëtait-ce par un souvenir des antiques usages septentrionaux, ou par une 
insolente et barbare imitation de Caligula, que Mavrogéri, qui occupa de 
1786 à 1789, la chaire fiscale de la Valachie, osa, pour insulter à la lâ- 
cheté des boïers (boyards), anoblir des chevaux et les couvrir du caftan ^? 

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet ^; 
mais nous rendrons encore moins imparfaite notre première liste hip- 

* Essai sur les fables indiennes, pp. 55, 56. 

* Die Weissench, des Slaw, Mythus. Lemberg, 4842, in-S**, pp. 315-57. 

' Letter- en geschiedk. aantekenigen op de rymkr, van Jan van Beelu, 's Grav., 4840, în-8", 
pp. 474-476. 

* Snopp.,1, 27. 

» J.-A. Vaillant, la Remanie, Paris, 4845, II, 256. 

® Introd. au second Tolnme de Ph. Mouskés, pp. cxix-cxi; Ann. de la bibl. royale de Belg., 



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cxvi INTRODUCTION, 

pologique, abandonnant aux souvenirs classiques Cyllarm, cheval de 
Castor, Phosphorus, cheval admirable (equus admirabilis) , dont Ausone fit 
répitaphe par ordre de l'empereur Théodose, Boristhéne, cheval de 
l'empereur Adrien, né dans le pays des Alains et dont l'inscription fu- 
néraire se lit dans l'anthologie de Burman * et dans les notes de la tra- 
duction d' Ausone de M. E.-F. Corpet ^; Arion, cheval immortalisé par 
Homère ' et par le même Ausone *; le coursier de Charitas enfin, le- 
quel, tombé au pouvoir d'Antiochus, tua ce nouveau chevaucheur, pour 
venger son ancien maître ^. Le chantre de l'Iliade ^ nous montre Dio- 
mède impassible au milieu du carnage et s'amusant à faire la généalogie 
des coursiers d'Énée qui descendaient de ceux que Tros reçut de Ju- 
piter, pour prix de l'enlèvement de son fils Ganimède. C'étaient les 
meilleurs qu'il y eût sous le soleil. Anchise, à l'insu de Laomédon, leur 
amena ses cavales , et déroba ainsi des rejetons de cette race : il en na- 
quit six chevaux dans son palais, dont il en retint quatre qu'il nourrit 
avec soin; il donna à ses fils les deux autres, qui semaient l'épouvante 
dans les combats. Les enlever eût été un triomphe insigne. 

L'AI Moussali raconte que Salomon exerçant un jour ses chevaux à 
la campagne, et l'heure de la prière du soir étant venue, il descendit 
aussitôt de son destrier, et ne voulut pas permettre que l'on employât 
ce temps-là à le mener à l'écurie, non plus que tous les autres, en sorte 
qu'il les abandonna comme n'ayant plus de maître et étant destiné au 
service de Dieu. Ce fut alors que Dieu , pour récompenser ce prince 
de sa fidélité et de son obéissance, lui envoya un vent doux et agréable, 

4841 , 93 ; 1842, 55. Dictionnaire de la conversation , XIV, il-13. Eneyelopéd, cath. , Vil , 
475-n4. 

« Lib. IV,n«399. 

« BibL latin. 'fr. de Panckoucke. 1842, 1, 327. 

5 //iVu/. Jib.XXIll.v. 547. 

* Epit. XXXV. 

* Denis, /e Monde enchanté, p. 68. 
« Ch. V. 



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INTRODUCTION. civii 

mais fort, qui le porta depuis ce temps-là partout où il voulait aller, 
sans qu'il eût besoin de cheval ^ 

Lies Germains ne tiraient -ils pas des présages des chevaux? On 
en nourrissait à cet usage, dit Tacite, dans les bois voués aux dieux. 
Pour connaître l'avenir, on les attelait au char sacré qu'accompagnait 
le prêtre ou le chef du canton, qui étudiaient leur souffle et leur hennis- 
sement; et point d'augures plus décisifs, non-seulement dans l'esprit du 
peuple, mais même dans celui des grands et des prêtres, car, dans leur 
croyance, ils sont les ministres de la divinité, ces animaux, ses confi- 
dents. (De morib. Germ., c. 10. Schayes, les Pays-Bas avant et durant la 
domination romaine, I, 297-98.) 

La découverte du tombeau de Ghilpéric, à Tournai, indique qu'au 
V* siècle , les races germaniques n'avaient point perdu la coutume de 
brûler avec le cadavre du défunt, ses armes et son cheval de bataille, 
comme les objets qui lui avaient été le plus chers, comme une partie 
de lui-même. 

Pour nous, nous nous renfermons dans les traditions du moyen âge 
et dans celles du Nord et de l'Orient, dont les nôtres ne sont souvent 
qu'un reflet ou une traduction littérale; nous laissons de côté l'époque 
actuelle, qui pourrait cependant nous fournir quelques noms, tels que 
celui de l'hirondelle, jument sur laquelle la divine Emilie, madame Du 
Ghatelet, ardente et passionnée, suivait à la chasse, dans les bois de 
Cirey, l'auteur de Zaïre. 

Ces idées qui survivent aux générations en se transformant de mille 
manières, n'avaient^lles pas conduit la magicienne, la prophétesse du 
Liban, la reine de Tadmor, la bizarre Esther Stanhope, à attacher des 
idées de grandeur future et de puissance infinie à la possession de ses deux 
juments de race pure Loî/a et Ltdu, dont les voyageurs ont tant parlé ^? 

« DHerbelot, Bibl orient. La Haye, 1778, in-4*, m, 336-37. 

* Voiries mémoire» de Lady Stanhope» publiés par sod médecin : Memoin ofthe lady Hester 
Stanhope, a$ related by her$etfin convenations with her pkysician. 



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cxviii INTRODUCTION. 

Le cheval en course était un symbole chrétien, emprunté au paganisme 
et qui disparut de bonne heure *. Il n'est pas probable que lady Esther 
y ait pensé. 

L'astérisque remplit ici le même office que précédemment. 

* ÂBJni. 

* Alsvidr. 

Aquilant (destrier), nom générique qui signifie fuscus et subniger, sui- 
vant Du Gange. 

* Arvarr. 

AuFERANT, Afferant, uom géuériquc d'un cheval de bataille ou d'un 
destrier, en espagnol Y Al ferez, de l'arabe Fitiz, qui signifie cheval. 
T.-A. Sanchez, Colacion de poesias castellanas anteriores al siglo XV. Madr. , 
1779-90, IV, 291. 

Andrugces. Voy. Soham. 

* Babieca, Baviega, D.-V.-A.Huber, Cronicadelfamosocavallero CidRuy- 
diez campeador, pp. 276, 309 ^. Gil Diez, ami du Cid qui l'avait con- 

^ Munster, Sinnbild, und KumtvorsteL der ait. Christ.^ 1, 93, n<* 27 ; Maury, Essai sur les 
légendes pieuses du moyen âge , p. 402. 

« Od ne saurait , dit M. Fauriel , se Bgurer à quel point, dans le cours de leur TÎe guerrière, 
errante et aventureuse , les chevaliers des Xll** et \\\V siècles prenaient d attachement pour leurs 
chevaux. G*était un point auquel les lois de la chevalerie avaient pourvu; elles condamnaient et 
flétrissaient le chevalier qui avait maltraité son cheval (*). Mais ces lois étaient superflues, tant 
le cas qn elles avaient prévu devait être rare. D'ordinaire , un chevalier traitait son cheval 
comme un compagnon , comme un ami , et avec une affection qui pouvait avoir et avait sou- 
vent ses exagérations et ses caprices. L'opinion qu'il y avait des chevaux fées , c est-à-dire 
des chevaux doués par miracle, ou par enchantement, d'intelligence et de raison, attentifs 
aux affaires et aux besoins de leur mattre, en comprenant la parole et y obéissant, était une 
opinion assez généralement répandue. On la trouve chez les Romains ; mais il n*est pas sûre 
qulls l'eussent inventée: ils l'avaient probablement trouvée déjà répandue parmi les chefs de 
Tordre militaire, et en tirèrent un parti très-poétique. H y a donc dans plus d*un roman de che- 
valerie tel destrier qui joue un aussi grand r6le que les héros eux-mêmes. Tel est le fameux 
Bayard des quatre fils Âymon. » HisL de la poésie provençale, Paris, 1846, in-8", lll, 74-72. 

^ Cf. Poemacfe/ Cid, publiédans le recueil de don T.-A. SaBchez, 1,289. M.EugeniodeOchoa, 

(*) Chez les Ronains, le peu de soin qu^uo cbefalier avait em de son cheval, lai attirait la sévérité des 
censeurs. (D. R.) 



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INTRODUCTION. cix 

veili à la foi chrétienne, prit, après la mort du héros, ses précautions 
pour que la race de Babieca ne s'éteignit pas. Aussi, dit la chronique, 
a-t-elle produit pour la Castille, une multitude de bons et de précieux 
palefrois. Babieca survécut deux années à son maître ; il mourut âgé de 
quarante ans, et fut enterré à la porte du monastère de San Pedro de 
Gardefia. On planta deux ormes, Tun à sa tète, Tautre à ses pieds. 
« E otrosi Gil Diez tomava a tan grand sabor en mandar pensar el ca- 
» vallo Bavieca, que era grand mara villa : assi que las mas vezes él lo 
» levava al agua, e lo tornava al establo. E Gil Diez, por haver linage 
» del cavallo del Cid, compro dos yeguas las mas fermosas que pudo 
» fallar, e echaronlas al cavallo por cabresto : e desque ftieron pre- 
» fiadas, guardaronlas muy bien, e la una pario macho, ela otra pariô 
» fembra. E dize la historia, que de hy se levante linage deste cavallo 
» en Gastilla, que ovo muchos cavallos, e buenos e muy preciados, et 
» por Ventura los ay oy en dia : e vesquio despues de la muerte del 
» Cid dos afios, et luego morio, et, segun cuenta la historia, duro 
» bien quarenta aftos : e desque morio, soterrolo Gil Diez ante la 
» plaça de la puerta del monasterio a manderecha : e pusa hy dos 
A olmos, uno a la cabeça, e otro a los pies, que son oy dia muy 
» grandes. » 

Dans la romance où le Cid est supposé dicter ses dernières volontés, 
il a soin de pourvoir à son fidèle destrier : 

Y si permitiere dios 
Que el mi caballo Babieca 
Fiucaresio su senor, 

qui en a fait l'analyse dans la Revue de Paris, juin, 1841 , édit. de Brux., pp. 58-77, est tombé 
dans une singulière méprise, surtout pour un espagnol. L'auteur dit que le Cid trépassa de ce 
siècle le jour de la Pentecôte, et M. de Ocboa, trompé par Tinversion de Toriginal, entend la 
Pentecàie de ce siècle, ce qui lui fait soupçonner une lacune. Cest encore M. de Ochoa qui, in- 
Tentoriant les manuscrits espagnols des bibliothèques de Paris , prend pour le chevalier sans 
peur et sans reproche, un secrétaire d'état du temps de François P% appelé Bayard; mais que 
celui qui ne s'est jamai« trompé, lui jette la premier^ pierre et le condamne sur cette vétille. 



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MX INTRODUCTION. 

Y llamàre à vuesa puerta » 
Abridle y acariciadle , 

Y dadle racioo entera ; 

Que quien sirve a boeo senor 
Bueo galarson dél espéra. 

(AoELB. Kelleb , Romancero delCid, p. 233.) 

Bai de Monsenîe (le) , cheval d'Auboih , dans le Roman de Dame Aye. 

Barbamusghe, cheval du sarrasin Glimboron, dans la Chanson de Roland. 

Baucent, Bauchant, nom générique comme Fauvel, Auferant, Férant, 
Morel, et qui, dans certaines occasions, devient un nom propre. C'est 
celui du cheval de Fromont dans la chanson de Garin : 

FromoDS envoie Baucent à Fromondin , 
Son bon destrier, que il paramoit si. 

(P. PABis,(;artn,n,146.) 

Baucent , Bauçant , est le nom du sanglier dans une des branches des 
romans du Renard , et M. Méon Fexplique par de couleur jaune ou rousse. 
Le Roman du Renard, IV, 471. 

Baucen, cheval de Guillaume au Court-Nez. 

* Bayard (Byart, selon le poème flamand publié en grande partie 
par M. Jonckbloet). Pulci, auteur du Morgante, fait entrer Astaroth 
dans le corps de Bayard, cheval de Renaud, et Farfadet, dans celui de 
Rabican, cheval de Richardet. 

* Beiffror ou Broiefort. 

Au début du poème flamand d'O^r van Danemarck, on lit : 

Wie et Broyfort gewan 
Und Corteinen, das gut swert. 

(NoRB, Uebenicht der altnied. Foikdit., etc. ,p. 80. Cf. Ger- 
Tîaut , Guch, d. D, Litter,, Z^ Auf^^. , H , 89. ) 



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INTRODUCTION. cxxi 

Go li amaioe {à Brunamon) Broiefort enselé; 
De tel ceval nVistes mais parler : 
Jouènes polains quatre dens ol jetés; 
Il fy tous noirs, s'ot le front estelé, 
La jambe ot plate, si ot le pié copé; 
Jà por montaigne ne Fconvera suer, 
Por trois jors corre ne Tesluet arester. 
Ne l'en batront li flanc ne li costé. 

(J.-B. Barrois, La ch9v<ilerie Ogier. Paris, 1842, 
in-4», p. 100.) 

* Belghe. 

Benig. 
Blancart ou Blanchard , cheval de Charlemagne et de Frégus : 

Blancarl qui saute comme kievreul. 

( Fn. Michel , Li romam des aventurée Frégu$. ^dimb , 
184t,in-4%p. 177.) 

Blamke. 

Blodughofi. 

Bride d'or, cheval de Roland^ dans TArioste, ou plutôt dans le 
Boiardo. 

Broiefort. Voy. Beiffror. • 

BuKBANOs, cheval du héros wende Anthyre, compagnon d'Alexandre- 
le-Grand et souche prétendue des ducs de Meklembourg. 

CORVIGARUS. 

Dame (la), cheval du duc René de Lorraine, à la bataille de Morat 
et à celle de Nancy. Hist. de la confédération Suisse, 1840, VIII, 134. 

Du, coursier de Mor d'Oerweddawg , dans les Mabinogion; le seul qui 
pût porter Gwyn à la chasse du sanglier Trwyth. 
Entencendur. 

ESTONNE. 

Fal-Hofner. 
Falke. 
Ton. I. p. 



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cxin INTRODUCTION. 

Fauve, mule de Dame Ghille ou Tromperie, dans le Renart le Nouvel , 
Méon, IV, 396. Elle est appelée aussi Fauvain. 

Fauvel, cheval de Garnier, dans le Roman de Dame Aye. 

Fauvel est de plus un cheval allégorique, emprunté à Tune des bran- 
ches des romans du Renard, et dont le nom est le titre d'un poëme où Ton 
trouve six personnages principaux : Flatterie, Avarice, Vilenie, Variété, 
Envie et Lâcheté. Or les initiales de ces noms forment réunies celui de 
Fauvel. Paulin Paris, Les manuscrits français, n^ 6812; Ach. Jubinal , 
Rutebeuf^ I, 340; le même, Mystères inédits. Paris, 1837, in -8**, I, 
364-65. 

Ferant. Voy. MoKiEL. 

* Flori. 

Frlx (chevaux), chevaux de carton, pareils aux Cliins-Cliins de Mons 
et avec lesquels des hommes , qui y ont passé le corps , exécutent difïé- 
rentes manœuvres. Cet exercice fait généralement partie du programme 
de toutes les fêtes provençales. Il était en usage du temps des comtes 
de Barcelone, et l'on fait remonter son origine jusqu'aux Phocéens (?), 
qui représentaient, dit-on, par ce jeu, le combat des Centaures et des 
Lapithes. Alfred de Nore , Coutumes , mythes et traditions des provinces de 
France. Paris, 1846, in-8% pp. 44-45. 

Fyau, Fyalwe, cheval de Richard, dans un fragment de poëme fla- 
mand du cycle carolingien. J.-V. Adrian, Cat. cod. MSS. bibl. Giessensis. 
Francof., 1840, in-4% n- XCVIII, pp. 34-39. 

Cheval du même et de Gyberike, Guberyc ou Gysbert, dans le Roman 
van Kard den Groote, publié par M. Jonkbloet, pp. 95 et 262, et auquel 
apparti^ment les fragments donnés par M. Adrian. 

Rylsarl heeft Fyauice bescreden , etc. 

(Adrian , p. 36; Jokckbloet. p. 310, v. 10t.) 

Gardrfa, Gardrofa. 



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INTRODUCTION. cxxm 

Gautslaer, cheval donné au duc ou comte de Skuli. Snorr,, HiM. reg. 
Norveg. Hauniae, 1777, in-foL, V, 258. 
Gedëfer. 

* GiSL. 

Gladr. 

Gloer, Gloerr, Gler. 

Glorifier. 

Gramimund. 

Giune, Gra?!!» 

Gringolette. 

Grivet. 

* gullfàxi. 

* gulltopm. 
Gyllir. 

GwYNN Mygdwn, le cheval de Gveddw, dans les Mabinogian, lequel 
était aussi rapide que la vague. 
Hamsrerpir. 

Hengroen, cheval de Kynwylsant, qui, à la bataille de Gamlan, se 
sépara le dernier d'Artus. Mabinogion. 

Huën^Hevonbn , cheval d'Hippa, 611e d'Him^ l'esprit du mal chez les 
Finnois; il emportait, dans sa course, vers les rochers de l'enfer, la 
peste et les autres fléaux qui désolent la terre. 

HiJËri-RcNUÀ, coursier d'Hiid lui-même. Quelquefois ce coursier, comme 
les autres des mêmes légendes poétiques, est un élan, un renne. Le cour^ 
sier d'Hiisi avait une crinière de feu, dit le Kalewala, poëme mytholo- 
gique des Finnois ; sa bouche soufflait la flamme, son sabot était de fer, 
ses pieds d'acier. Léoozon le Duc, la Finlande, I, ci, 5, 45, 77. 

Hippogriffe* Voy. Soram. 

* HOFVARPNIR. 

Hrafn. Le roi norwégien Adils aimait avec passion les coursiers géné- 
reux et nourrissait les deux meilleurs de son temps, l'un appelé Slôngvir^ 



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cxxiv INTRODUCTION. 

et l'autre, une jument nommée Urafn, qu'il avait enlevée après la mort 
du roi Ala, et qui donna le jour à un autre destrier du même nom 
qu'elle : Adils fit présent de Hrafn à Godgest, roi d'Héligoland {Halo- 
gatand) ; mais ce chef l'ayant montée un jour et ne pouvant l'arrêter, fut 
désarçonné et tué en tombant. Snorr. , Uist. reg. Norveg. , Hauniae, 1777 , 
in-foL, I, p. 42. 

* IIrimfam. 

Kelpie, ou cheval démon, qui venait caracoler sur les rives des lacs 
d'Ecosse, invitant par ses gambades coquettes les jeunes garçons ou les 
jeunes filles à se hasarder sur sa croupe , comme Europe sur le taureau 
de Crête , puis soudain se précipitait dans le lac ou le torrent avec ses 
imprudents cavaliers. Le Kelpie du Loch-Tay emporta ainsi, en 1809, 
quatre beaux enfants tout fiers d'avoir dompté ce bucéphale sauvage. 

Il y a la plus grande analogie entre le Kelpie et les Dracs {Dracae), ou 
esprits aquatiques du Rhône, dont parle le maréchal du royaume d'Arles, 
le bon Gervais de Tilbury, dans ses Otia imperialia , recueil curieux de 
sombres légendes, composé par un anglais sous le ciel riant de la Pro- 
vence*. SuperstiL poét. de l'Ecosse. {Rev. Brit.^ 185i, 2® vol., Bruxelles, 
p. 275.) 

Le cheval qui causa la mort de Morty Sullivan , et que lui donna un 
personnage mystérieux , quand il se rendit en pèlerinage à la chapelle 
de Saint-Gobnate, était un Kelpie. Cette légende est intitulée : Tlie spirit 
liorse, dans le recueil qui a lui-même pour titre : Fairy legettds and tradi- 
lions of the south of Ireland, second édition. London, 1838, in-i2, 
pp. 129-135. 

Lenmo (l'étalon), cheval infernal, dans le Kaléwala {la Finlande, 1,5.) 

Léo ou Lion , cheval de Walter d'Aquitaine , dans le Waltharius. Voy. 
Spadix et Atm. de la bibl. royale de Belgique, pour 1841 , p. 93. 
Lettfeti. 

* Sur cet Dracae, voir Walter-Scott , Chants popul. de f Ecosse. Paris, i8i6, IH, 117-18. 



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INTRODUCTION. cixv 

LiART ,.nom de cheval dans le poëme de Fawel, appellation générique 
empruntée à la couleur de lie de Tanimal. 

Llamrei , jument d'Arthus, dans le Killuvch d'Olwen des Mabinogian. 
LoEWE ou Lewe. 

Mallet (le cheval). Dans la paroisse de Saint-Sumine-de-Goutals , 
département de la Loire - Inférieure , on célébrait la fête du cheval 
Mallet, le jour de la Pentecôte. M. Alfred de Nore Fa décrite en détail 
dans ses Coutumes, mytiies et trad. des prov. de France, pp. 203-205. 

Marchegai, le bon cheval du duc Élie, dans le roman d'Aiol, analysé 
par M. Ach. Jubinal, Œuvres compL de Rutebeuf, I, 407-415, et par 
M. Faui'iel, Hist. delà poés. prov., t. II, p. 297. Ce cheval est un personnage 
fort amusant et qui* devait le paraître ancore davantage autrefois. A 
chaque instant il défend son maître, il l'aide, il le sauve des plus grands 
périls par son adresse et son affection; enfin Marchegai, dit M. Jubinal 
(p. 409), m'a rappelé le cheval du bohémien dans Quentin Dunoard. 
Elie donna Marchegai au jeune Aiol. 

Marin (cheval) qui sortait de la mer, chaque année, pour couvrir les 
cavales du roi Mihrage. Histoire de Sindbad le marin, dans les Mille et une 
JSuUs, Lxxr nuit. 

* MiSERION. 

* MORIEL, MOREL, MoRIAUS. 

Le Renart le nouvel met en scène li chevaus Moriaus et Ferrans li ronchies. 

Moreal de Daveles ou Morel de Daves, était le cheval du châtelain de Wa- 
remme. Hemrîcourt, Miroir des nobles de Hasbaye, page 356. \ oyez Samson. 

Papillon, cheval du roman d'Ogier le Danois, en prose : « lequel 
» estoit lui ton, et avoit esté ung grant prince; mais Artus le conquist, 
» si fust condamné à estre trois cens ans cheval sans parler ung tout 
» seul mot; mais après les trois cens ans, il devoit avoir la couronne de 
» joye, de laquelle ils usoient en faërie. » Cf. Th. Keightley, The fairy 
vûtiiology. London, i835,in-12, I, 77. 

Pardolo, cheval merveilleux qui erre dans les déserts de la Biscaye; 



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cxxvi INTRODUCTION. 

Denis, le monde enchanté, p. 68. Quand le paladin don Diego Lopez eut 
perdu la fée Pied-de-Biche, qu'il avait épousée, et qu'il devint prison- 
nier des Maures, cette fée mit à la disposition de ses enfants, pour aller 
délivrer leur père, le cheval Pardolo, qui, raconte la légende, ne pou- 
vait souffrir ni bride, ni selle, ni sangle, ni étrier, ni fers, mais con- 
duisait son cavalier tout d'une traite et en une heure d'un bout de l'Es- 
pagne à l'autre, de Pampelune à Cadix. Le Roux de Lincy, Introduction 
au livre des légendes, p. 144. 

Pàssecerf, destrier du héros Gerger. J. Grimm, Ruodland^s Liet,^. 516. 

* Passelande (autrement Passebreul). 

Pennavarre, cheval du géant Lokefeer, dans Fergmit, édit. de M. Vis- 
cher, V. 3707. 

* Phlégon. 

* Rabigan. 

Racsghe, cheval terrible ou plutôt animal qui servit de cheval à Siamak 
dans ses expéditions contre les Dives. D'Herbelot, Bibliothèque orientale, la 
Haye, 1778, in.8% III, 102; Schirin, Leipzig, 1809, in.l2, II, 27, 45: 

Des orients Bajard und Rosinanten, 

Auf deneo Helden einst dies land durchanoteD 

Die pferd Rachs, Soham., elc. 

(Voy. SOHAH.) 

Rainsant, la jument, dans une des branches du Renard, la 17*. Méon, 
V. 7521-7610. 

* RiSPA. 

* RONDEL. 

RosENET le Bausant, cheval de Gamier de Nanteuil, dans le Roman 
de Dame Aye. 

RvSCHE. 

* Salt-perdut. 

Samson, cheval bai et Morel, genêt de Naples, chevaux du grand duc 
de Guyse. Brantôme, OEuvr., VI, 453. 



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INTRODUCTION. cxivii 

SCHEMINC. 
SlLFRIN-To?PK. 
SkEIDBMMIR, SCEIDBAIMIR. 

Skinfaxi. 

Sleipnbr, Sleipnir. Voy. J.-L. Heîberg, Nordische Mythologie. Schles- 
wg, 1826, in-8% pp- 172-75. 

Slôngvir. Voy. Hrafn. 

SoHAH, nom d'un animal terrible que Sam Neriman, fils de Gaherman 
Catel, dompta, et duquel il se servit comme d'un cheval de bataille dans 
tontes les guerres qu'il fît aux géants. Il avait la tête semblable à celle 
d'un cheval, tout le corps pareil à celui d'un dragon, et sa couleur 
paraissait être celle d'un fer luisant; on lui donnait de plus huit pieds 
de longueur et quatre yeux à la tête. 

Ce monstre fabuleux, dont il est beaucoup parlé dans le Thamurath 
Nameh, fut trouvé par Sam dans File de Darem qu'il avait rendue 
inaccessible, et fut cause que ce héros reçut le surnom de Sam Soham 
Souvar. 

C'est de ces sortes de montures des anciens héros de l'Orient, que 
nos romans ont pris leurs hippogriffes et leurs andriagues, par les- 
quels leurs chevaliers ont exécuté et mis à fîn des entreprises si mer- 
veilleuses. Et le mot à' Andriagues pourrait bien être dérivé des Eg'deha 
des Orientaux, qui signifie en leurs langues des dragons, des chimères 
et des Pégases. 

SoREL de Sor, brun clair, nom générique qui est parfois un nom" 
propre, ainsi qu'on en a donné d'autres exemples. Le cheval de bataille 
de Guillaume I, roi d'Angleterre, s'appelait Sorel. 

Spabix, cheval d'Ëkevrid, de couleur bai bigarré ^ dans le Waltharius. 
Asm. de la bM. roy. de Belg., pour 1842, p. 55. 

Stàiveux (la bête de), espèce de centaure, moitié femme et moitié 
cheval, avec une queue de lion; la tète ornée de longs cheveux : de la 
main gauche elle tenait un arc , de la droite une ftèche. La représenta- 



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cxxviii INTRODUCTION. 

lion de ce monstre fantastique figurait à la fête de la Cour du Coucou, 
célébrée avant 1789, à Polleur, village de Liège, le dimanche qui sui- 
vait le i5 août. A cette fête se formait un tribunal devant lequel de- 
vaient comparoir les maris trompés, battus par leurs femmes, ou trop 
débonnaires. Le tableau de la bête de Staneux était exposé à la vue des 
curieux dans un cabaret de l'endroit. De temps immémorial, il était soi- 
gneusement conservé dans l'église paroissiale, et il y avait, à PoUeur, 
peu de maisons de paysans où l'on n'en vît une copie ou une imita- 
tion. M. le docteur Bovy l'a fait graver au tome II de ses Promenades 
hist. dans le pays de Liège, i859, in-8**, pp. 69-70. Voy. Dudley Costello, 
A tour trough the valley of the Meuse. London, 1845, in-12, pag. 79, 
S.-W. Vfolf.'Nied. Sagen, 536. 

Quelle était cette bête de Staneux ? Des antiquaires ont voulu y voir 
la déesse des Ardennes. Mais les habitants de PoUeur prétendent que la 
cérémonie de la fête du coucou se pratiquait en commémoration de la 
victoire que leurs ancêtres avaient remportée sur un monstre qui séjour- 
nait jadis dans la forêt de Staneux et qui désolait toute la contrée. Bovy, 
ibid., pp. 70-71. 

* svadilfari. 
Tàghebrun. 

Tàillefer, cheval de Pepin-le-Bref. 

Li bons cevaus que li dona 
Grains-d'or, le iix de sa seror, 
C lieues coroit en i jor. 

(F. Michel , Le roman du comte de Poitiert, p. 2.) 

TziMiN-cHAC. Lorsque Fernand Cortès alla à Honduras, il laissa son 
cheval de bataille en garde aux habitants du Yucatan. Craignant d'abord 
que ce chef redouté ne leur redemandât ce noble animal et que celui-ci 
ne vînt à mourir, ils firent une statue à son image, puis ils finirent par 
l'adorer lui-même, et prétendirent le nourrir comme un de leurs dieux; 



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INTRODUCTION. «xix 

ils ne lui présentaient que de la volaille et des gibiers exquis, qu'ils 
recouvraient de bouquets de fleurs. Ils l'avaient surnommé Tzimirirchac, 
le courrier du tonnerre. Mais hélas! les plus beaux noms ne peuvent pré- 
server de la faim. Le pauvre cheval mourut bientôt accablé de trop 
d'honneur. Hisloria de Yucatan, compuesta por Diego Lopez Goculludo, 
p. 493; Denis, le monde enchanté, p. 140. 

Yalglauma. 
Verts (chevaux). On lit dans la lettre du prêtre Jehan à l'empereur 
de Rome et au roi de France que, dans son pays, sont chevaulx vers qui 
courent plus tost que nulles autres testes et ont deux petites cornes, Denis, Le 
monde enchanté , p. 187. 

ViELLANTiN. Lc Pulci a conscrvé ce coursier à Roland. 

YlNGSKORNIR. 

Le cheval blanc du roi de ThiemanarOge , ou royaume de Jouvence, 
était tel, selon les superstitions populaires irlandaises, qu'une fois monté 
dessus on recouvrait la jeunesse la plus florissante, mais qu'on ne pou- 
vait en descendre sans être vieilli de toutes les années passées dans ce 
pays où les siècles s'écoulaient avec la rapidité des jours. Revue brit. 
Mai, 1845, éd. de Brux., p. 532. 

Waïnamôinen, dieu souverain des Finnois, lorsqu'ils étaient encore 
païens, se forgea, dès qu'il fut né, un coursier léger comme la paille, 
svelte comme la tige d'un poids de senteur, et se mit à chevaucher au 
loin sur la terre frémissante. Un vieux lapon , animé contre lui d'une 
haine implacable, blessa son cheval et le précipita dans les flots. (Léouzon 
le Duc, la Finlande, I, lxiv, 4, 6, 7.) 

La chanson de Roland décrit ainsi le cheval deTurpin, qui rappelle celui 
d'Ogier-le-Danois : 

Li arcevesque cumeocet la bataille, 
Siet el cheval qu'il tolit à Grossaille; 
Ço ert uns reis qu'il ocist en Danemarche (Dan marche), 
Li destrers est e curanz et aates, 
ToM. I. g. 



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cxxx INTRODUCTION. 

Piez ad copiez e les gambes ad plaies , 
Curte la quisse e la crupe bien large, 
LuDgs les cosleze réchiue ad bien halte, 
Blanche la eue et la crignele, jalve. 
Petite les oreilles, la teste tute Talve. 
Beste n'en est nule ki encontre lui alge. 

(Éd.deM. Fa. llicuL,p. 58.) 

Le coursier de Perceval ne pouvait être un animal ordinaire : 

A tant este-vous Perceval 
Ki se séoit sour son cheval 
C*au vermel chevalier toli. 

(Fr. MiCHEL,/Wyu<, p. 6.) 

Suivant la croyance populaire de l'Irlande , les Elfs célèbrent deux 
grandes fêtes dans l'année, Tune au commencement du printemps , quand 
le soleil approche du solstice d'été; alors le héros, O'Donogul, qui jadis 
régna sur la terre , monte dans les cieux sur un cheval blanc comme le 
lait, entouré du cortège brillant des Elfs. Heureux celui qui l'aperçoit; 
lorsqu'il s'élève des profondeurs du lac de Killarnay! cette rencontre 
lui porte bonheur *. 

Enfin le petit cheval de bois ou de ftist, fabriqué par le nain Pacolet, 
passe par l'histoire des deux nobles et vaillants chevaliers Valentin et 
Orson, neveux du roi Pépin ^, comme par celle de Cléomadès, et un conte 
des Mille et une Nuits ou des Mille et un Jours, pour achever sa course dans 
le chef-d'œuvre de Cervantes , incomparable satire des imaginations ro- 
manesques. 

On remarquera que le cheval ne paraît pas dans le Reinaert flamand 
ni dans le Reynke de Fos, en bas saxon. Il figure à peine dans l'une ou 
l'autre branche des Renards français. 

* Maury, Les fées au moyen âge, p. 58, note. 

* Bibl, univers, des Romans, mai 1777, p. 422. 



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INTRODUCTION. cxxxi 

Telles sont les traditions disséminées dans les monuments du moyen 
âge et qui concernent les armes et les coursiers merveilleux, deux choses 
qui résument la vie militaire et aventureuse de la chevalerie et des temps 
qui Font préparée. 

La poésie est la plus vaste, la plus capricieuse, la plus indépendante 
des facultés de notre esprit. Enumérer d'avance, déterminer à priori 
les moyens qu'elle emploie, les machines qu'elle fera mouvoir, est chose 
impraticable; cependant il est dans certaines de ses productions des 
éléments communs qu'on y retrouve presque toujours, et qui, en con- 
séquence, sont saisissables par une analyse en quelque sorte préétablie. 
Nous n'osons dire que nous avons prouvé, par l'essai qu'on vient de lire, 
l'intérêt dont cette analyse est susceptible. 

Nous avons fait un inmiense détour, et le pieux Hélyas qui s'est mis ®"'og^^e%uTÂe*a//t" 
courageusement à la suite du Cygne, doit être déjà fort loin. Il arrive à *"* ^^^^"''' 
Nimègue juste au moment où l'empereur Otton P' y tient ses grands 
jours et où le comte de Blancquebourc ou Bnncqnehour (Blankenheztn?), 
que Desrey appelle Francqbourg, avait cité la duchesse Clarisse de 
Bouillon (appelée Béairix par le trouvère qui prend le nom de Renaud) , à 
laquelle il contestait son héritage. Une autre rédaction en vers, analysée 
par M. P. Paris, substitue Renier, duc de Saxe, au comte de Blancque- 
bourc *: 

Là fist li emperères son conseil assambler 

Car Je conte avoit fait ij joars continuer 

Pour avoir son conseil , et que sy xii per 

Oïssent le plaidîer pour la cause ordener •. ancienne procédure. 

Cest la seconde fois qu*Hélyas est le protecteur de Tinnocence, et, si 
Ton compare entre elles les diverses versions de notre fable, on sera 

* Les manuscrilê français, t. VI , p. 187. 
« V.2385. 



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cxxxii INTRODUCTION- 

porté à croire que cet épisode appartient à une des versions les plus an- 
ciennes. 

Quant à la procédure, elle est entièrement conforme à Taneien droit 
germanique. George Schubart, qui a traité doctement des tournois et des 
combats cheyaleresques, a, par une confusion singulière, supposé un duel 
judiciaire, du temps de Godefroid de Bouillon, entre Hélyas et Drogon, 
peut-être le géant Druon ou Antigone vaincu par Salvius Brabon : « Quae 
« de duello, pro liberatione innocentis adferuntur, illa tendunt pe- 
» rinde ad certum scopum, et magnam cum tomeamento affinitatem 
j> habent, quod alibi jam ostendimus. Jungantur in simili negotio, et 
» caussa favorabili christianorum, quae sub Godofredo Bulioneo, Ar- 
» noldus, III Chronici Slavorum, c. XI (et à la marge, cap. III, § xvi; cap. 
» IV, § XIX ), de tyrocinio sive duello equestri cum lanceis, inter Dro- 
» gonem et Heliam, prolixe tradit *. » 

Guillaume de Tyr rapporte un combat en champ clos que soutint Go- 
defroid de Bouillon pour une partie de son patrimoine ^. Ce duel n'est 
pas sans rapport avec la lutte contre le comte de Blancquebourc. « Dans 
un combat singulier, auquel il ne se résigna que contre son gré, dit 
Guillaume de Tyr ^, mais qu'il n'avait pu refuser, pour se conformer 
aux usages de son pays et conserver sa réputation intacte, Godefroid se 
distingua par une action mémorable, que je rapporterai en quelques 
mots. Il fut provoqué, dans le palais même de l'empereur, par un homme 
noble et puissant, qui était du nombre des princes, et qu'on disait même 
son parent, au sujet de quelques riches domaines et d'un vaste patri- 
moine; en conséquence, un jour fut assigné aux deux parties pour en 
venir à l'épreuve, et, au jour fixé, l'accusateur et l'accusé se présentè- 
rent à la cour. Les débats ouverts, l'adversaire du duc proposa de vider 

* D. G. Schubarti de ludis equestrilfus, commentcuio historica. Halae Magdeb., 1725> 

in-4% c. V, § XIII. pp. i 29-50. 
^ Recueil des hist, des croisades, Paris, imprimerie royale , i846, in-fol., t. 1, pp. 372-74. 
5 Coll.,Guizot,t.XVH,p. ^2. 



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INTRODUCTION. gxxxui 

le différend par les armes; le duc résista autant qu'il lui fut possible; 
mais, conformément aux lois de leur patrie, on leur adjugea le combat 
singulier. Les plus grands princes de Tempire faisaient tous leurs efforts 
pour que des hommes aussi illustres ne se donnassent pas en spectacle 
au peuple d'une manière indigne d'eux, en s'engageant dans un combat 
qui devait, sans nécessité, mettre en péril l'honneur et la réputation 
de l'un ou de l'autre des adversaires; cependant la sentence impériale 
fut exécutée; le peuple se rassembla en foule, les princes prirent les 
places qui leur étaient dévolues par l'usage, et les deux champions s'a- 
vancèrent vers le lieu destiné pour le combat, afin de tenter le sort tou- 
jours incertain des armes. Tandis que ces illustres guerriers combattaient 
avec vaillance et déployaient toutes leurs forces, il arriva que le duc 
brisa son épée en portant un coup vigoureux sur le bouclier de son 
adversaire, en sorte qu'il ne lui resta dans la main, en dehors de la 
poignée, qu'un demi-pied de fer environ. Les princes qui assi talent au 
combat, voyant que le duc aurait désormais trop d'infériorité, donnèrent 
le signal de paix, s'avancèrent vers l'empereur, le supplièrent de traiter 
de composition entre les deux adversaires, et en obtinrent l'autorisation. 
Ils s'y employèrent aussitôt avec le plus grand zèle; mais le duc repoussa 
absolument ceux qui voulaient la paix, et, persévérant irrévocablement 
dans son entreprise, il reconunença lui-même la bataille. Son adversaire, 
dont l'épée était demeurée entière, paraissait avoir sur lui un très-grand 
avantage, et ne lui laissait pas un instant de repos; le duc, enfin, en- 
flammé de colère et recueillant toute la force par laquelle il se distinguait 
entre tous les autres, s'élance sur son ennemi, tenant toujours en main 
le tronçon de son épée, et le frappe si violemment à l'instant où il ne s'y 
attendait pas, que celui-ci tombe par terre tout étourdi et comme un 
homme mort. Le duc alors jette au loin son épée brisée, saisit celle de 
son ennemi étendu à ses pieds, et, appelant à lui les princes qui tout à 
l'heure avaient voulu parler de composition, il les invite à s'en occuper 
maintenant, pour arracher à une mort ignominieuse l'illustre guerrier 



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cxxxiv INTRODUCTION. 

qui vient de succomber sous ses coups. Tous les princes admirèrent sa 
forcé, sa bravoure et son incomparable magnanimité; ils conclurent la 
paix, terminèrent la querelle de la manière la plus convenable, de telle 
sorte cependant que le duc fut reconnu vainqueur, et parut, aux yeux 
de tout le monde, digne d'une gloire immortelle. » Le dénoûment, dans 
l'histoire , est plus noble et plus gracieux que dans le roman. 

Guillaume de Tyr raconte ensuite conmient Godefiroid vengea Tempe* 
reur Henri contre les Saxons, le plus féroce de tous les peuples germaniques, 
et contre le comte Rodolphe qu'ils avaient choisi pour chef de leur ré- 
volte et pour leur roi. Le Chevalier au Cygne, dans plusieurs des lé- 
gendes qui le concernent, combat aussi un prince saxon, mais ce n'est pas 
pour la défense d'un empereur, c'est pour protéger une faible fenmie. 

Le nombre dowe. H est cucorc qucstiou icl de douze pairs. Ce nombre douze, on ne 

l'ignore pas, reparaît sans cesse dans les codes des peuples d'origine 
tudesque. Dans la loi des Francs Ripuaires, le nombre des aides-jurés est 
toujours un multiple de 6; ainsi nous trouvons 6 jurés pour une valeur 
de 3 à 100 sous, 12 jurés pour une valeur de 100 à 200 sous, 36 jurés 
pour une valeur de 300 sous, et 72 jurés pour une valeur de 600 sous. 
M. C. P. Bock, dans une très-curieuse dissertation sur l'hôtel de ville 
d'Âix-la-Chapelle, parle de la Table Ronde de Charlemagne et de ses douze 
convives, mentionnés dans un poëme de Théodulphe ^. Nous nous taisons 
sur les douze fils du roi finnois Waidivurt *. Le caractère en quelque 
sorte sacré du nombre douze remonte, au surplus, à l'antiquité la plus 
reculée, et les citations, pour le prouver, se multiplieraient à l'infini \ 
Hélyas frappe des coups les plus rudes le comte de Blancquebourc au 

(ri de saint George. cri dc somt Gcorgcs, si familier aux chevaliers. Ce saint, dont la l^ende 

* Dm Rathaus zu Aacfien. Aacben, 4843, in-8°, pp. 76 et i 85. 

* Léouzon Le Duc, La Finlande. Paris, i845, in-8*, I» xliv. 

^ « Aquisgrani Nithardas interxii vibos qaibus Garolas (Calvus) vias suas in diviaione im- 
» perii commiserat. » Pertz, Nithard, hisL, in-8% IV, i. Le Roux de Lincy, Le roman de BnU, 
analyse. Rouen, i856, part. III, § 2, pp. 98-105. Ann. de la bibl. royale de Belgique, i84i , 
pp. i03-i04; 1844, pp. 45-46. 



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INTRODUCTION, cxxxt 

a été compliquée de celle de Persée et du mythe oriental de Ghederles, 
fut de bonne heure le patron de la chevalerie ^. 

Le comte de Blancquebourc succombe ; la duchesse de Bouillon ob- 
tient justice, et, dans sa reconnaissance, donne à son défenseur ses états 
et sa fille, qui était 

Blaocbe que fée *. ^^» 

Les fées passaient pour avoir la beauté en partage , et nous avons dit 
que les sorcières étaient ordinairement laides et vieilles; mais, dans 
l'ordre de la magie, la fée tenait un rang plus élevé que la sorcière, 
celle-ci n'est qu'une dégénérescence, une espèce de dégradation de celle- 
là. Toutefois , aux charmes qu'on accordait aux fées se mêlait d'habi- 
tude l'idée de quelque difformité secrète, de quelque affreux défaut. La 
charmante Mélusine , qu'on prétendait voir apparaître au château d'En- Méimine. 
ghien , devenait tous les samedis un épouvantable serpent '. 

Hélyas part avec Ydain pour Bouillon; avant d'y arriver, il eut à com- 
battre encore Galien, un parent du comte de Blancquebourc, mais il 
l'eut bientôt expédié ; il ne devait pas triompher si aisément de la curio- 
sité de sa femme. Interrogé par elle sur sa lignée, malgré la défense qu'il 
lui en avait faite, il part avec le cygne, qui lui sert toujours de guide. 
Cette scène est décrite par le trouvère d'une manière intéressante. Le texte 
latin nous montre Hélyas entraîné avec sa barque au milieu de la mer, 
puis le manuscrit présente une large lacune. 

La duchesse va confier son désespoir à l'empereur, qui était toujours à 
Nimègue. Hélyas s'arrête un moment dans cette ville pour recommander 

* A. Maury, Eaai sur les légendes pieuses du moyen âge^ p. 145, note 4. Àufsatz iiber die 
Legenden der heiligen Georg, wozu zwei aile ihm zugekommene Handschrifïen dieser Légende 
gelegenheit gaben; pp. H3-134, Deutsche Gesellsch. zu Erforsch. VaterL-Sprache. — Bericht. 
Leipzig, 1851, in-S^". 

« V. 2701. 

' A. Maary, Les fées au moyen âge. Paris, 1845, in-IS, p. 55. Mélusine, Mère-Lasine, mère 
des Lusignan. GeDÎn, Variai, du Umg. franc,, p. 29. 



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cxxxYi INTRODUCTION. 

à Otton sa fille Ydaîn. Envaiii on veut le retenir, le cygne jette un cri, 
et Hélyas s'empresse d'obéir à l'avertissement du ciel. 11 retourne à Lil- 
lefort, où le cygne Esméré (Esmerés) reprend les traits d'un homme et 
reçoit le baptême. 

Il est bon de remarquer qu'Hélyas à son retour est accueilli par le 
roi son père et par la reine sa mère, quoique précédemment * le trou- 
vère eût conté qu'Oriant avait abdiqué en faveur d'Hélyas; mais, en l'ab- 
sence de son fils , il avait probablement consenti à exercer de nouveau 
l'autorité suprême , ce que le trouvère ne dit point toutefois. 

Hélyas, sur l'emplacement de la cabane de l'ermite, où le roi Oriant 
souYeair de it patne. avait déjà foudé uu mouastèrc, fait bâtir un château d'après le modèle de 
celui de Bouillon ; il lui en donne le nom et nomme Ardennes la forêt 
voisine. Ces souvenirs attendrissants des lieux où nous avons laissé nos 
affections, pourraient passer pour une imitation classique et pour une 
contre-épreuve de cet endroit de l'Enéide, où Andromaque, exilée en 
Ëpire, donne à un ruisseau le beau nom de Simoïs, où Helenus refait 
en petit Troie, Pergame, le Xanthe : 

Aote urbem, in luco, falsi Simoeatis ad undam 



Procedo, et parvam Trojam, simulataque magnis 
Pergama , et orentem Xantbi cognomine rivum 
Agnosco , Scaeaeque amplector limina portae. 

(jEneid.ylih. lU, v. 503, 349-51.) 

Mais le sentiment est partout le même et les ignorants colons de l'A- 
mérique ne songeaient certainement pas à Virgile en baptisant des noms 
de la patrie absente les déserts où ils venaient s'établir. 

Hélyas embrasse la vie religieuse. 

Moine fu Hélyas , et Jhésacris Tama ^. 

* V. 2188. 

« Voyez V. 3185. 



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INTBODUCTION. cxxxvii 

L'empereur, fid^e à sa promesse, marie la fille da chevalier à Eus- 
tache, comte de Boulogne. Les comtes de Boulogne-sur-Mer se sont con- LcsconKcMieBouiogn.. 
sidérés en conséquence comme les représentants de la race du Chevalier 
au Cygne, et les deux faces d'un ancien sceau de cette commune portent, 
dit-on, une figure tirée du roman. Les sculptures d'un coffret d'ivoire, de 
la collection de M. du Sommerard, sont toutes empruntées à la même lé- 
gende. M. Francisque Michel se propose d'orner de la copie du sceau et 
du coffret une dissertation sur l'influence des romans de chevalerie. Mal- 
brancq blasonne ainsi les armes du comté de Boulogne: « Comitatus ac 
» ditionis insignia très globos rubeos, aureo in aequore, prae se fe- 
» runt. » De Marims, Tornaci, 1639, in-^^", I, 55, 40. Mais ailleurs, 
ainsi qu'on l'a vu, il nous offire un sceau de Godefroid, comme comte de 
Boulogne, avec le cy^ne en plein. C'est peut-être celui de M. F. Michel. 

Ydain ne tarda pas à mettre au jour Godefroid, Baudouin et Eus- 
tache. Ici se place l'anecdote d'Eustache, à qui une personne étrangère 
donna le sein, pour apaiser ses cris. Le trouvère en avait déjà touché 
quelques mots auparavant. On a, plus tard, attribué le même mouvement 
d'indignation à la reine Blanche, mère de saint Louis. 

Il conte ensuite avec quelle fierté la comtesse Ydain avait reçu le duc 
de Brabant, le comte de Namur, l'évêque de Liège et d'autres grands 
personnages. Son mari, mécontent de cette conduite, lui en avait demandé 
la raison, et Ydain avait répondu qu'on lui devait plus de respect qu'à 
une reine, puisque ses trois fils iraient outre-mer venger le Seigneur. 
Guillaume de Tyr présente autrement cette prophétie : 

LiB. IX, cap. YI, Matris praesagium de fiUuro statu fiUorum ^. 

« Horum tantorum principum mater, sancta, religiosa et Deo placens Lègenac r«pporirc ,>Hr 
» femina, dum adhuc essent in aetate tenera, spiritu plena divino, fu- 
» turas praevidit conditiones, et statum qui praeparabatur adultis quasi 
» quodam praedixit oraculo. Nam dum semel circa matrem, sicut mos 

* Recueil de$ hi$t, des enn$ade$, 1. 1, p. 374. 

Ton. I. r. 



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cxvxvin INTRODUCTION. 

» est puerilis , luderent adinTicera , et sese lacessentes ad matm gremium 
» frequentem haberentrecursum, acciditquod, eis sub ejng chlamyde 
» latentibus, vir Tenerabilis cornes Eustachius, eorum pater, ingressus 
» est. Ubi cum mutuo se provocarent, pedes et manus agitantes, ma- 
» tris qua induta erat operti chlamyde, quaesivit cornes quidnam esset 
y» qnod ibi tam crebro moveretur. Gui illa respondisse dicitur : Très 
» magni principes, quorum primus dux , secundm rex, tertius cornes esset futurus. 
» Quod postmodum, benigna dispensatione, divina implevit cl^nentia : 
» et yemm praedixisse matrem rerum erentus snbsequens declaravit. 
» Primus enim dominus Godefridus, ut praemissum est, defuncto suc- 
i> cedens avunculo, ejus ducatum obtinuit, regnum etiam Hyerosoly- 
» morum postmodum, uniYersorum principum electione, consecutus, 
» in quo secundus natu dominus ei Balduinus successit; tertius, do- 
>» minus Eustachius, qui , defuncto pâtre, succedens in universum, avitam 
» eorum, ut praemissum est, obtinuit baereditatem. » 

Ne dirait-on pas d'un fragment de chanson de geste, traduit en latin? 

Gependant la duchesse Glarisse de Bouillon, inconsolable de Tabsence 
de son mari , avait envoyé à sa recherche deçà delà la mer. Enfin elle 
dépêcha en Syrie un chevalier appelé Ponce. Gelui-ci se dirigea droit sur 
Princes iimi.omciHns Jérusalcm. Prcsquc tous les princes mahométans s*y trouvaient réunis, 
Gorbadas, roi de Jérusalem, ayant voulu, en leur présence, remettre sa 
couronne à son fils Gomumarant. 

Au moment où les croisés allaient assiéger Jérusalem, cette ville, à 
ce que nous apprend Âboulféda, était tenue en fief par Témir Ortok, qui 
l'avait reçue de Tanasch, maître de la plus grande partie de la Syrie 
et dont les fils Redhwan et Dekkak, régnèrent l'un à Alep et l'autre à 
Damas. Ortok transmit ce fief à ses fils Ylgazy et Sokman. Ortok est 
donc le Corbadas du roman, et un de ses fils est Gomumarant. Autour de 
lui se groupent Keii)oga, prince du Moussoul, Corbaran ou Carboran ^, 

* Voy. vers 3185. 



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INTROBUCTION. cxxm 

Tbogdekin, Tochte|[hm ou Doéequin ^, gouverneur {utabek) de Dek^ 
kak, prince de DkaBoas^ et qui fiut par s'arroger Fautoritë; D^euah'Ed^ 
dauleh, prince d'Êmesse, avec d'autres princes et chefs dont les noms 
sont désignes d'une manière méconnaissable par le romancier. 

Ponce accoste^ dans la foule des pèlerins qui étaient v€nus visiter le ^*^^^*'^^^*^^' 
Saint-Sépulcre, un abbé de S*^Troad, appelé Gérard K Us retournent 
ensemble en Europe comblés des présents et des bons procédés de Cor<* 
numarant, à qui Féloge que Fabbé lui avait fait de la France^ avait 
inspiré le désir de visiter ce pays. Ils s'égarent et arrivent dans une con- 
trée où ils ne comprennent personne, excepté les clercs qui parlaient 
latin. Or, ils étaient en Lillefort : Ponce, chevalier du duché de Bouillon, 
et Gérard, abbé de S^Trond, à moins qu'ils n'ignorassent tout à fait 
le flamand, devaient-ils être si dépaysés en Flandre; d'ailleurs, cette 
ignorance du ftamand était-elle de nature à les embarrasser dans la 
Flandre gallicane? Les trouvères n'y regardaient pas de si près. 

Une ville fermée s'oifire à leurs ye«ix, et ils se croient à Bouillon: 
c'était en effet Bouillon-le*Restauré. Instruit par un ecclésiastique, ils 
apprennent les faits qui ont été racontés précédemment et qu Hélyas est 
moine au monastère de Saint-Thiéry. Us voient Esméré et sont parfai- 
tement reçus par le roi et la reine, que Fou ne nomme point, mats qui 
semblent être encore Oriant et Béatrix. Ponce va trouver, dans l'ab- 
baye, Hélyas, qui le charge de remettre son anneau de mariage à la 
duchesse. Celle-ci, de son côté, était entrée en religion. Ponce et Gérard, 
tout couverts d'or, reviennent chez eux. Ponce s'acquitte de sa com- 
mission, et la duchesse de Bouillon, a^xx>mpagnée de sa fille Ydain, se 
rend auprès d'Hélyas, qu'elle trouve malade et qui meurt entre ses 
bras. Elle ne tarde pas à le suivre au tombeau, consumée par le 
regret. 

Ainsi finit, à proprement parler, le roman du Chevalier im Cygne. 

* Voyezv. 3139 et 3186. 

^ Sar cet abbé, voit lu Réte éà Tars 3155. 



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G£L INTRODUCTION. 

Mais remarquez que le nœud est formé avec assea d'adrease pour nuBie- 
ner Gomumarant sur la scène et lier ce qui précède au récit de la 
première croisade. 
He^ue (les mauascriis Qu saît dëîà quc uotrc poêmc est différent, pour la forme, quelquefois 

ru vers el en prose «lu J m. , M. 

che^uran Cygne, aussi pour Icfonds, dcs autres rédactions, en vers romans, qui sont con- 
nues. Sanderus, dans k Bibliotheca Betgica manuscripta^ Insulis, 1641-45, 
in-4^, t. II, pp. 5 et suiv., offre ces renseignements : 

172, 173 et 174. Trois livres de Godefroy de Bouillon. 

âl9. Du Chevalier au Cygne. 

222. Le Chevalier du Cygne. 

756. Le livre de la royne Rose, mère de Godefroy de Bouillon. 

7657. M. Barrois, dans la B^Uahèque protypographique , fournit les 
indications suivantes : 

1547. « Ung livre en parchemin, couvert de cuir rouge, intitulé au 
dos : Le Chevalier du Cygne, escript à deux coulombes, en prose, bien 
historié au commenchement, commenchant : Seigneur, or m'escoutez pour 
Dieu et pour son nom, et le dernier feuillet : oins ne poivres ne riches. » 

1586. « Ung livret en papier, couvert de parchemin, contenant deux 
quayers, escript en rime, et parle du Chevalier au Chisne; quemenchant 
ou second feuillet : pUàsance entra en lui ^ et le dernier feuillet : et dient H 
enffant. » 

1797. « Ung autre grand volume couvert de cuir rouge, à deux cloans 
et cincq boutons sur chaque costé, historié et intitulé : Le livre du CItevalier 
du Cygne, comenchant ou second feuillet : es cavernes del mont là et hcéitC' 
meiU; et finissant ou dernier : soyent après leurs jours es skns cyettlx coronez. » 

Cette simple annotation suffit pour montrer que le manuscrit doni 
nous avons fait usage , n'a point été désigné dans les imentaires de 
M. Barrois. 

L'inventaire de Viglius, dressé le 8 mai 1577 *, porte : 

' Viglius écrivait à Hopperus, le 7 mars 1568 : « Invenlarivai iibrortiBl cum bibliotheete re- 



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IPmiODUCTION. «Li 

190. Le premier tivre de Godefiwf de BuMon; Sandenis, 17S; inv. de 
Franquen, en 1751, 325; inv. de Gérard, en 1797, 768; Barrois, 
1454-1772. 

191. Godeffray de Bmllan; Sanderus, 175; Gérard, 1005; Barrois, 
2088. 

192. De Godeffran de BuUlm; Sanderus, 174; Franquen, 509; Gé- 
rard, 996; invent. de 1859, 9492; Barrois, 1455-1775. 

256. Du Chevalier au Cigtie; Sanderus, 219; Franquen, 270; Gérard, 
775. Barrois, 11586. 

259. Le Chevalier du Cygne; Sanderus, 222; Barrois, 1547-1797. 

805. Livre de ki ro^fke Rose, mère de Godefroy de BuUion; Sanderus, 
756; Franquen, 542; Gérard, 800; enlevé en 1749 par les Français, 
n*29. 

814. UHisioire de Godefroi de Bouillon, en rythme; Sanderus, 765; 
Franquen, 246, inventaire de 1859, 10,591 ^ 

C'est notre manuscrit : il avait appartenu à Marie, reine de Hongrie. 
M. Gachard a imprimé, dans les Bulletins de la Commission royale d'histoire, 
t. X, pp. 224-246, un ancien inventaire de la bibliothèque de cette 
reine, fait en 1556, vérifié en 1559, par Yiglius, et qui n'est, à peu de 
chose près, que la liste publiée par M. Marchai, mais plus complet. On 
y remarque, sous le n* G 184 : « Aultre histoire, nommée Y Histoire de 
Goddeffroy de Bouillon, en ryme. » 

Toujours notre codex. 

Le livre de la royne Roze^ mère de Godeffroy de Bullion, s'y trouve aussi 
sous le n^ E 85. 

9 giae, qoae meae custodiae relicta fait, tum illoruni quoqae qaorum DamarUius, socer meus, 
» curam habait, ad te nunc mitto. Caetera vero, ubidescripta fuerint , subsequentur. » Hoynck 
Tan Papendrccbt, Analecta, 1. 1, p. 466; et le ^6 mai i569 : « Adjunxi hisce catalogum libre- 
» rum bibliothecae Teteris quae fuit reginae Mariae, cum annotatione, in qua lingua conscripti 
» sunt. Librorum antem Hagensium catalogus , ita magnus est ut exspectanda Ai opportuni* 
j» tas oursons, qui eum ferre velit. » Ibid,^ 1. 1, p. 521. 

' Marcbal, Catalogue des manuscrits de la bibliothèque royale, 1, ccuv, cclvi, cci.xvii. 



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citii INTRODUCTION. 

Nous avons <leinandé cominiimcalûm au gouvememfflit fraiiçâis des 
umnuacrits de Paris, réciprocité qu'on peut juitement invoquer à 
Bruxelles. En attendant que nous en puissions faire un examen sé> 
rieux, nous les signalerons ici à l'aide des renseignoneiite que Ton 
trouve chez les meilleurs bibliographes et critiques. Nous y joignons 
la notice d'un manuscrit de Copenhague et d*un antre du Mu$ée britan- 
nique. 

RÉDACTIONS EN VERS, 

BiMiothèque royale de Paris (n* 7190, P. Paris, VI, 166, anc, cat., 
n^' 194; Sainte-Palaye, not. 549, in*fol., parch., vélin^ 275 feuillets à 
2 col., miniatures, vignettes, initiales, XllP siècle). 

L Fol. 92. « Ci commence li roumans dou Chevalier an Chisne et de 
Godefroit de Buillon, comment il prist Jhémsalem. » Premiers vei*s : 

Sigoour , or ascoatés ke Dex vous doinst sehièoobt. 

De lui croire et orer en boioe providence. 

S'orés boine cançon ki moût est de scilenche, 

Ains nVislcs si vraie en tout voslre jouvence, 

Coftte caoçon ne viut noiso ne bruit ne tence , 

Mais douçour et escout , e graiit pais et science (silenee ? ) 

II. Fol. 98. « Com Elias et Mauquarés se combattirent ensemble. » 

III. Fol. 102. « Com li Clievaliers au Cisne fist gieter Matabruno 
el fu. » 

IV. Fol. 105. « Si com nos baron en alèrent le sépulcre aorer et 
prisent * Andioce en leur voie. » 

* €/esl Tancienne forme romane de la troisième personne du pluriel du prétérit, el à laquelle 
a ftuecédé /TTÎreiK, qui est cependant plus près du type latin. Il 8*est passé quelque chose d a peu 
prèstiembtable dans la vieille langue romaine ; Varron , De lingua latina, VII, 26, dit : « In miil- 
9 tis verbis in quo antiqui dicebant $, postea dictum r, ut in carminé Saliorum. « 



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INTRODUCTION. czlhi 

Là, selon M. Paulin Paris, commence h deuxième branche, celle des 
mfmoes de Godefroid de BamUatu Pramiers vers : 

Sîgnour 9 oies cançoD ki moût fail à loer 
Par itel convenant le vous puis-jou conter 
Que la viertus del Ciel le vous laist ascouter... 

Plus haut, M. P. Paris cite ces vers ; 

Jo ne vous vaurai mie mençoignes raconter. 
Ne fables ne paroles por vos denier embler. 
Ains vous dirai cançon ù il n'a qu'amender, 
Del barnage de France qui tant fait à loer, 
Ki premerain alèrentle sépucre aorer. 
Cil prirent Antiocbe, n'el vous quiers à celer , 
Mais ançois lor convint grans paines endurer.... 

Ains qu'on séust la voie de Termile Piéron , 
Ert li duc Godeffois chevalier à Boilion... 
L'estoire en fu trovée ens en une abéie: 
A Nimaie le grant, une cité garnie. 
Signer, cette cançons est degrant sapience... 
Del bon duc Gedefroi vous dirai la naissance 
Etlepiisetreoor.... 

La cançon ne velt noise, ne nul home qui tence, 
Mais douçouret escout, et grant pais et silence. 
Tels cante d'Anthioce qui pas ne le commence, 
Mais je vous en dirai la première sentence, 
Si com France s'esmut et Borgoigne et Provence. 

Il ne faut pas prendre trop au sérieux cette affirmation du chantre, 
que rhistoire qu'il a mise en vers, a été trouvée dans unq abbaye de 
Nimègue. Ces sortes de mensonges poétiques étaient fort à la mode , et 
nous en avons administré de nombreux exemples. 

V. Fol. 111. « Si com uns archevesques espousa le Chevalier au 
Chisne et le ducoise de Buillon. » 

VI. Fol. 114. « Si com li Chevaliers au Cisne tua Garin de Roce-Ague 



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cxLiv INTRODUCTION. 

(c^est dans notre leçon Galien^ neveu du comte de Blancqueboure). » 
VIL Fol. 117. « Si corn li Chevaliers au Cisne emmaine ses gens et 
Mirabiaus emmaine sa femme , qui faisoit moult grand doel. » 

VIII. Fol. 121. « Si com li Chevaliers au Cisne envoia à Othon Fem- 
pereor un brief , et li rois Otes le fist lire à un clerc. » 

IX. Fol. 124. « Si com un palais ardoit et un cisnes vint avalant 
parmi le fu, si prist un cor d'ivoire. » 

X. Fol. 127. « Si dist com on cauça le Chevalier au Cisne. » 

XI. Fol. 134. « Si com li ducoise de Buillon et Yde sa fille et li Che- 
valiers au Cisne, et li baron s'en vinrent au port ù il dévoient passer. » 

Les chapitres VII, VIII, IX, X et XI n'ont point de correspondance 
dans notre poëme. 

XII. Fol. 158. La rubrique est effacée. La miniature représente Ydain 
faisant dégorger à son enfant le lait qu'une nourrice lui a donné.* 

Nous reprendrons le relevé des rubriques du manuscrit de Paris, 
dans notre second volume, qui contiendra les parties parallèles. 

Bibliothèque royale (n^ 7192, P. Paris, VI, 221, vol. in-fol. parvo vélin 
de 255 feuillets à 2 colonnes, miniatures et initiales, dialecte picard, 
XIIP siècle, selon M. P. Paris; XFV* siècle, selon M. Le Roux de Lincy, 
Bibl. de Fécole des Chartes, t. II, 1840-1841, p. 445). 

Le roman du Cygne commence au feuillet 11. 

Les deux premiers couplets commençant par : 

Signear, oies canchon ki moût fait à loer. 

Par itiel conveDanl le vos puis-je conter 

Que la Yiertus don ciel le vous laisse escouter... 

se rapportent, dit M. P. Paris, à la seconde branche, celle des En- 
fances de Godefroid. C'est, dit-il, une méprise du jongleur qui dirigeait 
le copiste. 

Le troisième couplet répond au troisième de la première branche 



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/ 



INTRO]>UCTION« cxit 

dans le MS. vf 7190. Les autres suivent rëgulièreinem Tordre de cette 
première branche, mais ils abondent en variantes. 

M. Arthur Dinaux transcrit ces vers du début q[ui , dit-il, ne sont pas 
dans le manuscrit de FÂrsenal mentionné plus loin ^. 

Or escoatez , signoVf qoe Dîm vous doinst scioice 

De lui croire el amer en b€«ie prtmdence , 

S'orrés bonne canehon qui moult est de 8cbienche 

Aine n'oôBtes ai Traie en tôt rostre jeuveace. 

Geste caoehons ne vient ( vieui) noise ne bruit u'eutente 

Mais douiçour et escout et grant pris et silence. 

Del Cbevalier au Cisne avés oï constenee» 

De ses frères aussi de grande sapieoce. 

Mais onques bieu n'oîstez la première naiscepce 

Et com furent trainé à grant essiiemence : 

An cui orrez par moi trèstont en audience. 

Le vers: 

Mais onques bien n'oîstez la première naiscence » 

corrobore ce qui sera dit tout à Theure *. Le trouvère continue : 

Signer, or escoutez , par Dieu Tesquitable {l'espiritable) , 

Que Jhésus vos garisse de le main au diable » 

Tous jà qui encantent de la Réonde Table » 

De mantiaus eingouleqs de samis et de sable ; 

Âins TOUS dirai canehon qui vous est mié corsable. 

Car elle est en escrit, c'est celé Téritable; 

En escrit le fist {meUre) la bonne dame Orable name ortUe d'ortog». 

Qui moult fut preus et sage, cortoise et aimable {amiable) , 

Dedens les murs d'Orengé, la fort cité durable '. 

1 Les trauvèreê de la FUmàn H du TbtimM». Paris, 1839, in*8*, p. 459. 
* Pages cxtvi et cxltii. 
' Voyei pages xxi et clv. 

Ton. 1. 5. 



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Àti fcjf 4Sr Qnlkee$ ¥61» qa'<Mi chutant vfAiemaA dans Se iîMfar de 
TArsenal : 

Par tele {ÎUle) manière qne nous à vous disoDs 
Parti de la é«ieoi9e fi bons dus 4e Buillon , 
De la franche dacoise : ici le vous lairons ; 
Duscà «M autreMs^ue MHS 7 mvawcHi», 
Del Chevalier amCIsBe âfladroit voos ^Uihmis. 

Au fol. 77, sont ces quatre vers, qui mafiqnefit ^falement à TAr- 
senal : 

Onques li oirs del Cime ne Ai niri jors si haus 
Ne [eut) si grant petssanee eom à cel temporaus; 
Quant li ^der Tefifent, de mal talent fu caus , 
Le ,.otue Raiusnaus. Tout eu fu osmaris : ce tesmoigne Bainmauê. 

Renaus on Renax est donc indiqué comme un des auteurs qui ont, des 
premiers, mis en vers la légende du Chevalier au Cygne. II se vantait 
même d'avoir révélé son origine, c'ast-à^ire, 5a descendance du roi 
Oriant, fils de Piéron de Lillefort. La venue du MauntscUvatsch était plus 
ancienne* 

Une grande initiale est placée après Fincendie de Bouillon et la dis- 
parition du cor qu'Hélyas, le Chevalier au Cygne, avait recommandé aux 
soins de sa fenune, la curieux Béatrîx, ^i$odô qu*o^ db«rcherait vai- 
nement dans notre rédaction* 

Une autre initiale est pkcëe devant le récit des dernières actions 
d'Hélyas et de Tenfance de ses petits-01s. C*est une nouvelle, branche, dit 
M. Paris, conmiençant ainsi ; 

Par icele laaiiMèm 919 nm^ t^ WM 4i#o 
Parti de la ducoise li bons dus de Bouillon... 
Del C^evalior ?u Cigno^^ji eadroit fpua diroa; 
Souvent en ont conté cil jongléor breton y 
Mais n'en sèvent nient le monte d*un boton. 



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Seii^r or e$coiUiés> qae Dn toqs soit amii^v 
Del Chevalier au Cisne avés les vers qïs , 
Sî com Al por noier sear la rivière mis 
Ptis s'en ah trières, si e#m dist li e^eris; 

Ilai3 9UUC par jogléor ne fu IL vers ois ^ 
Mais je le vos dirai, si com dist li escris 
El roalle {rôle] à Sainteron , où Tu trovës , Jadis ; 
Un moines la trova , qui m rimes Ti mis, 
Jebm aflBoUe f anne et mete m pandis* 

M» P^ Pwis ©e éouke p«St de ce témoignage^ IJ est trop penw94é que ^^ «<>'" «'^ «..Trond 
1 auteur de ce qu'il considère comme la seconde; biraiy^be» était wt nioioe 
de SaiiA^Trond» ^pelé l^enaud, qui écrivait peu après le retour de 
Pbîlipp€hÀ4guste eu France, ç'est^-dirç , ver» 1192, et qui était dçvoué 
à RewMd de I)ajiii»artiQ^ «conte ^ Boulogu^i représentant la postérité 
du Chevalier au Cjgjtê et ennemi déclaré du roi de France, Nous m pou- 
vons yfçix dang c^tte certitude qu'une simple hypothè^ie^ 

M. Le ïlouii de Uncy regarde cette version oovmei m tei^t? r^f^Bni de 
ce qui suit : 

Bibliothèque royale (n^ 7628, Le Roux de Lincy, Bibl. de Cécolç^ ^e$ 
Qmm, II, IW0^1$41^ p. 44^, in-«lbl, paryo, vélin, d^US «ol,, ^ns 
miniatures ni grandeip» lettres, exécuté vers Twwée iWQj dialecte ar- 
tésien). 

La plus grande partie du Chevalier au Cygne ^ a é|ë an'ad^ée; et 
cette mutilation date de loin, car le volume était déjà incomplet en 
1596. Le président Fauchet le possédait à cette époque, dans Tétat où 
il est aujourd'hui, comme le prouvent ces mots, écrits au bas du pre- 
mier feuillet : Cest à moi, Claude Faueket, 1596. Sur le haut du même 
feuillet, on lit de la même main ; C'e$t la CQuquêt^ de Jérusalem, et origine 
de Godefroi de Boulongne, ou de Buillon. Il a été composé après le voiage qm 



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cxLviii INTRODUCTION. 

Philippe-Auguste fist en Surie ^. Et d'une antre mtin : iivee thistcire de 
Charlemagne. 

L'histoire du Chevalier au Cygne finit au fol. 69; celle de Gadefroid 
de Bouillon commence immédiatement après , et se termine au fol. 207 V. 
Le volume est terminé par une traduction du faux Turpin. 

La version de ce manuscrit, que MM. P. Paris et Leroux de Lincy ju* 
gent la plus ancienne de celles quMls connaissent, a été citée de préfé- 
rence par le second de ces habiles critiques. 

Bibliothèque royale (suppl. français, n"" 105, Le Roux de Lincy, o. c, 
no 444, in-foL, vélin, à deux col. en petites lettres de forme, dialecte 
artésien, XIV* siècle, peut-être antérieur au n^ 7,192 et à celui qui 
suit : suppl. fr.,^ n^ 540). Le nom de Renax ou Renaud ne se trouve pas au 
commencement du Chevalier au Cygne. 

Bibliothèque royale (suppl. français, n? 540***, in-fol., deux col., 
commencement du XIV* siècle). Les chansons et les branches y sont sépa- 
rées par des miniatures. C*est la version artésienne (n* 7,628) remaniée 
et augmentée par un trouvère bourguignon, dit M. Le Roux de Lincy 
(o. c, p. 443), lequel trouvère n*a pas craint d'altérer le nom de son 
devancier Graindor de Douai, pour attribuer à son pays Thônneur 
d'une grande partie de la composition , en le donnant à Graindor de 
Dijon. 

MM. Depping et Francisque Michel citent de ce manuscrit plusieurs 
passages qui contiennent des traditions orientales. Ve/(md, pp. 80-81 : 

* Ce qui a porté Cl. Fâuchet A assigner cette date an roman (M. P. Paris Va adoptée d*après son 
opinion), c*est que, dans la prédiction de la reine Calabre, que nous donnerons au second vo- 
lume, la magicienne annonce la venue de Saladin , le siège d*Acre et la retraite de Philippe- Au- 
guste. (Fol. 51 r*.) 

Ea cet liège sera nos roii rooll éurës , 
Pbilippes aura nom , si conquerra BHé$ 
Sor cbrestienhes gens donjons et fremet^. 
De toi le mont fuit sires , jà ne fust trèstomés , 
Se ne fust a? arisse , dont il est encombrés. 



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INTRODUCTION. cxlik 

Puis si Font enterré lès ramd saint Simon 

En j sarcn de marbre hii par dérision , 

La lame en fn taillté de Tuèvre SaUmon. 

Sor lor dos le sosiieMftI iiij petit gaigoon ( chi$iu). 

(Fol;l7f,OBl.î,f.4,) 

Quant Godefrois li ber Ai entrés el donjon 
Qui estoit paintarés de Toèvre Salemon... 

(Fol. 49r,col. 5,T.22.) 

Li dus ot j cape! qui n'ert pas de coton ; 
Entor a?oit j cercle de Fuèvre Salemon. 

(Fol. 56t»,coI. 1,t. 28.) 

Et saisist le destrier, s'est montés en Tarçon 
De fin or tresjeté de Tuèvre Saktnon. 

(Fol.lSOf ,col.î,?.5a.) 

Et li rice amulaire sist desor j tolon 
Qui toz ert de fin or de Toèvre Salemon. 

(Fol. 177 f,col. 1,v.5.) 

Après cels s*adouba dans Robers li frison ; 
Cil est sires de Flandres et del règne environ ; 
Il laça unes cauces plus clères que laiton , 
Puis vesti en son dos j aubère fremellon. 
Et laça j vert elme de Tuèvre SàUmon. 

(Fol. lS«r,col.l ,«5.) 

Sur cette habileté de Salomon, on peut voir d'Herbelot, Bibl. orierUale, 
au mot Salomon, et les Monuments arabes, persans et turcs du cabinet de M. le 
duc de Blacas et d'autres cabinets , par M. Reinaud. Paris, 1828, in-8% I, 
162 et suiv. 

Voici encore d'autres fragments du même manuscrit; ils concernent 
des armes enchantées et n'ont point, dans notre poème, de correspon- Armes McUaniécs. 
dants, à l'exception du second , mais avec une rédaction totalement 
différente : 

Il a donné V brans de le foi^e Galant ; 
Li doi furent jadis le roi Octeviant. 



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CL INTHODUCnO». 

Là les orent piéçà aportés TrcSavt 

Quant Miles espousa Florence le vaillaat. 

Se li dona Florence, qni bien le vit aidant 

Et encontre Garsile fièremait combalaïKt; 

Et Miles dona l'antre à j sien connisçant. 

Puis furent-il emblé par Gautier le Truaat, 

Et cil en est fuis de là fort païsant, 

S'en est venus au père le roi Lotaire errant, 

A celui le donna et il en fist présent : 

Li rois les esgarda, bien les a à talent , 

S'a Gautier donc 6ef (fieffé) et fait rice et manant. 

Les autres trois avoit en son trésor gisant. 

Il ot conquis j roi en Aufrique la grant, 

Quant ala outre mer le sépuereqnérant, 

Que tréu demandoit as pèlerins errant ; 

Il li coupa la teste ^ onques n'en ot garant; 

Et l'espée aporta et j elme luisant 

lUuec après conquist Caucase l'amirantS 

Dont l'espée aporta et l'auberc jaserant ^; 

Et l'autre espée fu Irovée el flum Jordant; 

Aine ne pot estre blance , tant l'alast forbisant. 

Ces V espées a li rois cascnn enfont 

Çainte au senestre lès, ù bien séent li brant. 

(Fol.lSf, col.3,v. 13.) 

L'emperère ert as astres devers soleil levant. 

Environ Ini 6aU)ieni maint chevalier vaillant. 

Virent amont le Rin un blanc oisel noant, 

El col une caineet un batel traiant; 

Et virent en la -nef j chevalier gisant , 

Dalès lui son escu ets'espée trençant , 

Et un moU biel espiel qui molt parert vaillant ; 

Jo ne sai se il fu de la forge Galant ; 

Mais ains nus hom de car ne vit si rice brant. 

(Fol. 5! r , col. 2, ▼. il. Introâ, au^ voi. 
de Ph, Mouskét , p. cvc.) 

^ L'auteur, remarquent MM. Depping et Fr, Michel, a pris pour le nom d'uQ émir celui du 
lieu où les traditions allemandes placent la forge de Véland. 
* Sur le moi jaserant, voir, p. 71 , la note du v. 4616. 



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) 



IlflRODUCnON. eu 

Or ce^alce Espâollars à la cière gtifaigoe. 
Il fu molt bien annte d*wbere ^d'mtremi^^ * 
Et d'escu et de lance et d*elaie deSarlaigiia; . 
S'est nne espée çaûte ^t î tk faît0 en Breli^ipe, 
Li fèyres qui le fist en la terre Sootaigqe 
Otà non Dionise»» resoriiare rensaîgœ; 
^ fa frèrea Galaat » ^ui tant par sot d*ovraigne. 
Trente fois l'esmera por çou qu'ele ne fraigne. 
Et tempra xxiij. Bien deffent Ton n*eT çainge 
Qui ne soit conqoërans et qne guerre n'empraigne. 
Maudras » uns marcéans qui (ta nés de Bretagne» 
Le vendi c mars d'or d*or tôt par droite bargagne , 
Et XX pailes de Frise et ij cevals dIEspagne. 
Césars , li émperères Tôt maint jor eu demagne , 
Engleterre eu conquist, Anjou et Alemagne , * 
Et France et Normendie » Saisone et Aquitaigne , 
Et Paille et Hungerie, Provence et Moriaigne. 
Or eu est cil ^isîs qui maint borne en mebagae ; 
Par sa gran t cruelté sovent en sanc le baigné. 

(Fol. SSv,col.1,v.1S.) 

Puis li çainsent Fespëe dont mors fo Agolaos ; 
Bone iert d'adoubeure » mais mius valoit U braps.. 
Letres i ot escrites qui dient ,ear()mans 
Que Galans le forga , qui par fu si vaillans* 
Burendals fu sa suer , celé ot li quens Bollans. 
Puis en féri tel coup li bardis combatans 
El siège â^Anfhîoiee, dont mattts liom fu dotoiM. 

( Fol 49 r» , col. 2 , a?ant4ernier Ten. ) 

Li brans que en lai çalmit Jrashëls le lbi$R , 
Puis le fist (féist) Galtns q«i j an le tempnr ; 
Pour çou qu'il doi le lisent Recuite Tapela. 
Quant il Tôt esmerée» m son iréniî Tàsaia. 
En fresei qu'en to terre le jeudi et coupa. 
Celi ot Alisandres qui le mont conquesta, 
Et piûs Toi Tolomé», pais ]iacâd)eu&^ Jodai; 

Voyez Du Cange, mol mots intènignia et intenignum. 



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cLii INTRODUCTION. 

Tant ala li espée qoe deçà que de là 

Qae Vaspasiantis^qai dameDeo venja, 

Al sépucre ToAri b Dex rëauscila; 

Pais Tôt Cornamarans et ses fils Corbada ; 

Jhérusalem traï cil qoi il le dona : 

Aine pais dedens le vile j jor ne le laisça* 

(Foi. SI f, col.9, f. is.) 

Mais or prie Mahon et ton deu Tervagant 

Ke de ta gr^near perte te desfende en cest an » 

Car molt par sont preudome tôt icil crestian , 

Car quant il sont armé des haubers jaseran 

Et ont espées nues de le forge Galan 

(Plas soueftrence-fer que coutels Cordouan) 

Poa»xxx de nos Tars n'en fuiroit uns ayant. 

(Fol.ll5r,coI.l,?. 1.) 

Le passage suivant a rapport au heaume de Gomumarant : 

Li cercles en fu d*or , molt par fust à prisier , 
A piëres préscieuses; molt i mîst al forgier 
Malakins uns jnns qui Déu n'en ot pas chier, 
Vij ans tretos pleniers i mist al espurgiér. 

(Fol.186r, col.S,?. 80.) 

Plus loin, Baudouin de Beauvais lace son heaume : 

Et ot çainte Tespée dont li brans Tu forbis ; 
Abrahans li dona li rieis queûus, (loris; 
Uns juus le foi|[a el mont de Sinais , 
Bauduin le dona le bon fatal de pris. 

(Fol. fS9T«,c«l.t,v.M.) 

LV« w«"îr/'»'>. Puis ( CaTn%maTan%) a çainte Hurglaie dont li brans fu forbis, 

Que fist Matusalaus en Tille d'Orféis. 

(Fol.146r«^c^.9,v. se.) 



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INTRODUCTION- ctin 

Li soadaos se séoit desor une alcasie 
Qqî tote est fidte d*or et d*aèvre Salatrie. 

Desor j faudestuel * de Foèvre Salatrie 
Se séoit Famirals par moltgrant sc^norie. 

(Fol. 175 To,co1. 2, V.3. 

c Or tost, dist Tamirals , mes armes m'aportés. » 

Et si home respondent : < si corn vous commandés. » 

Ses armes li aporte Corsaus et Salatrés. 

Devant le maistre tref Tu ans lapis jetés 

Et desor le tapi uns pailes colorés. 

Là s*assist Tamirals , qui est de grans fiertés. 

Ses cauces li cauça H rois Hatusalés, 

D'un clavain ploiées, onques bons ne vit tés: 

Les bendes en sont d*or, si le fist Salatrés, 

Un molt sages juus, qui des ars fu parés; 

A clous d'argent estoit cascuns clavains soldés. 

Ses espérons li cauce Tamirals Josués; 

Jà beste c'en en poigne n*ara ses flans enflés. 

Puis vestî une bnoigne que fist Antequités , uforgcron AntBtjmtéx. 

Qui fut XXV ans comme Dex aorés. 

A lui fu Israëls et Galans li sénés; 

Là aprisent le forge dont cascuns fu parés 

Molt ert rice la broigne, cascuns pans fu safrés, 

De fin or et d'argent menu resercelés, 

Et los li cors deseure tos à listes bendés. 

(Fol. 187 r, col. 2, V. 8.) 

Bibliothèque de CArsetud {n? 165, in-foL, XIII* siècle, 245 feuillets à deux 
col.), manuscrit conforme pour le texte, à celui du Supplément français, 
n? 540*^*. Il a cela de précieux, qu'il est daté; on lit sur le dernier 
feuillet : Cest livres fu fais Caii de rincarnation Nostre-Seigneur Jhésu Crisl 
MCCetLXVIIL 

Voici le commencement de ce volume *. 

* Aujourd'hui /atifeuti. 

* Arthur Dinaox, Les I^otivères de la Flandre et du Toumésis Paris, 1839, în-8*», p. i57. 

TOM. I. t. 



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Qm urmoBUcnoN.. 

Cest si (ci) comment li rois OrioM, là fn tai&n le Chev&jUer au Cisne, aki cachier 
en le foriesi, et comment U s' endormi sur le riu d'une fontaine, comment 
une demisele le trouva dormant, là li misé se mmn devant son maire por le 
solel, et puis Peut-il à feme, si comme le livre le devisein. 



Signor, oies cançon ki moult fait 3r loer, 
Par itel convenent letos pnis-je conter 
Que la vertu de Deu te vouslaist ascooter 
Et la pais Damediu puist en tous demorer; 
Je ne vus vorrai mi mençongnes raconter, 
Ne fables, ne paroles pour vos deniers embler ; 
Aînsvos dirai cancbon ù il n'a bamender (Kammder) 
Del barnage de Franche ki tant Tait à toer, 
Qui proumerain alèrent le sépuchre aourer; 
Chil prisent Ântyocbe^ n*el tus quier à cder, 
Mais ànçois lor convint grans painnes endurer, 
Fors estât et batailles, vdllier et jeûner. 
Seignor, à chel termine que vous m'oés conter, 
Ains com leussit en Franche la voie d'outremer 
Ne nus s'apercbeussit de Tost achemina, 
Avint une merveille que jou vusweîl moustrer, 
Car jamais nos jonglères ne vous dira saper (saper). 

La merveille fu grans, et dire le doit-on , 

Bien le doivent oîr chevalier et baron 

Ains com leussit la voie par nule anuntion. 

Et que s'apperceussissent Franchis fFrancfte<?j ne Bourgîgnon , 

Et (tri) H dus Godefroy, chevalier à Bmllon, 

Meschins et bachelers, o'ot barbe ne grraon^ 

Et Bauduins, ses frères, cui Dex face pardon* 



Musée britannique. Bibliothèque du Roi (MS. n° 18 £• VF*, énorme în- 
folio mfmmo, vélin, 2 col., coco, iîij^vii feuillets sans les préliminaires; 



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mnODUGTIDN. cLv 

XV^ siècle). H« FfancMque Mickel en a doiuié un extrait dans la Gotlee- 
tkm de dœmnenu méàib sur i'Idsimre de France, jRàpperft au Mùmtre. Paris, 
1839, m-4% pp. 91-105. 

Le CbeveMer ûm Signe (sic) commenag fol. cccxx r^, col. 1 , et finit foL 
cccxxxix. 

En voici le début : 

Or e^cAvteit s&gvtms » pour Dieu Tespérilablfi » 

Que Jhésus tous garisse de la main au diable ! 

Telz i a qui nous chantent de la Ronde (Réonde) Table, 

Des manteaulx angotez de samin et de jable (sabk) ; 

Mais je ne vous diray ne mtoçMgene flabe (f^tbttj^ 

Quer il #st au ystoire» o*est chose vériuble; 

En escript le ûst mettre la bonne dame Orable» etc. oame oraiie. 

Voyez le mannscrit de la bibliothèque royale de Paris, n^ 7192. 
Le poème finit ainsi : 

Mais f actendray tant que auras k moy jousté 
£i de t«B Intim d'aeîert ae tu me peuls» douoé; 
Se tu me peulz occire, bien (tu) auras jousté. 
Ung seul cop te donrray de mon branc acberé. 
(Et) a tant derauçon seras quitte clamé 
< Par Hafaom , dit Marbrin , je Tottroy et le gré. » 



KJÊUACTIONS EN PAOSE* 

tiUd. royofe de P<ïm (n* 71S»«; P. Paris, VI, 158, iu.4« pcww, à 
deux col. 148 feuillets véliu et deux, en papier, petites miniatures 
dans les initiales, vignettes; XIIP siède (?), fonds de Gange, n"" 9). 

Ce volume coB^mence ainsi : « JSeîgnenr, oies et ascoutés; si porrqs 
» entendre et savoir cornent li Chevaliers le Chisne vint en avant et Le 
• graniligniequide lui iasi, parcui sainte crestientésfu moul essauchie 



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GLTI 



mraoDucTioN. 



Marie de 
« hcsne d' 



Clèvet , 
Orléans. 



rlu- 



» et eslevëe. Et Tai comenchiee sans rime pour Tistoire avoir plus 
» abrégiée. Si me sanle que le rime est moult plaisans et moult bêle, 
» mais moult est longue. 

» Il avint jadis que li rois Oriant, qui moult estoitgrans sires et de 
» moult grant renom, estoit un jour entre lui et le roine Béatrix, se 
» feme, as fenêtres de son palais » 

Le récit finit avec Finhumation du brave amiral sarrasin Camumarant. 

Bibliothèqtêe royale de Copenhague (n* XLVII de la Description des wonti- 
scrits français du moyen âge, par M. N.-C.-L. Abrahams; Copenhague, 
1844, in-4% pp. 122-12S. Fonds de Thott, n<» 416, in-fol. min., 123 
feuillets à longues lignes, XVP siècle). 

Le manuscrit s'ouvre par la préface du translateur. En voici le com- 
mencement : 

Gomme toutes gens de noble et vertueux couraige soient naturel- 
lement enclins et curieux de savoir et entendre les haulx gestes et his- 
torieulx faiz des anciens roys, princes et seigneurs qui, par leurs ma- 
gnanimes entreprinses, prudentes conduites et victorieuses opéracions 
ont dilaté, espandu et semé leur nom et glorieuse renommée par tous 
les climatz et anglez du monde, dont il sera mémoire pardurable, ceulx 
principalement qui d'iceulx roys , princes et seigneurs sont par succession 
et laps de temps dérivez et descendus, communément et raisonnablement 
sont plus volontés (volontaires?) et ont singulière et plus ardente perfec- 
tion de parvenir à la cognoissance des nobles et chevaleureux faiz de 
leurs ancestres et prédécesseurs que aultres, etc. » 

L'auteur raconte qu'il a été engagé à cet ouvrage par Madame Marie, 
duchesse d'Orléans, veufve de feu monseigneur Charles, en soti vivant duc d'Or- 
léans, etc., dont les « prédécesseurs, ducs et seigneurs de Clèves, sont 
issus, partiz et descendus d'ung très-noble et très-victorieulx chevalier, 
filz de roy, nommé Hélyas, et, par merveilleuse adventure cy-après des- 
crîpte et récitée, dénommé Chevalier au Cygne. Désirant icelle dame de 
tout son cueur savoir et entendre la merveilleuse naissance, l'estrange 



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INTRODUCTION. clvii 

adventure et les triumphans victoires dudict chevalier et de sa très-noble 
et historieuse postérité et lignie, contenus en ung livre à elle naguères 
envoyay (envoyé) en ancienne rime et assez d>scur langaige, difficile à 
compregnoir et entendre, a comandé à moy Berthault de VuiLEBRssME, D«rthaau «!« viiubres- 

me. 

son très-humble subject et indigne serviteur, mettre et translater icelluy 
livre et mémorable histoire de ladicte ancienne rime et obscur langaige 
en prose et langaige françois cler et entendible, etc. » 

Il désire que son ouvrage plaise à la duchesse et qu'il soit « la'joyeuse 
récréation et passe-temps moral et fructeux de son très-redoubté et na- 
turel seigneur naonseigneur Loys, duc d'Orléans, et de ses très-redoub- 
tées damoiselles mesdamoiselles ses seurs. » 

Le roman conmience au verso du quatrième feuillet par ces mots : 

« Entre les merveilleuses et estranges isles assises en diverses parties 
de la mer est, selon Tistoire présente, une isle nommée Tlslefort, mais 
en quelle région et partie du monde elle soit située, Thistoire n'en fait 
aucune mention, etc. » 

On voit que Berthauld de Yillebresme s'éloigne de la tradition origi- "". 
nelle. Nous avons déjà ren^uxjué que les tles passaient pour le sanctuaire 
particulier de la magie; les Celtes les regardaient comme sacrées. Beau- 
coup d'fles ont encore conservé ce prestige aux ye«x du vulgaire; telle est 
celle d'Arz sur les c6tes du Morbihan , que l'on croit être le séjour des 
nains, le rendez-vous des Poulpiqueis, des Korrigans ou K(»rigwerm ^, des 
Bollrigueons et des sorciers; telles sont celles d'Iona ou Icolmhill dans les 
Hébrides, d'Enniskea (Inyskaha), près de Black-sod-Harbour, en Irlande* 
Au nord de Tîle de Fionie, à Test du Jutland, l'Ile de Samsey est ré* 
putée de même l'asile des sorcières et des magiciennes ^. Mais nous pré-' 
sumons que Yillebresme a moins obéi à cette croyance que sacrifié à 
l'équivoque du nom de LàUefbrt (Clsle^fort). 

* Th. de la Villemarqué, Barzas-Breiz ^ Chants popul.vire8 de la Brctagme. Paris» i859, 1, 

* A. Blaory» Les féeê aumoyen àge^f. 41 , note. 



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CLVIU 



INTRODUCTION.. 



Le romaa finit ainsi : 

« Donc Godeffroy fut couronné, et, après son trespas^ Baudoin régna 
après lui , ainsi qu'il appert es histoires qui de Godeffroy et de ses victo- 
rieux faitz font mencion, qui sont cogneuz et dilactex par tout le monde. » 

Vexplicit est conçu de la sorte : 

« Gy fine histoyrieuse, plaisant et merveilleuse geste du très«nohle, 
preu, hardy et vaillant Chevalier au Cygne ^ car plus n'en ay trouvé en 
TexempLaire duquel j'ay feste ceste compendieuse iranslacion sobrement 
digérée, en humble et cler stille compousée et soubz commune correction 
et radressement descript et récitée. Laquelle plaise à ma très*redoubtée 
dame au commendement de laquelle je l'ay récitée, et tellement quelle- 
ment selon mon petit savoir finie et terminée, recevoir agréablement et 
en toute doulceur ei bénignité excuser et supporter les faultes et obmis- 
sions commises en icelle procédens d'ignorence et peu savoir. Car s'en 
plus hault, facondieux et précieux stille et tel que Tistoire bien le re- 
quiert l'eusse peu réciter et descripre , volentiers l'eusse fait* Mais d'un 
gros, rude et agreste engin et entendement mal fondé es sciences rec- 
toricialles et poectiques, qui apprennent à doukement, aornéement et 
plaisement (plaisenment) dire, narrer et descripre, ne peult issir ne pro* 
céder l'excellent et gracieulx laogaige de Tulle et Demostènes, princes 
d'éloquence, ne le mélodieux, doux et armonieux parler de Ulixès, noble 
chevalier grec; de la perfection de laquelle istorie, je rens gfaces et 
louanges înnumérables et immortdles en toute humilité et deue révé^ 
rence à Dieu mon ci*éateur et à sa glorieuse vierge mère, lui priant trèst 
humblen^nt que lui plaise avoir pitié et mercy et octroyar son glorieux 
et bien euré royaulme à tous les nobles seigneurs et dames qui du très* 
noble et très-excellent Chevalier desusdict sont issuz, partiz et dessen- 
dus, et à tous les liseurs et escouteurs de sa victorieuse geste et louable 
estoire. Âmen. » 

Sur la feuille de garde, à la tête du volume, sont écrits ces mots en 
cursive gothique : 



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iMTOODUCmON. eux 

L09S pêor ta grûee de Bien roy de F^êmce. 

Et, de la même main, au verso de la dernière feuille de garde : 

ie rotf qui de grant doulour fut plai» 03ki à ung de ses sergents d'armes la 
mace d'armes et wig des juifs en frappa tellemerU qui le tua. 

Dans la première initiale est écrit : c'est à Jeh. de VaMÙc, et ces mots 
se retrœrvent smt la fe^le coUée k la reliure ^ où Ton lit eQC<»*e quel- 
ques couplets. 

Tels softt les nanoscrits dont uons an»is eu coimaissânce« Le nôtre, 
nous le redisons encore, est une rédaction à part. L'instant nest pas 
encore Tenu éà porter un jugement sur l'importance et le mérite relatifs 
de ces ùoéex. 

Noos n'arons plus qu'à rendre compte de ce que iioitts avons fadt pour ce que ion a un pour 

* * * * * rendre celle ëdilion 

que notre édition £ftt aussi utile qu'il dépendait de nouis. ]l'^l "'"' <i"^ p""'- 

D'abord le texte du ufiamiscrit a été reproduit avec une scrupuleuse 
fidéiîAé. Quand il contenait des fautes évidentes, elles ont été cor- 
rigées ^ mais la leçon originale a été^ dans ce cas, rejetée en note. 
La correction nous puraissaitHelle quelque peu hasardée, nous avons 
laissé la Ênite dans le texte et proposé le doBgeme&l; dans le 
commentaure* Ce coHmientaire , réduit à des proportions conv^na* 
blés, a povr b«t de rendre l'intelligence <k l'original aussi facile sou^ 
le ra|iport de la langue que sous ceux de l'histoire , de la géogra- 
phie et de farchéologie, si ce mot peut être employé en pareille cir- 
constance. 

En laissant l'orthographe du copiste telle qu'elle est, nous y avons, 
suivant notre méthode, ajouté des accents et une ponctuation con- 
forme aux règles modernes. Or des accents et la ponctuation équiva- 
lent seuls à un commentaire philologique, quoi qu'en dise un écrivain, 



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CLx INTRODUCTION^ 

dont nous respectons toutefois Tautorité et dont nous adoptons les dé* 
cisions en bien des choses ^ 
Teriïon laune du che- Lcs appcudiccs sout dc dcux soitcs. Les uns présentent diverses 

valler au Cygne. * 

leçons de la légende du Chevalier au Cygne, qui ont été analysées ou 
discutées dans cette introduction, et parmi elles on verra sans doute 
avec plaisir un texte latin inédit de la bibliothèque d'Oxford, collée* 
tion Bodléienne, coté Rawlinson, mise. 358 b. (in-foL, vélin, XV« siècle). 
M. Fr. Michel Tavait vu durant ses pérégrinations littéraires dans la 
Grande-Bretagne K 

Les autres se composent de documents relatifs aux croisades, et 

nous en réunirons encore d'autres à la suite de la partie de notre 

chanson de geste qui roule particulièrement sur ces guerres fameuses. 

Le dominicain Brochari. Lc prcmicr dc ces documcttts est l'ouvrage du dominicain Brocfaart* 

En 1530,1e roi de France, Philippe de Valois, s'était rendu à Avignon^ 
et dans des conférences avec le pape Jean XXII, une nouvelle croisade 
fut projetée; mais la ferveur s'^it éteinte, et Factivité des esprits trou- 
vait ailleurs satisfaction : la prise de SWean-d'Acre par le Soudan de Ba- 
bylone, arrivée dès l'an 1291, avait d'ailleurs ruiné la cause des croisés» 

Cependant le roi eut l'air de songer sérieusement à cette entreprise. 
Le jacobin Burcard, surnommé l'Allemand, appelé Brochart par les 
Français ^, et qui avait séjourné longtemps outre mer, essaya de lui 
venir en aide. Dans ce but, il composa en latin deux ouvrages que Ton 
a quelquefois confondus : l'un expose les motifs qui militaient ^i fa- 
veur de la croisade et les mesures qu'il convenait de prendre; l'autre 
est une description de la Terre-Sainte. C'est celui-ci qui a été imprimé 
pour la première fois en 1475, dans le Rudimeniam nowtiarmm, et qui a 
été reproduit souvent depuis avec des différences plus ou moins consi- 

* F. Genin, des Variations du langage français. Paris, 1845, in-»», pp, 175, 177, 178, etc. 

* Coll. de documents inédits de Chistoire de Fra$ux, rapports au Minisire. Paris, 1839^ 
in-4-, p. 99. 

' Il e3t nommé Richard dans les Mélanges tirés dune grande bild., recnrîl F., pp. 138-199. 



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INTRODUCTION. clxi 

dérables. Une des meilleures éditions est celle de Jean Romberch, pu- 
bliée à Venise en 1519 : celle de Magdebourg, en 1593, n'en est qu'une 
réimpression. Dans l'édition d'Anvers de 1536, on a suivi le texte re- 
manié par Simon Grynaeus (1532, 1535, 1537, 1555). L'édition d'Am- 
sterdam de 1707, in-foL, est de toutes la plus récente *. C'est le texte 
imprimé en 1555, à Bàle, dans le Novus orbis de Grynaeus. 

Si les imprimés furent nombreux, les copies manuscrites l'ont été 
plus encore. La bibliothèque du Roi, à Paris, le British Muséum, le 
collège de la Madeleine, à Oxford, en possèdent de l'un des deux ou- 
vrages ou des deux à la fois ^. Le catalogue de Gaignat, cité par MM. Vil- 
lenave et Eyriès {Biogr. univ., VI , 2), indique la traduction de rAvis 
directif sous le n*» 2637. Le savant M. V, Le Clerc, qui s'occupe de 
Rrochart pour Y Histoire littéraire de la France , a reçu en partie la colla- 
tion des manuscrits de l'Escurial , contenant le Libellus de Terra Sancta. 

Quand, à la cour de Philippe-le-Bon, la politique du prince, afin de 
détourner l'attention, de distraire des esprits inquiets, et peut-être aussi 
d'autoriser certaines exigences financières, mêlait des plans chimériques 
de croisades aux plaisirs les plus mondains, il était tout simple que les 
écrits de Brochart eyssent encore de la vogue, quoique la prise de 
Constantinople par les Turcs rendit bientôt la situation des chrétiens en 
Orient encore plus désespérée. 

Mais Brochart avait écrit en latin, et si le latin était la langue des 
clercs, il s'en fallait qu'il fût celle des gentilshommes et des chevaliers. 
Philippe-le-Bon fit donc traduire en français le Directorium et la Descrifh 
tion de la Terre-Sainte, par son translateur ordinaire, le bon Jean Miélot, 

* Onomasticon urbium et locorum sacrae scripturae, seu liber de locis htbraicis, graece pri- 
mum ab Eusebio caesariensi, deinde latine scriptus ab Hieronymo^ in commodiorem vero 
ordinem redactus.,., opéra Jacobi Bonfrerii S. J. Recensuit.... J. Clericus. AccessjU huic edUioni 
BftocARDi iio:<ACHi ORD. PRiBD. DE6CRIPTI0 Terrae Sànctae. Aoistel. Fr. Halma, 1707, in-fol. 

^ Pertz, archiv, , YII, 65, 8i , 95. Dans la table on a confondu Burchardus tetUonicus avec 
Burchardus vicedominus Gentinensis , comme Philippe Bosquier et Canisius ont confondu le 
jaccèin allemand avec le cordelier français Bonaveoture Brochard. 

TOM. 1. u. 



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cLxii INTRODUCTION. 

chanoine de Lille en Flandre, qui se qualifie humblement du moindre 
de ses secrétaires. 

Je vais faire connaître sommairement deux manuscrits de la bibliothè- 
que royale. 

Le premier, marqué à l'inventaire sous les n**« 9116-9117 (ancien 918 
et 82"^), est un grand in-fol. en papier, de 43 feuillets, longues lignes, 
avec lettrines peintes et dorées, écriture de la fin du XIV* siècle. H con- 
tient les deux écrits de Brochart. Voir le 2* vol. du Cat. des manu- 
scrits (Répertoire, I, p. 80). Il provient de la librairie primitive des ducs 
de Bourgogne. 

Legrand d'Aussy, dans les Mémoires de Tlnstitut (sciences morales 
et politiques, t. V, pp. 450-466), parle de Brochart, à propos de Ber- 
trandon de la Brocquière, et cite les manuscrits de Bruxelles. Il donne 
le n"" 519 au manuscrit latin, qui est coté 46 dans le catalogue de Haenel 
(col. 767), et le n** 352 au manuscrit français. 

Le volume latin commence ainsi : 

In nomine patris et filii et spiritus sancti. IncipU Directorium ad passagium 
fadendum, editum per quendam fratrem ordinis praedicatorum , scribentem eay 
perta et visa potius quam audUa. Ad serenissimum principem et dommum Phi^ 
Uppum, regem Francorum, anno D^ MCGC XXXII . Prologus. 

« De Celsitudinis Vestrae sancto proposito. Domine mi Rex, in Ro- 
mana curia fama celebri divulgato, exultât et jubilât orbis totus, quod 
scilicet, tanquam alterprovisus de superis Machabeus, pro aemulatione 
legis, pro zelo fidei, pro liberatione terrae Christi sanguine consecratae, 
sumitis bellum Dei. Et quia pauper ego non possum obsequi Vestrae 
RegiaeMajestati in curribus et in equis, quod,Deo teste, lîbentiusètube- 
rius facerem si haberem, cum hoc opusculo ad passagium directorio, in 
nomrne Domini qui in tabernaculo testimonii pelles arietum et caprarum 
praecepit et docuit offerendas, et plus quam divites larga munera elhi" 
bentes, pauperculam commendavit duo tantum aéra minuta in gazophi- 
lacium offerentèm, Vestrae Felicitatis pedibus humiliter me prostemo. 



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INTHODUCTION. clxiii 

Ib quo quidem Directorio non tam aliorum relatione audita quam ea 
quae per xxiui annos et amplius, quibus fui in terris infidelium com- 
moratus, causa fidei praedicandae, visa refero et experta..- Intei* haec , 
cuperem, si mererér, tui, Domine mi, vestigia prosequi. tam sanctum 
negotium exequentis, non sicut unus de mercenariis tuis, sed sicut unus 
de illis quae (qui) de micis quae cadunt demensa tua cupiunt saturari, 
ut sicut haec describo literis, sic digito demonstrarem. 

» Huic autem opusculo Directorium ad passagium fadendum nomen dedi 
quod ad significationem duorum gladiorum quorum Dominussufficientias 
attestatur, et ad typum apostolorum quorum numerus in duodenario 
consunmiatnr, in duos libellos et xu partes distinctum exhibeo et com- 
pletum. Ut sicut primus gladius vivus et effieax verbi Dei, ipsorum 
apostolorum ministerio, indurata corda gentinm penetravit, eorumque 
colla indomita suavi subdidit jugo legis, sic secundus gladius Vestrae 
Invictae Potentiae acVirtutis, exemptus de pharetra Regni Vestri, velut 
alter gladius Gedeonis, tabemacula hostiliumnationum dividat, dejiciat, 
conterat et conculcet, amen. » 

Ainsi, d'après ce qui précède, Brochart était parti pour la Terre- 
Sainte et les contrées environnantes, vers Tannée 1508, et y était resté 
au delà de vingt-quatre ans pour y prêcher la foi , ce qui s'accorde mal 
avec la date moyenne de 1240 marquée par Sax (Onomasticon, II, 504). 
Au surplus, M. Victor Le Clerc, dans un prochain volume de Y Histoire 
Hitéraire de la France, épuisera tout ce qui concerne cet écrivain. 

A la suite de son prologue, Brochart fait connaître la division de son 
{>remier ouvrage, entièrement inédit avant notre publication. 

Il est divisé en huit pitiés. 

Dans la première sont déclarés les quatre motifs qui devaient engager 
t^ roi de France à la croisade, c'est-à-dire : l'exemple de ses prédéces- 
seurs, l'amour de la propagation de la foi, la compassion pour des po- 
pulations chrétiennes exposées aux plus grands malheurs, enfin le désir 
de récupérer la terre arrosée par le sang de Jésus-Christ. 



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cLxiv INTRODUCTION. 

La seconde partie traite des conditions préalables de la croisade : 
1"* que dans tout l'univers on ordonne des prières pour la prospérité de 
l'expédition ; 2"" que ceux qui accompliront une œuvre si sainte se pro- 
posent surtout deux points : corriger et amender leur vie présente, la 
mieux régler à l'avenir, s'exercer assidûment dans tout ce qui tient à la 
discipline et aux habitudes militaires ; 3** que la paix et la concorde 
soient établies entre ceux qui ont quelque autorité sur la mer ; 4*» que 
l'on réunisse un nombre suffisant de galées et de nefs ; 5** qu'au prin- 
temps prochain douze galées soient armées pour la garde de la mer. 

La troisième partie indique les routes à suivre, afin qu'on puisse 
choisir la meilleure; celle par l'Afrique doit être absolument évitée ; la 
seconde, directement par mer, a des inconvénients pour les troupes et 
les chevaux; la troisième, par l'Italie, est sûre et bonne; la quatrième, 
par l'Allemagne et la Hongrie, chemin facile et salubre. 

La quatrième partie roule sur le choix à faire entre ces routes pour le 
roi et sa suite, et pour les diverses fractions de l'armée, selon les nations 
qui les composent. Le roi doit préférer l'Allemagne et la Hongrie; aux 
populations maritimes et aux convois, c'est la mer qui convient ; les 
autres prendront par Aquilée, l'Istrie, la Dalmatie, le royaume de Rassie 
et Salonique. 

Robert, comte de Flandre, s'était dirigé à travers la Fouille, par 
Otrante, Corfou, etc. Godefroid de Bouillon , ses deux frères et Bau- 
douin, comte de Hainaut, prirent par la Hongrie et la Bulgarie, tandis 
que Raimond, comte de S*-Gilles, et Ademar, évêque du Puy et légat du 
saint siège, traversèrent la Hongrie et l'Esclavonie, qui faisaient partie 
du royaume de Rassie, quoique quelques autejirs prétendent qu'ils ont 
suivi la route d' Aquilée et de la Dalmatie. 

La cinquième partie enseigne la conduite qu'il faut tenir en passant 
par la Rassye (Legrand d'Aussy rend ce mot par Servie) et l'empire grec. 

La sixième montre les causes pour lesquelles il était facile de s'em- 
parer de cet empire : 1^ la dégradation morale et la décadence militaire 



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INTRODUCTION. clxv 

des Grecs , depuis qu'ils s'étaient séparés de la foi catholique ; 2^ la dé- 
plorable dépopulation du pays, devenu désert en beaucoup d'endroits ; 
5^ son mauvais gouvernement politique et religieux. 

La septième partie se subdivise en deux : la première subdivision 
expose les moyens de soumettre Thessalonique et Gonstantinople ; la 
seconde l'avantage qui devait résulter de l'asservissement de l'empire 
grec. 

La huitième partie enfin contient six règles de conduite pour conser- 
ver, sous l'autorité du roi de France, l'empire grec orne fois subjugué. 
La première de ces règles est de brûler ou d'exiler tous les Latins qui 
ont abandonné la foi romaine pour le schisme des Grecs; la deuxième de 
renvoyer en Occident les moines grecs qui n'auraient pas adopté la vraie 
foi ; la troisième d'obliger chaque famille grecque à livrer un de ses fils 
pour être élevé dans les mœurs et les belles-lettres latines; la quatrième 
d'abandonner diligemment aux flammes tous les livres des Grecs; la 
cinquième de rassembler les Grecs dans S*^-Sophie, où, après avoir fait 
leur profession de foi, ils se soumettront spontanément à la souveraineté 
des Francs; la sixième consiste dans quelques réformes à introduire 
d'abord dans l'église grecque. Ce chapitre montre de plus avec quelle 
facilité on pouvait s'emparer du royaume de Rassye. Il n'aurait fallu pour 
la conquête de cette contrée que mille chevaliers et six mille hommes 
d'infanterie. La guerre aujourd'hui n'est pas si modeste ni si parcimo- 
nieuse. 

En lisant ce traité il semble que la croisade soit plutôt dirigée contre 
les Grecs que contre ceux que l'on appelait sarrasins, et qu'aux yeux 
de bien des gens les schismatiques fussent plus coupables que les infi- 
dèles. Quelques-unes des maximes politiques de l'excellent frère Brochart 
pourraient paraître aussi d'une certaine brutalité, mais avant de les 
juger sévèrement, nous aurions raison de faire un retour sur nous- 
mêmes. 

Le Directorium finit au verso du 24^ feuillet. Sequitur libellus de terra 



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CLXVI 



INTRODUCTION. 



sancta editUs a fratre Brochardo TheuUotdùo arcUnis fratrum praedicaiorum. 
Rubrica. 

fncipit prologus de situations seu descripti^me Terrae Sanctae. a Gum in 
veteribus historiis legamus, sicut dicit beatus Jeronymus » 

Ce prologue, où rien n annonce que l'ouvrage soit dédié au frère de 
l'auteur , religieux comme lui, suivant la Biographie umverselle, etc. , 
manque dans l'édition de J. Le Clerc, qui est intitulée : Locorum Terrae 
Sanctae exactissima description auctore F. Brocarda monacho, et qui remplit 
les pp. 167t-192 du volume dont j'ai donné le titre en commençant. 

Ce n'est pas la seule différence qu'on remarque entre notre manuscrit et 
cette leçon. D'abord les chapitres, dans le premier, ne sont point numé- 
rotés, et les sommaires de ces chapitres ne sont pas identiques; ensuite 
il y a des variantes très-nombreuses et même presque continués dans le 
texte. Je n'en donnerai qu'un exemple : 



MS. 

IncipU divisio Terrae Sanctae per loca et per 
pravincias, 

Sciendum tamenest in principioquod terra 
istâ quam sanctam dicimus , quae cecidit in 
sortem daodecim tribuum Israël , prb parte 
aliqua dicebatur regnum Juda , qnae erat dua- 
rum tribuum, scilicet Juda etBenjamyn, et 
erat caput deeem tribuum reliquarum quae 
dieebântur Israël.... 



LE CLERC OU GRYNifiUS. 

CAPDT i. 

De Syria, Phoenida, Palaestina et Àrabia. 

Istà terra, quam sanctam vocamus, duo- 
decim tribubus Israël fnniculo distributionis in 
possessionem tradita , post tempus Salomonis 
in duo régna exerevit : unum regnum Judae 
dicebatur, duas complectens tribus, nempe 
Judae et Benjamin, alterum vero regnum Sa- 
mariae Tocabatur , a metropoli Saroariae, quae 
nunc Sebast nomen habet, reliquas decem con- 
tinens tribus. 



On s'aperçoit aisément que le texte de Grynseus ou de Le Clerc est un 
texte enti^ment retouché. Le deuxième chapitre offre les mêmes dis- 
semblances que le premier, mais il serait trop long de s'y appesantir. Je 
me contenterai de quelques courtes observations. Au verso du 51* feuil- 
let, dans un chapitre intitulé : De tertia divisione, quartae orientalis, Bro- 



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INTRODUCTION. clxvii 

chart dit qu'il est faux qu'il ne tombe ni pluie ni rosée sur le mont 
Gelboe, puisque^ y étant allé le jour de S^Martin de Fan MGGIII (cette 
date doit être mal écrite), il y fut mouillé jusqu'aux os : Nec esi verum 
quod dicuru quidam quod nec ros nec pluvia venimU super montes Gelboe, quia 
enim in die beati Martini CCIII Un venit super me pluvia qua usque ad camem 
fui mode foetus. Or, Grynaeus, dans son VIP chapitre intitulé : Iter ab Acone 
versus Notum , donne une autre date plus probable et une leçon plus 
latine : « Nec est verum, ut quidam putant, neque rorem neque pluviam descen- 
dere super montes Gelboe, quum in memetipso, atmo Domùti millesimo duoen- 
tesimo octuagesimo tertio (1283), et pluviam et rorem in illo munie fui 
expertus. » Il est impossible, en effet, qu'un homme qui écrivait en 
1552, raconte une aventure qui lui est arrivée, au moins dans la force 
de sa jeunesse, 120 ans plus tôt 

Au foL 41 , dans le portrait très-peu flatteur que Brochart fait des 
Grecs, on lit ce qui suit : Inter Sarracenos habitant ^ et, ut plurimum, offidis 
eorum fruuntur et sunt procuratores terrae. In habitu fere concordant cum Sar- 
racenis, nid qiuxi tamen per cingulum laneum discemuntur. Graed mniliter 
smt christiam, sed schisnwUici, nisi quod pro magna parte in condUo generati 
proximo, sub divo Gregorio papa V, ad obedientiam romanae ecdesiae redierunt. 
Cette dernière circonstance a disparu dans le texte de Le Clerc : Inter 
Sarracenos habitant, et, ut plurimum, offidis eorum mancipantur. In habitu a 
Sarracenis fere nilnl differunt, nid quod per dngutum laneum ab eis aliquid 
discrimims habent. Graed dmiliter christiam sunt, sed schismatid et a romanae 
ecclesiae obedientia dlieni. 

Le manuscrit se termine par le douzième chapitre de Le Clerc, dont la 
fin n'est cependant pas la même, et a rapport à la manière dont les Armé- 
niens célébraient la messe. Il ne contient pas la description de l'Egypte- 
En voici la conclusion : Et contant melodiam quandam valde devotam et 
duldsdmam sibi altrinsecus respondentes. Istud absque dubio videre et audire 
devotissimum est. Et haec de hits dicta suffidunt. 

Explidt Ubellus editus a fratre Brochardo Theutonico ordinis praedicatorum 



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cLxviu INTRODUCTION. 

de discriptUme (sic) et terminatione Terrae Sanctae, quant ipse terram perambu-' 
lavit et vidit, et diu Un stetit. Quem canscripsit Dominus Joannes Reginaldi, 
cameracenm ecclesiae canonicus, ob amorem illius qui in Terra Sonata mortuus 
est pro nobis. Cui sit laus et gloria in secula seculorum. Amen. 

Le Clerc, qui a publié le traité fort modifié de Brochart sur la Terre- 
Sainte, dit quelques mots de cet auteur dans la préface de son édition 
de la Geographia sacra de Nie. Sanson, Amst., Halma, 1704 , in-fol. , 
pp. 10, 12. Il y remarque que Chrétien Adrichomius, de Delft, faisait 
grand cas de Brochart, et qu'il Ta presque toujours suivi : Indicai dili- 
gentissimum et accuratissimum terrae Chananaeae perlustratorem et descripto- 
rem fuisse Brocliardum aut Burchardum illum antiquiorem : qui eam ad 
ventorum rationem exegit, nec voluntate aut facultaêe rei perficiendae destitutus 
fuit. Eum ergo fere semper secutus est Adrichomius. Busching, bon juge en 
ces matières, a été aussi très-favorable à Brochart; en effet, ce moine n*a 
cédé que rarement à ce penchant au merveilleux, qui a souvent égaré 
Mandeville et d'autres voyageurs *. C'est un observateur exact en fait de 
topographie. 

L'auteur de Y Itinéraire de Paris à Jérusalem ne fait que nommer Bro- 
chart, sous l'an 1283*, mais cette mention très-concise est aussi un éloge. 

Venons maintenant de l'original à la traduction. 

Sanderus, dans son informe catalogue des manuscrits des ducs de 
Bourgogne (Bibl. MSS., II, p. 7, n*» 252), en signale un de cette manière : 

Livre du passage d'outre-mer que firent les chrestiens pour la conqueste de 
la Terre Sainte. 

Mais il est fort incertain qu'il soit ici question de la traduction 

* Sur Mandeville et sa relation , voir le curieux recueil de MM. Fr. Jacobs et F.-A. Ukert : 
Beitraege zu aeltem Litteratur oder Merkwûrdigheiten der HerzogL oeffisntliclien Bihlioiheh zu 
Gotha, I B. 2 H. (1835), pp. 420-4S^. G. Boucher de la Richarderie, Bibl, univ. des voyages. 
Paris, 1808, in-8% I, 59-40. 

* OEuv. de Chateaubriand. Paris, Foumier , XV, 221. Cf. Vossius, II, de Hist. laU G. LX , 
pp. 446, 447, Guill. Gave, 11 , 310, Fabricii BihL laiina med, I, 773 775, Fabricii Histor, bibl. 
¥,201,202, etc. 



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INTRODUCTION. clxix 

de Brochart, et je soapçœme que c'est plutôt Touvrage de Mamerot 

M. J.-B. Barrois, dans sa Bibliothèque protypograp/dque, fournit ces 
indications : 

P. 220, n** 1551. Ung livre couvert de noire toiUe, à uny crucefix, intitulé 
au deluyrs : Ce livre parle du passage d'oultre-mer. Començant ou second 
feuille : d'icelle gent paienne et ennemie, et ou dernier : vestre sanitatis 
(sanctitatis) pedes. . 

P. Zi%n^^^OZ. Même ouvrage finissant .MsAiomet Fan MGGG et XXXIX. 

Ce manuscrit, comme celui de Sanderus, est peut-être l'ouvrage tra- 
duit par Jean de Vignay en 1553, et porté sur le catalogue de la biblio- 
thèque du Louvre, du temps dé Charles V, avec ce titre : 

N** 350. Le passage de la Terre Sainte, nommé directoire ou adrêcement 
de la conqueste d'oultremer (Van Praet, Inventaire de l'ancienne bibl. du Lou- 
vre, p. 72). Ou bien encore est-ce l'ouvrage de Mamerot , chanoine et 
chantre de Troyes, cité par Legrand d'Aussy (ubi supra, p. 448). Mais le 
numéro suivant ne laisse pas d'incertitude : 

P. 524, B? 2508. Advis directif pour faire le voyage d*oultre-mer, par 
un religieux de l'ordre des prêcheurs, en 1552, translaté de latin en français, 
par /• Miélot, chanoine de Lille en Flandre, en 1446 (lisez 1455), par ordre 
du duc de Bourgogne. In-folio , sur vélin. 

La Sema Santander place également ce manuscrit parmi ceux du 
duc Philippe-le-Bon, Mém. historique sur la bibl. de Bourg., p. 15, n' 4. 
Cette copie n'est pas la nôtre , qui n'est point sur vélin , et qui est marquée 
plus ))as par La Serna, p. 55, n"" 5. Il indique de plus l'original latin, 
p. 54, n** 7. 

Legrand d'Aussy s'est servi d'un manuscrit qui renfermait non-seule- 
ment la traduction de Y Advis directif j mais encore celle de la Description 
de la Terre Sainte, faite par le même Miélot en 1456, de plus le vopge 
outre-mer de Bertrandon de la Brocquière, en 1452. M. Van Praet, qui 
renvoie également à ce manuscrit, fait observer que, dans une traduction 
du Rudimentum novitiorum, sous le titre de 3fer des histoires, Paris, Pierre 
ToM. l. V. 



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CLXX 



INTRODUCTION. 



Lerouge, 1488, et Paris, Antoine Verard, vers 1501, la version du 
voyage de Brochait n'est pas celle de Miélot *. 

Notre volume, inscrit à l'inventaire sous le n^ 9095 (ancien 1069 et 
52**), est un grand in-fol. à longues lignes, de cette large écriture du XV* 
siècle ou de cette espèce de grosse bâtarde adoptée par les calligraphes 
du duc Philippe. Il est orné de lettrines et de trois aquarelles d'une 
bonne exécution, dont la première représente l'auteur dans son cabinet, 
un cabinet de savant de ce témps-là, entouré de banquettes, tout par- 
semé de livres, et dont le meuble principal est un énorme pupitre à 
pivot, sur lequel se projette la pâle lueur d'une lampe suspendue à une 
potence, comme un réverbère. Le présent volume est orné du £aic-simile 
de cette vignette. Il contient 68 feuillets. 

Âubert Le Mire a écrit de sa main au-dessus de la première miniature: 

Brocardus ordinis praedicatorum, cognomento Alemannus, scripsit latine, 

an. 1352. 

A. MiraeuSy Bibtiothecarim Regius. 

Au-dessous de l'aquarelle on lit : 

Rubricfie du translateur. 

Un mot sur Jean Miélot, traducteur de Brochart ^. 

Le goût de Philippe-le-Bon pour les livres est assez connu : on sait qu'il 
entretenait plusieurs secrétaires chargés de traduire certains ouvrages du 
latin en français, de rajeunir de vieux textes, d'en commenter d'autres, 
ou de faire l'office de copistes. Tels étaient Guyot d'Angers ^, David Aubert, 
de Ilesdin, Droin Ducret, de Dijon, etc. C'est alors que devint à la mode 
cette bâtarde contournée que GolardMansion imita dans ses impressions, 
et à laquelle nous préférons, pour notre compte, la gothique ancienne. 

i \oUce sitr Colard lUansion, pp. i\6, iil. 

* BulL du hibL belge, t. II , n<> 5; Ann. de la bibl. roy. pour i 846, pp. ^ 21 -130. 

"' ^(HIltné Guyot dAnyerans, par La Serna , Mém. sur la bM. de Bourg,, p. \i. 



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INTRODUCTION. clxxi 

Parmi ces secrétaires, un des plus actifs, le plus laborieux peut-être, 
ftit sans contredit Jean Miélot *. Il était à la fois copiste, translateur et J^» wiéioi 
auteur. Ainsi qu'il le dit lui-même dans un de ses manuscrits : Traité de 
vi&Uesse et de jeunesse^ il avait vu le jour à Gaissart, près de Ponthieu , dans 
révêché d'Amiens. Il embrassa Tétat ecclésiastique et devint chanoine de 
S*-Pierre à Lille, et secrétaire du duc de Bourgogne. Plusieurs minia- 
tures le représentent offrant à ce prince des volumes transcrits ou tra- 
duits par lui. En 1468 il prend la qualification de chapelain de Louis 
de Luxembourg, comte de S*-Pol. 

Nous n'en savons pas davantage sur sa biographie. 

Voici la liste de ses œuvres : 

I. La cofUroversie de noblesse entre Publius Cornélius Scipion et Caius Fla^ 
mimns, trad. du latin de Bonne Surse de Pistoye (Bonus Accursius) eti 
français, par Jean Miélot. 

Imprimé par Colard Mansion (Van Praet, Notke sur cet imprimeur, 
pp. 52-54). La Serna, en parlant de cet ouvrage, le nonmfie le Début 
(Mém. sur la bibl. deBour.yj^. 13. Cf. Barrois, BUd. protypogr., n** 1015). 

L'exemplaire de notre bibliothèque royale est remarquable par ses 
miniatures, entre lesquelles on distingue celle où figure Miélot pré- 
sentant son travail au duc. La souscription nous apprend que cette 
version fut faite en 1449. 

Copie manuscrite à la bibliothèque rople de Copenhague, datée de 
1460 (Abrahams, Description, pp. 30-31). 

II. Débat (La Sema, p. 14, /e Début) d'Iwnneur entre trois chevaleureux 
princes (Hannibal, Alexandre-le-Grand et Scipion), trad. par J. Miélot. 

Ce petit traité, qui fait suite au précédent, a été imprimé par Colard 
Mansion (Van Praet, pp. 54-55). 

* Paqnot , Mémoires, in-fol., I, 570, l'appelle Miclot , La Sema , Melot , et M. de la Bouderie , 
MUMot. 

* N.-C.-L. Abrabams, Description des manuscrits français du moyen âge de la bibliothèque 
royale de Copenhague, Gopenh., 1844, in-4% p. 35. 



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CLxxii INTRODUCTION. 

II s'en trouve un exemplaire noianuscrit à la bibliothèque de Copen- 
hague; il est également orné d'une vignette de présentation, au-dessous 
de laquelle on lit : Comment très-liaut et très-puissant prince Philippe, duc de 
Bourgogne, reçoit bénignement le débcU d'honneur, mis par escrh^t parJ. Miélot. 
Cette copia, porte la date de 1448 (Âbrahams, Description, pp. 28-30). 

III. Vie et miracles de saint Josse, trad. du latin en 1449 (Van Praet, 
Notice sur Colard Mansion, p. 116). 

IV. La Vie de sainte Catlierine, trad. du latin en 1467 (Barrois, Bibl. 
protyp., index alphabétique, p. 43). 

V. Le miroir de l'humaine salvatùm, trad. du Spéculum humanae salva- 
tionis, en 1448 et 1449, par ordre de Philippe-le-Bon. Bel exemplaire, 
suppl. français, n^ 10, à la bibl. du Roi, à Paris *. 

Dans cette copie on attribue le Spéculum à Vincent de Beauvais, mais 
il est à croire, ainsi que l'a observé M. Paulin Paris, que le mot Specur 
lum aura trompé le traducteur ou ses scribes, et qu'ils auront confondu 
ce petit traité avec les quatre Miroirs du célèbre frère Vincent. 

M. Paris signale quatre traductions françaises différentes du Spécu- 
lum. Celle qui a été imprimée plusieurs fois au XV® siècle, diffère du 
travail de J. Miélot. 

M. J. Marie Guichard, qui s'est occupé spécialement du Spéculum, 
a adopté l'opinion de M. Paris, que nous venons de rapporter *. 

(Voy. Van Praet; il décrit la traduction de Miélot de la bibliothèque 
de Louis de la Gruthyse. Recherches, pp. 104-105.) 

Le manuscrit original est dans notre bibliothèque royale. 

VI. Le miroir de l'âme pécheresse, par un chartreux, trad. du latin en 
1451 (Barrois, Bibl. protypogr.., n^ 2280). 

\U. L'épttre d'Othéa, déesse de Prudence, à iffec^or. Beau manu^rit, 
dans notre bibliothèque royale. 

^ M . Paul in Paris , les Mnnuscrits français M, i i ; 1 V» 20i . Â la Uble Miélot est appelé Mielot, 
par uiiQ (aute d'impresdion toute naturelle. A la table du t. Y, ce nom est imprimé Mielo. 
• Notice mr k Specolùm hdmanab saltationis. Paris^ Techener, iWO, in-S*, pp. 29-30. 



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INTRODUCTION. clxhii 

L'épître en vers, accompagnée d'explications, est de Christine de 
Pisan. Miélot en a étendu les gloses, pour qu'elles fussent d'égale lon- 
gueur. Ces additions, si l'on s'en réfère à ses paroles, sont tirées de 
Boccace, de l'histoire de Troie, de Virgile, d'Ovide et de plusieurs au- 
tres philosophes, orateurs et poètes : 

Cy fine Fépitre Othéa 
Où sur les gloses nolé a 
De nouvel quelque addition 
Prise en histoire ou fiction* 

( Jrchiv. pMlolog.f 1 , 235, Mém, d$ /aeqwi 
du Clercq,^^ éd., l,\7.) 

VIII. Rapport sur les fciis et miracles de scdtU Thomas, tapôtre et le par 
triarche des Indes, trad. du latin, à Bruxelles, en 1450 (La Serna, 
p. 13). 

IX. Le traité des quatre dernières choses, translation du latin en françois, 
l'an 1453 (Barrois, n^ 833, 1812). 

X* Avis directif pour faire le passage d'otUtre-mer , translaté en françois, 
en 1455 (La Sema, pp- ,13 et 35, Barrois, n^ 2308). 

C'est le traité publié dans cette édition du Chevalier au Cygne. 

Dans le même volume se trouve le livre de la description de la Terre- 
Sainte, coB^sé l'an 1327 par frère Brochart l'Allemand, et trad. par 
Miélot en 1456. 

XI. Sermon mr l'oraison dominicale, par un moine noir qui, sur la fin de 
ses jours , s'est fait frandsam, tnd. du latin en 1457. 

XII. La passion de sai$U Adrian, translatée de latin en françois l'an 
1458. 

n y en avait un manuscrit dans la bibliothèque du prince de Condé, 
in-fol. , n^ 108 {LeUre de l'abbé Le Beuf, Journal de Verdun , sept. 1751 , 
p.^ 194; Paquot, Mém., I, 370; Barrois , Bibl. protypogr. n^ 814). 

Les connaisseurs en fait de livres savent que le jésuite Guillaume 
Hardigny en a publié un sous ce titre : Vies, a miracles de saint Adrian, 



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CLxxiv INTRODUCTION. 

patron singulier contre la contagion. Luxembourg, 1636, petit in-12. 

XIII. L'Épistre de saint Bernard de la règle et manière comment le mes- 
nage d'un bon hostel doit estre prouffUablement gouverné, trad. à Lille, le 10 
oct. 1468 (Barrois, n« 1975). 

XIV. Martyrologe, trad. en 1462, 2 vol. in-fol. 

XV. Lettre de Cicéron à son frère, trad. du latin en 1468. 

La copie de la bibliothèque de Copenhague est précédée d'un dessin 
où l'on voit Miélot écrivant sur un de ces anciens pupitres à pivot, qui 
meublaient alors les cabinets des savants (Abrahams, Description, p. 31). 

XVI. Traité de vieillesse et de jeunesse, extrait du livre des eschez amou- 
reux et puis converti en langaige françois, et dédié à Louis de Luxembourg , 
comte de Saint-Pol, connétable de France, par J. Miélot, son très- 
humble chapelain; escript en la ville de Lille, tan de grâce 1468. 

Exemplaire de la bibl. roy. de Copenhague (Abrahams, Description^ 
pp. 31-53). 

XVII. Proverbes françois par ordre alphabétique^ en vers. — Ils se lisent 
dans un volume petit in-fol. sur vélin, orné de 4 miniat. XV* siècle, 
bibl. royale à Paris, supplément français, n* 201, et qui contient di- 
vers écrits de Miélot. Voy. Barrois, BiU. protypogr., n* 2257. 

Intitulacion de ce traité appelle moralitez. « Cy sont aucuns bons motz de 
» plusieurs philosophes et grans clercs. Et les nomme-on moralitez qui 
» ont esté réduittes de langaige corrompu en cler françois, par le 
» commandement et ordonnances de très-haut et très-puissant, et mon 
» très-redoubté seigneur Phelippe, par la grâce de Dieu, duc de Bour- 
» gongne, etc., etc., et transcriptes à Lille en Flandres, Fan de Tln- 
» carnation Nostre-Seigneur Jhésu-Christ mil quatre cens cinquant-sis 
» (1456), en la manière qui s'ensuit* i» 

M. Le Roux de Lincy a cité ces proverbes sous le titre de proverbes 
de Jean Miélot, dans son excellent recueil sur la sagesse des nations, t. 1, 
p. Lxxxnt. 

XVIII. Traité de morale extrait de Cicéron, Horace, Virgile et Sénèque. 



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INTRODUCnœi. 



CLXIV 



Même volume, fol. 1-4.3. Yoy. Barrois, Biblioth. protypogr., n^" 2257. 

XIX. Traité ascétique sur la passion. Même volume, foL 45-65. 

« Gy fine ung petit traitié contenant aucunes très-dévotes contem- 
» plations sur les vii heures de la passion de Nostre-Seigneur Jhésu- 
> Grist, lequel traitié a esté translaté de latin en françois , par Jo. Miélot , 
» natif du diocèse de Trêves (?) » Voy. Barrois, Bibl. protypogr. , n* 2257. 

XX. Un petit traité sur la science de bien mourir. Même voL, fol. 75-1 14. 
« Gy fine le traitié de bien mourir, translaté de latin en cler 

1» firançois par Jo. Mielot, chanoine de Lille en Flandres. Ge fu achevé 
• Fan 1456. » 

Je n'ai pu vérifier si cette traduction de YArs moriendi est celle de 
l'exemplaire imprimé que je considère jusqu'ici comme unique, et que 
possède, dans son riche cabinet, M. Vander Gruysse de Waziers, à Lille. 

XXI. Cy^après s'enàeut une briève doctrine donnée par saint Bernard , 
ehapelL à Nostre-Dame. Même vol., fol. 114 verso. 

Get écrit est-il distinct du n^" XIII? Je n'ose l'affirmer. Cependant 
tout semble l'annoncer. 

XXII. Traittié des loenges de la très-glorieuse vierge Marie, fait et corn- 
pilé jadis sur la salutation angéUque , trad. du latin en 1458. 

(Marchai, Catalogue des manusc. de la bibl. roy., II, 192.) 

XXIII. M. Méon attribue encore à Miélot, sans qu'on sache pour quel 
motif , la traduction en prose française de la Disdplina clericaUs de Pierre 
Alphonse, qui a paru pour la première fois par les soins de la société 
des bibliophiles français (Paris, Rignoux, 1824, 2 vol. in-12, et Mélan- 
ges, U Ul; Van Praet, Notice sur Colard Marnion^ p. 118). 

XXIY. Enfin MM. Van Paet et Barrois comptent parmi les ouvrages 
de Miélot le Voyage de Bertrandon de la Brocquière. Notice sur Colard Mon- 
non, p. 118, BiU. protypogr. Index alph., p. 44. Est-ce comme copiste 
ou conune rédacteur qu'ils lui attribuent cette relation ? 

VAvis directif est suivi du traité d'Emmanuel Piloti , sur la conquête Emmanuel p.ioi. 
de la Terre-Sainte. 



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cLxx^i INTRODUCTION. 

L'auteur, ainsi qu'il le déclare lui-même, était Cretois ^. Dès l'âge 
de vingt-cinq ans il avait vécu soit en Egypte, soit dans d'autres contrées 
soumises aux makométans, et.il y était resté plus de trente-cinq années. 
D'après les faits qu'il rapporte et dont il fut contemporain, il était déjà 
un homme fait en 1405, et chargé de négocier pour les chrétiens en 
1408 ^. Mais il écrivait avant la prise de Gonstantinople , qu'il prédit 
comme prochaine. Parmi les dates qu'il consigne dans son mémoire^ on 
trouve celle de 1437. Cependant le titre latin dit qu'il commence en 
1420 : incipit rmUmmo qiuudringerUesimo vicesimo, ce qui ne peut s'enten- 
dre des événements qu'il rapporte, puisqu'il y en a d'antérieurs. La 
seule interprétation raisonnable qu'on puisse donner à cette phrase, c'est 
que Piloti connnença ses observations vers 1420. Toutefois nous ne pen- 
sons pas que l'on doive s'en fier aveuglément à l'intitulé. Il annonce, 
en efiet, que le mémoire fut écrit d'abord en latin et traduit l'an 1441 
en français. Il nous semble plutôt que l'original fut rédigé dans cet 
italien mêlé, qui était la langue commune des chrétiens en Orient. 
La traduction, sous laquelle le latin ne perce nullement , n'est que de 
l'italien à peine francisé, et a dû être faite par un étranger , peutrêtre 
par l'auteur lui-même. Dans ce cas, la singularité du style s'explique, 
sa bizarrerie native est compréhensible; mais l'on peut admettre que 
Piloti a rédigé ou fait rédiger pour le pape Eugène lY son travail en 
latin, et qu'il a ensuite tourné, tant bien que mal, en un français bâtard, 
son canevas italo-crétois. 

Piloti est bien supérieur à Brochart, pour l'intelligence des hommes^ et des 
choses. Brochart, animé d'un zèle monacal, ne prêche que les moyens vio- 
lents* Piloti est un politique et un commerçant, qui, bien que catholique 
zélé, a d'autres Tues que des conversions forcées. Il s'adresse à un pape et 
il ne craint pas de faire la censure de la cour de Rome et de la chré- 
tienté : en plusieurs choses même il donne l'avantage aux païens. 

' Page 404. Le titre latin Tappelle Cratensis au lieu de Cretensis, 
* Pages 400-401. 



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INTRODUCTION. clxxvu 

Ses paroles sévères ont beaucoup de rapport avec celles que Jehan 
de Meung met dans la bouche d'un sarrasin : 

Sire, je suy passés par Rome, 
Celle qui fut jadiz en somme 
La plus puissant cité du monde, 
Or meschante gent le reimonde, 
Où j*ay ouy par pluiseurs foys 
Parler aux Rommaios des Francoys , 
Mais c*estoit bien vilainement ; 
Hz les prisent moins que néant, 
Car ils les ont pour scysmatiques : 
Cest dont erreur sur les articles 
Que vous tenez en vostre foy? 
N'estes-vous dont tous d'une loy 
Entre vous et les dis Romains ? 
Par Mahommet, je suy certains 
Que quant notre gent bien saura 
Ce descord qui entre vous va. 
Ils n'auront doubte ne paour 
De crestienté mettre en crémour, 
Car gent qui a descort en loy 
Ne s'aydera par bon arroy, 
Ne jà victoire n'aura gent 
S'en une loy ne se maintient. 
Car une loy conjoint les cuers, 
Diverse loy départ les meurs : 
Une loy tient en unité , 
Diverse loy diversité : 
En une loy vit charité. 
En diverse crudélité *. 

Cet esprit de tolérance, son expérience des affaires, lui avaient valu 
beaucoup de crédit à la cour du Soudan d'Egypte : aussi , dans les mo- 

' LAffparition de Jehan de Meun (publ. par la Société des bibliophiles français). Paris, 1845, 
in-4% pp. 20, 2i. 

TOM. I. w. 



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CLxxvni INTRODUCTION. 

ments de crise, les chrétiens recouraient-ils à lui. Il paraît, d'après ce 
qu'il raconte, qu'il fut d'abord consul ou chef de la factorerie des Gé- 
nois à Alexandrie ^, et qu'il passa ensuite au service de la république 
de Venise, qu'il appelle la Reine de la mer * ; toujours est-il qu'il fut un 
temps où il redoutait les Génois au point qu'il s'enfuit d'Alexandrie sur 
le bruit de leur débarquement dans cette ville '. 

Pendant sa longue carrière il avait beaucoup vu, beaucoup observé ; 
il s'était rencontré, entre autres, au Caire avec les ambassadeurs de Ta- 
merlan; il avait visité les prisonniers tombés entre les mains des infi- 
dèles par la défaite du duc de Nevers. 

Attaché surtout aux intérêts du commerce, il entre à cet égard dans 
des détails fort curieux et compare Bruges à Venise. En passant en revue 
des objets de trafic et d'échange, Pilotî ou son traducteur est loin de 
gagner en clarté, et plusieurs des expressions qu'il emploie pourraient 
prêter matière à de longues discussions; il nomme particulièrement le 
suzumani, qui, selon toute apparence, est le sésame ^. L'amour du gain 

* Voy. p. 389. 

^ Shakspeare traite à peu près de même les Vénitiens. Salarino, dans le Marchand de Venise, 
les appelle seigneurs et riches bourgeois de la mer : 

Your miod is tOMÎDg od the oceâD ; 
There, where your argosies witb portly sail , 
Like signiors and rich burghert of the flood j 
Or , as it were the pageaoU of the sea , 
Do overpeer the peltjf traffickcrs , 
That curt^sy to them , do them reTerence , 
As ibejr fly by them with their woven wÎDgs. 

{Acte î, scène 1.) 

3 Voy. p. 395. 

* La Crusca : Sisamo, Sesamo. Cette plante oléagineuse a donné lieu à des traités récents avec 
l'Egypte. Sa tige, dit le Diet. univ, des arts et des sciences, Paris^ 1732, in-folio, H^ 416, 
est semblable à celle du millet , mais plus haute et plus grosse. Sa graine , qu on appelle aussi 
sésame, est enfermée dans de petits vases comme le pavot, et sert à faire de Fhuile. Cette 
plante, ajoute Furetière, croit en Syrie et dans le territoire d*Alexandrie. Les Égyptiens en 
font usage en fomentation pour Vophthalmie, pour la toux, pourVasthme; on tire de sa semence 



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INTRODUCTION- clxxix 

armait alors les chrétiens les uns contre les autres, et ces querelles sacri- 
lèges favorisaient les conquêtes des Musulmans. L'île de Chypre S régie 
par un gouvernement qu'il qualifie d'insensé, était au moment de tomber 
dans leurs mains, ainsi que Byzance, la seule ville qui représentât en- 
core l'empire d'Orient. 

Malgré l'abaissement des chrétiens, en Orient, malgré leurs fautes 
et leurs rivalités, il se persuadait qu'il était possible de triompher, sans 
peine, de la puissance musulmane, dont il fait sentir le vice radical. 
Pour cela il fallait avant tout s'emparer d'Alexandrie- Cette ville aurait 
fourni la clef de toutes ces régions, y compris la Terre- Sainte : Prenez 
Alexandrie; tel était son delenda Carthago, et ce conseil, il l'appuie de rai- 
sons qui sont loin d'être sans solidité. Il indique même les mesures 
qu'exige le succès. 

Sur son déclin il se retira en Italie, et habita Florence; c'est de là 
qu'il vint trouver le souverain pontife, à qui il n'épargna point les re- 
présentations de vive voix ni par écrit *. 

Pour publier son mémoire, nous nous sommes servi du manuscrit 
de la bibliothèque royale, n* 15701, petit in-fol-, vélin, longues lignes. 
Il y manque un ou deux feuillets que nous n'avons pu suppléer- 

Les ouvrages de Brochart et de Piloti sont dans le genre de ceux 
du vénitien Marino de Sanudo, de l'avocat d'Angleterre en Aquitaine, s«nudo. 
et de Sébastien Mamerot- 

Le premier est intitulé : Uher secretorum fideliimi crucis super Terrae 
Sanctae recuperatione et conservatione, quo et Terrae Sanctae historia ab origine 

une bnile qui est bonne à manger et résolutive. Dictionn., La Haye, 1727, in-fol., t. IV. Le 
sésame passait aussi pour avoir des vertus magiques, puisque dans un des plus jolis contes 
des Mille et une nuits , son nom est un talisman à Taide duquel s ouvre et se ferme la caverne 
des quarante voleurs. 

^ Voir dans la Bibliothèque de ïÉcok des Chartes, pour i845, le savant mémoire de M. L. de 
Mas Latrie, sur les Relations politiques et commerciales de l^Asie mineure avec nie de Chypre, 
sous le règne des princes de la maison de Lusignan. 

« P. 382. 



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GLXXX 



INTRODUCTION. 



et ^usdem vicinarum provinciarum geographica descriptio continetur (J. Bon- 
gars, Gesta Dei per Francos, art. xvii, t. II, p. 1). 

Sanudo naquit vers la fin du treizième siècle. Après avoir fait cinq 
fois le voyage de la Terre-Sainte et avoir visité diverses contrées, la ville 
d'Anvers entre autres, il commença son livre en 1306, et le présenta 
au pape en 1521. Il l'adressa ensuite au roi de France et à d'autres sou- 
verains. 

Le second ouvrage a pour titre : De recuperatione Terrae Sanclae aucior 
La vocal d'Angleterre, ationymus, poironns regnis causarum ecclesiasticarum in ducatu Aquitamae (ibid. 
art. xvn, t. II, p. 316). 

C'est encore un projet pour le recouvrement de la Terre -Sainte. 
L'auteur, qui vivait au commencement du treizième siècle, le dédia à 
Edouard, roi d'Angleterre, et l'adressa au pape Clément V. Il paraît 
que ce mémoire fut achevé en 1300. Il atteste beaucoup moins de con- 
naissances, de pratique, de lumières et d'esprit politique, que celui de 
Sanudo. 

Le troisième traite du passage d'outre-mer, que Mamerot avait en- 
trepris lui-même, et des expéditions en Orient, faites par les Français 
(au nombre desquels il faut compter les Belges). Sébastien Mamerot, 
natif de Soissons et chanoine de Troyes, assure qu'il a commence de 
composer son livre en 1^33, et qu'il l'a fini en 1454. 

11 a été imprimé dès 1492, et a eu postérieurement plusieurs éditions 
et même des continuations. Les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque en 
contiennent un long extrait *. 

A ces traités sont joints, en attendant d'autres documents destinés aux 
volumes qui suivent, huit chartes ou diplômes concernant les croisades 
en Belgique. La première est extraite de VHistoire de l'empire sous 
Conrad III, par M. Jaffé; la seconde nous a été ccfmmuniquée par M. le 
D' Bock; la troisième a été empruntée aux archives de l'ancienne abbaye 



Afamerol. 



MM. JuATt» et Dock. 



* Recueil F, pp.92-li9. 



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INTRODUCTION. clxxxi 

de Bonne-Espérance. Elle fait connaître un grand maître des Templiers 

d'Occident, dont ni les annales de Tordre ni nos chroniqueurs ne font 

la moindre mention , Baudouin de Gandavo , qui appartenait peut-être à t»udouia de ctod. 

l'illustre maison de Gand. Ce pourrait bien être Baudouin, fils de We- 

nemar, châtelain de Gand, décédé après Tan 1138, et de Gisla de 

Guines , sa seconde femme. Il fut premièrement religieux à l'abbaye de 

S*-Pierre de Gand, puis ayant quitté le froc, il devint chevalier (du 

Temple?). Lambert d'Ardres, et, après lui, Du Chesne rapportent 

qu'ayant voulu défendre un chevalier et le délivrer de la mort dont il 

était menacé , des membres de la famille de Licques le tuèrent , ce qui 

n'est pas incompatible avec les faits que nous sommes disposé à lui 

attribuer, quoique Liambert d'Ardres se taise sur ceux-ci ^ Il n'est pas 

indifférent de remarquer que le nom de Baudouin est assez fréquent 

dans l'ancienne maison de Gand ou de Guines. 

Baudouin n'a pas été nommé dans l'histoire en qualité de grand- 
maître ; on peut attribuer ce silence à ce que sa dignité ne fut qu'éphé^ 
mère. En effet, nous lisons que, dans une grande bataille que les croisés 
perdirent contre Saladin, Soudan d'Egypte, en 1173, Odon de Saint- 
Amand, grand maître du Temple, resta prisonnier des sarrasins, et 
mourut, dit Y Art de vérifier les dates, vers l'an 1180, époque où il fut 
remplacé par Arnaud de Toroge((fe Turri rubea). Or, comme c'est en 1176 
que Baudouin de Gand est qualifié de grand maître des Templiers dans 
l'Occident, nous avons tout lieu de croire que ce fut pendant la captivité 
du grand maître de l'ordre entier, que cette charge fut créée , et qu'on 
la supprima par suite de son retour. Ce qui confirme cette conjecture , 
c'est que dans la charte suivante, de l'an 1181 , Baudouin n'est plus 
désigné que comme Magister Pontiends et Hainoensis. Il est aussi à pré- 
sumer que le chapitre général des Templiers ne se borna point à nommer 

< A. Du Chesne, Hist. généalog. des maisons de Guines, d'Ardres, de Gand et de Coucy, 
Paris, 1631 , io-fol., pp. 51 et 52. 



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cLxxïu INTRODUCTION. 

un grand maître pour TOccident, et qu un semblable dignitaire fut élu 
pour l'Orient ^ 
pi«rre Uten-Zteke Daus la huitième charte est nonmié le frère Pierre Uten-Zaeke, maître 

du Temple en Flandre, en 1291. M. C. Piot, employé aux archives du 
royaume, Fa copiée dans un cartulaire de Tabbaye des Dunes. 

Au l*' volume des Documents pour servir à t histoire des provinces de 
?iamur, de Hainaut et de Luxembourg, nous avons déjà donné une charte 
de Renaud, commandeur (praeceptor) du Temple, dans le bailliage de 
Landrecies. Elle est de Tan 1241 ^. 

Un mot encore, et nous finissons, sur notre manière de publier les 
textes romans ^. Il y a de par le monde quelques personnes qui au- 
raient voulu bannir du recueil de la Commission d'histoire, tout ce qui 
tient à la philologie et à la littérature. Nous croyons leur avoir répondu, 
dans le Supplément à Philippe Mouskés. Cette critique ne venait point du 
public, qui a donné son adhésion à notre manière d'envisager l'histoire; 
elle partait de plus près. Le maréchal de Yillars disait autrefois : Mes 
ennemis les plus redoutables ne sont pas à Carmée, mais à VersaiUes. Ce mot 
n'a besoin que d'être légèrement modifié pour s'appliquer à la république 
des lettres. 

* A.-G.-B. Schayes, Messager des sciences historiques , année 4845, pp. 454-457. M. Scbayes 
dît qu*Odon de S'-Amand recouvra sa liberté vers Tan 4480, et qu'il reparut alors sur la scène. 

« Page 342. 

3 Au moment où ces pages sortaient de la presse , M. Frédéric Diez, TUlustre profesneur de 
Bonn, nous faisait Thonneur de nous adresser ses Altromanische Spraeh Denkmale (Bonn, Weber, 
i846, in-8**), dans lesquels il a bien voulu citer nos publications, et où il a donné encore des 
preuves multipliées de cette sagacité avec laquelle il a, pour ainsi dire, rétabli la pbysiologie 
du langage roman. Si nous avions reçu plus tôt cet excellent livre, certes nous en aurions pro- 
fité , mais nous comptons en faire usage dans les volumes qui suivront celui-ci. 



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NOTES. 



/ 



Page V (et ailleurs) Van Spaan. 

C'est ainsi que Va» Kampen écrit coûstamment le nom de ce littérateur, Beknopte 
Geschied. der letteren en wetenschappen , II, 556; III, 487. Mais il est plus exact 
(Técrire Van Spaen, et c'est de cette manière, d'ailleurs, que signait ce littérateur. 

Page IX. Nicolas De Klerk. 

Divaeus, J.-P. de Vaddere ( voy. p. lxivii de notre Introd« ) et M. Hoffmann de 
Fallersieben , p. 84 de ses Horae Belgicae, P. I, l'appellent ainsi ; mais M. Willems lui 
donne le prénom de Jean, que nous avons rétabli aux pp. lxvii, lxxtii, lxxviii 
et Lxxxviii , ainsi que dans la table. MM. Visschar et Hoffmann distinguent Nicolas 
De Klerk de Jean De Klerk ( Bloemlezing , 1 , 29 , Horae Belgicae , p. 103). M. Willems 
a signalé cette diversité d'opinions p. xi de sa notice sur l'auteur de la Chronique rimée 
de Brabant. 

Page XVI. 

L'opposition du cygne, comme emblème de lumière et d'immortalité, aux oiseaux 
qui sont celui des ténèbres et de la destruction , a été saisie par l'Arioste , dans sa 
description du Paradis Terrestre, OrlandOy canto XXXV : 

LuDgo e d*intorno quel fiume volando 
Girano corvi ed avidi avoltori, 
Mobcchie e Tarj augelli , cbe gridando 



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cLXxxiv NOTES. 

FaceaD discordi strepiti e romori ; 
Ed alla preda correan tutti , quando 
Sparger vedean gli amplissimi tesori ; 
E chi nel becco , e cbi oeil* ugoa torta 
Ne preode ; ma loDtan poco li porta. 

Corne ToglioDO alzar per Taria i voli 
NoD hao poi forta chvM peso sostegna , 
Si che coDvien che lete pure involi 
De riccbi nomi la memoria degua. 
Fra tauti augelli son duo cigni soli, 
Bianchi , siguor, come è la vostra iosegoa , 
Che vengOD lieti riportando in bocca 
Sicurameote il nome cbe lor tocca, etc. 

Page XX. Notre fable n*a pas pris naissance dans le midi de la France. 

Un argument très-puissant , à notre avis, en Taveur de cette opinion, c*est que 
M. Fauriel , cet esprit si droit, celte intelligence si étendue , n*a point revendiqué une 
seule partie de notre légende, quoiqu'il ail défini rinfluence exercée par TOrientsurla 
littérature provençale et qu'il ait donné une analyse détaillée du Parcival de Wolfram 
d'Eschenbach , ainsi qu'une longue liste des poèmes provençaux qu'il suppose perdus. 

Notre travail était terminé quand son livre a paru , par les soins de son digne édi- 
teur, M. Jules MohI. Nous y avons lu avec reconnaissance notre nom, que son obscu- 
rité n'a pu cacher aux perçantes investigations de l'auteur (voy. t. III, pp. 119-144, 
455-Slo). 

Page Lv, note 1. Le saint Gral , Graal ou Gréal. 

La véritable étymologie de ce mot n'est point sang réal, mais doit être Grazal, vase, 
écuelle, mot que M. Fauriel retrouve dans le provençal et dans le basque ( £ft£l. de la 
poésie prov. , 1 , 201. Cf. II , 352-533 et 441). 



Page xcvi. Magaire. 

Dans le roman d'Ajol, un comte de Toulouse ou de Saint-Gilles, nommé Élie, est 
représenté comme la victime des calomnies d'un autre traître, appelé aussi Macaire. 
Louis le Débonnaire chasse impitoyablement et stupidement le pauvre comte, qui lui 
avait sauvé plusieurs fois la vie et Thonneur dans ses guerres contre les sarrasins. Le 



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f 



NOTES. cLxxxv 

proscrit, dépouillé de tout, est obligé de fuir à pied, comme un meudiant, avec sa 
femme sur le point d*accoucher. Il ne trouve de refuge, comme Hélyas, qu'auprès d'ua 
vieil ermite , dans une forêt des landes de Bordeaux , où il passe vingt ans dans la plus 
profonde misère , jusqu'il ce que son fils, par ses exploits, obtienne la réintégration de 
son père dans les domaines qui lui avaient été injustement enlevés. Ici c'est un homme 
qui succombe et qui prend la place de Béatrix , de Geneviève et de Berthe aux grands 
pieds (Fauriel , Histoire de la poésie provençale , II, S65). 



TOM. I. X. 



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/v\>^v\v\\^^^^^/\^\^^^fv^/v\^(v^lv\^^)^^lvv\\^^^^/\'v\\^\^^\vv^/vv^^^ 



LE 



CHEVALIER AU CYGIVE. 



Seigneurs (*) , 



1 Or escoustés eo nom de la Vierge royoe ! 
Que Dieux ly tous-poissans , qui tous ly biens afine , 
Vous veille herbégier en la glore angeline ! 
Et je vous canteray de miracle divine , 

5 De grandes traïsons et de' mortele hayne , 



Fol. 1 , ro. 



Exposition. 



1 Jioyne, prononcez roine, 

2 Jfine, dispense. 

(*) Seigneurs ; nous avons déjà transcrit les 
quarante-deux premiers vers dans Tintroduc- 
lion au second volume de Ph. Mouskes (ou plu- 
tôt Mouske's) , page xlit. 

Le mot seigneurs fait partie du premier vers, 

selon le manuscrit ^ mais comme il en rompt la 

mesure qui , sans lui , est exacte , nous Tavons 

placé en dehors comme une apostrophe indé- 

TOM. I. 



3 Herbe'gier, recevoir, loger, héberger. 
5 Hayne , prononcez hatne, 

pendante. On pourrait, d*après les exemples que 
nous allons citer, corriger cet exorde et mettre : 
seigneurs, oiez Les personnes qui ont quel- 
que habitude de la poésie des trouvères , savent 
que de pareils débuts leur sont familiers. Nous 
sommes transportés ainsi dans les cours des 
princes, dans les châteaux des barons, où les 
jongleurs récitaient de merveilleuses aventures 

1 



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2 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Et d'armes et d'amors de geot de haute orine, 

El la destrusion de la geot sarrasine , 

Et de Jhérusalem la prise et la rachioe , 

De Nicque et d'Andioche, d'autres tierres hermine. 



ou d^édifiantes histoires devant de dbbles dames 
et d'illustres chevaliers. 

Oies , seineurs, de une booe chaoçon 

De K. od la fière façuD 

Et de SUD dacGir. le Burginan, etc. 

Gérard d'Eu ph rate. Fr. Michel, Rap- 
portf etc. y page 72. 

Seignoon, oes chançon dontli ver suol bien dit, etc. 

Li Rottmmns de Biauvais. Lb mémc, 
Ibid., page 79. 

Signonrs , ouec chansons courtoise et avenant. 

Doon de la Roche. Le même . ibid., 
page 84. 

Seigneurs, orfaictes paix; s'il vous plaist, escontcz, 
Chanson fière et horrible, jKmais meilleur n'orrés. 

Fierabras. Le même, ibid ^ page 93. 
Seigneurs , ouec chanson dont les vers sont plaisant. 

Oger de Bannemarche . Le même, ibid.^ 
page 94. 

Seignor, oies (que Jhésus bien vous faiche , 
Li glorious , li père espéritable) . 

Ogier le Danois. Lc même, i6., p. 240. 

Oies , signors , que Jèsn b«n vos faice , 
Li glorious , li rois espéritable. 

J.-B. Barrois, Le chevalier Ogier de 
Danemarche , page 1 . 

Seigneurs , par Deu , ore escutex. 

Fisions de saint Paul. Fr. Michel, 
Rapport, e/c.,page 120. 

Oies , seignurs baruns , Deu vus creisse buntes ! 

Roman du cycle carlovingien. Le même, 
ibid., p. 137. 

SdgQOUrs, ore escotes (ke Dieu vus bénjre 
Par sa morte dolereuse ki nus dona vye I ) 

La assumpcione Nostre-Dame seinle 
Marie. Le même, ibid., page 264. 

Ben seignours ki délites 
Noveles ojer de estrangetes , 
Bêle chose ke trové ay, 
Escotes cei , et vus dirray. 

La vie seinte Martha. Le même , ibid., 
page 264. 



Oies , seigneurs , que Diex vous soit aidant. 

Guillaume au court ne». Introduction 
MU l" vol. de Ph. Mouskes, p. clie. 

Oies , segnor, par Dieu omnipotent 

Que Dame-Diex vos doinst honor et joie grant. 

Garin de Honglave. Introduction au 
2^ vol. de Ph. Mouskes, p. ccxxxix. 

Seignor, plait vos oïr gloriose chançon 

G.-F. DE Martoicne, Parise la dw 
chesse , page I . 

Oies , Mignor, qu« Dex vos bénéie, 

Li glorioz , li fis sainte Marie. 

Jourdain de Blaye. Fr. Michel. La 
chanson de Rpland , page xxxi, et 
notre 2*^ extrait de Jourdain de Blaie, 
page 3, ou n^S du tome Y du Bulletin 
de r académie royale de Bruxelles. 

Sygneur, or faites pais pour Dieu de magestcs , 
Le glorieux Jhésus qui fu en crois pénés. 

Notre premier extrait de Jourdain de 
Blaie , page 41, ou n" 5 du tome IV 
des Bull, de Cacad. roy. de Bnt.v. 

Oiies , seignor, por Deu le Criator, 
(Que Des vos gart par la soie dousour ! ) 
Bonne chanson; ains n'olstes meillor. 

Amberi le Bourguignon. Fr. Michel , La 
chanson de Roland, page xxxv. 

Signor, oyés, toi li amant. 
Cil qui d'amors se vont pénant , 
Li chevalier et les puceles , 
Li daraoisel , les damoiseles. 

Flore et BUticeJlor. Introduction au l«r 

vol. de Ph. Mouskes, page ccxLix ; 

I, Bekker, Berlin, 1844, in-8«, p. I. 

Seigneurs, or esconles pour Dieu le roi divin , 
Que nostre sire Dieux , qui dei'oane fist vin , 
Le jour que noces fust de S. Archedeclin , 
Vous veille tous garder et donner bonne fin. 

E. ChARRIÊRE, Chronique de Bertrand 
du Guesclin. Paris, 1839, in-4«», t. I", 
ptg« 3. 

6 Orine y origine. 

8 Rachine, racine, restauration?; v. au vers 10. 

9 De Nicque et d'AnHioche, de Nicée et d'An- 
tioche; tierres hermine, terres d^Aroiénie, ou 
plutôt, en général , d'Orient. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



10 Ly commenchemens est du Chevalier au Chine , 
Fil au roy Oriaot et la franche roïne , 
Qui yij enfans porta , tout à une gésine , 
Dont Matabrune en fist ung^ fait de (jurant lamine , 
Qui arsse en fu cjepuis dedens ung^ hi d'espine. 

15 Enssi que tous orés conter à brief tiermine. 
Et puis après orés de la Toie très-dig^e 
Du boin duc Godefroy, qui passa la marine; 
Comment il conquesta celle tierre appoline , 
Et prist Jhërusalem, qui à lui fu encline, 

20 U courone porta , qui ne fu pas trop fine ; 

Pourtant que Jhésucris, qui tous nous enlumine, 
Fu courronés en crois de couronne d espine , 
Ne vot couronne avoir que de povre rachine. 



Le roi Oriant. 



Malabrune d'Orliendce. 



Godefroid de Bouillon. 



10 CAt'ne pour Cy^ne ^ pronoDciatioo propre 
aux patois picard et rouchi. 

J.-F. Schnakenburg , Tableau synoptique et 
comparatif des idiomes populaires ou patois de la 
France. Bruxelles, 1840, in-8«, p. 57; G. Fal- 
lot , Recherches sur Us formes grammaticales de 
la langue française, Paris, 1839, in-8®, p. t8 j 
Le Roux de Ltncy, Les quatre livres des rois. 
Paris, 1841, in-4", page lxi. 

11 Roïne f tout à i^heure rogne. 

12 Tout à une gésine, d^une seule portée. 
i5 De grant famine, de grande infamie, dans 

le sens de famotus. 

14 Ung, orthographe qui s'écarte des formes 
primitives et qui commence à se montrer dans 
le dialecte flamand vers 1275, selon Fallot, qui 
la découvre déjà dans le dialecte lorrain , entre 
1220 et 1250. Recherches, pages 205, 208, 482. 

il La marine , ^a mer. 

18 Tierre appoline, celle où Ton adorait Apol- 
lin , dieu prétendu des Mahométans. Voyez 
Pfa. Monskes, vers 5524, avec la note, page 
620 dn tome I», et page 806 du tome II. 

20 Trop, nous avons ajouté ce monosyllabe 
pour rétablir le vers. 

22 Courronnés et eouromne , ioconséquence 



orthographique; couronne d* espine , sur cette 
couronne on peut consulter le premier volume 
de Ph. Mouskes, pages 622-624. Cet écrivain 
dit pareillement : 

Quant la tière fu conquise 

£t Jhérusalena fu r*aquise , 
Godefrois, frère al roi Estasej 
En lu sire par lonc espatse. 
Mais on ne Ut pot enorter 
Qu'il vosist couronne porter, 
Fors ose d'espine par non. 
Si com Dieux fist à passion. 

Vbrs 18458-66. 

La chronique grec-barbare sur les guerres 
des Francs en Romanie et en Morée, publiée 
par M. Buchon, Collection, IV, offre ce passage, 
page 12 : 

*£xf7>0( yxp c5; fpôvt/uoç ryv aùêsvrckv èdéx^' 
Ta yàp Ta art/x/ua rà xpuaày oùéh rh èrapaJix^ ' 
E/; rè x€fd>jv rou fFo<TQi va. rov rd €%ovy ôfAf/" 
Afyuv , tf Owc slfiat a^iOi , ovr ijXTperoy vTdpx^t , 
» "ExeloTSV è(rré\ljay rèv xpitrrh fi àvdyôtvov ote^/, 
» Nà OTc^/ouff/y â/jULpToX^ àyôpcoTrov fiè %pv(Jtw. » 

m Cet homme (Godefroid de Bouillon) reçut 
» la souveraineté en sage, et s*opposa à ce qu*oa 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Source du poSme. 



Pierre, roi de Lillefort. 



SeigDour, or entendes, francque gent honnourée , 
25 Chy commenche canson qui doit estre contée , 
Faitte de miracle par vérité ordonée : 
En la cronicque en est la vérité trouvée. 

II ot jadis ung roy de haulte renommée ; 
Roys fù de Lillefort, une riche contrée ; 
30 Chieus royalmes-chy est viers Sausonne, la lée; 
Cils royalmes marcist à le gent defiBaée. 



» plaçât sur sa tète la couronne dW, en disant : 
« Je ne suis point digne d*un tel honneur. Dans 
» ces lieux où le Christ a porté une couronne 
>* d*épines, il ne convient pas à un pécheur 
» d'orner son front d'une couronne d'or. » — » 
Le MS 4459-70 de la bibliothèque royale, à 
Bruxelles (XIII^ siècle), contient une repré- 
sentation des signes de la passion du Sauveur, 
précédée de cet avis : Quicunque hec colidie int- 
pexerit in commemoralione pattionis et armorum 
Jhetu Christi, habebit xl dte$ indulgenciarum 
datai a Leone papa et ab eodem confirmatas. 
Plus bas on lit ces vers : 

Lanceaf crux, clafi, SPIM, mors quant toleravi 
Ostendunt qua vi miserorum crimina lavL 

Jnnuaire de la bibliothèque rojrale pour 
1842, page 132. 

25 Chy, même observation que sur le vers 10, 
et que nous ne répéterons plus à l'avenir. 

25 Canson (v. vers 52). Quoique le trouvère 
ajoute , qui doit être contée , il est certain que 
ces récits, du moins par fragments étaient quel- 
quefois une espèce de mélopée , ou de récitatif 
accompagné d'un ou de plusieurs instruments. 
Voy. le Fabliau des deux troveors ribaux, publié 
par M. Robert en 1834, et la note (*) sur le début 
de ce présent poème. 

26 Faitte par te'rité, de miracle ordonée ? 

27 En la cronicque; j'ai cité ailleurs beau- 
coup d'exemples de celte habitude des trouvères 
d'appuyer leurs récils sur des autorités histori- 
ques. Introduction au premier volume de Phi- 
lippe Mouskes, pages ccxxxvi-gcxl. J'y ai nommé, 
entre autres , Georges Chastellain qui , dans 



V Instruction d'un jeune Prince, se réclame d" « 
ancien manuscrit trouvé en Norwège. Il s'a^, 
en réalité du Miroir des Rois ou Kongsskuggsja, 
dont M. Wheaton s'occupe dans son Histoire des 
peuples du Nord, Paris, 1844, pages 145-145. 
M. Avenel, en s'élevant avec raison contre 
l'admiration exagérée des critiques et des philo- 
logues, qui placent les chansons de geste du 
moyen âge à côté de l'épopée antique , remar- 
que que l'invention , cette faculté suprême du 
poète épique , le trouvère la dédaigne , la répu- 
die ; qu'il s'en défend comme l'historien pour- 
rait s'en défendre \ qu'il atteste sans cesse la 
vérité et invoque à tout moment les traditions 
sans oser rien mettre sur le compte de son ima- 
gination. Journal des savants. Novembre 1844, 
page 677. M. Fauriel avait dit précédemment 
qu'un romancier carlovingien ne manque jamais 
de s'annoncer pour un véritable historien. Revue 
des deux mondes, YII, 554 (édit. de Paris). Mais 
l'observation de M. Fauriel doit être généralisée. 

29 Lillefort, voir l'introduction. Ogier, dans 
le poème publié par M. Barrois, vers 6604 , se 
réfugie en un château appelé Castel^fort : 

CasteUFors est fermes eo un valcel « 
Sus une roce qi est du ta us Abel ; 
Ctïns le fisl et li fil Ysraêl. 

30 Sausonne {Saxonnia) , la Saxe; la lée, la 
grande (lata). Dans l'introduction au second vo- 
lume de Ph. Mouskes , page xlv, on a mal im- 
primé l'alée. 

31 Marcist, confine, du mot marche, fron- 
tière ; à le pour à la. Le wallon a gardé cette 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Par une pays qui fu de ij roys acordée , 
Ly roys Piètre n'avoit nulle dame espousëe : 
Une dame i avoit qui tenoit Orbeodée , 

35 Et celle dame fu Matabruoe appiellée ; 
Et, pour le grant avoir dont elle fu douée , 
L'espoussa icheux roys, dont j'ay fait devisée. 
Mariages qu'est fait par telle désirée , 
As paines vient à bien ; c'est bien cose prouvée : 

40 Quant c'est par avarisce , il ne valent riens née ^ 
Quant par amours est fais , de cuer et de pensée , 
Sy voit-on bien souvent que c'est oevre encombrée. 

Après che mariage dou riche roy Piron , 
Qui Matabrune prist , qui d'avoir ot foison , 
45 Ly roys en ot ung fil , qui Oriant ot non , 
Qui fu roys de la lierre et de la région , 
Quant son père moru , qui d'aige avoit foison ; 
Mais Matabrune estoit en sa régnasion ; 



MatabruDe d'Orliendé«. 
Folio 1 T». 



Naissance d'Oriunt. 



prononciation : après demain à Ppiquette du 
jour. (H. DelmoUe, Seines populaires fnontoiset, 
Mons, 1834, in-8<*, page 20.) Le est d*ailleurs 
souvent employé au féminin. Gent deffaee, po- 
pulations païennes, idolâtres, infidèles, de dif- 
fidaia , dont il reste , par suppression de certai- 
nes lettres , diffaa. Roquefort , après avoir tiré 
ce mot de fides, le fait venir encore de defensus, 
et lui donne le sens de garde', de' fendu, prohibe', 
en s*appuyant sur ces vers : 

Pois a demanda le conduit 
Panni la terre defiaie. 

Hues de Tatarie. 

Ce qu*il explique en disant que la terre de Saladin 
était si bien gardée que nul n*y pouvait passer sans 
un sauf-conduit. Mais ce commentaire est tiré de 
trop loin, et il est clair que la terre deffaée a le 
même sens que la gent deffaée, dans notre poème. 

52 /éeordée , le MS : porte accordé. 

35 Piètre, au cas direct ; Piron , Piéron , au 
cas indirect. 



54 Orbendée, voir Tintroduction. 

57 L'espoussa ; j*ai déjà remarqué cet emploi 
de V$ double pour Vs simple. Introduction au 
second volume de Ph. Mouskes , page cclxxxv. 

58 Par telle désirée, dans un tel but. 

59 j4s paines, le manuscrit: arpanies, qui 
trouble la mesure et ne se rencontre nulle part 
ailleurs. Nous avions déjà fait cette correction 
dans l'introduction au tom. 2^ de Pb. Mouskes. 

40 Riens née, chose qui soit au monde. 

42 Encombrée, où se rencontre quelque en- 
combre. 

45 Oriant. On trouve une femme appelée 
non pas Orians, mais Oriaus, dans le Roman de 
la Violette : 

Vint i Novers li desloians ; 
Et ma darooisielle Oriaus 
Fu en baut i la tour montée. 

édit. de Fr. Michel, 1834, in-S*, p. 19. 

48 Estoit en sa régnasion, exerçait encore 
Tautorité. 



1 



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6 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Oriant sVgare à lu 
chasse. 



Fol. 2 r». 



Trop loDgement yesqu à sa maië'ichon ; 

50 Tant ii conTient régner par grande traïson . 
Fu arse Matabrune en ung fu de carbon , 
Ensy que TOUS orés, s'en tendes le canson. 
De ce roy Oriant vous feray mension : 
Biaux fu , sages et grans et de bielle fachon. 

55 Ançois que H roys eust ne barbe ne grenon , 
Aloît j jour chacier, o lui de gens foison : 
Ung grant cierf esleva qui couroit de randon. 
Orians le siévi par tel devision 
Qu'il ne trouva o lui chevalier ne baron ; 

60 Apriés le cierf aloit qui couroit de randon, 
Et tant qu'il se trouva sans baye et sans buisson 
De lès une rivière qui couroit el sablon : 
Ly cierf se féry ens pour sa sauvacion. 
Ly roys se retourna tous sens sans conipaigon ; 

65 Une fouteine vit, qui moult Ii vint à bon : 
Là endroit descendi sans nulle arestison ; 
Pour Ii à rafreskir descendi de l'arçon , 
Son cheval atacqua à sa devision. 
Desous ung abre biet est asis Ii baron. 



49 retqu , vécut ; o $a maléUhan y pour son 
malheur. 

$1 En ung f» de carhon, au vers M dedem 
ung fu d'espinê ; carhon , la suppression de Vh 
dans les mots où le meltail le dialecte de Hle de 
France , est encore un caractère distinct! f des 
patois picard, wallon, rouchi ou flandro-français. 

t^â €ans^m, voy. vers S5. 

55 Crtenên, moustache, favori. On a dit aussi 
gernun. Chanson de Roland, page 187 : 

Truetfr Milon o le grenon florl. 

P. Paris, GaHn, 11. 64. 

57 EêUva, fit lever. 

59 lui, avec lui. 

60 De randon, impétueusement, avec grande 



vitesse. Hécart , Dictionnaire romcki' français 
(1833) , page 388. Rmudamenie en espagnol si- 
gnifie avec rapidité; raudal est un torrent. 
6:2 El sablon , sur le sable. 

64 Sens , seul. Compaigan , pour eompai"' 
gnon. 

65 Vint à bon, vittt à propos. 

66 Endroit, tout droit; arestison, retard. 

67 Rafreskir, changement du ch en k, autre 
caractère du dialecte picard ou flamand, ji sa 
devision ^ à sa fantaisie , à sa commodité , à son 
gré. Pour Ii à rafreskir, tournure remarqua- 
ble. 

68 atacqua , attacha ; à peu près même re- 
marque. 

69 Desous pour dessous , tout à Theure en re- 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



70 Enssi comme il esuit ea consolacioD , 

Eyous une pucielle de moult bielle fachoo : 
Conduire se feisoit par cheyalier de non 
Et de deux escuyers de sen estracion ; 
Si ayoii ij pucielles quelle ama de cuer bon. 

75 U qu'elle yit le roy . se li dist à hault son : 
a Biaus sire^ qui vous (ait dedens ma région 
Quachier bisses et cierfis , en ayés yous le don ? 
J'ay bien yéut le cierf aler à gfarisson. 
Se vous 1 euissiés pris à yo deyision , 

80 Amendet l'éuissiés^ u yolsissiés u non; 

Et ne pourquant j'ay bien en moy entession 
Que de ce fait narës manaide ne pardon. 
Sy Tarés amendé à ma deyision : 
Car par dedens ma tierre n'avés nulle action , 

85 Pour mes foriès trachier ne prendre yenison. » 
Quant Orians l'oy, sy leya le menton. 
Quant la pucielle yit en tel establison , 
Et bielle et sy plaisans , de si doulche raison , 
Plaisance entra en lui , c'est d'amours le sourçon , 

90 Qui tient tous yrais amans en la subjection. 



Bfatrix. la pucellc. 



vanche egpoutta pour etpousa ; abre pour arbre, 
prononciation du wallon hennuyer. 

70 Comme il esuii en contolaeion , comme il 
reposait, comme il se laissait aller au repos. 
Esuit est dans le MS , peut-être pour estut? 

71 Evous, Yoici. 

71-73 Ces trois vers se lisent dans introduc- 
tion du second Tolnme de Philippe Mouskes , 
page ivi. Au lieu de sen esttaeion on y lit fe'net- 
traciûn, et sur ce mot il y a une note qui devient 
inutile au moyen de cette leçon. 

73 Dans le MS on lit : par ung chevalier de 
non, ce qui est une faute contre la mesure. 

73 Sen, son. 

74 Si avoii, le MS : t^avoit, 

75 Cr^ii'e//e,d^ qu'elle 



77 Quachier, chasser -, bittes, biches ; en avét 
vout le don f en avez-vous le droit? la permission ? 

78 J'ay bien veut, heureusement j'ai vu ; cierf, 
le MS : cierft ; aler à garitton , cherchant son 
salut dans la fuite. 

80 Jmendet, payé. 

81 Bntettion, intention. 
8â iftanaide, grâce. 

85 Trachier, traquer ] veniton, venaison : 

De boin mangier ont à fuison, 
Et volilles et vent son, 

J. Bbkkbii, Fiore und Blancejlor. Ber- 
lin, 1844, ia-8o, page 57. 

87 En tel ettabliton, en tel éUt. 
89 Sourgon, source. 



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8 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Savary. 



Quant ly roys Orians le pucielie coisi ^ 
Tost et isnièlement se leva contre li. 
Moult grascieusement ly roys li respondi : 
« Damoisielle, dist-il, se je suy venus chi, 
95 Sur le vostre embatu , bielle , tant vous en di , 
Se la tierre est à vous , vous le tenés de my , 
L'ommage m'en devés, sy le me payés chy. 
Je suy roys Orians , pour voir le vous aflFy ; 
Et ceste foriest est du royalme genty. 

100 Moy samble que mespris n'ay point d'un seul espy ^ 
Et se mefiFet avois d'un petit paresy , 
Amender le volroie du tout à vostre sy , 
Car vous iestes tant bielle et de corps agenssy , 
Douche , quoie et plaisans , et de maintieng joli , 

105 Que pitië et mierchi avec boîne mierchi 

Venront en vous manoir, se Dieux l'a consenty. » 
Esvous ung chevalier qui ot nom Savary , 
Qui à le dame fu et lonctamps Tôt servi. 
Quant Oriant conneut , du cheval descendi ; 

110 II est venus au roy et à genouls s'ouffri. 

« Ou nom de la pucielie , je vous prie le mierchy , 
Elle ne vous congnoist. » Pour tant parla enssy. 



91 Coisi ^ vit , fixa ses regards sur.... 
9â Isuiélement, vivement. 
95 Sur le vostre etnbaiu , si j*ai pénétré clans 
vos domaines. 

97 Sy le me payés chy, ainsi payez le moi ici. 

98 Pour voir le vous affy^ pour vrai je vous 
I*assure. 

99 Foriest (voy. vers 85), forme mouillée par- 
ticulière à DOS dialectes wallons , par opposition 
au dialecte Normand, où Fallot remarque que 
prévalent les formes sèches. Recherches , ^Si^e» 
25, 26; Le Roux deLincy, Les quatre livres 
des rois, p. lx. 

101 uévois, le MS : avait. Paresy, pariais, petite 
monnaie et , par suite , cbose de peu de valeur. 



On a dit plus récemment : cela ne vaut pas un 
denier, un liard, un maravédis, un centime , etc. 

102 ^ vostre sy, à votre vouloir. Introduction 
au second volume de Ph. Mouskes, p. xli, au 
lieu d*à vostre sy, on a imprimé à vostre fy, qui 
vaut peut-être mieux. 

103 Agenssy, bien fait, bien agencé, 

105 Mierchi, la répétition de ce mot permet 
de conjecturer que le copiste Ta substitué une 
fois à une autre expression. 

106 Fenront, viendront. Le d est une addi- 
tion euphonique. 

107 Esvous, au vers 71 evous, 

109 Conneut, le MS : le conneut, 

110 S'ouffri, s*offrit, se mit. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



« Chevaliers , dist le roy , il n'ira mie enssy ; 
Elle m'amendera celle parolle-chy : 
115 Avoec lui koucherai , pour voir le vous plévi ; 
Mais ce sera afin que , diray sans détri , 
Che sera ma mouliier, je serai son mari. » 

Dist ly roys Orians , à le chière hardie : 
« Damoisielle plaisans et de biauté garnie ^ 

120 Dès ichy en avant par amours je vous prie 

Que soyés ma mouUier : car vous iestes m'amie. 
— « Sire, dist la pucielle, bien seroie esragie 
S'aloie refusant si bielle compagnie : 
Vous iestes mon seigneur en haulte seignourie. 

125 Se donner me voliés et mettre en la baillie 
D'un de vos chevaliers de la mendre lignie , 
Si convenroit de droit que je fusse otrye. 



115 Ze vous plévi, je vous le garantis. 

116 5afif détri, sans détour. 

118 A ie chière hardie, expression qu^on re- 
trouve à chaque instant dans les chansons de 
geste. Elle signifie à la mine hardie. 

122 Seroie, falloie, forme ancienne de Fim- 
parfait et du conditionnel pour ^e serois,j'alloii. 
Esragie, forcenée, hors de sens (enragée), 

1 23 Baillie, garde, tutelle. 

126 Mendre, moindre. Remarque à faire rela- 
tivement au droit du suzerain sur ses vassales : 
C*e8t peut-être diaprés ces anciennes idées de 
puissance féodale que Philippe-le-Bon et son 
successeur se permettaient de certains actes qui 
au siècle de J. Du Clercq passaient néanmoins 
pour de criants abus : « .... En ce temps , dil-il, 
» par tout le pays du duc de Bourgogne , sitost 
» qu'il advenoit que aulcuns marchands , labou- 
» riers et aulcune fois bourgeois d'une bonne 
» ville ou officiers Irespassoit de ce siècle, qui 

• fust riche, et il délaissast sa femme riche; 
9 lantost ledit duc, son fils et aultres de ses 

• pays, vouloient marier lesdites vefves à leurs 
» archiers ou aultres leurs serviteurs , et falloil 

TOM. I. 



» que lesdites vefves , sy elles se vouloient ma- 
» rier, qu'elles espousissenl ceulx que leurs 
» sieurs leur vouUoient bailler, ou feissent tant 
» par argent, au moins tant à ceulx qui les 
» voulloient avoir comme à ceulx qui gouver- 
o noient les sieurs , et aulcunes fois aux sieurs 
» mesmes , que ils souffrissent qu'elles se ma- 
» riassent à leur gré, et encoires estoient-elles 
n les plus heureuses qui , par forche d'amis et 
n d'argent , en pouvoient estre deslivrées ; car, 
a le plus souvent , volsissent ou non , sy elles 
> se voulloient marier, il falloit qu'elles prenis- 
» sent ceulx que les sieurs leur voulloient bail- 
n lier. Et pareillement , quant ung homme es- 
» toit riche et il avoit une fille à marier, s'il ne 
9 la marioil bien josne, il estoit travaillé comme 
» dit est ci-dessus. » Mémoires, 2® édit., 185t$, 
tome !«'', page 81, tome II, page 245. Il ne faut 
pas perdre de vue que Du Clercq ne parle pas 
des femmes nobles. Cf. Raepsaet , OEuvres , Y, 
pages 56; 313. 

127 Convenroit, conviendrait, voir vers 106. 
Fusse otrye, sans élision. 



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40 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Hëlyas , fils d'Oriant. 
Fol. 3 ro. 



Je sui à Yoz commant, soit à mort u à vie. » 
Lors Ta pris par le main li roys par courtoisie ^ 

130 Et s'a promist à la bielle : <c Je vous affie 

Cautre mouliier n'aray tant que soyés en vie. » 
Et la bielle respont : « Biaus sire, je le otrie, 
Je sui à YO Gommant soit pour mort u pour vie. 
Elaes ! que ceste amour fu bien tos départie 

135 Par la mère du roy, dont elle fu haïe, 
Matabrune , qui puis en fu arse et bruie 
Par le boin Hélyas et sa chevalerie. 
Le Chevalier au Chine, à le chière hardie, 
Vint de ceste rachine et de cheste lingnie , 

140 Godefroy de Buillon qui conquesta Surie, 
Witasse et Bauduin qui tant ot de seignourie, 
Ensi que vous orés en Tistore jolie. 



A l'entrée de may, la saison déduisant, 



150 La césure est singulièrement marquée 
clans ce yers : 

Et s*« promist i la | bielle: je vous affie. 

131 Cautre mouliier n'aray. Le e remplace 
ici le qu. Les paroles d^Oriant rappellent la de- 
vise prise par Philippe-le-Bon quand il fonda 
Tordre de la Toison d'or : aullre n'aray. 

132 Je le olrie, élision. 

133 Je tut , etc., répétition du vers 128 sauf 
que vo remplace voz , et qu^au lieu de à mort et 
à vie il y a pour mort et pour vie, 

134 Elaes! hélas ! Vae pour rendre un a long 
semble trahir une plume flamande. Y. vers 246 
et 383. Départie y éteinte; joli mot qui rappelle 
une chanson attribuée à Henri IV. 

136 Bruie, même sens que arse, réduite en 
cendres. 

139 Cette et cheste, les deux prononciations 
dana le même vers. On n^ose dire que cette dif- 
férence a été observée dans la vue d'éviler la 
monotonie. 



141 Bauduin n'a que deux syllabes. 

lis A rentrée ;\e manuscrit porte : à l'entre, 
faute qui laisse la mesure incomplète. 

Le choix du printemps ou de Tété, comme 
époque , est familier aux trouvères , et la des- 
cription de ces saisons est un de leurs lieux 
communs préférés. Notre Adenès débute ainsi 
en racontant les touchantes aventures de Berte 
ans groMS pié$ : 

A Tissae d'avril, un temps dous et joli , 

Que erbclele peignent et prc sont raverdi 

Et arbrissel désirent qu'il fussent parfleuri 



Le bon roi René , assez sage pour se consoler 
dans la culture des lettres de la perte de ses 
couronnes , donne ces vers pour exorde à son 
conte de Regnault et Jehanneton : 

Vers my-avril , ou temps que la verdeur 
Jà apparoist, commençant par doulceur 
Du renouveau issir Ja fueille et fleur 
En boutonnant, de laquelle Todeor 
Fait devenir l'air serain trop meilleur 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



11 



Que iy arbre sont vert, joli et florissant, 
145 Et li dous lossegnos ira doucement cantant : 
En itet temps , seigneur , enmena Oriant 
La pucielle avoec ii à Lillefort le grant : 
Matabrune, la vielle, li vint à son devant. 
Quant ly roys le cosy, se li dist en riant : 
150 « Dame mère, dist-il. allës joie menant, 
J'ay trouvé la plus bielle en ce siècle vivant 
Et gentil damoisielle , noble tierre tenant ; 
J*en feray ma moullier, je lui ay couvenant. » 
c< Biaux fieux, dist Matabrune, bien te voy ignorent; 
155 Vous éuissiés eut la fille au roy Morghant , 
Et le royalme oussy , et trestout l'apendant. » 



Matabruoe. 



Le roi Morgbant. 



Qu'il D*a esté par la dore froideur , 
Que le soleil a si fort conibalue, etc. 

Le comte dc Quatrebarbes, OMufres 

complètes du roi Bené. Paris, 1844, 

gr. io-4o, II, 107. 

Alain Chartier , qui allait fermer Fère des 
Tieux trouvères , commence par ces rimes le dé- 
bat de deux grans amis : 

Au commancement de Testé, 
Ainsy que le temps reoourdle, 
Après que Tiver a esté 
Et la saison si devient belle 

Le Débat du cemr et de l'œil, publié en anglais 
par Warton , mais dont Foriçinal est français et 
a été mis au jour par M. Th. Wright, offre un 
exorde analogue : 

In thefy^rst weke of the season of maye , 
TtHian that the wodes be covered in grene, etc. 

Cest à peu près le 

f^ere novoy zephjrris tepentibus austris , 

de Tanliquité classique , sauf Féléganee et la 
précision. Voyez notre notice dans le tome IX , 
n<* 3, des Bulletins de V académie de Bruxelles, 

145 Lossegnos est plus près cpie rossignol du 
mot luscinia, dont il dérive. La substitution de 



r à / et réciproquement de / à r se remarque 
dans le développement de la langue romane. 
Par exemple le Roman de la violette donne ati/o- 
lisiés pour autorisé, page 1, édit. de M. Fr. Mi- 
chel. 

146 Seigneur; le trouvère s^adresse de nou- 
veau à ses auditeurs. 

149 Ze cosy, le an féminin. 

1 53 Je lui ay convenant ; dans le MS le copiste 
a mis par distractioii : J'ay lui ay convenant. 

134 Ignorent pour ignorant, 

133 Morghant. Le nom de ce roi rappelle 
celui d*une fée célèbre (Ph. Mouskes, II, Ihtro- 
DDCTioR, cxixviii). Lc chcvalier de Fréminville 
{Antiquités de la Bretagne, Côtes da Nord, Brest, 
1837, in-8**, pages 23-23) croit que Morgain 
était une de ces druidesses auxquelles le peuple 
attribuait une puissance surnaturelle. L*ile d*A- 
valon (Vile des Pommes, en celto-breton ) était 
son s^our favori. Son nom , dit-il , est une al- 
tération de Morg-wen , écume de la mer, comme 
celui de Merlusine est mor-lusein, vapeur de mer, 
et celui de Vénus A'fpoJl-nj^ écume. Il trouve 
la plus grande analogie entre Morgain et Merlu- 
sine, mais on comprend que tous ces rapproche- 
ments doivent cesser à Fégard du roi Morghaat. 

1 36 Oussy , aussi , wall. Hecart, Diet., p. 331 . 



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12 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Méchant dessein de Ma- 
tabrune. 



Fol. 3 ▼•. 

Mariage d*Oriant el de 
Béatrix. 



t( Dame, che disl li roys, je ne l'aroy noient; 
Car oncques ne l'amay , en jour de mon vivant : 
Si fait ne si estât ne sont mie plaissant ; 
160 Et qui n'a sa plaisance, il a petit vaillant. » 

« Dame, ce dist li roys, or le voel tant amer, 

Que demain au matin le voiroy espouser : 

Geste me plaist sy bien que je ne puis durer. » 

— c< Biaus filz, dist Matabrune, tout çou laissiës ester. 
165 Point n'est contre vous, je le vous dy au cler. » 

Ainsi le va disant et le voet destourbler. 

Puis visa en son cuer et prist ymaginer 

Que la dame fera à maie mort livrer. 

Ly roys fist faire joie quant ce vint au souper , 
170 Et a fait la pucielle Béatris honnourer, 

Com la pluis souffisant que on péuist trouver. 

Toute nuit fist li rois dansser et caroler; 

Et l'endemain , au point de l'ajourner 

Béatris la pucielle a volut espouser. 
175 Ne scay que vous volsisse lonc conte démener ; 

Bielles noeches fist-on , de chou n'ester , 

Et de maint instrument y véist-on juer. 

Et on leur fist oussy mult de biaus dras donner ; 

Noble fuirent li mes qu'il orent au digner. 



L'apendatU , tout ce qui en dépend , toutes les 
dépendances. 

1 59 Si , ses ; plaissant pour plaisant. 

161 Le au féminin a déjà été remarqué. 

165 Ceste, sans substantif, tournure dont on 
doit regretter Tabolition. 

164 Tout çou, tout cela. 

165 Point n'est contre vous. Il manque une 
syllabe à cet bémisliche. Peut-être faut-il lire : 

Ce peins est contre tous, je le vous dj an cler. 
1 67 Prist ymaginer, se dit à elle-même que. . . , 
conçut le dessein de.... 

172 Caroler, Toy. plus bas. 



173 Et l'endemain, vers aussi trop court. On 
pourrait le corriger ainsi : 

Et Tendemain venu, an point de l'ajourner. 

Ajourner, faire jour. 

175 Volsisse, voulussiez. 

176 Bielles noeches, etc. Levers, mutilé dans 
le manuscrit , redevient clair et complet par ce 
léger changement : 

Bielles noecbes fisl-on, de chou ne Toel ester. 

179 Noble, le manuscrit porte rohle, faute 
manifeste du copiste. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 15 

180 Mainte jolie dame y vëist-on parer, 
La Douyielle royne aloient saluer, 
Et elle les sa^oit très-bien honnourer : 
Car le boin cuer se met à elle endoctriner , 
Mieus que tous les consaus c'on lui saroit donner. 

185 Seigneur, à cheli jour que li rois espoussa, 

Matabrune , la vielle , joie n'y démena : 

Che furent faussetés^ se samblans en monstra. 

Jhésucris le congfonge, qui nous fist et créa, 

Car par la fausseté qui son cuer doctrina , 
190 Le roy et la royne de joie sépara. 

XVI ans tous accomplis li hayne dura , 

Ainsi que tous orés quant li poins en yenra. 

Ly roys , quant vint la nuit , avoec sa dame ala , 

Et en celle nuittié li roys engenra 
195 Une fille et vj fieux, de tant en déliyra. Béatrix devient mère. 

Lendemain au matin joie recommencha : 

La fieste fu moult bielle et longuement dura. 

Après ung pau de temps que la dame engrossa , 

Li roys en fu moult liés, quant il le supposa. 
200 S'avint que la royne à ung jour s'apoïa 

As feniestres royaus, et ly roys l'aprocha; 

Qui de parfaite amour et certaine Tama ; 

Ly roys par bonne amour à la dame parla ; 

Adoncques la royne cosi et regarda ; 
205 Une dame a yéue qui ij enfans porta 

Baptisier au moustier , ensi qu'elle penssa ; 

Dist la royne I mot que depuis achata. 

182 Et elle let savait, pour que la mesure fût 194 Li roys engenra , lisons pour la mesure : 
observée , il faudr^t compter bien pour deux 
syllabes, ce qui n était pas d usage. ' 

185 Seigneur, nouvelle apostrophe aux audi- SOO S'apoïa, s*appuya. 

leurs ; espoussa pour espousa, 204 Cosi, plus haut cosg, 

188 Congfonge, confonde. 206 Moustier, église. 

189 Doctrina, nous n*avons plus qWendoc- 207 ^cAoM, expia , paya cher. 
triner, Voy. vers 183. 



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14 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 4 r". 

Indiscrètes paroles de 
Béatrix. 



Quant la royoe vit la femme qui en présent 
Portoit les ij enfans au saint baptisement, 
210 Lors appiella le roy et ly dist douchement : 
c( Sire, dist la roy ne , par le mien sierrement , 
De çou que je voy là je m'esmaie forment ! » 

— « De coy? ce dist ly roys, ne le celés noient. » 
<c De ces ij enfans-là, dist la dame briefment, 

215 Que je ne cuide pas par mon ensient 

C'une femme le puist concevoir nullement , 
S'elle n'a à deux hommes carnel habitement. )> 

— « Dame , ce dist li roys , vous parlés folement 
Car li ordenanche est en famé tellement, 

220 Par les drois que nature ou corps de li comprent, 
Qu'elle puet bien avoir d'un home seulement 
Jusques à vij enfans parfait naturelment. » 
Quant la dame Toy, ne respondi noient , 
Ains penssoit qu'elle avoit parlé trop folement. 

225 Pour quoy elle ne sot encor qu'à Teul li peut : 
Et le fol parle moult , on le voit moult souvent. 



Oriant i'apprélc à entrer 
en campagne. 



Après ce temps , seigneur, gaires ne demora 
Que ly roys Orians oy et escouta 
C'une guerre li vint, qui moult l'adamaga. 
230 Ly amour de sa femme tellement Tasota , 
Que dedens les vj mois la dame n'eslonga. 



208 La femme qui en pre'seni , hémistiche trop 
long. 

La femme qu'en prcseat ? 

â15 Par mon en$ienty hémistiche imparfait. 

217 S*elle na à deux hommes j etc. Cette ob- 
servation de la simple et innocente Béatrix est 
d*ane naïveté pins que singulière. Carnel habi- 
tement, aujourd'hui habitation charnelle, 

225 Ne sot encor qu'à l'eul li pent, elle ne sa- 
vait encore ce qui lui pendait à Tœil , expres- 
sion proyerbiale et vulgaire arrivée jusqu'à nous, 



mais dont la triyialité est interdite à la bonne 
compagnie. M. le Roux de Lincy, dans son excel- 
lent ouvrage sur les proverbes,!, 181, donne 
celui-ci d'après notre vieux Jehan Mielot : 

Autant m*en peod derwit les yeux. 

On dit aussi : autant m'en pend à l'oreille. 
227 Seigneur, voy. vers 18tS. 
229 L'adamaga y prononcez Vadamagea. 
251 N'eslonga, prononcez n'eslongea (n'éloi- 
gna). 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



15 



Or ly vint-il nouyelles de quoy il commanda 

Que tout noble et non noble, au plain pooir qu'il a , 

Fussent apparelliet : car cheyaucier voira 
235 Dessus ses anemis ù il les trouvera. 

Il a dit à se mère : c< Ma dame , venés chà ; 

En la guère m'en vois , partir me convenra : 

Ma mouUier vous lairay , briefment s'acouchera. 

Je vous prie pour Dieu ^ qui le monde estora ^ 
240 Qui pour nous au tiers jour de mort rësuscita , 

Penssés de ma moullier, quant li poins en sera. » 

— c( Biaus fieux , dist Matabrune , pour Dieu n'y peossés jà , 

J'en pensseray si bien , qu'elle s'en loera. 

Alés-vous-ent à Dieu , qui le monde estora ! » 
245 Ly roys , quant il fu temps, à le royne ala , 

Et , au partier de lui , par amours le baisa : 

La royne gentis piteusement ploura ; 

Ly cuers li fist si mal que de doulour pasma. 

Ly rois tout en plorant sa femme redriça , 
250 Et li uns et li aultres tel duel en démena , 

Que tout en ont ploré chil qui estoient là. 



11 appelle se$ vassaux 
50US les «rnies. 



En partant il recom- 
rnande sa femme à 
Malahrune. 



Fol. 4 vo. 



Ly boins roys Orians ne s'y vot ariester ; 
Avoecques ses barons se vot acheminer ; 
En la guerre s'en va pour son pais sauver, 
255 Encontre I roy payen , que Dieux puist craventer ! 
De la guerre qu'il fist ne vous say deviser. 
Ne ]à viers vous n'en voel la cançon arriérer : 
Ains revenray au fait pour l'istor abriéver , 
Ensi que la cronicque le nous fait raconter. 



Départ du roi Oriant. 



241 Penttét de ma mouiller, etc., prenez soin 
de ma femme quand le moment «era venu. 

â44 j^léi-^ous-ent , allez-vous-en; latin : obi 
inde. A Dieu, comme si Ton disait : à la garde 
de Dieu. 

246 Partier pour partir, orthographe fla- 
mande. 



249 Redriça, redressa, releva. 

250 Duel, deuil. 

255 Puist, puisse {possit)] craventer, acca- 
bler. Roquefort tire ce verbe du latin aggravare. 

257 La cançon arriérer, vous en faire le récit 
en retournant sur mes pas. 

259 La cronicque , voir au vers 27. 



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46 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Détestable romplol de 
Matabrune. 



Fol. 5 r». 



260 Matabrune, que Dieux puist crayenter, 
A fait une matrone pardevant lui mander, 
Et li a dit : « Amie, je me voel confiesser 
D'une cose qui fait grandement à cheler ; 
Et il vous convenra à moy vo foy jurer, 

265 Et vostre loyauté fianchier et livrer 

Que TOUS le célerés , sans jamais mot sonner ; 
Et se faire volés che que je voel brasser. 
Tant d*or et tant d'argent vous feray délivrer, 
Que vos enfans pores haultement marier. » 

270 Quant la matrone oy Matabrune parler, 
La proumesse li fist son voloir acorder. 
A Matabrune dist bien près deviser : 
c( Vostre voloir feray, ne vous en faut douter. » 
— « Amie, dist la vielle, se vous vorray amer. 

275 Or, vous diray à quoy je vous voel ordoner : 

Vous savés que mes iieux , qui moult fait à douter, 
A prins une kaitive que je ne puis amer. 
Se voiroie mult bien, quoiqu'il doie couster. 
Que mes corps le puist faire los embrasser. 

280 Vous irés deviers lui et pour réconforter , 

Et par bien faulx semblant qu'il vous faura monstrer 

Car je voel la royne du tout deshonnourer : 

Elle a fait le mien fil si fort ençorcerer, 

Que li miens fieux ne puet dormir ne reposer , 



260 Matabrune , vers trop court : 

MatubruDe, la vielle , que Dieux puist craventer! 

Que Dieux puût craventer, qui se trouve cioq 
lignes plus haut , est une de ces phrases faites 
qui se répèlent dans les écrits des trouvères et 
qui leur servent de chevilles , au besoin. 

261 Devant lui, devant elle. 
2^3 CAeZer^ celer. 

267 Braster, ce mot est encore usité pour si- 
gnifier travailler secrètement dans Tintention de 
nuire à quelqu*un. 



272 Bien près deviser , pour le rbythme on 
pourrait faire cette correction : 

A Matabrune dist, bien près i deviser, 

CVst-à-dire prompte à répliquer. 

275 Ordoner, employer. 

277 Une kaitive , du latin captiva ; terme de 
mépris , comme celui de cuvert à Tégard d*un 
homme. 

279 Embrasser^ embraser, brûler. 

281 Faura ^ faudra. 

283 Ençorcerer , ensorceler, du mot sort. 



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LE CHEVAUER AU CYGNE. 17 

285 Ne de lui eslongier, ne il ne puet durer 

S'adiès n'est avoec lui pour son corps regarder. 

Or voel ceste çorcière à maie mort tourner ; 

Et je le vous diray, sans point de l'arester , 

Comment nous le porons enyiers le roy tourbler, 
290 Parquoi ly roys se puist ailleurs remarier 

A une haulte dame que on poura trouver. » 

« Dame , dist la matrone , bien le doy acorder , 

Bien lui feray l'enfant en son ventre crever , 

Et puis diray au roy qu'elle la fait tuer. » 

295 t< Amie, dist la vielle, savés que nous ferons? 

La royne est tant grosse, pour vrai, que nous pensons Foi.sr». 

Qu'elle ara ij enfans , ou iij , nous le cuidons : 

Je vous diray comment nous l'aparellerons. 

Quant elle akoukera , ses enfans prenderons 
300 Et, sans lui amoustrer, jà ne li mousterons; 

Et puis vous ly dires qu'elle a portet kiençons ; 

Et se j'ay la pourture , tantos les baillerons 

A Marque, mon amit, qui est mes liges bons. Marque ou Marc de 

^ p. , . ^^ , . Satat-Trond, agent de 

En 1 laue les ira mettre avoec les poissons. » Matabrune. 

305 — « Dame, dist la matrone, cest conseil acordons : 

Ensi sera-il fait; mais qu'il en soit saisons; 

A la royne iray, ensy le siervirons 

De faire biaus samblans et de fausses raisons. » 

Or est ditte et jurée la grande traïsons 
310 Pour la bonne roïne et pour ses enfansons; 

Dont grant pité avint, ensy que nous dirons. foi.sv. 

Or croist à la royne une grande pité : 

286 S'adtés , si constammeDt.... 300 Amoustrer , ayertir, mousterons, mootre- 

287 Çorcière^ sorcière. rons. 

288 Sans point de l'arester, sans hésiter. 301 A portet , le manuscrit : a aportet, Kien- 

289 Tourbler, au vers 166 destourhler. çons , petits chiens. 

%&S L'aparellerons, il y a dans le manuscrit 302 La pourture, la portée, les enfants. 

VaparellonSy faute évidente. 303 Amit , amij liges hons, vassal lige. 

299 Akoukera , accouchera. 

ToM. I. • 3 



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18 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

La matrone li a maint biel sanblant moustré. 

La royne demande combien elle a porté , 
315 Et la dame li dist toute la yérité. 
Accoacbement de Béa- « Dame , dist la matrone , Dieux le reçoive en gré ! 

Jour ne heure n'ayés , g'y ay trop bien visé. » 

Elle dist voir la fausse ; elle a trop bien nombre. 

En celle nuit entra la dame en s'agrité : 
320 Matabrune a couru , à qui on Tôt mandé , 

Et une cambourière qui sot la vérité ; 

Et la dame ot grant mal et Ta tant démené 
Fol. 5 v. Que vij enfançon sont issut de son costé. 

Le mal qu'elle senti a son cuer aveuglé ; 
325 Ne vit ne ne senti ce qu'el ot enfanté ; 

Et li vij enfans sont à boin port arivé : 
Elle donne Je jour 4 sept Unc fillc ct vj ficux dc moult graudc biauté. 

enfants, qui tous, en r> j i tw ■ f 

naissant, portent au Lt S aporta cascuu , par le Dieu volenté, 

cou une chaîne d'ar- tt i • i> i i» i i» • r 

gent. Une kame d argent : che fust grande dignité , 

330 Che fut bielle virtu et grande auctorité , 

Che fu senefiance de grande loyauté , 

Et que c'estoient hoir de noble royauté , 

Par miracle de lui porté et engendré. 

Matabrune deuist avoir considéré 
335 Que Dieus voloit que bien fussent li hoir gardé ^ 

Et que de Dieu venoit celle sollempnité : 

Mais de mauvais cuer vient mauvaise volenté. 

Quant Matabrune vit les vij petits enfans , 
Qui les Laines d'argent ont à leurs cols pendans , 
340 Lors les bailla la dame , qui estoit non sachans , 
A une cambourière qui les en fu portans ; 
On trompe la reine Béa- Et la matronc cric , qui mal estoit penssans : 

314 Combien elle a porté, quel est le terme de 321 Et, le MS : e; cambourière, chambrière. 

sa grossesse. 340 Lors les baiUa.,» Le maDuscrit ofire ainsi 

317 Jour ne heure n'avét, vous ne comptée plus, ce vers , qu'il allonge inutilement : 

319 En s'agrité, en mal d*enfant , œgritudo ? Lors les bailU la dane vielU «lui estoit non sachans. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



19 



a Ahy, royne dame, or est li naeskië^ graos ; 

La Yostre porture est orde et meschéans 
345 Car de vous ay rechut ^ij chiens trestous puans : 

Tant en est*il issu maintenant de toz flans. » 

— « Or lost , dist Matabrune , faittes porter as camps ; 

Gardés que ne le sachent nuis hons qui soit Titans , 

Dame, ne damoissielie, cheTaliers , ne sergans. 
350 Yeschy grande pité, Dieux soyés-nous aidans! 

Ahy ! ma bielle fille , que mes corps est dolans ! 

Pour Dieu , confiessé-vous à nous , il en est tempe. 

A esté yostre corps à ung kien babitans ? » 

Quant la dame l'oy, se li mua li sans. 



trix et on lui enlèye 
ses enfants i ton insu. 



Fol. 6 r«. 



On fait accroire i la reine 
an'elle est accouchée 
de sept petits chiens. 



355 Quant la royne oy la crieuse raison , 

Et que de son corps sont issut li yij kiençon , 
Ly cuers li est issus par grant confusion : 
En plus d'une lieues ne dist ne o ne non , 
Et en celle heure furent quoiement à bas son 

360 Là aporté Tij kiens , c'on prist à un waignon ; 
Et les misent les fausses dedens ung péliçon , 
Et la francque royne revint de panmisson , 
A Matabrune dist , par piteuse rayson : 
<K Et ! dame , moustrés-moy iceste noreçon ! » 



545 Meskie'w, mécbef. 

544 La V9slre poriure , tournure à laqadie 
le fraBçais a renoncé, et restée dans d^aotres 
langues néo- latines. Pour qne le vers ne soit 
pas trop court, il faut éviter Véliiion après 
orde, 

545 Puans, puant est encore une injure en 
patois wallon. 

549 Sergantf prononcez serjans, 

552 Canfietsé-vout à nous, Grupen a publié un 
petit volume très-curieux , sous ce titre : For- 
mnlae veterum confessionum cutn versionihut et 
t'iluêiraiientlfus , et capilulare Ludovici Pii, ver- 
sionU Trevirensts Theottscae, cutn notû etglotsit, 



alte fràniiscke y alemanische und angeliéchsische 
Beicht'Formuln und des capitularis Ludovici Pii 
alte teutsche Ueberseizung mit Anmerlungen 
und Glossen, Hannover, 1767^ in-4<» de iv et 
82 pp. 

555 Crieuse, criminelle. 

558 En plus d'une lieues; on sait que le mot 
lieue est encore de nos jours le synonyme du mot 
heure dans les campagnes. IVe o ne non, ni oui 
ni non. 

560 Waignon , mâtin , chien de basse-cour. 

562 /'atftntfion^ pâmoison. 

564 Et ! dame , pour eh I dame ; iceste noreçon , 
cette progéniture à nourrir. 



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20 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 6 r*. 



Fol. 6 T». 



Désespoir de Béatrlx. 



365 La matrone dist : « A Yostre deyision. » 

Les chiens lui a monstres sans nule arestison , 
Dont plora la royne et fist grant plorison. 
<( Pute, dist Matabrune, ne yalés I bouton ! 
Digne estes de Tardoir en un feu de carbon 

370 Qui à ung chien avés eut amjonction ! » 

— i< Dame , dist la royne , laissiés ceste raison , 
Âssés dotante suy, sans oyr tel lichon. 

Loës en soit celui , qui souffry passion , 

Car souffrir il me fault çou qu'il li vient à bon. » 
375 Grant duel u démenant, bien croire le doit-on. 

Matabrune s'en part, qui ne dist o ne non. 

La matrone remest , qui ait maléichon , 

Qui le reconfôrtoit par grande traïson ; 

Et li a dit : « Ma dame , laissiés ceste ocquoison : 
380 La cause sera bien celée à yo baron 

Le boin roy Oriant, qui cuer a de lion. 

Ne puet iestre aultrement, amender n'el puet-on. 

— « Lasse ! dist la royne , jà n'y aray pardon ; 
Se ly roys Orians , qui tant a de regnon , 

385 Siet ceste cose-chy par nésune ocquoison , 



368 Pute, le manascrit : put, de pui(idus). 
Od connaît ces vers malhonnêtes du Roman de 
la Rose : 

Toutes esles , seres ou fiittes 
De fait oa de volenli putes , 
Et qui très-bien vous chercberoit 
Putes toutes vous trouTeroil. 

Voy. Noél et Laplace, Diet, étymolog, ^ II, 
690. Ne vales I bouton, sur cette locution pro- 
verbiale et d*autres analogues, voirPh. Mouskes, 
vers 2167, 3300, et t. II , ccxv et 826. 

370 Amjonetion , écrit probablement pour 
conjonction, 

372 Lichon, leçon. 

373 Celui, le MS : $elui. 

375 Grant duel u démenant; il faut lire se- 



lon toute apparence : grand duel est démenant. 
376 Qui ne dist... Voy. vers 358. 

382 Iestre , le manuscrit : ieste. 

383 Lasse l las, lasse, adjectif qui se disait 
pour malheureux , et qui , joint à Tinterjection 
hé, a produit Texclamation si commune h^as ! 
Noël et Laplace , Dict. étymolog., 1 , 748. 

Corneille a dit dans Polyeuete, act. III, se. 1: 

Ils se verroot au temple eh hommes genoux ; 

Mais las 1 ils se verrout, et c'est beaucoup pour eux. 

Voy. plus haut, vers 134. 

384 Regnon, renom. 

385 Siet, peut-être scet, sait; par nésune oc- 
quoison, par aucune (quelque) occasion \ italien : 
nessuno ; espagnol : nitiguno. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



21 



Jamais n'aura à moy jour coDsolacioo : 
Car digue ne suy pas que j'aie audission , 
Amour ne druerie d'omme ne de garçon , 
Quant de moy est issue telle désolacion. 

390 Digne suy de morir à grant destruction ; 

Et au moins se li rois me donnoit j seul don ^ 
D'aler et demourer en la religion 
D'une povre abye , pour yestre en orison , 
J'en loéroie Dieu qui souffry passion. » 

395 Enssy disoit la dame, que Dieux fâche pardon; 
Enssy demoura une longe saison , 
Tant que li roys revint, qui Orians ot non. 
Mais li yielle appiella Marque de Sainteron : 
« Venés ayant, dist-elle , entendes ma rayson , 

400 Je Yoel que tous iachiés à ma devision. » 

— Et Marques respondi : « Or dittes vostre bon 
Ne vous refuseroie biel joyel ne biel don , 
Ne loyauté à faire mourdre ne traïson : 
Car vous m'avés nouri en vostre maison , 

405 Et honuouré oussy la miene estracion 

Cicques pour vo mérite vous feray mériton. » 



Belour du roi Orianl. 



Scélératesse d« Marc de 
Saint-Trond . 



Fol. 6 vo. 



c< Marque, dist Matabrune^ savés que vous ferés? 
J'ay bien fiance en vous que vous me célerés 
Chou que faire voidray, et ne m'escondirés. » 
410 — i< Dame, vous dittes voir. » dist Marques li sénés. 



387 Audisiiouy audition. 
589 Eit issue, le manuscrit : en issue ; telle 
désolation, hémistiche trop long : tel..., 
595 ^bye, lisez abéye; orison, oraison. 

594 Loéroie , louerais. 

595 Que Dieux fâche pardon pour à qui Dieu . . . 
On voit que les invocations propices sont com- 
munes au poêle comme les imprécations. 

596 Bnssy demoura; manque une syllabe : 
Enssy demoura-il T longe , prononcez longue. 



405 Loyauté ^ fidélité. Mourdre^ meurtre; en 
wallon on dit encore mourdreux pour meurtrier, 
et en flamand murderer. 

404 Car vous m'avés nouri. . . , vers trop court. 

Car vous m'avés nouri dedens vostre maison 7 

406 Cicques, italien sicche {ila ut); mériton , 
récompense. 

409 M'escondirés, m^éconduirez. 

410 Li sénés. Fa visé. 



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22 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 7 r«. 



— « Je vous diray, amis^ chi endroit mes secrès : 
La royne est akouchiés , c'est bien la Térilés. 
Or quide avoir la dame vij kiençons aportés , 
Et ce sont vij enfant trestout enkaiénés. 

415 C'est un signes de Dieu qui chà jus est monstres^ 
Que s'il vivent lonc temps , bien croire le pores . 
Qu'il seront mourdrëour et fel laron prouvés : 
Si qu'il vaut assés mieulx que on les ait gités 
Dedens une rivière , noyés et effondrés. 

420 Or vous prie , dous amis , que ces enfans prendés , 
Et tout privéement la place en délivrés : 
Con ne les ait jamais véus ne regardés. » 
Et Marques respondi : « J'en suy tous aprestés. » 
Dedens j mantiel a les vij enfans boutés. 

423 A tout les vij enfans est à cheval montés ; 



412 La royne j la mesure oblige à ne faire ce 
mot que de deux syllabes et non de trois comme 
ailleurs, la rotne, Voy. v. 11. 

414 Enkaiénés i enchaîoés ou portant des 
chaînes. 

417 Fel laron prouvés, M. Bucbon et beau- 
coup d*autres ont expliqué le mot fel par cruel ; 
le spirituel Alfred-Nicolas (H. Grandgagnage) , 
consultant le patois de sa province , donne à ce 
mot le sens exclusif d'animé, ardent. Revue de 
Liège, 15 novembre 1844 , page 486. 11 est ce- 
pendant certain que ce mot a eu et a encore le 
sens que lui a donné M. Bucbon, d*après beau- 
coup d*autorités respectables : témoin , entre 
autres , ce vers du Roman de Mahomet, publié 
par MM. Francisque Michel et Reinaud (p. 15) : 

Fu , et de Noiron (Néron) , lejel homme. 

Lorsque Tybert veut tuer la reine Berte, dans 
le poème d^Âdenez , le trouvère s*exprime ainsi 
(édit. de M. P. Paris, page 56) : 

Ne pourqaant « lefellt braat fourbi sacbié. 



Le Roman de la Rose ne laisse point de doute 
à cet égard (vers 2118-19) : 

Villain est Jel et sans pitié, 
Sani service et sans amitié. 

Et la langue anglaise , qui a fait plus d*un em- 
prunt au vieux roman , n*a-t-elle pas conservé 
le mot fell, qui se traduit rigoureusement par 
barbare , farouche , cruel ? Reste à savoir si le 
roman a donné ce mot à Fanglaîs, ousiTanglais 
ne le doit pas à son origine teutonique. Le fla- 
mand, le hollandais, ne se servent-ils pas du 
mot fel dans le même sens ? le Thésaurus teu- 
tonicae linguae de Plantin , le Prumptuaire de 
Mellema , tous les autres lexicographes anciens 
et récents ne sont-ils pas d*accord à ce sujet? Il 
serait facile de multiplier les citations : elles 
prouveraient , j*en demande pardon, que M. Al- 
fred-Nicolas s*est trompé dans sa critique , en 
restreignant le sens du mot fel, 

418 Assés mieulx, en italien assai meglio; 
gités, jetés. 

4S4-446 Introduction au second volume de 
Ph. Mouskes, page xlvii. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



23 



De la yille est issus, si est acheminés, 
Bien y lieues et plus en est Marques passes ; 
Eo une grande fbriest est Tistement entrés; 
En une piache vint, descent enmy les prés : 

430 Là assist les enfens, puis les a regardés. 

Quant il les vit sy biaus , si l'en prist grant pités. 
Et Dieux, qui les avoit en ce siècle ordonés 
Pour vivre à haulte honneur et faire biens assés , 
Fist que ly enfançon , de bon sanc engenrés , 

435 Commencièrent à riere , che fu grandes bontés. 
Quant Marques sy les vit si noblement créés : 
a Et! povre enfant , dist-il, par moy garde n'arés. 
Je prie à cellui Dieu , qui en crois fu pénés , 
Que la vielle mauvaise , qu'ensy vous a emblés , 

440 Puist iestre arse en ung feu , et ses corps enbrassés , 
Si vraiement, enfant, que ce n'est pas mes grés 
Qu'ensement vous lairay povres et esgarés. 
Et je prie à chely , qui bien vous a fourmes , 
Qu'il vous soit bons garans et vos boins avoués ; 

445 Et à Dieu vous commant; jamais ne me verres. » 
Au départier les a baisiés et acolés ; 
Plorant s'en départy et tous desconfbrtés. 

Marque s'en retourna , s'a les enfans lessiés ; 
A la vielle s'en vint , d'elle s'est aprochiés : 



Fol. 7 v. 

Marc de Saint- Trond 
se laisse attendrir â la 
▼ne des enfants de 
Béatrix. 



U trompe Malabrune. 



428 En une grande foriett; le copiste aura 
substitué une orthographe plus moderne à Tau- 
ctenne r en une grani foriett 

4â9 Plaehe, place. Dans le poëme de Berte 
aus grant pies, Tybert remplit le rôle de Savari, 
CGoame Margiste celui de Hatabrune. 

455 Riere pour rtre^ orthographe et pronon- 
ciation flamandes. Yoy. y. 246. 

437 ^^poureA, comme précédemment. 

439 Qu'enty pour qui ensy, 

440 Enbrassés pour enbrasés, comme au v. 279. 
444 Eons et boins, dans le même yers, peut- 



être par désir de varier les formes. Voy. v. 159. 
Avoués, défenseur; Tavoué d*une abbaye, Fa- 
voué de Hesbaye, etc. Voir le mémoire de M. le 
baron Jules de Sainl-Genois Sur les avoueriesen 
Belgigue, 

446 jdu départier ; encore un exemple d'or- 
thographe et de prononciation flamandes. Voy. 
vers 435. 

449 A la vielle s'en vint. On lit dans Berte 
aus grans pies, page 39 : 

A la fàosse rolne ront ensemble U-sus , 

Grant joie a de Tjbers : « Grans bieos vous est venns , 



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24 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



L'ermile Hêlyas trouTe 
les enfants. 



450 c( Comment, se dist la fausse , ies avés-vous noyés? » 
— « Ma dame , che dist Marques , jamés n'en verés pies 
Car je leur ay copet et membres et leur phiés. » 
ce Marques, dist Matabrune, or iestes mes niés. 
Et quant ly roys sera par decbà repairiés , 

455 Je ferai tant à lui c'a mort sera jugiés 

Le corps de la royne ; s'en sera mon corps liés. » 

Or lairay Matabrune ; s'y serai repairiés 
As enfans que Marque ot en le foriest laissiés. 
Là ploroient de fain ; c'estoit grans pitiés. 
460 En la foriest estoit uns hermites logiés , 
Enssy qu'il pluet à Dieu qui fu crucefyés , 
A trouyés les enfans povres et mésaisiés. 
Quant li predons le vit, si fu moult courechiés, 
Les enfans apierçut en ung mantiel muchiés. 



» Bertuin avons ociseà nos brans esnioulus. * 
— « Tybers, ce dist Aliste, loés en soit Jhésns! 
» Bien avez déservi que vous soiet me drus. %. 

452 Et membres et leur phtés; peut-être faut- 
il lire : leun membres et leurs pie's , malgré la ré- 
pétition du dernier mot dans le vers précédent. 

455 Marques y etc. Le vers n*a pas la mesure 
convenable : 

Marques, dist Matabrune, or vous iestes mes nies? 

456 M(m corps liés , au lieu de corps il vaut 
mieux écrire euer, 

457 Or lairay Matabrune ; le manuscrit : or 
lairay bi Matabrune. 

459 Vers trop court : 

LA ploroient de fain que c'estoit grans pitiés 7 

460 Hermites. Berte , égarée dans les bois , 
trouve aussi un ermite , page 64. 

461 i'/aer,plut. 

462 Mésaisiés, Roquefort ne donne que me- 
saise, La syllabe mé ou mes, quand elle entre 
dans la composition d*un mot et se place au corn* 
mencement , a d'ordinaire ce sens ; en latin maie 
ou malus; mésaventure, mesekéans , meschéoir, 



meschef, mesconseiller ^ mécompte, médire, etc. 
11 en est de même de la syllabe ma ou mau , té- 
moin le mot maraude, quoi qu'on en dise avec 
ménage. 

463 Predons, prud'homme. Dans Joinville le 
roi Philippe-le-Hardi distingue le preux homme 
du prud'homme. Quand il sut que le comte Jean 
de Châlons avait eu un fils : « Dieu, dtt-il, veuille 
le faire prénomme et preudomme. • Du Gange , 
qui dans ses notes sur Joinville confond ici le 
roi Philippe avec Saint-Louis, tire le net de 
preu et de preuhomme de probus , qui , dans les 
auteurs du moyen âge , signifie un homaie vail- 
lant : une ancienne épitaphe rapportée dans les 
Antiquités de Besançon de Chi£Qet, offre ce vers : 

Hic, RenMude,jacêt, vlr amaOilis et probe miles. 

Du mot probitas pour vaillance nous avons formé 
prouesse, les Espagnols prozza et les Italiens 
prodezza. Joinville, dans la Collection des mé- 
moires de 1785, II, 105 et 231. 

464 Muchiés y cachés; mot que le wallon a 
conservé. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 25 

465 Lors a dit doucement H hermites prisiés : 

a Eofans, maudit soit chils qui chy vous a laissiés ! » 

Héiias, li hermites, les enfans regarda. 

De la pilet qu'il a tenrement en plora. 

Adont li boins hermites à Dieu mierci pria 
470 Qu'il Yolsist conforter celle maisnie-là. 

Dieux oy l'orison, quy les enfans ama, unecLèvrciesaiiaiie. 

Droit pardeyant Tiermite une chièvre envoya, 

Qui toute blancque fu ; les enfans aprocha : 

Par le voloir de Dieu tous vij les alaita. 
475 Quant li preudons chou vit, Jhésucris en loa. 

Or vit et cognent bien que Dieux li envoya 

La chièvre, qui les hoirs douchement gouvrena. 

Il a pris le mantiel , les enfants enporta 

Dedens son hiermitage ; là il se herbéga , 
480 Et li chièvre les sieut, point ne les eslonga. 

Les enfans gracieux douchement alaita , foi. s r». 

Et puis r'aloit au bos , quant alaitiés les a. 

Or ont trouve noriche. Dieux trouvée leur a. 

Or sont li vij enfans par dedens Tiermitage 
485 Alaitiet et nourit d'une chièvre sauvage ; 

Et tant les alaita qu'il orent biel éage. 

L'iermites les viesloit des fuelles du boscage. 

Or lairay des enfants que Dieux garde de hontage , 

Et diray d'Oriant et de son vasselage 
490 Qui lonctemps demora hors de son hieretage , succès doriam ^ la 

* " guerre. 

Pour la guerre qu'il ot contre la gent sauvage. 
Ses anemis destruist et kacha à damage , 

477 Hoirs , héritiers , enfants ; gouvrena , par 488 Vers trop long j lisez gard au lieu de garde. 

transposition de lettres. 489 Dans le MS ce vers est ainsi défiguré : 

479-80 Herbéga, eslonga, VOy . vers 229, 231 . Et ili roy d'Oriant et de basselage. 

483 Jforiche, nourrice. Vasselage, valeur, prouesses. 

487 Fuelles, le manuscrit fuellege. 492 Ses, manuscrit : ces; destruist, détruisit^ 

Ton. I. 4 



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26 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Il revient dans ses états. 



Nouvelles perfidies de 
Matabrune. 



Fol. 8vo. 



Matabrune lui ot eoToyet maiat mésage 
De la francque royne qui estoit en sieryage ; 

495 Mais on n'osoit au roy dire si fait langage , 
Tant qu'il fu rapairiés à son riche barnage. 
Par dedens la citë^ où il ot maint manage , 
Faisoient ly bourgois chière obscure et ombrage , 
Et bourgoisses oussy , disant piteus langage , 

500 Pour la francque royne qui tant ot biel visage. 
Matabrune la yielle, à qui Dieui ottroit rage, 
Vint à son fil le roy, contrefaisant le saige, 
Bonne chière ly fist et ung moult boin visage. 

Matabrune s'en vint au boin roy Oriant : 
505 « Ahy ! biaus filz, dist-elle, com j'ay le cuer joiant! 
De tant que je vous voy sains et sauf et vivant , 
Et d'autre part oussy ay le cuer moult dolant 
De le vostre moullier et de son convenant. » 

— (( Comment, dame! dist-il, ne m'aies pas celant, 
510 Est morte ma mouUiers que mes corps amoit tant? )) 

— « Elle est morte pour toy, dist-elle, mon enfant. 
Car vous l'orés bien diere chéens de maint siergant. » 

— « Dame , ce dist ly roys , n'aies riens espargant : 
Mieux vault que vous m'aies le cose devisant, 



et hacha â damage, et les chassa avec perle pour Berle aus grant pié$ : 
eux. 



495 Si fait tangage , on n^osait lui tenir un 
langage pareil, si capable de Toffenser. 

496 /tapat'n»; revenus ; 6arftay«, baronnage, 
les hommes , les sujets d*un souverain et , par 
suite, ses états. Adenez donne à Pépin même le 
titre de ber, page 6â du roman de Berte, et Cbarle- 
magne le porte aussi dans les romans carolingiens. 

497 Manage, du latin mauere. 

498 Chière obtcure et ombrage, mine triste et 
sombre. 

501 A qui Dieux ottroit rage ! autre formule 
de malédiction. On en trouve d'analogues dans 



p. 17. Dame-Dieu U confonde, Torde serve piUlenle! 
21. Sa fille y a trouva , que la maie mort fière! 
26. Et Tybers Ta saisie , qai monlt ait mal d'ahé ! 
31. Lors s'en départ la vielle, Diex la puist craveoter! 
33. Nului , fors lai tout seul ; Dieu lui doint encombrier! 
40. El de par Torde serve , ses cors soit confondus! etc. 

504-514 Matabrune, etc. Ces vers sont tran- 
scrits dans rintroduction au second volume de 
Ph. Mouskes, page xlviu. 

510 Mes corps : ne faudrait-il pas mes cuer? 

512 Diere pour dire, forme flamande. Voyez 
vers 435 et 446. 

513 Espargant, épargnant. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



27 



515 Soit de bien ou de mai , qui yoist de moy touchant , 
C'uns aultres le m'alast premièrement nonchant. 
Teulx le me poroit dire qu'en seroie dolant ; 
Et TOUS iestes ma mère , se n'iray plus avant. » 

— (( Biaus filz, dist Matabrune, yai moult le cuer dolant^ 
520 Que TOUS avés mouUier de si mais couyenant ; 

Je cuiday qu'éuissiés engendrés j eniant ; 
Mais Yostre femme a jut à ung gagnon puant. 
Yij kiens en aporta , je le yous créant. 
Je fui au délivrer , par Dieu le tout-poissant , 
525 Et ceste fame-chy que véés apparant, 

Les reschut en ses mains, foy que doy saint Vincent. » 

— w C'est voirs, che dist la femme, jà ne l'iray celant. » 
Et quant ly roys l'oy , sy mua son samblant, 

Adont a respondut hautement en oyant : 
530 c( Où est , dist-il , ma femme , dont chy m'aies parlant ? » 

— i( Sire, dist Matabrune , en cambre va gisant; 
De hontes n'ose issir ne venir plus avant. 

A tous jours vous reny , se ne l'aies jugant 
A ardoir en ung feu sur ung prêt verdoiant , 
535 Ne se jamais aies à se char habitant , 

Là ù chiens a géut et fait tout son commant. )) 

Quant ly roys Orians a le nouvielle oye , 
En une cambre entra et fait chière esragie ; 
Dist à ung chevalier en qui fourment se fie : 



51Î5 Foist, va. 

516 Nonchant, annonçant. 

517 7'eu/x,lel. 
520 Mait , mauvais. 

522 Jut à, eut commerce avec... ji'(ac)u(i)<. 
Gagnon, un mâtin, nn chien de basse-cour, de 
canis ; ailleurs waignon, 

523 Je le vous créant, ^e vous en donne Tas- 
surance. Le vers étant imparfait , on peut le ré- 
tablir de cette façon bien simple : 

Vij kieos en aporta , si je le tous créant. 



525 Fées, voyez. 

526 Saint Vincent est un saint belge de la 
race des princes de Hainaut; il épousa sainte 
Waudru. On le considère comme le fondateur 
de Soignies , où il est Tobjet d*nne vénération 
particulière. Molanus, Natales sanctorum Belgii^ 
fol. 151, au 14 juillet. 

527 Celant, le manuscrit sélant, 
555 Jugant, pour jugeant, 

555 Ne se jamais aies , n*allez jamais ainsi... 
538 Esragie, proprement enragée, v. v. 122. 



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28 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Désespoir et irrcsoiuiiou 540 « AiDis , cc dîsl IjT Foys , véchi grant diablerie , 

Quant de yij kiens est me moullier akoucie , 

Que mes corps amoit tant de bonne amour jolie. 

Or ne say que pensser , or ne say que j'en die : 
^oï^*^- Il convient qu'à ung chien ait eut compagnie ! 

545 Tant suy dolans qu'a pau que n'esrabie. » 

Et dist li chevaliers : « Monseigneur, je vous prie , 

Ayés vo cuer à Dieu et à Sainte Marie. » 

— «( Et comment, dist ly roys, que feray de m'amie? 

Se je le fay ardoir, et qu'elle soit bruie , 
550 Jamais joie n'aray à nul jour de ma vie ; 

Et se je le repreng oussy en me baillie , 

Je me feray blasmer de ma chevalerie. 

Or ne say que pensser; or suy en dierverie. 

Bien volroye morir , se Dieux me face aïe ! » 
555 En tel soussi s'assist sur la kouche jolie : 

En doleur s'endormy et en mérancolie. 

Li bons roys Orians en plorant s'endormy. 
Et le francque royne, qui le cuer ot mari , 
Estoit en une cambre dont point ne pau n'issy. 
560 Ung jolis escuiers en est venus à ly, 
Qui longement avoit à la dame siervi. 
Nouvielles li compta d'Oriant , son mari , 
Qui estoit revenus. Quant la dame l'oy : 
a A ! douls amis loyaux, a-on parlet de my? » 
565 — « Oïl, dame, dist-il , car j'ai trèstout oy : 
Matabrune, la dame , ly a trèstout jéhy, 
Béatrix est instruite des fit li a consciUiet , pour voir le vous affy, 

calomnies dont elle est ^ ^ '' ' 

l'objet. 

541 Quant de vtj kiem si est me moullier akou' 556 S*endormy, le manuscrit : s'endory; me- 
cie (accouchée)? rancolie, substitution de IV à IV. 

542 Corps, cuer? 561 Le manuscrit: ^iit longement à la dame 
545 Vers incomplet : Tant suy triste et dolans ? avait siervi f 

esrabie , enraLQe. 562 Cotnpto, conta. 

553 Dierverie, Hors Je raison (deviare). 564 ui pour ahl 

554 Le MS porte volroit au lieu de volroye, 566 Jéhy, déclaré. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



29 



C'on vous fesist ardoir, pour voir^ je le vous dy : 
Mais à dire ne say que ly roys respondy. 

570 En une cambre entra , oneques puis ne le vy. » 
— « Lasse ! disl la royne, véchy mon corps trahy. 
Très-douce mère Dieu^ de cuer vous ay siervi. 
Mais par confait péciet pui-ge avoir désiervi ^ 
Que vij kiens sont issut enssi du corps de my ? 

575 Que m'est-il avenu? je ne say que c'est chy ! 
Or ay pierdu l'amour de mon loiel amy, 
De cheli qui m'amoit , et je l'amoye oussy, 
Dou plus biel. du meilleur c'oins de mère nasky. 
A! Dieu père poïssans, qui , au saint venredy, 

580 Fustes pénés en crois et frais de Longy, 
Sic que l'iaue et le sanc de son costet issy, 
Et que vo doulce mère vo vit en ce point-chy , 
Qui s'en desconforta sy fort, qu'elle chéy 
Ens es mains saint Jehan , qui bielle requelly , 

585 Et que Jhësus , ses fieux , qui pour noMS mort souffry, 
Au jour de sainte Pasques , sa mère resyoy ; 
S'ière sy vraiement que je le croy enssy : 
Voelliës reconforter le dolant cuer de my ! » . 



£lle s'abandonne 
douleur. 



Fol. 9 vo. 



570 Manuscrit : oneques puis je ne le vy, 

575 Confait péciet, de confectut , un si grand 
péché. Voy. au vers 885 , ce mot pris dans un 
autre sens , et vers 495. 

576 Loiel, pour loial. 
578 C'oim, c*onc. 

580 Fruis , pour férus f Longy, Longin ; voir 
une note sur ce personnage, Pb. Mouskes, II, 
812-13. La légende dorée dit que Longin fut 
un centurion qui perça le côté du Christ de sa 
lance. Quant il vit le soleil s*ohscurcir et la terre 
trembler, il crut en Notre - Seigneur. A£fecté 
d^une grande faiblesse de la vue , il toucha ses 
yeux avec ses mains tachées du sang du Sauveur, 
et aussitôt il vit parfaitement. Alors il renonça 
ay service militaire , devint disciple des apôtres 
et se retira à Césarée , en Gappadoce, où il mena 



vingt-huit ans la vie monastique et fit de nom- 
breuses conversions. Le légendaire, en racon- 
tant le martyre de Longin, Tentoure de prodiges. 
J.-G.-Th. Graesse, Jaeohi a Voragine legenda 
aurea, Dresdae, 1844, in-8», c. XLVII , pp. 202- 
203 ; G.-B. (Gustave Brunet) , La légende dorée^ 
Paris, 1843,11, pp. 40-50. 

Met , par cbelui Dieu qui en la croix fii rais , 
Et fënis de la langbe du chevalier Longis, 

{Le WBu du Héron , dans les Mémoire» 
de la Curne de St*-Pa]ayc, Paris, 
1826,11, 100.) 

581 Sicque, Voy. vers 406. 

582 Ce point, le manuscrit: se point, 
584 Le manuscrit : qui hiel requelly. 
586 Resyoy pour resjoy. 



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30 



LE CHEVAUER AU CYGNE. 



Le roi Orianl assemble 
soQ conseil. 



Moult parfu la royne dolante et tourmentée; 

590 La doleur qu'elle fist ne puet iestre contée. 
Quant ly roys ot dormi , droit en la sale pavée 
A mandet son conseil , et fist une assemblée. 
Contes et chevaliers et gent de renommée 
Et ly vesques i vint à maisnie privée. 

595 Et quant ly roys le vit, si dist sans demorée : 

« Biau seigneur, dist ly roys , or oyés me penssée. 
Je vous ay chy mandet en ma cambre listée, 
Pour le plus dolant roy, c'est vérités prouvée , 
Qui oncques mais éuist la tieste couronnée : 

600 J'avoie une moullier, de moy estoit amée, 

Mieus c'oncques home ama une dame honnourée : 
Or ly est avenu , depuis ma désevrée , 
Qu'elle s'est de vij kiens laidement délivrée. 
Or voet-on supposer qu'à chien s'est adonnée , 

605 Et que d'un chien li fu faite ceste engendrée ; 

Et puis dont qu'à ung chien seroit habandonnée, 
Hontes seroit pour moy, s'en mon lit iert trouvée ; 
Et se justiche estoit loyalment ordenée , 



591 Pour la mesure supprimons le monosyl- 
labe droit. Sale pavée, saie voûtée , expressions 
communes dans les chansons de geste. 

594 Ly vesqnes. Quel est ce prélat? Tévéque 
de Tournay, celui de Liège ou de Cambrai? Non, 
celui de Lille fort la lée, diocèse inconnu. 

597 Cambre listée. On trouve dans les trou- 
vères palais listé ou lité , écu listé, marbre listé. 
M. G. -F. de Martonne (P avise la Duchesse , 
p. 50 ) croit , pour ce qui concerne les chambres 
de palais et le pavé des édîQces ; que le mot listé 
signifie une peinture ou une disposition à car- 
reaux. Mais il n*admet pas cette explication pour 
les écus , quoiqu^on lise dans les fragments de 
Gérars de Viane, publiés par J. Bekker : 

Lerobert saisi par Tescu d'or bendey. 

La chanson de Roncevaux (éd. de M. Fr. Mi- 
chel, pp. 122-194) fournil aussi ce passage : 



Pent à son col un soen granl escul lel: 
D'or est la bocle e de cristal listel; 

ce que le savant éditeur traduit par : à bandes. 
Cf. Fallot , Recherches sur les formes grammat. 
de la langue française , pp. 547-48. 

On appelle encore litre ^ une bande noire au- 
tour d^uue église, où sont peintes les armoiries 
d*un défunt j ce mot doit venir de listra , qui si- 
gnifie une bande d'étoffe longue et étroite. Liste, 
dans le roman du Renard , est traduit par 
M. Méon , par bord, bordure , sens conforme à 
Texplication fournie par Roquefort. Voy. notre 
notice intitulée : Version de la légende de Jour- 
dain de Blaye attribuée à un belge ^ pag. 1S du ti- 
rage à part (Bull. deVJcad., t. V , n<» 5). 

602 Désevrée ^ départ, séparation j quelque- 
fois déseurée. 

603 S'est. Le manuscrit : c'est. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 31 

II fauroit qu'en ung feu fiist arse et embrassée. 
610 Si TOUS demant conseil sans nulle demorée. » 

Ly ëvesque, qui fii de Lillefort la lée, foi. lo r«. 

Parla premièrement de paroUe senée : 
Car la paroUe fu moult très-bien escoutée. 

Li esvesqiies parla biel et cou rtoy sèment. Discours de réréquede 

615 « Sire roys Oriant, j'en diray mon talent. 

La royne gentils a fait délivrement 

De vij chiens , che dist-on , ne le say autrement ; 

Possés qu'il soit ensy tout véritablement ; 

Pour çou Yostre mouUier, qui tant a le corps gent^ 
620 Ne doit rechevoir mort; je vous diray comment : 

Espoir qu'en son dormant^ enssy que sommes prent ^ 

Une bieste li ait fait ce vilain tourment , 

Che ne fu pas son gret ne son consentement ; 

Et d'autre part oussy vous avés liément 
625 Ghéu avoecques li , sy amoureusement , 

Que la char là ù vous avés atoucquement 

Ou par bonne amour ^ et par le sacrement. 

Ne devés consentir qu'elle mure viument ; 

Mais faites la royne garder sougneusement 
630 En un lieu gracieus , à vo commandement , 

Là ù elle ait sa vie bien et souffisaument , 

Et s'en laissiés à Dieu prendre l'avengement. » 

Quant ly roys a oit Févesque plaidoyer, 
En pies s'en est levés uns autres chevalier , 

609 Embrassée y pour embrasée, comme plus 625 Ghéu, ailleurs yeu. 

haut. 626 atoucquement, altoucbement. 

610 Demant, demande. 627 Ou; il vaudrait mieux et par la..,. 

615 Ten diray mon talent, j*en dirai mon 628 Mure, meure; viument, d^une manière 

opinion. infamante (viliter), 

618 Possés*,.^ posez qu*il soit ainsi. 630 En un lieu; le manuscrit : en une lieu. 

621 Espoir qu', si peut-être ; son dormant, 632 L*avengement , la vengeance ; le MS : la 

son sommeil ; sommes [somnus), vengement. 



1 

I 



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32 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Un chevalier pread U 
pjrole. 



Fol. 10 v». 



635 Et parla haullement, car moult ot ie cuer fier. 
ce Comment sire^ dist-il, Yolés-yous apointier 
C'on Touisist en ce point ceste famé laissier, 
Qui est digne d'ardoir et par feu exsillier ? 
Dont celle est en prison. Orians au cuer fier 

640 INe pora à nul jour avoir point de mouUier ^ 
Et enssy ly royalmes n aroit nul hiretier ; 
Il [>oroit bien trouver à mortel encombrier. 
Se g'estoie créus, par Dieu le droiturier, 
On le feroit ardoir, sans point artargier^ 

643 Puis feroie le roy à ung aultre aparier : 
Se li fera le duel de sa dame apayer. » 



Le roi Kbandonne à son 
ronseil le jugement de 



Quant li roys Orians entendi la raison 
De chelui chevalier, qui le cuer ot félon , 
Plus rouges en devint que n'est feu de karbon ^ 

650 De la roy ne ardoir n'ot pas dëvocion. 

Lors parla ung seul mot , sicque bien l'oy-on , 
Et le dist pour la dame avoir sauvacion : 
« Seigneur , or m'entendez , chevalier et baron , 
Faites le jugement à vo devision ; 

655 Mais je veue à celi qui souflFri passion , 
Que jamais à nul jour , ne à nulle saison , 
N'espouserai moullier en me regnascion , 
Pour or ne pour avoir, pour promesse ne don : 
Enssy l'ay enconvant, sans nulle arestison. » 



638 Par feu exsillier , exterminer par le feu. 

643 Dieu le droiturier, le Dieu juste. 

644 Le copiste a chargé ce vers de deux mots 
qui sont déjà dans le précédent : 

On le (/a) feroil ardoir, par Dieu, &ans poinl artargier. 

Artargier pour aiargter, tarder. 

645 Aparier , apparier est resté. 

646 Apayer, apaiser, consoler. 

651 Sicque, pour si que, comme plus haut. 



654 Le manuscrit au lieu d*â vo devision 
porte : à rostre devision, ce qui rompt la mesure. 

655 Je veue, je voue, je promets. 

657 En me regnascion, pendant mon règne. 
658-59 Ces vers sont trop longs dans le ma- 
nuscrit : 

Pour or ne pour avoir, pour promesse ne pour don. 
Enssy l'ay enconrenant, sans nul arestison. 

Enconvant ou encourait/. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



53 



660 Adont ly chevalier lot d'une avision , 
Jug^ièrent c'on tenist la royne em prison. 
Quant Matabrune en vit bien la conclusion , 
L'ëvesque manecha , et prist par le menton. 
<( Sire ëvesque, dist-elle, ne valés ung bouton. 

665 Je vous fèray morir à grant destruction. » 

— « Dame, dist li évesques, qui cuer ot de lion, 
Je croy, qui bien saroit vostre confession, 
Que la royne aroit viers le roy son pardon. » 

Ly boins roys Orians ne s'i voet ariester , 

670 A le royne fist ij chevaliers aler. 

a Seigneur, leur dist ly roys, aies sans demorer. 
Et faites la dolante très-bien emprisonner. 
Mais c'on le faiche bien siervir et ordener , 
Et ly dittes oussy, ançois yo retourner, 

675 Qu'elle pensse de Dieu siervir et honnourer ; 
Qu'elle prie pour njoy , car pour ly asauver , 
Ay volut à toujours guerpir et refuser 
A iestre en mariage c'on me voloit donner; 
Ne jamais ne volray mon corps remarier. » 

680 Adont l'y chevalier s'en volrent désevrer : 
A la dame s'en vont isnièlement parler. 
Quant la dame les vit dedens le cambre entrer , 
Elle n'ot membre nul ne li fali trambler. 



MaUbruoe menace le 
bon éréqae. 



Oriaal fait emprisonner 
Béatrix et lui enToie 
deux chevaliers pour 
lui intimer sa volonté. 



Fol. 11 r». 



I 



660 Tôt d'une avision , à runaoimité. 

661 Em, en. 

665 Manecha, menaça ] et prist par le menton, 
ce geste paraîtra certainement d*une familiarité 
peu noble on d^un emportement sans dignité. 

668 Le manuscrit : 

Que la rojne avoit viers le roy pardon. 
671 Seigneur, leur dist,,.', le manuscrit : Sei» 
gneur, dist.,.. 

673 Faiche, fasse. 
677 Guerpir, laisser. 
TOM. I. 



680 Désevrer, partir, se séparer du roi. 

681 Isnièlement, promptement. M. Roque- 
fort fait yenir ce mot à'igniter; M. P. Paris 
d'anheliter. MM. Fallot et Rothe sont d*avis qu*il 
procède plutôt de Tallemand schneU, Recherches 
sur les formes grammaticales de la langue fran- 
çaise , page 545 ; les romans du Renard, Paris , 
1845 , in-8», p. 451. Cf. Orell , Altfranzoesische 
Grammatik , page 504. 

685 Mot à mot : 

Elle n'eut point de membre <{ui faillK de trembler. 

5 



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34 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



A sa vois , qu'il oi clère , commença à crier : 
685 c( Seigneur , or yoi-ge bien , seionc le mien pensser, 
Nouyieiles me venés de ma mort a porter; 
Mais pour celi tous prie , qui se laissa péner, 
Ains que voisse morir^ me iaites confiesser. » 
Dont commencha la dame tenrement à plorer. 

690 La royne gentils plora moult tenrement, 

Mais ung boin cheyaliers li dist moult tenrement : 
c( Dame, ne plorës pas; laissiésTO plorement : 
La cose yenra bien, se Dieu plaist, temprement. 
Ly roys nous a tramis à vous principaument ; 

695 Et sachiés qu'il est dit de vous par jugement , 
Qu'en prison demorés tenue fermement , 
Tant qu'il plaira au roy et à son parlement ; 
Mais siervie serés et bien et richement ; 
Et sachiës que li roy , pour vostre sauvement , 

700 A juré et voue à Dieu omnipotent 

Que mais n'ara moullier en droit mariement 
En trestout son vivant ; il en fist sièrement 
A tous ses baus barons , qui estoient présent ; 
Et s'il ne l'éuist fait, je vous ay encouvent, 

705 Vous éuissiés estet arse vilainement. » 
Quant la royne oy parler sy faitement , 
Au chevalier a dit biel et courtoisement : 
c< Seigneur , dist la royne , qui ploroit tenrement , 



685 Foi-^e, vois-jc. 

688 Fowe, j'aille. 

689, 90/91. Uadverbe tenrement est employé 
trois fois dans ces vers et deux (bis à la rime, ce 
qui fait supposer quelque distraction de copiste. 
Peut-être qu'au troisième vers il faut lire : li 
dist moult doucement. 

69S Plorement, pleurs. 

695 Temprement, à temps. 

694 Tramis, envoyés {transmittêTe)i princi-^ 



paument, principalement. 

701 Mariement , mSiTitL^e. 

702 Sièrement, serment. 

704 Encourent; ce mot, qui revient si souvent, 
dérive de eonvenire , par le changement ordi- 
naire de on en ou et réciproquement. Rabelais 
dit unff trou de ehou pour un tronc de ekau. 
Voyez vers 658-59. 

706 Sy faitement, si bien. Voyez vert 57S et 
883. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



35 



Vous me dires au roy, qui tant a d'enscient, 
710 Que je l'en remierchi et gfrascieusement. 
S'en prierai pour lui tant et sy longement 
Que mes corps Tiyera au Dieu commandement. » 
Adont li chevalier sans nul ariestement , 
Livrèrent la royne tout son estorement. 
715 Enssy fu la royne et vesqui longement, 

Tant qu'Elias , son fil , qui tant ot hardement , 
Le gitta de prison très-amoureusement, 
Enssy que vous orés assés proçainement. 

Seignour, or faites pais , pour Dieu de paradix , 

7â0 Dou chevalier au cisne orés dire biaus dis. 
Lairay de la royne, là bielle Béatris : 
Des vij enfons diray que la chièvre a nourris 
A l'ostel de l'iermite, qui leur fu boins amis, 
Qui les fist baptisier trestous à son devis. 

7â5 Entre les vij enfans en fu li uns eslis 

Que l'iermite ama plus, car moult fu bien apris. 
A celui mist son nom li hiermites gentis. 
Et ot nom Hélias ; de fuelles fu viestis, 
Parmy les bos couroit , comme lièvres hardis , 

730 N'avoit sorlés en pies, si n'avoient li sis; 

L'un avoec l'autre aloient li vij enfans toudis. 
Or avient en ce temps c'uns braqueniers soubtis , 
Pour cachier en ce bos , qui pas n'estoit petis , 
Trouva les vij enfans desous ung arbre assis ; 

735 De pûmes se juoient qu*il a voient là pris. 
Ly braqueniers les a bien véus et quoisis ^ 
Et les kaines au col d'argent qui fu massis. 



Fol. Il v«. 



L'ermite élève le» eo- 
fants de Béatrix. 



Elias ou Hêlyas. 



Le braconnier Savari 
rencontre ces eofants. 



709 D'entcient, sagesse , lumières. 
714 Estorement , tout ce dont la reine avait 
besoin (instauraré). 

716 Hardement , courage. 

717 (?t«o, jeta. 

719 Sei^fioiir.... Nouvelle invocation. 



728 Le MS : Et ot en nom Uélioê (au ▼. 716, 
Elias). 

730 Sorlés , souliers ]sU , six. 
732 Soubtis, subtil. 

736 Çuoisis , le manuscrit : quoisies. 

737 Massis, massif. 



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56 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 12 r«. 



Ly braqueniers en fu durement esbahis : 
Les enfants salua de Dieu de paradis ; 
740 Mais ains ne dirent mot nient plus c'une brebis. 
« Dieux ! dist ly braquenier , qui ot nom Sayaris , 
Or ne Ti-ge oncques mais enfant sy mal apris. » 

Quant ly enfant oïrent parler le braquenier 
Tout vij s'en vont fuiant com ce fussent lévrier, 

745 Tout de fuelles viestut, sans kauche et sans cauchier ; 
Et chieus les va sievant, qui ne les vot laissier, 
Jusques à Tiermitage , ne s'y vot atargier. 
Ly ermites le coisi , se li prist à huchier : 
c< Amis, pour Dieu, vous pri, le père droiturier. 

730 Les enfans ne voelliés grever né atouchier. » 

— c< Nanil , dist Savaris, ne vous caut d'esmayer ; 
Mais savés qui me fait forment esmervilier? 
Qu'il ont kaines d'argent : qui leur a fait lacier? » 
c< Amis , dist ly preudons , bien te puis tiesmoignier 

755 Ensément les trouvay enmy ce bos plenier , 
Et qu'ensi furent net li enfans droiturier. 
Lonctemps les ay gardés et esté et ivier : 
Une chièvre y venot bien iij ans alaitier , 
Qui oussy blanche estoit comme naige en janvier. >i 

760 — « Merveilles ay oit, che dist le bracquenier. 

Sire preudons, dist-il, Dieus vous en voelle aydier, 



739 De Dieu y au nom de Dieu. 
742 Ft-^e,vw-je. 

745 Sans kauche et sans eauchter, saos chaus- 
ses et sans chaussure j Roquefort explique cati- 
ckter par souliers. 

746 Chteus, celui-ci. Au v. 764 chus. 

748 Ly ermites le coisi, pour la mesure il 
faut prononcer comme si Vy s^élidait devant Ve 
d'ermites, Huchier , appeler. 

751 Nanti, point du tout ; ne vous caui, ne 
TOUS chaut; esmayer, d*étre ému. 

75S Esmervilier , émerveiller. 



753 Lacier, qui leur a fait attacher , lacer, ces 
chaînes au cou? 

755 Ensément, ensemble j ce hos plenier , ce 
bois touffu , vaste ? 

756 Enfans droiturier, enfants innocents , 
sans fraude, et dans un autre sens, légitimes. 

758 Le manuscrit : 

Une chièvre le veoot bieo iij ans alaitier. 

Venot, venait. 

759 Le manuscrit : 

Qai ouiti blanche estoit comme la naige en jiinvier. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



37 



Et dou bien des eofans vous venge le loyer ! » 

A tant se départi , et prist à repairier. 

Seignour , chus Safaris , que tous m'oés nonchier , 
765 A Matabrune fu ; pour lui aloit cachier. 

Quant Matabrune yit , se li prist à huchier. 

ce Dame , dist li variés qui le corps ot légier, 

Aventure ay trouvée qui moult fait à prisier. 

Ains telle ne trouva Anselot le guéroïer^ 
770 Gauwain ne Pierceval , ne tout li chevalier 

De la court roy Artus, le noble princier. » 



Savari rend compte i 
Matabrune de ce qui 
lui est arrivé. 



Allusion aux l^i^ndes 
de la Table Ronde. 



762 Renge , rende , comme on disait prengt 
pour prenne , etc. 

764 Seigneur, apostrophe aux auditeurs; 
chus, ce 'j nonchier^ annoncer (nunciare). 

767-80 Voy. introduction au tome second de 
Ph. Honskes, p. zltiii. Le corps, le cuer? 

769 Antelot , Laocelot, un des chevaliers 
d'Artur ; c*est en lisant $ei aventures que s*ou- 
blia Francesca de Rimini : 

Noi ieggeuamo un giorno , per diletto , 
D< Lavcilotto , conte amor lo sirtnss, 

(Dahte, înfêrno , canl. V, vert 127.) 

Ce paladin est le héros de deux grandes chan- 
sons de geste Lancelot du lac et le Roman de la 
Charrette, commencé par Chrestien de Troyes 
et terminé par Geoffroy de Ligny. Il existe des 
rédactions flamande et allemande de Lancelot 
du lac; Fallemande par Ulrich de Zatzikchoven 
vient d*étre publiée par M. K.-A. Hahn, Franc- 
fort, 1845, in-8®; la flamande est encore iné- 
dite. Erasmo di Valvasone a imité ce poème en 
italien; les Espagnols en possèdent aussi une 
leçon qui semble différer de la leçon française. 
C*est de là qu*est tirée la célèbre romance dé- 
clamée par Don Quichotte : 

Nuncaf liera cavallero de Damas tan bien servidof 
Como/uera LAVÇàiioTE , tfuando de Bretana vino. 

Yoy. Introduction au second vol. de Ph. Mous- 
kes , LX. P. Paris , les Manuscrits français de 
la bibl. du Roi, I, 131, 146, 147, 148, lî$3, 
156, 157, 158,159; II, 340, 354, 361, 365; 



III, 55; VI, 5, 127, 134; J. Dunlop, The his^ 
tory of fiction, Edinburgh, 1816, I, 234; Hoff- 
mann, Horae helgicae, I « 34 ; Yonder Hagen 
und Busching, Muséum, 1, 603 , Liter. Grundr., 
151 ; G. EUis, Spécimens ofearly english metri- 
cal romancées , London , 1805 , 1 , 193-387 ; 
J.-W. Schmidt, lécs romans en prose des cycles 
de la Table Ronde et de Charlemagne , tr. de Tall. 
et annoté par le baron Ferd. de Roisin (Saint- 
Omer, 1844), in-8«, pp. 42-50; F. Haas, Hist. 
de la littérature française, Darmstadt, 1844, 
in-8*>, p. 143 ; Van Praet, Recherches sur Louis 
de Bruges, pp. 182-184, etc.— (rueroter , il faut 
prononcer guerrier pour la mesure. 

770 Gauwain ne Pierceval, autres chevaliers 
de la Table Ronde. Jos. Ritson a publié sur le 
premier un poème de 4032 vers intitulé : Ywaine 
ond Gawin; Ancient engL metrical romancées, 
London, 1802, in-12, 1, 1-169. Le second est le 
héros d*un roman fameux auquel on donne aussi 
le nom de Roman du saint Gréai, dont M. Fran- 
cisque Michel a publié un long fragment en vers 
français, et que Wolfram d*£schenbach, au XIII* 
siècle , imita en vers allemands. Dans le roman de 
Perceval, remarque M. Schmidt, nous distinguons 
deux groupes principaux : les faits et gestes de 
Perceval et ceux de Gauvain, qui servent à donner 
du relief au héros principal. Gauvain s*élève au 
plus haut degré de perfectibilité qu*il soit donné 
à rhomme d*atteindre. S^abreuvant à longs traits 
à la coupe des délices , comme à celle des dou- 



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38 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Matabrane ordonne à 
Savari de tuer les en- 
fants de Béatrix. 

Fol. 12 yo. 



« Dame , dist le braquenier, j'ay en ung bos trouvé 
Vij enfans jouènes d'ans, qui bien sont fig;uré, 
De Tij kaines d'argent sont enkainé. » 
775 Quant Matabrune l'ot, s'a le menton levé, 
Et a dit au varlet : « Me dis-tu vérité? » 

— « Oïl , dist ii variés , par ma cresliéneté ! » 

— « Amis, dist Matabrune, Dieux te croisse bonté! 
N'en volroie tenir une g;rande cité. 

780 Se tu voes que ton corps soit de moy bien amé , 
Preng compaignons à toy assés et à planté 
Et fay que ly enfant soient tout vij tué ; 
Et se tu ne les fais, par ma crestiéneté! 
Je vous feray morir à duel et à vieuté. » 

785 — « Dame , dist Ii variés , je feray votre gré. » 
Matabrune la vielle a tost Marque mandé , 
Qui les enfans porta dedens le bos ramé. 



leurs, il amasse un inépuisable trésor d'expé- 
rience ; mais bien qu*il semble approcher , ce 
talisman n*en reste pas moins hors de sa portée : 
il est réservé à Perceval. Voy. J. Dunlop, The 
hûtory of fiction, I, 223-254; les Romans en 
prose des cycles de la Table Ronde et de Charle~ 
magne, page 40; Tédition du PerceTal enallem. 
donnée par Lachmann , Berlin , 1833^ et K. Ro- 
senkranz , Ueber Wolfr, von Eschenhach Perd" 
val, dans ses Aestheiischen und poet, Mitthei- 
lungen, Magdeb., 1827; in-8®, pages 207 et suiT. 
Il y a un extrait du Perceval dans les Appendi- 
ces à ce volume. Ce poëme a été traduit en vers 
allem. modernes par San Marte (A. Schulz), 
Magdebourg , 1836, in-8«. — Perceval était père 
de LohengriA , autre Chevalier au Cygne, ainsi 
qu'il est dit en détail dans Tintroduction. 

Les Anglais, qui sembleraient devoir être les 
plus riches sous ce rapport, ont un long ro- 
man de sir Perceval de Galles ( The romance of 
sir Perceval of Galles) , publié pour la première 
fois, (texte) pages 1-87, (notes) pages 257-267), 
The Thcrnton Romances, mis au jour par James 



Orchard Halliwell , pour la Camden hoeiety, 
London , 1844, in-4<^. 

Ne tout Ii chevalier, tels que Yvains , Ke- 
rados, Galaad ou Gallot, Bort, etc. Voy. : Les 
devises et armes des chevaliers de la Table Ronde, 
qui estoient du temps du renomme' et vertueux 
Artus, roy de la Grande-Bretagne. Lyon, 1590, 
in-4<* goth. A. Gerle, Koenig Artus und die 
Ritter von der Tafelrunde. Brunn, 1821, in-8<>. 

772 Le MS. : Dame , dist la braquenier. Le 
vers est trop long. 

773 Jouènes d'ans , le MS. : Jouens dans, 

774 Ce vers , qui est incomplet , peut se cor- 
riger ainsi : 

De Tij kaines d'argent ils sont enAaienés. 

775 Le menton, le MS. : la menton. 

776 Et a dit le MS. : et au dU. 

779 Ce vers semble avoir un sens ironique : 
c*est du persifflage à la mode du temps. 

780 Voes , veux. 

784 A vieuté {vtlitas) , d^une manière hon- 
teuse. Plus haut vieument (vilement). 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



59 



Et Marques vint à li , qui ne sa voit son Qvé ; 
Matabrune li dist : « Faus traîtres prouvé , 

790 Vous m'aviés pour ciertain fianciet et juret 
Que 1^ vij eofançon estoient afioet : 
Vous en avés menty, car il sont retrouvé , 
Sy en seront vostre oel tout en l'eure crevé. » 
Et quant Marques Toy^ mierchit li a crié. 

795 c( Ciertes, dist Matabrune, jà n'en aray pi té. » 
Les ij jeulx ii creva, et tel Ta atourné 
C'on le tenoit pour mort : enssi l'ont reporté , 
Les ij jeux ot crevé par le faus Mauquaré. 

Dou braquenier diray qui viers le bos s'en va. 

800 II prist vij compaignons ù forment se fia : 
L'afaire leur a dit, que riens ne lor cela. 
Enssy que Savaris par UDg hamiel passa 
Vit moult de gent issir pour ung tant c'on ala 
Vir une femme ardoir c'uns bouriaus amena. 

805 Le fait qu'elle avoit fait Savaris demanda , 
Et uns varlet li dist : « Ne vous menliray jà , 
Mourdry a son enfant que li siens corps porta. » 
Quant Savaris l'oy, tous ly sans li mua : 
Des enfans ly souvient , pourquoy il venoit là , 

810 Dist à ses compaignons : ce Ung biel miroir chi a 
Matabrune no dame , qui chy tramis noz a 
Pour mourdrir les enfants ; trop mal nous consella. 
Honnis soit-il de Dieu , qui jà mal leur fera ! 
Regardés ceste femme qui tantos ardera , 

815 Mourdry a son enfant, de li me souvenra. 



EU« fait creTcr les yeux 
de Marc de Saint- 
Trond, pour Tavoir 
trompée. 

Mauquaré ou Macaire 
est chargé d'exécuter 
cet ordre barbare. 



Savari s'apprête k obéir 
à Matabrnoe. 



Il trouve sur sa route 
uoe femme qu'on al- 
lait brûler pour io- 
fanticide. 



Cette vue le fait rentrer 
en lui-même. 



790 Fianciet , doDoé votre foi. 

791 Afinet, comme qui dirait mit à fin, 
tué. 

798 Mauquaré , forme de Macaire ( Maca^ 
rius). 

803 Vnff tant , un temps. 

804 Fir, voir, mot du wallon actuel : 



Nos irons ftr l'car d'or 
Al' procession de Mods. 

(Morceaux choisis sur la kermesss de 
Mons. Mons, Hoyois«Derely , in* 18, 
page dcroière.) 

805 Savàrit demanda, le MS. : Saveris le de- 
manda, 

81 Ung biel miroir chi a, a ici un bel exemple . 



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40 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol 13 ro. 



Lui et ses compagnons 
veulent épargner les 
enfants. 



Village de Pont. 



Hélyas quitte le bois avec 
rermtte. 



ce Chà! dist ly braqueniers, sa^és que nous ferons? 

Tos et isnièlement as yij enfans irons , 

Les kaines de leurs cols tantos leur r'osterons ^ 

Et puis à Matabrune nous les raporterons , 
820 Et che seront enseignes que destruis les arons. 

Cascuns li respondi : i< Che conseil acordons ; 

Car ce sera maufait, se nous les oschions. » 

« Seignour, dist Savaris, jà naal ne leur ferons; 

Dit TOUS ay boin conseil , je voel que le tenons. » 
825 Là s'i sont acordë; ensi fu leur respons. 

Puis entrent es forrès, si passent les buissons; 

L'iermitage ont veut dont poyre est li maisons. 

Seignour, H boins hermites , qui blan ot les grenons , 

Ot son ostiel laissiet, si fut aies à Pons, 
830 Ung Tilage , ù il ya querre ses garnisons 

Pour norir les enfans , quant il en est saisons. 

Elias son filleul, qui fii biaus yaletons, 

Mena avoecques lui ensi que ses garçons , 

Pour raporter au bos frommages et matons , 
835 Et du boin pain levet k'acatoit li preudons. 

Et demandoit pour Dieu, disant ses orisons. 

Ly aultre vj enfans quelloient les yers jons. 

A tant est Sayari ayoec ses compaignons ; 

Les enfans ont saisis qui mainent hideus tons; 
840 Et Sayaris leur dist : c Nul mal ne yous ferons; 

Mais ces kaines ychy toutes yous osterons. » 



822 Maufait, mal fait ; otchions pour occions 
tuoDS (occtdimus). 

825 Retpont , réponse. On dit encore répont 
en style liturgique. 

826 Le MS : puis sont entrent et forie't. 

827 Le MS : dont povre ett li tnaiton, 

828 Seignour, encore un appel à Taudiloire. 

829 Pont, Pont-à-Vendin et Pont-à-Bovines 
sont des villages de Tancienne châtellenie de 
Lille (Lille-fort?). 



830 Garnitont , provisions. 

832 Fa/e<<m#, diminutif de valet, dénomina- 
tion des jeunes gentilshommes , et qu*on don- 
nait même à Théritier de Tempire de Constanii- 
nople. Voyez v. 767, 778, 785, 806, etc. 

83 i ^afoftfy lait caillé. 

835 Pain levet, pain fait avec du levain. 

837 Quelloient, cueillaient. 

839 Saitit, le MS : taitiet. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



41 



Là furent li enfant tout pris et atrapé : 
Sayaris en tint l'un , sy l'a tant fourmené , 
Que la kaine en quéy , et, quant il l'ot osté, 

845 Ly enfans devint chines , che ly fu destiné : 
Trestout li yj enfant sont en chine mué, 
Par le Toloir de Dieu , le roy de magesté : 
Et quant il furent chine tout yj en sont yoIé , 
Démenant sy lait cry parmy le bos ramé , 

850 Que tout ly compaignon sont sy espoenté 
Que de paour se sont à le tierre pasmé : 
Moult furent esbahy quant il sont releyé. 
Ly uns à l'autre dist : « Qu ayons-nous chy trouyé? 
Et qu'est-il ayenu? bien sommes encanté 

855 Que chil enfant sont chine , et si s'en sont yoIé ! 
Biaus sire Dieux , font-il , ayés de nous pité ! » 
Ly uns à l'autre dist :' <c Dieus nous a pris en hé. 
A nous s'est courouciés ly roys de majesté. 
A! Matabrune dame, par yous sommes dampné. » 

860 — ce Seignour^ dist Sayaris, yéchi grande pilé; 
Alons-nous ent de chy , trop i ayons esté. 
N'ayons que yj enfans ychy en droit trouyé : 
L'autre ne yoel yéoir jamais en mon aé ; 
Et s'il estoit ycy onc l'aroye adesé , 

865 Qui me donroit tout l'or de la crestiéneté. 
Bien en porons morir ; le sanc ayons mué. » 



SaTari enlève les chataes 
des frères d*BéIjas , 
qui tous les six sont^ 
changés eo cygne. 



Fol. 13 vo. 



« Seignour, dist Sayaris, prendons le Diu aiuue, 
A Ions et retournons parmi le foriest drue. 
Maudite soit de Dieu celle yielle moussue , 
870 Qui chy nous enyoya pour iceste ayenue ! 



Savari et ses compagnons 
conviennent a abuser 
Matabrune. 



844 // l'ot osté, le MS : ilôt osté. 
8l$4 Encanté, ensorcelés. 

857 Hé, haine. 

858 S'est, le MS : c'est. 

863 En mon aé, en ma vie {aetas). 

Ton. L 



864 One, le MS : o ne; adesé, touché. 
867 Le Diu aiuue, l'aide de Dieu. 

869 Fielle moussue, hardiesse dans le goût 
du romantisme actuel. 

870 Avenue , aventure. 

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42 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 14 To. 



Matabrune dirons, à nostre revenue, 
Qu'en nostre voie avons une kaine pierdue. 
Je lui en bailleray me main tresloute nue. » 
Et cil ont respondu : « Geste cose est tenue. y> 

875 Lors issirent du bos , entret sont en la rue ; 
Jusque à Liliefort ont la voie ternie. 
A la court Matabrune, qui fu vielle et kenue, 
Sont entré li varlet, s'ont la vielle véue. 
Quant Savari le voit, haultement le salue : 

880 t( Dame , dist Savaris , par le Vierge absolue , 
Ly vij enfant sont mort d alemiele esmolue , 
Les kaines avérés ; mais li une est kéue , 
Et si ne savons ù , ne en confaite rue. » 
Quant Matabrune Tôt , durement s*en argfue , 

885 Et a dit as variés : u Mirdalle malostrue , 

Poy s'en faut vraiement que tous vij ne vous tue. » 

— « Dame, dist Savaris, ne soyés esméue , 

Nous vous en renderons, s'il vous plaist, le value. » 



Matabrune yent se faire 
faire une coupe arec 
les six chaînes. 



Oyés de Matabrune , que Dieux doinst encombrier ! 

890 Ung orfèvre manda qui estoil boin ouvrier; 
Les vj kaines li vot isniélement baillier. 
Et li dist : a Alés-moy une coupe forgier 
Et le me raportés , puis ares vo loyer. » 
Et ly orfèvres dist : « Bien le doy ottroyer. » 

895 Les kaines emporta, puis ala apointier; 



873 Me main iretlouie nue ; on se dégantait et 
on se dégante encore pour prononcer un serment. 
879 P^oii , le MS : voct ou voeL 

881 D'alemiele esmolue ^ d*une lame, d*une 
allumelle émoulue. 

882 Avere'sy aurez. 

883 En confaite rue, en quelle rue, qn*on puisse 
désigner d*une manière précise? Voy. vers 573. 

883 Mirdalle, il est facile de substituer à 
celui-ci le mot actuel , et qui appartient à 



un style dont nous ne pouvons faire usage. 

888 Renderons, rendrons : le value, la valeur ; 
nous disons encore moins ou plus value, 

890 Ung orfèvre, vpir sur cette profession nos 
Monuments pour servir à l'histoire des provinces 
de Ifamur, de Hainaut et de Luxembourg, 1. 1^, 
p. 376; M. Léon de La Borde, Débuts de l'im- 
primerie à Strasbourg , Paris, 1841 , gr. in-8<*, 
p. 76 , et notre introduction aux Etudes sur les 
loges de Raphaël, Brux., 1843, in*4<>, p. v. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



45 



L'une ala Tiestement en sa forge assayer. 
Par le Toloir de Dieu , qui tout a à jugier , 
Prist la kaine d'argent à muUeplyer , 
Que l'orfèvrcs s'en prist fort à esmervelyer. 

900 L'orfèvres appilla yistement sa moullier : 

« Dame, regardés chy, pour Dieu le droîturier; 
D'une kaine sans plus au feu ay fait lancier, 
Âray x temps d'argent, se Dieus me voel aidier, 
Que nuls n'éuist osé de ces vj soushaîdier. 

905 Ces T kaines allés en to huge mucfaier ; 

Yeschy argent assés , plus que n'aye mestier. » 

Seignour , or escoutés y pour Dieu qui tout fourma , 
La miracle que Dieux en le kaine moustra. 
Ly orfèvres sy bien et sy biel l'atourna , 

910 Et, par le voloir Dieu, sy bien fructefia 
Que ij couppes paraus en fist et ordena : 
L'une en retint pour li , ensement se paya , 
Et l'autre couppe apriés Matabrune porta. 
Quant la vielle le vit , forment s'eslaieta ; 

915 Tost et isniellement l'orfèvre demanda 

Comment sy pau d'argent telle couppe forga , 
Et qu'elle estoit plus grande assés que ne cuida. 
Ly orphèvres li dist que tout y employa. 



Prodige. 



Fol. 14 v«. 



896 essayer, essayer. 

898 MulUplyer, semble être de cinq syllabes, 
quoique le mot esmervelyer qui suit , et qui est 
analogue, oe compte que pour quatre. Peut-être 
doit-on lire : tant à muUiplyer que.... 

900 JppxUa , pour apiela, 

902 Lancier, pris substantivement. 

905 Ce vers est certainement altéré ; je pro- 
prose de le rectifier ainsi : 

Araj d'el Uot {onjrtaut) d'aj^ent, se Diens me voet aidier. 

904 Southaidier^ souhaiter. 

905 Huge, huche, coffre. Cette forme, dit 



M. G. Fallot , est plus particulièrement celle du 
langage de Flandre o. c, p. 544. 

906 Fenchy, voici. 

907 Seignour, ces fréquentes apostrophes sont 
remarquables, et prouvent, selon nous, en fa- 
veur de Tanciennetéde la rédaction. 

908 La miracle , le miracle. 

910 Et par le voloir Dieu , le MS : et par le vo- 
loir de Dieu. 

911 /'aratt*, pareilles. 

914 S'eslaieta (s'esléeça), se réjouit. 
916 Comment sy pau , c*est-à-dire avec si peu; 
forga , prononcez forgea. 



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44 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



L*ermile 4 son retour de 
la quéle, ne trouve 
pas les frères d'Héljas. 



Héljas rencontre des cy- 
gnes sur un Tirier. 



Matabrune tantost payer le commanda , 

920 Mais TorfèTres li dist jà denier n'en ara. 
A son ostel revint , les v kaines garda 
Dèsei que à ung jour c'on vous devisera. 
Chy m'en taray alant et mes corps vous dira 
De l'iermite du bos k'Elias ramena , 

925 Qu'en ung vies sach traué viande raporta 
Dèscby qu'à l'iermitage , et là se deskierqua. 
L'iermites fu dolant quant il ne truève là 
Les vj petits enfans, qu'en sa maison laissa. 
Il quérut par le bos , et haut les appiella : 

930 Toute jour par le bos li preudons les traça. 
Au viespre s'en revint ^ Hélyas demanda : 
c( Sont-il point revenul? ne le me celés jà. » 
— c< Nanil , sire , dist-il , par Dieu qui me créa. 
Toute nuit li preudons mainte larme plora , 

935 Aussy fist Hélyas au mendre sens qu'il a. 
S'avint ung pau apriés que li enfés ala 
Esbatre à ung vivier ; les chines avisa 
Pour iaus à regarder , et que biaus li sambla : 
S'en vint , sur le vivier et du pain leur gita : 

940 Ly chine firent fieste , cascuns s'esventela , 
Et vinrent droit à lui ; l'enfés les apita , 
Les plumes leur manie, biel les aplania. 



920 L*orfévre refuse le prix de son travail, 
puisqu*il s*est déjà payé lui-même : ensemenl se 
paya , t. 912. 

92â Dêtci que à, depuis ce moment-ci jus- 
qu'à.... 

925 M'en taray, je m'en tairai. 

92tS Traue', troué. Ce mot fait songer à la fa- 
meuse chanson liégeoise du Pantalon trawe', due 
à M. le curé Du Vivier. 

926 Se deskierqua , se déchargea. 
928 Le MS offire une surcharge : 

Les vj enfant, petits enfans.... 



929 // quérut, le MS : il les quérut, 

930 Traça ^ traqua , suivit à la trace. 

935 Mendre, moindre. 

936 Apriés , le MS : après ; enfés , enfant. 

940 Firent fieste, expression qu'on a bien fait 
de garder ; s'esventela, mot très-joli et très-pitto- 
resque pour désigner un oiseau qui secoue ses 
ailes au vent. 

941 Apita, les amorça (a/ipe/ere)? Roquefort 
donne apiter, toucher, apitoyer. 

942 Biel les aplania, aplanit, c'est-à-dire 
caressa en promenant doucement la main dessus. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



45 



Toute jour à journée ensy les viseta : 
Nature H semont que forment les ama. 

945 Seignour , c'est vérités , on le truève lisant 
Qu'Elias , ly petis , qui à prisier fist tant , 
Aloit sur le vivier les chines visetant , 
Et du pain qu'il avoit les aloit confortans. 
Ly hiermites li dist ung jour en demandant 

950 Pourquoy sur le vivier il aloit demorant? 

« Par foy ! sire , dist-il , vj chine i sont noant, 
Et oussy tos que vois le vivier aprochant , 
Il s'en viennent à moy moult viestement noant. 
Je leur donne à mengier, et il en sont joiant. 

955 Pour Jhésucris vous pry, le père tout-poissant, 
Que vous ne vous aies enviers moy courouçant : 
Car les chines ne puis laissier ne tant ne quant. » 
Quant l'iermites l'oy ^ sy mua son samblant , 
De ceste eose-chy se va esbahissant. 

960 (c A ! Dieu ! dist ly preudons ^ à qui est cest enfant ? 
Il est sy jouènes d'âge et s'a le corps sy grant : 
S'il croist sy faitement ce sera ung gaiant. » 
Enssjg^dist ly preudons qui l'ala norissant : 
A liere ly aprist son psaultier bien courant, 

965 Mais il avoit le cuer moult jone et ignorant; 
N'ot causes ne sorlés et s'aloit tos courant : 



L'instinct de U nature 
rattache â eux , quoi- 
qu'il ignore que ce 
soient set frères. 



Fol. 15 To. 



éducation d'HéIjas. 



945 Toute jour (voy. vers 950). Le MS : toutes 
les jours i toujours; ajournée, jouroellement ; 
vdseta, visita. 

945 Seignour, voy. vers 907. On le truève li- 
sant : le poêle s*eo réfère de nouveau à ses au- 
torités historiques. Voy. vers 27. 

951 Noant, nageaot. 

952 Fois, je vais. 

954 Joiant, joyeux. 

955 Pry, prie ;poMtattf, puissant. 

957 Ne tant ne quant, en aucune façon. 

958 Sy mua son samblant, il changea de con- 
tenance. 



962 Sy faitement, si bien; gaiant, géant. 
Ce mot est encore wallon , témoin le gaiant de 
Douais sur lequel a écrit M. le conseiller Quen- 
son: Gayatit ou le géant de Douai, sa famille, 
sa procession , notice historique , suivie de pièces 
justificatives. Douai , 1839, ïnS**, figg. Les Es- 
pagnols disent jayan pour un homme fort et 
robuste. 

961 Est,\e}K%'.et. 

964 £t>re^ lire, orthographe flamande. 

966 Causes, chausses; sorlés, souliers, voy. 
vers 745. 



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46 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Nouvelle iaTOcaUoo. 



Fol. 15 r». 



VuQ cierf prist par les mains, puis le Ta remenant : 
Ne say que tous allasse le caochon alongant. 
En celle foriest fu xtj ans en un teoant , 
970 Tant qu'il plot Jhésucris , le père roy amant , 
Que ly chine se furent du yivier départant, 
Qui congnissance ayoient et sentement d'enfant; 
Mais ne sayoient dire çou qu'il vont demandant. 

Seignour, or faites pais , et penssés d'escouter 
975 Une bonne canchon qui moult fait à loer. 
Vous avés bien oit d'Elias recorder , 
Que li hiermites vot nourir et alever. 
Dèschy jusqu'à xvj ans , si com j'oie conter , 
Oncquez navoit caucbiet ne cauche ne sorler, 
980 De fuelles se vestoit au temps renouveler, 

Et des dras de l'iermite, quant il devoit giéler, 
U de pièces peust-on plus de ij*^ trouver. 
Elias ne savoit tresquier ne karoler ; 
Mais savoit d*un arc la bissalle vierser. 
985 Oncques n'avoit oy de chevalier parler , 
Oncques n'avoit scéut de puchelelte amer ; 
Oncques n'avoit béut ne pimment ne vin cler , 
Et s'avoit bielle chière et fire com sengler , 
Le corps grant et furni et de biel bacheler. 



968 Canchon , voy. vers â5 et 52. 

969 Tenant, asile. 

970 Amant, aimant. 
977 Alever, élever. 

979 Cauchiet, plus haut, v. 7415, cauchier, 

980 Au temps renoureler, au printemps. 

983 Tresquier, Roquefort rend Ireche, treque 
par danse, d*où tresquier signifie danser; karoler 
a la même signification ; mais ces deux mots s*ap- 
pliquaient proprement à des espèces particuliè- 
res de danse. Karoler signifie danser en rond, en 
branle. 

984 Mais savoit d'un arc, hémistiche tropeourl; 

Mais bien sat^it d'un arc la bissalle viersen 



la bissalle vierser, diriger te point de mire {bissalle, 
vissalle) de son arc ou lancer la flèche {bissalle, 
latin bisalata), la diriger avec Tare? 

986 De puchelelte amer; ces mots rappellent 
la scène la plus gracieuse du roman de Petit Je- 
han de Saintre', où la Dame des belles cousines 
traite le damoiseau comme un criminel, parce 
qu*il se trouvait dans le même cas qu^Hélyas. 

987 Pimment , piment , vin épicé , par oppo- 
sition à vin clair, 

988 Bielle chière et fire com sengler, belle 
mine et fière comme sanglier. 

989 Et de biel bacheler , et comme il appar- 
tient à un joli garçon. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



47 



990 Oncques n'aToit yéut séoyr gens au disner. 
L'iermites le quida là faire demorer 
Pour siervir Jhësucris et la messe canter : 
Car il li ot apris le Tray latin parler , 
Et avoit en penssé qu'il le feroit prestrer , 

995 Et le devoit mener à ung vesque raonstrer, 

Quant Dieux fist chà desous ung saint angle avaler, 
Qui l'iermile du bos vot moult biel saluer. 



Un ange apparaît à l'er- 
mite. 



Seignour, or escoutés s'il vous Tient à talent. 
Vous ayés bien oy dire au commenchement, 

1000 De la franeque royne , qui tant a le corps gent , 
Que ly roys Orians fist par droit jugement 
Tenir en sa prison et clore fiermement. 
Là estoit la royne qui toudis miercit atent 
Et requéroit pardon au boin roy bien souvent. 

1005 Mais ly rois Orians avoit trop maie gent 

Qui la dame acquisoient assës villainement. 
La fause Matabrune qui le haoit forment , 
Fist au roy anoncbier par or et par argent , 
Tant c'on vint dire au roy bien et couviertement 

1010 C'uns campions venroit assés prochainement 
Dire que la royne s'estoit très-faussement 
Abandonnée au chien dont vint l'engenrement , 
Et qu'elle avoit oussy tramis trop soutieument 
Puissons pour enhierber le roy vilainement 

1015 Et Matabrune oussy, qui le cuer ot dolent. 
Quant ly roys Orians ot de chou sentement , 



Matabrune recommence 
ses trames contre la 
reine. 



Fol. 16 r». 



995 Le tray latin , le MS : vrai latin, 

994 En pentse\ enpenisé , pensé; prettrer , 
ordonner prêtre. 

995 Monttrer ou mùuttrer, 

996 Angle y ange (angeî) , quelquefois angres, 
par la subttitulion de IV à 17. 

998 Seignour, Toy. vers 945. 

1003 Qui tfmdii miercit atent, la mesure se 



rétablit si Ton met : qui ton miercit atent, 

1006 Acquisoient, accusaient. 

1015 5ou(tet«meii<, subtilement. 

1014 Puissons, poisons; enhierber, empoi- 
sonner avec des herbes. Voy. v. 1030. 

101^ Sentement, sentiment, connaissance, 
voy. vers 972 et 1033. 



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48 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Calomnie de Macaire. 
11 offre de prouver en 
champ clos la culpa- 
bilité de la reine. 



Oriant se laisse prendre 
k ces impostures. 



Un écujer va prévenir 
Béatriz. 



La royne en hay adont moult g;randemeDt , 
Et par ces fais ichy et par l'enortement 
Dont il fu endités tous les jours grandement. 

1020 Et Matabrune ayoit uïïq traître pulent, 

Qui en sa court l^voit siervit moult longuement 
Grant , fort et maloslru , espris de hardement ^ 
Orgillés et félon , et plain de maltalent , 
Mauquaret ot à noa , ly corps Dieu le cravent. 

1025 Chus offroit à prouver de son corps proprement 
Encontre ung qui Tolroit à lui faire content 
Pour la royne aidier , qui tant ot le corps gent , 
U encontre ij hommes armés souffissamment. 
Et disoit que la dame ayoit vilainement 

1030 Enyoyet le puison dou venin de sierpent 

Pour le roy enhierber et se mère ensement ; 
Et qu'elle avoit du chien souffiert Tabitement, 
Et articles pluiseurs de vilain sentement 
C'oncques n'avoit penssé ne eut en couvent ^ 

1035 Tant que ly roys jura Dieu et le sacrement 
Que la dame morra , se che fait ne deffent. 

Or fu ly roys Orians courouchiés et irés 
Sur la francque royne , ù grans ierl la biautés. 
A le royne en est uns escuyers aies ; 
1040 Les articles li dist dont ses corps fu retés, 

Et qu'uns homs qui estoit appiellés Mauquarés , 
De Tostel Matabrune , estoit tous aprestés 



1017 En hay ou enhay , trois syllabes* 

1019 Enditét, endoctriné, (Vinducere f 

1020 Pulent, infôme ; on dit aujourd'hui j9u- 
rulent. 

1023 Orgillet , pour orgilleux , orgueilleux , 
présomptueux. 

1024 Gravent^ pour cravente. 

1025 Chus , celui-ci. Voy. v. 746. 

1027 Qui tant ot le eorpt gent , cheville déjà 
employée. Voy. ▼. 1000 et 1058. 



1030 Le puison dou venih de sierpent, les 
poisons empruntés aux reptiles entraient ordinai- 
rement dans les filtres de la magie noire. Les 
sorcières de Macbeth ne les oublient point : 

Fille t qfa/enr^ snake^ 
In the cauldron boil and bake, etc. 
Jet. tf\ se. I. 

1034 En couvent y en content, en projet , en 

résolution. 

1040 Ketés , accusé {reus). 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



49 



De prouver eo ung camp , corps à corps bien armés , 
« Dame , c'avoec ung chien s'est yoz corps habités ; 

1045 Et que par tous doit estre Orians enhierbés, 
Et Matabrune oussy morir faire Tolés : 
Or a juré li roys, s'un campion n'ayés, 
Qui se soit pour yo droit combatus et mellés , 
Qu'il TOUS fera ardoir lassus enmy ces prés. » 

1050 — ce Par Dieu ! dist la royne , ce seroit grans pités. 
Or sui-g;e bien haye maintenant à tous lés, 
Car ne say homme nul , qui soit de mère nés , 
Qui pour mon corps aidier se Tolroit iestre armés , 
Se ce n'est Jhésucris, qui est mes aToés, 

1055 Cieus soit mes campions , se c'est sa Tolentés ; 
Car à lui est mes cuers et proumis et Toés, 
Et à lui je me reng; , sy en fâche ses grés , 
Si voir qu'il scet comment mes corps s'est démenés. » 
Seignour petit et grant. pour Dieu or escoutés. 

1060 Boin fait quierquier à Dieu ses grans aTiescités 
Et iestre pacient en fais et en penssés. 
Dieux oy la royne dont li cuers fu tourblés ; 
Son angle en appiella , qui de Dieu fu prÎTés ; 
Et ly dist : a Alés-ent , n'y soyés ariestés, 

1065 A l'iermite qui s'est viers moy sy bien portés; 

Dittes^ly que je Toel, et que ch'est li miens grés. 

Qu'il die à son filuel le lieu ù il hi nés , 

Et les estas de li à Tiermite dires, 

Des TJ enfans oussy, c'on li aToit emblés , 

1070 Et les kaines d'argent hors de lor cols ostés, 
Et que che sont li chisne qu'Elias , U sénés , 
AToit si douchement ou viTier confortés; 



Fol. 16 V». 



Le poète interpelle it^ra- 
li veinent soD auditoire. 



L'ange révèle 4 l'ermite 
l'origine def enfants 
qu'il avait élevés, et 
lui ordonne d'envoyer 
le jeane Héljat com- 
battre pour sa mère. 



1044 S'tst, le MS : c'est. 
1046 Le MS porte : 

Et Matahrune oussj, morir faire le volés 

1091 Atoui lés, de tous côté*. 
Ton. I. 



1060 Quierquier à Dieu, rapportera Dieu; 
aviescités, adversités. 

1064 Alés-ent, à^intus, quelquefois iïiinde? 
Voir Fallot , Recherches, pp. 360-367. 

1063 5Vi/,leMS:cW. 

7 



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50 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Et que li eofés voist, qui o'i soit ariestés, 
Combatre pour sa mère, bien sera visetés. » 
1075 A ycelle raysous c'est Faugles avalés : 

A riermite s'en vint , sy comme tous orës. 

Li aogles est venus à Fiermite vaillant 

Douchement li a dit : « Preudons , vieng en avant ! 

Et enteng le gré Dieu et qu'il te va mandant. 
1080 II est bien vérité, gardé as ung enfant 

Tu ne scés qui il est , ne de quel convenant. 
Fol. 17 r». Je te di pour ciertain que c'est fieus Oriant , 

Et de la franche dame , qui le corps a plaisant , 

Qui tenut a prison xvj ans en ung tenant. 
1085 Or le voet-on jugier à ardoir maintenant, 

Et Dieu voet que son fil le voist réconfortant 

Encontre Mauquaret, ung traître puant. 

Yictore li donra li pères tout-poissant. 

D'autre part je te dy , et se le va créant , 
1090 Que li cbisne , qui furent en cel vivier noant, 

Furent li vj enfant que tu alas gardant : 

y fieux et une fille , qui sont de biel samblant , 

Et où temps chà-arière que tu alas menant 

L'enfant avoec toy, chy vinrent acourant 
1095 Vij varlet qui ostèrent, par leur fol ensciant, 

Les kaines qui estoient entour leur cols pendant, 

Et en l'eure c'on fu les kaines délivrant , 

Chine furent tantos par le Jhésus commant : 

1073 Et que U enfét voitt,., combatre pour sa l'ancienne chevalerie, Paris, 1826, II, 3, 101. 

mère, — Voiity aille. La Curne de Sainle-Palaye , 1078 Vieng en avant , le MS : vieng avant , hé- 

malgré sa connaissance du roman, s*y est trompé, mislicbe trop court. Vieng pour vient. 

Le poème du Fœu du héron offre ce passage : 1079 Enteng, pour entends, 

1087 Mauquaret , le MS : Mauquret, 

Et (es) lis les deux pucheles contoient doachement : 4aoq it" » • ■. *.^ 

_ ' . , , , , lUoo rtctore , victoire. 

Je iKM^ i la yerdore , car amoart le m aprent. ^^^- , . •. . •• j. 

1094 Avoec ^ pour rétablir la mesure il faut 
Ce que Sainte-Palaye traduit par : je vois (video) lire avoecques, 
à la verdure au lieu de Je vais... Mémoires sur 1095 Ensciant, ailleurs ensiant , ensient, etc. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 51 

Croy çou que je te dy et ne va yariant. » 
1100 Quant Tiermite Toy , sy mua son samblant ; 
Telle miervelle n'ot en jour de son vivant. 

Li angles s'est tantos de l'iermite partis : 

Tous sens est demourés durement esbahis. 

Atant est Hélias ; de fuelles fu viestis , 
1105 Car H temps estoit biaus, grascieus et jolis; 

De bierser revenoit, s'avoit ij lièvres pris. 

Ly hiermites le voit; lors li gietta ung ris. 

a Yenés avant , fillués , mes fieux et mes amis , 

Je ne cuidoie pas que fuissiés seignouris , 
1110 Yous iestes fieux de roy, sire de cest pays. 

Pour Dieu , mon dous enfant ! or, entendes mes dis : 

II fault que vous soyés de chy endroit partis 

Pour secourir vo mère, la royne de pris, 

Encontre Mauquaret, qui est vos anemis. 
1115 Yous serés campions vo mère Béatris. » 

— c( Comment! dist Hélias, qu'esse que tu me dis? 

Qu'esse d'un campionP es-ce ung capon rôtis? 

Et qu'esse d'une mère? je ne sui point apris , 

Oncques père ne mère ne vis en nul pays. » 

1 ISO — €( Biaus fieux , dist li hiermites , moult iestes ignorans 
Aprendre vous convient , et iestre plus sachans. 
Yolés que je vous die de vj chisnes noans? 
Che furent vostre frère dont je sui si dolans , 
Qui les kaines avoient es hateriaus pendant , 

1101 IV'oi^ n*ouït. rite qui n*a que le défaut d*étre uo peu tri^ 

1102 S'est, le MS : c'ett. Celte naïveté va plus loib encore et se m< 
1106 Bierter, tirer à Tare, chasser. P. Mous- plus grossière dans la version latine. 

kes, V. 14391 , et t. II, p. 826 , ou viuelle rem- 1124 Hateriaus, la nuque du col. Rab< 

place viiiale. qui aime les nomenclatures , range les l 

1108 Filluet , filleul. reaulx parmi les offrandes que les gastrol 

1109 Seignourii, de race seigneuriale. faisaient à leur Dieu Ventripotent (Panta^ 
1117 Qu'eue d'un eatnpion ? Tignorance naïve liv. IV, ch. 59) ; ce qui fournit à Le Duchat 

d^Hélyas est peinte sans artifice et avec une vé- casion d'écrire une longue note où il co 



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52 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

1125 Enssy que vous avéset bien porté lonctemps. 
Je vous dy que vo mère ot jadis yij enfans , 
Vj fieus et une fille qui moult estoit plaisans ; 
Vo mère, ly royne, vous porta en ses flans. 
Or avoit une vielle , qui moult est sousdoians , 

1130 Matabrune a à non, car encore est vivans; 
Vostre mère haoit la vielle meschéans , 
Et quant vous fustes net trestout vij en ce temps ^ 
La vielle vous bailla pour iestre destruisans. 
Cieus qui vous aporta en ce bos verdoians , 

1135 Vous laissa trestous vij sain et sauf et vivans : 
Iluec je vous trouvay, et Dieux li tous-poissans 
Vous tramist une cièvre qui vous fu âlaitans ; 
Douchement vous nourist Fespasse de iij ans, 
Et depuis vous nouri , si com norist truans ; 

1140 Or vinrent vij fëlon et mal pensans^ 

Entrues que nous estiems de ce lieu départans 
Pour vostre vie querre , que fait avons long-temps , 
Vo suer et vo v frère , qui furent demorans , 
Emblèrent et oslèrent leur kaines reluisans. 

1145 Sitos que li enfant, dont je vous sui contant, 

Eurent perdut leur kaines , ce furent cisnes blans , 
Et ce furent li chisne ù vous estes alans , 
Fol. 18 r*. Où toute jour estiés avoec iaus habitans , 

Et leur portiés du pain et iestiés confortans. » 

1150 Quant Hélias Toy , s'en fu au cuer joians. 
II a dit à riermite : a Sire , je vous créans; 
Puisque me frère sont ensi chisne noant , 

Ménage, qui faisant venir ka$(erel du root aile- Un roman célèbre de M. V. Hugo, a rendu U 

mand hab (cou) , croit qu*il 8*agit encore celte vogue à ce mot. 

fois de parties d'animaux d'auprès le cou. Voir 1140 Le vers n*a pas la mesure convenable : 

le Rabelais-Dalibon , VU. 117. Cf. Hécart , Dict. on la rétablirait en mettant : 

rouchi ou Halériau est distingué d'Hatreau. oru vinrent ung jor tIj félon mal pentans. 

1129 Sousdoians, intrigante, trompeuse. 1^41 Estiems, peu t^tre pour etftW*. 

1159 Truans y mendians , gueux, indigenU. ^14^ Çne /bf ï, ce que fait. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



V5 



Je Toel r oster me kaine qui au col m'est pendant : 

Chisnes voel devenir, trop le sui désirans ; 
1155 Car ce sont biel oisiel, gracieus et plaisans. 

S'iray avec mes frères noer, il en est temps. » 

Sa kaine éuist r ostë Hélias ., H vaillans , 

Se ne fust li preudons qui li fu deffendans : 

Et dist : ce Layés ester et ui soies penssans. 
1160 Âins tel mesquief n'avint puis que fais fu Adans ; 

Car une gieste doit venir de ces enfans , 

Dont la foi Jhésucris en sera mieulx créans. 
» Biaus fieux , dist li preudons , pour Dieux et pour son 

Enteng ma volenté et s'acorde men bon. 
1165 Ly chisne revenront en luer propre fachon, 

Li chisne gracieux de ten estracion , 

Et seront trestout roy et prinche de renon , 

Et istera de vous Godefroy de Buillon , 

Qui de Jhérusaiem maintera le roïon. 
1170 II vous en fault aler, sans nulle ariestison, 

Tout droit à Lillefort, la chité de renon ; 

Car li rois Orians , qui tient la région , 

Est vos pères de droit, sans nulle mesprison. 

Le corps de vostre mère tient ly roys en prison , 



1154 Chitnei voel devenir, ce trait D*esl pas 
seulemeotnaîf, il est délicat. 

11 59 Et dist , le MS : et li dist, 

1161 GiestCj postérité, race. Au commeoce- 
ment du roman de Jourdain de Blaye, on lit : 

Sjgoenr, or faites pais pour Dieu de magestés , 
Le glorieux Jhésus qui fu en crois pén^s , 
Et vous orés cancbon de bauite auctoritës , 
De l'une des iij gestes ; saces en irériii» , 
Go n'en nomme <{ue trois on reguars lofantes. 

{Tnirod. au 2^ vol. de Ph, Mouskes, p. ccLTii.) 

Le roman de Garnier nous présente ce vers : 

Vous estes de la geste as quatre fis Aymon. 

el la chronique de Du Guesclin , t. I, p. 13 , 
celui-ci : 



Mal resamblex la gent dont vostre geste est m 

1164 Et s'acorde men bon , et si accord 
bon , mon gré , ma volonté. Voy. vers 121 

Trop estes mais hom , sire quens ; 
N'en ferés pas issi vos ùuens. 

(F.Michel, Roman d'Eus\ 
Moine, p. 61, vers 1698. ) 

Cette expression s*est conservée dans l'a 
60011. 

1165 Luer, pour leur , transposition < 
1res qui se remarque dans une foule de m 

1166 Ten y ton , comme men, pour 
Le MS : de te nestraeion, suivant la prononc 
wallonne. 

1169 Maintera, lisez maintenra. 



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54 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



1175 A tort et à péciet et à grant mesprison. 
Matabrune, la vielle, qui a fait traïsoD, 
Ses enfans li canga à se maléichon , 
Et y iiiist siepl ciens engenrés d*un gaigon. 
Tant a fait viers le roy , et par fausse ocquoisou , 

1180 Coq doit to mère ardoir à grant destrussion : 
Car il convient la dame avoir ung campion 
Pour Mauquaret oehire, ung traïtour félon. 
Aies bardiement , et n'ayés souspeçon : 
Dieux vous mande par moy , que , sans demorison , 

1185 Aies vo mère aidier à son loyel besoing : 

Mauquaret ochirës, que bien le verra-on. » 

— (c Sire , dist Hélyas , donne me ung grant baston 

Donl je li romperai le dos et le crépon. 

Sy l'en donray ou cief ung si grant horion 

1190 Que j'en ferai salir le sanc jusqu'au talon. » 



Sire, dist Hélias, or me voeilliés doner 
Ung baston dont g'yrai ce Mauquaret tuer : 
Je le saray trop bien sur le tieste assener. » 
— a Biaus fieux , dist li preudons , ce fait laissiés ester : 
1195 Car il vous convenra aultrement démener. 

Vous serés chevaliers ; il vous fault ordener ; 
Et puis vous convenra d'arméures armer. 
Et se vous convenra une espée porter, 
Et ung escut oussy et ung bon haubiert cler , 



1187 Sire, dût Hélyas.., Hélyas est un enfant 
de la nature , il ne fait pas de phrase et va droit 
au but : donne me ung grant baston. 11 n*y aura 
pas de faute de mesure, si Ton prononce à la wal- 
lonne : donne m ung grant baston. 

1188 Le ere'pon^ Téchine. 
1195 Convenra, le MS : eonvara. On peut 

comparer Téquipement d'Hélyas , avec celui de 
Bardiement, le MS : hardiment , voyez Fregus , dans le poème de ce nom publié à Édîm- 
13. bourg, en 1841, par M. Fr. Michel, iii-4o, 

Loyel besoing , pour loyal beson ? pp. 20-23. 



Et y mist siept ciens, hémistiche trop 
Gaigon , lisez gatgnon , même mot que 



Ne voeil pat sembler le watgnon 
Qui se courrouce ne resgrigne, 
Quant autres mastins le rechigne. 

(A. Keller, Li romans dou chevalier au 
téon^ TQbÎDgen, 1841, ia-8% p. 19.) 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



53 



lâOO Et ung heaume ou cief pour ia tieste garder , 
Et puis vous coayeDra sur uog cheval monter ; 
Encontre Mauquaré vous convenra jouster. » 
Adont, dist Héiyas : « Que vous oye conter? 
Je ne saroye au roy telle cose demander. 

1205 Metés en ung escript et l'aies embriéver, 
Et puis Tirai isniélement monstrer. » 
— ce Biaux fieux , dist H preudons , il n'en faut point pai 
Ch'est drois de chevalier; à court pores trouver 
Qui fera vostre corps richement ordener. 

1210 Ne soyés esbahis quant ce vint au parler : 
Car Dieux vous aidera vostre fait à porter : 
Scienche vous donra pour vous endoctriner , 
Hardiement vous fra en vostre cuer entrer. 
Çou que Dieux voet aidier nuls ne le poet grever; 

1215 Et Dieux voelt vostre mère de la prison giéter , 
Et avoecque le roy à joie rasambler , 
Et se voet Dieux vostre hunour amonter, 
Et les chisnes oussi à leur droit réformer , 
Car le mal voet punir et le bien eslever , 

1220 Et tout chou qu'il a dit voelt faire et aciever. 
De vostre sanc venront li hoir qui outremer 
Iront Jhérusalem par force conquester , 
Nicques et Andioche ù mainent li Escler , 



1204 Telle cose demander; hémistiche trop 
long d*une syllabe. 

1205 Emhrtévety rédiger, ou mettre en forme 
de lettre, de bref; flamand, hrieve. 

1206 Ce vers incomplet cesse de Fétre si on lit : 

Et paù Tirai 4 li (ou à lui) isniélement monstrer. 

1208 Le MS : 

Ch'ett droit de che?alier qui i court pores trouver. 

1210 Quant ce vint : il vaudrait mieux : quant 
venra, 

1215 Fra, contraction pour fera, est une li- 
cence de la versification de Tépoque , mais elle 



deviendrait inutile, si on lisait : hardiet 
et alors cette hardiesse prétendue d< 
mise sur le compte du copiste. 

1216 Avoecque», voy. vers 1094. 

1217 Et te voet Dieux, pour la mesi 
Et te veut outty Dieux. Vottre hunour 
amonter, élever, exalter. 

1221 Qui outremer, le MS : qu'oui 
1223 Nicquetet Andioche, voy. ver 
nent li Etcler, où demeurent les Musu 
introd. au 1^ vol. de Ph. Mouskes , | 
(et non clxxxvi) , ainsi que la note sui 
de cet auteur, et plus bas, dans ce prése 



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56 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Tabarie et Damas et Acre^ sans douter , 
1225 Et le sépulcre Dieu des payens délivrer : 
Plus bîel pèlerinage ne saroit-on conter. » 

Quant Hélyas oy l'iermite qui parla, 

Et dist qu'à Liilefort aler le convenra 

Combattre à Mauquaré, qui sa mère encoupa ; 
1230 II jura Jhésucris , qui le monde créa , 

Qu'il ira vir le père , qui son corps engenra , 

Et la mère ensement, qui vij enfans porta. 

Lors a dit à l'iermite : c< Sire , comment ira ? 

Irai-ge ensy viestus ? cascuns me mocquera , 
1235 Ma cottes est de fuelles ; les yiest-on ensy là ? » 

— c( Biaux fieux , dist ly hiermites , voz corps ensi ira ; 

Car c'est droit aventure de chou c'on vous verra , 

Qu'en tel point li voz corps le camp demandera. 

On cuidera que Dieus vous envoyé droit-là , 
1240 Et il est vérités, car Dieus le me manda. 

Or vous fyés en Dieu, et il vous aidera. » 

Et li enfés a dit : « Or va , de par Dieu , va. 

Je ferai trestoutçou que mes parins voira. 

Douchement m'a nourri et Dieux l'en paiera. » 
1245 Lors a dit à l'iermite : « Parins, entendes cba, 

Je vous prie pour Dieu, qui nous fist et fourma, 

Que vous voelliés aler à che vivier de là , 
Fol 19 v». Pour savoir se li chisne, qui me mère porta , 

Y sont point revenut, car ne les vie piéchà; 
1250 Et leur donnés du pain, mes corps le paiera. » 

Quant l'iermites l'oy, tenrement en ploura. 

1294 ra6arre,Tibériade. 1248 Qui pour que. 

1229 £firou/ia, inculpa. 1249 Fie , pour vit. 

1231 Fir, voir. Cf. vers 804. 1250 Cette recommandation est touchante et 

1235 Coties, le MS : cotte. noble. Hélyas va combattre 3 il prie Termite de 

1238 Li voz corps ^ peut-être: tivozcorpt. songera ses frères changés en cygnes; lui qui 

1239 Droit'là, wallon drôt-là. n*a rien que son courage, promet de payer de 
1244 M*a nourri y le MS : Va nourri, son bras. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



57 



Quant riermites oy Hélias le vaillant , 
Adont li respondit tenrement en plorant : 
(( Va-t'ent , dist-il , amis , à Jhésus te commant , 

1255 Etloés en soit-il quant je t'ay gardet tant, 
Se je suisse çou que je say maintenant , 
Je t'éuisse plus fait sage et bien entendant, 
Yiestut et ordenet en auitre couvenant ; 
Mais Dieus ne le voet pas , à qui je te commant. » 

1260 Adont prist ung baston li enfés maintenant , 
A son col le gietta à loy de païsant. 
« Adieu ! adieu! » dist-il. Adont s'en va fiiiant, 
Sans cauches et sans sorlés, comme fol ignorant, 
De fuelles fu sa cotte atacquié en lâchant. 

1265 L'iermites demora qui fist simple samblant , 

Car qui n'aroit nourri c'un kien en son vivant, 
Et il le véist pierdre de pière ou en noiant , 
S'en aroit-il son cuer courchiet et doiant. 

Or s'en va Hélyas , à son col ung baston , 
1270 A le guise d'un fol ignorant et brichon ; 

Viers Liiiefort s'en va en courant de randon, 
A cascun qu'il encontre , il le met à raison , 
c( Avés, dist-il, véu Mauquaré le félon, 
Qui voet faire morir ma mère sans raison. » 
1275 Et cil qui l'ont oy n'en font se rire non , 



1256 Si je suisse, si je susse, si j'avais su. 

1261 jé loy de païsant, à la manière des 
paysans. 

1264 Atacquié en lâchant , attaché comme 
avec un lacet , une courroie. 

Le hauberc vest plus lost qn'il pot , 
S'el met en son dos sans demeure 
Et lâche son elroe deseure. 

Fregus , éd. de Fa. BIicuel, p. 21. 

1266 Vivant , le MS : vivan. 

1267 Et le verrait assommer à coup de pierre 
ou noyer... 

TOM. I. 



1 268 Coureh iet { courrechiet f ) , courr 
fligé. 

1270 Brichon, misérable 3 en italien 
signifie un drôle, un coquin, un fripon, 
rière écrit briçon ; bricon paraît préféra] 

Bien cuida que la dame li dist dérision , 
Et qu'elle le vousist nommer nice, briçon. 
Chr. de B. du GuescUn 

1 272 // le met à raison , il se met à 
ner , à parler avec lui. 

1275 JV^en font se rire non, n*en fo 
rire , n*en font que rire. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Et Hélyas s'en va à Dieu bënéïçon. 
Or vous voiray du roy faire devisioD. 
Tant aToient parlé ii franc et ly baron , 
Pour faire Matabrune son Toloir et son bon , 

lâSO Que ly roys avoit dit à une Âsscencion , 

C'on fesist le royne mettre hors de prison , 
Pour oïr jugement sus sa conclusion. 
Là furent assamblet de chevaliers foison , 
Et si fu Mauquarés à tout ung aucqueton , 

1^85 Rude, fort et vilain; le regart ot félon. 

Il n'avoit homme nul en trestout le royon, 
S'il le tenist as bras, à sa devision, 



Li franc , les nobles ; les hommes libres 
les premiers gentilshommes ; la liberté 
noblesse qui s*as80cia ensuite à un sys- 
esclavage. 

Son bon, voy. vers 1164. 

jé une Aitcention , au jour qu^on celé- 

fête de r Ascension. 

Fesist, fît. 

Aucqueton , hoqueton , sorte de casa- 
minutif de huque, houque, hoque : 

Item je laisse en beau pur don , 
Mes gands et ma huque de soie 
A mon ami Jacques Cardon. 

Le petit testament de F'illon. 

lefort explique ce mot par cuirasse, cotte 
le. Cependant aux vers 1813 et 1814 le 
t ou cotte de mailles est expressément 
lé du hoqueton : 

Don haubiert trencha des maillet hardiment 
Et rancqneton oossj. 

les temps reculés hoqueton a signifié une 
, une espèce de surcot matelassé sous 
>n pouvait porter encore une cuirasse ou 
bert. Meyrick (Critical inquiry into an- 
tnours, 1 , page 48) passe en revue les 
ites étymologies de ce mot qu*il suppose, 
le la chose qu*il représentait , emprunté 



à TAsie , durant Tépoque des croisades. Il cite 
ce passage de la chronique de Bertrand du Gaes- 
clin : 

Le heuqueton fut fort , qui fut de bouquerant. 

Et celui-ci du Roman du Riche et du Ladre : 

8i to Teail un auqueton , 
Ne l'empli mie de coton. 
Mais d'œnrree de miséricorde 
Afin que diables ne te morde. 

Ce vêtement était susceptible de luxe. Témoin 
ce vers du roman de Gaydon , encore cité par 
Meyrick : 

Le hanqueton qui d'or fu pointturet. 

On lit dans les fragments, en langue fla- 
mande, du Roman van Karel den Grooten en 
zyne XII pairs ^ publié pour la société 1er 6e- 
vordering des Oud Nederlandsche tetterkunde. 
Leiden, 18.., in-8<>, pages 84 et 88 : 

Eeinaut qumm mUo Mmrtn 
Gereden op enen Affricaan 
Det hem te staden en eonste gestaen 
Scilt, alsberch no ACCOTOSir, 
Hi en moesle sinen Inde doen. 

Et plus loin : 



Dat hem en dede gène were 
Scilt, alsberch no àoottobh.. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



59 



C'a tierre ne le jettast , u il yolsist u non. 
Cieu3 aoquisoit la Dame pour sa confusion , 

1290 D'articles mirveleus par accusacion , 

Et dist devant le roy clèrement à hault son : 
c( Par Dieus ! roys Orians , pau prisier vous doit-on , 
Que si mauvaise femme et de sy faus renon , 
Qui marcanda à moy de porter le puisson 

1295 Pour vo mère morir, qui Matabrune a non , 
Et vous à enhierber à grant destruction ; 
Et encore y a el , car elle a ung garçon , 
Qui fait de vostre femme son voloir et son bon ; 
Et s'il n'y avoit el , pour li démesproison 

1300 C'a ung chien a eut plaine habitacion , 

De quoy elle ot vij kiens par la conjunction , 
Se doit-elle morir, se vous faites raison ; 
Et s'il avoit chëens homme nul de tel non 
Qui le vousist deffendre de celle traïson 

1305 Vé-me-chy apresté pour prouver me façon. » 
— c( Mauquaré , dist ly roys , à Dieu bénéïçon , 
La roy ne venra, s'ora vostre raison. » 



1888 Vers trop long si on ne supprime ne. 

1290 Mirveleui, merveilleux, extraordinaires, 
inouïs. 

1299 Roys Orianty pau prisier vifus doH-'On, 
Cette apostrophe familière et brutale de la part 
d*un homme de basse condition à un grand roi , 
est remarquable. Robert d*Artois traite à peu 
près de même le roi Edouard , dans Le vœu du 
Héron , mais Robert était un prince : 

Et pnU que conart est (/« héron)j je dis A moa «Tis, 
C'au plus conart <{ai soit , o« qui oncques fost vis » 
Douerai le bairou ; ch'est Edouart Lo^is , 
Déshiret^s de Franche, le nobile pals, 
Qu'il en estoit drois hoin ; mes cuen li est falis , 
Et por sa lasquethé eu monra dessaisis. 

Là CURNI DE SàlHTE-PALATE, Af^- 

moires , II, 98. 

1S193 ^«e si mauvaise,,,. Il manque quelque 
chose à cette phrase pour la clarté. 



1294 Marcanda , marchanda^ 
avec mol pour 

1295 Le MS : qui Matahrune a 
1297 Et encore y a el, et enco] 

de plus, ce n*est pas tout, car.... 

1299 Ei s'a n'y avoit el, et 

avoit cela ; démesproison, mé\ 

tion. 

1303 Chéens^ céans. 

1305 Fé'me^hy, me voici; les 
de véchy sont séparées par le me 

Et dist Wistaces : vés-mé^ 

F. Michel, Rom 
moine , p. 81, 

Me façon, mon dire. 

1306 A Dieu bénéïçon; le MS 
néicon , avec la bénédiction de Di( 



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60 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



La reioe comparail de- 
vant le roideveou son 
juge. 



Fol. 20 V». 



Ânssy que Mauquarés estoit deTant le roy 
A tant est la royne, qui fu en povre aroy , 

1310 Pardevant son seigneur en vint en simple bloy , 
Ne l'osa regarder , tant ot au cuer anoy , 
Et ly roys li a dit : « Fausse femme , enteng-moy , 
Maudite soit ly heure quant me loyai à toy ! 
Oncques puis n'ot en my joie ne esbanoy 

1315 Faussement as ouvré et d'oryble desroy; 

Vij chiens m'as aporté , c'est par ta fausse fby ; 
Et véchy Mauquaré , bien monstrer le te doy , 
A qui tu marcandas bièlement en requoy 
De moy à enherbier et ma mère à par soy ; 

1320 S'as eut ung garçon ù t'a pris ton donoy , 
Tu as tant désiervit que blasmé sui requoy 
Que je te laisse vivre : or me di , je t'en proy , 
Se c'est voirs que je dy , et je féray pour toy ; 
Je te feray nonnain au moustier Saint-EIoy , 

1325 Pour ta vie amender, et prieras pour moy; 
Et se tu ne le dis, par le divine loy 
Je te feray ardoir par dalés ung annoy , 
Se tu n'as campion qui soit en tel aroy 
Qu'encontre Mauquaré se voist mettre en conroy : 

1330 Jamais ne te tenray en vie ne en tel ploy. » 



1308 Autiy y pendant. 

1309 Povre aroy , pauvre équipage j noua 
avons conservé désarroi, 

1310 Bloy ,h\i2iUT. 

1312 Enteng^moy f le MS : enteng à moy» 

1313 Quant me loyai àtoy,]e MS : quant je 
me loyai à toy, 

1314 Esbanoy, le MS : j'esbanoy, 

1318 En requoy , secrètement. 

1319 ^ par toy , à part soy. 

1320 Ton donoy, ton plaisir. 

1321 Que blatme'tui requoy, le MS : que blasmé 
y en suis requoy, Requoy, tout bas. 

1323 Feray, seray? 



1324 Au moustier saint Éloy ; saint Eloy fut 
évéque de Noyon et de Tournay j c*est lui qui 
instruisit en la foi le peuple tournaisien et conver^ 
tit une grande partie de la Flandre , du Brabant 
et de la Frise, Gazet, Tableaux sacrés de la Gaule 
Belg, Arras, 1610, in-8^, page 92. Le choix 
de ce saint peut , jusqu'à un certain point , four- 
nir une donnée sur la patrie de Pauteur du 
podme. 

1327 Annoy , aunoy, un lieu planté d'auloes 
(alnetum) . 

1329 5e voist, s*en aille. 

1330 En tel ploy , en un tel pli, c*est-à-dire 
dans la situation oà tu es. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



61 



— « Sire, disl la royne , à graot honte rechoy , 
Et je m'en plaing à Dieu ; car chy endroit ne voy 
Homme ne chevalier ù de riens je m*apoy. » 
Ensement que Orians et cil de son aroy 
1335 Estoient à conseil et parlant doy à doy, 
Entra en Lillefort , ù il a grant bieffroy , 
Elias , qui trouva ung cras trippier Joffroy 
Qui dist à Hélyas : « Demandes-tu le roy ? » 

Quant Hélias oy parler le cras trippier , 

1340 Se li a respondut en tenant son levier : 

Cl Je croy , dist Hélyas , que tu es le loudier 
C'on lomme Mauquaré , le traitère mourdrier ! 
Car tu es Mauquarës, bien le puis tiesmoignier : 
Tu es plus gros que Ions ; qui t'a fait encrassier?* 

1345 Se tu es Mauquarés, tu ne le dois nyer. » 

Et cils a dit : « Oïl^ » qui le cuidoit mocquier, 

Et Hélyas haucha son baston de pumier 

Se ly en va tel cop en le tieste baillier 

Qu'à tierre Fabaty viers Testai d'un bouchier. 

1350 Jà li alast tantost ung aultre cop payer 

Qant ung siergans li vint son baston empoignier , 
Et a dit au trippier : « Se Dieux me puist aydier , 
Cb'a estet à boin droit de cesti cop premier. 
Ly dyable vous font à ung fol acointier : 

1355 D'ivre et de fol se fait mauvais ensonnyer. » 



Hcljas fait son entrée 
dans Lillefort. Son 
coup d'essai. 



Fol. 21 ro. 



135â Plaing , pour plains; le MS : car chy 
endroit jb ne voy, 

1354 Cil, le MS : til. 

1355 Doy à doy, deux à deux. 

1 537 Cras pour gras dans le wallon du Hai- 
naut , en latin crattui. 

1341 Loudier, terme de mépris, drôle. 11 
nous est resté lourd, lourdeau, 

1342 Lomme, nomme. 
On lira plus bas ; 

Qui de Bâillon se fait la ducoise humer. 



Dans ie Roman de Jourdain de Blaie on trouTe : 
Et les ij autres gestes droi-cy lommer m*orés. 

Intr. au 2« co/. de Ph . MovsKKS , 

p. CCLTII. 

Traitère, traître. 

1 343 Mauquarét,lew de mots : vmU quadraiut. 

1344 Bnerasster, engraisser. Voy. v. 1337. 
1347 Haucha, haussa ; /itim^; pommier. 
1351 Siergans, prononcez sergent. 

1355 Ensonnyer, prendre soin, souci; qua- 
tre syllabes. 



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62 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Quant Hélyas se yit du siergant atraper , 

Hautement li a dit : a Or me laissiés aler ; 

Car foy que doy à Dieu , qui fist et ciel et mer , 

Et riermite vaillant que je doy moult amer, 
1360 Se vous ne me laissiés viers Mauquaré aler , 

A vous en couvenra la pierte recouvrer : 

Ma mère la royne a fait deshonnourer. » 
0° our u'^^'fou ^^^"^^^ Quant li siergans l'oy , si a dit hault et cler : 

« Or regardés, seigneur, se fait-il boin juer? 
1365 II pert bien qu'il est fol, qui entent son parler; 

Jà dist que sa mère est la royne au vis cler , 

La royne c'on fait au pailais amener ! 

Je vous prye ne voelliés ce-fol chy arguer. » 

Et Hélyas se prist trop fort à démener 
1370 Pour tant que il ne pooit viers cheli aler. 

« A ! Mauquaré , dist-il , je ne te puis trouver ! 

Et je suy chy-endroit venus pour toy tuer! 

C'est Mauquarés qui fait le royne acquser. » 

— « Non est, dist uns compains. frère, laissiés ester; 
Fui. 21 vo. 1375 Mauquarés, en lassus que Dieux puist craventer , 

La royne gentils fait à tort encoupper , 

Et c'est la millour dame dont on poroit parler. 

Pités est c'on le fait ensement démener ; 

Maintenant le verres ardoir et embrasser. » 
1380 Quant Hélias li ot sa mère enssy loer , 

Dont le couru tantos baissier et acoler , 

Et ly dist : « Mon amy , or my voelliés mener , 

Et je le vous volray très-bien guerredonner : 

1564 Juer, joueur. 1575 En lassut , là haut; craventer, y. M5, 

1565 II pert , il parail. 260 , etc. 

1567 Pailais, palais. 1579 Embrasser, embrater, comme baissier 

1570 ^e il, pour la mesure lisons : pour au y. 1581. 

tant que viers cheli il ne pooit aler, , 1581 Dont, donc. 

1575 Acquser, accuser. 1585 Guerredonner , récompenser. Nioot fait 

1574 If on est, c*est-à-dire , il a menti. Coni' yenir guerdon du grec x^/xTo^, gain. Borel semble 

pains , compagnon. ayoir mieux rencontré en le faisant dériyer de 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 65 

Car sy riches seray , se chils mois puet passer ^ 
1385 Que je tous poray bieo x mille mars donner. » 
— ce Amis, dist ly Taries, ce fait à crëanter. » 
Yiers le palais li va le droit chemin moustrer ; 
Et li trippiers s'en ya pour sa tieste bander. 

Or s'en va Hélyas tos et légièreraent : 

1390 Ou palais est entrés, où il ot moult de gent. 

Entour lui , pour lui vir, en TÎènent plus de cent , 
Et méismes le roys, qui fut en parlement, 
Demanda que c'estoit c'on regarde ensement ; 
Uns chevaliers li vint dire secrètement : 

1395 a Par ma foy, dist-il , sire, chy verres en présent 
Ung homme tout sauvage qui demande et aprent 
Yostre homme Mauquaré , et se dist fièrement 
Qu'il est venus pour lui destruire à grand tourment ; 
Et dist que la royne aidera loyalment , 

1400 Et prouvera en camp contre lui fièrement 

Qu'ains dou corps vo moullier , la royne au corps gent , 
N'issirent li vij kien , de quoy on li desment , 
Ains furent vij enfant, che fait-il sairement, 
vj fieus et une fille tout d'un engenrement. 

1405 Et s'aporta cascuns une kaine d'argent , 

Et chieus-chy en a une qui à son col lui pent. » 
Dist ly roys : « C'est ung fol, par le mien sauvement. » 
Et dist ly chevaliers : a Pas n'est fols vraiement, 
Car je l'ai entendu parler moult sagement. » 

1410 Quant ly roys Orians a le parolle oie, 
Il dist au chevalier qu'ensy le glorifie : 

Fallemand wtrdung (vergeUang , viedervergel" 1395 DUt-il, tire, le MS : tire, ditt-il, ce qu 

tung), Caseoeuye, s*appuyant sur la YÎeille or- rend le yers trop loog d*ane syllabe. Cky 9em 

ibographe guerredon, dit qae ce mot signifiait en prêtent, vous Terrei en votre présence. 

daDS le principe le don qu*on faisait aux gens 1399 Aidera, le MS. : V aidera. 

de ynerre/ Voy. Noél et La Place, Dictionnaire 1411 ^'enty , qu*ainsi. 
e'tymplogiqne , l, 720. 



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64 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol. 22 r«. 



Héljras dé6e Macaire et 
le frappe avec vio- 
lence. 



ce Or le m'ameDés chà, dist li roys, je vous prie, d 
Dont vient ly chevaliers qui le priesse à partie , 
Et a pris Hélias , voiaut le compagnie , 

1415 Et li a demandé s'il est fol u espie? » 
« Nanil, dist Hélias, je vous aciertefie, 
Je demans Mauquaré, qui ma mère a honnie. » 
Dont li enseig^na chieus enray le baronnie 
Et ly dist : ce Vé-le-là qui a coste partie. » 

1420 Quant Hélyas l'oy, tous ly sans ly fourmie, 
 Mauquaret en vint et puis se li escrie : 
c( A ! Mauquaret , dist-il , li miens corps te défie ! » 
De son puing li donna une telle orellie , 
Et l'asséna si fort assés prés de l'oye 

1425 Que vivant l'abaty : lors Hélyas s'escrie : 

« Prestés-moy ung coutiel , seignour , je vous em prie , 
S'ochiray le laron dont la dame est trahie. » 

Qu'adont n'éuist tenut Hélyas le vaillant , 
Et se péuist avoir ung boing coutiel trenchant , 
1430 Tantos l'éuist ocbis ens ou pailais luisant. 
Hélyas out tenut ly chevalier poissant, 



1412/6 vous prie, le MS : je vous en prie, 

1413 Dont, donc; qui le priesse^ qui pût le 
prendre ; priesse sent encore son scribe flamand. 

1414 Voiant le compagnie, à la vue de la 
compagnie. 

1415 Espie ^ espion. 

1416 Je vous aciertefie,je vous donne Tassu- 
rance. 

1417 Demans, demande. 

1419 Fe-/e-/à, le voilà; forme analogue à 
vé^me-chy, me voilà. Il faut observer que cette 
forme est plus directe que la moderne, puis- 
qu'elle se traduit exactement par vois-le-là, vois- 
nuMà. — Coste partie, terme de blason. Pro- 
prement, un écu parti est un écu partagé en 
deux par une ligne perpendiculaire. A Tépoque 
où le poème du Chevalier au Cygne fut écrit , les 
signes héraldiques se produisaient sur les ro- 



bes, cottes et manteaux. Les robes des maires, 
prévôts des marchands et échevins de plusieurs 
villes étaient parties de deux couleurs , et ces 
habits s'appelaient devises, à cause de cette di- 
vision de couleurs. En Hollande, les orphelins 
et les enfants trouvés portent encore des vête- 
ments partis, Voy. Menestrier, Origine des ar- 
moiries, Paris, 1679, in-12, I, 4l8etsuiv. 

1420 Tous ly sans ly fourmie , tout le sang 
lui cause comme des picottements de fourmis? 
Peut-être aussi pour fourmue ? 

1 423 Orellie , on dirait plutôt aujourd'hui 
oreillade, mot qui toutefois n'est pas français. 

1425 Que vivant , le MS : que vin, 

1428 Qu'adont, ce à quoi donc. 

1430 Ou ; au ; pailais^ comme au vers 1367 ; 
luisant, épithète d'un usage fréquent, comme 
liste' , morhrin , plenier, etc. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 65 

Et Mauquarés s'en va hors du palais fuiaot ; Macaire s'enfuit. 

A soy-méismes dist ly traîtres puant : 

c( Dieux l'a chy envoyct pour moi faire dotant. 
1435 Ains tel cop ne rechus en trestout mon Tirant. » 

Et ly boin chevalier qui en furent joiant , 

Ont Hélyas menet devant le roy Oryant : 

Et ly roys ly a dit hautement en oiant : 

c< Comment as-tu oset faire oultraige sy grant , 
1440 Que Mauquaré, mon homme, as batu maintenant? » 

— (c A ! roys , dist Hélyas : or enteng mon samblant ; 

Ne me tieng pas à fol, quoy que soie ignorant. 

Ançois vieng de par Dieu à toy , à son commant , 

Pour dire vérité ; si l'orés maintenant. 
1445 Yo mère Matabrune, qui ne vaut mie ung gant, 

Que je feray ardoir dedens ung feu bruïant, 

Ançois que dou pays me vois-je départant, 

La roy ne trahy que je voy là devant; 

Mais ains que de ce fait vous die plus avant , 
1450 Iray baisier me mère que là voy apparant. >i 

Lors vint à la royne , iij fois le va baissant , 

Et ly dist : ce Douche mère , ne te vas esmaiant ; 

Je te feray avoir le cuer liet et joiant ; 

Faussement as esté traie par devant. » 
1455 Quant ly roys Orians , qui tant fist à prisier , 

A yéut devant luy la royne baisier , 

A soy-méismes dist : « Bien me doit miervelier 

De cestui qui ci vient mon homme travelier , 

Et baisier la royne, trop me fait miervelier. 
1460 U c'est abuisions du dyable d'infier , 

1435 RechuM, le MS : rechut; en trestout, CeUe interprétation nous paraît préférable i 
pendant. celle qui a été donnée sur le vers 232 de Phi 

1436 Qui en furent joiant, le MS : en furent lippe Mouskes; voy. aussi tome 11^ p. 837. 

jouant. 1443 Le MS : 

1457 Oryant, deux syllabes, ailleurs trois. ... , ^. a _* i 

^ / ' ' Ançois Tien-ffe de par Dieu A toj et i •on comnant. 

Peut-être faut-il supprimer le f 

1438 En oiant, en latin coram audienttbui. 1451 Baissant, baisant. 

Ton. I. 9 



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66 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Ou Dieux, li tx)ut-poi8saD$; Fa volut envoyer. » 
Et Hélyas s'en vint tantos ag^enoullier 
Pardeyant Oriant, pour ses fais pronuncier. 
Là sont tout aûné li baron-chevalier , 

1465 Pour oïr Hëlyas esmouToir son plaidier. 
c( Rois Orians, dist-il , ne fay mie jugier 
La royne à morir , car je ly vieng aidier , 
Au commandement Dieu , le père droiturier. 
Je te Toel de mon fait la voie commenchier : 

1470 Vous laissastes ma mère ; s'alates g^uerryer. 

Matabrune , vo mère , pour lui faire encombrier , 
Ala Tier ma mère en son grant mal plenier. 
La matrone avoit fait devant luy aloyer, 
Et une cambourière qui s'i yot apointier. 

1475 De vij enfans se vot la royne akoucier : 

Une fille et vj fieux , tant en vot desquierkier ; 
Fol. 23 r«. Et s'avoit cascuns kaines ; Dieux le vot atakier ; 

Et quant nous fumes net , elle nous fist cangier : 
vij chiens fist aporter pour la dame avillier« 

1480 Et puis nous fist tout vij en ung bos envoyer. 

Uns hiermites nous vit, qui de boin cuer entier, 
Nous fist en son ostiel garder et herbegier , 
Et Dieus nous envoya d'une chièvre alaitier. 
Or vinrent vij larons dedens le bos plenier 

1485 Qui des vj enfants volrent là les kaines destacquier ; 
Et si tosl c'on leur vint les kaines desloyer 
Che furent chisne blancq plus que noef en jenvier. 
Or est tant avenut que Dieux voit ravoyer 

1464 ^«ine, rassemblés. d^ayance avec la malrone, la sage -femme. 

1465 Etmouvoir ton plaidier j commencer son 1476 Desquierkier, déposer, 
plaidoyer. 1479 Jvillier, déshonorer. 

1468 Au commandement Dieu, le MS : au 1485 Destacquier, détacher ; supprimons /a 

commandement de Dieu, pour la mesure. 

1472 H manque une syllabe au premier hé- 1487 I^oef, neige. 

mistiche. S'en ala pour ala corrige celte faute. 1488 Ravoyer, remettre les choses en leur 

1473 A loyer, allier. Elle s*était entendue voie, de sorte que... 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 67 

Que li drois soit séus , pour les maux exsillier. 
1490 Sy vous prie pour Dieu, le père droiturier, 

Failles que Mauquarés soit tenus prisonnier 

Et moy à laulre lés, tout à to dezierier, 

Et à Fiermite boin trametés cheyalier, 

Ou TOUS puissiés fiyer de ce fait tiesmoignier ; 
1495 El après sy me faites d^armes apparellier, 

Et encontre Mauquaret la cause desrainier ; 

Se dire ne ly fay ce mortel encombrier, 

Se me faites morir corn traîtres mourdrier. m 

Et quant ly roys oy recouder tel meslier , 
1500 De la grande mierveles se toI assës saignier. 

Dont s esbahy ly roys quant Hélyas parla. 

A la royne dist : « Dame , oés-vous chela ? » 

— « Je ne say , dist la dame , voir comment il en va , 

J'estoie sy malade quant mes corps s*accoucha. 
1505 Je ne say c'on y fist ne c on y devisa ; 

Mais bien say que vo mère oncques jour ne m'ama ; 

Et s'elle m'a bien fait, elle le trouvera, 

Je m'en raporte en lui , et en cel enfant là : 

J'en fais mon campion , Dieus envoyet le m'a ; 
1510 Mais je vous prie pour Dieu, qui le monde créa, 

Qu'il soit bien doctrines ains qu'il conbatera , 

Et oussy bien armés que ly autres sera. » 

Et ly roys Orians à ce fait s'accorda : 

La royne gentils en prison renvoya. 
1515 Pour prendre Mauquaré ses siergans commanda 

Et le fist amener , et se mère vint là 

Qui esbahie fu de çou c'on ly conta. 

Ly roys dist à sa mère comment enfant parla ; 

1489 Séus, su ^ pour ht maux exsillier^ pour 1493 Trametés, transmettez. 

dimÎDuer , faire cesser le mal. 1496 Desrainier^ expliquer. 

1492 Faites emprisonner Macaire d*un côté 1500 Se saignier,se signer, faire le 

et moi de Tautre. Tout à vo dezierier, tout à yo- la croix. 

ire désir. La plume d'un flamand se trahit tou- 1507 Et s'eUe, le MS : et e'elle. 
jours : e^^tener pour désirier. 1517 Conta, le MS : conté a. 



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68 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Hélyas reçoit des leçons 
d escrime. 



Fol. 24 ro. 



Mais le fait qu'elle oy hautement renoya . 
15â0 c( Mauquaré, dist ly roys, combatre te fourra : 
Campion as trouvé qui te combatera. >} 

— ce Je volroie, dist-il , sire , que ce fu jà. 

« Sire , dist Mauquarés , je sui tous apreslés. » 
Dist li roys Orians : « Savés que vous ferés? 

1525 D'oujourd'uy en ung moys vous vous combaterés ; 
Et se tenrës prison , afin que n'escappés : 
Car par celui Seignour, qui en croix fu pénés 
Je ne creiroie mie évesque et abés 
Qu'entre vous et ma mère ne gisse faussetés 

1530 Et g^rande traïson de quoy vous m'abuses. 

Mais j'en saray le vray ains que vous m'escappés. 
Pour faire le bataille bien vous endoctrinés , 
Car ly enfés ara du boin conseil assés. » 
Deux chevaliers en a Orians appiellés 

1535 Et leur dist : ce My amit, chel enfant-chy prenés, 
Et ly faittes ses armes faire, et faittes tés, 
Et tout le boin conseil que donner ly pores , 
Je vous prie pour Dieu que trèstout ly donnés. » 
Adont fu Hélyas avoec les deux menés ; 

1540 On aporta des armes pardevant ly assés, 
Et lanches et espées et heaumes gemés ; 
Et puis fu noblement en une cambre armés 
Et li monstrent comment il se soit démenés , 
Et dist uns chevaliers : ce Ceste lance prendés 

1545 Et encontre ce mur tantos me behourdés, 

Oussy bien que fuissiés de combatre aprestés. » 

— ce Sire , dist Hélyas , si com vous commandés. » 
Lors a saisy le lanchc dont ly fiers fu quarés, 



1520 Fourra, faudra. 

1525 Combaterés , le MS : baterés. 

1528 Creiroie, croirais. 

1335 My amii, mes amis. 

1556 Ses, le MS : ces. Tés, telles. 



1541 Getnés, ornés de gemmes, de pierreries. 
Voy. au V. 1619. 

1545 We behourdés , joutez contre moi. 

1 548 Dont ly fiers fu quarés, circonstance à re- 
marquer etqu^on rencontre encore dans la suite. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 69 

Contre le mur jousta , si fort i est aies 
1550 Que X pièces ou plus en est li fus froës. 

c( Outre, dist Hélias., cor i fust Mauquarés; 
Je say bien, s'il y fust, qu'à ce cop fust tués. » 
Et quant cil Font oït, sy en ont ris assés. 

Anssy qu'Elias fu doctrines et apris 
1555 Ly roys ot à consseil de ses milleurs amis , 

Qu'à l'iermitag^e iroit où l'enfës fu noris , 

Pour sayoir de Testât, comment il fu appris. 

Ly roys monte à cheval et o Ipi ses soubgis. 

Pas ne TOt que l'iermites yenist en son pourpris , 
1560 A le fin que sa mère ne l'en éuist fait pis : 

Car il sousperchevoit par poins et par avis 

Que sa femme est traie, dont il estoit maris. 

Pour aler engibier s'est ly roys départis ; 

Matabrune le seut , s'en est cangiés ses vis ; 
1565 Bien Tolsist que ses fieux fust tués et ochis. 

Car bien scet qu'en le fin en iert ses corps honnis ; 

Assés visa comment puet iestre mourdris. 

Et le roy chevaucha par bos et par lairis ; 

Et a tant esploitiet que l'iermitage a pris. 
1570 L'iermite y a trouvé, qui à Dieu fu amis : 

Ly roys est descendus, à ung conseil l'a mis, 

A lui s'est confiessés, tous ces fais ly a dis. 

Ne say que yous en fust nuls Ions comptes gehis. 

L'iermites ly conta , que riens n'y a mespris , 
1575 L'eure , le jour , le temps qu'il trouva les vj fils ; 

1tt$$0 LifuM (fuMi), le bois de la laace; froes^ 1564 Seut, le MS : cent. 

rompu (fraetus). 1568 Aatrû , champs en friche, 

1551 Plût au ciel, dit Hélyas , que Macaire 1569 AprxM, a atteint, 

fût ici en personne ! Cor, encore. 1572 S'est, le MS : c^ett. 

1558 i$oii&^tf, sujets, serviteurs. 1574 Que riens n'y a mespris, 

\}^60 Sousperchevoit, s^apercevait, propre- aucune circonstance si légère qu*el 

ment sous^pereevatt , voyait par-dessous .... tromper . 

1565 Engihier, chasser, giboyer. 



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70 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Et la fille ensement, eo ung mantiel de gris. 
*'°* ^^ ''•• « A Dieux ! ce dist ly roys , or sui-ge resjoïs. 

Ahy ! ma douche dame, royne Bëatris , 

Or a esté tos corps Tilainement trahis : 
1580 Or doi iestre dolans, jou qui sui yoz maris; 

Vous ay tenut à tort en sy vilain pourpris. 

A ! mère Matabrune , tous ayës trop mespris , 

Quant la plus loyal dame de l pays 

A tenue prison xyj ans tous accomplis , 
Le roi fait vœu de fon- 1585 Par vostrc traïson dont vous en valés pis! » 

deruamoDaftUreprés i u» • • 

de l'ermitage oà ses Dout S cst Iv rovs briefmcnt de 1 lermite partis : 

enfants ont été élevés. J J i ■■ 

Et dist, ou nom de Dieu le roy de paradis , 
Fonderoit abéye illuec en ce pourpris, 
Et y feroit entrer de monnes xxvj , 
1590 Dont Jhésucris sera honnourés et siervis. 

Li boins roys Orians s'est retournés arière 

En son noble palais qui fu de boine pière. 

Tos et isnielement manda le despenssière , 

Qu'à la royne fu privée amie chière 
1595 Et puis ce ly a dit : « Ma douche cambourière , 

Dittes à le royne qu'elle fâche boine chière ; 

Et s'elle voet issir ne devant ne derière 

Pour aler en vregiet ne dessus la rivière. 

Qu'elle y voist à son quoy et fâche à Dieu pryère , 
1600 Car bien suy enfourmés de la fausse ventrière 

Qu'avoec sa mère fu ordonnance ouvrière 

De ceste cose-chy qui a esté lanière. » 

1576 Gris, fourrure. en liberté (quîete). 

1589 Monnes, moines. 1600 Ventrière, matrone; sage-femme, de 

1592 Piêre, \e TAS : père. venter, 

\}^9i Deipenssière,\e1ILS : despensitre. 1601 Qu'avoec sa mère ; corrï^eons : qu*avoec 

1596 Le second hémistiche de ce vers est trop ma mère. Ordonnance, ordonnatrice , on plutôt 
long d*une syllabe. inventrice de cette calomnie. 

1597 S'elle, le MS : c'elle. 1602 Lanière, lâche, de lanarius, oiseau de 

1598 Vregiet, yerger; ne, on. proie qui a peu de courage et qui était moins 

1599 Voist, aille; o son quoy, à son aise, estimé que le faucon. 



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LE CHEVAUER AU CYGNE. 



71 



Et celle ly redist de Yolentë légière. 

Quant la dame l'oy, Dieu loa et saint Pière ^ 

1603 Et a dit humblement : ce Royne droiturière, 
Qui fùted de to fil douche yierge portière , 
Donnes que ceste cose Tiengne à vraie lumière 
Parquoy on sache bien de ce fait la manière . 
Et ! fausse Matabrune , orde yielle sorcière , 

1610 J'ay esté par yoz fais trop lonctemps prisonnière! » 

Seignour, or faites pais . scores kançon vaillant 
Des miracles de Dieu le père tout-poissant. 
Dou chevalier au chisne diray d*ore en avant. 
Elias le gentil, le noble combatant, 
1615 Bien fu reconfortés de son père Oriant, 
Quant il estoit armés du riche jaserant ; 



Fol. 25 r». 



Le poète s'adresse en- 
core une fois i son 
auditoire. 



Héljas est armé comme 
an chef aller. 



1604 5atfi< Pière, le MS : taint Pire. 
1609 Et, poureA/ 

1616 Jaserant, sorte de cuiraise , de haubert 
ou de cotte de mailles. Trétlut U cors ei Vosherc 
ja%erene. F. Michel , la chanson de Roland, p. 64. 
Ce passage prouve qne Roquefort a eu tort de pro- 
noncer : Gloss. , t. H, 24 : •jaserons, sorte de 
cuirasse , et non pas , comme disent Nioot et La- 
combe , cotte de mailles ou haubert. • Le vieux 
trouvère que nous venons de citer , nous prouve 
préciaëment le contraire. Une cotte de mailles se 
dit en allemand Panterhemd, mot qui n*est pas 
san« une certaine analogie SiYec jazerenc ou ja^ 
serantf si on en supprime le P initial. 

Cf. Ph. Mouskes, introd. au 2* vol. p. cvii. 

Le docteur Meyrick et J. Skelton font dériver 
ce mot de Titalien gkia%%erino et donnent dans 
leur pL XVI des exemples de ce qu^ils appellent 
jazerine armour, c*est-ii-dire d*armures composées 
soit de mailles , soit de chaînettes ou de plaques 
rentrantes , ce qui s'appliquait à différentes par- 
ties de Tarmure, même au casque ou heaume. 
Voy. Engraved illuêiralions ofancietU armes and 
arwumr, London , 1850 , 2 vol. in-fol. , t. L 

Du Cange et ses continuateurs expliquent 



jazeran par « Vestis militaris species, lorica 
» annulis contexta , ital. ghiatterino, nostris 

• vulgo cotte de mailles, Jesseran, in hlst. Caroli 
» VII, pag. 516, unde jazequené, maculis con- 

• textus. loventar. bonor. mobil. Ludov. Hu- 
A tini ann. 1316. Âpud Cangium in observatio- 

• nibus ad Hist. S. Ludov, , p. 75 : Item, trois 
» paires de cou9ertures gamboisiées des armes le 
» roy et unes indes jazequenées, • Glossarium , 
Parisiis, 1844, 111,749. 

M. Raynouard traduit aussi paiera» par cotte 
de mailles , en espagnol jacerina ; il fait remar- 
quer , au sujet de ce dernier mot , que Ta^jectif 
espagnol jacerino signifie dur comme Vacier, 
Lexique roman , Paris , 1840 , III , 582. 

II semblerait donc que ces mots jaseran et 
acier qu*Henri Estienne et Ménage tirent du latin 
acies. Dict, e'tymolog. Paris , 1750, in-fol., 1, 12, 
ont la même source. Jaseran, par contraction 
jaque (ou cotte) acerin ou aceran ? 

N'omettons pas de dire que àejaterant nous 
avons faityazeron, mot restreint aux chaînes d'or, 
façon de Venise ou autres, qui servent à suspen- 
dre nos montres ou nos lorgnons. De Martonne , 
Li romans de Parise la duchesse, pp. 46,47. 



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72 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Héljm est armé chera- 
lier. 



Emplacement de la lice. 



Une foule innombrable 
veut assister au coro* 
bat. 



Quant il avoit lachiet le heaume luisant, 
Quant il avoit Fespée et Tescut pardevant , 
Et les kauces kauciés de l'acier ausierquant; 

1620 Quant il estoit montés ou boin destrier vaucant, 
Quant le lance tenoit à ung boin fier trençant, 
En li avoit vassal noble gentil et grant. 
En tel point l'adouba le boin roy Oriant , 
Et le fist chevalier à le messe cantant. 

1625 Or aprocha li jour c'on deut faire le camp : 
A M auquaré s'en vont tout sy appertenant , 
Et se l'ont raplëgiet viers le roy souffissant. 
Mauquaré se douba^ qui le cuer ot dolant , 
Sy proime et sy amit saloient adoubant. 

1630 Elyas (ix armés droit à prime sonnant. 
Derière le palais au fort roy Oriant 
Avoit une rivière moult bielle et bien courant, 
Qui une ille entre deulx aloit avironnant , 
L'ille fu longe et lée demy-lieue durant ; 

1635 Là fu li camps frumés et derière et devant. 
L'enfés vint as batiaus, se va l'iauwe passant, 
L chevalier l'aloient conduisant ; 
Ly gent de la chité , li bourgois , li siergant 



Laveaux, dans son dict. , donne jaseran , vieux 
root inusité , qui désignait unechaînetle compo- 
sée de petites agrafes ou mailles d*or ou d*ar- 
gent que Ton portait au cou ou à la léte. 

1617 LacAtef, lacé, attaché. 

1619 jéutierquant , peut-être pour an«ter- 
quant , ensierquant, enserrant, qui couvre toutes 
les parties du corps ? Milon qui feint de vouloir 
défendre Parise , placée dans une situation ana- 
logue à celle de Béatrix , est armé d*une manière 
à peu près pareille : 

11 oi chauces de for, des etperoDs dorei ; 

Ud aubert jacerant li ont fait aporter, 

An son ckief li lacèrent i vert hiauue gemc. 

Db Mar tomme , Parise la duchesse, p. 40. 



1620 Vancani , pour vauerant, courant çà 
et là. 

16S3 L'adouba, Ph. Mouskes, vers 26504, 
la Curne de Sainte-Palaye , sur ce mot , renvoie 
au roman de Perceforest (t. I^, fol. 119 recto), 
où se trouve un exemple remarquable d'adoube- 
ment. Mém. iur la chevalerie ^ I, 107. Nous avons 
conservé radouber dans la technolc^ie maritime. 

1627 Raplépet, cautionné; iouffissani, suffi- 
samment. 

1628 Mauquaré ^ le MS : Mauquré, Se dpuba, 
s*adouba, s*arma. 

1629 Sy proime , ses proches. 

1635 Frume'i, fermé; ei derière et devant, 
le MS : derrière et devant. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Aloient entre Fille à baliaus batellant. 

1640 De bien L lieues y viènent cheyauçant 

Chevalier , escuyer et li bourgois marchant , 
Pour la grande miervelle dont on aloit parlant , 
Et pour la traïson c'on aloit recordant. 
Tout ly païs aloit de ce fait murmurant, 

1645 Et comment vj enfant furent chisne volant : 
Oncques n'avoit esté véu en leur vivant. 
Mais çou qu'il plaist à Dieu il fait à son commant : 
Il convient qu'il soit fait, il n'i a nul garant. 

Seignour, oyés pour Dieu, qui fu crucefyés. 

1650 Ly enfés Hélias est tous appareillés; 

Et fu de chevaliers armés et enseigniés. 

Ly enfés vit ung autel qui fu édefyés , 

Ly saint estoient sus moult noblement logiés. 

Lors demanda ly enfés , qui de Dieu fu aidiés , 

1655 Que ly priestres faisoit qui ou camp fu muciés; 
Ne se cieus qui seroit ochis et détrenchiés 
Seroit ensevelis au lieu qui fu dréciés? 
Et dist uns chevaliers : « Sire, or vous aquoisiés, 
Che sont les sains de Dieu qui fu crucefiés. 



1639 Baliaus batellant, comme on dit Bre- 
tons bretonnant , etc. 

1649 Seiynour,,,, Nous ne pensons pas qu*on 
puisse citer une autre chanson de geste , où ce 
moyen de solliciter Tatlention soit aussi fré- 
quemment employé. Cela prouve surabondam- 
ment que le Chevalier au Cygne a été composé 
primitivement pour la récitation et non pour la 
lecture , et qu'il était partagé en diverses chan- 
sons assez courtes pour être réellement chantées. 

1650 Enfés, voy. v. 1073, 1826, 1850, 1867, 
1917, etc., et ce que nous avons dit sur ce mot 
dans le glossaire de notre édition de Ph. Mouskes, 
11,837. 

1651 Le MS : 

Et fu de chefaltors arm^s , mous très et enseignés. 
TOM. I. 



1652 Ly enfés, ici , de même qu*au y. 
il doit y avoir élision (Venfés) , afin de con 
la mesure. 

1655 Que, ce que. 

1658 jéquoisiés, tranquillisez. 

1659 Sains, reliques. 

On lit des détails analogues dans Le dit dt 
lés, publié par M. Âch. Jubinal, Nouveau 
de contes, dits, fabliaux, etc. Paris, 1839, 1, i 

Ainsi se démentoit la dame toute jour. 
Par une des fenestres qui cstoit en la tour 
Vit armé son seignour pour aler en Testour, 
Qui se deToit combatre contre le traltonr , 
Qui d'autre pari se fist moult richement armer. 
On aporta les sains pour eulx faire jurer ; 
Cil qui out droit s'ala A genoullons geter ; 
Tantost qu*il Tit les sains il prist haut A parler 



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74 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Serments. 



Fol. 26 r«. 



1660 Où jurer vous convient, devant ajenoulliés, 

Que Mauquaret à droit appiellet vous l'ayés. » 
Et Hélyas respont : a Fait sera volentiers. » 
A tant es Mauquaré qui fu tous enragiés, 
L escut ot à son col , qui n'estoit mie vies , 

1665 Et la lance en son puing, dont iy fiers fu déliés: 
Le hyaume ot r'osté qui fu bien afaitiés; 
Il regarde Hélyas, qui joiieus fu et liés. 
Adont fu Mauquarés dolans et courouchiés, 
De çou qu'Ëlyas fu sy hautement prisiés : 

1670 Ly ordoneur du camp les font desur leur pies 
Aler deviers les sains c'on leur a enseigniés. 
Elyas fu devant qui bien fu adréciés : 
Uns priestres ly a dit : « Il faut que vous touchiés 
La main dessus les sains , et que vous fianchiés 

1675 C a droit et à raison la bataille cachiés 

Encontre Mauquaré, qui chy est avoyés. » 
Et ly enfés parla , qui bien fu conseilliés : 
<c Sire , par chelui Dieu qui à mort fu jugiés , 
Et pour nous en la croix pénés et travelliés; 

1680 Et par trestous les sains dont Dieux fu exauciés, 
Mauquarés est traîtres , félons et renoyés 
Encontre la royne , dont ch'a esté péciés. » 
— « Vous y mentes ! » dist chiens traîtres renoyés. 
Elyas a les sains acolés et baisiés , 



Et dist : « Seigneurs , je jure par les sains qai sont ci 
Et par trestous les autres de quoy Dieu est servi , 
Que ces! mauves glouton qui ci est m'a traj 
Et fortraite la dame A qui je suis mari 

Dans Parité la duchesse il y a «usai un combat 
judiciaire : 

Li frans aux de San Gile a fait les stins venir; 
Cet (c'est) iluiques la chase del baron san Martin, 
Cet d«l baron san Gile et del eor saint Firrain 
Qui desor se parjure loi est mors et oscis. 

Db Martohkb , Parise , 44. 

1663 Es ou e<, voici. 



1664 riV«, vieux. 

1665 Déliés^ effilé; deux syllabes. 

1666 ^/atf tel, ajusté. 

1667 Joiieus , joyeui. 

1670 Ly ordoneur du camp, les jugea di 
camp, les maîtres de camp. 

1675 Cachiés f demaudez, pourchassez. 

1676 avoyés , arrivé. 

1680 Exauciés, exhaussé, glorifié. 

1681 Renoyés f renégat, parjure. 

1682 Péciés, péché. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



75 



1685 Et ly a dit : « Traîtres ^ de vous sera y yengiës ! 
Ly corps de la royne a esté travelliés. » 
Lors jura Mauquarés sur les sains exauchiés , 
Et dist : c( Par tous les sains c'on a pour Dieux prisiés , 
Et c'on a en ce siècle pour lui martiryés^ 

1690 De tout cou que j ay dit de nouviel et de vies 
Est ly corps de la dame à droit empaieciés; 
Et se je mens de mot, je voel que vous voyés 
Que je soye pendus , ou ars ou escorchiés. » 
Il est venus az sains; mais il est tresbuchiés, 

1695 Tellement qu'il en fu vilainement froissiés. 

« Dieux! dient ly baron , cieus homs est enragiés. » 

Or sont ly sierment fianciet et juret 
D'Elyas le baron et du glout Mauquaret : 
Puis furent à cheval noblement monté. 

1700 Ly ordoneur du camp ont Testât devisé : 

a Or, biaus seignour, fbnt-il; or soyés avisé 
Sy-tos que nous serons partit et désevré , 
Pour pais ne pour acort ne pour iestre sauvé , 
Ne renterons ou camp , s'en verrons Tun fine ; 

1705 Et qui sera vaincus , saciés en vérité , 

A ces fourques lassus l'ara-oû traiené. » 

— c( Seignour, dist Hélyas, trop avés demouré. 



1689 Martiryét, le MS : martryet. 

1691 Empaieciés, empêché, mit dans la peine. 

1698 Gloul, misérable, infâme, autrement 
gtomtony Yoy. y. 1905, 1915. 

T699 Vers trop court : très-noblement monté? 

£u8tache Deschamp nous apprend quelle 
•orle de chevaux servait dans les tournois (édi- 
tion deCrapelet, 1432, in-8<' maj., page 93, 
Des diverses espèces de chevaux ) : 

Trois manières trais dfl che^aulx , qui sont 
Pour la jouste , les uns nommes destriers 
Hanls et puissans, et qui très-grant force ont; 
Et les moieos sont appelles coursiers ; 



Cenls Tont plus tost pour guerre et sont légit 
Et les derrains sont roncins , et plus bas 
Chevaulx communs qui trop font de débas : 
Aux labours Tont, c'est du gendre (genre) vii 
Quant jeunes sont tout ruent en (un) tas : 
Pour ce ne doit nuls homs amer poulain. 

1700 Ont restât devisé, ont réglé, 
rétat des choses , ce qu*il convenait de 

1702 Pésevré, le MS : sevré, 

1704 Ne renterons, ne rentrerons; 
rons l'un fine, si nous n*en voyons un 
mort. 

1706 Fourques, fourches; traiené, t 



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76 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



La reine est présente au 
combat. 



Laissiés-Dous , de par Dieu , sy verres loyauté ! » 
Lors sont ly ordeneur partie et dësevré : 

1710 II jssirent du camp et cil sont demouré. 

Et ! Dieus ! qu'il y avoit de grant peuple assamblé ! 
Le camp y véist-on autour avironné 
Tellement qu'il estoient si drut et sy sierrë 
Que jusqu'en la rivière estoient avalé. 

1715 Et ly roys Orians et son riche barné 

Estoit droit as feniestres de son palais listé ; 
Et la royne estoit amenée ens le prés , 
Pour la justiche faire d'icelle cruauté, 
lui XXX pucielles et de dames plenté , 

1720 Qui prioient à Dieu , le roy de majesté, 
Pour le boin Hélyas qu'il véoient armé. 
Matabrune la vielle, qui cuer ot de mauffé, 
Estoit en une tour de vielle antiquité : 
Quatre siergans avoit tousjours à son costé ; 

1725 Mais par le grant malisse dont en li ot plenté 
Manda du milleur vin qui fu en le cité; 
S'en furent li siergant tellement enivré 
Qu'il en furent depuis à ung gibet mené. 
Car li fait Matabrune , quanqu'elle avoit brassé , 

1730 Yenoient toudis mal de degré en degré. 



Difierence remarquable 
entre les deux cham- 
pions. 



Or sont li campion en l'ille verdoiant 



1709 Ordeneur, au vers 1670 ordoneur. Par- 
tie, partis. 

1710 Cil, leMS:st7. 

1714 Avalé f descendus. 

1715 Barné, baronnage, cour, suite: 

Hugues dit i son père : « Biauz sire, atandet , 
Or vcnes bellamcnt vos et voslre barnei. 

De Martomni , Parise la duchesse, 
page 202. 

1722 Mauffé , mauvais, méchant, démon. 

1723 Vielle antiquité, pléonasme qui expli- 



que le viel anti de Ph. Mouskes , Introduction 
au 2" volume , page cxix. Plus loin vielle anetS' 
série. Au début à^An$éi$ de Carthage nous li- 
sons : 

Seignour, olés , que Diez vous b^oeie , 

Li glorleus , li fiés sainte Marie , 

Gancbon moult bonne et de grant seignorie. 

Elle n*«it pas faite de goberie , 

Ainsi est d'estoire de vielle mnchiterie, 

1729 Quanqu'elle avoit brassé, quelles que 
lussent ses machinations. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Mauquarés fu fëlon , malostrus et poissant : 
Hëlyas ot le corps légier et remuant ^ 
Et la grasce de Dieu le va enluminant. 

1735 Bien ly appertenoit le haubiert jasserant, 
Ly heaume d'acier et Tescut reluisant : 
En ches armes s'aloit noblement démenant. 
Ly cheyalier s'en vont douchement regardant : 
Ly uns à Tautre dist hautement, en oyant : 

1740 € Oncques mais on n en vit enfant sy ignorant 
Maintenier son estât si bien et si séant. 
S'ils ne fust gentilshoms. il n'en fesist jà tant. 
Et Mauquarés li vint à esporons broçant , 
Et Hélyas brocha le bon cheval courant , 

1745 Hautement ly a dit : c Mauquaret, or avant! 
Je te deffye de Dieu , le père tout-poissant! » 
Lors se sont aprociet tellement en joustant 
Que les ij lanches vont par pièces dépêchant. 
Là rechut Hélyas ung cop si très-pesant 

1750 Que à l'archon li va li eskine ployant, 

Et Mauquarés pierdi son heaume en volant. 
Elyas a brochiet son cheval enclinant 
Tant qu'il revint à li ; lors se va retournant 
S'a veut Mauquaré, qui aloit descendant. 

1755 Lors Hélyas s'ala en son cuer avisant 

Con li ot conseilliet qu'il en fesist autant ; 
Dou cheval descendy , l'espée va sakant. 
Quant Mauquaret le vit , s'en ot le cuer dolant : 
Son heaume remist , son cheval va laissant , 



1732 Félon, yoy. v. 1835 et 1895. longlempt et n^est poiot encore effacée, 

1755 Le Aau 6terfjo««eran<, voyez vers 1616. que les supériorîtéi héréditaires disparî 

1756 Heaume y quelquefois hyaume, chaque jour. Fesist, le MS : fist. 

1758 Le MS : ly chevalier vont.... 1743 Broçant, brocher un cheval, c'é 

1759 En oyant, voyez vers 1438. piquer des deux. 

1742 Gentilshoms, Cette haute idée des qua- 1748 Dépêchant, dépeçant, brisant, 

lités oatives du gentilhomme s^est perpétuée 1752 Enclinant, en se baissant, aminci 



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78 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Le peuple fait des voeux 
pour Uélyas 



Fol. 27 vo. 
Légende sur Eve. 



1760 Ly chevaus Hélyas s en est salis avant, 

Au cheval Mauquaret va si fort regibant, 
Que Feskine derière va toute dëbrisant : 
Ly chevaus est kéus à tierre fretelaot, 
Ains puis n'en releva en jour de son vivant. 

1765 Ly pueples qui le yit en va fort murmurant : 

c Yés-ychy ung boin seigne; » cedient, pour Tenfant; 

c II ara la victore ains le soleil couchant. » 

Et la royne aloit piteusement plorant, 

As genous viers le ciel aloit ses mains dresçant. 

1770 La royne gentils estoit moult eflFraée , 

Et disoit : c Sire Dieux qui fesis mer salée. 

Et le ciel et le tierre, créature fourmée, 

Et Adam à qui fu la pume devéé, 

Eve l'en fist mengier, qui mal fu enortée, 
1775 S'en fu bien V™ ans en prison enfrumée , 

Tant que chà desoubs fu une vierge estrinée ; 

Sy humble et si plaisans et sy bien doctrinée, 

Qu'elle fu au gré Dieu de l'angle saluée , 

Qui li dist : t Sainte vierge senée, 
1780 En toy descendera la divine rousée 

Qui rakater venra la lignie dampnée. j» 

Et elle respondi, comme bien avisée, 

ce Ancielle sui à Dieu , s'amie et s'espeusée , 



1760 Salit, sailli. 

1761 Regibani, regimbant. 

1763 Fretelant , suivant Roquefort, crotté, 
couvert de boue ; ne serait-ce pas le même mot 
que frétillant, 

Eustache Deschamp , dans son Virelai contre 
le pays de Flandre (édit. de Crapelet), page 85, 
dit: 

Quant il pl^ut nnis n'y danse , 
Les chevaulx jasqn'A oultrance 
Sont en boe ensevelis ; 
Maint somroiei es chemins lance , 
Dont il n'est nulle espérance 
Que jaroais en soit saillis. 



1771 Mer salée, le MS : mère salée, 

1773 Pume ^ pomme; de vée, devée , Usex 
detéée , défendue {vetare), 

1774 Enortée , eihorlée , conseillée. 

1773 Cette captivité d^Ève pendant cinq mille 
ans ne doit point passer inaperçue. 

1776 Estrinée, issue. Tout ce qui suit est un 
hors-d*œuvre dicté par le désir qu*éprouT«it 
Tauteur d*élaler •€• connaissances théologiques 
ou de sanctifier, en quelque sorte, son sujet. 

1779 Vers incomplet. 

1783 S*espeusée, sa mie et son épouse. 



ï 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 79 

Se puet faire de moi tout çou qu'il li ag^ée. » 
1785 En ce dig^e respons fu cars encorporée. 

Là fu li corps de Dieu par parolle engenrée ; 

Là fu sains Esperis par oevre enluminée, 

Là fu IX mois vivans en la vierge parée ; 

Dieux et homs i estoit , qui sa char ot navrée , 
1790 Et mouru en la croix et fu resuscitée , 

Dont la porte d'infier fu brisié et viersée; 

Au jour d'Ascension , une fieste honnourée , 

Remont es sains chieus o sa lingnie amée , 

Et à le Pentecouste, une sainte journée, 
1795 Conforta ses amis, en la maison frumée, 

En saroblance de fu, en poissance inspirée. 

Sire , sy corn c'est vray , je vous prie en penssée 

Que la car de moy soit aujourd'hui confortée; 

Sy vray que j'ay estet aujourd'hui encoupée ; 
1800 Et gardés mon enfant qui là tient cel espée 

Encontre Mauquaret en qui force est doublée. » 

Adont s'est la royne à la tierre enclinée. 

Pour la pité y ot mainte larme plorée. 

Pour la grande pité de la dame au corps gent, 
1805 Ploroient là endroit li gent piteusement; 

Et prient pour l'enfant qui si bien se deffent 

Que Mauquaret assaut malescieusement 

Et ly boins Hélyas ly regitte souvent; foi. 28 r». 

Soy cuèvre de l'escut dont li kans fu d'argent , Armoirieid nëj>as. 

1810 A une croix de geulles, qui reluist clèrement. 

1796 Fuj feu. 1809 Cuèvre, couvre j kans, champs. 

1 797 Com y le MS : comme, 1810 A une croix de geulles. Les armoiriei ré- 

1800 Tient oel espee, le MS : tient ce lespée , glées, garclons-oous Je Toublier, ne sont pas 
comine au vers 1904 on lit : et aide ce Un font , antérieures au XVl* siècle. — Cette croix rouge 
au lieu de cel enfant, était un blason de circonstance. Lope de Vega, 

1801 Est doublée, le MS : et doublée, dans son drame de Fuente Ovejuna, fait dire à 
180S S'est, le MS : eVx/. un de 9e* personnages appelé Flores (journée 1, 

1807 Malescieusement , malicieusement. scène II) : « Vous savez que la croix rouge 

1808 Ly regitte , lui renvoie ses coups. « oblige à se battre tons ceux qui la portent, 



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80 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Le combat ronlinae. 



Il féri Mauquaré uDg cop moult radement ; 
Sour l'espaulle l'assist, voire par tel couvent. 
Que dou haubiert trencha des malles hardiment ^ 
Et l'auqueton oussy , et puis en char le prent , 

1815 Si que li sans viermiaus sur le sablon descent. 
Lors ly dist Hélyas : a Mauquaré^ or m'entent, 
Tu as sayet m'espée, ch'est du commenchement, 
Si je puis rassener en ce lieu proprement 
L'espaule te toray , s'aras le cuer dolent. » 

1 820 — c< Va fol , dist Mauquarés , li corps Dieu te cravent , 
Quant je volray aciertes férir à mon talent 
A ung cop t'ochiray à le tierre sanglent. 
Je te laisse aviser : de toy pité me prent, 
J'en doute le péciet, car j'ay Dieu encouvent : 

1825 Ignorance t*a fait penser trop folement. » 

ce Enfés , dist Mauquarés , par honnour je le prie 

Que me priés miercit ançois que je t'ochie. 

Se lu te rens à moy, toy sauveray la vie. 

Matabrune, qui est bien ma dame et m'amie, 
1830 Te donra riche don , je te l'aciertefie ; 

Et se tu ne le fais li miens corps te deffie , 

Ne te déporleray ne heure ne demie. » 

Quant Hélyas l'oy, s'a l'espée haucie^ 

Et fiert à Mauquaret, qui son escut paumie; 
1835 Ly enfés y féry par sy grant félonnie, 



» fussent-ils dans les ordres j seulement ce ne 

» devrait être que contre les Maures n Plus 

bas Hélyas porte d*argent à la croix d*or, y. â285. 

1813 Malles, mailles ; hardiment, le MS : ha- 
diment. 

1814 L'auqueton, le hoqueton, yoy. y. 1384; 
char , chair. 

1815 Sans viermiaus, sang yermeil. 

1817 Sayet, essayé : tu as fait Fessai de mon 
épée , mais ce n^est qu^un commencement. 

1818 Rassener, t*atteindre. 



1819 Toray, ôterai, enlèverai (tollere), 

1824 Encouvent, le MS : encouvenent. — J'ay 
Dieu encouvent, j*ai une promesse à remplir en- 
vers Dieu. 

1830 L'aciertefie, le MS : t'apiertifie. 

1834 Paumie, tient fortement. Nous avons 
gardé empaumer, paumer, ce dernier dans un 
autre sens. 

1833 Félonnie, ce mot n*a point ici le sens 
ordinaire ; il signifie violence , force , emporte- 
ment. Voy. V. 1731 et 1893. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



81 



C'une pièche l'en fu à ung des lés trenchie ; 

Sur le bras l'assena de le pointe aguisie 

Que la large li est de son col départie. 

Âdont dist Mauquarés : a Je croy que je m'oublie. 
1840 Venus est à l'enfant par droite dierverie ; 

Et le prist à ij bras, entour lui le tournie; 

A bailles le portoit, ne li griève une aillie. 

Adont fist Hélyas bonne chevalerie ; 

Il aToit à son gant une broke aguisie ; 
1845 Tout droit en la visière est li broke mucie ; 

Le diestre oel li creva , la véue a cangie ; 

Ly sans li a couvri la véue et l'oye. 

Il ne scet û il va, ne en quelle partie ; 

11 gietta Hélyas lès le baille drécie. 
1850 Ly enfés fu légiers, s'a le balle saisie; 

Parmy le camp s'enfuit , s'a s'espée saisie , 

A deux mains l'ahierdi , à Mauquaret s'escrie : 

c( U ies-tu traîtres ?li corps Dieu te maudie! » 

Et Hélyas li vint faisant noise série , 
1855 Derière ly donna de l'espée jolie, 

Q'uen le char li entra plus d'une paume et demie. 

Dieus ! qu'adont fu prisiés de la chevalerie ! 

Et ly roys Orians à Dieu mierchy déprie , 



Fol; 28 vo. 



1837 ^guisie, aiguisée. 

1838 Targe, bouclier, écu. 

1840 Dterverie, rage. Voy. IMnlroductioD. 

1841 Tournie (rime) , tourne. 

1842 Bailles, barrières. On appelait jadis, à 
Bruxelles , les bailles de la cour , Tenceinte ou 
balustrade qui enfermait la cour extérieure du 
vieux palais. Ne li griève une aillie , c*est comme 
on dit familièrement : il ne lui en pèse pas une 
ODce. AiUie, une gousse d*ail. 

1849 Est li broke mucie, est la broche cachée. 

1846 A cangie, a changée. 

1847 Couvri , couvert. 
Ton. I. 



1850 Balle, tout à l'heure baille, 

1852 L'ahierdi, la saisit. 

1853 Le premier hémistiche est trop court. 
1054 Série, Méon traduit ce mot par doux, 

qui vaudrait jolie du vers suivant. 

1855 Jolie , cette épithète est singulière dans 
la circonstance. 

1856 Vers trop long : plus de paume et de- 
mie? comme au vers 1898 : 

Flus de piât et demj Ij va dedens eotrant. 

1858 Déprie , latin deprecalur, 

11 



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82 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Qu'il y Toelle monstrer miracle auclorisie 
1860 S'Élyas est ses fieux de sanc sans Tilonnie; 
Et qu'il en maiche hors la royne s'amie. 

Forte fu la bataille de l'enfant Hélyas , 
Et dou fél Mauquaré , qui cuer ot satrenas. 
Ung oel avoit crevé, de l'autre ne voit pas 
1865 Pour le sanc qu'il giétoit, dont il fu au cuer mas; 
Son heaume r'osta à ij mains et as bras, 
Et regarde l'enfant, qui faisait biaus estas. 
c( Ahy ! dist-il en lui, or n'y vault mes baras , 
Aujourd'hui bien paray les fais et les fastras 
1870 Que Matabrune a fait sans conseil d'avoicas. » 
Maubrunc seofuit. Et Matabrunc estoit hault nommié en bas \ 

D'un de ses chevaliers elle viesti les dras 
Et se party de là bièlement pas pour pas ; 
Fol. 29 ro. Sur ung cheval monta , qui estoit fors et cras ; 

1875 De la cité issi , et laissa les débas. 
Le château de Mau- Tout droit à Maubriaut , que jadis fist Jonas, 

bruiant bâti par Jo- -ma i • i • ri 

nas. Chevauce Matabrune , qui vault pis que Judas, 

En ce castiel estoit ses trésors à grant tas : 
N'avoit si fort castiel desci jusc'à Damas. 

1880 Matabrune s'en va par deviers Maubriant. 
De son douaire fu , castiel i ot plaisant : 
Matabrune s'y mist fièrement à garant. 
Or se voist Mauquaré à son pooir gardant , 

1859 Jucloritie, d'autorité, capable de faire 1873 Pas pour pas, sans dimiDuer le pas. 

une grande impression. 1876 Quel est ce Jonas qui bâtit le fort de 

1861 Maiche , mette; maiche hors , disculpe. Maubriant? est-ce le personnage que la Bible a 

1863 Satrenas, satanas. rendu célèbre? Il est probable que c*est la rime 

1865 Mas, abattu. Echec et mat, qui a amené ce nom et cette origine d*ane forte- 

1868 Baras, ruse. resse imaginaire. Mambruiant, dans le texte la-> 

1869 Paray, payerai. Fastras, mensonges. tin Mountabraunt , Mounibraunt. 

1870 Avoicas pour avocas. 1882 A garant, en sûreté. 

1871 Hault nommié en bas f Hautement accu- 1883 A son pooir gardant, se gardant autant 
sée en bas , dans le peuple ? qu*il le pouvait. 

1872 Dras, habits. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



83 



De la dame n'ara ne secours ne garant. 

1885 Et Hélyas le va noblement assalant , 

Par le voloir de Dieu qui le va confortant. 
Ly histore nous dist et nous va tiesmoignant 
Qu'ains sans n'issi du corps le gracieus enfant , 
Car Dieux le confortoit et aloit garissant ; 

1890 Et! Dieux, que Mauquarés avoit le cuer dolant! 
La bataille dura, ce dient li rommant, 
De prime droitement jusc'à midi sonnant. 
L'enfés fu trayelliés c'oncques mais n'en fist tant ; 
Et Mauquaré avoit le corps bien récréant : 

1895 II lavoit fort et fier, cras, félon et pesant. 
A Élyas s'en Ta , bien le va maneçant , 
De l'espée le va sur son escut frapant , 
Plus de piet et demy ly va dedens entrant. 
Élyas se retrait ; l'espée ya tournant : 

1900 De le main Mauquaré va l'espée salant; 
Et Élyas le va de son escut cuiant; 
As balles droitement va l'espée giétant. 
ce Dieux ! dient li baron ; or voit-on aparant , 
Dieux griève Mauquaré et aide cel enfant. » 

1905 Quant li glous Mauquarés ot pierdue s'espée, 
Entour le camp y ot mainte raison contée. 
Ly uns à l'autre dist : a L'enfant de renommée 



1884 Secourt, le MS : tecource, 

1885 Msalant, assaillant. 

1887 Ly historié ; voy. v. 27. 

1888 Sans, sang. 

1891 Atromuianf, les récils en langue vulgaire. 

Aa«i com vos dirai avant 
8'olr volés icest roumamt. 

{Le couronnement Renart , conte.) 

Sn romanch oa en droit latin , 
Pour çou que toute me destin 

A roumanchier 

{Ibid.) 



1893 Fist, le MS : fis, 

1894 Récréant, rendu de fatigi 

1895 Félon, dur, robusle. 

1896 Bien, leMS: bie. ^ 

1900 Salant, saillant. 

1901 Cuiant, mot mal écrit ] 
couvrant r c'est-à-dire qu'il couvr 
clier Tépée qu'il a fait sauter de 1 
caire^ peut-être guiant, menant. 

1903 Aparant, manifestement. 



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84 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Ara, s'il plaist à Dieu, hui bonne journée. » 
A la royne en fu la nouvielle contée ; 

1910 Uns chevaliers li dist : « Ne soies efiFraée, 

Mauquarés n'a de quoy deffense soit moustrée , 
Par temps sera ocis; c'e^t vérités prouvée. » 
— « Voire , dist la royne , s'il plaist à le portée , 
Qui en la sainte Vergiène fu d'angle amenistrée. 

1915 Et li glous Mauquarés, qui à nul bien ne bée, 
A apiellet l'enfant et dit à le volée : 
c( Enfés , dist Mauquarés , or laissons le mellée , 
Tant que j'aie à ton corps une raison moustrée. 
Et li enfés li dist : c( Or dittes vo penssée; 

1920 Mais ne vous aprociés de moy plaine aganbée; 
Car se vous m'aprociés vous ares de m'espée. 
Mon mestres sy me dist , à ceste matinée , 
Que n'entendis-je à vous pour une riens née , 
Jusqu'à tant que voz cars seroit à mort navrée ; 

1925 Que de force n'ayez une pume pelée , 
De vostre fausseté n'aprenderay durée ; 
Parlés à moy de là ; car ensement m agrée. » 
Quant Mauquarés l'entent , s'a le chière levée. 
A soy-méismes dist : « La poissance honnourée 

1930 Doinst et voelle envoyer majour et pute anée, 
Qui la car de vous a ensement doctrinée , 
Et qui l'a retenut en cuer et en penssée. » 



1908 Uuij aujourd'hui (hodié) , le MS : luù 

1912 Par temps, partanl. 

1913 Le portée, Jésus. 

1914 Lisons, pour la mesure, qui en la sainte 
yirge — Jmenistre'e, administrée. 

1915 ^e>, vise. 

1916 A le volée, à la volée. 

1917 Le mellée , la mêlée. 
1920 Jganhée, enjambée. 

1925 Que n'entendis ^je à vous, que je 
ne m'entendisse avec vous — - Pour une 



riens née , pour nulle chose au monde. 

1925-26 Le sens de ces deux yer9 est un peu 
obscur : je ne m^exposerai pas aux pièges de 
votre fausseté, ne voulant pas que de force 
vous ayez même une bagatelle, une pomme 
pelée? 

1928 S'a le chiére levée, a levé la tète. 

1930 Doinst, donne , au subjonctif. Majeur, 
majour, mal jour. Pute année, année funeste. 

1931 Car, chair. 

1932 En cuer, le MS : et cuer. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



85 



c( A! Dieux, dist Mauquarés, où me siii-ge enbatus? 
Matabrune rae dist, en son casUel lassus, 

1935 Que chus enfés estoit ung sos et uds cornus 
Et qu'il seroit tantos matés et confendus ; 
Mais j'espoir que par lui serai mors et vaincus. 
Or n'ay lance n'espëe pierdue et mes escus ; 
Et s'ay ung oel crevé dont je ne vairay plus ; 

1940 En deux lieus sui navrés dont je sui irascus. 
Chus est tous frés, et s'est ses bras tous nuls. 
A ! Matabrune vielle ! ne vallés deux festus : 
Ly corps de la royne fu par vous déchéus ; 
S'avés les vij enfans bien trahis et vendus : 

1945 Je le diray au roy , s'en seray pendus ! » 
A Hélyas a dit ly 1ères malostrus : 
ce Je te conjur, dist-il^ du glorieus Jhésus 
Que tu me dies voir , sans faire faus argus , 
Par qui commandement lu es ycy venus. » 

1950 Et Hélyas li dist : « De par Dieu de lassus, 
Je sui fieus Orians , et de la dame issus ; 
Je sui des vij enfants, g;entils et assolus , 
Qui kaines d'argent avoient à hateriaus pendus, 
Encore y peut la miene ; ains ne le m'osla nuls. » 



1953 Enbatus , fourré. 

1955 Le mot cornu a toujours eu , au moral, 
une aoceptioD défayorable : nous disons des rat- 
sonnements cornus, des raisons cornues ; il serait 
superflu d^iudiquer une autre application vul- 
gaire. M. Â. Rothe, voulant découvrir Fétymo^ 
logie du mot wihot (premier volume des Monu- 
ments pour servir â l'histoire des provinces de 
Namur y de Hainaut et de Luxembourg , p. 583), 
est porté à croire qu*il signifie proprement tète 
coroue , tête à ramure , attendu que geweik en 
allemand signifie bois, ramure du cerf, et que 
kaupt on kopf (hollandais hoofd, danois koved) 
se rend par tète. Le roman du renard, page 45S. 
Cf. Dissertation étymologique , historique sur les 



diverses origines du mot C...,, par un mei 
de l'académie de Blois (de Petigny). Blois, 1 
in-18 de 52 pages. 

1937 J'espoir, je crains. 

1938 Or n'ay lance n'espee, ou épée. Il 
drait mieux : or ay lance et espee. 

1959 Vairay, verrai. 

1940 Irascus, irrité, chagrin. 

1941 Frés , frais. — Vers trop court : 
est encor tout frés. 

1943 Déchéus, le MS : déchus. 
1946 Lères, larron, coquin. 
1948 Argus, arguties. 

1952 Assolus, innocents (a6«o/tift)? 

1953 Vers trop long. 



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86 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Fol 30 V». 



1955 Quant Mauquaré Toy, trisires devint et mus. 

Ahy ! dist Mauquarës : or est mes jours venus. » 
A Hélyas a dit : a A vous me rens confus; 
Faittes ychy venir vos amis et vos drus , 
Et je vous diray tout des meffiais avenus, 

1960 Et des kaines emblëes as vij enfans tolus ; 

L'orfèvre enseigneray, qui bien en est kenus, 
Qui la couppe en forga où vins a esté bus; 
Et vous enseignerai , par tous les sains lassus , 
Chely qui vous porta dedens le bos ramus, 

1965 Par itel couvenent, frans homs et esléus, 

Que je puisse esoaper sans point estre tenus. » 
— a Par Dieu , dist Hélyas, vous en serés pendus. 

Quant Hélyas oy le félon Mauquaré 
Il est venus à lui par telle cruauté. 

1970 Par le voloir de Dieu , le roy de trinité 
A li bers Hélyas dou branc tel cop gietté 
Que tout chil d'environ l'ont très-bien escouté. 
Ly uns à l'autre dist : ce Le glouton est maté. » 
Oriant ot grant joie quant le vit afolé. 

1975 Mais Mauquaré avoit le cuer envenimé ; 

De destraice et d'aïr destraint et embrassé , 
L'ahiert d'où diestre bras , et l'a si espressé 
Qu'il a le damoisiel à le tierre gillé : 
S'il éuist l'autre main tos l'éuist afiné. 



1955 Triêtrei, triste; mus, muet {mu([u)s), 
1958 Drus, fidèles, compagnoos, partisans, 
serviteurs. 

1961 Qui bien en est kenus, le MS : qui bieus 
en et kenus. Kenus, cooou. 

1962 Fins, vin. 

1963 Le MS : par les sains lassus. 

1 965 Frans homs et esléus /compliment adressé 
par Macaire à Hélyas , pour le gaguer. 

1969 Cruauté. Hélyas était animé au point 
d*étre impitoyable et cruel. 



1971 Bers , baron. Voyez Ph. Monskes, Il , 
824. — Branc, épée. 

Je riroic ferré (Jerir?) de moult branc viannois. 

Voir sur ces mots la remarque de M. <le 
Martonne , Parise la duchesse, page 130 , 
note 4. 

1974 Afolé, frappé , blessé , navré. 

1976 D'aïr destraint et embrassé, exalté et 
embrasé par la colère. 

1977 Espressé, oppressé , serré. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 87 

1980 Ly enfés jut à lierre laidement adenté. 

Lors ont li gent d'autour eut grande pité : 

Ly uns à l'autre dist : « Velà l'enfant maté. » 

La royne l'oy; s'a tel duel démené. 

Que de duel se pasma à tierre , enmy le pré ; 
1985 Et ly roys Oriant ot moult le cuer yré ; 

Mais Dieux gary l'enfant qui tant ot de bonté. 

Tant fist qu'il a son pung par fierté recouvré ; 

Dou maistre doibt li a le sien aultre oél créyé , 

Et puis se releva par vive poësté. 
1990 Bien x pies s'eslonga dou félon Mauquaré 

Pour lui à rafresquir ; car le corps ot péné ; 

Et Mauquaré avoit le cuer desconforté , 

Bien voit qu'il est pierdus , s'a hautenient crié : 

(^ Enfés je me reng ; mais aies de moy pité ! 
1995 Faittes ichy venir le roy et le barné 

Et la royne oussy , sy diray vérité. » 

Quant Hélyas oy Mauquaré qui parla , 

As balles est venus ; les barons appiella , 

Et ly iiij ordeneur li ont dit : a Comment va? » 
3000 Seignour, dist Hélyas, faittes venir dechà 

La royne et le roy : Mauquaré leur dira 

Toute la traïson que dist et pourpenssa 

La vielle Matabrune, qui oncques Dieu n'ama. » 

Le roy ont appiellé , qui grant joie mena ; 
3005 Mais uns siergans li dist que sa mère s'en va 

Tout droit à Maubriant , où riche castiel a. 

Et quant ly roys l'oy , tous li sans li mua ; 

Prendre fist les siergans , à pendre les juga. 

La royûe entre au camp ; li roys devant y va. 
3010 Là furent ly baron dou palays par de là. 

1980 Adenté, terraMé {ad dentés). 1989 Poetté, puissance, vigueur. 

1987 Pung , poing. 3001 Le MS : Mauquaré dira. 

1988 Maistre doibt, maître-doigt. 2008 Les juga, le MS : te juga. 



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88 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Aveux de Macaire. LoFS d dît Mduquarés i « Royoc , venés-çà, 

Vérité TOUS diray , par Dieu qui tout créa ; 
Car de tout çou que fu et de çou c'on brassa , 
Matabrune, la vielle, à moy s'en conseilla. 

2015 II est bien vérités que voz corps s'accoucha 
De vij enfans royaus ; cascuns kaine aporta 
D'argent; c'est vérités, ne le mescréés jà : 
Matabrune à vij kiens en l'eure les cainga , 
Et à Marque d'Aussay les vij enfans livra , 

2020 Qui en une foriest estrainge les porta ; 

D'ochire les enfans moult bien li commanda , 
Mais pourtant c'on sut bien que point ne les noya , 
Matabrune vo mère les ij jeux li creva : 
Faittes Marque venir et le voir y dira. 

2025 Puis fist tant as enfans, vij kaines on r'osta 
Dou bos où il estoient, là où on les trouva. 
Quant n'orent nulle kaine , c'on leur en délivra , 
Chisne furent tout blanc , lors cascuns s'envola. 
Des kaines vous diray comment il en a la : 

2030 Matabrune , ma dame , ung orfèvre manda ; 
Une couppe en fist faire ; nulle sy bielle n'a : 
L'orphèvre manderés; il le vous contera. 
Ensement Matabrune de la royne ouvra, 
Et j'en fui consentans : car foriïient m'en pria. 

2035 J'ay bien mort désiervit , enssy qu'il vous plaira. » 
Le roi et 1. reiae se ré- Quaut Oriaus l'oy , tcnrcment souspira : 

concilicnl. "* ^ ^ 

Fol. 31 V A la royne vint , douchement l'acola ; 

Et la royne oussy trèstout li pardonna. 
Elyas ont baissiet , cascuns le fiestia : 

son Fenet'çà, le MS : venes sa. rien de commun avec TAlsace. Peut-être qu\^u«- 

StOil D'argent , enjambement remarqua- tay est ici pris pour TAustrasie. 
ble. • 2053 Ouvra, le MS : en ouvra. 

S018 Cainga, changea. S034 Fui, fus ; forment, fortement. 

SOI 9 D'Jutsay , d^Alsace. Il est appelé plus S035 Mort détiervit, mérité la mort, 

haut Marques de Sainteron, petit ville qui n*a S039 Fiestia, festoya. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



«9 



3040 Moult fu g;rande la joie , seignour , à ce jour là , 

Mainte bonne personne, à ce jour, s'en saigna. 

Tout li peuples autour forment s'esmiryela. 

Matabrune ont maudit ; cascuns le renoya. 

Mauquarés fu pendus; mais dn le traîna. 
â045 A fburques fu menés; là endroit demora. 

Ly boins roys Orians prist la france royne , 
Et Hélyas , son fil , qui si bien se doctrine : 
Tout iij s'en vont devant en la salle marbrine , 
Et li barons apriës qui sont de leur conyine , 

â050 Hélyas ont mené en sa cambre priyine ; 
Là l'ont désarmet par loyal amour fine , 
Et se l'ont bien viestut d'une robe sanguine. 
En la sale ont tendut mainte riche gourdine. 
Les tables sont driéciés ; preste fu la quisine. 

â055 Ly roys s'esmierveloit que si enfant sont chisne ; 



Macaire est pendu. 



Fol. 31 T». 



2040 Seignaur, voy. page 1 , note *. 
2044 On le traîna, on le traîna au gibet sui* 
une claie. 

2049 Convine, suite, maison, convives. 

2050 Prxvine (rime) , privée. Le MS : prive, 

2051 Vers trop court d*nne syllabe. 

Là si Toot désarmé. . . (?) 

' 2052 Robe sanguine , robe pourpre ou écar- 
late, couleur réservée aux chevaliers. Voyez 
vers 3423. 

2053 Gourdine, courtine, draperie, tapis- 
serie; flamand, yorc^yfi. 

Li baron déroainnent grant joie 

En haut font tendre les cortines , 
Où il a estoires devines 
De la loy ancienne pointes, 
De maintes bonnes conlors laintes. 

Roman de Mahomet, page 31. 

Les appartements étaient tendu» au moment 
même où on les occupait ; cette décoration mo^ 
bile était prompte , elle avait Tavantage de pou- 
Toir être facilement variée et de se conserver 

ToM. L 



plus longtemps. Les princes et grands person- 
nages emportaient , en voyage , des tapisseries 
qui faisaient des lieux les plus modestes un sé- 
jour magniffque. Charles-ie-Téméraire affichait 
ce luxe jusqu*au milieu des camps^ et Ton a dé- 
crit les fastueuses tentures qu^il perdit après sa 
défaite à Nancy et à Morat. Voir la publication 
de MM. Ach. Jubinal et Sansonelti. 

M. Francisque Michel a recueilli plusieurs 
passage» des anciens trouvères pour montrer 
Tusage des tapisseries, Chronique des ducs de 
Normandie, par Benoit. Paris, 1838, II, 565. 
Il reuvoie , de plus, à son édition du Roman de 
Mahomet, pages 31, 32, vers 761, et à celle 
qu*il a donnée de Joinville. Paris, 1830, in-l8, 
I, 98. Nous renverrons , de notre côté , à notre 
édition du poëme de Walther d'Aquitaine, An^ 
nuaire de la bibliothèque royale de Belgique, 
1841, page 90, ainsi qu*à notre Mémoire sur 
l'histoire du commerce en Belgique au XV* et au 
XFI' siècle , pages 30, 56, 143, 144. 

2054 Cuisine , cuisine. 

12 



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90 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Le roi interroge l'orfiS- 
vre et Marc de Saint- 
Trond. 



Fol. 32 I*. 



Marc recoun^ miracu- 
leusement la vue. 



Déposition de l'orféTre. 



L'orfèvre fisl venir qui bien argent affine; 
Et Marques iest venus pour conter la rachine , 
Qui porta les enfans au bos , sans le gaudine ; 
Et dist : « Roys Orians, ne quidiés qu'adevine, 

â060 Je les cuiday giéter en l'iauvve de ravine ; 

Mais tout li vij enfant, qui sont de vostre orine, 
Me giettèrent ung ris , cascuns en sa saisine ; 
Lors qui m'éuist donnet de fin or une mine , 
Je n'éuisse enviers iaus meffait une angevine. 

2065 En ung riche mantiel ^ fouré de riche hermine , 
Laissay les vij enfans assés près d'une espine; 
Or pry à cheli Dieu qui moru en croix digne 
Que j'en aie pardon à le glore angeline. 
Sy vrayement, frans roys, que tenés la saisine, 

2070 Que, pour tant que ne rais vdz hoirs à discipline , 
M'en fist les yeux crever vo mère la royne. » 
— c( Amis, dist Hélyas, se Dieux te relumine. 
De cuer le sierviray en penssée entérine. » 
Lues qu'il ot dit ce mot, l^arques à bonne estrine 

2075 R'ot illuec sa clarté : véchy nobile signe ! 

Bielle miracle fist le Roy omnipotent. 
Li boins roys Orians et la dame au corps gent , 
Firent joie menant moult amoureusement. 
Atant es vous l'orphèvre qui sot che couvenent : 
2080 En sa main aportoit les v kaines d'argent; 



3057 La rachine, Torigine de la chose. 

3058 Sang le gaudine, sans joie, avec tris- 
tesse , malgré lui. 

SM)59 Ne cutdie's qu'adevine...^ ne croyez pas 
que je dise an mensonge , une chose équivoque 
et suspecte. 

3000 L'iauvve de ravine, Teau d*un rayin. 

3064 Jnyevine, petite pièce de monnaie frap- 
pée en Anjou , valant le quart d*un denier mes- 
sin ; les quatorze angevins faisant douze petits 
tournois ; saint Louis en permit le coursen 1365. 



3067 Pry, prie. 

3069 Aussi vrai , (îranc roi , que vous êtes en 
possession de votre royaume. 

3070 Pour tant que j*avais épargné vos en- 
fants. 

8071 Fo mère , le MS : vo me, 
3073 Relumine, rend la lumière. 

3073 J^fieertiie, entière. 

3074 Etirine , le MS : esterine, élrenne. 
3079 Es vous, le MS : es venus. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 91 

Le pareil de la couppe aportoit ensement; 

Et dist au noble roy : a Chy vous fais ung; présent 

De ches kaines ichy, car je vous ay couvent 

Que de miracles sont , si tous diray comment ; 
2085 Vo mère me bailla vj kaines proprement 

Pour une couppe faire à son commandement. 

Quant j'en mis l'une ou feu, je vous dy proprement , 

Elle rendit d'argent si plaintureusement 

Que ij coupes en fis et forgay proprement ; 
â090 Ly une m'en remest pour le mien paiement, 

Et l'autre à Matabrune aportay justement. 

Enssy est avenu , ne il n'est aultrement ; 

Et se g'y ay meffait, j'en offre amendement. » 

Et ly roys ly a dit ; « Vous parlés sagement, 
â095 Je vous en say boin gré par le mien sierrement, 

Les kaines prenderay. » iMais Hélyas les prent, 

Et dist : a Sire g'iray tant et sy longhement, 

Les chisnes trouveray, que j'aime durement, 

Et leur rependeray leurs kaines douchement, 
âlOO Pour savoir s'il plairoit au père, qui ne ment, 

Qu'il fussent refourmé en fourme et en jouvent. » 

ce Je lacort , dist ly roys , faisons esbatement. )> 

Ly roys et la royne s'esjoissent forment : 

Toute jour y eut fieste et déduit ensement, 
âl05 Et joustes et tournois et biel démainement. 

Dames et damoisielles, et ly chevalier gent, 

Bourgoises et bourgois donnièrent maint présent. 

Tresquant vont et danssant bien et joliement. 



S083 Je vous ay couvent y je vous certifie ; des détails de la compositioD. 

coiivenlde convenir, voy. vers 704 et 1034. 2090 Paiement, voy. vers 912. 

2088 Plaintureusement, le MS : plainteuse- 2092 lYe il n'est, et il D*e8t pas. 
ment. 2099 Rependeray , rependrai aa co 

2089 Proprement, cet adverbe qui arrive trois 2101 Jouvent , jeunesse, 
fois à la rime dans cinq vers, prouve le peu 2102 Je /'acor< ^ je Taccorde. 

de soio qn*en général les trouvères prenaient 2108 Tresquant, dansant en s*entr< 



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92 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Et ly saint de la ville sonnoient hautement ; 
2110 A pourcessyon vont, Dieu priant hunblement. 
Ly vesques de la ville , qui moult ot d'enscient , 
Rassambla la royne au roy nouviellement : 
On ne vist oneques mais si grant assamblement. 



Hé]yas relroare ses frè- 
res et sa sœur. 



Moult fu {jurande la joie à celle rassemblée ; 

2115 Jamais ne vous seroit ditte ne recontée. 
Pour Hélyas fu la joie démenée. 
Oneques n'avoit veut nulle fieste ordenée : 
Ung mois dura ensy cascun jour à journée ; 
Mais li bers Hélyas n'y fist pas demorée. 

2120 II jura Jhésucris qui fist chiel et rousée , 
Jamais n'ariestera pour nésune riens née , 
S'ara cierkiet viviers , rivière ou mer salée , 
Pour les chines trouver de haulte renommée ; 
Mais Jhésucris y a bielle virtut moustrée. 

2125 Au dehoirs du palais, droitement à l'entrée 
Où la rivière keurt , dont la ville est sauvée , 
A les chines véus venir de randonnée. 
Quant Hélyas le vit , bien ly plaist et agrée ; 



se tressant pour ainsi dire? voyez vers 983. 

a La iresce, que M. Paulin Paris explique par 
n ronde , répondait assez bien , dit-il , au iripU' 
y» dium antique , et qui voudrait approfondir la 
» matière y reconnaîtrait beaucoup d*analo(jie 
» avec notre walse. « Oarin, II, 196. 

âl()9 Saint , cloche , signum, Signum en la- 
tin a signifié cloche pendant une grande partie 
du moyen âge; sonner c*est , en effet , donner le 
signal avec la cloche. G*est ainsi que dans les 
monastères grecs le sonneur frappait et frappe 
encore sur une planche , dont il tire des sons 
divers, en se promenant dans le cloître pour 
annoncer les offices. Celte planche s'appelle 
(TijfxayJpov , qui vient de (njfiitov , signal, signum. 

On lit que Femploi du mot signum pour clo- 



che remonte au moins au commencement du 
yil<' siècle , dans la curieuse dissertation de 
M. Tabbé Barraud^ Sur les cloches s deCaumont, 
Bulletin monumental, tome X , pages 93-129 
(page 12»). 

2111 Ly vesques , le MS : ly évesques. 

2113 On ne vist , le MS : on ne vis. 

2116 Vers trop court de deux syllabes ; on 
peut mettre comme plus bas : pour le bers 
Hélyas. 

2118 IJng mois dura, le MS : ung mois y 
dura, 

2122 Cierkiet, cherché, parcouru ; mer salée, 
le MS : mère salée. 

2126 Keurt, court, coule; sauvée, défen- 
due. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 93 

11 est venus au roy , qui tant ot renommée , 
2130 Et à sa mère oussy, la royne honnourée. 

c< Mère, dist Hélyas, vieng Téoir te portée, 

Et vous, roy, venés vir oussy vo n'engenrée : 

En la rîyière sont, cascuns m'atent et bée. » 

Quant ly roys les coysy en la rivière lée 
âl35 S'il en fu esbahis, c'est bien cose ordenée. 

Ly roys et la royne et li noble princier 

Sont venut à la rive les chisnes gaitier. 

Quant vierent Hélias de priés d'iaus aprochier 

Adont les véissiés forment eslaiecier , 
2140 Leurs elles eslever, et viers lui avoyer. 

Et Hélyas les prist doucement à sainier; 

Leurs kaines leur moustroit, et les prist à dré( 

Et li chine se prirent moult à eslaiechier. 

A la rive s'en sont tout venut arenghier ; 
2145 Oussy bien se laissoient d'Elyas arenghier, 

C'uns sires est privés d'un jolit esprivier , 

Et Hélyas les prist lues à aplainyer. 

Là les vot Jhésucris si dignement aidier 

C'a cascun chisne va sa kaine ratakier. 
2150 As V a rassené, sans point à varyer : 

Quatre fieux et la fille se prirent à changier 

A leur fourme premiers , et les plumes laissier 

Homme furent fourme au gré du droiturier , 

Dont ly peuples se prent moult à esmirvelier. 

2129 // est, le MS : t7 et ; qui tant ot, le MS : 3140 ElUs, ailes ; av 

qui tant et. dre sa voie , son chemin 

2132 Fo n'engenrée , voire gënéralion; à Lille 2141 Sainier, plus ha 

on dit encore vo' n'enfant, t' n'efant, m* nefant. signe de la croix. 

2155 Cote ordenée, chose naturelle. 2144 yjrenghier, ranj 

iiZ6 Princier , grands seigneurs. 2145 ^r^n^Aicr, arra 

2137 Gaitier, guéter. Vers trop court : pour 2146 Qu'un épervier 

les ckisnes gaitier. procher de son maître. 

21 39 Eilaiecier, eslaiechier, se réjouir, s'ébattre. 21 50 Rassené, rassig 



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94 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

!155 La royne et li roys Tont leurs enfans baissier. 

La joie commeDcha fourment à exauchier ; 

Mais li chisne qui n'ot sa kaine pour cangier , 

Mena en la rivière ung tel duel et plenier 

Que ses plumes a fait de sa char esragier , 
SI 60 Elyas en a pris fourment à larmoyer ; 

Et ly a dit : « Mon frère aies esbanoyer, 

Et je feray pour vous à Dieu tant dépryer 

Qu'encore vous verrons en corps de chevalier. » 

Dont fist li chisnes signe de li agenoullier , 
!165 En l'iaue se bouta, là se va enbusquier. 

Et ly roys Orians fist ses hoirs baptisier : 

La fille ot à non Rose , une francque moullier. 

S'y en vint Esmerés, ung moult noble princhier, 

Galerant, Alexandre qui firent à prisier, 
5170 Bauduin de Sebourch, le noble guerrier, 

Qui , apriés Godefroid et Bauduin-le-Fier , 

Maintint Jhérusalem , dont li mur sont plénier. 

Seignour, or entendes, pour Dieu de paradis, 

Glorieuse canchon et livre de hault pris. 
5175 Or a roys Orians une fille et v fis ; 

Et les fist baptisier par devant ses marcis : 

Il y fu Galerant. Reniers et Savaris, 

Bauduins, Hélyas, çou fu li plus hardis : 

Et Rose fu leur suer , qui tant ot cler le vis. 
5180 Ly roys dist : « Hélyas, venés avant, amis! 

Matabrune, ma mère, se tient en son pays; 

Elle est à Maubriant , ung fort castiel de pris. 

Saùiier, baiser. encore plus bas. 

Hshanoyer^ prendre vos ébats. Stl73 Selynour, voy. vers S040. 

Depryer, prier {deprecart). 2175 Orarott,.., mieux peut-être : Orot roys. 

raieront, Alexandre, le MS : Galerant 2176 Mardi, marquis, gouverneurs de «es 

dre. frontières. 

Sauduin de Sehourch, Il est question 2182 Maubriant, voy. vers 1876. 

man dans Tlntroduction et on le cite 



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LE CHEVALIER AU CYGNE- 

El comment qu'elle soil pires c'uns anemis , 
Se m'a-elle porté ix moys lous acomplis : 

2185 Je Yolroie très-bien que ses corps fu punis ^ 
Mais je n'y seray jà ne yëus ne coisis. 
Et pour tant que j'en voel qu'en faciès vostre 
Roy vous fach de ma tierre et de tout mon p 
Sy voel que vous soyés honnourës et siervis , 

2190 Et que cascuns se soit enviers vous obéis ^ 
La couronne vous donne. » Sur le chief ly a 
« Sire, dist Hélyas. j'en dis v^ mierchis. 
Et je veue à chelui , qui moru par juïs , 
Jamais n'ariesteray s'aray Maubriant pris; 

2195 Et Matabrune oussy, dont li corps soit maudi 
Se le corps puis tenir , ars sera et bruis ; 
Ma mère en vengerai , j'en sui certains et fis ; 
Et puis me parliray briefment de ce pays. 
En aventure iray ne scay en quel pays : 

2200 Car il a estet dit d'angle de paradis 

Qu'a moullier aueray une dame de pris , 
Dont il istera hors, dont Dieus sera siervis : 
Si en sera li fais, se Dieux plais t, acomplis. ) 

Or fu Hélyas noblement couronnés. 
2205 II a arbalestriers par ses villes mandés : 

Bien iiij™ et plus en a-il assamblés. 

Deux mile hommes à glave en a à lui menés , 

Et bien cent chevaliers à esporons dorés. 

A Maubriant s'en va Hélyas, li doubtés, 
2210 Où Matabrune fii, dont oit vous avés. 

2188 Faeh, fais. SS01 Jueray , y Aun 

â19â Dû, le MS : die. d203 Si, le MS : Su 

2195 Feue , voue , promels ; juU , juifs. 2Î04 Or fu , elc, , ve 

2194 Je ne m'arrêterai pas avant d*avoir pris 2207 En a à lui, le 

Matabrune. 2209 Maubriant, Ce 

2199 En aventure, leMS : aventure, voy. vers tin , est raconté avec 1 

3276. sont omis ici. 



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96 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Hélyas sy le fisl assalir de tous lès : 

Ne say que tous en fust Ions comptes devises. 

Engiens i fist drécier et renpiier les fossés. 

Tant le fist assalir qu'il est dedens entrés. 
Hélyas s'empare de la 2215 Elyas y entra, qui bien estoit armés; 

Quant il fu par dedens, il s'est haut escriés, 
Fol. 34 ro. Et a dit à se gent : a La fausse me prendés ! » 

En une riche cambre, dont li huis fu siérés, 

Fu Matabrune enclose et des dames assés. 
2220 Ung varlet ly a dit ^ ce Ma dame , or vous gardés , 

Yostre castiaus est pris environs de tous lés. » 

Matabrune l'oy, li sans li^st mués. 

Or ne scet ù fuir, ses corps est atrapés. 

Atant est Hélyas dedens le cambre entrés ; 
Emportement d'Héiyas 2225 Quaut Matabrunc vit. s'est à la dame aies: 

à l'ëgard de Mala- J^ . „ i- i / 

brune. Contre tierre I estent ; c cos li a donnés. 

« Fausse vielle , dist-il , trop chier acaterés 

Le traïson ma mère , dont mes corps fu portés. » 

Et Matabrune crie : « A mon (il me menés. » 

2230 « Fausse , dist Hélyas , jamais ne le verres. » 
Fol 34 vo. Il a dit à se gent : ce La vielle m'amènes ; 

Faittes-moy une estake drécier enmy ces prés , 

Et espines autour, tant que j'en aye assés. » 

Et cil ont respondut : k Sy com vous commandés. » 

2235 L'estaque fu drécié , li feus alumines. 
Matabrune le voit; li sans li est mués. 
A Hélyas a dit : a Biaus fieux, à moy venés. 
J'ay bien désirvit mort, c'est fine vérités; 
Yostre mère ay trahy , dont che fu grans pités ; 

SS26 Contre tierre Veitent. Ces violences d*un 2232 Estake, poteau, 

fils envers sa grand^mère, quels que soient les 2235 Li feus ^ le MS: et li feus» 

torts de celle-ci , violences qui sont visiblement 2236 Li sans li est mués , voy. vers 2222. En- 

approuvées par le poète , peignent les mœurs core une cheville , une phrase faite, 

encore dures et sauvages de l'époque. . 2239 Vostre mère ay trahy, le MS : vostre 

2228 Le traïson ma mère, la trahison de ma mère« mère trahy. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 97 

2S40 Yij enfans H cangay qu'elle avoit portés , 
A vij kaines d'argent , et se !i mis de lés 
Yij kiens , d'une lisse tous nouviaus kaielés. 
Je vous pardoins ma mort, mais que me délivrés. » 

Matabrune fu arse à grant destruction. iiatabrune e$i brûice. 

ââ45 Par devant Maubruiant, le nobile maison. 

Hélyas repaira et o lui sy baron , 

A sa mère revint, qui clère ot le iaçon. 

« Dame^ dist Hélyas, qui cuer ot de lion, 

Oip iestes-vous vengié de vous confusion? 
2350 J'ay celi fait ardoir en ung feu de carbon , 

Par qui avés eut mainte percussion. » 

— « Biaus fieux, dist la royne. Dieux li face pardon ! 

Elle m'a fait à tort souffrir grant marisson. » 

Seignour , or escoutés , s'orés bonne chanson , invoouoa. 

2255 Dou chisne vous feray ung pau de mencion. 

Hélyas fu ung jour ens ou maistre doignon ; ^ 

Par deviers la rivière ot tourné sa fachon; 

L'iaue va regardant qui couroit de randon; 

Le chine a apierçut oussy blanc que coton , 
2260 C'un batiel amenoit à forche et à bandon. 

A la rive alendoit Élyas , le baron ; 

Quant Hélyas le vit en tel establison , 

A soy-miesmes a dit : c Yéchy ung signe bon : 

Ly chines me fait chy signification foi. 35 f. 

2265 Que je voisse avoec lui à sa devision , 

Et qu'il me conduira en une région 

2340 Vers trop court d^iine syllabe. 2SH4 Seignour, voy. vers 1649. 

â24â Vers incomplet. Kaielés y sortis, nés. 2256 Maistre doignon , maître donjon , le don- 

â245 Le nobile maison, le MS : le noble maison, jon principal. 

2249 Vous, Yos, 22K9 A apierçut, le MS : apierçut. 

2250 Feu de carbon , voy. v. 81 . 2260 A bandon, sans retard, Orell , Jlte fran- 

2251 Pfrctfffion^ persécution. zoesische Grammatik, Zurich, 1850, în-8*», 
2255 ^am^oit, affliction. p. 295. 

ToM. L 15 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Là ou j'aray honneur el consolacion. » 
Au roy Oriant Tint et le mist à raison ; 
Ses frères appiella et iomma par leur non , 
2270 Et la royne oussy, que Dieux fâche pardon. 



Ht'Iyas fait $t$ adieux à 
à sa famille. 



Armoiries d'Hélyas. 



Cor merveilleux. 



Hélyas a parlet hautement en oyant : 
« Or m'enlendés, dist-ii, tout my apiertenant, 
Je Yoel prendre congiet à vous tous maintenant. 
La couronne reçus à mon père Oriant. 

2275 De chy me partiray par le Jhésus commant ^ 
En aventure iray, chy tous iray laissant. 
Or regardés , seigneur , sur celle iauve courant , 
Ly chine me Tient querre en un batiel nagant, 
^ Ayoec lui m'en iray, à Jhésus tous commant. » 

2280 Son père Ta baissier tenrement en plorant , 
Et sa mère ensement , qui le cuer ot dolant. 
Ses frères et sa seur Ta Hélyas baisant. 
Porter fist au batiel son haubiert jaserant , 
Toutes ses arméures et son escut luisant 

2285 D argent à le crois dor, che dient li romant. 
Et quant li roys Tit çou , son fil Ta appiellant.. 
« Biaus fieux , che dist li roys c'on nommoit Oriant , 
Je TOUS donne ce cor où de bonté a tant , 
Homs qui le sonnera , hautement en oiant , 
Ne puet aToir anoy ne damage pesant. 



2269 Lomma pour nomma , voy. vers 1342. 

2272 Tout my apiertenant , tous mes proches, 
tous ceux qui m'appartiennent. 

2274 La eourotme reçus , le MS : la couronne 
je reçus. 

2277 Sur celle iauve, le MS : sur de liauwe, 

2283 Hauhiert jaserant , voyez vers 1(516. 
Le MS : Hauhiert et jaserant, 

2285 D'argent à le crois dor. Quant Hélyas 
combattit Macaire , il portait d'argent à la croix 
de gueules. Voy. vers 1810. L'écu d'argent à la 



croix d'or est celui des rois de Jérusalem. La 
théorie héraldique qui défend de mettre métal 
sur métal n'existait pas encore sans quoi les ar- 
moiries les plus authentiques auraient été faus - 
ses , comme l'a remarqué M. P. Paris. — Che 
dient li roman , nouvelle autorité alléguée, voy. 
vers 27. 

2288 Cor^ voyez l'Introduction. 

2289 Hautement en oiant ^ ces mots confir- 
ment le sens proposé précédemment. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 99 

Je prie à Jhésucris , le père roy amant , 

Que revenir vous iaist sain el sauf et vivant, 

Et donner boin encontre et cuer liet et joiant. » 

Ly chisne giette ung cry moult mirveleus et grant ; 
2295 Par iiij fois se va tellement escriant, 

Que tout chil qui l'oirent s'en furent mirvetant. 

Sur l'iaue sont venut chevalier et siergant, foi v». 

Bourgoises et bourgois , et li petit enfant , 

Et regardent le chine qui se va débatant. 
2300 «Dieux, disoient la gent, qui le vont regardant, 

Che déuist iestre uns homs fourme à no semblant. 

Mais la kaine a pierdut qu'au col avoit pendant ; 

Matabrune la vielle , qui de maus a fait tant , 

En fist faire une couppe dorée et reluisant. 
2305 Yé-chy grande pité et damage pesant. » 

Là aloient le gent chelui chine enclinant , 

Ly chines à son sens les aloit bien béguant , 

De ses elles faisoit une fieste joiant ; 

Mais il avoit le cuer courouciet et dolant , 
2310 Le sien frère Hélyas aloit moult désirant. 

Forment li anoioït que là demoroit tant. 

Ly roys vint à la rive le chine regardant , 

La royne et sy fil et leur apiertenant, 

Et regardent le chine tenrement en plorant. 
2315 Là n'i ot créature derière ne devant, 

Tant éuist sy duer cuer , qu'il n'alast larmiant ; 

Et dessus la ry vière se vont agenoullant , 

Em priant Nostre-Dame et Jbésus son enfant , 

Que miracles y moustre , s'il li vient à commant. 
2320 Mais l'eure n'estoit pas venue maintenant. 

Ains ara Hélyas , au hardit convenant , 

2â92 Laisi, laisse , au subjonctif. S907 Béguant , regardant. 

M95 Encontre, rencootre ; ailleurs eneon- 2515 Voyez page 160, vers 9i9. 
bre. 2516 lutter, dur; orthographe flamande. 

2306 i?fic/inan<, saluant. 2521 ^u Aar<ftV convenant, au dessein hardi. 



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100 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Eut mainte aventure mierveleuse pesant , 
Enssy que tous orés en ce noble rommant. 

Ly chines fu en l'iaue, qui le batiel mena. 
2325 Ly roys et la royne et chil qui furent là 

Ploroient tenrement d'Elyas qui s'en va. 

Et ly bers Hélyas ses amis appiella : 
Départ d'Héiyas. « Scignour, alés-vous-cnt , pour Dieu qui tout créa; 

Foi. 36ro. Il me convient partir, ne vous meutiray jà. » 

2330 Venus est au batiel; douchement se saigna. 

Le roy et la royne et les amis qu'il a 

Retournèrent plorant; cascuns le regréta. 

Et sy toes qu'Elyas en son batiel entra 

Ly chisnes fu devant , qui le batiel guia , 
2335 Sy bien le va tirant que bien tos eslonga. 

Le véue en pierdirent chil qui furent de chà. 

Or vous voiray conter dou chine qui s'en va. 

De rivière en rivière le conduist et mena 

Où Dieux ot ordené que li vassiaus ira. 
2340 Conquerre va moullier de qui il istera 

Une fille plaisans, qui trois fieux portera, 

Dont la loy Jhésucris exauchié sera. 
Godefroid. Ly uus fu Godcfroy, qui couronne porta; 

Baudouin. Ly autrcs fu Bauduins qui apriës lui régna ; 

Eusiaciie de Boulogne. 2345 Wistassc fu H ticrs , qui Boulouge garda ; 

Car ne fu mie roys , ne vous mentirai jà , 

Pour tant c'une nouriche de son lait lalaita 
AnecdoierciatireiEu*- Autrc quc dc sa mèrc , car li enfés plora. 

Si vint une nouriche , garde ne s'en donna ; 

S3âS Mierveleuse , semble employé adverbia- duction auS«yol. de Ph. Mouskes, pp. l-liii. 

lement. 2335 Et sy toes , faute de copiste pour et sy tos. 

2326-27 Élyas et Bélyas d'un vers à l'autre j 2338 Conduist , conduisit, 

négligence de copiste. 2342 Exauchié, exhaussée ; exaltée, comme 

2330 Fenus est au batiel , quatre-vingt-dix- plus haut, 

huit des vers qui suivent se lisent dans l'intro- 2345 Boulonge, Boulogne. 



tache. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



101 



2350 Du lait de sa raamielle Witasse rapaisa , 

Dont la mère ot grant duel quant on li recorda. 
Seignour , or escoutés ^ pour Dieu qui tout fburma , 
Huy mais orés canchon, qui très-bien vous plaira, 
Dou chevalier au Chine qui par l'iaue s'en va. 

2355 Vous larai ung petit , tant que poins en sera , 

Car ly chisnes le maine où Dieux le commanda . 
A Nimaie tout droit ariver le vaurra, 
Et pour une aventure qu'iluecques trouvera ; 
Car ly roys d'AIemainge, où noble pays a, 

2360 Se tenoit à Nimaie, seignour, en ce temps-là : 
Emperères estoit ; cascuns le redoubta ; 
Et tout cil d'Alemaigne et d'Ardène de chà , 
De Liège et de Namur, où riche pays a, 
Venoient quère droit, quant on les guereya, 

2365 Ou pour leur hyeretage, quant on leur fourniga. 
Devant l'emperéour cascuns sen droit cacha ; 
Et il fu sy loyaus que vraiement juga. 
Seignour , li emperères à Nimaie ordena 
Son juste parlement pour tant qu'il y ama ; 

2370 Mainte grande justice i fist et akiéva. 



lovocalion. 



L'emp. tient los grands 
jours  Nimègue. 



Fol. v«>. 



Seignour, droit à Nimaie, si com j'oïch conter, 
Devant l'emperéour qui tant fist à |oer , 
S'a paru uns grans contes qui moult fist à douter : 



Invocation. 



2355 Larai , laisserai ; tant que poins en sera, 
tani que le moment sera venu. 

2357 Nimaie^ Nimègae; vaurra, voudra. Le 
roman de Bauduin de Sebourc fait de Nimègue 
un royaume, tom. I, p. S. 

Cheste rojne Rose, dont je fai mention , 

Fq damecle Nimaie ; roj en fist son baron. 

A nie fil à Ydain , i le dère fachon , 

El ceUe-si {celle-ci) fu mère Godefroj de Boilloo. 

3359 Ly roys d'Jlemainye, l'empereur Ol- 
ton I«% années 956-973. 



2560 Seignour, voy. vers 2254. 

2562 Alemaiyue , plus haut Alemainge ; Ar- 
déne, voy. Ph. Mouskes, II, 790. 

2565 De Liège et de Namur, toutes ces loca- 
lités font une présomption en faveur de Tori- 
gine belge de Fauteur. 

2565 Fourniga, ùi tort. 

2566 Vempere'our, le MS: l'empérour. Cacha, 
poursuivit. 

2570 rfisi,\emS:isist, 

2571 J'ofcA , j'ouïs. 



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102 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Le comte «le Bianque- CodIcs dc BiaDcquebourc se faisoit appieiler, 

bourg dénonce U du- rxnmt^ »i i i • i • 

chesse Clarisse de 2375 Et CHUS contcs Yoloit UDC (11100186 ostcr 

Tout sen drois hyretage, pour lui déshireter. 
S'ayoit fait à Nimaie la ducoisse ajourner , 
Devant Temperéour , pour son plaît ordener. 
Et la ducoisse y vint qui n'osa contrester : 
2380 Une fille moult bielle vot o lui amener. 

Seignour, celle ducoisse dont vous m'oés conter^ 
Ducoisse de Buillon se faisoit appieller. 
Li quens de Brancquebour si li voloit r'oster , 
Devant l'emperéour vint son plait entinter. 
2385 Là fist li emperères son conseil assambler; 
Car le conte a?oit £ait ij jours continuer 
Le* douze pa.rs de lem. Pour avoir SOU coDscil , et que sy xij per 

^"''"^ Oïssent le plaîdier pour la cause ordener. 

Là furent advocas pour parties sauver. 
Procédure 2390 Ly advocas du conte, qui devoit demander , 

Dist à l'emperéour : t< Yoelliés nous escouter. 
Vé-chy ce noble conte que bien devés amer, 
Et de sen droit oussy vous le devés porter. 
Fui 37 r- Se vous aviés mestier d'une guerre mener 

2395 Contre voz anemis que voelsissiés grever , 
A XXX™ ou plus vous venroit conforter. 
Il a fait chy-endroit ceste dame mander, 
Qui de Buillon se fait la ducotse tourner ; 
Mais c'est à maise cause si c'on l'en doit r'oster. 
2400 Nous disons qu'elle fist son seignour enhierber , 
Le frère à cesti conte que chy véés ester , 
Et la tierre venoit , c'est légier à prouver , 

2574 Bimicquehoure j plus bas Brancquebour , S387 Sy xij per, yoy. riotrodoction. 

dans le texte de P. Desrey, Franeqhourc, M. Hone 2589 Sauver , défendre. 

Blankenburg. 3592 Que , le MS : qui, 

2578 L'emperéour j le MS : l'emperrour. 2598 Loutner, yoy. y. 2269. 

2579 Coniretter (contra ttare), 2599 Maise, mauyaise. 

2584 Entinter, intenter. 2401 Le frère , oo yerra plus bas qu*il s*ap- 

2586 jévoit fait ij jours, . . le MS : awit ij jours, pelait Galerant, 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Dou père cestui conle, qui tant fait à loer, 
Et dou duc qui moru, qu'elle a fait trespasser. 

2405 Dont la dame ne doit en Buillon demorer , 

Ne sa fille ensement n'y doit riens demander, 
Car li dus de Buillon fu trois ans oultremer 
Que oncques pardechà il ne pot retourner , 
Et en ce tierme-chy, dont vous m'oés parler, 

2410 Fu née ceste fille; or puet-on vier au cler 
C'une femme ne puet mie iij ans porter : 
Par ce point le poons bien bastarde prouyer. 
Parquoy nous nez yolons à ces fais amposer 
Tandant que ceste dame si vous puist demorer 

2415 A faire la justiche c'on yolra ordener, 

Et que sa fille oussy ne puist riens demander 
En la tierre qui doit au conte demorer. » 
Dontdist li emperères : « Faites-yous ayouer. » 
Adont uns prégidens dist haultement et cler : 

2420 c( Contes , esse pour yous qu'il a dit ce parler? 

— (( Oïl , ce dist li contes , je n'i say qu'amender. » 
Et dist li prégidens : a Vos fais yous faut prouyer. » 
Et li adyocas dist : « Je suy près dou moustrer. » 
L'adyocas de la dame ne sayoit mot sonner : 

2425 Car ayierse partie faisoit à redouter 
Et se li ayoit-on la main yolu fourer. 

Moult furent grant li plait deyant l'emperéour 
La dame de Buillon estoit en grant dolour , 
Et sa fille , la bielle , ayoit au cuer tristour 
2430 L'emperères li dist biellement par douchour : 

2408 Que oncques , le MS : c'oucques. C*est 2420 Esse , est-ce ? 

eo faveur de la mesure que cette correction a 2424 L'advocat , le MS : ly ad\ 

été faite. 2426 La main 9olu fourer^ foi 

2410 Fier, voir, patois. ancienne expression. 

2413 Jmpoter^ appuyer sur {ad ponere)» 2429 La bielle , le MS : (a vieli 

2418 Emperères, le MS ; empires. 2430 L'emperères, le MS : Vem 

2419 Pre^tV^ent , président. 



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104 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Le comte jette soo gage 
de bataille. 



La duchesse de Bouillon 
ue peut trouver de 
chanipioD. 



f( Dame, vé-chy ung fait de Irès-grant dëshonnour, 
Pour vous faire morir se n'y mêlés retour. 
Car ly coates vous met ung grant fait mourdréour. > 
Ly quens parla j mot de quoi il fist folour : 

2435 Car faus tiesraoings avoitpour produire le jour, 
Qu'il avoit doctrines et apris à ce jour. 
Pour embiélier sen fait, com selon traitour, 
Dist devant les barons enssy que par irour : 
« Emperères, dist-il , et li baron d autour, 

2440 Adfm que ne penssés que je plaide d esrour. 

Je dy par devant vous que , par mon créatour , 
Sil y a chevalier , ou homme ou vavasour 
Qu'il voelle rechevoir le mien gage à ce jour. 
Je m'en combateray à force et à vigour : 

2445 De mon corps prouverai, devant l'emperéour. 
Que ceste dame doit morir à déshonnour; 
Et qu'en Buillon ne doit tenir castiel ne tour. » 
Et dist ly emperères : <c Vé-chy ung aultre tour. » 
A la ducoise a dit : « Li quens vous dist amour, 

2450 De çou qu'il puet prouver sans nésung bourdéour 
Il le met sur ung camp , c'est très-grande douçour. 
Or quérés campion , dame , c'est dou millour , 
Et se vous ne l'avés , ung mois ayés de jour. » 
La dame regarda environ et entour ; 

2455 Mais n'ot homme nésun qui n'éuist grant paour. 

La dame de Buillon estoit en parlement, 



2452 Se n'y meiés retour, si vous ne vous en 
disculpez , si vous ne faites tourner les cboses 
en votre faveur. 

2454 Ly quens, le MS : ly quenes, Folour, 
mensonge. 

245T Pour embiélier sen fait , pour embellir 
son fait; embiélier, orthographe flamande. 

2440 D'esrour , d'erreur. 

2447 Tenir castiel ne tour, le MS : tenir ne 
castiel ne tour. 



2449 Li quens vous dist amour, le comte tous 
parle avec bienveillance , quand il confie aux 
chances d'un combat le succès d'une accusation 
qu'il peut prouver clairememt. 

2450 Bourdéour, le MS : bourdour, menteur ; 
nous avons encore bourde employé dans le lan- 
gage familier. 

2452 C'est ou millour, c'est ce que tous avez 
de mieux à faire. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE, 105 

Regardant entour lui el parlant à se gent , 

Mais jamais ne trouvast pour or, ne pour arge 

Qui pour ly prësist camp enssy ne aultrement. 
2460 Si corn H emperères estoit en jugement, 

Oy le son d'un cor sonner sy hautement 

Que tout cil du palais s'esbahirent fourment; 

Car la sale entombi ayironnéement. 

As (eniestres s'en vont H plusour liément ^ 
2465 Voient sus la rivière, qui au castiel s'estent, 

Le chine et le batiel et le chevalier gent. 

A l'emperéour sont venut isniélement. 

c( Sire , vëchy miervelles , par le Dieu qui ne d 

Yl i a sus le rivière ung chine proprement , 
2470 Qui amaine ung batiel bien et souffissamment, 

Et ung chevalier ens, de biel contènement. » 

L'emperères y vint, as feniestres se prent : 

Le chevalier à chine a veut proprement , 

Qui voloit arriver au Dieu commandement. 
2475 A quant fu arivés à son devisement , 

Li chines s'en rêva tos et apiertement, 

S'enmaine son batiel bien et faiticement. 

Ly emperères dist « Or avant , bonne gent , 

Aies, sy m'amènes cest homme apertement, 
2480 Savoir voel son estât et son démainement. » 

Sy com li emperères sa maisnie envoioit 
Contre le chevalier qui arivés estoit, 
La dame de Buillon , qui la cose escoutoit , 
Se ramembra d'un songe qu'à sa fille disoit. 
2485 c( Bielle fille , dist-elle , par le Dieu où on croil 
Ly cuers me resjoït, je ne sai que ce doit. 
A nuit me fu avis , quant mes corps se dormoi 

2463 Emtovtbi, retentit ; avironnéement . aux S469 Ylia^ pronoDC< 

environs. que deux syllabes. 

3467 L'emperéour , le MS : l'etnpererour, 2475 jà quant , lorsqi 

Ton. L 



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106 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Qu'ensy que je plaidoie à ce quens chy-endroit , 

Qui de grant traïson pour morir m'acusoit, 
2490 Que j'estoie en ung feu qui durement ardoit ; 

Et ensy que j'estoie ou feu c'on alumoit, 
Fol 38 T». Vint ung chisnes volant qui de i'iaue aportoit, 

Et de cel iaue-chy li grans feus estindoit ; 

Puis vis que de cel iaue ung poisson descendoit 
2495 Qui tant fructefia que cescuns en vivoit : 

Jusqu'en Jhérusalem li vivres s'espandoit. 

Et je croy vraiement que chus chisnes me doit 

Pourvéir de garant, et Dieus doinst qu'ensy soit! » 

Ensy que la ducoise illuec se devisoit , 
2500 Ly chevaliers au Chine dedens la sale entroit , 

Devant Temperëour bielement s'adreçoit ; 

Et dist ly emperères : a Bien vegniés , par me foit , 

Dont iestes-vous arivés chy-endroit? 

Sires, dist Temperères, bien soyés arivës, 
2505 Dont iesles-vous venus, ne de quel hiretés? » 

Et dist li chevaliers : « Plus ne m'en demandés. 

Car je sui d'un pays que jà n'en sarés; 

Pour aventure querre suy ychy arivés ; 

Et se vous sierviray , si vous le commandés. » 
L'empereur propose à 2510 Et dist H cmperèrcs ! « Sc aventure querrés , 

Hélyai de combattre "^ , * 

pour la duchesse. I chy tout mamtcnaut bien trouver le pores. 

Vés-ichy une dame , que bien véir poés , 
Que chus conte encouppe d'un fait que est mortes, 
Pour la ducoisse ardoir les flans et les coustés ; 
2515 Et sa fille, la bielle , où tant a de bontés, 
En pierdera Buillon et les grans hiéretés : 

2502 Et dist ly emperères , le MS : et dist etn- S507 Vers trop court. 

perêres. — Bien vegnie's, par me foit , soyex le Car je sui d'un pays que ji plus n'en sar^». 

bien venu par ma foi. Voy. vers 5810. 3510 Se aventure, la mesure réclame une 

2503 Dont iesle-vous,,,, vers trop court. élision. 

2504 L'emperères, le MS : ly emperères. 3515 ^oHm, mortel. Vers trop court, à moins 

2505 De quel hiretés, de quel héritage, de délire encouppa, 

quel pays ? 251 6 ffie'retés , plus haut hiretés. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE, 107 

Enssy conyient qu'il «oit , se ne les deffendés. 
Se TOUS faittes le camp , et qu'il soit bien outrés, 
La dame sera nonne , sy Toir que Dieus fu nés , 
2520 Et TOUS ares sa fille où grande est li biautés. 
Véchy bielle aventure, se prendre le yolés. » 

Ly chevalier au Chisne oy ceste raison ; 

La dame regarda qui moult fu en frison ; 

Et sa fille , la bielle , qui clère ot le façon , 
2525 A la ducoise vint et prist par le gieron ; 

Et moult courtoisement l'en a mis à raison. 

« Dame je vous conjur , sur le Dieu pascion , 

Et sur le mère Dieu qui Marie a à non , 

Sur sainles et sur sains , sur toute légion 
2530 Des angles dou saint ciel dont il y a foison , 

Que vous me dittes voir à vostre avision , 

lestes-vous encoupée à tort et sans raison? » 

— a Oïl , dist la ducoise qui Clarisse ot à non , 
Par tous les siéremens dont faittes mencion , 

2535 Et que tout ly dyable de l'infernal maison 

Puissent mon corps et m'âme porter en leur prison 

Si oncques pourpensay le grande traïson 

Dont encouppée suy par devant maint baron ! » 

— « Dame dist Hélyas, vous ares caro pion. » 

2540 Ly chevaliers au Chisne ne s'y va ariestant ; 
Dist à l'emperéour : « Faittes venir avant 
Chelui qui voet destruire ceste dame poissant , 
Je l'en deflFenderay et li feray garant. » 
Ly quens de BIancqueî)ourc en est salis avant 

2545 Et ly dist : u Mon amit , qu'alés-vous demandant? 

2518 Outré$, achevé, fourDÎ. 2537 Si aneques, le MS : i'ai 

2525 Et prist par U gieron, voy. vert 3179. 2538 Encouppée, ie MS : au 

2528 Eê sur U mère Dieu, le HS : et sur U 2541 Vemperéimr, le MS : /'. 
nére de Dieu, 



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108 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Qui TOUS muet mainteaant de mettre si avant ? 
Qui une mourderesse aies sy essauçant, 
Qui oncques ne fist bien en jour de son vivant : 
Le mien frère enhierba , le bon duc Galerant. )> 
2550 — « Vassaus , dist Hélyas , je vous livre mon gant , 
Formalités d'un combat Et VOUS feray jéhier ains le soleil cousant, 

ea c amp c os. q^^ ^^^^ ^j^^ j^ damc à graut tort encouppant , 

Pour lui désireter de son pays vaillant; 
Sy m'en combateray à Tespée trenschant. » 

2555 Quant li contes l'oy^ si est salis avant. 
j.^1 33 ^^ Le gage a rechéu tos et incontinent. 

Ly emperères va le bataille acordant : 
Ly chevalier au Chine va li roys appiellant : 
« Quant volés-vous le jour de cel estour pesant? » 

2560 — « Sire , dist Hélyas , je le voel maintenant, w 

Ly emperères vint au conte sans ciesser. 
€ Quand volés-vous, dist-il, le bataille acorder? » 
c A demain , dist li quens, voel li camp ordener. » 
— t( Et ce soit à demain , » dist l'emperères ver. 

2565 Ly chevaliers au Chisne dist hautement et cler : 
€ Emperères , dist-il , voelliés moy escouter : 
Faitles-nous vistement sy bien emprisonner , 
Que li uns ne li aultres ne s'en puist escaper. » 
Et dist li emperères : c Ce fait à créanter. » 

2570 Le çonle fist moult bien en une tour siérer : 
Le chevalier au Chine fist en cambre mener , 
Et de XV siergans le fist très-bien garder , 

2547 Estauçant, exauçant. en 1542, se sert encore du mot esiour : 

Stftfl Cousant, couchant. 

2»»8 Chevalier, le MS : chevaliers. Q"' '°'*°»' ^ ^o" «° ■""«• ^^ •"«»• » 

Qie\ft\ T% 1 M j u . I -ira t Porter la lance et bois faire voler, 

S559 De cel estour, de ce combat ; le MS : (^ t i i r i /> . r • 

' ' Le devoir faire en / estour furieux , 

ce Ustour; il vaudrait mieux : de cest estour; on piquer, volter le cheval glorieux, 

disait aussi estrif, Borel fait venir le verbe e'tour- Pour Bradamante on la haute llarphise , 

dir de la même source. ^""'' **« Aoger, il m'euu, pouible, prise. 

Louise Labé, née vers Fan 1525, faisant al- ai^^^ v j • . 

, . , , . . , , « . *5o4 Ver, grand , puissant, 

lusion à ses exploits au siège de Perpignan , 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 109 

Et la ducoise fist en sa prison r'aler , 

Descy jusqu'au demain qu'il virent le jour cler. 
2575 Le chevalier au Chine fist li roys adouber ; 

Et ly contes s'arma, qui moult fist à douter. 

Au dehoers de Nimaie dont vous m'oés conter , 

Y avoit une plache c'on ot fait ordener , 

Pour faire les batailles et pour les camps outrer. 
2580 Là fist-on Hélyas enclore et amener, 

Et la ducoise oussy , et la bielle au vis cler. 

Ly emperères fist une estacque lever 

Pour la ducoise ardoir, que tant fist à loer , 

Se li contes faisoit son campion mater. 

2585 Ly chevaliers au Chine dedens le camp entra : 

Quant il y fu entrés doucement se sënia ; 

Il sist sur ung destrier que li roy li donna ; 

Parmy le camp l'eslaisse et très-bien l'assaia; 

L'escut à le crois d'or fièrement démena ; 
2590 Le debout de sa lance en le tierre ficqua , 

Le comte a alendut tant c'on ly amena ; 

Cascuns le maudissoit, quant le camp aprocha. 

La ducoise li dist , quant de lès-lui passa : 

ce Je prie à celui Dieu , qui sa mort pardonna , 
2595 Qu'il me voelle vengier de ce que je voy là , 

Selonc le droit que j ay , autre cose n'i a. » 

Et li quens vint ou camp , Elyas regarda , 

Biel chevalier le vit, forment le redouta. 

Ly abés de Nimaie les sains leur aporta : 
2600 Le conte fist juirer, que bien se parjura, 

Ly chevaliers au Chine mie ne s'y ariesta : 

En la tente se dame .son sierment fait a ; 

2577 Deko€r$, orthographe flamaode; Nimait, 2589 L*e$cui à la crois d'or, voy. ▼ 

le MS : Nimaùe. 2600 Juirer , jurer. 

2588 L'eilaisie^ le fait caracoler, piaffer, 2001 Vers trop long : mie ne s'arii 
cabrer; aseaia, essaya. 



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110 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Combat judiciaire. 



Propositions du comte 
de Blanquebourg. 

Fol 40. v«. 



Et puis isDiélement sur le cheval monta. 

Ly contes monte ou sien , et se lanche enpuigna ; 
2605 II regarde Hélyas, qui Tiers lui s'adréça; 

Il broce le cheval et Tescut acola. 

Ly uns vint contre l'autre à la force qu'il a : 

Bien se sont assenet , cascuns des ij brissa ; 

Les espées ont traites : batailles commencha, 
2610 Moult forte et moult pesans , et longement dura. 

La bataille fu grande et fist à resongnier : 

Ly quens de Blanckebourc requiert le chevalier , 

Elyas se deffent à loy de Berruier. 

Des espëes se vont oribles cops payer , 
2615 Si qu'il font les haubiers en maint lieu desmaillier, 

Et ont fait leurs escus coper et détrencier. 

Ly quens de iBlancquebourc se prist à esmayer. 

« Chevaliers, dist li quens, voelliés-vous apaisier? 

D'Ardène vous donrai le plus mestre quartier; 
2620 Et Giermaine, ma fille, vous donrai à moullier, 

Âd6n que vous voelliés la bataille lassier , 

Et rendre récréant pour mon plait gaégnier. » 

— c< Taisiés-vous , dist li bers , Dieus vous doinst encombrier ! 

Ne le feroie pas pour les membres trenchier. 
2025 Vo traïson feray oïr et publyer ; 

La ducoise feray rendre son hiéretier, 



Si608 Brissa, brisa sa lance. 

2613 jé loi de Berruier, à la manière d*un 
homme du Berri ; manière de parler proverbiale 
dont le sens précis nous échappe. Celle locution 
se retrouve dans une des suites du Chevalier au 
Cygne : 

Et Baadaio che? aocbe à loy de Berruier. 

Bauduin de Seboure, 1 , 271. 

Le riche recueil de proverbes de M. Le Roux 
de Lincy , n*en contient qu*un seul relatif au 
Berry, et cela d*après Flenry de Bellingen ; c*est 
celui qu*on applique k un homme qui porte la 



marque des coups reçus dans une querelle : il 
ressemble à un mouton du Berry, parce que les 
bergers de cette ancienne province marquent 
leurs moutons sur le nez. Fleury de Bellingen , 
Étym. des prov. français , p. 349; Le Roux de 
Lincy, Le livre des proverbes français, I, 211. 
Il ne peut y avoir ici une allusion aux moutons 
du Berri , puisqu*Hélyas se défend avec vi- 
gueur. 

2615 En maint lieu , le MS : en mainte lieu. 

2621 Lassier, laisser. 

2626 Hiéretier, héritage. 



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^'■ 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Et s'ara y le pucielle qui tant fait à prisier , 

Car Dieux m'a fait pour lui ichy-endroit yeuier. 

Lors ahierdy le conte parmy le cierveler. 

2630 Le heaume li Ta de le tieste esragier , 

Dont 8e laissa li quens quéir de son destrier : 
Car il aVoit paour de sa tieste treneier. 
En estans se leva ^ le branc va empuignier : 
Le chevalier au Chine Ta forment aprochier ; 

2635 De l'espée féry le tieste dou destrier , 
Si qu'il en fist le sanc à le tierre rayer. 
Volentiers descendist enmy le sablonnier; 
Mais il n'aToit loisier , cieus pensse du quoitier ; 
Le cheTalier au Chine le prist à eslongier , 

2640 A priés li le faisoit aler et traTellier ; 

Et ly quens le siéToit, ne le Toloit laissier , 
Son cheTal , li Toloit une quisse trenchier : 
De ce point se doutoit Hélyas, au cuer fier , . 
A ung coron du camp s'est Tenu refroidier , 

2645 Signe fist dou descendre et dou ccTal laissier ; 
Et chus y a couru , se li prist à huchier : 
c Vous n'y descenderés , traîtres losengier. » 

Ly quens de Blancquebourc à Elyas s'en Ta ; 
Quant Elyas le Tit que de priés l'aprocha , 
2650 Des esporons cheTauce , le bon cheTal broça ; 



111 



2628 Venter (rime) pour yenir. Le MS : chy, 

S629 Ahierdy, saisit ; le cierveler, Tarmure de 
iéte. 

2630 Etragier, arracher. 

2633 En estant se leva, il se leva sur ses 
pieds , sianU pede, 

2637 Sablonnier, la lice semée de sable. 

2638 Loisier , \oinT ^ orthographe flamande. 
— Quoitier, de quateref celui-ci peose le tuer. 

2641 Tfe ^, il vaudrait mieux ne li, 
2644 Coron, coioj refroidier (rime), refroi- 
dir. 



2647 Traîtres losengier. M, 
duit le verbe losenger par m< 
remarque M. A.-W. Schlegel 
ce mot ne peut signifier que fl 
provençal lauzar, du latin laui 
que Roquefort donne à ce te: 
pendant nous verrons losengi 
disconrs imprudent , indiscret 
En allemand ein losee Gesell si 
un garnement; et'ii losbs Ma 
langue; on dit aussi en wal 
serait-ce pas notre losengier f 



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112 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

A coite d'esporons s'en revint par dechà , 

A balles descendi et son ceval laissa. 
Fol. 41. r«. Sy à point descendy que li contes vint là . 

Et Hélyas li dist : « Traîtres , mal vous va. 
â655 Maugré vous sui à piet, qui à mal vous tourra. » 

11 a dréciet le branc qui durement tailla ; 

La tieste qui fu nue bien aleindre quida ; 

Mais cieus y mist l'escut , qui dou cop le garda. 

Il iiert à Hélyas et tel cop ly donna 
Hélyas tue son adver- 2660 Quc l'espéc qu'il *tint de le main li vola. 

Quant Hélyas çou vit, forment li anoya 5 

Il est venus à lui , en son cop se lança ; 

A ij bras l'ahierdy ; à tierre le gietta , 

Et l'escut de son col par force li osta , 
2665 Dont resali em pies , à l'espée rêva ; 

Il a pris à ij mains, enviers le conte ala , 

Ains qu'il fust relevés sur le chief le frapa , 

Par itel couvenent que le cief li coppa. 
Cri de saint George. Doul cscric : satut JoTge ! en qui il se fia , 

2670 As balles est venus û les barons trouva. 

Ly chevalier au Chine hautement leur cria : 

c( Ai-ge fait mon devoir, le lairai-ge droit-là? » 

— « Oïl , font li baron , bien ait qui vous porta ! 

Le pieur avés mort c oncques de pain menga. i> 
2675 Ly chevalier au Chine à le ducoise ala ; 

Venus est à sa fille , par amours le baisa. 

Ly chevalier au Cisne n'y fait ariestée : 
A le pucielle vint , et se l'a acolée. 

2651 J cotte d'etporons, le MS : à cotte tTet- 2669 Saint-Jorge ^ le patroo des chevaliers. 
porons. Plus loio on lit : â quoite d'etporont, de Voyez Tlntroduction. 

quatere ? à coups pressés d'éperons. Y. y. 2638. 2674 Le pieur, le pire, le plus mauvais \ avés 

2652 jé ballet, à bailles , à la barrière. mort, avez tué. 

2655 Tourra, tournera. 2677 Vers trop court : 

• 2659 Et tel cop, le MS : tel cop. j^yj.^,, „„^ ^..,, .,, 

2665 Rêva, recourt de nouveau. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 113 

« Bielle, dist Hélyas, à bien fussiés-vous née, 
2680 Bien devés ieslre à moy , chier tous ay accatée ; » 

El la bielle respont : c Je sui bien assenée , 

Dieux me laist désiervir cesle bonne journée. » 

Et la ducoise fu en la ville menée ; 

Devant l'emperéour fu la dame adiestrée. 
2685 Ly emperères dist moult hault à le volée : 

« Dame , je vous rench chy vo lierre et vo contrée, » 

Et la dame respont comme bien avisée : 

c Je le rens à chelui qui Ta reconqueslée , 

Et ma fille li doins par boine destinée ; 
2690 Et deçi en avant en soit dame clamée , 

Car nonne devenray et serai ordenée 

A siervir Jhésucris ; car je m'y suy voée. » 

Et dist li emperères : c< Bien iestes avisée. » 

Le chevalier au Chine qui tant ot renommée 
2695 Appiella hautement devant toute l'armée ; 

« Chevaliers, dist li roys : or oyés me penssée, 

Dus iestes de Buillon huy en ceste journée , 

Or faut-il que le pucielle ayés espousée , 

Puis me ferés hommage de le tierre honnourée. » 
2700 — c( Sire, dist Hélyas, demain à la journée, 

Espouserai la bielle qui est blanche que fée. )> 

Celle nuitie fu grant joie démenée , 

Jusques à lendemain que messe fu sonnée. 

Ne say que vous en fust la canchon démenée ; 
2705 Ly chevaliers au Chine conquesla à l'espée 

La tierre de Buillon et toute la contrée , 

Et la noble moullier, qui dame en fu clamée. 

Les noeces en fist-on en le sale pavée ; 

Moult fu grande la joie deschy à la viesprée. 

â686 Reneh, rends. 2697 Journée, le MS ijoumé. 

S694 Qui tant ot renommée, le MS : qui tant S700 Hélyat , le MS : Hélys. 

ot de renommée. 2701 Blanche, le MS : hlaneh. 
2695 Toute l'armée , le MS : tout l'armée. 

Ton. L 



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114 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

2710 Ly chevaliers au Chine jiit avoec s'espousée. 
En le nuitie fu une fille eng;enrée 
Dont Godefroy issy , qui tant ot renommée , 
Qu'à Jhérusalem ot la tieste couronnée , 
Ydain. Et ceste dont je dy fu Idain appiellée. 

2715 Ly chevalier au Chine o sa dame coucha; 

Et en celle nuilie une fille engendra , 

Qui ot à nom Ydain, enssy on l'appiella. 

Ly chevalier au Chine lendemain se leva; 

A Femperéour vint, hautement ly jura ; 
2720 XV jours avoec lui Hélyas demoura ; 
Fol. 42 f. Pour aler à Buillon très-bien s'aparella ; 

Mais il ot maint encontre ançois qu'il venist là. 

Li lingnages du conte fièrement Fapriessa ; 
Gaiieo, neveu (lu comte Uug Galycu y ot qul SCS nés amena, 

de Blahquebourg. r^mtskh^ r* • * n r f 

2725 Pour son oncle vengier fièrement se péna ; 

Le chevaliçr au Chine durement maneça 

A rencontre li vint, à le mort li cria ; 

Mais ly boins chevaliers contre li s'adréça ^ 

Galyen desconfy, et en camp le tua. 
2730 Maugré ses anemis dedens Buillon entra : 

A joie fu rechus; cascuns sy l'onnoura. 

Les hommages les chevaliers manda ; 

Noble court tint ung jour des barons pardelà ; 

La ducoise. sa femme, durement engrossa, 
2735 Et au cief de ix moys , elle se délivra 
Naissance d'Yd.in. D'uuc filIc moult bicllc, Ydain on Tappiella : 

Mère fu Godefroy, qui couronne porta, 

Witasse et Bauduin, qui Jhésus tant ama. 

Enssy nasqui Ydain et crut et amenda. 

2740 La ducoise gentis par ung jour s'avisa 

2715 Ce n*e8t pas la première fois que le trou- 2723 ^/irietf a, oppressa, 

vère répèle ce qu*il vient de dire eo d'autres 2732 Vers incomplet : 

termes. Les hommages de tous les chevaliers manda ? 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. H5 

Qu'elle voiroit savoir , et moult le désira , cunosuë imprudente de 

Dont ces sires estoit c'a marit espousa, u duchesse. 

Élyas ly avoit deffeadut de ptéchà 

Que De fust sy hardie que ne deiuandast jà 
2745 Son yestre et son endroit, et sur sains li jura 

Sitos qu'elle en parroit , se partiroit delà ; 

Ne que jamais nul jour o lui ne demourra : 

Sur ce point la ducoise celle cose oublia , 

Yij ans tous acoraplis de ce fait ne parla ; 
S750 Mais au cief de vij ans dyables Tencanla ; 

Penssé avoit lonctemps et moult le désira , 

Et TOUS savés comment le cuer de femme Ta : 

Car de çou c'on li prie le contraire fera. 

La ducoise de pris fu une nuit koucie. 
â755 le duc Hélyas , qui tant ot baronnie. 

Sy sachiés pour certain qu'elle ti'estoit pas lie foi.42v. 

Que sa Tolentés n'est parfaite n'acomplie. 

Lonc-temps l'ot empensé , or couTient qu'elé die 

Telle cose dont puis fu au cuer co.urouchie. 
2760 « Seignour , ly dist la dame , saTés que je tous prie 

Que dire me voelliés, par Tostre courtoisie , 

De quel pays Tousiestes ne de quelle lignie, 

Ne qui fu Tostre pères , ne to mère jolie ; 

Volentiers le saroie , car raison s'i otrie. » 
2765 Et quant ly dus l'oy tous li sans li fourmie. 

c( Dame , ce dist li dus , tous ne le sarés mie , 

Et sy TOUS ay couTcnl, sur Dieu , le fil Marie, 

Demain départira li nostre compaignie ; 

274â Cet, pour te». â760 Ly dût, le MS ; ditt. 

2746 Parroit , parlerait. 2762 JVe , on sl déjà fait observer que ce mo- 

275â Réflexion maligne qui est tout à fait nosyllabe n*est pas toujours négatif, mais qu*il 

dana Tesprit des trouvères et qui rappelle le ton est souvent alternatif. 
des fabliaux. 2764 Otrie, octroie , accorde. 

275i( O, le MS : Jpoec. 276tS Fourmie, voy. vers 1420. 



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116 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Ne plus ne deraorray en icesle partie. 
2770 A Nimaie en iray, en le sale vaulie, 

Devant l'emperéour , qu'à Ntmaîe mestrie , 
puDitioDdeiaducbesse. Me partirai de vous Toiant le baronnie. » 

Quant la dame l'entent lenrement pleure et crie; 

De son lit se leva , se hucka se nieisnie, 
2775 Et luer dist em plorant : « Je me suy cunckiie; 

J'ay mon seig;nour pierdu par ma losengerye. » 

Lors fist lever Ydain qui bien fu adrécie. 

Au lit son père vint, pour Dieu miercit li prie : 

« A! monseigneur, dist-elle, pour la vierge Marie! 
2780 N'arai-ge point de perre , jamais jour de ma vie? 
Son «fflicuoD. Elas ! et que ferai-ge , douche Vierge prisie ? 

Puis c'orphennine suy, je seray bien honnie! » 

— « Fille, ce dist li dus , qui cière ot courouchie , 

Bien vous ordeneray ançois ma départie. » 
2785 Ly chevaliers au Chine moult tenrement larmie; 

Au matin se leva , puis a le messe oye ; 

Dist à ses chevaliers , qui sont de sa partye : 

c( Seignour , ce dist li dus, je vous commande et prie 

Qu'à Nimaie menés , et sans faire détrie , 
2790 Ma Bile et ma mouUier, sy ne les laissiés mie; 
Fol. 43 ro. Devant l'emperéour qui Maienche mestrie , 

Voel que ordené soit icelle compaignie. » 

Et chil l'ont acordé, s'ont la cose apointie. 

Ly chevaliers au Chine ne s'i vot arester, 
2795 Chiaus de Buillon a fait devant lui assambler ; 
Puist leur dist en oyant : « Il me convient aler : 
Le chine et le batiel verres tos arriver. 

2769 Demorray, le MS : demoray, 2776 Z)oieit^frye; langage indiscrel.Y.v. 2547. 

2770 Vaulie, voûlée. 2790 Sy ne let laittiét mie ; le MS : ty ne iafê- 

2771 Mestrie, tnaistrie, commaode. siés mie. 

2774 Hucka, huchà. ^791 Maienche mestrie, eslmallre de lAByence. 

2775 Cunckiie, concbiée , c*e$t*à-dire perdue 2796 // me convient aler, comme au v. 2709, 
moi-même. le MS : iV me convient en aler. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. H7 

Je vous prie pour Dieu , qui se laissa péner , 

Que me voelliés trestout fianchier et jurer 
2800 De l'onneur de ma dame et ma fille garder ; 

Et que TOUS aiderés leur pays à sauver . 

Et ma fille aiderés à lui bien marier. 

Jamais ue me verres à Buillon retourner. )> 

Adont ont commenciet tenrement à plorer. 
2805 Qui la véist Ydain et la mèrecryer DépandRëiyas. 

De trop grande pité li peuist ramembrer. 

A tant es-vous le chine parmy l'iaue noër ; 

Il a Qieilé ung cry qu'Elias oy cler. 

c( Bonne gens, dist li dus, il m'en convient aler. » 
2810 Adont chil de Buillon laissirent tout l'ouvrer; 

A la rivière vont le chine regarder, 

Et le batiel oussy qu'il ot fait amener. 

Ly uns à l'autre dist : « Ne savons que pensser 

De no seigneur qu'ensy se vot de nous sevrer ; 
2815 Et chus chines li vient son batiel aguier. 

Ch'est tout oevre de Dieu qui bien y vot viser , 

Car de plus loyael prinche ne sarroit nus conter : 

Oncques en son pays ne vault riens à lever 

De quoy en riens péuist le sien peuple grever ; 
2820 Talles ne maletotes ne vaut acoustumer; 

Les faus usages fist abalre et renverser ; 

Et les boines coustumes vault tous jours alever; 

Nous ne porons jamais de mellour recouvrer. » 

Tous ly peuples menus commença à crier , 
2825 Cant virent Hélyas en son batiel entrer. 

Grande fu la doleur que li peuples mena , 

2801 Leur pays à sauver, le MS : leur pays 2820 Talles, tailles; vaut, veut. 

sauver, 2821 Renverser , le MS : remerser, 

2807 Es'vous, le MS : es venus. 2826 Grande fu , etc. , répétilion en vj 

2815 Aguier ou à guier, guider. des deux vers qui précèdent. Cest une i 

2817 Loyael, orthographe flamande. d*un couplet à un anlre. 



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H8 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Quant Hélyas, ly bers, en son batiel entra. 
Ly chevalier au Chine de Dieu les saina . 
Le Tisage leur tourne , et li chines s'en va , 
2SZ0 Qui son frère Ély^s moult très-bien fiestia. 
Or, aproche li temps que ses noms cangera. 
La ducoise et Ydairi se partirent de là ; 
La duciiMse et sa 611e A Nimaïc s'cu vout , là OU on les mena. 

arrivent à Niracgup. t i • i * • l» i 

La ducoise descent, viers lemperéour va; 
2835 Devant lui est venue, à jenous se gietta. 

c( Emperères , dist-elle, pour Dieu qui tout créa , 

Ayés pitet de moy, ou roalement m'ira. 

Et ma fille ensementbien honnie sera. 

J'ay piérdut mon seigneur qui chéens m'espousa. » 
2840 L'emperères l'oy, tous ly sans ly mua. 

« Comment I dame, est-il mort? ne me le celé& jà. » 

— « Nennil, sire, par moy mes sires s'en rêva 

Dou lieu dont il vient chy, quant pour nous ariva ; 

Ly chines est venus, son batiel amena. » 
2845 — « Comment? dist l'emperères, à qui moult anoya , 

Courouciës s'est à vous , aucune cose y a ? » 

La ducoise li dist comment la cose ala , 

Comment et par quel point son commant trespassa. 

» A dame ! distly roys, dyables vous tanta, 
Hélyas vient dans la 2850 Chy com il Bst Evaiu , qui Adam enorta 

même ville avec le cy- .tx i • • i • i i 

^ne. De la pume mangier, qui le monde danna. » 

A icelle raison ly chines ariva 
Droitement à Nimaie, ensement qu'il iist jà; 
Ly chevaliers au Chine son riche cor sonna , 
2855 Tant que ly emperères l'oy et escouta. 
A la ducoise dist : « Dame vé-le-chà. » 

2828 Ver» trop court : 2841 IVe me le cele't jà, le MS : ne me ce- 

lés jà. 

De par Dieu les saina ? i^ou/x rtL •» i* 

'^ - 2850 Chy com , italien stccome. 

2854 Fiers l'emperéour va , \e VLS : vier Tem- 2856 Vers trop coort. Vé-le-chà, le voilà j 

peréour s'en va, véchà se trouve plus bas. Lisez : véés-le^hà. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 119 

AdoDt li chevaliers à le lierre ariva : 

Ly batiaus est remés que li Chines garda . 

Ly chevaliers au Chine n'y fist ariestison : 
2860 Devant l'emperéour c'on apiella Othon , foi. 44 r» 

Est Tenus humblement sans nulle arestison ; 

De Dieu le salua , qui souffry passion , 

L'emperères lendraiche, ou il volsist ou non, 

Et dist : (c Bien veigniés^vous ! nobles dus de Buillon. » 
2865 — « Sire, dist Hélyas, n'y demans ung bouton , 

Ne jamais n'eu tenrai qui vaille ung esporon ; 

Ma femme vous commans où j'ay dissencion, 

Et ma fille ensement, qui Ydain a à non. » 

Dont li bailla Ydain tous parmy le gieron , 
2870 Et ly dist : a Je le mach en vo possession. 

Bons pères li soyës, pour Dieu vous en prion : 

Car râler m'en convient en aultre région. » 

— c< Chevaliers, dist li rois , entendes à raison , 
Mieus vaulroit amentier que faire mesproison : 

2875 De vostre sierment ares bien le pardon : 

Car vous ferés péciet plus grant , bien le set-on , 

Se vostre moullier-chy va à pierdicion. 

Et vostre fille Ydain, à le clère façon , 

Qui pluere tenrement, sa main à son menton. 
2880 Frans homs, aies pité en ta rémission ! » 

— ce Sire, dist Hélyas, n'y say nulle ocquoison , 
Il m'en convient aler en ung aultre royon ; 

Bien scay que Dieux le voet et que g'y ay besoing : 
Emperères gentils, je ne puis atargier. » 
2885 Ly emperères dist : « Il vous convient mengier. » 

— a Je ne puis , dist li dus , j'os le chine huchier. » 
Viers sa fille s'en va , se le prist à baisier : 

La ducoise laissa pasmée ens le plancier. 

^86^ Vendraùhe , VdipoBiTophe. ^S70 Mach , mets. 

SS65 Dtmant , demande. 2874 Amentier^ réfléchir, ou plutôt amtn 



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120 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

II prend congô ^^ Emperèrcs loyaus , che disl le chevalier , 

2890 Soyés le père Ydaîn , pour Dieu le droiturier. » 
L'emperères li dist : « Ne vous en faut pryer, 
Fol. 44 vo. Bien le vous garderay et feray adrécier, 

Et le marieray à ung noble princier. » 
Lors s'en va Hélyas , qui tant ot le cuer fier : 
2895 A son batiel revint, ne s'y vot atargier, 
Et ly chines le prist forment à fiestyer. 
Ly chevaliers s'en va tout parmi le gravier; 
A Dieu se commanda , qui tout a à juger; 
Ne say c'on vous volsist le chanchon alongier. 
2900 De rivière en rivière va li chines mucier, 
Hélyas et le cygne sont Tdut qu'îl vit Lillcfort , dout haut cst li clocquier. 

de retour ii Lillefort. » \ tt /i r ii* 

Ly pères Helyas et sa francque moullier, 

Et trestout ly enfant scéoient au mengier. 

Quant Hélyas sonna son riche cor plénier , 
2905 Ly roys congnut le son ; sy commenche à hucier : 

« Seigneur, c'est Hélyas, vostre frère le chier! » 

Lors guerpirént trestout de bon cuer et entier; 

A la feniestre sont tout venut apoyer, 

S'ont veut Hélyas de son batiel widier: 
2910 Contre lui sont aie pour li afiestyer. 

Et Hélyas monta desus le sablonnier; 

Et sy frère le vont acoler et baisier. 

H l'ont menet au roy qui l'ama et tint chier. 

(( Biaux fieux , che dist li rois, qui tant fist à prisier^ 
2915 De le vostre venue me doy eslaiecier. » 

Byaus fieux , ce dist ii roys , bien soyés retournés. 
La royne li dist : « Biaus fieux , dont vous venés ? )> 
iMyas indique les — c< Damc , dist Hélyas , une aultre fois l'orés. » 

^7frère"i7V"re — « OÙ cst , dist-cllc , ficux , li chincs demourés? » 



humaine. 



2920 — « En Tiaue, douce mère, où il est retournés. 

2905 Commenche, le MS : commencha. 2917 Dont vous venés? le MS : dont venés? 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 121 

A nuit me fu avis , c est fine vérités , 

Que li chines seroit de son non transmués , 

Qui feroit une cose dont me sui avisés ; 

Qui aroit les ij couppes que j'ay veut assés, 
2925 Qui furent de le kaine et de Torphèvre ouvrés. 

S'en fussent ij kalisses bien fais et ordenés ; 

Puis mesist-on les kalisses par desseure ij autels , 

Et entre deux aulteus fust ung lis ordenés ; 

Là où li chines fust couchiés et bien posés. 
2930 Puis fussent messes dittes de ij prebstres sacrés , 

Et que cascuns de nous se fust bien confiessés, 

Pour pryer Jhésucris, qui en crois fu pénés; 

Je croy que par ce point , qui chy vous est contés , 

Feroit miracles Dieux; et se vous m'en créés 
2935 Nous le ferons enssy et s'est me volentés. » 

Adont ch'i est cascuns volentiers acordés. 

Seigneur, or faittes pais pour Dieu , sy m'entendes; 

Les miracles de Dieu sont de telles bontés 

Que nuls homs ne doit iestre contre çou abusés. 

2940 Seigneur , or escoutés pour Dieu de paradis : 

Les ij couppes manda Hélyas, li hardis, 

Et l'orphèvre ensement, qui bien estoit apris; 

Deux kalisses en fist li orphèvres gentils. 

Par dedens ung moustier ont ij auteulx assis , 
2945 Et entre deux auteulx fu ordenés li lis. 

Elyas va au chine qu'à tierre s'estoit mis : 

Signe fist qu'il montast; car bien fu ses amis; 

Et li chines le sieut , qui moult estoit soubtis. 

Avoec li chine vont li prince et li marcis; 
2950 Ou moustier l'ont mené devant le crucefis. 

Il l'ont couchiet ou lit et s'ont ij prestres pris 

Qui la messe ont cantée ou nom de Jhésucris. 

2927 Vers trop long : 2950 Menés, le MS : Us mess 

Pais misl-OD les calisses par dessus ii autels. 2933 Je croy que, le MS : je C 

Ton. I. 



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122 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Ly roys et la royne avoec leur v fis , 
Et la fille eDsemeDt, qui tant ot cler le vis^ 
2955 Cheyalier et baron et les dames de pris , 
Furent tout à genoulx; s'ont le priestre ois 
Qui le mestier de Dieu avoient bien apris. 

Moult noble fu la messe et moult divinement 

Oye des barons qui là sont en présent. 
Fol 43 yo. 2960 Ly roys et la royne ploroient tenrement 

Et prioient miercit à Dieu dévotement; 

Oussy fist Hélyas et son frère ensement. 

Seignour , or escoutés que Dieux fist pour se gent : 

Tout ensy com li priestre faisoient sacrement, 
2965 Ly chines se mua en homme proprement , 

Et se leva dou lit sur ses pies droitement. 

A sa vois qu'il ot clère s'escria hautement : 

« Seigneur, Dieux le vous mire, je suy hors de tourment. 

Son père va baisier, et puis se mère prent; 
2970 Ses frères va baisier trestous onniement ; 

Mais Hélyas ama trop plus parfaitement 

Que il ne fist les aultres ; car raison s'y asent : 

Dont sonnèrent li saint par tout communalment; 

Et vont pourcessions ordener humblement 
2975 De moustier en moustier, de couvent en couvent. 

Te Deum luudumus vont cautant hautement, 

Joie font au palais et parer noblement : 

Après la messe ont fait faire ung esbatement. 

Chelui baptisiet tost et isnièlement 
Esmerés, tiagu^re cy. 2980 Esmcrés fu uommés ; ce saciés vraiement; 

Puis fu bons chevaliers et régna vaillanment. 

2953 Prononcez chinque. 2972 S'y asent, latin anentie, »*y accorde. 

2964 Com, le MS : comme, 2973 Communalmenl , le MS : communaU- 

2968 Dieux le vous mire , Dieu vous le rende, menl, 

2970 Onniement, uniment, également ; latin 2982 Noble, le MS : li noble, 
uniter. 



gne, est baptisé. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



123 



Apriés vont ou pailais noble princier baron. 
Les tables furent mises entour et environ : 
Pour l'amour d'Esmeré grande joie Bst-on , 

2985 Ly chevaliers au Chine ot de joie foison. 
Sy vous diray qu'il fist, apriés celle saison, 
Ou royaume de là, où il faisoit son bon. 
Tout droit à Tiermitage, sicom dist le cançon, 
Ala li chevaliës^ qui tant ot de renon. 

2990 L'iermiles estoit mors , Dieux li face pardon. 
Ordenée y estoit une religion 
Que ly roys ordonna par bonne entencion ; 
Et ly bers Hélyas , qui tant ot de renon , 
Fist droit là ordener ung castiel biel et bon 

299S» Au samblant proprement du castiel de Buillon. 
Quant ly castiaus fii fais Buillon li mist à non , 
Et les forés Ardane, qui furent environ. 
Fiesle y fist ordener, au jour d'Assencion, 
De tous les marchéans sans payer raençon , 

3000 Sauf alant et venant, sans nule mesprison. 



Fol. 46 i-o. 



Nouveau cliiiteau de 
Bouillon. 



Autre forêl d'Ardennes. 



Seignour, chis castiaus-chy fist forment à loer. 

Au samblant de Buillon le fist-on fugurer : 

Ly chevaliers au Chine le fist Buillon nommer. 

Et Ardane le bois fist aussy appieller. 
3005 Pour l'amour de sa femme et sa fille, au vis cler. 

Que ly bons chevaliers laissa du tout ester, 

L'onneur du siècle vaut laissier et oublier : 

Une abéye fist par delà ordener ; 

XXX moines y mist pour les messes canter. 
3010 Là-endroit se rendi et là vot demorer. 

A trestôus ses amis vot congiet demander , 

Et leur dist : « Biaux seignour , je me voel amender ; 

Penssés de vos pays et de voz gens garder. 



Hélyas embrasse la vie 
monastique. 



2d89 Qui, le MS : f qui. 

2991 ReUfwn, le MS : rtligiUm, 



2999 Voyez vers 5432. 
3002 Fugurer pour figurer. 



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124 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Moines voel devenir et men arme sauver. » 
3015 Là dist tant de raisons , qu il les faisoit plorer; 
Et leur vot tout l'estat de sa femme conter 
Et de sa fille oussy c on fist Ydain nommer. 
Quant sy frère l'oyrent telle rayson conter, 
Forment sont esbahy et ont pris à pensser 
3020 Que Hélyas fu sains hons et que Dieux vaut amer : 
En Tabie le vont bien souvent visiter. 

Moines fu Hélyas , et Jhésucris Tama ; 
Pour trestous ses amis li chevaliers pria , 
Fol. 46 To. Mainte estenance fist et penance porta. 

3025 De sa fille dyrai qu'à Buillon demora. 
Mariage d*idain avec Quaut xiîj aus ot Ydaiu y clIe se maria . 

£usUche de Bou]o> , , - • i. i 

gne. L emperères adont uuq iparit It donna : 

De Boulongne fu quens ; Witasse on l'appiella : 
A Nimaie le grant li contes l'espousa . 
3030 Nobles furent les nuèches que ly roys ordena. 
La ducoise à ce jour pour son seigneur ploura ; 
ISe set là où il est, ne où il demora. 
Ly contes de Bulongne o sa moullier koucha , 
Naissance de Godefroid, Et cu cclIc nuiUc Godcfroy eugeura. 

ta'chê" °'*"**^ ^" 3035 Et en lautre an apriés , ne vous menliray jà , 

Fu conchus Bauduin , qui outre mer passa ^ 
Et la tierche anée de Witasse délivra. 
Mais la première nuit qu*o le conte coucha , 
Vision de la comtesse de Ly viut avisiou ; cn dormaut ly sambla 

3040 Qu'elle estoit en son lit et trois enfans trouva 
Alaitiet de son lait , et tant leur en donna 

3020 Que HélyoM, pour la mesure il faut une red 11 , roi d* Angleterre; devenu veuf, il prit 

éli$ion. pour femme Ide de Bouillon , morte en odeur 

3024 Estenance, abstinence; penance, péni- de sainteté le 13 août 1113. Lui-même mourut 

tence. au plus tôt en 1093. 

3028 De Boulongne fu quens. Eustache II, ZO^^ IVeoùildemora,\e^S:nelà oùiltlemora. 

comte de Boulogne , surnommé aux g tenons , 3037 Ce vers pourrait se corriger ainsi : 

épousa en 1050 Goda ou Godoia, fille d*£thl- Et eo la Uerche an^ Witasse dëliTn. 



Boulogne. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



125 



Qu'il en furent espaint , et bien les gouverna ; 

Mais ly tiers de ses fieux qu'autre femme alaita , 

Ly fu adont avis, le cief on li coppa 
3045 Et ly doy pardevant qui le sien lait donna ; 

Vit que d'une couronne cescun on couronna ; 

Et en ce point Ydain du songe s'esvella , 

Là ly vint une vois que Dieux li envoya : 

c( Ydain , saches pour vray que li tiens corps ara 
3050 Trois enfans euireus et que Dieux amera; 

Le sépulcre de Dieu conquerront par de là. » 

Quant la dame l'oy, Jhësucris en loa. 

Quant elle ot ses iij fieux , forment le honnoura. 

A une Pentecouste li contes estoit là ; 
3055 Ly évesque du Liège oussy y séjourna ; 

Et ly quens de Namur que li contes prisa , 

Et li dus de Brabant où riche pays a , 

Tinrent ung parlement ou pays par delà ; 

Et vinrent à Buillon où li jours s'asigna. 
3060 Grande chevalerie adont y asambla. 

La ducoise gentis de messe rapaira. 

Witasse le petit moult durement ama ; 

Pour lui alaitier de venir se hasta. 

Mais sur l'enfant Witasse, à çou c'on me conta 
3065 Trouva une noriche qui son lait li donna ; 

Car il a voit ploré, pour tant le rapaisa. 

Quant la dame le vit, tous li sans li mua. 

« Ahy ! très-male femme, mal ait qui vous porta ! 

Mes fieux sa dignité de par vous pierdera. » 
3070 De l'anoy qu'ot au cuer sur son lit se coucha. 



L'éréque de Licge, le 
comte de Namar et le 
duc de Brabaot. 



Fol. 47 r«. 



Anecdote relative à Eus- 
tache racontée pour la 
seconde fois. 



3042 Qu'il en furent.,., le MS : qu'il furent. 
Espaint, sevrés , flamand spaenen. Entre les éty- 
mologies risquées par M. C.-J. de Grave , dans 
la Republique des champs Elysées, 1, 125, il y 
en a une qui fait venir le nom de TEspagne de 
ce verbe flamand spaenen, attendu que ce pays, 
entièrement séparé de TAfirique par un grand 



cataclisme , en a été réellement sevré', gespaent, 

3050 Euireus, heureui, fortunés. 

3051 Conquerront , le MS : conqueront, 
3055 Y séjourna , le MS : séjourna. 

3063 Pour lui alaitier, etc. , répétition , 
voy. vers 3040. L^hémisliche est trop court. 
3070 Qu'ot, le MS : qu'elle ot. 



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126 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

En toute la journée ne but ne ne meng;a. 

Elle prist ses iij fieus ; douchement les baisa ^ 

Et dedens son mantiel lues les enyolepa. 

Evous les haus barons que Tasses amena 
3075 Pour véoir sa moullier et les iij fîeux qu'il a. 

Quatre contes y ot que Wittasses y mena , 

Et ly vesques du Liège, qui poissamment régna, 

Sans les autres barons que je ne diray jà. 

Le cambre f u ouvierte , Witasses y entra , 
3080 Et ly dus de Brabant la dame salua. 

Ly contes de Namur enviers li s'adréça. 
Robcri-ic-Frifon. S'y fu Robicrt de Frise qui la dame honnoura , 

Le comte Robert de Et ly coutcs dc Flaudrc quc Robiert on nomma. 

Cascuns à le ducoise forment s'uimélia : 
3085 La dame de parlers moult bien les fiestia , 
Noble orgueil didnin. Mais coutrc Ics scigucurs lever ne se daigna, 

Les iij fieux qu'elle amoit liément leur moustra. 

Witasses fu dolans qu'elle ne se leva ; 

Adont n'en fist samblant, les contes remena : 
3090 Cascuns à son retrait ycelle nuitala. 

Fol. 47 y. Witasse de Boillongne revint à sa moullier. 

c( Dame , ce dist li quens , fait m'avés couroucier , 
Quant à ces haus barons,- qui tant font à prisier. 
Ne s'est volus voz corps lever ne redrécier. 
3095 La royne de France , à qui Dieux voelle aidier ! 
Se fust très-bien levée pour le maure princier. » 
— c< Taisiés-vous , dist la dame, tout çou devés laissier ; 
Car plus c'une royne , me doit-on exaucier. 

3072 Ses, le MS : ces. 3083 Que, le MS : ^t. 

3073 EnvoUpa , enveloppa. 3084 S'uimeh'a , s^humilia , témoigna son 

3074 Que , le MS : qui. Tasses , dimiDUtif respect. 

d*£u8tache. 3085 Par/en, parole». 

3082 Robierl de Frùe... Voy. plus bas vers 3086 Lever, le MS : leur. 

3994-9». 3096 Maure, moiodre. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. ' 127 

Regardés voz iij fieus, bien les doy avoir cier ; 
3100 Bien me doit-on pour iaux très-haut auctorisier ; 

Je me doy bien pour iaux en honneur apoyer. 

Tous ly mondes me doit d'onneur regrasyer , 

Quant de moy sont issut sy très-noble hieretier , 

Qui iront oulre mer Nostre-Seigneur vengier , 
3105 Et la loy Jhésucris hautement exaucier, 

Et conquerront la ville , qui tant fait à prisier , 

Où Jhésus se laissa péner et travellier. 

Roy seront oultre mer, où nuls n'ose logier ; 

II tenront le pays c'on n'ose calengier. » 
3110 Quant ly contes l'oy , se li dist sans tenchier : 

ce Dame , qui vous oroit tés parlers desrainier 

Et sy faitte ignoranche recorder et jugier , 

Aucuin volroient dire qu'il vous faurroit loyer. 

Dame , ce dist li quens , li miens corps vous déprie , 
3115 Ne parlés ensement jamais jour de vo vie. » 

Et la dame respont : « Ne l'tenés à folie : 

Car il sera enssy, c'est vraye prophésie. » 

— « Dieux le doinst, dist li quens, j'en aroie cire lie. » 

En ce point ont le cose chi-endroit délaissée , 
3120 Et nourrit ses enfaus en bonne amour prisie. 

Sa mère la ducoise leur tenoit compaignie : 

Pour le duc son mary souvent pleure et larmie ; 

Elle aloit songant de nuitie en nuitie , 

Et avoit envoyet quère en mainte partie , 
3125 Chevaliers, escuyers ou variés ou espie; 

De çà mer et de là avoit de sa maisnie. 

Uns de ces chevaliers Fala querre en Surie , 

3100 Auetoriiier, ukéXtJtv en autorité, en 5113 Loyer, Wev. 

dignité. 3118 J'en aroie, pour la mesure il i 

3106 Conquerront, le MS : conquéront, rï^er j'en arai. Cire pour chière, 

3109 Calengier, disputer. 3120 Et nourrit, le MS : et nourrir. 

3110 TencMer, tencer , gronder. 3123 Elle o/oi< , peut-être elle y aloii 



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128 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Le chevalier Poncet est 
eoToyé en Syrie. 



Grande réunion de prin- 
ces infidèles à Jéru- 
salem. 



Droit en Jhérusalem où Dieux souffry hascie. 

Cieus qui là s'adréça fu homs de bonne vie : 
3130 Ponces avoit à nom, sicom l'istore crie. 

Dedens Jhérusalem , celle citet garnie , 

Fu Ponces xv jours o la gent renoye. 

Au sépucre s'en vint , qui tant ot seignourie ; 

En icel temps trouva l'église bien honnie ; 
3135 Car, pour une grant fieste qui estoit anoncie , 

Y estoient venut li payen de Turquie. 

Ly soudans y estoit avec le roy d'Orbrie ; 

Âbrehans de Damas et le roy d'Orkanie , 



5128 Hascie, tourment , supplice. 

5157 Soudans.,. de Persie f Guillaume de Tyr 
le fait oncle de Soliman de Nicée et Tappelle 
Belfeloh, Belfelh, livr. UI , ch. I«% Recueil des 
historiens des croisades. Paris, 1844, in-folio, 
1 , m. 

La XVI* dissertation de Du Gange, sur Join- 
ville (Paris, 1668, in-fol., page 258), a pour 
objet ie nom et la dignité' de sultan ou de Soudan. 

Orhrie ? Les Orhitae étaient un ancien peuple 
de rinde. Ont-ils quelque rapport avec le nom 
employé par le trouvère ? la chose est peu pro- 
bable. 

3158 Abrehans de Damas, Orkanie : 

Ch'estoient Sarrasins , cui le corps Dieu mandie , 
El si les condaissoit li fors rojs à*Orcanie. 

Bauduin tU Sebourc, I, 11. 

Les savants éditeurs du Théâtre français du 
moyen âge traduisent ce mot par Orcades, en 
remarquant que nos ancêtres n'étaient pas forts 
en géographie. Dans le roman d'Arthur ou du 
Roi Artkus et des compagnons de la Table Ronde, 
il y a un personnage appelé Mordred , fils na- 
turel du roi d'Orkanie, ce que le savant Schmidt 
explique par Orkney. Jahrbuch der Literatur. 
Wien , 1825 , page 105. Orkanie n*est-il pas un 
dérivé d'Orkan , nom commun à plusieurs chefs 
turcs? Ou bien est-ce une altération de Khoua- 



resme, pays entre le Jaxarte et TOxus? Dans le 
Jus de S^'Nicholai, figure IVmtr d'Orkenie : 

Mthom te stol ot b^ntfie, 
Riches amiraus d'Orkenie. 

Théâtre français du moyen âge , 
p. 171. 

A la féie des trente^uatre (?) rois , à Tournai , 
en 1550-51, Colart Bourlinet représentait le 
roi d'Orcanie. !!""• Clément Hémery, Histoire 
des fêtes civiles et religieuses, usages anciens 
et modernes de la Flandre. Avesnes , 1844 , 
page 88. 

Le nom d* Orkanie ressemble beaucoup à ce- 
lui d'Archana qu'offre ce vers d'un fragment 
géographique publié par M. Th. Wright , dans 
ses Anecdola litteraria. London, 1844, in-8<>, 
page 102 : 

Baclriana et Archana condiscit Albania. 

Un héros sarrasin, dans la Jérusalem du 
Tasse, est appelé Orcan. Ce nom se retrouve dans 
l'histoire; il est même dans Ovide, Metam. IV. 

^x achaemenias urbet pater Obcuâmi^s , i$tjue 
Septimus a prisci numeratur origine Beii. 

Orcanie est peut-être VYrcanie. 

« Scythia subjacet et TacAiriâ. Ybcahia , 

ab oriente Mare Caspium, a meridie Armenia ; 
ab occidente Ybernia, post quam Cappadocia; ab 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



129 



Et sy fu Dodequins qui fu de Tabarie , 
3140 Uns jouènes sarasîns et de haute ligoie. 
Tant estoient venut en la citet jolie , 
Car li roys Corbadas à la barbe florie , 
Boys de Jhérusalem, celle cité garnie, 
Yoloit à icel jour, yoiant le baconnie, 
3145 Sa couronne donner par noblièce exaucie 
Son fil Cornumarant qui cire ot agenssie , 
Et n'avoit que xt ans d'éage à celle fie. 
Biaux sarasins estoit et de haulte lignie. 

Dedens Jhérusalem fu grande l'asamblée. 

3150 Ou saint sépulcre fu mainte mule amenée : 
Estables en ont fait celle gent defiaée , 
Pour tant que la cités fu de payens peuplée , 
Et quant Ponces vit çou, raie ne li agrée; 
En une église vint, sy trouva à l'entrée 

3155 Ung abé qui estoit de çà le mer salée : 



Corbadas, roi de Jéru- 
salem 



Il veut faire couronner 
Cornumaraot, son fils. 



AquiUme Alhania; ah Yrcania sylva nomen ac' 
cepit, 9 Gbsta Dbi pba Faarcos, II , 285. 

Une chanson latine sur la prise de Jérusa- 
lem par Saladin , en 1187, contient les vers qui 
autorisent à rendre Gréante par Hyrcanie : 

Plus çuam decem milita erant christiani; 

Séd pro uno quclihtt ter centum pagani : 

Sic pugnando (pugnabant?) Corcinus Bactri et Hticaki ; 

F'ix ex nostris mli^ui evaserunt tant. 

Du MiniL » Poésies popul. latines. 
Paris , 1843« m-8«, p. 412. 

Orkanie rappelle le Durkany {Turcanie, Tur» 
cornante) d*uo romancier allemand : 

Der eine was 'von Barba/y , 

Der ander von Gr0ange , von der DUBKAMT , 

Der dritte was, der vierde von Todierne, 

J. Goiiss, Lohengrin, p. 125. 

3139 Dodequins de Taharie. On trouve parmi 
les sultans de Damas un Doldequin, Dodequin, 
Tuldequin, ou plutôt Tochieghin, qui régna de 

Ton. I. 



1103 à 1127. Voyez Guillaume de Tyr , lib. XI , 
Coll. Guizot, XYII; 169. 11 est appelé aussi 
Dochtn, fferioldin, Taldequin; mais c*est plutôt 
celui dont il est parlé plus bas au vers 3186. 

314d Corbadas à la barbe florie , phrase 
faite 

Saps çue ti manda Karles ab la barba floeia. 

Fier-à'Bras en prov. , édil. 
d*I. Bekk^r, p. 76. 

3146 -Corniimaran/, le MS : Comumarat, Cire 
agenstie, figure agréable , faite pour plaire. 

3147 wi celle fie, à cette fois , en ce temps-là. 
31K1 Estables en ont fait Ce trait se lit 

dans une lettre de Tempereur de Constantino- 
ple , rapportée en partie par Guibert de Nogent 
{Gesta Dei per Franeos , lib. I.) 

31 33 De çà, leMS : de sa. — Ung abé. On ne 
trouve un abbé de Saint-Trond du nom de Gé- 
rard qu*en 1143 ; il était fils du comte Gislebert 
qui demeurait à Cluny. Voir notre extrait de 

17 



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130 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



L'ahbt* Grrard de Saint- 

Troud. 
Fol. 48 yo. 



Abés de Sainleron esloit fais celle anée. 
Au sépucre y est venus par dé vole pensée. 
Et quant Ponces le yit^ si dist sans demorée : 
« Sire, dont iestes-vous, pour la virtu nommée? » 
3160 — < Amis, de Hasebin où Buillon est fondée, 
Abés de Sainteix)n, llabéie loée ; 
Et vous oussy, amis, où est vostre conlrée? » 

— « Sire de Buillon suy, c'est vérités prouvée. » 

— c( Amis, ce dist ly abés, a boine destinée. 
3165 Sy en rirons ensaroble, s'il vous plaistet agrée; 

Mais ne me puis partir pour nésune riens née , 
S'au roy Cornumarant n'ay ma foit aquitée; 
XV jours m'a tenu en se sale pavée. 
Mais à une jouste ot ung pau sa tieste navrée , 

3170 S'ay toudis atendut que sa chars soit sanée; 
Une plaie ot ou front dont la cière ay irée , 
Car plus loyaus payens ne de vraie penssée 
N'a en la paiénie : bien en a renommée. 
Il m'a fait tant d'onneur, par le virtu loée, 

3175 Que je me lous de lui à le Vierge honnourée. 
Il doit demain avoir le tieste couronnée. » 



Ly boins abés Gérars bien fiestia Ponçon , 
Qui chevaliers estoit et home de boin non. 
Ly abés le mena et prist par le gieron 
3180 En la mahommerie , ou temple Salomon , 



l'ouvrage inédit de Jean Latomus , intitulé : 
Historia cœnohii divi Trudonis apud Trudonth- 
poHm tn Hasbania, {Bulletin de la société de V his- 
toire de France, tome II , n** 12, décemb. 1825, 
page 532.) 

3160 Hasehin , la Hesbaie. 

3164 Ly abés, prononcez Vabés, 

3169 Ver» trop long. 

3171 Dont la cière ay irée, chose dont je suis 
affligé. 

3173 Lous , loue. 



3180 En la Mahommerie. Dans une lettre de 
Tempereur de Constantinople à la chrétienlé , il 
dit que les églises des chrétiens étaient em- 
ployées à la célébration du culte des infidèles , 
qui les appelaient des Mahomeries pu mosquées, 
Guibert de Nogent, dansla Coll. Gui%ot, IX, 33 : 

Par tôle Frtaee s«r« U cetgnorie. 
A S'-Deais soil la Mahomerie. 

jégoUnt , èd, de Fier-^-Bnas , par 
I. Bbkkes, p. LX. 

Joinyille : « Et estoit le moustier en la Jfa- 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



131 



Où sarrasin aheurent A polio et Mahon. 
Là furent de la loy payen et esclavon , 
Ly soudans de Piersie ^ qui fu fiers que lion , 
Et Marbruns d'Olifierne , ung sarrasin félon , 
3185 Et Corbarans, ses fieui^ ung jouène d'Ausselon; 
Dodequins de Damas , qui encor n'ot grenon ^ 
Ses pères Abrahams et le roy Garcion , 



Princes qai tAsislèrent 
au couronnement de 
Coroumartnt. 

Mtrbnin d'Olifieme. 

Corbaran, son fils. 

Abraham de Damas et 

Dodequin. 
Garcion d'Antioche. 



hommerie. » Jacques de Vitry, au liy. 111 de 
son Histoire : « Mahommerta Damietœ per tMvo- 
cationem S, Triniiatis cimentata est in ecclesta 
B, virginis. » — Mahon ; c'est une opinion popu- 
laire , dit candidement Guibert de Nogent (Gesta 
Deiper Francos, lib. 1; Col. Guitot, IX, 23), qu*un 
homme qui , si je m'eiprime bien , était nommé 
MathomuSj éloigna entièrement les peuples d'O- 
rient de la croyance au Fils et au S*-Esprit, etc. 
3181 Aheurent, adorent. 

3183 Ly soudang de Piersie, le Soudan de 
Perse. Voyez vers 3137. 

3184 Marhruns d'Olifieme : 

L'enseigne portet Amboires d'Oin/erne. 

F. MiCHIL , ia Chanson de Ro- 
land , p. 127. 

Chis Mabonm^, qui tout gouverne, 
Te saut, riches rojs à'Olifferne. 

Le jus de S. Nicholai , dans le 
Théâtre français du moyen 
âge, p. 171. 

Oliferne était en Perse suivant certains roman- 
ciers. 

B! roys souviengne^toi de le mort Jhésu-Cris; 
De Bandutn , ton frère , qui est li tiens amis : 
Comment il tient prison en le terre au Persis , 
Par dedens Oliferne , le chit^ de haut pris ! 

Bauduin de Sebourc, 1,7. 

5185 Corbarans, De Klerk, de Brahantsche 
Yeesten, uitg. door J.-F. Willems , I, 325, 328, 
55S, 334. etc. : Corboham, Corhoam, Corhoamme, 
Coroboam. — Corbagath ou Curbagath {Kerbo» 
gha ) dans les Historiem des Croisades , publiés 
par l'académie royale des inscriptions et belles- 



lettres, I, 216, 236, 237, 238, 241 , 243, 
244, 247, 231 , 253, 259, 263, 267, 270, 302. 
Corbaran , sultan de Mossoul ou Ninive, cette 
antiquecité que viennent de retrouver MM. Botta 
et Flaudin, est célèbre dans la plupart des histo- 
riens des croisades , soit sous ce nom , soit sous 
celui de Kerbogath. P. Paris, les Manuscrits 
français, VI, 190. a Un nommé Corbaran, dit 
Guibert de Nogent, liv. V, Coll. Guizot , IX, 
165, maire du palais ou plutôt général des trou- 
pes du roi de Perse , que les anciens appelaient 
Sogdien, habitait dans l'intérieur du royaume de 
Perse et dans la province que les habitants de 
celte contrée appelaient le Rhorazan. «CcaBAmAH 
autem , princeps militiœ soldani Persiœ. • Gesta 
Dei per Francos, Hanovite, 1611, in-fol., I, 15. 
Ailleurs il est appelé Corbanan, ib,, 56. Guil- 
laume de Tyr le nomme le grand Corbogaih. 
Coll. Guizot, XVI, 290. — B'Ausselon, iVAsea- 
Ion, Guillaume de Tyr fait une description de 
cette ville dans son XV1I« livre. Elle est en Pa- 
lestine , sur le bord de la Méditerranée , à six 
lieues de Gaia, et bâtie sur un rocher. Les Francs 
U prirMtl'an 538 de l'hégire, de J.-C. 1153. 

3186 Dodequins de Damas, voy. vers 3139; 
où il est question d'un Dodequin , roi de Tabarie. 

3187 Garcion. C'est le Cassien d'Antioche 
dont parle Guibert de Nogent, CoU. Guizot, IX, 
165. 11 était père de Samsndol ou Sensadol. Guil- 
laume de Tyr l'appelle Aceien, ib., XVI, 361. 
D'autres Gratien et Darsian • Cassiancs, am- 
miralius Antiochiœ. » Gesta Dei per Francos , 
I, 15. De Klerk, De Brabantsche Yeesten, I, 
322, 326 : Cassiaen. 



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152 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Solirotn de Nicée. 
Fol. 49 I*. 



Éloge de la cour de 
France mit dans U 
bouche de Cornuma« 
raat. 



Qu'Andioche tenoit, la cité de renon, 
Et Solmians de Nicques et ly roys d'Ëscalon ; 
3190 Ly califfes y fu, qui faisoit le siermon , 
L'amulaine d'Orbrie et le roy Foliton. 

Seigneur, à icel temps que je vous voy contant^ 
Et que on ot couronné le roy Cornumarant , 
Qui fu fieux Corbadas , le viel et le férant , 

3195 Quant li fieste fali, s'y s'en revont Piersant. 
Ly bons abés Gérars le roy va appiellant. 
« Sire, çou dist li abés, le congiet vous demant. » 
Et dist Cornumarant : « Je vons donrai garant ; 
Se vous avés mestier d'or ne d'argent luisant, 

3200 Vous en ares assés, ne l'aies refusant; 

Car vous m'avés contet de France Testât grant. 
Les coustumes , les loys qui y sont souflKssant. 
Pleuist à Mahommet où croient Âufriquant, 
C'on le siervist en France , enssy que font Piersant 

3205 Car c'est uns dous pays et biel et avenant. 



3189 Solmians de If ieque$ f SoWman de Nicëe. 
Ly roys d'Escalon, d'Ascalon. 

3190 Ly califfes. Si Ton s'en tenait à Tbia- 
toire il devrait être question ici du siiième ca- 
life fatimite d*Égypte , Aboul-Casem-Mostali , 
on de son père Abou-Tamin-Mostanser-Billab. 

5191 Vamulaine d'Orhrie, Le mot amulaine 
a beaucoup de rapport avec Tarabe amiralmu^ 
menin, dont les Portugais ont fait amiramolim, 
c'est-à-dire premier des croyants. (Voy . Fr. Joâo 
de Sousa , Vesiigios da linyoa arabica em Por» 
tugal. Leshosi, 1830, petit in-4», p. 68. Orhrie? 
— Le roy Foliton f 

3192 Icelj le MS : ieeU. 

3193 Et qye on, élision. 

3194 Le férant, grisonnant. 

3i03 Aufriquant, Africains. Les Persans pa- 
raissent élre rangés par le trouyère entre les 
nations d'Afrique. 



Boi tui d'jiu/Hçue d*oiiltre U mer corant. 

Fragment dans TMlt. d9 Fier -d-B m s 
de Bekkbii, p. 171. 

Par loi fn j& A^friqu» si troUée. 

Fragment à*Agolantt ibjd., p. lu. 

Dont plusieurs fois ne souhaide en Auffrique. 

Ritmês et r^rains tournaisiens , p. 8. 

Les conquérants berbères, en apercevant 
ces peuples noirs qui occupèrent avant eux le 
nord de l'Afrique , les auront appelés Aberkan , 
Abrekan, c'est-à-dire noirs en berbère , et leur 
pays Abrekan tsamourt, c'est-à-dire pays des 
noirs. Les Grecs et les Romains , de leur côté , 
auront adopté des Numides et des Égyptiens la 
dénomination berbère d* Abrekan , devenue de- 
puis Africains et Afrique. J .-C. Van Tbielen , 
Études archéologiques et étymologiques, Anvers , 
1844, in-8», p. â3. 

5204 Font,\elA&isont. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



153 



Volentiers le verroie et derière et devant , 

La noble court de Franche que vous me prisîës tant , 

Et le roy qui va le pays gouvrenant. » 

Dist ly abbés Gérars qui le cuer ot saçant : 
3210 — a Pleuist à chelui Dieu en qui sommes créant, 

Que je vous y tenisse ou pays maintenant ; 

Et vous refussiés chy tout à vostre commant. » 

— ce Je le voiroie bien , ce dist Cornumarant ; 

De moy vous partyrés droit à soleil levant , 
3âl5 Et tout chil qui à vous seront obéissant, 

Et le vostre conduit qui vous fera garant. » 

Et ly abés le va de cuer remierciant. 

Ne say que vous alast le canchon alongant. 

L'endemain au matin , apriés Faube crevant , 
3220 Sont de Jhérusalem, la citet avenant, 

Départit le baron , à force chevauchant. 

Parmy les plains de Rames se vont ceminant : 

Andioche passèrent, que n'y vont ariestant; 

Et Nicke , une cité qui fu roy Solimant. 
3225 Droit en Constantinoble alèrent arivant , 

Et de là sont venut droit à Romme le grant. 

Le Lomberdie vont tout oultre trespassant , 



L*ahbë de Saiut-Trond 
cl Ponces quittent Jé- 
rusalem. 



Fol. 49 v«. 



5208 ^t va, la mesure «e rétablit si on met 
qui s'en va, 

3âl6 Conduit, guide. 

5âl8 Jfe itty , etc. Celte phrase a déjà été em- 
ployée maintefois. 

5219 Vaube crévotit , V aube qui apparaît eu 
déchirant en quelque sorte les ténèbres de la 
nuit. 

5ââS Rames. Cette yille, que quelques-uns 
disent être Tancienne Rama, écrit Guibert de No- 
gent , Coll. Gutzot, IX , 239 , est célèbre par la 
naissance de Samuel. Guillébert de Lannoy, dans 
son pèlerinage exécuté vers Tan 1420, s*eiprime 
ainsi , édit. de M. Serrure (Voyages et amboita- 
des de G. de Lannoy. Mons, 1840, in-12, p. 49) : 



tt Item, en la cité de Rames est le chastel que 

• Ton nomme Emaux , ouquel est la maison de 
» Cléophe, ouquel est le lieu où Jhésu-Crist 

• s^assit et brisa le pain , et adonc saint Cléo- 
« phe et Fautre disciple le cogneurent, et mons- 
» tre-on aussy en icelle maison Tesglise où est 
« le sépulcre dudit saint Cléophe. « P. Belon , 
au chap. LXXX du livre II de ses Observations 
de plusieurs singularités (édit. de Planlin, 1555) , 
décrit la ville de Rama. — Se vont ceminant , 
pour le rhythme lisez : se vont enceminant. 

3223 Andioche passèrent, le MS : Andioche 
se passèrent. 

3224 Nicke, Nicée ; quifu roy, le MS : qui fu 
au roy. 



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134 



LE CHEVALIER AU CYGNE. 



Ils par? iennent tlaos une 
contrée inconnue. 



Us trouvent en6n un 
château semblable à 
celui de Bouillon. 



Et puis en Âlemaigne où sont li Alemant ; 

Et tant vont li baron ensamble ceminant 
3230 Qu'en ung diviers pays et ung grant desreuban^ 

Se trouvèrent no gent , dont je vous voy contairt. 

Par le voloir de Dieu , le père roy amant , 

Furent sy desvoyet qu'il ne sèvent noiant 

Retrouver le chemin qu'il aloient quérant : 
3235 S'estoit en ung pays où n'entendent noyant , 

Se ce ne sont li clerc qui latin vont parlant. 

En bos et en foriés se vont esmarissant. 

« Et mère Dieux ! dist Ponces, qu'alons-nous chi querrant? 

Jamais n'en isterons en jour de no vivant! » 
3240 Ponces fu esmaris et tout si compaignon ; 

Et ont tant chevauchiet à force et à bandon 

Qu'il ont apierchu ung castiel noble et bon. 

Adont furent joiant, quant virent le dongon, 

Et la ville frumée entour et environ, 
3245 Et quant l'ont aprochiet , Ponces dist à haut son : 

« Or regardés ychy , abés de Sainteron , 

ce Sy m'ait Dieux de glore , nous sommes à Buillon. » 

— a A Buillon , dist li abés , à dire y a fuison. >3 

Je ne say que dist Ponces , foy que doy saint Simon ; 
3250 Mais chus castiaus-si est de si faitte façon , 



3â28 En Memaigne où sont li jélemant ; vers 
trop naïf dans son exiréme vérité. En voici le 
pendant tiré d*un fragment rapporté par M. I. 
Bekker, Fier-à-Bras, p. 171 : 

Moie est Periie, que Henenl li Persant. 

3^50 Desreubant de disruptum, lieu séparé 
de tout , un lieu dérobé ? On trouve ce terme 
dans le Roman du comte de Poitiers, Paris, 1831, 
in-8®, p. 2, et M. Fr. Michel avoue qu*il lui est 
impossible de Texpliquer : 

Eocor perl lès les desrubans 
Par où Taillcfers s'en «la. 



3230 Desrubans ou desreubant désigne cer- 
tainement une localité. 

5233 Sêvent, savent. 

3235 Cétait dans un pays où ils ne compre- 
naient personne , excepté les clercs qui par^ 
laient en latin. 

3240 Ponces, le MS : princes, 

3242 Vers trop court , si apierchu n*est pas 
de quatre syllabes. 

5244 Frumée, fermée. 

3247 Sy m'ait, ainsi m*aide; comme Horace 
dit : sic te diva potens Cypri, etc. 

3248 Li abés , élision ; à dire y a fuison {foi- 
son) ; il y a beaucoup de choses k dire là-dessus. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 155 

Et chus qui Fordena et fist le mansiou , 
L'ordena et le fist en cel intteDcion. 
A ung yylage sont venut li franc baron , 
Et ont pris pour le nuit yluecques mancion. 
3255 Le curé de le Tille en ont mis à raison. foi. 50 r». 



Ly bons abës Gërars le priestre a appiellé. coaversation de ponre 

(Ponces) cl de l'iblié 
Gérard ifec le curé de 
Bouilloa*le-Restaurc. 



Sire, ce dist li abés, dittes-moy vérité ; GérarcUfccie*curéde 



Dittes-nous où nous sommes yenus et arivé. » 

Et li priestres respont : « J'en diray yérité : 
3260 Le grand foriest d'Ardane ayés oultre passé : 

Et yés-ychy Buillon , la noble frumeté. » 

— <( Comment, ce dist li abbés, l'a-on Buillon nommé ? 

Et le foriest Ardane, en yceste hireté? 

Bien y a ij<^ lieus là où nous fûmes né : 
3265 Là-endroit siet Buillon et Ardane au costé ! d 

Et ly priestres respont : « Sire, g'y ai esté; 

Mais on Tapielle chy Buillon le restoré, 

Pour un noble baron de haute auctorité , 

Qui de Lillefort fu fil au roy couronné. 
3270 Vj fieux et une fille tant en furent porté , 

Les yj en furent chines , par le Dieu yolenté , 

Et Hélyas, de qui je yous ay deyisé, 

Fu uns hom d aventure, qui ocist Mauquaré. 

Uns chines le mena en ung batiel plenté ; 
3275 Et tant ala li chines, dont j'ay conté, 

Qu'à Nimaie ariya, là où jou ay esté : 

Là-endroit fist ung camp , et , quant il ot oultré , 

11 ot une ducoise plaine de grant biauté. 

Yiij ans fu ayoec lui dedens son hireté. 
3280 Mais ne yous say à dire pourquoy fu déseyré , 

5256 Ly, leMS: ey;aappieUé, leMS : appiella. 5262 Li abbés, voy. yer« 5164 el 5248. 

5257 Li abés , voy. ▼. 5158. 5275 Dont fay conté, pour la mesare lisons : 
5261 Frumeté, forteresse (firmitai). dont je vous ay conté. 



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156 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Car pardechà le vis dou chine ramené ; 
Et fonda ce castiel tout à sa volentë , 
Au samblant de Buillon, dont vous avons parlé. » 
Et quant Ponces l'oy , sy a Dieu aouré. 
3285 « Aieve Dieu ! dist-il , or ay tant cheminé 
Que nou vielle ay oye de çou qu ay désiré. > 

Ponces fu moult joians quant le nouvielle oy. 
Au priestre demanda : c Sire , pour Dieu vous pry , 
Chus chevaliers au Chine dont vous me parlés cy , 
3290 Fu-il fieux à che roy, Ta-il engenuy ? » 

— w Oïl ciertainement , ly priestre respondy ; 
Et sy frère germain , qui tant sont seignouri , 
Sont pardedens Buillon , sy est le roys oussy ; 
Et la france roy ne au corage agenssy. » 
3295 — € Or, sire, ce dist Ponces, qui moult se resjoy , 
Est mors li chevaliers qui ce lieu estably? > 
Fol. 60f. — « Nenil , sirre , par foy , pour voir le vous plévy , 

Car encore le vy en vie samedy. 
lis apprenoent qn'né- Moiuncs cst dcvcnus tout droit à Saint-Tiry. » 

<^mme «m pèro^o- 3300 — « A Dicu ! dist ly vassaus, le cuer ay resjoy. > 



riaot. 



— < Pourquoy ? » ce dist ly priestres, qui joians le coisy. 

— c( Pour ilant, ce dist Ponces, par le foy que doy my , 
Que je suy à la dame , qui le prist à mary, 

Qui le m'envoya querre, sy le trouveray chy. » 

3305 La nuit fu Ponces liés ; grant joie démena. 

L'endemain au matin viers le castiel ala ; 

Et ly abés Gérars o lui s'achemina. 

A l'issier de la messe la royne encontra 

Et le roy et ses fieux et la fille qu'il a ; 
3310 Esmerés, qui fu chines encontre yaus s*adréça. 

5285 jéieve , aide. 3297 Sirre , pour sire. 

5291 Priestre , le MS. : priester, distraction 5298 Encore, le MS : encor. 

d*un copiste flamand. 5299 Saint-Tiry, Saint-Thierry. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 

Bonne cière leur fist et l'abet regarda 
ce Dont iestes-TOus , dist-il, ne le me celës j 
Et Ponces respondî : » D'Ardane pardelà; 
Droit à Buillon suy nés , ne vous mentiray 

3315 — c( Comment, dist Esmerés, et que faitte 
Et Ponces respondi : <( Xiij ans acomplis a 
Que ne finay d aler de la mer et dechà , 
Pour trouver ung baron c'uns chines amen 
Au dehors de Buillon , quant sa moullier h 

3320 Quant Esmerés l'oy, àrire commencha. 

« Sire , dist Esmerés , par Dieu qui me fou 
Je fui ly propres chines qui le batiel guia , 
Et chus estoit mes frères que mes corps an 
Et quant Ponces l'oy adont s'agenoulla , 

3325 Et a dit : « Mon seigneur , pour Dieu qui i 
Que vous ne me gabés , car mes corps talei 
De nulle gaberie : car assés mal me va. 

Sire , dist li vassaus , chy n'affiert gab( 
Je suy assés lassés, s'ay le cuer travellie. > 

3330 — « Vassaus , dist Esmerés , je ne vous gai 
Mais diltes-moy que fait la ducoise agenssj 
Qui mon frère pierdi , par se grande folye 
Son nom ly demanda par oultrequiderie. >j 
Et quant Ponces l'oy, adont s'aciertefie 

3335 Qu'Esmerés ly dist voir : lors ly dist : « Je 
Dittes-moy se mes sires Hélyas est en vie. ) 
— c< Oïl , dist Esmerés , par ma chevalerie 
Moinnes est devenus dedens une abbéye , 
Sy parlerés à lui ançois de vo partie. » 

3340 Et Ponces respondi : « S'en ay me cière Vu 
Esmerés appiella le roy et sa lingnie , 



5311 Cière, ]e MS : stère. 5333 OuUrequide 

53S6 Gahéi, voy. Ph. Mouskes, II, 844. 3335 Qu'Etmeréi 

ToM. L 



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138 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

La royne de pris et ciaus de leur partie. 

Esmerés leur a dit tantos à vois siérie : 

« Volés oïr nouvielle qui biea doit estre oye 
3345 De la femme Hélyas , la ducoise prisie : 

Cieus chevaliers ychy en set bien la coppie. » 

Lors l'ont ayirounë , et il leur certifie 

De la dame qui fu demoraut couroucie , 

Et de sa fille Ydain , qui tant fu adrécie. 
3350 Là dient ly baron : « Pleuist à Sainte Marie 

Que nostre nièche fust en la nostre partie : 
Fol. 51 T». Moult en seriems joians, bien seroit conseillie. » 

Lors le vont acoler et faire courtoisie. 

A table sont assis à bielle compagnie , 
3355 Et Tabé ensement de Sainteron l'abéie : 

S'il furent siervit bien, ne le demandes mie. 

Au restoré Buillon fu la joie menée , 
Pour l'amour de la gent qui là fu aunée. 
Esmeré tenoit Ponce compaignie loée. 
3360 €( Ponces, dist Esmerés, fu la dame tourblée 
Quant mon frère enmenay par la rivière lée? » 

— « Oïl , dist li vassaus , par la Vierge honnourée , 
Oncques dame ne fu issy desconfortée. 

J'enteng que vostre nièche Ydain est mariée 
3365 Au conle de Boillongne (ichieus l'a espousée), 
Une contet qui siet desur la mer salée. » 

— <c Sire, dist Esmerés, par la virtu discrée, 

3345 Tantos à vois {voix) sten'e : 3350 Pleuist, monosyllabe; ailleurs dissyl- 

„, « ^ I , A , labe , voy. vers 3210 et 3422. 

Et Henart lors preut à conter. ' ^ 

c« moles bosset ei «iéri. 3355 Poup la mesure il faut lire de Sainiron 

Mio» , Renart le nouvel , l'abéie ou de Sainteron Vahie. Cette dernière cor- 

'V» 220. reclion est la meilleure. Voir vers 3375 et 3420. 

L*éditeur explique série ou sierie par doux , 3358 Aûnée, rassemblée, 

mélodieux , modérément, gravement, agréable , 3363 Issy , ainsi, 

joli. Tantos à vois sierie signiGe donc : aussitôt 3365 Boillongne^ plus haut Buhngne, 

d'une voix, d*un ton agréable. 3367 Discrée ^ discrète. 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 159 

Je voir oie qu'il fussent en y celle contrée. » 

Enssy vont devisant jusques à le viesprée. 
3370 L'enderoain au matin , apriés Faube crevée , 

Est montés Esmerés à maisnie privée. 

L'abés de Sainteron et Ponces de Testrée 

Mena et conduisi à Tabie parée , 

Ou Hélyas avoit jà estet mainte anée. 
3375 Élyas ot oy une messe notée : 

Ou refrotoir estoit droitement, à l'entrée^ 

Où ses orisons dist toute jour à journée. 

Quant il vit Esmeré , si dist à le volée : 

c( Sire frères, dist-il, tempre avés fait levée. » 
3380 — € Frère , dist Esmerés , c'est besongne hastée : 

Je vous amaine gens qui sont de vo contrée, 

Qui vous diront nouvielle de la vostre espousée; 

Et de vo fille Ydain qui jà est mariée. 

Quant Hélyas l'oy , sy canga sa penssée , 
3385 Ponche a reconéu, sy dist sans demorée : 

(( Ponches, amis, dist-il, vostre âme soit sauvée! 

Des nouvielles de là ne me faittes celée, w 

Et Ponces li a dist la vérité prouvée : 

« A ! sire, ce dist Ponces , pour la virtu loée, 
3390 Ne revenrés-vous plus viers vo dame senée? 

— « Nanil , dist Hélyas , par le virtu loée , 

Ains femme 'n'abitay depuis ma désevrée; 

Ne ne feray jamais tant que j'aye durée. 

Or me dittes comment ma dame s'est gardée. » 
3395 — c< Sire, dist li vassaus, elle est nonne sacrée; 

Pour l'amour de vous s'est en abbye boutée. 

La lierre de Buillon tient Ydain la senée : 

Au conte de Boulongne fu la tierre donnée. 

3570 L'aube crevée, voy. plus avant. 3379 Tempre , de bonne heure. 

3372 L'estree, le chemin , la rue, fl. straet, 3381 Fo, le MS : vostre. 
latîn stratutn, Yirg. : strata viarutn. 3388 Li a dist, le MS : li dist, 

3373 Messe notée , messe en musique. 3593 J'aye , le MS '-j'oy, 
3576 Refrotoir, réfectoire. 



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140 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

a Sire, ce li dist Ponces, par le mien sierment, 
3400 Liés suy quant vous voy , et s'ay le cuer dolent 
Que vous ne retournés en vostre tènement. 
Or vous prie pour celui à qui le mons apent. 
Qu'enseignes me voelliés donner sy vrayement, 

ue la dame les puist congnoistre plainement. 

: Hélyas li dist : « Vé-le-chy, en présent 

>us ares cest aniel qui en mon doit s'estent, 

ue jadis me donna tant amoureusement ; 

; le me salués et ma fille ensement. 

: suy jà vielles homs et brisiés laidement; 

ir j'ay eut assés de paine et de tourment. 

us que je n'en dyray , Dieux le set seulement. 

3US dinerés o moy et avoec le couvent; 

, puis départirés a vo commandement. 

', dittes à ma femme et ma fille , au corps gent , 

u'elles ne prendent pas la paine nullement 

2 venir chy-endroit par nésun couvenent; 

\v je ne vyveray mie trop longhement. » 

iont plora li dus, l'abé par le main prent; 

1 la sale le maine et fist asamblement. 

B l'abbéye ly monstre tout le défiement. 

ist li abbés Gérars : « Véchy lieu excélent , 

éuist à chelui Dieu qui fist pluève et vent, 

ue Sainleron l'abie fust aussy noblement ! » 

- c< Sire, dist Hélyas, à vo département 

rés XX™ mars de mon trésoer présent , 

3ur l'abie amender bien et souffisamment : 

l Ponces autretant en ara vrayement 

^ le MS i je vous voy, 3416 Couvenent, le MS : couvent. 

, le MS : retoumerés, 5420 L'abbéye, pour la mesure il faut Vabbie, 

lesure exige />ri*, comme ail- — Défiement ou plulôt dé finement, Teosemble , 

monde. le composé. 

, marques. 3422 Pluêoe, pluie. 
à ma femme, le MS a laissé 



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LE CHEVALIER AU CYGNE. 



141 



Pour ma fille porter , où biautés se comprent : 
Bien croy que sy enfant luy cousteront grandement. 

3430 Seigneur , or escoutés , s'orés bonne canchon. 
Ly bons abës Gérars, qui fu de Sainteron, 
Ot adont d'EIyas ung moult très-noble don ^ 
Et sy paya moult bien le bon vassal Ponçon : 
Son trésor envoya sur ung mul aragon 

3435 A la contesse Ydain , qui tant ot de renon. 
Puis se sont retourné au restoré Buillon. 
Là furent bien siervi à leur devision : 
On leur fist des présens assés et à foyson ; 
Et furent convoyet hors de la région . 

3440 Enssy sont départit en consolacion. 

A joie chevaucièrent, s'ont dit mainte raison : 
Oncques n'ont ariesté jusques à Sainteron. 
Puis vinrent à Buillon , à une Assension : 
Ly contes tenoit court, o lui sont sy baron , 

3445 Et Ydain sa moullier qui tant ot de renon , 
Et la ducoise oussy , qui clère ot le façon. 
A la table séoient en consolacion. 
Atant ès-vous l'abé qui Gérars ot à non 
Et Ponche de lès lui , qui blanc ot le grenon , 

3450 Plus noir et plus halet que dire ne puist-on. 
Le conte salua à moult haute raison , 
Et la ducoise oussy dont j'ay fet mencion. 



lovocatioo. 



Ponce et l'abbé Gérard 
s'en retournent. 



Ils ri'vienacnt à Bouil- 
lon. 



3429 Vers trop long ; aa lieu de grandement 
mettons granment. 

3434 Ung mul aragon, un mulet d*Aragon. 
Les mulets et les chevaux de ce pays étaient fort 
estimés. Le destrier aragon revient sans cesse 
dans les chansons de geste. 

3436 Se, le MS : ce. 

5443 A une Assension, voy. vers 2998 : 

A vint i i haut jour comme V Ascencion. 

E. Chmikièbe , Chr. de B. du Gues- 
clin, I, 6. 



Ce fa droil à V Ascension , 
Qu'il avoit grant dissenlion 
A Malrepair eus el paies. 

Le couronnement Renart. 

La Pentecôte était aussi un jour solenn 
qu*on Ta vu. 

3448 Ès-vous , le MS : est venus. 

3450 ^a/e/.bâlé. 



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142 LE CHEVALIER AU CYGNE. 

La dame le regarde assés et à foyson. 

Adont s'est escryé : «Et! n'esse mie Ponçon? 
3455 Pour Dieu! comment vous est, chevaliers de renon? » 

— « Dame bien le véés , cëler ne le puet-on ; 

S'ay tant alel sur mer , sur lierre et sur sablon , 

Que j'ay oyt nouvielles d'Élyas, vo baron. 

Tenés ycest aniel, sy en dittes vo bon. » 
3460 La dame prist Taniel qui esloit biel et bon : 

Douchement le baisa c fois en ung randon. 

« Ponches , dist la ducoise , tenrement en plorant , 
Véchy vrayes ensengnes, bien les voy congnissant. 
Et où est mon seigneur? ne le m'aies chélant. » 
3465 Ponches ly a contet li cierlain convenant 
Et dou riche lignaie k'Ydain y a si grant. 
Des chines raconta la miracle poissant : 
De cief en cief leur va la cose devisant. 
Ly conte de Boulongne en ot le cuer joiant 
3470 Or nous dist li istore , et le va tiesmoignant , 
Mort d'Héijas et de la Quc la damc dcpuis y ala cheminant , 

duchesse, sa femme. _, ^.,, . . • i i • / 

Lt sa nille avec lui , qui de biaute ot tant; 
Et que il le trouvèrent sy malade gissant , 
Qu'entre ses bras moru Hélyas , le poissant ; 
3475 Et la ducoise en ot le cuer sy très-dolant 
Qu'elle moru de duel, ce dient ly romant. 

3454 Le yers est trop long d*une syllabe ; a contribué à donner à la langue de la précision 
supprimez et! et de la justesse , quoique son purisine ait paru 

3455 Comment vous est ? dans quel état êtes- affecté et pédantesqne , Ta sévèrement condam- 
vous? née, en remarquant qu*il n'appartient qu*à la 

3466 Lignaie, lisez lignage, langue italienne de relever %e% superlatifs par 

3475 Sy très'dolant. Cette manière de parler des adverbes , des prépositions et des partica- 

qui semble vouloir aller au delà du superlatif, les , ce que le P. Bartoli appelait accrescimento 

a été longtemps usitée et Test sans doute encore à superlativo. Doutes sur la langue française. 

dans quelques provinces. Le P. Bouhours, qui Paris , 1674, pages 159 à 16S. 

FIN. 



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PROVERBES 



LOCUTIONS PROVERBIALES CONTENUS DANS LE CHEYAXIEB 



Vers 36 Eu, pour legrant avoir dont elle fut douée 

L'espoussa icheux roys, dont fay fait devisée. 
Mariages qu'est fait par telle désirée , 
As paines vient à bien ; c'est bien cose prouvée : 
Quant c'est par avarisce , il ne valent rien née. 
Quant par amours est fais , de cuer et de pensée 
Sy voit-on bien souvent que c'est œvre encombr 
89 Plaisance entra en lui , c'est d'amours le sourgoE 
Qui tient tous vrais amans en la subjection. 

160 Et qui n'a sa plaisance, il a petit vaillant ^. 

183 Car le boin cuer se met à elle endoctriner , 

Mieus que tous les consaus c'on lui saroit donnei 

325 Pour quoy elle ne sot encor qu'à l'eul li peut , 
Et le. fol parle moult, on le voit moult souvent. 

* Cette maxime est ainsi développée par Pauleur de Ba%iduin de Sebourc , 1 , 81 : 

... plaisanche esl j biens 1 qiii l'a pas ne vit enle : 
Car qui aroit tout l'or qui est jasqu*en Tarente, 
Se plaisanche n'avoit , qui les coers ralalente , 
Ne vauroit ses avoirs une vièse parlante. 



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lU PROVERBES ET LOCUTIONS PROVERBIALES. 

Vers 337 ... De mauvais cuer vient mauvaise volenté. 

''13 La cose venra bien, se Dieu plaist, temprement. 
50 Boin fait quierquier à Dieu ses grans aviescités. 
.4 Çou que Dieux voet aidier nuls ne le poet grever. 
56 .. Qui n'aroit nourri c'un kien en son vivant, 

Et il le véist pierdre de pière ou en noiant , 

S'en aroit-il son cuer courchiet et dolant. 
53 D'ivre et de fol se fait mauvais ensonnyer. 
17 .. Çou qu'il plaist à Dieu il fait à son commant; 

Il convient qu'il soit fait, il n'i a nul garant. 
Î5 Ignorance t'a fait penser trop folement. 
)1 .. Vous savés comment le cuer de femme va : 

Car de çou c'on li prie le contraire fera. 
(8 Les miracles de Dieu sont de telles bontés 

Que nuls homs ne doit iestre contre çou abusés. 
13 Aucuin voiroient dire qu'il vous fourroit loyer. 



Digiti: 



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APPENDICES. 



Ton. I. 



Digiti: 



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DIFFÉRENTES VERSIONS DE LA LÉGENDE DU CHEVALIER AU CYGNE. 



Extrait d'une chronique de Vabbaye de Brogne, écrite par un religieux de cette maison, 
l*an 1211, suivant Le Paige , et insérée par lui dans son Histoire de l*ordre hérédi- 
taire du Cygne. Bâie, 1780, in-8*», pp. 12-19. 



In fine mundi senescentis, immarcessibilem virtutis jBiorem germinans flos Mariae 
indeficiens, a finibus mundi Manassen elegit, qui natalibus ingenuis et spectabilibus 
oriundus, de stirpeMarci régis ^ satus, animis et virtutibus, etsi rerum copia, non 
degenerabat. In ipso nobilis et rutilans, atavorum felii antiquitas subradians incon- 
vulsis radicibus vivebat, praecipue illiuspraeclarissimi, cui Cygnusin Rheno nauclerus 
eistitit, applicans ad portum Moguntiae^ cujus eloquentia, armis et industria nobilis 
Lotharingiorum matrona cum unica filia sua restituta est. Quam, velut alter Golias, 
nec corpore inferior , princeps impudieus Saxonum propellere et proscribere nitebatur, 
et quia nullum sibi corporeis viribus parem judicabat, oblata coram Caesare mono- 
machia, ditionem et provinciam suam mulieri contradicebat ; sed divina pietas, mi- 
serta illius, miracula antiqua renovans, ministrum duelli per Cygnum^ fune argenteo 
limbum trahentem, viduae procuravit , cujus armorum strenuitate ille superbus de- 
jectus est , et victori suo viduae filia matrimonio consociata est ; de cujus germine 

' Prétendu roi du Cambrésis. 



Di( 




148 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Godefridum , Bullonis ducem , et Balduinum r^em et Eustachium comitem, felices et 
strenuos in armis fratres et Sarracenorum expugnatores, effuderunt, quorum gesta 
Robertus, abbas Rhemensis *, stilo Tulliano describens, rutilo sermone conclusit. 

Horum ergo sororis filius Manasses exstitit; castrum et oppidum quoddam Hirgiam 
nomine et villas et redditus satis tenues, quantum ad tantae claritatis virum, possi- 
dens, verum animo non decessit ab eis quorum propagine derivabatur.... Anno gratiae 
ii41, d ictus Manasses, annis tener,animisacer, armis industrîus, Hyerosolimam ire 
disposuit... Causa peregrinationis suae duplex fuit , .... altéra quia regina Palestinorum 
et Hyerosolimae, avunculi sui Balduini régis filia, comperta ejus fama, et quia vidua 
erat, ipsum crebris et sollicitis apcersionibus, ut eam videret et defenderet, provoca- 

verat Ingrediente itaque Manasse in sanctam civitatem, occurrit ei , cum unico filio 

suo Emmerico parvulo, regina solito jucundior et festinior in nepotis adventu, in il- 
lius amplexus et oscula rueus. 

At post pauci temporis intervallum nobilis regina sibi provida, multis profu- 
tura, convocatis primatibus regni, de stabilitate ipsius et defensione, necnon et edu- 
catione Emmerici puberis tractaregestiens, eorumdem super bis sententiam expetivit, 
qui, sicuti fidèles regniet coronae , pensata gravitatemorum, aequo animo assentien- 
tes, elegerunt Manassen bujus negotii dillicilis executorem , quibus acquievit .... Effec- 
tus itaque r^ni custos et coronae, ubique strenuus apparuit, in adversis fortis, in 
periculis felix, in praeliis victor .... Quanta ibidem gratia a divo Frederico, caesare 
augusto, et Ludovico, Francorum rege, sit acceptus, si tacet pagina, fama loquitur 
nunquam moritura .... 

At post pauci decursum temporis in pulverem et cinerem suum conjux Manassis co- 
mitissa resolvitur .... et apud Bronium , in ecclesia sancti Pétri, principis apostolorum , 
ante altare beatissimae virginis Mariae tumulum, ubi glebam carnis mortuae repone- 
ret, accepit .... Igitur anno gratiae subeuntis 1176 Manasses, ut nativitatis dominicae 
solemnia perageret, quoddam praedium suum nomine Miele in Hasbania, haud longe 
a Sancto-Trudone, ingressus est, ubi .... morbo correptus, coepit membrorum officio 
.... destitui .... Misit ad abbatem Broniensem, ut, quia pater ecclesiae, ei paterna pie- 
tate ... subveniret. Hanc ergo tabulam testamentariae devotionis componens, vocatis 
ad se filiis suis Heribrando et Henrico, dixit ... : t Rogo ergo vos et incunctanter volo 
sanctam crucem ecclesiae Broniensi, dilatione ... remota, libère et absque pretio detis, 

* Robert , du monastère de S'-Remi , à Rheims , a écrit une histoire des croisades quMl arrête à la victoire d^As- 
caloD , remportée eo 1090. Il est connu seulement sous le nom de Robert k moine et non é^abbé, et dit lui-même 
qn*il a écrit au fond d*une cellule la relation dont la traduction est insérée dans la collection de M. GuUot. Vojez 
Vossius, H , de Hist. lai. , 1 , 481 ; Pagii Crit, Baron, an. 1126, XII ; G. Cave, ScHpt. eecL hist, liter,, II , 
185; Scboettgenius ad Fabricii Bibl. lat. med. , VI, 303, 303; CataL bibl. Bunav, I, II, 1560; Saiii Ono- 
masticon , 204. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 149 

quam eis jam dudum donavi et jam redono .... » Filii patris religionem et ordinem 
testamentarium parvi penduntet contemount .... Manasses yideos se sperni, denique 
intuensquia nihil proficeret et magis contradiceret Heribrandus primogenitus, prorupit 
pater ira succensus in banc yocem : c Privigne degener, HeribrandeBarrensis, quid 
tibi etmihi cumsancta cruce? quoniam nulla ratione possum te reducere de tua perti- 
nacia, jam disoedam a te; quia paternam in extremis offendis animam, et crucem de- 
tines Bronio collatam, coelitus te ad summum et justum judicem appelle; a die et 
hora exitus animae meae de corpore quadragesimum diem et horam eamdem animae 
tuae appellationis terminum praefigo .... » His amplius non adjecit, sed expiravit pie- 
nus dierum et laude. Missi ab abbate suo domino monacbi .... praenuntium miserunt 
ad ecclesiam ....Tantaeconfluentiaenobilium virorum susceptioni suflicientem ecclesia 
provide maturavit apparatum , et religiose oecurrerunt abbas et conventus advenienti 
cuneo et Manassi mortuo. Heribrandus, fratris.et avunculi suspensus amore, sanetam 
crucem nec dédit nec dari praecepit; itaque .... admonitus, denique decimo quarto 
kalendas Martii , dominica die, bora tertia migravit a corpore, multis fatigato cruciati- 
bus, mane .... 



2. 

Extrait de t Histoire des comtes de Guines, par Lambert d'Ardres, p. 12 des Preuves 
de rmsTOiRE généalogique des maisons de Guines, d'Ardres, de Gand et de Cougy, 
par André Du Chesne. Paris, 1631, in-fol.; et transcrit par Le Paige, Hist. de 
l'ordre du Cygne, pp. 20-21. 



(Lambert d^Ardres virait «ous Philippe Auguste , ou de 1180 à 1295.) 

Juncta igiturGbisnensi comiti ArdolphoBoloniensiscomitis Ernuculifilia, Mathildis 
concepit et peperit ei filios Radulphum et Rogerum. Quorum prier natu Radulphus, 
Ardolpho jam defuncto, Ghisnensis terrae factus est comes : junior vero antequam 
pubesceret, juvenis defunctus est. Radulphus igitur Gbisnensis comes factus, et fas- 
tuosam tam Flandrensis quam Boloniensis gerens nobilitatis superscriptionem , ani- 
mosus exstitit, acer et bellicosus. Quippe cum a Flandrensibus, qui ab imperatoriae 
nobilitatis sanguine, a regibus quoque et ducibus descenderunt et originem duxerunt , 
et a Boloniensibns, quorum auctor Cygni phantastici, sed veri et dttnVit, ducatu(ductu) 
coelitus advectus, Boloniensibns generosae propaginis et divinae nobilitatis originem 



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450 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

indidit :et(cuin) divinae et humanae generationis stemmate polleret, gladiataram, 
pomposi Dominis hères et geniturae, ob nativitatis insigne praeconiam , cum extollen- 
tiae fastu in longis et remotis terrarum tractibas et finibus, sab nobilibus regibas et 
principibus opportune et importune, studiose, diligenter, imo ardenter exercuit. 



Légende du chevalier au Cygne, d'après Pu. Mousres, II, 143, vers 16024. 



Entourcest tans, par verai signe, 

Si vint li cevaliers al Cigne 

Parmi le mer , en j batiel , 

La lance et Tescut en cantiel. 
5 Et si ariva à Nimaie , 

U la ducoise ert et s*esmaie 

Pour le duc Renier de Saissogne, 

Ki li livroit assés essogne , 

Et sa tière li calengoit, 
10 Pour çou qu'ele avoé n'avoit. 

Mais li preus chevaliers al Cigne, 

Ki le cuer ot et juste et digne , 

Enviers le duc li kalenga 

La tière, et la dame en sauva ; 
15 Si qu'il Focist , et fu délivre 

Sa tière, et il en prist sa lille 

A feme, et fu dus de Buillon. 

S'en fu Godefrois , ce set-on , 

Ki fu de Jhérusalem rois. 
20 Puis avint par aucun effrois, 

Que tout ausi com il vint là , 

Devint cisnes et s'en r'ala. 

1 Le cbroDÏqueur vient de parler d'un événement 16 Délivre et fille ne Tont qu'une assonnance. 

qui s'est passé en 1035. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 



151 



4. 



Histoire du chevalier au Cygne ^ extraite du Dolopathos, poëme français du XIII* siècle , 
par Herbers (Essai sur les fables indiennes et sur leur introduction en Europe, par 
A. LoiSELBUR Deslonchàmps, suivi du Roman des sept sages de Rome, en prose , et 
des extraits du Dolopathos [MS. Paris, 381 *]. Paris, 1838, in-8% pp. 263-296 *). 



Rois, fait il, j damoisiax fut 
Ki par noblesse et par vertut 
Duit bien estre apellez gentiz. 
Moult sovant estoit antantis 
5 D'aler en bois et en rivière; 
Moult estoit de bone manière. 
Moult amoit braches et lévriers. 
Et venéors et braconniers. 
Brahons et loïmiers avoit ; 
10 Des chiens et des oisiax savoit , 



« C*est le Codex- Richelieu diaprés lequel Barbazan a fait TaDaljse des cinq premiers coDtes , conlenus dans le 
Conservateur de 1760, et qui est cité par Roquefort, De l*état db lâ poésie feançaise , p. 170 , note. 

^ SeloQ toute appareuce rimprimé n^est pas toujours , quaut à Torlhographe, la reproductîoD exacte du mauus- 
crit. Nous Ta vous corrigé en plus d*un endroit. 



5 £n rivière. Pb. Mouskes a dit, vers 2404 : 

El Dulet geat en tout le mont 
Si Tolentiers kacier ne vont, 
Ne en rivière f com François, 
Et orent fait tons jors ançois. 

7 Broches, chiens braques , qui out les pieds courts. 

9 Brahons pour 6roAonj ou hruhier , épervier bâ- 
tard. Voy. Ph. Mouskes, vers 7924. — ZoVmierf, li- 
miers. 

10 La bibliothèque royale a acquis récemment un 
exemplaire sur vélin et à deux colonnes du poème de 
Gaces de la Bigne sur la chasse. Ce plaisir si féodal , si 
guerrier, si propre à satisfaire Taclivité belliqueuse 
d^uoe population conquérante et longtemps nomade, 
avait subi la forme générale imprimée par le moyen âge 



à Tioteingence : le symbolisme et la scolaslique ^ on y 
avait découvert des allégories religieuses, on Pavait as- 
sujetti à des règles compliquées, aux raffinements de la 
dialectique déliée qui régnait alors. 

Ce qui prouve manifestement cette tendance , c^est 
que le livre classique du Déduit de la chasse eut pour 
auteur, non pas un chevalier, un homme d*épée , mais 
un clerc, un homme d*église. Gaces de la Bigne avait 
été, en e0et, premier chapelain du roi Jean pendant que 
ce prince languissait dans la captivité en Angleterre. 
Le roi songeait â Téducation de ses enfants , et la chasse, 
comme science, faisait partie d*une tïohle nourriture. 
Il chargea donc Gaces d^écrire sur ce sujet , en faveur 
de son quatrième fils Philippe, duc de Bourgogne, en- 
core jeune , et rhonnête chapelain commença à Halfort , 
en 1359, le poème dont nous nous occupons. Gaces mé- 



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152 



VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 



Et si estoit adès premiers. 
Ses braches et ses loïmiers 



ritait cet honneur : d*abord il était prêtre , ensuite il des- 
cendait de quatre côtés d*ancétres qui avaient beaucoup 
aimé la chasse au yoI : 

Le prestre est n^ de Normandie, 
De quatre cosiét , de lignie, 
Qui moult ont amë les oyseaulx ; 
De ceulx de Signe , et d'Aignéaux, 
Et de Glinchamp et de Buron , 
Tssi le prestre dont parlon. 

Gaces traite de la chasse comme Tauteur du Boman 
de la Rose traite de Tamour : son ouvrage est une dis- 
cussion moitié théologique , moitié profane entre des 
personnages allégoriques abstraits, tels qu*Honneur , 
Vaillance, Dépit, Luiure, Gloutonnerie. Déduit de 
chiens et Déduit d'oiseaux plaident leur cause par avo- 
cats , en justice réglée : il s*agit de savoir s*il vaut mieux 
chasser au poil ou à la plume ; ce qui donne au poète 
Toccasion de passer en revue toute les espèces de chasses 
et de déployer à ce sujet une érudition fort extraordi- 
naire pour son état. Raison , obligée de prononcer après 
de longs débat», s*en tire en normande ; elle déclare 
qu*étant midi passé , il faut aller dîner, que les chiens 
et les oiseaux ont chacun leurs avantages , et elle ren- 
voie les parties , ordonnant que les dépens soient com- 
pensés. 

Nous n*en dirons pas davantage , attendu la longue 
analyse que la Cume de Sainte-Palaye a faite de ce 
po€me^ L*abbé Le Beuf , t. lll , pp. 435 et 436 de ses 
Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de 
Paris (1743, in-12) , donne la notice de deux manus- 
crits du roman de Gaces qui étaient chez le duc de 
Bourbon. Goujet fait aussi un extrait de ce roman , dans 
sa Bibliothèque française, t. IX , pp. 1 1 5 et suivantes. 
Oo peut lire encore dans V Esprit des journaux (octo- 
bre 1781, pp. 324-246 , et février 1782 , pp. 242-252) 
deux lettres de M. Ansiaux, de Liège, sur Touvrage de 
Gaces. L^abbé Mercier de S*-Léger , à Taffut de toutes 
les discussions qui pouvaient intéresser la bibliographie, 
écrivit à M. Ansiaux pour lui signaler quelques erreurs 
qui lui étaient échappées ] sa lettre , qui n*était pas des- 
tinée à voir le jour, a été publiée par M. de Yillenfagne , 
Mélanges pour servira l'histoire civile , politiqw et 

* Mémoires sur Vancienne cheualerie. Paris» 1826, t. II, 
p. 403^27. Cf. J.-B. Barrais, BibUothètjue protypographi- 



littéraire du ci-devant pays de Liège, Liège, 1810, 
pp. 439-446. Il y a plus , Pimprimeur Antoine Yérard , 
en mettant au jour Touvrage de Gaston-Phœbus sur la 
chasse , jugea à propos de publier celui de Gaces , comme 
partie intégrante de Tœuvre de Gaston. 

C*est donc pour un duc de Bourgogne, comte de 
Flandre, qu^ècrivit Gaces de la Bigne, pour ce duc qui 
aimait les oiseaux , Dieu et la sainte église. L*exem- 
plaire que nous venons d^acheter porte i la fin la signa- 
ture de Philippe de Clèves, fils d*Adolphe de Clèves , ce 
prince si galant et si chevaleresque, et de Bèatrix de 
Coîmbre, de la maison royale de Portugal. Quoique 
d*one belle conservation , il n*est malheureusement pas 
entièrement complet. En voici les premiers vers : 

Trop de choses fanll A diasser 
Le lottp , le cerf ou le sangler 
El se Ton y veut hamois tendre 
Dieu scet comment il faut attendre.. . 

Il se termine ainsi : 

L'un d*eulx qui estoit né de Meaulx , 
Lui dist qu'il arguast premier; 
Qui estoit maistre du mestier 
Et qui les questions savoit 
Et proposées les avoit , 
En argua pro et contra. 

lions nous bornerons à citer Téloge de Philippe-le- 
Hardi , mis dans la bouche de Vaillance : il prouve que 
ce prince porta de bonne heure son surnom. 

Gens d'armes ont pou de science , 

Qui sans cbief entrent en bataille 

Et semble que d'eulx ne leur chaille; 

Pour ce nous fault ung capitaine 

Qui les gens d'armes nous ordenne; 

Regardons de qui le ferons ; 

Se les bons faulconniers avons 

Qui scèvent très-bien le mestier 

D'armes, quant il en est mestier, 

Ung en nommeray, s'il tous plaist. 

L'un respond pour tous : beau nous est. 

y ouleotîers je vous nomme, Honneur {Honnour) ; 

Lequel n'ama oncques séjour. 

Mais Toulenliers veult travetllier, 

que t n— 613, 678, 1S88, 2091; Roquefort sur L^rand 
d'Aussy, Eitt. de la vie privée des Français^ 1815, 1 , 379. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 



155 



Acouploit, por aler chacier, 
Les millors maistres por tressier 

15 Decouplèrent li venéor. 
Il sist sor j grant chacéor, 
Le cor à col , Fespée sainte, 
Dont mainte beste ot atainte. 
A par issir d'une tranchie, 

20 D'un cerf plus blanc que nois n^ie 
Ont sui chiens trovée la Irasche; 
Moult fut bone et bêle la chasce , 
Car li cerf se mist à la fue ; 
Li uns corne, li autres hue, 

23 Cil chien si doucement glatissent, 
Que les forés en retentissent, 
Li damoisiax chevalche après, 
C'est cil ke plus le suit de près. 
Li blans cers ses tertres savoit, 

30 Es corne x broches avoit ; 

Moult estoit vielz, et grans et gros, 
Ses cornes gete sor son dos , 
Et si s'anfuit, leste levée. 
Par la plus espesse ramée. 



Pou dormir et assec veillier. 
Et iiil fils d'an moult Taillant roy 
Qui me tint toudia près de soy 
Poar ce que se avons Vaillance. 
Et dès que Honneur ert en France 
Je commanday i Hardement 
Qui m'appartient , que nullement 
D'avecques lui ne se partist , 
Pour quelque chose que véist. 
Si Ta si léalment servy 
Que depuis de lui ne party 
Et lui a donné si beau nom 
Qu'on peut donner i nul hom ; 
C'est qu'il a surnom de Hardy. 
A présent de ce plus ne dy ; 
U est très large et loyaux , 
Et si aime bien les oyseauz , 
Il aime Dieu et sainte église 
Et a diligence & devise. 
Si me semble que bien feroit 
Qui capiuinele feroit. 

Ton. I. 



13 Acouploit, presque toujours lés impari 
remplacent ordioairemeot le prétérit, sont écri 
rimprimé , avec un a. 

14 Tressier , traquer, suivre à la piste. Vo; 
vers 930. 

16 Chacéor, cheval de chasse. 

17 .Satnte, ceinte. 

19 J pariuir, à l'issue. 

20 Nois , neige ; négie , pléonasme. 

21 Sui , ses , au vers 41 si. 

23 Fue, fuite. 

24 Corne , sonne du cor. 

25 GkUissent, aboient; ce mot est omis 
nomenclature des cris d*animaux donnée par B^ 
et Carpenticr, Dict. étymol. , 1 , 279-80. 

29 Ses tertres , son terrain. 

30 Es, pour en (es. Voy. A. W. Scblegel , 
surlalitt. provençale, dans ses Essais. Boni 
p. 317. — Broches, cors. 

20 



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iU VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

35 Li damoisiax, plus tosl k*il pnet, 

Le suit tant qu'à force Festoet 

Demorer, et li cerf s*anfuit; 

La trasce en suient H chien toit; 

La forés fut espesse et drue, 
40 Tote ait sa maisnie perdue, 

Et si ne seit où si chien sont , 

Remez fut en j val parfont; 

Le cheval des espérons broche, 

Assez sovant mist cor en bouche ; 
45 Ses chiens et sa maisnie apele , 

Dont il ne seit nule novele; 

Mais il ne seit tout haut corner 

Que nul an puist à lui torner. 

Amont et aval esperone, 
50 Li vaix et la forez résonne 

A la voix del cor moult sovant. 

Tant chivauche arrier et avant 

Par la forest, à quel ke painne, 

Qu'il s'anbat sor une fontainne , 
55 Dont Taigue cort et sainne et bêle , 

Blanche et nete, sur la gravelle. 

Lai trovoit baignant une fée , 

De ces dras toute desnuée. 

Tonte foule, sanz conpaignie, 
60 Avenant fut et eschevie 

De bras et de cors et de vis ; 
^ Tôt à j mot le vos devis, 

36 L*6$iuetf\m coorint. 57 Lai, li; trovoit, daoi rimprimé trovait, pour 

59 Forés ... drue, Yoy. le Ckevalier au Cygne, Yen trouva. 

ses, p. 41. SSafjSes. 

40 Ait, a. 60 Eeekevie, bien faite , gracieaie : 

41 Si,ee$, au Ters 91 tui. 

48 Torner : Aubris fii biaiu , esckêvU «t moles. 

T.nt.'en.onld'iUnec/omifi,,, ^ P^*"' G«pi/., p. 85. 

Molt dolantes et esplour^ .... Bt mainle dame ouMy coartoisse et escheuie. 

A.. "Kellzh, Li romans des sept sages, , ...... , 

.. Le roman de Brun de la Montagne > dans 

VInfroduct. au livre des légendes , de 

56 Gravelle , gravier. M. Lb Roux db Lihct , p. 280. 




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DU CHEVALIER AU CYGNE. 

> 

Aios plus belle rien ne fu née. 

Li damoisiax Tait esgardée. 
65 Qaat il Tait si belle véue , 

Li sans et la color li mue. 

Ses chiens oublie et sa maisnie, 

De li avoir ait grantanvie. 

Car sa grant biauteit le sorprist. 
70 Elle ki garde ne s*an prist , 

Et ke nule rien ne savoit, 

Une cheaigne k'elle avoit, 

De fin or» laissoit sur la rive. 

Saut avants la chaaigne a prise 
75 La damoiselle fu souprise; 

La chaaigne estoit sans doute 

Sa vertu et sa force toute ; 

N'ot pas pooir de soi desfandre. 

Li damoisiax, sans plus atandre, 
80 La traist de Faigue tote nue 

Et de ces dras Tait revêtue. 

Les chiens et le cerf oubliait , 

D*amors la requist et proiait, 

Et dist ki la prendroit à famé, 
85 Riche seroit et haute dame. 

La pucele an prist la fianche, 

La séurteit et l'aliance; 

A icel tans plus n'en faisoient : 

Mais puis ke fianceit estoient» 
90 Se port oit li uns l'autre honor , 

Loiauteit et foi et amor. 

La nuit sor la fontainne jurent, 

Onkes d'iluec ne se remurent; 

Si fut-elle despucelée, 
95 Que prox fut et saige et senée. 

Sor Terbe fresche ki verdoie 

65 Hien, chose,, rei . SI Cei, ses. 

05 L'ait, voy. vers 40. S4 Ki pour k'ii. 

72 Cheaigne, ailleurs cAaai(jrn« , duine. 95 Prox, i>rude, dans la boni 

74 Saui, saute. 



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156 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Li damoisiax moinne sa joie , 

A mie nuit la damoiselle, 

Que perdut ot non de pucelle, 
iOO Au cors des esloiles esgarde ; 

Ne fut pas folle ne musarde. 

Par nature assez an savoit ; 

Et vit que consent avoit 

vj ûz et une damoiselle. 
105 Son signor en dist la novelle; 

Mais moult an fut espoantée. 

Li sires l'ait reconfortée, 

Doucemant Tacolle et anbrase; 

Les eulz et la bouche et la faice 
110 Li baisse sayerousemant. 

Icelle nuit premièrement 

Ensi sor la fontainne jurent; 

Au matinet moult matin murent , 

Sor son chacéor Tait levée , 
115 A son chastel Ten ait portée. 

Ancontre lui cort sa maisnie 

Qui moult en fut joieuse et lie; 

Moult font grant feste de la dame, 

Quant il sèvent k*elle est sa famé. 
120 Grant feste et grant joie demainent, 

De li honorer moult se painnent. 

Li damoisiax ot encor mère , 
Mais il n'avoit mais point de père. 
Et kant sa mère sot et voit 
125 Que ces ûz celle dame avoit 
A famé prise et espousée, 
Pour pou n'est de duel forsenée. 
De son ûl estoit dame toute; 



97 Moinne , mène, comme plut bas poinne, peine , 105 San iignor, à son seigneur, 

vers 436. Une branche du Renard le nouvel (Méon, 109 Faice, face. 

IV, 168) est intitulée : £nii comme Renart et $a gent, 110 SaveroueemarU , savereusement. 

en moinent (en mènent) pris Orgueil, fil le roi Notion. 1 35 Ces , ses . 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 

Moult durement crient et redoute 

iSO Que sa brus ne soit d*el tôt dame, 
Puis ke ces fiz Tait prise à famé. 
Tel duel en ait et tel anvie 
Pour pou.k'ele n*an pert la vie, 
Grant mal panse et grant traïson. 

135 Ele ait mis son fil à raison , 
Moult li blasme le mariaige 
Et moult li messist el coraige. 
Volantiers feroit, c*ele onques poïst, 
Tel chose par coi Tan haist. 

140 Onkes n'en pot à chief venir; 
Cil n'en vuet parole tenir , 
Ains dist : c Dame, n'en parlez plus, 
Car ele est ma dame et ma drus; 
Ne puis pas autre fome avoir. » 

145 La mère vit et sot de voir 
Que n'i poroit descorde mètre, 
Ne por douer ne por prometre. 
Et ses fiz mal greit l'en savoit, 
Por ceu ke parleit en avoit. 

150 Dotante en fut en son coraige : 
Grant fellonie et grant outraige 
Pansoit, mais elle n'el dist mie. 
Trop est plainne de grant anvie 
Et farsie de traisson ; 

155 Atandre vuelt leu et saison ; 
A celé fois n'en puet plus faire, 
Traître fut et députaire. 
A sa brus mostroit belle chière , 
Samblant fist ke moult l'avoit chière , 

160 Moult doucemant la doctrinoit, 
Come sa file l'enseignoit 

190 Crimi , creLini, 140 Jehief venir, 

131 Puis, après; c$$,9ei. 155 Leu, lieu. 

1S7 LiUéralemeDt: et beaucoup lui mitdans le cœur. 157 lAaez : de putte 

138 C'ele, i*ele; onques pour one. — Vers trop nature; c*estdu mot a 

long. air , grand air , etc. 



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158 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Et moult li portoit grand hooor, 

Ne li pooit porter greignor , 

Car autrement ne faire ne Tose. 
165 Pause amors est trop maie chose; 

Telz heit ki fait semblant d'amer. 

Moult ot fellon cuer et amer 

La vielle, mais la damoiselle 

Fut moult simple, cortoise et belle. 
170 Et pour ceu k'ele estoit ensainte 

Li fut j pou la collor tainte. 

Ghaseun jor plus grosse devint, 

Jusc*à jor ke li termes vint 

D'afanter ceu dont grosse estoit. 
175 Sa seure ki s*antreméloit 

De li servir par traison 

Ne volt k'ele, aust se li non, 

De bailles à Tanfantement. 

Tôt sol à sol privéemant 
180 Furent andui en une chambre. 

Li cuers et li cors et li manbre 
' Fisent moult mal à la meschine; 

Quant vint à point de la gesine, 

Grant dolor sofrir li covint, 
185 Gar, si com Deu en tallant vint, 

Se délivroit la damoiselle 

De vj filz et d*une pucelle. 

Et en Tescors sa malle seure 

Que plus fut doloiax ke muere. 
190 Gil vij anfant trop bel estoienl, 

Une chaaigne d*or avoient 

Ghaseun autor son col fermée, 

174 Jfanter, lisez anfanter, plus bas on trouve, 185 Car, suivant la volonté de Dieu... 

en effet, anfantement. 186 Se détivroit, rimprimé ge déUwraU, pour m 

175 Seure, gardienne. délivra. 

uit, pour autre ? ne veut pas d*autre qu'elle. 1 88 Et en l'eeeors, et dans le giroo, sur les genoux. . . 

linon, voy. v. 477. On dit encore en wallon bennuyer, et dans le même 

aiUei, aide. sens : écour; aliem. Sehoosi. 

}l, seule. 189 Doloiax pour déloiax; muere, prudente, sage. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 159 

Que nature li ot douée. 

Qant la vielle les anfaus voit, 
195 Qui tant de mal en li avoit, 

Et de sa brus avoit anvie y 

Bien fist ke mortez anémie. 

Celle estoit malaide et grévainne , 

Por la dolor et por la painne 
200 Qu'ele avoit soffert et aùe, 

Ne s'an a pas aparcéue. 

Toz les vij anfans li anbloit , 

Por les vij anfans assambloit 

vij chaaillons k'elle savoit 
205 D'une braichete k'elle avoit , 

Qui furent neit celé semainne; 

Ceu ne fut mie trop grant painne , 

Faire le pot légièrement. 

j sergent prist privéemant , 
210 En cui elle fiance avoit, 

Que son covine tôt savoit. 

Les anfans comandeit li oit. 

Moult très doucemant le prioit 

Sans noise faire et sans tancier, 
215 Jurer li fist et fiancier 

Que jai ne lai rancuseroit; 

Et les vij enfans porteroit. 

Au tel leu où j*ai n'es verront, 

Estranglet ou noiet seront. 
220 Li sergans les anfans anporte , 

Moult coïemant passe la porte ; 

En la forest parfonde vient. 

Delà dame bien li sovient 

Et de ce que jureit avoit ; 
225 Les vij anfans si très biax voit 

Qu'il ne seit comant les ossie. 

Moult li sanble grand fellonie 

107 Morte% , mortelle. f ï i Son ca^ne, le fonds de sa pei 

«04 Chaaillons, petits chiens. 216 Jai, jà ; lai, U ; rancuseroit 

305 Braiehete, Toy. v. 7. 236 Ossie, occie. 



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460 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

S'il les ocisl en tel manière. 

Tant pansoit avant et arrière 
230 Que soz j arbre les laissoit, 

Onkes un soûl n*en adessoit , 

Et pansoit ke bestes venroient 

Ou oisel ki les mangeroient; 

Vers sa dame seroit délivres : 
23S Ne lor fesist mal por M livres. 

Ansi desoz Tarbre les laisse 

Toz vij faissiez an une faisse. 

Folx est qui de Deu se descorde , 

Moult est plains de miséricorde. 
240 Cil qui fist tote criature 

Et ki fist home à sa figure , 

Tôt fist et de tôt se prant garde. 

Mais ce fist-il par grant esgarde, 

Et délivreit de mésestance, 
245 Lomé k*il fist en sa samblance, 

A sa figure et à sa faice, 

G*atre créature ne faisce ; 

Tôt puet et tôt seit et tôt voit. 

Les anfans ke li sers avoit 
250 Laissiez soz Farbre, r^ardoit; 

Par sa grant piliet esgardoit , 

Ne volt son œvre fust périe 

Qu'il avoit faite et estaublie. 

An cel bois j viel home avoit , 
255 Philosophe ki moult savoit; 

Moult fut de grant subtiliteit. 

Autre ville ne autre citeit 

Por estudier ne voUoit , 

De clergie se traveilloit. 

229 Voy. V. 518, et pag. 99, v. 2315. 247 C'atre, ce qu'à autre... 

230 Laistoit, rimprimé lai$$ait pour laista. 249 Sers, serviteur , vassal. 
.231 Jdestoit, toucha. Voj. p. 41 , v. 864. 257 IVe autre, élisioo. 

237 Attachés ou réunis en un faisceau. 259 Clergie, la science en général, dont le clergé 

243 Esgarde, considération. fut longtemps dépositaire et dont la théologie était ta 

244 Jlf Pitance ; inquiétude. base. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 161 

260 D'une fosse ot faite maison , 

Lai gissoit chascune saison. 

Par les bois s*aloit desduisant 

Et ou desduit estudiant. 

Si com Dex volt ansi avint, 
265 Cil vielz hom à cel arbre vint ; 

Desoz Tarbre les anfans tmeve, 

Liez ftit et joians de tel œvre. 

En la fosse avec lui les mist , 

Moult doucemant s*an antremist, 
270 Moult les amoit , moult les chérit. 

vij ans les gardoit et norrit. 

Com ces anfans les norrissoit, 

De lait de serve les passoit; 

La cerve avoit teile atornée 
275 Que de la fosse estoit privée. 

Des anfans à tant me tairai , 

De la vielle vos parlerai , 

Qui aspre fut et fellonnesse 

Plus ke tygre ne léonnesse. 
280 Les anfans charjait j sergent, 

Onkes n*el sorent autre gent. 

Maintenant son fil appelloit, 

La vériteit bien li celloit, 

La mensonge li fist entandre : 
285 c fllz, fait-elle, bouche tandre, 

Onkes croire ne me vossis , 

Mal greit mien ta famé présis. 

Moult as fait biele engenréure; 

Or vien véoir sa portéure , 
290 Acouchiée est et délivrée 

De ce dont elle iert encombrée. » 

971 Gardoit ou gardait pour garda. 386 Fonii, foulus. 

979 Cm, ses. 387 Mal greit mien, espèce d'ablatif absolu, ori- 

275 Serve , puis eerve , biche. gioe de notre malgré. — Préeis, pris. 
974 atomes, atoumée, dressée. 388 ^fi^enrëure, CDgendrement. 

984 La mensonge, ce mot a été jadis féminin. Voj. 389 Portéure , voy. p. 19 , t. 344. 
T. 514. 

Ton. L 21 



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162 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Au lit à la fée le mainne, 

Qui trop îert malaide et grévainne 

Et de ceu ne se prenoit garde ; 
295 Les chaailloDs voit et esgarde , 

La vielle desloiax li mopstre 

Et dist : c Biax fiz, ce sont ti monstre 

Dont ta ïàme c'est délivrée. 

Tu dissoies k'elie estoit fée ; 
300 Biaz fllz douz , à sa portéure 

Puet-on conoistre sa nature. » 

Ce dist la vielle desloiax; 

Trop fut dolans li damoisiax. 

Bien cuidoit ke voir li déist, 
305 Dont li prioit qu'elle préist , 

Privéemant s'es anvoiast 

An tel leu où il les noiast. 

En tel leu furent envoieit 

Que maintenant furent noiet. 
310 Moult set famme, et moult est hardie 

D'outraige faire et de follie; 

Puis c'a certes s'en antremet , 

Plus volontiers aimme et si fet 

D'une mensonge ke d'un voir 
315 Et la follie c'un savoir. 

N'est bons vivans ki tant séust 

Que famé ne le décéust , 

S'a certes péner s'an volloit. 

Li damoiselz ki tant souloit 
320 Servir et honorer la féie, 

Plus ke riens nule ki fust néie, 

Et de si grant amor l'amoit 

Qu'amie et dame la clamoit, 

Par la traïson de sa meire 
325 Qui fîit fellonnesse et amère, 

297 Ti monttn , tes monstres, ou plutôt li mon$n^. 505 Préist, prit . 

998 Cest, s*est. 306 S*et, si les (aÎDsi les). 

399 Dittoies , disais. 81 4 Voy. vers 984 . 
304 Déiit, dit. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 165 

L'acoillit en trop grant haine 

Ne laissoit pas por la gésine, 

N'onkes ne s'an volt éscondire; 

Sans plus targier et sanz plus dire 
330 C'onkes ne volt parole oir , 

Maintenant la fist enfoir 

An son pallais , jusqu'as mameles , 

Que elle avoit blanches et bêles. 

Bien fut sa grand amor chaingie , 
335 Qu'il comandoit à sa maisnie 

Que grant y ne petit ne menor, 

Ne li portassent point d'onnor. 

Et comandoit tote sa gent 

Qu'escuier, garson et sergent 
340 Tuit sor son chief lor mains lavassent, 

A ces chevox les essuiaissent, 

Qui tant estoient cler et sor , 

Cestoit avis k'il fussent d'or. 

A grant honte la fist traitier, 
345 Qu'il comandoit au panetîer 

Que del pain as chiens fust péue ; 

Trop fut en grant vilteit tenue. 

Moult duremant s'an mervilloient 

Totes les gens ki la véoient, 
350 Mais il n'an pooient plus faire. 

Celle qui tant fut débonaire 

Soifrit tel painne et tel tonnant 

vij ans toz plains antièremant; 

Si ot delerouse gésine. 
355 En vij ans a moult grant termine 

A tel famé ki mal andure. 

Uséie fut de vestéure, 

Porrie fut et deschiriée, 

Et moult fu la dame muée : 
360 Sa color fîi tainte et pâlie , 

Sa blanche chars tote nercie. 

331 Voir riDtroduction. 349 5'or, bloods. 

341 Cêt,%et. 361 JVerc^, noircie. 



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164 



VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 



Del grant mal k*ele ot sostenut 

Furent si crin noir devenut. 

Perdue ot toute sa color, 
365 Por la painne et por la dolor. 

Le vis ot paile et anosseit; 

Si vair oil furent anfosseit; 

Sa goi^e fu et maigre et tainte. 

Sa grant biautez fut tote estainte. 
370 En tôt son cors k'elle ot si bel , 

N'ot mais ke les os et la pel , 

Nen bras, n'en mains, n'en autres membres. 

Elle n'ot pas géut en chambres. 

Trop fut sa granz bialtez périe , 
375 Grant merveille estoit de sa vie. 

Si enfant en la forest furent; 

Par vij ans mangièrent et burent 

Le lait de la cerve savaige. 

Jai aloient par le boscaige , 
380 Et bestes et oisiax prenoient , 

Au philosophe repairoient, 

Qui d'aus norrir ne se fingnoit : 

Moult doucement les ensignoit. 

Si com Dex volt , j jor avint , 
385 Li pères en la forest vint, 

ses chiens y si com il souloil; 

Ferrain ou cerf chacier voloit. 

Quérant aloit par la forest , 

Si com drois de chacéor est. 
390 A trespasser d'une viez voie , 



366 Paile, pâle ; anoiseit, altéré, de noxia ? 

567 fa*ro</,)rcux bleus. Voy. Ph. Mouskes, II, 875. 

fairs ol \a%yex et les crins blois. 

Eoman de la violette, p. 8 , et la note 
de M. Francisque Michel sur ce pas- 
sage. 

JnfoMseit, eofoDcés. 

371 Mais, excepté je n'en puis maie, etc., nVntre 
plus qu'en composition dans Jamais , désormais. — 



Pel, peau. — Firapeel est le nom du Léopard dans le 
Beinharl de Willem Utenhoyen. 

378 Savaige , plus bas salvaige. 

380 Et bestes . . . dans le grand poème du cbeTalier au 
Cygne, flélyas prend un cerf à la course, p. 46, yers 967 . 

383 JYe se fingnoit , ne se mettait en^ieine. 

387 Ferrain, ou plutôt ferain , de fera, béte sau- 
vage. 

390 ji trespasser , en passant outre... 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 165 

Vit les eofans démener joie. 

Eotor son col chascuns ayoit 

Ghaaigne d'or; kant il les voit , 

Moalt très-volentiers les esgàrde. 
395 Tantostcom il s*an prannent garde, 

Si s'an fuient, et cil les chace, 

Qui moult fut liez de telle trasce, 

S*aucun en poïst retenir ; 

Mais ne volrent à lui venir, 
400 N*il n*en pot j sol aconsure. 

Onqnes n'es finoit de porsure, 

Tant k'il ne sot k'il devenissent, 

Ne quel part lor voie tenissent. 

Li sires en maison revint; 
405 L'aventure ki li avint 

Dist à sa mère et à sa gent. 

La vielle apeloit le sergent , 

Tote dolente et esbaihie 

Por l'aventure c'ot oie. 
410 An une chambre, au receleie, 

Vériteit li ait demandée , 

S'il les anfansocis avoit. 

Cil respondit ke bien savoit 

Cossis ne les avoit-il pas; 
415 Mais bien cuidoit c'anès-lo-pas 

Qu'il les laissoit, morir déussent, 

Et ke jai ne se reméussent 

De l'arbre où il les ot laissiez , 

An une faisse tos faissiez : 
4â0 c Hai ! dist la dame , mal fessis , 

Qant maintenant n'es océis. 

400 u/conture, pour ocanmt'vra, atteindre. plus constante est tine/ le pa$. Nous pensons que 

401 Porsure , poursuivre. M. Fallot a commis une erreur : enès^ en-èi est une pré- 
407 Apeloit , apelait , pour apela. position fréquemment employée et qui se construit très- 
41 Au receleie, en secret. bien ajtclepas. Voy. v. 778. 

41 5 C'anèi'lO'paê , pour ^u'en-éi-le-pcu , qu'aussi- 417 Se reméuesent^ bougeassent. 

tôt , que sur-le-champ. M. Fallot, Recherchée^ p. 555, 419 Répétition du vers 337. 

dit que Roquefort a donné à cette locution une étymo- 430 Fessis, fesis ; fis. 

logie tout à fait fausse et que sa formé correcte et la 431 N'es, ne les. 



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166 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Tu DOS as mors et décéas, 

Car toz yij les ait hui véuz 

Mes fiz ki fat en la forest ; 
4S5 Certes, certes mallemant est. 

Maintenant te covient movoir, 

Les chainnes te covient avoir. 

Tant te covient les anfans querre 

Par bois, par haies et par terre, 
430 Q'an aucnn len les troveras. 

Les chaaignes m'aporteras, 

Ou soit à droit ou soit à tort ; 

Si tu n'es as nos somes mort. » 

Paor de mort est moult grévainne; 
435 Li serjans se mist an la poinne 

De querre par nuit et par jor ; 

Tant aloit et quist^ sanz séjor , 

Par espès boix et par santiers ; 

Ains ne finoit iij jors antiers , 
440 Jor et nuit, an nule manière. 

Au quart jor, truève une rivière 

Dont Taigue fut parfonde et clère , 

Lai ce baignoient li vj frère; 

An sanblance de cignes estoient, 
445 Par celé aiguë ce déduisoient ; 

Et lor suer séoit sor la rive , 

La plus aperte riens ki vive; 

Les chaaignetes d'or gardoit, 

Sor la rive les atandoit. 
450 Li serjans vit la pucelete, 

Au tor son col sa chaanete; 

Les autres chaenetes voit 

Que sa dame porter devoit, 

Qui joste la pucele estoient. 
455 A geu dont si frère juoient 



435 Poinn», peioe , Toy. yen 97. 451 Chaanete, puis ehaenête. 

44S Lai, là ; ce , le. 453 Que ta dame, qu*à sa dame. 

445^9, se. 466 Geu, ievi. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 167 

Estoit la pucèle antandue; 

Ne s'en est pas apercéeue, 

tant ke cil les chaaines prist; 

En tel manière la sorprist 
460 Que il les vj chaainetes ot; 

Mais celi tollir ne li pot, 

Entor son col estoit ferineie. 

Elle est an la forest antrée 

Si k'il ne sot k'elle devint; 
465 Moult liez et moult joians revint. 

Li vj chaaignes aportoit , 

A sa dame les pr^ntoit 

Si ke n'uns bons n'el vit ne sot. 

La vielle, plus tost k'ele pot, 
470 Ait j sien orfèvre mandeit; 

Proiet li ait et comandeit 

Que, por s'amor et por sa graice, 

Que des chaaignes d'or li laisse 

I hanap moult isnelement. 
475 Loez an iert moult richement : 

c Mais gart ke n'el saiche mes hom , 

Ne famé nule, se je non. » 

Et cil li créante et otroie ; 

Maintenant ce met à la voie. 
480 An sa forge lou feu alume. 

De son martel fiert sor l'anclume , 

Une chaaigne ait el feu mise, 

Mais ne la pot, an nule guise. 

Par feu ne par martel brisier. 
485 Por ceu ce li covint brisier, 

Totes vj les j asaioit^ 

Ains n^une n'an pessoioit, 



456 JrUandue, atteDlive. Por Deu , que n'i a] 

477 Se Je non, li ce n'est moi. Voyez v. 177. N»i ferions se mal > 

IjÊgpoèêUê 

LI roiaames de Sarie, "•» 1742, 

lions dit et crie à hant ton , 479 Ce, 86. 

Se noi ne nos amendons, 487 Pe$$oMt, endommage 



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168 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

For ke de Tune i sol anel 

Esgrumoit j poc dou martel. 
490 Quant il vit c'a chief n'en venroit, 

Ne ke nule oevre n'an feroit, 

Dolans fut et si l'an pesoit. 

Donc prist autre (or) , si le pesoit; 

I hanap an fist maintenant, 
495 Moult très-bel et moult avenant, 

A pois ke les chaaines furent 

Qui par le feu ne se remurent, 

Tant qu'il les poïst dessolder. 

Les chaaines fist bien garder, 
500 Et le hanap porta sa dame. 

La desloiax, la maie famé 

Bien l'enfermoit an son escrin , 

Ains n'en but d'aiguë ne de vin; 

Onkes par li vins n'i antroit, 
505 Nome ne famme n'el mostroit. 

Ainsi fut fait et avenut 

Que cigne furent devenut 

Li vj frère; par tel manière. 

Ne porent repairier arrière, 
5iO Par les chaaignes k'il n'avoient. 

Qui de si grant vertut estoient; 

Ne porent home devenir, 

Ansi lor covint sostenir. 

Et moult grant dolor demenoient, 
515 Come cigne criant aloient, 

Lor aventure complaignant. 

Tant s'alèrent ensi plaignant. 

Une bore avant et l'autre arrière. 

Que il en haïrent la rivière. 
520 Ne lor plot plus à séjorner, 

48» E^rr^, enUm.i.. ébréchait^ "^^^T/^xfil^^X.. .«. .... «. .. «c 

490 Fmroit, le texte imprimé : vanroit. 

495 Donc , les locutioni familières : vienê donc, 518 Voy. vers 229. 

dii donc, etc., ont des analogues en taUn : 519 Que «.... , élision. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 



169 



D'ilueqes se volrenl torner. 
Ensamble ont lor voie atoroée, 
En cigne fut lor suerz muée : 
Cigne et famme estre pooit , 

525 Ppr ce ke la chaaigne avoit ; 
Si frère n*en avoient point. 
Tuit ensamble ce sont an point; 
Les piez estandent et le col, 
Haut sont en Tair monté à vol. 

530 Tant volèrent tuit vij ansamble 
C'un estanc virent, ce me samble , 
Grant et parfont et délitable, 
Et bel et cler et covenable 
A lor nature et à lor hués; 

535 En Testaul s*abaissièrent lues. 
Li leus lor déliloit et sist; 
Et li chastiax lor père sist 
Si près y ke par desoz la tor 
An corroit Faigue tôt autor. 

540 Li chastiax sist an une roche; 
Li aigne jusc' à mur s'aproche, 
La roche fut dure et naïve, 
Haute et lai^e jusc'à la rive. 
Et sist sor une grant montaigne, 

545 Qui samble qu'as nues se teigne. 
El chastel n'avoit c*une entrée; 
Trop riche porte i ot fermée , 
Qui sist sor la roche entaillie. 



594 Vers trop court : Eteigne.,, 

527 Ce, se 'y anpoint, à^empoindre, 

536 Leui, lieu. 

540 n y a quelque analogie entre cette description 
et celle du château de Maupertuis, dans le Renart le 
Nouvel, Méon., IV, 157 : 

Maupertuif iert fors et téxxn , 
11 estoit enclos de trois mnrs 
Et de fosses qairi^s toas plains 
D'aighe rade, c estoit del mains. 
Si i ot portes , couléices, 

Ton. I. 



Et tours sëores et massiees , 
Et pont levis et fort castiel 
Ki n*a garde de mangouniel 
Ne de perrière ne d'assaut , 
Car sons {tour) une roche sic 

£1 mur dou chastiel a garites 
Sëures, grandes et petites, 
Espringoles et mangouniaus , 
Por gi^ter là fors grans quari 

543 Naïve, naturelle, (elle que la 
faite. 



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170 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

De celle part fu la chaucie, 
550 Li fossezet li rolléis, 

Et si fut li pons levéiz. 

Si estoit assiz li chasliax 

Que parrière ne mangoniax 

Ne li grevât de nulle part; 
555 Par nul anging ne par nul art 

N'el poïst-on adamaigier. 

Tant k'il eussent à maingier 

Cil ki del chastel fussent garde , 

N'eussent de tôt le monde garde. 
560 Moult fut estroite li antreie, 

Qu'ansi fut faite et compasseie , 

Par devant la haute montaigne ; 

I covient c'uns solx bom i veigne, 

Jai dui n'i vauroient ansamble. 
565 D*autre part devers Taigue samble, 

Por ceu qu'il siet en si haut mont, 

Qu'il doie chéoir en j mont. 

De tant com om trait d'un quarrel , 

N'aprocfaoit nuns faons lo chastel. 
570 II i ot portes, colléisces, 

Bailles, fossez et murs et lices, 

Trestot fu an roche entailliet. 

Moult i ot ferut et tailliet 

Ânçoiz ke li chastels fust fais; 
575 Onkes telz ne fut contrefaiz , 

Trop par fut fors et bien assiz. 

De cel chastel trop vos devis 

C'onkes nuns chastels muez ne sist. 

Moult fut bons maistres ki li fist 

ères, défenses. Roquefort, Boilléis. 568 A une portée de flèche ; quarel , flèche, dard, 

erriers. Machines de guerre formées 570 Colléisces, herses. Voy. la citation du Renart, 

retenue par un contre-poids, et qui, au vers 541 . 

les pierres dans les places assiégées. 571 Bailles , espèces d'ouvrages avancés qu'on atta- 

igoneaux , autres machines à lancer quait d'abord . Daniel, Histoire de la nUUee française. 

oit encore en usage cinquante ans Paris, 1731, in-4o, 1, 552. — Lices^ clôtures, barrica- 

lencé à se servir du canon en France, des, retranchements. 

578 Mue% , pour miéx , mieux. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 171 

580 Sor la roche ki fut pendans. 

Grant fu et large pardedaos, 

Trop i ot riches herberjaige; 

En la tor ot moult riche estaige , 

Bien fut berbergiez tôt entor. 
585 Li pallais sist près de la tor 

Qui moult fut haus et bons et leis» 

Li estauble furent de leis, 

Greniers et chambres et cuisines; 

Moult i ot riches officines. 
590 Moult fu la salle grans et large : 

Maint fort escut et mainte targe 

Et maint lance et maint espiet 

Et bon cheval et bon apiet 

Dont li fer sont bon et tranchant , 
595 Et maint bon cor bandeit d'argent 

Avoit pandut par lo pallais. . 

Le deviser à tant vos lois , 

Trop fut biax li leus et li estres. 

Vers Testanc furent les ienestres; 
600 Lai fut li sires apoieis ; 

Ne sai c'il estoit annuiés , 

Mais, an pansant, Taigue esgardoit, 

An esgardant les cignes voit. 

Qui estoient et bel et gent. 
605 Dont comandoit tote sa gent 

Que moult doucemant les véissent, 

Annui ne mal ne lor féissent 

Par coi riens les espoantaissent; 

Del pain et del bief lor gitaissent, 
610 Tant ke del leu fussent priveit. 

Bien furent li cigne arriveit. 

Li sires les vit volontiers; 

Ses demeis pains et ces antiers, 

589 /Terten^^a, logement. 601 C'</, s'il. 

586 Zeif , étendu. 609 BUf, blé. 

593 Ayiet^ épieu armé de fer, hallebarde , etc. 610 Jusqu'à ce qu*ilâ fustent ac 

597 LoU^ pour lai$y laisse. 613 Demeis, demis; cei, ses. 



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172 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Et char et poissons lor giltoient 
615 La maisnie, kant il mangoient. 

Bien sorent Fore del mangier, 

Sanz apeller et sanz fauchier ; 

Moult furent priveit deveout. 

I et autre , grant et menut 
620 Aucune chose lor gittoient ; 

Moult Yolen tiers les esgardoient , 

Après le pain corre et noer , 

Et l'un d'aus à l'autre jouer. 

La suer ki la chaaigne avoit, 
625 Quant le chastel près de li voit, 

A son Yoloir famé devint. 

Toute soûle el chastel s'an vint. 

Et aloit del pain demandant 

Et l'amosne à l'uis attandant. 
630 Del relief spn père vivoit , 

Del pain et de ceu k'il avoit. 

Toute riens tant à sa nature : 

An nul senz n'an nulle aventure ^ 

Ne connissoit-elle son père, 
635 Ne ne savoit ki iust sa meire ; 

Ne porqant qant c'on li donoit , 

Et tôt ceu qu'à ses mains tenoit 

Portoit sa mère maintenant; 

Ceu k'ele avoit de remenant 
640 Â ces yj frères le portoit. 

Grant chose et grant merveille estoit 

Qu'ele ploroit moult tanrement, 

Por la poinne et por le tormant 

Qu'ele li véoit soustenir. 
645 N'onkes ne s'an pooit tenir ; 

Por li demenoit moult grant duel , 

Ne jà ne s'an méust son vuel 

Se por ses frères n'en méust ; 

616 L'ore, Tbeure. 636 iVa porqant, et cependant. 

699 Com et noer, courir et nager. 640 Ce$ , ses. 

659 Tant, tené. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 175 

N'estoit nuns jors qu'elle n'éust 
650 Del pain assez et del rilliet. 

Moult estoient joians et liet 

Li cigne , kant il le véoient, 

Encontre lui tuit esvoloient^ 

Grant feste et grant joie menant; 
655 Si manjoient son remenant 

En son giron et en sa main. 

Chascun jor , à soir et à main » 

De li grant joie demenoient, 

Et de lor elles Tacolloient ; 
660 Elle les baissoit doucement 

Et acolloit estroitement. 

Bien sot k'il estoient si frère, 

Encor ne conissoit sa mère. 

Chascune nuit lez lui dormoit ; 
665 Par nature si fort Tamoit, 

Por nule rien ne s'en tenist 

Que chascune nuit n'i venist 

Dormir; grant pitiet en avoit, 

Et n'ule raison n'i savoit 
670 Par coi i metoit si sa cure; 

Mais chascuns trait à sa nature. 

Les gens ki el chastel estoient , 

Chascun jor ensi le véoient 

Del chastel à l'estanc dessandre. 
675 Bien véoient les cignes prandre 

Ceu ke de sa main lor donoit; 

Et le duel k'elle demenoit 

De lez sa mère, nuit et jor , 

Qui vivoit an si grant dolor. 
680 Grant et petit se mervilloient 

Et li plusors autr'aux disoient 

K'a merveille sambloit la fée, 

A jor k'elle fut amenée; 

Estoit-ele de tel friture , 

650 Rilliet, reliefs, restes. 659 Elles, ailes. 



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174 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

685 De vis^ de oeid.et de figure. 
Quaoi le chastelains la véoit , 
Moult très-Yolentiers Tesgardoit ; 
De H regarder et véoir 
Ne se tenisty por nul avoir ; 

690 Onkes ne s*en poist tenir. 
I jor la fist à lui Venir ; 
Li anfës volentiers i vint. 
Ansi com aventure avint, 
La chaaigne d'or ait véue 

695 K'autor lo col avoit pandue. 
Âdonc li manbroit de la feie 
K'a famé ot prise et espousée, 
Cui il trovoit à la fontaine , 
Cor li faissoit soffrir tel painne, 

700 Ne se provoit pas com amis. 
Puis ait l'enfant à raison mis 
Et dist : c Fille, dont ies-tu née? 
De quel terre et de quel contrée? 
Ais-tu mais ne peire ne meire , 

705 Ne parant, ne seror, ne frère? 
Et comant puet çou avenir 
Que tu fais les cignes venir 
A toi, et maingier en ta main , 
Quant tu vuelz, au soir et à main? » 

7iO Li anfés plore et si sospire 
Cà painnes puet j sol mot dire; 
Qant ele ait son père entendut, 
En sospirant ait respondut 
Et dist : c Sire, se Dex me voie, 

7i5 Tôt séurement vos diroie. 
Se por nature pooit estre 
Que hons ne famme déust nestre 
Et sanz père et sanz mère avoir, 
Que je n'oi onkes tôt , por voir, 

720 A nul jor, ne père ne .mère; 

ft, ressouvenait. 719 iV'oi, n'ai. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 175 

Mais ce sai-ge bien ke mi frère 

Sont 11 cigne tuit ig germain » 

Que si bien vienent à ma main. 

Onkes ne vi , ke je séusse 
725 Père ne mère ke j'eusse. > 

Puis li ait dit et raconteit 

Comant norril orent esteit 

Del lait de la cenre salvaige , 

Et comant furent el boscaige , 
730 vij ans , où gardez les avoit 

Li vielz maislres ki tant savoit. 

Et comant cil les mal baillit 

Qui les chaainnes lor tollit, 

Qu'elle gardoit sor le rivaige ; 
7«?5 Et la painne et le grant damaige 

Que si frère por çou soffiroient ; 

Por les chaaignes k'il n'avoient, 

Sostenoient si dure painne 

Que perdut orent forme humaine 
740 Et cigne estoient devenut ; 

Et comant il ièrent venut 

Demorer desoz li chastel , 

Por Testanc k'il virent si bel. 

La vielle ki tant ot d'anvie , 
745 Ki plainne fut de fellonnie. 

Celle ki tôt le mal savoit, 

Qui tôt le mal bastit avoit, 

Estoit en la salle parrine 

Où celle contoit son covine 
750 A son père , devant les gens. 

Ses parolles ot li sergens 

Qui bien sot la vériteit toute ; 

An demantiers ke il escoute 

L'anfant, vers la dame regarde; 
755 La dame ki bien s'an prist garde, 

733 Mal baillit , les traiU mil. 748 Parrine , perrioe , de pierres. 

755 Painne, iiWennpoinne. 



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176 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Regarde vers lui ansimant, 

A malaise sont duremaot; 

Car il s'an santoient corpable. 

Bien sèvent que ce n'est pas fable 
760 Que la pucelete raconte; 

Por la poor et por la honte 

Qui de lor conscience estoient, 

En esgardant color muoient. 

Et s'il en fussent mescréut, 
765 Moult fussent tost aperséut; 

Mais nuns faons n'es en mescréoit, 

Por ceu ne s'en apercevoit 

Jai biens ne malz n'iert si covers 

C'an aucun tans ne soit ouvers; 
770 Dex seit tôt, et voit et entant, 

Moult doucement soffre et atant; 

Et jai soit ceu ke il atande , 

Nuns ne fait bien ke il n'el rande 

Le loier débonairement; 
775 Et se il atant longuemant 

A panre del mal la venjance , 

Ceu fait-il par sa grant soufrance. 

S'il ne ce vange anès-le-pas, 

Por ceu ne lor pardone-il pas. 
780 Bien en set panre vangement 

A son Yoloir séurement^ 

Por celui ki lou péchié fait , 

Se vange Dex de son mesfait; 

Jai n'iert si longuement celiez 
785 Li malz , k'il ne soit révéliez. 

Par lui méisme se descuevre 

Li peschiez et la malvaise œvre. 

756 Jntimant, de même. nous, entre autres, de ce passage da dit de Verberie^ 

758 Corpable, coupables. dans les Œuvrei de Rutdteuf^ éd. de M. Ach. Jubinal , 

764 Mescréut , soupçonnés. 1 , 257 : « De cele herbe panrroit trob racines. .. » 

773 ]Vun$, nul. Suivant M. Falloi, pag. 457, c'est une forme bour- 

776 Panre, pour pranre, prendre, ou panre, guignonne du milieu du XIII* siècle, 

payer, de pendere? arrêtons-nous à pretuir» et appuyons- 778 Oï, se. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 177 

Dex volt ke ceu fust révéleie 

Qui vij ans ot esteit céleie. 
790 La vielle fut moult esperdue , 

Quant sa parolle ot entendue. 

Adont li vint en son coraige 

Trop grant dolor et trop grant raige ; 

Et pansoit c'oscirre feroit 
795 L'anfant, s'elle onkes (le) pooit. 

Maintenant le sergent apele , 

Qui bien ot oït le novelle ; 

Tout li dist ke il otrioit 

Que y se leu et pooir an ait, 
800 II Tocirroit sanz plus atandre. 

La pucelete jone et tandre 

Un jor del chastel dessandoit, 

Qui de tôt ceu ne se gardoit ; 

A ses frères aler vouloit , 
805 Tôt ausi corn elle souloit. 

Li sergens après li aloit. 

Si corn li enfés avalloit , 

L'ait li cergens aconséue , 

Dont sachoit fors Tespée nue : 
810 Qant ele vit traite Tespée, 

Duremant fut espovantée. 

En fut torné et cil après 

Qui la suoit tost et de près. 

Ez-vos à tant grant aléure 
815 Le chastelain» par avanture, 

Qui toz souz par anqui venoit. 

Li sergens Tespée tenoit : 

Li chastelains lez lui s'acoste 

Qui des mains Tespée lui oste ; 
820 Del plat li done grant colleie, 

Ansi ait de mort délivreie 

Celi ki grant poor avoit. 

705 Vers trop court mds Taddition qu*OD y a faite. 812 Torné ^ pour tomée. 

805 Toi ceu , tout cela. 813 Suait , suîYait. 

808 Cergtni , pour tergens, êerjans. 816 Soux,aeu\ ; par anqui, par-là. 

Ton. I. 25 



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178 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

QaDt li sergenz son signor voit, 

Moult paroit de mortgrant dotance, 
825 Car li sires vers lui s'avance 

Et dist ke vériteit li die : 

Por coi voUoit tollir la vie 

A cel anfant, an tel manière? 

Li serjans fist dotante chière; 
830 La vériteit li ait conteie, 

Si com la chose fut aleie; 

La fin et Tancomancemant 

Tos li ait dit outréément : 

Cornent li enfant furent neit, 
835 Cornent el bois furent porteit, 

Et cornent lor chaainetes ot, 

Cornant Tenfant ocirre volt , 

Et dist y sor le péril de s'arme, 

Que ceu li fist faire sa dame. 
840 Moult par fut corresiez li sire, 

Qant de sa mère oît ceu dire ; 

Arrière enmaine le sergent. 

En la salle devant sa gent , 

Trovoit la vielle desloial 
845 Qui si fut forsie de mal. 

Il ne Tait mie saluée, 

Ains sacfaoit del fuère Tespée , 

Et dist que vériteit li die. 

Moult ot grant poor de sa vie , 
850 Qantele vit Tespée nue; 

Vériteit li ait conéue. 

Li chastelains li dist, por voir. 

Que les chaainnes vuelt avoir ; 

Celle dist : € Biaz douz fiz, merci ! 
855 Por Deu ; se tu vuelz , si m'oci ; 

Péchiet feras si tu me tues, 

Mais les cfaaaignes sont perdues , 

83â A neomeneemant, commencement, S47 /W^ , foorrean. 

S44 Trovoit, pour frova, ainsi que dans plusieurs S51 Jit conéue, a fait conuaStre. 
autres passages. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 179 

Car j'en fis uoe cope faire; 

Ocirre me puez et desfaire. 
860 La cope puez-tu bien avoir; 

Se li orfèvres me dist voir, 

Les chaaignes as-tu perdues; 

Ne pueent mais estre randues. » 

Li sires Torfèvre mandoit , 
865 Moult doucement li comandoit 

Que des chaaignes voir li die. 

Li orfèvres n'en mentit mie. 

Bien reconut c'ancor les ot; 

Et se li dist c'onques n'en pot 
870 Par feu ne par martel desfaire , 

N'onkes nulle rien n'en pot faire. 

Dont les randit al chastelain 

Qui ne fut pas fis à vilain , 

Car moult bien li guerrodonoit. 
875 II les prist et si les donoit 

 celui qui grant joie en ot. 

Maintenant plus tost k'elle pot, 

Droil à l'estanc , s'en est corme ; 

Et quant li signe l'ont véue , 
880 Contre lui se sont avaliet, 

Lai ot baissiet et accollet, 

Sa cfaaaigne rant à chascun. 

Tout devinrent home fors j, 

Celui cui la chaainne estoit^ 
885 Dont li orfèvres brisiet avoit 

I anelet tant seulement. 

Por ceu ne pot outréémant 

En forme d'ome revenir 

Por rien ki poïst avenir , 
890 Ains puis à nul jor de sa vie; 

Mais tôt adès fist conpaignie 

A l'un de ses frères partot , 

N'est pas raison ke nus en dont, 

Cil ne fut puis ce signes non, 



894 Signet, cygne. 



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180 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

895 Mais cil fut moult de grant reuon 

A cui il fut acompagniés; 

Chevaliers fut bien enseigniés, 

Toz jors mais seroit an mémoire , 

Car il est escrit en Tistoire ; 
900 L'istoire est et veraie et digne , 

Ce fut li Chevaliers ou Cigne , 

Que proz fut et de grant savoir. 

Et cil fut li oignes , por voir, 

Qui les chaainnes d'or avoit 
905 A col , de coi la nef traioit 

Où li chevaliers armez iert, 

Qui tant fut de bone manière; 

Puis tint de Boillon la duchiet. 

Moult furent cil del chastel liel , 
910 Joie firent tel com il durent , 

Li enfant lor père conurent , 

Et lor père ous ansimant , 

Sans plus targier, tôt erranment 

Alèrent défoir la fée 
915 Qui tel dolor ot endurée. 

Sains li firent et oignemant 

Et riches apaireillemant, 

Tant fut servie et honorée 

Que sa color fut recovrée 
920 Moult ot gent cors et simple chière; 

Et li sires la tint plus chière 

Conkes mais jor ne Tôt tenue, 

La desloial vielle chanue, 

La fause pautonnière hérite 
925 Fu moult dolante et desconfite , 

 son fil quiert merci et prie, 

N'est pas droit ke sa mère ocie. 

Et cil respont k'il ne savoit 

Selle sa mère esteit avoit; 

913 Vers trop court. — Ota, eux ; ansimant, voy. 934 FériU , U*aitretse. Roquefort fait veoir ce mot 

V. 750 ; Roquefort : auêément, de haereUcus. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 181 

930 Ne croit pas ke sa mère fust 

Que tel outraige fait éust. 

Et dist bien puet estre sa mère, 

Mais foit que doit Farme son père , 

Jai por ceu quite ne seroit : 
953 Toute nue Tanfueroit , 

Si corn elle fut enfoïe ; 

Et si seroit toute sa vie 

Que jamais n'en seroit délivre , 

Tant jor com elle éust à vivre ; 
940 S'or devoit devenir contraite. 

Tantost com la feie an fut traite, 

La maHe vielle i anfoirent; 

La dolor sostenir li firent 

Que la feie avoit sostenue. 
945 Or fut an la fosse chéue 

Qu'ele avoit por autrui foie; 

En la fosse fut anfoîe^ 

Et bien 11 dut-on anfoïr. 



5. 

LÉGENDE LATINE INÉDITE DU CHEVALIER AU CTGNE, tirée d'UH mantiSCril (tOxford. 
{Bibl. Bodl., JUS, Rawl. Miseel., 35S, p. 109.) 

Histaria édita de milite de la Cygne que prius scripta gaUice reperta est in quadam maris 
iniula vocata Belefort ubi dominabatur rex quidam qui genuit de conjuge sua vocata 
Hatebrunna nofnlem filium de cujus fortuna plenius in sequentibus est loquendum. 



Hic juvenis strenuitatis eximie, post fata patris coronatus est in regem. Cui copu- 
lata fuit virgo nobilissima, dotata cunctis virtutibus ac speciositate nulli secunda ; 
sed tamen sterilis diu mansit, unde rex maxime tristabatur. Quamobrem rex et 

033 Foit^ foi [fidet). 946 Fate, creusée. 

940 Coniraite, contrefaite, de contracta. 



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182 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

regina, ntse confortarent mutuo, qnadam die turrim regiam asceoderuot, ut de 
excelso terram conspicereot et queque subjecta, solam videlicet viride, cantantes ayi- 
culas, herbas et pomeria, ortos et fratecta S structuras et ediflcia intuereutur. Dum- 
que deorsum visus dirigunt , quamdam pauperculam muiierem trauseuntem conspi- 
ciunt, stipis petende gracia gestantem in ulnis duos infautulos elegantissimos et unius 
etatis. Quibus couspectis, eductis ab ymo suspiriis» flere cepit rex et dixit conjugi 
sue : c Jamdiu simul mansimus et nullam prolem protulimus et ecce paupercula quam 
mendicantem yidemus sibi suisque gemellis cibaria duos sibi pusioîos ad sui solacia 
générant; quapropter et nos deprecemur Deum et Dominum celorum regem et sic sibi 
servire mereamur ad placitum ut nobis donet gratiam libères procreandi qui nostras 
possessiones hereditarias et aspectu suo nos valeant hillarare ^ » Regina respondit do- 
mino suo dicens : « Non est creatura sub celo que me posset ad credendum inducere, 
Temer«riairegiDaeirtrba.ut uuo concubitu vcl geueracioue valorct ulla femina fetum duplicem generare, nisi 
foret mulier meretricia que se supponeret duobus viris. » Gui contra, maritus ait : c De- 
siste, domina, precor, opinari talia, nam tanta divinitatis est potencia ut perficere queat 
quecunque velit. » Contigit provide ut conjugem suam rex sequenti nocte cognosceret 
et ex ea sex filios perpulcros et unam filiam generavit '. Mane facto, dum rex et r^na 
properarent versus ecclesiam que dedicata fuit de sancto Vincencio * , ut missarum 
solenniis intéressent, conversus rex ad conji^em suam dixit : c Gaude, mulier, et 
letare, quia juxta nostra vota, omnipotenti Deo largiente, gravida es effecta; donet 
ergo gratiam qui dédit tibi sobolem, ut talem prolem procréas ^ que nos letificet vir- 
tutibus et probitate. » Hera domino suo dixit : c Amen, sic fiât ut dicitis, si sim ve- 
raciter impregnata. » Hiis dictis ecclesiam subeunt, dévote missas audiunt, ditia doua 
super al tare Vincencii martiris offerunt, uterque scilicet nobilem anulum aureum 
ingemmatum ^. Audita missa, obvies pauperes argento distributo letificant, et, ut 
pro se Dominum deprecentur, instanter exorant. Hiis gestis, appropinquante jam 
partus tempore, regina decubuit, et non multo post enixa est sex speciosos masculos 
septem paerot e« parit. 6t uuam fcmiuam pulcritudiuis admirande. Habebat autem quilibet ex dictis pusiolis 
Diram DOTereaie Mate- cathcuam argcuteam circa collum mirabiliter innodatam. Ea hora nullus affuit in 
od^um' *° "*"***" conclavi ubi regina decubuit , preterquam illa perfidissima Maiebruna '' matre régis 
que ad omne scelus perpetrandum fuit paratissima et in arte magica nimis edocta, 
habens in etate circa centum annos. Interea regina , jam partu exonerata , aliqualiter 

* ifortos et fruticeia. \ « Bilarare. | ■ GmeraverU. 

* SaiDt-ViaceDt est invoqué au Yen 526 de notre chanson de (^te. 
' Procrées. 

* Celte circonstance , qui est remarquable comme trait de mœurs , est omise dans le poème. 

^ Plus haut Mat^frunna, Ce personnage est beaucoup plus odieux dans le latin , et ses emportements de ven- 
geance ont one brutalité et une violence infiniment plus grandes. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 183 

resamptis Tiribus, cepit loqai et querere quis adesset in caméra. Respondit mox ipsa 

malefica Matebruna : c Scies, inquit, malo tao, quia tibi hostis futura sam, Dec te 

cessabo persequi donec corpus tuum in cineres sit redactum. Noone recolis , o iufelix 

et misera, quando me présente diiisti filio meo quod nulia mulier gestare posset in 

utero prolem binam nisi se traderet turpitudini virorum plurium. Nunc potest filius 

meus oculata fide cognoscere quod pluribus viris te succubuisti quam sibi. > Cum au« 

disset ista verba regina repleta doloribus; gloriose ma tris Dei Marie suffragia preca- 

batur , orans tota mentis devocione ut sui misereretur et salvaret ab ignominiosis 

commentis que machinata contra eam fuerat Matebruna. Tune ait ad eam execrabilis 

maga : c Venefica deprecacio, inquit , tua quam pro te partuque tuo fudisti , nicbil tibi 

proderit, quia ante ûnem septem dierum eantabis luctus canticum atque meroris. i» 

Quibus dictis, cum feslinacione vocavit ad se quendam de suis familiaribus in quo 

pre ceteris confidefoat, Marcum nomine» et dixit ei : c Tu mihi semper famiiiarissimus Marcus Matebrunae 

obsecundans et fidelissimus extitisti, in te soia confisa sum bactenus, lepide dilexi, '^°''''<'*- 

promoyi , colui , necnon et ditem leci ac cupio facere diciorem. Quapropter obligaris 

magis meis parère jussionibus et voluntatibns obedire. » Gui Marcus : c Omnia que- 

eunque dicitis recognosco faciamqne procul dubio quod toe placuerit voluntati. > Gui 

malefica Matebruna: c Non credam tuis assercionibus , nisi, ûde mihi data, juraveris 

te consilium celaturum et fideliter impleturum quodcumque jubebo. » Juravit ergo 

senrus, nescius qnid jubere yellet et * impiissima commenta trix : < Tibi , ait illa , pre- 

cipio remaneas latens in hoc angulo, donec ad te rediero; nam regina, conjux ûlii 

mei, septem perpulcros parvulos peperit quos volo protinus aquis immergas, et ca- 

Teas, sub pena suspendii, ne presens consilium alicui quovis modo pandas. » Gre- 

didit ille verbis impie vetule et respondit, licet noiens, se sibi in omnibus hiis pariturum. 

Tune illa festino cursu cucurrit in cameram ubi puerpera decumbebat, et de latere 

dormientis tulit septem parvulos quos, gremio suo ifnpositos, serve tradidit, man* 

dans ut extimplo ^ cunctos morti traderet. Quos ille, non sine magna mentis mes' Mafebrunae fraus sce. 

tudine receptos, involvit pallio et cum magno merore mala maléfice imprecatus, 

abcedit. Tune anus impiissima , prenoscens ubi licista canicula septem catulos ipsa 

nocte pepererat, vadit et assumit eos et ponit in lectulo ubi domina dormiebat, et, 

sub celeritate reversa , licislam cultro jugulât et in puteum quendam jactat. Quo facto^ 

properat ad filium suum regem, qui , visa matre, dixit : c Beue venisti , mater caris- 

rima, si qua nostis nova, mihi, precor, enarra. > Gui respondit anus iniqua: <r Gon- 

jux tua, quod doleietus '^ refero, contra naturam pro pusiolis tibi peperit septem 

eatulos. Si mihi non credis, perge personaliter et oculis tuis crede. » Et addidit bec vehemcmer finum a.i 

mulier pessima : c Te decepit prodltorie et coram Deo peccatum commisit énorme bSuirr."*"*"^" *" 

* Et est superflu, f ' Extemplo, | ' Dolmstibiou dolenter? « 



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184 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

scelusqae perpetravit toti mundo execrabile , hostiis et oblacionibos non expiandom. 
Qnapropter illam flammis comburi jabete et mundum vacna tali peste. Quod si non ma- 
tnrios feceris, corona regia indignus jndicaberis, et de tua socordia mirabitur totos 
mundus. » Rex, hiis auditis, tractis ab imo suspiriis, cepit amarissime deplorare 
tam scandalosum infortanium, dicens cum gemitu miserabili : c sancta Maria, 
mater Dei , quid est quod accidit ? Putavi quod in mundo non iîiisset fidelior fe- 
mina neqne castior uxore mea. » Tune maleâca Matebruna : c Ego veraciter agnovi 
contrarium ; scio sine dubio quod a septem canibus sit fedata. » Et apprebendens 
lasciniam vestimenti r^i , traxit eum in cameram ubi conjux sua nondum evigilata 
dormivit, et cum festinacione summa discooperuit lectum puerpere et ostendit régi 
catulos albos et nigros jacentes ad latus domine et pre lactis inopia clamitantes. Tune 
primo régis uxor, nescia fraudis sibi facte, devigilata est, nam, post longa tor- 
menta que passa fuerat in partu parvulprum, prolixius dormire necesse fuit. Ut 
vidit tôt catulos circa se grunnientes, voce lugubri exclamayit. Mater régis iniquissima 
filio suo dixit : c Vides modo, fili, bos septem catulos de humano semine non po- 
tuisse produci. Procul dubio non est aliud nisi quod cum canibus est adulterata, et 
proinde justissime cremari débet, tanquam que cunctas feminas optimas et bo- 
nestas suo pessimo exemple infamavit. Jam nosti, jSli| melius quid in hoc flagicio 
sit agendum. » Tune rex , plenus lacrymis, conversus ad conjugem suam dixit : c Non 
puto, conjux, ullam feminarum te meliorem nec corpore castiorem, sed cum te 
iniqua fortuna in istum deduxit articulum ut contra leges te nequeam salvare vel defen- 
dere , unde satis doleo. Non mihi imputes si rapiatis * ad penam ; sed tibimet imputa 
tormentorum causas futurorum. » Cum andisset regina bec omnia domini sui verba , 
indicibiliter gemuit pro tanta fraude sibi facta atque decepcione. Et, erigens caput 
suum, curialiter ac sobrie dixit régi : c Vere> mi carissime domine, constat vos a falsis 
emulis nequiter informa tum. Ego, Deo teste, omnium secretorum conscio, nunquam 
in yita mea deliqui taliter nec puto mulieremaliquam velle vel posse tam turpe facinus 
perpetrare. > Tune anus impiissima altissone^despexit, eam vocans impudicam, ca- 
nis conjugem, et filio suo dixit : c Mentis inops appares , o fili , si credere velis bujus 
mendacis ' fabulisque ; sic sermonibus blesis te dementabit donec de tua slulticia * 
videat omnis orbis judex; qui judicia sua differt et retardât fatuus estimatur, precipue 
qui miseretur ejus qui taie commisit flagicium. Ecce présentes cernis septem catulos, 
causam dampnacionis sui&cientem bujus impudice, et iccirco &c ut flammis ardeat et 
pereat amara morte. Sed ante omnia , sub pena mortis, jubeas nequis sibi confessionem 
indulgeat aut ecclesiastica sacramenta ^, et corpus ejus, cum in cineres redactum fne- 

' Rapiaris. | * AUissûne? , ' Mendaeiis. 

* TuamituUitiam. 

* Raffinemenyic croauté qui n^est point dans la légende française. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 185 

rit 9 eas ventilabro ventilari facito, propter horrorem criminis ab eacommissi. » Tur-* 

batur ergo rei mains sermonibus et dure cepit omnia que dicta sunt ab ea dixitque 

ai : c Hec femina , ut noslis, mihi juncta est conjugal! fédère mecumque mansit multis 

annis, yacua ab omni suspicione sinislra usque ad presens. Vellem proinde, ob reve- 

renciam tanti conjugii , salva vita sua, eam claudere in loco securo> ut illic penas lueret 

commissoruin. » Ad hec respondit diabolica Matebruna : c Certe video sensu te carere 

et mente decipere S cum sis tam facile superatus paucis sermonibus, licet mendacibus, 

a tam flagicioso monstro, qnod non audeas te vindicare de crimine tam manifeste. Igitur 

cum tanta fit * in te vecordia, ego tuam, si jubés, suplebo socordiam et eam in puteum 

talem dejiciam ubi digne penas subeat quas meretur. » Tune rex dolens et exasperatus 

maternis verbis crudelibus , licet noiens, concessit ut cum ea ageret prout vellet , rece- 

dens gemebundus et ejulans ad cameram secreciorem. Malefica mater régis illico , post 

recessum ejus, conversa ad reginam, convicia multa dicit in eam , vocans eam licistam 

que gaudet plurium canum insilicione fedari , talibus verbis eam improperans : c Quid 

tibi necesse fuit, o canum proslibulum, babens dominum speciosissimum in maritum 

canibus te substernere et totum femineum sexum infamare? » Gui regina, data sibi Frustra oegat Beatru 

loquendi copia , juravit se nunquam tam nefarium crimen admisisse. Et anus iniqua : ^'^ °'" ''"^"' '^^^ 

« Mentiris, inquit , quia res celari non potest et propterea penas méritas non évades. » 

Et cum severitate maxima dédit ei alapas asperas in utraque maxilla, et quia nequivit 

pro debilitate pedibus suis incedere, fecit eam trahi de lectulo puerperii per crines sui 

capitis cum magna coptumelia, et nndam in area ipsa malefica suis calcibus pedibus- 

que subactam diu torsit, donec fessa nil ultra potuit ^ Yolens tamen plus satiari tor- 

mentis misère, vocat duos scelestissimos et crudelissimos serves sibi familîarissimos, 

qui ad omne nefarium erant proni et parendum sibi promptissimi prout eorum voca- 

bula declarabant, nam unus nomen habuit itfa//i?5aunc« ^ quod latine sonat malefaccio, 

alter Turder ' vocabatur, quod latine tortor potest dici. His precepit maga Matebruna 

reginam ligare et eam miserabiliter verberibus afficere et flagellatam dejicere in pis- 

einam ^. In biis omnibus persecucionibus etdoloribus regina beatam Mariam, matrem 

misericordie, jugiter inclamabat, orans eandem celi reginam ut, sicut illa non fuit affinis 

criminis sibi fraudulenter impositi nec unquam in vita sua taie âcelus commisit, sic 

eam juvare, consolari et eripere dignaretur. Audiens anus iniqua taies regine gemitus : 

c Quid, ait, predicas, ofeminarum scandalum! » Et pepulit eam viribus quibus potuit 

versus puteum, ubi claudi debebat, c Hie, inquiens, sola predica , nichil enim proficit 

* ûesipere. | • SU. 

' Férocité que le trouvère a épargnée à ses auditeurs et à ses lecteurs. 

* Forme anglo-normande pour Malfaisance. 

^ Ce mot doit appartenir aussi à Pancien dialecte anglo-normand pour signifier hourrtau. 

* Trait de barbarie ajouté à tous les autres. 

ToM. I. 24 



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186 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

nobis predicacio tua. » Quo dicto perfidi ministri eam in profundum dejecerunt pu- 
teum , in quo nibil erat prêter turpitudinem et horrorem , nudam , sine veste vel amictu , 
modicum tamen stramen substraverunt sibi , vix tantum super quo posset extendere 
corpus suum, sicque solam relictam in puteo recluserunt. 
Marcus in syivam «ep- Nuuc digredieudum est paulisper ab ista materia et revertendum ad Marcum qui 
roT. eo?'ne^c.tura!' portabat in saltusseptem pueros ad perdendum. Hic, cum venissetin solitudinem, 
^''^^^^' circumspexit undique ubi posset pusiolos abjicere vel enecare. Tandem procul aspicit 

rupem magnam juxta paludem sitam, ad quaro se contulit festinanter; ubi stans din- 
tissime, cogitavit quid sibi potissime in presenti negotio foret faciendum , utrum videlicet 
infantes jugularet an aquis mergeret. In duplomate proinde constitus S bine timorem 
Dei prese pretulit, sciens, si scelus admitteret, ipso nullo modo manus Omnipotentis 
eiTugeret; illinc reginam yerebatur vetulam , que, si non pareret ejus mandatis ferali- 
bus eum incunctanter morte crudeli juberet occidi. Explicans ergo clamidem, mox, 
ut conspexit infantum pulcritudinem et vuitus eorum jocundissimos, nam cuncti pa- 
riter arridere sibi videbantur , illico yultus ejus sunt immutati et gemere cepit atque 
tristari,dicens : c Ve mihi misero nescienti quod consilium apprebendere potero in 
isto negocio maledicto! Si enim hos innocentes occidero, mors mibi est; si non istos 
infantuiis misericordia pcremcro , uou offugiam manus impiissime Matebrune. Sed , quecunque fortuna me res* 
lactus induiget. pjeiat , nou occidam parvulos qui nunquam peccaverunt. Committam ergo eos guber- 
nacioni divine, nam potens est Deus il lis auxilium taie prestare quo et illis vitamsalu- 
temque condonet et mihi mercedem pro tali pietate rétribuât. » Dixit et clamidem in 
binas laceravit partes ac involvit eos in una medietate mantelli satis oflSciose.Qui, pro 
frigore sibimet cohérentes, velut globum unum de se volutando fecere. Marcus bec vi- 
dens, pietate repletus, illis non plus dampni intulit, sed erecta dextera, pusiolos be- 
nedixit, commendans eos miseracioni divine , orans ut ab omnibus salventur infortuniis 
et a malis bestiis tuti fiant. Hiis gestis, domum tristis rediit, narrans crudelissime re- 
gine quod parvulos demersisset. Quo audito, leta se contulit ad edendum. 

Dimissis, ut prefertar, pueris in deserlo, non invenientes patrem neque matrem 
qui eorum condicionem emendare posset, pre frigore lactisque inopia vagiebant et ad 
instar anguillarum, modo sursum modo deorsum se volutantes^ catenulas quas 
babebant in collis suis manibus contrectabant. Modo referam quid catene argentée 
circa colla parvulorum posite portendebant. Dum hiis catenis redimiti forent, essent 
saivi ac omnibus damnis emulorum; que si quovis modo amoverentur, cônfestim 
parvuli in cignos volantes verterentur. Talis gratia concessa fuit illis omnibus a pie- 
tate divina. Jacebant ergo sic parvuli fientes et ejulantes sine nutricio , sine conso- 
iieremiu qaidam «dest fôtorc, doucc, miscricordiarum Deo disponente,veteranus quidam heremita venisset 

puenilis in aniiliam. 

* ConsMutu». 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 187 

ad locum ubi parynli , sub pallie positi, fletus miserabiles edidernnt. Audiens beremita 

vagitos puériles, appropiavit ut cognosceret quid hoc esset, et yîdens pallium, expli- 

cavit iilud et aspexit infantes pre frigore tremulos et sibimet vicissim cohérentes. 

Quibus conspectiSy senex flevit amare super infantum miserias et conversus ad Do- 

minnm, oravit attencius ut misereretur infantum etmitteret illis, qui sinepeccato 

erant, taie subsidium quo possent educari pupilli. Vix orationefinita, apparuit coram cerv. corum Dutrix. 

ilio cerva perpulcra» corpore vasta, cujns ubera lacté plena fuere. Quam senex 

confidenter apprehendit et stravit in Cerram, ut parvulos refoTcret munere lactis sui. 

Gujus ubera mox, ut infantes sensere, suxerunt avidissime, ventrem bestie sollicite 

requirentes. Que mansuete pueris se humiliavit et ad vota dejecît et lactis copia con- 

fortavit. Heremita, tan ta Dei dona considerans^ gayisus est et parvulos portavit ad 

tngurrium ^ in quo mansit. Quos cerva sequebatur et, roatris more, fovit et aluit. 

Multis annis senex vero eos custodivit, ut scivit, et sepissime lavit et emundavit et 

foliis lauri viridis, que longa lataque fuere, vestivit. Aliud genus vestis quo parvulos 

tegeret et frigus arceret non habuit beremita. Ciborum fercula fuere tantummodo 

fructus solitudinis, qui cadebant de ramis arborum parvulis regiis*, et bec obsonia 

eorundem. Cumque facti fuissent annorum decem et effecti essent statura decenti et 

pro etatis racione fortes pueri, educatrix eorum cerva non sequebatur eos amplius, 

sed, resumpta feritate pristina, ad saltus latibula est r^ressa, ubi more solito requi- 

reret escas sibi. 

Contigit interea quendam ' forestarium qui vir fuit iniquissimus et ad nephas omne 
paratissimus, qui et ipse fuit Matabrune familiarissimus et exsecutor maliciarum om- 
nium que malefica jubere vellet, et ob boc sibi nomen adquisierat MauqiMrré*, m^- Mauçuarré uaieOru- 
lefactor. Hune anus impia a parvo nutrierat et solicicius educaverat propter ejus '^* 
ferales mores. Iste, cum custodiam saltus baberet dono veterane regine, et deam- 
bulaciones ubique faceret, cum descendisset per quendam clivum, inopinate conspexit 
in convalle senis hereraite tugurriam, quem tune temporis contigit fuisse ad orationes 
dicendas egressum in fausta bora. Intravit igitur forestarius heremilorium et, utvidit 
illic septem élégantes pueros, sibimet loquebatur juransque asseveravit quod tante 
pulcrîtudinis pueros nunquam preante conspexerat, dicens intra se quod cum venisset 
ad presenciam regine vetule, confestim sibi referret quam preclaros illic pueros 
reperisset : c Et si mihi noiit credere, quacunque via data, ego, inquit, catenas 
minime auferam et de illis pro voluntate disponam. » Nec mora, pergit prophanus 
ille et pandit cuncta que viderat Maubrune, ut visum rarum dé pueris septem viderat 
et ut jam fortes erant et ad quoslibet actus babiles , utque fuere cuncti vultu similes. 

* Tugurium. \ « Begiis, sic. | ' Ajoutez este. 

* Mauquarri est une altération de Macarius, mais Tanteur joae sar les mots , et il entend Mauquarré 
comme s^il y avait mal-quarré, ainsi qu^on ^explique plus bas. Voy. p. 61 , ▼. 1543. 



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188 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Hiis auditis regîoa maxime prodilori blandiebatur , regraciando sibi pro novis allatis 
el in ter cetera rogavit ut solidam veritatem diceret de questione sibi proponenda. 
< Vidistine, ioquit, per fidem qaam mibi debes, aliquas catenas circa colla puero- 
rum ?» — c Vidi , respondit ille , et admiratus sum subtilissimas ex argeoto puro 
et pueros audaces vuUuque minaces. Qui si vestes haberent et ornamenta débita 
quibus operiri posseot » nusquam puto pares iilis inveniendos. Vadam et eiigam ca* 
tenas eorundem nec dimittam eas tam faciliter » crede mibi. » Cui maleûca Mate- 
bruna : c Vade et adduc mibi juveoes sub festioacione, et ego magnis et multisopibus 
teditabo. » — c Habebis illos, ait proditor, sine dilacione; etsi quisquam illorum 
rebellis mibi fuerit , ego eum feriam spata mea. » — c Grates, respondit regina, tan- 
tum fac ut babeam pueros antedictos. » Cumque abisset dictus fussifer % ut sue spon- 
sionis verba compleret, Matebruna sub omni celeritate roisit qui vocaret Marcum, 
famulum suum superius memoratum, qui jussu suo septem parvulos jugnlasset, et 
seorsim sciscitatus ^ est quid de parvulis illis egit ^. Qui mentiri nolens, omnem rei 

Marcum Matebruna gesiB rctulit veritatom. Tune Matebruna, efferata mente » insiluit in Marcum et un- 
ocuiii orbat. guibus suis oculos ejus effodit*. Marcus bec paciens, flebiliter exclarnavit dicens : 

c Heu! heu! quam injuste me laceras innocentem et punis immeritum! » Tune plures, 
audito strepitu , conyenerunt ut scirent quid hoc esset, sed Matebruna, ne causa pro- 
palaretur> cessavit a minis et, tanquam nichil actum fuisset, silere cepit. Marcus 
tamen mansit in magna miseria et merore. Tune Mauquarré, malefactor» qui potest 
dici maie quadratus, juxta sui nominis ethimologiam , festinat ad forestam et ad 
heremitorium senis venit, ipso pro tune absente cum uno de pueris, qui comitem 
se obtulerat heremite. Reliqui sex domi sedebant. Ad quos intrans falsus ^ foresla- 
rius, extractum gladium vibravit inter illos, jubens ut obedientes sibi forent vel illico 
gladio suo périrent. Qui, continue perturbati et perterriti , corruerunt ad terram. Mox 

Bapit Mauquarré in- cupidissimus ganco rapuit catenas de collis eorum, qui confestim, postquam ca- 

iâ°%'^noV'^s^i^e tene rupte sunt, candidi facti sunt cigni, alarum rèmigiis velocissimi, pariterque 

Ycrtuniur. yolatu rcctissimo ad rivum quendam, qui fuit patris eorum, pervenere. Foreslarius 

apprehensis catenulisad reginam pervenit vetulam, efferens ei parvalorum predam. 

Que, gavisa nimium, graiias egit ei, catenasque clausit in cista. 

unus tamen vuiius ter- Hcrcmita lutcr hcc rcdicus ad habitaculum suum, cum puero qui secutus eum 
fuerat, cum non invenisset sex reliques quos illic dimiserat, contristatus indicibi- 
liter, amare flevit et maledixit corditer personam que rapuerat innocentes. Puer vero 
qui cum heremita remanserat, ut cognovit fratres suos non adesse*, consternatus in 
terram corruit et yelut exanimis diu jacuit. Experrectus tandem fratrnm deploravit 

* Fureifer, \ • Scitcitata. \ » Egerit, 

* C*est toujours la même furie, et elle conservera jusqu'au bout oette rage et cette férocité. | ^ PalniM, employé 
comme dans la langue romane , pour traître , perfide. 



vat. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 189 

absenciam, oraos sanctam Mariam ut opem ferretet fratrum suorum calamitatibus 
dignaretur adesse. 

Matebruna, nondum saciata miser iis puerorum , toto sensu studere cepit qua arte 
conversos in cignos prohibere valeret ne unquam in l'ormam pristinam reformarentur. 
Vocato proinde quodam aurifabro salis experto» diiit ei : c Yideas hic sex subtiiissi- 
mas catenas argenteas; toIo micbi pateram exinde fabrices, materiam cujus opusEx otenarum metaiio 
superet, que et catenarum pondus teneat et omnem maleriam earundem in se con- ^ata'b^u^^"'^''^''^ 
tineat. » Aurifaber ergo, catenis sumptis, domum rediit et optimam preelegit sex 
catenarum. Quam ut liquefecit cepit argentum illud in brevi sic crescere et mul- 
tiplicari quod argentarius ille de dicto métallo duos magnos crateras exculpsit ^ 
Quinque catenas reliquassibi tulit, Deo reddens gratias, quas et servavit intégras 
apud se» sciens non sine divino opère tam mirabile signum minime contigisse; dixit- 
que sue conjugi : c Cernis bas cupas» uxor cara; scito quod nunquam in tota vita 
mea sic argentum in effusione multiplicari, unde conjicio quod de speciali gratia Miracuio deterretur au. 
Dei istud nobis contigeril. Quapropter, sicut me diligis, custodias secrète istas quin- '''^'^^'^ 
que catenas» quia mibi care erunt cunctis diebus vite mee » et habeas hic cupam 
quam precor cum catenis in cista tua claudas. Nec uUi secretum istud detegas. » 
Fecit ergo femina preceptum mariti , et ille cum una cupa venit ad Malebrunam, Os- 
tenditque sibi cupam et dixit: cYere» domina, mea regina» istud argentum nobile 
est et purum quod eciam sumpsit sub manibus meis in operacione crementum. » 
Appensa proinde patera coram regina, repertum est pondus sex catenarum justissi- 
mum in illa cupa. Tune exultans Jfa^e&runa dixit : c Nunc compos eflecta sum omnium 
votorum meorum, jam amplius non timebo quod semper prius timui et verebar. » Tune 
remunerato largiter argentario cum gratiarum actione dimisit eum. 

Hiis ita gestis» maleûca Matebruna quadam die dixit ad filium suum regem : c Cur, 
inquit» sic corde mestus expectas et in iuctibus persévéras? Cur non fit judicium de 
maledicta conjuge tua » cum totus mundus de te miretur et fama tua pessima que se 
tate sparsit? Quapropter, si redintegracionem famé desideras, fac ut uxor tua cicius 
morti detur» que jam morte digna judicatur a cunctis; et tune cum honore poteris 
talem ducere, que et moribus atque natalibus necnon et diviciis et ipsa pulchritu- 
dine sit apta lecto tuo. Quod si diucius contra meos monitus meretricem istam deti- 
nere volueris» materna maledictione non carebis. » Rex aulem» maledicte matris sue 
superatus sermonibus, annuit ejus persuasion! licet invitus dicens : c Facito ut combu- &», tmci m.tris consi. 
ralur coram populo, si leges id décernant. » Tune proclamari fecit rex per provincias îieV'c«mal"^si Tegw 
sue dîcioni subjectas, ut proceres et communes ad ejus curiam convenirent, cogni- 
turi pari ter et audituri vindictam penalem quam regina passura fuit pro crimine tam 

* ExculpserU. 



id deceroant. 



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190 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

enormi. Quibus occurentibus rogavit rex universos et singulos ut sentenciam darent 
juri consonam in reginam que se tam viliter maculavit. Qui omnes adjudicaverunt eam 
igni. Tune rex, merens et doiens et nulio modo subvenire regine valens eontra leges, 
clamorem populi ratifieavit. 

Interea innocens regina, carcere clausa manens et undecim annis injurias et languo- . 
res tollerans % jugiter oravit Dominum Jhesum Christum et ejus mitissimam matrem 
Mariam semper virginem, ut ei subvenirent et eriperent ab hiis malis; que tandem ex- 
audita est et salvata miraculose , prout postea audietis. 

Heremita, de quo supra locuti sumus, diebus ac noctibus persistens in orationibus 
et carnis sue magnis afflictionibus, oravit Dominum et beatam virginem ut sex illos 
servaret innocentes quos diximus ab eo raptos. Puer eliam ille» qui cum heronila 
remanserat, ut vidit senem facere, sic et ille fecit , genibus flexis damans ad Christum 
Angélus ueremitae «p- pro salutc fratrum suorum atque sororis sue. Cumque sine intermissione sic agerent, 
^"'^^ circa cujusdam noctis médium angélus de celo venit ad vetulum , nuncians ei de puero 

secum conversante, quod magnus Dominus esset futurus et Dominus esset secum in 
omnibus ad quecunque perrecturus foret. Nunciavit insuper veterano de sex pueris 
quos educaverat et de fortuna que manebat eosdem. De pâtre quoque eorum non ta- 
cuit, quod ipse esset rex magnus, dictus Orianus, matre quoque regina sanctissima 
Béatrice vocata, que dictes sex filios et unam feminam peperit uno partu. Qoid 
multis moror? Istam tragediam historié predicte per ordinem pandit heremîte, de 
Matebrune maiicia, de Marci, servi sui, justicia quem proinde privavit luminibus 
Matebruna, de maléfice quoque Mauquarré, qualiter catenas puerorum rapuit et 
Matebrune detulit et cetera que secuntur edocuit. Revelavit insuper heremite qualiter 
in crastinis ante meridiem comburenda fuit regina, mater puerorum factione pes- 
sime Matebrune, ma tris régis, nisi presto foret puer qui secum in crastino summo 
mane ad defendendum matrem suam. 

Heremita celesti nuncio sic respondit : c Quomodo possunt ista fieri? Puer arma 
non novit , equum non ascendit , gladium non contrectavit, inexpertus est ad opéra 
marcia. » Bella non vidit, contligere duello non potest pro sue etatis teneritudine. 
— c Non sit * tibi cure cuncta que memoras, respondit angdus, quia virtute divi- 
nitatis hostem vincet. » Quibus dictis, recessit celestis nuncius, puero bona pre- 
catus. 

At heremita residuum noctis duxit insompnis, quia cor ejus erat pavens pro 
puero qui nesciebat arma. Attamen confortabatur in Domino et in potencia virtutis 
Dei, putans angelicam prophetiam falli non posse. Igitur mane dilueulo puernm 
suscitavit a sompno , dicens oportere eum pergere viam permodicam ad arbem proxi* 

* Tolerans, 1 « Sint, 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 191 

mam, ubi oecesse sibi fait armari et in causa matris sue pugnare , alias ipsa cre-B^a/r/mpuernatum». 

..« •■i*i«*ii.r^ i> • • « 1 ximut matris defen- 

man tlammis debuit die illa. Quo audito^ puer maxime miratus est super hoc verbo siooem sascipit 
mater, rogaus obnixius quid hoc Terbum mater sigoificaret : c Utrum sit , iuquit , esca 
vel potus, ayis aut bestia iibeoter scire vellem ^ » Tune heremita dolore repletus, se- 
pius suspiravit et puero mestus ait : c Dicam tibi, fili carissime, de hoc termino mater 
quid sit; ipsa est persoua que te portavit in utero et pater qui te genuit rex est nomina- 
tus et fortis , sed mater tua dampnata est hodie , passura supplicium et mortem, quam 
non meruit. Qua propter festina , videbis cito civitatem ubi défendes matrem tuam et 
liberabis a morte, sicut mihi Deus per angelum suum revelavit bac nocte. » Puer, au- 
ditis biis beremite sermonibus , omniuo commisit se divine voluntati , paratum se futu- 
rum spondens ad exsequendum quecunque diyinitas ordinasset, et dixit: c Obsecro te 
igitur, pater amande , dicite mibi quomodo , pugnare debearo , cum confligere necessa- 
rio me oporteat. » — c Super equum , inquit senex , sedebis armatus audacter, ut mos est 
militantibus biis diebus. Rex Oriautem \ ad quem vadis tibi pater est naturalis Régi- 
naque Beatriœ^ mater tua, que plena doloribus , miserabilem ducit vitam dolisetfrau- 
dibus matris régis, que ei , licet falso, constanter objicit septem catulos peperisse. ille 
veroqui cathenas abstulit de cerricibus fratrum tuorum Ifauguarre vocatur, cum quo 
duello teoportet confligere. Quem, coopérante tibi divina gratia, superabis. Sed an te 
bec omnia, fili, te moneo ut baptizari te facias et soliciteris ut voceris Eneas. Igitur 
jam festina, quia tempus est , et Dominus erit tecum. » Dum ', parens preceptis senis , 
accinxit se ad iter , quem deduxit heremita per saltus latebras donec videre possent vi- 
cine menia ciyitatis. Gui dixit sanctus senex : c Ecce vides locum ubi pater tuus rex est 
et mater tua magnis calamitatibus involuta, que comburitur hodie nisi tu sibi suceur- 
ras. Cum ergo veneris ante regem primo et principaliter rogaeum ut fonte baptismatis 
te faciat purificari. Quo facto, te permittas armari , credens qnod Deus omnipotens, 
Creator tuus , qui pro sainte nostra natus est de virgine sancta Maria et nos redemit suo 
precioso sanguine, protector tuus erit et te salvabit ab hoste. » Et, elevata dextera, be- 
nedixit eum , imprecans ei prospéra bonamque fortunam. Tune heremita regressus est 
ad hospicium commendavitque corditer Deo puerum , ut eum ab omni malo servare di- 
gnaretur. Puer vero pergit iter suum , indutus apparatu mirabili , cujus indumentum 
consutum fuit foliis latis et viridibus, in quo iuere folia foliis artificiose superposita , 
cincinni globosi et incompti , quippe qui pectinis usum non noverat, faciès illota et hir- 
suta, agrestis et decolorata, manuque brevem gestabat baculum quem, si quis sic in- 
cedentem vidisset , amentem vel fatuum putavisset. Taliterque omamentis rudibus redi- 
mitus pervenit ad urbem. Urbs vero pro tune in luctu fuit et lamentis propter ignem 

« Ces marques de naïveté et d^ignorance , ainsi que les autres qui suivent , appartiennent à la narration latine. 
' OrCaniM;plu8ba8 0H(iunj. Voy.p. 6,v.45. | • Mot superflu, employé peut-être pour ergfo, donc. 



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192 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

flammantein qui fuit accensus in regine Beatricis iocendium, ad quem maliciosa Maie- 
bruna dictam reginam manibus post tergum ligatis fecit ad penam protrahi et amaris- 
sime flagellari , que semper inter tormenta Christum et beatam virginem in auxiliam 
inyocavit. Gui maledicta Matebruna : c Certe, vesana, sine fructu fundis precamioa, 
quia nec Deus nec Maria nec ipse diobolus nec quod continetur sub celi capa totum 
fuivum metailum te redimet ab aroara flamma. » Sicque trabebant reginam et iropelle- 
bant ministri scelerum cum omni ferocitate versus supplicium. Rex interea, sublimi 
vectus est equo ad sediciones sedandas in populo qui convenerant * pêne sine numéro 
ad spectaculum, turbas compescuit, murmura mitigavit, attamen pre dolorevix pro- 
ferre potuit uiluni verbum. Iliic regni proceres et eorum conjuges, yirgines et matrone 
nobiles adunate defleverunt amarissime vices regine, orantes unanimiter ut Christus 
adesset ei in ista calamitosa necessitate. Cumque perducta fuisset regina ad loca lor- 
menti, populus, pietate permotus, altegemuit, orans regem suppliciter ut regine pe- 
nam propicius pardonaret. Gui rex, maxime veritus matris sue mala verba , juravit se 
nullatenus hoc facturum. 

Dum bec agerentur^ apparuit repente coram rege puer vestitus foliis, ut prefertur, 
qui cum vidisset regem pulcre faleratum dextrarium insidentém, dixit inter se : 
c Gerte miror maxime que sit ista bestia que sic in sublimi vehit istum hominem; 
vere si ego sederem super dorsum suum, puto cito ruerem. » Deus autem justus et 
misericors misit angelum suum bonum qui semper pnerum comitabatur a dextris, ad 
dirigendum gressus ejus verbaque formanda que loqueretnr. Ut igitur puer aspexit 
regem, nesciens quis esset, innocenter dixit ad eum : c domine, quisquis es, oro 
pande verum, dicque mihi qualis bestia est que te portât, nempe velox mihi videtur 
et audax. Estne cervus aut cerva? dicite mihi, precor; longas aures habet oculos, qno- 
que latos crinesque perpulcros; quamobrem scire vellem .juod esset sibi nomen. » 
Audiens rex verba pueri, risisse potuit si non doloribus plenus exstitisset, scivitque 
per verba pueri quod non diu in civitate vel oppido moratus fuisset. Attamen, ut vir 
generosissimus , blande dulciterque respondit puero animal quod insidebat equum 
esse. Tune puer grates egit régi et ait : c Gerte ista est fortis bestia que sic mandit 
ferrum; dentés sui firmi sunt valde, qui hoc sufficiunt masticare. » Rex vero, delec- 
tatus innocentia puerili, quesivit quod esset nomen ejus^ responditque puer quod 
nondum nomen sibi fuisset impositum : c Sed quando cum pâtre meo, ait, in silva 
moratus sum , puleher fili fuit mihi vocabulum. » Ad bec rex mestissimus dixit ei : 
c Siste, precor, ait, o puer a verbis jocosis, quia tôt sum fatigatus anguoribus, quod 
jocari non possum. » — c Rogo , mi domine, dixit puer, dicite mihi causam doloris 
atque meroris vestri. » Rex ait puero : c Dolor et anguslia, fili, afDigunt cor meum, 

• Convmerat. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 195 

quia coojux mea talem commisit crimen , quod in hac flamma vitam suam fioiet. > 

Puer compassione plenus : c Heu» inquit, o bone domine, ob quam causam tum 

turpiter morietur? » Rex vero dixit : c Decem anni sunt elapsi postquam, contra na- 

turam, peperit septem calulos; quamobrem ea tempestate judicium combustionis 

accepit. » — c Ha! bone Deus, respondit puer, quam injustum est istnd judicium! Puer ad pugaam pro 

quia mulier illa nunquam meruit penam talem pati , et ad hoc profandum, in cunc- Tu^^^ '"*" ^'"' 

torum presencia , paratus sum duello pugnare contra quemlibet qui contrarium pre- 

sumpserit sustinere. » Hiis auditis rex miratus est de verbis pueri ; non tamen plenius 

ei credebat, propter apparatum suum, qui plus stultum representabat quam scuta- 

tum S dixitque sibi : c Si fores » o juyenis, tam manu promptus quam lingna, doloris 

mei mitigaretur pars maxima. c Gui puer : c Bone domine, cur ista verba profertis? 

licet parvus sim et juvenis, Deus omnipotens me juvare potest. Idcirco, quidquid 

mihi contingat, exequi volo quod promisi ad probandum famam fore falsam que 

fertur in banc dominam. » 

Dum bec inter se conferrent rex et memoratus juvenis, venit ad locum maliciosa 
Matebruna, flagellando et impellendo reginam ad loca tormenti. Quod videns rex 
Orianus vocavit matrem suam Matebrunam , ut veniret et audiret que sibi referre 
vellet. Quod ut persensit puer, regem vetuit vocare yetulam ad consulendum : c Quia 
pro certo, ait, si feceritis secundum velle suum, vos ibitis ad infernum, nam et ^o 
paratus sum vindicare falsam famam qua tua conjnx infamatur, in quemlibet qui 
banc voluerit defensare. » Tune rex, quam maxime miratus est super hoc verbo, 
dicens! c Nunquam, inquit, durum cilicium ammovere de lateribus meis vellem, 
si Deus tibi dare dignaretur tantam fortitudinem quantam profers ore. » Accessit 
interea maliciosa regina et, elevata voce, dixit régi : c Fili, fatuum te ostendis fa- 
bulis intentus hnjus stulti, credendo suis mendaciis vel adulacionibus quibus te de- 
decet detineri. » — c Non sic, ait puer ,o domina, non sic est, ut dicis, sed invenies 
et experimento cognosces quod non sum ego stultus neque mendaciis eum circum- 
yenio. Loquor domino meo régi quod verum est, videlicet quod pugnare volo pro re- 
gina nequiter scandalizata contra quemcunque volentem duello confligere in hac 
caosa. » Matebruna malefica , audiens ista verba, in amentiam fere versa, rapido cursu 
prosiliens, apprehendit circinnos pueri et evulsit decrinibus suis plus quam centum. 

* Dans le conte de VErmite qui s'enyvra, Gautier de Coins! dit que ce solitaire, qui allait en pèlerinage tout nu, 

Taal esploita qu'il vint à Aome. 

Oe nnle part n'encontra home 

Ne femme qui ne li criast : 

1 Voit le fol » ou qui nu (n*ei) huast. 

BféoD, Nouveau recueil de fabliaux , II, 183; Fr. Michel, Tristan, II, 209. 

ToM. I. 25 



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194 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

TuQC una commuDes et proceres clamaverunl ad regem ul judicium rectum faceret 
et manu leneret puerum prout decait et tenebatur. Ad bec regina Malebruna : c Dolor 
et tristicia apprebendaDt eum , si sic faciat. Quis sapiens veilet credere tali gnatoni 
pro lalibus fabulis fraude cooflctis? Putatis eum velle duello confligere quem ego fira- 
gilis femina sola manu contorto collo strangularem ! » Tune dixit rex matri sue : 
c Cessa, mater, a verbis talibus, quia nullatenus fiet ut pulas, donec plura noyerim, 
si puer vires babeat juxta verba oris sui. Tune possumus evidenter cognoscere quod 
tu foyes falsam causam. » Quo audito, Matebruna, yelut mente capta, dixit mal^c- 
tori Mauquarré ut sine mora se armaret et istum presumptuosum perimeret pompato- 
rem, babiturus ab ea stipendia mérita et bonores magnos. Ipsaque personaliter eom 
armavit ad unguem, faciens eum militem manu sua. Quibus gestis, Matebruna clamavit 
ad regem dicens : c Exbibeas, o fili , jam tuum pugilem riyalem qui astat tuo lateri, 
quia meus athleta paratus et promptus presens est ad defensionem cause faciendam. 
Noveris pro vero quod de capite suo tam secura sum, sicut de roba que mecircum 
amictat. » 

Rex, biis auditis ab impiissima matre sua, querit a puero quid jam yelit agere. 
Cui puer : c Certe, rex, si gubernacionem possiderem regni tui, Matebruna, mater 
tua, in ardenti fornace flammis daretur pro suis notoriis maleficiis, sed nunc, o rex, 

stcram baptismatis as-quouiam dimicarc me oportet in causa justa et pia, facite me prius baptizari. Quo facto 
persionem obsecraïur ^j^^g timcbo quid faciat mihi bomo; consequenter me croate miiitem ettuncfaciam 
quid facturus sum, Dei gratia me juyante. » Rex, biis sermonibus delectatus, multi- 
pliciter coufortatus , fecit abbatem quendam accedere qui eum regaliter baptizaret. Sed 
priusqnam pervenisset ad ecclesiam , preeunie eum populo numeroso et subséquente, 
Deus omnipotens inusitatum cunctis ostendit miraculum. Nam cuncte campane que 

portcntuiD. fuerunt in ciyitate sonuere solenniter sine tactu yel manibus cujusqne moyentis ^ Qoo 

mîraculo divulgato inter vulgares et nobiles, gavisi sunt singuli, reddentes gratias 
Conditori. Baptizato puero nomcn est impositum £nea«, juxta preceptnm senis be- 
remite. Tune Matebruna maiiciosa malevolice dixit régi : c O insensate fili, putas 
istum ribaldum tanta fortitudine preditum et audàcia ut pugnare posait? Dia ante 
noctem yidebis eum mortuum coram te capiteque priyatum. > — c Istud nescio , res- 
pondit rex , sed yotum Deo yoyeo, si puer Mauquarré superayerit , corpus tuum ere- 
mabitur in bac flamma. » 

Tune puer peciit arma et mox duo armigeri missi sunt ad ea deferenda jussu r^s. 
Qui eum intrassent turrim^ in qua servabantur arma regia, viderunt illic subito 

scutum coeiitus E neae i^ndenieiù * coram oculis eorundem scutum albo nitore nitentem ', crucem rubeam 



inisiuin. 



' Ce prodige nVst pas dans le poème. 
^ Pendens | » Nitens. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 195 

in medio continentem ^ Et cogaoyeruot quod » ex speciali Dei dono, clipeus ille fue- 
rat paero preparatus. Nam in illo sculpte fuere litere auree hanc sentenciam conti- 
nentes : Clipeus isUpuero Enee preparatus est qui eum proteget et ab omni malo défen- 
dit quociens eum gestet. Reversi scutiferi scutom, mirabiliter adornatum variis 
preciosis lapidibuset singulis aareis, detulerunt regique cuncta que viderant retu- 
lerunt, scutum pupplice * demonstrantes. Rex, istis exbilleratus ^ gratias egit Deo 
et armari fecit puerum ad omnes punctus et levaverunt in suum dextrarium opti- 
mum nomine Ferantum * fecitque eum militem manu sua. Eneas, jam %\i\À\m\% Fenntus t<^x}x% Eneae. 
equo, peciit a magistro suo quale nomen baberet. Qui respondit equum esse qui ve- 
heret eum ad dueilum. c Etquid, inquit, vocatur tunica ista ponderosa, plena fora- 
minibus? > Et armiger : < Ista tunica lorica yocatur. > — c Quale nomen habent circuli 
deaurati que sunt in talis meis? » Respondit armiger : c Ista sunt calcaria, eum 
quibns debes urgere dextrarium, si necesse sit ut currat velocius. » Sicque per singnia 
requisitus, de sella, de freno, de strepis, de scuto, de lancea, de gladio, de galea, 
de casside, competentem reddidit racionem. Tune Matebruna dixit ad Mauquarré : 
c Feslina ferire ribaldum istum vecordem quem potes leviter solo dejicere capiteque 
privare. » Gui satelles impius ita respondit : c Yelit Deus aut nolit, manu mea mala 
morte morietur. » Commiserunt ergo bellum sceleraius et innocent» et, coopérante 
Dei yirtule, vicit puer post diuturnum bellum. Tali occasione satelles Matebrune 
percussit crucem in clipeo pueri et continuo, Dei nutu, de cruce flamma prodiit 
que percussit pectus Mauquarré et tanto fervore super eum arsit quod ipse continuo 
comiit consternatus '^. Quod videns Eneas gaudio gavisus est magno, sed nil plus 
molestie intulithosti suo. Tune Matebruna maxime tristabatur, sed populus private 
precabatur ut Deus omnipotens victoriam puero condonaret. Sed diabolo tamen vires 
Mauquarré ministrante, snrrexit ille propbanus ab extasi et juravit juramentis hor- 
ribilibus quod se vindicaret , cunctis videntibus. Clamavit igitur ad Eneam, dicens : 
€ Verte te, traditor, mercedem perceplurns, quia née Cbristus nec crux tua te 
salvare poterunt quin mea dextera moriaris. » Tune Matebruna clamavit ad JtfauçtiafT^, 
monens ut viriliter insurgeret in adulatorem ^ nec sineret eum diucius vivere. 
Audiens ista, rex jussit malri sue ut se subtraberet : c Contra leges, inquit, iacis, 
quia ubi duo pugnant pariter; tercius garriendo se non débet intromittere. » Cui 
respondit illa satis aspere, quod pro nemine tacere vellet quin militem suum nutibus 
aut elamoribus animaret. Hinc illau^tiarr^ violencius insurgit in Eneam et fit vebe- 

' Continens» Voyez aux rers 1010 et 3â85 les armoiries d*HéKas. 

' Publiée, j ' Exhilaratui. 

* Sur les noms donnés aux coursiers, dans les légendes romanesques du moyen âge, voir Tlntroduction. 
' Nouveau miracle omis également par le trourère. 

* Losangier, ce qui esta Tappui de ce que nous arons dit dans la note sur le ▼. 9647, p. 1 1 1 , du Chevalier au Cygne. 



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196 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

rnentissima pugna inter eos. Jam diu nempe protelabatur pugoa, donec uterque fessus 
sesubtraheret ad paasandum. Inter hec regina Beatrix^ que penam prestolabatur, ta- 
cite fudit oraciones ad Deum'ut puerum javaret» qui pugnam periculosam inierat pro 
eadem; et metuens multum pro eo in terram consternata ruit. Quam statim duces et 
nobiles élevantes , comfortaverunt nunciantes quod Eneas adhuc viyeret : laudes 
Dec ! Tune Eneas paululum refocillatus , cueurri t agiliter ad Mauquarré et , eleyata dex- 
tera, scutum ejus fidit et iterum feriens in caput ejus, graves libravit ictus. Videnshec 
iVa(^6runa , velut aroens exclamât^ dicensad Mauquarré: c Quid , inquit, agis, diabole? 
Défende te quamtocius eontra ribaldum istum et affer mihi cicius caput ejus. Ego que 
mulier sum , caput ejus a collo meis manibus contorquerem. » Accepta tanta contume- 
liaamaliciosavetula, dixitJfatifuafT^incunctonim audientia^ :cVidebitis,ait,omnes 
quod tam fortiter eum feriam quod nec Christus nec crux sua de morte salvabunt. > 
Percussitque perditus ille crucem in medio et mox exiliit de cruce serpens habensduo 

prodigiam. capita ; longus et borribilis in i^cins Mauquarré , et cunctis cementibus, non ob- 

stante galea, faciem suam discooperuit et visum a se abstulitoculorum *. Quo facto dis- 
paruit. Eneas y senciens adesse sibi Dei manifestam yirtutem, feslinanter accessit et 

Eneas Mauquarré vie { ta pcrcussit supcr caput ut lu tcrram caderet sicque propbanus ille victus est virtute 
Christi et se convictum reddidit. Quem Eneas continue decapitavit. 

Videns Matebruna pugilem suum prostratum et mortuum , timens indubitanter se 
rapiendam ad penam quam meruit, taliter se obtraxit, dum cunctus populus glomora- 

Matebruna in c^AcUum TeiuT ct irrucrct ad aspiciendum caput Mauquarré, et, ascenso caballo, celerius fugit 
^ount rante con u- ^^ q^^j ^gm castcllum nomlnc Mountbrante * quod defensoribus premunierat et victua- 
libus instauraverat habnndanter. Finito duello inter Eneam et Mauquarré Eneas pre- 
sentavit régi caput ejus, in conspectu tocius populi Quem rex complexnm dulciter 
osculatus est et reginam recepit in graliam, absolvons eam ab omni sinistra suspi- 
cione, exosculatusque eam pristine reddidit dignitati, cunctis gaudentibus de tanta re- 
conciliacione. Regina proinde conversa ad Eneam , flexis genibus gratias egit ei, quam 
puer erexit et oscula dulcia libavit eidem, prout natus matri debuit, monens ut omni- 
potenti Deo referret gratias pro mirabilibus que per eum fecerat. Tune Eneas peciit si 
foret ibi aliquis qui vocabatur Marcus orbatus oculis. Asiantes vero demonstraverunt 

Fneas Marco visum slbi virum. Marcus mox procidit coram eo, misericordiam petens et veniam, quia pu- 
tavit se continue perimendum. » Ne formides , ait Eneas , quia novi peroptime quod tu 
salvasti vitam meam. » Tune Eneas benedixit Marcum coram omni populo, et statim, 
quod dictu est mirabile, Deus reddidit sibi visum. Quo viso, omnes astantes Deo gra- 
cias reddidere et fletus pro gaudio edidere. Rex , hiis gestis, requisivit a puero de ortu 

> Ditenoyant. 

* Autre prodige qu*oii chercherait vainement dans le texte français. 

^ Plus bas Moniabraunt. Ce mot est encore de forme anglo-saxonne. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 197 

suo et de parentibus qui eum genoerant. Gui respondit puer : c Certe, inquit, fiiius 
vestersum et hocYobis signum. Quodam tempore cum ascendisselis turrim yestram, 
mater mea, que tune affuit, lalia verba protulit » dicens nullam feminam in hoc muudo 
posse impregnari duobus simul infantibus. Quetamen, Deo dispooeute, concepit sex 
masculos et unam femioam nocte sequente. » Et prosecutus , enarravit totam rei geste 
seriem; ut Marcus eos peremisset jussu Matebrune et ut eorum saivavit vitas, misertus 
eonim, et ut heremita mane progredieos eos invenit et decemannis fovit et aluit et ut 
iHauguarre cathenas fratrum suorum rapuit et Matebrune detulit, et ut fratres et soror 
ejus in cignos conversi eyolaverunt, ipso pro tune absente cum sancto viroqui eos edu- 
caverat. Rex igitur, presenti historia cognita, flevit amarissime, dolens quod non no- 
visset bec omnia ante tempus istud et mox properavit ad ripam ubi fuere sex cigni pul- 
cre natantes pariter. Quos ut aspexit , Beatriœ regina consternabatur pro dolore nimio 
quem conceperat pro transformacione sue prolis. Quam rex elevans» confortavit. Qui 
yero tune affuerunt pro casu puerorum maxime dolaerunt, inter quos aurifaber adve- 
nerat qui duos magnos cipbos operatus fuerat de métallo unius catbene; qui tactus do- 
lore cordis intrinsecus pro puerorum miseria , confestim domum cucurrit et atlulit 
quinquecatbenas perpulcras et genu tlexo coram Enea, dixit omnem rei geste verita- 
tem , quaiiter scilicet maligne Matebrune unam fecerat artificiosam pateram de una 
sola cathena, cum de manda to Matebrune omnessex expendisset in unam cuppam, et 
quaiiter in operacione ceperat inopinatum incremenlum metallum unius sole catbene, 
sicut ponderaret cratera * facta, quantum ponderabant omnes sex catbene. Tune Eneas 
coQfortatus, Yocavit matrem suam et dixit : c Gandeas, mater mea , quia videbitis in bac 
die per Deigratiam magna mirabilia que nos omnes exhillarabunt *. » Sequebantur ergo 
Eneam cum matre sua rex et turba multa usque ad ripam fluminis. Eneas proinde vo- 
cayit cignos, qui continuo yenerunt ad eum, gaudenteset alis yolitantes. At ille de- 
monstrayit illis cathenas. Quibus yisis, mox omnes exCenderunt colla ut cathenas suas 
quîsque reciperet. Quatuor ergo catbenus imposuit collis quatuor roasculorum etQuinque ex pueris ia 
quintam collo femelle, qui mox in formas pristinas sunt reversi. Sextus remansit ci- J'eîll*""" '*'^*""* ^*' 
gnus quia cathenam non babebat , et illico cecidit yelut mortuus pre dolore, et ita yer- 
berayitaquasalis suis quod aqua decolorata fuit, multis flentibus et lamentantibus yices 
ejus qui ad spectacnlum conyenerunt. Sicque percnssit semetipsum rostro suo quod 
cruor ubertim de corporesuo fluxit. Rex et regina , cernenles banc ayis miseriam, con- 
tristati sunt yalde. Attamen consolati sunt de inyencione sexreliquorum. Tune cignus 
ille mcstus enatayit. Rex yero et regina ad palatium sunt reyersi , et pueros apparatu 
regio yestierunt. Nec multopostfeciteos baptizari et biis nominibus appellari , primus 
dictus est Johannes in baptismale, secundus Oriaunt, tercius PetruSj quartus Sampson 

' Paura. i ' ExhUarabunt, 



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n 



198 



VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 



cem it obscssam. 



johannes , Oriaunt , quiota quc fuit soFor eoFum Rosula sive Rosetta yocabatur, puella paiera nimis virtu- 

^wa'seif'^o^er/â tibusque dotata ^ Igitur rex jam grandevus, utpote duceotos babens annos in etate, 

Toc.ntur pueri. ^^^ conscosu suoruiD proceFum atque communium, fecit coronari solemniter Eneam , 

filium suum. Qui mox in initio regni sui nobilibus enarravit fraudes et dolos atque 

malicias quas operata fuerat Matebruna^ unde precatus est ut assistèrent sibi, donec 

se vindicasset in eam. Qui omnes unanimiter promiserunt se parituros et adducturos 

Eoeas Mafebranae .r- popuium , quem quîsque posset conlrabere. Tune unus de eonsanguinitate Mauquarre 
eognoseens istud propositum , cum festinacione vadit ad eastellum Montabraunt ^ ad 
quod eonfugerat Matebruna, et omnia sibi retulit seriatim, scilicet qualiter Eneas 
eoronatus fuerat et eum suis eonvenerant ut obsiderent eam '. Quo audito maledieta ye- 
tula arrepto eultro aeriter insiluit in eum qui sibi noya nuneiaverat et oeeidit eum. 
Quod videntes barones et nobiles qui tune e&titere eum ea, faetum tam erudele tulere 
grayiter dieentes sibi quod rem fecisset detestabilem *^ nuneium qui sibi de bono eorde 
predixerat futuram perturbaeionem. Quibus illarespondit : c Ego , inquit , insanio pre- 
noseens Eneam regem faetum , qui totis yiribus ante triduum perimere me proponit. 
Attamen si fortuna mibi fautrix fuerit ut in manus mens ineidat, extrabam cor ejns 
de eorpore suo. » Tune jussit eastellum fossatis et machinis fortificari et barones suos 
et milites apprehendereloea sua quequilibet eeperat ad tuendum. Qui jussa eonfestim 
eomplevere et unus quisque vexillum suum super muros erexit, prout decuit, ex- 
plieatum. Rex Enea$ mane surgens, exereitu eongregato, yalde forti et nobili, 
eum suffieiente bellico ^^ versus MonUbraunl lora flexit peryenilque ad fluyium 
Galas appellatum qui eurrit per unam partem dieti caslelli. Cumque eepissent loca 
sua demetiri, ubi quisque in obsidione sederet^ venit dux Frisie eum deeenti po- 
pulo, scilicet quatuor millium armalorum,et sine strepitu eonsedit ad remotiorem 
partem dieti castri , ut Enee suecursum prestaret. Venit et alia gens periculosa , con- 
dueta per rivum illum, armis instrueta nobiliter, que partem aliam circumsedit 
Matebruna tantum cernens apparatum, ascendit rupem eminentissimam et elarnavit 
ad eos, vilipendens omnes verbis inbonestis et dicens eos faluos qui ad obsidionem 
convenerant, eum ipsa milites suffieientes haberet et armatos ad castri defensionem. 
Tune apparuit alius ^; vix ista verba cum pompa rancoreque Matebruna profuderat, 
et alius populus accessit virorum grandium qualem nullus unquam yiderat qui viri 
fuerunt statura magna, seientes bellum, habentes in longitudine pedes quatuor decim, 

Homi, rex gigantam. quorum rcx Homi proprio nomine dicebatur. Expost ab oriente venit exereitus for- 

* Ces noms sont tous différents de ceux qu^on lit dans le poëme , et n^ont pas , comme les derniers , de rapport à 
Phistoire. 

' Le siège du château de llatebrune , appelé Mauhriant ou Maubruiant dans le texte français , est ici raconté 
avec des détails qui ne s^y trouvent pas. Voy. vers 1876 et 2309. ( ' (7ont>eneraf et oh$ideret. 

* Ajoutons occidmdo. | ^ Apparatu sive victu? \ * Aliud? Ce membre de phrase serait mieux placé après 
profitderai. 



Flavius Galas. 



Dux Frisiae. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 199 

niidabilis decem millium S quoram maximus 1res pedes îd longitudine Don excessit. Novonim adcs 
De quorum omnium adveotu gavisus Eneas, omnium circuivit tentoria gracias agens 
cuDctis de benevolencia eorumdem. Tuoc tensa et erecta machina > projecta fuit petra 
magni ponderis ad quandam turrim cujus angulum sic conquassavit ut in duas partes 
divideretur. Quod videns Matebruna dixit ad Eneam : c Ha! farcon * nimis inepte, 
âli canicule, inculte ribalde; si hic esses, ego distorquerem caput a collo tuo. » — 
c Grales vobis, respondit Eneas, et Dominus tibi reddat, sed ad presens velle tali 
carebis, nam tnrris in qua coniidis maxime, non te salvabit, sed erit tibi in confu- 
sionem: » Hiis auditis, risere proceres de facetis Enee verbis et iterum tetenderunt 
tormentum viri plures, quod secundo jactu sic coilisit turrim ut média fars rueret 
et ducentos occideret de obsessis. Tune mente capta Matebruna clamavit^l^ armes ^! 
quod sonat ad arma. Quod multum obsessis placuit, quia libencius in campo mori 
Yolebant, quam ruina domorum. Exierunt ergo équités armati de castello decem 
millia virorum forcinm , inopinate mentes ad Enee impremeditatum exercitnm. Tune 
Eneas, primus omnium calcaribus urgens dextrarium, occurrit cuidam duci et eum 
lancea sua transfodit, qui cadens in terram mortuus est. Tune succrevit pugna 
maxima multique mortales mortui corruere, sed, Deo favente , prevaluere Enee milites 
et castellanos ad ftigam coegerunt. Sed dum castellum reintrare pararent, milites 
Enee se opposuerunt eis, introitum prohibentes. Tune verterunt se ut fugerent ad 
quoddam nemus sibi vicinum , ut repausare possent paulisper ibidem, qui yalde fessi 
fnerunt a pugna. Eneas vero, animosus et alacer, se convertit ad castrum et, con- 
tempto pericuio, portas intravit, non attendens multitudinem que remanserat in 
castello virorum forcium nec municiones yelut inexpugnables inibi constilutas. Unde 
coatigit Enee formidabilis et periculosus casus. Nempe cum portas intrasset, janitor 
demissa de superiore parte catafracta, clausit eum in dicto Castro, ubi sibi necesse 
fuit solo pugnare contra muttos. Quod comperientes qui in tentoriis exspectaverant , 
sub omni celeritate cucurrerunt ad muros, relictis tentoriis, cum instrumentis fos- 
soribus, ad dandum insultum castello perveneruntque ad portas quas audacter et 
animose in secnri et ascia dejecerunt , et janitorem inprimis peremerunt plurimos- 
que ÎD illo conflictu obvies occiderunt. Eneas , videns suos in succursum sibi venisse, 
letatus est et exclamavlt ut omnes accédèrent ad signum crucis sue , qui convenientes 
qaadringentos de familia Matebrune gladio percusserunt et totidem compulerunt ad 
lacum retrocedere, in quo miserabiliter periere. Tune Matebruna malefica^ multis 
angustiis vallata, pergirum quandam conscendit turrim et clamavit ad Eneam di- 
cens : c Audes, o miser, certare duello cum uno de meis qui tibi mox obviabit? Qui 

* Ou milium. | " Jaetorl 

' Ces moU fraoçais D*étaiit pas dans notre texte et la marche du récit différant de beaucoup entre le latin et le 
roman , c*e8t une autre leçon que le traducteur a suivie , ainsi qu*on Ta remarqué dans Tlntroduction. 



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200 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

si te superaverit subjicieris per omnia nostre voluntati, si vero viceris nostrum militem, 
nos reddemus tibi nos et omnia que in hoc fortalicio continentur. » Hinc di£Bnicioni 
Eneas sine mora consensit. Tune anxia Matebruna cueurrit ad turrim in qua thésaurus 
suus servabatur et effundens inde quarternum * nummorum , dixit militibus suis quod 
quicunque vellet causam suam contuendam contra Eneam suscipere, totam illam pe- 
cuniam et decies tantum susciperet pro mercede. Cumque nullus inveniretur qui 

Henricus Matebrunae iweWiim vcllet admittcrc, supervenit unus, obsessus cupidate metalli, qui spopondit 
se negocium suscepturum. Malebruna, sponsione militis exhillerata ^ thesaurum sibi 
dédit, moyens ut fortiler faceret in bac causa. Qui letificavit eam , jactitans quod ante 
noctem Eneam ad se duceret seu mortuum seu vivum. Tune illa gaudenter arma^it 
mililem et fecit ascendere dextrarium ad duella doctum. Qui, sonipedem urgens cal- 
caribus, egresssus castri januas caballavit cursu velocissimo ad foreslam ubi Eneas 
prestolabatur adventum suum. Dixit autem Matebruna suis militibus et aliis qui se- 
cum erant : c Ârmate vos celeriter et exeuntes occulte prope locum ubi duellum com- 
mittetur expectate ut si Henricus, hoc erat nomen militis, superatus fuerit ab Enea, 
sibi presidio possitis esse et Eneam captum capite privare. » Qui continuo jossa corn- 
plentes, silenter venerunt ad foreslam. Eneas, ut vidit Henricum in campo paratum 
secrète fudit ad Deum orationem ut eum a malo servaret et justam causam suam ma- 
nuteneret. Et ecce angélus de celo veniens in specie columbe nivec, dixit se missom 
de celis ad confortandum eum et docendum de fraude structa contra eum. c Decem , 
inquit, millia, illic preslolantur in abscondito, ut te périmant ante noctem. Qua 
propter prudenter agas, et Dominus erit tecum. » Quibus dictis disparuit. Tune Eneas 
bec revelavit militibus qui secum erant, jubens ut totidem separarent ad obviandum 
illis qui fidem fregerunt. Qui, mox dictis ejus parentes, pariter abiere et in insidiis 
dilituere. Henricus igitur, aspiciens Eneam promptum ac paratum ad obviandum sibi, 
damans validissime jussit ut se defenderet , alioquin sciret se continuo cuspide gladii 
sui morilurum. Gui sobrie respondit Eneas quod per Dei gratiam obviaret primitos 
et experiretur quid Divinitas de utroque ordinare vellet. Occurrerunt ergo sirool 
équités, lanceis rem agentes, et tanta vi dextrarios obviare coegerunt ut lancée 
frangerentur in frusta et ipsi in terram ruèrent eum suis equis. Pedites ergo facti ex 
equitibus, extractis gladiis diutissime pugnaverunt, donec Eneas gladio manum ampu- 
tasset Henrici. Clamavit proinde Henricus pre dolore fortiter et illico exierunt decem 
milites qui se prius absconderant et ad Eneam cursu quo poterant properabant. Eneas 
imperterritus amputavit caput Henrici et mox ad milites se convertit obviaosque cui- 

Mih uaui ex Matebru^ dam MUoni , qui magister reliquorum fuit , corpus gladio perforavit. Ceteri vero novem 
/ta* miiitura ducibu». ^jj.^^jjjçj^j.^jj^ ^^^ ^ quorum duo simul fixere lanceas super eum. Milites autem 

' Quaiemum , quartaut , quarteron , quartal ou boisseau. 
* Exhilarata. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 201 

Enee quos latere jusserat , opportone, Dei nu tu , venere et domino suo fuere presidio, 

capientes reliquos et occidentes. Matebruna, monita de hoc infortunio, mox in voce 

tube cornée adunavit quingentos de armatis hominibus , qui repente venit * ad locum 

ubi Eneas exstitit. Quos ut aspexit Eneas, mox crucis suffragium voce magna invoca- 

vit; notissimum signum suum nempe fuit crux illa que depicta fuit in clipeo celitus 

sibi misso. Cujus subsidium quociens adesse peciit, tociens sensit auxiliuro affuisse. 

Gens sua que fuit in tentoriis, audito quod Eneas inclamasset signum suum bellicum, 

confestim venerunt ad eum et Matebrune bellatores perturbaverunt , prostraverunt, 

protriverunt, peremerunt. Pauci qui cruentum bellum potuere evadere, ad castrum 

fugere. Quos Eneas, a tergo insequens, cum eis intravit et nobiles atque barones cum 

eo pariter glomeratim. Tune Maiebruna, pre dolore cordis insaniens, jussit suis 

qui remanserant, ut afferrent ignem ad comburendum locum. Eneas, hecaudiens, 

festinavit, cavens ne tam pulcher locus daretur flammis, et illico ascendit altos gradus 

par quos iter erat ad aulam repenteque conspexit illic stantem maleficam. Emissaque 

voce clamavit post milites, ut convenirent ad eam. Cumque prestolaretur Eneas ad- 

ventum militum, maledicta Malebruna silenter cucurrit ad cameram et, arrepto mu- 

crone, venit ad tergum Enee et furtive vibravit gladium annisu quo potuit in caput 

ejus, tanta videlicet vi ut sanguis decurreret ad talos ejus. Tune Eneas se vertit subito 

et vidit maledictam illam que sic eum percusserat, quam per crines fortiter apprehen- 

sam dejecit per gradus aule fregitque sibi duas costas. Per id temporis affuit gens 

Enee que tenuit Matebrunam et arte * custodie mancipavit; post bec ceperunt thesau- 

ros in Castro reconditos et custodes posuerunt ibidem , qui servarent illud ad opus c«steiium occupatur. 

régis. Hiis gestis, versus domum tetenderunt cum illa maledicta vetula, verberantes 

eam usque ad sanguinis effusionem. Eneas vero premisit nuncios ad certos amicos ut 

sic agerent et preordinarent, ne rex pater suus quovis modo matris sue penali judicio 

interesset. De conquestu tamen castelli de Mountebrant minime tacuerunt duxe- 

mntque ad quandam turrim, ubi rex prehendinaret, usque quo plene fuisset exe- 

cutum judicium de matre ejus. Attamen regina junior educta fuit ut videret judicium 

bostis sue. Malebruna cernens se dampnatam inevita biliter, clamavit ad circums-Bogo tradiiur Mate^ 

tantes innumeros proceres et vulgares ut accédèrent et audirent confessionem suam coJfc.îio eju». 

novissimam. Ad quam cum accessisent proprius : c Ego, inquit% per totum spa- 

cium vite mee nunquam bonum opus feci , sed semper ad omnem nequiciam , mali- 

ciam necnon maleficium et mendacium prona fui. Deum non dilexi neque sanctos 

ejus, neque beatam virginem, matrem Dei, nec aliquem quem novi servire sibi cum 

devocione. Dominam istam reginam pessime molestavi, auferens ab ea sex filios et 

unam filiam quos pepererat uno partu et elaboravi, quantum potui, ut acerbissima 

' FenerufU. \ • JrcU. 

' Cette coofessioD manque dans notre teite roman. 

ToM. 1. 26 



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202 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

morte pcrisset. Qua mortua , prémisse * filium meum regem et ejus amicos ac familiam 
et régnasse ' pro eo multorum virorum justorum calamitati , nec fuit ab Adam protbo- 
plasto mulier in mundo nata que fecit tôt malicias et nequicias quot ego meditata fui 
perpétrasse. Unde novi me indignam celi gaudiis et idcirco nolo Christum inclamare 
pro misericordia , sed demonibus me commendo , ad quos corruens sociis non carebo 
et ideo minus'. » Hiis a maledicta vetula dictis, pupplice * dejecerunt eam in flammam 
sibi paratam ministri deputati ad illud negotinm et ad cineres crernaverunt. Que mo- 
riens diabolo legavitspiritum suum, pessimum finem faciens vite sue scélérate. Quibus 
ita gestis , letati sunt omnes habitantes in circuitu de tam perieulosa peste sublata. 

Angciu» jubet ^n^am Nocte secuta , cum omnes sopori se dédissent prêter Eneam solum, qui recogitavit 
éiu$''rygnm"' ^"^"'^ quautam gratiam Divinitus contulisset eidem, venit ad eum angélus e celo missus qui 
dixit : c Enea , dormis? » Qui mox respondit : c Non dormio^ inquit , sed yigilo; tu 
quis es qui me vocas? » — c Ego, ait angélus, Dei missus ad te nuncius voluntatis di- 
vine; Christus tibi mandat, ut speciali famulo suo, quod in crastino summo mane per- 
gas ad patris tui rivum, ubi reperies fratrem tuumqui cignusrel ictus est, teprestolan- 
tem, naviculam alligatam collo suo trabentem ; quam incunctanter intrabis, permittens 
eum te tradere quocunque voluerit. » Eneas angelo sic respondit : c Paratus sum pa- 
rère preceptis divinis faciamque voluntarie quecunque jusserit ipse. » Igitur de mane 
consurgens Eneas primo progressus est ut audiret missam et postea venit in aulam, ubi 
enarravit militibus suis et armigeris quecunque Deus per angelum suum sibi jusserat. 
Deinde commendavit patri matrem suam reginam Beatricem et sororem suam Rosettam 
nuUi unquam nisi nobili desponsandam. Post bec resignavit fratri suo Orianus appel- 
lato regnum quod sibi dederat pater suus, cum corona ut regnaret pro eo, et patris ac 
matris curam haberet ceterorumque fratrum suorum. Tune videns pater ejus immuta- 
bile fore suum propositum , vocavit eum seorsum cum matre sua regina et dédit sibi 

Mirabiie cornu loco piguons vcH amoHS, quoddam cornu eburneum nobiliter smallatum ', cum zona 

suspensoria artiûciose operata de auro obriso ^. Quod cornu monuit eum mater sua 
beneservare : c Quia dum id gestaveris, inquit, non superaberis in causa justa. » 
Imposuit ergo mater ejus cornu circa collum suum , benedicens ei et oscula dans eidem , 
commendans eum Christo et proteccioni Dei celi. Mox Eneas armorum sarsînas ^ col- 
ligavit cum clipeo 4n quo depictum ftierat crucis signum , cumque totum apparatum 
suum bellicum adunasset, pater ejus et mater et muiti nobiles deduxerunt eum ad flu- 
vium. Quo cum pervenisset, illico cignus veloci cursu venit ad ripam, trabens post se 
naviculam , que coUo suo fuit annexa. At Eneas statim insiluit in naviculam , collocaos 

» Peremi$$$m, \ * Jiegnastem. \ ^ Eamut? | * Publiée. 

' Stnattatum , émaillé. Ce mot n'est pas dans te glossaire de Ducange. 

" jéuro obriso, d'or pur. Voy. Du Gange au mol Obryzum. 

^ Sarcinas. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 203 

in ea armaturam suam et victualia cum vioo pro unius mensis spacio. Deinde , saliens 
in lerram, iterato regem et reginam osculatus est, valedicens dominis et dominabus 
et omnibus qui convenerant. Nec facile potest dici quanti fluxere lacrymarum rivi , 
quando Eneas iterum intravit naviculam et navigare cepit. Cignus nempe valde veloci- 
ter liburnam traxit, sic quod cito ejus aspectu carnere spectantes. Unde rex et regina 
dolentes reversi suntad curiam, inde magis contristati de mirabili profectione sua , 
sed eo plus gementes, quia quo iverit nescierant. Cignus igitur trahens fratrem suum 
per metas fluminis, pervenit cito in maris alta et per totum diem illum noctemque se- 

quentem laborando.... (Df<tin<p/ura) 

fratris sui periculo regraciando multa donaria dédit 

ei et illico, congregatis bellatoribuscum regni nobilibus acceptaque licencia a suis pa- 
rentibus, accinxit se ad deliberacionem fratris sui cum omnibus turmis suis, Car- Garda. 
cUme^ ducente eos per viam Compendii ^, sic quod die septimo mane diluculo , pervene- 
runt ad locum destinatum. Nam dictus Garcio perduxit eos ad quoddam grande nemus 
ex industria situatum prope castellum ubi tenebatur Eneas, ubi se prépara verunt ad 
pugnam secreciori modo quo poterant, et usque ad tempus congruum delituerunt. 

Aygolandus ^ eo die snrgens tempeslivius, jussit suis ut ignem copiosum SLCcede- AjrgoU„du 
rent extra castri januas, aiTirmans quod eo die coram suis oculis cremaretur. Mox mi- 
nistri tyranni , jussa complentes accenderunt ignem maximum , ad instar spaciose 
domns> quando comburitur, et Eneas eductus est manibus a tergo ligatis ut in flam- 
mas dejiceretur. Quem sceleratissimi famuli tundentes et verberantes, acerrime fes- 
tinancius progredi coegere^ illis stante Aygolando et factis applaudente. Affuit ibi 
tune miles unus Symon nomine, vir quidem fortis et audax ac manu promptus, non Sjmon. 
tamen substancia dives, sed sapiens et disertus, qui libéra voce dixit Aygolando : 
€ domine Aygolande, noveris te peccare graviter occidendo puerum qui Chris- 
tianus est et insuper cognatus tuus. Rêvera Matebruna maliciosa fuit et multorum 
malorum auctrix et operatrix, que idcirco mortem meruit ^ judicium baronum regni 
et communium. Et ad hoc probandum ecce paratus sum duello dimicare contra quem- 
libet istud inticiantem. » In mala bora^, respondit Aygolandus bec verba : c Pro- 
tnlisti, » et illico jussit suis ut eum ligarent cum Enea continuo comburendum, et 
sic societas cognoscetur duorum puerorum. 

Cum audisset et vidisset bec omnia pius ille Garcio, de quo mencionem in pre- 
missis fecimus, extemplo cucurrit ad silvam ubi se continebat frater Enee cum 

* Gareione, voy. le vers 3187, p. 131 . 

• Compendii, Compiègne, ou via compendii, chemin de traverse. 

' Jygolandus. Ce nom viendrait-il des Agulani ? « A^^lani fueruot numéro tria millia. » Ge$ta ûeiper Pran- 
cof , I, 15. ' 
^ Ajoutez ieeundum. 
^ J la maie heure. 



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204 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

exercitu, et repente clamavit : « Ad arma! ad arma! te prépares, o Oriaunt et milites 
tui , quia jam tempus est. » Tune milites, ascensis dextrariis, et pedites, sumptis 
armis suis, subito, velut turbo, ruebant ad locum ubi ignis fuit acceosus. Quos per- 
cipieos quidam servieas ad arma, qui fuit de familia Aygolandi, nunciavit ei de mul- 
titudine et apparatu eorumdem qui mox cum suis omnibus fugit ad castrum , dimit- 
tens Eneam et Symonem ligatos strictissime juita ignem. Cum se armassent Aygolandus 
et sui festinantissime portas exierunt et obviantes adventantibus , lanceis preacutis 
clipeis ' perforaverunt , sic quod muiti de suis dextrariis corruerent mortui in primo 
congressu. Interea sepe nominatus Garcio venit ad Eneam et Symonem, et scidit 
vincula eorumdem. Qui soluti properaverunt versus municipium ubi quendam mili- 
tem obvium de equo dejecerunt et protinus peremerunt, diripientes sibi militis arma- 
turam, cum qua confestim Eneas se armavit ascensoque caballo supradicti militis, 
occurrit alteri militi armato peroptime quem lancea trajectum prostravit ad terram 
et occidit ibidem cujus equum Symon cito cepit per frenum et armavit se armatura 
dejecti militis et ascendit sonipedem cursuque validissimo pervenit ad locum con- 
flictus. In hoc certamine fuit vulneratus Eneas a quodam stipendiario milite qui 
tamen se viriliter vindicavit, in militem gladii contum toto nisu pungens eum, lanta 
vi ut caderet interemptus; crevit proinde pugna fortissima, in qua confractis utrobique 
lanceis, gladiis ancipitibus res agebatur. Commissum fuit ibidem bellum cruentissi- 
mum die illa et corruen cium corpora in crnore proprio volutabantur, Quingenti 
nempe numerati sunt de Aygolandi militibus cecidisse, sed nondum finis. Eneas rê- 
vera se miscuit fratribus suis et aciem que densa fuit adhuc et intacta , divisit et recto 
cursu ad Aygolandum lora convertit. Quem gladio bisacuto percutiens, secuit eum 
crebris ictibus usque ad cor et ad solum pepulit. Quo mortuo, gens sua non audens 
ulterius dimicare, fugam cepit. Quos rex Orianus et Eneas et populus eorumdem in- 
sequentes, plurimos peremerunt priusquam pervenire possent ad castellum. Qui con- 
versi clamaverunt ad Eneam ut parceret eis amore Christi. Qui se humiliaverunt 
et ei dexteras dare parati sunt. Quod Eneas libenter annuit et castellum, nullo con- 
tradicente, intravit, ubi cepit honorem a singulis et homagium applaudentibus uni- 
versis. Quibus ita gestis, letati sunt omnes et omnipotenti Deo gracias retulerunt et 
convivium maximum célébra verunt, ubi Eneas biis verbis ad Symonem usus est : c Tu 
fuisti pro me ligatus et ad flammas destinatus amore meo. Et quia novi tuam gratitu- 
dinem fidemque persensi , tibi concedo castellum istud ut exbibeas bonorifice Gar- 
cionem qui hos confortavit et ab hostibus tutos fecit , durante vita sua. » Tune Symon, 
ad pedes Enee prostratus, gratias egit ei et cuncti proceres unus post alterum id fe- 
cerunt. Eneas autem perhendinavit ibidem amplius quam per septimanam ut Symo- 

' Clipeos. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 205 

monem miiteret in loci pacificam possessionem. Quo facto, presto fuit cignus ad 
naviculam, quam mox Eneas iatravit et, accepta licencia a proceribus et amicis, 
navigare cepit quo cignus eum perducturos esset. Orianus autem, frater suus, ad 
propria cum gaudio remeavit. 

Si quem vero plus scire delectat de bac bistoria, requirat magna volumina ' in qui- 
bus describuntur actus Enee et casus pulcherrimi atque mirabiles qui fortuitu con- 
tigere sibi dum navigaret in mari, cigno semper comité eumque trahente. In quibus 
casibus etsi letum semper linem sortitus est , inicia vel média luctuosa fuere et mise- 
raoda, priusquam perveniret ad locum ubi Deus omnipotens sibi pacem et requiem 
préparait. 

6. 

Le chevalier au Cygne ou Loherangrin , d'après Wolfram von Esghenbàgh , dans son 
poème de Parzival; éd. de ses œuvres y par Charles Laghmann, Berliu , 1835 , in-8**, 
p. 387, vers 24,629*. 



Sit ùber lant ein frouwe saz, 
Vor aller vaiscbeit bewart. 
Ricbbeit und hôher art 
Uf si beidiu gerbet wâren. 
5 Sikundealsôgebàren, 
Daz si mit rebter kiusche warp : 
Al menscblicb gir an ir verdarp. 
Werder liute warb umb si genuoc , 
Der etsiicher krône truoc, 

10 Und manec furste ir genôz : 
Ir diemuot was sô grôz , 
Daz si sich dran niht wande. 
Yil gràven von ir lande 
Begundenz an si bazzen ; 

15 Wes si sicb wolde lazzen , . 



' Un des romans français composés ou rédigés sur ce sujet , mais ce n^est certainement pas le nôtre. 

« Cf. réd . du Parcival (sic) , Berlin , 1 784 , in-4% p. 195 , vers 24,6ifr , ou Pakcit al , Rittergedicht von Wol- 
fram TOK EsoiBiiBAai. Jui den Mittelhochdeutêchen %um ersten Maie iibersetit von San-M abte. Magdeburg , 
1856, in-S'.sp. 569-571. 



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206 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

Daz se einen man nibt naeme , 
Der ir ze hérren zaeme. 

Si hete sich gar an got verlan , 
Swaz zornes wart gein ir getàn. 

20 Uuschulde manger an si rach. 
Einen bof sir landes hérren sprach. 
Manc bote ûz verrem lande fuor 
Hin zir : die mansi gar verswuor; 
Wan den si got bewîste : 

25 Des minn si gerne priste. 

Si was fûrstin in Bràbant. 

Von Munsalvaesche wart gesanl 

Der den swane brâbte 

Unt des ir got gedâbte, 
30 ZAntwerp wart er ûz gezogn , 

Si was an iro vil unbetrogn , 

Er kunde wol gebâren : 

Man muose in fur den clàren 

Und fur den manlicben 
35 Habn in al den ricben , 

Swà man sin kiinde ie gewan. 

Hôfsch, mitzûbten wis ein man, 

Mit triwen milte an âderstôz , 

Was sin lip missewende blôz. 

40 Des landes frouwe in scbône enpfienc. 

Nu boeret wie «!n rede ergienc. 

Rich und armeez bôrten, 

Di dà stuonden en allen orten , 

D6 spracb er : c frouwe berzogin , 
45 Sol icb bie landes bérresin, 

Dar umbe làz icb als vil. 

Nu boeret wes i' ucb biten wil. 

Gevrâget nimmer wer icb sf : 

S6 mag icb in beliben bl. 
50 Bin icb ziwerr vrâge erkorn , 

Sô babt ir minne an mir verlorn. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 207 

Ob ir niht stt gewarnet des, 

Sô warnt toich got, er weiz wol wes. » 

Si sazte vfihes sicherheit, 
55 Diu sit durch liebe wenken leit. 

Si wolt ze s!m6 gebote stén 

Unde nimmer iibergén 

Swaz er si leisten hieze , 

Ob si got bi sinne lieze. 
60 Die naht sin lip ir minne eoprant : 

D6 wart er fûrste in Brâbant. 

Diu hôhzit rîliche ergienc : 

Manc hérr von siner heode enpfienc 

Ir léhen , die daz solten bàn. 
65 Guot ribtaer wart der selbe man : 

Er tet ouch dicke rllerschaf , 

Daz er den pris behieit mit kraft. 

Si gewunnen samt schoeoiu kint, 

Vil liute in Bràbant noch sint , 
70 Die wol wizzeo von in beiden , 

Ir enpi^hen , sin dan scheiden , 

Daz in ir vràge dan vertreip, 

Und wie lange er dà beleip. 

Er schiet oucb ungerne dan : 
75 Nu brâht im aber sin friunt der swan 

Ein kleine gefûege seitiez. 

Sins kleinoetes er dà liez 

Ein swerty ein horn, ein vingerlin. 

Hin fu or Loherangrin , 
80 Wel wir dem maere rehte luon , 

Sô was er Parzivàles suon etc. 



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208 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 



Fragment de la légende du Chevalier au Cygne , tiré d'un manuscrit de l'université de 
Leipzig^ n* 1279, XV* siècle, pap.; et publié dans le recueil intitulé : Altdeulsche 
Blàlter vonMoRis Haupt und Henrigi Hoffmann, 1856, 1"' Band, pp. 128-136. 



(Fol. 248^''.) In eyme laDd, alze ich lass, 

E^'D jung edel man gesëssen wass. 

Der selbige reyt czu eyner czyet yn den watt met synen hunden yagen; do wart he 
geware eyner bynden , dy wass wysser wen der sne , dye hatte czehen czanken an 
yczlichem borne. Dy selbige bynde flocb czu maie snel vor ym yn das gebirge czwyscben 
dy wylden bocben bovele. He volgete yr gar czowelich noch yn den vynstern walt czu 
maie verne. Czu letczt quam be yn eynen wylden ibael durcb dy digken vynstern 
bôume; do vorlouss be dy bynde von den bunden. Do reyt be yn dem walde ben und 
ber und ryeff dy bunde wedder czusamene, alzo lange das be quam an eyn flyess; do 
want be ynne stende eyne schône junghrowe nagkel, dy wuscb yren lyeb und batte 
eyne gûldene kettene an yrer bant. Czu bant wart be yn yrer lybe entzunt und sleycb 
czu yr unvorsebens und nam yr dy kettene uss der bant , dor ynne sùnderlicbe kraft 
ynne wass und planeten ynguss adder ynfloss : dor ûmme werden sùlcbe frowen wùd- 
scbelwybere gênant. Alzo ergreyfbe dy jungfrowe met der kettene und tbrug sye nagket 
uss dem wassere unde vorgass der bynden met den bunden unde erwelte sy ym czu 
eyner brut und czu eyner elicben frowen. Alzo leyte be sy by sicb yn das geczeelt by 
dem flysse und beslyeff sy dy selbige nacbt und volbrachle met yr syne bocbczyet. Gar 
scbyre nocb der mytternacbt sacb dy jungfrowe yn das gesterne; docb wass sy nicbt 
me jungfrowe, sunder sy erkante an dem gesterne , das sy entpbangen batte secbs sone 
und eyne tbocbter. Das offenbarte sy dem selbigen yrem bern yn grosser soi^e und 
vôrcbte ; aber be nam sy suberlicb yn dem arm und troste sy lyeblicb. Do es nu mor- 
gen wart^ do furie be sye met ym uf syne borg. Czu bant, do des edelen jungen 
mannes muter dy junge frowe sacb und erkante, das be sy czu eyner elicben frowen 
genomen batte, do besorgete sy sicb, das sy gewalt und ère uf dem slosse vorlyssen 
wôrde, und wart betrubetes gemûtes und wart yr gram und baste sy czu maie sere und 
ryet und larte yren soen und bern , das be sye nicbt alzo lyeb solde baben und bette 
gerne kryg und czorn czwiscben beyden gemacbt. Aber sy konde es nicbt czu wege 
brengen; der soen wolde yre wort nicbt bôrn und war ummutyg uff sy. Do sy das er- 



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DU CHEVAUER AU CYGNE. 209 

kante, do stalte sy sich czu maie gewollich und dynsibaft und gar trostlich keyn yrenoi 
sone und keyn der jungen frowen; aber es gyng uss eynem falschen bertezen, sunder 
sy batte yn yrem hertczen eyne grosse grasame bossheyt berdacbt und betracbt , dy 
sy der juDgen frowen hyrnocb erczeygete, do sy est aller bequemest volbrengen konde. 
Aber met dem assewenyngen geberde so eerte sye and werdigete dy jonge frowe. Un- 
der den gescbicbten begunde der jungen frowen yr bucb uff czu gende und naete sich 
czu der czyet der geberunge. Dor nocb yn korczer czyet do gebaer dy junge frowe 
secbs friscbe sone und syne tocbter, alzy vor erkant und gesoyt batte; dy batten aile 
guldene rynge an yren belssen. Czu hant quam das bose aide wyeb , dy muter des jun- 
gen bern , und bewyste yre grosse faische bossheyt , dy sye yn yrem hertczen betracbt 
nnd osserdocht batte , unde nam dy soben kyndercbynne dy wyle dy muter slyeff unde 
thrug sy weg und legete soben junge welfercbynne an dye steet, dy ocb yn der nacht 
geborn warn. Das vorgenante bosse ungetruwe faische wyeb batte eynen besundern 
beymelichen knecbt ^ der yr alczu getruwe wass ; dene antwarte sy dy soben kyndere 
unde gebout dem by synen truwen und eyde und ganczer warbeyt , das he dy kyndere 
solde tragen yn den wylden walt und solde sy thôten unde begraben yn der erden 
adder solde sy ertrenken y dem wassere. Der knecbt gelobete, das hedas thuen welde, 
und brachte sy veme yn den wylden walt und leyte sy under eynen boum und bereyte 
sich , das he sy erworgen wolde. Do erschrag be yn ym selber und sprach : c Ich wyl 
unschuidyg syn an dem thode, » und lyss sy legen lebene und gyng wedder czu der 
frowen und sprach , das be yr gebot volbracbt bette. Aber der schepper aller créa- 
ture, der aile dyng czu dem besten erkennet, schygket , und fûget , der sach an dysse 
jungen menschen, das sy syne créature warn, unde santé en eynen vater, der sy er- 
nerte, eynen alden wysen meyster, der yn dem walde wante ûm kunst und wyscheyt 
wylle, das be der wysscbeyt bass gewarten konde; der nam sy uff yn syne gruft und 
eroerte sy alze syne eygenen kyndere met der mylch der hynden , dy czu ym gewant 
warn czu kummene sôben yaer. Under den gescbicbten, do dy kyndere worden w^ 
gebraeh, do ryeff das al te bôze wyeb, dy muter, den hem und furteen czu der jungen 
frowen unde wysteym dy jungen welfercbynne und sprach : c Sich, herre, dy kyndere, 
dy dyne frowe gebaert bat; es synt junge bunde. > Also straffie sy den bern , das he sy 
80 lyeb batte. Do der herre das sach , he glôbete syner muter und wart der jungen fro- 
wen czu maie gram und gehass, dy he vor gar lyeb batte, und wolde keyne wort bôrn 
yrer entschûldegunge, sunder he lyess sy mettene uff dem pallas yn dy erde graben 
und setczen bys au dy brûste und lyss uff yr hôbet setczen eyn hantvas adder eyn beg- 
ken met wassere und gebout aile synem volke, hern, knechten, gesynde, frowen und 
mannen , wen sy sich czu tysche setczten, so solden ... sy ... sich uff yrem hôbte was- 
eben und an yre schonen haer throgken. Och solde man yr keyne andere spysse 
ezessene geben wen dy man den hunden machte und bereytte. Also muste das arme 
ToM. I. 27 



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210 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

mensche blyben steende yn sûlchen nôten iind engesten sôben ganczen yaer , das mh 
Dymant ôber sy erbarmete yn yrer grossen ungenade, dy yr gescbach. AIzo Torczepte 
sich yr schôner lyeb, yre but und yr fleyscb vortarb, und yre kleyder voriDoddert^ 
Yon aldere; docb bleyb kiime dy bot ûber beynen. In den selbygen esyten worden dy 
vorgenante kleynen kyndere von dem yorgenanten meystere uf geczagen ond ernert 
met mylch von den bynden alzo lange, das sy selber batten gelart scbyssen vogele nod 
daz wylt yn dem walde, das sy sicb met dem fleyscbe ernerten. Under den gescbicblen 
gescbab es, das der vorgenaote junge edele maa, der yr water was, reyt yagen yn den 
walt; do wart be der kyndere gewaer; dy lyfen yn dem boltcze spelendeben und ber 
nf und nyder umvorseens und hatlen aile gûldene ketscbynne an dem baize. Cza baat 
bewegete sicb das blut yn ym von natuerlicber lybe und volgete en nacb und bette sy 
gerne ergryffen. Âber sy vorswunden gar balde von ym. Alzo czog be ledyg v^edder 
beym uff syen pallas und soyte syner muter und andern bern und frunden , das be 
geseben batte kleyne kyndere loufen yn dem vralde met gùidyn ketscbyn an den bels- 
sen. Do das syne muter borle, dy an der selbigen bossbeyt scbuldyg wass, sy erscbrag 
und nam den knecbt beymelich vor sicb und fragete en , ab be dy kyndere gethôt 
bette, adder ab be sy bette lebene gelassen. Do bekante be, dus be sy lyss lebende, 
aber sy vvern gar scbyre gestorben under eynem boume. Do sprach sy alcsu bant : c vor 
war, myn sun bat sye bute funden und geseben : du must gar czowelicb czyen yn den 
walt und must sy sûcben, das du en nymmest dy gûlden ketcbyn, das wyr nicbt 
beyde czu scbanden werden. » Czu bant docbte der knecbt, das be sicb und oeh dy 
frowe bewarte und by eern bebylt und gyng balde yn den walt und sucbte dy kyndere 
wol drye tage und vant yr nicbt , sunder an dem vyerden tage do quam be dûrcfa 
eynen vynstern pusch; do vant be sye yn eynem wassere, und batten abgel^ dy gûlden 
ketcbyn von den belsen; dor ûmmen warn ... sy ... gewandelt yn swaoe und spellea of 
dem wassere. Aber das meydicbeyn stunt nocb yn der gestalt eyns menseben und sacb 
den swaenen czu, wy dy yn dem wassere spelten. Alzo gyng der knech gar sysse (lysse?) 
und beymelich und nam dye secbs giilden ketcbyn weg. Aber das meydicben entlyff 
ym, das be es nicbt ergryffen konde. Czu bant tbrug be dy ketten czu syner frowen; 
dy santé balde czu eyme goltsmede, den byss sy maeben eynen kop von den gûlden 
ketten. Do der goltsmet dye kentten {sa) beym bracbte und wolde do von gyssen eynen 
gûlden kob, do wass das golt alzo gut und cdele, das be es nicbt gearbeyten nocb 
gewerken konde met dem bammere, nocb yn dem fugere; wen alleyne eyn keteben, 
das czuslug be; dor uss macht be eynen ryng. Aber dy andera ketlen wug der goltd- 
met uf eyner wage und leyte es besyet und gab do vor ander golt , das sich lyss ar- 
beyten yn dem fâgere und met dem bammere, alzo swer alzo das (so) andern goldes 
wass gewest; do von machle be der edelen frowen eynen kob; und antv^rte yr.cten 
ryng und den kob; den slouss sy veste yn yren kasten. Under den geschychten, do dy 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 211 

kyadere yre ketchynne Torlora batten , do kondeo sy niefat wedder czu der ménsch*- 
liclien gestalt komiBen und konden nicht wedder menschen werden , sunder sy masten 
sw»e blyben. Hyr ûmme worden sy gar betrûbet «nd begunden czu syogeii met sôss- 
licher sCymme beirùbeten gestng» klegelicb wynesde alze dy kyndere. Cza letczt ber- 
boben sye sicb and flogen met yrem geveddere yn dy bôge und sageD wyet und yer&e, 
wo sy môcbteoi blyben, unde yr swestercben volgete nocb, och yn der gestalt ^ns 
s^aens, das sy wolde sehen , wo sy bleben adder wo sy ben quemen. Gar scbyre sagen 
sy eynen grossen èee adder gar eyb Instyg wasser; das ducbte sy aizo scboite ond 
Uaer, das sy sicb dor uff sengien , und dochten deruffe czu blybcâie. Der selbige see 
adder das wasser gyng um eynen grossen berg; an dem berge byng eyn gross bofvel ; 
dor uff lag eyne scbone borg* Der bofvel wass alzo gar genowe an dem b^e und das 
wasser gyng gerade under dy borg, das nicbt wen eyn czugang adder ufgang wass czu 
dem slosse; das wass eyn smael weg adder styeg. Uff der selbygen borg wante der Yor- 
genante junge edele man, der eyn Taler wass der genanten kyndere, unde dy venstere 
an der esselôbe der borg stunden glicb keyn dem wassere, alzo das der berre der swaene 
gewaer wart und wunderte sicb sere , wenne be batte sûlcbe scbône vogele nicbt mae 
geseben. Dor ûmme warf be en brotb und andere spysse den under und gebot elle 
syme gesynde , das sy nymant solde voryagen adder yortryben , sunder sy solden aile 
czyet broet ben under werfen alzo lange, das sy stetikiicb do ben gewanten. Das gebot 
Yolbracbte syn gesynde gar flyssyg. Alzo gewanten dy swaene do ben und worden alzo 
czaem, das sye aile czyet quamen unde warten der maelczyet und namen stetikiicb czu 
dar essraczy et yre spysse. Dor nocb entpbyng das meydicben, dy swester der swaene, 
wedder an sicb eyne menscblicbe forme und gestalt von kraft yrer gùlden ketten und 
gyng tegelicb nf dy borg nocb dem almoss bettdn alze eyn arm enelende menscbe. Do 
gab man yr von yres vater tyscbe das almose yn yren scbos und ailes, das yr ôber 
bleyb, das tbrug sy czu der jungen frowen, dy yn der orde stunt und gab yr das cza 
essen , und wj dygke sy by der frowen gyng, so bewegete sicb natiirlicb das mûtterli- 
cbe Mut yn dem meydicbynne, das es aile czyet weynte sere; aber eyns kantedas andere 
nicht. Dor nocb bracbte sye das andere, das ôberbleben v?az, ben under dy borg an das 
vrasser und gab das den swa&en, yren bdidern. Aile czyet wen sy von der borg quam 
an das wasser, so quamen dy swane czu yr flyende und flyttemde met yren flôgeln 
und hytterten met yren stymmen und assen dye spysse lyeblicb uss yrem scbosse. 
Dor nocb kuste sy dy swane lyeblkb unde nam sy gar sûberlicfa yn yre arm, und gyng 
stete keyn abonde weder uf dy boi^ und slyff aile nacbt vor der frowen , dy yn der 
erde stund uf dem pallas; doeb v?u^ sy nicht, das sy yr muter was. In den gescbicb- 
ten sagen aile hem und gesynde uf dem slosse das meydicben gende czu den swanen , 
das sy en dy almosse bracbte und erkanten, das sy aile czyet weynte, wen sy vor 
der jungen frovi^en gyng, und erkanten aile, daz sy glicb wass und ellicb an dem an- 



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212 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

gesichte ond antlitcze der jungen frowen. Cza letcz wart das hertcze des edelen mannes 
herweycht von natûrlicher kyntlicber lybe , das fae das jongfrowecben recht aen sach 
und erkante eliiche czeychen an yr und wart och gewar der gùlden ketten an yrem 
baisse. Do gedocbte be an syne jange frowe und nam das dyrnycben vor sicb und 
spracb : c Myn lybes kynt , sage myr , yon wannen bist du unde von wannen kûmmestda 
ber? Wer synt dyne eldern und wye brengestu dy swane czu dyer, das sy uss dyme 
scbosse essen? > Do hersùffczte das kynt von grnni dem (so) bertczen und spracb: 
€ Liber berre, dy eldern , dy icb babe gebat , der babe icb nicbt gekant. Icb vreyss ocb 
nicbt, ab icb sy geseben babe. Nu firoystdu nocb den swanen; das synt myne lyeblicben 
brûdere, dy met myr erneerte synt met der milcb der bynden yn dem valde. Do ge- 
scbacb es nf eyne czyet, das myne brûdere yre ketten abe leyten ; do worden sy ge- 
v^andelt yn swane : aizo vorlorn sy dy gûlden ketten; do konden sy nicbt wedder 
kummen czu menschlicber gestait, snnder musten swane blyben und baben dyssen see 
uss gekorn und erwelt, das sy dor ynne blyben wollen. » Do das aide wyeb , dy Cailsche 
ungetruwe muter, aller wybe scbalgbaftigeste, unde ocb der knecbt, der eyn belfer 

und eyn volbrenger was der grossen bossbeyt das vornamen , do erscbraken sy 

beyde und eyns sacb das andere aen und worden blass und bleycb alze dy selbstscbnldy- 
gen. Das erkante der berre unde entpbynkes yn syen bertcze unde gyng von den borg 
spaczyrn yn das vebelt. Under den gescbicbten das bosse falscbe vryeb betczete den 
knecbt dorczu un reyste en das be das dyrnecben tbôten solde. Czu haut nam be eyn 
baer swert; do das meydicben gyng von der borg nocb yrer gewonbeyt czu dem see czu 
den swanen , do volgete be ym nocb met dem baeren swerte. Gar balde quam der 
berre von dem velde unde wart das snel gewar und slug deme knecbte das swert uss 
der ban t. Do berscbrag be alzo sere, das be vôr vôrcbten syns lebens bekante vor syme 
bern aile geverte und aile gescbicbte, was ym von syner muter und frowen geboten 
wass. Alzo tbrat der edele berre syner muter czu und betquant sy met drowene und 

met pyne, das sye aile warbeyt bekante von den kyndern, dy syne jnnge frowe 

geborn batte, dy sy den knecbt lyss weg tbragen und tbôten. Dor nocb slouss sy 

uff yren kasten und gab ym den kob , der von den ketcben der kyndere solde ge- 
macbt syen. Czu bant santé der berre nocb dem goltsmede und fragete den, ab be den 
kob von den genanten ketcbyn gemacbt bette. Der goltsmet besorgete sicb ocb und 
bekante dye warbeyt, das be dy ketten gantez bette, ane eyne alleyne, do wart eyn 
ryng von gemacbt. Czu bant byss ym der berre dy ketten brengen und gab sy der 
jungfrowen; dy legete sy den swanen yczlicbe ketten yczlicbem swane ûm synen bals. 
Do worden sy aile wedder gewandeit yn menscben gestait, fryscbe scbône jungelynge, 
ane der eyne, dem syne ketten czusloyn was und wart czu eyme guldyn rynge gemacbt, 
der musste eyn swan blyben. Von dem selbygen swane vynt man yn andern scbryftea 
vyl ebentbure gescbreben , dy by ber nicb gebôrt. Hyrnocb gar czowelicb lyss der 



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DU CHEVAUER AU CYGNE. Î15 

edele herre syne jonge frowe uss der erde nemen und lyss sy met edeler salbe nnd 
kôstbarlicher wercze ass der apptheke wedder herquigken und erlûstigen , das sy 
wedder wart eyn weydelich schône wyeb, und lyss syn falsche muter setczen yn das 
selbige loch, do syoe frowe ynne gestaaden batte sôben yaer. AIzo gescbacb yr alze 
der propbete scbrybet : Incidit in foveam quam fecit; sy vyel yn dy selbige grube, dy 
sy eyner andern gemacbt batte. Got bebute uns Yor allem ungelugke und vor bôssen 
felscben wybern. Hyr ynne blyben fromme tbôgentlicbe frowen ungestraft. 

Faltcheyt nnde bosshejrt gar dygke vorgeet 
Weo czucht unde thogent wol betteet, 
Wer by czucht und eera wyl bljrben , 
Der bîile sich yor bi^sseo falschen wyben ; 
Yod den fromeo mag he besser werden , 
Wo he djr kan v^odeD uff erden. 
Von den bOsieo aldeo wjbeo 
Kan njrmant djr fûlle volschr^ben ; 
Yre bosshejrt y%% also sere gross , 
Ich Torchte der thûfcl yis yn genoss. 
Frome frowen darf nymant tcbelden , 
Yre csoeht unde cbogent kan s/ melden. 



8. 

Extrait des chroniques de Jean Yeldenaer, Fasciculus temparum. Utrecht, i480 S 
fol. 322 et 325, et Le Paige, Histoire de l'ordre du Cygne, pages 6-12. 



Dît b dat beghinne ende oorsprooek det laota ran Cleve ende ChroDycken van 
den edelen princen van Gleve. 

In den jaer 0ns Heren DGC en XI » als Justinianus keyser was, die anderde also 
ghenoant, en Hildebertus coninck van Yranebryck was, en Pieppyn van Haerstal 
bertoeh van Brabant was, doe was een eenige docbter van Dirck, des heren van Cleve, 
eea scboen joffrow, en hiet Beatrix; en boer vader die was gestorven, en si was 

' On lit la description bibliographique de cet ouvrage dans : Bereden^erds ge$ehied»nit der Nederl, êekildet' 
hout$ny» en gmfmeer-kunêt , door Gborcb Rathcbbbb , naarhet hoogduiteeh, met aanteekeningen van den 
wrtaler. Amsterdam, 1S44, io-8", 1, 148-49. Cf. Adr. Paris, N'aamroL, pp. 39-40. Heinecken, Idée géné- 
rale, etc., p. 459. Panzer, Jnnal. arHs. typogr,, 111 , 547, n« 10. 



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2i4 VERSIONS DIVERSES DE lA LÉGENDE 

vrouwë Tan Gleve en van Teel landen daer omtrent, en die borch Tan Nymwegben, 
mit horen toebehoren die behoerde tôt horen lande van Gleve, in bevelinghe van den 
keyserrick. En dese jonckvrouwen onders van Gleve die waren gbeeomen van den 
edelen geslàchten van Romen, van den Ursinen geslacht, en ai tymmerden daer een 
casteel en noemden dat Gleve, ende daer hiet dat lant voert na. 

Dese voerscreven joncfrouwe van Gleve die bad veel aenstoets van sommighen die 
haer in boer landen en beerlicheyden vercorten vrouden, na dat boer vader geslorvea 
v?as; en op een tyt so sat dese edel joncfroowe van Gleve op die borcb tôt Nym- 
M^egben, en bet was scboen claer v^eder, en si sach in den Ryn^ en sacb daer een 
wonderlic dinck, want si sach daer comen driven enen vdtten swaen , en bad enen 
gulden ketten om den bals, daer aen gbehecbt was een sceepkyn , dat bi voert toecb; 
en in dat sceepkin daer sat een scboen man; en bad een vergult sweert in die bant, 
ende enen jacbtboern aen bem bangben, en enen costelycken vreemden rinck aen 
syn bant; en bad enen scbilt voer bem staen, die was van keel gbeverwet, mit enen 
inscbilt van silver, mit acbt gulden conincks sceptrum, en midden een gulden span, 
en daer in staende enen scbonen steen van synober verwe. 

Dese voerscbreven swaen dreeff mit^n sceepkyn te Nymwegben aen den borcb, 
en die jongbeling, die in dat sceepkyn sat, die trad uat den sceepkyn aent lant, 
ende begheerde die edel joncvrouwe te spreken; die joncfrouwe clam off van den 
borcb en ghincb tôt desen jongbeling en sprack hem vriendelicke toe, en leyde bem 
op die borcb. Hi bat veel woerden mit boer, en bi bebaegbde boer seer wel, seyde 
boer dat hi daer ghecommen was om boer lant te bescbermen , en boer vyanden te 

verdriven en te verwinnen Dese jongbeling bebaegde boer so wel , dat se bem 

lieff begonde te crigben : die jongbeling seyde boer dat bi boer man wesen soude, en 
daeroin was hi van Godts beughnisse, en van ghelucke der aventuren daer gbeeo- 
men. Ende dat geslacbt dat van bem beyden comen soude dat soude victorie ende 

aventuer bebben en verbeven ende gheert werden Hi seyde boer dat hi Helyas 

hiet, en dat bi ridder was. Dese joncfrouwe voerscreven die creeg desen ridder Helyas 
seer lieff, en nam bem tôt enen man. Dese grève Hdyas die creech bi die grevinne 
Beatrix drie sonen. Dese grève Helyas die ordinierde bi sinen leven allen syn drie 
sonen tôt wat staet dat si wesen Houdén. I^bén outdten soen Wtck die gaff bi sinen 
scbilt mitter wapen en sin gulden sweert, en seyde bem dat bi na hem grève van 
Gleve wesen soude : ende den anderden sœn Godfridus, die gaff hi sinen hoem, 
en werff bem mit hilick en mit bulpe van princen als dat bi grève van Loen wert : 
ende den derden soen Goenraert die gaff bi sinen rinck , ende werff hem mit hilick , 
ende mit bulp van princen, als dat bi lant-greve van Hessen wert 

Baldewynus was die sevende grève van Gleve ; hi bat te wyff des princen Lode- 
wyckx dochter van Provincien ; dese grève Baldewyn creech bi dese grevinne drie 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 215 

soiien ; die eerste soen hiet Lodewyck eo weert gtavù na den vader ; en die ander soen 
Everaert , en werl oeek greeff na Lodewyck, sinen broeder; die derde soen hiet Rob- 
brechi, ende was grçve van Teysterbant, ende dese gree&caep van Teysterbant was 
dat na Tyelreweerd enc|e Boepielreweerd hiet, ende dat lant van Hnesden ende van 
Altena. Ende die grève van Teysterbant die brack sin wapen van sinen broeder van 
Cleve, ende voerde enen schilt van lazuer mit acht golden sceptram. Ende die eerste 
heer van Huesden vas een broeder van Teysterbant, en wert gbedeyit aen een casteel 
ende dorps dat Hnesden hiet, mit meer dorpen ende lants, ende dat hiet voert die 
heerscappie van Huesden. Die eerste heer van Altena was oec een broeder van Teys* 
terbant, en wert ghedeylt aen een casteel dat Altena hiet, mit een deei dorpai, ende 
dit hiet die heerscappie van Altena. Ende een heer van Baern, die quam oec noch van 
den grève van Teysterbant, en aile dese vorscreven heren plagen hao* beerlidieiyden 
te leen te houden van den grève van Cleve , eode die greven van Cleve die hielde 
die voert te leen van den biscop van à&à kercke van Utrecht , en die v^as meer dan 
twee hondert jaer eer die eerste grève van Gheire was 



9. 

Extrait du tierslivre des illustrations de France orientale et occidentale de Jehan le 
Maire. Paris, 1548, in-^"*, fol. xxii verso. 



Comment la royne Germanie , surnommée Swane , veuve du roy Charles Ynach , fut recongneue 
par Jnllet Cœsar, son frère , au moyen dndict chevalier Salvius Brabon , et de la vraie histoire du 
Cigne de Clèves. 

Geste histoire dict qu'ainsi comme on jour aitre les aoltres, Jqlles Gsesar , à peu de 
train et privée maison , se fut retiré dedans lechasteau de Clèves pour aller se reposer 
et rafirescbir un petit de ses grandz travaulx de la guerre , ledict chevalier Salvius , estant 
Ton de eeuli de sa eompaignie, passoit le temps autour du chasteau à tout un arc et 
une trousse de flesches, pensant en soy-mesmes à un songe qu'il avoit eu de nufct par 
manière de vision, et, en recordant beaucoup de ses fortunes passées, prioit de bon 
cœur à ses dieux que quelquefois ilz luy donnassent repos de la guerre en laquelle i) 
avoit esté nourry toute sa vie, en quelque repos et félicité bonneste de ses travaulx 
passez. 

En ce pensemeiit tournoiant ledict Salvius Brabon , il ne se donna garde qu'il se 



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216 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

troava sur la rive do Rbio, qai n'est pas loing dudict chasteao de Clèves, là où il veit 
un cygne blanc comme neige qui se jonoit et mordoit de son bec une petite nascelle 
estant sur le bort du rivaige, de laquelle cbose Salvius Brabon print grand plaisir et 
merveilles tout ensemble. Si se alla adviser de son songe » et pensa qu'en cecy pouvoit 
avoir quelque bonne signification de nouvelle adventure, car le cygne est oyseau dç 
noble nature et bien aimé des dieux. Par quoy il entra dedans le petit vaisseau, et le 
cigne s'esloigna un petit en avant tout privément » sans soy assaulvagir, comme par 
semblant de luy vouloir monstrer le chemin, et le chevalier délibéra de le suyvre, en 
se commendant aux dieux. 

Par ainsi quant il se fut mis dedans le Rhin, il suyvoit le cigne, son conducteur, 
lequel le menoit tout pacifiquement par le cours du fleuve. Et le chevalier regardant 
tousjours et de toutes parts s'il verroit ou trouveroit quelque chose faisant à son pro- 
pos, erra tant et si longuement, que le cigne recongneut le chasteau de Megue 
{Megem)^ auquel estoit sa maistresse la royne Germaine, surnommée Swane, jadis 
femme du roy Charles Ynach , laquelle vivoit illec assez petitement et solitairement , 
en nourrissant ses jeunes enfans, comme une pauvre veufve estrangière. Quand donc 
le cigne veit son repaire accoustumé , il commença à battre les aesles et s'eslever hors 
de l'eau , et s'envola celle part jusques aux fossez du chasteau , où il avoit accoustumé 
prendre sa nourriture de la main de sa dame. 

Quand Salvius Brabon se veit abandonné de son cigne, il cuida bien estre mocqué 
et frustré de son advision , attendu qu'il n'avoit encores trouvé adventure digne de mé- 
moire. Si fut despité et dolent à merveilles, et mist sa nasselle à bord et saillit à terre, 
ayant son arc bendé , délibérant tuer le cigne, s'il le pouvoit aulcunement attaindre. 
Dont en le poursuyvant à veue de pays , quand il eut apperceu dedans lesdicts fossez du 
chasteau de Megue , il meist sa flescbe, commença à effonser l'arc pour tirer. Alors la 
dame survenant à la fenestre pour festoyer son cigne, mais quand elle veit cest homme 
incongneu prest de desbender sur son oyseau, elle s'escria à haulte voix fasminineet 
par grand frayeur, en langaige grec, qui luy vint premier à le bouche par naturel ins- 
tinct : € Chevalier (quelque tu soys) par tous les Dieux je t'adjure que ne veuilles tuer 
ce cigne. » 

A ces mots Salvius Brabon (quant il se ouyt ainsi arraisonner en son langaige grec 
naturel, mesmement par une femme, et en si estrange et loingtain pays) iut le plus es- 
bahy que jamais : et ne sçavoit penser se c'estoit fantosme ou resverie. Néantmoins , il 
abaissa sa main , et osta la flescbe de la corde, puis demanda à la dame en grec qu'elle 
estoit et qu'elle faisoit en ce pays si divers et si saulvaige. Et lors elle d'aultrepart se 
voyant estre arraisonné en son langaige maternel , iut plus estonnée que luy, et luy 
pria qu'il entrast en son chasteau , et ilz deviseroient plus à plein. Ce qu'il feit volun- 
tiers , pensant (par adventure) qu'il auroit trouvé l'efiect de son songe nocturne. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 217 

Quand il fut dedans, elle Tarraisonnade plusieurs choses, et sceut par luy comment 
JuUes Caesar estoit au chasteau de Clèves. Alors entendant que le chevalier estoit natif 
de son pays d*Arcadie, elle fut bien réconfortée, et print serment et fiance de celluy 
qui Taideroit en son affaire, comme vray chevalier et noble homme doibt faire aux 
veuiVes et aux orphelins, ce qu'il luy promist et asseura à son honneur. Alors elle com- 
mença à déclarer au long comment elle estoit seur germaine de son seigneur Julius 
CaBsar, et, en grand pleur et pitié faeminine, lui compta toutes ses fortunes, et la mort 
de son mary le roy Charles Tnach , et luy monstra les deux beaulx enfans filz et fille 
qu'elle avoit euz de luy, en luy priant doulcement qu'il se voulsist employer à faire la 
paix de son offence envers sondict seigneur ^ Et afin qu'il recongneust par certaines 
enseignes , luy bailla à porter audict Julius Cœsar , son frère , une ymaige ou simula- 
chre de Juppiter faicte de fin or massif, laquelle ymaige sondict frère luy avoit autres- 
fois baillé en garde. Par ainsi le chevalier , après avoir esté bien festoyé de telz biens 
qu'avoit la dame , s'en partit joyeux, et se tint pour bien heureux d'avoir trouvé si bonne 
fortune et telles nouvelles, dont son seigneur luy sçauroit bon gré, et promist à la dame 
que bientost auroit nouvelles de son retour. 

Par ainsi le noble chevalier Salvius Brabon retourna au chasteau de Clèves , vers 
son seigneur, le salua humblement de par sa seur germaine, luy présentant la riche 
ymaige d'or, laquelle Caesar recongneut de prime face. Si demanda à Salvius, où y (t'I) 
i'avoit recouvrée. Alors le ch^alier luy compta toute la vie et les fortunes de sa seur 
germaine, et lui requist pardon pour elle. Si print à JuUes Caesar grand pitié de sa 
seur, car il estoit de sa nature clément et débonnaire, et luy pardonna, regretant la 
mort de son beau-frère le roy Charles Ynach , combien qu'il eust esté son ennemy. 
^ conjouist assez le chevalier et luy promist pour ses bonnes nouvelles ce qu'il luy 
sçauroit demander, et par désir d'amour fraternelle voulut incontinent aller véoir 
sa seur et ses nepveux au chasteau de Megue, auquel lieu Salvius Brabon le guida par 
grand'liesse.... 

' Parce qu*eUe i*était laissé enleyer dandestiDeiiieDt par Toach. 



Ton. I. 28 



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218 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 



40. 

Le chevalier au Cygne, d'après Richard de Wassebourg, Antiquiiez de la GatUe 
Belgicque. Paris, Fr. Girault, 1549, 2 vol. in-fol., I, xxv recto. 



Des prÎDces et ducz de Tongre régnans du temps desdictz Jales-César et Octovian. 

Or, pour plus claire et facile intelligence de nostre histoire, est convenable et qaasi 
nécessaire, cy escrire et déduire aucune chose de l'origine et gestes des ducz de 
Tongre, et la raison est, pour ce qu'ilz ont esté les plus renommez et famez princes 
habitansen nostre Gaule belgicque, et es lieux o& les royaulmes d*Austrasie et de 
Lorraine prindrent leur commencement et leurs limites, ensemble que d*iceulx princes 
est descendu par lignée directe, du costé maternel, le noble roy Charlemagne; de l'ori- 
gine desquelz, si les lecteurs veulent avoir plus ample cognoissanee, et comment 
ils sont sorlyz des Troiens, et conséquemment des rois des Gimbres, (anldra avoir 
recours aux histoires que {qui) particulièrement ont traicté de ladicte Gaule bel- 
gicque, et me suffit mettre ici briefvement ceulx qui ont régné depuis le temps dndict 
Jules-Gésar jusques audict Gharlemagne. 

Toutefoys, pour entendre facilement la succession d'iceulx, je premétray ce que Je 
trouve aux anciennes histoires, à savoir qu'après la grand'bataille et victoire que les 
Rommains eurent en Italie , environ l'an 94 avant la nativité Nostre Seigneur, contre 
les roys des Gimbres, soubz la conduicte de Gains Marins, avec son collègue Quintus 
Lncanus Gatulus, en laquelle tous ceulx du sang royal desdictz roys des Gimbres Mi- 
rent prins prisonniers et menez à Romme, où ilz furent tuez misérablement, excepté 
un seul nommé Godefroy, qui, avec ses aultres calamitez, tost après fut poursuivy 
et déjecté par les Saxons d'une partie de ses pays et héritages, en sorte que, comme 
désespéré, se retira en un chasteau de la Gaule belgicque nommé Megue * {Megem), 
entre les rivières de Meuse et du Rhin, où il vesquit quelque temps tristement et so- 
litairement, et pour ce qu'il se tenoit ainsi estrange et quasi sans communication 
de gens, fut surnommé Karle, c'est-à-dire rude ou rusticque. Gestuy Godefroy Karle 
se retira à Romme vers un sien oncle nommé Gloadic, tenant encores ostage, comme 
prisonnier de la victoire dessusdicte, et depuis il milita en Archadie soubz la charge 
de Lucius Julius, proconsul d'iceluy pays, qui avoit pour lors deux enfants de sa pre- 

' Écrit plus bas Megne. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 219 

mière femme défanele, à sçtvoir Caivs Julius César, qui depuis entreprint la dictature 
perpétuelle, et une fille nommée Julia. 

Or, de la seconde femme prinse audict pays d*Arcbadie en secondes nopces, eut une 
autre fille nommée Germaine, de laqudle, qudque temps après, fut amoureux lediet 
Charles Ynacb, en sorte qu'il traicta secrettement mariage avec elle et trouva manière 
de la ravir et amener avec luy en son pays de la Gaule Belgicque. Et du commence- 
ment arrivèrent à un cbasteau près Cambray, nommé Sesnes, ou ilz reposèrent; et un 
jour estant en une belle vallée, oh depuis la ville de Valenciennes fut édiffiée sur la 
rivière deTEscauIt, en laquelle nageoienl plusieurs cignes, Tun de leurs valetz tira de 
son arc contre l'un desdicts cignes, qui , tout à coup, et en volant tout effrayé, se vint 
rendre au giron de la belle Germaine: dont elle fut joyeuse pour la nouveaulté du cas. 
Si demanda à Charles Ynacb, son mari, comment tel oyseau avoit nom en langage du 
pays, qui répondit qu'on le nommoit siniane {stoane)^ qui est langage flameng. 
Et lors elle dit qu'elle vouloit estre appellée Siniane (Stoone), et non plus Germaine, 
afin que par après elle ne fust recongnue, à cause dudict nom. 

Durant ces choses, Charles Ynacb fut adverty de la mort de son père Goddroy 
Karle, à raison de quoy il tira oultre et print possession dudict pays de Tongre, et ré- 
gna illec paisiblement aucun tanps avec sa femme , de laquelle il eut deui enfants ; c'est 
à sçavoir, un fils nommé Octavius et une tille nommée Siniane {Swene), comme sa 
mère. 

Aucun temps après, Jules-César, par l'ordonnance des Rommains, vint en Gaule 
par les prières et su^estions des Éduois, qui «ont ceulx d'Autbun, qui envoyèrent 
Divitiacns, leur cappitaine, à Romme, pour demander secours contre les Séquanoys, 
qui avoient appelle en la Gaule contre eulx Arionistus (Ariovistus) j roy ou prince des 
Sesnes, qui sont Allemans, habitans delà le Rhin vers Saxonne (Saœe). Si eurent 
grosse bataille, lediet Jules-César a Arionistus {Ariovistus) ^ près Besançon, et en 
icelle Charles Ynacb tenoit le party de Arionistus (Arumstus)y craignant la venue 
dudict Jules, pour le ravissement de sa seur. Toutefois finallement, en ladicte ba- 
taille, lediet Jules fut victorieux et lediet Charles Ynacb tué, et partant demeura sa 
paovre femme Siniane {Swane), veufve et bien désolée, laquelle, craignant qu'elle ne 
fust congneue de son frère Jules-César, qui poursuivoit la victoire, entrant tous- 
jours de plus en plus dedens les Gaules, se retira avec ses deux enfans au cbasteau de 
M^ue (Megem) , es fossez duquel meit son cigne dessusdict, en souvenance de son feu 
mary. Si advint un jour, après plusieurs conquestes faites es Gaules, par lediet Jules- 
César, luy estant en un cbasteau appelé Clèves, l'un de ses principaulx capitaines et 
porte-enseignes nommé Salvius Brabon , natif d'Archadie, en Grèce, print vouloir 
d'aller sur le rivière du Rhin, qui n'est loin dudict cbasteau, par manière de passe- 
temps. Si entra seul tenant son arc, dedans un petit basteau et commença à naviger, 



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220 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

cherchant quelque adventure de gibier. Si alla tant qn'il trouva le oigne de la bonne 
dame Siniaue {Sioane)^ lequel se vint offrir devant le bastean dudict Brabon, en ap- 
prochant comme s'il fust privé, et puis se mettant en chemin, nageant devant ledict 
basteau, comme s'il Feust voulu mener et dresser son chemin. Quoy voyant, ledict 
Brabon délibéra le suivre quelque part qu'il deust aller; et en ceste sorte le conduit 
jusques à tant qu'ils vindrent près dudict chasteau de Megne (Megem)j auquel la 
dame Siniane {Swane) estoit aux carneaux. Et lors ledict cigne print sa voilée et 
s'en alla rendre dedans les fossez dudict chasteau, auquel lieu ladicte dame avoit ac- 
coustumé luy donner à menger de sa propre main. Quand Salvius Brabon véit qu'il 
estoit ainsi délaissé du cigne, et quasi comme mocqué, fut fort irrité, si approcha son 
basteau du rivage, descendit en terre, poursuivant ledict cigne jusques aux fossez, 
auquel lieu meit son arc en coche avec la flesche, délibéré tirer audict cigne. Dont la 
dame, estant aux carneaux, eut si grand paour et fraieur qu'elle s'escria haultement 
du premier mouvement en son langage maternel de grec : c A! chevalier, je te adjure 
par les dieux, que tu ne veuilles tuer mon cigne. » Quand Salvius Brabon oyt la dame, 
laquelle n'avoit encore aperceu, parlant son langage grec au pays de Gaule, fut plus 
esbahy que jamais; si demanda à la dame en sondict langage maternel, qui elle estoit 
et qu'elle faisoit en ce pays, et puis la pria d'entrer en son chasteau, ce qu'elle ac- 
corda. Et illec eurent plusieurs paroles et devises ensemble. En sorte que (inallement 
elle se descouvrit à luy, disant qu'elle estoit seur de César^ avec toutes ses fortunes, 
luy priant estre médiateur de faire sa paix avec son frère, ce qu'il promit faire, et 
receut d'icelle une image de Juppiter en or, que jadis son frère César lui avoit donnée. 
Ce faict, ledict Salvius Brabon retourna audict chasteau de Clèves, présenta ladicte 
image à Jules-César, qui incontinent la recogneut, désirant sçavoir conunent elle 
estoit venue en ses mains. Alors il lui compta toutes les fortunes de sa sœur Ger- 
maine, en luy requérant pardon pour elle. Si print à Jules-César grande pitié du faict, 
car il estoit de nature clément, et non-seulement lui pardonna, mais incontinent 
voulut aller visiter sadicte seur audict chasteau de Megue, où il célébra le mariage 
de la jeune Siniane (Swane), sa niepce, avec ledict Salvius Brabon, et si bailla à sa- 
dicte niepce pour douaire grande traicte de pays, qu'il érigea en duché, en lui don- 
nant le titre et nom de Brabant , du nom dudit Salvius Brabon, qui fut premier duc 
de Brabant, environ l'an cinquante et un avant la nativité de nostre Saulveur Jésu- 
Christ. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 221 

LÉGENDE d'aNVERS. 

Magni gigantis Antigoni descriptio. 

{Frôler Trudo Gemblacensis in sacrario Trudonopolitano y cod, univ. Leod, In-4% p. 272 j e secul. XFl 
medio, et Mone, ^nxeigerfur Kundedet deiUtchen Mitlelalter», 1834. Nûroberg, in-4o, p. 155-156.) 



HuDC gigaotem coDStans vulgo fama est (quam etiam paeri audivimas) olim voca- 
tum iln<t jjronum, tenaisseeum locum ad Scaldam fluviam, abi nunc etiam Dumbo- 
die Tisuntur velusti Antwerpiensis castri ruinae muriqae partim diruti^ sed jam Cae- 
saris edîcto, in quo nunc sunt statu servari jussi, ubi et urbis praetorium et publicus 
carcer et priocipis telonium et divae Valbargis, quod olim Marti, ut aiuut, sacrum 
erat, fanum. Hic Antigonus fortissimi, ut tum erant tempera, castri munitione fretus, 
coepit tyrannum agere, ac praetereuntibus vectigal exigere late crudeliter. Si quos de- 
prebeodisset qui vectigal non soiverent aut solvere recusareut, id ab eisdem violenter 
extorsit, gravique contumelia affectes, altéra abscissa manu sanguinolentes abrre si- 
nebat, a quo facto vicinarum regiouum incolae coopère locum vocare Hantworp , id 
est manu jactionem, quam vocem nunc (dempta aspirata mutataque litera o in e) pro- 
nunciamus Antwerpiam. Reperimus in vetustis quibusdam scripturis aliquando voca- 
tam fuisse Andeverpam , aliquando Antorpiam, cui adludentes Germani scribunt 
Antorff*. 

Quidam itaque bujus provinciae tune princeps, cui nomen Brahon ^, unde Braban- 

« Gramaye , in Jniverp., 170G , ÎD-fol. , 3 : u GbroDicon Trudonense ante annos 500 scribi coeptum , refert : lo 
Taxandria villa repertam uroam tempore Radulphi abbalis plenam maoibus urefaclis, creditumque illas ibi reposi- 
tas a tempore Druoois Gygantis , qui Antuerpiae transfretaotibus manus abscindebat.— Joannes Monachus qui vitas 
aliquonim Sanctorumio Stabuleto aute 300 anoot tcripsit, in D. Lamberti vita, agens de tyranuis ait : Qualis 
etiam impius ille , qui non erubuit a praetereuntibus manuum vectigal petere , ipsius naturae inimicus. Hemricurtii 
ante 900 annos florentisexemplar Auriani (in aliis enim bunc tractatum non vidi) verbis a me in latinum versis ait : 
Et habet domina Scbaldis Antuer pia in scuto suo castrum gjrgantis et manus a victore Caesare in flumen projectas. 
-- Omittobic vetustissimos bistoriae rytbmos in curia Bruxellensi et alibi exstantes, plenoque ore duellum et gesta 
noslri Antigoni buocinantes.... Magni Atuatici et forte dux illorum inter magnos maximus, quem Àntigonum 
poeleritas vocavit , quia Romanorum Antigonista , cum Druon appellaretur a fidelitate : TVoiions enim fidum no- 
bis... sonat. 

* Le même auteur, ib.^ p. 4 : • Quis porro Brabon ille Antigoni victor? quis nisi Gaesareanae cobortisdux , 
urbis subaclae autbor, quem Belgae ^rocôotU, id est foedifragum ob id vocarunt,quod contra ratam obsessis fîdem, 
cunctos sub jugum mitteret.... • Conf. Eleg. Graphaei de nomine urbis. 



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222 VERSIONS DIVERSES LE LA LÉGENDE 

tiam dictam arbitrantur, non ferens tyranoi iosolentiam , gravi adorCos est eum pu- 
gna , beroïcaque virtute per luctam viriliter victam prostravit, occidit» regionem tyran- 
Dide liberavit. Varia de bis vulgo narrantur , sed rudis illa aetas nibil recti scriptum 
reliquit; non suot tamen creditu minus digna, quam quae olim veteres de sais diis, 
Jove, Junone, Satnrno , Mercario, etc. y serio credidere. 

De abscissione et jactu manuum cerlum est plerosque bujus urbis civis quos probe 
novimus, adbuc vivere, qai serio affirmant, baud adeo multisabbinc annis se mani- 
feste vidisse inter diruendum vetusta quaedam aedifieia , inventas certas cistolas ple- 
nas abscissis integris, sed exsuccis bominum manibus. Praeterea visnntur palam in 
senatu nostro intégra quaedam insuetae magnitudinis ossa ferreis catenis ibidem pen- 
dentia quae communi omnium opinione putantur istius esse gigantis. Utcumqae au- 
tem sit, anatomices periti certo affirmant maximi alicnjus hominis esse ossa. Sant 
autem baec : coxa , dens , bracbium, spatnia, tibia. Qui ea ossa dimensi sont, ajunt ex 
eorum dimensionesedeprebendere, bominis illins staturam fuisse xviiipedam ^ 



12. 

LÉGENDE ESPAGNOLE. 

Hisioria de los reyes GodoSy por Julian del Castillo. Burgos, 1582, in-fol., p. 55, 
et Mone, Anzeiger fur Kunde des deutschen MitlelallerSy 1834, Nurnberg, in-4^ 
154-155. 



Es famao cosa cierta, que en aquel tiempo buvo en Espanna famosos cavalleros, 
Godos y Hispanos, que bazian actos de cavalieria excellentes, comoel conde Almerxc, 

* Quand Albert Durer vint en Belgique, il TÎtita cet rettes et vit, dit-i! , ]m jambes du grand géant, La parti» 
au-^ttus du genou , ajoute-t-il , est longue de quatre pieds et demi , lourde et épaisse, de même ses omoplates. 
Une seule est plus large que te dos d'un homme fort. J'ai tm encore d'autres os de lui. Cet hotnme, quia dé 
avoir une taille de \S pieds , a régnée Anvers et a fait de grands miracles que les seigneurs de la viUe ont fait 
écrire dans un vieux livre, Fréd. Verachter , Jlbrecht Durer in den ffederlanden, p. 54 ; le Bibliophile beige , 
I, 333-34. Le jésuite Scribanius t^est amusé à calculer la taille d*Antigone d*aprèf ses préleiidnes reUqnes , afin de 
démontrer qu*il n^avait pu exister, et il arrire à lui donner une bauteur de 39 coudées on 4S pieds. l\ se domande 
ensuite comment César qui n*oublie ni Sextus Baculus , ni G. Volusenus , ni T. Pulfio , ni L. Varenus, aurtit passé 
sous silence Texploit de Brabon qu*on représente comme un de ses officiers , ou du moins comment il aurait pu 
rignorer. Origines Jntverp. AntYcrp. , 1010, in-4«, 08, 66. Cf. 1. Bocblus, ffist. narratio profeetioniê etinam- 
gurationis Jlbertiet Isabellae, Antrerp. , 1609 , in-fol. , p. 978. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 225 

Agreses y Sacarus S que davan fin a grandes aventuras in Europa, como la que hizieron 
eslos ires cavalleros famosos en favor de la dnquesa de Lorreoa, en Francia belgica» 
que, muriendo el duque su marido sin hijos, le dexo el estado por su vida, con que 
los dos annos primeros viviesse castamente; y un hermano del duque, llmado Lembrot , 
casi gigante, por quitar le el ducado, la infamoy diio avia rompido la castidad con un 
cavallero o criado suo; y couforme a la costumbre de aquellos tiempoa fue condeoada 
a dexar el ducado libri a quien pertenecia, o dentro cierto tiempo diesse cavalleros, 
que la defendiessen de Lembrot y dos tios suyos, valientes com el , que tambien fueron 
con el en la inramia. Y la dnquessa, non ballando en Francia ni en los regnos comar- 
eanos, quien ossase tomar la empre^a, por ser tan valientes los enemigos, vino en 
Espanna a la corte del rey don Rodrigo, que estava en Toledo, a la fama de las caval- 
lerias y bazannas del conde Almerique y Agreses y Sacarus ^j les proposo su necessitad 
y bonra. Yellos informados que la codicia de el ducado avia sido mas causa de infamar 
î la duquessa queculpa suya, aeceptaron su defensa y la duquesa Ilamo a sus contra* 
rios para el combate de armas y elles vinieron. Y en presencja del rey don Rodrigo y 
su corte , combatieron cosi un dia entero , Sacarus con Lsmbrot, y Almerique y Agreses 
con sus tios, y los vencieron y cortaron las cabeças. Y la duquesa se torno con su 
bonra como antes , y con su ducado de Lorrenna. 

Mas quando los Moros por orden del conde Julian vinieron en Espanna y la guer- 
reavan^ devion ser muertos , que es fama , que por la Victoria que buvieron de Lem- 
brot y sw tios, los mataron alevosamente en Francia, y assi no buvo a la sazon capi- 
tanes fomosos ni bombres baslantes Godo3 ni Hispanos, como convenia para resistir 
los Moros y Julianistas, y for ello el rey don Rodrigo détermine yr en persona a la 
defeasa. 

13. 

LA LÉGENDE DU CHEVALIER AU GTGKE , 

Jugée par Stephanus Vinandus Pighius , Hercules prodicius seu principis * juventutis 
vita et peregrinatio. Coloniae, Sumptibus Lazari Zetzneri bibliopol., 1609, in-S"", 
pages 51 à . 

Non igitur usque adeo procul a ratione , nec alienum a veritate vide- 

tur Orcinium aliquem romanum sui nominis castellum ad Rheni ripam constituisse, 

* M. Mone troure des aDalogiet entre cet noms et ceux de notre poëme : Jlmeric , selon lui , rappelle Galerant, 
Jgre$eiie rapproche à'Esfnêréi, et Saearut de Savari. 

* l\ s*ac^t de Charles de Clèves, fils du duc Guillaume. 



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224 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE 

cum ejusdem nomiais oppidum, oanc etiam Orciniam qaod appellant, id ipsum sub- 
indicat. Ex bac quidem familia, si a Romana, antiqaissiinam illam domus Cliviae 
maternam originem protluxisse, quam ab Ursinis novitiis^ magis yerisimile est et 
Orcinium aliquem romanam legis Flaviae beneflcio,Constantini magni tempore, CH- 
viensis coloniae atque vicinae regionis possessionem sibi suisque liberis haeredita- 
riam adeptum faisse. Qui insuper de paterna ejusdem domus origine fabulam absur- 
diorem assuunt ex simili errore et inscitia uatam, eamque talem. 

Anno post Christum natum DCCXI Ursiuorum (quos Julius Caesar Clivio Castro, 
Rheni limitibus, et Cliviensium regioni oppidisque praefecerat) ultimus Tbeoderieus 
fuit, qui sine mascula proie decedens unicam filiam reliquit, multarum nrbium ae 
magnae ditionis baeredem. Quae cum pupilla a vicinis oppugnaretur et afficereiar in- 
juriis, Helias quidam a Graele cognomine dictus, equestris ordinis nobilis juTeois 
navicula (quam cygnus aurea catena coUo vinctus trabebat), Rheno provectus appulit 
ad castrum No?iomagense : pupillae virginis connubium petiit et obtinuit. Hujus pa- 
triam, parentes et stirpem tradunt fuisse prorsus obscuram et incognitam : quod 
ipsesummo sua natalia studio suppresserit et celayerit, etiam uxori liberisque pro- 
priis, stricte vetans quempiam mortalium de sua origine percunctari, et affirmans se 
postea non compariturum , si quis de ea re interrogasset. Uxor tamen post plures an- 
nos oblita mandati curiositate muliebri, maritum rogare fuit ausa, anne liberis suis 
semel indicare vellet undenum terrarum venisset? Qua voce prolata^ statim ipse dis- 
paruit, nec cuipiam in posterum fuit visus. Illa vero dolore atque amissi mariti desi- 
derio contabescens, eodem anno moritur, post Christum videlicet natum DCCXXXII. 
Annales quosdam veteres volunt prodidisse Hélium istum e paradisi terrestris loco 
quodam fortunatissimo » cui Grcœle nomen esset , navigio tali venisse. Graeoorum 

fabulis non absimilis est haec historia Jovem scilicet, Cretensium regem, navi 

pulcherrima fabrefacla, cygnique effigie et nomine celebri vectum, spartanam puel- 
lam delusisse, rapuisse atque construprasse : materiam ?ero casus istos poeticae 
inventioni praebuisse. Heliam prophetam curru igneo raptum e terris, et ad extrema 
servari tempora , ex Judaeorum sacris libris et cbristiana bistoria nobis omnibus per- 
suasum est. At Heliam alium ex paradiso terrestri venisse Neomagum, stirpîs pro- 
creandae causa , cygnum catena ligatum {ligatam) navem per Rhenum traxisse et 
juvenem basta, clypeo atque armis insignem vexisse» baud irreligiosum autumo non 
credere. Hymenaeum sane Comumque festivos deos banc condidisse fabulam facilius 
nobis persuadebitur, eamque nuptialis agonis ludicrum argumentum heroïco matri- 
monio subministrasse. 

Unde igitur (inquies) istius narrationis origo, aut quonam ex casu natam opi- 
naris? Ignorantia baud dubie veri, ut multarum, ita et bujus fabulae mater et origo 
fuit. Romanam nihilominus historiam antiquitate sepultam haec redolere ?idebitur. 



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DU CHEVALIER AU CYGNE. 225 

Qood verisimilibus^ meo judicio, coDJecturis, probari potest. Antiqaam eteoim et 
nobilem illam Cliviensem domam ex Aelia gente Romana promanasse facilius est opi- 
nari, cum a Romanis ortam essevelint, quam ab Helia nescio qao gigantum fra- 
terculo, ut ait, poeta, hoc est obseuri et ignoti generis. Aeiiani nainque gentem 

constat yetustissimam et praeclaris familiis multis amplissimam faisse Hujus au- 

tem erat gentis etiam Aelim Gracilis, qui Galliam Belgicam sub Nerone rexit, ut 
meminit annalium libro XIII Cornélius Tacitus. Ex hujus porro stirpe procreatum 
fuisse auctorem principemque generis ac familiae Ciiviensis, qui legis Flaviae Con- 
stantinianae beneficio in inferiore Germania tractus seu regionis alicujus haeredi- 
tarium dominatum sortitus erat : atque Aelium Gracilem , non Heliam a Grael appel- 
landum esse, citius romanorum rerum peritis consentaneum videbitur, quando hoc 
ipsum namenclature declaret. Cuivis enim manifestum est, quam crebro et facile 
peccent in nominibns propriis corrumpendis, veteris historiae ignorantia, indocti scrip- 
tores; Aelios quos appellaverunt florente imperio latini, rudis posteritas Helios dixit, 
A litteram in similis quasi formae notam H negligenter mutando. Postremo Franci 
cum Gallias et Germanias occupassent, Romani nominis memoriam simul cum im- 
perio exstinguere cupientes, Romanas etiam appellationes proprias, ut plurimum, 
corrupisse cognoscimus, atque ita etiam Hélium in Heliam mutasse. Nec a vero qui- 
dem alienum existimari potest Aelium Gracilem ipsum, inter avidissimos romani san- 
guinis hostes, nomen ac stirpem suam nobilissimam studio ac metu occultasse, sicut 
etiam ex Cliviensium historiis fit palam. Aelios autem plures in inferiore Germania 
mansisse, dominia possessionesque habuisse ejusdem fere nominis diversae familiae 
locorumque quorundam appellationes indicant, quamvis pronunciationem nonnihil 
nanc mutarint. Exstant adhuc Aeliorum quaedam familiae nobiles sparsim in Belgica, 
quas hic recensere non necesse est. Est in Velia Batavorum (quam Veluam vulgo nunc 
vacant) in litore maris //Wtbtirgus oppidum, quod nostri jam Elburgum appellant. Est 
Aeli HospUium, nunc pagus fere desertus, Elspetel dictus lingua batava. Sunt item 
in Rheni ripa Aeli domus, nunc EUicheim pagus: et ultra Rhenum, in Busactoris 
parvis, Aelilurris, Helletoern et Limes Aeli, nunc Marchell. Item ultra Mosam Aeli 
Oslium oppidum, nunc Helmont vocant lingua populari. Sic alia plura loca illo tractu 
diversimode nominis ejusdem vestigia retinent. Aelium oppidum in interamnio Rheni 
et Mosae adhuc exstat ejusdem nominis; a quo brevius iter Neomagum et facilior na- 
vigatio patel, quam e paradyso terrestri. Quae quidem nomina Romanos antiquitus 
eodem modo recte scripsisse et pronuntiasse putamus : sed intervallo temporum ac 
gentium transmigratione populares ea varie corrupisse , atque pro suo quemque idio- 
mate mutasse pronunciando videntur. 

Sed redeamus ad auctorem et principem Cliviae domus, quem licet Cliviensium an- 
nales antiquitatis inscitia velut autochthona vel aborigenum quempiam nobis tradant, 
Ton. I. 29 



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226 VERSIONS DIVERSES DE LA LÉGENDE, etc. 

fabulosa tamen sua narratione romanum fuisse potius subindicant. Ea etenim tendit 
ad mythologiam illam priscam , quae ante annos plusquam bis mille a Graecis ad 
Romanes est profecla. Nam quod cygno duccnte navem scribunt Heliam principem 
vectum flumine fuisse, haud adeo absurdum \idebitur bis qui legeruot veleres solere 
cygni eiTigies aflabrefacias imponere proris majorum atque ornatarum navium, ut iila 
avis , inter aquaticas , magnitudine et pulchritudine excellit. Auclor Magni Etymologici 
testatur cygnum eliam esse navis speciem , sic nominatam , quod cygoos habeut effi- 

giatos in prora Non in proris nunc temporis, sed in summo malo vel ejus veiillo 

cygnes multa navigia pro signo gerunt Est et alla caussa cur cygnus apnd 

Romanes et Graecos fuerit navium insigne frequens atque usitatum. Nam inter aogo- 

ria navigantibus prospéra , cygni imprimis laudabantur Quam avem in Yeneris 

marinae et undigenae (quam Gnidii Euploeam, a prospéra navigatione vocabant) 
tutela Romani volunt esse, filicem ac faustam propheta existimaates 

Ex jam dictis colligere licet Aelium illum principem ex majorum suorum disciplina 
romana et antique more, cum noyas esset petiturus nuptias , Veneris illam avem ans- 
picatam pro insigni sumpsisse, navigioque sic eo modo praefixisse ut natare et aurea 

catena navem trahere videretur Armorum quoque insignia, quibus Aelium banc 

principem ornatum atque instruclum advenisse legimus, Romanem originam prae 
se ferre, et ex adem bausta disciplina videntur. Erant autem baec : Galea taurini ca- 
pitis exuvio purpureo tecta , in cujus cono ex aurea corona in altum expenduntor 
bina tauri cornua. Clypeus oblongus purpurei coloris, in cujus umbooe medio, 
pyropus rotundus (carbunculum appellant faeciales nunc temporis) solis globnm 
referens, et octo radiis aureis trisulcis fulgens. Que symbole stirpis originem et 
gentilitii nominis rationem facile demonstravit. Aeliam namque gentem a sole non 
secus ac Aureliam esse nuncupatam nomen ipsum déclarât 

Jam vero quae sequentur omni fide dignissima sunt 



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II. 

DOCUMENTS RELATIFS AUX CROISADES. 



1. 

ADYIS DIRECTIF POUR FAIRE LE PASSAGE d'OULTRE-MER , PAR LE FRÈRE BROCHART. 

Rubriche * du translateur. 



Cy commeuce ung advis directif pour faire le passage d'oultre-mer; lequel advis frère • foi i r». 
Brochart , de Tordre des prescheurs , flst et composa eu latin , Tau mil CCCXXXIJ, et 
le présenta à très-excelleot prince et son souverain seigneur Phelippe de Valois, par la 
grâce de Dieu lors roy de France, septiesme de ce nom , en récitant les choses qu'il a • foi. i »«». 
veues et expérimentées sur les lieux , trop mieulx que celles qu'ii a ouy dire par bouche 
d'autrui ; et depuis Tan mil CCCC cinquante V, par le commandement et ordonnance de 
très-bault, très-puissant et mon très-redoubté seigneur Phelippe, par la grâce de Dieu 
duc de Bourgongne, de Brabant, de Lembourg et de Lothier, conte de Flandres, d'Ar- 
tois et de Bourgongne, palatin de Haynnau, de Hollande, de Zeelande et de Namur, 
marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, a esté translaté 
en cler françois par Jo. Miélot , chanoine de Lille en Flandres, en comprenant la sub- 
stance selon son entendement, sans y adjouster riens du sien , en la fourme et manière 
qui ci-après s'ensièvent. 

* Ce nom vient de ce qoe , dans les vieux maDuserils, les divisions commencent ordinairement par de grandes 
lettres initiales peintes en rou^ ou en d^autres couleurs : 

A une grant letre Termoille 
hà trovai-ge mainte mervoille. 

Uio» , ie Roman du Renart, I, 2. 



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i:<v DOCUMENTS 

Cy commence leprologtie de i'acleurde ce livre. 



Tout le inonde se resjouist de voslre hault et saint propos divulguié jusques en court 
deRomme, très-excellent prince et mon souverain seigneur. C'est assavoir que vous, 
comme ung autre Machab^ descendu descieulx, entreprenez maintenant la bataille de 
Dieu pour Tamour de la loy, pour la jalousie de la foy et pour la recouvrance de la 

• Fol 2 V. terre sainte de promission, consacrée du sang du précieux corps de Jhésucrist. * Et pour 

ce que moy , povre mendiant, ne puis faire service à vostre royale majesté en cbariolz 
n'en cbevaulx , laquelle cbose, Dieu me soit tesmoing , jeferoie très- volontiers et de bon 
cuer, se je les avoie, très-humblement je me encline tout bas à voz piéz, à tout ce li- 
vret adrechant le passage d'oultre-mer, ou nom de Dieu, qui commanda jadis et or- 
donna que on offrist au tabernacle peaulx de moutons et de chièvres ; et qui prisa plus 
la povre vesve qui offrit tant seulement deux petis deniers au tronc du temple, qu'il 
ne fîst les riches et puissans qui y mirent largement de leurs biens. Certes, je ne vueil 
pas réciter en ce livret tant seulement les choses que j'ay ouyes par rapport d'autruy, 
comme je fais celles que j'ay veues et expérimentées par l'espace de xxiiij ans et plus 
que j'ay demeuré en la terre des mescréans pour y preschier la foy catholique. Jasoitce 
doncques que vous ayez pluseurs directeurs, et soit chose impossible que à une si 
haulte prééminence ne acqueurent * de toutes pars gens qui le infourment bien et sa- 
gement ; toutesfois , je vous supplie de tout mon courage que vostre très-excellente di- 
gnité ne déboute point cestui mon petit ouvrage directif pour faire le passage d'oultre- 
mer. Et combien que pluseurs autres aient escript ou promis d'escripre plus grandes 
choses quecestes-ci , je cuide toutevoies et suis certain qu'ilz n'ont point baillié plus 
prouffitables ne monstre plus véritables. Et se aucun se sent point * ou bleschié en ce 
que je diray ci-après, il se courouce non mie a vérité ne à cellui qui le dist, ains à soy- 

Foi 3 r«. mesmes comme tel qu'il est : car nul ne doit vaxiller touchant la conduite d'un si très- 

grant ost et au regart de la salut d'un si excellent prince. Et pourtant, mon souverain 
seigneur, se Dieu me faisoit la grâce que je pousse estre en vostre compaignie exécutant 
ceste si sainte besongne , je désireroie sur toutes choses, non mie comme ung de voz 
souldoiers, ains comme ung de ceulx qui ne quièrent que estre saoulez des miettes qui 
chéent de vostre table. Ainsi comme je vous metz par escript toutes ces chosses-cy en 
ung livret que samblablement je les vous moustrasse au doit , j'ay donné nom à ceste 
ouvre YAdvis directif pour faire le passage dHoultre-msr , lequel j'ay fait et acomply en 

* JequturentfZccoviTtïki. J * Point, àepuncttu. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 229 

deux livres partiauk devisez en xij parties, en ségnefiance des deux espées dont Nostre- 
Seigneur dist : c C'est assés, il souffisl, > et en figure des xij apostoles, afiSn que, 
ainsi comme la première espée, qui est la vive et efficace parole de Dieu par le saint 
mislère diceux apostoles , tresperça les endurcis cuers des gens et soubmist au souef 
gorel * de la loy leurs colz non apprevoisiez et cruelz; samblablement la seconde espée 
de vostre victorieuse puissance et vertu tirée hors du tarquais* de vostre noble royaume, 
comme une autre espée de Gédéon détrenche les tabernacles de toutes nations enne^ 
mies à la foy catholique, les abate , les destruise et mette au néant. Amen. 

Cj fine le prologue de Tacteur nommé frère Brochart TÂlemant, 
de Tordre Saint Dominique. 



Ci commence la division des deux livres parliaulx de ce présent traittié du passage foi. 3 v». 
d'oultre-mer , en la sainte terre de promission. 



Le premier livre contient viij parties : 

La première partie est de iiij motifz pour faire le passage d*oultre-mer. Le premier 
motif est Texample de voz prédécesseurs, les roys de France, qui tousjoursont entendu 
à l'exaltation delà foy catholique. Le second motif est le désir de amplier la foy et le 
nom chrétien. Le tiers motif est avoir conpassion de la perdition du très-grant nombre 
du pueple chrétien. Et le quart motif est le désir de recouvrer la terre sainte consacrée 
du sang du précieux corps de Jhésucrist. 

La seconde partie est de v préparatifz ou préambules qu'on doit faire avant l'encom- 
mencement dudit passage d'oultre-mer. Le premier préambule est qu'on doit ordonner 
à faire oroisons et prières par toutes les églises du monde, pour la prospérité dudit pas- 
sage. Le second est que ceulx qui vouldront aler en ce saint voiage se règlent principal- 
ment quant à ij choses. La première est qu'ilz corrigent et amendent leur vie , et de là 
en avant se disposent de bien en mieulx. La seconde* chose est qu'ilz se habilitent en ce 
qu'il appartient aux armes et aux " meurs, et discipline de chevalerie. Le tiers préambule * foi. i i-. 
est que paix et concorde soit refformée entre ceulx qui ont leurs seignouries sur la mer. 
Le quart préambule est que on dispose en souffissant nombre de galées sur la marine 

* Gor$l, licou. 

' Targuait , dans le voyage de Bertrandon de la Broquière , on lit qu^il acheta dans un bazar un tarquaiê , au- 
quel pendaient une épée et des couteaux , et Legrand d'Aussy explique ce mot par $arU de carqtioii; en effet , dans 
le texte latin de Brochart^ on lit pharetra , pour le mot correspondant à tarquaii. Mém. de Vinstitut national, 
sciences mot, et polit. , V, 604. 



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250 DOCUMENTS 

et d'autre navire. Le v« préambule est que, au prochain primevère, il y ait xij galées 
armées pour la garde de la mer. 

La tierce partie démoustre comment de quatre voyes nous povons eslire la meilleur. 
La première voie seroit par Affrique, laquelle on conseille à escbever du tout. La se- 
conde est par la marine, laquelle n'est pas à entreprendre en quelque manière que ce 
soit, -tant pour les chevaliers et autres gens d'armes , comme aussi pour les chevaulx. 
La tierce voye est par Italie qui est bonne et seure; mais on y puet aler par iij cbemins. 
Le premier chemin est par Âcquillée et par Ystrie, etc., comme ci-après sera dit. Le 
second chemin est par la cité de Brundis \ qui est en Pulle, etc. , comme ci-après sera 
dit. Et le iij* par Ydronte ^. Et la quarte voye est par Âllemaigne et par Honguerie, 
qui est la plus facile voie et la plus saluabre '. 

La quarte partie est laquelle de ces iiij voies dessusdites fait à eslire pour le roy et 
pour ceulx de sa compaignie; et laquelle aussi est à eslire pour les autres ostz de di- 
verses nations estranges. Et samble que pour le roy face à eslire la voie par Âllemaigne 
et par Honguerie; mais pour ceulx qui ont hanté la mer et qui sont députez pour la 
garde des choses qui se porteront par mer, il samble à prendre chemin par mer; et 
pour les autres, ainsi qu'ilz sont plus prochains au chemin de Italie ou de Acquillée> 
ilz y feront leur chemin. 
Fol 4 v«> La quinte partie, pour ce qu'elle ammoneste par le royaume de Rassie * et par l'em- 

pire des Grecz, elle contient en soy iij choses. La première chose est que on ne doit 
point prendre avec eulx convenances ; et à prouver ceci il y a iiij raisons. La première 
raison se prent de par la foy, laquelle, comme hérétiques , ilz déboutent et impugnent 
du tout en tout. La seconde raison se prent affin qu'il ne samble pas qu'on prengne 
parti contre Dieu, et que on face alliance en enfer. La tierce raison se prent de par 
court de Romme, laquelle ilz vitupèrent et mesprisent comme exorbitante et foie. Et 
la quarte raison se prent parce que on ne doit point donner ayde ne faveur quelcon- 
ques aux ennemis de la foy et de l'Église. La quinte partie contient aussi que on ne se 
doit nullement (lier en eulx; et ce se preuve par iiij autres raisons. La première rai- 
son est prinse de la propre nature de l'infidélilé de toutes les nations orientales. La 
seconde raison est prinse de ce qu'ilz ne sont pas seulement de la nation, mais aussi de 

< Brundis, Brindes. 

s Vdronte, Bydrontum , Otrante. L'emperenr Frédéric II s^mbarqua à Briodes , le 8 septembre 1327; miis, 
assailK par uoe Tiolente tempête , il fat obligé de relâcher au port d^Otraote. S. Jacobt , Netict sur la eartê géné- 
rale du théâtre des croisades , tom. V" du Recueil des hist. des croisades , publié par Tlostitut , p. lt. 

' Saluabre , texte latio : salubris, salubre , favorable. 

* Aotfie, le texte latio : Hassya. La Rade est proprement la partie septentrionale de la Servie. Elle prend , dit- 
on , son nom de la rivière de Ratca, qui se décharge dans la Morave. Quand Bertrandon delà Broquière voyageait, 
Belgrade était en Rassie et appartenait au despote de ce pays ; mais depuis , il avait cédé cette viUe au roi de Hongrie , 
de peur qu'elle ne tombât entre les mains des Turcs. Mém, de l'Institut , V, 594. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 23! 

la maison la plus trahiteuse de tout Orient. La tierce raison est prinse de leurs per- 
sonnes : car ilz ne sont pas seulement de la nation félonne et trahiteuse, ains, par 
leurs nouvelles trahisons , ilz font pis que ne firent oncques leurs ancestres. Et la 
quarte raison est prinse d'un cas semblable, en quoi les Grecz ont jà piéçà machiné 
pluseurs maulx encontre les François. La quinte raison démonstre en après que on 
doit assaillir leur seignourie pour iiij causes justes, licites et honnestes. La première 
cause est pour ce que cestuy qui aujourd'uy seignourist en Grèce, ne descent point de 
la ligne ne du sang des emperères de Grèce. La seconde cause est pour ce qu*il n'y a 
nul droit, se non* par trahison , ainsi qu'il Ta acquis en ses parens. La tierce cause est * foi. s r». 
pour ce qu'il ne obtient pas ledit empire au dommage de quelque autre , se non espé- 
cialement au détriment de vostre maison royale. El la quarte cause est pour la ven- 
geance de l'effusion du sang de pluseurs nobles François et de maintz autres chrétiens. 

La vj* partie contient iiij manières faciles pour obtenir ledit empire. La première 
manière est pour ce que les Grecz ont perdu leur science , leur sainteté de vie et leur 
prouesse en armes, depuis qu'ilz se départirent de la foy. La seconde est pour ce que 
ledit empire est tout despueplé, et pour la pitéable solitude des habitans en icellui. La 
tierce est démonstrée par leur désordonné empereur, qui est leur chief temporel. Et la 
iiij* vient, car ainsi comme leur seigneur temporel est désordonné, encoires sont 
leurs prélatz d'église plus désordonnez. 

La vij' partie contient en soy deux autres petites parties. La première parcelle 
monstre la manière de prendre Thessalonique et la cité de Constantinople, lesquelles 
prinses tout l'empire est gaignié et conquis. La seconde monstre vij évidentes utilitez 
que ledit passage d'oultre-mer aura de la conqueste dudit empire de Grèce. La pre- 
mière utilité est , car toute l'église orientale sera réduitte à la foy catholique et obéis- 
sance de l'église de Romme. La seconde utilité sera, car dudit empire on aura largement 
vivres pour accomplir le passage dessusdit. La tierce est que l'ost ne laissera derrière 
soy nul ennemi dont il se doive doubter de trahison ou d'autre grief. *La ïny est que*FoL5vo. 
tout le navire aura pluseurs portz très-bons et seurs. La v"* sera que ceulx qui iront ci- 
après , trouveront certains lieux pour eulx herb^ier et logier. La vj* sera que tout ce 
qui se conquestera , soit de la terre sainte ou d'autre terre des mescréanls, il se pourra 
garder par cest empire* La vij"* utilité sera que, s'il advenoit que l'ost demourast sans 
chief, que lors, il se pourroil illecques retraire et deffendre contre tous et envers 
tous. 

La viij* partie contient vj ordonnances nécessaires à garder soubz la seignourie des 
François, ledit empire conqueste, comme dit est. La première ordonnance est que 
tous les Latins qui ont renié la foy de l'église de Romme , et se sont adhers' à la tri- 

* Se iont adhers, ont adhéré. 



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252 DOCUMENTS 

chérie des Grecz soient brûlez * ou boutez hors de Tempire de Grèce. La seconde est 
que tous leurs moynes qui n*ont point receu la vraie foy , soient boutez hors dndit em- 
pire et envoyez aux parties d'Occident, et que doresnavant on n'en veste plus nulzà 
celle ordre. La tierce ordonnance est que chacun baille ung de ses enfants pour l'in- 
troduire es meurs et lettres latines. La quarte est que à toute diligence on arde tous 
livres esquelz sont contenus les erreurs contre la foy catholique ^. La quinte ordon- 
nance est , puisqu'ilz auront confessé la foy catholique , qu'on les face assambler tous à 
sainte Sophie ; et lorsqu'ilz se soubmettent de leur bon gré à la seignourie des François. 
• Fol. 6 ro. La vj* est qu'on oste des églises des Grecz v observances * qui sont à la subversion de la 

foy et de la seignourie des François. La première observance est que en toute l'église 
des Grecz , il n'y a que une manière de religion : c'est assavoir de Calogiros ' , qui sont 
mauvaises gens. La seconde est que nul n'est fait évesque ou abbé , senon qu'il soit de 
ladicte religion des Calogiros. La tierce observance est que tant seulement lesdicts 
Calogiros oyent les confessions tant des clers comme aussi des lays. La quarte obser- 
vance est que bien souvent pour aucunes de leurs observances ilz se assamblent en 
leurs églises, et là contreuvent-ilz franchement leurs conspirations , et puis les met- 
tent à effect. La v^ observance est que chascun qui vueit et qui puet, fait une ^lisette 
en son hostel ou en son terroir, où ils traittent plus secrètement leurs monopoles 
et leurs conspirations dessusdicts. Ceste v** observance contient aussi v remèdes contre 
lesdictes chincq observances dont ilz abusent , comme dit est. Elle contient en après 
et démonstre comment on gaigneroit légièremeut le royaume de Rassie et le pays d'au- 
tour. Et ainsi appert-il des viij parties du premier livre de ce présent traittié directif 
pour faire le passage de oultre-mer. 

Cy fine la division de ce premier livre. 

Cy commence la division du second livre. 



Fol. 45 v». 



Le second livre contient iiij parties : 

La première et ix^ partie contient les diversitez des gens dont vous vous devez bien 
garder pour vostre seurelé, au regart de iiij choses : c'est assavoir en révélation de 
secret, en toutes manières de vivres de vostre hostel , et en familiarité de service , et 
en commission de quelconque périlleuse besongne. Les premières gens qui vous font * 

* Brûlez, rien que cela. 

< Cela explique la perte d*un grand nombre de monuments de Tantiquité. 

* Calogiroi, caloyers , moines de la règle de saint Basile. 

* Font, plus bas : Jhétucrist qui fait à aimer , et p. 230, fait à eslire. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 255 

à fuir, sont les Arméniens. Les secondes gens sont Turquemans '. Les tierces gens 
sont les Snriens. Les quartes gens sont les Murtans ' , et les quintes gens qui font à 
fuir sont les baptisiez. Et sachiez, mon souverain seigneur, que les meurs de toutes 
ces manières de gens sont descriptes en leurs chapitres chascun à part soy , en tant qu'il 
touche à la garde et seureté de voslre personne. Les yj~ gens sont les Assasiniens ' 
qui portent et font plus grant péril , d'autant qu'ils sont moins congneus des autres. 

La seconde et x* partie démonstre le lieu du très-étroit passage de la mer qui se 
appelle Hélespont ou Bofforus ^ ou le bras Saint-George. Geste partie contient aussi 
chincq raisons démonstrans qu'il est meilleur et plus nécessaire de assaillir illecques 
les ennemis de la foy catholique que en nulle autre partie du monde. La première rai- 
son est , car depuis France jusques en Jhérusalem, il n'y a plus de mer à passer que ce 
petit destroit, qui est si pou large que à paines d'une rive à l'autre on orroit bien la 
voix d'un homme qui crieroit. La seconde raison est , car on puet bien illecques as- 
saillir les ennemis de la foy, à * moindre péril de noslre gent , légièrement et à plus * foi ? r». 
grand avantage. La tierce raison est, car, en tout ce contour de mer^ tous les portz 
marins sont en la possession des mescréans; et se pourroit récréer l'ost bien et seure- 
ment en iceuls. La iiij* raison est, car le chief adversaire fait tout premièrement 
à abalre et subjuguier; et en ce les Turcz samblent plus estre le chief des Sarrasins 
que ne fait le souldan de Babilonne en puissance d'armes. 

La quinte raison démonslre par trois moyens que c'est plus légière chose, meilleure et 
plus prouffitable, de assaillir et aggresser les Turcz que le souldan. Le premier moyen 
est pour ce que les Turcz pevent deflendre le souldan et lui bailler ayde; mais non pas 
le rebours. Le second moyen est, car posé ores que le souldan peust donner ayde et se- 
cours aux Turcz, toutesfois, il pourroit pou obsister à voz gens : car les Égiptiens sont 
viles gens et efféminez, pour le oyseuse et délectation charnele, en quoy ilz se occupent 
incessamment. Le tiers moyen est touchant le fait de Piètre l'ermite qui en pou de 
temps acquist moult de royaumes, pour tant qu'il abati premiers les Turcz et les sup- 
pédita du tout. 

La tierce et xj' partie démonstre les lieux et les régions dont on pourra avitaillier 
Tost de toutes pars. De Acquillon, c'est assavoir à main senestre, par la mer maiour, 
par maintes provinces qui ci-après sont descriptes plus spécialment. De Occident, c'est 

* Turquematu, Turcomaos ; le texte latin : Boêmuli, plus bas Gcuitnuli, que Miélot traduit alors par Gatmii-' 
lins; c'étaieot les personnes nées de père grec et de mère latine , ou de père latin et de mère grecque. 

* Murtans, latin : Murtati, Brocbard sVxplique plus en détail , ^ers la fin, sur ces populations dont il faut se 
défier. Les Murtati, mot que Miélot traduit plus bas par Murtsz, profenaient de Funion des Turcs et des 
Grecs. 

' Jssasinims, latin : jtssasini. Voyez De Hammer, Histoire de l'ordre des Jssassins. Paris, 1838, in-8o. 

* Bofforus, Bospboms. 

Ton. I. 30 



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234 DOCUMENTS 

assavoir au dos de Trace, de Macédone , de Yulgarie * et de Rassie, où les lieux sont 

* Fol. 7 V. nommez cy-après. De vers Midj , c'est * assavoir à main dextre^ sont déclairiez les lieux 

et les provinces; et sont aussi descriptz les ports en général, où pourroient armer tous 
navires de mer portans vivres pour l*ost. De Orient aussi , c'est assavoir pardevant , 
pour ce que Turquie , entre toutes les parties du monde, est la plus fertile et plus ha- 
bundante de tous biens. 

La quarte et xij* partie, qui lait fin à cesteuvre, contient vj raisons monstrans que on 
puet moult légièrement triumpher des Turcz. La première raison est pour cequeleor 
malice est maintenant acomplie, et Nostre Seigneur Jbésucrist est avecques nous. La 
seconde raison, car les Turcz sont devisez entre eulx-mesmes en beaucoup de manières. 
La tierce est pour ce qu'ilz ont perdu leurs capitaines, qui furent jadis victorieux et 
expers en armes. La quarte raison est, car ilz ont mis sus leur chevalerie de Grecz, 
Sarrasins , prisonniers et serfz esclaves. La quinte raison est pour ce qu'ilz n'ont nulles 
armures deffensives et n'ont maniérie ne industrie de combattre à jour nommé. La 
sisiesme et derrenière raison est, car ilz ont une prophécie, tant lesdis Turcz comme 
les autres Sarrasins, que, en ce temps présent , qui est l'an mil CCCXXXIJ , ils doivent 
estre desconfis et détruis par ung prince de France. Après toutes ces choses on ammo- 
neste cbascun que, nonobstant les advertissemens dessusdis, la bonne disposition et 
ordonnance des batailles, la prudente et dilligente garde de l'ost * ne font point à tenir 

* Fol. 8 r*. en nonchaloir ne à mesprisier en quelque manière que ce soit. La conclusion finale de 

toutes les choses dessusdites est que l'intencion de un chascun doit estre si bien adré- 
chié que tout l'onneur et la gloire soit attribuée tant seulement à Dieu , duquel procè- 
dent toutes victoires. 

Ci fine la di? isioo des deux livres partiaolx de ce présent trâiUié , appelle TAdTis directif pour faire 
le saint voyage d*oultre-mer, translaté de latin en fraoçois par Jo. Miélot , Tan 
mil cccc cinquante-cinq, comme dit est. 

Fol. 9 r«. Cy commence le premier livre de ce traicUé qui contient viij parties , dont la première est 

des quatre motifz, pour faire lepasssage d'otUtre-mer. 



DU PREMIER MOTIF. 

Le premier motif doncques est , mon souverain seigneur , que vous ne amoindrissiez 
en rien envers les hommes l'onneur de voz prédécesseurs, les nobles roys de France, 

* FulgarU , plus bas Fulgairi$ , Bulgarie , pays des Bulgares oa des B<ni^r9S , comme on disait «uati autrefois. 

* Le MS : la prudence et diligence garde de l'oit. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 255 

De envers Dieu la gloire qu'ilz ont acquise par bonnes euvres et vertueux fais de la foy, 
ains les augmentez, continuant en verHus de mieulx en mieuli. Certes, depuis le temps* foi. 9 r». 
que les rois de France recenrent le nom de chrétiens * et le signe du saint Sacrement 
de baptesme, ilz ont tousjours esté le victorieux escu de la foy , le bras de Téglise, le 
martel et la très-dure pierre de la croix et de la foy, navrant et abatant les ennemis 
de Dieu , et la très-ferme coulompne es passages et autres biens , précellent, ensei- 
gnant et adréchant tous les roys et autres peuples chrétiens. Ceci pourra-on légièrement 
trouver, qui lira les anciennes histoires des chrétiens roys de France, tant par la ma- 
lice de hérésie vaincue et déchacié hors de soa ample seignourie , comme par Téglise 
rommaine délivrée moult souvent de moult d'opressions de tirans, et relevée de plu- 
seurs diverses tribulations et de la hantise des Sarrasins , poulsée hors des parties de 
Guienne, de Provence, d'Espaigne, et de la Terre Sainte^ en tele manière qu'ilz sam- 
blent avoir désiré, non pas moins, mais plus, Tardant amour de la foy, la révérence 
et Tonneur de Téglise et Tampliation du nom et de la religion chrétienne, qu^ilz ne 
font de avoir possessé leur royaume par droit de succession et par don de héritage. La- 
quelle chose vous devez tant plus entreprendre , eusieuvir et parfaire de bon cuer , 
d*autant que la bonté de Nostre-Seigneur vous a en ce donné plus de biens que aux 
autres. Cest assavoir prudence en voz besongnes et affaires, prospérité en batailles, 
magnificence de personne, fleurissant jeunesse d*éage, habundance de biens, paix et 
concorde en vostre royaume, ampliatiou de vostre seignourie et vray propos et désir 
de tout, se ne le voulez délaissier , que jà Dieu ne plaise! En après, je ne cuide point 
que tout ceci vous soit fait sans le vray et juste jugement de Dieu , ne sans la dispo^si-* foi. 10 ro. 
tioD de la divine providence. Vous avez receu la couronne et diadème d*un tel et tant 
grant royaume à cestefin, jen^en doubte point, que ainsi, comme Dieu mesmesa pré- 
paré ung régime si excellent sur tous les royaumes du monde, samblablement vous, 
mon souverain seigneur, roy victorieux, fort champion et vaillant chevalier de Nostre- 
Seigneur, espandez bien au large partout le monde Tampliation de son saint nom, glo- 
rieux , loé et béney par temps et siècles infinitz! 

DU SEGOiœ MOTIF POUR FAIRE LE PASSAGE d'OULTRE-MER. 

Le second motif est l'affection et désir de dilater la foy catholique et le nom chré- 
tien. Certes quant la trompe de prédication et le son de vérité et le messagier de la 

* Chrétiens ; le P. Griffet a composé ooe dissertatioo sur le titre de Très-Chrétien , porté par les rois de France. 
Voir son édition de V Histoire de France du P. Daniel, Paris, 1755, 17 vol. in-4o, et G. Leber, Collection desmeil- 
leures dissertations , notices et traités particuliers relatifs à l'histoire de France , Paris , 1 S58, in-S», IV, 524- 
552, ainsi que les observations de Bullet , sur ce sujet, tirées de sa Mythologie française , dans le même recueil ; 
<d., 533-537. 



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236 DOCUMENTS 

parole de Dieu vint en la terre et sonna partout icelle , Jhésucrist, nostre Dien et nostre 
Seigneur, esloit honnouré et amé par tontes les nations du monde, en toutes lignies 
et en tous pueples, comme le racontent les histoires et le tesmoigne la sainte escripture; 
mais à présent, qui est une douloureuse chose à penser et pitéable à réciter, mesme- 
ment à ceulx qui ont leur part en Téritage de nostre sauveur Jbésucrist, d'une part 
cellui vil et ort pourceau, chien punais, le maudit et dampné ménistre du diable d'en- 
fer Machommet, a occupé une très-grant partie du monde, et a infecté et corrompu 
pueples innumérables , et , d'autre part , les erreurs de infidélité se sont boutez es cou- 
rages de pluseurs chrétiens, et la grandeur du monde qui avoit congnoissance de la foy 
de Dieu et Tavoit receu en sa pensée , a germé espines et chardons d'erreurs et de vices. 
Fol. 10 T\ La doctrine de vérité s'est esvanuye et la vraye foy s'est a*moindrie : par ainsi Jbésu- 

crist, qui fait à amer et à ensieuvir de tous, est banny, déchachié et débouté d'un 
chacun , exceptez nous qui sommes subgiez à l'obédience de l'église de Romme : nous 
demourons doncques avecques Nostre-Seigneur Jhésucrist décbaciez en l'extrême partie 
du monde ^ et sommes à destroit en une moult petite parcelle de la terre habitée, ha- 
bitants en ung anglet, non mie sans le déshonneur et opprobre de tous loyaulx chré- 
tiens. Certes , comme autreffois j'ay dit et prouvé , se la partie du monde habitée 
par les hommes estoit devisée en dix parties , nous qui sommes vrays chrétiens et ca- 
tholicques n'en habitons pas la disiesme partie, jà soit ce que nous soûlions possesser 
tout. Ceci se puet déduire et démonstrer ainsi ; car anciennement la quarte partie du 
monde ottroiée pour l'abitation des hommes et des bestes, fu devisée en iij parties, 
c'est assavoir que Aise * en contient la moittié toute enlière, et Europe et Âffrique 
contiennent l'autre moittié devisée en deux parties égales. Or, est-il ainsi ad présent 
que en toute Âffrique, où jadis fleuri glorieusement la loy de Jhésucrist , il n'y a main- 
tenant nul pueple chrétien. En Aise , jà soit ce qu'il y ait moult de pueples et de chré- 
tiens sans nombre, touteffois ils n'ont point de vraye foy , et ne gardent point la doctrine 
des évangiles. Et en Europe, qui est nostre partie, il y a moult de pueples qui sont 
payons et confroncent ' aux Alemans et Poulains '. II y a aussi en aucune partie d'Es- 
paigne des Sarrasins. Item« il y a en Europe pluseurs pueples chrétiens de diverses 
langues qui ne se accordent point avec nous en foy n'en doctrine : car il y a les Rn- 
thiens ^ qui tiennent plus de xl journées de pays , et sont voisins aux Bohèmes et 
confroncent au royaume de Poulaine. Il y est aussi Yulgairie, qui se extent plus dexx 
journées de long *; en après Esclavonie, où il y a pluseurs royaumes : c'est assavoir 

< Msê, Asie. 
' Confroncent, confinent. 

' Poti/atfM, Polonais. D^% souliers à poulaine étaient des souliers à la polonaise. 

* Ruthimt^ Russes, latin Rutheni, Voyez P.-C. Levesque, Mémoirei sur les anciennes relations de la France 
avec la Russie, dans les Mémoires de l'institut national, sciences morales et politiques , II, 68-85. 



Fol. 11 ro. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 237 

Rassie , Servie , Gelmenie * , Cromacie * et Zerice '. Ceux-ci confrontent * d'une part 
aux Hongres et d'autre part aussi aux Grecz, et d'une autre part aux Dalmaciens, aux 
Albaniens et aux Valaques. On puet bien encoires monstrer, par une autre manière , que 
nous habitons la très-petite partie du monde habité. Et ainsi nous pouvons véritable- 
ment lamenter avecques le psalmiste David en disant : Ad nichilum redactus sum et 
nescivi. C'est-à-dire que je suis ramené à néant et n'en savoie riens. Certes, Aise, que on 
descript estre la moittié du monde habité, contient beaucoup plus qu'il n'est dit, en 
la désignation des climatz. Et se on me demande pourquoy elle ne fu toute désignée, 
je cuide que ce fut pour ce que adoncques elle n'estoit pas ainsi habitée , ou il n'estoit 
point encoires venu à la congnoissance des descripteurs, ainsi que nous avons trouvé 
maintes provinces et divers lieux habitez vers Septentrion, et sont hors de climatz. 
Touteffois , jà soit ce que nous soions boutez comme en ung anglet de la terre , je vous 
afferme que, se ceste nostre petite portion estoit mise d'une part en la balance, et toute 
l'autre plus grande portion estoit mise à l'autre lez de la balance, ceste-cy, comme l'or 
entrç les autres métaulx, sambleroit plus grave de force et de vertus, non mie seule- 
ment en vérité de doctrine et pureté de foy, et non pas aussi seulement en la réception 
du don de la grâce divine et en l'évidente opération de miracles, de quoy Dieu nous fait 
plus agréables à luy que nulz autres pueples qui n'ont point ces choses, ains aussi 
quant à la prudence naturele et acquise, quant aux meurs domestiques et civilz, quant 
à la manière de vivre ordinaire , magnifique et honneste , quant aux ' richesses, et mes- * ^^^- *» 
mement quant à l'usage qui les rent licites et bonnes^ quant à l'exercite et nobles fais 
d'armes, quant aussi au bon régime et droitturière puissance de seignourie; et brief- 
ment quant à toutes choses qui ennoblissent , ornent et embélissent Testât humain , 
nous sourmontons toutes les autres nations. Par les choses dessusdites nous sommes 
doncques ammonnestés, induitz et contrains que , ainsi comme Nostre-Seigneur Dieu 
nous a distribué la largesse de sa doulceur par-dessus toutes autres gens, en nous bail- 
lant, comme à ses enfans, toutes choses natureles, espidtueles et temporeles, sambla- 
blement nous nous devons efforchier plus courageusement pour la dilatation jde sa 
religion et de son nom, et devons mettre prouffitablement aux usures les talentz d'or 
que nous avons receu de lui pour les faire multeplier, affin que nous ne soyons con- 
dempnez comme serviteurs niches et inutiles, et que ne soions réprouvez vergongneu- 
sement^ à nostre grief dommage, par Nostre-Seigneur le juste rétribueur. 

' Celfnmie, latin Celmmia, Du Gange, dans «es Familiae Dalmaticae, Slavoniae, Tureicae, mentionne 
celle des Comités Chaltnmses; ce dernier mot aurait-il quelque rapport avec Celmenie? Il y a , dans la Russie 
Ronge, le territoire de Cbelma. 

* Cromatie, latin Cromacia, Croatie. 

» Zeriee, latin Zerica. Seris, ville commerçante, dans le bassin du Strymon et du Pontus? 

* Confrontent, plus haut confroneent. 



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238 DOCUMENTS 



DU TIERS MOTIF POUR FAIRE LE PASSAGE D OULTRE-MER. 

Le tiers motif est avoir compassion de la perdition d'un tressant nombre de pneple 
chrétien. Sur quoy , il est assavoir que, en ce monde, il y a iij nations très-grandes: 
c*est assavoir de Chrétiens , de Tartares et Sarrasins , entre lesquelles la nation des 
chrétiens bons et mauvais, est la plus grande, comme il se preuve et afferme par les 
cosmographiens. Il y a doncques d'autres chrétiens que ceulx que j*ay nommé ci-dessus. 
Fol i2ro. qui demeurent en noslre partie d'Europe : c'est assavoir les Grecz, les Ruthiens*, 

Vulgaires, Esclaves * et Valaques, lesquelz tous ensamble la secte des Grecz, par four- 
voiements de erreurs et de scismes, envelope et tire avec elle aux enfers. Ce nonobstant, 
il y a encoires pluseurs autres chrétiens , tant en Midi que en Septentrion et que en 
Orient, qui se réputent bons catholicques et possesseurs de la vraye foy, desquelz les 
aucuns sont avuglez es ténèbres des Grecz, et les autres sont envelopez en erreurs de 
diverses sectes; et ceux-ci, en délaissant le nom chrétien, prendent leurs noais des- 
dictes sectes, ou de ceulx qui les ont trouvées. Il y a aussi une manière de gens qui 
s'appellent Gothes, dont vindrent les Gothes, qui par batailles, par feu et par flammes, 
dégaslèrent les parties d'Occident. Il y a encoires d'autres gens en venant de Septentrion 
vers Orient, c'est assavoir les Ziques \ dont les Scites prindrent leur naissance, comme 
on dist; les Âgonases ^ dont vindrent les Wandeles ^; les Scanes ^ dont descendirent 
les Huns, et les Alains, dont furent extrais les Âlains, comme on dist. En après y sont 
les Géorgiens, que les Grecz appellent maintenant Ybériens, pour ce qu'ilz vindrent 
d'Espaigne. Toutes ces manières de gens-ci tiennent plus de iiij" journée» de pays. Il y 
a aussi es parties d'Orient pluseurs pueples chrétiens, qui sont soubz la seigneurie de 
l'empereur de Perse. Certes il y a ung empire des Grecz qui s'appelle à présent l'empire 
de Trapesonde ^ d'une cité métropolitaine nommée Trapezonde; mais ancleonement 
on l'appelloit Capadoce. Il y a aussi la grande Arménie, qui est ung grant pays el espars, 
et , dist-on, que l'arche Noé se reposa sur ces montaignes^ et en est seigneur Tempérer 

* Esclaves, Esclavons. 

' Ziqttes, latio Ziqui. Co oom n'a pas élé relevé par J. Pinkertoo : Recherches sur l'origine et les divers éta- 
blis$ements des Scythes ou Goths , outrage traduit sur roriginal anglais. Paris, 1804, in-S*. Vojez TiDgénieui 
mémoire de Tbabile linguiste M. <J.-€. Van Thielen : Les Scythes de l'arUiquiié sont-ils les <meêtres dê$ Slaves 
de nos jours? brochure in-8o (Anvers) de 16 pages. Les Ziqui ut seraient-ils pas les Tcherkés ou Circassiens? On 
reconnaît certainement dans Ziqui les Zyges de Strabon , les Ziches et Zèches des auteurs byzantins , lesquels 
étaient des tribus circassiennes. 

' Agonases y latin Jgonasi. 

* fFandeles , latin Wandali. Voyei Louis Marcus , Histoire des fFandales. Paris , 1836, in-8». 
' Scanes, \ai\nScani. 

* Trapesonde, Trébisonde. Voyez Du Cange, Pamiliœ Bysantinœ , p^. 189 et suif. : Stemmatis familiœ 
Comnenicœ pars altéra, complectens principes et imperatores Trapexuntinos. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 259 

de Perse. Il y a en après , en ce mesmes empire , des Jacobites, ainsi Dommez d'un 
hérèse * qu*on appeUoit Jacob, el des Nestoriens, selon leurs démérites, nommez de * foi. 12 ««. 
Nestorius samblablement bérèse comme ledict Jacob. Item en tirant vers midi, il y a 
une assés grande isle en la mer de Inde^ où les gens tiennent la circumcision et le bap- 
tesme. Et de dire comment je vins en ceste isle, de la condition des habitans, de leurs 
meurs, de leur manière de vivre , de leurs costumes, de leurs lois et de leur estrange 
manière de seignourie, s*il faisoit à nostre propos, les auditeurs les orroient voulen- 
tiers. Et en alant plus oultre envers Midi, y demeurent les Éthiopiens chrétiens , qui 
sont gens puissans et de grande estature , et pour leur multitude et le large payz qu*ilz 
tiennent , ilz font ung royaume que on apppelle Nubie , lequel confronte à Egypte , et 
a eu leur roy aucune fois victoire et triumphe du souldan de Babilonne. Ces gens ont 
une prophécie qu'ilz ysseront quelquefois hors les montaignes d'Egypte , qui les en- 
cloënt et destruiront les Égyptiens et les Arabes : ils prendront la Mecke et Tabate- 
ront; ilz despéchieront * le sépulcre de Machommet, le faulx et maudit prophète, et 
brûleront son corps. Et , quant à nostre propos, il souffist avoir motif pour faire ledict 
passage , que une si grande multitude de pueple soit ostée hors de ses erreurs , et ré- 
duite à la congnoissance de vérité et de la foy, ainsi que autreffois ilz ont esté réduitz, 
comme nous lisons , lorsque la vérité et la bonne doctrine de la foy flourissoient es 
parties de Orient. 



DU QUART MOTIF POUR FAIRE LE PASSAGE D OULTRE-M ER JUSQUES EN LA 

TERRE SAINTE. 

Le quart motif pour faire le passage d*oultre-mer, est le désir qui doibt estre ès* foi. 13 r» 
cners des chrétiens de recouvrer la très-sainte terre, qui est désignée une partie de 
nostre héritage , qui a esté désirée des sains prophètes, et promise et donnée à eulx et 
à nous, et qui a esté possessée de leurs enfans. Sur laquelle terre nous lisons que les 
cieolz ont esté onvers souvent , et que les engèles de paradis y ont descendu pluseurs 
fois, et que maintz secrez de Dieu y ont esté démonstrez aux hommes en tous les temps : 
e*est assavoir ou temps de la loy de nature, d'escripture et ou temps de grâce aussi , 
taDt qu'il sambloit que ce ne fust autre chose, fors la maison de Dieu et la vraie porte 
do ciel , de laquelle sont yssus à bon salut les roys géniteurs de Nostre Seigneur selon 
la char , et les prophètes messagers de nostre foy. En laquelle aussi ont esté démons- 
trez pluseurs respons divins, maintes visions, pluseurs signes et diverses figures qui 

I fférèêe, hérétique, hérésiarque. 

' Defpéchieroni , dépèceront , détruiront. 



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240 DOCUMENTS 

prénunçoient véritablement la certaineté de nostre élection et réparation; et laquelle 
Dieu mesme a eslevée , honnourée et consacrée, affin que son fil Dieu y prinst char hu- 
maine> et que Dieu homme nasquist merveilleusement d'une vierge, affin que illec 
Dieu fait homme, se voulsist démontrer sur la terre, et converser avec les hommes ; 
affin aussi que Dieu le père fust illec ouy par sa voix^ Dieu le fil fust manié et touchié 
des gens et baptisié dedens le fleuve de Jourdain, et que le benoît saint Esperit y fust 
veu en l'espèce de coulon * ; et ainsi par la fréquentation des angèles, par la présence 
de la Trinité, ce samblast aucunement ung autre paradis; affin aussi que Jhésucrist y 
baillast exemples salutaires, il y enseignast les choses divines et merveilleuses et y dé- 
monstrast pluseurs miracles inusitez et de grant esbahissement , et que ou millieu de 

■ Fol 13 Yo. la terre il ouvrast nostre* salut, et, là, nous fust osté Toprobre de nostre servitude, et 

là fust payée la raençon de nostre rédemption ; laquelle terre finablement receut en soy 
Nostre-Seigneur Jhésucrist et le garda l'espace de iij jours , tandis qu'il descendi aux 
enfers rompre les portes d'arain et les verrouls de fer; et là destruit-il la puissance du 
diable, et en délivra les sains hommes qu'il avoit longuement tenu prisonniers léans : 
laquelle terre aussi démonstra et rendi vif Nostre-Seigneur accompaignié d'une belle 
compaignie des sains pères, qui Ta voient prophétisié de bouche, représenté par figures 
et creu fermement ; en laquelle il conversa encoires par l'espace de xl jours après sa 
glorieuse résurection , et souvenlefTois bailla sa présence à ses disciples et se laissa 
manier; et avec celle mesmes char qu'il avoit vi*aiement prinse de sa viei'ge mère et 
receu mort et passion en l'arbre de la croix, se monstra estre résuscité véritablement 
et l'approuva par pluseurs et divers argumens. Geste sainte terre a aussi engendré les 
apostoles de Jhésucrist, les éwangélistes et ses disciples, affin qu'ilz fussent tesmoingz 
de tout quanques Nostre-Seigneur a fait, en y antrant et demeurant et en yssant, et 
fussent recteurs et gouverneurs de la nouvelle église, docteurs et enseigneursde la foy 
et salut nouvelle , et de laquelle aussi Jhésucrist mesmes, seigneur de la terre et d'en- 
fer, a monté es cieulx et a colloquié à la dextre de son père la substance de nostre 
char, en nous démonstrant le cler chemin par lequel les membres doivent ensieuvir 
le chief , et sur laquelle terre le benoit saint Esperit est descendu en fourme de langues 
de feu , et par ung son très-soudain, il a enluminé, enseignié et confermé les x^uers de 
ceulx qui croient en lui; sur laquelle aussi Jhésucrist mesmes doibt venir de rechief^ 

Fol 14 r«. pour ouyr * les causes de toutes gens , et là vendront finablement tous les hommes qui 

ont esté par ci-devant , qui sont maintenant et qui seront ci-après, pour rendre compte 
et raison de tous leurs fais bons et mauvais , et en avoir rétribution juste et égale. 
Mais s'il est nul qui pense et pleure en considérant de quelz gens est maintenant oc- 
cupé et possessé cestui nostre propre héritage , certes c'est de gens sans Dieu , sans foy, 

' Coulon, colombe. Pb. Mooskes, ▼. 94743, 35610. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 241 

sans loy, sans alliance et sans miséricorde , qui sont hommes vilz et ors et ennemis de 
toute vérité, purelé, bonté et justice, adversaires de la croix, blasphémeurs de Dieu, 
persécuteurs du nom chrétien , abuseurs de leurs femmes espous^ , coucheurs avec 
jeunes enfans mascles, oppresseurs de bestes brutes, subvertissans nature > destrui- 
seurs de meurs et de vertus , trébuchans en vices et énormes péchiez, comme instru- 
mens du diable, vaisseaulx de Lucifer, temples de mauvaistié, habitation de Sathan 
gardez au jugement de vengance et députez à Tembrasement de l'éternèle dampnation ; 
lesquelz ont viles pensées, la char orde , la vie détestable, paroles abhominables, con- 
versation contagieuse et toute leur voulenté et intention abandonnée à charnalité et 
plongié en volupté désordonnée : telz sont ceulx qui nous ont bouté hors des dessus- 
dictes régions du monde; et nous ont déchacié en ce petit anglet de terre moult es- 
troit, à la vergongne et opprobre de nous et de nostre foy; telz sont ceulx qui ont dé- 
solé la maison de Dieu et possessent la sainte cité mère de nostre foy et qui ordoient 
les sains lieux consacrez et bénéiz, et telz sont ceulx qui ont espandu le sang des chré- 
tiens à Tentour de Jhérusalem et ont baillié aux bestes de la terre la tendre char des 
sains de Jhésucrist et ont abandonné les corps mortz des martirs aux oiseaulx du ciel. 
Certes, ilz sont soubUilz à mal faire, ignorans tout bien et n'ont en eulx nulle preu- * Poi. u v». 
dommie, ains n'ont prudence senon en mal ; et pour ce, mon souverain seigneur, que 
Dieu vostre Dieu vous a enoint de Tuile de liesse devant tous les nobles de vostre 
hostel et devant tous les roys chrétiens voz compaignons, pour ce que vous avez hay 
iniquité et avez amé justice; chaingniez-vous très-puissamment de vostre espée sur 
vostre cuisse , et alez avant : car Fangèle qui fu promis à Moyse vous précédera à con- 
quester royaumes, et la protection de cest angèle mesmes vous gardera et deffendera 
tousjours , et la verge de prudence et de vérité , c'est assavoir la verge de vostre justice 
et équité, frapera et vaincra le duc Moab, et voz trenchans saiettes trespercheront les 
cuers de voz ennemis, et lesgrans ostz trébuscheront soubs vous! Oyés doncques révé- 
ranment le Saint Esprit comme vostre moniteur; recevez-le seurement comme vostre 
prometteur; retenez-le constamment comme vostre directeur , et sans nul doubte vous 
l'aurez defienseur à vostre grant bien et prouiBt. 

Cy fine la première partie de ce premier livre. 

Cy commence la seconde, qui est de Y préambules qu*on doit ordonner avant 

ledit passage. 



Le premier préambule et première ordonnance qu'on doit faire avant le passage, 
ToM. I. 31 



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242 DOCUMENTS 

c'est de invoquier J'ayde et conseil de Nostre-Seigneur Dieu, de qui se traitle propre- 
meut le fait en ceste partie. Cest assavoir qu'on ordonne par toutes les églises du 
•Fol. 15 r«. monde à faire oroisons * et prières , affin que par les continuèles intercessions et r^ 

questes de dévotes personnes, cellui à qui pou de chose est vaincre beaucoup, enlu- 
mine les cuers dévotz du roy et des siens, conferme leur bonne voulen té et saint 
propos par Finfusion du bénoit saint Esperit, euvre leurs sens pour véoir ce qui fait à 
eslire en choses doubteuses, et ce qui fait à exécuter es choses patentes, les adrécbeà 
la voye de salut, leur baille aydc en adversité, prospérité en batailles et la couronne 
en triumphes : finablement en toute joie et léesse, montons en Jbérusalem , qui est la 
cité de Dieu, at&n de confesser son nom glorieux et au lieu où ses piez ont arresté; 
que nous aourons plus dévotement, et puissons illec faire voix de loënge. Certes, Tas- 
siduèle oroison d'un homme juste vault moult , car elle noya jadis en la Rouge Mer le 
roy Pharaon, ses chariotz et son ost, lorsqu'il vouloit oster aux enfans d'Israël le che- 
min de la terre de promission ! Tandis aussi que le roy Ezéchias faisoit ses oroisons, 
l'angèle de Nostre-Seigneur abati les chasteaulx des Assiriens, et y tua plus de cent et 
iiij^mil personnes. Elle destruisi aussi en ung moment les Ihériconites détenteurs de 
l'éritage des enfans d'Israël et subverti leur cité forte et puissante. Nichanor aussi jadis 
grand ennemi des Juifz, entrementes* que les prestresfaisoient leurs oroisons à Dieu, 
fu du tout craventé et son ost aussi , tèlement qu'il n'y demoura oncques homme qui en 
raportast nouvèles aux autres. Judas Machabeus faisant ses oroisons avant ce qu'il ai- 
trast en bataille , obtenoit toujours victoire sur ses ennemis ; mais on list qu'il perdi 
une fois une bataille , pour ce qu'il n'avoit point fait par avant son oroison. Et Théo- 
dosius le jeune suppédita * les Grecz et pluseurs autres nations d'Orient, non pas tant 
seulement " par force d'armes et puissance de gens , ains plus par religion, par dévo- 
tion et par oroisons , duquel l'oroison fu de si évidente vertu que par icelle il vainqui 
plus d'ennemis qu'il ne fist par armes : car il mist à mort Eugène et délivra la chose 
publique de la tirannie que on lui faisoit. 

DU SECOND PRÉAMBULE Qu'ON DOIT ORDONNER AVANT LE PASSAGE. 

Le second préambule est que ceulx qui vouldront acomplir cestui tant saint voyage, 
se aprestent diligamment quant à deux choses. La première est qu'ilz corrigent et 
amendent leur vie, et de là en avant se disposent de mieulx en mieulx. Certes Nostre- 
Seigneur ne vueit point donner ses saintes choses aux chiens, ne celle précieuse mar- 

* Entrementes, tandis que, 

* Suppédita y nuStrisa , mit 8«Ui les pieds , $ub pedibui» 



•Fol 15 T». 



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RELATIFS AUX CROISADES. 243 

gaerite * qu'il a acbeté par le pris de sa douloureuse mort, c'est assavoir la sainte terre 
qu'il a eslevé pardessus tous les pays du monde , ne le vueit point jetter devant les 
pourceaulx. Nous avons ceci expressément du pueple d'Israël que Nostre*Seigneur 
avoit puissamment mené hors d'Égipte, car de vi"" iij"^ combatans, sans compter fem- 
mes et enfaus dont il y avoit très-grant multitude, il y en eut tant seulement deux qui 
rentrèrent en la sainte terre jadis promise à leurs pères , et tous les autres périrent ou 
désert comme rebelles et incrédules , en tèle manière que Moyses mesmes, qui n'avoit 
semblable en tout le pays, n'y peut entrer, pour ce qu'il n'avoit donné honneur 
ne gloire à Dieu, aux eaues de contradiction. Josué aussi, par le commandement de 
Noslre-Seigneur , enjoigni que le pueple fust circumcis et sainteflé ainçois qu'il entrast 
en la terre de promis'sion , afin que nulz, senon sains, ne possessassent ung tel sain> ' foi. le r«. 
Inaire; et puisqu'ilz entrèrent en ladicte terre à tout signes et miracles merveilleux, 
et y eurent demeuré moult longuement, chacun en la portion qui lui fu distribuée par 
sort, toutes les fois qu'ilz relenquissoient la loy de Dieu, il permettoil qu*ilz fussent 
autant de fois molestez et réduitz soubz la servitude de leurs ennemis, comme il 
appert es temps des juges et des roys. Finablement , par continuer en péchiez, ils 
provoquèrent Nostre-Seigneur à si grande ire qu'ilz se rendirent indignes de plus jouir 
d'un tant saint héritage. Pour ceste cause les bailla Dieu à pugnir aux Babiloniens, aux 
Égiptiens, aux Assiriens et aux Romains ; les expardi en extrême servitude par l'uni- 
versel monde. Si advint que Salmanazar, roy des Assiriens, qui de celle terre sainte 
tira le pueple pécheur, encontre lesdicts Assiriens mist au royaume de Samarie des 
estrangers en lieu des enfans d'Israël ; et comme ils ne cremissent point Nostre-Sei- 
gneur, il leur envoya des lyons qui dévourèrent tout ce pueple, et le molestèrent plus 
pour ce qu'ilz ignorèrent la propriété d'icelle terre. Affin doncques que nous ne nous 
eslongons plus loingz, garissons nostre propre maladie par noz voisins, recongnois- 
sons noz fouîtes; et, tant que nous povons, y mettons remède : car se nous advisons bien 
depuis le temps que la malice des Sarrasins commença , il y a environ passez vii"" ans. 
Et quant à moy, j'ay commencié à Tan vi^' xxxix, du temps que Jhérusalem fu prinse 
par Humaire ^, disciple et compaignon du faulx prophète Machommet, et que l'empe- 
reur Eracle ocupoit tout Orient, et le tindrent iiij« Ix ans, c'est assavoir jusques au 
temps de Pierre l'ermite, que elle fu prinse par noz gens, l'an mil iiij"xix; et en 
joirent les nostres tant seulement iiij"* et viij ans, et puis elle fu prinse de rechiefToi. i6v«. 
par les Sarrasins Tan mil c iiij" et vij, qui la tiennent jusques aujourd'huy. Et ainsi 
en venant du premier jusques au dernier , depuis vij*" ans que la pestilence des Sarra- 
sins vint avant, Ihérusalem a esté ocnpée d'eulx presque les vj"" ans, et noz gens l'ont 
eue seulement par l'espace de iiij" et viij ans , comme dit est ; durant lequel temps 

* Marguerite, perle, margarita. \ • ffumaircj Omar. 



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244 DOCUMENTS 

ilz ont souffert de Irès-griefves batailles et de très-dommageoses pertes : et poorqooy 
a-ce esté? Senon pour ce que Noslre-Seigneur Dieu ne soustienl point en celle terre 
gens pécheurs. Certes péchié y abondoit lors, de toutes pars, tèlement que depuis la 
plante du pié jusques au sommet de la teste, il n'y avoit point de santé, comme il ap- 
pert par les histoires d'oultre-mer qui les list. Es prélatz se monstroit difforméement 
négligence, avarice, pompe et vanité, ou clergié * joliveté de meurs et de vie et mainte 
déshonnesteté , ou pueple luxure de char et iniquité superhabundante en moull de 
criemes; es religieux défailloit révérence envers leurs prélatz, obédience envers les 
ainsnez et observance de règle. En femmes quelconques n'avoit honte , vergongne ne 
chasteté; es juges et princes terriens n'avoit vérité, ne en justice équité. Et tant de 
maulx chacun jour y sourvenoit que celle terre sainte ne les peut plus soustenir en 
son ventre; ains, comme fait la mer, jetta hors d'elle à leur perdition, par le monde 
universel, tous leurs corps punais^ corrompus en vices et mors en péchié. Qui seroit 
doncques cellui qui pourroit croire ne penser que Dieu ottroiast aux pécheurs celle 
sainte terre, dont il a débouté et déchacié tousjours les pécheurs? Mais se aucun me 
'Fol. 17 ro. dist : € Ceulx qui occupent maintenant ceste sainte terre et jà l'ont te*nue par si long 

temps, à la reproche du nom chrétien, ne sont mie seulement pécheurs, mais plus 
que pécheurs > félons , pervers, infidelz et cruelz. > Certes je scay bien qu'ilz sont mau- 
vaises gens, iniques, vicieux et injustes plus que on ne pourroit dire; mais il fault 
considérer, plourer et se doloir que les péchiez, faultes et iniquitez de tous les estas 
du pueple chrétien ont esté si grans et si énormes , que pour ceste cause Dieu nous a 
privé d'icellui nostre héritage et leur a baillié, pour le usurper tant de temps et le 
soulier de tant de abhominations. Ne il n'est nul de saine teste qui doive cuider que 
noz péchiez soient plus grans et plus énormes que ceulx dudict pueple abhominable 
et mescréant, car, dès le commencement du monde, ce a tousjours esté ung maudit 
et dampné pueple; mais la cause si est, car chacun scet que une petite injure de son 
familier domestique ou de son amy blesche trop plus que ne fait une très-grande 
offense de son ennemi. Ad ce propos mesmes dist le psalmisle David : 5t inimicus meus 
maledixisset mihi subsUnuissem utique, etc. y c'est-à-dire, se mon ennemi m'eust mau- 
dit, je l'eusse souffert patiemment; et se cellui qui me baioit eust parlé grandement 
sur moy, je me fusse par adventure muchié. Mais toy, mon bon ami, d'un mesme 
courage avec moy, et que je congnois, qui mainteffois avons beu et mengié ensamble 
de bonnes et doulces viandes, avons souvent aie d'un mesmes acord en la maison de 
Dieu. Pourquoy doncques vous saintefiez , vous qui portez les sains vaisseaulx de 
Nostre-Seigneur, c'est-à-dire qui portez sur voz espaules le vaisseau des vaisseaulx, 
c'est assavoir le signe de la vraye croix , en quoy fu mise et respandue la liqueur de 

* Ou clergié , dans le clergé. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 245 

Function de nostre * salut et le triade * de nostre réconciliation ? Aflin que en ce signe * foi. i? y» 
que vous prenez et portez en mémoire de la passion de Nostre-Seigneur et pour ven- 
ger Foprobre de la foy et du nom chrétien , il ne adviengne de nouvel que Jhésucrist 
mesme soit par crimineuk et énormes péchiez crucefié plus cruèlement, non mie des 
Juifz , Payens et Sarrasins, ains de vous ses amis et familiers domestiques. La seconde 
chose en quoy se doivent aprester ceulx qui se disposent pour aler en ce saint voyage 
est Tassiduèle discipline de chevalerie. Végèce, en son livre intitulé : De l'art de cheva- 
lerie \ met iij choses qu'il juge estre nécessaires en discipline de chevalerie, alRn que 
par elles on obtiengne es batailles la fin principale : c*est assavoir victoire et trium- 
phe;et dist ainsi : c Nous ne véons point que le pueple rommain ait subjuguié tout 
le monde par nulle autre chose, senon par exercice. Et me semble bon de moy 
taire à présent de l'exercice d'armes et de l'usage de chevalerie; car les victoires 
que vous, mon souverain seigneur, avez eues et les batailles que vous avez fait, vous 
rendent ung docteur expert en ceste matière. Mais touchant la discipline qui se 
doit garder en l'ost, j'en vueil réduire à mémoire quelque chose et non pas le vous 
enseignier. Certes on list es hystoires anciennes que tout repos désatempré , toute 
oisiveté, tous excès de beuvrages et de viandes , et de curieuse délectation de nour- 
rissement, toute volupté charnèle et généralmeut toutes choses qui pourroient ren- 
dre les chevaliers délicatz, endormis, frailles^, molz^ pesans ou niches, estoient 
jadis retrenchiez et déboutées de tous ceulx qui hantoient les armes comme em- 
peschemens superflus, dommageux, estranges et nuisans. Pour ceste cau*se, Yégèce * foi. is r« 
mesmes approuve que la gent rurale est plus convenable à chevalerie , car elle est 
moins occupée desdictes délectations, et est plus acoustumée à choses aspres et con- 

< TriacU, thériaque. 

Eices 4 povres contraire sont 
Com li triade* «a Tenin. 

Renart le Nouvel. 

Babelais se sert encore du mot triacUur. La thériaque y qui se fabriquait de différentes manières plus ou moins 
mystérieuses, a passé longtemps pour un remède universel. Sans parler de Touvragegrec de NiCANDaB, Florence, 
1764, in-8o, on a Auduab Boecii Epitt de dignitate ^leriacae, dans le traité de matière médicale d'Oddi ; Hbn- 
Bici Cnotii Pro theriaca Jndromaci gloria, etc. Liegnit2, 1609, in-4°; la Thériaque française, en vers, par 
PiEARE Mà6I!iet. Lyon, Vincent, 1623, in-8»; ( De TAulnaye) , Œuvree de Rabelais. Paris, 1823, in-S», 111,633. 

M. A. Jobinal, dans son Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux, Paris, 1839, 1842, 2 vol. in-S», t. I, 
p. 360, a publié une satire allégorique intitulée : de Triaele et de venin. Ici triacle est pris pour antidote. C'est 
dans le sens figuré de ce dernier mot que la thériaque figure au titre suivant : Vikcbrtii Lewis (Libert Froidmont , 
théologien, né à Haccourt, près de Visé) Theriaca adversus Petavium et Ricardum. Paris, 1648. C'est-à-dire, 
préservatif contre les pères PeUn et le père De Champs, qui avaient publié, en 1646, le dernier sous le nom de 
Richard , un ouvrage sur le libre arbitre. 

• Fégèce; voyez Le livre de régèce,de chevalerie, dans la Bibl. protyp, de M. Barrois, numéros 546, 954, 
958, 1837. 1838,9118. 

» Frailles, frêles. 



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Fol. 18 T'> 



246 DOCUMENTS 

traires, et dist ainsi : c Je croy que on ne doubla oncques que la gent rurale ne fust 
la plus convenable aux armes pour tant qu*elle est nourrie en paine et en labeur, souf- 
frant la chaleur du soleil , ne tenant coraple des umbres, non sachant que c'est de 
baingz ne d'estuves, ignorant toutes manières de délices, estant de simple courage, 
contente de pou de viande, endurcie aux travaulx, jettant la barre de fer, portant 
grant fais : toutes ces choses lui sont de droit acoustumance , ce dist Végèce. > Telz es- 
toient ceulx avec qui les Rommains gaignèrent jadis les fortes batailles, réfrénoieot 
leurs ennemis rebelles, dontoient les cités adversaires, conquestoient les royaumes, 
obtenoient les belles victoires et subjugoient tout le monde à leur chose publique. Nous 
lisons que le roy David humilia les Philistiens et en eut le tribut. Il desconfit Moab 
et.reporta maintes victoires de ses ennemis. Il fist aussi de grandes et dures batailles : 
touteffois il s'estoit premièrement exercité es désers, et print pluseurs et divers tra- 
vaulx, s'adonna à labeurs, à mésaises, à misères, à chault, au froil, aux pluies, au 
vent, aux nèges, aux gelées, gésant sur la terre nue, couchant es cavernes lorsqu'il 
fuïoit le courroux du roy Saûl; et tantost qu'il se abstint de Texercite d'armes et de 
faire batailles, et s'exposa aux délices, à oiseuse et à repos. Lui qui paravaut estoit 
vainqueur de toutes gens, fu vainqu par le regard d'une femme : parquoy il commist 
adultère et perpétra un trahiteux murdres, pour laquelle cause son ho*stel ne fu onc- 
ques puis sans advoultire, sang ne cessa d'estre espandu et glaive ne se abstint de na- 
vrure. Les Machabiens aussi mirent la sainte cité de Jhérusalem hors de la main des 
ennemis; tirèrent la loy hors de la puissance des gens; se combatirent pour la liberté 
du pays; desconfirent moult souvent vaillamment et puissamment leurs ennemis, et se 
abandonnèrent à maintz périlz et dangers. Mais ilz s'estoient paravant esprouvez et 
essaiez en pluseurs exercices et fais laborieux, car ilz avoient demeuré es montaignes 
et es désers, vivans povrement avec les bestes sauvages, comme s'ilz ne deussent ja- 
mais entreprendre les batailles de Nostre-Seigneur qu'ilz n'eussent ainçois estudié à 
vivre chastement, attempréement et saintement. Pour ceste cause on se doibt souve- 
rainement garder en Tost de Nostre-Seigneur que on ne laxe ses frains à luxure et que 
on ne se désatempre en superfluité de boire et de mengier et que on eschiève oisiveté 
par continuel exercité d'armes. Les consulz rommains ordonnèrent jadis, par com- 
mandement de loy, que tout homme qui nouvèlement avoit espousé femme ou planté 
vigne nouvelle, ou édefié neufve maison, fust déboutez de leurs ostz : car ilz n'avoient 
espérance qu'il leur venist bon eur en leurs batailles, se tèles manières de gens se fus- 
sent meslez des besongnes et affaires de la chose publique. Ad ce propos raconte Valère 
le grant que Scipion l'Aflrican, consul rommain, fu envoyé en Espaigne pour refré- 
ner les désordonnez esperitz de la cité de Numance, nourris et allevez ainsi par la 
coulpe de leurs princes souverains : incontinent et sans délay qu'il entra'en l'armée des 
Fol 19 1^ Rommains il fist ung édit que toutes choses qui se faisoient à cause de volupté fussent* 



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RELATIFS AUX CROISADES. 247 

délaissiées et ostées du tout. Si advint lors que ung très-graut nombre de gens inutiles 
et environ ij™ foies femmes s'en partirent; et ainsi l'ost rommain nettoie de ceste layde 
et orde compaignie et qui ung pou devant, pour paour de mort , avoit traittié alliances 
désbonnestes, se redrécba et print vertu telle qu'il mist à rès terre icelle noble et puis- 
sante cité de Numance , arse, brûlée et démolie de fons en comble. Ce mesme Valère 
met aussi ung autre exemple qui me samble pertinent à ceste matière, et disl ainsi : 
c Comme Métellus, consul envoie en Aflrique contre Jugurte eust entreprins Tost 
rommain efféminé et corrompu par Toultrage de Spurius Albinus, il s'efforça de tout 
son povoir à remettre la discipline de la chevalerie en son premier estât : car tantost 
il bouta hors de l'ost tout cuisiniers et boulenguiers , et deffendi que nul ne mist à 
vente viande cuitte, et ne voult souffrir que nul chevalier de lost se aidast de servi- 
teur ne de chevaulx pour porter ses armures et ses vivres. En après il changa la place 
de son siège et fist faire tout autour bons fossez et bons palis, comme se Jugurte eust 
tousjours esté prestz de l'assaillir. Combien doncques prouffîta-il par la continence 
restablie à son premier estât et par son industrie souvent exécutée? Certes beaucoup , 
car il gaigna maintes victoires et conquist pluseurs triumphes sur ses ennemis, ce dist 
Valère. » S'il y avoit doncques tant grande discipline de chevalerie en l'ost des payons 
que eulx, abandonnez à aourer les ydoles qui n'engendroient que péchiez, se abste- 
noient des vices pour cause de obtenir bonne victoire, de combien plus l'armée de 
Dieu le vif qui aime toute netteté enjoint les vertus et refrène de sa tem'prance» doit toi. 19 v» 
entreprendre ces vertus et amer ces [ois, par lesquelles il obtiengne la couronne de la 
victoire terrienne et célestienne aussi enfin! 

DU TIERS PRÉAMBULE QU'ON DOIT ORDONNER AVANT LE PASSAGE. 

Le tiers préambule est moult nécessaire, c'est assavoir que paix et concorde soit ré- 
formée entre ceulx quy à ceste tant sainte besongne pèvent donner ayde et secours. 
Entre les autres choses qui font besoing audit passage, ce sont nefz et galées et hom- 
mes qui les conduisent et exercent bon régime sur elles. Et par dessus toutes gens de 
mer, les Catelans et Jennevois * sont ceulx qui se monstrent de plus grande prouesse 
de personnes, de plus grant force et vigueur de courage, les plus industrieux ou fait 
de la mer, et de plus certaine expérience, et de plus ferme loyauté et constance, et 
qui pèvent mieulx et plus aiséement livrer plus grande habundance de vaisseaulx de 
mer et de gens aussi. Mais aujourd'uy, il y a une très-grosse guerre entre ces gens-cy ; 
et s'elle demouroit ainsi, le passage auroit grant disette des choses dessusdictes ; car 
toutes autres gens qui hantent la mer ne sont pou ou néant au regard d'eulx quant à 

* CeOelans ei Jennevoiê , Catalans et Génois. 



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248 ^ DOCUMENTS 

prouesse et industrie de mariner. Il est doncques expédient du tout en tout que paix 
et concorde soit mise entre eulx, laquelle chose se obtendra légièrement , se la majesté 
royale s'y vuelt emploier ses prières, et que le roy d'Arragon soit de la part des Cate- 

' Fol. 20 r*. lans , et le roy de Sicile soit des Jeune* vois, lesquelz en une tele et tant grande be- 

songne ne refuseront point à ung si grant seigneur et prince de faire paix et concorde 
ensamble. Ledit passage a aussi mestier de habundante foison de vivres, et non mie 
seulement d'un lieu , ains de diverses régions, comme sont fromment , vin, wile S fa- 
rine, léguns, orges, frommages et chars salées; lesquelz vivres, en cerchant toutes les 
contrées qui sont deçà la mer, on ne pourroit recouvrer plus largement ne à meilleur 
marcbié en place nulle que on feroit ou royaume de Pulle et en cellui de Secile, qui 
sont, par manière de parler, la fontaine et sourgon de toutes teles choses. Et pour ce 
que entre le roy Robert et le roy Fédéric ^, qui maintenant seignourissent èsdis royau- 
mes, il y a grant guerre et discorde implacables, il seroit moult expédient que entre 
eulx il y eust ou longuqs trêves ou, qui seroit meilleur, une bonne paix perpétuèle. 
Certes ces ij roys dessusdicts ne pourroienl livrer secours et aides tant grans et tant 
libéralz pour faire le passage, ne widier leurs terres de chevalerie , ne despoullier leurs 
portz de gens et de vaissaulx de mer , ne administrer si largement vivres que ce ne fust 
par disette d'eulx et de leurs vassaulx, quant ilz seroient effraiezet en souspeçon pour 
laguerre; et chacun d'eulx cuideroit tousjours que l'autre, comme son ennemi prochain, 
fust à ses espaules. De ceste paix se augmenleroit prouffit aux âmes, honneur et révé- 
rence à l'église, et à nous mérite et gloire. Quelque part oultre-mer que les neficet ga- 
lées facent leurs voyages, soit en alant ou en retournant , elles arrivent communément 

Fol 20 r*. en Secile où ceulx qui feront le passage, s'il venoit à point ou s'il estoit néces'sité, 

pourroient lors descendre plus licitement, et plus voulentiers séjourner leur chevaulx , 
aiser les hommes, récréer leurs corps et renouveller leurs vivres. Et aussi s'il y avoit 
paix fermée entre ces deux princes, on pourroit obtenir d'eulx une souffissante mul- 
titude de galées et de navire; et seroit possible que tous deux ou l'un d'iceulx s'emploie- 
roit avec nous oudit saint passage. Je suis certain du roi Fédéric , auquel j'ay parlé de 
ceste matière plus privéement , et m'a dit qu'il n'est en ce monde chose qu'il souhaide 
ne désire tant comme achever le remanant de sa vie , s'il avoit paix par bonne et seure 
manière avec ses voisins. Et véritablement, mon souverain seigneur, honneur, prouffit 
et grant faveur vous vendroient, se en vostre compaignie aviez ung tel prince eagié 
d'ans et de vertus, sage et bien advisé en consaulx , chevalereux , prudent en tous affai- 
res, expert en armes, vaillant en batailles, noble, dévot, léal, constant, extrait de 
vostre sang, ameur de justice et deffendeur des povres, auquel briefment ne défault 

• ^t7e,huille. 

* Robert, roi de Naples, et Frédéric d*Arragon , roi de Sicile. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 249 

riens de ce qu'il appartient à ung roy , se par vostre bon moyen et ayde estoit entre lui 
et le roy Robert reformée la paix que fist jadis monseigneur vostre père de bonne mé- 
moire, que Dieu absoille. 

Gomme doncques ceste besongne, que voas achèyerez à Tayde de Nostre-Seigneur, ait 
mestier de ploseurs choses , et ne soit pas à faire en petit espace de temps, vous devez 
emploier ad ce toutes voz forces : car , selon le psalmiste, c se en voz jours naist justice 
et habundance de paix , comme dist le proverbe de Salomon , vos chemins s'exten- 
dront en paix, et Dieu mesmes fera drois et onnis voz sentiers. » Et ainsi se paix et 
concorde se fait entre ces deux princes par vostre vertu, toute habundance * sieuvra • foi. 21 1 
vostre armée et la condaitte de vostre ost, en tele manière^ mon souverain seigneur, que 
vostre nom se dira publiquement le prince de paix. 



DU QUART PRÉAMBULE QU'ON DOIT ORDONNER AVANT LE PASSAGE. 

/ 

Le quart préambule est que le roy doit faire son chemin par terre. Ce néantmoins 
toutesfois, il fault pourvéoir de certain nombre de nefz et de galées pour porter les 
gens qui pourront souffrir la marine et pour porter armeures, vivres, engins, tentes^ 
grandes et petites, grosses arbalestes et autres avec les garnissemens nécessaires à 
toutes ces choses, instrumensà fossoier, miner, fraper et pour abatre et craventer les 
fundemens et les murs des chasteaulx et des cités, quand il sera besoing et nécessité le 
requerra. Lesdictes galées seront aussi nécessaires pour asseurer la mer et la deffendre 
contre les assaultz des pirates et robeurs de mer, soient chrétiens ou turcz, affin que 
les marchans et les estrangers de toutes les parties du monde, venans au secours 
du passage, puissent aler et venir plus seurement par mer. Elles seront aussi nécessaires 
à moult d'autres choses qu'on scet bien et qu'on a assés esprouvé, ainsy que les adven- 
tures sourviennent terribles et diverses; et pour ce, comme il sera dit ci-après, je con- 
seille qu'on passe par l'empire de Rommenie et juge qu'on le prengne. La commune 
des Vénissiens et des Jennevois fait privéement * à requérir pour la préparation et ar- *foi. 21 t*. 
mée des galées et autres navires, pour ce qu'ilz ont aucunes seignouries oudit empire. 
Par quoy ilz peuent estre moult proffilables en moult de manières audict passage, car 
les Vénissiens tiennent l'isle de Crète que nous disons Candie, et l'isle de Nègrepont 
et presques toutes les autres isles qui sont plus de xx en l'archepelago. Les Jennevois 
ont aussi une cité forte et bien murée qui a à nom Père S assés bien peuplée, et est 
située emprès Constantinople; telement que entre ces deux cités n'y a que le havre qui 
les départ. Hz ont oultre plus une autre cité en l'empire de Tartarie vers la bise, qui a 

1 Père, Péra. V. Du Caoge , Comtantinopolis christiana , 9 a , 67 c, etc. 

ToM. I. 32 



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250 DOCUMENTS 

à nom Capha *, de laquelle pourroienl Tenir moult de choses nécessaires audict pas- 
sage ; et que plus est , iesdicls Yénissiens et Jennevois sont tant acoustumez en ladicte 
mer et es parties dudict empire, qu'ilz scèvent les contrées, les pays et les voyes, les 
passages, les sentiers et les isles, les roches et les portz; et maint en y a qui scèvent 
pluseurs iangaiges, à cause qu ilz ont esté engendriez et nourris èsdicts pays ; lesquelles 
choses viennent à très-grans fruilz et prouiBs. 



DU QUINT PRÉAMBULE QU*ON DOrT ORDONNER AVANT LE PASSAGE. 

Le quint préambule ne fait à délaissier en nulle manière que ce soit, c*est assavoir 
que au printemps prochain à venir il y ait x ou xij galées bien appareilliés qui gardent 

' Fol. 22 r» la mer de Surie et de Rommenie et les autres parties de la mer , affiu qu'il ne loist ' 

point à noz faulx et desloyaux chrétiens, aux Sarrasins ou autres quelconques, admi- 
nistrer au souldan de Babilonne ne à ses vassaulx et subgietz, les choses dont ilz ont 
grant mestier pour la garnison et deffense de lui, des siens et de ses terres contre la 
puissance de ce passage qu*ilz resongnent beaucoup. Le souldan n'a en sa terre nulles 
armeures de guerre, ne fer, ne vaisseaulx de mer, grans ne petis, ne fustailles pour en 
foire, ne autres habillemens et engins de guerre pour fortefier ses villes et chasteaulx 
et soy en deffendre, ne pour assaillir noz gens, et pourtant, incontinent qu'il saura 
que le passage se mettra sus, comme sage, soubtil et malicieux, fera garnison de toutes 
les choses dessusdictes : car noz faulx chrétiens les Grecs , tes Suriens et les Sarrasins 
de Barbarie, plains d'avarice et soubz espérance de gaing , livreront audict souldan les- 
dictes armeures en grant quantité, comme autresfois ilz ont £aût : qui leur seroit grant 
confort et feroit grant destourbier an passage. Il est doncques nécessaire que lesdictes 
galées prengnent et emprisonnent tous ceulx qui iront pardelà, et qu'on mande à toutes 
les cités et royaumes voisins à la mer^ par espécial à ceulx de i'isle de Gypre, que par 
édis publiques et par paines comminatores et exécutores, ihc deffendent à leurs gens 
qu'ilz ne voisent ou emportent, ne envoient quelques marchandises es terres de quel- 
conques Sarrazins, espécialement à celles qui sont subgiettes au souldan. Mostre saint 
père le pape aussi renouvellera les sentences et procès qu'il a acoustumé de pronuneier 

* Fol. 22 v^ contre telz gens', et iault* aussi qu'on pourvoie que nostre saint père ne ottroie à nui 

povoir porter quelques marchandises en Alexandrie, à Damiette ne là environ; et se 
on garde bien diliigamment ces restrictions-cy , le souldan et les siens auront deflaulte 

* Capha, de même dans le texte latin. 

* Loist, soit loisible, liceat, 

' Dans le procès de Jacques Cœur^ on fit valoir contre kû une pareUle trani^^ression. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 251 

et dommage des choses qui leur sont nécessaires pour vivre. Le conseil royal soit aussi 
songneux que, à cause de Tavarice de ces gens et par leur fraude, il n'en sourde aucune 
souspeçon. 

Cy fine la seconde partie de ce traittié. 



Cy commence la tierce démonstrant iiij chemins ou iiij voyes , affin que on eslise le 

meilleur pour le roy. 



DU PREMIER CHEMIN QUI EST PAR AFFRIQUE. 

Puisque parla divine Providence, les paix auront esté reformées par toute chrétienté, 
nous pourrons adrécher nostre chemin en la voie de salut et de paix. Si descripvrons 
iiij chemins pour parvenir à ung mesmes terme, c'est assavoir à la terre sainte, affin, 
mon souverain seigneur, que, tous chemins considérez diligamment et descriptz, on 
eslise pour vostre personne et pour ceulx qui Taccompaigneront le meilleur , le plus 
seur et le plus court. 

Le premier chemin doncques est par AiTrique, qui porte en soy pluseurs difficultez et 
infinitz encombriers , laquelle chose appert par le commencement dudit voyage^et par * foi. 23 1 
le moyen , et par ce qui est jusques près de la fin ; duquel commencement il appert : car 
il y a moult grant distance de cy jusques là où nous voulons parvenir, soit que nous com- 
mençons nostre chemin au destroit de Jubalthar * ou à la cité de Thunes ^ : car du 
destroit de Jubalthar jusques à Achon ^ qui est à ij petites journées de Jhérusalem , il 
y a iij"" et V" miles, et de Thunes ij*" et iiij*" miles. Et quant au moyen , ceste voie est 
pesante et difficile : car il y a de fors chasteaulx et pluseurs lieux qu'on ne puet appro- 
cher. Il y a aussi maint passage difficile et aucunes cités imprenables, et ung lieu qui 
dure par pluseurs journées, du tout désert , plain de stérilité areneux où créature du 
monde ne peut aler : car on n'y trouveroit nulz vivres , ne une seule goutte d'eaue. 
Quant aussi à ce qui est presques jusques à la fin dudict voyage, il faudroit nécessaire- 
ment que tout Tost passast par le millieu de toute la puissance du Souldan de Babilonne 
et du pays d'Egipte. Et jà soit ce que d'eulx-mesmes ils soient vilz et qu'on ne les doie 
répnter de nulle estimation et valeur, s'ilz n'avoient aydeet secours d'autre part, tou- 
tesfois assavoir se chemin seroit seur ou que par aucun il fust jugié à eslire, le prudent 

* Jubalthar, Gibraltar. | ^ Thunês, Tunis. | ' Jcon, latin : Achon, Saint-Jean-d'Acre. 



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252 DOCUMENTS 

royal jugement y et le discret et meur conseil voie et advise bien de exposer contre toute 
la puissance du Souldan Tost traveillié , défoullé et débrisié par tant de labeurs, comme 
il seroit quant il auroit passé si grant chemin et souffert tant de duretez. Et brief, je ne 
voy nulle cause pour quoy saint Loys ait commencié à faire celle voie, senon seule- 
' Fol. 23 V». ment^pour ce que de Sécile, qui est assés près de Thunes, pour une grant partie de son 

chemin , il en povoit légièrement avoir vivres habundamment et de bons. 



DU SECOND CHEMIN QUI EST PAR MER , LEQUEL LE ROY NE DOIT POINT ENTREPRENDRE. 

Le second chemin est par la mer et le pourroit-on commencier à Âigues-Mortes ou à 
Marseille ou à Nice, comme il sembleroit le meilleur et le plus prouffîlable, s'il adve- 
noit que, pour la grant multitude d*ommes ou pour la deffaulte de vivres, Tun desdictz 
portz ne peust recevoir toute Tarmée qui se conduiroit continuelement jusques en Cypre, 
et de là, ainsi qu'il seroit délibéré par bon et meur conseil, à laquelle partie d'Égipte 
ou de Surie on deveroit prendre port : Saint Loys fist ce chemin-cy , aussi faisoient 
jadis les pèlerins qui aloient secourir la terre sainte , lorsque les nostres y tenoient 
quelque chose. Mais ce chemin a en soy pluseurs difficultez quant à toutes manières de 
gens, espécialement quant aux François et aux Allemans qui n'ont point acoustumé la 
mer : car ils seroient trop agitez de v^agues et tem pestes de la mer et seroient souvent 
comme hors du sens, telement qu'ilz sembleroient plus mors que vifz, et oultre ceci la 
souldaine mutation de Tair, la puanteur de la mer, les vivres gros et sans saveur, les 
eaues puantes et corrumpues, la presse des gens, Testroiteté du lieu et maintes autres 
' Fol. 24 r«. choses qui engendrent et font venir pluseurs et diverses' maladies. Les chevaulx aussy 

y ont à soustenir moult de meschiefz, car ilz sont si estroittement logiez qu'ilz ne se 
puent coucher et n'ont point Texercite qu'ilz ont acoustumé; ne on ne les puet estriller, 
ne nettoier bien ne beau , et sont tourmentez de la mutation de Fair et de la puanteur 
de la mer comme sont les hommes, et n'est pas ladicte puanteur moindre à cause d'eulx, 
ains plus grant, parquoy il s'ensieut qu'ilz sont débilitez et enfermés par les maulx 
dessusdicls, telement que à paines peuent-ils estre remis à leur premier estât et bien 
souvent en meurent. Il advient aussi aucunesfois que les nefz recullent pour le vent 
contraire et tant, qu'elles sont contraintes de prendre aucun port auquel, s'il y a habi- 
tation de gens ou non, il fault qu'ilz y séjournent longuement par fortune de temps. 
Item, à la fois leur fault lèvent en la haulte mer , et lors , ilz ne puent reculer ne aler 
en avants ne tirer à dextre ne à senestre. Toutes lesquelles choses tournent à grant 
dommage et despens du voyage, et au très-grant détriment des personnes et des che- 
vaulx aussi. Il y a en après pluseurs tempestes non créables et maint orage impourven, 
dequoy les personnes sont fort débilitées et affoiblies de leurs forces et de leurs vertus. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 233 

et leurs courages tous faillis. Pour ceste cause pluseurs se retardent d'encommencer 
ung tant saint voyage, ou par aventure s'en retournent ceulx qui Font jà entreprins. Et 
par lesdictes tempestes les nefz sont esparses en divers portz ou en diverses contrées; 
dont leur vient grant perdition de temps, jusques à tant qu'ilz* se treuvent ensamble * foi. 24 t«. 
en ung certain lieu pour rassambler Tost. Hz sont aussi souvent péris en mer ou ilz ont 
pluseurs dommageuses pertes. Il y a encoires ung autre meschief à cause de ce voyage , 
pour ce que Tost qui se transporteroit souvent de la région froide à la région chaude, 
se changeroit en ses conpiexions, de quoy naisteroient pluseurs enfermetez et s'en 
ensieuvroit la mort de maintes gens. Il y a aussi la perdition de temps qui ne fait pas à 
estimer pour pou, car Tost séjourneroit en Cypre le temps d'yver , affin que les hommes 
et les chevaulx se raffreschissent après les travaulx de mer ; et convient qu'on attende 
Fost et qu'on espie la terre des ennemis. Il fault aussi attendre la saison que les roys se 
mettent en armes pour batailler, de laquelle prolongation de temps s'ensieul Taugmen- 
tation de despens tant en Tost , qui est par mer, comme en cellui qui est par terre. 
Pluseurs discordes et maintes brigues en sourdent parmi Tost, à cause de oyseuses en 
quoy ilz se occupent. Il s'en ensieut de rechief la povrelé des sauldars et la consump- 
tion dessauldées, lorsque les hommes d'armes despendent le leur en bancquetz, en 
yvrongneries , en joueries, en tavernes et antres lieux déshonnestes et dissolutz, et à 
le fois en vient impédimie * , qui est ung mal irréparable , et se engendre de air chault 
ou désatempré, contraire à leur pur air natif ou aussi des vins agus et ardans; et se on 
y met de l'eaue comme il appartient, ilz perdent leur saveur; et se ou les boit sans 
eaue, ilz destruisent le cervel et bruslent les entrailles du corps. * Tous ces meschielz-ci * foi. 25 f. 
et pluseurs autres eut monseigneur saint Loys en son passage; par espécial l'yver qu'il 
séjourna en Cypre, il y moru ij"" I, que contes, que barons, que chevaliers, des plus 
nobles qu'il eust en son ost. Je ne doy pas doncques eslire ne je n'ose recommander 
ceste voie, dont il sourvient tant d'inconvéniens; car se ou temps de saint Loys je 
tiens que ceste voie n'estoit pas bonne aux chrétiens , jà soit ce que alors la chrétienté 
y tenist la cité d'Achon et autres villes et forteresses, et que en pou d'eure saint Loys 
y peust arriver franchement à tout son ost, de tant moins y povons-nous, maintenant 
que nous n'y tenons pas ung seul pié de terre, comme il sera dit cy-après. 



DE LÀ VOIE QUI EST PAR ITALIE ET EST BONNE, MAIS ON T PUET ALER 
EN IIJ MANIÈRES. 

La tierce voie est par Italie et y puet-on aler par iij chemins: l'un par Acquilée et 
de là par Ystrie, et puis par Dalmace, qui sont provinces habitées de vrays chrétiens, 

' /mpMtm^, épidémie. 



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■ Fol. 23 vo. 



234 DOCUMENTS 

où est la voie facile^ oanye , domestique y fertile, habondante en froumeoty en vin , en 
wile» en chars et en poissons , moult plentive , joieuse et bien garnie de villes, de 
chasteaulx et de cités , prochaines Tune de Tautre et en tient la seigneurie la commu- 
nauté des Yénissiens en partie et aucuns autres seigneurs d'autre partie; et d'illecon 
tire par le royaume de Rassie et s'en va Fen à Thessalonique qui est la plus grande cité 
de Macédone , soubz Fempire et seignourie de Constantinople. Il y a xiij petites journées 
depuis ceste cité jusques à Gonstantinoble; et est tout plain pays, bel , plaisant et fer- 
tile de tous biens , mais sembleroit à aucun qu'il y eust une chose bien diiBcile en ce 
chemin pour ce que, depuis Tyssue de la dicte Dalmacie ^ jusques à Constantinople, les 
citez , les seignouries et tout le pays sont habitez de gens non obéissans à l'élise de 
Romme. Et quant est de leur vaillance et hardiesse de résister, je n'en fay nulle meo- 
tion néant plus que de femmes; et s'ilz vouloient empeschier nostre saint voyage, nous 
ferions légièrement par feu et par l'espée ung chemin grant et large comme faire le 
pourrions justement et licitement et deverions faire, ainsi qu'il sera cy-après déclairié 
en son lieu. Pluseurs, qui jadis gouvernoient l'empire rommain, tirent ce chemin, 
comme il est contenu plus au long en hystoires des Rommains , alors que de France 
ou d'Alemaigne ou de Italie ilz conduisoient leurs ostz pour subjuguer ou chastier ou 
secourir à l'empire d'Orient, et par ainsi ne leur falloit jà mettre pié en la marine, ne 
dréchier leurs tentes , ne porter vivres avec eulx , ne faire pourvéances pour lendemain, 
ains ilz faisoient leur chemin ordonnéement par petites journées, alans d'un lieu ha- 
bité à l'autre et d'une hostelerie à l'autre. 

L'autre chemin pourra estre par la cité de Brandis qui est en Puille , et de là passer 
ung bras de mer qui dure environ c et l miles , et venir à Duras qui est à monseigneur 
Fol. 26 r». le prince de Tarente , et puis tirer * par Abbanie * où les gens sont dévotz et obéissans 

à l'élise de Romme , en après passer par Blaque ' pour arriver à Thessalonique. Et le 
tiers chemin pourra estre par Ydronte qui est aussi une cité de Puille, et d'illec par 
l'isle de Curpho * qui est à mondict seigneur de Tarente, venir à Desponte ' qui est envi- 
ron c et XX miles par delà Ydronte, et puis par Blaque à Thessalonique. Certes , il y a 
une tant grande fertilité de biens par lesdicts trois chemins que avec la cautèle et dilli- 
gence qui s'y fera, il n'y aura faulte ne disette nulle quelconques de vivres. Hue le 
Grant, frère du roy Phelippe de France, et Robert, conte de Flandres, et ung autre 
nommé Robert, duc de Normendie, et Tancret®, prince de Tarente, flrent jà piécà ces 

' Dalmacie, ailleurs Dalmace, \ ' Jbbanie, Albanie. 

' Blaque, latin Bloqua, autrement Blachia. 

* Curpho , Corfou. | * Desponte, latin : Despontatum Archae , Despotat d'Acbaic? 

• Tancret, Tancrèdc. 

Ha , ÀDtioche! terre sainte! 
Com ci a dolereuse iJainte 
Quant tu n'as mes nus Godefroii! 



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RELATIFS AUX CROISADES. 255 

deux derniers chemins au passage que Pierre Termite entreprint , comme il est récité en 
l'istoire. 



DU CHEMIN QUI EST PAR ALEMAIGNE ET PAR HONGUERIE, LEQUEL EST BON ET 

AISIÉ A FAIRE. 

Le quart chemin est par Alemaigne et par Honguerie; et quant l'ost ystra^ hors du 
royaume de Honguerie , ii entrera au plain pays de Vulgarie, où il procédera ordonnce- 
ment, jusques à tant que, à Tayde de Dieu, i! arrivera prospéréement à son désir à 
Constantinople , à tout la santé des personnes et des chevauk et de leurs biens aussy. 
Pluseurs princes, ducs , contes et barons, tant de France, d'Alemaigne et de Langue- 
doc , comme de Guienne et de Bretaigne, ont * fait ce chemin en ensiévant Pierre Fer- * «"oi ^e . 
mite en ce dict passage. Le vaillant preu Charlemaigne fist aussi jadis ce chemin 
mesme quant il délivra la terre sainte de la main des infidelz, comme il appert par les 
hysloires sur ce faittes et compilées *. 

Cjr dne la tierce partie de ce petit livret. 



Cy commence la iiif qui démonstre laqtAelle desdictes iiij voyes ou chemins face plus eslire 
pour le roy , et pour ceulx qui acompaigneront sa personne , et laquelle est aussi la 
meilleure pour les ostz des autres pays. 



Puis que nous avons descript les iiij chemins dessusdicts, il reste maintenant que 
nous démonstrons lequel desdicts chemins fait à eslire pour la personne du roy, et 
lequel aussi pour les ostz des autres diverses régions. Certes mon intention a tousjours 
esté de eslire et démonstrer à chacun ost qui sera la plus courte voie, la plus légière , 



Aiset se porroil ji débatre 
Et Jacobins et Cordeliers , 
Qu'il troraicseat ans Aofeliers , 
Il tu TmnerèSy •« nus B au du i m s.... 

AcH. JuBiHAL, OEuu. compl. de Rvtkucof, la ComplaJmU 
d'ouJtfû'merf 1 , 97-08. 

* Yttra, sortira. 

* Voir riotroductÎMi au premier vol. dePh. Monskes, pp. ccltiii et cclii. 



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' Fol. 27 r<». 



256 DOCUMENTS 

la plus prouiBtable et la plus loingtaine de tous lesdangiers etpérilz de mer cy-dessus 
nommez , où on aura à passer si pou de mer que à paines y aura-il iij miles de mer à 
trescoper. Et par ainsi jusques en la sainte cité de Jhérusalem, Tost n'aura à passer que 
ce très-estroit * bras de mer, comme je le déclareray ci-après. 



CESTE VOIE SERA BONNE POUR LE ROT ET POUR LES SIENS. 

La voye doncques pour le roy qui est bonne et seure , la grâce de Dieu avant mise , 
sera par Alemaigne et par Hunguerie, laquelle nous avons descripl cy-dessus ou iiij' 
lieu. Que ceste voye face à eslire, sans nulle doubte il sera démonstré cy-après en 
brief , par ce que c'est la plus facile, la plus courte et la plus prouffitable. Que ce soit 
la plus courte, il appert par ce que je ne fay nulle estimation de ta longueur de la voie, 
en tant que le roy puet passer par les terres de ses bons et loyaulx amis , dévotz à la foy 
chrétienne, qui souverainement désirent faire et acomplir ce saint passage, et qui lui 
ayderont et secourront très-volenliers de gens et d'autres choses neccessaires; et ne me 
samble point la longueur de ceste voie pesante jusques à tant que on yst hors de la 
terre des bons chrétiens. Que ce soit la plus facile, il appert aussi : car de lieu habité 
en lieu habité, de cité en cité et de journée en journée, on y pourra trouver bons logis, 
seurs et paisibles. Et que ce soit la plus prouiBtable voie, il appert manifestement: 
car on y trouve habundamment vivres nécessaires, tant pour les hommes que pour les 
chevaulx^ et à grant largesse. Par ceste voie doncques d'Alemaigne et de Honguerie 
Fol. 27 v«. pourront faire leur saint* voyage les oslz des chrétiens en toute joye et consolation , jus- 

ques à l'issue de Hunguerie, comme s'ilz esloient en leur propre pays de France. Et 
quant ce vendra au partir de Hunguerie, pour tirer en Gonstantinoble, il y a double 
chemin : l'un est par Yulgairie, duquel j'ay parlé ci-dessus, et l'autre est par Esclavon- 
nie : c'est assavoir par une partie du royaume de Rassie, dont j'ai fait mention ci-dessus. 
Gaudeffroy de Buillon , duc de Lothier, et sesij frères germains, Baudouin et Witasse, 
et Baudouin, conte de Montz en Haynnau , firent jà piécà ledit chemin par Vulgairie, 
mais Audemar ^ , évesque du Puy en Auvergne, légat du Saint-Siège apostolique, et 
Raymon, conte de Saint*GilIe ', firent l'autre chemin par Esclavonie, comme il est 

' Judemar , Adhémar. 

' Ou de Toulouse. Saiot-Gilles est uue ville de TaDcieD comté de Nîmes , avec un port sur le Rhéue. Vojez 

Hiitoire de la croisade contre le$ hérétiques albigeois Trad. et publ. par M. C. Fauriel , Paris, 1837, in-4" , 

V. 80, 95, 945, 1321, etc. 

Com péleriDf quist ion atoar , 
Aassi com alast i Saint-Gille. 

F. Michel , Roman de la F'ioletUf p. 19. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 257 

escript en aucuns livres. Et ailleurs on list qu'ilz passèrent par Acquillëe et par Dal- 
mace. Et, pour ce que Tarmée sera grande» une partie de Tost pourra faire son chemin 
par Yulgarie et l'autre partie par Esclavonie, affin qu'on recouvre plus aisément 
de vivres et de logis. Toutesfois le roy tendra son chemin par Yulgarie , car c'est le plus 
court et le plus plain de beaucoup; mais ainçois qu'on saille hors des termes^ de Hon- 
guerie, il fauldra pourvéoir que on ait seureté de passage des seigneurs de Yulgairie*, 
de Grèce ou de Rassie: laquelle chose ilz feront très-volentiers, affin qu'ilz demeurent 
en leurs, non pas vraies, ains violentes usurpées seignouries. On pourverra aussi que 
lesdicts seigneurs facent que leurs gens livrent à compétent pris tous vivres nécessai'res * foi. 28 r*. 
h l'ost des chrétiens , par tele condition toutesfois que on se puist fier en eulx , que je ne 
croy point ne conseille, pour les raisons que ci-après seront déclarées en leur lieu. Et 
s'il samble que nostre entrée soit ennemie , lors on aura largement vivres et pour néant , 
tant blez et farines comme chars et poissons: car ces terres-là en sont moult fertiles, 
et y a de très-grandes fosses dessoubz terre où sont leurs garnisons, que on pourra aisée- 
ment trouver en faisant bonne dilligence. En vérité, ilz sont tous de tele nature dès ce 
qu'ilz laissent à teter leurs mères, qu'ilz ne pensent jamais de eulx deffendre ne de 
résister au besoing, ains de s'enfuir. Et pour ce qu'il y aura pluseurs ostz de divers 
pays et que une tant grande multitude ne pourroit vivre par ung chemin, pourtant il 
reste à démonstrer des autres chemins deàeusdicts, lequel ung chacun pourra eslire 
pour le meilleur et plus aisié à faire. 

DE LA VOTE QU'ON NE DOIT POINT ESLIRE. 

Quant est de moy, je ne eslis point la première voye qui est par Affrique; ne ne 
juge qu'on la doive faire en nulle manière que ce soit, senon que tout l'ost contendist 
à acquerre le pays d'Affrique , qui est très-fort ad cause des citez et chasteaulx impre- 
nables qui y sont. Et qui les vouldoit conquester, il me samble qu'il seroit nécessaire 
que on prévéist et délibérast ung passage pour ce faire : cecy appert* par les batailles pu- • poi. 28 t». 
niques et par celles de Jugurte qui deffoulèrent jadis les légions romaines et traveil- 
lèrent moult fort leurs puissances par ung long espace de temps. Et jà soit ce que les 
Rommains eussent victoire et triumphe sur eulx, touteffois ce ne fu pas sans grant 
perte de leurs gens et au dommage de la chose publique. Je ne dis pas cecy pour 
deffiance de subjuguier lesdicts pays, se on y faisoit ung espécial passage contre les 
Affricans, car Dieu est avecques nous et ilz sont affoiblis de leurs premières forces et ' 
vertus : eslisons doncques les autres voyes pour acomplir nostre propos, c'est assavoir 
pour conquerre la terre sainte, ainsi que nous le désirons. 

* Saille, 90Tie] termes, frontières, limites. | * rvlgairie, plus haut Vvlgarie. 

ToM. I. 33 



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258 DOCUMENTS 



DE LA VOYE PAR LA MARINE. 



La voye de la mer feront tant seulement ceulx qui seront députez au gouvernement 
des ne£z et des galées avec les capitaines et patrons d'icelies» et ceulx aussi ausquelz 
sera communiqué le secret royal , comment il fauldra faire desdictes neiz et galées 
en chemin et au port, et y mettra-on gens qui sont acoustumez dealer par mer et qui 
ne se muent pour les diverses tempestes et dangiers qui sont en mer. 



DE LA VOIE PAR ITALIE. 

Par la voie de Italie, qui est double, comme nous avons jà touchié, s*en iront d'une 
■Fol. 29 1^. part*, par le chemin d*Acquillée, les Tarentins et ceulx qui leur sont voisins, tant 

Lombars et ceulx des marches d'autour, comme tous autres gens, de quelque part qu'ilz 
soient, les plus prochains à ce chemin. D'autre part, ceulx de Languedoc, les Prou- 
venceaulx , les Rommains et les Puillois * feront leur chemin par Brandis et par 
Ydronte, selon ce qu'ilz jugeront qu'il sera plus expédient à leurs personnes et leurs 
chevaulx et à la prochainelé de leur pays. Toutesfois il sera de neccessité que ceulx qui 
iront par ces ij chemins-ci , qu'ilz aient des vaisseaulx de mer tous prestz , aiBn qu'ilz 
en puissent passer tout oultre lesdicts bras de mer ci-dessus déclairiez ; et tous ceulx 
qui tireront par ces chemins arriveront en Thessalonique, et là se trouveront avec 
ceulx qui auront prins leur chemin par Âcquillée , et qui est la cause de la fin de ceste 
voye , il sera exposé cy-après. 

Cy fine la quarto partie de ce petit livret. 



Cy commence la quinte partie, qui enhorte de passer par le royaume de Rassie et par 
Vempire des Grecz, et contient en soy iij choses. 



Ainçois doncques que nous yssons hors des terres et des termes chrétiens , véons 
* Fol. 29 T«. par conseil comment l'ost de Nostre-Seigneur doit procéder cauteleosemeot.* Et quant 

* PuilloU , de la Fouille ou Apulie. 

De PuilU est la matyre que je Tuel coumancier... 

RuTBBEUP , OEufres , 1 , 143. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 259 

à ce point, caste partie con tendra iij choses. Premièrement, assavoir se on doit faire 
ancune alliances avecques l'empereur des Grecz ou avecques le roy de Rassie ; se- 
condement, assavoir , se on se doit aucunement fier en eulx ; tiercement, assavoir, s'il 
se pourroit trouver juste cause ^ licite et bonneste, pour assaillir leurs seignouries. 



QUE ON NE DOrr FAIRE PACT NE ALLUNCE QUELCONQUES AVECQUES LES DEUX SEIGNEURS 

DESSUSDICTS POUR IIIJ RAISONS. 

Quant à la première chose , qui est que on ne doit faire nul pact ne alliance quelcon- 
ques avecques l'empereur des Grecz ne avec le roy de Rassie, je y assigne iiij raisons. 
La première raison se prent de par la foy catholique, laquelle eulx ne leur église 
ne tiennent ne ne croient point, ains le déjetlcnt, le impugnent et le hayent de cou- 
rages endurcis et n'en peuent ouir parler comme héréses pervers , obstinez et mauvais 
qu*ilz sont. Et quant les frères prescheurs et les cordeilliers * ont esté députez par le 
siège apostolique pour les réduire à la foy et pour eulx déclairier la foy catholique, 
ilz en ont esté vilenez , batus et injuriez par leurs éditz et commandemens. Ne je ne 
dis pas seulement qu'ilz mesprisent et refusent de la foy ce qui est vray , mais aussi ilz 
attraient et induisent autant qu'ilz peuent à leur mauvaistié* les nostres, quelz qu'ilz * foi. 30 ro. 
soient, par prières, par promesses, par faveurs, par honneurs et par menaces : cecy 
appert par leurs femmes que noz misérables latins leur baillent , lesquelles ils ne vue- 
lent prendre à mariage jusques à tant qu'elles ont renié la foy catholique et fait profes- 
sion en leur dampnée trécherie, comme pour exemple je le conte pour la suer du 
conte de Savoie, ad présent femme de l'empereur des Grecz*; laquelle est devenue gri- 
goise perverse , car tantost qu'elle fu menée en Constantinoble , on lui osta les frères 
meneurs qu'elle avoit mené avec elle, et bouta-on hors de sa court ses conseillers bons 
preudommes, ses nourrices et damoiselles catholiques, et tant firent que de tous ceutx 

' Les ftèrti prt$cheur$ et les cordeilliers ; ces detrx ordres ont été , au moyen âge, en butte aux traits satiriques 
des trouvères , qui les traitaient a?ec une liberté que le dix-huitième siècle n*a point dépassée. Cétaient des Fol- 
ta4riens a?ant FoUairs. Rutebeuf s>s( principalement si^alé dans cette luUe épigramnatique. Voir dans ses 
œtnrres rassemblées par M. Achille Jubinal , De la descorde des Jacobins et de Vuniversité {i, I, p. 151 ; Lss 
ordres de Paris ( ib., p. 158 ; pièce déjà imprimée dans le recueil de Barbaian et de Méon , II , 293); Le dict 
des Jacopins ( ib. , 175 ) ; Zt diz des Cordeliers ( ib. , 180 ) ; La division d'ordres et de religion , par Rois de 
Cambray ( ib. , 441 ) ; La requestedes frères Meneurs , par un anonyme ( ib. , 448 ) ; Complainte des Jacobins 
et des Cordeliers, également anonyme (ib. , p. 461 ). Il est aussi fréquemment question des jacobins et des 
cordeliers dans le Couronnement Benart et dans le Nouveau Benart. Les jacobins étaient dominicains , 
frèret prêcheurs ; les frères mineurs ou frères m a wm , comme on disait jadis , étaient franciscains , cordeliers. 
Les ons et les autres datent du treizième siède. 

' La suer du conte de Savoie.,,. Anne de Savoie , seconde femme d'Andronic III. 



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260 DOCUMENTS 

qu'elle avoit mené avecques elle, ilz ne Fy en laissèrent oncques nul , s*il ne vouloit 
renier la foy catholique et confesser publiquement leur faulse trécherie mise par 
escript : laquelle chose icelle dame fist au grant déshonneur de Téglise de Romme et 
au grant reproche de la foy chrétienne. Mais comme dient ceulx qui vuelent excuser 
en ce sacrilège, elle (ist cela non pas voluntairement, mais par contrainte. Les Grecz 
et leurs complices ont , dès le commencement de Téglise naissant , trouvé les scismes 
et erreurs et les ont entretenu obstinéement tousjours; êtes premerains temps des 
apostres sourdi de leur mauvais sourgon Tochoision de division et de scisme , car, 
comme dist saint Luc , depuis que la murmure des Grecz se esmut contre les Hébrieux , 

'Fol. 30to. ils ont eu à paines tous les* inventeurs des hérésies : c'est assavoir Paul* , Arrien, 

Sabel, Machedon*, Nestor, Dioscore , qui du très-pervers trésor de leur cuer ont espandu 
partout les morlelz venins grégois. Certes de combien grans erreurs et de combien 
divers loyens ' de tricherie celle ^lise des félons soit soullié , la corrompue et dampnée 
naissance de toutes hérésies le tesmoigne et aussi Tanchienne séparation de la vérité de 
la foy. Samblablement la division de l'unité et obédience de l'église le tesmoigne , aussi 
font les diverses sectes qu'ilz ont aujourd'uy ensamble : car autant comme il y a 
d'ostelz , autant y a-il d'erreurs. En après plusieurs nations d'Orient l'appreuvent , 
lesquelles ilz ont par leur derverie * tiré avecques eulx en enfer. Item la nostre église de 
Romme le tesmoigne et repreuve en les dampnant pour les énormes erreurs dont ilz sont 
envelopez, et que plus est, tous les anchiens recteurs et les modernes aussi repreuvent 
et condempnent leurs hérésies , tant par raisons comme par auctoritez, en tant qu'ilz af- 
ferment que le Saint-Esperit procède du Père seulement, et pour ce qu'ilz mentent à leur 
enscient, disant que nulle âme ne sera en paradis ne en enfer jusques au jour du juge- 
ment , et pour ce aussi qu'ilz maintiennent que le primat de l'église n'est pas en nostre 
saint père le pape de Romme, et pour ce que tous les roys de France , depuis le temps 
qu'ils ont receu le don de la foy catholique et la grâce du saint sacrement de baptesme, 

*FoK8ir«. ont toujours esté pro*moteurs, deffenseurs, filz et champions d'icelle foy chrétienne 

rommaine , qui est seule vraie et catholique ; et par dessus tous les autres roys du monde 
ilz le ont déclairé, affermé et dilaté par eulx et par les leurs , et exposé leur vie pour elle 
et respandu leur propre sang. Les dernières choses doncques ne sambleroient pas cor- 
respondre aux premeraines , se vostre dévote majesté royale prenoit alliances quelcon- 
ques tant pervers et si anchiens faulx et mauvais hérétiques comme sont lesdicts 
Grecz. 

* Paul y latin : Samo$aimum. 

' Latio SaMlium, MaohedorUum, 

' Loyem, lient , latin : vineuUs; en rouchi on dit encore loyer pour lier. 

* Derverie, Roquefort et nous-méme aTons tiré ce mot du latin deviare; peat-étre fient-il du flamand dUef, 
dieven, Toleur, larron. 



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RELATIFS AUX CROISADES, 261 



LA SECONDE RAISON. 



La seconde raison pourquoy on ne doit point fere alliances avecques lesdicts Grecz 
et Rassiens se démonstre, affin qu'il ne samble qu'on prengne partie contre Dieu et 
qu'on face pact avec ceulx d'enfer. Et ad ce nous désenhorter nous appreuvent et es- 
meuvent les tesmoignages qui sont sur ce : car le psalmiste récite que Nostre-Seigneur 
fu couroucié contre son pueple pour ce qu'ilz n'ont point désemparé les gens que Mostre 
Seigneur leur avoit dit, ains se sont meslez entre les gens et ont aprins les ouvrages 
des mors et ont servi à leurs entaillures, dont ilz sont venus à esclandre. Samuel aussi 
maudit Saul par le commandement de Dieu , en disant : Nostre-Seigneur a déjetté ! que 
tu ne soies point roy sur Israël pour ce que tu as mesprisié la parole de Di^ii, Nostre 
Seigneur! Samblablement laissa Jonalhas le Machabéechéoir prisonnier en la main de* foi. 31 y. 
ses ennemis, nonobstant que tout lui fust venu à souhaités batailles de Nostre Sei- 
gneur, depuis qu'il ot fait alliances avecques les Rommains. 11 fu dit aussi à Acab par 
l'un desfilzdes prophètes, lorsqu'il laissa eschaper Benadab, roy de Sirie, et print 
alliances avecques lui : pour ce que tu as laissié aler hors ung homme qui estoit digne 
de mort , ton âme sera en captivité, en lieu de la sienne, et ton pueple en lieu du sien. 
L'angèle de Nostre-Seigneur protesta ou temps de Josué, en disant : c je vous ay promis 
que je ne feroie pas mon pact vain avecques vous a tousjours, mais par condition tou- 
tesfois que vous ne prendriez nulles alliances avecques les babitans de cesle terre; et 
vous n'avez point voulu ouïr ma voix ! Pour ceste cause je ne les vous ay point voulu 
destruire, affin que vous eussiez des ennemis. 11 fu aussi intime à Josaphat, roy de 
Judée, prenant amistiez à Acab, roy d'Israël, et dit par Jhésu portant la parole de Nostre- 
Seigneur en ceste manière : tu bailles ayde et confort au félon , et te es joint par amis- 
tié à ceulx qui béent Nostre-Seigneur! Pour ceste cause tu asdéservy de encourir l'ire 
de Dieu ! > On list aussi de cestui Josaphat mesmes les paroles qui s'ensievent après ce; 
Josaphat print amistié avecques Ochosias, roy d'Israël, de qui les ouvres furent très- 
mauvaises et fu consentant qu'on fist des neh pour aler en Tharse; et furent faittes les- 
dictes nefz en Asyongaber, et lors prophétisa Eliéser à Josaphat en disant : c Pour ce 
que tu as prins alliance avec^ques Ochosias, Nostre-Seigneur a dissipé tes œuvres * ! > *foi. as t*. 

' LA TIERCE RAISON. 

La tierce raison est prinse de par l'église de Romme, nostre mère, laquelle ilz vitu- 
pèrent et mesprisent , car ilz l'appellent l'advoultire * , voluptueuse, fornicaire, église 
malignante. Ilz réprouvent et condempnent tous ses sacrements, comme nulz; ilz pro- 

* Paralip. c. xx, ▼. 57. | ' L'adwmUir9y Fadultère. 



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262 DOCUMENTS 

nuocent aussi et afferment que en icelle n*a oui chief , nul prélat, nul degré , nul estât 
ne nul ordre; ilz appellent ses enfans chiens envieux et les dénuncent pluseurs fois 
Tan et publiquement, comme hérétiques et scismatiques et comme membres mortefiez 
et corrumpus, séparez de Tunité du corps mistic , les excommunians et anathématisans, 
et maudisans, pour ce qu*ilz consacrent en pain sans levain ; et s*il advient que aucuns 
des nostres célèbrent en leurs églises, ilz les réconcilient et nettoient comme se elles 
estoient pollués et soulliés et violées par effusion de sang ou autrement. Se aucun deulx 
oste de qui que ce soit des nostres aucune chose soit grande ou petite par larrecin» 
par violence ou par rapine, leurs confesseurs ne leur enjoingnent, pour ce, à en faire 
nulle restitution , ains loent et recommandent en leurs confessions, se aucun d'eulx 
nous délient riens, affermans que tout nous doit estreosté licitement et méritoirement 
comme de gens injustes possesseurs. Finablement, comme toutes les nations d'Orient 
et de Septentrion facent grande estimation des François et les loent moult et appellent 
François tous ceulx qui sont obéissans à Téglise de Romme, de quelconque gent ou 
lignie qu'ilz soient extrais, et par ceste estimation qu'ilz ont de nous, ilz nous préfè- 
rent à toutes les nations qui sont dessoubz le ciel ; mais les Grecz seulement nous met- 
tent derrière et déjettent et nous jugent que on nous doit relenquir * comme mors de 
cuer et vaisseaulx rompus, en nous diffamant et injuriant tant qu'ilz peuent. Toutes ces 
choses-ci et pluseurs autres que seroit longue chose à les réciter, maintient et opine 
faulsement , hayneusement et félonneusement celle orde église des Grecz encontre le 
beauté, sainteté et pureté de l'église rommaine et de ses enfans dévotz et vrais catho- 
liques. 

LA QUARTE RAISON. 

La quarte raison se prent de ce qui est dit ci-dessus, c'est assavoir que nul ne doit 
bailler ayde ne faveur aux hérétiques, ne aux ennemis de l'église, ne à autres quel- 
conques en faveur de crime ne en détriment du droit d'autrui. Gomme doneques le roy 
de France soit de singulière excellence et de merveilleuse estimation envers toutes les 
nations d'Orient et de Septentrion, et jusques aux extrémitez de la terre habitée, et 
soit nommé le souverain quant à toute manière de noblesse , et comme seul entre et 
par-dessus tous les princes d'Orient; pour ceste cause, il se doit moult bien advertir et 
' roi. 33 r». (Je tout son povoir entendre qu'il ordonne et dispose telcment ses fais que par * iceulx 

n'en puist venir dommage ne esclandre à nul mesmement catholique et vray subget , 
à l'église de Romme. Certes, tout Orient scet bien que l'empereur des Grecz et le roy 
de Rassie sont notez ini^imes en ij manières : l'une, car iiz sont réputez hérétiques par 
l'église de Romme et condempnez comme telz passé longtemps; l'autre, car ilz soot 

* Jtelenquier, de relinquere, qui nVst pourtant pas dans le texte latio. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 263 

faalx et trabitres invasears et violens et tiranniques déteneurs du droit d'autrui. Et 
pour ce qu'ilz ont estéd*eulx et d*autrni jusques à maintenant réputei telz et par leurs 
hérésies devisez de Fégiise de Romme catholique, laquelle chose , les frères preschenrs 
et cordeilliers les enhortans souvent pour retourner au sain * de nostre mère Sainte 
Église y leur ont démonstré , tant par lettres apostoliques comme par auctoritez et par 
raisons, toutes et quantesfois que ilz y ont voulu entendre. Se maintenant ung tel et 
tantgrant, comme est le roy de France, prenoit alliances avec eulx, il ne sembleroit aux 
Orientaulx que ce fust autre chose senon qu'il approuvast leurs erreurs et blasphèmes 
contre les nostres et leurs scismes avecques leurs supersticions , et par conséquent les 
frères dessusdicts à tout leurs lettres et conflrmations seroieut réputez mençongiers et 
frivoles; il sambleroil aussi qu'il ratefiast celles seignouries quMlz usurpent et tiennent 
contre droit et raison, les occupant indeuement et trayteusement non mie contre cha- 
cun, mais proprement contre ceulx de la maison de France, comme ci-après il sera 
dànonstré plus clèrement, ne je ne pourroie penser autre manière parquoy leur puist 
estre baillié seureté de plus grant faveur * ne fermeté de plus certain ayde en leur er- * foi. 33 v. 
reur et tirannie que cellui prengne paix et alliance avec eulx , lequel a tousjours esté 
extirpateur de hérésies et exécuteur de justice : de quoy s*en eosieuvroit grant esclandre 
pour la foy et ung évident dommage du passage, qui se doit prochainement faire. Voie 
doncques et considère cellui qui ot toutes ces choses et juge cellui qui les sent, assa- 
voir se on puet justement et deuement fère aucune paction et alliances quelconques 
avec tele manière de gens. 

DU SECOND POINT QUI EST TOUCHIÉ EN GESTE PARTIE, c'EST ASSAVOIR QUE ON 
NE SE DOIT NULLEMENT FIER EN EULX. 

Puis doncques qu'il a esté démonstré que on ne doit fère nul pact avec les Gréez , il 
s'ensieut du second, c'est assavoir que on ne se doit nullement confier en eulx. Et à 
prouver cecy je mettray en brief iiij raisons appartenant au fait. La première raison 
vient de la générale propriété de toutes les nations d'Orient, qui ont habitude coustume 
de varier la foy, de la muer et de la pervertir avec fortune. Certes, il n'y a en ce monde 
nulles gens qui sachent mieulx se couvrir de paroles et de fais , muchier de savoir , com- 
plaire k autrui par flateries , de promettre largement et grandement et de faire services 
agréables: certes il ne sont gens en ce monde qui mieulx sachent faindre les choses 
dessusdictes, ne plus soubtilz à décevoir , ne plus cauteleusement traittans une trayson , 
De mieulx* et sans moins de vergongne soy retraire de leurs juremens et féaultez aus- • Poi. 34 ro. 
quelz on doit moins croire, de tant qu'ilz promettent et jurent plus fort , et se doit-on plus 

* Sain, sein. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 265 

et accomplie, comme le tesmoigne vérilablement le jour présent. Andronicus, fil de 
cestui Paléologus, tayon de cest empereur dont nous faisons maintenant mention, ne 
passa pas le cours de sa vie mortele sans fère pluseurs trahysons et mauvaistiez. Certes 
tantost que son père fu mort, * le meschant sacrilège perdu et séduit fut encline par le* foi. 35 r*. 
clergié et les moynes qui vouldrent assentir à sa coronation , à fère y seremens sacri- 
lèges, faulx et desloyaulx. Le premier sèrement fu qu'il ne rec^yeroit jamais la foy de 
Téglise de Romme, ains le excommunieroit et tous ceulx qui lui sont adhérens, et les 
maudiroit perdurablement à tousjours. Le ij* sèrement Ai qu'il ne délairoit jamais la 
loy grégoise, et ne lui contrediroit de parolle ne de fait en riens qui fust. Le tiers sère- 
ment fu, pour ce que son père avoit obcy à Téglise de Romme et estoit mort en la foy 
catholique, qu'il le maudist, et, en l'excommuniant perpétuèlement , qu'il le obligastà 
malédiction élernele. Le iiij« sèrement fu que, en délestalion de la foy et de l'église 
rommaine, qu'il ne souffreroit jamais que son père fust enseveli. Le v^ sèrement fu, 
pour ce que son père avoit respandu grant quantité de sang de moynes ad cause de 
ce qu'ilz se enforçoient d'empescher la dessusdicte union avec l'église de Romme, que 
jamais par lui ne par autrui il ne pronunçast jugement de mort ou de sang. Certes cest 
empereur garda tondis ces seremens si estroittement et en tant grande persévé- 
rance que, jusquesaujourd'huy, par lui n'en fu faitte nulle dispensation. Mais quant 
il se trouva paisible et ferme en son empire, jà soit ce qu'il ne respandist point de sang , 
comme il l'avoit juré et promis, toutefois il se abandonna expressément à autres ma- 
nières de crudélité tirannique contre ceulx de son propre hostel. Car à ung sien frère 
mesme il creva les ij yeulx, et il fist l'autre morir de faim en chartre. Il fist aussi morir 
en prison une sienne suer, et tous ceulx de son lignage il les banni ou emprisonna , ne foi. 35 y. 
il ne permist onques que nul des dessu-^dicts descendist es enfers en paix de courage. 

LA m* RAISON. 

La iij"" raison est, car cestui qui à présent obtient l'empire de Grèce se nomme An- 
dronicus S né et nourri en une maison si trahyteuse que nul autre plus, et a esté 
instruit par les obliquitez de ses parens hors de vérité et de justice, et se démonstre par 
ses maies euvres le possesser par droit de héritage, affin qu'il soit veu en sa maison, de 
tant qu'il est plus loingtain en lignage, qu'il soit d'autant pieur, et, affin que de pluseurs 
choses j'en die ung pou, lui-mesmes tua de sa propre main son seul propre frère utérin, 
il déposa aussi son tayon Andronicus dessusdict qui l'avoit allevé et nourri come son 
père, et le bouta hors de son empire; puis le mist par force en ung monastère, et, 

' Andronic III, dit le Jeune, fils de Michel et petit-filt et successeur d*Aodronic II, dit le Fieux, couroooéle 
9 féTrier 1325, mourut le 15 juin 1361 , âgé de 45 ans , après en aToir régné 30. Du Cange, Fam</<ae Byzantinae, 
pp. 236-57 , et VJrt de vérifier les daêee , édit. in-8* , t. IV , 323. 

Ton. L 34 



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266 DOCUMENTS 

DODobstant qu'il résistast à rencontre, le fist léans moyne où il vit en granl donleur 
et misère , teîement que par force de pleurer il est avugle * ; et jà soit ce que lui mauvais 
viellars eust bien déservi , tout ceci toutesfois il ne excuse point le jeune acteur de sa 
maudite trahison. Et ce vous souffise de Fempereur de Grèce. 



s'eNSIEUT du ROY DE RASSIE *. 

Fol. 36 r«. Certes, je ne sçay que je doy dire du roy de Rassie, pour ce qu'il n*a nul droit en 

ycellui royaume ne raison aussi , car il est noté et divulguié d'une samblable coulpe de 
infidélité, de trahison et de tyrannie, corne est de l'empereur de Grèce, et infâme par 
une chaîne de péchiez qui se extent depuis ses ancestres jusques à lui; laquelle se ac- 
croist continuèlement en lui et augmente de mal en pis. Et pour déclairier ceci, il faut 
savoir qu'il y eut jadis ung roi de Rassie nommé Estienne : cestui ot ij filz, dont l'un 
fut appelle Estienne et l'autre Urose. Après la mort du roy Estienne, père de ces 
ij enfans-ci, Urose se drécha contre son frère Estienne, jà fait roy de Rassie; mais il 
advint que en champ de bataille ledict Urose fu vaincu; mais, depuis, ledict Estieone 
ayant mercy du sang de son frère, le reçut en pitié , et de son bon gré dévisa le royaume 
avec son frère Urose. Cestui Estienne prit à femme la fille du roy de Honguerie, nom- 
mée Katherine, suer de madame Marie, de bonne récordation, royne de Sicile et de 
Honguerie, qui fu mère de madame vostre mère. De ceste dame Katherine engendra 
ledict Estienne j fil qui ot nom Ylatislaus; lequel il laissa à sa mort héritier delà 
partie du royaume qu'il avoit retenu, par tele condition que Urose recongnoistroit soy 
tenir l'autre partie du royaume dudict Ylatislaus, son nepveu : si le print comme son 
vassal. Mais ledict Urose, après la mort dudict Estienne, fist guerre contre Ylatislaus 
son nepveu; si le prist et lui osta sa part du royaume; si le mist en prison dont il ne 
peut oncques estre délivré, tant que ledict Urose vesquist. Cestui Urose prist à femme 

Fol 36 T». madame Elisabeth , suer de madame vostre taye , laquelle il répudia , et , elle encoires 

vivant, il espousa la fille de l'empereur de Grèce qui lors estoit, c'est assavoir la suer 
de cestui qui est maintenant empereur '. Or n'eut-il oncques enfant de ces ij femmes- 

* \\ prit l^babil monastique sous le nom d* Antoine, et Técut ainsi trois ans et neuf mois, étant mort le 13 férrier 
1553, à rage de 74 ans. 

' Voy. Du Gange, Pamiliae ByianOnae : 

P. 970. Beges Dalmatioê et Serviae, $ecundum Corutantinum Porphyrogenetum, 

P. 273. Priorum Dalmatiae et Serviae regum ae principum séries altéra, 

P. 394. Familia Faeaseini, régis Serviae. 

P. 333. Despotarum Servi<u et Rasicae stemma genealogieum. 

* Etienne, appelé aussi Dragut, s*empara de Tautorité royale en 1371 et épousa une 611e d*Êlienne IV, roi de 



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RELATIFS AUX CROISADES. 267 

ci; mais il engendra ij 6Iz de ij concubines, dont Tun fut appelle Constantin et Fautre 
Estienne , qui fu père de cestui qui ad présent occupe indeuement le royaume de Ras- 
sie. En la parfin, il fu commandé par son père que on lui crevast les yeulx, et fu 
envoie banny en Constantinoble avec ses ij filz. Et pour ce que le bourreau corrompu 
par argent ne lancha pas la flaimmelte tout droit eb la prunelle de Tueil , comme il avoit 
esté ordonné et commandé par le père, toutesfois il véy depuis aucunement , jà soit ce 
que non pas plainement, par médecines que on lui fist aux yeulx. Et autant que son 
père vesqui, il voult ceci estre celé et tenu si secret que tantost de sa propre main il 
estrangla son propre fil pour ce qu*il avoit entendu que ceci avoit esté fait par la sa- 
gesse de Fenfant, en ressongnant qu'il ne le révélast à personne qui fust née; et par 
ainsi cellui qui voult tuer son père ne espargna pas son propre filz. Puis après son père 
en ayant pitié, cuidant qu'il fust avugle du tout, le rappeîla après pluseurs ans qu'il 
avoit esté en exil. El quant son père Urose fu mort, il manifesta par lettres escriptes 
de sa main et fist savoir à tous ceulx du royaume qu'il véoit bien cler. Pourquoy il tira 
à soy par dons et par promesses une très-grande séquelle et priva et déchaça hors de son 
royaume Ylatislaus, le vray héritier, qui estoit délivré hors de prison. Et puis il empri- roi. 37 r«» 
sonna son propre seul frère Constantin dessusdict, et le fist morir d'une manière de 
crudélité non ouye : car il le fist extendre sur une pièce de bois et le fist trespercher de 
doux par les bras et par les cuisses ; et puis le partist en ij par le milieu ^ Tele est 
ceste progénie serpentine qui jette et espant telz beuvrages envenimez. Et s'il est aucun 
qui vueille ouyr parler de cellui qui règne maintenant en Rassie, fil de cest avugle, 
pour certain il congnoistra que, jà soit qu'il soit moindre de corps etd'éage plus bas, 
toutesfois il sourmonte ses ancestres ou venin de malice, non ouye en fait , et par aven- 
ture en voulenté : car il prist et loya et emprisonna et plus que cruelement mist k mort 
son propre père , comme dit est, bastart , illégitime, mal né , cruel tirant, occiant son 

Hongrie, laquelle est appelée Elisabeth par Lnceriut et noo pas Catherine, qui est cepeodaot le véritable Dom. l\ 
mourut ?ers Tau 1317, selon Du Gaoge, Fam. Byzantinae, 288. Soo 61s Vladislans fut dépouillé de la couronne 
par son oncle Urosius, surnommé le Saint, on ne comprend pas pourquoi. Du Cange parle longuement de ce 
prince. Pacbjmère et Nicéphore Grégoras disent qu*il eut cinq femmes : une princesse appelée Elisabeth, une fille 
de Jean PAnge, duc de Patras et de Blaque, une fille de Terteris, roi des Bulgares, Endoxie, sœur d^Andronic 
Paléologue Paocien, empereur de Constaotinople, et ?euve de Jean Comnène , empereur de Trébisonde, enfin, dans 
sa quarante et unième année , une jeune fille de huit ans. 

Mad. Élise Voïart désigne ce prince sous les noms d'Etienne Milutin Uroscb et le juge avec beaucoup d'indulgence. 
Sous presque tous les rapports, dit-elle, son règne fut honorable et heureux. Il ne se montra que fort dur envers 
son fils naturel Etienne. Chants populaires desServiens.,., trad... par Mad. Élise Voïart. Paris, 1854, in>8o, 1, 
50-33. 

^ Selon Dn Cange , Vladislaus , fils du roi Etienne , fut tiré de prison après la mort de son oncle Urose, et fit pen- 
dre, puis couper en deux son frère Constantin qui lui disputait le trône. Etienne, fils naturel d^Urose, fut inauguré 
roi de Servie ou de Rassie en 1393 ou 1595. Brochart, lui, attribue à Etienne ce qui est imputé par Du Gange à Vla- 
dislaus. l.c. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 269 



Si s^ermévmt les iiij causes pourqtun/ il est jtMte chose et licite que an puet courir 

sus à l'empire des Grecz. 



Tiercement doncques, il fault démonstrer et déclairier les justes , licites et hoones- 
tes causes pourquoy on doit courir sus à leur empire et, sans blescher sa conscience, 
qu'il leur doit estre osté. Et jà soit ce que soient les causes qui peuent estre extraittes 
des raisons dessusdictes, toutesïois il en y a iiij autres que je mettray en brief , quant 
au regard de cestui qui se dist empereur des Grecz. 



LA PREMIÈRE CAUSE. 

La première cause est que jà * soit ce que leurs ancestres vueillent mettre l'ordre de * foi. ss t». 
leur généalogie comme ung autre Hérode, pourquoy ilz se efforcent de excuser les tra- 
hysons qu'ilz ont perpétrées, et occisions de leurs seigneurs et l'invasion de l'empire, 
et Yuelent couvrir l'oscureté de leur lignage et l'infameté de leur naissance, et soy es- 
lever décevablement à la gloire de haultesse des empereurs augustes ; toutesfois la réale 
vérité est qu'ilz ne descendent pas de la lignie impériale , ne ne sont extrais du sang, 
senon de cellui que Paléologue, attave de cestui, voult jà piécà commencer ; et fu le 
premier empereur et le premier trabiteur de sa maison. 

LA SECONDE CAUSE. 

La seconde cause vient de la première, où il appert qu'il n'a nul droit en l'empire, foi. 39 r*. 
senon tel que le grant-père de son ayeul , le premier violent tirant , et se usurpa in- 
deuement comme injuste possesseur. Se aucun ne vueit dire qu'il le obtient par droit 
trahiteux «{ui lui fu délaissié de ses pervers prédécesseurs, par la succession de ini- 
quité et de injustice, et, aiDn que nous véons clèrement que le droit de cest empire 
appartient à j autre et non pas à lui , en tant qu'il touche ad présent je mettray-ci en 
brief la raison du fait. Aucuns nobles de France, c'est assavoir Baudouin , conte de 
Flandres, Loys, conte de Bloix, Estienne de Partois* et le marquis de Montferrat se 
mirent en mer pour secourir à la terre sainte. Si arrivèrent en Gonstantinople, qui lors 

• Partoit, le Utin : Partiewuis, Etienne , frère de Geoffroi , comte du Perche. 



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27a DOCUMENTS 

estoit occappée de celiui Ândronicus * , qui son propre frère germain nommé Tur- 
sacb \ avoit chacié hors de Tempire, loi crevé les yeuk, puis bonté en une prison 
moult dure, et j nommé Alexis , nepven dudict avugle '. Or advint par la voulenté de 
Dieu que icellui Alexis, délivré de prison, se retrait en Tost desdicts François qui, res- 
songnans les vices dudict Andronicus, félon tirant, assaillirent tantost la cité en la- 
quelle ilz entrèrent par force : si s'enfuy ledict Andronicus , et le jouvencel Alexis fu 
couronné empereur des Grecz; mais son père Tursach fu aioçois mis hors de prison. 
Cestui Alexis, comme ingrat et desloial, descongnoissant qu*il tenoit la vie par les- 
dicts François, et que par eulx il estoit parvenu à la couronne de l'empire, machina 
pluseurs maulx encontre eulx^ et de là en avant fu du tout enclin aux trécheries et 
faulsetez des Grecz. Finablement, par la juste permission divine, j sien homme nommé 
Morculfus * Testrangla , dormant en son lit, après ce qu'il avoit jà débouté les François 
hors de la cité et attempté pluseurs maulx contre eulx, comme dit est. Ce néantmoins, 
en détestation de Tort péchié, les François se arrivèrent contre ledict Morculfus, as- 
saillirent la cité et dedens x jours entrèrent ens. Et pour ce que Alexis laissa Tempire 
sans héritier et légitime successeur, par le uni conseil et assentement des princes du 
clergié et de tout le pueple, Baudouin, conte de Flandre, dessusdict fu esleu en em- 
pereur et couronné sollennèlement en Téglise de Sainte-Sophie ; et illec lui fu ottroyée 
de tous la loenge impériale. Mais puisque les François eurent tenu ledict empire par 
succession de temps, il vint iinablement à Phelippe, iil de Baudouin, le second de ce 
nom , qui fu fil de Pierre de Courtenay , conte d'Ausoirre ^, et de la suer Baudouin le 
premier , et de Henry frères qui avoient tenu Tempire et Tavoient laissié successivement 
sans héritier. Cestui Philippe espousa la fille de Charles le premier, roy de Sécile, qui 
fu mère de vostre mère. Deceste femme engendra ledict Phelippe, madame Katherine, 
Fol 39^-.. qui fu femme de monseigneur Charles, de bonne mémoire, vostre père, et mère de 

vostre suer ad présent vesve de feu le prince de Tarente. Or chaça jadis Paléologus 
hors de Tempire tant Phelippe dessusdict que madame Katherine, sa fille, et occupa 
ledict empire larchineusement et tiranniquement; comme aussi cestui Andronicus, 
nq)veu dudict Paléologus, le détient occupé non mie par droit, ains injustement, 
comme dit est. 

* Androoic 1, Comoène, dit U Fimx, petit-fils de remperenr Alexis 1 , mourut le 13 septembre 1185, pendu 
par les pieds et Ticlime de la haine de la populace , à laquelle Tavait abaudoDué son successeur Isaac PAoge. 

* Isaac TAnge, nommé Cursath par les latins, n'ë(ail pas frère dWndronic 1. Ce fut Alexis III, TAnge, 
dit Comnène, frère dlsaac, et non pas AndronicI, qui fit enfermer Isaac, après lui avoir fait crerer les 
yeux. 

* Alexis IV éuit fils d'isaac et nereu d'Alexis IIl. 

* Alexis Ducas , surnommé Jtfurxulphe, de l'épaisseur de ses sourcils . étrangla Alexis IV le 8 février 1204. 
' Jxuoirre y Auxerre. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 271 



LA TIERCE CAUSE. 

La tierce cause est, car cest empire n'est pas occupé au dommage d*autrui , quel 
qu'il soit, ains au détriment et destourbier de vostre hostel. Certes, mon souverain 
seigneur, la vraye héritier de cest empire, c'est vostre suer de bonne mémoire, jadis 
espeuse de feu le prince de Tarente; et ses enfans voz nepveux et cousins germains 
sont demourez orphenins en vos mains, et adrèchent les yeuk envers vous pour ce que 
la providence de vostre bonté leur a donné et ottroié ung seul singuler refuge et ayde : 
pourtant vous, amoureux de pitié et exécuteur de justice, par vostre bonté et puis- 
sance, secourez à la vesve et aux pupilles et deslruisiez les voies des Grecz pécheurs. 



LA nu' CAUSE. 

La iiij' cause est la vengance de la cruele effusion du sang des loyaulx et innocens 
François. Certes quant Paléologus occupa l'empire, comme dit est, il fist morir cruè- 
lement tous les François qu'il peut trouver par^tout l'empire de Constantinoble, fust foi. 40i 
prez ou loingz. Et de combien grande foursènerie les Grecz se soient exercez alors et 
autresfois contre les François, la champaigne des os des mors qui est en une crette 
d*emprès les murs de la cité S le démonstre manifestement à tous ceulx qui le vuelent 
véoir; lesquelz ilz n'ont nullement souffert d*estre ensevelis pour la détestation de 
nostre foy et pour la hayne qu'ilz ont aux François. Ceste mesme cruauté se démonstre 
maintenant du roy de Rassie, c'est assavoir qu'il détient et occupe par trahyson et par 
violation du droit d'autrui; il possesse par tyrannie ledict royaume et non mie par 
succession légitime, ne par fondation de héritage. Certes, comme il est expressément 
dit ci-dessus, il est fil de cellui bastart qui fist guerre à son père , nommé Urose ; puis 
conspira contre lui jusques à la mort , et traitta maintes trahisons : pour lesquelz 
maulx son père commanda que on lui crevast les yeulx , et qu'il fust envoie en exil ; et 
lequel depuis, après la mort de son père Urose, déchaça violentement hors du royaume 
par tyrannie et par trahison Ylatislaus vostre cousin, fil du roy Estienne, vray droitn- 
rier seigneur et héritier dudict royaume de Rassie. S'il avoit doncques quelque droit 
oudict royaume, lui fil de bastart qui règne adprésent, certes chacun scet qu'il a perdu 

* Au midi de Gonstantinople , dit BertraDdon de la Broqaière (JUém. de l' Institut, teienee$mor., V, 559), 
près d'one porte , on ?oit une butte composée d*os de chrétiens qui , après la concjuète de Jérusalem et d*Acre , par 
Godefroi de Bouillon , rerenaient par le détroit. 



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272 DOCUMENTS 

toat le droil, car il a esté naguères nouveau trahitre et a pris et tué son propre 
père. 

Ci fine la ▼* partie de ce traitlié. 



Ci commence la vj' partie qui démonstre iiij manières pour prendre légiérement et bien 

aiseledict empire*. 



Foi.40 v« Et se, pour les choses dessusdictes, il samble, mon souverain seigneur, à vostre 

prudente circumspection que de vostre saint voyage on doive oster telz ennemis sus- 
pectz, que j mal tant anchien soit destruit, et que on doive débouter du tout en tout 
si obstinez trahitres , tant en eulx comme en leur antécesseurs, comme est chacun des 
deux dessusdicts, je me vueil emploier à la vj*" partie de cest advis directif, et démons- 
treray iiij causes par lesquelles on verra iiij manières faciles de prendre tant Tempire 
de Grèce comme le royaume de Rassie. 

LA PREMIÈRE MANIÈRE SI : 

La première manière si est , pour ce que les Grecz et ceulx de leur secte, depuis qu'iiz 
relenquirent la foy et Tobéissance de Téglise de Romme, ilz ont perdu iiij biens qui 
accompaignent la foy dès le commencement du monde : car, premièrement, ilz ont 
perdu Dieu qui daigne habiter par foy dedens les cuers de ses loyaulx amis. Seconde 
ment, ilz ont perdu prudence, laquelle ilz souloient jadis presterà relise universèle; 
et maintenant toute science et prudence sont péries entre eulx. Tiercement, ilz ont 
perdu sainteté de vie, laquelle démonstrent les miracles. Certes, il n'y a entre eulx nulz 
miracles, quelz qu*ilz soient, qui protestent vérité de vie et de foy. Quartement, ilz 
ont perdu la prouesse d'armes par laquelle ilz ont acoustumé de garder les seigneuries, 
subjuguer les ennemis, vaincre et déchacier leurs adversaires , et de dilater au long et 
j.-^, 41 ^ au lé leur nom et leur gloire. En vérité ils sont aujourd'ui laidement vaincus et suppé- 

ditez de tous leurs ennemis (et vaincus*). Toutes ces choses que je récite maintenant ci , 
advinrent lorsque j'estoie en Constantinoble ou à Père, qui siet au plus près à j quart 
de lieue ; et véys adoncques que ij"" Turcz ou environ desconfirent vaillammant et en- 

' BertraDdon de la Broquière donne anssi ses vues sur la manière de s'emparer de la Grèce et de triompher des 
Tares. {Mém, dfi l'Institut, sciences mor. , IV, 610 et suiT.) 
* Sorcharge. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 275 

chassèrent Tempereiir Michiel, père de cestui qui ad présent tient Tempire des Grecz, 
nonobstant qu'il eust x°^ chevaliers et plus, rengiez en champ de bataille, où il avoit 
une très-grande multitude de piétons à Tentour; et puis lesdictz Turez gaignèrent et 
emportèrent les tentes des Grecz, le throsne impérial , la couronne et moult d*autres 
despoulles. Les Cathelans aussi , que on appelle maintenant la compaignie qui est en 
la duché et seigneurie d'Athaines ,qui n*estoient pas plus de deux mil et y hommes de 
eheyal et dont il n'en y avoit pas ij"^ gentilzhommes , assaillirent hardiment au déses- 
péré ce mesme empereur Michiel , accompaignié de xiiij*"" hommes de cheval et d'une 
grant multitude de piétons, et destruirent ses ostz rengiez, et occirent une très-grante 
partie de son ost, et boutèrent jus de son cheval ledict Michiel à son déshonneur ; mais 
il eut aide de ses gens et fu mis sur ung autre cheval , puis s'enfuy de la bataille navré 
durement; lequel lesdicts Cathelans sièvirent si radementqu'ilz le firent enclorre dedens 
la cité de Andrenopoli , et Ik tindrent asségié pluseurs jours ; puis coururent et gastèren t 
tout le pays à l'environ, et mirent tout au feu et à l'espée; prindrent villes et chas* 
teaulx et ne trouvèrent oncques homme qui les attendist en bataille. Ainsi doncques 
sont les Grecz misérables, de petit courage, lâches et récrans par la grâce divine qui 
les a relenquis et par vengance qui leur est deue : car les Tartres * les deffoulent et ah- 
bâtent; le Turc les subjugue, asservist; les Esclavons, les Vulgaires et tous leurs enne- 
mis leur courent sus, les déchacent et mettent à néant ; ne ilz n'ont espérance senon 
en ung mot qu'ilz ont acoustumé, c'est assavoir fige, fige^ qui vault autant à dire en 
nostre langage latin comme fuge , fuge, et en françois fuyezy fuyez. 



LA SECONDE MANIÈRE FAGLE. 

La seconde manière légière pour acquérir ledict empire vient de la piteuse dépopu- 
lation d'icellui et déplourable solitude qui est oudit pays, c'est assavoir de chasteaulx 
abbatus, de citez désertes, de villes solitaires, de champs ars et destruis , du pueple 
mis en servitude, des nobles qui sont devenus la proie de leurs ennemis , et de tout 
sexe , soient hommes ou femmes , qui sont ramenez en servage devant la face de ceulx 
qui vendront après eulx. Ne il n'est homme, s'il ne l'a veu et esprouvé, qui peust penser 
les aflOictions de ce peuple , ne la multitude de la misère en quoy ilz sont. Et moy 
mesme, lorsque je demouroie es parties de Perse, véys bien souvent une grant multitude 
de Grecz de Tun et de l'autre sexe, de toute condition et de éage, que on amenoit 
prisonniers en grans pleurs et gémissemens; et les vendoit-on au marchié, comme 

' Tartres, TarUres. Sur let Tartares il y a un extrait de PlaDcarpin dans Vincent de Beauvais , Speo» hUt , 
lib. XXXI , cb. 3 et suit. 

Ton. I. 35 



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274 DOCUMENTS 

cbevaulx et jumens; et là les séparoit-on Tun de Tautre, c'est assavoir le filz arrière da 
père , la mère arrière de la fille, Famy loingz de son amy ; et tandis que Tun se ache- 
toit, l'autre se vendoit et ainsi s'espardoient-ils * tristes et misérables en divers lieux; 
telement quejamais plus ne se véoient. Et qui leur estoit la pire chose de toutes , e'estoit 
qu'il (ailloitquecellui ou celle qui estoient vendus, comme dist est, confessast et teoist 
celle secte et faulse crédence que son maistre acbateur créoit et tenoit , fust sarrazin 
ou idolâtre ou juiiz , et failloit aussi qu'il reniast premièrement la foy , la loy et le nom 
de cbrestien.Et me fu afiermé que seulement en l'empire de Perse, il en y avoit plus de 
cccG"^ ainsi bailliez , vendus et démenez , comme dist est. Qui sera doncques cellui qui 
pourra nombrer combien de ceste manière de gens il en y a vendus et livrez es autres 
empires , tant des Tartres comme en Egipte, et autres aussi qui sont espars ailleurs aux 
autres climatz du monde sans nombre, perdus et gastez de faim , de feu ou de glaive! 
Certes je ne fus oncques si loingz ne en quelconques nation estrange, que je n'y aye 
veo des Grecz en captivité ; et par ainsi samble-il que en eulx soit accomplie la malé- 
diction qui par Moyse fu jadis moult durement dépriée au pueple d'Israël , mettant en 
oubli Nostre-Seigneur ; et dist ainsi : c Nostre-Seigneur te laissera tresbucber devant 
tes ennemis, par ainsi que tu sailliras par une voie contre eulx et t'enfuiras par autres 
vij voies , et seras espars par tous les royaumes du monde I » 

LA TIERCE MANIÈRE LÉGIÈRE. 

La tierce manière facile pour prendre ledict empire appert assés , se on considère 
que ou temporel chief des Grecz il n'y a point de conseil , il n'y a point de force, de 
Fol. 41 V" coura^ge, il n'y a point de prudence , et se n'y a point de vertu. Car certes se leur chief 

estoit saint , vaillant et fort, le corps subget se gouverneroit et conserveroit très-bien, 
et se espanderoit sa puissance à ses aultres membres > pour ce que tout le bon régime 
du corps vient et descent de la bonne disposition du chief. Or est ainsi que cellui qui 
ad pr^nt est le chief et recteur , est ung homme efféminé et abandonné et subget 
à toute charnalité, et par ainsi segreguié* de toute noblesse et expérience d'armes. Et 
aussi est-il si estrangié de toute prudence de chevalerie qu'il ne puet , ne vuelt con- 
trester à la tant grande destruction de son empire ne à la tant évidente perdition de 
son pueple. Ains ledict pueple qui jadis souloit seigneurir sur toutes les nations 
d'Orient et qui ot accoustumé de subjuguier et rendre tributaires les fors et puisstns 
pueples et les nations endurcies comme fer , est aujourduy soubz cest empereur , et par 
lui mis en la servitude de tous leurs ennemis voisins, et est fait tributaire au grant dés- 

* S^npardoient-iU , nous D^aYoos consenré que épar$. 

* Le copiste a écrit entre les lignes la signification de ce mot On lit au-dessus : teparé. 



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RELATIFS AUX CROISADES. 275 

bonnear, opprobre et dommage du nom impérial. En vérité il est fait plus que serf aux 
Cathelans, que on distla compaignie pour la duchié d'Athaines; samblablement aux 
Tarez et aux Tartres , quant il n*ose esmouvoir ne penser de fère guerre contre eulx , 
ains par le tribu qu'il rent tous les ans à chacun d'iceulx , il racbate ses dépers * en 
grant paine, crainte et soussi; et pourroit-on mieulx dire sa vilité pour ce que lesdictes 
gens sont ou en si petit nombre que on n'en devroit jk faire nulle mention , ou que 
pour certain elles sont plus enclines à la fuitte que à la bataille. Secest empereur avoit