Skip to main content

Full text of "Le château de Versailles; histoire et description"

See other formats


This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . corn/ 




From the 

Fine Arts Library 

Fogg Art Muséum 
Harvard University 




Ëi^ 



w«^ 







•^ 



*v o-v^^-:*^* 







%U 




t^, ifi-'^ 



S *-^^s^'.'.V^v. 








Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



VERSAILLES 

CBRF ET FILS, IMPRIMEURS 

RUE DUPLBB8I8, 59 



Digitized by VjOOQIC 



LE CHATEAU 

DE 



VERSAILLES 



HISTOIRE ET DESCRIPTION 

PAR 

L. DUSSIEUX 

Professeur honoraire à TRcole militaire de Saint-Gyr 

Chevalier de la Légion d*honneur, officier de rinstroetion publique 

Correspondant honoraire du Comité des travaux historiques 



TOME SECOND 




VERSAILLES 

L. BERNARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

9, RUB SATORT, 9 
1881 



Digitized by 



Google 



FA ' ^(.lA.n U) 

^HARVARD 




\f^\A ' 



, CK-^C^^^ 



Digitized by VjOOQIC 



LE 



CHATEAU DE VERSAILLES 



CHAPITRE YI 

LOUIS XVI 

I 
LES APPARTEMENTS» 



Versailles sous Louis XVI, encore plus que sous Louis XV, 
était devenu pour toute la famille royale un séjour d^ezcep- 
tion, de contrainte et d^ennuî. Le style de son architec- 
ture déplaisait; les jardins n*étaient plus à la mode; tout 
était mal entretenu et avait « Pair de la décadence », dit 
le prince de Ligne. On fit peu de nouvelles constructions 
pendant ce règne, mais on fit un chef-d'œuvre, les petits 
appartements de la Reine. Il faut remarquer cependant 
que ces appartements furent commencés pendant le règne 

* Les registres des Bâtiments s'arrêtent 4 1774 et manquent pour tout le 
règne de Louis XVI. 

T. n. 1 



Digitized by 



Google 



2 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

de Louis XV, alors que Marie-Antoinette n'était que Dau- 
phine. 

Les petits appartements de la Reine sont situés sur trois 
des côtés de la cour du Dauphin, et une partie sur la cour 
Verte. Ils occupent l'emplacement des petits cabinets de 
Marié-Thérèse, du duc et de la duchesse de Bourgogne, et de 
Marie Leczinska. C'est, je crois, pendant le règne de Marie 
Leczinska que les petits appartements de la Reine ont pris 
leur disposition actuelle, car on ne voit dans les plans et 
dans les registres des Bâtiments de 4770 à 1774, de change- 
ments un peu importants qu'au salon 4 \ qui se composait, 
avant Marie-Antoinette, de deux cabinets, dont l'un, petit et 
situé à droite, a été supprimé pour agrandir ledit salon 4 '. 
Si les petits appartements de Marie Leczinska n'ont pas 
été absolument changés, en revanche la destination et la 
décoration des pièces sont entièrement nouvelles. Quant à 
l'ornementation de ces cabinets, c'est une merveille de goût 
et d'élégance, et l'une des plus belles œuvres de l'art déco- 
ratif français. 

On voudrait connaître le nom des artistes qui ont donné 
les dessins de ces œuvres exquises, aussi bien que le nom de 
ceux qui les ont exécutées. Malheureusement nous n'avons à 
notre disposition que les registres des Bâtiments de 4770 à 
4774, où nous trouvons seulement deux noms : celui du cise- 
leur Forestier, qui a fait une partie des cuivres dorés, notam- 
ment ceux de la Méridienne, et le nom de Rousseau, qui a 
sculpté une partie des lambris. Mais les Registres sont 
mnçtsà l'endroit de.rojrdpnnateur en chef. Estrce Dugourc •? 
est-roe.Lalond^*, ou Gauvet, ou Salambier? 



* Voirie plan noil. 

* Plan mamiseril des archivei^ du bureacr de l'architecte du palais de 
Versailles. 

* Jean-Démosthène Dugourc, né à Versailles en 1749, mort pendant la 
Hfcêlauration» Voir la notice publiée dans les Nouvelle» archives de l'art 
fiwtcais (1877, p. 367), sur cet artiste aussi important que peu connu aujour- 
d'ïiui. C'était un dessinateur, décorateur d'appartements, de grande valeur ; 
il 'était élôte de Saint* Aubin. Trière a gravé d'après lui une charmante 
estampe le Lever de la mariée y et il a gravé lui -môme une suite ^arabesques 
de sa. composition, qu'il pubHa.ea 1782. 

^ Lalonde est moins connu encore que Dugourc ; il a cependant publia 



Digitized by 



Google 



LES APPARTEMENTS 3 

On sait que Dugourc a travaillé pour la Relue. Nous lisons, 
en effet, dans la Notice sur Ooutàiire de M. le baron Davil- 
lier ', ces lignes empruntées à un manuscrit appartenant à 
M. le baron Jérôme Pichon : 

Le sieur Dugourc réunit aux talents d'architecte la facilité de 
dessiner avec agrément tous les genres, et la plus grande habitude 
de diriger et faire exécuter tous les détails qui concourent à l'em- 
bellissement d'un palais. Il doit cette habitude peu commune et 
cette multitude de connaissances aux circonstances suivantes. 
Tons les bronzes précieux exécutés pendant dix ans par le célèbre 
Gouthière pour le duc d'Aumont, la duchesse de Mazarin, M*"^ Du- 
bany, M. de Bondy, etc., ont été dirigés par lui, ainsi que ceux 
exécutés pour la EHne par différents artistes', et quelques pen- 
dules faites pour S. M. Catholique, entre autres celle en lustre de 
Tannée 1788. 

Les registres des Bâtiments nous apprennent qu'après les 
changements faits à la chambre à coucher de la Reine, qui 
servait à Marie-Antoinette, on travailla à la lingerie de la 
Dauphine ^ Les travaux comprennent de la maçonnerie, ce 
qui indique des remaniements importants ; on posa des 
glaces et des marbres ; on dora quelques parties, et Rous- 
seau sculpta les boiseries. En 4772, on fit la bibliothèque de 
la Dauphine ^ ; après le départ des maçons et des serruriers, 



on recueil de desBios pour la décoration intérieure des appartements, des 
meol)Ies. des pièces d'orfèvrerie et do serrureriet qui attestent un talent 
remarquable chez ce dessinateur (Voir le catalogue Béhagae^ n® 379). 

* Placée en tète de son édition du Cabinet du due d*Aumont^ Paris, 
Âaliry, 1870, in-8<». 

* Forestier et Gobert, et après leur mort par leurs veuves (registres des 
Bfttiments du Roi, 1770-1774). Forestier toucha, en 1770, 40,000 livres pour 
les bronzes dorés qu'il fit aux appartements de la Dauphine et du comte de 
Provence. — Gouthière a aussi exécuté quelques-uns des cuivres ciselés 
des petits appartements ; les siens, aussi bien que ceux de Forestier, sont 
dune perfection de travail, d'une finesse et d^une élégance incompa- 
rables. 

^ La lingerie do la Dauphins était située au rex-de-chaussée de la cour 
da Dauphin et à Tentre-sol du rea^e-chaussée, au-dessous des deux biblio- 
thèques 2 et 8. Toutes ces petites pièces sont aujourd'hui délabrées ; leurs 
iMUseries sculptées ont été arrachées. — I^es bfttiments de la cour du Dau- 
pbia, an-dessus et au-dessous des petits appartements de la Reine, renfer- 
mant plusieurs étages de petits cabinets, destinés au service de la Reine, 
presque tous en mauvais état, comme ceux de la lingerie. 

^ La bibliothèque verte (2), à cOté le salon (l). 



Digitized by 



Google 



i LE CHATEAU DE VERSAILLES 

le sculpteur Rousseau, le ciseleur Forestier, le marbrier 
Dropsy, le doreur Brancourt décorèrent la pièce. 

Les Registres de 1773 et 1774, en parlant des ouvrages faits 
au château de Versailles, ne spécifient plus ceux qui ont été 
exécutés chez la Dauphine, et cependant les travaux ont 
continué ; car, à la Méridienne (9), on voit aux boiseries et 
aux cuivres ciselés des portes, des dauphins mêlés aux ai- 
gles autrichiennes et aux autres motifs de Tornementation. 
La décoration de cette jolie pièce n'a été toutefois terminée 
qu'après 4774, pendant le règne de Louis XVI ; en effet, l'es- 
pagnolette montre le chiffre de la Reine, M A, surmonté de la 
couronne royale. 

Le salon de la Reine est Tun des spécimens les plus parfaits 
de Tart décoratif du règne de Louis XVI. Le vantail de la 
porte ouvrant sur la bibliothèque verte est particulièrement 
remarquable. Toutes les boiseries sont décorées de sculp- 
tures dorées, d'un dessin et d'un goût excellents. Parmi les 
motifs de la décoration, les sphinx qui se remarquent dans 
les sculptures ^attestent l'influence de Gaylus et des autres 
prôneurs de l'art antique. 

La cheminée, en griotte rouge, est ornée de cuivres 
ciselés et dorés. Au fond de la pièce est une petite alcôve, 
toute revêtue de glaces, destinée à l'emplacement du canapé. 
Les cadres des glaces ont des bordures en bois sculpté et 
doré représentant des fleurs. Seuls les cuivres dorés des 
fenêtres sont encore du temps de Marie Leczinska. Le salon 
ouvre sur un petit corridor (a a), qui conduit à l'apparte- 
ment du Roi (salle à manger, 421). Ce petit corridor, revêtu 
d'élégantes boiseries sculptées, est le seul reste des petits 
appartements de Marie Leczinska. 

Terminons, en disant que ce salon paraît avoir été le ca- 
binet du duc de Bourgogne et la salle de bains de Marie 
Leczinska. 

La bibliothèque Verte, ancienne chambre des bains de 



* On voit aussi des sphinx aux angles du plafond de la chambre à cou- 
cher de la Reine. Ce serait, étant donnée la ressemblance de leur goût avec 
celui des sphinx de ce salon, une indication pour attribuer à Rousseau les 
sculptures du salon de la Reine. 



Digitized by 



Google 



LES APPARTEMENTS 5 

Marie Leczinska, n'offre rien de remarquable aujourd'hui. 
Marie-Antoinette en fit une bibliothèque, dont les armoi- 
res vitrées sont actuellement couvertes de rideaux de soie 
bleue. 

La salle de bains de Marie-Antoinette est pavée de carreaux 
noirs et blancs ; on y remarque encore l'emplacement de la 
baignoire et des robinets. 

La chambre des bains a aujourd'hui un ameublement mo- 
derne et une tenture jaune. A côté se trouve un cabinet de 
garde-robe (c), dont les boiseries sculptées datent de Marie 
Leczinska *. 

La bibliothèque Blanche, probablement l'ancien atelier de 
X>einture de Marie Leczinska, est toute revêtue d'armoires vi- 
trées couvertes actuellement de rideaux en florence rouge. 
Les armoires sont peintes en blanc et dorées. Ajoutons 
q[u'une partie des livres de Marie-Antoinette se trouve à la 
bibliothèque de Yersailles. 

La Méridienne de la Reine est la pièce capitale de ces cabi- 
nets ; c'est le type achevé de Fart décoratif de ce temps. La 
fenêtre, qui ouvre sur la cour Yerte, a une espagnolette de 
(jouthière, en cuivre doré, vrai morceau de bijouterie. C'est 
à cette espagnolette que l'on trouve le chiffre de Marie- 
Antoinette surmonté de la couronne royale, dont nous par- 
lions tout à l'heure. Vis-à-vis de la fenêtre est une petite 
alcôve entièrement revêtue de glaces. A droite et à gauche 
de cette alcôve se trouvent deux portes, l'une conduisant à 
la chambre à coucher de la Reine (445), l'autre à l'anticham- 
bre d. Ces deux portes ont pour vantail une glace sans tain, 
dont la bordure est en cuivre ciselé et doré. La beauté de ces 
deux bordures, qui ont été bien probablement ciselées par 
Forestier, est sans égale *. Elles représentent des branches de 
rosier, interrompues au centre par des cœurs traversés de 



^ L'antichambre de la chambre des bains ouvre aujourd'hui sur l'esca- 
lier Fieury; mais àPépoque de Marie- Antoinette, la communication n'exis- 
tait pas. 

* De stupides visiteurs, pendant l'Exposition universelle de 1878, ont 
brisé et volé quelques feuilles et quelques fleurs de ces bordures. On ne 
comprend pas que l'Administration ouvre à tout venant, et sans permission 
spéciale, ces pièces, d'une surveillance très^ffidle. 



Digitized by 



Google 



6 LE CHATEAU BE \TaSAILLES 

flèches ; à la partie supérieure on voit un dauphin entouré de 
branches de lys ; à la partie inférieure, Taigle autrichienn^e * 
tenant dans ses serres une massue et un miroir. Les sculp- 
tures des boiseries répètent les mêmes motifs que Ton trouve 
aux cuivres des portes : dauphins, branches de rosier et cœurs 
percés de flèches, avec cette différence toutefois que Taigle 
autrichienne de la partie inférieure e^t remplacée par lin 
paon accosté d'un glaive et d'un fuseau. 

Les serrures, au chiffre de Marie-Antoinette, et les verroux 
sont couverts de ciselures dues à Tartiste qui a fait celle de 
rèspagnolette, c'est-à-dire à Gouthière. 

La cheminée, en campan rouge, est très-belle ; sa décora- 
tion se compose d'enroulements de feuillages dorés qui sont 
refouillés dans la masse même du marbre. Pour finir, dison^ 
que les volets sont également décorés de sculptures dorées, Qt 
aùe ce cabinet parait avoir été l'oratoire de Marie-Thérèse et 
ae 'Marie Leczinska. 

Vantichatnbre d conduit à une première antichambre (e) d'où 
l'on entre dans la chambre de la Reine (445). On trouve dans 
Tantichambre e, derrière une porte, l'entrée de l'escalier /, 
qu) conduisait au Passage du Soi. Les cabinets g et A, ancien 
logement du valet de chambre sous Louis XIV, établissaient, 
avec le carré t, la communication entre l'appartement de la 
Re|ne et l'CEil-de-bœuf (423), et de là avec l'appartement 
du Roi. Dans le cabinet h débouche un des escaliers du 
Pesage du Moi, et au carré i on retrouve l'escalier de la joui:- 
née des Dupes. 

Nous avons encore à mentionner, pamii les construction^ 
faites au château pendant le règne de Louis iS^VI : la biblio* 
thèqûe du Roi ', l'appartement des bains de Marie-Antoinette 
au rez-dé-chaussée *, et la salle de spectacle construite dan^ 

ï'aile Gabriel *. 

i' .. 

' Marie-Antoinette mettait l'aigle autrichienne partout. Nous en retrouvons 
encore sur la porte qui ouvre de Tescalier de la Reine à Fescalier de Tattique 
dhitûky: — Cette porte a ^té placée i l'époque de finstallatioh du musée par 
Louis-Plulîppe, mais elle est bien du temps de Marie-Antoinettâ ; on t 
voit son chUTre MA. ^ i 7 

' ^ Voir t. I, p. 3»; 

• Voir t; I, p. 3Ô2. 

^ Voir an chapitre z- 



Digitized by 



Google 



LES Âl'PÀRTfiMEIfrS ^ 

La distribution des appartements du château pendant le 
r^e de Louis XVI se trouve indiquée dans trois petits vo- 
lumes in-42 contenant VBiat des logements du ch&Uau en 
4789^ et faisant partie des archives de la Régie du palais; 
mais les plans sur lesquels on a marqué les numéros de ren- 
voi de ces volumes sont aux archives du bureau de Varchi* 
tecte du palaji». Ces dernières archives, très-riches en plans, 
nous permettent d'indiquer les appartements des divers mem- 
bres de la famille royale. 

Le Roi occupe les salles suivantes» au premier étage : 

125 Cabinet du Conseil-, 

126 Chambra duKoi; 

127 Cabinet de la Pendule; 

128 Anlicbaiobre (anciea cabkiet des Chasses); 

129 Salle à manger ; 

130 Cabinet du Roi; 

131 Salle des Buffets ; 

132 Cabinet des Bijoux ; 

192 Ml. Cabinet de la Cassette du Roi ; 

133 Bibliothèque; 

134 Salon des Porcelaines ; * 

186 Salle du BUlard; 

187 Salon des Jeux. 

Au re^^e-Jchau^sée. Louis XVI a deux oaNnstê du /otcr,rulft 
i Tangle sud-est du vestibule de Tancien escalier ded Ahh 
bassadeurs, l'autre au v^tibule Louis XIII (dS;, alors partagi 
en plusieurs pièces. Il a dws l^s hauts du château, sa foiga' 
elles petits cabinets du quatrième étage de la oour desCerfik 

Marie-Antoinette habite les gsands et les peUtë aj^pttN 
tements de la Reine qu'elle avait déjà, sous Lows -^V, 
étant Dauphine. 

Monsieur, comte de Provence, pccupe, au rez-de«>chatta0éei 
|out l'appartement du Dauphin, se coassant des saUsf 
^vantes : 

50 Pièce des Nobles ; 

49 Chambre de Monsieur ; 

48 Grand cabinet de Monsieur; 

47 Cabinet de Monsieur ; 

* Voir 1. 1, p. 3». 



Digitized by 



Google 



8 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

46 Cabinet de Madame; 
45 Chambre de Madame ; 
44 Grand cabinet de Madame ; 
43 Pièce des Nobles ; 
42 Première antichambre de Madame ; 
41 La partie blanche à | ^ ^^ ^^ 

droite, ) 

^ , ') salle à manger de Madame ; 

Au rez-de-chaussée, entre [ .^ ^^ ^^^^ 

les deux cours, ) bains; 

33 Première antichambre de Monsieur ; 

34 Salle des gardes de Monsieur; 

A gauche de 34, salle des Suisses de Monsienj* ; 

En 4788, le comte de Provence alla demeurer au pavillon de 
Provence, à Textrémité de Taile du Midi, et les Enfants de 
France vinrent le remplacer dans Tappartement du Dau* 
phin *. 

Mesdames tantes du Roi habitent toute la partie nord du 
re&Kle-chaussée. L'appartement de Madame Sophie commence 
à la galerie Louis XIII (5f), et son service est établi dans les 
bâtiments de gauche de la cour des Cerfs. — Madame Vic- 
toire est logée dans les salles 52, 53, 54, 55 et partie de 56, 
où est installée sa bibliothèque. Son service et ses bains 
«ont placés à gauche de ces salles et dans les bâtiments de 
droite de la cour des Cerfs. — Madame Adélaïde, à qui 
Louis XVI a enlevé son bel appartement du premier étage, 
occupe une partie de la salle 56, et les salles 57, 58 et 59, 
c*6s^-à-<iire Tancien appartement de W^^ de Pompadour. 

Le comte d'Artois, second frère de Louis XVI, a, au premier 
étage, les deux tiers de Taile du midi (Galerie des Batailles), 
à partir de l'escalier des Princes. — Le duc d'Orléans a le 
reste de l'aile, aussi au premier étage. Son fils, le duc de 
Chartres, depuis Louis-Philippe P'', habita d'abord au premier 
étage également, l'extrémité de l'aile et la partie en retour 



^ La bibliothèque du comte de Provence, avec ses belles boiseries «n 
cbéDe naturel, a été détruite par M. de Joly, à Tépoque de l'installation du 
Président de la Chambre des Députés dans le pavillon de Provence. Elle 
a é(é remplacée par Tescalier de service actuel de la présidence. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 9 

jusqu'au pavillon de Monsieur (salle 449). Mais cet apparte- 
ment ayant été donné à Madame Elisabeth, sœur du Roi, il 
vint loger, au pavillon d'Orléans, dans l'ancien appartement 
du duc et de la duchesse de Luynes, donnant sur la cour des 
Princes. — Les Gondé et les Gonty sont logés dans Taile du 
nord, et le duc de Penthièvre occupe le premier étage de ce 
qui est aujourd'hui le pavillon Dufour. 

Terminons par un détail assez curieux. La grille du chft- 
teau fut complètement renversée par un coup de vent en 
février 4784 ^ Elle fut aussitôt relevée. En 4879, M. Guil- 
laume, architecte du palais, l'a restaurée ainsi que les 
groupes qui l'accompagnent. 



II 
LA œuR 



Succéder à Louis XYl Y a>t-il un esprit sérieux, con- 
naissant l'histoire, qui ne soit effrayé de voir pour héri- 
tiers de ce roi coupable un jeune prince de vingt ans, de 
bonne volonté, mais sans caractère, une reine de dix-neuf 
ans, légère et aimant avant tout le plaisir, et pour ministre 
dirigeant, un vieillard, M. de Maurepas, ancien ministre de 
Louis XY, causeur aimable, ayant cet esprit caustique qui 
permet de faire un quatrain piquant, mais incapable de con- 
duire l'Etat et de prendre les mesures nécessaires pour l'em- 
pêcher de périr, n eût fallu le génie d'un Henri lY ou d'un 
Richelieu pour obtenir un tel résultat. 

En effet, la démoralisation presque générale des classes di- 
rigeantes, les abus du favoritisme, la désorganisation com- 
plète de toute l'administration, la perte de nos colonies, nos 
défaites sur terre et sur mer, le délabrement des finances, la 
misère et l'oppression des classes populaires, seules sou- 
mises à rimpôt dont on faisait un si honteux emploi au Parc- 

^ BAGBAincoiiT, 7 février 1781. 



Digitized by 



Google 



40 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

aux-Gerfs, le luxe effronté des maîtresses, le pouvoir auK 
mains d'une Pompadour et d'une Dubarry, avaient amené te 
léveil de Topinion publique et la formation d^une opposition 
aussi juste que redoutable ; et bientôt allait éclater une tempête 
dans laquelle l'ancien régime tout entier devait s'efifondrer '. 
On peut juger de Tétat des esprits à l'avènement de 
Louis XVI par cet extrait d'une lettre du comte de Mercy, 
toujours si mesuré dans son langage ' : 

L'égarement déplorable du feu Roi pendant les quatre dernièjces 
années de sa vie avait entièrement flétri son règne. L'Etat se trou- 
vait au pouvoir d'une vile créature, dont la parenté et les entoura 
formaient un assemblage de gens misérables et abjects, sous le 
joug desquels la France se trouvait asservie. Les personnes hon- 
nêtes se tenaient à l'écart et avaient fait place aux fripons en tous 
genres qui inondèrent la Cour. Dès lors il n'exista plus que désor- 
dres, injustices, scandales; tout fût bouleversé; il n'y eut plus de 
mœurs, plus de principes, et tout alla au hasard. L'opprobre dans 
lequel se voyait la nation lui causait une honte et un décourage- 
ment inexprimables. Alors les méchants restèrent seuls sur la 
scène, et les devoirs les plus sacrés furent dès lors oubliés. 

Louis XVI associa d'abord à M. de Maurepas, Turgot et 
Malesberbes, qui essayèrent de faire quelques réformes. Mais 
aussitôt la cohue tout entière des abus se déchaîna contre 
eux, et Louis XVI ne sut pas défendre ses ministres; aussi 
le désordre, un instant ralenti, reprit-il sa course. 

Louis XVI a les qualités d'un honnête homme destiné à 
être le sujet de son roi. Il est très-économe et tient ses 
comptes avec ordre ; ses recettes et ses dépenses particulières 
sont enregistrées régulièrement. Il a un cabinet dit de la Cas- 
sette ', où il tient ses registres de comptes * et sa caisse ou 
cassette. On lit dans Touvrage de M. Nicolardot ' : c La façon 
dont Louis XVI compte les valeurs de sa caisse est un trait 

* Dé)^ au moment des troubles sérieux qui éclatèrent lorsque le chance- 
lier Maupeoa détruisit le Parlement, un contemporain, Regnault, nliésile 
pas à écrire dans son Journal ; • J'affirme que, si dans ee moçient de criM, 
il se fût trouvé un chef, la Révolution eût él^ des plus terribles. » (RoC^UAm. 
VB^prii réftolutiannairê ooan$ la Réwhaùm^ p. 2S7.] 

^ 1774, 11. septec^re, 

* Salle 132 bis. 

^ On a ceux de 1775 à 1784. 

' Journal de Loîm XF/, 1873, in-12^ p. V% 



Digitized by 



Google 



LA COUR 11 

de caractère et de mœurs du temps. 9n 1775, U écrit : « Au 
4«' janvier il y a en caisse 36 rouleaux de 4200 : 43,200; dans 
une bourse 600; en monnoie 72; le 20 janvier, j*ai reçu de 
Thierry que j'avois donné de trop 9000 ; le 22, de M. Berlin 
48,600; j'ai gagné au jeu 187; la recette est de 70,959; la dé- 
pense de 47,368 livres, 42 sols; partant 11 reste 23,590 1. 8 s. > 
Ainsi, tous les mois il indique de qui il reçoit de Targent, ce 
qull a gagné à la loterie et au jeu, et ce qu'on lui rend sur ce 
qu'il avait avancé. Tous les ans il ne manque pas, le mois de 
janvier, de calculer ce que sa caisse contient en billets, en or, 
en argent, en écus, en 24 sols, 12 sols, 6 sols, 2 sols et 
6 liards ; il a renouvelé cette opération en septembre 78 et 
juillet 79... En septembre 4782, il écrit : « Je ne sais quelle 
erreur s'est fourrée dans mon compte depuis quelque temps, 
mais le 9 de ce mois j'ai retrouvé dans le fond de ma cassette 
de l'argent qu'il y avoit plusieurs années que j'avois oublié, 
et par conséquent je recommence l'état général au 1^^ du 
mois. 9 On ne saurait pousser plus loin rezactitude. 

Louis XYI aime la chasse, chasse du cerf, chasse du che- 
vreuil, chasse du sanglier, chasse à tir. Gomme tous ses pré- 
décesseurs, il lui consacre une grande partie de son temps. 
Son journal, qui n'est en réalité qu'un journal de chasse, 
constate que, de 4774 à 1787, il a tué 1274 cerfs et 
489,251 pièces de gibier de toute espèce. Les jours qull n'a 
pas chassé, Louis XYI écrit Eien, et souvent il e\jqute la 
cause : ainsi, Eien. Mort de M. de Mattrepas, — Rien. Mortde 
rimpératrice Marie- Thérèse^ ce qui veut dire : Je n'ai pas 
chassé à cause de la mort de M. de Maurepas. 

T^ous avons vu Louis XYI étant Dauphin se livrer avec 
ardeur à toutes sortes de travaux ihanuels. Roi, il continue à 
aimer ce genre de distraction ; il tourne, il forge; avec l'aide 
de Gamain, le serrurier, et de Durey, garçon de forge, il fait 
delà serrurerie; en 1791, aux Tuileries, il fabriquera la far 
meuse armoire de fer. 

Son caractère était brusque; il donnait, comme on disait à 
la Cour, des coups de boutoir. W^^ Dubany l'appelait un gros 
garçon mal élevé. « Sa démarche était lourde et sans noblesse, 
sa personne plus que négligée ; ses cheveux, quel que fût le 
talent de son coiffeur, étaient promptement en désordri^ par le 



Digitized by 



Google 



12 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

peu de soin qu'il mettait à sa tenue ^ » A la chapelle, il chan- 
tait d*une voix fausse et retentissante, et prêtait à rire. « Ses 
mains noircies pat le travail furent plusieurs fois, es ma pré- 
sence, dit W^^ Gampan, un sujet de représentations et môme 
de reproches assez graves de la part de la Reine. » Sur quel- 
ques points il avait une Instruction assez solide, en histoire et 
en géographie par exemple *. 

Tel était le mari d'une jeune reine élégante, qui avait le 
tort de permettre aux personnes de sa société intime de lui 
dire en parlant du Roi : votre Vulcain •. 

Indécis, faible de caractère, changeant facilement d'avis, 
Louis XVI était entièrement dominé par Marie-Antoinette, 
exigeante et emportée à l'occasion. Après une scène terrible 
avec la Reine, le prince de Montbarey, ministre de la Guerre, 
alla rendre compte au Roi de ce qui s'était passé, c Le Roi 
m'écouta avec la plus sérieuse attention, dit le prince ♦ ; et 
pendant mon récit, je crus remarquer qu'il compaUssoit à 
tout ce que j 'a vois dû souffrir, connoissant par lui-même 
toute la vivacité de la Reine. Puis, me relevant avec bonté : 
« Personne ne sait mieux que moi, me dit-il, comment la 
chose s'est passée. » 

Terminons en disant, à l'éloge de Louis XVI, que sa vie fut 
d'une moralité exemplaire, ce qui dérangeait absolument les 
calculs de cette haute noblesse corrompue, qui en était à re- 
gretter le temps de Louis XV. Aussi dès 1777, on chercha à 
lui donner pour maîtresse M^'^ Contât, Texcellente et belle 
actrice de la Comédie française. 

On lit dans une lettre de M. de Mercy à Marie-Thérèse, en 
date du 46 avril 4777 : « Je sais que dans ce tourbillon per- 



' M"»o Campan. 

* Louis XVI a traduit les cinq premiers volumes de VBistoire de la 
décadence de i' Empire romain , par Gibbon ; il chargea son lecteur, Leclerc 
de Sept -Chênes, de les faire imprimer, mais sous son nom (1777). Il rédi- 
gea les instructions du voyage de La Pérouse, instructions qui ont été 
infiérées dans la relation de ce voyage. — Louis XVI avait une assez belle 
eoUection de cartes, qui se trouvent actuellement à la bibliothèque de Ver- 
sailles. 

.' La Reine elle- môme plaisantait sur Vulcain et Vénus (Merct, II, 
361). 

^ Mémoires^ II, 193 et 216. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 13 

vers de la Cour, il existe des misérables qui méditent sour- 
dement le projet d'induire le Roi au libertinage; je sais de 
plus qu*on a osé lui parler d'une actrice de la Comédie fran- 
çaise nommée Ck)ntat. Ces horribles tentatives n*ont produit 
aucun effet, et je suis moralement certain qu'elles n'en pro- 
duiront jamais; cependant il faut que la Reine y veille, et je 
ne lui ai rien laissé ignorer de ce que j'expose ici. » 

Les mômes misérables recommencèrent en 1779 leurs tenta- 
tives. C'est encore M. de Mercy qui nous apprend ces bon - 
teux détails. « Ma seconde proposition à la Reine, écrit-il \ a 
été de vouloir bien, sans se presser, avoir un œil attentif à 
découvrir peu à peu quels peuvent être les indignes person- 
nages qui osent tenter de pervertir le Roi, et dans le cas où il 
existerait une preuve bien claire à la charge de qui que ce 
soit, d'en faire un exemple le plus frappant, et d'accabler d'i- 
gnominie et de disgrâce un pareil suborneur. La Reine a fort 
goûté cette idée, et je la crois infiniment essentielle pour con- 
tenir les esprits pervers et intrigants, qui sont si dangereux 
et en si grand nombre à cette Cour. » 

La jeune reine de France, Marie-Antoinette, était alors dans 
tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, dit M"^* Lebrun. 

Marie-Antoinette était grande, admirablement bien ftiite, assez 
grosse sans Tôtre trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, 
parfaites de forme, et ses pieds charmants. Bile était la femme de 
France qui marchait le mieux ; portant la tôte fort élevée, avec une 
majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa 
Cour, sans pourtant que cette majesté nuisit en rien à tout ce que 
son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin il est trës-diffi- 
cile de donner, à qui n*a pas vu la Reine, une idée de tant do 
grâces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point ré- 
guliers; elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à 
la nation autrichienne. Bile n'avait point de grands yeux ; leur cou- 
leur était presque bleue ; son regard était spirituel et doux ; son nez 
était fin et joli; et sa bouche n'était pas trop grande, quoique les 
lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remar- 
quable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais 
va d'aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si trans- 
parente, qu'elle ne prenait point d'ombre. Aussi ne pouvais-je en 
readre l'effet à mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre 



La 17 Juin 1779. 



Digitized by 



Google 



14 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

cette fraîcheur, ces tons si fins qui n*apparlenaient qu'à cette char- 
mante figura et que je n'ai retrouvés chez aucune femme ^ 

Horace Walpole, en parlant des fêtes du mariage de 
Madame Giotilde, en 1775*, écrivait : « On ne peut avoir d'yeux 
que pour la Reine 1 Les Hébés et les Flores, les Hélènes et 
les Grâces ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle. 
Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté ; 
quand elle se meut, c'est la grâce en personne. Elle avait 
une robe d'argent semée de lauriers-roses : peu de diamants 
et des plumes... On dit qu'elle ne danse pas en mesure, 
mais alors c'est la mesure qui a tort — En fait de beauté je 
n*en ai vu aucune, ou bien la Reine les éclipsait toutes V » 

A cette beauté dont elle était ûère à bon droite Marie- 
Antoinette joignait de réelles qualités, la bonté, l'amabilité, 
la grâce la plus séduisante. Mais mal élevée par sa mère, 
elle n'avait aucune instruction ; elle n'aimait ni la lecture, ni 
aucune occupation un peu sérieuse, et s'abandonnait en 
toutes circonstances au caprice de sa fantaisie et de sa vo- 
lonté. Légère, coquette, ennemie de toute contrainte, elle se 
créa une existence à part en dehors des règles et des tradi- 
tions de la Cour de Versailles, et ses imprudences conti- 
nuelles permirent à ses ennemis de l'attaquer sans relâche. 
Elle s'entoura de favoris et de favorites, dont les privilèges 
soulevèrent la haine de tous ceux qui étaient exclus de cette 
petite cour. « Elle mettait dans ses amitiés, dit M. Amédée 
Renée, un entraînement de cœur, ime ardeur démonstrative 
qui firent calomnier ses premières affections *. *> Elle était 
moqueuse * et se plaisait à donner des sobriquets ; elle appe- 
lait Turgot le ministre négatif, et W^^ de Noailles, sa dame 



^ Le comte de Besenval dit dans ses Mémoires (II, 102) : • Sans être 
régulièrement ni belle, ni Jolie, sans ôtrebien faite, l'éclat du teint de celte 
princesse, beaucoup d'agrément dans le port de sa tôte, une grande élé- 
gance dans toute sa personne, la mettoient dans le cas de le disputer à 
beaucoup d'autres femmes qui avoient reçu plus d'avantages de la nature, et ' 
môrafr de l'emporter sur elles. • 

* Lettres ^HoroM Walpole, traduites par M. le comte de Bâillon, in-12, 
p. 283. 

• Louii XVI et sa Cour, p. 237. 

^ M. de Belleval dit dans ses Souvenirs, p. 134 : ■ Elle avoit le malheur 
de ne pas se contraindre et de se moquer de tout le monde. > 



Digitized by 



Google 



LÀ COUR 15 

d'honneur, Madame TEtiquette. Bile avait classé les femmes 
de la Cour en trois catégories : les siècles, les collet&-montés, 
les paquets. Quand ces mots, dits dans Tintimité et au 
milieu des rires, étaient connus à la Cour, ils soulevaient 
contre la Reine de justes mécontentements, dont ses ennemis 
savaient profiter. 

Il eut fallu tout au contraire, dans la situation où se trou- 
vait la Reine, beaucoup de tenue et une prudence extrême. 
Marie*Antoinette avait- été sacrifiée par sa mère à la poli- 
tique du cabinet de Vienne. L'alliance de la France avec 
TAutriche avait été si fatale aux intérêts français, que cette 
politique était odieuse. Marie-Antoinette, qui en était le 
symbole vivant et qui devait la consolider, était à cause de 
cela peu populaire. Toute la cabale hostile à M. de Ghoiseul 
pour avoir chassé les Jésuites, reportait sur la Reine la haine 
qu'elle avait contre Ghoiseul, qui avait négocié le mariage 
du Dauphin avec VAutrichUnne. Mesdames, tantes du Roi, 
étaient à la tète de cette opposition méchante, qui comptait 
dans ses rangs les ennemis de l'alliance autrichienne et les 
partisans des Jésuites, et à laquelle se joignaient le duc 
d'Aiguillon, l'un des ennemis les plus acharnés de Marie- 
Antoinette, les comtesses de Provence et d'Artois, jalouses 
de la Reine qui était belle et mécontentes d'êtres laides. Les 
salons de Mesdames, du comte et de la comtesse de Provence 
étaient des foyers de médisances, de calomnies et d'injures 
à l'adresse de la Reine. Cette cabale était décidée à la dés- 
honorer ^ à la perdre dans l'opinion , espérant la faire 
renvoyer un jour à Vienne. Us l'envoyèrent à l'échafaud 
en 4794. 

« La Reine fut ouvertement déchirée, dit M. Amédée Renée*, 
lîTrée à des attaques atroces, du premier jour qu'elle régna. 
Il s'établit des ateliers de calomnies, qui jetèrent dans le 
public plus de contes odieux sur elle, plus de chansons» de 
vers et de prose de cette espèce, qu'il n'en fut jamais dirigé 
contre personne. » Le jour de la naissance du Dauphin, on 

* Ckrani^ secrète d$ VM€ Beaudeau, dans le t. III de la jSmmm r^/roi- 

* Page 231. 



Digitized by 



Google 



16 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

jeta dans TCEil-de-Bœuf, dit JA*^^ Gampan, un volume entier 
de chansons manuscrites contre la Reine. 

Les Archives de Seine-et-Oise renferment, parmi les pa- 
piers d'émigrés saisis à la Révolution, un volume in-4*, 
relié en maroquin rouge, avec un ex libris qui fait connaître 
le nom de la nohle femme dont la bihliothèque contenait cet 
impur manuscrit. Nous Tavons parcouru, en rougissant des 
ordures sans nom qu'il contient. Il faut avoir vu ce volume 
pour se faire une idée exacte des infamies dont on accusait 
la Reine, de la férocité de ses ennemis et de Timpudence des 
femmes de la Cour et des hautes classes de Paris qui osaient 
lire de pareilles turpitudes *. 

Il est sain de bien établir les responsabilités de chacun de- 
vant rhistoire. Ce sont les gens de la Cour, ce sont les hautes 
classes qui ont calomnié, diffamé rAutrichienne, comme ils 
appelaient Marie-Antoinette ; qui Tont'Signalée à la haine des 
classes populaires comme une ennemie de la France, comme 
une femme perdue. Et il est bon de dire aux descendants 
de ceux qui ont calomnié la Reine et qui reprochent aujour- 
d'hui au peuple de l'avoir immolée, que si le dernier acte 
de cette atroce tragédie s'est passé à Paris et sur la place 
publique, les premiers actes, et les non moins coupables, se 
sont accomplis à Versailles et dans les salons, et que calom- 
nier ne vaut pas mieux que tuer. 

Le jeune Roi, subissant Tinfluence détestable de ses vieilles 
tantes, prit M. de Maurepas pour ministre principal, sans 
toutefois lui donner le titre de premier ministre, ce qu'il était 
en réalité '. M. de Choiseul reparut à la Cour. Louis XVI ne 
voulait pas lui accorder cette faveur; mais la Reine insista, 
disant qu'il était humiliant pour elle de ne pouvoir obtenir la 



* M. Ch. Vatel me fait remarquer que la plupart des calomnies lancées 
contre Marie-Antoinette avaient déjà servi contre M"'® Dubarrj et d'au- 
tres maîtresses de Louis XV . C'était un vieux fonds de méchants et sales 
propos qu'on rajeunissait de temps en temps pour les besoins des sots et des 
mauvaises langues de la Cour. 

* M. de Maurepas était logé dans la partie orientale de Tappartement 
de M*"* Dubarry, au-dessus des salles 132, 132 hU^ 133 et 134. Le reste 
de Tappartement au-dessus des salles 131, 130, 129, 128, 127 et 126, fut 
occupé un moment par M. le duc de Villequier, premier gentilhomme de 
la Chambre [Plan mts, conservé au bureau de Varehitecie du palaie). 



Digitized by 



Google 



LA COTIR 17 

grâce de rhomme qui avait négocié son mariage, à quoi 
Louis XYI répondit que si elle invoquait cette raison, il 
n'avait rien à refuser •. 

Les anciens ministres de Louis XY avaient été renvoyés ; 
M™* Dubarry exilée ; les parlements furent bientôt rappelés. 
L'arrivée de Turgot et de Malesherbes au pouvoir fit naître 
des espérances qui ne furent que trop tôt déçues. Mercy et 
Marie-Tbérèse pressaient la Reine de s'emparer de Tesprit 
du Roi pour le diriger dans le sens de la politique autri- 
chienne ; mais Marie-Antoinette était trop légère pour s'occu- 
per d'affaires politiques; elle se contenta d'écouter les leçons 
de M. de Mercy, résolue à ne point les mettre en pratique. 
Trianon, que le Roi venait de lui donner, l'intéressait bien 
davantage, et elle commençait, dans la société de la princesse 
de Lamballe, pour qui elle s'était prise d'une vive amitié, à 
mener cette existence particulière pleine de familiaritéTet de 
dangers. 

Le 46 juillet <774, Marie-Thérèse écrivait à sa fille une 
longue lettre remplie d'excellents conseils, qui ne furent 
gnère écoutés : 

On dit qa*on ne connaît pas la Reine des autres princes, que la 
&miliarlté est extrême. Dieu me garde que je voudrais vous inspirer 
de leur faire sentir votre supériorité, où Dieu vous a mise ; mais 
vous vous êtes déjà trouvée souvent attrapée, tant par les tantes que 
par le comte et la comtesse de Provence. Le comte d'Artois, on le 
dit hardi à rexcès-, cela ne convient pas que vous le tolériez, et 
vous pourriez à la longue vous en trouver le plus mal ; il faut rester 
à sa place ; savoir jouer son rôle ; par là on se met et tout le monde 
à son aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous, mais 
point de familiarité, ni jouer la commère ; vous éviterez par là les 
tracasseries et reconmiandations. 

La suppression de l'étiquette par Marie-Antoinette fit une 
sorte de révolution à la Cour. Daupbine, elle s'y était sou* 
mise; Reine et maîtresse, elle s'affranchit de l'ennui que les 
vieilles coutumes de la Cour de Louis XIY lui imposaient à 
chaque instant du jour \ On lit dans M"^* Gampan : 

* MracT, II, m. 

' L'étiqaette était devenue odieuse à tout le monde. M. de Belleval dit : 
• L^étiquette, qui faieoit de Yersailles l'épouvante de tous les étrangers. • 
{Souvenirt, p. 89.) 

T. II. 2 



Digitized by 



Google 



18 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

L'habillement de la Reine était un chef-d'œuvre d'étiquette ; tout 
y était réglé. La dame d'honneur et la dame d'atours, toutes deux 
si elles s'y trouvaient ensemble, aidées de la première femme et de 
deux femmes ordinaires, faisaient le service principal ; mais il y 
avait entre elles des distinctions. La dame d'atours passait le jupon, 
présentait la robe. La dame d'honneur versait l'eau pour laver les 
mains et passait la chemise. Lorsqu'une princesse de la famille 
royale se trouvait à l'habillement, la dame d'honneur lui cédait 
cette dernière fonction, mais ne la cédait pas directement aux prin- 
cesses du sang; dans ce cas, la dame d'honneur remettait la che- 
mise à la première femme qui la présentait à la princesse du sang. 
Chacune de ces dames observait scrupuleusement ces usages 
comme tenant à des droits. Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, 
déjà toute déshabillée, était au moment de passer sa chemise ; je la 
tenais toute dépliée ; la dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses 
gants et prend la chemise. On gratte à la porte, on ouvre : c'est 
M°*® la duchesse d'Orléans ; ses gants sont ôtés, elle s'avance pour 
prendre la chemise, mais la dame d'honneur ne doit pas la lui pré- 
senter ; elle me la rend, je la donne à la princesse ; on gratte de 
nouveau ; c'est Madame, comtesse de Provence ; la duchesse d'Or- 
léans lui présente la chemise. La Reine tenait ses bras croisés sur 
sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pé- 
nible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants, et, en 
passant la chemise, décoiffe la Reine qui se met à rire pour dé- 
guiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses 
dents : « C'est odieux i quelle importunitél ' » 

On trouve encore dans les mémoires de M"'« Campan' un 
autre détail à citer : 

L'usage le plus anciennement établi, voulait qu'aux yeux du 
public les reines de France ne parussent environnées que de fem- 
mes ; l'éloignement des serviteurs de Tautre sexe existait même aux 
heures des repas pour le service de table ; et quoique le Roi man- 
geât publiquement avec la Reine, il était lui-môme servi par des 
fetnmes pour tous les objets qui lui étaient directement présentés 
à table. La dame d'honneur, à genoux pour sa commodité sur un 
pliant très-bas, une serviette posée sur le bras, et quatre femmes 
en grand habit, présentaient les assiettes au Roi et à la Reine. La 
dame d'honneur leur servait à boire. Ce service avait anciennement 
appartenu aux filles d'honneur. La Reine, à son avènement au 
trône, abolit de môme cet usage; elle se dégagea aussi de la né- 
cessité d'être suivie, dans le palais de Versailles, par deux de ses 
femmes en habit de cour, aux heures de la journée où les dames 

' M°^® Campan, I. 9Ô. 
* I, 102. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 19 

n'étaient plus auprès d'elle. Dès lors elle ne fut plus accompagnée 
que d'un seul valet de chambre et de deux yalets de pied. Toutes 
les ftnites de Marie-Antoinette sont du genre de celles que je yiens 
de détailler. La volonté de substituer successivement la simplicité 
des usages de Vienne à ceux de Versailles, lui fut plus nuisible 
qu'elle n'aurait pu l'imaginer. 

Le prince de Montbarey a écrit quelques pages excellentes 
sur la transformation de l'ancienne Cour. 

La jeunesse de la Reine, dit-il, et son goût pour les plaisirs flt 
envisager à cette princesse les règles de l'étiquette comme trop gê- 
nantes, et les personnes de la Cour qui y tenoient encore, comme 
des êtres ridicules dont il étoit important de se débarrasser. Cette 
souveraine, qui possédoit d'ailleurs tant de rares qualités et qui 
n'a voit que les défauts de son âge, ne fit pas ou ne voulut pas en- 
tendre la très-utile réflexion, que les apparences, à la Cour, font 
plus d'effet que les réalités... 

Par le penchant naturel qu'ont les personnes jeunes à se délivrer 
des entraves qui s'opposent à leurs désirs du moment et à leurs 
fantaisies, la Reine acheva, sans projet, sans réflexion, et simple- 
ment par enfantillage, la désorganisation de la Cour. Le goût des 
fêtes la domina uniquement dans les premières années du règne de 
liouis XVT, quoique son auguste époux ne s'y montrât que par pure 
complaisance. Ces divertissemens fréquents firent naître le désir 
d'y appeler des personnes d'un ordre étranger à la Cour et qui 
jouissoient d'une réputation de talent ; petit à petit le mélange des 
classes devint plus considérable; les personnes d'un âge avancé 
devinrent à charge, et on le leur fit sentir. La maréchale de 
Mouchy S que l'on avoit souvent trouvée incommode, parce qu'elle 
tenolt invariablement aux formes, se retira; et, quoique la prin- 
cesse de Chimay •, qui la remplaça *, fut un modèle de vertu et de 
douceur, cette douceur même fit qu'elle n'opposa aucune difficulté 
aux innovations que la jeunesse de la Cour vouloit tenter, et 
qu'eUe les soufi&it sans les approuver. 

Cette désorganisation de l'intérieur de la Cour amena, par gra- 
dation presque insensible, une facilité de rapports avec les mem- 
bres de la famille royale, qui dégénéra bientôt en familiarité, et 
qui, confondant tout par le rapprochement; détruisit le respect et 
la vénération dont Louis XIV avoit cru nécessaire d'environner sa 



^ Comtesse de KoaiUes, dame d'honneur. 

* L'attiqae Chimay tire son nom de cette dame, bien qu'elle demeurât 
en r^lité un peu plus loin, dans Tattique de l'aile du Midi, qui a disparu 
lors de l'installation de la GaUrie des batailles. Son appartement se com- 
posait de 12 pièces. (Btat des logements en 4789, mas. de la Régie.) 

* En 1775. M™* de Chimay resta dame d'honneur jusqu'en 1780. 



Digitized by 



Google 



20 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

personne et sa famille, par la connoissance qu*il avoit du caractère 
de sa nation. 

Monsieur assistoit à ces fôtes et à ces divertissemens avec une 
magnificence conforme à sa haute position ; mais son goût pour Té- 
tude et pour son cabinet ne lui permettoit guère d*y prendre une 
part active ; au lieu que Mgr le comte d'Artois, qui, par sa figure 
et par sa tournure, étoit plus fait pour les exercices et les jeux 
brillants de la jeunesse, en faisoit l'ornement, et y étoit toujours 
entouré de tous les jeunes gens de la Cour et de la ville, s'empres- 
sant d'imiter ce véritable modèle de la grâce et de l'amabilité. 

Les jeunes gens prirent ainsi le haut ton à la Cour, et finirent 
par en éloigner les personnes d'un fige et d'un caractère plus réflé- 
chis, qui n'y parurent plus que lorsque la décence et le devoir les 
y forçoient. 

La Reine eut le tort grave de s'entourer de favoris et de 
favorites, et de former avec eux une sorte de coterie au milieu 
de la Cour, soit à Versailles, soit à Trianon. Sa première fa* 
vorite fut la princesse de Guéménée ; puis se succédèrent : 
la princesse de Lamballe, la comtesse de Dillon, qui furent 
remplacées par la comtesse de Polignac, et celle-ci par la 
comtesse d'Ossun. Plus tard, M°« de Lamballe redevint 
l'amie des mauvais jours. Les favoris furent M. de Besenval, 
le chevalier de Luxembourg, le comte Valentin Esterhazy, 
Hongrois au service de France, le duc de Goigny, MM. de 
Guines, d'Adhémar, de Yaudreuil, de Polastron, et plus tard 
M. de Fersen. 

Les inconvénients majeurs d*une société intime toute-puis- 
sante ne se firent vraiment sentir qu'au moment où la faveur 
de M<"<' de Polignac fut définitivement établie, et où son 
salon * devint le foyer des intrigues de la coterie. 

Elle se composait du comte Jules de Polignac, gentil- 



* L'appartement de M. et de M<"^ de Polignac se composait de hait 
pièces, au premier étage de la vieille aile ; quatre de ces pièces occupaient 
l'emplacement des salles des aquarelles (l46) donnant sur la cour des 
Princes ; les quatre autres occupaient une partie du premier étage du vieux 
pavillon de Mansart remplacé aujourd'hui par le pavillon Dufour. En 1789, 
ces quatre dernières pièces avaient été données à M™^ la comtissse d'Ossun. 
Les cuisines de M"*® de Polignac (6 pièces) étaient à la Surintendance. 
{Logementt du château de Versaillee pour tannée 4799, mes. in-12 des archi- 
ves de la Régie.) — Marie- A.Dtoinette allait fréquemment dans le salon de 
M"*^ de Polignac, comme autrefois Marie Leczioska chez la duchesse de 
Luynes. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 21 

homme pauvre et simple colonel, de la comtesse Jules de 
Polignac, extrêmement jolie, de la comtesse Diane de Polignac, 
sœur du comte de Polignac, laide et méchante, de mœurs 
décriées, mais habile intrigante qui sut faire la fortune de sa 
famille, et du comte de Vaudreuil, ami Intime du comte de 
Polignac S très-bel homme, d^agréables manières, mais avide, 
impérieux, qui ne pensait qu'à faire fortune, et dont les exi- 
gences finirent par lasser la Reine. 

M. de Yaudreuil fit admettre dans la société deux de ses 
amis, MM. de Besenval et d'Âdhémar. Le premier était un 
officier suisse, déjà sur le retour, ayant beaucoup d'esprit 
et pas de moralité. Le second était aussi un homme aimable, 
spirituel et fort beau. Tels étaient les chefs, les maîtres de 
cette société intime, où la Reine se figurait trouver Tamitié, 
le dévouement et le désintéressement, tandis que ses mem- 
bres n*avaient qu*un seul but, exploiter à leur profit le crédit 
de la souveraine. 

Déjà les mêmes abus s'étaient manifestés dans la société 
de la princesse de Lamballe, à qui on avait fait un revenu 
de plus de 300,000 livres. La charge inutile de surintendante 
de la Maison de la Reine, qui rapportait au moins 150,000 
livres, avait été rétablie pour la princesse ; son frère avait 
obtenu 40,000 livres de pension et un régiment avec 4 4,000 
livres d'appointements au lieu des 4000 livres réglementaires. 
On avait donné à la comtesse de la Marche, amie de M°>» de 
Lamballe, après sa séparation d*avec son mari, une pension 
de 60,000 livres *. 

Ce fut bien autre chose avec les Polignac. Le comte fut fait 
duc ; on créa pour lui une charge nouvelle, celle de survl- 
vancier du premier écuyer de la Reine, avec 80,000 livres 
d'appointements et i)ne pension de 42,000 autres livres; on le 
nomma ensuite grand-mattre des relais de France. La corn- 

' M^"^ de Polignac était sa maîtresse au su de tout le monde. 

* M™® de Lamballe demeura d^abord au premier étage de Taile du Midi, 
sur la rue de la Surintendance ; elle y occupait un logement de 12 pièces, 
^ furent données plus tard à la comtesse de Provence. Elle vint alors 
occuper un logement de 4 pièces situé au rez-de-chaussée du pavillon 
d^Oriéans, au-dessous de Tappartement du duc de Chartres (Louis-Philippe). 
Bn même temps elle avait un logement de 12 pièces et entre- sols & la Sur- 
intendance. (Bta* de* logements en 4789, xdjpb. de la Régie.) 



Digitized by 



Google 



22 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

te8se devenue duchesse eut un tabouret à la Cour et fut 
nommée gouvernante des Enfants de France. La comtesse 
Diane, malgré sa mauvaise réputation, devint la dame d'hon- 
neur de Madame Elisabeth. L'aimable princesse, qui avait 
peur de cette femme méchante, fut cependant obligée de la 
garder autour d'elle ^ D'autres membres de la famille eurent 
aussi leur part. A la découverte du fameux livre Eoug$y on 
trouva que les Polignac avaient 700,000 livres de traitement* 
ou de pensions, sans compter les terres, les péages et les 
sommes énormes qu'ils avaient obtenus de la faiblesse du 
Bol : 400,000 livres à M™® de Polignac pour payer ses dettes» 
800,000 livres pour la dot de sa ûlie. Le marquis de Polignac 
devint premier écuyer du comte d'Artois ; le comte d'Adhé- 
mar, premier écuyejr de Madame Elisalieth ; M. de YaudreuiL 
eut une pension de 30,000 livres. 

La Reine se fatigua à la longue des exigences sans cesse 
renouvelées de sa société ; elle dit un jour à M. de la Marck* 
un mot bien amer à l'endroit de ses prétendus amis. 

Panni les personnes admises dans son intimité, il y avait beau- 
coup d'étrangers, tels que les comtes Bsteriiazy, de Fersen, le 
baron de Stédlngk, etc. C'était évidemment avec ceux-là que'Ue m 
plaisait davantage. Je me permis un jour de lui faire observer qu^ 
cette préférence trop marquée accordée à des étrangers pourrait 
lui nuire près des Français. — « Vous avez raison, me dit^Ue, 
avec tristesse ; mais c'est que ceux-là ne me demandent rien. » 

La rupture arriva enfin ; mais laissons M. de la Marck nous 
la raconter. 

La Reine se hasarda une fois à exprimer à M"'^ de Polignac la 
déplaisance que lui inspiroient plusieurs des personnes qu'elle 
rencontroit chez elle. W^^ de Polignac, soumise à ceux qui la 
dominoient, et malgré sa douceur habituelle, n'eut pas honte de 

' La comtesse Diane avait un logement de 3 pièces à chemioée an pre- 
mier étage de l'aile du Midi, sur la rue de la Surintendance, au voûinage 
de l'appartement de Mad^e Elisal^tli, composé de 6 pièces [Stct des 
logements en 4789, mss. de la Régie). 

* Notke sur Marie-AntoineUe placée en tdte de la Corres2)0:.dunc: citrc 
Mirabeau et le comte de la Marck, publiée par M. de Bacoun (is:], 3 vol. 
in-®), 1. 1, p. 41. — Cette excellente notice renferme de très-précfcux rensii* 
gnements de M. de la Marck sur Marie-Antoinette. Ami de M. de Mercy» 
M. de la Marck voit et pense comme lui. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 23 

répondre à la Reine : « Je pense que, parce que Votre Majesté 
Teut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour 
qu'elle prétende en exclure mes amis. » Ceci m'a été raconté en 
1190, par la Reine elle-même, qui ajouta : « Je n'en veux pas pour 
cela à M"**' de Polignac; dans le fond, elle est bonne et elle m'aime, 
mais ses alentours l'avoient subjuguée. » 

La Reine n'ayant rien obtenu de ce côté, s'éloigna insensiblement 
du salon de M™« de Polignac et prit l'habitude d'aller souvent et 
ftimîlièrement cbez M°*^ la comtesse d'Ossun \ sa dame d'atours, 
dont le logement était très-près de l'appartement de la Reine *; 
elle y venait dîner avec quatre ou cinq personnes ; elle y arrangeait 
de petits concerts, dans lesquels elle chantait ; enfin elle montrait 
là plus d'aisance et de gatté qu'elle n'en avait jamais laissé aper- 
cevoir chez M"* de Polignac. 

li'^* la comtesse d'Ossun n'avait rien de brillant dans les ma- 
nières ; elle avait peu d'esprit ; mais en revanche elle était parfai- 
tement bonne et douce, et douée d'une haute vertu. Elle était 
dévouée de cœur et d'âme à la Reine *; jamais personne ne Ait 
plus éloignée qu'elle de l'intrigue; elle ne recherchait point la 
faveur de la Reine, et désirait seulement que la Reine se plût chez 
elle et fût contente d'elle. Sa fortune étant très-médiocre et ne lui 
permettant pas, sans se déranger, de recevoir souvent la Reine chez 
elle à dîner, ni de donner des soirées où il y avait quelquefois de 
petits bals ou des concerts, elle le dit franchement à la Reine, en lui 
demandant que les dépenses de cette espèce fussent faites par les 
gens du Roi. La Reine, pour l'indemniser, préféra lui offrir un 
traitement. A la place de M"^* d'Ossun, beaucoup de gens auraient 
profité d'une pareille offre pour demander au delà de ce qui était 
nécessaire pour couvrir la dépense ; elle n'en fit rien et se borna à 
demander 6000 livres par mois, ce qui était très-modéré ; car la 
Reine venant très-fréquemment chez elle depuis qu'elle avait la 

* BUe fut nommée dame d'atoure de la Reine en 1785. 

* L'appartement de M"^^ la comtesse d^Osaun était situé au premier étage 
de la vieille aile du château, parallèlement à celui de M°*^ de Polignac. Il 
ee composait, en 1789, de 14 pièces, dont 8 à cheminée, et occupait l'em- 
placement des salles des aquarelles donnant sur la cour Royale et le pr»* 
mier étage du pavillon Dufour, qui était encore à cette époque le vieux 
pavillon de Mansart. Nous avons dit précédemment qu'on avait ajouté à 
l'appartement de M"^« d'Ossun 4 pièces enlevées à celui de M<°« de Poli- 
gnac, évidemment à l'époque de la disgrftce de cette favorite. -^ La Reine 
venait chez Tune ou l'autre de ces deux dames par ses grands apparte- 
ments et le salon des Marchands (145), et entrait dans la première des salles 
145, qui était alors une antichambre, sur laquelle ouvraient les deux apper- 
ments de M°^^" d'Ossun et de Polignac (B$a^ des log6m&n$$ $% 4789, mas. ds 
la Régie). 

' Elle le prouva à la Révolution. Sortie de France en 1789, elle y revint 
en 1792 sur le désir que la Reine exprima de la revoir, et périt anr l'écha- 
faud en 1794. 



Digitized by 



Google 



24 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

conscience à Taise sur ce point, il en résulta que M'"* d^Ossun 
dépensa bien au delà de ce qu'elle recevait. 

Que se passait-il dans les réanions privées de la Heine? 
Quelle conduite y a tenu Marie-Antoinette? Sans vouloir 
entrer dans de grands détails sur ce sujet délicat, 11 faut bien 
en dire quelques mots. 

Il y a toujours danger pour toute femme jeune et jolie à 
s'entourer d*hommes élégants et à vivre avec eux sur le pied 
de la familiarité. Aussi, plusieurs des intimes de la Reine lui 
déclarèrent-ils leur passion, et, quoique repoussés, ils pas- 
sèrent aux yeux de la Cour pour avoir été des amants non 
malheureux. Tel fut le résultat de ces périlleux amusements 
de coquetterie auxquels se plaisait Timprudente Marie- 
Antoinette. 

Nous avons dit qu'on avait voulu donner une maîtresse au 
Roi; on voulut donner aussi un amant à la Reine : c'est elle- 
même qui Ta dit au prince de Ligne, a Le prince de Ligne en 
ce temps-là, dit Sainte-Beuve S venait souvent en France, et 
c'était un de ces étrangers tout français et tout aimables avec 
lesquels se plaisait particulièrement Marie- Antoinette. Il avait 
rhonneur de raccompagner le matin à la promenade : « G'étoit, 
dit-il, à de semblables promenades à cheval, tout seul avec la 
Reine, quoique entouré de son fastueux cortège royal, qu'elle 
m'apprenolt mille anecdotes intéressantes qui la regardoient 
et tous les pièges qu'on lui avoit tendus pour lui donner des 
amants. Tantôt c'étolt la maison de Noailles, qui vouloit 
qu'elle en prit le vicomte, tantôt la cabale Ghoiseul, qui lui 
destinoit Biron (Lauzun), qui depuis!... Mais alors il étoit ver- 
tueux. La duchesse de Duras ', quand elle étoit de semaine, 
nous accompagnoit à cheval, mais nous la laissions avec les 
écuyers, et c'étoit l'une des étourderies de la Reine et l'un de 
ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisoit point d'autre 
que de négligence à l'égard des ennuyeux et ennuyeuses qui 
sont toujours implacables. » 

Ce sont deux favoris de Marie-Antoinette, MM. de Besenval 
et de Lauzun, qui l'ont surtout compromise dans leurs Mé- 

*■ Cauieriês du lundi, vr, 258>259. 
' L^une des qaiiute dîmes du palais. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 25 

moires, manquant à toute délicatesse et à tout sentiment 
d*honnear. Tous les deux avaient été avec elle dans une inti- 
mité qui ne leur permettait pas d'écrire ces pages de leurs 
souvenirs. 

M. de Besenval avait reçu de la Reine des confidences d*une 
imprudence sans pareille : a La confidence qu'elle a faite au 
baron de Besenval, écrit Marie^Thérèse à M. de Mercy *, sur 
ce qui est personnel au Roi, est une nouvelle preuve de son 
peu de réflexion*. » L'extrême familiarité qui s'était établie 
entre la Reine et M. de Besenval, et de pareilles confidences, 
firent croire au baron qu'il pouvait se jeter aux genoux de sa 
souveraine et lui déclarer sa passion. La Reine le pardonna 
généreusement, et on lit avec regret dans les Mémoires du ba- 
ron : « La familiarité de la Reine nuisoit à sa considération. » 
Moins que personne, M. de Besenval n'avait le droit de parler 
ainsi, môme en exprimant une vérité. 

Un autre fat, M. de Lauzun, a compromis Marie-Antoinette 
en écrivant ses Mémoires; et, en admettant même la vérité 
de ce qu'il a écrit, ce n'était pas à lui à le faire savoir. 
Introduit dans la société de Marie- Antoinette par U^^ de 
Guéménée et de Billon, M. de Lauzun accompagnait la ReiDC 
aux courses de cbevaux ; peu à peu il devint un des favoris. 
A Ten croire, sans sa prudence, Marie-Antoinette devenait 
sa maltresse; elle rafiblait de lui; elle rappelait monstre; 
elle était fière de porter une plume de héron qui avait 
orné son casque. Mais M*°<' Gampan nous donne une autre 
version, qui est bien d'accord avec ce que la Reine a dit au 
prince de Ligne. 

Peu de temps après le présent de la plume de héron, dit-elle, 
H. de Lauzun sollicita une audience ; la Reine la lui accorda, 
coDOjne elle l'eût fait pour tout autre courtisan d'un rang aussi 
élevé. J'étais dans la chambre voisine de celle où il fut reçu ; peu 
d*instants après son arrivée, la Reine rouvrit la porte et dit d'une 
voix haute et courroucée : « Sortez, Monsieur. » M. de Lauzun 
8*inclina profondément et disparut. La Reine était fort agitée. Elle 
me dit : « Jamais cet homme ne rentrera chez moi. » 



* 1775, 5 octobre. 

* Llmpératrice ajoute : « Au reste « le Roi auroit mieux fait de ne pas 
tant différer l'opération eu question. • 



Digitized by 



Google 



26 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

M. de Mercy * avait sigaalé à Mari^-Thérèsç, en décembre 
4779, le duc de Lauzun comme un étourdi fort dangereux 
par son esprit remuant et par l'assemblage de toutes sortes 
de mauvaises qualités. II l'avait aussi signalé à la Reine, 
lui reprochant de lui donner un accès beaucoup trop libre 
auprès d'elle, et l'avait amenée à convenir que M. de Lauzun 
était « un mauvais sujet reconnu. » 

Mais il faut finir ce chapitre des coquetteries de Marie* 
Antoinette. « Sa prétendue galanterie, dit le prince de Ligne, 
ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et peut-être 
distingué pour une ou deux personnes *, et une coquetterie 
générale de femme et de reine pour plaire à tout le monde. » 

Ce que M. de Mercy appelle « la dissipation de la Reine, » 
c'est-à-dire les plaisirs et les amusements inconsidérés, les 
imprudences les t>lus dangereuses, sont continuels. Ce fut là 
sa grande faute : manquer de tenue, de tact, et se conduire 
d'après le caprice du moment. M. de Mercy, en serviteur 
fidèle et en homme de beaucoup de sens, déplore sans cesse 
ces actes imprudents par lesquels Marie-Antoinette prête 
constamment le flanc à ses implacables ennemis. Il écrit à 
propos des bals de TOpéra : 

La Reine vint au bal de l'Opéra le lundi gras S suivie de Mon- 
sieur et de M. le comte d'Artois. Quoiqu'il y eut grande foule, Sa 
Majesté voulut se promener un moment dans le bal ; elle ordonna 
au chef de brigade des Gardes du corps de ne la suivre qu'à dix 
pas de distance, et elle se mit entre Monsieur et la duchesse de 
Luynes, dame du palais en service. Un masque en domino noir 
vint heurter assez rudement Monsieur, qui le repoussa d'un coup 
de poing. Le masque s'en trouva offensé et s'en plaignit à un ser- 
gent aux Gardes, lequel, ne connaissant pas Monsieur, se mit en 
devoir de l'arrêter. Alors l'officier des Gardes du corps fit connaî- 
tre le prince, et le sergent se retira. Ce fait, assez simple par lui- 
même, a donné lieu aux histoires les plus ridicules. 

En 4777, Marie-Antoinette retourna à l'Opéra. On lit dans 
les lettres de M. de Mercy * : 



• n, 53t>-540. 

' Le dac de Coigny et M. de Fersen. 

* Février, 1776. T. 11, p. «l. 
111, 25. 



Digitized by 



Google 



LA COUa 27 

Bile ii*a pu résister à venir aux deux bals du Palais-Royal et à 
cinq ou six bals masqués de l'Opéra. Elle y parle à tout le monde, s'y 
promène suivie de jeunes gens, d'un nombre d'étrangers, particuliè- 
rement des Anglais qu'elle distingue, et tout cela s'est passé avec 
une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera 
jamais. 

Avertie par M. de Mercy de rinconvenance de sa présence 
dans un pareil lieu, elle convint qu*il avait raison, et elle 
ajouta que le Roi, ce q[ui était malheureusement vrai, ap- 
prouvait tout ce qu'elle faisait, que d'ailleurs il fallait bien 
jouir un peu du temps de la jeunesse, que le moment de la 
réflexion viendrait, et qu'alors les frivolités disparaîtraient. 

En 4 779, rage des frivolités durant encore, Marie-Antoinette 
retourna au bal de TOpéra. 

La Reine, écrit M. de Mercy, était allée le dimanche gras au bal 
de rOpéra seule avec le Roi ; Leurs Majestés y étaient restées jus- 
qu'à six heures du matin sans Ôtre reconnues, ce qui avait paru 
fort amuser le Roi. Gela engagea la Reine à lui proposer de revenir 
au bal du mardi gras. Cette proposition fut d'abord acceptée; mais 
le Roi ayant ensuite changé d'avis^ il convint avec la Reine qu'elle 
irait seule à ce bal, suivie d'une dame du palais, et que d'aUleurs 
toutes les mesures prises pour le plus grand secret seraient ob- 
servées. 

Ck>nséquemment la Reine partit de Versailles sans suite; elle 
descendit à Paris à l'hôtel du Premier-Ecuyer *, où Sa Majesté 
monta dans une voiture de particulier, et qui ne pût pas ôtre 
reconnue. Malheureusement cette voiture était si vieille et si mau- 
vaise, qu'elle cassa dans une rue à quelque distance du théfttre. 
La Reine fut obligée de sortir de cette voiture, ainsi que la prin- 
cesse d'Hénln* qui était à sa suite, et, dans Timpossibilité de 
leater dans la rue^ il fallut entrer dans la première maison qui se 
présenta et qui était celle d'un marchand d'étoffes en soieries. La 
Reine ne se démasqua pas ; il fut trouvé impossible de raccommoder 
la voiture ; l'heure qu'il était ne permettait pas non plus de se 
donser le temps nécessaire à faire chercher un bon carrosse; on 
arrêta le premier fiacre qui vint à passer, et la Reine arriva au 
bal dans cette voiture. Elle y trouva plusieurs personnes de sa 
suite qui s'y étaient rendues séparément et qui ne quittèrent plus Sa 
Majesté tout le temps où elle resta à ce bal. La Reine n'y fut point 
reconnue et ne se retira qu'au jour. Les circonstances de ce petit 



* Le duc de Goigay. 

' L'une des dames du palais. 



Digitized by 



Google 



28 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

événement ne produisirent d'autre effet à Versailles que celui de 
foire rire le Roi, et de donner matière à quelques plaisanteries sur 
la nécessité d*aller en âacre. 

M. de Mercy se trompe. Cette aventure donna lieu à une 
accusation grave contre la Reine ; on prétendit qu*elle avait 
été, dans une maison particulière, à un rendez-vous que lui 
avait donné le duc de Goigny *. 

Marie Antoinette se laissait entraîner par le comte d*Artois 
aux courses de chevaux, où elle était loin d'être entourée du 
respect qu'une reine de France devait exiger. Le comte 
d'Artois imagina, dans Tété de 1777, un nouveau genre d'a- 
musement. 

Cet amusement peu convenable, dit M. de Mercy *, a été depuis 
un mois, de faire établir vers les dix heures du soir, sur la grande 
terrasse des jardins de Versailles, les bandes de musique de la 
Garde française et suisse. Une foule de monde, sans en excepter le 
peuple de Versailles, se rendait sur cette terrasse, et la famille 
royale se promenait au milieu de cette cohue, sans suite et presque 
déguisée. Quelquefois la Reine et les princesses royales étaient 
ensemble, quelquefois aussi elles se promenaient séparément, pre- 
nant une seule de leurs dames sous le bras. Le Roi a été une fois 
ou deux de son côté et seul à ces promenades ; il a paru s'en amu- 
ser, et cela les a d'autant plus autorisées. 

Ces promenades nocturnes furent l'objet de nombreuses 
critiques et devinrent l'occasion de nouvelles calomnies, 
dont Soulavie s'est fait l'écho. M™« de Lamotte les mit à profit 
plus tard pour tromper le cardinal de Rohan. 

Marie-Thérèse, Inquiète des conséquences certaines de 
toutes ces imprudences et de cette conduite déraisonnable 
pour une reine entourée d'ennemis, à Versailles, au Palais- 
Royal, au Temple, chez le prince de Conty, dans tous les 
salons de la haute noblesse, Marie -Thérèse écrivit à M. de 
Mercy : « Je suis bien touchée de vos services et attache- 
ment qui n'ont pas d'exemple ; mais je le suis aussi de 
Tétat de ma fille, qui court à grands pas à sa perte, étant en- 
tourée de bas flatteurs qui la poussent pour leurs propres 
intérêts. » 

* M»« Cahpan. I, 167. 

* 12 septembre. T. III, p. 113. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 29 

Ce n'est pas seulement dans sa tenue que Marie-Antoinette 
commettait ces fautes contre le tact et son rang, c'est aussi 
dans sa correspondance. Il lui arriva une fois d'écrire au 
comte de Rosenberg, à Vienne, une lettre dans laquelle on lit : 
«Vous aurez peut-être appris Taudience que j'ai donnée au duc 
de Ghoiseul à Reims. On en a tant parlé, que je ne répondrais 
pas que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer 
chez lui. Vous croirez aisément que je ne l'ai point vu sans 
en parler au Roi, mais vous ne devinerez pas l'adresse que 
j'ai mise pour ne pas avoir l'air de demander permission. 
Je lui ai dit que j'avais envie de voir M. de Ghoiseul, et que 
je n'étais embarrassée que du jour. J'ai si bien fait que le 
pauvre homme m'a arrangé lui-même l'heure la plus com- 
mode où je pouvais le voir. Je crois que j'ai assez usé du droit 
de femme dans ce moment '. » 

Quand Marie-Thérèse connut cette lettre, elle écrivit à 
M. de Mercy : « J'avoue, j'en suis pénétrée jusqu'au fond du 
cœur. Quel style, quelle façon de penser 1 Gela ne confirme- 
que trop mes inquiétudes ; elle court à grands pas à sa 
ruine, trop heureuse encore, si en se perdant elle conserve 
les vertus dues à son rang. » 

Arrivé à la fin de ce portrait, il faut conclure et se pronon- 
cer sur le point délicat. Rien, en dehors des immondes pam- 
phlets du temps, ne permet de croire que Marie-Antoinetten'a 
pas conservé « les vertus dues à son rang, o et ce qui l'atteste, 
c'est le silence même de M. de Mercy sur ce point. Quiconque 
à lu ses lettres à Marie-Thérèse doit être convaincu, ce me 
semble, que le dévoué et honnête serviteur de Tlmpératrlce 
n'aurait pas manqué à son devoir et aurait prévenu Marie- 
Thérèse. Plus tard enfin, Marie-Antoifiette a-telle aimé M. de 
Fersen, son chevaleresque défenseur ? Rien ne le prouve, et 
la source de cette accusation est bien impure '. 

Il est temps de revenir à l'histoire de la Gour, dont nous 
n'avons encore montré qu'un des côtés, la société intime de 
la Reine. G'est toujours M. de Mercy qui sera notre principal 
guide. Rendant compte à Marie-Thérèse, le 45 août 4774, des 

* Lettre du 13 juillet 1776. 

* C'est M. de Talleyrand qui Ta dit le premier. 



Digitized by 



Google 



30 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

oc circonstances » qui peuvent Tintéresser, 11 lui dit : « Une 
des plus remarquables a d'abord été celle du refus des 
comtes de Provence et d'Artois et des princesses leurs 
épouses, d'aller journellement faire leur Cour au Roi et à la 
Reine le matin, aux heures de représentation, ainsi qu'il était 
d'usage chez le feu Roi. Je trouvai la Reine fort choquée de 
ce refus. » C'était Madame Adélaïde et ses sœurs qui avaient 
engagé leurs neveux à manquer à leur devoir, déclarant 
qu'elles s'associaient à leurs prétentions. Le Roi avait laissé 
ses frères prendre de si grandes familiarités avec lui, qu'ils 
avaient perdu tout respect pour la majesté royale et qu'ils 
en donnaient l'exemple. « Il faut convenir, ajoute M. de 
Mercy, qu'à cet égard le Roi a des reproches à se faire ; l'es- 
pèce d'égalité qu'il a d'abord établie entre lui et les princes 
ses frères a induit ces derniers à en abuser même avec indé- 
cence. Dans les occasions publiques où la famille royale se 
trouve réunie, un étranger arrivé du moment ne pourrait pas 
distinguer lequel des trois princes est le souverain ; c'est le 
comte d'Artois c[ui en a toute la contenance. Dans un cercle, 
il passera vingt fois devant le Roi, le poussant, lui marchant 
presque sur les pieds, sans la moindre attention et d'une 
façon vraiment choquante. » Le 7 octobre 4774, M. de Mercy 
revient sur ce sujet : « Il ne se passe pas de jours où M. le 
comte d'Artois ne donne, par une familiarité indécente, le 
plus grand scandale, et la Reine le souffre, quoiqu'elle en 
soit choquée au plus juste titre. » Marie*Thérèse ayant 
écrit à Marie-Antoinette sur ce sujet, Marie-Antoinette ré- 
pondit à sa mère * : « Il est vrai que le comte d'Artois 
est turbulent et n'a pas toujours la contenance qu'il fau- 
drait; mais ma chère maman peut être assurée que je sais 
l'arrêter dès qu'il commence des polissonneries, et, loin de 
me prêter à des familiarités, je lui ai fait plus d'une fois 
des leçons mortifiantes en présence de ses frères et de ses 
sœurs. » 

La Cour vît les soupers, le jeu, les bals et les comédies re- 
paraître ; les plaisirs rendirent la vie à Versailles, Louis XVI 
supprima l'étiquette qui empêchait les hommes de se trouver 

* 16 novembre. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 31 

à table avec les princesses de la famille royale, déclarant qu*il 
entendait que ces soupers fussent regardés comme Tétaient 
ceux des petits cabinets du feuRoi, c'est-à-dire des repas de so- 
ciété et qui n'admettaient aucune étiquette.Aussi le 2S octobre 
4774, au premier souper, le Roi invita des princes du sang, un 
ministre et plusieurs simples courtisans ^ Deux ans après, 
ces soupers n'étaient plus destinés qu'aux favoris et aux 
favorites*. 

Les bals commencèrent avec l'biver de 1775. La Reine s'en 
occupa beaucoup, et ils furent très-animés. 

La raison de cette occupation si suivie, dit M. de Mercy *, tient 
à la nouvelle forme que la Reine a donnée à ses bals, où il s'agit 
toujours de nouvelles quadrilles composées de différentes sortes 
de mascarades. La composition des habillements, les contre-danses 
figurées en ballets, les répétitions journalières qu'elles exigent, 
tout cela n'a pas laissé un moment de vide, et à peine le temps 
soffii-il d'un lundi à l'autre pour effectuer en ce genre les projets 
de la semaine. 

Le jeu ne tarda pas à prendre de fâcheuses proportions. La 
Reine avait « un goût immodéré » pour le jeu, dit M. de 
Mercy. On jouait au pharaon chez elle ou chez M"» de Gué- 
ménée, malgré la défense du Roi, qui avait sagement interdit 
les jeux de hasard. Marie-Antoinette perdait 500 louis en 
une soirée, 7556 louis en une année. A Versailles le jeu était 
déjà très-grand, mais à Fontainebleau il avait des dévelop- 
pements inusités. Au voyage de 4776» la Reine obtint du 
Roi qu'on jouât au pharaon et que l'on fit venir des ban- 
quiers-joueurs de Paris. Elle avait vaincu la résistance du 
Roi en promettant qu'on jouerait seulement pendant une 
soirée. On joua trente-six heures de suite, du 30 octobre au 
4«r novembre. 

La Reine se tira de là par xme plaisanterie, en disant au 
Roi qu'il avait permis une séance de jeu sans en déterminer 
la durée, qu'ainsi on avait été en droit de la prolonger pen- 
dant trente-six heures. Le Roi se mit à rire et répondit 



' Merct, II, 255. 

* Mbrot, II, 517. 15 novembre 1776. 

» U. »5. 



Digitized by 



Google 



32 LE CHATEAU B£ VERSAILLES 

gaiement : t Allez, vous ne valez rien tous tant que vous 
êtes. » 

Les Fontainebleau et les Marly n^eurent bientôt plus de 
tenue ; c'étaient des temps de plaisirs outrés et de gros jeu. 
Ce jeu extravagant éloigna de la Cour une foule de gens qui 
tenaient à ne pas se ruiner. On lit dans M. de Mercy ^ : 

La passion du jeu, dont la Reine est plus que jamais occupée, a 
donné lieu à plusieurs inconvénients qui en sont les suites néces- 
saires. Les parties de jeu sont devenues quelquefois tumultueuses 
et indécentes ; elles ont occasionné de la part de ceux qui tiennent 
la banque des reproches à quelques femmes* de la Cour sur le peu 
d'exactitude dans leur façon de jouer. Il y eut un soir entre le duc 
de Fronsac et la comtesse de Gramont ime scène assez vive en ce 
genre. De pareils scandales, qui ne peuvent être ignorés, ne man- 
quent pas de faire naître bien des propos. La Reine en a senti tout 
l'embarras, et elle a cni en éviter une partie en retournant de 
temps en temps jouer chez la princesse de Guéménée. D'ailleurs 
les pertes au jeu augmentent, les finances de la Reine en sont en- 
tièrement épuisées, les anciennes dettes par conséquent ne se 
paient pas, et il n'y a jamais de fonds pour des actes de bienfai- 
sance. 

Ce fut bien plus grave, quand, pour avoir à tout prix des 
joueurs, on admit tout le monde, môme des fripons; quand on 
donna au banquier un rouleau de jetons pour un rouleau de 
louis, et quand, au jeu de la Reine, on vola dans la poche du 
comte de Dillon un portefeuille qui contenait pour 500 louis 
de billets de banque. 

Outre les comédies qui se jouaient à la salle de spectacle *, 
il y avait aussi des représentations à TOrangerie •, chez. la 
duchesse de Polignac (1786), chez la comtesse Diane (n84), 
chez M"»® d'Ossun (4780), et chez la Reine, où Ton joua des 
proverbes en 4781. En 1775, elle avait organisé chez elle des 
concerts, dont elle parle dans une lettre adressée au comte 
de Rosenberg *. 

Notre vie actuelle, dit-elle, ne ressemble en rien à celle du car- 

' m, 113. 12 septembre 1777. 

' Chaque représentution était payée 650 livres aux corné lieas français ou 
italiens (Nigolardot, p. 220). 

* Le 3 août 778. Journal de Louis XVI . 

* 17 avril 1775. — Correspondance de Merey, II, 361. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 33 

naval. Admirez mon malheur, car les déTotions de la semaine 
sainte m*ont beaucoup plus enrhumée que tous les bals. Vous trou^ 
vez sûrement que cela est bien fait pour cela. J'ai établi chez moi 
un concert tous les lundis, qui est charmant. Toute étiquette en est 
dtée. J'y chante avec une société de dames choisies qui y chan- 
tent aussi. Il y a quelques hommes aimables, mais qui ne sont pas 
de la jeunesse ; il y a M. de Duras, le duc de Noailles, le baron de 
Besenvai, d'Bsterhazy, M. de Polignac, de Guéménée et deux ou 
trois autres. Cela dure depuis six heures jusqu'à neuf et ne parait 
long à personne. 

Marie-Antoinette ne pensait absolument qu'à s'amuser ; 
elle adoptait les modes et les coiffures les plus étranges. Son 
eoiffeur était le célèbre Léonard, que le comte de Provence 
avait fait marquis, un jour à la toilette de la Reine. Prenant 
son rôle au sérieux et grisé par le succès, Léonard imagina 
les coiffures les plus extravagantes, et il est impossible de 
croire aujourd'hui que les femmes aient pu atteindre un 
pareil degré dans Tabsurde. Pour ne citer que les plus célè- 
bres de ces coiffures gigantesques, il y eut : le quesaco et le 
pouf au sentiment. 

Le pouf au sentiment, dit Bachaumont *, est une coiffure qui a 
succédé au queeaco ', et qui lui est infiniment supérieure par la 
multitude de choses qui entrent dans sa composition, et par le 
génie qu'elle exige pour la varier avec art. On l'appelle le pou f, à rai- 
son de la confusion d'objets qu'elle peut contenir, et au sentiment, 
parce qu'ils doivent Ôtre relatifs à ce qu'on aime le plus. La des- 
cription de celui de M"^^ la duchesse de Chartres rendra plus sen- 
sible cette définition, fort compliquée. Dans celui de S. A. S., au 
fond est une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson ; 
ce qui désigne M. le duc de Valois et sa nourrice. A la droite est 
un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la princesse. 
A gauche est un petit nègre« image de celui qu'elle aime beaucoup. 
Le surplus est garni de touffes de cheveux de M. le duc de Char- 
tres, son mari, de M. le duc de Penthièvre, son père, de M. le duc 
d'Orléans, son beau-père. Toutes les femmes veulent avoir un pouf 
et en raffolent. 

M"« Campan et la correspondance de Métra complètent ces 
détails. 



* 1774, 26 avril. 

* Le quesaeo était une aigrette qai devait son nom au fu'es a- ce ^qu'est- 
ce que eela?j des Mémoires de Beaumarchais. 

T. n. . 3 



Digitized by 



Google 



34 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Les coiffures, dit M*"® Gampan *, parvinrent à un tel degré de 
hauteur, par Téchafaudage des gazes, des fleurs et des plumes, que 
les femmes ne trouvaient plus de voitures assez élevées pour s'y 
placer, et qu'on leur voyait souvent pencher la tête ou la placer à 
la portière. D'autres prirent le parti de s'agenouiller pour ménager 
d*une manière encore plus sûre le ridicule édifice dont elles étaient 
surchargées. 

On vit des coiffures allégoriques : un cyprès et une corne 
(l*abondance, symboles de la mort de Louis XV et des espé- 
rances du nouveau règne. Il y eut la coiffure de l'inoculation, 
où Ton voyait un serpent, une massue, un soleil levant et 
un olivier. M"»® de Polignac, après le combat de la Belle-Poule, 
se mit sur la tète une frégate avec ses mâts et ses voiles. La 
femme d'un amiral anglais, pour constater la puissance de 
son pays, se coiffa d'une flotte tout entière. La Reine porta 
un jardin anglais avec ses montagnes^ ses prairies et ses 
ruisseaux argentins, avec un immense panache qui soute- 
nait tout rédifice par derrière. Cette coiffure avait été ima- 
ginée par elle pour ses courses de traîneaux «. On vit encore 
des coiffures à Tlphigénie, des bonnets à la marmotte, à la 
Daphné, à la victoire, au becquot, les coiffures en calèche, à 
la Minerve, en corbeille, au Colisée, à la Voltaire, aux papil- 
lons, à TEurydice, aux baigneuses, à la modestie, à la fri- 
volité, les poufs à la puce, les toques à l'espagnolette, les 
casques à la dragonne, les levers de la Reine, etc. 

Les plumes dont la Reine se couvrait ordinairement la 
tète déplaisaient au Roi et à Marie-Thérèse. Aux remon- 
trances de sa mère, elle se contenta de répondre : « Il est 
vrai que je m'occupe un peu de ma parure, et pour les 
plumes, tout le monde en porte, et il paraîtrait extraordinaire 
de n'en pas porter. On en a fort diminué la hauteur depuis la 
fin des bals •. » 

Marie-Antoinette s'occupait, non pas un peu, mais beau- 
coup de sa parure ; elle admettait même chez elle M^^^ Bertin, 
marchande de modes, qui donnait alors le ton à Paris. 
M"*® Campan blâme avec raison cette innovation. 

» I, 97. 

» MéTRA, I, 158. 

* Mbrcy, II. 3o7. 17 mars 1775. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 35 

On peut dire que Tadinission d'une mardiande de modes chez 
la Reine fut suivie de résultats fâcheux pour Sa Majesté. L'art de 
la marchande, reçue dans Tintérieur en dépit de l'usage qui en éloi- 
gnait sans exception toutes les personnes de sa classe» lui facili- 
tait les moyens de faire adopter, chaque jour, quelque mode 
nouvelle. La Reine, jusqu'à ce moment, n'avait développé qu'un 
goût fort simple pour sa toilette -, elle commença à en faire une 
occupation principale ; elle fut naturellement imitée par toutes les 
femmes. On voulait à l'instant avoir la même parure que la Reine, 
porter ces plumes, ces guirlandes auxquelles sa beauté, qui était 
alors dans tout son éclat, prêtait un charme infini. La dépense 
des jeunes dames fut extrêmement augmentée ; les mères et les 
maris en murmurèrent; quelques étourdies contractèrent des 
dettes ; il y eut de fâcheuses scènes de famille, plusieurs ménages 
reth>idis ou brouillés ; et le bruit général que la Reine ruinerait 
toutes les dames françaises. 

Le goût des diamants était encore plus vif chez Marie- 
Antoinette. Elle entra en relations avec le joaillier Bœhmer 
à propos de pendants d'oreilles qui avaient été faits pour 
M"«Diibarry; elle les acheta 360,000 livres et les paya sur sa 
cassette, qui était de 300,000 livres par an. 

Dès le mois de décembre 4776, au retour de Fontainebleau, 
la Cour était redevenue déserte, comme sous Louis XV. 
Marie-Antoinette ne s'occupant que des personnes de sa 
société particulière, et parlant à peine aux autres, on s'abs- 
tint de venir au cercle et aux bals de la Reine. Il n'y avait 
que dix à douze femmes dansantes au bal du 4 décembre 
4776, le premier de l'hiver *. 

Le gros jeu éloignait aussi beaucoup de gens. En 4778, la 
grande noblesse ne vient plus à la Cour. 

Les bals sont cette année très-firoids, dit M. de Mercy *, et fort 
peu nombreux. La Reine en paraît quelquefois un peu surprise et 
choquée ; mais il lui avait été représenté depuis bien longtemps 
ce qui devait en arriver à cet égard, dès lors qu'il s'établirait à 
Versailles une sorte de société qui, en s'appropriant tous les agré- 
ments de la Cour, en excluerait le reste de la grande noblesse, et la 
mettrait dans le cas de se refuser à tout ce qui lui paraîtrait pure- 
ment gênant. Les prédictions de ce genre ne se sont malheureuse- 
ment que trop vérifiées ; jamais Versailles n'a été si désert ; même 



' Mbrct, II, 537; III, 4 et 9. 
* 111, 154. 1778, 17 janvier. 



Digitized by 



Google 



36 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

au jour de Tan , qui est roccasion la plus marquée, il n*y avait pas 
cette année la moitié du monde que Ton était accoutumé à y voir 
autrefois. 

En 1779, c'est encore la même chose. 

Depuis longtemps il n'y avait plus de jours fixés et assurés pour 
le cercle chez la Reine ; cette incertitude avait presque désac- 
coutumé les femmes de Paris d'aller à Versailles ; il a fallu remé- 
dier à cet inconvénient, et c'est à quoi la Reine vient de se déter- 
miner, en fixant dans chaque semaine trois journées, le mercredi, 
le samedi et le dimanche, où l'on sera assuré de pouvoir lui faire sa 
cour à l'heure de son dîner et le soir à son jeu. Quoique cette 
décision soit prononcée et connue depuis trois semaines, il n'en 
est pas venu plus de monde à Versailles ; la Reine en a paru 
choquée *. 

En janvier 4780,11 y eut un peu plus de monde aux bals de 
la Reine. Elle faisait tous ses efforts pour rendre à Versailles 
son ancien lustre, mais le gros jeu continuait à éloigner 
grand nombre de personnes •. Elle se dédommagea de Tin- 
ulilité de ses efforts par une excentricité que M. de Mercy 
appelle o un divertissement contraire aux usages • ». 

Il est venu en idée, à la comtesse Diane de Polignac, dame 
d'honneur de Madame Elisabeth, de donner un bal le 3 de ce mois. 
Ce projet s'est formé sans que la Reine en ait eu connaissance, et 
on a trouvé moyen de le faire approuver au Roi, qui a assisté 
pendant plusieurs heures à cette fête. Elle a commencé à onze 
heures et demie du soir et s'est prolongée jusqu'à onze heures du 
matin. Toute la famille royale, à l'exception de Mesdames Tantes, 
s'y est trouvée. Le bal a été fort nombreux en hommes et en 
femmes tant de Paris que de la Cour; mais il a excité des criti- 
ques, dont la plus fâcheuse de toutes est de supposer, quoiqu'à 
tort, que ce n'est que par de semblables moyens que l'on peut le 
mieux réussir à plaire à la Reine. 

Au caractère connu des principaux personnages de la Cour 
de Versailles pendant ce règne, le Roi, très-honnête mais nul, 
la Reine, légère et amie du caprice, Madame Elisabeth, douce 
et vertueuse, Mesdames, méchantes et sournoises , il faut 
ajouter quelques détails sur le comte de Provence, Monsieur, 

' Mercy, III, 378. 17 décembre 1779. 

» Mercv. III, 388. 

' III, 409. 18 mars 1780. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 37 

qui affectait une vive passion pour M"»« de Balby S et sur le 
comte d'Artois, qui menait une vie assez scandaleuse, ayant 
pour maltresse M°^» de Polastron et toutes sortes de caprices 
d'un jour. 

Malgré la détresse du Trésor, les dépenses de la Cour de 
Versailles sont énormes. On voit, par le Compte-rendu de Nec- 
ker, que les sommes affectées au service des Maisons du Roi, 
de la Reine*, de Madame, fille du Roi, de Madame Elisabeth 
et de Mesdames Tantes * s'élevaient à 25,700,000 livres, et que 
1^ Maisons des comtes et comtesses de Provence et d'Artois 
coûtaient 8,000,000 de livres, ce qui fait 33,700,000 livres, soit 
environ 400 millions de francs d'aujourd'hui. 

Le gaspillage est extravagant : Mesdames sont censées brû- 
ler pour 205^000 francs de bougies ; les premières femmes de 
chambre de la Reine se font 50,000 livres de revenu par la 
vente des bougies : toute bougie ayant été allumée ne devant 
pas resservir, on en allumait pendant le jour, qu'on rempla* 
çait le soir. Madame Elisabeth est censée manger dans l'année 
70,000 livres de viande et 30,000 de poisson. Les abus étaient 
poussés à tel point, qu'un premier maître d'h6tel tirait de sa 
charge 84,000 livres, un secrétaire des commandements (à 
900 francs d'appointements), 200,000 livres. Le nombre des 
officiers, serviteurs, valets, garçons, est prodigieux : 4000 
dans la maison du Roi. 500 chez la Reine, 420 chez Monsieur, 
456 chez le comte d'Artois, 256 chez Madame, 239 chez la com- 
tesse d'Artois, 210 chez Mesdames, plus les Maisons mlli* 
taires^ 

La Bouche du Roi coûte plus de 2 millions de livres. Cha- 
que jour gras^ la table du Roi dépense 455 1., 44 s., 10 d.; cha- 
que jour maigre, 620 1., 5 s. Les jours où S M. est absente, 
on donne aux officiers qui n'ont rien à fournir ce jour-là 

* M"'® de Balby» dame d'atours de Madame, demeurait dans une fort 
bdle habitation construite en 1786 et démolie en 1708. Le parc, dessiné par 
Chalgrin, est aujourd'hui le jardin du Grand-Séminaire ; c'était un très- 
beau jardin anglais, dont il ne reste plus que quelques rochers et cascades 
(Li Roi). Maison et parc avaient été faits par les ordres de Monsieur. 

' I^après M. de Mercj (II, 211), la Maison de la Reine coûtait 2,600,000 
livres. 

' Biles avaient chacune 200,000 livres. 

^ BAUDRiLLAnT, Histoire du luae, t. IV. 



Digitized by 



Google 



38 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

40 livres pour les indemniser de la perte qu'ils éprouvent ^• 

A tout cela il faut ajouter les ordonnances de dépenses cou- 
tenues au Livre Ronce • et qui s'élèvent, pour la période de 
4774 à 4789, à 227,985,746 livres, soit environ 700 millijns 
d'aujourd'hui. Mesdames Tantes ont obtenu sur ce total 
754,000 livres. Le comte de Provence, le plus âpre à la curée, 
se fait donner en cinq fois 44,450,000 livres, dont 5 millions 
pour se constituer 500,000 livres de rente viagère. Le comte 
d'Artois obtient 4 4 ,800,000 livres en quatre fois. Tout le monde 
demande et a une part au butin, pension, dot pour sa fîlle, 
somme pour payer ses dettes : 800,000 livres à M"«de Poli- 
gnac pour la dot de sa fille, 200,000 à M. de Sartines pour 
payer ses dettes, 400,000 à M. d'Angivilliers, 200,000 à M. de 
Lamoignon, garde des sceaux, 466,666 à ïf"»® de Maurepas, 
après la mort de son mari, etc. Et l'on s'étonne qu'un jour 
soit venu où les taillables et corvéables à merci, qui payaient 
toutes ces sommes de leur travail et de leur misère, se soient 
soulevés, et que le souvenir de ce régime soit encore vivant 
dans nos campagnes ! 

En février 4775, l'archiduc Maximilien, frère de la Reine, 
vint à Versailles; le Roi lui donna, le 49 février, une fête 
dans le salon d'Hercule; on joua la Fête du Château, inter- 
mède des Italiens. Le 27 février, les comtes de Provence et 
d'Artois lui donnèrent à leur tour une fête au Manège, Le ter- 
rain du Manège fut transformé en une foire ; on y traça sept 
rues couvertes, bordées de boutiques, de cafés et de différents 
spectacles. On mit à contribution l'Opéra et la Comédie ita* 
lienne; on joua entre autres un opéra comique de Gluck, le 
Poirier ou V Arbre enchanté. Il y eut ensuite bal et souper. 
Bachaumont dit que la fête coûta 600,000 livres. 

Le 5 mai 4775, le Roi tint à Versailles un lit de justice, à 
Toccasion des brigandages exercés sur les blés. 

Le 6 août, la comtesse d'Artois mettait au monde le duc 
d'Angoulème. Le 21 du même mois. Madame Clotilde épou- 
sait par procuration le prince de Piémont, devenu en 1796 



* Registres de la Chambre aux Deniers, mss. de la Bibliothèque natîo- 
nale, cités par M. Nicolardot, p. 222. 

* Conservé aux Archives nationales. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 39 

roi de Sardaigne sous le nom de Charles-Emmanuel II. 

En 1776, révénement grave de Tannée fut le renvoi de 
Turgot, obtenu du Roi sur les instances de la Reine, poussée 
elle-même par son entourage. Cette fois Marie-Antoinette 
est abjsolument coupable et responsable des conséquences, 
autant que Louis XYI qui cède en sachant et en disant 
qu'il a tort. C'est dans la correspondance de M. de Mercy 
qu'il faut étudier l'histoire du renvoi de Turgot et voir la 
fâcheuse influence que Marie-Antoinette exerçait sur le faible 
Louis XVI et sur ses ministres, presque toujours au profit 
de sa cabale. 

Le point de départ du renvoi de Turgot est dans le procès 
du comte de Guines. Amba3sadeur à Londres, M. de Guines 
fut accusé de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de 
jeu sur les fonds publics, et de gains illicites par la divulga- 
tion du secret des affaires de l'Etat. Le comte de Guines dé- 
clarait que son secrétaire seul était coupable ; le secrétaire 
soutenait qu'il n'avait agi que de connivence avec l'ambassa- 
deur. L'affaire fut portée devant le parlement de Paris, et, 
longtemps après, M. de Guines fut acquitté. La Reine, à l'ins- 
tigation de son entourage^ se déclara pour M. de Guines et 
pressa le Roi de renvoyer Turgot et l'habile ministre des 
affaires étrangères, M. de Yergennes , qu'elle considérait 
comme les ennemis de son protégé. 

M. de Mercy est très-affecté de cette conduite, qui « pourrait 
un jour attirer à la Reine de justes reproches de la part du 
Roi son mari, et même de la part de toute la nation. » 

Dans l'affaire du comte de Guines, dît-il ^ le Roi se trouve dans 
une contradiction manifeste avec lui-même. Par des lettres écrites 
de sa main au comte de Yergennes et au comte de Guines, lettres 
entièrement opposées Tune à Tautre, il se compromet, il compro- 
met tous ses ministres au su du public, qui nMgnore aucune de ces 
circonstances, et qui nHgnore pas non plus que tout cela s* opère 
par la volonté de la Reine et par une so]*te de violence exercée de 
sa part sur le Roi. 

Le contrôleur général, instruit de la haine que lui porte la Reine, 
est décidé en grande partie par cette raison à se retirer. Le projet 
de la Reine était d*exiger du Roi que le 8^ Turgot fût chassé, même 

* Lettre du 16 mai 177f . 



Digitized by 



Google 



40 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

envoyé à la Bastille le môme jour que le comte de Guines serait 
déclaré duc, et il a fallu les représentations les plus fortes et les 
plus instantes pour arrêter les effets de la colère de la Reine, qui 
n*a d'autre motif que celui des démarches que Turgot a cru devoir 
faire pour le rappel du comte de Guines. Ce même contrôleur géné- 
ral jouissant d'une grande réputation d'honnêteté et étant aimé du 
peuple, il sera fftcheux que sa retraite soit en partie l'ouvrage de la 
Reine. S. M. veut également faire renvoyer le comte de Vergennes, 
aussi pour cause du comte de Guines, et je ne sais pas encore jus- 
qu'où il sera possible de détourner la Reine de cette volonté. 

V. M. sera sans doute surprise que ce comte de Guines, pour 
lequel la Reine n'a ni ne peut avoir aucune affection personnelle, 
soit cependant la cause de si grands mouvements ; mais le mot de 
cette énigme consiste dans les entours de la Reine, qui se réunis- 
sent tous en faveur du comte de Guines. S. M. est obsédée, elle 
veut se débarrasser; on parvient à piquer son amour-propre, à l'ir- 
riter, à noircir ceux qui pour le bien de la chose peuvent résister à 
ses volontés ; tout cela s'opère pendant des courses ou autres i>ar- 
ties de plaisir, dans les conversations de la soirée chez la princesse 
de Guéménée ; enfin on réussit tellement à tenir la Reine hors d'elle- 
même, à l'enivrer de dissipation que, cela joint à l'extrême condes- 
cendance du Roi, il n'y a dans certains moments aucun moyen de 
faire percer la raison. 

Eo 4777, Tempereur Joseph II, l'un des frères de la Reine, 
vint à Versailles sous le nom de comte de Falkenstein. Il 
poussa rincognito jusqu'à ne vouloir pas loger au château, et 
il demeura en effet à Vhôtel du Juste *, rue du Vieux-Ver- 
sailles, n" 6. Joseph II arriva à Versailles le 19 avril et en re- 
partit le 30 mai. M. de Mercy a rédigé un long et très- inté- 
ressant journal du séjour de l'Empereur à Versailles, pendant 
lequel S. M. Impériale chercha à ramener sa sœur à une con- 
duite plus sage et plus sérieuse, et décida le Roi, qu'il trouva 
« très-borné, » à se délivrer de l'incommodité dont nous 
avons déjà parlé •. Joseph II fut scandalisé de la conduite in- 
décente des frères du Roi au souper du 21 avril. 

Le souper fut plus que gai, dit M. de Mercy*, de la part du Roi 

' Celle auberge tirait son nom d'un portrait de Louis XIII, (pii formait 
son enseigne. 

* Mbrct, III, 80, 113. 115, 130, 156. — Le résultat désiré par Jo- 
seph II fut obtenu, et vers la fin de Tannée, la Reme dit un matin i 
M"® Gampan : • Je suis reine de France. » (I, 187). 

• Mbrcy, III, 52. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 41 

et des deux princes ses frères. Ils se mirent tellement à leur aise, 
qu'au lever de table ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir 
dans la chambre, à se jeter sur les sophas, au point que la Beine 
et les princesses en furent embarrassées à cause de la présence de 
TEmpereur, qui, sans paraître faire attention à ces incongruités, 
eontinuait la conversation avec les princesses. Madame, dans un 
mouvement d*impatience, appela son époux et lui dit qu'elle ne 
l'avait jamais vu si enfant. Tout cela se termina cependant de bonne 
grâce, sans que l'Bmpereur eût laissé remarquer la surprise que lui 
avait causé un si étrange spectacle. 

Les abus de toute espèce que Joseph II rencontra partout à 
Versailles, lui firent dire que, si on ne s'arrêtait pas, il y 
aurait une révolution terrible. 

En 4778, le 24 janvier, la comtesse d'Artois accouchait du 
duc de Berry, et, le 49 décembre de cette année, après 
huit ans de mariage, la Beine donnait le jour à son premier 
enfant, Marie-Thérèse-Gharlotte de France, appelée Madame 
fille du Boi ou Madame Boyale, qui devait être plus tard 
M«« la duchesse d'Angonlôme. 

Cette même année 4778, le 16 mars, eut lieu le duel à Tépée, 
au bois de Boulogne, entre le duc de Bourbon et le comte 
d'Artois qui, le mardi gras, au bal de l'Opéra, avait insulté la 
duchesse de Bourbon. 

Le 20 mai 1778, Franklin, l'un des ambassadeurs des colo- 
nies anglaises révoltées contre l'Angleterre, était présenté à 
Louis XVI, qui allait follement faire la guerre pour soutenir 
les Américains, sans acquérir de ses nouveaux alliés le droit 
de reprendre le Canada. 

Le ^9 février 4*780, M. de la Fayette vint prendre congé du 
Roi avant de partir x)our l'Amérique, où il allait mettre son 
épée au service des InsurgenU. 

En 4784, Joseph H, toujours sous le nom de comte de 
Falkenstein, fit son second voyage en France (29 juillet). 

Le 22 octobre 4784, Marie-Antoinette donnait le jour au 
premier Dauphin, qui mourut en 1789. Louis XVI raconte 
cette naissance dans son journal ^ : 

La Reine, dit-il, avait très-bien passé la nuit du 21 au 22 d'oc- 
* Revue rétrospective^ t. V. 



Digitized by 



Google 



42 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

tobre. Elle sentit quelques petites douleurs en s'éveiUant, qui ne 
rempêchërent pas de se baigner ; elle en sortit à dix beures et 
demie ; les douleurs continuèrent à dtre médiocres. Je ne donnai 
aucun ordre pour le tiré que je devois faire à Saclé, qu'à midi. 
Entre midi et midi et demi, les douleurs augmentèrent; elle se 
mit sur son lit de travail, et à une heure et un quart, juste à ma 
montre, elle est accouchée très-heureusement d'un garçon. Pendant 
le travail il n'y avoit dans la chambre que M™® de Lamballe, Mon- 
sieur, le comte d'Artois, mes tantes, M™® de Chimay, M"® de 
MaUly, M"« d'Ossun, M°® de Tavannes et M"« de Guéménée, 
qui alloient alternativement dans le salon de la Paix qpi'on avoit 
laissé vide. Dans le grand cabinet il y avoit ma Maison, celle de 
la Reine et les grandes entrées, et les sous-gouvernantes qui entrè- 
rent au moment des grandes douleurs et se tinrent dans le fond de 
la chambre, sans intercepter l'air ^. 

De tous les princes que M"® de Lamballe envoya avertir à midi, 
il n'y avoit (jue M. le duc d'Orléans, qui arriva avant les dernières 
douleurs (il étoit à la chasse, à Fausse-Repose). Il se tint dans la 
chambre ou le salon de la Paix. M. le prince de Condé, M. de 
Penthièvre, M. le duc de Chartres, M"*® la duchesse de Chartres, 
M"® la princesse de Conty et M"® de • Condé arrivèrent que la 
Reine étoit accouchée, M. le duc de Bourbon le soir, et M. le 
prince de Conty le lendemain. La Reine a vu tous ces princes, le 
lendemain, les uns après les autres. 

Après que la Reine a été accouchée, on a porté mon fils dans le 
grand cabinet où je suis allé le voir habiller, et je l'ai remis entre 
les mains de M™° de Guéménée, gouvernante. Après que la Reine 
a été délivrée je lui ai annoncé que c'étoit un garçon et on le lui a 
apporté sur son lit 

A la naissance du Dauphin, les serruriers offrirent au Roi 
une serrure d'or d'où sortait un Dauphin •. 

Le 3 mars 4782, Madame Sophie mourait au château. Le 
20 mai, le grand duc • et la grande duchesse de Russie, sous 
les noms de comte et comtesse du Nord, arrivèrent à Ver- 
sailles. Après avoir assisté à plusieurs fêtes, à un bal dans la 
galerie des Glaces, ils partirent le 24 juin. 

En 1783, le 19 septembre, avait lieu, dans la grande cour du 
château, devant la famille royale, les membres de TAcadémie 
des Sciences et une foule immense accourue de toutes parts, 
un spectacle alors tout nouveau. M. de Montgolfîer lançait un 



Voir tome I, p. 185. 
Bachaumont, XVIII, 120. 
Depuis Paul P^ 



Digitized by 



Google 



LA COUR 43 

ballon dans les airs. Un mouton, un coq et un canard placés 
dans la nacelle devaient servir à résoudre la question de 
savoir si Ton pouvait respirer dans les hautes régions de 
l'atmosphère. L'expérience réussit à souhait, et le ballon alla 
descendre dans les bois de Vaucresson. L'année suivante, le 
Î3 juin, Pilastre des Rosiers et le professeur de chimie Proust 
montèrent eux-mêmes dans un ballon, qui s'éleva aussi de la 
cour du château et alla descendre dans la forêt de Chantilly. 
Cette audacieuse expérience eut lieu devant le roi de Suède 
Gustave III, qui était venu à Versailles, le 7 juin, sous le 
nom de comte de Haga. 

La Cour avait alors une certaine animation ; c'était le temps 
où le nouveau contrôleur général des finances, M. de Galonné, 
c le ministre modèle » comme on l'appelait, relevait un peu 
te crédit de l'Etat, en empruntant, en dépensant follement, en 
payant les dettes des frères du Roi, en donnant à Marie- 
Antoinette 45 millions pour acheter Saint-Gloud, U millions 
au Roi pour acheter Rambouillet, en enveloppant les bon- 
bons qu'il offrait à sa maîtresse dans des billets de la Caisse 
d'escompte. 

Bn 1785, le 27 mars, la Reine accoucha du duc de Nor- 
mandie, qui devint Dauphin à la mort de son frère et qui 
mourut au Temple en 4795. Le S9 juin de cette année, La Pé- 
roûse fut présenté à Louis XVI avant de partir pour entre- 
prendre son voyage d'exploration. 

C'est aussi pendant l'année 1785 qu'eut lieu l'affaire du Col- 
lier. « n en est, disent avec raison MM. de Goncourt, qui ont 
voulu faire de TafTaire du Collier la condamnation de Marie- 
Antoinette ; elle est la condamnation de la calomnie. » 

Marie-Antoinette aimait les diamants et les pierreries. Le 
joaillier Bœhmer lui avait vendu des pendants d'oreilles 
d'une valeur de 360,000 livres, une parure de rubis et de dia- 
mants, et des bracelets, le tout d'une valeur de 800,000 livres. 
n se mit ensuite à composer, avec les plus beaux diamants 
qu'il put trouver, un collier de 1,600,000 livres, qu'il destinait 
à la Reine. Louis XVI l'offrit à Marie-Antoinette, qui le re- 
fusa, déclarant avoir assez de diamants. A son tour, Bœhmer 
la supplia d'acheter ce collier, assurant qu'il serait ruiné si 
elle ne faisait pas cette acquisition. La Reine refusa de nou- 



Digitized by 



Google 



44 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

veau, rengagea à diviser le collier et à en vendre les pierres 
séparément, et lui défendit de lui reparler de cette affaire. 

Tout semblait terminé depuis assez longtemps, quand, le 
3 août 4785, Bœhmer vint réclamer à W^ Campan l'argent du 
collier, que le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, 
avait acheté au nom de la Reine. Marie-Antoinette, mise au 
courant de ce qui s'était passé par Bœhmer, alla aussitôt se 
plaindre au Roi. qui, le 4 5 août, jour de TAssomption, à midi, 
au moment d'aller à la messe, fit appeler le cardinal dans son 
cabinet '. La Reine l'attendait aussi. Là eut lieu la scène sui- 
vante, dont nous empruntons le récit à M™^ Campan. 

Le Roi lui dit : « Vous avez acheté des diamants à Bœhmer ? — 
Oui, Sire. — Qu'en avez- vous fait? — Je croyais qu'ils avaient été 
remis à la Reine. — Qui vous avait chargé de cette commission ? 
— Une dame appelée M"*« la comtesse de Lamotte- Valois, qui 
m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour 
à Sa Majesté en me chargeant de cette commission. » 

Alors la Reine l'interrompit et lui dit : « Comment, Monsieur, 
avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis 
huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation et 
par Tentremise d'une pareille femme? — Je vois bien, répondit le 
cardinal, que j'ai été cruellement trompé; je paierai le collier. 
L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux ; 
je n'ai vu nulle supercherie et j*en suis fâché. » 

Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la 
lettre de la Reine à M*"® de Lamotte pour lui donner cette conunis- 
sion. Le Roi la prit, et la montrant au cardinal, dit : « Ce n'est ni 
l'écriture de la Reine ni sa signature; comment un prince delà 
maison de Rohan et un grand-aumônier de France a-t-il pu croire 
que la Reine signait Marie-Antoinette de France f Personne n'ignore 
que les reines ne signent que de leur nom de baptême. Mais, Mon- 
sieur, continua le Roi en lui présentant une copie de sa lettre à 
Bœhmer, avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci ? » Le car- 
dinal, après l'avoir parcourue des yeux : « Je ne me souviens pas, 
dit-il, de l'avoir écrite. — Et si l'on vous montrait Toriginal signé 
de vous ? — Si la lettre est signée de moi, elle est vraie. — 
Expliquez-moi donc, continua le Roi, toute cette énigme; je neveux 
pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez- 
moi ce que signifient toutes ces démarches auprès de Bœhmer, ces 
assurances et ces billets. » 

Le cardinal pâlissait alors à vue d'œil, et s'appuyant contre la 
table : « Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté 

* Salle 130. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 15 

d*une manière .... — Remettez-vous, monsieur le cardinal, et 
passez dans mon cabinet * ; vous y trouverez du papier, des plu- 
mes et dfi Tencre ; écrivez ce que vous avez à me dire. » 

Le cardinal passa dans le cabinet du Roi, et revint un quart 
dlieure après avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été 
ses réponses verbales. Le Roi lui dit alors : « Retirez-vous, Mon- 
sieur. » 

Le cardiDal sortit avec M. de Breteuil, qui donna Tordre à 
un officier des Gardes de rarrèter et de le conduire à la 
Bastille. A la porte du salon d'Hercule, le cardinal écrivit un 
mot au crayon et dit à son heiduque de le porter à Tabbé 
Georgel, son grand vicaire. Ce billet ordonnait à Tabbé de 
brûler toute la correspondance de M™« de Lamotte et en gé- 
néral toutes ses lettres. Ce fut ainsi que disparurent les 
preuves écrites de l'escroquerie de M™« de Lamotte et de 
l'innocence absolue de la Reine dans cette odieuse machi- 
nation, qui n'avait d'autre but que de voler le cardinal, en se 
servant du nom de la Reine pour le tromper. 

Le 22 août, Marie-Antoinette écrivait à son frère Joseph II 
la lettre suivante : 

Vous aurez déjà su, mon très-cher frère, la catastrophe du car- 
dinal de Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour 
vous en faire un petit abrégé. Le cardinal est convenu d^avoir 
acheté en mon nom et de s*être servi d'une signature qu'il a cru 
la mienne, pour un collier de diamants de 1,600,000 francs. 11 pré- 
tend avoir été trompé par une M™® Valois de Lamotte. Cette intri- 
gante du plus bas étage n'a nulle place ici et n'a jamais eu d'accès 
auprès de moi. Elle est depuis deux jours dans la Bastille, et 
quoique par son premier interrogatoire elle convienne d'avoir eu 
beaucoup de relations avec le cardinal, elle nie fermement d'avoir 
eu aucune part au marché du collier. Il est à observer que les 
articles du marché sont écrits de la main du cardinal; à côté de 
chacun le mot approuvé de la môme écriture qui a signé au bas 
Marie-Antoinette de France, On présume que la signature est de 
la dite Valois de la Motte. On Ta comparée avec des lettres qui 
sont certainement de sa main ; on n'a pris nulle peine pour contre- 
' faire mon écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai 
jamais signé de France, C'est un étrange roman aux yeux de tout ce 
pay»-ci, que de vouloir supposer que j'ai pu vouloir donner une 
comimission secrète au cardmal. 

' SaU« 131. 



Digitized by 



Google 



40 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Tout avoit été concerté entre le Roi et moi ; les ministres n'en 
ont rien su qu'au moment où le Roi a fait venir le cardinal et l'a 
interrogé en présence du Garde des Sceaux et du baron de Bre- 
teuil. J*y étois aussi, et j'ai été réellement touchée de la raison et 
de la fermeté que le Roi a mise dans cette rude séance. Dans le 
moment que le cardinal suppliait pour n'être pas arrêté, le Roi a 
répondu qu'il ne pouvoit y consentir ni comme roi ni comme mari. 
J'espère que cette affaire sera bientôt terminée, mais je ne sais 
encore si elle sera renvoyée au Parlement, ou si le coupable et sa 
famille s'en rapporteront à la clémence du Roi ; mais dans tous les 
cas je désire que cette horreur et tous ces détails soient bien éclair- 
cis aux yeux de tout le monde. 

Le 5 septembre, d'après le désir du cardinal, raffaire fut 
déférée au Parlement par Louis XVI. Les cinq accusés étaient 
le cardinal, M°*<> de Lamotte, le charlatan Gagliostro^ la 
D'Oliva, • une barboteuse des rues », selon l'expression de 
Marie-Antoinette, et un ancien gendarme, Réteaux de Yillette, 
ami des Lamotte. 

Le cardinal, prélat sans religion, mais en revanche sot et 
vaniteux à Texcès, de mœurs relâchées, couvert de dettes 
malgré ses immenses revenus^ avait été trompé par une 
audacieuse coquine, M*"® de Lamotte-Valois, descendante d'un 
bâtard de Henri IL Elle s'était servi du cardinal de Rohan 
pour avoir le collier, qu'elle devait remettre à la Reine, mais 
que son mari avait été vendre aussitôt à Londres. C'est donc 
en un vol, compliqué d'escroquerie et d'odieux mensonges, 
que consiste toute Taffaire. 

Le cardinal avait été l'un des ennemis les. plus déclarés de 
la Reine, soit à Vienne, pendant qu'il y était ambassadeur, soit 
à Versailles. La Reine ne lui avait jamais adressé la parole, 
et le traitait en toute occasion avec une froideur extrême. A 
cette époque (4784), le cardinal désirait rentrer dans les bonnes 
grâces de la Reine et gagner la confiance du Roi. M"^« de La- 
motte, avec qui il était en relations, lui en ofirit bientôt le 
moyen. Elle lui avait persuadé, ainsi qu'à bien d'autres, que la 
Reine lui accordait une certaine faveur. Le cardinal lui ayant 
parlé de son désir. M™® de Lamotte lui promit de le faire con- 
naître à la Reine. Elle avait vu tout de suite le parti qu'elle 
pourrait tirer de l'inconcevable crédulité de son protecteur. 
Quelques jours après, en effet, elle lui montrait une prétendue 



Digitized by 



Google 



LA COUR 47 

lettre de Marie- Antoinette, dans laquelle il y avait quelques 
mots de bonté pour lui. Bientôt le cardinal reçut des lettres 
de la Reine qui lui promettaient une audience prochaine. 
Toutes ces lettres étaient fabriquées par Tancien gendarme, 
Réteaux de Villette. Quand le cardinal demanda Taudience 
avec instance, et qu'il ne fut plus possible de la reculer, 
M"<^ de Lamotte l'accorda, mais ce fut la D'OU va qui fut 
chargée de recevoir le cardinal. 

Marie Leguay d'Oliva était une femme galante, âgée de 
vingt-quatre ans, qui avait une certaine ressemblance avec 
Marie-Antoinette. M. et U^^ de Lamotte la gagnèrent en lui 
faisant croire qu'ils agissaient au nom de la Reine, en lui 
promettant 45,000 livres, et, de plus, un riche cadeau de S. M., 
si elle consentait à faire ce que la Reine lui demandait. La 
D'Oliva accepta pour être agréable à Marie-Antoinette. En 
conséquence, elle partit pour Versailles, alla loger à l'hôtel de 
la Belie-Lnage S s'y habilla de blanc à la façon de la Reine, 
une tbérèse sur la tète et reçut ses instructions. « Je vous 
conduirai ce soir dans le parc, lui dit M"^^' de Lamotte ; un 
grand seigneur s'approchera de vous ; vous lui remettrez cette 
lettre et cette rose en lui disant : « Vous savez ce que cela 
veut dire. » C'est tout ce que vous aurez à faire. » Le car- 
dinal, prévenu du rendez-vous, se trouvait dans le bosquet 
d'ÂpoUon', attendant la Reine. Réteaux de Yillette, M. et 
M"« de Lamotte et la D'Oliva arrivèrent à leur tour, vers les 
dix heures du soir, chacun ayant son rôle à jouer. La D'Oliva 
était seule dans l'ombre; M<"« de Lamolte joignit le cardinal, 
et l'amena à la D'Oliva. Le cardinal s'inclina jusqu'à terre, 
dit quelques mots auxquels la prétendue Marie-Antoinette 
répondit en lui offrant la rose et en disant : « Vous savez 
ce que cela veut dire. » Au même moment. M"»® de Lamotte, 
qui faisait le guet, accourut en s'écriant : « Venez vite, » pen- 



^ PUce Dauphine, aujourd'hui place Hoche, n^ 8 (Lb Roi). 

* On ne sait pas au juste où a eu lieu rentreyue : les uns disent au 
bosquet de Vénus (bosquet de la Reine), d'autres sur la terrasse. D'après 
les mémoires de M. de la Motte, qui deyait être bien instruit, c'est le bos- 
quet des bains d'Apollon qui fut le théfttre de cette odieuse supercherie. -* 
Les mémoires manuscrits de M. de la Motte sont aux Archives nationales* 
F. 7. (Renseignements communiqués par M. Ch. Vatel.) 



Digitized by 



Google 



48 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

dant que Réteaux de Yillette ajoutait : « Voici Madame et 
Kme I0 comtesse d*Ârtois, » et chacun des acteurs de cette 
ignoble farce disparut dans les sombres allées du bosquet. 

Après cette entrevue, qu*il avait la niaiserie de prendre 
pour une audience de la Reine, le pauvre cardinal exprima à 
M""^' de Lamolte toute sa joie d*ètre rentré dans la faveur de 
sa souveraine. Ce fut alors que M™» de Lamotte, à qui il 
devait cet heureux résultat, résolut d'exploiter largement la 
niaiserie et la bourse de sa dupe. Elle lui remît des lettres de 
la Reine, qui lui demandait 150,000 livres pour donner à des 
gens auxquels elle s*intéressait. Le cardinal remit l'argent à 
M°^* de Lamotte, qui acheta aussitôt une maison de 20,000 fr. 
à Bar-sur- Aube, puis des diamants, et mena un grand train, 
parlant toujours et à tout le monde, de la faveur qu'elle avait 
auprès de la Reine. 

Un individu de l'entourage des Lamotte, un sieur Âchet, 
faiseur d'affaires, connaissait Bœhmer et savait combien il 
était désespéré de ne pas pouvoir vendre son fameux collier. 
Il amena Bossange, l'associé de Bœhmer, chez M°*» de Lamotte, 
et tous les deux prièrent la comtesse d'essayer encore de per- 
suader à la Reine d'acheter le collier. Avec le flair particulier 
aux escrocs, U^^ de Lamotte vit aussitôt un coup à faire, et 
promit au joaillier de parler pour lui quand l'occasion s'en pré- 
senterait (29 décembre 4784). Trois semaines après (21 janvier 
1785), M*"^* de Lamotte pria Achet et Bossange de passer chez 
elle ; elle leur annonça que la Reine s'était décidée à acheter 
le collier; mais que, ne voulant pas traiter directement avec 
les joailliers, elle chargeait un grand seigneur de faire l'acqui- 
sition ; elle leur recommanda de prendre toutes leurs sûretés 
vis-à-vis de ce seigneur, les pria surtout de ne pas parler 
d'elle dans toute cette affaire, et refusa noblement de recevoir 
le cadeau qu'on lui offrait en témoignage de reconnaissance. 
Le 24 janvier, le cardinal de Rohan allait voir le collier chez 
Bœhmer et Bossange, à Paris, rue de Vendôme, commençait 
la négociation, s'occupait du prix et du mode de paiement, et 
déclarait qu'il n'achetait pas pour lui et qu'il allait rendre 
compte à la personne intéressée. Le 29, Bœhmer et Bossange 
étaient mandés à l'hôtel de Strasbourg, à Paris, chez le car- 
dinal, qui leur annonçait que l'acquisition était faite au prix 



Digitized by 



Google 



LA COUR 49 

de 4,600,000 francs. On convint du mode de paiement; on 
paierait 400,000 francs au mois d'août et pareille somme tous 
les quatre mois. Le traité, écrit de la main du cardinal, fut 
signé par les parties, et le 4»'' février les joailliers lui appor- 
taient le collier. 

Les orfèvres étaient volés. Il restait à voler le cardinal ; 
ce fut fait le même jour. Le soir, en effet, le cardinal apportait 
le collier à Versailles chez M°^^ de Lamotte, rue Dauphine, 
où un homme de confiance de la Reine devait venir le prendre. 
L'homme, c'était Réteaux de Yillette, arriva et remit une 
lettre à M°>^ de Lamotte, qui lui confia le collier. Le cardinal, 
(pii avait vu la scène derrière les vitres d'une alcôve, crut 
reconnaître dans Réteaux l'un des garçons de la chamhre de 
la Reine. On ne pouvait y mettre plus de complaisance. 

Le collier tomhé entre les mains de ces filous, Lamotte, sa 
femme et Réteaux cherchèrent aussitôt à le vendre. Ils le dé- 
montèrent, vendirent à vil prix quelques diamants à Paris et 
attirèrent l'attention de la police. Alors M. de Lamotte partit 
pour Londres, où il vendit hon nombre de belles pierres aux 
joailliers Gray et Jefferyes ; puis il revint vivre à Paris avec 
les produits de son vol. 

Pendant ce temps on faisait de nouveaux mensonges au 
cardinal et aux joailliers ; on obtenait d'eux un rabais de 
S00,000 francs sur le prix d'acquisition ; en revanche, ils 
devaient toucher 700,000 francs, au lieu de 400,000 au \^' août. 
Bœhmer écrivait à la Reine pour la remercier, et était stupé- 
fait de la réponse qu'elle lui faisait transmettre par une de 
ses femmes de chambre : « Je n'y comprends rien. » Informé 
de cette réponse, le cardinal pressa Bœhmer d'aller voir la 
Reine pour avoir une explication ; mais, fatiguée de ses 
importunités, elle ne voulut pas le recevoir. Invité par un 
ministre, M. de Breteuil, ennemi déclaré du cardinal, à ve- 
nir s'expliquer à Versailles, Bœhmer, suivant les instructions 
du cardinal, lui déclara qu'il s'agissait de quelques bijoux 
qu'il voulait vendre à S. M. Ajoutons qu'on faisait croire 
au cardinal que la Reine était amoureuse de lui, et on le ren- 
dait amoureux fou de Marie-Antoinette. 

Enfin, le 1^^ août, date du premier paiement, approchait. Le 
31 juillet, M""^ de Lamotte remit au cardinal une nouvelle 

T. II. 4 



Digitized by 



Google 



50 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

lettre de Marie-Antoinette, toujours écrite par Réteauz, dans 
laquelle la Reine disait au cardinal qu'elle ne pouvait pas 
payer les 700,000 francs avant le i^^ octobre. Le cardinal fut 
encore la dupe de M"^* de Lamotte, et, pour faire taire les 
joailliers, il leur affirma qu'il avait traité directement avec 
S. M. Le 3 août, Bœhmer venait réclamer son argent à 
M<»" Gampan ; Marie- Antoinette le recevait enfin le 9, et ap* 
prenait alors une partie de la vérité ; le 15, le cardinal était 
arrêté, et des lettres de cachet étaient lancées contre les 
filous qui avaient volé le collier. Par une raison inconnue, on 
n'arrêtait pas M. de Lamotte, qui put s'enfuir. 

Nous croyons que le Roi eut tort de faire arrêter et juger 
le cardinal, plus dupe encore que coupable. Il fallait, ce me 
semble, connaître plus amplement l'affaire avant de prendre 
le parti de l'envoyer à la Bastille, et le punir, pour ses folles 
espérances, qui étaient un outrage à la Relue, et les fautes 
graves qu'il avait commises dans cette afiaire, en lui enle- 
vant sa charge, qu'il était indigne d'exercer plus longtemps, 
et en l'exilant. A notre avis, les fautes dont il s'était rendu 
coupable n'étaient pas du domaine de la justice, et on ne 
devait pas l'envoyer devant le Parlement, qui ne pouvait le 
condamner, lui victime de l'escroquerie, comme complice des 
escrocs. 

C'est ici que l'on trouve la douloureuse application du mot 
de Marie-Thérèse : a La Reine court à sa perle. » Jamais 
M"'^' de Lamotte pt ses complices n'auraient osé mettre Marie- 
Antoinette en relations de galanterie avec le cardinal, si son 
manque de tenue n'avait permis de le faire ; et le cardinal, 
si infatué et si bête fût-il, n'aurait pu croire et espérer, 
même au prix d'un collier, devenir l'amant de la Reine. 

On lit dans les mémoires de M. Beugnot, qui brûla à Bar* 
sur-Aube les papiers de son amie, M™« de Lamotte : « C'est là 
qu'en portant mes regards sur une des mille lettres du car- 
dinal, j'ai vu avec pitié quel ravage avoit fait chez ce mal- 
heureux homme le délire de l'amour exalté par celui de 
l'ambition. Ces lettres, de nos jours, un homme qui se res- 
pecte le moins du monde pourroit commencer de les lire, 
mais ne les achèveroit pas. » 

Le procès terminé, le procureur général, Joly de Fleury, 



Digitized by 



Google 



LA COUR 51 

posa ses conclusions ; il demandait que le cardinal implorât, 
devant la Cour, le. pardon de Leurs Majestés pour avoir 
manqué au respect qui était dû à leurs personnes sacrées, en 
croyant à un rendez-vous nocturne faux et supposé sur la 
terrasse de YersaiUes, en faisant un marché avec Bcehmer et 
Bossange sans s'être assuré par lui-même des intentions du 
Roi et de la Reine, et en faisant auxdits Bœhmer et Bos- 
sange, après avoir reconnu la fausseté de la signature et des 
i^prouvéy un paiement de 30,000 livres dont il s'était fait 
donner quittance au nom de la Reine. 

Beaucoup de membres du Parlement étaient hostiles à 
Marie-Antoinette. Ils firent rejeter ces conclusions, et, dans 
rarrèt qui fut rendu le 34 mai 4786, le cardinal fut déchargé 
des plainte et accusation contre lui intentées. Dans l'état de 
l'opinion, et dans une affaire si mal engagée, et devenue si 
complètement une affaire personnelle entre la Reine et le car- 
dinal, l'acquittement du cardinal était une véritable insulte 
à la Reine. 

A cette nouvelle, Marie-Antoinette écrivit à M™« de Polignac 
la lettre suivante ' : 

Venez pleurer ayec moi, venez consoler votre amie, ma chère 
Polignac. Le jugement qui vient d'être prononcé est une insulte 
afieuse. Je suis baignée dans mes larmes de douleur et de déses- 
poir. On ne peut se flatter de rien quand la perversité semble 
prendre à tâche de rechercher tous les moyens de froisser mon 
âme. Quelle ingratitude 1 Mais je triompherai des méchants en 
triplant le bien que j'ai toujours tâché de faire. Il leur sera plus 
aisé de m'afQiger que de m'amener à me venger d'eux. Venez mon 
cher cœur. 

• 

Cagliostro fut aussi déchargé de l'accusation. La D'Oliva fut 
mise hors de cour *. M. de Lamotte contumace était condamné 
aux galères à perpétuité, à être marqué sur l'épaule droite, 

' Le fac-similé s'en trouve dans Touvrage de M. Gampardon, Marie- 
AaininetU et U procès du collier, p. 183. 

* En matiàre criminelle, le hQrs de cour signifie qu'il n'y a pas assez de 
preuves pour asseoir une condamnation. D y a une grande différence entre 
le jugement qui prononce un hors de cour et celui qui renvoie l'accusé 
absous et le décharge de Taccusation. Dans le premier cas, Ton peut dire 
qu'il manque quelque chose au rétablissement de son honneur. (Guyot, 
Bépertoire de jurisprudence . ) 



Digitized by 



Google 



52 LE CUATEAL' DE VERSAILLES 

et à la confiscation de ses biens. Réteaux était condamné au 
bannissement à perpétuité, et cependant il avait bien mérité 
les galères. M<°^ de Lamotte était condamnée à être battue de 
verges, marquée à Tépaule droite en place publique, et enfer- 
mée à perpétuité à l'hôpital général de la Salpètrière ; ses 
biens confisqués également. 

M*°® de Lamotte, probablement avec la connivence du gou- 
vernement, s'évada de la Salpètrière et alla se réunir à Lon- 
dres à son mari ; elle y publia ses odieux pamphlets contre 
la Reine, et mourut, dit-on, dans une orgie, jetée par la fenê- 
tre par ses compagnons de débauche '. 

En 4786, Marie-Antoinette reçut la visite de son frère l'ar- 
chiduc Ferdinand et de sa femme, voyageant incognito sous 
le nom de comte et comtesse de Nellenbourg (43 mai-47 juin). 
Quelque temps après, sa sœur, la duchesse de Saxe-Teschen 
et son mari, sous le nom de comte et comtesse de Bély, vin- 
rent aussi à Versailles (29 julllet-28 août). Le 26 décembre de 
la même année, Haûy présentait au Roi ses jeunes aveugles^. 

En 4787, les Notables s'assemblèrent aux Menus-Plaisirs, 
le 22 février. Le 6 août, le Roi tenait un lit de justice pour 
faire enregistrer l'impôt du timbre et la subvention territo- 
riale. Le 8 mai 1788, un nouveau lit de justice était tenu pour 
forcer le Parlement à enregistrer plusieurs ordonnances ap- 
portant des réformes dans l'organisation des tribunaux. Le 
10 août, le Roi donnait audience, dans le salon d'Hercule, aux 
ambassadeurs du sultan de Mysore, Tippou-Saïb, notre allié 
dans rinde. Le 6 novembre, la seconde assemblée des Nota- 
bles se réunissait dans la grande salle des Gardes. 
' En 4789, le 2 mai, les députés aux Etats-Généraux étaient 
présentés à Louis XYI dans le salon d'Hercule. Les Etats- 
Généraux s'ouvraient le 5 mai, la Révolution commençait le 
20 juin, et il n'est pas inutile de reproduire ici une impor- 
tante lettre de Marie-Antoinette. 

Ce 20 Juin 1780. 

« Je ne sais comment je vous ferai parvenir celte lettre, si 



* Mémoires it TMé Geovgel. 
» Gautu, 1787, p. 3. 



Digitized by 



Google 



LA COUR 53 

B. . . ne revient pas aujourd'hui : alors ce sera pour moi que 
j'aurai écrit. 

> Vous ète» instruit du terrible coup que le tiers-état vient 
de frapper : il s'est déclaré Chambre nationale. Le Roi est 
indigné de cette nouveauté, qui bouleverse tontes les no- 
tions reçues. On délibère ici, mais je suis au désespoir de 
ne voir rien aboutir; tout le monde est dans une grande 
alarme. Si on soutenait le tiers, la noblesse est écrasée à 
jamais, mais le royaume sera tranquille; si le contraire 
arrive, on ne peut calculer les maux dont nous sommes 
menacés : voilà ce qui se dit autour de nous. Celui qui est 
au-dessus de moi garde le silence au milieu de tous ces 
discours. J'avoue que le plus sage et le plus habile ne peut 
avoir une opinion sur le moment présent, devenu la plus 
importante crise où se soit jamais trouvé le royaume ; on 
se hait, on se déchire dans la société ; aux combats près, la 
guerre civile existe, et de plus le pain manque. Dieu veuille 
seconder notre cœur ! » 

Enfin, au 6 octobre, la Cour quittait Versailles pour aller à 
Paris. Le château avait cessé d'être le séjour de la royauté et 
le siège du gouvernement. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE Yn 

LE CHATEAU DEPUIS 1189 

I 
LA REVOLUTION ET LE CONSULAT - 1789-1805 



Après le départ de Louis XYI et de la Cour, au 6 octobre 
47S9, le château fut démeublé en partie, pour meubler, aux 
Tuileries, les appartements du Roi, de la Reine et de la fa- 
mille royale, et après le 40 août, il fut question de le vendre 
et de le démolir. 

IL est nécessaire, pour mettre de Tordre dans Thistoire as- 
sez confuse du château pendant la Révolution, de distinguer 
et de traiter séparément trois choses : le palais et le parc, 
qui ont été conservés,— le mobilier, qui a été vendu, — les 
tableaux du cabinet du Roi, qui ont été portés au Louvre. 

Dès que les habitants de Versailles virent la monarchie ren- 
versée, ils comprirent que l'intérêt de la ville exigeait impé- 
rieusement la conservation du château ; ils formèrent aussi- 
tôt un projet de musée, qu'il était facile d'établir au palais 
vec les admirables tableaux que possédait le cabinet du Roi S 
parmi lesquels figuraient la Joconde, le Saint-Michel, les belles 
toiles du Titien, d'André del Sarte, de Paul Véronèse, de Ru- 
bens, de Van Dyck, du Dominiquin, etc., que nous admirons 

^ Le cabinet était à la SurintendaDce. 



"Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET LE CONSULAT 55 

aujourd'hui au Louvre. Ils soumirent ce projet de musée au 
ministre Roland. Mais, le 19 septembre 4792, aux derniers 
jours de son existence, TAssemblée législative décréta que les 
tableaux et autres objets d'art placés dans les maisons royales 
seraient transportés au nouveau musée du Louvre K 

A cette nouvelle, les administrateurs et les habitants de Ver- 
sailles envoyèrent à Roland une adresse, dans laquelle ils lui 
exprimaient leur douleur de voir enlever au château tous les 
objets d'art avec lesquels ils comptaient fonder un musée, 
destiné à réparer en partie les pertes que la ville avait éprou- 
vées depuis 4789*. 

La Convention, qui venait de se réunir, donna gain de 
cause aux pétitionnaires et suspendit, le â7 septembre 4792, 
le transport des objets d'art du palais de Versailles à Paris \ 

Quelques jours après, le 20 octobre, le ministre Roland 
étant venu demander à la Convention Tautorisation de 
vendre les meubles du palais, aussitôt Manuel profita de l'oc- 
casion et proposa de mettre la maUm en vente ou en loca- 
tion. La Convention autorisa la vente du mobilier, et renvoya 
la proposition de Manuel au Comité d'aliénation, qui la re- 
jeta, et, le 8 juillet 4793, sur la proposition de Barrère, le Co- 
mité de Salut public décréta l'établissement, dans le palais 
de Versailles, de l'Ecole centrale du département, d'un con- 
servatoire de tous les objets d'art extraits des maisons des 
émigrés, d'une bibliothèque publique, d'un musée français 
pour les peintures et les sculptures *, et d'un cabinet d'his- 
toire naturelle. Le château était sauvé. 



* Le musée da Louvre, commencé en 177B par M. d'Angivilliera, a été 
définitivement constitué par les décrets de la Législative en date des 29 mai 
et M août 1791, et par le décret de la Convention en date du 27 Juillet 1703. 
(Voir reicellente notice historique de M. Villot, placée en tdte du Catar 
logue des tableaux du Louvre). 

* Pièce manuscrite de la Bibliothèque d^ Versailles. — Le principal 
promoteur de l'établissement du musée était M. Duval, qui adressa son 
projet à la Convention le 3 novembre 1792. Il demandait que Versailles fût 
le musée des Ecoles étrangères et des Antiques (ce qu'est le Louvre), et 
que le Louvre fût le musée de TBcole française. On fit juste Tinverse de oe 
qu'il demandait, mais on fit un musée à Versailles. 

' Moniteur unwertêlt p. 1132. — Ce décret fat confirmé par celui du 
27 Juillet 1793, qui s'appliquait aussi aux deux Trianons. 

* Le Directoire du département de Seine-et-Oise rendit un arrêté, le 



Digitized by 



Google 



56 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

De nouveaux décrets de la Convention, en date du 4 juin 
4794 et du 24 décembre 4795, confirmèrent le décret de juillet 
4793. Ils attestent la persistance de ceux qui voulaient faire 
démolir le château ; il fallait, encore à deux reprises, déclarer 
que Versailles ne serait pas vendu, parce qu*il était destiné à 
des établissements publics. 

Ce grand résultat était dû à Tintelligence et à Taction éner- 
gique des habitants de Versailles et des administrations lo- 
cales. Un article du Journal du département de Seine-et-Oise, 
de 4802 * met bien en lumière Tesprit et les efforts des habi- 
tants de la ville à cette époque : 

On lit dans le feuilleton du Journal des Débats, du 25 de ce mois ', 
une notice sur le Muséum de Versailles ; la description qu^en fait 
le rédacteur est précédée d*un éloge ironique des bons VersaiUais 
dont le bon esprit a su, au milieu des tourmentes révolutionnaires, 
conserver ce palais à très-peu près dans le môme état où il 
était avant la Révolution. Quel caprice du hasard, dit-il, a pré- 
servé ce palais marqué partout au sceau de la destruction révolu- 
tionnaire ? 

Nous répondrons que ce n'est point le caprice du hasard qui a 
produit cette merveille étonnante aux yeux de T auteur de cet 
article, mais le bon esprit des VersaiUais, qui, quoique divisés, 
comme partout, d'opinions, étaient d'accord cependant sur ce 
point, que le château et ses dépendances devaient être sacrés ; et 
cet esprit, qui était l'esprit général, n'en déplaise au feuilleton, 
était encore celui des magistrats nommés par le peuple, môme celui 
de la société populaire, qui n'a jamais cloué ses banquettes sur 
les parquets du salon d'Hercule, mais sur les planches de l'Opéra ; 
et cette société, qui en général était composée d'énergumènes, n'a 
cependant commis aucune dégradation dans ce superbe monument. 
Les seules mutilations qu'on remarque dans l'ensemble du château 
ne sont nullement des exploits des bons- VersaiUais, mais des Pari- 
siens ou d'auttres étrangers à la ville; c'est à coups de fusil que, 
les 5 et 6 octobre 1789, l'armée parisienne mutila les deux figures 
qui sont à l'entrée de la grille principale ; c'est avec des piques 
et des bayonnettes que cette môme armée cassa les glaces de la 
grande galerie en poursuivant les Gardes du corps pour les mas- 
sacrer *. 



24 novembre 1793, pour rétabliBsement de ce mutét spécial de l'EcoU ffM- 
çaisê. 

* l*»" fructidor an X (l9 août 1802). 

* 25 thermidor an X (13 août 1802). 

* Ajoutons encore une statue dans le parc, un Jupiter antique, brisée à 



Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET L£ CONSULAT 57 

Une grande partie du mobilier royal : meubles richement 
décorés, objets d'art, bronzes ciselés, porcelaines, tapis» 
séries, avait été enlevée de Versailles et portée à Paris, 
comme nous venons de le dire, pour meubler les apparte- 
ments de la famille royale aux Tuileries * ; une autre partie 
avait été déposée au Garde-meuble de Versailles ; une troi- 
sième partie fut vendue à Versailles, en 1793, avec le mobi- 
lier ordinaire du palais. 

Que sont devenus ces beaux meubles? Le plus grand 
nombre a été détruit ou vendu à l'étranger ; quelques-uns 
seulement se retrouvent au Garde-meuble, dans les palais 
nationaux et au Louvre V C'est une perte regrettable, dont la 
Révolution est responsable en partie, mais dont la responsa- 
bilité incombe bien davantage au mauvais goût de Tépoque 
et à récole de David, sous Tinfluence desquels on a détruit 
■pendant plus de cinquante ans une foule d'objets et de meu- 
bles précieux, par la seule raison qu'ils n'étaient pas de style 
gréco-romain '. 

Le 25 août 4793, commençait la vente du mobilier de la ci- 
devant liste civiUy en exécution du décret de la Convention 
du 40 juin 1793. Elle se fit aux Petites- Écuries ^ et finit le 
M août 1794. Le procès-verbal de la vente conservée aux 
Archives de Seine-et-Oise se compose de 35 cahiers et nous 
donne le détail des 47,482 lots qui furent vendus en présence 
des Représentants du peuple Joseph-Mathurin Musset et 
Charles Delacroix. Les objets vendus sont surtout des arti- 
cles de literie (lits, matelas, couvertures), en très-grand 
nombre, des articles de ménage, des ustensiles de cuisine, 



c<m|M de fusil, et la destruction de la grille qui séparait la cour Royale 
de la cour des Miuistres, que les bandes du 6 octobre détruisireDt pour 
faire des piques, et l'on aura la liste à peu près complète des dégradations 
subies par le chftteau pendant la tourmeute révolutionnaire. 

* Archives de Seine-et-Oise, A 15. 

* On peut admirer à la salle des dessins et des pastels !e secrétaire à 
cylindre du comte de Provence (Louis XVIIl) et des commodes de Marie- 
Antoinette, trois chefs-d'œuvre de Tébénisterie du xviii* siècle. 

* La destruction systématique des objets d^art du Moyen-Age. de la 
Renaissance, des xvii" et zviii* siècles n'a fini que vers 1845, grftce aux 
efforts du Comité des arts et monuments. 

^ La vente commença cependant à Tappartement de la princesse de Lam- 
balle, an rez*de-chaussée de la cour des Princes. 



Digitized by 



Google 



58 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

des meubles ordinaires, des glaces, pendnles, chenets, lua^ 
très, flambeaux, bras, girandoles, poêles, du linge, des 
rideaux de damas ou en gros de Tours, des fleurs artifi- 
cielles, des Yoliges, planches, voitures, des vins de Madère, 
Malvoisie, Tokay, Malaga, du vin du Gap, du muscat de Ck>- 
rinthe, du café en grains, quelques porcelaines de Sèvres, 
quelques groupes en biscuit, quelques gravures, gouaches 
et dessins, et quelques beaux meubles; mais les vérita- 
bles choses d'art sont en petit nombre dans cette vente 
colossale. 

Nous avons dit qu'une partie des beaux meubles du palais 
fut déposée au Garde-meuble de Versailles. Ils furent vendus 
le 82 ventôse (42 mars) et le 8 floréal (27 avril) an IV (1796), 
par les ordres du ministre des finances. Les procès-verbaux 
de ces ventes se trouvent à la Bibliothèque de Versailles ^ Les 
meubles qui sont décrits devaient être de la plus grande 
beauté, et vaudraient aujourd'hui des sommes folles. Ce sont 
des commodes, des secrétaires, des coffres, des guéridons, 
tables, bureaux, armoires, encoignures, en bois d'acajou, en 
bois satiné, en bois de rose, en bois de citron, plaqués de 
laques de Chine, ornés de bronzes ciselés et dorés au mat ou 
d'or moulu, décorés de médaillons d'oiseaux et de papillons, 
de médaillons en camées de porcelaine bleue et blanche, de 
panneaux en porcelaine fond blanc à paysages et figures 
d'après Watteau, de dessus de porcelaine de Saxe, de médail- 
lons en porcelaine ou en biscuit de Sèvres, etc. On trouve in- 
diqués dans ces procès-verbaux, im meuble de tapisserie de 
Beauvais dont les sujets sont les Saisons et les quatre parties 
du monde, des feux, des candélabres, flambeaux, girandoles, 
lustres, de belles pendules de Robin et de Sotian. Ce beau 
mobilier provenait des appartements du Roi et de la Reine, 
de ceux de Monsieur, du comte d'Artois et de Victoire Capet. 

La République devait d'assez fortes sommes à Abraham 
Alcan et Compagnie, fournisseurs généraux des subsistances 
militaires de l'armée de Rhin-et-Moselle ; elle le paya en 
objets mobiliers. Alcan vint choisir au Garde-meuble ce qui 
lui convenait; il fit une estimation, qui fut adoptée par le 

^ Mss. IL]12. Fc. 



Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET LE CONSULAT 59 

ministre. Oa donna au citoyen Alcan pour 89,620 francs 
(valeur métallique) de meubles, pour 27,582 francs de porce- 
laines de Sèvres S pour 34,469 francs de glaces, pour 
13,489 francs de pièces d'étoffes, de brocarts d'or, de galons, 
enfin pour 20,000 francs une tapisserie de Beauvais embléma- 
tique de la révolution d'Amérique. 

On a un autre exemple de créanciers de TEtat payés avec 
des meubles et autres objets précieux. <c On les donnait en 
échange ou en paiement, dit M. Davillier *, à des fournisseurs, 
par exemple à un certain Lanchère, qui avait été le continua- 
teur de rabbé d'Espagnac, pour Texploitation des convois et 
transports militaires. 

Le Comité de Salut public lui ayait fait délivrer, en paiement de 
ses premiers services, de fortes parties du mobilier de Versailles, 
en pendules, en tapis, en statues de marbre, en commodes, secré- 
taires et consoles du meilleur goût et du plus grand prix. Lanchère 
père, originairement cocher de fiacre à Metz, mais d'une activité 
merveilleuse, et secondé par les talents de sa femme en afialres, 
était resté avec sa vaste entreprise Thomme le plus simple du 
monde. Il avait encombré de tout ce mobilier de Versailles Thôtel 
de Flamarens, faubourg Saint-Germain, dont il était propriétaire, 
ce qui faisait T effet d'un garde-meuble à déménager '. 

c Paris, continue M. Davillier, regorgeait, à la suite de la 
vente du château de Versailles, de meubles et d'objets pré- 
cieux qui encombraient les magasins des revendeurs. Les 
journaux du temps sont remplis d'annonces où ils sont offerts 
au public. C'est ainsi que nous lisons dans les Affiches^ 
Annonces^ etc., du 3 pluviôse an II : « Magasin de beaux meur- 
lies provenant de la Liste civile^ rue Helvétius, 53; et à côté, 
Magasin de la citoyenne Mauduit, vente à prix fixe de meu- 
bles de Versailles et de Trianon. » 

Les établissements d'utilité publique fondés à Versailles, et 
dont l'installation amena définitivement le salut du château et 
de ses dépendances, furent: au château, une Ecole centrale, le 
conservatoire des arts et des sciences, devenu plus tard le 



' Déjeuners, tasses, vases, cassolettes, etc. 

• Ch. Davilltbr, La vente du mobilier de Versailles pendant la Terrswr, 
PariSt Aubry, 1877, brochure in-8*. 

* Souvenirs de M. Berryer^ Paris, 1839, iD-8^ II, 338. 



Digitized by 



Google 



60 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

musée de Técole française et le cabinet d'histoire naturelle, 
une bibliothèque, une école du modèle vivant, une école de 
musique, une succursale des Invalides, — au Polager, le 
jardin botanique de Técole centrale, ^ à Trianon, les pépi- 
nières, — au Grand-Commun, une manufacture d'armes, — 
à la Ménagerie, une école rurale, — à Saînt-Cyr, un hôpital 
militaire. 

L&s Ecoles centrales, instituées par le décret delà Convention 
du 25 février 4795 et sur le rapport de Daunou, étaient desti- 
nées à remplacer les anciens collèges ; à leur tour elles furent 
remplacées, en 1805, par les lycées de l'Université impériale. 
Chaque Ecole centrale devait être pourvue d'une bibliothè- 
que, d'un cabinet d'histoire naturelle et d'un cabinet de physi- 
que. L'Ecole centrale de Versailles fut établie dans l'aile sep- 
tentrionale des Ministres*; elle avait un cabinet de physique, 
où le professeur faisait un cours public; au cours de dessin 
était annexée une collection d'antiques moulés en plâtre ; elle 
avait un jardin botanique au Potager, une bibliothèque dans 
l'aile méridionale des Ministres, et un cabinet d'histoire 
naturelle au rez-de-chaussée du palais. Le programme des 
études comprenait le dessin, l'histoire naturelle, les langues 
anciennes, les mathématiques, la physique et la chimie, la 
grammaire générale et les belles-lettres, l'histoire, la législa- 
tion et la morale *. 

La àibliothêgue, composée de 30,000 beaux volumes, prove- 
nant en grande partie des bibliothèques du Roi, des Princes 
et de Mesdames, fut Installée dans l'aile méridionale des Mi- 
nistres*. Elle y resta jusqu'en 4799, époque à laquelle le local 
où elle était établie fut affecté aux Invalides. On la plaça 
alors dans l'ancien hôtel des Affaires étrangères, où elle est 
encore. s 

Le cabinet d'histoire naturelle fut formé des collections ras- 
semblées au conservatoire des arts et sciences^ et provenant 

* Cicêronede Versailles, 

' Voir à la Bibliothèque de Versailles [IL] 18] une brochure intitulée : 
• Aux pères et aux mères de famille habitant le département de Seine-et-Oiss, 
les prof esssurs de VBcole centrale établie à Versailles. lUy exposent un excel- 
lent plan dMtudes. 

' Cicérone de Versailles. 



Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET LE CONSULAT 61 

des propriétés nationales du département et de la belle collec- 
tion réunie par M. Fayolle, commissaire de la marine, pour 
réducation des enfants du comte d'Artois. Le ministre Béne- 
zech ayant créé, en l'an YII, le musée spécial de TEcole fran- 
çaise, les collections du conservatoire des arts et sciences se 
partagèrent en deux parties : le musée spécial de TEcole fran- 
çaise, et le cabinet d'histoire naturelle. Le cabinet, placé sous 
la direction de M. Fayolle, fut établi, au rez-de-chaussée du 
château, dans Tancien appartement de Mesdames; il occu- 
pait neuf pièces, et on y entrait par le vestibule de la cha- 
pelle. La première pièce renfermait les fossiles ; la seconde, 
les animaux terrestres; la troisième, les animaux de Tair 
[oiseaux, papillons, insectes, nids, œufs]; la quatrième, les 
animaux de la mer (cétacés, poissons, coquillages, madré- 
pores) ; la cinquième, Thistoire naturelle de ITiomme {ana- 
tomie, myologie, etc.) ; la sixième, les minéraux ; la septième, 
les végétaux (graines, bois) ; la huitième, des costumes, des 
armes, des idoles et divers objets provenant des peuples sau- 
vages * ; la neuvième, diverses curiosités, un sauvage du Ca- 
nada, des modèles de vaisseaux, des médailles et pierres gra- 
vées, le plan en relief du château et du parc de Bellevue, une 
très-belle Annonciation en ambre jaune provenant de Saint- 
Cyr, etc. 

Le Jardin botanique de Técole fut planté au Potager par les 
soins d'Antoine Richard avec les débris du jardin botanique 
de Trianon. 

Il nous reste maintenant à parler des tableaux du cabinet 
du Roi et du mtêsée de V Ecole française. Après une longue lutte 
entre Versailles, qui voulait conserver les tableaux du ca- 
binet du Roi, et le Louvre, qui voulait les avoir, Versailles fut 
vaincu, et les tableaux du cabinet du Roi ainsi que les anti- 
ques furent transportés au Louvre, en 4794, pour compléter le 
musée que la Convention y organisait. Mais en échange des 
admirables tableaux des écoles étrangères qu'on enlevait à 
Versailles, on y créa un très-beau musée de TEcole française. 
Le Louvre lui donna toutes les toiles des artistes français 

* La collection cantdieDiie est aujourd'hui à la Bibliothèque de Ver- 
sailles. 



Digitized by 



Google 



62 LE CHÂTEAU BE VERSAILLES 

qu'il possédait, depuis Jean Cousin jusqu'aux artistes 
vivants. 

Ce fut en Tan Y (mai 4797), sous le Directoire, que M. Bé- 
nezech, ministre de TlntérieurS donna enfin au nouveau 
musée son organisation définitive. On sut rétablir alors sans 
dévaster le palais. Il fut placé dans les grands appartements, 
dont les plafonds et la décoration faisaient de ces salles d'ex- 
position un splendide musée. On y entrait par le vestibule 
de la tribune de la chapelle, et la première pièce du musée 
était le salon d'Hercule *. 

Le musée comprenait aussi la Grande-Galerie et le premier 
étage de Taile du Nord du côté des jardins. 

On y avait exposé les œuvres de Baptiste, Blanchard, Bou- 
logne aîné et cadet, Sébastien Bourdon, Philippe de Cham- 
pagne, Chardin, Jean Cousin, Noël et Antoine Goypel, 
Desportes, Doyen, Drouais, Fragonard, Fréminet, Greuze, 
Jouvenet, les deux Lagrenée, Largillière. Lebrun, Lemoine, 
Lenain, Lesueur (vie de Saint-Bruno], Claude Lorrain, 
(8 tableaux), Mignard, Natoire, Oudry, Parrocel, Peyron, 
Poussin (23 tableaux), Prud'hon, Regnault, Rigaud, Hubert 
Robert, Roslin, Santerre, Stella, Subleyras, Suvée, Taunay, 
Tocqué, Valentin, Carie Vanloo, Van Spaendouck, Joseph 
Vernet (M tableaux), Vien, Vouet, Vertmuller, etc. En fait de 
tableaux étrangers, il y avait la galerie de Rubens et deux 
Paul Véronèse. On avait donné aussi au musée de Versailles 
la collection des morceaux de réception des membres de Tan- 
cienne Académie royale de peinture et de sculpture'. Le 
nombre des tableaux fut à un moment d'environ 600. Les 
sculptures étaient beaucoup moins nombreuses; elles se 
composaient d'oeuvres d'AUegrain, Coysevox, Girardon, 
Julien, Puget, Sarazin, Vassé, de bustes eu porphyre et en 
bronze, de l'Amour de Bouchardon enlevé à Trianon; mais 
les statues et les groupes du parc faisaient partie du musée, 



* M. Bénezech se montra constamment favorable à Versailles. 

* Cicérone de 1804. 

' Cette précieuse collection, que la Révolution avait su conserver réunie, 
est aujourd'hui dispersée à l'Ecole des Beaux- Arts, au Louvre, à Versailles 
et daus les musées de province. Les autres peintures du musée de Ver- 
saillea sont presque toutes au Louvre. 



Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET LE CONSULAT 63 

et formaient un bel ensemble de la sculpture française du 
XYH* siècle. 

Dès Tannée 1800, on enlevait au musée de Versailles les 
Yemet et les Rubens pour orner la galerie du palais du 
Luxembourg affecté au Sénat \ et beaucoup de tableaux et de 
statues pour décorer le palais de Saint-€loud, résidence du 
Premier Consul *. 

M. Denon, directeur général du musée du Louvre, donnait 
la Phèdre de Guérin à Versailles, en 1803 ', et en 4804 le por- 
trait de M'B* de Pompadour par Latour, une suite de goua- 
ches représentant des vues dltalie et des tableaux sur por- 
celaine peints à Sèvres. Devenu musée impérial de Versailles^ 
le musée de TEcole française se vit enlever peu à peu presque 
tous ses tableaux, et cessa d'attirer les visiteurs. De 4806 à 
4842, le ministre des cultes donna Tordre au conservatoire de 
livrer 90 tableaux originaux et 38 copies à diverses églises ou 
maisons religieuses de Paris et du département de Seine-et- 
Oise, au Louvre et au musée de Lyon. Le Saint-Louis et 
Saint-Thibault de Vien fut envoyé au Petit-Trianon; le Para- 
lytique de Jouvenet, la Vierge implorant la Trinité de Simon 
Vouet, TAdoration des Mages du même furent donnés à 
SaintrCyr le 42 mal 4812^. A la fin de TEmpire, le musée 
n*existait plus. 

Quand M. Bénezech créa le musée de Versailles, il organisa 
en môme temps (mai 4797] une Bcole de musique placée sous 
la direction de Bêche, ancien musicien de la Chapelle, et, en 
février 4798, uneBcole du modèle vivant, que des artistes de 
Versailles avaient fondée Tannée précédente (an V). L'Ecole 
de musique était établie dans la galerie basse de Topera ; on 
y enseignait le solfège et le chant. L*Ecole du modèle vivant 
était établie dans la galerie basse de la chapelle ; on y faisait 
un cours d'osléologie ^. 

A la fin du Directoire (1799), les chefs des différents éta- 



* Journal du département de Seine-et-Oise, 1800, p. 350. 

* Idem, 1801, p. 536. 

* Idem, 1803. 

^ Pièce de la Bibliothèque de Versailles, n^ 69. — Ces trois tableaux sont 
indiqués sur cette pièce comme des copies. 

* Cieerone de 1806. 



Digitized by 



Google 



64 • LE CHATEAU DE VERSAILLES 

blissements du palais de Versailles étaient : M. Leroy, archi- 
tecte du palais; M. Pérudon, inspecteur des pépinières; 
M. Fayolle, conservateur du cabinet d*histoire naturelle; 
M. Bufiy, conservateur des dépôts littéraires ; M. Bêche, di- 
recteur de récole de musique ; M. Gibelin, président de Tad- 
ministration du musée de TEcole française, assisté de trois 
administrateurs : MM. Duplessi0, Dardel et Huvé. 

Malgré ces nombreux établissements, qui semblaient avoir 
une durée assurée, les vandales de la bande noire reparlaient 
encore, à Toccasion, de morceler et de vendre le palais. 

Le 24 nivôse anTI (4 3 janvier 1798), le Directoire envoya 
aux Conseils un message, dans lequel il insistait sur la néces- 
sité de prendre une détermination relativement à Versailles : 
a Une très-petite partie du à-^evant château, disaient les Di- 
recteurs, renferme un dépôt littéraire, qui pourrait être 
mieux placé ; d'autres salles sont occupées par un muséum 
spécial de TEcole française; la somptueuse galerie et les 
appartements sont vides. En général, les bâtiments, TOran- 
gerie et les jardins sont bien entretenus. Mais le Grand-Canal 
est en prairie, et certaines parties des bâtiments exigent des 
réparations urgentes, qui iront en croissant chaque année... 
Ce serait à regret que le gouvernement verrait le van- 
dalisme voter Tanéantissement de cet ensemble de chefs- 
d'œuvre*. 

Ce fut aussi pour empêcher les vandales de réussir dans 
leurs projets, que M. Luneau de Boisjermain publia en Tan VI 
une excellente brochure sur le château ■. Il proposait d*y éta- 
blir les Conseils et le Directoire, et de les soustraire ainsi à la 
« turbulence parisienne *. » 

Les choses restèrent en Tétat jusqu'au Consulat, et dès 
4801 on commença à faire quelques réparations urgentes 
à la grille du Dragon, au bassin d'Apollon et au réservoir de 
Trianon*. 



* Moniteur univertelf p. 459. 

* Idées et vues sur Vusage que le gouvernement actuel de la France peut 
faire du château de Versailles, iii-8®. 

* Déjà en 1793, Damont avait proposé d'installer à Versailles l'un des 
deux Conseib (Moniteur universel, p. 1340). 

* Journal du département de Seine-et-Oise, p. 376. 



Digitized by 



Google 



LA B£V0LT7TI0N tT VË CONSULAT &k 

liC Premier Consul vint visiter les travaux et créa un ôir 
recteur général, le citoyen Groulard, pour la régie du domaine 
de Versailles et de Trianon^ En 4803, un arrêté de Bona- 
parte fixait les dépenses de YersaiUejs pour cette année & 
487,470 francs *. 

VÀlmanacà de Versailles pour Tan X nous apprend qu'a- 
lors la Galerie était décorée de vases et de bustes placés sur 
des tables, tandis qu'aujourd'hui elle est absolument vide. 
' Au conunencement de Tannée 1800, le Premier Consul éta- 
blit à Versailles une succursale de l'hôtel ides Invalides. Nos 
soldats mutilés dans les glorieuses campagnes de la Révolu- 
tion étaient installés au nombre de 2000 dans le palais '. La 
fiouvelle de l'arrivée de ces braves soldats effraya les habi« 
lants de Versailles ; ils avaient peur que ces nouveaux hôtes 
ne dégradassent le palais et le parc, qui avaient conservé, A 
travers les désastres de la Révolution, une grande magniû* 
œnce et qui c appelaient encore l'étranger^. » Le Premier 
Consul ne tint pas compte de ces doléances. On logea les 
Invalides dans les appartements de Louis XV et dans les ailes 
du midi sur le jardin et sur la cour des Ministres ; et, quand 
les Invalides quittèrent Versailles, après deux ans de séjour, 
le Journal de Seine-et-Oise^ constatait qu'ils n'avaient pas 
commis < la plus légère dégradation. » 

Pendant cette période, quelques pièces du château avaient 
$té attribuées à divers services. La grande salle des Gardes, 
l'une des salles du Musée, servait aux expositions annuelles 
des œuvres des artistes de Versailles *. Le salon d'Hercule 
foi mis souvent à la disposition du public. Les assemblées 
primaires s'y réunissaient; on y faisait les distributions de 
prix de l'Bcole centrale, de l'Ecole du modèle vivant et des 
pensions de Versailles sous la présidence du maire de la 
ville \ En 1800,1e collège électoral, présidé par le général 

^ Journal du département de Seines-Oise, p. 31H(. 

* Moniteur univertel, 1803, p. 910. 

* Joumnl du département de Seiwe-^Oiee^ tn VIII, p. 317, Aà IX, 
p. 1». 

^ Idem^ an VIII, 20 nivdse (10 janyier 1800). 

* 1808, p. 46S (an X, 19 messidor ; 8 Juillet 1802). ^ « 
' Journal de Seine^P-Oise, an VIII , 20 vaodémiaire. 

' Encore en 1807. 



Digitized by VjOOQIC 



66 LE CHATEAU I)£ VERSAILLES 

Ganclaux, s'y réunit pour nommer deux candidats pour le 
Sénat. 

Le citoyen Jauffret fit plusieurs conférences dans ce magni- 
fique salon. Absolument inconnu aujourd'hui, cet excellent 
homme, formé à Técole de Bernardin de Saint-Pierre et de 
Bonnet, a joué un certain r61e à Tépoque du Consulat. Il était 
secrétaire perpétuel d'une société qui n*a laissé aucune trace 
derrière elle ; elle s'appelait la SociéU des observateurs de 
rhomme, Jauffret avait fait Touverture de ses séances par une 
promenade dans les bois de Saint-Gloud, le 6 prairial an VIII 
( 26 juin 1800 ). Le but de la société était d'étudier l'histoire 
naturelle pour la faire concourir au perfectionnement de la 
morale, et, par des promenades à la campagne, de donner 
aux jeunes gens une idée du bonheur qui peut résulter pour 
l'homme de l'étude de lui-même et de la contemplation de la 
nature. On joignait aux promenades la lecture des éloges de 
Bonnet, de Pluche et d'autres écrivains du même genre, dont 
Jaufiret cherchait à se faire le continuateur ^ Le t7 floréal 
an X (17 mai 1802), l'abbé Sicard prononça un éloge de l'abbé 
de l'Epée, qui eut un très-grand succès ; on visita ensuite le 
parc, rOrangerie et Trianon. Ces beaux jardins excitèrent 
l'admiration de tous les visiteurs, et cet enthousiasme n'était 
pas inutile pour assurer leur conservation *. 

Il nous reste, pour finir l'histoire du château pendant la 
Révolution, à parler des fêtes patriotiques de cette époque. 
Que leur nombre ait été exagéré, que l'intervention des 
choses antiques, si à la mode alors, ait été absolument ridi- 
cule, je n'ai pas à m'étendre sur ce sujet, qui a été si souvent 
traité, et il suffit de parler seulement de ce qui intéresse le 
château et le parc. 

Un autel de la Patrie avait été dressé, à la pièce d'eau des 
Suisses, au dessous de la statue de Gurtlus. C'était le lieu le 
plus ordinaire des fêtes de la République ; on y célébra la fête 
de la Fédération, celle de l'anniversaire du Dix-Août, etc. 

Le 2 pluviôse an YI (21 janvier 1798) on planta solennelle- 

^ Journal du département de Seine-^-Oiset an IX. 

' Jauffret a publié, eo 1803, un volume in-18 intitulé : Premenades dt 
Jaufret à la campagne- 



Digitized by 



Google 



LA RÉVOLUTION ET LE CONSULAT 67 

ment un arbre de la liberté dans la cour du château, là où est 
placée aujourd'hui la statue de Louis XIV. Les détails de 
cette fête sont curieux. 

L^administratiou du musée spécial de TBcole française 
ayant obtenu du ministre de llntérieur Tautorisation d'ac- 
complir c cet acte de civisme, » invita Tadministration du Dé- 
partement, celle de la Municipalité et le commandant de la 
force armée « à solenniser de leur présence cet acte intéres- 
sant pour tout bon Français. • 

Les invités réunis, on alla au Jeu-de-Paume prêter 
serment de haine à la royauté et à Tanarchie, et attachement 
inviolable à la Bépublique et à la C<onstitution de Tan III. 

Le cortège se rendit ensuite dans Tune des principales 
salles du ei-depant château des rois, où le président du Dé- 
partement, « après quelques paroles d'exécration, brisa en 
mille morceaux un sceptre et une couronne préparés à cet 
effet. » 

Puis on alla dans la cour se réunir autour du jeune chêne, 
orné de rubans tricolores. Une musique remplissait les airs 
c d'une douce mélodie républicaine ». Enfin le président du 
musée, Gibelin, prononça un discours qui commençait ainsi : 

Citoyens, vous venez de célébrer Tanniversaire de Tune des plus 
grandes époques de la Révolution, celle de la mort du dernier 
tyran des Français. Il vous reste encore à faire un acte solennel ; 
c*est d'en consacrer ici la mémoire à jamais, par la plantation de 
TArbre de Liberté, symbole consolant d'une existence digne de 
nous. 

Cette terre, si longtemps souillée par la présence des despotes, 
qui la foulaient avec tant d'orgueil et de pompe, va donc enfin être 
purifiée! Bile va nourrir dans son sein les racines vivaces de 
l'Arbre chéri des peuples libres. L'Arbre sacré de Liberté dominera 
seul désormais sur le fastueux sommet de Versailles ; et sa tête 
sublime, s'élevant un jour jusqu'aux nues, frappera les regards de 
tous les peuples de la terre. . . 

La cérémonie finit aux cris répétés de : Vive l'Arbre chéri, 
Vive la République, et aux sons éclatants « des instruments guer- 



* Pièce iii-4*, à la Bibliothèque de Versailles. 



Digitized by 



Google 



f 8 liE CHATEAU DE VERSAILLES 

'"'■ . • - II 

L*EliPIRE ET LA RESTAURATION — 18(R^1890 



Avec l'empire, Versailles et les Trianons rentrèrent dan» le 
domaine de la Gotironne, et Napoléon l^^ ordonna aussitôt 
d'y faire les réparations nécessaires. La salle de spectacle de 
Taile Gabriel fut mise à la disposition des « comédiens fran- 
çais de S. M. l'Empereur , » qui vinrent y donner des repré- 
sentations. Le Canal, qui était devenu une prairie maré- 
cageuse, fut restauré et rempli d'eau le 7 avril 1808. Le parc 
fut remis dans son ancien état ; les cultures et les arbred 
fruitiers plantés par Richard disparurent. Les baraques qui 
encombraient les abords du palais furent démolies ^ Les 
peintures de la Galerie et des grands appartem^its furent 
restaurées par le peintre Gh. de Boisfremont, ancien chevalier 
dé Malte et page de Louis XVI *. 

En 1840 et 4811, les travaux et réparations du palais 
étaient poussés avec activité. Il n'est pas hors de propos de 
signaler la coalition formée par les ouvriers pour faire haus^ 
ser le prix de la journée. A la suite de troubles sérieux, neuf 
â*entre eux furent traduits devant le tribunal correctionnel 
et jugés le 11 juin 1810; huit furent condamnés à la prison, 
et le procureur impérial se pourvut devant la cour d'appel 
pour obtenir des condamnations plus sévères *. 

De 1810 à 1814, M. Dufour, architecte du palais, restaura, à 
la façon des architectes de cette époque, c'est-à-dire en la 
détruisant à peu près, la balustrade du comble du château 
sur les jardins. La balustrade fut refaite à neuf, mais les 
urophees et les vases ne furent pas remplacés. Les avant- 
corps des façades sur le jardin étaient en mauvais état; leur 



* Journal du département de Seine-^t-Oite, 9 avril 1807. 

* BCKARD, p. 101. 

' Journal du départment de Seine-et-Oise, 21 Juin 1810. 



Digitized by 



Google 



L'EllPIBi: ET LÀ' BESTAtRAtlON 6t 

soubassement et leur socle menaçaient raine : on les refit eil 
conservant les colonnes en place pendant Topération. Le soû^ 
bassement formant le rez-de-chaussée fût repris èù dous^ 
<BUTre sur plusieurs points. La façade exposée au midi fùl 
refaite dans toute sa hauteur. Les combles furent restàurôâ 
partout. Les parements des façades, généralement en matl-^ 
Tais état, furent remis à neuf, et Ton badigeonna les partied 
neures pour leur donner le ton des parties ancieiines ^ 1 

M. Dufour répara aussi les façades du château du côté dû 
Ik cour. Ce fut en 1814 qu*U détruisit les colonnes accouplées 
des quatre avant^corps de la cour de Marbre, que l*on voit 
indiquées sur le plan de Silyestre de 4674. Elles étaient eâ 
mauvais état ; on les fit disparaître. M. Dufour remit le grand 
vestibule central de Taile du midi dans son état primitif. Leé 
colonnes étaient coupées par un plancher d*entre*sol, qui fut 
abattu, et perdues dans un labyrinthe de cloisons, qui dispà^ 
rurent. Les colonnes furent dégagées et le vestibule rétabli *; 
M. Dufour^ enfin, détruisit la petite salle de spectacle située 
au fond de la cour des Princes, et la remplaça par le vestibule 
actuel conduisant de cette cour aux jardins ; les colonnes ac- 
tuelles datent de cette époque. 

- Après cette énumération des travaux exécutés à Versailles 
par l'empire» il. nous faut parler avec quelques détails du pro^ 
îet de reconstruction du palais, qui, de 1807 à 4811, préoc^» 
eapa Napoléon. L'histoire de ce projet remonte à Louis XVI 
£Ue est racontée dans Touvrage de M. Fontaine intitulé Rési»- 
icneef des souverains (4833, ln-4'>). Cet architecte méprisait lé 
château de Versailles, qu'il appelle (page 416) « un nain dif- 
forme, dont les membres gigantesques, plus difformes encore, 
augmentent la laideur. » Il ne faudra pas s'étonner si, dès 
4*807, nous le trouvons partisan de la reconstruction et de la 
transformation du palais. 

Bôjà au XYW9 siècle, on attaquait vivement le style, do 
son architecture, la disposition des appartements et le goût 
de la décoration. Nous avons déjà dit que Louis XV avait 



* J&urnal d» département de Seine-eP-Oiêe, 1811, p. 908. 

* Jde/M, p. 909. — Ces articles sont la reproduolion d'un travail fort 
enrieax inséré dans le Journal of/Seiei de VBmpin. 



Digitized by 



Google 



ii * 



70 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

adopté les idées de Gabriel et avait ordonné une restaura- 
tion générale, dont Texéeution commença en 1772 par la 
construction de l'aile neuve du côté de la chapelle ( aile 
Gabriel). Le style des nouveaux bâtiments, à colonnes et 
frontons, était celui que les novateurs, partisans de Tantique, 
avaient mis à la mode. Suspendu par la mort de Louis XY , le 
projet de refaire le château, et de replanter son parc dans le 
goût anglais, fut repris par Louis XVI. Bn 4780, le Roi de- 
manda aux plus célèbres architectes du temps, Peyre aîné, 
Peyre jeune*, Boullé, Heur lier, Paris*, Huvé, Potain, Mique*, 
des projets pour restaurer, c'est-à-dire pour refaire entière- 
ment, du c6té de la ville, le château dont les parties datant de 
Louis XIII étalent en ruines, et celles de Louis XV * aban- 
données sans avoir été achevées. 

Ces projets ne purent être exécutés faute d'argent, et res^ 
tèrent dans les bureaux du comte d*Angivilliers, directeur 
général des Bâtiments. Ils furent repris sous Tempire et leur 
exécution ne fut empêchée que parce qu'elle aurait causé de 
trop grandes dépenses '. 

En 4807, Napoléon voulut aussi restaurer le château de 
Versailles, mais le restaurer dans le sens du mot à cette 
époque, c'est-à-dire le détruire et le reconstruire tout au- 
trement. L'architecte Gondouin fit un projet, qu'il présenta 
à l'Empereur à Fontainebleau. Gondouin demandait 60 mil- 
lions. Napoléon ne voulut pas dépenser une pareille somme 
et se contenta de faire faire de simples travaux de répara- 
tion et de conservation à la couverture, aux façades et aux 



* Le projet de Peyre jeune est gravé dans les Œuvres d'arckiteeture 
d*Ant.-Fr. Peyre^ publiées par Percier et Fontaine, 1818, in-folio. 

* Les projets mss. de Heuriier et de Pftris sont dans les archives de 
rarcbitecte du palais de Versailles [Atloi Dnfour, 1809-1823). 

* Fontaine oublie de mentionner le nom de Leroy, alors inspecteur du 
château. Le projet mss. de Leroy, en cinq grands plans et daté de 1783, 
est à la Bibliothèque de Versailles. 

^ L aile Gabriel. 

' Bn l'an XII (1S03), l'architecte J.-J. Huvé appelait l'attention du publie 
sur la nécessité de refaire les parties du château donnant sur les cours, qui 
tombaient en ruines ; • la suppression du vieux, disait-il, donnerait plus 
de dignité à l'ensemble >, et il exposait tout un plan de reconstruction, 
pour faire au Premier Consul un palais digne de lui {Journal du départe- 
tunt de 8eine-et-0ise, 5 vendémiaire an XII). 



Digitized by 



Google 



L'KMPnUE ET LA RESTAUHATION 71 

grands appartements, travaux dont nous venons de parler. 

Avec des architectes de Técole de ce temps, cet ordre 
suffît pour faire détruire toute Tornementation de la balus- 
trade du comble du c6té des jardins, fâcheuse destruction 
qui rend cette façade lourde et monotone. 

En 1841, après la paix de Vienne, Napoléon revint à Tidée 
de reconstruire Versailles K II chargea M. Fontaine de faire 
les projets et les devis de cette restauratùm, Napoléon vint à 
Versailles, de Trianon où il résidait, étudier la question avec 
M. Fontaine. Le projet de Peyre le jeune lui paraissait ex- 
cellent, mais, devant la nécessité de dépenser des sommes 
immenses pour le mettre à exécution, TEmpereur cgourna 
encore une fois sa décision. 

« Cest à cette époque ', qu'après avoir visité les apparte- 
ments jusque dans les plus petites pièces, effrayé du dé- 
sordre et de la confusion de cette immense distribution, et 
surtout des difficultés qui s'opposaient à ce que Ton pût 
jamais arriver à rien faire de bien avec une telle discordance 
de choses : « Pourquoi, s'écria-t-il, la Révolution qui a tout 
détruit n'a-t-elle pas démoli le château de Versailles ? Je 
n'aurais pas aujourd'hui un tort de Louis XIV sur les bras, 
et un vieux château mal fait, comme ils Font dit, un favori 
sans mérite, à rendre supportable. » 

Ce que Fontaine ne dit pas dans son livre, c'est qu'il y 
eut alors une sorte de concours pour la reconstruction du 
palais. L'atlas Dufour, dont nous parlions tout à l'heure, 
renferme 44 projets de cette époque mêlés à ceux du temps 
de Louis XVI. Nous y trouvons le projet de Gabriel corrigé 
par M. Fontaine (3 plans différents) et ceux de Fontaine, 
Gondouin, Potain, Paris et Dufour (7 projets). Tous, sans 
hésiter, détruisent tous les appartements de Louis XV, la 
salle du Ck>nseil, la chambre de Louis XIV, l'Œil-de-Bœuf, 
l'aile de Lemercier. Ils ne conservent que les grands appar- 
tements du Roi et de la Reine, la Galerie et ses deux salons, 
la chapelle, l'Opéra ; tout le reste du château est impitoya- 

* Le Journal du département de. 8eine^i-0i$e (1811, p. 1027} confinne les 
dires de M. Fontaine. 

• Fontaihb, p. 121. 



Digitized by 



Google 



72 LE CHATEAU DE VEBSAILLES 

blement détruit et remplacé par les combinaisons les plus 
étranges. C'est en voyant cette collection de projets qu'on 
se félicite que rœuvre de Mansart ait échappé à la pioche 
des architectes impériaux. 

1$ ais il faut reprendre l'analyse de l'ouvrage de M. Fon- 
taine. L'Empereur ne voulait pas dépenser plus de 6 mil- 
lions, et avec cela avoir un appartement pour lui et un pour 
l'Impératrice, 6 appartements de princes et 50 autres. « Alors, 
disait-il, on pourra habiter Versailles et y passer un été^ « 
Les désastres de 4812 et la chute de TEmpire sauvèrent le 
château de ce nouveau danger. 

« Le Roi Louis XVIXI étant remonté, en 4844 après la chute 
de Napoléon, sur le trône de ses pères, voulut de suite faire 
mettre le château de Versailles en état d'être habité ; on 
donna à ce sujet les ordres les plus pressants. » 

Fontaine fut chargé des travaux ; il proposa, pour arrives 
promptement au but désiré, un projet qui fut adopté, interi 
rompu un moment par les Gent-Jours, et terminé en 4820^ 
après une dépense de 6 millions. On restaura la Galerie, les 
grands appartements et tout ce qu'avait fait Louis XIV ; on 
acheva, du côté de Paris, la façade commencée par Gabriel 
sous Louis XV ; on fit, dans les intérieurs, diverses modifir 
cations « en détruisant tous . les petits arrangements de 
complaisance; » on nettoya, on simplifia et on rendit com- 
modes tous les abords. Les peintures qui ornent les plafonds 
des grands appartements, et les dorures furent restaurées ; 
le pavillon correspondant à celui bâti par Gabriel fut élevé 
par M. Bufour, et toutes les dépendances furent remises en 
état*. Tous ces travaux furent faits avec beaucoup de soin. 
On peut ajouter quelques détails à ceux donnés par M. Fon- 
taine, par exemple le délabrement dans lequel était tombé le 
palais. On lit dans une lettre de Ducis, que deux peintres^ 
-dont Tun était le neveu du poète, furent chargés, eïi 4844, d^ 
la restauration des plafonds. < Quand ils sont sur leurs écha- 
-fauds, s'il leur arrive d'éternuer, de se moucher ou de tous- 
ser un peu fort, il leur tombe des Vénus, des Mars, des Re- 



' FoNTAiNB, page 131. 
* Fontaine, pages 122-123. 



Digitized by 



Google 



LiaCPIBE ET LÀ BESTAI3BÂTI0N 73 

nommées avec leurs trompettes, et toute la gloire de ce 
grand siècle de Louis XIV, obscurcie de poussière et enve«> 
loppée de toiles d*araignôe S » La cour de Marbre était dan& 
le même état de dégradation; elle fut resta\Lrée en i816*. La 
rïiapelle fut aussi réparée, et, le 48 avril 1820, le prince de 
Groy, évèque de Strasbourg, la bénissait à nouveau. En 4817, 
on faisait disparaître Vétang Puant *. ; 

L'histoire du palais pendant la période 4805-4830 ne compte 
pas un grand nombre de faits et n'offre que peu d'intérêt 
Devenu palais impérial, le chftteau voit disparaître peu à peu 
tous les établissements que la République y avait installés et 
qui lui donnaient la vie : cabinet d'histoire naturelle, écoles» 
musée. I>(apoléon avait eu l'idée de l'habiter; Louis XVIII 
eut la même pensée en 484 4 ; mais ni Tun ni l'autre ne réalisé^, 
lent leur projet, et le chftteau, devenu vide, n'était plus, à la 
fin de la Restauration, qu'un bâtiment inutile et d'un entretien 
dispendieux. Son existence pouvait être encore une fois re-* 
mise en question, mais n'anticipons pas sur les événements^ 

Le 3 janvier 4805, le Pape Pie Vit vint à Versailles. Il fut 
d'abord conduit à la cathédrale, où il assista au salut célébré 
par Févêque; il se retira ensuite dans l'appartement qili 
lui avait été préparé à l'évèché et y reçut toutes les autorités 
de la ville. Après, il alla, accompagné de M. Denon, direc-r 
teur général des musées, visiter le château. Puis, revêtu dd 
ses ornements pontificaux, il se plaça au balcon du milieu 
de la Grande-Galerie et donna la bénédiction solennelle à la 
foule qui couvrait les terrasses du jardin, et qui fit retentir 
l'air des cris de Vive le Saint Père, vive l'Empereur I Le Pape 
visita ensuite l'Orangerie, alla dîner à l'évèché et repartit 
pour Paris *. Deux jours après, les officiers de la garnison de 
Versailles donnaient, dans le salon d*Hercule, un grand bal 
en réjouissance du couronnement de l'Empereur ; l'orchestre 
était dirigé par le célèbre Julien '. 

^ Lettre eiftée par M. Délerot dans Ce çuê les poHee ont dit de Versailles y 
page 61. 

' Journal du département de Seine^t-Oise, 1816, p. 235. 

> Idem. 

* Idem, 1805, p. 101. 

' Idem, p. 160. 



Digitized by 



Google 



74 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Versailles était déjà ce <pi*ll est aujourd'hui, Fobjet de la 
curiosité des princes étrangers, et leurs visiles sont à peu 
près les seuls faits dont il y ait à parler. Nous mention- 
nerons parmi ces illustres visiteurs : en 4Sd7, la reine de 
Westphalie, et en 4809, le roi de Saxe. Napoléon fit aussi 
quelques visites au château, avec promenades dans le parc 
et rOrangerie en 1808 et 4840. 

En 4844, apparaissent à Versailles les chefs de la coalition 
victorieuse, à qui les folies de Napoléon I*'' ont ouvert ren- 
trée de la France épuisée. Le 14 mai, Versailles est visité 
par le czar Alexandre et ses deux frères, et par le roi de 
Prusse Frédéric-Gruillaume III et ses deux fils, parmi les- 
quels se trouvait le futur empereur d'Allemagne, qui devait, 
grâce aux folies de Napoléon III, revenir à Versailles, encore 
vainqueur, en 4870. Le 9 août, Louis XVIII vint à son tour 
visiter le château, et le 47 août, la duchesse d*Angoulème 
vint revoir le premier séjour de sa jeunesse et y rechercher 
les souvenirs de sa mère. 

Louis XVIII avait eu ridée, en 4844, de fixer sa résidence 
à Versailles ; il renonça à ce projet en 4845, et se contenta 
de loger au château un certain nombre d'émigrés et de 
serviteurs auxquels le gouverneur, M. le marquis de Vérac, 
était obligé de défendre de faire sécher leur linge aux 
fenêtres. On assure môme que quelques-uns des locataires 
installèrent des vaches et des chèvres sur les toits et dans 
les galetas ^ pour avoir leur lait à portée. 

La duchesse d'Angoulême revint à Versailles le 44 août 
4845, accompagnée de son mari et du duc de Berry. Le 
25 juin 4846, Louis XVIII et les princes visitèrent encore 
Versailles. En 4848, ce fut le tour de Wellington. 

En décembre 4824, une épidémie de fièvre typhoïde éclata 
parmi les 300 élèves de l'école militaire de Saint-Cyr*. 
L'insalubrité des locaux ayant été démontrée, le ministre 
de la Guerre décida, avec l'approbation du Roi, que l'Ecole 
serait provisoirement transférée au château. Le ministre de 
la Maison du Roi fut invité à désigner la partie du château 

' Pièces des combles. 

'^ Il en mourut environ 40^ à VËcole et dans leurs familles. 



Digitized by 



Google 



L£ BfCSÉE 75 

dans laquelle pourraient être installés les élèves, et fit met- 
tre à la disposition de TEcole Taile méridionale des Mi- 
nistres. 

L'emménagement se fit dans la première quinzaine de 
février 4822; la terrasse du château, entourée de palissades, 
servait de cour de récréation. L'Bcole fut réinstallée à 
Saint-Cyr à la fin du mois de mai suivant ^ 

Devenu roi, Charles X vint à Versailles le 6 août 1826. Ce 
lut la dernière fois que les princes de la branche aînée de 
la maison de Bourbon visitèrent Tancienne résidence de 
Louis XIV. 



III 
LE MUSÉE - 1830-1880 



Presque toutes les personnes qui logeaient au château 
I>endant le règne de Charles X, le quittèrent après la révo- 
lution de juillet 1830. Encore une fois le palais de Ver- 
sailles, vide, abandonné, donna lieu à cette redoutable ques- 
tion : qu'en fera-t-on ? 

L'opinion générale fut qu'on devait y transférer les Inva- 
lides. Heureusement cette opinion fut repoussée par le 
nouveau roi, qui tenait à ce que Versailles et les Trianons 
fissent partie de la dotation de la Couronne, et par la Com- 
mission chargée d'étudier le projet de loi de la nouvelle 
liste civile. 

Le 28 décembre 4831, le rapporteur de cette Commission, 
M. de Schonen, lisait à la Chambre des Députés son rapport '. 

La dotation de la Couronne du nouveau roi, disait-il, compren- 
dra le Louvre, les Tuileries, Versailles, Trianon, Marly, Meudon, 
Saint-Cloud, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Ram- 
bouillet et Pau. 

' Renseignements communiqués par M. A. Taphanel. 
' IfanUeur universel, 29 décembre 1831, p. 2542. 



Digitized by 



Google 



76 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Versailles a surtout été Tobjet d*un examen particulier, et nous 
ayons recherché à quel genre de service public on pourrait em-^ 
ployer ses vastes bâtiments. La majorité de la Commission a 
reconnu que le transport des Invalides dans ce palais était un 
projet chimérique, dont l'exécution entraînerait des firais immenses 
pour, en résultat, ne loger ni convenablement, ni sainement ces 
vétérans de la gloire française. Elle a pensé que Versailles ne 
pouvait servir qu'à un Conservatoire de musées, recueillis dans 
seç magnifiques galeries, et elle croit devoir signaler cet usage, 
ainsi que la création d'une école des Beaux-Arts qui y serait 
attachée. 

Nous avons tous été frappés de raocumulation de ces châteaux 
dans un rayon peu étendu, et nous nous sommes demandé quel 
était le moyen d'en réduire le nombre et sur quelles habitations 
tomberait notre choix. Saint-Cloud sera nécessairement la demeure 
du Roi pendant l'été ; Meudon n'en est qu'un pavillon détaché ; 
le château de Marly n'existe plus. Quant aux deux Trianons, ils 
sont situés au milieu du parc de Versailles ; si on ne les conserve 
pas, il faut les démolir, car qui les achèterait ? 93 a reculé devant 
cette insulte aux Beaux-Arts, et ce serait nous, au xix® siècle, 
qui nous chargerions volontairement de cette destruction ? Non, 
Messieurs, nous ne laisserons qu'au temps, je l'espère, le soin 
d'accomplir son œuvre et le plus tard possible. D'ailleurs, le Roi 
est le père d'une jeune et nombreuse famille ; des dotations se- 
ront bientôt à former; ces châteaux, ces parcs qui les environ-^ 
nent pourront être concédés par la sollicitude paternelle. Les 
dotations seront alors moins fortes, et la famille ne sera point 
séparée. 

Ainsi Versailles et Trianon étaient compris dans la dota- 
tion de la liste civile, à la condition qu'un musée et une 
école des Beaux-Arts seraient établis dans le palais. 

Dès le mois de septembre 1833, M. de Montalivet^ inten- 
dant général de la Liste civile, adressait à Louis-Philippe un 
rapport sur rétablissement du musée projeté ^ Mais il ne 
parlait pas du rapport de M. de Schonen et laissait croire, 
par ce silence, que le musée historique qu*on allait créer 
était entièrement dû à la généreuse initiative du Roi. M. de 
Montalivet commençait ainsi son rapport : 

Sire, il était digne de Votre Majesté de s'occuper du palais de 
Versailles, et de lui donner une destination qui remplaçât celle que- 
le changement de nos mœurs et de nos institutions lui a fait perdre 

' MonUeitr universel du 5 septembre 1833, p. 2043. 



Digitized by 



Google 



LE MUSÉE 77 

depuis plus de quarante ans. Ce bel édifice, qui atteste ayeo taat 
d*éclat et la grandeur de la France et la splendeur de la couronne 
que le vœu de la naUon vous a appelé à porter, a heureusement 
peu souffert de Tabandon dans lequel il a été laissé si longtemps ; 
U a échappé à cette déplorable manie qui a privé la France dé 
tant de monuments, soit pour réaliser la mince valeur de leurs 
matériaux, soit pour épargner la dépense de leur entretien. Votre 
Mflgesté a senti que le meilleur moyen de conserver les établisse- 
ments qui subsistent encore était de leur assigner une destination 
qui prouvât par ses avantages, que leur destruction aurait été une 
calamité nationale. 

Versailles, qui réunit à des localités si somptueuses des richesses 
•d*art qu'on ne saurait déplacer sans les détruire, et des souvenirs 
historiques si précieux à conserver, présentait de grandes diffi- 
cultés pour déterminer le nouveau parti qu'il convenait d*en tirer ; 
c'était une sorte de problème jusqu'à présent non résolu, malgré 
les nombreux projets qu'il avait foit naître, et dont il était ré- 
jKTvé à Votre Majesté de donner la plus digne et la meilleure sor 
lution. 

Lors de votre dernière visite à Versailles, Sire, vous avez daigné 
développer devant les personnes qui vous accompagnaient le plan 
^e vous avez formé. Vous nous avez dit que, sans priver le Lou-^ 
Vre de la collection des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, 
et des objets d'art anciens et modernes que la Couronne y possède 
aujourd'hui, vous vouliez que Versailles présentât à la France la 
réimion des souvenirs de son histoire, et que les monuments de 
toutes nos gloires nationales y fussent déposés, et environnés ainsi 
de la magnificence de Louis XIV. 

Pour réaliser cette grande pensée, vous m'avez ordonné, Sire, de 
£ure préparer les plans des travaux qui devront être exécutés dans 
le palais de Versailles; et M. Nepveu, votre architecte, s'est efforcé 
de s'identifier avec elle dans l'étude du projet dont Votre Majesté 
lui a donné le programme. 

Venait ensuite l'exposé du projet : \^ A Vaile du midi^ 
on devait construire une grande galerie, dans laquelle on 
placerait des tableaux de batailles depuis Tolbiac jusqu*è 
la prise de la citadelle d'Anvers ; c'était la création prin- 
cipale du projet. Dans les salles du rez-de-chaussée de cette 
aile, on devait mettre des peintures, et, dans la galerie de 
pierre, des bustes et des statues. — %^ Au principal corps du 
château^ le rez-de-chaussée était destiné à des suites de por- 
traits ; au premier étage, dans les appartements, on devait 
placer encore des tableaux de batailles et d'autres tableaux 
qui s'y trouvaient autrefois. — 3^ Vaile du Nord devait 



Digitized by 



Google 



78 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

subir tine importante transfonnation et contenir aussi des 
tableaux. 

Pour remplir toutes ces salles et galeries, les peintures 
et les sculptures anciennes étant insuffisantes, le rapport 
annonçait aux artistes de nombreuses commandes. M. de 
Montalivet proposait enfin de commencer les travaux immé- 
diatement ; ce qui fut approuvé par Louis-Philippe. 

Nous n'avons pas ménagé les critiques aux fondateurs du 
Musée, quand nous nous sommes trouvés en présence de 
destructions ou de mutilations dont ils auraient pu et dû 
s*abstenir. n faut reprendre ici cette question et Tétudier 
dans son ensemble. 

Versailles était, en 4833, quand commencèrent les travaux, 
tel que Tavait laissé Louis XVI en 1789. Outre les grands 
appartements, c'était un labyrinthe infini de logements, 
quelques-uns plus ou moins grands, beaucoup très-petits, 
tous destinés aux princes, aux grands seigneurs, aux offi- 
ciers des Maisons du Roi, de la Reine et des princes, et à 
une partie de la domesticité haute et basse *. < J'ai vu, dit 
M. SaintrMarc Girardin*, quelques parties de ce labyrinthe ; 
cela me faisait Feffet d'une ruche ayant mille et une cel- 
lules. » 

Il fallait absolument faire disparaître ce dédale de petites 
pièces, d'entre-sol?, d'escaliers et de corridors, et tout le 
monde est d'accord pour reconnaître qu'il était nécessaire 
d'opérer la transformation de ces réduits en belles et 
grandes salles de musée. 

Mais, dans cette démolition générale, pourquoi avoir par- 
tout détruit les lambris sculptés, les cadres de glaces sculp- 
tés, les cheminées ornées de bronzes, les cuivres ciselés* 
dorés, qui se trouvaient dans les appartements occupés par 
les princes, au lieu de conserver les plus beaux de ces 
échantillons de l'art décoratif du xYin® siècle, car ce sont 



*■ Bn 1789, le chftteaa renfermait 288 logements de 125S pièces à che- 
minée et de plus de 600 sans cheminée. Dans ce nombre ne sont pas 
eomprises les 152 pièces occupées par le Roi, la Reine et les princes et 
princesses (ifM. de la B/gie), 

' Journal des DéhaU du 19 octobre 1862, article nécrologique sur 
M. Nepven. 



Digitized by 



Google 



LE MUSÉE 



70 



les œuvres d*art du xvm* siècle qui ont été surtout anéanties 
sans pitié *. 

Ce que nous avons blâmé, et ce que nous blfimons encore, 
c'est la destruction absolument inutile d'une partie de la dé- 
coration de la cbambre de la Reine; c'est la destruction 
presque complète de Tappartement de M">« de Maintenon ; 
c'est la destruction de la décoration des appartements du 
Deupbin fils de Louis XY, de Mesdames et de M*"*" de Pom- 
padour. Ce que nous blâmons, c'est d'avoir placé dans la cour 
du château les statues colossalea du pont de la Concorde^ qui 
sont hors de proportion avec la hauteur des bâtiments ; c'est 
d'avoir manqué de goût et des connaissances nécessaires à 
l'accomplissement de l'œuvre. 

Quoi qu'il en soit, et quelques regrets qu*on puisse avoir 
sur certaines fautes graves, le palais fut transformé, de 4833 à 
4837, en un vaste musée de « toutes les gloires de la France, » 
qui obtint auprès du public et des étrangers un immense 
succès. Ajoutons que cette transformation sauva le palais. 

Le musée de Versailles est l'œuvre personnelle de Louis- 
Philippe. 

Pendant plusieurs années, dit M. de Montalivet *, le Roi 7 a con- 
sacré à la fois tous les loisirs que lui laissait la politique et presque 
tontes les ressources de sa liste civile. Lui-même, il a discuté et 
tracé le plan de toutes les salles, de toutes les galeries, qui con- 
tiennent plus de 4000 tableaux ou portraits, et environ 1000 œuvres 
de sculpture. Il a désigné lui-môme la place qui devait ôtre attri- 
buée à chaque époque, à chaque personnage. Dans ce vaste classe- 
ment de tous les souvenirs glorieux pour le pays, le royal ordon- 
nateur ne reculait devant aucun acte de l'impartialité môme la 
plus hardie. Du haut d*un esprit libre de toutes passions et de tous 
pr^ugés, Louis-Philippe décida, dès le début, que tout ce qui était 
national devait ôtre mis en lumière, que tout ce qui était honorable 
devait être honoré. . . 

Tous les détails relatifs à l'exécution de cette œuvre immense, 
tous les faits qui constatent Tintervention active et incessante du 
Hoi, sont consignés dans une collection de 898 procès-verbaux des 



* Il noua semble qu^on aurait dû conserver tous les principaux apparte- 
ments, en les décorant de tableaux, portraits, bustes et autres objets d'art 
ee rapportant aux divers perscHinages qui les avaient habités et aux faits 
qui s'y étaient passés. 

* U roi Lams-Philippe et sa lùte doiU^ 1850, inrl2, p. 38. 



Digitized by 



Google 



80 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

vîntes royales ; M. Nepveu, l'babile architecte du palais, les adrea^ 
sait régulièrement au directeur des Bâtiments de la Couronne S 
Dans les premiers mois de 1833, le Roi avait fait à Versailles trois 
courses préliminaires ; mais la première visite vraiment sérieuse^ 
celle qui eut pour but de donner aux travaux une direction prô^ 
cise, remonte au d décembre de la même année; la dernière; 
iB'était la trois-cent quatre-vingt-dix-huitième, eut lieu le 10 dé^ 
cembre 1847. 

tt. de Montalivet donne le total des sommes dépensées à 
Versailles et aux Trianons ; elles s'élèvent à 23,494,000 francs 
et se répartissent ainsi : 

Entretien, réparations, travaux neufs 15,059,000 fir. 

Œuvres d'art achetées et restaurées 6,625,000 £r. 

Acquisition et restauration de mobilier.. .. 1,810,000 fir. 

Pour compléter et populariser son œuvre, Louis-Philippe 
fit faire le grand ouvrage Intitulé Galerie historique du palais 
de Versailles par M. Gavard, recueil de gravures qui malheu* 
reusement n'a que peu de valeur au point de vue d^ TarU 

On ne saurait sans injustice ne pas dire ici quelques mots 
d*éloge sur M. Nepveu. C'était un très-honnôte homme, plein 
d'esprit et de franchise, que Louis-Philippe aimait beaucoup. 
Souvent d'un avis contraire à celui du Roi, il soutenait son 
opinion et ne cédait pas. « Mais, M. Nepveu, lui dit un jour 
Louis-Philippe, impatienté de ses contradictions, vous êtes 
obstiné, sachez donc que j'ai beaucoup fait bâtir. — Bt moi, 
Sire, répondit M. Nepveu, j*al beaucoup bâti moi môme. > Le 
Roi ayant un peu d'humeur, finit, ce jour-là, sa visite sans 
parler davantage à M. Nepveu. Cependant comme il ne vou- 
lait pas laisser mécontents et tristes ceux qu'au fond il 
aimait, il s'arrêta dans un des vestibules, cherchant à dire 
quelque chose à M. Nepveu qui ne ranimât pas la querelle, 
car M. Nepveu était homme à la recommencer. Il y avait au 
plafond des peintures que le Roi avait vues plus de cent fois; 
mais il en demanda l'explication à M. Nepveu. « Quelle est 
donc, lui dit-il, cette figure dans Tangle à gauche? — Sire, 
dit M. Nepveu, c'est une figure allégorique : c'est ce qu*on 



^ Ces procès-verbaux forment 5 volâmes ia4? ; ils doivent se trouver 
parmi les Ârdiives de 1- ancienne liste civile. 



Digitized by 



Google 



LE MUS^E 8i 

appelle la persévérance dans un roi, et robsilnation dans un 
pauvre architecte ^ ». 
L'inauguration du musée eut lieu le 40 juin 1837. 

Le Roi, lisons-nous dans le Moniteur*, avait convié à cette grande 
solennité les membres de la Chambre des Pairs, de la Chambre 
des Députés, du ConseU d'Btat, de la Cour de cassation, de la 
Cour des comptes, de la Cour royale de Paris, les tribunaux de 
première instance et de commerce de la Seine et de Seine-et^ 
Oise, le Conseil royal de Tlnstruction publique et un grand nom- 
bre de membres des cinq académies qui composent l'Institut de 
France. 

La Tille de Paris était représentée par le Préfet de la Seine, par 
un certain nombre de membres du Conseil général et du Conseil de 
préfiMîtnre, et par les douze maires de Paris. La garde nationale de 
la Seine avait pour représentant son commandant en chef, le ma- 
réchal comte de Lobau, le général Jacqueminot, chef d'état-mc^or, 
les colonels et lieutenants-colonels des dix-sept légions de Paris 
et de la banlieue. Le Roi avait également invité à cette fôte natio^ 
nale le Préfet, les principales autorités et les officiers supérieurs 
des gardes nationales du département de Seine-et-Oise. 

L'flormée était représentée par les maréchaux de France, les ami- 
raux, un grand nombre de lieutenants-généraux, de maréchaux de 
camp, de vice-amiraux, de contre-amiraux, d'officiers généraux 
en retraite; par les états-majors de la V^ division militaire des 
places de Paris et de Yersailles ; par les colonels et lieutenants- 
colonels des régiments qui forment la garnison de ces deux villes, 
enfin par Tétat-major et les officiers supérieurs de TBcole royale 
militaire de Saint-Cyr. 

Indépendamment des membres de Tlnstitut de France, le Roi 
avait bien voulu inviter un grand nombre d'hommes de lettres, 
d*artistes, et particulièrement les peintres et les sculpteurs qui 
avaient concouru par leurs travaux à enrichir le nouveau musée. 

Le Roi et la Reine sont partis à trois heures de Trianon pour se 
rendre au palais de Yersailles .... 

Depuis dix heures du matin toutes les salles du musée de Ver- 
sailles étaient ouvertes aux personnes invitées, qui avaient pu les 
parcourir en attendant l'arrivée du Roi. 

Leurs Mejestés ont été accueillies par des témoignages du plus 
▼if dévouement ; elles se sont rendues aux galeries du premief 
6iage par l'escalier de Marbre, ont traversé la grande salle ded 
Gardes, aujourd'hui saUe de Napoléon, la salle de 1792, les quatre 
salles consacrées aux campagnes de 1793, 1794, 1795 et 1796 ; 
elles sont entrées ensuite dans la grande galerie des Batailles, où 

^ Sairt-Mabg GiRARDm, loe, eit, 
* Moniteur univenêl da 12 Juin. 

T. ÏU 6 



Digitized by 



Google 



82 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Ton voit, retracés sur la toile, tous les hauts faits de la valeur 
française depuis la bataille de Tolbiac jusqu*à celle de Wagram. La 
foule des invités qui se pressait autour du Roi ne pouvait se lasser 
d'admirer les belles proportions, les riches ornements de cette gale- 
rie entièrement nouvelle. 

Après avoir parcouru d*autres salles, parmi lesquelles on a 
surtout remarqué la salle des Etats-généraux, la salle de 1830, où 
figurent les principaux événements de la révolution de juillet, 
Leurs Majestés ont traversé la galerie des sculptures et se sont 
arrêtées dans la chambre du lit de Louis XIV^ pour examiner toutes 
les parties de l'ancien ameublement restaurées avec une grande 
magnificence. 

Le banquet royal auquel quinze cents personnes étaient conviées 
a eu lieu dans la grande galerie de Louis XIV et dans les salons 
de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, etc. La table 
du Roi était de 600 couverts et offrait l'aspect le plus splendide. 
Les princes présidaient aux autres tables, aussi magnifique- 
ment servies que celle du Roi. Un ordre admirable a ré^é dans le 
service. 

Après le dtner on s'est répandu de nouveau dans les galeries pour 
les visiter en détail, en attendant l'heure du spectacle. 

Leurs Majestés sont entrées dans la salle de spectacle à huit 
heures, et se sont placées à l'amphithéâtre au-dessus du parterre. 
Le Roi occupait le milieu, ayant à sa droite la Reine et à sa gauche 
la reine des Belges, M"^^ la duchesse d'Orléans et la princesse 
Marie. La Reine avait à sa droite le roi des Belges, M°^ la grande- 
duchesse douairière de Mecklenbourg, M™^ la princesse Adélaïde, 
et la princesse Clémentine. Le Prince Royal (duc d'Orléans) occupait 
un siège derrière M'^^la duchesse d'Orléans; M. le duc de Nemours, 
M. le prince de Joinville, M. le duc d'Aumale et M. le duc de 
Montpensier avaient pris place derrière le Roi et la Reine. 

La salle éblouissante de lumières, et décorée avec une magnifi- 
cence que rien ne saurait égaler, était presque entièrement pleine 
avant l'arrivée du Roi. L'entrée de Leurs Mejestés a été saluée par 
les plus vives acclamations. 

A huit heures le spectacle a commencé par le Misanthrope^ Joué 
avec les costumes du temps, par M"® Mars et les principaux acteurs 
de la Comédie française. Les acteurs de l'Académie royale de mu- 
sique ont ensuite exécuté des fragments du troisième et du cin- 
quième acte de Bobert-le-Diable. Leurs Majestés ont plus d'une fois 
daigné applaudir au talent deDuprez, de Levassor et deM^^* Falcon. 
Le spectacle a été terminé par im intermède de M. Scribe, destiné 
à célébrer l'inauguration du musée et à mettre en parallèle une fête 
donnée à Versailles par Louis XIV avec la fête toute nationale 
donnée en ce jour même par le Roi des Français ^ 

* Voir le chapitre Salles de tpeetaele. 



Digitized by 



Google 



LE MUSËE 83 

L'assemblée tout entière a témoigné le plus vif enthousiasme au 
moment où l'art du décorateur a fait succéder à Taspect^du vieux 
Versailles celui de Versailles rendu à son antique splendeur, et 
consacré par Louis-Philippe à toutes les gloires qui honorent le 
pays. Le spectacle s'est terminé à minuit et demi. Quand le Roi a 
quitté sa place, les acclamations ont éclaté avec une nouvelle force. 
Alors a commencé la promenade aux flambeaux dans les vastes 
salles du palais et dans la grande galerie des Batailles. Le Roi 
était précédé de valets de pied portant des torches-, suivi de sa 
fiBonille et de toutes les personnes qui avaient pris part au banquet 
on à la représentation. 

Leurs Migestés sont reparties pour Trianon à deux heures du 
matin ^. 

Le musée de Versailles renferme ai^ourd*hui 5600 œuvres 
d*arl. Sur ce nombre il y a trop de toiles médiocres qu'il est 
regrettable d'y rencontrer. Pressé d'achever son œuvre, le roi 
Louis-Philippe a fait trop de commandes à la fois, et, il faut 
le dire, plusieurs des artistes auxquels il s'est adressé n'ont 
pas fait ce qu'on était en droit d'attendre de leur talent. Mais 
ces toiles médiocres laissées de c6té, le musée renferme de 
très-belles œuvres d'art, et en grand nombre, et des collec- 
tions précieuses pour l'histoire. Nous citerons particuliè- 
rement les tableaux d'Alaux, Bâcler d'Albe, Hippolyte Bel- 
langé, Léon Gogniet, Auguste Couder, David, Delacroix, Paul 
Delaroche, Gérard, Girodet, Gros, les deux Halle, Hue (pein- 
tre de marines], Isabey père (dessins), Isabey fils (marines), 
Bugène Lami, Larivière, Lebrun, P. Lenfant, le chevalier de 
Lespinasse (gouaches}, J.-B. Martin, Parrocel, Pils, Portail, 
(gouaches), Regnault, Hubert Robert, Rouget, Taunay, Yan 
der Meulen, J.-B. Yanloo, Carie, Horace et Joseph Yernet, 
Yvon. 

Les stahêes^ bustes et bas-reliefs constituent le plus beau 
musée de la sculpture française. On y trouve les œuvres 
de François Anguier, Bosio, Bouchardon, Michel Bourdin, 
Gaffieri, Gartellier, Glodlon, Guillaume et Nicolas Goustou, 
Coyzevox, David d'Angers, Duret, Foyatier, Girardon, Si- 
mon Guillain, Houdon, Le Hongre, Pajou, Germain Pilon, 
Pradier, Barthélémy Prieur, Puget, Rude, Jean Yarin, Tuby. 

* M. Emmanttel Bocher possède une charmante aquarelle d'Eugèae Lami 
repréteoUnt l'iaaugiiration da mosée dans la Galerie dee ]>ataiUe8. 



Digitized by 



Google 



84 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Ajoutons à cette liste la princesse Marie d'Orléans, pour sa 
Jeanne d'Arc, et plusieurs œuvres de Bartolini, du Bernin et 
de Ganova. 

La collection de portraiU réunie dans les attiques est 
unique au monde, tant au point de vue historique qu'au 
point de vue artistique. Elle comprend 2000 portraits de sou-' 
yerains, princes et princesses, généraux, artistes, savants, 
littérateurs, femmes célèbres, etc. Elle commence avec quel- 
ques portraits de la fin du xv« siècle, de Técole burgondo- 
flamande, renferme un grand nombre de portraits du 
XVI* siècle, de Técole ou des imitateurs des Janet, et se 
compose surtout de portraits des xvii®, xviii* et xix* siècles. 
Parmi leurs auteurs nous citerons : Aved, Beaubrun, Nicolas- 
Alexis Belle, Louis et Jules Boilly, Bonnat, Boucher, Sébas- 
tien Bourdon, Gallet, Philippe de Champagne, Antoine et 
Noël Goypel, David, Paul Delaroche, Achille Devéria, Hu- 
bert Drouais, François Detroy, Gérard S Girodet, Gros, 
M"« Guiard, Ferdinand Helle, Lajoue, Largillière, Larivière, 
Gharles Lebrun, M™« Lebrun, Glaude Lefebvre, Robert Le- 
fèvre, Lemoine, Pierre Mignard, Natoire, Nattier, OUivier, 
Parrocel, François Porbus, Jean Restent, Rigaud, Santerre, 
Louis de Silvestre, Subleyras, Taunay, Tocqué, Garle, J.-B. et 
Michel Vanloo, Joseph Vivien (pastels), Winterhalter. Parmi 
les maîtres étrangers qui sont représentés dans ces gale- 
ries, nous pouvons nommer : Bacicio, Gamuccini, Lucas 
Granach, Gaspard de Crayer, Eettle, Théodore de Keyser, 
Godfried Kneller, Laurence, Lély, Garle Maratte, Raphaél 
Mengs, Mirevelt, Gaspard Netscher, Reynolds, Roslin, Van 
der Verf et Van Dyck. Quelques copies ont été faites par 
nos meilleurs artistes modernes : Hippolyte Flandrin et 
Meissonnier. 

A cette collection il convient d'ajouter plus de 400 portraits 
qui se trouvent au rez-de-chaussée, dans les salles des rois 
de France, des amiraux, des maréchaux et des connétables, 
et dans les appartements du premier étage. 

II faut encore mentionner, parmi les richesses du Musée : 



^ Le Muâée possède la coUectioii dee esquisses de ioos les portraits 
peints par Gérard. 



Digitized by 



Google 



liE BIUSÉE 85 

la colîêctUm des gouaches de Van Blarenberghé représentant 
les principaux événements militaires du règne de Louis XV, 
— la collection des aquarelles de Bagetti, Jung, Siméon Fort 
et Dauzats, représentant les événements militaires de la 
République, de TEmpire et du règne de Louis-Philippe, — la 
collection des portraits des généraux de Tannée d'Egypte, 
dessinés à la pierre noire i)ar Dutertre, artiste de grand ta- 
lent trop peu connu, — la collection des tableaux de Gotelle, 
Pierre-Denis et Jean-Baptiste Martin, Etienne et Gabriel 
AUegrain, Yan der Meulen et Hubert Robert, représentant 
les vues dés châteaux et bosquets de Versailles, Marly, 
TrianoD, Glagny, Saint-Hubert, Saint-Gloud,Meudon, Madrid, 
Fontainebleau, Ghambord, Saint-Germain et Vincennes, et 
des vues du Paris des xvii* et xvni* siècles par Parrocel, 
de Machy, Hubert Robert, etc., — la collection des tableaux^ 
plans, provenant du château de Richelieu, représentant 
les principaux faits de l'histoire militaire du règne de 
Louis XIII, — une collection de moulages de tombeaux, de 
bustes et de statues de Saint-Denis, des Gélestins, de Saint- 
(}ennain des Prés, des cathédrales de Chartres et de Tours, 
deN.-D. de Brou, etc. 

On a reproché au musée élevé à toutes les gloires de la 
France d'être exclusivement le musée de V histoires-bataille. 
Le reproche est fondé, mais la cause parait devoir en être at- 
tribuée à la révolution du t4 février, qui a empêché le fon- 
dateur d'achever son œuvre. 

De nouveaux plans, dit M. de Montalivet, avaient été dressés par 
Tordre du Roi pour compléter l'œuvre dans un sens conforme au 
caractère particulier de son règne. La gloire mUi taire, les victoireg 
des armées françaises sur terre et sur mer, occupaient la totalité des 
salles et des galeries du palais successivement ouvertes au public. 
Le Roi voulut que des galeries nouvelles fussent consacrées à la 
gloire politique et aux vertus civiles. Déjà remplacement de ce 
musée nouveau était désigné dans la partie du palais qui s'étend 
paraUèlement à la grande aile du midi, sur Tun des côtés de la rue 
de la Bibliothèque, lorsque la révolution de février vint opposer un 
fatal obstacle à la réalisation de cette patriotique pensée. 

Après les fêtes de Tinauguration du Musée, le palais de 
Versailles fut encore le théâtre de nouvelles fêtes en 4840 et 
4844. 



Digitized by 



Google 



86 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Le 4 mai 4840, il y eut un banquet royal dans la galerie de 
Louis XIII, le jour de la fôte du Roi. Après le dîner, Louis- 
Philippe, la reine Marie-Amélie, la famille royale et les ducs 
de Saxe-Gobourg et de Wurtemberg visitèrent aux flambeaux 
toutes les galeries historiques du palais. 

Le 9 juin 1844, Louis-Philippe offrait, dans la salle de 
rOpéra, une grande représentation aux principaux indus- 
triels dont les produits figuraient à l'exposition ouverte le 
4*»' mai précédent aux Champs-Elysées. 

Les inTitations annonçaient le spectacle pour six heures, et 
disaient en outre que pendant la Journée les galeries seraient ou- 
vertes aux invités ^ 

A cinq heures et demie, la cour du palais de Versailles s'emplis- 
sait de voitures et aussi de beaucoup de gens à pied venus par les 
chemins de fer. 

Dans la Journée, quelques-uns des invités sont venus visiter les 
galeries. A six heures et demie, la foule remplissait le salon d'Her- 
cule ;k sept heures les ministres ont été au-devant de la famille 
royale, venue de Neuilly ; on s'est rendu ensuite à la salle de spec- 
tacle, qui a été aussitôt envahie par les spectateurs. 

Le Roi a pris place à l'amphithéâtre ; à ses côtés se sont assis la 
Reine, W^^ la princesse Adélaïde, M"^^ la princesse de Montléar, 
mère du roi de Sardaigne, le duc de Nemours, le prince de Join- 
ville, le duc de Montpensier, le prince Paul et le duc Alexandre 
de Wurtemberg, et le comte de Syracuse. Derrière se tenaient les 
ministres, les bureaux des deux Chambres et le Ck>rps diploma- 
tique; une partie de la première galerie était occupée par les 
femmes des ministres et des membres du jury. Les dames du Corps 
diplomatique offraient, aux premières loges de face, le coup-d'œil 
le plus gracieux et le plus éblouissant. 

La salle de spectacle de Versailles^ fort habilement restaurée, est 
étincelante quand elle brille sous la clarté de son éclairage de 
gala ; la lumière jaillit de toutes parts, d'une infinité de girandoles, 
candélabres, lampes aux reflets mats et aux lueurs éclatantes ; les 
galeries en retraite des loges sont rayonnantes, et des glaces pla- 
cées partout multiplient à l'infini ces foyers flamboyants. L'or, les 



^ < M. Duchfttel, le ministre de l'Intérieur, avait reçu huit cente invitations 
mises à sa disposition pour les eœposantsi pour ee tirer d'embarras, il a 
imaginé de disposer de ces billets en faveur des médailles des deux der- 
nières expositions 1834 et 1839. Il s'est trouvé des invités qui étaieut à denx 
cents lieues de la f6\e à laquelle on les conviait, d'autres qui habitent le 
monde transatlantique, d'autres enfin qui, depuis dix ans, sont morts. On 
aperçoit tout de suite ce qu'un pareil procédé avait d'ingénieux. > 



Digitized by 



Google 



L£ MUSÉE 87 

Yives couleurs, les balustres, les reliefls, les plafonds intérieurs et 
le grand plafond, les colonnes doriques des galeries et la magni- 
fique ordonnance corinthienne qui sépare la scène de la salle pré- 
sentent un ensemble magique. 

Le spectacle a commencé à sept heures et quelques minutes ; il 
ge composait de deux actes d' Œdipe à Colone, d'un acte de la 
FêPoriii, d'un divertissement et de deux actes de la Muette; il a 
fini à minuit. 

Tout s'est admirablement passé; le Roi et la famille royale 
ont été salués d'unanimes acclamations à leur entrée et à leur 
sortie. 

Le Roi a souvent donné lui-môme le signal des applaudissements, 
notamment dans les morceaux pathétiques où W^^ Stoltz s'est fait 
admirer. M"* Maria a Joué le personnage de Fenella avec un goût 
et une intelligence gracieuse ; la danse a été bien accueillie. 

On a distribué beaucoup de rafiratchissements. 

L'orchestre a été conduit par M. Habeneck ; M. Battu, le sous- 
chef, n*a pris sa baguette qu'au dernier acte de la Muette. 

On s'est séparé à minuit; la famille royale est retournée à 
Neuilly *. 

Après la chute de Louis-Philippe, le nouveau chef de TEtat, 
le prince Louis-Napoléon, président de la République, vint 
visiter le musée, le \^^ septembre 1849. Devenu empereur 
sous le nom de Napoléon III, il revint à Versailles trois jours 
après son mariage, le K^^ février 4853, accompagné de Timpé- 
ratriee Eugénie, qui se fit montrer tous les portraits de 
Marie-Antoinette, à laquelle elle témoignait un intérêt tout 
particulier. 

Bq 1855, le t\ août, la reine d'Angleterre Victoria, accom- 
pagnée du prince Albert, du prince de Galles, de la princesse 
royale d'Angleterre et de l'Empereur, visita le château et 
assista au jeu des grandes eaux. Le 25, l'Empereur lui ofiTrit 
une grande fête de nuit dont l'organisateur fut M. Questel. 

La grande cour du château resplendissait comme en plein jour. 
Le profil imposant et sévère de cette grande et belle architecture se 
dessinait en lignes de feu. 

Leurs Migestés sont entrées par l'escalier de Marbre, tandis que 
les invités montaient par l'escalier des Princes. Des salons d'at- 
tente et de repos, des boudoirs tendus de damas bleu et remplis 
de jardinières élégantes avaient été disposés pour la reine d'Angle- 



* La Ckroni^. 



Digitized by 



Google 



g8 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

terre et le prince Albert dans les petits appartements de Afarie^ 
Antoinette. 

La galerie des Glaces offrait le plus éblouissant coup-d*œil. Aux 
quatre angles s'élevaient quatre orchestres. Des guirlandes pen- 
daient de la voûte et se reliaient entre elles, formant la plus légère 
et la plus charmante décoration ; des milliers de lustres, de giran- 
doles, de torchères, reflétés à Tinfini par les glaces versaient des 
torrents de lumière sur les brillants costumes des invités. 

Le grand parterre d'eau était encadré sur toutes les faces d'une 
éclatante série de portiques, style Renaissance, se découpant sur 
le fond du parc en feux de couleurs et reliés par des treillages 
émeraude. Au centre s'élevait un portique de deux tiers plus grand 
que les autres, en guise d'arc de triomphe, surmonté du double 
écusson de France et d'Angleterre. Aux deux coins de droite et de 
gauche s'arrondissaient deux autres portiques ornés des mono- 
grammes étincelants de Leurs Majestés. Sous ces arches brillantes 
l'eau s'élançait en gerbes et retombait en cascades. Les deux bas- 
sins ne formaient qu'une vaste nappe embrasée sur laquelle na- 
geaient des dauphins d'or montés par des amours portant des tor- 
chères à globes et des guirlandes vénitiennes. 

A dix heures, les portes des grands appartements se sont ou- 
vertes, et Leurs Majestés suivies de toute la Cour ont fait leur 
entrée dans la galerie des Glaces. La reine d'Angleterre donnait 
le bras à l'Empereur, l'Impératrice au prince Albert, la princesse 
Mathilde au prince de Bavière, la princesse Royale au prince 
Napoléon '. 

Le feu d'artifice fût tiré au bout de la pièce d*eaa des 
Suisses. Tout est si grand à Versailles, que n^lgré Ténorme 
dimension de la pièce principale, qui représentait le château 
de Windsor, elle parut trop petite. Après le feu, l'Empereur 
ouvrit le bal avec la reine d'Angleterre. A onze heures, la 
Cour se rendit pour le souper dans la salle de l^éra. La 
table de LL. MM. avait été dressée dans la loge d'honneur 
d'où l'on dominait Torchestre et le parterre transformés en 
salle de festin. Les loges et les galeries étaient remplies de 
femmes aux élégantes et riches toilettes. 

Je ne mentionnerai pas toutes l^s. visites, si nombreuses, 
faites par les souverains et les princes étrangers, visites qui 
attestent la célébrité méritée du palais et du musée dans le 
monde entier, je parlerai cependant de celles que fit, le 
34 mai, le 3 et Je 8 juin 1857, le roi de Bavière, dont Tenthou- 

' Moniteur universel. 



Digitized by 



Google 



LE KUSÉE 8» 

9iasme fat tel, <{u*il s'est fait construire depuis, dans ses 
Etats, un palais de Versailles absolument semblable au nôtre, 
da&s Tensemble et les détails K 

Le 21 août 1864, FEmpereur donna une nouvelle fête à Ver- 
sailles, cette fois au roi d*Bspagne don François d'Assise. 
Après les grandes eaux, il y eut spectacle à TOpéra. On re- 
présenta Psyché éd Molière et Corneille, un pas de OUéle et le 
dirertissement des Saisons des Vêpres siciliennes. Après le 
spectacle, on se rendit dans le parc, dont la décoration était 
fort originale. Un double cordon de feux dessinait la configu- 
ration des pièces d*eaU; des gazons et des charmilles. Les 
arbres étaient chargés de globes transparents de couleur 
orange, qui transformaient le parc en un vaste jardin des 
Hespérides. Les eaux des pièces principales jouaient, tein- 
tées de toutes nuances par la lumière électrique ; des feux de 
résine brûlaient dans les vases sculptés, et des feux de Ben- 
gale teignaient tour à tour les bosquets en pourpre ou en 
vert clair. Le faite de la façade du château était illuminé en 
entier. 

Après le feu d'artifice, qui fut tiré derrière le bassin d'A- 
pollon, un souper fut servi dans la galerie des Glaces *. L'or- 
ganisateur de la fête fut M. Alphand. 

Au mois de septembre 4870, le château devint un hôpital 
pour les blessés. Une ambulance internationale hollandaise 
de 45 lits fut établie, dans la galerie de TEmpire, au rez-de- 
chaussée. Arrivés à Versailles, les Allemands organisèrent à 
leur tour une grande ambulance de 400 lits, qui occupa la 
plus grande partie du château'. L'ambulance hollandaise fut 
alors transportée dans la galerie de liOuis XIII et les salles 
des Maréchaux. Pendant les belles journées, les blessés, cou- 
chés dans leur lit, étaient portés sur la terrasse. 

La transformation du musée en hôpital militaire n'occa- 
sionna heureusement aucun dégât grave, et il suffit après 



' Ce Versailles bavarois ne comprend que le corps principal da château. 

* Moniteur universel, 22 août 1864. 

' Les attiques, les salles de Constantine, de la Smala et du Maroc, 
rCKl-de-Bœuf, la chambre de Louis XIV, la salle du Conseil, les petits 
appartements de Louis XV et ceux de Mari&-Antoinette ne dirent pas 
occupés par Tambulance. 



Digitized by 



Google 



90 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

révacuation, d*un nettoyage complet pour remettre les salles 
en état. 

L'événement grave qui a signalé la présence des Aile* 
mands à Versailles, a été la proclamation de Tempire d'Al- 
lemagne, qui eut lieu dans la galerie des Glaces le 4 S jan- 
vier 4874. 

Nous avions à Versailles la douleur de voir, après la défaite 
de la France^ s'organiser sous nos yeux, dans le palais même 
de Louis XIV, un empire militaire destiné à peser sur nos 
frontières mutilées ; nous assistions à la proclamation de l'u- 
nité allemande, qui n'avait pu se faire que grâce à l'unité ita* 
lienne, créée par nous-mêmes, et qui était le résultat d'un 
ensemble de fautes sans précédents dans notre histoire. 

On lit, dans le Moniteur officiel du gouvernement général du 
nord de la France et de la préfecture de Seine-et-Oise, journal 
prussien publié à Versailles, ce qui suit : 

Versailles a été aujourd'hui le théâtre historique d'un des évô- 
nements les plus considérables des temps modernes. Dans une 
cérémonie qui a eu lieu dans la galerie des Glaces du château, 
S. M. le roi de Prusse a solennellement accepté la couronne de 
Tempire d*Àllemagne. 

Le 18 janvier est Tanniversaire du couronnement dû premier roi 
de Prusse, et pour perpétuer le souvenir du jour mémorable où, il 
y a cent soixante-dix ans, Frédéric P'' a ceint la couronne royale, 
la fête des Ordres est célébrée chaque année au château royal de 
Berlin. 

Dès dix heures du matin les députations des différents corps de 
troupes, ainsi que les illustrations militaires et civiles à Versailles 
et des environs se sont assemblées dans les grands appartements de 
Louis XIV. Au centre de la galerie et adossé aux fendtres qui don- 
nent sur le parc, un autel * avait été dressé. Le fond de la galerie 
des Glaces, du côté du salon de la Guerre, était orné d'une 
estrade sur laquelle se trouvèrent les porte-drapeaux avec les 
drapeaux et les étendards de tous les régiments de la troisième 
armée. 

Sa Majesté le roi, précédé de S. Exe. M. le comte de Pûckler, 
grand-maréchal de la Maison et de la Cour, et de M. le comte de 
Perponcher, maréchal de la Cour, et suivi des princes de la Mai- 
son royale, des princes souverains et non souverains de l'Allema- 



* L'aatdl était recouvert d'an drap ronge but lequel ee détachtii la croix 
de fer de Prasee. 



Digitized by 



Google 



LE MUSÉE 91 

gne, ainsi que des princes héréditaiies, est entré à midi et a pris 
place en ikce de Tautel. Aussitôt le serrice divin a commencé, et 
M. le prédicateur de division Rogge a fait une allocution dans 
laquelle il a, avec une éloquence remarquable, relevé le caractère 
à la lois religieux et historique de la cérémonie. Après le serTice 
divin, S. M. le roi s'est avancé jusqu'au fond de la galerie et a pris 
place sur l'estrade. 

On remarque alors à côté du Roi S. A. R, le prince Royal, 
S. A. R. le prince Charles de Prusse, frère du roi, grand-maltre de 
rOrdre de Saint-Jean-donJérusalem, Feldzeugmester général en 
chef de Tartillerie, S. A. R. le prince Adalhert, amiral, S. A. R. le 
grand-duc de Saxe-Weimar, S. A. R. le grand-duc d'Oldenbourg, 
S- A. R. le grand-duc de Bade^ S. A. le duc de Koburg, S. A. le 
duo de Saxe-Meiningen, S. A. le grand-duc de Saxe-Alten- 
burg, LL. AA. RR. les princes Luitpold et Othon de Bavière, 
LL. AA. RR. le prince Gnillaimie de Wurtemberg et le duc Bu- 
gène de Wurtemberg, LL. AA. RR. les grands-ducs héréditaires, 
S. A. le prince héréditaire Léopold de Hohenzollem, S. A. le duc 
de Holstein, etc., etc. 

Les princes de la Maison royale, les grands-ducs, les ducs et les 
autres princes se sont tenus à droite et à gauche de Sa Majesté. 

M. le comte de Bismarck, chancelier, a pris place à droite de 
l'ostrade, le chef d'état-major général, comte de Moltke, le chef de 
rétat-major de la 8* armée, général de Blumenthal, ainsi que les 
généraux commandants, les membres de l'état-major, les officiers 
de tous grades, les conseillers du ministère des affaires étran- 
gères et une foule de personnages illustres se sont trouvés du 
même côté de l'estrade, sur toute la longueur de la galerie. S. Exe. 
M. le baron de Schleinitz, ministre de la Maison du roi, S. Exe. 
M. Delbrûck, président de la chancellerie fédérale, S. Exe. M. de 
Fabrice, gouvemeur^général des départements du nord de la 
France, M. le général de Voigts-Rhetz, commandant de Versailles, 
M. de Nostiz-Walwitz, commissaire civil, M. de Brauchitch, 
préfet de Seine-et-Oise, étaient également au nombre des assis- 
tants. 

S. M. le roi, entouré, par ses ordres, des drapeaux du 1^^ régi- 
ment de la garde, s'est adressé aux princes en prononçant l'allocu- 
tion suivante: 

« Illustres Princes et Alliés I 

» D'accord avec tous les Princes allemands et les Villes libres, 
voua TOUS êtes associés à la demande qui M'a été adressée par 
S. M. le roi de Bavière de rattacher à la couronne de Prusse, en 
rétablissant l'empire d'Allemagne, la dignité impériale allemande 
pour Moi et Mes successeurs. Je vous ai déjà. Illustres Princes, 
ainsi qu'à Mes hauts Alliés, exprimé par écrit. Mes remerciements 
pour la confiance que vous M'aves manifestée, et Je vous ai fait 



Digitized by 



Google 



92 LE CHATEilU B£ VERSAILLES 

part de Ma résolution de donner suite à votre demande. J'ai pris 
cette résolution dans Tespoir qu*ayec l'aide de Dieu Je réussirai à 
remplir, pour le bonheur de l'Allemagne, les devoirs attachés à la 
dignité impériale. Je fais part de Ma résolution au peuple allemand, 
par Une proclamation, en date d'aujourd'hui, que j'ordonne à Mon 
Chancelier de lire. » 

S. Ezc. le comte de Bismarck, chancelier, a ensuite lu la pro- 
clamation adressée par Sa Majesté au peuple allemand : 

« Au Peuple allemand, 

» Nous, Guillaume, par la grftce'de Dieu, Roi de Prusse, savoir 
faisons : 

» Après que les Princes allemands et les Villes libres Nous ont 
adressé l'appel unanime de renouveler, en rétablissant l'empire 
d'Allemagne, la dignité impériale allemande qui n'a pas été exer- 
cée depuis soixante ans, et après que dans la constitution de la 
Confédération allemande des dispositions y relatives ont été prévues, 
Nous avons considéré comme un devoir envers la patrie de donner 
suite à cet appel des Princes et des Villes alliées, et d'accepter la 
dignité impériale allemande. 

» Conformément à ces dispositions. Nous et Nos successeurs, 
porterons désormais, rattaché à la couronne de Prusse, le titre 
impérial dans toutes Nos relations et affaires de l'Empire allemand, 
et Nous espérons en Dieu qu'il sera donné à la nation allemande 
de mener la patrie, sous l'enseigne de son antique puissance, vers 
un avenir heureux. 

» Nous acceptons la dignité impériale dans la conscience de 
Notre devoir de protéger, avec la fidélité allemande, les droits de 
l'Empire et de ses membres, de sauvegarder la paix, de défendre 
l'indépendance de l'Allemagne appuyée sur la force réunie de son 
peuple. Nous l'acceptons dans l'espoir qu'il sera permis au peuple 
allemand de jouir de la récompense de ses luttes ardentes et 
héroïques dans une paix durable et protégée par des frontières 
capables d'assurer à la patrie des garanties contre de nou- 
velles attaques de la France et dont elle a été privée depuis des 
siècles. 

» Quant à Nous et à Nos successeurs de la couronne impériale, 
puisse la divine Providence Nous accorder d'Ôtre le « toujours 
Auguste » de l'Empire, non pas en conquérant, mais en prodiguant 
les dons et les richesses de la paix sur le terrain du bien-être, de la 
liberté et de la morale ! 

)» GUILLAUMB. » 

S. A. R. le grand-duc de Bade, après avoir salué le Roi, a alors 
acclamé Sa Majesté comme Empereur d'Allemagne. L'assemblée 
entière a répété trois fois l'acclamation. A ce moment l'émotion 



Digitized by 



Google 



LE MUSÉE 93 

était à son comble. Tout près du Roi se trouvait le drapeau du 
bataillon des fusiliers du régiment des grenadiers du Roi, traversé 
par les balles à la bataille de Wissembourg. L'Empereur d'Allema- 
gne a embrassé le Prince Royal et les autres membres de la famille 
royale et a donné cordialement la main aux princes. Sa Majesté im- 
périale, du haut, de Testrade, a ensuite reçu les bommages de toute 
rassemblée. Précédé des grandes charges de sa Cour et suivi de tous 
les Princes, Elle a passé devant le firent des différentes députations 
en adressant les paroles les plus gracieuses et les plus encoura* 
géantes aux personnes de mérite et jusqu'au simple soldat. La 
musique militaire a exécuté l'hymne national et des marches triom- 
phales pendant que l'assemblée s'est séparée sous l'impression 
d'avoir assisté au plus grand événement du siècle. 

L*Alleinagne, qui allait nous enlever le] Rhin, FAlsace, la 
Lorraine allemande, Strasbourg et Metz, et détruire l'œuvre 
de notre vieille monarchie, constituait son unité dans le 
palais même de Louis XIYl Tels étaient les résultats de l'i- 
nepte politique des nationalités adoptée par le second Empire, 
et substituée à la politique traditionnelle de Henri If, de 
Henri rv, de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, qu'il 
appelait dédaigneusement une politique arriérée ! 

Après le départ des Prussiens (42 mars 4874], arriva de Bor- 
deaux l'Assemblée nationale. Les Députés ne purent pas tous 
se loger dans la ville ; les logements manquaient, ou ceux qui 
étaient vacants ne pouvaient être loués qu'à des prix honteu- 
sement excessifs. Beaucoup de députés vinrent donc s'ins<- 
laller dans la galerie des Glaces, qui fut, pendant une quin- 
aine de jours, un grand dortoir, où l'un couc hait su une 
banquette, l'autre sur un canapé, les plus heureux sur un 
lit; quelques-uns se firent des espèces de réduits avec des 
jmravents ou des rideaux. 

L'insurrection de la Commune de Paris au 48 mars, força les 
ministères à venir se réfugier à Versailles, et le palais devint 
à la fois le siège du gouvernement et le centre de toutes les 
administrations. Nous donnons leur emplacement, dans le 
tableau suivant, au mois de mars : 

La Guerre, au rez-de-chaussée de l'aile sud des Ministres. 

La Marine, au premier étage de l'aile sud des Ministres. Après 
le départ du ministère de la Querre, qui alla s'instaUer à l'hôtel 4a 
la subdivision militai. % la Marine occupa le rez-de-chaussée de 
l'aile sud des Ministres, 



Digitized by 



Google 



94 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

L'Insiruetian publique, au vestibule de Tescalier de la Reine (38) 
et dans les salles des Amiraux (41-47); plus tard ce ministère 
s'installa à la Surintendance. 

les Afàires étrançères, dans les grands appartements de la Reine 
(115-118). Après le retour des Finances à Paris» les Affaires- 
Etrangères s'établirent dans les salles des Guerriers célèbres 
(64^9). 

£e Commerce et VAgrieuUure, dans les salles du Sacre, de 1792 
et de 1798 (140, 148, 144). 

La Justice, dans la salle des Gardes, Tantichambre du Roi, 
r(£il-de-Bœuf et les petits appartements de Marie-Antolnette (120- 
128). Plus tard, ce ministère alla occuper le premier étage de Taiie 
nord des Ministres. 

L'Intérieur, au rez-de-cbaussée, dans la galerie Louis XIII et les 
salles 32, 48, 49, 50, 51, 52, 53. Plus tard il occupa toute Faile sud 
des Ministres. 

La Préfecture de police prit toute la yieUle aile; au rez-de- 
chaussée les sergents de yiUe; au premier étage, dans les salles des 
aquarelles (146), et à Tétage au-dessus, les bureaux. 

La Préfecture du département de la Seine, quelques salles du troi- 
sième étage du pavillon de Monsieur. 

Les Travaux publics, au rez-de-chaussée, dans les salles des Ta- 
bleaux-plans (26-31) ; — la direction générale des chemins de fer, 
dans les salles des anciennes résidences (84-87) ; — Le secrétaire-' 
général, chez M"»« Dubarry, 

Les Finances, au rez-d&-chaussée dans les salles des Guerriers 
célèbres (54-59) ; — le Trésor, au premier étage de Taile du Midi, 
dans la galerie de pierre contiguô à la galerie des Batailles ; — la 
direction générale des Postes, dans la galerie des Batailles et les 
salles de TBmpire, au rez-de-chaussée de l'aile du Midi (67-79). — 
Le ministère des Finances retourna de bonne heure à Paris, et son 
départ fut le signal de nombreux changements dans les locaux 
affectés aux divers services. Après le départ des bureaux du minis- 
tère, le cabinet du ministre fût installé dans les petits apparte- 
ments de Marie-Antoinette. 
La Banque de France, à Tattique Ghimay. 
La Caisse des Dépôts et Consignations, dans la salle de Marengo 
(80), au rez-de-chaussée de l'aile du Midi. 
Le Conseil d'Stat, dans l'attique du Midi, salles 164-168. 
VStat-major des gardes nationales de la Seine, à l'attique du 
Midi, dans les salles des Résidences et des grands dignitaires de 
l'Bmpire (169-172). 

La Légion d'Honneur, au premier étage, dans la salle de 1830 
(149). 

L'Imprimerie du Journal officiel, à la cour du Maroc, dans les cui- 
sines du palais. 



Digitized by 



Google 



LE MUSÉE 95 

L'^tat-maj^-çénéral du maréchal de Mac-Mahon, dans quelques 
salles du troisième étage du pavillon de Monsieur. 
La caserne des marins de la division Bruat, à la galerie basse de 
I Taile du Midi. 

I Le restaurant Chevet, établi plus tard pour les députés, dans les 

I galeries de TEmpire, au rez-de-cbaussée de l'aile du Midi. 

Les hureauio de la Justice militaire, chargés de juger les corn*- 
mnnards, ne trouvant plus de place à la Grande-Ecurie, furent 
installés b la galerie de pierre du rez-de-cbaussée de Taile du 
Midi. 

M. Thiers avait fixé sa résidence à Vhôtel de la Préfecture, et 
quelques administrations parisiennes s*étaient établies dans la 
Tille : l'Assistance publique, par exemple, rue de TOrangerie. 

Il faut terminer cette longue nomenclature en se félicitant 
que le palais n*ait pas souffert d*un pareil encombrement et 
des nombreux déplacements des ministères, dont je n*ai cru 
devoir signaler que les plus importants. 

Pendant ce temps, M. de Joly et M. Questel transformaient 
rapidement la salle de l'Opéra en salle de séance pour TAs- 
semblée nationale, qui siégeait la première fois le 20 mars. 
Ils appropriaient aussi toute l'aile du Nord aux nombreux 
services de l'Assemblée. L'attique fut affecté aux commis- 
sions ^ Quant au président de TAssembiée, il prit pour loge- 
ment les petits appartements de Louis XV. 

En 4875, M. de Joly construisit la salle des séances de la 
Chambre des députés, et appropria toute l'aile du Midi aux 
divers services de l'Assemblée et à la demeure de son prési- 
dent. La salle de l'Opéra, Taiie du Nord, et les petits apparte- 
ments de Louis XV restaient affectés au Sénat, aux divers 
services de cette Assemblée et au logement de son président. 
Enfin, le 2 août 4879, les Chambres tinrent leur dernière 
séance au château. Le musée redevint dès lors à peu près ce 
qu'il était avant les événements de 4870. 

Le 22 octobre 4878, le président de la République, maréchal 
de Mac-Mahon, offrait aux princes et aux industriels étran- 
gers qui avaient pris part à l'exposition universelle une fête 
au château. Cette fête fut fort belle ; les grandes eaux du 
parterre du Nord éclairées à la lumière électrique, le par- 

* Lft oélM)re commission des marchés tentit ses séances dans le selle 
des Àeedémîeiens (l52). 



Digitized by 



Google 



96 LE CHAJEATJ DE VERSAILLES 

terre lui-même illuminé en verres de couleur, le tapis yert 
éclairé par vingt appareils Jablochkof, un feu d'artifice dont 
le bouquet fût splendide, la galerie des Glaces ruisselant de 
lumière, un bal qui, pour n'être pas exclusivement aristo- 
cratique, n*en fut pas moins très-brillant et très-animé, un 
buffet plantureux, charmèrent les 42^000 invités. Malheureu- 
sement, de mauvaises mesures avaient été prises pour la 
sortie et la disposition du vestiaire; elles amenèrent un dé- 
sordre prodigieux à la fin de la fête. Le lendemain on trou- 
vait rassemblés en un tas gigantesque : 4532 pardessus ou 
paletots, 544 pelisses, sorties de bal, pèlerines et cache-nez, 
345 chapeaux d'hommes, un grand nombre de parapluies, 
47 chignons, 9 perruques et 1 paire de bottes. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE VIII 



LES AILES 



Les deux ailes du château servaient à loger les princes, 
quelques grands seigneurs et les courtisans. 

Vaile du Nord se composait : 4^ d'une suite d'appartements 
sur les jardins et d'une galerie ou long corridor S parallèle 
aux appartements et destinée à leur servir de dégagement ; 
— 2<» d'un bâtiment élevé le long de la rue des Réservoirs, et 
séparé du précédent par une cour coupée en deux par un 
troisième bâtiment. 

Vaile du Midi se composait aussi d'une suite d'apparte- 
ments sur les jardins, d'un bâtiment sur la rue de la Surin- 
tendance, séparé du précédent par une cour, au milieu de la- 
quelle étaient deux corps de logis séparés l'un de l'autre par 
un grand degré *. L'escalier des Princes servait à monter au 
premier étage de cette aile *. 

Les appartements des deux ailes ont été complètement 



* Ces corridors, convertis aujourd'hoi en galeries de sculptures, étaient 
<elairés avant 1747 par des lanternes avec des bougies jaunes. En 1747 on 
7 plaça des lampes & huile, qui coûtaient 3 sols par Jour et duraient beau- 
coup plas longtemps que les bougies (Lutnis, VIII, 95). 

' Voir les plans de Blondel. — C'est par ce degré, situé en face du 
Grand-Commun, que se faisait le service de la Bouche du Roi. 

* La très-belle voûte de TescaUer des Princes était unie et sans orne- 
BM&ts ; eUe a été détruite par Louis^PhiUppe pour faire la salle des Rési- 
ilaaces (lOO) et donner accès de l'attique du midi à Tattique du principal 
corps (Chimay, etc.). Le plafond actuel de Tescalier des Princes est laid, 
lourd, et date de Louis-Philippe. 

T. II. 7 



Digitized by 



Google 



98 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

détruits par Louis-Philippe et remplacés par des galeries ou 
de grandes salles. Il n'y a pas trop à regretter cette trans- 
formation, les appartements de cette I2firtie du palais étant, 
sauf quelques belles pièces, composés d'entre-sols et de cabi- 
nets sans valeur artistique. 

Je ne veux indiquer ici que deux appartements, ceux de 
Dangeau et de Saint-Simon, les deux historiens du château. 
Dangeau demeurait dans Taile du Midi, du côté du jardin et 
au second étage, sur remplacement occupé aujourd'hui par 
Textrémité de la galerie des portraits (salle 467), par la salle 
168 (portraits anglais) et par la voussure de la galerie des 
Batailles, du côté de Tescalier des Princes. 

Saint-Simon était logé dans l'aile du Nord, au premier 
étage, sur remplacement des salles 100 et 404. 

Je n'ai pu retrouver où était le logement de Racine. 
Louis XIV lui avait donné, le 20 juin 1695, celui du mar- 
quis de Gesvres ; quand Racine mourut, son logement passa 
à M"^ de Charolais, princesse de la maison de Condé [27 oc- 
tobre 1699), ce qui prouve que l'appartement du poète de- 
vait être assez beau. 

La Dauphine de Bavière occupa, en 4682, à l'extrémité de 
l'aile du Midi, un appartement remplacé aujourd'hui par la 
salle 449* et une partie de la galerie des Batailles. C'est là 
qu'elle mit au monde, le 6 août 4682, le duc de Bourgogne. 
Nous croyons devoir reproduire la relation qu'a donnée le 
Mercure de cette naissance et des manifestations de joie aux- 
quelles elle donna lieu. 

Le mardi, quatrième du mois d'août, après que M™^ la Dauphine 
eut soupe, elle commença à sentir quelques douleurs dans les reins. 
Elle le dit à la Reine et la pria de n'en point parler. Cette princesse 
étant toujours du caractère que je vous ai dépeint dans la relation 
de son mariage, avoit trop de fermeté pour vouloir, sur de légères 
douleurs, mettre tout le monde dans cette espèce de trouble qu'elle 
savoit bien que devoit causer la première connoissance que l'on 
auroit de son mal. Il étoit tard, et elle aimoit mieux souffrir un peu 
sans se plaindre, que d'exposer toute la Cour à passer la nuit sans 
aucun repos. Cependant ce mal ayant redoublé à une heure après 
minuit, le bruit en fût répandu quelque temps après. Monseigneur 

' Ou salle de 1830. 



Digitized by 



Google 



LES ÀILKS 99 

demeura toujours auprès de M"® la Dauphine, el ne voulut point 
sortir de sa chambre de toute la nuit. Tout Versailles apprit ce qui 
se passoit. Jugez de l'agitation qui parut alors dans une aussi 
grande Cour que celle de France. Tout y flit en mouvement. 
Les princes et les princesses du sang qui n'étoient point encore 
couchés se rendirent aussitôt chez M""^ la Dauphine. Les autres 
ayant été éveillés, y vinrent un peu après. Des courriers partirent 
en diligence pour avertir ceux qui étoient à Paris. On envoya des 
relais sur le chemin. Il fut éclairé comme si le jour eût déjà paru 
par la quantité de flambeaux que faisoient porter ceux qui alloient 
et yenoient; et toute la Cour réveillée à ce grand bruit accoui*ut 
dans les antichambres de Tappartement de M"*^ la Dauphine, et 
dans la galerie par où Ton passe pour y aller. 

Comme il n'y avoit aucune apparence qu'elle dût accoucher sitôt, 
on ne voulut point aller éveiller le Roi. Enfin, sur les cinq heures 
du matin, on jugea à propos de lui apprendre l'état où étoit cette 
princesse. Il se leva aussitôt, et au lieu d'aller chez elle et de pa- 
rottre alarmé, il usa de la prudence et de la modération qui lui sont 
ordinaires. 11 crut que dans une journée où les prières étoient né- 
cessaires pour attirer le secours du ciel, la première chose qu'il 
devoit faire étoit d'entendre la messe. Il la fit dire, et environ à 
six heures du matin il alla voir en quel état les choses étoient. La 
Cour grossissoit à tous momens. Les moins diligens se rendoicnt 
de toutes parts aux environs de l'appartement de M™* la Dauphine, 
et Ton Yoyoit sans cesse arriver ceux k qui des courriers a voient 
été dépêchés. On eût dit que toute la Cour, et toute la noblesse de 
France, environnoit l'appartement de la princesse malade. On n'en 
pouvoit approcher, tandis que le reste du. château paroissoit désert. 
II y eut, et le même empressement et la même foule jusqu'à neuf 
heures, que le Roi, voyant que les douleurs de M"* la Dauphine 
étoient fort diminuées, sortit de chez cette princesse pour aller au 
Conseil. 

La plupart des princes et des princesses qui avoient veillé toute 
la nuit allèrent prendre quelques heures de repos. Cependant il ar- 
rivoit toujours du monde nouveau, et quoiqu'un nombre infini de 
personnes de qualité se fussent retirées, l'afQuence paroissoit tou- 
jours égale, et je crois même pouvoir assurer qu'elle étoit plus 
grande et qu'elle augmentoit toujours. 

La Reine passa toute cette matinée, ou en prières, ou auprès de 
M°** la Dauphine. Le Conseil ne fut pas plutôt fini, que le Roi revint 
chez cette princesse. Il la trouva dans un assez bon état et y de- 
meura quelque temps. Il la fit manger, et sortit ensuite avec la 
Reine, chez laquelle il vint dtner, accompagné de toute la Maison 
royale. Ce prince ayant su, sur la fin de son dîner, que M"® la Dau- 
phine étoit en repos, jugea que sa présence ne lui étoit point encore 
nécessaire. Ainsi, après avoir remené la Reine jusqu'en son appar- 
tement, il alla travailler comme de coutume. Vous savez. Madame, 



Digitized by 



Google 



iOO LE CHATEAU DE VERSAILLES 

que tous les jours, au sortir de table, ce monarque se renferme 
dans son cabinet et qu'il s'y applique jusques au soir à ce qui 
regarde le bien de l'Etat, pendant que toute la Cour n'a point d'au- 
tre soin que de choisir les plaisirs qu'elle prendra les aprës-dtnées. 

Outre les courriers dépêchés aux princes, on avoit envoyé en di- 
vers endroits, à Paris et à Versailles, pour ordonner des prières. 
Des sommes considérables furent délivrées en mâme temps pour 
des aumônes. Le Roi en fait beaucoup d'inconnues. Quantité de 
malheureux s'aperçurent dans cette rencontre du redoublement de 
ses libéralités. 

Sur la fin de l'après-dînée, M"« la Dauphine sentit des douleurs 
très- violentes. Le Roi n'en eût pas été plutôt averti, qu'il vint au- 
près de cette princesse. La plus grande partie des ambassadeurs, 
des envoyés et des résidens des princes étrangers, ayant appris ce 
qui se passoit, se rendirent à Versailles, afin de savoir la nouvelle 
de l'accouchement dans le même instant qu'on la publieroit, et d'en 
faire part sur l'heure à leurs Maîtres. Le chemin fût de plus en plus 
couvert de ceux qui alloient de Paris à Versailles, ou qui revenoient 
de Versailles à Paris. Ce n'étoient que courriers et carrosses en 
relais. La même chose s'est remarciuée sur ce chemin plusieurs 
jours après la naissance de M^*" le duc de Bourgogne, tout ce qu'il 
y a de personnes d'une qualité distinguée dans le royaume en ayant 
été témoigner leur joie à Leurs Majestés. 

Celles qui arrivèrent le mercredi au soir n'avoient pas encore su- 
jet d'en faire paroître. L'abattement et la consternation avoient com- 
mencé à prendre la place de la joie que l'on avoit ressentie à la 
première nouvelle que M™^ la Dauphine étoit en travail. On l'avoit 
d'abord laissée échapper, parce qu'il y avoit longtemps que Ton 
attendoit l'heureux moment où cette princesse accoucheroit, et 
qu'on le croyoit tout proche; mais les choses changèrent bien, lors- 
que la longueur du travail eût fait envisager le péril. Les soins et 
les prières de la Reine redoublèrent. La piété de cette vertueuse 
princesse est connue, et il n'y a personne qui ne sache combien elle 
a toujours fait paroi tre d'amour aux princes et aux princesses ses 
enfants. Le Roi tftchoit cependant à donner de la consolation à 
^me i^ Dauphine. Il se servoit pour cela de cet air tout engageant 
et de ces manières qui enchantent, lorsqu'il descend de la migesté 
à laquelle les rois sont assujettis, et qu'ils ne peuvent presque ja- 
mais se dispenser de garder. 

La Reine et les princesses du sang agissoient sans cesse pour 
rendre à M"^" la Dauphine toutes les sortes de services que les 
femmes peuvent rendre dans une occasion de cette nature. Le Roi 
et MB<' le Dauphin n'oublièrent rien de leur côté et soutinrent M™® la 
Dauphine, qui eut besoin de se promener dans la chambre. Comme 
ses douleurs ne cessèrent point, ils y passèrent la nuit, sans que l'un 
ni l'autre voulût se déshabiller. Pendant cette soirée du mercredi, 
la nuit du mercredi au jeudi, et la journée du jeudi jusques à 



Digitized by 



Google 



LES AILES 101 

ITieure de raccouchement de M"*® la Dauphîne, il n'y a rien de si 
tendre qne oe qui se passa entre le Roi et cette princesse. La douleur 
donne de la grâce aux choses qu'on dit, et fournit des eitpressions 
vives et naturelles. Jugez de ce que se peuvent dire des personnes 
qui ont de l'esprit inâniment et qui se parlent en ces temps-là. 

Pendant que M*"" la Dauphine soufiroit le plus, elle dit au Roi qu'il 
lui étoit fâcheux d*avoir connu un si bon prince et d'avoir eu un si bon 
père et un si bon mari, pour les quitter sitôt. Le Roi, qui de son côté 
renchérissoit sur ces marques de tendresse, lui dit qu'il scroit con- 
tent qu'elle eût une fille, pourvu qu'elle soufirtt moins et qu'elle fiit 
plus tôt délivrée. Ce.tte princesse dit à Sa Majesté dans un autre 
temps, que son embarras ne venoit ni de ses douleurs ni de la crainte 
de la mort ; qu'elle oublieroit volontiers ses peines et qu'elle étoit 
prête de mourir, pourvu qu'en mourant elle laissât un prince qui obli- 
geât le Roi et M*** le Dauphin à se souvenir d'elle. Elle dit encore dans 
ses douleurs les plus violentes, que ce qui causoit sa plus grande 
peine, c'étoit d'en donner au Roi et de voir que la bonté qu'il a voit 
pour elle le faisoit souffrir lui-même en le faisant compatir trop for- 
tement à son mal. Quoiqu'elle ait souffert longtemps, elle a con- 
servé le même caractère de grandeur, et son esprit a paru toujours 



Le jeudi matin, le Roi alla à la messe, et quoiqu'il eût veillé, il 
ne laissa pas de tenir conseil à son ordinaire. Ainsi ce prince a 
partagé deux jours et presque deux nuits, entre ses prières, les 
soins de l'Etat et sa tendresse pour M"^** la Dauphine... 

Quoique la chambre f&t remplie des princes et des princesses du 
sang, et d'un assez grand nombre d'autres personnes dont la pré- 
sence y étoit nécessaire pour le service, le Roi jugeant que le mo- 
ment de l'accouchement étoit proche, et se servant de cette pré- 
sence d'esprit qui ne l'abandonne jamais, reconnut d*un coup d'œil, 
malgré le nombre de tant de personnes pressées dans la chambre, 
qne M. le prince de Conty n'y étoit pas. Il ordonna aussitôt qu'on 
l'allât chercher... La chambre étoit alors remplie de LL. MM., de 
li^ le Dauphin, de Monsieur, de Madame, de M"« d'Orléans et des 
princes et princesses du sang qu'on avoit mandés à cet accouche- 
ment, suivant le droit que leur naissance leur donne d'y être pré- 
sens. Il y avoit encore plusieurs dames de la première qualité, à 
qui leurs charges acquièrent le privilège d'y demeurer, et dont le 
service étoit nécessaire à la princesse. Quoiqu'on fîit sans mouve- 
ment, chacun faisoit voir une impatiente attente de ce qui arrive- 
roit. Un murmure bas et inquiet étoit entendu dans toute la cham- 
bre. Une tristesse mêlée de joie y régnoit. Une attention curieuse 
s'y faisoit distinguer. 

Cependant les pressantes douleurs de l'accouchement redoublè- 
rent à M™* la Dauphine. On craint, on a l'esprit en désordre. Le 
sieur Clément, qui devoit accoucher cette princesse, avoit beau- 
coup plus lieu de se troubler que les autres. Il devoit craindre 



Digitized by 



Google 



102 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

pour elle et pour lui. La préseoce de Sa Majesté le devoit intimider, 
et la crainte de mal faire pouvoit T empocher de réussir. Aucune de 
ces choses ne lui fit impression. Il oublia, et le lieu où il étoit, et 
le rang de la personne qui attendoit son secours ; et en s'acquittant 
de ce qui le regardoit, il se posséda si bien, que le Roi a dit depuis 
qu'il avoit remarqué qu'il étoit sage. Chacun étant attentif, comme 
je viens de le marquer, M°^° la Dauphine accoucha à dix heures et 
un quart, cinq à six minutes. 

Le Roi, qui est prévoyant et judicieux en toutes choses, avoit 
craint que M"*^ la Dauphine accouchant d'un prince, l'excès de sa 
joie ne fût dangereux pour elle, si elle l'apprenoit dans le môme 
instant. Ainsi Sa Majesté étoit convenue avec le sieur Clément de 
quelques paroles par lesquelles il lui feroit entendre d'abord de 
quel enfant cette princesse seroit accouchée. Le sieur Clément les 
prononça ; mais le ton de sa voix et ses yeux en dirent trop. Mon- 
sieur comprit le mystère. Il dit à demi ce qu'il avoit découvert, et 
n'acheva point. Sa Majesté annonça aussitôt cette nouvelle et 
nomma le prince duc de Bourgogne... 

Tout ce qui se passa alors dans la chambre où ce prince venoit 
de naître ne sauroit être décrit, et il seroit impossible d'en expri- 
mer tous les mouvemcns. Ceux mêmes qui y étoient ignorent ce 
qu'ils ont fait et ce qu'ils ont dit, et l'on peut connoitre par là qu'ils 
ne peuvent rapporter fidèlement ce qu'ont fait les autres. Ce qui 
suivit est encore plus surprenant. Il passe tout ce qu'on s'en peut 
imaginer. On entr'ouvrit deux portes dans le même temps pour an- 
noncer la grande nouvelle, qui n'étoit encore sue que de ceux qm 
étoient dans la chambre de M*"^ la Dauphine. Le Roi en ouvrit une 
et dit aux princesses, aux duchesses et aux autres dames du pre- 
mier rang : « C'est un prince. » La dame d'honneur apprit la même 
chose aux hommes qui étoient dans une autre antichambre. L'éclat 
qui se fit alors est inouï, et le mouvement presque incroyable... Les 
uns tâchoient de percer la foule pour aller publier partout l'heu- 
reuse nouvelle qu'ils venoient d'apprendre ; et les autres, sans bien 
savoir où ils alloient, ni ce qu'ils faisoient, tant ils étoient trans- 
portés, forcèrent la porte de la chambre de M™« la Dauphine... 
Chacun embrassoit ceux qui étoient les plus proches, sans distinc- 
tion de qualité. On ne voyoit que larmes de joie, et ceux qui se haïs- 
soient oublioient leurs démêlés pour se réjouir ensemble de la nais- 
sance du prince. Plusieurs valets se trouvèrent, sans savoir où ils 
étoient, ni comment ils y avoient été portés, dans l'antichambre 
avec les princes et les dames de la première qualité. Le Roi défen- 
dit qu'on chassât personne et dit qu'ils n'avoient pas été maîtres 
de leur joie... Rien n'égala le zèle et l'activité de M. d'Ormoy. Il 
traversa plusieurs fois les antichambres, descendit les escaliers et 
les remonta, publiant toujours qu'on avoit un prince; et il s'enroua 
tellement, qu'il demeura longtemps après cela sans qu'on put l'en- 
tendre parler... 



Digitized by 



Google 



LKS AILES 103 

Je reyiens à la chambre de M™® la Dauphine. M*^ le duc de Bour- 
gogne 7 fut ondoyé par M. le cardinal de Bouillon^ grand aumônier 
de France, qui étoit avec Tétole, en camail et en rochet. La céré> 
monie se fit en présence de M. le curé de la paroisse de Versailles ; 
et sitôt qu'elle fut faite, on alla remuer le prince dans le cabinet de 
lime i^ Dauphine, d*où on le rapporta un peu après pour le faire 
voir à cette princesse. Ensuite, M"** la maréchale de la Motte étant 
entrée dans une chaise à porteurs, on le mit sur ses genoux, et il 
fut ainsi porté jusque dans l'appartement qu'on lui avoit préparé. 
M. le marquis de Seîgnelay, secrétaire d'Ëlat et trésorier de l'Or- 
dre, y vint aussitôt de la part du Roi et lui apporta la croix du 
Saint-Esprit, parce que les fils de France naissent avec l'Ordre ^.. 

Enfin, après tant de soins, d'inquiétudes, de fatigues et d'alarmes 
pendant deux jours et deux nuits, il étoit temps de laisser W^^ la 
Dauphine en repos, et que le Roi en allât prendre. Il falloit pour 
oéla sortir de la chambre de cette princesse et essuyer des trans- 
ports de joie dont un prince moins affable que le Roi n'auroit pu 
s*accommoder. Il falloit passer au milieu de tout ce qui compose la 
Cour de France, grands seigneurs et autres. Ces tendres transports 
dont tout le monde étoit possédé firent oublier à plusieurs ce qu'ils 
étoîent. Chacun se jeta à ses pieds et embrassa ses genoux ; et tel 
qui dans un autre temps n'auroit osé en approcher de bien loin, 
animé par l'excès de sa joie, se môloit parmi les autres, sans faire 
réflexion sur sa témérité. L'exemple l'autorisoit, et chacun servoit 
d'exemple à l'autre. La foule empôchoit que Ton distinguât per- 
sonne. Quelques incommodités qu'en reçût le Roi, il les soufiroit 
d*un air si engageant, que la hardiesse de ceux qui auroient dû 
être les plus timides en prenoit de nouvelles forces. 

Imaginez-vous que depuis l'appartement où M"*® la Dauphine est 
accouchée jusques chez la Reine, où LL. MM. allèrent souper, il y 
a une antichambre, la salle des Gardes de M"® la Dauphine, une 
très longue galerie *, le pallier d'un grand escalier', avec des retours, 
diverses salles ^, la salle des Gardes de la Reine ' à traverser, et 
que tous ces lieux étoient tellement remplis de monde, qu'on peut 
dire que ce prince fut porté à table depuis la chambre de M"*^ la 
Dauphine jusqu'au lieu où il soupa^. 

Pour M«' le Dauphin, ce qu'il avoil vu souffrir à M™® la Dauphine 
et les choses tendres qu'elle lui avoit dites l'avoient pénétré d'une 
douleur qui le tint longtemps tout abattu. Joignez à cela l'accable- 



^ Voir le tableau de Dieu (n° 2094), dans la salle 115. et le catalogue de 
M. Soulié. 

^ Galerie n^ 150, dans l'aile du Midi. 

' L'escaJier des Princes [147]. 

" La salle des Marchands (n° 145), les salons n^^ 144 et 140. 

» N» 118. 

* Dans l'antichambre de la Reine, salle 117. 



Digitized by 



Google 



104 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ment où ses veilles l'avoient mis. Aussi quand d*un excès de Iris- 
tesse il fallut passer à la grande joie, il eut de la peine à la soute- 
nir. Ce i\it pour lui un si vif saisissement, qu'il ne put d*abord bien 
reconnottre Tétat où il se trouvoit. Il baisa toutes les femmes qui 
étoient dans la chambre de M"*° la Dauphine... 

Il faut maintenant vous dire ce qui se passa dans les cours et 
dans la place du château, ainsi que dans tout Versailles. Un garde 
du Roi dormoit sur une paillasse ^ dans le moment que- M™* la 
Dauphine accoucha. Il entendit l'extraordinaire éclat que l'épa- 
nouissement de la joie fit faire et que je n'ai décrit qu'imparfaite- 
ment. Il se réveilla en sursaut à ce grand bruit, et ayant compris, 
quoique dormant encore à demi, qu'il venoit de naître un prince, 
il mit sa paillasse sur son dos, et, sans rien dire à personne, courut 
le plus vite qu'il lui fut possible jusqu'à la première cour. Là il mit 
le feu à cette paillasse, et presque au même moment un nombre 
infini d'autres feux furent allumés, sans qu'on en eût préparé aucun. 
On voyait chacun voler. Les uns s'empressoient à chercher du bois; 
et les autres, dans l'ardente passion d'être des premiers à marquer 
leur zèle, prirent tout ce qu'ils trouvèrent, brûlèrent des bancs et 
des tables et mirent au feu plusieurs autres meubles. 

Ceux q\xi étoient couchés se relevèrent, et il y eut plusieurs danses 
où des personnes de qualité se mêlèrent avec les bas officiers et le 
peuple. Ces réjouissances eurent à peine commencé, qu'on vit cou- 
ler des fontaines de vin aux deux côtés de la première grille du châ- 
teau. Toutes celles des cours jetèrent aussi du vin au lieu d'eau. 
On en envoya plusieurs muids à la geôle et aux ateliers, afin que 
le grand nombre d'ouvriers qui sont à Versailles ne fit point de 
confusion en se mêlant avec les soldats de la Garde ft'ançoise et de 
la Garde suisse, qui célébrèrent cette naissance avec des emporte- 
mens de joie qui passent tout ce qu'on s'en peut imaginer. Ils firent 
du feu de tout, et brûlèrent même quantité de choses dont on ne 
leur auroit pas permis de disposer dans un autre temps*. 

Le Roi vit en passant tout cet agréable désordre et dit : « Il les 
faut laisser faire, pourvu qu'ils ne nous brûlent pas. » 

Un des domestiques de M. Bontemps ' voyant éclater la joie de 
tout le monde, et principalement celle de son maître, en fut péné- 
tré si vivement, que, s'étant déshabillé, il jeta tous ses habits dans 
le feu. Il ne s'en repentit point, et loin d'avoir du chagrin de les 
voir brûler, sa joie fût toujours également forte. Sa Majesté sut ce 
qu'il avoit fait et lui fit donner un très-bel habit avec 50 louis. 

On fit aussi des feux et l'on défonça quantité de tonneaux devant 
les hôtels de MM. les ministres; et M. de Montausler fit connoître 



* Les Gardes couchaient dans les salles sur des paillasses ; de là 
Tex pression : être de pailiastût pour être de garde. 

* Par exemple, des parquets. 

* L'un des premiers valets de chambre du Roi . 



Digitized by 



Google 



LES AILES \Qô 

sa joie par les plus éclatantes marques qu'il lui fût possible d'en 
donner en si peu de temps. 

Ces réjouissances ont duré plusieurs jours et ont toujours aug- 
menté. Il y a eu des illuminations de toutes sortes de manières, et 
Ton n'a point épargné l'artifice... et tous les feux de Versailles don- 
nant un nouvel éclat à l'or dont le château est couvert, il ne s'est 
peut-être jamais rien vu de si brillant. 

C'est dans Taile du Midi, au milieu de la cour de la Surin- 
tendance, que M. Edmond de Joly, architecte de TAssemblée 
nationale, a construit, en 4875, la salle des séances delà 
Chambre des Députés, en môme temps qu'il appropriait aux 
divers services de la Chambre toute l'aile du Midi. 

Les travaux commencés le 31 mai 4875 furent menés avec 
la plus grande activité et terminés le 4^' décembre ; on avait 
travaillé nuit et jour. En septembre, on paya 46,000 journées 
d'ouvriers et 20,94 4 en octobre. Les dépenses se sont élevées à 
2,63^,000 francs pour la construction de la salle, l'appropria- 
tion de Taile entière aux divers services, et la restauration de 
toutes les façades de l'aile, qui étaient presque partout en 
assez mauvais état. 

La salle est éclairée par un plafond en verre, qui est sus- 
])endu à quatre fermes en fer, pesant ensemble près de 
400,000 kilogrammes et reposant sur quatre grosses piles de 
briques. 

Les peintures décoratives du plafond et de la salle sont 
de MM. Rubé et Ghapron ; celles du plafond représentent la 
Guerre, l'Agriculture, le Commerce et l'Industrie, et la Paix. 
Le tableau placé au-dessus du Président est de Couder et a 
pour sujet l'Ouverture des Etats-Généraux de 4789. Les deux 
tapisseries qui se trouvent à droite été gauche du tableau de 
Couder ont été exécutées aux Gobelins sur les dessins de 
Lebrun et représentent des Maisons royales. 

La salle contient 565 places numérotées, et au fond, sur le 
pourtour, il y a encore 300 places. 

Le logement de la Présidence est établi au pavillon de Pro- 
vence ou de Monsieur, dont il occupe le second et le troisième 
étage (du côté de la cour) ; il comprend aussi la salle de Ma- 
rengo (salle 80), qui forme le grand salon de réception. 
Le cabinet où Ton devait mettre aux arrêts les députés ré- 



Digitized by 



Google 



106 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

voilés contre J*autori té du Président, est situé au premier 
étage, sur la cour des Princes, et occupe une partie de Tancien 
appartement de la duchesse de Luynes, dame d^honneur de 
Marie Leczinska. On y entre par la porte qui est à gauche de 
la statue de Louis XIV par Warin, sur le palier de Tescalier 
des Princes. 

La Chamhre des Députés a tenu sa première séance dans 
cette salle le 8 mars 4876 ; le Congrès s*y est réuni pour la 
nomination de M. Grévy à la présidence de la République le 
30 janvier 4879. 

La loi du S2 juillet 4879, qui ordonnait que les Chambres 
cesseraient de siéger à Versailles à partir du 3 novembre 
4879, décida en même temps que les locaux du palais de 
Versailles alors occupés par le Sénat et la Chambre des Dé- 
putés conserveraient leur affectation, et que les séances du 
Congrès se tiendraient dans la salle de la Chambre des 
Députés. Ainsi le château reste le Palais du Parlement à Ver- 
sailles. 

La dernière séance de la Chambre des Députés a eu lieu le 
l août 4879. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE IX 



LA CHAPELLE 



Nous avons déjà dit ^ que la première chapelle du château, 
celle de Louis XIII, occupait, au premier étage, remplacement 
du vestibule de Tescalier de la Reine, et qu'elle fut détruite 
en 4671, lors de la construction de cet escalier. En attendant 
Tacbôvement de la chapelle qui devait la remplacer, et que 
Ton élevait sur remplacement actuel du vestibuble de la 
cour de la Chapelle et du salon d'Hercule, on établit une cha- 
pelle provisoire qui fut bénite en 4672. 

Il était d'usage à la Cour d'avoir deux stations par an, au 
Carême et à TA vent, et quelques sermons à la Pentecôte. Les 
prédicateurs les plus autorisés venaient prêcher au Louvre, 
au Palais- Royal, à Saint-Germain, quelquefois aux Tuileries 
ou à Fontainebleau*. De 4662 à 4669, Bossuet se fit souvent 
entendre au Louvre et à Saint-Germain, mais il ne prêcha 
jamais à Versailles, quoi qu'en dise M. Vatout. Nous avons 
déjà dit que l'historiographe de Louis-Philippe attribuait à 
Bossuet le Dieu seul est grand, mes frères, admirable début de 
l'oraison funèbre que Massillon i5rononça, à Paris, à la mort 
de Louis le Grand en 4745! Ajoutons que Bossuet ne pro- 
nonça aucune de ses oraisons funèbres à Versailles. 



* Tome I^**, page 203. 

' L'abbâ Uorbl, Us Orateurs saer/s à la cour de Louis XI V^ 187*2, 
2 voU in-8°. — Nous noas sommes beaucoup ser^i de cet excellent ouvrage, 
ainsi que de Dangeau, pour la réçlaclion de ce chapitre. 



Digitized by 



Google 



108 LE CHATEAU DE \TSRSAILLES 

Les prédicateurs qui montèrent dans la chaire des ancien- 
nes chapelles de Versailles furent le P. Bourdaloue, qui prêcha, 
de 1669 à 1697, six Carômes et sept Avents à Versailles. Tout 
le monde sait quel fut Tenthousiasme soulevé par les bril- 
lantes improvisations du célèbre Jésuite, dont les sermons 
forment un vivant tableau des désordres de la Cour. On se 
figure difficilement qu'un prédicateur ait osé tenir un lan- 
gage aussi sévère devant le Roi et les courtisans. Il leur 
reproche, en eff'et, d'adorer l'idole de la Fortune ; il attaque 
vertement leur ambition, leur luxe, leur faste, leur manqué 
de conscience, de charité et de religion, leurs débauches 
qu'ils cherchaient à déguiser en leur donnant le nom de ga- 
lanteries, leur passion pour le jeu, leur oisiveté amollissante; 
il les accuse môme de ne payer ni leurs créanciers ni 
leurs gens de service. 

Bourdaloue a donc prêché dans Tancienne chapelle de 
Louis XTII. 

La chapelle provisoire entendit Dom Cosme, général des 
Feuillants (carême de 4671), le P. Bourdaloue (carême de 
1672), Tabbé de Saint-Martin, aumônier du Roi (avent de 1677), 
M. de Grignan, coadjuteur d'Arles (1678), le P. Bourdaloue 
(carême de 1680], l'abbé des Alleurs, aumônier du Dauphin 
(avent de 1680), et, en 1682, l'abbé Fléchier. 

La troisième chapelle, celle qui était sous le salon d'Her- 
cule et au vestibule de la cour de la Chapelle, fut bénite 
devant Leurs Majestés, le 30 avril 1682, par l'archevêque de 
Paris *. Elle occupait le salon d'Hercule et le vestibule situé 
au dessous. A la hauteur du premier étage, il y avait une 
grande tribune et deux lanternes dorées, en face de l'autel, et 
une rangée de tribunes à droite et à gauche. L'autel était sur 
le côté nord ; il était décoré de deux anges en bois peint et 
doré, qui sont placés aujourd'hui dans l'église de Marly. 
Cette chapelle est représentée sur deux tableaux du Musée ; 
le sujet du premier » est le mariage du duc de Bourgogne ; le 
second*, peint par Antoine Pezey et^ravé par Sébastien 



Gazette, 1682, p. 262. 

N^ 2095, placé dans la chambre de la Reine. 

N^ 164, placé dans la Balle n^ 9. 



Digitized by 



Google 



LA CHâP£LL£ 109 

Leclerc ^ représente Louis SIY recevant le serment du mar- 
quis de Dangeau comme grand maître de Tordre de Saint- 
Lazare*. On retrouve encore cette chapelle sur plusieurs 
gravures du temps : rAimanach de 4698 (mariage du duc de 
Bourgogne), — Talmanach de 4707 (le cardinal Gualterio rece- 
vant la barrette), et sur deux petites vignettes de Vlmitation 
de Jésus-Christ traduite par Tabbé de Choisy '. 

L*acte le plus important qui se soit accompli dans cette 
chapelle est le mariage de Louis XIV avec Françoise d'Aubl- 
gné, marquise de Main tenon, c Probablement dans la nuit du 
42 juin 4684, sept personnes se réunissaient mystérieusement 
dans la chapelle de Versailles; c'étaient, outre Louis le 
Grand et Françoise d'Aubigné, le Père de la Chaise qui dit la 
messe, Tarchevôque de Paris * qui donna la bénédiction, les 
marquis de Louvois et de Montchevreuil qui furent les té- 
moins, et le valet de chambre Bontemps qui prépara Taulel 
et servit la messe''*. » 

Cette troisième chapelle vit aussi le mariage du duc de 
Bourgogne le 7 décembre 4697. 

Les prédicateurs qui s'y firent entendre furent : le P. Bour- 
daloue (4684, 1686, 4689, 4691, 4693, 4697). qui prononça, le 
46 décembre 4691, son fameux sermon sur Fhypocrisie, « le 
plus beau sermon du monde », dit Dangeau, dans lequel il 
prenait à partie Molière et blâmait le Tartufe avec une rigueur 
non justifiée;— le P. Soanen, de l'Oratoire (4 686, 4688, 4695), 
orateur d'une rare éloquence et d'une sévérité telle, que 
Louis XIV appelait ses sermons «la trompette du ciel. » C'est 
lui qui dit un jour aux bâtards du Roi et de M°^® de Montes- 
pan : « Avez-vous jamais pensé que cette origine dont vous 
vous glorifiez avec tant d'insolence et de hauteur ne fut peut- 
être que le fruit de l'intrigue, de l'intérêt et, ce que je n'ose 
dire, du crime d'une mère infidèle à ses devoirs ; de sorte que 
les passions les plus honteuses purent contribuer à vous 



^ La plaache est conseirée aux ArchiTes nationales. 
* Dahobau, 1695, 18 décembre. 
' Paris. 1692, in-12. 
^ Harlay. 

' Layall6b, M^^ de Mainiinon $t la maison royaU de Sait-Cyr, p. 33, 
d'après les mémoires des Dames de Saint-Cyr. 



Digitized by 



Google 



no LE CHATEAU DE VERSAILLES 

donner le jour. »» Viennent ensuite : l'abbé Roquette, Tun des 
originaux du Tartufe, qui dut prêcher le jeudi saint de Tannée 
1688 et s'excusa ; — le P. Gaillard, jésuite (4688, 4690, 4698, 
4699, 4702) ; — Tabbé Denise (4690) ; — le P. de la Roche, ora- 
lorien (4690, 4692) ; — l'abbé Boileau, qui prononça, le jour de 
la Cène, en 1694, un sermon sur Thumilité qui obtint les 
plus grands applaudissements * ; — Tabbé Riquetti (1694) ; — 
Mascaron (4694) ; — le P. Séraphin, capucin (4696), dont le Roi 
trouvait les sermons « le plus de son goût de tous ceux qu il 
avait entendus'; » — Tabbé Brigaut (4696); — le P.Massillon, 
de rOratoire, le grand orateur de la fin du règne, qui fil son 
début à la Cour le 4<"' novembre 4699, avec son sermon sur le 
Bonheur des Justes,et auquel le Roi dit, à la fin de la station : 
<t Mon Père, quand j'ai entendu les autres prédicateurs, j'en 
ai été fort content. Pour vous, lorsque je vous en tends, je suis 
très-mécontent de moi-même. » Massillon prêcha aussi en 4704 
et en 4704. Le sermon du jour de Pâques de 4704 avait pour 
sujet les causes ordinaires de nos rechutes, et ofirait un sé- 
vère tableau des mœurs et des vices de la Cour. 

Après Massillon nous avons encore à citer : le P. Maure, de 
rOratoire,le rival de Massillon (4700 et4704); — leP.Bonneau, 
jésuite (4704) ; — Dom Jérôme, feuillant (4702); — le P. Lom- 
bard, jésuite (4703) ; — Tévêque d'Angers, Poncet de la Ri- 
vière (4707); - le P. Quinquet, théatin (1708) ; — le P. Pallu, 
jésuite. 

Dès 4698, il est question de la construction d'une nouvelle 
chapelle. Dangeau nous apprend * que le Roi veut achever de 
bâtir la grande chapelle, « On va mettre, dit-il, les ouvriers 
en besogne; on change quelque chose au premier dessin 
qu'on avait fait, et on abattra une partie de ce qu'il y a de 
bâti. » On lit à ce sujet dans La Martinière : 

« Ce monument de la piété de Louis XIV fut d'abord élevé 
avec des massifs de pierre, pour être entièrement revêtu de 
marbre jusqu'à la voûte ; on en avoil fait une forte provision ; 
les colonnes dévoient être pareillement en marbre. Le Roi, au 



' Mercure Galant y 1694, avril, p. 255. 

"* Danobau, 16d6, 2 février. 11 maro, 22 avril. 

^ 1698, 22 décembre. 



^J i ■. ' ■ Digitizedby Google 



LA CHAPELLE 111 

mois de mars 4699, fit réflexion qu'un bâtiment en marbre eau- 
seroit une trop grande fraîcheur et une trop grande humidité ; 
il fit ' démolir ce qu'on avoit commencé, pour la construire 
dans Tétat où on la voit aujourd'hui. On choisit pour cet efiet 
la pierre de taille la plus blanche et la plus pleine, afin d'en 
bien traiter toute l'architecture et les ornemens de sculpture 
dont elle est si magnifiquement ornée. Tout cet ouvrage est 
du dessin du grand Mansart, alors surintendant des Bâti- 
mens et premier architecte. * 

En 4740, elle était achevée. Le Roi, le 35 avril, y faisait 
chanter un motet pour voir l'effet qu'y ferait la musique * ; 
le S2 mai, il Texaminait en détail et faisait chanter un nou- 
veau motet. Enfin, le 5 juin, le cardinal de Noailles, archevê- 
que de Paris, bénissait a la chapelle neuve», et le 7 juin, 
Louis XIY et la duchesse de Bourgogne y faisaient leurs dé- 
votions *. Le 6 juillet, on y célébrait le mariage du duc de 
Berry '. 

Dès le 8 juin, Dangeau écrivait : a La vieille chapelle est 
présentement renversée ; on n'y a laissé que la tribune, qui 
sert de passage pour aller à la nouvelle. 

La chapelle neuve, commencée par Mansart, qui s'était ins- 
piré certainement de la Sainte-Chapelle de PaVis, fut achevée 
par Robert de Cotte ^. Les connaisseurs admirent l'art et le 
soin avec lesquels est fait Tappareil des pierres. La longueur 
de l'édifice est de 39 mètres ; sa largeur, de 20 mètres ; sa 
hauteur, de 26 mètres. L'extérieur est décoré de statues et de 
bas-reliefs. Le comble était orné de plombs dorés et sur- 
monté d'une lanterne, détruite en 1765. 

A l'intérieur, la décoration est très-riche et d'un goût ex- 
cellent ; les marbres, les bronzes, les cuivres dorés, encore 
d'une étonnante fraîcheur, les bas-reliefs et les peintures s'y 
mêlent sans profusion. Les grandes peintures du plafond 
sont l'œuvre de Jouvenet, de Noël Coypel et de Delafosse. Le 
premier a peint, au-dessus de la tribune du Roi, la Descente 



* Dangeau. 

* Danobau. 

* Oauttê. 

^ Voir au Cabinet des Bstampes [Topographie, Versailki, t. IX), de 
très-beaux deasios de Robert de Cotte. 



Digitized by 



Google 



il2 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

du Saint-Esprit ; le second a représenté, au centre, le Père 
Eternel dans sa gloire, au milieu d'un fond d'architecture 
peint par Meusnier; le troisième a représenté, au cul-de- 
four, la Résurrection du Christ. Les huit petits plafonds des 
tribunes à droite ont été peints par Boulogne Tainé. Les 
cinq plafonds des tribunes de gauche et les peintures de la 
chapelle de la Vierge sont Tœuvre de Boulogne le jeune. 

Les vitraux, sur lesquels étaient le chiffre de Louis XIV et 
les armes de France, furent peints par Michu. 

Le maître-autel, du plus beau style, est de marbre et de 
bronze doré ; il est surmonté d'une Gloire céleste, sculptée 
par Van Glève. Le bas-relief de Tautel, œuvre de G. Coustou, 
représente le Christ mort sur les genoux de la Vierge ^ 

La tribune du Roi est en face du maitre-autel, et s'étend 
dans toute la largeur de la nef. Les parties circulaires des 
angles supportaient autrefois deux lanternes en bois doré, 
garnies de glaces, qui servaient d'oratoires au Roi et à 
M"^^ de Maintenon. Le Roi se plaçait dans celle de gauche, 
et W^^ de Maintenon dans celle de droite. Le Roi assistait 
aux offices dans sa tribune, et ne descendait dans le bas de 
la chapelle que lorsqu'un évèque officiait. 

Les portes de la chapelle, chargées de sculptures dorées, 
sont d'une perfection de travail qu'on ne se lasse pas d'ad- 
mirer ; les serrures, en cuivre ciselé et doré, sont aussi fort 
belles ; on remarque surtout celle qui est décorée des armes 
de France et de la Couronne supportée par deux Amours. 

Les prédicateurs qui se firent entendre dans la nouvelle 
chapelle furent : le P. Quinquet (474 4), le P. Canappeville 
et le P. de la Rue, jésuites (1742), le P. Bon, jésuite (4743), 
Tabbé Le Prévost (4744), et Tévèque d'Angers Poncet de la 
Rivière, qui prêcha le carême de 4745 et fut le dernier ora- 
teur sacré entendu par Louis XIV. 

^ Trente-sept sculpteurs ont été employés, sous Louis XIV et Louis XV, 
à exécuter les sculptures décoratives, les bas-reliefs et les statues qui se 
voient à l'intérieur et à Textérieur de l'édifice : Adam l'aîné, Adam le cadet, 
Armand, Barrois, Bertrand, Bouchardon, Bourdict, Cornu, G. Coustou, 
Dedieu, Defer, Dumont, Flamen, François, Frémin, Garnier, Grettepin, 
HurtreU Ladatte, Lapierre, Le Lorrain, Lemoine, Lepautre, Manière, 
Offementi Poirier, Poultier, Raon, Rousseau de Corbeil, M.-A. Slodtz, 
Théodon, Thierry, Tuby, Van Clève, Vigier, Vinache, Voiriot. 



Digitized by 



Google 



Là chapelle lia 

Parmi les prédicateurs du règne de Louis XV, on cite le 
P. Boyer, théatln (carôme de 47^6), le P. Julien (carême de 
4737), le P. La Neu Ville, jésuite (avent de 4737 et carôme de 
4740), le P. BeauvaiSy jésuite (avent de 4744), Tabbé Josset, 
^i le {premier avait donné le nom de Bien- Aimé à Louis XV ^ 
(474«K rabbé Poulie (avent de 4750), le P. Griffet, savant jé- 
suite (carôme de 4751) et le P. Dumas (carôme de 1752, qui se 
monlrèrent sévères sur les amours du Roi, ie P. Laugier 
(carême de 4754), qui parla surtout de la soumission que les 
rois devaient auz lois*, le P. Elisée (1766), qui blâma sévè- 
rement la conduite de Louis XV •. 

Sous Louis XVI, rabbé Maury prêcha en 4775, en 4 784. et 
en 4785. 

Les principaux mariages célébrés à la chapelle depuis la 
mort de Louis XIV, sont : le premier mariage du pauçhin 
fils de Louis XV avec la Dauphine d'Espagne, le 23 février 
4745*; le second mariage du Dauphin avec la Dauphine de 
Saxe, le 9 février 4747 ; le mariage du Dauphin (Louis %Yl) 
arec Marie- Antoinette, le 46 mai 4770 ; le mariage du comte 
de Provence, le 44 mai 4774, et le mariage du comte d* Artois, 
le 13 novembre 4773. 

Le 30 novembre 1736, Marie Leosinska recevait danç la 
chapelle la Rose d'Or, que le Pape Clément Xtl lui avait don- 
née. Nous empruntons à la Gazette le récit de, cette céré- 
monie : 

Le 30 novembre, jour destine pour la présentation de la Rose 
d'Or que le Pape a envoyée à la Reine, S. M. accompagnée de 
11^ de Clermont, princesse du sang, <et des dames de «a Gpuf, se 
rendit à midi dans la chapeUe du château. L'abhô Letpad, Qoqimé 
par Sa Sainteté son commissaire apostolique pour apporter à la 
Reine la Rose d'Or, fut conduit dans la chapelle par le chevalier 
de Saiûctot, introducteur des ambassadeurs, et il fut pliacô ^rès de 
la Reine à la gauche 4u prie-Dieu. La messe fUt dite par ie.cafs- 
iinal de J'ieui^, grand aumônier de la Reine, lequel après, la çom- 
mmiipn descendit de Taùtel pour prendre sa chape et sa mitre. 
Lokqu*iI fiit remonté à Tàutel, Tabbé Lercairi présenta à la Reine 

^ LUTNBS, IX, 147. 

■ D'Argkkson, VIII, 266, 2W^ 275-' ;.. - 

* BAcaAxraiOKTVVfW, 35 m«i, 

* Voir la gravure de Cocbin (Ckaicogr&phiè, n® 2978). .: ^ ^ - i ' -.: • 

T. n. 8 



Digitized by 



Google 



UA LE CHÂTEAU DB VERSAILLES 

le ]M«f du papo> et S. U. le remit au siew de Balagny, secrétaire 
4e ses ^mmandemeDS, qai en fit la lecture à haute voix. La Reine 
monta ensuite à Vautel, où s^étant mise à genoux, le cardinal de 
Fleury, debout, récita Toraison Âecipe Moiam, à la fin de laquelle 
Tabbé Lercari donna au cardinal de Fleuiy la Rose d*Or, qui pen- 
dant la messe «Toit été posée sur Vautel du cOté de rEvangile. La 
Reine reçut la Rose dX>r des mains du cardinal de Fleury, la baisa 
et la remit à Tabbé de CheTrier, son aumônier en quartier, qui la 
porta devant S. M. depuis la chapelle jusque dans Toratoire de la 
Reine, où elle fût mise. Le cardinal de Fleury et l'abbé Lercari 
accompagnèrent la Reine au retour de la chapelle. Le Roi, M^ \e 
Daui^iin et Mesdames de France entendirent la même messe dans 
la tribune et virent la cérémonie. 

Le premier évèque qui fut sacré dans cette chapelle est 
révoque de Limoges, M»' d'Argentré (44 janvier 4739] ; le der- 
nier est rabbé Ardîn, aumônier du château nommé évoque 
d*Oran (1«^ mai 4880). Plusieurs cardinaux y reçurent la 
bàfrette, entre autres le cardinal de Remis (30 novembre 47S8). 

Lé l)auphin, fils de Louis XV, fit construire par Gabriel, 
dans la chapelle du château, la première chapelle qui ait été 
consacrée au nouveau culte du sacré cœur de Jésus. Elle lie 
fut terminée qu*en 4T72. On plaça sur le tabernacle un Christ 
en Ivoire de 4™,40, que Félecteur de Saxe avait donné au 
Dauphin, son gendre. Les beaux bronzes dorés de cette cha- 
pelle ont été faits par Deàsouches*, peut-être sur les modèles 
des frères Adam. 

Le service religieux à la Cour avait pour officiers, en 17r*, 
UB grand aumônier de France, un premier aumônier, un 
xtialtre de TOratoire, le oonfesseur du Roi, huit aumôniet» 
è^rvant par «tuariier, un ehapeiain ordinaire, huit chapelain^ 
sétraût par quartier, qui étaient pour dire tous les jours une 
iMSse balEfse devant le Roi, huit clercs de chapelle pour 3ep* 
vlr la messe du Roi, deux sommiers de cbapelle et un s»^ 
tttstain de la duapelle *. 

La musique de la chapelle comprenait : un maître de la 
chapelle^musique, quatre tnattres de musique servant par 
quartier, quatre organistes servant aussi par quartier, six 

' ComfHêê des BâtimênU, 1771, 1773. 

* Le Beriioe de U chapelle se trouve déorit dans ton» «es déCaik, dëns 
«o memiMrit de U BiblioUièqiM da Vemillee. 



Digitized by 



Google 



lA CHAPELLE lis 

pages pour la mturi^iue» quatre-*vingt-dix chantres eeelé- 
sf astictues et lalqass, dix-n^uf musicieiis ou symphcmistès^ 
deux fourriers pour les voyages, uo imprimeur, un noieur, 
et deux maîtres pour montrer à jouer du lutb aux pages. 

Avant d'entrer dans quelques détails sur le service reli- 
gieux à la Cour de Louis XIV» il est curieux de lire le juge- 
ment que porte la Palatine sur la religion du Roi : « G^est 
quelque chose d'inconcevable, dit-elle, comme le grand 
hosome est simple en fait de religion, car, pour le reste, il ne 
Test pas. Gela vient de ce qu'il n*a jamais rien appris des 
dioses de la religion, n'a jamais lu la Bible, et croit tout bon- 
nement ce qu'on lui débite à ce sujet. D'ailleurs, quand il 
avait une maîtresse qui n'était pas dévote, il ne l'était pas 
non plus. Mainteinant qu'il est devenu amoureux d'une 
femme qui ne parle que de pénitence, il croit tout ce qu'elle 
Im dit, à tel point que le confesseur et la dame sont souvent 
en désaccord, car il croit plutôt la dame que le confesseur. 
Mais il ne veut pas se donner la peine de rechercher par lui- 
même ce que c'est, à proprement parler, que la religion. » 

Tous les jours le Roi entendait la messe à la chapelle. « Le 
Roi nous a dit, écrit Dangeau dans son journal, le %k novem* 
bre 4685, que le Pape lui avoit accordé la permission d'en- 
tendre la messe jusqu'à deux heures, et le permet aussi à 
Monseigneur et à M™* la Dauphine ; c'est une ancienne tra- 
dition que les rois en France ont ce droit-là; cependant S. M. 
nous a dit qu'elle en avolt voulu avoir la confirmation du 
Pape, ne sachant p^s sur quoi cette tradition-là étoit fon- 
dée ^» Quand le Roi prenait médecine, il faisait dire la 
messe dans sa chambre, et l'entendait de son lit. Lorsque le 
Roi faisait t son bonjour », c'est-à-dire communiait à l'une 
des quatre c bonnes fêtes », Pâques, Pentecôte, Toussaint et 
Noël, il touchait les malades. Le 46 mai 4698, veille de la 
Pentecôte, il en toucha 3000. Le 28 mai 4689, il fiit malade 
des suites de la cérémonie, et cependant il n'en avait touché 
que 900 ^ A Noël, le Roi entendait les trois messes de minuit. 
Aux quatre bonnes fêtes, on lui chantait une grande messe. 

* fiASOSiLO, n, 116 et vm, 179. 

* Da]I«BAD. 



Digitized by 



Google 



116 LE CHATEAU DE YERSAILLES 

Pendant la Semaine sainte, il y avait, le jeudis la Cène *■ et 
Ténèbres ; le Vendredi, sermon de la Passion et Ténèbres ; le 
samedi, il faisait son bon jour. 

Les cérémonies de Tordre du Saint-Esprit * avaient lieu 
régulièrement le jour de Tan, à la Chandeleur et à la Pente- 
côte. Elles commençaient par une procession des chevaliers 
en graiid costume, dans la cour, puis on tenait le chapitre, 
et enfin on assistait à une grande messe. 

Les processions de là Fête-Dieu et de la petite Fête-Dieu 
étaient d*une grande magnificence. En 4677', Bontemps 
donna Tordre à fiérain, dessinateur du cabinet du Roi, de 
préparer tout ce qui regardait la pompe de ces deux grandes 
journées. Toutes les richesses du cabinet du Roi, les pièces 
les plus rares et les plus curieuses, entre autres une cou- 
ronne de t pieds de diamètre, ornaient le plus riche reposoir 
qu'on ait jamais vu. La cour du château, dans laq[iielle on 
avait dressé ce reposoir, était décorée des plus belles tapis- 
series du Roi, que le sieur Coquine, garde des meubles de la 
Couronne, avait envoyées à Versailles *. Huit jours après, la 
coût du château fut ornée de riches tapis de Perse à fond 
d'or, et de caisses d'orangers. 

En 1688 », la procession partit de la Paroisse, traversa 
Tavant-cour et la cour du château, en sortit pour passer 
devant les Ecuries et revint à la Paroisse. Le Roi suivait la 
procession tète nue ; il était accompagné de plus de mille 
pages de la Chambre, de la Grande et de la Petite-Ecurie, des 
CentrSuisses, des Gardes du corps, tous portant un flam- 
beau de cire blanche, de toute la Cour, de tous les aumôniers 
de la Maison royale, enfin des Pères de la Mission et des 



• Yoi^•t.I?^ p. 205. ...... 

* Cet qrdre avait été créé par Henri III en 1578. 
^ ife^cure Galant, \m,V, M. 

^ Cx» tapinseiiea se composaient : des Actes des Apdfres, de la Psyché 
et des Grotesques, de Raphaël, — • du Grand Scipûon, de Julep Romaio, -?- 
le Fructus PelU, qui^ étai^ a,u roi d'BJspagne, -;— .le Grand Constantin, de 
'Hubens, ^— les ]3ou2e mois de rannéé, qui étaient au due de Ghiise, — la 
Chasse, attribuée à Holbein, en réalité œuvre de Bernard Van Orley, — 
l'Histoire du Roi, les batailles d'Alexandre^ |es,,7ues.dQS , maisons royales, 
les hfuses. les Saisons et les cinq sens, de Lebrun.' 

' Mercure Galant, iOSS, mai, p. 5. 



Digitized by 



Google 



LA CHAPELLE 117; 

Récollels. La procession revenue à la Paroisse, le Roi y .en-, 
tendit une grande messe et revint au. château e;i o€\rfosse. 
. Après le départ du Roi pour Paris, au 6 octobre 4789, le 
comte d'Angivilllers, directeur général des Bâtiments^ pron- 
fita de ce que Ton croyait être une absence de la Cour, pour 
fiedre regratter, l'intérieur de la chapelle et res^urer ses 
peintures S 

Pendant la Révolution, la chapelle, ieippelée le Temple du 
folais national j servit, dans quelques cas, de. théâtre aux 
fêtes nationales, notamment à la fête de rAgriculture, en 
l'an IV. 

En 4 802, on lava les marbres, on fit revivre les dorures, on 
reposa les grilles du chœur et on recommença à y célébrer 
le service divin*. En 1803, les autorités civiles assistèrent à 
la procession, qui vint à la chapelle*. En 1845, Tarchitecte 
du palais, M. Dufour, restaura la chapelle ; on en fit une 
nouvelle bénédiction, et on y dit la prenûère messe le 6 sep- 
tembre^. Les travaux n'étaient pas complètement achevés 
cependant. En 1816-4847, les peintures furent restaurées, et, 
en 4817, Monsieur comte d'Artois félicitait M. Dufour de la 
restauration de la chapelle et des grands appartements, dont 
on admirait avec raison la perfection des dorures '. En 4819, 
M. Dufour réparait les marbres du pavage ^, et, en 1820, il 
travaillait encore à la chapelle ^. * 

Malgré la restauration de M. Dufour, il fallut, en 1874, en- 
treprendre de grands travaux pour assurer la conservation de 
rédifice. Lors de la construction de la chapelle, la couverture 
des bas-côtés avait été faite à l'italienne, c'est-à-dire avec 
des dalles de pierre. Les gelées et les pluies avaient disjoint 
ces dalles ; on les avait recouvertes de plomb, mais le mal 
était fait. L'entablement et les chapiteaux extérieurs, pourris 
par rhumidité, tombaient en ruine ; les peintures du pla- 

' Cieerone, 

* Journal officiel de VBmpire cité dans le Journal de Sein^et-OUet 1811, 
p. 1319. — AlmanacA de Versaillesy an X, pages 12 et 28. 

' Journal de Sein^t-Oûe, 1803, p. 304. 

* Journal de Seine-euOisê» 

' Journal de Soine-^'Oise, 1817, p. 267. 

* Cicérone. 

'' Moniteur universel, 1815, p. 1009} 1817, p. 982 ; 1820, p. 530. 



Digitized by 



Google 



11g LE CHATEAU DE VERSAILLES 

fond étaient détériorées par les infiltrations. L'Assemblée 
nationale vota, en 4874, une somme de 600,000 francs, et la 
restauration dirigée par M. Questel fut terminée en 4878. 
M. Qaudius Lavergne a refait les vitraux ' ; M. Boccfuet, la 
sculpture d'ornements ; M. Groisy, la statuaire. MM. Maillot 
firères ont nettoyé et reverni les peintures du plafond; 
M. Camille Berson a restauré avec beaucoup de goût les 
^ombs du comble, et a mérité, pour ce beau travail artis- 
tl<iue, une récompense spéciale que lui a décernée le Congrès 
des arebitectes. 



^ Bzécatée par Michn, les Titraux avaient d^Jà élé reeUnréa par HuTet 
on HoTé, en 1746 {Cai^Uê in J4l«««»«f), el par les artistee de Sènts* 
«1852. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE X 

LBS SALLES DE SPECTACLE 



SALLE DU VESTIBULE DE LA COUR DES PRINCES 



On a vu, dans le récit des Fêtes de Versailles, que les di- 
verses pièces qui furent représentées eurent pour théâtre, ou 
des salles de verdure construites dans le parc par Vigarani, 
ou même la cour de Marbre. Le château n^avait pas, à Tori- 
gine, de salle de comédie, et c*est Pun des reproches que lui 
adresse Saint-Simon. Quand Versailles devint la résidence 
permanente de Louis XIV et de sa Cour, on y joua régulière- 
ment la comédie française ou les farces italiennes, mais il 
n'est pas possible de savoir où se trouvait la salle qui servait 
à ces représentations. Ce n*est que dans les dernières années 
du règne que nous trouvons une salle de comédie établie sur 
remplacement actuel du vestibule de la cour des Princes '. 
Elle est Indiquée sur les plans de Blondel ; le théâtre était au 
nord ; la salle, au midi. On entrait dans la salle par le vesti- 
bule de Taile du midi (66)^ et, dans le théâtre, par le petit 



* On ignore 1a date exacte de 8« construction. Dangeau parle, le 
31 octobre 1700, d'une salle de comédie, et, le 5 février 1706, il annonce la 
construction prochaine d'une nouvella salle. La^eUe des deux dates s*ap- 
pU^e à la salle du yestibule ? 



Digitized by 



Google 



120 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

corridor qui conduit du vestibule de la cour des Princes à la 
cour du château. 

Sans vouloir faire l'histoire de la comédie à Versailles, je 
ne puis passer sous silence quelques faits assez importants. 
D'abord, Vexcellence du répertoire contemporain que venaient 
jouer les acteurs de la Comédie française, et qui se comi>o- 
sait principalement de pièces de Corneille, de Racine et sur- 
tout de Molière. On jouait iaussi quelques pièces de Scarron. 
En 4703, le 40 octobre, on représenta à Fontainebleau, devant 
la Cour, le Jodelet de Tancien mari de M°^® de Maintenon, ce 
qui montre cQmbiep on a toçt ;de croire que» po.ur avoir pro- 
noncé le nom de Scarron devant M°^^ de Maintenon, Racine 
tomba en disgrâce. 

La comédie française alternait avec la comédie ilalienne, 
dont le principal acteur fut Dominique Biancolelli dit Arle- 
quin, merveilleux improvisateur, et de plus homme sé- 
rieux, studieux et fort instruit. Il mourut en 4688, laissant 
400,000 écus de bien. Les comédiens italiens furent chassés 
et renvoyés en Italie par Louis XIY en 4697. Ces bouffons 
licencieux, qui se croyaient tout permis, avaient déjà été 
avertis qu'on les renvierrait s'ils n'étaient pas plus sages ; ils 
ne tinrent pas compte de cette menacé et, à la fin, ils furent 
assez foiis pour oser jouer M°^<> de Maintenon. Dans Fins- 
tant leur affaire fut faite *. Louis XIV fut loué d'avoir pris 
cette mesure, et, longtemps après, Massillon l'en félicitait en- 
core* : « La licence d^in théâtre étranger, où, à la honte dès 
Qioèurs publiques et de la politesse de la nation, les plus 
grossières obscénités assembloient les Grands et lé Peuple ; 
où le vice parloit un langage dont notre langue môme rougit, 
et où le sexe lui-même venoit publiquement applaudir à des 
indécences qui étoient comme des insultes solennelles 
faites à sa pudeur, cette licence fut proscrite ; et les débris 
de cette scène impure élevèrent à la piété de Louis XIY un 
monument plus immortel que les murs renversés de tant de 
villes conquises n'en avoient élevé à sa gloire. » 

Le Roi se montra non moins sévère envers les comédiens 



^ Addition de Saint-SimoD-au Journal de Dangeaa, ¥1, 117. 
* Oraison fuuèbre de Madame duchesse d'Orléans. 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 121 

français. Ils avaient joué, le 2 janvier 4703, une petite pièce 
licencieuse devant la duchesse de Bourgogne. Le Roi leur fit 
dire qu'il punirait leur insolence et que, si jamais ils retom- 
baient dans la même faute, il les casserait sur-le-champ. 

On a du théâtre de Louis XIV d*assez nombreux documents 
qui attestent la richesse des décors et des costumes de la 
scène royale de Versailles : nous mentionnerons le décor de 
I68S, publié dans Le XVW Siècle, dont Tesquisse originale 
appartient à M. Didot, — les dessins des décorations des 
ballels représentés dans les bosquets de Versailles, qui sont 
conservés à la bibliothèque de TOpéra, et dont plusieurs 
sont faits d'après Jean Bérain et Louis Ghauveau, — les es- 
tampes qui se trouvent dans les opéras de LuUi, volumes 
assez rares que la bibliothèque de Versailles possède dans sa 
belle collection musicale. On y voit, en tète de Topera de Thé- 
sée, une jolie gravure de Scolin d'après Gilleau, le maître de 
Watteau, qui représente les jardins et la façade du palais de 
Versailles. On trouve ensuite, pour le décor du premier acte, 
le temple de Minerve ; pour Tacte second, le palais d*Bgée ; au 
troisième acte, un désert avec des animaux fantastiques lan<- 
çant des flammes ; au quatrième acte, une Ue enchantée ; au 
einquièmeacte, un palais avecles apprêts d'un festin. Les gra- 
vures de ces opéras donnent aussi les costumes des acteurs, 
dont Tetra ngeté est encore plus remarquable que la richesse. 

Sous Louis XV, les Italiens revinrent à Versailles, et Thiver 
il y avait deux fois par semaine comédie française et comédie 
italienne une fois. De temps à autre, la comédie française était 
remplacée par Topera ou TopéraHM)mique. 

Pendant le carnaval de 1763, on donna dans la salle de 
spectacle le bal du Mai, dont une charmante gravure de 
Martinet, exécutée sur le dessin de M. -A. Slodtz a conservé 
le souvenir *. 

Sous Louis XVI, la salle dont nous nous occupons servit de 
salle de spectacle aux Enfants de France. A la Révolution, 
elle fut occupée par une société dramatique d'amateurs; 
on y donna aussi quelques concerts *. 



* Chalcographie, n<> 3629. 

* Cicérone, 1806. 



Digitized by 



Google 



122 LE CHATEAU DE YERSAIUiBS 

Enfin, en 4840, elle fut détruite par M. Dufour, <iui a établi 
le vestibule actuel ^ 

L'usage était de remettre au Roi un exemplaire de la pièce 
de théâtre qu'on jouait devant lui. La bibliothèque de Yer^ 
sailles possède une remarquable collection de tragédies, de 
comédies, de ballets, d*opéras, de tragi-comédies, d'opéras- 
comiques, de parodies, jouées au théâtre de la Cour pendant 
les règnes de Louis XIY, liouls XV et Louis XVL La plupart 
sont reliés en maroquin aux armes du Roî. 



Il 
L'OPÉRA 



La salle de TOpéra fut commencée en 4753 par GabrieL 
A.près une assez longue interruption, les travaux furent repris 
en 4767, par les ordres de M. de Marigny, et dirigés par l'ins- 
pecteur Leroy. La salle était achevée en 1770, quand eurent 
lieu les fêtes du mariage du Dauphin (Louis XYI) avecMari^ 
Antoinette, archiduchesse d'Autriche. 

La salle, entièrement construite en menuiserie, était peinlfi 
en marbre vert antique ; tous les ornements, corniches, cha- 
piteaux et bases des colonnes, guirlandes^ etc., étaient dorés 
en or mat ; les loges étaient garnies de velours bleu ; le fond 
de la galerie était décoré d'arcades revêtues de glaces. On 
peut difficilement imaginer une plus belle salle de spectacle, 
et ime décoration plus riche, mais avec mesure. 

Pour les fêtes, la scène se changeait en une seconde salle, 
avec loges et galerie, absolument semblable à la première, et 
se joignait à celle-ci par une charpente mobile. On avait ainsi 
pour les bals parés et les banquets une grande salle d'une 
incomparable beauté ^ 

Toutes les sculptures furent exécutées ^Pajou et Ouibert. 



Journal du déjtartemeui de Seine-^t-Oise^ 181t, p. 908. 
Ciceronê et Âlmanaçh d$ VtnailUif an X- 



Digitized by 



Google 



liES SALLES D£ SPECTACLE 123 

Le plafond, représentant ApoUcm préparant des couronnes 
aux hommes illustres dans les arts, était rœuvre de Dura-*' 
meau» qui peignit aussi, aux plafonds des secondes loges, des 
Amours portant les attributs deS douze dieux. Un peintre, 
nommé Tousé, fit deux tableaux pour le salon de TOpéra ; 
ramour des arts et une tête de Flore. Les dorures de la salle 
ftirent exécutées par Brancourt et Yernel^ 

Pendant ce temps, on avait construit à Paris une salle 
d'Opéra qui n'avait pas eu de succès. Aussi Bacbaumont écri- 
vait-il, le S6 février 4770 : < Si Ton est mécontent de la nouvelle 
salle de rOpéra, les curieux vont s'en dédommager en foule à 
Versailles et y admirer la magnifique salle qu'on vient d'y 
construire. Indépendamment du beau coup d'œil qu'elle pré* 
sente, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son 
ensemble, le mécanisme de son Inlérieur offre des détails 
immenses et admirables & ceux qui s'y connoissent. On peut 
on faire également et promptement une salle de spectacle, 
une salle de banquet royal et une salle de bal. Le Roi veut 
que cela ait lieu dés le premier jour. Toute cette partie du 
travail appartient au sieur Arnoux, ci-devant machiniste de 
l'Opéra, mais qui, malheureusement trop occupé de la salle 
de Versailles, n'a pu donner ses lumières pour celle de Paris, 
qui ne se ressent que trop de son absence. » 

Le 47 mai 4770, les spectacles ordonnés pour le mariage du 
Dauphin commencèrent par l'opéra de Persée, de Quinault 
et LuUi, ra^jeuni par un M. Joliveau. « Persée a été réduit en 
quatre actes, dit Bacbaumont*, et c'est M. Joliveau, ci-devant 
secrétaire perpétuel de TAcadémie royale de musique, aujour- 
d'hui l'un de ses directeurs, qui s'est chargé du soin de réfor- 
mer le poème de ripunortel Quinault. On se doute bien que 
la musique de Lulli ne sera point épargnée, et qu'il faudra 
renforcer de toutes paris cet ouvrage tombé en vétusté. On a 
d^à fait sur le théâtre des Menus quelques répétitions de ce 
dernier opéra.... Malgré toutes les précautions qu'on a prises, 
igoute Bacbaumont', pour renforcer la musique de Lulli, il 

^ ComptH dês JBâtimenii, 1770. — Ce Vernit (Louis-François) était un 
frète de Joaeph Venet (voir Jal et Mercur$ de France ^ août 1770.) 

* 1770, » février, — V, 69. 

* 1770, It mai. — V, 113. 



Digitized by 



Google 



121 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

a paru singulier que pour début on assomme U^^ la Dau- 
phine, dont Toreillen^a entendu jusqu'ici que les meilleurs 
ouvrages des grands maître^ d'Italie, d'un récitatif françois; 
que l'on sait être insupportable pour ceux qui n'y sont pas 
faits. » En effet, a joué avec toute la pompe et toute la magni- 
ficence du spectacle, continue Bachaumont, Persée n'a point eu 
de succès. On a trouvé mauvais que le sieur Jôliveau se fût 
avisé de changer le poëme dé Quinault, ou plutôt de le pro- 
faner par ses corrections sacrilèges. On sait d'ailleurs qu'il 
est essentiellement triste, et l'on a fort censuré le goût de 
oeux qui ont assisté au choix des spectacles d'avoir préféré 
celui-ci, qui a répandu un ennui général sur toutes lés pliy-^ 
sionomies. On a déjà observé que le genre de la musique ne 
pouvolt affecter que désagréablement les oreilles dé W^^ la 
Dauphine, accoutumées jusqu'à présent seulement à la viva- 
cité et à la légèreté de la musique italienne. On n'a pas trouvé 
que les ballets réparassent ce qui manquoit d^àilleurs, et les 
machines, qu'on avoit extrêmement vantées, n'ont pas pro- 
duit l'effet merveilleux qu'on s'en promettoit. En tout, Texé^ 
cution a été plus que médiocre. » 

Le 23 ma:i, la Comédie française représenta Athalie. 
M"« Clairon, qui avait renoncé au théâtre, reparut isur lé 
scène. 

€ Il y a eu ces jours derniers, dît Bachaumont, sur l'ancien 
théâtre de la ; Comédie françoise (à Paris), une répétilion- 
d'Aêhalie, telle qu'elle doit être exécutée à Versailles, c'est-à- 
dire avec les chœui^s. Le bruit qui couroît depuis quelque 
temps sur M"« Clairon s'est réalisé. M"« la duchesse de Ville- 
roy a réinstallé elle-même dans ses fonctions l'actrice qu'elle 
avoit amenée avec elle, et les spectateurs ont vu avec la plus 
grande satisfaction reparoi tre cette divinité de la scène. On* 
assure que, dans cet essai très-informe, elle a paru plus 
héroïque que jamais, et qu'elle a développé uhe majesté théâ- 
trale qui en a imposé à toute l'assemblée. i> 

Le Î2 mai, il y eut une nouvelle répétition, cette fois à 
Versailles. 

« M. le duc de Richelieu et M°»« la duchesse de Villeroy ont 
présidé à la répétition d'Athalie, îBiie à Versailles sur le 
théâtre de la Cour avec toute la chaleur que peuvent prwidre 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 125 

des sujets zélés pour les plaisirs de leur maître. M>»« la dUr 
cbesse de Yiileroy s*est spécialement distinguée ; elle entroil 
dans les plus petits détails, et n'épargnoit pas même M^i^Glal^ 
Ton, de quelque vénération qu*elle soit pénétrée pour le jeu 
de cette actrice ; elle lui reprochoit plusieurs défauts ; mais 
celle-ci, douée d'une forte dose d^amour-propre, sembloit ne 
pas tenir grand compte des avis de W^^ la Duchesse et alloit 
son train en lui déclarant qu*il n*étoit pas possible que cela 
fdt autrement, que cela n*auroit pas le sens commun, etc., en 
sorte qu*un spectateur neuf auroit pris la première pour 
Taetrice, et Tautre pour la Duchesse ou la Reine, ce qu'elle 
étoit au surplus dans ce moment ^ > 

Dans une seconde note sur cette répétition, Bachaumont f 
sgoute : « On a fait hier à Versailles la répétition û'ÂtàalU^ 
dans toute sa pompe et telle qu'elle doit être exécutée 
aujourd'hui. G'étoit depuis quelque temps un problème si ce 
seroit M^^* Dumesnil ou M^^» Clairon qui fetoii le rôle. La 
dernière Fa emporté enfin, malgré Ténormlté' de cette injus* 
lice ; mais on ne sait si la première ne sera paS' bien vengée 
par rindignation générale du public contre sa rivale, qui, aii 
demeurant, a déclamé plus que senti son r61e. On n'en a 
nullement été content. On est partagé sut les chœurs, qui 
font un merveilleux effet au gré d'une partie des spectateurs^ 
et qui refroidissent et affoiblissent l'action, suivant d'autres 
amateurs. On se réunit plus complètement sur le spectacle 
et sur les décorations, qu'on assure .être de la plus grande 
beauté et d'une vérité d'imitation admirable ; surtout le der- 
nier tableau a fait un effet prodigieux : cinq cents hommes 
sur la scène, débouchant par quatre ôôtés sur 4ix de front, 
ont présenté le coup d'œil le plus imposant et le- plus teiv 
rlble. » ' . > 

Le 9 juin, on joua l'opéra de Castor et PolliW, de Ranieau^ 
paroles de Gentil Bernard ^ « Il n'a pas réfpondu en tout au 
grand succès qu'on s'en promettoit, et le sieur iLegrosi a crié 
pUitôt que chanté, ce qui a gâté juafinimentla beauté de la 



* Bachaumont, XIX, 185. 

' V, 114-115. 

' Cet opéra avait été joué pour la première- fois eu 17^7. 



Digitized by 



Google 



126 LE GHAtEÀU BE VERSAILLES 

scène. Les décorations, les ballets, Tensemble de la salle, totit 
cela formoit le plus magnific[ue coup d'cdil et a paru plaire 
beaucoup à M>°« la Daupbine >. » 

Le 13 juin, on donna une seconde représentation de Coikfr 
$t PoIUm, qtd fut encore plus mal exécutée que la première. 
Legros continua à crier ; Larrivée se trouva mal au premier 
acte et fut remplacé par un autre acteur qui était loin de le 
valoir ; les ballets n'eurent pas leur succès ordinaire *. 

Le 20 juin, les spectacles finirent avec Tanerèdf^^ tragédie 
de Voltaire, et une féerie appelée la Tùwr enOaniéê. W^ Clai- 
ron joua le rôle d'ÀméMXdiy qui avait toujours été boa 
triomphe ; elle espérait se relever de Tespèce de chute qu*elle 
avait éprouvée lors de la représentation d*Àthatiê, EU» y 
réussit mieux, sans parvenir cependant à enlever runaninailé 
des suffrages qu'elle méritait autrefois et qu'elle arrachait 
toujours. Lekain, hors d'état de jouer, fut remplacé par MoM 
dans le rôle de Tancrède. « La pompe de la scène préseartoit 
des situations superbes ; on a surtout admiré la scène du 
conseil, où se trouvaient cinquante chevaliers avec autant 
d'écuyers formant un demi-H»rcle, et présentant le coup diM 
le plus imposant *. » 

la Tôur enckantée avait exigé de nombreuses r^[^ltio&s, 
dirigées par la duchesse de Villeroy, qui se donna beaucoup 
de nuouvements pour fîaire réussir ce spectade, sinon de son 
invention, duquel au moins elle avait donné le canevas, et 
qui s'exécutait entièrement sous ses auspices. Cette pièce, 
féerie ou ballet, était un drame à machines, dans un goût 
tout nouveau. Le sujet était une princesse enfermée dans 
une tour avec la reine sa mère par un génie malfaisant, 
amoureux de la princesse ; un chevalier français, amoureux 
de la prisonnière, arrive à son secours, tue le mauvais génie 
et célèbre sa victoire par une fête. 

a Les paroles de ce divertissement, très-médiocres, sont du 
sieur JoUveau. Les morceaux de musique sont tirés de dillé^ 
rens opéras qu'on ne joue plus ; il y en a de Rameau, de 



* BACHiLUKOlIT, y, ItO. 
' B^OBiiniCONT, XIX, 190. 

' Baohaumoiit, XIX, m. 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 127 

Rebel et de Francœtir ; le surplus est du sieur Dauvergne, 
surintendant de la musique du Roi. Les danses, dont ce ballet 
est entremêlé, sont de la composition du sieur de Laval, mal- 
tre des ballets de S. M. Quant à Texécution, la partie des 
décorations, de la plus grande richesse, a manqué par la hftte 
avec laquelle on a précipité la représentation, qui a été teUe 
qu*on travailloit encore à cet ouvrage le matin. Les chars 
attelés de vrais chevaux provenant des Bcuries du Roi n'ont 
pas réussi comme on Tespéroit, et les coursiers effrayés 
ont dérangé Tordonnance du spectacle. Bu reste, un luxe 
étonnant dans les habillemens, une multitude d'acteurs, au 
point qu'on prétend avoir compté sur la scène plus de 800 
personnes'. » 

Les costumes et les décors qn^oii admira dans ees repréaea- 
talions étalent Tœuvre de Boquet, peintre décorateur et 
dessinateur des habits, artiste plein de talent et de goût, — 
de Machy, pour Tarchitecture, ^ de Canot, pour la figure et 
les gloires en nuages, — de Boquet fils, pour les plafonds en 
tableaux de coloris, — de Bandon père et fils, pour le paysage, 
— de Sarazin et Sabrant, pour la trace et les dégradations 
perspectives de TarchitectureV 

Bn 4771, aux fêtes du mariage du comte de Provence, on 
joua, le 17 avril, l'opéra de la Reine ie ffolconde ; le 10, il y eut 
bal paré ; le 29, on exécuta le ballet des Projets de V Amour: 
le 31, on représenta la tragédie de OasUm et Sayari, En 1773, 
pour le mariage du comte d'Artois, on joua, le 18 novembre. 
Topera ù'IsmMe; le 19 novembre et le 9 décembre il y eut 
bal paré. 

Bn 4777, pendant le séjour <fe l'empereur Joseph II, ott 
exécuta, le 5 juin. Topera de Castor et Pollwc*. 

Il existe à la bibliothèque de Versailles un superbe volume 
in-folio, relié en maroquin rouge, dans lequel on trouve le 
plan de la scène et de Torchestre de Topera de Versailles avec 
la disposition des chœurs, des chanteurs et des musiciens ; 

* UAeoAXtmvt, XIX, «92-193 ; V. m. 

* B^cuêîl de$ /^ftê$ e$ $pietaclei donmés dêvênt 8a MofêiU, •<»., 1770, 
&-8», I, 63. 



Digitized by 



Google 



128 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

les chœurs sont rangés sur un rang tout autour de la salle. 
Le même volume renferme aussi, la disposition des musiciens 
de la chapelle. Nous ne manquerons pas de signaler la beauté 
de raquarelle qui sert de titre à ce volume; elle est de 
Metoyen, musicien du Roi, aquarelliste aussi distingué 
qu*inconnu. 

Le 30 janvier 1782, les Gardes du corps offrirent une fête à 
Louis XVI et à la Reine dans la salle de l'Opéra. M« de Belle- 
val, qui y assista, en donne la description suivante dans ses 
Souvenirs. 

Il y avoit un bal paré où toute la Cour se trouvoit : le luxe des 
costumes, les riches uniformes en faisoient un coup-d'ϔl enchan-* 
teur. 11 commença à cinq heures du soir et finit à onze. Le bal 
masqué étoit non moins beau et le monde y étoit plus cotnsidéra- 
ble. Il dura depuis une heure après minuit jusqu'à sept heures du- 
matin. Le Roi et la Reine circulèrent dans les deux, où chacun eut 
la liberté de les voir et de les approcher à son aise. La Reine étoit 
dans tout Téclat de sa beauté ; sa démarche étoit imposante et elle 
avoit un port de tête rempli de majesté : c'étoit véritablement une 
beHe reine et ime belle femme. Le Roi, ti^p gros, est pris d'un em- 
bonpoint (pli défigure les traita des Bourbons qu'il a fort pronon- 
cés ; il a les yeux gris et saillants ; il marche mal et sans grâce, et 
l'on auroit dit qu'il ne savoit que ftdre de sa personne. Il n'avoit 
point non plus cet air gracieux allié à une grande majesté qui 
Arappoit tous ceux qui avoient eu l'honneur d'approcher de S. M. 
Louis XV. U avDit l'air ennuyé et triste, bien qu'il fit.rhonneur de 
t^moigntf sa satisfaction aux officiers des Gardes du corps comme 
aux. simples Gardes. Quant à la Reine, son air ne démentoit point 
ses paroles affables. Elle voulut même, pour donner aux Gardes 
une plus grande marque de considération, ouvrir le bal avec l'un 
d'eux. Ce fût M. Dumoret de Tarbes, de la compagnie de Noailles, 
qui eut l'honneur de danser avec Sa Majesté. Il étoit transfiguré de 
joie, et ses camarades eurent bien de la p,eine à ne pas crier : 'Viw 
le Bai ï tant ils sentoient combien cet honneur fait à un tejaillissoit 
sur tout le corps. L'ordre fUt si parfait, que malgré la foule on pou- 
voit se mouvoir à l'aise. ,1 

Le 4^ octobre 4739, TOpéra seryit aussi au bai^guet que les 
officiers des Gardes du corps donnèrent aux officiers des 
régiments de Flandre et des Trois-Evôchés, que Louis XVI 
avait appelés ,è Versailles pour les opposer à la Révolution. 

Nous reproduisons le récit dé Gorsas, député GirondiQ, 
récit qui fut écrit au momBAt môme des ^véoemsAts. . ^ 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 129 

MM. les Gardes du corps du Roi ont traité ayant-hler tous les 
officiers des corps militaires qui sont à Versailles. Une table de 
240 couyerts a été dressée à cet effet dans la grande salle de 
rOpéra. MM. les Gardes du corps étolent au nombre de 120 ; les 
officiers du régiment de Flandre, tous les officiers du régiment de 
dragons, des Gardes suisses, des Gent-Sulsses, des gardes de la 
préYÔté, de la maréchaussée, tout Tétat^major de la garde bour- 
geoise, M. d*Estaing à leur tête, deux capitaines, deux lieutenants, 
deux sous-lieutenants, deux sergents et deux fusiliers, ont assisté 
à ce banquet dont on ne préroit point les suites. 

La salle étoit illuminée comme dans les plus superbes fdtes. Les 
plus jolies femmes de la Cour et de la yille donnoient d'agréables 
distractions et formoient un coup d'œil le plus attrayant et le plus 
enchanteur. 

Pendant le dtner, on a porté plusieurs santés, celle du Roi, de la 
Reine, de M^ le Dauphin, de toute la femille royale. (Je ne me rap- 
pelle pas cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois, 
ou peut-dtre étois-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu.) Pendant 
les santés, la musique du régiment de Flandre a exécuté des moi^ 
oeaux plus intéressants les uns que les autres, et tous analogues 
aux circonstances. 

A la santé du Roi, la salle a retenti de l'air : Bichard, 6 mon 
roi ! Une allemande nouyelle ou ancienne a été donnée pour la santé 
de la Reine, etc. Au milieu de toutes ces santés, se sont présentés 
dix à douze grenadiers du régiment de Flandre ; il a bien fallu 
boire de nouyeau à la santé du Roi. Cette santé a été portée ayec 
les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le yerre de 
Vautre. Un instant après arriyent les dragons ; môme accueil, môme 
cérémonie ; un instant après entrent les grenadiers suisses ; môme 
accueil, même cérémonie; un instant après suiyent les Cent- 
Snisses du Roi; môme accueil, môme cérémonie. Tout jusqu'alors 
est gai, piquant. Mais des scènes autrement intéressantes se pré- 
parent. 

Le Roi, la Reine, M<' le Dauphin, Madame, sont yenus pour jouir 
de ce spectacle : tqut à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. 
La Reine, tenant son fils par la main, s'est ayancée jusqu'à la ba- 
lustrade du parquet ; au môme moment les grenadiers suisses, ceux 
du régiment de Flandre, les dragons sautent dans l'orchestre. Le 
Roi et sa famille, accompagnés par MM. les Gardes du corps, sont 
reconduits chez la Reine, en trayersant toutes les galeries, aux cris 
répétés de Vive le Mail eio. 

Tout paraissoit fini. Tout à coup, comme de concert, la table 
joyeuse et la musique s'est portée à la cour de Marbre et deyant 
le balcon de Sa Majesté. Alors on s'est mis à chanter, à danser, à 
crier de nouyeau Vive le Boit Le balcon s'est ouyert ; un Garde du 
corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme à l'assaut. Un 
dragon, un suisse, un garde-bourgeoise le suiyent ; en un instant 

T. II. 9 



Digitized by 



Google 



130 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

le balcon est rempli. Lorsqu'on j pensoit le moins, le Roi et la 
Reine arrivent au milieu de ce groupe ; les cris d'allégresse ont 
redoublé. 

Le Roi s*est retiré ; on s'est porté sur la terrasse où l'on est resté 
fort tard à danser, à faire des folies et de la musique. On obser- 
vera que le Roi arrivoit de courre le cerf et qu'il a paru en habit 
de chasse. 

Un historien fidèle ne doit rien oublier : quelques officiers, en 
versant du vin à leurs soldats, leur disoient : « Allons, enfants 1 
buvez à la santé du Roi, de votre maître et n'en reconnoissez point 
d'autre ! » Un autre officier a crié fort baut : « A bas les coches 
de couleur 1 que chacun prenne la noire, c'est la bonne ! » 

(Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, 
c'est ce que j'ignore). 

P, S. — Un dragon grimpant au balcon est tombé ; il s'est cra 
déshonoré par cette chute ; U a voulu se percer de son sabre, et 
ensuite d'un couteau ; on lui a arraché l'un et l'autre, et on l'a 
gardé à vue. 

Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous, jusqu'à l'article 
de la Cocarde. 

Ce tumulte souleva Paris et amena rinvasion du château 
au 6 octobre, le départ du Roi et de TAssemblée pour Paris, 
et le triomphe décisif de la Révolutioû. 

Pendant la Révolution, l'Opéra servit de salle de réunion à 
la Société populaire, 

En 1837, Louis-Philippe restaura la salle et la fit peindre 
en marbre rouge. Le 40 juin, en Thonneur de Touvertar^ du 
Musée, on y donna une représentation théâtrale à lacpielle 
assistèrent le Roi et la famille royale. L'orchestre était dirigé 
par Habeneck, Tincomparable chef d'orchestre des concerts 
du Conservatoire. Il exécuta Touverture i'Iphiçénie en Au- 
lidây de Gluck ; puis on joua le Misanthrope, Louis-Philippe 
avait fait faire pour cette représentation des costumes 
Louis xrv, la Comédie française jouant encore Molière en 
costumes Louis XY *. La pièce fut admirablement interprétée 
par une troupe incomparable, qui se composait de Perrier, 
Provost, Samson, Firmin, Menjaud, Monrose et Régnier, de 
W^ Mars, Mante et Plessy. Après, on exécuta quelques frag- 



^ C'Mt à pardr de cette repréteatation que la Comédie frâoçaise prît, 
pour ne plaelef quitter, les oostomes Lomé XIV pour jooer Molière. 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 131 

menls du troisième acte et le cinquième ac(e de ^èeré le 
Diable de Meyerbeer, qui furent chantés par Duprez, Levas- 
seur, Serda et M^^^^ Falcon. 

La soirée se termina ayec les Fêtes de Versailles^ intermède 
par Scribe, qui ne sut pas sortir du vulgaire, ni même 
échapper toujours au ridicule. La musique était d'Auber, et 
le ballet deCk)ralli. L^intermède se divisait en deux parties : 
une fête sous Louis XIV, — une fête en Î837. 

Dans la première partie, on assiste à un ballet magnifique 
préparé par Lulli. Louis XIV et sa Cour voient danser un 
menuet, un passepied et une sarabande, et défiler une mar- 
che composée de Molière et des acteurs du Misanthrope^ de 
Corneille et des acteurs du Oid^ et de Racine et des acteurs 
d'Àtkalie, La jolie Léontine Fay, alors M"« Volnys, M"« Anaïs 
et M™* Paradol, étaient dans cette dernière troupe. Après le 
défilé, tous se groupaient autour de la statue du grand roi, en 
agitant des couronnes et des branches de lauriers. 

Pendant Tentr'acte, on joua une symphonie allégorique. 
On entendit d'abord des airs vifs et joyeux, qui représen- 
taient la Régence ; puis une musique légère, élégante et vo- 
luptueuse, qui indiquait le règne de Louis XV, et à laquelle 
se mêlaient rarement et de loin en loin quelques sons guer- 
riers, qui rappelaient le canon de Fontenoy et de quelques 
autres victoires. Pendant ce temps, des nuages encore clairs 
et transparents commencent à descendre sur la scène ; ce sont 
les symptômes précurseurs de la Révolution. Peu à peu Tho- 
rizon s'obscurcit, les nuages s*amoncèlent ; voici une nuit 
profonde, et bientôt la tempête qui mugit. Une symphonie 
large et imposante peint le désordre de tous les éléments 
confondus. De temps en temps, au milieu de Torage, des 
chants de guerre et de victoire se font entendre et rappellent 
les victoires de nos armées républicaines. A la lueur des 
éclairs qui, pendant quelques instants, dissipent les nuages, 
on yoit paraître un aigle qui porte la foudre et se perd dans 
les cieux. C'est rSmpire. La tourmente semble un moment 
s'apaiser. Ce calme indique la Restauration. L'orage s'éloigne, 
mais on l'entend encore gronder à l'horizon. Lentement il se 
rapproche ; il augmente ; il éclate dans toute sa force, et l'or- 
chestre fait entendre des airs de'triomphe et des chants po- 



Digitized by 



Google 



132 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

pulalres, qui représentent les glorieuses journées de juillet 
4830. Alors le ciel 8*éclaircit, les nuages se dissipent et 
laissent percer des rayons de soleil. Une musique calme et 
majestueuse peint la paix qui revient et la tranquillité qui 
renaît, grâce à la royauté de Louis-Philippe, t la meilleure 
des républiques. » 

L'entr*acte fini, on représenta la seconde partie de i*inter- 
mède, une fête en 4837. Ce fut un splendide ballet, où 
figurèrent les plus excellentes danseuses et en même temps 
les plus charmantes. M"<» Noblet et Fitz-James dansèrent, 
avec huit coryphées, le pas des Folies ; — M"®« Fanny et 
Thérèse Essler dansèrent, avec dix coryphées, un pas de 
deux ; — M"®' Pauline Leroux, Maria et Blangy, le pas de trois 
d'Ali-Baba ; — M. Mazillier et M"« Dupont, un pas styrien 
avec douze coryphées ; — enfin, M"« Fanny Essler dansa la 
cachucha, que cette jolie et élégante personne exécutait à 
ravir. 

Dans un dernier tableau, le Génie de la France apparaissait 
entouré de toutes les gloires militaires de la France, des 
poètes, des savants et des artistes qui Font illustrée. 

Le 25 juillet 1855, jour de la fête ofFerte à Versailles par 
Napoléon III à la reine d'Angleterre, on servit dans la salle 
de rOpéra le souper qui termina cette fête si brillante. On 
avait dressé, dans la loge d'honneur, une table à laquelle 
prirent place TEmpereur, l'Impératrice, la reine d'Angle- 
terre, le prince Napoléon, la princesse Mathilde, le prince 
Albert, le prince de Galles, la princesse royale d'Angleterre 
et le prince de Bavière. 

La dernière représentation donnée dans cette salle eut lieu 
le 21 août 1864. On y joua la ?sychi de Molière et Corneille 
devant TEmpereur, l'Impératrice et le roi d'Espagne. 

Lé 20 mars 4871, l'Assemblée nationale, d'abord réunie à 
•Bordeaux pour signer la paix avec la Prusse, tenait sa pre- 
mière séance dans la salle de l'Opéra, disposée pour sa nou- 
velle destination par M. Questel '. 

La Constitution républicaine de 4875 ayant établi deux 
Chambres, le Sénat occupa la salle de l'Opéra et y siégea 

^ ' Là plafond avait été enlevé et remplacé par uq vitrage. 



Digitized by 



Google 



LES SALLES DE SPECTACLE 133 

do 8 mars 4876 au S août 4879, époque à laquelle il fut trans- 
féré à Paris, la salle restant toujours affectée à cette Assem- 
blée, en cas de retour à Versailles. 



III 
SALLE DE COMÉDIE DE L'AILE GABRIEL 



Lorsque Gabriel eut construit, en1772,ralle du cbâteau 
qui porte son nom, on commença à y construire un grand 
escalier qui devait remplacer l'escalier des Ambassadeurs, 
détruit vingt ans auparavant. Mais, dès les premières années 
du règne de Louis XVI, Marie- Antoinette voulut faire établir, 
dans Taîle Gabriel, une salle de spectacle. Le projet date 
de 477i *, mais les travaux ne commencèrent que plus tard. 
On détruisit les naissances des voûtes destinées au grand 
escalier, et on construisit, sur les dessins des Inspecteurs des 
Menus-Plaisirs, la salle de spectacle que désirait la Reine. 

Elle occupait le premier et le second étage *, avait deux 
rangs de loges et un grand foyer ', qui servait d'entrée aux 
spectateurs. Les acteurs et le service entraient par la cour, 
la porte étant pratiquée au res-de-cbaussée du pavillon 
Gabriel. L'intérieur fut peint, dans le genre arabesque, par 
Deleuze, sur les dessins de Robert et de Lagrenée*. 

Nous savons par le journal de Louis XVI >, que la première 
représentation eut lieu le 4 janvier 4784. 

En 4794, cette salle de spectacle fut mise à la disposition 
du directeur du théâtre de la ville *, et en 4800 elle fut cédée 
à la Comédie française par le ministère de l'intérieur ; elle 



* Archives nationales, carton 0* 1784. — Le projet s'y trouve avfc la 
date et divers dessins assez élégants. 

' Voir les plans conservés au bureau de l'architecte du palais. 

* Salle 139. 
^ CiVerofie. 

* Page 80. 

* Cieeronf. 



Digitized by 



Google 



134 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

prit alors le nom de Théâtre du palais national de Versailles, 
On lit dans le Moniteur du 14 vendémiaire an IX [6 octobre 
4800), que le Gouvernement, cherchant à consoler Fintéres- 
sante commune de Versailles des pertes que lui a causées la 
Révolution, vient d'ajouter aux divers établissements publics 
qu'il y a établis (Musée, bibliothèque, école centrale], le bien- 
fait d'un spectacle français vraiment digne de ce nom. Le 
Moniteur annonce que la salle du petit théâtre du château 
vient d'être accordée aux comédiens français sous la condi- 
tion d'y jouer deux fois par décade ; que, le 45 vendémiaire 
(7 octobre), ils en feront l'ouverture, en présence du ministre 
de l'Intérieur, par la tragédie de Zaïre ; que le citoyen Larive 
jouera le rôle d'Orosmane ; que celui de Zaïre sera rempli par 
mxe élève de la Comédie française, âgée de quatorze ans et 
qui n'avait encore paru sur aucun théâtre. 

La jeune actrice, douée d'une belle voix et d'un grand 
talent, était M"» Volnais, qui eut beaucoup de succès dans le 
rôle de Zaïre, et bientôt après un nouveau triomphe dans 
Britannicus, où elle remplissait le rôle de Junie. Parmi les 
débutants les plus.» célèbres qui se firent connaître à Ver- 
sailles, il faut citer M^'^ Duchesnois, dans le rôle de Phèdre, 
la belle M"« Georges, qui joua le rôle de Rodogune, W^ Rau- 
court faisant Gléopâtre. A cette représentation (49 avril 4S04), 
toutes les loges avaient été louées par les Parisiens, et il n'y 
eut pas de place pour les amateurs de Versailles. La beauté 
de M"» Georges fit plus d'effet que son talent ; on la trouva 
un peu froide. En 4805, Michelot débuta dans Britannicus* 
Toutes les célébrités de la Comédie française : Lafond, Talma, 
Saint-Prix, Monvel, M"« Raucourt vinrent jouer sur cette 
scène les plus belles pièces de Corneille, de Racine et de Vol- 
taire ; mais, vers la fin de 1805, faute de recettes suffisantes, 
la Comédie française ne vint plus à Versailles, et le théâtre 
fut fermé *. 

La salle a été détruite par Louis-Philippe, et l'emplacement 
qu'elle occupait est complètement vide depuis lors. 

' Journal de Seine-et-Oise^ 1805, 26 décembre. 



Digitized by 



Google 



DEUXIÈME PARTIE 



DÉPENDANCES DU CHATEAU 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE I 



LE GRAND-COMMUN 



Le Qrand-Gommun, construit par Mansart de 468S à 1685, 
porta d'abord le nom de Orand- Carré des offices communs du 
Roiy de la Êetne, de Monseigneur et de M"^^ la Dauphine. Ce 
vaste bâtiment était éclairé par 500 fenêtres, renfermait 
32 appartements au premier étage et 34 au second pour divers 
officiers de la Maison du Roi, et un grand nombre de loge- 
ments pour des gens de service; en tout^ 4000 pièces, grandes 
ou petites, entre-solées ou non, et au moins 4500 habitants. 
Il 7 avait aussi une chapelio ^ 

Au rez-de-chaussée se trouvaient les cuisines, où se pré- 
parait la Viande du Roi et la nourriture des nombreuses 
personnes qui avaient bouche à cour. Les cuisines nous 
amènent naturellement à parler du service de la table du Roi, 
ou, comme on disait alors, de la t Bouche du Roi. > 

Ce service relevait du grand maître de la Maison du Roi, 
et était dirigé : h^ par le premier maître d'hôtel, assisté de 
douze maîtres d'hôtel, servant par quartier, et portant alors 
en signe de leur autorité un bftton garni d'argent vermeil ; 
S<>par le grand pannetier; 3<^ par le grand échanson; 4^ par 
le grand écuyer-tranchant. Mais ces trois derniers officiers 

^ On comprend qu'une maladie épidémique venant à se déclarer au milieu 
d'une population si entassée, elle sévissait cruellement. Bn décembre 1705, 
le pourpre et la petite-vérole firent de tels ravages au Grand-Commun, que 
l'on accorda aux officiers qui j logeaient la permission d'aller demeurer 
dans la ville. (Dahobau, X, 490.) 



Digitized by 



Google 



138 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ne figuraient qu*à de certaines cérémonies solennelles, au 
sacre, par exemple ; à Tordinaire, leurs fonctions étaient rem- 
plies par les 36 gentilshommes servants du Roi, qui servaient 
aussi par quartier. Voici, d'après VBtai de la France de 4742, 
Tordre du dîner du Roi, quand il mange en public. 

L'huissier de salle ayant reçu l'ordre pour le couvert du Roi, va 
à la salle des Gardes du corps, frappe de sa baguette sur la porte 
de leur salle, et dit tout haut : « Messieiu^, au couvert du Roi, » puis 
avec un garde il se rend au Gobelet. Ensuite le chef du Gobelet 
apporte la nef * ; les autres officiers apportent le reste du couvert. 
Le Garde du corps et l'huissier marchant proche la nef, et l'huis- 
sier de salle marchant devant eux la baguette en main, et le soir 
tenant aussi un flambeau, porte les deux tabliers ou nappe. Etant 
tous arrivés au lieu où la table du Prêt * est dressée, l'huissier de 
salle étale seul ime nappe ou tablier sur le bufiet ; puis le chef du 
Gobelet et l'huissier de salle étalent dessus la table du Prêt la 
nappe ou tablier, dont cet huissier de salle reçoit un des bouts, que 
l'offlcier du Gobelet, qui en retient l'autre bout, lui jette adroite- 
ment entre les bras. Après, les officiers du Gobelet posent la nef 
et préparent tout le reste du couvert. Puis, le gentilhonmie servant 
qui est de jour pour le Prât, coupe les essais de pain déjà préparés 
au Gobelet, fait faire l'essai au chef de Gobelet, du pain du Roi 
et du sel ; il touche aussi d'un essai les serviettes qui sont dans la 
nef, et la cuillère, la fourchette, le couteau et les cure-dents de Sa 
Majesté, qui sont sur le cadenas ^ et donne pareillement cet essai 
à manger à l'officier du Gobelet, ce qu'ils appellent faire le Prêt, 
Et le gentilhomme servant ayant ainsi pris possession de la table 
du Prêt, continue de la garder. 

Ce Prêt étant fait, les officiers du Gobelet vont à la table où doit 
manger le Roi, la couvrent de la nappe ou tablier, de la môme façon 
ci-dessus exprimée. Ensuite un des gentilshommes servants y étale 
une serviette, dont la moitié déborde du côté de Sa Majesté, et sur 
cette serviette il pose le couvert du Roi, savoir : l'assiette et le 
cadenas sur lequel sont le pain, la cuillère, la fourchette et le 
couteau; et pardessus est la serviette du Roi bâtonnée, c'est- 
à-dire proprement pliée à gaudrons et petits carreaux. Puis ce 
gentilhomme servant replie sur tout le couvert la serviette de 
dessous qui déborde. Il pose aussi les colliers ou porte-assiette, et 



* Nef, pièce d'orfèvrerie en forme de navire, qui contenait la saliàre, les 
serviettes enfermées entre des coussins de senteur, les tranchoirs ou grands 
couteaux . Toutes les personnes qui passaient devant la nef du Roi, même 
les princesses, lui devaient le salut, comme au lit. 

' Prêt ou essai. 

' Coffret d'or contenant les objets que nous. venons d'indiquer. 



Digitized by 



Google 



LE ORAND COMMUN 139 

le tranchant ou couteaUi la cuillère et la fourchette dont il a be* 
floin pour le service; ces trois dernières pièces étant pour lors 
entourées d'une seryiette pliée entre deux assiettes d'or; puis 
il se tient tout proche de la table, pour garder le couvert de Sa 
Ifajesté. 

Pendant tout ce temps, l'huissier de saUe est retourné à la 
salle des Gardes, où ayant frappé de sa baguette contre la porte 
de leur salle, il dit tout haut : « Messieurs, à la Viande du Roi ; » 
pois il va à Tofflce-bouche, où il trouve le maître d*hôtel qui 
est de jour, le 'gentilhomme servant et le contrôleur qui s*y sont 
rendus. 

Ici, VBtai de la France s'arrête pour reproduire Tarticle 26 
des Ordonoûnces de la Maison du Roi, renouvelées par le 
Boi le 7 janvier 4684. 

La Viande de Sa Majesté sera portée en cet ordre : 

Deux de ses gardes marcheront les premiers, ensuite Thuissier 
de salle, le maître d'hôtel avec son bflton, le gentilhonmie servant- 
panetier, le contrôleur général, le contrôleur clerc-d'offîce et autres 
qui porteront la Viande, Técuyer de cuisine, et le garde-vaisselle ; 
et derrière eux deux autres gardes de Sa Msgesté qui ne laisseront 
personne approcher de la Viande. Et les officiers ci-dessus nommés, 
avec un gentilhomme servant seulement retourneront à la Viande à 
tous les services ^ 

Après que le ser-d'eau a donné à laver dans Toffice, appelé la 
Bouche, au maître d'hôtel, au gentilhomme servant et au contrô- 
leor, l'écuyer-bouche range les plats sur la table, et présente deux 
essais de pain au maître d'hôtel qui fait l'essai du premier service, 
et qui, après avoir touché les viandes de ses deux essais de pain, 
en donne un à l'écuyer-bouche, qui le mange, et l'autre est mangé 
par le maître d'hôtel. Ensuite le gentilhomme servant prend le pre- 
mier plat, le second est pris par un contrôleur, et les autres officiers 
de la Bouche prennent les autres. 

£n cet ordre, le maître d'hôtel ayant le bftton en main, marche 
à la tôte, précédé de quelques pas par l'huissier de salle portant 
une baguette (qui est la marque de sa charge), et le soir ayant un 
flambeau, et la Viande, accompagnée de trois Gardes du corps, leurs 
carabmes sur l'épaule, étant arrivée, le maître d'hôtel fait la révé- 
rence à la nef; le gentilhomme servant qui tient le premier plat, 



* La Viande partait du Grand- Commun, traversait la rue, entrait au 
cbftteaa par la porte située en face du Grand-Commun, montait un escalier, 
(détruit par Loois^Pbilippe, et sur l'emplacement duquel se trouve aujour- 
d'hui la chambre des Députés) traversait divers corridors et salles, et arrivait 
enfin à la tableilu Roi, dressée ordinairement dans la chambre du Roi 
(salle 184). 



Digitized by 



Google 



140 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

le pose sur la table où est la nef, et ayant reçu un essai du gen- 
tilhonmie serrant qui fait le Prêt, il en fait Tessai sur lui, et pose 
son plat sur la table du Prêt. Le gentilbomme servant, qui fait le 
Prêt, prend les autres plats des mains de ceux qui les portent et 
les pose sur la table du Prêt, en faisant faire l'essai à ceux qui les 
ont apportés, ces mêmes plats étant après portés par les autres gen- 
tilshommes servants sur la table du Roi. 

Le premier service étant sur table, le maître d'hôtel, précédé de 
rhuissier de salle, qui tient la baguette en main, et qui tient 
encore le soir le ilambeau devant lui, va avertir le Roi, ce mattre 
d'hôtel portant pour marque son bâton ; et Sa Majesté étant arrivée 
à la table, le maître d'hôtel présente au Roi la serviette mouillée à 
laver dont il a fiait faire l'essai à l'officier du Gobelet en la prenant 
de ses mains. 

Voilà pour le premier service. Le gentilhomme servant qui Dait 
le Prêt continue de faire faire l'essai aux officiers de la Bouche et 
du Gobelet, de tout ce qpi'ils apportent à chaque service, que les 
autres gentilshommes servants viennent prendre pour le service 
devant Sa Majesté quand Elle l'ordonne 

Celui qui sert d'échanson, lorsque le Roi a demandé à boire, aus- 
sitôt crie tout haut « à boire pour le Roi », fait la révérence à Sa 
Majesté, vient au buffet prendre des mains du chef d'Bchanson- 
nerie-Bouche la soucoupe d'or garnie du verre couvert, et des 
deux carafes de cristal pleines de vin et d'eau, puis revient précédé 
du chef et suivi de l'aide du Gobelot-Bchansonnerie-Bouche. Alors 
étant tous trois arrivés à la table du Roi, ils font la révérence 
devant Sa Majesté, le chef se range de côté, et le gentilhomme 
servant verse des carafes un peu de vin et d'eau dans l'essai ou 
petite tasse de vermeil doré, que tient le chef du Gobelet. Ensuite 
ce chef du Gobelet reverse la moitié de ce qui lui a été versé dans 
l'autre essai ou petite tasse de vermeil, qui lui est présenté par 
son aide. Pour lors ce môme chef de Gobelet fait l'essai, et le gen- 
tilhomme servant se tournant vers le Roi le fait après ; ayant remis 
entre les mains dudit chef de Gobelet la tasse avec laquelle il a 
fait l'essai, ce chef les rend toutes deux à l'aide. . . . L'essai fait à 
la vue du Roi de cette sorte, le gentilhomme servant fait encore 
la révérence devant Sa Majesté, lui découvre le verre, et lui pré- 
sente en môme temps la soucoupe où sont les carafes. Le Roi se 
sert lui-môme le vin et l'eau, puis ayant bu et remis le verre sur la 
soucoupe, le gentilhomme servant reprend la soucoupe avec ce qui 
est dessus, recouvre le verre, fait encore la révérence devant le Roi, 
ensuite il rend le tout au même chef d'Bchansonnerie- Bouche, qui 
le rapporte au buffet 

Celui qui fait la fonction d'écuyer-tranchant, ayant lavé les 
mains et pris sa place devant la table, comme il est dit, présente 
et découvre tous les plats au Roi, et les relève quand Sa Msgesté 
lui dit ou lui fait signe, et les donne au ser-d'eau ou à ses aides. 



Digitized by 



Google 



LE ORANB-COMMUN 141 

n change d'assiettes au Roi de temps en temps, et de serviette à 
Tentre-mets, ou plus souvent s'il en étoit besoin ', et coupe les 
viandes, à moins que le Roi ne les coupe lui-même. ... 

Le ser^d'eau, comme nous l'avons dit, reçoit tous les plats de 
la desserte de la table du Roi, qui sont portés à l'office (ou autre- 
ment à la salle des Gentilshommes servants) appelé le ier-d'eau^ où 
il sert ces plats aux mômes gentilshommes servants et à ceux qui 
mangent avec eux ou qui ont ordinaire à la môme table. Sous ce 
ser-d'eau sont encore d'autres garçons qui servent à cet office ; et 
les valets des gentilshommes servants mangent après eux de leur 
desserte*. 

Un manuscrit de la bibliothèque de Versailles* nous permet 
de savoir quel était le menu de la table du Roi « à 2 plats, 
2 assiettes et 5 services, et les hors d*œuvre. » Nous trans- 
crivons : 

Potagei : 2 chapons vieux pour potage de santé ; — 4 perdrix aux 
choux. 

PeliU potages : 6 pigeonneaux de volière pour bisque ; — 1 de 
crêtes et béatilles. 

Deusf petite potages hors-d'iBuvre : 1 chapon haché pour un ; — 
1 perdrix pour l'autre. 

Bntrëes : 1 quartier de veau et une pièce autour; le tout de 
20 livres ; 12 pigeons pour tourte. 

Petites entrées : 6 poulets fricassés ; — 2 perdrix en hachis. 

Quatre petites entrées hors-d*œunre : 8 perdrix au jus ; — 6 tour- 
tes à la braise ; — 2 dindons grillés ; — 3 poulets gras aux 
truffes. 

Rât : 2 chapons gras ; — 9 poulets ; — 9 pigeons ; — 2 hétou- 
deaux * ; — 6 perdrix ; — 4 tourtes. 

Le manuscrit ne parle pas du fruit ou dessert ' ; mais VEtat 
de la France nous apprend que le fruit de S. M. se composait 
de 2 bassins de porcelaine remplis de fruit cru, 8 autres 



* Lab serviettes étaient dans la nef, couvertes d'un coussinet de senteur. 
C'était l'aumÔDÎer qui, dans ce cas, découvrait et recouvrait la nef. 

* L.e8 pérégrinations de la Viande du Bai n'étaient pas encore terminées. 
Une partie de la desserte était vendue par les garçons du ser-d'eau aux 
bourgeois de la ville. Ce marché, appelé les baraqués du 8er-d*eau, était 
établi dans le haut de la rue de la Chancellerie, à cêté de la caserne des 
Gardes françaises. 

' iSiat et menu général de la dépense de la chambre aux deniers du Roi, 
année 1683, in-1^. 

* Jeunes chapons ou poulets sur le point d'dtre chaponnéa. 

* Dessert était le nom bourgeois. 



Digitized by 



Google 



142 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

remplis de confitures sèches et 4 compotes ou confitures 
liquides. 

Le souper n'est pas* moins plantureux; on sert en effet 
à Sa Mcgesté : 

Potages : 2 chapons vieux ; — 12 pigeons de volière. 

Deus9 petits potages hors-d'œuvre : 1 perdrix au parmesan ; — 
4 pigeons de volière. 

Deux petites entrées : 6 poulets; — 8 livres de veau. 

Quatre petites entrées hors-d'œuvre : 3 poulets gras ; — 1 faisan ; 
— 3 perdrix; — 8 livres de veau. — On ajouta deux autres entrées : 
savoir : 4 perdrix à la sauce à Tespagnole et 2 poulets gras en pâté 
grillés. 

Rôt : 2 poTilardes grasses ; — 4 hétoudeaux ; — 9 poulets ; — 
8 pigeons ; — 6 perdrix (qui Airent réduites à 4) ; — 4 tourtes. — 
Le rôt fût augmenté de deux petits plats, savoir : un chapon, 2 bé- 
casses et 2 sarcelles ; — 5 perdrix *. 

Il faut encore ajouter : 

Nota qu'il sera servi en hors-d'œuvre selon les temps et les 
saisons : des saucisses, boudins blancs, casseroles, salpicon ', mi- 
roton et autres choses que l'on sert ordinairement sur la table du 
Roi suivant les menus qui seront faits tous les samedis au bureau *. 

Les jours de poisson ou jours maigres, le Roi a toujours un 
bouillon fait avec un chapon Hel, 4 livres de bœuf, 4 livres 
de veau et 4 livres de mouton. On lui présente à dîner : 

Potages : 1 carpe de pied 2 doigts ; — 1 cent d'écrevisses ; — 
1 potage au lait. 

Petits potages : 2 tortues ; — 1 potage aux herbes *. 

Deux petits potages hors-d'œuvre : 1 sole; — 1 oille à Teau. 

Sntrées : 1 grand brochet ; — 4 truites de pied 4 doigts. 

Petites entrées : 3 perches ; — 4 moyennes soles. 

Quatre petites entrées ltors-d*(Buvre : 2 perches ; — 2 soles ; — 
1 cent d'huitres ; — 6 vives. 

Bfit : demi-grand saumon ; — 6 soles. 

^ Une note placée à la fin da rôt dit simplement : 40 de vean ; 28 de 
mouton. 

* Composé de volaille, de gibier ou de poisson avec truffes, foies gras et 
champignons, le tout coupé en petits morceaux. 
* * On parlera pins loin de ce bnreaa. 

^ C'est ce que nous appelons les plats de légames : petits pois, asperges, 
etc. Le potage est un plat et non pas la soupe d^aajonrdliui, qae nous 
appelons si improprement potage. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND COMMUN 143 

A soiii>er : 

Pota§e$ : 2 carpes de pied 2 doigts ; — 1 potage aux herbes. 
J>eu3p petiU potaçes : 1 perche ; — 1 potage aux herbes ou autre. 
Jktuf petites entrées : 1 brochet de pied et demi ; — 8 perches. 
Quatre petites entrées hors-d'ceuvre : 3 soles pour deux (entrées) ;— 
1 traite de pied quatre doigts ; — 2 macreuses. 
B&t : demi-grand saumon ; — 1 grande carpe. 

Le Roi dînait de bonne heure, généralement vers dix 
heures. Le dinar était toujours au petit couvert, c'est-à-dire 
que le Roi mangeait seul*. Le souper, au contraire, était 
toujours au grand couvert, c'est-à-dire que le Roi mangeait 
avec la Maisou royale^, « Il ne fait manger avec lui, dit 
Dangeau, les princesses du sang que dans les grandes céré- 
monies*. Ces soupers étaient d*une tristesse désespérante : 
«c Le soir, dit la Palatine S je soupe avec le Roi ; nous 
sommes cinq ou six à table ; chacun s'observe comme dans 
un couvent, sans proférer une parole ; tout au plus un couple 
de mots dit tout bas à son voisin. ^ Mais pour avoir le tableau 
complet, il ne faut pas se contenter de cette esquisse, il faut 
le demander au grand peintre de cette époque. 

Je ne parlerai point, dit Saint-Simon, de la manière de vivre du 
Roi quand il s^est trouvé dans ses armées. Ses heures y étoient 
déterminées par ce qui se présentoit à faire, en tenant néanmoins 
r^lîèrement ses conseils; je dirai seulement qu'il n'y mangeoit 
soir et matin qu'avec des gens d'une qualité à pouvoir avoir cet 
honneur. Quand on y pouvoit prétendre, on le faisoit demander au 
Roi par le premier gentilhomme de la Chambre en service. Il ren- 
dolt la réponse, et dès le lendemain, si elle étoit favorable, on se 
présentoit au Roi lorsqu'il alloit dîner, qui vous disoit : « Monsieur, 
mettez-vous à table. » Cela fait c'étoit pour toujours, et on avoit 
après l'honneur d'y manger quand on vouloit, avec discrétion. Les 
grades militaires, môme d'ancien lieutenant-général, ne suffisoient 
pas. On a vu que M. de Vauban, lieutenant-général si distingué 
depuis tant d'années, y mangea pour la première fois à la fin du 
siège de Namur, et qu'U fut comblé de cette distinction ; comme 



^ Pair ezceptioii le Roi dîna an grand couvert le 31 novembre 1891 ; aussi 
Dngeaii meDtimine«>t-tt le fait. 

* Fils et 611es de France, petits-fils et petitea-filles de France. 

* Danobau, 7 septembre 1707. 

^ 3 mars 1707, édition G. Bmnet. 



Digitized by 



Google 



144 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

aussi les colonels de qualité distingua y étoient admis sans diffi- 
culté. Le Roi fit le même honneur à Namur à Tabbé de Gfrancej, 
qui 8*ezposoit partout à confesser les blessés et à encourager les 
troupes. C'est Tunique abbé qui ait eu cet honneur. Tout le clergé 
en fût toujours exdu, excepté les cardinaux et les éyêques pairs, 
ou les ecclésiastiques ayant rang de prince étranger. Le cardinal de 
Goislin, avant d'avoir la pourpre, étant évoque d'Orléans, premier 
aumônier et suivant le Roi en toutes ses campagnes, et l'archev^ 
que de Reims, qui suivoit le Roi conmxe mattre de sa chapelle, y 
voyoit manger le duc et le chevalier de Goislin, ses frères, sans 
y avoir jamais prétendu. Nul officier des Gardes du corps n'y a 
mangé non plus, quelque préférence que le Roi eût pour ce corps, 
que le seul marquis d'Urfé par une distinction unique, je ne sais 
qui la lui valut en ces temps reculés de moi ; et du régiment des 
Gardes, jamais que le seul colonel, ainsi que les capitaines des 
-Gardes du corps. 

A ces repas tout le monde étoit couvert ; c'eût été un manque de 
respect dont on vous auroit averti sur le champ de n'avoir pas son 
chapeau sur sa tdte ; Monseigneur môme l'avoit : le Roi seul étoit 
découvert. On se découvroit quand le Roi vous parloit, ou pour 
parler à lui, et on se contentoit de mettre la main au chapeau 
pour ceux qui venoient faire leur cour le repas commencé, et qui 
étoient de qualité à avoir pu se mettre à table. On se découvroit 
aussi pour parler à Monseigneur et à Monsieur, ou quand ils vous 
parloient. S'il y avoit des princes du sang, on mettoit seulement 
la main au chapeau pour leur parler ou s'ils vous parloient. Voilà 
ce que j'ai vu au siège de Namûr, et ce que j'ai su de toute la 
Cour. . . . Quoique à l'armée, les maréchaux de France n'y avoient 
point de préférence sur les ducs, et ceux-ci, et les princes étrangers, 
ou qui en avoient rang, se plaçoient les uns avec les autres comme 
ils se rencontroient, sans affectation. Mais duc, prince ou maréchal 
de France, si le hasard faisoit qu'ils n'eussent pas encore mangé 
avec le Roi, il fàlloit s'adresser au premier gentilhomme de la 
Chambre. On juge bien que cela ne faisoit pas de difficulté. Il n'y 
avoit là-dessus que les princes du sang exceptés. Le Roi seul avoit 
un fauteuil ; Monseigneur môme, et tout ce qui étoit à table, 
avoient des sièges à dos de maroquin noir, qui se pou voient briser 
pour les voiturer, qu'on appeloit des perroquets. Ailleurs qu'à 
l'armée, le Roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque 
cas que c'ait été S non pas même avec aucun prince du sang, 
qui n'y ont mangé qu'à des festins de leurs noces, quand le Roi les 
a voulu faire . . . 

Le dîner étoit toujours au petit couvert, c'est-à-dire seul dans sa 
chambre, sur une table carrée vis-à-vis la fenôtre du milieu. Il 

^ Ceci Dous indique le cas qu'il faut faire de Tanecdote relative à Molière, 
inTité à déjeuner par Louis XIV. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND-COMMUN 145 

étolt pins ou moins abondant ; car 11 ordonnoit le malin petit cou- 
Tert ou très-petit couvert. Mais ce dernier étoit toujours de beau- 
coup de plats, et de trois services sans le fruit. La table entrée, 
les principaux courtisans entrolent, puis tout ce qui étoit connu, 
et le premier gentilhomme de la Chambre en année alloit avertir le 

Roi. Il le servoit si le grand chambellan n'y étolt pas 

J*ai TU, mais fort rarement, Monseigneur et Messeigneurs ses fils 
au petit couvert, debout, sans que jamais le Roi leur ait proposé 
lin siège. J*y ai vu continuellement les princes du sang et les car- 
dinaux tout du long. J'y ai vu assez souvent Monsieu», ou venant 
de Saint- Cloud voir le Roi, ou sortant du conseil de dépôches, le 
seul où il entroit. Il donnoit la serviette et demeuroit debout. Un 
peu après, le Roi voyant qu'il ne s'en alloit point, lui demandoit 
s'il ne vouloit point s'asseoir ; il faisoit la révérence, et le Roi ordon- 
noit qu'on lui apportât un siège. On mettoit un tabouret derrière lui. 
Quelques momens après le Roi lui disoit : « Mon ftère, asseyez-vous 
donc. » Il faisoit la révérence et s'asseyoit jusqu'à la fin du dîner, 
qu'il présentoit la serviette. D'autrefois, quand il venoit de Saintr- 
Cloud, le Roi en arrivant à table demandoit un couvert pour Mon- 
sieur, ou bien lui demandoit s'il ne vouloit pas dîner. S'il le refu- 
aoit, il s'en alloit un moment après sans qu'il fût question de siège. 
S'il Tacceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La table 
étoit carrée ; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors le 
grand chambellan, s'il servoit, ou le premier gentilhomme de la 
Chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit 
de lui celles qu'il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi ; mais Mon- 
sieur recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S'ils 
alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils 
ôtoient le service au premier gentilhomme de sa Chambre et le 
foisoient, dont Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit 
au dîner du Roi, il remplissoit et égayoit fort la conversation. Là, 
quoiqu'à table, il donnoit la serviette au Roi en s'y mettant et en 
sortant; et en la rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, 
d'ordinaire, parloit peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques 
mots, à moins qu'il n'y eût de ces seigneurs familiers avec qui il 
causoit un peu plus, ainsi qu'à son lever. 

De grand couvert à dtner, cela étoit extrêmement rare : quelques 
grandes fdtes \ ou à Fontainebleau quelquefois quand la reine 
d'Angleterre y étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert. J'y 
ai seulement vu très-rarement la maréchale de la Mothe, qui avoit 
conservé cela d'y avoir amené les Enfans de France, dont elle 
avoit été gouvernante. Dès qu*elle y paroissoit on lui apportoit 
un siège, et elle s'asseyoit, car elle étoit duchesse à brevet. 

^ A la Pentecdlô, par exemple, le Roi dînait en public avec la famille 
royale. — Le Jour de la Saiot-Louis, les vingt-quatre violons jouaient pen- 
dant le dîner. 

T. II. 10 



Digitized by 



Google 



146 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Au sortir de table, le Roi lentroiJt tout de suite dans son ca- 
binet. 

Quelquefois, les jours qu'il n*y avoit point de conseil, qui n'é- 
toient point maigres, et qu'il étoit à Versailles, il alloit dîner à 
Marly ou à Trianon avec M"* la duchesse de Bourgogne, M**« de 
Maintenon et des dames, et cela devint beaucoup plus ordinaire 
ces jours-là les trois dernières années de sa vie. Au sortir de table, 
en été, le ministre qui devoit travailler avec lui arrivoit, et quand 
le travail étoit fini, il passoit jusqu'au soir à se promener avec 
les dames, à jouer avec elles, et assez souvent à leur faire tirer 
une loterie toute de billets noirs, sans y rien mettre ; c'étoit ajUiai 
une galanterie de présens qu'il leur faisoit au hasard, de choses à 
leur usage, comme d'étoffes et d'argenterie, ou de joyaux ou beaux 
ou jolis, pour donner plus au hasard. M°*° de Maintenon tiroit 
comme les autres, et donnoit presque toujours sur-le-champ ce 
qu'elle avoit gagné. Le Roi ne tlroit point, et souvent il y avoîA 
plusieurs billets sous le même lot. Outre ces jours-là, il y avoit 
souvent de ces loteries quand le Roi dinoit chez M°^^ de Main- 
tenon ^ Il s'avisa fort tard de ces dîners, qui furent longtemps 
rares, et qui sur la fin vinrent à ime fois la semaine avec les 
dames familières, avec musique et jeu. A ces loteries, il n'y avoit 
que des dames du palais et des dames familières, et plus de dames 
du palais depuis la mort de Madame laDauphine; mais il y en 
avoit trois. M™®" de Lévy, Dangeau et d'O, qui étoient familières. 
L'été, le Roi travailloit chez lui, au sortir de table, avec les minis- 
tres, et lorsque les jours s'accourcissoient, il y travailloit le soir 
chez M™** de Maintenon... 

A son souper, toujours au grand couvert, avec la Maison royale, 
c'est-à-dire uniquement avec les fils et les filles de France et les 
petits-fils et petites-filles de France, étoient toujours grand nom- 
bre de courtisans et de dames tant assises que debout, et la sur- 
veille des voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller. 
Gela s'appeloit se présenter pour Marly. Les hommes demandoûHit 
le môme jour le matin, en disant au Roi seulement : « Sire, 
Marly. » Les dernières années le Roi s'en importuna. Un garçon 
bleu écrivoit dans la galerie les noms de ceux qui demandoient 
et qui y alloient se faire écrire. Pour les dames, elles continuèrent 
toujours à se présenter. 

Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au p)us 
loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe où il n'y 
avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la Maison 
royale venoient le voir un moment ; puis M. du Maine, M. 1^ 
comte de Toulouse, lequel y demeuroit peu, et M"^® de Maintenon 
venoient l'entretenir. Il n'y avoit qu'eux et les valets intérieurs 

^ C'est en 1712 que le vieux Roi, fatigué lui-même de la vie solenDeUe, 
commença à faire porter son dîner chez M"^° de Maintenon (DAifOSAo}. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND-GOHSfUN 147 

dans le cabinet, la porte ouverto. M"^* de Maintenon s'asseyoit 
dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s*7 mettoit cpielquefoia, 
mais avant que W^^ de Maintenon fût venue, et d^ordinaire après 
qa*elle ôtoit sortie ; Monseigneur toujours debout, et les autres de 
la Maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la 
matinée et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un 
tabouret, quand il n'y avoit personne que W^^ de Maintenon et 
son frère. G'étoit où U tenoit le dé à les amuser tous deux, et 
où souvent il en feisoit de bonnes. Le Roi dtnoit dans son lit, sur 
les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n'y 
demeuToit que les entrées. 11 passoit après dans son cabinet, où 
il tenoit conseil, et après il alloit à l'ordinaire chez M°^ de Main- 
tenon, et soupoit à dix heures au grand couvert. 

Le Roi n'a de sa vie manqué la messe qu'une fois à l'armée, un 
jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et 
très-rare inconmiodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un 
discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu'il trou- 
veroit fort mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sovm 
quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d'y tenir 
la main, et de lui en rendre compte. U ne vouloit pas non plus que 
ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble ni autre chose 
que bouilli et rôti fort court, et personne n'osoit outre-passer ses 
défenses, car on s'en seroit bientôt ressenti. Elles s'étendoient à 
Paris où le lieutenant de police y veillolt et lui en rendoit compte. 
Il y avoit douze ou quinze ans qu'il ne foisoit plus de carême. 
D'abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de 
la semaine sainte. Alors son très-petit couvert étoit fort retran- 
ché les jours qu'il laisoit gras ; et le soir au grand couvert tout 
étoit coUation, et le dimanche tout étoit en poisson ; cinq ou 
six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa 
table mangeoient gras. Le vendredi saint, grand couvert matin et 
soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables. 

Le Roi ne mangeait que des pains à la Reine, ce que nous 
appelons aujourd'hui des pains au lait. Jusqu'en 1694 il but 
des vins de Champagne (non mousseux) ; à cette époque, 
Fagon» son premier médecin, le décida à ne plus boire que 
des vins vieux de Bourgogne. En tout temps il buvait de 
Teau à la glace. 

Louis XIV avait un appétit énorme. « Q mangeoit si pro- 
digieusement, dit Saint-Simon, et si solidement, soir et ma- 
tin, qu'on ne e'accoûtumoit point à le voir. » On lit dans le 
Journal de la santé du Eoi ' les plus curieux détails sur cet 

^ Par Yallot, Daquin et Fagon, ses trois prcaiieni médeciAs. Ce pré^ 



Digitized by 



Google 



148 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

appétit féroce. On y voit Louis XIV se bourrant de petits 
pois, de gibier, de poisson, de ragoûts de bœuf aux concom- 
bres, d'aliments et de sauces d'un baut goût très-prononcé, 
de salades, de fromage, de figues^ de raisin muscat, de 
fraises surtout. Cette nourriture trop abondante et trop suc- 
culente rend malade, à chaque instant le Grand Roi, qui 
aurait absolument besoin de se modérer ; car, malgré sa 
vigueur, il est lymphatique, t Sa peau est blanche, au delà 
de celle des femmes les plus délicates, et mêlée d'un incarnat 
merveilleux '. » Il est sans cesse soumis à des vapeurs, sortes 
de migraine, à des mélancolies, à des vertiges ou tournoie- 
ments de tète, à des étourdissements qui le tourmentent 
cruellement. Il ^ la goutte, la gravelie. Fagon lutte avec obs- 
tination pour obtenir du Roi qu'il mange moins ; mais 
aussitôt qu'il a obtenu quelque chose, les goulus de la Cour* 
murmurent, le blâment et veulent que le Roi mange davan- 
tage. 

Fagon a un mot bien vrai pour expliquer ces repas gigan- 
tesques que le Roi faisait malgré la Faculté : « La tentation 
Tempèche de se contraindre ; » La Quintinie l'emporte sur le 
premier médecin. Un jour que l'impitoyable Fagon avait 
obtenu de Louis XIV, très-souffrant, qu'il mangeât fort peu 
à son souper, le Roi se contenta de quatre ailes, de quatre 
cuisses et de quatre blancs de poulet*. À Versailles, Fagon 
était à peu près le maître ; ^ Marly, Louis XIV était plus 
libre ; il y avait grand couvert matin et soir, et de forts 
festins. Aussi le Roi aime les Marlys, mais il s'y rend tou- 
jours malade. 

Constipations, indigestions, vapeurs, étourdissements con- 
tinuels exigent une médication constante ; et il a fallu un 
grand talent à Fagon pour avoir amené Louis XIV à ses 
soixante-dix-sept ans. Mais aussi, que de saignées pour 
prévenir l'apoplexie sans cesse menaçante, et surtout que 
de purgations pour remettre en état un estomac et des in- 

ciettx maauscril de la Bibliothèque nationale a été publié par M. Le Roi, 
18«2, in-8®. 

^ Fagon, Journal, année 1693. 

* Fagon. Journal, p. 278. 

' Journal, 1708, p. 394. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND-COMMUN 149 

lestins sans cesse surmenés. Et quel puissant sentiment du 
devoir chez Fagon pour lui faire étudier avec tant de soius 
ce que contenaient les bassins de la chaise de S. M. après les 
purgations, qui avaient lieu à peu près régulièrement toutes 
les six semaines. Le Journal donne les analyses les plus 
consciencieuses du résultat des médecines. 

Pour être complet, le tableau exige le portrait du savant et 
dévoué médecin. 

• Le docteur, écrit la Palatine, est une figure dont vous 
aurez peine à vous faire une idée. Il a les jambes grêles 
comme celles d'un oiseau, toutes les dents de la mâchoire 
supérieure pourries et noires, les lèvres épaisses, ce qui lui 
rend la bouche saillante, les yeux couverts, la ûgure al- 
longée, le teint bistre et Tair aussi méchant qu*il Test en 
effet ; mais il a beaucoup d'esprit. » 

Mais il faut revenir au Grand-Commun. C'était le centre 
des sept offices chargés de la préparation des mets et des 
boissons destinés à la table du Roi et des princes de sa 
Maison. Ces sept offices se composaient du Gobelet du Roi, 
divisé en Panneterie-Bouche et Echansonnerie-Bouche, — de 
la Bouche du Roi ou Cuisine- Bouche, « qui sont seulement 
pour la personne du Roi, » —de la Panneterie-commun, — de 
l'Echansonnerie-commun, — de la Cuisine-commun, — de la 
Fruiterie, — de la Fourrière. 

Les fonctions des officiers de Panneterie-Bouche consistent 
à préparer tout ce qui regarde le couvert du Roi, le pain, le 
linge de table et le fruit de S. M. Les officiers d'Echanson- 
nerie-Bouche sont pour le vin et Teau du Roi. 

Tons les jours, avant le lever de Sa Majesté, deux chefs do 
Gobelet, l'un de panneterie-Bouche, l'autre d'échansonnerie-Bou- 
che, portent au cabinet du Roi, un pain, deux bouteilles de vin, 
deux bouteilles d'eau, deux serviettes et de la glace, dont ils gar- 
nissent la cantine de Sa Majesté, qui reste dans le cabinet du Roi 
en cas que Sa Majesté demandât promptement à boire. Ces offi- 
ciers du Gobelet font devant le premier valet de chambre l'essai de 
ce qu'ils apportent. 

Le matin, le chef de Panneterie-Bouche apportait le déjeu- 
ner du Roi, composé d'un pain, et d*un bouillon si le Roi le 
demandait. 



Digitized by 



Google 



150 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

Les officiers du Oobelet âguraient à tous les repas du Roi 
eiaux collations servies au retour de la chasse. Dans la jour-* 
née, ils apportaient des eaux de liqueur ou du vin quand le 
Roi était au Conseil ou occupé d'une autre manière, et 
demandait à boire ; ils assistaient aux communions, à la cé- 
rémonie de toucher les malades, à la Gène, pour présenter 
au Roi les serviettes dont il avait besoin. 

Au service du Gobelet appartenait le coureur de vin et le 
conducteur de la haquenée. 

X^e coureur de vin est pour porter à la chasse, et partout où le 
Roi va, la collation de Sa Majesté. Cette collation est enfermée 
dans un baudrier, ou valise de drap rouge (qui est la livrée de la 
Chambre), galonné d*or, et aux deux bouts les armes du Roi, oti 11 
j a des serviettes, du pain, des biscuits, du fruit et des confi* 
tures sèches, du vin et de Teau dans deux flacons d*argent et un 
essai. 

Le conducteur de la haquenée du Gobelet fait porter par la cam- 
pagne, sur un cheval de bftt, du linge, du pain, du fruit, des confi- 
tures, une tasse pour le Roi et une tasse à faire Teasai, un couteau, 
du sel et le couvert du dhier et souper de Sa Majesté, de crainte 
que les sommiers et charrois ordonnés pour cet effet n'arrivent pas 
à temps *. Pour plus grande intelligence, voici le menu de ce que 
Ton donne à ces deux officiers derniers nommés. 

Menu de ce que Ton donne pour la coUation du coureur de vin, 
quand le Roi sort : 

Les ofQciers du Gobelet fournissent 2 oranges de Portugal) 
2 citrons, 2 limes douces, 6 pommes d'api ; et au printemps, ou au- 
tres saisons, des bigareaux, pêches ou autres fruits, pour quoi leur 
est compté 40 sols. 

Le pfttissier-Bouche fournît 2 grands biscuits, 8 prunes de per- 
drigon, 6 abricots à oreilles et 2 lames d'écorce de citron ; et pour 
cela lui est compté 50 sols. 

Menu de ce qui se donne au conducteur de la haquenée, quand 
le Roi s'en sert. 

6 pains, 11 sols; 6 bouteilles de vin, 4 livres 8 sols 1 denier. 

^ Le 13 novembre 1698, Louis XIV revint tout d'une traite de Foàtaîne- 
bleau & Yersailles. Parti à dix heures du nMitio, il trriva avant la nuit. Il 
mangea des viandes froides en carrosse, sans s'arrêter (DanobauV. ^~ Il 
faut lire dans Saint-Simon ce qu'il dit de ces repas en voiture : « Uane lé 
carrosse, lors des voyages, il y avoit toujours beaucoup de toutes sortes de 
choses à manger : viandes, pâtisseries, fruits. On n'avoit pas &it sitôt un 
quart de lieue que le Roi demandoit si on ne vouloit pas manger. Loi 
Jamais ne goûtoit à rien entre ses repas, non pas même à aucun fruit, maia 
iU*amu8oit & voir manger, et mangera crever. • (XIII, 40). 



Digitized by 



Google 



LE GRAND-COMMUN 151 

Le pftlissier-Bouche donne 20 grands biscuits à 8 sols pièce, 
8 livres ; 6 douzaines de petit0 choux, 3 livres. Les officiers de 
panneterie-Bouche donnent 6 paquets de confitures sèches de 

3 livres, 6 paquets de pastilles de 3 livres, 6 oranges de Portugal 
de 30 sols. 

Les jours maigres, le pâtissier augmente un pfttô de poires de 
lK>n-chrétien de 40 sols ; une pftté d'œufis brouillés, 40 sols ; 2 gran- 
des tourtes de fh>mage à la crème, 8 livres ; 2 grands gâteaux de 
crème, 40 sols ; 24 talmouzes, 48 sols ; 24 brioches, 48 sols. On 
porte encore 6 douzaines de pains et 6 douzaines de bouteilles de vin 
sur deux chevaux fournis par les boulangers et par les marchands 
de vin. 

La Cuisine-Bouche préparait le manger du Roi. Les princi- 
paux officiers de ce service étaient Téouyer, chef du service ; 
le maitre-queux, qui avait la charge des entrées ; le hftteur. 
celles du rôt ; le potager, celle des potages. 

Les enfants de cuisine ou galopins sont obligés de piquer les 
viandes. Le soir, le potager leur donne la viande pour le bouillon 
du Roi ; ils la font cuire la nuit ; puis, le matin, le potager reprend 
d'eux le bouillon fait, qu*il met entre les mains de l'écuyer de Jour 
pour servir à Sa Majesté. — Les porteurs apportent le bois et Teau 
et fournissent le charbon. Ils fournissent aussi et entretiennent la 
batterie ordinaire. Ils sont obligés d*aller quérir le bois à la four^ 
rière, de mettre de Teau chaufier la nuit pour faire le bouillon du 
Roi, et de coucher de garde, aussi bien que Tenfant de cuisine^ 
pour garder le bouillon. — Le sommier du garde-manger porte 
paur un repas la Viande du Roi allant par pays. — Le sommier de 
chasse ordinaire fait porter sur un cheval de bât qui lui est fourni 
les viandes froides pour le Roi, et les sert lui-môme à Sa Majesté. 
— L'avertisseur est donné pour suivre le Roi à la campagne et 
venir avertir quand il arrive, et Theure qu'il veut dîner ou souper. 

Menu de ce qu*on donne au sommier de chasse, quand il sert : 

4 douzaines de pains, 4 livres 8 sols; un quartier de veau de 
18 livres et un quartier de mouton de 12 livres entranches dans du 
pain ; 7 livres de bœuf salé et jambon dans du pain, 3 livres ; un 
quartier de veau entier de lô livres, 4 livres ; un quartier de mou- 
ton de 12 livres, 3 livres ; un pâté de 2 dindons chaud, 6 livres 
15 sols ; un pâté de 3 pwdrix, 6 livres 15 sols ; 8 gibiers piqués 
dans du pain, 14 livres. 

Pour un jour maigre, 4 douzaines de pain, 4 livres 8 sols ; 3 cents 
d'cBufs durs, 12 livres. 

La Fruiterie fournissait les palmes pour le jour des Ra- 
meaux, les bougies de cire pour les lustres, le bougeoir, lés 



Digitized by 



Google 



152 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

flambeaux de la chambre et les girandoles de la table. Elle 
avait le service du fruit dans ses attributions. G^était encore 
un service spécial à la personne du Roi. 

Les autres offices apprêtaient et fournissaient le boire et le 
manger pour les officiers de la Maison qui avaient « bouche 
à cour, s Quant à la fourrière, elle fournissait le bois de 
chauffage et le charbon qui se brûlaient dans toute la maison 
du Roi. C'étaient les officiers de ce service qui, le matin, 
allumaient le feu dans la chambre du Roi, avant qu*on 
éveillât S. M. ; ils faisaient et entretenaient tous les feux de 
Tappartement du Roi pendant toute la journée. 

Leur service n'était pas une sinécure. On sait par le Jour- 
nal de Fagou que, pour se défendre contre le froid dans ces 
salons si vastes, on y faisait de grands feux; et malgré 
tout, il faisait froid dans la chambre de Louis XIV, ce qui 
était contraire à sa santé, le Roi transpirant toutes les nuits. 
A Marly, sa chambre était trop chaude, et cette grande cha- 
leur Tincommodait. 

Les sept offices occupaient 324 personnes portées sur Y Etat 
de la France de 1742 : chefs, aides, contrôleurs, sommiers, 
sommiers des broches, lavandiers, coureurs de vin, conduc- 
teurs de la haquenée, sommiers de chasse, garçons, pâtis- 
siers-bouche, écuyers ordinaires, maîtres-queux, hâteurs> 
potagers, galopins de cuisine, porteurs, gardes-vaisselle, 
huissiers, avertisseurs, porte-fauteuil et table-bouche, ser- 
d*eau, délivreurs, maîtres des caves, verduriers, falotiers, 
tournebroches, sans compter les gens de service d'ordre infé- 
rieur dont on ne parle pas. 

Mais il faut s'arrêter et renvoyer pour le surplus des 
détails à ÏJStat de la France et au manuscrit de 4683 qui se- 
rait à reproduire en entier. 

Cette administration compliquée était surveillée par le 
Bureau du Roi \ composé du premier maître d'hôtel, du 
maître d'hôtel ordinaire, des maîtres d'hôtel de quartier, des 
maîtres de la chambre aux deniers *, du contrôleur général 



* Btat de la France^ I, 79-88. 

* Cette chambre avait dans ses attribations les dépenses de la Maison du 
Roi et des princes. 



Digitized by 



Google 



L£ GRAKD-COMiniN 153 

et du contrôleur ordinaire de la Bouche, etc. Le Bureau était 
chargé de solliciter les fonds pour la dépense de la Bouche de 
la Maison du Roi et de payer les officiers pour telle dépense. 
Le contrôleur général était chargé de recevoir les viandes et 
poissons, d*en surveiller l'emploi, d'avoir l'œil sur toutes les 
dépenses du Gobelet et de la Bouche, et de tenir registre de 
toutes les nouveautés de viandes pour le Roi, fruits, confi- 
tures, vins de liqueur, etc. 

La Reine avait aussi au Grand-Commun ses sept offices, 
comme le Roi ; le Dauphin avait les siens, la Dauphine éga- 
lement, t 

Le Petit-Commun était une cuisine établie en 1664 pour ser- 
vir la table du grand maître et celle du grand chambellan ; 
elle se composait de deux maîtres d'hôtel, de quatre écuyers 
du Petit-Commun et de deux aides ordinaires K II était établi 
dans le sous-sol du pavillon occidental de l'aile sud des Mi- 
nistres, à côté du Grand-Commun*. 

Rien ne fut changé sous Louis XY dans l'organisation du 
service officiel de la Bouche*. Seulement le Roi s'affranchis- 
sait le plus qu'il pouvait de ce cérémonial, en mangeant hors 
de Versailles ou dans ses petits cabinets. 

En 4793, le 23 août, la Convention ayant décrété la levée 
en masse et la création de nombreux ateliers d'armes pour 
produire à bref délai la plus grande quantité d'armes et de 
poudre, Bénezech, alors commissaire du département au Co- 
mité central des habillements, campements et armements 
militaires, établit une manufacture d'armes au Grand-Com- 
mun; Boulet, arquebusier distingué de Versailles, en fut 
nommé le chef. Il eut bientôt sous ses ordres 1200 ouvriers, 
dont beaucoup venus de Liège ; et, grâce à l'habileté de son 
directeur, la manufacture de Versailles devint, pour les armes 
de guerre et de luxe, un établissement célèbre dans toute 
l'Europe. Ses fusils, carabines et pistolets ciselés, sculptés, 
damasquinés ou gravés, étaient donnés par le gouvernement 



* Btat de la France^ t749, I. 2t6. 

* Etat des logemeDts en 1789, manuscrit de la Régie. 

' Voir à la bibliothèque de Versailles le manuscrit I L G 2, Stat et 
menm général d$ la dépente ordinaire de la Chambre ana deniers^ 1758. 



Digitized by 



Google 



154 LE CHÂTEAU DE TERSAIIIiES 

en récompense de services militaires éclatants et, plus tard, 
en cadeaux aux puissances alliées. 

En 4 SU, Boutet, renvoyé du Qrand-Ciommun, alla s'établir 
rue de la Pompe, n<> 4, à Thôtel de Noailles. En 4 84 5, les Pru^ 
siens dévastèrent ses ateliers. 

Après le départ de Boutet, et pendant la Restauration, on 
établit au Grand-Commun une école modèle d'enseignement 
mutuel, des écoles de dessin et de musique, une Institution 
pour les enfants pauvres. Ce fut à cette épo({ue que Ton cons- 
truisit le petit étage au-dessus de la cornicbe principale, ce 
qui dénatura complètement le bâtiment et le transforma en 
cette masse lourde que nous voyons aujourd'hui. Enfin, en 
4832, le Grand*Gommun devint ce qu'il est encore actuelle- 
ment, un hôpital militaire. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE n 

LES ÉCURIES DU ROI' 



Avant la construction des écuries de Mansart, les chevaux 
et les carrosses du Roi étaient placés rue de la Pompe, n<> 7, 
à Tancien pavillon de La Yallière*. Ce ne fut qu'en 4679 que 
Ton commença à b&tir la Grande et la Petite-Ecurie, qui ne 
furent achevées qu'en 468%*. 

Le Mercure Galant ^ nous apprend qu'en décembre 466S, 
Louis XIV, accompagné de Monseigneur et de la Dauphlne, 
alla visiter les nouvelles écuries. On admira leur grandeur, 
leur magnificence, leur extrême propreté et la beauté des 
nombreux chevaux étrangers qui s'y trouvaient réunis pour 
les carrosses du Roi ; mais ce n'est qu'en 1686, à propos de la 



^ Lee chevaux de la Reine et ceux de la Dauphine formaient des écuries 
séparées (Lutnbs, X, 369). 

* Après l'achèrement des nouvelles écuries, celles de la rue de la 
Pompe devinrent les écuries de la Reine, de la Dauphine et de la duchesse 
de Bourgogne. 

' Toutefois, llansart ne oonstruisit le manège de la Grande-Ecurie 
^'en 1685, et agrandit notablement la Petite-Bcurie la mdme année. Disons 
encore que le manège de la Grande-Boorie a été reconstruit en 186& par 
M. Questel. — La dépense générale de la Grande-Bcurie s'éleva à 
1,451,440 livres, et celle de la Petite-Ecurie à 1,601,081 livres, ce qui fait 
pour les deux bfltiments 3,053,281 livres, en comptant 12,000 livres de grati- 
fication données aux entr^ireneurs de maçonnerie « en considération de la 
précipitation et frais extraordinaires pour rendre les ouvrages et finis et 
parfaits dans le temps que S. M. l'avoit ordonné >. {Le Roi, t. II, p. 117, 
d'uprès les CamptM det B4Uwmtê.) 

^ 1683, janvier, p. 148. 



Digitized by 



Google 



156 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

visite des ambassadeurs de Siam à Versailles, que le Mercure 
fit des nouvelles constructions une description complète, que 
nous reproduisons. 

Ce sont deux grands corps de bâtimens séparés Tun de l'autre, 
regardant le château en face. Ils sont situés entre les trois avenues 
qui forment une patte d'oie, par laquelle on arrive à Versailles ■ . 
Ces écuries font partie de la clôture de la grande avant-cour ou 
place d'Armes. Elles consistent chacune en cinq cours, dont la 
grande, plus étroite à l'entrée que dans le fond, n'est fermée 
devant que par une grille de 32 toises de long * ; et les pavillons de 
9 toises, qui flanquent les ailes de 37 toises de long, retournent 
vers le fond de la cour pour la terminer en demi-lune par deux 
portions de cercle d'ouverture, de 34 toises, qui se vont joindre à un 
grand avant-corps où est la principale porte. Après sont les deux 
moyennes cours entourées de bâtimens de 20 toises sur 12. Aux 
côtés du dehors paroissent les deux petites cours pour les fumiers, 
de 20 toises de long sur 9 de large, fermées par devant d'im mur de 
clôture, de la hauteur du premier étage. 

Toute la décoration dû dehors n'est que de bossage ou de pierres 
de refend. Les croisées des rez-de-chaussée sont bombées et prises 
dans des arcades, et celles du premier étage sont carrées-longues 
en hauteur. Il y a des tables de briques dans les trumeaux des 
ailes. Les combles sont d'une belle proportion, et les lucarnes qui 
éclairent l'étage en galetas sont de plomb. Ces bâtimens sont assez 
bas pour ne point empêcher la vue du château ; ainsi le niveau des 
faites répond à peu près au pavé de marbre de la petite cour; 
outre qu'il n'y a point de souches de cheminées apparentes au 
dehors. Le plan des grilles est aussi cintré, en sorte que de quel- 
que aspect qu'on regarde les Ecuries, on voit les quatre pavillons 
des ailes. 

Voilà ce qui concerne la décoration des dehors qu'elles ont com- 
mune. Quant à la distribution du plan, il est différent en ce que 
ces deux écuries ont leur usage particulier. La plus grande ren- 
ferme les chevaux de main. De la grande arcade qui est au fond de 
la cour et dans le milieu de l'avant-corps, on entre dans un grand 
manège couvert, de 20 toises sur 8, aux côtés duquel sont deux 
écuries. Derrière l'écurie est un grand manège pour les joutes et 
tournois, au-devant duquel est le Chenil. La sculpture de TavanU 
corps du milieu renferme de grands bas-reliefs, des trophées 

* La Grande-Ecurie, construite sur remplacement de l'hôtel de Nosilles 
est entre l'avenue de Saint^Cloud et Tavenue de Paris ; — la Petite^ 
Ecurie, située sur remplacement des hôtels de Lauzun et de Guitry, est 
entre les avenues de Paris et de Sceaux. 

* Les grilles actuelles datent de la Restauration ; les anciennes étaient 
décorées de trophées dorés et fort belles. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 157 

d'armes, des hamois et autres ouvrages de cette nature S et 
dans les pilastres de la grille de devant sont les épées du grand 
écuyer. 

Quant à la Petite-Ecurie, les remises des carrosses sont dans 
tes arcades de la demi-lune du fond de la cour, au nombre de huit 
à neuf de chaque côté. De la porte de Tavant-corps du milieu * on 
entre dans la plus large écurie à deux rangs, chacun de 25 che- 
vaux, entre lesquels on passe ; et au bout est une grande coupe ou 
Toûte sphérique, de 12 toises de diamètre, qui sépare les deux 
aatres écuries où les chevaux de chacune sont sur deux rangs de 
34 chevaux chacun. Les râteliers sont le long des piliers qui la 
séparent en deux berceaux, et laissent encore assez d'espace derrière 
les chevaux pour y pouvoir aller en carrosse ; et en retour, au bout 
de celle-ci sont deux écuries à un rang, chacun de 47 chevaux. Le 
dôme est porté sur quatre pendentifs; il est voûté de pierres et 
éclairé par un jour au milieu, dont le châssis de fer, un peu cintré, 
porte les vitres. 

Derrière cette écurie est encore une entrée principale au milieu 
d*im grand avant-corps environné d*un fronton triangulaire^ dans 
lequel est un bas-relief qui représente Alexandre qui dompte Bucé- 
phaie. Ce bas-relief est de M. Grirardon. 

Derrière cette écurie sont deux autres grandes écuries de 
d4 chevaux chacune; et dans la cour qui est interposée entre 
cette au«;mentation et le corps de la Petit&-Bcurie, est un petit 
manège. 

Outre ces écuries il y a une cour derrière, où est Tinfirmerie 
des chevaux ; ce sont de petites écuries de 2, de 4, et de 6 che- 
vaux. 

Les ambassadeurs entrèrent dans la Petite-Ecurie par la grille 
et furent reçus, à la porte de l'écurie, par M. le marquis de Berin- 
^en ', premier écuyer du Roi. Il étoit suivi de M. de Cabanac et 
de deux autres écuyers, du gouverneur des pages^ avec la plus 
grande partie de cette noblesse, le reste étant au rendez-vous de 
chasse avec Monseigneur. H y avoit aussi beaucoup de valets de 
pied et un nombre presque inûni de personnes de livrée. 

Après que les ambassadeurs et M. de Beringhen se furent salués, 
et que les complimens de civilités eurent été faits, on entra dans 
le double rang, où Ton fit voir d'abord aux ambassadeurs cinq 
attelages à 10 chevaux, entre lesquels ils remarquèrent : ceux d'Es- 
pagne, de poil noir ; — les Brandebourg, de poil bai, qui viennent 
de la Prusse ducale et dont M. l'Electeur de Brandebourg fit pré- 
sent au Roi il y a environ cinq ans ; — les gris de perle, qui sont 



^ Ces sculptures sont de Grutier, Raou et Mazière. 
* Lm Tronton, sculpté par Lecomte, représente des chevaux conduits par 
on cocher du cirque. 

' On prononçait Bélingan. 



Digitized by 



Google 



158 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

de tràa-nobles cheyauz sortiB du haras du comte d'Oldenbourg ; — 
les tigres, qm viennent du côté de Pologne ; — les feuilles-morteft, 
qui sont d'un poil très-rare et très-beau, et qui viennent du mtoe 
pays que les gris-perle. 

Les ambassadeurs n'admirèrent pas seulement la ûerié de tous 
ces chevaux ; mais encore la beauté et la diversité de leur poil. Us 
passèrent de là au rang des montures de Monseigneur, où ils virent 
un fort grand nombre de très-beaux chevaux, tant de France * que 
d'Angleterre. Us étoient tous en bridons blancs, avec des rubans 
couleur de feu à la tête, ainsi que les chevaux de carrosse qu'ils 
avoient déjà vus, et dont les queues étoient pareillement garnies de 
rubans. 

Us allèrent ensuite à la sellerie de Monseigneur, dans laquelle 
sont cinq grandes armoires à deux battans* Dans celle du miliea 
sont toutes les lances, les dards, toutes les brides d'argent et de 
vermeil doré, et tout ce qu'il y a de plus riche dans ces sortes de 
hamois. Celles qui sont à droite et à gauche de cette armoire, sont 
remplies de housses, de croupes et de chaperons de pistolets, très- 
riches. Au haut des mômes armoires sont encore quantité de 
selles enri(âiies de toutes sortes de broderies '. Dans la quatrième 
armoire, et qui est à droite, sont les selles à l'angloise, avec leua 
petites housses ; eUes sont aussi propres que riches. Dans la cin- 
quième, et qu'on trouve à gauche, sont toutes les housses en sou- 
liers. Biles sont d'une très-grande richesse, et servent pouv les ca- 
valcades et promenades avec les dames. 

Dans le pourtour du reate de la, sellerie, sont des poteaux trian- 
gulaires, sur lesquels les selles des chevaux de Monseigneur sont 
toujours en état, et sur le bout de chaq[ue poteau est le nom du 
cheval auquel doit servir la seUe. 

Au-dessous de ces poteaux règne encore un cordon d'autres 
poteaux ronds, sur lesquels on met les brides dans le môme ordre ; 
et comme elles ne suffisent pas pour les remplir, on voit sur 
ceux qui restent quantité de hamois neufs qu'on tient tout prêts 
pour le besoin que les chevaux de monture de Monseigneur en 
peuvent avoir. Il y a encore une autre sellerie pour les chevaux de 
suite. 

Les ambassadeurs furent ensuite conduits dans le rang des atte- 
lages, qu'ils n'avoient pas encore vu. Ce rang étoit tout rempli de 
très-beaux chevaux. Leur grandeur et leur épaisseur les surpri- 
rent tellement, qu'ils en mesurèrent quelques-uns, et particulière- 
ment de ceux de l'attelage qui ne sert qu'aux entrées des ambas- 
sadeurs avec un carrosse très-riche qui n'est destiné qu'à ce seul 

' Monseigneur avait un haras en Basse-Nomandie (M$rcuirû Guhmij 
1087, juin, p. 269). 

* Le musée des voitures à Trianon possède un tableau de Van d«r Mealen 
représentant 4 selles à la française. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCUBIES DU ROI 159 

ivsa^ Le dedans esl d'un yelours cramoisi, brodé d'or, d'an très- 
beau tniTaiL Le dehors est peint et doré dans tons les endroits qui 
peuvent souffrir la peinture et la dorure. L'attelage de ce carrosse 
eai de 12 chevaux. 

Les autres qu'ils mesurèrent, et qu'ilB trouvèrent très-beaux 
et très-grands, furent les chevaux du Corps, qui sont gris et 
pommelés. 

Après qu'ils eurent passé dans tous les rangs d'attelages, on les 
mena dans celui des montures de Sa Migesté, où tous les chevaux 
éioient aussi en bridons et en rubans. U est de pareille longueur que 
celui de Monseigneur et tient 48 places. La plupart de ces chevaux 
de monture sont de France et d'Angleterre» 

Us allèrent après dans la sellerie du Roi ; elle est grande et fort 
belle, et toute lambrissée de menuiserie. Il y a quantité d'armoires 
très-grandes qui en occupent toute une face. Dans celle du milieu 
sont les housses en souliers, qui sont très-belles et en très-grand 
nombre. U j en a one fbrt remarquable et tout-à-fait singulière. 
Le fond est d'un velours violet, enrichi d'un travail d'acier plus 
beau et plus délicat que la plus belle et plus fine broderie. Dans 
les autres armoires sont les housses en bottines, avec les four- 
reaux et les custodes de pistolets extrêmement riches, et dont le 
nombre est fort grand. 

Dans une autre sont les housses en broderie, qui servent aux 
dames lorsqu'elles montent à cheval. La dernière est remplie de 
housses, de croupes et d'équipages à la persane. Le reste du 
contour de la sellerie est garni de porte-selles triangulaires, 
sur lesquels sont les selles des montures, avec le nom des che- 
vaux auxquels elles servent. Les râteliers sont au-dessous et 
tout tournés; ils sont remplis d'une grande quantité de brides 
garnies d'argent et d'or moulu, qui servent atix montures, sans 
compter un fort grand nombre d'autres brides toujours en état de 
servir. 

Il y a encore deux autres sellenes dont je ne parle point. On y 
met tous les équipages du reste des chevaux qui sont à la Petite- 
Ecurie. Les ambassadeurs virent aussi les montures de tous les 
officiers à qui le Roi en fournit ; les chevaux persans * et les che- 
vaux découplés, dont on fit môme sortir quelques-uns, ainsi (pi'ils 
le souhaitèrent, afin qu'ils les pussent mieux voir. 

Ou compte plus de 600 chevaux dans tous les lieux qui forment 
la Petite^Bcnrie. Le qombre des carrosses, calèches, soufflets et 
calèches nommées diligentes à cause de leur vitesse, est grand à 
proportion, et tout cela est fort riche. U y en a pour le Roi, pour 
Monseigneur, pour M(' le duc de Bourgogne, et pour leur suite. 
Entre les calèches, on en voit une pour le Roi, à trois bancs, dans 



^ Ces chevanx avaient été amenés à Louis XIV en 1685, par un Parsa» 
nommé Roupli (Damobau, 31 décembra 1085). 



Digitized by 



Google 



IGO L£ CHÂTEAU DE VERSAILLES 

laquelle il y a place pour seize personnes. Il y a aussi un carrosse 
de parade pour Sa Majesté, d'une magnificence extraordinaire, 
tout brodé dedans et dehors, dont le train est très-beau et les 
hamois extrêmement riches. Elle a encore beaucoup d'autres car- 
rosses en divers endroits, et particuliërement dans les remises de 
Paris et de Vincennes ^ 

Les ambassadeurs allèrent le même jour à la Grande-Bcurie. 
M. le comte de Brionne, reçu en survivance de la charge de grand- 
écuyer que possède M. le comte d'Ârmagnac son père, les y reçut. 
Il étoit accompagné de ses écuyers, sous-écuyers, gouverneurs des 
pages, de plusieurs autres officiers, de 50 à 60 pages et valets de 
pied, d'un très-grand nombre d'autres gens de livrée servant aux 
carrosses et aux chevaux, et d'autres qui ont diverses fonctions 
dans les écuries. Ils furent d'autant plus surpris de voir tant de 
personnes vêtues de livrée, qu'ils en venoiont de voir à la Petite- 
Bcurie un nombre qui leur avoit paru infini. Cependant ils au- 
roient été moins étonnés, s'ils avoient su que plusieurs voyageurs 
ont remarqué, et même fait imprimer dans les livres de voyage 
qu'ils ont donnés au public, qu'il y a peu de souverains en Eu- 
rope, même parmi les plus puissans, dont la Maison soit composée 
d'autant d'officiers que le roi de France a seulement de personnes 
de livrée à son service. Les ambassadeurs remarquèrent d'abord la 
beauté du bâtiment, dont ils s'entretinrent avec M. le conite de 
Brionne. Ils firent le tour des écuries et virent plus de 200 chevaux 
de manège, attachés aux râteliers avec des bridons à l'angloise. 
Ces chevaux avoient des rubans comme ceux de la Petite-Ecurie. 
Parmi ce nombre il y en avoit beaucoup des haras du roi d*Bspa- 
gne, d'autres d'Italie et des Barbes de dififérent poil, des plus 
beaux qu'il y ait au monde, que Sa Majesté entretient, tant pour 
sa personne dans le temps de guerre, que pour faire apprendre à 
ses pages à monter à cheval. Ils virent ensuite 100 très-beaux 
coureurs anglois ' que le Roi entretient pour la chasse. . . . On leur 
montra aussi la sellerie. Je ne vous en dis rien, parce que je viens 
de' vous en décrire deux. Vous pouvez par là vous représenter cette 
dernière ; elle est au Roi, et toutes les choses qui appartiennent 
à ce monarque sont également belles. 



' On peut voir la représentation de ces carrosses sur divers tableaux de 
Van der Meulen : Tentrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse à Douai, 
en 1667, une vue du chftteau de Versailles (n^ 2078 et 2145 du Musée de 
Versailles), un tableau du musée des voitures à Trianon, etc. Le musée de 
Cluny possède aussi plusieurs carrosses anciens. — Des artistes d'une cer- 
taine valeur peignaient les panneaux de ces riches voitures, par exemple 
Lucas Augéy mort en 1765 (voir Maribttb, Abtcedario). 

* Le 11 Juillet 1601, Louis XIV mena le roi et la reine d'À.ngleterre voir 
les Ecuries. Le roi d* Angleterre dit au'ii n'avait Jamais vu tant de beaux 
chevaux anglais ensemble (Damobau). 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 161 

Les écuries du Roi et le haras royal de SainirLéger ^ étaient 
sous les çrdres du grand écuyer de France, successeur des , 
anciens connétables (eomes staàuli)^ et qu'on appelait tout , 
court Monsieur le Grand. II avait sous ses ordres : le premier 
écuyer de la Grande-Ecurie, les 3 écuyers ordinaires et les . 

3 écùyers cavalcadours, les porte-épées de parement, 30 hé- 
rauts d'armes, poursuivants d'armes, porte-manteaux, porte- 
cabans, 46 pages, leur gouverneur et leur précepteur, 
i% grands valets de pied, S fourriers^ des cochers, des maré- 
chaux de forge, 40 palefreniers, des chevaucheurs, 42 grands 
hautbois et violons, 42 trompettes, 8 joueurs de âfres ou 
tabourins, 6 hautbois et musettes de Poitou, 6 cromomes et 
trompettes-marines, plusieurs saqueboutes et cornets, qui 
servaient en différentes cérémonies a pour rendre la fête plus 
célèbre ; v venaient ensuite : les médecins, apothicaires et 
chirurgiens des écuries, des tireurs d'armes, des voltigeurs, 
des courretiers, des cuisiniers et autres officiers de bouche 
et de sommellerie, des lavandiers, des tailleurs, 4 sellier, 

4 éperonnier, 4 brodeur, 4 charron, 4 bourrelier, 4 menui- 
sier, 4 garde-meuble, 4 garde-malade, etc. 

Le grand écuyer réglait toutes les dépenses de la Grande-^ 
Écurie ; il recevait le serment de tous ceux qui dépendaient; 
de son service. Un de ses principaux privilèges était de mar-, 
cher devant le Roi, portant Tépée royale dans le fourreau de, 
velours bleu fleurdelisé d*or, et pendue au baudrier de même 
étoffe, son cheval caparaçonné de même, lorsque le Roi faisait 
une première entrée à cheval dans les villes de son royaume. 
Il portait aussi Tépée royale aux pompes funèbres. A la mort 
du Roi, tous les chevaux de Técurie et du haras devenaient 
M propriété. 

La Grande-Ecurie renfermait 300 chevaux : chevaux de 
main du Roi et des princes, et coureurs ■. 

Le premier écuyer, qu'on appelait tout court Monsieur le 
Premier, commandait la Petite-Ecurie ; il avait d«ns son 

' Près de Montfort- TAmaury. Ce haras figure dans les Comptes dû^ 
Mtiments dis 1666. Il fut transféré en 1715 au Buisson d'Exmes et Terres 
du Pin situés en Normandie (BUU de la France). 

* On trouve aux ArchlTes nationales 6 cartons contenant les achats- et 
noms de ehevaux de 1613 à 1702 (0' 895-900). 

T. K. 11 



Digitized by 



Google 



162 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

service les carrosses, les calèches, les chaises roulantes, les 
chaises à porteurs. Il était sans cesse en lutte avec M. le 
Grand, qui prétendait avoir la haute direction de la Petite- 
Ecurie ; aussi les Â.rchives nationales renferment-elles deux 
cartons relatifs aux contestations entre le grand et le pre- 
mier écuyer *. 

Le personnel d&la Petite-Ecurie se composait de 20 écuyers 
pour accompagner le Roi à la guerre et à la chasse, ou le 
suivre quand il allait en carrosse, de 3 écuyers de la Petite- 
Ecurie, de 32 pages, de 16 valets de pied, de 12 maîtres pale- 
freniers, de 4 maréchaux de forge, de 4 porte-chaises, de 
4 cochers du Corps, de cochers des carrosses, et de postilloul 
^ 1742, le Roi avait 25 beaux attelages, chacun de 40 che- 
vaux. 

Le nombre des chevaux sous Louis XV était, en 4750, de 
2200, dans la Grande et la Petite-Ecurie, sans compter les 
3to0 chevaux de la Vénerie *. 

Les pages de la Chambre du Roi et ceux des deux écuries 
appartenaient tous à la noblesse. Ils étaient instruits à toutes 
sortes d'exercices, à monter à cheval, à voltiger^ à tirer des' 
armes, aux exercices de guerre, à la danse, gymnastique du 
temps. Ils avaient un gouverneur et des précepteurs, des' 
ifTaltres, comme on disait alors, pour les mathématiques, lé' 
dessin, rhistoire et la géographie. Les fonctions des pages 
auprès du Roi étaient nombreuses ; ils accompagnaient S. M. 
d la guerre et étaient attachés à son service et à celui de^' 
aides de camp du Roi. Le soir, ils éclairaient le Roi en portant 
lin flambeau de poing en cire blanche. 

Quand le Roi va tirer, quatre pages de la Grande-Ecurie sont 
détachés pour Ôtre auprès de S. M.» et on les appelle les quatre 
Ordinaires. Ils suivent le Roi et lui portent ses chiens sur des cous- 
sins. Six pages de la Petite-Ecurie suivent aussi. Si quelques dames, 
Jour aller avec le Roi, montoient des coureurs de la Grantle- 
Ecurie, des pages de la Qrande-Scurie accompagneroient ces 
dames. 

Lorsque le Roi donne à manger à quelques seigneurs ou à quel- 
ques dames en public, les pages de la Grande et de la Petite-Bou- 

• LUYNBS, X, 369. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 163 

rie, en nombre égal, servent ces dames et ces seigneurs; mallr les 
princes et princesses de la Maison royale sont servis par des offi- 
ciers du Gobelet du Roi. Quand il arrive que les princes du sang 
mangent avec le Roi, ces mômes pages ont encore l'honneur de les 
servir *. 

Quand le Roi va tirer, six pages de la Petite-Ecurie et le porte- 
arquebuse ont seuls Thonneur de porter les fusils de S. M. Le gi- 
bier que le Roi tue est ramassé par Tancien page, qui l'apporte 
dans le camier * jusqu'au cabinet de S. M., qui a la bonté de lui 
en donner quelques pièces pour lui et pour ses camarades. Dans 
les autres chasses, quand il y a des Manies montées sur des chevaux 
de la Petite-Ecurie, on donne un page de la Petite-Ecurie pour 
accompagner chaque dame. 

Ces pages vont seuls aux chasses avec M^'' le Dauphin, et il j 
en a un d'eux qui est destiné particulièrement pour la chasse du 
loup. Leur nombre n'est pas fixé dans les autres chasses ; et M*** le 
Dauphin en a mÔme quelquefois douze ou quatorze. 

Que si le Roi marche de nuit en campagne en carrosse à 6 ou 
8 chevaux, comme en revenant de Marly à Versailles» ordinaire- 
ment quatre pages de la Petite-Ecurie éclairent autour du carrosse 
du Corps pour le Roi, et autant autour du carrosse pour M'"' le 
Dauphin, pour M^** le duc de Bourgogne et pour M^** le duc de 
Berry ; et deux autres pages de la Petite-Ecurie, pour chaque car- 
rosse qui les suit*. 

Louis XIV aimait à montrer ses écuries. En 4694, il y con- 
duisit le roi d'Angleterre; le ^^ juin 4697, la princesse de 
Savoie, qui allait être bientôt la duchesse de Bourgogne, le 
Nonce et plusieurs ambassadeurs ; en mai 4704, ce fut le tour 
du duc de Mantoue. On y admirait chaque fois la beauté des 
ehevaux et leur nombre, la richesse des selleries et Thabileté 
que déployaient les écuyers en faisant manœuvrer leurs 
chevaux dans les manèges. 

La Grande-Ecurie fut le théâtre de nombreuses fêtes depuis 
4682 jusqu'à la Révolution. 

« Le jeudi 24 mai 1682, le Dauphin courut un déû à la 



* Stat de U France, 1712, I, 500. 

* • Le canler est composé de deux poches à l'antique en manière d'es- 
caroeUes, plas larges par le bas, qui tiennent ensemble ; le dessous est de 
cuir, et le dessus à jour)>ar réseaux, aÂn que le gibier ait deTair. • {Btêi'de 
U France, 1712, I, 588.) 

* Btat de la France^ 1712, I, 587-88. — Il y aurait, aTec les documents 
conservés aux Archives nationales (0* 953-976) et aux Archives de la Pré- 
fedote de Seine^-et-Oise, a faire une intéressante étudd sur les Pages. 



Digitized by 



Google 



164 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

bague dans la carrière de la Grande-Ecurie. Dans ces courses» 
sortes de combats, il y avait deux partis. Le Dauphin avait 
de son c^té le duc de Vendôme et M. de Brionne ; et de Tautre 
se trouvaient le prince d'Harcourt, M. de la Feuillade et le 
comte de Marsan. Ils coururent six fois, et chaque fois le 
parti du Dauphin fut vainqueur. Ce qui rendait ces courses 
intéressantes, outre l'avantage du prix que Ton pouvait rem- 
porter, c'était la présence des dames devant lesquelles chacun 
des cavaliers cherchai ta montrer le plus de grâce et d'adresse. 
Ainsi à la course du Daujlbin assistaient la Reine, la Dau- 
phine, Madame, Mademoiselle et une grande partie des dames 
de la Cour. 

> Cette course n'était que le prélude d'une autre beaucoup 
plus belle qui se fît dans le môme lieu le dimanche suivant 
24. Pour celle-ci on nomma deux juges, les ducs de Saint- 
Âignan et de Gramont. Les coureurs furent divisés en deux 
quadrilles. A la tôte de la première se trouvait le Dauphin, et 
il avait pour chevaliers MM. de Brionne, de Marsan, de 
Turenne, de Vendôme, de Soyecourt et de Mailly ; la seconde 
avait pour chef le prince de la Roche-sur-Yon, et pour 
chevaliers MM. de Commercy, de Tingry, de Molac, de 
Monaco, d'Harcourt et de Roussy. 

» Le Roi, la Reine, la Dauphine, les princes et princesses 
et un grand nombre de dames de la Cour étaient dans une 
tribune élevée sur un des côtés de la carrière. Chacun des 
jouteurs, stimulé sans doute par la présence du Roi et de tout 
ce que la Cour renfermait de plus hauts personnages, miC 
une telle habileté dans ses exercices, qu'il fut impossible de 
proclamer un vainqueur. 

» Au mois de juillet 4682, le manège de la Grande-Ecurie 
fut transformé en salle de spectacle pour y exécuter l'un des 
meilleurs opéras de LuUi. 

> Il n'existait dans le château, sous Louis XIV, qu'un très- 
petit théâtre occupant le vestibule actuel de la cour, des 
Princes. Le Roi désirait voir le nouvel opéra de Perséé^ dont 
Quinault avait fait les paroles et Lulli la musique. Il fut alors 
décidé que l'on dresserait un théâtre dans la cour de Marbre, 
Le temps, qui depuis plusieurs jours était mauvais, s'étànt 
tout à coup mis au beau, on. en profita pour travailler active- 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 165 

ment à la construction de la salle ; mais, le jour même de la 
représentation, il tomba une pluie tellement abondante, que 
l'on dut renoncer à Tacbever. Le Roi avait déjà ordonné que 
l'on remit ce spectacle à une autre époque, quand les ordon- 
nateurs de la fête, voyant combien ce contre-temps contra- 
riait Louis XIV, lui promirent que le soir même un autre 
théâtre serait dressé dans le manège de la Grande-Ecurie, et 
qu'on pourrait y jouer l'opéra deLulli. En effet, à huit heures 
du soir, le manège, dans lequel à midi on faisait des exercices 
d'équitation, était transformé en une salle d'un éclat éblouis 
sant. Théâtre, orchestre, dais pour le Roi, tribunes pour les 
spectateurs, rien n'y manquait. Le fond du théâtre représen- 
tait une véritable forêt formée d'orangers et d'arbres de toute 
espèce ; des figures de Faunes et de divinités complétaient 
cette décoration, éclairée par une immense quantité de lustres 
et de girandoles. 

B L'opéra fut parfaitement exécuté ; le Roi, ravi de la mu- 
sique, dit à LuUi qu'il n'en avait pas encore entendu qui lui 
eût paru plus également belle partout. Il donna aussi des 
éloges à W^^ Le Rochois, la cantatrice la plus parfaite qu'eût 
encore possédée l'Opéra, et à Pécourt, danseur célèbre ^ » 

Le 8 janvier 1685, c on représenta pour la première fois 
l'opéra de Roland (de Quinault et LuUi)^ dans le manège de 
la Grande-Ecurie qu'on a accommodé pour cela. Le Roi y 
alla à six heures, et n'en sortit point qu'à dix heures. Au 
retour, il donna à souper chez lui à toute la maison royale 
et à quelques dames *. > On joua cinq fois Topera de Roland ', 
et le 5 mars on exécuta Topera d'Armide^ de Quinault et 
LuUi^ que le Roi n'avait jamais vu, parce qu'il avait été re- 
présenté dans Tannée de la mort de la Reine ; le Roi le trouva 
fort beau ^ 

En 1685, les 4 et 5 juin, il y eut un grand carrousel dans 
le Manège, dont la relation fut publiée la même année en un 

* Le Roi, Histoire ai Versailles, II. 117-119, d'après le Mercitre Galant 
de 1682, juio, p. 296, et juillet, p. 354. 

* Dangsau. 

* Â la i^oi8i^me représentatioii, le 24 janvier, le Roi avait convié l'arche- 
Tèqaede Paris d'y aller (Damgbau). 

^ Danobau, 1, 131. — Voir la gravure d'une scèae à'AmUde dans l'édi- 
tion de Ch. Ballard, 1713. 



Digitized by 



Google 



m L£ CHATEAU DE VERSAILLES 

volume in-4<> avec fîgures. Il nous suffira de reproduire le 
récit de Dangeau, Tun des acteurs. 

Le Hoi et M™° la Dauphine dînèrent un peu de meilleure heure, 
et en sortant de table le Hoi et Monseigneur montèrent en carrosse ; 
ll|me i^ Dauphine les suivit dans le sien avec beaucoup de dames. 
Ils trouvèrent dans la cour des secrétaires d'Etat, tous les cheva- 
liers du carrousel en deux haies ; les pages et les estafiers y éloient 
aussi. Monseigneur et M. le duc de Bourbon étoient chacun à la 
tôte de sa quadrille. Le Roi s'alla placer sur les ôchafauds qui lui 
étoient préparés.... 

Les chevaliers firent d'abord une marche dans les cours du 
château, passèrent sous les fenêtres du duc de Bourgogne, 
qui était au balcon, passèrent par l'avenue de Paris, et en- 
trèrent dans le Manège par une porte qu'on avait fait faire 
exprès, à l'endroit le plus proche du Chenil. 

Puis, continue Dangeau, nous tournâmes à gauche, et, après 
avoir passé devant les.échafàuds, nous entrâmes dans le Manège 
,pù nous fîmes la comparse ', qui fut trouvée fort belle et fort bien 
ordonnée, aussi bien que la marche. La comparse finie, nous mar- 
châmes chacun à nos postes, qui étoient aux quatre coins du Ma- 
nège, ayant nos vingt chevaliers à chaque coin avec leurs pages 
et leurs estafiers derrière eux, et des timbales et des trompettes 
dans les angles par delà Içibarrière. Monseigneur commença ensuite 
à courre avec M. le duc de Bourbon, et fit courre avec lui MM. de 
Vendôme et de Brionne pour faire la figure. Mais les courses de 
ces deux Messieurs n'étoient point comptées. Le sujet du carrousel 
étoit pris des guerres de Grenade : c'étoit les Abencérages et les 
Zégris. Monseigneur étoit chef des premiers, et M. de Bourbon 
des autres. On avoit joint aux Abencérages les Gazuls, lesÂlabèzes 
et les Almoradis^ et aux Zégris les Vanègues, les Gomèles et les 
Maces ; ainsi, quoiqu'il n'y eût que deux partis, il y avoit huit 
troupes distinguées par les couleurs. 

M. le duc de Saint-Aignan étoit maréchal de camp général; le 
duc de Gramont commandoît les Alabèzes et les Almoradis, ^t je 
commandois les Abencérages et. les Gazuls ; le duc d*Uzès et le 
marquis de Tilladet, étoient maréchaux de camp des Zégris, et en 
commandoient chacun vingt. Il y eut une course pour les dames, 
et ensuite on courut trois courses pour le prix. Le prince Camille 
de Lorraine le gagna : il fit onze têtes dans ses trois coursQS, et 
personne ne disputa avec lui ; il étoit des Gazuls. Le prix est une 
fort belle épée de diamants, qu'il vint recevoir à cheval des mains 

' Entrée des quadrilles. 



Digitized by 



Google 



LiîS ÉCUMES DU ROI ^67 

du Roi, qui étoit sur son échafaud. Après les courses finies, nous 
rentrâmes tous dans le Manège par les quatre coins où nous étions 
postés, et fîmes une petite comparse devant le Roi, que S. M. 
trouva fort bien entendue, et ensuite nous remarcbâmes jusque 
dans la grande cour du château, dans le même ordre que nous 
étions venus. M. de Saint-Aignan, MM. de Gramont, d*Uzè^ de 
Tilladet et moi saluâmes le Roi de Tépée ; tous les chevaliers que 
nous conduisions marchoient la lance à la main. 

. Le mardi 5, on recommença le carrousel ; on fit la même marche, 
et, malgré le vilain temps qui nous incommoda fort, le Roi trouya 
le spectacle encore plus beau que le premier jour. On retrancha ,|a 
course des dames. Le marquis de Plumartin, qui étoit Alabèze, ^u 
parti des Abencérages, sous le duc de Gramont, emporta les douze 
têtes dans les trois courses ; personne ne lui disputa le prix, et il 
vint le recevoir des mains du Roi; c'étoit une épée de diamants 
fort bien mise en œuvre, et à peu près de môme valeur que celje 
du prince Camille. 

Les ambassadeurs moscovites, qui n*avoient point vu la fâte le 
jour d'auparavant, étoient sur les échafkuds de la droite, d'où les 
spectateurs se retirèrent fort vite durant la pluie ; mais, dès qu'elle 
fut passée, toutes les places furent bientôt reprises. 

L'année suivante, les 28 et 29 mai 4686, il y eut un nou- 
veau carrousel. 

On courut les têtes, dit Dangeau. MM. de Murcé, de Nesle, le 
Orand-Prieur, le petit Duras et Nangis disputèrent le prix. On 
VaYoit couru en deux courses, et ils avoient chacun sept têtes ; 
M. le Grand-Prieur et Nesle demeurèrent longtemps à disputer, em- 
portant chacun les quatre têtes. M. de Saint-Aignan vint dire au 
Hoi tout haut que ces Messieurs demandoient à partager. Le Roi 
répondit que, non-seulement il ne vouloit pas, mais qu'il trouvolt 
la proposition si mauvaise, que ni l'un ni l'autre n'auroit le prix, 
et qu'il le rendroit demain à tous les chevaliers pour le courre. Le 
pauvre marquis de Nesle n'avoit nulle part à cette proposition-là, 
et M. le Grand-Prietir même prétend que M. de Saint-Aignan n'a- 
vait pas bien entendu ce qu'il lui avoit dit, et qu'ainsi il avoit eu 
tort de demander pour lui une chose qu'il n'avoit nulle intention de 
ûûre. 

Le mercredi 39, le Roi alla à la Grande-Ecurie sur les cinq 
hCfores ; M™® la Dauphine l'y suivit. Dès qu'ils farent arrivés, Mon- 
^gneur se mit en marche avec tous les chevaliers et toutes les 
dames du carrousel. Après la comparse, on recourut les têtes ; H 
n'y eut point de courses de dames, et il fut réglé qu'on ne courrojlt 
que deux courses. Le comte de Brionne emporta les huit têtes, et 
personne ne lui disputa. Monseigneur en avoit sept. Après les 
têtes, on recourut la bague pour le second prix. M. le Grand-Prieur 



Digitized by 



Google 



• 168 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

et M. de la Châtre le disputërent, et ce dernier le gagna. Les 
courses unies, le Roi donna les deux prix, qui étoient deux épées 
de diamants, et le premier beaucoup plus beau que le second. 

La salle du Manège s'était trouvée excellente pour la mu- 
sique. Pendant tout le règne de Louis XV elle servit aux 
représentations des opéras que Ton jouait devant la Cour. En 
4745, lors du mariage du Dauphin avec TLifante d'Espagne 
Marie-Thérèse, on y donna plusieurs fôtes, doht le maréchal 
de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre, fut 
Tordonnateur. 

Le 23 février, on représenta le ballet de Isl Princesse de 
Navarre^ dont les paroles étaient de Voltaire, et la musique 
de Rameau. Voltaire avait consacré dix mois à composer, 
remanier et retoucher cette pièce que lui avait demandée son 
ami le maréchal de Richelieu. « Orphée-Rameau o, avec son 
caractère intraitable avait sans cesse imposé au poëte les 
exigences les plus invraisemblables. « Ce Riameau, écrivait 
Voltaire, est un aussi grand original que grand musicien : il 
me mande que j'aie à mettre en quatre vers tout ce gui est 
en huit, et en huit tout ce qui est en quatre. » 

Le ballet deyoit commencer à six heures ; mais il y avoit tant de 
.monde dans la salle du Manège, que Ton fut obligé d*en faire sortir 
une partie, et comme on ne pouvoit en yenir à bout, il y eut une 
voix qui cria : « Bourrez », terme qui fut bien entendu et fort re- 
marqué. Tout ce dérangement ftit cause que le Roi n'arriva qpi'à 
sept heures au Manège. Le coup d*œil de la salle et du spectacle 
étoit admirable ^ 

Nous pouvons en juger par la belle gravure de Cochin •, 
qui nous donne aussi la vue de la salle, avec sa décoration, 
ses loges, son plafond en style Louis XV, décoration nouvelle 
à coup sûr, et qui avait remplacé celle du règne précédent. 

Le ballet ne finit qu*à dix heures. 11 paroit que la musique a été 
fort approuvée ; les divertissemens ont été trouvés trè»-agréable8. 
La pièce a été très-critiquée par quelques-uns de ceux qui r<Hlt 
entendue ; car l'immensité de la salle faisoit qu'on ne Tentendoit 
pas trop bien. On a trouvé qu^ le sujet étoit absolument inventé; 



' LuTOEs, VI, 318. 

' Chalcographie, u^ 2017. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 169 

que d'ailleurs tout étoit trop à Tayantage de la France et pas assez 
à celui de TBspagne , qu'il y avoit une expression singulière : Vos 
suivantes *• et tos dames du palais ; qu'enfin la représentation des 
monts Pyrénées étoit ridicule. L'Amour les aplanit à la fin de la 
pièce pour ne faire plus qu'un royaume^. 

Nous ne comprenons pas cette dernière critique. Voltaire 
avait évidemment voulu faire allusion à ce mot prêté à 
Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées », et il nous semble 
que Toccasion était bien choisie de le mettre au théfttre. 
c En effet, dit le Mercure de France ', le théâtre représente les 
Pyrénées. L*Amour descend sur un char, son arc à la main, 
et chante ces paroles : 

De rochers entassés amas impénétrable, 
Immense Pyrénée, en vain vous séparez 
Deux peuples généreux à mes lois consacrés ; 

Cédez à mon pouvoir aimable ; 
Cessez de diviser les climats que j'unis ; 

Superbe montagne obéis ; 
Disparaissez, tombez, impuissante barrière, 

Je veux dans mes peuples chéris 

Ne voir qu'une famille entière. 
Reconnaissez ma voix et l'ordre de Louis ; 
Disparaissez, tombez, impuissante barrière. 

ta montagne s'abime insensiblement et il se forme à sa place 
un vaste et magnifique temple consacré à TAmour, au fond 
4uquel est un trône que TAmour occupe. » 
. Malgré les critiques nombreuses des ennemis de Voltaire, 
là Princesse de Navarre aYaii réussi. « Le Roi en a été très- 
eoatent, écrivait le maréchal de Saxe à M"^* du Châtelet, et 
même il m'a dit que Touvrage n'étoit pas susceptible de cri- 
tique. » 

Le lendemain, il y eut bal paré, au Manège, à six heures, 
c Toutes les loges de la salle avoient été ôtées^ ; on avoit mis 



*' Voltaire changea aussitôt le vers et le remplaça par : 
Vos premiers officiers, vos dames du palais. 

(Acte IX, scène xi.) 
" LmniM, VI, 320. 

* Février 1745, second volume, page ilO. . 

^ M. de Richelien, écrit le duc de Luynes, m'a dit que ce qui l'avoit 
occapé le plus dans Tarrangement de la saUe avoit été de trouver le moyen 



Digitized by 



Google 



.170 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

des gradins sur le théâtre, et c*étoit là qu'étoit Torchestre, 
qui étoit de près de 150 musiciens. .. Le bal ne finit qu*à 
neuf heures et demie ou dix heures K » 

On y consomma 4500 bouteilles de vin '. 

Le 27 février, on rejoua la Princesse de Navarre, « Il y avoit 
fort peu de monde, » dit le duc de Luynes*, et il ne manque 
pas d'ajouter que le Roi dit à son souper « qu*il y avoit bien 
200 places de vides. » Le 4®' mars, la Cour alla entendi^ 
l'opéra de Thésée^ par Quinault et Lulli. 

Comme la Dauphine est très-accoutumée à la musique italienne 
et qu'elle n*en a jamais entendu d'autres, on voulut la prévenir sur 
Topera de Thésée^ et on lui dit que si elle pouvoit prendre goût h 
la musique françoise on se flattoit qu*eUe seroit contente de celle 
de cet opéra, et que les paroles en étoient fort bien écrites. M°^® la 
Dauphine dit : « L'auteur qui a fait ces paroles n'est donc pas 
celui qui a fait ceUos du baUet, car il m'a paru qu'il y avoit hien 
des plaisanteries et des expressions plates. » Ce jugement est très- 
juste en efifet ; car quoiqu'il y ait de fort beaux vers dans la Prin- 
cesse de Navarre, que les caractères en soient bien soutenus et que 
la pièce même soit bien conduite en certaines parties, il y a trop de 
plaisanteries et d'expressions communes ; outre que le sujet est 
presque entièrement inventé, comme je l'ai déjà marqué. Voltaire 
a beaucoup d'esprit et de talent, mais ce n'est pas pour le style 
lyrique, c'est beaucoup plus pour l'héroïque. Il dit pour sa justi- 
fication qu'on ne lui a demandé qu'un canevas pour amener des 
fdtes, et qu'il ne doit pas être mécontent de son ouvrage puisque 
les fêtes ont réussi ^. 

Le 40 mars 4745, on joua au Manège le ballet héroïque ou 
opéra de ZaUe^ œuvre assez faible de La Marre et de Roger, 
représenté pour la première fois en 4739 ^. Le 34 mars, on re- 
présenta pour la première fois Topera boufibn de Platée^ par 
Autreau et Rameau, o II ne paroit pas, dii notre chroniqueur 
ordinaire*, que Ton en ait été fort content ; la musique, qui 
est de Rameau, a été trouvée singulière ; il y a cependant 

qu'en vingt- quatre heures les loges fussent Otées et la stlle décorée pour le 
bal, et c'est ce qui a été parfaitement exécuté [Noté du duc de Luffuee), 
' Luvnis, VI, 322. — Voir aussi pages 333 et 340. 

* LuTNBs, VI, 339. 

* LUTNES, VI, 333. 

* LUTNBS, VI, 338. 

' &a9ette de France et Lârm, Diciîûnnaire des iMtm. 

* LuTNES, VI, 381. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES BU ROI 171 

des morceaux agréables, mais en tout ce diverUssement a 
paru trop long et trop uniforme. M. de Richelieu avoit pro- 
posé au Roi de le faire exécuter encore le lendemain ; il lui 
en parla trois fois spns que le Boi lui répondit rien. » 

Le 27 novembre, au retour de sa campagne de Flandre, 
illustrée par la victoire de Fontenoy, Louis XV assistait, au 
Manège, à la représentation du Tmnple de la Gloire^ ballet à 
grand spectacle que Voltaire venait de composer et dont 
Rameau avait fait la musique. « C'est, dit l'agréable et sa- 
vant historien de Voltaire \ un concours de conquérants et 
de héros, c*est Bélus, c'est Bacchus, le dominateur de Tlnde, 
c'est Trajan, qui se présentent tour à tour à la déesse, les 
deux premiers sanguinaires ou voluptueux, souillant leurs 
conquêtes par leurs cruautés ou leurs vices. Trajan, comme 
eux, a livré et remporté des batailles ; mais les pleurs que ses 
triomphes ont fait verser sont effacés par ses bienfaits et ses 
vertus. C'était là le héros à l'approche duquel le temple 
devait s'ouvrir et devant lequel il s'ouvrit en effet. L'allégorie 
était transparente, et le poète s*était flatté qu'elle serait 
saisie. > 

Ce ballet à grand spectacle fut représenté avec un luxe de 
mise en scène prodigieux, qui fut très-goûté; il n'en fut pas 
de même des paroles. 

Le spectacle et les décorations, nous dit le duc de Luynes ^, 
m'ont paru être approuvés. La musique est de Rameau; on a 
trouvé plusieurs morceaux qui ont plu, et le Roi môme, à son 
grand couvert le soir, en parla comme ayant été content. Les pa- 
roles sont de Voltaire; elles sont fort critiquées. Voltaire étoit 
le soir aussi au souper du Roi, et le Roi ne lui à dit mot. 

« On a raconté^ dit M. Desnoiresterres*, que Voltaire après 
la représentation, s'étant approché de Louis XV, lui dit avec 
cette assurance du courtisan qui sait avoir bien mérité du 
maître : « Trajan est-il content ? » Mais le silence du Roi, un 
regard glacé, le rappelèrent du ciel sur la terre. On a même 
prétendu qu'il s'était oublié au point de saisir le prince dans 

' Dbsitoiresterbes, Voltaire à h Cour y p. 20. 

• VII, 132. 

• Page 30. 



Digitized by 



Google 



172 LE CHATEAU DE \^RSAILLES 

ses bras, et qu'à cette démonstration insensée, les Gardes 
s'étaient emparés de lui, et l'eussent entraîné, si Louis XY 
n'avait ordonné de ne le pas inquiéter ^ Gela est tout sim- 
plement absurde. Reste l'interjection du po6te, qui, il faut en 
convenir, est bien dans le ton et l'allure de son esprit.... Tout 
en faisant justice des absurdités qui furent débitées plus 
tard, La Harpe la maintient. < La vérité est, j'en suis parfai- 
tement sûr, que Voltaire vint après le spectacle à la loge du 
Roi, qui était fort entourée, et que, se pencbant jusqu*à 
Toreille du maréchal, qui était derrière le Roi, il lui dit assez 
baut pour que tout le monde Tentendlt : « Trajan est-il con- 
tent ?» Le maréchal ne répondit rien, et Louis XV, qu'on 
embarrassait aisément, laissa voir sur son visage son mé- 
contentement de cette saillie poétique. » Ainsi présentée 
l'aventure est au moins vraisemblable. Ce n'est plus d'ail- 
leurs au Roi lui-même que l'auteur du Temple de la Olaire 
s'adresse, c*est à Richelieu ; et si le Roi ne s'accommode point 
d'une aussi délicate flatterie, tant pis pour le Roi. » 

Les fêtes continuèrent. Le 14 décembre, on représenta 
Topera ou ballet de Jupiter vainqueur des Titans^ dont les pa- 
roles étaient de M. de Bonneval, intendant des Menus, et la 
musique de M. de Blancourt de Bury, son gendre '. On finit 
l'année avec Armide, « Il y avoit vingt-deux ans que cet 
opéra n'avoit été joué ; il fut très-bien exécuté. Il y avoit une 
foule si prodigieuse, que M. le Dauphin môme eut de la peine 
à entrer*. » 

Le 3 et le 40 mars 4746, on représenta l'opéra de Zélisea, 
comédie-ballet en trois actes mêlée d'intermèdes. < Cette 
pièce, dit Léris, a été faite exprès pour la Cour par de La 
I<^ôue, comédien françois ; la musique des intermèdes est du 
fameux Jéliotte, de TOpéra; c'est un sujet de féerie, et elle fut 
fort applaudie ; aussi est-elle remplie de traits naïfs et déli- 
cats. » Le 46 et le 24 mars, on joua le ballet de la Félicité^ pa- 



* Vie privée de Louis XF, II, 3U. — On a raconté, dit la Harpe, qu'en 
faisant celte question, il tira le Roi par la manche, et que le maréchal de 
Richelieu avertissant Voltaire, par le m^dme geste, de l'indiscrétion qu'il- se 
permettait, celui-ci lui répondit : ■ Vous me tirez bien la mienne. » 

* LUTNBS» VII, 150. 
» LuTiŒS, VU, 158. 



Digitized by 



Google 



LES ËCUBIES DU ROI 173 

rôles de Roy, musicpie de Rebel et Francœur. Mais la mort 
de la Dauphlne vint interrompre les fêtes, qui ne recommen-. 
Gèrent qu'au mariage du Dauphin avec la princesse Marie- 
Josèphe de Saxe, le 9 février 4747. 

Le jour même du mariage, à six heures, il y eut au 
Manège un grand bal paré, auquel le Roi et toute la Cour, 
assistèren.t. 

^me 1^ Bauphine ayoit mal au pied, dit le duc de Luynes ^ et 
ne put pas danser ; ce fut M. le Dauphin qui ouvrit le bal avec 
Madame Henriette ; il dansa ensuite avec Madame Adélaïde ; 
Madame Adélaïde avec M.. le duc de Chartres ; M*"^ la duchesse de 
Chartres nç dansa point, parce qu'elle est grosse. Il n'y avoit pas 
une seule duchesse qui dansât. Après les princesses, la première 
femme que le Roi ordonna de prendre fût M°^ de Turenne ; et après 
les princes, le premier homme tai M. le duc de Fitz-James, et ensuite 
M. le due de Boufflers. Le Roi étant instruit par M. de Vemeuil 
qu'il y ayoit quelques étrangers qui désiroient danser, eut l'atten- 
tion de les nommer '. Il y en avoit trois : M. de Loss le fils *, M. le 
prince Colonne et un italien qu'on appelle M. de Somaglia, neveu 
du nonce qui est ici. . . . On dansa une vingtaine de menuets ; 
ensuite il y eut une grande collation, après laquelle on dansa deux 
contredanses. 

La salle étoit parfaitement belle et fort éclairée, remplie.de beau- 
coup de beaux habits. La foule étoit si grande à la porte, que le 

Roi môme eut de la peine à entrer Il étoit près de huit heures 

trois qnaris quand le bal finit. Au retour, il y eut festin royal dans 
Tantichambre de la Reine« 

Il se passa à ce bal une scène amusante, dont Sa Majesté 
daigna rire de bon cœur. Un masque en domino jaune venaii 
sans cesse au buffet, et y mangeait et buvait d'une façon 
prodigieuse. A peine parti, il revenait et 'mangeait tout 
autant. Beaucoup de gens ayant observé ce nouveau Gar- 
gantua, il devint Tobjet de Tattention universelle, ce qui ne 
Tempêchalt pas de manger, de boire, de s'en aller et de 



* T. Vm, p. 113. 

* M. de Veneuil alla leur faire la leçon et les instruire « des usages 
qui s'observent dans oee sortes de bals * ; il -leur apprit < le moment de se 
lever pour venir danser >i la manière de danser vis-à-vis le Roi « sans lui 
toiamer le dos dans le premier tour >, et le moment < de recevoir l'ordre 
dn Roi après le menuet pour prendre celle que Sa Majesté ordonne. > 
(Lums.) 

* Son père était ambassadeur de Tâectenr de Saxe^ ni de Pologne. 



Digitized by 



Google 



174 LE CHATEAU B£ VERSAILLES 

revenir aussitôt. Le Roi le fit suivre et apprit que les Gent- 
Suisses de garde ce jour-là avaient un domino dont chacun 
d*eux s*affublait à son tour. 

Le 43 février, on donna au Manège VAnnde calante, ballet 
du po6te Roy, musique de Mion. Il y avait des morceaux 
charmants, mais les partisans de Rameau déclaraient cette 
musique peu travaillée^ ce qui faisait probablement scm 
charme. « Mion, dit le duc de LuynesS est protégé par 
l|m« de Pompadour, et par conséquent on peut croire que le 
Roi est disposé à approuver sa musique. > Le 15 mars, ce fut 
le tour de Rameau à faire jouer un ballet intitulé les Fêtes d$ 
T Hymen et de riim()tfr,dont les paroles étaient de M. Gahusac *. 

La dernière fête donnée au Manège fut celle du lundi gras 
4775. Monsieur et le comte d'Artois offrirent à Tarchidae 
Maximilien, Tun des frères de la Reine, un grand bal, < où 
les gens de Paris, surtout les femmes, n*ont pas joué un rôle 
brillant'. » 

La construction de la salle de TOpéra, au château, enleva 
à la salle du Manège son privilège d*ètre le théâtre des 
grandes fêtes de la Cour, et la Révolution ne tarda pas à 
disperser les attelages, les carrosses et toutes les richesses 
des Ecuries royales. 

Après la Révolution, Tan IK, on établit dans la Grande- 
Ecurie une école de trompette. Pendant l^mpire et la 
Restauration, on y installa de nouveau les pages» et 
on y. logea divers officiers des Ecuries de TEmpereur 
ou du Roi. De 4830 à 4d4S, elle servit de magasins et de 
logements à quelques employés du château. En 1849, la 
Grande-Ecurie dévint le siège de Tlnstitut agronomique, 
excellente école créée, le 3 octobre 4848, par une loi de 
l'Assemblée nationale, et qui avait le domaine de Versailles 
tout entier pour théâtre de ses cultures et de ses expériences. 
Llnstitut agronomique fut détruit le 47 septembre 4852, par 
M. Fould, ministre du prince Louis-Napoléon, président de la 
République; la cause minime, quoique principale, de cette 



* T. Vin, p. 116. 

* LUTMBS, VllI. 144. 

* hhXSOLVUÙM, t. XXIXj p. 35B. 



Digitized by 



Google 



LES ÉCURIES DU ROI 175 

déplorable destruction, était de reprendre les chasses du parc 
de Yersailles. La Grande-Ecurie servit alors de caserne aux 
Gent-Gardes, et un peu plus tard on y installa TEcole et le 
fn€ss des officiers de Partillerie de la Garde. En 1 874 , on y 
établit une partie des bureaux de la justice militaire et des 
conseils de guerre chargés de juger les communards. Aujour- 
dliui enfin, on y trouve, sur l'emplacement des anciens 
manèges, une caserne d'artillerie, bâtie sous Napoléon III ; 
les bureaux de la subdivision militaire de Seine-et-Olse et 
ceux de la place de Versailles, et on y a établi de grands 
ateliers de construction d'affûts pour l'artillerie. Il m'est per- 
mis, je crois, de déplorer, au point de vue de l'art, la malen- 
contreuse cheminée d'usine qui se dresse, dans toute sa 
laideur, au-dessus de ces beaux édifices de la place d'Armes. 

La Petite-Ecurie avait eu, sous l'ancienne monarchie, une 
existence moins brillante que sa sœur. Nous ne trouvons 
guère à mentionner dans son histoire que le fait suivant : 
LlUustre Goldoni était devenu, grftce à la protection de la 
Dauphine de Saxe, qui aimait ses comédies, lecteur et maître 
de langue italienne de Mesdames, filles de Louis XV. En 476^, 
on lui donna un logement à la Petite-Ecurie, où il mourut le 
«janvier 4793. 

A la Révolution, la Petite- Ecurie devint une caserne de 
cavalerie. Pendant l'Empire et la Restauration, on y plaça 
les voitures de gala de la Cour, le carrosse du mariage de 
Napoléon et celui du sacre de Charles X. Ces belles voitures 
restèrent à la Petite-Ecurie jusqu'au moment où l'on créa le 
musée des voitures de Trianon, dont elles sont le plus bel 
ornement. La Petite-Ecurie est aujourd'hui affectée à l'école 
régimen taire du \^^ régiment du Génie, à ses ateliers de 
construction, et sert de caserne à une partie des soldats de 
ce beau régiment. 



Digitized by VjOOQIC 



CHAPITRE III 

LA VÉNERIE 



La chasse était le premier des « plaisirs du Roi ». Aussi* 
le service de la vénerie tenait-il une place très-importaûte 
dans la Maison de Sa Majesté. Il avait quatre principaux 
chefs : le grand veneur, le capitaine général des toiles, le 
grand fauconnier et le grand louvetier. 

Le grand veneur avait sous ses ordres 16 lieutenants et sous- 
lieutenants, 48 gentilshommes de la vénerie, des pages, plus 
de 400 valets de chiens et de limiers, 4 petits valets de chiens 
couchant avec les chiens, ^ maréchaux-ferrants, des fourriers^ 
des piqueurs, un châtreur de chiens et guérisseur de la ragev 
qui se déclarait de temps à autre parmi les meutes, une 
compagnie de gardes à cheval des chasses et plaisirs du Roî 
pour la conservation des hôtes fauves et gibiers, un aumônier, 
6 trésoriers contrôleurs, 4 argentier, c Tous les habits des 
officiers de la vénerie, dit le Mercure *, sont garnis d'un même 
galon plus ou moins riche, suivant les . degrés de leur 
charge. » . ' . 

L'hôtel du grand veneur fut bâti en 4670; il est aujourd'hui 
détruit et remplacé par le tribunal civil •. Le Chenil, bâti en 



* 1(M6, décembre, 2* partie, p. 19. 

' En 1700, on j avait établi radministration départementale ; en 1800 on 
y installa le tribunal. — Le tribunal de commerce a été construit en 1828; 
la Cour d assises date de 1838 ; la prison de 1844. 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 177 

4685 S se trouvait sur remplacement de la Préfecture*, d'une 
partie de la rue Saint- Pierre et de la place des Tribunaux. 
Dès le 12 mars 4686, le Chenil était terminé, car ce jour-là 
Monseigneur alla le visiter, c Monseigneur, dit Dangeau, 
s'est longtemps promené à voir les écuries, les cours diffé- 
rentes pour les chiens, et toute la maison qu'il a trouvée 
magnifique. Ensuite on a fait la curée ^ devant lui aux flam- 
beaux, puis il est rentré dans le salon, où M. de la Roche- 
foucauld^ lui a donné un très-bon et très-grand souper; 
nous n'en sommes sortis qu'à neuf heures. » Les ambassa- 
deurs de Siam visitèrent le Chenil en 1686 *. 

Les équipages pour la chasse du cerf étaient au Chenil. 
Mais il y avait encore : l'hôtel du Vautrait* pour la chasse 
du sanglier, la louveterie du Roi \ la louveterie de Monsei- 
gneur '. Sous Louis XV , on créa un nouvel équipage, celui 
des chiens verts, qui était sous les ordres d'un chef parti- 
culier, indépendant du grand veneur. Les chiens verts tit- 
raient leur nom de la couleur de l'habillement des piqueurs'. 

Tout le monde sait que la chasse a deux grandes divisions : 
la chasse à courre ou à bruit, qui comprend la chasse du 
cerf, la principale, et celles du daim, du chevreuil, du san- 
glier, du loup, du lièvre et du renard. L'autre division est la 
chasse à tir^ pour le menu gibier ; elle se divise en chasse 
au chien d'arrôt ou au chien couchant, au chien courant et 
au rabat. Venait enfin le vol. Chacune de ces chasses exigeait 
un service et des équipages particuliers. 



* Danobac, 1, 116. — Il coûta au moins 200,000 écus. 

* Sona Louis-Philippe remplacement de la Préfecture actuelle était 
occupé par TEcole nonnale primaire; sous Napoléon III par des casernes. 
La Préfecture actuelle date de 1863. 

* Ayant d'aller visiter le Chenil, Monseigneur avait couru le cerf. 

* Grand Veneur. 

' Voir le Mercure GaUnity 1686, décembre, 2® partiOi page 11. On y trouve 
une longue description du Chenil et de ses cours. 

* Rue du Vautrait, n° 2. 
' Rue SainUPierre, n** 2. 

' Rue du Bel-Air, n** 12 et rue du Chenil (aujourd'hui rue Jouvencel) 
n^*9, 11 et 13. — En 1722 les deux louveteries du Roi et du Dauphin n'en 
formèrent plus qu'une. 

' Les chiens verts étaient à l'avenue de Saint- Qoud, n^ 89 et 91. — 
Unm», VI» 153, année 1744. 

T. II. 12 



Digitized by 



Google 



178 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Le Roi et les princes chassaient dans les bois des environs 
de Versailles, de Marly et de Meudon, dans les parcs de ces 
châteaux, dans la forêt de Saint-Germain, dans la plaine 
Saint-Denis, qui était alors très-giboyeuse et dans laquelle 
Monseigneur, accompagné du grand veneur^ua, le 9 août 
4689, plus de 1200 pièces de gibier, dans la plaine de Gréteil, 
dans le bois de Boulogne, où le duc de Bourgogne courait le 
daim en 4701, dans le bois de Vincennes, dans la garenne de 
Rocquencourt où Ton prenait des renards, à Ghoisy, et de 
temps à autre à Chantilly, Rambouillet, Fontainebleau, Gom- 
piègne, Saint-Léger, etc. 

Les dégâts occasionnés par les chasses du Roi étaient rem- 
boursés aux paysans. 

Quand on chasse dans le parc de Versailles, dit la Palatine *, on 
ne trayerse ni landes, ni terres labourées ; mais quand on chasse 
ailleurs, on passe fort bien par les champs. S'il y a des dégâts, 
les paysans remettent une réclamation par écrit, on en fait Vesti- 
mation et on les paye. 

Déjà fort nombreuses pendant le temps que M. de la Ro- 
chefoucauld était grand veneur, les meutes augmentèrent 
encore quand le comte de Toulouse le remplaça. Vers la fin 
du XYU* siècle, les plus belles meutes étaient celles du Roi, de 
Monseigneur, du duc de Vendôme, de son frère le Grand- 
Prieur, du chevalier de Lorraine, de M. de Bouillon, du duc 
du Maine et du comte de Toulouse. Ce dernier avait en 469S 
une meute célèbre ; on appelait ses chiens « les sans-quar- 
tier, » parce qu'ils couraient tout ce qu'ils lançaient. Réu- 
nies, ces meutes formaient un total de plus de mille chiens. 
Monseigneur se servait de toutes, sans jamais se lasser et 
sans faire attention aux jalousies violentes qui existaient 
entre elles. 

Quelques-uns de ces chiens avaient le privilège d'ôtre com- 
mandés par un capitaine. On cite en effet le capitaine des 
chiens écossais « chassant le lièvre pour les plaisirs du Roi », 
le capitaine des levrettes de la Chambre. D'autres étaient 
plus heureux encore ; c'étaient les « petits chiens de la Gham- 

* T. II, p. 68^ édition Jaeglé. 



Digitized by 



Google 



LA YÉÎŒRIE 179 

bre, 9 auxquels le pâtissier-bouche délivrait chaque jour 
sept biscuits, et les chiennes couchantes du cabinet du Roi. 
Ce n'est plus le pâtissier-bouche qui leur donne des biscuits, 
c'est Louis XIV lui-même qui leur distribuait force biscotins, 
que Sa Majesté, à «son fruit, avait mis dans ses poches ^ 
Louis XIY, ce n*est pas moi qui Ten blâmerai, aimait beau- 
coup ses chiennes ; il se plaisait à chasser avec quatre ou 
cinq chiennes bien dressées, qui allaient toutes ensemble au 
même arrêt'. Le 28 décembre 1690, étant à Marly, le Roi cessa 
de chasser, parce que le froid était si grand et la terre si dure, 
que ses chiennes s'estropiaient'. 

On a les portraits, peints par Desportes, de quelques-unes 
des chiennes de Louis XIY. Ces belles peintures, autrefois 
placées à Marly et aujourd'hui au Louvre, nous donnent exac- 
tement le type de notre ancienne race normande qui recru- 
tait tontes les meutes royales de ce temps ^. Les noms de ces 
jolies bêtes, généralement de robe blanche, ou blanche et 
noire, étaient : Diane et Blonde', Bonne, Nonne et Ponne*, 
Folle et Mitte^ Tane«, Zette*. Desportes les a représentées 
arrêtant des faisans ou des perdrix. D'autres chiens, offrant 
également de très-beaux types des races de ce temps, sont 
représentés sur les tableaux du Louvre, n°» 475, 176, 177, 
178, 479 et 181, peints aussi par Desportes et ayant appartenu 
comme les précédents à Louis XIY; mais leurs noms n'ont 
pas été conservés à la postérité. 

Sous Louis XY, Desportes peignit encore plusieurs chiens 
du Roi, notamment Pompée et Florissant, que nous voyons 
au Louvre *®. Et puisque nous en sommes aux tableaux, in- 
diquons quelques peintures, à l'aide desquelles on assiste 



' Saint- Simon. 

■ D'VOBAU, 1695. 29 avril. 

• Danqeau. 

^ LaTMKS, I, 197. — Le Roi avait aussi des lévriers de Champagne et 
quelques chiens écossais. 

• Masée du Louvre^ n*^ 168 de TEcole française. 

• Idem, n^ 169. 
^ Idem, n® 170. 

• JdeM, n*> 171. 

• Idtm, n® 172. 
■• Numéro 174. 



Digitized by 



Google 



180 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

JBUZ différentes chasses de Louis XIV et de Louis XV, et qui 
nous montrent les costumes, les meutes et les chevaux de 
répoque. Ces tableaux sont : au Louvre, ceux de Desportes 
(464-467), de Van der Meulen (344-346), d'Oudry (384-387), de 
Carie Vanloo (329 *) et une chasse du prïnce de Gondé • ; — à 
Versailles, un tableau de Martin (746) ; — à Compiègne, un ta- 
bleau d'Oudry ; — à Fontainebleau', plusieurs toiles de Par- 
rocel, de Carie Vanloo, d'Oudry et de Desporles. Celui qui 
verra ces charmantes peintures me pardonnera Taridité de 
celte liste. 

Les trois grands chasseurs du règne de Louis XIV furent 
le Roi, Monseigneur et le duc de Berry, après lesquels il faut 
ajouter la Palatine, qui avait vu prendre plus de mille cerfs 
et fait vingt-six chutes à la chasse. 

Louis XIV, dit SainUSimon, aimoit fort Talr et les exercices, 
tant qu'il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la 
paume. Il étoit encx)re admirable à cheval à son ftge. Il aimoit à 
voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S'en bien ou 
mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que de 
ces choses qui n*étoient point nécessaires, il ne s'en failoit pas mô- 
1er si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n'y avoit 
point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des 
chiennes couchantes excellentes ; il en avoit toujours sept ou huit 
dans ses cabinets, et se plaisolt à leur donner lui-môme à manger, 
pour s'en faire connottre. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais 
en calèche ^, depuis qu'il s'étoit cassé le bras en courant à Fontai- 
nebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une 
manière de souftlet, tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six 
relais, et il menoit lui-même à toute bride, avec une adresse et 
une justesse que n'avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la 
môme grâce à tout ce qu'il faisoit. Ses postillons étoient des 
enfans depuis neuf ou dix ans jusqu'à quinze, et il les dirigeoit. 

* Celte belle peinture, qui représente une halte de chasse, en 1737, a été 
gravée par Hédouin. 

' Cette peinture est placée au second étage du Louvre, dans Taile dite 
de Saini-Germain-lÂuxerrois. 

* Â l'escalier de la Reine et dans Tappartement des Chasses. 

^ Ou en soufflet. — Le Dictionnaire de Trévoux dit : « Soufflet est une 
espèce de voilure ou de chaise roulante sur deux roues et fort légère, où il 
n'y a place que pour une ou deux personnes, dont le dessus et le dedans 
8onl de cuir ou de toile cirée, qui se lèvent et se plient comme un soufflet 
pendant le beau temps, et qui s étendent pour défendre de la pluie. * Cétait 
une espèce de cabriolet. 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 181 

C'était en sortant de la messe que le Roi allait chasser ou 
tirer ^ Il était accompagné de pages et déporte-arquebuses 
qui lui mettaient le fusil entre les mains. Quelquefois 11 per- 
mettait de tirer à quelques personnes de sa suite, à Monsieur 
le Grand, au grand veneur, au grand maître, au chevalier de 
Lorraine', etc. Le temps le plus mauvais, le froid, la chaleur, 
rien n'empêchait Louis XIV de chasser ou de sortir. « Rien 
ne rincommode », dit Dangeau *. Notre chroniqueur men- 
tionne cependant, dans son précieux journal, que le Roi resta 
tout un mois (janvier 4694] sans chasser, à cause du froid et 
du mauvais temps. Lors du terrible hiver de 4709, pendant 
lequel le thermomètre descendit jusqu'à 23°, il cessa de se 
promener, d'aller à Trianon ou à Marly, quand il vit que ses 
gardes et les of&ciers qui le suivaient souffraient trop du 
froid \ Monseigneur, que rien n-incommodait aussi, renonça 
à chasser pendant cet hiver ; son troisième fils, le duc de 
Berry, continua. < Mgr le duc deJBerry alla tirer malgré le 
froid excessif, et un des pages qui lui porte ses fusils a eu la 
main si gelée, qu'on croit que l'on sera obligé de lui couper 
les doigts ^. » Gomme on le voit, le duc de Berry était un 
enragé chasseur. Le 30 juillet 4706, il tira 700 coups de fusil 
dans la plaine Saint-Denis, et Dangeau observe que c'était 
chose sans exemple. Le 6 août de la même année, le duc de 
Berry retourna dans cette plaine et tua 288 pièces sur 4600 
qui furent abattues. 

Quant à Monseigneur, toujours occupé à courre le loup, il 
en tua tant, qu'il en débarrassa tous les environs de Ver- 
sailles, et nous devons lui en savoir gré. 

Louis XIV avait fait faire beaucoup de routes à Marly, à 
Sain tr Germa in et aux environs de Versailles, afin de pouvoir 
courre le cerf facilement ; c'étaient les seules de France qui 
fussent bien entretenues. 

La chasse préférée était, avons-nous dit, celle du cerf. 
Quelques dames qui montaient à cheval, comme la Palatine 

* Danovau» 1686, 10 janvier. 

* Dangbau, 1684, 29 décembre. 
' 1709, 8 janvier. 

^ Danobau, 8 janvier 1709. 

* Danoeau, 1709, 10 janvier. 



Digitized by 



Google 



182 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

et Madame la Duchesse, se mêlaient aux chasseurs ; d'autres 
suivaient en calèche découverte. La duchesse de Bourgogne, 
toujours élégante et vive, prenait un grand plaisir à l'exer- 
cice du cheval et suivait volontiers la chasse. Le 3 novembre 
I7H, le Roi, la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry et . 
plusieurs dames allèrent courroie cerf à Marly par un temps 
horrible ; tous revinrent mouillés et crottés comme si on les 
eût trempés dans la boue ^ On connaît le nombre des cerfs 
pris par Louis XY et par Louis XVI ; on ne sait pas combien 
Louis XIV en a forcé. Dangeau nous apprend toutefois qu'au 
voyage de Fontainebleau de 47U, on prit plus de soixante 
cerfs. 

Après la chasse venait la curée, grand spectacle auquel 
on se plaisait à assister. A Versailles, elle se faisait, sous 
Louis XIV, dans la cour des Cerfs ; les chasseurs la voyaient 
du balcon. Dangeau mentionne dans son journal deux curées 
comme les plus belles auxquelles il ait assisté. La première 
eut lieu en juin 47U, à Rambouillet. C'était la meute du 
maréchal de Tallard, composée des plus beaux chiens du 
monde, qui, au milieu d'un grand nombre de sonneurs et de 
flambeaux, avait les honneurs du triomphe. Trois mois plus 
tard, en septembre 4744, la seconde se fit à Fontainebleau 
dans la grande allée. Le comte de Toulouse à la tête de tous 
les chasseurs et de plus de 200 chiens, escorté de plus de 
400 flambeaux, sonna la première fanfare et fit lâcher les 
chiens. 

Le Roi Louis XV se plaisoit quelquefois dans sa jeunesse à voir les 
curées qui se faisoient à la maison au retour des chasses. Lorsque 
Sa Majesté avoit fait savoir ses intentions à ce sujet, tous les v&- 
ncurs, avec leur trompe et en habit d'équipage, se trouvoient à 
l'endroit où la curée devoit se faire. A l'arrivée du Roi, qui avoit 
aussi son habit d'équipage, le grand veneur, qui avoit reçu deux 
gaules du commandant, en donnoit une à Sa Majesté et gardoit 
l'autre. Les chiens alors commençoient par manger la mouée ' ; 
après quoi on les tenoit sous le fouet autour de la carcasse et des 
membres du cerf, jusqu'à ce que le grand veneur, d'après l'ordre 
du Roi, eût fait signe de la gaule de leur laisser toute liberté; alors 



* Dangeau. 

* La soupe pour les chiens 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 183 

le commandant sonnoit et les autres veneurs ei^uite ; les uns et 
les autres, pendant la curée, parloient de temps en temps aux 
chiens en criant : Hallali, valets, hallali, hallali. En les tenant sous 
le fouet avant la curée, on leur dit : Derrière, chiens, derrière. La 
curée fbite, c'est-à-dire les os bien nettoyés, le dernier valet de 
chiens prenoit le forhu', appeloit les chiens en criant : tayau, 
tayau, en les menant du côté du chenil, et lorsqu'ils étoient près 
de la porte, le valet de chiens jetoit au milieu d'eux ce forhu, qui 
éioit avalé dans la minute ; à cet instant les fanfares redoubloient 
et on finissoit en sonnant la retraite. Le Roi pour lors rendoit sa 
gaule au grand veneur, lequel à la tête de tous les veneurs accom* 
pagnoit Sa Majesté jusqu'à son carrosse *. 

C'était toujours le cerf qu'on courait le 3 novembre, a la 
Saint-Hubert, à Marly, à Fontainebleau ou ailleurs. 

La chasse du sanglier dépendait du capitaine général des 
toiles de chasse et de l'équipage du sanglier ou vautrait*. 

Cet officier était chargé de prendre avec ses toiles ^, dans 
toutes les forêts de France, les cerfs, biches et faons, et 
autres animaux ' pour repeupler les parcs des maisons 
royales. Il avait sous ses ordres : 8 lieutenants et sous- 
lieutenants, 8 gentilshommes, 4 piqueurs, 6 valets de limiers, 
8 gardes-lévriers, 6 valets de chiens dont quatre couchant 
au chenil, 20 archers des toiles, 4 châtreur de chiens et gué- 
risseur de la rage, 45 petits officiers, 16 gardes des toiles de 
chasse, 1 commissaire et 1 rabilleur des toiles, et 40 chiens. Il 
avait la direction de la chasse du sanglier, soit qu'on l'atta- 
quât dans l'enceinte des toiles, soit qu'on le chassât avec le 
vautrait. 

L'attaque dans les toiles était préférée. Le 30 octobre 4707, 
il y eut à Fontainebleau une grande chasse de ce genre. 



' La panse du cerf vidée, lavée et mise au bout d'une fourche. 

* Traité de Vénerie, par d'Yadvillb. 1788, in-40, p. 15. (M. d'Yauvillo 
avait été commandaDt de la Vénerie de Louis XV.) — Sous Louis XV la 
curée ne se fit plus au château, mais au chenil. 

* Equipage de vautres, c'eçt^-dire de chiens destinés à la chasse du 
sanglier et se vautrant comme eux dans la boue. 

* En vénerie, on appelle toUes les filets destinés an sanglier. — En 1737, 
le fond des toiles était de 200 pièces de 20 à 25 aunes, environ 5 à 
<K)00 mètres (Lutnbs^ I, 212). 

' En 1700, Louis XIV fit venir d'Angleterre 150 daims pour repeupler 
les parcs de Marly et de SaintrGermain. pAMOBAU, 6 juin 1700.) 



Digitized by 



Google 



184 LE CHATEAU DE \T:RSAILLES 

Les toiles étoignt tendues, dit le Mercure Oalani^ dans les ventes 
de Bombon. Il y avoit dans Tcnceinte un grand nombre de san- 
gliers et d'autres bôtes fauves, savoir : des cerfs, des biches, des 
chevreuils et des renards. La Cour s'y rendit, et le Roi, la reine 
d'Angleterre, le roi son fils, la princesse sa sœur. M*"® la duchesse 
de Bourgogne el Madame étoient dans le môme carrosse, et toutes 
les princesses et les dames suivoient dans les carrosses et dans les 
calèches du Roi et de M"*® la duchesse de Bourgogne, et un grand 
cortège de seigneurs à cheval suivis d'un grand nombre de car^ 
rosses. Il y avoit plusieurs chariots préparés dans l'enceinte en 
manière de plate-forme, garnis de sièges couverts de tapis pour les 
dames, et des dards. Il y avoit aussi un grand nombre de chevaux 
de main, prêts pour les seigneurs qui voudroient aller à coups 
d'épée sur ces animaux. Le roi d'Angleterre et M*** le duc de 
Berry en dardèrent plusieurs. On en tua seize des plus considéra- 
bles ' et quelques renards. Cette chasse donna beaucoup de plai- 
sirs à Leurs Majestés Britanniques, aussi bien que le spectacle qui 
accompagne toujours ces chasses, à cause de la multitude des 
gens qui environnent les toiles et de la grande quantité de peuple 
que la curiosité fait monter sur les arbres et qui forme une 
tapisserie admirable par sa diversité, partout où la vue peut s'é- 
tendre. 

Quand on chassait le sanglier avec le vautrait, celui qui 
tuait le sanglier avait la hure et en apportait Toreille au Roi, 
au bout de son sabre, à la manière de Perse '. 

Le service de la chasse du loup était dirigé par le grand 
louvetier, qui avait sous ses ordres 2 lieutenants et sous- 
lieutenants, 40 piqueurs, 44 valets de limiers', 8 valets de 
chiens courants, 4 gardes de grands lévriers, une écurie de 
chevaux pour le loup. Le grand louvetier avait aussi sous 
ses ordres 6 lieutenants de louveterie dans les provinces. 

Monseigneur aimait sur toutes choses courre le loup. Il se 
levait à cinq heures du matin ; il poursuivait son loup jus- 
qu'à dix lieues de Versailles ; il courait dix heures de suite, 
et, sll le fallait, il ne revenait au château qu'à onze heures 
du soir. Un jour, il arriva au château d'Anet, à dix heures 
du soir, demander l'hospitalité au duc de Vendôme, stupé- 
fait de cette visite inattendue. Le 5 mai 4698, «Monseigneur 

^ Le 19 octobre 1703, on ea tua 43. 
* Danobau, I, 407. 

' L'un s'appelait en 1712 la Vigueur, un autre Bal-la-terre. Comme les 
soldats, les valets avaient des noms de guerre. 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 185 

courut le loup, dit Dangeau, et le manqua ; il a déjà 
couru ce loup huit fois sans pouvoir le prendre. » Une des 
plus belles chasses de Monseigneur fut celle du 7 avril 4699, 
à Meudon ; il Tavait faite avec les chiens du duc de Vendôme. 
Cette chasse était demeurée célèbre. 

Monseigneur et ceux qui avaient Thonneur de raccompa- 
gner à ces furieuses parties de plaisir avaient un costume 
particulier, a Monseigneur ordonna que tous les gens qui le 
voudroient suivre à la chasse du loup fussent vêtus de la 
même manière ; il veut qu'ils aient tous des habits de drap 
vert avec du galon d*or*. » En 4688, Monseigneur changea 
ce costume ; il fit faire 25 nouveaux justaucorps pour lui et 
pour les seigneurs qui raccompagnaient ordinairement*. 
Cette fois, le justaucorps était de drap bleu chamarré d*un 
gros galon d'or et d'argent moucheté de noir et d'incarnat. 
Le costume comprenait aussi une veste fort riche dont le 
fond était rouge ; des gants à frange d'or, un chapeau bordé 
d*or avec une plume blanche ; un couteau de chasse, un 
ceinturon et une housse de cheval. Les habits des gentils- 
hommes de la vénerie du loup étaient aussi fort riches. Le 
fond était bleu, et la chamarrure de gros galons d'or *. 

Monseigneur avait une écurie spéciale pour sa chasse de 
prédilection. Le 7 février 4688, il alla, accompagné de beau- 
coup de courtisans, visiter les chevaux. Dangeau indique 
simplement le fait, mais le Mercure complète ce renseigne- 
ment par trop concis. Il est vrai que souvent le Mercure 
pèche par. un excès contraire et se noie dans des longueurs. 

En France, on ne voit que des loups pour tous animaux féroces ; 
il n'y en a plus guère présentement aux environs de Paris ; Ms** le 
Dauphin les en a purgés. La chasse continue toujours à faire un de 
ses plaisirs. 11 a quatre-vlngls coureurs qui sont les plus parfaits de 
l'Europe, et peut-être du monde. Il n*y a point d'exemple que ja- 
mais aucun prince en ait tant eu, ni de si beaux *. 

^ Danobau, 1686, 15 juin. — Le Mercure nous apprend que ce galon 
prit le nom de galon du loup ; il était tout plat et fort léger, et fait d'un 
cordonnet d'argent avec deux lames aa bord. 

* Dakobau, 1688, 23 mars. 

* Mercure d'avril 1688. p. 281. 

* C'était M. Dumont, écuyer ordinaire de Monseigneur, qui avait le 
soin de cette admirable écurie. 



Digitized by 



Google 



186 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Le 2 mai 1709, Monseigneur courant le loup trouva dans 
la campagne beaucoup de monde, et surtout des femmes, 
qui criaient misère et se plaignaient de la cherté du pain qui 
enchérissait tous les jours. On sortait du grand hiver de 
1708-9; la famine et la misère Pavaient remplacé. Monsei- 
gneur ût jeter beaucoup d'argent à tous ces malheureux *. 

La volerie, si à la mode avant Louis XIY, était peu du goût 
du Grand Roi *. Il y allait quelquefois, mais prenait plus 
souvent le prétexte du mauvais temps pour ne pas aller 
voler. Au début du règne, quand le Roi volait, il était à 
cheval, ainsi que les dames qui raccompagnaient. Plus tard 
il allait à la volerie en calèche. En 1698', il abandonna au 
duc de Bourgogne la direction de la volerie et plaça le grand 
fauconnier sous ses ordres. Le 24 avril de la même année, le 
Roi alla cependant voler dans la plaine du Vésinet, en com- 
pagnie du roi d'Angleterre et du prince de Galles. Madame, 
qui ne manquait aucune occasion, y était à cheval, ainsi que 
M™« la Duchesse. « On prit un milan noir, et le Roi fit expé- 
dier une ordonnance de 600 écus pour le chef du vol ; il en 
donne autant tous les ans au premier milan noir qu'on prend 
devant lui. Autrefois il donnoit le cheval sur lequel il étoit 
monté et sa robe de chambre ^. » 

L'Electeur de Bavière, qui était passionné pour cette 
chasse, trouva magnifiques, en 1713, les équipages de la vo- 
lerie". 

La volerie se composait du service du grand fauconnier et 
du vol du cabinet. 

Le grand fauconnier dirigeait les neuf vols suivants : 
2 vols pour milan ; 1 vol pour héron ; 2 vols pour corneille ; 
1 vol pour les champs, c'est-à-dire pour la perdrix ; 1 vol 
pour rivière, c'est-à-dire pour le canard ; 1 vol pour pie ; 
1 vol pour lièvre. Les oiseaux de chasse étaient le gerfaut, le 
tiercelet, le sacre, le faucon, le lanier, l'allet, l'autour, l'éper- 
vier, l'émérillon et le marot. Des lévriers et des épagneuls 

* Danoeau, 1709, 2 mai. 

^ Louis XV n'aima pas davantage la volerie. 

^ DanoeaUi 17 mars. 

^ Damgeau. 

'^ Dangbau, 1713, 21 avril. 



Digitized by 



Google 



LA. VÉNERIE 187 

étaient attachés, les premiers au vol pour héron, les se- 
conds au vol de la perdrix. 

Le grand fauconnier avait sous ses ordres : 8 capitaines, 
7 lieutenants, 25 gentilshommes de la fauconnerie, 6 maîtres 
fauconniers, 56 piqueurs, 3 porte-duc, SI valets d'épagneuls 
et de limiers, 1 garde-perche, 4 secrétaire, 1 maréchal des 
logis, 2 fourriers, 4 chirurgien et 4 apothicaire. 

Le vol du cahinet, indépendant du grand fauconnier, était 
placé sous les ordres d'un capitaine, assisté de 4 lieutenants, 
4 maîtres fauconniers, 13 piqueurs, 4 porte-duc, 4 garde- 
perche, 4 valet d*épagneuls. Il commandait à 5 vols : pour 
corneille, pour pie, pour les champs, pour émérillon et pour 
lièvre. Il entretenait 40 oiseaux et 48 épagneuls. 

Il y avait enfin, dans le parc de Fontainehleau, une chasse 
spéciale, celle du cormoran *. 

On peut croire que les accidents étaient fréquents dans un 
monde dont une grande partie de la vie se passait à la chasse 
à courre. En lisant Dangeau, qui mentionne seulement les 
accidents arrivés aux princes et princesses, on est frappé de 
leur nomhre, et plus étonné encore que ce nombre n'ait pas 
été plus grand. Louis XIV fut le plus heureux de tous; 
aussi était-il le plus adroit et n'allait-il qu'en calèche. On ne 
trouve que trois accidents à son avoir. Il se cassa* le bras, à 
Fontainebleau, en 4666. Le 45 mars 4706, a à la fin de la 
chasse, le cerf étant aux abois vint droit à la calèche du Roi, 
qui lui donna un coup de fouet ; le cerf sauta entre les deux 
chevaux de derrière de la calèche, et emporta les rênes que le 
Roi tenait à la main *. » Le 23 mars 4743, « un des chevaux 
de la calèche du Roi s'abattit dans une descente et dans un 
endroit assez dangereux ; mais le Roi, qui est fort adroit et 
qui mène mieux qu'homme du monde, porta les trois autres 
chevaux du côté où il n'y avoit rien à craindre. Madame, dont 
la calèche suit toujours celle du Roi, dit qu'il auroit été en 
grand danger s'il eût été moins adroit'. • 

Monseigneur figure aussi pour trois accidents dans ce 



* Voir, SUT tontes les chasses et la Yolerie, YStat d$ h France en 1712. 
' Dakgbau, XI, 57. 
- Danobau, XIV, 370. 



Digitized by 



Google 



188 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

compte général. Il faillit être tué, à Marly, le 29 septembre 
1689, par un sanglier qu'il avait blessé. « Voyant un gros 
sanglier qui étoit dans une mare, il mit pied à terre pour le 
tirer mieux. Dès que le sanglier vit Monseigneur, il vint à la 
charge droit à lui ; Monseigneur le tira et le perça de deux 
balles. Le sanglier n*en vint que plus furieux à la charge, et 
comme il étoit fort près, Monseigneur lui mit le bout de son 
fusil dans la gueule et le détourna un peu. Le sanglier em- 
plit rhabit et la chemise de Monseigneur de boue, mais il ne 
le blessa ni ne le renversa. Monseigneur eut beaucoup de 
présence d'esprit, sans quoi il auroit été dangereusement 
blessée » Le 3 avril 1698, en courant le loup, Monseigneur 
tomba, son cheval sur lui. a II est un peu froissé, mais ce ne 
sera rien », dit Dangeau. Une autre fois, en courant le loup, 
Monseigneur fit une rude chute, « mais heureusement il s'en 
porte fort bien », ajoute Timpassibie Dangeau. 

Le duc d'Orléans, le futur Régent, fit une chute, le 3 no- 
vembre 4740, à la saint Hubert. Voici ce que sa mère, la 
Palatine, écrivait à ce sujet, le 6 novembre : 

Je vous dirai, ma chère Louise, que mercredi dernier, comme 
nous avions été tous célébrer la saint Hubert, que nous avions déjà 
pris un cerf, et que nous en courions un autre, je vois quelqu'un 
qui tombe de cheval. Je crus d'abord que c'était un piqueur qui 
nous accompagnait, et je voyais bien qu'il était gravement blessé, 
car il avait de la peine à se relever. Lorsqu'on le releva et que je 
pus voir son visage, je reconnus que c'était mon fils ; pensez com- 
bien je fus saisie. Je le pris dans ma calèche, mais la douleur était 
affreuse ; nous ne pouvions savoir si le bras était cassé ou seule- 
ment démis. Il s'est trouvé qu'il n'était que démis, mais c'était près 
de l'épaule où mon fils a été deux fois blessé, et où on lui a coupé 
des nerfs ; voilà pourquoi il a tellement soufiert. 

La Palatine était une chasseresse Intrépide ; tous les jours 
elle courait le loup ou le cerf avec Monseigneur ou le Roi. 
« Je sais bien, dit-elle en 1706, ce que c'est de s'exposer à la 
chasse à un soleil brûlant. H m'est arrivé bien des fois de 
rester à la chasse depuis le matin jusqu'à cinq heures du 
soir, et en été jusqu'à neuf heures ; je rentrais rouge comme 
une écrevisse et la figure toute brûlée. » 

* Danobau, II. 478. 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 189 

« Je suis tombée, dit-elle encore, vingt- quatre ou vingt- 
cinq fois de cheval, mais cela ne m*a pas effrayée. » Elle 
écrit en 1 683 : 

Dans la dernière chasse que nous avons suivie à Fontainebleau, 
il aurait pu m'arriver un grand malheur si, me souvenant à propos 
de mes anciens sauts, je ne me fusse lestement élancée de mon 
cheval. Une biche effrayée par la chasse et de plus par la rencon- 
tre d*un cavalier qui me précédait, s*élança droit sur moi avec une 
telle violence que, malgré tous mes efforts pour retenir mon cheval, 
je ne pus Tarrêter assez court pour éviter le choc de la bÔte^ qui 
vint en bondissant frapper ma monture à la bouche, et brisa les 
branches, le mors et la bride. Mon cheval eut si peur, qu'il ne 
savait plus ce qu'il faisait ; il soufflait comme un ours et se jeta 
de côté. Mais qujemd je vis qu'il ne tenait plus le mors, je lui tour- 
nai la bride dans la bouche, et m'élançant à terre, je le tins 
ferme jusqu'à ce que mes gens accourussent à mon aide. Si je 
n'avais pas fait cela si lestement, mon cheval m^aurait infaillible- 
ment cassé le col. Cette aventure a fait un tel bruit à la Cour que, 
pendant deux jours, on n'a pas parlé d'autre chose. Ici on trans- 
fonne la moindre bagatelle en une grosse affaire. 

En 1697, il lui arriva un accident plus grave, à Fresne. 

Je vais vous raconter, écrit-elle, ce qui m'est arrivé. Il y a un 
mois, je tas avec M. le Dauphin à la chasse du loup. Il avait plu, le 
terrain était glissant. Nous avions cherché un loup durant deux 
heures, et, ne le trouvant pas, nous nous rendîmes dans une autre 
enceinte où nous comptions en trouver un. Au moment où nous 
suivions un sentier, il en part un presque devant mon cheval qui 
s'emporte et se dresse sur ses deux pieds de derrière ; il glisse et 
s'abat sur le côté droit ; mon coude rencontre une grosse pierre et 
je me démis l'os. 

On conduisit aussitôt la pauvre duchesse chez un habile 
rebouteur du voisinage. Il lui remit le bras sans difficulté, et 
la Palatine revint à Saint-Cloud presque sans souffrir. Aus- 
sitôt arrivée, les chirurgiens examinèrent son mal, lui atta- 
chèrent le bras et la firent tant souffrir, qu'un mois, après sa 
main était encore enflée, qu'elle ne pouvait remuer le poi- 
gnet, ni porter la main à la bouche. « Je crois, dit la Pala- 
tine, qu'ils éprouvaient un peu de jalousie de ce que le 
pauvre paysan avait si bien opéré. » 

Le 9 août 4704, à Marly, le duc de Bourgogne se blessa 



Digitized by 



Google 



190 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

grièyement à la main, et sans son gant la pierre à fusil lui 
aurait coupé le tendon. 

Le 30 octobre 4713, TBlecteur de Bavière, notre allié alors 
réfugié à la Cour de Versailles, fut renversé par son cheval, 
et le pommeau de son épée lui enfonça une c6te^ 

Je ne parle pas des chutes de la duchesse de Berry, 11 me 
tarde de finir par Taccident le plus grave de tous. Le duc 
de Berry qui s'était déjà blessé trois fols *, et qui avait crevé 
un œil à Monsieur le Duc ', se blessa de nouveau en 47U et 
en mourut. 

Un peu avant sa mort, le pauvre duc de Berry, écrit la Palatine, 
qui Taimait beaucoup, a avoué que c'était lui-môme qui en était 
cause ; car le jeudi précédent, c'est-à-dire huit jours auparavant, 
comme il chassait au bois dont une petite pluie fine avait rendu le 
terrain humide, son cheval glissa des pieds de devant, n le retint 
avec force, et le cheval se releva si brusquement, que le ponomeau 
de la selle atteignit le duc de Berry entre la poitrine etTestomac. Il 
ressentit sur le coup une vive douleur, mais il ne dit rien. Le môme 
soir il fit du sang, et défendit à son valet de chambre d'en parler. . . 
et le samedi il alla à la chasse. Ce môme jour, un paysan, qui 
avait vu le coup que le prince avait reçu, demanda à un des gens 
du Roi : « Comment se porte M. le duc de Berry ? — Fort bien, 
répondit l'autre, car il court le loup, aujourd'hui. — Si cela est 
qu'il se porte bien, dit le paysan, il faut que les princes aient les 
os plus durs que nous autres paysans, car je lui vis recevoir un 
coup jeudi à la chasse, en relevant son cheval, dont trois paysans 
en seraient crevés ^. » 

Louis XV allait à la chasse, sans l'aimer de passion comme 
l'aimait Louis XIV ; et dans la seconde moitié de son règne, 
ce plaisir passa au second rang. On sait pourquoi. En mars 
4746, nous le voyons courre le cerf avec Mesdames et la Pom- 
padour ». Le Dauphin, fils de Louis XV, n'avait aucun goût 
I>our la chasse. Mesdames y trouvaient quelque plaisir. 
Madame Adélaïde surtout, qui était bien faite, avait l'air 



* Danobau. 

* Le 7 juin 1704, le 9 août de la môme année, et le 18 septembre 1705 
(Darobau). 

* Le 30 février 1712. 

* En français dans l'original. — letires nouvelles et inéditu de la prin 
eetne Palatine, édition A. Rolland» p. 370. 

' LimiBs. 



Digitized by 



Google 



LA VÉNERIE 191 

l^er et était parfaitement bien à cheval ^ De 1732 à 4749, 
Louis XY prit toutefois 3000 cerfs. Un autre document nous 
apprend que, de 1743 à 1774, il prit 6400 cerfs ; en 1748, il en 
avait forcé 181. 

Le duc de Luynes donne, en 1737, de curieux détails sur la 
Vénerie de ce temps *. Elle coûtait alors plus de 200,000 
livres. Le Roi avait trois meutes, ce qui lui permettait de 
chasser tous les jours ou de prendre, le même jour, toujours 
deux cerfs et quelquefois trois. Les chevaux venaient d'An- 
gleterre et coûtaient 1000 livres pièce, tandis que du temps 
de M. de la Rochefoucauld on les achetait 3 ou 400 livres, 
t n y avoit, continue le duc de Luynes, un marché pour 
des jeunes chiens de Normandie, avec un gentilhomme à 
qui le Roi donnoit 4000 francs. On lui envoyoit toutes les 
lices pleines, et il fournissoit tous les jeunes chiens. M. le 
comte de Toulouse vient de faire un marché à peu près 
semblable avec un gentilhomme de Normandie, mais seu- 
lement pour douze jeunes chiens ou lices à choisir tous les 
ans, pour lesquels le Roi lui donnera 1500 livres. » 

En même temps, Louis XY fit bâtir par un de ses archi- 
tectes, DeTEspée, sur le dessin de Gabriel, un chenil pour les 
jeunes chiens. Ce nouveau chenil était situé à rentrée de 
Versailles, du c6té de Sceaux. 

Louis XY fit aussi construire par Gabriel, en 1756, le 
rendez-vous de chasse de Saiot-Hubert, à 5 lieues de Ver- 
sailles, entre la forêt de Rambouillet et celle de Saint-Léger'. 
Louis XVI aimait beaucoup cette maison. C'est encore à 
Louis XV qu'on doit les pavillons du Butard*, de Verrières * 
et de Fausse-Repose. Louis XVI fit bâtir, en 1778, le pavillon 
des coteaux de Jouy, au-dessus du Pont-Golbert ^. 

Louis XVI était un ardent chasseur. Il a tenu un journal 
très-succinct des faits principaux de sa vie, allant du 



' LUYNM. 1745, t. VI, p. 377. 

" T. 1. p. m. 

* Voir aa Musée, le tableau de P.-D. Martin représentant le château de 
Saint- Hubert. 

^ Bâti en 1750. 

' Bâti peu après 1750. 

• DTauvillb, Traité de la Vénerie, 1788, p. 301. 



Digitized by 



Google 



192 LE CUATEAU DE VERSAILLES 

4«r janvier 4766 au 31 juillet 4792, dans lequel la chasse 
occupe une place Importante. Nous y trouvons que, de 4774 
à 1787, Louis XVI a tué 4274 cerfs et 489,254 pièces de gibier 
de toutes sortes '. Marie- Antoinette aimait à suivre la chasse 
à cheval. 

Depuis la Révolution, les domaines de Versailles et de 
Marly n'ont plus été que les théâtres de simples chasses au 
rabat. 



*■ Le journal de Louis XVI a été publié en 1873, en 1 vol. in-lS, par 
M. Kicolardot. 



Digitized by 



Google 



TROISIÈME PABTIE 



JARDIN, PARCS ET POTAGER 



T. II. 13 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by 



Google 



Digitized by VjOOQIC 




Digitized by VjOOQIC 



I 



^ j^y./-^'.:"^ V.::: :;- 

• I i'||'''t "•,.::,'•••"'■:••'■,■ ■• ■ •' 



/ 






„• i 



'3. 






H u r*: 






s '■-.■■''■"V* 






. * 



■ f 



■' .^ 



. J 



Digitized by VjOOQIC 




Digitized by VjOOQIC 




HeliQçr frlmp E.ChaxrevTc.Pana 



Digitized by VjOOQIC 




Digitized by VjOOQIC 




HèJiOgT. Sclmp E.CharTrTTc.Pajnn. 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 






CHAPITRE I 

LE JARDIN 

I 
HISTOIRE 



Nous avons déjà dit que le dessin du jardin' de Versailles 
n'était pas, comme on le répète sans cesse et sans preuve, de 
Le Nôtre; que le plan était de Lemerder et de Jacques 
Boyceau. Leur œuvre si remarquable fut conservée par 
Louis xrv, qui se contenta de la compléter et de la rendre 
plus belle encore par de nouvelles fontaines richement 
décorées de groupes de marbre ou de bronze, et par la créa- 
tion de bosquets de formes élégantes et variées, ornés de 
sculptures, de balustrades de fer doré, de yases et d*eaux 
jaillissantes. 

Dès 466^, le Roi commença les travaux d'embellissement 
du jardin '. La grotte de Thétis, œuvre de Pierre de Fran- 

* Sons Louis XIII on appelait Pare ou Ptiit parc l'enBeinble des doiue 
massifs boisés eontenns dans le Jardin. 

* Noos avons, poor suivre Thistoire de la formation dn jardin, quatre 
doeomflnts authentiques qui nous sont donnés par les plans de la Chalco- 
graphie. Le n^ 2973, sans date, est le plus ancien et est certainement de 
1«64 oo 1665; ^ le n^ 2972, par Lapointe est de 1668 (j'ai trouvé cette date 
dans les Comptet du BâtmênU), et il est semblable à un plan manuscrit de 
1668 conservé au Cabinet des Estampes ; — le n^ 2975 est de 1674 et a été 
gravé par Israfil Silvestre ; — le n<» 2970 est de 1680 et est aussi d'Israël 



Digitized by 



Google 



196 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

cine S et le petit château de la Ménagerie me paraissent 
être les premiers ouvrages entrepris. Claude Perrault, ar- 
chitecte habile quoi qu'en dise Boileau, dessina en 4664 le 
parterre du Nord. En 1666, on faisait subir au Fer^à-cheval 
la plus heureuse transformation, en remplaçant ses allées 
en pente par un grand perron et deux escaliers*. C'est 
une des premières œuvres de Le Nôtre qui, dès 4667 ', était 
contrôleur général des Bâtiments du Roi ^. 

André Le Nôtre mérite d'arrêter notre attention. Louis XIV 
le trouva avec Levau, Lebrun et La Quintinie chez Fouquet, 
au château de Vaux, dont il avait dessiné le jardin ; il le prit 
à son service et lui confia le soin d'embellir ses jardins de 
Versailles. Jusqu'à l'invasion du goût chinois, dit genre an- 
glais, les jardins de Le Nôtre à Versailles, Trianon, Clagny, 
Saint-Cloud, Marly, Chantilly, Meudon *, Sceaux, au palais 
des Tuileries, la terrasse de Saint-Germain et le parterre du 
Tibre à Fontainebleau jouirent d'une célébrité aussi éclatante 
que méritée. Le Nôtre avait fait du jardin français un modèle 
qu'on imitait partout. Lorsqu'il alla en Italie, en 4678-79, 
où Louis XIV l'envoyait chercher de nouvelles inspirations, 
Le Nôtre dessina à Rome les jardins de la villa Ludovisi 
et ceux du Quirinal, du Vatican et de la Villa Albani, qui 



Silvestre. — Viennent ensuite : le plan de Girard, gravé en 1714, les plans 
manuscrits, à grande échelle, du géomètre Dubois, de 1732 ; les plans de 
l'abbé de la Grive (Chalcographie, n^»* 2971 et 3039), de 1746 et 1753, le plan 
de J.-B. Bourdiu (1768), charmante aquarelle dédiée à Madame Victoire et 
conservée à la Bibliothèque de Versailles. 

- Le premier de ces plans donne la disposition du jardin faite par 
J. Boyceau, en 19 grands bocages ou massifs, et une orangerie ; les suivants 
indiquent les diverses traDsformations des bosquets et des parterres, et la 
création successive des fontaines. 

' Intendant de la conduite et mouvement des eaux et fontaines du Roi. 

' L'estampe de Silvestre gravée en 1674 (n® 2544 de la Chalcographie) et 
représentant la vue du ch&teau de Versailles du côté des jardins, donne un 
projet de décoration du mur de soutènement du Fer-à*«heval, où Ton devait 
pratiquer dix-sept niches ornées de sculptures et de Jets d'eau. 

• Voir tome I*', page 90. 

* Les Complet des Bâtiments mentionnent plus d'une fois les gratifica- 
tions de 3000 livres que Le Nôtre recevait pour < ses soins à la conduite des 
jardins >, et «en considération des services quHl a rendus. • 

' Les jardins de Meudon sont l'une des œuvres les plus parfaites de 
Le Nôtre; en effet, il avait eu toute liberté pour les faire (Voir DAifQBA.n, 
K Juin 1695). 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 197 

augmentèrent encore sa réputation. Il travailla non seule- 
ment à Rome, mais il ût le dessin du jardin d'Oranien- 
bourg pour rélecteur de Brandebourg, et celui du parc de 
Eensington en Angleterre. 

De toutes les appréciations que Ton a faites du talent et du 
goût de Le Nôtre, celle que nous trouvons dans Texcellent 
opuscule de M. Délerot ' nous parait la plus juste. Après avoir 
parlé du cbangement que Tarcbitecte anglais Kent avait mis 
à la mode dans le tracé des jardins au xviii* siècle, M. Dé- 
lerot dit : « C'est une lettre de la Nouvelle Héloïse qui donna 
le signal public de cette transformation du goût, favorisée 
par les dispositions du temps pour Timilation de l'Angleterre. 
Longtemps l'Angleterre avait, elle aussi, eu le culte de la 
symétrie, qu'elle avait même poussé bien plus loin que nous. 
Ce qu'on reproche toujours avec le plus d'ironie à Le Nôtre, 
c'est d'avoir taillé arbitrairement des ifs et des buis ; le 
reproche est bien injuste, car, au contraire. Le Nôtre, sur ce 
point, a été un réformateur ; il a exclu sévèrement de ses 
jardins les fantaisies de ce genre. Dans toute l'Europe on 
trouvait les arbres verts découpés en oiseaux, en chasseurs, 
en navires^ en instruments de musique, etc. Ces puérilités 
remontaient à la plus haute antiquité. Pline les avait admises 
dans ses domaines. Le goût pur de Le Nôtre les fit dispa- 
raître. Son génie a en effet les qualités qui recommanderont 
toujours l'art de son siècle : il aime la régularité, l'unité 
majestueuse, la richesse, mais aussi le bon sens et la raison. 
Le Nôtre a exactement les mérites de Boileau. » 

Louis XIV aimait le talent de Le Nôtre, et surtout l'homme 
modeste, honnête, franc, dévoué et enthousiaste de son art ; 
il l'ennoblit et lui donna l'ordre de saint Michel *. Quelque 
temps après. Le Nôtre donnait au Roi son cabinet, c'est-à-dire 
sa belle collection de tableaux et de bronzes, dont Seignelay 
avait offert autrefois 80,000 livres. Le cabinet de Le Nôtre fut 
placé dans la petite galerie de l'appartement du Roi, au milieu 
des « raretés » les plus précieuses de la collection royale '. 



^ Ce guê les poètes ont dit de Versailles, iQ~12, 1870. 

* Dakqbau, 20 avril 1693. 

* Damobau, 16 mai 1603, et Mercwre Galant, mai, p. 296. 



Digitized by 



Google 



198 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Pour compléter Téloge de Le Nôtre, il faut encore lire quel- 
ques lignes de Saint-Simon et de Dangeau. 

« Le Nôtre mourut en 4700, après avoir vécu quatre-vingt- 
sept ans dans une santé parfaile, avec sa tète et toute la 
justesse et le bon goût de sa capacité ; illustre pour avoir le 
premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui 
décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation 
de ceux d'Italie qui, en effet, ne sont plus rien en comparai- 
son, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d'Italie 
apprendre et admirer ici. Le Nôtre avoit une probité, une 
exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de 
tout le monde ^ » — a Le Roi aimoit à le voir et à le faire cau- 
ser. Il y a environ un mois qu'il vint ici [à Marly); le Roi le fit 
mettre dans une chaise roulante comme la sienne. Il le pro- 
mena par tous les jardins, et M. Le Nôtre disoit : « Ah 1 mon 
pauvre père, si tu vivois et que tu puisses voir un pauvre 
jardinier comme ton fils se promener en chaise à côté du plus 
grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie *. » 

La Font de Saint-Yenne • raconte ainsi les premières rela- 
tions de Louis XIV avec Le Nôtre. 

Louis XIV ayant enfin choisi Versailles pour son séjour ordi- 
nairei je destinai ^ les sieurs Mansart et Le Nôtre à en f^e une 
habitation digne de nos rois. Dès que ce dernier eut tracé ses idées 
sur ce terrain ingrat, il engagea Louis XIV à venir sur les lieux 
pour juger de la distribution de ses principales parties et de leurs 
omemens. Il commença par les deux pièces d'eau qui sont sur la 
terrasse au pied du chftteau et leurs magnifiques décorations. Be là 
il lui expliqua son idée pour la double rampe en forme de fer ài 
oheyal qui est en foce du milieu du bâtiment, ornée d'ifs et de sta- 
tues, et lui détailla toutes* les pièces qui dévoient enrichir l'espace 
qu'elle renferme. Il l'amena ensuite par Tallée du tapis vert à cette 
grande place où se voit la tôte du canal dont il lui exposa la lon- 
gueur terminée par une croisée, aux deux extrémités de laquelle il 
plaça Trianon et la Ménagerie. 

^ Saint-Siuon, II, 426. 

* Dangeau, 13 septembre 1700. — Le Nôtre avait un logemeut aax 
Tuileries, et, à Versailles, un bel appartement au Grand -Commun 
(Danobau, VIII. 141). 11 fut remplacé comme contrôleur général des bâti- 
ments et dessinateur des jardins de Sa Majesté par son neveu Desgots. 
Le Nôtre mourut en septembre 1700, ûgé de quatre-vingt-sept ans. 

* rombre du Grand Colhert, 1752, in-12, p. 55-57. 

* C'est Colbert qui est censé parler. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 199 

Louis XIV, à chaque grande pièce dont Le Nôtre lui marquoit la 
position et décriyoit les beautés qui lui étoient destinées, Tinter- 
rompoit en lui disant : « Le Nôtre, je vous donne vingt mille francs. » 
Cette magnifique approbation fut si souvent répétée, qu'elle fâcha 
cet homme dont la grande âme étolt aussi noble et aussi désinté- 
ressée que celle de son maître étoit généreuse. Il s'arrêta à la qua- 
trième interruption, et lui dit brusquement : « Sire, V. M. n*en 
saura pas davantage, je la ruinerois. » 

On se souvient que Louis XIII n'avait fait que les deux 
bosquets du Dauphin et de la Girandole; le reste du jardin se 
composait de ces massifs boisés qui déplaisaient à Le Nôtre ^ 
et que nous trouvons indiqués, ainsi que les allées qui les 
séparent, sur le tableau n<> 765 et sur le plan de Lapointe. Dès 

4667, Le Nôtre commença à transformer ces « forêts » en 
bosquets *. 

Les premiers, le Théâtre^Bau (1667-73), le Labyrinthe, avec 
ses animaux en couleur représentant les fables d'Esope 
(4667-74), eiVEtoUe (1667-68), étaient assez avancés, en 4668, 
pour pouvoir servir à la fête donnée par le Roi en cette 
année'. En 4667, Jacques Houzeau sculptait les premiers 
termes du jardin. La môme année, on commença, à creuser le 
Orand'Canal, achevé en 4674, quoiqu'on ait encore travaillé 
plusieurs années après aux embellissements de ses extré- 
mités. Le tableau n^ 765, qui est de 4667, et peut-être de 

4668, nous montre le Canal ayant déjà la forme d'une croix, 
alors assez petite. 

En 4668, Claude Perrault fit VAllée-d'Eau avec la Cascade et 
la Pyramide, décorées de plombs dorés. L'allée fut bordée 
d'ifs plantés dans des vases de cuivre, et de fontaines ornées 
de groupes d'enfants en bronze, fondus par Duval, le fondeur 
le plus célèbre avant les Keller. Si l'on veut juger de l'eflet de 

^ On lit dans le Mercure Galant (septembre 1700, p. 278-281) :^ • Il ne 
laissoit pas autant de couyert dans les jardina dont il ordonnoit qu'auroient* 
souhaité de certaines gens; mais il ne pouyoit soufitir les vues bornées, et 
ne trouToit pas que les beaux jardins dussent entièrement ressembler à 
des forêts. » 

' A l'exception de la Colonnade, de VObéliêgue et des seconds Bains 
^Apollon, œuvres de Mansart, tous les bosquets, à la mort de Louis XIV, 
étaient de Le Nôtre. 

' Voir le plan manuscrit conservé au cabinet des Estampes, Topographie, 
Versailles, vol. X. 



Digitized by 



Google 



200 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

cette allée splendide, comprise entre les bassins de la Siriné 
et du Dragon^ de ses fontaines et de ses eaux, il faut voir la 
gravure de Sylvestre * ; il est impossible, croyons-nous, de 
pousser plus loin Télégance d'une décoration, qu*on essayerait 
vainement de décrire. En 4668, on élargit la Grande- Allée ou 
Allée-Royale, et on la borda d'ifs, de vases et de statues de 
marbre (4674-87). Le Nôtre y planta de grands arbres venus de 
Gompiègne, ce qui ne s'était encore jamais vu* ; aussi, en 
parlant de ce fait et des nombreux orangers plantés en terre, 
le Mercure était-il autorisé à dire que Le Nôtre faisait « des 
miracles dans ces superbes jardins ». La même année, Gas- 
pard et Baltbazar Marsy commencèrent les figures du bassin 
de Laione^ et Tuby le groupe du Char d'Apollon ou du Soleil 
(1668-70). 

Le soleil était partout représenté à Versailles et tenait la 
première place dans ce nouvel Olympe. C'était le symbole de 
Louis XIV, qui finit, à force d'orgueil de son côté, et de ser- 
I vilité de la part des courtisans, par devenir une sorte de 
demi-dieu et l'objet d'une espèce de culte. Deux poëmes, 
œuvres de Denis et de Monicart, sont au nombre des 
plus curieux témoignages de cette adoration du Grand Roi, 
qui s'était établie peu à peu et avait succédé à l'antique res- 
pect qu'on rendait à la majesté royale. Denis était le direc- 
teur des eaux du jardin, le commandant des fontaines, comme 
on disait alors, et l'adjoint de Francine ; devenu vieux, il 

* crut devoir consacrer ses derniers jours à décrire Versailles, 
Trianon et leurs jardins. Il composa donc un po€me descrip- 
tif, détestable en tant que poésie, mais très-précieux comme 
source de renseignements exacts. Ses vers, quelquefois boi- 
teux et toujours plats, expriment une adulation prodigieuse, 
que la sincérité de l'auteur et son dévouement à la gloire du 
Roi peuvent seuls justifier '. Quant à Monicart, il se donna la 

• tâcbe de composer 48 volumes de 40,000 vers chacun ; mais 



* N° 2546 de la Chalcographie. 

* Mercure Galant, 1673. I, 121. — Saint-Simok. 

* Le poôme de Denis est resté manuscrit et se trouve à la bibliothèque 
nationale ; la bibliothèque de Versailles en possède une copie. — Voir 
aussi la Deseriptiùn du parc par le P. Bouhours, dans : Recueil de 9€r$ 
chouis, 170t, in-12, p. 310-322. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 201 

les deux premiers seuls ont été publiés, avec traduction 
latine et de nombreuses gravures, sous le titre de Vei*sailles 
immortalisé, Monicart destinait son ouvrage à former un 
cours complet de m^'thologie et d'histoire à Tusage du jeune 
roi Louis XV. 

Pendant ce temps, Pierre de Francine et son adjoint Denis 
plaçaient les conduites d*eau pour le service des bassins, des 
bosquets, des cascades et des jets d'eau, qui furent au nombre 
de 1400 après Tachèvement du jardin, et dont la plus grande 
X>artie jouaient tous les jours de dix heures du matin à huit 
heures du soir. Toutes les eaux n'allaient à la fois que rare- 
ment '. 

Le Mercure Oalant de 4673 « nous apprend aussi que Fran- 
cine faisait faire aux eaux des choses qui surpassent rima- 
gînation, témoins le Marais, VArbre, la Montagne d'eau, le 
Théâtre, « où les changemens de décorations d'eau sont aussi 
fréquens que ceux des pièces de machines qui en sont les 
plus remplies. » Chaque année le Roi dépensait des sommes 
considérables pour les conduites et les fontaines; en 1675, 
Francine recevait 42,000 livres de gratification a pour les 
soins particuliers qu'il avoit pris des fontaines de Versailles. » 

L'eau était alors fournie aux réservoirs du jardin par 
Fétang de Clagny, qui arrivait jusqu'au pied de ces réser- 
voirs ; quatre pompes faisaient monter l'eau de l'étang. Ce 
système fut remplacé plus tard, après l'achèvement des 
rigoles et des aqueducs établis sur le plateau Satory-Ram- 
bouillet pour amener à Versailles les eaux de pluie et des 
étangs recueillies sur le plateau. 

Les fontaines achevées par les maçons, les glaises posées 
par Jean Bette', les ciments appliqués par Duez, autre 
ouvrier très-habile, arrivaient les marbriers avec les beaux 
marbres des Pyrénées, du Languedoc, d'Italie et de Grèce, 
puis les sculpteurs, les fondeurs, les doreurs, le rocailleur 



* Blonbbl, Architeeutre françoise, IV, 104, 

• Tome 1", page 121. 

' Très-boD ouvrier flamand qui a fait tous les ouvrages de Versailles ; il 
mourat en 1677, laissant son nom, altéré il est vrai, à l'un des bassins du 
parc (rétervoir des Gimbettes). — Voir Lettres, Instruetions et Mémoires dû 
Collert, V, 37». 



Digitized by 



Google 



202 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Bertbier, le serrurier Delobel, qui exécutait les ouvrages 
de serrurerie décorative en fer ciselé et dérègles ferblan- 
tiers Gascoin et Guillois, qai faisaient les roseaux, les bou- 
quets en feuilles de cuivre et les autres ouvrages de laiton et 
de fer-blanc destinés à Tornement des fontaines, et Bailly, 
qui peignait ces ornements K 

En 4670-76, on fit le bosquet du Marais^ dont le dessin fut 
donné par M"® de Montespan. En 1674, ce fut le tour des 
bosquets de Y Amphithéâtre ou Théâtre-d'Bau (le Rond-Vert), 
et delà Salle-^es-Festins (4674-78), dans laquelle on planta 
5000 érables*. La Montagne^ Eau fut établie dans VÉtoile. 
On créa ensuite les bassins de Céris et de Flore (4672-75), le 
Miroir (4672). et le parterre d'Eau (4672-82)*. Ce parterre 
était établi entre la terrasse du cbâteau et le grand perron 
qui conduit à Latone, sur remplacement occupé actuellement 
par les deux bassins ornés des bronzes de Keller. Il se com- 
posait d'un vaste bassin entouré d'une large broderie aux 
contours intérieurs irréguliers ; c'est bien un parterre, sui- 
vant le nom de l'époque, avec un mélange de broderies et 
d'eau qui justifie son nom. On le voit représenté sur une 
gravure d'Israël Silvestre, datée de 4682^. Le parterre avait 
5 jets d'eau ; il était bordé de vases en cuivre cbargés de 
fleurs ; on avait placé un grand globe dans l'un de ses ren- 
trants du côté du perron, et on avait fait exécuter, de 4674 à 
4684, 24 figures de marbre blanc par vingt sculpteurs pour dé- 
corer ce parterre. Mais à peine acbevé, Louis XIV le remplaça 
par les bassins actuels. 

Des 4673 à 4677, Le Nôtre construisit le bassin de Bacchus; 
de 4674 à 4683, on fit VUe-Boyale ^ ; de 4675 à 4679, le bassin 
de Saturne; en 1675 et 1676, la fontaine d'Encelade^ dont les 



' Bailly était aussi chargé de Tentretien de ces peintures. 

* C'est aujourd'hui V Obélisque ou les Cent-Tuyauœ. 

* Le parterre d*Eau de 1672 remplaça un autre parterre d^Eau, composé 
d'un grand bassin cantonné de quatre petits bassins, et qui est représenté 
sur le tableau n^ 727 du musée de Versailles. 

^ Cette estampe de la Chalcographie porte le numéro 2548 et a pour titre 
Vue du château de Versailles et des deua ailes du côté des jardins. 

* Aujourd'hui le jardin du Roi. 



Diaitized by 



Google 



LE JARDIN 203 

rochers de grès furent amenés, en 1676^ de Grosrouvres ^ 
Bn 1677, on commença le bosquet de rArc-de-Triomphe et sa 
fontaine (1677-83), et le bosquet des Trois-Fontaines, dans 
leq[uel, par exception, il n*y avait pas de sculptures. 

En 1678, Mansart commença la nouvelle orangerie, achevée 
en 1687. 

En 4679, on fit les premiers travaux du grand hassin de 
Heptune^ gui fût terminé en 1684, mais dont la décoration 
sculpturale, que nous voyons aujourd'hui, ne date que de 
Louis XV. 

Ce fut aussi en 1679 que Ton entreprit les travaux de la 
pUee d'eau des Suisses, terminée en 4683 ; cependant en 4687 
on l'agrandit considérahlement. Un grand étang couvrait 
alors la partie centrale de remplacement de la pièce d*eau 
et le Potager actuel ; on comhla la partie de Fétang où Ton 
devait établir le Potager avec les terres enlevées à la pièce 
d*eau. Ces grands travaux furent exécutés à prix d'ar- 
gent par le régiment des Gardes suisses. La « grande pièce 
d^eau >j comme on disait alors, fut bordée de beaux glacis 
de gazon et d'allées d'arbres ; à sa droite on dressa le Mail 
(4679-82], qui donne encore son nom à la plaine voisine. 

On plaça en 4688, au bout de la pièce d'eau, la statue de 
Curtius se jetant dans les flammes. 

Cette statue équestre, dernière œuvre du fameux sculpteur 
romain Le Bernin, représentait d'abord Louis XIV gravissant 
la montagne de la Gloire. Elle était arrivée à Paris sur un 
petit bâtiment hollandais, que tout le monde allait voir *. 
Quand elle fut à Versailles et que le Roi la vit, dans TOrange- 
rie, en 1685, il la trouva si mal faite, qu'il voulut la faire bri- 
ser', mais il revint sur cette résolution, et Girardon fut chargé 
de modifier l'œuvre du Bernin. Il changea les traits du visage 
et sculpta des flammes dans la masse du rocher, de façon 
que Louis XIV devint un Curtius se précipitant dans un 
gouffre pour apaiser les dieux irrités. La statue ainsi trans- 
formée fut placée d'abord au pourtour du bassin de Neptune ; 

* Village près de MontfortrrAmaury. — En 1673 on avait amené des 
grée de Fontainebleau. 

* Da27GBau, 1685, 10 mars. 

' Damobau, U novembre 1685. 



Digitized by 



Google 



204 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ell6 en fut enlevée et mise à la pièce d'eau des Suisses, en 
1688, à Tarrivée de Rome de la Renommée de Guidi qui la 
remplaça. 

En 4680, on commença la Salle-de-Bal (4680-83), dont les 
rocailles, récemment restaurées par les soins de M. Questel, 
étaient rœuvre de Berlhier. En 4683, on fit enlever à Vaux 
douze termes de marbre qui furent placés à Versailles ; ils 
avaient été exécutés par divers sculpteurs d'après les dessins 
du Poussin, et se trouvent aujourd'hui dans les deux quin- 
conces. 

En 4864, on fit les deux grands bassins du parterre 
d'Eau actuel, que Ton décora des belles statues de fleuves 
fondues par Keller ' et de groupes d'enfants fondus par 
Bonvallet, Roger et Taubin (4688). En 4685, on acheta à 
Puget l'Andromède 44,500 livres, et on la plaça à rentrée de 
l'Allée-Royale, où elle avait pour pendant le Milon de Crotone, 
autre œuvre excellente du Puget. Les Comptes des Bâtiments 
nous apprennent qu'on la faisait garder par un sergent 
nommé Gottard *. En 4688, Mansart termina la Colonnade, à 
propos de laquelle Le Nôtre lança une boutade à Louis XIV, 
qui lui montrait la nouvelle construction et lui demandait 
son avis : « Eh bien, Sire, que voulez- vous que je vous dise? 
D'un maçon vous avez fait un jardinier, il vous a donné un 
plat de son métier. « Le Roi se tut, ajoute Saint-Simon, et 
chacun sourit ; » et il éloit vrai que ce morceau d'architec- 
ture, qui n'étoit rien moins qu'une fontaine et qui la vou- 
loit être, étoit fort déplacé dans un jardin. » 

Mansart avait complètement remplacé Le Nôtre, et le jardin 
n'y avait pas gagné. « Le Nôtre, sur les fins, dit Dangeau ', 
avoit eu sujet de se plaindre de M. de Louvois, qui lui avoit 
préféré Mansart. » 

Enfin, vers 1688, après vingt-six ans d'efforts et de dépen- 



* Relier faisait ses foutes à rÂrsenal ; il employait de la monnaie de 
Suède pour avoir de beau cuivre [Comptes des BàtitnentSj 1686 et années 
suivantes). 

' Les statues étaient sans cesse mutilées ou dégradées. Il me parait 
probable que le sergent fut cbargé de garder l'Andromède en attendant 
qu'elle fût placée sur son piédestal. 

* T. V, p. 215, année 1695. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 205 

ses, le jardin était achevé et dans toute sa splendeur. Les 
étrangers étaient émerveillés de sa beauté et de ses eaux. 
Les ambassadeurs de Siam ne pouvaient croire qu'on eût pu 
mettre tant d*or, de bronze et de marbre dans un jardin. 
Lister, le médecin anglais qui accompagnait l'ambassadeur 
d'Angleterre, en 4698*. écrivit dans sa relation: « Les jardins 
sont une province entière dessinée en allées, en promenades, 
en fontaines, en canaux, et de toutes parts ornée des chefs* 
d'œuvre de Tart ancien et moderne. » 

A en juger par ce qui en reste encore, ce devait être alors 
une incomparable merveille, avec ses fontaines, ses UOO jets 
d'eau, ses marbres, ses bronzes, ses plombs dorés, ses vases, 
ses gondoles dorées, dans tout Téclat de leur nouveauté. On 
s'en fait à peu près l'idée en voyant les gravures du temps, 
les dessins du Cabinet des Estampes^, les tableaux deCotelle, 
d'AUegrain et des Martin, et en lisant les descriptions du 
Mercure Galant, de Félibien et de Piganiol de la Force, dont il 
faut bien se contenter aujourd'hui. Mais le jardin a déjà vécu 
deux siècles, et c'est aussi une merveille que, dans ce pays 
de destruction obstinée, il existe encore. Il a fallu qu'il ait 
été bien beau et bien somptueux, pour avoir frappé à ce 
point les esprits, que ni les révolutions, ni les architectes 
systématiques n'aient osé y porter leurs mains ravageuses. 

Les allées étaient blanches, c'est-à-dire sablées, ou vertes, 
c'est-à-dire gazonnées avec un sentier à droite et à gauche. 
Elles étaient bordées de charmilles et de palissades de 45 
à 20 mètres de hauteur *, dans lesquelles on pratiquait des 



* Voyage de Lister à Paru en 4698, ia-Â*', 1873 (Société des Bibliophiles). 

' Topographie^ VereailleSt yolumes XII et XIII. Ces Tolomefl renfer- 
ment un grand nombre des dessins, croquis et projets de T A.rc-de-Triomphe, 
des Trois-FoDtaines, du Marais, des Dômes, du Tbéfltre-d'Eau, de TEloile, 
de rObélisque et de l'Orangerie. Quelques-uns de ces dessins, à la san- 
guine ou à Tencre de Chine, sont œuvres de maîtres. 

* • Toutes les charmilles qui formoient les bosquets ayoient péri en partie 
par le grand hiver de 1709 et par leur ancienneté ; eUes auroient pu être 
rétablies. Mais après que Louis XV eut quitté les Tuileries pour Versailles, 
on les détruisit entièrement, soit par Tépargne de leur entretien, soit par 
Tamour du bon ordre et pour empêcher les indécences que Tépaisseur de 
ees charmilles occasionnoit. Ce changement a diminué considérablement la 
beauté et la variété du dessin de l'intérieur de ce jardin. • (La Font db 
Saixtt-Tbnnb, F Ombre du grand CoJhert, p. 5t.) 



Digitized by 



Google 



206 LE CHATEAT3 DE VERSAILLES 

niches où Ton plaçait des vases, des statues et des bancs ' ; 
elles étaient quelquefois percées en arcades et en portiques. 
Partout il y avait des décorations de verdure ; partout les 
arbres étaient taillés en formes diverses, en pyramides allon- 
gées, en caisses avec Tarbre en boule. Les bosquets étaient de 
petits bois percés d'allées disposées suivant diverses combi- 
naisons, en étoile par exemple, avec une salle au milieu, bor- 
dée de charmilles, tapissée dé gazon, décorée d*une fontaine, 
de jets d^eau, des tatues et de mille ornements de marbre, de 
bronze, de cuivre, de fer doré, etc. 

Dans les plantations du jardin, Louis XIV ne se contentait 
pas de n'avoir que de jeunes arbres ; sur certains points, 
il voulait obtenir un résultat immédiat et ne pas attendre 
de longues années. Plus d*une fois, en 4680 notamment, on 
transplanta de gros arbres ; on en ût venir de Gompiègne ; 
on apporta de Flandre des ormes et des tilleuls ; des mon- . 
tagnes du Dauphiné, des épicéas ; des forêts de la Norman- 
die, des ifs (4674); en 4688, on acheta, dans TArtois, au prix 
de 16,949 livres, 25,000 arbres qui furent amenés en voiture, 
malgré les difficultés du transport sur des routes partout 
détestables et souvent défoncées. La même année on planta 
des marronniers d'Inde. Le directeur des plants d'arbres des 
avenues et parcs de Versailles était, en 4670, le sieur Ballon. 

Une armée de sculpteurs avait été employée, sous la direc- 
tion de Lebrun et de Mignard*, à la décoration du jardin, qui 
était devenu un nouvel Olympe. La mythologie gréco- 
romaine s'y déployait pompeusement ; mais le bon sens 
populaire, doublé de son ignorance, a changé les noms de 
plusieurs groupes. Ainsi le char d'Apollon est devenu le char 
embourbé ; le groupe de Latone, la tHim des grenouilles: En- 
celade, le géant. 

Vers 4684, la décoration sculpturale du jardin était à peu 
près terminée, car on lit dans Dangeau, à la date du 9 juin 



^ Girardon avait fait 180 consoles dn liais pour porter les bancs, au prix 
de tO liTres chacune. 

* Bn 1^, Mignard recevait 3000 livres de gratification en considération 
du soin qu*il avait pris de conduire les sculpteurs qui avaient travaillé pour 
le service de Sa Majesté en 1684. — En 1685, nous trouvons Legros ezéco* 
tant une statue d'après un dessin de Mignard. 



Digitized by 



Google 



LE JABBIN 



207 



1684 : - A son retour de Chantilly, le Roi trouva beaucoup 
d'embellissemens nouveaux dans les jardins, surtout par un 
grand nomt)re de statues. » 

Voici maintenant la liste des 95 sculpteurs qui ont travaillé 
au jardin ; la plupart d'entre eux sont au nombre des plus 
grands artistes du xvii« siècle : 



André, 

Ânguier (Michel}, 

Arcis (Marc d'), 

Barrois. 

Berlin Tainé, 

Bertrand, 

Les Blanchard (Btienne et 

Jacques), 
Bourelier, 
Boulet, 

Buirette (Jacques), 
Buyster (Philippe), 
Carlier (Martin), 
Gassegrain, 

Clérion (Jean-Jacques), 
CoUignon, 
Cornu, 

Goustou (Nicolas), 
Goyzevox, 
Dedieu, 

Desjardins (Martin), 
Devaux, 

Dossier (Nicolas), 
Drouilly, 

Dugoulon ou Du Goulon, 
Erard, 

Fonlellc (François), 
Flamen (Anselme), 
Francisque ou François, 
Frémery (Martin), 
Girardon, 
Goi ou Gois, 
Goupy, 
Granet, 

Granier (Pierre), 
Grenoble (Alexandre), 
Guérin (GiUes), 
Hardy, 
Heipin, 



Houzeau (Jacques), 
Hulol, 
HurlreUe, 
Hutinot (Pierre), 
Joly (Jean), 
Jouvenet (Noôl), 
Lacroix, 

Langlois, sculpteui^fondeur, 
La Perdrix (Michel), 
Lapierre, 
Laviron (Pierre), 
Le Comte, 
Lefébure (Armand), 
Legeret (Jean), 
Legrand (Henri), 
Legros (Pierre) 
Léhongre (Etienne), 
Lemoine, 
Lepautre, 
Lerambert (Louis), 
Lespagnandel (Mathieu), 
Lespingola (François), 
Magnier ou Manière (Philippe), 
Les Marsy (Gaspard et Balthazar), 
Martin, 

Masson (François), 
Massou (Benoît), 
Mazeline (Pierre), 
Mazière (Simon), 
Mélo (Barthélémy de), 
Meusnier (Jean), 

Monnier ou Mosnier, sculpteur- 
fondeur. 
Petit, 
Pinot, 
Poirier, 
Poissant, 

Poultier (Jean-Baptiste), 
Proust (Jacques), 



Digitized by 



Google 



208 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Puget, Slodtz (Sébastien), 

Raon (Jean), Taupin, 

Rayol, Tuby dit Baptiste, 

Regnaudin (Thomas), Van Clève, 

Robert, Van Opstal (Girard), 

Roger (Léonard), Vigier, 

Rousseau (Michel), Vilaine, 

Sanson (Jacques), Warin, sculpteiuvfondeur. 

Sibrayque, 

Louis XIV ne se contenta pas des œuvres des sculpteurs 
vivants; il fit venir dltalle des antiques. En 4679, arrivèrent 
de Rome 300 caisses de sculptures, antiques ou copies 
d'après Tantique^ exécutées par les élèves de TAcadémie de 
France. Le nu absolu de ces figures choqua sans nul doute 
les prudes de Versailles, car Fontelle, en 4687, était occupé 
à faire < des feuilles de sculpture pour mettre devant les nu- 
dités des figures du jardin. » 

Le cavalier Bernin ne fut pas le seul étranger auquel le Roi 
demanda une statue. En 4688, le sculpteur Domenico Guidi 
envoya de Rome un groupe de la Renommée qui, arrivé par 
mer jusqu'à Rouen, fut amené en voiture de Rouen à Ver- 
sailles et placé au nord du bassin de Neptune, en pendant 
au Gurtius du Bernin. 

Après les sculpteurs, les fondeurs. Les plus importants 
sont : Duval, Nicolas de Nainville (4685), Warin, Monnier, 
Langlois, Bonvallet, Roger, Taubin (4687-88;, Relier, qui com- 
mença ses fontes à T Arsenal dès 4683 pour les appartements, 
et pour le jardin, en 4687. Keller fit aussi des canons pour le 
vaisseau du Canal. 

Llngénieur chargé des eaux et fontaines était Pierre de 
Francine, avec ses adjoints Denis et Claude Denis, fils du 
précédent. 

En 4672, on avait construit une greLude faisanderie dans le 
parc, et Denis nous apprend qu'on y élevait beaucoup de fai- 
sans et de perdrix, qu'on les appelait au son du tambour 
pour leur donner à manger, et qu'en l'entendant elles quit- 
taient leurs loges et venaient dans le milieu du parc pour y 
prendre leur nourriture. En 4684, le 20 juin, c le Roi^ dit 
Dangeau, alla à deux de ses faisanderies voir 4000 faisandeaux 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 209 

et 4000 perdreaux qu'il fait élever et qu'il fera lâcher dans 
son parc. » Un autre jour, le 46 août 1685, Louis XYI entra 
dans une faisanderie, d'où il fit partir 5000 perdrix et 2000 fai- 
sans à la fois*. 

Le jardin achevé, Louis XIY se plaisait à s'y promener et 
à le montrer aux étrangers. 

 ses promenades, il faisait toujours couvrir les courtisans. 
Le 26 novembre 4700, parcourant les jardins de Marly avec 
le marquis de Bedmar, ambassadeur du roi d'Espagne, 
Louis XIV « commanda à ceux qui l'accompagnoient de 
mettre leurs chapeaux, honnêteté qu'il a toujours accoutumé 
d^avoir. Les Espagnols en furent un peu étonnés, et le Roi 
leur dit : « Messieurs, jamais on ne se couvre devant moi, 
mais aux promenades je veux que ceux qui me suivent ne 
s'enrhument point et n'aient aucune incommodité ; ainsi je 
leur fais mettre le chapeau. » 

Louis XIY se promenait à pied, visitant ses fontaines, 
ordonnant des changements. Dans la belle saison, il y 
avait promenade pendant la soirée, quelquefois jusqu'à 
minait, en compagnie de Monseigneur et de la princesse de 
Gonty. Plus tard, le Roi eut un chariot, comme on le voit 
sur les tableaux de Gotelle et de Martin. En 4699, le grand 
duc de Toscane fit présent à Monseigneur d'un attelage de 
petits chevaux noirs pour mener les petites calèches dont 
on se servait quelquefois dans le jardin *. 

A l'origine, le public entrait dans le jardin et s'y promenait 
librement; il fallut bientôt faire cesser cet usage. « Le Roi, ne 
pouvant plus se promener dans ses jardins sans ôlre accablé 
par la multitude du peuple qui venoit de tous les côtés et 
surtout de Paris, ordonna aux gardes de n'y plus laisser en- 
trer que les gens de la Cour et ceux qu'ils mèneroient avec 
eux. La canaille qui s'y promenoit avoit gâté beaucoup de 
statues et de vases '. « 

Parmi les visiteurs illustres auxquels Louis XIV fit l'hon- 
neur de montrer ses jardins, ses fontaines et l'Orangerie, il 

* Dakobau. 

* Dakqbau, 16M, 30 novembre. 

* Danobau, 1685, 13 avril. 

T. n. 14 



Digitized by 



Google 



210 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

faul citer : Vauban (19 avril 4686), — Jacques II, avec lequel 
il marcha pendant trois heures et demie, le 48 février 4689, 
— la reine d'Angleterre, le 25 mai et le 49 juillet 4689 (la 
seconde fois, il lui donna le spectacle des grandes eaux et une 
collation au Marais et aux Trois-Fontaines), — la princesse de 
Savoie, le 11 novembre 4 696, — Milord Portland, ambassadeur 
de Guillaume III, les 29 et 30 avril 4698, ^ et le 23 mai 4704, 
le duc de Mantoue, qui se promena en roulette. 

Les roulettes, dit le Mercure ', l'attendoient à la porte de Tap- 
partement de M. le comte de Toulouse du côté du jardin. Ce que 
Ton appelle roulettes sont des fauteuils dans lesquels on se pro- 
mène dans les jardins * ; ils sont suspendus, et tirés par un Suisse ; 
mais comme ils sont poussés par deux autres Suisses, ils vont 
aussi vite qu'on les veut faire aller. M. le duc de Mantoue monta 
dans une de ces roulettes, et les plus considérables personnes de sa 
suite montèrent dans dix-neuf autres. Il fut suivi par beaucoup de 
monde à pied, mais qui n'entra que sous ses auspices ou par le 
moyen des gens de sa maison, toutes les portes du petit parc ayant 
été interdites dès le matin à toutes autres personnes. 

Dans les premières années du règne de Louis XV, on s'oc- 
cupa assez sérieusement du jardin et de ses fontaines. On 
acheva la décoration du bassin de Neptune (4740). Pendant 
ces années, on voit le sculpteur Hardy restaurer les statues 
de marbre, Bailly repeindre les statues de plomb, Rousseau 
réparer les rocailles du jardin et restaurer les figures des 
Bains d'Apollon, Pajot remettre en état les sculptures en 
plomb des Dômes et du Labyrinthe, Warin père et fils, 
fondeurs-ciseleurs, restaurer les statues de bronze '. 

Pendant ce règne, le jardin fut le théâtre de quelques fêtes. 
Le 26 août 1739, 11 y eut illumination et feu d'artifice sur la 
terrasse, à Toccasion du mariage de Madame Elisabeth avec 
rinfant d'Espagne, Don Philippe \ En 47of, la naissance du 

' Mfraurt Galant, 1704, mai, p. 413. 

* C'est pour le service des roulettes qu'il y a, sur plusieurs degrés da 
jardin, des plans inclinés, en marbre comme les marches elles mâmes. — 
Sous Louis XV, on appelait les roulettes carrioles, et les jours de grandes 
eaux elles servaient aux dames de la Cour (Lutnes, 25 mai 1738). 

' Comptes des Bâtiments, 1736, 1738. 1745, 1746. 

^ Cochin a gravé la vue et la perspective de la décoration élevée sur la 
terrasse pour cette fête. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 211 

duc de Bourgogne amena de nouvelles fêles pour lesquelles 
on dépensa 320,000 écus, sans compter 400,000 livres de lustres 
et girandoles de cristal de Bohème pour garnir les appar- 
tements, qu'on était obligé de louer à chaque occasion. Le 
30 décembre, on tira un feu d'artifice qui ne réussit que 
médiocrement*. 

Les fêtes recommencèrent vers la fin du règne, lorsque 
Louis XV maria ses trois petits-fils, le Dauphin (16 mai 1770), 
le comte de Provence (14 avril 1771) et le comte d'Artois 
(19 novembre 1773) ; ces fêtes se ressemblent toutes et se ter- 
minent toujours par un feu d'artifice tiré dans le jardin. 

Mais le château de Louis XIY commençait à ennuyer ses 
habitants ; Louis XV n'y vivait que le moins possible. A la 
fia du règne, le jardin n'était plus soigné comme autrefois ; 
les eaux de ses fontaines étaient sales et puantes ; les 
bassins étaient à demi secs*; les fontaines se dégradaient; 
la mode abandonnait les jardins de Le Nôtre. J.-J. Rousseau 
avait commencé à changer l'opinion à leur égard ; il s'était 
moqué des allées droites : « N'est-il pas plaisant, avait-il dit, 
que les prétendus gens de goût, comme s'ils étoient déjà las 
de la promenade en la commençant, affectent de la faire en 
ligne droite pour arriver plus vite au terme? » Et il conti- 
nuait en opposant au Versailles régulier le charme des 
bosquets de Glarens, plantés par Julie : a Je suivois des 
allées tortueuses et irrégulières, bordées de bocages fleuris, 
couvertes de mille guirlandes de vigne de Judée, de vigne 
vierge, de houblon, de liseron^ de clématite... Ces guirlandes 
sembloient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme 
j'en avois remarqué quelquefois dans les forêts, et formoient 

sur nous des espèces de draperies Toutes ces petites 

routes étoient bordées et traversées d'une eau limpide et 
claire, circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque 
imperceptibles. » 

Les critiques s'amoncelaient sur ces jardins autrefois si 
vantés. Le P. Laugier déclarait qu'ils n'avaient rien qui pût 

* LuTNES, XI, 325, 327, 339. 

* Marhontbl, Méfitoires, — Le P. Laugier, Ettai suv Varchitecture, 
p. 277. 






Digitized by 



Google 



212 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

« fournir au plaisir de Tâme, ni à Tamusement des yeux un 
agréable et riant spectacle », et qu'en s'y promenant, « on 
trouvoit de Tétonnement et de Tadmiration d'abord, et bientôt 
après de la tristesse et de Tennui. » Il ajoutait que la ver- 
dure y manquait de vivacité et de fraîcheur, et que tout y 
était d*une aridité extrême : < Dans les jardins de Versailles, 
il n'y a point d'eau, dit-il, et qu'est-ce qu'un jardin sans 
eau ? » Saint-Lambert, le marquis de Lezai-Marnezia, deux 
poètes ennuyeux par excellence, déclaraient que Versailles 
était plein d'ennui. L'abbé de Bernis et l'abbé Delille mettaient 
Trianon bien au-dessus de Versailles. L'abbé de Voisenon, 
qui avait dit autrefois : 

Célèbre qui voudra, sur les tendres pipeaux, 

Et le bêlement des troupeaux. 

Et le ramage des oiseaux, 

Et le murmure des ruisseaux : 
Je baille, quand je vois la nature naïve ! 

Voisenon, entraîné par le courant, a n'en fit pas moins, comme 
un autre, son épigramme obligée contre les jardins réguliers, 
se souciant peu de la symétrie de ses opinions '. «> 

De la théorie on passa à l'application. En 1775, on rasa le 
jardin. Xe comte d'Ângivilliers, directeur et ordonnateur gé- 
néral des Bâtiments, fit annoncer, le 20 novembre 4774, la vente 
de tous les bois de futaie, de ligne et de décoration,et des tail- 
lis en massifs des jardins de Versailles et de Trianon V L'ad- 
judication était fixée au 45 décembre. Tout fut abattu, et deux 
tableaux d'Hubert Robert ^ représentent le parc ainsi rasé. 
Les arbres étaient vieux, à moitié morts, et leur état de 
vétusté avait nécessité leur abattage. Toutefois, en rappro- 
chant cette destruction complète des critiques lancées 
contre le jardin, et des projets de reconstruction du châ- 
teau, exécutés en partie sous Louis XV (de 1772 à 1774), on 
ne peut s'empêcher de soupçonner que l'abattage des arbres 
du jardin faisait partie aussi d'un grand plan de remaniement 



* DéLBBOT, loe. cit., p. 44. 

* La bibliothèque de Versailles possède un exemplaire de celte affiche. 

* N<»* 774 et 775 du Musée. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 213 

général du Versailles de Louis XIV, pour le mettre à la mode 
du jour. 

Dulaure ' nous apprend que « cette opération » fit beaucoup 
de peine. Delille écrivit quelques vers plaintifs sur la des- 
truction de ces arbres « dont Torgueil s'élançait dans la nue » 
et qui < avaient vu mourir Corneille et Turenne ; » il affirma 
que « Vénus s'étonnait d'être nue. • La bâche n'en continua 
pas moins son œuvre, et au mois de mai 1776, on commença 
la replantation. Elle fut dirigée par Lemoine, le jardinier du 
parc, qui conserva la disposition générale de Le Nôtre, en 
modifiant cependant quatre bosquets : les Bains d'Apollon, 
qui furent transformés par Hubert Robert, le Labyrinthe, qui 
devint le bosquet de la Reine, les bosquets du Dauphin et de 
la Girandole, changés en quinconces et plantés de marron- 
niers. Les deux premiers bosquets furent dessinés, comme 
Trianon, dans le nouveau goût, ornés de beaux arbres étran- 
gers et disposés avec beaucoup d'art. 

Sous Louis XVI, le jardin dépourvu d'ombre est absolument 
abandonné; Trianon l'a remplacé. C'est là que Marie-Antoi- 
nette et sa cour aiment à résider, loin de l'étiquette de Ver- 
sailles, et à jouer avec des houlettes, des agneaux enrubannés, 
des bergeries, des laiteries et des chaumières. Si Berquin et 
Florian sont les directeurs des amusements de Trianon, à 
Versailles ce sont les idées de Quesnay et des Economistes 
qui l'emportent. Au mois de mai 4785, Louis XVI fit établir 
sur la terrasse, le long de l'appartement du Dauphin, une 
sorte de jardin, dans lequel, la bêche à la main, le Roi donnait 
à son fils des leçons d'agriculture. On rapporte que les Eco- 
nomistes étaient ravis de ce spectacle, espérant que «i l'héri- 
tier d'un grand empire agricole » prendrait ainsi « le goût 
d'un art qui doit en faire la richesse et le bonheur. » 

En 4788, lorsqu'on voulut donner le spectacle des grandes 
eaux à Messieurs des Etats de Bretagne, beaucoup de jets 
manquèrent, à la Colonnade surtout*. 

En 1793, le jardin fut un moment menacé de destruction, 
comme le château. La Convention avait envoyé à Versailles 

' Nouvelle deseriptUm des environs de Paris, 1786, in-12, p. 282. 
* Journal du département de Seine-et-Oise, 18H, p. 1319. 



Digitized by 



Google 



214 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Tun de ses membres, Delacroix, en qualité de commissaire 
du gouvernement. Un jour il dit, en se promenant sur la 
terrasse : « Il faut que la charrue passe ici. » Aussitôt un de 
ses compagnons proposa de donner à la Convention tous les 
bronzes du jardin pour en faire des canons. Cette idée trouva 
de nombreuses approbations parmi les Sections de la ville 
de Versailles. La troisième cependant, dirigée par son pré- 
sident, M. Charbonnier, et surtout par M. Délavai, Tun de ses 
membres, s'opposa résolument à ce vandalisme et le fit 
échouer*. Antoine Richard, l'habile et savant directeur des jar- 
dins de Trianon, seconda les efforts de M. Délavai ; il lit un mé- 
moire qu'il adressa à la Convention, dans lequel il proposait, 
« tout en conservant le parc tel qu'il était, de le transformer 
en jardin de rapport, en cultivant les parterres en légumes, et 
en les entourant d'arbres fruitiers ; puis, joignant l'exemple 
au projet, il s'empressa de planter des pommes de terre 
et des arbres fruitiers dans les deux parterres de Latone, les 
plus exposés aux regards". » On ne parla plus de détruire le 
jardin, et quelques années après, les pommes de terre et les 
arbres fruitiers disparurent. 

La tempête passée, le jardin, ou comme l'on commençait 
dès lors à l'appeler, le parc était devenu une sorte de désert. 
André Chénier, dégoûté des violences contre lesquelles il 
avait énergiquement lutté, et menacé par ses ennemis, était 
venu se réfugier à Versailles pour s'y faire oublier. Il écrivit 
alors son hymne sur Versailles^ l'un de ses plus beaux chants, 
dont on ne s'étonnera pas de trouver ici les premières 
strophes : 

Versailles, ô bois, ô portiques, 

Marbres vivants, berceaux antiques, 
Par les dieux et les rois élysée embelli, 

A ton aspect, dans ma pensée. 
Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée, 

Coule un peu de calme et d'oubli. 

Les chars, les royales merveilles. 
Des gardes les nocturnes veilles. 



Lb Roi, Histoire de VersailUe, I, 254. 
Lb Roi, Histoire de Versatiles^ U, 240. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 215 

Tout a fui !... Des grandeurs tu n'es plus le séjour ; 

Mais le sommeil, la solitude, 
Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude, 

Composent aujourd'hui ta cour.... 

Ce fut en l'honneur du cardinal Gonsalvi, venu en France 
pour négocier le Concordat, que les eaux jouèrent pour la 
première fois depuis la Révolution, le 49 juillet 4804. 

Le jour le plus beau, dit le Journal du département de Seine-et- 
Oise ', a secondé les dispositions qui avoient été faites pour que ce 
jeu fût le plus complet possible, et s'il ne Ta pas été en totalité, 
c'est que la totalité des bosquets n'est et ne peut être, à défaut de 
fonds suffisants pour les faire réparer, en aussi bon état qu'il seroit 
à désirer ; mais il est impossible de se dissimuler que l'ensemble 
de ce jardin n'offre un coup d'œil qui prouve le zèle et les soins des 
personnes chargées de son entretien et de celui des eaux.... 

Ce spectacle a attiré à Versailles une si prodigieuse quantité 
d'étrangers et d'habitants de Paris, que les vieillards ne se rap- 
pellent pas d'en avoir vu de pareille, excepté peut-être aux époques 
des mariages des anciens principaux habitants du château. Les rues, 
les places, les avenues étoient couvertes de voitures, et le soir 
deux files ont garni la route, pour le retour, depuis huit heures 
jusqu'à une heure après minuit. 

Le jeu des eaux a commencé vers les cinq heures et demie, à 
l'arrivée du Préfet, qui s'est rendu dans le jardin avec le maire de 
Versailles, le cardinal Consalvi, envoyé du Pape auprès du gouver- 
nement, et M" Spina, archevêque de Corinthe, et le curé Bernier, 
l'un de ceux qui ont le plus contribué à la pacification des dépar- 
tements de l'ouest. On a distingué parmi les spectateurs le mi- 
nistre de la guerre, Alexandre Berthier. 

Le 3 juin 4804 les eaux jouèrent devant les autorités du 
département, qui visitèrent les bosquets *. Sous l'Empire, le 
parc restauré était redevenu le théâtre des promenades 
de la Cour. Le 47 juillet 4844, l'Empereur, l'Impératrice et le 
roi de Rome, porté sur les bras de sa nourrice, le visitaient 
en grand apparat. Napoléon décida en 4844, qu'à partir du 
5 mai les petites eaux joueraient le premier dimanche de 
chaque mois de quatre à sept heures '. 

En 4850, M. Questel, Tarchitecte du château, refit les deux 



' An IX, p. 483. 

* Journal du département de Seine-et-Oise^ 1804, p. 304. 

' Journal du département de Seine-et-Oisf^ 1811, p 122. 



Digitized by 



Google 



216 LE CHATEAU DE Vî^SAILLES 

grands réservoirs souterrains du parterre d'Eau, dont les 
voûtes s'effrondraient, et en même temps il restaura les 
deux bassins de ce parterre et le bassin de Latone*. Une 
somme de 300,000 francs avait été votée par TAssemblée na- 
tionale, sur le rapport de M. Rémilly, député de Seine-et- 
Oise, pour Texécution de ces grands travaux. Le vote n'avait 
été ni marchandé, ni retardé. Un accident arrivé, le 3 février 
4850, à Tun des membres de TAssemblée, M. de Yergeron, 
avait amené la prompte exécution de Taffaire. Ce député 
se promenait avec un ami sur la terrasse du parterre d'Eau, 
quand tout d'un coup le sol s'effondra sous leurs pas ; les 
deux promeneurs tombèrent dans une excavation de 7 mè- 
tres, heureusement sans se blesser. On découvrit facilement 
la cause de l'accident : les réservoirs, dégradés et mal 
entretenus depuis longtemps, ne retenaient plus l'eau qui, 
en s'échappant, creusait le sol, le minait en tous sens, tra- 
versait les murs des terrasses et menaçait d'une destruction 
complète et prochaine toute la partie haute du jardin, et avec 
elle tout le système hydraulique de Francine. On se rendra 
compte de l'intensité du mal, en sachant que ces réservoirs 
contiennent 3436 mètres cubes d'eau et que, depuis vingt 
ans, ils se vidaient en six jours, tant leur maçonnerie était 
en mauvais état. C'était une rivière souterraine qui détrui- 
sait lentement mais sûrement le jardin de Versailles *. 

Le 25 août 4S55, l'Empereur donna à la reine d'Angleterre 
une grande fête de nuit, au château et dans le jardin. L'ordon- 
nateur de cette fête fut M. Questel. On a vu précédemment 
ce qui s'était passé dans le paliais ; il n'y a à parler ici que de 
la décoration du parc. 

Le grand parterre d'Eau, dit le'Moniteur, était encadré sur toutes 
ses faces d'une éclatante série de portiques, style renaissance, se 
découpant sur le fond du parc en feux de couleur et reliés par des 
treillages émcraude. Au centre s'élevait un portique de deux tiers 
plus grand que les autres, en guise d'arc de triomphe, surmonté du 
double écusson de France et d'Angleterre. Aux deux coins de droite 
et de gauche s'arrondissaient deux autres portiques ornés de3 mo- 

^ Moniteur universel, p. 2%kk. 

' Rbuilly. Le parc d'autrefois ^ dans le Courrier de Versailles et de 
Snne-et'Oise^ 1878. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 217 

nogrammes étincelants de Leurs Majestés. Sous ces arches bril- 
lantes l'eau s'élançait en gerbes et retombait en cascades. Les deux 
bassins ne formaient qu^une vaste nappe embrasée, sur laquelle 
nageaient des dauphins d'or montés par des amours portant des 
torchères à globes, et des guirlandes vénitiennes. 

Le feu d'artifice, qui représentait le château de Windsor, 
fut tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses. 

Le 24 août 4864, l'Empereur donna une nouvelle fête ; cette 
fois ce fut au roi d'Espagne. La fête de nuit, dans le jardin, 
fiit très-belle. Un double cordon de lumière dessinait la 
configuration des pièces d'eau, des gazons et des charmilles. 
Des milliers de globes transparents, de couleur orange, grou- 
pés dans les arbres, répandaient une lueur douce ; on eût 
dit un vaste jardin des Hespérides. Des feux de résine brû- 
laient dans les vases sculptées ; les eaux des pièces princi- 
pales jouaient, teintes de toutes nuances par la lumière élec- 
trique. Le feu d'artifice fut tiré entre le bassin d'Apollon et 
la tôte du Canal. Dans les intervalles, des feux de Bengale 
teignaient tour à tour en pourpre ou en vert clair les bos- 
quets les plus éloignés. La décoration était complétée par 
l'illumination de la façade entière du château *. L'ordon- 
nateur de la fête était M. Alphand. 

Il ne faut pas ouhlier de parler des fêtes de nuit que la 
Société des Fêtes versaillaises donne chaque année, depuis 
4862, au bassin de Neptune», à 70 ou 80,000 spectateurs. 

Un arc de triomphe tout éclatant de feux est dressé en haut 
de l'Allée-d'Eau, derrière la Pyramide. L'Allée-d'Eau est éclai- 
rée par une suite de portiques ; les bassins des Marmousets 
sont entourés d'une décoration de verres de couleur placés 
sur le sol. Une ligne de portiques de feux borde la demi-lune 
du Dragon et les deux bosquets de TArc-de-Triomphe et des 
Trois-Fontaines, lesquels sont éclairés par des feux de Ben- 
gale aux couleurs changeantes. Le bassin de Neptune, par 
ses effets d'eaux, de feux et de lumière électrique offre un 
spectacle vraiment féerique *. 

^ Moniteur universel, 

- La première fête eut lieu le 2 août 1862. 

' C'est à la Société des Fôtes versaillaises que la ville doit ce charmant 



Digitized by 



Google 



218 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

En 1860, les arbres plantés en 4774 étaient déjà pour la 
plupart en très-mauvais état. Il fallait songer à refaire la 
plantation en entier, mais cette fois on procéda avec modéra- 
tion. M. Questel résolut de replanter le parc bosquet par bos- 
quet. Commencée en 1860, la replantation est terminée au- 
jourd'hui (1881), et Ton n'a pas eu le triste spectacle que nous 
offrent les tableaux d'Hubert Robert •. 



II 
DESCRIPTION 



Louis XIV a plus d'une fois fait changer pendant les trente- 
trois années de son séjour à Versailles les bosquets et les 
fontaines du jardin. Les sources qui nous serviront à les dé- 
crire et à faire l'historique de leurs transformations sont : 
40 pour l'état primitif des bosquets : Félibien et les gravures 
de Pérelle et d'Aveline; — 2° pour l'état des bosquets et des 
fontaines en 4688 : les tableaux de Gotelle*, les gravures de 
la Chalcographie exécutées par Chauveau, Sébastien Leclerc, 
Lepautre, Israël Silvestre et Simonneau*, les gravures de 

spectacle» organisé en 18G2 par M. Jaime, avec le concours de M. Chabrié, 
pour les décorations lumineusesi et de M. Ruggieri, pour l'emploi combiné 
des eaux et des artifices. 

* Le parc a beaucoup souffert du rude hiver de 1879-1880 ; bon nombre de 
beaux arbres ont été gelés. 

' Jean Cotelle, né en 1645, mort à Paris le 24 septembre 1708, membre de 
l'Académie roj-ale de peinture et de sculpture, fut shargé par Louis XIV de 
faire une série de tableaux représentant les bosqfuets de Versailles et des- 
tinés à orner la nouvelle galerie de Trianon. Cette précieuse collection est 
aujourd'hui au musée de Versailles (N°* 728-738, 766-773). Trois autres 
artistes, J..B. Martin (N^* 751, 753, 754, 755, 758), P.-D. Martin (N®» 757 et 
759) et AUegrain (N^ 752), travaillèrent aussi à cette collection de 27 tableaux, 
qui nous permet de voir le parc de Louis XIV dans son état le plus brillant. 
Cotelle reçut 6025 livres pour ses tableaux (Jal). 

* NO» 2565-2583, 2626, 2628, 2631, 2634-35, 2637. — Les gravures de 
Jean Rigaud (né en 1700, mort en 1764) donnent la vue des bosquets de 
Louis XIV, mais au temps de Louis XV, ce à quoi il faut faire atteiïtion, 
surtout pour la pièce de Neptune (No« 2584, 2627, 2629-30, 2632-33, 2636 et 
2638). 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 219 

Thomassin et de Monicart, les descriptions du Mercure Ga- 
lant (4686], de Piganiol de la Force, de la Marlinière et dé 
Blondel. 

La terrasse qui est devant le corps principal du château, le 
parterre d'Eau, le parterre de Latone, le Tapis- Vert et le bas- 
sin d*Apollon avec sa demi-lune, forment le jardin décoré ser- 
vant aux promenades * et coupent le jardin en deux grandes 
parties. Celle du nord renfermait la Grotte, le parterre du Nord 
et l'Allée-d'Eau avec la fontaine de la Sirène, la Pyramide, la 
Cascade, le bassin du Dragon et les Grandes-Cascades ou bas- 
sin de Neptune, les bosquets* de TArc-de-Triomphe, des Trois- 
Fontaines, du Théâtre-d'Eau, de l'Etoile, de la Salle-des-Fes- 
tins (Obélisque), les bassins de Cér6s et de Flore, le Murais 
[Bains d'Apollon), les bosquets du Dauphin et des Dômes, et 
TEncelade. — La partie méridionale comprenait le parterre du 
Midi, rOrangerie, au delà laquelle se trouve la pièce d'eau 
des Suisses, la Salle-de-Bal, le bosquet de la Girandole, la Co- 
lonnade, la Salle-des-Marronniers, les bassins de Bacchus et 
de Saturne, le Labyrinthe (bosquet de la Reine), le Miroir et 
rile-Royale (jardin du Roi). 

La Terrasse. 

La belle terrasse située devant le principal corps du châ- 
teau est décorée de quatre statues de bronze fondues par les 
Keller*, un Bacchus, l'Apollon du Belvédère, un Mercure dit 
l'Antinous du Belvédère, et Silène portant Bacchus ; ces qua- 
tre bronzes sont d'après l'antique et fort beaux . On y remarque 
aussi deux grands vases de marbre. Celui du nord est de 
Coyzevox, et ses bas-reliefs représentent la défaite des Turks 
à Saint-Gothard, en Hongrie, et la prééminence de la France 
reconnue par l'Espagne. — Le vase du sud est de Tuby, et 



^ La Martinièrb. 

' On entoDcl, au xvii® siècle, par bosquet le massif boisé compris enlre 
les allées du jardin. Un bosquet renferme une ou plusieu» fontaines. Ainsi 
on dit le bosquet du Labyrinthe, le bosquet de l'Etoile, le bosquet renfer- 
mant la fontaine de l'Ëncelade, le bosquet renfermant la fontaine de la 
Colonnade, de l'Obélisque, etc. 

^ Almanaeh de Versailles, an X . 



Digitized by 



Google 



220 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ses bas-reliefs représentent des allégories à la paix d'Aix-la- 
Chapelle et aux traités de Nlmègue. 

On a vu, à Thistoire de la Cour de Louis XVI, que la ter- 
rasse avait servi aux promenades du soir de Marie-Antoinette 
et de la Cour. Il suffit de rappeler ici le fait. 

L« parterre d*Baa. 

Après plusieurs changements, deux au moins S la décora- 
tion de la terrasse du parterre d'Eau devint en 4684 celle qui 
existe encore aujourd'hui ^ Elle se compose de deux grands 
bassins bordés d'une tablette de marbre blanc entourée de 
gazon. Chaque tablette supporte quatre figures de fleuves, 
œuvres de Regnaudin, Tuby, Coyzevox et Lehongre, fondues 
par les EeJler*, « les deux plus habiles fondeurs, dit Blondel, 
que la France ait possédés. » Ces bronzes, lorsque le soleil 
couchant vient dorer Témeraude de leur patine, sont d'une 
incomparable beauté. On voit aussi sur la tablette de chacun 
des bassins quatre groupes d'enfants représentant des 
Amours et des Génies, d'un dessin exquis, et quatre Nym- 
phes couchées. Les groupes d'enfants, exécutés par Legros, 
Poultier, Van Ciève et Lespingola, ont été fondus par Au- 
bry, Roger, Bonvallet et Taubin, autres fondeurs de répu- 
tation. Les Nymphes ont été modelées par Raon, Lehongre, 
Magnier et Legros. 

Le Mercure Oalant de 4686 nous apprend qpie le Roi avait 
le projet de mettre au milieu des bassins du parterre d'Eau 
deux groupes en bronze représentant la naissance de Vénus 
et la naissance de Thétis. Sans doute la guerre de 4688 em- 
I>écha l'exécution de ce projet. 

liM cabinets de Diane et dn Point-dn-Jonr. 

La décoration du parterre d'Eau est complétée par deux 

* Voyez page 202. 

' Voir le tabl^ de Cotelle, n» 766. 

' Les deux frères Keller, Jean-Balthazar et Jean-Jacqaes, éudent nés 
à Zurich. Le premier, inspecteur de la fonderie de TArsenai. est le plos 
célèbre comme artiste; il mourut en 1702. Ces beaux bronzes ont été fondus 
de 1686 à 1690, ainsi qu'on le voit sur les bronzes eux-mêmes. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 221 

« cabinets de verdure à ritalienne, « situés à droite et à gau- 
che du degré de Latone qui conduit au Fer-à-cheval. Ces 
deux cabinets ont été construits en 4684 et sont nommés : 
celui du nord, le cabinet ou fontaine de Diane; celui du sud, 
le cabinet ou fontaine du Point-du-Jour. Chacun d'eux ren- 
ferme un bassin, de forme carrée, décoré de groupes d'ani- 
maux fondus par les Keller en 1687, et de statues de mar- 
bre. Des nappes d'eau et des gerbes lancées par les animaux 
concourent à faire de ces cabinets deux des plus belles fon- 
taines de Versailles. Ils étaient, à l'époque de leur établisse- 
ment, entourés de hautes charmilles et de grands épicéas. 

Le cabinet de Diane est au nord. Il est orné de deux 
groupes d'animaux en bronze par Van Glève : un lion ter- 
rassant un sanglier, un lion terrassant un loup, et de 
trois statues de marbre : le Midi représenté par Vénus et 
sculpté par G. Marsy*; le Soir, représenté par une Diane 
chasseresse, œuvre charmante de Desjardins ; l'Air, repré- 
senté par une femme soulevant une draperie au-dessus de 
sa tôte. Cette belle statue, sculptée par Lehongre, est l'une 
des meilleures de l'école française du xvii® siècle *. 

Le cabinet du Point-du-Jour est au sud. Il est décoré, comme 
le précédent, de deux groupes d'animaux en bronze par Hou- 
zeau : un tigre terrassant un ours, un limier abattant un cerf, 
et de trois statues de marbre : l'Eau, par Legros; le Prin- 
temps, par Magnier ; le Point-du-Jour, par Gaspard Marsy. 

On voit avec quelle magnificence Louis XIV avait orné la 
terrasse, le parterre d'Eau et ses deux cabinets, en y réunis- 
sant tant d'œuvres de la plus grande beauté, auxquels il faut 
ajouter encore les vases des tablettes des parterres du Nord 
et du Midi pour avoir l'ensemble de cette décoration. 

Bassin de Latone. 

Le degré de Latone qui mène du parterre d'Eau au parterre 
de Latone, est l'un des endroits du parc d'où l'on voit le 
mieux l'effet général de la grande allée de promenade et des 

* Cette statue est en marbre de Paros. 

* Bile a été gravée par Edeliack {Chakcgraphie, n<^ 1431). 



Digitized by 



Google 



222 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

eaux qui raniment. Le coup d'œil est merveilleux un jour 
de grandes eaux, par un beau soleil. 

On arrive par trois degrés ou perrons*, et par deux rampes 
douces ornées de statues et de vases, au parterre de Latone, 
compris entre le Fer-à-cheval et TAUée-Royale. 

Le parterre de Latone se compose de trois bassins. Le prin- 
cipal, qui existait déjà au temps de Louis XIII, est de forme , 
ovale et renferme le groupe de Latone, qui se dresse sur un 
piédestal circulaire, placé sur un vaste soubassement à trois * 
étages concentriques, d*oii s'échappent des nappes d*eau 
sur tout leur pourtour. Latone, ayant à ses pieds ses 
deux enfants, Apollon et Diane, implore Jupiter contre les 
paysans de la Lycie qui l'ont insultée quand elle leur deman- 
dait à boire, et que le roi du ciel change en grenouilles. Sur 
les trois étages et dans le bassin, autour du soubassement, 
sont divisés en symétrie plus de 50 jets d'eau lancés par des, 
grenouilles, par six « demi-grenouilles j>, c'est-à-dire par des 
hommes et des femmes ayant des tètes et des pattes de gre- 
nouilles, et par des tortues. Ces jets d'eau qui se croisent au- 
dessus de Latone produisent un bel effet. Le groupe de La- 
tone est de marbre*; les autres figures sont de plomb, au- 
trefois doré, ou, comme l'on disait alors, « bronzé en cou- 
leur d'or. » Toutes ces sculptures sont dues aux deux frères 
Marsy. 

Le bassin de Latone n'a pas toujours été disposé tel que 
nous le voyons aujourd'hui. Une gravure de Lepautre *, dalée^ 
de 4678, le montre dans son état primitif. Toutes les figures 
étaient alors sur le même plan et se détachaient du bassin; 
Latone était placée sur un bloc entouré de rocailles et de ro- 
seaux^; les six demi-grenouilles sortant de l'eau entouraient 
Latone, et les vingt-quatre grenouilles étaient placées hors 
du bassin, sur la bordure de gazon qui l'entourait. Nous ne 
savons de quelle année date l'état actuel de cette fontaine. 



' Un grand, le degré de Latone, et deux petits situés plus bas. 

* Il a été terminé en 1670. 

* Chalcographie, n<» 2626. 

^ Les Comptes des Bâtiments de 1680 nous apprennent que ces roseaux, 
ouvrages de Guillois et de Gascoin, étaient en fer-blanc et en feuilles de 
cuivre. 



Digitized by 



Google 



LE JABDIN 223 

Le bassin de Latone a été restauré ea 4850 • <I854 par 
M. Questel. 

Les deux petits bassins circulaires du parterre de Latone, 
appelés les bassins des Lézards, sont renfermés dans deux 
pièces de gazon bordées de plates-bandes de fleurs. Chacun 
est décoré de deux figures en plomb (autrefois doré) repré- 
sentant aussi des paysans de la Lycie, dont Tun a une tôte 
de grenouille. Ces figures sont encore des frères Marsy. 

L'entrée du degré de Latone, les rampes du Fer-à-cheval 
et le pourtour du bassin sont décorés de vases et de statues 
de marbre en partie copiées d'après l'antique. Nous citerons 
la Vénus à la coquille, imitation de Tantique par Goyzevox ; 
cette belle statue est au bas de la rampe du nord*. 

Le Point de Tue. 

A la sortie de Tallée qui est entre les deux pièces de gazon 
du parterre de Latone, on entre dans une vaste demi-lune 
qui précède T Allée-Roy aie. Louis XIV faisait arrêter ici les 
visiteurs, afin qu'ils pussent admirer le Point de vue. Il 
avait dressé un itinéraire d'après lequel les officiers de sa 
Maison devaient conduire les personnes admises à voir le 
jardin *. Arrivé au bas de la rampe septentrionale du Fer-à- 
cheval, on allait au Point de tme^ d'où l'on devait considérer 
le château et Latone d'un côté, l'Allée-Royale, l'Apollon et le 
Canal de l'autre côté, les gerbes des fontaines de Flore et de 
l'Obélisque, la gerbe de Saturne, enfin celles de Cérès et de 
Bacchus. Le Point de vue se trouve à la fin de l'allée du par- 
terre de Latone, à l'intersection de Taxe du château et de 
l'Allée-Royale, et de l'axe des allées de Bacchus et de Cérès. 
Blondel * signale avec raison la belle vue que l'on a de cette 
place, et la donne comme preuve du concert qui a régné 
entre Mansart et Le Nôtre dans la décoration du château 
et la distribution des jardins. 



* Elle vient d'être restaurée avec le plus grand soin . 

^ Le projet de cet itinéraire, écrit pur Louis XIV lui-même, a été publié 
par M. Arthur Mangin dans ses Jardins, 1867, in-folio, p. 203. 

* Page 107. 



Digitized by 



Google 



224 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Demi-lune en &Tant du Tapis-Vert 

Le parterre de Latone se termine par une grande demi^ 
lune sur laquelle s'ouvre le Tapis- Vert, et qui est décorée de 
U groupes ou statues en marbre. Autrefois TAndromède et 
le Milon de Grotone du Puget marquaient l'entrée du Tapis- 
Vert; on a transporté au Louvre, en 1850, ces deux chefs- 
d'œuvre, que rtiumidité et la gelée auraient certainement 
détruits, et on les a remplacés par le groupe de Laocoon 
copié par Tuby d'après Tantique, et par le groupe d'Aria et 
Pœtus, copié aussi d'après l'antique par Lespingola. 

L*Allèe-Royale on T&pls-Vert. 

Ia' Allée-' Royale, appelée aussi, dit Blondel, la Grande-Allie 
du Tapis-Vert^ est comprise entre le parterre de Latone et le 
bassin d'Apollon. C'est la plus belle et la plus fréquentée de 
toutes les allées du jardin. Sa longueur est de 335 mètres, sa 
largeur de 64. Autrefois elle était formée par une palissade 
de haute charmille* précédée d'arbres très-élevés, et décorée 
de 42 vases de marbre et de 42 statues, parmi lesquels nous 
signalerons la Vénus dite de Richelieu '. 

Bassin d'Apollon. 

Au bout du Tapis-Vert se développe une grande demi-lune 
ornée de deux groupes* et de dix termes ou statues de 
marbre, puis le « Orand-Bassin » appelé aujourd'hui le bas- 
sin d'Apollon ^. Ce bassin est octogone ; sa longueur est de 

^ Aujourd'hui la charmille n'a que 2 mètres et demi de hauteur, et les 
arhres qui la bordent ont été replaDtés en 1872 à la suite d'un violent coup 
de vent qui, en 1871, avait renversé la presque totalité des vieux arbres 
existant alors. 

' Cette belle statue, de Legros^ est une imitation d'un antique qui se 
trouvait au cbflteau de Richelieu. 

' Ces deux groupes représentent Aristée et Protée, sculpté par S. Slodtz, 
et Ino et Mélicerte, sculpté par Gramer, d'après les modèles de Girardon. 
Le premier porté la date de 1723, et cependant il figure sur le plan de 
Grirard, gravé en 1714. 

^ Le bassin d'Apollon a été réparé en 1800 ; il y avait plus de vingt ans 
qu'une partie des Jets ne fonctionnaient plus {Cictron»), 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 225 

117 mètres sur 87 de large. Apollon y est représenté sur son 
char tiré par quatre chevaux ; autour de lui bondissent des 
Dauphins et des Tritons lançant des gerbes d'eau. Ce groupe 
a été exécuté par Tuby, de 1668 à 1670, sur les dessins de 
Lebrun ; il est en plomb, autrefois bronzé en couleur d'or, a 
été fondu à l'Arsenal et amené à Versailles en 1670 *. 

Enfin, au delà du bassin d'Apollon, douze statues, dont 
plusieurs sont des antiques, bordent la large allée qui con- 
duit à la tôte du Canal. Il y avait autrefois, parmi ces douze 
statues, un Orphée de Francheville, qui est aujourd'hui au 
Louvre. 

En résumé, depuis la terrasse et le parterre d'Eau jusqu'au 
Canal, la grande allée du jardin comptait 125 groupes de 
bronze, statues et vases de marbre, sans parler des figures 
des bassins de Latone et d'Apollon. En se prolongeant par le 
Canal, elle ouvrait une splendide perspective, qu'il faut aller 
admirer dans la Galerie-des-Q-laces. 

L.e Grajtd-GanAL 

Le Grand-Canal^ a 1560 mètres de long sur 120 mètres, 
mais à son extrémité il s'élargit et forme une belle pièce 
d'eau de 195 mètres de largeur, entourée de glacis de gazon. 
Vers le milieu, il est coupé par la traverse du Oanalj longue 
de 1013 mètres et allant de Trianon à la Ménagerie ; de sorte 
que l'ensemble a la forme d'une croix. Au delà, la perspective 
se continuait par la grande avenue de Villepreux '. 

On commença à le creuser en 1667-68, et on travailla 
d'abord à la partie du milieu et aux quatre bras à la fois *, 
lesquels furent ensuite agrandis et prolongés pendant les 

* Voyez la vue da bassin d'Apollon gravée par Rigaud [Chalcographie, 
u^ 2567) et le Ubleau n^ 757 du Musée. 

* Voir au Musée le tableau de P.-D. Martin, n9 757. — La plupart des 
détails que nous donnons ici sont tirés des Comptes des Bâtiments . 

' Le grand axe du jardin, entre le chftteau et la grille de Galie (posée 
en 1678), a 3060 mètres ; avec l'avenue de Villepreux, la perspective avait 
8 kilomètres. L'axe horizontal du Jardin, entre les statues de Curtius et de 
la Renommée, a 1891 mètres. 

^ Le tableau n® 765 représente le Canal au moment de sa création, composé 
de quatre petits bras. 

T. II. 15 



Digitized by 



Google 



226 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

années 4670,71 et 72. En 4673, on fit la grande pièce d*eau qui 
le termine à Touest. En 4674, on « régala » tout le tour du 
Canal. De 1675 à 4680, on acheva les extrémités du côté de 
Trianon et de la Ménagerie, et les divers ornements que le 
voisinage des deux palais rendaient nécessaires. Les deux 
allées parallèles qui le bordent furent plantées dès 1669-70 ; 
Tune a 26 mètres de largeur; l'autre, 42. En 4678, on avait 
payé 482,000 livres pour les fouilles et le transport des terres. 
L'eau était fournie par les rus qui servaient de décharge 
aux divers étangs de Versailles *. 

La tète du Canal, du côté du bassin d'Apollon, forme une 
grande pièce hexagone et servait de port aux gondoles. On la 
décora en 4679 de deux chevaux marins sculptés par Tuby 
et placés sur des piédestaux élevés au milieu de l'eau •. 
Ajoutons que tout le pourtour était bordé d'une (ablette de 
pierre à fleur de terre, supportée par un mur. 

Dès 4669, Louis XIV eut sur le Canal des chaloupes ou 
galiotes construites par l'ingénieur Leroy, peintes, dorées et 
sculptées par d'habiles artistes^. Les banderoles de ces 
chaloupes étaient de damas façon de Gènes, rouge et blanc ; 
elles étaient ornées de tentures de soie frangées d'or ; leurs 
cordages étaient en fleuret * cramoisi et aurore. En 4 670, le 
Roi voulut avoir un vaisseau sur le Canal; ses 32 petits 
canons coûtèrent 20,599 livres et furent sculptés par Gas- 
pard Marsy. En 4684-4686, M. de Langeron, Tun des princi- 
paux officiers de la marine royale, construisit un nouveau 
vaisseau, et Chabert, habile constructeur de Marseille, une 
galère. Philippe Gaffieri * et Briquet sculptèrent les nouveaux 
bâtiments. Le Roi monta sur son vaisseau le 4 4 juin 4686 '. 

* En 1738, on détourna les égouts qui se jelaient dans le Canal; ces 
travaux coûtèrent 600,000 livres ; on fit 3000 toises d'aqueducs, après 
l'achèvement desquels on nettoya le Canal [Lutnbs, II, 265). 

* Ces chevaux furent détruits vers la fin du règne de Louis XV. 

* Mazeline, Paul Jubitot, CafSeri, Briquet. 
^ Soie grossière. 

' Les Archives du ministère de la Marine renferment un registre sur 
lequel Caf&eri a dessiné plusieurs vaisseaux, barques et chaloupes du 
Canal. Le savant auteur de la biographie des Caffieri, M. J. Guitfrey, a 
donné une analyse de ce registre et publié la gravure de Tarrière du vais- 
seau de M. de Langerou {Les Caffieri, 1877, in-8°, p. 466). 

* Oangbau. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 227 

On avait fait venir, dès 4669, des matelots du Havre et« 
pour ramer, quelques forçats*. Dès 1676 nous trouvons 
quatre gondoliers vénitiens, qui touchent 4800 livres de 
gages et 4600 livres de gratification. Deux avaient des vestes 
de brocart cramoisi, or et argent, avec boutons à queue et 
ornements en or, des jarretières de soie cramoisie, et des bas 
cramoisis ; les deux autres étaient habillés en damas et taf- 
fetas de môme couleur. Tous étaient chaussés en escarpins >. 
Les autres matelots, moins richement' vêtus, avaient tous 
cependant des habits fort propres, rouges et bleus. Le per- 
sonnel du Canal, composé de matelots, charpentiers, calfats, 
était d'environ 60 hommes, coûtait 10,500 livres et avait 
pour capitaine un sieur Gonsolins, de Marseille. Les mari- 
niers ordinaires n*étant pas assez nombreux pour les fôtes, 
on prenait alors des mariniers extraordinaires pour ramer et 
conduire les invités du Roi. Quand les mariniers ordinaires 
n'avaient rien à faire, ils arrachaient les herbes du Canal. 

En 4685, le capitaine Consolins fut remplacé par le cheva- 
lier Paulin, et se retira avec une pension de 2000 livres. « Le 
Roi fait venir, dit Dangeau \ les trois compagnies qui 
étoient en Flandre pour les frégates, et qu'on laissoit d'ordi- 
naire à Condé. Ces trois compagnies font en tout 260 

hommes Tous ces soldats-là savent ramer ; il y en aura 

60 par jour qui seront toujours prêts quand le Roi ou les 
courtisans voudront s'embarquer sur le Canal. » Le chevalier 
Paulin et les deux autres capitaines avaient l'ordre d'être 
toujours avec leurs officiers subalternes à bord du Canal, et 
de mener les gens qui voulaient s'embarquer. 

«La première gondole fut donnée à Louis XIV par la répu- 
blique de Venise, 

Pour prendre dans Tété le divertissement 
Que peut à son esprit donner cet élément V 

Elle arriva de Venise, toute dorée, en 1679; amenée par eau 

* Lee Comptas des Bâtiments de 167S mentionneat deux forçats, dont 
cUacan coûte 350 livres pour < sa nourriture > . 

* Comptes des Bâtiments de 1685. 
' 26 ami 1685. 

^ Denis, po6nie manuscrit. 



Digitized by 



Google 



228 LE CHATEAtJ DE VERSAILLES 

jusqu'à Rouen, elle fut yoiturée de Rouen à Versailles. En 
1685, on fit venir de Venise deux nouveaux gondoliers, deux 
charpentiers et douze paquets de rames. En 1687, le nombre 
des gondoliers vénitiens est de quatorze. Ce personnel véni- 
tien logeait dans les bâtiments situés à la tète du Canal et 
qui portent encore le nom de la Petite-Venise*. D'autres ma- 
riniers demeuraient dans le pavillon qui est en face de la 
grilla du jardin, dite grille de la Ménagerie. 

Le Canal servait aux fêtes de Louis XIV, et de route pour 
aller agréablement à Trianon ou à la Ménagerie. Dans ces 
promenades, les galères et les gondoles qui accompagnaient 
celle qui portait les invités étaient remplies de musiciens, 
de trompettes et de timbaliers qui ne cessaient déjouer •. 

Souvent on mangeait dans le bateau. Le 23 juin 4686, le 
Roi soupa dans sa barque, Monseigneur et la Dauphine dans 
la leur. Le 48 mai 4697, la duchesse de Bourgogne, allant pour 
la première fois sur le Canal, fit collation dans sa gondole. 
Pendant les belles nuits d'été, la duchesse de Bourgogne et 
M<"® la Duchesse montaient en gondole à deux heures du 
matin, avec leurs dames, et se promenaient jusqu'au lever 
du soleil'. D'autres fois la promenade se faisait en carrosse 
autour du Canal. En hiver, les jeunes ducs de Bourgogne et 
de Berry allaient glisser ou patiner sous les yeux de M"® de 
Maintenon et de la duchesse de Bourgogne^. Le duc de 
Bourgogne s'amusait à y pêcher ', et le Roi à voir pêcher •. 

Pendant la régence, le 25 mai 4717, Pierre le Grand visita 
le parc et Trianon, et alla en gondole de Trianon à la Ména- 
gerie. Mais, dès cette année, le Régent, trouvant la dépense 
trop considérable, licencia une partie de la marine du Canat ; 

* Il y avait aussi à la Petite-Venise un grand magasin où Ton tenait tous 
les riches ornements des gondoles et les beaux habits des gondoliers. 
Aujourd'hui la Petite- Venise est encore occupée par un batelier employé au 
service des Eaux de Versailles, et le hangar, dont la charpente paraît dater 
du zyn° siècle, abrite les bateaux de ce service. Le reste des bfitiments est 
moderne et sert de magasins au Musée ; on y trouve des bustes, des têtes 
et des vases qui ont été autrefois dans les boscpiets aujourd'hui détruits. 

* Danôeac, 16 et 30 juin 1684. — Mercure Galant , novembre 1686. 

* Dangeau, 1699, 10 juillet. 

* Dangeau, 1704» 23 janvier. 
' Dangeau, 1706, 24 mai. 

* Dangeau, 1704, 19 juillet. 



Digitized by 



Google 



. LE JARDIN 229 

il renvoya à Yènise les gondoliers, dont Tun élait à Versailles 
depuis trente-qpiatre ans *. En 1736, le marquis d'Antin était 
4X)mmandant du Canal; il avait sous ses ordres : un capitaine 
des matelots, trois gondoliers, dix matelots et six charpen- 
tiers ou calfats *. Un sculpteur, Magnonais, est employé à la 
décoration des chaloupes, en 4730 *. 

Le goût des promenades en gondole n*existait plus. Ce 
n'est que par hasard, et au déhut du règne, qu'on trouve 
encore Louis XY se promenant sur une frégate, en 4726. 
Décidément, les plaisirs de la Cour de Louis XIV ne sont 
plus de mode. 

Les courses en traîneaux se retrouvent cependant quelque- 
fois. Le 2 février 4754, le froid et la neige permettant de faire 
usage des traîneaux, le Roi donna ordre à M. le Premier de 
les tenir prêts pour le lendemain. Mais il fallut exercer les 
chevaux à tirer ces sortes de voitures, et la course n'eut lieu 
que le 4. Il y avait 48 traîneaux : M. le Premier, le duc 
d'Ayen, le Roi et Madame, le Dauphin et Madame Adélaïde, 
Madame Victoire, Mesdames Sophie et Louise occupaient les 
six premiers ; les autres étaient remplis par des dames et des 
jeunes gens de la Cour. On partit de la terrasse et on fit le 
tour du Canal par la Ménagerie et Trianon. 

L'année suivante, le 43 janvier 4762, il y eut une nouvelle 
course de traîneaux, cette fois encore autour et non pas sur^ 
le Canal. Tout le monde était en surtout et en hahit fourré ; 
seul, M. de Flamarens était en hahit noir, tète nue, sans 
gants et sans surtout^. 

Cette belle pièce d'eau, d'ordinaire toute pacifique, fut, en 
4759, le théâtre d'expériences de guerre. Un joaillier, nommé 
Dupré, qui avait passé sa vie à faire des opérations de chi- 
mie, inventa un feu si rapide et si dévorant, qu'on ne pouvait 
ni l'éviter, ni l'éteindre. Ce terrible engin de guerre était 
liquide et renfermé dans des bouteilles de grès enveloppées 
de linge ou de papier auxquels on mettait le feu et qu'on lan- 
çait ensuite au moyen d'un mortier. On fit des expériences à 

* Jal. 

'^ Comptes des Bâtiments, 1736. 
' Comptes des Bâtiments, 1730. 

* LuTNBS, XI, 33, 372. 



Digitized by 



Google 



230 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

TArsenal et au Havre. Dans cette ville, on en jeta dans Feau» 
où le liquide brûla comme sur terre ; on en jeta sur les galets 
qui < pétoient et sautoient comme dans la fournaise la plus 
ardente. » On répéta les expériences sur le Canal, devant le 
Roi, qui fît appeler Dupré dans son cabinet, lui acheta son 
secret moyennant 2000 livres de pension et un cordon de 
Saint-Michel, en lui ordonnant de ne jamais rendre publique 
sa terrible découverte ^ On était cependant au plus fort de 
la guerre de Sept-Ans, et cette invention pouvait nous 
donner le moyen de détruire les flottes anglaises. Louis XY 
préféra Thumanité à la victoire; qui oserait Ten blâmer? 

En 4783, la Reine, Madame, le comte d* Artois, Madame 
Elisabeth et quelques autres personnes s^amusèrent à pêcher 
à la ligne au Canal et à la pièce d*eau des Suisses *, 

Dès 4788, le Canal était en Xrès-mauvais état, et les habi- 
tants de Versailles se plaignaient qu'il leur donnât la fièvre'. 
Après le départ du Roi, au 6 octobre 4789, le comte d'Angivil- 
liers donna Tordre d'exécuter les travaux de réparation, qui 
exigeaient un curage dangereux par ses exhalaisons ^ ; on 
commença alors la restauration du mur et de sa tablette. 
Suspendus par les événements, 1q3 travaux furent repris en 
4842, et encore interrompus en 4844; aussi reste-t-ilà réparer 
les deux bras de la Ménagerie et de Galie, dont le mur et 
la tablette sont effondrés. 

Depuis 4789 jusqu'en 4808, le Canal fut à sec et à Tétat de 
prairie plus ou moins fangeuse ; le 7 avril 4808, on y fit 
revenir l'eau. 

Le 46 juillet 4841, Napoléon et l'Impératrice vinrent, en 
gondole, de Trianon à Versailles assister aux grandes eaux '. 
Le lendemain, de sept à huit heures, Leurs Majestés firent 
une nouvelle promenade sur le Canal, dont les bords étaient 
couverts de monde, et rentrèrent à Trianon, où elles rési- 
daient alors. 



* Galerie de V ancienne Cour, III, 124. — Revue rétrotpective^ 2* série, 
IV. — Article Dupré» dans la Biographie Didot. 

* Bachaumont, Mémoires, XXIIl. 24 juillet 1783. 

' Journal du département de Seine-ei-Oise, 1811, p. 1319. 

* Ciceronf. 

' Journal du départemtnt de Sein e-el -Oise, p. 312. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 231 

L'Impératrice Eugénie retrouva la vieille galiote, qui avait 
servi à Napoléon I®*" et à Marie-Louise, pour se promener 
quelquefois le soir sur le Canal. Mais aujourd'hui la galiote 
est immobile, et l'on ne voit plus sur le Canal que quelques 
pécheurs à la ligne, immobiles sur ses rives, et en hiver 
de nombreux patineurs. 

Enfin, en 4878-79, le Génie militaire a fait construire, au 
bout du bras de la Ménagerie, une école de- ponts, dont les 
bâtiments ont été élevés sur les plans du capitaine Haffen. 



La grotte de Tliétis. 

La grotte de Thétit *, à laquelle nous arrivons, était la 
merveille des jardins de Versailles ; commencée vers 1662, 
par Pierre de Francine, elle fut achevée en 4668 ; mais on n'y 
plaça les groupes de Girardon et de Marsy que quelques 
années plus tard. 

« n n'y a point d'endroit, dit Félibien *, dans toute cette 
royale maison, où l'art ait réussi plus heureusement que 
dans la grotte de Thétis. » Le sujet des groupes de sculpture 
qui la décoraient était le Soleil, qui, après avoir achevé son , 
cours, descend chez Thétis, où six de ses Nymphes sont 
occupées à le servir et à lui offrir toutes sortes de rafraî- 
chissements. La Grotte était située du côté de la Tour-d'Eau, 
sur l'emplacement actuel du vestibule de la Chapelle. C'était 
un massif de pierre taillée rustiquement et ouvert par trois 
grandes arcades fermées de grilles admirablement travaillées 
et dorées. L'intérieur était tout revêtu d'ornements en nacre 
de perle, en burgos, en corail, en pétrifications, en coquil- 
lages de toutes couleurs, en émaux et en or, représentant le 
Soleil, des fleurs de lys, des L jaunes sur fond bleu, des fes-> 
tons, lyres, dragons, Tritons, Sirènes, oiseaux, etc. Toute 
cette décoration était l'œuvre de Belaunay, le plus célèbre 



* Thétis était la plus belle des Néréides ; elle fut très-recherchée par 
Apollon. — Téthys était l'épouse de l'Océan. Etait-ce la grotte de Thétis 
ou de Téthjs ? Tous les contemporaios écrivent Thétis. 

* Description de la grotU de Versailles, 



Digitized by 



Google 



232 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

rocailleur de Tépoque, qui Texécutû ea 4665-66 ^ Les eaux 
jaillissaient de toutes parts. 

Mais la Grotte devait son principal ornement aux groupes 
qui représentaient le Soleil au milieu des Nymphes de Thétis, 
et ses chevaux pansés par des Tritons. Ces belles sculptures 
étaient placées au fond de la Grotte dans trois grandes niches. 
Au milieu était le groupe principal, sculpté par Girardon et 
Regnaudin * et composé de sept figures : Apollon auquelles 
Nymphes de Thétis lavant les mains et parfument les che- 
veux. A dtoite et à gauche, les chevaux du Soleil soignés par 
des Tritons, œuvres des frères Marsy et Guérin*. Sur les 
côtés de la Grotte, on voyait les deux statues d'Acis et de 
Galatée, sculptées par Tuhy. On ne peut qu'admirer la grâce, 
Télégance et le beau style de Galatée et des Nymphes de 
Thétis, qui sont au nombre des meilleurs ouvrages de notre 
école de sculpture du xvii® siècle. 

La Grotte était construite, avons-nous dit, sur remplace- 
ment du vestibule de la chapelle actuelle ; .elle fut détruite 
en 4686, lorsque Mansart construisit Taile du Nord. Les 
groupes furent alors transportés au bosquet de la Renom- 
mée V 

La fontaine de la Sirène <. 

Du parterre d'Eau une grande allée transversale conduit au 
bassin de Neptune. Elle commençait au bassin de la Sirène, 
traversait le parterre du Nord, renfermait la Pyramide, la 

* Nous avons dit précédemment que les chandeliers furent faits par 
fierthier, qui devint le successeur de Delaunay. 

* Girardon a sculpté Apollon, la nymphe à genoux qui va lui essuyer 
les pieds, celle qui verse l'eau sur les mains, celle qui porte un vase, et 
enfin celle qui, à genoux, tient une aiguière sur laquelle est représentée le 
Passage du Min. — Une lettre de Golbert à Louis XIV (V, 329) nous 
apprend que Girardon et Marsy firent sur place le modèle de leurs 
groupes. 

' Nous savons par les Comptes des Bâtiments de 1677 qu'on paya i 
Girardon et Regnaudin 18,000 livres, aux Marsy i4,318 livres pour leurs 
groupes, et à Tuby 7750 livres pour Acis et Galatée. 

^ La Grotte est représentée en détail dans les gravures de la Chalcogra- 
phie n*"» 3038, 2574-82. 1418, 1423, 1460, 1474-75. Nous avons reproduit la 
gravure n" 2575. 

* On disait au xvii^ siècle fontaine et non pas bassin. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 233 

Cascade, prenait ici le nom d'Allée-d'Eau et finissait en se 
déployant en demi-lune autour du bassin du Dragon. Au- 
delà était le grand bassin de Neptune et la Renommée, de 
Ouidi. 

La fontaine de la Sirène, était ainsi appelée parce que la 
principale figure était une Sirène, qui jetait de Teau par une 
grosse coquille qu*elle tenait à sa bouche ; un Triton soute- 
nait la Sirène ; deux enfants, assis sur des dauphins, étaient 
à côté de ces deux figures. Le groupe, œuvre des frères Marsy, 
était en plomb doré *. On trouve dans les Comptes des Bâti- 
ments de 4678, qu'on fit quelques réparationsà cette fontaine ; 
mais on la détruisit quelque temps après *. 

Le parterre da Nord. 

. heparierre du Nord, dessiné par Claude Perrault, en 4664, 
est formé de deux pièces de gazon bordées de fleurs et de 
vases; sa tablette est décorée de 44 vases de bronze et de 
2 grands vases en marbre d'Egypte. 

Les vases de bronze ont été modelés par le célèbre orfèvre 
Ballin' et ont été fondus par Duval. Ceux qui sont placés entre 
la Vénus et le parc sont des répétitions des originaux, les- 
quels sont entre le Rémouleur et le château ^. 

On descend au parterre du Nord par un degré de marbre 
blanc, à rentrée duquel était la Vénus à la tortue, statue en 
marbre, faite à Rome d'après l'antique, en 4686, par Coyzevox, 
et le Rémouleur (rArroHno)^ copié aussi d'après l'antique 
par le sculpteur florentin Foggini, en 4674. La Vénus de 
Coyzevox, que les injures de l'air détruisaient, après avoir 
été transportée au jardin des Tuileries, en 4874, a été enfin 

* Voir la gravure de Lepautre, Chalcographie , n^ U59. 

* M. Clément de Ris croit avec raison que la Sirène a élé détruite au 
moment où Ton a fait les deux bassins actuels du parterre d'Eau ; en effet, 
ce troisième bassin n'avait plus de raison d'âtre à partir de ce moment. 

' Excepté le sixième [en partant du château) qui est du sculpteur 
Angnier. Les armes de France dont il était décoré ont été remplacées, pen- 
dant la Révolution, par un faisceau républicain auquel on a enlevé plus tard 
le bonnet phrygien. 

^ Le taJ>leau d'AUegrain n* 752 représente les vases dorés ; on ne peut 
constater cependant a^cune trace de dorure. 



Digitized by 



Google 



234 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

placée au musée du Louvre, en 4873; on Ta remplacée à 
Versailles par un bronze des Keller, fondu en 4688, représen- 
tant la Vénus de Goyzevox et qui était aux Tuileries. En même 
temps on a placé aussi aux Tuileries le marbre de Foggini, 
qu'on a remplacé à Versailles par un bronze des Relier, qui 
représente le Rémouleur. 

Le parterre du Nord renferme les deux bassins des Cau^ 
Tonnes, Chacun d'eux est orné d'un groupe de quatre Tritons 
et Sirènes. Chaque groupe soutenait une couronne royale à 
douze branches accompagnée de fleurs de lys et d'où il sor- 
tait 42 jets d'eau ^ Ces groupes étaient en métal [plomb et 
étain) doré. Les couronnes ne paraissent pas avoir existé 
longtemps, car on ne les voit déjà plus sur les gravures de 
Thomassin, publiées en 4694 *. 

Du parterre du Nord on arrive à TAUée-d'Eau, qui s'étend 
entre la fontaine de la Pyramide' et le bassin du Dragon, et 
qui sépare les deux bosquets de l'A rc-de- Triomphe et des 
Trois-Fontaines. 

lA Pyramide. 

La fontaine de la Pyramide se compose de quatre vasques 
superposées. La plus petite est soutenue par de grosses 
écrevisses ; la seconde, par des dauphins ; la troisième, par 
de jeunes Tritons ; la quatrième, par des consoles en forme 
de pieds de lion et par quatre grands Tritons qui semblent 
nager dans le grand bassin. Toutes les sculptures de cette 
fontaine ont été exécutées sur les dessins de Claude Perrault 
(4668), parGirardon, qui y travaillait encore en 1674. Elles 
sont en plomb, autrefois doré *. 

* Vie de Lehongre, par Guillbt de Saint-Gborobs, dans les M^moirti 
inédits sur la vie et les osuvres des membres de V Académie royale de peinturé 
et de sculpture, publiés par L. Dussibox, E. Soulié, etc., 1854, 2 vol. in-8<^, 
Paris, Dumoulin. Ces mémoires abondent en détails relatifs aux sculptures 
du jardin. 

* Elles ont dû disparaître en 1685. « Le Hoi, dit Dangeau, ^ent voir les 
fontaines des Couronnes qu'il a fait changer et qui sont plus grosses et plus 
belles qu'elles n'ét oient. » (7 juin 1685.) 

' Vulgairement appelée le Pot bouillant. 

* La Pyramide a été restaurée en 1822 (Vatbbb db Villibrs). 



Digitized by 



Google 



LE JàUDIN 235 

La Cascade. 

Au-dessous de la Pyramide, on trouve la Cascade, appelée 
aussi les Bains de Diane, qui commence TAUée-d'Eau. La Cas- 
cade est un petit bassin, carré, où Teau tombe en nappe. Les 
faces du bassin sont décorées de bas-reliefs, dont le principal 
est dû à Girardon et qui représente Diane et ses Nympbes 
au bain. Ce beau bas-relief est d'un goût très-français, gra- 
cieux et élégant, léger et spirituel, comme toutes les œuvres 
de nos grands artistes quand ils se dégagent des influences 
étrangères. 

L'AUée-dlSaa. 

VAllée-d'Sau^ appelée par Louis XIY Vallée des Enfants^ et 
aujourd'bui Vallée des Marmousets, fut établie en 4668-69 ; 
elle tire son nom des 22 petits bassins en marbre blanc 
enfermés dans les plates-bandes de gazon qui la bordent. 
Chacun de ces bassins est orné d'un groupe en bronze, com- 
posé de trois enfants qui supportent une cuvette en marbre 
de Languedoc. Les groupes d'enfants sont extrêmement 
variés dans leur disposition et leurs ornements. Les pre- 
miers sont de jeunes Tritons portant des coquilles pleines de 
corail et de coquillages. Les suivants sont des enfants por- 
tant des fruits. Les troisièmes sont deux amours et une jeune 
fille soutenant une corbeille pleine de fleurs. Les quatrièmes 
portent des fruits ; les cinquièmes, tiennent des tambours 
de basque, des flûtes et des flageolets ; les sixièmes sont de 
petits Satyres qui ont sur leur tète des corbeilles remplies de 
fruits ; les septièmes sont de jeunes termes ; les huitièmes 
jouent avec des poissons ; les suivants sont trois enfants 
avec les attributs de la chasse ; les dixièmes, dit Piganiol, 
« semblent admirer l'eau qui tombe du bassin qui est sur 
leur tête » ; les onzièmes sont de jeunes filles qui jouent avec 
un perdreau. 

Chacun de ces groupes est reproduit en double, à droite et 
à gauche. 

Les premiers groupes furent fondus par Duval ; les der- 



Digitized by 



Google 



236 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

niers, par Warin, Monnier et Langlois^ La décoration de 
Tallée était complétée par des vases et des eaux jaillissantes, 
dont on voit l'effet sur une gravure d'Israël Silvestre, de 
4676*. Les tapis de gazon étaient garnis, des deux côtés, par 
des ifs plantés dans des vases de cuivre doré, et de chaque 
bassin s'élevait un jet d'eau. 

Le bassin du Dragon. 

Au bas de l'AUée-d'Eau, on trouve le bassin du Dragon •, de 
40 mètres de diamètre, au milieu duquel était un dragon qui 
lançait un jet d'eau d'une grosseur et d'une hauteur surpre- 
nantes ^. Quatre dauphins nageaient autour du monstre, que 
de petits amours montés sur des cygnes se proposaient de 
combattre avec leurs flèches. Tout le groupe, détruit depuis 
longtemps", était en plomb doré ; c'était l'œuvre de Gaspard 
Marsy. 

Le bassin de Neptnne. 

Le bassin de Neptune, établi de 4679 à 4684, sur le dessin de 
Le Nôtre, s'appelait aussi, à cette époque, les Grandes-Cascades, 
et formait le complément de l'Allée-d'Eau. Le bassin de Nep- 
tune est bordé par une tablette de 160 mètres de longueur, 
supportant 22 vases de plomb richement ornés •, de chacun 
desquels s'échappe un jet d'eau. La tablette est accompagnée 
dans toute sa longueur par un chéneau, duquel sort aussi 
un jet entre chaque vase ; ce qui fait en tout 44 jets d'eau. 



^ Comptes des Bâtiments, 

* Chalcographie, n® 2546. 

• Voir au musée le tableau de Cotelle, d® 770. 

^ A l'ordinaire, le jet s'élevait à 10^,70 ; a la grande manière, c'est-à-dire, 
pour le Roi, il atteignait 27"^,60. 

^ Il n'est déjà plus reproduit sur une gouache de Portail (n^ 2268 du 
Musée), non datée, mais qui est de 1730 à 1740. 

' Ces vases qui pèsent plusieurs milliers de kilogrammes sont soutenus 
par une forte armature de fer. Eir 1879, M. Guillaume, Tarchitecte du palais, 
eu a fait réparer deux, dont Tarmature était complètement détruite par la 
rouille, et qui s'étaient affaissés sous leur propre poids. Cette restauration 
a été faite avec un soin digne de tout éloge. ^— Sous Louis XIV ces vases 
étaient dorés. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 237 

qui s'élèvent à une grande hauteur (21 m.). Six grosses gerbes 
s'élancent sur le devant du bassin, dont le fond est orné de 
22 nappes d*eau tombant en cascades. La belle gouache de 
Portail que nous venons de citer et le tableau de Gotelle *- 
nous montrent la fontaine de Neptune telle qu'elle était sous 
Louis XIY, avant qu'on y ait placé les groupes qui la déco- 
rent depuis Louis XY. Ce fut le 17 mai 4685 que les eaux du 
bassin de Neptune jouèrent pour la première fois devant le 
Roi, « qui en fut très-content *. » 

En 4733-35, on rebâtit la tablette qui domine le bassin ; 
elle fut reconstruite avec plus de solidité, et on la décora 
d'ornements d'architecture et de sculpture qu'elle n'avait 
pas auparavant '. 

Nous voyons dans les Comptes des Bâtiments que Verberckt 
et Le Goupil travaillent aux sculptures en pierre du bassin 
de Neptune, en 1733; Senelle, en 1735 ; Hardy, en 4736*. 

Ce fut en 4739 qu'on commença â placer les trois groupes en 
plomb que nous voyons aujourd'hui : à gauche, Prêtée assis 
sur une licorne marine, par Bouchardon (4739) ; — à droite, 
rOcéan- étendu sur un monstre marin, par J.-B. Lemoine 
(4740) ; — au centre, Neptune et Amphitrite assis dans une 
grande conque, et entourés de Tritons et de monstres marins, 
par Laipbert-Sigisbert Adam. (4740). Le 44 août 4741, le bassin 
était achevé, et on fit jouer ses eaux, pour la première fois» 
devant le Roi •. 

Le pourtour du bassin est décoré de trois statues. Celle 
du miUeu fut d'abord le Curlius du Bernin •, . qui fut 
remplacé en 1688 par la Renommée écrivant l'histoire de 
Louis XIV. Cette statue avait été exécutée à Rome par Do- 
menico Guidi, sur le dessin de Lebruii ^ 

A droite et à gauche' de VAllée-d'Eau se trouvaient deux 



' N® 751 du musée de Versailles. 

' DàNOBAU. 

' PlOANiOL DB LA FORCB, 1738. 

^ C'est lui qui fait les vases et les coquilles en plomb. 
' Mémùirts du due de Luynes. 
* Voir le tableau d'Allegrain, n<^ 752 du Musée. 

^ Le Curtius fut alors transporté au vertugadin de la pièce d'eau des 
Suisses. 



Digitized by 



Google 



238 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

bosquets : entre le château et Tallée, T Aro-de-Triomphe ; au 
delà de reliée, les Trois-Fontaines. 



I<*Aro-de-Trlomplie. 

Le bosquet de VArc-<[e' Triomphe * porta d'abord le nom de 
Pavillonrd'Eau, La fontaine du Pavillon était au milieu d'un 
cabinet de verdure ; on y trouvait 4 dauphins de bronze pla- 
cés aux angles d'un grand bassin et lançant des jets d'eau 
qui, en se rassemblant par le haut au gros jet du milieu, for- 
maient une espèce de pavillon. Ces cinq jets étaient accom- 
pagnés de quatre autres qui sortaient de quatre vases posés 
au milieu d'autant de bassins qui étaient aux angles du 
bassin principal. L'eau de ces jets allait se décharger dans le 
bassin du milieu par quatre masques de bronze qui la 
vomissaient dans des coquilles *. Louis XIV ne conserva pas 
longtemps le Pavillon-d'Bau. De 4677 à 4683 il fit faire par Le 
Nôtre un nouveau bosquet, qui prit le nom de bosquet de 
VArc-de-Triomphe^ dans lequel on trouvait trois fontaines et 
un arc de triomphe. 

A l'entrée, la fontaine de la France était décorée d'un 
groupe en plomb représentant la France triomphante assise 
sur son char et écrasant l'Espagne et l'Empire*. Ce beau 
morceau de sculpture, œuvre de Tuby et de Goyzevox, 
existe encore et mériterait d'être restauré ^. En montant vers 
TArc de triomphe, on trouvait, à droite, la fontaine de la Vie-- 
toire, dans laquelle la Victoire était représentée sur un globe 
orné de trois fleurs de lys. Les sculptures de cette fontaine 
étaient de Mazeline. A gauche, et vis-à-vis de la précédente, 
était la fontaine de la Gloire ; sa décoration, dessinée par 
Lebrun, était l'œuvre de Goyzevox. Un perron de marbre 
conduisait à l'arc de triomphe, précédé de quatre obélisques 
ou pyramides à jour et en fer doré, dans lesquels Teau se 



* Voir les tableaux de Cotelle, n^^ 772 et 773 du MuBée, et U gravuM de 
Rigaud, Chalcographie^ n^ 2568. 

* FÉLIBIBN. 

' La figure de la France était dorée (Pioaniol). 
^ Il a été gravé par Thomasain, u^ 129. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 239 

jouait et tombait en nappes de cristal. L'arc de triomphe, 
bâti à l'endroit le plus élevé du bosquet, en occupait le fond. 
U était composé de trois portiques de fer doré, au dessus 
desquels étaient sept bassins, d'où s'élançaient des jets 
d'eau ; d'autres jets existaient aussi dans le milieu des por- 
tiques. Toutes ces eaux retombaieQt en nappes sur les gra- 
dins de marbre. Vingt-deux autres jets s'élançaient de vas- 
ques placées sur des piédestaux de marbre, qui bordaient à 
droite et à gauche la charmille du bosquet. « Certainement, 
dit Blondel, il est impossible d'imaginer, sans l'avoir vu, le 
merveilleux effet que produit cette décoration ; l'art y paroit 
poussé à son dernier période, et la nature semble à Tenvi lui 
disputer la prééminence. » 

Delobel était l'auteur des ouvrages de serrurerie de ce bos- 
quet, dont les sculptures, en plomb doré, étaient dues à Coy- 
zevox, Tuby, Mazeline, Houzeau, Legros et Masson. 

Le bosquet, déjà restauré en 4732, était en état de répara- 
tion en 4787 et fermé depuis cette époque *. VAlmanach spé- 
cial de Versailles * dit qu'il a été détruit en 4804. La forme et 
les bois du bosquet existent seuls aujourd'hui avec le groupe 
de la France triomphante, mais à l'état d'abandon et de 
ruine. 

Le plan de Dubois nous montre que le bosquet qui entou- 
rait les fontaines de l'Arc-de- Triomphe formait un labyrin- 
the compliqué ; il se composait d'une allée se repliant à cha- 
que instant sur elle-même et en tout sens, et n'ayant qu'une 
seule issue. C'était le pendant du Labyrinthe des Fables 
d'Esope. 

Les Trois-Fontaines. 

l^ bosquet des Trois-Fontaines porta d'abord le nom de 
Berceau-d'Bau. C'était une belle allée bordée d'arbres qui y 
c maintenoient une agréable fraîcheur », et dans laquelle 
une infinité de jets d'eau formaient un berceau sous lequel 
on se promenait sans être mouillé *. Le Berceavrd'Eau fut 

' Cicérone, 1804. 

' 1838, in-12. 

' Il existe une gravure du Berceau-d'Eau. 



Digitized by 



Google 



240 LE CIUTEAU DE VERSAILLES 

transformé de 1677 à 1683 et devint alors les TroU^Fontaine 
Il était bordé d'une palissade en treillage, au pied de laquelle 
étaient deux gradins de gazon, dont le plus élevé supportait 
des ifs plantés de distance en distance. On y voyait trois 
fontaines ou bassins entourés de rocailles fines, et de nom- 
breux jets d'eau s'élançaient dans diverses directions. Le 
terrain étant assez en pente, la fontaine du milieu et celle du 
fond s'étageaient sur des gradins de marbre et de rocaille S 
Les TroiS'Fontaines étaient en ruines et fermées dès 1804 ^ 
aujourd'hui, il n'existe plus que l'emplacement du bosquet et 
la trace de ses bassins. 

Le parterre dn Midl^ 

En revenant au Sud, on trouve le parterre du Midi appelé 
autrefois le parterre des Fleurs; il est établi en partie sur 
l'emplacement de l'orangerie de Louis XIII. Ce parterre de 
broderies, mêlées de plates-bandes de fleurs et d'enroule- 
ments de gazon, avait été détruit à une époque que j'igaore 
et ne se composait plus que d'un maigre tapis de gazon, 
lorsqu'il fut rétabli par M. Questel sous le règne de Napo- 
léon III. 

. Le parterre du Midi est enveloppé de trois côtés par des 
terrasses, dont les tablettes de marbre supportent 30 vases de 
bronze. On descend de la terrasse du château au parterre par 
un perron de marbre blanc appelé le degré des Sphinx, qui 
tire son nom des deux sphinx en marbre blanc qui le déco- 
rent. Chacun des deux sphinx porte un amour en bronze 
tenant des guirlandes. Ces belles fontes de Duval sont d'un 
poli extraordinaire ; on les croirait en jaspe. L'auteur de ces 
charmantes sculptures est Lerambert*. ^ 



* Voir au Musée les tableaux de Cotelle n^' 768 et 769, et la gravure 
dlsraêl Silyestre, n^ 2637 du catalogue de la Chalcographie. 

* Cicérone, 1804. 

* Voir pour le parterre du Midi les vues du chflteau du côté du Pota- 
ger et du côté des jardins, par Menant. Ces curieuses gravures sont à la 
Bibliothèque de Versailles. 

^ Les sphinx ont été gravés par Lepautre (Chalcographie, n^' 1450-51) 
et par Thomassin (n®* 83-84). 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 24i 

La tablette septentrionale du parterre du Midi, divisée en 
deux parties par le degré des Sphinx, supporte à droite et à 
gauche 42 vases de bronze fondus par Duval sur les modèles 
de Ballin et de Bertin K La tablette occidentale et la tablette 
orientale sont également décorées de vases de bronze mou- 
lés sur ceux de Ballin et fondus en 4852 par Calla; mais ce 
bronze noir et sans transparence est bien loin de valoir celui 
de Duval. Pendant la Révolution, on a changé les] attributs 
de quelques-uns de ces vases, et on les a remplacés par le 
Glaive, la Balance ou l'Œil de la Justice. 

Ce sont les marches de marbre blanc teinté de rose, de 
Tun des degrés de ce parterre *, qui ont Inspiré à Alfred de 
Musset une charmante poésie dont nous ne] citerons que 
quelques vers : 

Dites-nous, marches gracieuses, 
1/68 rois, les princes, les prélats, 
Et les marquis à grand Aracas, 
Et les belles ambitieuses, 
Dont vous avez compté les pas ; 
Celles-là surtout, j'imagine, 
En vous touchant no pesaient pas, 
Lorsque le yelours ou Thermine 
Frôlait vos contours délicats. 
Laquelle était la plus légère ? 
Est-ce la reine Montespan ? 
Est-ce Hortense* avec un roman 
Maintenon avec son bréviaire. 
Ou Fontange avec son ruban ? 
Beau marbre, as- tu vu La Vallière ? 
De Parabère ou de Sabran, 
Laquelle savait mieux te plaire ?... 
Marches qui savez notre histoire, 
Aux jours pompeux de votre gloire, 
Quel heureux monde en ces bosquets ! 

L'Orangerie. 

VOrangerie actuelle remplaça celle de Louis XIII qui était 

* Les six vases à la gauche du degré sont répétés à la droite. 

' Ce degré est celui qui est à l'entrée de la terrasse orientale du parterre. 

* Hortense Mancini, l'une des nièces de Mazarin. 

T n. 15 



Digitized by 



Google 



212 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

trop petite. Dès 1678 et 1679, on creusa le sol de la butte *, et 
le bâtiment fut élevé de 1684 à 1686, sur les dessins de Man- 
sart, dont c^est le plus bel ouvrage '.Quand les ambassadeurs 
de Siam vinrent à Versailles, en 1686, ils visitèrent IXDran- 
gerie et dirent que la magnificence du Roi était grande d'a- 
voir fait un si superbe bâtiment pour servir de maison à des 
orangers, et qu'il y avait bien des rois qui n'en avaient pas 
de si belles*. 

L'Orangerie est située en contre-bas du parterre du Midi, 
dont elle soutient les terres à l'aide de murs de 4 à 5 mè- 
tres d'épaisseur. Elle est exposée au midi et consiste en une 
galerie centrale et deux galeries latérales, d'ordre toscan. 
La galerie du milieu a 156 mètres de long sur 12°>,50 de 
large ; ses voûtes font l'admiration de tous les connaisseurs. 
Elle est éclairée par 12 grandes fenêtres cintrées qui sont 
dans l'ébrasement des arcades. Au milieu, est une statue 
colossale en marbre représentant Louis XIV vêtu à la ro- 
maine * ; elle fut donnée au Roi par le maréchal de la Feuil- 
lade, qui l'avait fait faire par Desjardins pour le monument 
de la place des Victoires. Aux deux extrémités, il y avait, 
dans de vastes niches, deux statues colossales d'Hercule et 
de Mercure •. 

Chacune des deux galeries latérales a 117 mètres et est cô- 
toyée d'un grand escalier de 30 mètres de large, appelé les 
Cent'MarcheSy quoique le nombre exact soit de 103. Ces deux 
escaliers conduisent du parterre du Midi au parterre de l'O- 

* Les soldats du régiment du Roi furent employés aux trav^aux de tei^ 
ressèment (Compten des Bâtiments de 1685). 

* Si Ton en croit La Font de Saint- Yeune (rOmhre du grand Colbert, 
p. 59), rinvention du dessin de cet édifice serait de Le Nôtre. < Louis XI V, 
dil-il, n'étant pas satisfait des idées de ses architectes pour ce bâtiment, 
dit plusieurs fois à Le Nôtre d^y travailler. Il s'en excusa toujours sur ce 
que ses talens étoient bornés à la composition des jardins. Mais le Roi le 
pressant de nouveau d'y penser, une nuit cette idée l'éveilla, et il se leva 
pour la tracer. Le matin il la présenta à Sa Majesté ; elle en fut si satis- 
faite, qu'elle fit venir Mansart, et lui ordonna de la perfectionner et d'y faire 
travailler incessamment. » 

' Mercure Galant^ 1686, novembre, p. 131. 

^ La tête^ détruite en 1793, a été refaite en 1816, par Lorta. 

' Ces deux statues en pierre sont aujourd'hui dans les ma^çaFins du 
Musée. On ne sait ni l'époque ni la cause de leur déplacement. On se pro- 
pose de les remettre prochainement en place. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 243 

rangerie et à la route de Saint-Cyr. L'entrée principale de 
rOrangerie était par la porte Royale, située en face de Tallée 
deBacchus et de rentrée du Labyrinthe. C'était par cette 
porte que pénétraient les visiteurs qui obtenaient la permis- 
sion « de se promener à Tombre des orangers. » 

Le parterre de V Orangerie OM par terre des Orangers, comme 
disait Louis XIY, se compose de six pièces de gazon et d'un 
bassin rond. On dit qu'il a été dessiné par La Quintinie *. 
Dans la belle saison, c'est toujours une admirable forêt d'o- 
rangers, de grenadiers, de lauriers roses, de mirtes et d'ar- 
bres rares de la plus grande beauté, parfaitement soignés 
par le jardinier actuel, M. Thouvenin. 

Lister nous apprend qu'à l'époque de Louis XIV, l'Oran- 
gerie renfermait 3000 caisses, dont 2000 d'orangers a aussi 
gros, dit-il, pour plusieurs centaines d'entre eux, qu'ils pour- 
roient venir dans leur pays. > Aujourd'hui le nombre des 
orangers est de 4800, dont 500 gros. 

c Louis XIV aimait particulièrement l'oranger, le plus bel 
arbre de nos jardins sans contredit par sa forme élégante, 
par sa verdure agréable, son parfum, ses fleurs et ses fruits. 
On compte encore aujourd'hui (1782), parmi les curiosités de 
Versailles, la magnifique orangerie qu'il y fît bâtir pour les 
conserver l'hiver.... Au printemps, quand la saison, devenue 
plus douce, permettait d'exposer à l'air ces arbres délicats, 
on les plaçait dans des charmilles basses, de roses, de chè- 
vrefeuille, de jasmin, lesquelles, cachant les caisses et ne 
laissant paraître que l'arbre avec sa tête fleurie, offraient aux 
yeux le spectacle ravissant d'une forôt enchantée. Toutes les 
fois que le monarque donnait, dans ses jardins, de ces fêtes 
brillantes qui, chez l'étranger, rendirent son règne presque 
aussi célèbre que ses conquêtes, les ordonnateurs, pour lui 
faire leur cour, employaient toujours les orangers dans la 
décoration des portiques, des salles, de verdure et des autres 
embellissemens pareils. Un des principaux ornemens de la 
Grande-Galerie de Versailles était des orangers : chaque 
entre-deux de fenêtre en avait quatre, garnis chacun de leur 
caisse d'argent avec une base du même métal. Il y en avait 

* CuriosUééde Paris et de Versailles, 11,447. 



Digitized by 



Google 



244 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

autant dans la salle de billard. Enfin le monarque en faisait 
placer jusque dans ses appartemens ; et ses jardiniers, pour 
satisfaire son goût sur cet objet, avaient môme trouvé 
le secret d'en avoir en fleurs toute Tannée. Ils cboisissaient 
pour cela quelques pieds d'orangers qu'ils laissaient dessé- 
cber faute d'arrosement. Quand les feuilles étaient tombées, 
on ranimait les arbres par un traitement particulier. Bientôt 
ils poussaient des feuilles nouvelles et des fleurs ; et alors on 
les portait cbez le prince. Il ne s'agissait plus, pour lui en 
fournir de pareils toute l'année, que d'employer de quinze 
jours en quinze jours les mômes procédés sur d'autres *. » 

Dès 1685. Louis XIV fit venir des orangers de Saint-Do- 
mingue ; 11 en acbeta 20, au prix de 2200 livres à la duchesse 
de la Ferté ; en 1687, il acheta 51 lauriers en Flandre et un 
assez grand nombre d'orangers ; on fit faire des caisses; on 
fit venir de Fontainebleau les plus beaux orangers qui s'y 
trouvaient, entre autres le Grand-Bourbon, qui, selon la tradi- 
tion, aurait été semé en U21 par une princesse de Navarre. 
Offert en cadeau par Catherine de Foix, reine de Navarre, à 
Anne de Bretagne, en 4499, cet oranger devint ensuite la pro- 
priété du connétable de Bourbon, auquel François I«^ le confis- 
qua pour le placer à Fontainebleau. A son arrivée à Versailles, 
Louis XIV vint visiter le Grand-Bourbon qui, dit le Mercure*, 
est âgé de cinq cents ans. Le Mercure se trompe ; en admet- 
tant l'exactitude de la tradition, ce bel arbre n'aurait au- 
jourd'hui que 460 ans. Après avoir eu trois troncs soudés à 
la naissance de la tige, le Grand-Bourbon n'a plus actuelle- 
ment qu'un seul tronc ; mais il est encore le plus bel oran- 
ger, le plus vert de la collection, et nous l'avons vu chargé de 
plus de 200 fruits. 

Le parterre de l'Orangerie est fermé, à droite et à gauche, 
d'abord par les galeries latérales, puis par deux grilles po- 
sées en 4687 et soutenues par des piliers, au dessus desquels 
on avait placé en 4688 des corbeilles de fleurs sculptées par 
Lespingola et Pinot. En avant, sa fermeture consiste en un 

* Lx Grand d'Ausst, HUtoire de la vis privée des Français, t. I, 
p. 200. 

* Mercure Galant^ 1687, Juiu, p. 330. — Dakgeau, 7 juin 1687. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 245 

fossé qui baigne le pied du mur de terrasse, surmonté d'une 
balustrade, et par deux grilles très richement décorées, dont 
les piliers supportent 4 groupes représentant Zéphire et 
Flore, Vénus et Adonis, de Lecomte ; Aurore et Céphale, Ver- 
tumne et Pomone, de Legros '. 

On voit sur un tableau de Cotelle* qu'à chaque angle des 
deux pièces de gazon les plus rapprochées de TOrangerie, il y 
avait une statue en bronze. On reconnaît très-bien THercule 
terrassant Thydre •, une Diane chasseresse, et le Mercure et 
Psyché d'Adrien de Vriès *, qui sont actuellement au Lou- 
vre ou aux Tuileries, et la Vénus de Médicis, qui est au bos- 
quet de la Reine '. 

L'ouvrage de La Quintinie sur les jardins fruitiers et pota- 
gers • offre une jolie vue de l'Orangerie, avec les vases qui 
étaient placés sur les balustrades ainsi que les deux groupes 
de marbre qui ornaient le parterre et représentaient l'Enlève- 
ment de Gybèle par Saturne et l'Enlèvement d'Ory thie par Bo- 
rée, le premier sculpté par Regnaudin,Ie second par Gaspard 
Mar>y '. Pour terminer, disons que la Renommée de Guidi fut 



* Peu de temps après 1848, M. Questel a refait les deux grands escaliers, 
les grilles et les corbeilles : ce qui existait a été scrupuleusement reproduit. 

* Au Musée de Versailles, n^ 750. — Voir aussi au- Musée, salle 139, la 
belle gouacbe de Portail, n<> 2267. 

' Cette statue, de l'école de Francheville, venait du château de Riche- 
lieu, ainsi que plusieurs autres des jardins de Versailles. En 1741, date de 
la publication du Dictionnaire de la Martinière, l'Hercule n'était déjà plus 
à rOrangerie ; en 1768, Dargenville le vit à Marly ; en 1813, on le retrouve 
à Saint-Cloud ; plus tard il est à Meudon ; il revient à Saint-Cloud en 
1847, d*où il est enfin arrivé au Louvre en 1872. 

* Adrien de Vriès, élève de Jean de Bologne, fit cette statue pour la 
ville de Prague sur l'ordre de l'empereur Rodolphe II. Prise par les 
Suédoifi, pendant la guerre de Trente ans, elle fut donnée par la reine 
ChristiEe à Servien et placée dans son château de Meudon ; M.- de Sablé, 
fils de Servien, en fit cadeau à Colbert, qui la plaça dans son château de 
Sceaux ; Seignelay l'offrit à Louis XIV qui la mit à TOrangerie, puis l'en- 
voya à Marlj. En 1794, elle est au Louvre ; en 1802, à Saint-Cloud ; en 
1830, elle revient au Louvre et en sort en 1872 pour aller à la terrasse des 
Feuillants, aux Tuileries. Ou ferait une curieuse histoire des voyages et 
pérégrinations des statues de Versailles. — Je dois ces renseignements à 
M. le comte Clément de Ris, conservateur du musée de Versailles. 

' Ces quatre statues ne sont déjà plus à l'Orangerie en 1707 (Piganiol 
Dï LA FoBCE, 2« édition). 
•T. II, p. 413. 
^ Ces deux groupes sont aujourd'hui dans le jardin des Tuileries. 



Digitized by 



Google 



246 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

d'abord placée en 4686, dans le parterre de TOrangerie, entre 
rOrangerie et le bassin, avant d'être transportée au pourtour 
du bassin de Neptune. 

Quand on a dit que Louis XIY aimait à se promener dans 
rOrangerie, et y venait assez souvent, on a fait Thistoire de 
rOrangerie pendant ce règne. Sous Louis XV, le 46 avril 4750, 
le Roi, assisté du ministre de la Guerre, M. d'Argenson, des 
maréchaux de France, de généraux et d'officiers \ se rendit 
au parterre de rOrangerie, où il vit les différents exercices 
proposés pour Tinfanterie, à laquelle M. d'Argenson voulait 
donner un exercice uniforme. Six projets, Tancien exercice 
français, l'exercice prussien et quatre exercices proposés par 
MM. de Bombelles, de Maillebois le fils, de Wurmser et de 
Lujac, furent mis en pratique par autant de détachements de 
soldats soigneusement exercés. Le tir, le mouvement et les 
marches furent exécutés avec une rare perfection, c La balus- 
trade qui règne autour de l'Orangerie étoit remplie de monde 
et faisoit d'en bas un fort beau spectacle *. »» 

Pendant les événements de juilJet 4789, des troupes avaient 
été rassemblées à Versailles pour attaquer Paris. Pendant 
qu'on discutait au conseil sur les mesures à prendre et sur 
ceux des députés qui devaient être proscrits, la Reine et 
]^me de Polignac allaient à l'Orangerie animer ces troupes, faire 
donner du vin à ces soldats, étrangers pour la plupart, qui 
dansaient et formaient des rondes. On en était là quand la 
nouvelle de la prise de la Bastille et du triomphe de la Révo- 
lution arriva à Versailles (14 juillet). 

En 1874, après la défaite de la Commune, une foule de pri- 
sonniers furent enfermés dans les galeries de l'Orangerie, dont 
le parterre était occupé par la Garde républicaine, qui y 
campait. 

La pièce â*eaii des Sntases. 

La pièce d'eau des Suisses, qui fait pendant au bassin de 

^ Tous étaient en UDiforme ce jour-U, par exception. On ne portait pas 
l'uniforme à la Cour. 
• LuYNBs, X, 242. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 247 

Neptune, est située dans le Petit-Parc et vis-à-vis de TOran- 
gerie, dont elle est séparée par la route de Saint-Cyr. Nous 
avons déjà dit qu*il y avait jadis dans la partie centrale de ce 
vaste bassin un étang qui couvrait aussi l'emplacement du Po- 
tager actuel. Lorsque Ton creusa la pièce d*eau des Suisses, on 
employa les terres à combler la partie orientale de Tétang, et 
La Quintinie y établit le Potager. La partie occidentale de 
rétang fut agrandie et devint la pièce d'eau actuelle. Les 
travaux de terrassement furent exécutés, de 4679 à 4683, par 
le régiment des Gardes suisses, dont le nom est resté à la 
f Grande pièce d'eau », que Louis XIV appelait déjà «le lac 
des Suisses. » 

Après l'achèvement de l'Orangerie, en 4687, cette pièce 
d'eau fut considérablement agrandie. Elle a 682 mètres de 
long sur 234 de large. Elle est bordée de belles allées et de 
glacis de gazon, autour desquels régnaient autrefois une ba- 
lustrade de bois ou lice, le long du chemin de Saint-Cyr, et, 
sur les autres côtés, une rangée de petits ifs taillés *. L'extré- 
mité méridionale, qui se termine au pied du plateau de Sa- 
tory, fut disposée en rampes plantées de sycomores et for- 
mant un grand vertugadin *, au fond duquel on plaça le 
Louis XIY du Bernin transformé en Gurtius. 

C'est derrière cette statue, vulgairement appelée le Cavalier 
fiemin, que Tillustre bailli de Suflren, un de nos plus grands 
hommes de mer, sinon le plus grand, fut blessé mortellement 
en se battant en duel contre M. de Mirepoix, en décem- 
bre 1788». 

Les Comptes des Bâtiments de 4685 et de 4687 nous appren- 
nent qu'il y avait sur la pièce d'eau des Suisses, de même que 
sur le Canal, des chaloupes et des barques décorées de sculp- 
tures, destinées à la promenade. En juillet 4783, la Reine et 
les princesses s'amusèrent à y pêcher à la ligne. C'était alors 
un beau bassin bordé d'une tablette de pierre qui régnait 
sur tout son pourtour et accusait nettement sa forme; tandis 

^ Voir au Musée : les tableaux de Cotelle {d?* 728, 729 et 750) et la 
gouache de Portail, n® 2207. 

* Glacis de gazon en amphithéâtre, dont Les lignes circulaires qui le 
renferment ne sont point parallèles (Dictionnaire de TrévoHw). 

' Jal, Dictionnaire critique de biographie et d*histoire. 



Digitized by 



Google 



248 LE CHATEAU BE VERSAILLES 

qu'aujourd'hui, le mur dégradé et la tablette partout dé- 
truite, la pièce d'eau a plutôt l'air d'un étang que d'un 
bassina 

Une partie des terres enlevées de la pièce d'eau des Suisses 
fut employée à dresser le Mail, qui s'étendait à droite de la 
pièce d'eau sur toute sa longueur ' et était planté de beaux 
arbres. Plus tard on établit un nouveau mail dans la grande 
allée verte qui est au sud du parc, entre les bosquets et la 
route de Saint-Cyr •, et dans l'allée des ha-ha qui va jusqu'au 
bassin d'Apollon. Le mail était sous Louis XIV un jeu très à 
la mode ; Monseigneur y jouait volontiers, à Versailles et à 
Marly *. On avait fait aussi à Marlyet à Trianonun petit mail 
pour la duchesse de Bourgogne et ses dames *. 

L'allée de l'ancien mail a servi de campement aux escadrons 
du train des équipages de 1871 à 4879. Les baraques établies 
dans cette allée et dans celle des Matelots ont été démolies en 
4879. En 1874, on avait aussi établi, entre le mur du Potager 
et la pièce d'eau, l'école de ponts du 4«»' régiment du Génie. 
Les explosions de torpilles, en dégageant les gaz méphitiques 
contenus dans les vases du fond de la pièce d'eau rendaient 
le voisinage inhabitable. L'école a été transportée au Canal en 
4877, et les bâtiments démolis en 4878. 

L.e Théâtre-d*Eaa. 

Il nous faut maintenant décrire les fontaines renfermées 
dans les douze grands massifs ou bosquets du jardin. 

Le premier que nous trouvons est le TAéâire-d'Bau, appelé 
aujourd'hui le Rond-Vert •. Ce bosquet, établi de 1674 à 1673, 



' En 1781, lors de la naissance du Dauphin, fils de Louis XVI, on 
songea à donner une fêle autour de la pièce d'eau des Suisses. Moreau le 
jeune fut chargé de présenter un projet pour celte fête. Son dessin fait 
aujourd'hui partie des collections de M. le comte de la Béraudière. 

* Le Mail est indiqué sur le plan de Versailles qui se trouve dans Tédi- 
tion de Thomassin publiée à la Haye en 1724, pet. in-4^. 

* Voir les plans de Dubois et de Blondel. 

* Dangeau, 1699, 23 juin. 

' Dangeau, 1699, 22 juillet. 

^ Ou le Bond des bonnes, qui, en effet, s'y donnent rendez- vous pour y 
faire jouer les enfants. 



Digitized by 



Google 



LE JAHDIN 249 

était ainsi appelé, dit le Mercure Galant*, « à cause des 
diverses figures que les jets d'eau dont il est rempli y repré- 
sentent. Il offre d'abord à la vue trois allées d*eau qui font la 
patte d'oie, et qui sont plus élevées que le lieu d*où on les 
voit, parce que le terrain va en montant; elles sont bordées de 
treillages. Aux deux côtés de celle du milieu sont deux en- 
foncemens cintrés et treillissés qui la séparent des deux 
autres. Au devant de ces cintres, on voit deux bassins dans 
lesquels sont encore d'autres bassins plus petits et plus 
élevés, de manière que les jets d'eau qui en sortent, les rem- 
plissant trop, font des nappes d'eau tout autour. Il y en a 
encore de pareils par de là les deux autres allées ; ainsi cha- 
([ue allée en a à ses deux côtés. L'allée du milieu est plus 
élevée, et l'on y voit des cascades, qui font' quatorze ou 
quinze nappes d'eau, les unes sur les autres; et ces cascades 
et ces nappes sont formées par un très-grand nombre de jets, 
puisque cette allée en a cinq dans sa largeur, qui continuant 
jusqu'au bout font paroître six allées d'eau. Au bas de cette 
allée est un grand bassin, qui occupe toute la face des cas- 
cades et qui en reçoit l'eau ; et plus bas encore il y a un 
autre bassin rempli de six gros jets. 

» Les allées des côtés ont chacune deux jets d'eau dans 
leur largeur, qui forment trois allées d'eau; ils sont dans un 
bassin qui continue tout le long de l'allée ; et comme elle est en 
pente, et qu'on a mis d'espace en espace de quoi arrêter l'eau, 
elle forme des nappes tout le long de la môme allée, et ces 
nappes forment des cascades qui accompagnent celle du mi- 
lieu. Entre le treillage et les jets d'eau de ces trois allées, il y 
a six rangs de petits arbres ', qui étant taillés de différentes 
manières représentent diverses figures. 

» Je ne parlerai point du reste des ornemens qui embellis- 
sent ce lieu, mais comme il est fait pour les divers chan- 
gemens des jets d'eau qui imitent les décorations de théâtre, 
je vous dirai qu'il y en a de cinq sortes. Les jets s'élancent 
d'abord en haut et demeurent droits; ensuite ils se courbent 
et font des berceaux en dedans et puis en dehors ; après cela ils 

* Novembre 1686, p. 180. 

* Des ifs, généralement taillés en longues pyramides. 



Digitized by 



Google 



250 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

forment des cercles en avant, qui étant changés tout à coup 
paroissent en arrière. » 

Le Théâtre-d*Eau était Tune des merveilles que les étran- 
gers admiraient le plus parmi les fontaines du jardin. Nous 
n^avons plus aigourd'hui, pour nous en donner une idée 
que les deux tableaux de Gotelle ' et la gravure de Simon- 
neauV Mais ce que le i/^ctfr^ nous a décrit n*est qu'une 
partie du bosquet; et II faut compléter sa description avec 
Eélibien. 

« Le Théâtre est une grande place presque ronde, qui a 
environ 96 toises de diamètre. Elle est divisée en deux par- 
ties. La première contient un demi-cercle autour duquel 
sont élevées trois marches en forme de siège pour servir 
d^amphithéâtre, qui est environné d'allées couvertes d'ormes 
sur le devant et de palissades de charmes sur le derrière. 
L'autre partie, qui est élevée d'environ 3 à 4 pieds, est le 
Théâtre. Il s'élève dans le fond par un petit talus de gazon 
qui laisse des passages pour les acteurs. » 

Le Théâtre occupait le milieu de la grande place, et derrière 
lui se trouvaient les trois allées d'eau dont nous avons parlé. 
Ce bosquet servit aux fêtes de 4674 et de 4674; mais il fut 
totalement détruit sous Louis XY*. Il n'en reste plus que le 
petit bassin des Enfants*. Le centre de ce bassin est occupé 
par un groupe de huit enfants qui se jouent dans l'eau. Ces 
charmantes figures, dont on ne connaît pas l'auteur, sont en 
plomb et étaient dorées autrefois. 

Le Théâtre renfermait une statue qui a eu sa célébrité. 
C'était un Jupiter antique, en marbre de Paros, que l'on 
attribuait à Myron. On disait que Marc-Antoine l'avait 
apporté de Samos et l'avait mis au Gapitole. Au xvi« siècle, 
Marguerite d'Autriche, duchesse de Gamerino, le donna au 
cardinal Granvelle, qui le plaça dans ses jardins à Besançon. 
Quand Louis XIV s'empara de cette ville, les échevins lui 
offrirent le Jupiter. On l'amena à Versailles, où Drouilly 



1 



Numéros 737 et 738 du Musée. 

Chalcographie, u^ 2635, d'après Gotelle. 

Blondbl, V, 108. 

Dubois rappelle le bassin d*Antin, ce qui donne la date. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 251 

en fit un terme. A la Révolution, il fut brisé à coups de 
fusils 



li*Btolle. 

Le bosquet de V Etoile, qui servit à la fête de 4668 et qui fut 
complété en 4671-72, s*appelait aussi la Montaçne-éTBau, à 
cause de la masse d'eau qui jaillissait de son bassin en for- 
mant de gros bouillons, comme le dit Félibien et comme on 
le voit sur les anciennes gravures. Ce bosquet se compose de 
cinq allées aboutissant à un même centre et formant une 
étoile» et de deux allées circulaires qui entourent les cinq 
premières*. Sous Louis XIY, les allées deTÉtoile étaient bor- 
dées d'un treillage orné de pilastres, dont la corniche suppor- 
tait des vases de porcelaine remplis de fleurs. Sur le treil- 
lage s'appuyaient de nombreux pieds de chèvrefeuille, et, de 
distance en distance, la palissade formait des niches dans 
lesquelles s'élevaient des jets d'eau. Le centre de l'Etoile était 
occupé par un bassin circulaire, bordé de rocailles, au mi- 
lieu duquel s'élevait un massif de rochers et d'où s'échap- • 
paient des jets d'eau de hauteur différente, retombant en 
gros bouillons. Un tableau de Gotelle, exécuté en 1688*, re- 
présente la Montagne-d'Eau; mais les gros bouillons ont dis- 
paru, et ce tableau nous donne bien plus l'idée d'une mon- 
tagne de rochers que d'une montagne d'eau. En effet, Dangeau 
nous apprend que, le 28 août 4684, Louis XIY avait ordonné 
quelques changements à la Montagne, et le tableau de Gotelle 
doit représenter la nouvelle fontaine. Le 47 juin 4695, Dan- 
geau nous dit que le Roi ordonna de faire de nouveaux chan- 
gements à la Montagne. Enfin, lors du remaniement qui se 
fit dans plusieurs bosquets en 4704 et 4705, la fontaine fut 
complètement détruite par Mansart, qui ne conserva que la 
disposition générale du bosquet. 



* D'ÀRGBirnLLB, Voyage pittoresque des environs de Paris. — Gréocirb, 
Rapport à la Convention, 8 brumaire an III. 

' C'est cette disposition qui a valu à VStoile d'être appelé aujourd'hui le 
Lah^nthe par certains promeneurs du parc. 

* Numéro 736 du Musée. 



Digitized by 



Google 



252 LE CHATEAU DE VERSAILLES 



La Salle-da-Consell, appelée depuis rObéllsqae. 

La Salle-du-ConseUy appelée quelquefois la Salle-des-Festins, 
était un bosquet établi de 1671 à 1678 sur remplacement ac- 
tuel de VObélisqueK C'était une grande place environnée 
d'arbres et revêtue tout autour de gazon. « Le milieu, dit Fé- 
libien, étoit comme une lie fermée d'un fossé d'eau. » Des 
huit bassins et des fossés * qui entouraient l'Ile jaillissaient 
73 jets d'eau. Un tableau de J.-B. Martin* nous donne la vue 
de la Salle-du-Gonseil. Mansart changea la décoration de 
cette salle en 4705^, et établit la fontaine actuelle de VOàé- 
lisque, ne conservant que les palissades du pourtour de la 
place. 

•t Dans le milieu du bassin de la fontaine on voit, dit 
La Martinière, le monstrueux effet d'eau qui a bien 15 pieds 
de diamètre (3 m.) par le bas, et s'élève en pointe à 75 pieds 
(25 m.); il forme en retombant une pyramide régulière. Cela 
se fait par un nombre de près de 400 ajustages de grosseurs 
différentes, dont ceux de la ceinture extérieure d'en bas 
s'élancent environ au quart de la hauteur; d'autres, dans 
l'épaisseur, se mêlant avec les premiers, s'élèvent environ aux 
deux tiers, et un nombre dans le milieu s'élancent en pointe 
dans le haut. Pour opérer ces effets, ces eaux viennent des 
trois réservoirs ' qui fournissent à ces dégradations. Quand 
cela joue, il y a trois fontainiers partagés à chaque robinet, 
pour régler, en les ouvrant plus ou moins, les effets de chaque 
partie; en sorte qu'à moins d'un vent extraordinaire qui 
agite trop le haut, le tout retombe en figurant la forme d'un 
obélisque et d'une couleur blanche comme la neige. » Le Roi, 
dit Dangeau le 24 novembre 1706, alla voir une très-belle fon- 
taine qui est à l'endroit où étoit la petite île qu'on appeloit 
la Salle-du-Conseil. » 



* Ou les Cent-Tuyaua, ou encore la Gerbe, 

* Faits et pavés en 1672. 

* Numéro 754 du musée de Versailles. 

* Cabinet des Estampes, Topographie, Versailles, t- XTî . 
' A niveaux différents. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 253 

Cette fontaine, en très-mauvais état aujourd'hui, doit être 
restaurée *. 



Bassins de Gérés et de Flore. 

Les trois bosquets que nous venons de décrire sont séparés 
des trois suivants par une allée, dans laquelle se trouvent les 
dQxmàassins de Cérés et de Flore (1672-4675). 

Dans la partie méridionale du jardin, une allée symétrique 
partage aussi les bosquets, et renferme les bassins de Bacchut 
et de Saturne. Deux allées perpendiculaires à celles-ci servent 
à partager les bosquets en douze parties. Les quatre bassins 
sont placés dans les carrefours de ces maltresses allées, et 
sont appelés les fontaines des Qmtre-Saisons ; leurs bassins 
sont entourés de gros cordons de marbre, et les groupes de 
plomb qui les décorent étaient autrefois dorés*. 

Le bassin de Cérès ou de VEté est octogone et décoré d*un 
groupe représentant Gérés avec ses attributs, exécuté par 
Regnaudin d'après Lebrun ». — Le bassin de Flore ou du Prin- 
temps est circulaire et renferme un groupe représentant Flore 
entourée de fleurs et de nombreux Amours qui lançaient 
autrefois 20 jets d'eau. Ce groupe a été exécuté par Tuby, 
d'après Lebrun. La gravure de Lepautre, faite en 4680^, nous 
montre la ravissante bordure de ce bassin, décorée d'une 
suite de couronnes de fleurs, depuis longtemps détruite. 

IjO Marais, appelé depais les Bains d* Apollon. 

Après avoir traversé l'allée de Gérés, on arrivait au bos- 
quet du ifaraw ou du Chêne-Vert, qui occupait remplace- 
ment actuel des Bains d'Apollon. Le projet du Marais avait 
été dessiné, dit Gbarles Perrault dans ses Mémoires, par 



* Voir au Mueée le tableau de P.-D« MartiQ, n^ 757, et la gravure de 
Rigttud (Chalci>graphie, n' 2630). 

' Les bassine de Baeehw et de Saturne ont été réparés récemment par 
U. Questel, et celai de Cérès par M. Ouillaume en 1879. 
' Gravé par Thomassin, n^ 134. 

* Chalcographie, n® 2573. 



Digitized by 



Google 



251 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

M*"® de MoQtespan ; aussi ce bosquet fut-il regardé comme la 
merveille du jardin tant que dura la faveur dé la mar- 
quise. Commencé en 4670, il ne fut terminé qu'en 4676, mais 
il put cependant servir aux fêtes de 4674. Le Mercure Oalant » 
dit: « C'est un carré long qui a 42 toises (36 m.) de longueur 
et 8 (24 m.) de largeur*. Il y a un grand chône* au milieu, 
environné de tout ce qui peut croître dans un marais. Les 
bords de ce carré d*eau sont remplis de roseaux ^, parmi les- 
quels sont des cygnes, dans les coins * ; et toutes les branches 
du chêne, toutes les herbes qui l'entourent, tous les roseaux 
et les cygnes qui en remplissent, ou plutôt qui en forment les 
bords, venant à jeter de Teau tout ensemble, et un million 
de petits jets paroissant à la fois, dont les uns sont plus et 
les autres moins élevés. ^forment une pluie d'eau, qui lavant 
la verdure dont elle sort, lui donne un plus vif éclat et ré- 
jouit la vue. 

rt Au milieu des deux ailes de ce marais, dans deux enfon- 
cemens élevés de quelques marches, sont deux tables de 
marbre, sur lesquelles on voit plusieurs choses qui peuvent 
servir à construire un buffet; mais comme la plupart de ces 
pièces n'ont que des cercles ou autres morceaux dorés, il 
seroit difficile à ceux qui n'auroient point encore ouï parler 
de ces buffets, de deviner à quels usages ils sont destinés. 
Lorsque l'eau vient à jouer, elle satisfait la curiosité des 
spectateurs, et en remplissant les vides qui sont entre ces 
pièces, elle forme des vases parfaits, dont le corps paroît d'un 
beau cristal enrichi d'ornemens dorés®. Je passe par dessus 



* Novembre 1686, p. 185. 

* Ce carré était bordé de banquettes de gazon et d'une palissade de 
petits ifs. 

* On lit dans une lettre de Colbert au Roi, en date du 17 Juillet 167S : 
• La tige de Tarbre du Marais^ qui est de fonte, est en place, et on y a 
soudé déjà plusieurs branches ; tous les feuillages sont redressés et en état 
d'être rejoints aux branches^ (V, 330). 

^ Goj peigDit en or le chône et les roseaux (1672^ ; en 1680, Gascoin 
rétablit les roseaux qui étaient en fer-blanc et déjà • détruits [Complet du 
Bâtiments), Beaucoup de roseaux étaient peiots en vert. 

' Denis dit que les cygnes étaient d'une rare blancheur. 

® Les Comptes des Bâtiments de 1686 mentionneat des vases de bronze 
doré fondus par Warin et Langlois, pour les buffets du Marais. Ce doit 
être ces parties de vases dont parle le Mercure, — Il y avait aussi au 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 255 

les autres embellissemens de ce lieu et ne dis rien de divers 
rangs de porcelaines remplies de verdure, ni de tout ce que 
rhabileté du jardinier ajoute à tous ces endroits où Tart 
surpasse la nature. » 

Cette description est complétée par le tableau de Cotelle' 
et par la gravure d'Israël Silvestre, faite en 4680*. 

Bn 4704, Mansart détruisit le Marais, qui devint un nouveau 
bosquet des Bains d'Apollon. Un tableau de "P.-D. Martin* et 
une gravure de Rigaud^ nous le représentent dans ce second 
état. Au fond^ on voit les trois groupes d*Apollon de Tan- 
cienne Grotte placés sous des baldaquins en plomb doré' 
destîDés à les mettre à Tabri de la plme et de la cbute des 
feuilles. 

Devant les soubassements des trois groupes se trouve un 
petit bassin demi-circulaire ; en avant, une place carrée et 
sablée. Le pourtour du bosquet est en treillage avec une bor- 
dure de gazon, c Le 28 octobre 4705, le Roi, dit Dangeau, alla 
voir les embellissements qu*on a faits aux Bains d'Apollon, 
que Ton a couverts avec une magnificence extraordinaire. » 

Le bosquet fut entièrement refait par Hubert Robert en 
4778-79, et se composa de Tancien Marais et du nouveau 
bosquet du Dauphin dont nous allons bientôt parler. Le tracé 
général est dans le goût nouveau et pittoresque; de beaux 
arbres y donnent partout une agréable fraicbeur. Le groupe 
principal de Girardon fut placé dans une grotte pratiquée au 
milieu d'un rocber construit en maçonnerie, ornée de co- 
lonnes à peine dégrossies, et figurant le palais de Tbétis^ 
Les groupes de Guérin et de Marsy se trouvent un peu plus 
bas. Cette disposition, en somme, est excellente ; cependant 

Marais des tables à manger décorées de corbeilles de cuivre doré. Elles 
servireiit à la collation que Louis XIV donna, le 3 juillet 1691, au roi et à la 
reine d'Angleterre (Danobau) . 
^ Numéro 767 du musée de Versailles. 

* Chalcographie, n» 2628. 

^ Numéro 759 du musée de Versailles. 

^ Chalcographie, n® 2566. 

^ Exécutés par Manière, Lemoine et Frémin. Le modèle du baldaquin 
central, en cire dorée, existe encore ; le mauvais état dans lequel il est, 
empêche qu'on ne puisse l'exposer dans une des salles du Musée. 

* Ce rocher fut construit par Thévenin et Robert. (Fontainb, Trianon, 
page 14.) 



Digitized by 



Google 



256 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

la masse du rocher fait paraître un peu petites les belles 
sculptures qu'il renferme *. 

C'est dans ce bosquet qu'eut lieu probablement, à la an du 
mois d'août 1784, la trop célèbre entrevue du cardinal de 
Roban avec la demoiselle d'Oliva, qu'il croyait être Marie* 
Antoinette . 

Ij« nouToau bosquet da Dauphin. 

Le massif que renfermait le Marais contenait une autre 
fontaine dont Louis XIV avait ordonné la construction en 
1684'; il voulait qu'elle fût plus magnifique que toutes celles 
qui étaient déjà faites. Le 18 janvier 1685, il alla voir le mo- 
dèle de la nouvelle fontaine : c Elle ne peut être achevée que 
dans trois ans, lisons-nous dans Dangeau, et S. M. nous dit 
qu'elle coûtera 3 millions. » La nouvelle fontaine resta, pour 
des raisons que nous ignorons, un autre caprice sans doute, 
à Tétat de projet. Dubois, en 4732, la désigne sur son plan, 
par le nom de Bains de Diane. 

En 1736, son emplacement servit à Gabriel* pour y établir 
le nouveau bosquet du Dauphin^ destiné à l'amusement du 
jeune ûls de Louis XV. Ce bosquet se composait d'un pa* 
Villon* et d'un jardin. Sa forme était celle d'un fer-à-cheval, 
ou terrasse semi-circulaire à deux rampes en pente douce. 
Dans le vide de ce fer-à-cheval on avait tracé un parterre, au 
milieu duquel s'élevait un pavillon octogone, où l'on trouvait 
un grand salon, aux lambris richement sculptés, et un petit 
logement pour le concierge. Le pavillon avait été peint en 
dehors, ou plutôt doré, par Desauziers ; toutes les sculptures, 
en pierre et en plomb surtout, étaient l'œuvre d'Antoine 
Rousseau et de Herpin'. 



* Le musée de Versailles (salle 138) expose un très-beau dessin 
d'Hubert Robert, à la plume et à Tencre de Cbine, représentant la grotte et 
deux de ses groupes. 

» Dangbau, I, 39. 

* Jacques-Ange Gabriel; contrôleur des chAteaa et jardins de Versailles, 
fils de Jacques Gabriel, premier architecte. 

* Gravé par Scotin pour la 7^ édition de Piganiol de la Force. 
' Comptes des Bâtiments, 1736. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 2â7 

A. droite et à gauche du pavillon étaient deux très-belles 
volières, décorées de paysages par Francisque Millet S et de 
sculptures de plomb exécutées par Rousseau*. Sur la même 
ligne que les volières étaient placées les statues du Roi et de 
la Reine sous les figures allégoriques de Jupiter et de Junon, 
la première par Nicolas Goustou, la seconde par Guillaume 
Goustou*. Le parterre renfermait un bassin, entouré d'une 
balustrade de fer, et au milieu duquel était un enfant sur 
un dauphin sculpté par Rousseau. Le bassin était rempli 
de canards au plumage éclatant; des tortues de terre peu- 
plaient le parterre et vivaient des légumes que plantait le 
Dauphin. Le bois qui formait le bosquet était percé de 
nombreuses allées, et renfermait une fontaine ou cascade 
de rocaille artistement faite par le sculpteur Rousseau *. 

Le Dauphin donna, dans son bosquet, une petite fêle au 
Roi et à la Reine le 22 août 4743 ■. 

En 1756, quand Blondel écrivait sa description de Ver- 
sailles, le pavillon de Gabriel était déjà détruit depuis quel« 
ques années. Ce bosquet du Dauphin disparut complète- 
ment, ainsi que les anciens Bains d'Apollon, en 4778, quand 
Hubert Robert fit le bosquet actuel des Bains d'Apollon. 

XTanelen bosquet du Dauphin, appelé depuii le quinconce du; Nord. 

Vancien bosquet du Dauphin et celui de la Girandole, qui 
dataient de Louis XIII, étaient les moins beaux du parc de 
Liouis XIY. Le bosquet du Dauphin se composait simplement 
d''un carré percé de six allées se croisant en diagonale ; au 
centre il y avait un bassin décoré d'abord d'un dauphin, 
•qui fut remplacé sous Louis XIY par un Faune. Louis XIV 



y FlIb de Jean Millet appelé aasai Francisque, et mort en 1732. 

* Comptes des Bâtiments, 1738. ' • 

* Ces statues provenaient de Petit-Bourg. Quand Hubert Robert détrui- 
sîft 06 bosquet, en 177S, elles furent transportées à Trianon ; en 1839, elles 
étaient au musée de Versailles. Elles furent transportées au Louvre eu 
tS50, radminislration de ce temps étant trop disposée, selon nous, à en- 
lever de Versailles tout ce qu*il j avait de beau. 

^ PiOANiOL DX LA FoRGB, édition do 1764. 

* LUYNBS. 

T. II. 17 



Digitized by 



Google 






258 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

plaça aussi dans ce bosquet 8 termes de marbre, dont six, 
exécutés sur les dessins du Poussin, avaient été enlevés au 
parc de Vaux en 1683 *. 

Le bosqnet des Dômes. 

Le dernier des six massifs du Nord renferme le bosquet des 
Dômes et la fontaine de VEncelade. 

Le bosquet des Dômes porta d'abord le nom de fontaine de 
la Renommée, parce qu'au milieu du bassin il y avait une 
Renommée en plomb doré, debout sur un globe, qui, de la 
trompette qu'elle embouchait, lançait dans l'air un jet très- 
haut*. Ce bosquet fut commencé en 1676. En 1 677-78, Mansart 
y construisit deux pavillons ou dômes en marbre blanc, dé- 
corés de colonnes en marbre rouge et de bas-reliefs en bronze 
doré, représentant des armes'. En 1684, le Roi voulant faire 
dans cet endroit quelque chose de plus magnifique, donna 
l'ordre d'enlever la statue de la Renommée*; et la grotte de 
Thétis ayant été démolie, on plaça, en 1686, entre les deux 
dômes, les trois groupes d'Apollon et les deux statues d'Àcis 
et de Galatée. Le bosquet prit alors le nom de fontaine des 
Bains d'Apollon. Le tableau de Cotelle' et la gravure de Simon- 
neau^ nous représentent Tétat de ce bosquet en 1688. On y 
voyait huit statues ; le Point du jour sous la figure d'un jeune 
homme qui tient un flambeau, par Legros ; Ino, par Rayol ; 
Acis et Galatée, par Tuby ; Flore, par Magnier; une nymphe 
de Diane, par Flamen; Amphitrite, d'après le modèle des 
Anguier -, Arion, par Raon. Galatée et Flore, Galatée surtout, 
sont deux charmantes statues, de notre bonne école fran- 
çaise. Ces huit statues sont restées au bosquet des Dômes 
jusque sous le règne de Louis-Philippe, époque à laquelle 
sept furent transportées à Saint-Gloud et remplacées par les 

^ Voir sur les Termes du Poussin, les iircAto«< d$ l'art français , 2* •ërie, 
t. II, p. 267. I ^^«W 

* Voir la gravure d'Israfil SUvestre de 1682 (Chalcographie, n? 2621). 

* Lettres de Colàert, V, 561. 

* Danqeâu, 7 juillet lti84. 

' Au musée de Versailles, n^ 734. 

* Chalcographie, o« 2563. 



Digitized by 



Google 



ii»»,wy. if ->u. 



K 






Digitized by VjOOQIC 



1 









• 


1 'f- P "'lu 0.* 




'■.'.--:n il y 






' '.- • 


: ! *•*. i '< il TT-" ' 

'1 • 1 1. !)»• 


7 -IJ .»• 


' .1 1 I '; 


\ K:! 


h %'. ' • H': V 


} •..,- .: 


• 1 1,1" I • • • », :• 




1 il i 1 . ' .•! 


;. 


••< y-i *[, MA <| t , 




' ' n-'.M <!i: 




.•' ..i J..,V'P 




• i.. •; .-r e.. . 







• .1 Sri; . : :.\' J.i' }. n.i^- i'Iiilji'I- '. ' ^lUî it 



Digitized by VjOOQIC 




Digitized by 



Google 



Digitized by VjOOQIC 



LE JARDIN 259 

Statues fort médiocres que Ton voit aujourd'hui *. La hui- 
tième, Àrion, qui était en pierre, fut reléguée dans un coin 
désert du parc, où elle a été retrouvée en 4880. 

c Le 46 mai 4685, dit Dangeau, il y eut un grand souper de 
dames chez Monseigneur, et en sortant de table, Madame la 
Duchesse remonta chez elle ; mais le Roi alla avec les dames 
dans les jardins, et nous trouvâmes les Bains d'Apollon allu- 
més, et dans les pavillons, il y avoit des hautbois. On y dansa 
môme, et Mademoiselle de Nantes * finit le bal par y danser 
une dame gigonne le plus joliment du monde. » 

Dangeau nous apprend encore un autre fait relatif à This- 
toire de cette fontaine. « Le 24 avril 4699, dit-il, le Roi avoit 
ordonné qu'on mit la statue de la Renommée au milieu de la 
Colonnade, mais en la voulant enlever du lieu où elle étoit, 
une grue se rompit et elle tomha si bien, qu'il y aura beau- 
coup de petites choses à y raccommoder. » (24 avril 4699.) Le 
lendemain le Roi alla voir « l'accident arrivé à la belle statue 
de la Renommée. » 

En 1704, Mansart enleva les groupes d'Apollon pour les 
placer au Marais, qui prit alors le nom de bosquet des Bains 
d'Apollon, tandis que l'ancien bosquet de la Renommée pre- 
nait encore un nouveau nom, celui de bosquet des Dômes. Le 
milieu était occupé par un bassin octogone, entouré d'une 
balustrade en marbre blanc dont les balustres étaient en fer 
doré. Le dessus de la balustrade supportait une goulette ou 
petit canal d'où sortaient de distance en distance des bouil- 
lons d'eau. Le bassin était entouré lui-même d'une balus- 
trade extérieure de forme circulaire, coupée par quatre es- 
caliers de trois marches, et reposant sur un soubassement 
formant banquette, laquelle servait de banc. Les balustres de 
cette seconde balustrade étaient aussi en fer doré *. Le sou- 
bassement et les pilastres de la balustrade sont décorés de 



^ On a rapporté de Saint-Cloud à Versailles, eo 1871, les sept statues 
qui y avaient été placées vers 1840. Les huit sont en mauvais état et pla- 
cées actuellement dans un des magasins du Musée. 

* Une des filles du roi et de M™* de Montespan. 

* Voir le tableau n® 734 et les Comptes des Bâtiments. — Une gravure 
d'Aveline présente un pavage en marbre de deux couleurs entre les deux 
balustrades. 



Digitized by 



Google 



260 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

44 bas-reliefs représentant les armes en usage chez les diver- 
ses nations, et quelques sujets, entre autres la Victoire de 
Brescia. On ne peut qu'admirer la perfection de travail des 
diverses sculptures de ce bosquet, œuvres de Buyster,Legros, 
Regnaudin, Jouvenet, Masson, Drouilly, Lespingola, Buirette, 
Girardon, Mazeline, Guérin, Rayol, Magnier, Raon, aussi 
bien que le soin extrême et le bon goût apportés dans les 
travaux d'exécution par Mansart, jusque dans les moindres 
détails. 

Les balustres de fer doré étaient montrés spécialement aux 
visiteurs par Tordre exprès de Louis XIV *. Plus tard, ils 
furent remplacés par les balustres de marbre que nous 
voyons aujourd'hui. Le bosquet des Dômes existait encore 
sous Louis XVI, si l'on en croit Dulaure*. Les Dômes, « qui 
étaient, dit le Cicérone de Versailles, dans un état de vé- 
tusté complet », furent détruits en 4830 ; c'était alors la ma- 
nière ordinaire de restaurer. Les colonnes et les chapiteaux 
furent déposés dans les magasins du palais. Sous Louis-Phi- 
lippe, ce bosquet était un amas de décombres ; vers 4840, on 
enleva les anciennes statues, et on déblaya la place des débris 
qui l'encombraient. 

On ne voit plus aujourd'hui que l'emplacement des deux 
pavillons. La base de la balustrade du bassin existe encore, 
mais délabrée ; au milieu du bassin est une vasque ronde 
posée sur un piédestal octogone. La balustrade extérieure 
avec ses beaux bas-reliefs existe aussi, et nous espérons bien 
qu'on la restaurera prochainement. 

La Ibntalne d'Enoélade. 

La fontaine d^Encelade a été construite et ornée en 4675-76. 
Au milieu du bassin, on voit le géant Encelade écrasé sous 
des blocs de rochers *, d'où s'échappent quantité de bouillons 
et de gerbes; de la bouche même du géant s'élance un jet de 
78 pieds (33 m.]. La tète et le bras droit sont les seules parties 

* Itinéraire déjà cité. 

* Nouvelle description des environs de Paris, 1786, in-13. 

* On reproche avec raison à ces blocs d'être trop petits. 



Digitized by 



Google 



LE JABDIN 261 

d'Eacelade que Ton voie ; ils sont en plomb et ont été doréa 
autrefois. L^auteur de cette sculpture est B. Marsy '. 

La 8alle-de-Bal. 

La Saile-dâ'Balj qui date de 4680-83, existe encore et a été 
restaurée avec beaucoup de soin par M. Questel en 4876 *. Ce 
beau bosquet est de forme elliptique. « Dans le fond, dit Blon- 
del, on voit une cascade de rocailles* artistement arrangée..., 
d'où tombent des nappes d'eau qui produisent un murmure 
agréable et un effet très-brillant aux lumières. Au dessus de 
cette cascade est un trottoir où se place Torchestre. » En face 
de la cascade le sol était disposé en gradins, au nombre de 
cinq, où se plaçaient les spectateurs. < Au milieu, il y a 
une espèce d'arène sur laquelle on danse quand il plaît à Sa 
Majesté d'y donner quelque fôte *. » 

Le 7 mai 4685, au retour d'une chasse au loup, « Monsei- 
gneur donna un grand souper à ceux qui Tavoient suivi à la 
chasse, dans la Salle-de-bal ; le repas fut fort gai. En sortant 
de table, il s*alla promener à pied, puis il s'embarqua sur le 
Canal". » Le 42 juin 4691, après une longue promenade dans 
rOrangerie, le Roi, Monseigneur, le roi et la reine d'Angle- 
terre, Monsieur et Madame, les princesses et quelques dames 
de leur suite allèrent à la Salle-de-bal, où il y eut une colla- 
tion magnifique, et ensuite on alla visiter plusieurs fon- 
taines ^ 

Les sculptures qui décorent la Salle-de-bal sont des vases 
en plomb [autrefois doré], des torchères destinées à recevoir 
des girandoles quand on dansait la nuit, et le Satyre Marsias 
qui apprend à jouer de la flûte à Olympe ', groupe copié par 
Gois. 

* Voir l6 tableau de Cotelle (n^ 735 du Musée) et la gravure de Rigaud 
[Ckaleographie, n» 2572). 

* Bile Tavait déjà été, au commencement de ce siècle, par l'architecte 
Le Roy et les frères Boischard, sculpteurs {Cicérone, 1804). 

' Ces rocaiUes avaient été faites par Berthier. 
^ ploaniol dx la forgb. 
' Damoiau. 

* Dangxau. 

' Ce Marsias était placé au Rond- Vert. Il a été lui-mâme remplacé 



Digitized by 



Google 



262 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Gotelle ^ a peint la Salle-de-bal et Rigaud * en a donné une 
bonne gravure. 

Le bosquet de la Girandole, appelé depuis le qalnoonoe du Midi. 

Le bosquet de la Oirandoie, comme celui du Daupbin, datait 
de Louis XIII ; on l'appelait ainsi parce que les jets de la 
fontaine formaient une sorte de girandole. Il était disposé 
comme le bosquet du Dauphin, renfermait aussi 6 termes ve- 
nus du parc de Vaux, et son bassin était décoré d'un Faune 
se mirant dans Teau en riant. Le bassin avait été orné de bou- 
quets en feuilles de cuivre faits par le ferblantier Gascoin '. 
Là eut lieu, le 22 avril 4745, l'assassinat de M. de Qal, âgé de 
vingt-deux ans, qui était venu à Versailles pour solliciter 
une cornette de cavalerie et qui venait de Tobtenir ; attiré 
dans la Girandole par des voleurs, il y fut tué *. Nous avons 
déjà dit que les deux bosquets du Daupbin et de la Girandole 
sont devenus les deux quinconces du Nord et du Midi. 

La Colonnade. 

La Colonnade* fut commencée vers 4685 et terminée en 
1688. Elle a été construite sur remplacement de Tancienne 
fontaine des Sources^, d'après les dessins de Mansart, par 
Lapierre, sculpteur-marbrier. La Colonnade est de forme 
circulaire et a 32 mètres de diamètre. « Trente-deux colonnes 



par un Ganymède qui était à TEtoile ; le Ganymède a é\é remplacé par 
un Apollon de Coustou (1753], belle statue qui avait été apportée de Saint- 
Cloud en 1876. — Le groupe de Papire et sa mère, copié d'après l'anti- 
que, qui était autrefois à la Salle-de-bal , est aujourd'hui à la demi-lune 
qui précède le Tapis- Vert. 

* NO 732 du Musée. 

* N® 2632 de la Chalcographie. 

* Cette fontaine était déjà détruite sous Louis XV (Blondbl). 

* LUYNES. 

'^ Voir le tableau de Cotelle (n® 733 du Musée] et la gravure de Rigaud 
(Chalcographie, n** 2569). 

® Voir le plan d'Israôl Silvestre de 1680 (Chalcographie, n^ 2970) et le 
Mercure Galant àe 1686, novembre, p. 157. — • Lel9 juin 1684,1e Roi, dit 
Dangeau, ordonna une colonnade de marbre avec de grosses fontaines dans 
l'endroit où étoient les Sources. > 



Digitized by 



Google 



LE JABDIN 263 

de marbre ' de 18 pouces (0°^, 48) de grosseur, avec autant de 
pilastres, composent la décoration d'un cirque, dont le sol est 
environné d*un perron de marbre de cinq marches, et dans 
le milieu duquel est un groupe de même matière posé sur un 
piédestal circulaire élevé sur deux gradins ; les colonnes, de 
la plus belle exécution, sont soutenues par autant de socles. 
Les bases sont antiques, et les chapiteaux modernes. Dans les 
vingt-huit entrecolonnemens sont placés autant de bassins, 
aussi de marbre, d'où s'élance un jet d'eau qui dans sa chute 
forme une nappe dans un chèneau de marbre qui sert de 
soubassement à toute cette architecture*, s De nombreux 
bas-reliefs représentant des Génies et des Amours, des têtes 
de Nymphes, de Naïades et de Sylvains, et sculptés par Goy- 
zevox, Mazière, Granier, Lehongre et Lecomte, décorent la 
colonnade. Le groupe du milieu représentant Tenlèvement 
de Proserpine, et les bas-reliefs du piédestal où l'on voit Plu- 
ton emmenant dans son char Proserpine, sont au nombre 
des plus belles œuvres de Girardon, qui les a exécutés en 
4699, d'après les dessins de Lebrun. Malheureusement ce 
beau morceau de sculpture a été fortement détérioré par 
rintempérie des saisons *. Gomme la plupart des bosquets, 
la Colonnade servait aux collations pendant les promenades 
de la Gour. Le 16 mai 4694, après une promenade sur le 
Canal, Monseigneur et les princesses vinrent souper à la 
Colonnade qui était fort éclairée *. 

La Galerle-d'Baii, tpp«lé« depais la Salle des Marronniers. 

Le Cabinet des Antiques ou la Oalerie-d'JSau était une lon- 
gue allée pratiquée dans le massif où se trouvait déjà la Go- 
lonnade. Il était bordé d'ifs taillés en caisses et en boules, de 
nombreux bassins avec jets d'eau et de 24 statues antiques 
ou copiées d'après l'antique. Le sol était dallé en marbre de 

' Les colonnes sont de marbre bleu turquin, de marbre blanc et de mar- 
bre de Langnedoc, c'est-à-dire de marbre rouge. On retrouve encore .ici 
la décoration tricolore, aux couleurs de la maison de Bourbon. 

• Blondbl, p. 109. 

' Le Cieeronê nous apprend que la colonnade a été réparée en 1820. 

* Danobau. 



Digitized by 



Google 



264 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

deux couleurs. Le Cabinet des Antiques est représenté sur le 
tableau de J.-B. Martin ^ En 4704, le 45 juillet, Louis XIY fit 
ôter toutes les statues qui étaient autour de la fontaine de la 
Galerie, et le 24 février 1706 il vint voir les nouvelles statues 
qu'il y avait fait mettre *. Le bosquet transformé était devenu 
la Salle des Marronniers^ qui existe encore aujourd'hui. La 
gravure de Rigaud » la représente au temps de Louis XV, et 
sa légende nous dit que a la tranquillité et la fraîcheur dans 
les plus grandes chaleurs de Tété rendent ce bosquet un des 
plus charmants endroits du jardin de Versailles. > La Salle 
des Marronniers était alors enfermée par un magnifique 
treillage auquel s'attachaient des chèvrefeuilles ; elle était 
aussi décorée de nombreux bustes antiques, ou copiés d'a- 
près Tantique, que Ton y voit encore. A chaque extrémité 
de la salle se trouve un petit bassin circulaire, au milieu du- 
quel est une vasque en marbre, seuls restes de l'ancienne 
Oalerxe-d'Eau, 

Bassins de Baocliiis et de Saturne. 

L'allée qui sépare la Salle-de-Bal, la Girandole et la Colon- 
nade, des trois bosquets suivants, renferme les deux bassins 
de Bacchus et de Saturne. 

Le bassin de Bacchus ou de V Automne (\ 61^-77) est octogone 
et renferme un groupe en plomb autrefois doré, représentant 
Bacchus, autour duquel sont quatre petits Satyres. Ce 
groupe a été exécuté, sur les dessins de Lebrun, par les 
Marsy, auxquels on paya la somme de 43,400 livres^. 

Le bassin de Saturne ou de rffiver (h 676-79) est circulaire 
et décoré d'un groupe en plomb autrefois doré, représentant 
Saturne entouré de quatre enfants, avec les attributs de 
l'hiver. Ce groupe a été exécuté, sur les dessins de Lebrun, 
par Girardon, auquel on paya 1 9,460 livres pour cette fontaine^ 
en 4679. 



^ N® 758 du musée de Versailles. 
• Dangeau. 
Chalcographie^ n® 2633. 



s 



^ Il a été gravé par Thomassin, n® 135. 



Digitized by 



Google 



LE XâBDIN 265 



I«e liabyrlnthe, appelé depais le bosquet de la Reine. 

Le Laàifrinthe, construit de 1667 à 4674, occupait remplace- 
ment actuel du bosquet de la Reine. Ce charmant « bocage », 
dû à Le Nôtre, était « surtout recommandable par la nou- 
veauté du dessin ef par le nombre et la diversité de ses fon- 
taines i>. Il se composait a d'une infinité de petites allées, 
tellement mêlées les unes dans les autres, qu'il était presque 
impossible de ne s'y pas égarer ; mais aussi, afin que ceux 
qui s'y perdaient pussent s'y perdre agréablement, il n'y 
avait pas de détour qui ne présentât plusieurs fontaines en 
même temps à la vue, en sorte qu'à chaque pas on était sur- 
pris par quelque nouvel objet ». On avait choisi pour sujets 
de ces fontaines une partie des Fables d'Ésope, et elles 
étaient « si naïvement exprimées, qu'on ne pouvoit rien voir 
de plus ingénieusement exécuté. Les animaux en plomb co- 
lorié selon le naturel étoient si bien désignés (dessinés), 
qu'ils sembloient être dans Taction môme qu'ils représen- 
toient, d'autant plus que l'eau qu'ils jetoient imitoit en 
quelque sorte la parole que la fable leur a donnée. » Trente- 
neuf fables formaient le sujet d'autant de fontaines. L^expli- 
cation de la fable était contenue dans un quatrain de Bense- 
rade, gravé en lettres d'or sur une plaque de bronze. « Le 
Labyrinthe, dit Lister, est en quelque sorte un commentaire 
des Fables d'Esope ad usum Delphini. » 

Les animaux furent modelés par Mazeline, Masson, Lege- 
ret, Drouilly, etc. A en juger par les débris qui sont con- 
servés dans un des magasins du musée de Versailles \ 

*■ Les restet du Labyrinthe, recueillis soigneusement par M. Soulié, 
consistent en: deux vasques en forme de coquille; Tune est supportée par 
des singes, l'autre représente le renard et les raisins (Les raisins et les 
pampres sont peints en vert ; on voit encore quelques parties dorées) ; — 
2 paons faisant la roue ; — un dindon faisant la roue ; — loups, renards, 
singes sur des boucs, cigognes, coq ; — la statue d'Esope, son bonnet 
encore peint en rouge (le bras droit est cassé); — la statue' de TÂmour. 
Toutes ces figures, au nombre d'une trentaine, sont en plomb. 

Ne pourraitron pas replacer dans le bosquet de la Reine, en un endroit 
bien choisi, les restes les mieux conservés de cette ancienne décoration du 
Labyrinthe, et ne serait>il pas intéressant de mettre en évidence quelques 



Digitized by 



Google 



266 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

les animaux, de grandeur naturelle, étaient très-bien exé- 
cutés et d'un naturel d'autant plus exact, qu'ils avaient été 
peints, dit-on, par Desportes '. 

Les bassins étaient composés de rocaille fine et de co(iuilles 
brillantes ; Berthier avait exécuté ces belles rocailles en 1673. 
« Les bassins, dit le Mercure Galant^ sont à moitié couverts 
et environnés de feuilles et de roseaux qui jettent de Teau ; 
la plupart sont de fer-blanc et d*autre matière propre à cet 
usage, aussi bien que les branches par où passe Teau ; et le 
tout étant peint d'un vert qui imite le naturel passe pour 
une véritable verdure jusqu'à ce que Ton voie sortir Teau. » 

Deux tableaux du musée de Versailles* et un volume pu- 
blié en 1677 par Timprimerie royale avec les 39 gravures des 
Fables *. peuvent seuls nous donner aujourd'hui la représen- 
tation de ces charmants groupes, des rocailles, des jets d'eau, 
des treillages et de l'infinie variété de leur disposition. 

L'entrée du Labyrinthe s'ouvrait sur l'allée en pente qui 
longe l'aile occidentale de l'Orangerie, en face la porte 
Royale, et à l'angle de l'allée de Bacchus. On y avait placé 
deux statues : celle d'Esope par Legros, et celle de l'Amour, 
par Tuby. 

L'aimable duchesse de Bourgogne visita ce bosquet pour la 
première fois le 5 mai 4 697 ; mais la pluie abrégea sa prome- 
nade *. 

Le Labyrinthe a été détruit en 4775, lors de la replantation 
du parc, et le nouveau bosquet prit le nom de bosquet de la 
Reine. Il est orné de deux statues de bronze: le Gladiateur' 
et la Vénus de MédicisS et de 4 vases de bronze qui viennent 
de Fontainebleau. Deux des piédouches de marbre de Lan- 



œuvres de sculpteurs d*aiiimauz du xtii* siècle, si remarquables par leur 
naturalisme intelligent ? 

* Le peintre Bailly était chargé de Ventretinement des peintures et doru- 
res des fontaines du Labyrinthe et de celles des bassins des Quatre- 
Saisons. 

* N<>»730 et 73t. 

* Ces gravures in-8<* font partie de la collection de la Chalcographie. 

* Damoeau. 

■ Fonte du xvi® siècle. 

* Fonte du temps de Henri IV. — Cette statue fit appeler quelquefois 
le nouveau bosquet, bosquet de V^ut. 



Digitized by 



Google 



LE JARDIN 267 

guedoc qui supportent les vases existaient déjà au Laby- 
rinthe; on les retrouve sur le tableau n^ 731. On remarque 
dans le bosquet de la Reine de très-beaux arbres, des tuli- 
piers et surtout un cèdre gigantesque. 

LUe-Royaie, appelée depuis le Jardin du Roi. 

VIle-Boyale se composait de deux pièces d'eau : le Vertu* 
gadin ou le Miroir (1672), et la Grande-Pièce (1674-83), sépa- 
rées par une chaussée. V Ile-Royale tirait son nom d'une pe- 
tite île qui était autrefois au milieu de la Grande-Pièce et 
que Ton voit marquée sur le plan d'Israël Silvestre de 
1680*. 

Cette belle pièce d'eau, de 253 m. de long sur 117 de large, 
était entourée d'une palissade d'arbres percée de niches, et 
bordée de quelques statues. Le tableau de J.-B. Martin* nous 
donne la décoration de la pièce d'eau et de sa chaussée. La 
chaussée avait ser\d à l'établissement d'une cascade qui tom- 
bait dans la Orande-Piêce, Le pourtour du Vertugadin était 
décoré de 40 petites vasques d'où sortaient autant de jets 
d'eau. Le bord de la chaussée, au-dessus de la cascade, était 
orné de 42 petites vasques semblables aux précédentes, et la 
cascade était formée par 41 mascarons d'où sortait de l'eau 
qui tombait sur autant de coquilles, d'où elle retombait en 
nappes ; à droite et à gauche du tout, deux mascarons lais- 
sant échapper de l'eau dans deux coquilles. 

Le massif qui enveloppe le Miroir est percé de cinq grandes 
allées qui aboutissent à la pièce d'eau, et forme un demi- 
cercle de haute verdure d'un admirable effet au soleil cou- 
chant. 

Seul, le Miroir, avec les vases et les statues de son pour- 
tour, existe encore. La Grande-Pièce, appelée depuis la fin du 
xvin» siècle YIle-d'Amour, ne tenait plus l'eau depuis long- 
temps ; elle était devenue un marais fangeux, couvert de ro- 
seaux, et qui, pendant les chaleurs de l'été, répandait des 

' Le Mercure Galant de 1686 parle de celte petite île. 
• N" 735 du Musée. — Voir aussi la gravure de Rigaud (Chalcographie, 
n» 2584). 



Digitized by 



Google 



268 L£ CHÂTEAU DE VERSAILLES 

exhalaisons fétides dans la partie basse du parc. On venait 
y jeter les décombres de la ville. Il fallait faire disparaître 
enfin un pareil foyer d'infection ; pour occuper les ouvriers 
sans travail pendant le rude hiver de 4816, Louis XVIII char- 
gea Tarchitecte du palais, M. Dufour, de transformer VUe- 
(T Amour en un jardin anglais. En 4817, le nouveau jardin 
était terminé, et méritait, par sa disposition, sa belle pelouse, 
ses beaux arbres et ses massifs de fleurs, Tapprobation gé- 
nérale qui lui est toujours acquise. 

Lorsque Louis XVIII vint, le 26 juin 4817, visiter le châ- 
teau et le parc, il félicita M. Dufour sur le nouveau jardin; 
le 3 juillet, M. Dufour reçut aussi des compliments du duc 
et de la duchesse d'Angoulôme '. 

A droite et à gauche de rentrée, on trouve deux salles de 
verdure plantées d'aubépines doubles, roses et blanches, qui 
au printemps développent \me couronne de fleurs du plus 
charmant efl'et. | 

On a dit que le Jardin du Roi était la reproduction du jar- | 
din de la maison d'Hartwell qu'occupait Louis XVIII en An- 
gleterre, mais c'est une erreur. 

Observations sur les ohanffements opérés dans le paro. ' 

On aura remarqué certainement quels changements nom- ' 
breux et considérables furent sans cesse apportés par 
Louis XIV à la presque totalité des bosquets et des fontaines 
du jardin, transformations telles, qu'en réalité le parc a été 
refait deux fois partout et, sur quelques points, trois fois, 
pendant le long règne de Louis XIV. A chaque instant on 
trouve dans Dangeau des phrases dans le genre de celles-ci : 
« Le Roi alla se promener dans les jardins, où il a trouvé 
beaucoup de changemens qu'il avoit ordonnés et dont il est 
très-content*. » — « Quelques fontaines n'alloient plus depuis 
longtemps, parce qu'on avoit bouleversé les jardins*. » 

La Palatine écrivait en 1710 : « C'est un trait caractéris- 



' Journal du département de Seine^t-Oise, 1817. 
* 1706, 13 janvier. 
» I, U4. 1685. 



Digitized by 



Google 



LE JABDIN 269 

tique chez tous ceux qui aiment à bâtir; ils aiment à clxan- 
ger et à recommencer. Notre Roi est ainsi; il n'y a pas d'en- 
droit à Versailles qui n'ait été modifié dix fois, et souvent 
il arrive que c'est tant pis. » Saint-Simon dit aussi, en par- 
lant des jardins : « Ce chef-d'œuvre ruineux, où les change- 
mens des bassins et des fontaines ont enterré tant d'or qui 
ne peut paroitre. » 

La passion de la construction et du changement qui domi- 
nait Louis XIV explique jusqu'à un certain point ces trans- 
formations ; mais il est juste de faire observer que les 
premières fontaines étaient décorées de coliôchets très-fra- 
giles, rocailles fines, coquillages, roseaux et bouquets en lai- 
ton et en fer-blanc, treillages, etc., et que le jeu continuel 
des eaux, avec l'action de la pluie et de la gelée, ont dû dé- 
traquer rapidement la plus grande partie de ces ornements, 
et exiger de fréquentes réparations, et au bout de quelques 
années une reconstruction. Il ne faut pas oublier non plus 
que Louis XIV a vécu trente-trois ans à Versailles. 

A Torigine les bosquets furent entourés de grilles, que 
Louis XIV fit enlever, en 4704, afin que « tous les jardins et 
toutes les fontaines fussent pour le public*. » 

Les vols et les mutilations devinrent dès lors d'une extrême 
fréquence, et Blondel nous apprend qu'on fut obligé de repla- 
cer les grilles en 4730. « Il eût été à désirer, dit-il, qu'on eût 
pris plus tôt ce parti; bien des figures de marbre, mutilées 
aujourd'hui, auroient été conservées dans leur entier. D'ail- 
leurs, celles de métal, les conduites de plomb, les robinets 
de cuivre, rien n'étoit en sûreté ; et malgré l'attention des 
fontainiers à cet égard, il est arrivé plus d'une fois que plu- 
sieurs pièces d'eau rendoient imparfaitement leur effet, la 
plupart des tuyaux qui étoientà découvert ayant été enlevés 
la veille. • 

I«e8 eaux. 

« On ne peut rien voir, dit La Martinière, de plus surpre- 
nant que l'immense quantité d'eau que les effets élèvent et 

* Damobjlu, 1701, 14 novembre. 



Digitized by 



Google 



270 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

lancent lorsque le tout joue aux promenades du Roi, ou pour 
faire voir aux étrangers; ces jeux seroient capables d'épuiser 
une forte rivière. » Et Blondel ajoute : « Les eaux jaillissantes 
des bosquets de Versailles dépensent un volume d'eau si 
considérable lorsqu'elles jouent toutes ensemble, qu'on se 
contente ordinairement durant l'été seulement, de faire jouer 
depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir, 
pendant le séjour du Roi à Versailles, les parterres d'Eau et 
quelques bassins qui s'aperçoivent du château et des ter- 
rasses; en sorte que les grandes eaux ne jouent publiquement 
qu'aux fêtes de la Pentecôte et de Saint-Louis, ou bien 
lorsque quelque ambassadeur ou qpielque étranger de la 
première considération viennent visiter cette maison royale. 
Ce spectacle alors dure environ deux heures et demie, et 
consomme la quantité de 35,292 muids d'eau. » 

Aujourd'hui les jets d'eau sont au nombre de 607, et le 
service des grandes eaux exige 40,000 mètres cubes d'eau. 
Elles ont lieu le premier dimanche de chaque mois, de mai à 
octobre inclusivement, et dans quelques circonstances extra- 
ordinaires. 

La canalisation en tuyaux de fonte ou de plomb ne mesure 
pas moins de 20 kilomètres. Ajoutons que tout le service de 
tuyauterie et de robineterie est neuf, ayant été complètement 
refait pendant les dernières années du second Empire *. 

FoUchenoourt. 

A la grille du Mail, sur la route de Saint-Cyr, se trouve un 
bâtiment servant aujourd'hui de maison de portier, qu'on ap- 
pelait autrefois Folichencourt, De cette maison dépendait une 
suite de jardins qui s'étendaient, entre la route de Saint-Cyr 
et l'allée du Mail, jusqu'à la grille qui termine, sur la route 
de Saint-Cyr, l'allée de l'Hiver ou de Saturne*. La duchesse de 
Bourgogne alla faire collation à Folichencourt. le 44 août 4709*. 



* Sous le premier Empire on avait réparé tous les conduits, aqnedon, 
rigoles et réservoirs qui alimentent les bassins et les jets de Versailles 
(Fontaine, Résidences des Souverains, p. 134). 

' Allas de Dubois. 

• Dangbau. 



Digitized by 



Google 



Digitized by 



Google 




Digitized by VjOOQIC 






r I 



.. I 














- X 


4' 



?•<^• 



— ■. --W 



»-# 






_-►_ ^' "^ "♦...'Tti- -i» îV. .•'^' -. '•» •*' i»*x 



Digitized by VjOOQIC 




Digitized by VjOOQIC 




Digitized by VjOOQIC 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE II 



LE PETIT-PARC 



Le Petit-Parc de Louis XIV existe encore avec son mur 
percé de 16 portes ou grilles. Il renfermait la Ménagerie et 
sa ferme, le village de Ghoisy (détruit), la mare aux Bœufs, 
devenue le bassin de Ghoisy, le Grand-Canal, TEtoile- 
Royale, au bout du Canal, d'où partaient la grande avenue de 
Villepreux et huit allées, la ferme de Galie, Trianon, le pla- 
teau, la ferme et les bois de Satory, le bois du Cerf- Volant et 
la pièce d'eau des Suisses. Sa contenance est de 5083 arpents 
et 50 perches, soit 1738 hectares *. 

On ne peut qu'admirer, en s'y promenant, le grand parti 
pris de son tracé et la beauté des allées qui le traversent. La 
route de Saint-Cyr, qui le coupe presque en deux, est bordée 
de bouquets d'arbres plantés vers la un du règne de Louis- 
Philippe par les soins de M. Massey, directeur du Potager. 
On y remarque aussi une jolie maison de garde, vis-à-vis de 
la Faisanderie ', construite par M. Questel. 

Les fermes de Galie et de Chèvreloup avaient été vendues 



' Voir le plan de l'abbé de la Grive publié en 1746, que nous reprodni- 
sous d'après la gravure de la Chalcographie n*297i. 

' D'après les calculs de Laseigne, géographe des Bâtiments du Roi en 
1784, cités par Eckard, dans ses Eeeherehes historiques et biographiques 
sur Versailles, 1836, in-8®, p. 88. — Le bureau de Tarcbitecte du palais de 
Versailles possède un très-beau plan du Petit-Parc^ fait en 1825 par le che- 
valier de Moléon, avec l'indication des tirés. 

* La Faisanderie est depuis 1871 une caserne, occupée actuellement par 
deux sections d'infirmiers militaires. 



Digitized by 



Google 



272 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

pendant la Révolution, le 19 mars 1797, parles administra- 
teurs du département de Seine-et-Oise ; elles furent rachetées, 
le Î5 février 1806, par Napoléon I«% représenté par le comte 
Daru, Intendant général de la Maison de TEmpereur K 

Le Petit-Parc a toujours servi aux chasses des rois ou 
des empereurs. L'abondance du gibier y était telle sous 
Louis XV, qu'en 1750 le Roi tua lui seul, en trois heures, 
318 pièces, bien que cette année on ne comptât dans le Petit- 
Parc que le tiers de ce qu'il y avait de gibier dans une année 
abondante *. 

Aujourd'hui la guerre a remplacé la chasse. Un polygone, 
ou école de chemins de fer, a été établi, en 1875, à côté de 
la gare des Matelots, sur le chemin de fer de TOuest. On y 
trouve des docks renfermant le matériel nécessaire à Fins- 
truction des hommes. C'est là que Ton forme les 4 compa- 
gnies d'ouvriers militaires de chemins de fer, fortes cha- 
cune de 600 hommes ; mais c'est à la gare civile des Matelots 
que se font les écoles d'embarquement de troupes de toutes 
armes. 

Dès le règne de Napoléon III, la ferme de Satory fut cédée 
à la Guerre,qui construisit sur le plateau les docks du Génie. 
Ces docks renferment de vastes magasins, des ateliers de 
réparation et les parcs du Génie pour les 4«, 6«, 9«, 10« et 11« 
corps d'armée. En 1874, on créa les docks de l'artillerie, où 
se trouvent des ateliers de réparation et des parcs renfer- 
mant les affûts neufs destinés à former les batteries de ré- 
serve pour l'Ouest de la France. Aujourd'hui le plateau de 
Satory est occupé par un polygone d'artillerie, un autre 
pour le Génie, un troisième pour l'infanterie, une butte de 
tir pour toute la garnison, une butte d'école à feu pour l'ar- 
tillerie, par l'ouvrage des docks qui défend l3 Haut-Buc, par 
la lunette de la porte du Désert et par la lunette de Bois- 
Robert. 

Eafîn, en 1878, le tir [Stand] de Versailles a été établi dans 
la plaine du Mail. 



* Archives de V administration des Domaines, à Versailles. — La ferme 
de Satory fut aussi rachetée par Napoléon 1^^. 

• Ldynbs, 22 août 1750. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE ffl 



LE GRAND-PARC 



On commença à créer le Grand-Parc et à le planter en 166S. 
L*année suivante, on continua les plantations et on régala 
les allées. Les genêts abondaient partout ; en 4675, on fut 
obligé d'arracber ceux qui couvraient les allées. En 1677, 
Louis XIY acbeta de nombreuses terres pour compléter le 
Grand-Parc, et le fit entourer de murs*, qui ne furent ter- 
minés, et les grilles posées, qu'en 1685*. Le Grand-Parc avait 
49,345 arpents et 62 percbes, soit 664 4 hectares, et environ 
22,500 toises (43,800 mètres) de tour. Le mur était percé de 
25 portes *, dont plusieurs existent encore, notamment celle 
de Bièvre, qui est intacte. A chaque porte il y avait un pa- 
villon servant de logement au Suisse qui la gardait. 

Le mur longeait le bois des Gonards, qu'il renfermait^ ; il 
passait près de Trou-Salé, des Loges, deToussu, de Château* 
fort, de Magny •, de Voisins-le-Bretonneux, de Montigny, de 



' • Le Roi alla faire le tour de son nouveau parc, et trouva les mu- 
railles à hauteur presque partout. > (Danoeau, 1684, 22 août). — Le 
8 décembre 1685, Louis XIV s'enferma avec M. de la Rochefoucauld pour 
voir le plan de son Grand^Parc et y faire faire tout ce qui pouvait l'embellir 
pour. la chasse (Danobau). 

* Les Suisses furent employés à ces travaux en 1679. 

* Archives de Seine-et-Oise, À, 444, Plan du Qrand-Pare par Matis, 
1694. 

* Les Gonards ont fait partie du parc Jusqu'en 1777; alors Louis XVI 
les en a séparés par un mur [D'Yauvillb, Traita de véntrie^ p. 301.) 

^ Port-Royal était an peu plus loin. 

T. n. 18 



Digitized by 



Google 



271 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Trappes, des Clayes, de Valjoyeux, de Villepreux, de Saint- 
Nom -la-Bre tesche. 

A Marly, le mur séparait les deux parcs de Versailles et 
de Marly ; de là il arrivait à. la Porte Saint- Antoine, bâtie en 
4678, mais reconstruite par Mique, sous Louis XVI *, en lais- 
sant en dehors Rocquencourt et le Ghesnay. 

Le Grand-Parc renfermait les villages de Bailly, de Bois- 
d'Arcy, de Bouviers, de Bue, de Fontenay-le-Fleury, de 
Guyancourt, de la Minière, des Moulineaux, avec une faisan- 
derie plus grande que les jardins de Versailles, de Noisy, de 
Rennemoulin, de Saint-Cyr, avec la Petite-Normandie, de 
Trou, de Vauluceau, de Villaroy, et les étangs de Bois-d'Arcy 
et de Bois-Robert, aujourd'hui cultivés, et ceux de Trappes 
et de Trou *. Le Grand-Parc était percé de nombreuses 
avenues, parmi lesquelles il faut citer celle de Versailles à 
Marly. Il contenait plusieurs fermes, plusieurs pavillons de 
chasse, entre autres ceux de Fausse-Repose et des Butards •. 

Le Grand-Parc était rempli de buissons et de remises à 
gibier^ qui y foisonnait. On y courait le cerf, le lièvre ; on y 
chassait à tir, et on y faisait aussi la chasse du vol avec les 
équipages entretenus par le Roi. Plusieurs grandes faisande- 
ries étaient établies dans Tenceinte, aux Moulineaux, etc., et 
le nombre des faisans était prodigieux. Parlant de la chasse 
du 48 novembre 4707, Dangeau dit : « Jamais on ne vit tant 
de faisans en Tair ; le Roi en tua beaucoup et en donna à 
toutes les dames qui avoient suivi la duchesse de Bourgogne. > 

Presque tout le Grand-Parc a été aliéné pendant la Révolu- 
tion ; TEtat n'a conservé que les bois et les dépendances du 
service des eaux, étangs et rigoles. 



* Cicérone, 1804. 

* Cassini, Carte de France^ feuille n® 1, Paris. 

' Le pavilloQ des Butards date de Louis XV et renferme une jolie salle à 
manger, dont les boiseries sculptées sent fort belles. Il a été réparé, en 1871, 
après le départ des Prussiens, qui l'avaient sali. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE IV 

LE POTAGER» 



La construction du Grand-Commun et rétablissement des 
rues de la Surintendance et des Récollets amenèrent la des- 
truction du Potager de Louis XIIL La Quintinie, qui du ser- 
vice de Fouquet était passé à celui de Louis XIV, planta le 
nouveau jardin, de 4679 à 4682, à côté de la pièce d*eau des 
Suisses. La grande serre, la maison bâtie pour La Quintinie 
et les logements des jardiniers sont de 4683 ; la même année 
on posait à rentrée principale du Potager, à la porte Royale 
ouvrant sur la pièce d*eau des Suisses, une belle grille exé- 
cutée par Alexandre FordiniVNous avons déjà dit que Tétang 
qui occupait le sol fut comblé avec les sables enlevés de la 
pièce d*eau ; on les recouvrit avec des terres apportées de la 
montagne de Satory et du Parc-aux-Gerfs • « pour les mettre 
en état d'y planter. » Mais ce ne fut qu'après de longs efforts 
et à Taide de nombreux travaux de drainage que La Quin- 
tinie parvint à obtenir un sol cultivable. 

Le Potager se composait alors d'un grand carré divisé en 
46 compartiments, séparés par des allées bordées de contre- 
espaliers, et d'un bassin circulaire au milieu. Le grand carré 
était entouré d'une terrasse, de laquelle on descendait par 
quatre perrons. Les terrasses étalent elles-mêmes entourées 



^ Voir le plan du Polager dans le 1*''' volume de La Quintinie. 

* Comjm des Bâtiments, 1683. 

' Compus des Bâtiments, 1679, 1680. 1681. 



Digitized by 



Google 



276 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

de 34 petits jardins S séparés par des murs, que La QuiD- 
tinie avait multipliés pour avoir la plus grande surface pos- 
sible d'espaliers.Les serres se trouvaient, comme ai:gourd*hui^ 
dans les petits jardins du Nord. Plus tard > on ajouta ao 
Potager un grand carré situé au Sud-Est et consacré à la 
culture des asperges. 

Le Potager de La Quin tinie a peu changé. Le clos aux as^ 
p«rge$ est devenu \e jardin botanique de Técole d'horticulture 
qu'on a établie en 4874; les petits jardins ne sont plus 
qu'au nombre de 13, et les deux terrasses de TEst et de 
l'Ouest, modifiées sous Louis XYIII, ont été remplacées cha* 
cune par deux rampes douces qui permettent aux voitures 
d'arriver du haut Potager au grand carré. 

Le 24 décembre 4876, on a élevé à La Quintinie, sur 1» 
terrasse du nord, une statue en bronze exécutée par M. Cou- 
gny. • Dominant ce grand ensemble de cultures variées, elle 
rappelle aux jeunes élèves de l'école actuelle le cas que 
l'on fait de l'horticulture au milieu d'une nation éclairée^ 
et les honneurs que peuvent y obtenir les hommes qui, par 
leurs travaux, savent faire progresser cet art utile entre 
tous*. » 

Dès 4670, La Quintinie figure sur les Comptes des Bâti- 
ments, avec 2000 livres d'appointements, en qualité de Direc- 
teur des jardins potagers et fruitiers des maisons royales; 
mais tant que durèrent les travaux, il reçut 4000 autres 
livres de gratification, en considération des soins qu'il ap- 
portait à ses fonctions \ 

Nous n'avons pas à faire ici la biographie ou l'éloge d'un 
homme si connu et si justement célèbre; il nous suffira de 
dire comment il fit du Potager royal un modèle de jardinage* 
dont la renommée dure encore. 

A l'époque de la création de ce jardin, l'arboriculture 
commençait à être fort à la mode. Un des amateurs les plus 
distingués de l'époque, Arnaud d'Andilly, écrivait en tête 

' Mercure Galanif 1686, noTembre, p. 134. 

* Avant 1732 toutefois. (Voir l'atlas de Dubois.) 

* MiCHBLXN, Vùite à VécoU nationale d'horticulture de Vc-iailUt. 

^ Sous Louis XIV, Tentrelien du Potager coûtait de 18 à 20,000 liTres 
[DâKGBâU, 28 avril 1685). 



Digitized by 



Google 



LE POTAGER 277 

d^un excellent traité qu'il publia en 4662* sur la manière de 
«cultiver les arbres fruitiers : « Jamais on ne travailla tant 
•après cette plus noble et plus agréable partie de l'agriculture, 
que Ton fait depuis quelque temps. Il n'y a personne qui ne 
parle de fruitiers; il n'y a que ceux qui n'ont point de terre 
-qui ne plantent point, et ceux-là même ne laissent pas d'en 
•discourir et de se divertir en voyant les fruits et les arbres 
bien tenus dans les jardins des autres. On recbercbe toutes 
les curiosités imaginables qui y peuvent contribuer; on va 
même jusque dans Texcès et dans le superflu, et notre siècle 
«t notre pays ne réussissent pas moins maintenant à cet 
agréable divertissement, qu'il fait dans les hautes connois- 
sances, ou dans les grands emplois des professions relevées, 
•dans lesquelles il est autant éclairé qu'aucun autre qui ait 
jamais été. Ce qui me fait dire que si cet art ne mérite pas 
d'être mis au nombre des belles sciences et des principales 
occupations de Tesprit, il a néanmoins cet avantage qu'il a 
toujours gardé quelque proportion avec elles, et qu'il les a 
presque inséparablement suivies par tout le monde. » 

La coutume était alors de disposer les arbres fruitiers en 
l>uissons, de les tailler à coups de serpe et de croissant, et 
de leur donner des formes de navires, d'animaux, d'hommes, 
etc. ; Arnaud fit cesser ces coutumes absurdes. C'est lui qui 
fit usage le premier des espaliers, ce qui a transformé l'arbo- 
riculture, en lui permettant de produire à Paris et aux en- 
virons les plus beaux et les meilleurs fruits, en même temps 
que, par ce procédé, on assurait la réussite des récoltes. Son 
jardin de Port*Royal devint un modèle ; ses méthodes furent 
adoptées quand on en vit les résultats. On sait que chaque 
année il ofiTrait à la reine Anne d'Autriche des pèches magni- 
fiques, que Ton trouvait excellentes malgré le jansénisme 
bien connu du jardinier. 

La Quintinie suivit cette voie. Ses méthodes pour la cul- 
ture et la taille des arbres fruitiers ont été modifiées ou per- 
fectionnées, et 11 en reste peu de chose. Où il a été surtout 
novateur, c'est par les soins intelligents qu'il donna à la 
production et à la beauté des fruits. Ce qui a fait la grande 

' Sous le nom de Legendre, curé d'HéDonville. 



Digitized by 



Google 



278 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

réputation qu'il a eue à la Cour de Louis XIV, c*cst la culture 
des primeurs. Il avait voyagé en Italie et observé que ce 
pays obtenait naturellement ses fruits et ses légumes avant 
le temps où ceux de notre climat peuvent se récolter. Pour 
bâter ce moment, La Quintinie établit les cultures forcées 
sous cbâssis et en serres cbaudes. Il donna au Roi des as- 
perges et de Tosellle nouvelle en décembre ; des radis, des 
laitues pommées, des champignons, en janvier; des choux- 
fleurs, en mars; des fraises, dès les premiers jours d'avril; 
des petits pois, en avril; des figues et des melons, en juin. 
Parlant des asperges de primeur, La Quintinie dit : « Il n'ap- 
partient guères qu'au Roi de goûter ce plaisir ; et peut-être 
ce n*estpas un des moindres que son Versailles lui a produit 
par le soin que j'ai l'honneur d'en prendre. » 

On ne cultivait à Versailles que la pèche pavie. Ce fruit du 
Midi est assez médiocre dans nos climats. Les jardiniers de 
Mon treuil, dès 4600, produisaient au contraire des pèches 
excellentes; mais leurs méthodes restaient secrètes. Vers 
4675, La Quintinie décida Nicolas Pépin, Tun d'eux, à venir à 
Versailles. Bien que Pépin ne lui ait fait connaître qu'une 
partie des procédés en usage à Montreuil, La Quintinie obtint 
de bonnes pèches dans les jardins du Roi. Mais le figuier 
était la principale culture du Potager, Louis XIV aimant beau- 
coup ses fruits. Il y en avait en espalier; on en comptait 700 
en caisses ^ que l'on forçait en janvier dans les serres chau- 
des. Les espaliers du Potager donnaient, outre les pèches et 
les figues, des cerises précoces, des abricots, des poires, des 
prunes, du raisin muscat et du chasselas. Le sol des jardins 
était planté de légumes de pleine-terre. On ne cultivait aucun 
fruit exotique •. 

La Quintinie donnait aussi beaucoup de soins à ses c frui- 
teries », destinées à conserver les fruits pendant l'hiver. 
Louis XIV, qui était très-friand de raisin muscat, en avait 
ainsi presque toute l'année. 

Les produits du Potager n'étaient pas pour le Roi seul; la 
coutume, qui s'est conservée longtemps, était d'en distribuer 

^ Lister, 1698. 

* La. Palatine, édition Jaeglé, I, 325. 



Digitized by 



Google 



LE POTAGEK 279 

une partie au public. Pour cela, il existait au bout du grand 
magasin \ touchant à la riie du Potager, ce qu'on appelait le 
Public, c'est-à-dire deux petits cabinets pour serrer les 
herbes qu'on distribuait au public par une porte qui s'ouvrait 
sur la rue du Potager*. « Tout est en ce lieu, dit le Mercure, 
dans une telle abondance, qu'on ne refuse pas d'herbages à 
tous ceux qui en viennent demander ; et même il y a des gens 
entretenus, dont le principal emploi est d'en donner ^ 

Louis XIV aimait, dans les grands repas, à voir sa table 
couverte de fleurs. Au mariage de sa fille, M^'* de Blois, avec 
le prince de Gonty, en janvier 1680, la table était décorée de 
49 corbeilles d'argent garnies d'anémones, de jacintes, de 
jasmin, de fleurs d'oranger. Il aimait non moins y voir des 
fruits. C'était alors l'usage de former de hautes pyramides 
en plaçant des vases de porcelaine remplis de fruits 
crus ou confits sur des gradins. Mais on n'osait guères 
toucher à ces édifices d'apparat, de peur de les détruire. 
Louis XIY et La Quintinie modifièrent la coutume; ils con- 
servèrent la pyramide, a l'œuvre i, mais ils imaginèrent les 
f hors d'œuvre », c'est-à-dire les corbeilles pleines de fruits 
excellents qu'on mangeait, tandis que ceux de l'œuvre n'é- 
talent que pour les yeux des convives. 

La Quintinie mourut en 4688. c G'étoit, dit Dangeau, un 
homme fort distingué pour son habileté dans tout ce qui 
regardait les jardinages. » On raconte que Louis XIV dit à sa 
veuve : < Madame, nous venons de faire une perte que nous 
ne pourrons jamais réparer. » Le Roi aimait à s'entretenir avec 
son jardinier, qui était fort instruit; il se plaisait à façonner 
un arbre de sa main. La Quintinie profitait de cette faveur 
méritée pour faire sa cour à Louis XIY, qui l'anoblit en 4 687 *. 

La liste des étrangers de distinction qui ont visité le Pota- 
ger de La Quintinie est longue; nous nous contenterons de 
mentionner les premiers : le Doge de Gènes, le 48 mai 4685 ; 
les ambassadeurs de Siam, en octobre 4686. Louis XIY vint 

' Qui tombe aujourd'hui en ruine. 

* La porte a été remplacée par une fenêtre avec grille. Les deux cabinets 
ne sont détruits que depuiii quelques années. 

* Novembre t686, 2^ partie, p. 138. 

^ ?LVQBSf SpeeiaeU de la nature, t. II. 



Digitized by 



Google 



280 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

se promener plusieurs fois dans le jardin de La Quintinle. 
Dangeau nous le montre, le 31 août 4684, permettant à ceux 
qui le suivaient de cueillir et de manger du fruit. Nous 1"^ 
retrouvons le 3 octobre 4689. Louis XV visita une fois le 
Potager. 

Sous son règne, les cultures s'augmentèrent de ceUe de 
l'ananas. Le Roi avait reçu deux œilletons de cette plante et 
les avait remis à Louis Lenormand, jardinier en chef S qui les 
cultiva, en obtint de beaux fruits et les présenta à Louis XV 
le U décembre 1733. 

Les Comptes des Bâtiments de 4748 nous apprennent qu'il 
y avait au Potager deux voitures qui servaient à porter les 
fruits du Roi à Gompiègne, Grécy, la Meutte et autres maisons 
royales où Louis XV était plus souvent qu'à Versailles. L'em- 
ployé chargé du transport avait le titre de conducteur des 
fruits du Roi. 

A la Révolution, le Potager courait le risque d'Mre vendu 
comme propriété nationale. Le ministre Bénezech le sauva en 
y établissant à l'usage des élèves de l'Ecole centrale un jar- 
din botanique qui fut planté et dirigé par Antoine Richard*. 
En môme temps on créait une pépinière nationale dans le 
clos des asperges; on cédait à la Société d'agriculture de 
Versailles six petits jardins pour y faire toutes les expé- 
riences qui pouvaient intéresser l'économie rurale ou la 
physiologie végétale; on lui donnait aussi pour tenir ses 
séances l'ancienne serre des figuiers, où la Société se cons- 
truisit une salle*. La manufacture d'armes du Grand-Com- 
mun ^ obtint aussi un jardin pour y établir son banc d'é- 
preuve, dont la butte existe encore en partie. 

Sous l'Empire, le Potager rentra dans le domaine de la Cou« 
ronne et redevint ce qu'il était sous la monarchie. En 4848, 

' Il fut remplacé par son fils, qui était son adjoint dès 1742. 

* Arrêté dn 8 floréal an III. — Cet arrêté ne fut cependant exécuté qa» 
le 10 germinal (30 mars 1709). La cérémonie de TouTerture fut complétée par 
la plantation d'un arbre de la liberté, en face de la principale entrée, et par 
la plantation des premiers végétaux de la collection, qui compta bientôt 
2000 plantes classées selon la méthode de M. de Jussieu. 

' C'est là que se trouveat aujourd'hui les salles d'étude et de collei 
de Técole d*horticulture. 

* Voir page 153. 



Digitized by 



Google 



LE POTAfrER 281 

il fut annexé à Tlnstitut agronomique, après la destruction 
duquel il fit partie de la liste civile du nouvel empereur. 

Une loi deTAssemblée nationale, votée le 46 décembre 4873, 
a transformé Tancien Potager de Louis XIV en une école d'hor- 
ticulture, dont la direction a été confiée à M. Hardy, à Tobli- 
geance duquel je dois une partie des renseignements qui 
m'ont permis de rédiger ce chapitre. 

Le Potager renferme aujourd'hui de belles serres, des espa- 
liers de vignes, pêchers, poiriers, etc., des contre-espaliers 
de poiriers, des cordons horizontaux de pommiers et de poi- 
riers, 1400 variétés d'arbres fruitiers, 200 variétés de fraisiers, 
un jardin botanique, des collections de graines, de bois, de 
fruits moulés, etc., déjà importantes. Bien qu'il ne soit plus 
un jardin de production, mais un jardin-école, le Potager 
continue à donner d'admirables produits en fruits et légumes 
de pleine-terre et de primeur; ses serres et ses espaliers sont 
toujours pleins de merveilles succulentes. 

Les dépenses de l'Ecole d'horticulture s'élèvent à environ 
56,000 francs, dont 6000 pour l'entretien des bâtiments. Le 
produit des cultures est de 35 à 40,000 francs. 

Depuis que ce chapitre a été écrit, le cruel hiver de 1879-80 
a presque complètement détruit le Potager. Au moment où 
le froid précoce et intense éclatait, en novembre, les arbres 
étaient encore en pleine sève, la nature froide et argileuse 
du sol permettant aux arbres de conserver très-tard leur vé- 
gétation. Dans de telles conditions, la gelée a tué 9457 arbres 
fruitiers, c'est-à-dire plus des trois quarts de ceux qui exis- 
taient ; 9018 mètres de cordons de pommiers, 2346 mètres de 
cordons de poiriers, 3885 mètres carrés d'espaliers de vignes, 
pêchers, poiriers, etc., et 10,858 mètres carrés de contre-espa- 
jiers de poiriers ont été détruits. Des neuf vieux poiriers de 
La Quintinie qui existaient encore, un seul a péri. 



Digitized by 



Google 



Digitized by VjOOQIC 



QUATBIËHE PARTIE 



LES MAISONS ROYALES 



Digitized by VjOOQIC 



Digitizedby Google 



CHAPITRE 1 

LA MÉNAGERIE 



« Sous le feu roi Louis XIII, la Ménagerie étoit un édifice 
médiocre, destiné au rendez-vous des parties de chasse, et 
composé simplement d'un corps de logis et de deux ailes 
terminés par quatre pavillons accompagnés d'un parc et 
dune ménagerie ^ » 

Dès 1663% Louis XIY commença à transformer la Ménagerie 
de Louis XIII. S'il me semble impossible de préciser quels 
furent les agrandissements ou modifications apportés aux 
bâtiments de Louis XIII, il me parait certain que ce fut alors 
^'OD construisit cette espèce de tour octogone renfermant 
une grotte au rez-de-chaussée* et un salon au premier étage, 
ainsi que la galerie qui réunissait le salon au château. Les 
travaux furent menés activement ; en 1665, le curé permit de 
travailler le dimanche après la messe*; en 1668, tout était 
terminé. Louis XIV avait un nouveau « petit château «, décoré 
de peintures par Errard, de cuivres ciselés par Gucci, de 
rocailles par Delaunay ; les balustres en marbre de la tour 
octogone étaient l'œuvre du marbrier-sculpteur Jean Legreu*. 



* Deseriptûm de V Univert, par âllâxn-Manbsson Mallbt, 1683, ïïiA\ 

* La daie est donnée par les Comptes des Bâtiments de 1686. Cette an- 
Bée on paya à un charpentier 6000 livres qui lui éiaient dues depuis 1663 
pour les travaux qu'il avait faits à la Ménagerie. 

* Les Comptes des Bâtiments de 1684 parlent de sa construcUon. 

* Lettres et Instructions de Colbert, V, 325. 
' Comptés des Bâtiments, 



Digitized by 



Google 



286 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

Mais la nouvelle Ménagerie fut remaniée plus tard, en 169S, 
et nous ne donnerons sa descriptioniqu'après avoir parlé de 
son entier achèvement. 

Les animaux, les oiseaux surtout, que Louis XIII y avait 
rassemblés étaient déjà nombreux. Dès 4672, on en acheta de 
nouveaux, qu'on fit venir surtout du Levant*. Nous trouvons 
dans le poëme de Denis que la Ménagerie possédait : cygnes, 
tourterelles du Canada, volailles de toute espèce, poules 
sultanes, faisans, demoiselles, pélicans, canards d'Egypte, 
oiseaux de rivière, aigrettes, outardes, autruches, hérons, 
cigognes, grues, pélicans, paons, hérons, un corbeau blanc. 
La volière, la plus belle de France, avait un bassin qui 
régnait dans toute sa longueur. Le colombier renfermait 
3000 pigeons. Viennent ensuite : moutons de Barbarie 
à grosse queue, vaches de Flandre et de Hollande, chevaux, 
sangliers, cerfs, biches, daims, gazelles, chèvres de Perse, 
porcs-épics, blaireaux, civettes, chameaux, un éléphant, un 
renard de Canada, le tout placé dans des loges ou dans 
des coiu's gazonnées et ornées de bassins avec jets d'eau. On 
ne trouve de bètes féroces à la Ménagerie que plus tard. 
Denis nous apprend encore que la Ménagerie nourrissait, 
pour la Bouche du roi, des veaux avec du lait et des jaunes 
d*œuf. 

On empaillait les animaux qui mouraient, pour en former 
une collection'. 

Avant Tachèvement complet des travaux, pendant les fêles 
de 4664, Louis XIY mena toute la Cour, le 44 mai, à la 
Ménagerie, où Ton fut émerveillé du nombre d'oiseaux de 
toute sorte qui s*y trouvaient rassemblés. Le 40 juillet de la 
même année, le Roi y fit conduire le cardinal Chigi, nonce du 
Pape, qui admira aussi la grande diversité d'animaux qu*on 
lui montra'. Le 48 mai 1686, le Doge de Gènes visita la 
Ménagerie après une promenade sur le Canal ^. 

Le petit château servait à faire collation. Monseigneur, la 



Comptes des Bâtiments de 1672, 1677, 1685, 1688. 
Comptes des Bâtiments de 1672 et 1680. 
G-a%ette de France, 
Mercure Ctalant, 



Digitized by 



Google 



LA MÉNAGERIE * 287 

Dauphlne, la princesse de Gonty y allaient en calèche ou 
en gondole. La princesse de Savoie, future duchesse de 
Bourgogne, y fit sa première collation le 8 avril 1697*. Le 
23 juin, la princesse et M»* de Main tenon vinrent de Saint-Cyr 
y souper avant d*aller rejoindre le Roi à Marly. Le 49 mai 
4698, < la duchesse de Bourgogne témoigna au Roi, dit 
Bangeau, avoir envie dune ménagerie ; le Roi lui indiqua 
plusieurs maisons dans le parc qu*elle ira voir pour choisir 
celle qui lui plaira le plus, et le Roi veut bien faire la dépense 
de la faire accommoder comme elle le souhaitera. » Quelques 
jours après, la duchesse de Bourgogne ayant visité ces 
diverses maisons et n'en ayant point trouvé qui lui convint, 
le Roi prit le parti de lui donner la véritable ménagerie. « On 
prendra, dit Dangeau, pour faire ses jardins quelques-unes 
des cours où il y a des bètes présentement, et on lui accom- 
modera et meublera la maison comme elle le désirera*. » 

Dès le 25, la charmante princesse avait déjà disposé de tous 
les logements de la maison, et le Roi donna les ordres pour 
qu*on y fit les aménagements nécessaires. 

La duchesse de Bourgogne aimait ce petit chftteau ; elle s'y 
amusait en liberté, et on ne peut s'empêcher, en voyant tant 
de ressemblances entre elle et Marie-Antoinette, de dire que 
la Ménagerie fut son Petit-Trianon. 

A peine maîtresse de son nouveau domaine, elle va quérir 
M"» de Maintenon à Saint-Cyr et l'amène souper à la Ména- 
gerie avec elle et toutes ses dames'. Enfant justement chérie 
du Roi, la duchesse de Bourgogne cherchait toutes les occa- 
sions de lui plaire et de le divertir ; à la Cour, c'était par sa 
vivacité et son esprit ; à la Ménagerie, par un procédé assez 
original. Elle allait y traire les belles vaches de sa laiterie, et 
de leur lait faisait elle-même un beurre (pi'on servait sur la 
table du Roi et que S. M. trouvait excellent «. 

Le 42 août 4698, Mansarl fut appelé à la Ménagerie pour y 
recevoir les ordres de la duchesse c sur beaucoup de choses 
qu'elle y fait faire », notamment t à une petite ménagerie «, 

* Dahobau. 

* Danobau, 23 mai 1698. 
' Danobau, 10 juin 1698. 

^ Leitrei ds M^^ Dunoyer, citées dans Legrand d'Ausst, II. 52. 



Digitized by 



Google 



.288 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

qu'elle établissait dans le bois. Dangeau, à la fois cheyalier 
d'honneur et chroniqueur de la duchesse, nous apprend qu'on 
allait dépenser plus de 50,000 écus pour embellir la résidence 
favorite de la princesse'. On voit sur la cheminée de la salle 
433 du musée de Versailles un rapport manuscrit de Mansart « 
adressé le 8 septembre 4699 à Louis XIV', sur la décorafioa 
des salles de la Ménagerie. Le Roi y a fait de nombreuses 
annotations en marge ; nous en reproduirons une qui fait 
bien connaître le bon sens et le bon goût de son auteur. 
Mansart proposait de peindre les déesses Diane, Pomone, 
Thétis, Flore, Paies, Gérés, Vénus, Minerve et Junon. Le Roi 
écrit : « Il me paroit qu'il y a quelque chose à changer, que 
les sujets sont trop sérieux et qu'il faut qu'il y ait de la 
jeunesse mêlée dans ce que l'on fera. Vous m'apporterez des 
dessins quand vous viendrez, ou du moins des pensées. Il 
faut de l'enfance répandue partout. » Le Roi obtint ce qu'il 
demandait : Christophe, Simpol, Bertin, Ledieu, Halle et 
Poerson firent dix tableaux représentant des jeux d'enfants. 

Les travaux terminés, le S4 décembre 4700 le Roi et la 
duchesse de Bourgogne allèrent voir les appartements qu'on 
avait achevé de peindre et de dorer. Le Roi les trouva magni- 
fiques et charmants, et ordonna tous les meubles qu'il y 
voulait faire mettre*. 

Le petit château de la Ménagerie avait sa principale entrée 
à l'extrémité du chemin qui venait de Versailles. Après avoir 
franchi la grille d'entrée et parcouru une assez longue avenue 
formée par les murs de clôture des jardins et plantée d'arbres, 
on arrivait à deux pavillons entre lesquels était une grille 
qui fermait la cour du château. La chapelle était dans le 
pavillon de droite. 

Au fond de la cour se développait le château, dont la forme 
était celle d'un x renversé. Les bâtiments antérieurs se 
composaient de deux avant-corps, chacun de deux croisées, 
et d'une partie rentrante où se trouvait l'escalier qui con- 
duisait au premier étage. La duchesse de Bourgogne y avait 

^ \^^ août et 25 septembre 1608. 
' Qai était alors à Fontainebleau. 
* Dangbau. 



Digitized by 



Google 



LA MÉNAG£RI£ 289 

deux appartements : celui de droite pour Tété, celui de gauche 
pour l'hiver; chacun se composait de cinq pièces ou cabinets. 
Au delà de l'escalier se développait perpendiculairement aux 
bâtiments que nous venons d'indiquer la partie postérieure 
du château, composée d'une galerie et d'un salon octogone, 
percé de sept fenêtres et terminé par un dôme. C'est dans ce 
salon que le Roi mangeait quelquefois, quand il allait se pro- 
mener à la Ménagerie *. 

Les salles du rez-de-chaussée ne servaient qu'aux gardes. 
Aa dessous du salon se trouvait une grotte à l'italienne, 
voûtée, décorée de rocailles et percée, à son pavé, d'une in- 
finité de petits tuyaux imperceptibles, qui faisaient comme 
une pluie fine destinée à mouiller les visiteurs et à amuser 
ceux qui les regardaient. 

Les pièces du premier étage, toutes fort petites, étalent 
revêtues de charmants panneaux de « menuiserie délicate », 
sculptés par Jules Dugoulon ' et dorés. Le dedans des pan- 
neaux et les plafonds étaient peints de grotesques en colo- 
ris et de rehaussé d'or. Cette décoration, l'une des plus 
belles du temps, avait été exécutée, sur les dessins d'An- 
dran *, par les plus habiles artistes en ce genre. « Les che- 
minées, aussi délicates que de forme nouvelle, étaient des 
marbres les plus rares, ornées de broni^es dorés au feu, avec 
des glaces. Il y avait aussi des trumeaux avec des glaces 
dans des parties de lambris. Au dessus des portes, et dans 
quelques petits panneaux, il y avait plusieurs petits tableaux 
dans des cadres dorés. » Les chambres étaient encore déco-f 
rées de xraysages d'Allegrain, de jeux d'enfants, de sujets 
mythologiques peints par Boulogne l'aîné, Blanchart, etc. Le 
salon et la galerie devaient être décorés dans le même goût et 
la même richesse que le reste du château, mais la guerre de 
la succession d'Espagne empêcha la continuation des tra- 
vaux ; on se contenta de les blanchir et de les décorer de ta- 
bleaux de fleurs et d'animaux peints par Desportes *. 

* Mirewn Gahnit 1686, novembre, p. US. 

* Comptée i§$ BâiimenU de 1701. 

' Qaiide III Andran, qui ezeellait è peindre les ornements et les gro<- 
tesqnes. 

* Plus tard on y mit aussi des tableaux d'Oudry. 

T. H. 1» 



Digitized by 



Google 



290 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Parmi les merveilles de ce petit château, ou citait la ba- 
lustrade en fer doré de Tun des escaliers qui conduisaient 
du premier étage à la mansarde. Nulle part il n*y avait 
de lit, la Ménagerie n'étant qu'une maison à faire collation 
ou à souper. 

Au premier étage régnait extérieurement, autour du châ- 
teau, sur toutes ses façades regardant rOccident, un balcon 
permettant de voir à Taise les animaux qui peuplaient les 
cours. M^^® de Scudéry parle de ce balcon daas la descrip- 
tion qu'elle fait de la Ménagerie. « On entre, dit-elle, dans un 
grand cabinet à huit faces, qui a sept croisées et un corridor 
de fer doré au dehors (pii règne tout à Tentour. De ce corri- 
dor on voit sept cours différentes \ remplies de toutes sortes 
d'oiseaux et d'animaux rares. Leurs peintures sont dans le 
cabinet, comme pour préparer à ce qu'on va voir. » 

Au temps de la duchesse de Bourgogne, il y avait une 
cour de moins ; la première, à droite, était devenue son jar- 
din, au fond duquel on avait bâti la laiterie, qui est détruite, 
et deux jolis pavillons qui existent encore. 

Venaient ensuite la cour de la volière, la cour des pélicans 
avec un grand bassin plein de poissons, la cour du Rond- 
d'Eau (abreuvoir], la cour de l'autruche et la cour du puits. 
Au delà de ces cours syniétriques, on trouvait les cours des 
cerfs, du lion et des belles poules, les loges des animaux 
féroces, des jardins, un colombier, la ferme avec ses écu- 
ries et ses étables *, et divers bâtiments servant de loge- 
ments *. 

Disons, pour terminer cette description, qu'on avait établi, 



^ Ces cours étaient disposées en éventail autour àe la oonr octogone 
qai entourait la grotte ; elles étalent séparées de cette cour, et entre ddes, 
par des grilles de fer. 

* La ferme actuelle occupe exactement remplacement de Tancienne. 

' Ces détails nous sont fournis par la légende qui se trouve sur le pUa 
de Dubois. — Le seul plan gravé de la Ménagerie que nous connaissions 
est celui qui se trouve dans le recueil de gravures publié en 1724 par 
N* DB Fer sous le titre de : Lu beautét de la Francêt in-4® oblong. — Les 
archives de Seine-euOise possèdent deux grands et très-beaux plans de la 
Ménagerie, par Demarne. Le plan n® 483 est surtout remarquable. Il faut 
encore ajouter que Pérelle et Aveline ont publié chacun une vue de la 
Ménagerie, et que la seconde nous parait plus exacte et plus d*accord «vec 
les plans. 



Digitized by 



Google 



LA MÉNAGERIE 291 

à peu près au milieu de Tavenue du château, une grille qui 
permettait aux personnes venant à la Ménagerie par le Canal, 
d*y entrer sans faire de détour. 

Louis XIV avait fait un agréable cadeau à la duchesse de 
Bourgogne ; elle allait se promener presque tous les jours à 
la Ménagerie, et souvent elle y soupait avec ses dames. Le 
42 mars 1703, Louis XIY alla voir la maison favorite de la 
princesse ; le duc et la duchesse de Bourgogne, et le duc du 
Maine Taccompagoèrent dans cette visite. Le lendemain il y 
retourna avec le Dauphin, le duc et la duchesse de Bourgo» 
gne, et le duc de Berry ; il donna beaucoup d'ordres à Man* 
sart sur les changements qu'il voulait faire à la Ménagerie, 
comme il en faisait sans cesse partout. Il y revint plusieurs 
fois, s'y amusait beaucoup, et dit en sortant, le 24 février 
1704, qu'il y reviendrait souvent. Il vint en effet entendre le 
salut le 25 mai ; mais nous ne le retrouvons à la Ménagerie 
que le 24 décembre 4705, s'y promenant par la neige et la 
pluie, — le 6 janvier 1707, faisant encore une promenade, — 
et le 40 août de cette année, montrant en détail ce petit châ- 
teau à la reine d'Angleterre, qui ne le connaissait pas encore; 
il y soupa avec la reine, son fils qu'on appelait à Versailles 
le roi d'Angleterre, sa sœur, la duchesse de Bourgogne et le 
duc de Berry. Ce fut la dernière fois que Louis XIV vint à la 
Ménagerie. 

La duchesse de Bourgogne ne cessait pas d'y aller ; elle 
y recevait le Dauphin, M*»® de Maintenon, le duc de Man- 
toue (1704), le roi d'Angleterre, sa sœur et des dames an« 
glaises (4705); mais sa société ordinaire et préférée se com- 
posait du jeune duc de Berry, toi^ours gai, vif, aimable et 
aimant à s'amuser, et de ses dames parmi lesquelles se trou- 
vait la jolie et sympathique M"'* de Dangeau. Quelquefois 
le duc de Bourgogne, dévot et sérieux, venait prendre part 
aux amusements de la Ménagerie. La duchesse s'y livrait à 
toutes sortes de plaisirs ; elle pochait dans le Canal, dé- 
jeunait, faisait collation, soupait, o dansait aux chansons >, 
jouait aux jeux à la mode du moment, et montait à âne 
(4705), parce que le Roi lui avait défendu de monter à 
cheval, ce qu'elle aimait passionnément. Dans son petit pa- 
lais, la duchesse donnait carrière à ses goûts, à ses ca- 



Digitized by 



Google 



I 292 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

' prices, et méritait peut-être ce (pie dit d'elle la Palatine * : 

I c La duchesse de Bourgogne a beaucoup d'esprit ; mais elle 

est comme toutes les jeunes filles à qm on laisse faire toutes 

' leurs volontés, c'est-à-dire coquette et évaporée. » 

' La défense d'aller à cheval ayant été levée par le Roi, le 

^ 4 a juin 4 707, la duchesse donna rendez vous, à la Ménagerie, à 

1 M"» de Lorges, de la Vallière, de Llstenois et de Dreux, pour 

! monter à cheval. Les ducs de Bourgogne et de Berry condui- 

' Birent la cavalcade, qui alla au galop jusqu'à la Bretèche ; en 

I revenant, M^^^^ de la Vallière fit une assez rude chute. On 

' soupa à la Ménagerie. On recommença bientôt de nouvelles 

courses à cheval ; mais comme il y avait danger de tomber, 

[ le 28 août 4707, la duchesse et les dames invitées c essayèrent 

I de monter à cheval, jambe deçà, jambe delà, pour se tenir 

mieux *. » Le 29, il y eut encore une grande cavalcade ; là 

I duchesse et les dames allèrent à Chaville faire collation avec 

le Dauphin, la princesse de Gonty et Madame la Duchesse. 

Mais tout a une fin ; après la mort de la duchesse de Bour- 
gogne (1742), la Ménagerie est abandonnée pour toujours, et 
toutes les terres des environs sont mises en culture *. 

Marie Leczinska alla visiter la Ménagerie le 4 décembre 
4725^ et y retourna quelquefois. En 1727, on y mit beaucoup 
d'animaux, que les demoiselles de Saint-Cyr venaient voir 
de temps en temps ; mais la Ménagerie avait perdu toute 
faveur. 

Le duc de Luynes nous dit en 4750 • : t La curiosité de voir 
la Ménagerie avoit totalement passé de mode. Un oiseau 
nouveau que M. Rouillé* a donné au Roi a fait naître l'envie 
de revoir cette maison royale, qui seroit plus digne que l'on 
en Ht plus d'usage. On y a fait et on y fait encore les répa-^ 
rations les plus nécessaires, et l'on peut dire que dès à pré- 
sent elle est très en état. Il y a môme beaucoup d'animaux, 
entre autres un loup marin..., un pélican, deux tigres, deux 

* 19 avril 1701. 
■ Dam^bau. 

* Cttriosim. 

* Ifereure de France, p. 3154. 
• • 23 tout. 

* Ministre de là Marine. . 



Digitized by 



Google 



LA MÉNAGERIE 293 

OU trois lions, un dromadaire, etc.... Les appartemens de la 
Ménagerie, dont M°^® la Dauphine (Savoie] faisoit grand 
usage pour des collations, sont encore en très-bon état ; les 
dorures, les peintures, les sculptures et les plafonds, <iui 
sont charmants, s*y sont bien conservés ; ils sont des dessins 
du fameux Audran. » 

La Ménagerie renfermait, avons-nous dit, plusieurs bâti- 
ments, dont on donnait les logements à quelques protégés. 
En 4767, Ducis y habitait; c'est là qu'il composa sa tra- 
gédie d'ffamlet. c Je suis depuis assez longtemps à la 
Ménagerie, écrivait-il, dans une petite maison seule que 
j*«ppelle ma loge, où je travaille fortement à la composition 
de mon Hamlet. J'y goûte les plaisirs les plus doux dans le 
commerce d'une bonne et aimable sœur dont je suis très-sûr 
d'être aimé. Mon cher ami, on n'est heureux que par le cœur 
et par un travail qui vous plaise. Je l'éprouve tous les jours. 
Je te ferai voir à ton retour que je n'ai point été paresseux, 
et je paraîtrai à tes yeux tout fier de l'emploi de mon temps 
et d'avoir prévenu tes reproches*. » 

Sous Louis XVI, en 1782, il était déjà question de trans- 
porter ^u Jardin des Plantes les animaux de la Ménagerie*. 
La Révolution mit ce projet à exécution. 

En 4793, le ministre des Finances offrit les animaux de la 
Ménagerie au Jardin des Plantes. Bernardin de Saint-Pierre, 
alors intendant du jardin, se rendit à la Ménagerie et n'y 
trouva que cinq bètes : un couagga du Cap, un bubale, un 
pigeon huppé de Banda, un rhinocéros de l'Inde, un lion du 
Sénégal et son chien. La Ménagerie avait été pillée ; on avait 
volé un dromadaire, les singes et les oiseaux ; d'autres ani- 
maux avaient été tués, faute d'argent pour les nourrir. 

Bernardin envoya au Gouvernement et à la Convention 
un mémoire dans lequel il demandait qu'on établit une 
grande ménagerie au Jardin des Plantes, qui deviendrait 
ainsi un cabinet d'histoire naturelle complet. Le projet 
adopté, les animaux de la ménagerie de Versailles furent 
envoyés à Paris, moins les énormes rats de Java qui sont 

* Lettre du 10 septembre 1767, adressée à M. de Vauchelle. 

* Bachaukoxït, 1782, 23 JoiUet, t. XXI. 



Digitized by 



Google 



294 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

restés à Versailles et y pullulent ; et la belle ménagerie qui 
existe aujourd'hui à Paris fut créée avec les restes de celle de 
Versailles et les animaux des ménageries qui couraient les 
foires. 

Pendant ce temps, le petit chftteau de la Ménagerie, aban- 
donné, était peu à peu dégradé, pillé et démoli; une partie 
des ornements de la chapelle étaient vendus 49 livres en 4793 ^ 

La ferme, qu'on avait proposé de vendre en 1796*, était 
devenue en 4799 une école rurale, ou plutôt une bergerie, 
dirigée par le citoyen Thiroux. On y entretenait un trou- 
peau de moutons, alors composé de 242 tètes, dont on ven- 
dait les plus beaux béliers pour améliorer les races com- 
munes; 27 taureaux et vaches de différentes espèces, 
notamment de la race sans cornes, « la privation de cette 
arme dangereuse donnant plus de sûreté pour les personnes 
qui les approchent » ; 43 boucs et chèvres d*Angora; quatre 
bœufs*. 

Le gouvernement français, en signant la paix avec TEs- 
pagne à Bâle (22 juillet 4795), avait fait mettre dans le traité 
que la France pourrait, en cinq ans, acheter 1000 béliers et 
4000 brebis mérinos espagnols. Gilbert, l'un des men^res du 
Conseil d'agriculture, fut chargé de faire ces acquisitions ; il 
eut à vaincre de nombreuses difficultés et ne parvint à faire 
sortir d'Espagne ses bètes à laine que vers 4798 ; il mourut 
à la peine. 383 mérinos choisis dans les onze bergeries ou 
eavaçnas les plus renommées (PEscurial, Negrete, Paular, 
etc.) vinrent en France; le plus grand nombre fut placé à 
Perpignan, où le gouvernement établit une bergerie natio- 
nale; 40 furent envoyés à Rambouillet, augmenter le trou- 
peau créé sous Louis XVI; d'autres furent • livrés aux 
agriculteurs qui s'étaient engagés envers Gilbert à les pren- 
dre. Le Gouvernement forma aussi au Raincy un troupeau 
destiné à améliorer nos races indigènes et à servir aux 
expériences de croisement. Du Raincy, le troupeau alla à 



*■ Proeit^êrhal de la vente des meubles du château de Versatiles, art. t7ff7 
(Archives de la Préfecture 4® Seine-etrOise). 

* Moniteur universel, 1796, p. 1435, 1458. 

* Journal de Setne-e^Oise, 20 fractidor an VII (6 septembre 1799). 



Digitized by 



Google 



LA MÉNAGERIE 295 

Sceaux, Tint à la Ménagerie et fut plus tard envoyé à TBoole 
vétérinaire d'Alfort. 

Le 22 décembre 1799 (4« nivôse an VIII), la République, ou 
plutôt le Premier Consul, avait donné au citoyen Siéyès, à 
titre de récompense nationale, et comme témoignage éclatant 
de gratitude pour les grandi; services rendus par lui à la 
Patrie, le domaine national de Crosne ^ Mais le 6 août 4800 
(18 thermidor an VIII], Siéyès échangea le domaine de Crosne 
contre la ferme de la Ménagerie. Les registres de la Conser- 
vation des hypothèques de Versailles, à la date du 5 fructidor 
an Vin (23 août 4800], renferment la copie de Tacte de con- 
cession faite au sénateur Siéyès de la ferme de la Ménagerie. 

Ce domaine national se composait : du corps de ladite 
ferme, comprenant la vacherie du Roi et la couverie, de 
235 hectares 63 ares de terres \abourables, prés, pâtures et 
friches, le tout presque d'un seul tenant, et du jardin de ladite 
ferme. La valeur du domaine était estimée à 280,000 francs, 
son revenu étant alors de 44,000 francs. En même temps on 
donnait à Siéyès : la maison des Douanes, à Paris, rue de 
Choiseul, valant 90,000 francs et rapportant 9000 francs de re- 
venu, et la maison dite de Monaco, rue Dofninique, fauàourç 
Ourmain^ valant 80,000 francs, son rapport étant de 8000 ; plus 
c son mobilier national et ses glaces », évalués à 40,071 francs. 

L'année suivante, le 42 janvier 4804 (22 nivôse an IX), 
TEtat, représenté par le Préfet de Seine-et-Oise, vendait* la ci- 
devant ménagerie des animaux de Versailles, bâtiments, ser- 
res, hangars, cours, basses-cours, abreuvoirs, jardins, etc., 
le tout comprenant 5 hectares 66 ares. Les glaces, chemi- 
nées, statues, bancs de marbre étaient exceptés de la vente, 
et ce qui pourrait se trouver encore de ces objets devait être 
vendu séparément comme effets mobiliers ; mais il est plus 
que probable qu'il n'y avait plus rien. 

Le revenu de cette partie de Tancien domaine royal de la 
Ménagerie était, en 4790, de 2846 francs ; la valeur était esti- 
mée à 442,673 francs, 20 centimes. Aux enchères il fut acheté 
4,987,000 francs par le citoyen Jacques Bunout, qui devait 

* Entre Paris et Corbeil, surrYères. 

' En exécution de la loi dn 27 brumaire an VJI (l7 novembre 1798)» 



Digitized by 



Google 



296 L£ CHÂTEAU DE VERSAILLES 

payer cette somme en bons de remboursement des deux tiers 
de la dette publique ou en effets équivalents, c'est-à-dire en 
papier plus ou moins déprécié. 

Quelques parties de Tancien domaine, qu'il ne m*a pas tou- 
jours été possible de préciser, avaient déjà été vendues par 
TEtat et achetées par les citoyens Villers, LegrieletMacaire: 
ce dernier avait acquis la Faisanderie. M. Francastel acheta, 
le 42 février 4802 [23 pluviôse an X), à Bunout et à Yillers, 
une partie de leurs terres ; Siéyès les lui racheta le 26 sep- 
tembre 4802 (4 vendémiaire an XI). Il était aussi devenu pos- 
sesseur de la Faisanderie, et il ne lui manquait, de l'ancien 
domaine royal de la Ménagerie, que 5 hectares de terres con- 
tenant quelques bâtiments situés à côté de la ferme, vendus 
par Francastel ^ à un nommé Fessart, et la Lanterne, ancien 
rendez-vous de chasse situé à côté de la Ménagerie. 

Napoléon I®**, occupé de reconstituer le domaine de Ver- 
sailles, acheta à son tour à Sieyès, le 11 mars 4809, les fermes 
de la Ménagerie et de la Faisanderie, ainsi que les pépinières 
du Mail*. La propriété de Siéyès avait alors 254 hectares, 
.dont 204 hectares 73 ares de terres labourables, le reste en 
jardins, bâtiments, ruines de l'ancien château et des loges des 
animaux, grand abreuvoir, ancienne vacherie du Roi. Napo- 
léon la paya 586,228 francs et Tafferma pour quinze ans à Fes- 
sart, qui possédait les 5 hectares et les quelques bâtiments 
dont nous parlions plus haut'. 

Ledit Fessart voulut les vendre à Charles X en 4825 ; mais 
il demandait 300,000 francs, et on lui offrait 80,000 francs. Le 
-marché ne put se conclure. En 4835, M. Fessart, toujours 
fermier de la Ménagerie, fit de nouvelles propositions à 
Louis-Philippe qui, l'année suivante, se rendit acquéreur, 
j'ignore à quelles conditions, des 5 hectares. 

Dans les dernières années du règne de Louis-f hilippe, on 

^ Nous trouvons (Journal de Seine-^t-Oise, 17 juillet 1806 et 4 juin 1807, 
10 juin 1808 et encore en 1811} M. Franctstel, ancien commissaire du goo» 
vernement français en Espagne, propriétaire du troupeau de la MénageriSi 
et vendant chaque année des béliers et des brebis mânnos. 

* Les annonces du Journal de Seine-e^Oise (1807 et 1810) font savoir 
qu'on vendait à cette pépinière des arbres fruitiers greffés de toute ( 
et des arbres d'ornement. 

* Archivai de l'AdminUt ration de* Domainet, à Versailles. 



Digitized by 



Google 



X 
LA MÉNAGERIE 297 

créa à la Ménagerie, sous la direction de M. de Strada, un 
iidnas d'étalons arabes, qui fut supprimé en 4848. 
.. La Ménagerie n*a plus rien de remarquable aujourd'hui que 
la belle culture de ses terres, la distillerie d'alcool de bette- 
rave qu'y a établie l'agriculteur distingué, M. Barbé, qui 
exploite la ferme, et les ruines de l'ancienne Ménagerie, dont 
on retrouve encore, mais à l'état de débris, toutes les an- 
ciennes dispositions. Le mur semi-circulaire de l'entrée 
principale du château est encore debout à gauche de cette 
entrée ; plus loin, à droite, un débris de mur rappelle l'an- 
denne chapelle ; la grotte est devenue une cave ; les piliers 
de la cour octogone, l'abreuvoir et le bassin des pélicans 
existent toujours ; les cours des animaux ont conservé leur 
forme, mais sont devenues des jardins ou des prés ; les loges 
des animaux féroces ont été transformées en bergerie, mais 
leurs piliers de pierre se détachent en jaune sur les plfitres 
modernes. La volière est rasée jusqu'au sol ; mais au moment 
de la floraison des prés, une plante à fleurs jaunes, qui se 
plaît sur les sous-sols pierreux, trace exactement le contour 
de la volière, d'une façon bien tranchée, au milieu des fleurs 
blanches et rouges qui couvrent le reste de la prairie. Les 
deux pavillons de la laiterie, avec leurs frontons sculptés sont 
les seules ruines assez bien conservées du séjour favori de la 
duchesse de Bourgogne. 

Le degré sur le Canal a été refait en 4847 ; deux statues 
modernes de Nanteuil le décorent ^ 

La Lanterne est un élégant rendez-vous de chasse construit 
sous Louis XVI. Ses façades sont décorées de guirlandes de 
fleurs et d'armes de chasse ; le jardin est petit, mais bien 
planté. Vendue à la Révolution, la Lanterne fut rachetée par 
Louis XVIII, le 26 mai 4848*, « afin qu*un particulier peu 
délicat n'en devint acquéreur, et de là ne fût à portée de 
détruire le gibier du Roi ». A la mort de Louis XVIII, la 
Lanterne, qui faisait partie du domaine privé du Roi, fit 



* Les fermes de Ghilie et de la Ménagerie ont été louées en 1880 par le 
baron Hirsch, propriétaire du château de Beauregard et grand financier, 
pour en faire un parc de chasse à son usage. 

' Aux héritiers Jouanne, qui l'avaient mise en vente. 



Digitized by 



Google 



298 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

retour au domaine de la Couronne en yerta de la loi du 
45 janvier 4825 ^ La Lanterne a servi de résidence d*été aux 
généraux commandant TÉcole de Saint-Gyr pendant la Res- 
tauration. 



^ Voir tnx archives du Domaine è Versailles, une lettre du 20 juillek 1831 
adressée par M. Ghambellant, régisseor des domaines de la GoarmuMà 
Versailles» à M. Bmpis, directeur général des domaines de la Couronne. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE II 



CLAGNY 



En 4665, pour agrandir son domaine de Versailles, 
Louis XIV acheta à Thôpital des Incurables de Paris la terre 
et seigneurie de Glagny, et aux Religieux de Sainte-Ge- 
neyièvela ferme de Glagny. Giiacune de ces acquisitions fut 
payée 75,000 livres. Vers 4672, le Roi fit construire à Glagny 
une maison de ville pour sa nouvelle maîtresse, M""<' de Mon- 
tespan. t Elle n'en fut pas contente, dit au Roi que cela ne 
pouvoit être bon que pour une fille d*Opèra, la fit abattre 
et se fit bâtir le château de Glagny *. » 

Louis XIV, qui était au plus fort de sa passion pour la 
marquise, chargea Mansart de faire les plans d*un palais 
qui satisfit rorgueilleuse sultane : ce fut le début de Man- 
sart dans la faveur du Roi. Le 22 mal 1674, Golbert envoyait 
les plans à Louis XIV, qui lui répondait : « Votre fils m'a 
remis le plan pour la maison de Glagny ; je ne réponds rien 
encore là dessus, car je veux savoir la pensée de M°^«deMon- 
tespan. » Le 42 juin, le Roi écrivait à Golbert : «J'ai ordonné 
à votre fils de vous envoyer le plan de la maison de Glagny 
et de vous dire qu'après l'avoir vu avec M™« de Montespan, 
nous l'approuvons tous deux, et qu'il falloit commencer à 
y travailler. Je crois qu'on aura déjà commencé. J'approuve 
votre pensée sur ce que vous proposez de faire celle année 
par votre lettre du 5 ; vous la suivrez donc tout à fait et y 

* LuYKis, IX, 255. 



Digitized by 



Google 



30(» LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ferez travailler sans perdre un moment de temps. W^^ de 
Montespan a grande envie que le jardin soit en état d*ètre 
planté cet automne ; faites tout ce qui sera nécessaire pour 
qu*elle ait cette satisfaction et me mandez les mesures que 
vous aurez prises pour cela. «• 

Les travaux, commencés en 4674, marchèrent vite ; mais le 
château était très-grand, et il ne fut terminé qu'en 1680*. Pen- 
dant ce temps, M"'* de Montespan demeura sans doute dans 
un petit bâtiment fort ancien qui existait à Glagny*. 

En 4675, Bossuet et Bourdaloue crurent avoir fait cesser le 
scandale des amours du Roi et de M''^^ de Montespan ; les 
deux amants se séparèrent. 

M°»« de Scudéry écrivait, le 46 avril, à son ami Bussy-Ra* 
butin : « Le Roi et M"^» de Montespan se sont quittés, s'ai- 
piant, dit-on, plus que la vie, purement par un principe de 
religion. On dit qu'elle retournera à la Cour sans ètte logée 
au château, et sans voir jamais le Roi que chez la Reine. 
J*en doute ou que du moins cela puisse durer ainsi, car il y 
auroit grand danger qp^e Tamour ne reprit le dessus. > Rt 
Bussy de lui répondre : « Je sais la retraite de M"*« de Montes* 
pan, mais ce que je sais aussi, c'est qu'elle ne demeurera 
à la Cour que comme maltresse ; car on ne remporte la vic^ 
toire sur l'amour qu'en fuyant. » 

En effet, Louis XIV> parti pour l'armée de Flandre, ne pen- 
sait qu'à M"3 de Montespan et s'occupait sans cesse de Gla- 
gny. Ses lettres sont pleines de recommandations à Golbertà 
l'endroit de ce château, et de ce qu'il fallait faire pour donner 
satisfaction à toutes les exigences et à tous les caprices de la 
marquise. Le 28 mai 4675, il écrit du camp de Gembloux : 
c M<°<> de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre 
qu'on achète des orangers ', et que vous lui demandez tou- 
jours ce qu'elle désire ; continuez à faire ce que je vous ai 



* Une note écrite sur une gravure de Pérelle du Cabinet des Estampas, 
indique que les intérieurs n'étaient pas encore acheyés en 1679. Les sculp- 
tures de la galerie, exécutées par Cornu, ne furent terminées et payées 
qu'en 1685 et 1686 {Compes des Bâtiment$), 

' Vi» de Colbert, Cologne, 1696, p. 41. 

* On avait déjà, en 1674, acheté des orangers pour une somme de 
38,173 livres (Comptés des Bâtiments). 



Digitized by 



Google 



CLA6NY 30r 

ordonné là dessus comme vous avez fait jusqu'à cette heure. » 
— Le S juin, au camp des Latines : « Continuez à faire ce que 
M™« de Montespan voudra, x» — Le 8 juin : « La dépense est 
excessive, et je vois par là que pour me plaire rien ne vous^ 
est impossible. W^* de Montespan m*a mandé que vous vous 
acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous 
lui demandez toujours si elle veut quelque chose : continuez 
à le faire toujours. » — Le 16 juin, au camp sur la hauteur de 
Nay : c Je suis très-aise que vous ayez acheté des orangers 
pour Clagny ; continuez à en avoir de plus beaux, si M"»® de 
Montespan le désire. t> 

M^^ de Montespan ne paraissait pas croire que la rupture 
fût définitive ; elle continuait à s'occuper de Clagny comme 
si elle eût été encore la mal tresse du Roi. « Bile s'amusoit 
fort à ses ouvriers », dit M"»« de Sévigné. Monsieur, la Reine 
même allaient la voir à Glagny. a II y a des dames qui ont été 
à Glagny, écrit encore M°»* de Sévigné ; elles trouvèrent la 
belle si occupée des ouvrages et des enchantemens que l'on 
fait pour elle, que pour moi je me représente Didon qui fait 
bfltir Garthage : la suite de l'histoire ne se ressemblera pas. » 

La campagne finie, le Roi revient à Versailles le 21 juillet ;> 
Bossuet va au-devant de lui. A la vue du visage sérieux du 
prélat^ Louis XIV se hâte de lui jeter ces mots : € Ne me dites 
ri«i -, j'ai donné mes ordres pour qu'on prépare au château 
un logement à M™® de Montespan. » Elle reparut en effet à la 
Cojar et y vécut d'abord sur le pied d'amie du Roi, celui-ci 
assez résolu à i>ersister dans cette affection innocente, 
M™« de Montespan chagrine de trouver le Roi si affermi *. Le 
jubilé, les fêtes de Pâques, un nouveau départ du Roi pour 
l'armée * et un voyage de M"»« de Montespan aux eaux de 
Bourbon reculèrent la rechute inévitable jusqu'au retour du; 
Roi. « Le Roi arrive ce soir à Saint-Germain, écrit W^ de 
Sévigné, le 8 juillet 1676, et par hasard W^^ de Montespan 
s'y trouve aussi le même jour. J'aurois voulu donner uu 
autre air à ce retour, puisque c'est une pure amitié. » 
Louis XIV alla ensuite voir M»« de Montespan à Glagny ; 

' M'^* DB SiviONâ, lettres du 31 juillet et dn 11 septembre 1075. 
* Lel«eTTil1«7«. 



Digitized by 



Google 



302 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

M"»* de Richelieu y élait toujours en tiers ; mais Mademoi- 
selle de Montpensier remarque que a ce tiers ne dura pas 
longtemps i>..Il faut laisser la spirituelle U^^ de Gaylus 
raconter la fin de cette séparation : a Le Roi vint donc chez 
M°><* de Montespan, comme il avoit été décidé ; mais insen- 
siblement il la tira dans une fenêtre ; ils parlèrent bas assez 
longtemps^ pleurèrent et se dirent ce qu*on a accoutumé de 
dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence 
à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre cham- 
bre, et il en advint M"^« la duchesse d'Orléans S et ensuite 
le comte de Toulouse. » 

Quand le château de Glagny fut achevé, il se trouva qu'on 
avait dépensé en achats de terres, en constructions, en mar- 
bres, sculptures, peintures et dorures, en orangers, jardins 
et potagers, une somme de 3 millions et demi de livres de ce 
temps, soit 47 ou 18 millions de francs*. 

La façade du château était juste à la hauteur des mes de 
Provence et du Parc-de-Glagny ; le milieu de la façade était 
au pont que Ton trouve aujourd'hui sur la voie du chemin 
de fer. L'aile gauche atteignait le boulevard de la Reine ; l'aile 
droite, la rue Berthier prolongée. Les jardins et parterres 
occupaient l'espace compris entre la rue de Provence et l'étang 
de Glagny. Get étang, fort étendu, commençait à 125 mètres 
à l'Est de la rue Duplessis et se terminait à la rue Maurepas, 
couvrant tout l'espace compris entre la rue Berthier, au Nord, 
et la rue Neuve, au Midi. On entrait au château du côté de 
l'Est par une avenue qui débouchait sur le chemin de Ver- 
sailles à Paris*. 

Glagny était presque aussi grand et aussi beau que Ver- 
sailles; mais rien n'était trop beau pour servir de demeure 
à l'incomparable divinité qui dominait Louis XIV. Il faut voir 
dans le recueil de plans publiés par Michel Hardouin*, sur le 



' M"® de Blois, née le A mai 1677 ; — ce qui place cette scène aa corn- 
mencemeut d'août 1676. 

' Comptes dit BâtimtfUs, 

' Avenues de Saiut-Cloud et de Picardie. 

^ Livre de tous les plans, profils et élévations duchasteaa de Glagny 

que Sa Majesté a fait b^atir près Versailles et exécuté par M*' Goibert 

du dessein du S*" Mansart, architecque du Roj et mis en lomièia par 



Digitized by 



Google 



CLAGNY 303 

tableau de J.-B. Martin conservé au musée de Versailles' et 
sur les gravures de Pérelle et de Rigaud' quelles étaient la 
grandeur et la magnificence de ce palais. 

Glagny était précédé d'une place semi-circulaire, sur la- 
quelle s'ouvraient trois grandes avenues, comme à la place 
d'Armes. Une grande avant-cour, de 64 mètres de longueur 
et bordée de fossés à l'entrée, conduisait au château, qui avait 
la même forme que celui de Versailles, un grand avant-corps 
central, à un étage, et deux ailes n'ayant qu'un rez-de-chaus- 
sée, le tout présentant, en ligne droite, un développement de 
170 mètres. Glagny avait une orangerie et une grande serre, 
des jardins, deux potagers', une pépinière, une ménagerie^, 
des écuries, etc. Le sous-sol renfermait les caves, la boulan- 
gerie, quelques offices, les cuisines et le garde-manger. L'a- 
vant-corps contenait, au rez-de-chaussée et dans sa partie 
antérieure, un grand salon, les deux chambres à coucher du 
Roi et deux chambres de parade ; — dans la partie gauche, 
une splendide galerie de 70 mètres de long sur 8 et demi de 
large et occupant toute la hauteur du château ; — dans la par- 
tie droite, une chapelle, un grand vestibule et un escalier mo- 
numental. L'aile droite du rez-de-chaussée renfermait l'oran- 
gerie; l'aile gauche, les offices. Au premier étage : chambres, 
anti-chambres, salons et cabinets. Tous ces appartements 
étaient décorés de sculptures, de peintures, de marbres et de 
dorures *. 

Les jardins et les bosquets dessinés par Le Nôtre ne purent 

Michel Hardouin, Tun des entrepreneurs des bastimens de Sa Majesté au 
dit Glagny, — achevé d'im{>rimer pour la première fois le 16 mars 1680, — 
io-foUo, s. 1. n. d. Les grayures qui portent la date de 1678 sont signées 
de Michel Hardouin. 

* N» 710. 

' CÂaleographû, n^ 2787 et 2788. 

' L'un à Glagny, Tautreà Glatigny [Compte» des Bâtiments). 

^ DargeuTille nous apprend que Bonnard avait peint à la ménagerie de 
Qigny une perspective représentant un vestibule ouvert, à travers lequel 
on voyait la continuation du jardin et un bois, et dans le lointain le priuce 
de Dombes chassant le cerf. Ce Bonnard doit dtire Robert-François, pro- 
fesseur à TÂcadémie de Saint-Luc, vivant encore en 1750 [Herluison, 
BeeueU des actes concernant les artistes). 

* Leur description se trouve dans : le Mercure Galant, 1686, novembre, 
p> 86 ; — les Dictionnaires géographiques de La llartinière et de Thomas 
Corneille; — le Voyage pittoresque des environs de Paris de Dtrgenville. 



Digitized by 



Google 



304 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

avoir l'étendue nécessaire qu'après l'acquisition de la terre 
de Glatigny, qui fut achetée dans ce but au prix de 250,000 li- 
vres. « Le jardin, dit le Mercure^ tire son plus grand orne- 
ment d'un bois de haute futaie^ de plusieurs parterres en 
broderie et des boulingrins de diverses figures, ainsi que 
des bosquets de charmille et des cabinets de treillages ornés 
d'architecture. Il y a de très-belles palissades de myrtes qui 
sont assez garnies pour enfermer des caisses remplies d'o- 
rangers et d'autres arbrisseaux, de manière que les caisses 
n'étant point vues, il semble que les orangers soient nés dans 
les palissades. L'étang appelé de Glagny sert aussi de canal 
à la vue du château. » 

c On vit pour la première fois dans ces jardins, des porti- 
ques, des treillages, des berceaux et des cabinets. Des Hol- 
landais, habiles dans ces sortes d'ouvrages, et mandés i>ar le 
Roi, y furent employés ^ » Le parc, qui était en dehors, était 
percé de belles routes pour la chasse. . 

Mais c'est M«»« de Sévigné qu'il faut suivre pour visiter ces 
beaux jardins. 

Nous fûmes à Clagny : que vous dirai-je? c'est le palais d'Armide; 
le bâtiment s*élëve à vue d'œil ; les jardins sont faits : vous con- 
noissez la manière de Le Nôtre ; il a laissé un petit bois sombre* 
qui fait fort bien ; il y a un petit bois d'orangers dans de grandes 
caisses ; on s'y promène ; ce sont des allées où Ton est à l'ombre ; 
et pour cacher les caisses, il y a des deux côtés des palissades à 
hauteur d'appui, toutes fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins, 
d'œillets : c'est assurément la plus belle, la plus surprenante, U 
plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer : On aime fort ce 
bois*. 

En 1676, M<"<^ de Sévigné parle de la ménagerie de Glagny. 
M. de Langlée avait fait un magnifique présent à M"'* de Mon- 
tespan, « une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et 
par dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain 
or. » 



' Dàrgbiivillb. 

* Ce petit bois, fort ancieii, se troavait sur la terre de Qagny qotfid It 
Hoi en fit Facquisitioxi (Iffrewn). 
' Lettre du 7 août 1675. 



Digitized by 



Google 



CLAGNY 305 

Dangeau, dit-elle, a voulu donner des présens aussi bien que 
Langlée. Il a commencé la ménagerie de Glagny : il a ramassé pour 
plus de deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passion- 
nées, de toutes les truies les plus grasses, de toutes les vaches les 
plus pleines^ de tous les moutons les plus û'isés, de tous les oisons 
les plus oisons, et fit hier repasser en revue cet équipage, comme 
celui de Jacob, que vous avez dans votre cabinet à Grignan*. 

On a vu que Louis XIV avait deux chambres à coucher au 
château de Clagny. Au premier moment on s'étonne de ce 
fait, et on trouve au moins étrange que le Roi ait son appar- 
tement chez sa maltresse, parce qu'on part de cette idée fausse 
que Clagny est à M"»» de Montespan. On l'avait construit pour 
en faire sa demeure, mais il n'était pas à elle ; il appartenait 
à Louis XIV, qui y logeait sa maîtresse. Ce n'est qu'en 1685, 
après son mariage avec M°** de Maintenon, que Louis XIV, 
rompant toutes relations avec M^^ de Montespan, lui donna 
Glagny et Glatigny. 

J'appris, dit Dangeau*, que M°>^ de Montespan avoit affermé 
Clagny et Glatigny 20,000 francs ; le Roi lui a donné ces deux 
terres, et la donation en a été expédiée au commencement de 
l'année ; elle a été enregistrée à la chambre des Comptes et à la 
cour des Aides. Ces terres sont substituées à M. le duc du Maine 
et à ses eniàns mâles, et, s'il venoit à manquer, à M. le comte de 
Toulouse et à ses enfants mâles, à faute desquels ces terres sont 
réversibles à la Couronne. Le Roi ne se môlera plus de l'entretenez 
ment de la maison, des jardins ni du parc. Avant cette donation, 
M™^ de Montespan ne laissoit pas de jouir de ces deux maisons, 
mais elle n'en avoit pas le revenu. 

En même temps Louis XIV assura un revenu de 3000 louis 
d'or par quartier à M™^ de Montespan ». 

La disgrâce publique suivit de près la rupture de ces cou<*- 
pables relations. Le Roi malade dut aller à Barèges : ce fut à 
qui serait du voyage, lorsque le Roi fit savoir, le 21 mai 1686 *, 



* C'éttient de petites figures d'hommes et d'animaux que l'abbé de 
Conlanges avait envoyées en 1875 à M. de Qrignan pour orner son 
cabinet 

• 1685. 3 avril. 

' Danobau, 1707, 12 janvier. — A cette époque, la rareté de l'argent 
força Louis XIV à réduire la pension à 1000 louis par quartier. 
^ Danobau. 

T. :i. tO 



Digitized by 



Google 



306 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

qu'il partirait le lendemain des fêles de la Pentecôte. « M««de 
Montespan, n'ayant pu obtenir d'être du voyage, s'en alla de 
chagrin à Paris, où le dépit lui ayant donné de grandes va- 
peurs, les princes ses enfants s'y en allèrent en grande dili- 
gence ; mais ils revinrent dès le soir, ayant appris la cause 
de son mal. De l'humeur dont elle étoit, il étoit bien difficile 
qu'elle digérât facilement une disgrâce aussi manifeste que 
celle-là, et elle ne pouvoit se résoudre à quitter la Cour, de 
quelque manière que ce pût être, encore moins par une dis- 
grâce *. 9 

Supportée à la Cour à cause de ses enfants, surveillée de 
près par M°^« de Maintenon, M°^« de Montespan eut à subir de 
nombreux froissements d'amour-propre, et ne pouvant s'ha- 
bituer à être au dernier rang là où elle avait si fièrement 
tenu le premier, elle se décida, en 4694, à se retirer à Paris, 
au couvent de Saint-Joseph. Elle donna son domaine de 
Glagny au duc du Maine, qui se maria, en 1692, à une prin- 
cesse de Gondé, M"^ de Gharolais. 

La duchesse du Maine était si petite, que, malgré ses 
hauts talons, elle n'était pas plus grande qu'un enfant de dix 
ans. Elle n'était pas jolie, a Quand elle ferme la bouche, dit 
la Palatine, elle n'est pas laide ; elle a de vilaines dents et 
mal rangées. Elle n'est pas très-grosse ; elle met horrible- 
ment de rouge ; elle a de jolis yeux ; elle est blanche et 
blonde, d Mais elle avait beaucoup de vivacité, de l'esprit, 
uiie physionomie très-mobile, et elle allait, dans quelques 
années, rendre la vie à Glagny, devenu désert depuis le dé- 
part de M™« de Montespan. 

Saint-Simon, à la date de 4705, écrit dans ses Mémoires : 

M*^^ du Maine depuis longtemps avoit secoué le joug de Tassi- 
duité, de la complaisance et de tout ce qu'elle appeloit contrainte ; 
elle ne se soucioit ni du Roi ni de M. le Prince, qui n'auroit pas été 
bien reçu à contrarier où le Roi ne pouvoit plus rien, qui étoit 
entré dans les raisons de M. du Maine. A la plus légère représenta- 
tion il essujoit toutes les hauteurs de Tinégalité du mariage, et 
souvent pour des riens, des humeurs et des vacarmes qui avec rai- 
son lui firent tout craindre pour sa tête. Il prit donc le parti de la 

' Mémoires du marquis de Sourche». 



Digitized by 



Google 



CLAGNT 307 

laisser faire et de se laisser ruiner en fdtes, en feux d^artifice, en 
bals et en comédies qu'elle se mit à jouer elle-même en plein public, 
et en habit de comédienne, presciue tous les jours à Clagny *, 

Dangeau parle du théâtre de Clagoy pour la première fois 
le 24 décembre 4705 ; il dit que la duchesse du Maine joua la 
comédie devant le duc d'Orléans, la princesse de Gonty et 
beaucoup de gens de la Cour. Un mois après, le 24 janvier 
4706, on représenta la tragédie de Joseph, par Tabbé Genest, 
run des auteurs favoris de M"*^' du Maine. Beaucoup de dames 
et de courtisans, comme toujours, assistèrent à la représen- 
tation. La pièce fut jouée une seconde fois le l^^^* février ; une 
troisième fois, le 8, devant le duc et la duchesse de Bourgo- 
gne, et le duc de Berry. Le Mercure Oalant rendit compte 
de cette soirée. 

Vous savez que M. le duc et W^^ la duchesse du Maine donnent 
tous les ans, pendant le carnaval, des divertissemens où la magni- 
ficence, quelque grande qu'elle soit, brille souvent moins que Tes- 
prit, la galanterie et le bon goût. Ils ont ouvert cette année ces 
divertissemens par une pièce de théâtre de la composition de 
M. l'abbé Genest, de l'Académie françoise . . . . Celle qui a été 
représentée à Clagny sous le nom de Joseph n'a pas moins tiré 
de larmes qu'elle s'est attiré d'applaudissemens des auditeurs, et 
quoiqu'elle ait été représentée trois fois, la foule y a toujours 
été grande, les applaudissemens toujours égaux, et les larmes 
qu'elle a fait répandre ont toujours causé beaucoup de plaisir, 
puisqu'il n'en est point qui touche davantage et auquel on soit 
plus sensible qu'à celui qui est causé par les larmes de joie. 
M. Tabbé Genest a conservé dans cet ouvrage la fidélité de l'Ecri- 
ture et la simplicité majestueuse de l'écrit sacré qu'il a imité, 
dont l'expression paroi t aussi dans la conduite du sujet. M"^^ la 
duchesse du Maine représentoit Azanesh, femme de Joseph, et 
quoique M. l'abbé Genest n'en ait trouvé que le nom dans le lieu 
où il a puisé son sujet, le caractère qu'il lui a donné a paru tout 
à fiait convenable. M°*® la duchesse du Maine joua ce rôle avec une 
noblesse délicate et un agrément qui l'a fait admirer. M'*^ de 
Mérus représenta Thermasis, dame égyptienne, confidente d' Aza- 
nesh, et M. Baron le père, qui représentoit Joseph, joua ce rôle 
d'une manière qui ne peut être mieux imitée, et toute l'assemblée 
trouva qu'il n'avoit jamais mieux joué. M. de Malezieu * fit le per- 

• T. V, p. 78. 

* Ancien précepteur du duc du Maine, charmant esprit, qui était deveLU 
l'ordonnateur des fêtes et plaisirs de la duchesse du Maine. 



Digitized by 



Google 



3()H LE CHATEAU DE VERSAILLES 

sonnage de Juda, et la force de son jeu lui attira de grandes louan- 
ges. Il fut imité par son fils dans le rôle de Ruben. Un de ses plus 
jeunes représenta Benjamin, et son air d'innocence et sa beauté 
touchèrent extrêmement. M. de Vemonselles, gentilhomme de M. le 
duc du Maine, représentoit Siméon» et ce gentilhomme ayant été 
obligé de partir pour s'embarquer avec M. le comte de Toulouse, 
M. le marquis de Hoquclaure joua son rôle dans la troisième repré- 
sentation, quoiqu'il n'eût eu que très peu de temps pour l'apprendre. 
Ce marquis, qui est lieutenant de gendarmerie, n'est pas moins dis- 
tingué par sa valeur que par son esprit. Le jeu de M. le marquis de 
Oondrin ' fut admiré dans le rôle de Pharaon ; ce marquis a très- 
bonne mine ; il est admiré de toute la Cour, et sa présence ne peut 
manquer de lui attirer des applaudissemens. M. d'Ërlach, capi- 
taine aux Gardes suisses, s'acquitta très-bien du rôle de l'inten- 
dant ou majordome de Joseph, et il entra parfaitement dans le 
rôle qu'il représentoit. M. de Rozeli ' fit celui d'un vieil Hébreu 
que Joseph venoit de tirer d'esclavage, et qu'il arrôtoit auprès de 
lui dans la maison de Jacob. Tous ces messieurs, animés du désir 
de plaire à M. le duc et à M^^ la duchesse du Maine, et par 
l'exemple d'une si grande princesse, ne négligèrent rien pour l'exé- 
cution de leur rôle, et l'on peut dire qu'il seroit difficile de trouver 
ailleurs des spectacles de cette nature mieux exécutés *. 

a Le 8 mars, la duchesse de Bourgogne alla le soir à Cla- 
gny, où elle avoit prié M"*® la duchesse du Maiae de jouer 
la comédie de Fine mouche *. » C'est encore le Mercure Galant 
qui va nous donner le feuilleton de la soirée. 

]^me Iq duchesse de Bourgogne se rendit à Clagny sur les sept 
heures du soir, accompagnée de S. À. H. Madame et suivie de tout 
ce qu'il y a de plus distingué à la Cour. M*"^ la duchesse du Maine 
lui donna une comédie-ballet, intitulée la Tarentole, de la composi- 
tion de M. de Malezieu. Il m'est impossible de vous faire ici le 
détail de tous les agrémens de ce spectacle : ce que je puis vous 
dire, c'est qu'il n'y a pas deux avis sur le mérite de cette pièce. 
Toute la Cour s'est récriée sur la conduite, sur l'invention et sur la 
nouveauté du sujet, qui amène naturellement la danse et la musique; 
l'esprit y brille partout. Les règles de l'art y sont observées dans la 

^ Fils de M. et de M"^° de Montespan, depuis duc d'Autio. 

' Excellent acteur, depuis longtemps retiré du théâtre. Baron avait aufid 
abandonné le thé&tre depuis 1691. 

' Mercure Galant^ 1706, février, p. 265. 

^ Danobau. C'est ainsi que notre chroniqueur appelle la Tarenicle. 
Cette charmante pièce de M. de Malezieu avait déjÀ été représentée à 
Clagny dans le mois de février ; la musique était de Mathau, et les baUels 
de Ballon (Léris, Dictionnaire des théâtres). 



Digitized by 



Google 



CLAGNY a09 

dernière rigueur, et au lieu que dans la plupart des comédies-bal- 
lets on voit des gens qui dansent et qui chantent sans qu'on sache 
pourquoi, dans cette pièce le chant et la danse naissent tellement 
de Tintrigue, qu'elle ne pourroit subsister sans ces accompagne- 
mens. M. Mathau, ordinaire de la musique du Roi, a fait voir en 
cette occasion de quoi il est capable. Pour répondre à l'intention de 
l'auteur, il falloit des airs de diflférens mouvemens ; il en falloit 
dans le goût italien, enfin il en falloit de tous les caractères, et 
c'est ce qu'il a merveilleusement exécuté. M. Ballon ne s'est pas 
moins distingué par la beauté des ballets dont il a entremêlé ce 
si>ectacle et où il s'est fait admirer encore par l'exécution avec 
MM. Dumoulin. M"*® la duchesse du Maine joua le rôle d'une sui- 
vante, qui a grande part à toute l'intrigue; cette princesse fit voir 
qu'elle n'étoit pas moins excellente actrice dans le comique que 
dans le sérieux. M"® de Moras, qui représentoit la maîtresse et qui, 
pour tromper son père, contrefaisoit la muette et paroissoit avoir 
des mouvemens convulsifs, fit des merveilles dans son rôle, qui est 
d'une exécution fort difficile. M. Baron le père, sous le nom de 
M. de Pincemaille, jouoit le rôle du père de la malade ; c'est un 
vieillard fort timide, fort avare et bègue. 11 est impossible de rien 
dire d'assez fort pour donner ime idée parfaite de l'excellence de 
son jeu, et peut-être n'a-t-on jamais rien vu de comparable à la 
manière dont il joua. M. de Malezieu, qui traitoit la malade en 
qualité de médecin empirique, s'en acquitta dans la dernière per- 
fection. MM. ses fils, M. de Caramont et M. de Dampierre, gentils- 
hommes de M. le duc du Maine, qui avoient des rôles de caractè- 
res fort différens et qui avoient grande part à l'intrigue, reçurent 
aussi de grands applaudissemens, et l'on rit autant à la Tarentole 
qu'on avoit pleuré à Joseph; et les vieux courtisans s'écrièrent plus 
d'une fois qu'on n'avoit rien vu de pareil depuis Molière, et que 
M"* la duchesse du Maine, sans sortir de sa maison, avoit trouvé 
le moyen de rappeler la mémoire de ces divertissemens où l'on 
voyoit toujours régner le bon goût, l'esprit et la magnificence *. 

La saison théâtrale de Glagny finit le 28 mars avec la qua- 
trième représentation de Joseph, joué devant Monseigneur, la 
duchesse de Bourgogne et le duc de Berry ». 

Pendant l'hiver de 4707, la duchesse du Maine donna plu- 
sieurs bals à Glagny, la plupart en masques, où alla M"^» la 
duchesse de Bourgogne. Mais^ dit Saint-Simon ' : 



^ Mtrcwr$ Galant, 1706, mars, p. 260. 

' Joêeph donné au public, snr le thé&tre français, le 19 décembre 1710, 
n'eat pas le même succès qu'à Glagny ; il ne fut joué que onxe fois (LéRis). 
• T. V, p. 348. — Voir aussi t. VI, p. 155. 



Digitized by 



Google 



310 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

W^^ du Maine se mit de plus en plus à jouer des comédies avec 
ses domestiques ' et quelques anciens comédiens. Toute la Cour y 
alloit ; on ne comprenoil pas la folie de la fatigue de s'habiller en 
comédienne, d'apprendre et de déclamer les plus grands rôles et de 
se donner en spectacle public sur un théâtre. M. du Maine, qui 
n*osoit la contredire de peur que la tôte ne lui tournât tout à ftdt, 
comme il s'en expliqua une fois nettement à M™® la Princesse en 
présence de M*^^ de Saint-Simon, étoil au coin d'une porte, qui en 
faisoit les honneurs. Outre le ridicule, ces plaisirs n'étoient pas à 
bon marché. 

Le 9 janvier, on joua les Femmes savantes devant Madame 
et beaucoup de dames et de courtisans. Le 22 janvier, ce fut 
la comédie des Importuns de Châtenay, par M. de Malezieu, 
qui eut les honneurs de la soirée. « Il y a à cette comédie, 
dit Dangeau, beaucoup de musique et d'entrées de ballet, qui 
furent dansées par les meilleurs danseurs de TOpéra. Monsei- 
gneur, M. le duc de Berry, Madame et presq[ue toutes les 
dames de la Cour y allèrent. » Le 24 février, on joua les Iv^ 
portunSf comédie de M. de Malezieu '. 

En 4708, nous trouvons encore trois représentations à Gia- 
gny, toujours fort suivies par la Cour. Le 7 mars, on joua 
VEâte de Lemnos^ comédie de M. de Malezieu, ou plutôt imita- 
tion de la Mostellaria de Plante. Le 23, on représenta VAvart, 
et le 27, la Mère coquette, comédie de Quinault. Mais, à partir 
de cette année, Glagny est abandonné. La duchesse du 
Maine ne quitte plus son château de Sceaux, qui devient l'u- 
nique théâtre des fêtes et des plaisirs de toutes sortes dont 
la duchesse ne pouvait se passer, et qui conduisirent aux 
fameuses Cfrandes Nuits. 

Le séjour de la Cour à Paris après la mort de Louis XIY 
et les troubles de la Régence, auxquels la duchesse du Maine 
prit une part assez active, firent de Clagny un désert. Après 
la conspiration de Cellamare, le duc du Maine, qui avait été 
captif pendant une année, se retira à Clagny pendant que ta 
duchesse retournait à Sceaux. « Ce prince, dit lâ^^ de Staal, 
mécontent d'avoir essuyé pendant une année entière une 
rude captivité pour une affaire où il n'étoit point entré, étoit 

* Les personnes attachées à sa maison. 

* Suivant Wdïereure. Dangeau dit que Ton Joua le MwUwr de Gornfli]le. 



Digitized by 



Google 



CLAGNY 311 

dans le dessein de rester à Glagny, et de ne pas voir M°^« la 
duchesse du Maine. On lui avoit persuadé qu'en faisant 
éclater son ressentiment contre elle, on y verroit la preuve 
de sa propre innocence, qu'il avoit grand intérêt d'établir 
pour forcer le Régent à lui rendre l'exercice de ses charges 
et le rang dont il avoit été dégradé au lit de justice qui pré- 
céda sa prison. D'ailleurs il étoit chagrin du dérangement 
de ses affaires et des dépenses qui y donnoient lieu, et peu- 
soit à régler une somme pour l'eatretien de la maison de 
M°^* la duchesse du Maine, et à prendre des arrangemens 
pour le paiement de ses dettes, et les moyens de n'en pas 
contracter de nouvelles. » Mais, au bout de quelque temps, 
vaincu par les sollicitations de la duchesse et de ses amis, 
il retourna à Sceaux, et Glagny retomba dans l'abandon. 

En 1735-36« on dessécha l'étang *, et en 4737 on construisit 
sur son bord méridional la rue Neuve. La Dauphine Marie- 
Josèphe acquit, par un échange, le château de Glagny des 
héritiers du duc du Maine; mais, deux ans après sa mort, 
M. d'Angivilliers fit raser le château, en 4769. L'exécuteur de 
cette sentence fut un architecte nommé Delondre '. 

Après la destruction du château, le parc devint une ré- 
serve pour le gibier, dans laquelle Louis XVI allait souvent 
chasser. 

Le parc et la ferme furent vendus comme propriété natio- 
nale, le 24 floréal an II (10 mai 4794), à un M. Josse, qui les re- 
vendit le 44 ventôse an III (3 mars 4795) à un M. Béchet, 
lequel fit 33 lots de son acquisition et les revendit ensuite à 
divers particuliers •. 



* On le comble actuellement, dit le duc de Luynes le 27 décembre 1736 
(1. 154). 

* Archives de Seine-et-Oiee, A 72. 

' Âlmanaeh de VirtailUs^ publié par MM. Cerf, 187S. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE III 



TRIANON 



LE TRIANON DE PORCELAINE 



c Trianon, d*abord maison de porcelaine à aller faire des 
collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin pa- 
lais de marbre, j» C'est ainsi qu'en quelques mots^ Saint-Simon 
esquisse Thistoire de ce palais, qui fut construit en 4670, dil 
Félibien, et « fut regardé d*abord de tout le monde comme un 
enchantement, car n'ayant été commencé qu'à la fin de l'hi- 
ver, il se trouva fait au printemps, comme s'il fût sorti de 
terre avec les fleurs des jardins qui l'accompagnoient. » 

Le nouveau château que Louis XIV faisait construire en 
l'honneur de M™« de Montespan * fut bâti sur remplacement 
de diverses terres que le Roi avait achetées en 4662, au prix 
de 42,000 livres, du fief de Masseloup vendu 97,236 livres par 
les Lemaire' en 4663*, et du petit village de Trianon*, qui ap- 
partenait à l'abbaye de Sainte-Geneviève depuis le xii« siècle. 
Ce fut ce pauvre village, qu'on démolit alors, qui donna son . 
nom au nouveau palais, et bientôt à toutes les petites maisons 



* Saint-Simon, VII. 74. 
» Voy. t. I, p. 83. 

' Archives nationales, carton 0* 1762. 

* TriarnuMf en latin du Moyen- Age. 



Digitized by 



Google 









• v*«^- '-«rr-i- ^ 



Digitized by VjOOQIC 



Jl 



oiiÂrniiK m 



Ti'.lWON 



I 



\'iN DE I'.- MJ.AÎNE 



:: I* 'iii do I >'M -Inine à ni!. î 



r-. '.^\'ii. (1 . l'i! ' ^ . : »^'i iKuout le moiî ". 

1 .;.•'•, ".ti 1' T'». .-. : ■• .'îjimencë (lu'à î 

^ : ' • •• . • " ps, comnie s-'»l . 

i. .. '- ,1 . . '- XIV lai>oiî »■ • 

I li :.; . ï- rr >/ • • >• lut l):Hi SUT ! 

ih t: V ^y :', UY\* s 'i •• . . .. :î ochctt'l'-? Pi» '. ■ 






Digitized by VjOOQIC 




w 
o 

o 
o 

O 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



LE TRIANON DE PORCELAINE .il 3 

de plaisance que Ton bâtissait dans un parc à quelque dis- 
tance du château *. Les terres de Trianon et de Masseloup fu- 
rent d*al)ord réunies au parc de Versailles; en 1&6, on y fit 
un jardin*; en 4668, on démolit Téglise du village; en 4670, 
on commença le château, et on y dépensa cette année 4 ,830,039 
livres en maçonnerie, en marbrerie, en glaces, etc. On tra- 
vailla aussi aux jardins ; on y fit une cascade décorée de car- 
reaux de faïence de Hollande et de rocailles exécutées par 
Berthier». 

Le célèbre jardinier Le Bouteux père, qui avait donné le 
dessin de ces jardins*, les couvrit de fleurs ; on lui acheta des 
quantités de vases de faïence fabriqués à la manufacture de 
Saint-Cloud", pour mettre des fleurs et des orangers. 

Le Bouteux créa aussi un beau jardin d'hiver, où les oran- 
gers étaient plantés en pleine terre. 

En 4672 et 4673, les sculpteurs et les peintres achèvent de 
décorer cette jolie maison de plaisance. Les noms que Ton 
trouve dans les Comptes sont ceux des sculpteurs Jouvenet, 
qui fit les importantes sculptures des combles •, Lehongre et 



* « Le Trianon de Versailles avoit fait naître à tous les particaliers le 
désir d'en avoir ; presque tous les grands seigneurs qui avoient des mai- 
sons de campagne en avoient fait bfttir dans leur parc, et les partieuliers au 
bout de leur jardin; les bourgeois qui se Touloient épargner la dépense de 
ces petits hfttimens ayoient fait habiller des masures en Trianon, ou du 
moins quelque cabinet de leur maison, ou quelque guérite. > (Mercure Galant 
de 1672). — Cet usage dura pendant tout le xviii' siècle. Blondel, en 1737, 
VBneydapédie de Diderot et d'Alembert, en 1765, le disent formellement et 
répètent ce que disait le Mercure. 

' Comptée des Bâtiments. — Tout ce qui suit est tiré de cette source. 
' Comptes des Bâtiments de 1670, 1682, 1683. 

* Voir un plan gravé du Trianon de porcelaine, dessiné par Le Bouteux 
fils, au cabinet des Estampes [Topographie^ Trianon). Ce plan nous apprend 
que c'est Le Bouteux père qui a dessiné et planté les jardins. Les orangers 
BD pleine terre y sont déjà. 

* Les Comptes des Bâtiments attestent qu'il y avait à Saint-Gloud une 
fabrique de faïence dès 1670. Marryat {Histoire des poteries et de la pores- 
IsÛM, trad. par le C. d'Arhaillé et Salybtat, II, 213] avait dit que 
longtemps aidant Cbicaneau, qui avait fondé la manufacture de porcelaine 
de Saint- Cloud, en 1695, il existait dans ce village un certain Morin qui 
fabriquait de la faïence émaillée. Les Comptes des Bâtiments confirment et 
précisent cette assertion ; en effet, dès 1670, Morin fournissait des vases de 
faïence blanche et bleue à Louis XIV. — Les achats de vases et de car- 
reaux de faïence sont considérables en 1671 et 1672. 

* Achevés en 1674. 



Digitized by 



Google 



314 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Houzeau, et du serrurier Delobel, que l'on voit IravaiUer par- 
tout où il s'agit de faire de beaux ouvrages en fer forgé et 
doré. 

En 4674, tous les travaux sont achevés. De 4676 à 4679, on 
établit les rampes qui conduisent du château au Canal. On 
décora les jardins de plusieurs fontaines et d'une cascade 
ornée, comme nous venons de le dire, de carreaux de faïence 
et de rocailles (1682-83). Pour que tout fût à Tunisson, palais 
et jardins, les caisses des orangers furent peintes en faconde 
porcelaine (1680), et les bancs des jardins couverts d'orne- 
ments bleus sur fond blanc (4685). 

Dès 4670, pour avoir de l'eau, on construisit des moulins à 
vent qai élevaient l'eau de l'étang de Glagny et l'amenaient à 
Trianon. 

Les gravures du temps et une aquarelle de la Bibliothèque 
de Versailles^ nous permettent de donner une description 
exacte du Trianon de porcelaine. Il se composait d'un bâti- 
ment principal, le château, et de quatre pavillons qui le pré- 
cédaient. Le château et les pavillons n'avaient qu'un rez-de- 
chaussée mansardé. , 

On se représente volontiers ce premier Trianon, d'après le 
nom pittoresque que lui donne Saint-Simon, comme recouvert 
tout entier à l'extérieur de plaques de faïence imitant la por- 
celaine, et quelques vers de Denis, si on ne les interprète pas 
exactement, autorisent cette hypothèse : 

Considérons un peu ce château de plaisance ; 
Voyez- vous comme il est tout couvert* de fayance, 
D'urnes de porcelaine et de vases divers, 
Qui le font éclater aux yeux de l'univers. 

La vérité est que les façades n'étaient pas le moins du 
monde revêtues de plaques de faïence. Çà et là seulement il 
y avait quelques ornements en faïence bleue. La façade prin- 
cipale du château était percée de sept fenêtres. Les trois du 
milieu ouvraient sous un portique de quatre colonnes sur- 
montées d'un fronton, dont le triangle était décoré d'un écu 

^ Elle est de F. Simonet, architecte da temps de Louis-Philippe. 
* Sur les combles et non pas sur les murs. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE PORCELAINE 315 

de France accosté de six drapeaux déployés [trois de chaque 
c6té}, le tout en faïence bleue. On arrivait au portique par un 
perron d*une dizaine de marches. Le dessus des fenêtres était 
décoré d'entre-lacs en faïence bleue. 

Au-dessus de Fentablement régnait ime balustrade en pla- 
ques de faïence bleue et blanche. De grands vases à anses, 
toujours en faïence bleue et blanche, étaient placés sur la ba- 
lustrade. Les combles et la toiture du château, ainsi que ceux 
des quatre pavillons latéraux étaient complètement recou- 
verts de plaques de faïence blanche, ce qui explique Téclat 
dont parle Denis, et permettait aux dorures des faîtages et 
aux vases bleus de se détacher avec beaucoup de grâce et une 
incomparable légèreté. 

Les combles présentaient d*abord une suite de mansardes 
entourées de sculptures en plomb doré, puis un second rang 
d'ornements en plomb doré et de vases bleus, qu'on retrou- 
vait encore sur toute la longueur du faîtage du château. 

Les deux pavillons les plus rapprochés du château étaient 
décorés à peu près de même, avec cette différence qu'il n'y 
avait qu'un grand vase bleu au sommet du toit, reposant sur 
un ornement en plomb doré, et que les trumeaux entre les 
fenêtres avaient une décoration particulière, c'est-à-dire des 
bustes de marbre blanc, dont les termes étaient ornés de 
iàïence bleue. 

Les deux pavillons d'entrée avaient deux rangées de vases 
sur les combles; mais la balustrade était remplacée par un 
entablement tout entier composé de plaques de faïence aux 
ornements bleus. 

Les murs formant la clôture de l'avant-cour et ceux qui 
étaient entre les pavillons supportaient tous des vases. Le 
couronnement des cinq grilles était en fer doré. Les bâti- 
ments étaient en pierre avec des cheminées de briques rouges, 
décoration qui rappelait le goût du Versailles de Louis XIII. 

Les ornements en plomb doré des combles devaient repré- 
senter des Amours chassant divers animaux, exécutés par 
Jouvenet; il y avait aussi çà et là des oiseaux peints au na- 
turel K 

^ Voir les Comptes du Bâtiments. 



Digitized by 



Google 



346 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Un salon du château était entièrement revêtu d*un stuc très- 
blanc et très-poli avec des ornements d'azur. La corniche qui 
régnait autour de ce salon et le plafond étaient aussi décorés 
de diverses figures d'azur sur un fond blanc, c le tout tra- 
vaillé à la manière des ouvrages qui viennent de la Chine, à 
quoi les pavés et les lambris sa rapportent, étant faits de car- 
reaux de porcelaine ^ » Il existe encore, dans les magasins 
du musée de Versailles, quatre plaques de stuc de 4"*,30 de 
hauteur, plus ou moins brisées, c qui se rapportent entière- 
ment à cette description et proviennent évidemment de œ 
salon* c. Elles sont en stuc blanc, d'une finesse et d*un poli 
admirables, et décorées de peintures, d'un bleu tendre, repré- 
sentant des faisans, des cygnes, des pigeons, des roseaux et 
des arbres, et travaillées à la manière des ouvrages qui vien- 
nent de la Chine ^. 

De nombreuses glaces étaient partout appliquées sur les 
murailles. Les meubles étaient d'une grande richesse. 

c Le nouveau château se ressentit du goût que les relations 
écrites par les missionnaires sur la Chine et sur llnde 
avaient fait naître à cette époque. Les laques, les porcelaines, 
les étoffes et les peintures chinoises étaient alors recherchées 
avec ardeur; la fameuse tour de porcelaine, située près de 
Nankin, passait pour la huitième merveille du monde; Far- 
chitecte Dorbay dut se conformer à la mode régnante en 
construisant le palais de Trianon, et, à défaut de porcelaine, 
la faïence et le stuc furent employés à le décorer *. » 

Les jardins n'étaient pas moins beaux. Les parterres étaient 
remplis de fleurs parfumées : violettes, jasmins, héliotropes, 
jacinthes, narcisses, tubéreuses surtout, jetant une odeur si 
forte, qu'on pouvait à peine y rester. On y faisait de perpé- 



' Félibien, Description sommaire de Versailles^ p. 239. 

* S0UL16, Notice sur le palais de Trianon t p. VII. — Noas avons fait 
plus d'ua emprunt à cet exoellent travail. 

' Si les peintures, au premier abord, semblent être de style Louis XVI. 
les bordures, certainement de style Louis XIV, donnent parfaitement raison 
à M. SouUé {Note de M, Clément de Ris), 

^ Souué, U Trianon de porcelaine^ dans le Magasin pittoresçne^ 1857, 
p. 171. A cet article sont Jointes doux gravures représentant Tune une pin* 
que de stuc, et l'autre un vase de faïence (p. 200) . 



Digitized by 



Google 



LE TRIAXON DE PORCELAINE 317 

tuels changements, dit le duc de Luynes', « à Talde d'une 
quantité prodigieuse de fleurs, toutes dans des pots de grès 
que Ton enterroit dans les plates- bandes, afin de pouvoir les 
changer non seulement tous les jours, si on vouloit, mais 
encore deux fois le jour, si on le souhaitoit. On m'assura, 
continue-t-il, qu'il y avoit eu jusqu'à 1,900,000 pots tout à la 
fois, soit dans les plates-bandes, soit en magasin. » 

Mais ce qu'il y avait de plus curieux à Trianon était TOran- 
gerie, grand jardin d'hiver planté par Le Bouteux. Voici la 
description qu'en donne Denis : 

Mais ce qui me surprend, et qui doit vous surprendre, 
C'est de voir un effet difficile à comprendre ; 
Un printemps agréable, au milieu de l'hiver, 
Aux plus grandes rigueurs incessamment ouvert. 
Pendant que les frimas régnent dessus la terre, 
On voit de belles fleurs briller en ce parterre ; 
L'on y rencontre aussi plusieurs beaux espaliers, 
Composés d'orangers, citronniers, grenadiers, 
Qui, chargés de citrons, de grenades, d'oranges. 
Font de fleurs et de fruits d'agréables mélanges. 
Et, contentant l'esprit aussi bien que les sens, 
Font goûter en ce lieu des plaisirs innocens. 
Les arbres sont plantés comme dans la Provence, 
Et sans caisses de bois, et sans pots de fayence, 
Us sont symétries et tirés au cordeau, 
Et l'on ne peut rien voir au monde de plus beau. 
Mais ce qui me surprend, c'est leur maison de verre, 
Qui fait que les frimas ne leur font pas la guerre ; 
Et la pluie et le vent, quoique fort rigoureux, 
Dans leurs rudes assauts ne peuvent rien sur eux ; 
De sorte qu'on y peut, dans ce temps redoutable. 
Trouver les plus beaux fruits d'un été favorable. 
Le Bouteux, jardinier, heureux en ces travaux. 
Efface tout l'éclat de ses plus grands rivaux, 
Et, par ses nobles soins, dans l'hiver, fait produire 
Et les fleurs et les fruits que tout le monde admire. 

Les Ck)mptes des Bâtiments de 1671 ,1675 et 1680 confirment 
la description de Denis et nous permettent d*y ajouter quel- 
ques détails. Les baraqnes ou couverts des orangers étaient en 
bois et se posaient à l'entrée de Thiver pour ôtre démontés, 

' T. I, p. 346. 



Digitized by 



Google 



318 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

et les cbftssis vitrés enlevés au retour de la belle saison * ; 
il en coûtait chaque année 900 livres. Le jardin d'hiver de 
Trianon, rOrangerle comme on disait alors, renfermait une 
grande quantité d^orangers, de jasmins d*Espagne et de 
fleurs. Il y avait tant de fleurs à Trianon, môme en hiver, 
qu'on Tavait surnommé le Palais de Flore^ et le Mercure Ga- 
lant disait en 1686 : « Ce Ueu étant destiné pour y coQserver 
toutes sortes de fleurs tant Thiver que Tété, Tart y seconde 
si bien la nature qu^il en est rempli en toutes saisons. Tous les 
bassins sont ou paroissent être en porcelaine. On y voit des 
jets d'eau qui sortent du dedans de plusieurs urnes. Tous les 
pots dans lesquels sont des plantes de fleurs ou des arbris- 
seaux sont de porcelaine, et les caisses les imitent par la 
peinture. » 

La seconde journée des fêtes de 1674 eut lieu, le 11 juillet, 
à Trianon. Au milieu d^une quantité prodigieuse de fleurs, 
disposées dans Tune des allées du jardin, on chanta VBglogue 
de Versailles^ intermède de Quinault et Lulli ; puis on revint 
souper à Versailles. En 1675, « la Reine, écrit W^ de Sévigné 
le 12 juin, alla hier faire collation à Trianon ; elle descendit à 
réglise *, puis à Glagny, où elle prit M"« de Montespan dans 
son carrosse et la mena à Trianon avec elle. » Le 12 juin 1684, 
Louis XIV, après s'être longtemps promené à Trianon, le 
trouva plus beau que jamais • ; le 15, il y donna un grand 
souper aux dames ^. En 1686, les ambassadeurs de Siam visi- 
tèrent le palais, a Le cabinet des Parfums leur plut extrême- 
ment, car ils aiment fort les odeurs, et ils admirèrent la 
manière de parfumer avec des fleurs *. 

^ En hiver, on couvrait les baraques de fumiers. 
• A Versailles. 

' DANaBAU. 

Dangeau. 



' Mercure Galant, 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE BiANSART 31^ 

II 
LE TRIANON DE HANSART 



Quand on lit dans Dangeau que le Roi a trouvé tel ou tel pa- 
lais ^^«^ beau que jamaiSjil faut s^attendre à des changements 
prochains ; ce qui existe ne pouvant plus être embelli, on 
le détruit pour faire du nouveau. En effet, en 1687, Louis XIV 
démolissait le Trianon de porcelaine et faisait construire un 
nouveau Trianon par Mansart '. Les travaux marchèrent vite, 
car le Roi était pressé de voir le second Trianon achevé. Le 
marbre y fut prodigué M)ès 1687, on travaillait aux sculp- 
tures des combles et des chapiteaux des pilastres en marbre 
de Languedoc, et aux sculptures en bois des appartements. 
L'armée de sculpteurs employée à Versailles fut envoyée à 
Trianon en 1687, et elle travailla deux ans à décorer le nou- 
veau palais. Nous trouvons dans les Comptes des Bâtiments 
56 sculpteurs* employés aux ornements des combles, aux 
groupes, urnes, cassolettes et statues qui décorent la balus- 
trade, aux trophées sculptés au dessus des fenêtres, aux cor- 
beilles de pierre et de plomb placées sur les murs et surtout 



* Robert de Cotte fut ici uq auxiliaire important de Mansart. 

* Louis XIV avait fait faire d'immenses approvisionnements de marbres 
et de colonnes pour U décoration du nouveau palais. Une. partie de ces 
maarbres existait encore sous le premier empire, dans les magasins de la Gott* 
ronne; c'est là qu'on a pris les colonnes de la galerie des tableaux, au Louvre, 
ceUes de Tancien escalier du musée du Louvre, et celles de Parc du Carrousel 
(FoifTAiMB, Résidences des sow>erains, 1833, in-4<^, p. 130). 

* Barrois, Beaussieux, Belan, Besson, Bourlier, Boulet, Buirette, 
Caf&eri, Carlier, Clérion, Coustou, Cojzevox, Daupbin, Dedieu, Drouilly, 
Dnfoor, Eloi, Flamen, François, Goj, Grenier, Hanart, Hardy, Herpin, 
Hulot, Hurtrelle, Joly, les frères Jouvenet (Noël et Isaac), qui sculptèrent 
15 chapiteaux pour 1400 livres, Jumelle, Lalande, Lecomte, Armand 
Lefebure, Legeret, Legrand, Legros, Lehongre, Lespingola, Magnier fils, 
Pierre Mazeline, les deux Mazière, Melo, Poultier, Proust, qui reçoit en 
1688 une gratification de 400 livres « pour sa diligence au travail des chapi- 
teaux », Raon, Regnard, Regnaudin, Robert, Rousselet, Slodtz, Tuby, 
Vaillant, Van Qève, Vigier, Vilaine. 



Digitized by 



Google 



«20 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

aux chapiteaux des pilastres. Les sculptures des apparte- 
ments, aux corniches, aux architraves des lamhris, aux cha- 
plloaux de la galerie, les sculptures des boiseries furent 
l'œuvre de 13 autres sculpteurs *. Domenico Cucci fit à Tria- 
non tous les ouvrages en cuivre doré. Langlois, Monnier et 
Warin, sculpteurs et fondeurs, exécutèrent les chapiteaux de 
bronze. Lies ouvrages de serrurerie furent forgés avec un 
soin infini et sur les plus beaux dessins ; nous citerons prin- 
cipalement la rampe que Ton remarque à Tescalier qui des- 
cend aux jardins. 

Le nouveau Trianon, construit à l'italienne, n'a qu'un 
étage; 11 est tout entier couronné d'une balustrade, qui était 
surmontée, dans tout son pourtour, de statues, de groupes 
d'enfants et de vases*; un péristyle àr jour, œuvre de 
Robert de Cotte, ditron, et décoré de colonnes du plus beau 
marbre vert^campan, réunit les deux corps de bâtiment 
latéraux. 

Celui de droite est relié par une galerie à une aile en retour 
appelée le Trianon-sous-bois, à cause de son voisinage du 
Jardin des Sources, formé « d'un petit bois coupé par de nom- 
breuses rigoles et d'une délicieuse fraîcheur. » 

La grande cour est bordée, à droite et à gauche, par deux 
bâtiments, et, au fond, par le péristyle. Le bâtiment de gau- 
che servait, ainsi que les constructions qui entourent la cour 
des cuisines, aux offices et au logement des officiers. — Le 
bâtiment de droite renfermait d'abord la salle de comédie, dé- 
truite vers 4704', puis l'appartement de Louis XIV, qu'on 
établit sur l'emplacement de cette salle et qui se composait 
d'une antichambre, d'une chambre à coucher, de 3 cabinets 
pour le service du Roi et du cabinet du Conseil ^. Le nouvel 
appartement du Roi n'était pas encore meublé le 30 avril 

' Briquet, Charmeton, Deville, Gautier, Guyou, Jacqoin, Lang^, Leguay, 
Lemaîre, Mathée, Pineau, Régnier, Taupin, sculpteurs en bois et ornema- 
nistes, auxquels il faut ajouter : Belan, Besson, Ciérion, Coyievoz, Bloi, 
Hanart, Robert Lalande, Lecomte, Legeret, Mazière le Jeune, Poultier, 
Van Clève, Vilaine et Tuby. que nous avons déjà cités parmi les artistes 
employés à la décoration extérieure. 

* Toute cette décoration a été détruite depuis 1789. 

' Certainement après 1702 et avant 1705. 

^ Voir le plan de Trianon publié par DemorUdn. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MANSART 321 

4705 '; il était achevé le 4 juin, et le Roi y alla passer six 
jours *. L*appartement de Louis XIV servit à Louis XV, qni 
le modifia en 4752 '. Louis-Philippe changea encore une foitu 
en 4836, la disposition intérieure de cet appartement, où 
Ton trouve aujourd'hui une petite galerie et trois pièces, 
que Ton désigne sous le nom d'appartement de la reine Vic- 
toria^. 

La partie du palais donnant sur les jardins comprend, à 
gauche du péristyle : le salon des Glaces, pour la décoration 
ducpiel on dépensa, en 1680, 40,500 livres en achat de glaces 
façon de Venise fabriquées à Paris, un cabinet et une chamàre^ 
qui composèrent Tappartement de Monseigneur • ,• — le salon 
de la Chapelle, dans un renfoncement duquel était placé Tau- 
tel* ; — le salon des Seigneurs, aujourd'hui appelé le vestibule 
des appartements de Taile gauche. 

Après avoir traversé le péristyle à jour, qui servait de 
salle à manger d'été à Louis XIV ^, on trouve le salon des 
Colonnes ou salo>f Rond^ aujourd'hui le vestibule des apparte- 
ments de l'aile droite"; — le salon de la Musique*; — Vanti- 
chambre des Jeuœ; — la chambre du Sommeil "; — le cabinet du 
Couchant et le salon Frais. 

Ces six pièces ont formé jusqu'en 4705 le premier appar- 
tement de Louis XIV ". — Derrière ces pièces, et formant un 
double, on trouvait : le Bufet, un cabinet, le cabinet du Repos, 
le cabinet du Levant et le salon des Sources, qui donnaient, 
comme le nouvel appartement de Louis XIV, sur le jardin du 

*■ DA.NOEAU. 

' Danqbau. 

• LUTNBS, XI, 406. 

^ Louis- Philippe, en 1846, aTait fait disposer et meubler cet apparte- 
ment pour la reiue d'Angleterre, qui ne jugea pas à propos de répondre à 
l'invitation du roi des Français. 

^ Napoléon 1^*^ ei Louis-Philippe ont habité cet appartement. 

' Ce renfoncement existe encore. 

^ Il a été feruié pur des vitrages mobiles en 1805. 

' Il a servi de chapelle sous Louis XV (Lutnbs, 1752, t. XI, p. 408) et 
sotts Louis XVI. 

* Aujourd'hui la salle de billard» 

^* Ces deux piè<-es ne forment plus aujourd'hui qu'un salon. 

** PiOANiOL DK LA. FoRUB ; Plaus de Trianon par Pé relie et par Nicolas 
de Fer (1705). — Quelques auteurs placent Pappartement de Louis XIV, à 
l'aile gauche, à l'endroit où demeurait Monseigneur. 

T. II. m 



Digitized by 



Google 



■322 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Bai. Ces cinq pièces, appelées aujourd'hui les PetiU-ApparU- 
mmU S ont été habitées par M""** de Maintenon *, par Louis XY 
[1744), après la mort de M"*<^ de Ghâteauroux, par Stanislas 
Leczinski et enfin par M°*® de Pompadour. Napoléon pi* en 
avait fait ses cabinets de travail et de conseil '. 

Au salon Frais commençait la Qaleriôy décorée sous 
Louis XIV des tableaux de Gotelle, Allegrain et Martin repré- 
sentant les Yues de Versailles et de ses bosquets ^. La Galerie 
aboutissait au salon des Jardins^ d*où Ton entrait dans la salU 
de Billard^ transformée sous Louis-Philippe en une cha- 
pelle, où la princesse Marie fut mariée le 17 octobre 1837 au 
duc Alexandre de Wurtemberg. 

Là commence le Trianon^sous-hoiSy qui a un entre- sol. II 
servit de logement, sous Louis XIV, à Monseigneur et à Mon- 
sieur, puis au duc et à la duchesse de Bourgogne et à la 
Palatine. En 1752, sous Louis-XV,on y fit six appartements, 
pour Madame Adélaïde, la Reine, la duchesse de Lujnes et 
ses dames d'honneur, le Dauphin et la Dauphine, et M'"® de 
Brancas ^. 

Le 4 3 novembre 1 687, Louis XI V allait, en compagnie deM'^'de 
Maintenon, voir son bâtiment de Trianon, « quUl trou voit fort 
avancé et fort beau * ». Le 5 décembre, il y retourna et se 
promena beaucoup dans les bâtiments, « dont il est très con- 
tent à cette heure. » 

Faut-il prendre ce mot de Dangeau pour une confirmation 
du mécontentement du Roi contre Louvois, à propos d'une 
fenêtre, mécontentement qui amena une scène célèbre, que 
Saint-Simon raconte ainsi : 

Le Roi, qui aimolt à bâtir, et qui n'avolt plus de maîtresses, 
avoit abattu le petit Trianon de porcelaine qu'il avoît fait autrefois 
pour M™® de Montespan, et le rebâtissoit pour le mettre en l'élal 

^ Cette partie de Trianon est entresolée. 

• Qui couchait dans une petite pièce à Tontre-sol (DAiiaBAU, juin 1705'. 
' La bibliothèque de l'Empereur était au salon des Sources. 

^ Aujourd'hui la Galerie est décorée d'un assez grand nombre de tableaux, 
parmi lesquels nous citerons, comme curiosité, une médiocre peinture de U 
reine Marie Leczinska, d'après un tableau d'Oudry (1753) qui est au 
Louvre. 

• LUTNBS, XI, 407. 

• Dangbau. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MANSART 323 

où on te voit encore. Louvois étoit surintendant des Bfttimens. Le 
Roi, qai avpit le coup d*œil de la plus fine justesse S s'aperçut 
d'une fenôtre de quelque peu plus étroite que les autres ; les tré- 
meaux ne faisoient encore que de s*éleyer, et n'étoient pas joints 
par le haut. Il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui étoit 
alors très-aisé. Louvois soutint que la fenôtre étoit bien. Le Roi 
insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui étoit entier, 
brutal et enflé de son autorité, voulut céder. 

Le lendemain le Roi vit Le Nôtre dans la Galerie. Quoique son 
métier ne fût guère que les jardins, où il excelle it, le Roi ne lais^ 
soit pas de le consulter sur ses bâtimens. Il lui demanda s'il avoit 
été à Trianon. Le Nôtre répondit que non. Le Roi lui ordonna d'y 
aller. Le lendemain il le vit encore; même question, même réponse. 
Le Roi comprit à quoi il tenoit, tellement qu'un peu fâché, il lui 
commanda de s'y trouver l'après-dînée même, à l'heure qu'il y 
seroit avec Louvois. Pour cette fois, Le Nôtre n'osa y manquer. 
Le Roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre que 
Louvois opiniâtra toujours de largeur égale aux autres. Le Roi 
voulut que Le Nôtre l'allât mesurer, parce qu'il étoit droit et vrai, et 
qu'il diroit librement ce qu'il auroit trouvé. Louvois, piqué, s'em- 
porta. Le Roi, qui ne le fût pas moins, le laissoit dire, et cependant 
Le Nôtre, qui auroit bien voulu n'être pas là, ne bougeoit. Enfin le 
Roi le fit aller, et ce pendant Louvois toujours à gronder, et à main- 
tenir l'égalité de la fenêtre, avec audace et peu démesure. Le Nôtre 
trouva et dit que le Roi avoit raison de quelques pouces. Louvois 
Toulut imposer, mais le Roi à la fin trop impatienté le fit taire, lui 
oonunanda de faire défaire la fenêtre à l'heure même, et, contre sa 
modération ordinaire, le malmena fort durement. 

Ce qui outra le plus Louvois, c'est que la scène se passa non- 
seulement devant les gens des Bâtimens, mais en présence de 
tout ce qui suivoitle Roi en ses promenades, seigneurs, courtisans, 
officiers des Gardes et autres, et même de tous les valets, parce 
qu'on ne faisoit presque que sortir le bâtiment de terre, qu'on 
étoit de plain-pied à la cour, à quelques marches près, que tout 
étoit ouvert, et que tout suivoit partout. La vesperie fut forte et 
dora assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la 
faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard, auroit gâté toute 
cette façade et auroit engagé à l'abattre. 

Louvois, qui n'avoit pas accoutumé d'être traité de la sorte, 
revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir, Saint- 
Pouange, les Tilladet et ce peu de familiers de toutes ses heures 
en furent effrayés, et, dans leur inquiétude, tournèrent pour tâcher 
de savoir ce qui étoit arrivé. A la fin, il le leur conta, dit qu'il étoit 
perdu, et que, pour quelques pouces, le Roi oublloit tous ses ser- 

^ « Il avoit aussi le compas dans TobII pour la Justesse * [Saint- Simon, 
XII y 393, qui raconte deux fois cette anecdote). 



Digitized by 



Google 



324 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

vices qui lui avoient valu tant de conquôLes ; mais qu'il y mettroit 
ordre, et qu'il lui susciteroit une guerre telle, qu'il lui feroit avoir 
besoin de lui, et laisser là la truelle, et de là s'emporta en repro- 
ches et en fureurs. Il ne mit guère à tenir parole. Il enfourna la 
guerre par l'afiaire de la double élection de Cologne ; il la confirma 
en portant les flammes dans le Palatinat, et en laissant toute liberté 
au projet d'Angleterre. 

Quoi qu'il en soit des résultats de la fureur de Louvois, le 
13 novembre 4688, ïrianoQ était achevé *' et magnifiquement 
meublé; cependant l'ameublement ne fut complet qu'en 1694. 
A cette date, tous les lits étaient posés, et le Roi pouvait 
dorénavant coucher à Trianon quand il le voudrait*. Nous 
savons par les Comptes des Bâtiments que toui l'ameublement 
était en damas cramoisi broché d'or, dont on acheta pour 
78,450 livres, et par le P. Bouhours* que Ton y voyait des 
tapis de Perse et de Turquie, des porcelaines de Chine et 
diverses curiosités de l'Inde. 

Le nouveau palais fut décoré de nombreux tableaux exécu- 
tés par AUegrain, Cotelle et Martin*, Bertin, Blain de Fonte- 
nay et Baptiste', Blanchard, les deux Boulogne, Corneille 
rainé, Antoine et Noël Coypel, Delafosse, Houasse, Jouve- 
net, Lebrun, Claude Lorrain •, Mignard, de Sève, Toutin et 
Verdier. 

Terminons la description du château de Trianon en disant 
que six tableaux du ..musée de Versailles représentent le 
Trianon de Louis XIV et ses jardins. Ces tableaux sont ceux 
de P.-D. Martin, d'Etienne AUegrain et de Cotelle ^. 

^ Voir aux Archives nationales, les cartons 0* 1874-1887 renfermant des 
pièces relatives à la construction de Trianon et des plans. 

' Damgbau, 1691, 12 juillet. 

' Recueil de vers choisis, Paris, 1701, in-12, p. 310. 

^ Leurs vues de Versailles sont aujourd'hui au musée de Versailles. 

' 11 y avait à Trianon, surtout dans l'ap parlement de Louis XIV, un 
grand nombre de tableaux de fleurs et de fruits de ces deux grands artistes; 
la plupart de ces tableaux sont encore à Trianon. 

^ Il y avait 4 paysages de ce maître dans la chambre de Mooseignear. 
Ces quatre tableaux: le Débarquement de Cléopfttre, David sacré roi, Ulysse 
remettant Chryséis à son père, Vue d'un port de mer, sont au Louvre 
'(n?* 223-226). Décidément Monseigneur avait bon goût. 

^ N«» 739, 756, 760, 761, 776 et 777. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MANSART 325 



Les Jardins. 

c Les dehors de ce palais enchanté répondent, disait Piga- 
niol, à la propreté et à la magnificence du dedans, et après 
les jardins de Versailles et de Marly, rien au monde n'ap- 
proche de Tarrangement et de la beauté de ceux de Trianon. 
Dans la saison des fleurs tout y est parfumé, et on n*y respire 
que violettes, oranges et jasmins. > Les fleurs abondaient en 
effet au Trianon de Mansart comme au Trianon de porcelaine. 
Nous savons par les Comptes des Bâtiments qu'on fit venir des 
montagnes du Piémont et de la Suisse beaucoup de plantes, et 
qu'on acheta des narcisses de Coustantinople, des jacinthes 
romaines, des iris de Perse, des cardinales, des lotus albus 
et des jonquilles venant de Provence. Une note de 4693 ■ 
nous apprend qu'il y avait alors à Trianon : 40,500 oignons de 
tulipes, 27,900 oignons de narcisses blanches, 43,500 oignons 
de jacinthes et \ 5,000 fleurs vi vaces, telles que véroniques, 
juliennes, œillets de poète, œillets d'Espagne, coquelourdes, 
matricaires, giroflées, lis et valérianes. Avec ces documents, 
nous pouvons refaire les massifs et les plates-bandes de 
Trianon. 

Les parterres, bosquets et fontaines du jardin* étaient : de- 
vant le château, plusieurs grands parterres à l'anglaise ■, bor- 
dés de berceaux de treillage ; — le jardin du Roiy dans l'angle 
formé par le bâtiment de son appartement et l'aile droite^ ; 
ce petit parterre, qui avait un bassin au milieu, était rempli 
des fleurs les plus rares et les plus belles dans toutes les sai* 
sons*; — le bosquet des Sources, dans l'angle formé par la Ga- 



* Conservée au cabinet des Estampes, Topographie, Trianon. 

' Voir le plan de Pierre Lepautre^ gravé par Fonbonne et le plan de 
Nicolas de Fer. 

' Ces parterres à Vanglaiêe sont à grands dessins bordés de bais taillée 
et à petites allées tortueuses. On les appelle aujourdliui jparf erres firançait. 
Ils étaient venus de Hollande en Angleterre avec Guillaume 111. On en 
▼oit encore à Broock près d'Amsterdam (Benseignemeta communiqué par 
M. Clément de Bis), 

^ Petits-Appartements d'aujourd'hui. 

• Curiosim. 



Digitized by 



Google 



326 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

lerie et le Trianon-sous-Bois. La Palatine, ^i était logée, 
comme nous Tavons dit, au Trianon-sous-Bois, écrivait le 
24 juin 4705: 

Je suis bien logée; j'ai quatre chambres et un cabinet dans lequel 
je vous écris. Il a vue sur les Sources, comme cela s'appelle. Les 
Sources sont un petit bosquet si touffu, qu'en plein midi le soleil 
n'y pénètre pas. Il y sort de terre plus de cinquante sources qui 
font de petits ruisselets larges d'un pied à peine, et que, par consé- 
quent, on peut tous enjamber ; ils sont bordés de gazon et forment 
de petites îles suffisamment larges pour y mettre une table et des 
chaises, de façon à pouvoir y jouer à l'ombre. Il y a, des deux 
côtés, de larges degrés, car tout est un peu en pente ; l'eau court 
aussi sur ces degrés et fait de chaque côté une cascade. C'est, 
comme vous voyez, un endroit très-agréable. De mon côté, les 
arbres entrent presque dans mes fenêtres ; aussi, appelle-t-on les 
corps de logis où sont la princesse de Conty, M. le Dauphin, moi 
et M°" la Duchesse, Trianon-sous-Bois K 

Venaient ensuite les parterres de fleurs^ entre le château 
et la tète du Canal, accumulation de fleurs en plaies-bandes 
serrées, formant un grand massif; —la Cascade ou le Bufet, 
la plus belle des fontaines de Trianou, dessinée par Man- 
sart ; c'est une sorte de grand escalier en marbre blanc et 
de Languedoc, avec ornements en bronze doré; le dessus 
supporte les statues de Neptune et d'Amphitrite ; les faces 
des gradins sont décorées de bas- reliefs*. Le Buffet est 
aujourd'hui fort dégradé et mériterait d'être restauré'; — 
la Pelite-Oerbe; — la pièce du Dragon ; — la salle d'Aialank; 

— la salle Triangulaire; — la salle de ZépUre et Flore; 

— la salle des Crrands- Portiques ; — la salle des I^eux-Bonds, 
où Ton voyait deux beaux vases de Girardon faits pour 
Golbert et donnés au Roi par Seignelay ; — la salle ronde 
des Quatre-Fiçures ; — la salle de Diane; — - la salle de Mer- 



^ Lettres nouvelles et inédites^ publiées par M. Rolland. — Le chir- 
mant bosquet des Sources a été détruit, ainsi que le jardiia du Roi, w 
1775, lors de la replantation de Trianon. 

* Les sculpteurs du Buiîet sont Vau Clève, Mazière. Garnier, Poirier, 
Le Lorrain, Lemoine, Hardy et Lapierre. — Les Comptas det BâtiminU 
nous apprennent que Hardy fit eu 170t les sculptures du modèle du Buiit. 

' Le Cabinet des Estampes [Topographie, Trianon) possède une très-belle 
aquarelle du Bvfet du temps de Louis XIV. Le volume contient aussi 
plusieurs aquarelles représentant diverses fontaines de Trianon. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MâNSART 327 

cure;— le jardin des Marronniers, grand parterre à com- 
parliments de gazon, orné de bassins, de statues et de vases, 
où se trouvait le groupe de Laocoon copié par Tuby ; — la salle 
ronde des Sise-Figures. 

Ces beaux jardins avaient été dessinés par Mansart*. Les 
eaux jaillissantes y abondaient comme à Versailles *. 

Louis XIV s'amusait, à Trianon comme partout, à faire des 
c embellissements >, c'est-à-dire à cbanger sans cesse ce qui 
existait, pour faire du nouveau. Il ordonna de construire de 
nouvelles fontaines en 4695'. En 4700, il ajouta au parc des 
bois qui augmentèrent beaucoup son étendue, et fit faire de 
nouveaux parterres*. En février 1704, il changea beaucoup de 
choses dans les celui, qui, en 4712, étaient d'une « grande 
beauté », surtout celui de Tappartement du Roi, que tout 
le inonde allait voir par curiosité". Le P. Bouhours' a donné 
des jardins de Trianon une agréable description, dont on 
lira quelques vers avec plaisir : 

Par quel étonnant prodige 
Me vois-je ici transporté ? 
Surpris, je m'égare, où suis-je ? 
Mon œil est-il enchanté ? 
Est-ce en ce lieu qu'on révère 
La déesse de Cythère ? 
Est-ce Baye aux claires eaux ? 
De Tibur est-ce Tombrage ? 
Tempe, sur ce vert rivage, 
Voit-il couler ses ruisseaux '? 
Objets, qui trompiez ma vue, 
Enfin je vous reconnois : 
O terre, je te salue, 
L*amour du plus grand des Rois ! 
Terre de qui les merveilles 
Seront l'objet de mes veilles, 



' PiGAiaoL. *— Leur disposition est encore à peu près la mdme, mais les 
noms ont été changés. 

* Les eaux des fontaines qui existent encore, comme le Bt^et^ sont par- 
faitement en état de Jouer aujourd'hui, conune autrefois, depuis les grandes 
réparations qui ont été faites pendant le règne de Napoléon III. 

* DAifaBAU, 15 novembre. 

* Danobau, 1700, 21 mars et 9 novembre. 
' Dakobau, 1712, 4 juin. 

* Recueil de vers choisis, 1701, in-12, p. 310. 



Digitized by 



Google 



328 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Trianon délicieux, 
Tu me parois plus aimable 
Que ces jardins où la Fable 
Peignit le charme des yeux. 
Fontaines, sources riantes 
Où Flore vient se mirer ; 
Beaux jardins, plaines charmantes, 
Qui de vous dois-je admirer ? 
Est-ce vous, palais si rare, 
Riche des marbres de Pare ? 
Ou vous de pourpre couverts. 
Murs, qui doublez dans les glaces 
De vos brillantes surfaces 
Ces appartemens divers * ? . . . 

Il ne faut pas oublier de dire qu'à Trianon, comme partout, 
on plantait tous les ans de nouveaux arbres en présence du 
Roi, et que, devant lui, on les taillait sans cesse a d*une façon 
nouvelle », car il aimait beaucoup à être dans les lieux où il 
faisait travailler*. 

Histoire (168Cf7-1789}. 

Louis XIV dîna pour la première fois à sa nouvelle maison 
de Trianon le 22 janvier i688, en compagnie de Monseigneur, 
de M"»« de Maintenon et de ses amies M">«» de NoaiUes, 
de Guiche, de Montchevreuil, de Saint-Géran et de Mailly. Les 
dîners se succédèrent avec de nouvelles dames ; le 2 février, 
les invitées sont M""*» d'Harcourt, de Ghevreuse, fille de 
Colbert, pour laquelle le Roi avait une amitié et une estime 
particulières, de Beauvilliers, de Gramont, de Mailly et la 
charmante marquise de Dangeau. Après le dîner, le Roi voulut 
voir toutes les dames travaillant à leurs ouvrages, et de temps 
en temps il se promena dans sa nouvelle maison et donna 
des ordres pour Tembellir'. Le 4i février, Louis XIV amena 



*■ M. Soulié cite quelques lignes d^un PanégyHqtkê de Trianon composé 
par le duc de Bourgogne, qui ne paraît être qu'une amplification de VOdt à 
Trianon du P. Bouhours. 

* Dangsad. — Le Cicerons de 1804 (p. 87) contient une bonne descrip- 
tion des jardins de Trianon ; il noas apprend aussi qu'ils ont été remaniés 
en 1775 par l'architecte Le Roy. 

* Dangeau. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MANSART 329 

la princesse de Gonty, sa fille. Bientôt aux dîners s'ajoutèrent 
les grandes collations, les soupers, les ballets, la comédie, 
Topera et les bals, mais toujours le nombre des invités est 
fort restreint, afin d'être plus à Taise. Le 7 février 1689, le 
roi et la reine d'Angleterre vinrent à Trianon. 

A trois heures, raconte Dangeau, le Roi, Monseigneur et les 
princesses^ allèrent à Trianon. Le roi et la reine d'Angleterre y 
arrivèrent bientôt après ; le Roi les reçut sur le perron du péristyle 
et leur fit voir la maison dont ils furent charmés ; ensuite les deux 
Rois causèrent ensemble, et la reine joua de moitié avec Monsieur 
contre M"** de Ventadour et d'Epinoy. M"° la Dauphine arriva à 
cinq heures et demie, et Ton entra de bonne heure dans la salle 
du ballet. Le roi et la reine d'Angleterre les virent de la tribune 
où ils allèrent avec le Roi. La reine étoit assise entre les deux 
rois, et M"®» de Sussex, de Baucley et de MontecucuUi étaient dans 
la tribune aussi avec M'"^* de Maintenon, de Chevreuse, de Beau- 
villiers, de Montchevreuil et de Qramont. 

Le 46 février, on représenta Topera de Thétis et Pelée, qui 
se jouait à Paris. Le Roi et la Dauphine furent fort contents 
de la musique et louèrent beaucoup Golasse qui en était 
Fauteur. On joua successivement à Trianon les opéras d'Âtps, 
Tun des meilleurs ouvrages de Qulnault et de LuUi, Enée et 
Zavinie, paroles de Fontenelle, musique de Golasse, décors et 
costumes de Bérain'. 

Dès 4693, après Tachèvement de Marly, Louis XIV alla 
moins souvent à Trianon; sa nouvelle maison avait toutes ses 
préférences, mais Trianon reprit faveur en 4701. Le Roi s'y 
trouvait alors mieux et plus commodément logé qu'en aucune 
autre de ses maisons'. En 4704 et 4705, il se fit faire un nou- 
vel appartement, ordonna de nouveaux embellissements aux 
jardins et fit construire de nouveaux bâtiments*. Il répétait 
qu'il se plaisait fort à Trianon, et on put croire que Trianon 
allait remplacer Marly ; mais, en 1707, Marly redevint décidé- 
ment la maison préférée. Le 3 juillet 4707, le Roi, après sa 



* Les filles de Louis XIV. 

* DA2«eBAU, 1630, 8 et 15 novembre. 

* Danobau, 1701, 7 Juillet. 

* Danoeao, 1705, 18 août et 4 décembre. — Il s'agit bien probablement 
du Gbflteau-Nenf (aujourd'hui demeure du Jardinier en chef des Pépinières, 
M. Biiot). 



Digitized by 



Google 



330 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

promenade, « déclara qu*il iroit à Marly pour y faire uu loag 
séjour ; il trouve qu'il n*y a pas assez d'air dans ces jardins- 
ci*. » En effet, il alla passer un mois à Marly. 

L'histoire de Trianon n'a pas l'importance de celle de 
Marly ; les séjours y sont plus rares et plus courts ; généra- 
lement, Louis XIV vient s'y promener et retourne aussitôt à 
Versailles. En i 694, il arriva une aventure aux trois princesses 
filles du Roi». 

A un voyage de Trianon, ces princesses qui y couchoient, dit 
Saint-Simon, et qui étoient jeunes, se mirent à se promener en- 
semble les nuits, et à se divertir la nuit à quelques pétarades. Soit 
malice des deux atnées, soit imprudence, elles en tirèrent une nuit 
sous les fenêtres de Monsieur qui l'éveillèrent, et qui le trouva fort 
mauvais ; il en porta ses plaintes au Roi qui lui fit fort excuses, 
gronda fort les princesses, et eut grand'peine à l'apaiser. 

Ces mêmes princesses, une autre fois, envoyèrent chercher 
des pipes au corps de garde des Suisses et se mirent à fumer 
chez elles; mais la fumée avertit le Roi, qui les gronda 
vertement. 

Le 20 juin 4695, on joua Topera de Galatée de Lulli. Le Roi 
avait à souper 55 dames avec la famille royale d'Angleterre, 
qui était de toutes les fêtes. La princesse de Savoie vint à 
Trianon pour la première fois le <2 décembre 1696, et le 
17 décembre 1697, il y eut, en l'honneur de son mariage, une 
grande fête ainsi décrite par Dangeau. 

Le Roi partit de Versailles sur les quatre heures pour aller à 
Trianon ; il avoit dans son carrosse M«' le duc de Bourgogne et 
M'"*^ la duchesse de Bourgogne. On y joua jusqu'à ce que le roi et 
la reine d'Angleterre arrivèrent ; dès qu'ils furent venus, le Roi 
les mena, par l'appartement de M™«» de Maintenon, dans la tribune, 
où il n'y avoit que LL. MM. M»"" le duc de Bourgogne, M"" la 
duchesse de Bourgogne, Monsieur, les dames de la Reine et les 
dames du palais. Monseigneur, Madame et toutes les princesses 
étoient dans la salle de la comédie. Dès qu'ils y furent placés, oo 
servit une magnifique collation en corbeilles ; ensuite l'opéra com- 
mença, qui étoit l'opéra d'Issé ', dont le Roi fut fort content. Le 
spectacle fut fort beau. 

* Dangbau, 1707, 3 juillet. 

* La priacesse de Couly, M<°^ la Duchesse, la duchesse de Chartres. 
' Paroles de La Motte, musique de Destouches. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MÀNSAAT 331 

On lit dans Dangeau, à la date du 40 juillet 4699 : 

Sur les six heures du soir, le Roi entra dans ses jardins de 
Trianon, et, après s*y être promené quelcpie temps, il se tint sur 
la terrasse qui r^arde le Canal et y vit embarquer Monseigneur, 
M"^ la duchesse de Bourgogne et toutes les princesses. Monsei- 
gneur étoit dans une gondole avec M*** le duc de Bourgogne et 
M*"^ la princesse de Conty. M°^^ la duchesse de Bourgogne étoit 
dans une autre avec des dames qu'elle avoit nommées ; M"^^ la 
duchesse de Chartres et M*"^ la Duchesse séparément dans d'autres 
gondoles. Tous les musiciens du Roi étoient sur un yacht. Le Roi 
fit apporter des sièges au haut de la balustrade, où il demeura jus- 
qu'à huit heures à entendre la musique que l'on faisoit approcher le 
plus que l'on pouvoit ^ Quand le Roi fut rentré au château, on 
alla jusqu'au bout du Canal, et on ne rentra au château que pour 
le souper. Le Roi avoit d'abord résolu de s'embarquer; mais comme 
il a quelque disposition à un rhumatisme, M. Fagon ne lui conseilla 
pas, quoique le temps fût fort beau. Après le souper. Monseigneur 
et M"® la duchesse de Bourgogne se promenèrent jusqu'à deux 
heures après-minuit dans les jardins et sur la terrasse qui est au 
haut de la maison ; après quoi Monseigneur alla se coucher. M"'^ la 
duchesse de Bourgogne monta en gondole avec quelques-unes de 
ses dames, et M°^^ la Duchesse dans un autre gondole, et demeurè- 
rent sur le Canal jusqu'au lever du soleil. Puis M"^^ la Duchesse 
s'alla coucher, mais M°^^ la duchesse de Bourgogne attendit que 
M™^ de Maintenon partit pour Saint-Cyr; elle la vit monter en 
carrosse à sept heures et puis elle s'alla mettre au lit sans pa- 
roUre fatiguée d'avoir tant veillé. M*** le duc de Bourgogne, qui 
étoit retourné à Versailles, veilla de son côté, se promena dans 
les jardins jusqu'au jour et puis alla jouer au mail jusqu'à six 
heures. 

En 4702, le 28 février, il y eut un grand bal dans la salle 
de comédie', et on avait fait ôter rorchestre pour avoir plus 
de place. Le Roi était dans la tribune, et on avait mis des 
bancs sur le théâtre pour les étrangers. Les dames dansantes 



^ Dangeau n'a-t41 pas fait là un Joli tableau de genre, et n'a-t-on pas 
tort de lui reprocher sans cesse la platitude de son style? — La première 
mê€ du palaii dâ Trianon, gravée par Duparc d'après le dessin du chevalier 
de Leapinasse (Voyage pittorêtqve de la Franc» par db Làbords) donne une 
vue charmante du lien de cette scène ; on y voit la balustrade et la terrasse, 
les rampes ou escaUers qui conduisent de la terrasse du chftteau au Canal, 
le mur en fer à cheval et en rocaille qui sépare les deux rampes, et le 
bassin qui est au milieu. Je n'ai trouvé nulle part cette belle partie de 
Trianon si bien représentée telle qu'elle' était autrefois. 

* Qui n'avait pas été détruite en 1099, conune on le dit quelquefois. 



Digitized by 



Google 



332 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

étaient : la duchesse de Bourgogne, M"« la Duchesse, M"» de 
Melun, M"»'» de la VriUière, la comtesse d'Ayen, la duchesse 
de Lauzun, la comtesse d*Estrées, toutes vêtues magnifi- 
quement à Tespagnole. La parure de la duchesse de Bourgogne 
était superbe. Rien n'était plus galant que son habit; c'était 
sa sœur, la reine d'Espagne, qui le lui avait envoyé. « Tous 
ceux, dit le Mercure, qui ont vu cette princesse en ont été 
charmés ^ » 

Nous avons déjà dit qu'en 4705 Trianon était en grande 
faveur. Louis XIV y séjournait alors assez souvent ; les pro- 
menades sur le Canaries soupers, les petits jeux dans le 
salon, les danses aux chansons étaient les principales dis- 
tractions de ces séjours. 

En juillet 1705, Mansart, rendant compte à Louis XIV de 
l'élection de Jouvenet à la charge de directeur de rÂcadémie 
royale de peinture, lui parla de quatre grands tableaux que 
le nouveau directeur venait d'achever et qui représentaient 
la Résurrection de Lazare, les Vendeurs chassés du temple, 
le Repas chez Simon le pharisien, la Pèche miraculeuse. 

Le bien que M. Mansart dit au Roi de ses tableaux fit que S. M. 
souhaita de les voir, et M. Jouvenet reçut ordre de les faire porter à 
Trianon. Ce monarque les examina longtemps en parfait connois- 
seur et remarqua les grandes compositions, la distribution des lu~ 
mières, la force du dessin et les expressions, et S. M. dit sur toutes 
ces parties son sentiment avec une justesse admirable et qui ftit 
fort glorieuse à l'auteur. Ce prince liji dit qu'il étoit très-content, 
et qu'il les trouvoit beaux en toutes leurs parties. Monseigneur, qui 
les avoit déjà vus avec beaucoup d'application, les a voit aussi ad- 
mirés, et les applaudi ssemens qui furent donnés à ces tableaux 
par la Maison royale furent suivis de ceux de toute la Cour ■. . 

Le Mercure aurait pu ajouter que Louis XIV avait ordonné 



* Mercure Galant, février. — DAi?0BAn, 1702, 28 février. 

* Mercure Galant, 1705, août, p. 5 à 11. — Le Loavre possède deux 
originaux : Latare et la Pêche^ et deux répétitions : les Vendcun et la 
Repae. — Le mutée de [^yon possède deux originaux : les Vendeurs et le 
Mêpas, et deux répétitions ; Lazare et la PMe. — Les quatre tableonix 
furent placés en 1706 au réfectoire de SainUMartin-des-Champs ; les quatre 
répétitions restèrent aux Gobelins. Originaux et répétitions vinrent an 
Louvre à la Révolution, et les quatre tableaux du musée de Lyon lai 
furent domiés en 1811 (Nûle communiquée par M. Clémettt de Bù). 



Digitized by 



Google 



LE TRIAXOX DE MAXSART 333 

à Jouvenet de répéter ces tableaux pour être exécutés en 
tapisserie aux Gobelins^ 

Dans les dernières années, Louis XIV ne faisait plus de 
séjours à Trianon ; il se contentait de venir s'y promener ; sa 
dernière promenade eut lieu le \\ août 1715. 

Pendant la Régence, Trianon fut abandonné. Mathieu 
Marais* dit que le jeune Louis XV se plaignait au maréchal 
de Villeroy de ne pas aller à Trianon : « Mon oncle, lui 
disait-il, me fait aller à Saint-Cloud, à Vincennes. D'où vient 
qu'il ne me mène pas à Versailles, à Trianon ? J'aime tant 
Trianon ! » 

Le 24 mai 4717, Pierre le Grand, après avoir visité Ver- 
sailles, alla à Trianon; il y revint le 5 juin et y coucha « dans 
les appartements du corridor qui donne sur les goulottes' ». 

Quand la Cour revint à Versailles, en 4722, Louis XV alla 
visiter Trianon le 6 juillet et y retourna plusieurs fois, mais 
sans y faire séjour. Le 8 mars 4733, il y chassa le daim; 
et, le 28 décembre, l'Infante-Reine ayant la rougeole, il vint 
y coucher. En 4724, le 2 mai, Louis XV est à Triaûon, où 
Gassini, directeur de l'Observatoire, lui explique les causes 
de l'éciipse totale de soleil, qui avait lieu à 7 heures du 
soir. En 4725, le 43 décembre, nous y voyons pour la pre- 
mière fols Marie Leczinska^. Mais il faut s'arrêter et ne pas 
fatiguer le lecteur par une liste monotone de visites et de 
dates. 

Le roi de Pologne, Stanislas Leczinski et sa femme Cathe- 
rine Opalinska étant venus voir et consoler leur allé, séjour- 
nèrent à Trianon en juin 4740'. Au mois d'août 4744, « le Roi 
déclara qu'il ne feroit aucun voyage cette année, ni Fontai- 
nebleau, ni Marly, ni Rambouillet ; qu'il n'iroit qu'une seule 
fois à la Meutte. On prétend que le voyage de Fontainebleau 
coûte un million d'extraordinaire. Un fait certain, c'est que la 

^ Qaand Pierre le Grand vit ces tentures aui Gobelias, en 1717, il les 
trouva si belles que le Régent lui en fit cadeau. 

' L 316. Juillet 1720. 

* C'est-à-dire à Tria non- sou.*.- Bois. — Les goulottes ou les sources. — 
Bttsette de France. Mercure de Prance^M^l, juin, p. 186. 

^ Gazette et Mercure de France. 

' Nous retrouvons Stanislas Leczinski à Trianon en août 1743, en avril 
1747, en août 1748. 



Digitized by 



Google 



334 LK CHATEAU DE VERSAILLES 

Reine, étant grosse de M. le Dauphin et voulant aller à 
Trianon pendant une absence du Roi , feu M. de Villacerf, 
alors premier maître d'hôtel, demanda 400,000 fr. pour la 
transplantation de Versailles à Trianon ^ » 

La Reine paraissant se plaire à Trianon, Louis XY lui 
donna ce palais*. En décembre 1744, après la mort de la du- 
chesse de Ghâteauroux, Louis XV alla cacher sa honteuse 
douleur à la Meutte, en attendant que Trianon fût prêt à le 
recevoir. « Ce lieu, qui n*est point habité depuis longtemps, 
dit le duc de Luynes, a grand besoin de réparations ; autaDl 
il est agréable Tété et pendant les grandes chaleurs, autast 
est-il triste et froid pendant Thiver. Il a donc fallu y faire 
dans la plus grande diligence les ouvrages absolument néces- 
saires... Malgré tous ces soins, Trianon ne pourra être en état 
que pour demain*. » Le Roi y arriva effectivement le 43 avee 
mmw de Modène, de Boufflers et de Bellefonds, amies de 
M"»« de Ghâteauroux, et, le 44, il y tint conseil. Quelques-uns 
de ses grands officiers, les ducs de Chartres et de Penthièvre, 
allèrent lui faire leur cour. Le duc de Chartres, qui était un 
peu parent, par les femmes, de M°*« de Ghâteauroux, demanda 
au Roi la permission de porter le deuil de la défunte. Le Dau- 
phin n'alla voir son père que le 46 ^ 

Bn 1749, avec M"»'' de Pompadour, Trianon change de carac- 
tère. La marquise, ne sachant comment amuser ou distraire 
le Roi, établit une vacherie à Trianon. Le duc de Luynesnous 
dit à la date du 24 novembre : « La ménagerie nouvelle est 
presque finie i), et nous ne saurions ce que ces mots signifient 
si d'Argenson n*en avait donné Texplication. 

On fait une nouvelle ménagerie à Trianon, mais une ménagerie 
d*utilité apparente plus que de curiosité, une grande laiterie, beau- 
coup de poules, quantité de belles vaches qu*on tire de HoUande, 
et la marquise de Pompadour, inventive pour les amusemens da 
prince, ne sachant plus à quoi Tamuser, évoque toutes ces inutili- 
tés qui peuvent le distraire de sa mélancolie ^. 

* LuYNES. ni, 449. 3 août 1741. 

* Ldtnbs, III. 452. 17 août 1741. 

' LuTMEB, VI, 182. 12 décembre 1744. 

^ Après la mort de Madame Henriette (lO février 1752), la famille royale 
se retira à Trianon ; la Reine s'installa au Trianon-sons-Bois (Lutnbs). 
' D'Arobmson, VI, 85. 8 décembre (édition Rathery). 



Digitized by 



Google 



LE TWANON DE MANSART 335 

Trianon revient à la mode. Dès le mois de novembre 4749, 
on « accommodait » plusieurs logements; il y en avait 49 tout 
meublés et en état d*ôlre habités; on en préparait ^% ou 
45 autres qui furent achevés en février 4750 ^ Le 46 mai 4750, 
d'Ârgenson écrivait' : 

Le Roi prend grand goût à Trianon ; il commence à se lasser de 
ses fréquens voyages, et il dit que son appartement de Trianon, 
comme on Ta accommodé, est le seul qu'il ait encore trouvé à sa 
Dantaisie. Cet appartement communique de plain-pied avec celui 
de la marquise, qu'il voit par là à tous momens comme il souhaite. 
De Trianon il va à Versailles aux jours et heures de représentations, 
les dimanches au grand couvert, aux conseils s'il veut ; ses minis- 
tres viennent travailler avec lui, et les affaires s'y suivent. 

Barbier ajoute : oc Trianon étoit abandonné auparavant et 
n*étoit fait môme que pour quelques fêtes et pour faire colla- 
tion après la promenade pour Mesdames. Mais à présent cela 
fait maison de campagne. On multiplie les voyages à Trianon 
autant qu*on peut, afin de diversifier les objets et les voyages, 
attendu que le Roi a une grande disposition à s*ennuyer par- 
tout, et c*est le grand art de M"'<> de Pompadour de chercher à 
le dissiper*. > 

M"»« de Pompadour et Louis XV firent bâtir, dès 4749, à 
Trianon, une petite ménaçerie, qui coûta plus de 300,000 livres 
rien qu*en maçonnerie * ; elle se composait de volières et de 
poulaillers. On lit dans le duc de Luynes ' : 

Le Roi et M'**® de Pompadour s'amusent beaucoup des pigeons 
et poules de différentes espèces. Ils en ont partout, à Trianon, à 
Fontainebleau, à Compiègne, à l'Ermitage, à Bellevue, et même le 
Roi en a dans ses cabinets, dans les combles. M. de Gesvres *, qui 
a ce même goût, est souvent appelé dans ces détails. M. le prince 
de Conty donna de beaux pigeons au Roi ; on les porta dans les 
combles. M"® de Pompadour vint les voir. 



' LuTifBB, 24 novembre 1749 et février 1750. 

• T. VI, p. IW. 

» 1750, mai. T. IV, p. 421. 

^ Comptes des Bâtiments^ 1740-1753. — La ménagerie était presque ter- 
minée en décembre 1740 (Lutnbs, X, 42), mais on y fit des agrandisse- 
ments las années soivantes. 

' X, 439. Septembre 1750. 

* Un des premiers gentilshommes de la Chambre. 



Digitized by 



Google 



336 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Trois ans après S le duc de Luynes ajoute : 

J*oublioi8 de parler des voyages de Trianon. Le Roi fait aussi un 
assez grand usage de cette maison de campagne, où il a fait ajou- 
ter en dehors, du côté de Versailles, un nouveau potager avec des 
serres chaudes pour toutes sortes de fruits, légumes et arbustes, 
tant de ce pays-ci que des pays étrangers. Au milieu de ce pota- 
ger est un salon ' avec toutes les commodités qu'on peut désirer 
pour y jouer et s'y tenir dans la belle saison. On a construit aussi 
auprès du potager un grand nombre de poulaillers aussi magnifi- 
ques qu'on en peut faire, dans lesquels sont rassemblées de belles 
espèces de poules. 

En 1754, le caprice du Roi change. Sous Tinfluence du duc 
d'Ayen et de Le Monnier, médecin de ce courtisan et membre 
de l'Académie des sciences, Louis XV renonce aux poules et 
aux pigeons, et s'occupe d'agriculture et de botanique. 

Le 2 avril, Louis XV assistait à des expériences du nouveau 
système d'agriculture de Duhamel'. En 1755, le 30 octobre, il 
vit faire par M. Tillet des expériences sur la cause de la cor- 
ruption des blés ^. A la même époque, Claude Richard, jardi- 
nier en chef de Saint-Germain et Tun des plus habiles bota- 
nistes du temps, appelé à Trianon, y construisit de belles 
serres à la façon de Hollande, ce qui était alors très-rare en 
France*; on y plaça des plantes exotiques, et on y cultiva 
d'excellentes Traises dont le Roi était très friand. 

« Jamais fruits ne parurent meilleurs à Louis XV, dit M. de 
Gorse*, que ceux de ce jardin, où il alloit deux fois la se- 
maine dans la belle saison. Il en distribuoit aux personnes 
de sa suite; il falloit les manger en sa présence, les louer, les 
trouver délicieux, si on vouloit lui bien faire sa cour. > 

Richard fonda aussi vers 1758 un célèbre jardin botanique ^ 

* l.e 14 janvier 1753. T. XII, p. 31». 

^ Le Pavillon français, dont nous reparlerons plus loin. 

* Gazette, p. 167. 
^ Gazette, p. 539. 

^ La bibliothèque de Versailles [Atlas des vues de Versailles) possède on 
dessin eu couleur de 1785, qui donne le plan et la vue de Tune des serres 
de Trianon, avec ses châssis peints en vert. 

' Souvenirs d'un homme de Cour, II, 391. 

^ Lp jardin botanique était situé sur remplacement du fleuriste actuel du 
Petit-Trianon, c'est-à-dire entre l'Orangerie et le bâtiment où demeure 
M. Charpentier, le jardinier en chef du Petit-Trianon. 



Digitized by 



Google 



LE TRIANON DE MANSART 337 

On y réunit toutes sortes d'arbres et d'arbustes précieux et de 
plantes rares. < C'est là, dit le comte Jaubert ', que Bernard 
de Jussieu fonda cette œuvre de génie des Familles naturelles j 
perfectionnée depuis par son neveu Antoine- Laurent de Jus- 
sieu, dans âon livre immortel, le Gênera planiarum, publié en 
1789. Le jardin de Trianon reçut les témoignages d*admiration 
de Linnée, ami des Jussieu' et qui se plaisait à proclamer Ri- 
chard le plus habile jardinier de l'Europe. » Louis XY s'amu- 
sait à herboriser dans ce jardin. 

Dos 1754, il avait fait construire, dans son nouveau potager, 
un salon pour jouer et causer à Taise avec M°^* de Pompadour. 
Nous appelons aujourd'hui ce salon le Papillon français. De- 
vant cette élégante construction, Richard planta un jardin 
en style français', que Dargenville appelle le nouveau Jardin 
du Moi^. On voit sur la charmante gravure de Née, exécutée 
d'après le dessin du chevalier de l'Espinasse, ce qu'était alors 
ce joli parterre, ses portiques d'arbres, ses allées bordées 
d'orangers, ses b^sins aux eaux jaillissantes et décorés de 
statues d'enfants dorés. 

Ce fut alors qu'on donna le nom de Peti^ Trianon ou de 
ntmveau jardin du Eoi au Pavillon français et à son jardin. 

Bn 4766, Louis XV compléta son œuvre; il chargea Ga- 
briel de lui bâtir un petit château, commode, élégant et 
agréable à habiter. 

Le nouveau bâtiment, construit au bout du jardin du Pa- 
villon français et vis-à-vis de ce pavillon, s'appela le château 
dm Petit^Trianon, du nom que portait déjà l'ensemble des ré- 
centes créations- de Louis XV. 

Le Roi et tous les membres de la Maison royale étaient 
alors tourmentés du besoin d'avoir un chez eux confortable, de 
ne plus vivre presque en commun au milieu des splendeurs 
incommodes de Versailles, de se soustraire aux intolérables 
emmis qui résultent forcément d'un grand nombre de per- 
sonnes^ même de sang royal, réunies dans le même bâtiment, 
et de s'affranchir de la gône continuelle imposée par l'éti- 



^ Ltventaire des cultures de Triamcn (1876, in-8®), Introduction . 

* C'est le jardin français actael du Petit-THanon. 

* Voyage jnttomçue des envirom de Paris, Trianon. 

T. II. 2*2 



Digitized by 



Google 



838 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

guette. Versailles les fatiguait tous, et on parlait déjà de 
rebâtir le palais. 

U est curieux de trouver en môme temps : le Roi rempla- 
çant le Grand-Trianon par le Petit; les d'Orléans préférant 
Bagnolet à Saint-Gloud ; les Gondé ajoutant à Chantilly, leur 
royale demeure, Saint-Maur, Vanvres, Villeginis ; les Gonty 
s*en allant à Issy, puis à TIsle-Adam; Mesdames, à Bellevue; 
le comte d'Eu abandonnant Glagny. M""" de Pompadour, qui 
suivait le Roi partout, avait l'Ermitage ; M"»" Dubarry aura 
Louveciennes. Quelques années plus tard, l'émigration de 
Versailles redoublera : Madame Elisabeth s'en ira à sa mai- 
son de l'avenue de Paris; Monsieur, à Brunoy; Madame, à 
Montreuil; la comtesse d'Artois fera construire Bagatelle. 
L'apparat et le faste dont Louis XIV aimait à s'entourer et 
les châteaux de Mansart, si beaux mais si peu agréables à ha- 
biter, fatiguaient tout le monde. 

Louis XV habita dès lors le Petit-Trianon. 

L'ancien palais fut encore le théâtre d'ujie fête donnée, le 
28 novembre 4764, aux jeunes princes fils du Dauphin. On 
joua devant eux im divertissement composé par Poinsinetet 
exécuté par M^^^' Fel, de l'Opéra, Préville, de la Gomédie 
française, et Glairval, de la Gomédie italienne. La fête se ter- 
mina, comme toujours, par un feu d'artifice '. — Le 6 décem- 
bre 4768, le roi de Danemark visita Trianon*. —En 4775, (m 
abattit les arbres du parc. En 4776, l'architecte Le Roy fit la 
replantation et supprima le jardin du Roi et le bosquet des 
Sources. — Le 9 août 4788, les ambassadeurs de notre allié 
Tippou-Saïb, roi de Mysore, couchèrent à Trianon afin d'être 
le lendemain à l'audience du Roi. Je crois que c'est le dernier 
fait un peu important qui se soit passé au Grand-Trianon 
avant la Révolution. Le Petit-Trianon l'avait remplacé dans ta 
faveur royale. 



Mercure de France, janvier 1765, p. 173. 
Gazette, p. 797. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 339 

III 
LE PETIT-TRIANON - 1766-1789 



Le Petit-Trianon est un élégant h6tel du xyiii* siècle, 
comme on en construisait tant à Paris à cette époque. Sa dis- 
X>osition intérieure se prête aux commodités de la vie ; sa 
décoration est charmante ; sa situation est bien choisie. 
Louis XV aimait à Thabiter. Id.^^ Dubarry embellit bientôt 
riant séjour. 

Parmi les amusements honnêtes qui divertirent Louis XY 
au Petit-Trianon, nous parlerons d*une surprise que Ton fit 
au Roi le 29 novembre 4774. Après le souper, Louis XV 
trouva dans le jardin, au devant de TOrangerie, une inscrip- 
tion brillamment illuminée, portant à droite et à gauche de 
son chiffre : Vive le Boi — le Bien-Aimé. Les lettres avaient 
six pieds de haut et étaient formées de marguerites blanches 
se détachant sur un fond de marguerites rouges et violettes S 
le tout placé sur des gradins. Cette jolie décoration, ouvrage 
des deux jardiniers de Trianon, Richard père et fils, fut re- 
nouvelée Tannée suivante *. 

Le Roi aimait les fleurs ; mais souper en tête à tête avec 
M™ Dubarry et quelques intimes, sans valets indiscrets, lui 
plaisait davantage. Il s'était déjà fait faire pour Ghoisy une 
tatle volante ; il en commanda une seconde pour Trianon. Le 
31 mai 4769, Bachaumont mettait dans son journal : 

On voit au Louvre une table volante, merveilleuse pour sa cons- 
truction ; elle doit être placée à Trianon, et est bien supérieure à 
celle de Cboisy par la simplicité du mécanisme. Elle s'élève, comme 
celle-là, du fond du parquet, couverte d'un service, avec quatre 
autres petites tables appelées servantes, pour fournir aux convives 
les ustensiles dont ils ont besoin et se passer d'officiers Buballernes 

* Tonjours les couleurs du Roi : bleu, blanc, rouge. 

* Qautu^ 1771, et Dughesnb, Swr la formation des jardins, brocb. in-8^, 
177», p. 48. 



Digitized by 



Google 



340 LE CHATEAU BE VERSAILLES 

antour d*eux. Elle redescend avec la môme facilité, et dans Tinter- 
Talle où on la recouvre, des feuilles de métal remplissent le vide 
et forment une rose très-agréable au coup d'œil. Cette machine est 
du sieur Loriot, artiste connu par plusieurs secrets, et surtout par 
celui de fixer le pastel ^ 

La disposition actuelle du parquet de la salle à manger, 
au premier étage, indique encore exactement la partie de ce 
parquet qui s'ouvrait *. 

Le mercredi 27 avril 1774, au matin, sonnait Theure que 
Dieu avait marquée pour annoncer la fin de ce triste règne. 

Le Roi étant à Trianon de la veille, dit le duc de la Rocfaefou- 
cauld-Liancourt ', se sentit incommodé de douleurs de tête , de 
frissons et de courbature. La crainte qu'il avoit de se constituer 
malade, ou Tespérance du bien que pourroit lui faire Texercice, 
rengagea à ne rien changer à Tordre qu'il avoit donné la veille, n 
partit en voiture pour la chasse ; mais, se sentant plus incom- 
modé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se 
plaignit un peu de son mal et revint à Trianon vers les cinq heures 
et demie, s'enferma chez M™* Dubarry, où il prit plusieurs lave- 
mens. Il n'en fût guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien & sou- 
per et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté 
pendant la nuit des douleurs qu'il avoit ressenties pendant le jour, 
et auxquelles se joignirent des maux de reins. 

Lemonnier * fut éveillé pendant la nuit ; il trouva de la fièTre. 
L'inquiétude et la peur prirent au Roi ; il fit éveiller M°^* Dubany. 
Cependant cette inquiétude du Roi ne paroissoit encore point 
fondée, et Lemonnier, qui connoissoit sa disposition naturelle à 
s'efirajer de rien, regardoit cette inquiétude plutôt comme un effist 
ordinaire d'une telle disposition que comme le présage d*une mala- 
die. Il voyoit avec les mêmes yeux les douleurs dont le Roi se 
plaignoit, et en rabattoit dans son esprit les trois quarts, toujours 
par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens douillets; 
ils sont comme les menteurs ; à force d'avoir abusé de la crédalité 
des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devroient réel- 
lement Têtre. M"^^ Dubarry, qui connoissoit le Roi comme Lemon- 
nier, pensoit comme lui sur la réalité des douleurs dont le Roi se 
plaignoit et s'inq[uiétoit, mais regardoit comme un avantage ponr 

^ Loriot obtint en récompense de ses tables mécaniqaes un logement ta 
Louvre^ le 7 mai 1770 {Nouvtlles Archives de l'art français, 1871, p. 97). 

* On dit que c'est sous Louis XVI que le mécanisme de Taaoension de Ii 
table a été supprimé. 

' Belatùm de la dernière maladie de L(mis XV, manuscrit de la biblio- 
thèque de TAraenal, publié par Sainte-Beuve dans ses Derniers portraits- 

^ Premier médecin ordinaire. 



Digitized by 



Google 



LE PETITTRIANON 341 

elle les soins qu'elle pourroit lui rendre, et Toccupation qu'elle 
pourrolt lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'Aumont ^ la 
servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme 
de la Chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il 
avoit d'entrer chez le Roi, d'en savoir des nouveUes lui-même, de 
le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avoient le même droit 
que lui, et pour laisser le Roi malade passer honteusement la Jour- 
née à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maltresse et son 
Talet de chambre.... 

Cependant il étoit trois heures, et personne n'avoit encore pu 
pénétrer chez le Roi. On n'en savoit qu'imparfaitement des nouvel- 
les, et par celles qui transpiroient on jugeoit le Roi seulement 
incommodé d'une légère indisposition. M°°® Dubarry en avoit ftdt 
part à M. d'Aiguillon, qui étoit à Versailles, et avoit, d'après ses 
conseils, formé le projet de faire rester le Roi à Trianon tant que 
durerait cette incommodité. Elle passoit par ce moyen plus de 
temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfiedsoit 
son aversion contre M. le Dauphin, M*°« la Dauphine et Mesdames, 
en écartant le Roi d'eux, et rendoit vis-à-vis de lui leur conduite 
embarrassante. L'incertitude où étoit Lemonnier de la suite de cette 
Incommodité, l'embarras dont étoit, dans une chambre aussi petite, 
le service du Roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour pro- 
longé devoit être, rien ne pouvoit déranger M^^ Dubarry de ce 
projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille 
royale. M. d'Aumont s'y prêtoit de toute sa bassesse, et n'avoit 
même mandé à personne l'état du Roi, pour faciliter à cette femme 
le parti qu'elle voudroit prendre. 

La famille royale, instruite de la maladie du Roi, n*osait 
pas aller à Trianon sans y être appelée ; La Martinière, pre- 
mier chirurgien, n'hésita pas. Habitué à traiter Louis XV 
avec une franchise et une brusquerie extraordinaires, il ar- 
riva à Trianon résolu à faire son devoir, sans tenir aucun 
compte de la Dubarry, qu*il n'aimait pas. Il trouva Louis XV 
voulant rester à Trianon, et le décida à revenir à Versailles. 
M. de la Rochefoucauld rapporte un mot de la conversation 
qui eut lieu entre le malade et le médecin. Parlant de sa ma- 
ladie et de la diminution journalière de ses forces, le Roi dit 
à son chirurgien : t Je sens qu'il faut enrayer. — Sentez 
plutôt, lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer. » 

Cependant les voitures étoient arrivées, et le Roi s'étoit laissé 

' Le due d'Anmont, premier gentilhomme 4e la chambre, qui était 
d'année. 



Digitized by 



Google 



342 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

porter dans son carrosse, se plaignant toujours beaucoup de mal de 
tête, de maux de reins, de maux de cœur. Ses plaintes continuel- 
les, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de 
BeauTau et les autres dans l'opinion qu'ils avoient de sa foiblesse 
et de sa peur ; et il n'y avoit personne à Trianon ou à Versailles, 
qui imaginât encore que l'incommodité du Roi pût être le com- 
mencement d*une maladie. Cependant tout Paris fUt averti que le 
Roi étoit resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il étoit reveDii 
en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'étoit couché 
en arrivant. 

La petite vérole se déclara bientôt après le départ de 
Louis XY, qui mourut le H mai. 

<( Marie-Antoinette étant Dauphine avait témoigné son 
désir d'avoir une maison de plaisance à elle, où elle pût faire 
ce qu'elle voudroit ». Le nouveau roi, Louis XVI, lui a dit, 
il y a quelques jours : « Madame, je suis en état de satisfaire 
à présent votre goût. Je vous prie d'accepter pour votre 
usage particulier le Grand et le Petit-Trianon. Ces beaux 
lieux ont toujours été le séjour des favorites des Rois, consé- 
quemment ce doit être le vôtre. » La Reine a été très-sensi- 
ble à ce cadeau et surtout au compliment galant par où Toffire 
en a été terminée. Elle a répondu au Roi, en riant, qu'elle 
acceptait le Petit, à condition qu'il n'y viendrait que lorsqu'il 
serait invité *. » Echo des bruits vrais ou faux de la Cour, 
Bacbaumont ajoute que Trianon a changé de nom et s'appelle 
maintenant le Petit-Vienne *. M°^ Gampan ne parle de ce fait 
que pour déclarer que jamais la Reine ne donna ce nom à 
son Trianon *. 

Le Petit-Trianon de Louis XV fut un peu modifié sous 
Louis XVI, qui changea la décoration de la salle à manger, 
du petit salon, du grand salon et du petit cabinet qui vient 
après. Ces quatre pièces sont en style Louis XVI, fort élé- 
gant. Tout le reste du château est en style Louis XV : lam- 
bris sculptés, cuivres ciselés, cheminées, et partout le goût 
le plus parfait a dirigé cette charmante ornementation. Les 
sculptures des lambris n*étaient pas dorées, mais peintes en 

' Bachaumont, 1774, 28 mai. — Mercy (II, 162) confirme le fait. 

• OvL PetitSchcfnhriMn. 

• I, 112. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 313 

vert clair sur fond blanc ; elles sont aujourd'hui badigeon- 
nées à la colle grise, selon le détestable système adopté 
sous l'empire et sous Louis-Philippe par les architectes dits 
classiques. 

A peine maltresse de son nouveau domaine, Marie-Antoi- 
nette voulut y avoir un jardin anglais, a La Reine est main- 
tenant tout occupée d*un jardin à l'anglaise qu'elle veut faire 
établira Trianon. Cet amusement serait bien innocent, s'il 
laissait place en même temps aux idées sérieuses ^ > Le 
ai juillet, revenant sur cette question, M. de Mercy nous 
apprend que le Roi a donné des ordres pour agrandir le jar- 
din de Trianon et y joindre un terrain qu'on entourera de 
murs, et pour y faire tous les travaux avec rapidité. « Les 
plans, ajoule-t-il, ont été formés par un comte de Caraman, 
officier général, qui a beaucoup de goût et qui a fait arranger 
an jardin en ce genre attenant à son hôtel de Paris*. La 
Reine a voulu voir ce jardin, et cela a été l'objet d'une visite 
que S. M. a faite en ville vendredi 29. » M™» du DefFand, amie 
de M. de Caraman, a raconté cette visite dans une lettre 
à Walpole. La Reine avait été accompagnée par Madame, 
par les princesses Glo tilde et Elisabeth, par Mademoiselle et 
M°»«« de Durfort et de Pons ; elle avait charmé tout le monde 
par sa grâce et son amabilité. 

Le 45 février 4775, Gabriel, premier architecte du Roi, 
donna sa démission et se retira avec 20,000 livres de pension, 
n fut remplacé par Mique '. Le nouvel architecte, secondé 
par le peintre Hubert Robert, le sculpteur Deschamps et le 
jardinier Antoine Richard, se mit à l'œuvre et créa le jardin 
anglais» rôve de la Reine. Les parcs à l'anglaise étaient alors 
en pleine vogue ; J.-J, Rousseau avait fait croire qu'ils repré- 
sentaient la nature, qui elle-même était devenue chère « aux 
âmes sensibles ». Malheureusement, pour créer le nouveau 



* Mercy, II, 193 (1774, 2 Juillet). 

* L'hôtel Caraman était rue Saint-Dominique-Saiat-Qermain, près de 
Sibt-Joseph. 

' Richard Mique, né à Nancy, axait été le directeur des bâtiments de 
Stanislas Leczinski ; il périt sur Téchafaud en 1794, avec son fils, pour 
aToir voulu sauver Marie- Antoinette. Il avait pour dessinateur adjoint, son 
Aève, Hurtault (Maumilien- Joseph), né en 1765, mort en 1824. 



Digitized by 



Google 



344 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

jardin, on détruisit une grande partie du jardin botaniqpie ; 
mais Antoine Richard sut employer avec beaucoup d'art les 
richesses qu'il renfermait pour décorer le nouveau parc de 
groupes d'arbres magnifiques, qui sont encore le plus bel 
ornement de ce charmant jardin. Le sol fut creusé pour avoir 
des lacs et une rivière, ou surélevé pour produire des mouve- 
ments de terrain. Mique et Hubert Robert construisirent un 
pavillon, un temple, un hameau, une vacherie, des ponts, 
pour animer le paysage. 

Au moment de la création du parc, • le chevalier Bertin, 
poëte et capitaine écuyer du comte d'Artois, protégé de 
Marie-Antoinette, consacrait au Petit-Trianon toute une 
Elégie, La Fontaine, dans Psyché^ nous a tracé un croquis 
du jardin de Louis XIV à son origine ; Bertin,dans son EUgiê^ 
nous a laissé de môme un dessin complet de Trianon, pris 
d'après nature, quand ce jardin était dans toute sa fraîche 
nouveauté. A ce titre, cette pièce est curieuse, elle forme 
comme le pendant, à un siècle de distance, des descriptions 
de La Fontaine, et elle mérite, au moins en partie, d*ètre re- 
produite ici ^ » 

J*ai vu ce désert enchanté 

Dont le goût môme a tracé la peinture, 
J*ai TU ce jardin si vanté, 
Où l'art, en Timitant, surpasse la nature ! 

TrianoD, puissiez-vous des hivers 
Ne ressentir jamais les glaces rigoureuses ! 
Aimable Trianon, que de transports divers, 

Vous inspirez aux ftmes amoureuses !... 
J*ai cru voir, en entrant sous vos ombrages verts, 

Le séjour des ombres heureuses. 
Quel magique pouvoir de sites gracieux 
A décoré soudain ces fertiles campagnes, 
Et dans un cadre étroit, pour le plaisir des yeux, 
A creusé des vallons, élevé des montagnes, 
Et fait naître un palais de leurs fronts sourcilleux ? 

Disparaissez, fabuleuses retraites 

D'Alcinoûs et de Sémiramis, 

Prodiges nés du cerveau des poètes 
Et dans leurs vers menteurs jusques à nous transmis I 

*■ DAlsrot, Ca que les poètes <mt dit de Vereailles» Noos nous 
bien souvent servi de cet excellent petit livre. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 345 

Disparaissez, monuments du génie, 
Parcs, jardins immortels que Le Nôtre a plantés ! 
De vos dehors pompeux Texacte symétrie 
Btonne vainement mes regards attristés : 
J'aime bien mieux le désordre bizarre 
Bt la variété de ces riches tableaux 
Que disperse l'Anglais d'une main moins avare ! 
Du haut du belvéder mon œil au loin s'égare 
Bt découvre les bois, la verdure et les flots. 
Là, parmi des rochers d'inégale structure, 
Que Neptune a produit d'un coup de son trident, 
Un torrent écumeux tombe et roule en grondant, 
Bl forme au pied des monts un lac en miniature. 
Ce lac, ces monts sacrés sont au dieu de Délos. 
Voici le firais Hémus et le riant Ménale ; 
De ce nouveau Tempe le tortueux dédale 
Sert d'asile à Tenfànt qui règne dans Paphos. 

vous qui craignez son empire, 
Fuyez, fuyez ; l'amour anime ces beaux lieux : 

Dans ce vallon délicieux 

C'est lui qu'avec l'air on respire !... 

Vois ce ruisseau qui, dans sa pente 
Mollement entraîné, murmure à petit bruit. 
Se tait, murmure encor, se replie et serpente 
Va, revient, disparaît, plus loin brille et s'enfuit, 

Et, se jouant dans la prairie. 

Parmi le trèfle et les roseaux, 
Sépare à chaque instant ces bouquets d'arbrisseaux 
Qu'un pont officieux à chaque instant marie. 
Quel art a rassemblé tous ces hôtes divers, 
Nourrissons transplantés des bouts de l'univers : 

La persicaire rembrunie 

Bn grappes suspendant ses fleurs ; 

Le tulipier de Virginie 
Btalant dans es airs les plus riches couleurs ; 
Le catalpa de l'Inde, orgueilleux de son ombre ; 
L'érable précieux, et le mélèze sombre. 

Qui nourrit les tendres douleurs?... 
De cent buissons fleuris chaque route bordée 
Conduit obliquement à des bosquets nouveaux ; 
L'écorce où pend la cire et l'arbre de Judée, 
Le cèdre môme y croît au milieu des ormeaux ; 
Le cityse fragile y boit une onde pure, 
Bt le chêne étranger, sur des lits de verdure. 
Ploie, en dais arrondi, ses flexibles rameaux. 
O champs aimés de Flore, ô douce promenade. 
Que vous flattez mon cœur, mon esprit et mes yeux !... 



Digitized by 



Google 



346 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

O champs aimés de Flore, ô douce promenade j 
Oui, vous êtes Tasile et l'ouvrage des dieux ! 
Mais à travers ces bois religieux, 

Quelle élégante colonnade 
En marbre blanchissant s'élève dans les deux?... 
C'est le temple d'Amour, c'est l'enceinte sacrée 
Que réserve à son fils la Reine de ces lieux ! 
Deux saules chevelus en défendent l'entrée 

A tout mortel audacieux ! . . . 
De l'enfant sur l'autel respire la statue... 
C'est lui-même !... On le voit, foulant un bouclier 
Et le casque d'AIcide et sa lance rompue, 
Courber en arc poli sa noueuse massue. 
Et d'un souris malin déjà nous défier. 

A rapproche du sanctuaire, 

Saisi d'un tremblement heureux, 
Trois fois du marbre saint j'ai baisé la poussière, 
Et fait fumer trois fois un encens précieux : 

Puis, couronnant ses beaux cheveux 

D'un feston de myrte et de lierre, 
Aux pieds du dieu charmant j'ai déposé mes vœux 

Et fait tout bas cette prière • 
Amour, amour, éternise mes feux!... 

« Vénus-Antoinette, ajoute M. Délerot, avait succédé pour 
les poëtes de Versailles à Apollon-Louis. » 

Le prince de Ligne, en 1784, faisait aussi l'éloge duPetil- 
Trianon. Après avoir déclaré que les Trois Grâces réunies en 
une seule divinité, qu'il juge à propos de ne pas nommer, 
ont travaillé au Petit-Trianon, il ajoute le trait essentiel: 
« On y respire l'air du bonheur et de la liberté, on se croit à 

cent lieues de la Cour Je ne connois rien de plus beau, 

continue-t-il, et de mieux travaillé que le temple et le 
pavillon. La colonnade de l'un et l'intérieur de l'autre sont le 
comble de la perfection, du goût et de la sculpture. Le rocher 
et les chutes d'eau feront un superbe effet dans quelque 
temps, car je parie que les arbres vont se presser de grandir 
pour faire valoir tous les contrastes de bâtisse, d'eau et de 
gazon. La rivière se présente à merveille dans un petit mou- 
vement de ligne droite vers le temple. Le reste de son cours 
est caché ou vu à propos. Les massifs sont bien distribués et 
séparent les objets qui seroient trop rapprochés. Il y a une 
grotte parfaite, bien placée et bien naturelle. Les montagnes 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TKIANON 347 

ne sont pas des pains de sucre ni de ridicules amphithéâtres. 
n n'y en a pas une qu'on ne croiroît avoir été là du temps de 
Pharamond. Les plates-handes de fleurs y sont placées partout 
agréablement... » 

Arthur Young ne devait pas manquer de visiter Trlanon ; 
il le vit effectivement en 4787. Juste et sévère dans son juge- 
ment, il trouve que « cela sent plus le faste que le bon goût », 
quoique a plusieurs parties soient très-jolies et très-bien 
exécutées ». — « Mais, dit-il, la gloire du Petit-Trianon, ce 
sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde entier a 
été heureusement mis à contribution pour Torner. » 

De ces impressions des contemporains, il faut arriver à la 
description actuelle du Petit-Trianon. 

Le parc renferme : au bout du grand lac, un Hameau^ cons- 
trait par Mique et Hubert Robert, de 4782 à 4786, et qui se 
compose du Moulin, du Boudoir, de la Maison du Bailiy, du 
Presbytère, de la Laiterie, où la crôme était mise dans des 
vases de porcelaine placés sur des tables de marbre blanc S 
de la Tour de Marlborough,dont les escaliers étaient couverts 
de fleurs, de la Ferme, où la Reine avait un superbe troupeau 
de vaches suisses qui pâturaient sur les prairies environ- 
nantes, de la Porte du Hameau et du Vieux-Château. C'est là 
que la Reine et sa société, le Roi et ses frères s'amusaient à 
jouer des bergeries de Florian ou de Berquin ; — un temple 
de l'Amour^ élégante construction, décorée de charmantes 
sculptures et d'une statue du dieu par Bouchardon*, ombragée 
de grands arbres et entourée de massifs de rosiers et d'ar- 
bustes odoriférants ; — le pavillon de Musique ou du Déjeuner ^ 
autre construction aussi jolie que la précédente, ornée à l'ex- 
térieur de fines sculptures de Deschamps et à l'intérieur de 



^ On a pablié récemment la grayure en couleur d'un étrange yase de la 
laiterie de Trlanon, le bol-sein. C'est une coupe représentant exactement le 
sein d'une femme et posée sur un trépied. Ce vase, dit la note explicative, 
fnt fabriqué à Sèvres et adopté à Trianon ; l'original appartient à M}°^ la 
princesse Matbilde. S'il est vrai que le bot-sein fût en usage à Trianon, ce 
^6 jMgnore absolument, il faut convenir que la tenue y était peu sévère. 
Ajoutons que ces sortes de vases existaient avant Trianon et étaient 
employés ailleurs. 

' L'original est au Louvre. La statue qui se voit à Trianon n'est qa une 
répétition. 



Digitized by 



Google 



348 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

peintures représentant des instruments de musique ; — la 
Orotte, toute tapissée de mousse, située sur le bord du petit 
lac. Hubert Robert y a pratiqué une crevasse qui permet de 
voir la prairie et ceux qui s'approchent ; un escalier obscur 
conduit au sommet de la roche dans un bocage touffu. Il n*en 
fallut pas davantage pour que cette grotte, ces moyens 
d'observer et de se cacher devinssent le point de départ de 
mille calomnies ^ ; — la sall$ de Comédie; — le^jeu de àaçues^ 
placé près du château, dans un pavillon chinois', où Tor et 
Tazur reflétaient avec éclat les rayons du soleil*. 

Nous avons déjà dit que le parc renfermait de beaux arbres 
à fleurs et d*arbres rares ; parmi eux nous nommerons le 
Sophora Japonica, les cèdres, les pins du lord Weymouth, 
les sapins de diverses espèces et les mélèzes, les cyprès de la 
Louisiane qui bordent le grand lac, les tulipiers, les chênes 
rouges, les chênes à feuilles de saule, les chênes au kermès, 
etc. La plus grande partie avait été plantée sous Louis XV. 
Gomme sous le règne précédent, le Trianon de Marie-Antoi- 
nette était couvert de fleurs et d'orangers. 

La Reine» avec ses habitudes de simplicité et de bonhomie 
de la Cour de Vienne, avait eu l'idée d'ouvrir ses jardins tous 
les dimanches au public et d'y permettre de danser. 

Elle avait, dans les jardins de Trianon, pendant Tété, dit le 
comte de Vaublanc^, un bal tous les dimanches. Là, étaient 
reçues toutes les personnes vêtues honnêtement, et surtout les 
bonnes et les enfants. Elle dansait une contredanse, pour montrer 
qu'elle prenait part au plaisir auquel elle invitait les autres. Elle 
appelait les bonnes, se faisait présenter les enfants, leur parlait 
de leurs parents et les comblait de bontés. Ordinairement, presque 
toute la famille royale était avec elle. J*ai tu plusieurs fois ces 
bals, tels qu'on n'en avait pas encore vus en France, et j'avoue 
que je partageais les craintes de plusieurs personnes sur le danger 
de se familiariser ainsi. 



' D'Hâzbcqubs, Souv irt d'un page de la Cour de LouU JF/, p. tl4. 

* Aujourd'hui détruit. 

' D'HézEOQUBB. Le jeu de bague 8e voit sur l'une des gravures ds 
Voyage pittoretque de De la Borde représeotaot le Petit^Trianon de llarie- 
Antoinette. Ces jolies gravures ont été exécutées d'après les dessins da 
chevalier de l'Espinasse, l'un des meilleurs artistes de ce temps. 

^ Souvenirs, I, 230. 



Digitized by 



Google 



LE PETITTBIâNON 349 

La décoration du château est une des plus jolies œuvres du 
XYUi« siècle; les sculptures de Guibert, les panneaux de 
menuiserie sculptés, les garnitures des cheminées et des 
fenêtres en cuivre ciselé et doré, la rampe de Tescaller en fer 
forgé et doré, sont de vraies merveilles. De unes peintures 
de Pater ornaient le salon et la salle à manger. On y voyait 
aussi deux tableaux envoyés par Marie-Thérèse en 4778* et 
représentant une scène d*un opéra de Gluck et une scène de 
ballet jouées par les archiducs et les archiduchesses pendant 
les fôtes du mariage de Joseph II en 476«> *. 

Les dépendances du château pour le service et les écuries 
sont à gauche de la cour d^entrée. Là aussi se trouve la cha- 
pelle construite en 4773*, décorée de sculptures de Rousseau 
et d*un tableau de Vien. 

Nous avons déjà dit que Versailles était devenu pour tous 
les membres de la famille royale le séjour le moins agréable : 

On ne se croyait chez soi^ dit M*^ Caznpan, que dans des 
demeures plus simples, embellies par des jardins anglais ; on y 
jouissait mieux des beautés de la nature ; le goût des cascades et 
des statues était entièrement passé. 

La Reine séjournait quelquefois' un mois de suite au Petit- 
Trianon ^, et y arait établi tous les usages de la vie de château ; 
elle entrait dans son salon sans que le piano-forté ou les métiers 
de tapisseries fussent quittés par les dames, et les hommes ne sus- 
pendaient ni leur partie de bUlard, ni celle de trio-trac. Il y avait 
peu de logements dans le petit château de Trianon. Madame Blisa- 
beth y accompagnait la Reine ; mais les dames d'honneur et les 
dames du palais n*y furent point établies : selon les invitations 
faites par la Reine, on y arrivait de Versailles pour Theure du 
dîner. Le Roi et les princes y venaient régulièrement souper. Une 
robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille, 
étaient la seule parure des princesses ; le plaisir de parcourir toutes 
les fabriques du Hameau, de voir traire les vaches, de pocher 
dans le lac, enchantait la Reine ; et, chaque année, elle montrait 
pins d'éloignement que jamais pour les fastueux voyages de Marly. 

* tfsRCT, m. 152, 153, m, m. 

' Il n'y tvtit p«8 que Mtrie-Ântoinetta, dans la famille impériale, qm 
aimât à Jouer la comédie. — Ces deux tableaux ont été replacés à Trianon. 

* Comptes d4$ Bâtiments, 1773. 

^ Mercy noua apprend que, quand Marie-Antoinette était ^Versaillea, 
elle venait à Trianon preaqne chaque jour, soit le matin, Boit le soir 
(ni, 446). 



Digitized by 



Google 



350 LE CHATEAU DE MÏISAILLES 

Dans sa demeure préférée, la jeune Reine, affranchie de 
toutes les règles de l'étiquette, ne voyait que les personnes 
avec lesquelles elle se plaisait à vivre : la princesse de Gué- 
menée, la princesse de Lamballe, la comtesse Jules de Poli- 
gnac. Les autres membres de cette petite Cour étaient : la 
comtesse Diane de Polignac, M"»~ d'Andlau, de GMlons, de 
Chimay et de Dillon, le comte d'Artois, M. de Guines, le 
duc et le comte de Goigny, MM. de Grussol, d'Adhémar, 
de Bezenval, de Lauzun, de Polignac, de Vaudreuil, de Gui- 
cbe, de Polastron, d*Ksterhazy. Le spirituel prince de Ligne 
et le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre, étaient sou- 
vent admis à ce cercle d'intimes. Quelques étrangers de haut 
rang, Joseph II (1777), le prince de Hesse-Darmstadt (4780), 
le comte et la comtesse du Nord (4782), le roi de Suède (4784), 
le prince Henri de Prusse, Tarchiduc Albert de Saxe-Teschen 
et rarchiduchesse Marie-Ghristine (4786) furent invités au 
Petit-Trianon. 

Au milieu de ses familiers, la Reine aimait à vivre, dans 
son salon ou dans son parc, d'une vie simple et libre. On li- 
sait, on causait, on travaillait à Taiguille, on jouait sur le 
clavecin la musique de Gluck ou celle de Grétry, ou Ton s'a- 
musait dans le parc, transformés en meuniers ou en lai- 
tières, à une berquinade ou à manger des fruits sur Therbe, 
et encore à danser sur la pelouse. Plus de Gour, plus d'éti- 
quette, plus de repas officiels si ennuyeux, plus de disgra- 
cieuses toilettes d^apparat en lourdes soieries de Lyon. L'é- 
tiquette est si complètement mise de côté, que la Reine va 
seule de Versailles à Trianon, une baguette à la main, sui- 
vie d'un valet de pied. 

Tous les membres de ce cercle n'avaient pas été choisis 
avec le soin nécessaire, et quelques-uns ne méritaient pas de 
faire partie de l'entourage de la Reine. La princesse de Gué- 
menée vivait séparée de son mari ; les mauvaises langues par- 
laient de ses relations avec M. de Goigny, comme de celles de 
M. de Vaudreuil avec la duchesse de Polignac. MM. de Lauzun et 
de Bezenval ne se génèrent pas pour déclarer à la Reine les 
sentiments passionnés qu'elle leur inspirait. On parait avoir 
manqué de tenue dans cette petite Gour. « Très-méthodique 
dans toutes ses habitudes, le Roi se couchait à onze heures 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 351 

précises. Un soir, la Reine devait se rendre, avec sa société 
babituelle^ à une réunion chez le duc de Duras ou chez la 
princesse de Guéménée. L'aiguille de la pendule fut adroite- 
ment avancée, pour hâter de quelques minutes Tinstant du 
départ du Roi ; il crut réellement que Theure de son coucher 
était arrivée, se relira, et ne trouva chez lui personne de 
réuni pour son service du soir. Cette plaisanterie circula dans 
tous les salons de Versailles et y fut désapprouvée *. » 

L'histoire du Petit-Trianon ne se compose que d'une suite 
de fêtes et de représentations théâtrales. 

Le 6 août 1776, « la Reine donna à souper au Roi, aux 
princes ses frères et à Madame; il y eut illumination, spec- 
tacle ' et des couplets chantés en signe de joie sur le rétablis- 
sement de la santé de Monsieur et de M. le comte d'Artois. 
Cette petite fête leur était dédiée ; elle se passa avec beaucoup 
de gaietéf beaucoup de grâce de la part de la Reine, beaucoup 
de marques de contentement de la part du Roi et de dé- 
monstrations d'une reconnaissance respectueuse de la part 
des princes. Mesdames assistèrent à cette fête; la suite de 
la Cour était choisie et très-peu nombreuse '. » 

A la an de septembre, nouvelle fête. Celle-ci fut aussi char- 
mante que la première. Il y eut opéra-comique, ballet et 
souper, où toute la famille royale se trouva réunie avec 
une suite peu nombreuse *. Le 22 avril 4777, Marie-Antoi- 
nette conduisit Joseph II, son frère, à Trianon ; ils y dî- 
nèrent ensemble, sans autre suite que M"" de Mailly et 
<le Duras. 

Après le dîner, dit M. de Mercy, TEmpercur et la Reine se pro- 
menèrent seuls dans les jardins, où ils eurent une longue conver- 
sation. Le monarque reprit les objets essentiels relatifs à la Reine 
et dont elle lui avait parlé elle-môme. Il développa ses réflexions, 
fit un tableau frappant de la position de la Reine, des écueils qui 
l'environnaient, de la facilité avec laquelle elle s'y laissait entraî- 
ner par Tappftt trompeur des dissipations ; il en présenta les consé- 
quences infaillibles et efiErayantes pour l'avenir. Dans ce chapitre 

■ M™« C^MPAN, 1, 1». 

* On joua la parodie d^Aleeste, dont le Roi s^amnsa beaucoup (Bachau- 
MOXT, IX, 201). 

* Correipondanee de Mercy ^ II, 475. 
^ Idem, 11, 502. 



Digitized by 



Google 



352 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

furent compris les articles de la négligence envers le Roi ', des 
sociétés de la Reine, de l'abandon de toute occupation sérieuse, et 
de la passion pour le jeu. L'Empereur, prenant le ton de rintôrdt et 
de la sensibilité, mit une mesure si juste à ses remontrances, 
qu'elles n'effaroucbèrent aucunement la Reine. Cette princesse lai 
fit des aveux plus étendus sur le Roi ', sur ses entours ; elle con- 
vint des raisons de TEmpereur, en mettant cette restriction 
« qu*il viendrait un temps où elle suivrait de si bons avis. » La 
princesse de Lamballe avait fort déplu à l'Empereur ; la Reine 
convint que, par engouement, elle s'était trompée sur cette favo- 
rite et qu'elle était au repentir de l'avoir mise à la place qu'elle 
occupe. En revanche, la Reine vit avec plaisir que son auguste 
firère avait pris assez bonne opinion du duc de Coigny. 

Le 43 mai, Marie- Antoinette donna une fête à son frère et à 
toute la famille royale. Après souper, on se rendit au spec- 
tacle. V Cette fête, écrit M. de Mercy qui était au nombre des 
invités, fut très-bien ordonnée et devint charmante par les 
grâces que la Reine y déploya envers un chacun. Le Roi y 
mit de la gaieté, et, autant que le comporte sa tournure, il 
parut attentif envers l'Empereur. ^ 

Les bals, les fêtes se succèdent avec divertissements dans 
les bosquets et spectacles après le souper, a Le Roi, dit M. de 
Mercy, parait se plaire à ce genre d'amusements^ quoiqpi'ils 
dérangent son heure de se coucher. » 

Joseph II avait peu convaincu sa sœur. En 4779, la Reine, 
ayant la rougeole à Versailles, avait été soignée par les 
ducs de Coigny et de Guines, par le comte Esterhazy et le 
baron de Bezenval. Pour achever sa convalescence, elle partit 
pour son château favori, et logea toute sa suite au Grand- 
TriauoQ. Les quatre personnages que nous venons de nom- 
mer accompagnaient la Reine et devaient rester auprès d'elle 
comme gardes-malades. Ces Messieurs restèrent, en effet, 
tout le temps, dans la chambre de la Reine avec Madame, 
le comte d'Artois et M*"® de Lamballe. Toutes les charges fu- 
rent exclues et murmurèrent hautement. Le Roi avait donné 
son consentement à cette invraisemblable combinaison. 



^ Le Roi avait jasqu'alon bien aatremeot négligé la Reine, et on com- 
prend qa*ane feaune Jeune et jolie ait négligé un mari qui ne voulait pas 
rstre. 

* Voir t. I, p. 498 et t. II. p. 40. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 353 

11 est bien vrai que le Rolf écrit M. de Mercy \ accoutumé à ne 
se refuser à rien de ce qui peut plaire à son auguste épouse, avait 
approuvé que les ducs de Coigny et de Guines, le comte Esterhazy 
et le baron de Bezenval restassent auprès de la Reine ; mais ce 
consentement avait été provoqué par cette princesse, qui n*en 
sentit pas d*abord les conséquences. Elles aboutirent à toutes sortes 
de propos trës-fftcheux, à de mauvaises plaisanteries tenues à la 
Cour môme, où l'on mit en question de savoir quelles seraient les 
quatre dames choisies pour garder le Roi dans le cas où il tomberait 
malade. A peine les quatre personnages susdits ftirent-ils installés 
à leur poste, qu'ils prétendirent veiller la Reine pendant la nuit. 
Je m'opposai fortement à cette ridicule idée ; je fis intervenir le 
médecin Lassonne, qui, toujours faible et tremblant, n'ose s'oppo- 
ser aux choses que son état le met en droit de contrarier. Enfin, je 
me donnai tant de mouvement avec l'abbé de Vermond *, qu'il fUt 
décidé que ces Messieurs sortiraient de la chambre de la Reine à 
onze heures du soir et n'y rentreraient que le matin. 

Indépendamment du mauvais effet qu'une forme si inusitée 
devait produire, j'ai encore eu à m'affliger davantage de toutes les 
idées nuisibles suggérées à la Reine dans ses conversations avec ces 
quatre personnages ; des Insinuations d'intrigues, des personnalités, 
des vues fausses en tout genre, rien n'a été omis pour induire la 
Reine en erreur. Elle avait exigé absolument, par attention pour le 
Roi, qu'il n'entrât pas chez elle. La société susdite osa critiquer l'ac- 
quiescement du Roi à cette volonté de la Reine, et elle prit de 
l'humeur contre son époux. Je tremblai des suites que cette tra- 
casserie pouvait avoir, et le dixième jour de la maladie j'imagi- 
nai, de concert avec l'abbé de Vermond, de porter la Reine à 
écrire quelques lignes d'amitié au Roi. La proposition en fut 
d'abord reçue et rejetée avec une aigreur extrême. Je dois la jus- 
lice à l'abbé de Vermond que ce fut lui seul qui ramena la Reine. 
KUe écrivit en peu de mots : « Qu'elle avait beaucoup souffert, 
mais que ce qui la contrariait le plus était de se voir privée encore 
pour plusieurs jours du plaisir d'embrasser le Roi. » Ce billet pro- 
duisit tout l'effet que je m'en étais promis ; le Roi en fut enchanté ; 
il répondit sur l'heure très tendrement ; et cette correspondance 
s'est soutenue presque journellement; elle fit aussi une grande 
sensation dans Versailles, et dès ce moment les propos se calmè- 
rent. 

Un mois après *, M. de Mercy envoie une nouvelle lettre, et 
annonce la fin de la maladie de la Reine et de son séjour à 
Trlauon. La présence à demeure des t quatre personnages 

' Le 15 avril. 

* Lecteur de la Reine. 

' Le 17 mai. 

T. II. 23 



Digitized by 



Google 



354 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

externes qui avaient gardé la Reine » avait bien encore occa- 
sionné « des dégoûts et des propos » ; mais < la jalousie et 
l'envie » avaient été calmées par les invitations faites à la 
maréchale de Noailles-Mouchy, à la duchesse de Gossé et a 
quelques autres « femmes de cet étage ». Le 27 avril, la Cour 
était partie pour Marly. 

En 1779, la famille royale se réunissait à souper chez la 
Reine, une fois par semaine ; ensuite on allait à la comédie, 
et au retour on jouait un peu pour finir la soirée. Le Roi 
prenait toujours grand plaisir à ces réunions ^ En 1780, od 
y admit un peu plus de monde, même quelques gens de 
Paris '. 

Mais il était écrit sans doute que le Petit-Trianon devait 
voir souvent des choses singulières. Le 12 juin 4780, Bachau- 
mont nous apprend que le comte d'Artois a appris en secret 
à danser sur la corde ; que ses maîtres ont été Placide et 
Petit-Diable, les héros du genre ; qu'il a travaille » tous les 
matins au Petit-Trianon, et qu'enfin il a montré ses talents û 
la Reine et à sa société. 

La comédie fut le grand divertissement de la Reine à 
Trianon. Déjà sous Louis XV, Marie-Antoinette et ses deux 
belles-sœurs, les comtesses de Provence et d'Artois, s'amu- 
saient avec leurs maris et M. Gampan à jouer la comédie, eu 
secret, devant Louis XVI alors Dauphin, seul spectateur. 
Bientôt on eut peur d'ôtre découvert par Louis XV et on re- 
nonça à cet amusement ^ Devenue reine, Marie-Antoinette 
put se livrer à son goût pour le théâtre, qui finit par rem- 
porter sur le jeu, la danse, les courses de chevaux et sur tout 
autre divertissement. Louis XVI aimait aussi beaucoup le 
théâtre, surtout les farces et les parodies. 

La comédie de société était alors très à la mode, c L*idêe de 
jouer la comédie, comme on le faisait alors dans presque 
toutes les campagnes, suivit celle qu'avait eue la Reine de 
vivre à Trianon dégagée de toute représentation. Il fut con- 
venu qu'à l'exception de M. le comte d'Artois, aucun jeune 



* Mbrcy, III, 321. 
■ Merct. 

* M"« Gampan. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 355 

homme ne serait admis dans la troupe, et qu'on n'aurait pour 
spectateurs que le Roi, Monsieur et les princesses qui ne 
jouaient pas ; mais que, pour animer un peu les acteurs, on 
ferait occuper les premières loges parles lectrices, les femmes 
de la Reine, leurs sœurs et leurs filles : cela composait une 
quarantaine de personnes \ > 

La première salle de comédie fut placée au rez-de-chaussée 
du Petit-Trianon, derrière Tescalier '. Cette petite salle devint 
bientôt insuffisante, et Mique construisit en 4779, à droite du 
jardin français, une vraie salle de spectacle, avec foyers des 
acteurs et des musiciens et des figurants. Un plafond de 
Lagrenée et d'élégantes sculptures décorent cette petite 
salle, qui est charmante et très-bien disposée'. Quand elle fut 
achevée, en 4780, la Reine y donna plusieurs représentations, 
dans lesquelles elle-même joua un rôle. 

Je partage Topinion de ceux qui ont blâmé Marie-Antoi- 
nette d'avoir joué la comédie. Une Reine jeune et sédui- 
sante ne doit pas se donner en spectacle, et faire applaudir 
ses charmes encore plus que son talent. 

Marie-Thérèse écrivait à ce sujet à M. de Mercy : « Je crois 
bien que, malgré les soins que vous employez à faire mettre 
tout Tordre et toute la décence possible dans les spectacles de 
Trianon, vous ne les goûtiez pas trop. Je suis de votre avis, 
sachant par plus d'un exemple que d'ordinaire ces représen- 
tations finissent ou par quelque intrigue d'amour ou par 
quelque esclandre *. >> Il faut dire toutefois que les spectateurs 
étaient sévèrement réduits aux princes et aux princesses de 
la famille royale et aux gens de service, ce qui diminuait 
considérablement les inconvénients et les dangers de ces re- 
présentations. 

Le théâtre de Trianon ^ fut entièrement dirigé par la Reine : 



* M"û Gampan, I, 22». 

* Fontaine, les deux Trianon». — Domaine de la Couronne, 1837, in-4*. 
— Ce doit dire de cette salle que parle Mercy en 1776 (11, 495). 

* Elle a été restaurée sous Louis-Philippe, en 1835. Ou j joua alors, 
devant le roi de Naples, \q Pré-aux^CUrcs avec un divertissement dansé 
|>ar l'Opéra. 

* Correspondance de Mercy, ÏIl, 482. — Monsieur ne voulut jamais que 
Madame jouftt la comédie, malgré le vif désir de la Reine (Bachaumont). 

' Voir rexcellent travail de M. Ad. Jullien, la Cpmédie à la Cour de 



Digitized by 



Google 



356 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

choix des pièces, décors, police de la salle, impression des 
affiches sur satin blanc, tout dépendait d'elle. La troupe se 
composa de la Reine, de Madame Elisabeth, des duchesses de 
Guiche et de Polignac, de la comtesse Diane de Polignac, — 
du comte d'Artois, du comte Esterhazy et de MM. d'Adhé- 
mar, de Grussol, de Guiche et de Vaudreuil. 

On ne représenta que des opéras-comiques et des comédies. 
Un acteur de la Comédie italienne, Michu, fut chargé de don- 
ner des leçons à la Reine S qui, au dire de Bachaumont, ne 
jouait pas très-bien « ; il prétend même qu'une fois on aurait 
dit : « Il faut avouer que c'est royalement mal joué *. » 

La première représentation de la troupe royale eut lieu le 
lo*" août. On joua le Roi et le Fermier^ opéra-comique de Se- 
daine et Monsigny, et la Gageure imprévue, comédie de Se- 
daine. Grimm va nous donner le compte-rendu de la soirée, 
feuilleton assez terne, mais qu'à défaut d autre, nous repro- 
duisons : 

On n'a jamais vu, on ne verra sans doute jamais le Eoi et le Fer- 
mier ni la Gageure impréime joués par de plus augustes acteurs, ni 
devant un auditoire plus imposant et mieux choisi. La Reine, à qui 
aucune grâce n'est étrangère et qui sait les adopter toutes sans 
perdre jamais celle qui lui est propre, jouait dans la premièFe 
pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette. Tous 
les autres rôles étaient remplis par des personnes de la société 
intime de Leurs Majestés et la famille royale. M. le comte d'Artois 
a joué le rôle de valet dans la première pièce, et celui d'un garde- 
chasse dans la seconde. M. le comte de Vaudreuil, le meilleur 
acteur de société qu'il y ait peut-être à Paris, faisait le rôle de 
Richard, M™* la duchesse de Guiche *, dont Horace aurait bien 
pu dire : Matre pulchrâ fiUa pulchrior^ celui de la petite Betzi ; 
]^mo ]g comtesse Diane de Polignac celui de la mère, et le comte 
d'Adhémar celui du Roi. 

M. de Mercy écrivit à ce sujet quelques lignes à Marie- 
Thérèse : 



Louis XVI, le the'âtre de la Reine à Trianon (Taprie des documente i 
et inédite, Paris, Baur, 1875, iw^. 
^ Baghaumont, 1780, 20 octobre. 

* Bachaumont, 1780, 28 septembre. M*"^ Lebrun nous apprend cepen- 
dant, que la Reine ne chantait pas très-juste. 

* Bachaumont, 1780, 3 novembre. 

^ La fille de la duchesse de Polignac. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 357 

Depuis que mon trës-humble rapport ostensible est écrit, dit-il, 
il y a eu une première représentation du spectacle de Trianon. 
M. le comte d* Artois y a exécuté un rôle, et la règle de n'admettre 
aucun spectateur a été strictement suivie. Le Roi s*y est fort amusé, 
et dans ces occasions il prolonge ses soirées et ne parait nullement 
pressé de se retirer à son heure ordinaire. 

Le 40 août, on joua On ne s'avise jamais de tout^ opéra-co- 
mique de Sedaine et Monsigny, et les Fausses infidélités, co- 
médie de Bar the. Un mois après, le 46 septembre, M. de 
Mercy rendit compte à Marie-Thérèse de la représentation. 

Depuis un mois toutes les occupations de la Reine et tous ses 
amusements se sont concentrés dans le seul et unique objet de 
deux petits spectacles représentés sur le théâtre de Trianon. Le 
temps nécessaire à apprendre les rôles, celui qui a dû être employé 
à de fréquentes répétitions, joint à d^autres détails accessoires, a 
été plus que suffisant pour remplir les journées. Le Roi, en assistant 
fort assidûment à tous ces apprôts, a donné preuve du goût qu'il 
prend à ce genre de dissipation. Il ne s'est plus trouvé de moments 
pour le jeu, non plus que pour les promenades du soir, de 
manière que ces avantages semblent compenser quelques inconvé- 
nients qui tiennent à la nature de l'objet dont il est question. 

La Reine a persisté invariablement dans la résolution de n'ad- 
mettre d'autres spectateurs que les princes et les princesses de la 
famille royale sans personne de leur suite. Je sais par les gens de 
service en sous-ordre, les seuls qui aient entrée au théâtre, que les 
représentations s'y sont faites avec beaucoup d'agrément, de grftce 
et de gaieté, et que le Roi en marque une satisfaction qui se mani- 
feste par des applaudissements continuels, particulièrement quand 
la Reine exécute les morceaux de son rôle. Ces spectacles, qui 
durent jusqu'à neuf heures, sont suivis d'un souper restreint à la 
famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de table la Cour 
se retire, et il n'y a point de veillée. 

Une manière d'amusement qui se borne à un si petit nombre de 
personnes devient un indice d'autant plus marqué de faveur pour 
ceux qui y sont admis, et par conséquent un motif de jalousie et 
de réclamation pour les exclus. La princesse de Lamballe, en rai- 
son de sa charge de surintendante, a cru pouvoir prétendre à une 
exception qu'elle n'a point obtenue. Les grandes charges et les 
dames du palais de semaine ont représenté que, d'après les usages 
établis, aucune circonstance ne devait les priver de l'avantage de 
faire leur service, lequel se trouvait réduit à paraître les jours de 
dimanche et de fête à la toilette de la Reine et aux offices de 
réglise : toutes pareilles instances, qui sont restées sans effet, ont 
causé des dégoûts et ont donné lieu à quelques propos qui de Ver- 



Digitized by 



Google 



358 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

sailles se sont répandus à Paris. Quoique cette légère efferresoence 
ne puisse point avoir de suites, la Beine, pour en diminuer le 
motif, est restée toute cette semaine établie à Trianon avec la com- 
tesse de Polignac, la duchesse de Guiche et la comtesse de Ghfi- 
Ions. Il n'y a point eu de spectacles ; S. M. a permis aux grandes 
charges et aux dames du palais qui sont de semaine d'aller dîner 
et souper à Trianon. Le Roi s'y rendait régulièrement tous les 
matins et y retournait le soir. Les princes et princesses de la 
famille royale s'y rendaient à volonté dans les dififérents temps de 
la journée '. 

Les troisième et quatrième représentations eurent lieu en 
septembre. A la troisième, on joua VAnglais à Bordeaux^ 
comédie de Favart, et U Sorcier, opéra-comique de Poinsinet 
et Philidor V A la quatrième représentation, on joua Rose et 
Colas, opéra-comique de Sedaine et Monsigny, et U Devin du 
village, paroles et musique de J.-J. Rousseau. La Reine avait 
invité cette fois M. de Mercy, pour lui faire voir par lui- 
même ce théâtre de Trianon, dont on faisait tant de bruit. 
Le U octobre, M. de Mercy écrivit à Marie-Thérèse : 

La Reine daigna me dire qu'elle voulait que j'allasse au specta- 
cle en question ; mais, en témoignant combien je sentais le prix de 
cette grftce, j'ajoutai qu'il était de mon devoir d'observer qu'après 
une exclusion absolue de tous spectateurs, bien des gens se for- 
maliseraient que j'eusse été excepté, et qu'il pourrait s'en suivre 
des petits dégoûts. Getle remarque ne changea rien à la volonté de 
la 'Reine; elle me répondit que personne ne me verrait, que je 
serais placé dans une loge grillée, et conduit au théâtre par un 
homme qui me ferait éviter la rencontre de qui que ce soit. Gela 
s'exécuta en effet à l'heure marquée, et je vis représenter les deux 
petits opéras-comiques Rose et Colas et le Devin du village. M. le 
comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse 
de Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première 
pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le 
comte de Vaudreuil chantait le rôle du Devin et le comte d'Adhé- 
mar celui de Colin. La Reine a une voix très-agréable et fort juste, 
sa manière de jouer est noble et remplie de grâce; en total, ce 
spectacle a été aussi bien rendu que peut l'ôtre un spectacle de 
société. 

J'observai que le Roi s*en occupait avec une attention et un 
plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance ; pendant les 

* T. III, p. 464. 16 septembre 178(i. 
' Ad. JULLIKN, p. 21. 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 359 

entr'actes il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. 
U n'y avait d'autres spectateurs dans la salle que Monsieur, M"^^ la 
comtesse d'Artois, Madame Elisabeth ; les loges et balcons étalent 
occupés par des gens de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une 
seule personne de la Cour. Le théâtre, qui a été construit en petit 
sur les dessins du grand- théfttre de Versailles, est d'une forme 
irèfi-élégante, et d'une richesse en dorures qui devient presque un 
défaut, et qui a été un objet de grande dépense. 

Cette lettre si intéressante par la précision de ses détails 
met à néant tous les racontars de la Cour répétés par Ba- 
chaumont ^ : le Roi sifflant la Reine, et la Reine, ne voyant 
personne dans la salle, envoyant chercher les Gardes du 
corps de service, et leur adressant, à la fin du spectacle, une 
allocution pour leur exprimer ses regrets de n'avoir pu 
mieux faire pour les amuser. 

A la première occasion, M. de Mercy reprit son rôle de 
Mentor et fit un sermon à la Reine, dont il envoya copie, le 
14 octobre, à Marie-Thérèse. 

A la première occasion, dit-il, que j'eus de paraître devant la 
Reine, après lui avoir fait mes très-humbles actions de grâce d'une 
marque de bonté si distinguée, j'en revins cependant au langage 
du vrai zèle, et j'exposai quelques remarques sur les inconvénients 
des spectacles de société par tout plein de petites circonstancee 
que la Reine daigna elle-même me confier. Je lui fis voir combien 
M'S alentours cherchaient adroitement & x&ettre à profit les occa- 
sions de mêler des choses très-sérieuses et de conséquence à des 
objets de pur amusement, et j*en revins à une vérité Incontestable 
dans ce pays-ci, qui est que tous ceux qui approchent les souve- 
rains ont toujours quelque plan formé d'intrigue, d'ambition ou de 
vues quelconques, soit pour eux ou pour les leurs.... De sembla- 
bles réflexions ne parurent point déplaire à la Reine; elle me dit 
qu*à l'époque du voyage de Marly il ne serait plus question de 
spectacles ; qu'elle n'avait jamais pensé qu'à en faire un amuse- 
ment très-passager, et que pendant l'hiver prochain elle s'était bien 
proposé de donner plus à la représentation et aux moyens do ren- 
dre la Cour nombreuse à Versailles. 

Marie-Thérèse mourut sur ces entrefaites (29 novembre nso), 
et sa mort mit fin à une surveillance qui devait être fort dé- 
sagréable à Marie*Antoinette, mais qui nous a valu de bien 
précieux renseignements. En même temps la troupe royale 

* 20 septambra et 6 octobre. 



Digitized by 



Google 



360 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

cessa de jouer. Les spectacles continuèrent à Trianon, mais, 
suivant Texpression de Mercy, c personne ne joue plus à ces 
spectacles ». Personne, c'est la Reine, et c'est tout ce que dé- 
sire le fidèle serviteur de Marie-Thérèse. La Comédie fran- 
çaise et la Comédie italienne furent dès lors chargées de jouer 
les pièces qu'on représentait; mais la Reine continua à diri- 
ger son théâtre ; c'était elle qui faisait la liste des invités, qui 
les recevait à la porte et les faisait placer '. 

Le 3 août 4784, à la fête donnée au comte de Falkenstein 
(Joseph II) au Petit-Trianon, on joua VlphigénU en Tauride, de 
Gluck; ce chef-d'œuvre fut admirablement exécuté. Sacchini 
assistait à la représentation ; la Reine et son frère lui firent 
le meilleur accueil et le placèrent à côté d'eux. Après le spec- 
tacle, il y eut bal, souper et illumination du parc *. « L*art 
avec lequel on avait, non pas illuminé, mais éclairé le jar- 
din anglais, produisit un efiet charmant ; des terrines, ca- 
chées par des planches peintes en vert, éclairaient tous les 
massifs d'arbustes ou de fleurs, et en faisaient ressortir les 
diverses teintes, de la manière la plus variée et la plus agréa- 
ble; quelques centaines de fagots allumés entretenaient» 
dans le fossé, derrière le temple de l'Amour, une grande clarté 
qui le rendait le point le plus brillant du jardin *. » 

En 4782, la troupe royale se préparait à jouer de nouveau, 
lorsqu'une indisposition de la Reine retarda l'ouverture du 
théâtre^. Lorsque la Reine fut rétablie, on représenta le Saçe 
étourdi^ comédie de Boissy, et la Matinée et la Veillée villa-' 
geaise ou le Sabot perdu, divertissement en deux actes et en 
vaudevilles par Piis et Barré, que l'on invita à Trianon. Ma- 
rie-Antoinette» qui était remontée sur la scène, joua le rôle de 
Babel ^, l'un de ses meilleurs. 

^ Baghauxoivt, 1781, 3 août. 

* Une gravure do Voyage pittoruquê de De la Borde donne une Tue du 
Tf^mple de l'Amour illuminé. — Ces fêtes et illuminations du parc étaient 
organisées par M. Bonnefoi du Plan, concierge du chflteau (Db i.a Bordb, 
•splieation dê$ planches). 

• M"« Campan, 1, 185. 

^ Lettre du ekevaiier de LiUe, capitaine au régiment de Champagne, au 
prince de Ligne, dans les Tableauw de genre et d'histoire publiés par 
bARRiÈRB, 1828, in-8®. 

' M. Jttllien a parfaitement établi que ce rôle de Babet n'est pas celui de 
l'opéra-comique de Dezèse, Biaise et Bahet (p. 3l). 



Digitized by 



Google 



LE PETIT-TRIANON 361 

Le 6 juin 4782, il y eut grande fôte à Trianon en llionneur 
du comte et de la comtesse du Nord. Les comédiens jouèrent 
Zémire et Azor^ de Grétry, et la JmM française au Sérail, 
ballet de Gardel. « L'opéra fut chanté dans la perfection; la 
Reine y tient la main ^ » Après le souper, où trois cents per- 
sonnes étaient invitées, on se promena dans le parc, qui était 
éclairé comme à la fête de Tannée précédente. 

Le cardinal de Rohan^ qui n'était pas invité, se permit d'en- 
trer dans le parc, grâce à la condescendance du concierge de 
Trianon. Toujours traité avec la plus grande froideur par la 
Reine depuis son retour de Vienne, il n'avait pas osé lui de- 
mander la permission de voir l'illumination ; mais il avait 
obtenu la promesse du concierge de le faire entrer dans le 
parc aussitôt que la Reine serait partie pour Versailles. Il 
manqua à sa parole, passa une redingote, entra dans le parc 
et vit passer la famille royale, qui le reconnut aisément à 
ses bas rouges *. 

En 1783, le 6 juin, la troupe royale joua le Tonnelier^ mé- 
diocre vaudeville d'AUdinot, et les Sabots, opéra-comique de 
Sedaine et Duni, que la Reine aimait beaucoup. Peu de temps 
après, la même troupe joua encore Isabelle et Oertrude, comé- 
die de Favart, et les Deux Chasseurs et la Laitière, vaudeville 
d*Anseaume et Duni *. 

En 4784, le 24 juin, Marie-Antoinette donna une fête bril- 
lante au roi de Suède Gustave IIL « Il a lui-même décrit cette 
fête dans une de ses lettres. On y joua le Dormeur éveillé, 
de Ifarmontel et Grétry, avec grand appareil de décors et de 
ballet; puis on soupa dans les bosquets, pendant que le jar- 
din anglais était illuminé. Marie-Antoinette avait ouvert le 
parc à de nombreux invités ; toutes les dames étaient en 
blanc : « C'était, dit Gustave, une vraie féerie, un coup d'œil 
digne des Gbamps-Elysées^. » Le roi de Suède trouva le Petit- 
Trianon si charmant, qu'il pria Marie-Antoinette de lui don- 
ner les dessins et les plans de tout ce qu'il avait admiré dans 



* Baronxïe d'O^akircb, Mémoires, I, 272. 
" W^ Caxpah, I, 245. 

' JULLIBN, 32-34. 

^ GsFFBOT, Gustave III a la Cour de France, édit. in-12, I, 35. 



Digitized by 



Google 



362 LE GHAI'EâU DE VERSAILLES 

ce beau lieu. Mique fut chargé d'en former aussitôt un atlas, 
à Texécution duquel Fontaine eut quelque part avec Ghfite- 
iet, Thibault et Baltard'. 

Le 25 septembre de la même année, les comédiens vinrent 
jouer à la Cour le Barbier de SévUle, de Beaumarchais, mis 
en musique par Framery. On le joua une seconde fois, et, le 
19 août 1785% la troupe royale le représenta sur le théâtre 
du Petit-Trianon, et devant Beaumarchais qu*on avait invité. 
Les répétitions de cette pièce, si difficile à jouer, avaient été 
dirigées par Dazincourt, de la Ck>médie-Française. Grimm 
écrivit quelques jours après : 

C*était la Reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine, M. le 
comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte 
Almaylva ; les rôles de Bartolo et de Basile ont été rendus, le pre- 
mier par M. le duc de Guiche, et le second par M. de Gnissol. 
Le petit nombre des spectateurs admis à cette représentation 
y a trouvé un accord, un ensemble qu'il est bien rare de voir dans 
les pièces jouées par des acteurs de société ; on a remarqué sur- 
tout que la Reine avait répandu dans la scène du quatrième acte 
une grftce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire applau- 
dir avec transport l'actrice môme la plus obscure. Nous tenons ces 
détails d'un juge sévère et délicat, qu'aucune prévention de Cour 
n'aveugla jamais sur rien *. 

Rosine a bien joué, et le plaisir qu'elle a éprouvé de son 
triomphe a dû être vif. Mais la Reine n'avait-elle pas tort, de- 
vant le succès prodigieux du Mariage de Figaro à la Comédie- 
Française, et après Topposition que Louis XVI avait faite à 
cette satire de Tancien régime, d'accorder de telles faveurs k 
Beaumarchais, qui semblaient être un blâme à l'adresse du 
Roi? 

Le Barbier de Séville parait être la dernière pièce jouée à 
Trianon. Le Roi venait d'acheter Saint-Cloud à la Reine, au 
prix de 6 millions et de ^00,000 livres d'épingles pour la du- 
chesse de Chartres^; de SalnUCloud, la Reine allait facile- 
ment aux spectacles de Paris, et puis on était fatigué sans 
doute d'apprendre les rôles. 

' FoNTAixB, Résidences des souverains f 1833, ia-k^, p. 141. 

' Journal de Louis XVJ, ciié par Jullibn, p. 37. 

* XI, 41». 

^ Bachaumont, 1784, 19 octobre. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND ET LE PETIT-TRIANON 363 

Le goût du spectacle restait toujours très-vif chez la Reine, 
car nous lisons dans Bachaumont, à la date du 49 décem- 
bre 4785, que « le sieur Francastel, qui a un talent particulier 
pour les salles des petits spectacles et qui est Fauteur de 
presque toutes celles des boulevards, a été chargé d'en cons- 
truire une portative pour la Reine ; elle se monte et se dé- 
monte avec la plus grande facilité et suivra Sa Majesté dans 
ses différents voyages; en sorte qu*on pourra toujours jouir 
du spectacle et amuser la Cour. » 

A partir de cette époque nous ne trouvons plus rien d'im- 
portant à mentionner, si ce n*est que M"><' Lebrun fît au Petit- 
Trianon, en 1787, le beau portrait de Marie-Antoinette avec 
ses enfants, que W^^ Gampan regardait, avec celui de Yert- 
muller *, comme les seuls bons portraits de la Reine. 

Marie-Antoinette avait réuni à Trianon une fort belle col- 
lection d'objets précieux : vases et gobelets en cristal de roche 
et en jaspe, laques du Japon, porcelaines chinoises bleu- 
céleste, cuvettes en jaspe, etc. Tous ces objets furent enlevés 
de Trianon, le 40 octobre 4789, et déposés chez Daguerre, bi- 
joutier à Paris, où ils restèrent jusqu'au 30 brumaire au II 
(20 novembre 1793), époque à laquelle Daguerre les remit au 
gouvernement qui les envoya au Louvre *. 

Le 5 octobre 4789, la Reine était à Trianon, quand la nou- 
velle de l'arrivée des foules parisiennes lui fît quitter, pour 
aller à Versailles, son cher petit palais qu'elle ne devait plus 
revoir. 



IV 
LE GRAND ET LE PETIT-TRIANON - 1789-1880 
Plus heureux que Marly, les deux Trianons ont survécu À 



* Vcrtmiiller avait fait, en 17S5, à Trianon, un portrait de Marie- 
Antoinette, qui est aujourd'hui à Stogkholic. Le muaée de Versaillea en 
possède une copie faite en 1867 par M. Eugène Battaille. %si^^^s^ 

• Inventaire dû la eolUction d'objets d'art de Marie-Antoinette au Petit-- 
Trianon, publié par M. Bpbrussi, dans la Qatette des Beaux-Arts de no- 
▼embre 1879. 



Digitized by 



Google 



364 LE CUATEAU DK VERSAILLES 

la Révolution; ni Tun ni Tautre môme n'a subi de dégrada- 
tions notables. En 4794, ils durent être vendus comme pr«^' 
prlétés nationales ; mais Antoine Richard, dont nous trouvons 
toujours le nom quand il s'agit de sauver les diverses parties 
du domaine de Versailles, intervint, et radministration du 
District de Versailles obtint de la Commission executive de 
rinstruction publique qu'il serait sursis provisoirement à la 
vente du Petit-Trianon. On avait invoqué, pour obtenir ce 
résultat, les richesses végétales contenues dans le jardin et 
les serres, richesses dont les unes ne pouvaient être déplacées 
dans la saison d'hiver où l'onétaltS et dont les autres étaient 
trop anciennes pour être transplantées. Le représentant du 
peuple en mission dans le département de Seine-et-Oise, 
Charles Delacroix, rendit, le 23 janvier 1795*, un arrêté par 
lequel il suspendait la vente du jardin botanique et des serres 
chaudes placés sous la direction de Richard, afin de donner 
au Muséum d'histoire naturelle le temps de venir prendre, à 
la saison favorable, les richesses végétales de Trianon. Mais 
il entendait bien qu'après leur enlèvement, le Petil-Trianon, 
c repaire des débauches d'Antoinette et de son exécrable 
Cour B, fût vendu et détruit. Il n'en fut rien. Le 42 mai 
(33 floréal an III}, le nouveau représentant, André Dûment, 
qui avait remplacé Delacroix, rendit à son tour un arrêté par 
lequel il défendait de donner aucune suite à tout arrêté ten- 
dant à la vente du Grand et du Petit-Trianon, en totalité ou 
en partie, déclarant que les moyens d'existence des habi- 
tants de la commune de Versailles dépendaient de la con- 
servation et de l'entretien des propriétés nationales que 
renfermait cette commune. En môme temps il complétait 
son arrêté en décrétant l'établissement d'un poste d'inva- 
lides au Petit-Trianon à l'effet de veiller à la conservation 
des bâtiments, jardins et bois'. Les richesses végétales de 
Trianon servirent aux démonstrations du cours de botanique 
de l'Ecole centrale de Versailles. Puis, un café fut établi au 
Pavillon français, et'un bal public installé dans le jardin; 

* L'hiver de 1794-95 est célèbre par sa rigueur. 

* 4 pluviôse en III. 

* Les Arrêtés de Delacroix et de Dumont sont conservés à la liiblio- 
th^ue de Versailles. 



Digitized by 



Google 



LE TiRAND ET LE PETIT-TIUANON 365 

on y dansait plusieurs fols par semaine. Le Journal de 
Seine-et'Oise du 30 messidor an VII (18 juillet 1799) raconte 
qu'à ce bal, quelques militaires et patriotes très-zélés a se 
sont opposés à ce que Ton exécutât la danse anglaise, mais 
qu'ils ont cédé devant le bon esprit du reste de l'assemblée. » 

En 4805, Napoléon P'', qui voulait reconstituer Tancien 
domaine royal de Versailles, renvoya avec indemnité le 
cafetier du Pavillon français, et, le 22 mars, il vint, accom- 
pagné de Joséphine, visiter les bâtiments et les jardins dei 
Trianon; il ordonna les travaux qui devaient être exécutés. 
« Le vestibule à jour du Grand-Trianon fut fermé avec des 
portes vitrées pour la commodité du service intérieur, les 
appartements furent remeublés, les jardins du Grand et du 
Petit-Trianon furent réunis par un pont jeté sur Tallée qui 
les séparait, et l'abord des deux palais fut régularisé par des 
avenues et des grilles d'entrée '. » L'Empereur revint encore 
à Trianon les 24 et 29 juillet 4805. La princesse Borghèse 
s'établit, en 4806, au Petit-Trianon, qui semblait destiné à 
servir de demeure aux plus jolies femmes de France. 

Bn 4807, après le traité de Tilsit, Napoléon envoya à Tria* 
non les beaux objets en malachite (coupe, candélabres, dessus 
d'armoires et de consoles) que le czar Alexandre lui avait 
donnés*. 

Le 46 décembre 4809, jour de la dissolution de son mariage 
avec Joséphine, Napoléon se retira à Trianon pendant que 
rimpératrice se réfugiait à la Malmaison. Napolébn passa 
huit jours à Trianon « dans un désœuvrement inaccou- 
tumé ' ». Ses frères, les rois de Westphalie, de Hollande et 
de Naples, la reine de Naples et la princesse Borghèse se 
rendirent auprès de lui. Le 48, on alla courre le cerf dans la 
forêt de Saint-Germain, et le 49 on chassa à tir dans les bois 
environnant le Canal et le plateau de Satory. Le 20, l'Empe- 
reur présida le conseil des ministres. Le 25, il alla voir à la 
Malmaison l'Impératrice répudiée, et dina avec elle et avec sa 
ûUe la reine Hortense. Le 26, il revint à Paris. 

* So0LiA, p. XIX. 

* L'ancien salon Frais, qui renferme ces objets, contient tossi deux 
▼■8<ss et une coupe en malachite achetés par Charles X au duc de Raguse. 

* Mémoires ds M, de Msnneval, I. 232. 



Digitized by 



Google 



366 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

En 4840, le 24 jain, Napoléon et Marie-Louise vinrent de 
Salnl-Gloud à Trianon; l'Empereur s'assura que les travaux 
qu'il avait ordonnés aux deux palais marchaient avec la 
rapidité qu'il exigeait en toutes choses. Il résida à Trianon 
du 4«' au 40 août. Le 28 août, accompagné de Tlmpéra triée, 
il vint chasser à tir dans la plaine de Galle et dina à Trianon. 
En 4844, nouveau séjour de TEmpereur et de Tlmpératrice, 
qui arrivèrent à Trianon le 14 juillet à dix heures du soir. Le 
46 de ce mois, il y eut promenade en gondole sur le Canal, et 
ensuite promenade en calèche dans le parc de Versailles pour 
assister au jeu des grandes eaux. Le 47, « le roi de Rome 
fut promené en calèche dans les jardins de Versailles, et le 
soir l'Empereur et l'Impératrice se promenèrent encore en 
gondole. Le 25 août, jour de la fête de l'Impératrice, il y eut 
cercle à la Cour dans les grands appartements de Trianon ; 
toutes les lignes d'architecture du Grand-Trianon étaient 
illuminées en verres de couleur. A huit heures du soir, 
l'Empereur et l'Impératrice parcoururent la Galerie et se 
rendirent à neuf heures dans la salle de spectacle du Petit- 
Trianon, où l'on représenta les Projets de mariage^ comédie 
d'Alexandre Duval, et une pièce de circonstance par Alissan 
de Ghazet, qui avait pour titre : la Grande famille ou la France 
en miniature; cette représentation fut suivie d'un ballet 
exécuté par les principaux artistes de l'Opéra. Après le 
spectacle, l'Empereur, le chapeau à la main, donnant le bras 
à l'Impératrice et suivi de toute la Ck)ur, parcourut les jardins 
du Petit-Trianon, qui étaient entièrement illuminés ; ils se 
rendirent d'abord au temple de l'Amour, puis au hameau, où 
Ton avait préparé plusieurs scènes champêtres et mis en 
action un tableau flamand, et etifin au pavillon octogone, où 
des musiciens exécutèrent un chœur dont la musique était 
de Paèr et les paroles d'Alissan de Ghazet ; la fête se termina 
par un souper magnifique servi dans la grande galerie V » 

Napoléon avait été séduit par les agréments extérieurs de 
Trianon; mais après les fêtes de 4814, il trouva cette résidence 
si incommode, qu'il n'y revint qu'en 4843 *. Il y séjourna du 



* SOULIÉ. p. XX. 

• Fontaine. 



Digitized by 



Google 



LE GRAND ET LE PETIT-TRIANON 367 

7 au 22 mars avec Marie-Louise, le roi de Rome et la reine 
Hortense. En 4845, la belle bibliothèque que Napoléon avait 
rassemblée à Trianon fut pillée par les Prussiens. 

Il ne se passa rien de remarquable à Trianon pendant la 
Restauration. Le 25 juin 4 846, Louis XVIII dîna au Petit- 
Trianon ; le 4 8 septembre, la duchesse d'Angoulème y vint faire 
une promenade à cheval. On retrouve, en 4847, Louis XVIII 
visitant cette résidence*. En 4848, Wellington y dîne avec les 
princes*. Le 31 juillet 4830, Charles X chassé de Paris s'y ar- 
rêta quelques heures avant de partir pour Rambouillet avec 
la duchesse de Berry et ses enfants. 

Louis-Philippe, au contraire, s'occupa beaucoup de Trianon. 
Le palais du Grand-Trianon était 4'une incommodité rare ; il 
n'y avait de dégagement nulle part ; tous les services avaient 
été établis au hasard. Dès 4837, Louis-Philippe fit faire par 
son architecte, M. Nepveu, de grands travaux destinés à 
rendre parfaitement habitable pour la famille royale les deux 
palais qui devaient remplacer Versailles transformé en 
musée. 

L'appartement du Roi et de la Reine, à gauche du péristyle, 
fut agrandi en le prolongeant sur la partie en retour consa- 
crée autrefois au service des cuisines. Cet appartement com- 
prenait : la salle des huissiers (vestibule des appartements 
de gauche), le salon de la Reine, un cabinet, la chambre à 
coucher, le salon des Glaces, et, en retour, un cabinet, une 
chambre à coucher et la salle de bain. Une chapelle fut cons- 
truite sur l'emplacement de l'ancienne salle de billard. La 
galerie fut transformée en salle à manger. De grands travaux 
permirent d'établir les cuisines et les offices dans le sous- sol, 
et un large corridor souterrain, mais bien éclairé, assura le 
service et le chauffage de tout le château, de façon à le rendre 
commode et agréable à habiter. 

Madame Adélaïde fut logée à Textrémité de l'aile gauche. 
Les appartements de réception furent établis à droite du vesti- 
hule et sur le jardin, et les appartements des princesses dans 
le double de cette partie du palais. Le Trianon-sous-Bois fut 

^ Journal du département de Seine-euOUe^ 1817, p. 406. 
• Moniteur universel^ p. 747. 



Digitized by 



Google 



368 LE CHATEAU BE ^^SRSAILL£S 

affecté aux appartements des princes, et le Petit-Trianon au 
duc et à la duchesse d'Orléans. 

De nombreux changements de détails furent faits partout, 
mais avec assez de soins pour que le palais ait conservé son 
caractère et son ancienne décoration. Le style du Grand- 
Trianon est celui de la fin du règne de Louis XIV et analogue 
à la décoration de la salle du Conseil à Versailles ; aussi est- 
ce Robert de Cotte qui a décoré les deux. Les salles sont or- 
nées de glaces ou de lambris sculptés, de même que les gorges 
de leurs plafonds ; mais les dorures des lambris ont disparu 
sous le badigeon à la colle grise ; il ne reste des anciennes 
dorures que celle du cadre de la glace du Salon (ancienne 
chambre du Couchant). Comme à Versailles, les cheminées 
sont toutes faites avec les marbres les plus beaux. 

Ce fut également sous Louis-Philippe que M. Massey, di- 
recteur du Potager, dessina et planta le beau jardin anglais 
qui est à gauche de l'entrée du Grand-Trianon. 

Louis-Philippe restaura aussi le Petit-Trianon et apporta de 
nombreuses améliorations à Tappartement principal et aux 
logements accessoires. Les rochers, le hameau, la salle de 
spectacle, les eaux et les lacs furent remis en état. 

Au mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre de 
Wurtemberg, mariage qui se fit à la chapelle de Trianon, le 
4 7 octobre 4837, toute la famille royale et 30 maîtres purent 
être logés au palais, sans parler de 340 personnes de suite et 
de cour, âOO chevaux, 60 voitures , 50 cavaliers de garde et 
240 hommes d'infanterie ^ 

Souvent la famille royale vint résider à Trianon. Ce fut 
dans ce palais que Louis-Philippe vint faire une dernière 
halte dans sa fuite au 24 février 1848. Il y trouva son archi- 
tecte, M. Nepveu, que le hasard de ses fonctions avait fait 
assister aux adieux de Fontainebleau en 4844, au départ de 
Charles X de Rambouillet en 4830, et à celui de Louis-Phi- 
lippe en 4848. 

En 4850, par suite du déplacement du Garde-meuble, à Pa- 
ris, une collection de meubles historiqueset d'objets précieux 
a été transportée dans les appartements des deux Trianons. 

^ FONTAIMB. 



Digitized by 



Google 



LE GRÂNB ET LE PETIT-TRIANON 369 

Llmpéralrice Eugénie, qui avait un culte tout parliculier 
pour la mémoire de Marie-Antoinette, fit, au Petit-Trianon, 
pendant TExposition universelle de 4867, une exposition d'ob- 
jets, meubles, portraits, bustes, etc., ayant appartenu à la 
Reine et provenant du musée des Souverains, ou des collec- 
tions de rimpératrice, du Garde-meuble, du marquis d'Hert- 
ford, de M. Double, de M. Gbarles Yatel, du marquis de Rai- 
gecourt, de M. Pbilippe de Saint-Albin, etc K 

Pendant le règne de Napoléon III, les Trianons furent visi- 
tés par d'illustres étrangers : la reine d'Angleterre (24 août 
1855), le roi de Wurtemberg [9 mai 4856), le grand-duc Cons- 
tantin (8 mai 4857). En 1862, on donna une fête de nuit, au 
Grand-Trianon, aii roi et à la reine des Pays-Bas*. 

Après la cbute du second Empire, la partie des jardins du 
Petit-Trianon appelée le jardin de M, Charpentier^ fut la pro- 
menade favorite de M. Thiers, président de la République, qui 
venait y respirer un air pur, et boire le lait de Tune des 
ânesses de M. Gbarpentier, le jardinier en cbef du Petit- 
Tiianon. 

Le Grand-Trianon a été le tbéâtre d'un procès célèbre. Le 
6 octobre 1873, le marécbal Bazaine, détenu à l'entre-sol du 
Trianon-sous-Bois, comparaissait devant un conseil de 
guerre présidé par le duc d'Aumale, et, le 40 décembre, le 
marécbal était condamné à mort; mais une grâce, suivie 
i>ientôt d'une évasion assuraient l'impunité de ce grand cou- 
pable. La salle des séances avait été établie dans le péristyle. 

Avant de terminer ce cbapitre, il faut encore dire que les 
Trianons renferment un grand nombre de précieux objets 
d'art. 

Au Grand-Trianon, nous mentionnerons les plus belles por- 
celaines de Chine qu'on puisse voir, presque toutes avec 
montures en cuivre doré de style Louis XV *, — au Salon, un 
grand camée représentant un sacrifice au dieu Pan,— une belle 



' Ymt la catalogue dans : les Palaù de TrianWt par M. de Lescure, 
iD.i2. 

* nUiufraiion, 1862, 17 mefs. 

' Potiche en céladon truite, potiche et cornets en blanc de Chine, potiches 
à pana avec oruements réticulés à Jour, potiche en "vert céla'ion, potiche en 
eraqaeté, vase en faïence ancienne de Chine. 

T. II. M 



Digitized by 



Google 



370 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

table Louis XIY en bois doré sculpté, évidemment de Pierre 
Lepautre, — au Salon frais, une console Louis XYI en bois 
sculpté doré, d'une merveilleuse finesse, avec dessus en ma- 
lachite, -— dans la Galerie, une Vénus et une Géométrie de 
Jean de Bologne, bronzes florentins du temps, un Apollon 
(école de Vérone), bronze du xv^ siècle, le Moïse, le Milon de 
Grotone, deux vases de Sèvres 'décorés de fleurs des quatre 
parties du monde. Nous citerons encore TOIympia d*Etex,le 
buste de Joséphine par Bartolini, les portraits de Louis XV 
et de Marie Leczinska par Carie Vanloo, quatre tableaux de 
Boucher (Vénus et Vulcain, Neptune et Amynome, la Pêche, 
la Diseuse de bonne aventure), le Saint-Claude de Dulin, Acis 
et Galatée d'Auger Lucas, un très-beau paysage d*Allegrain 
au Trianon-sous-Bois. 

Au Petit-Trianon, il faut signaler les tableaux de Pater et 
de Vien, le buste de Louis XVI par Pajou, quelques bronzes 
de Gouthière, quelques meubles décorés de cuivres ciselés, 
d'une merveilleuse finesse, et surtout les cuivres ciselés- 
dorés qui ornent la cheminée de la chambre à coucher de 
Marie-Antoinette : pendule avec Taigle impériale, tableaux 
représentant des tiges d*œillets, trépieds avec guirlandes, 
appliques à trois branches en cuivre émaillé bleu. Le bon 
goût de la composition et la perfection de Texécution font de 
ces bronzes d'admirables œuvres d'art. 



MUSÉE DBS VOITURES. 

Le musée des voitures est établi dans un bâtiment constrait 
en 4854 par M. Questel, sur remplacement d*un ancien corps 
de garde. 

On y voit 9 voitures de cérémonie, des chaises à porteurs 
et des traîneaux du temps de Louis XIV et de Louis XV, des 
selles et harnais, des armes et housses arabes, et 2 études de 
Van der Meulen représenMmt un carrosse et des selles. Ces 
divers objets proviennent des écuries de la Couronne et du 
Garde-meuble. 

Les voitures sont: la voiture du sacre de Charles X (4825), 
qui a servi en 1856 au baptême du fils de Napoléon III. Cette 



Digitized by 



Google 



LE GRAND ET LE PETIT-TRIANON 371 

voiture est toute dorée et couverte de peintures de fleurs ; les 
armes de TEmpire y ont été partout substituées aux armes 
de France ; — la voiture du baptême du duc de Bordeaux (4824], 
qui a servi, en 4 853, au mariage de Napoléon III ; —la TopaUj 
voiture du mariage de Napoléon et de Marie-Louise (4840); — 
6 voitures pour le sacre de Napoléon P'. 



pépiniArbs . 

Louis XY créa, au Grand- Trianon, des pépinières ^ qui ren-- 
fermaient de très-beaux arbres forestiers et d'agrément. Elles 
ont été réorganisées pendant le règne de Charles X, par les 
soins du baron Meunier, intendant des bâtiments de la Cou- 
ronne, et de leur directeur, le savant botaniste, M. Massey. 
BUes occupent aujourd'hui une surface de 28 hectares et se 
composent de trois parties : la pépinière de Trianon, voisine 
du Château-Neuf et dans laquelle se trouve le bassin du Trè- 
fle, la pépinière de Chèvreloup et la pépinière de TErmitage. 
Leur directeur actuel est M. Briot. 



BUea Bont marquées sur le plen de De la Orire. 



Digitized by 



Google 



CHAPITRE IV 

MARLY 

I 
CONSTRUCTIOxN 



' Louis XIV, dit Saint-Simon, lassé à la fin du beau et de la foule, 
se persuada qu'il vouloit quelquefois du petit et de la solitude. H 
chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. H 
visita plusieurs endroits, il parcourut les coteaux qui découTrent 
Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine se^ 
pente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. 
On le pressa de s'arrêter à Lucienne, où Cavoie* eut depuis une 
maison dont la vue est enchantée ; mais il répondit que cette heu- 
reuse situation le ruineroit, et que, comme il vouloit un rien, il 
vouloit aussi une situation qui ne lui permit pas de songer à y rien 
fhire. 

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords 
escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé 
de collines de toutes parts, extrêmement à Tétroit, avec un mé- 
chant village sur le penchant d'une de ces collines, qui s'appeloit 
Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d'en avoir, fit tout son mé- 
rite. L'étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajontt 
beaucoup. Ce fat un grand travail que dessécher ce cloaque de 
tous les environs qui y jetoient toutes leurs voiries et d'y apporter 
des terres. L'ermitage fut fait. Ce n'étoit que pour y coucher trois 
nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois Tannée, avec une 
douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables. 

* Grand maréchal des logis de la maison du Roi, l'un dea plus axmablei 
courtisans de l'époque. 



Digitized by 



Google 



i :■ 



•' 7 




,/-•' 




ï-.:. 






■•r 


. V " . 


i 




*' 



•1 



: .' ■ ^ "• *^> ^ V ■;; 

' ' f ^ t s .* • .. 



'.' • ' '; . 'Ll'^î «»-'. i*-^'^''"' ^ ■'"*% 



■ \- 



,^x.v_v, , ^ 



.Av:- 



r^ ?; 



î? 



*^ '^' v:::' >■• 












Digitized by VjOOQIC 



, 'TT \ f» MF î *• 



V 



■ ..:• \IV, ci" '^^ • ' • ;• ;, l,i tin du brîu ^l dt- .« 

. .^.jiiM «[.• '1 % \ • '.'.^ •'.«! p«:«il et (i.' l'i •* i'.- 

lî.-; »»•' '■• • . ■'• !.. >:in''l'atre <'e îj <i f t i - 

i ; ..' •• • .,. J."/. ÏO> t'Ol»»aUX lî:;. •' * 

* ■■ . ' ... jui (>>l au J)ti^. 'i • ^"i: 

■ ' , ji •• \ .• û»,' :l'•h►^-^t•^l fh •.) • »»*•!*' 

• ' .' 'Il s aiT^"*!..'! • . ' Mit», 'v.i Ci^'-ie^ '". *• 
•• 'm la viM-" t'<i » ' •- . ; njai^ il r^^jondir tj» •• • • 

. ■" :i ^ •• »}'5e, oiMiiK' i] \oii' . ■.' 

■»* lui peniiil pas de :>•:'..- 

•iV vallon étroit, pn f---. ' 
.rir<.*( ii'ii's, ï»aus aucuîit- % •• 
■ • « »*''Ornoincut à letroii .'»t.' 
«. *; iL..' de CCS c«»liiiies, 
*.! ••. . ♦ ..* Ui .yen u'oii rtV'ùr. tV • . 

;•'•; • ■ . I . . •*»' ..vjto-, leurs V';iru'< cl • 

'••^ ' !• • i. :i .. .«. • "rf i. Ce Tj''*'oit que p«»iir y v • 
•î ,-l^ «i . :•! ••• ". .'.I • • ;: •."IX ou IriMS i >i» l\un.- 

■î '.,'.:• • :i'l t- .- Il .■ > . i -* v'U rli.*i>-'\- le> i-Pi^' 1 -i» - 

* «î-<:iil II iri'ci si\ !. ; . • i- « n ii.-t>n du R i, î ua îe» p.ui • 
Cl ù' ♦ inj> lie i l'potjiif. 



Digitized by 



Google 



1 




Digitized by VjOOQIC 






Digitized by 



Google 



MARLY 373 

Peu à peu Termitage fût augmenté ; d'accroissement en accrois- 
sement les collines taillées pour flaire place et y bfltir, et celle du 
bout largement emportée pour donner au moins une échappée de 
Tue fort imparfaite. Enfin, en bâlimens, en jardins, en eaux, en 
aqueducs, en ce qui est si connu et si curieux sous le nom de ma- 
chine de Marly, en parc, en forêt ornée et renfermée, en statues, 
en meubles précieux, Marly est devenu ce qu'on le voit encore, 
toat déjpouillé qu'il est depuis la mort du Roi. Bn forêts toutes ve- 
nues et touffues, qu'on y a apportées en grands arbres de Com- 
piègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts 
mouroient, et qu'on remplaçoit aussitôt ; en vastes espaces de bois 
épais et d'allées obscures, subitement changés en immenses pièces 
d'eau où on se promenoit en gondoles, puis remises en forêts à n'y 
pas voir le jour dès le moment qu'on les plantoit, je parle de ce que 
j'ai vu en six semaines \ en bassins changés cent fois ; en cascades 
de môme à figures successives et toutes différentes ; en séjours de 
carpes, ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine 
achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres S 
et cela une infinité de fois ; cette prodigieuse machine dont on vient 
de parler, avec ses immenses aqueducs, ses conduites et ses ré- 
servoirs monstrueux, uniquement consacrée à Marly sans plus 
porter d'eau à Versailles ; c'est peu dire que Versailles tel qu'on l'a 
vu n'a pas coûté Marly. 

Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui 
devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent 
presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour 
le plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant 
par milliards. 

TeUe Alt la fortune d'un repaire de serpents et de charognes, de 
crapeaux et de grenouilles, uniquement choisi pour n'y pouvoir 
dépenser. Tel fut le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce 
plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante, 
ni la dévotion ne put émousser. 

Dès le X® siècle, Marly était une petite seigneurie qui ap- 
partenait aux Montmorency. La branche qui la possédait s*é- 
tant éteinte au xiv« siècle, la terre passa successivement à 
diverses familles ; enfin Louis XIV l'acheta le 20 mai 4676. 

Il commença à bâtir Marly, nous dit le duc de Luynes*, en 
septembre 1677. « Le lieu étant couvert de forêts, on prit un 
nombre prodigieux de paysans pour couper ces bois ■. » Il est 

* Blain de Pontenay, entre autres. 

* T. II, p. 278. 

* Le duc de Laynes tenait ces détails de Loois de Cotte, frère de Robert 
de Gotte, neveu et adjoint de Mansart. 



Digitized by 



Google 



374 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

à peine besoin de dire que ces paysans étaient de pauYiee 
corvéables qui travaillaient pour rien, et que l'on employait 
toutes et quantes fois qu'on avait besoin d'eux. Mansart com- 
mença la construction du château en 4679 et le termina en 
1684 ^ Louis XIV alla à Marly le 13 juin 4684 et le trouva 
très-avancé, nous dit Dangeau. Dès le 23 juillet, il y donna 
une fête, et à celle du 10 septembre, la Dauphine invita 
40 dames au concert, au bal et au souper que le Roi leur 
offrit». 

Jamais Louis XIV ne s'arrêta dans ses constructions de 
Marly. Effrayée de ces dépenses continuelles, M»« de Mainte- 
non hasarda quelques observations au maître. « Je n'ai pas 
plu, écrivit-elle au cardinal de Noailles *, dans une conver- 
sation sur les bâtimens ; et ma douleur est d'avoir fâché sans 
fruit. On fait encore ici un corps de logis de 400,000 francs. 
Marly sera bientôt un second Versailles. Il n'y a qu'à prior et 
à souffrir. Mais le peuple, que deviendra-t-il ? » 

En 4699, au printemps, les quatre bataillons du régiment 
du Roi vinrent travailler à Marly ^. Tout est embelli en 4699 : 
le salon, plus beau que jamais * ; on y a fait quatre cheminées 
magnifiques*. En 4704, on pose, autour des terrasses du chft- 
teau, de belles balustrades de fer, dont les angles sont décorés 
de groupes d'enfants et de sphinx^. « Le Roi nous dit, rap- 
porte Dangeau^, qu'il n'imaginoit plus de pouvoir faire aucun 
embellissement à Marly, le lieu étant fort petit et aussi orné 
qu'il est. » Quatre jours après, Dangeau déclare qu'il n'y a 
plus un honune qui travaille dans tout Marly, tous les tra- 
vaux y étant terminés. Mais on lit, six mois après *, que « les 
travaux sont très-avancés. » 

de n'est donc pas encore fini. Eneflet, le 47 mars 4702, c le 



* Comptes des Bâtiments. 

* Danobau. 

' U 19 juillet 1898. à Marly. 

^ DANasÂU, 1699, 9 janvier et 18 mars. 

' Idem, 1609, 29 octobre. 

* Idem, 1699, 2 novembre. 

' Idem, 17P1, 27 avril. — Ces balustrades sont gravées dans le Marij/ 

de QUILLAUVOT. 

^ 23 juUlet 1701. 

* Le 29 décembre 1701. 



Digitized by 



Google 



ICABIiY 375 

Roi fait voir à M°*» de Maintenon tous les embellissements 
qu'il a fait faire cet hiver. » En novembre 4704, en avril 1708, 
en 4743, il est encore question de « nouveaux embellisse- 
ments ». On voit que la date de 4684, donnée comme celle de 
l'achèvement de Marly, n'est qu'une date de fantaisie. 
Louis XIV s'occupa toute sa vie d'embellir ce « palais de 
fées.» 



II 
DESCRIPTION 



Le château, dont on ne peut plus voir l'aspect que sur les 
tableaux de P.-D. Martin S était situé au milieu du parc, qui, 
comme à Versailles, était coupé en deux grands massifs par 
une suite de terrasses, de parterres et de bassins, composant 
tme grande partie centrale, longue de 4 800 mètres^ entre le haut 
delà Cascade et la Grosse-Cterbe, large d'environ 300 mètres, 
et formant le jardin. Cette partie centrale commençait à la C(U- 
eadeoM Rivière^ la plus belle pièce d'eau des jardins de Marly, 
et se prolongeait, sur un sol incliné, par le bassin appelé la 
DemirLune des Vents, Elle contenait le château, flanqué à droite 
et à gauche des qiiditTQ Salles-Vertes, au milieu desquelles 
étaient les quatre Bassins des Carpes, et où on l'on admirait 
rHippomène de Coustou et l'Atalante de Lepautre*; —un 
Orand-Parterre avec deux autres Salles- Vertes * et bassins ; 



* MvBée de Versailles. 741 et 702. — A ces peintares il faut ajouter lee 
belles aquarelles et les dessins conservés au Cabinet des Estampes et aux 
Archives nationales, dont la plus grande partie a été gravée par 
M. Guillaumot dans son livre sur Marlj. Ces aquarelles nous donnent un 
Marly encore vivant, avec sa couleur et sa magnificence. — Ajoutons le 
très-beau plan général de Marly conservé aux Archives nationales, et dont 
une excellente copie, faite par Loaisel de Trégoate, se trouve aux Arcbives 
de la Préfecture de Seine-et-Oise (A 106). 

* Ces deux belles statues sont aujourd'hui dans le Jardin des Tuileries. 

* Les Salkt-Vertti étaient aussi appelées les Appartemenit^VerU. L'été, 
les dames y travaillaient À l'ombre ; elles y faisaient medianoche ou s'y 
promenaient Jusqu'à trois et quatre heures du matin (DAnaB/LU, 1711, 
UJuin). 



Digitized by 



Google 



376 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

— la pièce d'eau des Quatrê-Oerbes ; — la principale pièce 
d*eau appelée le Qrand-Jei, bordée à droite et à gauche de 
six pavillons destinés aux invités ; — une autre pièce d*ean 
appelée les Nappes;— V Abreuvoir; — enfin, au-delà, une allée 
et un bassin circulaire nommé la Grosse-Gerbe. De distance 
en distance, des degrés pour racheter la pente du terrain. 

Le jardin occupait le petit vallon, dans lequel Louis XI? 
avait fait construire son prétendu ermitage. Il était dominé de 
tous côtés par des collines boisées, où Ton avait établi le 
parc. La partie de ces hauteurs boisées située derrière le châ- 
teau, au midi, s'appelait spécialement le Parc ; au levant, 
elles portaient le nom de Bosquet de Lucienne; au couchant, 
celui de Bosquet de Marly. La colline, située au nord-ouest, 
devant TAbreuvoir, avait été rasée afin d'ouvrir une vue au 
château, et on avait creusé le bassin de la Grosse-Gerbe sur 
son emplacement. 

La Cascade était la plus belle qu'il y eût. « G'étoit exacte- 
ment, dit Piganiol de la Force» une rivière qui, en tombant de 
fort haut sur 63 marches ou degrés de marbre, formoit des 
nappes d*eau d'une beauté que rien n'égaloit en ce genre. > 
Elle fut détruite en 4728 par le cardinal Fleury, qui ne vou- 
lut pas consacrer à sa restauration l'argent nécessaire. On la 
remplaça par un tapis de verdure. La DemirLune ou Piice des 
Vents était décorée du beau groupe de Goustou représentant 
la jonction des deux mers sous la figure de l'Océan et celle de 
la Méditerranée S et de deux groupes de Goyzevox représen- 
tant le triomphe de Neptune et celui d'Amphltrite. 

Le château était carré et avait 42 mètres de cha([ue côté*. 
Ses façades étaient d'une belle architecture, qui augmenta 
justement la réputation de Mansart. Elles étaient, ainsi que 
les façades des pavillons, décorées de sculptures et de pein- 
tures à fresque, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer 
les unes des autres sur les gravures. Ges peintures décora» 

^ Il est aujourd'hui au jardin des Tuileries. 

* Voir les gravures du chftteau par Blondel, Aveline, Bigaud et 
Guillaumot. — Avec ces vues d'enseinble, voir au Cabinet des Estampes 
de belles aquarelles représentant des balcons d'un goQt exoellent, décorés de 
doubles L, de soleils, de fleurs de lys d'or, etc., et peints en vert avec 
quelques parties dorées c^ et 14. M. Guillaumot a gravé presque tous œ» 
précieux dessins. 



Digitized by 



Google 



MARLY 377 

Uyes furent exécutées sur les dessins de Lebrun, par Rous- 
seau, et, après la révocation de Tédit de Nantes \ par son 
élève Meusnier *. Le Louvre possède les dessins que Lebrun 
avait faits pour les pavillons de Vénus, de Mercure, de Diane 
et de TAbondance*. En 1738, les peintures des façades de 
Marly furent réparées par Perrot ^. 

Les sculptures des façades du château étaient l'œuvre de 
Goustou, Jouvenet, Lespingola et Mazeline. 

A rintérieur, on trouvait, outre les appartements royaux, 
un grand salon octogone ^, richement décoré de sculptures de 
Hurtrelle, Van Glève, Goustou, et de tableaux de Delafosse, 
Jouvenet, Koël Goypel, Boulogne le jeune. Un splendide buf- 
fet en bois sculpté * décorait un des côtés. Le salon occu- 
pait toute la hauteur du château, avec un balcon intérieur 
au premier étage, d'où le Roi assistait ordinairement aux 
fêtes qu'il donnait. Autour du salon, se trouvaient, au rez- 
de-chaussée et au premier étage, quatre petits apparte- 
ments. 

Les quatre appartements principaux, à Torigine, étaient 
meublés de velours rouge pour le Roi, de velours vert pour 
Monseigneur, de velours bleu pour Monsieur, de velours au- 
rore pour Madame ^ Un dessin du Gabinet des Estampes* 
nous montre le lit du Roi avec son dais aux draperies rouges 
et ses panaches de plumes blanches. Le cabinet du Roi ren- 
fermait une armoire pleine de bijoux d'or, d'argenterie et de 
beaucoup de choses curieuses, qu'il faisait jouer aux dames 
de temps en temps, sans qu'il leur en coûtât rien, et qu'il 
faisait remplir à chaque voyage'. Les vestibules étaient 



* Rousseau était protestant et quitU la Pranoe. 

* D'Arobnyillb, III, Viu de Bouêseau et de MeuêfUêr, 

* N^* 1865-186S du Catalogue supplémentaire des dessins par M. de 
Tauâa. — Lee pavillons tenaient leur nom des peintures à fresque qui 
eouvraient les murs (Campan. I, 223). 

^ Compte* du Bâtiments y 1738. 

' M. Guillaumot en a donné la vue et la coupe d'après les dessins des 
Arclûves nationales. 

* Gravé dans GuillaumoTi page 19. — Ce buffet, vieux et cassé, exis- 
tait encore au saloo, en 1797 (Arehi^es de Seine-eP-Oite). 

' Dangbau, 1668, 18 février. 

* Gravé dans Guillaumot. 

' Danqbau. 1704, 6 Janvier. 



Digitized by 



Google 



378 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ornés de tableaux représentant les villes prises sous le règne 
de Louis XIV et 'peints par Van der Meulen et les deux 
Martin •. 

A gauche du château, en le regardant, se trouvaient la 
grille royale et la chapelle ' ; à droite, le pavillon des Sel* 
gneurs, en avant duquel était la célèbre Perspective de Rous- 
seau *. 

Les douze pavillons étaient carrés comme le château, mais 
beaucoup plus petits et moins richement décorés^. Us étaient 
reliés les uns aux autres par des berceaux de treillage qui se 
prolongeaient jusqu'au pied de la Cascade^ derrière le châ- 
teau. Les pavillons bordaient le Orand-Parterre, les Quatre- 
Gerbes et le Grand-Jet; ils en étaient séparés, à droite et à 
gauche, par trois allées parallèles : Vallée des Ifs^ du côté du 
Grand-Jet; Vallée des BotUes, au milieu ; Vallée des Portiques, 
du côté des pavillons '. 

Les Qmtre-Gerbes, le Grand-Jet et les Nappes étaient du 
plus bel effet. C'est à l'extrémité des Nappes qu'on plaça, en 
4702, les chevaux de Goyzevox, et ce fut à V Abreuvoir qu'on 
posa sous Louis XV ceux de Goustou. L'Abreuvoir, fort 
délabré, est la seule chose qui reste du Marly de Louis XFV. 

Le jardin de Marly avait 422 arpents (U4 hectares); le 
parc, 2708 arpents (925 hectares); la forêt ^, 4440 arpents (4518 
hectares^). On y trouvait 40 lieues (460 kilomètres) d'allées et 
de routes ; aussi Dangeau dit-il^ que « c'est présentement le 
plus beau lieu du monde pour courre le cerf. » Le Roi y avait 
fait placer en différents endroits de belles tables de marbre 
« pour y manger à l'ombre ' ». La Palatine donne du parc de 



' Une partie de ces tableaux se trouve aujourd'hui au Louvre et au musée 
de Versailles. 

* Voir GuiLLAuicoT, planche 5. 

* Elle fui achevée par Meusnier, lorsque Rousseau émigra après la révo- 
cation de l'édit de Nantes. La perspective, alors détériorée, fut détruite en 
1706. Voir (Guillaumot, p. 21). 

* Guillaumot, planches 6 et 7. 

^ Voir le plan de Marly, dans Touvrage de M. Guillaumot. 

* « Le Roi décida que la forôt de Grouy s'appelerait la fordt de llarlj. > 
(Danobau, 1687, 29 décembre.) 

^ Noie du Cabinet des Estampes (Marly). 
' 1688, 19 mars. 

* Dakgeau, 1699, 19 Juillet. 



Digitized by 



Google 



MARLY 379 

Marly une trop jolie esquisse pour ne pas la meltre sous les 
yeux de nos lecteurs : « L*on chasse ici dans le plus bel en- 
droit du monde, car le parc est un véritable jardin. Toutes 
les haies sont en fleur et parfument l'air; avec cela les rossi- 
gnols et les autres oiseaux chantent si bien qu'on se console 
parfaitement en ce lieu*. » Une autre fois elle dit : « Je ne 
crois pas que dans le monde entier il soit possible de trouver 
un plus beau jardin que celui d'ici*. » 

Nous avons décrit le jardin ; il nous reste à parler du parc, 
n se divisait en trois parties : les jardins hauts, ou parc pro- 
prement dit, le bosquet de Lucienne et le bosquet de Marly. 

Les jardins hauts étaient percés de plusieurs belles allées ; 
on y trouvait : un belvédère décoré de bronzes fondus par les 
Eeller, de l'Hercule qui tue l'hydre' et d'une Diane d'après 
Tantique ; — la Cascade y — la Ranuisse"" et le grand réservoir 
de la Ramasse. Au-delà du parc, il y avait encore le grand ré- 
servoir du Trou-d'Enfer ^, bordé d'une allée et d'un canal, sur 
lequel d'élégantes gondoles servaient aux promenades en été ; 
en hiver, les gondoles étaient remplacées par des traîneaux^. 

Le bosquet de Lucienne contenait la Cascade-Rustique^UivA^ 
en marbre blanc ^, — VAmphithéâtre, bosq^iet formé de gra- 
dins de gazon et renfermant une rotonde décorée de guir* 
landes de fleurs peintes par Blain de Fontenay, — les Bains 
d'Affrippins, ainsi nommés à cause d'une statue antique de 
cette impératrice, — la Salle des Muses^ ornée des stalues des 
Muses et d'Apollon. 

Le bosquet de Marly renfermait : la Salle des Collations^ — 
le Mail tournant, achevé en 4701, — la Fontaine de Diane, — 
le bosquet des Sénateurs, décoré d'un grand bassin et de quatre 

* Lettre de 1707, 22 mai, édit. Rolland. —Voir aussi une lettre de Diderot 
à M"« Voland de 1762. 

' Lettres traduites par Jaeglé, I, 301 ; 1702. 

* Voir ÀVOrangerie de Versailles, p. 245. 

^ Traîneau sur lequel on se fait ramasser, c'est-à-dire à Paide duquel on 
descend sur la neige le long des montagnes. On voit qu'il s'agit ici d'une 
sorte de montagnes russes. 

' Le Trou-d^Enfer était un lieu-dit auquel se trouvait une ferme royale 
qui existe encore. Le Roi y passait la revue des compagnies de cavalerie 
de sa Maison. 

■ Dahgbau, 1697, 20 mai; 1691, 7,8 et U février. 

^ Voir la planche 15 de Quillaumot. 



Digitized by 



Google 



380 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

figures antiques représentant des sénateurs, — la fflaeière et 
le Dame. 

Tous ces beaux jardins avaient été dessinés par Duruzé, 
que nous trouvons en 4704 contrôleur des Bâtiments du Roi à 
Saint-Germaln et à Marly*. 

Les aquarelles du Cabinet des Estampes et les gravures de 
M. Guillaumot faites d'après elles nous donnent encore une 
certaine idée de ces jardins. Avec elles nous pouvons refaire 
çà et là un coin du Marly d'autrefois ; on y retrouve quelques 
cascades avec leurs eaux; les cabinets aux grandes char- 
milles sont toujours en feuilles et forment encore de fraîches 
salles de verdure ; les bancs peints en vert semblent toujours 
attendre les promeneurs ; les arbres sont toujours taillés en 
forme de vases ou de boules, comme on les aimait alors. Ce 
n'est qu'après avoir vu les peintures, les dessins et les gra- 
vures qui nous représentent les merveilles de ces jardins, 
qu'il faut aller à Marly visiter ses ruines, où l'on retrouve la 
trace de ses bosquets, de ses bassins, de ses pavillons et da 
château ; c'est alors seulement que Ton peut apprécier l'im- 
mensité de la perte qu'a faite l'art français. 

Les bosquets, les fontaines» les allées, les parterres étaient 
couverts de vases, de statues modernes ou antiques, de 
bronzes des Keller, de tables de marbre. Ce monde de statues 
avait été créé par un monde de sculpteurs, en tôte desquels 
sont les deux Goustou, Coyzevox et Girardon. 

Que sont devenues toutes ces sculptures ? je n'ai pu le sa- 
voir que pour quelques-unes ; le reste a été brisé ou dis- 
persé. Nous retrouvons aujourd'hui : 

Au jardin des Tuileries : Les chevaux de Coyzevox, « ce miracle 
pour le travail du marbre », dit Mariette, Hippomène, Atalante, co- 
pie d'après l'antique exécutée par Lepautre, TOcéan et la Méditer- 
ranée ou la Seine et la Marne, un Laocoon de bronze, une Flore el 
one Hamadriade de Coyzevox ; — à Ventrée des Champs-Elysées : les 
chevaux de Coustou ; — au musée du Louvre : Hercule terrassant 
l'Hydre, Diane d'après l'antique, statues de bronze placées à la salle 
des bronzes ; — Adonis se reposant de la chasse par Nicolas Cous- 
tou, un berger et un petit satyre, par Coyzevox, un Faune jouant 

* D'Aroemvillb, Voyage pittoresque des environs de Paris, éd. 1788» 
p. 178. — Langb, Dictionnaire des architectes français. 



Digitized by 



Google 



MARLY 381 

delà flûte, par Coyzeyox, enlevés de Marly et placés au jardin des 
Tuileries pendant la Régence, sont aujourd'hui dans les salles de 
la sculpture moderne ; Atalante, statue antique, placée d'abord à 
Trianon, aujourd'hui au Louvre ; — dans les magasins du Louvre : 
TAir par Bertrand, Pomone par Barrois, Flore par Frémin, Diane 
par Flamen ; ces statues avaient été apportées de Marly à la Mal- 
maison, d'où elles sont revenues au Louvre ; — au Jardin des Plantes: 
deux eniànts jouant avec un bouc, une des plus charmantes œuvres 
de Sarrazin. 

Pour en finir avec les sculptures de Marly, il faut ajouter 
qu'en 1700, Zéphirin Adam, sculpteur, fit des bouquets de 
feuilles de marbre pour cacher les nudités des statues des 
jardins et bosquets de Marly ; il toucha 52 livres pour son 
travail*. 

Il y avait pour s'amuser dans le parc : une ramasse, iine 
escarpolette, un mail et une roulette. J*ai déjà parlé du pre- 
mier de ces jeux; je ne dirai rien du second, destiné à occu- 
per de jeunes princesses oisives. Le mail était très à la mode 
en 1698 ; Monseigneur, la duchesse de Bourgogne et les dames 
y jouaient volontiers. Le Roi faisait venir à Marly de grands 
joueurs pour divertir Monsieur, autre ennuyé personnage 
dont toutes les distractions n'étalent pas, au dire de sa 
femme, aussi honnêtes que celle de voir jouer les grands 
joueurs. Le Roi se plaisait aussi beaucoup à les voir. La 
roulette était un beau traîneau roulant sur des rails, comme 
nous dirions aujourd'hui, à l'aide de petites roues ou galets. 
La roulette était dans le haut du parc, peut-être sur l'empla- 
cement de la ramasse à laquelle elle avait succédé *. Dès l'an- 
née 4691 Dangeau parle de la roulette; Monseigneur y va, le 
44 septembre et le 4 novembre, avec la princesse de Gonty et 
Mademoiselle. Le Roi y mène la duchesse de Bourgogne le 
41 mai 1697; il Ty conduit souvent en 4699. En 4743 c'était le 
tour de l'électeur de Bavière et du prince de Transylvanie, 
Ragoczy, qui, après avoir soulevé son pays contre l'Empe- 
reur, s'était allié avec Louis XIY, avait été battu et s'était 
réfugié à la Cour de Versailles. 

Mais celui qui s'amusait le plus dans le parc de Marly, 

' Notitê kiiiorifue sur la wtanu/aciur$ dês Gobelius, 1861, p. 07. 
' Voir la gra?iire de la roulette dans Guillatthot, page 27. 



Digitized by 



Google 



382 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

c'était le Roi, qui plantait sans cesse de nouTeaux arbres, et 
les taillait ou faisait tailler sans trêve ni merci. Dangeau va 
nous donner le commentaire de Saint-Simon, sur cette pas- 
sion de faire du nouveau qu'avait Louis XIV. 

En 4689, Marly semblait achevé. Mais le 6 août 4689*, « le Roi 
fait changer quelque chose à ses allées nouvelles. » Le 47 août 
cle Roi fait changer beaucoup de choses aux plans. » Les 20 
etS3 du môme mois : « S. M. s'amuse à faire planter de nou- 
velles allées. »Le 4 6 septembre^ le Roi et Monseigneur plantent 
de nouvelles allées et font placer des statues. Le 31 septembre 
et le 4 «r octobre, ils s'amusent à tailler des arbres verts. En 
novembre et décembre, Dangeau mentionne neuf fois de 
nouvelles plantations*. En janvier 1690, on fait un nouveau 
parterre de gazon. Tous les hivers^ Dangeau répète que le Roi 
fait de « nouvelles plantations, » et trop souvent pour le citer 
chaque fois, le Roi faisant sans cesse accommoder quelque 
chose dans ses jardins. 

Les promenades sont continuelles, et les collations fré- 
quentes. En 4695, Louis XTV trouvait Marly « plus aimable 
que jamais»; il faisait faire \&a ApparUmetUs-Verts pour y 
être à l'ombre tout le jour ; la fontaine de Diane, où c les 
dames travailloient à leurs ouvrages », la Cascade*, qu'il 
montrait à Monsieur, sans doute pour lui prouver que sa cas- 
cade de Marly était plus belle que ceUe de Saint-Gloud. Ge 
sont sans cesse de nouvelles fontaines, « toujours d'un goût 
nouveau ». telle que la Casèade-Riutigue ^, qull montre à 
M°^« de Maintenon le 16 mai 1696. 

Sans le paraître, et en vivant très-retirée comme partout *, 
M»« de Maintenon était bien la reine de Marly ; on n*y venait 
que de son consentement. Elle s'y promenait quelquefois avec 
Louis XIV. 

* CettA date et toutes les autres sont oeUes de Dangeau. 

' En 1697 Louis XIV fait planter des arbres qui ont plus de Tîngt ans 
(Danobâu, 24 janvier). 

* DANeBAU, 1095, 29 octobre et 2 décembre. 
*' Dahobau, 1695, 2 décembre. 

* « A Marly, dit Saint-Simon (XlII, 31 ), elle s'étoit fait accommoder 

un petit appartement qui avoit une fenêtre dans la chapelle Gela s'ap- 

peloit U È$po8t et ce Repos était inaccessible, sans exception que de M""' la 
duchesse de Bourgogne. » 



Digitized by 



Google 



MAALT 388 

Ce qui étonnoit toujours, dit Saint-Simon, c'étoient les prome- 
nades qu^elle faisoit avec le Roi, par excès de complaisance, dans 
les jardins de Marly. Il auroit été cent fois plus librement avec la 
Reine, et avec moins de galanterie. G'étoit un respect le plus mar- 
qué, quoique au milieu de la Cour et en présence de tout ce qui s'y 
▼ouloit trouver des habitants de Marly. Le Roi s'y croyoit en parti- 
culier, parce qu'il étoit à Marly... Souvent le Roi marchoit à pied à 
côté de la chaise à porteurs de M™* de Main tenon. A tous 
momens il dtoit son chapeau et se baissoit pour lui parler, ou pour 
lui répondre si elle lui parloit, ce qu'elle faisoit bien moins souvent 
que lui, qui avoit toujours quelque chose à lui dire ou à lui faire 
remarquer. Comme elle craignoit l'air dans les temps même les 
plus beaux et les plus calmes, elle poussoit à chaque fois la glace 
de côté de trois doigts, et la refermoit incontinent. Posée à terre à 
considérer la fontaine nouvelle, c'étoit le môme manège. Souvent 
alors la Dauphine se venoit percher sur im des bfttons de devant, 
et se mettoit de la conversation, mais la glace de devant demeu- 
rant toujours fermée. A la fin de la promenade, le Roi conduisoit 
Id^^ de Maintenon jusqu'auprès du chftteau, prenoit congé d'elle et 
continuoit sa promenade. 

En 1696 on fit une nouvelle fontaine qu'on appela les Bains 
éTAffrippine^ d'une statue antique qui y fut placée ^ En môme 
temps on construisait de nouveaux bâtiments, afin de pou- 
voir recevoir plus de monde, et encore une nouvelle cascade •, 
qui prit le nom des Cfrandes-Nappes en 1699 *. 

En 4698 les séjours de Louis XIV à Marly deviennent plus 
longs; les travaux ne cessent pas ; on construit toujours des 
fontaines et le mail : « Le Roi veut que rien ne manque ici 
de tout ce qui i>eut divertir les courtisans. » 

A la fin de Tannée^ on commença V Abreuvoir, qui fut riche- 
ment décoré. On voit, d'après les dates, comment se dévelop- 
pent les travaux, toujours en avant et en descendant : après 
les Grandes-Nappes, l'Abreuvoir. Mais, arrivé ici, Louis XIV 
se trouve en présence d'une colline ; il la rase. « Le Roi va 
faire aplanir les hauteurs qui sont par de là l'Abreuvoir». » 



* Dakosau, 1606, 4 août.— La statue d*Agrippine» placée depuis sur le 
palier du grand escalier des Tuileries, a été détruite dans Tincendie du pa- 
lais en 1871. 

* Daitobau, 1606, 13 et 14 décembre. 
' Danobau, 1600, 16 mai. 

^ Dangxau, 1608, 21 et 26 noyembre. 
' Dahobau, 1600^ janvier. 



Digitized by 



Google 



384 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

Son régiment eut Tordre de venir à Marly pour exécuter ces 
travaux. 

Pendant que le régiment du Roi abat la colline, c le Roi 
change toutes les fontaines ^ », et ordonne de faire encore de 
nouvelles routes dans le parc. » Le 44 septembre 4701, 
Louis XIV y courre le daim. « Son parc est présentement 
si beau, et il y a tant de routes commodes, dit Dangeau, 
(ju'il est presque toujours à la queue des chiens dans sa ca- 
lèche. » Mais les commencements de la guerre de la succes- 
sion d'Espagne amenèrent un moment de relâche dans les 
travaux de Marly, qui furent suspendus ou très- ralentis 
en 4704. 

En 4702, ce sont les carpes qui occupent le grand Roi. « Le 
27 mai 4702, le Roi. M»* de Maintenon et la duchesse de Bour- 
gogne s*amusèrent longtemps à voir les belles carpes que 
M. le Premier et M. Ghamillart ont données au Roi. » Le 
8 juin, Monseigneur envoie à Marly de fort belles carpes prises 
dans un étang de Meudon *. 

Dès cette année les travaux et les transformations recom- 
mencent. La Palatine est absolument d*accord avec Saint- 
Simon : 

Ce matin, écrit-elle de Marly le 6 juillet, je suis aUée me pro- 
mener avec le Roi. On dirait que ce sont des fées qui travaillent 
ici, car là où j'avais laissé un grand étang, j'ai trouvé un bois on 
un bosquet ; là ou j'avais laissé une grande place et une escarpo- 
lette, j'ai trouvé un réservoir plein d'eau, dans lequel on jettera ce 
soir cent et quelques poissons de diverses espèces et trente grandes 
carpes admirablement belles. U y en a qui sont comme de l'or, 
d'autres comme de l'argent, d'autres d'un beau bleu incarnat, 
d'autres tachetées de jaune, blanc et noir, bleu et blanc, jaune d'or 
et blanc, blanc et jaune d'or avec des taches rouges ou des taches 
noires ; bref, il y en a de tant d'espèces que c'est vraiment mer- 
veilleux*. 

* Danqbau, 1700, 12 avril. 

^ Chamfort (Caraeièr$$ et OMcdoUs, p. 173) raconte une anecdote bien 
peu vraisembiable, mais trop connue pour ne pas la reproduire ici. « M'^'de 
Maintenon et M*"* de Caylus se promenaient autour de la pitee d'ean de 
Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait les carpes dont las 
mouvements étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient 
maigres. M^^* de Caylus le fit remarquer à M*"" de Maintenon qui répon- 
dit : < Biles sont comme moi, elles regrettent leur bourbe. • 

* Lettres nouvelles et incites, p. 243. 



Digitized by 



Google 



MABLY 385 

Le 2 août 4702, on pose devant le Roi le cheval ailé qui 
porte la Renommée, et le 8 août, le Mercure monté sur un 
cbeval ailé K En janvier 4703, les plantations recommencent. 
Le 25 de ce mois, Mansart reçoit Tordre de changer la DemU 
Lune des Vents^ parce que cet ouvrage était trop magni* 
fique pour un petit lieu comme Marly *. La collection des 
belles carpes s'augmente toujours, grâce aux dons de M. le 
Premier, du Chancelier et de M. le Prince ■. 

Blain de Fontenay avait peint les fleurs en plomb qui for- 
maient les bordures des bassins des carpes, et il était chargé 
de réparer ces peintures tous les ans *. 

Mais le Roi vint bientôt troubler le calme dont jouissaient 
ses carpes dans ce beau séjour ; il fit pécher 'la grande pièce 
d*eau le 5 janvier 4706, et d'autres pièces d'eau les 12 et 
43 octobre 4708. Cette dernière fois, « il ne fut pas content. » 

Le 45 septembre 1705, Louis XIV, après une promenade, 
déclara encore une fois qu'il trouvait ses jardins, si beaux et 
en si bon état, qu'il n'y avait plus rien à y faire. Cependant, 
dès le 24 mai 4706, il recommence les plantations et les con- 
tinue en novembre 4706, en octobre 4708, en 4709 et en 1740. 
En 4744, « il fait toujours quelques petits changements pour 
s'amuser'. > En novembre 4742, il fait encore beaucoup 
planter. Le 5 avril 4714, il double le parc en prenant 40,000 
toises sur la forêt, et le 3 novembre il célèbre, pour la der- 
nière fois, la Saint-Hubert, dans son parc agrandi. 



III 
HISTOIRE 

A peine achevé en 1684, Marly devint un théâtre de fêtes et 

*■ Ces deux belles sculptures de Coyzeyox furent placées au pont tour- 
nant des Tuileries, pendant la Régence. 

* Dângbau. — Voir aussi au l®"" février. 

' Danobau, 1703, 5 avril» 10 mai, 27 juin, 31 décembre. 
^ GuxLLAUicoT, page 8. 

* Dângbau, 20 juin. 

T. n. 25 



Digitized by 



Google 



386 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

de plaisirs, d'autant plus agréables qu'on y était plus à 
Taise qu'à Versailles. 

La Palatine est indignée du sans-gène qui règne à Marly. 
a On ne sait plus du tout qui on est : quand le Roi se pro- 
mène, tout le monde se couvre ; la duchesse de Bourgogne 
va-t-elle se promener, eh bien, elle donne le bras à une dame, 
et les autres marchent à côté. On ne voit donc plu s qui eUeest. 
Ici, au salon et à Trianon, dans la galerie, tous les hommes 
sont assis devant M. le Dauphin et M<°» la duchesse de Bour- 
gogne ; quelques-uns même sont étendus tout de leur long 
sur les canapés. Jusqu'aux frotteurs, qui jouent aux dames 
dans cette galerie. J'ai grand'peine à m'habituer à cette con- 
fusion ; on ne se fait pas d'idée comme tout est présentement, 
cela ne ressemble plus du tout à une Cour *. » 

Etre invité aux voyages de Marly fut bientôt le but de 
l'ambition de tous les courtisans. Il fallait le demander au 
Roi selon la formule consacrée : « Marly, Sire », et les heu- 
reux apprenaient leur bonheur quand le Roi montrait, à son 
souper, la veille du voyage, la liste des invités. 

Les premières fêtes furent données le 23 juillet et le 3 sep- 
tembre 4684. A celle du 24 août 4685, on joua, avant souper, 
le Sicilien de Molière, qui restait toujours l'auteur favori de 
Louis XIV. Après le souper, qui fût magnifique, il y eut un 
bal, où la duchesse de Bourbon, la princesse de Gonty et la 
duchesse de Roquelaure dansèrent avec les bons danseurs et 
les bonnes danseuses de l'Opéra. Une nouvelle fête eut lieu 
le 6 janvier 4686. 

Les séjours étaient alors peu fréquents et courts, deux fols 
par mois et trois jours ordinairement. Loteries oubianques *, 
musique, comédie, promenades, chasses, soupers où. le Roi 
mangeait avec quarante dames, bals, danses, petits jeux, 
étaient les plaisirs ordinaires, comme à Versailles, mais avec 
moins de monde et moins d'étiquette. 

C'est dans l'un de ces premiers séjours, le 23 septembre 
4686, que U^^ de Montespan, qpii ne pouvait supporter c sa 

' Traduction Jaeglé, I, 340. 

* Les dames y gagnaient : bijoux, bracelets et colliers de perles, cou- 
lants et croix de diamant, srgènterie, pierreries, étoffes magnifiques, ru- 
bans, cornettes, etc. 



Digitized by 



Google 



MARLY 387 

décadence », et qui ne se gênait pas pour faire sentir « ses 
humeurs altiôres » à Louis XIV, dit au Roi, l'après-dinée, 
a qu'elle avoit une grâce à lui demander durant le séjour de 
Marly, qui étoit de lui laisser le soin d'entretenir les gens du 
second carrosse et de divertir l'antichambre ^ » 

Dès 1687, les séjours deviennent plus fréquents, et Ton com- 
mence à jouer un jeu énorme. Marly va bientôt compléter la 
ruine de la haute noblesse, si bien commencée à Versailles, 
et achever de mettre tout ce monde de courtisans à la merci 
du Roi pour en obtenir de Targent. 

Louis XIV faisait venir Racine à Marly. « Vous ne sauriez 
croire, écrit le poète à Boileau *, combien cette maison est 
agréable ; la Cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Ver- 
sailles. Il y a peu de gens, et le Roi nomme tous ceux qui Vy 
doivent suivre. Ainsi tous ceux qui y sont, se trouvant fort 
honorés d'y être, y sont aussi de fort bonne humeur. Le Roi 
même y est fort libre et fort caressant. On diroit qu'à Ver- 
sailles il est tout entier aux affaires, et qu'à Marly il est tout 
à lui et à son plaisir *. » 

Le 4 septembre 4689, il y eut une loterie, et on joua, dans le 
salon, la comédie-ballet du Bourgeois gentilhomme^ à laquelle 
le Roi assista placé sur le balcon d'en haut. M°^^ de Montes- 
pan était venue à la comédie, mais elle s'en retourna souper 
à Versailles, comme elle le faisait ordinairement. Le 29 no- 
vembre 1690, une autre ancienne maîtresse de Louis XIV, 
M>°« de Soubise, fut invitée à Marly. Elle était encore plus 
habile que jolie, et sut rester en fort bons termes avec M"^<» de 
Maintenon en n'ayant jamais de particuliers ni de privances 
avec le Roi ; elle sut aussi tirer de lui, qui n'avait rien à lui 
refuser, tout ce dont son mari, <c qui n'avoit jamais voulu 
s^apercevoir de rien », et sa famille avaient besoin pour s'en- 
richir. Aussi « il parvint de la sorte, de né gentilhomme avec 
4O00 livres de rentes, à mourir prince avec 400,000 francs ^. » 

Le 49 mars 4695, on joua la Judith de Boyer, qui était alors 
dans sa nouveauté et venait d'obtenir un grand succès. Le 

* Danobau et Addition de Saint-Simon. 

^ Le 24 août 16S7. 

' On retrouve Racine à Marly le 28 septembre 1689. 

^ Saint-Sixon^ Addition à Dangeau, III, 255. 



Digitized by 



Google 



388 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

30 novembre de la même année, le duc de Saint-Simon était 
invité pour la première fois à Marly. Nous y voyons Vau- 
l>an le \^ mars 1696, grande récompense à un homme illus- 
tre. La duchesse de Bourgogne y vient le ^ novembre 4696. 

Si quelques-uns s^amusent à de petits bals de contredan- 
ses, dans lesquels le Roi prend grand plaisir à voir danser 
ses filles, M""* de Chartres et M"»» la Duchesse*, d'autres 
jouent gros jeu. Monseigneur perd tant d'argent, que le Roi 
est obligé de payer pour lui *. La fureur du jeu devient de 
plus en plus grande : « On joue ici plus gros jeu et plus 
longtemps que jamais», écrit Dangeau le 9 janvier 1698. En 
même temps, les loteries, les bals et les mascarades se suc- 
cèdent dans le grand salon de Marly. Les 4, 5 et 19 février 
4699*, les mascarades furent nombreuses, et le Roi y prit 
beaucoup de plaisir. Il avait fait apporter à Marly beaucoup 
d*habits de masque, et on n'en refusait pas à tous ceux qui 
voulaient se masquer. Je ne puis que choisir au milieu du 
grand nombre de fêtes qui se reproduisent sans cesse : je 
dirai seulement qu'en 4699 *, le duc et la duchesse de Bour- 
gogne jouèrent une petite comédie en prose ; le duc d'Ayea 
et quelques dames du palais étaient les autres acteurs. 

Le carnaval de 4700 fut très-gai à Versailles et à Marly. 
Les bals se succédaient sans relâche ; quand la duchesse de 
Bourgogne était épuisée d'avoir dansé et veillé, elle gardait 
le lit, et recommençait aussitôt que ses forces étaient reve- 
nues. Les 24 et 22 janvier, 4, 5 et 48 février, il y eut bal en 
masques. Le 4 février, il y eut une entrée d'Espagnoles et 
d'Espagnols où figurait la duchesse de Bourgogne, ravis- 
sante dans son costume. Le 5, la mascarade fut fort galante; 
« elle représentoit plusieurs faits de Don Quichotte de la 
Manche, le combat du chevalier des Miroirs, la princesse Do- 
loride et les frayeurs de Sancho au sujet de Técuyer au 
grand nez^. » Le 48, le bal commença à huit heures et débuta 
par une mascarade imaginée par le duc de Chartres. 

' Dangeau, 25 et 26 janvier 1696. 

* Danoeau, 1697, 9 mars. 

^ Voiries Lettrés de laPalatine^ traduction Jaeglé, I, 217. 

* Le 18 décembre. 

■' Mercure Galant, 1700, février, p. 167. 



Digitized by 



Google 



MÂRLY 389 

Bile représentoit le Grand Seigneur dans sa ménagerie. Il étoit 
porté par des esclaves sur un palanquin, et précédé par un grand 
nombre d'animaux au naturel, comme des autruches, des demoi- 
selles de Numidie, des singes, des ours, des perroquets et des pa> 
piUons. A leur suite marcholent des officiers, des esclaves du 
sérail et des sultanes, qui tous ensemble avec les animaux dansè- 
rent une entrée plaisante et nouvelle. M. le marquis d*Antin étoit 
le Grand Seigneur, et les offlciers du sérail, M<^ le duc de Bour- 
gogne, M. le duc de Chartres, M. le comte de Brionne, M. le 
Grand Prieur, M. le prince Camille, M. le marquis de la Yallière et 
quelques autres. Les sultanes étoient M"^^ la princesse de Conty et 
^mos cl*Spinoy, de Yillequier et de Chfttillon. Les habits étoient 
propres et on les avoit faits exprès. Ceux des animaux étoient faits 
d'après nature. Les singes, qui étoient de vrais sauteurs, firent 
merveilles *. 

Il fallait bien varier les divertissements. Aussi la musique 
devint-elle à la mode dès Tannée 4 700. Le A^' mai, les mu- 
siciens du Roi chantent chez M°*® de Maintenon la musique 
d'Bsther. Le 3 mai, toujours chez M"'* de Maintenon, c*est 
la princesse de Conty qui chante un motet composé par le 
duc de Chartres. 

Au milieu de ces plaisirs, le Roi gouvernait à Marly comme 
à Versailles, et travaillait presque tous les jours avec ses 
ministres. Le 24 mai 4700, il annonçait à Monsieur la con- 
clusion du traité de partage de la monarchie espagnole entre 
la France, TAngleterre et la Hollande. Un an après, le 9 juin 
1701, le Roi quittait Marly, vers deux heures du matin, pour 
aller voir son firère qui se mourait d'apoplexie à Saint-Gloud. 
Il revint à Marly quand il n*y eut plus d'espoir, après avoir 
donné Tordre à Fagon de ne revenir qu'après la mort de 
Monsieur. Fagon arriva à une heure. « Dès que le Roi le vit 
entrer chez M^^^ de Maintenon où il étoit, il lui dit : « Eh bien, 
M. Fagon^ mon frère est mort? — Oui, sire; nul remède n'a 
pu agir. » Le Roi, fondant en larmes et ne pouvant cacher sa 
douleur, ne laissa pas de se mettre à table à son ordinaire en 
public et se contraignit, quoiqu'on le pressât fort de demeurer 
en repos et de manger im morceau chez W^^ de Maintenon en 
particulier. Le dîner fut court et triste. Après dîner, il se 
renferma chez elle avec M°^« la duchesse de Bourgogne et ses 

* Mercure QalatUy février, p. S22. 



Digitized by 



Google 



390 LE CHATEAU BE VERSAILLES 

dames, et il lui échappa plusieurs fois de dire : « Je ne sau- 
rois m^accoutumer à songer que je ne verrai plus mon 
frère*. » Louis XIV joua son rôle jusqu'au bout; dès le lende- 
main il voulut que la Cour de Marly reprit son train de vie or- 
dinaire. Le duc et la duchesse de Bourgogne recommencèrent 
à jouer, et Monseigneur à courre le loup. 

Ce fut à Marly, le 45 mars 1702, que Louis XIV signa les 
contrats de mariage du duc de Richelieu, âgé de soixante et 
dix ans, et de son fils, le duc de Fronsac, âgé de sept ans, 
qui devait être le trop célèbre maréchal de Richelieu. 

A cette époque, les séjours s'allongent; dès 1702 ils sont de 
quinze jours, et deviendront plus longs encore. La chasse, la 
promenade, les plantations, les embellissements, les bals, le 
jeu, les blanques, la musique donnent à chacun le plaisir 
qu'il préfère. La guerre semble ne toucher personne. Le 4 5 fé- 
vrier 4703, la duchesse de Bourgogne se faisait admirer au 
bal par son air et par sa danse'. Le 47, M^^^' de Gharolais, âgée 
de dix ans, dansa fort bien ; le Roi lui fit beaucoup d*amitiés, 
et M°»° de Maintenon parut un moment au bal pour la voir 
danser. Le 20, il y eut bal où Ton ne put entrer qu'en habits 
de masque ; le Roi lui-même dut mettre une robe de chambre 
de gaze sur son habit. 

Le 7 juillet de cette année, Louis XIV fit placer dans les 
deux sixièmes pavillons, les deux globes du P. Goronelli, que 
le cardinal d*Estrées lui avait donnés, et quelques jours après, 
il en fit admirer les ornements à W^^ de Maintenon et à la 
duchesse de Bourgogne*. En 1704, le 6 août, cette princesse 
qui venait de donner le jour au duc de Bretagne vint à 
Marly ; le Roi avait préparé une fôte splendide en son hon- 
neur ; mais le mauvais temps gâta tout. Il put toutefois lui 
faire les plus riches présents : deux cabarets, Tun d'or, l'autre 
d'argent, merveilleusement travaillés, le portrait de la du- 
chesse tenant son jeune fils sur ses genoux, pièces d'étoffes 
de Perse, de Chine et de France, cave à essences, robes de 
chambre toutes faites, tabliers, éventails, parasols, rouet de la 

' Danobau, 1701, 9 juin. 
' Ifereure Galant ^ février, p. 278. 

' Les globes furent enlevés de Marly le 19 novembre 1712. Ils sont au- 
jourd'hui à la Bibliothèque nationale. 



Digitized by 



Google 



MARLY 391 

Chine et ballots de soie, parce que la princesse aimait à filer. 
Le 4t, les illuminations et le feu d'artifice qui avaient manqué 
le 69 recommencèrent, et cette fois réussirent à souhait, au 
milieu d'une musique bruyante exécutée par les tambours, 
les hautbois, les trompettes et les timbales ; la cascade bor- 
dée de feux produisait un admirable efiet. « On avoit laissé 
entrer dans les jardins une infinité de gens venus de Paris et 
qui n*embarrassoient point pour la vue. » 

A lire Dangeau, quand commencent les désastres de la 
f;iierre de la succession d'Espagne, on croirait vraiment que 
les calamités qui accablent la France ne touchent personne. 
Gomme la vie ordinaire de la Cour et du Roi se continue tou- 
jours, et que notre chroniqueur s'abstient de toute réflexion, 
si on n'y faisait attention, on risquerait de croire que tout le 
monde de Marly manque absolument de cœur et n'aime que 
le plaisir. La Palatine nous donne la note vraie. Elle écrit de 
Marly le 46 mai 4706 : < Quoique à dîner nous soyons ici 
quatorze ou seize personnes à table, tout est plus calme que 
dans un réfectoire de religieuses : chacun se tient à part soi 
et ne dit pas un mot, et personne ne songe à rire. » Le 
Boi n'assiste qu'aux commencements des divertissements, 
concerts ou bals, et va ensuite travailler avec ses ministres 
jusqu'au souper, qui est toujours à dix heures. S'il chasse 
tous les jours, c'est que cet exercice est nécessaire à sa 
santés 

Le bal du 23 janvier 4705 eut une assez grande importance 
politique. La princesse des Ursins, disgraciée un an aupa- 
ravant par Louis XIV, y figurait en triomphe. En avril 4704, 
Louis XIV mécontent de sa conduite auprès de Philippe V, 
exilait à Rome la princesse ; mais le Roi avait compté sans 
M>°* de Maintenon, sans la duchesse de Bourgogne et sa sœur 
la reine d'Espagne, toutes les trois, la première surtout, fort 
dévouées à W^^ des Ursins, et sans la princesse elle-même. 
Ces dames disposèrent leurs batteries avec art, gagnèrent du 
temps, laissèrent le mécontentement du Roi s'amortir, ne 
cherchèrent pas à lutter contre lui, et arrivèrent avec le temps 
à lui faire faire ce qu'elles voulaient, en lui laissant croire 

* Muture égalant, 1705, janvier, p. 3W. 



Digitized by 



Google 



392 LE CHÂTEAU DE VERSAILLES 

que c'était sa volonté. Arrivée à Bayonne, M"^« des Ursins, 
au lieu de partir pour Rome, demanda la permission d'aller à 
Orléans ; le Roi répondit par un ordre formel de se rendre à 
Rome ; elle partit, mais s'arrêta à Toulouse d*où elle ne bou- 
gea plus« et obtint enfin, le 47 novembre, la permission de 
venir à Versailles. M°^» de Maintenon avait réussi. M"^* des 
Ursins ne se pressa pas et n'arriva à Paris que le 4 janvier 
4705 ; le 44, elle eut une audience du Roi, qui Técouta pen- 
dant deux heures et demie ; le 4 9, elle eut audience de M°» de 
Maintenon; le 43, elle fut encore reçue par le Roi, et après 
par M»® de Maintenon. Sa justification fut complète; c le Roi 
étoit content d'elle ». Le 15» elle est reçue par la duchesse de 
Bourgogne ; le S3, elle est à Marly. Elle y fait la plus grande 
figure au bal, au milieu des familles royales de France et 
d'Angleterre, qu'on a invitées pour que la fête fût plus bril- 
lante, et fait caresser à tout le monde, même à Louis XIV, 
son épagneul qu'elle avait amené avec elle. 

Rien de pareil, dit Saint-Simon, à l'air de triomphe que prit 
M"** des Ursins, à l'empressement servile de tout ce qu'il j avoit 
de plus considérable auprès d'elle, à ratteniion du Roi de la dis- 
tinguer et de lui faire les honneurs de tout, comme à un diminutif 
de reine d'Angleterre, et dans sa primeur d'arrivée, et à la nujes- 
tueuse façon dont le tout étoit reçu avec une proportion de grftce et 
de politesse dès lors efifacée et qui faisoit souvenir des plus anciCDs 
temps de la Reine-Mère. Le Roi étoit admirable à donner du prix à 
tout et à faire valoir ce qui, de soi, n'avoit de prix d'aucune sorte. 
W^9 de Maintenon et M°^ la duchesse de Bourgogne n'étoient occd- 
pées que de M°^® des Ursins, qm signala plus le prodigieux vol 
qu'elle prenoit par un petit chien sous son bras que par aucune 
autre distinction publique. Personne ne revenoit d'étonnement d*une 
familiarité que M'^* la duchesse de Bourgogne môme n'eût osé se 
donner, tant les bagatelles firappent quand elles sont hors de tout 
exemple. Le Roi, sur la fin d'un de ses bals, caressa le petit épa- 
gneul, et ce fut un autre degré d'admiration pour les spectateurs. 
Depuis cela, on ne vit plus guère M"^* des Ursins au château de 
Marly sans ce petit chien sous le bras^ qui devint la dernière 
marque de favetir et de distinction pour elle. 

Après le bal, M°^« des Ursins soupa à la table du Roi. Con- 
tinuant son triomphe, elle fit rappeler le duc de Gramont, 
ambassadeur de France à Madrid (24 mars) et le fit rempla- 
cer par M. Amelot, qui était à sa dévotion. Elle revint à 



Digitized by 



Google 



MÂBLY 393 

Marly le U avril, prit congé du Roi le 45 juin, après en avoir 
obtenu 12,000 écus pour les frais de son voyage, 20,000 livres 
de pension, et revint toute-puissante en Bspagne. 

Il sembla un moment, en 4705, que Trianon allait rempla- 
cer Marly dans la faveur de Louis XIY; mais, en 4707, Marly 
avait repris son empire. « Le Roi, dit Dangeau^ préfère Marly 
à Trianon ; il y a plus d*air dans les jardins. > 

Le 4 S février 4706, le duc de Vendôme vint à Marly ; il y 
avait quatre ans qu'il était à Tarmée d'Italie et avait été par- 
tout victorieux. Les succès de Vendôme consolaient des dé- 
faites subies en Allemagne et aux Pays-Bas. On fit à Theu- 
reux général le plus grand accueil, c Jamais triomphe, selon 
Saint-Simon, n'approcha de tous ceux de M. de Vendôme en 
ce voyage. » 

M. de Vendôme arriva ici sur les sept heures. Dès qu'on sut 
qa*il arrivoit, tous les domestiques et les porteurs de chaises aUë- 
lent l'attendre sur son chemin, et dès qu*il fut entré dans sa cham- 
bre, tous les courtisans, à commencer par les princes du sang, 
allèrent le voir ; il ne resta que les dames dans le salon. Après 
q[a'il fût habillé, il vint au salon. Monseigneur fit cesser la musique 
q[aelque temps pour l'embrasser ; ensuite le Roi, qui travailloit 
avec M. Chamillart chez M''* de Maintenon l'envoya quérir, le 
vint recevoir dans le cabinet, et lui dit : <( Je viens vous embrasser 
dans le même lieu où je vous dis adieu il y a quatre ana. » Ensuite 
il demeura quelque temps avec le Roi et M. de Chamillart ; et 
jamais personne n'a été si bien reçu à la Cour *. 

Le 43, pendant le bai, Louis XIV travailla avec M. de Ven- 
dôme. Avant de quitter le salon^ il avait ordonné de danser 
à la duchesse de Duras, qui en faisait difficulté étant en deuil 
de la mort de son père, c Perte de parens, dit Saint-Simon, 
ni d^amis, ni aucime bienséance ne dispensoient de quoi que 
ce f&t à la Cour, et le Roi prenoit ces choses de façon que la 
mort dans le cœur et au scandale public, il falloit être non 
seulement des fêtes et des bals, mais aller même aux comé- 
dies. » La Cour, telle que Louis XIV Ta constituée, est un 
théâtre ; chacun doit y jouer son rôle quand même ; il n*y a 
jamais relâche, et le Roi en donna Texemple lui-même à la 

* 1707. 5 Juillet. 

* Dahobau, XI, 32. 



Digitized by 



Google 



394 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

mort de Monsieur. Mais Vendôme, auquel il faut revenir, 
était reparti pour ritalie ; il justifia la grande réception qu'on 
lui avait faite en gagnant le 49 avril la bataille de Calcina to. 

Le tS mai 4707, la nouvelle de la mort de M°><» de Montespan 
arriva à Marly. « Le Roi, dit Saint-Simon', ne nomma jamais 
son nom, et ne montra pas la moindre sensibilité à sa perte, 
qui toute faite qu'elle étoit à son égard, ne laissa pas d*ètre 
une délivrance pour M""« de Maintenon. Les enfants du Roi 
ne reçurent aucun compliment en forme, et ne reçurent pas 
une petite mortification de n'oser porter aucune marque de 
deuil. » Quant au duc d'Antin, fils de M. et M°^® de Montes- 
pan, il sentit que la mort de sa mère ouvrait pour lui Tère 
de la faveur, et dit cyniquement : a Me voilà dégelé*. i> 

Le 6 mai 4708, Louis XIV écrasé sous le poids des revers, 
promenait le célèbre banquier Samuel Bernard dans ses jar- 
dins de Marly. Les finances étaient épuisées ; le ministre 
Desmarets ne savait plus oii trouver de Targent. Il fallut 
pour en avoir que le Roi se résignât à flatter la vanité d'un 
traitant, du plus ricbe de tous il est vrai, pour le décider à 
lui prêter de l'argent. 

Le Roi, sur les cinq heures, dit Saint-Simon, qui assistait à la 
promenade, sortit à pied et passa devant tous les pavillons du oôtô 
de Marly. Bergheyck * sortit de celui de Ghamillart pour se mettre 
à sa suite. Au pavillon suivant, le Roi s*arrêta. C'étoit celui de 
Desmarets, qui se présenta avec le fameux banquier Samuel Ber^ 
nard, qu'il avoit mandé pour dîner et travailler avec lui. C'étoit le 
plus riche de TEurope, et qui faisoit le plus gros et le plus assuré 
commerce d'argent. Il sentoit ses forces, il y vouloit des ménage- 
mens propcrtionnés, et les contrôleurs généraux, qui avoient bira 
plus souvent affaire de lui qu'il n 'avoit d'eux, le traitoient avec des 
égards et des distinctions fort grandes. Le Roi dit à Desmarets 
qu'il étoit bien aise de le voir avec M. Bernard, puis, tout de suite, 
dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu 
Marly ; venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à 
Desmarets. » Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le Roi ne 
parla qu'à Bergheyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les 
menant partout et leur montrant tout également avec les grftces 

* Addition au journal d$ Dan^eau, XI, 382. 
' Jdem, p. 473. 

* Le comte de Bergheyck, chargé des affaires d'Espagne dans les Pays- 
Bas. 



Digitized by 



Google 



BiARLY 395 

qu'il sayoit si bien employer quand il ayoit dessein de combler. 
J*admirois, et je n*étois pas le seul, cette espèce de prostitution du 
Roi, si avare de ses paroles, à un homme de Tespèce de Bernard. 
Je ne tas pas longtemps sans en apprendre la| cause, et j'admirai 
alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits. 

Cinq jours après, le 44 mai, Mansart mourait à Marly, d'une 
indigestion de primeurs. 

Le 2 mal 4709, M. de Torcy, ministre des Affaires étran- 
gères, partait de Marly pour aller à la Haye négocier avec les 
Triumvirs, et revenait le 4«' juin sans avoir réussi. En 4710, 
la misère générale était telle, que le Roi se vit réduit à ré- 
former toutes ses dépenses. A Marly, il dina au petit couvert, 
c'est-à-dire seul; il soupa avec douze personnes seulement^ 
dont deux dames invitées; il ne nourrit plus les autres qui 
durent Tètre par les princesses qui les amenaient. Le duc 
d*Antin, successeur de Mansart, fut chargé de faire aux cui- 
sines ce qui était rendu nécessaire par ce changement*. 

Marly était triste. Le 45 janvier 1744, il fut im peu égayé 
par le jeune duc de Fronsac qui allait se marier dans quel- 
ques jours. Tout le monde admirait son esprit, et il fut très 
à la mode pendant ce voyage, nous dit Dangeau. «c II a été 
trouvé fort joli », écrit la marquise d'Uxelles. C'était le xvin« 
siècle qui apparaissait et séduisait aussitôt la vieille Cour. 

Monseigneur étant mort à Meudon le 1 4 avril 474 4 , LouisXIY, 
accablé de douleur, se retira à Marly et y resta jusqu'au 
44 juillet. Le duc et la duchesse de Bourgogne devenus Dau- 
phin et Dauphine, le duc et la duchesse de Berry durent leur 
présenter le service, c'est-à-dire leur donner la chemise. Ne 
jugeons pas trop légèrement ces questions d'étiquette, futiles 
en apparence seulement. C'est en brisant l'amour-propre et 
la vanité des princes du sang qu'on les avait amenés à obéir 
à leurs aînés, qu'on avait fait cesser les révoltes d'autrefois 
et q[u'on maintenait les rangs. La chemise fît événement en 
1741. 

M. le duc de Berry, dit Saint-Simon, se porta avec amitié et de 
la meilleure grâce du monde à présenter le service à M. le Itauphin, 
qui l'embrassa et le reçut de lui avec peine et tendresse ; M"^* la 

* Daivosau, 1710, 9 et 15 mai. 



Digitized by 



Google — 



396 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

duchesse de Berry, qui devoit son mariage à M™* la Daupbine, 
dififéra tant qu'elle put à le lui présenter, et ne le fit que lorsqu*îl 
lui fut impossible de reculer davantage. M"^® la Dauphine n*en fit 
jamais semblant, et le reçut avec toutes les grftces qui étoient en 
elle. 

Le jeu, pendant ces années sombres, avait cessé à Marly. 
Toutefois la duchesse de Bourgogne qui s'ennuyait, se mit à 
jouer à Foie. 

En avril 4714 S Tempereur d'Allemagne mourut sans autre 
héritier que son frère Tarchiduc Charles, auquel les coali- 
sés avaient voulu jusqu'alors donner la couronne d'Espagne. 
Mais ce n'était pas le jeu de l'Angleterre de reconstituer la 
monarchie de Charles-Quint; aussi se sépara-t-elle bien- 
tôt des autres coalisés. Il n'y avait que le Hollandais Hein- 
slus et le général anglais Marlborough, qui s'obstinassent à 
vouloir écraser la France au bénéfice de l'Autriche. Aussi la 
marquise d'Uxelles écrivait-elle le 1«' mai : « La nouvelle de 
la mort de l'Empereur se confirme; de savoir ce qu'elle pro- 
duira, c'est ce qui ne se peut, mais tout le monde dit que 
c'est le miracle qu'on a toujours observé arriver en faveur de 
la monarchie française », observation juste et qui est tou- 
jours vraie. 

Le salut était arrivé ; les désastres allaient finir, et la guerre 
bientôt. La satisfaction que cette situation meilleure avait 
produite à la Cour ne dura pas longtemps. Une épidémie de 
rougeole et Tlgnorance par trop coupable des médecins ame- 
nèrent la mort de la duchesse de Bourgogne, à Versailles, le 
42 février 1742, celle du duc de Bourgogne, à Marly, six jours 
après, le 48 février, celle de leur fils aine, le duc de Bretagne, 
à Versailles, le 8 mars. Leur second fils, Louis XV, n'échappa 
à cette tuerie que grâce au bon sens et à l'énergie de la du- 
chesse de Ventadour, qui l'enleva aux médecins et le soigna 
sans eux. Trois Dauphins étaient morts en une année. Le 
quatrième Dauphin était un enfant de deux ans. 

Dans ces douloureux moments, le vieux maréchal de Ville- 
roy, disgracié depuis sa défaite de RamiUies, revint à Marly 
le 48 février. Le Roi avait toujours eu pour lui une amitié 

*■ La nouYelle arriva à Marly le 29. 



Digitized by 



Google 



MâRLT 397 

sincère. Ghamillart, disgracié un moment, était aussi revenu 
à Marly. Ces deux hommes et M"« de Maintenon consolèrent 
Louis XIV, et sa forte constitution lui permit de conserver 
assez d'énergie pour résister aux malheurs qui' le frappaient 
comme père et comme roi. Il était cependant fort accablé et 
ne conservait sa santé qu'à Taide de la promenade. Il conti- 
nuait à travailler avec ses ministres : « Rien ne le détourne de 
son application aux affaires », dit Dangeau*. 

Le 46 avril, le Roi donna audience au maréchal de Yillars, 
qu'il envoyait commander Tannée de Flandre. Villars nous a 
raconté dans ses mémoires cette entrevue : 

La première fois que j*ai eu Vhonneur de voir le Roi à Marly, 
après ces fdcheux événemens, la fermeté du monarque ûi place à 
la sensibilité de Thomme : il laissa échapper des larmes et me dit, 
d'un ton pénétré qui m'attendrit : « Vons voyez mon état, monsieur 
le Maréchal, il y a peu d'exemples de ce qui m' arrive, et que l'on 
perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-beUe-fille et 
leur fils, tous de très-grande espérance, et très-tendrement aimés. 
Dieu me punit : je l'ai bien mérité : j'en souffrirai moins dans 
Tautre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs 
domestiques, et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux du 
royaume. La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque 
je vous remets les forces et le salut de VÉtat. Je connois votre zèle et 
la valeur de mes troupes : mais enfin la fortune peut vous être con- 
traire. S'il arrivoit ce malheur à l'armée que vous commandez, 
quel seroit votre sentiment sur le parti que j'aurois à prendre pour 
ma personne ? » 

A une question aussi grave et aussi importante, je demeurai 
quelques momens dans le silence ; sur quoi le Roi reprit la parole 
et dit : « Je ne suis pas étonné que vous ne répondiez pas bien 
promptement ; mais en attendant que vous me disiez votre pensée, 
je vous apprendrai la mienne. » 

« Votre Majesté, répondis-je, me soulagera beaucoup. La ma- 
tière mérite de la délibération, et il n'est pas étonnant que l'on 
demande permission d'y rêver. 

» Eh bien, reprit le Roi, voici ce que je pense ; vous me direz 
après cela votre sentiment. Je sais les raisonnemens des courti- 
sans : presque tous veulent que je me retire à Blois, et que je n'at- 
tende pas que l'armée ennemie s'approcha de Paris, ce qui lui 
seroit possible, si la mienne étoit battue. Pour moi, je sais, mon- 
sieur le Maréchal, que des armées aussi considérables ne sont 
Jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne 

' 1712, 8 mars. 



Digitized by 



Google 



398 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

ne pût se relirer sur la Somme. Je connois cette rivière ; elle est 
très-difficile à passer : il y a des places qu'on peut rendre bonnes ; 
je compterois aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout 
ce que j*aurois de troupes, faire un dernier effort avec tous, et 
périr ensemble ou sauver TÉtat : car je ne consentirai jamais à 
laisser approcher Tennemi de ma capitale. Voilà comme je rai- 
sonne ; dites-moi présentement votre avis. » 

» Certainement, répondis-je. Votre Majesté m'a bien soulagé ; 
car un bon serviteur a quelque peine à conseiller au plus grand Roi 
du monde de venir exposer sa personne. Cependant, j'avoue, Sire, 
que connoissant l'ardeur de Votre Majesté pour la gloire, et ayant 
déjà été dépositaire de ses résolutions hérolq^ies, dans des momens 
moins critiques, j'aurois pris le parti de lui dire (pie les partis les 
plus glorieux sont aussi souvent les plus sages, et que je n'en vois 
pas de plus noble pour un Roi, aussi grand homme que grand Roi, 
que celui auquel Votre Majesté est disposée : mais j'espère que Dieu 
nous fera la grftce de n'avoir pas à craindre de telles extrémités, et 
qu'il bénira enfin la justice, la piété et les autres vertus qui 
régnent dans vos actions. » 

Grâce aux indications de Louis XIV, le maréchal gagna la 
bataille de Denain qui sauva la France et amena la paix 
d'Utrecht avec TAngleterre et la Hollande *. 

Le 24 novembre 4743, le duc de Fronsac arriva à Marly, 
envoyé par Villars pour porter au Roi la nouvelle de la prise 
de Fribourg. Ce grand succès obtenu sur l'Empereur allait 
amener la paix de Rastadt avec la maison d'Autriche ; aussi 
Louis XIV donna-t-il 4000 livres à Theureux courrier qui ap- 
portait une si bonne nouvelle. 

Le 4 mai 1744, le duc de Berry mourut à Marly. Le 3 no- 
vembre, M. de Torcy, ministre des Affaires étrangères, y ap- 
portait la nouvelle de la paix de Bade, en Argovie, avec les 
princes de TEmpire. L'Empereur rendait à nos alliés, les 
électeurs de Bavière et de Cologne, leurs Etats dont ils 
avaient été dépouillés pendant cette guerre fatale. Le 44 et le 
45 novembre, les deux princes vinrent faire visite au Roi. 
A ce voyage, le gros jeu, les chasses, les plaisirs d'autre- 
fois avaient recommencé. Mais en même temps la vieillesse 
commençait à se faire sentir. Pour la première fois, Louis XIY 

^ Voir dans le tome XIV de DAvasAU, p. 296, toutes les pièces que 
]'al publiées sur la part de Louis XIV dans les opérations terminées par la 
bataille de Denain. 



Digitized by 



Google 



MABLY 399 

se plaignait du froid, le 17 janvier 4745. « A son coucher, il 
nous dit, rapporte Dangeau, qu'il n*avoit jamais senti un pa- 
reil froid à celui qu'il avoit eu à sa promenade à Marly, et ja- 
mais nous ne Payions entendu se plaindre de la rigueur du 
temps. » 

Le 47 mai 4715, on jouait à Marly, chez M°^» de Maintenon, 
Qeorge Dandin. C'était Molière qui avait inauguré les fêtes de 
Marly ; c'était encore lui qui les terminait. 

La santé du Roi dimlnuoit à vue d'oeil, dit Saint-Simon, quoi- 
qu'il ne changeât rien à sa manière ordinaire de vivre ; mais il 
maigrissoit et cHangeoit tous les jours, et son appétit, qui étoit égal 
et fort grand, dimlnuoit infiniment. Les paris s'ouvrirent publique- 
ment en Angleterre sur le peu de durée de sa vie, et beaucoup pa- 
rièrent qu'il verroit à peine les premiers jours de septembre. Torcy, 
lisant au Roi en particulier quelques gazettes qu'il n'avoit point 
parcourues auparavant, vint à s'arrêter court, puis à reprendre 
comme un homme qui saute ce qui est embarrassé : le Roi s'en aper- 
çât et le lui dit, et voulut tout voir. Torcy, ne pouvant s'en défen- 
dre, lut tout ; c'étoient des paris. Le Roi ne fit pas semblant d'en 
Ôtre touché ; mais il le fut profondément et ne put s'empêcher d'en 
parler en général, à son petit couvert, sans faire pourtant mention 
de gazettes. Ghevemy, à qui il ne parloit guère, se trouva à ce 
dtner ; il crut que la parole s'étoit adressée à lui, et fit une assez 
longue et mauvaise rapsodie de pareils bruits sur la santé du Roi 
qui étoient venus de Vienne en Danemark, pendant son ambassade 
à Copenhague, il y avoit dix-huit ou vingt ans. Le Roi parût touché 
de ces bruits sur sa santé en homme (pii ne le vouloit pas parottre, 
et il fit ce qu'il put pour manger et pour montrer qu'il mangeoit 
aYec appétit ; mais on voyoit que les morceaux lui croissoient à la 
bouche ^ 

Les parieurs allaient avoir raison. Dès le 41 juin, Dangeau 
constate q[ue le Roi, un peu souffrant, s'est couché de meil- 
leure heure ; que, le 42, il mange peu à son souper ; que, le 4 3, 
ayant eu la colique pendant la nuit, il ne va pas à la chasse ; 
que, le 14, il se lève un peu plus tard. La santé revint cepen- 
dant pour un moment, et le Roi reprit son train de vie. Il passa 
la revue de son régiment, et, le 6 août, il reçut la princesse des 
Ursins, qui venait d*être brutalement chassée d'Espagne par 
la seconde femme de Philippe Y. Louis XIY lui avait donné 

* Ces bruits venaient d'un aide<Le-camp de lord Staira, ambassadeur 
d'Angleterre. Voir Dakobao, XV, 419. 



Digitized by 



Google 



400 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

40,000 livres de rentes viagères sur la ville de Paris, et, avant 
de se retirer à Rome, où elle mourut en 172^, la princesse 
était venue prendre son audience de congé et remercier le 
Roi. Le lendemain, Louis XIV se promena toute Taprès-dînée 
dans ses jardins et vit poser de fort belles statues qu'on lui 
avait envoyées de Rome ; le 9, il chassa et se fatigua, quoi- 
qu'il fût en calèche; enfin, le 40 août, Louis XIV quitta 
Marly « et ne revit jamais cet ouvrage de ses mains ». 

A peine Louis XIV est-il mort, que le Régent veut faire dé- 
molir Marly. Etrange pays, dans lequel, de tout temps et en 
toutes choses, le successeur n'a d'autre pensée que de détruire 
l'œuvre de son prédécesseur, ou de faire autrement que lui. 
Saint-Simon empêcha le duc d'Orléans de mettre ce projet de 
féroce économie à exécution; aussi convient-il de lui laisser 
nous raconter cette étrange histoire. 

Une aprës-dlnée, comme nous allions nous asseoir en place au 
conseil de régence, le maréchal de Villars me tira à part, et me 
demanda si je savois que Ton alloit détruire Marly. Je lui dis que 
non, et en effet je n'en avois pas ouT parler, et j'ajoutai que je ne 
pouvois le croire. « Vous ne l'approuvez donc pas », reprit le Ma- 
réchal. Je l'assurai que j'en étoîs fort éloigné. Il me réitéra que la 
destruction étoit résolue, qu'il le savoit à n'en pouvoir douter et 
que, si je la voulois empêcher, je n'avoîs pas un moment à perdre. 
Je répondis qu'on se mettoit en place, que j'en parlerois incessam- 
ment à M. le duc d'Orléans. « Incessamment, reprit vivement le 
Maréchal, parlez-lui en dans cet instant même, car l'ordre en est 
peut-être donné. » 

Comme tout le conseil étoit déjà assis en place, j'allai par der- 
rière M. le duc d'Orléans, à qui je dis à l'oreille ce (pie je venois 
d'apprendre, sans nommer de qui ; que je le suppliois, au cas que 
cela ffit, de suspendre jusqu'à ce que je lui eusse parlé, et que 
j'irois le trouver au Palais-Royal après le conseil. Il balbutia un 
peu, comme fâché d'être découvert, et convint pourtant de m'at- 
tendre. Je le dis en sortant au maréchal de Villars, et je m'en allai 
au Palais-Royal, où M. le duc d'Orléans ne disconvint point de la 
chose. 

Je lui dis que je ne lui demanderois point qui lui a voit donné un 
si pernicieux conseil. Il voulut me le prouver bon par l'épargne de 
l'entretien, le produit de tant de conduites d'eau, de matériaux et 
d'autres choses qui se vendroient, et le désagrément de la situation 
d'un lieu où le Roi n'étoit pas en âge d'aller de plusieurs années, 
et qui avoit tant d'autres belles maisons à entretenir avec une si 
grande dépense, dont aucune ne pouvoit être susceptible de des- 



Digitized by 



Google 



MARLY 401 

traction. Je lai répondis qu'on lui avoit présenté là des raisons de 
tuteur d'un particulier, dont la conduite ne pouvoit ressembler en 
rien à celle d'un tuteur d*un roi de France ; qu'il falloit avouer la 
nécessité de la dépense de l'entretien de Marly, mais convenir en 
môme temps que sur celles du Roi c'étoit un point dans la carte, 
et s'ôter en môme temps«de la tôte le profit des matériaux, qui se 
dissiperoit en dons et en pillage ; mais que ce n'étoit pas ces petits 
objets qu'il devoit regarder, mais considérer combien de millions 
avoient été jetés dans cet ancien cloaque pour en faire un palais de 
fées, unique en toute l'Europe en sa forme, unique encore par la 
beauté de ses fontaines, unique aussi par la réputation que cçlle 
du feu Roi lui avoit donnée ; que c'étoit un des objets de la curio- 
sité de tous les étrangers de toutes qualités qui vendent en France ; 
que cette destruction retentiroit par toute l'Europe avec un blâme 
que ces basses raisons de petite épargne ne changeroient pas ; que 
toute la France seroit indignée de se voir enlever un ornement si 
distingué ; qu'encore que lui ni moi pussions n'être pas délicats sur 
ce qui avoit été le goût et l'ouvrage favori du feu Roi , il devoit 
éviter de cboquer sa mémoire, qui par un si long règne, tant de 
brillantes années, de si grands revers héroïquement soutenus, et 
llnespérable fortune d'en être si heureusement sorti, avoit laissé le 
monde entier dans la vénération de sa personne ; enfin qu'il devoit 
compter que tous les mécontens, tous les neutres même, feroient 
groupe avec l'ancienne Cour pour crier au meurtre ; que le duc du 
Maine, M™® de Ventadour, le maréchal de Villeroy ne s'épargne- 
roient pas de lui en faire un crime auprès du Roi, qu'ils sauroient 
entretenir pendant la régence, et bien d'autres avec ^x lui inspirer 
de le relever contre lui quand elle seroit finie. 

Je vis clairement qu'il n'avoit pas fait la plus légère réflexion à 
rien de tout cela. Il convint que j'avois raison, me promit qu'il ne 
seroit i>oint touché à Marly, et qu'il continueroit à le faire entre- 
tenir, et me remercia de l'avoir préservé de cette faute. Quand je 
m'en fkis bien assuré : « Avouez, lui dis-je, que le Roi en l'autre 
monde seroit bien étonné s'il pouvoit savoir que le duc de Noailles 
YOVLS avoit fait ordonner la destruction de Marly, et que c'est moi qui 
TOUS en ai empoché. — Oh ! pour celui-là, répondit-il vivement, il 
est vrai qu'il ne le pourroit pas croire. » En effet, Marly fût con- 
servé et entretenu ; et c'est le cardinal Fleury qui, par avarice de 
procureur de collège, l'a dépouillé de sa Rivière, qui en étoit le plus 
superbe agrément. 

Je me hfltai de donner cette bonne nouvelle au maréchal de Yil- 
lars. Le duc de Noailles qui, outre l'épargne de l'entretien et les ma- 
tériaux dont il seroit demeuré à peu près le maître, étoit bien aise 
de faire cette niche à d'Antin, qui avoit osé défendre son conseil du 
dedans du royaume de ses diverses entreprises, fût outré de se voir 
arracher celle-ci. Pour n'en avoir pas le démenti complet, il obtint 
au moins, et bien secrètement de peur d'y échouer encore, que tous 
T. n. 2Ct 



Digitized by 



Google 



402 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

les meubles, linges, etc. seroient vendus. Il persuada au Régent, 
embarrassé avec lui de la rétractation de la destruction de Marly, que 
tout cela seroit gfité et perdu quand le Roi seroit en fige d*aller à 
Marly ; qu^en le vendant, on tireroit fort gros et un soulagement 
présent ; et que dans la suite le Roi le meubleroit à son gré. Il j 
avoit quelques beaux meubles, mais comme tous les logemens et 
tous les lits des courtisans, officiers, grands et petits, garde-robes, 
etc., étoient meublés des meubles, draps, linges, etc. du Roi, c'é- 
toit une immensité, dont la vente fut médiocre par la faveur et le 
pillage, et dont le remplacement a coûté depuis des millions. Je ne 
le sus qu*aprës que la vente fut commencée, dont acheta qui vou- 
lut à très-bas prix; ainsi je ne pus empêcher cette très-domma- 
geable vilenie ^ 

Il n'y a pas que les révolutions, comme on le voit, qui fas- 
sent des vilenies. 

Marly était sauvé pour quelque temps ; mais on le laissa à 
rabandon, et on le dépouilla de quelques-unes de ses plus 
belles sculptures. Le 7 janvier 4749', on plaça cependant au 
pont-tournant des Tuileries les chevaux de Coyzevox. En 
4728, la Cascade ayant été détruite, fut remplacée par un ta- 
pis de verdure, au bas duquel on posa en 4738 le groupe de 
Coustou représentant la jonction des deux mers'. 

Pendant son voyage à Versailles en 4747, Pierre le Grand 
visita Marly le 6 juin ; il admira surtout la cascade d'Agrip- 
pine^ 

Sous Louis XV, comme sous Louis XIV, il y eut des voya- 
ges à Marly, mais bien moins fréquents, le plus souvent une 
fois par an. C'était un usage que Ton conservait, et, en lisant 
les Mémoires de d'Argenson et de Luynes, on voit que Marly 
était devenu monotone, ennuyeux, et que le jeu était le seul 
plaisir auquel on se livrait. 

En 4725, Louis XV résida à Marly, du 45 mars au 7 avril ; 
il y passa toutes les fêles de Pâques ; il y fit la Cène, il 
toucha les malades, et entendit le sermon de la Gène par 
l'abbé Gharaud et celui de la Passion par le P. Quinquet. 



* T. XIV, p. 198-201, éd. Hachette. — L'inventaire de cette vente est 
aux Archives Dationales {Chambre des Comptes), 

Inscriptions de la France^ publiées par M. de Guilhermy, II, 27. 
LuYNBs, II, 237. — Ce groupe fut payé 60,000 livres. 



1 



^ Mercure de France , 



Digitized by 



Google 



MâRLY 403 

Pondant ce temps, Flnfante d'Espagne quittait Versailles, le 
5 avril, et le Roi y revenait le 7*. 

Chaque année on retrouve la Cour à Marly, surtout en hi- 
ver, bien que ce château fût peu habitable pendant cette sai- 
son. On y gelait; les cheminées fumaient. On y passait deux 
ou trois semaines, pendant lesquelles le Roi s*absentait sou- 
yent pour aller à Gboisy. On y jouait un jeu et épouvantable, 
horrible )>, dit d'Argenson. La Pompadour coupait au lans- 
quenet ' et gagnait quelquefois plusieurs milliers de louis ^ 
En 1749, le Roi gagna beaucoup, mais MM. de Soublse et de 
Luxembourg se ruinèrent ^ En 4754, au mois de mai, on y 
passa vingt-cinq jours. Le salon de Marly était odieux à Marie 
Leczinska; elle écrivait à la duchesse de Luynes, en 4754 : 
a Je ne vous dirai rien du salon ; c*est la pénitence des sens. 
Il aveugle, il fatigue les oreilles ', il rend les mains malpro- 
pres, l'odorat est infecté. » C'est à ce voyage que l'on vit 
y[me ^Q Pompadour parée d'une robe en dentelle d'Angleterre, 
valant plus de 22,500 livres ®. En 4754, il n'y eut pas de Marly, 
à cause de la Morphise, que le Roi n'aurait pas pu voir commo- 
dément ^ En décembre 4759, pour ne pas mourir de froid, on 
brûla par jour 80 cordes de bois, soit 320 stères ^ La tristesse 
de ce voyage fut complète. En mai 4761, le Marly fut de six 
semaines pour les invités, car le Roi allait sans cesse à 
Ghoisy, Bellevue, Saint-Hubert, etc. En 4769, la Dubarry y 
parut pour la première fois, peu de temps après sa présen- 
tation. 

Le Roi s'étoit flatté que la communication plus rapprochéo où 
Ton se trouve en ce lieu pourroit lier davantage à la Cour sa favo- 
rite; mais il n'en résulta pas ce que S. M. en attendoii. On y fût 
dans une grande tristesse. Le dames no purent encore se faire à 
la nouvelle beauté qui brilloit et qui les éclipsoil sans contredit.... 
M*"* Dubarry, dès ce remier voyage, n'avoit point eu de pavillon 



' Gautte et Barbibr. 

* LUYNBS, IX, t74. 1748. 

* D'Argbnson, V. 162. 

* D'ÂHOBNBON. V, 489. 

* Une autre fois la Reine écrit : • On y fait unbruil affreux. 

* D'Arobnson, VI, 496. 

■ D'Arobnson, VIII, 263. 

* ilARBIBR, VII, 216. 



Digitized by 



Google 



m L£ CHATEAU DE VERSAILLES 

et logeoit au château dans un petit appartement ménagé exprès, 
qui joignoit à celui du Roi ^. 

Outre les invités, il y avait aux voyages de Marly, sous 
Louis XV, les Salonistes ou Polissons, qui avaient permission 
de venir au salon, quoique n'étant pas du voyage * ; ils étaient 
en grand nombre et logeaient pour la plupart au village ou 
au Cœur- Volant. Les Polissons et les gros joueurs venaient 
à Marly pour jouer « un gros et horrible jeu*, ut au trictrac, 
au piquet, où Ton perdait 4000 louis en peu de temps, et 
surtout au lansquenet. 

Après avoir parlé du jeu, il reste bien peu à dire sur Marly 
pendant le règne de Louis XV. Il se fit faire en 4738, un 
cabinet pour mettre son tour*. Au mois d'août 4745, on posa, 
à r Abreuvoir, les chevaux de Coustou*. Le 6 décembre 4768, 
le roi de Danemark vint visiter Marly et la machine ^. En 
1771, le 4 3 février, le roi de Suède, Gustave III, sous le nom 
de comte de Gothland, vint à son tour voir Marly ^. 

N'oublions pas de dire que ce fut en 4762, dans les jardins 
de Marly, que le Roi eut sa première entrevue avec M"« de 
Romans *. 

Pendant le règne de Louis XVI, Marly resta ce qu'il avait 
été sous Louis XV : la Cour y allait quelquefois faire un 
séjour, et le gros jeu en était le plaisir: officiel. Le premier 
voyage eut lieu aussitôt après Tinoculation du Roi et de ses 
frères, qui allèrent passer à Marly le temps de leur conva- 
lescence. Ce voyage fut assez gai. « On fit, dit M"»*» Campan, 
beaucoup de parties de cheval et de calèche. La Reine eut 
ridée de se donner une jouissance fort innocente ; jamais 
elle n'avait vu le lever de l'aurore : comme elle n'avait plus 
d'autre permission à obtenir que celle du Roi, elle lui fit 
connaître son désir. Il consentit à ce qu'elle se rendit à trois 

* Anecdotes sur M^^ la eomtesee du Barri, Londres, 1778, p. 120. J 

* LUTMBS, II, 144. 
' D'Argbnbon. 

^ LuTNES, II, 81. — A ce moment Lonis XV tournait des étuis et des 
tabatières. 

* LUTNBS, VII, 25. 

* Gazette, 17W, p. 797. 

' Gustave III et la Cour de France par Gbffrot, I, 113. 
' Barbier. 



Digitized by 



Google 



MARLY 405 

heures du matin, sur les hauteurs des jardins de Marly ; et 
malheureusement, peu porté à partager ses plaisirs, il fut se 
coucher. La Reine suivit donc son idée; mais comme elle 
prévoyait quelques inconvénients à cette partie de nuit, elle 
voulut avoir avec elle beaucoup de monde, et ordonna même 
à ses femmes de la smvre. » Cette partie de plaisir fut en 
^ effet Torigine de calomnies nombreuses. 

Au voyage de 4778, le désœuvrement et le besoin de s'amu- 
ser à n'importe quoi décidèrent la Reine et ses invitées à 
organiser et tenir un café ^ Cette même année on conmiença 
à voler au jeu. Pour avoir de gros joueurs, on admettait au 
salon de Marly des gens de toute espèce, parmi lesquels il se 
trouva des filous. 

Tout le monde, dit Bachaumont*, a sa révénement arrivé au 
Jeu de Marly, de ce rouleau de louis faux substitué à un véritable. 
C'est un mousquetaire réformé nommé Duluques qui était Tauteur 
de cette fraude ; il a été arrêté et enfermé. On assure qu*il avait 
été présenté le matin. Cette police est sans doute très-bien faite; 
mais il serait à désirer qu'on retendît aux duchesses, qui journel- 
lement escroquent les joueurs crédules qui leur confient leur 
argent. Celte filouterie se pratiquait dès le temps du feu Roi, qui 
en avait pris plusieurs en flagrant délit et les avait averties ; mais 
comme il n'y a rien de si impudent qu'une femme de Cour, au 
moyen de Tlmpunité elles continuent. Dernièrement Madame disait 
à MM. de Chalabre et Poinçot, les banquiers du jeu de la Reine : 
« On vous friponne bien, Messieurs. — Madame, nous ne nous en 
apercevons pas, » lui répondirentp-ils par décence ; mais ils s'en 
ai)erQoivent très-bien et n'osent le manifester. 

$A novembre 4778. — Les banquiers du jeu de la Reine, pour 
obvier aux escroqueries et filouteries des femmes de la Cour qui 
les trompent journellement, ont obtenu de S. M. qu'avant de com- 
mencer, la table serait bordée d'un ruban dans son pourtour et que 
Ton ne regai'derait comme engagé pour chaque coup que l'argent 
mis sur les cartes au delà du ruban. Cette précaution préviendra 
quelques friponneries, mais, non celles exercées envers les pontes 
crédules qui confient leur argent aux duchesses et que plusieurs 
nient avoir reçu lorsque leur carte gagne. 

Bachaumont nous cite encore, le 27 octobre 4780, un fait 



* Bachaumont, 1778, !•' juiq, 

* 1778, 18 novembre. 



Digitized by 



Google 



406 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

qui achèvera de caractériser le ton de la société de Marly à 
cette époque. 

Ces jours derniers Ton jouait au salon de Marly un petit jeu de 
société, fait pour occuper beaucoup de monde, qu*on appelle la 
peur et qui amuse assez la Reine. M. le prince de Monibarrcy ' en 
é tait. 11 faut savoir qu'on y meurt et qu'on y revit ; les acteurs el 
surtout les dames faisant allusion à ces trois mois de peur, de 
mort, de résurrection et aux circonstances critiques où se trouve ce 
ministre, le désolèrent de tant de mauvaises plaisanteries, qu*il fut 
obligé de quitter, ne pouvant y tenir. 'Le public, spectateur de cette 
hardiesse des courtisans, a inféré que sa catastrophe n'était pas 
éloignée. 

Qu'aurait dit Louis XIV, si par impossible il eût vu ses 
courtisans bafouer un de ses ministres, môme le plus chan- 
celant ? 

La Reine finit par s'ennuyer des voyages de Marly ; le Roi 
trouvait que les dépenses en étaient trop considérables; 
aussi, vers la fin du règne, Marly était à peu près aban- 
donné. 

Terminons en disant que ce fut à Marly que le joaillier 
Bœhmer vint offrir à Marie- Antoinette le fameux collier, dont 
on ne connaît que trop l'histoire. 

Marly, comme la Ménagerie, allait disparaître à la Révo- 
lution. L'établissement d'un corps, de garde de 25 invalides, 
qui fut supprimé le 28 août 4793, permet de croire qu'on avait 
dû largement piller au château et briser plus d'une statue'. 
Les jardins étaient complètement détruits avant la vente du 
mobilier', qui commença le 6 octobre 4793. L'affiche annon- 
çant la vente se terminait par cette mention que les meubles 
pourraient être transportés à l'étranger en exemption de tous 
droits. Le 8 décembre, la vente du mobilier touchait à sa fin; 
la presque totalité des objets de luxe avait été vendue à vil 
prix. On donna à Sèvres quelques vases précieux ; de grandes 

^ Ministre de la Querre, alors peu sûr de rester en place. 

* Une lettre du 1®<^ octobre 1793, conservée aux Arekivet de Seinê-H-Oi» 
(Marlj), nous apprend que « les malveillants • ont culbuté et brisé une 
Véous de Médicis. — Tout ce qui suit est tiré des Archivé» de Seim^i-Otu, 
sauf quelques pièces conservées dans les Àrekivet du hur»â» de* Domina 
à Vertailiet, pièces que j'aurai soin de citer. 

* Lettre du S7 novembre 1793 (7 frimaire an II). 



Digitized by 



Google 



MABLY 407 

quantités de fer et de plomb provenant des démolitions du 
parc furent livrées au ministère de la Guerre. 

Les mutilations des statues et des vases continuant tou- 
jours, un charpentier de Marly, nommé Huzard, construisit 
deux a encaissements j> pour préserver les chevaux de Goustou 
<des fureurs des malveillants * ». Le 48 janvier 4794>(22 nivôse 
an II), les représentants du peuple en mission dans Seine-et- 
Oise donnèrent Tordre de transporter à Paris ces deux che- 
vaux, et une pièce du 9 juillet 1794 (l\ messidor an II), 
indique qu'on a dû les amener aux Champs-Elysées à ce 
moment*. 

Le représentant du peuple Delacroix, qui ne s'inquiétait 
guère des objets d'art, ayant ordonné de vendre par lots 
réparés le domaine de Marly', la Commission des arts 
adjointe au Comité d'Instruction publique et présidée par le 
savant Millin, invita le District de Versailles à faire placer 
dans les dépôts nationaux les statues et groupes en plomb 
qui décoraient le château de Marly, pour éviter que ces objets 
« qui doivent être conservés pour Tinstruction, ne soient 
mutilées par des malveillants. » Je ne sais ce qu'il advint de 
cette recommandation. 

D'après un arrêté des inspecteurs du Conseil des Cinq 
Cents, rendu le 5 août 4796 (48 thermidor an IV), le ministre 
des Finances ordonna de transporter au palais du Corps lé- 
gislatif^ un certain nombre de statues de marbre et de 
bronze, ainsi que divers objets d'art conservés dans les dé- 
pôts de Marly et destinés à décorer le palais du Corps légis- 
latif, sa terrasse et son jardin'. 

Le Département de Seine-et-Oise écrivit, à ce sujet, à la 
municipalité de Marly le 28 novembre 1796. Sa lettre nous 



* Le 4 juin 1794 (16 prairial an 11), Huzard réclamait les 225 fr. qui lui 
élûent dos pour ses deux caisses. 

' Voir la description des travaux exécutés pour le déplacement, trans- 
poiUtion et élévation des groupes de Goustou, imprimée et gravée par 
ordre du Gouvernement, par Grobert, directeur de Tarsenal de Meulan, 
1 vol. gr. in-4, obi. ttœe 9 planekes. 

* Ce qui ne s'exécuta pas. 
^ Palais Bourbon. 

* Le nombre de ces objets, statues, vases, tables de marbre est de 4ft. 
La liste est aux Âi-chivn de Seine-et-Oise. 



Digitized by 



Google 



408 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

apprend que les statues de Marly devaient servir aussi c à It 
décoration des Tuileries, et que ce qui ne serait pas employé 
au Corps législatif et aux Tuileries devait appartenir au mu- 
sée de Versailles *. » 

Le 34 mars 4799, l'Etat vendit le domaine de Marly, châ- 
teau et bâtiments dépouillés, parc dévasté. Rien de pins 
obscur que cette vente, qui ne se fit qu'après de longues né- 
gociations. C'est un certain Cagnion^ de Marly, qui achète et 
paye un à-compte de 77,000 francs en mandats territoriaux, 
valant en argent 5245 francs. Mais Gagnion avait acheté pour 
le compte de David Goste, lequel, à son tour, constitua 
Alexandre Sagniel pour son procureur général et spécial, 
pour accepter en son nom le contrat de vente du domaine de 
Marly qui va se passer, et payer le reste de ce qui est dû. De 
sorte que Sagniel ne parait que lorsque les négociations pour 
l'achat sont terminées et après que la vente est accomplie. Je 
ne sais ce que cachent ces étranges manœuvres. 

Le domaine, consistant en château, parc et dépendances, 
d'une contenance de 434 hectares 66 ares*, fut vendu 412,364 
francs 47 centimes, payables en mandats territoriaux, soit 
28,445 francs en argent 1 L'acquéreur ne paya pas réguliè- 
rement aux échéances; le t juin 4799 (44 prairial an Vil], il 
fit enlever tous les tuyaux de fonte et de plomb qui apparte- 
naient à la machine et qui traversaient son parc ; une autre 
fois il voulut vendre des bois qui n'étaient pas à lui ; il pré- 
tendit qu'une partie du domaine vendue à un autre lui ap- 
partenait ; il mit la main sur des effets mobiliers réservés 
par l'administration. A plusieurs reprises, le ministre des 
Finances fut obligé de le forcer à respecter la propriété ou les 
droits de l'Etat. 

En 4800, Sagniel établit dans les dépendances du château 

* Je ne orois pas que le musée de VerisiUee ait Jamais possédé qual^ 
qnes-unes des statues de Marly. Pour finir oe qui regarde cette qQestio&, 
j'ajouterai ici que nous savons par une lettre du Directeur des Domaiiiis 
nationaux, écrite le S4 Juin 1800 (5 messidor an VIII), qu*è cette data il J 
avait encore dans le domaine de Bf arlj des groupes qu'on allait vendra. 

* Quelques petites parties de l'ancien domaine avaient été vendues i 
divers antérieurement à la vente faite à Ssgniel. L'Abreuvoir ne fut pas 
vendu à Goste; la commune de Marly en avait pris poesetsion comme objet 
d'utilité publique. 



Digitized by 



Google 



MARLY 409 

une filature de laine et une fabrique de draps, qui n'eurent 
pas de succès. Pour soutenir son industrie, Sagniel démo- 
lissait les bâtiments, et faisait de l'argent avec les marbres 
et les matériaux provenant des démolitions, avec les bois de 
haute futaie, avec les tuyaux de conduite, avec les plombs 
qui recouvraient les bâtiments, les belles grilles, les rampes 
en fer, etc. Puis il fit des emprunts, qui s'élevaient en 4806 
à 4,100,000 francs. Malgré tout, Touvrage manqua à la fa- 
brique et les ouvriers disparurent^ 

En 4806 Sagniel devait encore 50,000 fir. à TEtat, et il con- 
tinuait à démolir. Le maire de Marly avait prévenu le préfet 
de Seine-et-Oise de ce qui se passait, en lui demandant si 
Sagniel, étant encore débiteur de TBtat, avait le droit de dé^ 
truire le gage de sa dette (42 mars 4806). Pendant ce temps« 
Sagniel offrait à M. Daru, intendant général de la Maison de 
TEmpereur, de lui vendre le cbâteau de Marly, menaçant de 
le démolir si on ne lui donnait pas le prix qu'il demandait, 
et dans le délai par lui fixé. Une proposition faite sur ce ton 
ne pouvait être acceptée ; M. Daru la repoussa, et Sagniel 
continua à démolir. 

Le 9 juin, les habitants notables de Marly adressèrent une 
pétition à FEmpereur pour le supplier d'empêcher la démoli- 
tion du château. Le 44 juin, Fouché, ministre de la Police, 
donna Tordre d'arrêter les travaux de démolition, mais Sa- 
gniel ne parait pas en avoir tenu compte; car, le 14 octobre, 
le maire de Marly prévient le préfet de Versailles qu'il a 
voulu s'opposer à la démolition, mais que Sagniel n'en con- 
tinue pas moins son œuvre de destruction. Les négociations 
se rouvrirent entre Sagniel et M. Daru, qui était alors à Ber- 
lin avec l'Empereur. M. Daru écrivit au préfet de Seine-et- 
Oise, le 9 novembre, une lettre dans laquelle nous lisons que 
l'Empereur l'avait chargé une seconde fois d'acheter le châ- 
teau de Marly; que Sagniel avait demandé un prix tellement 
élevé, que l'Empereur avait refusé de subir ses conditions, et 
que Sagniel avait rejeté les propositions qui lui avaient été 



^ Lettres dn Directeur des Domaiaes de Versailles (14 avril 1806) et de 
80D attaché, M. Leblanc (12 tTril 1808) an Directeur gâaéral de radminis- 
trition des Domaines {ArM^et du hureau des Domainêê de Venamei), 



Digitized by 



Google 



410 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

faites. Pendant ce temps, Sagniel avait payé les 50,000 francs 
qu'il devait à TBtat, et Fouché dut retirer la défense de dé* 
molir qulUui avait signifiée. 

Aussitôt Sagniel mit le château en vente et fit poser des 
affiches. Ne trouvant pas d*acquéreur, 11 accomplit son œuvre 
sauvage, malgré les efforts du maire de Marly, M. Des- 
ehampsS et vendit les matériaux à Paris. 

Quand Sagniel eut tout démoli, tout vendu, quand cet im- 
pitoyable Vandale eut détruit un des plus exquis chefs- 
d'œuvre de rart français, il vendit le sol, le 27 juillet 4840, 
388,000 fr. a un M. Gandulphe Andryane, qui vendit à son 
tour à Napoléon P' le domaine de Marly, le 2 septembre 1841, 
au prix de 400,000 francs pour le domaine, et de 24,000 francs 
pour les frais, que TEmpereur remboursait à M. Andryane. Le 
domaine de Marly est aujourd'hui une ferme de l'Etat, qui est 
louée 2500 francs. 

Il ne reste plus rien du Palais des Fées que quelques dé- 
bris çà et là, des creux marquant remplacement des bassins, 
et de belles avenues^ qu*un employé d*administratioD, dési- 
reux de faire du zèle, proposa, en 1850, d'abattre pour en 
vendre les 1700 arbres. Les protestations des habitants de 
Marly réussirent à conserver à leur village ces avenues, qui 
forment encore de belles promenades. 

lA machine de Marly. 

Marly était presque aussi célèbre par sa machine que par 
ses jardins. On voit cette machine représentée sur un tableau 
de P.-D. Martin, conservé au musée de Versailles*. Elle se 
composait d'un bâtiment construit sur la Seine, dans lequel 
étaient 44 roues à palettes plongeant dans la rivière, et fai- 
sant mouvoir 224 pompes et une multitude de chaînes de 
renvoi, qui, avec un bruit et des grincements prodigieux, 
faisaient arriver Teau de la Seine au sommet d'une tour éloi- 
gnée de 4256 mètres de la rivière et élevée de 154 mètres. Du 
haut de cette tour, Teau coulait sur un aqueduc long de 

* Lettre du 18 novembre au Préfti. 
' Numéro 778. 



Digitized by 



Google 



MARLY 411 

660 mètres et, à l'aide de conduites, arrivait enân dans las 
réservoirs qui la distribuaient à Marly et à Versailles. 

La machine de Marly fut construite par un gentilhomme 
liégeois, Arnold De Ville, habile ingénieur, qui fut aidé dans 
son travail par un charpentier liégeois nommé Rennequin 
Sualem. De Ville avait pris modèle sur les machines d'épui- 
sement employées dans les mines de Belgique et de Hongrie. 
On mit sept ans à construire la machine de Marly, de 46S4 à 
1687 ; elle coula 3,953,564 livres '. 

En 4686, Louis XIV donna 400,000 livres de gralification à 
De Ville et une pension de 8000 livres; Rennequin eut une 
pension de 4500 livres*. Cette différence dans les récompenses 
décide, il me semble, la question de savoir quel fut le vérita- 
ble inventeur de la machine de Marly, question fort débattue 
pendant longtemps. Louis XIV et ses ministres devaient sa- 
voir à quoi s'en tenir, et s'ils ont traité De Ville plus géné- 
reusement que Rennequin, c'est que l'ingénieur De Ville était 
bien l'inventeur, et que Rennequin ne fut que le très-habile 
exécuteur de ses projets. 

A la fin du xviii* siècle, la machine était usée, détraquée et 
ne fournissait plus qu'une médiocre quantité d'eau. En 4804, 
par l'ordre de Napoléon P', un entrepreneur de charpente, 
M. Brunet, fut chargé de remédier à cet état de choses. A 
l'aide de puissantes pompes foulantes et aspirantes, mises en 
mouvement par une seule roue de l'ancienne machine, il fit 
monter l'eau d'un seul jet au sommet de la tour de Marly et 
doubla le volume fourni par la machine de De Ville. En 1847, 
on adapta à deux des anciennes roues de nouvelles pompes 
analogues à celles du système Brunet. En 18S6, une machine 
à vapeur, construite par «MM. Cécile et Martin, commença à 
fonctionner; elle brûlait pour 500 francs de charbon par jour 
et avait pour but de fournir de l'eau quand les crues de la 
Seine empêchaient les roues de fonctionner. 

La dépense considérable occasionnée par la machine à va- 
peur et le peu d'eau fournie par tous ces vieux systèmes 
décidèrent, en 1854, Napoléon III à faire établir une nou- 

^ Voir aux Archives nationales les Cartons 0' 1490-1513. 
* Danobau. 1686, 3 juillet. 



Digitized by 



Google 



412 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

•Telle machine, établie sur les dernières données de la méca- 
nique moderne. Ce fut M. Dufrayer, directeur du service des 
eaux de Versailles, qui fut chargé de la construire. Bile a été 
terminée en 4859 et a coûté 2 millions de francs. Elle se com- 
pose de 6 roues à palettes en fer forgé, dont chacune met en 
mouvement 4 pompes aspirantes et foulantes qui, en vingt- 
quatre heures et d'un seul jet, peuvent élever de 22 à 24,000 
môtres cubes d'eau de la Seine à 156 mètres de hauteur, pour 
être ensuite distribués à Versailles, Saint-Gloud et autres 
communes du voisinage. Une conduite de 0"*,60 de diamètre 
amène directement Teau aux réservoirs de distribution, en 
passant au pied de Taqueduc, aujourd'hui devenu inutile. 



Digitized by 



Google 



CINQUIÈME PARTIE 



LA VILLE 



Digitized by VjOOQIC 



Digitized by VjOOQIC 



CHAPITRE I 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV ' 



Le sol sur lequel est bâti Versailles était la propriété du 
Roi ; il le donnait ou le vendait à ceux qui voulaient y bâtir 
h6tels ou maisons. Quand la ville fut construite, elle con- 
serva ce caractère de ville royale, de domaine du Roi, et 
fut administrée par un gouverneur nommé par le Roi, le- 
quel gouverneur, assisté d*un bailliage, rendait aussi la 
justice. Deux premiers valets de chambre de Sa Majesté, 
Bontemps et Blouin« furent les premiers gouverneurs de 
Versailles; puis les Noailles leur succédèrent et conservè- 
rent cette charge jusqu'en 4787, époque à laquelle Versailles 
devint une ville communale ayant une administration mu- 
nicipale. 

Quand Louis XIV commença à habiter Versailles, ou au 
moins à y résider fréquemment, vers 1673, le village dispa- 
rut, et une ville nouvelle s'éleva assez rapidement. La place 
d'Armes, bordée d'hôtels, les trois avenues qui conduisent 
aux Ecuries et au château, et de larges rues tirées au cor- 
deau donnèrent à la ville naissante tout ce que nous nous 
efforçons aujourd'hui de donner à nos villes anciennes, l'air 



' Nous ne voulons pas faire îd l'histoire de Versailles ; nous Youlons 
seulement faire connaître la formation de la ville, ses accroissements, Tépo- 
que de la construction de ses principaux monuments et indiquer les événe- 
ments les plus importants de son histoire. Nous renvoyons pour les détaib 
à l'ouvrage de M. Le Roi, Eisioire de VersaUlu, 2 vol. io-^^, auquel nous 
avons fait plus d'un emprunt. 



Digitized by 



Google 



416 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

et la salubrité, de vastes avenues plantées d*arbres, des rues 
larges, propres et saines. Versailles a été un modèle de ville 
moderne, et reste toujours au premier rang pour la grandeur, 
la beauté et la salubrité. Il est vrai que le fondateur était libre 
de tailler en plein drap^ le drap étant à lui. 

Sous Louis XIV, Versailles se divisait en huit parties : le 
Château avec ses dépendances, le parc, la Grande et la Petite- 
Écurie, le Grand-Commun, etc. ; — le Vieux- Versailles^ quar- 
tier bâti sous Louis XIII sur l'emplacement du village et 
transformé parMansart, qui détruisit le Potager de Louis XIII 
et Féglise de Saint-Julien (1678), ouvrit la rue de la Surinten- 
dance et construisit le Grand-Commun ; — le Potager de La 
Quintinie; — la Ville-Neuve, fondée sous Louis XIV et com- 
prenant la partie Sud de la rue des Réservoirs, la petite place 
de Bourgogne, la rue de la Pompe, la rue et la place Dau- 
pbine^, la rue de la Paroisse et la rue Duplessis, c'est-à-dire 
une grande partie du quartier Notre-Dame actuel ; — le Pare- 
aux-CerfSf nouveau quartier fondé par Louis XIV. On abattit 
les murs et les bois du parc de Louis XIII * ; on traça des rues 
et on fit 474 lots de terrain destinés à être donnés à divers 
officiers de la Maison du Roi, qui commencèrent à construire 
quelques maisons*; — le quartier du Bel-Air, entre la butte 
Montbauron, la Grande-Écurie et le Chenil; — VAÔtel de Li- 
moges, sobriquet donné à l'espèce de faubourg et aux masures 
dans lesquelles s'entassaient les maçons limousins employés 
en grand nombre aux bâtiments du Roi ; ^ le château de Cla- 
§nyy avec son parc et son étang, royale demeure de M°»« de 
Montespan^ 

Les principaux édifices construits sous Louis XIV sont : 
la Grande-Écurie, la Petite-Écurie, le Grand-Commun, le 



* Aujourd'hui rae et place Hoche. 

* Comptes de 1685. 

' Un plan maDuscrit de la Ville du Pare-auo-Cerft^ par Matis et daté de 
1696, représente en détail le tracé de ce nouveau qualtier {Archive» de Seime- 
et'Oite, A 279). 

^ Avec le plan de Matia, dont nous venons de parler, deux autres plans 
nous permettent de nous rendre compte de l'état de Versailles à cette épo- 
que. L'un est de Pierre Lepautre, dessiné et gravé en 1717 ; l'autre est de 
Caron, arpenteur du Hoi. Ce beau plan manuscrit est à grande échelle et 
représente la ville et ses environs (Archives de Seme^ehCHsef A 43^. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV 417 

Chenil, dépendances du château que nous avons décrites pré- 
cédemment, — la Surintendance, la Chancellerie, le couvent 
des Récollets, l'église de Sainte-Geneviève, la paroisse, rh6- 
pital et le Jeu-de-Paume, dont nous allons parler ici. 

LaSurintendance^ résidence du surintendant des Bâtiments, 
fut bâtie en 4670-71 * ; elle est située rue de la Bibliothèque*, 
n» 6. Colbert et Louvois en furent les premiers habitants. 
Louvois y mourut le 16 juillet 1691, frappé d'une apoplexie 
pulmonaire, comme nous rapprend son chirurgien Dionis *, 
et non pas empoisonné par Louis XIV, comme le croit Saint- 
Simon. 

« Le Roi, ditDangeau*, travailla Taprès-dlnée avec M. de 
Louvois, et, sur les quatre heures, il s^aperçut que M. de 
Louvois se trouvoit mal. Il le renvoya chez lui. En y arri- 
vant, il se sentit plus pressé ; il se fit saigner. Son oppression 
augmentant toujours, il se voulut faire saigner de l'autre 
bras; il envoya chercher son fils, et mourut un instant 
après. M"»» de Louvois étoit allée ce jour-là à Armainvilliers. 
Une mort si prompte fait soupçonner qu'il pourroit y avoir 
du poison. Le Roi devoit aller ce jour-là à Saint-Cloud ; il 
n'y fut point, et sur les six heures, il alla se promener dans 
ses jardins. » 

Continuons avec Saint-Simon. « On peut juger de la sur- 
prise de toute la Cour. Quoique je n'eusse guère que quinze 
ans, je voulus voir la contenance du Roi à un événement de 
cette qualité. J'allai l'attendre, et le suivis toute sa prome- 
nade. Il me parut avec sa megesté accoutumée mais avec je 

ne sais quoi de leste et de délivré, qui me surprit Je 

remarquai encore qu'au lieu d'aller voir ses fontaines et de 
diversifier sa promenade, comme il faisoit toujours, dans 
ses jardins, il ne fit jamais qu'aller et venir le long de la ba- 
lustrade de l'Orangerie, et d'où il voyoit, en revenant vers 
le château, le logement de la Surintendance où Louvois ve- 

' Comptés de» Bâtiments. 

* Alors appelée rue de la Surintendance. 

* Voir la DiseertaUon de Dionis sur la mort subite (Paris^ 1710). M. Le 
Koi a cité, dans son Histoire de Versailles (II, 184), le passage essentiel de 
Touvrage de Dionis* 

* T. III, p. m. 

T. II. 27 



Digitized by 



Google 



118 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

BOit de mourir, et vers lequel il regarda sans cesse touies 
les fois quUl revenoit vers le château. » 

Le 40 août 4723, le cardinal Dubois, premier ministre du 
Régent, mourait aussi à la Surintendance, mais d*une mala- 
die de vessie, suite de ses débauches. 

Pendant la Révolution, on établit à la Surintendance un 
institut militaire pour les enfants des Invalides logés an 
chftieau. 

En 4683, Thâtel de la Surintendanoe étant devenu trop 
petit, on construisit, au bas de la rue, une nouvelle Surinten- 
dance, qui ne fut achevée qu*en 4688 ^ C'est là que demeura 
Mansart, depuis qu'il fut nommé surintendant des Bâtiments. 
Ce second hôtel de la Surintendance renfermait une galerie 
qui servait de magasin aux tableaux du Roi, qui décoraient 
les appartements de Versailles pendant Tété ; en hiver on les 
remplaçait par des tapisseries, et on déposait les tableaux 
dans la galerie de la Surintendance. Aujourd'hui la nouveUa 
Skirintendance est occupée par le Petit-Séminaire. 

Vkôiel de la Chancellerie fut bâti de 1670 à 4673 par Dor- 
bay *, dans la rue de la Chancellerie, n^ 24. C'était la rési- 
dence du Chancelier. M. et M"*« de Pontchartrain y donnèrent 
de nombreuses fôtes auxquelles la Cour et les princes se 
plaisaient à assister. Le 8 février 4700, M'"^ la Ghancelière 
donna un grand bal à la duchesse de Bourgogne, dont le 
Mercure fait le récit suivant : 

M^^ la duchesse de Bourgogne ayant souhaité que M"^ la 
Ghancelière lui don&ât un bal, elle reçut cette proposition avec 
beaucoup de joie, et quoiqu'elle n'eût que huit jours pour s'y 
préparée, elle résolut de donner à cette princesse, dans une même 
soirée, tous les divertissemens que l'on prend ordinairement pen- 
dant tout le cours du carnaval ; savoir, ceux de la comédie, do la 
foire et du bal ; ce dernier renfermant les plaisirs que donne, dans 
ceMe saison, la variété bizarre des masques galans, grotesques et 
magnifiques qui y abondent. Tout se trouva prôt pour le jour mar- 
qué ; cependant la fôte fut différée de neuf jours à cause d'un mal 
de dents survenu à cette princesse. 

Le jour destiné à la donner étant venu, on posta des détache- 
mens de Suisses dans la rue et dans la cour, avec plusieurs do- 

* Comptée des BâtimenU. 
' Comptés des Bâtiments. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV 419 

mestiques de M"*^ la ChaDceliëre, en sorte qa*U n*y eut aucun 
embarras, ni à la porte, ni môme aux avenues de la Chancellerie. 
Il y eut outre cela de si bons ordres donnés que, malgré la con- 
fusion qui se trouve ordinairement aux portes des lieux où se font 
de semblables fêtes, toutes les personnes de distinction, pour qui 
il y avoit des places marquées, entrèrent avec facilité et furent 
placées de môme. La cour étoit éclairée, ainsi que le vestibule et 
Tescalier, où il y avoit des lustres et des girandoles sur des tor- 
chères. 

On remarquoit d*abord, dans la salle préparée pour le bal, un 
grand portrait de M°^^ la duchesse de Bourgogne, qui étoit sur la 
cheminée. 11 y avoit tout autour de cette salle des gradins de trois 
à quatre pieds de long, et entre chaque gradin étoient des torchè- 
res magnifiques, sur lesquelles il y avoit des girandoles, outre dix 
lustres suspendus. On avoit dressé un grand amphithéâtre dans la 
face du bas de la salle pour cinquante hautbois et violons du Roi, 
tous en habits de masque uniformes, avec des bonnets garnis de 
plumes, ce qui formoit un spectacle aussi magnifique que nouveau 
dans ces sortes de fîtes. 11 y avoit des formes' tout autour de la 
salle, au-dessous des gradins, et au-devant desquelles étoient trois 
fauteuils, Tun pour M"^** la duchesse de Bourgogne, et les deux 
autres pour Monsieur et Madame. Monsieur n'y vint point, à cause 
d'une légère indisposition, et Madame y vint sans ôtre masquée. 
On avoit laissé un grand carré réservé pour la danse. A côté de la 
salle du bal, sur le môme palier de Tescalier, étoit une autre salle 
fort éclairée, dans laq^ielle il y avoit des violons et des hautbois, 
et cette salle étoit pour recevoir les masques, qui, à cause de leur 
grand nombre, ne pouvoient entrer dans la salle du bal. 

M"^^ la duchesse de Bourgogne fût reçue, à la descente de son 
carrosse par M. le Chancelier, M°^^ la Chancelière et M. le comte 
de Pontchartrain. Plusieurs de leurs parens et amis s'étoient 
joints à e^ix, comme M. le duo de Lesdiguières, M. le duc de Saint- 
Simon', M. le duc delà Meilleraye, M. le duc d'Humières, M. le 
marquis de Béringhen, M. le comte de Quintin, M. de Dusson, 
M. le comte de Roucy, M. le comte de Blanzac, M. le chevalier de 
Roucy et M. le chevalier de Roye, avec plusieurs dames, savoir : 
M"*^ la duchesse de Lesdiguières, M"^^ la duchesse de Saint- 
Simon, M°^^ la duchesse de Foix, M^"^ la duchesse d'Uumières, 
W^^ la maréchale de Lorges, M""** de Béringhen, M»^'^ de Saint- 
Qéran, M"^^' la comtesse de Roucy et M*"" la comtesse de Blanzac. 



* Banqaettes. 

* Saint-Simon parle de cette fête dans aes Mémoiree (II, 3SS). < Rien de 
si bien ordonné et de si superbe, dit-il, de ai parfaitement entendu ; et la 
Chancelière s^en démôla avec une politesse, une galanterie et une liberté, 
comme si elle n'eût eu rien k faire. On s'y divertit extrêmement, et on 
sortit après huit heures du matin. • 



Digitized by 



Google 



420 LE CUATEAU DE VERSAILLES 

•M°^° la duchesse de Bourgogne, aîusi reçue, fut conduite dans la 
grande salle du bal. Monseigneur et M*" les ducs de Bourgogne, 
d'Anjou et de Berry, et toutes les princesses et dames bien mas- 
quées vinrent presque en môme temps, et après leur arrivée M. le 
Chancelier laissa faire le reste des honneurs à M"« la Chanceliëre. 

11 n'y avoit qu'une heure que le grand bal éloit commence, 
quand M"*° la Ghancelière et le comte de Pontchartrain conduisi- 
rent M'"^ la duchesse de Bourgogne dans un lieu disposé pour lui 
donner le divertissement d'une petite comédie, et avant que d'y 
entrer on passa dans une salle ornée de miroirs et de quantité de 
lumières. Il n'entra dans la salle de comédie qu'environ cent cin- 
quante personnes, les princes et les princesses du sang n'y prirent 
aucun rang étant tous masqués. Cependant M°*® la duchesse de 
Bourgogne et Madame se trouvèrent placées au milieu de la salle, 
chacune dans un fauteuil. M°"® la duchesse de Bourgogne fut sur- 
prise d'y voir un théâtre avec ses armes et ses chiffres. 11 représen- 
toit le laboratoire d'un fameux opérateur et ensemble le lieu où il 

enferme ses drogues Des squelettes et des poissons avec d'autres 

animaux paroissoient attachés au plafond.... Il y avoit sur tous les 
pilastres des demi-girandoles à cinq branches d'argent. Ces giran- 
doles s'attachent, et ont été nouvellement inventées par M. Bérain, 
qui avoit imaginé ce théâtre et donné tous ses soins à l'embellisse- 
ment de cette fête, à laquelle M. Lefèvre, intendant et contrôleur 
général des Menus-Plaisirs et Affaires de la Chambre du Roi, en- 
tendu en ces sortes de diverti ssemen s, n'a pas peu contribué par 
ses avis. Comme le lieu où le théâtre étoit dressé ne permettoit pas 
que l'on y plaçât des lustres, on avoit trouvé l'art de l'éclairer par 
deux ou trois cents lumières cachées, et dont la réflexion y répan- 
doit un éclat qui surprenoit tous les spectateurs. 

Aussitôt que M'"® la duchesse de Bourgogne fut assise, un opé- 
rateur, sous le nom du fameux Bari*, vint lui demander sa protec- 
tion contre les médecins, et après avoir vanté rexcellence de ses 
remèdes et la bonté de ses secrets, il lui oârit le divertissement 
d'une petite pièce telle qu'autrefois on en faisoit représenter à 
Paris, et ensuite d'une très-belle symphonie qui se fit entendre 
d'une chambre voisine. On représenta une petite comédie que 
M*"® la Chancelière avoit fait faire par M. Dancourt, exprès pour 
cette fête. Il y avoit mêlé quelques scènes italiennes, que l'on 
trouva fort ingénieuses et qui furent agréablement représentées par 
ses deux filles. Tous les acteurs, qu'on avoit choisis, pour ce di- 
vertissement, dans la troupe des comédiens du Roi, excellèrent 
dans les caractères qu'on leur avoit donnés et reçurent beaucoup de 
louanges. 

La comédie finie, M™** la Chancelière mena M"*« la duchesse de 
Bourgogne dans une autre salle où il y avoit une superbe collation 

* Voir sur Antoine Bary, opérateur et. charlatan, le dictionnaire de Jal. 



Digitized by 



Google 



MiRSAlLLES SOUS LOUIS XIV 421 

disposée d'une manière ingénieuse. On avoit construit, dans l'un 
des bouts de cette salle, cinq boutiques qui formoient un demi- 
cercle. Dans ces cinq boutiques étoient cinq marchands chan- 
tants, représentés, savoir : un pâtissier françois, par le sieur de Pu- 
vigné ; un Provençal, marchand d'oranges et de citrons, par le 
sieur Fouquet ; une limonadière italienne, par le sieur Favally ; 
un confiturier, par le sieur Courcier; et un Arménien, ven- 
deur de café, de thé et de chocolat, chantant en langue franque, 
par le sieur Bastaron, tous de la musique du Roi. Ils avoient des 
habits qui convenoient aux nations qu'ils représentoient, et des 
garçons pour servir, vêtus aussi selon la nation dont ils tenoient le 
langage. Les boutiques se communiquoient au dedans les unes 
aux autres et n'étoient séparées qu'extérieurement. La menuiserie 
en étoit peinte et dorée, et l'on voyoit alternativement dans les 
panneaux du bas des boutiques les armes et les chifires de M"^® la 
duchesse de Bourgogne. 

Ces boutiques étoient cintrées, et des lustres pendoient du mi- 
lieu de chaque cintre. Au-dessus de ces boutiques étoient écrits 
en grosses lettres d'or les noms de Procope, de Le Coq, de Benachi 
et quelques autres, et sur tout le haut on avoit peint toutes les 
choses convenables à ce que chaque boutique devoit représenter. 
La symphonie étoit placée dans les angles des boutiques et vêtue 
avec des habits assortissant à ceux des marchands que je viens de 
TOUS nommer. Le fond des boutiques étoit couvert de tablettes 
dorées, et le tout étoit rempli de choses que l'on y devoit vendre. 
On y voyoit quantité de corbeilles magnifiques, des vases de 
cristal, d'argent et de vermeil oré, des jattes avec des porcelaines, 
le tout rempli de liqueurs, de confitures sèches, de dragées, de 
pâtisseries, d'oranges, de citrons, de limes douces et de tout ce 
qu'on peut imaginer pour une galante collation. Toutes ces choses 
étoient entremêlées de fleurs et de girandoles, et le rang le plus 
élevé étoit tout orné de vases magnifiques remplis de fleurs, dont 
il y avoit plusieurs guirlandes sur les tablettes. 

Quoique ces choses fussent brillantes d'elles-mêmes, elles ne 
laissoient pas de tirer un nouvel éclat des lustres qui éclairoient 
les boutiques, et comme ces boutiques étoient séparées par des 
pilastres, que le derrière de ces pilastres étoit tout couvert de lu- 
mières, et que ces lumières réfléchissoient encore sur tout ce qui 
étoit sur les tablettes des boutiques, on ne sauroit rien s'imaginer 
de plus brillant que paroissoit toute cette petite foire. Mais, ce qui 
est fort à remarquer, il y avoit un grand miroir au fond de chaque 
boutique qui, rappelant tous les objets qui composoient l'assemblée, 
les faisoit encore paroltre dans toutes les boutiques, outre toutes 
les choses que j'ai déjà marquées, de manière que cet assemblage 
étoit tout à fait brillant, et que les yeux en pouvoient à peine sup- 
porter l'éclatante variété. 

Si ce spectacle étoit nouveau, la musique, qui étoit de M. Co- 



Digitized by 



Google 



422 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

lasse, Tan des mattres de musique du Roi, n'avoit pas moins les 
charmes de la nouveauté, puisqu'on entendit un choeur comiK>8é de 
personnes qui parloient diverses langues et qui ne laissoient pas de 
s'accorder admirablement bien. Ce cbœur fût suivi de trio et de 
duo; et chacun chanta aussi seul en sa langue. Tout ce qu*on 
chanta fût à l'honneur de M"*® la duchesse de Bourgogne, et pour 
inviter cette princesse à venir goûter de tout ce qui étoit dans les 
boutiques . A côté, il y avoit un grand cabinet (meuble) entouré de 
gradins remplis de fruits, de confitures sèches et d'une infinité de 
paquets de confitures, noués avec des rubans pour distribuer à 
l'assemblée, dont le sieur Philbert s'acquittoit avec des manières 
divertissantes. Les liqueurs y étoient en abondance. M*"* la du- 
chesse de Bourgogne sortit très-satisfaite de la salle de la col- 
lation, et donna force louanges à tout ce qu'elle y avoit vu et 
entendu. 

Alors tous les masques entrèrent dans cette même salle, où Ton 
distribua toutes sortes de rafi*a!chissemens à ceux qui se présen- 
tèrent, avec une profusion sans pareille, tandis que les domestiques 
de M"*^ la Ghancelière en portèrent à toutes les dames qui étoient 
sur les gradins et en offrirent même à ceux qui n^en demandoient 
point. 

M""® la duchesse de Bourgogne, en sortant de la salle de la colla- 
tion, ne retourna point dans celle du bal, parce qu'il y avoit un 
nombre infini de masques et que le bal se trouva un peu dérangé. 
Après que cette princesse en fut sortie, elle retourna dans celle de 
la Comédie, où il se fit un bal particulier à toute la Cour. 11 dura 
jusqu'à deux heures après minuit, ensuite de quoi elle revint dans 
le grand bal pour voir le nombre presque infini de divers masques 
qui s'y rencontrèrent. Elle les vit danser et dansa jusqu'à quatre 
heures, après quoi M"^^ la Ghancelière et M. le comte de Pontchar- 
train l'ayant reconduite jusqu'au bas de l'escalier, cette princesse 
leur marqua, en termes fort obligeants, qu'elle avoit pris beaucoup 
de plaisir au divertissement qu'on venoit do lui donner et qu'elle 
en étoit extrêmement satisfaite. Ainsi finit cette fête, qui attira 
beaucoup de louanges à M^^ la Ghancelière. 

En 4792, GO établit un grand atelier de sellerie dans les 
bâtiments de la Chancellerie, qui est aujourd'hui une pro- 
priété particulière. 

Les JUcollets^ s'établirent à Versailles dès Tannée 1666, 
au nombre de douze '. Leur premier couvent fut bâti sur le 
terrain qu'occupa ensuite la Petite-Place de Bourgogne ; la 

* Religieux réformés de Tordre de Saint-François. — RécoUets, Re^ol- 
leeti^ les recueillis, ceux qui ont 4^ recueillement. 
■ LUTKBS, I, 154. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV 42S 

première pierre en fut posée, le 29 décembre i674, par 
Louis XIV, accompagné de toute la Cour et assisté de Far- 
ehevèque de Paris '. En 1684, Louis XIV fit construire, dans 
le Vieux-Versailles, un nouveau couvent pour les Récollets, 
dont il posa la première pierre le 40 mars. Mansart le bâtit 
en six mois, et les Religieux s'y installèrent à la fin de jan- 
vier 4685V 

Après le départ des Récollets de leur première maison, le 
terrain qu'ils occupaient fut donné à Tintendant de la Dau- 
phine de Bavière, à la condition d'y faire une place régulière 
bordée de maisons. La nouvelle place prit le nom de Peiit^ 
Place de Bourgogm. Plus tard Fénelon y demeura et y com- 
posa 309 Télimaque de 4693 à 1696. 

La cbapelle du second couvent des Récollets devint la pa- 
roisse du Vieux-Versailles et remplaça Téglise de Saint- 
Julien qui venait d'être détruite (1678) lorsqu'on avait bâti 
le Grand*Ck>mmun. La duchesse de Bourgogne et la reine 
Marie Leczinska allèrent souvent faire leurs dévotions aux 
Récollets. 

La loi du 43 février 4790 ayant supprimé les ordres menas-- 
tiques, les Récollets abandonnèrent leur maison, qui devint, 
en 4793, une prison pour les détenus politiques. En 4796, 
l'église fut abattue; en 4799, le couvent devint l'infirmerie 
des Invalides. Aujourd'hui il sert de caserne, et son jardin 
est afiecté au service de l'hôpital militaire. 

Les Prêtres de la Mission ou Missionnaires Lazaristes^ 
avaient été appelés à Versailles en 1676 par Louis XIV pour 
le service de la paroisse de la nouvelle ville et de sa chapelle. 
Leur supérieur était en même temps curé de la paroisse. A 
l'imitation de saint Vincent de Paul ils portaient un bouquet 
de barbe au menton, d'où les épithètes de barbes sales de 
Saint-Sulpice, et de barbiekets des missianSj que leur prodigue 
Saint-Simon. 

Louis xrv fit construire pour les prêtres de la Mission une 
église qui remplaça la vieille église de Saint>Julien et qui en 



LUTNBS. 

* Ordre fondé par saint Vincent de Paul. 



Digitized by 



Google 



424 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

prit le nom. Elle était située rue Sainte-Geneviève * ; et, après 
Tachèvement de la nouvelle paroisse, en 4686, le second Sainfr 
Julien s'appela la Vieille-Eglise. On y fit, en 4683, le service 
de la reine Marie-Thérèse. La Bruyère, La Quintinie, Pel- 
lisson, Quesnay, le comte de Vergennes y ont été enterrés. 

A la Révolution, la Société des Amis de la Gonslitution, 
devenue plus tard la Société des Jacobins, tint ses séances 
dans la Vieille-Eglise, et quelques années après elle fut dé- 
molie. 

La Paroisse ou église de Notre-Dame a été bâtie de i68i à 
4686 par Mansart, qui n'en fit pas un chef-d'œuvre d'archi- 
tecture. Elle fut consacrée et livrée au culte le 30 octobre 4686. 
Elle était alors desservie par douze missionnaires Lazaristes 
réunis à vingt et im autres chargés du service de la chapelle 
du château". 

La Charité des pauvres, ou bureau de charité, fut fondée en 
4684 par M^^^'de Maintenon et M.Hébert, premier curé de 
Notre-Dame. Elle était située rue de la Paroisse, n<> 44, et des- 
servie par des sœurs de la Charité, qui y tenaient aussi une 
école pour les filles. Aujourd'hui le bureau de Charité est 
rue de la Pompe. 

V Hôpital royal ou la Charité bn^iX, été bâti par Louis Xm 
rue de la Paroisse, n<>* 81 et 83. Vers 1685 Louis XIV le trans- 
porta sur un terrain situé entre l'étang de Glagny et la rue 
de Bourbon, et appartenant à François TEpée, père de l'abbé 
del'Epée. En 4779, l'hôpital fut reconstruit, mais il n'a été 
achevé que pendant le second Empire (4853-60) par les soins 
de M. Remilly , maire de Versailles. 

\}njeu de paume pour le Roi fut établi dès 1668 '; mais le 
jeu de paume actuel ne fut bâti qu'en 4 686 par Nicolas Cretté, 
paumier du Roi. On lit dans le journal de Dangeau, à la date 
du 3 décembre 4686 : « Monseigneur joua à la paume, n y a 
ici un jeu de paume que des particuliers ont fait bâtir à leurs 
dépens et qui n'est achevé que depuis trois jours. » Rien n'est 

' Entre cette me et la rue des Bons-Enfants (aujourd'hui rae du Peintre 
Lebrun). 

' La Paroisse possède une statue de la Vierge qui vient de rancienne 
église de Saint^Jalien. 

' Commîtes des Bâtiments. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV 425 

à mentionner dans rhlstoire de ce bâtiment avant 4789. « Le 
20 juin de cette année, dit l'inscription de bronze placée le 
20 juin 4790 par une société patriotique de Paris *, les repré- 
sentants des communes de France constitués le 47 juin 1789 
en Assemblée nationale ont prêté ici, le 20 du môme mois, le 
serment qui suit : Nous jurons de ne jamais nous séparer et 
de nous rassembler partout où les circonstances Texigeront 
jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et af- 
fermie dur des fondements solides. » Cette table de bronze, 
encadrée de marbre vert antique, existe encore. 

En 4803, le Jeu-de-Paume devenu propriété nationale fut 
mis par le premier Consul à la disposition de Gros ; c'est là 
qu'il peignit les Pestiférés de Jaffa et la bataille d*Aboukir. 
Un grand nombre de visiteurs vinrent admirer ces deux 
tableaux *, 

En 1846, le Jeu-de-Paume devenait un magasin de décors, 
et la plaque commémorative était retournée contre le mur. 

— En 1830, ladite plaque fut encore retournée, mais cette fois 
rinscription était en évidence, et on enleva les décors. Quel- 
ques années après, en 4838, le Jeu-de-Paume devenait l'atelier 
d'Horace Vernet, qui y fit la Smala, la bataille d'Isly et les 
trois belles toiles delà prise de Constantine acbevées en 1844. 

— En 4848, le Jeu-de-Paume était classé parmi les monuments 
historiques'. — En 4855, on y rétablit im jeu de paume qui, 
faute de joueurs en nombre suffisant, fut bientôt fermé. — 
En 4875, quand on installa la Chambre des Députés dans 
raile du midi du château, le Jeu-de-Paume devint un maga- 
sin de tableaux, de tombeaux, de statues et de bustes enlevés 
du Musée. —Enfin, en 4879, il fut décidé qu*on transfor- 
merait le Jeu-de-Paume en im musée de la Révolution, et 
M. Guillaume, architecte du palais de Versailles, fut chargé 
de la restauration et de la décoration du nouveau musée. 
Son projet conserve au bâtiment son caractère historique 
de jeu de paume. L'inscription de 4790 est encadrée dans 
un motif d'architecture, à la fois élégant et sévère, en avant 

^ La Société du sermeut du Jeu-de-Paume. 

' Journal de Seine-eê-Oise, 1803, p. 416. 

' Arrdté du ministre de rintérieur en date du 24 mars. 



Digitized by 



Google 



420 LE CHATEAU DE VERSAILLES 

duquel est placée la statue de Bailly, président du Tiers- 
Etats, lisant la formule du serment ^ A droite et à gauche 
du motif d*architecture s'étend autour de la salle une frise 
peinte, où des couronnes civiques se mêlent aux noms des 
577 signataires du serment. Sur le soubassement se déta- 
chent les bustes des principaux membres du Tiers-Etat. 
Sur le mur du nord on doit placer un tableau fait d'après le 
dessin de David exposé en 1790', l'ébauche de David qui est 
au Louvre * et la gravure de Jazet. Sur le mur du sud od 
lira diverses inscriptions, par exemple, celle qui, sur la pro- 
position de Ghénier, fut décrétée par la Convention : « Ver- 
sailles a bien mérité de la Patrie* », — et celle qui fut rédi- 
gée par rinstitut, en 1799, sur la demande de François de 
Neufchftteau, ministre de Tlntérieur : « Dans ce jeu de 
paume, le 20 juin 1789, les députés du peuple, repoussés du 
lieu ordinaire de leurs séances* jurèrent de ne point se sépa- 
rer qu'ils n'eussent donné une constitution à la France. Ils 
ont tenu parole '. » 

En même temps que Louis XIV faisait construire les divers 
bâtiments dont nous venons de parler, la noblesse logée au 
château se bâtissait des « hôtels de campagne > dans la ville. 
On voit tous ces hôtels marqués sur un plan de la mile et châ- 
teau de Versailles gravé au temps de Louis XIV *, mais nous 
ne citerons que les plus importants. On remarque : Bue de 
la Surintendance, aujourd'hui rue de la Bibliothèque : l'hôtel 
de Chevreuse (n~ 8 et 10), — l'hôtel de Beauvilliers (12 et 14), 
acheté par Louis XV en 4724 et devenu alors la résidence du 
contrôleur général, et de nos jours le cercle des officiers de la 
garnison de Versailles, — l'hôtel de W^ de Montpensier, sur- 
nommée la Grande-Mademoiselle (n<> 7), qui, à sa mort passa 
au duc d'Orléans, frère de Louis XIV^ 

* Cette statae est de M. René de Saint-Marceaux. 

* Ce dessin appartient au petit-fils de David. 

* Cette ébauche semble avoir été faite pour être placée sur le mur dà 
Nord du Jeu-de-Paume ; car les dimensions de Tébauche et de cette partie 
du mur sont identiques. 

^ En même temps, la Convention décrétait que le Jeu-de- Paume était un 
monument national. 
' Les travaux du Jeu-de-Paume seront terminés en jain 1881. 
° Chalcographie, n^ 2M9. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV 127 

Ruê du Vieux- Versailles .- Thôtel de Lorges (n<» 49, 21, 23 
et 25). 

Rve de V Orangerie: rhâtel Flamarens (qo 4), qui fait partie 
aujourd'hui du Petit-Séminaire, — l'hôtel du cardinal Furs- 
temberg (16), — l'hôtel de Nangis (24), — l'hôtel de Seignelay 
(10 et 12), — l'hôtel d'Humières (26). 

Rue de la Chancellerie : Thôtel Goislin (4 et 6), — l'hôtel de 
Dangeau * (^)» — Thôtel de Luxembourg (40), — l'hôtel de la 
Vallière (42), — Thôtel de Roquelaure (U), — l'hôtel de 
Duras (46). 

Rue des Réserwirs : l'hôtel de Louvois, devenu sous 
Louis XV l'hôtel du Gouvernement, c'est-à-dire du gouver- 
neur de Versailles, et aujourd'hui siège des bureaux de 
l'Intendance militaire, — l'hôtel de Richelieu (4), — l'hôtel du 
Lude (6), — l'hôtel de Créqui (42), — l'hôtel de Condé (4 4), où 
mourut La Bruyère le 44 mai 4696, — Thôtel de Soissons, de- 
venu hôtel d'Antin (46 et 18). 

Rue des Hôtels, aujourd'hui rue Colbert : l'hôtel de Monsieur 
frère du Roi (1), — l'hôtel de Turenne (4 bis), aujourd'hui 
demeure du directeur du service des eaux, — l'hôtel de Gra- 
monl (3), — l'hôtel de Villacerf (5) (aujourd'hui l'hôtel de 
France), — l'hôtel de Choiseul, devenu hôtel de Villeroy (7), 
— l'hôtel de la Motte-Houdancourt (14), — l'hôtel d'Aumont 
(43), — l'hôtel de la Vieuville (45), — l'hôtel de la Rochefou- 
cauld (47). 

Rue de la Pompe : l'hôtel de Noailles (4), — l'hôtel de Mon- 
tausier, devenu hôtel de Toulouse (25 et 27), — l'hôtel de 
Liviy (46), — l'hôtel du Plessis (47), — l'hôtel de Duras (42). 

Avenue de Saint-Cloud : l'hôtel de Gesvres (4), — l'hôtel 
d'Estrées (5), — l'hôtel de Guise (43, 45 et 17), — l'hôtel de 
Sourches, — l'hôtel de Saint-Simon (38) ; 

Derrière la Petite-Ecurie : l'hôtel de Gonty, aujourd'hui la 
Mairie. 

L'hôtel de Gonty fut bâti en 1670 pour le maréchal de Belle- 
fonds, qui le vendit au chevalier de Lorraine. Louis XIV 
l'acheta en 4680, au prix de 400,000 livres et le donna au duc 
de Vermandois, fils de M"« de la Vallière, à la mort duquel, 

^ Ces deux hôteli fonnent aujourd'hui l'hôtel de la Chasse. 



Digitized by 



Google 



1-2H LE CHATEAU DE \TaiSAILLES 

en 1683, la princesse de Conly, sa sœur, hérita de cette jolie 
« maison de ville », qui possédait de grands et beaux 
jardins. 

La princesse de Gonty donna plusieurs fêtes dans son 
hôtel au duc et à la duchesse de Bourgogne. Au mois de jan- 
vier 1700 elle fit élever, dans la galerie, un petit théâtre sur 
lequel on devait représenter, pour divertir le duc de Bour- 
gogne, Topera d'Alceste, dans lequel jouèrent le duc de Bour- 
gogne et la princesse de Gonty, devant un seul spectateur, le 
duc de Noailles ; il y eut deux représentations, le 9 et le 
46 janvier ^ Le Mercure nous apprend que le 14 février4700, il 
y eut bal à Thôtel de Gonty et que Taffluence des masques 
y fut grande. Le 22 janvier 1702, on joua, toujours dans la 
galerie, Electre^ tragédie de Longepierre, regardée « comme le 
plus bel ouvrage de théâtre qu*on ait vu depuis la mort de 
Gorneille et de Racine ^ » 

M. de Longepierre, si connu par ses ouvrages, ayant fait depuis 
plusieurs années la tragédie ^.'Electre pour sa propre satisfaction et 
sans aucun dessein de la donner au public, Monseigneur et M°** la 
princesse de Gonty, après lui avoir demandé, et ordonné aux co- 
médiens de rapprendre et de la répéter, Tout fait représenter trois 
fois sur le théâtre de Thôtel de Gonty à Versailles, où elle a reçu 
des applaudissemens conformes à son mérite. Elle en avoit eu déjà 
d'extraordinaires dans les répétitions qui en avoient été faites à 
Paris, où tout le beau monde et les beaux esprits avoient couru 
en foule. Le sujet de cette tragédie, qui est admirable et qui a été 
traité par Sophocle et par Euripide, a reçu de nouvelles beautés 
de M. de Longepierre. Le sieur Baron le père, qui a quitté le 
théâtre depuis plusieurs années, le sieur Rosols, qui s'en est retiré 
depuis peu de temps, y ont joué. Le premier a fait Oreste, et le 
second Egiste. Le sieur Baron a fait voir que, bien loin qu'il eût 
perdu quelque chose de ses talens par le manque d'exercice, il 
étoit encore au dessus de ce qu'il étoit il y a vingt ans. M"^ Dudos, 
dans le personnage d'Electre, a fait dire généralement qu'auciuie 
comédienne n'a voit jamais été plus loin qu'elle, ni joué avec tant 
de force et de grâce *. 

Le 5 février, on joua pour la seconde fois la tragédie d'E- 
lectre, « Toute la Gour hormis le Roi étoit à ce spectacle ; il 

* Danqbau. — L'opéra d'Alceste est de QuioauU et Lulli. 

* Danobau, VIII, 298. 

■* M^renre Galant, 1702, février, p. 379. 



Digitized by 



Google 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIV l'iî) 

n'y put guère tenir plus de cent personnes, et toutes les 
places y étoient marquées tant pour les dames que pour les 
courtisans *. » 

La Cour ayant quitté Versailles après la mort de Louis XIV, 
la ptincesse de Gonty vendit son hôtel 400,000 livres à un 
spéculateur nommé Bosc, qui revendit aussitôt plusieurs 
dépendances, des bois, des plombs et divers objets d'art pour 
ujie somme de 250,000 livres, et, en 1723, vendit au Roi l'hôtel 
lui-môme au prix de 400,000 livres. L'hôtel fut affecté alors 
au Grand-Maître de la Maison du Roi, charge dont était 
pourvu à cette époque le duc de Bourbon, premier ministre. 
En 4724, Louis XV lui fit cadeau de l'hôtel, qui avait pris le 
nom d'hôtel du Grand-Mai tre. 

Le duc de Bourbon y donna de nombreuses fêtes en l'hon- 
neur de sa maîtresse, la marquise de Prie, et fit en 4724 de 
nombreux embellissements à la galerie et aux salons de 
l'hôtel, où l'on admire encore aujourd'hui de fort belles boi- 
series sculptées *. 

Dès l'année 4770, on avait ouvert les jardins du Grand- 
Maître au public, et un passage fut ainsi établi entre les deux 
quartiers de Versailles, qui n'avaient eu jusqu'alors de com- 
munication que par la place d'Armes. En 4775, ces beaux 
jardins servirent de promenade et remplacèrent celle du parc 
dont on venait d'abattre les arbres. 

En janvier 4790, la municipalité de Versailles, établie d'a- 
bord au Garde-Meuble', s'installa dans l'hôtel du Grand-Maitre 
avec la permission de Louis XVI. En 1823,1a Ville passa avec 
le ministre de la Maison du Roi un bail de quatre-vingt-dix- 
neuf ans, en vertu du