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3AN GIRAUDOUX 



Ê<0 






I* JTURES 



POUR 



UNE OMBRE 



SIXIÈME ÉDITION 



PARIS 

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 

lOOj RUE DU FAUBOURG- SAINT-HONORÉ, 100 
PLACE BEAUVAU 

1918 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



littp://www.arcliive.org/details/lecturespouruneOOgira 



LECTURES 

POUR 

UNE OMBRE 



DU MEME ALTEUR : 
L'ÉCOLE IDES UnDIFFÉRElTTS. 



JEAN GIRAUDOUX 



LECTURES 



POUR 



UNE OMBRE 



PARIS 
É>iILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORK, 100 
PLACE BEAU VA U 

1948 



Justitïcatibn du tirage 

NO 2,501 



André du FRESXOIS 



DISPARU 



LE RETOUR D ALSACE 



LE RETOUR D'ALSACE 



Bellemaofnv. 17 août 1914. 



...Troisième réveil au delà de la frontière. En- 
core étendus dans notre foin, endoloris, il nous 
faut raisonner, pour nous rappeler que l'Alsace 
dort près de nous, et nous en réjouir. Premiers 
matins où les jeunes mères aiment leur fils, mais 
pas encore par amour maternel ; elles le plaignent, 
elles Tadmirent : il sera un grand artiste : il se 
mariera. Puis voilà soudain, comme chaque jour, 
la pensée que le régiment est parti. Nous nous 
levons à demi habillés, des inconnus autour de 
nous surgissant du foin, à la vitesse, avec les 
ennuis d'une résurrection, se plaignant du bras, 
d'une fluxion, de la jambe. Les brindilles sont 
imprimées sur nos mains, nos joues, épanouies 
sur la joue malade, et jusqu'au soir nous aurons 



2 LECTURES POUR UNE OMBRE 

l'air d'avoir dormi entre l'époque tertiaire et 
l'époque quaternaire. 

...Six heures. Nous rejoignons au jardin du 
couvent les téléphonistes. iNous sommes en réserve 
aujourd'hui et les convois nous dépassent. Toutes 
les voitures ont encore leur ancienne peinture et 
leurs placards. Il passe les autobus de la route des 
Alpes, ceux de Chamonix, ceux de la Grande Char- 
treuse, que nous montrons à la sœur converse, 
ceux de Grenoble, une croisade de tourisme impro- 
visée, toutes autres excursions cessantes, vers 
un pays_ merveilleux découvert la veille, et à 
laquelle se sont joints, en cours de route, les 
omnibus des villes traversées, le Cheval-Blanc de 
Pontarlier, le Coucou de Nyons, noirs et rouges, 
incapables cependant de résister à tant d'attraits, 
et les chevaux de Forcalquier seuls regimbent, 
trouvant la gare plus loin encore que d'habi- 
tude. Les deux téléphonistes sont deux pro- 
fessionnels de^aris, qui bavardent avec les autres 
postes, et appellent Bellemagny Belleville, Gutzof 
Gutenberg. Des soldats de la route leur crient 
les numéros qu'ils avaient coutume de demander 
à Paris, Passy 6o-67 — Central 10-18, numéros 
de petites camarades, numéro de la maison de 
Borniol, équations tendres ou macabres — Louvre 
30-31, numéro que je connais, numéro du Musée 



LE RETOUR D ALSACE 6 

Gustave Moreau. Celui qui le demande est un 
grand artilleur à barbe noire. Un encadreur, sans 
doute, un prix de Rome, — ou bien ce receveur 
des postes qui, dans une lettre ouverte au Temps, 
demandait à découper, pour qu'on put vraiment 
les comparer, les Salomé de tous les peintres. 

Huit heures, dix heures, midi. Le seul recours 
contre le temps est de le mesurer à ce double pas, 
comme ceux qui ont personnellement affaire à lui, 
comme les sentinelles, les officiers de quart. Les 
soldats étendus dégarnissent de pierres leur place, 
découpent au canif dans les racines des noms qui 
ressortiront au bout d'années, épuisent des yeux, 
des mains leur paysage individuel et enfoncent 
dans le pré autant que les chevaux, qui piaffent 
et sont enfouis à mi-jambes. — Deux heures, le 
caporal téléphoniste continue à lire dans de petits 
livres brochés, dont je m'empare dès qu'une rup- 
ture du courant l'éloigné, ou quand un cheval se 
prend dans la ligne. Il les lit avec vitesse et je 
ne retrouve jamais le même. Son camarade 
parfois l'interroge : 

— Qu'est-ce que tu lis? 

— Le cœur sur la main. 

— Qu'est-ce que tu lis? 

— Germinal. 

On signale un accident au cerisier qui sert de 



4 LECTURES POUR UNE OMRRE 

poste central. Il part, et c'est Tiistesses d'aimées 
que je recueille. 

Soudain, on m'appelle à l'appareil. Voilà quel- 
ques heures, moi aussi, par plaisanterie, j'ai de- 
mandé un numéro ami du côté de l'Étoile. Je 
suis déconcerté, on répond. 

— Arrive, dit une voix inconnue. 

— Avec mon fusil ? 

— Arrive. Le général Pau a besoin de toi. 
C'est la dix-neuvième compagnie qui téléphone. 

Je ne me hâte point. Lentement je suis le fd 
téléphonique. C'est le seul moyen de ne point 
s'égarer, tout ce qui ne vient point par le fil 
vient à côté ; et le téléphoniste reçoit ainsi les 
munitions, les boîtes de conserve, les hommes en 
mutation. Il y a un entrepôt autour de lui. Le 
cheval signalé tout à l'heure est là. On veut le 
faire hennir dans le téléphone, mais il croit que 
c'est un phonographe ; il refuse. 

C'est un lieutenant qui m'appelle. Au temps où 
il préparait la licence, il a connu, à Louis-le- 
Grand, mes camarades et désire parler d'eux. Je 
suis habitué à ces fantaisies d'officiers. A la 
caserne, on est soudainement aussi convoqué par 
un capitaine inconnu qui veut connaître l'horaire 
des paquebots pour la Chine, en passant par le 
plus d'îles possible, ou le programme du doc- 



LE HETUUR D AL>.\r.K 5 

torat en droit. Le dos tourné à la France, à nos 
amis, mon lieutenant se félicite, puisqu'il devait 
y avoir la guerre, d'avoir préparé la licence 
d'histoire. Le soir est venu. Il se lève une grande 
lune ronde, un grand plateau d'étain que doit 
considérer avec amour, en ce moment, l'artilleur 
à barbe noire. V Angélus sonne, dans un village 
où notre armée n'est pas encore, car notre pre- 
mier soin, dans chaque clocher, est de couper les 
cordes. Les reflets du couchant, le vent de la mer 
nous viennent aussi ce soir de chez nos ennemis, 
de l'Est, du Rhin. Douce soirée où l'on pouvait 
encore croire — à la rigueur, le calcul des proba- 
bilités cédant simplement à la chance — qu'il n'y 
aurait pas de morts pendant la guerre. Xous par- 
lons, sans la ménager, de cette paix qui fut jusque- 
là la seule dangereuse, des deux ou trois cama- 
rades communs qu'elle a fait périr : Revel, mort 
subitement en tramway, dans sa première redin- 
gote, civil qu'il était; Manchet, mort à Mayence, 
déjà prisonnier là- bas d'un professeur qui l'avait 
présenté à la fille de Bedecker. ^N'ous parlons en 
riant des vivants, de Besnard, qui traduisit Nereus, 
nom d'un patricien, par son second sens de laurier 
rose, — Elle prit deux époux, disait sa traduction, 
Metellus et un laurier rose, — des trois frères 
Dournelle, éparpillés dans la classe et qui trou- 



6 LECTURES POUR UNE OMBRE 

vèrent un jour le moyen d'avoir la même place 
en thème latin. Gomme tous les Français de ce 
mois d'août, qui pensaient satisfaire la guerre 
en lui abandonnant, dans le fond de leur cœur, 
et non sans pitié, les hypocrites de leur connais- 
sance, les méchants, nous sentons subitement 
exposés à la mort les cancres lâches ou voleurs. 
Mais les professeurs de grec, les lecteurs à Upsal, 
les élèves littéraires fiancés — doux sadisme î — 
aux filles des professeurs de sciences, semblent 
encore invulnérables. Pouvions-nous imaginer que 
Besnard était déjà tué, que les Dournelle seraient 
engloutis tous trois, à quelques semaines d'inter- 
valle, se succédant vers la Lorraine, comme les 
puisatiers qui veulent retirer le premier asphyxié; 
que Saint-Arné surtout, qui s'était battu en duel 
avec des herboristes, était déjà mort ? C'est à 
Saint-Arné justement que le lieutenant envoie une 
carte où nous lui demandons s'il a touj'ours sa 
tète.... Nous en étions encore, comme nos soldats, 
à mettre le képi d'un camarade, pour lui jouer 
un tour, sur la tombe la plus fraîche du cime- 
tière. 

Cinq heures moins le quart. Cinq heures moins 
dix. Aux environs des repas, il convient de serrer 
les heures de plus près. Je quitte le lieutenant 
licencié et regagne le couvent, où la sœur converse 



LE RETOUR D ALSACE / 

m'annonce qu'un ami est venu me demander. 
Elle prétend déjà reconnaître les armes et, à son 
avis, c'est un cuirassier, ou plutôt, s'il y a des 
artilleurs qui bégayent, un artilleur. Elle recon- 
naît aussi l'amitié : il doit m'aimer beaucoup et 
reviendra demain. 

Puis on nous remonte coucher à l'école, alors 
que la compagnie de l'école descend dormir au cou- 
vent. On ne veut point que nous prenions des habi- 
tudes, avec Dieu ou avec l'instituteur. Sommeil 
troublé par Horn, qui a des doutes sur l'Alsace, qui 
n'a pu vendre aux habitants la peau de notre lapin. 

Burnhaupt, IS août. 

Départ à 5 heures dans la direction de Mulhouse. 
Pa^sé de Soppe-le-Haut à Soppe-le-Bas, de Spech- 
bach-le-Haut à Spechbach-le-Bas. Grand'halte 
dans un bourg qui n'est ni haut ni bas et n'a pas 
à s'équilibrer dans le vallon par un village 
jumeau. On découvrira, d'ailleurs, plus tard, sur 
la carte, qu'il a son contrepoids au delà de 
Strasbourg. Le barbier passe pour particulière- 
ment francophile et tout le monde va se raser 
chez lui. Chacun emporte son savon, son blaireau, 
son rasoir, et. lui, regarde; mais, enfin, on se rase 
chez un coiffeur. Déjeuné aussi chez un restaura- 



s LECTl'RES POUR UNE OMBRE 

leur. Nous achetons le vin à des particuliers, 
mais nous tenons à le boire dans le café. Dormi 
une heure chez Thùtelier. Après ces quinze jours 
sans ville et sans bourg, chaque vitrine de bou- 
tique nous attire, comme si c'était l'hospitalité 
elle-même qui élargit ainsi les portes des maisons 
du pain, du vin, du chocolat. Bavardé chez des 
rentiers. Interrompu par le bombardement de 
Burnhaupt-le-Haut, dont le clocher vacille et 
s'effondre. Celui de Burnhaupt-le-Bas, entre deux 
bosquets, remonte de quelques centimètres. 

Nous commençons à être las de nous battre tout 
seuls. Impossible de voir un Allemand. Dans les 
tranchées de Saint-Gosme, dans celles de Bretten, 
pas d'autres traces, selon le régiment, que celles 
de la gemûtlichkeit badoise, ou munichoise, ou 
saxonne, un harmonica, des vers de Gœthe sur 
les violettes au bas d'une carte postale, un dentier 
dans une boite mauve, des objets aussi divers et 
pacifiques que ceux qu'on trouve, les soirs de 
course, dans le métro de Maillot. Pas de casques, 
de sabres, mais une valise, des vis de buis au bout 
de ficelles, un arc, un boomerang. Sur les pan- 
sements abandonnés, un sang pâle, un sang de 
malade d'hôpital, le sang de cette race qui reste 
civile sous ses armes, dont la vie, dont la faim, 
dont la soif ne s'épurent pas par la guerre. Je 



LE UETOLR D ALSACE \) 

sens déjà toute Tinjustice de faire battre, contre 
cette masse de civils, des militaires. Guerre vaine, 
où Ton capturera sous le nom de chevau-légers 
bleus, de hussards blancs, dans une veste ver- 
dâtre, des garçons de café, des peintres de Dresde 
aux prunelles carrées découpant déjà en cubes 
la sentinelle berrichonne qui les conduit à l'ar- 
rière. 

L'air est menu. Le vide a régné là juste avant 
notre arrivée. Quelques cadavres, ceux des Alle- 
mands qui ne pouvaient vivre sans respirer. 
Dans les caves, dans les granges de villages, les 
autres ont eu le temps de se transformer. Des 
gens, sortis d'un demi-sommeil, nous parlent 
en demi-français. La douzaine d'otages est prête: 
il y en a même treize. Rien que les domestiques 
stylés de la guerre et l'enfant qui crie quand un 
canon tonne est giflé. Les meubles seuls, couverts 
d'inscriptions, essayent de se sauver en avouant 
qui ils sont : « Je suis le buffet, camarade » ; 
« Je suis le verre fragile oii plus d'un cœur a 
pleuré » ; « Je suis l'armoire, cher frère ; remplis- 
moi de beau lin ». Des coussins affolés parlant 
sans raison de l'aube, de l'occasion, de l'amour. 
Meubles sur le fronton desquels va apparaître une 
dénonciation en lettres gothiques : « Mes maîtres 
sont cachés en moi y>. Mais ils n'y sont pas, et de 



10 LECTURES POUR UNE OMBRE 

France seulement arrive la preuve qu'ils existent. 
Le lieutenant Souchier a reçu de sa femme la 
nouvelle qu'on promène quarante et deux pri- 
sonniers dans Roanne! Et pas un enfant, pas une 
vieille paralytique, sur la route de Charlieu, qui 
ne les ait déjà comptés un à un pour voir s'il y 
a bien le nombre. 

Enschingcn, 19 août. 

Longue marche dans le brouillard. Les trois ou 
quatre hommes du régiment qui se sont munis à 
Roanne d'un capuchon imperméable déclarent 
qu'ils préféreraient une bonne averse. Mais la 
canonnade devient si violente que la brume se 
lève. Le canon, au lieu d'amener la pluie, servait 
encore contre les orages, la grêle. Dans chaque 
village, mes camarades, qui savent lire et recon- 
naître depuis Bellemagny le mot « Schule », 
s'intéressent exclusivement à la maison d'école : 
rinstituteur de Bellemagny élève des bassets; la 
femme de Tinstituteur de Bretten louche ; à Burn- 
haupt-le-Bas, il faut savoir si les sept enfants ali- 
gnés dans la cour, et qui se ressemblent, sont les 
fils du m.aître de cette fameuse Schule ou ses 
élèves. Devaux, qui sait lire aussi le mot « Kloster », 
le cherche de temps à autre aux devantures. La 



LE RKTorn i/ai.sace li 

guerre ici n'a pas encore détruit les vraies mai- 
sons, mais tout ce qui leur ressemblait en petit, 
les boîtes aux lettres, les cages à pigeon, y a 
passé, et une poupée allemande, un schutzmann, 
est pendue à un pignon. Bientôt on ne verra plus 
rien qui ne soit à l'échelle du soldat, et, les enfants 
tués, ce sera notre tour. 

Pas de fermes isolées, rien que les bourgs for- 
més des maisons les plus dissemblables, qu'une 
lézarde de géraniums appareille, et dont chacune 
doit correspondre, ceux de nous qui sont paysans 
à des signes imperceptibles le reconnaissent, à 
un de ces prés, de ces champs, de ces vergers 
confondus dans la plaine. Les coqs des clochers 
s'amusent à pencher le plus possible sans avoir 
à ouvrir les ailes. Paysage où les maçons et les 
laboureurs ont malhabilement choisi la teinte 
triste des couleurs les plus gaies, l'ocre pour les 
charpentes et les tuiles, pour les prairies et les 
feuillages un vert sombre, et l'herbe même a l'air 
immortel. Seules, les Vosges, sur notre gauche, 
sont transparentes. Nous marchons jusqu'au soir 
et, selon le vent, la bataille se déplace brusque- 
ment, comme une chasse. 

A cinq heures^ arrêt brusque. Un capitaine 
d'état-major myope arrive au galop, demande le 
colonel, le cherche dans mon escouade, sur mon 



col, sur le troisième boulon de ma capote. Je le 
guide et j'apprends que l'on se bat du côté de 
Flaxlanden, au sud-est de Mulhouse, qu'il faut 
partir avec quatre compagnies, quatre restant en 
réserve. Je reviens l'annoncer à Frobart qui veut 
des explications. 

— Quelle bataille est-ce que nous livrons? 
demande-t-il. 

— La bataille de Flaxlanden. 

11 trouve le nom de sa bataille peu facile à pro- 
noncer; il tient à savoir aussi si c'est un combat 
ou une vraie bataille, si l'on se bat dans le village 
même ou aux alentours, s'il y a une poste, à 
Flaxlanden. On peut le renseigner sur un point : 
c'est sûrement une bataille. Des interstices des 
convois, suivis du lieutenant en gris vert que 
l'armée française entière a pris tout le mois d'août 
pour un chasseur à pied — le payeur de la divi- 
sion — surgissent des colonels à brassards qui 
songent à leurs fils Saint-Gyriens et se garent du 
cambouis. Les camions de l'intendance regagnent 
sans dignité l'arrière. Un tringlot appelle son 
chien qui préfère rester avec nous et auquel il 
tente vainement d'expliquer la bêtise de son choix. 
Panique de figurants quand le rideau se lève une 
minute trop tôt, et nous reconnaissons soudain 
que nous ignorons tous notre place de combat. 



I.E RI-Tt )UH It ALSACE l.'» 

Les théories sortent du sac des fourriers, des 
sergents-majors. Pas de compagnie à laquelle les 
tambours et clairons ne viennent s'attacher défi- 
nitivement, avec l'air de lui faire un cadeau, et 
qui ne les renvoie sous les injures à la compagnie 
suivante. Les adjudants ordonnent de pendre 
toutes les plaques d'identité autour du cou sous 
le prétexte que cela protège la poitrine et que 
les bras peuvent être emportés, et ils numéro- 
tent par classe les hommes de chaque escouade, 
pour que l'on sache, en cas de Ijlessure du chef, 
qui commande. Frobart n'a une chance de com- 
mander que s'il reste tout seul, et Artaud n'aura 
jamais que Frobart sous ses ordres. On remplit 
les bidons d'eau, malgré les protestations de ceux 
qui entretenaient un peu d'absinthe pure ou de 
rhum. Seuls les brancardiers sont prêts; ils sont 
même déjà partis : il faut les arrêter de force 
et les faire passer à leur rang... Il nous manquait 
deux heures pour être vraiment prêts à la guerre. 
Mais, d'ailleurs, on nous donne vingt minutes pour 
arracher les boutons qui tiennent mal, atteler les 
chiens aux voitures, amarrer au régiment tout ce 
qui pourrait flotter, tomber, pour ramasser les 
[■apiers et faire autour de nous un bivouac propre 
et lisse comme si nous allions nous battre surplace 
ou si nous attendions un ora&:e. Du moins nous 



14 LECTURES POU II U.NE OMBRE 

ne glisserons pas, nous ne tomberons pas. L'hon- 
nêteté du régiment se rétablit, les hommes qui 
ont caché leur sac dans un camion, avec la compli- 
cité du conducteur, courent le reprendre; les voi- 
tures de compagnie passent Talcool aux ambu- 
lances, les mitrailleurs remplacent par de vraies 
cartouches leurs caisses bourrées de carton. 
Chacun a bientôt son poids exact de bataille, et 
l'on pourrait peser maintenant chaque homme 
comme on pèse à l'usine l'obus qui sort. Tous 
ceux qui n'avaient pas de bidons, de troisième car- 
touchière, de vis de culasse, en décomTent soudain 
un choix près d'eux, et il apparaît même un képi 
pour Artaud, notre conducteur, qui est depuis 
Roanne tête nue. C'est un képi rouge sans man- 
chon, bien visible, mais Artaud se moque d'être 
repéré : il a déjà un cheval blanc et, sur sa voi- 
ture, sont peints les drapeaux de tous les Alliés. 
Celui du Tonkin n'est même pas sec. 

L'ordre arrive. >'ous partons dans la direction 
de Bernwiller. 

Voici Bernwiller. Nous le traversons au pas 
gymnastique. Il a dû défder pendant la journée 
tant de troupes que personne des portes ne regarde 
ce régiment courant à la bataille. Nous aurions 
pourtant voulu demander des renseignements sur 
Flaxlanden. Deux gendarmes menacent l'un de 



LE RETOUR h'aLSACE 15 

nous qui a secoué des prunes au passage. Un 
cantinier qui se rase sur Taccotement, la glace 
pendue à un cerisier, attend nerveux, la figure 
débordant de mousse, que nous ayons fini de 
faire trembler sa route. Sur le chemin de ces 
mille hommes aspirés, les gens seulement dont 
l'unique rôle est d'empêcher qu'on déniche les 
nids, qu'on vole une poule, qu'on pêche les 
écrevisses avec des mailles trop petites. A la sor- 
tie du village, une grande route droite et vide, 
silencieuse. Personne non plus qui revienne de 
la bataille. Nous aimerions en voir arriver cepen- 
dant un cycliste, n'importe qui, un vaguemestre. 
Un civil même, une femme, qui nous donnent 
l'impression d'être vus et, pour les cœurs géné- 
reux, de protéger plus que deux gendarmes. Mais 
seulement un convoi de chevaux en sang, pré- 
cédé par deux bœufs encore au joug, que des 
éclats de mitraille ont atteints. Les bœufs tirent... 
et devant eux c'est nous qui nous écartons, car 
bien peu s'attendaient à ce que les animaux aussi 
fussent blessés. Voici des arbres mutilés, un coin 
de route éclaté, un rocher pilé. Nous avons 
la gène de pénétrer dans la mêlée par en bas, par 
les végétaux, par les animaux, alors que nous 
comptions y descendre par son sommet, par ce 
général qu'on dit blessé et que nous aurions 

2 



I 



16 l.ECXL'KES FOLR UNE OMBRE 

trouvé, étendu sous un arbre, au coin du All- 
iage. 

— Halle! 

On ordonne face à gauche, face au côté que 
nous croyons inoffensif. Et nous sommes, assure 
l'état -major, sous le feu de l'artillerie. On nous 
fait reculer jusqu'au fossé. C'est deux mètres de 
sécurité en plus. 

Il est huit heures. Le jour meurt aujourd'hui 
sans avoir vieilli. Le crépuscule a partout même 
épaisseur et même transparence : on ne peut 
deviner de quel côté s'est couché le soleil, et 
l'armée française, qui ignore s'orienter, n'en aura 
point ce soir de désavantage. Toutes les étoiles, 
également blanches et mortes, font penser au 
Nord, à minuit, et nos mains aussi sont éclai- 
rées, même celles des moins riches, par un 
puissant radium. La nuit se rapproche de nous, 
par derrière, comme de ceux qui la défendent. Plus 
d'ombres; les nôtres sont déjà séparées de nous, 
comme si la bataille allait être grave, comme si 
les adjudants nous les avaient réclamées, à l'instant, 
avec les livrets matricules. Pas une étoile errante, 
le canon a secoué toute la journée du ciel ce qui 
n'y tenait qu'à peine; plus de constellations qui 
se balancent, mais des astres enfoncés jusqu'à la 
garde = On ne voit vraiment qu'eux; malgré soi ou 



LE HETOLR d'aLSACL^ 17 

les contemple, et l'on fait le fier et le beau pour 
ces mondes où tout l'intérêt doit se concentrer 
d'ailleurs, en ce moment, sur le cheval blanc 
d'Artaud ; Frobart explique la grande Ourse, qui 
ce soir se trouve ovale. Comme il n'est pas permis 
de s'asseoir, les camarades s'adossent sac à sac et 
prennent ainsi leur repos, se parlant l'un tourné 
vers les ténèbres françaises, l'autre vers les ténè- 
bres badoises. C'est notre première bataille, et 
nous ébauchons tous les gestes et les pensées que 
nous aurons une fois guerriers. Nous ne nous 
serrons pas encore les mains, mais nous avons 
des regards si lourds que s'ils appuient sur les 
yeux indifférents d'un voisin, le voisin doit nous 
sourire. Nous n'écrivons pas de testaments, mais 
les soldats qui se devaient vingt sous se les ren- 
dent ou se les donnent. Un seul dans la com- 
pagnie noie ses dernières volontés; c'est Làlre, 
qui lègue son entreprise à sa femme, sa femme à 
son père. Nous nous passons le papier en riant, et 
Làtre le poursuit d'escouade en escouade, comme 
s'il devait hériter. 

Avec Jalicot je fais les cent pas. Des groupes se 
forment. La ligne des sections carrées s'est fondue 
en une ligne de sections arrondies et la prome- 
nade, et la pensée, est plus douce le long de ce 
bataillon sans angles. Dans l'ombre, nous faisons 



18 LECTURES POUR UNE OMBRE 

aux camarades des signes modestes d'existence : 
— C'est toi? — Oui, c'est moi! — C'est vous? 
Tous ceux qui vont être braves pour la première 
fois allument plus tendrement leur cigarette. 
Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, 
le sommeil d'après la bataille, et bâille. Notre 
ignorance de la guerre pèse subitement sur nous 
comme à la veille d'un examen. S'il faisait clair, 
nous repasserions notre théorie. Nous nous sen- 
tons coupables d'avoir négligé nos enrayages, nos 
déploiements. Mais surtout nous pensons sans 
relâche au premier blessé, au premier mort du 
bataillon. Tout notre entendement butte contre ce 
premier cadavre. Nous comprenons le second, le 
troisième et, vers le centième, nous-mêmes nous 
étendons; mai^ soudain, malgré nous, le premier 
mort que nous avons enfm couché dans notre 
esprit s'anime, se relève, et tout est à recom- 
mencer. Quant un soldat allume sa pipe, nous 
frémissons, en voyant ce visage qui s'illumine, 
comme s'il se désignait par cette clarté pour la 
mort. Nos épaules s'alourdissent, nous vieillissons. 
Nous errons sans repos dans cette ombre qui rend 
la victoire à peine plus désirable que le jour. — 
C'est toi? — Oui, c'est moi, avec, tremblotant un 
peu, un immense courage... 

Le bruit d'un galop. Le capitaine d'état-major 



LE RETOUR d' ALSACE 19 

transmet au colonel Tordre d'attaquer le village 
d'Enschingen. On voit le clocher, juste devant 
nous, à deux kilomètres... Il éprouve aussi le 
besoin de nous faire un discours : 

— Allez, Roannais ! Comme pour les Autri- 
chiens ! 

Nous avons déjà battu en effet les Autrichiens, 
en 1814, à Roanne même. Nous avons, de ce côté-ci 
de la Loire, fait circuler un convoi ininterrompu 
de tuyaux en tôle sur des roues. Le général 
ennemi, malin, se méfia, ne tenta point le pas- 
sage, et la ville fut décorée, en même temps que 
Tournus, où était né Greuze. 

— Et attention î Vous êtes sous le feu de l'ar- 
tillerie lourde. 

Il part enfm. Non, il revient, toujours au galop. 

- — Vous êtes sous le feu de l'artillerie légère! 

. Est-ce qu'il va reparaître ainsi pour chaque 

calibre, pour les mousquetons, pour les revolvers? 

Le colonel lève le bras, l'abaisse. Nous partons... 

Les quatre compagnies avancent en ligne à 
cent mètres d'intervalle, chacune serrée et silen- 
cieuse. Les hommes ne prononcent pas une parole, 
malgré leur désir de savoir au juste ce qu'ils 
font, si c'est une marche d'approche, une charge, 
s'il y aura des mitrailleuses. Mineurs, tisseurs, 
ils ont éteint leur cigarette, leur pipe, comme 



20 LECTURES POUR UNE OMBRE 

à l'entrée dans l'usine, par précaution. Ils vont à 
toute allure. La crise de discipline qu'ils ont, 
pour la première fois, se résout en silence, en 
vitesse, et les plus disciplinés ont pris le pas 
gymnastique. Avec les quatre fourriers, j'escorte 
le colonel qui se tient un peu en arrière du centre. 
Nous suivons avec peine, à travers des champs et 
des prairies coupés de haies. Nous trébuchons 
contre un bœuf étendu, bien gonflé, et sur lequel, 
heureusement, on rebondit. Nous sautons et 
ressautons un ruisseau qui s'empêtre dans nos 
jambes comme une bande molletière défaite. Un 
projecteur illumine soudain la compagnie de droite, 
qui s'arrête, se masse contre lui avec les pré- 
cautions recommandées pour les obus, chaque 
tête sous le sac qui la précède, les têtes du second 
rang cachées, les yeux du premier rang fermés... 
Le faisceau s'éteint. Le clocher du village rentre 
peu à peu sous terre, dans sa tranchée, et main- 
tenant nous allons au hasard. Plus de canon. 
Une balle, une seule balle passe à côté de nous, 
à fin de course. Un seul Allemand nous fait 
l'honneur de tirer. L'homme du projecteur sans 
doute. 

Ils vont trop vite. Nous essayons en vain de les 
rejoindre. Nous ne les voyons plus et le terrain 
est difficile. Parfois de l'herbe, du trèfle, puis, 



LE RLTOUFx D ALSACE 21 

soudain, transversales, des lignes de choux, d'ar- 
tichauts et de dahlias. Les prés sont dans le sens 
de TAlsace, mais les potagers, de biais, s'en- 
tendent pour contrarier notre marche. Un cava- 
lier surgit derrière nous, prie le colonel d'attendre 
le général et nous dépêchons les fourriers aux 
compagnies. Un second cavalier ordonne de con- 
tinuer : nous continuons. Un troisième, un qua- 
trième, arrivent ainsi à toute vitesse, de l'on ne 
sait quel centre, mettent pied à terre, s'alignent 
sur nous, miais toujours en retrait l'un sur 
l'autre; la cavalerie divisionnaire, dans les ba- 
tailles, forme des circonférences. A part Chalton 
qui n'a pas trouvé sa compagnie, aucun des trois 
fourriers n'est revenu. Nous envoyons les dragons 
en éclaireurs, mais rien à droite, rien à gauche, 
et, devant nous, à cinq cents mètres, une colline 
et la forêt. Il n'y a que nous six dans la vallée, 
et il paraît que l'on nous voit de partout. 

La fraîcheur tombe ; la première couche de 
rosée se pose sur nos fusils; l'homme du projec- 
teur tire un dernier coup de canon, le clocher 
d'Enschingen se dresse soudain à notre droite, 
tout en arrière; une perdrix : les compagnies ne 
sont point passées là. Nous ralentissons le pas. 
Une dernière fois nous franchissons le ruisseau, 
mais un long rectangle de carottes nous décou- 



22 LECTURES POUR UNE OMBRE 

rage. Nous cédons à leurs taillis impénétrables ; 
nous n'allons pas plus loin; nous les laissons 
brouter une minute par les chevaux ; un dragon 
les goûte lui-même ; agenouillés dans leurs 
feuilles odorantes, nous tirons, Chalton et moi, 
après les trois sommations, les premiers coups 
de feu du régiment sur deux lanternes électriques 
qui scintillent dans la forêt : Il a bien visé la pre- 
mière, mais la mienne ne s'éteint qu'au bout de 
quelques minutes, quand l'électricité manque, me 
dit-il. Pas d'angoisse, mais peu à peu la paresse, l'in- 
différence. Pourquoi aller au delà de ces carottes, 
et trouver pis encore, des tranchées, des bette- 
raves peut-être ? Celui qui a la meilleure oreille 
l'applique contre terre, mais rien que le fracas 
des brindilles, et le piétinement du cheval sur 
lequel est monté debout celui qui a la meilleure 
vue. Celui qui a la meilleure conscience dort déjà. 
Le colonel étudie sa carte'. Nous sommes sans 
aucun doute entre les lignes, et les compagnies 
doivent être arrêtées dans un des^deux jvillages 
qui sont derrière nous, Speclibacli ou Enschingen. 
Vers lequel allons-nous revenir ? Lequel est 
habité? Nous ne nous hâtons point, nous ne 
courons plus de danger : nos ombres sont reve- 
nues ; nous nous amusons de l'aventure, qui 
nous épargne de creuser là-bas des fossés, de 



LE RETOUR DALSACE 23 

prendre la garde, et nous jouissons d'un calme, 
d'une sécurité que l'on ne pourra jamais goûter, 
dans cette guerre, qu'à égale distance des senli- 
nelles françaises, des sentinelles allemandes, et 
avec son colonel. Parfois seulement, une déto- 
nation, suivie d'une autre, plus brève, plus sèche, 
comme si le tireur se précipitait pour ramasser 
son blessé. Assis les uns en face des autres, nous 
formons à nouveau un de ces groupes arrondis 
dont vit la paix. Nous sentons si bien que ne 
commence aucune ère nouvelle et nous nous remet- 
tons, comme dans l'ère précédente, à fumer, à 
faire craquer nos doigts, à boire. Le colonel se 
décide pour Spechbach. Voici Spechbach... Une 
mare ronde est posée devant le village comme un 
miroir devant les lèvres d'un homme endormi. 
Pas une ride, pas un murmure... Spechbach est 
mort... Nous avançons. 

...Ici une heure qui n'appartient pas au régi- 
ment et que le capitaine Lambert a fait rayer de 
notre Livre de marches. Ici des blessés, des 
morts. La sentinelle qui nous arrête a le front 
entouré d'un bandeau rougi ; — la balle, l'unique 
balle aurait porté? Dans la première maison, une 
fouie de blessés qui se sont installés sans logique, 
les plus gravement atteints au premier étage, 



24 LECTURES POUR UNE OMBRE 

comme s'ils redoutaient en plus une inondation. 
Sur le banc d'une ferme, un officier endormi, la 
poitrine couverte d'une ouate sanglante. Ce n'est 
point un de nos commandants : Son numéro d'ordre 
est plus faible d'une unité que le nôtre et il le 
porte d'ailleurs partout, pour nous rassurer, à 
son képi, à son col, à son collet... Le sort nous 
a manques d'un point. 

— D'où venez-vous? demande le colonel. 

Il se réveille. Il répond machinalement ce qui 
le matin encore était la vraie réponse. 

— De... de Ghambéry. 

Puis il aperçoit les cinq galons. 

— Le colonel... le colonel est mort, dit-il. 

De ses yeux hébétés, c'est mon képi qu'il 
regarde maintenant, ma manche, cherchant mon 
grade ; il ne le juge pas, sans doute, assez élevé 
pour ajouter : Le sergent, le sergent est tué. — 
11 s'endort. 

Nous repartons. Ghalton a sur la main un peu 
de sang de Ghambéry. 11 le montre à son dragon 
pour faire croire qu'il est blessé, et il s'y trompe 
lui-même, à chaque cigare qu'il allume. 



LE RETOUR D ALSACE 



Bernv, iller, 20 août. 

Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis 
minuit juste, bien qu'il y ait à ce sujet une 
dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, 
qui a gardé l'heure de la ville, et Clam, qui a 
l'heure de la gare. Les Allemands viennent de 
partir, laissant la mairie préparée comme une 
souricière, des tablettes de chocolat sur la porte 
ouverte, des croûtes de fromage sur la table. 
Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que 
les compagnies se passent, que le capitaine Fon- 
tange félicite, que le capitaine Perret veut fusiller 
com.me déserteurs. Nouveaux otages, qui des- 
cendent en bras de chemise et que nous renvoyons 
passer une veste, car nous ne désirons que des 
otages habillés. Je suis de garde au drapeau ; 
nous l'installons dans l'auberge, et tous les soldats 
qui s'échappent pour boire, surpris de le ren- 
contrer là, vident du moins leur verre plus digne- 
ment. A trois heures, départ pour Bermviller ; 
le lieutenant Viard félicite les guides : la route 
est absolument droite. Journée paisible, chaude. 
Xous jouissons de ce soleil que nous avions, 
suivant d'illustres exemples, jeté hier soir, pour le 
reconquérir, dans la bataille même; jeté dans le 



26 LECTURES POUR UNE OMBRE 

mauvais sens d'ailleurs, jeté en France. On me 
charge de la surveillance des otages qui dor- 
ment sur des charrettes à claire-voie, à part un 
conseiller municipal nerveux, dont c'est aujour- 
d'hui la fête, que sa famille attend, et qui reste 
assis sur la claie à se lamenter alors que tous 
les autres ont depuis longtemps, dans le poids 
du sommeil, passé au travers. Nous nous orga- 
nisons, nous nous déployons, nous creusons 
des tranchées face à Enschingen, comme si nous 
n'avions d'autre but dans la guerre que de 
prendre ce village une fois par jour. Petit déjeuner 
avec Devaux chez un vieil Alsacien, sourd- 
muet, et qui s'empresse à nous servir, protégé 
qu'il est par ses infirmités contre toute dénon- 
ciation. La trouvaille d'un œuf de poule, puis 
d'un œuf de canard, nous conduit à l'idée de 
l'omelette que nous préparons chez deux sœurs 
allemandes, deux jumelles. L'impression, enfin, 
d'être des conquérants ! chacun de nos mots 
fait courir, se heurter, ces deux images sem- 
blables, et nous avons à la fois notre volonté 
brune et notre volonté blonde. Aux murs, sur 
le papier gris, des taches carrées plus claires. 
Il y avait là des cadres et l'on pourrait reconsti- 
tuer, d'après la couleur plus ou moins passée, 
toute la famille impériale. Je fais pâlir les esclaves 



LE RETOUR U ALSACE 'l l 

en leur demandant où elles ont caché ces portraits 
et Devaux leur pose, sans malice, des questions 
alternativement menaçantes et affables : si l'em- 
pereur est bien paralytique général, quels sont 
leurs prénoms, comment finira la guerre, ce que 
veut dire le mot « gemutlich ». Elles ne répondent 
qu'aux questions affables, mais avec la crainte 
que les questions sacrilèges ont causée : elles 
s'appellent, tremblantes, Eisa, Johanna ; gemutlich 
veut dire : « Quand tout est bien, quand tout est 
gai. » 

(( Hier ist es gemutlich », dit Devaux pour 
trouver un exemple. 

— Ya, répondent-elles, ya. 

Il suffit d'agiter le mot gemutlich aux yeux 
d'une Allemande pour qu'elle réponde par ces 
joyeux aboiements. 

A midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller 
municipal s'en va en courant par un raccourci, 
plus court par conséquent que la route droite, et 
je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et 
le parc de Henner. Tous les hommes sont étendus 
dans le creux des pelouses, au pied de buissons, 
et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux 
plies ou levés. >'ou5 avons là tous les tableaux 
qu'eût peints Henner si les bosquets étaient peu- 
plés de soldats, et non de femmes rousses. Jalicot 



28 LECTURES POUR UNE OMBRE 

a visité le château : il n'y a trouvé que deux 
énormes pinceaux, l'un carmin, l'autre saumon, 
les pinceaux de Matisse. Toutes les toiles ont dis- 
paru des murs, comme chez Eisa et Johanna ; 
mais il reste les glaces. Nous ne nous étions vus 
depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux 
sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou 
notre raie. Nous nous contemplons, nous nous 
rapprochons sous le prétexte de comparer nos 
tailles, nous nous tenons par les épaules, mais 
chacun ne regarde égoïstement que soi ^ et je ne 
sais même plus, aujourd'hui, lequel de nous 
deux était le plus grand. 

Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay 
me charge de visiter le village, d'interroger les 
passants. Mais les rues sont désertes. Beaucoup 
de maisons fermées, avec les images de sainte 
Agnès sur la porte, rondes comme les vrais scellés. 
Je visite l'église, qu'entoure un canal d'eau cou- 
rante. Je pousse la fenêtre d'une chambre, j'aper- 
çois dans des cadres noirs à grains d'or les Trois 
Grâces et la Comparaison. Partout le silence. 
L'avion allemand qui passe là-haut ne peut noter 
dans ce village qu'un touriste ou un indiscret. Je 
vais si loin que je m'égare : une jeune tille m'in- 
dique la route du château avec la politesse qu'on 
réservait dans ce bourg aux invités de Henner, et 



Lt HETÙUK d'aLSACE 29 

je rejoins les autres sergents, couchés sur la pe- 
louse. Étendu sur le dos près d'eux, je les écoute 
se parler de leurs femmes, j'admire, quand c'est 
mon tour, les photographies de M""^ Sartaut, dont 
Sartaut fait passer un choix inépuisable; je la vois 
en costume cycliste, en costume de bain, appuyée 
à un prie-Dieu au bord d'une plage, car toutes 
les photographies ont été prises en juillet près 
d'Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme 
si elle s'était rapprochée de nous de mi-chemin. 
Chaque fois elle caresse un chien différent, car son 
métier, à Paris, est de prendre les chiens riches 
en pension. La voilà en bateau avec un lévrier qui 
a appartenu à Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de 
Sarah qui gagne un million par an, qui a plus de 
soixante-dix ans, et n'a pas mis un sou de côté : 
c'est une femme, prétend sa femme, qui n'a pas 
d'ordre. On repasse la photo du bain, pour voir le 
caniche d'une Brésilienne, et pour discuter, ce qui 
nous vaut les injures de Sartaut, si la vue a été 
prise avant le bain ou après. — C'est avant pour le 
caniche, encore frisé, après pour Madame, toute 
lisse. — Douce petite française, aux yeux inclinés, 
à la gorge haute, aux jambes nettes, qui s'oppose 
victorieusement dans notre pensée, selon la photo, 
à l'actrice, à la juive, à la Guatemalaise que laisse 
entrevoir le chien du jour. C'est elle qui nous 



LECTURES POUR UNE OMBRE 



rend précieuse l'impression d'être en Alsace, alors 
que justement nous n'en voyons rien, que le ciel, 
— où passent bientôt, par photos uniques, les 
femmes des autres sergents, avec des chiens et 
des enfants qui leur appartiennent. 

A six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. 
Psous commençons une manœuvre d'encerclement 
autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a 
donné moins de mal : Nous apprenons qu'elle est 
à nous et qu'on a pris sur la gauche vingt-quatre 
canons et huit cents Badois. Nous réclamons du 
capitaine Perret, qui a son Joanne, de nous lire 
la page de Mulhouse : la gare est petite, noire, incom- 
mode, et fait contraste avec le somptueux hôtel des 
Postes. Nous voudrions entendre aussi la page de 
Fribourg, car c'est sur Fribourg que nous allons. 
Mais Fribourg n'est pas en Alsace, malgré les 
affirmations de ceux qui confondent avec le Fri- 
bourg de la Suisse. 

Marche sans autre épisode que l'arrestation 
de Babette Hermann, qui est allée se faire 
arracher une dent à Bernwiller, a voulu reve- 
nir chez elle, malgré la bataille, tant la sœur 
lui a fait mal, et s'est prise dans la brigade, le 
bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour 
son nœud alsacien passé autour de sa fluxion. On 
me la confie, car elle ne sait que l'allemand. 



LE RETOUR DALSACE 31 

Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa 
famille qui s'empresse, mélangeant à mon profit 
l'affection pour les Français et la reconnais- 
sance due aux dentistes. On m'invite à dîner, on 
sort de vieilles cartes où Spechbach est encore en 
plus grosses lettres que Bernwiller, n'ayant point 
alors le désavantage qu'un grand peintre n'y soit 
point né; les recueils des tableaux patriotiques 
du Salon y compris 1892, date de ma fièvre mu- 
queuse, et je reconnais de cette année chaque 
zouave, chaque vitrier, chaque amazone de Bé- 
hanzin. Babette installe elle-même sa lessiveuse 
pour notre soupe, malgré les galants caporaux 
qui la supplient de ne pas se mettre en courant 
d'air. Le grand-père, qui voit que l'impossible 
arrive, ne peut plus croire maintenant que ses 
souhaits plus modestes se réalisent moins et me 
les confie : il verra son petit-fils médecin, Ba- 
bette guérie pour toujours de sa dent. Une fois 
interne des hôpitaux, son frère les soignera tous 
à loisir. 

Je couche dans le salon du presbytère, dont 
tous les meubles ont des colonnes torses, fau- 
teuils, arm.oires, tables en chêne, et où un Christ 
à tête relevée s'étonne que le montant de la croix 
soit si plat, si lisse î 

3 



32 LECTURES POUR UNE OMBRE 



Ammerzwiller, 22 août. 

La bataille est bien finie, bien gagnée, mais le 
canon tonne toujours, et devant nous. Nous ne 
nous en inquiétons point. C'était encore l'époque 
où les fantassins croyaient que Tartillerie se loge 
entre les ennemis et eux. Pauvres artilleurs I 
disions-nous. A dix heures, départ de Spechbach. 
On craint un retour des Allemands par Gernay 
et nous attendons jusqu'au soir, face au ?Sord, 
dans des vergers. Réclamations du lieutenant 
Viard, dont la compagnie est près d'un rucher, 
et qui a déjà deux hommes piqués. Mais interdic- 
tion formelle d'enfumer les abeilles avant le café. 
A cinq heures, départ dans la direction d'Alt- 
kirch. Belle route, dont les cerisiers ont été cou- 
pés au ras du sol par les Allemands, et il ne reste 
des arbres que leur plan et leur âge. Nous retrou- 
vons les artilleurs de Moulins, les dragons de 
Saint-Étienne. Quelques dragons sont montés sur 
de grands chevaux allemands qui ne veulent 
suivre, par patriotisme, que réunis en pelo 
ton, mais les logis s'y opposent. Assis sur les 
cerisiers, nous regardons vers les champs, un peu 
pour éviter la poussière, beaucoup pour ne pas 
tourner le dos à trois tombes de soldats français, 



LE RETOUR d'aLSACE 33 

tués voilà dix jours et dont nous notons les noms 
sur nos carnets. Nous apprenons leur mort en 
même temps, à peu près, que leurs parents... Nous 
avons de plus le chagrin de voir les tertres faits 
un peu au hasard... Je ne sais pourquoi nous 
eussions aimé pour eux des tombes parallèles. 



Halte aux portes d'Ammerzwiller. Notre bou- 
cher a vu qu'on agitait trois fois des lampes dans 
le grenier d'une maison. Il me requiert comme 
interprète, et nous pénétrons, boucher avec son 
revolver, sergent avec sa baïonnette, dans la 
chambre d'une grande jeune femme à cheveux 
blonds qui sort du lit en criant. Elle sanglote; on 
voit sa gorge, ses jambes, toute une franchise 
de réveil qui pousse le boucher à croire tout ce 
qu'elle dit : Elle jure qu'elle n'a pas de lampe, 
qu'elle a l'électricité, qu'il n'y a personne dans 
le grenier. Elle dit tout cela en français,, mais le 
boucher, pour bien comprendre, me regarde et 
attend ma traduction. Au grenier, nous trou- 
vons, enfoui sous des couvertures, un homme 
que nous confions à la garde et nous prenons 
deux otages, dont le jeune curé, qui proteste, 
défiant de la république et malgré que ses senti- 



34 LECTURES POUR UNE OMBRE 

nelles mêmes aient encore, épingles à la capote, 
les Sacré-Coeur distribués à Paray-le-Monial. Ce 
matin, je vais aux informations et une voisine 
m'apprend que nous avons arrêté le faible d'es- 
prit du village. 

Vie de garnison toute la matinée grâce à mon 
adjudant des dernières manœuvres, avec lequel 
je bois le café, et qui tente de m'apitoyer sur 
son récent échec à Saint-Maixent : échec injuste 
cette fois ; on lui a demandé à l'oral ce qu'il pen- 
sait de Benserade. Il m'emmène aussi cueillir des 
laitues dans les champs où nous trouvons des ca- 
davres de lièvres, inutilisables, gâtés en une 
heure. La chasse est le maximum de ce que peut 
supporter un cœur de lièvre et la guerre le fait 
éclater. Pas d'oiseaux non plus, à part les poules; 
les poules, puisque c'est leur nom, se sont cachées 
les premiers jours, sont ressorties et ont repris 
maintenant leur chasse, un œil sur chaque oreille : 
la guerre durera longtemps... Toute la question est 
de savoir si l'admissibilité comptera après la paix ! 

Nous revenons par le corps de garde où ma com- 
pagnie, qui est de jour, a pendu toutes les enseignes 
suspectes de la ville et la devanture complète 
d'un pauvre homme, le malheureux, qui s'appelle 
Kaiser. Elle collectionne aussi les plaques officielles 
des rues, et à chaque instant un donateur arrive. 



LE RETOUR d'aLSACE 35 

apportant des panonceaux ou des affiches. On se 
croit à Carnavalet les jours de générosité. Bientôt 
tout le déguisement prussien du village est ras- 
semblé dans cette salle; écriteaux si dédaigneux 
pour le passant qu'ils font naître immédiatement 
l'ordre ou la vérité contraire dans un cœur fran- 
çais : Ordonné de passer sur la voie quand le 
train arrive. — Obligatoire de battre les animaux. 
— Enschingen pas à 7 kilomètres, Enschingen à 
1.000 lieues I... L'innocent est toujours là, mais 
il ne sait que l'allemand. Bardan s'occupe de lui 
offrir le café et, pour trouver des relations com- 
munes, essa3'e de lui faire entendre qu'il a connu 
un Boche, à Vichy, un garçon d'hôtel. Il a connu 
aussi un idiot, qui vendait des journaux et auquel 
on n'a jamais pu repasser une pièce fausse; car il 
ne faut pas croire que les idiots soient plus bêtes 
que les autres. 

Rencontré le lieutenant Bertet. Il est stupéfait 
d'être en Alsace. Il n'avait pris que des cartes de 
Prusse et de Bavière, comme s'il ne s'agissait dans 
cette guerre que de délivrer la Pologne, et je dois 
lui céder mes deux pauvres petites cartes de 
Coimar et de Strasbourg. Il ne me laisse qu'un 
plan des irrigations de la forêt de la Hardt, 
trouvé à la mairie. Je ne risque plus de me noyer 
dans cette forêt... Je me console en pensant 



3t> Lh.CTCKE> HoLh UNE mMBBL 

à mes amis alsaciens, Braun, Beyer, partis 
avec toutes les cartes des Vosges, qui s'acharnent 
sans doute en ce moment sur le Luxembourg 
belge, qui couchent ce soir à Malines, à Bruges, 
alors que nous tenons déjà, par quinze jours de 
marche pacifique, l'enjeu de la guerre. Nous 
avons vraiment une dette envers l'officier d'état- 
major auvergnat qui fit sournoisement désigner, 
sur les plans de mobilisation, les Auvergnats 
pour reprendre l'Alsace ! 

Les hommes sont moins pris au dépourvu que 
Bertet. Ils ne donnent pas, comme notre état- 
major de brigade qui nous interdit toute sonne- 
rie, toute entrée en musique, l'impression de 
chercher la vraie frontière à l'intérieur même de 
l'Alsace. Ils règlent les horloges à l'heure de la 
France, ils grattent les mots allemands sur les 
murs, ils se délivrent de la petite humiliation 
qu'on leur infligea chaque année, à l'école, en 
leur contant 70, et, soulagés, attendent avec 
bonne humeur la fin de la guerre. Pas un qui 
eût pensé aller ailleurs qu'en Alsace, qui n'eût 
convenu avec sa famille d'un mot pour annoncer 
qu'il y était, dictionnaire enfantin que tous ont 
copié, de sorte que les mille lettres, les mille 
cartes, commencent ainsi : le sac nest pas lourd, ou 
le ceinturon ne serre pas, ou les souliers ne prennent 



LE KKTOUR D ALSACE 3/ 

pas l'eau, phrases négatives qui voudront dire, une 
fois révélées par l'air pur de Pontgibaud ou de 
Thiers : « Nous sommes à Mulhouse », « Nous 
sommes à Strasbourg », « Je vois le Rhin ». 
On pourrait le voir en effet du haut du clocher 
avec une jumelle marine, affirme le curé, qui 
affecte aussi de compter en milles marins — 15 — 
la distance qui nous en sépare. Rétoil, qui est 
marbrier au cimetière de Volvic et nous a promis 
à chacun, le mauvais cas échéant, sa meilleure 
inscription, grave en attendant dans le marbre 
de la cheminée : 

16 août 1870 19 août 1914 

ReZO> VILLE. E-NSCULNGEN. 

Sur la carte, où le pays annexé est en carmin, 
la France en blanc, comme il n'est pas de crayon 
blanc, on passe au crayon rouge la France, que 
l'Alsace conquiert ainsi en une minute. Mon 
tamljour, qui est de Bruère, le village du bas 
Bourbonnais où se dressait avant 70 le centre de 
la France, — c'est une colonne carrée faite de 
deux sarcophages romains trouvés aux environs — 
se réjouit que Bruère ait repris son rang, l'écrit 
à sa famille, essaye de l'expliquer au maire avec 
des ficelles tendues de Dunkerque à Perpignan... 
le maire ne comprend pas... TAllemagne n'a pas 



'àH LFXÏURES POUR UNE OMBRE ' 

de centre... Souvent les soldats ont recours à moi 
pour parler allemand, mais je ne suis qu'un in- 
terprète de mots abstraits. A part l'oignon et ses 
dérivés, pour lesquels je me sens d'un réel ser- 
vice, un soldat français peut tout se procurer par 
gestes. Ils n'usent de moi que pour calmer le 
doute qu'ils ont eu, en voyant qu'on n'illuminait 
pas en Alsace, qu'on n'y parlait pas français. Ils 
cherchent avec une bonne volonté inépuisable 
l'Alsacien qui leur dira : — quelle joie de vous 
voir ! Quelle honte que les Allemands I Ils essayent, 
par des insinuations naïves sur la folie du kron- 
prinz, de mettre à l'aise leurs hôtes. On m'invite 
au café dans cette grange pour que je demande à 
la vieille si elle est contente de nous voir. Com- 
ment se dit contente? Toute la journée on lui 
répétera le mot « zufrieden » qui deviendra le 
soir un lambeau allemand méconnaissable, auquel 
la vieille continuera de répondre en hochant la 
tête. Pas un fumeur, pas un enfant, qu'ils ne me 
fassent interroger sur les cigognes, sur Stras- 
bourg, sur les tètes de pipe. Si l'un d'eux fait 
mine de dire que le patois alsacien ressemble 
quand même au prussien, les autres me char- 
gent de lui expliquer la différence colossale, qu'au 
lieu de Haus, la maison, on dit Hus, au lieu de 
Deutsch, l'Allemand, on dit Schwob et, dans cer- 



LE RETOUR D'aLSACK 39 

laines maisons renfrognées, c'est eux qui appor- 
tent l'Alsace : ils trouvent à coller sur la porte, 
comme sur les autres, un portrait de sainte 
Agnès; ils passent au ripolin rouge les poutrelles 
déteintes, et mettent des fleurs sur les accoudoirs. 
Égalité française : il y a bientôt le même nombre 
de géraniums à chaque fenêtre du village. Tous 
fiers, d'ailleurs, de leur conquête, et étalant les 
culottes rouges qu'ils ont lavées aux alentours 
des maisons suspectes. 



La guerre vient juste à temps ; dix ans de 
plus, et c'était tard. Dans les villages que nous 
avons traversés, les enfants ne parlent plus fran- 
çais. On a tout au plus l'impression que jadis, 
jadis ils l'ont parlé. Il nous escortent avec enthou- 
siasme, mais dès que nous les interrogeons, ils 
s'arrêtent, leur sourire cesse, ou bien ils se pré- 
cipitent chez eux, questionnent leur mère et rap- 
portent une phrase incompréhensible de trois 
mots boiteux : c'est tout ce qu'il reste de fran- 
çais à la maison. Nous nous décidons à leur parler 
allemand : pour qu'ils comprennent mieux, j'em- 
ploie mon haut allemand officiel, la langue des 
théâtres de Meiningen et de Weimar, le hanovrien 



4U LECTURE> POUR UNE OMBRE 

des acteurs juifs qui déclament les traductions 
de Verlaine. Je demande à deux fillettes où 
l'on peut trouver des confitures, du miel. Elles 
éclatent de rire, comme on rit en France d'un 
acteur qui déclare se nourrir de miel, de com- 
}Dotes. Je voudrais savoir aussi où est l'école : 
acteur bizarre, qui va à l'école ! mais elles 
m'accompagnent. Voici l'école ; voici leurs cahiers 
de composition, écrits tous en allemand, dans 
une écriture raide de parade, au cas où l'empe- 
reur les daignerait honorer d'un regard. Dessins 
orgueilleux dont le moindre chalet porte un para- 
tonnerre ; problèmes d'arithmétique à la donnée 
dure et sèche, que l'on a envie de résoudre 
par la chimie, et qui vous font restituer, sous 
peine de correction, les chiffres, les stères, les 
kilomètres. Pas un mot de français. A Saint- 
Cosme seulement, chaque dictée, quel qu'en fut 
le sujet, — c'était toujours Charlemagne ou Gene- 
viève de Brabant, car les instituteurs alsaciens 
choisissent leurs héros dans leur méridien — 
était suivie d'une phrase à nous, sans rap- 
port avec le texte : « L'oseille est un légume », 
« l'ail est une plante », « la coquetterie est un 
vice ». Brave maître d'école qui bordait les mas- 
sifs impériaux de persil et de défauts français. 
Voici le cahier de ma fillette la plus grande : elle 



LK HKTOUR l) ALSACK 41 

a très mal ; elle n'a pas su la mort de Frédéric. 
Elle affirme qu'elle ne recommencera pas, et me 
récite tous les grands hommes qui sont morts, 
mal assurée pour ceux qu'elle aime. — C'est 
ainsi que nous passons notre journée entre les 
enfants et entre les vieillards, nous vieillissant 
ou nous rajeunissant d'une vie entière selon nos 
rencontres, car vieux et enfants ne vont pas ici 
ensemble, comme en France, et nous conquérons 
un pays où l'âge adulte n'existe pas. 

Rencontré Jalicot, qui a adopté un vrai petit 
muet ; n'ayant pas l'allemand entre eux, tous 
deux se comprennent à merveille. Rencontré 
Artaud, qui est rayonnant, qui s'est pris le pied 
dans la roue de sa voiture, a cogné la tête dans 
le marchepied, et est retombé sur une botte de 
paille ; il voudrait le refaire qu'il n'y arriverait 
jamais. Notre chien de chasse suit mes prome- 
nades quand je prends un fusil et m'abandonne 
quand je me contente du revolver. Je le mystifie 
en l'emmenant à la pèche, un ruisseau coule au 
bas du village. 

Il tait chaud, et je rejoins au milieu de la 
prairie le lieutenant Michal. Petit, modeste, doux, 
c'est notre guide ; le général de la division a 



42 LECTURES POUR UNE OMBRE 

choisi pour marcher en tête des régiments de 
réserve, les contraires des tambours-majors de 
l'active; le guide du 236 est G..., le plus petit 
romancier de France ; celui du 305, B..., journa- 
liste silencieux, qui prend des notes. — « Voilà 
des régiments qui réfléchissent », peuvent se 
dire les bourgs qui ont vu la veille défiler les 
zouaves étourdis ou les chasseurs. Michal étudie 
sa carte. Il s'est étendu dans l'herbe suivant la 
ligne du Rhin et, orienté vers le Nord, distri- 
bue ses points et ses demi-points cardinaux 
aux clochers les plus distincts ; à chaque halte, 
il s'installe ainsi, se couche, niveau du régiment, 
et le lendemain nous conduit sans erreur par 
les plus petits chemins, même s'il n'y a pas de 
villages, et s'il a dû confier le Nord et le Sud à 
de simples rochers ou à des arbres. Souvent je 
Tai rejoint, sur ces routes alsaciennes qu'il a 
plus de plaisir à fouler qu'un autre, car il est 
ingénieur des mines et il n'oublie pas une minute 
combien le sol conquis est profond. Nous mar- 
chions de son pas régulier, qu'il règle à une 
montre ; dans celte avant-garde de calme où l'on 
ne connaît rien des bousculades et des hâtes de 
l'arrière, nous parlions de la guerre, à laquelle 
il n'avait jamais cru et à laquelle pourtant il 
s'était préparé avec minutie depuis son enfance. 



LE RETOUR d'aLSACE 43 

Chaque année, il la jugeait plus impossible, et 
chaque année le poussait à acheter un album 
d'uniformes allemands, ou un couteau de guerre, 
ou un sifïlet de campagne, un imperméable. Il ne 
lui manquait plus, au début d'août, qu'une cein- 
ture pour l'or. Il avait For. Son réflexe n'était 
en retard que d'une année. Pendant les huit 
jours d'attente à Roanne, il ne quittait pas la 
bibliothèque des officiers, où il empruntait tous 
les livres de guerre, et le jour du départ, le biblio- 
thécaire a dû lui laisser les Commentaires, — au 
lieutenant Bertet le Mariage de Chiffon. Il m'ex- 
plique aujourd'hui notre manœuvre d'Enscliingen. 
Il porte en lui tous les plans des combats, 
d'échelle différente, il compare simplement notre 
mouvement, pour que je le comprenne mieux, 
à la plus grande bataille du monde, à Austerlitz, 
mais se contente d'expliquer Flaxlanden par une 
petite défaite athénienne dont j'oublie aujour- 
d'hui le nom. Moins que des soldats, moins que 
des lieutenants, il voit des victoires ennemies se 
précipiter l'une contre l'autre, Wattignies contre 
Sedan, Denain contre Waterloo, et de nos armes, 
de nos navires, il parle avec le même jugement 
impartial et transparent ; tout devient balistique, 
capillarité, et je rattrape à peine par les trajec- 
toires de ses fusils mon pauvre régiment, qui me 



44 LECTURES POUR UNE OMBRE 

semble presque inutile. Il m'explique les vallées, 
les rivières. Cette guerre, que nous imaginions 
tous une guerre d'été, il la voit, dès le début, 
souffrir des douleurs des quatre saisons, car il 
me rappelle qu'au Cameroun déjà il pleut, qu'en 
Chine il gèle... et il Tétend sous toutes les zones 
comme un nouveau continent... Guerrier que je 
suis, je sens ma part de froid me gagner, ma 
part de neige, je prévois une seconde les tran- 
chées, les inondations, les fièvres. De l'Alsace 
aussi il parle si nettement, je la sens dans son 
esprit, — comme sur ses photos, comme dans ce 
pré bordé directement par les Vosges et le Rhin, 
et où nous pouvons planter, plus légitimement 
que sur la carte même, des épingles avec des 
drapeaux, — si étroite, si délimitée, si seule, 
qu'il en détache cette Lorraine même, que nous 
lui avons donnée pour compagne. Les deux 
deuils, confondus par égoisme ou par hasard en 
un seul deuil, il les sépare en moi autant que 
si les deux provinces perdues étaient aux deux 
extrémités de la France. Il m'enlève l'illusion, 
prenant Spechbach, d'avoir conquis du même 
coup un bourg lorrain de même grandeur. Tris- 
tesse d'apprendre que celui auquel vous croyiez 
un jumeau est seul, ne ressemble à personne, et 
il me ramène vers un village où tout maintenant 



LE RETOUR L)"aL<ACE 45 

me semble dédoublé — et moi-même — de ce 
|qui avait pour moi un double sens. 
ïi II me quitte ; il doit acheter du jambon et du 
; vinaigre, car les otTiciers l'ont naturellement 

chargé de leur cuisine, comme ils en chargent 

avec leur infaillible instinct tout professeur, tout 

philosophe, tout poète. 

Ammerzwiller, 23 août. 

Lever vers cinq heures. Nous nous rassem- 
blons au bureau lentement, car chacun de nous, 
le soir, disparaît dans Tombre, et va dormir 
secrètement dans le coin ou sur le meuble qu'il 
a hypocritement noté de jour. Une visite au pre- 
mier nous apprend que le lit du colonel est déjà 
libre. De temps à autre, l'uu de nous sort au 
galop, et revient au bout de vingt minutes, les 
yeux gonflés, s'étirant, disant : — Ah î que j'ai 
bien dormi ! 

Le bruit court que c'est dimanche. Ce n'est pas 
le curé qui le confirmera. Il a refusé de dire une 
grand'messe et a célébré l'ofuce dans sa chambre, 
tout seul. Nous décidons de faire un bon dîner. 
Chacun sort à nouveau subitement, revient, le 
visage apaisé, avec le riz, l'ail, la poule qu'il 
avait repérés; la veille, et pas un Français qui 



46 LECTURES POUR UNE OMBRE 

n'ait aussi, dans ce bourg de huit cents habitants, 
déjà marqué en lui la maison qu'il habiterait, 
la femme qu'il choisira, au cas où nous y reste- 
rions quelque temps, toujours. 



Je vais acheter trente bœufs avec l'officier des 
détails. Je marchande. Je suis chargé de vérifier 
si la voyageuse arrivée chez Schanzi est bien 
une sage- femme. C'est la femme Schanzi qui 
vient m'ouvrir et toute contestation est impos- 
sible. J'écoute le vaguemestre nous lire le cour- 
rier qui part : approuvant la carte du colonel : 
Tout va hier}, étonné par celle du capitaine adjoint 
qui écrit à ses fillettes : Bonjour dominical du 
papa : il n'aurait jamais cru qu'il fût à ce point 
calotin ! C'est enfin mon tcur de m'étendre sur 
le lit du premier. L'envie de dormir est passée 
et je trouve dans la chambre un vieux numéro du 
XouveUiste d' Alsace-Lorraine. Que notre guerre est 
calme, à en juger par les titres, comparée à cette 
paix d'il y a six moix : Les Écrasés de Guebwiller, 
Mariage interrompu à Saverne, Scission de la Fan- 
fare de Munster... La guerre aussi, d'ailleurs, a ses 
coups de théâtre, car je suis mis à la porte par la 
brigade elle-même, qui s'installe dans la cure et 
nous déloge. Nous délogeons le bureau du ba- 



LE RETOLR d'aLSACE 47 

taillon, où les soldais qui touchent dans le civil 
un traitement de l'État arrivaient s'inscrire, 
rangés par ministères, ou à peu près, car un 
cantonnier s'est faufilé dans les beaux-arts, puis 
dans les colonies. On a pitié de lui, et il passe 
le premier, mais il s'obstine à appeler la guerre 
des manœuvres. — Avant les manœuvres.., 
explique-t-il. — Après les manœuvres..., ré- 
clame-t-il. On n'y comprend goutte et on Tex- 
pulse. 

La poule ne sera que pour le soir, je ne pro- 
teste pas, car des émissaires m'ont averti que 
Jalicot avait une poule du matin et je le rejoins 
dans sa cuisine. Il y a un troisième convive que 
Jalicot me présente; un inventeur de serrurerie, 
dans une maison de Lyon, excellente, qui emploie 
déjà quatre inventeurs. C'est lui qui a perfec- 
tionné la vis à encoches multiples. Longue dis- 
cussion sur les cadenas, puis, sans transition, 
sur les romans. Notre hôte, sans être ennemi 
de l'écriture, la blâme de ne pas être un instru- 
ment précis. Y a-t-il un littérateur capable, du 
fait seul qu'il récite deux lignes ou deux vers à un 
passant, de le faire changer de couleur, de le faire 
éclater de rire, de le tourner vers le vice ou vers 
la vertu ? Un passant de bonne moyenne, un 
négociant?... Si oui, il retire tout ce qu'il a dit. 

4 



48 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Y a-t-il des formules qui frappent les hommes 
comme le mot Sésame, autrefois, ouvrait les 
portes ? Jalicot proteste et récite : — Saint Pierre 
cherchait un mot pour son cadenas. L'inventeur 
sourit... C'est très beau... Il se rend. Il avoue, 
d'ailleurs, qu'il est de mauvaise foi. Lui person- 
nellement ne peut prononcer de vers sans avoir, 
comme les gens qui chantent, les yeux pleins 
de larmes : 

« Dans le vallon qui doucement s'éclaire, 
Un corbeau noir sur la neige est tombé. » 

Il pleure vraiment un peu ; jamais on n'a vu un 
corbeau aussi nettement! Et la neige, si l'on pou- 
vait être au mois où elle tombera ! Mais il nous 
quitte, sa section doit faire l'exercice à une 
heure... c'est la guerre. 



.. .C'est la guerre : On ne me fera pas travailler 
de l'après-midi. Sur ce dimanche alsacien, morne, 
privé d'hommes et sans doute, si le curé ne change 
pas d'humeur, de vêpres, joue un dimanche fran- 
çais, privé de femmes, mais qui remplit de notre 
bleu et de notre rouge tous les coins vides de 
l'autre. Les habitants apprivoisés sortent officieu- 
sement de leurs armoires, pour nous le faire 



LE liETOCK D ALSACE 41 ♦ 

admirer, tout ce qu'ils n'ont pas osé revêtir dans 
ce matin officiel : les femmes leurs jupes et leurs 
nœuds noirs, les hommes leurs vestes, le curé 
ses chasubles... C'est la guerre, avec son ciel 
bleu, ses canons grondants, ses pigeons voyageurs 
qui s'entraînent autour du clocher sur la piste 
étroite et dure des martinets. Sous un pommier 
aux pommes vertes je m'étends. Elles sont vertes 
et dures. Je peux dormir au-dessous d'elles, 
je peux les contempler sans crainte, et aussi 
sans l'appréhension d'avoir à inventer, l'une 
tombant, les lois du monde. C'est la guerre 
dans sa quatrième semaine, au dimanche exact 
où elle aurait dn s'adoucir et devenir la chasse. 
C'est le fond clair de la haie qui devient subite- 
ment rouge, quand une section passe sur la 
chaussée et la compagnie de piquet qui s'exerce 
dans le champ voisin à charger à la baïonnette 
en criant : « Vive la classe ». C'est, à peu près 
toutes les heures, un revolver qui part dans les 
mains d'une ordonnance maladroite, et donne 
aux soldats parisiens l'impression qu'on est près 
de la Tour Eiffel et qu'il est midi. Puis, si l'on 
se dresse enfin aux cris de Laurent qui appelle 
pour le rapport, c'est un chemin tournant contre 
un mur couronné de roses ; au-dessus du mur, 
des terrasses ; au-dessus encore, le cimetière... 



oO LECTURES TOUR UNE OMBRE 

Il faut être civil pour se faire enterrer si haut- 
Là, c'est le calme que donne un petit chemin de 
croix qui n'a que quatre stations et où Jésus 
meurt sans être encore fatigué, les joues bien 
roses ; c'est le désespoir adouci qu'inspirent la 
colonne brisée au-dessus du fils Moser, la colombe 
dorée au-dessus de la fille Mayer, l'inscription 
de Hans Hermann, né en juin 1870 et mort hier, 
pauvre et noble vie, qui n'a pu loger tout entière 
dans l'Allemagne et la dépasse des deux bords. 
Un Durand est venu aussi reposer dans ce cime- 
tière. Chers Durand, et vous, chers Dupont... 
chère France ! 



Déjà vingt jours de campagne, déjà deux se- 
maines sans café sucré, sans pain salé ; — Peti- 
pon, tombé de congestion au pied du drapeau ; 
— trois gros réservistes évanouis sur la route 
de Yesoul; — la pluie de Lure, qui colla toutes 
nos cartes-lettres neuves et qui n'est pas encore 
séchée — les lignes de tramways, de chemins 
de fer se retirant peu à peu de nous comme 
se rétrécit un nerf coupé : — tous les drapeaux 
alsaciens, blanc et rouge, du district d'Altkirch, 
découverts chez un patriote par Poirier, qui 



I.R: HETOrR rt'ALSACF oi 

crut avoir pris d'un coup cent drapeaux alle- 
mands ; les noms de Wissembourg, de Freschwil- 
1er, de Reischoffen, recouverts pour toujours dans 
notre mémoire, comme les stations du Métropo- 
litain dont on change les noms prussiens, par de 
petits noms simples et pacifiques : Saint-Gosme. 
Bellemagny, — peut-être avons-nous fait notre 
devoir envers l'héroïsme, envers la guerre î Tout 
ce que nous attendions d'elle, nous l'avons vu : le 
chasseur d'Afrique cassant son biscuit avec le pic 
des soldats du génie ; le zouave endormi sous 
un porche alsacien ; le général au galop saluant 
le général à pied ; confondus, ces uniformes qui 
donnent vingt vertus au courage militaire, et, 
dans l'esprit du sergent rengagé qui sait les garni- 
sons par cœur, brouillent soudain toutes les sous- 
préfectures, y compris les algériennes, et toutes 
ses nostalgies ; chaque arme passant à l'autre 
arme son insigne, un fantassin sur un cheval 
blanc, un vieux landau plein de cuirassiers, un 
bataillon d'infanterie manœuvrant aux trom- 
pettes, spectacles d'une ambiguité pour nous 
plus aigûe que, pour vous savants, Andromède 
en Bacchus, Hébé à cheval ; le suffixe « en 
Alsace » s'agrippant à chaque pensée : « Je suis 
étendu en Alsace », « Je fais le résumé du jour 
en Alsace i>, à tout grade: « Je suis sergent en 



LKCTURKS P0UI5 UNE OMHIîK 



Alsace ! »... Michal, qui m'a rejoint, est lui-môme 
plus calme et a signé, pour tout le soir, un 
armistice. Ses paroles sont incertaines, mais au 
fond elles veulent dire que, si nous sommes battus, 
nous restons les rares Français qui ont pénétré en 
Alsace. Assurés de la victoire, nous caressons 
égoïstement cet espoir de défaite. Nous éloignons 
le plus possible de la guerre notre bavardage ; nous 
parlons de l'Amérique, des îles de la Sonde, où il 
ira, après son voyage aux Indes, avant son voyage 
d'Australie, puis nous tenons à en écarter nos corps 
mêmes. Nous gagnons une prairie isolée, d'où l'on 
ne voit plus le chœur gothique de l'église, où nous 
jouissons d'une Alsace pure de souvenirs ; près d'un 
ruisseau qui coule ; à l'ombre d'un vergne que le 
vent agite. Nous ne voyons que des génisses, un 
chien, des faneurs ; nous ne voulons prendre 
d'elle que ce que nous aurions pris, par un 
semblable jour d'été, au Berry, au Nivernais, un 
peu de chaleur, et, pour notre tète, un peu 
d'ombre, car, vainqueurs modestes que nous 
sommes, nous ne regardons point le soleil en 
face. J'efi'raye Michal comme on effraye une cou- 
sine en Normandie, avec l'aide d'une rainette, 
d'une araignée. Il cueille des herbes pour son her- 
bier et me dit leur nom commun, réclamant leur 
nom savant : nous n'a^ ons plus besoin que d'in- 



Le RETOrh D ALSACE ..i 

terprètes de latin. Un bœuf impassible, et qui ne 
rumine même pas, attend, pour ne pas brouiller 
rherbe française avec l'herbe allemande d'hier. 
Ce n'est pas par lâcheté, c'est par modestie que 
l'on renonce ce soir à la guerre, au carnage, à sa 
mort, à la mort surtout des autres, des camarades 
qu'on a jetés pêle-mêle et joyeusement dans le 
mois d'août, avec l'espoir de les retrouver épars, 
chacun dans sa ville de Prusse. Je les retiens 
tous autour de moi. Je ne veux perdre personne. 
Tous ces soutiles de mort, que je sens eftleurer la 
tête de Michal, en nous allongeant dans ce pré, 
ils s'éteignent, et ces souilles sur moi de vie plus 
ardente. Restons ce que nous étions en juillet, le 
dernier jour de juillet, lui ingénieur à Lens, moi 
baigneur à Ghàtelguyon. Restons -le, s'il le faut, 
toute notre vie, sans demander l'avancement de 
Lille et de Yichy. Que le courage militaire de- 
meure l'apanage d'une caste enfantine et bruyante, 
et ne se répande pas, comme l'a fait la Légion 
d'honneur, son insigne, parmi les professeurs, 
les contrôleurs, les peintres... Le canon se tait, 
le cœur n'est plus jaloux et bat plus lente- 
ment. Le dimanche pour nous s'arrête, et nous 
sentons passer une seconde où, malgré la guerre 
et malgré les mo}ennes municipales, personne en 
France n'est mort, personne n'a pu naître... 



04 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Il fallait la guerre pour qu'on distribuât un 
courrier le dimanche après midi ! Mauvaise 
humeur de Deyaux ; il n'a qu'une carte de sa 
femme, qu'il a épousée la veille du départ : Elle 
aurait vraiment pu lui écrire une lettre. 

Aspach, 24 août. 

Dormi à cinq sur un matelas dérobé parDevaux. 
Allusions aux nouvelles mariées. Pas de punaises, 
comme nous le craignions, mais, vers minuit, un 
cheval ; il reçoit une gifle et sort, dignement, 
patinant sur les escaliers. A une heure, les cui- 
siniers s'installent dans notre cour. Il n'y a plus 
à lutter. Tout ce que nous avions assemblé de 
conscience tranquille, chose si nécessaire au 
sommeil, ils le chassent, avec le bruit recom- 
mandé en Algérie pour chasser les sauterelles. Je 
vais m'asseoir auprès de leur feu, pas le feu où 
leur café bout, mais leur feu de luxe, car ils fon- 
dent toujours deux foyers, comme s'ils faisaient 
une ellipse et non pas la cuisine. Il 3' a déjà là trois 
ou quatre soldats, les uns penchés sur la flamme, 
les autres lui tournant le dos, car la chaleur est 
faible et ne traverse même pas la moitié d'un 
homme. Vers le cœur, on reste gelé. Nous l'en- 
tretenons parcimonieusement, allumant chaque 



LE RETOUR D ALSACE OO 

nouveau sarment au sarment qui s'éteint, pour 
que le fagot suffise jusqu'au matin, comme on 
allume pour descendre d'un sixième les trois allu- 
mettes que l'hôte vous a confiées. Mon tambour, 
qui a le visage illuminé, discute avec un soldat 
à visage nocturne ; il termine une histoire dont 
je n'entends que les dernières phrases : « Je le 
tue avec mon képi de plomb » — « il avait au 
moins six mains » — « son sang était de l'or ». 
— Ces gens -là racontent leurs rêves, car il n'y a 
pas un langage de la nuit, sans logique, et inhu- 
main... Parfois le sarment est vert et nous enfume, 
mais fumée est un peu chaleur. Une petite étoile 
française, jusque-là immobile, nous fait tout 
d'un coup mille signaux. Vers trois heures, un 
adjudant passe pour faire éteindre les feux inutiles. 
A Paris l'on éteint, en effet, un bec de gaz sur 
deux, mais nous n'obéissons pas ; nous nous 
taisons, et il s'irrite de lutter contre des ombres; 
enfin celui de nous qui est l'âme faible, qui tuera 
sur ordre les chiens blessés, qui brisera les bou- 
teilles d'alcool confisquées, étouffe notre feu en le 
battant avec le sarment qu'il allait y mettre. Nous 
restons autour de la cendre, jusqu'à ce qu'elle 
soit froide. Nous touchons de nos doigts le der- 
nier charbon. Puis l'aube arrive, par une porte 
qui laisse aussi passer une bise aigre. Nous rele- 



.A> L1J.1IHJ:> PoLli UNE UMBRE 



vons nos cois humides, nous resserrons nos cra- 
vates. Un coq chante. Une fois seulement, et 
c'est le jour. Nous n'avons à renier l'Alsace 
qu'une fois. 



Matinée longue. On me désigne officiellement 
pour acheter l'ail, les oignons et les échalottes du 
bataillon, car les légumes alsaciens ont des noms 
vraiment trop compliqués. A huit heures, ordre 
de préparation au départ. Quatre heures d'attente, 
sac au dos, l'arme au pied. Le réveille-matin de 
Clam sonne dans son sac, les officiers s'énervent 
et m'interdisent de distribuer mes oignons. Il 
m'en reste cinquante bottes, que je passe à la 
même compagnie. A midi, la division se décide 
à nous envoyer le départ. 

Le ciel aussi a pris une décision. Il sera bleu 
dix minutes et brouillé les dix minutes suivantes. 
Les nuages, au lieu de ressembler à l'Asie, à 
l'Angleterre, imiteront des camarades à nous; 
voici Bernard avec sa l^arbe, voici le lieutenant 
Pattin avec un œil véritable percé jusqu'à l'azur. 
Nous suivons un chemin de vallon, désolés, car 
les grand'routes seules mènent aux villes. Il 
paraît cependant que nous allons sur Fribourg. 
Le régiment tourne, serpente, de sorte que nous 



LE HETUUR D ALSACE 0/ 

le voyons en entier, chacun de notre place, poui 
la première fois. Un soleil Louis XIV, aux rayons 
obliques, réserve tout son or pour la compagnie 
hors rang. Les sapeurs étincellent, les télégra- 
phistes flamboient, l'artificier, semblable à Danaé, 
éclate. Depuis que le colonel m'utilise comme 
interprète, ma place dans les marches est au 
premier rang de la compagnie de jour, en serre- 
file aux quatre hommes de tête. Il y a huit com- 
pagnies et les soldats ne changent jamais de 
conversation, aussi je reprends à chaque marche 
la conversation interrompue voilà huit jours, et 
cela me fait trente -deux camarades nouveaux, les 
trente-deux plus grands du régiment, qui me hèlent 
quand ils me voient. C'est aujourd'hui la compagnie 
où l'on parle toujours de la guerre. Les hommes 
se passent les conseils de leurs pères qui ont fait 
70 — couper les boutons de culotte des prison- 
niers — mettre des journaux dans les souliers 
quand il gèle; toute une science anodine qu'il 
aurait bien fallu un jour pour apprendre et la 
guerre de 70 raccourcira la nôtre de juste un jour. 
Je me laisse glisser à la compagnie suivante, jus- 
qu'au petit Dollero, qui a vingt ans, le seul soldat 
de l'active dans ces trois mille réservistes, petit 
poète enfoui au centre de sa section, et qui obtient 
de se mettre au bord quand je lui rends visite. 



o8 LECTURES POIR INE OMBRE 

Il croit aussi que nous allons vers le Rhin, bien 
que nous marchions face au soleil, c'est-à-dire vers ' 
l'Occident. Poète de l'active qu'il est, il m'avoue 
qu'il compose des éloges depuis le matin ; il est 
dans ses jours d'éloges, d'éloges en prose rythmée, 
car le pas de route, mauvais pour les rimes, est 
bon pour les accents toniques. Il a fait aujour- 
d'hui l'éloge de Petipon, celui du colonel, celui 
de notre engagé cubain : — Cuba, dont nous ignorons 
la vraie forme, car seule la première carte de Colomb 
en est permise et, pour effiler Vile, Colomb fit cinq 
voyages. Il les récite. Il se propose de composer, 
comme préface, l'éloge des éloges. Puis, soudain 
muet, il me contemple avec des yeux si lumi- 
neux, si insistants que je devine son projet, que 
je me sens ma propre louange, et que je n'ose 
pas plus faire de gestes, par modestie, que devant 
le cinématographe. 



Quel itinéraire bizarre ; à quoi peut bien penser 
Michal ! Un village coudé, mesurant l'angle droit, 
nous renvoie soudain vers la France. Puis, nous 
remontons, par des angles aigus, au Nord, puis, 
par un bout de route nationale, à l'Est. Nous 
avons l'air de vouloir échapper à une armée 
française, ou à un aimant français qui nous 



LE RETOUR d'aLSACE o9 

guette dans la trouée. Nous voyons avec joie la 
montagne s'élever entre Belfort et nous ; nous 
nous barricadons avec les Vosges contre cette force 
qui nous pousse à revenir à la France. Nous ne 
savons pas qu'aujourd'hui c'est Charleroi. Nous 
tenons à TAlsace de l'amour le plus désintéressé, 
d'ailleurs, car nous ignorons que ces petits bois 
sur la droite sont les bois de Nonnenbruch et 
qu'ils valent au plus juste, à cause de leur po- 
tasse, quatre-vingts milliards. Tous les arbres, 
tous les bosquets de ce pays lourd s'allègent, 
jettent leurs ombres et bleuissent. Un vallon à 
mille plans, au bas de chaque descente, s'éclaire, 
s'éteint par degrés, et toutes celles des feuilles qui 
seront jaunes dans un mois demeurent inondées 
de soleil. Sur les ardoises des clochers, un rayon 
mal taillé s'effrite. Aux carrefours, des plaques ten- 
tatrices indiquent Colmar, Strasbourg, Fribourg, 
avec le nombre de kilomètres le plus réduit, en 
évitant d'atteindre un chiffre rond, comme dans 
les grands magasins : o9, 99, 119. Nous traver- 
sons un ruisseau rapide qui porte son nom sur 
le pont comme sur son collier, c'est la Doller. Au 
delà du pont, une maison isolée, comme en 
France; un jardin clos de murs, comme en 
France. Nous n'y étions plus habitués et avons 
peur pour cette maison si seule. Tous les 



60 LECTURES POUR UNE OMBRE 

hommes l'ont remarquée et sentent soudain en 
eux, encadrée, leur maison d'Auvergne et leur 
pré. Vers le soir, à l'heure où des bambins, avec 
des adjoints centenaires, distribuent le Temps 
dans Paris, le vaguemestre de la brigade à bicy- 
clette, le long du régiment, donne à chaque 
sergent-major le Bulletin des Armées : — Aujour- 
d'hui, 3 août, rien de nouveau. L'Angleterre déclare 
la guerre à V Allemagne. Le bulletin contient aussi 
le récit d'un ténor de l'Opéra-Gomique, qui s'est 
trouvé pris dans une bataille : « J'aurais préféré, 
conclut-il, chanter la Tosca ». Que de périls la 
vie recèle pour un ténor ! A huit heures, arrivée 
à Aspach. Je quitte Dollero tout heureux car, au 
milieu de ses éloges, il a trouvé une épigramme : 

Fasse qu'il prenne bientôt femme 

Car, Apollon, 
Je médite l'épithalame 

D "Épi talon. 

Epitalon l'attriste en soutenant que c'est encore 
là un éloge et pas une épigramme... Mais voici 
Aspach. Avec les secrétaires, je fais halte dans 
une grande ferme en bordure de la route et nous 
nous offrons, pour la première fois, le luxe de 
voir défiler notre régiment. Les quatre hommes 
de tète, le visage de chaque compagnie, me font 
seuls un signe d'entente, à part la compagnie 



LK RETOUR d'aLSACE 61 

des oignons reconnaissante, qui tout entière me 
sourit. 



Une femme ! Jusqu'à ce jour, — nous n'avons 
traversé d'ailleurs que des villages ou des fermes — 
de vieilles paysannes seulement et des gamines, 
celles qui meurent en garnissant des lampes, 
celles vêtues de pilou. Jamais ces notairesses 
blondes aux yeux de feu, angoisse, délices des 
notaires, ces bijoutières délirantes, loyales dans 
leur passion soudaine, car les soldats achètent 
peu de bijoux, qui nous donnaient, pendant 
les m,anœuvres, dès les faubourgs, l'impression 
de conquérir Glermont-Ferrand ou Issingeaux. 
Jamais ces jupes de velours bordées de rose qu'un 
enfant même attend à la frontière des contrées 
que l'on personnifie par des femmes. Nous avions 
pourtant pris le soin d'entrer en Alsace un 
dimanche. 

Après quel voyage ! Françaises des gares, 
qui toutes encore vivez ! Sur notre passage, aux 
arrêts de nos trains, appartenant à chacun, 
esclaves de chacun, courant du passage à niveau 
à la ville — cela descendait -— pour remplir 
vingt bidons qu'elles avaient pris vides et qui 
pesaient vingt kilos au retour — cela montait; 



62 LECTURES POUR UN'E OMBRE 

ne se retenant pas de donner deux billes de cho- 
colat à chaque homme — au lieu d'une — et 
désespérées d'avoir épuisé deux fois trop tôt leurs 
provisions ; bourgeoises, paysannes, fillettes avec 
leur Anglaise, épanouie, libérée d'hier d'un doute 
affreux sur l'Angleterre, alternant au bord de 
notre voie comme dans la vie des voyageurs 
illustres, institutrice dont chaque élève avait écrit 
et signé un billet d'espoir aux soldats; bouchère, 
dont l'étalage était distribué, qui pensait soudain 
à ses confitures et courait à ses armoires ; jeunes 
filles brunes, souples, dévorées par la guerre, 
dans une gare de mineurs, qui changeaient déjà 
le premier billet de cinq francs, ce billet qu'elles 
devaient garder toute la vie comme souvenir ; 
cousines timides qui entr'ouvraient sans bruit 
notre wagon endormi, vers deux heures du matin, 
et frémissaient de joie en le voyant subitement 
se secouer, descendre sur le quai sablé, enfouir 
dans ses musettes un chocolat dont elles nous 
disaient orgueilleusement la marque, car il fai- 
sait si sombre ; statue blonde, tète d'or, qui 
scrutait et reconnaissait chaque visage, et qui 
me refusa un second verre de vin, bien que 
j'eusse fait a nouveau la queue ; épouse, qui 
regardait les autres sans les aider, sous les 
ac^^cias lumineux, anéantie mais qui voulait nous 



LE RETOIU D'aLSACE (53 

voir, qui se refusait à nous dire, par tristesse ou 
par crainte, le régiment de son mari, sanglotant 
dès qu'il fût avoué; formant haie jusqu'à la fron- 
tière, toutes à un mètre de nous, — à part une 
jeune fille de Montceaux qui ne voulut jamais 
s'approcher — debout hors de la tranchée du 
train, hors de leur vie, hors de la modestie, prêtes 
aussi à mourir et narguant les express, toutes 
les femmes, accourues qui se cachent les unes 
derrière les autres dans notre vie et dont je n'avais 
vu, avec les bras et les gestes des mille autres, 
condamné à une idole indoue, que la plus proche. 
Tout ce qu'ils n'avaient pas vécu passa ainsi, 
avant les périls, sur les yeux de ces soldats ; 
les tristes repassèrent une vie enthousiaste, les 
égoïstes une vie généreuse, les faibles une vie de 
décision, car on avait cinq minutes pour se con- 
naître, donner son adresse, pour regagner son 
train, partir Mais, depuis l'Alsace, pas d'Alsa- 
ciennes ? Elles allaient permettre que TAlsace, 
dans notre esprit, devînt un pays masculin, un 
Berry, un Poitou, une province devant laquelle 
on ne s'effacerait pas si on la rencontrait en per- 
sonne à une porte, pour la laisser passer d'abord. 
Elles allaient laisser mentir ces tableaux enfantins 
de l'école qui ont uni, dans notre mémoire, et 
confondu, une petite Alsacienne, une Romaine 



G4 LECTIRES POni UNE OMBRE 

élevant ses fils, et une Océanie de douze ans, toute 
nue ! Trinité scolaire, qui souvent m'oppressa | 
d'une nostalgie égale. Pardonnerai -je à l'Alsa- > 
cienne de se cacher, elle qui a maintenant mon .j 
âge, alors que j'en ai voulu, bien souvent voulu, '^: 
de n'avoir pas fait pour moi le voyage d'Europe, 
à la petite Océanie? 

Je la vois. Elle est venue seule, avec un bambin 
de trois ans qui ne ressemble à aucun conti- 
nent, mais bien, avec son raisin et ses poires, 
à la saison. Elle me le montre avec toute la fierté 
que peut avoir un symbole féminin d'avoir mis 
au monde un petit mâle. Elle m'offre un visage 
large sur lequel le regard peut errer sans tomber 
aussitôt à droite, à gauche, ou dans les yeux. 
On peut ne pas la regarder tout à fait en face 
sans paraître faux. Elle s'appelle Fabienne. Elle 
a les cheveux en bandeaux, mais on devine dans 
l'armoire sa vraie coiffure et son vrai prénom. 



C'est chez elle que je couche, dans son salon, 
meublé de Strasbourg, mais sur lequel s'épar- 
pillent les souvenirs d'un seul voyage de deux 
jours à Paris, une tour Eiffel, une vraie, avec un 
dessous vert, la photographie du pont Alexandre 



lp: retour i> als^ace ho 

sur une conque, le rappel de tout ce qui a donné 
aux Alsaciens, depuis quarante ans, l'occasion 
d'être fiers de nous. Seul, un coquillage du 
Tréport a été acheté par amour du beau, et peut- 
être aussi ce cornet à fleurs en nacre. Que les 
coquillages se font voyants sur les montagnes ! 



2o août. 

Alerte. A cause du soleil, qu'on n'attendait pas 
aussi éclatant. Pas un nuage, pas un souffle. Cha- 
cun prédit tout haut qu'il va faire beau et est 
enchanté de l'apprendre aussitôt après du voisin. 
Des portes, où les rayons entrent horizontaux, res- 
sortant par la porte du fond, nous nous inter- 
pellons, mais entre sergents seulement, car une 
humeur de caste, le matin, nous pousse à ne 
parler qu'à nos égaux en grade. Mon caporal, 
insolent le soir, ne s'y fie pas, me flatte, et là-bas 
le commandant aussi fait pivoter son secrétaire, 
chaque matin professeur consterné, qui devra 
regagner graduellement dans la journée son im- 
portance, comme s'il reprenait chaque jour sa 
licence à midi, son agrégation à quatre heures, 
de sorte que son chef, plein de considération 



au crépuscule, le prie de dîner avec lui. Les ser- 
gents optimistes se saluent sans attendre la 
réponse, se contentant de sous -entendre dans 
chaque phrase de leur dialogue le mot : admi- 
rablement bien. 

— Ça va? 

— Et toi ? 

— Allons, tant mieux ! 

Les adjudants font boire du lait à Forest, le 
lui versant de très haut dans la bouche. 

— Forest boit du lait, crient-ils aux autres 
adjudants, et chacun lui jette mille compliments: 
qu'il est beau, qu'il a toutes les femmes qu'il 
veut, qu'il a eu Juliette... 

— Je bois du lait, tente- t-il de dire, mais le 
lait déborde. 

Le régiment est prêt. De temps en temps passe 
Tordre de mettre sac au dos, puis, dix minutes 
après, l'ordre de le poser. Promenade coutu- 
mière des clairons et tambours, qui ne savent 
où se placer et que chaque capitaine expédie à 
la sortie opposée du village. Ils font la mairie, 
le presbytère, le château, comme les fanfares 
le matin du 1" janvier, en province. C'est 
pendant ces heures d attente que nous décla- 
rons comprendre enfin les désastres de 70. 
Puis le vjaguemestre Tout le monde tire son 



LF lŒTOUR d'aLSACK 67 

crayon et s'assied. Les moins lettrés s'éten- 
dent pour écrire et ceux-là qui restent debout 
sont des égoïstes ou des orphelins. Les cartes 
achevées, on met au courant les carnels de 
route et Barbarin me demande le mien, pour 
copier ; je le passe sans discuter, car il ne 
comprendrait point mon refus, et il transcrit 
avec joie : Afipach. Fabienne. Tour Eiffel. Je lui 
explique que Fabienne est mon hôtesse, il l'avait 
deviné, et il devine aussi qu'elle est immense 
et maigre. Il me fait lire à son tour son cahier, 
où il n'a trouvé à inscrire jusqu'ici que les mots 
d'ordre et de passe: ^9 août, Napoléon. Namur. 
— W août, Samain. Solferino. Il me force à tout 
copier. 

Enfin, départ. Je laisse à la garde d'un lieu- 
tenant d'artillerie quatre droguistes à bicyclette, 
de marque allemande, qui prétendent aller à 
Mulhouse, leurs communes manquant d'aspirine. 
Ils affirment aussi, sur nos observations, que les 
communes n'ont pas de pyramidon, pas de qui- 
nine. Jalicot veut leur bander les yeux, mais ils 
protestent avec politesse, s'excusant, comme s'il 
leur offrait un bandeau d'eau sédative : c'est de 
l'aspirine qu'il leur faut. Le lieutenant d'artillerie 
cligne des yeux vers nous. 

— Je ne les lâcherai qu'après la retraite, dit-il. 



t)8 LECTURES Put H L.NE U.MbKE 

Le colonel est là. 

— Quelle retraite? 

Jalicot confisque les bicyclettes des droguistes, 
qui ont souri. Le lieutenant, au garde- à-vous, 
cherche un synonyme a retraite, à défaite, et 
secoue la tête avec impatience de voir qu'il ne lui 
vient aujourd'hui que des rimes. A quoi bon? 
Nous voyons tous que notre campagne d'Alsace 
est finie. Les chefs savent qu'on nous ramène en 
France. Les soldats comprennent, — c'est si facile 
à comprendre ! — que, comme il n'y a plus de 
résistance en Alsace, on n*a plus besoin de la 
conquérir. Nous sommes heureux de marcher 
vite, d'être sur la route nationale, qui mène de 
la nation badoise à la nation française. Les ofti- 
ciers viennent me rendre mes cartes. A chaque 
halte me reviennent, un par un, Colmar, Stras- 
bourg, et j'ai droit à nouveau aux plans de ces 
deux villes rondes dont on lit l'âge comme 
pour les arbres. Déjà nous recherchons des 
cartes de Belgique. Déjà je parle d'Anvers avec 
Jadin, cuisinier de paquebot, qui se croit obligé, 
parce que je suis interprète, de parler anglais 
et qui était à Portsmouth le jour où la paix 
fut signée entre la Piussie et le Japon. Lui, 
Jadin, pour qui le voyage est terminé, quand 
on a effleuré New- York ou Le Havre, prétend 



LE RETOUR D ALSACE 69 

que la guerre est finie : nous avons touché Mul- 
house. 

— Comme on dit, dit-il, war is finislied. 

Où dit-on cela? à Portsmoulh? 11 n'y a de fini 
que cette guerre d'Alsace^ d'où nous sortons 
déconcertés. Nous l'abandonnons, mais pas sans 
l'impression qu'elle nous abandonne. Chaque 
verger, chaque platane, rejoint derrière nous la 
forêt de la Harth, qui nous a barré le chemin, et, 
quand nous nous retournons, se masse avec elle. 
Déjà des inconnus fauchent les blés des champs 
allemands, qui seuls restaient encore debout, leurs 
maîtres s'étant enfuis. Un mouvement brusque 
à gauche et, en moins d'une heure, nous serions 
en France. Les hommes regrettent seulement de 
ne pouvoir rejoindre une voie romaine, marqué3 
sur la carte. Dès que la route s'élargit, résonne, 
ils prétendent la reconnaître. Et, à la pause, ils 
collent l'oreille contre la chaussée, comme s'ils 
attendaient les Romains eux-mêmes. 

Mais César a préféré marcher à l'ombre et con- 
tourner le petit bois. 

Soudain, devant nous, au seuil des montagnes, 
apparaît une ville. C'est si nettement une ville, 
la ville des écriteaux d'école, mi en plaine, mi en 
montagne, que nous n'espérons pas y pénétrer, 



il) LECTURES POUR l.NE OMBIîE 

Au-dessus d'elle, un château-fort, les tours encore 
presque intactes, mais renversées horizontale- 
ment, comme dans les mirages qui n'ont pu 
tourner tout à fait. Jamais l'état-major, qui nous 
évite jusqu'aux chefs-lieux de canton, ne nous 
laissera approcher cet exemple de ville, avec sa 
cathédrale ogivale au milieu, ses usines à droite, 
ses toits de tuile à gauche. Le capitaine Perret 
nous confirme que c'est une ville, que c'est Thann. 
L'écriteau, qui ne nous avait parlé jusqu'ici que 
de cités éloignées, avoue soudain : Thann est à 
2 kilomètres. Déjà les maisons se touchent, avec 
des jardinets et des grilles. 

— Et ici, où sommes-nous? 

— A Thann ! 

— Mais là-bas, sur la droite, toutes ces usines? 
C'est Gernay? 

— C'est Thann. 

Quelle ville immense ! Peut-être aussi ne 
sommes- nous plus habitués à voir de villes ! 
Et les balcons? Peut-on imaginer plus gra- 
cieux et plus commode que les balcons! Et les 
seconds étages, si dangereux en cas de chute 
ou d'incendie, mais si clairs! Et les jardins 
d'horticulteurs, avec un piège à loup par 
massif, mais d'où femmes et enfants d'horticul- 
teurs se précipitent avec tant d'élan, qu'ils sont 



LK lŒTOLll Lt ALSACE 71 

les seuls à oublier de nous ollVir des fleurs. Sur 
les trottoirs — que de choses aussi à dire des 
trottoirs î — s'amassent tous ceux qui sont prêts 
à neuf heures du matin, les jeunes lilles, les 
enfants, les infirmes, tandis que, de Tarrière- 
cour, les mères et les servantes, en caraco, lèvent 
les bras. Mais je mens : voilà des hommes en 
redingote, des femmes en robes de soie noire, qui 
se sont levés et habillés pour nous. Thann entier 
nous acclame, et nous nous regardons, et nous 
cherchons autour de nous quel régiment victo- 
rieux défile, et nous croyons aussi une minute 
qu'on fête une victoire remportée dans le Nord. 
Cependant c'est bien nous qu'on regarde, qu'on 
touche. C'est bien nous, sergents, qu'on embrasse. 
C'est bien moi qu'une vieille dame salue exclu- 
sivement de sa fenêtre, reprenant ses révérences 
quand je me retourne, indifférente à tous les 
autres. Thann nous acclame, avec le remords 
éternel de s'être tu au premier régiment fran- 
çais, et comme il acclama ceux qui ont passé 
voilà huit jours en sens inverse. Peu lui importe. 
Il ne veut pas voir que Michal, les bras pleins 
de roses, tourne sans hésiter au premier carre- 
four et nous guide vers la France. Cela a du 
bon : si nous allions vers l'Allemagne, nous ne 
traverserions pas Thann dans sa plus grande 



iZ LECTURES POLR L NE OMBRE 

longueur, et l'on nous oblige à faire notre entrée 
en Alsace le jour où nous en sortons. Tous 
les petits égoïsmes qu'encourage la vue de la 
ville, espoir d'un verre de bière, d'un gâteau, 
d'un cigare, s'effacent devant son émotion. Nous 
la traverserons sans boire, sans manger. Nous 
improvisons une allure plus guerrière, et nos 
tambours et nos clairons, épars, se rassemblent 
au galop devant chaque bataillon. Notre compa- 
gnie a eu la chance de se faire raser ce matin : 
nous nous dressons et répondons au moindre 
regard par notre visage entier. Joie d'être contem- 
plé par des yeux qui veulent trouver en vous la 
loyauté, l'esprit, le courage. Le colonel fait sauter 
son manchon et apparaître les cinq galons, le 
commandant Gérard les quatre, chaque capitaine 
les trois. Bientôt chacun reçoit d'hommages ce 
qui est dû à son rang, et l'on prononce nos grades 
comme si c'était nos noms. Nous ne savions point 
entrer dans les villes, Thann en cinq minutes 
nous a appris le protocole. Le capitaine Perret 
jette de temps à autre un coup d'oeil sur son 
Joanne, à la dérobée, par délicatesse, et nous 
explique la ville, pour que nous ayions l'air 
déjà de la connaître, et nous raconte que Kléber 
était ici architecte. Dès lors, les soldats admirent 
chaque maison comme si elle avait été construite 



LE RETOUR d'aLSACE "3 

par Kléber, ou, si leur mémoire est mauvaise, 
par Marceau, par Hoche. — Et la cathédrale, 
clernandent-ils, duquel est la cathédrale? 

Tliann, que nous ignorions tous avant la guerre, 
parce que ton nom, sur la carte, est noyé dans 
l'ombie des Vosges, porte d'Alsace qu'aucun de 
nous n'imaginait, et qui se dresse tout à coup, en 
bois et en géraniums, sur notre retour, que nous 
voulons t'aimer, et que tout serait beau, sans cet 
imbécile de Jadin qui s'obstine, sur ma droite, à 
prononcer ton nom avec le th anglais ! De chaque 
maison pend un drapeau, un seul, le pavillon de la 
maisoi), un vieux drapeau d'avant 70, avec des 
franges d'or, d'une soie si cassante et si brisée aux 
plis que le vent le plus modeste le secouerait en 
petits carrés. Tous immenses, avec des hampes 
neuves, et Ton a cloué quelquefois le rouge du côté 
de la hampe, ce qui rend le drapeau plus lourd, 
plus grave, mais tous si fragiles que son maître 
surveille chacun, comme des lampions un jour de 
fête, pour qu'ils ne s'éteignent point. Au balcon, 
la personne âgée ou courbée de la famille, celle 
qui ne voit que d'en haut et de loin. Thann, qui 
m'a rendu l'Alsace, qui m'a allégé de ma défaite 
originelle, comme tout serait beau sans la pensée 
que les quatre droguistes essayent peut-être en 
ce moment, dans Mulhouse évacuée, et j'espère 



il LtCTUUES l'<»l R L.NE OMBUE 

sur eux-mêmes, car ils sont restés tête nue au 
soleil, l'aspirine de leur commande! Sur le pas 
des magasins, les boutiquiers nous relèvent du 
vœu de jeune, et déversent sur nous leurs bou- 
tiques, égaux pour la première fois, car de tous 
on a besoin égal ; Balouard, dont le lorgnon est 
brisé, reçoit de l'horloger une série de toutes les 
dyoptries jusqu'à 18. Il en a pour toute sa vie, à 
condition que sa myopie empire chaque année. Des 
enfants, qui se sont offerts pour les commissions, 
reviennent avec le paquet, la monnaie, et cherchent 
pleins d'angoisse leur soldat, découvrant que 
tous lui ressemblent. Artaud, qui est boucher, 
lève les bras et acclame, derrière un comptoir 
de marbre, un boucher hargneux et laid qui, ne 
pouvant deviner qu'Artaud est un collègue, se 
croit soudain un visage sympathique et désormais 
se met en évidence comme s'il était beau. L'op- 
ticien a planté des drapeaux sur sa tête de cire, 
comme sur une carte..., les circonvolutions les 
plus lointaines, les moins nécessaires : la mémoire 
des chiffres, l'adresse de la main gauche, sont 
pavoisées à nos couleurs. Mon soldat le plus lent 
d'esprit, Bergeot, sent lui-même sa curiosité 
s'éveiller, demande à son voisin où nous sommes, 
et l'autre lui crie, pour que les Thannois l'en- 
tendent : 



l.K HETOL'K 1) AI.SACK /.) 

— C'est Thanii ! 

Et il crie encore en montrant Bergeot aux 
Thannois. 

— C'est lui î C'est Bergeot ! 

Voici des maisons bourgeoises : toute la famille 
est à la grille, la mère, le père en costume du 
dimanche, avec des bijoux en or jaune, les enfants 
se découvrant au passage des officiers. Voici Saint- 
Thiébaut, que nous contournons pour entrer dans 
le cœur de la ville. La lour à trois étages penche : 
toujours la tendance au mirage. Mes soldats, qui 
sont étonnés de voir l'église plus petite de près, 
se demandent si ce n'est pas une particularité de 
Thann. Du porche sort une vieille en noir, entrée 
pour la messe de six heures, et qui lève les bras 
à notre vue. Elle tire sa tabatière, c'est du tabac à 
la menthe et nous y puisons et éternuons en 
nous secouant tant que la vieille peut voir, puis, 
sans les gestes, tant qu'elle peut entendre. Voici 
l'ancien hôpital, devenu mairie. Un gros concierge, 
un secrétaire rose, nous acclament avec la joie 
d'un poitrinaire devenu cent kilos, d'un bilieux 
devenu poupin. Un de nos hommes a trouvé une 
épingle à chapeau, il la tend au concierge, qui le 
remercie. 

— Elle sera à moi dans un an, lui crie-t-il. 

— Je l'enverrai à votre colonel ! crie le concierge. 



LECTURES POUR UNE OMBRE 



Voici l'école des garçons. Les enfants y son! 
encore, refusant de savoir que c'est les va- 
cances, que c'est la guerre ! D'abord massés, ils 
cèdent l'un après l'autre à l'attrait d'un caporal, 
d'un clairon, d'un fusil, et il ne reste bientôt 
plus, dans celte cour de garçons, que les fillettes^ 
Des enfants de dix ans, avec de grands cols ami- 
donnés, qui offrent leur tête coupée. Des enfants 
de cinq ans, auxquels on expliqua à la hâte U 
jour même de la déclaration de guerre ce qu'était 
la France, ce qu'était l'Allemagne, qui ont com- 
pris en une heure et savent haïr, qui nous 
adorent; des enfants avec un chien, un chat, 
un béret marin, avec le favori qu'ils unissaieni 
dans leur pensée au retour des Français; avec 
des cuirasses et de petits casques, qui frémissent 
en portant nos lourdes armes et refusent de nous 
laisser prendre en échange leur fusil à eux. L'un 
d'eux a un bandeau noir sur les yeux, et ses cama- 
rades le guident. Un médecin cruel lui interdit de 
nous voiri 

— Ce sont des fantassins, lui explique-t-on. Ils 
ont des pantalons rouges. 

— D'où viennent- ils ? 

— De Mulhouse. Tiens, le grand sergent te 
donne son calot. 

Je lui donne mon bonnet de police; un peu 



LE RETOUR Tj ALSACE ; i 

orand, jusqu'à son nez, mais il ne peut s'en aper- 
cevoir... Toute la compagnie est bientôt allégée 
de ses bonnets, de ses sifflets, de ses cartes pos- 
tales. 

— Ce sont des cartes de Roanne, explique-t-on. 

— Et vous, demandent les gens, d'où êtes- 
vous ? 

On entend mille cris : 

— De Clermont, de Paris, d'Ébreuil. IS'ous 
sommes cinq d'Ebreuil ! 

Ils feignent de connaître Ébreuil, patrie de tant 
de soldats, et ils la chercheront en vain sur les 
cartes, quand nous serons passés. Voici l'orpheli- 
nat. Les orphelins ont vieilli : ce sont aujourd'hui 
des vieillards, trop faibles pour rester debout : la 
perte des parents anéantit pour toujours. Voici une 
fillette qui nous suit, pénétrant dans chaque 
maison et ressortant par une autre, comme un 
feston. Nous marchons en rangs un peu rompus. 
Des seaux sont dressés devant chaque perron, 
seaux de vin ou de sirop, suivant que le donateur 
considère les soldats comme des guerriers ou des 
enfants. Seuls, entre ces habitants et ces soldats 
grisés, se dressent immobiles, de-ci, de-là, les 
groupes de nos cavaliers au cantonnement, des 
cuirassiers, des dragons, calmes, et qui regardent 
leur hôtesse nous acclamer avec l'indifférence 



LFJ.TLKKS l'ijlK l .NE OMDTIK 



d'hôtes légitimes. Pas une porte, pas une fenêtre 
qai soit fermée sur nous. Les maisons même sont 
ouvertes par derrière et l'on voit le jardin et la 
montagne de chacune. Car déjà, toute proche, 
une haute ligne ondule, et nous suit, et gonfle 
l'horizon, comme notre sillage. Il est midi. Le 
soleil qui nous a éclairés suffisamment du côté 
droit, nous illumine du côté gauche; je m'en 
réjouis, c'est mon côté avantageux; et toujours le 
même cri de Vive la France nous accueille, que 
les enfants poussent gutturalement comme s'ils 
en souffraient, qui finit par nous émouvoir jus- 
qu'aux larmes, comme si nous ne le comprenions 
tout à coup à la centième fois, — Bergeot à la 
millième, — et auquel nous répondons par le 
même cri, mais en adoptant malgré nous leur 
accent, et nous n'avons pas l'air ainsi d'en faire 
une traduction de l'alsacien. 

C'est la sortie des usines, les ouvriers nous 
escortent, en nous appelant par nos grades, et 
nous donnent leur paquet de cigarettes auquel 
nous exigeons qu'ils puisent. L'un d'eux nous 
escorte, expliquant les usines, les parcs, combien 
les propriétaires ont d'enfants, les absents et les 
manquants dans les familles qui sont au pas des 
portes : ici, il manque une fille, mariée en 
France; ici, un ancien sénateur français, mort voilà 



LE HETÔUK D ALSACE i!l 

dix ans. Il sourit en apprenant que nous venons 
de Roanne. Roanne est justement la ville con- 
currente de Thann pour les tissages et les im- 
pressions d'étoffe. Roanne a fait baisser ici les 
salaires; mais il ne nous en veut pas. Jalicol lui 
demande : 

— Et les Allemands? 

Pour la première fois, on lui donne la réponse 
qu'il quémande depuis un mois. 

— A bas les oppresseurs! Vive la liberté! 

On interroge aussi l'homme sur les cigognes, car 
voici sur la cheminée un nid à l'abandon près du- 
quel on installa, pour éloigner les rats, sans doute, 
tant que durera le bail, un petit moulin à vent, 
et il nous répond avec la précision alsacienne : 

— Nous en avions treize l'année dernière. Toute 
l'Alsace en a deux cent soixante et douze. 

Les adjudants de bataillon se joignent. Ils sont 
ravis : voici enfin découverte la ville, cherchée 
vainement pendant quatorze années de manœu- 
vres, où ils prendront pour leur retraite un 
emploi civil. Ils demandent s'il y a un percep- 
teur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y a même 
la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A 
chaque coin de rue, un poteau de tourisme nous 
indique aussi l'excursion. Les adjudants épèlent 
les écriteaux, avec leur accent du midi. 

6 



8n LECTURE POUR UNE OMBRE 

— Nous irons à l'Engelbourg, nous irons au 
Tbannerhubel î On peut revenir par l'Alberts- 
felsen ! 

Mais nous sommes déjà dans les faubourgs. Les 
maisons s'espacent, se reculent, s'adossent à la 
rivière ou à la montagne. Avec des jeunes filles 
au visage rond et aux yeux noirs, nous échan- 
geons les fleurs reçues à la ville contre les fleurs 
de la campagne. Enfin la halte, près d'un château 
dont les propriétaires viennent saluer le colonel. 
Les jeunes filles sont accompagnées d'une amie, 
d'une cousine italienne, qu'elles ont habillée avec 
le costume alsacien, alors qu'elles-mêmes sont 
des Françaises. Ainsi les jeunes filles de Rouen 
se croient indignes de jouer le rôle de Jeanne 
d'Arc et le confient à une actrice. Italienne qui 
pique un géranium rouge dans chaque canon de 
fusil, méthodiquement, comme si elle faisait 
des boutures Départ. Les hommes se sont mis à 
chanter. Ouvriers et paysans, mal éclairés sur 
leurs sentiments, se sentent émus, se croient 
joyeux. Des chœurs se forment; notre gamelle 
aussi crie contre l'acier de notre fusil et chacun 
fait individuellement, sous ce soleil, un bruit 
argentin à la manière des cigales. Ma compagnie 
chante le Chant du Départ, en modifiant toutefois 
le nom de Viala au profit de Vialard, notre capo- 



LK RKTOUR d'aLSACE Si 

rai, et Artaud trouve cette nouvelle chanson 
superbe. Il vient me demander à une pause de la 
lui copier. La vallée se rétrécit; il y a de l'écho; 
ce qui nous fait chanter les Montagnards. De 
temps en temps, des bourgs qui se raccordent; 
c'est déjà Bitschwiller, c'est déjà Willer, bien que 
les adjudants indignés soutiennent que c'est encore 
Thann. Chaque bourg indique loyalement son alti- 
tude et la hauteur de la montagne la plus proche. 
Il suffit de faire la soustraction pour être libre de 
je ne sais quel souci. Nous traversons la Thur. 
Voici Moosch, où notre guide se trompe de che- 
min pour la première fois et nous met sur la 
route de Guebwiller. Gela nous comptera comme 
un quart d'heure d'excursion et peut-être retran- 
ché de nos campagnes. Voici Saint-Amarin, où 
nous faisons la grand'halte, dans une prairie en 
contre-bas de la rivière, et dont tous les enfants 
viennent nous contempler. Nous leur offrons des 
gâteaux, car nous avons acheté la pâtisserie ; ils 
refusent poliment, ils n'ont pas faim, ils n'accep- 
tent que notre biscuit, qu'ils dévorent. Les plus 
grands remarquent à voix haute ce que les 
Allemands ne feraient pas : les faisceaux si vite, 
le feu si vite. Un garçonnet me demande toutes 
les explications que je réclamais dans mon en- 
î^ance des soldats : s'il y a une différence morale 



S'I LEITLKES PULR UNE OMBRE 

entre les galons d'argent et d'or, comment on 
distingue Tadjudant du sous-lieutenant, le four- 
rier du sergent-major. Il avait un peu dédaigné, 
jusqu'ici, les sergents-majors. Je lui montre 1 
notre : Forest, toujours rasé de frais, aux jeux 
de chanteuse, à l'uniforme toujours repassé. Voilà 
un grade sacré pour les enfants de Saint-Ama- 
rin... Le clairon sonne : les Allemands ne boi- 
raient pas le café si bouillant si vite. Il demande 
à ce que je lui envoie un mot, si je suis blessé, 
et il écrit sur mon carnet son adresse : Paul 
Schlumberger, Saint-Amarin^ Alsace, France. Je 
découvre dans mon portefeuille une carte de 
visite et la lui donne, bien qu'elle soit cornée, 
car j'avais trouvé, rue Falguières, la sculptric 
que je comptais éviter. Je pense aujourd'hui 
qu'il ne pouvait y lire que ma rue, et pas ma 
ville. Mais on devinait que c'en était une grande 
et il aurait dû m'écrire dans les onze villes fran- 
çaises qui dépassent cent mille habitants. Les Alle- 
emands ne se retourneraient pas pour ainsi 
trier adieu... 

11 pleut par ondées. Les montagnes ramènent 
jusqu'à leur base de belles forets bleues sur 
lesquelles l'eau ne prend point. Les vallons 
s'élargissent, nous y plongeons des regards 
curieux, mais l'averse les brouille. Les bouras 



LE RKTOn; L»\-U>ACE 83 

sont presque silencieux et Técho des voix 
alsaciennes à nos chansons devient plus faible à 
mesure que s'enfle Técho de la montagne. De 
tous les chemins de traverse débouchent les 
troupes silencieuses qui n'ont pas traversé Thann 
et qui cheminent près de notre bruit sans s'y 
mêler, comme la Saône dans le Rhône. De temps 
en temps, un soldat s'échappe, pénètre dans une 
arrière-boutique où sont assemblées de muettes 
personnes et crie : Vive Thann ! Et les habitants 
de la ville, ville jalouse de Thann, baissent les 
yeux sans protester. Nous suivons la voie ferrée, 
qui n'a plus d'écriteaux, car tous étaient alle- 
mands, et, libérée, sert aux boiteux qui évitent 
la bousculade. Près d'un passage à niveau, que 
Ton ouvre seulement aux éclopés, je rencontre 
Prosper, maintenant éclaireur d'artillerie. Son 
cheval, qui est bien connu, qui est Jean de Nivelle, 
de garde derrière cette énorme barrière, croit à 
une punition infligée par les starters. Prosper se 
souvient qu'à nos vacances avant son examen il 
avait eu en narration une entrée en Alsace. 11 n'y 
était pas allé par quatre chemins, il était entré 
par Strasbourg, il avait poursuivi jusque sur la 
plate-forme de la cathédrale un général allemand, 
qui ne l'avait évité qu en se précipitant dans le 
vide, et je ne m'étais pas trop moqué de lui, car 



84 LttTLKt> i'uLK L-Nt OMBRE 

j "avais raté, moi aussi, en quatrième, mon entrée 
en Alsace. Je l'avais faite par les villes de l'autre 
bord, par Wissembourg, par Freschwiller, d'après 
les récits de 70, et je les décrivais dans le mau- 
vais sens, comme Chateaubriand pour ses voyages 
de Grèce. Encore un élan, et j'étais en France... 
On voyait au bout d'une minute que je n\ étais 
pas vraiment entré. 

La pluie s'est calmée. >'ous arrivons à Fellering 
à six heures et restons avec le bataillon qui y 
cantonne. Le premier continue jusqu'à Urbès. 
Les officiers s'installent dans une hôtellerie, et je 
rejoins mes camarades dans une autre auberge, 
où nous dînons. C'est, celle-là, Tauberge alle- 
mande. Sa terrasse domine toute la vallée , 
ils l'ont choisie comme ils choisissent un em- 
placement d'obusier, et l'on voit tout ce que 
peut atteindre l'esprit le plus lourd : le clocher, 
un château fort, la lune. Le soir borde cette terre 
alsacienne d'un ciel allemand, tendu et bas, car 
c'est la fin du coupon. Une énorme lune, moulée 
sur le visage de Simplicissimus. Un vœu gigan- 
tesque à former contre rAllemagne, si elle filait. 
Triste repas aussi que ce souper allemand, ces 
myrtilles, cette salade sans huile et ce veau 
blanc. Vais -je donc me coucher avec cet arrière- 
goùt de Prusse sur une journée si pure ? Pas de 



LE RETOLK d" ALSACE 8o 

bière; une kelinerin vient nous l'annoncer, en 
glissant sur ses savates, fîlie du Rhin à sec. 
Malaise de sentir mes camarades et mes soldats 
prendre pour l'Alsace ce coin de Brandebourg. 
Ils admirent les poutrelles rouges et noires 
du plafond ; ils admirent les cartes à jouer, 
qui ont des biseaux d'or, dont les as ont des 
photographies de villes, de fleurs, d'actrices, 
et où ils se reconnaissent mal, d'ailleurs, car 
les voilà trois à avoir le roi. Même diversité 
dans les allumettes, dans les cigares, dans les 
timbres. Habitués depuis leur naissance aux 
immuables cartes françaises, ils ont l'impres- 
sion que ce pays est celui de la liberté de 
l'imagination. Il suffirait seulement d'un signe 
pour distinguer aussi les valets des dames. Ils 
bavardent avec la kelinerin. Ils l'embrassent. 
Celui qui écrit là-bas à ses parents commence 
ainsi la lettre : « Je vous écris dorloté par Ba- 
bette! » 

Je couche dans son lit, à TÀlsacienne; un lit 
très court, mais dont le pied heureusement est 
en arceau, de sorte que mes jambes dépassent; 
un lit d'otarie. J'y couche botté, mais j'enlève 
ma capote et, comme les confetti le matin des 
Cendres, les fleurs de Thann tombent sur la des- 
cente de lit, qui les boit et me rend de larges 



86 LECTURES POUR UNE UMBUE 

fleurs allemandes, jaune et grenat. La chambre est 
damnée : je ne puis faire un geste qui ne soit 
d'un romantique allemand; si j'ouvre la fenêtre, 
un rayon de lune vient caresser ma joue droite, 
mes cheveux qui, pour la première fois, ont frisé, 
les cabochons du vitrail, et je sens que je deviens 
le modèle de Schwind. Je répare mon revolver, 
lisant à la bougie une lettre bleue, et soudain 
je suis ^Yerther. Je me venge sur l'Allemagne 
moderne, en déchirant le portrait de Tirpitz, le 
portrait d'un étudiant inconnu à trois balafres, 
et en cachant les morceaux dans la boite à 
chaussures de Magda, sur l'étagère de gauche. 
Là-bas, une trompette assourdie sonne. L'écho 
plus martial répond par un clairon... 

J'écoute un clairon en Alsace... 

...0 mes amis, qui êtes en Chine! 

26 août. 

Lever à trois heures. Il pleut. Bonne journée 
pour le crayon-encre. On nous autorise enfin, 
comme nous en sortons, à envoyer des cartes 
illustrées d'Alsace. Départ à quatre heures. La 
kellnerin, ignorante du sort de Tirpitz, nous fait 
des signes avec ses avant-bras. Marche silencieuse 
sous une pluie de montagne qui ne pénètre pas 



LE lŒTOlU Li'aLSACE 87 

nos harnachements, mais qui nous fait lisses, 
muets. Aux vergnes, orgueilleux de border à la 
fois la route et le torrent, pendent des ampoules 
à abat-jour qui brûlent encore et qui nous font 
entrevoir, sous Teau noire, les truites endolories par 
Faube et Télectricité. Dans les pâturages, des bœufs 
sont immobiles, debout, respectant l'heure où 
l'herbe se relève et pousse le plus vite. La nuit 
ne se dégage des sapins qu'en y laissant ses nuages 
les plus noirs, sur lesquels il pleut aussi. Arrêt 
à Urbès, les mieux éveillés font face à la route, les 
plus tristes face à la rivière. Le 1" bataillon nous 
rejoint. 11 est gai, et chante, car on l'a fêté toute 
la nuit. Aux fenêtres, tout ce qui se peut voir 
d'Alsace vivante à cinq heures du matin, quelques 
épaules rondes entre des rideaux noirs à fleurs 
roses, un sein à demi dégagé, un bras blanc qui 
relève un store, une petite fille entière, qu'on 
assied sur la fenêtre et qui lance des fleurs en 
papier; des chiens de garde, silencieux, car la 
guerre leur apprend chaque jour à douter de leur 
métier. Un moulin, une usine, avec une plaque 
française d'assurances contre les incendies : ils 
n'ont jamais brûlé ; la douane, où Tantôt se pèse 
sur la bascule ; il a pris en Alsace un kilog. Le 
jour est levé. Le général qui galope le long de sa 
brigade reproche avec aigreur au colonel d'avoir 



SS LECTURES POUR UNE OMBRE 

un bataillon triste et un bataillon gai et, impartial, 
le colonel passe chaque demi-heure avec l'un, la 
demi -heure suivante avec l'autre. Deux vaches à 
clochette que notre avant-garde a séparées essayent 
vainement de se rejoindre par les intervalles des 
compagnies, avant que la route ne s'élève et n'aban- 
donne les pâturages. Le colonel, distrait, cherche 
en arrière un troisième bataillon, le bataillon 
rêveur. 

Nous allons en France. Suivant les capitaines, 
nous allons garder la frontière italienne ; nous 
allons débarquer au Danemark ; nous rejoignons 
en Lorraine notre régiment d'activé : ma com- 
pagnie se réjouit à l'idée de retrouver l'adjudant 
Orpbalin, que nous appelions l'Aigu et qui ne par- 
lait que par nombres: — Où est l'H-O? criait-il 
dans la chambrée, quand la cruche était vide. La 
mauvaise humeur des officiers rassure tout le 
monde ; s'ils étaient ennuyés, ils s'occuperaient 
moins de nous. Le général continue à harceler le 
colonel et nous nous passons sa colère, par grades, 
avec l'impassibilité de boules d'ivoire. Nous mon- 
tons si allègrement et si vite que le ruisseau qui 
descend là-bas, avec des précautions, toutécumant, 
nous fait vraiment pitié; sur notre droite, la vallée 
se gonfle ou s'étire; parfois, sur notre gauche un 
vallon rouge et vert, qui s écoule avec un ruisseau 



LL RETOUR d'ALSACE 89 

noir. Les [iiontagnes émergent d'un coup, avec leurs 
sapins jusqu'à la base, d'une terre plate et végé- 
tale, et l'on sent la masse qui s'en prolonge au- 
dessous. Menant vers une maison isolée, des sen- 
tiers blancs, creusés par le pas d'une seule famille. 
Une buse qui plane désigne soudain aux dix mille 
hommes de la brigade un pauvrer lapin modeste, 
qui se croit de tout ignoré. Sur des îlots de gra- 
nit — mauvaise affaire pour les patrouilles — des 
châteaux écroulés, montrant aux artilleurs com- 
ment frappe le temps, d'un seul coup, au point 
faible de la voûte, et la ruine ainsi n'est pas gas- 
pillée. Entre les ballons, un doux arceau de pentes, 
qui supportent la route comme des ressorts. Avec 
quel tendre et soigneux délire, lorsqu'elles étaient 
en fusion, les Vosges se sont rapprochées et jointes ! 
Autour de nous, l'Alsace s'abaisse, et les adjudants 
nui ont le droit de se retourner toute la minute que 
dure le défilé de leur compagnie, tentent vaine- 
ment de découvrir Thann, à la rigueur Urbès, entre 
les bourrelets. D'ici, on devine déjà mieux Stras- 
bourg. Nous n'entrevoyons plus, du pays alsacien, 
que la plaine où nous avons à peine pénétré, une 
ligne brumeuse que les soldais, selon qu'ils sont 
chasseurs ou pêcheurs, appellent la forêt de la 
Harth ou le Rhin. La pluie cesse. L'élat-major 
nous dépasse, et ce saut périlleux de la division 
nous indigne. Pas un seul soldat qui vienne vers 



90 LKCTUKES l'itLR UNE O.MnJSK 

nous, qui descende, comme le jour où nous allions 
à la bataille. Mais c'est au silence que nous mar- 
chons aujourd'hui. Si le but de la guerre est le col 
le plus solitaire de France et d'Allemagne, nous 
sommes arrivés dans une heure. Nous ne rencon- 
trons qu'un cheval mort de fatigue dont les maré- 
chaux du régim&nt arrachent et se partagent les 
fers, à la dérobée, comme des porte-bonheur. La 
forêt, par instants, nous couvre d'arcs humides 
et l'artiste imitateur de la compagnie imite main- 
tenant les oiseaux. Aux tournants nous voyons 
Michal, à dix mètres devant nous, que le régi- 
ment ne rattrappera plus qu'en France. Grâce à la 
pente, le niveau s'est établi entre le bataillon gai 
et le bataillon triste. Déjà les bornes kilométriques 
nous annoncent la France, et les hectomètres eux- 
mêmes parlent sur cette route : dans huit cent 
cinquante-trois mètres, nous serons en France. 
Nous ne voyons plus de l'Alsace que la route, les 
arbres qui la bordent, et il faut maintenant la 
toucher pour y croire. Les officiers, ménagers de 
leurs chevaux, marchent à la hauteur des hom- 
mes, avec un remords que combat l'assurance 
d'avoir désormais plus régulièrement les lettres 
de leur femme ou de la directrice du Grand Cercle 
helvétique. 
Que nous as-tu donné, Alsace ? Nous revenons 



LE RETOL'K h'aLSACE 91 

sans trophées, et il y a au plus trois casques de 
uhlans dans tout le train régimentaire. ÎVous 
n'avons conquis que des okarinas, des cartes déchi- 
rées, et que nos chiens, baptisés comme une 
escadre allemande, Guillaume, Bismarck, Bliicher. 
Nous avons pris l'habitude d'envoyer des vues 
illustrées mensongères, de Montchanin quand nous 
étions à Burnhaupt, de Ribeauvillé quand nous 
étions à Thann, de sorte que nous supportons à 
peine, tant l'émotion est forte, de recevoir une 
carte vraie, qui vient d'un Parisien et est Sainte- 
Clotilde, d'un Vichyssois et est le Casino. Nous 
avons gagné de ne pouvoir plus raconter notre 
guerre sans dire négligemment que nous l'avons 
commencée en Alsace, et le vin que nous boirons 
gardera le goût de kirsch tant que nous n'aurons 
pas de bidons neufs... C'est tout... Nous aurons le 
sentiment de nous être acharnés sur la frontière 
même, la piétinant, comme s'il suffisait de l'effa- 
cer, et de l'avoir remplacée par la ligne bossue de 
notre itinéraire, pauvre charnière toute neuve. 
Nous aurons, les jours de deuil, la modestie de 
ne vouloir acquérir que ce que nous avons par- 
couru, Saint- Amarin, Aspach et aussi Enschin- 
gen, puisque nous l'avons pris tant de fois. Nous 
aurons été envoyés au secours de l'armée de Bel- 
gique moins par Roanne que par Thann, et une 



92 LECTURES POUR UNE nMBRE 

fois à l'hôpital, nous chercherons dans le Bottin, 
dans le Bottin de l'étranger, les noms du boucher 
sympathique et du bon opticien. Alsace bénigne, 
qui nous a donné, avant ceux de la vraie guerre, 
un souvenir des anciennes campagnes. Nous avions 
des uniformes de 70, violet et cuivre, tout neufs, 
et les souliei^ tout neufs qu'on fabriqua par mil- 
liards au temps de l'affaire Schnœbelé. Nos jam- 
bes garance se hâtaient sous cette armée antique 
comme celles d'un enfant sons son cheval à volants. 
On ne distinguait pas encore les menuisiers, les 
cochers, les prêtres, sous la capote intacte, et, 
libérés de nos métiers, il ne nous restait que nos 
vertus et nos défauts. Nous ne nous connaissions 
que par eux ; nous nous appelions : le gourmand, 
le menteur, le paresseux, mais chacun respectait 
le nom dé l'autre, comme on le respecte à la légion 
étrangère, comme s'il était faux et cachait un 
millionnaire, un criminel, un sous-préfet. 

En France ? Nous y voici. Le poteau est sous 
un tunnel et notre pensée seule, au-dessus, a à 
franchir la frontière. Nous faisons halte dans cette 
nuit. Un quart d'heure d'ombre pour nous pré- 
parer au jour français ; ainsi font les myopes qui 
changent de lorgnon et cependant, avec des allu- 
mettes-bougies, nous cherchons la ligne tracée sur 
les murs, la coupe. La moindre parole résonne, e» 



LE RETOUR d'aLSAiF 93 

le dernier écho alsacien, sur de n'être pas vu, s'ap- 
proche à dix pas de nous. Nous repartons, et la 
route descend, et l'habitude d'être en France se 
reprend comme la pente même. 11 est midi. Dans 
des clochers invisibles sonnent des cloches. L'air 
est doux. Michal nous montre la Moselle qui vient 
de naître, et ce nom qui vient nous attendre si haut 
nous émeut comme si la Moselle pour nous 
était remontée à sa source. Des verdiers, télé- 
grammes timides qui arrivent cinq mètres avant 
nous à chaque maison de garde, suivent la ligne télé- 
graphique dont les poteaux ont connu au temps de 
leur liberté tous les sapins du voisinage et sont 
moins droits et moins guindés. Déjà la route se 
divise en route départementale, en chemin can- 
tonal. Elle est plantée d'ormes anciens, distants 
d'une toise, tandis que les tas de cailloux s'es- 
pacent à intervalles républicains. Sur chaque 
arbre, dans chaque fourré, un animal familier 
nous avait attendus : une pie, un chat, un chien 
de Beauce qui aboie dans sa langue claire contre 
nos chiens allemands. Sur la gauche siffle un train. 
Nous avions oublié le train. Dans les villages, 
chez la mercière-épicière, nous avions oublié que 
se rassemblent le chocolat à billes, le pain d'épices, 
la moutarde. Il reste même un Petit Journal pour 
le régiment. Voici les affiches coloriées dont nos 



114 LECTUIU-S P0115 INE OMBRE 

yeux étaient si pleins qu'ils en découpaient les 
silhouettes sur les grands murs blancs alsaciens. 
Nous entrons dans un pays à la vie si précise, si 
détaillée, que l'on cherche malgré soi le nom 
de la journée et q je nous reconnaissons, presque 
de vue, le mercredi. Pays charmant: à la sortie 
du tunnel, un écriteau nous engageait à nous 
méfier des courants d'air. Nous succombons à son 
charme, nous allongeons le pas, nous levons tous* 
ces freins qui nous empêchaient de marcher vite 
et d'être heureux, nous sommes infidèles à l'Alsace. 
Quel bien-être, quel repos de retrouver ce qui est 
à nous, ce qui est réservé à nous, les Françaises 
et leur costume, les petites postes bâties sur le 
modèle des petites gares, les enfants français, 
tellement moins nombreux que là- bas, rares et 
précieux comme l'enfance même, qui sont ici des 
ornements, deux au plus debout sur chaque borne 
kilométrique, et qui nous répondent, quand nous 
voulons savoir qui ils sont, par un de nos noms 
même : je suis Jean Parmentier, je suis Emile 
Richard. A travers la fenêtre, une fdlette qu'on 
habille nous regarde. Une autre, qui ne se sait 
pas vue, montre sa gorge. Dans une villa, une 
grande jeune fille brune, les épaules nues, agite 
vers nous ses deux bras. Délicieux plaisir de reve- 
nir dans un pays où la pudeur a changé, de 



LE RETOUR d'aLSACE Oo 

retrouver nos femmes plus simples, plus belles, 
sans frayeur d'être nues. Nous sommes chez 
nous ! Personne qui récrimine de nous revoir, qui 
demande une explication, à part une bourgeoise, 
à la fenêtre de la maison où Turenne a couché, 
qui doit craindre des représailles. Un facteur 
nous accompagne. C'est le facteur, cette fois, qui 
nous offre un verre de vin. — Ce n'est pas de 
refus, facteur ! Et il nous indique le nom de tous 
les villages, avec le nombre de lettres que chacun 
reçoit par an. La petite ferme au pied du rocher 
de granit n'a jamais de courrier. Il lui porte les 
catalogues en double, les imprimés, les lettres de 
faire-part revenus avec la mention « inconnu ». 
Le bourg au-dessus de nous, c'est Bussang. \oici 
les affiches balnéaires, d'où le maire a faiteflacer 
la mention : Bussang = Sang bu, pour éviter, 
pendant la guerre, une image de mauvais goût. 
La jeune fille à jupe noire, en chemisette rose, les 
cheveux en coque sur les oreilles, c'est M"^ Marie 
Renaud. Pas la blonde qui est Ernestine Chau- 
monl. Mais Renaud a hérité d'une rente de mille 
francs. Elle entend se marier par amour et a 
refusé déjà tout le monde. 

Marie Renaud sourit à Forest, qui vient bavar- 
der avec elle, il a deviné qu'elle s'appelait Marie 
et il voudrait seulement le reste de l'adresse. 



96 LECTURES rOUR L'.NE OMBRE 

Elle lui fait deviner son nom, par la première syl- 
labe de chaque mot, et le nom du village, et celui 
du canton. Doux bégayement ! Mais on siffle : 
adieu. Elle lui permet de l'embrasser... Nous par- 
tons. Fantassins pleins de tact, nous ne nous 
retournons point vers elle, pour qu'elle voie seu- 
lement, dans notre masse bleue, le visage de son 
Forest, tout joyeux, tout triste, qui marche à recu- 
lons, l'emplâtre, et sur mes pieds ! 



LA JOURNÉE PORTUGAISE 



1 



LA JOURNÉE PORTUGAISE 



AU MAJOR CAULOi DE ALBUQUERQUE 
DE SANTA ROSA Y OVAR. 

Comme j'étais en grand uniforme, tous nous sui- 
vaient. D\ihor(l. les fillettes, un peu plus âgées, 
dans ton pays aussi, que les petits garçons et qui les 
portent la-has au fond d\in panier sur leur tête. Dans 
Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où Vamhas- 
sade d'Allemagne jadis avait protesté, on les enve- 
loppait d'indienne. Puis les mendiants, reconnaissahles 
à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot 
mendigo. Puis les pêcheuses d'Ovar, ceintes d'un cor- 
dage, comme vos monuments manuelins, et qui ont 
les yeux de chaque côté du visage, de sorte qu'au 
lieu de me suivre elles devaieid me dépasser pour me 
voir. Les marchandes de fuchsias, car on ne vole 
jamais les fuchsias au Portug(d, abandonnaient pour 



100 LECTURE? POIH l'NE oMbUI. 

nous leur boutique, et venaient enfin les orphelins de 
Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en 
cette minute, igno?'ants comme ils sont de l'âge cjui 
doit séparer enfants et parents, certes me désiraient 
pour père. 

— Que voulez-vous, me disais-tu! c'est de même 
à Paris quand il arrive un Portugais. 

Tous pieds 7ms, marchant dans leur soleil avec 
moins de bruit que les Lapons dans leur neige, et 
quand résonnait prés de nous un talon, nous sentions 
que passait un être moins dévoué. Alors en effet c'était 
un de ces Espagnols venus au Portugal espionner 
comment finissent leurs trois fleuves, ou bien Vhomme 
de police chargé de crier sur mon passage : Vive la 
guerre et Vie à la Vie; ou bien c'était la Reigini, 
de la compagnie itcdienne, amortie de fourrures au 
cou, aux poignets, aux chevilles, là où étreignent 
les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses 
lèvres et Vangle de ses yeux. Il y eut cependant un 
vieux monsieur en bottines qui tint à nous accompa- 
gner, qui même m'arrêtait, comble d'admiration, 
montrant mon sabre et voulant savoir — dans un 
français qui ignorait les verbes, comme le tien — 
pourquoi le fourreau en était bosselé. 

— Guerre? Bataille? interrogeait -d. 

— Non, répondais- je. Valise. 

Par le tramway, puis le funiculaire, écaiiant ainsi 



LA JOUR-NÉE POIITL'G.USE lOÎ 

d'abord ceux qui noïd qu\in sou, j^^ds ceux qui nen 
ont que deux, avec les riches seuls iious montions à 
Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me "pla- 
çant, entre les palmiers, au point calculé d'où chacun 
cache une cheminée d'usine — ils fumaient, — puis, 
autour d'Estrella, tu me faisais avancer en cercle 
jusqu'au moment où les jours de ses clochers se cou- 
vraient et d'où je pouvais les traverser tous deux à 
la fois d'ime flèche. De là enfin, car j'étais fatigué, 
— mais à la condition que ïious verrions V après- 
midi le château construit en cannes à pêche, — tu 
consentis à redescendre vers le port. Les palaces longues 
de ta ville, avec leurs mosaïques noires ondulées, sem- 
blaient arrosées d'encre frakhe. Sur chaque façade, 
le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitui^es 
luttaient sans pouvoir s'atteindre, les dentelures de 
Fun reculant sans courage dès qu'attaquaient les dente- 
lures de l'autre. Dans les rues à pic, les enfants d'un 
cm dormaient à même le pavé, leur corselet remonté 
aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour 
de laquelle ils tournaient quand passaient les auto- 
miobiles. Collées aux faïences des maisons les fillettes 
nues, et, au balcon le plus haut, sans autre intermé- 
diaire aux autres étages entre l'impudeur et V amour, 
vos jeunes femmes aux tempes moites, gantées de 
jaune, vêtues de mousseline, avec des bas noirs et 
des feutres blancs. Appelées par le bruit, des jeunes 



102 M-KTUftKS PnCR UNE UMBRK 

filles passaient la tête à travers les grilles des rez- 
de-chaussée, et, jprisonnieres, fermaient seulement les 
yeux quand nous les regardions. Si nous approchions 
plus près, elles devenaient sourdes, — plus près encore, 
s-utis souffle et jjâles. Puis par les rues sans honneur 
dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en 
crient l énorme numéro, notre cortège dessinant • 
figure de circonstance autour de chaque [joint histo- 
rique, le cercle autour du pavé oîi le roi fut tué, 
l'ovale autour du banc d'où Pomhal expulsa les 
jésuites, nous arrivions aux colonnes, au Tage. Accou- 
dés aux balustrades du fleuve, car il coule au ras de 
la place, et U faut mém.e gravir deux marches pour 
embarquer, tu me montrais le Vasco-de-Gama, votre 
croiseur amiral, dont les officiers ne peuvent aller qu'à ^ 
cJieval dans Lisbonne, /"Adamastor, qui emportait en 
vacances sur Vautre rive le pensionnat des fdlettes 
illégitimes, — les mères disaient adieu en pleurant, 
on entoidait de Vautre côté du fleuve les pères dans 
Vattente pousser des cris de joie — et le navire sans 
pont où Von verse pêle-mêle les lettres de cuivre cpù 
composaient les noms des soixante navires allemands 
confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même 
nunibre, en poètes et en roi^, de noms portugais. De \ 
grandes raies étincelaient pjarfois sous la houle, et 
c'étaient les aiguillages qui déportent le navire vers 
Halifax ou Pernambouc, et de ïnonstrueuses barques 



I,A InIHNKK I'. HiTLGAlSE I OH 

à voile roussie j^assaient, avec une proue recourbée, 
des yeux de cyclope peints à l'avant, et un ne leur 
suffisait pas, chacune en avait deux. 

— Des barques romaines! disais-jc. 

— Xon, disais-tu, portugaises. 

Un nuacj^ voilait le soleil, s écartait, et Lisbonne 
se fermait et s ouvrait comnie un éventail. Tout ce 
qui roulait de ta ville de plâtre tombait dans un bateau 
à quai. Sur les Iiampes des pcdais tremblait l'air 
qui s'agite autour des sismographes. Les chiens éter- 
nuaient, hésitant à entrer dans cette mer poivrée. Les 
cortèges de onze heures passaient, c était les unio- 
nistes en courroux, car on venait de rétablir à cause 
de la guerre les décorations et, pour tous, g compris 
les décorés, la peine de mort. C'était le corps diplo- 
matique qui mettait au paquebot l'une de ses trois 
feinmes, les attachés en costume chantant la phrase 
commune des hgmnes nationaux, les seconds secré- 
taires portant les cadeaux du départ, les voiles de lin 
bleu à paniers rouges déployés, et, passant de leur 
poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine 
d'ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle 
et qui étaient raies. C'était Vautre officier de ma mis- 
sion, poursuivi implacablement, car tu lui avais 
expliqué qu^jn ne donne jamais aux mendiants por- 
tugais, qu'on leur dit « Tenez patience ! », ([uils s'ar- 
rêtent cdors brusquement comme si on leur indiquait 



l'î- LECTURES POUR UNE OMBHF; 

enfin pour la première fois une recette à la vie, mais 
il disait « Tenez patience! » aux marchands de jour- 
nauXy aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à 
tous ceux pour qui ta phrase était un commandement 
à le suivre, et aussi ils le suivaient patiemment, atten- 
dant quil sût le portugais pour acheter. 

L'air brûlait, mais léché par des langues de glace. 
Les autos descendaient VAvenida à toute vitesse, celles 
des hauts fonctionnaires, qui ne craignent pas les procès, 
tournant en zigzag autour des lampadaires du milieu. 
Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc 
flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; 
je te demandais s ils les gonflent, tu m'expliquais qu'ils 
les arrosent. Sur le Rocio tous s'assemblaient déjà 
devant le Club aux chapeaux verts, debout ou assis 
face au cadran de la gare, car on allait passer à 
l'heure d'hiver, de midi revenir à onze heures, e\ 
recevoir en sieste ce que chez nous l'Etat distribua en 
sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux 
portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre 
de la cité s'agitaient, assurant qu'il faudrait tourner 
onze fois la grande aiguille, marquer V arrêt même 
aux demies ; et souriaient d'attente et de volupté, aux 
terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles 
qu'ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l'Océan, 
voir jaillir le rayon vert. Midi moins une. On levait 
les jumelles... Midi. La petite aiguille reculait simple- 



LA JOUIINKE PORTUGAISE lOo 

ment d'une heure, et les horlogers rentraient de dépit. 
Les pères devenaient soudain tristes, les fiUes cares- 
santes. Reçues dans cette heure superflue, les Brési- 
liennes en escale souriaient à ce Temps d'Europe qui 
les prenait en se pliant comme un hamac, et, au 
fond d'une double paresse, dans leur calèche, des 
orienfcdes à sourcils bleus laissaient tourner vers nous 
la voiture pour n'avoir point ci tourner les yeux. D'un 
mot, car tu sais tout^ tu m'expliquais pourquoi ces 
êtres superbes sourient aux officiers français, pour- 
quoi ils étaient gais et tristes, bavards et muets, 
constellés avec des bijoux, et cet autre les deux seins 
nus : 

— Cocottes.... disais -tu. 



Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, 
le premier oii il n'y eût pas la guerre. Il me fcdlut 
longtemps pour retrouver mes yeux de paix„pour ne 
pas, quand riait une vieille femme, quand venait un 
passant radieux, sentir en moi la joie qu'un fis fût 
en permission, qu'un blessé fût sauvé. Je me préci- 
pitais vers la vitrine entourée soudain par la foule 
comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint- 
Quentin reprise, et c'était un chien de porcelaine qui 
remuait la tête en tirant la langue. Quand tu me 
présentais à un de tes amis, je répondais avec mille 



lOb LECTURES POUH UNE n.\!l!HK 

jjrécautions, mille scrupules, comme chez nous où l'on 
doit — pour éviter tout iuqoair — parler aux gens 
inconnus comme s'ils étaient, et depuis leur naissance, 
seuls au inonde. Je bavardais avec les grands-mères et 
leur petit-fils sans paraître soupçonner quil avait été 
jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, 
d'un fds ou d'un gendre. Parfois, à l'aube, un men- 
diant sous ma fenêtre agitait sa sébille et je me 
réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, 
d'un de nos Dimanches serbes, belges ou roumains. 
Beau pays où les machinistes, les porteurs dej)icinos, 
n'étaient pas devenus — V art par la guerre consterné 
— de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne mar- 
quaient pas dans les bureaux et les tramways la 
place d'un liomme absent, la femme en demi-deuil 
celle d'un disparu, et où il iwus fallut vivre comme 
j'aurais vécu, voilà trois ans, dans un pags où la 
mort n'existe pas, plongeant au hasard le bras dans 
les cœurs, pjarlant du passé, du futur, comme dans 
un pays d'enfants... 

— Saluez ces officiers, car //v nous apportent la 
guerre ! 

Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la 
'/nission, nous présentaient aux troupes vos générawjo. 
C'était sur les terrains d'eœercice usés par l'école du 
soldat, sur ces places qui se ressemblent dans tout le 
globe comme deux crânes cJiauvcs. car Von y voit la 



LA JOURNEE rORTLGAISE 107 

/trame même de la terre. C'était à Thamar, entre la 
'papeterie et les cloîtres indous, habités d'abeilles et 
boursouflés comme si toutes s'acharnaient sur ces 
marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans 
votre seule ville oii V ombre des maisons dans la rue 
ne soit pas chinoise, sur la place où les bornes mil- 
liaires de la voie romaine, rassemblées — et plus 
heureuses encore que les dates latines leurs contempo- 
raines — n'étaient plus espacées que de cinq mètres : 
à Evora, 01.1 l'on met en pension, car partout ailleurs 
en Europe ils succombent, les chimpanzés qui n'ont 
pas un an. A ces paroles les civils se découvraient, 
et nous sortions nos mains de nos poches pour prouver 
je ne sais quelle innocence, comme celui qu'on soup- 
çoime d'y caresser un revolver. 

Mais le général anglais voulait féliciter vos offi- 
ciers. C'était lui qui coininandait l'armée britannique 
à Tsing-Tao, et d avait parié avec DoheU, du Came- 
roun, au premier général anglais qui entrerait en 
territoire allemand. Tous deux y furent le même 
jour, à la même heure, mais, à cause de la latitude, 
le nôtre était proclamé gagnant. Il s'approchait, bien- 
veillant, honorable, du colonel portugais et tu étais 
son interprète. 

— Dites au colonel, disait- d, que je le remercie' 

— Colonel,... commençais-tu en portugais, et tu 
partais pour uïi discours immense où nous saisissions 



108 LECTURES POUR UNE UMBliE 

les îiiots les plus divers, le nom de Rome, le nom 
de Londres, des noms de fruits, des prénoms — car 
vous adorez les prénoms dans votre peuple où il nest 
que cinq noms de famille — et le colonel s'inclinait. 

— Commandant,... te répondait- il, et lui aussi 
prononçait une phrase avec des mots abstraits; une 
autre avec des noms de villes, françaises cette fois ; il 
s'agitait, de vomit rouge au mot de Joinville-sur-le- 
Pont; tu V approuvais en hochant la tête, et quand H 
s^ apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu 
nous disais : 

— Le colonel vous remercie du cu6 reifitrcitments. 
Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous 

retidais le mot aimable après que vous l'aviez tous 
deux gonflé à l'excès et épuisé, comme l'on rend une 
fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments que 
l'on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie 
l'amour, l'orgueil et l'amitié. 

Alors nous visitions les casernes, les of^ciers supé- 
rieurs se regardant bienheureux quand un réserviste 
avait apporté un oreiller de dentelle ou qu'un cheval 
s'appelait Zeppelin. Les enfants nous poursuivaient 
avec les journaux de Lisbonne, encadrés de noir 
quand un sénateur français, Trouillot, Naquet, était 
mort la veille; tu m'apprenais à lire le sonnet qu'ils 
publient en première page chaque jour, profitant de 
ce que ta langue ressemble mot pour mot à mon 



LA JULUNÉL: l'nRTL'GAISE 109 

Dcitois llmoitsin, et désorniais je savais comment se dit 
Jlijsse en limousin, et Agamemnon, et Desdémone. 
La route longeait à la fois la mer et la rivière, qui 
était dans son aqueduc, ou bien elle était bordée 'par 
de hauts murs, percés au.r hectomètres de fenêtres 
grillées dont les laboureurs ouvraient les persioines 
pour nous voir. Des balcons, les femmes parlaient 
au jeune homme debout au milieu de la rue, pronon- 
çaient /'.s sans le mouiller, et, au sortir de VEspagne, 
cette lettre soudain délivrée et franche touchait comme 
si une prétention en elles et une pudeur s'était éva- 
nouie. Les jours demi-utiles, ainsi s'appellent les 
samedis, iios automobiles devaient marquer le pas, 
car ton pags est celui d'Europe où l'on déménage le 
plus, derrièi'e le convoi de couples bavards dont nous 
zonnaissions en les dépassant enfin, moi les moindres 
meubles et toi les moindres pensées. Tout ce qu'au 
lycée j'avais dû inventer moi-même était là, les palais 
d'archevêque à coupoles roses et leurs jardins en 
Irompe-l'œil, les nymphes aux seins gonflés par les 
touches annuelles de plâtre, les mais comblant les 
Dallons, rénorme fleuve bu par le reflux, pourpre 
mtre ses digues de porcelaine et ses eucalyptus, le 
bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories 
m faïence : Poésie nourrissant son oie, Rhétori qv:e 
faussement accueillante, les bras ouverts mais les 
ambes avisées : et l'autre avec des animaux de 



1 10 LECTLBES l'OUK INE OMBRE 

marbvQ auxquels le Temps, enfermé là une minuir. 
avait infligé tout ce que subirent de lui les statues rlr. 
Vénus ou de Niohé, le chien traversé par les flèches et 
sans tête, le singe sa/is ses hra.s, et du rhinocéros le 
torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour 
tromper je ne sais quel corsaire, des artilleurs pei- 
gnaient en bleu le phare qui hier était rouge; et, on 
le reconnaissait au ramage, les arbres n étaient peu- 
plés que d'oiseau-x d'Amérique échappés aux navires. 
J'étais au point même, et le plus lointain, où le désir 
m'avait conduit enfant, et je reculais vers toi de dix 
centimètres, pour ne pas toucher, surtout avec cette 
peinture fraîche, un des panuraux même de ma vip. 

Mais soudain, par un hululement sauvage, la sen- 
tinelle d'un dépôt d'armes appelait à la garde ses 
quatre soldats qui se précipitaient du poste et nous 
présentaient les armes. Je les regardais bien en face, 
m' arrêtant devant chacun au moment où le fusil 
séparait les deux yeux, et dans ces huit demi-soldats, 
plus facilement que dans des soldats entiers, je cher- 
chais à loisir mes ressemblances' de la guerre, nips 
souvenirs de France. Puis, le sourcil d'Artaud rem. 
la tempe de Dollero retrouvée, aperçue aussi dans 
leurs yeux la parenté avec l'ivoire et l'or, je leur 
faisais reposer Vanne et c'étaient eux, soudés à nou- 
txau, qui nous entouraient pour nous voir. 



LA JOL'RM-E PORTUGAISE 111 

— Il est temps, disais-iu. Délaissons-les ! 

Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi 
d'ailleurs que monter et descendre... Donc, puisque 
tu Veœigeais, nous les délaissions dans leur campagne 
vert et blanc, nous délaissions les ponts près des 
mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo 
bordées de rouge près des églises, dans une fenêtre 
rose les deux jumelles d'Oii'as à nœuds verts nous 
les délaissions, et descendus à temps au faite de la 
tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au 
milieu de Vestuairc et un peu avant Vhorizon, — 
en nous penchant. — monter, monter et disparaître. 

Septembre 1916. 



PERIPLE 



i 



PÉRIPLE 



llamoncliamp, 27 août 1914. 

Mon bataillon a une journée injuste. Notre pre- 
mière pause ne s'est pas faite dans un bourg, et 
nous manquons ainsi tous les autres, car ils sont 
échelonnés régulièrement à la distance d'une 
heure de marche. Ce sont pourtant des bourgs où 
l'on s'arrête, ils ont des casinos, des offices de 
tourisme et, par des plaques de marbre, nous 
apprenons que Montaigne fit jadis halte à Bus- 
sang, Talleyrand à Saint-Maurice. A ces deux- 
là nous pardonnerions d'avoir été plus avisés 
que nous, mais la chance du second bataillon nous 
irrite. Il peut acheter, dans les épiceries — 
d'autres régiments les ayant vidées déjà des 
provisions pour adultes — tout ce que les enfants 
seuls, avant la guerre, savaient y trouver, le 



116 LECTLT'.E? POUR UNE OMBRE 

nougat, les raisins secs, les caramels. 11 boit du 
vin gris, mange des truites froides, il prend 
Tadresse de familles lorraines, désormais liées 
à lui pour la vie, tout le long d'une route qui 
ne nous a donné, à nous, que le souvenir de 
deux montagnes voisines et rondes, celles exacte- 
ment dont nous comparions avec timidité la 
courbe, dans nos narrations de troisième clas- 
sique, — c'était notre première métaphore et la 
troisième moderne ne s'y risquait pas, — aux 
contours d'une jeune gorge. Notre seule distrac- 
tion est un vieux de Presse qui appelle le col de 
Bussang un pertuis. 

— Il y a loin d'ici au pertuis? lui crie au pas- 
sage chaque escouade. 

— Eh mon Dieu î répond-il. Vous lui tournez 
dos. Vous allez au pertuis de Bramont ! 
Depuis la minute où, comme par une lorgnette, 

nous sommes rentrés en France par notre tunnel- 
frontière, nous avons perdu toute curiosité, nous 
ne vovons plus. Le capitaine Perret a fermé son 
Joanne. Le pays se fait simple et vert, et, à part 
les deux ballons sur notre gauche toujours bru- 
meux et symboliques, livre directement ses autres 
beautés, ses prairies, ses ruisseaux, son granit. 
Parfois, étincelant au travers d'un guéret, tracé 
pour la nuit entre deux laboureurs ennemis et 



PÉRIPLE 117 

oublié au réveil, un sillon solitaire. Les hommes 
ont enfin du tabac en paquet, ils ne sont plus 
obligés de briser des cigarettes pour bourrer leur 
pipe; parfois l'un d'eux s'arrête au bord du che- 
min, allume sa pipe en aspirant à fond de ses 
deux joues, ce qui lui donne fair de rire silen- 
cieusement, et, quand il est grave à nouveau, 
çntouré de fumées, il reprend sa place. 

La France est un pays de connaissances. Sur la 
place de Saint-Maurice, j'aperçois la maison du 
vieil Haltesse, le voyageur en papier d'Arches, 
que nous aimions emmener au ^Yeber en criant 
son nom et que les grooms effarés n'osaient par 
déférence appeler que Monseigneur. A la sortie du 
Thillot, distribuant des numéros du Petit Journal 
aux soldats, du Matin aux sergents et du Figaro aux 
officiers, Madeleine Dollet, avec laquelle j'ai déjeuné 
une fois, dansé une fois, contesté une fois que 
Mozart fût hollandais. Une fois elle aura entendu 
un soldat inconnu, avec des lunettes et des mousta- 
ches, lui crier : ^ Ça va, Madeleine? » et elle aura 
regardé sur elle- même, de ses belles prunelles ova- 
les, ce qui pouvait ainsi faire deviner son nom. 

Voici que les lettres des devantures, un peu cli- 
gnotantes et molles en Alsace, ont repris sur les 
boutiques leur assurance. Pures et solitaires, les 
voyelles françaises se logent dignement entre des 



[[H LECTCUES POUR INK DMBHK 

consonnes romaines. Dans ce bourg un peintre 
ému a prodigué les cédilles. Une enseigne de bou- 
langer, trop longue, déborde sur la masure voi- 
sine et unit la plus bumble maison des Vosges 
au noble négoce du pain. Dans le Thillot les 
maisons sont numérotées et chacune porte, cloués 
sur sa façade, dernier butin de Poitiers, d'é- 
normes chiffres arabes en or sur émail bleu. 
Barda n, près de moi, lit tout haut chaque nom, 
le prononçant plus fort par flatterie quand le pro- 
priétaire est au-dessous, et il ne peut s'empêcher 
non plus, dans la campagne, de découvrir devant 
chaque arbre, chaque oiseau, celui des mots fran- 
çais qui les atteint le plus. 

— Voici le verdier des ruisseaux. Voici le 
genévrier d Irlande. 

Cher Bardan, qui aujourd'hui s'accroche à moi, 
nerveux comme tous les Bourbonnais du Sud, 
qui ne peuvent entendre affirmer ce qu'ils redou- 
tent sans éprouver leur défaillance. Les gens de 
Vichy, de Gannat, si on leur fait la moindre 
peine, changent de visage, leur âme en une 
minute est ravagée, et nous avons avec celle de 
Bardan des jeux cruels, qui ne prendraient pas 
sur les âmes de Moulins et de Nevers : 

— Nous reviendrons dans six mois, disons- 
nous, d'une parole distraite. 



l'FRIl'LE 119 

— Dans six mois! répète JJardan, et il pâlit, il 
tremble, mais il comprend notre plaisanterie et 
aussitôt engraisse soudain. 

— Les femmes sont toutes infidèles, horribles, 
laides! 

— Les femmes? dit Bardan qui est marié, et, 
atterré, il bégaye... 

On me charge, pour qu'il se remette, de lui 
dire la vérité. 

Vers trois heures, Ramonchamp, au milieu d'un 
immense cirque coupé par la Moselle qui tente 
vainement d'isoler les villas des simples maisons 
et de créer Ramonchamp ville et Ramonchamp 
cottage. Le cimetière domine la rivière. Des tombes 
riches on a la vue et des tombes pauvres on voit 
la gare. L'air est vif et limpide. De chaque cour 
jaillit une fontaine qui rejoint à ciel ouvert la 
Moselle et ce sont les maisons, ici, qui fournissent 
d'eau la rivière. Chaque ruisselet a creusé la terre 
jusqu'au granit et le plus grand fleuve, dans ce 
sol, n'aurait pas une autre profondeur. Coup d'œil 
à l'église ; les enfants sortent du catéchisme, me 
serrent la main sous le porche, l'un après l'autre, 
et je me crois obligé de rester jusqu'au der- 
nier, commue un bénitier. Puis, après le dîner, je 
monte avec Bardan jusqu'à la compagnie logée 
dans un domaine sur la pente des monts. L'ad- 



120 LECTURES POUll UNE OMBRE 

judant compte nos cartouches, poinçonne le? 
souliers remboursés, nous verse onze francs, et, 
comme nous sommes à la fin du mois, nous 
avons l'impression d'avoir achevé une guerre 
et d'en partager le butin. Nous revenons sous 
mille étoiles, et dans chaque ferme aussi une 
lumière sautille, car on nous a distribués sur 
ce plateau comme on disposait jadis après la 
victoire, en Hellade, les régiments qui allaient 
être changés en constellations. Bardaa m'a pris 
le bras, ému par la nuit, et se refuse à croire 
que je pourrai être tué. Il me dissuade de la 
mort comme d'un suicide, ou comme s'il était 
question ce soir de me sacrifier seul pour le régi- 
ment. Il veut m'entendre jurer que je m'en tire- 
rai. J'ai donc, pour ne pas jurer, des pressenti- 
ments? Je le rassure, attendri moi-même et lui 
promets de vivre. Mais au loin une sentinelle a 
tiré, il a eu peur, et il l'insulte comme si elle me 
visait. 

Devant la mairie, avec des lanternes, un groupe 
de soldats lit les communiqués du mois d'août, 
dont l'adjoint apporte les doubles. Il les colle lui- 
même, dans le bon ordre, écoutant les réflexions, 
expliquant les noms des villes belges d'après un 
itinéraire bizarre : Bruxelles, à 3o0 kilomètres de 
Nancy, Louvain à 600 kilomètres de Lyon, Ma- 



l'ÉKIPT.E 121 

lines à 500 kilomètres de Dijon. Les hommes, 
fatigués, lisent en se déshabiiiant peu à peu, de- 
mandent à l'adjoint de lire tout haut, et écoutent 
en roulant leurs jambières, en pliant leurs cra- 
vates. Il y a ceux qui s'interrompent quand la 
nouvelle est bonne, quand on prend Sarrebourg, 
et ceux qui s'interrompent quand la nouvelle e^^t 
mauvaise, quand on le perd. Un soldat qui a froid 
et qui remet brusquement sa capote, alors qu'on 
parle de Morhange, sembie devenir un renfort, 
retarder la retraite. Parfois cependant, quand il 
est question de l'Alsace et de Mulhouse, ils s'ar- 
rêtent, clignant des yeux aux noms propres qu'ils 
connaissent, écoutant aussi immobiles que s'ils 
étaient déjà tous nus... 

28, 29 août. 

Tryon habitait un grand château, élevant des 
chevaux, des chiens, chassant le blaireau, et il 
allait avoir un fils dans un mois. Tiard avait reçu, 
la veille du départ, un bureau d'acajou moucheté. 
Le frère de Trinqualet, ouvrier tailleur à Paris, 
devait passer les vacances en Auvergne et habiller 
gratis toute la famille... Tous mes camarades, 
aujourd'hui, parlent de leur bonheur. Biset se 
heurte à une porte en apportant le rapport, mais 



\-l'l LKCTIHES l'Oris INE OMBKE 

c'est encore une félicité qui jaillit, au milieu deî 
jurons, de son énorme crâne : il annonce qu'il 
est fiancé. Mais celui qui perd le plus à la guerre 
est Sartaut, car il venait d'hériter de l'homme l€ 
plus égoïste qu'il } eût dans la France entière, 
du mobilier même de l'homme heureux : la cave, 
avec deux bouteilles de tous les vins, le jardin, 
où vivent en paix une guenon et une antilope, 
et des actions du P.-L.-M., de sorîe que les 
Sartaut peuvent désormais voyager gratuitement. 
Dès la fin de la guerre, au lieu d'habiter sur 
rOuest-État, ils s'installeront sur la ligne de Bru- 
noy et ne verront plus que des trains qui leur 
appartiennent. 

Campés dans la maison d'école, nous avons 
adopté les heures de classe, comme nous adop- 
tons dans les ateliers les heures d'usine. Déjeuner 
à onze heures, collation à quatre, et récréation 
dans la cour. Le capitaine Lambert écrit ses lettres 
dans la chaire; nous nous enfonçons avec peine 
dans de petites tables soudées à leurs bancs, pivo- 
tons avec elles pour bavarder, ou pour prendre 
dans chaque tiroir le cahier de composition de 
son élève; le mien s'appelle Félix Bertrand et 
il a manqué son devoir final, la classe avait à 
expliquer les diminutifs en on : chaton, négrillon, 
ourson, et Félix n'a point compris l'instituteur : 



PÉRIPLE 123 

« Un petit chaton est un chat, explique-t-il, un 
petit négrillon un nègre ». Par la fenêtre, nous 
voyons l'église, d'où ruisselle la source de l'eau 
bénite, et sui\ons tout ce qui se produit sur les 
routes à pentes rapides, un œuf dur qui roule, 
par exemple, talonné par une escouade... 

Il est minuit. Le sous-chef de gare du Thillot a 
eu pour moi, devant le colonel, des prévenances 
incompréhensibles dont j'étais gêné. Il voulait me 
brosser, il ajustait mes courroies, il m'offrait un 
wagon de première. Mystère, car en même temps 
il reconnaissait mon grade, il m'appelait sergent. 
Nous y avons gagné de n'être que six dans un 
compartiment de seconde et Dollero, Clam, Dan- 
glade dorment déjà; je veille avec Devaux qui pré- 
parc l'état d'effectif pour le réveil et recopie, à 
chaque arrêt du train, des feuilles que je dicte. Au 
dehors, le ciel est noir, mais les étoiles acides, l'air 
limpide. La voie tourne autour du firmament et les 
poteaux des stations, isolés au-dessous des astres, 
en donnent les noms les plus mensongers: Feld- 
rupt. llupl-sur-Moselle. Maxoncliamp. J'avais tou- 
jours désiré voir Maxoncharap, mais loin de m'en 
rapprocher, voilà que cette gare lunaire me le rend, 
pour cette vie du moins, inaccessible. Tant d'arrêts 
que l'état est achevé bien avant Épinal. Nous avons 



124 LECTURES POL II UNE OMBRE 

contrôlé tout le bataillon ; pas un dormeur dans 
ces cinquante wagons dont le nom n'ait été pro- 
noncé cette nuit. Humbles noms, litanie du régi- 
ment et de l'Auvergne, que j'avais presque envie 
de compléter : Granchabriat, porte de Murât, 
Triacou, étoile de ïhiers, Delobie, gloire de Royat. 
Nous poussons le scrupule jusqu'à rechercher dans 
son compartiment le lieutenant Jourdan, nouveau 
au bataillon, et qui veillait et fumait, pressentant 
notre doute. 

Épinal. Les plaques nous réveillent. Il fait jour. 
Les portes des wagons roulent en grinçant. Cer- 
taines sont trop dures et il faut délivrer les 
hommes qui crient et frappent de l'intérieur. Un 
wagon s'ouvre sur la campagne au lieu de s'ouvrir 
sur la gare et croit une minute tout endormi. La 
nuit a laissé une trace blanche sur tout ce qui était 
plus noir qu'elle, sur les toits des voitures, sur 
les poteaux goudronnés. Chacun refait la raie de 
l'autre et l'on se passe avec mille recommanda- 
tions de petites glaces comme les parcelles les plus 
précieuses du jour nouveau. On remet son lor- 
gnon, le premier regard précis de la journée est 
pour soi-même. Des territoriaux brûlent du café au 
coin d'un hangar, et tout le hall sent le café grillé- 
comme la place de l'Odéon le mercredi. U»s devi- 
neresses ont lu jadis dans ma main que c'est 



PÉRIPLE 12o 

i odeur que je préfère, avec le musc, qui m-attend 
sans doute à la gare de Vesoul, et j'accepte avec 
plaisir mon encens officiel. Dollero, tout endolori, 
d^esprit incertain., chevauche une plaque tournante 
automatique et, pour former son humeur, son des- 
tin, le secoue vers Remiremont, vers Paris, vers Bàle. 

Nous allons vers le Sud par une voie straté- 
gique. Les voies stratégiques contournent les 
montagnes, évitant ainsi les tunnels, et elles 
remontent à la source des rivières pour éviter les 
ponts» Nous roulons dans un pavs gras et vert 
où abondent les bœufs, les chevaux, et de grands 
animaux inconnus, noirs à raies rouges, que 
les gens du pays appellent des lubards. Nous 
suivons une vallée paresseuse où les habitants 
n'ont pas eu la force d'imaginer des noms à leurs 
villages : une station balnéaire s'appelle Bains, 
un port plein d'usines sur la Saône s'appelle 
Port-d' Atelier ; nous passons au large de Blonde- 
fontaine, de Contréglise. Jamiais de stations, notre 
voie est toujours isolée et nous ne voyons que 
l'envers des bourgs ; quand les stratèges n'ont pu 
éviter une ville, nous la traversons à toute va- 
peur, en sifflant. Parfois, au loin, un hameau que 
les indigènes nommeraient aussitôt, s'ils le voyaient 
du train ; Tuiles-Pies, Chiens- Géraniums. 

Mais sop4aiD se multiplient les gare:;, avec leurs 



126 LECTURES POUR UNE OMBRE 

verandahs que le P.-L.-M. faisait repeindre en 
noir, fin juillet, et dont les unes, celles aux chefs 
négligents, n en étaient le jour de la mobilisation 
qu'à la couche rouge. Dans les voies de garage, 
les wagons bondés de tout ce que l'on s'envoyait 
le 31 juillet à quatre heures, des voitures d'en- 
fant, des dynamos, et de faux arbres en ciment. 
Les officiers commissaires font glacer au fer la 
bande blanche de leur képi pour que les escarbilbs 
n'y prennent pas. Voilà Frétigny. Voilà Velle. 
Voilà, annulant notre propre train, un train de 
soldats qui va à Tliann, d'où nous venons. Puis, 
débordante de convois, hérissée de canons qu'on 
a, pour l'arrêt, démuselés, sur sa colline voilà 
Gray. Les femmes et les enfants, assis à nouveau 
le long des voies, se lèvent quand passent les 
trains civils pour leur confier les lettres reçues 
en commission des trains militaires. Les gamins 
reçoivent nos bidons à la volée, et nous traversons 
le hall sans inquiétude, assurés qu'ils apparaîtront 
à lauire bout, presque aussi vite que nous- 
mêmes, les bidons pleins, ceux qui ont la spécia- 
lité du vin blanc, tout fiers, jouissant de notre 
surprise. ÎS'ous descendons, et, aux portes gardées 
en armes, les soldats les plus curieux peuvent 
apercevoir, de quinze pas, la première rangée des 
plus curieux dvils. 



l'KRiiM.i: 127 

Maintenant les villes sont tournées vers nous. 
Les soldats sont assis au bord des wagons ouverts 
l4 le train marche sur de vraies jambes rouges. 
Les buissons, les fusains râpent nos genoux, et, 
dans l'arrondissement où l'ingénieur soigne ses 
haies, les caressent. Le soleil, comme la fumée, 
change de côté sans raison et nous attendons sans 
patience, pour être à l'ombre, les forêts. De Gray 
vers Dijon, à nouveau, le trajet que nous avons 
fait la nuit, il y a trois semaines, et des fillettes 
qui nous semblent inconnues reconnaissent à son 
numéro le réginienL s'inquiètent de savoir ce que 
sont devenus les soldats dont elles ont pris 
l'adresse, reprochent à Bertet d'avoir laissé pousser 
sa barbe. Nous rions, nous plaisantons comme au 
premier vo3^age, sans voir que les femmes ont 
changé, qu'elles ont maigri, que certaines com- 
mandent et d'autres obéissent. Nous, qui n'avons 
pas vu un mort, nous ignorons que depuis notre 
passage des blessés sont devenus cadavres dans 
leurs bras, et que leur frère n'écrit point, et que 
la France chancelle, et qu'un cavalier soudain 
dément les a poursuivies à coups de revolver; 
nous leur envoyons des baisers, nous plaisantons 
les rousses, les corpulentes, les petites qui louchent. 
Elles prennent pour notre courage ce qui est 
l'ignorance, elles nous admirent, et celle-là juste- 

V 



128 LKCTURnS POIR L'NE OMBhE 

ment qui pleure est celle qui se laisse embras- 
ser... 

Entre des montagnes silencieuses reliées en 
cercle par les aqueducs, après d'immenses rem- 
blais piqués de ccps, chacune des mille cullines 
portant une couronne urbaine, voilà Dijon. Le 
soleil verse à flots sur notre convoi les rayons 
mêmes qui cuisent le raisin. Nous entrons en 
gare, pris au milieu du hall entre un train d'am- 
bulances et un train de cavaliers, tous deux repus, 
et nous ne pouvons communiquer avec les Dijon- 
naises que par un blessé maladroit ou par un 
Africain. Un des blessés vient de notre régiment 
d'activé, et nous sommes enfm renseignés sur 
nos cadets : ils ont été en Lorraine, ils ont eu à 
se déployer dans le polygone même de Sarrebourg ; 
les canons allemands avaient tous les repères, mais 
les tranchées d'exercice, par bonheur, étaient 
excellentes. Il nous indique les morts par leurs 
surnoms : l'Aigu est tué, Mimi est tué, nous nous 
retournons vers nos officiers pour leur traduire 
ces nouvelles, rapportant ces pauvres corps dans 
leurs noms de parade : Delaberque est tué, Mar- - 
tineau est tué, et pour quelques-uns le vrai nom 
lui-même s'aiguise, devient préi.om : Jean est tué, 
Albert est \u6. Chacun dit tout liant ce qu'ils 
faisaient la dernière fois où il les vit : ils avalaient 



PÉRIPLE 129 

une grosse tranche de jambon, ils étaient avec 
Juliette, ils dormaient. Celui qui les a vus man- 
geant comprend nioms encore que les deux autres. 

Quand nous partons, la nuit est venue. Le 
paysan qui fermait jadis Tenclos se couche le der- 
nier et pousse nos lourdes portes. INous sommes 
sur la grande ligne sans cahots où peuvent som- 
meiller, revenant de INice, les malades et les mil- 
liardaires eux-mêmes. A Laroche, à Fontaine- 
bleau, les dames de France, déjà et pour toujours 
habituées aux blessés, nous réveillent et nous 
soignent comme des mutilés, s'etîrayent de nous 
voir sauter du \\agon, nous font boire en tenant 
notre verre, nous prennent la main, s'assurent 
que nous n'avons pas de fièvre. Puis, à quatre 
heures du matin, d'un viaduc, je reconnais au 
point terminus du tramway qui part du Louvre, 
le village où habitent les gardiens du musée. 
Voilà, sur chacune de leurs portes, un plâtre de 
la Vénus de Milo, du Pêcheur napolitain. Voilà 
Diane de Poitiers. C'est Paris. 

Ce n'est que Bosny, que Nogent, que Xois}'. 
Nous tournons autour d'eux et Paris se défend 
contre moi de tous ses forts. Nous n'y entrerons 
pas. Nous subirons la volonté de ces éiats-majors 
rivaux qui s'amusent, avpc nos tiains, à tracer la 
meilleure tangente sur Paris ; je n'ose penser 



130 LECTURES POUR I NE hMBP.E 

qu'aux values camarades qui habitent Carrières, 
Pantin, qu'aux amis de mes amis. De vieux terri- 
toriaux nous annoncent, sans trop nous en vouloir, 
que notre machine a écrasé dans Saint-Maur un 
territorial et nous donnent dès i'aube l'impression 
qu'avait de mon temps tout provincial le soir de 
son arrivée à Paris, d'avoir abandonné, d'avoir 
tué. Mes compagnons s'éveillent. A notre droite, 
ils admirent, sur sa montagne, le Sacré-Cœur, et 
dix minutes après, à notre gauche, un gigantesque 
monument de marbre à cinq coupoles, qui est 
encore, mais je n'ose l'avouer, le Sacré-Cœur. Tous 
les habitants ont transporté vers la voie ferrée la 
façade de leur maison, leurs drapeaux, leurs 
rideaux, et celles de leurs enseignes qui, en pleine 
paix, étaient nées d'une guerre, Sébastopol, un vrai 
zouave. C'est au Nord, mais tant pis, les ména- 
gères ne coudront plus que tournées vers le 
Nord. Les photographes ont peint sur une bande 
de calicot le portrait de Guillaume, avec deux am- 
poules vertes pour les yeux, et allument le cou- 
rant bien que l'arrangement soit destiné aux 
troupes qui passent de nuit. Dans sa cour, un 
vieillard, en veste d'escrime, charge à la baïon- 
nette contre un mannequin coiffé d'un casque. 
Juchée sur son toit peiut en bleu, la femme d'un 
tailleur nous montre son tailleur modeste en nous 



l'KUIiM.E 131 

criant qu'il part demain. Un boulanger retarde 
pour nous son coucher et, récompense, voit pour 
la première fois se lever ses enfants tout frais. 
Aux places immuables où s'arrêtaient sans raison 
les trains des courses, nous attendons, et des trains 
qui filent vers Paris, sur les remblais, les voya- 
geurs nous jettent avant de les avoir lus leurs 
journaux que le vent rabat sur le wagon suivant 
qui les rattrape et les rejette. Aux passages à ni- 
veau les enfants nous avertissent tristement qu'il 
ne reste à Tauberge que du vin bouché et bon- 
dissent de joie en nous voyant riches. Ceux des 
gares régulatrices sont gâtés, réclament des épées, 
des casques et acceptent sans enthousiasme, pour- 
boire trop modeste, il est vrai, d'une si grande 
guerre, nos sous de nickel allemands. Un automo- 
biliste à barbe noire, que nous soupçonnions 
d'être espion, commande au cabaret voisin cent 
bouteilles ; nous confondions, à cause de leur 
même masque, la générosité, l'hypocrisie. Puis 
la banlieue enhardie tourne vers nous son visage 
même, nous voyons la façade des mairies, les 
églises sont perpendiculaires à la ligne, nous tra- 
versons des places, et, de banlieusards familiers, 
nous écoutons toutes les histoires distribuées le 
jour de la mobilisation, l'enfant au fusil de bois, 
les Sénégalais avec des têtes dans leur musette, le 



132 LECTURES POUR UNE OMBRE 

blessé prussien souffletant son général prisonnier. 
Plus de trains vers Paris, tout ie trafic se fait main- 
tenant en rond autour de la ville, il ne reste dans 
Bécon et dans Argenteuil, toutes les âmes ambi- 
tieuses ou fri\olts travaillant déjà rue de la Paix, 
que des personnes un peu moins jolies, un peu 
moins généreuses, et. entre leurs bocaux, les phar- 
maciens fidèles. 

Voici Stains, presque aussi beau qu'Asnières, où 
Devaux voudrait vivre. Voici Pierrefitte, où j'ai 
vu, voilà un mois, sur la place, se tamponner les 
autos du plus menteur et du plus sincère des Pa- 
risiens : tous deux levaieiit les bras, tous deux 
riaient, tous deux s'appelaient cher ami. Puis des 
parcs, des châteaux, un petit temple de l'amour 
oublié près d'un bosquet comme un parapluie 
ouvert, un ruisseau où dérivent des canots vides, 
et, sur une plaine dénudée, sans eau, sans gazon, 
sans arbres, la villa d^s Troènes. A Beaumont, 
notre voyage s'explique : le régiment est chargé 
d'arrêter quelques dizaines d'autos blindées qui 
ont percé nos lignes. A Greil, train sanitaire 
anglais. Les blessés vident le kirsch qui nous reste 
d'Alsace. 

— '■ Brandv ! disent-ils seulement, en essuyant 
du bras nu leurs lèvres. 

— Non ! Répondons-nous, kirsch..., quetsch ! 



PÉRIPLE 133 

— Oui, reprennent-ils, Brandy I 

V^ers trois heures, arrêt brusque. Les clairons 
sonnent. Le train ne peut aller plus loin, il nous 
abandonne, et, comme il n'y a pas de plaque 
tournante, doit reculer, face à l'ennemi. Le soleil 
est lourd, la terre affaissée détruit en nous l'idée 
d'un globe bombé et sûr, toute l'omibre de îa plaine 
s'entasse en carrés lointains par petits bois de 
sapins noirs= Le canon tonne, de ces coups qui 
détruisent Fair et qui font, sur le cœur, comme 
sur les cadrans pour boxeurs, tourner je ne sais 
quelle aiguille. Nous nous formons sans vigueur, 
par compagnies isolées, avec de larges intervalles 
où les autos blindées pourraient, pendant une 
heure encore, filer sans risque. 

Ansauvillers, 30 août. 

Les habitants avaient appris que les bourgs 
voisins sont occupés depuis la veille et se croyaient 
abandonnés. Ils ont formé tout ce qu'exige une 
cité assiégée, la garde civique, le peloton des 
pompiers. Les mêmes vieux retraités commandent 
les deux compagnies et tout pourra miarcher, 
peut-être, si l'incendie et la panique n'éclatent 
que successivement. La municipalité insiste pour 
que nous logions dans le bourg miême et tant 



j.']4 LECTLIltiS l'OLK INE U.MIinî: 

pis pour les avant-postes. Ce n'est pas une 
protection générale qu'Ansauvillers désire, niais 
pour chaque maison, chaque famille, une garde 
individuelle, une escouade, un soldat, un fusil. 
On nous reçoit en hôtes, on prépare du savon, 
de Teau chaude, on porte nos sacs, par la courroie 
du haut, comme une valise. Le coiffeur rase 
gratis ceux qui sont logés dans son groupe de 
maisons, et prend deux sous aux autres, protec- 
teurs superflus. Devant chaque porte, on installe 
une table, des encriers; pour la première fois 
depuis la guerre nous avons le loisir de répondre 
aux amis auxquels nous devions des lettres de 
paix; aux parents nous télégraphions, car la poste 
fonctionne encore, et ceux qui sont de Paris con- 
fient à un automobiliste des billets qu'il distri- 
buera le soir même. Peu à peu, lettres et télé- 
grammes expédiés, aussi naturellement qu'elle 
est venue à Edison lui-même, l'idée du téléphone 
me vient, et mon hôte veut bien tenter l'aventure 
car il a un appareil et il est conseiller général. 
Nous arrivons à Paris par la ligne brisée de ses 
relations, de son préfet obtenant Pontoise, du séna- 
teur de Pontoise le Central lui-même. Voilà le 
ministère où sont mes amis. Voila le standard, 
celui du soir. Voilà Solis : c'est une chance, car 
il est, du ministère, celui qui parle le plus clai- 



PERIPLE 



rement au téléphone et un directeur ami des lettres 
lui téléphone par plaisir, chaque matin, pour lui par- 
ler de Pau! Hervieu. Autour de lui on pourrait bien 
?e taire, quel vacarme, mc>n canon à moi s'est tu. 

Il me reconnaît, il m'invite à dîner. 

Soudain il comprend, crie aux collègues de se 
calmer, et je le devine qui se tourne avec Tap- 
pareil vers le jardin et la fenêtre ouverte, pour 
goûter au complet le sentiment de téléphoner à 
l'avant. Et il se trompe. Le jardin est au sud. 11 
me tourne le dos. 

— Ah ! cher ami où êtes- vous ? 

— Près de Montdidier. 

— Où ? 

— Près de Péronne. 

il ne comprend toujours pas. Je cherche le nom 
d'une troisième sous- préfecture. 

— Pas loin de Guise. 

Mais ce nom-là est hardi, sifflant. Le sénateur 
et le préfet qui soutenaient le fd se dérobent. 
Plus rien... 

La nuit est venue. La bonne tient à cirer nos 
souliers et nous prête les anciennes pantoufles du 
conseiller. Nous nous étendons devant la villa, 
dans le parterre compliqué où tous les électeurs 
doivent contourner, pour arriver à leur élu, un 
énorme cœur en gazon. 



136 LECTURES POUR UNE UMBHE 

31 août, dimanche. 

Sur une bicyclette si neuve, si étincelante, 
qu'on cherche dans le ciel un nimbe avec sa 
marque, sortant de la campagne même, une jeune 
lille blonde nous dépasse, puis descend brusque- 
ment, s'affaisse. Je la soutiens, elle a les yeux 
grands ouverts, son cœur bat. Insensible aux 
phrases de mes camarades qui prétendent là-bas 
que je me marie, elle est abandonnée, ses mains 
me pressent. Mais la voilà plus lourde, qui rougit, 
se dégage. Elle explique qu'elle ne sait descendre 
de bicyclette que d'hier seulement; hier elle se 
serait tuée î Elle nous prie de l'aider à monter, 
car elle ne sait pas encore partir seule, et, lancée 
par nous, s'en va. Aux hésitations de la ma- 
chine on voit qu'elle voudrait tourner la tête pour 
nous remercier et nous allons chercher nous- 
mêmes, car il est facile de la dépasser, un pauvre 
sourire d'adieu. 

Deux autres cyclistes. L'homme a installé un 
enfant sur son guidon, la femme pédale entre des 
paquets; l'enfant pleure, car il voudrait être 
tourné vers le père au lieu de regarder la route. 
L'homme nous demande la route de Noailles : la 
femme, qui ne sait rien dissimuler, la route de 



PÉRIPLE 137 

Rouen, Je veux aller me renseigner, mais, un 
groupe de cyclistes passant, ils se précipitent der- 
rière lui, sans attendre; Tenfant qui pleure sert 
de trompe. Le garde champêtre nous a rejoints, 
furieux. 

— Ce sont des fuyards ! nous dit-il. 

V'ers onze heures, alors que les vrais habitants, 
heureux de Dieu, sont à la messe, le bourg est 
tout à coup semé de motocyclettes, de charrettes 
anglaises, de camions, qui soufflent une minute 
et repartent dès que passe une autre motocyclette, 
une autre voiture légère, un autre char, ne vou- 
lant plus d'autres amis que les amis qui vont à 
leur vitesse. Il faut une famille bien unie pour que 
des cyclistes escortent des chevaux. Le garde 
champêtre les interpelle quand ils s'engagent dans 
une impasse. 

— Fuyez tout droit, commande-t-il. 

Nous aussi les blâmons de semer la crainte 
dans un bourg, dans un dimanche si paisible, 
dont les pompiers viennent de répéter sur leur 
échafaudage, en uniforme, l'incendie de dix mètres 
de haut. Nous indiquons la fausse route à de 
pauvres cyclistes en jaquette, qui repassent au 
bout de quelques minutes, confondus, détournant 
les yeux. Bientôt c'est un encombrement, car le 
petit poste du Nord laisse entrer tout le monde et 



138 LKCTl RES l'OLR LNK OMBRE 

celui du Sud exige un passeport. Certains aussi 
s'arrêtent par joie de trouver enfin, au milieu d'ar- 
rondissements affolés, cette commune au soleil, ce 
calme, et demandent s'il y a un hôtel. Ils vien- 
nent du ]Vord; ceux des grandes villes, de Tour- 
coing, de Lille, se dirigent vers de grandes villes, 
vers Beauvais, vers Rouen ; ceux des villages vont 
vers des villages minuscules que nous ne connais- 
sons pas, chacun ne cherchant son refuge que dans 
le nom d'une ville à peu près égale à la sienne. 

— Et vos maisons, demande le garde, et vos 
affaires ? 

Ils ont la clef. 

Peu de paysans encore, tous ceux-là habitaient 
des maisons au bord des routes et n'ont eu qu'à 
passer leur seuil pour être exilés. Pas d'animaux, 
pas de troupeaux qui donnent au cortège le pas fa- 
tal mais sur d'une migration. Pas de costumes pro- 
vinciaux ; ils ont l'air d'émigrer par professions 
et l'on a seulement à se dire, devant leur jaquette 
à palme académique, devant leur bourgeron taché 
de couleur : A'oici l'instituteur qui fuit, voici 
le charron qui fuit, ou peut-être même le peintre. 
D'immenses voitures chargées d'enfants, dont on 
diminue à chaque arrêt, pour nourrir l'attelage, 
la litière de foin. Dans des carrioles à claire- voie, 
des arrière-grand'mères avec leurs petites-fdles,les 



garçons ont passé au travers ; sur des brouettes, 
une famille qui traîne ses malelas comme des 
fourmis leurs œufs. Un char à bœufs, qui con- 
tient une famille de Douai et une famille de Paris, 
son invitée, cousins éloignés qui restent cérémo- 
nieux, invités, aussi, dans le Q:ialheur, et rempor- 
tent tous leurs bagages alors que leurs hôtes, la 
place manquant, ont tout laissé. Des autos mal 
conduites par de tout jeunes gens; celui qui 
tourne la manivelle ne sait pas tenir le volant, 
celui du volant ne sait pas faire l'essence, ils 
sont trois, et, pour que l'auto marchât bien, il 
taudrait au moins qu'ils fussent cinq. Dans une 
voiture à âne, trois dames de castes différentes, 
unies au hasard pour fuir, attirées Tune vers 
l'autre, sans doute parce qu'elles étaient toutes 
trois maigres, — à cause de la voiture — avec 
trois cabas, sur la tête trois bonnets et trois cha- 
peaux sur les genoux, égales désormais pour la 
durée de la guerre. Un porteur de gare avec sa 
propre valise. Seules, dans cette cohue, deux 
vraies voitures de bohémiens font une traînée 
calme, démontrant avec quel sang-froid on voyage, 
après avoir fui vingt siècles, les parents dans la 
voiture, les enfants près des roues, et pendues à 
l'arrière ces peaux de lapms qu'une auto de 
maître s'obstine à accrocher à ses portières. 



\ 40 LECTURES POUIl UNE OMBRE 

Maintenant ils passent vile dans ce bourg qui 
se moque d'eux, à part les familles indécises, qui 
ne connaissent personne en France, que le moindre 
regard arrête, qui répondent qu'elles vont devant 
elles et frémissent si on leur apprend que ce 
n'est pas par là. Des mères demandent du lait, 
le boivent et embrassent le nourrisson de leur 
bouche humide de crème. Quatre femmes nou^ 
appellent, leur cheval souffle, tremble, tombe 
et ne veut pas se relever, il faut huit hommes, 
juste le double de leur nombre, pour étayer ses 
sabots, le hisser sur ses pattes... Cortège faible, 
où commandent ceux qui ne sont pas bons pour 
la guerre, les plus braves de ceux qui ne se bat 
tent pas, des bossus, ou de grands jeunes gen^ 
niais et paresseux, ceux qui, dans les montagnes, 
auraient des goitres. Tous portant dans des cage 
ou tenant en laisse les animaux d'ailleurs qui 
savent le mieux fuir, des chiens, des serins, des 
chats. Sur chaque voiture, l'objet qu'on eût sauvé en 
cas d'incendie, ou bien, aujourd'hui centre de con- 
corde, celui qu'on se fût disputé dans l'héritage, 
une table à jeu aux pieds réunis et pendue comme 
un chevreau, un phonographe. Un coiffeur avec 
ses tAtes en cire. De pauvres vieilles gens non 
démontables, une vieille sur son fauteuil, un 
vieux sur son pliant. Des femmes fraîches et gras- 



PÉIIPHE 141 

ses en imperméable qui ont pris le temps de passer 
leur plus belle chemise, mais pas d'en lacer les 
faveurs roses qu'on voit flotter hors de leur gorge. 
Parfois une suite mieux agencée de voitures à ânes, 
puis à mulets, puis à chevaux, comme si allait 
venir entin la raison et la reine du cortège. Une 
vraie voiture de déménagement, comble de matelas, 
et que suivent tenacement des familles à pied, avec 
Tespoir qu'à la nuit le déménageur prêtera quel- 
que paillasse. Des dames qui montrent à tous leur 
billet pris pour Toulouse et qu'on a repoussées 
du dernier train. Des vidages hagards de gens qui 
ont oublié un meuble précieux, un parent, un por- 
tefeuille et qui avancent depuis leur départ avec 
la tentation de repartir en arrière. Les parents 
dont le fils a été écrasé hier par un chariot et 
remis à l'hôpital de Péronne. Bardan commence 
à être ému, et il trouve sur chaque visage des 
ressemblances avec sa famille. Voici le sosie de 
sa sœur ; voici sa tante, c'est la même robe. 
Seule une grande fille brune lui semble de tous 
points nouvelle, et il se tait, devinant soudain 
sa famille incomplète. Puis des passants que 
le garde champêtre reconnaît, qui sont des envi- 
rons et Se sentent moins coupables, après tout, de 
partir un dimanche qu'un jour de semaine. Le 
vent s'est levé, les villages sur lesquels on n'a 



\i'l i.E(;ïlhe> I'Olr ine OMr.itH 

point placé de régiments ou de canons, autour 
d'Ansauvillers, commencent à flotter, à partir. 
Voici la famille Pintau, de Breteuil, voici les 
Durandon, de Barlier ; le garde pâlit de les recon- 
naître, et de reconnaître aussi que ceux qui par- 
tent ne sont pas, comme il le croyait, les plus 
hypocrites ou les plus avares. Les Pintau étaient 
la bonté même; ils payent d'avance leur remise 
d'Ansauvillers. Mais ceux qui avaient la médaille 
de 70 l'ont enlevée. 

Soudain, à midi, ce sont nos clairons qui sonnent 
la générale. Les habitants ne s'en inquiètent pas ; 
s'ils logeaient l'artillerie, peut-être un canon, 
pensent-ils, tirerait à midi juste. Mais les corn- 
pae;nies s'équipent, s'alignent, ils voient les con- 
vois qui se forment. Nous partons. Ceux des 
Ansauvillerois qui comprennent le plus vite veu- 
lent lier leur sort au sort du régiment, se hissent 
sur les voitures de compagnie, avec un ballot de 
linge et des provisions qu'ils distribuent, pour les 
gagner, aux conducteurs, mais le colonel fait vider 
chaque siège et le conducteur veut rendre piteu- 
sement un par un, car le paquet s'est brisé dans 
la poche, les biscuits qu'il a reçus. Les fuyards, 
pour dégager la route, ont pris notre place dans 
les remises, dans les cours et apprennent de nous 
comment on part. 



l'KIUPLK 143 

Nous allons vers le Nord. Dix kilomètres de 
discussion avec le lieutenant Bertet, qui n'est pas 
content de ce départ vers Lille, et en effet nous ne 
faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir 
que les pays qu'il connaît, et moi ceux que je ne 
connais pas. A droite, de grands noyers et les 
civils, qui attendent pour repartir que la division 
soit passée. A gauche, de petits peupliers et le? 
enfants des fuyards, qui traversent au galop entre 
les sections et attendent leurs parents de l'aucre 
côté de la route. Soudain, tumulte. 

D'une hauteur, au coin d'un parc, des chas- 
seurs cyclistes agitent leurs képis. Ils s'élancent 
à bicyclette et se précipitent vers nous en 
appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant 
pas. 

— Bravo, crient-ils î bravo! 
Qu'avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le 

numéro du régiment, l'acclament. 

— Ètes-vous beaucoup? 

Nous sommes une division, et leur joie aug- 
mente de savoir avec nous des Marocains, comme 
la joie d'enfants à la gare qui voient l'oncle explo- 
rateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze 
jours, ils n'ont pas su ce que c'était qu'un fan- 
tassin. On leur en promet chaque soir, mais le 
matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, 

10 



144 LECTURES POIR UNE OMBRK 



I 



plus fatigués encore qu'eux-mêmes, venant du 
Nord plus qu'eux-mêmes, et faisant effort pour les 
considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins 
désirés. Maintenant, enûn, ils ont le contact avec 
d'autres que les Allemands. Ils descendent de 
machine, ils prennent pied dans la guerre ! Si 
nous voulons des bicyclettes, ils en ont quarante 
en surnombre qu'on leur fait conduire haut le 
pied. 

Mais la route se garnit maintenant de cuiras- 
siers, de dragons isolés qui nous serrent la main, 
et, le mur du parc une fois atteint, à perte de vue 
tout le long de la vallée, leur immense serpent 
ondulant de curiosité et de satisfaction, avec des 
points fixes, pourtant, qui sont les alentours des 
colonels, les trois divisions entières, pliant entre 
cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui. 
maintient ouverte la gueule de la guerre. 

Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi 
près d'eux que nous le pouvons. Ils nous atten- 
daient un peu plus tôt, à trois heures, et il en est 
six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur 
toilette. Les plus paresseux eux-mêmes se sont 
lavés, ont fait leur barbe. Ils sont tous frais, et, 
en échange de notre chocolat ou de notre pain 
d'épices, moins prosaïques, ils nous tendent ce 
dont ils se servent, un rasoir, une savonnette, du 



PÉRIPLE 145 

cosmétique. Vn brigadier m'inonde d'eau de 
Cologne, d'autres l'imitent et nous faisons notre 
seconde entrée dans la guerre sous des vapori- 
sateurs. Mais le commandement nous écarte d'eux 
pour éviter les arrêts ; nous passons de l'autre 
côté du fossé dans le champ. Au-dessus des 
sillons, le pas lourd des compagnies est devenu 
une marche onduleuse et active : les cavaliers 
nous admirent, et, pour marcher, nous commen- 
çons en effet à savoir marcher. 

Le soir est venu. A la faveur de Tombre, le 
régiment s'est si bien emmêlé aux cuirassiers de 
Cambrai qu'on renonce à les séparer. Dans Tar- 
tigny, je dors sous un caisson, dans la cour du 
château, près de Drouin, cavalier de première 
classe, qui m'offre le foin préparé pour sa nuit. 
Je peux m'y étendre à l'aise ; il a deux mètres. 

Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui 
l'ennuie c'est qu'il ne peut plus manger de pain. 
Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il a 
essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais 
le pain ne passe plus. 

Lundi, 31 août. 

Minuit ; une main timide me secoue. Une 
femme, vêtue de noir, me demande en balbutiant 



\\{) i.KCTi r.Es l'dii; I m: (iMr.i;i; 

si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va 
partir et voudrait que nous buvions sa cave. 
Nous en connaissons quelques-uns. Nous la sui- 
vons en troupe. Mais elle garde une préférence 
pour nous deux et, une fois dans la cave, nous 
indique à voix basse ses meilleures bouteilles. 

Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille 
seul, avec, près de lui, la place du cuirassier déjà 
froide. Quand je tends la main, de mon caisson, 
je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris 
que je ne me lèverai jamais seul ; il me tire par 
les chevilles de mon abri, appelle deux hommes, 
me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. 
Un ou deux vacillements, et je suis droit, un ou 
deux clignements, et je vois. Un ou deux coups 
de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je 
pense. 

Lundi. La semaine commence que jusqu'au 
samedi nous croirons inutile et cependant elle 
avait la mission de faire repasser une fois sous 
tous les 3^eux, dans l'ordre, les jours de la semaine : 
c'est dimanche prochain, au régiment, que Ton 
se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers 
le sud, marchant toute la journée, sans halte, , 
aux abords d'une chaussée que nous devons 
laisser libre à l'artillerie, aux convois et c'est 
nous aujourd'hui qui sommes les fuyards. Pas 



l'Enii'Li: 



d'eau et la chaleur nous tue des hommes. Pas 
d'arbres : tous les cinq ou six cents mètres un 
ormeau rond, avec une ombre en boule sur laquelle 
se laissent tomber et s'entassent les soldats. Dans 
la plaine cela va encore, mais dès que se forme un 
mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchan- 
ceté humaines s'y amassent. Au pied d'une col- 
line, nos gendarmes tuent un Allemand déj^uisé 
en zouave qui empoisonnait un puils et le bascu- 
lent par le trou, purification rituelle et logique. Des 
généraux, embusqués au coin des bois, se pré- 
cipitent sur les soldats qui ne veulent pas débou- 
tonner leurs capotes et les dégrafent en criant. Les 
maisons, toutes isolées, toutes vides, ressemblent 
aux maisons sans contrevents bâties sur l'entrée 
d'un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont 
échappé leur vie jusqu'au centre de la terre. Nous 
effleurons mollement, à trois à l'heure, des gares, 
des usines électriques qui restent sans étincelles 
ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu 
remplis par des troupeaux, entre les sections des 
moutons, des bœufs entre les compagnies. Gela 
du moins facilite la marche ; ce sont les bêtes qui 
prennent les heurts, et nous avançons avec moins 
d'à-coups. Jusqu'au matin nous retrouvons, prises 
et perdues dans nos jambes, les brebis et les 
génisses. 



148 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Mardi, l^»" septembre. 

Un docteur veut sauver ses meubles anciens et 
nous emploie à les murer dans une cave ; il 
n'abandonne aux Prussiens que les meubles 
marquetés : l'humidité leur ferait plus de mal 
encore que la guerre. Vers midi, il part en auto, 
choisissant encore de son siège les moins volu- 
mineux parmi les objets qu'il avait sacrifiés et 
que nous lui tendons : acceptant sa pendule 
Régence, refusant son Goliath. De temps en 
temps on sonne: ce sont ses clients et nous les 
renvoyons au major. 

Le jardin est vert, avec une source; mais déjà 
de grands coups de vent abattent les fruits mûrs, 
et, de la pension voisine des fillettes, la tempête 
ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies 
et des narrations que Bardan nous lit tout haut. 
Première bourrasque d'automne, qui détache ainsi 
de chaque fillette de Tété un petit sentiment 
gonflé et emphatique : de Marie Rabardelle la joie 
d'avoir recueilli les fils de l'éclusier noyé, de 
Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes 
hors l'Eglise, d'Élise Lesueur, toute fière de la 
science, la nouvelle qu'Ulysse avait un chien 
nommé Darius. 



i 



À 



PÉRIPLE 149 

Mercredi, 2 septembre. 

Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans 
l'annexe du Bon Marché. Les gardiens me ser- 
raient le bras entre leurs mains, le détachaient, 
les vendeuses disposaient des faux-cols a l'inté- 
rieur de mon cou même en me disant : Chair de 
ma chair ! un inspecteur armé d'une fourche 
rougie m'interdisait de déboucher de l'escalier 
roulant. Je suis soulagé de me réveiller au milieu 
de la guerre. 

Aujourd'hui, nous allons vite. Pins de fuyards. 
Des bourgs ensoleillés avec des habitants groupés 
à l'ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons de 
grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt 
seul je pense que c'est l'anniversaire de Sedan. 

Nous pensons que tout finira bien, que nous 
serons vainqueurs. 

Nous pensons que nous allons nous retourner 
soudain. Nous nous retournons individuellement 
de temps à autre, pour juger de l'etîet. 

Nous pensons qu'on nous charge de défendre 
Paris. Nous serons en garnison au Bourget ou à 
Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard, 
qui exige seulement de ses pensionnaires qu'ils 
mènent baigner son chien à la Seine. Je suis de 
ceux qu'elle préfère, je sais nager. 



loO LECTDBES POUR UNE OMBRE 

Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie 
du genou pour voir si la serrure tient, et se joint 
à nous. 

Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait 
nuit. Une grosse tour en briques, de la Réforme, 
s'est placée pour le rassurer au coin du château 
Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout 
leur tronc dans les pelouses, et tiennent droits, 
soutenus par leurs premières branches. Des sol- 
dats viennent remplir leurs seaux aux bassins, 
et, les mains une fois savonnées, caressent le^ 
statues. Le concierge est né à Chateaumeillant, il 
a connu mon camarade Poloret qui me vendait 
cinq sous, en pension, sa part d'omelette, le père 
Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse, mais, 
malgré ces relations communes, il se refuse à 
ouvrir la porte d'honneur et nous indique seu- 
lement la porte du quinzième siècle perdue dans 
un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, 
vers dix heures, nous ferons deux fois le tour du 
château sans la retrouver, mais j'ai du sang-froid, 
et le colonel ne s'apercevra de rien. 

Jeudi 3. 

Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une 
fois dépassé, c'est la banlieue. A chaque coude de 



PKRiPLE loi 

la route, des pneus concurrents indiquent la dis- 
tance de Paris, les pneus français la comptant de 
Notre-Dame, les pneus américains de l'Opéra. 
Des champs, mais tous en contre-bas : on a vendu 
leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou 
les Tuileries. Voici le point où la route de pro- 
vince butte contre une veine bourrée de ciment 
et de macadam, ligne frontière des excursions 
pour les boursiers, portée la plus grande des taxis, 
limite des efforts et de la renommée des coureurs 
cyclistes, des acteurs de café -concert, avec les 
énormes pylônes où s'attache, les jours de pluie, 
la tente qu'on déroule au-dessus de Paris. Les 
derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent 
encore. En plein air, ressortant comme les racines, 
tout ce qui dans Paris est au-dessous du sol, les 
conduites de plomb, les terminus et les buttoirs 
des tramways. Sur les squares encadrés d'ormes, 
des statues minuscules d'amours ou de dauphins 
gardent la place du fils célèbre qu'auront les 
bourgeois enrichis ; la mairie où chaque dimanche 
Mounet récite le monologue du rôle qu'il jouera 
aux Français la semaine suivante; la marque des 
50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre 
les relégués, — en prêtant l'oreille ils peuvent ne 
pas perdre un seul vers ; les meules hantées par 
les chemineaux en chapeau melon; les villas de 



lo2 LECTURES POUR UNE OMBKE 

pierre meulière où les Hollandais envieux assas- 
sinent les Hollandais parvenus. Dans les rues, 
des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont 
l'arrière-train est poméranien ou russe. Bordant 
la route, les usines du Brillant Belge, de l'Or 
adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et fourbit, 
et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. 
Voici Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, 
en bramant, mettront en fuite les uhlans, enneujis 
d'aventures avec des lions échappés. Heureux 
fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à 
Paris par le train c'est rentrer dans la confusion, 
dans son propre égoïsme : les habitants sont de plus i 
en plus généreux, comme si c'était d'après leur 
bonté qu'on les eût ainsi relégués aux 30, aux 
20 kilomètres. Le cidre est devenu vin, le vin 
vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par 
pudeur leurs phonographes, apprennent à parler 
eux-mêmes. La route est devenue rivière, nous 
suivons l'Oise. Au pied de chaque cheminée 
d'usine, rassemblés afin de la jeter bas et levant la 
tête, pour réfléchir, plus haut que le plus profond 
philosophe, les plus vieux des ouvriers qui l'ont 
construite. Près de chaque pont, de chaque 
viaduc, un officier du génie armé d'une latte 
blanche plâtrée, comme à Paris, sur les trottoirs, 
le surveillant des maisons qu'on répare A Gham- 



PBflIPLE 153 

pagne, la population décide de nous accompagner. 
Nous portons ses cartons à chapeau plus lourds 
que s'ils étaient chargés de cartouches, nous 
poussons ses voitures d'enfants pleines de coffrets 
et de bronze; les objets les plus légers ont pris, 
comme dans les rêves, dans les cirques, un poids 
formidable, et le paletot qui tombe rend un son 
de métal ou de vaisselle. Dans les villas, les 
concierges arrachent à la hâte les ampoules 
électriques ou les premières pêches, selon que 
leur bourgeois tirait sa fierté du salon ou du 
jardin. Des rentiers, occupés la veille à installer 
sur rOise leur salle de billard, déménagent, avec 
les queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs 
escabeaux arabes, leurs cachemires, leurs perro- 
quets, comme si devait être incendiée toute maison 
française trouvée avec un objet non français. Un 
petit garçon, qui marche solitairement près de 
nous, se plaît à nous laisser croire qu'il est 
orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa 
mère, ses sœurs, ses grand'mères, tout confus et 
rougissant, s'éloigne. Longue pause dans Parmain, 
les fuyards attendent une demi-heure, car ils 
préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils 
s'excusent, ils s'en vont seuls. 

Ils ont raison ; dès la forêt de l'Isle-Adam, 
notre marche devient indécise. Les ordres nous 



154 LECTURES POUK L\Nt OMBHE 

tournent vers le ?sord, puis vers le Sud ; on sent 
qu'un grand état- major, là-bas, déterre et enfouit 
à nouveau, chaque minute, le pôle magnétique. 
A Baillet, le commandant nous annonce que les 
Allemands ont passé l'Oise à Sentis. Nous nous 
déployons, nous le croyons, nous ne savons pas 
que l'Oise ne passe point à Senlis, et qu'on ne 
peut y franchir que la Nonette. 



Nous sommes dissimulés au fond d'un petit 
ruisseau sans eau et plein d'orties. Pas un mouve- 
ment qui ne coûte une piqûre, une rougeur. 
Des ronces aussi, des chardons, tous les végé- 
taux hargneux enfin que les grands journaux 
nous ont depuis déclarés comestibles. La nuit 
est tombée, et nous grelottons. Nous appuyons 
vers Écouen, éteignant notre feu, chacun empor- 
tant une baguette encore brûlante pour le cas où 
on le rallumerait tout de suite. Première tranchée 
où les gradés rabrouent les soldats qui se creusent 
des sièges ou, divination, des créneaux, et où le 
régiment déployé offre à l'Allemagne sa ligne 
épaisse de trente centimètres. Nous restons debout, 
la gauche appu^^ée à l'église de Moisselles, et 
les soldats qui passent devant nous serrent la main, 
comme à l'enterrement, de ceux qu'ils reconnais- 



1 



I^KIUPLE . ioî) 

sent dans la famille interminable. Les hommes 
se donnent la distance de Paris, les plus frileux 
la diminuant, vingt kilomètres, quinze kilomètres, 
et ceux qui ne l'ont jamais vu comptent par 
lieues. 

Nous nous taisons. Une toux rauque indique, 
toutes les minutes, le creux le plus malsain du 
fossé ou le soldat, en temps de paix, qui serait 
mort le premier. Le vrai bruit du ruisseau est 
donné à cent mètres derrière lui par des peupliers 
immenses, et celui du régiment par des civils 
fuyant qui roulent là- bas leurs voitures. Ceux de 
nous qui baillent semblent pousser les cris que 
Ton entend, quelques secondes après, de l'autre 
côté d'Écouen. Des camarados assoupis prennent 
soudain un air énergique; c'est qu'ils ont subi- 
tement décidé d'ouvrir, dès la première pause, 
leur dernière boîte de conserves ; c'est que la 
mort, subitement, ne les effraye plus ; c'est qu'ils 
ont sacrifié leur femme, leur mère, c'est qu'ils 
ont renoncé à boire encore du bordeaux, à pêcher 
encore les truites. Parfois, nous partons en pa- 
trouille, remontant le ruisseau par la berge. Des 
ombres, échappées aux orties, sautent dans le 
fossé au bruit de nos pas ; des chevaux épuisés 
laissent pendre leur tête, les naseaux touchent 
soudain la terre, ils s'éveillent. Des groupes im- 



156 LECTURES POUR UNE nMBRE 

mobiles, des officiers, d'autant plus éloignés du 
ruisseau et moins perdus dans la brume qu'ils 
ont plus de galons. Le colonel là-bas est tout 
clair, seule pensée du régiment. Alors nous 
montons, nous avançons en franchissant ces routes 
et ces voies concentriques qui permettent aux 
provinciaux hésitants de n'arriver à Paris qu'après 
en avoir fait dix fois le tour. Parfois nous cher- 
chons les Allemands comme on cherche une chasse 
d'esprits, dans le ciel, au-dessus de nous, à l'ho- 
rizon ; parfois, comme un gibier isolé, dans une 
touffe de houx, sous une herse recouverte de 
bâches; nous nous perdons, car les tranchées, 
cette nuit, sont trop distantes et la zone sans 
maître est large de cinq lieues. 

Pas de disputes. Nous ne sommes plus dans un 
de ces jours nombreux où l'humeur et les mouve- 
ments du régiment sont si désordonnés qu'on 
pouvait, comme Cuvier fit pour le monde, les 
expliquer bien mieux par une fausse théorie, par 
l'affinité des visages, par le règne des métaux, 
que par la guerre. Au milieu de ces orties qui 
nous conservent éveillés, enfin nous nous sentons 
utiles, et, venant d'aval, de la Seine même, le 
bruit court que nous protégeons Paris. Sartaut 
le protège en homme qui l'habite, lui tournant 
nettement le dos, mais jetant sa cigarette devant 



PtRiPLE 157 

le fossé, et non derrière, et non dans Fenceinte; 
Bergeot, en souriant niaisement, en chevalier 
rustique qui défend, pour ses débuts, une femme 
nue; Bardier, voyageur de commerce, qui l'a tra- 
versé une fois, en réclamant àprement de Sartaut 
l'assurance que de la rue Beaubourg on peut 
passer à la rue Saint-Denis. Il la réclame aussi 
de moi, comme s'il en faisait aujourd'hui une 
condition pour se battre. On passe des cartes, 
on contemple aux allumettes le plan de Paris, 
facile à comprendre, d'ailleurs, et qui loge juste 
sur mesure dans ces crânes bienveillants. Partie 
sans doute de la ville, une douce pression garde 
tous ces yeux à demi allumés et à demi songeurs. 
Il est minuit. Nous imaginons Paris si paisible, 
semé de nos camai*ades dormant. Sous chaque 
toit que nous levons, notre amie étendue et claire. 
Nous voyons dans leur lit ceux-là même dont 
nous n'avions jamais eu à penser qu'ils se cou- 
chaient, et que nous ne rencontrions qu'au milieu 
de la journée, au déjeuner du Laveur, le grand 
Vitu toujours suivi du petit Coston, qu'il cachait 
tout entier comme la grande aiguille, à midi, 
cache la petite. Nous n'imaginons pas que le 
Louvre est déjà vide, le Panthéon vide, qu'un 
train de statues part pour Toulouse, entre deux 
trains d'archives pour amortir tout choc, qu'un 



loX I.F.r.TLRES POrPv UNE ÛMDRE 

autre, les cercueils des grands hommes entassés 
dans un de ces wagons où l'on ne pouvait jadis 
mettre qu'un mort, avance vers Bordeaux en 
stoppant à Plessis, à Rochebrette, et dans cha- 
cune des bourgades ignorées où ils seraient nés, 
s'ils avaient été inconnus. Nous n'imaginons pas 
que les braves dames, habiles à pénétrer sur le 
quai des gares en demandant un billet pour 
Bercy, le réclament vainement, peu à peu folles, 
pour une station de plus en plus lointaine, pour 
Lyon, pour Nîmes, pour Yintimille; ni que les 
astronomes de l'Observatoire, comme quand un^' 
planète est conquise par une autre planète, dé- 
montent les lentilles qui servaient sur notre globe 
et les enterrent ; ni que l'on hisse des canons sur 
Montmartre pour équilibrer la rive gauche, aux 
gares combles. Nous voyons couchés les chiffon- 
niers eux-mêmes, veilleuses rances; nous sentons 
que les gardes-malades sommeillent, et l'idée des 
boulangers, par bonheur, ne nous vient pas. 

11 est trois heures. Il gèle. Un cheval de colonel 
regarde tristement l'ordonnance brûler son foin. 

Vendredi 4. 
Luzarches. Dîner sous la tonnelle avec la femme 



PÉKIi'LC io9 

de charge, Juliette, qui, à trente ans, avait déjà 
quatorze filles, mais dont aucun gendre n'a réussi 
d'enfant. Elle n'a plus d'espoir, pour transformer 
leur courage, que dans la guerre. Elle tenait dans 
ses bras, voilà quelques heures, notre ami, tué 
en patrouille par les uhlans, et a refusé de céder 
le corps, malgré les revolvers. Elle organise dans 
les combles un dortoir où nous couchons à huit 
— voilà ce qu'elle aurait voulu, huit fils ! — et 
nous aide à nous jouer des tours, lits en poite- 
feuille, poids de vingt kilos sous la couverture. 
Elle se désole, elle n'a plus de poil à gratter. 

Samedi o. 

Alerte à quatre heures. Je vais au parc réveiller 
les chevaux. Ils étaient vraiment couchés, ils se 
lèvent. Je ne sais pourquoi je croyais que La Fon- 
taine a habité Luzarches et j'ai de cette promenade 
tous les souvenirs que les Anglais rapportent de 
Château -Thierry. Les petits animaux que je ren- 
contre, hérisson, carpe, civette, vont pour moi 
doucement, posément, comme à l'intérieur de 
leur fable, vers une tendre vérité; des faisans, un 
coq du Japon, des poissons rouges me font ima- 
giner un La Fontaine plus pittoresque et plus 
vain II fait froid et superbe; c'est l'heure où 

11 



160 LECTURES POUR UNE OMBRE 

tombent les feuilles auxquelles minuit a été fatal 
et un soleil engourdi dégage un par un ses rayons 
comme une trirème ses pattes. Amenées par des 
lapins, par des fourmis, toutes les petites assu- 
rances me reviennent dans cette aube, modestes, 
mais d'un tel réconfort contre TAllemagne, où la 
moindre fable, de Grimm à Lessing, réquisitionne 
l'éléphant au moins ou le dromadaire pour porter 
la morale. 

Nous allons droit vers l'Est. Nous traversons 
ces bourgs dégarnis et laids qui prennent au Nord 
de Paris le même nom que les bourgs fleuris du 
Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleu- 
rons Mareil-en-France, Chàtenay-en-France, dont 
le pays boueux s'accroche à tout ce qui y passe, 
à cause de son nom, comme un levain. Nous 
allons à travers champs, et quand nous emprun- 
tons quelques minutes un tronçon de route, la 
compagnie a peine à s'y tenir en équilibre. Le 
général veut aérer sa brigade, pas une formation 
qu'il n'ordonne, par deux, par nie. par bataillons, 
pas un soldat du milieu qui n'arrive au moins 
une fois sur le côté et ne prenne directement 
une ]'Orlion d'air et de campagne. Marche peu 
fructueuse pour les carnets, car notre mémoire 
n'est plus depuis un mois que le ruban même 
des routes et n'a pas plus de largeur que celles 



PÉRIPLE 161 

des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien 
de cette journée si ne venaient s'y réfugier mal- 
gré moi, comme c'est la dernière, tous les sou- 
venirs des jours précédents qui ne se situent 
plus : la femme nageant dans la rivière, le vallon 
de ricins bleus, l'enfant qui se vantait de ne plus 
obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du 
lait, des œufs, du vin, et auquel, confus, nous 
prouvons qu'il a obéi trois fois, et en ne comptant 
qu'une seule fois po^r tous les œufs ensemble. 
A partir de midi, à perte de vue, des lignes 
de troupes nouvelles copient tous nos gestes, 
parallèles au régiment sur c^ terrain plat, obli- 
quant si nous obliquons, quand nous allons par 
un s'effdant pour nous prouver qu'elles sont, elles 
aussi, composées d'hommes isolés. Parfois, pro- 
fitant d'une de nos haltes pour déiîler à iiotre 
hauteur, les ambulances, avec leurs cortèges de 
nègres, de marocains, de chevaux blancs, et il 
ne manque que le dieu même des remèdes. 
Parfois, débouchant d'un bois, une troupe que 
nous croyions nombreuse finit brusquement 
comme l'armée d'Hannibal dans les cinémato- 
graphes. Parfois, quand un régiment menace de 
joindr l'autre, des officiers d'artillerie inter- 
viennent et hurlent, comme crient les polytechni- 
ciens, à Polytechnique, quand deux parallèles se 



1G2 LECTLRES POUR UNE OMBRE 

rencontrent. Dans les repos, au lieu des distrac- 
tions linriitées par la route, des jeux auxquels le 
régiment entier prend part, un football qui pro- 
mène de bataillon en bataillon une chéchia 
gonflée de papier, une course sur des chevaux 
abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos 
corps, la liberté que les proviseurs donnent à 
Tesprit de leurs élèves, la veille des examens, en 
les promenant, sur des voitures à banquettes 
tigrées, dans les vallons. Sous nos pas, les musa- 
raignes s'enfuient, et les carabes, et les rats, et 
tous les petits êtres qui vivent là où la carte 
d'état-major est toute blanche. 

A notre droite, les Marocains. A gauche, un 
régiment tout neuf, qu'on devine formé de la 
veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes 
mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, 
au contraire, a maintenant des personnages et ses 
protagonistes sont si nettement sortis des rangs 
qu'il semble que la bataille et la guerre doivent se 
jouer entre eux seuls. Après ces longues semaines 
de marche, nous arrivons au combat, selon notre 
force ou notre fatigue, échelonnés ; les plus cou- 
rageux semblent plus près que les autres de la 
guerre, et c'est parmi eux, malgré nous, que nous 
choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort 
peut viser est devenu visible «^ur ces figures voilà 



j 



l'ti'.ii'Li: 163 

un mois semblables et chacun de nos sept capi- 
taines nous a dévoilé peu à peu, comme le secret 
dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies : on 
peut les photographier, ils ne changeront plus. 
Voilà Flamond qui doit mourir dans son capuchon 
et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin 
que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur 
sa poitrine, et il la balance au-dessus du front 
qui mercredi sera troué. Voilà le commandant 
Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de 
l'active n'aimait pas parce qu'il ne croyait point 
au monde extérieur, et qui a dû faire pour chaque 
sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, 
car il partage avec moi ses petits beurres et il 
me parle même comme si je ne devais pas 
mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La 
Tour du Pin, dont le nom, à mesure qu'il approche 
de la mort, envahit maintenant pour nous tout 
le visage. Pas une face d'officier qui ne semble 
aujourd'hui la cible, et c'est à la tête que nous 
les voyons tous blessés. 

Moussy- le -Vieux. Petite commune que les 
Anglais ont occupée hier avant d'appuyer sur 
Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les 
traces qu'ils ont laissées : les lessiveuses n'ont 
pas servi cette fois à cuire la soupe, mais la les- 
sive ; les écuries ont reçu les voitures et les che- 



164 LECTURES l'OI'R LNE OMDRE 

vaux campaient dehors ; ils avaient sorti tous les 
lits et dormi au grand air. Nous devons refaire 
le village comme on refait une chambre, en pro- 
vince, après le départ d'un ami colonial. Nous 
logeons dans un château de chasse en brique et 
en ardoise, avec l'ambulance de la division. La 
canonnade à l'Est est si violente et si proche que 
les vitres tremblent. Nous attendons à chaque 
instant l'alerte, réparant nos sacs, nos fusils avec 
l'aide des ambulanciers, qui nous donnent des 
tampons d'ouate pour nos culasses, et de l'huile 
de ricin pour nos mitrailleuses, car, égoïstes que 
sont les hommes, les meilleurs remèdes sont 
encore ceux qu'ils ont trouvés pour eux. 

Au premier, les officiers se couctient enfin 
dans les lits maltraités hier, et ils sont mécontents 
d'élre basculés, d'avoir la tête basse et les pieds 
si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur 
des paillasses inégales. Mais moi, que la chance 
protège, au rez-de-chaussée, je m'étends et m'en- 
dors au niveau le plus parfait, sur un billard... 



Dimanche, 6 septembre. 

Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des 
dormeurs, et cherchant entre eux, ainsi que 
les triomphateurs trop timides, la place de ses 



l'v.nu'i.v. ^ 165 

pas, le veilleur de la brigade avance vers mon 
billard, lance les sphères en ivoire autour de ma 
tête et ce bruit qui endort Dieu m'éveille. Je lis 
Tordre : 

— Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat 
direction Dammartin. Prévenir l'ambulance. 

Nous nous vengeons en réveillant d'abord tous 
les infirmiers, tous, les docteurs, et je monte 
frapper à la porte du colonel, qui s'est étendu 
habillé. 

— Quelle heure? 

— Minuit moins deux. 

Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit 
juste. Je circule dans l'étage, heurtant chaque 
porte. Le capitaine Lambert veut me demander 
l'heure et demande le jour : 

— Dimanche. 

Les paroles de réveil de tous les capitaines, des 
médecins, des intendants de la brigade, les pre- 
miers mois qu'ils ont balbutiés le jour de la ba- 
taille, je les recueille un par un. Le docteur 
Mallet me crie : « Bien ! Très bien ! » Je suis déjà 
loin que je l'entends encore qui m'applaudit : 
« Bravo! Bravissimo! » Le lieutenant Bertet, qui 
s'est couché nu, désespère d'être jamais prêt, et, 
sa chemise passée, se recouche. Un officier inconnu 
répond par son nom même. Pattin, engourdi, 



lt)6 I.F.CTLRES l'OLh UNE OMUUE 

me donne une parole aussi stupide que œlles de- 
petits jeux quand, surpris, on reçoit sur le nez 
le mouchoir ou les jzants. 

— Debout, bourreau 1 

Je redescends avec ces gages. 

Je me trompe d'escalier, et la porte que j'ouvre 
m'ouvre le parc. Il est vide, lumineux; contenus 
par de pauvres serre-files déjà jaunis, des massifs 
bleus, réserve de l'automne et, ce malin, de la 
nuit ; de grands cèdres accroupis au ras des pe- 
louses, ils sommeillent ; la clarté, la paix noc- 
turne amassées dans ce barrage qui les sépare^ 
par un mur, du jour et de la guerre même. Ici, 
pas d'alerte, rien ne vit, rien ne vole. Parfois seu- 
lement un soldat en armes s'égare comme moi, 
s'étonne et se tait, me dit un mot sur la solitude, 
remonte. Car il faut remonter et passer à la cour 
bruyante de ce domaine souterrain. 

Le colonel est sur le perron, hésitant, comme 
tous les matins, entre ses deux belles juments et, 
à la lanterne, se décidant pour la première dont 
il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment 
déjà défile. Les caporaux crient l'appel en mar- 
chant et redistribuent les noms retirés pour la 
nuit. Il en vient à nos oreilles qu'on voudrait 
prendre pour la durée de la campagne, des noms 
de guerre : Bellenavc, Trinqualard, ou retenir 



PLHIl'LE 167 

pour plus tard, pour la paix : Jean Fraxène, 
Jacques Saint-Prix. D'autres sont plus modestes, 
et paraissent plus vrais, et l'on croit aussi davan- 
tage à ceux qui répondent présent : je crois à 
Jard}', à Boissié, à Robard. 

Il fait noir. La volonté des généraux n'est pas 
encore aussi puissante que les moindres lois de 
la pesanteur, et c'est dans les bas-fonds que nous 
trouvons Tartillerie, sur les hauteurs les hussards. 
Nous allons vite, car devant nous on s'écarte 
sans mot dire, on range les chevaux. A l'arrière 
aussi, nous sentons pour la première fois la 
bonne volonté, la complaisance. Quand nous 
dépassons les convois, des tringlots nous donnent 
leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de 
nous bousculer et de nous effrayer, passent sans 
mot dire, nous caressant l'un après l'autre de la 
main, comme un enfant tendre caresse une grille, 
et, plus elles viennent de l'arrière, plus nous les 
devinons dévouées ; Paris, là-bas, à cette heure, 
doit être le centre même de la bonté. Des moto- 
cyclistes apportent le courrier, car les postiers 
de notre armée ont voulu ne pas dormir et que 
tout fût distribué avant le jour. Il y a même 
pour Lorand une lettre mise à la poste la veille 
et qui a parcouru, à toute allure, avec la com- 
plicité de quelque receveur, la route de Neuilly- 



J68 LECTURES POUh INE OMBllE 

sur-Scine à Dammartin. Il nous la lit, c'est la 
seule lettre de guerre qui ait apporté, à son 
arrivée, des nouvelles, et plus que de vieux 
souvenirs : hier on entendait le canon à >'euiliy; 
hier, à cinq heures du soir, les cousines de 
Lorand sont venues coucher, car elles prennent 
le train à quatre heures du malin. Pour la pre- j 
mière fois, nous sentons notre montre remontée ^ 
à l'heure des âmes civiles; nous les en aimons un 
peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce 
moment, s'habillent à la hâte, brossant à la lueur 
des chandelles leurs belles dents, appuyant en 
jupon des deux genoux sur leurs valises, nous 
les adorons. 

Dammartin est bondé de troupes ; de toutes les 
portes débordent, jambes en avant, des soldats 
endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute; 
aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu'on 
attelle, aux chiens qu'on effraye, et les hommes 
entre eux sont sans langage. Une petite maison 
brùîe, sans que les zouaves paraissent remarquer 
les flammes, et nos réservistes eux-mêmes, tous 
pompiers ou sergents des pompes dans leurs 
communes, regardent, et sentent mort en eux 
l'instinct du sauvetage. Pauvre incendie, auquel 
l'aube prend mal, enfumant le ciel. 

Les bordures sombres de la route choisissent, 



PÉRIPLE 469 

pour la journée, selon leur humeur, un des deux 
uniformes que la voirie permet, deviennent 
ormeaux ou acacias. Voici l'aurore. Nous grelot- 
tons soudain et sortons nus de la nuit. L'air est 
aigu par places, puis fade, et la douceur du 
dimanche n'est pas encore distribuée également. 
Des rayons isolés qui ont heurté trop rudement 
la terre, froissés, reviennent lentement au soleil. 
Après cinq heures de marche, nous arrivons au 
matin aussi forts et entraînés qu'on arrive à 
midi, mais l'aube ne fournit qu'un air débile et 
menu. La brigade est à nouveau isolée; les Maro- 
cains de notre gauche, les Anglais de notre droite 
se sont évanouis et leurs deux groupes, autour 
de nous, sont d'un secours aussi lointain, aussi 
abstrait que l'Angleterre elle-même et le Maroc. 
Je suis à côté de Dollero, qui songe à la paix, qui 
déclare stupide de compliquer sa vie, qui se ma- 
riera dès le retour avec sa petite amie. Que de 
petites amies on s'est promis d'épouser, en Fiance, 
le 6 septembre 1 Mais, s'il meurt, il faut que j'aie 
de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique 
Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette 
curieuse dont les critiques disent que jamais Boilly 
n'a ^é plus regardé par un modèle. Heureux 
sergent auquel des amis, les matins de combat, 
se sentent redevables d'un portrait de petite fille ! 



170 LECTi flKS PôlR V.N!: OMÎ^lK 

DoUero, et mes deux autres voisins, Drigeard, 
Dremois. C'est un réconfort d'avoir trois cama- 
rades dont l'initiale est la même, comme une 
page détachée et entière du dictionnaire des sol- 
dats. Drigeard me passe le rapport, qu'envoie le 
colonel aux sergent s -majors et à la halte, c'est moi 
qui le dicte, avec un ordre du jour qu'il faut 
résumer, car il reste deux minutes, en style télé- 
graphique : « A heure où commence bataille 
d'où dépend sort France, convient rappeler temps 
passé regarder arrière. Unités feront tuer place 
plutôt que céder terrain. » Nous n'en sommes 
pas autrement émus, habitués à recueillir, comme 
un poste de télégraphie sans-fil, les ordres du 
jour les plus divers. Pourtant l'on s'est battu ici 
hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; 
sur un pré de bataille, tout vert, des cadavres de 
chevaux autour d'un cadavre de taureau. Une 
armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi 
tous les rangs du régiment qui précède se retour- 
ner vers un ormeau isolé au bord de la route, 
et nos chefs de file nous passent que les Prussiens 
sont venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seule- 
ment ? Pourquoi ne voulurent-ils pas connaître 
Técorce sud de l'ormeau, dorée, sans lichen, 
qu'on vient d'entailler à la hache, d'une coche 
que nulle inondation n'atteindra jamais? Nous 



PÉRIPLE 171 

nous retournons, pour revoir l'arbre, et pour 
savoir ce que le uhlan contempla de la France 
avant de tourner bride : un château caché par des 
frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien 
heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu 
sans voile son regard. Voici un second ormeau, 
plus grand, et qu'étudient curieusement ceux qui 
n'ont pas compris le premier. Tous les papiers 
déchirés qui tlottent, toutes les lettres que nous 
ramasserons désormais sont couverts d'écriture 
gothique, car les Allemands ont recueilli tous les 
papiers français. Voici la dernière maison où ils 
aient fait halte. Le paysan est à la porte et nous 
explique qu'il les a eus juste un quart d'heure. 
L'invasion a duré pour lui le temps d'allumer le 
feu, de descendre à la cave, et, quand il est 
remonté, ils fuyaient. A peine séparées l'une de 
l'autre, les deux émotions de la vie des Lillois, 
des habitants de Laon ou de Vouziers. Homme 
heureux, qui épousa le soir celle qu'il rencontra 
le matin, dont l'argent rapporte le jour où il est 
placé l'intérêt pour toute la vie. Homme égoïste, 
pour qui la guerre est terminée, et qui nous 
refuse, n'ayant plus besoin de l'armée, ses 
pommes de terre et ses œufs. 



1 /2 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. 
Lesoleil a tenu à sécher, avant toute autre, la 
rosée tombée sur les soldats. Les groupes d'amis 
se reforment, et le bataillon s'amincit là où les 
hommes sont le moins bons ou le moins tendres. 
On organise une corvée d'eau, et nous attendons 
son retour, car on a distribué du coco, la main 
pleine de poudre dorée, inoffensifs. Les Alle- 
mands, depuis quarante-cinq ans, espéraient 
cette minute. 

Trois obus, si inattendus que personne ne 
songe à avoir peur. Le premier tombe avec ton- 
nerre au milieu même de la route, découd le 
régiment en files de deux hommes, et chacune 
s'enfonce dans son fossé; le second, moins 
bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand 
une odeur intolérable, tous trois différents et pré- 
tentieux dans leurs effets, comme si nous allions, 
sur nos carnets de route, consacrer une remarque 
spéciale à chaque obus allemand. En voici trois 
autres. La peur que Ton a à la chasse quand les 
perdrix au lieu de fuir volent sur \^us. En me 
retournant, je vois les deux mille tètes claires se 
rabattre, à part une là-bas qui de loin me regarde, 
pour que je n'oublie pas, même une seconde, ce 
qu'est un visage d'homme : c'est un masque avec 
deux yeux et leur regard, deux lèvres, une oreille. 



PÉRIPLE 173 

Trois obus encore ; le visage s'est rapproché, il 
est barbu, le front est bas et borné. A chaque 
salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou 
stupide, sur ces milliers de corps décapités. Tous 
les officiers ont mis pied à terre, arrivés qu'ils 
sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, 
et Michal, radieux, car c'est lui qui nous a guidés 
là. rejoint pour toujours ses télégraphistes. On 
rit, on bavarde. Ceux qui demandaient seulement 
à ne pas être tués par le premier obus affectent 
une joie définitive. Les plus peureux retrouvent 
leur tête dans leurs mains, la recollent, le képi 
sur elle, et allongent un coup de pied à nos 
chiens qui courent ahuris au milieu de la route 
libre, roulant par intervalles une énorme casse- 
roUe. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous 
prenons nos aises; ceux qui mangeaient un œuf 
dur, enfin rachèvent, et nous pourrons aussi, 
toute la matinée, ù cause du coco, lécher la paume 
ie nos mains. G est, un moment, la guerre de 
tranchées, de deux tranchées verdoyantes perpen- 
liculaires à l'ennemi ; guerre naïve, où il n'y a 
x>int encore ceux qu'agacent les obus qui 
l'éclatent point, ceux qui préfèrent les percutants, 
;t ceux aussi dont les voisins sont toujours tués; 
guerre supportable, car soudain c'est fini. Les 
)lus braves, les plus rhumatisants se lèvent les 



174 LECTURES POUR UNE OMBRE 

premiers, se secouent, et nous sommes bientôt 
tous debout, bavards, un moment embarrassés de 
nos armes comme si nous n'en avions plus besoin, 
et comme nous le serons, ô mon camarade, le 
jour du retour. 

Nous ne sommes pas de l'avis de ceux qui pré- 
tendent ne rien voir à la guerre. Nous voyons 
tout. De la crête où nous attendons les ordres, 
nous voyons un large pays ovale, et la bataille 
pour Paris se livre dans un champ vide qui a sa 
forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà 
dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes 
dont chacune semble garder d'avance la place 
d'un blessé et nous nous réjouissons de les voir 
comme un marin soigneux les fausses épaves dis- 
tribuées avant le combat dans la mer. Sur notre 
gauche, un peloton de dragons qui patrouille, 
comblant l'espace qui sépare l'armée delà Manche, 
et que nous prenons alternativement, alerte égale- 
ment vive d'ailleurs, pour des uhlans ou pour 
notre état-major. Sur la droite, des régiments 
encore mal déployés, compassés et raides dans un 
uniforme de dimanche, et dont le principal souci 
semble être d'empêcher un cheval échappé de 
passer à l'ennemi. Les routes sont abandonnées, 

soudain trop sonores ou trop fragiles ; on les tra- 



PEItIPLE 



verse en courant, sur la pointe des pieds. De gros 
nuages blancs demeurent au ras de l'horizon et 
le champ de bataille semble matelassé. 

Sept heures. De chaque compagnie s'écartent 
maintenant des hommes qui nous prodiguent les 
encouragements et nous crient au revoir. Nous 
n'avions pas eu à distinguer encore, dans notre 
régimenl, entre ceux qui vont et ceux qui ne vont 
point au combat. Le lieutenant-adjoint s'éloigne, 
Bardan s'éloigne, Tofficier des détails, la guerre 
devient décidément une chose d'ensemble, 
s'éloigne. Le petit bois auquel nous nous adossons, 
laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires 
maigres, leur gros sergent. Nous leur en vou- 
lons un peu de nous avoir caché pendant cinq 
semaines qu'ils nous abandonneraient au premier 
obus. A chaque homme qui part, c'est, sur 
notre tête, à cause des moyennes, les chances de 
mort qui se resserrent, et c'est aussi, en nous, 
notre mission de combattants qui se révèle. Nous 
voici seuls. Guerriers que nous sommes, à l'en- 
trée de l'arène, nous sentons une minute notre 
métier aussi précis que le sentaient les gladiateurs; 
nous nous sentons braves ou effarés, souples ou 
malhabiles. Tous paresseux déjà comme des 
boxeurs, des coureurs, comme des professionnels 
enfin, affalés dès qu'on ne réclame plus notre 

12 



176 LECTURES POUR U.NE OMDHE 

énergie et la terre ne nous redonnant notre force 
que si nous nous étendons. Surprise aussi de trou- 
ver là ceux qu'on emmenait en Allemagne, certes, 
mais pas au combat, le petit Dollero, pâle, dis- 
trait, qui tient maladroitement son arme, qui est 
subitement mal sanglé, et trois ou quatre parais- 
sent ainsi habillés de défroques, munis de fusils 
trop longs, de baïonnettes trop courtes, au mi- 
lieu de leurs camarades soudain vêtus et armés 
sur mesure. Tous sérieux, car ce qui était hier 
sans raison ou sans conséquence est aujourd'hui 
question de mort ; les premiers d'escouade se 
sentent les premiers à recevoir les balles, les 
soldats du milieu sont obligés de faire la guerre 
entre des barrières de soldats vivants, guerre sans 
aise. Chacun manœuvre sa pauvre unité isolée avec, 
dans le cerveau, de pau\Tes phrases instinctives, des 
formules toutes faites de grand général : en proté- 
geant sa gauche, en préparant ses vues, et on a le 
corps gêné comme une armée. Les sections les plus 
amies observent durement leurs distances. Seul 
Jeudit, l'agent de liaison, continue à bavarder, 
enthousiasmé des trois cartes-lettres qu'il a reçues 
ce matin, et à répéter que la plus belle invention 
c'est la poste. Personne n'a le cœur de prendre conti-:; 
lui la défense de l'imprimerie, de la vapeur, du kao- 
lin. Des adjudants lui crient de rentrer dans le rang. 



PEaiPLK 17" 

— Je suis le colonel, répond-il. 
Ils ricanent : 

— Ah î tu es le colonel ! 

Il est du colonel la plus modeste part, celle qui 
jopie les ordres sur deux feuillets blancs reliés 
})ar une épingle. Ce ne sera pas sans danger d<' 
les avaler, s'il est pris. Celle qui lui dit l'heure, 
non sans l'impatienter parfois, car la montre de 
Jeudit est dans sa cartouchière et cela lui coûte 
au moins une cartouche de chercher la minute 
exacte. C'est la meilleure place ; d'instinct nous 
nous rapprochons tous de celui qui, dans la com- 
pagnie, passt; pour avoir de la chance, la porte 
sur son visage, n'est pas myope, n'est pas trop 
gras, et a, autant que peut l'avoir un homme 
qu'on ne connaît que de vue, l'air immortel. 
Ignorant que noire soldat immortel est Yer- 
dier, — le seul, après trois ans de guerre, qui 
n'ait été ni blessé ni évacué, nous confondons 
le destin du régiment, pour une journée encore, 
avec le destin du colonel. Chacun s'approche de 
lui dès qu'il le peut, comme d'un abri, et souvent 
dans la journée un soldat inconnu se joint à son 
groupe, silencieux, prévenant; c'est un soldat qui 
depuis un moment, et pour un moment seule- 
ment, ne tient pas à mourir. 

Mais voilà le cycliste qui apporle de la brigade 



J"S i.r:crLi{t:s roiR unk; omurf, 

des feuillets légers qui s'envolent ; nous courons 
après eux; l'état-major du régiraent poursuit 
une minute ses ordres comme les grands poètes 
leurs pensées, en enjambant des haies, en secouant 
des branches, en bousculant des capitaines. Nous 
avons à laisser avec l'artillerie les compagnies, 
et à avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus 
vers une côte. Les ordres complémentaires nous 
rejoindront là-haut, et tout le dimanche, d'ail- 
leurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point 
culminant pour ressembler davantage à l'inspira- 
tion. Ordres secs, déclinant aujourd'hui tout jeu 
ou toute sympathie avec les noms de la carte, 
ne nous recommandant plus, comme pendant les 
marches ou les exercices, de passer par l'Y de 
Vincy, de nous loger entre les deux parts d'un 
nom composé, Croix-Blanche, Grand-Puis... et 
aussi nous sommes arrivés à un rectangle de la 
carte où les noms, poussés par un même vent 
vers la droite, laissent un grand espace vide. 
Nous le voyons, la côte gravie. C'est le même 
champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens 
par des routes qui y conservent le plan de quelque 
bataille de l'Empire et que nous évitons avec 
soin pour rester dans notre guerre. 

Dans Saint-Pathr.s, un seul habitant, le maire, 
qui nous guide à la Thérouanne. nous expliquant 



combien sont illogiques les liniilcs de .sa com- 
mune puisque là, à vingt mètres de l'église, c'est 
déjà Oissery et que l'ombre du clocher séjourne dans 
la commune concurrente. C'est moins grave d'ail- 
leurs que si c'était l'ombre de la mairie. A Oissery, 
un vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la 
balle allemande, le fonctionnem.ent des canons 
allemands; si c'est un espion, c'est un espion 
français. Nous allons lentement, les obus éclatent 
à longs intervalles, la bataille, comme parfois 
dans les cinématoofraphes, reste une heure entière 
au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, 
parfois elle la dépasse, comme à Bregi où nous 
tombons dans un camp de hussards ennemis, que 
nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient 
occupés à distribuer leur courrier et l'on apporte 
au colonel les lettres du colonel allemand. Nous 
recueillons cent selles : la pensée que tout un 
escadron prussien se meurtrit en ce moment ne 
nous est point désagréable. 

Les obus maintenant éclatent juste au-dessus 
de nous toutes les dix secondes, hauts, peu dan- 
gereux, et c'est une suie brûlante qui tombe 
sur les épaules dès que nous nous levons pour 
avancer. Nous ramonons un zénith étincelant. 
Les sections font leurs bonds réguliers ; tan- 
tôt elles nous dépassent, tantôt nous les dépas- 



180 LECTURES POUR UNE OMBRE 

sons, et voyons, au coup de sifflet, tous ces corps 
se soulever, presque horizontaux, tirés par leurs 
visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, 
quand la tête devient trop lourde. Ils passent avec 
leur bruit de bataille, mais, une fois étendus 
devant nous, nous n'apercevons d'eux, sur le sac, 
que le moulin à café, la lanterne, une vraie 
casserole, tout ce qu'ils portent de domestique ou 
de paisible. De temps en temps, une odeur de 
menthe, et l'on reconnaît ainsi ceux qui ont 
brisé leur flacon d'alcool pendant la charge. De 
temps en temps, des amis ; voici Sartaut, voici 
Jalicot, et, comme s'ils avançaient en rimes, avec 
Lorand, avec Parent. Parfois un traînard a perdu 
sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le 
colonel l'encourage : 

— Gomment t'appelles-tu ? 

— Malassis. 

— Allons, avance. Quel est ton sergent? 

— Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant 
Bertet. 

Quand on leur demande leur nom, ils donnent 
tous un nom extraordinaire qu'ils vont chercher 
dans le moyen-âge. A partir du grade de lieute- 
nant seulement, on est sur d'obtenir un nom un 
peu moderne. Voici les balles. Nous en avons 
entendu une en Alsace, elles nous surprennent 



PKKIPLE 181 

moins. Nous nous déployons et les hommes se 
bousculent vers les gerbes éparses, presque tou- 
jours vers la même, comme si de loin une seule 
paraissait sûre, s'éparpi liant ensuit^*, à regret, vers 
les voisines. Pas de blessés encore. Il nous semble 
parfois que celui-là est tombé bien durement, 
que celui-là gémit; nous attendons avec angoisse 
le départ, mais, au coup de sifflet, les corps sus- 
pects se relèvent comme les autres. Rien n'encou- 
rage plus qu'une résurrection. Le colonel rit. Les 
hommes rient. Parfois, un obus n'éclalant pas, on 
sent possible que personne ne soit tué. Parfois, à 
force d'espoir, on sent qu'on recule l'heure du 
premier tué. Puis, siibilement on aperçoit là- bas 
un groupe qui se forme, et l'espoir tombe. 

C'est moi que le colonel envoie chaque fois vers 
ce remous; il n'a plus confiance qu'en ma chance 
pour dissoudre, sans qu'il ait à perdre son pre- 
mier homme, ces énormes taches violettes, et jus- 
qu'à midi j'y parviens. C'est une énorme four- 
milière. C'est un cheval mourant. C'est un mort, 
le premier que voit le régiment, mais c'est un 
des hussards de Gneisenau. C'est un autre mort 
mais — le dernier et le plus égoïste de mes efforts 
— c'est un mort de la brigade, couché au-dessus 
d'un blessé sur lequel l'a [)rojeté l'obus. Personne 
n'ose les dégager, connue s'il s'agissait d'un 



182 lectlp.es p<h k lne ombke 

crime. Un ou deux soldats se découvrent. D'autres, 
après avoir plaint le mort, consolent le blessé qui 
leur sert de transition pour leur retour à la vie, 
et lui demandent comment le mort s'appelle : il 
ne peut pas le voir, il croit que c'est ce pauvre 
Blanchard. Est-il barbu? 



C'est au tour du régiment maintenant et la 
chance n'a plus à choisir qu'entre nos deux ba- 
taillons. 

Un dernier recours. Au fond du vallon, un 
ravin, planté d'arbres dont les têtes émergent à 
peine, qui sépare le champ de la route. Tout le 
régiment s'engouffre dans cette tranchée d'or- 
meaux. Les camarades se rejoignent en riant, 
essoufflés, et bavardent si haut que les officiers, 
comme aux manœuvres, les menacent de repartir 
aussitôt. Long repos. Des hommes essuient les 
baïonnettes, et les agents de liaison en plus taillent 
l^urs cra3'ons. On distribue des boîtes de thon, 
on fait circuler le cahier de visite sur lequel les 
soldats qui ont mal au pied, aux dents, s'inscri- 
vent en plaisantant, car il n'est aujourd'hui qu'un 
cahier de réclamations contre les maladies et l'on 
ne verra pas le major. De petites maladies civiles 
reparaissent un peu et font les importantes dans 



PLRUM.K 183 

cet angle mort protégé des balles. Bertet m'apporte 
un livre qu'il a trouvé à Bregi et veut que je le 
lui traduise aussi tôt : c'est une traduction allemande 
de Gongora, ce sera pour dem.ain. Un caporal 
montre à tous une entaille qu'il a reçue au poi- 
gnet, et le colonel le félicite ; si le régiment 
faisait la guerre au premier sang, nous n'aurions 
plus qu'à revenir à Roanne. Des yeux épurés, des 
lèvres plus fines, des paroles moins grosses, car 
tous sentent que l'on gagne à présenter aux obus 
l'âme et le corps le moins pondérables. Entre 
les sourcils, des rides tirées et entremêlées comme 
des initiales. Des visages dont on aspire toute la 
force si on les regarde en face et qui se détour- 
nent de vous. Des hommes à menton rond, aux 
yeux bien horizontaux, les grands blessés de ce 
soir, et qu'on ne peut consoler encore que des 
maux les plus minimes, de leur coup d'air à 
l'œil, de leur ampoule au pied. Sur les lèvres 
des plas distraits, comme sur les lèvres de tant 
de tués, une cigarette se consume jusqu'à les 
brûler. 

Deux heures, ordre de repartir en avant. Nous 
quittons le ravin avec peine. Obscurément, nous 
ressentons ce que cela signifiera, de sortir de sa 
tranchée. Tout ce qu'éprouveront plus tard les 
troupes d'assaut, nous l'éprouvons; et un peu 



J84 LECTURES POUR UNE OMBRE 

plus cruellement même, car nous avions dans 
cette première tranchée des arbres, de l'ombre, et, 
bordant le ravin, au lieu du gazon ou de la terre 
molle, c'est une route empierrée qui nous reçoit 
si dure! Au-dessus de notre masse, tous les noms 
propres, subitement éveillés, voltigent de l'un à 
l'autre. Puis, chaque nom se pose et nous gra- 
vissons la pente. Les nuages blancs se sont élevés : 
l'horizon est libre pour un combat sans limites; 
et dans le? champs derrière nous personne, que 
les juments du colonel, qui s'échappent, mal rete- 
nues, mais se réunissent dans leur galop afin que 
le colonel, pour toutes deux, n'ait qu'un souci. 

Sur la crête, nous attendons, car notre artil- 
lerie n'allonge pas son tir. Une dernière fois, 
je vois mon régiment avec ses manies, son lieute- 
nant Bertet, debout, que les soldats essayent vai- 
nement de faire étendre près d'eux, mais dont la 
pensée, aujourd'hui, est verticale, son capitaine 
Perret, toujours discutant, forçant ses hommes à 
apprendre sous les obus les noms des villages en 
vue et à se répéter, avant les commandements du 
feu : « le village à droite est Puisieux, le village 
en face est Vincy, le village du fond est Douy- la- 
Ramée, supprimez la Ram.e, cela complique », 
avec son lieutenant Yiard, qui, incapable de se 
taire, atîecte de ne pas reconnaître les arbres, et 



PÉRIPLE 185 

questionne son sous-lieutenant, colonial agacé : 

— Ce sont des ormes, là-bas, des chênes? 

— Des palmiers, mon lieutenant. 

— Je vous parle des grands arbres derrière 
? arbres bizarres, des peupliers, je crois ? 
.— Des mancenilliers. 

[1 va se fâcher, mais voici, comme prétend 
taud, qui n'a jamais pu retenir le vrai chiffre 
; calibres, les 79, les 131, et voici, l'émoi lui 
t cette fois trouver le nombre juste, voici les 210. 



C'est Dollero qui me reçoit dans le ravin, 
pauvre petit poète angoissé, bien vide d'images, 
de métaphores ; cela le maigrit. Un cheval broute 
les acacias. Difs officiers relisent leurs dernières 
lettres, les gardant à la main comme un rôle. 
Pauvre coulisse de la guerre. Des soldats s'exami- 
nent dans de petites glaces et c'est, celte fois, 
pour trouver des taches de sang sur leur visage ; 
parfois un homme bondit du dehors, et s'assied, 
son emploi sur la scène fini. Tout cela dans un 
parfum fade et doux, car je ne sais quel imbécile 
brûle du p<ipier d'Arménie. 

C'est fait. Voici le premier. Deux soldats 
l'adossent au talus, et, près de lui, le second, 
tout petit. Ils le déplacent, ils le secouent, 



18G I.ECTUlitS POUR INi" OMBiir: 

tassent en lui pour la dernière fois ce qui e.< 
humain. Ils cherchent sur son visage une ressem- 
blance qui déjà commence à leur échapper, et au 
moment où ils le reconnaissent le plus, se décou- 
vrent. Pour le plus petit, en se courbant un peu 
plus, en s'attendrissant, ils répètent tout ce qu'ils 
font pour le plus grand, et raccourcissent peu à 
peu leurs gestes, comme s'ils avaient pour dernier 
but d'enterrer avec perfection, troisième tué, un 
enfant. Le sifllet résonne, ils rompent le faisceau, 
se retrouvent avec deux armes en plus, car ils 
l'avaient formé avec les deux fusils des morts, ot 
les posent à la dérobée sur un faisceau voisir 
Puis ils s'en vont, et il ne reste, avec Doller 
que le cheval égaré, qui s'approche, flaire, qi 
s'éloigne, renonçant à comprendre la mort des 
fantassins... 

Un tué... Ma oruerre est fmie... 



DARDA^'ELLES 



I 



DARDANELLES 



A notre droite Marmara, se vidait; à gauche, le 
JtjL golfe entJait. Sur le bateau qui tient la ligne entre 
cette mer qui descend et cette mer qui monte, serréii 
les uns contre les autres, sur notre presqu'île, nous 
dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux ; 
si je m'éveillais j' avais la consolation de croire que 
tous les Français sont semblables. La guerre, alors, 
paraissait anodine; il suffisait que Vun d^ entre nous fût 
sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, Vidée 
venait aussi, apaisante, d'un enfant unique, d'une 
femme unique. Pour vous donner un instant le som- 
meil du premier homme, la France, à cette distance, 
se simplifiait. Mais, soudain, la même main crimi- 
nelle allumait à la fois, chacun sur un continent, l'au- 
rore, l'aube cL du coté de l'Arménie, le petit jour. 
Les étoiles iombaienî. Deux oliviers d'argent, vieille 



190 LECTUUES FOLK INE OMUHE 

habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les 
débris d'un feuillage immortel. Alors le soleil se levait. 
Il se levait au-dessous même de nous, sous notr<' 
képi, sous notre sac et je savais désormais ce queùl 
fait chacun de mes hommes s'il avait reçu en cadeau 
le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans 
ses 7nains; Riotard le posait sur sa tête, V équilibrait . 
le reprenant quand il rebondissait. Soleil carmin, sur 
lequel tout prenait feu et auquel se piquaient no^ 
regards devenus rayons tout à coup... Nous les y lais- 
sions. Séduite par nos arm.es, par nos gamelles, une 
alouette planait sur la tranchée, suivait chaque retrait, 
chaque saillant; il n'y avait, du poste turc, qu'à des- 
siner son vol pour connaître notre abri et repérer 
surtout, pires enneînis du pjrophéte, ceux des Fran- 
çais qui usent d'un miroir. Sur la côte d'Asie chaque 
couleur s'étalait après l'autre et mon caporal, qui 
était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand reve- 
nait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès 
bordé dor, n'était plus qu un tampon appuyé contre 
une des somxes du jour. Une lumière plus lourde que 
l'eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et Von 
y voyait les mosquées en équilibre sur leur mina et, 
les platanes retournée pour mesurer le temps ou la 
saison, on comprenait l'Orient... Mais déjà, sur la 
gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et 
des régiments de Sidney, surprenant les Kurdes, les 



DARDANELLES 191 

crterminaient sans merci, car le Turc est rennemi 
national de V Australien. 

Cêiait la relève. A la jonction de la ligne anglo- 
française les agents de liaison cessaient d'échanger 
leurs timbres-poste et le raccord, sans ce papier gommé , 
devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par 
les collines, iwus heurtant, dans les couloirs, aux Bam- 
baras, aux Peuls, à des yeux sans gloire, à toutes 
les images les plus brouillées et les plus ternes de 
nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile, 
fuisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et lajour- 
néc par ses nègres. Tout V éclat, tout le vide que les 
plus grands poètes, dans nos pays, ne soupçonnent 
qu'en s'étendant sur le dos au centime d'une prairie 
bombée, nous l'avions dans le boyau même. Tristes 
dats que nous étions, voilà trois mois, quand il 
us fallait partir en patrouille et risquer la mort 
jr apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher 
.^ Nouvron! La mer dessinait sur les flancs de la 
presqu'île ces lignes parallèles qu'elle ne fait que dans 
les bonnes cartes. Nous descendions, remontant d'un 
geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n'aiment 
pas, dès le matin, voir un continent entier, des îles. 
Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les 
Détroits, les français, qui préfèrent les eaux dorées. 
Nous reconnaissons le Henri-IV, avec sa pligc à 

13 



192 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Varriere, le Château renaud, immobile, maquillé de 
fausse écume à Vavant pour que rartillerie turque 
le crût lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, 
entrés juscfi'à Yenikeui se laissaient, au lieu d: 
tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Té 
nédos, à Vhorizon, se déplaçait, s ajoutait à chaque 
autre lie comme l'article à son nom, et parfois, douce 
inversion, suivait Imhros, suivait Samothrace. Entre 
sa colline d'oliviers et sa colline de cyprès, le camp 
s'agitait et chaque oiseau aussi avait des ailes diffé- 
rentes. Des quatre pylônes s'élevaient les ramiers, qui 
volaient par trois, et les geais qui volaient eux par 
couples, comme si l'Amour, dans cette heure mati- 
nale, confondait encore ses symboles. Celles des cigales 
qui seraient nées ce malin-là, les arbres de la plaine 
coupés, s élevaient d'abord, ambitieuses, à la hauteur 
d'un pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d'un oli- 
vier, retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous 
parvenaient les sonneries des chasseurs d'Afrique, en 
rade depuis quinze jours, dont les trompettes sonnaient 
sans relâche pour que les chevaux, sur le pont, pris- 
sent patience. 

Toute Vannée était là, entre ces pentes chauves 
maintenant de leurs jeunes seigks et de leurs jeunes 
orges, les cadets, dans ces dix hectares que franchis- 
saient à toute heure., avec leur serviette, comme ils 
enjambent la France jusquà Nice, des Anglais qui 



DARDA^■ELLL^ 193 

allaient au bain. Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient 
les chevaux trop blancs des spahis, maquillés sur 
ordre au permanganate, et, campés à l'embouchure, 
ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce 
qui leur arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des 
caisses sur la tête était l'ordonnance du colonel Niéger, 
qui portait au château les Tanagras trouvées par les 
sapeurs, et quand se rapprochait l'obus, qui demeurait 
debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, 
en Espagne, quand le taureau le renifle. Ce Zélandais 
qui peignait son canon en tigre, pour qu'il eût l'air 
plus naturel, était celui qui m'expliquait hier ses 
manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot 
plus court, d'ailleurs, de voluplé... De beaux aéro- 
planes appoi'taient à la division les poulets de Ténédos. 
Tout ce que la guerre d'Europe s'était refusé était 
là. tous ceux que les ingénieurs, le siècle prochain, 
exileront et cloîtreront dans une île : les savants, les 
fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux ento- 
mologiste d'Irlande, que les Indiens, frères des four- 
mis, arrêtaient parfois comme espion, et la gusrre 
dans le secteur anglais était dure aussi aux insectes. 
Il y avait les créoles de la Réunion, dont les adju- 
dants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, 
voulaient en vain allonger, sur cette presqu'île, le 
pauvre regard circulaire. Il y avait le millionnaire 
accouru avec ses neuf chasseurs d'izards espagnols, 



194 LECTURES POUR U>E OMBRE 

armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme 
les Marocains du fusil, étendus sur le dos, et l'un 
prétendait toujours voir de la neige. Rien que des 
volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons 
qui ont toujours désiré voir Bgzance, âmes simples, 
qu on pouvait juger de vue comme avant le mensonge, 
les grands plus chevaleresques, les petits plus pra- 
tiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc 
et Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant 
aux cheveux nattés qui, jadis, dans les sièges, s'of- 
fraient à pousser le bélier. Il y avait les deux gen- 
darmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient 
de couper du bois, de dénicher les geais sous peine 
de procès-verbal et qui, le soir tombé, toujours pour 
la division, péchaient eux-mêmes à la grenade. Il y 
avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil 
dans une tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de 
la h'igade s'occupaient à rédiger le petit dictionnaire 
pratique de l'entrée à Constantinople, et ne s'enten- 
daient ni sur le mot « renard y^ , ni sur le moi 
<i immortel )>... Ils se levaient parfois tous ensemble 
et réclamaient la croix de guerre. 

Xous déjeunions. Xous avions un demi-quart de 
vin, un gigot frigorifié, un petit beurre. Ivres et repus 
7WUS prêtions sans regret nos stylos aux camarad< 
qui donnaient l'assaut demain et recopiaient, pat 
impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la der- 



DARDANELLES 195 

nière attaque. Hoffmann jouait de son piston de poche 
en pleurant, — // pleurait toujours en jouant, sinon 
nous aurions eu de la flûte quil avait dû abandon- 
ner, pour cette raison, dès le lycée — . Juéry faisait 
des vers, la tête au fond de la tranchée, les pieds sur 
le rebord, de sorte que toutes les mêmes lettres rou- 
laient en lui par masses, et il ne lui est venu aux 
Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, 
Garrigue rassemblait les tortues, les couleuvres oran- 
gées, les scorpiions, mais ne lui présentant les monstres 
que séparément, pour qu'il ne crût pas à une seule 
bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie 
de Biarritz, qui devait mourir le premier, sécjrati- 
gnait déjà à son fusil, et Von cassait pour lui mon 
premier tube d'iode. J'en profitais pour offrir du 
laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux 
du départ; lien que je n'eusse utilisé de la petite 
pharmacie, du bidon anglais, de la couverture mauve 
et rouge... tous mes amis m'avaient été utiles... je 
n'avais tromjjé la bonté d'aucun... je pouvais mourir. 

Midi. Dans chaque vague, le soleil et ime méduse 
entière. Dans chaque motte de terre, un mille-pattes 
étreignant le centre du jour. Le vent de Russie souf- 
flait et nous couvrait de sable, à part les bras et 
les jambes que nous pouvions secouer. Au-milieu de 
leur sieste, dans leur trou bordé de mosaïque, les 



196 LECTURES POr,n LNE OMBRE 

Sénégalais faisaient ce que nous faisons à rnirniU, .s, 
retournaient en gémissant, appelaient leurs griots.' La 
guerre assoupie, pour ménager son poing, ne frap- 
pait que sur ce qui est élastique, sur la mer, sur les 
vaisseaux, s'acharnait sur le bateau-citerne. i'Annam, 
le courrier, brûlait en rade, et jusqu'à nous flottaient 
des papiers noirs. Torpillé, le Triumph coulait, on 
entendait l'équipage, au garde-à-tous sur le pont 
scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux 
nves comme s'il pénétrait par son centre m énorme 
sous-marin. 2ous les Oateaux sifflaient l'alarme, toutes 
les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de 
lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient 
avec plus de bruit et de précautions que dans le plus 
épais brouillard. Sur les mines dérivantes, les légion- 
naires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, 
à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, 
s'enveloppait par intervalle d'une poudre dorée comme 
de leur pollen ces fleurs que le mauvais insecte approche 
Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous dor- 
mions. 

Mais .Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du 
cap chargé de citrons doux. Il nous les offrait avec de 
fines allusions, car il a louyurs confondu, même de 
vue, les Dardanelles et les Hespérides. et il nous emme- 
nait au bain. Enjambant tes coloniaux et les légion- 
naires étendus l'un contre l'autre, sans pouvoir faire, 



DARDANELLES WH 

jusqu'à la plage, un pas moins étroit ni plus large 
quun homme endormi, nous arrivions à Myrto. Nous 
nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippo- 
potames, s'enfonçaient. L'œil au niveau du fleuve, tout 
ce que nous avions de notre ombre se réfugiait sur 
7WS têtes et il eût suffi de plonger pour s'en délivrer 
à jamais. 

Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours 
éblouissants et plats, et irons nous seiitions si minces 
au-dessus de la joie entière, de la tristesse entière, et 
nous ne creusiom pas non plus nos abris, car l'eau 
venait. La petite bosse du portefeuille auœ lettres 
sous la capote, qui varie chez les soldats d'Europe 
comme le cœur chez les civils, était toujours chez 
nous constante et à peine visible. Aucun acte vil ou 
futile n'était imaginable, on était vu de toutes parts, 
et pas un geste permis qui ne pût être accepté par 
les dix peuples différents. Un monde inoffensif, insou- 
ciant, comm.e les mondes d'un seul sexe, et les histo- 
riens pourront, saris que leur récit en paraisse faux, 
raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les 
armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. 
Soirs fabuleux. Les colonelles, alanguies par la four- 
naise, venaient se rafraîchir les 7nains au courant du 
Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer 
an Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton 



198 LECTURES POUR UNE OMBRE 

de ces cent mille guerriers, passait de compagnie en 
compagnie, — enfant inventé, — pour quon Vad- 
rnircit. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs 
trous vers les cimetières pour voler les galets des tombes 
et achever leur mosaïque. Les Françaises, auxquelles 
il paraissait tout à coup impossible qu'elles ne 
revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu'il ny 
eût pas encore une fois dans leur existence du civet, 
du vouvray, rassurées sur leur sort, chantaient en 
chœur: et chacun de leurs fromages aussi, le brie, 
le levroux, le cantal, était pour elles une promesse de 
vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d^éternité. 
Les Australiennes fumaient, les manches de leur che- 
mises relevées, ne pensant pas à l'avenir, mortelles... 
toi, je hais qui t'aime et je hais qui te déteste. 
Les fumées des cuisines venaient jusqu'à nous, mais, 
tapis au fond de la mer dorée comme au fond d'un 
tenter, nous résistions à leur parfum. guerre, 
pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pour- 
quoi, tout au pAus, n es-tu pas à quelques amis iso- 
lés, à quelques persormes nues, comme tu le fus soudain 
cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, 
ne tombaient que sur Jacques et sur moi. Nous ne 
pouvions avancer jusqu'à nos vêtements, nous étions 
allés à terre comme les lutteurs qui se savent i^ésistants, 
Jacques parallèle au tombeau de Fatrocle, moi per- 
pendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, 



DARDANELLES 



19iJ 



pour féchappe7% toutes les figures de l'amitié. Puis, 
stupides, les trajectoires agacées se tendirent, et, nous 
délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y 
blesser Colomb, notre lieutenant, et ij tuer le -pa^rre 
Coulomb, son ordonnance, car les gens du peuple qui 
portent nos noms, ou à peu près, sont tués pour nous. 



Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répon- 
daient à nos grenouilles dans un langage convenu, et 
je n'en comprenais que ce qui se rapporte au temps. 
Un canon d'Asie, plus étroit que le français d'un 
millimétré, l'attaquait arec furie, et, dilaté, s'apai- 
sait. Chacun, sûr de sa mort, passait et confiait sa 
lettre d'adieu à son voisin de droite, imnwrtel. 

Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir 
de jeune femme en France appliquer contre toi, pour 
que renaisse un jour notre âme double, notre langage 
double... et, avec les taœis rapides, Paris. 

mi i9io. 



LES CINQ SOIRS 

ET 

LES CL\Q RÉVEILS DE LA MARNE 



LES CINQ SOIRS 

ET 

LES CIXQ RÉVEILS DE LA MARiNE 



Dimanche, 6 septembre 1014. 

Nous sommes là cinq depuis une heure, dans un 
champ de betteraves, mais jonché de gerbes portées 
à l'assaut et abandonnées. Nous les hons solide- 
ment, nous les bottelons, les dressons et c'est 
par les gestes du moissonneur que se termine, 
pour aujourd'hui, la bataille. Nous les rapportons, 
par instinct sans doute, dans les chaumes de 
droite, et attendons, nos ombres surveillées par 
la mitrailleuse allemande qui est dans l'arbre 
et qui les crible dès qu'elles sont immenses. 
Ombres immortelles. Là-bas aussi quelqu'un 
rampe, c'est un des sapeurs. Plusieurs de ses 



204 LECTURES POUR UNE OMBRE 

camarades sont à vingt mètres. Mais ils n'ont pas 
d'eau ; ils n'ont que de la chartreuse. 

Nous voici quinze ou vingt, car, à gauche, 
nous venons de découvrir encore quelques hom- 
mes. Désorientés, au lieu de se coucher face à la 
mitrailleuse, ils lui tournaient le dos; ils font le 
tour de leur meule en nous remerciant, ils se 
félicitent d'être dans le bon sens, mais de l'autre 
côté on voyait mieux, on dominait toute une 
vallée, on suivait tous les incendies. Autant qu'on 
peut reconnaître les villages dans la nuit, Pui- 
sieux brûle, Saint-Pathus brûle; je pense au 
pauvre maire qui est seul pour éteindre le feu. 
Sept incendies... Avons-nous un peu d'eau? Ils 
n'ont que de la liqueur Raspail. 

Les nouvelles se répandent vite sur le champ 
de bataille, car de temps en temps un nouveau 
soldat rauipe droit sur nous, la main devant le 
visage, se protégeant contre la mitrailleuse comme 
on protège une lanterne, et me rendant l'appel, 
de la gerbe où il se cache depuis la nuit, du 
chemin qu'il a parcouru : un mort, un Allemand, 
deux blessés. A chacun nous réclamons de l'eau, 
et il s'empresse de tendre son bidon, mais, dans 
sa bonne volonté, miracle aujourd'hui détestable, 
c'est toujours un fond de cognac qu'il nous donne, 
ou de menthe, ou de rhum. Tous ont encore, 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARSE 20o 

dernier reste de la charge, la baïonnette au canon. 
Vwe fois étendus près de nous, du geste innocent 
it une femme enlève ses bagues, le soir, ils la 
delachent, puis reposent leur tête. 

Il fait froid, mais quel repos! Les hommes 
fument, avec précaution, à causé de la paille. Un 
sapeur, masseur à Vichy, masse avec conscience 
ceux qui ont des courbatures; il a du succès, on 
It' retient à l'avance, de gerbe à gerbe; il n'en va 
pas plus vite et s'amuse à dire à chacun le nom 
de tous ses muscles : le capural est composé de 
muscles latins. Une meule brûle; mes voisins, 
paysans, discutent son prix; j'apprends ce qu'elle 
vaut au plus juste, et ce que vaut aussi une 
simple gerbe, celle qui m'abrite, par exemple. 
Nous goûtons les grains du blé, qui est excellent, 
et il paraît aussi que nous sommes sur une terre 
riche; des peupliers superbes, d'énormes bette- 
raves, de belles récoltes, nous n'avions pas un 
champ de guerre de camelote. Quand on est pay- 
san, cela donne plus de gravité, mais plus de 
calme aussi à la bataille Le masseur raconte 
qu'il a vu le corps de Michal; une balle en plein 
cœur. Pauvre Michal ! Pourquoi faut-il tenir cette 
nouvelle du masseur lui-même? plus d'espoir... 
Parfois le vent nous apporte des paroles allemandes. 
Parfois nous sentons que le champ nous devient 



206 LECTURES POUR UNE OMBRE 

favorable et des bottes roulent d'elles-mêmes 
comme si la campagne se détendait. Un soldai 
arrive debout, donnant soudain une plus grande 
hauteur à notre plafond, nous donnant à respi- 
rer. Un autre me reconnaît avec joie, crie : Aoilà 
le sergent interprète ! et m'interroge avidement 
comme s'il avait attendu, pour le comprendre, 
que je lui traduise tout ce qu'il a vu dans la 
journée. Ceux qui savent parler ont déjà pris sur 
les autres l'avantage qu'ils garderont toute leur 
vie et racontent leurs aventures de l'après-midi, 
lentement, comme à la veillée. Appuyé contre 
mon épaule, Dollero écoute, sans faire un geste, 
ces phrases qui modifient son cœur même : son 
ami Bernard est mort; son cousin, quand les 
Allemands dans la nuit sont venus en se disant 
Anglais, s'est levé et est tombé. Puis la mitrail- 
leuse, mieux réglée, effleure nos képis pour nous 
couper, habile, de nos ombres. Nous nous taisons, 
grisés par ces liqueurs qui circulent, bénédictine, 
kirsch, cognac. Nous appuyons nos lèvres contre le 
flacon, et le passons. L'alcool nous donne tous 
ses baisers. Les balles sifflent. En nous se forme 
le mot par lequel nous accueillerons la première; 
nous le sentons, tendu comme une riposte, la 
balle frappera juste dessus, et derrière ce premier 
cri, je sens aussi, pour les balles suivantes, dis- 



LES CINQ SOIRS ET LES CL\Q RÉVEILS DE LA >L\R>E 207 

posés soudain par ordre, tant de noms propres ! 
Je peux en recevoir une centaine, sans qu'au- 
cune me trouve njuet. Balles pour les amis, 
balles pour les villes, pour Mmes, pour Fougères ; 
et môme aussi, pour les dernières balles se pres- 
sent de pauvres noms communs... Nous vous 
devons bien cela, maisons, fourchettes, stylos... 
Mais un cheval sans cavalier galope à notre droite, 
détourne les coups, et tire derrière lui, tristes 
sangsues, tout ce qu'il y a de meurtre dans 
l'ombre. 

1 Maintenant des blessés nous appellent, au delà 
des peupliers. Le champ de bataille divague. Nous 
formons des patrouilles, puis nous tenterons de 
regagner un village. Les plus courageux font 
honte aux plus timides et ce sont ceux-ci qui 
partent en avant. Nous les entendons qui s'arrê- 
tent près des blessés, qui parlent : 

— Ne crie pas. Nous sommes la. Tu nous 
îvois? 

— Oui. 

— Tu es rassuré. Tu n'as plus peur ? 

— Non. 
Puis, de loin, nous entendons la voix même 

du colonel, qui répond, toujours avec ce rythme : 

— Mon colonel, vous souffrez ? 

— Oui. 

14 



208 LECTURES POUR UNE OMBRE 

~ Nous VOUS faisons mal, mon colonel. 

— Non. 

Et nous retirons tous ceux que nous pouvons, 
comme d'un incendie, en arrière de cette frange 
de France qui craque, qui fume. 

Nous sommes partis. Tous les cinquante mètres 
nous donnons au colonel un peu de repos et 
nous relayons. Jeudit qui était resté étendu près 
de lui depuis sa blessure, le forçant à faire le 
mort quand les Allemands passaient, porle son 
képi, son sabre. Il s'occupe uniquement de sa 
tête pâle ; il la soutient parfois de sa main, il fait 
un oreiller d'une musette qu'il remplit de foin; 
essuie son front, car il a chaud; le coiffe d'un 
bonnet, car il a froid ; à son exemple, chaque soldat 
réserve sa sollicitude pour un bras, une main, 
une épaule, n'osant, dans sa modestie, s'occuper 
du colonel entier et lui, pour nous remercier, se 
divise aussi entre nous. 

— Jeudit, mon cou! 

— Doilero, mon bras ! 

Un gros paysan bégaye une phrase qu'il pré- 
pare depuis les gerbes. 

— Tout va très bien, mon colonel, tout va 
très, très bien! 

Le colonel sourit, et c'est le paysan désormais' 
encouragé, qui s'occupe du cœur, qui dit que 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE L.\ MARNE 209 

guerre ira bien, qu'il fait froid, mais qu'il fait beau. 
On enlève la capote de celui qui a le moins de 
courroies à défaire et on l'étend sur le blessé. Il 
divague un peu. 

— Fermez les fenêtres. 

— ■ Nous les fermons, disent les soldats. 
Il ouvre les yeux, il voit le village qui brûle. Il 
murmure, parlant pour s'éviter de penser : 

— Ce feu me gêne.... me gène! 

— Nous l'éteignons, mon colonel, disent les 
hommes. 

Partout des plaintes: les plaintes des gens de 
la ville, qui nous appellent par nos grades ; les 
plaintes des paysans, inarticulées, toutes diffé- 
rentes selon les régiments, car les blessés de la 
Loire font : Holà, holà ! ceux du Nord : Lo î lo î 
et les Bourbonnais : Voilà î voilà I Je reconnais 
les miens à ce cri qui offre ce dont ils souffrent. 
Voilà! mon épaule! Le colonel frissonne d'en- 
tendre cet homme se plaindre de sa propre bles- 
sure. 

— Emportez-moi ! 

— On ne peut pas, mon vieux ! 

— Mais vous portez un autre. 

— C'est le colonel. 

Cela leur donne une minute de résignation ; et, 
de préférence, c'est auprès d'un blessé que nous 



210 LECTURES POLK U.NE OMBRE 

faisons nos pauses. Il nous raconte son malheur, 
sa blessure, se tait quand nous le quittons, puis, 
dès que nous sommes à nouveau éloignés, il nous 
appelle, il se débat : 

— Emmenez-moi, mon colonel ! 

Nous crions que nous allons revenir. Les uns 
nous maudissent. Les autres naïvement nous 
croient et nous expliquent comment nous les 
retrouverons. 

— Tu vois, c'est à gauche de la grande gerbe, 
près de la haie. J'allumerai de temps en temps 
des allumettes. 

— Prenez-le, dit le colonel. 

— Nous le prenons, disent les hommes. 
Nous le laissons, mais le colonel se croit escorté 

d'un second brancard silencieux, et se mord les 
lèvres pour mieux contenir sa soutîrance, pour se 
taire comme l'autre. De temps en temps une alerte, 
c'est le cheval sans maître qui galope vers nous, 
et, dès que nous l'avons touché de la main, qui 
repart vers les peupliers, pour revenir, dès que la 
main allemande l'a effleuré. Toujours des blessés. 
Heureux encore quand ils ne nous regardent pas, 
entêtés, sans vouloir nous répondre. Heureux 
aussi quand ils ne nous appellent pas, comme 
celui-là ,par notre nom, car notre nom, ce soir, 
est plus sensible et plus douloureux encore que 



LES CINQ SOIRS ET LES CLNQ RÉVEILS DE LA MARNE iill 

notre cœur. Parfois nous faisons un détour que 
le colonel ne s'explique pas et qui le secoue dans 
son martyre. C'est pour éviter un corps, et le 
gros paysan, ému, de sa voix bégayante, est pris 
alors d'un accès d'optimisme : 

— Tout va très bien, mon colonel. Tout va le 
mieux possible. 

Les incetjdies s'éteignent, pour repartir soudain 
comme si on les rechargeait. Les trois qui se 
reposent portent les six sacs, les six fusils, les dix- 
huit cartouchières, se baissant à chaque instant 
pour ramasser un sabre, une musette et rendant 
au relai un fardeau toujours plus lourd. De temps 
à autre, le colonel dit adieu aux hommes et me 
charge de retenir leurs noms, mais ils auraient 
dû porter des noms faciles et simples, les noms de 
la semaine, comme Jeudit. 



— Lève-toi, petit. 

Une main me réveille doucement. C'est un aumô- 
nier qui me découvre au fond d'une chaise dont 
le canage est crevé. Il m'en retire avec peine, 
écartant les barreaux de bois, et me fait évader 
du triste dimanche. 

— Ce sont les petits Boches qui t'ont posé là ? 
Le mot « petit ■>•> est le seul remède que les 



212 LECTURES POUR UNE OMBRE 

aumôniers aient trouvé à la guerre. 11 disent « le 
petit obus », <■( le petit Kronprinz ». 

— Viens, dans la chambre de ton colonel il y a 
un petit canapé. 

A six heures, nouveau réveil, un trou dans les 
rideaux me donne un échantillon du jour, du jour 
pur et clair. Le canon tonne. Jamais, dans l'au- 
berge inconnue où il est arrivé à minuit, en car- 
riole comme nous, un voyageur n*eut plus de 
curiosité et d'angoisse. Suis-je dans une ville ? 
Dans une forêt ? Sommes-nous en fuite ? Sommes- 
nous vainqueurs ? Tout cela je vais le savoir en 
ouvrant la porte, et pourtant je ne me hâte point. 
Je me harnache dans l'ombre, et tous mes sou- 
venirs sont à peu près revenus quand j'ai repris 
mon cliquetis de bataille. Voilà, sur la table, tout 
ce que m'a remis Jeudit en échange de son sac : 
un képi à cinq galons, une montre en or, un 
portefeuille. Jamais sac de soldat ne fut payé aussi 
cher. Le colonel sommeille dans un lit blanc, sa 
croix épinglée au rideau. J'ouvre doucement la 
porte et sors furtivement, par modestie, d'un 
tableau glorieux. 

Un long couloir, comme dans un hôtel de pro- 
vince, sur lequel donnent des portes jaunes. Au 
pied des portes, les bottes, les épées, ce qui 
appartient aux officiers blessés. Au-dessus, sur 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 213 

une planche, ce qui appartenait jadis aux valets 
'•> la ferme, des galoches, des chapeaux melon. 

— Où sommes-nous ici ? 

Ainsi l'on parle, du train qui s'arrête. L'infir- 
mier ne sait pas. 

~ C'est grand ? 

11 est arrivé la nuit, il n'a aucune idée; c'est 
tout petit. 

Par un escalier de bois il me fait descendre, il 
me pousse. A mesure que l'escalier tourne j'aper- 
çois, dans la grande salie, des têtes pâles, des 
têtes jaunes, des têtes sanglantes, et en vingt 
secondes il m'enfonce par ce pas de vis au centre 
delà souffrance humaine. Les brancards débordent, 
s'appuyent les uns sur les autres et, pour gagner 
la porte, je suis obligé de faire le tour entier de 
certains blessés, qui me regardent longuement 
avec le désir de reconnaître au moins un de mes 
traits ; je me perds dans un labyrinthe qui 
m'amène devant le brancard d'un soldat évanoui. 
Il est posé en travers, c'est le fond de l'impasse. 
Je reviens. Des sergents ambulanciers interpellent 
avec malveillance, car ils interdisent l'entrée aux 
officiers eux-mêmes, ce sergent en armes qui des- 
cend ainsi du grenier. Ils font taire ceux qui par- 
lent haut, de sorte qu'on n'entend plus que ceux 
qui gémissent. Inquiets de savoir ce que signifie 



211 LEiTURES POUR UNE OMBRE 

le rose ou le vert de leur étiquette, les blessés se 
rassurent ou pâlissent selon que celle du mort 
qu'on emporte a ou n'a pas leur couleur. Des 
médecins barrasses, des gestionnaires aux yeux 
endormis; je les reconnais tous ; c'est moi qui les ai 
réveillés tous bier matin. Au fond, une porte vitrée 
à travers laquelle on voit, dans une cuisine, marcber 
une grande jeune femme, paisible. Parfois elle 
appuie son visage contre la vitre, et tous les bles- 
sés qui ont l'étiquette rose, les blessés légers, se relè- 
vent un peu et la regardent. Des guêpes volent vers 
elle et veulent aussi s'évader par cette tête blonde. 
Un blessé myope, chaque fois qu'un des blessés 
éloignés se plaint, met son lorgnon pour le voir. 
C'est un gros village. Pas d'église, pas de mairies 
un village anonyme. Une distillerie déjà brûlée qui 
donne au bourg l'haleine du lundi. Sur un éperon 
qui domine la plaine, deux routes qui se croisent, 
cachetées par un tonneau de goudron répandu. 
Au fond de l'horizon, comme des jouets déjà 
relevés pour le jeu d'aujourd'hui, les peupliers 
d'hier, dont quelques-uns manquent encore. 
Dans les champs ensoleillés, les meules de paille 
derrière lesquelles vit un peuple violet et rouge, 
ennemi des obus, qui semble, avec je ne sais 
quels esprits invisibles jouer aux quatre coins. Je 
retrouve Bardan et Devaux, auxquels on avait dit 



que j'avais une côte brisée — car on appelait encore 
les blessures avec des nonris d'accident, poignet 
cassé, genou abîmé — et ils me font étendre et ils 
me traitent malgré eux comme un blessé. 

Le soleil est chaud, des grillons chantent, et l'on 
a glissé un moment, pour l'amortir un peu, les 
manœuvres au-dessous de la guerre. Des cyclistes 
attaquent les noyers de la route, les gaulent, et, un 
obus arrivant, se collent à leur tronc ; l'on dirait 
une lutte et une réconciliation, passionnée, des 
soldats avec les- arbres. Parfois l'un de nous, le 
bâton levé, se précipite sur une meule et la bat; 
c'estun éclat qui enfiamme une gerbe, et, ignorants, 
au lieu de prendre en souvenir ce que les obus 
laissent de plus léger, leur aluminium, leur fusée, 
nous reviendrons vers le village chargés des éclats 
de fonte eux-mêmes. A la lorgnette nous voyons 
derrière nous les convois arrêtés, observant une 
limite qui est celle de la bataille; ils sont en 
cercle, nous livrons une bataille ronde; nous voyons 
leurs chevaux qui mangent, nous voyons un adju- 
dant en bras de chemise sur un pliant^ lire un 
journal, nous voyons la paix. 

Mais, inquiets de nous voir regarder à l'opposé 
de l'ennemi, les artilleurs se demandent si nous 
sommes tournés et viennent ramener par manie 
nos jumelles et notre vue vers l'Est. 



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us< 



à 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 21" 



Lundi. 

Je suis sur la route. Je vais chercher le drapeau 
que la compagnie Flamond a pris aux Allemands, 
La nuit tombe. Des soldats marchent dans le fossé 
et semblent hâler, à deux cents mètres, les bran- 
cards chargés qui reviennent, suivis par les petits 
blessés sûrs ainsi, sans avoir à rien demander, 
d'arriver aux secours. Pas de morts, pas de mou- 
rants, c'est la partie du champ de bataille, proche 
de l'ambulance, que l'on netloie par propreté. 
Les premières meules, les premières haies sont 
vides de blessés, comme de leurs fruits dans un 
verger les branches basses. Des groupes arrêtés : 
brancardiers qui ont senti leur fardeau devenir 
soudain pesant, qui le déposent, qui repartent 
chercher un plus léger. Des pieds traînent, une 
toux lointaine, les bruits du soir à la campagne. 
Tous ceux qui font individuellement leur jour- 
née de combat, les convoyeurs de munitions, 
les télégraphistes, regagnent le village, et l'on 
reconnaît les paysans à ce qu'ils vous disent bon- 



218 LECTIRE> POLR UNE OMBRE 

soir. Puis les rencontres s'espacent. La chaussée 
s'élève à travers les champs, et, tout debout, je 
vois au-dessous de moi la surface ravagée de la 
guerre, celle qu'un fantassin n'aperçoit mainte- 
nant qu'en haussant la tête au-dessus du créneau. 
Je la vois d'en haut avec ses sillons bousculés, ses 
crevasses, avec toutes ces dépouilles que rend la 
terre quand elle garde les morts, képis, souliers, 
avec une paire de bretelles étendue comme à l'éta- 
lage, avec une main raide qui sort d'un silo, je 
vais, et de cette promenade solitaire, aujourd'hui, 
après les années de tranchée, les années souter- 
raines, j'ai le même souvenir que si j'avais, un 
soir, marché sur les flots. 

Nous revenons en trois groupes. Le premier 
porte le capitaine Flamond qu'une balle au cou 
vient de tuer et ses bras pendent, les doigts rou- 
ges. Ceux qui meurent soldats sont comme ceux 
qui meurent écrivains, les mains pleines de sang 
ou d'encre. Les porteurs vont à pas rompus, ainsi 
qu'ils lont vu faire aux brancardiers. Puis vient 
le groupe du drapeau; les hommes ont discuté 
pour savoir si on retendrait sur le corps du 
capitaine, mais ont eu peur de commettre ils ne 
savent quelle faute..., sous le capitaine, peut-être. 
C'est un grand étendard pourpre, étoile de noir 
avec une croix que nous lui retirons, sous le 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 219 

yeux des prisonniers qui suivent. Je marche à la 
fin du cortège avec un enseigne, qui déjà cherche à 
parler français et à tirer des maintenant profit de 
sa captivité. Artaud m'a désigné du doigt en disant 
que je connais Berlin et, Berlinois, il ne me quitte 
plus : 

Berlin, seule capitale dont le nom ne puisse 
escorter le mot mirage. Berlin de plâtre et do 
bleu amidon où je suis arrivé le matin de la fête 
de Hegel. Les omnibus pavoises circulaient en 
cercle, à la vitesse — ■ avec les encombrements — 
des pensées vives de Hegel. De la gare débar- 
quaient avec moi ceux des habitants de Magde- 
bourg et de Travemunde qui ont un culte pour 
Hegel ; il y avait les paysannes de la Sprée, en 
costume, que je retrouvai le soir, éparses dans 
les brasseries; et à nouveau réunies dans Weimar, 
le jour de la fête de Schiller, que célébrait avec 
un plaisir ambigu, dans cette ville de Gœthe, une 
loule dodue, drapée de linons noir sur crème, et 
passionnée par l'espoir de célébrer bientôt la fête 
de Gœthe, ô délices équivoques ! dans îéna. Je sais 
pourquoi le Berlinois de ce soir s'impatiente quand 
nos trois groupes se heurtent. H les regarde avec 
lédain. H trouve notre cortège mal formé. H 
?rette, puisque nous avons des prisonniers, 

t nous ne nous en servions pas, Français que 



220 LECTURES POUR U.NE OMBRE 

nous sommes, pour célébrer ce soir de guerre. III 
est tout prêt à se mettre à leur tête, et à porter, 
incliné jusqu'à terre, le drapeau dépouillé de sa 
croix. Il est prêt à faire chanter ses hommes, car 
ils ont un chant de prisonniers dont on peut 
choisir les deux refrains, selon qu'on est le captif 
ou le vainqueur. Pauvres Français, qui n'ont pas 
un h3-mne prêt pour chaque aventure de la vie, 
l'hymne de la camaraderie, l'hymne du printemps, 
du voyage à trois — quelles délices de les clamer 
au milieu d'ennemis, ou en plein été, ou quand 
on est deux ! — et qui meurent tous, à part les 
pianistes, sans savoir s'ils sont ténors ou barytons. 
Hypocrite, cherchant malgré tout à se glisser 
sous sa pensée de victoire, mais sans l'imperti- 
nence des enfants français, à Berlin, qui ferment 
soudain les yeux et passent en courant sous la 
porte de Brandebourg ouverte au seul empereur, 
il me demande très haut, pour que ses hommes 
entendent, où est Paris. 

— Je ne sais pas. Je n'y suis jamais allé. 
C'est tout ce que je peux jeter sur Paris, ce 

soir, pour le protéger. 

— Et eux? dans quelle province les mène-t-on? 
Les v*agons sont-ils ouverts ? 

Tous les prisonniers poseront cette question. C. 
n'est pas qu'ils veulent de l'air, c'est qu'ils veulent 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 221 

voir. Ah ! si les wagons de prisonniers étaient 
ouverts I C'est le désir de voyager qui les a tous 
excités à la guerre et l'idée de wagons fermés les 
déçoit. Tout serait si bien, si, du compartiment 
ils pouvaient apercevoir nos villes et ils promet- 
tent, impartiaux, de s'émouvoir quand notre 
nature sera trop belle pour un cœur allemand. 
Leur guetteur de pa^'sages réveillera tout le train, 
pour les églises gothiques, les châteaux, et les 
ruisseaux avec leurs peupliers, et les contreforts 
des Cévennes. Déjà n'est-ce pas la douceur même, 
cette marche sous ce ciel ! La nuit fait scintiller 
un à un tous les Français, qui ont des armes, 
et les laisse, eux, dans la nuit, masse profonde, 
— mais pauvres petits Français, au visage mobile, 
qui portent chacun son fusil et sa vie à soi ! 

Il est minuit. Je rejoins le capitaine Lambert, 
qui écrit à ses filles en attendant les convois 
de pain. Il leur écrivait jadis la même lettre pour 
toutes trois, mais depuis hier il les voit séparées 
et il lui faut trois enveloppes. 

— Aurons-nous du pain? me demande-t-il. 

Toute la nuit il se lèvera pour interroger ainsi 
les cavaliers, les vaguemestres, les estafettes, qui 
se croiront obligés, à cause de sa question et de 
son grade, de lui oifrir un reste de saucisson ou 



222 LECTURES POUR UNE O.MBHE 

de chocolat. Toujours d'ailleurs il accepte. Les 
balles claquent, nous nous sommes mis du coton 
dans les oreilles pour ne plus rien entendre, à 
part le capitaine, que nous voyons parfois s'élan- 
cer, pâlir, revenir, et dont lagitation nous semble 
aussi ridicule que celle d'Ulysse aux marins dont 
les oreilles étaient closes. J'ai gardé mes lunettes 
pour être avec le ciel dès que j'ouvre les yeux et, 
s'il arrive que je veuille le voir de plus près, 
voici des jumelles. Parfois, sous la paume de ma 
main, sur ma joue, une herbe vit une minute et 
palpite comme une paupière amie. Parfois, éveillé 
soudain, je vois penché sur moi un visage inconnu, 
nouveau, dont la vue seule me lasse comme si 
j'avais à le créer, et à imaginer pour la première 
fois, selon qu'il est bon, ou anxieux, ou triste, 
la bonté, l'angoisse, la tristesse. Ce sont des com- 
pagnies de renfort qui vont à l'assaut. L'ouate leur 
donne à croire que nous avons mal aux dents, 
qu'une fluxion peut-être nous menace, qu'il faudra 
peut-être arracher la molaire, et, débordant de 
pitié pour nouii, irrités de tant de souffrances, 
nos visiteurs haussent les épaules vers Dieu. 



Quatre heures. Tout est silencieux. Les incen- 
dies, mal surveillés, se sont éteints avant l'aurore. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE \.\ MARNE 223 

Le froid, la rosée, tout ce qui peut pétrifier, la 
nuit l'a essayé sur nous. Tout est calme. Je me 
rappelle mes tampons et les enlève avec la crainte 
d'avoir joui d'un faux silence, mais rien ici que 
le bruit d'une montre, là-bas dime brouette qui 
grince ; jamais journée de guerre ne fut remontée 
plus silencieusement. Çà et là, des fossés, des 
sillons, les hommes se dressent, s'étirent sans 
réserve en largeur et en hauteur, comme si ce 
n'était pas la guerre, puis, se rappelant soudain, 
reviennent courbés et rampant faire craquer leurs 
doigts à l'abri. Pas une parole. Personne ne veut 
donner à la journée une raison de commencer, 
trahir les cent mille hommes qui s'entêtent, dans 
cette aube, à croire à la nuit, et ne se brosse, et 
ne moud le café, et ne va puiser l'eau. Celui- 
là déplie une lettre et nous donne même, en tour- 
nant les pages froissées, un des bruits du soir, 
dans les pensions.. . Le pion, allégé déjà d'un sou- 
lier, faisait sous ses rideaux claquer sévèrement 
sa langue... Turpin déjà, qui affirmait ne pas 
routier, ronflait... Mais voilà que derrière nous le 
premier coup de canon éclate, que l'obus pari, 
part de nos têtes même, — et c'est fini. 

Je vais réveiller mes agents de liaison, épar- 
pillés, triste boussole en morceaux. Ils se sou- 
lèvent, se passent un juron qu'ils multiplient : 

15 



224 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Ail î Yinûft Dieux ! Ah ! Millédieux î Ils redressent 
des visages gonflés, mouillés, verdis, comme si 
Ton avait dû, pour les faire dormir, tenir leur 
tête plongée dans un fleuve ou dans l'oubli même. 
Pauvres têtes que les mères en cette minute pren- 
draient dans leurs mains en pleurant, comme si 
elles les retrouvaient détachées du corps de leurs 
fils, vivant seules ! On en voit qui rêvaient, qui 
tombent à nos pieds de Roanne, de Vichy... 
— Pourquoi nous réveiller? disent-ils tous. Puis 
l'idée vient qu'ils ont un bout de pain, qu'il reste 
deux sardines dans une boîte ouverte et cachée 
sur un arbre, et ce modeste appât suffit pour les 
attirer dans la guerre. 

Nous n'avons même pas ce matin la conso- 
lation de nous laisser aller, de nous détendre : 
le général en personne vient s'installer dans notre 
carrefour, étend sur le sol sa peau de léopard 
gonflée de papiers et, à genoux, y cherche des 
présages. Nous attaquons. Le commandant Gérard 
et ses compagnies attaquent Nogeon. C'est eux 
qui nous ont réveillés dans la nuit, pour savoir ce 
que nous étions devenus. Ils allumaient leurs bri- 
quets pour éclairer nos visages et nous regardaient 
comme on lit un journal. N'ayant pas encore 
combattu, iis posaient les questions qu'on pose 
dans la paix . 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 22i5 

— Michal avait-il encore sa connaissance? S'est- 
il vu mourir? 

Ce sont maintenant nos quatre compagnies qui 
défilent, éclairées de face par Taube, et, après le 
bataillon obscur, le général envoie à la bataille le 
bataillon clair. Chaque homme sous cette aube 
se précise, chaque visage, chaque main ; ce n'est 
pas pour une mêlée, mais pour un corps à corps 
qu'avec cette lumière crue on nous prépare. Des 
soldats que depuis un mois l'on n'avait qu'a- 
perçus, s'approchent, vous parlent de leur famille, 
de leurs enfants, vous font soupeser le poids de 
leur vie, vous tendent aussi la main pour que vous 
les touchiez, et repartent plus confiants, de voir 
que vous croyiez à eux. Dans le petit chemin le 
long du verger, chaque section s'amincit pour dé- 
passer le corps du capitaine Flamond étendu sous 
son capuchon, et celle qui est près de lui, aux 
haltes, dessine sa forme, reste bosselée, comme 
la terre même où on l'ensevelit. 

Le général prend chaque capitaine à part et lui 
montre un ordre. Tous lisent vite et s'inclinent, 
un peu plus souriants et pâles, excepté Viard, 
qui ne comprend la manœuvre que d'après 
le terrain, et auquel le général explique le mou- 
vement en lui faisant compter les peupliers, 
comme par des tables de chiffre. Perret, toujours 



22- ■) LECTURES POUR UNE (JMBRF. 

méthodique et paternel, rassemble en groupe ses 
soldats et leur répète tous les ordres, selon son 
habitude. 

— Tant pis pour vous, dit-il à deux retar- 
dataires. Vous ne saurez rien. 

Puis il oblige chaque homme à remettre à Dol- 
lero les objets allemands qui les feraient fusiller, 
si l'ennemi les trouvait sur eux et Dollero est 
bientôt recouvert de casques, d'éperons et de 
dragonnes. 

— Ce que je prendrais, si j'étais fait prisonnier 
n.ain tenant ! dit-il. 

Le capitaine Jean met au courant ceux qu'il 
préfère. Viard ses sergents, Perrin, les plus intel- 
ligents; et nous partons, vers les peupliers, 
guidés, selon la compagnie, par l'amitié, le grade, 
ou la ruse. Mais à mi-chemin de Nogeon, un lieu- 
tenant de dragons réclame deux gradés pour 
faire cesser entre les peupliers et Fosse-Martin 
l'allée et venue de soldats isolés, et il m'emmène 
avec Mourlin. 

Nous suivons les fossés de la route, arrêtant 
les hommes qui reviennent, les questionnant : 

— Où vas-tu ? 

— Au village. 

— Quoi faire? 



LES CINQ SOIRS ET LES CINn RÉVEILS DE LA MARNE 227 

Ils répondent sans méfiance qu'ils vont se 
reposer, et, quand nous leur disons de repartir, 
nous regardent comme si nous avions trahi leur 
confiance. Un peu honteux, nous leur offrons de 
l'eau fraîche. Ils boivent, croient nous avoir 
gagnés en buvant, repartent vers Fosse-Martin.. 
Mais nous les prenons par le bras, nous les 
retournons face à Nogeon qui brûle. ?\ous les 
poussons à peine et ils repartent. Ceux qui ont 
mauvais caractère d'ailleurs haussent les épaules. 
Nous avançons en utilisant les meules et en 
tournant autour d'elles, selon que les obus vien- 
nent de Puisieux, de Yincy, ou de Bouillancy. 
Au pied de chaque meule^ déjeuner du matin, 
nous trouvons à manger. Meule avec un morceau 
de pain, meule avec un reste de conserve; ne 
pouvant offrir leur blé, elles offrent ce qu'elles 
ont. Meule avec une lettre. Meule avec un obus 
allemand non éclaté, et du côté français, malice, 
une bouteille qui, elle, est vide. Meule d'où sor- 
tent deux souliers inertes. Mourlin tire sur l'un, 
moi sur l'autre, avec précaution d'abord, mais 
nous sentons que le soldat résiste et n'est pas 
blessé. Il se cramponne. Il se demande ce qu'il va 
prendre si c'est un colonel, deux colonels qui lui 
tiennent ainsi les jambes. Il apparaît. Il dormn't 
depuis hier : 



228 LECTURES POUR UNE OMBRE 

— Vendus! nous dit-il, sergents de ville! 

Nous lui allongeons une calotte, un coup de 
pied; il se défend comme il peut, mais reçoit une 
paire de claques, et s'en va vers les peupliers, 
brouillé avec nous pour toujours. 

Sur la route, les blessés d'hier que Taurore et 
les shrapnels surprennent dans leur retour. Des 
isolés qui s'appuient sur leurs fusils, la crosse 
sous l'épaule, le canon à terre. Des groupes de 
trois, enlacés, celui qui souffre le plus au centre, 
se retournant lentement tous trois quand on les 
appelle, liés et endoloris, souff'rance antique, par 
un serpent invisible. Un caporal enfant, qui 
ignore ce que l'on fait des blessés, puisqu'il veut 
donner des lettres pour sa famille à ceux qui 
vont au combat. Là, une trace de sang qui au lieu 
de venir de la bataille va vers elle. Deux soldats 
de mon régiment qui rient, expliquant que la 
même balle les a blessés, l'un à la tête, l'autre 
au pied, et que Mourlin achève de mettre en 
gaieté en leur demandant ce que diable ils fai- 
saient ensemble. Un petit qui souff're, qui se met 
à genoux, comme un pauvre animal, quand il 
ne peut plus avancer... qui s'élend. Un grand 
qui marche posément, lentement, au milieu des 
boiteux, avec mille précautions, car il a une 
balle dans les poumons et qui, malgré tout, se 



LES CL\Q SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA M.\RNE 229 

jette à terre dès qu'arrive un obus. Puis, le dan- 
ger passé, il se redresse peu à peu, verticalement, 
et se lève comme on grandit. Un lieutenant qui, 
d'une main tâtonnante, cherche son lorgnon vers 
son cerveau ouvert et se plaint de sa myopie. 
Derrière des meules déjà repérées par les canons 
ennemis, des dizaines de blessés graves entassés 
qui, par peur de devenir encore plus visibles, 
repoussent les petits blessés comme d'un radeau 
surchargé. Certains ont enlevé leur capote et 
marchent en chemise, pour que les Allemands 
ne tirent pas sur eux ; et parfois au milieu des 
gémissements un appel : c'est un blessé qui vient 
d'être atteint à nouveau, c'est un jet de sang 
nouveau, tout frais, et c'est,, au milieu de cette 
plainte monotone, un cri tout vif. 

Puis, soudain, déblayant pour une minute la 
route et les champs comme s'il guérissait et 
entraînait avec lui tous les blessés, un régiment 
de renfort qui charge en compagnies déployées 
sur Nogeon. Piien que des inconnus, et de chaque 
inconnu, à la guerre, on a l'impression qu'il 
n'avait rien à voir là-dedans et qu'il s'est battu 
pour vous. Le soleil rabat toutes leurs ombres 
sur la gauche et Xogeon ne reçoit que des images, 
des corps illuminés. Ils vont dans l'axe de la 
route, chacun d'eux qui tombe, tombe dans la 



230 LECTVRES POUR UNE OMBRE 

igné même des sillons. Ils entrent dans Nogeon, 
et la distillerie, presque aussitôt, s'allume, flambe. 
En dix minutes, elle est en feu, d'un feu 
lourd dont ses grandes cheminées essayent par 
habitude de donner la meilleure fumée. Ils 
reviennent, se reportent en arrière, = — puis sor- 
tent encore des soldats isolés, les plus braves, et 
ceux enfin qui supportent le mieux la chaleur ; 
une arrière-garde roussie, qui cède au feu sans 
hâte. En voici un dernier qui sort de la flamme 
même... En voici un autre... Plus personne... 
Des papiers rougis, des flammèches voltigent, 
que les soldats se donnent la peine d'attraper et 
d'éteindre d'une claque, quand ils sont près d'un 
officier, comme les enfants qui tuent les mites 
pour plaire à la maîtresse de maison. 

Notre lieutenant de dragons est revenu au 
galop. Il n'a plus le même cheval, et Danglade 
non plus, qui passe avec des ordres. Chaque cava- 
lier reparaît dans la bataille avec une monture 
qu'il connaît et qu'il aime de moins en moins, 
et vers le soir la mort de son cheval ne le 
touche même plus. A nouveau un flottement à la 
droite de Xogeon et nous arrêtons ceux qui ont 
trouvé un prétexte pour chercher un peu de 
repos. Nous retenons pour nous aider un petit 
caporal du 60% qui a vingt-deux ans; timide, il 



I.L^ CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 231 

ne s'attaque qu'aux visages imberbes et il ne sait 
arrêter, au lieu de crier, qu'en courant se mettre 
devant l'homme qu'il poursuit, comme ferait 
un chien. Des fuyards habiles qui se sont orga- 
nisés en corvée d'eau, et marchent leurs sacs de 
coutils dépliés. D'autres, plus modestes, qui vou- 
draient seulement de l'ombre. Un zouave qui, 
pour détourner mon attention, me montre un 
revolver prussien et veut m'entraîner dans un 
trou, à cent mètres, où tous les boches morts ont^ 
encore leurs lorgnettes. C'est à mon tour de 
résister. Des vieux à visages durs, qui se sentent 
plus braves que nous, et sont vexés de reprendre 
leur élan sur deux sergents parvenus. Un autre 
qui se venge en ne quittant pas des yeux le nez de 
Mourlin, qui y a attrapé un coup de soleil. Toutes 
les cinq minutes désormais, Mourlin demandera 
ma glace, ou la glace de ceux qu'il arrête. Des 
camarades, dont la tête apparaît dans ce reflux, 
et qui me disent : Un tel est tué, car cela coûte 
un mort au moins, aujourd'hui, de r-evoir une 
figure connue. Un soldat tout pâle, auquel je 
montre un aéroplane en lui glissant un fusil dans 
la main, comme à un enfant pour qu'il mange sa 
soupe. Parfois le renfort d'un agent de liaison, 
qui revient de la brigade et nous dégoûte du 
village, où il n'a trouvé ni eau, ni pain : rien 



232 LECTURES POUR UNE OMBRE 

que des marmites, et surtout le général, qui 
le prenait pour un fuyard et le menaçait à dis- 
tance de son revolver. Il a chargé sur lui en 
agitant son pli et est parti sans attendre de 
réponse. 

— Alors, allons-nous en ! disent les autres. 
Nous les retenons maintenant. Le lieutenant 

veut en rassembler une cinquantaine que nous 
ramènerons en sections. Ceux qui arrivent sont 
tout étonnés d'être reçus comme s'ils étaient 
attendus et prennent sans mot dire la place qu'on 
leur indique. 

— En route I 

Pour se débarrasser du cheval, on le lâche 
simplement vers l'arrière, et nous avançons. Les 
balles sont de plus en plus basses et l'on rampe. 
Un homme parfois s'encastre entre deux grosses 
betteraves et se dégage avec peine. 

Voici les peupliers. Nous sommes tombés dans 
une compagnie déployée dont nous troublons une 
minute les habitudes et qui nous accepte sans 
enthousiasme dans son fossé. Les Allemands sont 
là, à trente mètres. Il y a parmi eux un grand 
diable qui se lève à demi toutes les cinq minutes 
et qu'on n'arrive jamais à tuer. Cela intéresse 
les nouveaux venus. Le voilà; un dos gris vert 
surnage tout à coup au-dessus des betteraves. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA >IARNE 233 

Deux coups de feu sur lui. Bien des Français 
n'auront vu de l'ennemi que ce pauvre pantin. 
Le soir on a fini par l'atteindre. 

Tout est calme. C'est encore l'heure où les 
premières lignes lassées forment la seule zone 
neutre des deux pays et montent seulement la 
garde devant la bataille. Que les secondes lignes 
tiraillent sur les secondes lignes allemandes, que 
nos canons canonnent leurs obusiers, que nos civils 
haïssent leurs civils ! Nous ne tirons pas, nous 
réservons notre colère pour une compagnie de 
renfort, étendue cinquante mètres derrière nous, 
qui nous prend pour des blessés, et dont le capi- 
taine nous crie sans relâche qu'il va nous déli- 
vrer. Capitaine agité qui hurle aussi : « Vorwârts, 
Vorwârts », pour provoquer les Allemands, et 
Mourlin aussitôt, pour les calmer, crie plus fort 
encore un mot allemand qu'il croit, à tort, signi- 
fier : Repos. Tous deux luttent de la voix une mi- 
nute, et devant nous les Saxons se taisent, crai- 
gnant un piège, se demandant ce que peuvent 
bien préparer les Français pour hurler ainsi 
alternativement, dans la langue impériale : En 
avant! et. Tranquillité! 

La journée commence : Mourlin, qui est de 
l'active et de la classe, a tiré son mètre et coupe 
le jour d'hier. 



LEi CINQ SOIRS ET LES CINQ REVEIES DE LA MARNE 23o 



Mardi 8. 

Le soleil se couche. Mais un moment encore 
nous tirons, sur lui, par les sillons, comme on 
tire par un tunnel dans les boutiques de foire, et 
un avion allemand profite des dernières lueurs 
pour venir espionner ma compagnie. Cinq minutes 
entières il reste au-dessus de nous à virer. Il ne 
perd pas un de nos gestes. 11 pourra dire à von 
Kluck : Mourlm a toujours son coup de soleil, 
Dollero lit une lettre dénonciatrice qui commence 
par « Mon Dollero », Bernard mâche ses betteraves; 
attendant la nuit avec ses propres armes, nous 
fermons les yeux, rejetant la tête en arrière quand 
notre somnolence heurte soudain en nous le 
sommeil même. Pas de tranchées, nous ne lais- 
sons sur le sol que la trace de nos corps et à 
fleur de terre nous trouvons la confiance qu'il 
faudra puiser bientôt de plus en plus profond. 
Visite d'un brave soldat qui rampe jusqu'à nous, 
les bras repliés sous lui, comme les chiens sans 
malice replient leurs pattes de devant, et qui 



236 LECTURES POUR UNE OMBRE 

risque sa vie pour attraper un mille pattes et le 
jeter sur nous, avec ses trente pattes frétillantes. 
De temps en temps, Jalicot crie : Rendez- vous ! 
pour faire une farce aux Allemands, qui conti- 
nuent à tout prendre au sérieux et répondent en 
français pour qu'il n'y ait pas d'erreur : Non ! 
Non ! Puis, à leur tour ils crient de nous rendre 
et nous leur répondons d'une voix un seul et 
même mot. Ils sont vexés: eux nous répondaient 
poliment ! Sur la droite, à tout propos, les bugles 
des alpins, qu'on aperçoit sombres à flanc de 
pente, comme leurs sapins dans la montagne. 
Ce sont des alpins réservistes plus fidèles à la 
musique que les jeunes. Une alerte, qui tend le 
front français, et nous nous couchons sur le côté 
pour mettre nos baïonnettes, les uns se faisant 
face, les autres se tournant le dos. Parfois, sous 
ces étoiles, sous ces balles qui ne rencontrent 
plus la terre nivelée par la nuit, une gloire 
sous laquelle nous rampons minuscules et nous 
remuons sans hâte, comme ceux, sous des toiles, 
dans les théâtres, qui font la mer tranquille. 

Minuit. Nous nous sommes ensevelis dans un 
trou, et ceux qui ne veillent pas nous rejoignent. 
Voici celui que nous désirions le moins, car il 
ronfle, le capitaine. Entassés, nous avons les 
jambes prises dans de lourdes jambes ; des 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 237 

nconnus, nous aimons mieux ne pas savoir qui, 
nous étreignent. Parfois on défend durement sa 
tête contre un genou, un soulier, une tête. Parfois 
un arrivant ne sait pas qu'on dépose son arme, 
et s'étend sur nous avec son fusil qu'on expulse 
peu à peu, comme une arête. Parfois des coups 
de pieds violents et anon^^mes contre une jambe 
importune qui doit être celle du capitaine. Un 
soldat du fond qui grelotte donne au tas un mou- 
vement fébrile; deux derniers invités, magna- 
nimes, jettent sur le trou comble leurs pèlerines. 
Un officier en ronde nous commande de nous 
lever; nous nous taisons; il nous menace; il faut 
que le capitaine dégage sa tête, et du milieu de 
nous, nous commande, comme notre conscience, 
et surtout à ceux du fond, de ne pas bouger. Un 
soldat qui vient d'être blessé s'arrête près de nous, 
demande oii est le poste de secours, et, pris de 
générosité, dépose sur le rebord de notre trou des 
objets qu'il nous nomme. 

— Des courroies de sac neuves, du saucisson, 
un couteau. 

Au bout d'une minute il revient. Il n'a pas 
trouvé le poste et d'ailleurs éprouve un remords 
au sujet du couteau qu'il reprend. Mais il n'a pas 
le temps de repartir. Aux quatre coins du plateau 
les mitrailleuses font leur bruit de squelette. Un- 



238 LECTURES POUR UNE OMBRU 

de nos canons tire au hasard dans la direction de' 
l'Allemagne. La fanfare des chasseurs sonne, 
s'arrêtant soudain, comme si tous les musiciens se 
précipitaient en mesure pour ramasser un même 
blessé. Le soldat mange son saucisson. Un- des 
dormeurs du fond essaye de se dégager ; les autres 
se font plus lourds pour qu'il reste immobile. Il 
remue encore par saccades, puis, écrasé, se plaint, 
se tait. 

Une heure. Nous revenons à Fosse-Martin par 
la route, muets, entêtés. L'amitié nous colle l'un 
à l'autre et chacun s'appuie sur un camarade, 
mais nous ne savons plus parler doucement, dis- 
cuter, et personne ne cède plus à personne. Dol- 
lero veut me forcer à prendre le pain qui lui 
reste. 

— Mange ce pain. 

— Garde-le. 

— Tu n'en veux pas, eh bien, regarde. 

11 n'insiste pas. Il le jette, et Dieu sait pourtant 
ce qu'était pour nous le pain, cette nuit-là. 

— Jette. 

Ségaux voit que mon rhumatisme à l'épaule ne 
va pas mieux, et il veut porter mon fusil. Nous 
nous battons. Je le lui arrache. 11 me fait mal. 
Je lui fais encore plus mal, et il a les larmes 
aux yeux. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 2o9 

Enfin Fosse-Martin!... Sur la petite place, les 
blessés qui claquent des dents ne savent si c'est 
la mort ou le froid, demandent le major aux uns, 
aux autres une couverture. Un séminariste qui 
n'ose dire « je meurs » dit « je n'existe plus, je 
n'existe pas ! » Dans l'ambulance comble, un sol- 
dat délire, compte des chiffres en chantant, et 
meurt quand il a prononcé le chiffre de son âge. 
Sur la route, un officier montre du doigt, der- 
rière l'abreuvoir où elle se reflète, la fenêtre 
éclairée du général, et, stupide, avec un accès 
d'enthousiasme, confie à son voisin : — C'est 
Bruges, vraiment ! Regardez donc î c'est tout à 
fait Bruges! 



Le ciel est muet, les arbres muets. On a retiré 
le langage aux armées étendues. Jamais un mot 
n'a tant coûté, et ceux parfois qui se relèvent, 
étendant les bras, ne parlent à la nuit que par 
gestes. On se réveille, coupé soudain par le froid 
à la partie nue du poignet, du mollet, du 
cou, et on l'entoure d'un mouchoir comme une 
vraie blessure. Le camarade du capitaine qui 
ronfle, siffle timidement au-dessus de lui depuis 
un quart d'heure sans oser le toucher. Un télé- 
graphiste a pris un dormeur dans son fil et, une 

16 



240 le<:ti r.Es pour lnh ombrk 

demi-heure entière, essaye de tout dégager sans 
que l'autre se réveille. Partout, pour le sommeil, 
le respect qu'on a. dans la paix, pour la vie. 
Comme pour la renforcer, dès qu'ils ont soigné 
leurs chevaux, les dragons viennent s'étendre' 
derrière nous et doubler en ronflant notre ligne j 
de dormeurs. Quatre heures. Oa voit celui quil 
perdit hier son meilleur ami ouvrir des yeux àj 
nouveau ignorants, tout apprendre, et les refer- \ 
mer. Des sabots qui tapent sur la route, un airj 
acide, une lumière verdâtre, tout ce qui vous a^ 
fait désespérer, jadis, au printemps, à l'aube 
du jour où vous aviez entassé d'avance les heures 
les plus douces..., puis l'on se rappelle où 
l'on est. 

On se dresse soudain comme si l'on avait dormi 
sur le rebord d'un pont, en veillant à ne pas 
chanceler du côté de la bataille. On voit la fron- 
tière même marquée par cette chaîne de soldats 
anéantis. On a une seconde d'ingratitude pour 
tous ceux qui là-bas derrière pensent à vous. 
Pourquoi vivent-ils? La guerre serait si belle 
s'ils n'existaient pas. Puis, repentant, par amitié 
pour eux, on pense à soi-même avec leur ten- 
dresse. — Pauvre vieux, se dit-on. On s'appelle 
par son prénom et par les surnoms qu'ils nous 
donnent. Le courage revient et l'on vole le 



LES r:iNQ SOIR< ET LES ( INQ RÉVEILS I)E LA MAR.NE 2il 

meilleur fusil et la meilleure baïonnette de ceux 
qui dorment encore. Un brave adjudant réveille 
ses hommes en les chatouillant avec des herbes : 
— Eh l'olibrius î dit-ii à chacun, regarde 
la montre! et les olibrius ouvrent des yeux 
jaunes, des bouches lourdes où s'engouffre le 
matin. Puis, dans l'aurore même, cadran solaire 
sans soleil, notre petit canon matinal éclate et, 
parti de l'Allemagne à la même seconde, un gros 
obus arrive, nous couvre de pierres, de terre, de 
débris de tôle. C'est trop de bruit! Les olibrius 
se lèvent en jurant... et aujourd'hui commence. 
Belle journée. Une fois admise, il faut la juger 
sans parti pris. Le soleil s'élance de nuage en 
nuage et celui qui le contient est doré. Le ciel 
est bleu clair, avec quelques abîmes. De ces 
ormeaux dont les obus détachent toutes les 
minutes la verdure par branches entières, l'au- 
tomne fait tomber aussi, mais une par une, des 
feuilles jaunes. Pas d'ordres encore, et nous 
avons une heure de flânerie. La route est aux 
blessés légers, qui n'ont pas voulu s'égarer la 
nuit, et qui marchent gaillardement, chacun por- 
tant à fleur de peau, on peut toucher, son éclat 
de grenade ou sa balle. Voici Trinqualard, atteint 
au bras gauche, à ce pauvre bras gauche que 
toute l'armée française a si volontiers sacrifié 



242 LECTURES POUR UNE OMBRE 

depuis le jour de la mobilisation et qui n'a pas 
essayé de se racheter en devenant moins mala- 
droit, moins rétif. En échange de la nouvelle 
qu'hier nous en avons fait cent, Trinqualard me 
donne un vrai prisonnier qu'il a ramené de Pui- 
sieux, avec lequel nous jouons une minute, qui 
s'apprivoise et ne veut plus nous quitter. Mais 
quand un obus arrive, il gémit, déplore son aven- 
ture et nous lui crions de se taire : 

— Comment se taire, avec une guerre pareille! 
répond -il. 

Jusqu'à nous parviennent maintenant de nou- 
veaux convoyeurs, de nouveaux conducteurs qui 
se trouvent pour la première fois sous le feu. Ils 
courent, ils ont les yeux pleins de curiosité et 
d'angoisse; ils demandent où sont les Allemands, 
si c'est la garde prussienne, quelles sont les bles- 
sures les plus fréquentes, si nous gagnons. Ils ont 
de petites jambières comme on les porte dans les 
pays de serpents, et, au milieu de notre vie lente, 
continuent toute la journée une existence sac- 
cadée, leur plaque d'identité en évidence sur 
l'uniforme, empressés à relever le moindre sac, 
le moindre fusil, domestiques nouveaux de la 
bataille, ayant sur les lèvres le nom de tout ce 
qu'ils ont à perdre, enfants, femmes, parents, 
distribuant soudain sans raison des boîtes d'ana- 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 243 

lias OU de homard, abattus par le vent du moindre 
obus comme s'ils étaient moins lourds que nous. 

Le vent vient de l'Est ; pas une de nos paroles 
qui soit entraînée vers Tennemi, nous parlons, 
nous rions sans avoir à nous méfier de nos rires 
et les cavaliers eux aussi, une fois à terre, relâ- 
chent leurs chevaux sans plus s'en occuper, assu- 
rés qu'ils ne peuvent aller que vers des amis, et 
qu'à Meaux, à Tours, à Bordeaux, un jour on les 
rattrapera. L'air est léger. Nous y vivons en liberté, 
avançant en tirailleurs dans les champs pour pré- 
parer l'assaut. Nous visitons les meules, les talus; 
et de chacun, comme nous appuyons sur la peau 
pour faire sortir une balle en surface, nous rame- 
nons un Allemand endolori, blessé d'hier ou 
d avant-hier. Sur ceux-là, il ne peut y avoir de 
doute, c'est nous qui les avons touchés. Nous les 
avons touchés aux poumons, à la tête, à la 
hanche, nous leur avons simplement, petite leçon 
chrétienne, traversé les deux mains, et chacun 
d'eux suit son Français, un peu moins agile, un 
peu moins fort, à peine moins calme, tous les 
deux avec des lèvres un peu gourmandes, un peu 
méfiantes, car ils ont échangé leur tabac et ils 
l'essayent. 

Voici les ordres. La division réclame d'urgence 
un état de ceux qui savent le turc. Il suffirait de 



-lii LECTURES PULR UNE OMBRE 

savoir le turc pour n'être pas tué aujourd'hui. 
Unique remède d'ailleurs, car on cherche en vain 
au fond de soi un mot, un seul mot, à défaut 
d'un langage entier, qui soit un talisman et vous 
assure votre vie. Personne d'ailleurs dans la com- 
pagnie ne sait le turc, ou, dans un effort poui* 
vivre, ne le devine subitement. Horn sait le 
danois, se propose au sergent-major, mais sans 
espoir. On l'inscrit quand même; toute la journe 
il se retournera vers les agents de liaison, pauvre 
Hamlet dédaigné. 

— Bergeot sait Tauvergnat, crie Fores t. 

Et chacun crie ce que sait l'autre : Jalicot la 
langue des Pions : les habitants de Lapalisse, 
Charles le tunisien, Pupion le patois de Gharlieu; 
Masseret fait la perdrix, Dollero l'autobus... Mais 
le capitaine siffle. 

Nous repartons dans cinq minutes vers les 
peupliers. Nous nous calmons, nous équipons, 
et tous, — pourquoi tiennent-ils à être si vul- 
nérables ! — après avoir dit au revoir au capi- 
taine dans leur meilleur français, écrivent une 
dernière carte postale, sans se hâter, en la relisant 
même pour l'orthographe. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 245 



Mercredi, 9. 

La journée a bien marché. Nous étions tous 
heureux, lucides. Aous avons fait une bonne ba- 
taille, car, dans le civil, nous aurions fait aussi, 
selon notre métier, une bonne affaire, une bonne 
table. Pour la quatrième fois, nous revenons à 
Fosse-Martin, déchirés cette fois, en loques et 
portant tous la trace d'un corps à corps avec les 
Allemands ou avec la terre. Étendus près des 
cadavres de ceux qui nous résistaient la veille, 
des soldats de Nassau, nous avons préparé pour 
demain un tapis avec des Saxons. Qu'il fait beau î 
Le silence suffit pour nous redresser. Pour la pre- 
mière fois de la journée, nous allons debout, 
malhabiles, trop grands, cherchant un nouvel 
équilibre et nous appuyant tous sur le brancard 
du capitaine André. Assuré déjà de mourir, il 
nous questionne sur tout ce qui lourm< nte sa 
pensée ; mais, n'osant parler de lui, il parle 
comme s'il s'agissait du capitaine Flamond tué 
lundi. Où a-t-on mis l'épée de Flamond? son 



24G LECTURES POUR UNE OMBRE 

portefeuille? Où l'a-t-on enterré? et nous lui 
répondons comme si Flamond, qui se moquait 
bien de tout cela, était devenu à la dernière 
heure de sa vie un père de famille scrupuleux et 
doux : l'épée, la croix, les papiers sont déjà 
partis pour Roanne, scellés, et, nous le jurons, 
on l'enterrera, Flamond, dans un cercueil. 

Voilà de nouveau l'ambulance, et nous sommes 
arrêtés dès le premier brancard par Courtois, 
notre fourrier de réserve, auquel Ghalton, notre 
fourrier d'activé, parle d'en haut sans se courber 
car il a une balle dans l'œil. « C'est la mort des 
fourriers ! », disent-ils en essayant de rire, et 
Courtois, qui a le poumon traversé, s'inquiète, 
pose sur son mal des questions précises auxquelles 
nous répondons des phrases vagues, car elles doi- 
vent servir aussi aux voisins qui écoutent, aux 
jambes brisées, au foie troué. Cent hommes éten- 
dus, qui ont été retirés plutôt de l'air que de la 
bataille et auxquels on souffle de l'oxygène. Vi- 
sages dégonflés dans lesquels on sent desséchés et 
fades tous les secrets qui faisaient leur vie, can- 
tonniei^ qui ne pensent plus aux routes, charrons 
qui se fichent des voitures, yeux francs qui sou- 
dain louchent. >'ou5 questionnons ceux de notre 
compagnie. 

— Et Jalicot? 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ Rî^VEILS DE LA MARNE 247 

— 11 va bien, mais Yergniaud est tué. 

— Et Pupion? 

— Bien, mais Béreire est tué. 
Tristes rançons. Par quel mort équilibrent-ils 

mon nom, à ceux qui les interrogent sur moi? 

Mais Charles nous appelle au seuil d'une petite 
maison, et nous offre à boire. Impression bizarre 
d'être dans une chambre. La porte une fois fer- 
mée, malgré nous, notre cœur s'élargit jusqu'au 
plafond. Nous buvons, nous nous disons nos plus 
grands secrets. Drigeard parle de sa femme, 
Charles de ses petites filles. Les photographies 
sortent de nos poches, comme si les noms eux 
aussi se dilataient. Dans cet espace clos se dissé- 
mine tout ce que la bataille depuis quatre jours 
comprimait. Cela sera le diable de faire rentrer 
tout en nous, quand nous allons sortir, et une ou 
deux de ces formes vont nous accompagner tout le 
soir. Charles croit que la bataille va finir, qu'il y 
en aura une ou deux encore, sur la Meuse, sur la 
Somme... la dernière sur le Rhin, car déjà, bien 
que nous combattions dans un pays sans ruisseau, 
sans sources, les rivières se glissent dans nos dia- 
logues et entendent donner leur nom au combat. 

Nous avons rejoint le capitaine au carrefour. Il 
est monté sur les marches de la petite croix de 
fer à laquelle il se cramponne et surveille les 



248 LECTURES POUR UNE OMBRE 

champs comme un pilote. Une compagnie creuse 
des tranchées devant notre fossé, et de temps en 
tem[)s, en face de moi une tête émerge, toujours 
la même, celle d'un soldat à grandes moustaches 
qui me prend en amitié. Quand il me devine 
engourdi, il m'arrose de terre sèche et rit. 11 me 
passe à la main tout ce qui se trouve dans son 
trou, un grillon, un reste de cartouche de chasse. 
Pour me parler il prend le prétexte que l'on 
prend quand on commence à parler. Il me de- 
mande le nom de chaque chose. Quelle est cette 
plante? Il a toujours ignoré son nom. Dans 
son pays on appelle cela du santeuil. Il veut 
jouer. Comme un chien qui rapporte son caillou, 
il me lance une boîte vide, qu'il reçoit sur la tête 
en éclatant de rire : l'afTection le pousse à creuser 
de mon côté et à me téléphoner par une racine. 
Après chaque shrapnell, il disparaît et revient 
avec les noms des blessés, car tout ce qui porte 
un nom l'intéresse et il me demande le mien. 
Comme Drigeard nous- donne le café, je lui passe 
mon quart; pour me le rendre, il sort tout entier 
de sa tranchée, et nous nous trouvons face à face, 
intimidés comiue les correspondants des Annales 
qui ne se sont jamais vus et ont pris rendez- 
vous entre deux trains, dans une gare; il est mal 
à l'aise, mais heureux. Il examine l'autre bout 



LES CINQ SOIRS ET LES CIMQ RÉVEILS DE LA MARNE 249 

de sa racine; il prétend que c'est de l'acacia noir 
et non point du cardénate ; et soudain, comme si 
le train partait, il regagne d'un bond son trou. 
J'ai revu deux fois sa tète, lui jamais plus. 

La nuit tombe; les bouchers du régiment cher- 
chent un bœuf échappé en suivant la ligne des 
tranchées qu'il n'a pu franchir. Les obusiers alle- 
mands se sont lus un par un, et, tout seul, un 
petit canon français use ce qui restait de muni- 
tions à ses confrères plus nonchalants. Des tra- 
vailleurs et des blessés passent, interpellés par le 
général qui, malgré lui, manifeste plus de sym- 
pathie pour les soldats touchés aux bras qu'aux 
jambes. Accoudé au-dessus du talus, nous pro- 
fitons du spectacle, des cavaliers dans leurs man- 
teaux, des volontaires qui s'inscrivent près du 
feu pour les patrouilles, têtes de pourpre, et 
chacun souhaite avoir là celui d'entre les siens 
qui jouirait le plus d'une pareille nuit, le capi- 
taine son père, Drigeard son directeur d'école, et 
Dollero, Vigny. Les sapeurs ont reçu du bois et 
construisent un abri au-dessus de nous-mêmes... 
A mesure que je m'assoupis, ils me cachent peu 
à peu le ciel avec des planchettes. . De temps en 
temps, une alerte venue de l'Oise nous effleure 
pour gagner la Meuse et la fusillade crépite 



250 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Dollero s'asfite dès trois heures. 11 a faim et 
m'éveille en retirant la musette avec laquelle il 
m'a calé. Drigeard réveille le capitaine, étendu 
sur son sac à café. Chacun a dormi cette nuit sur 
le bien le plus précieux de l'autre, et nous nous 
saluons par des excuses au lieu de nous secouer 
brutalement. J'erre au milieu de mes agents ■ 
liaison, hésitant, choisissant enfin, pour réveiller 
le premier, comme si j'avais à ressusciter des 
morts, le dormeur qui remue encore un peu, et 
le visage le plus doux aussi, pour qu'il me mau- 
disse moins. Te me penche, j'ouvre avec mes 
doigts ses paupières mêmes... Je les maintiens une 
minute. Il voit... Puis je le charge d'éveiller If- 
autres. 

Le silence dure. Les chevaux vont boire sans 
que les obus éclatent près de l'abreuvoir. IN'oiis 
voyons là-bas les artilleurs graisser leurs pièces, 
s'étendre au-dessous d'elles, accrocher aux affûts 
de petits pots d'essence ou de ripolin, et des 
canons, ce matin, semble couler une résine bien- 
faisante. Repos tel que le cordonnier de la com- 
pagnie accepte un soulier et le répare. Le soldat 
qui a le pied déchaussé ne vit plus : la bataille 
pourrait recommencer juste maintenant! Mais un 
second se délace, un troisième enlève d'avance ses 
deux souliers. Jamais, depuis un mois, nous ne 



LES CINQ SOIRS ET LES CLNQ RÉVEILS DE LA MARNE 251 

-ommes entrés dans la journée comme dans une 
mer calme, les pieds nus. Des médecins se pro- 
mènent jusqu'à notre ligne, le cœur du village 
n'est plus notre sang, n'est plus l'ambulance. 
Déjà les soldats entreprennent tout ce qu'ils 
avaient remis à la conclusion de la paix, sculptent 
les crosses allemandes, forgent les bagues, accou- 
plent en paniers les douilles d'obus. Toujours pas 
de canon. L'heure que nous nous étions fixée pour 

f croire à la fin de la guerre est passée d'une 
minute ; nous nous donnons un quart d'heure 
encore pour être tout à fait tranquilles, puis une 
demi-heure, puis une heure, regagnant la paix, 
comm.e on regagnera plus tard Tarrière des tran- 
chées, par des boyaux de plus en plus larges. Nous 
n'osons penser à ce que signifie ce repos, à part 
ceux qui prétendent que tous les Allemands sont 
tués par des obus à gaz. Nous n'osons pas plus y 
regarder de près que l'alchimiste, le feu éteint, 
dans sa cornue. Nous attendons que l'aube se 
dépose toute sur la plaine et qu'on trouve des noms 
de cuivre, d'or, au pied des peupliers. Nous 
n'osons que plaisanter et demander à Bergeot 
— il le ferait peut-être mais loute sa vie il aurait 
du remords — s'il épouserait la sœur de sa veuve. 
Le capitaine refait son régiment à six compa- 
gnies. Nous rassemblons tous les papiers d'appel 



!252 LECTURES POUR UNE OMBRE 

qu'au cours de la nuit un soldat inconnu a glissés 
dans nos mains ou posés sur nous-mêmes, nous 
secouons, pour ne perdre aucun nom, nos fagots, 
nos gerbes de paille et il nous reste sept cents 
hommes, trois capitaines, six lieutenants. Nous 
pouvons désormais compter sur eux, car les civiè- 
res rentrent vides de leur sortie matinale, à part 
une seule, de laquelle un soldat nous crie qu'il 
est le dernier blessé. Il est blessé au bras; le 
général lui serrera la main. Barbarin qui mettait 
au courant son carnet d'Alsace, quand la bataille 
éclata, le reprend et, pour me redonner la 
mémoire, me fait épeler les mots. 

— Le bourg avant Thann ? 

— Aspach. 

— Le bourg de la poule ? 

— Bellemagn}'. 

Voici le ravitaillement. Voici un pain aigrelet, 
d'un blé qui n'a pas vu le soleil. Nous comptions 
qu'on nous porterait les trois mille rations habi- 
tuelles, mais le lieutenant du convoi, homme sans 
cœur, n'a pas voulu supposer qu'aucun de nous 
n'était tué, et a supprimé sans remords deux 
mille rations. Voici Guillemard, qui arrive en 
auto des Invalides, où il a perlé notre drapeau 
allemand. Le général Gallieni lui a donné la 
médaille et cinquante francs. C'était la première 



LES CINQ SOIUS ET LES CINQ RKVEIL> l-E LA MAR>X Z-j., 

fois qu'il allait à Paris : il a pu voir la Tour 
Eiftel au moins dix kilomètres, pendant le retour, 
car il était assis dos au chauffeur. Il n'a aucune 
nouvelle; il a oublié de demander comment cela 
allait, le général ne lui parlait que de sa famille; 
la prochaine fois que nous prendrons un drapeau, 
il faudra convenir de rapporter le journal. 

Sept heures. Le vaguemestre et moi n'y 
tenons plus. Nous partons à bicyclette vers les 
peupliers par la route de Nogeon. A toute 
allure. C'est un barrage qui vient de s'ouvrir 
devant nous. Galopant sur des chevaux sans selle 
qu'ils ont trouvés, des fantassins au torse nu 
s'amusent une minute à nous escorter et, malgré 
nous, au lieu de leur parler, nous faisons la 
course. Dans les champs, les hommes enterrent 
les morts dans de larges tranchées, les collant 
l'un à l'autre ou les espaçant selon ce qu'ils croient 
de la mort, et si l'un des tués est trop grand, plu- 
tôt que de le plier, l'étendant de biais sur les 
autres. Des patrouilles s'égarent à la recherche de 
petits arbres ou de poutres, selon ce qu'elles 
croient de Dieu, pour marquer les tombes, et cha- 
cun revient portant sur ses épaules le bois brut 
d'une croix lourde ou légère. De petits feux, où 
l'on fait rougir des pomtes de baïonnette pour 
graver les noms: des chevaux enduits de pétrole 



254 LECTURES POUR UNE OMBRE 

qui flambent; des adjudants qui distribuent avec: 
parcimonie de la chaux vive et nous suivent 
d'yeux menaçants, curieux de savoir ce que peut 
bien aller faire un vaguemestre en avant des 
lignes. Des ombres de nuages immobiles marquent 
les champs comme des meurtrissures. Tous les 
hommes amaigris, hâves, et presque semblables 
à force de ne plus recevoir qu'une maigre pâture 
biblique, les deux aliments secs et seuls, viande 
et pain, pain et viande. Le silence des premiers 
temps où n'existaient point encore les petits ani- 
maux, les coqs, les oiseaux, les chats. Echouée 
sur un monticule, comme après un déluge, une 
arche recouverte d'une bâche, les roues brisées et 
d'où Ton retire un homme dont le bras pend, 
pauvre être unique. Le bruit métallique des pla- 
ques d'identité qu'un soldat du génie enfile dans 
un lacet, triste monnaie chinoise pour vendre nos 
tués. Le groupe des morts inconnus, alignés, cha- 
cun avec un genou plié, ou un bras levé, ou le 
sourcil droit qui se fronce, ou la tête obstinément 
raidie vers la gauche, comme un geste convenu 
auquel devra le reconnaître son meilleur ami. 
Un mort tout menu, tout léger, et les fossoyeurs 
sont plus tristes d'enterrer un esprit. Voici Nogeon, 
où l'on retrouve le commandant Gérard, étendu 
face contre terre aepuis mardi matin, et qui 



LES CINQ~SOIR> ET LES CLNQ RÉVEILS DE LA MARNE 2.'j5 

meurt pendant qu'on le retourne. Nous prenons 
la route de Vincy, déserte, malgré nous appuyant 
vers le côté droit, vers les Français encore épars. 
Sur eux le violet, le rouge boueux sont devenus 
un violet vif, un rouge vif. Leur barbe a déjà 
poussé, et tous sont arrivés vétérans à l'enfer le 
plus proche, mais nous voyons rarement les visa- 
ges, les couleurs de l'uniforme semblent surnager 
l)ien au-dessus d'eux et flotter sur les betteraves. 
De ci de là surgit une baïonnette ; des fusils làdiés 
pendant l'assaut sont piqués en terre la crosse 
droite; un mort debout, mais qui déjà s'alourdit, 
qui tombera si le secours n'arrive; un autre pla- 
qué contre un support de mitrailleuse, et sem- 
blent avoir été pris par une tempête. Mais du côté 
allemand, c'est bien le massacre, cadavres gris, sans 
armes, aux visages si morts qu'ils paraissent avoir 
été tués après s'être allongés pour mourir, amas où 
le mort du dessous semble parfois moins mort que 
celui du dessus, et être venu avec cette charge 
au combat. Au pied de chaque peuplier, des hom- 
mes brisés comme tombés du faite. Mais à Fosse- 
Martin des clairons sonnent. 11 faut revenir. 

L'ordre est arrivé de nous tenir prêts. Est-ce 
pour partir en avant, est-ce pour reculer ? Est-ce 
pour regagner le pauvre chapelet des gares de 
Ceinlure, le Bourget, Rosny, ou pour ouvrir enfin 

17 



256 LECTURES POUR UNE OMBRE 

notre éventail de villes, Soissons,Laon, Coblent 
Angoisse des plus grands examens, après l'or; 
Dernière promenade à l'ambulance où ne reste pi 
qu'un mourant dont s'approchent à tour de rô" 
car il y a eu visite ce matin, tous ceux qui o 
un furoncle, un panaris, mais on sonne le déps 
et de la porte j'aperçois au loin Drigeard qui nn 
son sac, m'invite à courir, me montre le fond ( 
village, d'un geste qui semble indiquer la rou 
et — j'en frémis encore — me laisse croire q 
nous reculons. 

Il me montre le général, à cheval, qui tend 
bras vers nous, vers l'avant. 



On ouvre l'arbre qui barrait la route; chaqi 
peuplier décharné se lève aussi sur l'accoteme 
comme le poteau d'un passage à niveau. On sifl 
les hommes les plus pressés, qui ont franchi 
remblai et avancent à petits pas, essayant comn 
un gué cette campagne libre. Nous partons, ma 
l'état-major a calculé les heures de départ 
les distances comme s'il s'agissait d'un régimei 
neuf; les deux bataillons flottent dans cette rou 
trop large. Renonçant aux pierres des kilomètre 
nous nous reformons et nous resserons entre d< 
bornes plus modestes. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 25T 

C'est le départ pour une seconde guerre. Nous 
ne nous connaissons plus. Les hommes qui res- 
taient des compagnies supprimées sont distribués 
dans les autres, veulent rester groupés et les cou- 
pent en tronçons. Grands et petits sont mélangés, 
l'immense Berquin qui nous servait de pylône 
n'est plus qu'à dix mètres de nous et il semble 
que notre vue soit faussée. Une presbytie cruelle 
nous montre distinct le guide même du régi- 
ment, et chacun des soldats dont on ne pouvait 
autrefois, de si loin, deviner les traits. Chaque 
silhouette jadis incertaine a maintenant un petit 
visage et vous regarde. Les barbes ont poussé, les 
cheveux. Souliers et jambières, desséchés et privés 
de graisse, ont Fair d'envelopper des jambes mor- 
tes. Dans cette section, tous se taisent, les bavards 
en ont été tués, et dans celle-là, sans doute, les 
bonnes âmes, car tous y ont le regard dur. Cha- 
cun occupé de son sort, les cuisiniers en sur- 
nombre rongés par la pensée qu'on va supprimer 
eur emploi, les ordonnances dont les officiers 
sont morts cherchant tenacement à savoir quels 
)fiBciers survivants ont perdu leurs ordonnances. 
Jes sous-lieutenants veulent monter le cheval de 
a compagnie, et, peu cavaliers, imitent instinc- 
vement les g estes et les manies du capitaine mort, 
ux haltes, poussé par l'habitude vers des cama- 



2o8 I.EMURÎiS l'OLK UNE OMBRE 

rades ou des officiers abseiils, on se retrouve seul, 
abandonné, et l'on se tourne avec reconnais- 
sance vers Tarrière du régiment, qui n'apastrof 
changé, vers le docteur Mallet, vers Laurent, vers 
tous ceux qui ont réussi à garder étroitement 
unis leur corps et leur nom, vers le cheval de 
Ramoncliamp que nous ne pouvons atteler et qui 
suivra haut le pied toute la guerre, vers tout c*' 
qu'il y avait de stable dans notre passé î Nous 
avons laissé les peupliers sur notre droite etnou> , 
suivons, jusqu'au delà de Bouillancy, la ligne de | 
bataille du 7^ corps. Retirés et adossés au gazon 
du talus par des mains pieuses, tous les morts 
qui étaient tombés si durement sur la route et 
les cailloux. Pendant les pauses, nous nous con- 
fondons avec eux, assis ou étendus, puis le sifflet 
résonne, et, injuste jugement dernier, nous seuls 
nous relevons. Des livrets militaires, où l'on 
cherche par habitude quelles punitions ont eu à 
la caserne les tués auxquels ils appartenaient, bien 
peu savaient nager. Aux carrefours, des cavaliers, 
puisque c'est le destin de la cavalerie de tomber 
là où les routes forment un soleil. Bouillancy en 
ruines; des maisons branlantes les soldats ont 
retiré ce qui restait de meubles pour les installer 
dans la cour d'arrière ou d'avant, les tables et les 
chaises, les armoires, quelques glaces et quelques 



LES CINQ soins ET LES CLNn RÉVEILS DE LA MARNE 2o9 

tableaux à ras de terre, nouveau plan de la maison 
sur lequel il suffira de reconstruire une toiture. 
Puis les morts s'alignent sur nous, s'orientent sou- 
dain selon la route, vers le Nord, et nous sortons 
delà bataille suivant son méridien lui même. 

Tous nos morts nous précèdent, légers, sans 
sacs, et nous, nous sommes sans désirs, sans 
souvenirs. Puis chacun, peu à peu, essaye de 
savoir ce que l'autre a vu de plus triste. Chacun 
regarde l'autre avec étonnement. Ce qui lui est 
arrivé lui semble irréel, mais ce que l'autre 
raconte est si vrai, et nous frémissons du récit 
des tristesses moitié moins cruelles que celles 
que nous avons subies sans frémir. Quel langage 
atroce nous avons maintenant ! A toute question 
désormais une réponse horrible, comme si s'amin- 
cissait dans le cerveau, à mesure que se rappro- 
chent les Français et les Allemands, ce qui sépare 
la logique de la folie. Cette lueur? c'était nos 
blessés qui brûlaient dans la ferme Nogeon. Ces 
points noirs? c'était une classe qui fuyait sous 
les obus ; et tout juste si les vieilles lois se réta- 
bhssent,si les récits ressemblent aux vieux récits 
de guerre, à mesure que les grades augmentent 
et qu'on arrive aux généraux. Au fond de nous, 
une vie de civil sèche et sans attrait. DoUero 
n'aime plus et n'épouse plus son amie; Mourlin 



260 LECTURES POUR UNE OMBRE 

est las de son école, et que peut bien penser 
aujourd'hui le secrétaire du commandant, le pro- 
fesseur d'histoire de l'art, de Bourges ou deSainte- 
Tropliime. Il a un regard vague, sans lumière ; 
malice, candeur ont été secouées de ses yeux comme 
d'un vitrail. Son lorgnon aussi est cassé. 11 va sur 
la pointe de ses gros souliers qui le blessent, avec 
toutes les précautions d'un marcheur qui sait 
depuis quelques jours la terre bien mince. Dan- 
quelle soirée divine, comme les fleurs japonaises 
dans leur assiette d'eau, l'été, pourront à nouveau 
pour lui éclore Saint- Rémi de Reims, Vezelay, 
Issoire, le granit et le marbre ? Après quel dîner 
de paix reprendra-t-il son offensive interrompue 
contre le gothique. Tare roman inscrivant son 
sourcil heureux ? Il songe seulement qu'il avait 
l'habitude de marcher sur le côté gauche de la 
route, qu'il doit marcher maintenant du côté 
droit, et qu'au iond tout est bien, et que ses 
semelles seront également usées. 

Voici un trou avec des pierres de taille, un 
écriteau nous rappelle que cela se nomme la car- 
rière. Voici des arbres qui ne s'écartent pas les 
uns des autres à notre approche, chaque chêne 
surveillant son bouleau, chaque bouleau son frêne, 
les aulnes et les ormes les bordant, cela s'appelle 
la forêt. Le ciel est tout bleu, les vents s'apaisent 



LES aNQ SOIRS ET LES CINQ UÉVEILS DE LA :\L\RNE 261 

la saison eôarée se rassure peu à peu ; nous 
sommes inondés de soleil ; Tautomne, au lieu de 
s'appuyer à des frondaisons sans âmes, se confie 
au régiment même, tout doré, et sur les pentes 
qui nous déversent loin de notre arène, il nous 
sèche et nous réchauffe dans nos capotes traî- 
nantes et blanches de boue comme des mouches 
échappées à un bol. A chaque tournant, dans 
chaque bosquet, il nous redonne une des choses 
que nous avions oubliées, laissé tomber de nous, 
le château, le ruisseau, la chapelle, et nous les 
reprenons en nous comme des choses perdues. 
Ceux qui, modestes, marchaient dans la paix les 
yeux baissés, souvent récompensés par une pièce 
de nickel, retrouvent aujourd'hui une voie ferrée, 
un étang, et nous retrouvons aussi, un par un, 
tous abandonnés, aifamés, passionnés à nous 
suivre, les animaux, la brebis, la chèvre, le bœuf 
et tous leurs cris. Entre des maisons désertes, 
celui qui savait retrouver entre deux pages des 
lïeurs sèches, retrouve de vieux géraniums-lierre, 
des zinias, des balsamines brûlées, et soudain les 
roses elles-mêmes, épanouies; et voici enfin les 
trois armoires à glace d'un village rangées par 
les Allemands en fuite face à la route, de sorte, 
6 le plus hâve et le plus amaigri d'entre nous 
que tu as trois fois pour te reconnaître ! 



l.ES CINQ SOIRS ET LES CIN'U RÉVEILS DE LA MARNE 263 



Jeudi. 

Le soleil a maintenant mille rayons visibles, 
comme quand on va, le soir, de Marly à Ver- 
sailles. La bataille est finie, car la brigade nous 
reprend tous les droits qu'on laisse à l'infan- 
terie les jours de combat : on nous défend de 
tirer sur les avions allemands, de partir en 
patrouilles quand nous sommes curieux, de mon- 
ter à cheval sur les chevaux trouvés... On nous 
reprend une victoria... On n'a plus besoin de 
nous. 

Un peu avant Lévignen, des dragons nous pas- 
sent cependant une ambulance allemande. Son 
pharm.acien, Magnus, habitait Paris et c'est lui 
qui nous répond. Dans les sacs des majors quel- 
ques trouvailles. 

— Pourquoi ce buste de Garnot ? 

— C'est Garnot ? 

— Pourquoi ces souliers d'enfant ? 

— Mais pour nos petits enfants. Ge sont de 
jolis souliers. 



:264 LECTLRES POUR UXE OMBRE 

— Bergeot I Viens regarder les majors I 
Quand nous ne sommes pas contents d'un pri 

sonnier, nous le faisons regarder par Bergeot, 
qui a les yeux rouges et fixes. Il s'approche et 
une minute entière inflige à Magnus le supplice 
du regard. Dans Lévignen, que les Allemands 
ont miné, deux explosions. Bergeot revient sur 
Magnus. Troisième explosion. Bergeot le prend 
par les épaules. 

— Ce n'est pas de la traîtrise, explique Magnus, 
c'est le sort de la guerre. 

— Taisez-vous I 

— C'est le destin des armes. 

— Taisez-vous ! 

— Je me tais. J'y suis obligé... 

Bergeot satisfait explique aux autres prison- 
niers que nous avons pris un drapeau et montre 
la compagnie qui défile. Les hommes sont trapus, 
ils se taisent, et l'ambulance serait impres- 
sionnée sans le lieutenant Tancliat, qui, à cheval 
pour la première fois de sa vie, est vraiment de 
côté sur sa selle. D'un mot je le redresse dans 
la pensée de mes captifs : 

— Voici le lieutenant qui a tué le général von 
Sastrow. 

Il n'a point tué de général, et moins que tout 
autre le général de Sastrow, qui avait quatre- 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉTEILS DE LA MARNE 265 

vingt-cinq ans quand je visitai, à Munich, sa 
collection d'empreintes de pied dans le marbre. 
Mais Magnus pâlit quand Tancliat, poussant noble- 
ment son cheval en le fouettant de ses rênes sur 
Foreille et d'une baguette sur la croupe, le 
pied gauche impuissant à trouver l'étrier, s'ap- 
proche de notre groupe et me tend — je ne la 
prends qu'au bout de quelques secondes, pour 
qu'on la voie blanche et soignée — sa main meur- 
trière. 

La nuit fantasque n'a point ce soir voulu tom- 
ber seule et il pleut. Les bouteilles abandonnées 
debout par les Allemands seront demain matin 
à moitié pleines. Pluie qui nous rend le passé, 
car il n'a plu qu'une ou deux fois depuis la 
guerre, et nos souvenirs de la dernière averse de 
paix sont précis comme ceux du phénomène le 
plus rare, comme celui de la dernière éclipse. 
La dernière fois qu'il pleuvait, je prenais un vin 
blanc gommé au Café Helvétique, et il y avait 
dans le journal un triolet contre le maire. L'avant- 
dernière fois qu'il pleuvait, je mariais mon ami 
Jusse. Une fois aussi, sous la pluie, j'ai vu Qué- 
bec, j'ai vu Naples, et je me souviens môme de la 
première fois, — où, surpris,, je pleurai. Levignen 
est à peu près désert. Nous sommes logés dans 
une grande et riche ferme, où nous mettons de 



266 LIXTCRES POUR VSE OMBRK 

l'ordre, car les Allemands viennent de la quillej\ 
Au premier étage, ils ont pillé dans les tiroir^ 
toutes les photographies de jeunes filles et les ont 
mises en cercle dans le cadre de chaque miroir. 
Leur visage était le centre de ces visages inno- 
cents. Nous replions les chemises de femm. 
nous rebouchons les flacons, nous pendons \v^ 
robes. Nous sommes calmes et ordonnés, comme 
si nou> venions, au lieu de battre les Prussien-, 
remporter sur nous-mêmes je ne sais quelle vi - 
toire. 



Les Allemands ont envoyé le brouillard, ]•; 
froid, la pluie, pour que chaque élément retarde 
de quelques minutes la poursuite. Poursuivons- 
nous, oui ou non ? C'est l'aube et l'on s'impa- 
tiente. Heureusement, nous sommes devant une 
maison bourgeoise et elle nous distrait une heure ; 
on s'appuie d'abord contre elle, puis on la visite 
comme nos descendants, au trentième siècle, 
aimeront la visiter, en se promenant par groupes 
dans les salles. Voici une pièce avec des dressoirs, 
c'est là qu'on dîne. Une autre pièce avec deux 
lits, c'est là qu'on couche. Une autre avec la 
lampe à colonne et des housses, c'est là qu'aux 
jours fériés on se réunit entre intimes pour tirer 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 267 

au clair quel est le temps. Nous glissons sur le 
parquet comme dans un vrai musée ; nous allons 
refaire nos souvenirs d'enfance dans roffice tout 
noir, dans le cachot de l'escalier, là où les pho- 
tographes révéleraient leurs plaques. Devant nous, 
les terres brunes où un territorial, pressé dans 
son labour par l'ordre de route, a cassé deux 
charrues qu'il a laissées là, enfoncées. Une 
aurore née à cent mètres de nous, toute froide. 
Notre seule distraction est un soldat de Peaupié, 
qui a perdu la mémoire et auquel les camarades 
s'amusent à donner de faux souvenirs. 

Tu te rappelles les deux uhlans de Mulhouse, 

que tu as tués ? 

— J'ai tué deux uhlans ? 
Il fait mettre par écrit ce qui lui est arrivé, 
mais en protestant contre l'assurance qu'on lui a 
vu manger une demi-livre de Bavarois. 

Le 60^ nous dépasse ; il se dirige sur Grépy- 
(■n-Valois, précédé de sa musique à laquelle 
l'arrière crie de marcher moins vite, car les mu- 
siciens qui ont porté des blessés toute la semaine 
se trouvent légers sous leurs seuls instruments. 
Le colonel Mac Mahon est en tête. Nous affectons 
d'en être surpris. 

— Tiens, vous avez encore votre colonel? 
Ils s'excusent, il est légèrement blessé. 



268 LECTURES POUR UNE OMBRE 

Départ. Nous traversons les labours pour dépai 
ser sur la route de Gondreville le reste de 1 
brigade. Nouvel arrêt. Le général fait appeler le 
colonels, les commandants, et Ton voit se dirige 
vers lui des capitaines, des lieutenants. Ils ravier 
nent, demandent eux-mêmes les commandants d 
compagnie, les chefs de section, et Ton voit veni 
vers eux des sergents, des caporaux, un simpi 
soldat. Distribution de cartes aux officiers. Dan 
la carte n" 32, on ne voit déjà plus la place o 
nous nous sommes battus. On voit la forêt d 
Villers-Cotterets en forme de V, première lettr 
du mot Victoire, dit le général, qui cherche su 
les forêts des cartes suivantes, mais en vain, 1 
reste du mot On trouve tout juste un Y avec le 
bois de Saint-Gobain. Nous avançons. Sur Tacco 
tement, de gros champignons arrachés, et d'autre 
plus petits mais debout, ceux qui ont pouss 
depuis le passage des Allemands. 

Gondreville. A cheval sur le mur, qu'ils exci 
tent d'une badine quand passe un cavalier, deu: 
gamins qui agitent leurs bérets et qu'on sen 
surveillés, derrière leur perchoir, par une grand 
personne qui les tire par les pieds et les reme 
d'aplomb. Au perron de la maison forestière 
deux fillettes. On veut nous habituer peu à peu 
par la vue de leurs enfants, à revoir des civils 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 269 

Elles crient, elles nous lancent du lard, du pain. 
Le canon résonne devant nous : — Ce n'est rien ! 
C'est la bataille qui finit ! crient-elles. Elles 
sautent, elles dansent. Pour toucher nos mains, 
lies passent la main à travers la rampe du cha- 
et, puis le bras, puis l'épaule. Nous pouvons au 
)assage tirer leurs cheveux, feindre de nous accro- 
;her à eux pour nous arrêter, appuyer sur leur 
etit nez, pincer leurs joues. 
Toujours le canon. Nous buttons contre la cava- 
«rie qui s'arrête. Ce n'est rien, penseraient les 
'lettes, c'est la bataille qui recommence. Assis 
ans la mousse, engourdis, nous avons recours 
u feu pour nous secouer un peu. Nous versons 
lu pétrole sur un nid de guêpes, et les flambons, 
lus répandons la poudre de cartouches atte- 
ndes et la faisons partir. Nous enflammons un 
de journal vieux de trois muis que lit Jali- 
Le feu est la seule gaieté ou la seule plaisan- 
ie que nous ayons encore prête et, les allu- 
•ttes étant rares, nous nous le passons comme 
premiers âges, nous devons jouer sans arrêt, 
^in, débouchant de la forêt, à bicyclette, un 
X de quatorze ans nous apporte du vin, du 
)on. Il vient de Vaumoise, où les Prussiens 
éjourné dix jours ; cette bicyclette était à son 
qui avait seize ans et qu'ils ont tué, car ils 



270 f.ECTUHES POUR UNE UMBRE 

tiraient sur tous les enfants à bicyclette. Il rep 
au galop nous chercher à boire, Vaumoise n' 
qu'à six kilomètres, il se retourne sur sa macli 
pour nous dire au revoir, il tombe. Son pau 
genou est en sang, il repart. Un autre bieni 
puis deux, puis trois, puis d'allées diverses, t( 
ceux sur lesquels auraient tiré les Prussiens, 
plus en plus âgés, de sorte que nous ne somi 
pas trop surpris de trouver, à la sortie de la foi 
deux vieux mendiants, auxquels nous demanda 
des allumettes et qui, rouges de confusion et 
joie, font pour la première fois, avec maladres 
le geste de donner. 

Vauciennes. Le soleil est éclatant. La ro 
tourne et tourne, nous donnant ce cœur à hé 
qu'on a dans les excursions. Voici le bourg, n 
rasons les maisons à un centimètre comme 
troupeaux qui ne veulent point se tromper, 
uhlan étendu sur une botte de paille, devant i 
grille, nous oblige cependant à un détour. ; 
reçu une balle dans la poitrine et agonise. 
les yeux ouverts, et depuis dix minutes voil 
pencher sur lui nos tètes. Il verra toutes ce 
de la division, s'il vit encore une heure. Il n 
regarde, lucide, étonné qu'il n'y ait pas eu cm 
une brute sur miille soldats pour l'insulter et 
presque envie, confiant, de refermer les yeux. 



LES CLNQ SOIRS ET LES CLNQ RÉVEILS DE LA MARNE 271 

peu plus loin sur la gauche, un cuirassier prus- 
sien aussi est étendu, mais il faut avoir bien 
vif le désir de voir agoniser un ennemi pour 
prendre la peine de traverser la roule, et celui-là 
meurt tout seul, en criant. 

Huit heures. Xous sommes aux portes de Villers- 
tterets. Les premières maisons semblent vides. 
)S dragons les contournent pendant que notre 
atrouille — polie, mais on est en France, — • 
frappe aux portes avec les heurtoirs ou tire les 
sonnettes. A un premier étage enfin des volets 
s'entr'ouvrent, lentement, et les fusils se dressent, 
mais c'est une bonne sœur en cornette qui appa- 
raît, nous voit, lève les bras au ciel, et crie : 

— Ils sont partis, le? cochons 1 Ils sont partis. 
Nous Tentendons qui descend l'escalier. Elle 

leurte des bouteilles vides dans le couloir. 

— Quels soiffards que ces brutes ! Voulez-vous 
)oire, mes petits ? 

Elle nous embrasse, fait tomber nos képis avec 
a cornette, aperçoit l'inscription marquée en 
ilemand sur sa fenêtre : 

— Ah! mes petits enfants, effacez-la! Non je 
îfface moi-même. Laissez ! Laissez ! Ne salissez 

s vos mouchoirs ! 

Pauvres mouchoirs, que nous avions tirés, 
oueux, rouilles. Les larmes lui en viennent aux 

18 



2 ri LECTURES POUR L NE OMBRE 

yeux. Nous, ignorant, depuis si longtemps qi 
nous n'en avons vus, qu'on répond aux gens qi 
TOUS parlent, nous nous taisons, compassés 
stupides. La compagnie nous rejoint par le foss 
spectacle impressionnant pour une carmélite, a 
nous avons gardé les lances des hussards, d' 
cuirassiers prisonniers ou tués, et nous porto ii 
à nos ceintures, des collections de dragonne 
Nous avons des capotes lamentables dont les bo 
tons de devant ont sauté et dont les boutons ( 
derrière ont été coupés par nos suivants de fil 
des cuirs usés par la terre comme à la pier 
ponce. La sœur remonte chercher une bross 
Mais nous sommes partis. 

La zone des maisons isolées est franchie, 
ville est habitée et déjà les habitants accourer 
Après tant de villages abandonnés, tant de bour 
creux, la vue de ces gens qui ont vécu à Tint 
rieur de leur ville, avec des maisons vides auto 
d'eux, comme un insecte dans l'eau protégé p 
ses bulles d'air, nous serre le cœur. Ils vienne 
vers nous en criant, étonnés, après douze jou 
d'un mortel silence, de l'éclat de leurs voix. I 
propriétaires qui regagnaient les maisons aba 
données s'arrêtent la clef sur la porte, et oublie 
d'entrer pour agiter vers nous leurs mouchoii 
car ils sont nu tête depuis plus d'une semaine 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 273 

les chapeaux sont à l'intérieur. Voilà des fillettes, 
des femmes, des vieilles et nous avons l'impres- 
sion de reconnaître chaque personne alors que nous 
reconnaissons seulement chaque âge. Les femmes 
nous retiennent, les hommes nous stimulent : 

— Reposez-vous un peu, laissez-les courir! 

— Allez-y. Vous les avez! 

Les derniers sont partis voilà une heure. ?h'ous 
nous hâtons ; l'artillerie nous a rejoints, donnant 
à l'armée son véritable bruit, mais nous séparant 
du trottoir gauche, et nous ne parlerons plus 
qu'aux gens du côté droit. On pensait à nous 
acclamer, de vieux domestiques apparaissent aux 
balcons bourgeois avec des drapeaux cousus en 
cachette, et l'on sent que pendant huit jours 
Villers a rassemblé dans ses caves tout ce qui 
était blanc, et bleu, et rouge, mais on nous voit 
si hâves et si décharnés que l'on ne pense plus 
qu'à nous nourrir. Seul, d'une fenêtre, un vieux 
monsieur continue à nous photographier sans 
relâche, il usera toutes ses plaques dans cette heure, 
il en userait une par soldat s'il s'écoutait. Quand 
l'un de nous se retourne vers lui, il ne peut résis- 
ter et l'on entend le déclic. 

— Ah ! si vous pouviez poser, nous crie-t-il ! 
Des fenêtres on tend avec hâte tout ce qui 

reste dans la maison, comme si c'était pour le 



274 LECTURES POUR UNE OMBRE 

sauver, comme si les Allemands étaient dans 
cour. Les enfants courent de nos rangs aux porte 
assurant le service, le ralentissant quand ils me 
en travers une des lances que nous leur avoi 
données. Une dame qui ne doit pas être de la r 
nous suit en distribuant du cliocolat, mais i 
temps en temps, par tablettes, pour avoir à no 
suivre jusqu'au bout. 

— Quand sont-ils partis ? 

Elle croit que nous cherchons un complimen 

— Ah ! oui ! vous les avez battus! Ah ! pauvr 
enfants ! 

Nous voyons de loin les habitants effacer ( 
gratter avant notre passage les inscriptions, en) 
ver les bouteilles vides, relever des chaises < 
jardin, réparer tout le désordre allemand, comn 
si nous ne savions pas que les Allemands étaie 
restés là. Des groupes sont pris de sympath 
subite pour l'un de nous. 

— Ah ! regarde le grand brun ! Ah ! regan 
le gros rouge ! 

Mais on contient sa passion, et les voisins i 
reçoivent pas moins que le favori. De chaqi 
fenêtre, on nous crie : 

— Que voulez-vous ? 

— Des allumettes ! 

On nous distribue le paquet d'allumettes, ch 



LES CINQ SOmS KT 1 KS CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 275 

cun en a deux, le dernier même, c'est la chance, 
en a trois. 

— Du savon ! 

Le savon sort, par carrés de Marseille, puis par 
savonnettes, puis on nous donne la savonnette 
entamée. De vieux messieurs nous demandent le 
numéro des régiments qui nous suivent, car ils 
auraient préféré peut-être, au fond de leur cœur, 
être délivrés par leur fils, ou leur petit-fils, ou 
leur gendre, mais après tout qu'est-ce que cela 
fait 1 et ils nous accompagnent une minute, par 
politesse, nous demandant d'où nous venons. 

— D'Alsace. 

Ils deviennent un peu plus cérémonieux; que 
ce devait être beau quand nous sommes entrés à 
Mulhouse ! Quels étaient les numéros des ré- 
giments qui étaient avec nous là-bas? 

Des vieilles nous suivent, donnant leur sucre 
morceau par morceau. Sous nos capotes, elles ne 
reconnaissent personne, et, comme elles marchent 
à notre pas sans s'en douter, elles donnent tou- 
jours au même. Dans leurs tabliers empesés, leur 
bonnet gauffré, elles regardent avec humilité nos 
déchirures, nos taches, elles demandent si nous 
allons loger dans la ville, elles nous blan- 
chiraient, et aussi, pendant une courte halte, 
elles hasardent enfin la question qui les torture : 



276 LECTURES POUR UNE OMBRE 

— Vous avez eu des blessés ? 

— Oui. 

— Et des tués ? 

— Oui. 

Elles n'osent pas nous demander le noml 
exact. Elles sentent en elles augmenter peu m 
peu le chiffre de ceux qu'elles sacrifient; il y en 
a peut-être eu dix, quinze, vingt, mon Dieu peut- 
être trente. 

— Cinq cents, dit Bergeot. 
Elles sont atterrées. Bergeot dit qu'il exagère 

peut-être et maintenant leur pensée malhabile^ 
peu à peu, de ces cinq cents morts sauve un par 
un quelques survivants, dix, quinze, puis vingt; 
C'est un peu comme si leur revenaient ceux-là 
justement qu'elles avaient acceptés pour morts. 
Ah ! si seulement il pouvait s'en sauver trente ! 

Nous repartons. Ici l'on ne donne que des objets 
pour enfants, — c'était la maternelle, — de petits 
mouchoirs, de petits pots de confitures, de petita 
pains. Là des femmes ont sauvé du vin et nous k 
versent par litres. Au milieu de la route, un 
ouvrier agite une bouteille et la vide dans nos 
quarts. 

— Buvez, buvez, dit-il, ils ont tué mon fils. 
C'est du b}Trh. 

— Gardez-en pour vous, dit Bergeot ému. 



LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 277 

— Buvez, ils ont tué mon fils. 

Nous en acceptons une goutte. Il en aura pour 
dix minutes à tout vider. Nous Teiitendons de 
loin qui répète wsa phrase, puis qui appelle sa 
femme. Nous n'osons nous retourner pour la voir 

Maintenant, des rues bien pavées, sur lesquelles 
les soldats campagnards marchent avec plus de 
précaution, comme sur un parquet ciré. A gauche, 
un haut mur, et sur le faîte, à cheval, un bou- 
langer qui nous passe des pains chauds, essayant 
d'équilibrer à lui seul toute la bonté de la droite. 
Le premier civil arrivé dans notre sillage nous 
devance et embrasse des parents qui pleurent. 
Des bourgeois, des commerçants, qui se sentirent 
souillés par l'invasion et en ont gardé pour tou- 
jours un regard humble, qui se sont tus deux 
semaines et parlent avec de grandes phrases 
comme s'ils ne savaient plus parler, un conseiller 
municipal : 

— Croyez à l'expresssion de toute, de toute.. - 
Ah ! croyez -y ! 

Les gamins, au milieu de nos rangs, nous 
aidant à tirer l'armée, poussant aux voitures ; un 
pauvre vieux fonctionnaire, dédaigneux pour la 
première fois de la plaque qui orne sa maison où 
habitait Alexandre Dumas, confondu d'avoir pris 
pour une mitrailleuse le drapeau roulé dans son 



278 LECTLllHS fOUn UNE OMBRE 

fourreau de cuir; un curé qui nous tend, du geste 
dont on distribue les médailles, des plaques 
rondes de chocolat. Chaque jeune fille avec sa 
spécialité; celle-ci nous versant du vinaigre (1<î 
Bully sur les mains, ou, à noire gré, sur la tête : 
celle-là, de la Rose d'Orsay mais goutte à goutte : 
celle-là nous regardant, pleurant; cette autre 
criant à tue-téte à une femme que nous ne 
voyons pas, qui ne verra aucun de nous, et qui 
lui passe des confitures et des fromages par un 
soupirail. Là le bruit court parmi des dames 
affairées que nous acceptons l'eau de Botot. Par- 
fois une maison vide, maculée de mots étrangers 
et qui semble comble d'Allemands. Parfois un 
enfant ou une vieille qui replace sur la fenêtre 
de la rue une cage à serins ou un pot à géra- 
niums. Un homme en redingote au visage sévère, 
qui se tait, qui doit avoir le remords d'avoir 
parlé à quelque officier prussien, de ne pas lui 
avoir assez menti, qui s'agenouille pour aider à 
remettre ma jambière raidie et moisie, pauvre 
écorce. D'autres qui n'ont pensé qu'à notre re- 
tour, qui ont la joie de nous avoir attendus sans 
défaillance, qui nous parlent avec délire, et nous 
crient à distance des secrets, puisque nous n'avons 
pas trompé leur confiance. 
— J'ai deux fils ! 



Li:s ci.Nu soins vit les cinq rkveîls de i.a maîlne 279 

— Je suis fiancée ! 

Des voisins regardent avec étonnement la jeune 
fille, qui avoue tout haut à des étrangers ce 
qu'eux-mêmes ne savaient pas, — qui avoue 
qu'elle aime. Une institutrice prend à la haie nos 
adresses pour écrire à nos mères, plaignant Dol- 
lero qui donne celle de son père, sa mère étant 
morte quand il était enfant, le consolant. Les 
chiens qu'on avait attachés pendant le séjour des 
Allemands commencent à aboyer, et délivrés, de 
leur premier instinct, reconnaissent des soldats 
et les accompagnent. 

Mais il ne reste plus, pour traverser la ville, 
qu'un grand iDâtiment, le premier offert à l'in- 
vasion, l'asile des vieillards; on aurait pu vrai- 
ment le construire de l'autre côté. Les sœurs 
n'ont laissé sortir aucun pensionnaire, à cause 
des chevaux, mais la porte cochère de la cour 
d'honneur est grande ouverte, et les vieux sont 
alignés en largeur et en profondeur dans la cour, 
par ordre d'âge sans doute, car les premiers sont 
assis, et les derniers, les plus agiles, tout trem- 
blotants, debout sur des escabeaux. Ils ont un 
pauvre uniforme bleu clair, qui les eût rendus 
invisibles s'ils avaient fait h guerre. Ils agitent 
leurs casquettes, pas très vile, pauvre signal, 
mais les centenaires du fond ne peuvent plus 



280 LECTURES POUR UNE OMBRE 

voir, réclament, et alors, tous découverts, — à 
part les plus fragiles que les sœurs obligent à se 
coiffer — ils se contentent de crier Vive la 
France, ou, s'ils ont eu dans la jeunesse le cœur 
sensible, de pleurer. C'était bien une invasion 
pour vieillards, une semaine de plus seulement 
et quelques-uns d'entre eux seraient peut-être 
morts en terre envahie. Une sœur passe leurs 
décorations à ceux qui font l'honneur de l'asile, 
ils les accrochent d'une main maladroite, qu'ils 
passent ensuite dans leurs barbes, un peu fiers, 
semblant nous dire : 

— Vous voyez, j'ai sauvé un enfant, j'ai été en 
Crimée, je suis resté vingt-cinq ans dans le même 
magasin. 

L'un d'eux s'est approché jusqu'à la porte : on 
le laisse circuler parce qu'il a la cataracte et est 
habitué à se promener avec un bâton le jour 
même de la foire. 

— Si seulement je pouvais voir, nous dit-il ! 
Où allez-vous? 

Nous allons à Laon, puis de là à Charleville, 
de là à Bonn. Adieu ! Voilà le parc, voilà la der- 
nière maison de la ville, la première de la forêt, 
devant laquelle un enfant méfiant nous regarde, 
se réfugiant avec passion vers son grand-père qui 
arrive, l'étreignant : 



LES CINQ SOIK^ ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 281 

— N'est-ce pas que c'est toi qui as tué les 
Prussiens? lui crie-t-il. 

Le vieux le prend dans ses bras, le console, lui 
répète que oui, puis, profitant de ce que le gamin 
cache son visage, — à la hâte, pour n'être point 
surpris pendant l'aveu, — du doigt il nous fait 
signe que ce n'est pas vrai, que c'est nous. 



TABLE 



LE RETOUR d'aLSAGE 1 

LA JOLRXÉE PORTUGAISE 97 

PÉIUPLE 113 

DARDAXELLhS 187 

LES CLNQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 201 



isirr.'.MîciE CKAîx, cuis bergèoe. 20, takis. — 7ij-l-48. — 'J!icr« Lorlllfai^ 






J..C3 



Giraudoux, Jean Ki 

Lectures pour une ombre 2613 

.174 
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